T. Combe
(sous le pseudonyme de
François Lecamp)

LES ENQUÊTES DE FRANÇOIS LECAMP
DÉTECTIVE AVEUGLE

(1923-1024)

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Table des matières

 

LA BAGUE À TROIS CHATONS. 3

CHAPITRE PREMIER.. 3

CHAPITRE II. 14

CHAPITRE III. 31

CHAPITRE IV.. 39

LE CANICHE NOIR.. 79

LE BILLET DE LOTERIE. 99

LOUISE. 117

Ce livre numérique. 168

 

LA BAGUE À TROIS CHATONS

Histoire du début de François Lecamp
comme détective aveugle

CHAPITRE PREMIER

C’est moi, François Lecamp, qui raconte. Ayant été blessé aux yeux en 1916, je fis ma rééducation à Paris, mais je ne découvris pas tout de suite à quoi je pouvais encore être bon. Avant la guerre, j’étais ciseleur, j’aimais les fins outils ; les métiers de brossier, chaisier, vannier, ne me disaient rien.

Je me mariai en 1917 ; ma femme était couturière, elle avait un petit atelier et elle gagnait assez pour nous deux, mais cette position dépendante ne pouvait me convenir. J’allai chez un tourneur, puis chez les Houston-Thompson pour faire du bobinage électrique. À la maison je fabriquais des petites bricoles en bois, des étagères, des meubles de poupée ; ma femme les vendait facilement à ses clientes.

Malheureusement Lucie tomba malade, et le docteur déclara que la couture, l’atelier, l’air de Paris ne lui valaient rien ; la poitrine était menacée. Il fallait partir tout de suite pour la province.

Ma femme avait des amis qui tiennent un hôtel dans une petite ville salubre, bien abritée par une colline et aérée par le cours d’une rivière. Pas de poussière, pas de vent, et les ressources de la campagne toute proche. On déménagea donc ; les amis Marceau nous avaient trouvé une petite maison d’un rez-de-chaussée et mansarde, avec une cour devant, de cinq pas de large, et un jardin derrière, trois arbres fruitiers, un coin pour des poules et des lapins.

À ce moment-là, je n’avais que ma pension de douze cents francs, mais mon ancien patron m’en faisait autant, en attendant que le gouvernement se décide à nous augmenter. Avec un peu de couture que faisait ma femme, et mes bricoles qui se vendaient presque mieux qu’à Paris, nous pouvions vivre.

Dès la première semaine, Lucie fut beaucoup en réquisition à l’hôtel du Veau-Bleu, où on était à court de service. Et je ne vous cacherai pas que je m’ennuyais ferme pendant les heures où ma femme était absente. Je lui dissimulais mon cafard tant que je pouvais. En deux ans, je ne m’étais pas encore habitué à la cécité, et j’avais beau faire, remplir un programme tous les jours, lire du Braille, chapuiser du bois, nourrir les poules et les lapins, je traînais mon existence, et Lucie s’en apercevait bien.

Peu à peu, elle n’alla plus du tout chez Mme Marceau, elle restait avec moi, mais mon cafard me tenait solidement. À dire vrai, rien ne m’intéressait. C’est la bague à trois chatons qui m’a sauvé, car je ne sais pas où j’allais, et Lucie, bien sûr, n’était pas heureuse.

Un matin, vers dix heures, j’étais dans la salle qui nous sert de cuisine et de salle à manger et où j’ai mon établi et mes outils ; cette salle donne sur la cour ; la porte est toujours ouverte quand il fait beau, et les visiteurs, arrivant de la rue, traversent la petite cour, puis entrent sans cérémonie dans la salle.

Mme Chaudron était là depuis un bon quart d’heure avec sa petite fille. Elle me commandait une cassette avec des cases pour la monnaie. Elle tient une petite mercerie en face de chez nous. Tout à coup sa fillette, qui pleurnichait depuis un bon moment, se mit à pleurer plus fort.

— Qu’a donc cet enfant ? demandai-je impatienté. Donnez-lui ce qu’elle demande.

— A roulé… a roulé… faisait-elle.

— Ce n’est rien, c’est cette boucle qu’elle a trouvée et que je lui ai pendue au cou par un cordon… Oui, voilà le cordon défait… La boucle a roulé. Ça n’a aucune importance, ajouta Mme Chaudron.

— Sans doute que la boucle aura roulé un peu loin, peut-être même sous la « cuisinière », dit Lucie. Je la retrouverai en balayant. Pleure pas comme ça, mignonne.

Mais la mignonne hurlait tellement que sa mère l’emmena pour ne pas nous déranger davantage.

— Tiens ! fit ma femme, cinq minutes plus tard, je la vois, cette boucle, là, derrière le pied de la « cuisinière », dans mon petit tas de bois…

Je l’entendis qui écartait des morceaux de bois, puis elle dit :

— Ce n’est pas une boucle, c’est une vieille monture de bague…

— Fais voir, lui dis-je.

Elle me mit dans la main un anneau très pesant pour sa grosseur, car il était petit, fait pour un mince doigt de femme. Je le tâtai soigneusement et m’aperçus qu’il portait trois chatons vides, disposés en quart de cercle.

Avec le bout de l’ongle, je constatai que les griffes étaient très fines, très aiguës, mais écartées ; on avait fait sortir les pierres assez maladroitement : une des griffes était cassée. Le chaton du milieu n’était pas à jour, mais au contraire le fond était plein ; les deux autres étaient percés tout à jour, deux trous.

— De quelle couleur est cette bague ? demandai-je à Lucie. Elle me paraît très lourde.

— Elle n’est pas en or, dit Lucie. Elle est d’un métal gris clair. Du plomb, sans doute.

— Non, dis-je, on n’aurait jamais pu faire en plomb des griffes de sertissage si fines et si dures. Voilà ce que m’apprennent mes doigts et mon bon sens réunis. Donc le métal gris ne peut être que du platine. Donc la bague a de la valeur. Où cette mignonne qui hurle si bien l’a-t-elle trouvée ?

— Je vais le demander à Mme Chaudron, dit Lucie avec empressement.

— Pas tout de suite. Une bague de platine, avec trois chatons vidés, qu’on a forcés... Ça a l’air d’une histoire pas ordinaire.

— Oh ! crois-tu ? fit ma femme.

— En tous cas, ça m’intéresse…

À mon grand étonnement, Lucie me sauta au cou.

— T’entendre dire enfin que quelque chose t’intéresse !

Je me rendis compte alors que mon cafard pesait aussi lourd sur ma femme que sur moi.

— Que veux-tu que je fasse demanda-t-elle.

— D’abord, n’en parle à personne, ensuite tâche de m’amener la petite. Je voudrais la questionner moi-même.

— J’ai un petit collier bleu, je le lui donnerai. Je vais la chercher tout de suite.

Cinq minutes plus tard, la petite Mariette Chaudron arrivait, convoyée par ma femme. Cette enfant m’aimait assez, car je la prenais souvent avec moi pour visiter les poules et les lapins. Le petit collier la ravit tellement que j’eus de la peine à la faire causer de la bague. Je finis tout de même par savoir qu’elle l’avait trouvée dans une petite ruelle de pavés et d’herbes qui sépare l’hôtel du Veau-Bleu de la maisonnette de Mme Chaudron. Mariette a la permission d’y jouer parce que c’est un cul-de-sac où il ne passe jamais de voitures.

— Écoute, dis-je à Lucie, j’ai envie de me rendre compte. Conduis-moi dans cette ruelle et prenons la petite avec nous.

Je voyais combien de temps j’avais perdu à avoir le cafard, car je ne connaissais pas du tout la topographie de notre rue. Dans nos promenades, je me laissais guider sans m’intéresser à rien, ce qui n’était vraiment pas intelligent. Lucie m’expliqua la disposition des maisons en face de la nôtre. Tout à fait en face, la petite boutique de Mme Chaudron, et je n’avais jamais su qu’une ruelle pavée et fermée la séparait de l’hôtel du Veau-Bleu.

En quelques pas, nous nous trouvâmes dans cette ruelle, dont je sentis les pavés et l’herbe sous mes pieds. Je la parcourus d’un bout à l’autre en faisant une trentaine de pas. Lucie, à mes questions, répondit que la maisonnette basse de Mme Chaudron n’avait pas de fenêtres donnant sur la ruelle. De l’autre côté, il y avait la façade de l’hôtel, haute de trois étages, avec des fenêtres.

— Puisque la ruelle est fermée en cul-de-sac, on ne la parcourt pas, dis-je en réfléchissant. Il est peu probable que la bague ait été perdue ici par un passant, puisqu’il n’y a pas de passants. Elle n’est pas tombée du ciel ou d’un avion. Donc elle doit être tombée d’une fenêtre. Il n’y a que les fenêtres de l’hôtel. Toi, Lucie, qui connais la disposition intérieure de l’hôtel, connais-tu les chambres qui ont une fenêtre sur la ruelle ?

— Cette façade est celle de l’escalier, répondit ma femme. Une des fenêtres à chaque étage éclaire l’escalier. Ce sont des fenêtres qu’on n’ouvre pas, à cause de la rampe qui passe devant. Sur chaque palier, il y a une chambre, qui a une fenêtre sur la ruelle, et une autre qui donne derrière sur les écuries. Ces chambres sont : au rez-de-chaussée le bureau du patron, au premier la chambre à coucher des patrons, au second une chambre de voyageur, au troisième la chambre des bonnes qui est mansardée et n’a qu’une lucarne sur la ruelle.

— Supposons, dis-je, que la bague ait été lancée d’une fenêtre dans la ruelle. Ce n’est pas le patron ni Mme Marceau qui auraient fait ça ; et même par mésaventure, ils auraient perdu une bague de platine, tu le saurais. D’ailleurs, les chatons vides indiquent autre chose. Donc ni le patron, ni la patronne, ni les bonnes par leur lucarne. Reste la chambre de voyageur. Saurais-tu peut-être qui a logé récemment dans cette chambre ?

— Non, tu sais que je ne vais plus chez Mme Marceau que de sept en quatorze, mais je peux m’informer. D’ailleurs, mon pauvre ami, la bague pouvait être là depuis des années, entre deux pavés ou sous une touffe d’herbe. Quoique tout de même, elle ait l’air neuve.

— Le platine est inaltérable, dis-je. J’aurai à l’examiner avec tes yeux. Nous n’avons pas encore inspecté l’intérieur.

— Moi j’y ai regardé, dit Lucie. Il y a quelque chose de gravé très fin, en dedans de l’anneau.

— Et tu ne me le disais pas ! et tu prétends être mes yeux ! m’écriai-je assez âprement, car j’étais encore dans la phase où un aveugle s’irrite contre les voyants à leur moindre faute.

— Ne me gronde pas, c’est réparable ! fit Lucie.

Sans perdre une seconde, et comme d’ailleurs la ruelle n’avait plus rien à nous apprendre, la petite Mariette étant incapable de désigner l’endroit exact où elle avait trouvé sa précieuse « boucle », nous rentrâmes.

Dans mes outils de ciseleur qui me servaient encore, il y avait une loupe – celle-ci par exemple n’avait plus d’intérêt pour moi – mais Lucie s’en servit pour lire à l’intérieur de l’anneau, d’un côté des trois chatons, les initiales W. T., et de l’autre côté une date : 1888.

— Tu es bien sûre du double V ? demandai-je. C’est important. Cela m’apprend, joint à d’autres indices, que la bague faite pour un doigt très mince a été offerte comme bague de fiançailles à une jeune Anglaise dont le fiancé habitait les Indes.

— Tiens ! voilà que tu fais concurrence à Sherlock Holmes, dit ma femme en riant. Comment sais-tu tout ça ?

— Je vais te l’exposer, dis-je, essayant mais en vain, de lire avec le bord de l’ongle les traits trop fins de la gravure. Cette bague étant faite pour un doigt de femme, le prénom doit être féminin. Or, il n’y a pas de prénom français de femme commençant par W. Il y en a beaucoup d’anglais au contraire.

— J’admets que c’est une Anglaise, dit Lucie, mais comment trouves-tu le fiancé aux Indes ?

— Au temps d’avant la guerre, expliquai-je, quand j’étais chez mon patron à Paris, il nous arrivait quelquefois des clientes anglaises qui faisaient réparer leurs bagues. Le goût anglais et le goût français diffèrent beaucoup en bijouterie. Les Anglais aiment les belles pierres bien serties ; nous aussi, mais nous les disposons avec variété. Eux, au contraire, ils mettent trois pierres sur la même ligne, en quart de cercle, comme celle-ci. Mais j’ai une indication de plus dans le chaton du milieu. N’y vois-tu rien de particulier, Lucie ?

— J’y vois qu’il n’est pas à jour comme les deux autres, mais fermé en dessous par une petite plaque.

— Donc il contenait une pierre qui n’a pas besoin d’être à jour, une pierre opaque, comme l’œil-de-chat qui vient des Indes, et que les Anglaises affectionnent. Les Françaises ne l’aiment pas. Il m’a passé entre les mains, chez mon patron, des bagues de fiançailles offertes par l’officier ou le fonctionnaire anglais aux Indes ; plusieurs avaient un œil-de-chat entre deux brillants. Je crois qu’on attache un sens superstitieux à l’œil-de-chat. Je ne vois pas une autre pierre opaque qui fasse bien entre deux brillants. La turquoise est trop colorée.

Il me semblait me retrouver dans mon ancien atelier et voir sur mon établi l’arc-en-ciel des pierres aux belles couleurs.

— Sais-tu ? dis-je à ma femme, nous allons mettre une annonce dans le « Matin » !

À son petit claquement de langue, je devinai que ma femme était étonnée et pas d’accord avec moi. Son cher visage, que je n’ai jamais vu, apparaît à mon esprit dans des expressions de sentiment. Je le vois tantôt caressant, ou surpris, ou un peu grondeur, quand Lucie trouve son mari aveugle par trop déraisonnable, ce qu’il est souvent. En cette minute, le visage de ma femme était certainement désapprobateur.

— Une annonce ! s’exclama-t-elle, pour quoi faire ? Mais ça va coûter très cher !

— Écoute, dis-je, j’économiserai ça, si tu veux, sur la cigarette et la pipe.

— Par exemple, te priver de ta bouffarde, ton seul plaisir ! Ah ! ça, jamais ! Je ferai plutôt quelques journées au Veau-Bleu. Mais explique au moins ton idée.

— Mon idée est vague, dis-je un peu embarrassé. Ces trois chatons contenaient des pierres de prix, il est permis de le supposer. Si la bague a été volée, et que le voleur ait déchâssé les pierres pour les vendre plus facilement, pourquoi a-t-il jeté le platine qui vaut 16 francs le gramme ?

— Comme ça, la petite Mariette a fait une bonne trouvaille ?

— Au juger, la bague pèse 5 grammes. Je l’enverrai à mon frère pour qu’il s’assure du poids et du métal. Car enfin, je dis platine, mais sans y voir je ne suis pas certain. N’oublie pas, Lucie, que mon frère seul doit être au courant. Plus tard, s’il y a des résultats, Mme Chaudron n’y perdra rien.

— Des résultats ? quels résultats ? demanda ma femme.

Et je devinais son petit sourire incrédule que je ne voyais pas, mais tous les sourires des femmes incrédules se ressemblent, et j’ai vu bien des sourires de femme avant la guerre.

— Il me semble, dis-je à Lucie, que je tiens le bout d’un fil ; mais ce fil peut très bien n’aller nulle part. Cependant, permets-moi de le suivre puisque ça m’intéresse. D’y réfléchir, ça ne m’empêchera pas de bricoler.

J’entendis que Lucie enlevait la gaine de ma machine à écrire. Une machine qui m’a été donnée par les enfants de la Suisse romande, et je suis heureux de dire ici qu’elle a été ma première consolation après la blessure.

— Eh bien ! qu’est-ce que tu attends ? dit Lucie. Viens l’écrire, cette annonce. Je peux encore la mettre à la poste avant midi.

Car tout ce que je viens de raconter, depuis les pleurs de Mariette, s’était passé dans l’intervalle de neuf à onze heures. Je me mis aussitôt à pianoter sur mon clavier, et ma femme relut les lignes quand elles furent écrites.

Voici le texte de l’annonce :

« Administration du journal Le Matin,
Service d’annonces,

Paris,

Veuillez insérer, trois jours de suite, dans la colonne des Petites Correspondances, l’annonce suivante :

« Pour avoir des nouvelles de la bague à trois chatons, W. T. 1888, on peut s’adresser à M. François Lecamp, 18, rue des Vernes, Garlat (Seine-et-Oise). »

— Tu donnes notre adresse ? fit Lucie. Tu ne ferais pas mieux de mettre poste restante ?

— Je me suis dit que si je donne l’adresse, l’individu viendrait peut-être lui-même.

— Quel individu ?

— Soit le voleur, soit le propriétaire. Et après tout, peut-être bien que personne ne viendra…

Pour éviter des longueurs, j’envoyais en même temps un mandat-poste, calculé d’après le taux des annonces ; le montant fit pousser un gros soupir à Lucie, comme je m’y attendais ; mais elle ne dit rien, ma bonne petite femme… Un moment après, comme elle partait pour la poste, je l’entendis qui se murmurait à elle-même : « Il faut bien lui passer une petite fantaisie, à mon pauvre François ! »

CHAPITRE II

On ne pouvait rien attendre avant trois ou quatre jours. Dans l’intervalle, j’écrivis à mon frère Henri, qui habitait Paris, et qui, plus heureux que moi, avait pu reprendre son métier de ciseleur après la guerre. Nous travaillions autrefois dans le même atelier, et notre patron était un des grands bijoutiers de la rue de la Paix.

Je priais mon frère, dont j’étais sûr comme de moi-même, de me garder le secret sur cette petite affaire, dont je lui exposais les détails, et je le priais d’examiner la bague, de la peser et de l’évaluer.

La réponse d’Henri m’arriva deux jours après, il n’avait pas perdu une minute, le brave garçon, connaissant que, depuis que je n’y voyais plus, j’étais devenu, au lieu de patient, d’une impatience extraordinaire. Et mon entourage, loin de chercher à me corriger de ce défaut, l’aggravait au contraire en s’empressant de satisfaire tous mes désirs.

Henri m’écrivait que la bague était en platine comme je l’avais supposé, pesait 6 grammes, et valait donc comme métal fr. 96. Il ajoutait que ma petite enquête l’intéressait et qu’il était à ma disposition s’il se trouvait des démarches à faire à Paris.

Les jours et les heures me semblaient longs ; cependant je travaillais sans relâche à la cassette commandée par Mme Chaudron, je la mignardais de mon mieux pour qu’elle me servît de recommandation auprès d’autres clientes ; le travail, les mesures à prendre, les ajustages, le poli, réclamaient de moi plus d’attention que d’un voyant, et c’est ainsi que mes pensées se détournaient de la bague et de mon impatience.

La lettre d’Henri fit passer un jour. Le troisième et le quatrième jours furent vides. Lucie attendait le facteur avec autant d’anxiété que moi. Le cinquième jour enfin, les réponses à mon annonce du « Matin » arrivèrent : une par le premier courrier, deux par le second courrier…

Ah ! que ne pouvais-je les lire moi-même, voir ces écritures, deviner quelque chose, à l’aspect de ces caractères, de l’être qui les avait tracés ! Mais non, il fallait attendre que Lucie déchiffrât péniblement chaque mot, car elle n’avait pas grande habitude des mauvaises écritures. Je la fis me décrire l’adresse, l’enveloppe, la place du timbre, le papier, et puis autant que possible, le genre de calligraphie.

La première lettre était écrite sur un beau papier de moyen format d’un seul feuillet. Je tâtai le feuillet pour me rendre compte, et en suivant du doigt le bord supérieur, je m’aperçus qu’il n’était pas tout à fait droit ; une bande qui portait probablement l’adresse ou l’en-tête avait été coupée en trois coups de ciseaux dont je percevais le raccord. On n’avait pas pu aller d’un seul coup d’un bout à l’autre.

— Donc, dis-je à Lucie, on a coupé avec de petits ciseaux, et non avec de grands ciseaux de bureau qui auraient détaché la bande d’un seul coup… Ceci nous indiquerait plutôt une femme qu’un homme.

— Il faudrait lire ! fit Lucie.

Car je ne lui avais même pas permis de lire un seul mot : j’essayais de tirer mes petites déductions dans l’ordre où je l’aurais fait si j’avais pu voir. Évidemment la coupure du papier m’avait frappé tout de suite. Je repliai la lettre dans ses plis et je remarquai ceci : elle n’était pas pliée au milieu, mais un peu au-dessus du milieu, ce qui prouvait que la bande supérieure avait été enlevée après le pliage de la lettre. On avait d’abord plié par le milieu la feuille complète, puis on avait songé à enlever la bande de l’adresse, on avait coupé avec de petits ciseaux, puis on avait replié dans le premier pli. Il m’était permis d’en déduire de nouveau une femme impulsive et rapide plutôt qu’un homme ; qu’un homme d’affaires surtout. Je communiquai ma remarque à Lucie, qui me répondit :

— Tout ça est possible, mais laisse-moi donc lire !

Voici la lettre telle que Lucie me la lut :

« Monsieur, la bague W. T. 1888 est à moi. Veuillez l’envoyer contre remboursement de 500 francs de récompense, à l’adresse de Messieurs Lenoyer, bijoutiers, 55 bis, rue de la Paix. Ces messieurs sont prévenus. Avec mes remerciements anticipés. X. Y. Z. ».

— Il n’y a pas de fautes d’orthographe, n’est-ce pas ? dis-je à ma femme.

— Non, autant que je m’y connais. Il faut bien un e à récompense, et un a à anticipés, je crois ?

— Parfaitement. Le style est correct, l’orthographe doit l’être aussi. Cette dame est prudente. Elle a évité tous les adjectifs qui devraient être au féminin.

— Que vas-tu faire ? demanda Lucie avec impatience

— Rien du tout. Il faut attendre, il faut réfléchir. D’abord, cette dame suppose que la bague est intacte. Elle offre 500 francs de récompense donc la bague avec ses pierres en valait bien cinq mille. Dix pour cent, c’est le tarif ordinaire des récompenses honnêtes. La première chose, c’est de faire savoir à cette dame que les chatons sont vides, et que la bague ne vaut plus cent francs.

— C’est vrai ! s’exclama Lucie déçue. Moi qui voyais déjà 250 francs dans ma bourse, et 250 francs au carnet d’épargne de la petite Mariette ! Et j’allais te complimenter sur tes talents de détective !

Jusqu’à quatre heures, l’heure du second courrier, je tourmentai Lucie de questions sur tous les détails de la lettre N° 1, mais alors j’eus d’autres sujets de réflexions, puisque le facteur nous apporta les lettres N° 2 et N° 3.

Ma bonne Lucie n’eut guère de temps pour faire son ménage ce jour-là, car je la harcelai sur l’analyse des trois lettres, dont un détail négligé pouvait avoir son importance. Ma pauvre petite femme se donnait tant de mal pour me satisfaire qu’elle ne montra même ni ennui ni impatience, et qu’elle entra dans ma méthode, allant au-devant de mes questions.

— Le papier de la lettre N° 2 est un papier ordinaire, et le parfum est ordinaire aussi. C’est du papier réglé. Donc, la personne n’a pas beaucoup l’habitude d’écrire, comme moi. D’ailleurs, la lettre est signée, on verra bien.

— La lettre est signée ! m’écriai-je. Et tu ne le disais pas tout de suite !

— J’ai cru bien faire, murmura Lucie d’un ton décontenancé. Pour la lettre N° 1, tu ne m’as pas permis de la lire avant d’avoir fait tes remarques sur le papier et l’écriture.

— C’est vrai, c’est vrai ! Eh bien ! lis !

La lettre N° 2 était conçue en ces termes :

 

« Monsieur Lecamp,

J’ai été bien étonnée de voir dans le « Matin », aux annonces que je lis après le petit déjeuner quand monsieur a fini avec le journal et que madame le lit pendant que je la coiffe… »

— Tu vois, c’est une femme de chambre, s’interrompit Lucie.

— Oui, oui, cela se voit à l’œil nu ! Continue.

— « … pendant que je la coiffe, que vous avez connaissance de la bague de madame qui est perdue depuis trois semaines et qu’on a cherché partout, et que même on me soupçonne que c’est moi qui me l’ai appropriée. C’est une très bonne place, mais je la perdrai si la bague ne se retrouve pas, parce que madame y tien sans y tenir, à cette bague qu’elle dit qu’elle lui a toujours porté malchance. Monsieur est collérique, étant un rouquin, mais il prend la chose mieux que madame. Si ce n’était que lui, je garderé ma place. Ayez l’obligeance de me dire où est la bague, et ce qu’il faut vous payer pour la ravoir. Je donnerai ce que je pourrai, et madame ou monsieur vous récompansera certainement. Adressez la réponse à Mlle Alphonsine Drouin, chez M. Lucien Choux, 95 ter, Boulevard Hausmann, Paris, Je mets un timbre pour la réponse.

Avec mes assurances de considération.

Alphonsine DROUIN. »

 

Cette lettre nous fit rire tous les deux, et nous la trouvâmes, dans son style incorrect, honnête et naïve.

— Je ne te questionne pas sur l’orthographe, dis-je à Lucie. C’est superflu, je la devine. Lis-moi vite la lettre N° 3. Ce n’est peut-être pas une réponse à mon annonce. C’est peut-être une lettre d’Henri, ou de ta cousine Fanny.

— Non, non, c’est une écriture que je ne connais pas.

J’entendis le bruit du petit coupe-papier qui ouvrait une enveloppe épaisse.

— C’est du carton ! s’exclama Lucie. Voilà des gens qui se moquent de la crise du papier… Papier billet crème…

— Papier à la cuve, bord irrégulier, ajoutai-je, tâtant de mes doigts ce feuillet si raide que le pli du milieu était presque une cassure.

— Il y a l’adresse imprimée dans le haut, en jolis caractères noirs très fins et brillants… Ah ! voici du drôle, la même adresse que la femme de chambre : 95 ter, Boulevard Hausmann.

— Ce sera le patron.

— Ou la patronne, fit Lucie.

— Non, la patronne a écrit la lettre N° 1. Elle a pris le papier à lettres de son mari, et le mari a pris le papier de sa femme, car ce papier épais, chic, et pas commode, n’est pas du papier pour homme. Que dit la lettre ?

Lucie me commença la lecture de la lettre N° 3.

« Veuillez, disait cette lettre sur papier chic pour dames, envoyer renseignements sur bague W. T. 1888, à l’adresse : L. C., aux soins de Mme Chambard, concierge de l’immeuble 95 ter, Boulevard Hausmann, Paris. Inclus timbre pour réponse. Si les renseignements intéressent, il y aura forte récompense. »

— Nous serons riches pour finir, dit Lucie en riant.

— Pas de signature, naturellement, dis-je. Mais nous savons par Mlle Alphonsine que L. C. c’est M. Lucien Choux. Voilà donc, en un seul jour, monsieur, madame, et la femme de chambre qui réclament la bague. Tout cela est logique, mais ça ne présente aucun intérêt. Car ce qu’il faudrait connaître, c’est la personne qui a enlevé la bague et qui a vidé les trois chatons.

Je m’interrompis sur ce mot, frappé d’une idée assez désagréable et qui me venait pour la première fois. Je ne la communiquai pas à Lucie, crainte de l’inquiéter, mais je me disais : « Si on me demande compte des trois pierres, comment ferai-je pour prouver que les chatons étaient vides quand la bague est tombée entre mes mains ? Mme Chaudron en témoignera, mais cela suffira-t-il ? Nous aurons des ennuis. Eh ! ma foi, j’ai peut-être déclenché une avalanche de complications qui va rouler sur nous… »

— Vas-tu répondre ? J’ai mis du papier à lettres sur la machine.

— Pas encore, répondis-je, la nuit porte conseil. C’est pas tout d’avoir l’adresse des volés, il faudrait savoir quelque chose du voleur. Et puis, tous ces trois-là, quand ils sauront que la bague ne vaut plus que 96 francs, ils vont faire du raffut. Laisse-moi réfléchir. Attendons un jour.

Lucie ne me cacha pas son impatience. Elle me prenait, je crois, pour une espèce de magicien qui n’avait qu’un coup de baguette à donner pour que tout s’éclaircît.

Le lendemain, comme la nuit n’avait pas porté conseil, je renvoyai encore de répondre aux trois lettres, et mes perplexités ne furent pas diminuées par l’arrivée d’une lettre N° 4, que le facteur nous apporta à midi, en me faisant remarquer que j’avais beaucoup de courrier ces jours-ci. Il était curieux, et il aurait volontiers bavardé un moment, mais Lucie coupa court. Je la devinais palpitante.

— Qu’est-ce que ça va être cette fois-ci ? murmurait-elle en coupant l’enveloppe – car je lui avais appris à ne pas déchirer une enveloppe avec le bout du doigt, comme font les trois quarts des femmes.

Elle lut tout de suite, entremêlant le texte de la lettre de ses réflexions.

— C’est une écriture grossière, comme si on avait écrit avec un bout d’allumette et de l’encre vaseuse. Il y a dans le coin l’adresse imprimée : Café des Commerces réunis, Impasse Sandrio, Rue des Mathurins. Nous sommes toujours dans le voisinage du boulevard Hausmann, c’est curieux, remarqua ma femme qui, ayant été trottin de couturière, connaissait Paris comme sa poche. Mais je continue, ou plutôt je commence :

« Monsieur, la bague W. T. 1888, j’en ai eu connaissance et je l’ai tenue dans mes doigts il y a trois semaines. J’ai des choses à dire là-dessus. Je les dirai contre bonne récompense. Vous pouvez me fixer un rendez-vous, mais je ne parlerai pas à moins de 500 francs. Des personnes auront intérêt à ce que je parle, d’autres auront intérêt à ce que je me taise. Pour preuve que je connais la bague, elle a trois pierres sur une seule ligne : deux gros brillants et entre les deux une pierre opaque, d’un brun-vert, avec une marque blanche étroite au centre, comme l’œil d’un chat qui vous regarde la nuit… »

— Je le savais ! m’exclamai-je. Tu vois, Lucie, que cette pierre est bien l’œil-de-chat ; tiens, ça m’encourage !… Mais tu n’as pas fini de lire.

— Il n’y a plus grand’chose.

« Envoyez la réponse ou venez vous-même. Demandez le plongeur du Café des Commerces Réunis. »

— C’est tout.

— C’est tout et c’est assez, fis-je. J’en ai de la besogne sur la planche à faire plaquer tout ça. Ce monsieur des Commerces Réunis, qui écrit avec un cure-dents pour pouvoir ensuite nier son écriture, ce monsieur nous mènera tout droit au voleur, si nous savons nous y prendre. Ah ! Lucie, Lucie, ce que la vie est devenue intéressante ! mais tu sais, il faut manier ça délicatement, comme dans la tranchée quand je démontais des fusées d’obus… Il ne faudrait pas que ça m’éclate dans la main…

Et de nouveau, au grand désespoir de ma femme, je décidai d’attendre encore une fois que la nuit eût porté conseil.

Le lendemain matin, vers dix heures, comme j’étais à mon établi et Lucie occupée non loin de moi à son ménage, j’entendis un pas traverser la cour. C’était un pas hésitant qui s’arrêta, comme d’une personne qui se demande si elle est à la bonne adresse. On frappa à la porte. Jamais je ne demande à Lucie : « Qui est-ce ? » J’aime mieux m’amuser à deviner.

