T. Combe

FIANCÉS

Job le mège – Tante Judith

1882

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Table des matières

 

JOB LE MÈGE. 3

I. 3

II. 45

III. 73

TANTE JUDITH.. 95

I. 95

II. 117

III. 161

IV.. 187

V.. 223

Ce livre numérique. 263

 

JOB LE MÈGE

I

— Tu es bien décidé, mon garçon ? une dent arrachée, c’est irréparable, tu sais ; impossible de la replanter ; et puis, à ton âge, c’est bête de se faire démantibuler.

— Mais, monsieur Job, voilà dix nuits que je ne dors pas.

— Bah ! bah !… Enfin, c’est ton affaire. Une, deux, trois, ton dernier mot ?

— Arrachez ! s’écria le patient avec le courage du désespoir et en se cramponnant des deux mains à sa chaise.

— Très bien ; je vais te cueillir ça proprement. Ouvre la bouche.

La petite pince d’acier s’approche, mord la dent… Crac !

— Aïe… ïe… ïe…, crie le pauvre garçon.

— Tu as un beau ténor, dit l’opérateur sans s’émouvoir. Tiens, voici de l’eau, une serviette, dépêche-toi. C’est égal, si tu avais eu un brin de patience, cette dent aurait pu durer encore trente ans. Les bêtes ont plus de bon sens que nous ; elles savent souffrir et se tenir tranquilles ; elles ne se mettent pas la fièvre dans le sang par leur impatience et leurs jérémiades. Est-ce que les chiens et les chats vont chez le dentiste, hein ?

Le garçon pensa sans doute que cet argument valait la peine d’être médité, car il ne répondit rien et se borna à contempler sa dent d’un air de vif intérêt.

— À présent, jeune homme, vous allez filer, si ça vous est égal, reprit M. Job. À moins que vous ne désiriez vous faire enlever encore une ou deux molaires qui pourraient vous tarabuster l’année prochaine ? ou préférez-vous que je vous coupe un ou deux orteils pour les préserver des engelures ?

Le garçon leva les yeux d’un air alarmé et jugea prudent de disparaître au plus vite, après avoir discrètement déposé au coin de la table les modestes honoraires de ce singulier docteur.

La porte à peine refermée se rouvrit aussitôt pour livrer passage à un gros homme haletant, escorté par un chien noir d’une espèce fort ébouriffée, un griffon à longs poils tombant sur le nez et dans les yeux.

— En règle, Gribouille, dit M. Job.

Et le chien, après avoir avancé sa grosse tête touffue par l’entre-bâillement de la porte, se retira d’un air grave.

— Vous avez là une bête intelligente, dit le nouveau visiteur en se laissant tomber sur une chaise qui craqua de surprise. Est-ce vous qui l’avez dressé à faire la police de vos malades ?

— Non, il s’est formé tout seul. Comme je ne puis pas être à la fois au four et au moulin, les derniers venus bousculaient quelquefois les premiers pour passer plus vite à la consultation, et c’étaient des histoires à n’en pas finir. Petit à petit, Gribouille, en me voyant remettre à l’ordre tous ces chamailleurs, a très bien compris que chacun doit attendre son tour et que les premiers arrivés sont les premiers servis. Voyant ça, je l’ai chargé de la surveillance. Il ne fait de passe-droit à personne ; c’est un huissier qui ne se laisse pas graisser la patte, et malheur à vous si vous essayez de tricher ; il vous mordrait les jambes.

— Pardi ! je l’ai bien vu, fit le gros homme d’un ton de rancune. Il y a deux heures que j’attends dans votre cuisine, regardant les autres patients défiler à la queue-leu-leu ; j’ai cru que mon tour n’arriverait jamais. Mais quand j’ai essayé d’un peu activer la manœuvre, pst ! monsieur votre chien ne l’a pas entendu de cette oreille.

Le docteur se mit à rire.

— Bravo, Gribouille ! dit-il. Mais voyons, ce n’est pas pour baguenauder comme ça que nous sommes ici. Votre fils va mieux ?

— Mieux ?… eh oui !… tout doucement, pas mal.

— Il va beaucoup mieux, interrompit M. Job d’un ton tranchant. Sa cheville s’est raffermie d’une façon étonnante, vous le savez aussi bien que moi. Hier, j’étais en course dans vos environs, j’ai vu votre garçon de loin. Vous avez encore du liniment pour les compresses ?

— Non ; je venais justement vous en demander une autre bouteille. C’est la quatrième, ajouta-t-il en aparté.

— Ce sera la dernière, j’espère.

— Vous espérez ! répéta le gros homme avec un rire offensant. Ah ! ah ! pour une bonne craque, en voilà une !

M. Job fronça le sourcil.

— Prenez garde, dit-il, je ne suis pas très endurant de ma nature.

— Là, là ! est-ce qu’on se fâche d’une plaisanterie ? Vous aimez bien ce qui amène de l’eau à votre moulin, n’est-ce pas ? Mais donnez-moi vite ce liniment et que je m’en aille. L’heure de mon dîner est passée depuis longtemps ; il me semble que j’ai une souris dans l’estomac.

— Avalez un chat, répliqua M. Job d’un ton sec ; je ne vous retiens pas. Voici la fiole.

— Faites votre note, dit le gros homme en tirant son porte-monnaie ; qu’est-ce qu’on vous doit ?

— Vingt francs.

— Comment ? combien ? vingt francs !

— Vous paraissez avoir l’entendement un peu dur, fit M. Job de son ton le plus calme.

— Vingt francs ! mais vous êtes plus cher qu’un médecin patenté. Car enfin, qu’est-ce que vous êtes ? Un homme à tisanes et à pommades, un mège, voilà tout !

— Mes pommades guérissent parfois les entorses que votre médecin patenté n’a pas su remettre, dit M. Job qui faisait effort pour se contenir.

Il était devenu un peu pâle, et sa main passait et repassait dans sa rude chevelure grisonnante.

— Finissons-en, interrompit l’autre brusquement. Voici votre argent, mais donnez-moi un reçu. Pour vingt francs, ça en vaut la peine.

M. Job prit une plume, et tandis qu’il traçait rapidement quelques mots, son désagréable interlocuteur murmurait :

— Oui, oui, je montrerai cette note à tous ceux qui voudront connaître le tarif du mège.

— J’y compte bien, fit M. Job avec un sourire ironique en signant le papier qu’il tendit ensuite au vieux bourru.

Celui-ci y jeta les yeux.

— Quoi ! qu’est-ce que c’est ? fit-il en frappant du poing sur la table. Vous vous fichez de moi, je crois ?

— Ne démolissez pas mon mobilier, dit le docteur avec le plus grand flegme, ce serait un nouvel article qu’il faudrait porter à votre compte.

La note était conçue en ces termes :

« Pour avoir soigné l’entorse du fils et supporté l’impertinence du père, 20 fr. »

— Maintenant, dit M. Job en se campant devant le gros homme, veuillez passer la porte ou la fenêtre, à votre choix, mais un peu vite, s’il vous plaît.

— C’est bon, c’est bon, répondit l’autre d’un ton rogue, on n’est pas à l’exercice, vous savez. Je prends mon temps, moi, autrement je m’essouffle.

Il plia le papier et le serra dans son gousset avec autant de soin que si c’eût été un certificat de politesse.

— Vingt francs ! vingt francs ! répétait-il, ça crie vengeance. Ce n’est plus « pauvre comme Job » qu’il faudra dire, mais « riche comme Job » au train dont vous y allez. Les écus entrent chez vous par bataillons, et ils n’en sortent guère, à ce qu’on prétend. Vous ne donnez rien à personne.

M. Job sourit silencieusement et ouvrit la porte. Une femme se tenait assise près du seuil, la tête penchée et berçant un enfant endormi sur ses genoux.

— Entrez, Justine, dit le docteur, c’est votre tour.

— Portez-vous bien, monsieur le mège, s’écria le gros homme en sortant. Ce n’est pas au revoir, j’espère ; le plaisir de votre compagnie coûte trop cher.

— La vôtre ne coûterait rien qu’elle serait encore trop payée, répliqua sèchement M. Job en fermant sa porte.

Gribouille l’ébouriffé reconduisit l’impertinent visiteur avec un cérémonial peu rassurant, lui flairant les talons de très près, comme s’il méditait d’y imprimer sa signature en caractères aigus. Cependant, n’ayant pas reçu d’ordres spéciaux à ce sujet, il se contenta de gronder sourdement jusqu’à ce que le vieux revêche fût hors de vue, puis il revint à son poste.

La vaste cuisine qui servait d’antichambre aux consultations du médecin rustique était déserte maintenant.

Sombre et fraîche, dallée en larges pierres polies par les semelles à clous, basse de plafond, sauf à l’endroit où la vaste cheminée conique perçait le toit et laissait apercevoir un petit morceau du ciel, cette cuisine, construite et aménagée sur le modèle de cent autres, avait pourtant un caractère tout particulier. Pour le fricot qu’on y faisait, il n’y avait pas à frotter bien des casseroles, cela se devinait tout de suite. Un petit feu modeste au coin du foyer, une petite bouilloire de cuivre rouge, une marmite des plus minuscules suspendue à la crémaillère, une ou deux assiettes penchées d’un air mélancolique derrière les barreaux du dressoir, c’était tout l’arsenal gastronomique de l’endroit. Mais dans la partie la plus reculée de la cuisine se dressait un énorme alambic avec mille complications de soufflets, de soupapes et de serpentins, et, tout à l’entour, des cornues aux formes étranges, des flacons d’élixir, des thermomètres, des éprouvettes, une pile électrique, un mortier d’émail blanc, des filtres et des bocaux sans nombre s’alignaient avec cet air de laboratoire qui semble toujours inquiétant aux non initiés.

Aux poutres du plafond se balançaient de gros paquets d’herbes médicinales qui répandaient un parfum mélangé et irritant ; un hibou empaillé, accroupi sur sa perche, regardait tout droit devant lui de ses gros yeux de verre, et semblait le génie silencieux de cette étrange arrière-cuisine. Enfin, pour animer le tableau, un corbeau solennel et grotesque, aux ailes cruellement écourtées, pauvre bête, se promenait le long des étagères, aussi grave que s’il eût représenté à lui seul les quatre Facultés.

Ce corbeau, nommé Alexandre ; Gribouille, le chambellan à quatre pattes, et la cuisine de M. Job étaient bien connus à six lieues au moins à la ronde. On en parlait avec une certaine crainte pleine de réticences.

— Vous avez des migraines ? disait-on. Pourquoi n’allez-vous pas consulter M. Job ?

— Mais c’est un sor…

— Bêtises ! qui est-ce qui croit à cela maintenant ? il sait des secrets, voilà tout. Vous avez entendu parler de son onguent pour les brûlures ? La recette lui vient de son grand-père, à ce qu’il dit, comme celle de la pommade contre l’atrophie, et cette friction pour la sciatique, vous savez ? Mais, ce grand-père, personne ne l’a jamais connu. M. Job n’est pas d’ici, on le remarque assez à son parler ; il doit venir de la Montagne des Bois ou d’un de ces endroits retirés par là-haut. Il y a dix ans à peu près qu’il est arrivé dans nos « emparages. » La vieille Céline Ducret lui était cousine ou marraine, à ce qu’on dit, et elle lui a laissé par testament le petit domaine qu’il tient aujourd’hui. Ce n’était pas un puissant héritage, mais il fait de l’argent avec ses drogues. Il est savant que ça porte peur. Tous les noms des plantes sont dans sa tête. Il vous « déconnaît » un foin d’un autre foin rien qu’à l’odeur. Avec ça, toujours sérieux, quasiment brusque ; ma femme prétend qu’il est bon comme la lune, tout au fond ; et c’est vrai qu’avec les enfants il est très doux. Allez donc le consulter pour vos migraines ; les mardis, jeudis et samedis, de neuf à quatre heures. Il vous fera du bien. Et puis, après tout, s’il y a un peu de magie noire, de charabia, vous savez, dans ses tisanes, les malades n’en sont pas tant responsables.

Certainement, M. Job était très doux avec les enfants.

— Eh bien, qu’est-ce qu’elle a, ma petite Linette ? dit-il en se penchant vers la pauvre femme qui venait d’entrer et s’était assise d’un air lassé.

— Je n’en sais rien, monsieur le docteur ; elle est toute moindre, ma pauvre poulette, depuis une semaine. Elle ne dort pas « une goutte » de toute la nuit ; elle bataille avec ses oreillers ; elle voit des hommes jaunes, et puis des lézards qui grimpent le long des éparois, et quand même je la tiens dans mes bras tout le temps, ça ne fait point de différence. Elle se débat quand j’essaie de la fourrer dans ses couvertures ; voyez ma main monsieur le docteur, comme elle l’a égratignée.

La petite, une enfant de quatre ans à peine, alanguie sur les genoux de sa mère, ouvrit à demi ses grands yeux enfiévrés, et dit d’une voix pleine de contrition :

— Méchante Linette, plus gratigner maman, plus jamais.

— Pourquoi lui rappeler cela ? dit le docteur d’un ton sévère. Ne voyez-vous pas que ça l’agite ?

Il se tenait debout, le dos tourné à la fenêtre, dominant la mère et l’enfant de sa forte stature. C’était un homme né pour le commandement, un homme de volonté et d’action, une belle tête énergique aux traits irréguliers, mais fortement accusés. L’expression de la bouche était une sorte d’ironie permanente ; les yeux, tristes, avaient ce regard scrutateur du vrai médecin, qui fouille comme un scalpel. Jamais un menteur ne s’était senti à l’aise sous ce regard-là.

Mais la figure de M. Job s’adoucissait insensiblement tandis qu’il considérait la fillette.

— Donnez-la-moi, dit-il en s’asseyant.

Il la prit sur ses genoux, appuya la petite tête contre sa poitrine et retint un moment dans sa forte main la menotte brûlante de l’enfant.

— Ce ne sera pas grand’chose, dit-il. Nous couperons cet accès de fièvre. La petite est délicate, l’humidité ne lui vaut rien. C’est demain, n’est-ce pas, que vous quittez cette horrible cave où vous êtes tous en train de moisir ?

— Oui, monsieur le docteur, oui, grâce à votre bonté.

— Laissez-moi tranquille ! Votre nouveau propriétaire veut être payé à l’avance, vous savez. Êtes-vous en mesure ?

— Non, murmura la veuve en baissant la tête d’un air découragé.

— C’est bien ce que je pensais. Pierre vous apporte ses gages régulièrement chaque semaine, pourtant ?

— Sans doute, monsieur le docteur, sans doute, mais tout est si cher ! L’huile a augmenté, et puis, j’ai fait faire des bas aux deux petites.

— Fait faire des bas ! s’écria M. Job. Vous ne savez donc pas tricoter, Justine ? Si jamais on ouvre un concours de mauvaises ménagères, je vous y enverrai comme article de choix. Mais il est inutile de vous chapitrer là-dessus ; vous n’y pouvez rien, je suppose, continua-t-il en voyant les yeux de la veuve se tourner vers lui d’un air suppliant.

C’étaient de beaux yeux très doux, mais éteints et comme lavés par les larmes.

— Allez donc, reprit M. Job, allez donc voir si Mme Piquet, votre propriétaire, fait tricoter des bas ! Elle aimerait mieux y user ses yeux et ses lunettes, quoiqu’elle soit bien assez riche pour payer des ouvrières. Il est vrai qu’elle est d’un autre bois que vous, et tout bien considéré, continua le docteur après un instant de réflexion, j’espère que le bloc d’où elle est sortie ne mettra plus rien de pareil en circulation.

— C’était son mari qui sortait d’ici quand je suis entrée, fit la veuve en relevant la tête tandis qu’un éclair de curiosité animait pour un instant sa figure aux traits mous. Il avait l’air bien mal content, monsieur le docteur ?

Celui-ci sourit.

— Partout les mêmes ! murmura-t-il. Au milieu d’un tremblement de terre, une femme mettrait encore le nez dans la marmite du voisin pour voir s’il cuit ses choux avec ou sans lard.

— Oh ! je ne suis pas curieuse, je ne l’ai jamais été, répliqua la jeune veuve avec un mouvement de dignité froissée ; seulement le vieux Piquet était tout rouge en sortant, et il vous a appelé monsieur le mège, ce qui était bien impoli de sa part.

Le médecin sourit de nouveau, mais avec quelque amertume.

— Eh bien, quoi ? dit-il. Je ne suis qu’un mège, c’est vrai. Voulez-vous qu’on m’appelle généralissime dans l’armée des guérisseurs, quand je n’y suis pas même incorporé ? J’en sais bien autant que plusieurs qui ont leurs diplômes en règle ; mais dans ce monde, voyez-vous, il faut du galon, et je n’en ai pas le moindre petit bout… J’ai soigné le fils de ce vieil avare pendant six semaines, ajouta-t-il comme se parlant à lui-même ; j’ai couru la montagne par la pluie et le vent pour dénicher un vulnéraire qui a raccommodé sa cheville. Sans moi, ce garçon-là aurait traîné la jambe jusqu’à la fin de ses jours. En guise de remerciements… Mais laissons cela. Je vais vous donner une potion pour la petite, et un peu de baume pour vous, Justine, ajouta-t-il en souriant.

En même temps il glissait dans la main de la veuve la pièce d’or du vieux bourru.

— C’est pour votre propriétaire. J’entends que vous soyez déménagée demain soir ; je ne veux pas que Linette passe encore vingt-quatre heures dans ce trou à rhumatismes.

— Oh ! M. Job, vous êtes notre…

— Bienfaiteur, protecteur de la veuve et de l’orphelin, je sais tout cela par cœur, Justine. Allez-vous-en maintenant, je suis pressé. Adieu, ma mie Linette, sois bien sage et tâche de guérir au plus vite.

Il passa la main sur les cheveux soyeux de l’enfant, puis se détourna et resta longtemps le front appuyé contre la vitre. Il pensait aux boucles dorées de sa petite fille à lui, de son enfant unique, qui dormait depuis dix ans dans un lointain cimetière.

L’histoire de M. Job comptait peu de pages heureuses. Sa jeunesse s’était écoulée en luttes contre la pauvreté toujours menaçante, et en efforts pour continuer malgré mille obstacles des études médicales que ses ressources ne lui permettaient pas de poursuivre d’une façon régulière. Il s’était marié tard ; sa femme, d’une condition égale à la sienne, lui était inférieure en intelligence aussi bien que par son caractère inégal et maussade ; elle ne lui rendit pas très douces les courtes années de leur vie de ménage. Toute la tendresse de son mari se reporta sur l’enfant qui leur était née, un ange blond et gazouillant, la seule joie du foyer. Mais cette joie même fut retranchée au pauvre père. L’enfant, petite fleur délicate, s’alanguit et mourut, et sa mère la suivit bientôt, emportée par une épidémie de typhus.

L’homme, de nouveau solitaire, vieilli par le chagrin, s’était repris tristement à porter le poids d’une vie désormais sans but, quand la nouvelle lui parvint d’un petit héritage que sa vieille marraine lui avait laissé. Il quitta le village qu’il avait habité jusqu’alors, n’y laissant que deux tombes et de tristes souvenirs, et vint s’établir dans le district montagneux où était située sa petite propriété.

Il y vécut quelque temps dans une parfaite solitude, à peine connu de ses voisins et ne se souciant pas de les connaître, quand un pur hasard, quelque bandage qu’il ajusta d’une main sûre ou quelque potion calmante administrée par lui en l’absence d’un docteur, révéla sa science médicale à tout le voisinage.

Il avait une connaissance approfondie des vertus curatives que la nature a mises dans beaucoup de plantes ; de plus, il possédait certaines recettes de famille, de ces secrets traditionnels dont le charlatanisme s’empare trop souvent en les rendant ridicules, mais qui n’en sont pas moins doués parfois d’une merveilleuse efficacité. La réputation de M. Job s’étendit rapidement, sans qu’il eût fait pour cela aucune réclame et bien que le titre de mège lui répugnât visiblement.

On venait à lui de toutes parts. Il ne renvoyait personne, car sa vocation de médecin s’était réveillée en lui avec beaucoup de force et devenait le principal intérêt de sa vie. Il établit des jours et des heures fixes de consultations, remit à un journalier le soin de cultiver son petit domaine, et se consacra tout entier à ses recherches favorites. Succès oblige. M. Job, bien qu’il eût dépassé dès longtemps l’âge où l’étude est facile, s’efforça de corriger le décousu et les lacunes de ses connaissances spéciales par des lectures assidues et des expériences dans toutes les branches de son art.

Cependant il garda toujours dans la pratique quelque chose d’original, une méthode à lui, un certain cachet d’individualité et d’imprévu.

C’était un observateur redoutable bien que silencieux. Dans les maisons où il entrait pour ses visites, il devinait bien des choses qu’on eût préféré lui cacher. Son regard clair et droit fermait la bouche aux petites hypocrisies, aux mensonges plaintifs sous lesquels certains patients essayaient de dérober la cause de leur mal ou leur répugnance à obéir aux prescriptions du médecin. D’un coup d’œil il faisait le diagnostic moral de son malade, et le sourire vaguement ironique qu’on lui connaissait bien flottait sur ses lèvres.

Son bon sens net et toujours équilibré n’était pas moins apprécié dans le voisinage que son habileté à guérir. Plus d’une fois il avait été choisi comme arbitre dans des contestations embrouillées, ses avis étant moins chers que ceux d’un homme de loi. Il avait rétabli la paix, la paix extérieure du moins, dans plus d’un ménage, et l’on assurait qu’il était initié à tout autant de bisbilles domestiques que monsieur le ministre, peut-être davantage. Mais sur ce point, il était aussi muet que sur le chapitre de ses charités personnelles.

Placé très haut dans la considération générale, M. Job était cependant estimé et craint plutôt qu’aimé. Il ne ménageait pas les amours-propres. Sa pénétration était parfois gênante ; la brusquerie de ses manières semblait augmenter avec les années. Il ne parlait jamais de son passé et vivait solitaire. Sa supériorité intellectuelle s’interposait aussi comme une barrière entre lui et son entourage peu cultivé. Tout contribuait à l’envelopper d’un certain mystère. On se racontait à voix basse les bizarreries du docteur ; ses expériences chimiques passaient pour de la magie noire. Il n’avait cependant jamais employé les formules cabalistiques que son grand-père lui avait léguées avec ses recettes, et qui, cinquante ans auparavant, étaient considérées comme plus efficaces que l’onguent lui-même.

Mais, comme il est bien rare qu’un homme soit tout à fait conséquent, M. Job observait religieusement cette portion du grimoire traditionnel qui se rapportait à la préparation de ses philtres, concernant les signes du zodiaque et les phases de la lune sous l’influence desquelles les plantes devaient être cueillies et infusées. « Qui sait ? se disait le médecin en consultant son almanach. Il y a dans ce monde plus de mystères qu’on ne le croit. Les demi-savants n’en conviennent pas, car cette confession les humilierait, mais des forces encore voilées d’ombre agissent tout autour de nous. D’ailleurs à certaines époques de l’année, une sève plus vigoureuse circule dans la création végétale. Si d’autres avant moi ont fait là-dessus des expériences profitables, pourquoi me priverais-je du résultat de leurs observations ? »

Une des particularités du docteur, que la critique maligne de sa clientèle avait interprétée d’une façon peu charitable, était qu’il ne prononçait aucun jurement et qu’il les prohibait absolument dans sa maison.

« Pourquoi donc, demandait-on, a-t-il si grand peur du nom du diable ? Tout le monde jure, allons donc ! Si le tonnerre tombait sur les maisons à chaque fois qu’on l’invoque, il aurait, ma foi ! bien de la besogne à servir toutes ses pratiques. Est-ce que ça tire à conséquence, un petit juron par ci par là, quand on a la conscience tranquille, et qu’on ne trafique pas avec l’autre monde ? Mais le docteur en sait trop long sur certains chapitres ; ça le met mal à l’aise. »

M. Job avait-il connaissance de ces bruits qui couraient le pays ? Il les soupçonnait tout au moins et ne s’en mettait guère en peine.

« Pauvres gens ! disait-il avec son ironique sourire. Je les guéris et ils font ensuite ce qu’ils peuvent pour éviter d’être reconnaissants. C’est naturel. »

M. Job n’avait pas la nature humaine en très haute estime.

« Allons ! dit-il en s’arrachant avec effort à sa rêverie ; laissons dormir les souvenirs. Ces retours vers le passé, ça vous démoralise. Travaillons. »

Il sortit de sa chambre et passa dans la grande cuisine où Gribouille l’attendait patiemment.

— Eh bien ! mon vieux, nous avons eu de la besogne aujourd’hui, hein ? fit le médecin en passant ses doigts dans les longs poils rudes du griffon. Et ça a été jour de jeûne pour toute la maisonnée. Déjà quatre heures ! pas de feu, pas même de braise ; il faudra nous contenter d’un dîner sur le pouce. À propos, Gribouille, sais-tu où notre ami Alexandre s’est niché ?

Le corbeau avait des goûts de retraite et de contemplation. Il logeait ordinairement dans une vieille boîte à chapeau couchée sur le flanc et qui s’ouvrait comme une grotte de cénobite sur le paysage environnant. Il demeurait là en grave solitaire, suivant d’un regard solennel les opérations culinaires ou autres qui s’accomplissaient autour de son ermitage. Puis il faisait une petite promenade au milieu des fioles inspectait l’alambic, et si la porte de la cuisine était ouverte, il en profitait pour sortir un instant dans la cour. Raide comme s’il eût déjà été empaillé, il intimidait positivement l’honnête Gribouille, qui allait peu dans le monde et ignorait que ces airs solennels sont très bien portés chez les sots.

— Où est Alexandre ? répéta M. Job. Voici une tasse de gruau froid pour son dîner. Ah ! il boude, le coquin ! il n’aime pas à changer l’heure de son repas ! Il faut bien que nous nous y fassions, nous autres gens occupés, n’est-ce pas, Gribouille ? Voyons, qu’y a-t-il dans le buffet ? La moitié d’un pain que nous allons partager fraternellement, et puis… c’est tout. Demain, si j’ai le temps et que j’y pense, je mettrai la poule au pot. Nous aurons un grand gala, Gribouille.

Le chien remua la queue comme pour dire « C’est bien heureux, car depuis le temps qu’on en parle cette poule-là doit être grand’mère. »

En attendant mieux, il happait avec beaucoup de satisfaction les bouchées de pain que son maître lui jetait, tandis que sire Alexandre quittait sa retraite d’un air de grande dignité et condescendait à plonger son bec dans le gruau froid.

M. Job, un coude sur la table et le couteau en l’air, ressemblait à Robinson Crusoé au milieu de sa ménagerie. Tout en se taillant des tranches de pain, il consultait son agenda.

« Mardi, distiller le jus d’herbes, presser les racines qui sont dans le sac N° 3, cueillir des pousses de sapin… »

— J’allais oublier ça. Allons, Gribouille, qu’on se dépêche, il faut que je sorte.

Avalant à la hâte une dernière bouchée, M. Job prit à son clou un grand chapeau de jonc et quitta la cuisine, ayant sur ses talons Alexandre et Gribouille.

Le corbeau s’arrêta dans la cour. C’était la limite extrême de ses excursions. Il ne s’aventurait plus dans le vaste monde, depuis qu’il y avait laissé une partie de sa queue entre les mains de méchants garçons. Mais Gribouille franchit le mur d’un saut, impatient de gagner la forêt.

Un petit bois de sapins fort bien soigné faisait partie du domaine de M. Job ; c’était le théâtre de ses expériences d’acclimatation. Sans en interdire précisément l’entrée, il n’aimait pas à y rencontrer des promeneurs ; il craignait que des semelles brutales ne vinssent écraser les tiges frêles des orchidées rares ou des plantes alpines qu’il essayait d’y naturaliser.

Un certain espace était réservé à Cornette, sa vache noire, pour y pâturer. Le reste était clos d’une forte barrière. Dans le voisinage, on respectait généralement le désir du médecin, et les habitants de la ferme prochaine s’astreignaient à un détour assez long plutôt que de traverser le bois des Fougères.

Aussi M. Job fut-il non seulement irrité, mais très considérablement surpris ce jour-là en apercevant un intrus dans ses possessions. C’était un jeune homme dont on ne voyait que la tête brune et les larges épaules au-dessus du petit mur. Il tournait le dos à la maison et semblait très absorbé dans quelque opération qui le tenait agenouillé sur la terre.

Gribouille, à cette vue, poussa un aboiement indigné et s’élança.

— Holà ! fit M. Job en s’approchant. Bien le bonsoir, jeune homme ! Vous vous mêlez de jardiner sur mon terrain, à ce que je vois.

Une petite pioche gisait dans l’herbe. Quelques mottes de gazon, éparses çà et là, les racines en l’air, un grand trou dans la terre brune et un petit sapin couché tout de son long sur la mousse étaient les pièces de conviction qui frappèrent tout d’abord les yeux du docteur.

Mais sa surprise se changea en colère quand il aperçut sur le sol, dans une touffe de brindilles arrachées violemment par la pioche, les bulbes d’une nigritelle sur laquelle il avait fondé de grandes espérances.

— Voilà qui est fort ! dit-il d’une voix vibrante. Je ne sais ce qui me retient de vous secouer solidement, braconnier que vous êtes !

En même temps il sauta par-dessus le mur et vint se placer en face du coupable, le toisant d’un air qui n’était pas tendre.

— Ah ! c’est vous, Ferdinand L’Hardy ! fit-il en le reconnaissant.

Le jeune homme s’était relevé. Comme Gribouille lui montrait les dents, il le saisit par son collier et le secoua de main de maître, puis, sans le lâcher, il regarda le médecin bien en face et dit en fronçant ses noirs sourcils :

— Eh bien ? après ?

C’était un beau garçon de vingt-cinq ans environ, aux cheveux bruns et bouclés, très dégagé dans toute sa personne, le visage régulier, un peu pâle, mais de cette pâleur orageuse, pour ainsi dire, qui dénote un tempérament violent. Ses yeux noirs légèrement enfoncés avaient une expression de défi et semblaient plus disposés à demander des explications qu’à en donner. On devinait cependant que si un rayon de cordialité passait sur cette figure, elle pouvait être la plus attrayante du monde. Mais en ce moment, les sourcils froncés et l’attitude presque menaçante du jeune homme justifiaient le surnom qu’on lui avait donné dans le voisinage Ferdinand la Terreur.

— Eh bien ? après ? répéta M. Job. J’aime ça, ma parole ! C’est moi qui vais vous rendre des comptes, à présent ! L’idée est originale. Voyons, vous expliquerez-vous ? Que signifie cette pioche, et ce trou dans mon terrain, et ces bulbes arrachées, mes pauvres bulbes de nigritelle que j’avais transplantées de la Tourne et qui m’ont donné tant de mal ?

Le docteur se baissa et, prenant dans sa main une des touffes déracinées, il la considéra d’un air de vif regret.

— Vous cultivez ça ? fit le jeune homme. J’en suis fâché, ma parole. Si je les replante soigneusement, en serrant bien la terre tout autour, ça reprendra, qu’en pensez-vous ?

— Mais pourquoi les avoir arrachées, grand nigaud ? Vous me faites perdre patience. Ici, Gribouille, et tiens-toi tranquille. Nous nous expliquerons bien sans que tu t’en mêles.

M. Job croisa les bras et s’adossa au mur pour attendre l’explication qui lui était due.

— Soit dit sans offense, remarqua le jeune homme, vous auriez bien fait de rester chez vous un quart d’heure de plus ; j’aurais eu le temps de finir ma besogne ; tandis qu’à présent vous me gênez comme tout, et je vais me fâcher si vous m’en demandez plus long. Voilà l’affaire en deux mots.

Cela dit, cet inculpé peu maniable tourna le dos à l’interrogatoire et s’agenouilla de nouveau sur le sol pour reprendre son travail interrompu.

M. Job ne put s’empêcher de rire.

— Mauvaise tête ! dit-il. Raisonner avec vous ne sert pas à grand’chose. Il n’y a qu’une seule main capable de faire plier ce col raide, c’est la main de Virginie…

Le jeune homme se redressa subitement.

— Si vous lui dites un mot de ceci ! s’écria-t-il avec violence.

— Eh bien, quoi ? Vous ne me fendrez pas en deux avec votre couteau de poche, fit tranquillement le médecin. Sachez, mon garçon, puisque vous avez encore à l’apprendre, que si Job le mège, – il prononça ce nom avec une certaine amertume, – si Job le mège commençait un beau jour à raconter tout ce qu’il sait, il mettrait le feu aux quatre coins du pays. Mais comme voilà dix ans qu’il se tait, votre secret, puisque secret il y a, ne court pas plus de danger que les autres.

Le jeune homme parut un peu honteux. Il allait s’excuser quand le docteur reprit :

— Je le respecterai même à ce point, votre secret, que je ne vous ferai plus une seule question. Finissez votre ouvrage, jardinez à votre aise, mon garçon. Seulement, quand il vous plaira de venir faire des trous mystérieux dans mon domaine, ayez l’extrême bonté de m’avertir, que je puisse mettre mes plantations à l’abri.

— Docteur, fit le jeune homme, j’ai bien du regret, je vous assure. Si ces racines, ces ognons ou je ne sais quoi ne reprennent pas, j’irai vous en chercher d’autres à la Tourne.

Puis, comme si la réserve discrète de M. Job eût vaincu sa défiance, il dit tout à coup, mais sans tourner la tête :

— Avez-vous rencontré Virginie ces derniers jours, docteur ?

— Oui.

— Quand ?

— La semaine passée.

— Et,… répondez-moi franchement, car c’est un souci qui me ronge depuis je ne sais combien de temps, ne l’avez-vous pas trouvée changée ?

— Certainement, dit M. Job sans la moindre hésitation.

— L’avez-vous questionnée ? reprit le jeune homme. À moi, elle ne veut rien dire. Elle prétend qu’elle mange, qu’elle dort et qu’elle se porte comme à l’ordinaire. Mais elle a les yeux cernés et cette terrible tache rouge au milieu des joues. Elle ne chante plus à son ouvrage ; l’autre soir elle avait pleuré, et quand j’ai voulu en savoir la raison, elle a tressailli comme si elle avait peur de moi.

— Soyez très doux pour elle, dit M. Job d’un ton pensif.

— J’essaie. Ce n’est pas ma nature, mais j’essaie.

Il y eut un silence, que M. Job ne voulait pas rompre le premier, car sa discrétion avait déjà fait ce qu’un interrogatoire en règle n’eût pas obtenu.

— L’avez-vous questionnée ? répéta Ferdinand au bout de quelques minutes.

— Non, je n’ai pas l’habitude d’offrir des consultations.

— Mais si elle ne dit rien à personne, si elle cache son mal et ne prend point de remèdes, c’est donc qu’elle veut se laisser mourir ! s’écria le jeune homme avec une sorte de désespoir. Elle est déjà blanche et fragile comme un flocon de neige. Sa mère est morte de la poitrine, ajouta-t-il à voix basse. Par moments, je me dis que Virginie se sent le même mal, et que c’est ce qui la rend si triste. Là, docteur, je ne sais pas comment vous vous y êtes pris, mais vous m’avez fait parler ; ainsi je puis tout aussi bien vous dire mon affaire jusqu’au bout. Vous voyez ce petit sapin…

— Prenez garde, interrompit M. Job avec une gravité un peu moqueuse ; c’est votre secret et je ne vous le demande pas.

— Mais je vous prie de m’écouter pourtant, s’écria le jeune homme. On vient de tous les coins du pays vous trouver, et chacun vous raconte ses misères. C’est bien le moins que vous me donniez, à moi aussi, deux minutes d’attention !

M. Job sourit.

— Allez toujours, dit-il.

— Eh bien ! vous saurez que lorsque j’étais un bout de garçon haut comme ça, et Virginie une petite femme de dix ans, – elle a toujours eu l’air d’une petite femme, avec ses airs sérieux, – ce coin de pâture où nous sommes appartenait à mon père. Un jour, en nous amusant, nous y avions planté deux sapinets, Virginie et moi, tout près l’un de l’autre, comme des jumeaux. Un peu plus tard, la vieille Céline Ducret acheta de mon père cette bande de terrain. Ça a été un crève-cœur pour Virginie, à cause de notre plantation. Mais c’est égal, comme les pâtures ne sont jamais à ban, – sauf la vôtre, monsieur Job, soit dit sans reproche, – je venais de temps en temps jeter un coup d’œil à nos sapins, qui croissaient tant qu’ils pouvaient. L’année passée, c’était au mois de juin, nous marchions dans le sentier, par un beau soir, Virginie et moi, un de ces soirs clairs, vous savez, où tout est si tranquille qu’on parle bas sans savoir pourquoi. Et je me disais que Virginie ressemblait à une nuit de printemps. Vous ne comprenez pas, docteur ? Je ne sais trop comment vous l’expliquer plus clairement.

— Si, si, je comprends, interrompit M. Job. Allez toujours, Ferdi, mon garçon.

— Nous n’étions pas encore fiancés. J’étais décidé à lui parler ce soir-là et pourtant je n’osais pas. Mais voilà, comme nous passions devant la barrière de votre pâture, Virginie s’arrête et me dit ; « Regarde donc nos sapins, comme ils se tiennent près l’un de l’autre ; on dirait qu’ils s’aiment, Ferdi. » Et moi je lui réponds…

Le jeune homme s’interrompit et resta songeur un instant, comme s’il repassait en lui-même les souvenirs de cette soirée mémorable.

— C’est ainsi que ça s’est fait, reprit-il en sortant de sa rêverie.

Et M. Job n’en demanda pas davantage.

Cependant l’énigme du sapin déraciné n’avait pas encore de solution. Le médecin regardait la petite pioche d’un air intrigué ; mais il ne voulait pas faire de questions.

— Après ça, continua le jeune homme, vous comprenez que nous tenions plus que jamais à nos deux petits sapins. L’un s’avisa de pousser plus long que l’autre ; Virginie l’appela Ferdi, et moi, naturellement, je donnai à l’autre le nom de Virginie. C’était le plus joli, droit comme un cierge, et tout vert de jeunes pousses tendres. Mais cette affreuse vache noire qui vous appartient, Cornette ou Cornichon, une sotte bête en tous cas, n’a rien trouvé de mieux à faire que de venir brouter le sommet de notre pauvre petit arbre, de sorte que c’est fini de lui, il séchera. Et juste au moment où Virginie pâlit et maigrit sans qu’on sache pourquoi. Quand j’ai découvert l’autre jour ce bel exploit de votre animal de vache, je me suis dit qu’il y fallait un remède au plus tôt. Les jeunes filles croient aux présages, vous savez. Il ne faut pas que Virginie se frappe l’imagination en trouvant son petit sapin si malade. C’est pourquoi j’en ai déniché un tout pareil dans notre pâture, et j’étais en train de le transplanter. En savez-vous assez long, monsieur Job ?

Celui-ci ne répondit rien. Toujours adossé au mur, il regarda le jeune homme reprendre son ouvrage, qui fut achevé en quelques minutes.

Le sapin substitut était là debout, le pied bien entouré de mousse fraîche, étendant ses branches jusqu’à toucher son voisin, le sapin Ferdi, comme pour lui souhaiter le bonjour.

— En règle ! fit le jeune homme d’un ton joyeux. Voilà ce que j’appelle un bon raccommodage ; et si ma mère voulait traiter mes habits suivant cette méthode, une blouse neuve quand l’autre a des trous, ça m’irait, je ne dis que ça.

— Très bien, très bien, répliqua M. Job en secouant la tête ; mais vous ne pensez pas que ce joli sapin tout battant neuf aille raccommoder la santé ou la gaieté de Virginie ?

— Non sans doute ; mais…

Il l’avait un peu cru pourtant, il y avait mis tant de cœur et d’entrain. Maintenant il se sentait presque déconcerté.

— Écoutez, dit le docteur avec sympathie ; voulez-vous que je vous aide ? J’ai plus d’expérience que vous ; je ne suis pas amoureux, ce qui aide joliment à y voir clair. Et puis, mon métier est de guérir.

Cette proposition bienveillante ne fut pas acceptée avec beaucoup d’élan.

— Merci, dit le jeune homme d’un ton embarrassé ; vous êtes bien obligeant, monsieur Job, vous faites des cures magnifiques aussi, chacun sait ça, seulement…

— Ah ! je comprends ! fit le médecin d’un ton où il y avait autant d’ironie que de tristesse. Vous craignez que je ne mette un peu de diablerie dans mes ordonnances. Comme vous voudrez. Portez-vous bien.

Et il lui tourna le dos. Il allait franchir le mur et rentrer chez lui, quand Ferdinand le retint par un mouvement précipité.

— Ne partez donc pas ainsi, nom d’un… !

— Ne jurez pas, interrompit M. Job. Si vous jurez, je ne reste pas ici une seconde de plus.

— Excusez-moi, ça m’a échappé. Mais dites donc, pourquoi voulez-vous qu’on parle toujours comme au catéchisme ? Vous n’êtes pas méthodiste, vous n’êtes pas régent, vous savez fumer une pipe et même donner un coup de poing à l’occasion. Mais jamais on ne vous entend jurer. Est-ce qu’on vous élève comme ça tout petits chez vous, à la Montagne des Bois ?

M. Job était devenu très grave.

— Mon père, dit-il en fixant sur son interlocuteur un regard sérieux, mon père fut tué par un coup de foudre, à l’instant même où il venait de prononcer un terrible jurement. J’étais non loin de lui, dans les bois, pendant cet orage. Je venais de l’entendre jurer, et je le vis tomber. Vous comprenez maintenant ?

Le jeune homme resta un moment silencieux.

— Eh bien, dit-il enfin, je voudrais avoir la permission de répéter ça à une douzaine de gaillards qui en auraient besoin comme moi. Vous savez, monsieur Job, on est ainsi fait, ce qu’on ne peut pas comprendre, on l’explique à mal.

M. Job inclina la tête affirmativement. Il avait assez vécu pour savoir cela.

— Ce que c’est pourtant que de naître dans un siècle éclairé, dit-il avec ironie. Il y a cent ans, on brûlait les blasphémateurs. Aujourd’hui, on en ferait volontiers autant à ceux qui ne blasphèment pas. Mais continuez, jeune homme, votre conversation est des plus intéressantes. Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque autre accusation aussi ingénieuse dont je pourrais essayer de me blanchir, par hasard ?

— N’ayez peur, ce n’est pas ce qui manque, répliqua Ferdinand que l’ironie du médecin commençait à échauffer un peu.

— Je le sais, dit M. Job. Je le sais, répéta-t-il lentement et comme réprimant un soupir. Nous autres qui piochons à la sueur de notre visage dans le grand champ où les humbles aussi bien que les illustres peuvent faire des découvertes, c’est à la science pure que nous nous dévouons, au soulagement de l’humanité en masse. Nous le disons nous-mêmes et nous attendons notre récompense de l’avenir. Mais, de temps en temps, quelque chose de moins abstrait, un peu d’affection, un peu de reconnaissance ferait du bien.

Le médecin semblait se parler à lui-même, comme si un sentiment longtemps muet fût tout à coup monté à ses lèvres sans qu’il y prît garde.

— Docteur, s’écria le jeune homme oubliant ses défiances dans un élan de sympathie, si je vous ai blessé, je vous demande pardon. Vous êtes un brave homme, et moi je suis… ma foi ! je suis un fier nigaud ! Mais si on fait beaucoup de contes sur vous, monsieur Job, il faut avouer que vous en fournissez l’étoffe, et bonne mesure encore. Tenez, je vais vous dire. Pourquoi toutes vos bêtes sont-elles noires ? Votre chat est noir, votre chien aussi, votre vache de même, et votre, corbeau, c’est clair qu’il n’est pas blanc. D’ailleurs, même s’il l’était, ça ne ferait que le rendre plus, suspect.

Le médecin se mit à rire.

— La coïncidence est en effet remarquable, dit-il ; je n’ai rien à répondre. Le chat était à ma marraine, je vais le teindre dès demain. Quant à Gribouille, il le prendrait en mauvaise part ; c’est un chien qui a des idées très particulières sur sa dignité personnelle. Et le pauvre Alexandre, qu’en ferons-nous ? Comme vous dites, un changement de couleur augmenterait ses chances d’être lapidé ou brûlé vif. C’était un pensionnaire de ma marraine aussi. Elle avait bien des bêtes noires autour d’elle, sans compter celles à deux pattes et sans plumes ; j’ai hérité de la ménagerie en bloc.

Ferdinand se mit à rire aussi.

— J’en connais une, de vos bêtes noires, dit-il.

— Qui donc ?

— Le vieux Piquet.

— Touché ! dit M. Job, mais n’en parlons pas.

— Moi, je ne l’aime pas trop non plus, poursuivit Ferdinand. Il a contre moi une dent qui remonte à des années et des années, du temps où son garçon et moi nous nous donnions des coups de poing à raison de trente par jour. Mais Arthur Piquet était un capon ; il frappait par derrière et puis il se sauvait. Il s’est avisé dans le temps de faire le gracieux autour de Virginie, mais ça n’a pas duré.

Et tout d’un coup, après une pause, Ferdinand reprit :

— Docteur, si vous voulez voir Virginie et découvrir son mal, j’ai toute confiance en vous.

C’était une réparation à laquelle M. Job ne fut pas insensible.

— Très bien, mon garçon, répondit-il. Donnons-nous la main comme une paire d’honnêtes gens. Je souhaite que votre petit sapin reprenne et que ce soit un bon présage pour vous et votre fiancée. Chacun à ses affaires maintenant. Bonsoir.

Et M. Job se dirigea vers la forêt, suivi de Gribouille, tandis que Ferdinand L’Hardy, sa pioche sur l’épaule, s’en allait de son côté.

Le médecin souriait en reprenant sa promenade solitaire, car la pensée d’une bonne œuvre à accomplir venait de l’aborder pour lui tenir compagnie.

Depuis longtemps, sa propre vie avait cessé de l’intéresser. Il vivait dans les autres, possédant à un rare degré le don peu commun de faire abstraction de sa personne. Mais comme il ne proclamait pas son dévouement à son de trompe, comme il négligeait de souligner ses bonnes actions, elles restaient la plupart du temps ignorées. Ceux mêmes à qui elles profitaient les acceptaient trop simplement, comme si le temps, les conseils et parfois la bourse du docteur eussent été propriété commune.

Mais cet humble médecin de campagne, cet ouvrier obscur qui travaillait seul et sans bruit, avait pendant sa carrière expérimenté bien des vérités consolantes. Il savait qu’un acte de charité ne reste jamais absolument infécond, quoique ses résultats bénis soient parfois aussi insaisissables à notre vue que les vibrations de l’air frappé par un son. Le pain qu’il semait ainsi à la surface des eaux, il savait qu’il le retrouverait un jour, et cette certitude lui aidait à se passer de reconnaissance.

— Eh bien, Gribouille, que penses-tu de cette affaire, voyons, mon vieux ? fit M. Job en s’asseyant d’un air méditatif au coin du foyer, sous la haute cheminée ouverte d’où descendait un souffle d’air frais avec des cris joyeux d’hirondelles. Si ton camarade Fricot était ici, nous assemblerions un conseil de famille ; mais il court toujours après les souris ; le goulu. Nous ferons comme nous pourrons sans lui, n’est-ce pas, Gribouille ? Voici notre grave Alexandre, avec ses airs d’homme politique en retraite. Il complétera notre triumvirat.

M. Job étendit la main, et l’oiseau solennel se mit à gravir jusqu’à l’épaule de son maître d’un air aussi pompeux que s’il eût monté au Capitole.

— Parfaitement, dit le premier triumvir en reprenant son monologue. Considérons un peu le cas. Vous ne croyez pas, et moi non plus, que Virginie soit poitrinaire. Elle a l’air frêle, à la vérité ; c’est une jolie fleur qui ne demande que du soleil et de la tendresse. Ce changement qui inquiète tant son fiancé et que j’ai bien remarqué moi-même, ces lignes noires sous les yeux, cet air de langueur, ce n’est pas la maladie, c’est un chagrin caché. J’en ai assez vu, de ces tristesses qui tâchent de sourire, pour m’y connaître maintenant. Pauvre Virginie ! Ferdi n’a pas la main légère, moralement parlant. Sans le vouloir, il aura blessé cette petite. Je tâcherai de découvrir où est son mal, et d’y mettre un peu du précieux baume de paix. N’est-ce pas votre avis, Alexandre et Gribouille ?

Ces deux membres du triumvirat ayant acquiescé par un parfait silence, avec une unanimité bien rare dans les assemblées délibérantes, le conseil fut déclaré dissous sur cette résolution.

Il était cinq heures. Le journalier qui vaquait pour M. Job au soin de son petit domaine entra dans la cuisine, portant un de ces grands vases de bois appelés mêtres, plein d’un lait écumeux qu’il venait de traire.

— Déjà l’heure du souper ! fit M. Job. Je ne sais comment ça va, mais tous les repas se touchent aujourd’hui. Je vais frire des pommes de terre ; ça te convient, Gribouille ? Et pendant que l’eau chauffe pour notre café, j’aurai le temps d’assortir mes tisanes.

Ayant donc mis ses casseroles sur le foyer et allumé un fagot, M. Job vida sur la grande table de sapin le contenu de plusieurs sacs de papier, un tas de racines flétries, de fleurs de tussilage jaune, et d’autres plantes médicinales qu’il se mit à trier avec le plus grand soin, laissant à la grâce du feu ses préparatifs culinaires.

Par l’effet d’un hasard compatissant, les pommes de terre ne furent pas réduites en cendres, mais seulement frites au point de passer à l’état fossile. M. Job les avait coupées en petits bâtonnets d’aspect fort réjouissant ; mais le premier que toucha la fourchette était si dur qu’il sauta droit au plafond.

— Attrape, dit M. Job.

Et Gribouille reçut dans sa gueule le fugitif, au moment où celui-ci redescendait de son excursion dans les hauteurs.

Le chien avait de bonnes dents. Il croqua toute la friture avec délices, tandis que son maître se contentait de pain et de fromage. Du reste, il avalait son repas d’une façon si distraite, triant ses plantes entre deux bouchées, qu’un menu plus délicat eût pu se substituer à sa frugale pitance sans qu’il s’en aperçût.

Le soleil baissait rapidement : une lumière empourprée commençait à se glisser dans la vaste cuisine dont l’étroite fenêtre regardait le couchant.

— Très bien, dit M. Job en tirant sa montre. Si je me dépêche, j’aurai fini ma tâche avant la nuit.

Sa récréation favorite était une promenade à l’heure du crépuscule, le seul plaisir qu’il s’accordât après sa journée si remplie. Quand le vent du soir passe à grands coups d’aile parmi les sapins, secouant leurs branches pour en faire sortir une fraîche senteur forestière, il fait bon s’arrêter au milieu du sentier et livrer son front à ce souffle qui vient de si loin et qui pourtant n’est jamais las.

— Cela restaure, dit le docteur en sortant de sa maison son chapeau de paille à la main.

