T. Combe
(Adèle Huguenin-Vuillemin)

ENFANT DE
COMMUNE

1910

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE  L’ENFANT. 4

I. 4

II. 10

III. 15

IV.. 21

V.. 26

VI. 31

VII. 36

VIII. 42

DEUXIÈME PARTIE  LE JEUNE HOMME ET SON ÉPREUVE  47

IX.. 47

X.. 53

XI. 59

XII. 66

XIII. 72

XIV.. 80

XV.. 86

TROISIÈME PARTIE  L’ÉCOLE DE PERDTEMPS. 93

XVI. 93

XVII. 97

XVIII. 101

XIX.. 110

XX.. 116

XXI. 126

QUATRIÈME PARTIE  NOUVELLE ÉTAPE. 135

XXII. 135

XXIII. 142

XXIV.. 152

XXV.. 158

XXVI. 164

CINQUIÈME PARTIE  L’ISSUE. 169

XXVII. 169

XXVIII. 176

XXIX.. 182

XXX.. 188

XXXI. 193

XXXII. 199

Ce livre numérique. 209

 

PREMIÈRE PARTIE

L’ENFANT

I

— Les enfants des pauvres pullulent comme des lapins ! prononça M. le secrétaire communal. Nous en entretenons déjà quinze. C’est bon, mettez le petit dans ce coin et qu’il attende.

— Monsieur le secrétaire, vous tâcherez qu’on le place chez de braves gens.

— Asseyez-vous, je vous dis ! vous voyez bien que je suis occupé…

Et il se replongea dans la lecture d’un article en trois colonnes dont il était l’auteur et qui débutait ainsi : « La philanthropie, cette vertu qui de la terre ferait un Paradis, si elle était plus universellement pratiquée… » M. le secrétaire aimait les suavités de sa prose et s’en pourléchait les lèvres ; il aimait le rayon de soleil qui tombant de la haute fenêtre lui caressait le dos ; il aimait l’aspect important de son bureau, les stores de coutil rayé, le drap vert du pupitre, les piles de registres et la barrière de canevas gommé qui séparait le sanctuaire du parc au public…

Le public, cette collection de gens indiscrets sans cesse occupés à demander des renseignements ou des secours, était une grande épreuve pour M. le secrétaire. S’il avait pu interdire au public l’entrée de son bureau, il aurait été parfaitement heureux et probablement aimable. Au bout de dix minutes, s’arrachant à son journal sous la contrainte des deux paires d’yeux qui le contemplaient à travers le canevas, il se décida à se lever.

— On n’a plus une minute à soi ! bougonna-t-il, s’accoudant derrière le guichet. Qu’est-ce qu’il vous faut ? qu’on en finisse !

— Ce petit… commença la jeune femme…

— Est-il un de nos ressortissants au moins ? comment s’appelle-t-il ? interrompit M. le secrétaire, qui ouvrit un registre avec fracas.

— Donat Brunel.

— Donat Brunel ! répéta-t-il d’un ton bourru, comme si le seul fait d’être porteur de ce nom constituait un délit. Ils ne savent plus qu’inventer, ma parole ! De mon temps on s’appelait Jules, Louis… C’était assez bon pour nous…

— Son père s’appelle Jules, fit la jeune femme, de l’air d’invoquer une circonstance atténuante.

— Attendez que je vous questionne par ordre. Le nom du père ? fit le secrétaire, tandis que son index à l’ongle large et plat glissait du haut en bas d’une colonne.

— Jules Brunel, comme je viens de vous dire.

— Profession ?

— Monteur de boîtes or ; vous savez peut-être que…

La jeune femme baissa la voix et regarda l’enfant d’un air embarrassé.

— Parfaitement : je viens de voir ça dans le journal, il a volé des déchets d’or… On l’a arrêté hier au soir… Il en aura pour trois ans au minimum.

— J’ai vu les gendarmes, moi ! fit le petit, d’un air de satisfaction.

Haussé sur la pointe de ses orteils et se cramponnant des deux mains à la tablette du guichet, il considérait le petit poisson d’argent qui, avec d’autres breloques, se balançait à la chaîne d’or de M. le secrétaire, sur son gilet de piqué blanc, dès que M. le secrétaire se redressait, cambré et digne.

— Attends qu’on te parle, prononça le fonctionnaire.

— Il reste tout seul. Sa mère est morte il y a deux ans, reprit la jeune femme.

— Je le sais, parbleu ! Elle figure dans ce registre, là-bas, le troisième à gauche, pour une quantité énorme de bons de soupe, bons de pharmacie, hôpital. Son mari faisait la noce, nous leur donnions dix bons de pain par semaine… Je sais toutes ces histoires. Dès que le petit sera en âge de mal tourner, il chassera de race.

— Peut-être que s’il avait la chance de tomber chez de braves gens…

— Gardez-le, saperlipopette ! Personne ne le réclamera, n’ayez crainte.

La jeune femme soupira, s’écarta un peu.

— Adieu, Donat, sois sage, dit-elle.

Et elle s’en alla sans l’embrasser, de peur de s’attendrir.

— J’ai aussi une montre ; elle est en carton, fit le gosse, ses yeux toujours fascinés par la chaîne d’or et le petit poisson d’argent. Qu’est-ce qu’on va faire de notre commode ? demanda-t-il subitement.