— Monsieur François Lecamp ? c’est bien ici ? fit une voix masculine, pas très sûre.

— Oui, c’est ici, répondis-je en me tournant vers le visiteur.

— Ah ! bien, très bien… Vous avez mis une annonce dans le « Matin », concernant une bague… Cette bague est à moi, ou plutôt à ma femme. Je viens la réclamer contre récompense et frais bien entendu. Je suis M. Lucien Choux, j’habite boulevard Hausmann, 95 ter, à Paris. Voici ma carte…

— Lucie, dis-je, veuille prendre la carte de monsieur. Vous suivez de bien près votre lettre, monsieur.

— Ma l… ?

Le mot ne fut pas achevé. L’intonation indiquait plus que la surprise, c’était une sorte de question. « Ma lettre ? Quelle lettre ? » voilà ce que signifiait le mot interrompu. Mais le visiteur toussa et reprit très vite :

— Oui, oui, ma lettre… Mais j’ai préféré venir moi-même, pour avoir une réponse tout de suite.

Il y eut un moment de silence. En moi-même je pensais : « Ne perdons pas le fil. » Car il me semblait bien que je tenais le bout d’un fil. Le visiteur reprit :

— Vous voudrez donc bien, n’est-ce pas, me remettre cette bague. Je donne dix francs de récompense et vos frais d’annonce.

— Dix francs ! répétai-je songeur. Vous ne voudriez pas !… D’ailleurs, monsieur, la bague a été envoyée à Paris pour expertise. Il m’est impossible de vous la montrer aujourd’hui.

J’eus bien peur que Lucie ne m’interrompît pour me rappeler que la bague était revenue de Paris, car Lucie a un grand respect de la vérité ; quoique, en somme, ce que je disais là était vrai.

— C’est ennuyeux, fit le visiteur. Je me suis dérangé pour rien. Quand faut-il revenir ?

— Voyons, dis-je aussi lentement que je pus, afin de prendre le temps de réfléchir… Nous sommes aujourd’hui samedi… Le temps d’écrire à Paris, de recevoir la réponse…

— La bague ! fit M. Lucien Choux avec vivacité…

— Oui, bien sûr, la bague. Disons mardi. Mardi dans l’après-midi. À trois heures, si vous voulez.

— Que c’est long, tout ça ! s’écria-t-il. Je ne pourrais pas aller prendre la bague à Paris ? Chez qui est-elle ?…

— Attendez une minute, fis-je, saisissant l’occasion. Je ne décide jamais rien sans consulter ma femme. Nous nous retirons un instant pour causer.

En me levant et en me dirigeant vers ma femme, j’eus sans doute un mouvement gauche, car M. Lucien Choux s’exclama :

— Vous avez de mauvais yeux !

— Tout ce qu’il y a de plus mauvais, fis-je en riant.

— Vous n’y voyez pas ?

— Pas du tout.

— Ah ! prononça-t-il d’un ton de compassion, seriez-vous un de ces malheureux aveugles de guerre ?

— Parfaitement, dis-je avec autant de froideur que possible, car je n’aimais pas beaucoup cette pitié.

— Un de ceux qui ont offert leurs yeux à la patrie ! éjacula-t-il comme s’il récitait.

— Ah ! non, par exemple. Je ne les ai pas offerts, on me les a pris… Mais laissons ces clichés. Je vais causer un instant avec ma femme. Veuillez vous asseoir, monsieur Choux.

Et quand Lucie eut fermé sur nous deux la porte de notre chambre, je la tirai dans le fond, et je lui dis à voix très basse :

— Il n’est pas plus Choux que moi !

— Comment le sais-tu ?

— J’ai deux preuves, et j’attends la troisième. C’est toi qui vas me la donner. Décris-moi le personnage.

— Il est petit, il est jeune.

— Ça, je le sais, au timbre de sa voix et à la hauteur d’où elle part. Mais continue.

— Il est mince, bien habillé, même élégant. Une jolie cravate, mais pas d’épingle. Il a les yeux bruns et les cheveux presque noirs…

— Ce n’est pas une perruque ?

— Ah ! non ! On voit très bien où les cheveux commencent. Ils sont coupés très court près des oreilles.

— Bon ! dis-je. J’ai ma troisième preuve. Écoute bien, ma Lucie, et prépare-toi à admirer mes facultés de raisonnement.

Lucie m’assura qu’elle les admirait déjà, et je continuai :

— Tu te souviens que Mlle Alphonsine, dans sa lettre nous disait : « Monsieur est colérique, étant un rouquin… »

— C’est vrai, j’avais oublié ce détail ! s’exclama Lucie.

— Parlons bas, très bas, car je me trompe fort, ou ce monsieur a l’oreille collée à notre porte. J’ai entendu son pas s’approcher doucement.

— Faut-il ouvrir tout à coup ? demanda Lucie.

— Garde-t’en. Nous ne devons pas le démasquer trop vite. Vraiment, tout ceci est très amusant ! fis-je avec une satisfaction de vivre que je ne connaissais plus depuis ma blessure. Veux-tu mes deux autres preuves, Lucie ?

— Certainement. Dépêche-toi.

— As-tu remarqué sa surprise quand je lui ai dit qu’il suivait de près sa lettre ? J’en conclus qu’il n’a pas écrit de lettre. La lettre de M. Lucien Choux n’est pas de lui. Donc il n’est pas M. Lucien Choux.

— Mais si M. Lucien Choux n’était pas M. Lucien Choux ? fit observer Lucie assez judicieusement.

— Oui, mais il y a deux autres lettres, celle de la dame et celle de la femme de chambre qui confirment celle du monsieur. Je passe à la troisième preuve. Ce brave jeune homme aux cheveux noirs, et qui devrait les avoir rouges, offre dix francs de récompense. Mme Choux en offrait cinq cents. Qu’est-ce que tu en conclurais, Lucie ?

— Dis-moi plutôt ce que tu en conclus toi-même ?

— Eh ! bien, pour Mme X. Y. Z., qui est Mme Lucien Choux, la bague vaut cinq mille francs, avec les pierres. Pour le jeune anonyme qui a son oreille à la porte, la bague vaut à peu près cent francs, la valeur du platine seul. Donc il sait que les chatons sont vides. Les propriétaires de la bague ne s’en doutent pas. J’en conclus que le jeune homme en sait plus long que M. Lucien Choux ; donc, de nouveau il ne peut être M. Lucien Choux.

— Alors que vas-tu faire ? demanda Lucie dans un chuchotement à peine perceptible.

— Laisser la bague où elle est, dans le tiroir du secrétaire qu’il faudra garder bien fermé. Renvoyer le jeune homme à mardi, comme j’ai dit. Et dans l’intervalle, dresser mes batteries… Faisons un peu de bruit en allant vers la porte pour que l’écouteur ait le temps de s’éloigner. Si tu as quelque chose à me dire pendant qu’il est encore là, viens bien en face de moi et fais semblant d’arranger ma cravate. Tu pourras ainsi me glisser un mot. Et puis, quoi qu’il arrive, ne me contredis pas. Parle le moins possible. Quand tu ouvriras la porte tu me diras exactement où le jeune homme se trouve.

Lucie ouvrit la porte lentement, puis me chuchota :

— Il est près de ton établi. Il ne touche rien, il a les mains derrière le dos.

Je m’avançai vers lui et je dis, comme pour causer simplement :

— Vous avez sans doute fait la guerre, monsieur ?

— Ou… i, répondit-il avec quelque hésitation.

— En première ligne…

— Ou… i, quelque temps…

— Dans la tranchée ?…

— Ou... i. J’ai été blessé assez vite.

— La bonne blessure ? fis-je en riant. L’hôpital et puis la convalo jusqu’à l’armistice. Si j’ose demander, où était cette blessure ?

— J’ai eu une oreille à peu près emportée, fit le pseudo Choux d’un ton assez solennel.

— Je pensais bien que vous aviez été dans la tranchée, poursuivis-je.

— Pourquoi ça ? demanda-t-il vivement.

— Parce que, dans la tranchée, nous avons tous bricolé des petites machines, des bagues en aluminium, des souvenirs… Les petites limes, les petites pinces… Je vois que vous vous intéressez à mes petits outils sur mon établi…

— Vous voyez ! s’écria-t-il. Vous disiez être aveugle.

— Il y a bien des façons de voir. J’ai la mienne. Mais pour revenir à notre affaire, si quelque chose survenait d’ici à mardi, où pourrait-on vous atteindre ? Vous rentrerez sans doute chez vous. Un télégramme adressé boulevard Hausmann, 95 ter, vous trouverait ?

— Non, non, fit-il vivement. Je ne rentre pas à Paris. J’ai des affaires dans cette région… J’irai voir des clients aujourd’hui, demain, lundi…

— Dans ce cas, dis-je, permettez-moi de vous recommander l’hôtel du Veau-Bleu pour y loger. Vous y serez parfaitement. C’est du reste le seul hôtel convenable à Garlat.

— Je verrai, répondit mon interlocuteur après un intervalle assez marqué… Il se peut que j’aille à Limours ou à Longjumeau, suivant mes affaires.

Un silence suivit. Je n’avais plus rien à dire. Lui non plus.

— Donc à mardi trois heures, fit Lucie dont le visiteur n’avait pas encore entendu un mot… Ah ! mon pauvre François, ta cravate est dégrafée… tu vas la perdre…

Elle s’approcha de moi et me passant ses bras autour du cou pour arranger par derrière la pince à cravate, elle me chuchota dans un souffle :

— Parle-lui encore du Veau-Bleu.

Je n’eus pas le temps de le faire, car le visiteur ouvrait la porte pour s’en aller.

— Très bien. C’est entendu. Au revoir, monsieur et madame !

CHAPITRE III

J’entendis le pseudo-Choux qui traversait les cailloux pointus de la cour, qui faisait claquer le pêne de bois de la porte sur la rue… Lucie m’embrassa avec une sorte de ferveur.

— Et dire que sans toi, s’écria-telle, la petite Mariette aurait encore cette bague pendue au cou, et que toute cette histoire serait restée dans l’œuf !…

Avec sa rapidité féminine, Lucie définissait ainsi les choses en un mot…

— Veux-tu, lui dis-je, que nous reprenions les détails ?

— Je veux bien. Pourquoi lui as-tu parlé de la guerre ?

— D’abord, j’ai deviné une espèce d’embusqué – ceux qui se font blesser à l’oreille – rien qu’à la façon dont il m’a parlé de ma blessure à moi. Tu ne prendras jamais un vrai poilu à dire à un aveugle de guerre : « Vous avez offert vos yeux à la patrie… » Non, ça sonne faux... Mais il y a la question des outils. Tu m’as dit, quand nous sommes sortis de notre chambre : « Il a les mains derrière le dos… » Ça, c’était trop. Cela signifiait qu’il nous faisait bien remarquer qu’il ne touchait à rien… Donc, il avait touché à mes outils dans l’intervalle... Pour quoi faire ? Il pensait que peut-être la bague se trouvait là, dans une petite boîte… ou dans le petit tiroir… Il ne nous croit qu’à moitié…

— Aurait-il pris un outil ? suggéra Lucie.

— Non, il n’a pas besoin d’outils. Il avait ce qu’il fallait si c’est lui qui a déchâssé les pierres… De ces petits outils qu’on avait dans la tranchée pour travailler le cuivre et l’aluminium… Mais à mon tour de questionner. Pourquoi, Lucie, m’as-tu soufflé de lui parler encore du Veau-Bleu ?

— Parce que, dès que tu as dit ce nom, il a serré les lèvres comme pour s’empêcher de parler, et il a promené ses doigts sur sa moustache pendant au moins dix secondes, d’un air indécis, presque effrayé.

— Tu vois comme tout ça plaque, dis-je enchanté : La bague, l’impasse du Veau-Bleu où Mariette trouva la bague, la seule fenêtre d’une chambre de voyageur d’où la bague puisse être tombée dans l’impasse… Lancée par qui ? pas par le voyageur. On ne jette pas par la fenêtre 96 francs de platine…

— La femme de chambre secoue les tapis, brosse les habits par la fenêtre… suggéra Lucie d’une voix lente, comme si une image se formait dans son esprit.

— Écoute ! m’écriai-je, va tout de suite faire une petite visite à Mme Marceau. Trouve un prétexte. Emprunte des clous de girofle. Fais-la causer, ce n’est pas difficile. Renseigne-toi sur tous les voyageurs qui, depuis trois semaines, ont occupé la chambre dont la fenêtre donne sur l’impasse. Nous tenons là un fil très important… Pourrais-tu faire la description de notre soi-disant Choux ? A-t-il, comme on dit sur les passeports, des signes particuliers ?

— Il a une dent d’or sur le devant à gauche, on la voit quand il parle, dit Lucie après avoir réfléchi un instant.

— Je ne m’y fierais pas beaucoup à cette dent d’or. Rien n’est plus facile à truquer. Avec une petite feuille de cet étain doré dont on enveloppe les bonbons, tu couvres une dent à s’y méprendre… Gagerais-tu que le véritable Lucien Choux a une dent d’or à gauche ? Celui-ci aura voulu mettre ce point de ressemblance dans son jeu. Tu m’as dit, n’est-ce pas ? qu’il est assez élégant dans sa mise.

— Très élégant et bien chaussé ; et tout assorti en vert et havane, la chaussette, la cravate et le mouchoir de soie qui montre un coin.

— Mais tu m’as dit il y a un moment qu’il n’avait pas d’épingle de cravate. Notre jeune visiteur est dans la purée, déclarai-je ; car avec ces petites recherches dans la mise, il devrait avoir une belle épingle de cravate. Il a vendu ou mis en gage ce qu’il avait d’objets de valeur. Pas de bague, pas de montre ?

— Pas de bague, en tout cas. Pas de montre ? Je ne sais ; il porte le veston croisé.

Lucie m’ayant quitté pour aller chez Mme Marceau faire sa petite enquête, je restai à me promener de long en large tout en triant et assortissant dans mon esprit et mettant en place les menus faits qui étaient venus s’ajouter aux précédents.

Cette dent d’or augmentait mes soupçons, voici pourquoi : Notre visiteur était jeune, élégant. S’il avait un dentiste, c’était un bon dentiste. Or, un dentiste moderne ne fait plus de dents d’or, surtout pour le devant ; on raccommode une dent avec de l’émail porcelaine qui ne se voit pas. Cette dent d’or si apparente était de la frime, soit pour nous donner le change, soit pour rappeler un trait d’un visage qu’on voulait imiter…

Enfin, tout s’ordonnait comme ces patiences de petits morceaux où peu à peu le tableau complet se laisse deviner. J’avais déjà cinq personnages : monsieur, madame, la femme de chambre, le cafetier, le jeune élégant. J’attendais avec impatience le retour de Lucie. Elle fut bien absente une heure. Quand elle rentra, elle me dit :

— Je n’ai pas appris grand’chose. Mme Marceau s’occupe peu des voyageurs, comme tu sais. Son mari est à ses fourneaux, et figure-toi quelle malchance ! Léonie qui fait les chambres est partie hier chez sa mère. Il n’y a qu’elle qui aurait pu me renseigner. J’ai quand même trouvé moyen de voir le livre des voyageurs. J’ai dit comme ça à Mme Marceau : « — N’avez-vous pas logé dernièrement un… voyageur de commerce… monsieur Julien… Pernot ?… » Tu comprends, j’inventais au fur et à mesure… « Mon mari voudrait savoir si peut-être il aurait laissé une adresse. » Ce n’est pas mentir, n’est-ce pas, François ? fit ma scrupuleuse Lucie.

— Pas du tout ! je donnerais quelque chose pour avoir son adresse.

— Alors Mme Marceau m’a dit : « Tu sais, ma petite, pour les noms des voyageurs, ma mémoire, c’est une passoire à gros trous. Prends le livre là, sur le pupitre, et cherche toi-même. Nous n’avons pas eu beaucoup de monde ces derniers temps… — Comme ça, lui ai-je fait, la chambre du second sur la ruelle, qui est la moins bonne de vos chambres, n’a pas dû être occupée. — Au contraire, je crois bien qu’elle a été occupée chaque semaine ; elle est à 4 francs, et les meilleures à 6 francs. Léonie y met les purotins, ceux qui ne mangent même pas dans la maison. » Je feuilletais le livre. « — Voilà une drôle d’écriture, que je dis à Mme Marceau en lui montrant un nom impossible à lire. Est-ce que la première lettre est un H, un L, un I L ? — C’est vrai que je serais bien embarrassée de lire ce nom, me dit Mme Marceau en se penchant. Tu vois dans la colonne des numéros des chambres qu’il a logé au n° 8. C’est justement la chambre à 4 francs. Si Léonie était ici, elle te donnerait tous les détails, elle remarque tout… En tout cas ce nom ne peut pas être celui que tu as dit… Julien ?… — Julien Pernot. Ce n’est pas sûr. Regardez. Ce grand trait, c’est un l, et puis tous ces petits traits qui courent après, ça peut faire Julien… » Je disais tout cela pour allonger. Mais il n’y aurait que Léonie qui pourrait vraiment nous renseigner. Une chose sûre, c’est que le voyageur du 8 a gribouillé son nom exprès, de façon à ce qu’on ne puisse pas le reconnaître.

— À quelle date a-t-il passé ? demandai-je vivement, car je sentais que nous touchions…

— Il y a quinze jours.

— Ah ! bon ! voilà qui plaque aussi. Car tu comprends que si ce jeune homme avait logé au Veau-Bleu il y a quatre semaines, il n’aurait pas été en possession de la bague, qui a été volée il y a trois semaines seulement.

— J’espère bien que tu ne fais pas fausse route, dit Lucie d’un ton songeur. Ce jeune homme m’a remis sa carte qui porte pourtant le nom et l’adresse exacte de M. Lucien Choux.

— Il n’y a rien de plus facile que de faire imprimer une carte de visite à n’importe quel nom, répondis-je. Ce jeune inconnu me croit bien nigaud s’il pense me convaincre de son identité par une carte de visite… Mais dis-moi, Lucie, est-ce que Léonie a quitté sa place définitivement ?…

— Non, non, elle est allée voir sa mère qui est souffrante, Mme Marceau compte bien qu’elle rentrera peut-être déjà demain.

— Que ne le disais-tu ? Dès qu’elle sera rentrée, invite-la à venir causer un moment chez nous… Maintenant j’ai quatre lettres à écrire, pour que tous les intéressés soient au rendez-vous mardi à trois heures…

— Tous les intéressés ensemble ? s’écria Lucie.

— Mais oui, ils s’expliqueront. Je ne vois pas d’autre moyen… Monsieur Lucien Choux, Mme Lucien Choux, Mlle Alphonsine Drouin, le plongeur du Café des Commerces-Réunis, et le jeune héros des tranchées... Tous ici, mardi à trois heures ! Et veux-tu que je te prédise dans quel ordre et par quels moyens ils arriveront ? M. Lucien Choux arrivera le premier, juste à l’heure, parce qu’il possède une auto, et il aura dit à sa femme : « J’ai besoin de l’auto cet après-midi. » Madame aura pris une auto dans un garage, elle ne tient pas d’ailleurs à ce que le chauffeur de son mari soit au courant de ce voyage à Garlat, Seine-et-Oise. Mlle Alphonsine ne peut pas être ici avant trois heures dix puisque son train entre en gare de Garlat à trois heures cinq. Le plongeur, s’il vient, sera dans le même train. Je ne suis pas trop sûr du plongeur, car tu te souviens qu’il demandait 500 francs pour faire des révélations. Je lui écrirai que s’il vient, il obtiendra probablement une récompense. Ce sera l’affaire de M. Lucien Choux.

— Et le jeune héros, comme tu dis, quand arrivera-t-il ? demanda Lucie dont la confiance dans mes pouvoirs de divination était touchante et complète.

— Je me figure qu’il viendra le premier. Dès que chacun sera là, Lucie, tu auras soin de fermer discrètement, à clef, à double tour, les deux portes de la salle, celle qui donne sur la cour et celle qui donne sur notre chambre. Car je me trompe fort, ou le héros des tranchées voudra nous fausser compagnie. Tiens, une idée ! Si j’écrivais à mon frère Henri de venir nous prêter main-forte. Parce que moi, n’est-ce pas ? dans une bagarre, je risque de me tromper…

Ça me faisait donc une cinquième lettre ; je me mis tout de suite à ma Remington, et je convoquai tous les figurants à peu près dans les mêmes termes : « Pour l’affaire de la bague W. T. 1888, veuillez vous trouver mardi 16 courant à trois heures de l’après-midi, chez François Lecamp, 18, rue des Vernes, Garlat (Seine-et-Oise). Vous aurez toute satisfaction. » Quant à mon frère Henri, je lui disais simplement que j’avais besoin de lui, et je savais que pour ce brave cœur, c’était suffisant.

— Il viendra, dis-je à Lucie, par le même train que la femme de chambre et le plongeur.

— Non, dit Lucie, cette fois plus perspicace que moi. Il viendra plus tôt pour être assez tôt. Je le connais. Je mettrai son couvert à midi.

Nous n’avions donc, les cinq lettres parties, qu’à nous tenir tranquilles après nous être assurés d’avoir huit ou neuf sièges disponibles.

C’était un problème.

Le dimanche après-midi, Lucie décida quelle irait emprunter trois chaises convenables au Veau-Bleu, et en même temps s’informer du retour de Léonie.

— J’irai avec toi pour rapporter les chaises, lui dis-je.

— Non. Tu connais Mme Marceau. Elle est un peu susceptible. Il ne faut pas avoir l’air trop sûr qu’elle nous prêtera les chaises. Je fais ma petite visite, et puis je dis : « Puisque vous êtes si obligeante, madame Marceau, je vais chercher mon mari qui emportera les chaises… »

— Que les femmes sont compliquées ! dis-je. Comme tu voudras.

CHAPITRE IV

Alors se produisit l’incident. Mais avant de le raconter, il faut que j’explique la disposition de notre petit logis. Au rez-de-chaussée il y avait ces deux pièces, la salle qui était la cuisine et mon atelier, et notre chambre à coucher. Celle-ci avait une fenêtre et une porte. La fenêtre donnait sur le devant, sur la cour ; et la porte de la salle donnait aussi sur la cour. Donc la maison avait une porte et une fenêtre sur le devant.

Derrière, donnant sur le jardin, aussi une porte et une fenêtre, mais en sens inverse, puisque la fenêtre appartenait à la salle (Lucie avait voulu absolument que je mette mon établi près de cette fenêtre, quoique pour moi, n’est-ce pas, travailler dans un coin obscur ou dans la lumière de la fenêtre m’était absolument équilatéral !) et la porte appartenait à notre chambre. Pour aller au jardin, c’était par la chambre que je sortais au lieu de faire le tour de la maison. La porte et la fenêtre du devant faisaient vis-à-vis à la fenêtre et à la porte du fond.

J’étais seul depuis un quart d’heure à peu près, assis devant la grande table et lisant un gros bouquin Braille posé dessus, quand j’entendis un léger bruit à la porte de la salle, on l’ouvrit doucement, on glissa sans bruit à travers la salle, en me frôlant presque, vers notre chambre dont Lucie avait laissé à son ordinaire la porte de communication grande ouverte.

— Qui est là ? demandai-je. C’est toi, Mariette ?

Car la petite avait assez le genre d’entrer ainsi comme un petit chat, puis de venir fourrer sa menotte dans ma main sans rien dire. Je me penchais déjà pour la prendre sur mon genou, quand j’entendis fermer la porte de la chambre à coucher, et la clef tourna dans la serrure… Quelqu’un s’enfermait dans notre chambre.

« Tiens, pensai-je, je vais lui faire une surprise, à cet indiscret... Ce ne peut être que le soi-disant Lucien Choux ; il aura guetté la sortie de ma femme ; il sait que je suis seul au logis… Un aveugle, n’est-ce pas, ce n’est guère à craindre… Je vais lui montrer que nous sommes à deux de jeu. »

Je me levai aussitôt, je sortis très doucement dans la cour, et je tournai l’angle de la maison pour me diriger vers la porte de notre chambre qui donnait sur le jardin. Mon projet était de surprendre le personnage avant qu’il eût le temps de rouvrir la porte qu’il avait fermée à clef, de me jeter sur lui et de le maintenir jusqu’au retour de Lucie. Projet, hélas ! trop ambitieux pour mes moyens.

Dès que j’entrai par la porte du dehors, j’entendis que l’intrus faisait un bond de côté, j’étendis les bras dans la baie de la porte pour l’empêcher de sortir ; mais une sorte de gloussement de rire moqueur me fit comprendre que l’invisible voleur se fichait pas mal de l’obstacle. Tranquillement, il reprit sa besogne. Je l’entendis ouvrir les tiroirs de la commode et farfouiller dans les effets de Lucie. À mon tour, je me moquai de lui, car le secrétaire, où se trouvait la bague, était bien fermé… Un grincement me fit dresser l’oreille ; osait-on essayer de forcer la serrure ?…

Tout à coup, la voix de Lucie qui chantonnait s’éleva au fond du jardin ; elle rentrait par là comme elle le faisait souvent, pour jeter un coup d’œil à ses légumes.

— Lucie ! Au voleur ! criai-je sans m’écarter de la porte.

Dans la même seconde, l’espagnolette de la fenêtre tourna ; le bruit d’un bond par-dessus l’appui de la croisée, des semelles qui raclèrent le pavé, puis qui s’éloignèrent en courant vers la sortie de la cour… Lucie se précipitait vers moi, haletante. Je lui criai :

— Cours dans la rue ! tâche de voir si un homme se sauve…

Elle fit ce que je lui disais, mais elle revint au bout d’un moment :

— Il n’y a personne, dit-elle. Tu as rêvé… Mes tiroirs ! s’exclama-t-elle en pénétrant dans la chambre ! Mes mouchoirs de poche sont par terre… Ma boîte à gants est renversée… Il y a un outil dans le battant du secrétaire… Dans la fente du haut. Rends-toi compte !

Lucie me prit la main, la dirigea vers le haut du battant du secrétaire, et je tâtai un petit levier qui aurait certainement fait craquer le bois autour de la serrure si notre visiteur avait eu le temps nécessaire.

— Vraiment, nous jouons de malheur, fis-je très contrarié. Tu es arrivée trop tôt ou trop tard. Quatre ou cinq minutes plus tard, tu te serais trouvée nez à nez dans la rue avec notre homme qui aurait eu fini sa besogne.

— Oui, mais il aurait emporté la bague, et tu aurais été bien ennuyé avec tes convocations.

— Je raisonne comme un idiot ! fis-je toujours plus énervé. Il est évident que si j’avais entendu craquer le secrétaire, je me serais jeté sur l’homme, nous nous serions colletés. J’aurais peut-être été le plus fort. Pour ce cas-là, tu es arrivée trop tôt. La chose est complètement ratée à tous points de vue.

— Tu sais, fit Lucie, ce n’est pas tout, ça. Moi, je tremble de la tête aux pieds quand je pense à ce qui aurait pu t’arriver… Je ne te laisserai plus jamais seul un instant ! s’écria ma pauvre petite femme qui se mit à sangloter.

Je l’embrassai et la consolai de mon mieux, mais sentant plus que jamais l’ennui qu’il y a d’être aveugle, tenu pour un objet fragile qu’il faut mettre à l’abri des secousses.

Quand l’émoi de Lucie fut un peu passé, elle se souvint qu’elle arrivait du Veau-Bleu avec une nouvelle. Léonie était rentrée, et elle avait promis de venir causer un moment dans la soirée quand elle aurait fini son service.

Léonie est une fille qui mérite la plus entière confiance. Elle est le bras droit de Mme Marceau ; c’est elle au fond qui fait marcher la maison, car la patronne est une femme très grasse à ce que dit Lucie, et indolente. Du reste, quand j’entends souffler Mme Marceau et qu’elle marche en faisant craquer le parquet, je me rends compte, sans y voir, de sa corpulence. Léonie au contraire est maigre, très active ; sa main sèche, quand elle secoue la mienne, me donne une impression de peau sur les os et de tension nerveuse.

Léonie nous aime bien et elle vient volontiers bavarder un moment le soir. Nous l’attendions aujourd’hui avec une grande impatience. Elle est discrète et elle ne cause pas facilement des affaires de l’hôtel. Quand elle arriva, elle avait quelque chose de personnel à raconter.

— Figurez-vous, madame Lecamp, que j’ai été presque jetée par terre comme je rentrais après vous avoir ramenée jusqu’à votre jardin. Je retournais tout doucement vers le Veau-Bleu, je sortais de votre ruelle et je tournais dans la rue quand quelqu’un qui courait comme un boulet de canon m’a bousculée, a fait un saut de côté comme j’en faisais un aussi dans le même sens… Vous savez, cette manœuvre qu’on fait quand on veut s’éviter, et que plus on veut s’éviter, plus on est sur les pieds de l’autre… Comme l’autre était en pleine course, il m’a presque renversée. J’ai fait : « Maladroit ! », il a grommelé quelque chose… J’ai eu le temps de voir sa figure. C’est un voyageur que nous avons eu à l’hôtel il y a trois ou quatre semaines. Je me suis demandé ce qu’il avait à courir comme ça. Il n’y avait pas un chat dans la rue, et tout de même il avait l’air d’une homme poursuivi.

— Il sortait de chez nous, dis-je à Léonie ; il avait essayé de nous cambrioler.

— Eh bien ! ça ne m’étonne pas ! fit Léonie. (Il faut dire que rien ne l’étonnait jamais, c’était sa petite affectation.) Ce type-là ne me plaisait pas du tout. Moitié élégant, moitié purotin. Il a bien montré sa carte en arrivant, et il avait un laisser-passer départemental, mais il a barbouillé son nom dans le livre d’hôtel, que je défie bien qui que ce soit de le lire… Sur sa carte, il avait un nom de légume… Était-ce Poireau… Persil ?

— Non, c’était Choux, dis-je. Nous avons vu sa carte.

Quand Lucie avait vu quelque chose, je pouvais bien dire : « Nous avons vu… »

— Il logeait au 8, n’est-ce pas ? continuai-je.

— Vous êtes sorcier.

— Très peu. Maintenant, mademoiselle Léonie, il n’y a que vous pour nous donner un renseignement très important. À votre connaissance, ce voyageur a-t-il perdu dans la ruelle, ou jeté de sa fenêtre, par mégarde, un objet d’une certaine valeur ? En a-t-il parlé ? l’a-t-il réclamé ?…

Lucie et moi ne respirions plus en attendant la réponse qui se fit attendre. Un long silence… puis j’entendis la main de Léonie qui claquait sur son front…

— Ah ! bien, par exemple !… Comme les choses sortent !… Ça m’était passé de l’esprit… mais entièrement, je vous jure… Tout de même, ça ne m’étonne pas… Attendez, attendez !…

Nous attendions, mais avec quelle impatience !