Il se sentait fatigué parfois ; il avait dépassé la cinquantaine, et bien que son énergie naturelle le soutînt du matin au soir, il se disait souvent « Ce n’est plus moi qui porte la vie, c’est la vie qui me porte. »

Il s’avança lentement dans le chemin désert qui reliait son domaine à un groupe de maisons situées plus haut sur la pente de la montagne, presque à la lisière du bois. Les grives s’appelaient en roulades perlées tout le long de la forêt ; aucun autre bruit ne troublait la sereine tranquillité de ce beau soir. De chaque côté du sentier, les prairies étendaient ce vert printanier qui dure si peu et auquel succède trop tôt l’invasion des fleurs jaunes. Pour le moment, tout était vert encore, de ce vert profond, moelleux, doux à l’œil, sur lequel la lumière du couchant jette des reflets veloutés.

Une légère vapeur blanche, montant doucement, indiquait seule la vallée qu’on n’apercevait pas. Peu à peu, les montagnes de la chaîne opposée se revêtaient de tons d’un bleu froid, mais le ciel était encore plein de lumière. Le couchant sans nuages avait une transparence cristalline et ces teintes dont la finesse exquise ravit les yeux, ce bleu léger, ce vert pour ainsi dire liquide, qui se fondent insensiblement dans les derniers rayons flottant encore tout au bout de l’horizon.

Le médecin jouissait silencieusement de cette heure charmante, la perle des heures, où la lumière est une caresse, le moindre souffle une harmonie douce et subtile qui parle de paix.

À cent pas de la maison, le sentier s’enfonçait tout à coup dans un vallon fort resserré, à peine plus large qu’une fissure, encombré de saules nains et de tussilages aux larges feuilles sous lesquels une source se glissait en gazouillant. C’était un endroit frais et fort solitaire, d’où l’on avait une jolie échappée dans la vallée principale.

Gribouille s’élança sur la pente avec enthousiasme, espérant sans doute rencontrer au fond du ravin une troupe de canards, ses ennemis intimes, auxquels il causait presque chaque jour des frayeurs mortelles. Mais il était trop tard ; la famille dandinante avait regagné son domicile.

Tout à coup le chien s’arrêta, dressa les oreilles et se mit à aboyer. La ramée touffue qui bordait le ruisseau s’agita avec un bruissement de feuilles froissées, et une jeune fille parut dans le chemin. Son chapeau de paille pendait sur ses épaules. De ses deux mains elle rajustait sa chevelure blonde que le frôlement des branches avait dérangée. Son visage était remarquable par une grande blancheur peu commune à la campagne et par une expression très douce et un peu timide. Sa taille mince et pliante, légèrement inclinée en avant, semblait chercher l’appui d’un bras vigoureux, et elle l’avait trouvé, car cette enfant blonde et blanche était Virginie Duval, la fiancée de Ferdinand L’Hardy.

— Bonsoir, monsieur Job, dit-elle sans lever les yeux et d’un air troublé.

— Bonsoir, Virginie. Ne marchez pas dans la rosée : le chemin est assez large pour deux, j’imagine.

Elle avança d’un pas, puis s’arrêta indécise.

— Nous n’allons pas du même côté, dit-elle d’une voix tremblante. Je suis… je suis… pressée.

M. Job la considéra attentivement. Bien qu’elle s’efforçât de se contenir, la jeune fille paraissait vivement agitée. Ses lèvres pâles, pressées l’une contre l’autre, avaient un tressaillement nerveux, et ses mains chiffonnaient convulsivement un coin de tablier.

— Virginie, dit le docteur de sa voix grave, vous n’êtes pas bien, mon enfant, ne courez pas si vite. Asseyez-vous ici et reposez-vous une minute.

Il lui indiquait une grosse pierre moussue qui avait roulé du mur et formait un siège commode au bord du chemin.

— Merci, murmura la jeune fille heureuse d’obéir, car il semblait qu’elle fût à bout de forces.

Elle et M. Job tournaient maintenant le dos au petit vallon.

— Ne vous arrêtez pas pour moi, dit Virginie du même air de précipitation troublée ; je n’ai besoin de rien. Je vais me reposer ici un moment, et puis je retournerai à la maison.

— Vous préférez que je vous laisse ? demanda doucement M. Job.

— Oui…, oh ! oui… c’est-à-dire…

En ce moment Gribouille aboya de nouveau et son maître tourna la tête.

Sur la berge opposée, un homme émergeait des broussailles et se préparait à gravir la côte ; mais se voyant observé, il passa rapidement derrière le rideau de saules qui bordait le ruisseau et disparut.

M. Job avait le coup d’œil prompt.

— C’est Arthur Piquet, dit-il en se tournant vers la jeune fille.

Mais il vit tout à coup une rougeur brûlante couvrir ses joues, son front et jusqu’à son cou blanc. Il eut pitié d’elle et se détourna pour lui donner le temps de se remettre. Cependant il fronçait le sourcil. Un soupçon indigné le retenait là, droit et grave comme un juge.

— Ferdinand L’Hardy en vaut cinquante de cette espèce, fit-il tout à coup en indiquant avec un geste de mépris l’endroit où l’homme avait disparu.

On eût dit que la jeune fille avait suivi le cours des pensées du médecin, car elle ne marqua aucune surprise, mais baissa la tête en murmurant :

— Je le sais ! oh ! je le sais !

Puis tout à coup, comme incapable de se contenir plus longtemps :

— Et c’est pourquoi je suis si malheureuse ! s’écria-t-elle.

Elle avait enlacé de son bras le tronc du jeune arbre contre lequel elle s’appuyait et pressant sa joue brûlante contre l’écorce lisse et fraîche, elle laissa couler ses larmes, lentement, sans grands sanglots, mais avec un air d’absolu découragement. Le docteur la regardait d’un œil scrutateur.

— Puis-je vous aider ? dit-il simplement.

Virginie fut lente à répondre.

— Peut-être…, je ne sais pas, murmura-t-elle en levant vers lui des yeux pleins de supplication, comme pour dire :

« Décidez vous-même. J’ignore ce que je veux, je sais seulement que je souffre. Si vous trouviez sur le chemin un pauvre oiseau meurtri, vous ne lui demanderiez pas : Veux-tu que je t’aide ? »

Le médecin comprit probablement sa prière muette, car il dit avec cette fermeté tendre qui fait du bien aux malades et aux enfants :

— Je suis sûr que je puis vous aider. Venez, Virginie, je vous accompagnerai un bout de chemin et nous causerons. J’ai vu Ferdinand aujourd’hui, continua-t-il comme la jeune fille se levait pour le suivre. Il m’a parlé de vous, mon enfant. Vous lui causez bien de l’inquiétude.

— Je le sais, dit-elle en baissant la tête. Je devrais tout lui dire, mais il ne m’aimerait plus, et je n’ai pas le courage… Il est si beau et si bon, mon Ferdi ! s’écria-t-elle. J’étais fière d’être sa fiancée, trop fière, car je ne le méritais pas. Il n’a jamais aimé que sa Virginie, lui, et moi…

— Vous ne voulez pas dire, interrompit le docteur avec une exclamation, que vous aimiez cette espèce de chien rampant qui s’appelle Arthur Piquet !

Virginie releva la tête et sa timidité disparut pour un instant.

— Non, répondit-elle avec dignité, je ne l’ai jamais aimé, seulement je me suis figuré autrefois que je l’aimais. J’avais seize ans alors et pas de mère à qui demander conseil.

Elle se tut un instant, puis reprit d’un ton précipité, comme s’il lui tardait d’être au bout de sa confession :

— Il a été le premier à me dire que j’étais jolie et qu’il m’aimait, qu’il ne pouvait vivre sans moi. Il me suppliait d’essayer au moins de ne pas le détester. Il parlait bien ; peut-être qu’il m’aimait réellement un peu ; j’ai eu pitié de lui, et j’ai pris cela pour de l’amour. Une fois, il y a deux ans de cela, il fit une longue absence ; un de ses oncles, qui habite le bon pays, Lucens ou Montreux, le garda près de trois mois chez lui, dans sa ferme. Arthur m’envoya des fleurs, des roses magnifiques, et moi je lui écrivis pour l’en remercier. Ce n’était pas une lettre bien tendre, mais je l’appelais cher Arthur, et en réponse à un reproche qu’il me faisait de ma froideur, je lui disais : « Ne m’appelez pas ingrate et cruelle, je fais de mon mieux pour vous aimer, et en tous cas, je n’aime personne d’autre. » C’était vrai ; j’admirais Ferdi, mais la pensée d’être un jour sa femme ne m’était jamais venue. Quand Arthur revint, je sentis que décidément je ne pouvais pas le souffrir, et je pris tout mon courage pour le lui expliquer. Il se mit dans une colère terrible et jura que Ferdinand L’Hardy le payerait cher. À la frayeur que j’eus, je reconnus combien Ferdi m’était précieux. Lui m’aimait aussi, il me le dit un soir, et nous nous sommes fiancés. J’aurais dû tout lui avouer, n’est-ce pas ? Mais il est si violent ! je n’ose pas, non je n’ose pas. Il me tournera le dos pour ne jamais revenir. Oh ! que j’ai été folle ! Mon beau Ferdinand était là, qui m’aimait tout le temps sans oser me le dire, et je ne voyais rien, je ne comprenais rien ! J’essayais même de m’attacher à un autre.

— Arthur n’a pas renoncé à vous, toutefois ? dit M. Job qui devinait d’autres complications.

— Non, il prétend que je lui ai donné ma parole. Depuis le jour de mes fiançailles, il me fait vivre dans des transes mortelles, jurant qu’il va tout raconter à Ferdinand et lui montrer cette lettre, cette malheureuse lettre. Je l’ai supplié de me la rendre, mais il a répondu que ce serait son cadeau de noces à mon heureux époux. L’automne dernier, je n’osais plus sortir, je le rencontrais partout, avec ses yeux méchants. Cet hiver, j’ai eu un peu de répit ; il a souffert longtemps d’une entorse qui le retenait à la maison.

— Et dont je l’ai guéri, interrompit M. Job. Une jolie cure que j’ai faite là, vraiment !

— Ce soir, reprit Virginie, il m’a arrêtée dans le sentier, comme je remontais le long du ruisseau, pour me demander une dernière réponse, à ce qu’il disait, mais en réalité pour me voir souffrir encore un peu, le lâche. Il me retenait par la main, car j’essayais de me sauver sans l’entendre, quand votre chien a aboyé ; alors il a pris peur et il m’a laissée partir.

— Hum ! fit M. Job ôtant son chapeau comme si la fraîche brise du soir qui agitait ses cheveux gris eût pu lui souffler à l’oreille quelque sage conclusion. Voulez-vous que je vous dise, ma fille ? Allez de ce pas tout raconter à Ferdinand. Quand on a devant soi une grande route bien droite, pourquoi s’égarer dans les petits sentiers ?

— Vous ne prévoyez pas tout, dit Virginie en secouant sa jolie tête blonde. Cette lettre, Ferdinand voudra l’avoir ; il se jettera sur Arthur à la première occasion, tout le monde saura le sujet de la bagarre, et qu’est-ce qu’on dira de moi ? Oh ! monsieur Job, montrez-moi ce que je dois faire !

— Je n’en sais rien, dit brusquement le docteur : je déteste les cachotteries. Le seul moyen d’en sortir, je suppose, est que je vous fasse rendre cette malheureuse épître. Mais vous allez me promettre, Virginie, qu’à l’instant où je la remettrai entre vos mains, vous raconterez tout à Ferdinand. Puisque c’est un esclandre que vous craignez, il n’aura plus de prétexte. Vous avez raison peut-être ; j’y mettrai de la discrétion, tandis que Ferdinand ferait autant de bruit que pour une traque au loup. Là-dessus, bonsoir, mon enfant. Je souhaite que l’été qui va venir vous mette un peu de rouge aux joues.

— Monsieur Job ! s’écria la jeune fille avec un élan de reconnaissance, si vous faites ce que vous dites, c’est comme si vous me rendiez la vie, car de chagrin et de tourment je m’en allais mourir. Ferdinand et moi nous serons toujours, toujours vos obligés.

— Toujours ! c’est bien long, dit le médecin avec un sourire un peu triste.

Il en avait tant entendu, de ces protestations de reconnaissance éternelle.

— Allons, ma fille, rentrez chez vous. La rosée tombe, vous prendrez froid. – Puis, surprenant un regard alarmé de Virginie : — Votre maison est trop près, dit-il, pour qu’il vous arrive malheur en chemin. Je resterai ici jusqu’à ce que je vous aie vue rentrer saine et sauve.

Tout en causant, le médecin et sa blonde compagne étaient arrivés à un petit plateau vert à l’extrémité duquel s’élevait une ferme d’apparence cossue.

— Voilà mon père sur le seuil, s’écria Virginie. Monsieur Job, ai-je les yeux rouges ?

— Un peu, mais il fait sombre.

— Mon père est si sévère, fit-elle à voix basse.

— Poltronne ! exclama M. Job impatienté, vous avez peur de tout, Virginie.

— C’est pourquoi Ferdi m’appelle son petit lapin blanc. Il dit que je tremble toujours, de peur si ce n’est de froid. Et c’est bien vrai, je suis si, si poltronne !

En même temps elle levait ses grands yeux doux vers le médecin avec une expression de timidité caressante qui le toucha.

— Bien, bien, dit-il en souriant, Ferdinand vous aime ainsi, c’est l’essentiel, et puis, si toutes les femmes étaient des héroïnes, le sexe fort en verrait de grises.

Il resta debout au bord du chemin, regardant Virginie s’éloigner d’un pied léger, car elle laissait ses soucis derrière elle. Le médecin, lui, venait de s’en charger. Il reprit sa route d’un air pensif.

« Comment vais-je faire, se demandait-il en regagnant sa maison, où personne ne l’attendait, sinon Alexandre le Grave, perché sur le mur et à moitié endormi dans une attitude d’ibis égyptien. Bah ! qui veut peut, et demain y pourvoira. »

Gribouille eut ce soir-là une conversation très sérieuse avec son maître, opinant du bonnet, ou plutôt de la queue, et subissant toute une série de points d’interrogation avec une patience qu’on chercherait en vain dans plus d’un conseil de ministres.

« À l’entrée de la vie, conclut M. Job d’un ton rêveur, le menton appuyé sur sa main et regardant de petites étincelles qui se poursuivaient dans les cendres, à l’entrée de la vie, j’entends au bout des vingt premières années de jeunesse où l’on ne fait que batifoler, se dresse une grille par où l’on entre dans l’arène. Beaucoup ont de la peine à la franchir. Quelques-uns, au contraire, sautent d’un bond par-dessus et courent, courent ensuite sans jamais regarder derrière eux. Ceux-là gagnent des honneurs et de l’argent. D’autres s’arrêtent, qui ne tiennent pas aux couronnes, et ils restent là pour tendre une main de bon secours à ceux qui sautent mal. On s’appuie sur eux, on leur met parfois le pied sur l’épaule, on n’a pas toujours le temps de leur dire merci. Cependant ils tiennent bon à leur poste jusqu’à ce que s’ouvre pour eux une autre grille, celle qui conduit au pays du repos. Mais nous n’en sommes pas là, dit le médecin en se renversant d’un air lassé contre le dossier de sa chaise ; nous n’en sommes pas là, nous avons encore bien de la besogne taillée. Le cœur et la main seront fermes jusqu’au bout, plaise à Dieu ! »

II

Une lumière rosée glissait sur les prairies, couvertes de ce léger réseau blanc dont chaque fil est un fil de diamants. Les arbres bruissaient doucement dans la fraîcheur matinale, comme si en se réveillant ils se chuchotaient un bonjour. Sous l’avant-toit, les hirondelles gazouillaient et tournoyaient éblouies, tandis que leur cousine l’alouette redescendait déjà des hauteurs du ciel où elle était allée saluer le premier rayon.

M. Job parut sur la porte, abritant ses yeux d’une main contre cette clarté subite et triomphante qui semblait refouler l’ombre dans la maison.

— Splendide matin ! dit-il. Partons, Gribouille.

Il tenait un grand bâton d’églantier et portait en bandoulière une de ces boîtes de fer-blanc oblongues et peintes en vert, dont la seule vue fait tressaillir le cœur du botaniste, car elles lui rappellent bien des expéditions aventureuses et de glorieuses trouvailles.

Ce jour-là n’étant pas consacré aux consultations, M. Job herborisait du matin jusqu’au soir, aussi bien pour sa collection de plantes jurassiennes que pour l’alambic. Au retour, Gribouille était chargé du sac contenant les herbes médicinales et les racines. Son maître le lui attachait sur le dos comme une espèce de selle, et l’honnête chien prenait d’un air grave le chemin de la maison, très fier de son fardeau, comme autrefois l’âne chargé de reliques.

— Suivons le mur, dit M. job. Il me faut de la fleur de sureau. Pas de zig-zags, mon vieux. Marche derrière moi pour fouler le moins d’herbe possible. Hé ! qu’est-ce qui se passe là-bas ?

Au beau milieu du pré voisin se prélassait une génisse fauve qui broutait le jeune fourrage avec un zèle extraordinaire. Une fillette d’une douzaine d’années, en petit jupon rouge et cheveux au vent, accourait avec de grands gestes désespérés.

— Carotte ! Carotte ! méchante ! Veux-tu bien t’en aller, coquine ! Piler l’herbe comme çà ! qu’est-ce que le maître va dire ?

La génisse fit un brusque écart et se mit à galoper jusqu’à l’autre bout du pré avec la grâce légère particulière à sa race.

— Mauvaise ! regardez le carnage qu’elle fait dans les fenasses ! s’écria la fillette en la poursuivant.

— Toi aussi, petite nigaude ! dit M. Job. Tu n’es pas une sauterelle pour courir dans l’herbe sans marquer ton chemin.

La petite bergère se mit à rire en regardant ses longues jambes maigres que le jupon trop court ne réussissait pas même à cacher jusqu’au genou.

— La maîtresse m’appelle sauterelle tout de même, fit-elle en montrant ses dents blanches.

M. Job venait de prendre dans sa boîte verte un petit paquet d’où il tira une pincée de gros sel gris.

— J’en ai toujours sur moi quand je traverse les pâtures, dit-il ; ça m’a déjà rendu service.

Et il étendit son bras par-dessus le mur, la paume de la main largement ouverte, pour mieux tenter la génisse qui se tenait tout près, ne demandant qu’à recommencer la partie et à sillonner le pré d’autant de lignes qu’il y en a dans la rose des vents. Voyant le sel, elle avança son mufle gourmand ; mais M. Job fit deux pas, la main toujours étendue. Elle suivit l’amorce qui s’éloignait, tant et si bien qu’arrivant à la barrière ouverte, elle la franchit sans s’en apercevoir et rentra docilement dans l’enclos d’où elle n’aurait pas dû sortir.

— Ferme le clédar, vite ! dit M. Job à la petite bergère, tandis que demoiselle Carotte léchait avidement le sel qu’on ne lui retirait plus. Le tour est joué. Ne t’inquiète pas, petite, l’herbe du pré est courte, elle se redressera.

Là-dessus M. Job siffla Gribouille et s’enfonça dans le sentier des pâtures.

Nos grandes forêts de sapins ont un charme qui leur est propre, un attrait inexprimable qu’on n’oublie plus quand on l’a une fois ressenti. La nostalgie des sapins est un mal que les montagnards émigrés ne connaissent que trop bien, une forme toute particulière du heimweh. Le chêne, avec sa richesse de feuillage et sa majesté, ne possède pas cette intime puissance, ce don magique d’enchaîner les mémoires et les cœurs. Le sapin, austère et vigoureux, toujours vert, même sous la neige, a sa poésie à lui, qui s’en exhale comme un âpre et vivifiant parfum de résine. Ses larges branches n’abritent pas ces fourrés d’épines qui rendent les forêts de chênes impénétrables ; des mousses merveilleuses en leur variété couvrent ses racines ; un fin gazon s’étend tout à l’entour, et de petits papillons de montagne voltigent sur les genêts d’or. Les troncs droits, rugueux, s’élèvent comme de fortes colonnes, laissant entre eux des espaces libres, des coins de pelouse où tombe une lumière douce, où le vent se glisse avec un frôlement discret. La robuste ramée se balance et soupire incessamment. C’est une plainte qui ne vous rend pas triste, au contraire. Vous marchez à l’aventure dans ce grand promenoir en écoutant les harmonies vagues qui glissent au-dessus de vos têtes, et vous voudriez les écouter toujours.

Personne mieux que le médecin ne jouissait par tous les pores d’une journée passée dans les bois. Sa nature était essentiellement forestière ; il aurait pu dire de lui-même comme André Theuriet « Je suis un boisier. » Son regard exercé découvrait sous les branches traînantes des sapinets les feuilles de quelque plante rare qui s’y croyait à l’abri. À chaque trouvaille, M. Job poussait une exclamation de triomphe, appelait Gribouille en témoignage de sa bonne chance, portait même l’enthousiasme, si la découverte en valait la peine, jusqu’à lancer dans les airs son bâton d’églantier, qui s’en allait tomber dans des endroits impossibles. Il s’arrêtait parfois pour suivre avec intérêt les pérégrinations de quelque insecte matinal en quête de son déjeuner, ou pour découvrir un coucou dans les branches serrées.

— Coucou ! coucou ! bonjour, mon garçon ! Ce n’est pas la première fois que je t’entends cette année, heureusement, car je n’ai pas d’argent en poche, ce qui serait un très mauvais présage. Tiens ! des morilles sous ce sapin ! En marchant ainsi le nez en l’air, j’ai failli les écraser. Ce sont les dernières, le printemps s’en va. Je les porterai au vieux Ramus. C’était sa passion dans le temps, le morillage ; mais à présent qu’il a des rhumatismes et une troisième femme, la forêt ne le voit guère. Quatre morilles fraîches, voilà la potion que je lui donnerai ce soir. Il n’y fera pas la grimace comme à la dernière.

Le soleil montait dans le ciel. Déjà quelques rayons aigus, perçant l’entrelacement des branches, dessinaient sur la mousse fraîche ces lumineuses oasis dont les lézards font leurs baignoires pour y prendre des douches de chaleur. Une route blanche qu’on apercevait dans le lointain à travers les arbres semblait rayonner d’une poussière tournoyante dans la vive clarté de midi, et rendait l’ombre du bois plus discrète et plus désirable.

M. Job s’assit sur une vieille souche tout enguirlandée de lierre, tira de sa boîte à ressources un gros morceau de pain, quelques tranches de jambon et une bouteille de vin coupé d’eau. Gribouille, installé entre les genoux de son maître, surveillait avec un vif intérêt la disparition des comestibles, tout en y travaillant lui-même sans perdre une minute.

— Rassemblement général des outils ! s’écria M. Job quand la dernière miette eut disparu.

Il remit son couteau en poche, jeta la boîte verte sur son épaule.

— En route, mon vieux ébouriffé ; la moitié de la besogne est encore à faire.

— Hé vous ! dites voir, ous’qu’il passe, mon chemin ?

— Encore faudrait-il savoir où vous allez, fit M. Job en se retournant.

Une vieille femme aux pieds traînants, ridée, courbée, très proprement vêtue, mais l’air grognon, s’avançait derrière lui.

— Eh bien, quoi ? c’est mon tout simple chemin que je vous demande, fit-elle avec impatience. Si c’était la route de la lune, vous pourriez me regarder avec ces yeux, passe encore !

— Où allez-vous ? répéta M. Job.

— Quoi ?

— Où allez-vous ?

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Où allez-vous ? s’écria M. Job d’une voix tonnante.

— Je ne suis pas sourde, excusez, pour que vous brailliez comme ça, fit cette aimable personne en reculant d’un air offensé. Où je vais ? vous êtes bien curieux, monsieur l’homme ! qu’est-ce que ça peut vous faire ?

Monsieur l’homme ne put s’empêcher de rire.

— Comment voulez-vous que je vous indique votre chemin ? se hasarda-t-il à demander, au risque de provoquer une nouvelle explosion.

— Il y a du vrai là-dedans, mais vous pourriez avoir un peu d’honnêteté tout de même, répliqua l’irascible vieille personne. Je vais chez l’Albertine, Albertine Ducret, au Bas de la Combe, pour lui porter des plantons de laitues. On n’est que remué de germains, mais on cousine toujours un peu entre les deux familles. Le parentage est une bonne chose, une belle chose ; il en est mêmement parlé dans le catéchisme, mais les jeunes n’en font point de cas. Si vous me disiez que vous avez par le monde une douzaine de cousins que vous ne connaissez ni d’Ève ni d’Adam, je n’en serais pas étonnée !

En même temps elle regardait M. Job d’un air sévère, comme pour dire :

« N’essayez pas de me cacher vos crimes. J’y vois clair, allez ! »

— Le Bas de la Combe ! fit M. Job. C’est encore loin, ma pauvre dame. Vous devez tirer à droite, puis quand vous trouverez une loge, vous passerez par derrière pour prendre le chemin. Ensuite vous descendrez tout droit.

— Est-ce que vous me parlez ? Qu’est-ce que ça signifie de remuer ainsi les lèvres sans rien dire ? si c’est un tic que vous avez, vous feriez mieux d’avertir les gens.

« Sourde comme une roche ! pensa M. Job. Pauvre vieille ! »

— J’irai avec vous, c’est mon chemin, dit-il très haut.

— Hum !… comme vous voudrez. Si ça vous fait plaisir de profiter de ma compagnie, je ne peux pas dire non, c’est sûr.

Ils se mirent en route. La vieille femme, fatiguée, marchait lentement.

— Donnez-moi votre panier, dit M. Job, vous irez plus facilement.

Elle lui jeta un coup d’œil plein de soupçons. N’était-ce pas là un artificieux voleur prêt à abuser de sa vieillesse et à s’enfuir avec la corbeille et les laitues, valeur totale quatre-vingt-dix centimes ? Cependant le panier pesait à son bras ; elle s’avisa d’un expédient ingénieux.

— Prenez un des côtés de l’anse, dit-elle, je tiendrai l’autre.

M. Job goûtait peu cette façon d’aller, très incommode quand un monticule ou quelques arbrisseaux barraient le chemin. Cependant il prit son mal en patience.

— Voici le sentier, dit-il au bout de quelques minutes.

— Siletier ! si-le-tier ! qu’est-ce que c’est que ce nouveau patois ? Pour un homme mal éduqué, c’en est un, celui-là ! poursuivit-elle. Impossible de tenir une conversation avec lui.

Cet aparté peu flatteur fit sourire M. Job, et l’exaspération de la vieille dame ne connut plus de bornes.

— Si vous parlez nègre ou fribourgeois, je n’en sais rien, moi ; je ne suis pas une païenne, pour comprendre les langages d’Amérique. Expliquez-moi mon chemin, vite, et je vous tirerai ma révérence avec bien du plaisir.

— Vous voyez cette loge, là-bas, commença le médecin avec un effort de patience.

— Je vous demande de m’expliquer mon chemin, et vous êtes là à marmotter du charabia, interrompit-elle. Eh !…

Et elle s’arrêta comme frappée d’un trait de lumière.

— Est-ce qu’il serait sourd, par hasard ?… Voilà l’affaire ! Il ne comprend pas ce que je veux, le pauvre homme ! Et moi qui me fâchais tout noir ! Mais aussi, pourquoi ne pas le dire franchement ?

Puis, avec force gestes, elle lui donna à entendre qu’il eût à l’accompagner un peu plus loin. M. Job n’était pas trop fâché de cette méprise, qui le dispensait d’une conversation pleine d’épines. Il reprit sa route silencieusement, puis, arrivé à l’endroit où le sentier se bifurquait, il étendit la main dans la direction à suivre.

— Merci, dit la vieille femme en reprenant possession de ses laitues. Vous êtes bien obligeant, mon brave homme. Si vous pouviez m’entendre, je ne vous le dirais pas, ça vous donnerait de l’orgueil, mais comme vous avez l’oreille puissamment dure, ça ne peut pas vous faire de mal. Bonjour, bonjour !

Et elle s’éloigna dans une disposition d’esprit qui ressemblait presque à de la bonne humeur.

« Un brave homme, tout de même, je ne m’en dédis pas, murmurait-elle en descendant le sentier. Il a porté mon panier d’aussi bonne grâce que si j’étais une jeunesse de vingt ans. Quel dommage qu’il soit sourd ! Il y a des gens qui prétendent que j’entends dur ; mais lui, c’est bien autre chose ! Autant vaudrait chanter devant une muraille… Quel mauvais chemin, et mal tenu que ça porte peur ! Au lieu de venir par les bois pour m’y perdre, comme le Chaperon rouge avec son panier, j’aurais dû suivre la grande route… Que de pierres ! que de pierres ! je n’ai jamais vu un climat si rocailleux ! »

Cependant M. Job, après être revenu sur ses pas, s’était arrêté auprès d’un de ces chalets exigus qu’on appelle loges dans le Jura, et où l’on rassemble le bétail à l’heure de traire. C’était une construction très primitive, faite de planches non rabotées, dont les interstices étaient remplis de mousse. De grosses pierres grises et plates alignées sur les bardeaux du toit, défendaient celui-ci contre les entreprises du vent rageur qui s’amuse souvent à décoiffer les chalets.

Une pente douce, couverte de ce gazon fin et ras qu’on foule avec tant de plaisir à la montagne, descendait de la loge jusqu’à une éclaircie de la forêt. La plus charmante perspective s’ouvrait au delà ; des prairies ensoleillées, un chemin rapide que gravissait lentement une charrette traînée par deux bœufs roux, des saules gris penchés sur un ruisseau, le lointain vaporeux et comme estompé, le ciel d’un bleu doux à travers la feuillée, composaient un délicieux petit tableau dont les tons fins eussent charmé le coloriste le plus délicat.

M. Job sifflait doucement entre ses dents. C’est ainsi qu’il avait coutume de payer son tribut d’admiration à la nature. Gribouille, lui, n’étant pas artiste, mais très curieux, faisait un voyage d’exploration autour du chalet.

Tout à coup il se mit à aboyer. Son maître s’avança et aperçut de l’autre côté de la loge un jeune homme penché sur le bassin où les vaches avaient coutume de boire. Cette fontaine rustique était aussi belle en son genre que plus d’un aristocratique jet-d’eau, car l’onde claire et fraîche, descendant d’une source voisine, s’élançait du goulot de bois avec une abondance impétueuse et, pressée de se faire jour, ruisselait de tous côtés en petites cascades étincelantes.

Le jeune homme, entendant des pas, tourna la tête. Il avait l’apparence d’un ouvrier de campagne. Son chapeau de jonc était tombé à terre, à côté d’un petit paquet. De la main droite, l’étranger soutenait la gauche, qui saignait par une large coupure et avait déjà rougi l’eau du bassin.

— Voilà une vilaine entaille, dit M. Job en s’approchant. Laissez-moi vous arranger ça.

— Nicht französisch ! répondit l’autre d’un ton évidemment désappointé.

— Et moi, nicht deutsch. Comme ça se trouve ! Des sourds ou des Allemands, on ne rencontre que ça aujourd’hui. C’est égal, un service se rend dans toutes les langues. Donnez-moi votre main, confédéré.

Tirant une petite trousse qu’il portait toujours sur lui et qui contenait les objets nécessaires à un pansement, M. Job y prit un peu d’amadou pour arrêter le sang, puis rapprocha les deux lèvres de la coupure par une bande de sparadrap, y appliqua les feuilles fraîches d’une plante vulnéraire qu’il avait cueillie le matin et, avec le mouchoir du jeune homme, enveloppa la main blessée de façon à ne pas gêner le mouvement des doigts.

— Danke ! danke ! disait son patient avec effusion.

— Il n’y a pas de quoi, répondit M. Job en s’éloignant. C’est mon métier. Je suis un chevalier errant dont la mission spéciale est de secourir les bergères en faisant rentrer les vaches dans leurs pacages, de remettre les vieilles femmes dans leur chemin et de faire en général tout ce qui se présente. Ce n’est pas très héroïque, mais quoi ! chacun ne peut pas être un Winkelried. Si lui s’est dévoué en grand, nous tâchons de nous dévouer en détail.

Et qui sait si cette menue monnaie du sacrifice n’a pas autant de valeur que les médailles glorieuses des héros de l’histoire ?

« Pendant que je suis de ce côté, se dit M. Job, je pourrais bien pousser jusqu’à la Combette. Il y a beaucoup de sureaux le long de la charrière, et je passerai chez Justine pour voir comment elle se tire de son déménagement. »

Deux ou trois maisons à toits gris, à demi cachées au fond d’un ravin, faisaient monter au-dessus des arbres leurs colonnes de fumée blanche. Devant la plus humble d’entre elles un char était arrêté. Un grand garçon de seize ans s’occupait à y charger quelques pauvres meubles, sans grand souci des lois de l’équilibre.

— Bonjour, Pierre ! s’écria M. Job en approchant. J’arrive à point pour te donner un coup de main, mon garçon.

— Je voudrais bien donner un coup de pied à quelqu’un d’autre, grommela Pierre. C’est le fils du bourgeois qui est là à tournailler depuis au moins deux heures, sans doute pour voir si nous n’emportons pas les quatre murs de la baraque en partant.

— Arthur Piquet ?

— Lui-même. Entrez toujours, vous aurez le plaisir de l’apercevoir en grandeur naturelle, ressemblance garantie.

— Laisse-moi d’abord serrer cette corde. Ne vois-tu pas que ces chaises vont dégringoler au premier contour ? Pour un apprenti horloger, tu n’as pas le compas dans l’œil.

M. Job monta sur le char, raffermit du mieux qu’il put l’échafaudage chancelant, et il allait redescendre quand un grand garçon osseux, aux épaules si maigres qu’elles paraissaient coupantes, se montra sur le seuil. Il nous a déjà été présenté, mais de dos seulement, le jour où il opérait valeureusement sa retraite parmi les saules du ruisseau.

C’était Arthur Piquet, l’héritier présomptif de plusieurs domaines et, en attendant mieux, l’économe très économe et le gérant peu miséricordieux des biens paternels. À part ses titres de propriété et son livret de caisse d’épargne, il avait peu d’autres charmes. Sa figure était désagréable sans être précisément laide, – une mine à gifler, comme le disait Pierre avec plus d’énergie que de politesse. C’était un de ces visages impertinents qui font que la main vous démange d’y appliquer un soufflet : des yeux arrogants, un sourire qui voulait être hautain, mais l’air bas et plat, en somme.

— Hé ! dis donc, toi, bout d’homme, fit cet aimable jeune personnage en s’adressant à Pierre, les trois planches qui étaient dans la cave, qu’en avez-vous fait ?

— Mangées hier au soir à souper, avec du beurre, répondit Pierre gravement.

— Je crois que tu me montes une scie, ma parole !

— Croyez-vous ? Comme il est intelligent, ce bon jeune homme, pour son âge !

Le ton gouailleur du gamin commençait à exaspérer l’auguste fils du propriétaire, quand M. Job intervint.

— Voyons, Pierre, pas de bêtises. Où as-tu mis ces planches ?

— Elles sont dans la cave, pardi ! Elles n’en ont pas bougé depuis le déluge. Seulement le bon jeune homme n’a pas osé fouiller dans les coins, crainte des rats. Il y en a un bataillon, et féroces ! Prenez garde, monsieur Arthur, quand ils vous mordent, ils enlèvent le morceau. Ne feriez-vous pas mieux d’aller à la maison chercher le fusil de votre papa ?

— Monte sur le char, singe que tu es ! dit M. Job. Et fouette, cocher ! Ton chargement est complet maintenant. Je verrai ta mère avant de partir.

Le lourd équipage s’éloigna lentement, traîné par un gros cheval que quelque voisin obligeant avait prêté pour ce jour-là à Justine.

— Eh bien ? dit M. Job en se tournant vers son compagnon avec un sourire de bonne humeur, vous êtes venu donner un coup d’œil au déménagement de vos locataires ? C’est une excellente idée. Un homme peut toujours se rendre utile dans ces grands branle-bas.

Le médecin avait pour principe de sous-entendre de bonnes intentions chez les autres, aussi souvent qu’il en voyait la possibilité. Il prétendait qu’un excellent moyen de rendre son prochain meilleur est de supposer qu’il l’est déjà.

— Hum ! hum !… fit Arthur un peu embarrassé. Oui, oui, c’est vrai…

Et en lui-même il se demandait si M. Job ne l’avait pas reconnu le soir précédent, et ce que Virginie avait bien pu lui conter. De ses yeux gris, qui eussent été beaux s’ils avaient regardé les gens honnêtement en face, il épiait l’expression du médecin.

« Je verrai bientôt ce qu’il y a au fond de son sac, » pensait-il.

— Et comment ça va-t-il donc ? poursuivit M. Job. Votre pied est tout à fait guéri ? Il pourrait danser aussi bien que l’autre ?

— Voilà ! voilà ! pas encore. Il y a toujours un peu d’enflure et une marque bleue au-dessous de la cheville, et puis j’y ai des lancées de temps en temps. Mais par rapport à ce que c’était l’hiver passé, je me trouve à la croix du ciel à présent. Vous ne donneriez pas la recette de votre onguent, par hasard ? Ma mère voudrait bien l’avoir.

— Non, dit M. Job en riant ; je la léguerai à un hôpital. Vous allez partir ? Attendez donc une minute, le temps d’entrer dans la maison pour dire bonjour à Justine et aux marmots. Vous me laisserez après ça tâter un peu votre cheville, pour voir si tout est bien rentré en place. Ce sera une consultation gratuite, ajouta-t-il sachant bien que ce mot de gratuit avait pour l’aimable Arthur un charme infini. C’est bien le moins, après la somme énorme que votre père m’a payée hier, terriblement à contre-cœur, il faut lui rendre cette justice. En est-il un peu remis, le pauvre homme ? Là, attendez-moi un instant.

Il entra dans la maison et reparut tôt après, portant dans ses bras sa petite favorite, Linette.

— Rien à faire. C’est un sens-dessus-dessous admirable, une vraie soupe à la bataille. En fait de soupe, les souliers sont dans les marmites et une douzaine d’œufs dans les souliers… Eh bien, ça va donc mieux, ma mignonne ? Tu as bien dormi la nuit passée ? Laisse-moi sentir ta petite main… Si tu es bien sage et que tu ne permettes pas à cette vilaine fièvre de revenir, je t’achèterai un joli petit pain blanc la première fois que je descendrai au village. Va trotter maintenant.

Et posant l’enfant à terre, il se tourna vers Arthur.

— Asseyez-vous sur cette pierre, dit-il ; je vous ferai peut-être un peu mal.

Il passa légèrement ses doigts expérimentés sur la cheville malade, puis se mit à masser le pied avec énergie.

— Demandez à votre mère, dit-il, de vous faire une longue bande de forte toile et de vous serrer ferme par ici, voyez-vous ? Prenez garde aux faux pas ; une nouvelle entorse serait grave.

— Ah ! vous pouvez croire, monsieur Job, que je prends soin de moi à présent ! dit Arthur d’un ton grave et senti.

Et c’était très facile à croire, en effet.

— Nous retournons du même côté, ajouta-t-il avec l’espoir de glaner encore en chemin quelques avis utiles et gratuits.

— Oui, et cela se trouve bien, car j’ai à vous parler d’une affaire sérieuse.

Arthur sentit qu’il était pris. Toute protestation n’eût servi qu’à lui donner l’air d’un coupable. Il se mit à marcher et attendit la suite en silence.

— Je pourrais vous raconter une longue histoire que j’ai entendue hier pour la première fois, commença le médecin, mais ce serait inutile. Vous la connaissez, cette histoire, aussi bien que si vous l’aviez faite ; qu’en dites-vous ? Raisonnons. Virginie ne sera jamais votre femme. Elle est fiancée à un autre, et d’ailleurs elle ne vous aime pas.

— Elle m’aimait, interrompit Arthur.

— Pas très fort, en tous cas, et c’est bien fini, je vous assure. Mais vous, est-ce que vous l’aimez ?

— Si je l’aime !… C’est la plus jolie fille que je connaisse. Toutes les autres sont lourdes et brûlées du soleil, de vraies paysannes ; mais Virginie est blanche et légère comme de la crème fouettée.

M. Job ne put s’empêcher de sourire à cette métaphore gourmande, et se rappela en même temps que Ferdi avait comparé sa douce fiancée à une nuit de printemps. Ces riens-là peignent un homme.

— Elle est bien élevée, continua Arthur, elle s’entend à tenir un ménage, elle est tranquille comme une souris, et puis, elle ne sera pas sans rien à la mort de son père. C’est une fille parfaite, sauf qu’elle s’est mis en tête ce Ferdinand, et sa moustache noire, et ses airs fendants. Je l’abomine, ce garçon-là ! Je voudrais le tenir entre deux portes et lui serrer la vis, pour voir sa grimace !

Les méchants yeux gris étaient vraiment féroces en cet instant.

— Je souhaite, dit calmement M. Job, que Ferdinand, lui, ne vous tienne jamais entre deux portes. Il aurait bientôt fait de vous aplatir. Croyez-moi, restez à distance de son poing.

— Occupez-vous de vos tisanes ! fit-il brutalement. De quoi vous mêlez-vous ?

— De vos affaires, mon garçon, et elles ne s’en porteront que mieux. Tout ceci finira mal pour vous. Laissez en paix Virginie. C’est cruel de lui gâter ainsi la vie, à cette enfant. Votre mère vous trouvera bien une autre femme. Soyez généreux, mon garçon ; oubliez votre rancune. Voyons, donnez-moi votre main et votre parole d’honneur que vous renverrez ce soir cette malheureuse lettre, ou que vous me l’apporterez pour que nous la brûlions ensemble.

Arthur restait silencieux. Un instant M. Job crut que la bataille était gagnée. Mais bientôt le jeune homme poussa un éclat de rire ironique.

— Crois bien ! fit-il. Vous êtes naïf comme tout, docteur ! Cette lettre, je l’aime, je la chéris. C’est ma vengeance ; quand je veux m’amuser à bon compte, je la relis ; mais je la sais par cœur. Un de ces jours, je la réciterai à Ferdinand.

— Le jour où les lièvres seront des lions, fit M. Job avec dédain. Arthur Piquet, vous êtes un lâche ; ça me soulage de vous le dire en face.

Il mit tant de mépris dans cette déclaration peu fardée que son compagnon baissa les yeux involontairement.

— Puisqu’il ne sert à rien d’en appeler à votre générosité, reprit le médecin, écoutez au moins votre intérêt. Quand Ferdinand L’Hardy apprendra que vous tenez sa fiancée entre vos pattes et que vous jouez avec elle comme un chat avec une souris, il vous écrasera ni plus ni moins qu’une pomme pourrie, et ce ne sera pas moi qui mettrai du baume sur vos meurtrissures. Donnez-moi cette lettre de bon gré. J’arrangerai tout en douceur, et Ferdinand ne vous touchera pas.

— Merci ; vous êtes bien charitable de vous intéresser à moi, répondit Arthur d’un ton moqueur. Mais le jeu m’amuse. C’est drôle de voir voler mon hanneton au bout d’un fil. Quand l’orage viendra, je saurai bien passer entre les gouttes.

Il tourna sur ses talons et s’en alla, les mains dans ses poches, le menton en l’air, laissant M. Job désappointé et chagrin.

« Le sentiment ni la logique n’y peuvent rien, se dit-il. La chasse est finie, je n’ai plus de cartouches. »

Il se remit en chemin d’un air méditatif, tandis que Gribouille, qui se trouvait délaissé, essayait d’attirer l’attention de son maître par des jappements discrets.

Cependant M. Arthur Piquet, une fois hors de vue, laissa tomber ses airs fanfarons. Un certain malaise qui ressemblait à un pressentiment le gagnait malgré lui.

« Au diantre le docteur ! pensait-il. Sans lui, je pourrais tenir la belle Virginie sur cette petite balançoire de mon invention jusqu’à ce qu’elle criât grâce ou que le jeu m’ennuyât, ce qui ne serait pas de sitôt. À présent, tout est dérangé ! »

Et l’intéressant jeune homme pensait avec humeur que ce mège était vraiment bien contrariant de venir ainsi troubler ses innocents plaisirs.

— Je n’ai pas la moindre idée de l’heure, fit-il en tirant sa montre. Bon ! me voilà flambé pour la banque aujourd’hui. Quatre heures et demie ; et le père qui m’avait tant recommandé d’aller changer ce billet ! Il va me monter une belle gamme ! Diantre de docteur ! c’est encore sa faute ! J’en prends note, allez, monsieur Job, vous me revaudrez tout ça un beau jour.

Savourant ainsi de doux projets de vengeance, ce qui lui était du reste un sujet de méditation ordinaire, l’héritier des domaines Piquet arriva bientôt chez lui.

La maison était grande, bien bâtie, bien entretenue, et pourtant elle avait l’air maussade et chiche. Aux fenêtres se montraient des rideaux très blancs, mais trop courts de deux doigts, comme s’ils eussent été taillés dans quelque coupon de rencontre. Aucun pot d’œillets ou de géranium fleuri n’égayait cette large façade morose.

Détail caractéristique, le bras de la pompe, qui s’ajustait à un crochet, s’enlevait, facilement et se cachait à l’ordinaire derrière la porte, dans le corridor. Quand les gens de la maison voulaient tirer de l’eau, ils savaient où le prendre ; mais le contenu de la précieuse citerne était ainsi à l’abri des enfants ou des piétons altérés qui auraient pu avoir l’idée indélicate de boire une gorgée en passant.

D’autres fermiers, au contraire, prennent soin de laisser toujours un gobelet suspendu au goulot de la fontaine ou posé sur la marge du bassin, pour que chacun puisse se désaltérer à son aise. Mais la famille Piquet appartenait à une autre école d’économie rurale.

Du reste, l’honneur de cette invention ingénieuse revenait exclusivement à Arthur.

« Quand nous avons établi une belle citerne toute cimentée et une pompe qui nous a coûté les oreilles, ce n’est pas pour que tous les rôdeurs du pays en profitent. Notre eau est à nous. S’ils ont soif, qu’ils boivent la pluie dans leur casquette. »

M. Piquet père s’applaudissait d’avoir un fils aussi intelligent.

Arthur trouva la maison vide, sauf un petit domestique qui achevait de traire à l’étable. Le maître était en course, la bourgeoise sarclait son jardin.

— Elle a laissé du café pour vous sur le foyer…

— Je le verrai bien sans que tu t’en mêles, parbleu ! Quand on ne te demande rien, ferme ton bec ! répliqua l’aimable Arthur.

Le bovi lui tira la langue par derrière, mais n’osa pousser plus loin ses protestations.

Dans la cuisine, un petit feu achevait de mourir au milieu des cendres. Une cafetière de cuivre aux flancs arrondis et perchée sur trois hautes jambes chauffait tout doucement parmi les tisons. Arthur s’assit sur un escabeau près du foyer et ranima le feu, car il aimait à boire son café bouillant.

Puis il tira de sa poche un petit portefeuille qu’il ouvrit avec un sourire narquois.

« Si ce grand brouillon de docteur avait su que je portais sur moi la fameuse lettre, il aurait été dans le cas de me colleter pour l’avoir. Je ferai bien d’en garder une copie en cas d’accident. »

Dans une des cases du portefeuille, au milieu de beaucoup d’autres papiers, se trouvait une feuille jaunie et froissée pliée en quatre. Arthur la caressait du bout des doigts avec une sorte de volupté méchante, quand un jet de vapeur s’échappa de la cafetière et le liquide monta en bouillonnant par-dessus le couvercle.

Arthur se pencha sur le feu pour procéder au sauvetage de l’ustensile, la lettre glissa de ses genoux, tomba sur les braises en se dépliant. Son possesseur aussitôt lâcha la cafetière dont tout le contenu se répandit sur le foyer et sur les dalles. En se brûlant les doigts, il saisit la lettre par le coin de la première page et la sauva de l’incendie, mais au même instant un papier vert caché entre les deux feuillets s’échappa en voltigeant, prit feu aussitôt et fut consumé en deux secondes.

— Le billet ! s’écria Arthur.

Il n’en restait qu’une pincée de cendres et une petite flamme bleue qui dansait au-dessus d’un air moqueur.

Un billet de banque tout neuf ! cent francs réduits en fumée !

Le pauvre garçon si rudement éprouvé dans ses affections les plus chères regardait le feu comme atterré, tandis que le café répandu ruisselait en petites cascades brunes et formait des miniatures d’étangs entre les dalles.

« Ce beau billet ! je l’avais plié bien soigneusement et mis à part dans mon portefeuille. Voyons, est-ce que je l’avais mis à part, tout de même ? En ce moment-là, le père me parlait. Il me disait qu’il avait refusé quatre cents francs de la Fauvette ; moi je trouvais qu’il aurait dû accepter. Il se fâchait, moi aussi, nous avions des mots, et pendant ce temps, le billet se nichait n’importe où, avec toute cette boustifaille de vieux papiers. Cent francs !… Je les aurais mis à la caisse d’épargne pour tenir chaud les autres ; en vingt ans, ils se seraient doublés… Deux cents francs ! c’est la moitié d’une vache, c’est huit petits cochons… c’est deux cents fois un franc, pour tout dire, c’est quatre cents pièces de cinquante centimes !… Quand on se représente ça !… »

Sans doute les petits lutins du foyer, guignant de derrière le grand coquemar et voyant la mine déconfite d’Arthur, battaient des mains et chuchotaient entre eux : « C’est bien fait, c’est bien fait ! »

« Quand on se représente ça ! » répétait-il trouvant peu de consolation dans son arithmétique.

Il allait s’arracher une poignée de cheveux, mais il s’arrêta juste au moment de dépouiller sa personne de cet ornement. Une idée de génie venait de traverser son cerveau.

« Cette maudite lettre est la cause de tout, dit-il. Elle me le payera. »

Le même soir, à la brune, le bovi de la ferme Piquet apportait à M. Job un billet cacheté.

— Il n’y a pas de réponse, dit-il et il s’en alla.

M. Job, pensant qu’on l’appelait auprès d’un malade, et trouvant ces cérémonies de correspondance bien singulières, ouvrit le pli et n’y lut que ces mots :

« Je vous la vendrai pour deux cents francs. Demain. »

Ni date, ni signature ; les caractères renversés et évidemment contrefaits. L’auteur de ce billet laconique désirait apparemment éviter tout ce qui aurait pu donner aux productions de sa plume une valeur de document.

— Je vous la vendrai… qui ?... quoi ? fit M. Job un instant dérouté.

Il n’avait pas accordé grande attention au petit messager, qui du reste n’avait fait que paraître et disparaître. Tout d’un coup il devina.

— Ah ! fit-il lentement et avec dédain, c’est donc là qu’il en est ? ça finit platement. Une rancune d’amoureux traduite en bons coups de poing loyalement appliqués, ça se comprend encore, mais une vengeance cotée en francs et centimes me paraît une ingénieuse nouveauté, digne d’une âme vraiment financière. Maintenant, la question est de savoir si nous nous prêterons à cette spéculation.

M. Job se promena pendant quelques minutes à grands pas dans la vaste pièce basse où il avait coutume de se tenir le soir. Sa lampe de travail couverte d’un abat-jour vert était déjà allumée et laissait tomber sa blanche clarté sur un livre ouvert que le docteur feuilletait au moment où il avait été interrompu. Dans le fond de la pièce était un grand lit à rideaux rouges qui ressemblait à une caverne pleine d’ombre. Aucun tableau n’ornait les parois brunies. Des volumes assez nombreux étaient rangés sur les tablettes ; une écritoire de bronze assez belle, mais fort unie, était posée sur la table. Les meubles, par leur simplicité et leur petit nombre, eussent pu convenir à la cellule d’un chartreux. Pas même un fauteuil de cuir ; rien que des chaises à dossier droit et un vieux canapé dont personne ne mettait les services à réquisition, tant l’apparence en était anguleuse. Dans cette pièce, tout était austère comme la vie même du docteur.