— On la vendra, répondit le secrétaire en fronçant les sourcils.

— Les tiroirs aussi ?

— Qui est-ce qui achèterait une commode sans tiroirs ?

— C’est qu’il y a des choses à moi dans les tiroirs !

— On vendra tout.

— Non, s’écria Donat, je ne veux pas qu’on vende mon petit mouton ! Je ne veux pas qu’on le vende…

— Ah ! ah ! fit M. le secrétaire avec un rire qui prenait dans la gorge et qui ressemblait à un hennissement, si bien que dans la rue ensoleillée, un âne s’y trompa et se mit à braire.

— Mon petit mouton en laine ! dit encore l’enfant qui tout à coup éclata en sanglots.

Depuis un an qu’il l’avait, ce mouton était son ami, son confident ; il lui disait ses peines qui étaient nombreuses ; il le baisait cent fois par jour sur le bout de son nez placide ; et chaque soir, le conduisant au bord du pré, il lui enfonçait la tête dans une grosse touffe d’herbe, pour que le mouton du moins n’eût pas faim. Ensuite il le prenait avec lui dans la caisse qui lui servait de couchette et il appuyait sa joue contre la laine épaisse et frisée. C’était chaud, c’était doux comme une caresse de maman…

Cependant M. le secrétaire avait repris sa lecture. « Je le laisserai pleurer un bon moment, pensa-t-il. C’est ainsi qu’on les mate. Quand ils ont versé toutes leurs larmes, ils deviennent souples comme une flanelle mouillée… »

Donat, les paupières lourdes et gonflées, tournait dans ses mains son vieux chapeau de paille et de temps à autre se fourrait le poing dans l’œil pour écraser ses larmes. Peu à peu ses petites jambes fatiguées fléchirent. Il glissa sur le plancher, appuya sa tête contre la muraille et s’endormit, tout pelotonné dans l’angle, comme les enfants qui craignent, même en dormant, d’occuper trop d’espace et qui se barricadent instinctivement contre les coups ; il avait les doigts noués autour de ses genoux pour les ramener contre lui, et de temps à autre sa poitrine se soulevait encore dans un tressaillement.

Au bout d’une demi-heure, le secrétaire plia son journal et se tourna vers l’enfant ; il le vit dans sa béatitude passagère ; il se fâcha tout à fait. Prenant son chapeau, il sortit du sanctuaire, se pencha sur le petit, le saisit par le bras.

— Allons ! debout ! cria-t-il.

Et il l’entraîna vers la porte sans lui donner le temps de rassembler ses esprits.

— Je vais, dit-il dans l’escalier, quand deux ou trois secousses eurent rappelé Donat au sentiment de la situation, je vais te conduire au bureau de charité, en attendant qu’on t’expédie plus loin… Mais comme je ne tiens pas à avoir l’air du croquemitaine qui a ses poches pleines de petits garçons mal habillés, je prendrai le trottoir de droite, toi celui de gauche. Compris ? j’ai l’œil sur toi…

Dix pas plus loin, la devanture d’un chemisier arrêta une minute l’attention de M. le secrétaire ; Donat, bien réveillé maintenant, montra de quel bois il était fait. Sans hésiter une demi-seconde, rapide et souple comme un chat, il tourna l’angle d’une maison, prit sa course et ne s’arrêta que dans une ruelle étroite et silencieuse où rien ne remuait, sinon une pauvre lessive effilochée, de cette teinte grise du linge lavé sans savon et séché sans soleil. Donat se précipita sous une porte, monta un escalier quatre à quatre.

— Où cours-tu donc ainsi ? on t’a renvoyé ? demanda la jeune femme qu’il bousculait dans le passage mal éclairé.

— Je viens chercher mon mouton ! dit-il, hors d’haleine.

— C’est moi qui ai la clef de chez-vous, fit-elle.

— Alors ouvrez-moi vite.

— Tu pourrais bien me laisser ton mouton en souvenir, dit-elle d’un air de plaisanterie.

— Je me ferai tirer en photo pour vous, dit ce bambin de six ans ; mais il me faut mon mouton.

— Agnès joue avec, poursuivit la jeune femme.

Elle avait un peu farfouillé dans la misère du logement abandonné, et sa petite fille s’était prise d’amitié pour le mouton.

— Je me fiche d’Agnès, déclara Donat. Je veux mon mouton.

— Tu n’as pas honte ! Agnès qui est si gentille ! Elle pleurera…

— Je m’en bats l’œil !

Il zézayait même encore un peu et il disait : « Ze m’en bats l’œil », d’un ton résolu d’ailleurs.

Tout à coup, dans la pénombre, un petit paquet tout blanc, tout rond, trottina sur deux petites jambes un peu arquées qui se dandinaient à droite et à gauche. Donat, semblable à un jeune vautour, se précipita et arracha son mouton des mains du bébé dont le cri resta longtemps perdu dans sa gorge ; et il était sur la route du bureau de charité, avant que la jeune mère fût entièrement revenue de son indignation.