— C’est moi qui suis fautive, dit Léonie. Je lui faisais sa chambre à ce 8, quand il était sorti. Il ne mangeait jamais à l’hôtel, il rentrait le soir… Un purotin, je vous dis. Mais il avait de beaux effets. Un pyjama en soie à rayures… Je lui secouai sa veste de pyjama par la fenêtre, parce que moi, vous savez, les effets de nuit, je les mets toujours à l’air… Bon, voilà un petit objet qui sort de la poche de la veste et qui gicle dans la ruelle. Je me penche, je ne vois rien. Le 8 est au second. En bas, dans la ruelle, il y a des touffes d’herbe entre les pavés. Je me dis : « Quand j’aurai fini mon ouvrage, j’irai faire une petite recherche… » Mais je dois dire que je n’ai plus pensé à descendre dans la ruelle pour chercher le petit objet qui était tombé du pyjama, parce que ce jour-là, vous vous en souvenez, madame Lecamp, la patronne a eu un étourdissement, on lui a posé des sangsues, et, ma foi, j’ai eu assez de tintouin jusqu’à la nuit. Vous me croirez si vous voulez, monsieur Lecamp, vous qui êtes un homme réfléchi, mais depuis lors jusque tout à l’heure où vous m’en avez parlé, jamais cette histoire ne m’est revenue à l’esprit… Maintenant, vous savez, l’objet ne pouvait pas avoir grande valeur, puisque le voyageur n’a rien réclamé du tout, n’a pas cherché, enfin qu’il est parti le jour après, je crois, sans rien dire. C’était peut-être une monnaie de nickel ou un bouton gris. Je suis un peu myope comme vous savez, madame Lecamp, mais je crois bien avoir vu tomber un objet gris. Pas jaune en tout cas, comme s’il avait été en or. Alors vous, maintenant, vous dites que c’était un objet de valeur. L’auriez-vous trouvé ? l’auriez-vous ramassé dans la ruelle ?

— Voudrais-tu, dis-je à ma femme, aller chercher la bague pour la faire voir à Mlle Léonie ? Nous lui dirons toute l’affaire, depuis A jusqu’à Z.

Ce récit prit un certain temps, et je dois dire qu’en déroulant l’histoire, je la trouvai de plus en plus intéressante.

Léonie faisait entendre des exclamations de surprise, de doute, de désappointement pour finir.

— C’est tout ? dit-elle quand je m’arrêtai. Mais je ne vois pas ce que vous cherchez là-dessous. Le voyageur du 8 est probablement dans le commerce des bijoux. Il avait sur lui une vieille monture de bague, il y mettait peu d’importance puisqu’il l’a perdue et pas même cherchée.

— Si vous aviez perdu la somme de 96 francs en platine, vous la chercheriez, mademoiselle Léonie.

— Bien sûr.

— Donc, si le voyageur du 8 n’a rien dit, c’est qu’il avait des raisons pour se taire.

— C’est vrai que ça en a l’air.

— Et vous voyez que mon annonce dans le « Matin » l’a amené ici immédiatement. Mon annonce, d’ailleurs, a intéressé plusieurs autres personnes. Elle a été comme un hameçon auquel quatre ou cinq poissons sont venus s’accrocher… Je les tiens tous au bout de ma ligne, mademoiselle Léonie ! m’écriai-je d’un ton assez triomphant.

— Et moi j’ai mordu aussi ? demanda-t-elle avec une nuance d’inquiétude. Parce que vous savez, monsieur et madame Lecamp, je vous aime bien pour voisiner, mais je n’entre pas dans des combines où la justice mettra son doigt, peut-être bien. Je ne sais rien. Je ne sais rien du tout, si vous me questionnez devant le monde.

— Ainsi, fis-je assez désappointé, vous ne consentiriez pas à venir ici mardi à trois heures, quand toutes les personnes en cause seront réunies ?

— Pour faire des histoires à mes patrons ? pour avoir une enquête au Veau-Bleu ? Jamais !

— Ce sera peut-être nécessaire, dis-je imprudemment, car tout individu qui peut éclairer la justice est tenu de le faire…

J’entendis Léonie se lever vivement, repousser sa chaise.

— Si j’avais su ! ah ! si j’avais su ! s’exclama-t-elle. Bonsoir. Je suis déjà trop restée...

Le pas de ma femme la suivit vers la porte, qui s’ouvrit et claqua… Lucie parlait dans la cour, puis dans la rue. Deux voix agitées parvenaient à mon oreille. Au bout de trois minutes, ma femme rentra.

— Elle est furieuse ! elle dit que tu l’as attirée dans un guet-apens. Elle dit que si tu la tiens pour un poisson, en tous cas elle sera un poisson muet ! Elle a une frousse des complications. Tu sais qu’elle est discrète, même cacharde, quand il s’agit de l’hôtel.

— On se passera d’elle, voilà tout, dis-je très ennuyé.

— Avec tout ça, nous avons oublié les chaises, fit Lucie.

— J’irai avec toi les chercher demain, et nous tâcherons de voir Léonie et de l’apaiser.

— Ça ne sera pas facile, tu verras.

La journée du lundi fut d’une longueur désespérante. Il ne nous fut pas possible d’apercevoir Léonie, et même il nous sembla que Mme Marceau nous témoignait de la froideur et ne nous prêtait ses chaises qu’à regret.

— Nous sommes bien mis, si Léonie nous brouille avec les amis Marceau ! dit Lucie d’un ton soucieux.

— Bah ! laissons passer l’affaire. Léonie peut être cacharde, mais elle est curieuse aussi. Elle reviendra la première, tu verras.

Je ne dormis presque pas de la nuit, je repassais dans mon esprit tous les plus petits détails de l’affaire de la bague ; je les classais et les arrangeais en ordre afin de pouvoir mettre la main sur la plus infime circonstance quand le moment de m’en servir viendrait. Je savais par cœur toutes les lettres ; enfin j’étais paré à tout.

À dix heures du matin, le fameux mardi, notre logis était dans l’ordre le plus parfait. J’avais balayé la cour, c’était toujours moi qui faisais ce travail, et Lucie m’assurait que je ne laissais pas une paille entre les petits pavés pointus. La maison était en ordre.

Lucie avait préparé un déjeuner froid pour qu’il n’y eût pas d’odeur de cuisine ni de vapeur dans la salle. Elle me dit :

— Veux-tu que nous allions à la gare attendre Henri ?

— Non ! non ! moins nous attirerons l’attention du quartier, mieux cela vaudra. Mme Chaudron ne remarquera déjà que trop l’arrivée de plusieurs visiteurs chez nous. Et tu sais si elle est bavarde. Restons ici patiemment.

Enfin onze heures sonnèrent. Il y avait un train de Paris à onze heures cinq. Cinq minutes pour arriver de la gare… Un pas rapide dans la cour… L’instant d’après, mon frère Henri m’embrassait, embrassait Lucie, et tout de suite posait dix questions à la fois. Le temps passa vite en explications, on déjeuna, Lucie lava la vaisselle, et Henri l’essuya, me remplaçant dans un office qui était le mien quotidiennement.

À deux heures et demie, nous étions assis tous trois à un bout du rang de chaises, nous ne disions pas un mot, nous prêtions l’oreille. À trois heures moins cinq, on entendit au coin de la rue une corne d’auto, un moteur stoppa.

— Il stoppe devant le Veau-Bleu, dis-je. Le chauffeur met la voiture au garage, et M. Lucien Choux cherche le numéro 18. Henri, va lui ouvrir la porte de la cour.

Henri venait de sortir quand on entendit une seconde corne d’auto.

— Ce sera Mme Lucien Choux, dis-je. Il est évident qu’elle a dû partir seulement après que son mari fut sorti. Ils ne se sont pas informés l’un l’autre de ce petit voyage à Garlat. Tu les regarderas bien, Lucie, et tu me diras quelle mine ils auront faite en s’apercevant.

La porte de la salle s’ouvrit. Une voix d’homme, impérieuse et forte, et assez sèche, prononça :

— C’est bien ici chez M. François Lecamp ? Je suis M. Lucien Choux. Je viens pour l’affaire de la bague.

Ensuite il y eut un petit silence que je compris. Ce petit silence a toujours lieu quand mon interlocuteur s’aperçoit que je n’y vois pas, mais se demande en même temps s’il ne se trompe point ; car avec mes yeux artificiels je fais illusion un instant. C’est mon premier geste qui me trahit, et mon premier geste venait d’être pour chercher la main de Lucie. Car, ma foi, j’avais un peu d’émotion et presque une inquiétude. Si tout n’allait pas jouer comme je l’entendais ? La voix de M. Lucien Choux ne m’était pas sympathique. Le nouveau venu interrogea sans doute ma femme du regard, car Lucie dit, de son ton clair et limpide :

— Mon mari est aveugle de guerre, monsieur.

— Ah ! très bien ! très bien ! fit-il de son accent sec et même tout de suite rageur. Cette guerre ! autant n’en pas parler, je sortirais du sujet… Je ne suis pas venu ici pour parler de la guerre, mais pour parler d’une bague. Où est-elle ? Je dois être rentré à Paris avant cinq heures.

On frappait à la porte de la cour. Henri avait sa consigne, qui était de faire entrer chacun et de ne laisser sortir personne. J’entendis un pas léger sur le seuil, un petit froufrou de femme élégante, je flairai un parfum de verveine. Au même instant partirent deux exclamations :

— Adrienne ! que fais-tu ici, ma femme ? Tu m’as suivi ! tu m’espionnes !

— Comme te voilà toujours colérique ! fit une voix douce où perçait un tout petit accent étranger.

En moi-même je me souvenais qu’Alphonsine avait écrit : « Monsieur est colérique, étant un rouquin ».

— Il est rouquin ? demandai-je tout bas à l’oreille de Lucie qui se tenait aussi près de moi que possible.

— Rouge comme une tuile neuve ! me chuchota-t-elle.

— Veuillez vous asseoir, monsieur et madame, fit Lucie poliment. Nous attendons encore du monde.

On venait de frapper et on entrait presque en même temps. C’était donc quelqu’un qui connaissait déjà les aîtres : ce ne pouvait être que notre jeune cambrioleur.

— C’est le N° 8 ! me souffla Lucie.

— Oui, je le savais… Henri garde-t-il bien la sortie ?

Car je devinais que le faux Lucien Choux, en apercevant le vrai Lucien Choux, aurait un premier mouvement de fuite. En effet, il y eut un peu de bruit vers la porte ; en même temps, le vrai Lucien Choux devait s’être levé brusquement, car il renversa sa chaise.

— Qu’est-ce que tu fiches ici, vaurien ! cria-t-il.

Et Mme Choux murmura de sa voix douce :

— Quelle bizarre chose ! toi, mon petit Fernand !

Fernand ne prononça pas une syllabe, ne fit pas un mouvement, Lucie m’a dit plus tard qu’il avait l’air d’un animal traqué qui tremble et ne cherche plus d’issue. Je crus inutile d’expliquer quoi que ce fût avant l’arrivée des autres personnages, ce qui nous fit passer cinq minutes désagréables. M. Lucien Choux parlait à voix basse à sa femme d’un ton irrité ; elle lui répondait avec une exquise douceur. Le N° 8 restait muet. Heureusement que le train de Paris de trois heures cinq n’eut pas de retard. Henri ouvrit la porte à deux visiteurs qui arrivaient ensemble, comme je l’avais prévu. Mlle Alphonsine, très impulsive, se révéla à moi par un cri :

— Monsieur ? Madame ? si jamais !

En même temps que Mlle Alphonsine poussait son exclamation, une voix masculine, enrouée mais pleine d’aplomb, annonça :

— Amédée Fricand, plongeur au Café des Commerces-Réunis. Je viens pour l’affaire de la bague. Je ferai des révélations pour le prix de 500 francs, sans aucun rabais, au comptant et même d’avance !

Ma femme fit asseoir chacun avec une certaine autorité. Puis elle revint se placer tout près de moi, passa sa main sous mon bras, et ses doigts jouant sur ma manche m’envoyaient de petits signaux. Je profitai d’un peu de bruit qu’on faisait avec les chaises pour demander à voix basse :

— Lucie, le vrai Lucien Choux a-t-il une dent canine en or, à gauche ?

— Oui, on la voit briller sous sa moustache quand il parle.

— Et le faux Lucien Choux a-t-il encore la même ?

— Je te le dirai plus tard. Il baisse la tête et il n’a pas encore prononcé un mot.

— Quand vous aurez fini de me regarder, madame ! s’écriait en même temps l’irascible Lucien Choux ! Ai-je un signe particulier sur la figure ?

— Non, monsieur, pas sur la figure, répondit doucement Lucie, dans la mâchoire. Vous avez une dent d’or, la même que le monsieur que madame vient d’appeler « mon petit Fernand ».

Lucie se risquait beaucoup. Je fus inquiet. Si Fernand avait supprimé aujourd’hui le camouflage de sa dent ? Mme Choux eut un petit rire clair, un peu enfantin.

— Fernand n’a pas de dent d’or. Ses dents sont parfaites.

— Fais voir ! s’écria M. Lucien Choux qui se leva, se dirigea vers la place où Fernand s’était assis.

Il y eut un remous assez vif.

— Henri, garde bien la porte ! m’écriai-je.

Ma femme m’a raconté ensuite que M. Lucien Choux, saisissant Fernand au collet, lui avait renversé la tête et l’avait forcé à ouvrir la bouche.

— Il a une dent d’or, la même que moi ! s’écria-t-il.

— Ce n’est pas défendu ! dit doucement Mme Choux.

— Si vous voulez bien vous rasseoir, fis-je alors très content de posséder une preuve de plus, je pourrais commencer les explications. Tous les intéressés sont réunis. Lucie, veuille passer la bague en question à Mme Lucien Choux pour qu’elle vérifie l’inscription.

— C’est bien cela, dit la douce personne au bout d’un instant. Double V. 1888. C’est bien la monture de la bague. Mais où sont les pierres ?

— Où sont les pierres ? hurla son mari.

Car, décidément il ne pouvait parler sans hurler, et la douceur de la dame faisait un contraste presque comique avec les grondements furieux de ce volcan sous pression.

— Cette monture, dis-je, a été trouvée vide, dans l’allée de l’hôtel du Veau-Bleu, par une petite fille qui jouait là. Sa mère ne se doutant pas que c’était du platine, avait suspendu la bague au cou de la fillette qui la perdit chez nous ; ma femme la trouva, et divers détails, entr’autres le poids du métal, l’inscription intérieure, une griffe de chaton cassée, me donnèrent des soupçons. Je pensai que la bague avait été volée, et je mis une annonce dans le « Matin ». Vous tous qui êtes ici, vous avez répondu à cette annonce. Mme Lucien Choux a écrit, M. Lucien Choux a écrit, Mlle Alphonsine Drouin a écrit, monsieur le plongeur a écrit sans donner son nom. M. Fernand est venu deux fois ; celle-ci est la troisième. La première fois il s’est présenté sous le nom de M. Lucien Choux avec, comme preuve d’identité, une carte de visite et une dent canine en or, à gauche.

— Fripouille ! rugit le volcan.

— Cher ami, murmura sa femme, tâche d’écouter tranquillement.

— La seconde fois, continuai-je, M. Fernand est venu en cambrioleur : c’était dimanche après-midi. J’étais seul. Il a pénétré dans notre chambre, s’y est enfermé à clef, a fouillé les tiroirs de ma femme, et il allait forcer notre secrétaire quand je l’ai interrompu en entrant par la porte du jardin. Je n’ai pas pu l’empêcher de s’évader par la fenêtre.

— Vous m’avez vu peut-être ! ricana Fernand.

— Non, mais une autre personne vous a vu, comme vous vous sauviez en courant : c’est la femme de chambre du Veau-Bleu. Elle vous connaît, puisque vous avez séjourné plusieurs jours à l’hôtel, votre chambre était le N° 8. C’est en secouant votre pyjama par la fenêtre qu’elle a fait sauter de la poche cette monture de bague, que la petite Mariette a ramassée ensuite entre les pavés.

Je pensais que Fernand, auquel je n’attribuais ni beaucoup d’intelligence ni beaucoup de courage, allait être absolument accablé par mes révélations. Au contraire, il fit front immédiatement, et il me demanda d’une voix tranchante :

— Où sont les pierres ?

— Oui, où sont les pierres ? tonna M. Lucien Choux.

— Où sont les pierres ? répéta la voix douce de Mme Lucien Choux.

— Ça, le voleur le sait mieux que moi, répondis-je.

Un rire gouailleur, un rire menaçant, un petit rire perlé, m’apprirent que je rencontrais trois ennemis. J’avais prévu, non sans crainte, cette péripétie.

J’avais prévu qu’on pouvait me demander compte des trois pierres de la bague, dès l’instant où l’on m’avait offert une forte récompense pour la bague supposée intacte.

Je n’en avais rien dit à Lucie pour ne pas l’inquiéter inutilement. Le témoignage de Mme Chaudron suffirait-il ? Mme Chaudron aussi pouvait être soupçonnée, et moi qui m’entendais aux outils de bijoutier, je pouvais très bien être supposé son complice, Mariette ayant trouvé la bague, et moi ayant déchâssé les pierres. Cependant il y avait un point très fort en ma faveur.

— Je vois, dis-je, que vous osez me soupçonner de m’être approprié les pierres. Si je l’avais fait, aurais-je été assez fou pour vous offrir la monture par une annonce, pour vous donner mon adresse et vous réunir ici ? J’aurais tout bonnement vendu la monture pour la valeur du platine.

— Ça se tient assez bien en effet, concéda M. Lucien Choux. À moins que vous ne soyez assez malin pour avoir combiné cette preuve à votre crédit…

Ici Mlle Alphonsine intervint.

— Pardon, monsieur, fit-elle, même si je devais perdre ma place qui est une bonne place, et que madame a eu des soupçons à tort sur moi, et que si le voleur se trouve, je mettrai un cierge à Saint-Antoine de Padoue, je dirai à monsieur que c’est honteux de mettre la faute sur un grand blessé de la guerre, comme je vois, et qu’un bon Français comme monsieur devrait faire attention à ce qu’il fait, surtout quand on a un neveu qui est obligé de mettre en gage son épingle de cravate que madame lui a donnée, oui, monsieur, je le sais, puisque M. Fernand lui-même me l’a dit quand je lui ai fait la remarque qu’il avait peut-être perdu cette belle perle et qu’il m’a dit : « Alphonsine, je suis dans la purée ».

Je profitai de l’instant où Alphonsine reprenait haleine pour dire :

— Le voyageur du 8 sera bien obligé d’expliquer d’où il avait la monture de la bague qui est sortie de la poche de son pyjama.

— Tu as logé au Veau-Bleu ? demanda brusquement M. Lucien Choux.

— N… on ! répondit Fernand avec une sensible hésitation.

— Ça, on pourra le prouver facilement, dit Lucie. La femme de chambre vous a reconnu, vous avez donné le nom de M. Lucien Choux…

— Je défie qu’on trouve mon nom dans le registre de l’hôtel ! fit-il d’une voix perçante, où l’on devinait la crainte et l’émotion.

— Vous avez griffonné votre nom de façon à ce qu’il soit illisible, poursuivit Lucie. Je l’ai vu. Mais vous avez montré une carte de visite, comme ici.

— Où est cette carte ? cria l’oncle.

Nous l’avions préparée. Lucie la passa à M. Lucien Choux.

— C’est bien ma carte en effet. Pas malin de me la chiper sur mon bureau, dans la boîte où je les tiens…

— C’est une petite plaisanterie, cher ami, suggéra sa femme avec douceur.

— Toi, ma femme, prononça-t-il avec colère, quand ce chenapan montera à la guillotine, tu diras encore que c’est une petite plaisanterie…

— Oh ! mon oncle, vous allez fort ! la guillotine ! protesta Fernand.

— Nous n’avançons pas ! nous piétinons sur place ! reprit M. Choux d’un ton exaspéré. Monsieur Lecamp, avec ou sans votre permission, je prends la direction de cet interrogatoire. Provisoirement, voici les faits pour moi : mon neveu, cette jeune canaille, a volé chez nous la bague de sa tante, plus une carte de visite. Il a ensuite égaré la bague. Elle est tombée entre les mains de M. Lecamp ici présent, qui a enlevé les pierres. Alors je demande : Où sont les pierres ? Tout ça c’est simple comme deux et deux font quatre.

En effet, ça paraissait assez simple. Je réfléchissais à cette situation, j’entendais Lucie qui poussait de petites exclamations indignées, quand tout à coup quelqu’un se leva brusquement à l’autre bout du cercle et la voix enrouée de M. Amédée Fricand prononça :

— J’ai annoncé des révélations pour le prix de fr. 500 sans rabais.

— Je vous ferai remarquer, lui dis-je, en me tournant de son côté, que dans une affaire comme celle-ci, qui passera en justice si nous n’arrivons pas à l’éclaircir, vous serez cité comme témoin et vous devrez dire ce que vous savez, sans faire aucune condition, car quiconque connaît des faits qui peuvent éclairer la justice est tenu de les révéler.

Ce fut Mme Lucien Choux qui intervint :

— Je ne permettrai jamais à mon mari, fit-elle de sa voix aimable, de poursuivre cette affaire en justice.

Cette expression : « Je ne permettrai jamais à mon mari » me fit rire intérieurement. Je me dis : « Voilà un volcan qui ne fait éruption que si madame l’autorise. Victoire de la douceur féminine ! »

— C’est pourquoi, poursuivit-elle, parlez, monsieur. Je verrai ensuite quelle récompense je pourrai vous offrir.

— C’est pas ainsi que je l’entends, madame !

— Mais c’est ainsi que je l’entends, monsieur. Ayez la bonté de nous dire ce que vous savez.

Tout à coup le plongeur se décida… et plongea.

— Si je parlais en justice, prononça-t-il, les deux messieurs qui sont ici pourraient se trouver fortement embêtés. On ne veut pas me payer pour parler, on me payera peut-être pour me taire… Monsieur Lucien Choux, vous êtes connu au Café des Commerces Réunis, puisque c’est chez nous, rue des Mathurins, Impasse Sandrio, que vous prenez tous les jours votre apéritif-madère. C’est pas loin de chez vous ; vous passez devant le café entre onze et midi quand vous faites votre footing.

— Imbécile ! est-ce que ça vous regarde ? proféra M. Lucien Choux.

— Mon amour, laisse-le parler, dit sa femme.

— Il y a aujourd’hui quatre semaines moins un jour, donc un lundi, poursuivit M. Fricand, à onze heures et quart à peu près, j’étais monté pour prendre l’air un instant sur le trottoir devant le café, monsieur Lucien Choux arrivait précisément ; il regardait autour de lui pour donner sa commande au garçon qui ne se trouvait pas là… Si monsieur est colérique, je vous laisse à juger. Il se dirige vers la porte du café en appelant : « Garçon ! » d’une voix de tonnerre ; mais voilà qu’il se prend le pied dans une des petites chaises de fer et il s’étale tout de son long sur l’asphalte… Est-ce vrai, ou est-ce pas vrai ? questionna d’un ton sévère le plongeur qui prenait une attitude de juge d’instruction.

Un grognement plein de férocité lui répondit.

— Continuez, mon ami, fit Mme Choux, avec une suavité où pourtant on démêlait une note autoritaire.

— Bien. Monsieur s’étale. Alors tout le monde se précipite pour le ramasser. Un jeune homme s’amène au même instant de l’autre côté. Il s’écrie : « — Mais, mon oncle, qu’est-ce qui vous arrive ? » C’était monsieur que voilà. Pas d’erreur. Le neveu qui est ici, qu’on appelle Fernand. Il s’aide à ramasser son oncle. La caissière s’amène avec une brosse à habits. On commence à épousseter monsieur. Moi j’avais entendu rouler quelque chose. Je regardais par terre ; tout à coup je vois une bague au coin du pied d’une chaise, qui avait l’air de me zyeuter avec un brillant qui brillait… Je la ramasse, je la zyeute de mon côté. Elle portait trois pierres, une au milieu, pas jolie à mon goût, faite comme l’œil d’un chat, et deux brillants. Elle n’était pas en or ; je la tournais et la retournais, et je vis à l’intérieur des lettres très fines : W. T. 1888. J’ai de bons yeux. J’ai une bonne mémoire. Monsieur l’oncle était tout étourdi de sa chute, on le faisait asseoir, on allait lui chercher une fine, quand le neveu se tourne et me voit la bague dans les doigts.

« — Ah ! vous l’avez ramassée ! qu’y me fait. Merci bien. Elle est à mon oncle, je vais la lui rendre. » Il me la prend, la glisse dans son gousset, et il recommence à soigner la victime. Qu’est-ce que je pouvais dire ou faire ? Rien. D’autant plus que le patron venait d’arriver et qu’il n’aime pas à voir son plongeur ailleurs qu’au milieu des verres à rincer. Mais comme je n’avais pas vu le neveu remettre la bague à l’oncle, et que la bague n’était pas une bague d’homme, je me pensais en moi-même : « Une supposition qu’on réclamerait cette bague dans les journaux, c’est mézig qui pourrait fournir un renseignement. » Je lis le « Matin » le soir. J’ai vu l’annonce de M. Lecamp. J’ai répondu. Il m’a convoqué, je suis là. Oui, je suis un peu là !

Je croyais le voir promener un regard triomphant autour du cercle. Je me permis une question.

— Comment se fait-il que la bague de madame Lucien Choux ait été ce jour-là sur la personne de M. Lucien Choux ? Dans son gousset probablement, puisqu’elle a été projetée par la chute.

La voix aimable de Mme Choux se tourna de mon côté.

— Laissez-moi faire, monsieur, dit-elle avec le petit accent pointu qu’on trouvait sous sa douceur, comme de la moutarde qu’on sentirait au fond d’une crème fouettée.

Elle reprit :

— Mon amour, nous sommes ici pour tout éclaircir. Comment avais-tu ma bague sur toi ce jour-là ?

— Eh ! bien, écoute, ne te fâche pas…, commença son époux.

C’était assez drôle d’entendre le volcan dire à la crème fouettée : « Ne te fâche pas. »

— Tu te souviens, reprit le mari, que le matin encore tu m’avais dit – et tu pleurais : « Cette bague me porte malheur. Je n’ai que des chagrins… Elle a déjà porté malheur à ma tante Winifred… Je n’aurais pas dû accepter ce legs… »

Ça, c’est un fait que depuis un an nous avons une sacrée déveine… Ta pleurésie, mes deux crises hépatiques, notre villa d’Auteuil presque incendiée, et puis ce jeune bon à rien de Fernand qui ne battait pas le coup, qui te tourmentait pour lui payer ses dettes… Enfin, bon, ce matin-là, j’en avais par-dessus la tête. J’ai pris la bague dans ton baguier. Je me suis dit : « Je vais la négocier chez un bijoutier rue de la Paix ; j’en achèterai une autre à ma femme. Son œil de chat s’en ira embêter une autre famille… » Eh bien, non ! il fallait que cet œil de chat m’embête encore, me fasse tomber sur une chaise en fer ; ses adieux, quoi ! puisqu’il est sorti du même coup de ma poche de gilet. Et il n’a pas fini, l’œil de chat du diable ! Il continue à nous faire trotter...

M. Choux ayant fait sa confession, se tut.

— Merci de l’intention, mon amour, prononça suavement Mme Choux. Tu as pensé bien faire, mais tu aurais pu me consulter avant de me cambrioler ma bague. Car enfin qu’est-ce qui prouve que tu avais l’intention de me la remplacer ? (Lucie se pencha sur moi et me chuchota : Si tu voyais M. Choux ! il transpire !)

— Tu dois reconnaître, mon cher Choux, continua la douce voix implacable, que par ta faute j’ai soupçonné Alphonsine. Alphonsine, je vous demande pardon.

— Pas de quoi, madame ! répondit aimablement la femme de chambre.

Ici Lucie hasarda une question.

— Est-ce que j’oserais, Madame, vous demander comment cet œil-de-chat avait déjà porté malheur à votre tante ?

Mme Choux soupira.

— Vous allez voir si j’ai tort d’être superstitieuse, dit-elle. D’abord, je suis du Pays de Galles, comme M. Lloyd George – mais de meilleure famille que lui –. Nous sommes tous superstitieux dans le Pays de Galles. C’est dans notre sang. Ma tante Winifred Trewyllan se fiança en 1888 avec un officier de l’armée des Indes…

— Mon mari l’avait deviné ! s’écria Lucie très glorieuse.

— Vraiment ?… Ce fiancé apportait trois belles pierres, dont un œil-de-chat très particulier, absolument sans défaut. Il fit monter les trois pierres en bague, et mit la bague au doigt de ma tante. Trois jours après, il était tué à la chasse, d’une chute de cheval. Ma tante garda la bague à son doigt, elle eut tort. On assure que très souvent ces pierreries des Indes proviennent d’un temple qui fut pillé, et la Divinité poursuit partout son trésor…

— Tout de même, ma femme, fit M. Choux, tu es trop intelligente pour croire des bêtises pareilles !

— Le fait est cependant, tu dois l’avouer, que depuis lors ma tante Winifred n’a eu que des malheurs. Elle a perdu un second fiancé, puis elle s’est mariée, elle est devenue veuve au bout de trois ans. Son fils a été tué à la guerre, et auparavant il ne lui a fait que des chagrins. Je ne crois pas qu’aucune femme ait pleuré autant que ma tante Winifred. Je ne l’ai jamais vue qu’en larmes. Elle mourut l’année dernière et me légua cette bague. Moi qui en connaissais l’histoire, je voulais la refuser. Tu ne me l’as pas permis, mon ami. Et dès lors, voilà les ennuis, les maladies, les pertes ; et, pour comble, la bague te fait voleur, fait ton neveu voleur, compromet même ce respectable aveugle de guerre...

Lucie avait voulu que, pour la circonstance, je mette ma jaquette du dimanche sur laquelle sont les deux rubans de mes décorations… De là cette épithète que je reçus en pleine figure, de respectable aveugle de guerre, qui me vexa passablement.

— Madame, m’écriai-je, je ne vois pas comment je suis compromis. Je vous ai rendu service, à mes frais, en vous rassemblant tous ici pour que vous vous expliquiez. Sans moi, madame, vous soupçonneriez encore Mlle Alphonsine et d’autres personnes.

Ici mon frère Henri prit la parole, du fond de la salle où il restait fidèlement pour garder la porte.

— Veuillez, madame, fit-il avec indignation, nous dire de quelle façon mon frère est compromis. Qu’est-ce que vous entendez par compromis ?

— Je veux dire simplement, répondit avec douceur Mme Choux, que les trois pierres manquent et que personne ne me dit où elles sont.

Non ! le coup de théâtre qu’Henri nous tenait en réserve !

— Lucie, prononça-t-il, venez ici.

Ma femme se leva.

— Prenez cette petite boîte, continua Henri ; ouvrez-la sous les yeux de Mme Choux, mais ne la lâchez pas, car c’est nous à présent qui avons besoin de garanties…

Ah ! que n’aurais-je pas donné pour avoir mes yeux, mes bons yeux d’avant la guerre, pendant cinq minutes seulement. Mais il faudra toujours que je me contente des descriptions qu’on voudra bien me faire.

— Mes trois pierres ! s’exclama Mme Choux au bout de quelques secondes.

Lucie revint à moi, me mit dans la main une petite boîte…

— Rends-toi compte, me dit-elle... Fais attention. Les trois pierres sont là-dedans.

Tandis que je promenais sur la ouate le bout de mes doigts et que je distinguais les diamants taillés à facettes de l’œil-de-chat uni et à peu près ovale, j’entendis avec stupéfaction Mme Choux qui disait d’un ton aimable :

— C’est donc vous le voleur, monsieur, qui restez là-bas près de la porte ?

— Si vous étiez un homme, madame, je ne resterais pas là-bas, mais je viendrais vous appliquer mes cinq doigts sur la joue !… Est-ce qu’il n’est pas assez prouvé, par le récit du plongeur, et par tout le reste, que le voleur est votre neveu ?