M. Job était perplexe. Il passait la main dans sa rude chevelure et la tirait à pleines poignées sans s’en apercevoir.

« Allonger deux cents francs à ce plat individu, c’est vexant, murmurait-il, et pis que ça, c’est immoral. Mais le repos de Virginie, ne faut-il pas le considérer aussi ? Elle n’a pas la somme, c’est clair. Je pourrais la lui avancer, quitte à elle à me la rembourser un jour ou l’autre, quand elle fera un héritage. Accepter, c’est se prêter à une coquinerie manifeste, à un tour de chantage, c’est se laisser tondre d’une façon bien moutonnière. Refuser, c’est s’exposer peut-être à cet éclat que Virginie redoute tant. »

— Toc ! toc !

— Entrez !

Une tête assez mal peignée se glissa dans l’entre-bâillement de la porte.

— Ce n’est que moi, monsieur Job.

— C’est toujours autant. Vous avez fini votre besogne !

— Oui, monsieur Job.

Le reste de l’homme se décida à suivre sa tête. C’était le journalier ordinaire, vacher, jardinier et factotum du médecin, brave garçon un peu simple, mais dévoué à son patron.

— Oui, oui, monsieur Job, répéta-t-il en toussant derrière sa main.

— Bon, c’est en règle, dit le docteur d’une façon distraite en reprenant sa promenade.

— Est-ce que par hasard, reprit l’autre en surmontant sa timidité et en saisissant à deux mains les revers de son propre gilet, comme s’il eût médité de s’enlever lui-même à la force du poignet par-dessus quelque obstacle invisible, est-ce que par hasard on pourrait jeter un œil sur les papiers, ce soir ? on dit qu’il y a des bruits de guerre par là.

Il désignait d’un geste circulaire les quatre points cardinaux, n’étant pas très fort en géographie, et supposant que l’Égypte devait se trouver quelque part derrière la pâture aux Magnins, en bise, à moins que ça ne tirât plus à droite du côté des Allemagnes.

— Voilà les journaux, dit M. Job en poussant sur la table une ou deux feuilles locales, d’un air légèrement ennuyé, car l’honnête factotum qui demandait régulièrement six fois par semaine à « jeter un œil sur les papiers » était d’une nature expansive et commentait fort longuement chaque paragraphe.

— Vous avez la Feuille ce soir, hein ? dit le brave garçon en s’asseyant modestement tout au bord d’une chaise, car on a des manières, s’il vous plaît, on sait le respect qu’on doit à ses supérieurs.

La Feuille, pour lui, sans autre désignation et par excellence, était la Feuille d’avis des Montagnes, qu’il lisait pieusement sans en sauter une syllabe, commençant par la partie officielle et les communications émanant de l’état, – à tout seigneur tout honneur, – traversant ensuite les colonnes d’annonces avec une solennelle lenteur, hochant la tête aux demandes d’ouvriers et d’apprentis.

— On dirait que l’horlogerie reprend, monsieur Job ? Mais ces bruits de guerre !…

Et il restait silencieux une minute, comme s’il écoutait la canonnade là-bas, du côté de l’Égypte.

Puis il recommençait sa lecture, comptait les chambres à louer, les appartements à remettre.

— Quatre de moins que la semaine passée, monsieur Job. Bon, bon ! Qui est-ce qui dit que la population diminue ? Tous les logements se remplissent. « Pour un ménage sans enfants… » monsieur Job, ils n’aiment pas les enfants, tous ces propriétaires, j’ai remarqué ça. « Elexir de santé, guérison infaillible… Pommade d’antimoine… Flanelle antirhumatismale… Sirop antiscrofuleux… Pilules anti… » C’est drôle tous ces anti, anti… Semelles hygiéniques… Il faut que les malades y mettent de l’entêtement, monsieur Job, depuis le temps qu’on leur offre de les guérir.

M. Job, absorbé dans ses propres réflexions, ne répondait rien. Oui et non se croisaient incessamment dans son esprit.

— Écoutez voir celle-ci, s’écria l’implacable lecteur parvenu à la colonne des faits divers :

« À la suite du charivari que nous avons rapporté la semaine dernière et qui a mis en émoi la commune de***, l’un des auteurs de cette grossière plaisanterie ayant vendu pour la somme de vingt francs le nom de ses complices à la personne offensée, fut assailli de nuit par ses compagnons et battu sans miséricorde. »

— Ma foi, on me donnerait vingt francs à moi, que je ne pourrais pas le plaindre. Mais savez-vous, monsieur Job ? il me semble que dans ces histoires-là, celui qui achète fait tout aussi mal que celui qui vend. Je ne vois pas de différence.

M. Job venait de s’arrêter en face de son journalier, les bras croisés, l’air pensif.

— Celui qui achète fait tout aussi mal que celui qui vend, répéta-t-il. Tu n’as pas tort, mon garçon ; merci, c’est en règle.

Il s’assit et reprit sa lecture, en homme qui est fixé maintenant.

« La sagesse parle par la bouche des simples. Comment ai-je pu hésiter une minute ? » se demandait-il.

Un peu plus tard, quand il fut seul de nouveau et n’eut pas d’autres interruptions à craindre, il prit un grand cahier relié comme un registre et dans lequel il inscrivait chaque soir les incidents marquants de la journée, les visites qu’il avait faites et l’état de ses malades. Il ne s’y étendait pas en épanchements. C’était de simples notes qu’il y traçait en un style net et concis, des références qui devaient venir en aide à sa mémoire, et auxquelles il recourait souvent.

Voici ce qu’il écrivit ce soir-là :

« Botanisé tout le jour. Renouvelé ma provision de sureau, examiné mon herbier, envoyé quelques exemplaires de fritillaire à M. L***. Rencontré sur mon chemin deux ou trois occasions de rendre service. Peut-être plusieurs autres se sont-elles présentées que je n’ai pas su découvrir. On ne fait jamais autant de bien qu’on en pourrait faire. »

III

— Nous avons devant nous une fameuse journée, dit M. Job à son chien comme ils prenaient ensemble leur frugal déjeuner le lendemain matin ; tu feras bien de manger de provision, mon vieux, car tu n’auras rien à mettre sous la dent jusqu’à la fin des consultations, à quatre heures. Je vais sortir pour régler cette affaire avec Arthur Piquet. Ce n’est pas mon système de laisser les gens sur le balan. Il va savoir à quoi s’en tenir. Ainsi, Gribouille, tu monteras la garde jusqu’à mon retour, comme un vieux soldat. Pas de querelle avec Alexandre, tu m’entends ! Il t’agace un peu avec ses airs d’importance ? ne t’en inquiète pas, mon brave. Laisse-le s’ennuyer solennellement, puisqu’il y trouve son plaisir.

Certaines gens qualifiaient d’absurde cette coutume de M. Job de traiter ses pensionnaires à poil ou à plume comme des créatures raisonnables et de leur parler sans cesse. Mais lui-même y voyait un double avantage.

— D’abord, disait-il, mon chien aime ça. Il comprend mon intonation, sinon mes paroles. Sans parler à un animal, vous ne sauriez l’apprivoiser et développer son intelligence. En même temps, c’est un besoin pour moi-même de communiquer mes impressions à un être quelconque. Dans ma solitude, j’aurais désappris à parler, si je n’avais trouvé en mon chien le plus complaisant des auditeurs. Je mets mes idées au clair en les énonçant, je débrouille ma logique, je tire des plans, je m’accorde parfois le luxe d’une tirade misanthropique, sûr de la discrétion de mon confident, ce qui est plus qu’on n’en peut dire des confidents ordinaires.

« Arthur Piquet me suppose donc bien en fonds, » se disait M. Job en suivant le sentier que deux jours auparavant il parcourait avec Virginie. « Deux cents francs demain. C’est court et net, un charmant billet d’homme d’affaires. Il a pourtant négligé de m’indiquer un lieu de rendez-vous. Peut-être voulait-il, par courtoisie, laisser ce point à mon choix. Si je descendais le long du ruisseau ? Leur champ de pommes de terre est tout près. J’y verrai sans doute quelqu’un de chez eux et j’enverrai le quérir, car il ne semble pas faire grand mystère de ses transactions. »

Mais voici que dans le champ de pommes de terre se trouvait ce pratique jeune homme lui-même. Il y était venu de bonne heure, plein d’espoir et s’applaudissant de son ingéniosité.

De cette partie du domaine, on apercevait la maison de M. Job et tous les sentiers qui y aboutissaient. C’était un excellent poste d’observation.

« Le voici ! pensa Arthur découvrant le docteur qui descendait lentement la pente jusqu’au bord du ruisseau. Est-ce qu’il m’a vu ? oui, il me fait signe. On y va ! on y va !

» Il ne me tient pas le bec dans l’eau trop longtemps ; c’est un homme expéditif. J’aime ça. Je m’étonne s’il a la somme en or ? Ça m’épargnerait une course au village chez le changeur. Je n’accepte plus de billets maintenant, c’est une valeur trop combustible. Même en écus de cinq francs, ça m’arrangerait encore, bien que ce soit un peu lourd. »

Persuadé qu’il était des mortels le plus rond en affaires et le plus obligeant, il s’empressait de répondre aux signes impatients de M. Job, qui se souciait peu de consacrer beaucoup de temps à cette entrevue.

Diantre ! il a la somme en billets ! pensa Arthur en écartant les branches des saules pour arriver au sentier. Si c’était en écus, il aurait un petit sac. Enfin nous verrons.

— Eh bien, fit-il en se plantant devant le docteur, donnant, donnant. Si vous avez la chose sur vous, il se peut que j’aie la chose sur moi. Allongez votre patte, j’allongerai la mienne. De l’ensemble dans les mouvements, il faut ça.

Il essayait de prendre un ton dégagé, mais son assurance cachait mal un certain pressentiment de défaite.

M. Job était grave et ne remuait pas.

— Allons ! décrochez ! s’écria Arthur avec impatience.

— Si vous avez besoin d’espèces, vous feriez mieux d’entreprendre un autre commerce, dit M. Job tranquillement. Nous n’achetons pas.

— Ah ! vous n’ach…

Arthur s’arrêta court. Sa déception l’étranglait.

— Non, nous n’achetons pas. Ce serait faire tort à notre honneur aussi bien qu’au vôtre, jeune homme, si tant est que vous teniez à cet article. Je suis venu exprès pour vous le dire et pour vous prier encore une fois d’écouter votre dignité plutôt que votre rancune ou votre avarice. Rendez la paix à Virginie. Si elle vous a désappointé, si elle s’est montrée peut-être inconséquente, vous l’avez assez punie. Un bon mouvement, mon garçon ! Je vous assure qu’ensuite vous serez content de vous-même comme les autres contents de vous.

Arthur Piquet restait là, les yeux fixés au sol, les dents serrées. Tous les traits de sa figure déjà pointue semblaient s’aiguiser : il était devenu pâle. Car ses colères à lui étaient de la pire espèce, des colères blanches et muettes.

Sa mauvaise rancune contre Virginie, sa haine pour Ferdinand, le sentiment d’être joué et de n’inspirer que du mépris au docteur, la blessure cuisante que la perte du billet avait faite à son avarice, le désir furieux de se venger n’importe comment, toute cette rage et toute cette méchanceté contractaient à tel point son visage, que le docteur se tint sur la défensive.

Mais son adversaire n’était pas de ceux qui attaquent en face. Les yeux toujours baissés, les lèvres blanches, Arthur Piquet murmura :

— Il l’aura pour rien, cette lettre, pour rien.

Puis il remonta le sentier, aussi froid et impassible qu’un marbre, en apparence, mais la figure étrangement décomposée.

M. Job le regarda s’éloigner. Comme il atteignait le sommet de la petite éminence, il trébucha tout à coup sur une pierre, se baissa et porta la main à sa cheville, comme s’il y éprouvait une vive douleur. Mais il se redressa aussitôt et disparut dans le champ.

« C’est la guerre, pensa M. Job en retournant chez lui. Seulement, l’ennemi nous prendra par derrière, il faut s’y attendre. La meilleure tactique serait d’entrer bravement sur son territoire et de le prévenir en faisant exactement ce qu’il médite de faire. J’exhorterai Virginie à prendre courage, à tout raconter à Ferdinand. Pour l’amour d’elle, il ne fera pas d’esclandre. C’est vexant tout de même. Nous sommes battus, la bonne cause doit baisser pavillon. Et puis, j’en suis fâché pour ce garçon lui-même ; il prend un mauvais chemin dont j’aurais voulu lui aider à sortir. »

En arrivant chez lui, M. Job trouva sa cuisine déjà transformée en antichambre par les soins du domestique, qui avait rangé des bancs le long de la muraille et placé sur la table quelques journaux destinés à faire prendre patience aux attendants.

Ceux-ci, installés depuis une demi-heure, sous la surveillance polie, mais constante de Gribouille, se consolaient de leur faction par la pensée qu’ils seraient les premiers admis.

— Bonjour, dit M. Job en les passant en revue d’un regard vif qui détailla chacun d’eux de la tête aux pieds. Vous vous êtes levés de bonne heure, moi aussi. Commençons tout de suite.

Il entra dans sa chambre, suivi par un brave homme un peu geignant, affligé d’une méchante femme et de rhumatismes, et qui avait besoin de sympathie plus encore que de remèdes. M. Job lui donna l’un et l’autre, écouta patiemment ses doléances et le renvoya tout réconforté. Plusieurs autres suivirent, les uns prolixes et confus dans leurs explications, d’autres si abattus que chaque mot semblait leur coûter un effort ; une mère anxieuse, un pauvre homme évidemment poitrinaire, puis un buveur d’absinthe qui s’étonnait d’avoir la face violette et la mémoire embrouillée.

Ensuite vint une jeune fille amenant son petit frère, qui s’était avisé, l’ingénieux enfant, de se fourrer un caillou dans l’oreille et qui découvrait un peu tard que la chose avait des inconvénients. Il poussa des cris affreux en voyant un instrument de forme alarmante s’approcher dans la main du docteur. Alors M. Job s’en fut quérir Alexandre, qui vint à la rescousse, et dont la queue à trois plumes divertit si bien le petit bonhomme que, l’opération terminée, il cria de plus belle pour emporter le corbeau.

— Envoyez-moi le numéro suivant, dit M. Job à la jeune fille qui toute confuse s’esquivait avec le petit braillard suspendu à sa jupe.

Le numéro suivant était Virginie Duval.

— Vous ! s’écria le médecin un peu surpris.

— Oui, moi. J’étais si impatiente, je n’en ai pas dormi. Eh bien, l’avez-vous vu ? qu’a-t-il dit ? où est la lettre ?

Elle parlait avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire. Ses yeux étaient trop brillants pour qu’il n’y eût pas un peu de fièvre dans leur éclat. Une tache rouge sur chacune de ses joues contrastait avec la blancheur du reste du visage.

— Où est la lettre ? répéta-t-elle en avançant la main.

— Il ne veut pas la rendre, dit M. Job avec chagrin car il voyait son anxiété.

— Il ne veut pas !…

La petite main un peu brunie retomba.

— Non, dit M. Job, car nous ne ferons pas de bassesses pour l’obtenir. Et maintenant, mon enfant, je ne sais trop ce qu’il médite, mais il y a un moyen bien simple de vous mettre au-dessus de ses complots. Racontez tout à Ferdinand, et sans retard. Vous n’avez pas commis de crime, allons donc !

— Je ne peux pas ! je ne peux pas ! Je lui ai laissé dire si souvent que nous avions été l’un pour l’autre notre premier et seul amour. Il croira que je l’ai trompé.

— Il ne croira rien de pareil, il comprendra. Ne perdez pas de temps, Virginie, sinon Arthur parlera le premier, et les conséquences seront plus graves.

— Oh ! cette lettre, cette lettre ! murmura-t-elle. Si je l’avais, tout serait plus facile ; je ne craindrais pas tant la colère de Ferdi. Je la lui montrerais moi-même, il la brûlerait, et peut-être qu’ensuite il me pardonnerait. Mais maintenant, aux premiers mots que je lui dirai, il partira comme la foudre, tombera sur Arthur et fera une scène terrible. Mon père l’apprendra, et tout le monde… On me regardera en riant par derrière, on fera des histoires. Ferdi ne pourra plus m’appeler sa rose blanche.

Elle cacha son visage dans ses mains et pleura.

— Ma pauvre enfant, dit M. Job, vous me faites grand’peine. Voulez-vous que je parle à Ferdi ?

Elle secoua la tête.

— Non, merci, c’est moi qu’il écoute le mieux. Il vient ce soir, je tâcherai d’avoir du courage. Au revoir, monsieur Job, vous avez été très bon.

Elle sortit, laissant le médecin reprendre le cours régulier de ses consultations, mais les malades de M. Job le trouvèrent distrait ce jour-là.

Ses pensées retournaient sans cesse à la scène du matin. Eût-il été plus sage d’en passer par les conditions d’Arthur Piquet ? N’est-il pas des circonstances où la vertu la plus rigide peut dévier un peu de la ligne droite !

« Il n’est pas permis de faire du mal pour qu’il en arrive du bien, se disait M. Job. J’ai suivi le précepte à la lettre. J’avais le dénouement entre les mains, mais je lui ai donné la volée. Nous ne pouvons plus compter sur rien maintenant, sauf sur l’imprévu, le grand Maître qui débrouille les situations ou tranche le nœud d’un coup. Peut-être fera-t-il quelque chose en notre faveur. »

Le soir vint. M. Job, las et préoccupé, sortit pour sa promenade habituelle.

Il avait fait très chaud pendant tout le jour. Au fond de l’horizon, les montagnes avaient cette teinte d’un bleu noir qui annonce l’orage. Une lourde masse de nuages ardoisés montait lentement dans le ciel ; de temps en temps, un éclair y brillait, vague encore comme une sorte de frémissement lumineux. Avec l’air chargé d’électricité, il semblait qu’on aspirât une sorte de malaise, le désir inquiet d’un grand éclat de foudre qui purifiât l’atmosphère.

De l’autre côté de la prairie, le long d’un sentier que bordait une haie d’aubépine, Virginie Duval marchait lentement au bras de son fiancé, tremblante dans l’attente d’un autre orage que sa confession allait faire éclater.

M. Job reconnut de loin le jeune couple et le suivit d’un regard anxieux.

« Pauvres enfants ! pensa-t-il. Leur paix à tous deux peut dépendre de cette heure-ci. »

Il s’assit au pied du petit mur écroulé pour les observer à distance sans déranger leur tête-à-tête.

C’était un couple charmant. Ferdinand L’Hardy, inclinant légèrement sa haute et robuste taille, tendait les deux mains à sa jolie fiancée pour lui aider à passer le ruisseau. Elle posait sur les pierres mouillées la fine pointe de son pied, avec une hésitation gracieuse qui lui donnait l’air d’un oiseau effarouché.

— Poltronne ! disait Ferdi en riant. Veux-tu que je te porte ? veux-tu, dis ?

Puis comme elle ne répondait rien et passait les yeux baissés, il craignit de l’avoir offensée.

— Je ne te voudrais pas plus brave, vois-tu. Ça n’irait pas avec tes cheveux blonds et tes airs de petite fleur. Te protéger, c’est mon affaire. Si j’ai le pied ferme et les bras solides, c’est pour t’aider, c’est pour te défendre tout le long de la vie. Malheur à celui qui oserait seulement te regarder mal à propos.

— Ô Ferdi ! s’écria Virginie, ne parle pas ainsi, tu m’effrayes. Tu es trop violent, sais-tu ? Quand je suis avec toi, j’ai toujours peur que quelqu’un, comme tu dis, ne me regarde mal à propos.

— Ce quelqu’un là ne s’est pas encore montré, dit Ferdinand en secouant sa tête brune avec un geste de lion débonnaire. On sait que tu es à moi. Et d’ailleurs, personne ne voudrait te froisser du bout du doigt seulement, ma pauvre petite rose blanche.

— Tu crois ? dit-elle tristement.

Il tressaillit.

— Est-ce qu’on t’a fait du chagrin ? demanda-t-il en s’arrêtant brusquement.

Le mur qui bordait la propriété de M. Job les séparait seul de la pente gazonnée où deux petits sapins se dressaient fraternellement l’un à côté de l’autre.

Le regard distrait de Virginie glissa sur eux et s’y fixa tout à coup.

— Ferdi ! s’écria-t-elle, on m’a changé mon petit arbre ! ce n’est plus le même.

— À quoi le vois-tu ? demanda-t-il en s’efforçant de prendre un air indifférent.

— Le mien avait un gros nœud dans l’écorce, au-dessous de la première branche. Le tronc de celui-ci est beaucoup plus lisse. L’autre, ton sapin à toi, n’a pas été touché. Il est fort et droit comme à l’ordinaire, il ne semble pas même regretter son pauvre petit compagnon qu’on lui a enlevé pour le remplacer par un autre ! Ô Ferdi, quel présage ! quel présage !

Elle avait quitté le bras de son fiancé, comme si elle aussi devait céder sa place.

— J’ai bien mal réussi, dit le jeune homme d’un air contrarié. C’est moi qui ai fait cela, Virginie. Je voulais t’épargner du chagrin. Ton petit sapin jaunissait, il allait dépérir. Alors j’en ai planté un autre, aussi pareil que possible au premier. Mais il n’y a pas dans la forêt deux arbres qui se ressemblent exactement, comme il n’y a pas sur un arbre deux feuilles semblables.

Une larme glissa lentement sous les paupières baissées de Virginie et le long de sa joue blanche. La jeune fille essayait de se recueillir avant de parler.

— Ferdinand, commença-t-elle, tu es très bon pour moi, trop bon. Si tu l’étais un peu moins, je serais plus contente.

— Pour un heureux couple qui s’en va le long des aubépines, vous n’avez pas l’air bien réjouis, fit derrière eux une voix moqueuse.

Ils tournèrent la tête. Arthur Piquet s’avançait dans le sentier, le menton haut, l’air provocateur, frappant de sa canne les herbes à droite et à gauche. Son méchant regard s’arrêta sur la jeune fille.

— Tiens ! tiens ! Ferdinand, tu fais déjà pleurer Virginie ? tu as tort, ma foi ! Des yeux rouges, c’est laid comme tout.

— Passe ton chemin, répondit Ferdinand comme on pouvait s’y attendre.

— C’est ce que je fais, tout piano et sans te demander permission. Et vous, belle Virginie, est-ce que vous voulez aussi que je passe mon chemin ?

La jeune fille leva sur son tourmenteur de grands yeux mornes dans lesquels il n’y avait plus ni supplication ni frayeur, et qui semblaient dire : Allez, allez jusqu’au bout maintenant. Finissons-en.

Ferdinand fronça le sourcil, mais voyant la pâleur de sa fiancée, il se contint et dit avec mépris :

— Ton vilain museau de singe ne vaut pas un coup de poing. Allons-nous-en, Virginie.

— Vilain museau ! répéta Arthur exaspéré, car la vanité était un point sensible chez lui. Virginie avait donc bien mauvais goût, car elle l’aimait assez autrefois, ce museau.

— C’est très probable, fit son interlocuteur avec un rire dédaigneux, car l’idée lui paraissait simplement absurde. Très probable, n’est-ce pas, Virginie ?

La jeune fille secoua la tête, incapable d’articuler un mot.

— Elle ne dit pas non, ricana Arthur. Mais voilà, « souvent femme varie… »

Il n’alla pas plus loin, car Ferdinand plein de colère s’élança sur lui.

— Ah ! tu en veux ! s’écria Arthur.

Sa canne siffla dans l’air et s’abattit sur l’épaule du jeune homme, qui fléchit sous ce coup imprévu.

— Le lâche ! il a une canne plombée ! s’écria Ferdinand.

Mais, sans se soucier du danger et se redressant aussitôt, il s’avança une seconde fois contre Arthur.

Celui-ci recula de deux pas pour se mettre en garde, leva sa canne, recula encore, puis tout à coup, agitant les bras, tomba à la renverse et roula ignominieusement dans le champ voisin.

Le sentier était élevé en chaussée par un petit mur de soutènement. Arthur Piquet, dans sa reculade, ne s’était pas aperçu qu’il arrivait à l’extrême bord du terre-plein ; il avait fait un pas de plus en arrière, un pas dans le vide, et cette prosaïque catastrophe mettait fin à ses intentions belliqueuses.

— En règle ! dit Ferdinand voyant son ennemi à terre, et trop généreux pour rester là à contempler sa défaite. Allons-nous-en, Virginie. Tu es toute pâle.

Que faisait donc M. Job, qui de loin avait suivi toute la scène, se demandant à chaque instant s’il devait intervenir ?

« C’est le dénouement, se disait-il. Je n’ai rien à y voir. On n’arrête pas un engrenage en y fourrant son petit doigt. Est-ce que Virginie va s’évanouir dans ce mélodrame ? Non, elle tient bon, la pauvre petite. Comment ! des coups ! une canne !… Ferdinand… Oh ! quelle dégringolade ! Bravo ! »

Il ne put s’empêcher de crier ce bravo à pleine voix, puis, voyant que le vaincu ne faisait pas mine de se relever, il fut saisi d’une certaine inquiétude. Sautant par-dessus le mur, il traversa le pré en toute hâte.

Arthur Piquet avait poussé un cri en tombant, puis n’avait plus rien dit.

— Il ne saurait s’être blessé dans cette terre molle, fit M. Job en approchant. — Eh ! Arthur ! Arthur ! – Évanoui de peur, sans doute.

Le jeune homme était étendu les bras en croix, livide et la bouche ouverte, ce qui ne le rendait pas plus beau. Un de ses pieds était replié bizarrement sous l’autre jambe.

« Oh ! murmura le médecin, c’est le pied droit ! Je comprends. »

— Ferdinand ! appela-t-il à pleine voix.

Celui-ci, qui s’éloignait avec Virginie, tourna la tête et revint à contre-cœur. Mais en voyant son rival pâle et insensible, il ne fit qu’un saut du sentier dans le champ.

— Qu’est-ce que c’est ? Rien de grave, j’espère ! s’écria-t-il avec inquiétude.

— Non, non, une foulure, voilà tout, répondit M. Job qui tâtait la cheville du blessé. La douleur a été aiguë ; c’est ce qui lui a fait perdre connaissance. Mais il en revient déjà, voyez.

Arthur ouvrit lentement les yeux et les referma aussitôt avec une plainte.

— Transportons-le chez moi, dit brièvement M. Job. Soulevez-le par les épaules, Ferdinand.

Et doucement, avec toutes sortes de précautions pour lui épargner des secousses, ils élevèrent le blessé jusqu’à la hauteur du petit mur, qu’ils escaladèrent ensuite eux-mêmes.

À cent pas, Virginie se tenait arrêtée, pleine d’inquiétude et le cœur tremblant, cherchant à comprendre ce qui se passait.

— Faites-lui signe de venir, dit le docteur à demi-voix. J’aurai besoin d’elle.

Le ciel s’était complètement obscurci. Les masses nuageuses glissaient lourdement les unes devant les autres, comme des forces ennemies qui se défient avant de combattre.

Soudain la lumière aiguë d’un éclair les déchira toutes, suivie d’un coup écrasant et sans écho. Puis, comme si c’eût été un signal, le ciel s’illumina de clartés livides et frissonnantes, qui jaillissaient tout à coup des nuées compactes et semblaient ensuite s’y replonger. Un roulement grave et continu montait de tous les points de l’horizon.

Sous cette lumière blafarde et fantastique, les deux hommes portant leur blessé et la jeune fille pâle qui les suivait avaient l’air d’un cortège funèbre.

Ils atteignirent en quelques minutes la maison de M. Job.

— Attendez-moi dans la cuisine, Virginie, dit le docteur. – C’est bien, reprit-il quand Arthur fut étendu sur le canapé, la tête soutenue par un coussin. Allez maintenant rejoindre votre fiancée, Ferdinand ; dans quelques minutes j’aurai à vous parler.

Resté seul avec son patient, il déchaussa le pied blessé et secoua silencieusement la tête.

— Mauvaise entorse ? demanda Arthur faiblement.

— Très mauvaise ; vous étiez à peine rétabli de la première.

Le jeune homme poussa un gémissement.

— Allons, remettez-moi ça au plus vite, que ce soit fait.

Mais le docteur ne remuait pas.

— Vous êtes entre mes mains, dit-il gravement.

Et tout d’un coup Arthur comprit. Une expression de haine impuissante passa sur ses traits comme un nuage plus noir que ceux de l’orage qui grondait au dehors. Il serra les poings, se mordit les lèvres et ne répondit rien.

— Vous me comprenez ? reprit M. Job. Ne craignez pas que j’abuse de l’état où vous êtes pour vous enlever cette lettre par violence, si tant est que vous la portiez sur vous. Vous me la remettrez volontairement.

— Jamais ! murmura le patient dont la bouche se détendit en un méchant sourire.

Sans répliquer un seul mot, M. Job se retira dans l’embrasure de la fenêtre, et l’on n’entendit plus que le grondement sourd de l’orage qui s’éloignait.

— Ah ça, s’écria Arthur au bout de quelques minutes, allez-vous me remettre cette entorse, oui ou non ? Si l’enflure augmente, ce sera toujours plus difficile. Quand serez-vous prêt ?

— Jamais, répondit calmement M. Job.

Il faisait trop sombre maintenant pour qu’on pût distinguer les traits des deux hommes, mais une exclamation à demi étouffée apprit à M. Job que le coup avait porté.

— Docteur, reprit Arthur, on vous payera ce que vous voudrez.

— J’ai fait mon prix : c’est la lettre.

— Mais si je ne veux pas, moi, s’écria le patient avec une exaspération croissante, vous allez donc me laisser souffrir ici comme un chien ?

— Non, dit M. Job en détournant la tête car cette discussion l’écœurait.

Il avait peine à tenir bon ; les honnêtes gens sont malhabiles à combattre les méchants avec leurs propres armes.

— Non, Ferdinand et moi nous allons vous emporter chez vous, et vous pourrez faire appeler un médecin. Mais, aussi vrai que je vous ai soigné une première fois, je ne vous soignerai pas une seconde, sauf aux conditions que je vous ai dites.

Arthur ne répondit pas. Il pensait à ses souffrances de l’hiver précédent, à son entorse mal remise qui avait failli le laisser boiteux, aux longues semaines qu’il avait passées confiné dans sa chambre, et à la guérison enfin, qui s’était opérée lentement, mais sûrement, grâce au traitement habile de M. Job, appelé en désespoir de cause.

Il revit tout cela avec une acuité de souvenir presque aussi douloureuse que la réalité. Il fit un mouvement ; sa jambe endolorie lui parut aussi lourde que si elle eût été de pierre. Cette sensation, il la connaissait trop bien ; une sorte d’angoisse le saisit : la crainte de la douleur physique, et peut-être aussi, qui sait ? un retour de conscience. Car l’accident qui l’avait arrêté au milieu de ses plans de vengeance ressemblait fort à un châtiment.

Il se souleva avec peine, tira son portefeuille.

— La voilà, dit-il sourdement en tendant au docteur une feuille froissée.

Celui-ci l’ouvrit et chercha la signature à la lueur des éclairs.

— Très bien, dit-il calmement. Dans une minute je suis à vous.

Et passant dans la cuisine, qu’éclairait encore une lumière blafarde tombant de la haute cheminée, il trouva les deux fiancés qui l’attendaient silencieusement.

Le premier regard de Virginie se fixa sur la lettre que M. Job lui tendait. Elle se leva toute droite, fit deux pas, puis, incapable de trouver une parole, elle s’inclina sur la main du docteur et la baisa respectueusement.

— Maintenant, Virginie, faites ce que vous m’avez promis, dit M. Job. – Ferdinand, quand vous l’aurez entendue, rappelez-vous que si elle vous aimait moins elle aurait aussi moins souffert.

Puis il les laissa, car un autre avait besoin de lui maintenant.

Tandis que, rentré dans la chambre où le blessé s’impatientait, M. Job allumait sa lampe et préparait les bandages, Arthur le suivait du regard dans tous ses mouvements avec un air de vive appréhension. Et tout d’un coup sa crainte cachée monta à ses lèvres :

— Docteur, vous n’allez pas me faire souffrir plus qu’il n’est nécessaire, pour vous… venger ?

M. Job lui jeta un regard indigné.

— Vous seriez peut-être capable de ça, vous, répliqua-t-il, moi pas.

Puis, lorsque tout fut préparé :

— Tenez-vous ferme, dit le médecin ; conduisez-vous comme un homme.

L’opération finie, M. Job entr’ouvrit de nouveau la porte de la cuisine.

— Eh bien ? demanda-t-il.

Ferdinand tenait les deux mains de Virginie, deux petites mains douces et frissonnantes qui ne demandaient qu’à rester bien longtemps prisonnières.

— La paix est donc faite ?

— Pas tout à fait. Nous vous attendons pour la signer. Comme ceci, acheva-t-il en jetant au milieu des tisons rouges la malheureuse lettre qui avait coûté tant de larmes à Virginie.

Une grande tache brune s’étendit d’abord au milieu de la feuille bleuâtre, puis une flamme jaillit, lécha le papier tout autour, le tordit une seconde, puis s’évanouit dans la cheminée.

— Je l’ai lue, dit Ferdinand. Je ne voulais pas ; Virginie a insisté ; mais au moins elle ne pourra pas m’empêcher de l’oublier du premier au dernier mot. Ce que je n’oublierai pas toutefois, ajouta-t-il en baissant la tête, c’est que, si je vous ressemblais un peu plus, monsieur Job, c’est à moi que Virginie se serait confiée plutôt qu’à vous.

— Ah ! dit le docteur avec un sourire, la sagesse viendra. Tâchez seulement qu’elle vous arrive avant les cheveux blancs. Et passez l’éponge sur toutes vos rancunes, Ferdinand. Arthur est assez puni, car il en a pour quatre semaines à se remettre.

— Faut-il le reporter chez lui ? demanda le jeune homme disposé à pratiquer le pardon des offenses d’une manière effective.

— Non, le temps est trop mauvais ; il passera la nuit ici. Allez-vous-en tous deux et avertissez son père ; c’est sur votre chemin.

— Vous êtes le bon Samaritain, dit doucement Virginie.

— Vous rappelez-vous, reprit Ferdinand, ce que vous me disiez l’autre jour, qu’un peu de reconnaissance vous ferait du bien ? La nôtre sera de la bonne sorte, de celle qui dure, vous verrez.

— Dépêchez-vous de vous en aller, interrompit le médecin. Et je vais ajouter à tous mes bienfaits celui de vous prêter un parapluie, car il n’est pas nécessaire que Virginie prenne un rhume en souvenir de ce jour.

M. Job resta sur le seuil pour voir les deux fiancés s’éloigner, côte à côte sous leur parapluie et aussi près l’un de l’autre que possible. Ils se souciaient bien, vraiment, de l’averse qui les éclaboussait, rejaillissant des flaques du sentier !

Les ayant enfin perdus de vue dans l’obscurité, M. Job revint à son malade.

— Dormez-vous ? demanda-t-il en s’approchant d’Arthur qui avait les yeux fermés.

— Le moyen de dormir avec des lancées dans le pied à toute minute !

— Laissez-moi vous arranger plus commodément. Là ! Asseyez-vous, pendant que je secoue vos oreillers. Vous êtes mieux, à présent ?

— Oui.

Au fond, Arthur eût voulu dire merci. Un reste de rancune et une sorte de mauvaise honte le retenaient.

M. Job s’assit auprès de la table, arrangea l’abat-jour de sa lampe de manière à ce que la lumière ne rencontrât pas les yeux d’Arthur, puis il se mit à feuilleter un livre silencieusement. Cependant il ne lisait pas. Il avait quelque chose à dire, et il cherchait une manière brève et efficace de l’exprimer, car ce n’était pas un homme de beaucoup de paroles.

— Mon garçon, fit-il tout à coup, savez-vous qu’il y a des malheurs heureux ?

Arthur tourna la tête, mais ne répondit pas.

— Je souhaite que le vôtre soit du nombre. Je souhaite que cette entorse et quatre semaines de réclusion aient quelque chose à vous enseigner.

— Quoi, par exemple ?

— Une petite leçon de sagesse pratique, pour commencer c’est qu’on se pince parfois les doigts dans ses propres trébuchets. Ensuite, mon garçon, il y a des leçons plus hautes et plus difficiles, dont la vie tournera les feuillets pour vous, comme elle les a tournés pour d’autres, à mesure que vous avancerez.

M. Job se tut. Ses discours n’étaient jamais très longs, surtout lorsqu’ils touchaient à ses expériences personnelles. Il tomba dans une longue rêverie, et l’on n’entendit plus que le clapotement de la pluie au dehors.

— J’ai soif ! dit tout à coup Arthur.

— Oh ! dit le médecin en se levant, j’aurais dû y penser. Vous avez un peu de fièvre. Je vais vous faire un verre de limonade avec un beau citron que j’ai là.

Ce breuvage rafraîchissant parut délicieux au jeune homme, qui se laissa ensuite retomber sur ses oreillers en disant :

— Je crois que je vais dormir un peu.

— Vous ne sauriez mieux faire, répondit M. Job.

Et il reprit son livre, qui n’était ce soir-là qu’un prétexte à rêverie. Mais il fut interrompu de nouveau.

— Docteur, fit Arthur en le regardant, vous êtes un brave homme, tout de même.

Il dit cela comme si cette confession eût été nécessaire à son sommeil, puis il ferma les yeux et tourna son visage du côté de la muraille.

Je ne protesterai pas, murmura M. Job en souriant, car cette première leçon a dû lui sembler dure à apprendre. Et si, pour un peu de peine que j’ai prise et qui ne m’a rien coûté, Virginie, la pauvre petite, est hors de souci, Ferdinand rassuré à son sujet et ce garçon-là rendu un brin meilleur, c’est un riche salaire. Je ne suis qu’un pauvre ouvrier parfois bien las, mais pour le travail que je puis faire, il vaut la peine de vivre.

TANTE JUDITH

I

La journée avait été très chaude, mais un vent léger s’étant levé vers le soir, chacun était sorti pour jouir de l’agréable fraîcheur de l’air. L’unique rue du village, presque déserte dans l’après-midi, présentait à ce moment un aspect assez animé. Devant chaque porte, sur le banc adossé à la muraille, de bonnes mamans tricotaient et causaient, tandis que les hommes, revêtus encore de leur blouse de travail, se promenaient de long en large en fumant une pipe, ou bien, les mains derrière le dos, examinaient d’un air connaisseur les réparations qu’on terminait à l’écluse de la scierie. Au bord de l’étang, des gamins faisaient des ronds dans l’eau en y lançant des pierres, à la grande frayeur des canards ; on entendait les cris d’autres enfants qui jouaient au voleur et se poursuivaient derrière les maisons. Des jeunes filles, tête nue, passaient et repassaient en bandes de six ou sept, les bras enlacés ; tandis que les garçons, groupés à l’angle de la rue, examinaient une carabine qui avait fait trente cartons à la dernière abbaye. Quelques-uns étaient entrés au café pour commencer une partie de billard, et par les fenêtres ouvertes on pouvait entendre le léger cliquetis des billes qui s’entrechoquaient et les exclamations des joueurs. Dans la cour de l’auberge qui servait aussi de maison de commune et de bureau de poste, des servantes aux bras nus et en tablier blanc bavardaient avec un galant postillon occupé à dételer ses chevaux. M. Mathey, l’épicier, les écoutait de son jardin, situé de l’autre côté de la rue. Ce jardin était la merveille du village, surtout depuis qu’on y avait élevé une rocaille magnifique sur laquelle on ne laissait point pousser de mauvaises herbes, et que panachait un petit jet d’eau, chef-d’œuvre hydraulique qui jouait chaque dimanche.

Mme Mathey venait de descendre avec un pliant et s’était installée dans le pittoresque voisinage de la susdite rocaille, persuadée, et non sans raison, qu’elle-même et son ombrelle bleue faisaient bien dans le paysage.

— Victor, regarde donc ces nuages rouges, dit-elle à son mari. Et nos fenêtres ! comme le soleil couchant les fait flamboyer ! Il y a du rouge partout.

Partout, sur les pentes de la montagne, à la surface de l’étang, sur les murailles blanches des maisons, au sommet du clocher dont les tuiles jaunes et noires disposées en chevrons brillent d’un singulier éclat, partout la riche lumière du couchant verse à flots cette teinte de pourpre. Les bonnes figures des gens groupés sur la route ou près des portes en sont tout illuminées ; une fleur vermeille de jeunesse reparaît sur des joues flétries qui l’ont depuis longtemps perdue. Le gros épicier, dont le visage est en tout temps suffisamment coloré, brille véritablement comme un incendie ; et chacun remarque que le petit Georges de chez Ramuz, le « pâlot », comme on le nomme dans le village, a tout à fait bonne mine ce soir.

— Il fera beau demain, dit M. Mathey en réponse à la remarque de sa femme ; c’est heureux, car nous n’avons encore rentré que six chars du pré de l’Écrenaz, et il faudra travailler d’une aube à l’autre pour venir à bout du reste. Bonsoir, mademoiselle Élise.

Une petite personne à l’air éveillé trottinait au milieu de la rue, relevant d’une main sa robe pour la garantir de la poussière, et portant de l’autre un diminutif de machine à coudre.

— Quel beau soir ! dit-elle en s’approchant de la barrière du jardin. Vous allez bien, madame Mathey ?

— Mais oui ; et vous ? Entrez donc un instant, mademoiselle Élise ; vous nous raconterez les nouveaux.

— Oh ! merci, je n’ai pas le temps. Cinq robes à finir ce soir, madame, et de ces plissés qui sont longs comme un jour sans pain, quoique ma petite machine fasse l’ouvrage de quatre ouvrières. Pour ce qui est des nouveaux, je ne sais pas grand’chose aujourd’hui. Avez-vous vu la jeune dame qui est arrivée ce matin par la poste des Verrières ? Blanche comme un linge, et maigre ! Si l’eau de la Bonne-Fontaine la remonte, celle-là, on pourra dire qu’il se fait encore des miracles.

— C’est une personne extrêmement bien, dit Mme Mathey avec une certaine emphase.

— Bien ? avec son air de n’avoir pas trois gouttes de sang dans le corps !

— Je veux dire que c’est une personne très distinguée. Elle loge chez nous, parce qu’il n’y avait plus de place à l’hôtel, et nous avons en haut une jolie chambre qui ne sert à personne.

— Ah ! voilà ! Et c’est une dame des Verrières ?

— Non, d’Yverdon. Elle a un peignoir avec une traîne longue de deux aunes ; je l’ai vu ce soir quand je lui ai monté son thé dans sa chambre. Il lui faut du thé, vous comprenez, parce qu’elle parle très bien anglais.

— C’est clair ! dit la petite couturière qui parut trouver la conséquence toute logique. Eh bien, vous pourrez avertir cette dame d’être modérée avec l’eau ; on dit qu’elle n’est pas tant saine cette année. Il y a une de ces buveuses qu’on a ramenée bien malade de la Bonne-Fontaine, ce matin ; vous savez, cette petite blonde qui avait l’air de n’être qu’écrite. Son médecin lui avait conseillé d’aller toujours en augmentant, de sorte qu’aujourd’hui elle est arrivée à dix verres, et que c’était un peu trop pour sa constitution. On a télégraphié à ses parents que les eaux ne lui convenaient pas et qu’il fallait venir la chercher.

— Je crois bien ! dit M. Mathey d’un ton mécontent ; on est des gens après tout, et non pas des grenouilles. Si une petite demoiselle se noie l’estomac en buvant toute sa neuvaine d’un coup, la Bonne-Fontaine n’en peut mais.

— C’est sûr ! répondit Mlle Élise en riant. Mais je m’oublie à bavarder. Bien le bonsoir.

Cependant, comme la couturière passait devant la maison du boulanger, on la salua de la même question :

— Eh bien, mademoiselle Élise, quoi de nouveau ?

Et elle consentit à s’asseoir un instant sur le banc pour faire un bout de conversation.

— Juste cinq minutes, dit-elle en posant sa machine à côté d’elle ; j’ai tant d’ouvrage que je ne sais plus où donner de la tête. Sept robes à finir pour demain ! vous ne le croiriez pas, madame Ramuz ? C’est comme je viens de le dire là-bas à Mme Mathey avec ces garnitures compliquées qu’on porte aujourd’hui, il faudrait des ouvrières à vapeur. À propos, savez-vous que la dame de ce matin loge chez eux ?

— Chez Victor Mathey ?

— Oui ; il paraît que c’est une Anglaise d’Yverdon. Elle a des peignoirs avec des queues comme d’ici aux Taillères. Vous me croirez si vous voulez, madame Ramuz, mais sans moi le village ne saurait pas la moitié de ce qui se passe.

— La gazette à bon marché, dit alors une dame d’un certain âge qui n’avait point encore pris part à la conversation. On assure que vous avez deux langues, mademoiselle Élise.

Cette bienveillante communication fut accompagnée du plus aimable sourire. La petite couturière rougit d’abord, puis se redressa et allait lancer une réplique assez vive, lorsque le boulanger fit diversion en s’avançant pour saluer ces dames.

— Ne mets pas ta pipe dans ta poche, s’écria sa femme. Tu vas t’incendier comme l’autre jour.

— On s’habitue à tout, répondit-il flegmatiquement en retirant l’objet dangereux des profondeurs où il l’avait plongé. – Savez-vous avec qui je viens de faire un bout de causette, madame Faivre ? Avec votre nièce Julie. Quelle charmante fille, toujours gaie et de bonne humeur ! « On ne la croirait pas de la famille, » ajouta-t-il en aparté.

— C’est vrai qu’elle est aimable, répondit Mme Faivre d’une voix qui semblait avoir infusé sept jours dans du vinaigre. Causante et piquante, elle l’est aussi ; sa langue ne se rouillera pas faute d’usage. Oh ! certainement, c’est une excellente fille.

— On sait bien que vous la chérissez, dit la boulangère en lançant un malin coup d’œil à son mari.

— Pour le moins autant que vous aimez votre Georges, répliqua la dame qui se leva d’un air majestueux et s’éloigna après avoir décoché cette flèche du Parthe.

Il était notoire dans le village que la boulangère ne pouvait souffrir ce malheureux Georges, le fils de son mari, et que le pauvre enfant était un perpétuel sujet de discorde dans le ménage. Mme Ramuz devint rouge de dépit et, tournant subitement à l’aigre, fit observer qu’au lieu de rester ainsi à bavarder sur le seuil des portes, chacun ferait mieux de rentrer chez soi. Ce qu’entendant, Mlle Élise s’esquiva au plus vite.

« Quelle femme que cette Judith Faivre ! pensait-elle en s’éloignant. Elle ferait battre quatre murailles, et sans avoir l’air d’y toucher, encore ! »

— Élise, dit tout à coup derrière elle une voix d’un timbre fort agréable, n’aurais-tu point vu mon fiancé, par hasard ? Je le cherche comme une épingle depuis une heure.

— C’est toi, Julie ! exclama la petite couturière en se retournant ; il y a au moins six semaines que je ne t’ai vue. Tu t’enterres dans ton Pré-Berthoud. Pour ce qui est de ton fiancé, je serais moi-même bien aise de l’apercevoir, car ma machine à coudre s’est cotée cet après-midi, et il n’y a que lui dans tout le village qui ait assez d’esprit pour la remettre en état quand elle a ses quintes. Si tu le trouves, dis-lui qu’il me rendrait service en passant chez nous. Bonsoir.

— Est-ce qu’on pourrait vous aider, mademoiselle Dumont ? cria d’une porte voisine un vieux bonhomme qui avait entendu le précédent colloque. Je porterai bien tous vos paquets pour le plaisir d’être avec une gens de bonne humeur comme vous.

— C’est que je suis une gens de mauvaise humeur, au contraire, ce soir, répondit la jeune personne avec un sourire qui démentait ses paroles. Je ne peux pas imaginer où Julien Robert s’est niché ; je l’ai cherché partout.

— Me voici ! me voici ! cria précipitamment quelqu’un non loin d’elle.

Julie tourna vivement la tête ; un jeune homme de vingt-cinq ans environ, très rouge et tout essoufflé, arrivait à grandes enjambées.

— Est-ce que je t’ai retardée ? demanda-t-il d’une voix haletante.

— Qu’est-ce que cela fait ? Tu ne devrais pas courir jusqu’à te donner de telles palpitations ; c’est très mauvais pour toi. Marchons tranquillement, à présent ; je n’ai plus qu’à passer chez l’épicier. Bonsoir, François. Quand vous aurez le temps de venir jusqu’au Pré-Berthoud, vous savez que vous faites toujours plaisir à l’oncle.

« Pour ce qui est d’une belle paire, c’est une belle paire, murmura François en les regardant s’éloigner ; et avec ça, ils s’entendent comme les doigts de la main. Ça fait de la peine comme tout de voir que la vie leur est si contraire et qu’ils ne viennent pas à bout de se marier. »

Le vieux François n’était pas seul de son avis, et parmi les gens que les fiancés saluaient en passant, il en était peu qui ne les suivissent d’un regard de sympathie. Ce n’était pas une beauté que Julie ; mais son visage avait la plus agréable expression qu’on pût voir. Le contentement d’esprit brillait dans ses yeux, souriait sur ses lèvres, se trahissait même dans sa démarche élastique et vive. Une âme saine dans un corps sain, c’est ainsi qu’on eût pu la définir. Son teint était clair, ses cheveux brillants, sa voix bien timbrée, tous ses mouvements rapides et précis ; sa personne entière avait quelque chose d’énergique et de joyeux. Elle était gracieuse aussi ; non pas de cette molle langueur qu’on prend trop souvent pour de la grâce et qui agace à la longue, mais par la justesse des proportions, la sûreté des mouvements, la saine harmonie de l’ensemble. Elle était grande et svelte ; sa robe de percale lui allait bien ; un ruban bleu passé sous son col faisait valoir son teint légèrement animé ; ses épaules rondes et bien faites étaient à demi couvertes d’un petit fichu négligemment noué. Tout en elle était souple, aisé ; on voyait qu’elle était heureuse de vivre et d’agir.

Son fiancé lui ressemblait peu. Ne le faut-il pas pour qu’on s’aime ? Il était plus grand qu’elle et vigoureusement bâti, mais lent et presque lourd dans son allure. Il portait la tête en avant, et il avait les épaules légèrement affaissées, comme cela se voit souvent chez les horlogers, obligés de se pencher beaucoup sur leur ouvrage. Sa figure était très régulière, mais il y manquait l’éclair de gaieté qui donnait tant de charme à celle de Julie. Le regard était soucieux, toute l’expression un peu morne. Cependant il y avait beaucoup de bonté et d’honnêteté dans ce visage, auquel on aurait souhaité peut-être un peu plus de vivacité intellectuelle.

— D’où venais-tu donc ? demanda Julie. Jamais je ne t’ai vu aussi échauffé.

— La vieille Henriette des Varodes m’avait promis une bouture de ces œillets jaunes que tu as trouvés beaux l’autre dimanche, et j’étais allé la chercher. Quand je suis rentré, j’ai appris que tu étais venue au village, et j’ai couru comme un fou pour ne pas te manquer.