II

Donat connaissait bien le bureau de charité. L’hiver précédent, et celui d’avant déjà, il y était venu presque chaque jour chercher de la soupe pour sa maman malade ; puis, la maman partie pour un monde meilleur, il fallait bien que son gosse mangeât tout de même. Donat savait par cœur toutes les fentes et les ébréchures des marches de pierre grises sur lesquelles on s’asseyait pour attendre son tour ; il pouvait également interpréter les arômes divers, de gruau, de céleri, de pois, qui s’échappaient par la fenêtre grillée du rez-de-chaussée.

Comme il pénétrait dans le couloir voûté et dallé de cette vieille maison, et qu’il se jetait comme un boulet sur la porte de la cuisine, content à l’idée de trouver derrière la maman Bouillon au vaste sourire, il sentit une main l’agripper à la nuque et lui secouer tous les os.

— Petite canaille ! graine de vaurien ! polisson ! mauvais drôle ! éjaculait M. le secrétaire dont l’exaspération était grande, car l’escapade du gosse retardait son propre déjeuner d’une bonne demi-heure.

Au bout de ces gros doigts crochus, la petite loque bambillait, quittait terre, essayant en vain de se raidir ; mais le mouton restait bien caché sous la blouse, pressé par un petit coude opiniâtre.

— Ayez l’œil sur ce chenapan, dit M. le secrétaire quand enfin, d’une dernière poussée, il jeta dans la cuisine le môme qui pantelait. Le comité se rassemble dans l’après-midi ; nous délibérerons sur le garnement, et nous le mettrons en bonnes mains sans tarder.

Maman Bouillon était une bonne femme dépourvue d’angles aigus au moral comme au physique ; elle faisait de bonnes soupes ; à part cela, toutes ses qualités étaient négatives. Considérant du coin de l’œil son petit pensionnaire, elle fit un louable effort pour voir en lui un petit chenapan, mais la marmite qui bouillonnait la détourna aussitôt des imaginations pénibles.

— C’est le jour de la tête de veau, tu as de la chance, dit-elle.

Mettant devant lui, sur la table de sapin bien écurée, une grande assiette creuse, pleine d’une soupe au gruau, moelleuse, odorante, dont la riche saveur s’était lentement développée depuis sept heures du matin sur un feu doux, maman Bouillon coupa une large tranche de pain bis, la posa près de l’assiette.

— Mange, dit-elle. Profite, tu n’en auras pas tous les jours autant si Martin Cocard te mise.

Donat passa l’après-midi à jouer avec son mouton pour lequel il rassembla les menus brins d’herbe qui poussaient entre les pierres des marches ; un œil sur l’horizon, il attendait les événements sans beaucoup de curiosité.

Donat était un petit garçon fluet, aux épaules étroites sous sa petite blouse de toile grise ; les membres longs et grêles, le visage mince, avec une bouche sérieuse dont les coins descendaient un peu, et des yeux gris aux aguets. Tout à coup ces yeux se fixèrent, s’élargirent.

M. le secrétaire montait la rue accompagné d’un homme prodigieusement maigre, dont la tête d’une petitesse singulière surmontait un long cou aux tendons saillants et ressemblait à une noix au bout d’une baguette. Donat comme tous les enfants était physionomiste d’instinct ; cette figure glabre et terreuse lui inspira une inexprimable répulsion ; fourrant aussitôt son mouton dans sa poche, il courut se réfugier au fond de la cuisine.

— J’ai eu la chance de rencontrer M. Cocard qui était en ville pour ses affaires, et de porter son offre au comité, de sorte que tout s’est réglé en un tour de main, dit M. le secrétaire. Avance ici, Donat Brunel.

Le petit se fit tirer par maman Bouillon, il cachait sa figure dans ses mains.

— C’est du chétif, dit Martin Cocard. Ces enfants de la Chambre de charité sont « maladistes » ; ils ont trente-six bobos qu’on ne guérit pas rien qu’en soufflant dessus. Il faudrait convenir que, au cas, les frais d’enterrement seraient à votre charge. Je désire qu’on mette ça sur le papier. Nous dirons cent vingt-cinq par an pour celui-ci et le poupon. Depuis quinze jours qu’on l’a, il nous fait damner, votre poupon. C’est un braillard. De temps en temps je le claque, – avec modération, c’est jeune ! – mais ça braille de plus belle…

Martin Cocard avait les dents jaunes et de longs doigts décharnés. Tout en parlant, il palpait toute l’ossature du petit, ses côtes, son dos, ses genoux, il lui examinait le blanc des yeux et les gencives. Donat, qui n’était pas accoutumé à des procédés bien discrets, faisait un brave effort pour se tenir droit, pour paraître grand ; il fermait le poing pour gonfler son biceps comme un garçon le lui avait appris. Et tout de même il se sentait petit et seul…

Maman Bouillon effilait des haricots en se souriant à elle-même ; c’était une besogne qu’elle aimait. Cependant elle tourna la tête quand le petit vint lui dire adieu, et même elle se leva, tenant à deux mains son tablier plein d’épluchures, pour suivre des yeux, par la fenêtre de l’évier, ce pauvre marmot aux griffes de Martin Cocard. Il se retourna, elle fit un sourire et un signe de tête. C’était peu de chose, mais Donat se sentit réconforté.