— Pardon, le neveu de mon mari, rectifia la dame.

— Ah ! s’exclama son mari, il est bien ton neveu pour le gâter, le pourrir, lui payer ses dettes, prendre son parti contre moi.

— Enfin, est-ce ton neveu ou le mien, mon amour ? Mais la question importante n’est pas là. Ce jeune homme qui nous rend les pierres, où les a-t-il trouvées ?…

— Il faut que je vous dise d’abord, fit Henri, que je travaille comme bijoutier chez MM. Laplace et Fonjeau, rue de la Paix…

Au même instant, il se fit un brouhaha, les chaises remuèrent. Henri s’écria :

— Ah ! non, pas de ça ! ni par la porte, ni par la fenêtre !

Je devinai que Fernand, pris d’une panique, avait voulu s’enfuir.

— Mon petit, que tu es bête ! prononça la tante. Veux-tu bien revenir ici tout de suite !

La commotion s’apaisa. Henri, toujours à son poste, recommença à parler…

— Quant à cet œil-de-chat, je suis de l’avis de Madame Choux, il doit être un peu sorcier, puisqu’il a trouvé moyen de revenir à son dépôt. Voici comment : M. Fonjeau, qui s’occupe de l’atelier, m’a apporté hier lundi ces trois pierres, en me demandant si je les voyais en pendant ou sur une montre-bracelet. Il me demanda de faire un petit dessin de monture. Je lui dis : « Je ne les vois guère qu’en bague. Mais l’œil-de-chat n’est pas aimé en France… » Au même moment, je me souvenais que mon frère, en m’envoyant une monture de platine pour que je l’évalue, me disait que la pierre du centre, d’après divers indices, pourrait bien être un œil-de-chat, et les deux autres des diamants. Et voici que mon patron me mettait sur mon établi un œil-de-chat et deux diamants. La coïncidence me frappa, car depuis que je travaille comme bijoutier, c’était le premier œil-de-chat que j’avais l’occasion de manier, cette pierre étant, comme je vous dis, très peu demandée en France. Mon frère, dans sa lettre, me confiait que cette monture vide lui paraissait assez mystérieuse… Je dis alors à mon patron : « J’ai eu la monture de ces pierres, une bague de platine, entre les mains, la semaine passée ». Je me risquais un peu, n’étant sûr de rien, mais je ne voyais pas d’autre moyen pour engager mon patron à me faire connaître la provenance des pierres. M. Fonjeau parut surpris. Au bout d’un instant il me dit : « Ce n’est guère probable. Nous avons récemment acheté ces pierres de M. Lucien Choux qui nous a remis sa carte, et nous avons vérifié son adresse boulevard Hausmann. Il nous en a fait un prix très raisonnable, je dirai même exceptionnel, en nous disant que sa femme n’aimait pas ces pierres, et qu’elle passerait prochainement pour commander une autre bague. Nous n’achetons jamais de pierres d’un inconnu, c’est pourquoi pendant que nous discutions, un commis fut envoyé boulevard Hausmann, au numéro indiqué, où il reçut de la concierge tous les détails nécessaires sur l’identité de M. Lucien Choux, sur son état de fortune, même un peu sur son extérieur, sur la couleur de ses cheveux… Car notre vendeur de pierres avait une chevelure d’un rouge flamboyant…

— M. Fernand, dis-je alors, n’avait pas pris pour venir me voir la même précaution de se couvrir d’une perruque rouge pour mieux représenter son oncle.

Je suppose qu’à ce moment M. Lucien Choux eut un mouvement très vif pour se jeter sur son neveu et le secouer, car Mme Choux intervint de nouveau :

— Mon cher amour, dit-elle, je te défends de bouger…

Et tout se calma. Mon frère reprit :

— Je demandai alors à mon patron si son client était jeune ou d’âge mûr.

« — Jeune, me répondit-il. Même un peu trop jeune pour avoir déjà une femme qui se fatigue d’un bijou. Une jeune mariée aime tous ses bijoux… Mon client m’a paru n’avoir pas plus de vingt-cinq ans… Cependant je ne m’arrêtai pas à cette bagatelle. L’affaire était avantageuse ; les pierres vraiment belles, surtout l’œil-de-chat, et nous avons justement une commande pour l’Angleterre… Vous me troublez un peu en me disant que vous pensez avoir eu la monture entre les mains. Veuillez vous expliquer ». Alors je lui racontai ce que je savais… Je lui dis qu’une monture de platine qui semblait avoir été vidée assez maladroitement de ses trois pierres – une griffe de chaton était cassée – avait été trouvée dans la cour d’un hôtel où le neveu de M. Choux avait séjourné. Mon patron jugea ce fait assez grave pour recommencer l’enquête au domicile. Au bout d’une demi-heure nous savions – je le savais déjà – que M. Lucien Choux est un homme d’âge mûr et qu’il a un neveu d’environ vingt-cinq ans. Je vis alors M. Fonjeau très ennuyé. « — Nous n’avons jamais eu d’histoire de police, et nous n’en aurons à aucun prix. Que faire ? » Je lui dis alors qu’une réunion de tous les intéressés devait avoir lieu aujourd’hui chez mon frère, et que je le priais de me prêter ces pierres pour un jour, contre reçu. Il me connaît, il consentit. À la condition que je lui rendrai les pierres immédiatement et qu’il traitera lui-même avec leur propriétaire. Il les lui rendra en échange de la somme qu’il a payée, sans aucun bénéfice. Lucie, veuillez me passer la petite boîte.

Ma femme se leva, puis quand elle revint elle me chuchota dans l’oreille :

— Crois-tu que ça plaque !… Mais cet Henri qui ne nous disait rien !

— Vraiment ! fit Mme Choux d’une voix douce comme un sirop d’amande, M. Fonjeau offre de nous vendre ce qui nous appartient, et de nous le vendre même sans bénéfice !… Monsieur qui êtes là-bas, près de la porte, vous allez me rendre mes trois pierres à l’instant.

— Madame, répondit-il, vous avez l’habitude d’être obéie. Mais cette fois on ne vous obéira pas.

— C’est ce que nous verrons, dit-elle, Fernand, Lucien, à moi !

— François, Lucie, Alphonsine, plongeur ! à moi ! cria Henri.

Lucie m’entraîna ; en une seconde nous fîmes un groupe serré près de la porte, devant Henri. Est-ce qu’on allait vraiment se battre ? C’était inconcevable ! Henri cria :

— Faites attention, monsieur Choux ! Le gendarme n’est pas loin… Je n’ai qu’à ouvrir la porte et appeler au secours. Alors il dressera procès-verbal et ce sera un scandale que vous ne pourrez plus étouffer.

— Mais, haleta M. Choux que j’entendais souffler devant moi, – car il était sans doute poussé par derrière par sa femme, et je sentais son gilet contre mon gilet, – mais je ne demande pas mieux que de m’arranger… Finis donc de me pousser, ma femme… Tu es ridicule… Tu nous rends ridicules…

— Je veux mes pierres ! cria Mme Choux d’une voix aiguë qui abandonnait définitivement la crème fouettée et le sirop d’amandes…

— Tu les auras, calme-toi ! Je m’entendrai avec la maison Laplace et Fonjeau…

— Tu ne leur payeras pas un sou !

— Je leur payerai la somme qu’ils ont versée à Fernand. C’est forcé. Combien as-tu touché, Fernand ?

— Deux mille, répondit le neveu d’une voix étouffée.

— Qu’en as-tu fait ?

— J’ai payé des dettes…

— Pauvre petit ! s’écria la tante par alliance… Si tu m’avais demandé cela !…

— As-tu signé un reçu à la maison Laplace et Fonjeau pour cette somme ? demanda l’oncle.

— Nécessairement, fit le neveu.

— Quel nom as-tu signé ?

— Lucien Choux, puisque je me présentais sous votre nom… et sous vos couleurs… ajouta-t-il avec impertinence.

— Tu as donc fait un faux ! Cette fois je te tiens, petite canaille ! proféra Lucien Choux. Tu m’as assez empoisonné ma vie… Tu as assez grugé ma femme… Si dans huit jours tu n’as pas pris le paquebot pour les États-Unis ou le Canada, tu feras connaissance avec l’intérieur d’une prison française… Ah ! non, ma femme ! il n’y a plus de « cher amour »… Il n’y a plus un rouquin qui se fâche et se défâche… Il y a un homme qui en a assez, assez, assez !…

Un grand silence suivit le crescendo formidable de ces trois « assez ».

— Si nous allions nous rasseoir ? fit la voix tranquille de Lucie où je devinai une petite vibration de rire…

L’écrasement près de la porte se desserra. On alla se rasseoir, mais Henri ne quitta pas son poste. Je fis à Lucie, à voix basse :

— Mme Choux est plus jeune que son mari, je pense ?

— Beaucoup plus jeune. Elle ne paraît guère que trente ans. Quoique, avec ces Anglaises blondes et roses, on ne sait jamais…

— Elle est jolie ?

— Oui, et très élégante.

— Le neveu ? Tu m’as déjà dit qu’il est mince, brun, bien mis. Ce qu’on appelle un joli garçon ?

— Oui, mais l’air faux...

— Pour nous qui l’avons vu à l’œuvre. Mais, sa jeune tante le trouve très bien, sois tranquille… Après tout, ça ne nous regarde pas…

Ici Mme Choux prit la parole.

— Nous n’avons plus qu’à nous retirer, dit-elle. Le monsieur là-bas qui détient mes pierres voudra bien les remettre ce soir à ses patrons, et pour le reste, mon mari agira. Tu as ton auto, mon amour ?

— Oui, je l’ai mis au garage du Veau-Bleu.

— Très bien ; nous rentrons avec toi, moi, Fernand et Alphonsine.

— Ah ! pas Fernand ! protesta le mari. Je ne veux pas de ça dans ma voiture !

— Très bien, alors rentre seul. Ou bien avec Alphonsine... Moi je prendrai le train avec Fernand.

Tout à coup on entendit la voix du plongeur.

— Il faudra tout de même s’entendre avec Bibi, avant de se défiler. Je me suis dérangé, moi ! J’ai payé mon remplaçant pour l’après-midi, moi ! Je vous ai fourni un renseignement, moi ! J’ai fait mes conditions, 500 francs sans aucun rabais.

Je suppose que M. Choux haussa les épaules car le plongeur cria plus fort :

— Il me faut mes débours, sans quoi je vais tout de suite chez le commissaire de votre quartier, je lui dégoise toute l’affaire, ça fera le renom de votre neveu sur le boulevard !

— Voyons ça, fit M. Choux. Votre train aller et retour fr. 6,65. Votre remplaçant… mettons fr. 10. –. Vous avez eu des ports de lettres ? papier à lettres… Disons vingt francs ronds. Voilà un louis, mon garçon. Et fichez-nous la paix…

— Vous entendrez parler de moi !… Sans mon renseignement, vous ne sauriez rien de rien… C’est moi qui ai vu le neveu ramasser la bague, la mettre dans son gousset…

— Il n’est pas défendu de ramasser une bague et de la mettre dans son gousset, murmura, suave de nouveau, Mme Choux...

— Non, dis-je alors, mais il est défendu de la garder, de venir, sous un faux nom, dans un petit hôtel pour s’y cacher quelques jours à ses créanciers, de faire sauter les pierres, d’aller à Paris les négocier, d’essayer après ça de voler la monture à celui qui la détient, et pis que tout, de me demander compte à moi des pierres volées !

— Monsieur l’aveugle de guerre, dit Mme Choux, ce sont là nos affaires, qui ne vous regardent pas. Mais vous me rappelez la monture de la bague. Veuillez me la rendre.

— Un instant ! intervint Henri. Je m’adresse à monsieur Choux. J’ignore madame. Monsieur Choux, mon frère ne réclame rien. Mais moi je réclame pour lui… Si on vous rend la monture, ce sera contre récompense, suivant les usages.

— La monture vaut cent francs au plus, prononça Mme Choux très renseignée ; dix pour cent pour objet trouvé. Dix francs. Mon petit loup chéri, donne dix francs à ce respectable aveugle.

— Ce ne sera pas pour moi, dis-je, mais pour la petite Mariette qui a trouvé la bague. Pour moi-même, je refuserais.

— Ce n’est pas tout, persista Henri. Mon frère a eu des frais. C’est lui qui a fait toute l’enquête.

— Personne ne l’avait chargé de faire une enquête ! riposta Mme Choux.

— Madame, je vous ignore. Monsieur Choux, vous trouvez juste que mon frère ait fait toute cette enquête pour rien ?…

J’intervins alors.

— Je n’accepterai rien ! Je ne réclame rien ! Je suis assez payé par l’intérêt et l’amusement que cette petite affaire m’a procuré.

— Tu as eu des frais d’annonces, de correspondance, persista Henri.

— Nous sommes assez riches pour en faire cadeau à M. et Mme Choux, s’écria ma femme.

Tout le monde se remit en mouvement. Un souffle passa près de mon oreille, la voix de M. Choux murmura : « Je vous écrirai ». Puis plus haut :

— Si tu es prête, ma femme, je le suis. Partons !

— Adieu, monsieur le détective, fit Mme Choux de nouveau toute fondue en douceur. Croyez-moi, mêlez-vous le moins possible des affaires qui ne vous regardent pas. Adieu, madame Lecamp, n’encouragez pas votre mari à faire d’autres enquêtes.

— N’empêche, madame, dit Lucie, que c’est grâce à mon mari que vous avez retrouvé vos pierres… Sans lui, vous n’en auriez plus jamais entendu parler…

— Et moi j’aurais passé pour voleuse, ajouta Mlle Alphonsine. Un beau certificat que ça m’aurait fait pour me placer. Quant à moi, monsieur Lecamp, je vous remercie de tout cœur, là ! Et vous rendez un fier service à monsieur, allez ! Monsieur n’ose pas le dire, mais il le pense… Je vois que madame ouvre la bouche pour me donner mes huit jours, mais je prends les devants, madame, et c’est moi qui donne les huit jours à madame… C’est fait. Devant témoins… La place est bonne, je ne dis pas le contraire, mais que madame ose traiter un héros de la guerre comme elle fait, ça me dégoûte, et madame aura de la peine à trouver une femme de chambre qui repasse le fin comme moi…

La porte s’ouvrit, un ouragan passa devant nous…

— Monsieur, madame et bébé s’en vont ensemble, me dit Lucie qui m’avait pris le bras. Et le plongeur les suit de près. Il ne va pas les lâcher, il est capable de monter dans l’auto avec eux…

— C’est pas la peine que je paye le train quand il y a quatre places dans l’auto, dit Alphonsine. À vous revoir, monsieur, madame.

Elle partit en courant.

La comédie était finie, il n’y avait plus qu’à baisser le rideau. Moi qui étais jusqu’à un certain point l’auteur de la pièce, je ne recueillais ni applaudissements ni bénéfices ; et j’étais content tout de même, car j’avais fait la preuve que mon infériorité physique n’avait pas diminué mon intelligence, avait peut-être au contraire augmenté mon pouvoir de concentration. Depuis l’instant où j’avais tenu le bout du premier fil, je ne l’avais pas lâché. Et pendant quinze jours, le lourd ennui avait cessé de peser sur moi.

Henri et Lucie remettaient la salle en ordre, tandis que je portais dans la cour les chaises du Veau-Bleu. Je pensais à la petite Mariette qui n’aurait même pas ses dix francs, et je trouvais M. Choux un peu mufle, de nous laisser tous les frais sur le dos.

Une salve de coups de trompe d’auto éclata dans l’air, puis s’effaça. Les adieux de la troupe ; les adieux des pantins que j’avais fait mouvoir à mon gré pendant quelques jours…

— Sortons dans le jardin, voulez-vous, pour changer d’air ? fis-je avec quelque irritation. Et tu nous expliqueras, Henri, pourquoi tu gardais cette surprise dans ta manche. Tu aurais pu tout aussi bien nous dire ce matin à ton arrivée, que tu apportais ces trois pierres.

Nous marchions dans l’allée étroite, entre des buissons de groseilliers et de framboises de chaque côté ; nous allâmes tous trois nous asseoir sur le vieux banc des lilas.

— D’abord, répondit mon frère, je te sais, en somme, si peu roublard que tu aurais été capable de remettre d’emblée la petite boîte aux mains de la dame, sans autre discussion. Il ne fallait pas ça. Il fallait voir le fond. J’espérais qu’il y aurait du grabuge. Tu as bien remarqué que le neveu a voulu se tirer les pieds aussitôt que j’eus nommé la maison Laplace et Fonjeau. Avant ça, il crânait. J’amenais mes petits effets tout doucement, l’un après l’autre. Nous avons appris bien des choses. M. Choux également. Plus qu’il n’aurait voulu… pauvre diable d’imbécile…

— Au fond, dis-je, c’est toi, Henri, qui as fait la principale découverte. Mon rôle disparaît tout à fait devant le tien…

— Mais non ! s’écria mon frère. Si tu n’avais pas tiré de déductions de la monture de platine, j’aurais vu ces trois pierres sans aucun intérêt. La monture de la bague t’avait déjà fourni des indications que personne d’autre n’aurait trouvées. Sans toi, la petite Mariette porterait encore cette boucle pendue à son cou par un ruban… Tu as déduit l’origine anglaise, les pierres des Indes, l’œil-de-chat, un voyageur du Veau-Bleu ; tu as jugé qu’il valait la peine de mettre une annonce dans le Matin. Tu as mené la correspondance adroitement ; tu m’as mis au courant de l’affaire ; tu as rassemblé les intéressés. Enfin tu as tout fait. Et par-dessus le marché, je crois bien que tu dénoues une situation conjugale dont l’épilogue sera ou le divorce ; ou la déportation du neveu ; ou, qui sait, l’enlèvement de la tante par le neveu, et un nouveau roman au Canada.

— Non, dit Lucie, M. Choux ne divorcera pas ; le neveu sera sacrifié, et Mme Choux pourra de nouveau engluer son époux dans la douceur...

— Quelle femme antipathique ! dis-je.

— Oui, mais bien jolie, prononça Henri, Mlle Alphonsine n’est pas mal non plus dans un autre genre. Notre plongeur la dévorait des yeux… Ils devraient fonder ensemble un atelier de repassage de fin !…

Cette idée nous fit rire. Mais qui sait, après tout ? Nous ne sommes pas fixés à cet égard, car Mlle Alphonsine ne nous a pas donné de ses nouvelles depuis cette brève apparition qu’elle a faite chez nous. On l’a peut-être priée de retirer sa démission, et elle continue à repasser du fin pour Mme Choux.

Ma bonne petite Lucie me dit au bout d’un moment :

— Mon pauvre François, comme tu vas t’ennuyer maintenant que ton enquête est finie... Sais-tu ce que tu devrais faire ? Écrire toute l’histoire dans les détails, pendant qu’on s’en souvient bien nous deux.

La perspective de retomber dans ma morne inaction d’esprit m’avait déjà assombri un instant. Revivre l’épisode en l’écrivant, oui, c’était une idée.

— Et comme ça va nous amuser de le relire ! dit mon frère. Je viendrai un dimanche exprès pour ça.

Dès le lendemain, je mis une grande feuille de papier sur le rouleau de ma machine à écrire, et très lentement, arrangeant à l’avance dans mon esprit chaque phrase, je fis ce récit. J’aurais voulu faire plus court. Je n’ai pas su. J’ai lu une fois dans un livre que les aveugles deviennent facilement prolixes. Il faut croire que j’avais déjà les germes de ce défaut puisqu’il s’est développé si vite. J’en demande pardon aux lecteurs.

Je suis obligé d’ajouter encore une page, pour raconter la surprise qui nous arriva deux jours après. Le facteur nous apporta une lettre chargée qui contenait un chèque de fr. 500, un billet de banque de cent francs et deux feuilles de papier à lettre, dont l’une portait ces lignes : « M. François Lecamp est prié de remettre cent francs à la petite Mariette, valeur d’une monture de bague en platine qu’elle a trouvée. Lucien Choux, Paris. »

L’autre feuille disait : « Cher Monsieur et chère Madame Lecamp, vous m’avez rendu un grand service, plus grand même peut-être que vous ne savez. Vous avez été, monsieur Lecamp, à la fois ingénieux, subtil et discret. Vous avez très bien mené l’affaire jusqu’au bout. Je suis parti un peu comme un goujat, sans vous laisser la récompense à laquelle vous aviez droit. Mais vous avez compris que ma femme est nerveuse, et qu’il ne faut pas trop la contrarier. Veuillez accepter le chèque de fr. 500 ci inclus. Si je m’étais adressé à une agence de recherches, cela m’aurait coûté davantage. Avec tous mes remerciements, et mes compliments à madame. Votre bien obligé Lucien Choux. »

Quand Lucie m’eut lu les deux lettres et qu’elle m’eut mis dans la main le chèque et le billet, j’en restai un peu éberlué. Cinq cents francs, c’est une somme pour nous qui dépensons deux cents francs par mois, au prix où est la vie. Lucie me dit immédiatement :

— Il faudra en donner la moitié à ton frère.

Je fus content qu’elle eût dit ça la première.

Mme Chaudron fut ravie, ça se comprend, et elle fit une foule de question. Qui était ce M. Choux ? Comment je l’avais découvert ? Et que c’était bien gentil à moi d’avoir parlé d’elle, car enfin j’aurais pu tout garder… Cette remarque me donna une très petite idée de son honnêteté à elle.

Naturellement elle raconta l’histoire à toutes ses clientes, et les détails, avec des embellissements, se répandirent comme se répandent sur les champs les graines emplumées de la dent-de-lion, dans tout Garlat et même plus loin. On parla de moi comme d’un détective de profession. On vint me consulter sur des cas. C’est ainsi que la semaine suivante j’eus à retrouver le caniche noir de Mme Fouquet. Mais ceci est une autre histoire.

LE CANICHE NOIR

Seconde enquête de François Lecamp, détective aveugle, racontée par Mme Lecamp

Mon mari désire que ce soit moi qui raconte cet épisode. Je me sens un peu intimidée, mais je ferai de mon mieux. Je tiens à dire, pour compléter l’histoire de la bague à trois chatons, que mon beau-frère Henri refusa absolument sa part de la récompense, déclarant que son rôle n’avait eu aucune importance à côté de celui de François.

Il est vrai qu’à ce moment-là nous n’étions pas trop à l’aise, puisque la pension de mon mari n’était pas encore réglée ; nous touchions deux cents francs par mois et une allocation de vie chère ; François gagnait un peu d’argent à faire des cassettes et de petites étagères, et moi je cousais, mais pas beaucoup, ma santé n’étant pas rétablie.

Si l’œil-de-chat avait jusqu’alors porté malheur à tout le monde, à nous il nous porta bonheur, car il fut le début des enquêtes de mon mari, qui le guérirent de son cafard, et qui apportèrent des ressources à notre ménage.

Il s’était passé une semaine depuis l’arrivée du chèque de M. Choux. Léonie, la femme de chambre du Veau-Bleu, qui s’était un peu brouillée avec nous, nous refaisait bonne mine ; j’avais recommencé à travailler pour Mme Marceau, chaque après-midi, pendant que François était occupé à écrire. Tout était comme auparavant.

Le jeudi matin, j’étais sortie pour faire mon marché, et je rentrais un peu ennuyée ; je n’avais pas eu de chance avec mes achats. Mon mari aime beaucoup le foie de bœuf lardé, que je fais mijoter trois heures, et qu’on mange froid le second jour, car il est aussi fondant que du foie d’oie.

— Tu vas être déçu, dis-je à François. Je ne rapporte pas de foie. Pourtant, j’en avais retenu 250 grammes, ça ne vaut pas la peine d’en mettre moins puisqu’il faut le mijoter trois heures. Mais voilà que M. Groboux n’en avait plus que 150 grammes. Il s’est bien excusé, il m’a dit : « Vous comprenez bien que je n’aime pas déplaire à un type comme Famôse. Il est rancunier. On ne sait jamais. Il lui fallait 100 gr. de foie ; j’ai coupé ça à votre morceau… Vous ne voulez pas ce qui reste ?… Ce sera pour la prochaine fois. »

— Cent grammes de foie, ce n’est pas gros, dit mon mari. Qu’est-ce que Famôse en va faire ? Qui est Famôse ?

— Ça doit être un pêcheur, il apporte souvent des truites au Veau-Bleu, et même en temps défendu, je crois… On dit qu’il est Alsacien, il a un drôle d’accent. Famôse n’est pas son nom, c’est un mot qu’il dit souvent. Il vit comme un sauvage dans sa petite maison délabrée, sur la route des Courtils…

— Cent grammes de foie, dit François, ça sera pour faire des appâts, probablement, des boulettes pour les poissons… Qu’est-ce que tu vas mettre pour notre dîner, ma bonne Lucie ?

— Un pot-au-feu tout bonnement, j’ai du temps jusqu’à six heures.

— Mais n’oublie pas le foie lardé à la première occasion, dit François.

Rien n’alla bien ce jour-là, j’eus plusieurs guignons, et le bœuf était dur, ce qui me fâcha davantage contre M. Groboux. Il était dix heures du soir et nous allions nous coucher quand on frappa à notre porte. C’était Léonie qui ne fit que passer sa tête et qui demanda :

— Ali n’est pas chez vous, par hasard ?

— Ali ?

— Oui, le caniche noir de Mme Fouquet. Il n’est pas rentré, et ces deux femmes mettent tout le monde en l’air. Elles ne se coucheront pas de toute la nuit. La grasse Catherine est aussi folle que sa maîtresse.

— Ali sera en bonne fortune, dit François.

— Eh bien non ! il est très régulier dans ses habitudes, il rentre à six heures pour manger, Catherine lui fait faire sa petite promenade, et il se paniote. Il court un peu, c’est vrai, mais l’après-midi…

— Ce qui est certain, c’est qu’Ali n’est pas chez nous… Nous ne l’avons pas aperçu, dis-je. C’est malheureux tout de même de donner son cœur à un chien ! fis-je quand Léonie fut partie.

— Que veux-tu ! répondit mon mari avec cette sorte de petite amertume qu’il a quelquefois… Toutes les femmes n’ont pas la chance d’avoir un mari aveugle pour s’occuper…

Le lendemain, qui est-ce qui frappait chez nous à la première heure ? La grosse Catherine de Mme Fouquet.

— Monsieur, fit-elle à mon mari qui arrangeait ses outils sur son établi, c’est-y bien vous qui tirez les cartes pour retrouver les objets perdus ?

— Non, ce n’est pas moi, dit François en riant. Je serais bien empêché de tirer les cartes. Qui êtes-vous, ma bonne personne ?

— C’est Mlle Catherine, dis-je. Eh bien ? votre polisson d’Ali est-il rentré ?

— Non, il n’est pas rentré ; Madame pleure comme une fontaine, moi j’ai couru partout, j’ai sifflé et appelé Ali toute la nuit dans toutes les rues, à tant que le gendarme m’a menacée de faire procès-verbal pour tapage « octurne ». Pour moi, Ali se sera battu, il est fier comme un Turc, un plus gros que lui l’aura saigné… Vrai, vous ne tirez pas les cartes, monsieur Lecamp ? Mme Chaudron me l’avait assuré… Vous lui avez retrouvé une bague qu’elle avait perdue…

— Eh bien, oui, fit mon mari à Mlle Catherine, je tire les cartes à ma manière. Quelle récompense votre patronne donnera-t-elle si on lui retrouve son chien ?

— Ah ! ça, elle n’y regardera pas. Elle ira jusqu’à cent francs… Elle l’a dit au gendarme qui a passé à bonne heure ce matin…

Quand Mlle Catherine fut partie, je dis à mon mari :

— Ce serait gentil de lui retrouver son caniche, à Mme Fouquet. Je sais qu’elle y tient comme à la prunelle de ses yeux. C’était le chien de son fils qui a été tué à la guerre…

— Ce serait gentil aussi de gagner cent francs ; je commencerais à me prendre au sérieux comme soutien de famille, fit-il. Je n’apporte que ma pension au ménage, et bien peu de travail, pendant que tu t’éreintes…

— Attends un peu qu’on vous accorde les six mille dont on parle ; tu me feras rentière alors, dis-je pour le remonter.

Il haussa les épaules, et toute la matinée il eut l’air préoccupé et fut silencieux.

L’après-midi nous avions l’habitude de faire une promenade, mais après cinq heures seulement. Ce jour-là, François voulut sortir plus tôt, dès trois heures. Il n’y avait guère qu’un chemin pour quitter le bourg, c’était celui des Courtils, qui menait dans la campagne, après avoir longé de beaux jardins maraîchers et des cultures ; ces courtils ou enclos, les uns petits, cultivés par des gens de la ville, les autres importants, appartenant à des jardiniers de profession, avaient donné son nom au chemin. Plus loin on rejoignait la rivière et on pouvait la suivre par le sentier de halage, sous des saules. Tout cela était fort joli, et François se l’était fait décrire par moi, pour voir par mes yeux et pour jouir davantage de la promenade.

Au bout d’une demi-heure, étant resté sans parler, il me dit tout à coup :

— Nous sommes presque au bout des enclos, n’est-ce pas ?

— Oui, nous avons passé le dernier ; nous sommes à la petite porte du terrain qui appartient au certain Famôse.

— Tiens ! fit mon mari, puisque nous y sommes tout portés, si nous entrions chez ce pêcheur, et si nous achetions deux petites truites dans le cas où il en aurait de fraîches ?

La truite, c’est cher pour nous, mais je ne dis rien, car je suis trop heureuse quand mon mari, privé comme il est, a envie de quelque chose. Je poussai donc la petite porte à claire-voie, un peu disloquée, où commençait une allée de cailloux et d’herbe, entre des planches de potager mal tenues, qui menait à la maisonnette, vieille et délabrée, dont le mur de gauche s’affaissait si bien que le toit penchait de ce côté et ressemblait à un chapeau mis de travers sur l’oreille. Nous n’avions pas fait dix pas qu’une grosse voix retentit :

— Qui fa là !

L’accent était alsacien, et j’y trouvai aussi quelque chose de l’ordinaire bonhomie alsacienne.

— Avançons toujours, me dit François.

Famôse sortit d’une sorte de petit hangar accotté contre la maison.

— Que foulez-vous ? demanda-t-il. Ah ! c’est monsieur l’aveugle de guerre qu’on m’en a parlé… Moi j’ai servi dans la Légion étrangère, du temps que notre Alsace était allemande. Ce m’a fait citoyen français. Je suis sorti sergent. Du reste, vienne la paix, notre Alsace sera française et tous les Alsaciens seront Français.

— C’est très intéressant, dit François, mais en passant, ma femme et moi, nous voulions vous demander si vous avez encore deux petites truites à nous vendre…

— Eh ! j’en ai deux et même trois, pêchées de ce matin… J’ai la douzaine, qui était promise au Veau-Bleu. Famôse ! Mais le gros Marceau se contentera de neuf ou dix. Pour vous obliger. Parce que vous avez fait la guerre… Famôse !

— C’est très gentil, dis-je, Voudriez-vous bien aller nous les peser ?…

— Pas de ça ! pas de ça ! fit-il. Le soldat les acceptera en cadeau d’un vieux soldat…

— Je ne l’entends pas ainsi, fit mon mari.

Mais déjà Famôse était entré dans la maison…

— C’est gênant ! dit François. Non, non, il faut payer. Maintenant, Lucie, conduis-moi vers l’endroit d’où il sortait.