— Merci bien ; on n’a jamais vu un fiancé aussi attentif que toi. Mais si je m’avisais de trouver beau le coq de l’église du Locle, irais-tu le décrocher pour me l’offrir ?

— Peut-être bien, répondit-il avec un sourire qui illumina son visage. Pour le moment, qu’est-ce que tu m’ordonnes ?

— Je ne t’ordonne jamais rien ; mais si tu m’aidais à porter mes emplettes à la maison, tu me rendrais service. Tu as l’air fatigué, continua-t-elle en le regardant avec sollicitude ; je gage que tu as fait de nouveaux excès de travail cette semaine.

— J’ai été à mon établi tous les jours de cinq heures du matin à dix heures du soir. Tu ne pourras pas m’en empêcher, Julie.

— Je le vois bien, répondit-elle tristement. Tu as le teint gris, les yeux cernés, et tu as maigri depuis ce printemps.

— Je me reposerai plus tard, quand nous serons mariés, dit-il avec une sorte de brusquerie. Il me semble parfois, Julie, que cela ne te ferait rien de rester fiancée éternellement.

— Ne crois pas cela, répondit-elle avec vivacité ; je me garde seulement de penser trop à notre futur ménage, de crainte de perdre patience. Quand tu reviens de la Châtagne et que tu aperçois notre clocher au bout de cette longue, longue route, tu crois être bientôt arrivé ; mais tu marches, tu marches, et le clocher est toujours aussi éloigné. Alors tu trouves le chemin ennuyeux et tu t’impatientes. Je ne veux pas m’impatienter, et c’est pourquoi je ne regarde pas trop souvent au but.

— Eh bien, moi, dit Julien, j’ai besoin d’y regarder. Quand je suis le soir tout seul à mon établi, je me représente le temps où tu travailleras près de moi ; je te vois aller et venir dans notre petit ménage où nous serons si bien nous deux ; je t’appelle ma femme, j’entends dans mon esprit le son de ta voix. Alors, vois-tu, cela me donne un tel courage que je ne sens plus le sommeil, et que je pourrais travailler jusqu’au matin pour gagner quelques francs de plus et avancer peut-être d’une semaine cet heureux jour.

— Je ne te croyais pas autant d’imagination, dit Julie moitié riant moitié émue. Rappelle-toi que tout est allé pour nous bien mieux que nous n’espérions au commencement. Tu n’as jamais manqué d’ouvrage ; mes frères et sœurs ont poussé comme des morilles. Les voilà bientôt tous en apprentissage, et je pourrai penser à mon trousseau. Tâche de voir le beau côté des choses, mon Julien.

— Dépêchez-vous, mademoiselle Dumont ! cria un homme debout sur un char de l’autre côté de la rue.

Il portait une blouse de cotonnade rouge, et à son côté pendait, attaché à un ceinturon de cuir, un long silex dont il se servait pour aiguiser son couteau de boucher. C’était Max, du Locle, qu’on voyait arriver chaque semaine avec un assortiment de pièces de bœuf haute nouveauté, comme il disait lui-même. Il n’y avait pas de boucherie dans le village, et les amateurs du pot-au-feu étaient obligés de recourir à Max, malgré les plaisanteries parfois salées dont il assaisonnait sa viande.

— Si vous n’étiez pas la plus gentille fille que je connaisse, dit ce jovial personnage, je ne vous aurais pas attendue cinq minutes. En vous voyant venir tout piano du bout de la rue, je commençais à m’impatienter ; mais quand on est avec son promis on fait durer le plaisir, n’est-ce pas ? Vous, dites donc, continua-t-il en lançant un malin coup d’œil à Julien, qu’est-ce que c’est que ces manières ?

— Quoi ? demanda Julien étonné.

— Avez-vous juré de mourir fiancé ? Comment ! vous laissez languir pendant trois ans une charmante demoiselle avant d’en faire votre épouse ! Coquin que vous êtes, va ! On m’a assuré que vos papiers n’étaient pas en règle, ou bien que votre commune ne voulait pas les lâcher, parce que vous êtes catholique ou mormon, ou quelque chose comme ça.

— Ce n’est pas vrai ! dit Julien avec énergie.

Le jovial boucher éclata de rire.

— Il avale ça que c’est une bénédiction !

— Fais donc attention, dit Julie un peu vexée, tu vois bien que M. Max veut te taquiner. Chacun sait qu’il n’est pas mort de son premier mensonge.

— Eh bien, elle est polie, celle-là ! dit Max en feignant de vouloir pincer la joue de Julie. Attendez que je vous tienne, crispine ! Ça n’empêche pas que lorsque vous aurez assez de ce garçon-là, vous n’aurez qu’à faire signe, et je vous prends si je suis vacant. N’allez pas le dire à ma femme.

— Assez de bêtises, monsieur Max, dit Julie remarquant l’air contrarié de Julien ; la nuit va venir. Donnez-moi vite un beau petit morceau de bœuf, comme celui de l’autre semaine. C’est seulement pour l’oncle, ajouta-t-elle en se tournant vers son fiancé. Moi et les enfants, nous n’avons pas besoin de viande.

— Monsieur Max, dit près d’eux une voix trop douce, auriez-vous une cervelle, par hasard ?

— Je m’en flatte, madame.

— Une cervelle de veau, je veux dire, reprit cette nouvelle cliente, l’aimable Judith Faivre.

— Non, madame.

— Donnez-moi le foie, alors.

— Je viens de le vendre, madame, et je n’ai pas encore pu obliger les veaux à en avoir deux.

— Vous avez tort de mettre ma tante en colère, dit Julie tandis que la dame s’en allait en jetant au mauvais plaisant un regard venimeux.

— Elle me met en bouillon avec ses airs doux, répondit-il brusquement. Quand je pense comme elle a mené mon pauvre ami Faivre, cette sainte nitouche ! Deux mois après son mariage, ce n’était déjà plus le même gaillard, et il me disait : « Max, on devrait prendre les femmes à l’essai, crois-moi seulement. » C’était bien mon avis, soit dit sans vous offenser, mademoiselle Dumont. Vous, on sait que vous êtes au titre, contrôlée et poinçonnée ; mais elles ne sont pas toutes de ce calibre ; mon pauvre Faivre l’a bien vu. Alors, quand elle vient me dire avec sa voix de miel « Avez-vous une cervelle, monsieur Max ? » il est sûr que la mauvaise réponse arrive avant la bonne. Enfin, pour en revenir à notre bœuf, et non pas à nos moutons, comme il y en a qui disent, voilà votre morceau, mademoiselle Dumont, et un bel os à moelle qui ira par-dessus le marché, puisque c’est pour faire du bouillon à l’oncle. Saluez-le de ma part, ce bon vieux.

Lorsque Julie eut enfin pris congé du prolixe boucher, elle et Julien, chargés de paquets, se dirigèrent vers le sentier qui traverse les tourbières et conduit au Pré-Berthoud. Le jeune homme était très silencieux. Julie, occupée à additionner mentalement le coût de ses diverses emplettes, n’y fit pas grande attention d’abord mais quand, ses calculs terminés, elle leva les yeux vers Julien, son air sombre la frappa.

— Qu’as-tu ? demanda-t-elle anxieuse. N’es-tu pas bien ?

— Très bien, répondit-il d’un ton bref.

— Alors pourquoi cette mine d’enterrement ? Parle, tu m’inquiètes.

— N’as-tu donc pas entendu, s’écria-t-il, le reproche que ce Max m’a lancé ? et devant toi, encore ! En parlant de papiers qui n’étaient pas en règle, il faisait allusion aux dettes de mon père, je l’ai bien compris. À quoi sert-il que je m’extermine à travailler pour les payer, si le premier venu a le droit de m’en faire honte ! Et oser te dire « Quand vous aurez assez de ce garçon-là !… » Suis-je donc un fiancé si méprisable que les gens ne puissent pas comprendre que tu m’aies voulu ?

Julie sourit.

— Mon cher Julien, dit-elle, tu es le plus brave garçon de la terre, et je ne te connais qu’un défaut, c’est de ne pas savoir prendre les choses par le bon bout. M. Max a voulu rire. S’il sait que ton père a laissé des dettes, il doit savoir aussi que tu les payes, et cela te fait honneur. Quant au reste, – ici Julie haussa légèrement les épaules, – si j’ai dit oui quand tu m’as voulue pour ta femme, c’est que je t’aimais mieux que tous les autres, apparemment, et je n’ai pas demandé aux gens leur avis… Ah ! voici nos petits sauvages !

Cette exclamation s’adressait à trois enfants qui arrivaient en bondissant et firent mine aussitôt de fureter dans les paniers, soupçonnant peut-être là quelque friandise à leur adresse.

— Allons ! qu’on dise bonsoir convenablement. Alfred, donne la main à M. Robert ; tu ne l’as pas encore remercié d’avoir raccommodé ta brouette. Ah ! Bernard, ne fourre pas tes doigts dans cette corbeille, petit indiscret ! Où est l’oncle, Marie ?

— Sur le banc du jardin ; il vous attend.

La maison devant laquelle on arrivait était large et basse, fraîchement blanchie à la chaux, et couverte d’un toit en beaux bardeaux luisants. Une petite galerie dont la balustrade était taillée, à jour en cœurs et en trèfles s’étendait le long de la façade, au-dessus des fenêtres du rez-de-chaussée. Le large avant-toit l’abritait complètement et en faisait une sorte de promenoir où l’on n’avait à redouter ni le vent ni la pluie. D’énormes touffes d’œillets débordant de leurs pots la décoraient de leurs vertes girandoles et de leurs gerbes de fleurs pourpres qui sentaient le girofle. Il y avait deux portes à la maison, car deux familles y habitaient, mais un seul banc, car on s’entendait bien et l’on prenait le frais ensemble, le soir, en causant. Un seul jardinet aussi, car Mme Blanc, la femme du paysan qui tenait le domaine, n’appréciait en fait d’horticulture que les choux de son closeil, et abandonnait volontiers à Julie le soin des pensées, des quarantains et des dahlias. Du côté de bise, la muraille était en pierre et percée de deux étroites ouvertures qui étaient censées éclairer l’étable ; un tronc creusé, l’abreuvoir aux vaches, était placé au pied de cette muraille. De l’autre côté de la maison était la citerne, qu’on appelle chez nous la cuve, un peu exhaussée au-dessus du pré, solidement cimentée à l’intérieur, et à laquelle on montait par trois marches d’escalier. L’eau du toit y coulait par un chéneau en bois. À côté se trouvait le jardin potager, entouré d’un mur en pierres sèches toutes moussues, au-dessus duquel de hauts groseilliers étendaient leurs branches chargées de fruits encore verts. La transparence du crépuscule laissait distinguer tous les détails de ce simple tableau, les embellissant de la teinte douce qui lui est propre.

— Bonsoir, mes enfants ! dit un vieillard assis sur le banc près de la porte. Il y a longtemps que j’espérais vous voir revenir ; vous n’avez pas eu de malheur en chemin ?

— Mais non, cher oncle, répondit Julie ; êtes-vous donc resté ici exprès pour nous attendre ? L’air commence à être trop frais pour vous ; nous ferons mieux de rentrer.

Julie n’aimait pas beaucoup les longues causeries au crépuscule ; ses mains s’impatientaient de rester inactives ; aussi s’empressa-t-elle, à peine entrée dans la chambre, d’allumer la grosse lampe modérateur qui prouvait que, même en ce hameau reculé, on avait sa part des lumières du siècle.

L’oncle semblait fatigué. Il s’appuya dans son vieux fauteuil à coussins rouges, et prit peu de part à la conversation ; mais son regard s’arrêtait avec tendresse sur toutes ces jeunes têtes groupées autour de la table ronde. Il avait pour ces orphelins la sollicitude d’un père. Depuis plusieurs années qu’il était venu s’établir chez sa nièce pour la seconder dans la tâche difficile que la mort de ses parents lui avait laissée, il avait partagé tous les soucis et toutes les joies de la petite famille. Julie avait trouvé en lui un guide pour son inexpérience, un conseiller ferme et sûr dans toutes ses perplexités ; en échange, elle réchauffait le cœur du vieillard par l’éclat de sa vive jeunesse et le rayonnement de sa gaieté.

C’était pour la jeune fille le plus beau moment de la semaine, cette heure paisible où, tous les enfants couchés, elle venait s’asseoir entre son oncle et son fiancé pour s’entretenir avec eux des menus incidents du jour, et parfois de sujets plus graves ; car l’oncle David avait, sinon vu beaucoup de choses, du moins bien vu un certain nombre de choses, pendant sa longue carrière, et Julien se plaisait à l’interroger.

Mais ce soir, la douce harmonie de ce trio devait être troublée par une note discordante. Au moment où l’entretien devenait intime, on heurta à la porte.

— Qui vient nous déranger ? fit Julie avec une petite moue.

— Ce n’est que moi ! répondit la voix pointue de Mme Judith Faivre.

— C’est bien suffisant. Entrez, tante, s’il vous plaît.

En réalité, cette parenté était assez problématique. Mme Faivre n’était appelée tante dans la famille que parce qu’elle avait épousé en premières noces un frère de l’oncle David, qui était mort après deux ans de mariage.

L’entrée de la dame parut jeter un froid sur la petite société. Elle-même n’eut pas l’air de le remarquer.

— Bonsoir, beau-frère, dit-elle en tendant la main à l’oncle David. Comment allez-vous ?

— Bien joliment, et vous ?

— Oh ! moi, toujours de même, répondit-elle d’un ton dolent.

— Allons, tant mieux ! tant mieux ! fit le bon oncle non sans une légère pointe de malice.

Il n’aimait pas qu’on se lamentât toujours.

— Asseyez-vous, dit Julie. Comme vous voyez, nous étions occupés à ne pas faire grand’chose.

— Hem ! je suis bien aise de voir que tu t’accordes aussi de temps en temps un quart d’heure de loisir, tout comme une personne ordinaire.

— Je n’ai jamais dit le contraire, tante. Vous est-il rentré de l’ouvrage cette semaine ?

— Très peu ; je n’ai plus que six remontages sur mon établi.

— Après ceux-là il en viendra six autres, dit l’oncle d’un ton encourageant.

— Il faut bien l’espérer, répondit-elle avec aigreur. Autrement je n’aurais plus qu’à m’adresser à ma commune. Après ça, par le temps qui court, il faut être bien content si on gagne son eau.

— Vous êtes un peu gringe ce soir, madame Faivre, dit Julien avec un parfait sans-gêne.

On eût pu croire qu’elle allait le mordre, tout d’abord ; mais elle changea subitement d’expression.

— Gringe, non ; mais bien tourmentée. Ma vue baisse, et puis l’ouvrage manque. Il faut courir trente-six comptoirs pour obtenir un misérable carton. Et les prix sont tombés si bas ! Ce n’est plus le bon temps, beau-frère.

— Lah non ! répondit l’oncle avec un soupir. Quand je pense à l’année 36 ! Ce n’était pas par douzaines, c’était par grosses qu’on me commandait les chaînes de barillet. J’avais quatre apprentis, et nous travaillions tout le jour comme des nègres, ne nous reposant qu’un moment à midi. Ma femme m’apportait une assiette de soupe sur mon établi ; je posais les brucelles[1] pour prendre la cuiller, j’avalais ça en deux minutes, et c’était tout mon dîner. On ne pouvait souffler que le dimanche. Quant à ça, continua l’oncle avec une légitime satisfaction, chez moi, on ne bronchait pas sur le quatrième commandement. Tu travailleras six jours, et le septième, mettez-moi les outils dans le tiroir. Ça ne m’a pas empêché de faire mes affaires aussi bien qu’un autre et d’économiser pour mes vieux jours.

— Oui, dans ce temps, on pouvait encore cacher toutes les années quelques écus dans un vieux bas, soupira tante Judith.

— Ou les placer à la caisse d’épargne, ce qui vaut encore mieux. Justement en cette année 36, j’avais mis de côté 200 écus de Brabant, et j’ai continué dès lors à arrondir la pelote. Ainsi, quand la vue commence à s’obscurcir et la main à trembler, on n’est pas à la charge de ses neveux ; mais, au contraire, continua-t-il en regardant avec affection le jeune couple, on a la joie de penser qu’on leur laissera quelque chose.

— Comme Justin Vauthier vient de faire, interrompit tante Judith.

L’oncle parut mécontent de la comparaison et fronça le sourcil.

— Ses neveux ne valent pas les miens, dit-il sévèrement. À mon avis, Justin aurait mieux fait de léguer ses 50 000 francs à la commune plutôt que de les laisser à ce vaurien d’Alfred qui ne lui a jamais donné que du tourment.

— Mais il disait que le sang c’est toujours le sang, et qu’il y a du péché à déshériter ses proches.

— Faut-il donc récompenser l’ingratitude ? Ah ! si j’avais été à la place de ce pauvre Justin ! Mais, Dieu soit béni ! mes neveux à moi ne m’ont jamais fait que du plaisir.

— Vous avez raison, bien raison, beau-frère, murmura tante Judith en baissant les yeux.

Était-ce pour cacher la singulière étincelle qui y brillait ?

— Il faut pourtant penser à partir, dit Julien au bout d’un moment. Revenez-vous avec moi, madame Faivre ?

— Écoute, dit Julie en posant sa main sur le bras du jeune homme, promets-moi que tu ne vas pas te remettre à l’établi. Passé dix heures, les gens qui veulent devenir vieux ne travaillent plus.

— Mais je n’ai pas fini ma tâche.

— Tu la finiras demain. Allons, promets.

— Si tu veux ; mais nous nous marierons un jour plus tard.

— Quel garçon ! fit Julie en riant. C’est un calendrier !

— Julie est moins pressée que vous, remarqua Mme Judith en se tournant vers Julien.

Puis elle le guigna sournoisement, pour voir l’effet que son observation allait produire.

— Beaucoup moins, je le crains, répondit-il d’un air sombre.

Et un nuage passa sur son front.

— Eh bien, n’a-t-elle pas raison ? insinua doucement la bonne tante. Il est toujours assez tôt pour se mettre sur les bras les soucis du ménage.

— Oh ! des soucis ! fit Julie remarquant avec inquiétude l’impression que produisaient sur son fiancé les paroles de la bonne dame. Des soucis ! j’en ai bien eu ma part jusqu’à présent, et je ne pourrais que gagner à changer.

Mais à peine avait-elle fini sa phrase qu’elle se mordit la langue ; l’oncle était devenu très grave à son tour.

— Ma pauvre Julie, dit-il d’un air attristé, c’est vrai que depuis l’âge de quinze ans tu as eu bien de la peine ; mais tu ne te plaignais jamais, et je ne te croyais pas si pressée de nous quitter.

— Mais je ne suis pas pressée du tout ! s’écria-t-elle.

— C’est bien ce que je disais, murmura Julien dans son coin.

Et de nouveau tante Judith baissa les yeux, mais un certain sourire tressaillait sur ses lèvres, et semblait dire : « Tirez-vous de là, si vous pouvez. »

— Bonsoir, dit enfin Julien rompant le silence embarrassé qui avait suivi ce colloque. Venez-vous, madame Faivre ?

Celle-ci mettait son chapeau avec l’air satisfait d’une personne qui a accompli sa tâche de la journée. Des pierres qu’elle avait lancées dans le jardin d’autrui, chacune avait porté coup, et elle prenait ses mesures pour en jeter d’autres sous peu.

— Je vous accompagnerai un bout de chemin, dit Julie ; il fait si beau ce soir que je serai bien aise de sortir un peu.

La nuit était splendide, en effet. La pure lumière de la lune s’épanchait dans la vallée, éclairant d’une manière fantastique la bande de brouillards déchiquetée et vaporeuse qui s’étendait sur les tourbières et le lac. La masse sombre des montagnes se détachait du ciel transparent, et l’on entendait tout le long des pâturages ce bruit harmonieux de clochettes qui durant l’été ne se tait ni jour ni nuit.

Tandis que Mme Faivre s’attardait encore sur le seuil, prodiguant à l’oncle des conseils pleins de sympathie au sujet de ses maux d’estomac, Julie avait pris les devants et marcha quelques minutes silencieuse à côté de son fiancé. Puis tout à coup elle leva vers lui ses yeux pleins de franchise, et dit d’un ton très sérieux et très décidé :

— Julien, il faut que cela finisse. Tu me fais la vie dure par tes reproches injustes et tes soupçons. Je t’aime et je serai heureuse de devenir ta femme ; tâche d’avoir en moi autant de confiance que j’en ai en toi. Ne me réponds rien maintenant, mais réfléchis-y bien jusqu’à ce que nous nous revoyions. Adieu.

Elle lui tendit la main, puis ayant pris congé de tante Judith, elle s’éloigna le cœur gros. Depuis trois ans de fiançailles, c’était leur premier différend. Jusqu’ici le tact et la bonne humeur de Julie avaient suffi à écarter les légers nuages que faisait naître le caractère chagrin de son fiancé. Mais depuis quelque temps, ce fatal penchant à la jalousie n’avait fait que s’accroître.

« Si Julien ne change pas, pensait la jeune fille, notre vie à tous deux deviendra insupportable. Il s’offusque de tout, il sent des épines partout. Pauvre Julien ! »

— J’espère, ma fille, que tu vas bientôt te reposer, dit l’oncle en voyant sa nièce rentrer.

— Pas encore ; j’ai découvert que Charles a fait à sa chaussette un trou où je passerais le poing. Il a un don tout particulier pour cela, le pauvre garçon. Allez bravement dormir, oncle ; bonne nuit.

Pendant que la vaillante fille, toujours debout la première et la dernière, tirait l’aiguille en pensant à son Julien, tante Judith, de retour chez elle, arpentait à grands pas son petit logement.

« Il a 800 francs de rente, disait-elle dans son monologue agité ; je le tiens de Julie. Au quatre, ça fait un capital de 20 000 francs. Après sa mort, ils seront cinq pour le partage ; trois ou quatre misérables mille francs à chacun, quel bien ça leur fera-t-il ? il vaut beaucoup mieux qu’une seule personne en profite pour se donner un peu de bon temps. Après moi, ils l’auront ; je ne voudrais pas leur faire tort d’un centime ; après moi, ils l’auront ! »

II

Savez-vous que Julien Robert avait un frère ? Non ? J’aurai oublié de vous le dire. C’était pourtant un bien beau garçon, et qui, certes, ne se croyait pas fait pour être ignoré. Le charme principal de sa personne, à ses propres yeux du moins, était une énorme chevelure frisée qui l’avait fait surnommer Absalon dans le cercle de ses amis ; sa principale vertu, une fort belle écriture à l’aide de laquelle il avait conquis une place de commis dans une importante maison d’horlogerie de la Chaux-de-Fonds. Depuis le jour où il s’était assis pour la première fois à son pupitre, la plume passée derrière l’oreille pour se donner un air crâne, mais bien gauche encore et tout palpitant, il s’était joliment déniaisé, je vous assure. Rien qu’à le voir ce soir descendre de la diligence qui le ramène pour quelques jours dans son village, rien qu’à l’entendre réclamer très haut ses bagages et parler avec condescendance au postillon, nous devinons que nous n’avons pas affaire à un naïf. Il arpente d’un air dégagé la petite place de l’auberge, et salue d’un coup de chapeau tout à fait fashionable une jeune demoiselle qui passe en se demandant si c’est bien là Eugène Robert. La coupe de son pantalon gris-fer, qui flotte autour des chevilles et couvre tout l’avant-pied, plonge la rue entière dans une profonde stupéfaction. Une bonne grand’mère, assise à sa fenêtre, met ses lunettes exprès pour mieux voir le phénomène, et déclare ensuite que cet individu-là a les pieds bots.

— Écoute, jeune homme, dit le beau garçon en prenant par l’oreille un gamin qui passait en flânant, sais-tu où demeure M. Julien Robert ?

— Oui, m’sieu.

— Eh bien, ouvre ton compas et va lui dire…

— Je n’en ai pas, m’sieu.

— De quoi ?

— De compas.

Le bel Eugène partit d’un éclat de rire.

— Petit nigaud, va ! fit-il en le secouant par l’épaule. Dépêche-toi seulement d’aller dire à mon frère que je l’attends ici. Voilà dix centimes pour ta peine, et… attends, donne-lui encore ceci.

En même temps il tira d’un joli portefeuille sa carte qu’il remit à l’enfant. Celui-ci partit au trot, mais s’arrêta bientôt en s’entendant héler par un camarade.

— Hé ! Chollet, est-ce que le feu est au lac ?

— Non, mais ce grand là-bas m’a donné une commission. Je porte ça à son frère.

— C’est son étiquette, dit l’autre en examinant la carte d’un air capable. Si tu achètes du jus de réglisse avec tes centimes, je me recommande.

Quelques minutes après, Julien Robert arrivait en grande hâte devant l’auberge.

— Bonjour, dit-il d’un ton joyeux. Comment vas-tu ? Je suis bien aise de te voir.

— Bonjour, mon vieux, répondit son frère en lui tendant la main avec une nuance de condescendance. Je vais bien, puisque me voici. Excuse-moi de t’avoir dérangé ; je ne voulais pas emporter mes effets avant de savoir si tu pourrais me loger chez toi pendant quatre ou cinq jours.

— Certainement, certainement ! Tu prendras mon lit, et je dormirai quelque part ailleurs. Donne-moi ta valise et viens.

— N’y a-t-il pas de portefaix ici ? dit Eugène en regardant de tous côtés comme pour interroger l’horizon.

— Un portefaix ! mais tu sais bien que nous ne connaissons pas cette espèce. Chacun porte ses paquets soi-même. Allons, empoigne-moi le reste de ton bagage ; il ne faut pas prendre racine ici.

Un parapluie et une canne liés ensemble par une courroie, et un nécessaire de voyage à poignée de cuivre, ce n’était pas bien lourd, de sorte que l’intéressant jeune homme put porter ce fardeau jusqu’au domicile de son frère sans en être accablé.

La chambre de Julien était grande, bien éclairée, mais meublée avec une simplicité presque monacale. Le seul objet de luxe qu’on pût y découvrir était un beau cadre de bois sculpté renfermant une grande photographie.

— Tiens, c’est Julie ! fit Eugène en l’apercevant. Elle est, ma foi, très bien. Depuis quand as-tu ça ?

— Je l’ai reçu d’elle à ma fête. Cela me tient compagnie, ajouta-t-il en regardant le portrait avec tendresse. N’ai-je pas une belle vue ? continua-t-il comme son frère s’approchait de la fenêtre.

— Chacun son goût. Pour ceux qui aiment l’animation, c’est un peu mort.

Devant eux, sans qu’aucune muraille rétrécît l’horizon, la vallée s’étendait paisible, avec ses fouillis de saules et de petits conifères dans les bas-fonds, ses chalets blancs groupés au pied des pentes, le sombre scintillement de son lac aux eaux noires, et tout au fond l’arête escarpée du Gros-Taureau, dessinant sur le ciel sa silhouette bleuâtre. Mais Eugène tournait maintenant le dos à la vue, uniquement occupé de la cigarette qu’il roulait entre ses doigts.

— Tu ne voudrais pas revenir ici pour tout de bon, je gage ? lui dit son frère.

— Ah mais non ! J’en suis à me demander comment j’ai pu y tenir pendant vingt ans. Franchement, vous vivez comme des huîtres. On met le nez à la fenêtre ; qu’est-ce qu’on voit ? des tourbières. On descend dans la rue : pas une âme. Il y a deux ou trois pains en train de moisir entre les vitres du boulanger, et voilà toutes les ressources de l’endroit.

Julien eut bonne envie de demander à son frère pourquoi donc il était venu, mais il pensa que la question serait peu hospitalière et la garda pour lui.

— Eh bien, dit-il en riant, je te conseille d’acheter une autre commune. Voyons, je soupe dans une heure, que veux-tu prendre en attendant ? J’ai ici du petit blanc de Boudry qui n’est pas mauvais ; nous allons le goûter.

Expérience faite, Eugène daigna trouver le petit blanc supportable en effet, et il s’adoucit au point de déclarer que l’endroit avait du bon, après tout. Voulait-il dire de bon vin ? Je l’ignore.

— Que fais-tu de ce machin-là ? demanda Julien au bout d’un moment en indiquant le lorgnon d’Eugène qui se balançait au bout d’un cordon sur l’estomac de son propriétaire. Si tu te mets ça sur le nez, tu donneras de la distraction à la localité, je t’en réponds. Pourquoi donc t’amuses-tu à te gâter les yeux ?

— Ce n’est pas un lorgnon sérieux, répondit Eugène en riant ; j’y ai fait mettre du verre à vitres ; mais ça ne me va pas mal, hein ?

Puis, installant sur son nez le susdit ornement, il se campa devant la petite glace et contempla avec beaucoup de satisfaction les charmes de sa personne.

— À propos, dit-il tout à coup en s’efforçant de prendre un air dégagé, je t’avais promis 50 francs pour ce mois-ci, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Eh bien, tu ferais mieux de n’y pas compter.

— C’est ce que j’ai fait, répondit tranquillement son frère.

— Parole d’honneur, j’avais le billet en portefeuille il n’y a pas quinze jours ; mais j’ai eu le malheur de casser une pipe en écume de 40 francs qui appartenait à notre caissier, et naturellement j’ai dû lui en rendre une pareille. Cela m’a bien contrarié, surtout à cause de toi.

— Oh ! que cela ne te tourmente pas. Je n’ai jamais compté sur cet argent.

Eugène rougit de dépit.

— Tu fais exprès de me décourager ! s’écria-t-il. Je devine bien ton plan, va ! Tu veux garder pour toi tout seul l’honneur de liquider nos dettes de famille, afin qu’on dise : Voyez donc ce Julien Robert ! il se tue de travail pour réhabiliter la mémoire de son père, tandis que son polisson de frère garde pour lui tout ce qu’il gagne. Mais tu ne pourras pas m’empêcher de faire ma part.

— Je n’ai pas eu beaucoup de peine à t’en empêcher jusqu’ici, fit observer Julien avec un sourire légèrement dédaigneux ; et quant à t’encourager, ma foi ! ce n’est pas mon habitude de porter les chiens à la chasse. Si tu vois où est ton devoir, tant mieux ! Contente-toi alors d’une pension moins chère, porte le même chapeau trois ans de suite et ne casse pas trop souvent des pipes de 40 francs. Mais rappelle-toi que je ne t’ai jamais sollicité. Je viendrai bien tout seul à bout de mon entreprise.

— À quoi en est cette liquidation ? demanda Eugène qui arpentait la chambre pour dissimuler un certain embarras mêlé de honte.

— Il y a encore 1500 francs dus à des ouvriers. Mon notaire me conseillait de demander une remise de vingt pour cent ; mais je n’y ai pas consenti. Si mon travail y peut suffire, personne ne se plaindra d’avoir perdu seulement un centime.

— Un petit héritage nous viendrait bien à point, dit Eugène en faisant claquer sa langue. Ta fiancée n’a-t-elle rien à prétendre de son oncle David ?

— Je ne spécule pas sur la mort des gens, répondit sèchement Julien. Laissons cela, veux-tu ? D’ailleurs j’ai à sortir une minute.

Quoique la légèreté et la prodigalité d’Eugène fussent à chaque nouvelle visite une source d’inquiétude et d’irritation pour son frère, Julien n’oubliait pas cependant les devoirs de l’hospitalité, et se départait en ces occasions de ses principes de stricte économie. En ce moment, il courait chez son hôtesse qui habitait la maison voisine, pour la prier d’ajouter un petit extra au souper plus que frugal qu’elle lui préparait d’ordinaire. Julien, comme beaucoup d’horlogers le font, surtout dans les petites localités, soupait de pain, de café et de pommes de terre, et ne s’en portait pas plus mal ; mais son frère avait pris au chef-lieu des habitudes moins ascétiques ; il eût fait la grimace à une aussi maigre pitance.

La bourgeoise de Julien, tout en grommelant de n’avoir pas été avertie plus tôt, se mit à la hauteur des circonstances et présenta bientôt à ses hôtes une splendide omelette, suivie de quelques tranches d’un j’ambon succulent et d’une délicate salade aux laitues. Eugène mangea de grand appétit et déclara le souper excellent.

« Ne dirait-on pas qu’il en est surpris ? murmurait l’irascible hôtesse en retournant à sa cuisine. Est-ce qu’il croit, par hasard, que nos porcs n’ont pas de jambons ? Mais ces oiseaux-là sont tous les mêmes ; aussitôt qu’ils ont quitté le nid et se sont tant soit peu remplumés ailleurs, ça fait la roue et ça ne reconnaît plus ni père ni mère. »

— Voilà Rose-Louise ! dit Eugène qui avait quitté la table pour s’approcher de la fenêtre et lorgner les rares passants. Elle est devenue diantrement jolie, ne trouves-tu pas ?

— Chacun son goût. Moi je n’aime pas les blondes.

— Parce que Julie est brune ? Il ne faut pas être exclusif, allons donc ! N’as-tu plus admiré personne depuis le jour où tu t’es fiancé ?

— Je n’ai point rencontré d’autre jolie fille, dit Julien naïvement.

— C’est le cas de dire que l’amour rend aveugle. À propos, quand irai-je présenter mes respects à cette incomparable Julie ?

— Demain matin, si tu veux ; mais il ne me sera pas possible de t’accompagner, car j’ai de l’ouvrage pressé à terminer.

Le lendemain donc, vers neuf heures (à la Brévine nous ne sommes pas formalistes et nous estimons que toutes les heures du jour sont bonnes pour visiter ou recevoir ses amis), Eugène se mettait en route, cheveux au vent et lorgnon sur le nez. En confidence, je vous dirai qu’il enlevait ce précieux instrument d’optique toutes les fois qu’il désirait voir distinctement quelque chose. L’éblouissant jeune homme avait accompli les diverses opérations de sa toilette avec un soin tout particulier ; non qu’il eût l’intention de battre en brèche le cœur de Julie, mais il voulait qu’elle fût bien aise d’avoir un beau-frère si distingué. Chaussé, coiffé, gileté et cravaté d’une façon irréprochable, il s’avançait d’un pas alerte le long du petit sentier qui traverse les tourbières, évitant soigneusement les flaques dans lesquelles ses bottines auraient compromis leur brillant.

La journée s’annonçait chaude et splendide ; de tous côtés résonnaient les voix joyeuses des faneurs, le bruit des marteaux retardataires qui frappaient les faux, et le grincement aigre des pierres à aiguiser sur le tranchant des lames. La caille faisait entendre dans l’herbe son chant monotone qui ressemble au glouglou de l’eau ; la pauvrette saluait son dernier beau jour ; car avant le soir la faux impitoyable aurait mis à découvert son nid caché parmi le trèfle et l’esparcette. Quelques paysans entassaient déjà dans les chars le foin parfumé qui avait séché la veille ; ils se hâtaient comme si l’orage eût grondé à l’horizon, et pourtant le ciel était parfaitement pur ; mais un fermier avisé et prudent ne compte jamais sur le soleil du lendemain. Plusieurs des travailleurs reconnurent Eugène et le saluèrent de loin ; et comme il était bon enfant après tout, il entra dans le pré pour serrer la main à ses anciens camarades, assez satisfait d’ailleurs de se montrer à eux dans toute sa gloire citadine rehaussée encore par ce rustique entourage.

D’étape en étape, il parvint enfin au Pré-Berthoud, se préparant à briller devant Julie comme un astre de première grandeur. Malheureusement, de tous les jours de la semaine, aucun n’eût été plus mal choisi pour cette visite. Julie faisait le pain et souffrait difficilement quelqu’un auprès d’elle pendant cette grave opération. Toutes les ménagères ont de ces moments où la présence du sexe fort leur semble particulièrement encombrante, de ces grands jours de branle-bas, lessive, écurage ou cuite au four, où les infortunés maris, fils et frères fuient devant l’inondation des planchers ou le déploiement formidable de toute la batterie de cuisine.

Julie, rouge et affairée, les manches relevées et les bras enfarinés jusqu’au coude, étendait de la pâte sur des feuilles à gâteaux, lorsque Eugène fit son entrée dans la cuisine. Un brillant rayon de soleil se glissa par la porte en même temps que lui, et comme Julie, éblouie par cette soudaine clarté, levait les yeux, elle aperçut dans la baie lumineuse un jeune homme d’élégante tournure qu’elle ne reconnut pas tout d’abord.

— Bonjour, Julie, dit Eugène en s’avançant. J’arrive à propos, comme je vois.

Pour toute réponse, Julie laissa tomber son rouleau à pâte et leva les bras avec un geste qui signifiait clairement « Il ne manquait plus que cela ! »

— Bonjour, Eugène ; comment allez-vous ? Je ne peux pas vous donner la main, vous voyez, dit-elle en montrant ses doigts enfarinés. Prenez un tabouret et asseyez-vous. Cela ne vous fait rien de rester à la cuisine ? L’oncle dort sur le canapé dans la chambre, et il ne faut pas le réveiller.

— Est-il malade ?

— Oui ; il a eu ce matin un étourdissement qui m’a bien effrayée ; à son âge, vous savez, le moindre accident peut avoir de mauvaises suites. J’ai été occupée à le soigner jusqu’à présent, et c’est pourquoi je me trouve si retardée. Avez-vous soif ? Je vais vous tirer un verre de bière et vous goûterez le premier gâteau qui sortira du four. J’espère que vous n’êtes pas devenu trop monsieur pour aimer la sèche aux œufs ?

— Certainement non ; surtout quand vous l’avez pétrie vous-même.

Sans prendre garde au compliment, Julie continua sa besogne. C’était plaisir de la voir ainsi affairée, le pas leste, le teint animé, courant du four à la pétrissoire et de la pétrissoire à ses gâteaux, sans bruit, sans encombre. Eugène ne quittait pas des yeux sa future belle-sœur. Elle portait une jupe bleue un peu courte qui laissait voir un pied étroit et une cheville très fine ; ses bras nus étaient faits au tour, et la main ferme et bien modelée y tenait par un poignet d’une délicatesse rare chez les filles de la campagne. Une camisole de basin blanc serrée à la taille par la ceinture du tablier lui laissait dans son ampleur fraîche et commode toute l’aisance de ses mouvements. Bien loin de lui nuire, cette toilette négligée prêtait à Julie un charme simple et naturel qu’Eugène ne fut pas sans reconnaître. « Julien n’a pas eu si mauvais goût, » pensa-t-il. Puis comme la jeune fille, après avoir placé devant lui un verre de bière et une tranche de gâteau, laissait languir la conversation, il mit en œuvre pour l’alimenter toutes les ressources dont il disposait.

— Où sont les enfants ? demanda-t-il.

— À l’école. – Pardon, il faut que j’ouvre le four ; voilà cette sèche toute noircie en dessous. – Ferdinand n’est plus à la maison, vous savez ? – Le four est trop chaud, je le pensais bien.

— Ferdinand n’est plus à la maison ?

— Attendez une minute, je me brûle les doigts. Là, voilà qui est fait. Nous l’avons placé à la ferme du Bois-de-l’Halle ; il avait toujours eu du goût pour le paysage, et nous n’avons pas voulu le contrarier. D’ailleurs, l’horlogerie ne vaut plus grand’chose. – Et dépêchez-vous de cuire ; je suis pressée, ajouta-t-elle en enfournant ses dernières tartes. À notre pain, maintenant.

Nul n’est parfait, et Julie avait aussi ses petites faiblesses : la chaleur l’exaspérait. Quand la bouche du four lui soufflait au visage ses ardentes exhalaisons, que la pâtisserie brûlante échauffait encore l’air de la cuisine, et que le soleil dardait par la fenêtre un aveuglant rayon ; quand, dans cette atmosphère étouffante, Julie devait se pencher sur la pétrissoire, et de ses deux bras plongés jusqu’au coude dans la pâte, remuer, travailler cette masse lourde et compacte, jusqu’à ce que le rouge lui montât au cou et au front, alors la bonne humeur de la jeune fille menaçait de fondre aussi à cette chaleur. Lorsqu’elle était seule, elle entonnait quelque joyeuse chanson pour se remettre en gaieté ; mais la présence de son malencontreux visiteur lui ôtait même la ressource de ce dérivatif. Il y eut pis. Eugène, qui s’était promis de se rendre agréable, entama sur ses affaires personnelles un monologue interminable qui agaça Julie plus que vingt degrés de chaleur n’eussent pu le faire.

— Vous comprenez, disait Eugène après une longue histoire sur la perversité des fournisseurs en général et de son tailleur en particulier, vous comprenez que je n’étais pas assez simple pour me laisser arranger ainsi. Je dis à ce filou de tailleur…

— Passez-moi la salière, s’il vous plaît. Merci. Et le petit pot d’eau maintenant.

— Voilà. Je dis donc à mon coquin de tailleur…

— Prenez un autre morceau de gâteau, n’est-ce pas ? interrompit de nouveau Julie pour couper court à ce sujet peu intéressant.

— Volontiers.

Il y eut une pause, pendant laquelle la boulangère aux joues enfiévrées trouva la température considérablement rafraîchie.

— La fille de mon patron s’est mariée la semaine dernière, recommença Eugène en achevant sa dernière bouchée.

— Ah ! et vous avez été de la noce ?

— On ne m’a pas fait l’honneur de m’y inviter. J’y aurais pourtant aussi bien figuré que notre gros Allemand de caissier, qui conduisait une charmante demoiselle, grande, brune, tout à fait dans votre genre, Julie. Il s’en éprend sur l’heure, – elle a quelque chose comme cinquante mille francs, – et la demande en mariage le lendemain.

— Et elle a refusé ?

— Elle a accepté, c’est le plus fort ! les Allemands nous mettent hors de chez nous. Avec leur Volksverein, ils nous font un gâchis de toutes nos élections ; notre nationalité est opprimée par la leur ; ils veulent la centralisation de tous les pouvoirs dans la ville fédérale ; le budget du département militaire finira par engloutir tous les autres. La centralisation, c’est la mort !

Pour débiter ces périodes enflammées, réminiscence de quelque banquet patriotique, Eugène s’était levé, le bras étendu vers la pétrissoire comme pour la prendre à témoin des dangers de la centralisation.

— Parlez bas, dit Julie, vous réveillerez l’oncle.

L’orateur baissa son diapason monté dans la plus haute gamme du pathétique, et reprit une voix naturelle pour continuer l’énumération de ses griefs contre les Allemands. La patrie neuchâteloise était en danger, les droits politiques compromis, tous les métiers envahis par cette immigration germanique ; et pour preuve, la place de premier commis dans la maison S. V. et Cie venait d’être accordée à un jeune Bernois, de préférence à Eugène Robert, communier du Locle et de la Brévine !

— Cela crie vengeance ! murmura Julie avec un sourire qu’elle se hâta de dissimuler en se penchant pour voir si sa pâte lèverait bientôt.

Puis le monologue recommença. Quand l’orateur a tant de plaisir à s’entendre, il n’y a pas de raison pour que cela finisse. Et Julie trouva qu’il faisait toujours plus chaud. Une famille d’hirondelles nichée dans la cheminée voltigeait autour de son domicile avec un gazouillement incessant et mille cris joyeux. À l’ordinaire, Julie aimait cette musique ; mais aujourd’hui, elle n’y entendait que du verbiage.

— Oh ! si on pouvait les faire taire ! s’écria-t-elle tout à coup.

Et je pense que ce vœu pieux comprenait le beau-frère aussi bien que les hirondelles.

— Julie ! Julie ! appela de la chambre la voix du vieil oncle.

— Auriez-vous l’obligeance d’y aller, Eugène ? dit la jeune fille. Je ne puis quitter ma pâte.

Cette heureuse diversion lui procura une demi-heure de repos, pendant laquelle elle acheva de pétrir. De grosses boursouflures qui se montraient à la surface de la masse pâteuse indiquaient que le levain commençait à opérer. Julie balaya le four et prépara ses sébiles qu’elle saupoudra intérieurement de farine, puis elle mit dans chacune un gros morceau de pâte qu’elle secoua énergiquement dans tous les sens pour lui faire prendre la forme de la corbeille. Le difficile est de retourner la sébile sur la pelle et de jeter le pain au fond du four d’un mouvement vif et sans l’endommager. Au plus chaud de l’opération, malheur ! voici Eugène qui revient, craignant de priver trop longtemps Julie de sa société.

— Puis-je vous aider ? demanda-t-il galamment.

— Merci ; j’ai déjà bien assez de peine comme ça.

— Eh bien, je m’en vais, dit-il vexé.

Mais par une évolution malheureuse, il accroche brusquement la queue de la pelle que tenait Julie, et paf ! le large rond de pâte tombe lourdement sur les dalles.

— Quel maladroit je suis ! s’écria le coupable d’un air consterné.

— Puisque vous le dites, il faut bien le croire, répliqua Julie moitié fâchée moitié riant. Allons, ne prenez pas cette mine effarée. C’est un pain à refaire, voilà tout –, et cela vaut encore mieux qu’une jambe cassée et les morceaux perdus.

À ce moment, l’oncle parut sur la porte.

— Êtes-vous mieux ? demanda sa nièce avec sollicitude.

— Ça va, ça va, répondit-il en prenant un tabouret près du foyer. J’espère, ma fille, que tu as invité Eugène à dîner avec nous ?

— C’est à son service, s’il veut se contenter de viande froide et de salade. Voilà bientôt midi ; je n’ai plus le temps de fricoter.

— Merci, j’accepte avec plaisir. Une tranche de viande froide servie par vos mains…

— Oh ! pardon ! nous avons des fourchettes.

Eugène haussa légèrement les épaules et remballa le reste de sa phrase, bien décidé à ne plus prodiguer en vain des compliments si mal appréciés.

Voyant que l’oncle paraissait faible et fatigué, Julie emmena Eugène avec elle au jardin.

— Si je ne craignais une méchante réponse, dit-il en la regardant cueillir de belles laitues dont elle emplissait son tablier, je vous offrirais de vous aider.

— Eh bien, puisque vous êtes si obligeant, puisez quelques seaux d’eau et remplissez la seille et la grande écuelle rouge qui sont là sur le mur. Mais n’allez pas tomber dans la cuve ! s’écria-t-elle en le voyant se pencher avec un zèle imprudent au-dessus de l’ouverture béante. « Après tout, ajouta-t-elle en aparté tout en continuant sa cueillette, il a la tête si vide qu’il n’irait assurément pas au fond, mais c’est égal, ça gâterait ses beaux habits. »

Le temps est bien éloigné où, moi aussi, je m’asseyais sur l’escalier moussu de la cuve pour laver des laitues avec une gentille cousine. La large écuelle de terre grossière était posée entre nous deux, et nous scrutions avec attention les replis de chaque feuille pour voir s’ils ne recélaient point quelque hôte indiscret. De temps en temps nous nous taquinions quand nos doigts se rencontraient dans l’eau ; la cousinette me lançait des gouttes au visage pour me punir de vouloir toujours attraper les mêmes feuilles qu’elle ; mais quand je la priais de continuer parce que j’aimais cette averse, elle n’en voulait plus rien faire. Parfois nous étions sérieux : nous avons discuté sur ces pierres grillées du soleil des questions plus hautes que nous. Ma cousine était calviniste ; moi, je ne voulais pas entendre parler de la prédestination, et chacun avait un égal désir de convertir l’autre. Ces jours-là, notre salade était assaisonnée de théologie.

Mais pardon ! ce n’est pas de moi-même que je dois parler. Seulement, en voyant Eugène et Julie assis sur ces marches que je connais si bien, je n’ai pu m’empêcher de penser au temps où j’épluchais aussi des laitues. C’est une justice à me rendre j’étais passé maître en cet art, et dans aucun des petits talents d’agrément que j’ai cultivés par la suite, je n’ai acquis une telle virtuosité. Je n’y mettais point la négligence du bel Eugène ; voyez un peu, je vous prie, avec quelle délicatesse anxieuse il trempe le bout de ses doigts dans l’écuelle. Un chat passant sous une gouttière ne prend pas plus de précautions pour ne se point mouiller. C’est que le soleil qui sèche des mains humides les brunit en même temps, et l’élégant commis craint de voir reparaître sur les siennes le hâle campagnard dont il a eu tant de peine à se débarrasser.

— Une chenille ! s’écria Julie en pêchant à la surface de l’eau la disgracieuse bête. Eugène, c’est vous qui venez de la jeter dans la seille avec cette feuille. Si Élise Juvet me consulte au sujet d’un certain jeune homme, ajouta-t-elle en riant, je ne pourrai pas dire qu’il sache éplucher la salade, c’est pourtant un talent utile en ménage.

— Élise Juvet ! s’écria Eugène. Qui donc vous a dit ?…

— Que vous êtes venu ici pour une demande en mariage ? Il ne faut pas être bien malin pour le deviner.

« Quelle fille ! pensa Eugène ; elle voit courir le vent. Ça ne fera pas une femme commode. »

— Eh bien ! dit-il, j’espère que vous allez m’aider dans cette affaire.

Tous deux tournaient le dos au sentier, et ne voyaient pas que quelqu’un s’approchait. Tout à coup un frôlement de pas sur l’herbe courte les fit tressaillir.

— Je vous dérange peut-être ? murmura discrètement la nouvelle venue, tante Judith en personne, plus jaune que jamais.

— Nous déranger ! quelle idée !

— C’est que vous avez l’air si… je ne veux pas dire si tendres, mais si… intimes. Je ne voudrais pas interrompre vos confidences.

— Vous avez raison : les confidences amoureuses, ça se reprend difficilement, répondit Eugène uniquement pour dire quelque chose.

— Ah ! vous en êtes déjà là ! fit tante Judith et un singulier sourire pinça ses lèvres minces. Voilà ce que c’est que d’être beau garçon ; on va vite en besogne.

— Je n’aime pas ce genre de plaisanteries, dit Julie froidement ; si Julien était ici, vous ne vous le permettriez pas.

— Je crois en effet que cela ne lui serait pas très agréable, répondit la bonne tante avec le même sourire. Comment va l’oncle aujourd’hui ?

— Pas très bien. Voulez-vous entrer pour lui dire bonjour ?

— Non, pas à présent. Je vais au Nid-du-Fol chercher une journalière pour Mme Mathey. Quand on est pauvre, il faut se résigner à devenir la commissionnaire des gens.

— Si vous dîniez avec nous avant d’aller plus loin ? proposa Julie dont le ressentiment ne durait jamais longtemps.

— Non, merci ; Mme Mathey m’a fait manger un morceau de je ne sais quoi à la cuisine ; c’est assez bon pour moi.

Pauvre dame Mathey ! si elle avait entendu avec quel mépris on parlait de sa jolie cuisine et de sa bonne daube froide ! Pouvait-elle donc faire entrer Mme Faivre dans la chambre à manger aux beaux rideaux de damas, quand la noble Anglaise d’Yverdon, drapée de son plus fabuleux peignoir, était en train d’y savourer lentement son lunch ?

Il y eut une pause pendant laquelle tante Judith tourna et retourna dans son âme rancunière l’injure mortelle qui lui avait été faite, se promettant bien de s’en venger sur l’espèce humaine en général et sur Mme Mathey en particulier.

— Je m’en vais, dit-elle enfin. En revenant, je dirai bonjour à mon beau-frère, si je ne vous dérange pas trop, du moins.