La ferme des Cocard, à deux lieues de la ville, au fond d’un vallon herbeux et chaud que fermaient des parois rocheuses, portait un nom fâcheux et qu’on prétendait historique : la Brigandière. La maison était solide comme un fortin ; basse, construite en pierres grises ; couverte mi-partie en bardeaux de bois, mi-partie en tuiles rouges ; sous les trois fenêtres du rez-de-chaussée que réunissait une accolade de pierre, un jardinet mal soigné s’étendait, plein d’orties et de soucis en grosses touffes.

« Les vilaines fleurs ! » pensa Donat.

Mais il eut bientôt des griefs plus sérieux. À souper, assis sur un escabeau trop bas, il dut mettre son assiette sur ses genoux, et son père nourricier le regarda fixement presque tout le temps qu’il mangea ses pommes de terre rôties mélangées à du séré.

— Tu es trop gras ! déclara Martin Cocard subitement.

Donat en fut surpris, car on lui avait dit, au contraire, que ses jambes ressemblaient à des baguettes de tambour.

— Tu es trop gras. C’est ridicule. C’est malsain. Regarde-moi, je suis maigre comme un clou et c’est pour ça que je me porte si bien… Il faut toujours garder de la place pour le dîner d’un ami.

Donat garda de la place, forcément, mais le dîner de l’ami ne vint jamais.

À six ans donc, il lutta pour sa petite existence, et ce qu’il y avait en lui de mou et d’enfantin, de tendre, de sensible, se durcit, se tendit prématurément.

Tout d’abord, bien résolu à manger, il fourragea. Dans l’étable, après la traite des quatre vaches, on mettait l’écume du lait à part pour les chats : une chatte jaune et un matou noir. Donat, coup de pied contre coup de griffe, à plat ventre devant la grande terrine rouge, s’enfonçait le menton dans cette mousse blanche et tiède, la lapait en tremblant d’être attrapé.

Sur le palier de la grange, dans une lourde huche qu’on appelait l’enchâtre, et dont le couvercle pesant n’avait pas de clef, il trouva du grain de froment dont il remplit ses poches, et il fit un trou dans un sac plein de pommes séchées. Les conséquences, il s’en moquait, il n’y pensait même pas. Son premier instinct était de subsister.

On lui donna comme tâche, tout d’abord, les vaches et le poupon à garder. Les vaches, il les aurait assez aimées si elles n’avaient été à Martin Cocard. Quant au poupon enrhumé qui ne cessait de tousser que pour geindre, et de geindre que pour tousser, Donat le berçait avec fureur, d’un mouvement de roulis qui lui donnait mal au cœur à lui-même ; jamais il ne le claqua, mais il ne l’aimait pas.

— Ça n’a pas de sentiment, ça ne s’attache à personne, ces petits hospotots, disait madame Cocard.

Elle avait des mains rêches, mais en revanche, l’œil gauche larmoyait, et cela lui donnait un air affectueux. Elle avait inventé le nom d’hospotot pour désigner les enfants de l’hospice ; c’est sous ce nom que Donat fut présenté à l’école, quand il eut sept ans…

III

Donat, la tête sur ses deux bras repliés, dormait comme un bienheureux. L’inspecteur et la maîtresse d’école, arrêtés devant lui, le considéraient, et toute la classe, glacée d’émoi, restait en suspens : l’hospotot osait dormir devant M. l’inspecteur.

— Voilà ce qu’il fait dès qu’il a fini sa tâche, dit l’institutrice. Et il est toujours le premier à l’avoir finie. C’est un drôle de petit bonhomme. En un an, il a appris à lire très couramment ; alors il refuse d’écouter les autres ânonner. « Pourquoi faire ? je sais lire. J’aime mieux dormir », me répond-il, sans impertinence d’ailleurs – quand je lui reproche d’être inattentif. Il attrape une bouchée de sommeil comme d’autres attraperaient une bouchée de pain. Je me figure qu’on le surmène chez lui.

— Où ça, chez lui ? demanda l’inspecteur, prenant une note dans son calepin.

— Chez M. Martin Cocard, qui demeure à la Brigandière, vous connaissez ?

— Un nom engageant, fit l’inspecteur.

— Oui…, c’est là que la commune place ses orphelins, dit la jeune institutrice distraite, un peu troublée par le chuchotement qui commençait à voler de lèvre en lèvre, au fond de la salle. Du reste, reprit-elle avec précipitation, car le calepin l’inquiétait, je n’ai aucune plainte à faire de ce petit. Il est très intelligent ; il absorbe ses leçons comme une éponge absorbe de l’eau. Ensuite il dort. Voilà. Il ne me donne aucune peine.

— Il faudrait voir pourtant, dit l’inspecteur. Ce perpétuel besoin de dormir n’est pas naturel. Je parlerai à l’un des membres de la Chambre de charité.

La jeune institutrice rougit vivement.

— Il ne faudrait pas me mettre en cause, dit-elle. Je n’ai vraiment aucun sujet de plainte… M. Martin Cocard est surveillant local, il aurait le pouvoir de me faire des ennuis si je lui en faisais… Donat vient très régulièrement en classe ; il est proprement vêtu, comme vous voyez…

Tout comme à Donat, la figure glabre de Cocard, son long cou qui semblait annelé comme celui d’une tortue, inspiraient à la petite maîtresse d’école une répugnance et une crainte invincibles.