— C’est un petit appentis en planches…

— Entrons-y…

— Crois-tu ? N’est-ce pas indiscret ?…

— Entrons-y, répéta mon mari d’un ton péremptoire.

Il n’y avait que dix pas à faire.

— Ça doit être sombre, je sens que c’est frais, dit François. Tu ne perçois pas une odeur particulière ? Vois-tu quelque chose ?

— Je vois une scie, des clous sur une sorte d’établi, un marteau. Il y a une grande caisse clouée, par terre…

— Où est cette caisse, que je me rende compte ?

Mon mari la tâta dans tous les sens comme s’il la mesurait, puis il me dit :

— Tu n’as rien d’autre à signaler ? Rien ne te frappe ? Il n’y a pas de bouteilles, pas d’éponge qui traîne quelque part ?…

— Non, je ne vois rien.

— Dans ce cas, sortons vite. Retournons à l’endroit où nous étions.

Nous avions l’air de n’en avoir pas bougé quand Famôse revint. Il tenait un petit paquet mouillé qu’il me mit dans les mains.

— En voilà trois bien belles, fraîches comme la rosée ; je les ai mises dans des herbes humides, un papier parchemin autour ; ça me fait plaisir de vous les offrir... Famôse ! Famôse !

— Mais j’insiste pour les payer, dit François.

— Je n’accepterai pas un centime. À présent, écoutez, on va se dire bonjour et au revoir, car je suis pressé.

Mon mari tâta sa montre Braille dans son gousset :

— Vous avez le temps, dit-il, le train pour Paris ne part que dans une heure.

Cette remarque de mon mari m’étonna ; à quel propos parlait-il du train de Paris ? Je vis que Famôse le regardait du coin de l’œil et paraissait interloqué…

— Si j’étais vous, poursuivit mon mari, je n’irais pas à la gare…

Famôse fronça les sourcils et toute sa mine devint violente…

— Vous êtes encore un drôle de mec ! proféra-t-il. Est-ce que mes affaires vous regardent ? Allons, videz-moi la place, vous deux !

Il s’avança contre nous, d’un air menaçant.

— Nous nous en irons bien, dis-je, mais reprenez votre petit paquet, puisque vous vous fâchez...

— Pas de ça, ce que j’ai donné, je ne le reprends pas ! Fichez-moi le camp avec vos truites…

— C’est à cause de ce cadeau, insista François, que je vous donnais le conseil de ne pas aller à la gare… Si vous n’acceptez pas le conseil, je n’accepte pas les truites. Pose le paquet quelque part, Lucie, et allons-nous-en.

Famôse nous avait déjà tourné le dos et se dirigeait vers l’appentis où nous avions pénétré quelques minutes auparavant.

Je regrettais ces trois jolies truites, mais évidemment il n’y avait pas moyen de les prendre en cadeau, du moment qu’on nous mettait à la porte. Quand nous fûmes sur la route, mon mari me dit :

— Y a-t-il un raccourci qui mène à la gare ?

Il y avait un sentier fort étroit à travers les enclos, j’en cherchai l’entrée ; on n’y pouvait marcher que l’un derrière l’autre, ce qui n’était guère commode pour nous. François me fit prendre sa canne par le corbin ; il tenait l’autre bout, et c’est ainsi que je le guidai pendant dix bonnes minutes. Mon mari me dit au bout d’un moment :

— Tu n’as vraiment pas senti une odeur particulière autour de la maison de Famôse ; surtout dans l’appentis ?

— Oui… peut-être… Il y a toujours des odeurs dans les endroits renfermés. Tu sais, François, que je n’ai pas beaucoup d’odorat…

Mon mari continua :

— Nous serons à la gare avant Famôse. J’aurai un mot à lui dire ; tu me laisseras avec lui, et tu iras aussi vite que possible chez Mme Fouquet. Tu la ramèneras toi-même sans perdre une minute ; ne donne pas d’explications.

— Je serais bien embarrassée d’en donner, fis-je. Tu me conduis d’énigme en énigme.

— Rien qu’avec un peu d’odorat, tu comprendrais tout, dit François, en riant.

Nous sortions de l’étroit sentier, nous n’avions plus qu’à suivre la grande route qui nous menait à la gare en cinq minutes.

— Allons dans la salle des colis grande vitesse, me dit François. Près de la porte. Dès que tu apercevras Famôse, tu m’avertiras. Il poussera probablement une brouette avec une caisse dessus.

En effet, nous n’avions pas attendu dix minutes que Famôse entrait, roulant sa brouette près du long comptoir qui traversait la salle. Je m’approchai de lui avec mon mari.

— Voici M. Famôse à qui tu voulais dire un mot, fis-je, en posant la main de mon mari sur le bras de Famôse.

— Ah ! parfaitement, s’exclama mon mari d’un ton de vive satisfaction. Monsieur Famôse – excusez-moi si j’ignore votre véritable nom – vous avez été si aimable pour moi il y a peu d’instants que vous ne me refuserez pas votre bras pendant que ma femme court en ville pour une commission pressante… À tout à l’heure donc, Lucie.

J’hésitai une minute à laisser mon mari tout seul dans cette gare, et comme j’hésitais, je l’entendis encore qui disait à Famôse :

— Comprenez-moi, mon brave homme, je vous parle comme à un camarade soldat, puisque vous avez été légionnaire. Ne faites pas partir ce colis...

J’avais déjà trop tardé. Comme je sortais de la salle à la hâte, je heurtai presque, sur le seuil, l’agent de police qui se tenait à la gare pour le départ et l’arrivée des trains principaux. Je le connaissais un peu, ayant travaillé pour sa femme… J’eus l’inspiration de lui dire en passant :

— Monsieur l’agent, ayez l’obligeance de jeter de temps en temps un coup d’œil du côté de mon mari qui est là, près du comptoir, avec Famôse. Il n’y voit pas, comme vous savez. Moi je suis obligée de le quitter un instant pour courir en ville…

— Bien, bien, madame Lecamp, soyez tranquille… J’y aurai l’œil, et le bon.

Je n’aurais jamais cru que je pourrais courir si vite, moi qui n’ai plus beaucoup de souffle depuis ma pneumonie. C’est que j’étais inquiète, pensez ! Il ne me fallut pas beaucoup de paroles pour mettre en branle Mme Fouquet et sa grosse Catherine.

— Mon mari vous prie de venir à la gare immédiatement... C’est important... Vite, s’il vous plaît. Je l’ai laissé seul…

— C’est-y pour Ali ? demanda Catherine.

— Je ne sais pas. Venez vite…

Par bonheur, Mme Fouquet était justement prête à sortir, avec son chapeau sur la tête. Je l’emmenai aussi rapidement que ses jambes âgées voulurent la porter, et Catherine soufflait derrière nous…

Dans la salle des colis grande vitesse, mon mari, à la même place, son bras passé sous celui de Famôse, était en grande discussion avec un homme d’équipe qui allait soulever la caisse de dessus la brouette pour la peser…

— Cette caisse ne partira pas ! disait mon mari d’une voix très haute…

— Vous êtes fou ! criait Famôse. Cette caisse, c’est moi que je l’expédie…

Et juste à l’instant où je rejoignais mon mari d’un côté en lui disant : « François, madame Fouquet est ici avec Catherine », l’agent de police s’approchait de l’autre côté en disant d’un ton sévère :

— Qu’est-ce que c’est ? De quel agissement s’agit-il ?

— Il s’agit, dit mon mari, de cette caisse.

— C’est l’agent de police, M. Collignon, qui te parle, dis-je à François pour qu’il n’aille pas manquer de respect à un agent.

— Ah ! très bien, cela se trouve à merveille, fit mon mari. Allons, monsieur Famôse, vieux camarade, pour la dernière fois, êtes-vous disposé à remporter cette caisse chez vous sur votre brouette, accompagné de moi-même, de ma femme et des deux dames qui viennent d’arriver ? Nous discuterons l’affaire chez vous, et cela vaudra beaucoup mieux, croyez-moi !

La seule réponse de Famôse fut une bordée de jurements. Il s’adressa à l’homme d’équipe :

— Allez-vous me mettre cette caisse sur la balance, b… de t… de n… de D…, etc…

— Madame Fouquet ! appela mon mari.

— Je suis ici, monsieur Lecamp, me voici… Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi m’avez-vous envoyé votre femme ?

— Madame Fouquet, requérez l’agent de police, et qu’il ordonne à Famôse d’ouvrir devant vous la caisse qu’il est en train d’expédier à Paris. Vous y trouverez ce que vous avez beaucoup cherché.

— Non !… Comment ! s’écria la pauvre femme haletante. Vous ne voulez pas dire… Monsieur l’agent, faites ouvrir cette caisse immédiatement…

— Pas de ça ! hurla Famôse…

Alors il se pencha vers mon mari et lui souffla à l’oreille, mais je l’entendis :

— Le légionnaire se rend…

— Dans ce cas, demi-tour à gauche avec la brouette ! fit mon mari d’un ton joyeux. Merci, monsieur l’agent, votre intervention a fait bon effet, mais nous allons arranger la petite affaire à l’amiable… Donc, reprenons notre promenade, ma bonne Lucie… Tu vas être éreintée… Et pourtant nous faisons une fameuse journée… Ah ! mon pauvre Famôse, on suivrait ta brouette à trois kilomètres… Tu n’es pas encore assez malin, mon vieux !…

— Ça, oui, vous êtes plus malin que moi, ronchonna Famôse. Il me faudra deux mots d’explication.

Nous faisions un drôle de cortège, car Famôse, par méchanceté, courait presque avec sa brouette, et nous, les trois femmes, nous avions toutes les peines du monde à le suivre ; on nous regardait dans la rue de la Gare, puis ce fut la route poudreuse et enfin le chemin des Courtils… la maisonnette de Famôse.

Mme Fouquet et Catherine n’en pouvaient plus… Elles se laissèrent tomber sur un vieux banc de charpentier devant la porte de l’appentis. Tout le monde s’arrêta. Famôse lâcha les bras de sa brouette.

— Avant tout, commença mon mari, entendons-nous sur deux points, madame Fouquet. Si je vous rends votre chien Ali, vous me compterez cent francs de récompense, comme convenu avec Mlle Catherine et le gendarme. En second lieu, vous ne porterez aucune plainte à la police, et vous laisserez l’affaire tomber ainsi… Votre parole, madame.

— Tout ce que vous voudrez ! prononça-t-elle faiblement… Pourvu que je retrouve mon Ali vivant et en bon état…

— Il y a une carte d’adresse sur la caisse, fis-je à haute voix.

— Naturellement, dit François. Nous ne lirons même pas l’adresse de votre correspondant, monsieur Famôse, si vous voulez bien ouvrir la caisse sans perdre de temps…

Famôse prit une écharpe et un marteau et souleva le couvercle, clou après clou.

— Veuillez vérifier le contenu, madame Fouquet, dit mon mari.

Nous les trois femmes, nous nous penchions sur la caisse ; je savais bien maintenant ce que j’allais voir… Mais tout de même je poussai une exclamation en même temps que Mme Fouquet et Catherine poussaient un cri :

— Ah ! le brigand ! – Ah ! mon pauvre chéri !

Le joli caniche noir était couché sur le côté parmi de la paille. Les quatre pattes étaient liées, deux ensemble, et il avait le museau dans un tampon d’ouate bien attaché par une ficelle.

— Il est mort ! se lamentait Catherine…

— Ne dites pas de bêtises, ma fille, prononça Mme Fouquet assez sèchement. On n’envoie pas à Paris un caniche mort. On envoie un caniche vivant, qui a de la valeur parce qu’il est complètement noir et parfait sur tous les points… C’est un chien qui avait son pédigrée à l’Exposition, mon pauvre fils l’a payé trois cents francs…

Famôse, sans se troubler beaucoup, coupait les ficelles des pattes, celle du tampon, puis il soulevait la bête inerte en passant ses deux bras autour, la hissait hors de la caisse, la déposait par terre. Catherine s’agenouilla à côté, se coucha presque pour mettre son oreille là où elle pouvait entendre battre le cœur…

— Il n’est pas mort ! cria-t-elle au bout d’une minute…

En effet, l’infortuné caniche s’étirait une patte lentement, puis tout le train de derrière, mais il dormait encore, bien que Catherine essayât de lui soulever les paupières avec les doigts.

— Quant à vous, voleur de chiens, nous n’avons pas fini. Je vais déposer une plainte à la police, déclara Mme Fouquet, tandis que Catherine essayait de soulever Ali pour l’emporter dans ses bras.

— Non, madame, intervint mon mari, vous m’avez donné votre parole de laisser tomber l’affaire. Famôse est un voleur, c’est entendu. Mais c’est aussi un vieux légionnaire, il ne sera pas dit qu’un soldat en aura fait mettre un autre sous les verrous.

Je vis que Mme Fouquet était fort interdite…

— Le plus pressant, dit Catherine, c’est de porter le pauvre chéri à la maison, de le réveiller, de lui donner à manger et à boire. Comment donc qu’y dort si solidement, quand une mouche le réveille en temps ordinaire ?

— Vous ne sentez pas l’odeur d’éther ? Ma pauvre Catherine, vous n’avez pas de nez ! fit la maîtresse en haussant les épaules…

— Tout de même, fit Catherine en posant sur l’établi le caniche trop lourd, j’aimerais bien savoir comment M. Lecamp qui est aveugle a pu voir dans les cartes que notre Ali était dans une caisse à la gare. C’est-y peut-être Mme Lecamp qui tire les cartes, et son mari qui les comprend ?

En cet instant, Ali poussa une petite plainte douce, comme quelqu’un qui sort d’un évanouissement et qui demande : Où suis-je ? Il souleva la tête, vit Catherine, et aussitôt sa petite langue rose sortit du museau pour lécher une main amie. Brave Ali ! Il se dressa ensuite sur ses quatre pattes, se secoua et fit passer un frisson d’aise dans tout son beau poil noir frisé, et sa queue frétilla…

— Il pourra marcher jusqu’en ville, dit Mme Fouquet. Nous allons rentrer ; monsieur et madame Lecamp, rentrons-nous ensemble ? Vous voudrez bien monter chez moi afin que je m’acquitte de ce que je vous dois. Et vous me donnerez quelques explications, ajouta-t-elle d’un ton assez hautain. Car il me semble miraculeux que vous qui êtes aveugle – excusez-moi d’y faire allusion, – vous ayez su… vous ayez été au courant... enfin comment saviez-vous que mon chien était emballé pour être expédié à Paris ?

— Je lis dans les pensées, fit mon mari en riant… Je lis dans votre pensée, en cet instant, madame, que vous n’êtes pas loin de me soupçonner d’avoir été de manche avec Famôse pour vous voler votre chien, et vous faire payer ensuite une rançon…

Ce fut la grosse Catherine qui protesta :

— Ah, non ! monsieur Lecamp ! Comment pouvez-vous croire une chose pareille ! Madame n’a jamais eu cette idée-là…

— Assurément non ! ajouta sa maîtresse sans grande conviction.

— Cela étant, poursuivit François, il faut que j’explique toute la filière, quand même j’aimerais assez à passer pour un devin, pour un sorcier… Vous allez voir que mon raisonnement était des plus simples et que vous auriez pu le faire tout comme moi, si vous aviez eu mon point de départ. Asseyons-nous ; ma pauvre femme, je suis sûre que tu ne tiens plus debout. Allez nous chercher des chaises, Famôse, si vous en possédez trois pour ces dames.

— Je vous offrirais bien un verre de cidre de mes pommes, proposa Famôse, mais je ne sais pas si ces dames trinqueraient avec moi.

— J’accepte tout de même, s’écria Catherine, car j’ai une soif à tomber sèche comme du foin.

Tout le monde accepta de boire une gorgée, il faisait bon dans cette cour à l’ombre, on fit prendre au caniche un reste de soupe froide que Famôse apporta dans une écuelle. Quand François entendit ce pauvre Ali qui lapait avec entrain, il dit à Famôse, en riant :

— Avez-vous mis du foie dans cette soupe ?

— Non, répondit Famôse sans réfléchir, c’est avec du foie cru qu’on les prend.

— Parfait ! s’exclama mon mari. Vous êtes tombé dedans en plein !

— Comment ! comment ! balbutia Famôse qui n’était pas encore très rassuré au sujet de la police.

— C’est ici que je commence, dit François. Quand ma femme, hier, n’a pas pu obtenir les 250 grammes de foie qu’elle avait retenus chez Grobaux parce qu’un nommé Famôse avait insisté pour qu’on lui en coupât un morceau de 100 grammes, j’ai demandé, sans grand intérêt, qui était ce Famôse. Vous comprendrez que lorsqu’on n’y voit pas, on fait travailler son esprit sur ce qu’on rencontre, on peut même paraître sottement curieux. Ma femme m’apprit que Famôse était un pêcheur assez braconnier… J’ai été un peu pécheur à la ligne dans le temps, mais je n’ai jamais amorcé avec du foie… Je me souvenais par contre qu’on se fait suivre par un chien aussi loin qu’on veut en lui faisant flairer du foie… Mais cela n’était pas assez intéressant pour que j’y pense longtemps. Seulement, le même soir, Mlle Léonie du Veau Bleu entrait chez nous en coup de vent pour voir si peut-être nous savions quelque chose d’un caniche noir qu’on cherchait partout. Aussitôt je liai ces deux idées : le morceau de foie, le chien disparu, et comme Famôse semblait un personnage suspect, je proposai à ma femme, cette après-midi, de diriger notre promenade du côté des Courtils. Nous avons trouvé un vieux légionnaire alsacien, je ne m’y attendais pas, et il m’offrit un cadeau de truites, comme gracieuseté d’un soldat à un autre. Cela me gênait un peu pour faire ma perquisition. Cependant, pendant qu’il était sorti un instant, ma femme me guida vers son appentis, et là, une odeur d’éther m’a saisi immédiatement ; elle sortait d’une caisse que j’examinai instantanément sur toutes ses faces, et j’y rencontrai sous mes doigts trois trous assez grands et réguliers, pratiqués évidemment pour laisser entrer de l’air.

— Ah ! vous êtes malin ! vous êtes malin ! s’écria Famôse.

— Et vous ne l’êtes guère, mon pauvre camarade ! Quand je vous ai donné le conseil de ne pas conduire votre caisse à la gare, vous auriez pu deviner que je connaissais votre marchandise. Toutefois j’avais l’air plus assuré que je ne l’étais réellement. Ma déduction : 1° Foie pour attirer un chien. 2° Éther pour l’endormir. 3° Caisse pour l’expédier. 4° Trous pour le laisser respirer, pouvait être fausse d’un bout à l’autre. Quand j’ai appelé l’agent pour le requérir de faire ouvrir la caisse, je n’étais pas si fier que j’en avais l’air. Je me disais : Si c’était un four, on rirait bien de moi.

Je ne voulais pas entendre mon mari se déprécier ainsi, et je lui dis :

— Les choses étant comme elles sont, tu as raisonné juste d’un bout à l’autre.

— Et moi qui croyais qu’il l’avait vu dans les cartes ! s’exclama Catherine, laquelle d’ailleurs n’en démordit pas, et raconta ensuite dans toute la ville que mon mari retrouvait les objets perdus en faisant le grand jeu pour cent francs.

LE BILLET DE LOTERIE

Troisième enquête de François Lecamp, détective aveugle

Ce sera moi, François Lecamp, aveugle de guerre, qui raconterai cet épisode. Ma femme en a assez pour le moment du rôle de narratrice.

À vrai dire, ma petite enquête au sujet du billet de loterie égaré fut d’une telle simplicité, la trace était si évidente que je crains fort de n’intéresser que très peu les lecteurs. Cependant, ma femme trouve que, si je raconte ces divers incidents, je dois suivre l’ordre où ils se sont produits ; l’enquête N° 3 sortit directement de l’enquête N° 2. Voici comment :

Comme nous rentrions en ville tous les quatre – je devrais dire tous les cinq, car le bon caniche Ali trottait à côté de nous d’un air encore un peu endormi, me disait Lucie –, Mme Fouquet nous pria de monter chez elle, afin qu’elle pût me remettre tout de suite la récompense stipulée. Elle désirait d’ailleurs causer encore un peu de ce qui s’était passé aux Courtils, n’ayant pas bien saisi tous les points de mon explication.

Je suis toujours attentif aux endroits où je passe ; l’escalier de pierre sans tapis, le vestibule avec une natte de coco, le salon frais dont les persiennes devaient être baissées ; je me rends toujours compte des dimensions d’une pièce quand j’y entre, par la résonance de la voix et du pas. Ce salon était vaste et haut de plafond, mais assourdi par beaucoup de meubles et de rideaux. On nous fit asseoir ; Lucie se mit à côté de moi, et en étendant la main je m’assurai qu’elle était assise sur un bon fauteuil capitonné. Je la devinais très lasse de nos courses au pas de charge.

Mme Fouquet insista pour nous faire servir une petite collation que la bonne Catherine apporta et dont elle prit sa part, sur l’invitation de sa maîtresse. Je dus répondre encore à de nombreuses questions ; il me semblait pourtant que le fil de mes déductions était d’une évidence enfantine ; un gosse de cinq ans l’aurait suivi. Tout à coup, Catherine s’écria, avec la liberté d’une vieille domestique de confiance :

— Pendant que madame y est, si j’étais à sa place, je demanderais à M. Lecamp de retrouver le billet de loterie qui fait du mauvais sang à madame…

Mme Fouquet ne répondit rien tout d’abord ; au bout d’un instant, elle dit :

— C’est vrai tout de même qu’à présent notre Ali retrouvé, je vais recommencer à me tourmenter pour ce billet, Pensez-vous vraiment, monsieur Lecamp, que vous pourriez me le retrouver ?

— Pourquoi pas ? fis-je en riant moi-même de ma présomption. Donnez-moi d’abord quelques détails.

— Faut-y que j’aille vous chercher votre jeu de cartes ? demanda vivement Catherine qui n’en démordait pas de son idée.

— Non, non, je ne tire jamais les cartes que chez moi, fis-je sans perdre mon temps à des dénégations. Voudriez-vous, madame Fouquet, me dire tout ce qui concerne le billet de loterie en question.

— C’est un billet de la loterie du Grand Journal en faveur des réfugiés du Nord. Je l’ai acheté, il y a trois semaines, d’une personne qui voulait s’en défaire. Je l’ai acheté comme j’aurais donné cinq francs à une souscription, sans compter du tout sur un lot. Pourtant, comme j’ai de l’ordre, j’avais noté le numéro dans mon agenda : 45667. Le tirage a eu lieu il y a une quinzaine ; la liste des numéros gagnants m’est tombée sous les yeux le même soir, et j’ai été bien étonnée de voir que mon billet gagnait deux mille francs.

— Deux mille francs ! s’exclama Lucie. Voilà une tuile qui n’a pas dû vous faire mal !

— Au contraire, elle m’a fait beaucoup de mal, car je n’ai pas pu retrouver mon billet et je n’ai eu que du tourment depuis lors. Catherine et moi, nous n’avons cessé de chercher ce billet qu’un seul jour, le jour où Ali avait disparu, et je suppose que nous allons recommencer à l’instant nos recherches qui, d’ailleurs, ne serviront à rien. Ali a été volé ; pour moi, le billet a été volé de même.

— Avez-vous cherché d’une façon méthodique ? demandai-je.

— Nous avons commencé par une chambre et suivi par une autre chambre, dans tous les tiroirs, dans toutes les armoires, dans tous les coins, dans des paquets de morceaux d’étoffes, dans les corbeilles de raccommodages, dans les cartons de rubans, dans la caisse où Catherine met les papiers d’emballage et les ficelles… Dans la dépense aux provisions… Catherine a même ouvert des pots de confitures de l’année passée ! ajouta Mme Fouquet dont la voix passait nerveusement du rire aux larmes.

— Pour deux mille francs, je comprends qu’on fasse une revue de maison complète, dit Lucie. Je la ferais plutôt deux fois qu’une.

— Où aviez-vous serré le billet ? demandai-je.

— Dans un des tiroirs de ma table à écrire.

— Où est cette table à écrire ?

— Dans ma chambre, près de la fenêtre.

— Un cambrioleur est entré par cette fenêtre et a volé le billet, prononça Catherine.

— Quelqu’un savait-il que vous aviez acheté ce billet ?

— Non, à moins que Catherine ne l’ait raconté à toute la ville, ce qui serait assez dans ses habitudes.

— Ah ! si madame peut dire ! protesta la bonne femme. À peine que je l’ai dit chez le boucher et au facteur.

— Mais savait-on que vous l’aviez mis dans ce certain tiroir ? repris-je.

— Ça, cria Catherine, je me serais fait couper la langue après l’avoir dit ! parce que ça serait été trahir madame.

— Même si quelqu’un l’avait su, je ne vois pas, dit Mme Fouquet, comment on serait entré dans ma chambre, soit de jour, soit de nuit.

— D’ailleurs, dis-je, pourquoi aurait-on volé ce billet avant le tirage, donc sans savoir qu’il était gagnant ? Si on l’a volé, c’est depuis le tirage. Quelqu’un pouvait-il en connaître le numéro ? Mademoiselle Catherine, en aviez-vous le numéro dans la mémoire ?

— Pour les chiffres, dit Catherine, ma mémoire est une passoire à grands trous. Tenez, y a pas cinq minutes que madame l’a dit, ce numéro. Fouillez-moi si je m’en souviens.

— C’est comme moi, dit Lucie, je n’y ai même pas fait attention ; si on me le demandait, je ne pourrais pas le dire.

— Et vous, monsieur Lecamp ? demanda Mme Fouquet.

— Moi, dis-je, je suis obligé d’avoir de l’attention et de la mémoire, cela fait partie du métier d’aveugle, même si on n’est pas, comme nous disons, un aveugle de carrière, autrement dit de naissance, mais un aveuglé, ce qui est différent… Mais poursuivons. Votre billet pourrait-il avoir été volé par une personne qui aurait eu connaissance avant vous de la liste du tirage ?

— Cela n’est guère probable ; nous recevons le Grand Journal à trois heures de l’après-midi par la poste ; personne dans la ville ne le reçoit plus tôt. J’ai vu la liste, je l’ai parcourue, j’ai cherché mon billet dans le tiroir, il n’y était plus.

— Que tenez-vous d’autre dans ce tiroir ? demandai-je.

— Pas grand’chose que mon buvard avec mon papier à lettres, ma boîte de timbres-poste, quelques lettres que je garde.

— Vous avez mis le billet dans votre buvard ?

— Je sais que je l’ai mis dans le tiroir, mais si je l’ai mis dans le buvard, je n’en pourrais pas jurer. En tous cas, j’ai tout examiné, tout fouillé. Il faut vous dire, monsieur Lecamp – et comme vous êtes aussi une victime de la guerre, vous me comprendrez, – que depuis la mort de mon cher Aurélien, je ne suis plus la même. Le chagrin m’a brouillé l’esprit ; les souvenirs me reviennent constamment, et alors je ne pense plus à ce que je fais… J’ai des distractions ; je viens à ma table à écrire, j’ouvre le tiroir, mais en même temps mes yeux rencontrent le portrait de mon fils, et pendant que mes mains agissent, ma pensée est ailleurs. Oui, je me souviens distinctement d’avoir ouvert le tiroir pour y mettre le billet, mais si je l’ai posé sur le buvard, sous le buvard, dans le buvard ? je ne le sais plus…

— Avez-vous ouvert souvent ce tiroir depuis que vous y avez mis le billet ?

— Non, pas souvent. Comme je vous l’ai dit, il n’y a guère que trois semaines de cela. Je n’ouvre le tiroir du buvard que lorsque j’écris des lettres, ce qui ne m’arrive que rarement... Voyons… J’ai écrit à ma couturière, à la veuve de mon fils, à ma cousine Chaume, c’est tout, je crois. Du reste, ces lettres sont inscrites à leur date dans mon carnet de correspondance… Voulez-vous voir ma table à écrire, vous rendre compte des tiroirs ?

— Cela n’est pas nécessaire, je crois, répondis-je. Du moins pas pour le moment. Je vais rentrer, réfléchir un peu, et si Mlle Catherine pouvait passer dans la soirée, je lui dirais alors si j’ai besoin d’autres informations…

Lucie et moi, nous prîmes congé ; mon porte-monnaie s’était enrichi d’un billet de cent francs, et, ce qui m’était presque plus précieux, encore, j’emportais dans ma tête une petite énigme à résoudre, de quoi chasser le cafard pendant quelques jours.

Ma femme était tellement fatiguée de ses courses dans la poussière et la chaleur que je l’engageai à aller faire un petit somme, et pendant qu’elle reposait, je préparai notre simple dîner, je chauffai le bouillon, je fis une salade, je mis le couvert, je pris la viande froide dans le buffet. Notre petit ménage m’était familier, et Lucie a cette admirable qualité de mettre toujours chaque objet à la même place, ce qui me permet de le trouver sans hésitation.

Tout en allant et venant, je réfléchissais à mon problème, en y appliquant le raisonnement de mon bon sens, ce qui est la meilleure méthode. Je posais les faits chacun dans sa case, et je tâchais de voir comment ils se reliaient entre eux. J’étais arrivé à une hypothèse qui me semblait probable quand Lucie se réveilla et vint se mettre à table ; au son de sa voix, je devinai qu’elle était souffrante.

— Ce n’est rien, dit-elle. Un mal de tête qui sera passé demain matin. Non, je n’irai pas me coucher, je veux entendre ta conversation avec Catherine. Mais vois-tu, François, il me semble peu probable que tu retrouves ce billet, quand ces deux femmes n’y ont pas réussi en mettant la maison sens dessus dessous.

— Moi, dis-je, j’en tire cette conclusion, que le billet n’est pas dans la maison. Et ce n’est certes pas là que je le chercherais.

— Tu penses qu’on l’a volé ?

— Je ne dis rien avant d’avoir de Mlle Catherine quelques renseignements complémentaires.

Catherine arriva vers huit heures, très essoufflée.

— Je n’ai fait qu’une enjambée de là ici, fit-elle, se laissant tomber sur une chaise – ce qui me fut perceptible, car la chaise craqua, Mlle Catherine étant un poids lourd –, si vous pouvez tirer madame de peine, monsieur Lecamp, ne la laissez pas trop longtemps cuire dans son jus… Avec tous les arias et les chagrins qu’elle a eus depuis la mort de son fils, et puis notre Ali perdu, et ce billet qu’on ne remet pas la main dessus, pour sûr et certain madame aura une crise du foie… Prenez vite vos cartes et faites-nous le grand jeu, ça coûtera ce que ça coûtera…

— Ça vous coûtera deux cents francs si le billet se retrouve, et rien du tout si le billet ne se retrouve pas…

— Deux cents francs ! vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère ! s’exclama Catherine.

— C’est le dix pour cent de la valeur de l’objet retrouvé…

— Mon mari a raison, fit Lucie en intervenant. Nous avons eu une petite affaire où on a contesté la récompense. Alors il faut s’entendre et mettre les points sur les i.

— Je le dirai à madame. Si elle retrouve son billet, c’est encore dix-huit cents francs de sauvés.

— Une question, mademoiselle Catherine : Mme Fouquet a-t-elle écrit à l’administration du Grand Journal pour interdire le payement du billet à une autre personne qu’elle-même ?