— Bien au contraire, vous me rendriez réellement service. Fritz Blanc m’a demandé de leur aider cet après-midi à râteler le grand pré des Taillères ; mais je n’aurais pas aimé à laisser l’oncle tout seul. Si vous êtes là pour lui tenir compagnie, je m’en irai tout à fait tranquille.

— Bien, tu peux compter sur moi. À la revoyance donc. Portez-vous bien, monsieur Robert.

— Bon voyage, madame.

Si ce n’était que ça convient à mes plans, marmottait tante Judith en reprenant son pèlerinage, tu aurais pu rester toi-même pour garder l’oncle, ma belle Julie. Mais j’avancerai mes petites affaires aujourd’hui, et quand j’aurai l’argent, nous verrons si l’on osera encore me faire manger à la cuisine, et si Julien Robert me dira, comme l’autre jour : « Madame Faivre, vous êtes gringe, » et si l’on m’invitera seulement comme bouche-trou. Ah ! je serai alors la chère petite tante de tous mes neveux ! « Mais nous verrons, nous verrons » répéta-t-elle à haute voix avec une exaspération croissante, secouant si fort la tête que son chapeau faillit en perdre l’équilibre. Au son de cette voix colère, deux ou trois vaches paisibles qui broutaient le long du sentier levèrent la tête et suivirent cette gesticulante voyageuse de leurs gros yeux étonnés et doux.

— Avez-vous envie de venir au pré avec moi ? demanda Julie à Eugène après le dîner.

Cette offre parut tenter médiocrement le commis aux blanches mains.

— Je ne connais pas vos voisins, dit-il en s’appuyant nonchalamment contre le dossier de sa chaise. Vous permettez que je fume une cigarette ?

— Non ; la fumée fait tousser l’oncle. Mais si une cigarette est nécessaire à votre bonheur, vous pourriez aller devant la maison.

Eugène ne bougea pas et prit un air encore plus languissant.

— Comme il fait chaud ! dit-il d’une voix éteinte.

— Je vous assure, s’écria Julie, que rien qu’à vous voir étendu ainsi comme un paquet de flanelle, j’en perds toute force moi-même.

— Il fait chaud, c’est vrai, dit l’oncle de son ton conciliant ; mais il faut pourtant se secouer, mon garçon. Allez au pré avec Julie, ça vous réveillera.

Eugène se leva et prit son chapeau.

— Si je meurs d’un coup de soleil, vous en serez responsables, dit-il tragiquement.

Au moment où Julie le dragon emmenait sa victime, Fritz Blanc, qui, on se le rappelle, habitait la même maison, paraissait sur l’autre porte, suivi d’une joyeuse troupe de faneurs et de faneuses.

— Bon ! voici du renfort ! s’écria-t-il. Ce beau garçon est votre futur beau-frère, Julie ? Ça doit faire un crâne militaire ! Sans indiscrétion, de quel bataillon êtes-vous ?

— Je suis lieutenant au bataillon N° 18.

— Lieutenant ! sapristi, c’est un beau grade. Moi, je n’ai pas été capable de passer sergent. Notre instructeur m’avait sur sa corne et ça a gâté tout mon avenir militaire. Vous ne l’avez pas connu, notre Collaud ? Quel sacreur que c’était ! quand il faisait ses déboutonnées de jurons, le bataillon tremblait sur toute la ligne. On ne sait plus jurer comme ça. Louis, donne une fourche au lieutenant et un râteau à Julie.

Toute la troupe se mit en marche, et les joyeux propos et les éclats de rire ne firent que se croiser tout le long du chemin. Bientôt on arriva au pré. Les chars y étaient déjà ; les andains, étendus et retournés pendant la matinée, remplissaient l’air de ce délicieux parfum du foin qu’un bon soleil a roussi.

— Voilà du sec ! dit le fermier en plongeant son bras avec satisfaction dans une des hautes meules que les travailleurs élevaient diligemment. Ce ne sera pas cette année-ci comme la dernière, où nous avons été obligés de mêler au foin je ne sais combien de sacs de sel pour l’empêcher de pourrir en grange. Dieu soit béni pour ce beau mois d’août !

— Si vous voulez, Julie, dit l’aîné des fils Blanc, nous allons bâtir un char à nous deux. L’été passé vous étiez la meilleure chargeuse de toute la commune. Ça y est-il ?

— Je veux bien.

Et la jeune fille grimpa lestement sur le char.

— J’y suis, cria-t-elle. Vous pouvez commencer.

— Et moi je chargerai l’autre, fit Eugène pris d’un zèle subit.

— Ah ! mon lieutenant, dit le vieux fermier, c’est plus difficile que vous ne pensez. Nous avons eu l’autre année le fils de notre propriétaire, un jeune homme bien instruit, qui apprend à géomètre. Il m’a ri au nez quand j’ai prétendu qu’il ne saurait pas équilibrer la charge, et nous a lâché une belle phrase savante que j’ai oubliée. Louis, toi qui as de la mémoire, répète ça juste comme il l’a dit.

— Le centre de gravité doit tomber en dedans du polygone formé par les pieds des soutiens.

— Quoique ça, avec sa gravité et son poli gomme, le cheval n’avait pas fait trois pas que tout le tas dégringola à la fois, et voilà mon géomètre assis sur le pré au milieu de l’éboulement. Eh bien, mon lieutenant, avez-vous toujours envie d’essayer ?

— Pourquoi pas ? je ne suis pas géomètre, moi. Eh ! hop ! m’y voilà. Hardi, monsieur Blanc, envoyez-moi une bonne fourchée.

Grâce au zèle des travailleurs, les deux chars s’élevèrent comme par enchantement. Le chargeur et la chargeuse, enfoncés jusqu’aux genoux dans cette couche molle qui s’exhaussait continuellement, recevaient à deux bras les énormes paquets de foin que la fourche leur jetait, puis les étendaient à droite et à gauche selon les besoins de l’équilibre. Le père Blanc n’était pas sans inquiétude au sujet de l’édifice d’Eugène.

— Ça penche ! criait-il de temps en temps. À gauche donc cette fourchée ! Au milieu, à présent. Il faut avoir un peu d’œil, mon lieutenant.

— Caporal, c’est que le soleil m’éblouit.

— Allez chercher votre ombrelle alors. Appuyez derrière et piétinez un peu, sans vous commander. Il faudra joliment serrer la corde si nous voulons arriver sans encombre à la grange.

— Nous avons fini ! cria Julie de son sommet.

— Voilà au moins un char qui a bonne façon ! soupira le fermier en reportant sur le sien un regard d’artiste mécontent. Arrivez ici, les enfants, et peignez un peu les côtés avec vos râteaux. C’est ferme, c’est solide ! continua-t-il en tâtant de la main le chef-d’œuvre de Julie. On pourrait danser un quadrille dessus sans que ça bouge. Sautez donc un peu, pour voir.

— Non, dit Julie, j’aime mieux descendre. Louis, donnez-moi la main.

Puis elle se laissa glisser et arriva tout doucement à terre. Louis aussitôt, impatient d’éprouver la solidité du char qui était aussi son œuvre, grimpa comme un écureuil par la courte échelle et fut en deux secondes au sommet. Il commença sur ce plancher peu commode un pas de valse compliqué de révérences très profondes et pour la plupart involontaires. Puis, cet exercice accompli à la grande joie des spectateurs, l’intrépide gymnaste prit son élan, et, décrivant dans l’air une savante parabole, vint tomber comme une masse au milieu d’une énorme meule qu’il aplatit du coup. La vue de ces hauts faits salués d’applaudissements unanimes électrisa Eugène, toujours sur son perchoir.

— Attention ! s’écria-t-il en se dressant vivement.

Personne n’a jamais su par quelle action d’éclat il allait s’illustrer, car en cet instant même la lourde masse, mal équilibrée, se mit à vaciller sous l’impulsion de ce mouvement subit, puis à glisser toujours plus vite, toujours plus vite, les couches supérieures les premières, si bien que le bel Eugène se trouva assis à terre avant d’y avoir rien compris et reçut toute l’avalanche sur la tête. Chacun partit d’un éclat de rire, sauf le vieux fermier, qui ne voyait dans l’aventure que du temps perdu et du travail à refaire.

— Le pauvre garçon va étouffer là-dessous, dit Julie, déterrons-le.

Mais à cet instant l’infortuné émergea du milieu de ses herbages, plus semblable à une prairie qu’à un individu de l’espèce humaine. De longues tiges desséchées pendaient de ses cheveux sur ses épaules et le long de ses bras ; une hampe de chardon s’était insinuée dans son faux-col ; il avait des brins de foin jusque dans ses manches et ses souliers.

— Il faut le râteler, dit un des faucheurs.

Aussitôt toute la bande présenta les armes, et le pauvre Eugène fut obligé de s’enfuir pour échapper à ces trop bienveillantes intentions. Il faut pourtant reconnaître à sa gloire qu’il supporta de bonne grâce sa mésaventure et les plaisanteries qu’elle lui valut. Une fois débarrassé de sa végétation parasite, il se mit diligemment à l’œuvre pour réparer les dégâts qu’il avait commis. Il ne demanda plus à monter sur le char, mais il râtela soigneusement aux alentours, ne laissant pas traîner une seule brindille, et râclant le sol avec un zèle qui menaçait d’enlever toutes les taupinières.

— Moûn doux ! exclama à demi-voix la petite Franc-Comtoise qui se trouvait à côté de lui ; il tient son râteau de la main gauche !

— C’est que je suis gaucher, dit-il un peu embarrassé.

— Gaucher des deux mains, p’t-être, fit le loustic de la bande avec un gros rire.

— Gaucher des deux mains vaut mieux que bancal des deux jambes, répliqua Eugène en toisant le mauvais plaisant dont les genoux laissaient en effet à désirer sous le rapport de la ligne droite.

Cette fois-ci le héros de l’avalanche eut les rieurs de son côté, et ce premier succès l’ayant mis en verve, il devint bientôt tout à fait populaire.

— Hommes, voici les quatre heures, annonça du bout du pré la grosse dame Blanc qui arrivait chargée d’un grand panier.

On s’assit en cercle à l’ombre des chars, et la collation fut étalée sur l’herbe. Avec le fromage maigre, le séré fumé et le pain bis, il y avait encore une immense écuelle rouge pleine de ces quartiers de pommes séchées qu’on appelle chez nous des schnitz, cuits à l’eau avec du sucre et de la cannelle, et que les faucheurs aiment à manger froids, parce que cela désaltère et rafraîchit. On piquait à la gamelle, hélas ! selon l’usage traditionnel des fenaisons, et ce fut une petite épreuve pour Eugène le citadin. Il m’est souvent arrivé de penser que l’âge d’or tant vanté avait peut-être bien aussi ses légers désagréments : les aimables bergers de ce temps-là ne possédaient pas, sans doute, un assortiment de vaisselle très complet ; il me semble les voir, sous leurs ombrages rustiques, plonger à l’envi des cuillers de bois dans la terrine commune. Des assiettes ! préjugé ! revenons à la nature, s’écrie Rousseau après Diogène. Fort bien ; mais quiconque aura expérimenté ce système de pique-au-plat confessera que la gamelle est moins poétique de près que de loin.

On trinqua. À la campagne on n’y manque jamais. Le fermier remplissait si libéralement les verres que sa femme le tira par la manche en murmurant que les ouvriers allaient s’échauffer et ne vaudraient plus rien pour le travail. Mais Fritz Blanc, qui savait combien de seaux d’eau il avait tirés de la cuve le soir précédent, se disait à part lui en versant son petit vin à la ronde : « Pas de danger qu’il leur aille à la tête, celui-ci ! »

Le repas terminé, chacun se remit gaiement à l’ouvrage. Entraîné par le zèle général, Eugène voulut faire des prodiges. Il ôta tout d’abord l’habit qui le gênait, et, bien plus à l’aise en bras de chemise, il s’offrit pour donner, c’est-à-dire pour jeter les fourchées de foin au chargeur. Cette fonction exige des mouvements violents qui rendirent bientôt le beau garçon rouge comme une pivoine ; mais il n’en voulut pas démordre et fit tant de besogne que les autres faneurs l’accusèrent en riant de gâter le métier. Le front à demi caché par les larges ailes d’un chapeau de jonc qu’on lui avait prêté, les cheveux ébouriffés, la cravate dénouée, Eugène ne ressemblait plus guère au dandy irréprochable qui se promenait le soir précédent sur la place de l’auberge.

— Je m’en vais, dit Julie, voilà cinq heures. Revenez-vous avec moi, Eugène ?

— Non, nous avons encore cinq chars au moins à charger. Je ne quitte pas le pré avant d’avoir ramassé la dernière fenasse.

— Vous devriez venir aux foins chaque année, dit Julie en s’en allant. Cela vous ferait du bien.

Oui, ce sain travail des champs fait du bien au corps et à l’âme. La terre sent bon, la campagne est calme et pourtant joyeuse, l’activité qui vous entoure ne vous lasse pas comme le mouvement fiévreux de la ville ; vous fatiguez vos bras, mais vous vous sentez l’esprit clair et dispos. Les gens simples auxquels vous parlez ne vous demandent pas d’être autre chose que vous-même ; dans ce petit monde rustique, l’apprêt n’est plus de mise, et vous vous en sentez si soulagé ! Plus rapproché de la nature, vous ne pouvez vous empêcher de devenir plus naturel. Si vous avez à la maison quelque jeune fat maniéré, quelque petite précieuse, envoyez-les donc bien vite aux champs ; nous leur mettrons un râteau à la main ; nous leur donnerons pour compagnons de joyeux paysans et de petites paysannes toutes primitives, et nous aurons peu de chance si nous ne vous renvoyons vos citadins guéris, au moins pour un temps.

Mais, hélas ! il est aux champs comme ailleurs des âmes fourbes et méchantes qui troublent comme à plaisir la plus belle harmonie.

Suivant sa propre expression, tante Judith avait bien avancé ses petites affaires cet après-midi-là. Peu après le départ de Julie, elle était arrivée au Pré-Berthoud, fatiguée et d’assez méchante humeur. Mais elle s’efforça de n’en rien laisser paraître, et ce fut de son air le plus suave qu’elle entra chez l’oncle David.

Le vieillard était à son établi, penché sur l’ouvrage délicat et attachant auquel travaillaient ses mains un peu tremblantes. Il fabriquait des chaînes de barillet, de ces longs filets d’acier souples, minces et résistants, qui paraissent continus à première vue, mais sont en réalité composés de paillons excessivement ténus rivés par des goupilles presque imperceptibles. Il est dans une montre peu de parties qui mettent à une aussi rude épreuve la patience de l’ouvrier.

— Eh ! belle-sœur, quel bon vent vous amène ? fit-il en se retournant pour tendre cordialement la main à Mme Faivre.

— Julie n’aimait pas à vous sentir seul, et elle m’a demandé de vous tenir compagnie un moment. C’est une bonne fille que votre Julie, beau-frère ; vous êtes bien loti de l’avoir pour nièce.

— C’est vrai, dit l’oncle d’un ton attendri. Quand je la vois au milieu de ses frères et sœurs, toujours tendre et pourtant sévère quand il le faut, je me dis que je ne saurais pas m’y prendre à moitié aussi bien qu’elle. Mon vieux cœur est tout réjoui quand je pense qu’elle deviendra mère de famille et fera de ses enfants d’honnêtes gens, qui à leur tour seront pères de braves enfants. Et ainsi de suite, et ainsi de suite, poursuivit l’oncle d’un air enchanté, comme s’il contemplait dans le cours des âges la vertueuse descendance de sa Julie. Je regrette seulement de n’être pas son père plutôt que son oncle.

— Cela revient au même, remarqua tante Judith. Elle vous soigne comme une fille, et vous êtes libre de lui laisser tout votre argent pour la dédommager.

— Dédommager ! répéta l’oncle lentement. Ce n’est pas un mot agréable à entendre. C’est vrai qu’avec moi et les enfants elle a bien de la besogne, mais je crois qu’elle le fait de bon cœur. J’en suis sûr ! reprit-il plus vivement comme le visage de Mme Faivre revêtait l’expression impénétrable d’un sphinx.

— Oh ! las oui, je crois bien qu’elle vous aime, répondit-elle enfin à la question contenue dans le ton de son beau-frère plus que dans ses paroles. Si elle ne vous aimait pas, elle serait moins tiraillée, la pauvre fille.

— Tiraillée ! comment ? par qui ?

— Ah ! ce n’est pas de mes affaires.

En même temps, Mme Faivre saisit son tricot si brusquement que les aiguilles firent entendre un bruyant cliquetis, comme si elles bataillaient entre elles. L’oncle la regardait sans rien dire. Ce n’était pas là le compte de tante Judith : elle voulait être questionnée. Posant son ouvrage, elle se mit à hocher la tête en regardant son beau-frère d’un air de profonde commisération.

— Ah ! mon pauvre David, fit-elle d’une voix pleine de larmes, je savais bien que vous vous en étiez aperçu : il faudrait être aveugle pour n’y rien voir. Et j’en suis si peinée pour vous… Oh ! oui, si peinée ! répéta-t-elle en posant sa main sur celle de son beau-frère dans un élan sympathique.

L’oncle ouvrait de grands yeux, comme un homme à qui l’on montrerait tout à coup qu’il est tombé dans une fosse sans s’en douter.

— Je ne comprends pas bien, fit-il, ce que vous voulez dire.

— Après tout, continua la bonne tante comme si elle n’avait pas entendu, Julien est une perle de garçon travailleur, économe, sérieux ; mais cette manie d’être jaloux de vous…

— De moi ! Judith, vous perdez la tête !

— Eh bien, c’est ça, mettons que je suis folle. Oh ! ne vous gênez pas : je ne suis qu’une pauvre veuve, moi ; on peut me traîner par les cheveux et me couper en quatre, si on veut.

En même temps Mme Faivre croisait les mains avec un air d’agneau du sacrifice, comme si elle se préparait à subir immédiatement l’opération mentionnée.

— Jaloux de moi ! répétait l’oncle. Voyons, Judith, qu’est-ce qui a pu vous donner cette idée ?

— Non, non, j’ai perdu la tête, répliqua-t-elle en penchant mélancoliquement cette partie de son individu. Pourquoi me faites-vous des questions ? Si Julie maigrit et se ronge de souci, si elle pleure le soir quand vous dormez, si elle retarde son mariage autant qu’elle peut, de crainte d’amener ce mari jaloux sous votre toit, si Julien lui fait des scènes à chaque instant et que tout cela se passe sous votre nez sans que vous y voyiez rien, tant mieux pour vous ; mais au moins ne venez pas dire aux gens plus clairvoyants qu’ils ont perdu la tête.

L’oncle ne répondit pas et se remit machinalement à son établi ; mais sa main distraite ne faisait qu’errer parmi les outils sans rien saisir.

— Julie vous a donc parlé ? dit-il enfin.

— À moi ? oh ! non. Elle ne me fait pas ses confidences ; mais quand je vous dis que cela saute aux yeux ! N’avez-vous pas remarqué que Julien ne vient presque jamais à la veillée ici, comme c’est pourtant le devoir d’un fiancé ? Vous êtes toujours près d’eux, dans la même chambre, et ça l’ennuie. Il voudrait le cœur de Julie tout entier, mais il voit bien que vous en avez la moitié. De temps en temps, il se soulage par une bonne scène, et Julie pleure ; ou bien elle se fâche et lui dit ses vérités. Croyez-moi, David, elle finira par tout rompre, car elle n’est pas fille à se laisser tyranniser comme ça.

L’oncle appuyait sa tête sur ses mains, et toute son attitude décelait un chagrin profond. Pauvre vieil oncle David ! à soixante et dix ans, on a connu bien des amertumes, et la vie ne lui avait pas été plus douce qu’à un autre ; mais il ignorait encore cette douleur poignante de se sentir de trop au milieu de ceux qu’on aime. Quand il releva la tête, son visage était si altéré que tante Judith en eut presque un remords.

— Si j’avais su que ça vous ferait tant de peine, je n’aurais rien dit, murmura-t-elle.

— Si, si, vous avez bien fait. Il vaut mieux que je le sache.

« Après tout, pensa-t-elle pour se rassurer, c’est vrai, en gros ; je n’ai fait qu’ajouter quelques petits détails. Julien est jaloux comme un tigre, et il aurait pu l’être de l’oncle aussi bien que d’un autre. »

Le premier pas était fait. Il fallait maintenant enlever au vieillard ses derniers doutes, et l’amener tout doucement à cette résolution extrême qui était le but caché du diplomate en jupons.

— Bien sûr, recommença Mme Faivre après un moment de silence, quand vous parlerez de ceci à Julie, elle dira que ce n’est pas vrai, pour vous tranquilliser.

Mais le vieillard n’écoutait plus. Cette révélation l’avait bouleversé ; il n’y voulait pas croire, et cependant elle éclairait d’un jour tout nouveau certains incidents qui lui revenaient en mémoire, certaines brusqueries de Julien, des heures où Julie avait été triste sans vouloir dire pourquoi. Mais que le jeune homme pût être jaloux de l’affection filiale témoignée par sa fiancée à un vieillard, c’était par trop absurde. « Judith se trompe assurément, pensa l’oncle ; j’observerai ma nièce, et j’espère l’aimer assez pour découvrir si elle a vraiment quelque chagrin. »

« Il n’y croit pas encore dur comme pierre, se disait l’habile fileuse de trames ; mais ça a mordu, et je lui ferai voir maintenant tout ce que je voudrai. »

« Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. » Si cette belle maxime n’eût pas été déjà en circulation, tante Judith était femme à l’inventer pour son usage. Elle savait fort bien aussi que les menus incidents de la vie quotidienne sont comme le langage des cloches, que chacun interprète à sa manière, dans le sens de ses désirs ou de ses craintes.

— Tenez, reprit-elle au bout d’un instant, n’avez-vous pas mangé du bœuf cette semaine ?

— Oui, répondit l’oncle surpris de cette question. Julie a voulu me faire du bouillon, parce que j’étais un peu indisposé.

— Julien trouvait pourtant que vous auriez pu vous en passer. J’étais près du char de Max en même temps que Julie, et elle disait en choisissant le morceau : « C’est pour mon oncle, » Vous auriez dû voir les yeux de Julien ! Un peu plus tard, ils reprenaient ensemble le chemin du Pré-Berthoud ; Julien avait une mine à faire tourner du lait, et ils marchaient l’un à côté de l’autre sans se regarder, plutôt comme deux vieux cordonniers racornis que comme deux fiancés !

Le premier mari de Mme Faivre avait été cordonnier, et elle considérait les individus de cette corporation comme le type de tout ce qu’il y a de plus sec et de plus dur, donnant à entendre qu’elle avait elle-même bien souffert en son temps de la cordonnerie. Quant à savoir si le défunt, pendant ses deux années d’épreuves matrimoniales, s’était volontairement endurci et cuirassé pour moins souffrir, c’est ce que l’aimable veuve négligeait d’expliquer.

Lorsqu’à cinq heures Julie rentra, elle fut étonnée de l’air soucieux avec lequel son oncle l’accueillit. Il s’était pourtant bien promis, le bon vieillard, de cacher à sa nièce sa pénible préoccupation. Mais il avait trop de simplicité et de droiture pour être bon diplomate, et Julie, à qui il n’était pas besoin de faire signe avec des portes de grange, remarqua bien vite quelque chose. Cependant elle ne dit rien et s’en alla tranquillement à la cuisine préparer le goûter. Tante Judith l’y suivit sous prétexte de mettre le couvert, mais en réalité pour commencer une seconde série de manœuvres.

— J’ai trouvé l’oncle tout capot aujourd’hui, dit-elle ouvrant ses feux.

— Il n’est pas très bien, vous savez.

— Oui, mais il y a quelque chose de plus. J’ai cru voir… Il ne t’a jamais parlé de venir demeurer au village ?

— Non ; il sait bien que nous ne pouvons pas payer un loyer plus cher que celui-ci.

— Mais il pourrait vous quitter ?

Julie bondit et s’élança vers la porte, comme pour en appeler à son oncle.

— Il ne m’a pas dit un mot de cela, s’écria précipitamment tante Judith. Comme tu es vive, Julie !… « Elle me gâtera tout, » pensa-t-elle.

— Tante, fit Julie de son ton décidé, dites-moi tout d’un temps de quoi il s’agit. Je n’aime pas les gens qui vont en creusant par-dessous comme les taupes. Je veux y voir clair, c’est mon goût.

— Mon Dieu, il ne s’agit de rien du tout. J’ai seulement remarqué que mon beau-frère était tout vieux et cassé ; il a besoin de tranquillité, de repos, et vous avez bien de ces tire-bas d’enfants dans la maison. Et puis, il est éloigné du village ; il ne peut plus guère venir à l’église, surtout en hiver. Un homme religieux comme lui ! qui sait encore tout son catchimse sur le bout du doigt, demandes et réponses. Faites voir réciter seulement la première section aux enfants d’aujourd’hui ils vous raconteront l’histoire de Guillaume Tell, et voilà tout.

— Tante, dit Julie sans se laisser mettre en défaut par ce verbiage intentionnel, l’oncle vous a-t-il dit qu’il ne se trouvait pas bien avec nous ?

— Mais non ; quelle idée ! Seulement en causant, comme ça, de choses et d’autres, il m’a donné à entendre qu’il ne serait pas fâché de se rapprocher du village. Un peu de société et de distraction lui ferait plaisir, et peut-être un petit plat rapicolant de temps à autre.

« Pauvre oncle ! pensait Julie toute attristée : il trouve que je le néglige. C’est vrai qu’à son âge il aurait besoin de bien plus de soins que je n’ai le temps de lui en donner. Je ne voudrais pas pour tout au monde le retenir ici, s’il espère être mieux ailleurs. Mais est-il vraiment possible qu’il songe à nous quitter, nous qu’il a presque élevés ? »

Le goûter fut très silencieux. Le vieillard et la jeune fille s’observaient mutuellement, se trouvant l’un à l’autre l’air triste et préoccupé, et s’affligeant de voir ainsi leurs craintes confirmées. Ah ! Mme Faivre jubilait ; mais obligée de retenir soigneusement toute démonstration compromettante, elle permettait seulement à ses pieds un petit frétillement de joie, et les paumes de ses mains se rencontraient parfois silencieusement sous la table, comme pour un muet applaudissement. Il y avait en elle la satisfaction de l’artiste qui vient d’exécuter brillamment un passage difficile, ou du joueur d’échecs qui a fait un beau coup. Cette femme avait le génie né de l’intrigue, et la liste serait longue des petites trames qu’elle avait déjà ourdies en amateur, pour le plaisir. Mais cette fois-ci elle avait mis son habileté au service de ses intérêts et l’enjeu en valait la peine.

Tout à coup, comme elle achevait de boire son café, la porte de la cuisine s’ouvrit, et Julien parut sur le seuil, portant sous le bras un gros instrument de cuivre.

— Bonsoir à tout le monde. J’ai quitté l’ouvrage un peu plus tôt que d’habitude pour venir te voir, Julie.

— Et tu as pris ton bombardon ? dit-elle en désignant du doigt l’instrument.

C’était un cuivre unique en son espèce, avec des tuyaux repliés et contournés comme le nœud gordien, et qui produisait des sons étonnants. Cela tenait à la fois du coq, de l’âne et du tonnerre ; vous n’avez, je pense, jamais rien entendu de pareil. Quelle basse riche et nourrie cela faisait, et quel ronflement majestueux sous les fioritures et les roulades du cornet à piston ! Julien était membre d’un orphéon minuscule, comme il s’en rencontre dans la plupart de nos petites localités neuchâteloises, composé d’amateurs qui avaient intitulé leur société le Zèle, et qui, une fois par semaine, envoyaient du fond de leurs cuivres un hommage à sainte Cécile. Ne trouvez-vous pas très honorable et fort à louer cet humble culte rendu au plus noble des arts ? Des musiciens sans prétention qui se réjouissent ensemble d’un bel accord, d’un trait brillamment exécuté, sont certainement plus intéressants que les loustics du café d’en face, faisant à la fin de la soirée le dénombrement des bouteilles bues. La petite société le Zèle a donc toutes vos sympathies, n’est-ce pas ? et vous souhaiteriez vraiment d’en être au moins membre honoraire.

Cependant le bombardon de Julien était une machine trop tonnante pour agréer aux proches voisins, et les exercices à huis clos du bombardier avaient soulevé des réclamations dans la maison. Julien aussi, qui connaissait mieux que personne l’étonnante puissance de son instrument, n’osait jamais monter au fortissimo à cause des vitres. Il résolut donc de chercher pour ses répétitions privées un abri solitaire et sans fenêtres, et il le trouva : derrière la maison qu’habitait Julie était un appentis servant de bûcher, et sous lequel on remisait aussi les chars et les outils. Julien en obtint l’entrée et y vint dès lors très souvent le soir, après son travail. Assis sur une grosse souche, il s’y livrait en paix à ses élucubrations musicales.

— J’ai une chromatique difficile à étudier pour la prochaine répétition, dit-il à Julie. Pendant que tu finis ton ouvrage, je m’exercerai un moment.

Et prenant la clef au clou, il se dirigea vers son conservatoire.

Une heure après, le bel Eugène arriva tout courant.

— Prêtez-moi une brosse, s’il vous plaît, dit-il essoufflé ; on va souper, et il faut que je me rafistole un peu.

— Vous êtes déjà bien beau comme ça, dit Julie en riant.

— Tu trouves ? fit vivement Mme Faivre. C’est vrai qu’il est mieux tourné que son frère. Et cette chevelure ! Si j’avais vingt ans, il me ferait perdre la tête.

— Ce serait dommage, répliqua sèchement Julie ; car la femme qu’il prendra fera bien d’avoir de la tête pour deux.

Heureusement pour lui, l’objet de ce dialogue était entré dans la chambre. Mais lorsqu’il reparut, beaucoup plus fashionable et moins pittoresque qu’auparavant, Mme Faivre ne lui épargna pas les interjections admiratives.

— On dirait que vous êtes arrivé tout droit de Paris dans une caisse ! exclama-t-elle. Tenez, vous ressemblez comme deux gouttes d’eau à ce beau monsieur-là.

Les enfants avaient cloué à la muraille la carte d’adresse d’un tailleur quelconque, ornée d’une figure en chromolithographie, qui rappelait fort un homme empaillé. Le bel Eugène se croyait plus gracieuse tournure ; il fit la grimace au compliment.

— Julien doit-il venir ce soir ? demanda-t-il à Julie.

— Il est déjà arrivé, et voilà une puissante heure qu’il musique sous la remise. – Tante Judith, puisque vous vous en allez, vous devriez bien lui dire en passant que j’ai fini mon ouvrage.

Aucun message n’eût pu être plus agréable à la bonne dame. Nouant à la hâte les rubans de son chapeau, elle prit son petit panier dans lequel Julie, toujours prompte à donner, avait fourré cinq ou six larges tranches de son excellente sèche aux œufs ; puis, avec beaucoup de remerciements pathétiques, elle sortit.

Des sons extraordinaires s’échappaient de la remise : des arpèges lugubres, des gammes ébréchées, des notes désolées qui se plaignaient à l’écho d’être si fausses ; bref, tout ce que peut faire endurer aux oreilles d’alentour un exécutant aussi persévérant qu’inhabile. Julien, les joues gonflées, le corps penché en avant, était si absorbé dans sa chromatique qu’il ne vit pas entrer Mme Faivre. D’ailleurs, il commençait à faire sombre dans ce hangar qui n’avait pas d’ouverture au soleil couchant.

— Bonsoir ! cria la dame de toutes ses forces pour dominer la voix du puissant bombardon.

Julien tressaillit et posa son instrument.

— Ah ! bonsoir, dit-il ; vous partez comme ça ?

— Oui, et Julie vous réclame. Du reste, au lieu d’être ici à faire concurrence aux corbeaux, vous auriez raison de surveiller votre bien.

Elle fit quelques pas comme pour sortir, mais s’arrêta et reprit avec un petit rire :

— Savez-vous que votre frère est bien aimable ? Et je ne suis pas seule de mon avis. On s’est fait les yeux doux ce matin près de la cuve ; on continue maintenant à la cuisine. Si j’étais vous, monsieur Robert, je ne dormirais plus que d’un œil.

Elle alla jusqu’à la porte, mais revint encore.

— Quelle mine vous avez ! s’écria-t-elle ; c’était pour rire, rien que pour rire ! Si Julie badine un peu avec son futur beau-frère, quel mal y voyez-vous ?

Il y avait trois minutes au moins qu’elle était partie, et Julien, tardif à comprendre, regardait encore fixement la place où elle s’était tenue. Enfin il se leva lentement, prit son instrument et sortit. En longeant la maison, il eut un instant l’idée de se pencher vers la petite fenêtre de la cuisine pour regarder dans l’intérieur ; mais cet espionnage lui répugna et il passa outre. Quand il entra, Julie se tenait debout devant son oncle, assis près du foyer. Eugène n’y était plus.

— Mon frère est déjà parti ? demanda Julien.

— Oui ; il soupe ce soir chez Fritz Blanc. Sais-tu qu’il a été très bon garçon aujourd’hui ? Toutes les faneuses raffolent de lui.

— Cela ne m’étonne pas, répondit-il d’un air sombre.

Puis il prit un tabouret et se mit à regarder les tisons en silence.

« Oh ! pensa Julie, il a quelque nouvelle idée biscornue ! » Mais elle ne voulut pas l’interroger en présence de l’oncle et parla de choses indifférentes. Il répondit peu. Le pli de son front s’accusait toujours davantage, à mesure qu’il roulait dans sa tête les plus sinistres hypothèses et les plus tragiques résolutions. Ce n’était pas un esprit très ouvert que celui de Julien ; il entrevoyait rarement toutes les faces des choses, et se bornait le plus souvent à considérer le côté qu’on lui en présentait. L’idée que tante Judith eût un intérêt quelconque à calomnier sa nièce ne serait jamais venue à l’honnête garçon ; il ne songeait pas non plus à blâmer Julie. « Si elle ne m’aime pas, c’est que je ne suis pas aimable, » pensait-il, et toujours sa noire rêverie aboutissait à cette désespérante conclusion.

Tout à coup on entendit des pas dans le corridor : c’était Eugène.

— Le père Blanc permet qu’on danse, s’écria-t-il gaiement. Allons, vous deux, venez en tourner une. Julie, vous me donnerez la seconde polka, n’est-ce pas ? Pour tout le reste, je suis déjà retint, comme disent les demoiselles de la Chaux. J’ai promis douze valses et un tas de mazurkas ; Mme Blanc me veut pour ouvrir le bal.

— En un mot, on se vous arrache, fit Julie en riant.

— C’est positif ; on se m’arrache. Mais venez donc ; si vous me retenez plus longtemps, je n’arriverai pas à remplir mes engagements.

— Viens-tu ? demanda Julie en se tournant vers son fiancé.

— Si cela te fait plaisir, allons-y.

— Non ; je vois bien que tu préfères rester. Allez seul, Eugène, merci.

Le beau garçon sortit en fredonnant un air de valse, et Julien retomba dans sa sombre rêverie.

— On étouffe ici, dit-il tout à coup ; viens un moment devant la maison, Julie.

— Si tu veux. Sortirez-vous avec nous, oncle David ?

— Non, merci, je reste.

« Je vois bien que c’est moi qui les gêne, pensa le pauvre vieillard en allant s’asseoir solitaire dans la grande chambre sombre. J’aurais dû m’en apercevoir plus tôt ; mais les vieilles gens ne comprennent plus la jeunesse. Il faudra que je m’en aille d’ici, pour le repos de Julie. »

Le vieillard appuya sur ses mains sa tête blanche chargée d’ans et de soucis, et repassa longtemps dans son cœur les paisibles années qu’avait embellies une tendre et mutuelle affection. Il ne pleura pas, car à cet âge la source bienfaisante des larmes commence à tarir, et l’on a les yeux secs quand le cœur saigne en dedans. Il se dit qu’avec Julie s’en irait le réconfort de sa vieillesse, et qu’il serait dur de mourir chez des étrangers.

Mais son vieux cœur dévoué ne recula pas un instant devant le sacrifice. Assurer le bonheur d’une jeune vie au prix des dernières joies d’un vieillard lui parut juste et naturel. « C’est fait ! dit-il avec un soupir quand sa résolution fut prise. Cela a été rude ; il faut que je sois plus égoïste que je ne croyais. »

Les deux fiancés, assis devant la maison, s’entretenaient à demi-voix. Julien était resté d’abord morose et silencieux ; mais la vivacité impatiente de Julie l’obligea à sortir de son mutisme.

— Je n’ai pas ce qu’il faut pour te plaire, dit-il d’un ton douloureusement résigné ; jamais tu ne seras heureuse avec moi ; je suis trop lourd et trop gauche. Cherche un mari qui te ressemble davantage. Si tu aimes mon frère et qu’il t’aime, prends-le ; je m’en irai pour ne pas vous gêner.

Julie stupéfaite crut véritablement que pour cette fois son Julien avait perdu la tête. Elle le regarda tout alarmée. Il était pâle et ses lèvres tremblaient.

— Julien, qu’as-tu ? s’écria-t-elle en lui prenant la main.

— Cela m’a donné un coup, tu dois bien le comprendre. Mais puisque les choses en sont là, il vaut mieux nous expliquer à fond. Je te rends ta parole, car j’aime mieux te voir heureuse avec un autre que malheureuse avec moi.

— Avec un autre !… quel autre ?

— Mon frère, sans doute, puisque ses airs fendants ont si vite gagné ton cœur. Ah ! je vois maintenant que j’ai choisi un bien mauvais moyen pour te plaire ! Au lieu de perdre trois ans à n’être qu’un simple honnête garçon, j’aurais dû faire le dandy, me friser les cheveux. Mais je n’ai jamais été qu’un nigaud !

— Pis que cela ! interrompit Julie indignée ; tu es fou, Julien Robert, oui, fou, et je ne voudrais pas qu’une autre personne t’entendît ainsi déraisonner. Où as-tu donc pris que ton frère m’aime et que j’aime ton frère ? Tu m’offenses, et tu t’abaisses toi-même en supposant de telles choses.

— Ce n’était donc pas vrai ! s’écria-t-il en lui saisissant les deux mains.

Julie se dégagea, mettant entre elle et lui toute la longueur du banc.

— Laisse-moi, dit-elle, et crois ce que tu voudras.

Son cœur bondissait d’indignation ; des larmes montaient et lui coupaient la voix.

— Si je t’ai fait tort, pardonne-moi, murmura Julien consterné du tour que prenaient les choses et ravi cependant de voir se dissiper ses craintes jalouses.

Elle ne répondit rien et détourna la tête lorsqu’il voulut s’approcher pour lire son pardon dans ses yeux.

— Dis que tu ne m’en veux plus, insista-t-il, et que tu n’aimes que moi.

— Non, répondit-elle tristement ; je te l’ai déjà dit, mais tu l’oublies. C’est toujours à recommencer. Aujourd’hui tu es jaloux de ton frère, demain ce sera d’un autre. Prends garde, Julien, que tout ceci ne finisse mal.

Puis elle se leva et se dirigea vers la porte.

— Tu t’en vas ? dit-il en la suivant, tu me renvoies ?

— Oui, nous avons à réfléchir chacun de notre côté ; bonsoir.

— Laisse-moi t’embrasser, au moins.

Elle lui tendit la joue.

— Julie, fit-il avec passion, tu m’as dit que j’étais fou ; c’est vrai, je t’aime comme un fou. Ne veux-tu pas avoir pitié de moi et dire que tu me pardonnes ?

Elle se tourna vers lui ; comment aurait-elle pu rester inexorable ? Son fiancé emporta dans le baiser d’adieu le pardon qu’il avait demandé.

La nuit était maintenant tout à fait venue.

— Comment, oncle, dit Julie en entrant dans la chambre, vous êtes resté tout ce temps dans l’obscurité ? Je vais vous faire de la lumière.

— Julien est parti sans me dire bonsoir ? demanda le vieillard. Il avait quelque chose sur le cœur, n’est-ce pas, Julie ?

Elle ne répondit rien tout d’abord, mais la flamme de la lampe éclaira tout à coup ses yeux pleins de larmes.

— Tu as du chagrin ? dit l’oncle tout remué de pitié.

— Julien est jaloux, répondit-elle à voix basse.

C’était le mot décisif. Le vieillard n’interrogea pas davantage sa nièce, voyant que ce sujet lui était pénible ; mais il était fixé désormais ; il savait ce qu’il lui restait à faire.

III

— Bonjour, messieurs, dit gaiement Julie en tendant la main à deux visiteurs qui entraient dans sa cuisine. Vous voilà beaux comme des parrains !

En l’honneur de ce splendide après-midi de dimanche, Eugène et son frère avaient fleuri leur boutonnière d’un brin de géranium écarlate, qui égayait le gris uniforme de leur costume. À vrai dire, Julien était plus embarrassé que charmé de cette décoration qu’il trouvait peu virile ; mais Eugène la lui avait imposée sous peine de son courroux.

— C’est très aimable à vous de venir d’aussi bonne heure, reprit Julie. Nous aurons le temps de faire une longue course ; où pensiez-vous aller, messieurs ?

— Choisissez vous-même, chère future belle-sœur, dit Eugène avec son plus aimable sourire. Peut-être savez-vous qu’on danse à Chateluz aujourd’hui ?

— Et que par conséquent vous grillez d’envie d’y aller faire des conquêtes ? Oui je le sais très bien, et je ne voudrais pas déranger vos projets. En route donc pour Chateluz !

— Fais-toi belle, Julie, dit son fiancé. Toutes les filles du village sont flambantes aujourd’hui. Sais-tu bien que je n’aime pas du tout cette flèche d’acier qui agrafe ton col ! Mets quelque chose de plus gai.

— C’est l’épingle que l’oncle m’a donnée à ma fête, répondit Julie à demi-voix. Je la porte pour lui faire plaisir.

Julien haussa les épaules.

— Comme tu voudras ; mais un nœud rouge ou bleu serait bien plus joli ; tu as dans ton tiroir un tas de rubans que je t’ai donnés et auxquels tu n’as pas encore fait l’honneur de les porter.

Il y avait dans le ton du jeune homme un certain dépit que le pauvre oncle ne discerna que trop bien.

« Jaloux même de cela ! » pensa-t-il.

— Ton fiancé a raison, ma fille, dit-il doucement ; les couleurs gaies sont faites pour les jeunes figures.

— Mais les garçons n’ont pas plus de goût que des sauvages, répliqua-t-elle en riant. Julien ne veut que du rouge et du blanc ; si je le laissais faire, je ressemblerais au drapeau fédéral. Cependant comme nous ne nous faisons belles que pour vous plaire, messieurs, je vais tâcher de vous contenter. Oncle, ayez l’obligeance de servir le café à ma place.

— Beaucoup trop modeste, beaucoup trop, observa Julien quand sa fiancée eut disparu. Je voudrais savoir pourquoi elle n’aime que les couleurs tristes. Le plus frais des rubans roses ne ferait pourtant pas tort à son teint, Dieu merci… ! Ce serait plutôt le contraire, ajouta-t-il après une pause employée à contempler en imagination le bel incarnat des joues de Julie. Je lui dis toujours, quand je la sermonne sur ce chapitre « Mais regarde donc la nature ! Vois-tu que le ciel soit brun et les prés gris ? et les fleurs, est-ce qu’elles s’habillent en noir ? Et l’arc-en-ciel ? en voilà un qui est assez bariolé, il me semble ? ça n’empêche pas les gens de mettre la tête à la fenêtre aussitôt qu’il paraît et de crier : Ah ! que c’est beau ! que c’est beau ! » Mais les demoiselles du village se sont fourré dans l’esprit que les teintes douces, comme elles disent, sont plus comme il faut, et qu’il est beau d’être habillées de la tête aux pieds d’une seule couleur, comme un meunier qui se serait roulé dans la farine, ou comme si le teinturier les avait plongées tout d’une pièce dans sa chaudière. » À la bonne heure ! voilà qui vaut mieux, s’écria-t-il lorsque Julie revint parée d’un joli nœud de ruban lilas. Au moins les gens ne croiront pas que tu viens d’enterrer père et mère.

— Bois ton café, bavard, dit Julie en riant. Il faut penser à se mettre en route, le chemin est long d’ici à Chateluz. N’êtes-vous pas bien, oncle, que vous ne soufflez mot ?

Le vieillard se tenait assis près du foyer, d’un air très abattu. Dans le futile incident de tout à l’heure, il avait cru voir une nouvelle preuve de l’inconcevable jalousie du jeune homme. Quand Julie prête à partir s’approcha pour lui dire adieu, il n’osa pas lui donner un paternel baiser sur la joue, comme il en avait l’habitude, de crainte d’irriter l’ombrageux fiancé ; il se contenta de prendre entre ses vieilles mains ridées la main de sa nièce, et lui souhaita une agréable promenade aussi gaiement qu’il put le faire. Puis la petite troupe partit joyeuse, laissant le vieillard seul avec son chagrin.

Heureuse la jeunesse ! elle peut fuir le souci dans les sentiers verts, sur les pentes ensoleillées, tandis que la vieillesse reste assise et songe. Le grand air emporte la tristesse ; les inquiétudes se perdent en chemin. En traversant les grands pâturages à l’herbe courte et fine, en gravissant les côtes où rougit la fraise, en escaladant les barrières, on oublie tout pour ne plus sentir que la joie physique du mouvement, le bonheur d’être jeune, d’avoir la respiration facile et le pied leste.

En quittant la maison, Julie était préoccupée au sujet de son oncle ; mais le spectacle changeant de la vallée vue à travers les clairières, les difficultés du sentier que traversaient de grosses racines noueuses, vinrent bientôt distraire ses yeux et ses pensées. D’ailleurs il fallut se montrer causante et sociable, car la petite caravane fut rejointe par une société plus nombreuse qui montait avec de grands rires. Le coryphée de la troupe, porteur d’un énorme accordéon, marchait d’un air grave, comme un homme qui désire avant tout éviter des chocs à son instrument ; mais deux autres jeunes gens armés de larges branches de sapin en guise d’éventails remuaient leurs bras comme des ailes de moulin à vent, sous prétexte de rafraîchir d’une douce brise les demoiselles qu’ils accompagnaient. Celles-ci, pour maintenir les traditions de leur sexe, poussaient des cris d’aigle chaque fois que les piquantes aiguilles effleuraient de trop près leur visage ; et il fallait voir alors l’intime ravissement des porte-éventails.

On s’aborda, on se salua de part et d’autre, et le bel Eugène ne put retenir une romantique exclamation :

« Ciel ! quelle coïncidence ! »

Il était, en effet, très remarquable que dans ce jour où tout le village montait à Chateluz, Mlle Élise Juvet y montât comme les autres, et notre cher ami était bien fondé à croire que le hasard faisait en sa faveur des choses merveilleuses.

La petite couturière, ayant lu peu de romans, vit cette rencontre sous un jour moins dramatique, ne rougit ni ne pâlit, et fit prosaïquement observer que M. Robert avait une sauterelle sur le col de son habit. Puis, secourable en action autant qu’en paroles, elle envoya d’une chiquenaude l’insecte à longues pattes se promener ailleurs. Ce petit service amical parut à Eugène du meilleur augure ; il remercia avec un sourire plein d’espoir et offrit son bras à la demoiselle, qui l’accepta sans façon.

Le fait est qu’Alcide Burnier, maréchal de son état et porte-éventail à l’occasion, sur lequel la résolue jeune personne avait dès longtemps jeté son dévolu, faisait attendre un peu trop longtemps la déclaration formelle de sa flamme et qu’il avait besoin d’un petit stimulant. Cette combinaison féminine ne manqua pas son effet. Bientôt des regards farouches annoncèrent à Eugène le dépit de son rival dépossédé ; puis une toux énergique, des hem ! hem ! pleins de menace, furent suivis de vagues allusions à quelqu’un qui pourrait avoir sous peu la tête en marmelade. Enfin, comme ces menus avertissements demeuraient infructueux, le jaloux maréchal, s’élançant à côté de son infidèle, régla son pas sur le sien et ne la quitta plus d’une semelle, suivant de l’œil chacun de ses mouvements et gâtant au pauvre Eugène tout le plaisir du tête-à-tête.

Le moyen, je vous le demande, de glisser à son aimable voisine ces tendres insinuations qui ouvrent la voie à de plus douces confidences, avec une sentinelle droite et raide qui ne les lâchait pas plus que leur ombre, et qui ne dissimulait pas sa ferme intention de leur vouer jusqu’au bout une surveillance assidue. Vainement Eugène essaya de presser ou de ralentir le pas, même de s’arrêter tout à fait ; cet effronté maréchal prit toutes les allures et ne chercha pas même à couvrir sa faction de quelque prétexte honnête.

Julie, qui marchait derrière au bras de son fiancé, remarquait ce petit manège et s’en divertissait infiniment.

— Élise est bien gardée, dit-elle à Julien ; pas de danger qu’elle se sauve.

— C’est vrai qu’ils la tiennent de près. Crois-tu que mon frère pense à elle pour tout de bon ?

— C’est clair, mais la petite coquine veut seulement voir si son maréchal n’a que du sang de rave sous les ongles. On allume un morceau de bois en le frottant contre un autre, et c’est Eugène qui fera l’office d’allumette pour enflammer le grand Alcide.

— J’espère que la frottée ne sera pas réelle, dit Julien en considérant d’un œil soucieux les deux rivaux. Ils m’ont assez l’air d’être prêts à s’empoigner de bon cœur. Tu avoueras que les femmes sont perfides, Julie ; elles inventent des manœuvres où le plus fin ne voit goutte, mais où on se trouve pris les quatre pattes à la fois.

— À vous la force, à nous la ruse, dit Julie en riant. Pauvres hommes ! Mais arrêtons-nous un instant, il fait si chaud !

Le chemin qui mène à Chateluz n’est point des plus faciles. Après avoir gravi péniblement jusqu’au sommet d’une première chaîne privée de ce large plateau supérieur qui délasse si agréablement des fatigues de l’ascension, on descend par une pente brusque au fond d’une vallée étroite, marécageuse et toute ravinée par les eaux. Puis il faut escalader une seconde rampe aride et nue par un sentier rocailleux qui la prend en écharpe et déroule en plein soleil ses blanches sinuosités. Pas une échappée de vue ne vous console de la monotonie du chemin. On n’aperçoit qu’un rideau uniforme de sapins qui ferment l’horizon, et sous ses pieds le petit vallon avec sa végétation rude et touffue et ses pentes argileuses que les pluies printanières ont sillonnées d’un réseau de rigoles. Il semble que la nature, quand elle traça le plan enchevêtré de ces chaînons perdus, ait dissimulé à plaisir par mille sinuosités le panorama splendide qu’on découvre au dernier moment.