Du reste, elle aurait pu se rassurer ; la note couchée dans le calepin y dormit toujours, comme si l’influence somnifère qui pesait sur Donat se fut communiquée à ce document.

Et l’enfant, écrasé ou peu s’en fallait sous la fatigue d’une tâche jamais terminée, mais toujours résolu à défendre sa petite vie, continua, sur le dur oreiller de sa table de sapin, à goûter de douces demi-heures, des heures parfois l’après-midi en été, d’un oubli absolu et réparateur.

Il le faisait par instinct, mais aussi par système, avec cette absence complète de prétextes et de cacharderie, avec cet air logique et délibéré qui remplissait d’horreur madame Cocard.

— Tu m’as encore volé du pain ! disait-elle.

— J’en ai pris.

— Prendre, c’est voler.

— Non, ce n’est pas voler. On vous paye pour me nourrir.

— Combien m’en as-tu volé ?

— J’ai pris toute la largeur de la miche.

— Encore s’il mentait ! on pourrait croire qu’il a un peu de honte ! Mais l’avouer comme ça, s’en vanter quasi !

Elle saisissait la longue écumoire, lourde et ronde, elle lui en assénait un grand coup sur le dos, quand elle pouvait… Donat était leste ; il se baissait d’un air indolent, sans sortir ses mains de ses poches…

En même temps qu’écolier de huit à onze heures et de deux à quatre, il était, le reste du temps, domestique de ferme, bonne d’enfants, marmiton, coupeur de bois, sarcleur, blanchisseuse, messager, c’est-à-dire que ce gamin de huit ans mettait la main à tout, réclamé et pourchassé de la femme au mari, du mari à la femme, qui s’arrachaient leur petit esclave. Encore s’il avait pu dormir la nuit, dans son « cabeut » noir qui ouvrait sur la vaste cuisine. Mais le berceau du poupon était placé à côté de sa couchette. Il y avait toujours un poupon à la Brigandière : le premier avait rendu sa petite âme en toussant ; un autre l’avait remplacé que sa mère reprenait au bout d’un an, puis un troisième, le poupon actuel, un garçon. Chaque soir, madame Cocard le lavait, il faut lui rendre cette justice, puis l’ayant rempaqueté, elle le mettait d’un coup net au milieu du berceau ; elle rabattait la couverture de sa main rêche et disait : « T’es t’au propre, t’es t’au sec, tiens-toi-zy ! »

Par malheur, ce poupon numéro trois semblait avoir un rouage d’horloge dans l’estomac ; à minuit précis, ayant faim probablement, il élevait une clameur désespérée ; et Donat, dans les profondeurs d’un puits de sommeil qui lui semblait descendre jusqu’aux entrailles de la terre, entendait cet appel, remontait lentement, péniblement, à la margelle du puits. Dans un verre d’eau sucrée posé sur le tabouret, à côté de ses habits, il y avait le « lolo » du poupon, un petit chiffon en boule, qui trempait… À tâtons, Donat trouvait le lolo, étendait son bras, fourrait ce tampon entre les gencives du braillard, et se rendormait sans presque savoir qu’il s’était réveillé. L’ange gardien avait fort à faire d’empêcher son pupille de s’étouffer avec le tampon. Et le lendemain, madame Cocard, qui trouvait souvent le lolo par terre, le replongeait dans l’eau sucrée jusqu’à ce qu’il n’y eût plus d’eau.

Cependant Donat grandissait ; il avait neuf ans ; personne n’eût pu lui reprocher d’être gras, et il avait toujours de la place pour le dîner d’un ami. Son instinct de légitime défense se développait ; la bonté lui était inconnue, et l’on n’aurait pu dire s’il en avait le moindre germe en lui. Le dimanche, quand il pouvait se dérober aux tâches domestiques, il rôdait tout seul dans la forêt ; il se faisait des provisions de noisettes, de faînes, d’alises ; il mangeait des fraises, des framboises, des mûres, et des fonds de chardon, qui, bien pelés, ont le goût de bon pain blanc. Comme les petites bêtes qui vont de ci, de là, dans le sous-bois, il ne cessait de manger que pour chercher encore de la nourriture. Il dévorait aussi de l’oseille crue, des pousses de sapin, vertes et tendres ; tout ça n’était pas mauvais pour sa santé ; et, de fait, le gamin était dur comme une branche de hêtre et n’avait jamais un bobo.

Le bon esprit qu’il avait de dormir à l’école le sauva sans doute d’un épuisement nerveux. Tout était, à l’intérieur, raisonné et voulu dans cette sordide petite existence. Pas de livres sauf ceux de l’école ; pas de religion, pas de morale, pas de beauté ; rien qu’une volonté qui n’avait pas encore conscience d’elle-même, droite, égoïste, indéviable.

Mais voici qu’un jour le père de Donat se révéla, amenant avec lui des complications.

C’était en juin ; il était cinq heures de l’après-midi ; le gamin venait de rentrer à l’école, et il était déjà dans le closeil, sur ses genoux, sarclant les haricots. Le closeil n’était qu’à cinquante pas de la maison, entouré contre les incursions des poules d’une barricade de bâtons croisés et de branches de sapin… Un homme s’arrêtait net derrière cette barricade.