— Bien sûr que madame l’a fait. Le Journal a répondu qu’on ne pouvait pas entrer dans ces considérations-là, qu’il n’y a aucune preuve que le billet appartient à madame, et que le billet sera payé à la personne qui le présentera…

— Évidemment, dis-je. C’est la règle.

— C’est embêtant tout de même ; madame n’a pas de chance, vraiment. La succession de son fils n’a déjà pas été facile à régler ; madame la bru n’a pas été commode ; pourtant, elle n’est pas à plaindre, avec son bon petit bureau de poste à Chançon-le-Gobeur, pas d’enfants, sa retraite au bout du compte si elle reste receveuse ; mais pour moi elle se remariera… Madame a fait des concessions pour ne pas y mettre les hommes de loi. En définitive, elles sont à peu près brouillées ; encore un chagrin… Madame n’a plus guère que sa cousine Chaume, une bonne pâte, elle passe six semaines chez nous chaque automne, pour les raisins… Et puis des neveux à Paris, trop huppés pour nous, ils sont dans la banque… Est-ce que vous n’allez pas prendre vos tarots, monsieur Lecamp ? ça m’intéresserait de voir comment vous les tirez.

— Je ne les tire jamais en public, mademoiselle Catherine. Du reste, sans les tarots, je puis vous dire une chose : le billet sera retrouvé dans quatre jours, ou alors il ne se retrouvera pas…

— Ça calmera toujours un peu madame, fit Catherine en se levant.

— Oui, mais il faut que demain matin vous m’apportiez la promesse de récompense. Promesse écrite et signée. Les affaires bien faites n’amènent jamais de désagréments…

Le petit papier signé me fut envoyé le lendemain.

Je crois bien qu’au fond d’elle-même, ma chère Lucie n’aimait pas beaucoup mon insistance pour la récompense due. Mais je connais le monde mieux qu’elle ; chacun ne paye que ce qu’il est obligé de payer. Exception faite peut-être pour M. Lucien Choux et ses cinq cents francs ; mais là encore on pensait s’assurer mieux notre silence sur l’affaire de la bague volée. Il faut se mettre à ma place. Avec ma pension de 3 fr. 65 par jour, et malgré la plus stricte économie, je n’entretenais pas mon ménage. Lucie était obligée de faire des demi-journées, soit au Veau-Bleu, soit à sa couture, pour nouer les deux bouts. Quand je pensais à cette somme totale de six cents francs que j’avais déjà gagnée par deux enquêtes et que j’ajoutais mentalement deux cents francs dont j’étais à peu près sûr, il me montait au cœur une joie et une fierté que vous comprendrez sans doute. C’était du pain sur la planche pour des mois, et c’était une réserve en cas d’imprévu.

Toute la nuit, je ne fis que tourner et ruminer mon hypothèse, pour voir si elle s’adapterait bien de tous les côtés. J’en cherchai une autre comme contre-épreuve, mais je ne trouvais rien qui pût satisfaire à tout comme la première. Le matin, à la première heure, j’écrivis une lettre, je tapai l’adresse sur l’enveloppe, puis avant de glisser la feuille dans l’enveloppe, je demandai à Lucie de me procurer un grand bouchon, de ceux qui ferment les flacons de moutarde ou autres bouteilles à large cou. Elle m’en mit un dans les mains, je vérifiai sa dimension, puis avec une lime, j’en fis la tranche plate et unie, puis je marquai un cercle autour et quelques petits dessins dans le milieu.

— Voudrais-tu, dis-je à Lucie, allumer une bougie et me noircir un peu la tranche de ce bouchon. Au-dessus de la flamme, en tenant la surface perpendiculaire, de façon à ce que les aspérités surtout soient touchées par la fumée. Ensuite tu prendras un morceau de papier blanc et tu imprimeras le bouchon, puis tu me diras ce que tu vois.

Ma femme obéit exactement à mes instructions, comme elle le fait toujours, et je sais que je puis m’en remettre à ses yeux. Elle me dit au bout de quelques minutes :

— C’est fait. Il y a sur le papier un cercle un peu écorché, et dans le milieu des barbouillages qui ressemblent à de l’écriture ; mais je défie bien n’importe qui d’y comprendre quelque chose…

— Est-ce très noir ? demandai-je.

— Oui, c’est très noir.

— Dans ce cas, il doit rester assez de suie pour une seconde impression. Passe-moi le bouchon.

Je l’appliquai moi-même soigneusement dans le coin gauche inférieur de ma lettre ; ensuite je demandai une plume à Lucie, et je traçai « à vue de nez », c’est le cas de le dire, une sorte de signature penchée, parfaitement illisible comme la plupart des signatures.

Je fermai la lettre moi-même, y collai le timbre, et j’allai la jeter à la poste, car je faisais ce petit trajet seul très souvent, me guidant par le bord du trottoir continu, avec ma canne. Je ne voulais pas que Lucie pût, même involontairement, jeter un coup d’œil à l’adresse. Je lui réservais la surprise entière du résultat.

D’ailleurs, il faut être sincère : comme pour l’affaire du caniche, j’avais des doutes sur ma perspicacité. Mon enquête pouvait finir en four noir.

Trois jours passèrent qui furent longs ; le quatrième jour s’écoula jusqu’à quatre heures de l’après-midi…

Nous allions sortir pour notre promenade habituelle, quand des pas pressés traversèrent notre cour ; on frappa, on entra comme un gros coup de vent. C’était Catherine haletante qui cria avant même d’avoir repris haleine :

— Le billet… est… retrouvé !

Je pris un air froid et assuré.

— C’était immanquable ! le quatrième jour, comme je vous l’avais dit, prononçai-je.

— Mais comment pouviez-vous savoir ? Et qu’il est venu par la poste, avec pas un mot d’explication dedans. On n’est pas fichu de lire le timbre du bureau postal d’ousqu’il est parti… Enfin quoi ! vous êtes un sorcier, que je commence à avoir peur de vous... Je n’apporte pas la récompense, madame l’apportera elle-même un peu plus tard, quand elle sera remise, elle a des palpitations de cœur depuis que le facteur a passé.

Vers sept heures, après le dîner, Mme Fouquet nous honora en effet d’une visite ; elle remit deux billets de cent francs à Lucie, et elle ajouta :

— Pour le prix, monsieur Lecamp, vous me devez bien quelques éclaircissements. Où était mon billet de loterie ? L’avez-vous trouvé dans ma maison ? S’est-il envolé par la fenêtre dans la rue ? Quelqu’un l’a-t-il ramassé ? Est-ce vous-même à qui, peut-être, on l’avait remis ?

— Est-ce moi-même qui vous l’avais volé, comme je vous ai volé votre caniche noir ? dis-je pour montrer à Mme Fouquet que je devinais bien toute sa pensée… Comme c’est vraisemblable, n’est-ce pas ?

— Non, ce n’est pas vraisemblable, j’en conviens. Mais tout de même vous ne me direz pas que vous n’aviez qu’à tendre un aimant, et mon billet est venu tout seul s’y coller !

— C’est cela même, madame ; j’ai tendu un aimant, et votre billet est venu s’y coller. Je ne dirai pas un mot de plus ; vous avez gagné aujourd’hui dix-huit cents francs, et moi deux cents. Nous en restons là.

Mme Fouquet s’en alla très peu satisfaite, et jusqu’à aujourd’hui, je suis persuadé qu’elle entretient des doutes sur ma probité… Quant à Catherine, je suis pour elle et je demeure un sorcier, bienfaisant dans certains cas, mais redoutable.

Quand ma cliente fut sortie, Lucie me dit :

— Je crois bien que tu as tort, mon cher François, de faire tant le mystérieux. Tu as expliqué à Mme Fouquet ton enquête au sujet de son caniche, pourquoi ne pas faire de même au sujet de ce billet de loterie ?…

— Un scrupule m’en empêche, dis-je ; et d’ailleurs il vaut mieux pour Mme Fouquet elle-même qu’elle demeure dans l’ignorance…

— Et à moi, tu ne diras rien ? fit Lucie assez plaintivement.

— À toi, je dirai tout, ma bonne amie ; je connais ta discrétion ; je sais que personne ne pourrait l’arracher un mot des petits secrets que je te confie...

— Ça, je te le promets bien. Même à ton frère Henri, il ne faudra rien dire ?

— Même à Henri. Un secret qui est à trois personnes est à tout le monde. Tandis que toi et moi nous ne sommes qu’un…

Lucie me passa son bras autour du cou et me dit :

— Commence !

— Eh bien ! dis-je, la première condition quand on fait une enquête, est de se mettre dans la peau de la personne en cause, et de se demander ce qu’on ferait à sa place… Voyons, Lucie, tu as de l’ordre, Mme Fouquet a de l’ordre. Représente-toi que tu viens d’acheter un billet de loterie ; que fais-tu du billet en attendant que la loterie soit tirée ?

— Je mettrais le billet dans un des petits tiroirs du bureau, répondit Lucie.

— C’est précisément ce qu’a fait Mme Fouquet, dis-je ; elle est allée dans sa chambre, a ouvert le tiroir de sa table à écrire où elle tient son buvard, puis elle a regardé le portrait de son fils qui est sur la table, elle s’est perdue dans ses souvenirs, et ce qu’elle a fait ensuite, elle l’a fait si machinalement qu’elle ne se le rappelle plus. De nouveau, Lucie, mets-toi à sa place ; tu as ouvert le tiroir, tu as devant toi le buvard qui contient du papier à lettres, et des enveloppes probablement ; tu as le billet dans la main. Qu’en fais-tu ?

— Moi, je l’aurais mis dans une enveloppe et j’aurais écrit dessus : billet de loterie N°… Ah ! je ne sais pas le numéro.

— N° 45667, complétai-je.

— François ! s’exclama Lucie, comment sais-tu le numéro ?

— Tu as déjà oublié que Mme Fouquet l’a dit devant nous en ajoutant qu’elle l’avait noté dans son agenda ?

— Oui, maintenant, ça me revient. Mais comment as-tu fait pour le garder dans ta mémoire ?

— C’est un nombre facile, puisque ce sont des chiffres qui se suivent, avec le 6 répété. Mais je m’en serais souvenu même s’il avait été difficile, pour la seule raison que j’écoute bien, n’étant pas distrait par la vue… Bon, nous en sommes au point voulu : Mme Fouquet, machinalement, a glissé le billet dans une enveloppe, ce qu’aurait ait toute femme soigneuse ; seulement, occupée du portrait de son fils, elle a oublié d’écrire une note sur cette enveloppe et l’a laissée avec les autres, dans le buvard… Plus tard, elle a écrit des lettres, elle nous l’a dit : à sa couturière, à sa belle-fille, à sa cousine Chaume… Ma chère Lucie, suis-moi dans mes petites déductions, qui se sont trouvées justes… Mme Fouquet vient d’écrire une lettre, elle la glisse dans l’enveloppe qui se trouve sur les autres, elle ferme l’enveloppe, elle expédie…

— Crois-tu vraiment, demanda Lucie, que Mme Fouquet aurait pu ne pas voir le billet de loterie dans l’enveloppe ?

— Ces billets sont généralement imprimés sur un papier mince, du format d’une grande enveloppe. Si le côté imprimé ne se trouvait pas en dehors, le papier pouvait sembler être l’intérieur de l’enveloppe… Admets donc que les choses se soient passées ainsi. Maintenant, laquelle des correspondantes peut-elle être soupçonnée d’avoir trouvé le billet dans la lettre qu’elle a reçue et de ne pas l’avoir retourné à la propriétaire ? Note bien ceci : le billet n’était pas encore gagnant. Si on l’a gardé, c’était dans le seul but d’ennuyer Mme Fouquet, ou peut-être parce qu’on ne se souciait pas de lui écrire et de lui rendre un bon office… La couturière ne pouvait avoir ce motif, la cousine Chaume encore moins, puisque nous savons par la bavarde Catherine que cette personne a au contraire toutes les raisons de se rendre agréable à sa parente chez laquelle elle passe six semaines chaque automne pour les raisins.

— Quelle mémoire tu as ! s’exclama Lucie. Moi, quand Mlle Catherine commence ses longues bavettes, je n’écoute que d’une oreille.

— Moi, au contraire, si j’avais trois oreilles, j’écouterais des trois. Ce sont des perles qui tombent de la bouche de Mlle Catherine. Tous les renseignements nécessaires pour la suite, je les tiens d’elle sans même avoir fait une question. Voilà donc la couturière et la cousine éliminées ; l’une et l’autre, si elles avaient trouvé le billet dans l’enveloppe, l’auraient immédiatement retourné. Reste donc la bru. Toujours grâce à Mlle Catherine, nous savons que Mme Fouquet est à peu près brouillée avec sa belle-fille, la dernière lettre qu’elle lui écrivit avait rapport à des affaires d’argent, et elle était probablement d’un ton désagréable. La bru, mal disposée pour sa belle-mère, irritée par la lettre, et y trouvant un billet de loterie, s’est dit probablement : « Tant pis, ma belle-mère le cherchera ! ». A-t-elle appris ensuite par son journal que le billet était gagnant ? A-t-elle songé à l’encaisser elle-même, ou a-t-elle voulu seulement causer à sa belle-mère une perte d’argent sensible ? Ou bien, ayant trop tardé à renvoyer le billet, s’est-elle trouvée gênée de donner des explications sur le retard ? Ces diverses explications sont plausibles, mais mon hypothèse restait la même : C’est à la bru qu’il faut réclamer le billet. Et c’est à elle que je l’ai réclamé.

— Mais tu ne la connais pas, tu ne sais ni son nom ni son adresse ! s’écria Lucie.

— Je constate qu’en effet tu n’écoutes guère. Mme Fouquet nous a parlé de son fils Aurélien. La veuve est donc Madame veuve Aurélien Fouquet. Et l’inestimable Catherine nous a révélé qu’elle est receveuse postale à Chançon-le-Gobeur.

— Dans quel département ? demanda Lucie, sûre cette fois de me poser une colle.

— J’aurais pu avoir ce renseignement au bureau postal, mais il se trouve que nous avons cantonné dans ce bourg avec notre régiment au début de la guerre ; on n’oublie pas un nom comme celui-là. Meurthe-et-Moselle, ma bonne Lucie…

— Je vois que tu es calé, concéda-t-elle, mais je me demande ce que tu as bien pu lui écrire, à cette veuve-là.

— Je lui ai écrit :

« Madame, Il est venu à notre connaissance que vous détenez indûment le billet N° 45667, de la loterie du Grand Journal. Ce billet, comme vous le savez fort bien, appartient à Mme veuve Fouquet, 45, rue Gambetta, Garlat (S.-et-O.). Veuillez le retourner immédiatement. Vous pouvez vous abstenir d’ajouter votre signature ou aucune communication. Faute de quoi, il sera procédé légalement contre vous avec toutes preuves à l’appui. – Le chargé d’affaires. Une signature à l’encre, barbouillée, illisible, et puis le cachet fait avec un bouchon, et qui devait avoir tout à fait l’air d’un seing de bureau…

— Mon Dieu, si tu t’étais trompé ! s’exclama Lucie.

— Si je m’étais trompé, il n’y aurait pas eu grand mal. Au bout de quatre jours, j’aurais su que l’affaire finissait en eau de boudin. Mes déductions auraient été fausses ; et comme je n’ai trouvé aucune autre hypothèse qui plaque, j’aurais abandonné l’enquête.

— Je comprends maintenant, dit Lucie, qu’en effet tu ne pouvais guère donner à Mme Fouquet les explications qu’elle réclamait. Ç’aurait été la brouiller définitivement avec sa belle-fille qui lui jouait ce mauvais tour.

— Oui, n’est-ce pas ? D’autant plus qu’en engageant dans ma lettre cette dame à ne donner ni sa signature ni aucune autre indication, je m’engageais moi-même pour ainsi dire à lui faciliter le secret.

— Une chose pouvait la trahir, fit Lucie : le timbre postal qui indique le bureau d’où la lettre est partie.

— Mais c’est là précisément que sa place de receveuse lui faisait une grande facilité. Il est bien simple de donner un coup d’éponge ou de pouce sur l’empreinte humide et de la barbouiller suffisamment pour la rendre illisible. D’autre part, Mme veuve Aurélien Fouquet pouvait envoyer ce billet sous double enveloppe à un correspondant quelconque, en le priant de mettre la lettre à la poste, à Paris, par exemple. Mais Catherine nous a dit, tu t’en souviens, que le nom du bureau de départ était illisible… Voilà donc, ajoutai-je, une petite affaire qui finit bien pour tout le monde.

LOUISE

Quatrième enquête de François Lecamp
détective aveugle

Depuis que j’avais l’esprit occupé, j’étais très heureux à tous égards. Comme je contribuais au budget du ménage, Lucie travaillait moins à l’aiguille et elle pouvait se soigner, ce qui était encore bien nécessaire. J’éprouvais la juste fierté d’un homme qui gagne la vie des siens, et bien que je doive toujours être dépendant de ma femme pour maintes petites choses, l’indépendance pécuniaire m’était précieuse.

Les trois sommes que j’avais reçues comme honoraires, au total 800 francs, ce n’était pas le Pérou, mais nous avions mis cela à la banque comme réserve, et Lucie en éprouvait comme moi de la sécurité.

Surtout, ma pauvre femme avait un mari moins sombre, moins ennuyé ; j’avais trouvé un genre d’activité mentale qui me faisait les heures plus courtes, et par moments, j’oubliais tout à fait ma cécité.

Sur le conseil de Lucie, j’avais écrit à la machine un récit détaillé de mes trois enquêtes ; j’avais ensuite transcrit toutes ces pages en Braille abrégé, afin de pouvoir les relire moi-même avec les doigts.

Ensuite j’imaginai des cas. Je fis des enquêtes fictives, et il me semblait que j’aiguisais ainsi mes facultés de déduction. Tout en fignolant mes petits morceaux de bois, car je m’étais mis à faire de la marqueterie incrustée, je voyais défiler dans mon imagination des histoires de bijoux volés, de documents disparus, toutes choses plus nobles que le cas d’un caniche ou d’un billet de loterie.

Oui, nous aurions été tous heureux sans le chagrin qu’éprouvait mon frère Henri de l’absence soudaine et non expliquée de Louise Soubien, une jeune fille à laquelle il s’était beaucoup attaché et dont il espérait les promesses.

Il avait fait sa connaissance chez nous, car elle venait souvent, le dimanche après-midi, causer un moment avec ma femme et avec Léonie du Veau-Bleu, dont c’était aussi le moment de congé. Louise avait peu de plaisir, étant fort tenue par sa tutrice, Mme Lebougre qui faisait d’elle une servante plutôt qu’une pupille.

D’après la description de ma femme, je voyais très bien cette petite blonde aux yeux bleus et doux, assez fluette, timide, juste le type de femme qui devait plaire à mon frère, brun, ardent et chevaleresque ; une petite fleur à protéger des vents trop rudes de la vie. Lucie me disait :

— Si tu voyais avec quels yeux elle le contemple ; elle l’adore tout simplement. Et lui, il la regarde souffler !…

Cette idylle nous ravissait, Lucie et moi, et chaque dimanche nous nous attendions à des fiançailles, mais la petite semblait avoir peur d’un mot décisif, et chaque fois qu’Henri s’avançait, elle opérait un petit recul stratégique qui laissait mon pauvre frère tout penaud. Elle ne lui avait jamais permis de la ramener chez elle ; à la fin de sa courte visite, elle s’esquivait, en disant : « Ma tante me grondera si je tarde. »

Mme Lebougre se faisait appeler « ma tante » par Louise, bien qu’elles ne fussent que des cousines éloignées. Louise était orpheline, et elle possédait un petit patrimoine, à ce qu’elle disait, mais elle ignorait tout de ses propres affaires ; elle n’avait que dix-huit ans ; une espèce de conseil de famille, composé de vagues cousins qu’elle connaissait à peine, avait nommé Mme Lebougre sa tutrice ; et cette femme, très rapace et très dure, tenait depuis cinq ans en servage la blondine aux yeux bleus.

— Je paye une pension pour mon entretien, nous avait dit Louise dans un de ses moments d’expansion ; mais je ne sais pas la somme. Ma tante prend ça sur mes coupons, et elle dit toujours qu’elle y met du sien. Quand j’aurai vingt et un ans elle devra me rendre ses comptes de tutelle, ainsi que mon cousin Régimont, qui est tuteur avec elle... Moi, n’est-ce pas, je n’y comprendrais rien maintenant, que dit ma tante. C’est une femme d’affaires, ma tante Lebougre. Et son fils Michel est aussi très porté sur l’argent…

Nous savions que ce fils Michel, un grand gaillard de trente-cinq ans, assez sinistre, bon mécanicien, était parti avec un Américain, à peine fut-il démobilisé, car on lui promettait là-bas un gros salaire et des occasions de faire des affaires…

— Il reviendra dans trois ans, et il sera riche, qu’il dit… et moi je serai majeure…

— Pour l’épouser ? demandai-je brusquement.

— Pour le refuser ! prononça Louise d’un ton résolu qu’elle n’avait pas souvent… Mais quelle scène, mon Dieu ! quelle scène !… Ils me tueront si je ne me sauve pas avant…

Puis elle se mit à rire.

— J’exagère. Ils ne me tueraient pas tout de même… Mais il y aura du tirage…

— Nous sommes là ! s’écria Henri qui n’osait pas encore dire : « Je suis là ! »

J’entendis Louise soupirer.

— Il faut avoir patience, murmura-t-elle. Ah ! qu’il me tarde d’être majeure ! Mais vous savez, pour m’appeler madame Lebougre, non, il n’y a rien de fait… Ça leur va très bien, à eux, ce nom, mais à moi… Surtout n’allez pas dire que je bavarde ainsi chez vous, ma tante me défendrait de revenir…

Un dimanche soir, l’imprévu survint ; ce fut un gros orage avec de formidables coups de tonnerre, et puis des torrents de pluie… Louise commençait à s’affoler, parce qu’elle était déjà d’un quart d’heure en retard. Henri ne lui demanda pas la permission, il ouvrit le parapluie de ma femme, offrit son bras à Louise et s’achemina avec elle…

Lucie me dit que la petite craintive, sous ce parapluie et pendue au bras de mon frère, avait l’air d’un oiseau qui a trouvé son nid. Au bout d’une demi-heure Henri revint.

— L’occasion était trop bonne, nous dit-il. Je suis entré dans la maison, je me suis présenté à cette terrible tante, qui d’ailleurs s’est montrée assez gracieuse au premier abord. Alors je me suis aventuré à lui demander l’autorisation de venir quelquefois prendre sa nièce le dimanche pour faire une petite promenade avec elle. Je me suis hâté d’ajouter que mes intentions étaient des plus honorables, pour le bon motif, comme on dit… Elle a froncé le sourcil ; Louise tremblait… J’ai pris congé ; mais je vous jure que dimanche prochain j’irai braver la méchante bête dans sa tanière.

— Fais attention, tout de même, lui dis-je. Mlle Louise est mineure ; il lui faudra, pour se marier, l’autorisation de son conseil de famille, d’après nos habitudes françaises, car jamais elle n’aura le courage d’envoyer des sommations. Mène ton affaire prudemment.

Il fut entendu que le dimanche suivant, Henri irait de la gare tout droit chez Mme Lebougre, puis nous amènerait Louise pour prendre une tasse de thé chez nous. Bien que dans la province nous n’ayons guère l’habitude de goûter, ma femme, à Paris, s’était mise à cette mode, et elle trouvait gentil d’offrir le thé à ses visites.

Son plateau était préparé, elle avait fait une brioche la veille, nous passions le temps en jouant aux dominos, avec un jeu qu’on m’avait donné à la Maison de rééducation, et où les points sont en relief.

Je comptais que les amoureux nous arriveraient vers quatre heures, car le train d’Henri le mettait en gare à deux heures, et nous pensions que l’intervalle ne serait pas trop long pour une promenade et pour tout ce qu’ils avaient à se dire… À mon grand étonnement, ce fut, vers trois heures, mon frère tout seul qui entra.

— Mon Dieu ! s’exclama Lucie, qu’y a-t-il, Henri ? quelle figure vous avez !

— Elle est partie, murmura mon frère d’une voix étranglée.

— Partie ? Louise ?

— Oui, et son infernale tante m’assure qu’elle ne sait rien ; ni pourquoi Louise s’est sauvée ; ni l’endroit où elle s’est rendue…

— Quand est-elle partie ? demandai-je.

— Lundi dernier.

— Cette Lebougre lui aura fait une scène après ta visite de dimanche où tu as déclaré tes intentions, dis-je. La petite aura eu peur.

— C’est bien probable, mais où est-elle, où est-elle ? cria mon frère. Ne vous a-t-elle pas envoyé un mot ? Son adresse au moins ? Non, je vois que vous êtes aussi renversés que moi…

— Elle est peut-être chez ce cousin Régimont qui est aussi son tuteur, dis-je.

— Heureusement que tu as bonne mémoire, fit Lucie, moi je n’avais pas retenu le nom du cousin.

— Le nom ne nous sert pas à grand’chose, sans l’adresse. Raconte-nous en détail ton entrevue avec Mme Lebougre, Henri.

— Ça n’a pas été long. J’ai sonné à la porte du jardin, c’est cette mégère qui m’a ouvert. Elle a l’air très respectable, à dire vrai, et on aurait cru qu’elle avait un morceau de sucre sur la langue, tant ses paroles étaient mielleuses. Mais elle ne m’a pas invité à entrer, nous avons causé sur la porte. J’ai dit : « — Avec votre permission, je viens voir Mlle Louise. — Ma nièce n’est plus ici, m’a-t-elle répondu d’une voix affligée. — Comment, plus ici ! Où est-elle ? me suis-je écrié assez violemment. — Monsieur, je n’ai aucun compte à vous rendre ! a-t-elle fait en se reculant dans le jardin en faisant mine de fermer la porte. — C’est vrai, madame (j’étais forcé de la ramadouer), mais cependant vous me feriez grand plaisir en me donnant l’adresse actuelle de Mlle Soubien, car je lui écrirais dans le cas où je ne pourrais pas la voir. Vous connaissez mes intentions, madame. — Vos intentions vous me les avez dites, fit-elle, mais je ne vous connais vous-même ni d’Ève ni d’Adam. — Je vous donnerai des références ; chez mes patrons à Paris, d’abord. — C’est bien inutile, mon pauvre monsieur, a-t-elle dit avec son ton le plus sucré. Louise est partie. Je ne vous cacherai pas que nous avons eu une petite discussion à votre sujet dimanche passé ; elle a pris la mouche, et lundi matin elle m’a quittée. — Sans vous dire ses projets pour la suite ?… — Sans rien me dire. Je ne l’ai même pas vue quitter la maison. C’est une ingrate, je l’ai nourrie pendant cinq ans, et voilà son remerciement. Après ça, monsieur, je n’ai aucun renseignement à vous donner. Je vous souhaite le bonjour. » Et elle m’a fermé la porte au nez, très doucement d’ailleurs, comme elle avait parlé tout le temps… N’est-ce pas une histoire incroyable ? Dis-moi ce que tu en penses, François, car moi, je perds la tête !

Après avoir réfléchi, je dis à mon frère :

— Ça ne lui ressemble guère, à cette petite Louise, de prendre la mouche, comme dit sa tante, ni de faire un coup de tête… Mais on l’aura poussée à bout. On l’aura menacée. Tu te souviens, Henri, de ses propres paroles : « Ils me tueront si je ne me sauve pas avant ! »

— La tuer ! s’écria Henri en se levant si brusquement qu’il renversa sa chaise. Écoutez, j’y retourne de ce pas. Cette femme parlera, ou je l’étranglerai !

— Un peu de calme ! dis-je. Avant tout, ne va pas te mettre dans ton tort en faisant un esclandre, Mme Lebougre n’a pas tué cette petite. Pourquoi faire ? Louise s’est sauvée. Nous allons nous mettre en campagne pour trouver sa trace.

— Ah ! fit Lucie avec une confiance que j’étais loin de ressentir, si François s’en mêle, je suis tranquille. Pour moi, Louise est déjà retrouvée.

Henri mit la main sur mon bras et me dit avec émotion :

— Mon vieux, si tu fais ça pour moi, ah ! vois-tu, c’est plus que la vie que je te devrai !…

Puis il continua :

— Cette petite Louise ! si timide, si confiante ! où va-t-elle tomber ? Elle n’a pas d’argent, elle ne connaît personne… Jamais elle ne se débrouillera toute seule, je deviens fou de penser à tout ce qui peut lui arriver…

— Au contraire, tâche de garder toute ta tête, lui dis-je, je ne vois pas la situation tellement désespérée. Louise nous écrira, nous sommes probablement ses seuls amis, ou bien elle écrira à Mlle Léonie du Veau-Bleu.

— Elle lui a peut-être déjà écrit, dit ma femme.

— Mlle Léonie nous l’aurait dit.

— Je cours le lui demander, fit Lucie qui se leva.

— Attends un peu, réfléchissons. Faut-il ébruiter la fuite de Louise, si personne que nous n’en a entendu parler ? Moi j’attendrais encore quelques jours. Supposons que Louise soit à Paris dans un patronage pour jeunes filles. On lui cherche une place. Quand elle aura cette place, elle nous enverra des nouvelles et son adresse… Comme elle n’a sans doute pas de papiers, le patronage écrira à la tante ou à nous pour renseignements. De toute façon, nous saurons quelque chose avant la fin de la semaine.

— Tu arranges très bien tout ça ! fit Henri d’un ton moitié rassuré, moitié sceptique.

— Mais dans l’intervalle, continuai-je, tu sais mon goût pour les enquêtes, je vais mener une petite enquête d’où sortiront bien quelques précisions. Demain, Lucie et moi, nous irons faire une visite de condoléances à Mme Lebougre. Quelle chance que cette personne ait un nom pareil ! on peut l’injurier poliment rien qu’en la saluant par son nom.

Lucie nous fit du thé ; Henri but le sien sans cesser un instant de parler de Louise.

Ce qu’il savait sur elle de plus que nous n’était pas grand’chose. Orpheline, une petite fortune, un caractère doux et craintif, une tante sévère qui la tenait de près, un cousin qui la considérait déjà comme liée à lui, mariage qui sans doute éviterait à la tutrice de rendre des comptes de tutelle… Un conseil de famille dans les nuages ; bref tout ce qu’il fallait pour la captation facile, sans résistance, de la jeune fille et de son bien…

— Nous leur laisserons la fortune, à ces Lebougre ! déclarait Henri. Est-ce que j’ai besoin des quatre sous de Louise ? C’est elle que je veux pour la rendre heureuse, pour la dédommager de tant d’années d’esclavage et de terreur… Car cette Lebougre la terrorise, il n’y avait qu’à les voir toutes deux face à face. Pauvre petit oiseau tremblant, quel nid a-t-il trouvé ?

Quand mon frère nous quitta, il était, sinon rassuré, du moins plus calme. Je lui promis de lui écrire chaque jour pour le tenir au courant ; j’exprimai une conviction que je ne ressentais pas entièrement, au sujet de la sécurité de Louise. Il me remercia avec effusion, comme si je lui avais déjà rendu l’objet de sa tendresse.

Le lendemain, à l’heure ordinaire de notre promenade, ma femme et moi nous nous dirigeâmes vers le quartier où se trouvait la maison de Mme Lebougre.