Toute la société s’était arrêtée pour reprendre haleine à l’ombre de quelques coudriers, et comme ces dames mouraient de soif, les jeunes gens partirent à la recherche de quelque fontaine. Les sources n’étaient pas rares dans le vallon ; bientôt le grand Alcide découvrit une eau courante fraîche et claire, digne de remplir la coupe d’une reine. Les maréchaux sont gens prévoyants, c’est connu ; et un maréchal amoureux plus encore. Avant de partir, Alcide avait fourré dans ses poches une grande quantité d’objets variés qui pouvaient être utiles ou agréables à l’objet de sa flamme pendant la promenade. Il s’y trouvait entre autres une petite bouteille en verre blanc, qui devait à l’origine avoir contenu quelque potion pharmaceutique, mais qu’on avait soigneusement rincée et pourvue d’un bouchon neuf. Pourquoi Alcide avait choisi cette bouteille de préférence à un gobelet, je l’ignore ; le cœur de tout homme a ses mystères. Quoi qu’il en soit, le susdit récipient fut soigneusement rempli d’une belle eau limpide, et Mlle Juvet n’aurait certainement pas dédaigné d’en approcher ses jolies lèvres, car elle était fort altérée. Mais Eugène, tout essoufflé, arriva au même instant et présenta poliment à la jeune personne le plus joli gobelet du monde, plein jusqu’au bord et ruisselant de claires gouttelettes qui le faisaient paraître encore plus brillant. Le maréchal et sa fiole ne purent que s’effacer devant un tel rival.

Leur échec eut pourtant une légère compensation. Le gobelet d’Eugène était à double fond, perfectionné et breveté s. g. d. g. On perfectionne tout maintenant, vous savez, et les nouvelles inventions sont si ingénieuses, si ingénieuses, qu’on ne sait souvent pas comment s’en servir. Mlle Élise était donc en train de boire, et le plaisir d’Eugène se reflétait en dépit sur le visage d’Alcide, quand le fond du gobelet, un double fond pourtant, et perfectionné, vint à se détacher et tomba, suivi naturellement d’une petite cascade qui inonda la robe mince de la demoiselle. Celle-ci ne fit qu’en rire, disant que le soleil aurait bientôt séché cela ; mais Alcide était vengé, et sa bouteille aussi.

En ce moment une autre caravane parut au détour du sentier. Elle se composait de trois ou quatre couples qui marchaient à la file, comme en procession, et avec un air de parfaite béatitude. Eugène ne put réprimer un soupir ; de toutes les combinaisons possibles des nombres, la plus belle lui semblait être le deux à deux, et sans cet obstiné maréchal, il en aurait lui aussi goûté les douceurs.

Pendant que les heureux couples défilaient, Mlle Élise avait fait de son côté ses petites observations.

— Ce sont les quatre filles de Mercier des Côtards, dit-elle. Il faut croire que Mariette est fiancée avec le petit Bellourd, puisqu’ils vont à bras. As-tu vu, Julie, qu’elles avaient toutes une fleur au corsage ? Si j’y avais pensé, j’aurais bien pu couper un de mes œillets roses. Tu devrais les voir, Julie ; la plante a plus de cent fleurs presque aussi grosses que des tasses.

— Et nous en sentons l’odeur jusqu’au Pré-Berthoud, acheva Julie en riant. Tu nous en dis de fortes, Élise.

— Si j’osais, mademoiselle, dit Eugène, je vous offrirais ce brin de géranium, bien qu’il ne vaille pas vos œillets roses.

En même temps il détacha la fleur qu’il avait portée jusqu’alors à sa boutonnière, et la présenta avec un geste arrondi.

— Ah ! merci ! fit la petite demoiselle enchantée. Quel beau rouge !

Et, sans perdre de temps, elle piqua coquettement la branche fleurie dans la dentelle qui entourait son cou, un peu de côté, de façon à ce que les pétales veloutés vinssent doucement caresser sa joue ronde et brune.

— Ça me va bien ? dit la friponne en se tournant subitement vers le grand Alcide qui la regardait faire en serrant les poings derrière son dos.

Elle était si jolie ainsi, les yeux brillant d’un malicieux triomphe, que le pauvre garçon en reçut comme une secousse électrique. Quelque chose le serra à la gorge, et il ne répondit que par un son inarticulé. Je crois bien qu’en cet instant il fut aussi près des larmes qu’il est permis à un maréchal. Mais dès cette minute sa résolution fut prise il obtiendrait Élise coûte que coûte.

« Je voudrais bien voir, murmurait-il, que ce gratte-papier de Robert vînt ainsi l’enlever à ma barbe, moi qui suis un garçon établi, avec une forge qui chemine et trois ouvriers. Voici quatre mois que je suis aux petits soins pour elle ; et du cachou, et des pastilles de menthe, et ce beau dé d’argent ! Tout ça vaut bien quelque chose. »

Le brave garçon oubliait qu’une heure auparavant, le thermomètre de sa passion marquait dix bons degrés de moins, et que le matin même il s’était répété qu’il serait toujours assez tôt pour s’enchaîner. On n’est pas tenu d’être psychologue, n’est-ce pas ? et de savoir qu’un bien devient plus précieux quand il vous est disputé.

Quelques moments encore de repos à l’ombre mince des noisetiers et l’on se remit en route. Élise reprit le bras d’Eugène, mais leur garde-du-corps s’élança fidèlement après eux, résolu à les suivre jusqu’au bout du monde. Ce n’était pas commode de marcher ainsi trois de front, car ce sentier étroit paraissait avoir été fait exprès pour des amoureux. Alcide devait se tenir sur l’extrême bord du talus, marchant ainsi sur une surface en biseau très peu favorable à ses semelles ; à tout moment les branches des coudriers venaient lui fouetter le visage, et elles réussirent presque à lui enlever son chapeau. Mais il opposait à ces petites tribulations une inébranlable constance. La tête légèrement penchée en avant, l’oreille tendue, il attrapait au vol chaque mot, chaque rire, et malheur à Eugène s’il avait hasardé quelque parole trop tendre !

Jamais amoureux ne fut plus mal à l’aise et plus furieux que ce pauvre Eugène. Si d’un geste il avait eu le don de réduire son rival en poussière, Alcide aurait couru grand risque de ne jamais revoir sa forge. Mais Eugène n’était pas belliqueux, et il voyait bien d’ailleurs que contre ces poings de maréchal une partie de boxe n’aurait pour lui nul agrément. Cependant il ne put contenir tout à fait son dépit.

— Le chemin n’est pas assez large pour trois, dit-il d’un ton raide ; vous feriez mieux de marcher derrière.

— Merci, merci, ça va très bien, ne vous gênez pas pour moi, répondit Alcide avec un rire goguenard.

Faire enrager son rival est un plaisir de roi.

Eugène, voyant qu’il ne produisait aucun effet par voie d’insinuation, méditait quelque autre plan, lorsqu’un bruit de boules roulant sur les planches sonores leur annonça qu’ils arrivaient à la ferme de Chateluz.

La maison est bâtie au pied d’une pente d’où l’on ne découvre rien qu’un coin de prairie et les premiers arbres d’une forêt. Deux cents pas plus loin, à l’extrémité du chaînon, la vue est magnifique, mais on y sent le vent bien plus que dans cette combe resserrée, et ce sont les lois de la préservation personnelle plutôt que celles de l’esthétique qui président à la construction des habitations rurales. On se lasse de contempler le plus beau spectacle, jamais d’avoir un toit sur sa tête ; et les gens qui savent ce qu’est une tourmente dans les montagnes, ceux qui ont vu de ces pauvres toits en bardeaux enlevés d’un coup par la rafale, comprendront que les chalets effarouchés se dérobent derrière tous les plis de terrain aux attaques de leur brutal ennemi.

Il y avait déjà beaucoup de monde dans la prairie et autour des tables qu’on avait dressées devant la maison. Un groupe serré se pressait à la porte de la grange d’où s’échappaient des bouffées d’accords.

— À moi la première ! dit Alcide en saisissant la main d’Élise.

— Croyez-vous que je vais danser comme ça tout de suite ? J’aime la nature, moi, et je vais au Signal.

— Laissez-moi vous offrir au moins quelque chose ! s’écria le maréchal qui avait à cœur d’accomplir tous ses devoirs de chevalier accompagnadour. Mais craignant qu’Eugène ne profitât de son absence, il expédia le bon Julien à la recherche d’une sommelière. Puis, quand ces dames eurent avalé un verre de sirop dit de capillaire, apparemment quelque infusion de mousse sèche, toute la petite société se mit en route pour le Signal.

Le chemin qu’ils suivaient, un joli sentier sous bois, les amena bientôt sur une crête aiguë de rochers dominant un profond vallon. Ces rochers, taillés à pic et complètement dénudés, ressemblent fort à une gigantesque muraille à créneaux, et présentent d’en bas l’aspect d’un vieux castel en ruines, ce qui a probablement valu à la montagne son nom de Chateluz.

— Venez avec moi, dit Julie en prenant Eugène par la main, et dites si ce n’est pas beau.

Ils firent quelques pas le long d’une pelouse inclinée, et s’arrêtèrent juste au moment où la pente devenait brusque et tombante. Devant eux s’ouvrit un verdoyant abîme, au fond duquel des maisons aux toits bruns se cachent parmi les vergers. Une montagne aux flancs arrondis, prolongement brisé de la même chaîne, se dresse de l’autre côté, et derrière elle, jusqu’au bout de l’horizon, d’autres montagnes aux croupes sombres se pressent comme un noir troupeau, d’onduleuses vallées se laissent deviner entre elles, des cluses et des défilés, profondes entailles creusées par la nature, laissent entrevoir de nouvelles chaînes derrière les premières, des escarpements bleuâtres, des contours de plus en plus vaporeux. Si, quittant ce vague lointain, l’œil revient aux couleurs plus tranchées et aux formes plus nettes du premier plan, il s’arrête avec jouissance sur une droite et large vallée qu’enferment les derniers contre-forts des montagnes du Cerf. Un gros bourg aux blanches maisons y dort paresseusement au milieu des prairies, faisant étinceler au soleil les innombrables fenêtres de son séminaire. À droite, une large échancrure toute hérissée de noirs sapins entoure comme un cadre un coin de la plaine blonde où miroite le Doubs. Ce sont deux tableaux qui se font valoir par un heureux contraste : d’un côté la montagne aux charmes sévères ; de l’autre, la grâce riante de la plaine aux champs dorés.

Julie, toute à ce beau spectacle, s’assit sur l’herbe pour le contempler plus longtemps. Julien vint se placer à côté d’elle, mais les magnificences du paysage n’attirèrent pas ses yeux aussi souvent que les beautés moins austères qui brillaient sur un frais visage tout voisin du sien. Alcide, étant d’une nature plus pratique que contemplative, se coupait une branche d’églantier qui devait faire un excellent manche de fouet, mais il ne perdait point de vue le couple auquel il avait voué sa surveillance. Mlle Élise s’était perchée sur une pointe de rocher, et elle trônait là, avec sa fleur rouge sous le menton et son sourire à dents blanches.

— Oh ! fit-elle tout à coup, la nature, c’est monotone, à la fin. Dormez-vous, là-bas ? Julie ne regarde que les montagnes et Julien ne regarde que Julie. Réveillez-vous et allons danser.

Lorsqu’ils arrivèrent près de l’auberge, ils virent que la foule s’y était encore accrue. Toutes les tables étaient garnies ; on parlait haut, les verres s’entrechoquaient, les plats de beignets arrivaient à la file, portés par des servantes en tabliers éblouissants. Les blouses de toile bleue des gars franc-comtois, toutes chamarrées de boutons de nacre et de broderies en fil blanc, les paletots citadins, les bonnets coquets des jeunes Françaises, les jupons festonnés étalés par quelques merveilleuses, et les mantes noires des mères chaperons, et les robes aux couleurs vives, et les rubans ondoyants, tout cela flottait, voltigeait, se mêlait avec un mouvement incessant et une pittoresque variété. Sur la porte de la grange se pressait une masse compacte de gens qui voulaient à tout prix voir quelque chose. De temps en temps une tête faisait un plongeon, et le vide se remplissait aussitôt ; ce qu’il advenait du malheureux si subitement engouffré, je ne saurais le dire. Il continuait probablement à quatre pattes la lutte pour l’existence et finissait par surgir à l’air libre en dehors de la poussée.

— Comment entrerons-nous ? dit Élise. Vous nous ouvrirez la route, messieurs.

Eugène avait les coudes pointus, ce qui le servait bien dans les cohues et lui avait déjà procuré la première place à toutes sortes de spectacles. En cette circonstance, il fit manœuvrer avec enthousiasme l’arme dont la nature l’avait pourvu ; et comme, derrière lui, les poings d’Alcide maintenaient la tranchée ouverte, ces dames passèrent sans dommage, bien que l’ampleur de leur jupe fût obligée de se réduire à sa plus simple expression. Julie n’avait pas l’intention de danser, mais elle prévoyait que le moment décisif était venu pour les deux rivaux, et elle désirait assister au dénouement de la pièce.

On venait de finir une danse ; les demoiselles, assises sur des bancs peints en rouge-brun qui longeaient les murs de la grange, s’éventaient du mouchoir, tandis que les garçons passaient et repassaient devant elles, les lorgnant à la dérobée avant de fixer leur choix pour la prochaine invitation. Les deux jeunes filles étaient à peine assises qu’Alcide et Eugène arrivaient au pas de charge, se tenant prêts à lancer leur demande au premier signal du violon.

Cependant l’orchestre, après s’être longuement rafraîchi (fait digne de remarque, plus les musiciens se rafraîchissent, plus ils paraissent échauffés), l’orchestre venait de remonter sur sa petite plate-forme et commençait à préluder. Un mouvement général se produisit parmi les danseurs ; chacun se dirigea vers sa chacune, et les demoiselles élues se levèrent en jetant un regard de commisération sur leurs compagnes moins fortunées, qui se voyaient réduites au rôle ennuyeux de sècherons. – Ce mot, d’une étymologie inconnue, équivaut à notre expression plus polie : faire tapisserie.

Mlle Juvet n’était pas au nombre des délaissées, comme on le pense bien ; chez elle, il y avait plutôt encombrement. Au premier son des instruments, Eugène et Alcide, arrondissant le bras avec un ensemble remarquable, avaient présenté leur requête à l’unisson. « Mademoiselle, aurai-je le plaisir ?… » Mais le maréchal n’arriva pas au bout de sa phrase. Plein du sentiment de ses droits et indigné de la concurrence illégale qui lui était faite, il résolut d’en finir une bonne fois avec l’audacieux.

— Ayez l’obligeance de vous retirer, m’sieu, vous me gênez, prononça-t-il en mettant dans son ton toute l’impertinence dont il put disposer.

— Pas avant que mademoiselle ait répondu, fit Eugène en secouant fièrement sa crinière frisée.

C’était un geste preux, et les demoiselles sècherons, témoins de l’incident, en furent vivement impressionnées. Malheureusement Élise regardait d’un autre côté, de sorte que son cœur de pierre n’en fut point amolli.

— Je vous dis que vous me gênez ! répéta le maréchal.

Quand il avait une fois trouvé un argument, il n’aimait pas à en changer. Cependant, pour rajeunir la seconde édition de celle-ci, il l’accompagna d’une œillade féroce. Eugène, quoique pacifique de nature, n’était pourtant pas un poltron. Il toisa son rival de la tête aux pieds et répliqua :

— Si je vous gêne, allez-vous-en.

C’était une manière toute nouvelle d’envisager la question ; tandis qu’Alcide restait étourdi par la profondeur de cette réponse, le bel Eugène, revenant à Mlle Élise, lui offrit son bras pour la seconde fois.

— Mademoiselle, aurai-je le plaisir ?…

Mais Alcide venait de retrouver ses esprits et avec eux un nouvel argument.

— Monsieur, commença-t-il, dans tous les bals Mlle Juvet m’a donné la première danse.

— Raison de plus pour qu’un autre ait son tour.

— Il n’y a pas de ça ! cria le maréchal voyant que dans un combat de langue sa défaite était certaine. Je danserai avec elle, ou bien vous sortirez avec moi.

— Sortir ? après que nous avons eu tant de peine à entrer ! Ah ! ma foi non ! Allons, mademoiselle, tranchez la question, s’il vous plaît.

C’était déjà fait. Tandis que les rivaux se disputaient comme les deux voleurs de la fable, la belle en litige avait lestement quitté sa place pour aller prendre le bras d’un troisième postulant qui n’osait approcher.

« Ô la coquine ! ô la coquine ! » fut tout ce qu’Alcide trouva pour épancher son cœur. Il n’avait plus maintenant à s’irriter contre Eugène, aussi penaud que lui. La communauté de leur échec le lui fit plutôt considérer comme un compagnon d’infortune, et ce fut presque amicalement qu’il lui frappa sur l’épaule en disant :

— Bah ! bah ! il y a d’autres filles au monde. Malheureusement pour nous, car elles nous font sécher.

Puis il s’en fut à l’autre bout de la grange en murmurant toujours entre ses dents « Ô la coquine, ô la coquine ! »

Le hasard voulut que le cavalier d’Élise fût un des meilleurs amis d’Alcide. Celui-ci, bien que les idées promptes ne fussent pas son fort, vit le parti qu’il pouvait tirer de cette circonstance. Lorsque le couple dansant passa devant lui, Élise plus jolie que jamais avec son air fripon et ses yeux malicieux, Alcide tira le cavalier par la manche, au risque de lui faire manquer la mesure, et lui souffla dans l’oreille :

— Sois bon garçon et laisse-moi le second tour.

— À ton service, si mademoiselle y consent.

Élise, on peut le croire, n’y vit pas d’inconvénient, et posa aussitôt sa main sur l’épaule de son nouveau danseur. Celui-ci, saisissant l’autre main, l’éleva à la hauteur de son bras tendu, et les voilà partis, ayant chacun un bras en l’air, à peu près comme dans la représentation classique du serment des trois Suisses. On ne dansait pas autrement du temps de nos grands-pères ; même, quand on voulait très bien faire, ces deux bras menaçants s’élevaient et s’abaissaient alternativement comme un battant de pompe. Cet usage, peu rassurant pour les couples voisins, est tombé en désuétude. Les amis du progrès s’abstiennent même tout à fait du bras en l’air, mais Alcide était conservateur.

Pendant le premier tour, il n’ouvrit pas la bouche : il mûrissait son discours. Enfin, lorsqu’il eut préparé de l’exorde à la péroraison tout ce qu’il avait à dire, il commença en ces termes :

— Mademoiselle Juvet, seriez-vous disposée à me faire un plaisir ?

— D’ordinaire, ce sont les messieurs qui font des plaisirs aux demoiselles, répondit-elle en riant ; mais je suis bonne fille, vous n’avez qu’à dire.

— Eh bien ! donc, ôtez au plus vite cette vilaine fleur rouge que vous avez à votre col, et venez avec moi la rendre à Robert. Demain, je vous apporterai en échange le plus beau pot de géranium que je pourrai dénicher dans toute la commune.

Ah ! la petite rusée avait lieu d’être contente. Mais il fallait mener l’affaire jusqu’au bout.

— Je veux bien, dit-elle, quoiqu’il me fasse peine de jeter cette pauvre fleur. Elle ne vous plaît donc pas ?

— Non !

Jamais non plus décidé ne sortit de la bouche d’aucun mortel.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas que Robert vous fasse des cadeaux.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas qu’il vous courtise ; c’est mon droit, à moi, et je ne souffrirai pas qu’il me le prenne.

— Pourquoi ?

Ah ! quel joli petit pourquoi ! tout timide, et plein d’attente et d’espoir.

— Pourquoi ? parce que je vous aime !

Enfin ! Élise poussa un soupir de soulagement, mais elle n’était pas encore au bout de sa peine.

— Bon, dit-elle, mais ce n’est pas tout, ça, monsieur Burnier.

— Comment ? ce n’est pas tout !

— Eh non ! Eugène Robert me dira bien la même chose, si je veux.

— Mais je ne veux pas, moi !

— Et comment allez-vous faire pour l’en empêcher ?

— Je lui dirai que nous sommes fiancés ! s’écria le maréchal trouvant enfin le mot de la situation. Ça y est-il ?

— Si vous voulez.

Ce fut de cette manière poétique qu’Alcide Burnier et Élise Juvet se jurèrent un amour constant et une éternelle fidélité.

Le pauvre Eugène pressentit son malheur quand il les vit s’avancer vers lui, la main dans la main. Alcide se trouvait en veine d’éloquence ; il voulut porter la parole.

— Tenez ! dit-il à son concurrent vaincu en lui tendant la fleur qu’Élise venait de détacher de son col. Tenez ! nous sommes fiancés. À vrai dire, je ne sais pas trop comment ça c’est fait ; je croirais presque que c’est elle qui m’a demandé. C’est une coquine, je vous l’ai déjà dit. Mais dorénavant elle ne portera plus que mes bouquets ; autrement ce ne serait pas convenable, vous comprenez. Et si vous me permettez de vous donner un conseil, ne vous faites pas de mauvais sang pour ça ; vous aurez plus de chance une autre fois. J’ai eu bien du plaisir à faire votre connaissance ; voulez-vous prendre un verre de vin ? Viens avec nous, Élise.

« Horreur ! ils se tutoient déjà ! pensa Eugène scandalisé. Il faut qu’elle soit moins bien que je ne croyais. Qui sait si après tout elle m’aurait convenu ? »

Cependant il enferma soigneusement dans son carnet la pauvre fleur qui n’avait eu qu’une heure de triomphe ; puis, l’ayant embaumée du soupir traditionnel, il remit le portefeuille dans sa poche, et se dit que c’était une affaire en règle.

— Viens avec nous, Élise, répéta le fiancé.

Car la petite personne, tout occupée à contempler les obsèques du brin de géranium, n’avait pas encore daigné répondre.

— Oh ! non, merci. On a trop de peine à sortir. Allez bravement sans moi.

— Eh bien, adieu. Ne t’ennuie pas trop en m’attendant.

— Pas de danger ! répliqua-t-elle.

Et elle s’éloigna.

Ces fiancés, on le voit, n’appartenaient pas à l’espèce sentimentale. Malgré sa lenteur à prononcer le grand mot, Alcide était sans contredit le plus épris des deux ; mais il était, comme beaucoup de gens, un peu honteux de mettre en dehors ce qu’il sentait. Quant à Élise, elle était évidemment satisfaite de son succès ; elle se voyait maintenant casée ; ce mariage lui mettrait les pieds au chaud, ce qui est toujours agréable ; le maréchal était assez bon garçon pour faire un mari docile, point essentiel quand la future a sa tête ; tout cela était fort réjouissant, mais on n’y eût pas trouvé matière à poésie.

— Danserez-vous encore ? demanda Julie à Eugène qui se tenait près de la porte appuyé contre le linteau d’un air très abattu et désillusionné.

— Non, pas aujourd’hui, répondit-il avec un soupir destiné à indiquer des peines de cœur d’une nature aiguë.

— Nous pourrions alors nous mettre en route pour retourner tout tranquillement à la maison.

— Oh ! oui, partons. Je ne tiens pas à rester ici une minute de plus. C’est retourner le poignard dans la plaie que de voir…

Un nouveau soupir compléta cette déchirante image, qui effraya considérablement le bon Julien, un peu trop porté, comme nous l’avons vu, à prendre au sérieux les gens et les choses.

— Je pense, dit Eugène en tirant sa montre lorsqu’ils furent parvenus tous trois sur le sentier, que j’aurai juste le temps de boucler ma valise et de prendre la dernière poste ce soir. Je ne saurais passer ici une nuit de plus, le sol me brûle les pieds.

Il y avait décidément abus de métaphores. Ce sol brûlant venant après ce poignard, c’en était assez pour accabler Julien, qui paraissait beaucoup plus consterné que son frère.

— Qu’as-tu ? qu’est-ce qu’on t’a fait ? demanda-t-il attendant à coup sûr la révélation de quelque affreux mystère.

— Elle a pris le maréchal ! répondit Eugène d’un ton tragique. Si j’avais parlé cinq minutes plus tôt, le cours de deux vies aurait été changé. Mais naturellement elle ne prévoyait pas ma demande ; elle s’est engagée. Tout est fini.

Là-dessus il prit les devants et disparut bientôt sous les sapins, dont l’ombre noire convient aux infortunés.

Pendant un moment, le sensible Julien philosopha mentalement sur ce texte. À quoi tiennent pourtant les choses ! Puis il fit part de ses réflexions à Julie. Aux premiers mots elle sourit.

— Bon ! dit-elle, si ton frère a du plaisir à croire ça, je ne voudrais pas lui ôter cette petite consolation. Mais toi, ne va pas te mettre sens dessus dessous à cause de ces cinq minutes. Une demande en mariage n’est pas comme une course au sac le prix pour celui qui arrivera premier. Eugène aurait eu beau courir comme un lièvre et se présenter cinquante mille minutes plus tôt, il n’aurait pas obtenu Élise. Elle savait bien ce qu’elle voulait, je t’assure.

La version poétique de cette déconvenue amoureuse ne s’en répandit pas moins avec une prodigieuse rapidité. Chose étonnante, car Eugène ne confia les raisons de son brusque départ qu’à deux ou trois amis sûrs, qui lui jurèrent naturellement un inviolable secret. Que les dits amis se fussent déchargés de cette confidence dans l’oreille de leur plus proche voisin, c’est ce qu’il n’est pas permis de supposer, car le petit péché d’indiscrétion est, comme on sait, l’apanage exclusif du beau sexe.

Quoi qu’il en soit, dès le lendemain matin, tout le village eut connaissance de la démarche trop tardive d’Eugène Robert et de la réponse authentique d’Élise Juvet : « Il y a cinq minutes, j’aurais pu être à vous. Maintenant je suis engagée ; vous n’avez plus qu’à m’oublier, comme je tâcherai de vous oublier moi-même. » Les mieux informés prétendaient encore qu’elle avait ajouté avec un profond soupir : « Mais ce sera difficile ! »

Plus d’une jeune fille sentimentale s’écria que c’était comme un roman et versa une ou deux larmes sur cette fatalité mystérieuse. Les garçons se mirent à taquiner le maréchal, entrant à la forge exprès pour demander d’un air fin « Alcide, est-ce que ta montre n’avance pas de cinq minutes ? » Ce n’était ni très spirituel, ni très méchant ; mais le maréchal en colère déclara un beau jour que le premier qui aurait envie de savoir l’heure n’avait qu’à s’approcher, et qu’il verrait des étoiles en plein midi. Cet avertissement amical produisit son effet.

Élise protestait de son côté contre l’auréole de martyre dont on voulait la coiffer. Mais l’histoire avait plu ; elle faisait bien dans les annales de la localité ; personne ne voulut en démordre. Quelques-uns même trouvèrent mauvais que la petite couturière, après le fatal événement qui brisait son existence, conservât son pas alerte et ses joues roses ; mais d’autres déclarèrent qu’elle avait raison de sauver les apparences et de cacher la violence de son chagrin sous un masque de gaieté. De par la voix publique, elle fut décrétée victime, et du même coup on condamna Eugène aux regrets éternels. Ce qui n’empêcha pas Élise de se porter comme un charme, ni Eugène de chercher dès le lendemain à qui il pourrait bien offrir son cœur.

Mais nous avons anticipé. Revenons au moment présent.

Julien et sa fiancée descendaient lentement à travers les pâturages, jouissant de cette belle heure d’air tiède et de douce lumière qui précède le coucher du soleil. Le souvenir pénible de leurs différends des jours passés était effacé complètement. Ils s’entretenaient de plans d’avenir, heureux et assurés de leur mutuelle affection. Plus de paroles amères ni de regards soupçonneux ; en pensant à sa folle jalousie, Julien riait de lui-même. C’est qu’aussi tante Judith n’était pas là.

Mais elle, la bonne dame, n’oubliait point ses neveux, et la fin de cette journée réservait à Julie un cruel chagrin.

Quand, après avoir pris congé de Julien, elle revint à la maison, l’oncle était seul dans sa chambre, assis près de la fenêtre et regardant d’un air rêveur à travers les vitres sombres.

— Bonsoir, ma fille, dit-il en se retournant. Tu as fait une bonne promenade ?

— Très bonne, et j’ai bien des histoires à vous raconter. Comment êtes-vous ce soir ? Marie a-t-elle su préparer votre goûter ?

— Oui, oui, rien ne m’a manqué. Mais assieds-toi là, Julie ; j’ai aussi quelque chose à te dire.

La jeune fille obéit, étonnée, même un peu alarmée du ton grave qu’avait pris le vieillard.

— Ma chère Julie, commença-t-il en posant tendrement sa main sur celle de sa nièce, j’ai bien réfléchi ces derniers temps à ma position chez toi, et pour des raisons que tu comprendras facilement sans que j’aie le chagrin de te les dire, j’ai trouvé qu’il valait mieux nous séparer.

Julie tressaillit et fit un mouvement pour parler ; mais elle se contint.

— Ma belle-sœur Judith est venue me voir cette après-midi, continua l’oncle David ; nous avons causé ensemble, et c’est chez elle que j’irai en vous quittant.

— Oh ! mon oncle ! s’écria Julie.

Et se laissant glisser à genoux près du vieillard, elle entoura de ses deux mains le bras fidèle qui l’avait protégée depuis son enfance.

— Restez ! restez ! sanglota-t-elle presque sans savoir ce qu’elle disait.

— Non, mon enfant ; cela vaut mieux ainsi, répondit-il d’une voix douce et ferme.

Julie se releva aussitôt.

— Vous avez raison, murmura-t-elle. Je n’insisterai plus.

— Tu n’en resteras pas moins ma nièce chérie, reprit l’oncle ; et nous nous verrons souvent. Je serai très bien chez Judith.

— Je n’en doute pas, fit-elle avec amertume.

Elle ne voyait que de l’égoïsme dans ces paroles, si pleines en réalité de délicatesse et de tendre ménagement.

Il eût pourtant suffi de bien peu de chose pour déchirer toute la trame. Un seul mot, si le hasard compatissant l’avait amené sur leurs lèvres, eût dissipé sans retour ce déplorable malentendu, et leur eût épargné les douleurs d’un inutile sacrifice. Mais ce mot-là ne fut pas prononcé, et le vieillard se sépara de sa nièce le cœur plein d’une mortelle tristesse.

« Elle sera plus heureuse sans moi, pensait-il en la regardant s’éloigner ; et si la séparation m’est trop dure, eh bien, je suis vieux, et Dieu aura pitié. »

Julie, dans la solitude de sa chambrette, murmurait au milieu de ses larmes « S’il espère avoir la vie plus douce ailleurs, qu’il aille ! mais je ne sais ce que je ferai sans lui. »

IV

Depuis la mémorable journée de Chateluz, un mois s’était écoulé. Mois pénible pour Julie, qui ne pouvait s’accoutumer à l’absence de son oncle. La maison lui semblait vide, bien qu’une joyeuse troupe d’enfants la remplît comme toujours. Elle ne regardait jamais sans un douloureux tressaillement la fenêtre devant laquelle le vieillard avait travaillé pendant de si longues années. Afin que personne ne s’assît à cette place consacrée par son souvenir, elle y avait mis une petite table chargée de hautes plantes en pots, qui faisaient de cette embrasure comme une sorte de bosquet, et chaque matin elle consacrait un grand moment de sa journée déjà si remplie à soigner ce jardinet avec la sollicitude attendrie qu’on vouerait à une tombe. La sage et forte Julie ne se reconnaissait plus elle-même. Troublée par toutes sortes de regrets, privée des conseils qui avaient été son appui, elle devenait hésitante et timorée. Son expérience, son bon sens pratique ne lui inspiraient plus aucune assurance ; il lui semblait qu’elle eût à recommencer la vie.

Depuis le jour de la séparation, elle avait peu vu son oncle ; il semblait qu’une fatalité obstinée et méchante les empêchât de se rejoindre. Il est vrai que lorsque la fatalité prend les traits d’une dame Judith, on a du mal à la vaincre. Julie s’était chargée de tous les tracas du déménagement et avait elle-même installé le vieillard dans la chambre spacieuse et gaie que son hôtesse lui cédait. Mais leurs adieux, que la jeune fille eût voulus sans témoins, avaient été gâtés par la présence obsédante de Mme Faivre ; et dès lors, mille obstacles venant à la traverse de leurs désirs, ils n’avaient pas eu un instant de tête à tête.

Au matin qui suivit le déménagement, Julie s’éveilla la tête lourde et sous une vague impression de tristesse. Sa première pensée fut « Ah ! ce n’était qu’un rêve ! » Mais le sentiment de la cruelle réalité revint comme une flèche aiguë, et la pauvre Julie se mit à pleurer.

« Il faut que je le voie ce matin même, pensa-t-elle, et que je sache comment il a passé la première nuit. »

Aussitôt donc que ses devoirs de ménagère le lui permirent, elle prit son chapeau et sortit. En passant devant le jardinet, elle cueillit sur le plus beau des rosiers une fleur magnifique, une rose de la Malmaison qui s’était entrouverte à l’aurore, et dont la nuance délicate était encore relevée par le vert sombre de son feuillage lustré.

« L’oncle sera content de me voir de si bonne heure, pensait Julie tout en marchant d’un pas alerte. Je suis sûre que mon baiser du matin lui manque ; le bon café et le pain blanc de tante Judith ne remplaceront pas ça. »

En arrivant à la maison qu’habitait Mme Faivre, la jeune fille leva les yeux vers la fenêtre du coin, espérant presque y apercevoir la bonne figure du vieillard la saluant d’un sourire. Mais les rideaux étaient encore baissés. « Serait-il malade ? » se demandait Julie en montant l’escalier avec un battement de cœur.

Mme Faivre était dans sa cuisine lorsque la visiteuse entra. Elle l’accueillit par un chut ! impératif qui accrut l’anxiété de Julie.

— N’est-il pas bien ? fit-elle à voix basse.

— Pas bien ? je voudrais savoir pourquoi ! L’air est aussi bon ici qu’au Pré-Berthoud, je suppose.

— Ses rideaux sont encore fermés.

— C’est qu’il dort. À son âge, on n’est pas tenu de se lever avec les alouettes, et je compte bien qu’à l’avenir il jouira de son repos du matin, aussi long qu’il voudra le prendre. Je ne suis pas pressée, moi, et puis nous n’avons pas d’enfants dans la maison pour faire un vacarme à réveiller les morts.

Cela fut dit avec une pointe de méchanceté que Julie sentit bien ; mais elle n’avait pas le cœur à la riposte, et elle dit seulement, en prenant un siège qu’on n’avait pas songé à lui offrir :

— J’attendrai que l’oncle se réveille.

— Comme tu voudras.

Mais au bout de dix minutes, la jeune fille eut un remords de rester là inactive quand il y avait tant de besogne à la maison.

— Je reviendrai ce soir, dit-elle en se levant. Ayez l’obligeance de donner à mon oncle cette rose que j’ai cueillie pour lui.

— Est-elle assez belle ! fit tante Judith d’un ton radouci en plaçant le mignon bouquet dans un verre d’eau. Tu as de la chance avec les plantes, Julie. Moi, je n’ai jamais fait prospérer qu’un cactus.

« Cela ne m’étonne pas, pensa Julie ; le terrain doit être bon ici pour toutes les plantes à épines. »

Mais elle garda sa remarque pour elle seule, et se dirigea vers la porte. Comme elle mettait la main sur la serrure, un bruit léger lui fit tourner la tête. Le verre était renversé sur la table, et l’eau tombait en mince filet sur les dalles de ciment soigneusement balayées. À côté de la flaque gisait le pauvre bouquet.

— C’est ce misérable chat ! s’écria Mme Faivre d’un ton courroucé en saisissant les pincettes pour infliger au coupable la punition de son forfait.

Mais elle eut beau fourgonner partout, promener son instrument sous tous les meubles et jusque dans la caisse à bois, l’animal ne laissa pas même entrevoir le bout de sa queue.

— Il ne perdra rien pour attendre, dit Mme Faivre en cessant sa chasse inutile. Mais regarde donc ta belle rose, Julie.

La fleur penchait tristement sa riche corolle sur sa tige brisée à la naissance du calice.

— Votre chat fait vraiment des choses étonnantes, dit Julie dont les lèvres tremblaient.

Puis elle prit dans sa main la pauvrette condamnée à se flétrir avant le soir, la considéra un instant et s’en alla.

Chose singulière, Mme Faivre oublia tout à fait de mentionner cette visite à son beau-frère lorsqu’elle entra chez lui, portant sur un plateau le plus appétissant déjeuner du monde.

— Je n’ai rien d’autre à faire qu’à vous gâter, David, lui dit-elle, demandez tout ce qui pourra vous être agréable. Je veux que vous vous trouviez bien chez moi.

Puis elle s’assit, et pendant que le vieillard dégustait son café, elle le régala de la chronique matinale qu’un comité bien au courant des affaires de la commune venait de rédiger à la fruitière, où chaque ménagère allait chercher le lait du déjeuner. Mais de Julie, pas un mot.

— Ma nièce n’aura sans doute pas le temps de me faire visite aujourd’hui, dit l’oncle.

Cependant il s’assit près de la fenêtre avec le secret espoir de la voir paraître. Toute la journée s’écoula dans cette attente.

— Mon Dieu ! beau-frère, dit Mme Faivre avec cette brusquerie qui passe souvent pour de la franchise, n’imaginez pas que Julie pense à vous autant que vous à elle. C’est l’affaire des vieux, ça ; mais la jeunesse a bien autre chose en tête.

— Peut-être bien, peut-être bien, soupira l’oncle ; je juge d’après moi, et il me semblait que Julie ne pourrait passer la journée sans me voir. Si j’allais moi-même au Pré-Berthoud en me promenant, après le goûter ? suggéra-t-il presque timidement.

— C’est une bonne idée ; vous y rencontrerez sans doute Julien, car le jeudi est son jour.

— Ah ! je l’avais oublié, soupira l’oncle. J’irai demain, pour ne pas les ennuyer.

Vers le soir, Mme Faivre se rappela tout à coup un message important dont on l’avait chargée pour une personne qui habitait à une certaine distance du village, et elle pria son beau-frère de l’accompagner.

— Mais Julie viendra peut-être, dit-il.

— Non, puisqu’elle attend son fiancé ; d’ailleurs, nous pouvons prendre le sentier des tourbières ; ainsi nous sommes sûrs de ne pas la manquer.

Mais Julie était déjà au village, et tante Judith le savait bien. Elle avait tressailli tout à l’heure en voyant sa nièce traverser la petite place. Au lieu de monter directement chez Mme Faivre, la jeune fille entrait au bureau de poste, où elle pensait trouver une corbeille de prunes à son adresse ; elle voulait choisir les plus belles pour en remplir un petit panier qu’elle offrirait ensuite à son oncle. Cette opération lui prit un certain temps ; puis des amies prolixes la retinrent encore, et Mme Faivre sut fort bien user de ce retard. Tandis que la pauvre Julie, ayant trouvé visage de bois chez son oncle, redescendait lentement l’escalier, prête à pleurer de désappointement, et laissait chez une voisine le petit panier plein de beaux fruits qu’elle aurait eu tant de plaisir à offrir elle-même, tante Judith s’éloignait du village aussi rapidement que le permettaient les vieilles jambes et la respiration un peu courte de son beau-frère. Au retour, ils suivirent le sentier des tourbières : Julie avait pris un chemin qui longeait le pied des pâturages. Ainsi ils ne se rencontrèrent point et finirent tristement cette journée dans laquelle ils avaient constamment pensé l’un à l’autre.

Le lendemain il plut un déluge qui rendait les marais absolument impraticables ; d’ailleurs, l’oncle s’était enrhumé dans sa course du soir précédent et ne pouvait songer à sortir. Il reçut assez tard le cadeau de sa nièce, que Mme Faivre n’osa pas détourner de son adresse, quoiqu’elle en eût bonne envie. Mais Julie elle-même ne parut point, retenue à la maison par le mauvais temps, et ces deux journées parurent au vieillard les plus longues de sa vie. Il mit en place son établi, pris ses outils dans le tiroir et essaya de travailler un peu pour se distraire ; mais une oppression pénible le saisissait aussitôt qu’il se penchait sur son ouvrage ; il dut y renoncer et chercher d’autres ressources contre l’ennui. Au Pré-Berthoud, il y avait toujours quelque chose à faire ; les enfants entouraient leur oncle, demandant des histoires, des histoires ! ou bien c’était une serrure récalcitrante qu’il fallait démonter ; parfois Julie avait besoin de nouveaux balais de sapin, et personne ne les faisait aussi bien que son oncle. Mais au village, le pauvre vieillard était tout dépaysé ; les planchers blancs, les boiseries brillantes lui causaient un indéfinissable malaise ; il regrettait les grosses poutres brunies et le carrelage inégal de la cuisine. Ah ! cette bonne vieille cuisine surtout lui manquait, avec son large foyer près duquel il faisait si bon s’asseoir pour causer intimement. La cuisine de Mme Faivre avait l’air indiscret ; elle était peinte en jaune clair et n’avait pas de recoins mystérieux, pas de dressoir antique ; c’était une cuisine vulgaire, bonne pour abriter et servir le premier locataire venu ; non pas une vieille amie comme celle du Pré-Berthoud, qui connaissait la famille de l’oncle David depuis des générations. Pauvre oncle David ! il ressemblait à un vieux sapin qu’on aurait arraché à sa forêt natale et qui s’efforce languissamment de reprendre racine dans un sol nouveau. Pourtant il essayait de se redresser et de secouer sa tristesse, se disant qu’un sacrifice accompli en gémissant n’est pas de la bonne sorte. « Julie sera plus heureuse, » se répétait-il, et c’était pour lui la meilleure des consolations.

Tante Judith faisait l’impossible pour égayer son pensionnaire, et le bon oncle, dans sa candeur, lui savait gré de ses efforts… désintéressés. « Vous êtes pour moi plus qu’une belle-sœur, vous êtes une bonne sœur, » lui dit-il un jour avec un sourire reconnaissant. Et ce mot la dédommagea amplement de ses peines. D’ailleurs, elle ne perdait pas une occasion de faire valoir son dévouement, mais sans avoir l’air d’y toucher, car ce n’était pas la finesse qui lui manquait. Une nuit où le vieillard se trouvait légèrement indisposé, elle resta debout jusqu’au matin ; et le lendemain son air languissant, ses yeux battus, son bonnet qu’elle garda tout le jour comme un symbole de migraine, touchèrent considérablement ce pauvre oncle. « Elle en fait trop, se dit-il ; elle se fatiguera outre mesure. Julie elle-même n’aurait pas plus de sollicitude. Mais voyez donc comme on juge mal les gens ! J’avais bien des préventions contre ma belle-sœur. »

Tante Judith était bonne cuisinière, et souvent quelque petit plat fin paraissait sur la table. Le vieillard y touchait par complaisance, car ses goûts étaient simples ; il avait peu d’appétit d’ailleurs, et se sentait chaque jour plus abattu. Mais il s’inquiétait de ces dépenses faites pour lui, et pria Mme Faivre d’augmenter le prix de sa pension. Elle n’en voulut pas entendre parler ; elle rappela même d’une manière si touchante les obligations qu’elle avait contractées envers son beau-frère dans les premières années de son veuvage, que le vieillard en fut tout ému.

« Je n’aurais pas cru qu’elle s’en souvînt, pensa-t-il. Quand j’ai réglé les quelques petites dettes que mon frère avait laissées et que j’ai acheté pour Judith cet excellent burin-fixe, elle n’avait pas l’air aussi reconnaissante qu’aujourd’hui, il me semble. Mais les bons sentiments viennent avec l’âge. En tout cas, si elle persiste à se mettre en frais pour moi, je pourrai toujours l’en dédommager dans mon testament. Quelques centaines de francs ne diminueront pas de beaucoup la part de mes neveux ; je suis sûr que Julie ne m’en voudra pas. »

Plusieurs semaines s’écoulèrent ainsi d’une façon assez monotone. La saison s’avançait ; l’automne, avec ses brouillards au matin et son clair soleil à midi, rougissait les feuilles des sorbiers qui semblaient vouloir rivaliser avec les fruits de corail dont les grives sont friandes ; dans les jardins, les chrysanthèmes et les marguerites, les lourds dahlias aux pétales veloutés étalaient la vivacité de leurs couleurs et ce port robuste qui semble défier l’hiver. Les après-midi étaient magnifiques, tièdes et sereines ; mais vers le soir, l’air fraîchissait, et les bonnes mamans assises au seuil de leur porte s’enveloppaient déjà de châles de laine.

L’oncle David ne sortait guère. Ah ! il avait bien prévu qu’avec Julie s’en irait la verdeur de sa vieillesse. Faible et cassé, souffrant d’un rhume tenace, il se sentait très changé. D’ailleurs les remarques des voisins qui, à bonne intention, il faut le croire, s’extasiaient sur sa mauvaise mine, ne l’auraient pas laissé dans l’ignorance à ce sujet. Il avait voulu un jour s’aventurer jusqu’au Pré-Berthoud, mais il avait eu peine à y arriver, et Julie s’était effrayée de le voir tremblant et courbé comme s’il relevait de maladie.

Dans le village, il n’y avait qu’une voix pour blâmer la jeune fille. Quoique personne ne connût les vrais motifs de cette séparation, on soupçonnait quelque querelle, on s’apitoyait sur le pauvre vieillard, et lui-même dut entendre plus d’une sévère allusion aux ingrats qui se nourrissent de votre pain, s’installent chez vous et vous montrent ensuite la porte. L’oncle défendait sa nièce contre tous, mais Mme Faivre lui dit un jour :

— Il faut pourtant reconnaître, David, que Julie n’a pas fait grand’chose pour vous retenir.

Et ces mots résumaient si bien le sentiment secret, inavoué, douloureux, qui lui déchirait le cœur, qu’il dut se retirer précipitamment dans sa chambre pour cacher son émotion.

Une situation aussi fausse devait nécessairement porter des fruits d’aigreur. Le fatal malentendu pesait sur l’oncle comme sur la nièce et leur faisait interpréter à contre-sens chaque incident, chaque parole. Tout leur devenait source d’amertume et d’irritation. Si le vieillard se louait des attentions de Mme Faivre, Julie y voyait un reproche à son adresse ; mais si à son tour elle parlait de Julien, qui était maintenant parfait pour elle, le pauvre oncle en concluait que tous deux étaient bien aises de s’être enfin débarrassés de lui. Ainsi leurs entretiens perdaient toujours plus ce caractère de douce intimité qui les rendait autrefois si attrayants. « Julie n’est plus la même, » pensait le vieillard. Et Julie se disait : « On m’a changé mon oncle ; il ne s’intéresse plus à moi. » Une muraille s’élevait entre eux, et, liés par une déplorable erreur, ils ne savaient comment l’abattre. Dans les premiers temps, Julie était venue souvent chez son oncle, presque chaque soir ; mais comme les travaux d’aiguille, les raccommodages de toute sorte s’accumulaient dans sa corbeille, et que d’ailleurs les jours devenaient courts, elle diminua le nombre de ses visites. Sans bien s’en rendre compte peut-être, elle cédait aussi à une certaine répugnance. Mme Faivre lui était insupportable ; rien qu’à la voir, elle se sentait devenir méchante ; elle eût voulu lui dire en face qu’elle la trouvait laide, jaune, envieuse, hypocrite et servile ; et à son oncle, qui ne tarissait pas en louanges sur le compte de cette chère belle-sœur, qu’il se laissait entortiller comme… Mais Julie devait réprimer le flot de ses expansions. Et le mécontentement s’accroissait ainsi des deux parts.

Un soir, enfin, la catastrophe arriva. Julien avait reçu en présent de son frère deux ou trois bouteilles d’excellent malaga, et il eut aussitôt l’idée d’en offrir une à l’oncle. Ce n’était pas qu’il fût très bien disposé envers celui-ci ; il lui en voulait d’avoir quitté Julie si brusquement et sans raison valable ; mais pourtant l’ancienne affection subsistait toujours, et la figure changée, l’air triste du vieillard émouvaient Julien. Un beau soir donc, vers neuf heures, en quittant son établi, il entra chez Mme Faivre, chargé de la précieuse bouteille, qu’il laissa soigneusement sur la table de la cuisine ; car Julien trouvait peu modeste de se présenter chez les gens en leur offrant de but en blanc un cadeau ; il préférait n’en parler qu’à la dernière minute et se sauver ensuite sans attendre les remerciements.

L’oncle était dans sa chambre, en tête à tête avec l’inévitable Mme Faivre, et le jeune homme crut remarquer quelque froideur dans l’accueil qui lui fut fait. Peut-être ne se trompait-il pas : le vieillard se sentait incapable de saluer le fiancé de Julie avec sa paternelle cordialité d’autrefois. N’était-ce pas à cause de lui, de son absurde jalousie, que toutes choses étaient si tristement changées ? La conversation se traîna d’abord assez péniblement. On parla de la pluie et du beau temps, de la moisson qui venait de finir, du jeune prédicateur qui avait remplacé M. le ministre dimanche dernier, des petits cancans du village, de la cherté des appartements. Mme Faivre se plaignait beaucoup du sien ; elle le trouvait peu commode, trop grand, trop coûteux.

— Pour moi seule, j’aurais bien assez à une chambre et une cuisine, disait-elle, mais alors il me faudrait congédier mon cher pensionnaire.

— Le congédier ! vous vous en garderiez bien ! fit imprudemment le jeune homme ; après avoir travaillé des pieds et des mains pour l’attirer chez vous !

Julien, on le voit, était fort peu diplomate, en vérité.

Mme Faivre avait tressailli, mais son trouble ne dura qu’un instant.

— En voilà bien d’une autre ! soupira-t-elle d’un ton mélancolique et résigné, comme une femme qui a l’habitude de voir ses bonnes intentions méconnues. Je n’aurais pas attendu ça de vous, Julien, non vraiment, pas de vous. Là, je sais bien ce que vous allez dire ; je sais bien ce que tout le village crie après moi. Vous ne le croiriez pas, David ? On prétend que je vous exploite, que je suce votre bien, que je me coule la vie douce en mangeant vos revenus. Comme si j’avais un centime de bénéfice sur votre pension ! Je change mon argent, voilà tout. Et ma fatigue, mes inquiétudes quand vous êtes malade, qui est-ce qui y pense ? Qui est-ce qui me voit vous soigner comme si vous étiez pis que mon propre frère ? Le monde est injuste ; mais je me laisserai appeler de tous les noms qu’on voudra, avare, sangsue, sanglier, si ça leur fait plaisir.

— Ou coureuse d’héritages, interrompit Julien. Ce ne serait pas tant mal appliqué, qu’en dites-vous ?

Cette belle apostrophe était une inspiration lumineuse, pensait-il, et devait sur-le-champ dessiller les yeux de l’oncle. Mais l’effet produit fut tout différent. Le vieillard s’était levé avec indignation, et, frappant sur la table de sa main ouverte, il dit d’un ton sévère :

— J’en ai assez entendu, Julien. Si j’ai quitté ma nièce pour me retirer chez ma belle-sœur, que j’aime et que j’estime, c’est de mon propre mouvement ; et toi, Julien, tu as moins qu’un autre le droit de le lui reprocher. Quant à ma petite fortune, jamais il n’en a été question entre Judith et moi ; mais si j’avais l’intention de lui laisser quelque chose, ce n’est pas à toi que je ferais tort ; car tu ne m’as pas donné ces derniers temps assez de sujets de satisfaction pour que je pense à faire de toi mon héritier.