— Salut, gosse ! dit-il.

Donat se retournant vit une grande moustache qui souriait ; les enfants ne voient qu’un trait et s’en souviennent.

— Tu t’appelles Donat ?

— Oui m’sieu.

— Je suis ton papa.

— Ah !

Il se releva, ne sachant trop que dire tout de suite.

— Alors y t’ont lâché ? fit-il réfléchissant.

— Bien forcés ; j’avais fini. Trois ans. Je n’ai pas à me plaindre. On m’a bien soigné. Et les deux derniers mois, rapport à ma bonne conduite, on m’a laissé pousser ma moustache… « Pour que mon gosse me reconnaisse », que je leur ai dit.

— Je t’aurais pas reconnu tout de même, j’ai jamais pensé à toi, dit son fils véridiquement.

— Tiens ! c’est pas gentil, ça, fit le père dont les yeux inspectaient l’entourage. Crois-tu qu’on me logera une nuit dans ta cambuse ?

— As-tu de l’argent ? demanda le gamin.

— Pas lourd. J’avais mon pécule, comme y disent là-bas. Mais je me suis un peu balladé, histoire de prendre l’air…

— Tu as bien fait ! prononça Donat, qui dès cette minute se sentit tenu de prendre son père sous sa protection. J’peux pas t’offrir grand’chose, j’ai rien… M’sieu Cocard a de l’ouvrage, des fois, pour les trimards…

— Quelle sorte d’ouvrage ? demanda Jules Brunel défiant… Tu sais, je n’voudrais pas me gâter les mains… Je faisais de la reliure, au péni.

— Il faut que je finisse mes haricots avant la nuit, fit Donat qui se remit à genoux devant le sillon brun.

— Est-ce qu’on t’exploite ? demanda son père fronçant le sourcil. Parce que si on t’exploite, tu sais, tu n’as qu’un mot à dire !…

Et Donat sentit tout à coup combien c’est agréable d’avoir un papa qui rentre du pénitencier pour s’occuper de vous.

IV

Donat fut bien aise de voir son père s’entendre avec Martin Cocard. À vrai dire, les trimardeurs n’étaient point rares dans la maison ; ils ne demandaient pas les gros gages d’un domestique régulier ; un bon coup à boire les rendait contents, et puis, quand leur esprit instable soupirait après des horizons nouveaux, adieu je t’ai vu, un beau matin l’homme était parti ; et Martin Cocard serrait si soigneusement sa montre, son argent, les outils, la miche, le fromage, que le vagabond s’en allait aussi dénué qu’il était venu.

Quand ce n’était point le temps des œuvres, à quoi Martin Cocard occupait-il ces compagnons de rencontre ? Donat se l’était demandé plus d’une fois, vaguement, comme font les enfants qui observent sans tirer de conclusions ; mais la conclusion se forme néanmoins dans des régions obscures, et surgit spontanément à son heure.

La fenaison était finie ; les vacances scolaires allaient commencer, c’est-à-dire que Donat, plus embesogné qu’à l’ordinaire, perdait même la trêve de vingt minutes quatre fois par jour, le trajet de l’école, qui était tout son loisir. Vingt minutes pour être seul, dans le silence, loin des voix hurlantes et criardes, libre de musarder un instant, quitte à courir ensuite comme un dératé si la cloche se faisait entendre. Mais cet enfant, faute d’auditeur peut-être, et faute de sympathie, ne récriminait jamais ; il acceptait la saison des vacances, les galères aggravées, comme il acceptait le jour et la nuit, la chaleur et la neige.

Il n’était pas du tout intime avec son papa. Le matin c’était : « Salut, gosse ! » – « Salut, p’pa ! » et parfois Jules Brunel, pour former le caractère de son fils sur de beaux exemples, lui narrait des épisodes de sa vie.

— Parlez-m’en, de vos champions du monde ! disait-il, assis sur un tronc, la pipe à la bouche, pendant que Donat fendait en morceaux, près de la porte, les rondins de hêtre qu’il avait sciés la veille… Tiens pas ta hache comme ça, bête ! tu vas te chapuser le pouce ! Et qu’est-ce que tu ferais sans pouce ? tu serais frit, mon p’tit ! C’est pas comme moi, que j’avais fait le pari une fois, contre le président du syndicat, te trompe pas ! de tourner une boîte d’or avec le pouce ligoté en dedans de la main, et que je l’ai gagné, mon pari ; tu peux demander à qui tu voudras… Mais pour en revenir aux champions du monde, je l’aurais été si j’avais voulu. J’ai tombé Chose, le gros Chose, tu sais, dans la lutte libre ; et là-bas, au péni, j’aurais organisé un concours, mais le directeur n’a pas voulu… Il aurait assez voulu, mais l’aumônier, qu’est-ce que tu veux ! c’est clérical, c’est femmelette. Un bon type du reste ; il nous choisissait nos livres pour le dimanche… Du fadasse ; de la guimauve. Mais faute de mieux… Non, ce qui nous manquait au péni, c’était pas les distractions honnêtes, ni la nourriture ; c’était plutôt le sport, comme on dit.