C’était l’extrémité de la ville opposée au chemin des Courtils, but ordinaire de nos petites promenades ; nous n’allions jamais dans le quartier de la Villarde, que traversait la grande route poudreuse, et où les habitations, rares et clairsemées, se retiraient chacune, suivant la description de Lucie, au fond d’un grand terrain, pré ou jardin que de hautes palissades en lattes serrées séparaient du trottoir. Ni ombrage, ni vue, dans cette rue de la Villarde, une sorte de vieille banlieue assez sordide. J’avais donné mes instructions à Lucie.

— Nous irons d’abord jusqu’au bout du quartier, là où la rue finit dans des hangars et des champs. Tu regarderas bien, en passant, la maison Lebougre, tu me la décriras, puis nous reviendrons sur nos pas, comme si nous étions allés trop loin par inadvertance, et nous ferons notre visite.

Henri nous avait expliqué un peu la topographie de l’endroit. La maison de Mme Lebougre était la cinquième à gauche, à partir d’une certaine fontaine publique avec deux grands bassins.

— Passons sur le trottoir à droite, dis-je à Lucie. Cela te permettra de voir mieux par-dessus la palissade… Surtout n’aie pas trop l’air d’examiner l’endroit. Mme Lebougre peut être à la fenêtre…

Lucie, très attentive, comptait les maisons… Nous marchions lentement.

— Après la cinquième maison, me dit Lucie, il y a un grand espace vide, la place de trois ou quatre maisons au moins ; compte les pas.

Je comptai deux cent vingt-cinq pas.

— La maison est assez éloignée de ses voisines de ce côté, dis-je. Et de l’autre ?

— De l’autre également, autant que je puis voir à cette distance.

— Mais la maison elle-même, la vois-tu ?

— Très bien, car le terrain monte un peu depuis la palissade. Je vois une façade assez longue, la porte au milieu, avec un petit perron, deux fenêtres de chaque côté. Un seul étage sur le rez-de-chaussée ; quatre fenêtres.

— Quatre ? dis-je. Il devrait y en avoir cinq ; une fenêtre au-dessus de la porte, et deux de chaque côté.

— Il n’y a pas de fenêtre au-dessus de la porte. C’est une de ces vieilles maisons qui n’ont pas de symétrie. Les fenêtres ne sont pas exactement les unes au-dessus des autres, et pas de la même grandeur.

— Et le côté ouest de la maison ? celui que tu as dû voir en venant.

— Ce côté a deux fenêtres au premier, une seule au rez-de-chaussée.

— La maison est donc plus longue que profonde ?

— Le double, je pense. C’est la maison de province, qui n’a en général qu’une chambre en profondeur ; toutes les chambres de l’étage ayant une fenêtre sur chaque façade…

— Quand nous aurons dépassé la maison, ne te retourne pas, dis-je ensuite à Lucie. Nous reviendrons sur nos pas, et tu pourras alors me décrire le côté est, puisque tu l’auras en face de toi… Toute cette étude n’est guère utile pour nous donner l’adresse de Louise à Paris ou ailleurs, mais tu sais que j’aime à me rendre compte des lieux et à comprendre la disposition d’une maison où je vais entrer. Cela me permet d’être moins gauche, d’avoir l’air moins aveugle, tu me comprends, Lucie.

Étant parvenus au bout de la Villarde, nous fîmes halte une minute, Lucie regardant autour d’elle comme une personne qui ne trouve pas ce qu’elle cherche. J’entendis tout à coup une voix sortant du vide, à notre droite.

— M’sieu dame, vous cherchez quelqu’un ?

— C’est un bonhomme dans son champ de pommes de terre, me souffla Lucie. Il nous a vus venir.

— Nous cherchons la maison de Mme Lebougre, dis-je en me tournant vers la voix.

— Ben ! vous avez perdu au moins cinq minutes, fit la voix en s’approchant si près que j’eus son souffle et son relent de pipe presque sous le nez.

De la main je frôlai la barrière basse qui séparait le champ de la chaussée.

— Mâme Lebougre ? vous avez passé devant sans le savoir. J’vas vous y mettre. Je vous connais, monsieur Lecamp, tout le monde vous connaît dans le bourg, vous et votre dame. Moi, j’ai un fils qui a fait la guerre comme vous, mais il s’en est tiré avec tous ses abatis.

— Si ça ne vous dérange pas, dis-je, entendant son pas qui se rangeait à côté du mien. Ma femme est fatiguée, et nous sommes déjà venus trop loin…

— Dans cinq minutes, vous y serez… fit ce guide obligeant. Vous voyez, madame, le trottoir est assez large pour trois. Je prendrai le bord… C’est pas pour dire, mais Mme Lebougre a pas souvent des visites… poursuivit-il, se révélant curieux. C’est une dame qui se tient beaucoup chez elle. Moi, j’y cause tous les jours, mais je suis p’t-être le seul… J’y cause parce que j’y porte son lait. J’ai une vache, une bonne vache bien nourrie qui me donne dans les sept-huit litres de lait par jour. C’est trop pour ma bourgeoise. Alors, j’ai pris deux pratiques dans le quartier, Mme Lebougre et pis un voisin.

— Comme cela, dis-je, vous devez connaître aussi la nièce de Mme Lebougre, Mlle Louise Soubien.

— Je la connais sans la connaître, comme on dit. On ne la voit pas beaucoup. Sa tante ne la lâche pas souvent. Elle vous est peut-être de parente ?

— Non, répondis-je, mais elle vient nous voir de temps en temps le dimanche. Mlle Léonie, qui est femme de chambre au Veau-Bleu, est son amie, et nous a amené Mlle Louise.

Je parlais ainsi pour inspirer confiance au bonhomme et l’engager à continuer la conversation. Je repris :

— C’est plutôt à Mlle Louise qu’à sa tante que nous allons faire visite. Nous ne l’avons pas vue depuis quelque temps, et nous craignons qu’elle ne soit malade.

— Si même elle était malade, j’cré bien que je l’saurais, dit le bonhomme. Mâme Lebougre m’aurait envoyé au docteur et à la pharmacie. C’est moi que j’lui fais ses commissions en ville, l’après-midi. Comme vous me voyez, j’suis homme de peine, à demi-journée chez M. Leubot, l’épicier là même où que vous vous servez.

— Ah ! bon, dit Lucie, je suis bien contente de faire votre connaissance. On peut avoir besoin d’un coup de main quelquefois. Vous avez du temps libre ?

— Oui, dès que j’ai soigné la vache et porté le lait, je travaille à l’heure chez les gens ou bien je bricole dans mon champ. Vous n’aurez qu’un mot à dire : Prosper Mâchon… Nous voici devant le jardin de Mâme Lebougre. Des fois que la petite porte serait ouverte… Oui, elle est ouverte. J’irai bien avec vous jusqu’à la maison…

Sans doute s’intéressait-il à la réception que nous allions trouver… Lucie me dit :

— Depuis la petite porte dans la palissade, où il y a une sonnette (tu te souviens qu’Henri nous a dit qu’il a sonné dimanche à la porte du jardin), nous avons une allée droite jusqu’au perron. Nous passons entre des planches de jardin très bien garnies de beaux légumes.

— Mlle Louise, elle travaille beaucoup au potager, dit Prosper.

Nous montions la première marche du perron, quand j’entendis une lourde porte s’ouvrir devant nous avec un grincement de gonds.

— Eh ! bon ! fit Prosper s’adressant à moi, vous voilà rendu à destination. C’est Mme Lebougre elle-même qu’est là sur son seuil. Mâme Lebougre, je vous amène des visites qui s’étaient comme pour dire égarées au bout de la Villarde. Je vous quitte, m’sieu dame… À propos, Mâme Lebougre, Mlle Louise serait pas malade, des fois…

— Non, elle n’est pas malade, mais encore elle le serait, fit une voix très acide, vous n’êtes pas médecin, hein, que je sache !

— Ah ! bougre non !… excusez, Mâme Lebougre, c’est par erreur que je dis votre nom comme ça. Non, j’suis pas médecin, je suis laitier… C’est toujours bien trois litres qu’y vous faut demain ?

— Comme d’ordinaire. Monsieur et madame, fit la voix aigre, qu’est-ce qu’il y aurait pour votre service ?… Vous, Prosper, vous n’avez pas tout dit ?

— J’ai tout dit, Mâme Lebougre. Je m’cavale. C’est sans adieu au revoir.

— Merci pour votre obligeance, monsieur Mâchon, dit Lucie.

— De rien du tout. Je me trotte.

J’entendis son pas hésiter dans l’allée. On aurait cru que ce brave homme craignait de nous laisser seuls dans un antre dangereux. Je supposai que Mme Lebougre nous regardait d’un air interrogateur et malveillant, car Lucie parla avec quelque agitation.

— Nous vous dérangeons peut-être, madame. Nous sommes venus prendre des nouvelles de Mlle Louise. Savez-vous maintenant où elle se trouve ?

— Vous avez dit à mon frère, madame, fis-je à mon tour, que Mlle Louise vous a quittée il y a une semaine. Mais elle vous a sans doute écrit depuis lors.

— Elle ne m’a pas écrit, répondit cette voix qui aurait fait tourner du lait…

— Vous ignorez absolument où elle s’est dirigée ?

— Je n’ai aucun compte à vous rendre. Ma nièce ne vous est rien. Je ne vous connais pas.

Ces petites phrases furent prononcées d’une manière tranchante, mais la voix me parut mal assurée.

— Mlle Louise est notre amie, et comme vous le savez, mon frère espère l’épouser, repris-je.

— Vraiment ! eh bien ! qu’il la cherche et qu’il la trouve !

Nous nous étions avancés sur le perron, Lucie et moi. Je tâtai du pied pour sentir le seuil, et tout à coup je fis un pas, j’étais dans l’entrée, et Mme Lebougre ne pouvait plus fermer la porte même si elle essayait de m’écraser !

— Vous nous permettrez bien d’entrer et de nous reposer une minute, fis-je avec une effronterie dont Lucie dut s’étonner. Ma femme est fatiguée, nous avons cherché votre maison beaucoup trop loin…

— La maison n’est pas en ordre, je ne suis pas préparée à recevoir des visites, dit la voix rêche, plus rêche que jamais. Il y a un banc là-bas sous le pommier, vous pouvez vous y asseoir… Ôtez-vous de là, voyons ! Je suis dans mes nettoyages, vous me faites perdre mon temps.

— Encore une minute, madame, insistai-je. Nous avons fait une longue course pour avoir un renseignement. Mais puisque vous ne savez rien de Mlle Louise, veuillez nous donner l’adresse de son tuteur, M. Régimont. Mlle Louise s’est peut-être rendue chez lui, ou du moins l’a informé de son départ.

— Vous vous trompez, M. Régimont ne sait rien du tout, fit Mme Lebougre assez imprudemment.

Je me hâtai de saisir ce bout du fil.

— Comment savez-vous qu’il ne sait rien ? demandai-je. Vous lui avez écrit ?

— Ah ! j’en ai assez de vos questions ! s’écria-t-elle.

Et tout à coup, des deux mains, elle me poussa hors du seuil. Comme je ne m’attendais pas à cet assaut, je fis involontairement un pas en arrière ; mon pied n’était plus dans la place, la lourde porte claqua, Lucie poussa un cri.

— Tu aurais pu avoir la main pincée ! fit-elle… Et ma robe est prise dans la fente.

— Peux-tu la retirer ?

— Et la déchirer ! ah ! mais non ! il faudra bien qu’on rouvre la porte… Madame Lebougre, madame Lebougre, appela-t-elle en appuyant tellement sur ce nom malencontreux que je ne pus m’empêcher de rire.

Pour faire ma part, je me mis à tambouriner dans la porte avec mes poings. On entendit du bruit à l’intérieur de la maison, des pas revinrent, sonnant sur le passage carrelé.

— Vous n’êtes pas partis ? grommela l’aimable dame.

— Ma robe est pincée dans la porte ! dit Lucie exaspérée.

— Ah ! tant pis pour vous !

Et les pas s’éloignèrent de nouveau. Du renfort nous vint de l’autre côté ; Prosper Mâchon était sans doute resté aux écoutes derrière la palissade ; entendant nos appels et le tapage de mes coups, il arrivait dare-dare par l’allée du jardin.

— Quoi qu’y a ? quoi qu’y a ? fit-il essoufflé, montant le perron.

— Vous voyez bien ! dit Lucie d’une voix qui tremblait d’émotion et d’impatience. Ma robe est prise dans la porte, nous voudrions bien nous en aller, mais nous ne pouvons pas.

— Rendez-nous un service, monsieur Mâchon, dis-je d’une voix très haute. Allez nous chercher un serrurier, puisque Mme Lebougre ne nous entend pas…

— Un serrurier ? ah ! bien non, protesta une voix très proche… si vous croyez que je vais laisser démolir ma serrure !

— La police alors ! criai-je. Vous n’avez pas le droit de retenir ma femme pincée dans votre porte !

Le mot de police produisit son effet. Je sentis sous mes paumes appuyées le lourd battant s’ouvrir imperceptiblement.

— Tirez votre robe donc ! et fichez-moi la paix ! hurla la mégère.

Pauvre Louise ! elle avait passé cinq ans dans cette compagnie.

Lentement, très songeurs, nous descendîmes du perron, nous traversâmes le jardin. De l’autre côté de la palissade, sur le trottoir, Prosper Mâchon chuchota :

— Pas commode, la bourgeoise ! Avez-vous vu Mlle Louise ?

— Non, et c’est précisément ce qui nous inquiète, dis-je, incertain en moi-même s’il convenait de prendre le brave homme dans notre confidence… Nous avons des raisons de penser qu’elle s’est sauvée...

— Ah ! ça se pourrait bien ! ça se pourrait bien ! Pour heureuse, elle était pas heureuse, allez ! Et ce gros Lebougre la serrait de près avant qu’y soye parti pour l’Amérique… J’l’ai dit souventes fois à ma femme : « Ça devrait pas être pour un braque comme Lebougre, ce brin de fillette. C’est doux et c’est fin comme de la soie… On dit qu’elle a une jolie dot. Alors ces Lebougre, n’est-ce pas ? y s’acharnent après elle… Elle a bien fait de se sauver…

— Dans le cas où vous apprendriez quelque chose à son sujet, dis-je, vous nous obligeriez beaucoup, monsieur Mâchon, en nous en informant.

— Entendu ! vous pouvez y compter. À vous revoir, m’sieu dame…

Quand nous fûmes rentrés, Lucie me dit :

— Savez-vous, monsieur le songe-creux, que vous n’avez pas prononcé une parole depuis une demi-heure ?

— C’est que je rumine deux ou trois détails de notre aventure. Notre rencontre avec Mâchon a été fort heureuse. Dans le peu de mots qu’il a échangés avec la terrible tante, je crois avoir trouvé une indication. Je peux me tromper. Chère femme, fais-moi une tasse de café bien fort, j’allumerai ma pipe. Entre l’excitant et le calmant, je serai dans le bon équilibre pour réfléchir.

Plus tard, après notre modeste dîner, nous étions assis bien tranquilles en face l’un de l’autre et j’entendais le petit craquement de l’aiguille de Lucie qui piquait l’étoffe. J’étais partagé entre le désir de présenter mes hypothèses à Lucie, pour qu’elle m’aidât à les élucider, et le désir contraire, plus conforme à ma petite vanité, de la laisser dans l’obscurité jusqu’à la minute où je ferais éclater le dénouement.

— Demain dans la matinée, dis-je pour tâter le terrain, nous irons faire une emplette à l’épicerie Leubot, et nous tâcherons de voir Mâchon. Il aura certainement parlé de notre visite à sa femme, et celle-ci, comme toutes les femmes, aura remarqué des détails qui ont échappé à son mari. Louise lui a peut-être parlé avant son départ…

— Ce n’est guère probable, voyons ! objecta Lucie. Elle l’aurait dit à son mari.

— Il suffit de si peu de chose, d’une si petite lueur quelquefois pour éclairer un coin noir ! Tu n’as rien remarqué, toi, d’anormal dans ce que tu as vu et entendu cette après-midi ?

— Mais si ! tout était anormal, l’humeur de Mme Lebougre, sa façon de nous tenir à la porte...

— Sous prétexte de nettoyages. Dans quel costume était-elle ? Costume de nettoyages ?

— Tu m’y fais penser. Non, elle était en robe d’alpaca noir, un col blanc, un petit tablier de basin blanc, comme on en met pour coudre du linge.

— Cette description, tu aurais dû me la faire plus tôt, car elle prouve que les nettoyages étaient un prétexte pour nous interdire l’entrée. Et tu sais, dans cette petite ville tu ne trouveras pas beaucoup de gens pour jeter la porte au nez d’un aveugle de guerre et de sa femme. Mme Lebougre a de fortes raisons pour ne pas souhaiter qu’on entre chez elle.

— Quelles raisons ? demanda Lucie qui aimait assez les solutions toutes faites.

— Les mêmes raisons, dis-je en me décidant, les mêmes raisons pour lesquelles cette femme que Louise disait avare, prend à Mâchon trois litres de lait par jour, « comme d’ordinaire » a-t-elle ajouté. Donc, comme avant le départ de Louise.

— Trois litres de lait ! répéta Lucie pensivement. C’est beaucoup pour une seule personne !

— Parfaitement. Tu riras si tu veux, Lucie, mais ces trois litres de lait sont le pivot de mon raisonnement et tous les autres faits se groupent autour. À l’instant où j’ai entendu Mâchon dire : « C’est bien trois litres qu’y vous faut demain ? » et que Mme Lebougre a répondu : « Comme à l’ordinaire », je me suis dit : « Louise n’est pas partie. Elle est dans la maison. » On ne la voit plus depuis une semaine, donc elle est ou malade ou enfermée. Si elle était malade, sa tante ne ferait pas tant de façons pour le dire ; elle n’aurait aucun motif de le cacher. La seconde alternative doit être la vraie. Louise est enfermée, séquestrée par sa tante.

— Mais dans quel but, bon Dieu ! s’écria Lucie.

— Pour la séparer d’Henri, évidemment, et pour la contraindre par la peur, par les menaces, à épouser le fils Lebougre qui a peut-être quitté les États-Unis à l’heure qu’il est, et qui va rentrer sur un avis de la mère.

— Tout cela est possible, mais j’avoue que ça me paraît bien romanesque, fit Lucie.

— Le roman, dis-je, se réduit sans doute à une question d’intérêt. La tutrice a-t-elle mal administré la petite fortune de Louise ? Redoute-t-elle le moment où elle devra rendre ses comptes ? L’autre tuteur, ce Régimont, n’a l’air au courant de rien ; il ne donne pas signe de vie… Je reconnais, Lucie, que mon hypothèse ne repose que sur trois litres de lait… Toi, ma femme, comment expliques-tu ces trois litres de lait, avec la remarque en plus : « Comme d’ordinaire » ?

— Cela pourrait s’expliquer de bien des façons, François. Mme Lebougre se nourrit peut-être de crèmes et de bouillies depuis le départ de Louise. Ou bien elle a des chats.

— Si elle en a, elle les avait déjà la semaine passée.

— Elle engraisse peut-être un porc.

— Cela, Mâchon nous le dira. Oui, ma bonne Lucie, je reconnais que mes suppositions ont pour base des faits qui peuvent s’expliquer très naturellement : Primo, Mme Lebougre peut consommer trois litres de lait à elle seule. Secondo, sans avoir rien à cacher, elle n’aime pas qu’on entre chez elle, par simple mauvais caractère. Mais…

Je restai à réfléchir encore quelques minutes, puis je repris :

— Mais, admets qu’il est plus naturel de supposer que Louise boit sa part de lait, et que c’est sa présence dans la maison qui rend sa geôlière si vigilante et si hargneuse.

— Il n’est pas facile de séquestrer une personne qui se défend. Où ? dans la cave, dans le grenier ? questionna Lucie.

— Si Louise est prisonnière quelque part, c’est dans un réduit sans fenêtre, dis-je. Car une fenêtre laisserait passer des appels, des cris. La maison Lebougre est isolée à droite et à gauche, mais elle n’est pas très éloignée de la route. J’ai compté soixante pas de la petite porte de la palissade jusqu’au perron. Si Louise criait au secours, les passants l’entendraient. Supposons qu’elle ait reconnu nos voix sur le perron, comment n’a-t-elle pas révélé sa présence en faisant du bruit ? La maison a-t-elle des soupiraux de cave sur le devant ? des lucarnes sur le toit du côté du perron ?

— Vraiment, je n’ai pas remarqué, dit Lucie.

— Ah ! que n’ai-je mes yeux ! soupirai-je. J’aurais vu tout ça d’un coup d’œil. Je me rendrais compte. Cependant, Lucie, tu m’as fourni un détail précis quand tu m’as décrit la maison, dans notre premier trajet. Tu m’as dit que la façade n’a que quatre fenêtres au premier, au lieu d’en avoir cinq, c’est-à-dire deux de chaque côté et une au-dessus de la porte. Quelle conclusion en tirerais-tu ?

— Aucune ! déclara Lucie qui commençait à être fatiguée.

— Moi, au contraire, j’en conclus qu’une des chambres du premier, soit à droite, soit à gauche, se prolonge en une alcôve sans fenêtre ou en un très grand cagnard qui occupe l’espace au-dessus de la porte. Je vois ça très bien… mais je me trompe peut-être du tout au tout. Allons dormir là-dessus.

Je dormis très mal ; dans ma tête, les trois litres de lait dansaient une sarabande, et je m’efforçais de les répartir dans une chambre, une alcôve et un cagnard qui changeaient de place continuellement. Je me levai peu dispos, ennuyé ; je me traitais d’imbécile pour avoir échafaudé tout un système sur trois litres de lait. Je pensais à Henri qui comptait naïvement sur moi pour lui retrouver sa Louise. J’étais sur le point de lui écrire : « Adresse-toi à la Préfecture de police ». Mais en ce moment Lucie me rappela que nous devions passer à l’épicerie Leubot et tâcher d’y voir Prosper Mâchon.

— C’est bien inutile, fis-je sous la mauvaise impression de ma nuit. Que veux-tu que Mâchon nous apprenne ?

— Je ne sais pas, moi, dit Lucie. Mais, vois-tu, j’ai rêvé de Louise toute la nuit ; nous n’allons pas l’abandonner chez cette méchante femme ?

— Tu crois donc qu’elle n’est pas partie ? fis-je un peu encouragé. C’est que mon enquête, vois-tu, ne tient pas sur grand’chose. Elle tient sur trois litres de lait…

— Moi, je comprends ça autrement, reprit ma femme. Si Louise était libre, elle nous aurait écrit, elle ne nous laisserait pas, Henri et nous, si longtemps dans l’inquiétude. Comme elle n’écrit pas, c’est qu’elle est retenue ou enfermée quelque part. Voyons, François, creuse-toi un peu la tête ! Retrouver Louise, c’est pourtant plus important que de retrouver une bague ou un chien !

Nous allâmes donc à l’épicerie Leubot, et Lucie s’arrangea à faire plus de petites emplettes qu’il n’en pouvait tenir dans notre filet.

— Laissez tout ça, dit l’épicier, Mâchon vous portera vos paquets. Il est libre en ce moment.

Nous ne pouvions pas désirer mieux, puisque dix minutes plus tard Mâchon était chez nous, et Lucie le priait de s’asseoir et de se rafraîchir avec un verre de cidre.

— Monsieur Mâchon, lui dis-je – car je venais de tirer une sorte de plan du désordre de mes idées – vous n’avez pas entendu dire, par hasard, que Mme Lebougre ait l’intention de vendre sa maison ?

— Ma foi non, dit Mâchon. Mais ça se pourrait ; elle dit souvent que le jardin potager et le verger sont trop grands pour une femme seule. Ça serait-y que vous penseriez à acheter ?

— Il nous faudrait d’abord visiter, et vous avez pu vous rendre compte, hier, que ce n’est pas facile. Vous connaissez la maison, vous, monsieur Mâchon…

— J’ai monté les meubles avec le fils, il y a une dizaine d’années, quand ils ont emménagé… Depuis lors, eh bien ! j’y suis entré deux ou trois fois pour des coups de main, depuis que le fils est parti. Mme Lebougre a une hernie, ça l’empêche de porter lourd, et Mlle Louise n’est pas « une » hercule.

— Combien y a-t-il de chambres au premier ? demandai-je, jugeant le terrain assez préparé.

— Voyons… on monte l’escalier… on trouve une grande chambre à droite, une grande chambre à gauche. Elles ont chacune deux fenêtres sur chaque façade et elles tiennent toute la profondeur de la maison.

— Ces chambres doivent être immenses, dis-je.

— Surtout celle de droite qui a un grand cabinet borgne derrière… La chambre de gauche est moins grande, parce que le palier de l’escalier est pris dessus, et la moitié de la fenêtre éclaire la cage de l’escalier. Ces vieilles maisons sont rigolo… Vous auriez pas un crayon, madame Lecamp ? Ou plutôt non, un dessin ne serait pas bien utile, fit le brave homme d’un ton confus. Je ferai le plan sur la table avec des allumettes. Voici le rez-de-chaussée, la porte. À droite, une grande pièce dans toute la profondeur ; à gauche, la cuisine sur le devant et une dépense derrière. À présent, l’escalier, pas commode, et il tourne…

Lucie copia pour moi le plan du premier étage, me le piqua de points en relief, de telle sorte que toute cette topographie me devint familière. J’étais assez fier d’avoir deviné que l’espace en face de l’escalier devait être occupé par un local borgne, alcôve, placard ou cabinet de débarras. Lucie pense qu’une reproduction de son dessin pourra aider à la compréhension de ce qui suivra...

Voici donc le petit plan de la maison que Mâchon nous dessina avec des allumettes, et que ma femme me refit en pointillé.

plancr

La maison a moins de fenêtres sur la façade nord. Les fenêtres de l’est et de l’ouest sont petites et irrégulières.

Au rez-de-chaussée la maison a une porte de côté qui donne sur le verger.

Je me permis encore une question quand Prosper se leva pour partir.

— Pensez-vous, lui demandai-je, qu’il serait possible d’avoir un poulailler et d’élever un porc derrière la maison ?

— Un poulailler, ça existe ; Mme Lebougre a une douzaine de poules ; un porc, elle n’en tient plus depuis que son fils est en Amérique. Trop petit ménage, pas assez d’épluchures et de lavasse… Le boiton était pourri, je l’ai démonté ce printemps.

Lucie fut imprudente, car elle ajouta, comme si une chose découlait de l’autre :

— Mme Lebougre vous prend trois litres de lait, à ce que nous avons entendu. Elle fait sans doute des petits-suisses ou des petits fromages ?

— J’entre pas dans ces détails, fit Prosper un peu brusquement. Elle prend trois litres, elle les paye, ça me suffit.

Il prenait sans doute Lucie pour une de ces femmes potinières qui cherchent à savoir ce que leur voisine met dans sa marmite.

Dès que Mâchon fut parti, j’écrivis à mon frère, auquel d’ailleurs j’avais, suivant ma promesse, adressé quelques mots déjà la veille. Je lui donnai cette fois un peu d’espoir et le priai de venir à Garlat le lendemain, mercredi, par un train du soir, de se faire remarquer le moins possible dans le trajet de la gare chez nous, et de se préparer à une aventure qui pouvait avoir ses risques. Le projet était à discuter entre nous. Je lui demandais aussi de faire un achat dont je parlerai plus tard.

Ce qui m’ennuyait énormément, c’était d’y mêler Lucie. Mais comment me serais-je passé de celle qui est mes yeux ?

Je la prévins d’avoir à dresser un lit pour Henri qui passerait probablement la nuit chez nous. Nous avons un grand divan dans le fond de la salle qui est à la fois notre cuisine-salle à manger et mon atelier. Lucie sortit la literie nécessaire, mais ne fit aucune question. Mon frère arriva par le train de neuf heures, comme la nuit était déjà tombée, Lucie, sur mon désir, avait préparé une petite collation.

— Nous aurons à sortir, très tard, tous les trois… lui dis-je.

— Ah ! quel bonheur ! s’écria-t-elle. C’est donc ce soir déjà que nous reverrons Louise !

J’avoue qu’une confiance aussi admirable, tout en me faisant chérir davantage encore ma femme, m’épouvanta. Rien n’était moins certain que le succès. Mes suppositions pouvaient être fausses du tout au tout, et l’expédition que nous allions tenter, si elle échouait, prenait l’air d’un pur cambriolage et pouvait nous conduire, Henri et moi, tout bonnement dans la prison départementale. Je ne pouvais cacher à mon frère les risques qu’il courait.

— Nous avons trois bonnes heures devant nous, dis-je, pour nous entendre et pour que tu critiques mon idée ; si elle te paraît absolument folle, tu n’as qu’à le dire.

Nous étions assis devant la cheminée où Lucie avait mis un fagot, et moi, avec un couteau pointu, je fendais des marrons pour les mettre cuire dans les cendres chaudes. J’aime toujours à avoir les doigts occupés ; quand j’ai besoin de rassembler mes idées, je fais du filet, et à chaque nœud de la ficelle, il me semble qu’une déduction s’ajoute solidement à la chaîne… Je dis à mon frère :

— Tout d’abord, pour moi, Louise est enfermée dans la maison Lebougre. Nous avons découvert que sa tante – qui d’ailleurs n’est pas sa tante, mais une cousine au second degré – continue à prendre chaque jour, comme d’ordinaire, trois litres de lait à son laitier que nous avons rencontré par hasard. Hasard providentiel. Car toute ma théorie repose sur ces trois litres de lait.

Je m’arrêtai, attendant de mon frère quelque signe de dérision. Mais il dit au contraire :

— Va toujours. Je m’en rapporte à toi.

— Donc nous admettons que Louise est séquestrée quelque part dans la maison. Le même Mâchon providentiel – le laitier – nous a fait un plan de la maison. Lucie, voudrais-tu faire voir le plan à Henri ? Tu remarqueras, Henri, qu’une seule pièce de la maison n’a aucune fenêtre. C’est le grand cabinet qui ouvre sur la chambre de Mme Lebougre. (J’ai omis de dire que Prosper Mâchon, quand il nous fit la topographie de l’étage, nous avait indiqué la chambre de droite comme étant celle du fils, celle de gauche comme étant occupée par les deux femmes, tante et nièce).

— Si l’on a quelqu’un à séquestrer, c’est dans ce cabinet tout à fait borgne qu’une prisonnière sera le plus isolée, le plus incapable de se faire entendre du dehors. Donc, en suivant toujours la ligne de mon raisonnement, c’est dans le cabinet borgne qu’il nous faut aller chercher Louise…

— Allons-y tout de suite ! s’écria Henri impétueusement.

— Comment t’y prendras-tu ? demandai-je.

— C’est bien simple. Je frapperai à la porte. Mme Lebougre ouvrira et alors j’entre, je monte l’escalier…

— À cette heure de la nuit, tu penses vraiment que Mme Lebougre ouvrira la porte ? Elle se mettra à la fenêtre. Si tu persistes, elle criera au secours…

— Eh ! bien ! dans le cas où l’agent de ce quartier arriverait sur les lieux, je lui expliquerais tout et il me prêterait main-forte.

— Mon pauvre ami, dis-je, tu te feras tout simplement arrêter, soit pour tapage nocturne, soit pour violation de domicile. D’ailleurs, suppose que Louise, qui est une petite créature timide, sensible, souffre ensuite de paraître en justice pour accuser une parente ? Essayons plutôt de la délivrer sans faire aucun scandale public. Mon plan me semble meilleur que le tien. As-tu apporté de Paris ce que je t’ai dit ?