Jamais on n’avait entendu cet homme doux et indulgent parler avec tant d’amertume. Toutes les tristesses de ces dernières semaines, les indignations contenues, la douloureuse certitude de s’être attaché à des ingrats, tout ce fiel bouillonnait dans son cœur et voulait s’épancher. Mais le pauvre oncle regrettait déjà d’en avoir trop dit. Après tout, ce garçon, c’était son garçon, le fiancé de Julie, et il ne pouvait se déprendre de l’aimer. Peut-être allait-il corriger par quelques mots moins sévères l’effet de ses premières paroles, quand Mme Faivre vint à la rescousse.

Par un procédé à elle seule connu, elle s’était procuré pour la circonstance quelques larmes qu’elle versait avec grand apparat dans un mouchoir à carreaux.

— Lui du moins me rend justice, dit-elle en larmoyant ; mais vous, monsieur Robert, vous me tenez pour une hypocrite.

— Ça, c’est sûr, répondit-il d’un ton très convaincu ; une hypocrite et une femme furieusement rusée, voilà ce que vous êtes. S’il y en avait beaucoup de votre acabit sur cette terre, les honnêtes gens n’auraient plus qu’à donner leur démission. À présent j’ai dit ce que je pense, et je me lave les mains du reste. Oncle David… monsieur Dumont, je veux dire, ouvrez donc les yeux une bonne fois pour voir ce qu’on trame autour de vous.

— Assez, dit le vieillard, et sa voix était brisée comme après un pénible effort. Assez, Julien, laissez-nous.

On eût dit qu’il avait désappris tout d’un coup le tu familier dont il s’était toujours servi envers le fiancé de sa nièce.

— Ma belle-sœur ne trame rien du tout ; je suis venu volontairement chez elle, et vous ne rentrerez pas ici avant de lui avoir fait réparation. Après avoir tourmenté ma nièce par votre jalousie, laissez-nous en paix au moins maintenant.

Ce reproche fut très sensible à Julien, qui le savait mérité, sinon dans le sens où l’oncle l’entendait. Il ne trouva rien à répondre, et s’en alla fort affligé du triste résultat de sa visite.

En passant par la cuisine, il oublia ou dédaigna de reprendre son cadeau ; et quelques minutes plus tard, Mme Faivre retrouva cette bouteille sur la table où il l’avait laissée.

« Hum ! malaga ! fit-elle en lisant l’étiquette ; c’est excellent avant le dîner. Mais si je montre ça à David, il est capable de s’attendrir de nouveau pour un si bon neveu ; je crois qu’il se repent déjà d’avoir parlé comme un homme une fois en sa vie. Je ne veux pas que ce joli vin doux me gâte mes affaires ; ainsi je vais courir après Julien et lui rendre sa marchandise. »

Dix heures sonnaient à la tour de l’église, comme Mme Faivre sortait de la maison. La nuit était noire, sans lune ; les réverbères étaient éteints ; et si la nocturne promeneuse ne se cogna pas vingt fois la tête contre les murailles, c’est qu’elle avait plus de chance que les braves gens. Dans la direction qu’avait dû prendre Julien, on entendait le bruit de pas qui s’éloignaient. C’était sur cette piste que se hâtait Mme Faivre, le long de la rue absolument déserte. Elle atteignit le jeune homme au moment où il montait le perron et mettait la clef dans la serrure pour rentrer chez lui. Il se retourna surpris en entendant des pas et vit tante Judith debout dans le carré de lumière que projetait une fenêtre encore éclairée.

— Tenez, monsieur Robert, dit-elle essoufflée, voici ce que vous aviez oublié chez moi. C’est un petit présent d’amitié que vous vouliez nous faire ? Merci beaucoup ; nous n’en usons pas. Vous m’appelez coureuse d’héritage ; je n’ai pourtant jamais fait à mon beau-frère des cadeaux de malaga. Il vous envoie ses compliments et vous prie de ne plus vous mettre en frais pour lui, parce que c’est de l’argent dont vous ne tirerez pas l’intérêt.

— S’il a dit une chose pareille, vous la lui avez soufflée, répliqua Julien dédaigneusement. L’oncle est encore trop bon, malgré vos manigances, pour avoir inventé ça. Allez, tante Judith, si le mal que vous nous faites retombe un jour sur votre tête, vous aurez lourd à porter.

En même temps il se détourna et allait entrer dans la maison, quand Mme Faivre lui cria :

— Et votre vin donc ? vous n’en voulez pas ?

Elle était toute disposée, je crois, à l’emporter pour son usage particulier, mais Julien lui prit la bouteille assez brusquement.

— Ce qui est donné est donné, dit-il ; puisque l’oncle le refuse, la pauvre Justine en profitera pour son garçon malade.

Et tournant le dos à son interlocutrice, il se dirigea vers la maison voisine, où l’on voyait encore une petite lumière briller derrière les rideaux du rez-de-chaussée. Mme Faivre, de son côté, reprit à la hâte le chemin du logis, mais elle n’était pas au bout de ses aventures.

« Pourvu que David ne se soit pas aperçu de mon absence, pensait-elle en cherchant à tâtons le bouton de la porte d’entrée. Mais non ; comme je lui avais dit bonsoir avant de descendre, il se sera tranquillement couché. Pourtant il y a encore de la lumière dans sa chambre ; je devrai prendre garde en montant l’escalier, et camber cette stupide seconde marche qui crie toujours quand on met le pied dessus. »

Mais il devait se passer encore beaucoup de choses avant que Mme Faivre montât son escalier.

Ayant enfin réussi à tourner le bouton, elle poussa vivement la porte, qui résista. Un nouvel assaut n’eut pas plus de succès. « On a donc fermé en dedans ! » pensa la dame avec un petit frisson d’inquiétude. Ce n’était que trop certain. Le locataire du rez-de-chaussée, homme méthodique et sédentaire, chargé de la police intérieure de la maison, tournait invariablement la clef dans la serrure au premier coup de dix heures. Mme Faivre songea d’abord à l’appeler ; mais elle se souvint qu’il habitait une chambre ouvrant de l’autre côté, sur le jardin, et qu’il faudrait escalader la grille pour arriver à proximité de sa fenêtre. Il eût été bien facile de faire ouvrir en réveillant l’oncle par une petite pierre lancée contre ses vitres, ou par quelques bons coups de poing dans la porte ; mais comment ensuite expliquer cette expédition nocturne ? À dix heures du soir, on ne saurait alléguer visites ni emplettes.

« Si David commence à se méfier de quelque chose, il ira jusqu’au bout, pensait très judicieusement Mme Faivre ; avec ça que Julien lui en a déjà dit assez pour le faire réfléchir. Mais comment est-ce que je vais m’y prendre pour rentrer, moi ? Je n’ai pas envie de passer la nuit dehors. »

La cervelle de Mme Faivre était, nous l’avons vu, assez féconde en expédients ; mais que peut toute l’ingéniosité du monde devant ce fait brutal, une porte fermée et point de clef pour l’ouvrir ?

Provisoirement, la dame infortunée s’assit au bord du trottoir pour réfléchir à sa peu confortable situation. Il faisait froid ; le vent d’octobre, ce premier avant-coureur de la neige, soufflait à travers la rue et secouait les girouettes grinçantes ; il faisait noir et solitaire, et quoique les rues du paisible village ne fussent pas généralement hantées par les voleurs, on avait des exemples d’attentats nocturnes… À cette idée, la pauvre dame crispait nerveusement les doigts autour de sa montre et prenait déjà une attitude militante. Avec la chaîne d’argent qu’elle tenait de son premier mari, avec son anneau d’or et ses boucles de grenats, Mme Faivre était une valeur ; elle avait bien sujet de trembler pour ses jours.

Dix heures et demie sonnèrent à l’horloge de l’église. « Quel rhume je vais prendre ! soupira la victime de cette fâcheuse aventure ; moi qui ai la poitrine si délicate ! Et penser que j’aurais pu rester tranquillement chez moi, mettre le malaga de Julien dans mon armoire et m’en faire du bien de temps en temps, sans rien dire à David ! car je le connais, il ne l’aurait pas accepté pour lui-même. Mais non, on est honnête après tout ; on se donne la peine de sortir au milieu de la nuit, on use ses pantoufles à courir jusqu’à l’autre bout du village, et pour remerciement, Julien souhaite que le tonnerre et toutes sortes de vengeances tombent sur votre tête. Voilà comme on est récompensé d’avoir trop de conscience ! »

Mme Faivre ne devait cependant pas souffrir beaucoup de ce dernier inconvénient ; mais si le dernier des scélérats est capable de se découvrir des vertus et de s’admirer de bonne foi, à plus forte raison tante Judith qui n’avait tué personne et n’était qu’une femme un peu trop habile. Cependant, après s’être donné le plaisir de repasser en esprit l’histoire de son noble désintéressement au sujet du malaga, Mme Faivre trouva que le vent devenait singulièrement frais et qu’il serait grand temps de songer tout de bon à rentrer.

« Si j’appelle M. Droz, David m’entendra, pensa-t-elle ; c’est ennuyeux qu’il ne soit pas un peu sourd ; à son âge, on devrait l’être. »

En émettant ce charitable souhait, elle se leva, mais un léger frôlement qui se fit entendre tout près d’elle la cloua sur place ; c’était comme si des pieds glissaient doucement, chaussés de semelles de feutre. Les yeux démesurément ouverts, Mme Faivre cherchait à percer les ténèbres, mais aucune forme suspecte ne se dessinait sur le fond noir de cette nuit opaque comme une muraille.

— Qui va là ? fit la dame alarmée en mettant toutefois dans son interpellation une certaine bienveillance, comme pour se concilier les bonnes grâces de l’invisible passant.

Pas de réponse, mais le même frôlement se fait entendre de nouveau, à gauche cette fois.

« Ils sont deux ! » pensa-t-elle avec angoisse en couvrant d’une main sa montre, de l’autre son porte-monnaie, et regrettant bien de n’en pas avoir une troisième pour défendre les articles de bijouterie énumérés plus haut.

— Qui va là ? répéta-t-elle en assurant sa voix. Vous feriez mieux de répondre, qui que vous soyez. Victor, Adolphe, mes garçons, venez ici avec vos pistolets chargés !

Ce belliqueux appel à des défenseurs imaginaires n’effraya pas l’ennemi ; au contraire, il s’avança si près que Mme Faivre put entendre le bruit d’une respiration passablement bruyante.

« Un homme ivre, sans doute, » pensa-t-elle un peu soulagée ; car il lui paraissait qu’un brigand ne ferait pas tant de préliminaires pour demander la bourse ou la vie. Cependant, en regardant droit devant elle, sur le trottoir, elle finit par distinguer une forme confuse, une masse noire accroupie, semblait-il. Cet être mystérieux, muet, devenait affreusement inquiétant ; plutôt que de passer cinq minutes de plus dans sa compagnie, Mme Faivre préférait éveiller son beau-frère, au risque de devoir tout avouer. Déjà elle se baissait et ramassait dans la rigole une petite pierre pour la lancer contre la fenêtre, lorsque quelque chose se dressa contre elle et saisit les plis de sa robe. Elle poussa un cri,… auquel répondit un aboiement sonore, car l’affreux brigand était un chien. Un chien retardataire, égaré peut-être, ou bien ayant comme Mme Faivre oublié sa clef, et condamné à vaguer dans la rue jusqu’au matin. Cet instinct de sociabilité dont les chiens sont pourvus presque autant que les hommes l’avait sans doute amené près de Mme Faivre, qui en général n’attirait ni gens ni bêtes ; et maintenant, dans son langage canin, il s’efforçait de lui exprimer sa sympathie. D’abord de petits aboiements très doux, de tendres jappements, comme s’il s’apitoyait sur leur commune infortune ; puis tout à coup, de grands aboiements à plein gosier. Mme Faivre s’effraya de cette fanfare intempestive.

« Il va réveiller tout le quartier, » pensa-t-elle.

— Allons, Médor, Bello, Turc, insupportable chien, vas-tu bientôt te taire ?

Puis, essayant de la douceur, elle le flatta sur le dos, car elle pouvait maintenant distinguer assez bien l’animal. Ces caresses n’eurent que trop de succès. Médor, dans un élan de passion, s’élança si affectueusement sur la dame, qu’il faillit la renverser ; puis il se dressa contre elle, lui lécha les mains, et pour finir, fourra sa tête sous le tablier de tante Judith. C’était décidément un chien d’allures excentriques ; peut-être la solitude et l’obscurité avaient-elles momentanément troublé l’équilibre de son cerveau.

Toutes ces démonstrations d’amitié parurent suspectes à Mme Faivre. Si cette bête étrange était un chien de voleurs dressé à enlever la montre des gens ? Aussitôt elle repoussa brusquement le pauvre Médor, qui se vengea en aboyant comme un forcené.

— Tais-toi ! tais-toi ! chut ! chut ! suppliait Mme Faivre ; bon chien, Médor, bon chien !… Ah ! si j’avais un brin de mort aux rats, comme je t’aurais vite fermé le bec ! Il est enragé, ma parole ! Pour un rien, il se tournerait contre moi et me mordrait !

Cependant ce solo de ouah ! ouah ! quoique brillamment exécuté, devint fastidieux aux voisins. Une fenêtre s’ouvrit de l’autre côté de la rue ; on vit paraître d’abord une chandelle allumée, puis un bonnet de coton ; et de dessous le bonnet une voix irritée demanda ce que signifiait ce tapage, s’il vous plaît. Il y eut même menace de prendre un fusil pour tirer sur les perturbateurs du repos public.

— Si on vous assassine, continua la voix, pourquoi n’allez-vous pas chercher la garde, au lieu de réveiller les honnêtes gens avec votre abominable chien ? Je ferai mon rapport dès demain !

Mme Faivre, plus morte que vive, n’avait garde de répondre ; à toute minute, elle s’attendait à voir la fenêtre de son beau-frère s’ouvrir aussi.

Il faut pourtant qu’il soit un peu sourd, pensait-elle. Ah ! quelle nuit ! miséricorde, quelle nuit !

Tout à coup un autre bruit lui fit dresser l’oreille c’était le roulement d’une voiture qui s’approchait. Deux yeux de feu, les lanternes de l’équipage, brillèrent à l’extrémité de la rue ; puis on entendit des voix joyeuses qui parlaient toutes à la fois.

— Enfin nous voici chez nous ! Réveillez-vous donc, enfants. Oh ! regarde, Émilie, en dormant, le petit a fourré sa tête dans ton panier. Bonsoir, Élise ; bonne nuit, maréchal ! C’était ça, un baptême soigné, qu’en dites-vous ? Quand vous en serez à baptiser, on se recommande.

Ici Mme Faivre put reconnaître le gros rire du maréchal, et la voix de Mlle Élise qui disait :

— Fi donc, monsieur Jules !… Pour un homme de votre âge, vous devriez avoir honte de parler ainsi !

En cet instant l’équipage s’arrêtait précisément à la porte de Mme Faivre, et la pauvre dame, tremblante de froid et de peur, vit enfin arriver le terme de ses épreuves. Cette joyeuse compagnie, elle la connaissait c’étaient ses voisins du premier étage, partis dès le matin pour assister à un baptême qui se célébrait dans un autre village. À leur suite, peut-être même sans être aperçue, elle allait donc pouvoir enfin rentrer. Déjà le gros papa Jules était descendu de voiture.

— As-tu la clef, Émilie ? Eh non ! c’est moi qui la tiens dans ma main. Ces baptêmes, c’est drôle, ça vous embrouille. Mais qu’est-ce que ce chien a donc à hurler ?

Un coup de fouet, cinglé heureusement d’une main peu sévère, fit fuir le pauvre Médor qui, dégoûté du genre humain, passa dans un recoin écarté le reste de cette nuit pleine de vicissitudes.

Cependant la clef avait fini par rencontrer le trou de la serrure, grâce au hasard complaisant plutôt qu’aux manœuvres du bon papa Jules, qui décidément prenait la gauche pour la droite ce soir. Il ouvrit la porte toute grande, mais fit aussitôt un pas en arrière.

— Hé !…

Il lui semblait qu’une ombre rapide avait glissé devant lui en le frôlant pour se perdre ensuite dans l’obscurité du corridor.

— Hé ! répéta-t-il tout abasourdi, vous passez bien vite, vous !

— À qui parles-tu ? demanda sa femme en s’approchant.

— C’est drôle j’aurais juré que quelqu’un venait de me filer sous le nez pour entrer dans la maison. Écoute !

On n’entendait rien, aucun pas, aucun bruit suspect.

« J’aurai eu un petit éblouissement, pensa le brave homme. Ces baptêmes, décidément, ça vous embrouille. »

Cependant au second étage, une porte s’ouvrait doucement, et Mme Faivre, enfin réintégrée dans son domicile, poussait un grand soupir de délivrance. Espérons qu’elle s’endormit bientôt du sommeil du juste.

Le lendemain, ce ne fut pas sans une légère émotion de crainte que tante Judith entra chez son beau-frère. S’il s’était aperçu de quelque chose !

Le vieillard s’appuyait dans son fauteuil d’un air alangui ; les yeux à demi-clos, la tête renversée en arrière sur le coussin, il ne sembla pas remarquer l’entrée de Mme Faivre.

— Bonjour, David, dit-elle en élevant un peu la voix.

Mais, subitement alarmée par l’apparence insensible du vieillard, elle se pencha et prit sa main qui pendait sans force le long du bras du fauteuil. Le pouls, quoique faible, battait régulièrement ; la peau était tiède et souple. Mme Faivre respira ; elle venait d’avoir une belle peur !

— David ! David ! répéta-t-elle, cher frère, qu’avez-vous ?

Une moiteur froide perlait sur le front ridé du vieillard ; un cercle plombé entourait ses yeux ; et sous les paupières entrouvertes, la prunelle était voilée comme par l’ombre de la mort.

— Miséricorde ! qu’allons-nous faire ? s’écria Mme Faivre avec désespoir.

Car une formule légale bien connue résonnait à ses oreilles avec un funèbre écho : décédé sans testament. Ouvrant précipitamment la fenêtre, elle appela du geste un enfant qui jouait sur le trottoir.

— Chez le docteur, vite ! et qu’il vienne immédiatement. Vingt centimes pour toi, si tu le ramènes.

Puis elle revint à son malade, lui frappa dans les mains, lui bassina les tempes avec de l’eau froide, lui fit respirer du vinaigre, jusqu’à ce qu’un souffle de vie passât enfin sur ce visage immobile et rigide. Un grand soupir souleva la poitrine du vieillard ; le regard se ranima dans ses yeux.

— Qu’y a-t-il, Judith ? demanda-t-il faiblement.

— Il y a que vous venez de me faire une peur affreuse. Vous ne souffliez plus ; je vous ai cru quasi-mort pendant cinq minutes.

Mme Faivre avait l’air de considérer cet accident comme une offense personnelle et un mauvais tour que lui jouait son beau-frère.

— Ah ! je me rappelle, murmura le vieillard. J’avais voulu m’approcher de la fenêtre, mais je me suis senti tout à coup très faible, très faible, et comme si le plancher flottait sous mes pieds. Déjà cette nuit j’avais eu quelque chose de pareil.

— Et vous ne m’avez pas appelée ?

— Je crois que si, mais je n’ai pas eu la force de me faire entendre.

Et le vieillard fatigué de parler laissa retomber sa tête souffrante contre le dossier du fauteuil.

Un quart d’heure plus tard, le docteur entrait. Il écouta d’un air impénétrable le récit de l’accident, prononça quelques-uns de ces mots mystérieux qui donnent au patient la satisfaction de penser qu’on connaît au moins le nom de sa maladie, si ce n’est la façon de la guérir, puis il prescrivit le repos, un régime fortifiant, l’absence de toute émotion, et une potion quelconque qu’il alla préparer lui-même, car il n’y avait pas de pharmacien dans le village. Mme Faivre accompagna le docteur jusqu’au corridor.

— Est-il bien malade ? demanda-t-elle d’une voix un peu émue.

— À son âge, toute indisposition est grave, répondit le docteur. Quelle idée aussi, à soixante et dix ans, de changer complètement sa façon de vivre et son milieu ! et cela dans cette saison de brouillards et de fièvres que les jeunes eux-mêmes ont de la peine à supporter. Au Pré-Berthoud, M. Dumont aurait pu vivre encore dix ans ; mais ce changement subit a dérangé tout l’équilibre de sa santé. Et puis, dites-moi, n’a-t-il pas eu dernièrement quelque émotion, un chagrin ou une vive irritation, par exemple ?

— Peut-être, répondit Mme Faivre. Je crois qu’hier au soir il a eu une petite contrariété.

Puis, ne se souciant pas d’en dire davantage, elle se hâta de saluer le docteur.

Mais à peine rentrée dans sa cuisine, elle s’arrêta. Quelque chose comme une secrète terreur passait sur son visage.

« Au Pré-Berthoud, il aurait pu vivre encore dix ans ! murmura-t-elle en étendant les mains comme pour chasser une pensée importune. Je ne lui ai pourtant point fait de mal, point de mal ! » répéta-t-elle avec vivacité.

Et des yeux elle semblait chercher autour d’elle quelque être invisible pour le prendre à témoin de son innocence. Chose singulière, sur le point d’arriver au but, Mme Faivre reculait, prise d’incertitude, de remords, qui sait ? Jusqu’ici, elle avait filé sa trame d’une main inexorable autant qu’habile ; et maintenant, elle s’effrayait de son propre ouvrage. Ce beau-frère, après tout, c’était son seul ami ; il lui avait toujours été secourable ; allait-il donc mourir ainsi chez elle, tout à coup, presque sans maladie, comme si un souffle meurtrier l’eût touché ? Qu’en dirait-on dans le village ? Et Julie ? Et Julien ?

En cet instant la faible voix du vieillard se fit entendre dans la chambre :

— Judith ! Judith !

— Je viens ! fit précipitamment Mme Faivre en passant la main sur son front et ses yeux comme pour en éloigner la pénible contraction qu’elle y sentait ; puis elle ouvrit la porte. Vous sentez-vous un peu mieux maintenant, beau-frère ? dit-elle comme le vieillard tournait la tête de son côté et l’appelait du geste auprès de lui.

— Vous avez causé avec le docteur ; que vous a-t-il dit ? fit-il à demi-voix.

— Pas grand’chose. Vous serez remis dans quelques jours, si vous voulez seulement prendre du repos et ne pas vous tracasser l’esprit. C’est la tête qui est affaiblie.

— Très affaiblie, je le sens bien, murmura le malade. J’ai de la peine à penser. Toute la nuit, j’ai vu Julien devant moi ; il me parlait, mais je ne pouvais comprendre ce qu’il me disait. Et je pensais : « C’est comme dans la tour de Babel, quand les hommes ne s’entendaient plus les uns les autres. » Cela m’a beaucoup fatigué.

Il appuyait en même temps sa tête sur le coussin avec un air de profonde lassitude. Au bout d’un moment, il reprit :

— Judith, quand est-ce que Julie a été ici pour la dernière fois ?

— Je ne me rappelle pas bien, David. Il y a longtemps, peut-être une semaine.

Il y avait quatre jours. Mme Faivre avait courte mémoire.

— Voulez-vous que je lui fasse dire quelque chose ? poursuivit-elle. Après ce qui s’est passé hier avec Julien, elle sera fâchée sans doute et ne reviendra pas de sitôt.

— Hier ! répéta l’oncle ; était-ce hier ? Il me semble qu’il s’est passé beaucoup de temps depuis lors. Ai-je dit à Julien de ne plus revenir, Judith ?

— À moins de me faire des excuses, il ne rentrera pas ici ! s’écria Mme Faivre d’un ton irrité.

Sa rancune lui revenait comme un flot de bile.

— Bien ! dit l’oncle à qui la pensée même d’une discussion semblait pénible. Voudriez-vous fermer les volets, belle-sœur. Je crois que je vais dormir.

Il s’assoupit bientôt, en effet, et son sommeil dura longtemps ; sommeil agité, entrecoupé de soupirs qui ressemblaient à des plaintes. Cependant, lorsque dans l’après-midi l’oncle s’éveilla, il se trouva mieux, la tête moins lourde, l’esprit plus clair.

— Vous ne direz rien à Julie de mon indisposition ; ce serait l’inquiéter inutilement, dit-il à Mme Faivre qui se tenait près de lui attentive à tous ses mouvements, prévenant ses moindres désirs, comme la plus vigilante des garde-malades.

Il y avait pour elle une satisfaction étrange dans ce rôle de diaconesse, quelque chose comme le soulagement d’une expiation, d’une œuvre méritoire qui serait inscrite à son actif pour contrebalancer un passif terriblement lourd. Mais laquelle de nos actions n’a deux faces ? Tante Judith s’effrayant de son œuvre la continuait cependant en s’imaginant l’expier ; et pendant la longue nuit qu’elle passa tout entière au chevet du vieillard, elle se félicitait d’effacer par son dévouement présent le souvenir de l’ancienne sollicitude de Julie.

La figure de sa nièce hantait les rêves confus du malade ; il demanda plusieurs fois avec une légère impatience si elle ne viendrait pas bientôt. Vers le matin, il se rappela qu’il avait défendu lui-même qu’on la fît chercher.

— Mais elle viendra sûrement aujourd’hui, ajouta-t-il. Il y a si longtemps que je ne l’ai vue !

Cependant la journée se passa tout entière sans qu’on aperçût Julie. Le fait est que le procédé de son oncle à l’égard de Julien l’avait vivement blessée. Le jeune homme était venu le matin même chez sa fiancée et lui avait raconté la scène de la veille ; il ne pouvait s’expliquer l’amertume des paroles du vieillard. Julie y voyait le résultat des manœuvres souterraines de tante Judith ; mais elle s’irritait de l’aveuglement de son oncle.

— Je ferai mieux de n’y pas aller aujourd’hui, dit-elle à Julien ; je ne pourrais pas retenir ma langue. Ah ! mon ami, nous étions si heureux il y a six mois ! comment les choses ont-elles pu changer à ce point ? Si encore je savais ce que l’oncle a contre nous, nous arriverions à nous entendre ; mais je ne trouve plus le chemin de son cœur. Il me semble que je vais en tâtonnant le long d’une grande muraille noire qui n’a pas de porte. Mais laissons cela, Julien, et parlons un peu de vos répétitions. Est-ce que cela va bien ? Sauras-tu ton rôle, au moins ?

Il faut dire que la société le Zèle préparait pour la semaine suivante une soirée dramatique et musicale.

— Il n’est pas difficile, mon rôle, dit Julien en riant j’entre sur la scène, je salue et je remets une lettre dont on m’a chargé.

— Laisse-moi voir comment tu fais… Ah ! mais, ce n’est pas cela du tout ! s’écria-t-elle lorsque Julien, obéissant à son désir, s’avança tout d’une pièce comme la statue du commandeur, et tendit une feuille de papier pliée en quatre avec un geste aussi tragique que si c’eût été son arrêt de mort. Ô Julien ! on dirait que tu es de bois ! continua la jeune fille qui riait malgré elle. Arrondis donc un peu le bras pour ôter ton chapeau. Que tu es raide !

— Je ne peux pas m’en empêcher, murmura Julien décontenancé. On croira peut-être que c’est dans l’esprit du rôle et que je le fais exprès.

— Pas du tout ; on dira que Julie Dumont aurait bien dû te styler un peu. Tu sais, comme on ne se voit pas soi-même, il faut que quelqu’un vous critique. Allons, Julien, recommence… Ne me regarde pas si fixement ; on dirait que tu me vises pour me lancer ton chapeau au milieu de la figure ; puis ne le remets pas sur ta tête avec tant de précautions, comme s’il était plein de pommes et que tu craignisses de les laisser rouler. Je ferais comme ceci, moi.

Et Julie, prenant au crochet le chapeau d’un de ses jeunes frères, se mit à saluer de droite et de gauche un public imaginaire. Julien, saisi d’émulation, se campa devant elle pour faire le même exercice, et de se voir ainsi, sérieux comme s’ils exécutaient la charge en douze temps, finit par leur donner le fou-rire.

— Assez ! s’écria Julie en se laissant tomber sur une chaise.

Mais le jeune homme continua ses salamalecs d’un air imperturbable. En cet instant une ombre passa devant la fenêtre, et tôt après, quelqu’un heurtait à la porte.

— Entrez, dit Julie en s’efforçant de retrouver son sérieux.

C’était la grosse dame Blanc qui partait pour le village et venait voir si Julie n’aurait pas à lui donner quelque commission.

— Merci, dit la jeune fille, vous êtes bien obligeante. Voici des bas que j’ai retrouvés ce matin au fond d’un tiroir et qui appartiennent à mon oncle. Vous me rendriez service en les lui portant.

Il n’était plus question maintenant de charger Julien de ces messages, puisque la porte de Mme Faivre lui était interdite. La voisine fourra donc le petit paquet dans son panier et se mit en route.

À vrai dire, elle n’était pas fâchée d’avoir un prétexte pour entrer chez l’oncle David. Le mystère de son départ précipité, les demi-mots qui échappaient de temps en temps à Julie, et la rancune évidente qu’elle nourrissait contre tante Judith, intriguaient vivement la bonne dame. Dans les affaires de ce monde, la curiosité joue un très grand rôle. Mme Blanc jouissait en outre d’une particularité qui favorisait ses penchants sociables et communicatifs elle avait toujours l’air essoufflé. Pour avoir monté deux étages, elle tombait chez les gens dans un tel état de suffocation, que la simple charité chrétienne ordonnait de lui offrir une chaise et un verre d’eau sucrée. Rien ne vous dispose mieux à une causerie confidentielle, où le cher prochain a sa large part, cela va sans dire. En remuant tout doucement la cuiller pour fondre le sucre, on fait échange d’informations, on suppose, on commente ; on apprend avec un vif intérêt que le locataire du premier a mangé du veau rôti à dîner, et que demain on accommodera le reste en sauce.

En voyant entrer son ancienne voisine, l’oncle David demanda aussitôt des nouvelles de Julie.

— Il y a longtemps que je ne l’ai vue, soupira-t-il de cet air languissant qui était maintenant son expression ordinaire.

— Julie ! elle se porte comme un charme, et c’était vive la joie chez elle ce matin, quand j’y suis entrée ; elle riait comme une folle de son fiancé qui faisait je ne sais quelles singeries avec un chapeau. Ils ne broyaient pas du noir entre les deux, je vous assure.

Mme Faivre lançait à son beau-frère des regards significatifs. « Ils s’inquiètent bien de vous, vraiment ! avait-elle l’air de dire. Vous chassez Julien ; il se console en allant le raconter à Julie, et ils rient ensemble du vieil oncle qui se fâche. »

Le vieillard détourna la tête et n’ouvrit plus la bouche jusqu’au départ de la visiteuse. Mais lorsque tante Judith, après avoir accompagné Mme Blanc jusqu’à l’escalier, rentra dans la chambre, elle trouva son beau-frère marchant à grands pas malgré sa faiblesse, et d’un air très agité.

— Judith ! Judith ! s’écria-t-il avec angoisse, ils m’abandonnent tous, ils ne m’aiment plus ! Ils voient mon chagrin, mon ennui, que je suis malade, que je partirai bientôt, et ils ont le cœur de rire ! Ô mes enfants, mes enfants !

Un long silence suivit cette explosion de douleur. Le vieillard s’était laissé retomber dans son fauteuil, et couvrait son visage de ses mains. Mme Faivre se tenait à distance, troublée comme une coupable. Devant l’affliction de Julie, devant l’irritation de Julien, une voix lui avait crié :

— Voilà ton œuvre ! Mais elle s’était raidie. Maintenant, en face de ce vieillard accablé de chagrin, la même voix lui disait encore « Voilà ton œuvre ! » et cette fois-ci Mme Faivre tremblait. Il était encore temps, tout pouvait se réparer ; mais un char lancé sur une pente rapide s’arrête-t-il de lui-même ? Il y a dans le mal une fatalité qui entraîne ; le maudit engrenage saisit et broie la main qui lui a donné l’impulsion, si elle tente de l’arrêter.

L’excitation douloureuse qui avait pour un moment ranimé le vieillard fit bientôt place à un profond abattement, à une sorte de somnolence. Jusqu’au milieu de l’après-midi, Mme Faivre n’échangea pas un mot avec son beau-frère. Elle vaqua machinalement aux occupations du ménage, mais ses yeux et ses pensées étaient irrésistiblement attirés par cette pâle figure, par ce corps alangui, immobile comme si la mort l’eût touché. Assise à quelque distance, car une crainte indéfinissable l’empêchait de s’approcher, inactive, les mains sur ses genoux, elle passa de longues heures à rouler dans son esprit une phrase qui y revenait sans cesse comme un refrain accusateur. C’était l’arrêt du médecin : « Au Pré-Berthoud, il eût pu vivre encore dix ans. »

Quatre heures venaient de sonner quand le vieillard fit un mouvement et ouvrit les yeux.

— Judith ! murmura-t-il faiblement.

Elle s’approcha.

— Je m’en vais, n’est-ce pas ? dit-il.

Mme Faivre eut un soubresaut.

— Non, David, non ! s’écria-t-elle d’une voix suppliante ; si vous partiez, qu’est-ce que je deviendrais ?

Une terreur intense se lisait sur son visage bouleversé.

— Pauvre sœur ! murmura le vieillard.

Et cette expression affectueuse parut augmenter l’angoisse de Mme Faivre.

— Je vous ai bien soigné, dit-elle ; si vous êtes malade, ce n’est pas ma faute ; j’aurais voulu vous faire vivre encore dix ans. David, je vais envoyer chercher le docteur. Il doit avoir un remède, il faut qu’il en ait un.

— Non, dit l’oncle tranquillement, contre la vieillesse et le chagrin, il n’y en a pas. J’ai trop souffert ces derniers temps, Judith.

Puis il se tut de nouveau, et retomba bientôt dans cet assoupissement dont il ne se tirait plus que par un effort. Cependant une pensée opiniâtre semblait le préoccuper jusque dans son sommeil ; il murmura plusieurs fois des paroles confuses ; puis tout à coup, passant la main sur son front, il dit à demi-voix :

— J’oubliais ! j’oubliais ! mon testament !…

Mme Faivre devint livide d’émotion. Ce mot, elle l’attendait, elle l’épiait depuis des mois, il devait être pour elle l’aurore de la fortune ; lugubre aurore !

— Un testament ? fit-elle en se penchant vers son beau-frère. Qu’avez-vous besoin de faire un testament ? Votre bien revient de droit à vos héritiers naturels, Julie et vos autres neveux.

L’esprit engourdi du pauvre vieillard parut ne pas saisir tout d’abord le sens de ces mots.

— De droit ! répéta-t-il, de droit !

Mais un instant après, comme si un éclair avait traversé son intelligence, il se redressa et dit d’une voix ferme :

— Non, je ne récompenserai pas des ingrats. Judith, vous étiez la femme de mon frère ; vous m’avez soigné, vous aurez tout.

Et rassemblant dans un suprême effort l’énergie défaillante de son corps et de son esprit, il demanda une plume et du papier pour écrire son testament. Mais tout à coup un scrupule lui vint.

— À l’égard des autres enfants, ce n’est pas juste, dit-il ; les pauvres petits seront-ils punis du mal que leur sœur m’a fait ?

On eût dit que le nom de Julie ne pouvait passer sur ses lèvres.

Toute l’âpreté de Judith Faivre se réveilla soudain ; cet argent qu’elle croyait déjà voir briller dans ses mains lui échapperait-il encore ?

— David, dit-elle sans prendre la peine de déguiser l’ardeur étrange de sa voix, il y aurait moyen de tout arranger. Je m’engagerais à laisser après moi votre fortune à vos neveux.

— Bien, dit le vieillard déjà fatigué. Je vais écrire cela.

Ce fut une œuvre lente et laborieuse que la composition de ce testament. Mme Faivre, penchée vers la table, surveillait des yeux la plume qui s’égarait souvent. Enfin la date, puis la signature furent tracées.

— C’est la dernière fois que j’écris mon nom, murmura le vieillard en se laissant retomber épuisé dans son fauteuil. Maintenant, Judith, je vais dormir.

Et comme si cet acte définitif eût soulagé son esprit, il s’endormit, en effet, aussi tranquille qu’un enfant.

Emportez maintenant ce papier qui fait votre fortune, madame Faivre, lisez et relisez ces mots d’or pour les graver dans votre mémoire. Héritière universelle ! cela sonne bien, tante Judith, réjouissez-vous donc, au lieu de rester là, sombre et les yeux fixés à terre !

V

On se préoccupait fort dans le village de la soirée dramatique annoncée pour la semaine suivante, et les petits aréopages groupés le soir au seuil des portes avaient déjà commenté et critiqué le programme dans ses moindres détails. Sur le banc de la boulangère, autour de la rocaille de Mme Mathey, on ne parlait pas d’autre chose. Julie Dumont bénéficiait de cet engouement, car on oubliait de se demander en s’abordant comment allait le vieux David, et si son ingrate de nièce osait bien venir le voir. Un sujet plus neuf absorbait l’attention générale on avait appris que Mlle Élise faisait les costumes pour la représentation, et depuis lors Mlle Élise était un personnage. Le soir, quand elle passait, revenant de journée et portant sa petite machine sur le bras, on lui trouvait l’air méditatif. Elle rêvait sans doute à quelque ajustement de soubrette ou à ce fatal costume breton qui lui avait déjà coûté trois nuits blanches et tout autant de migraines. L’amateur dramatique chargé du principal rôle féminin, celui d’une ingénue, fille de pêcheur ou quelque chose de ce genre, tenait beaucoup à la couleur locale il voulait un costume breton, mais, là, tout ce qu’il y a de plus breton : et comme ses indications n’allaient pas plus loin, la pauvre couturière était bien embarrassée. Heureusement, Mme Mathey n’était pas sans littérature ; elle se rappela que, dans tous les romans qu’elle avait lus, une Bretonne qui se respecte ne paraît pas sans croix d’or ; la croix d’or nécessite évidemment un fichu blanc croisé sous un corsage ouvert. Avec un jupon plissé, des souliers à boucles et un bonnet tant soit peu excentrique, on aurait un costume devant lequel les plus clairvoyants eux-mêmes seraient obligés de s’écrier : « Mais voilà qui est breton tout à fait ! » Déjà le jeune dilettante avait essayé son bonnet, sous lequel ses cheveux blonds et frisés faisaient merveille.

Quant au second rôle féminin, il exigeait un costume de ville qui formait un piquant contraste avec l’ajustement rustique de la fille du pêcheur. On parlait d’une robe de soie verte dont Mlle Élise allait rajeunir la coupe, et comme accessoires, d’un éventail d’ivoire ciselé et d’un flacon de sels que madame la docteur prêtait obligeamment pour la circonstance ; elle offrait même d’enseigner à l’acteur le maniement de ces objets délicats.

Comme on le voit, les détails de la mise en scène n’étaient un secret pour personne ; ce n’était pas une surprise foudroyante que la société le Zèle ménageait à son public. Mais l’intérêt de la représentation n’en serait pas moins grand, au contraire. Voir paraître dans cette lumière d’apothéose dont la scène éclaire tous les objets, le châle de maman, la belle canne que papa a prêtée, et le guéridon sur lequel grand’maman pose ordinairement son ouvrage, mais que le beau vicomte de Kervadac reconnaîtra tout à coup pour avoir appartenu de toute ancienneté à sa famille, et qu’il regardera d’un air attendri, n’est-ce pas bien amusant ? et ne vous est-il pas plus facile de vous identifier tout à fait avec la pièce que si le décor vous était étranger ?

On discutait donc tout cela avec bonhomie et comme en famille. La représentation devait avoir lieu dans la grande salle de la Source, à la Bonne-Fontaine ; c’était le seul local assez vaste pour contenir un nombreux public. Un peu éloigné du village, à la vérité ; mais qui donc aurait reculé devant dix minutes de marche, fût-ce par une pluie battante, pour aller contempler sur la scène la touchante vertu et le bonheur final de la fille du pêcheur ! Un vaudeville, bouchée friande, devait suivre la comédie en trois actes. Avant le lever du rideau, l’orchestre exécuterait une ouverture ; dans les entr’actes, il y aurait un duo de cor et bombardon et une fantaisie pour cornet à piston seul. Ce dernier morceau, inédit et anonyme, portait le titre assez bizarre de Tyrolienne turque ; mais un puriste ayant trouvé à redire à cet accouplement de mots, on chercha une autre désignation, et celle-ci Souvenir de Constantinople, fut choisie et approuvée par tous les aréopages. L’Orient étant, comme on sait, la patrie classique des fausses notes, toutes celles qui pourraient échapper à l’exécutant étaient justifiées d’avance. Enfin, comme l’élément tragique n’était pas suffisamment représenté dans le programme et que les dames risquaient de retourner à la maison avec leurs mouchoirs secs, un artiste de bonne volonté s’offrit à déclamer la Grève des forgerons, assuré de faire passer un frisson de saisissement dans tout l’auditoire. Alcide Burnier, lorsqu’on lui communiqua cette proposition, fit la grimace, flairant sous ce titre quelque injure à l’adresse de la respectable corporation dont il faisait partie. « Et puis les grèves, c’est du socialisme ; et le socialisme, c’est de la politique ; nous ne voulons pas payer un franc d’entrée pour qu’on nous fasse de la politique, » déclara-t-il avec une logique aussi inflexible que la barre de fer sur laquelle s’escrimait son lourd marteau. On l’apaisa en lui jurant solennellement qu’il ne serait pas question de politique et que chacun aurait du plaisir pour son argent, de sorte qu’il voulut bien finalement autoriser la Grève des forgerons.

Mme Faivre prit une part active à tous les débats. On eût dit qu’elle fuyait le silence ; jamais sa voix sèche n’avait eu un timbre aussi bruyant ; jamais elle ne s’était tant échauffée pour soutenir son opinion. Parfois cependant, au beau milieu d’un grand discours, elle se taisait subitement ; ses yeux prenaient une expression inquiète, presque égarée, et pour quelques minutes elle n’entendait pas un mot de ce qu’on lui disait. Elle avait quelquefois des accès de colère aussi violents qu’inexplicables ; elle ne pouvait souffrir qu’on s’informât de la santé de son beau-frère. Un jour que le jovial boulanger lui demandait par plaisanterie si elle enfermait donc le vieux David, qu’on ne le voyait plus jamais descendre, elle était entrée dans un paroxysme de rage bien fait pour étonner les spectateurs. Presque livide, les lèvres tremblantes, la voix étranglée, elle avait murmuré d’une façon à peine intelligible les mots de diffamation, procès,… honnête femme calomniée… Puis elle avait disparu derrière sa porte, tandis qu’un cercle de curieux entourait le pauvre boulanger tout interloqué.

Cependant Mme Faivre perdait rarement ainsi tout empire sur elle-même. Si, depuis quelque temps, elle parlait beaucoup et avec une grande volubilité, c’était toujours de choses indifférentes ; on eût dit qu’elle sonnait une grosse cloche pour couvrir le bruit obsédant de quelque refrain bourdonnant à ses oreilles. Chez elle, elle redevenait silencieuse, et de longues après-midi s’écoulaient sans qu’elle et son beau-frère échangeassent un seul mot. Assise en face du vieillard, elle tricotait les yeux fixés sur lui avec une expression étrange, demi-absente, demi-effrayée ; du reste, elle soignait son malade avec une constante sollicitude, et quand elle lui demandait : « Vous sentez-vous mieux maintenant ? » il y avait comme de la supplication dans sa voix. L’état du vieillard ne semblait pas justifier des craintes sérieuses ; depuis deux jours, il y avait même une notable amélioration, moins d’abattement et de somnolence, plus d’appétit ; et quand à la fin de la semaine l’oncle David descendit au jardin par une tiède après-dînée, il se déclara guéri et ne voulut plus entendre parler de potions ni de régime.

Entre lui et sa belle-sœur, le testament ne fut pas une fois mentionné ; c’était un sujet clos, pénible d’ailleurs à tous deux pour des raisons différentes. Julien, naturellement peu disposé à s’humilier devant Mme Faivre, ne faisait aucune tentative pour rentrer en grâce. Quant à Julie, elle n’avait pas appris l’indisposition de son oncle. Lorsqu’elle le revit, il était à peu près remis et lui parut aussi bien qu’à l’ordinaire. Dans cette visite, Julie fut mal à l’aise, l’oncle très silencieux, et Mme Faivre vigilante comme un Argus. « Je ne sais vraiment pas pourquoi j’y retournerais, pensait la jeune fille en s’en allant ; mon oncle n’a aucun plaisir à me voir, et moi, je m’irrite toujours plus contre lui. »

Le lendemain était le jour fixé pour la représentation. Dès le matin, tous les jeunes gens du Zèle furent en l’air, faisant dix fois d’une heure le voyage de la Bonne-Fontaine au village et retour. Il fallait donner bon air à la salle au moyen de quelques guirlandes, placer les bancs, élever la scène, suspendre le rideau et disposer les décors. Tout le long de la chaussée qui traverse le marais, on voyait trotter d’officieux gamins qui, à peine sortis de l’école, venaient s’offrir à la « Dramatique » pour faire ses commissions. L’un accourait à toutes j’ambes, portant une caisse de clous ; un autre semait en route des pelotons de ficelle ; d’autres encore amenaient avec tous les égards dus à son grand âge un antique fauteuil qui dissimulait ses infirmités sous une housse de perse. Tandis que ces petites caravanes faisaient ainsi, en se croisant, un actif service de messagerie, la plus grande activité régnait dans le sanctuaire même et aux alentours.

Cette maison de la Bonne-Fontaine est un édifice d’assez belle apparence, à deux ailes, et dont le toit rouge s’aperçoit de loin. Au premier étage est l’appartement du concierge ; au rez-de-chaussée, la vaste salle des curistes, éclairée par de hautes fenêtres cintrées et ouvrant par plusieurs portes sur un large perron. Des boiseries couleur chêne et un mobilier très sommaire lui donnent l’air un peu lugubre lorsqu’elle est déserte et qu’on n’y entend d’autre bruit que le monotone clapotement de la source. Celle-ci coule en mince filet à l’angle de la salle, dans un enfoncement où l’on descend par un escalier. Autour du petit bassin de pierre, rougi d’une teinte ferrugineuse, s’empresse chaque matin pendant l’été un gracieux escadron féminin qui remplit la haute salle sévère de rires et de joyeux éclats de voix. Les tailles sveltes et les toilettes claires se détachent sur les sombres boiseries ; on entre et on sort ; les portes vitrées sont toutes grandes ouvertes, et l’air frais de la montagne pénétrant par bouffées fait onduler et bruire doucement les volants de mousseline. En passant, on fourrage un peu dans les capucines qui grimpent autour des embrasures ; on croque une tige, on pique une fleur pourpre dans ses cheveux, si l’on est brune ; puis on redescend à la petite source, et pour boire, on serre entre ses lèvres un tuyau de plume qui doit empêcher l’eau ferrugineuse de noircir l’émail nacré des dents. Ce devoir matinal accompli, on se disperse par petits groupes, les bras enlacés, dans la forêt voisine. Mais en octobre, tout ce joyeux essaim s’est depuis longtemps envolé, et la grande salle maintenant solitaire semble froncer le sourcil au souvenir des folies de l’été.

Elle s’étonne sans doute aujourd’hui de se voir envahie par une troupe bruyante, d’entendre résonner des pas lourds et des coups de marteau. En cet instant, on met la dernière main aux décorations ; de légers festons de lierre flottent autour des lampes-suspension, des guirlandes de mousse rondes et lourdes courent le long des parois et encadrent les fenêtres. Au fond de la salle, l’écusson neuchâtelois se dresse comme une égide, et en face de la porte, un grand transparent fera flamboyer ce soir son hospitalière devise Soyez les bienvenus ! Comme on le voit, les jeunes gens du Zèle n’ont pas épargné leurs peines. Un critique grognon reprocherait peut-être à leurs décorations de rappeler un peu trop celles d’une cantine de fête ; mais le bon public du village n’est pas blasé ; ce soir, quand les lumières brilleront dans toute cette verdure, l’effet sera trouvé superbe. Cependant un groupe se tient depuis un moment devant le rideau baissé et l’examine d’un air peu satisfait. « Les plis ne tombent pas bien ; c’est mesquin, c’est disgracieux, » murmure-t-on en hochant la tête. Mais on ne saurait exiger d’une pauvre perse à ramages, coûtant vingt sous le mètre, le moelleux, la grâce majestueuse du velours et du damas. Ah ! si pourtant la caisse l’eût permis !… Mais la caisse s’y est absolument refusée. Il faudra donc attendre à l’hiver prochain pour échanger la vieille perse fanée contre un beau reps de laine avec franges et draperies. Le rideau joue-t-il du moins bien sur sa tringle ? s’écarte-t-il régulièrement des deux côtés ? Qu’il ne nous fasse pas, comme l’autre année, la niche de s’ouvrir tout grand à droite de la scène, où il n’y avait rien à voir, et de rester obstinément fermé à gauche, où l’acteur, assis devant une table, attendait, pour commencer son monologue, que ce paravent voulût bien s’écarter. Cette fois-ci, tout ira bien la ficelle, les anneaux, la tringle font admirablement leur office. Le souffleur s’insinue dans sa loge, où il a juste assez de place pour n’être ni assis, ni debout, ni couché ; et comme c’est un garçon d’un bon caractère, il la déclare tout à fait confortable. Tout est prêt maintenant ; les caisses d’ajustements ont été transportées dans les coulisses ; le costume breton, emballé avec un soin particulier, a été salué d’applaudissements unanimes ; il n’y manque plus que la croix d’or, qu’on a dû emprunter dans un autre village, et qui arrivera par la poste de l’après-midi.

Là-dessus chacun s’en va en se donnant rendez-vous pour sept heures du soir. Alcide Burnier, nommé régisseur de la troupe à cause de son inaptitude à remplir d’autres fonctions, reste en arrière pour rassembler les pelotons de ficelle, les clous et les bouts de planches, tous les vestiges du travail de la matinée.

— Judith, vous venez ce soir à la Dramatique ?

— Eh bien, je ne sais trop, murmure Mme Faivre ; c’est vrai que David est tout à fait bien maintenant, mais je ferais peut-être mieux de rester avec lui.

— Quelle bêtise ! ce n’est pas un poupon, votre beau-frère. Si vous ne venez pas, vous serez pendant six semaines au moins sans pouvoir vous mêler aux conversations ; car jusqu’à Noël on ne parlera plus que de la comédie, comptez-y. Quand on dira : « Vous rappelez-vous celui-ci, comme il gesticulait bien ! » et : « Comment avez-vous aimé la moustache d’un tel ? » vous n’aurez pas un mot à répondre, et ce sera bien désagréable.

L’argument avait sa valeur. Mme Faivre aimait autant qu’une autre à émettre son opinion, et d’ailleurs on disait merveille de la pièce et des costumes. À peine rentrée, elle s’empressa de sonder l’oncle David à ce sujet.

— Allez, allez-y bravement, dit-il aux premiers mots qu’elle lui en toucha. Je ne vois pas pourquoi vous vous en priveriez.

— Vous n’y viendrez pas vous-même ? dit-elle avec quelque hésitation.

— Non ; je suis trop vieux pour trouver du plaisir à ces choses, et d’ailleurs ma tête ne supporterait pas ce brouhaha de gens et de musique. Vous ne manquerez pas de compagnie, Judith. Peut-être y verrez-vous Julie, ajouta-t-il avec une intonation presque tendre ; vous me direz si elle avait l’air d’être contente et de bien s’amuser.