Jules Brunel parlait du péni sans la moindre réticence, ainsi qu’il aurait parlé d’une cure de bains… Donat n’aimait pas ce sujet…

— Raconte-moi quelque chose d’autre, disait-il tout en s’escrimant sur un gros nœud de hêtre qui le mettait en sueur.

— À ton service, camarade ! de mon temps, à la boîte, j’étais le plus fort raconteur en tous genres… Des bœufferies… Mais ça n’est pas pour tes oreilles… Du Gustave Aimard, des Peaux-Rouges…

— Raconte-moi quelque chose de maman… fit Donat.

Et il devint tout rouge…

— Euh ! ta maman… fit Jules Brunel, un instant interdit et songeur… Y a pas grand’chose à dire de ta maman… Sans toi, y a des moments où j’oublierais que je suis veuf, parole ! On a été marié cinq, six ans. Eh ! n’est-ce pas, chasseur comme j’étais, pas souvent chez moi, et des amis qui m’empêchaient de rentrer de bonne heure, rapport que je m’entendais à mener le chahut, je ne la voyais pas beaucoup, ta maman. Elle allait à la fabrique le matin, toi à la crèche… J’étais très seul ! dit Jules avec mélancolie.

— Elle a été longtemps malade, n’est-ce pas ? fit le petit, s’arrêtant une minute pour regarder bien loin dans la brume des souvenirs.

— Deux ans. C’était dur pour moi, je te jure, chaque fois que je rentrais, de la trouver à plat de lit… Elle se levait pour faire son ménage, mais de l’accueil pour moi, non, pas ça ! Je peux me rendre cette justice, que les soins ne lui ont pas manqué… Tout ce qu’on peut faire… Dorlotée comme un coq en pâte, des tisanes, des huiles, des poudres… Elle aimait ses poudres surtout. Et ça coûtait.

— J’aimerais me souvenir de sa figure et de ses cheveux, fit Donat.

— Blonde…, oui, plutôt blonde. Et jolie, naturellement. Moi qui pouvais choisir dans le tas, tu penses bien que je n’allais pas tirer une laide. Oui, elle était jolie, ma Rose ; tu aurais dû la voir avec sa couronne d’oranger et son voile. Elle s’est vite défraîchie… C’est pas comme moi. J’ai une santé de fer. Ils ont bien fait ce qu’ils ont pu pour me démolir, dans leur sale péni, avec leur sales règlements et leur sale popotte, ronchonna-t-il dans sa moustache, le front tout à coup congestionné et les yeux en boule…

De temps en temps, comme cela, une nausée de rancœur lui montait à la gorge, l’obligeait à cracher son vrai sentiment que par orgueil il ravalait à l’ordinaire…

Le soir, dans la chambre où Donat n’avait pas la permission d’entrer, Martin Cocard et son hôte jouaient aux cartes. Martin était un homme rangé qui n’allait pas au cabaret : sur ce fait se basait la grande estime que lui témoignait la Chambre de charité en lui confiant ses orphelins. Entre dix et onze, parfois plus tard, suivant le temps, suivant la lune, les deux hommes sortaient.

— Surtout, n’allez pas vous faire pincer, disait madame Cocard en roulant son tricotage. Et quand tu rentreras, Martin, n’oublie pas de mettre le loquet…

Martin rentrait le premier généralement ; Jules Brunel seulement à l’aube. Il y a tant de petites choses à faire la nuit, quand on demeure à deux pas de la frontière !

Le plus sûr et le plus facile, c’est toujours la passe du champagne et des liqueurs ; mais comme il y a de plus les chaises tournées, les selles, les boules à jouer, la parfumerie, les chemises et confections, les parties de montres, le fromage, le sel rouge, soit qu’on aille en France ou qu’on en revienne, soit qu’on ait un cheval ou qu’on n’en ait pas, des paresseux seuls ou des capons pourraient se plaindre que la besogne manque.

Martin Cocard ignorait le chômage ; mais, très prudent, très soigneux de sa réputation sans tache, il se contenait avec modestie dans la direction discrète des affaires ; tandis que Jules Brunel, lui, n’avait que sa peau à perdre… Et il y tenait à cette peau, on pouvait être tranquille…

Donat venait à grand’peine d’ouvrir une oreille aux gémissements frénétiques de son réveille-minuit, il avait fourré le lolo dans la bouche du poupon, quand un rien, un son à peine perceptible lui fit sauter le cœur. On connaît ces appels brusques qui, dans le sommeil, nous frappent par des vibrations auxquelles, tout éveillés, nous sommes insensibles… Il était assis au bord de sa couchette, il tendait tout son être vers la fente de la porte avant même d’être en possession de ses sens.

Le cabeut donnait sur la cuisine ; une mince ligne de lumière entra… C’était la lueur fugitive d’une lanterne sourde qui frappait les petites vitres, derrière l’évier. Donat colla son œil à l’entre-bâillement de sa porte ; deux hommes vêtus de manteaux flotteurs, un peu bossués devant et derrière, pénétrèrent dans la cuisine avec des gestes lents et précautionneux. La lanterne fut posée sur la table, les manteaux s’écartèrent ; Donat eut envie de rire en voyant des bouteilles pendre comme des clochettes, attachées à des martingales, sur le dos et sur la poitrine… Détachées avec précaution, ces bouteilles s’alignèrent… Douze, coiffées d’argent.