— Oui, mais assurément sans y rien comprendre.

— Tu comprendras bientôt. À minuit nous nous mettrons en route. Toi, Henri, tu empoches tes petits paquets. La poudre est-elle de bonne qualité ?

— Je suis allé chez le meilleur marchand de pyrotechnie.

— Bien. Moi je porterai la grande plaque de tôle que nous plaçons devant le fourneau de cuisine quand Lucie fait du feu. J’ai entendu dire, je crois, qu’à minuit, cette ville économe éteint l’éclairage des rues extérieures. Donc à la Villarde il fera noir comme dans un four, ce qui favorise notre projet.

— Si tu comptes nous faire entrer dans la propriété Lebougre, dit alors Lucie, je ne vois pas trop comment tu t’y prendras. La palissade sur la rue est haute et serrée.

— Nous tournerons autour du terrain, répondis-je, et il y a des chances pour que derrière la maison il y ait soit une palissade moins haute, soit un portillon ouvert… Et dans le cas malheureux où nous ne découvririons aucune façon d’entrer, eh bien ! nous rentrerons bredouille et nous ferons une autre combine.

— C’est que, tu sais, persista Lude avec inquiétude, je ne te vois pas bien escaladant des palissades. Il t’arrivera un accident… Vous ne trouvez pas, Henri, que c’est un peu fou, tout ça ?

— J’irai bien seul, dit-il.

— Non, mon cher, tu n’iras pas seul, déclarai-je, pour la simple raison que mon plan nécessite deux équipes, puisque la maison a deux portes, d’après les observations que nous avons faites avant-hier. Porte d’entrée sur le devant. Porte du côté est, sortie de la cuisine sur le verger. Tu surveilleras une des portes, Lucie et moi l’autre. Si Mâchon n’était pas un grand bavard, je l’aurais mis du complot, mais il aurait fallu le garder à vue dès l’instant où il aurait été au courant. Tu as apporté ta torche électrique, et une autre pour Lucie ? Nous voilà parés à tout. Buvons une bonne tasse de café noir, qui nous éclaircira les idées, mangeons un morceau, et recommandons-nous à notre bonne étoile.

Il était minuit quand notre petit groupe sortit de la cour avec son attirail. Notre rue était déserte. Jusqu’à la Villarde, nous ne rencontrâmes personne ; plus loin j’entendis des pas qui venaient dans notre direction.

— Va le premier, dis-je à mon frère. N’ayons pas l’air d’être ensemble.

Par bonheur, le passant attardé traversa la chaussée et prit l’autre trottoir avant de nous avoir croisés.

— Nous voici rendus devant la propriété Lebougre, me chuchota Henri.

— Tournons la palissade. Fais une reconnaissance. Mets le capuchon à la torche électrique et n’éclaire pas trop large. Nous te suivons.

Lucie et moi, nous marchions à pas étouffés, je sentais sous mes pieds l’herbe rare et les graviers d’un terrain vague qui montait légèrement. De ma main droite, je suivais la palissade, je la mesurais de temps à autre ; elle était toujours aussi haute et serrée que sur la rue. Enfin nous atteignîmes l’angle du haut. Ici, tout à coup, la palissade cessait.

— Il y a un petit mur, me souffla Henri qui revenait sans bruit. C’est plus commode à passer qu’une palissade, surtout pour Lucie, puisqu’on peut poser le pied au sommet. J’espère que Mme Lebougre n’a pas de chien.

— Nous n’avons jamais entendu un chien, et Louise n’en a jamais parlé, n’est-ce pas, Lucie ? Es-tu prête à l’escalade, ma pauvre femme ?

En moins de deux minutes nous étions tous trois de l’autre côté, car ce mur n’avait pas plus d’un mètre et demi de haut. Il était bien parsemé de quelques tessons, mais mon frère, avec sa torche électrique, trouva un endroit où Lucie put poser les pieds sans se blesser. J’avais passé la plaque de tôle à Henri avant de me hisser. Et nous étions là, sur le terrain Lebougre, immobiles, respirant à peine, épiant des oreilles le moindre signe d’alarme dans la maison.

— Tout est bien compris, n’est-ce pas ? fis-je à voix basse. Tu surveilles la porte de la cuisine, sur le côté. Si Mme Lebougre sort par là, tu entres dès qu’elle est dehors, et tu tournes la clef en dedans. Ensuite tu sais ce que tu as à faire. Lucie et moi, nous surveillerons la porte du perron. Si Mme Lebougre sort par là, nous faisons le signal convenu, tu arrives à la quatrième vitesse, nous entrons tous les trois, nous fermons la porte en dedans. Trotte-toi, prépare l’illumination, le coup ne saurait rater…

Alors Henri nous quitta, emportant ses munitions et la plaque de tôle. Avec Lucie, à pas de loup, je revins dans la direction de la façade ; le clair de lune aidait un peu à Lucie à éviter les obstacles, mais j’avais peur, moi, que cette clarté ne nous fit découvrir. Je savais par ma femme qu’il y avait un bouquet d’arbustes à droite du perron.

— Cachons-nous derrière les arbustes, dis-je à Lucie…

Elle poussa une petite exclamation…

— Voilà ses bengales qui s’allument ! fit-elle à mon oreille. Quelle lueur ! rouge mêlée de vert et de blanc… Ça augmente. Voilà les boules lance-flammes qui commencent ; on dirait de vraies flammes…

La voix d’Henri s’éleva au même instant, rauque, bien déguisée…

— Au feu ! au feu ! au feu !

— Pourvu qu’il ait mis assez de poudre pour que ça dure ! fis-je. Je lui avais bien recommandé d’arranger les bengales par petits tas avec des bouts de fil à poudre pour les faire communiquer et qu’ils s’enflamment l’un après l’autre…

Un volet s’ouvrit tout à coup en grinçant, vint claquer contre la muraille. Au son, je saisis que c’était une fenêtre du côté est, probablement au-dessus de la cuisine. Henri cria encore une fois : « Au secours ! », puis Lucie le vit se couler dans l’ombre vers la porte du côté, car elle ne pouvait se tenir tranquille, et elle s’approcha de l’angle de la maison pour suivre les événements. On entendit une clef tourner dans la porte de cuisine, cette porte s’ouvrit…

— Je vois Mme Lebougre sur le seuil, me chuchota Lucie... Elle sort. Elle court vers la lueur… Dans une demi-minute elle verra ce que c’est... Ah ! j’ai vu passer Henri ! Il est entré… Écoute !

Distinctement, j’entendis qu’on refermait la porte, qu’on tournait la clef à l’intérieur.

— Bon ! le tour est joué ! m’écriai-je.

Mon frère savait ce qu’il lui restait à faire ; il n’avait qu’à sortir de la cuisine, monter l’escalier, ouvrir la porte de droite, pénétrer dans la chambre de Mme Lebougre, et là, dans le fond, chercher la porte du grand cabinet, l’enfoncer si c’était nécessaire, rassurer Louise qui s’affolait sans doute, enfermée et entendant crier au feu… Henri n’avait même pas à s’inquiéter de Mme Lebougre qui, étant sortie de la forteresse, n’y pouvait rentrer qu’avec notre permission. Lucie se mit à rire à haute voix, tant elle était ravie.

— Oh ! mon François ! mon François, tu es un génie ! s’écria-t-elle.

Avec une petite femme qui m’admire aussi généreusement, j’ai bien quelque mérite à rester modeste !

Mais nous faisions trop de bruit, sans y penser. Mme Lebougre découvrant que quelqu’un sans doute lui jouait un mauvais tour, et que déjà l’illumination s’éteignait, revenait à grands pas vers sa porte de cuisine, secouait la poignée de la serrure… Elle nous entendit chuchoter derrière l’angle tout proche ; elle se précipita sur nous ; comme nous avions quitté notre abri d’arbustes, nous étions, je pense, en plein éclairage de la lune, contre la muraille.

— Au voleur ! au voleur ! hurla-t-elle, les griffes en avant.

Elle me saisit par le revers de mon veston, tandis qu’elle agrippait aussi ma pauvre Lucie qui fit plaintivement :

— Ah ! non ! ne déchirez pas ma jaquette… Vous en voulez décidément à mon costume ! Avant-hier, c’était ma robe…

— Ah ! c’est vous, madame Lebougre ! fis-je, comme si nous nous rencontrions au cours d’une promenade. Bonsoir, madame Lebougre... Mais oui, c’est nous ! vous nous avez assez tâtés comme ça !

En même temps je lui saisissais les deux poignets et il ne me fut pas difficile de lui faire lâcher prise… Elle respira profondément et fit :

— Ah ! ce n’est que vous, l’aveugle et sa femme !… Qu’est-ce que vous faites ici au milieu de la nuit ?

— Nous venons prendre des nouvelles de Mlle Louise, répondis-je.

Il est probable que le cri : Au feu ! lui avait troublé l’esprit un moment, car elle restait là à ne rien dire. Je l’entendais souffler.

— C’est vous qui m’avez fait des feux de Bengale dans mon verger ? demanda-t-elle comme si elle retrouvait la suite de ses idées.

— Vous voyez bien que ce n’est pas nous puisque nous sommes ici.

— Alors qui est-ce qui a crié au feu ?

— Ça, madame Lebougre, ce sera à vous de le découvrir. Mais veuillez répondre à notre question au lieu de nous en poser d’autres. Où est Mlle Louise ? Savez-vous enfin son adresse ?

— Oui, certainement, mais je ne suis pas forcée de vous la donner.

— Bien inutile d’ailleurs puisque nous la savons, dit Lucie.

— Comment, vous la savez ?

— Oh ! c’est très simple, Louise est dans votre maison, elle n’en a pas bougé.

Il y eut un petit intervalle de silence, puis Mme Lebougre répéta :

— Dans ma maison ! vous pensez que Louise est dans ma maison !…

La stupéfaction que sa voix exprimait était ou sincère ou très bien jouée. Se pouvait-il que je me fusse trompé absolument ? Je me sentis un frisson dans le dos ! Mais alors, alors !… Henri, en cette minute même, allait et venait dans cette maison où il avait pénétré, sans effraction il est vrai, mais en pleine violation de domicile, après avoir risqué d’alarmer le quartier par une simulation d’incendie, et peut-être était-il occupé à enfoncer des portes, peut-être s’affolait-il à ne pas trouver celle qu’il cherchait !

— Nous insistons pour avoir l’adresse de Louise, repris-je un peu au hasard, car j’étais fort troublé.

En aucun temps, je ne suis très sûr de moi, et dans mes diverses enquêtes, comme vous l’avez vu, je suis inquiet jusqu’au dénouement.

— Louise est chez son tuteur, puisque vous voulez absolument le savoir, répondit Mme Lebougre avec une certaine bonne volonté. Elle m’a écrit. J’ai reçu la lettre ce matin. Je serais allée demain vous le dire.

— Vraiment ! fit Lucie. C’est beaucoup de bonté. Vous n’étiez pas si bien disposée lundi…

— Bien oui, mais j’ai réfléchi que si j’ai l’air de cacher l’adresse de Louise, ça pourra paraître singulier…

— Très singulier, en effet, dis-je. Comme cela, son tuteur M. Régimont demeure à… ?

— À Melun, rue de la République 4.

Lucie me poussa du coude. Ce petit signe me rendit attentif et ma mémoire se mettant à fonctionner, je me rappelai que Louise nous avait dit un jour : « Mon tuteur, c’est loin… En Calvados… » Il paraît que Lucie s’en souvenait également. Un peu d’assurance me revint. Puisque Mme Lebougre mentait pour nous dérouter, c’est que mes déductions étaient justes. Louise était dans la maison…

Il devenait donc inutile de continuer à causer pour ne rien dire. Je me tus, tendant l’oreille avec anxiété vers le grand silence des fenêtres et de tout le logis. Rien. Pas un bruit de porte, de voix, de pas… Mais subitement, un petit grincement de clef qui tourne… Mme Lebougre eut un brusque mouvement.

— Qu’est-ce que c’est ! fit-elle. On entre dans ma cuisine !

— Je ne crois pas. On en sort plutôt, dis-je…

Elle se précipita. Lucie me prit le bras et m’entraîna du même côté.

— Ah ! mon Dieu ! fit-elle… Voilà Henri… tout seul…

La voix de Mme Lebougre, grinçante, furieuse, s’éleva… Mais celle d’Henri la domina.

— Taisez-vous, misérable ! qu’avez-vous fait de Louise ? L’avez-vous assassinée ?… Je ne l’ai pas trouvée où tu pensais, fit Henri en s’approchant de moi et me prenant par le bras. J’ai ouvert la porte du grand cabinet, la clef était dans la serrure ; j’ai éclairé tous les coins, il est vide… C’est-à-dire qu’il est rempli de caisses, de boîtes, de vêtements. Mais Louise n’y est pas. J’ai appelé. Elle n’a pas répondu… Vous, taisez-vous ! fit-il de nouveau, comme Mme Lebougre se remettait à l’injurier.

En cette minute, Lucie me quittait, et je l’entendis courir comme un trait dans la direction de la porte de côté… Elle revint un instant après…

— Votre idée, madame Lebougre, fit-elle ironiquement, était de vite rentrer dans la maison et de vous y enfermer. C’est pourquoi je suis allée retirer la clef.

Lucie avait donc saisi une indication sur le visage ou dans un geste de notre ennemie. Tant de choses m’échappent à moi forcément. Je ne serai jamais un détective à toute épreuve. Lucie poursuivit :

— Notre conversation fait trop de bruit, entrons dans la cuisine, nous y serons beaucoup mieux.

En ce moment, je faisais un petit raisonnement : « Mme Lebougre comprend maintenant notre complot, feux de Bengale, alarme pour la faire sortir. Recherches d’Henri dans la maison. Nous sommes dans notre tort absolument, elle a tout ce qu’il faut pour porter plainte contre nous. Ce qu’elle doit faire logiquement, c’est de crier à son tour, d’appeler un agent, de nous faire arrêter tous les trois ; si elle fait cela, je suis fixé. Elle a bonne conscience, Louise n’est pas dans la maison. Si elle ne le fait pas… alors tout n’est pas perdu, mes déductions tiennent encore. »

Au bout d’un instant, Mme Lebougre prononça :

— Vous avez raison. Il n’est pas nécessaire d’ameuter toute la ville. Allez-vous-en chez vous et fichez-moi la paix.

— Ah ! non, pas ainsi, répliquai-je. Vous êtes trop aimable. Mon frère s’est introduit nuitamment dans votre maison. Vous devez le faire arrêter. Et faites-nous arrêter également, ma femme et moi, car nous allons entrer dans votre cuisine de gré ou de force.

Ce que nous fîmes immédiatement, et Mme Lebougre nous suivit, probablement ahurie. Je dis à Lucie à l’oreille :

— Fais-moi le plaisir de passer devant la maison, et de compter combien tu feras de pas bien égaux depuis l’angle de la maison jusqu’au bout de la porte d’entrée.

Et quand elle fut sortie, je dis à Henri :

— Je serais bien aise de monter là-haut et de faire aussi ma petite investigation, dès que Lucie m’aura apporté un renseignement.

Lucie rentra et me dit à voix basse :

— Seize pas.

Nous sortîmes alors tous trois dans une petite pièce qui communiquait avec la cuisine et qui ouvrait ensuite sur le vestibule. Quand nous fûmes au pied de l’escalier, Mme Lebougre voulait nous barrer les marches. Je lui dis de nouveau :

— Mais appelez donc la police, madame !

Elle se contenta de nous injurier, tout en montant avec nous. Quand je me sentis sur le palier, je dis à ma femme :

— Tu compteras de nouveau tes pas depuis le coin de la chambre jusqu’au fond du cabinet où sont les caisses et les vêtements. Compte aussi exactement que possible.

Henri avait ouvert la porte de la chambre, il me prit le bras pendant que Lucie me quittait. Je l’entendis ouvrir une autre porte, celle du cabinet, elle y entra.

— Éclaire-toi avec ta torche électrique, lui criai-je, et va bien jusqu’au fond… Combien de pas ?

— Treize.

— Donc trois de moins que d’après la façade de la maison. Bon. Ça va bien. Je suis fixé. À présent, Henri, entrons tous deux dans ce réduit. Y a-t-il des vêtements accrochés sur la paroi du fond ?

— Il y en a plusieurs.

— Enlève-les, et examine bien soigneusement la paroi. Tu trouveras une porte, immanquablement. Mais cogne un peu d’abord, et appelle Louise.

— Je l’ai déjà appelée quand je suis monté la première fois.

— C’est égal, appelle de nouveau et frappe très fort.

J’entendis qu’on froissait des vêtements, qu’on les jetait à terre, et Mme Lebougre protesta :

— Mes robes ! vous n’avez pas le droit de les toucher !

— Alors, enlevez-les vous-même ! fit Lucie…

— Vois-tu une porte, une serrure ? demandai-je à mon frère avec impatience.

— Non, il n’y a rien qu’une paroi de bois avec des patères.

Je frappai moi-même à grands coups.

— Louise ! Louise ! appelai-je.

J’appliquai mon oreille à la planche… J’entendis un son, une sorte de plainte… Henri l’entendit comme moi. Il se précipita contre la cloison de tout son poids.

— Louise ! Louise ! cria-t-il.

Et ce fut alors la voix de Louise qui répondit :

— Au secours ! au secours !

— Où êtes-vous ? hurla mon frère comme un désespéré…

— Ici, de ce côté ! Henri, au secours !

— Où est la porte ?

— Dans l’autre chambre…

C’était bien simple. Le réduit était partagé en deux sortes de grandes armoires dos à dos. L’une donnait sur la chambre de Mme Lebougre, où nous étions entrés, tandis que le fond, l’autre partie, avait sa porte dans la chambre qui se trouve à gauche, la chambre du fils Lebougre quand il est à la maison.

Henri se précipita vers le palier, je le suivis avec Lucie. Nous entrâmes dans l’autre chambre.

— Vois-tu la porte de l’armoire ? demandai-je anxieusement.

— Oui, je la vois, il n’y a pas de clef. Je vais l’enfoncer.

— Je vous défends d’enfoncer ma porte ! cria Mme Lebougre sur nos talons.

— Ouvrez-la si vous ne voulez pas qu’on l’enfonce !…

La voix de Louise se fit entendre de nouveau, tout près cette fois ; on devinait que la pauvre petite n’était plus séparée de nous que par l’épaisseur d’une planche. Henri donna dans la porte un coup d’épaule formidable, quelque chose craqua… Alors Mme Lebougre se décida :

— À tant que de me casser la serrure, j’aime mieux ouvrir, fit-elle.

J’entendis tinter un trousseau de clefs, l’une d’elles grinça, tourna. Lucie me dit plus tard que le visage de Louise quand on l’aperçut à la lueur de la torche électrique d’Henri, était blanc comme celui d’un fantôme, avec des yeux immenses qui semblaient un peu fous.

— Ma chérie ! ma pauvre petite chérie ! murmurait Henri dans une sorte de sanglot…

— Oui, emportez-la… fit Lucie. Tout de suite, chez nous…

Mme Lebougre essaya des explications confuses, puis des menaces. Mais aucun de nous n’y fit attention. Nous descendîmes l’escalier, nous sortîmes.

— Pourra-t-elle marcher ? demandai-je à Lucie, à voix basse.

— Henri la soutient, la porte à peu près. L’air lui fera du bien. Elle a dû essayer de se vêtir quand elle a entendu crier au feu ; mais elle n’y est pas arrivée complètement, elle n’a que des pantoufles sur ses pieds nus, elle est en peignoir, ses cheveux sont défaits… Si nous rencontrons quelqu’un, nous serons bien ennuyés.

Par bonheur, la petite ville était solidement endormie, tous les bons bourgeois rentrés chez eux. Il était une heure du matin. Je fus étonné qu’une entreprise aussi considérable ait pu s’effectuer en moins de soixante minutes.

À peine fûmes-nous rentrés, que ma femme emmena Louise dans notre chambre à coucher et Henri alluma du feu dans la « Cuisinière » pour nous chauffer à tous du bouillon. J’essayais de trouver des assiettes dans le buffet, d’étendre la nappe sur la table, mais j’étais tellement troublé par une émotion de joie que je ne me repérais plus entre nos meubles. Mon frère quittait à toute minute son occupation pour venir à moi, me serrer dans ses bras et me dire : « C’est à toi que je la dois ! C’est toi qui me l’as retrouvée ! »

J’avais éprouvé tant de craintes, tant de doutes au sujet de mon plan, que je n’étais pas encore tout à fait sûr de mon raisonnement, et je me disais : « Le hasard est pour beaucoup dans ce succès… »

Enfin, les deux femmes nous rejoignirent, et tout à coup je sentis Louise à mon cou, ses lèvres sur ma joue.

— Merci, merci, faisait-elle toute secouée de larmes.

Naturellement, je compris bien qu’elle m’embrassait ainsi faute d’oser le faire publiquement à son fiancé, et j’imaginai qu’Henri me regardait d’un œil étonné et un peu envieux.

— Je l’ai habillée avec mes affaires, elle n’aura pas froid, dit Lucie, toujours pratique et songeant au nécessaire. Elle dormira cette nuit avec moi dans notre chambre, et vous les deux hommes vous vous arrangerez sur le divan qui est assez large.

— Oh ! quelle bonne odeur de bouillon ! fit Louise d’un accent heureux… Figurez-vous que tout ce temps je n’ai mangé que du pain et du lait ! J’en ai le dégoût… Si ma tante avait osé, elle m’aurait mise au pain et à l’eau pour me réduire plus vite, mais tout de même elle avait peur que je tombe malade…

— Nous ne comprenons pas encore tout à fait, dis-je, pour quelle raison elle vous a séquestrée.

— Et moi je ne comprends pas du tout comment vous avez fait pour me découvrir, répondit-elle. Ah ! ce réduit ! pas de fenêtre… Impossible de me faire entendre au dehors… Et de l’air, seulement quand on ouvrait la porte ! Mais vous savez… j’ai plus de volonté que ma tante ne croyait. Je serais morte… oui, mais je n’aurais pas cédé… Oh ! ce bon bouillon !

Lucie mettait sur la table de quoi faire un vrai petit réveillon… Nous parlions tous à la fois. Lucie finit par s’écrier en riant :

— L’un après l’autre, messieurs et dames ! Louise, dites-nous votre histoire d’abord, et François nous dira la sienne ensuite.

— Mon histoire n’est pas longue, fit Louise dont la voix, par instants, trahissait sa faiblesse et sa fatigue. Le jour après qu’Henri a parlé à ma tante pour lui dire ses intentions – le lundi matin – ma tante m’a attirée dans ce réduit qui est une sorte de cabinet, soi-disant pour lui trier des morceaux d’étoffe qui étaient là plein une caisse, et tout à coup elle m’y a enfermée… De derrière la porte, elle m’a dit que je n’en sortirais qu’après avoir juré d’épouser mon cousin, qu’elle lui avait télégraphié de revenir, qu’il serait là dans une quinzaine de jours, et qu’à eux deux ils sauraient bien venir à bout de ma mauvaise tête… Vous imaginez les heures que j’ai passées là-dedans ; c’était noir, ça sentait la souris ; ma tante venait trois ou quatre fois, elle m’avait installé une sorte de ménage de prisonnière, elle m’apportait du lait et du pain et me disait : « C’est encore trop bon pour une méchante mule comme toi… Qu’est-ce que tu as contre mon fils ? » Alors je discutais pour passer le temps…

— Et vous n’essayiez pas de vous sauver pendant que la porte était ouverte ?

— Ma tante se tenait sur le seuil, bien assise carrément en travers avec ses pieds contre le linteau d’un côté et son dos de l’autre… J’ai essayé une fois de la bousculer…

— Pauvre petite mauviette ! fit Henri avec attendrissement.

— Vous savez si ma tante est lourde et forte, elle a des bras de fer. Non, de cette façon c’était inutile. De plus, je crois bien qu’elle mettait quelque chose dans mon lait pour me faire dormir. Je n’avais plus d’espoir de m’échapper, mais quand Michel serait arrivé et qu’il aurait voulu me conduire à la mairie, pour le mariage, j’aurais fait un esclandre dans la ville…

— Ma pauvre petite, dis-je, on vous y aurait menée, à moitié inconsciente, sous l’influence d’un narcotique, très probablement…

— Et vous êtes venus me sauver ! s’écria Louise dans une exaltation de bonheur. C’est comme un rêve d’être ici au milieu de vous, en sûreté… Qu’est-ce qui vous a fait me trouver ? Ma tante m’assurait que vous me cherchiez à Paris, elle vous a dit que je m’étais enfuie de sa maison, elle me tourmentait ainsi.

— À ton tour, François, dit Lucie.

— Je vois bien, dis-je, qu’en partant de ces trois litres de lait, j’étais sur la bonne voie. Quelqu’un devait boire ce lait, c’était forcé… Nous avions un plan de la maison, obtenu, par notre roublardise, d’un voisin communicatif. Vous ne pouviez être cachée que dans le réduit qui ouvre sur la chambre de Mme Lebougre. Mais ce que j’ignorais, c’est que ce réduit était partagé en deux, et quand Henri vous a cherchée dans le cabinet du côté droit de l’escalier, il ne vous a pas trouvée. Mon projet était de faire sortir Mme Lebougre de sa maison, à une heure tardive, et de nous introduire dans la place pendant qu’elle était dehors. Dans ce but, Henri s’est procuré des feux de Bengale et des boules lance-flammes, et il les a allumés dans le verger, puis il a crié au feu.

— C’est ce que j’ai entendu ! s’exclama Louise. Alors imaginez ma frayeur. La maison brûlait, et j’étais enfermée ! J’ai d’abord appelé ma tante comme une folle, et en même temps j’essayais de m’habiller. Mais je crois que j’ai dû perdre connaissance. La peur, et puis j’étais si peu nourrie depuis dix jours, et sans doute une drogue qui m’engourdissait encore… J’ai dû tomber par terre, je ne me souviens plus…

— Vous ne m’avez pas entendu vous appeler ? fit mon frère.

— Mais si ! j’ai répondu !

— Non, dis-je, vous n’avez pas répondu la première fois. Henri ne trouvant personne dans le réduit, est redescendu vers nous, désespéré… Nous retenions Mme Lebougre en conversation avec nous… Alors, j’ai eu une idée. J’ai prié ma femme de compter les pas de la façade qui correspondait, pensais-je, à la longueur de la chambre de Mme Lebougre, augmentée de la longueur du réduit ; elle en trouva seize ; mais, au premier étage, elle n’en compta que treize, ce qui prouvait qu’un autre espace de trois pas s’étendait derrière le réduit, jusqu’à la chambre du fils. Le rébus était déchiffré, nous n’avions plus qu’à passer le palier, à entrer dans la chambre ouest et à chercher la porte de la seconde armoire.

— Je voudrais savoir, s’exclama Lucie toujours prête à m’admirer – ce qui est bien encourageant pour moi, vous l’avouerez – comment l’idée t’est venue de me faire compter les pas ?

— Comment les idées viennent, ça on ne peut guère le dire… Mme Lebougre venait de nous faire un mensonge, en nous donnant une adresse fausse. C’est toi-même, Lucie, qui m’as fait remarquer, par un petit coup de coude, que l’adresse était fausse. Cela confirmait mon opinion que Louise n’était pas partie, qu’elle était dans la maison… Henri ne l’avait pas trouvée dans le réduit. Mais ce réduit pouvait avoir un double fond… J’ai vu, pour ainsi dire, ce double fond derrière la première armoire, et Louise dedans… C’était la seule façon d’expliquer la largeur de trois pas qui nous manquait… Ma pauvre petite Louise, vous étiez probablement dans une sorte d’évanouissement quand Henri vous a appelée… Vous en serez sortie progressivement, et vous avez entendu mes coups de poing dans la cloison et mes appels. C’est vous alors qui nous avez guidés en nous indiquant d’entrer par l’autre chambre.

— J’ai dû avoir l’esprit troublé un moment, fit Louise d’une voix tremblante, il me semblait entendre des anges qui m’appelaient, et je me suis dit : « Ça y est ! je suis morte ! je suis en paradis ! »

En même temps, elle éclatait d’un rire nerveux, puis elle eut un accès de sanglots… Lucie la calma de son mieux, puis l’emmena pour la mettre au lit.

Elle fut assez malade pendant quelques jours, car le régime du lait mêlé d’un narcotique lui avait détraqué l’estomac et les nerfs. Lucie la soigna, Henri vint passer toutes ses soirées avec nous, ce qui était pour la pauvre petite, encore épeurée, le meilleur calmant.

Le mariage n’alla pas tout seul, Louise étant encore mineure. Mme Lebougre menaça d’opposition, et quand son gros Michel – qui voguait sur l’Atlantique au moment où nous délivrions Louise – arriva, il vint chez nous faire une scène tout à fait déplaisante. Louise alors montra le vrai caractère courageux caché sous sa timidité.

— Je vais de ce pas, lui déclara-t-elle, chez le Procureur de la République, déposer une plainte contre votre mère pour séquestration et violence. Mes témoins sont ici, ceux qui m’ont délivré…

Aussitôt, Michel et sa mère ont filé doux.

L’autre tuteur, M. Régimont, ne s’intéressait aucunement à sa pupille ; il envoya un consentement légalisé, sans prendre d’informations ; Louise aurait pu épouser Michel ou tout autre voyou sans qu’il s’en émût.

Henri tint quelque temps les Lebougre sous la menace de leur faire rendre leurs comptes de tutelle ; mais quand le mariage fut accompli, les deux jeunes époux renoncèrent à toute autre démarche, ce qui d’ailleurs n’eût occasionné qu’ennuis et frais de justice ; le petit patrimoine de Louise avait dû être légumé depuis longtemps par Michel qui avait tout d’un gibier de potence, et qui retourna se faire pendre en Amérique.

Mme Lebougre vendit sa maison qui était hypothéquée jusqu’aux tuiles, elle paya ses dettes dans la ville et partit pour une destination inconnue, que nul de nous ne désire découvrir !

Le plus comique, c’est que… ce fut Henri qui acheta la maison ! Et il l’acheta pour moi !

Il avait des économies, insuffisantes à la vérité, mais il garda une hypothèque sur l’immeuble, et il fut entendu que je payerais comme loyer l’intérêt de cette hypothèque. Nous avons trouvé de bons sous-locataires pour les chambres dont nous n’avons pas besoin ; de cette façon, le loyer est couvert. Les pièces du rez-de-chaussée nous suffisent, c’est commode pour moi qui sors ainsi directement dans le jardin, dans le verger, dans la cour de derrière. Nous sommes presque à la campagne, Lucie respire le bon air, elle a des poules, j’ai des lapins, nous venons d’acheter trois porcelets. Mâchon s’occupe du jardin potager, Lucie ne fait plus de couture, et sa santé s’améliore de mois en mois.

Dire que tout ce bonheur nous est venu simplement de trois litres de lait !

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juin 2019.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, La bague à trois chatons : [histoire du début de François Lecamp comme détective aveugle], [Les Brenets], Petite bibliothèque de Notre Samedi soir [Éd. de Notre Samedi soir], [1923] ; Le caniche noir ; Le billet de loterie : [seconde et troisième enquêtes de François Lecamp, détective aveugle], id., [1924] et Louise : [quatrième enquête de François Lecamp, détective aveugle] id., [1924]. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page reprend un détail de la couverture de la partition The light that failed, illustrateur anonyme, s.d. (Bibliothèque numérique de la New York Public Library).

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Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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