À sept heures donc, Mme Faivre entra tout habillée chez son beau-frère pour lui dire adieu avant de sortir.

— Êtes-vous bien ? demanda-t-elle en poussant un tabouret sous les pieds du vieillard. Voici le jeu du solitaire sur la petite table, si vous avez envie de faire une partie ; et vous savez qu’il y a du vin sucré dans la cavette. S’il vous manque encore quelque chose, dites-le-moi avant que je sorte.

— Rien, merci, répondit l’oncle ; et sa voix était aussi triste que s’il eût dit : « Tout me manque. »

Mme Faivre s’en aperçut.

— Si vous n’êtes pas bien, je resterai, dit-elle en s’apprêtant déjà à ôter son chapeau.

— Qui vous dit que je ne sois pas bien ? fit le vieillard avec une légère irritation. Allez à la comédie sans scrupule, Judith ; ce n’est pas vous qui guérirez le mal que j’ai là.

Il appuyait la main sur sa poitrine d’un geste plein de souffrance.

— Vous ne m’avez jamais parlé de ce mal, dit Mme Faivre avec étonnement ; est-ce une crampe ou de l’oppression ?

L’oncle David haussa les épaules et sourit tristement.

— Vous ne pensez qu’aux maux du corps, Judith ; vous ne croyez pas qu’on puisse languir de chagrin.

Il poussa un soupir, et, détournant la tête, reprit au bout d’un instant :

— Ce que j’en dis n’est pas pour vous faire de la peine ; mais voyez-vous, belle-sœur, sans Julie je ne vis plus. Quand je la vois, je voudrais la supplier de venir ici plus souvent, de me parler comme autrefois, avec cette voix contente et gaie qui me rajeunissait. Mais ce n’est pas à mes cheveux blancs de s’humilier devant elle. Je n’ai pas eu de torts envers mes neveux ; c’est pour leur donner la paix que j’e les ai quittés. Je l’expliquerai une fois à Julie.

Mme Faivre tressaillit, mais se rassura aussitôt. « Je saurai bien vous en empêcher, » pensa-t-elle.

— Peut-être ai-je été trop sévère pour ma nièce, reprit l’oncle. Elle m’a paru ingrate, ce n’était sans doute qu’un peu de légèreté et d’oubli. La déshériter, c’est dur pour moi, Judith ; pour elle aussi, car enfin ma petite fortune faciliterait les commencements de son ménage.

— Et ce cher Julien en profiterait, remarqua Mme Faivre avec ironie ; ce n’est que juste, il s’est montré si bon neveu !

— Nous en reparlerons, dit le vieillard d’un ton lassé. Allez maintenant, Judith ; vous risquez de ne plus trouver de place.

À la même heure, Julie s’habillait aussi pour la soirée ; elle n’avait pas le cœur bien gai, mais Julien tenait à ce qu’elle assistât à ses débuts dramatiques.

— Que je suis donc retardée ! s’écria-t-elle en cherchant ses gants. Marie, apporte-moi mon chapeau, s’il te plaît. Vous serez bien sages en mon absence, n’est-ce pas ? et très obéissants envers grand’maman Suzette, puisqu’elle a la bonté de venir vous garder.

Suzette était une vieille voisine qui aimait beaucoup Julie et lui rendait fréquemment des services.

— Maintenant, me voilà prête, je crois. Mais je n’ai plus le temps de passer au village, et pourtant l’oncle aurait dû recevoir son beurre ce soir ; il n’en aura pas demain à déjeuner.

— Je le lui porterai, si tu veux, dit Marie avec empressement.

— Non ; il fera trop sombre pour revenir seule.

— Le bovi pourrait m’accompagner ; il a toujours des commissions à faire le soir.

Le bovi, autrement dit le petit berger du fermier Blanc, était le protecteur juré et le grand héros de Marie.

— Cela pourrait aller ainsi, dit la sœur aînée ; mais vous ne lambinerez pas en chemin.

Comme le Chaperon rouge de tragique mémoire, la fillette mit le beurre dans son petit panier, et partit joyeusement. Elle aimait fort à visiter son vieil oncle, qui avait toujours pour elle quelque friandise en réserve.

Julie sortit presque en même temps ; mais au lieu de suivre le sentier des tourbières, ce qui eût été un détour, elle prit le chemin rocailleux qui longe le pied des pâturages. Julien n’avait pu venir la chercher, car il devait se trouver à la Bonne-Fontaine une grande heure avant la représentation.

Quand Julie arriva près du bâtiment, les hautes fenêtres illuminées brillaient dans la noire solitude comme un engageant appel. Des groupes se pressaient aux portes ; les meilleures places étaient déjà prises, et on se logeait maintenant comme on pouvait. Julie s’assit au bout d’un banc, tout en arrière, vivement incommodée par le voisinage de la porte qui, en s’ouvrant à toute minute, lui cinglait sur la nuque un courant d’air froid. Mais un peu plus tard, elle devait bénir le hasard qui lui avait octroyé cette place reculée plutôt qu’un siège rapproché de la scène.

Il était sept heures et demie. L’auditoire au grand complet, après avoir payé un juste tribut d’admiration aux guirlandes et autres embellissements, commençait à donner des signes d’impatience. On se lasse des plus belles choses, le transparent lui-même devenait fastidieux. Enfin, les musiciens prirent leurs places et, sauf quelques fausses notes que le public bénévole voulut bien prendre pour des variations en mineur, le morceau d’ouverture fut exécuté d’une manière très satisfaisante. On applaudit avec beaucoup d’ensemble ; mais il faut avouer que ces bravos avaient quelque chose d’un peu conventionnel, d’un peu froid ; ils semblaient dire : « Bien, bien ! vous avez fait votre devoir ; mais c’est assez s’amuser aux bagatelles de la porte. La pièce, maintenant, la pièce ! » Et la pièce commença.

Quand au tintement de la petite sonnette, le rideau s’écarta, un murmure d’admiration courut parmi les spectateurs. Le décor représentait la mer, la mer aussi bleue que nature, un peu plus même, et sur le rivage une pittoresque chaumière. Dans ce paysage enchanteur se promenait un beau monsieur, la badine à la main, un ruban rouge à la boutonnière le vicomte Guy de Kervadac. Il paraissait fort agité et déclara dans son monologue que si cette lettre de Paris n’arrivait pas aujourd’hui même, il n’aurait plus qu’à se brûler la cervelle ou à se faire subir quelque autre désagrément. Heureusement pour la société, qui aurait perdu en lui un de ses plus beaux ornements, la lettre ne se fit pas attendre. Le domestique du comte arriva tout essoufflé sur la grève, présentant avec un beau salut la missive désirée. Puis il se retira non moins respectueusement, et Julie poussa un soupir de délivrance. Maintenant Julien était hors de cause ; elle pouvait jouir du spectacle sans arrière-pensée. Le vicomte déchira lentement l’enveloppe, fronça deux ou trois fois le sourcil, toussa pour se donner une contenance et finit par avoir l’air très perplexe. On crut dans l’auditoire qu’il avait oublié son rôle, et quelqu’un même interpella le souffleur à haute voix, le soupçonnant de s’être endormi dans son antre. Mais il n’y avait pas lieu à souffler, car c’était la fille du pêcheur qui se faisait attendre. Enfin pourtant elle parut, et son entrée, pour avoir été longtemps attendue, n’en fut que plus brillante. Yvonne (car les filles de pêcheurs bretons s’appellent toujours Yvonne au théâtre), Yvonne s’avançait les yeux baissés, comme une jeune personne modeste, qui connaît le pouvoir de ses charmes, mais n’en voudrait pas abuser. Elle fredonnait une barcarole quelconque, et sa main, une main d’horloger heureusement, assez fine et blanche, jouait avec la croix d’or suspendue à son cou. Un bonnet hyperbolique s’élevait sur sa tête ; ce n’était pas une coiffure commode, car le moindre mouvement un peu vif pouvait en compromettre l’équilibre. Cependant, comme Yvonne s’avance à petits pas, une main dans la poche de son tablier, le noble vicomte Guy de Kervadac se retourne subitement, et reste comme enraciné devant ce composé de grâce et d’innocence. La vue seule du bonnet aurait eu de quoi le pétrifier, mais ce n’est pas là ce qui frappe le vicomte. Il regarde, il admire ce ravissant visage, et le voilà qui tombe incontinent amoureux. Au théâtre, on est obligé d’aller vite en besogne. Aussitôt, dans un aparté qu’Yvonne est seule à ne pas entendre, il explique les difficultés de sa position. Une jeune demoiselle de Paris, immensément riche, cela va sans dire, et dont on lui accorderait volontiers la main, doit arriver aujourd’hui même avec son frère ; sa dot tirerait d’un grand embarras le pauvre vicomte, qui depuis longtemps, paraît-il, a oublié de payer ses fournisseurs. Mais d’un autre côté, cette rose du rivage, cette fille de pêcheur,… une chaumière et son cœur… Le noble vicomte est très combattu. Dans sa perplexité, il se promène à grands pas et s’oublie jusqu’à fourrer ses deux mains dans ses poches, ce qu’un vicomte bien élevé n’a pourtant jamais fait.

« À quoi va-t-il se décider ? » pensait Julie, qui, peu blasée en fait de théâtre, avait presque oublié sa propre existence pour se plonger jusqu’au cou dans l’intérêt de la pièce. Mais tout à coup une ombre se dressa tout près d’elle et la fit tressaillir. Derrière la haute fenêtre aux vitres sombres s’avançait une tête qui semblait plonger dans la salle un regard inquisiteur. Julie fut sur le point de crier de saisissement ; mais elle se mordit les lèvres et rougit à l’idée du trouble qu’elle avait failli causer.

« C’est quelque gamin qui veut voir la comédie gratis, » pensa-t-elle.

Cependant la tête s’était retirée. Une minute plus tard, la porte près de laquelle la jeune fille était assise fut entr’ouverte doucement ; une enfant effarouchée se glissa près de Julie et la tira par sa robe.

— Viens, sœur, viens ! murmura-t-elle d’une voix étranglée par les larmes.

Julie ne dit pas un mot. Elle se leva, pâle jusqu’aux lèvres, prit l’enfant par la main et sortit. Le bovi se tenait derrière la porte.

— C’est lui qui a grimpé sur la fenêtre pour voir où tu étais, dit Marie. L’oncle m’a envoyée te chercher ; ô Julie ! il est bien malade, bien malade.

Et la pauvre petite éclata en sanglots.

— Il est tout seul ! s’écria Julie. Pouvez-vous courir, enfants ? Mais non, tu trembles comme la feuille, pauvre chérie ! Pierre, donne-lui la main et conduis-la vite jusqu’à la maison. Vous direz à grand’maman Suzette que je la prie de rester chez nous pour cette nuit. Allez, mes enfants.

Et sans tarder davantage, Julie s’élança sur la chaussée. Courir lui semblait un soulagement dans la terrible anxiété qui lui serrait le cœur. Elle atteignit en peu de minutes les premières maisons du village. Tout était désert ; les fenêtres étaient noires ; il semblait que la population tout entière eût émigré à la Bonne-Fontaine. Mais là-haut, derrière cette croisée que Julie connaissait bien, brillait une petite lumière, faible et vacillante comme une vie qui s’éteint. Sans reprendre haleine, la jeune fille monta les deux étages, entra dans la cuisine,… mais avant d’aller plus loin elle s’arrêta. Son cœur battait comme un marteau : une sueur d’angoisse roulait le long de ses tempes. Enfin elle ouvrit la porte d’une main tremblante.

Une petite lampe brûlait sur la table, éclairant d’une triste lueur un corps immobile, à demi couché dans le grand fauteuil. Tout à côté, un guéridon renversé, des journaux et des livres éparpillés à terre témoignaient que le vieillard, s’étant levé sans doute, avait senti le vertige s’emparer de lui et s’était retenu au premier meuble que sa main avait rencontré. Il paraissait tout à fait privé de connaissance. Julie s’approcha ; lui souleva la tête, l’appela doucement ; mais son visage restait rigide, inanimé. Pourtant une faible respiration soulevait la poitrine ; il y avait encore un peu de vie, encore un peu d’espoir.

Comment Julie réussit à trouver, dans ce ménage qui lui était étranger, les choses indispensables pour donner au malade les premiers soins, c’est ce qu’elle-même n’aurait pu dire. Une sorte d’activité machinale s’était emparée d’elle ; elle sentait qu’il fallait agir, se presser, employer des moyens énergiques, mais son esprit bouleversé contrôlait à peine le travail de ses mains. Le vieillard était couché sur le côté, la tête inclinée sur la poitrine ; Julie réussit à le placer dans une attitude moins pénible, et il lui sembla que le jeu de la respiration se faisait dès lors plus facilement. Mais un temps bien long s’écoula avant que son regard anxieux pût surprendre quelque signe de vie sur ce cher visage. Agenouillée près du fauteuil, réchauffant dans les siennes les mains glacées du malade, elle épiait un mouvement, un soupir, et plus d’une fois, à la lumière incertaine de la petite lampe, elle crut voir s’animer les traits du vieillard ; mais ce n’était que le jeu des ombres, un vacillement de la flamme. Aucun bruit ne se faisait entendre dans cette chambré où la vie et la mort luttaient silencieusement ; dans la pièce à côté résonnait seul le lent battement d’une grande pendule, et Julie écoutait avec angoisse les secondes qui tombaient l’une après l’autre, s’en allant pour ne jamais revenir.

Mais la froide main que la jeune fille presse contre sa joue n’a-t-elle pas tressailli ? Julie se lève.

— Oncle, cher oncle, si vous le pouvez, regardez-moi ; c’est votre nièce, c’est Julie.

À cette voix, il semble que le malade s’efforce de soulever la tête ; il entr’ouvre languissamment les yeux et fait un effort pour parler, mais la force lui manque.

— Prenez ceci, je vous en prie, dit Julie en s’efforçant doucement de lui desserrer les lèvres pour lui faire avaler une cuillerée de rhum.

Ce cordial parut ranimer le malade.

— Merci, dit-il d’une voix faible.

Puis il fixa ses yeux sur Julie et la regarda longuement. La jeune fille pensa qu’il s’étonnait de la voir près de lui.

— Marie est venue me chercher. C’est vous qui l’avez envoyée, cher oncle, ne vous rappelez-vous pas ?

— Oui, oui, je me souviens, dit-il en passant la main sur son front.

Puis au bout d’un instant il murmura :

— Judith ?

— Elle est à la Bonne-Fontaine,… où j’étais aussi, ajouta-t-elle en baissant la voix comme une coupable.

Tandis qu’elle se divertissait là-bas, le vieillard avait lutté seul contre la faiblesse mortelle qui l’envahissait. Il aurait pu expirer ainsi, comme un abandonné, sans une âme qui lui portât secours. Cette pensée était pour Julie une douleur cuisante.

— Vous parliez de tante Judith, reprit-elle au bout d’un instant. Désirez-vous la voir ?

— Non, non ! Et le vieillard agita la main comme pour écarter l’image de sa belle-sœur. Je veux être seul avec toi, Julie ; j’ai quelque chose à te dire.

Il s’exprimait avec effort et par saccades, comme si le fil de ses pensées se fût brisé constamment.

— Cher oncle, dit Julie en lui prenant tendrement les mains, puisque vous êtes un peu mieux, voulez-vous me permettre de vous quitter une minute pour aller chercher le docteur ? Il demeure tout près d’ici, vous savez.

— Non, reste,… c’est inutile, je m’en vais. Ne pleure pas, dit-il en voyant Julie se détourner pour lui cacher ses larmes. Assieds-toi tout près de moi, que je te voie bien.

Ce peu de mots sembla l’avoir épuisé tout à fait. Il ferma les yeux ; ses mains redevinrent inertes, et Julie crut que cette nouvelle défaillance emportait le dernier souffle de vie.

— Oncle ! oncle David ! s’écria-t-elle en sanglotant.

Elle l’entoura de ses bras avec passion ; elle appuya sa joue contre la joue flétrie du vieillard, comme pour y faire passer la chaleur de son jeune sang. Cette étreinte ranima le mourant.

— Il ne faut pas que je m’endorme, murmura-t-il ; j’avais quelque chose à lui dire.

Il avala encore quelques gouttes de rhum, puis fit signe à sa nièce de se rasseoir.

— Écoute, lui dit-il d’une voix qui s’entendait à peine, je veux te bénir avant de m’en aller. J’étais irrité contre toi ces derniers temps, et je me suis montré dur peut-être. Pardonne-moi, ma Julie.

— C’est à moi de vous demander pardon, dit Julie humblement. C’est moi qui étais irritée et méchante, parce que je ne pouvais comprendre que vous m’eussiez quittée.

— Tu ne pouvais comprendre ? répéta le vieillard d’un ton surpris. C’était pour la paix de ta maison, puisque ton fiancé était jaloux de moi.

La jeune fille se leva toute droite.

— Qui vous a dit cela ? s’écria-t-elle. Jaloux de vous ? quelle folie ! quel mensonge !

Et tout d’un coup, comme à la lueur d’un éclair, elle vit, elle sonda cet abîme qui les avait séparés, elle et Julien, de leur vieil oncle, de leur père d’adoption. Qui l’avait creusé, cet abîme ? Julie ne le soupçonnait que trop. La plus écrasante de toutes les douleurs, le sentiment de l’irréparable, tomba sur elle comme un rocher ; elle aurait pu crier de désespoir. Mais il fallait respecter le silence solennel de cette heure suprême. Julie sut se contenir ; elle reprit doucement sa place auprès du malade, et dit d’une voix très basse :

— Mon oncle, on vous a trompé, on nous a trompés tous deux… Et voilà que vous allez mourir !…

Elle laissa tomber sa tête dans ses mains en sanglotant comme si son cœur se brisait. Le vieillard s’était redressé dans son fauteuil.

— Julie, pour l’amour de Dieu, explique-toi vite ! murmura-t-il d’une voix entrecoupée. Je n’ai plus beaucoup de temps.

— Julien vous aime, dit-elle en relevant la tête. Il n’a jamais été ce que vous pensez.

La figure du malade s’éclaira d’un sourire.

— Dieu soit béni ! dit-il avec ferveur ; je m’en irai donc en paix avec mes chers enfants.

Mais un nuage voila tout à coup ce sourire.

— Mon testament !… Julie, je l’ai fait en faveur de ta tante ; je lui laisse tout !

— Cela m’est bien égal ! dit la jeune fille avec véhémence. Ce n’est pas votre argent que je désire. Oh ! cher oncle, si vous pouviez vivre encore un peu de temps avec nous !

— J’étais aveugle ! murmura le vieillard en suivant toujours le fil de sa pensée. Judith m’a fait croire ce qu’elle a voulu. J’y vois clair maintenant, mais il est trop tard… Trop tard ?… non, s’écria-t-il avec une énergie soudaine en se penchant vers sa nièce pour lui saisir les deux mains. Julie, ta tante a mon testament, mais j’en ferai un autre !

— Non, dit fermement sa nièce, je ne le souffrirai pas. Vous êtes trop faible, pauvre oncle. Ne vous tourmentez pas l’esprit de cela. Qu’avons-nous besoin de votre argent ? Julien et moi, nous sommes jeunes et forts.

— Tais-toi ! dit précipitamment le vieillard. Je dois réparer mes torts pendant que j’ai encore un peu de temps. J’écrirai ; prends vite du papier dans le tiroir de ma table.

Puis il ajouta avec un demi-sourire :

— Tu m’as toujours été docile, Julie, et c’est la dernière fois que je te commande quelque chose.

La jeune fille obéit silencieusement.

— Voilà, mon oncle, dit-elle en attirant la petite lampe plus près de lui.

Un grand changement se faisait dans la figure du malade, qu’envahissait la pâleur et le froid de la mort. Les traits devenaient rigides et toute la vie semblait s’être réfugiée dans les yeux. Grands, calmes et limpides, ils témoignaient de la lucidité de l’esprit.

— Il faut me hâter, dit le vieillard en parlant très bas comme pour ménager son reste de forces. « Moi, David Dumont, très affaibli de corps, mais jouissant de toutes mes facultés, j’annule mon testament du… Quel jour était-ce ?… vendredi passé… du 27 octobre 18…, et je déclare laisser à mes cinq neveux tout ce que je possède. » Cependant, continua-t-il comme se parlant à lui-même, Judith me soigne depuis longtemps ; elle a fait des dépenses pour moi. J’ajouterai ceci, Julie « À l’exception d’une somme de cinq cents francs que je lègue à ma belle-sœur Judith Faivre. » Relis, ma fille. Et maintenant, donne, que je signe.

Ses pauvres doigts enraidis avaient peine à tenir la plume, et plus encore à lui faire tracer des caractères lisibles. Julie regardait en réprimant ses sanglots cette main qui avait si souvent travaillé pour elle, et dont la dernière œuvre encore était un acte de sollicitude et d’amour.

— Bien ! dit le vieillard en se laissant retomber sur son oreiller ; maintenant tout est en règle. Julie, embrasse-moi. Tu diras à Julien, continua-t-il d’une voix faible comme un souffle, que je lui demande pardon de m’être irrité contre lui l’autre jour… Tu embrasseras les enfants pour moi.

Épuisé, il se tut et ferma les yeux. Julie, agenouillée près de lui, les mains jointes, priait dans son cœur.

— Adieu ! dit-il encore, des lèvres plutôt que de la voix.

Puis il ajouta :

— Le psaume XXIII.

La vieille Bible était là, sur la table. Julie l’ouvrit à un endroit souvent feuilleté, et lut d’une voix respectueuse et lente les saintes paroles qui ont accompagné tant d’âmes dans le redoutable passage « L’Éternel est mon berger, je n’aurai point de disette… Quand je marcherai dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne craindrai aucun mal, car tu es avec moi. »

La lueur pâlissante de la lampe éclairait le visage de la jeune fille tout baigné de larmes et la belle figure sereine du vieillard, sur laquelle la mort apposait déjà son sceau mystérieux. Quand Julie en vint à ces mots « Et j’habiterai dans la maison de l’Éternel jusqu’à la fin de mes jours, » le mourant leva la tête.

— J’y vais ! dit-il.

Puis il retomba, et ce fut son dernier souffle.

— Adieu ! adieu ! murmura Julie en appuyant ses lèvres sur ce front glacé. Puis elle s’assit aux pieds de celui qui avait été pour elle un père, et pleura longtemps comme brisée.

La rue, jusqu’à ce moment silencieuse, s’emplissait maintenant d’un bruit de pas et de voix ; de joyeux bonsoirs s’échangeaient à chaque porte. Julie entendit bientôt qu’on montait l’escalier. Toute frémissante elle se leva : « Je ne veux pas qu’elle entre ici, » se dit-elle. Et sortant aussitôt, elle se trouva face à face avec Mme Faivre. Celle-ci paraissait fort animée. Évidemment le spectacle l’avait divertie. Mais une surprise effrayée se peignit sur son visage à la vue de Julie pâle et les yeux rougis.

— Que fais-tu ici ? dit-elle en reculant. Il n’est pourtant pas malade ?

— Si, très malade. N’entrez pas, dit-elle en voyant Mme Faivre s’avancer vers la porte. Ni vous ni moi n’y pouvons plus rien il est mort.

Judith Faivre poussa un cri, un seul, et cacha sa figure dans ses mains. Julie la regardait à distance, s’efforçant de maîtriser l’amertume qui bouillonnait en elle et qui aurait voulu s’épancher en accusations indignées. Le silence dura longtemps. Enfin Mme Faivre murmura sans montrer son visage :

— A-t-il parlé de moi ?

— Il a su que vous l’aviez trompé. Et maintenant il est mort, tante Judith, et rien ne pourra plus réparer le mal que vous lui avez fait.

Sans répondre, Mme Faivre passa devant Julie en l’écartant du geste, puis ouvrit la porte. La vue de ce corps immobile, de ce visage de marbre, l’arrêta sur le seuil. Un tremblement nerveux s’empara d’elle ; elle se mit à pleurer convulsivement, et bientôt ses sanglots devinrent des cris.

— Ce n’est pas ma faute ! gémissait-elle. Je l’ai toujours bien soigné. Il m’aimait aussi ; il m’appelait sa bonne Judith. David ! David ! pourquoi m’avez-vous laissée ? Les gens vont dire que je vous ai fait du mal !

Comme l’expression de ce lâche désespoir menaçait de finir en crise nerveuse, Julie se fit violence pour toucher Mme Faivre et l’emmener dans une autre pièce.

— Prenez un peu d’eau, dit-elle en lui présentant un verre, et tâchez de vous calmer. Nous avons encore des devoirs à remplir. Je vais descendre chez nos voisins et prier les hommes de monter pour ensevelir mon pauvre oncle.

— Miséricorde ! Julie, tu ne vas pas me laisser seule ! s’écria Mme Faivre en s’attachant à sa nièce d’un air épouvanté.

— Descendez alors vous-même, et demandez en même temps qu’on coure chez Julien Robert pour l’informer de ce qui est arrivé.

Mme Faivre se hâta de sortir, et la vue de son désespoir, de ses sanglots nerveux, de ses ruisseaux de larmes, émut vivement les voisines. Ces marques d’affliction furent jugées tout à fait édifiantes. « Elle a pleuré deux fois plus que Julie, se disait-on le lendemain. Qui aurait cru qu’elle avait le cœur si tendre ? »

Cependant les hommes de la maison avaient accompli leur funèbre tâche. Ils avaient porté le mort sur son lit et l’avaient habillé de noir, puis ils se retirèrent, et Julie resta seule à veiller avec son fiancé.

Dans le recueillement de ces premières heures de deuil, ils parlèrent peu. La jeune fille répéta en quelques mots à Julien les événements de la soirée et le dernier entretien par lequel le fatal malentendu s’était enfin dissipé. Ce récit consterna le jeune homme, car c’était sa trop réelle jalousie qui avait été le fondement de l’habile mensonge de Mme Faivre.

— C’est moi qui t’ai privée de ton oncle, dit-il à Julie. Pourras-tu me le pardonner ?

Elle lui mit doucement la main sur la bouche.

— Il ne m’appartient pas de te faire des reproches, dit-elle, car j’ai eu bien des torts aussi. Tout se serait éclairci plus tôt, et nous aurions pu encore être heureux si le dépit et l’orgueil ne m’avaient retenue d’interroger l’oncle.

Ils se turent tous deux et repassèrent dans leur mémoire les années de paisible bonheur qui s’étaient écoulées au Pré-Berthoud, la constante bonté du vieillard, mille traits de générosité et de sollicitude, tout le précieux trésor des souvenirs qui vous font vivre avec l’être aimé, alors même qu’il est parti.

Enfin le matin vint, et avec lui des préoccupations de tout genre, tous ces soins importuns et pourtant bienfaisants qui obligent le cœur à se distraire de son chagrin. Julien dut sortir pour accomplir diverses formalités d’état civil ; Julie eut à conférer avec la couturière au sujet des vêtements de deuil ; il fallut écrire aux parents et amis éloignés, s’occuper des détails de l’enterrement. Dans la matinée le juge de paix se présenta pour apposer les scellés sur tout ce qui avait appartenu au défunt. À peine ce magistrat était-il entré que Mme Faivre disparut ; elle revint bientôt, tenant d’un air solennel une grande enveloppe jaune.

— Voici le testament de mon beau-frère, qu’il m’avait remis, dit-elle sans lever les yeux sur Julie.

— Mon oncle en a fait un autre hier au soir, dit tranquillement la jeune fille en prenant dans le tiroir de la table un pli qu’elle remit au juge.

Mme Faivre devint livide. Portant la main à son front d’un air hagard, elle chancela. Julie s’avança pour la soutenir, mais elle la repoussa d’un geste violent et sortit en se tenant au mur. Quelques instants plus tard, Julie la trouva dans sa cuisine, la tête inclinée sur la table, dans un état d’étrange prostration. Jusqu’au soir, elle ne fit qu’errer comme une ombre, regardant d’un air absent les gens et les choses qui l’entouraient. La violente commotion du matin, s’ajoutant à l’ébranlement nerveux de la veille, avait complètement troublé l’équilibre de son esprit, ordinairement lucide et froid.

Toute la journée, les visites se succédèrent presque sans interruption. Julie, fatiguée à l’excès de répondre toujours aux mêmes questions, d’écouter sans cesse les mêmes litanies de consolations banales, aurait désiré que la tante la remplaçât de temps en temps. Mais les visiteurs, qui tous avaient connu et aimé le bon oncle, demandaient à le voir encore une fois, et aucune puissance humaine n’eût pu décider Mme Faivre à franchir le seuil de la chambre mortuaire. Elle allait et venait dans les autres pièces comme une âme en peine, les yeux obstinément fixés au plancher, et répétant de temps à autre d’une voix plaintive : « Je le soignais si bien ! pourquoi donc est-il mort ? »

Mais quand elle était seule, elle se prenait à serrer les poings en secouant la tête d’un air menaçant. « Je la traînerai en justice ! je lui ferai un procès ! Rien pour moi, il n’y aura rien ! Mais je ferai casser le testament ! oui, je le ferai ! » Puis elle se laissait tomber sur un siège, haletante, les bras pendants, et restait longtemps à regarder d’un œil fixe quelque fente dans la muraille.

Vers le soir, elle se plaignit d’un violent mal de tête.

— J’ai mal là, là ! disait-elle en se serrant les tempes à deux mains. Il me semble que le forgeron me bat à grands coups de marteau.

— Couchez-vous, dit Julie ; je ne retournerai pas à la maison avant dix heures.

— Est-ce que tu t’en vas ce soir ? s’écria Mme Faivre d’un air terrifié. Ne me laisse pas seule ici ! j’en perdrais la tête !

— Il faut pourtant que je sache ce que deviennent les enfants.

— Tu les a vus aujourd’hui ; tu les verras encore demain. Julie, je t’en supplie, reste avec moi pour cette nuit.

— Une des voisines montera pour vous tenir compagnie.

— Je ne veux pas des voisines ! elles sont stupides, elles me regardent comme une bête curieuse ; si par hasard je dis un mot pour un autre, elles se poussent du coude, je l’ai bien vu.

Le fait est que Judith Faivre, dans cet état d’extrême excitation, avait prononcé des paroles assez compromettantes, qu’on n’avait pas manqué de relever. On commençait d’ailleurs à trouver que son chagrin se manifestait d’une manière étrange. Julie, remarquant l’air presque égaré de sa tante, envoya Julien en tournée d’inspection au Pré-Berthoud, et fit prier la bonne Suzette de la remplacer encore pour cette nuit.

Pauvre Julie ! abîmée de fatigue, sentant son chagrin se raviver chaque fois qu’un instant de relâche lui laissait le temps de penser, elle était encore debout longtemps après minuit, soignant Mme Faivre qui gémissait sans cesse. Bien des fois elle s’échappa sans rien dire, pour aller passer quelques minutes de douloureuse contemplation au chevet de celui dont la dépouille mortelle allait bientôt être enlevée. Quand enfin elle se résolut à se coucher, ce ne fut point pour chercher le sommeil ; mais elle éprouvait du soulagement à ne plus rien voir, à ne plus rien entendre, à pouvoir pleurer silencieusement sans que personne s’efforçât de la consoler.

La journée du lendemain s’écoula de même, pleine d’une agitation fatigante et de funèbres apprêts. Mme Faivre semblait plus calme ; elle reçut quelques visiteurs, s’occupa des préparatifs du repas de funérailles ; mais elle se montra très inégale envers Julie ; tantôt froide, hostile, tantôt plaintive, et invoquant l’assistance, presque la protection de sa nièce, d’un ton d’enfant abandonné. Vers le soir, ses terreurs la reprirent, et Julie vit qu’il ne fallait pas songer à la quitter. Les heures de la nuit s’écoulèrent lentement ; le lendemain vint, gris et sombre, avec un ciel de deuil.

Julie mit sa lourde et triste robe de cachemire noir, dont les hautes ruches de crêpe la faisaient paraître encore plus pâle. Abattue et fatiguée, elle ne pleurait pas. Mme Faivre, par contre, eut un violent accès de larmes à la fin de la matinée. Elle sanglotait encore lorsque les cloches se mirent à tinter lentement.

— Habillons-nous, dit Julie en se levant machinalement.

Elle mit son chapeau, heureuse de pouvoir cacher ses yeux rougis derrière son épais voile de crêpe. Puis elle descendit l’escalier comme en rêve, elle vit le corbillard arrêté devant la maison, elle distingua confusément des hommes vêtus de noir qui se rangeaient deux à deux ; puis elle répondit, sans savoir ce qu’elle disait, à beaucoup de personnes qui lui serraient la main. Les femmes à leur tour, en bonnet noir et en voile, s’approchèrent pour prendre rang ; on lui dit de marcher à côté de sa tante, elle le fit et le triste cortège se mit en route lentement. Julie n’entendait que le battement régulier de la cloche ; chaque coup faisait vibrer douloureusement ses tempes enfiévrées ; il lui semblait que des ondes sonores roulaient de toutes parts et l’enveloppaient comme des vagues, que l’air lui-même devenait d’airain pour vibrer. Cette espèce de fascination ne cessa que lorsque la voix connue du pasteur se fit entendre au cimetière ; Julie put l’écouter calmement et recevoir son message de consolation. Placée comme elle l’était, elle ne vit pas le cercueil descendre dans la fosse ; elle s’était détournée et priait silencieusement lorsqu’on la toucha légèrement à l’épaule. C’était Mme Faivre.

— Regarde, lui dit-elle à voix basse en étendant le doigt vers la porte du cimetière. Regarde, voilà mon beau-frère. N’est-ce pas singulier qu’il soit ici ?

Julie leva les yeux et vit un groupe d’hommes dans la direction indiquée. « Je ne savais pas que ma tante eût un autre beau-frère, se dit-elle ; c’est sans doute du côté de son second mari. » Puis elle n’y pensa plus.

Après la cérémonie funèbre, les parents et amis venus du dehors furent invités à dîner ensemble. Comme ni l’appartement ni la vaisselle de Mme Faivre n’y eussent suffi, le dîner fut servi à l’hôtel. Julie se sentait abîmée de corps et d’esprit ; elle obtint qu’on la dispensât d’y paraître ; mais Mme Faivre y alla et présida d’un air très digne.

Un repas de funérailles est toujours une chose assez singulière. Beaucoup de gens sont là, qui ne connaissaient guère le défunt et s’efforcent néanmoins de s’attendrir profondément sur sa mort. La viande et le vin circulent, régal inaccoutumé pour plusieurs, qui dévorent les plats des yeux et mangent comme à la tâche. Entre chaque bouchée, ils poussent de gros soupirs, pour montrer que leur chagrin est égal à leur appétit. D’autres hochent la tête avec componction, en déclarant que nous sommes tous mortels, mais qu’il faut se soutenir ; et ils se soutiennent en vidant leur verre aussi souvent que possible. Le bruit des fourchettes et des soupirs, tous ces visages qui gardent à grand’peine leur masque de tristesse, ce deuil qui festoie, ces crêpes qui traînent à terre, forment un singulier et lugubre assemblage.

Vers la fin du repas, Mme Faivre étonna bien son monde en annonçant tout à coup à haute et intelligible voix, que sa nièce Mlle Julie Dumont se marierait prochainement, et qu’elle invitait à la noce toutes les personnes présentes. Julien, stupéfait, la regardait en se demandant s’il fallait protester ou paraître n’avoir pas entendu, quand la porte s’ouvrit et le juge de paix entra solennellement.

Il portait une serviette en maroquin qu’il posa lentement sur la table en homme sûr de son effet. Un grand silence régnait maintenant dans la salle ; chacun avait posé fourchette et couteau, et l’un des convives ayant eu le malheur de heurter son verre qui sonna comme une cloche de cristal, tant d’yeux indignés se braquèrent sur lui qu’il en perdit tout à fait contenance. Cependant le magistrat, après un petit préambule, déplia le testament ; il le lut en accentuant chaque mot, le replia soigneusement, le remit dans son portefeuille et sortit.

Un petit murmure courut autour de la table ; on cherchait les héritiers pour les féliciter, mais aucun n’était présent.

— Je vous expliquerai comment les choses se sont passées, dit Mme Faivre en se levant majestueusement.

Chacun la regardait d’un air surpris, mais elle continua sans se troubler :

— Mon beau-frère voulait tout me laisser, et même il avait déjà fait un testament en ma faveur. Mais je l’ai tant supplié de ne pas faire tort à ses neveux et nièces qu’il a fini par m’écouter. D’ailleurs, continua-t-elle en se penchant vers son voisin d’un air confidentiel, David n’avait pas d’autre fortune qu’un gros sac de centimes rouges, pour une valeur de 125 francs. Qu’est-ce que j’aurais fait de cela ?

Puis elle poussa sa chaise de côté et sortit, laissant ses auditeurs passablement stupéfaits.

Julie ne revit pas sa tante ce jour-là, car elle s’était hâtée de retourner au Pré-Berthoud aussitôt qu’elle l’avait pu. Elle n’apprit que le lendemain les divers incidents du dîner. Cependant Mme Faivre ménageait d’autres surprises à sa famille et à ses voisins.

Elle passa la soirée chez les locataires du premier, et vers dix heures, elle monta chez elle. Mais au bout de quelques minutes, on la vit redescendre tout effarée. Elle avait entendu marcher dans la chambre du défunt, disait-elle, quelqu’un s’y était caché ; à aucun prix elle ne passerait la nuit seule dans son appartement.

— Nous n’avons malheureusement pas de place pour vous coucher ici, dit la bonne dame Jules voyant sa terreur. Mais si vous voulez, j’irai dormir avec vous là-haut.

Une expédition s’organisa aussitôt pour escorter les deux femmes. Papa Jules prit son pistolet, à la demande expresse de Mme Faivre, et l’on monta en corps au logis suspect. Une visite minutieuse n’ayant amené la découverte d’aucun brigand caché sous un meuble ou dans une armoire, Mme Faivre et sa compagne furent laissées à la garde du pistolet. Alors commença pour la pauvre dame Jules une longue série d’épreuves.

Comme sa conscience ne la tourmentait pas plus que son imagination, elle s’endormit en mettant la tête sur l’oreiller, mais elle fut bientôt tirée de son sommeil par une main froide qui se posait sur son front. Mme Faivre était debout à côté du lit, tenant un chandelier.

— Écoutez ! on marche dans la cuisine ! fit-elle d’une voix terrifiée.

— C’est le chat. Laissez-moi tranquille, répondit la dormeuse avec un peu d’humeur.

Puis elle se tourna contre la muraille et ferma les yeux.

— Émilie, levez-vous, reprit Mme Faivre avec insistance. Je vous dis qu’il est dans la cuisine, il va entrer !

— Tournez donc la clef et recouchez-vous, Judith.

Mais ici Mme Faivre poussa un cri de terreur, et sa compagne pensa qu’il était urgent de se réveiller tout à fait.

— Eh bien, quoi ? fit-elle en cherchant à ouvrir tout grands ses yeux ensommeillés.

Tante Judith, immobile comme la femme de Lot, étendait le bras d’un geste fixe vers un point de la muraille où semblait flotter une vague image.

— C’est la glace et votre camisole blanche qu’on voit dedans ! la belle affaire ! gronda Mme Jules. Êtes-vous drôle ce soir ! Tenez, buvez un peu d’eau, ça vous rafraîchira les idées.

— Émilie, allez à la cuisine, interrompit Mme Faivre d’un ton impérieux ; vous lui direz qu’il ferait mieux de s’en aller, que je le verrai demain matin.

— Vous battez la campagne, à présent, fit la voisine alarmée. Allons, Judith, recouchez-vous. Si ça peut vous faire plaisir, je m’assiérai à côté de votre lit jusqu’à ce que vous dormiez.

Tante Judith se laissa convaincre et se coucha après avoir fait jurer solennellement à sa garde que la chandelle resterait allumée jusqu’au matin. Mme Jules borda soigneusement les couvertures, s’arrangea du mieux qu’elle put sur sa chaise, puis se demanda ce que faisaient ses enfants : si le bébé n’était pas tombé de son berceau, si Julot ne risquait point de s’étouffer avec son sucre candi, si la veilleuse n’aurait point mis le feu aux rideaux… La bonne dame n’alla pas plus loin dans ses sinistres hypothèses, car ses idées devinrent confuses et flottantes ; sa tête fit deux ou trois plongeons et finalement s’inclina contre le chevet du lit où elle s’appuya doucement. Tout dormait dans la petite chambre et le silence n’était troublé que par le léger crépitement de la chandelle qui pétillait de temps à autre et lançait en l’air comme de petites fusées.

Mais voici que Mme Jules fit un rêve, contre son habitude et ses principes. Elle rêva qu’étant en bateau, elle se sentait violemment secouée par le roulis ; elle s’en plaignit au patron de la barque qui lui répondit irrévérencieusement : « Madame, vous êtes une grosse baleine. » Alors son mari sauta à la gorge de l’insolent qui cria au secours, puis une horrible détonation se fit entendre et Mme Jules se réveilla.

— Judith ! au nom du ciel, qu’y a-t-il ?

Mme Faivre était debout au milieu de la chambre, dans une attitude belliqueuse, le pistolet à la main et tout entourée d’un nuage de fumée.

— Je l’ai tué, le coquin ! murmura-t-elle d’une voix étranglée. Il n’y reviendra pas. C’est Julie qui a le bon testament allez le lui demander. Le mien n’est plus qu’une feuille de chou.

« Elle a la fièvre, c’est clair, » pensa Mme Jules très perplexe.

— Vous faites là de belle besogne, Judith ! est-ce qu’on s’amuse à tirer du pistolet au milieu de la nuit ?

L’arme, fort heureusement, n’était chargée qu’à poudre, mais cette détonation avait réveillé toute la maisonnée. Bientôt des voix effarées se firent entendre dans le corridor. Papa Jules demandait impérieusement à entrer, voulant savoir ce qu’on avait fait de sa femme. Tante Judith, l’auteur de tout ce trouble nocturne, était encore debout à la même place, regardant d’un air stupéfait l’arme quelle tenait à la main. Elle dit qu’elle avait eu un cauchemar et se laissa docilement recoucher. Cependant Mme Jules ne voulut pas demeurer seule dans cette peu rassurante compagnie ; elle s’adjoignit sa servante comme aide-de-camp, et toutes deux restèrent à veiller jusqu’à l’aube.

Quand, au matin, Mme Faivre se leva, toute trace de son accès de délire avait disparu. Elle remercia ses deux gardes, prépara leur déjeuner et s’informa avec quelque inquiétude des paroles qu’elle avait prononcées pendant la nuit. Puis elle déclara que l’air frais la remettrait complètement et qu’elle ferait une petite promenade. Mme Jules qui la regarda sortir, la vit se diriger du côté du Pré-Berthoud. « C’est drôle, se dit-elle ; du vivant de l’oncle, elle n’allait presque jamais chez Julie. »

La jeune fille aussi fut surprise en reconnaissant de loin sa tante sur le sentier. « Que peut-elle avoir à me dire ? ce n’est pas pour le plaisir de me souhaiter le bonjour qu’elle vient ici, » pensa-t-elle. Mais tante Judith semblait n’avoir rien de particulier à communiquer à sa nièce. Elle paraissait très essoufflée en arrivant et dénoua d’une main impatiente les rubans de son chapeau.

— Quel temps chaud ! dit-elle. On pourra bientôt faire la moisson.

— Il y a longtemps qu’elle est faite, dit Julie en considérant sa tante avec surprise.

— Ah ! c’est vrai, j’oubliais… Tu ne sais pas qui j’ai rencontré en chemin ? continua-t-elle en mettant son doigt sur son nez d’un air de mystère.

— Non, vraiment.

— Ton oncle David !… Ça te surprend, je vois, dit-elle comme Julie restait muette de stupéfaction.

— Tante, ne plaisantez pas ainsi ; c’est hier que nous avons conduit mon pauvre oncle au cimetière.

— Ta, ta, ta, c’est toi qui le dis, toi et Julien, parce que vous avez le bon testament et que vous voudriez hériter tout de suite ; mais je le sais mieux que vous et j’en parlerai au juge de paix. Tiens ! fit-elle en se levant avec vivacité, le voilà, le voilà qui passe ! N’est-ce pas mon beau-frère David ?

Un jeune homme en blouse bleue s’avançait dans le sentier ; c’était un Français de la frontière, chargé d’une besace gonflée de contrebande. Cependant Mme Faivre avait ouvert la fenêtre et multipliait les signaux pour engager le passant à s’approcher. Quand elle se tourna vers Julie, celle-ci fut épouvantée de ses yeux hagards et fixes. « Elle est folle ! » pensa-t-elle.

Et c’était vrai. L’implacable enchaînement des circonstances amenait la rétribution. Judith Faivre avait semé l’erreur et le trouble, elle récoltait la folie. Le remords, une tension d’esprit prolongée et des commotions trop vives avaient ébranlé son cerveau, qu’une idée fixe hantait constamment celle que son beau-frère n’était pas réellement mort, et qu’il fallait à toute force arracher sa fortune à ses héritiers prématurés. Partout elle s’imaginait rencontrer le vieillard quelquefois amical et doux, le plus souvent sombre, irrité, irréconciliable. Et la malheureuse femme vécut dès lors dans de constantes terreurs.

Cependant Julie, le premier moment de stupeur passé, se demanda ce qu’il y avait à faire. « Il est nécessaire que le docteur la voie, » pensa-t-elle en regardant Mme Faivre qui continuait à secouer la tête d’un air engageant, bien que le passant se fût déjà éloigné.

— Tante, dit-elle en la prenant doucement par le bras, vous ne semblez pas très bien aujourd’hui.

— Oh ! non, non ! répondit Mme Faivre d’un ton dolent, je ne suis pas bien du tout ; j’ai très mal dormi la nuit passée, sais-tu ? Il voulait entrer à toute force, et j’ai dû rester debout pour garder la porte. Maintenant, j’ai si mal à la tête !

— Voulez-vous que nous allions ensemble chez le médecin ? dit Julie. Il vous donnera quelque chose pour vous faire dormir.

— C’est cher, le docteur, et les remèdes aussi, fit tante Judith en hochant la tête. Je ne suis pas une héritière, moi… Mais tu ne le seras pas non plus ! s’écria-t-elle, et une flamme de colère s’alluma soudain dans ses yeux. Tu n’auras rien, rien !

— Tante, dit Julie pour l’apaiser, je payerai tout ce qu’il faudra, la consultation et les remèdes, si vous voulez seulement venir avec moi. Il est absolument nécessaire de vous soigner.

Et Mme Faivre ayant consenti à cet arrangement, toutes deux se mirent en route. Ce ne fut pas sans peine que Julie atteignit le village avec sa malade. Celle-ci montrait une propension extrême à entrer en conversation avec tous les passants ; plusieurs fois aussi elle s’assit au bord du chemin en déclarant qu’elle ne ferait plus un pas si le juge de paix ne venait lui-même lui offrir la main. Pourtant, à force de diplomatie et de patience, Mme Faivre finit par se trouver dans le cabinet du docteur. Celui-ci, sur quelques mots que Julie lui dit à voix basse, interrogea minutieusement la malade, prescrivit une potion calmante et prit la jeune fille à part pour lui donner ses instructions.

— Essayez de la garder pendant quelques jours encore, dit-il, ceci peut n’être qu’un accès passager. Le repos et l’influence d’une personne ferme et tranquille ont parfois suffi dans des cas semblables.

Jusqu’au soir tout alla bien. Mme Faivre parla beaucoup, mais sans extravaguer. Cependant, quand l’obscurité fut venue, une sorte d’inquiétude s’empara de la malade ; elle se mit à errer dans l’appartement en murmurant des paroles incohérentes, et les scènes de la nuit précédente recommencèrent. Julie voulut persévérer ; pendant plusieurs jours encore, elle se fit la garde assidue de sa tante, apaisant ses terreurs soudaines, cherchant à éloigner les visions étranges de cette pauvre tête égarée. Mais enfin le docteur, craignant une aggravation du mal, déclara que les soins d’un spécialiste étaient nécessaires, et la difficile mission de conduire Mme Faivre dans une maison d’aliénés fut dévolue à Julien.

Lorsqu’il revint de ce voyage, Julie l’attendait à la poste.

— Eh bien, comment est-ce allé ? lui demanda-t-elle.

— Pas trop mal. Nous avons trouvé en wagon un vieux monsieur qui ressemblait un peu à l’oncle David ; quand il regardait Mme Faivre, elle ne bougeait plus, et il n’avait qu’un mot à lui dire pour la rendre douce comme un agneau.

— Le médecin de Préfargier espère-t-il la guérir ?

— Il n’y compte guère. Elle est très affaiblie de corps aussi bien que d’esprit, et à son âge les cures sont toujours difficiles. Quel terrible châtiment, Julie !

Tous deux restèrent silencieux. La compassion chassait le ressentiment de leurs cœurs. Enfin Julien reprit :

— J’ai passé chez mon frère en revenant. Tu sais qu’il a été malade la semaine dernière ; il n’est pas encore tout à fait remis. Mais il m’a très bien reçu, et… regarde, continua Julien en tirant de son portefeuille trois billets de banque qu’il montra d’un air rayonnant à Julie. Voilà ce qu’Eugène me donne ! Il a commencé à faire un peu de commerce pour son compte, et il a consacré d’avance ses premiers bénéfices à notre liquidation. N’est-ce pas un bon garçon ? Trois cents francs, c’est beaucoup pour lui.

Julie ne trouvait pas cette générosité si méritoire, mais elle n’en dit rien et le jeune homme reprit :

— J’enverrai demain cet argent à mon notaire, ainsi que mes économies de l’année. Dans quelques mois la réhabilitation sera prononcée ; il n’y aura plus de tache sur le nom de mon père. Tu l’accepteras alors, n’est-ce pas, Julie ? dit-il en prenant tendrement les mains de sa fiancée.

La jeune fille regarda sa robe noire et secoua tristement la tête.

— Nous en parlerons plus tard, veux-tu ? dit-elle. La joie ne peut venir si vite après tant de chagrins.

Quelques mois après ces événements, par une claire soirée d’avril, un jeune couple se promenait lentement le long du sentier qui mène au Pré-Berthoud. La tendre verdure nouvelle poussait partout dans les touffes d’herbe desséchée ; de blanches perce-neige et des hépathiques roses souriaient au pied du vieux mur gris du jardin. Tout à coup le jeune homme arrêta sa compagne.

— Regarde, dit-il en indiquant du doigt une petite éminence rocailleuse qui se trouvait au bout du pré.

Un grand buisson d’aubépine y étendait ses fortes branches, et tout au bout de l’une d’elles se balançait un gentil rouge-gorge. Il gonflait sa mignonne poitrine écarlate, et de son petit bec largement ouvert faisait sortir les notes joyeuses de son chant du soir. Le soleil se couchait, derrière les sapins ; quand le dernier rayon de soleil s’éteignit, l’oiseau se tut et s’envola. Julie alors se tourna vers son fiancé :

— Ne dirait-on pas, murmura-t-elle d’une voix un peu émue, qu’il sait que nous nous marions demain, et qu’il nous apporte un salut de notre oncle ?


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a été édité par la

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en mai 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, Fiancés Deux nouvelles, Job le Mège – Tante Judith, Lausanne, Georges Bridel, 1883. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Paysage sagnard, a été prise par Chaurel, le 16.01.2019.

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[1] Petites pinces.