« Je le pensais bien, qu’ils font de la bricotte », pensa Donat qui se coucha, rassuré, comme un père en découvrant que les fredaines de son fils sont après tout insignifiantes. Il avait craint ce qu’on appelle « le bois de lune », car l’origine des rondins de hêtre qu’il avait bûchés ne lui semblait pas très claire. On n’avait pas coupé de hêtre dans la forêt, à sa connaissance.

V

Comment l’idée exorbitante de devenir instituteur germa-t-elle dans le cerveau de Donat ? De la même façon que germent toutes les plantes. Une petite graine apportée par un souffle de vent, et qui tombe sur un grain de terreau, trouve sa goutte d’eau, son filet de lumière, et la main qui l’encourage au lieu de l’arracher.

Donat, s’il causait peu, réfléchissait à tout ce qu’il entendait. Un jour on parlait de lui pendant le dîner, dans la cuisine où il ne faisait pas chaud, car un vent glacial tombait de la haute cheminée en cône tout ouverte à travers le toit, aux parois suyeuses enguirlandées de saucisses qui se fumaient là, en compagnie de quatre jambons et jambonneaux et de larges pièces de lard.

La maîtresse du logis levait souvent un œil affectueux vers ces belles provisions, en même temps que sa pensée allait et venait de la cave pleine de pommes de terre, de navets, de choux, aux barils et aux grandes jarres où s’entassaient les haricots salés, les laitues en conserve, la choucroute, au tas de froment et d’avoine, de prunes séchées au four. Ah ! ce n’est pas à la Brigandière que la disette allait régner. Et de l’argent, il y en avait dans le secrétaire et à la banque ; très peu dans le secrétaire, Martin Cocard estimant que chaque centime doit porter intérêt.

Les gens aussi sont d’un bon rapport quelquefois.

— Tant que la commune paie sa pension, je fais le mort, disait Jules Brunel, s’enfonçant dans la bouche d’énormes cubes de pain accompagnés de lard et de choux. Dès qu’on me réclamera quelque chose, je le fourre en apprentissage. Cinq ans, six ans d’apprentissage ; le temps paiera son entretien.

— Pouvez pas, mâchonna Martin Cocard. Pas avant qu’il ait treize ans. Et il a l’école du soir jusqu’à quinze.

Le mot d’apprentissage avait fait dresser l’oreille à Donat.

— Qu’est-ce que j’apprendrai ? demanda-t-il.

— Eh ! parbleu, tu seras monteur de boîtes or… comme moi. Tu feras tout comme moi. Tu auras du talent. Tu gagneras ce que tu voudras, comme moi. Bon chien chasse de race…

Donat ne répondit rien ; mais la répétition des mots : « Comme moi » siffla et bourdonna dans ses oreilles tout le reste du jour. « Ah ! non ! par exemple ! pas comme toi, pas comme toi !… »

Un autre métier, certes, le plus différent possible, pour ne pas chasser de race. La vie vous obligerait-t-elle à chasser de race ? Un fils ne peut-il s’empêcher de ressembler à son père ?… Dans le livre de lecture qu’on employait en classe et sur lequel Donat avait dormi si agréablement, se trouvaient quelques biographies d’hommes remarquables ; pour les relire et les sonder l’écolier sortit de son indifférence, et conclut en définitive que la plupart de ces individus d’élite s’étaient faits eux-mêmes, sans grand secours de l’entourage, par une force qui était en eux.

S’il avait osé, il aurait questionné le jeune instituteur aux mains duquel il passa dès qu’il eut neuf ans, son héros, son miroir de perfection ; un grand garçon blond, ambitieux, tout fier d’avoir, à dix-huit ans, le pied sur l’échelon de cette classe supérieure d’une petite école de banlieue. Mais, sauvage et silencieux, Donat se contentait d’observer.

Un jour, pendant la récréation, garçons et filles parlaient ensemble de leur sujet de composition : « Ce que je ferai quand je serai grand… ou grande. » Une petite camarade de Donat, sa rivale, car ils se disputaient la première place dans leur division, une certaine Quinette, pas jolie, car sa face était aussi large que haute, et sa petite stature était dans les mêmes proportions, Quinette prononça en bégayant un peu :

— Oh ! moi, c’est tout arrangé… Je serai instutitrice…

Les autres gamins la considérèrent avec quelque stupeur. Aucun d’eux n’avait des idées si hautes.

— Pourquoi veux-tu être instutitrice ? fit un petit garçon en se moquant.

— Parce que ma maman dit que c’est beau ! répondit-elle, lentement, accentuant chaque syllabe.

Donat restait muet comme à l’ordinaire, mais une pensée puissante le secouait. Les instituteurs ont donc commencé par être des écoliers, des petits en tablier et en manches de lustrine, et qui écrivent sur des ardoises ? Il essaya de rapetisser ainsi jusqu’à des proportions infinitésimales le grand blond aux belles cravates qu’il admirait six heures par jour. Il ne pensa plus guère à autre chose ; des impressions nouvelles, des aspirations se coordonnaient…

Maintenant il y avait encore un point à fixer… « Comme moi ! » cet horrible glas tintait de nouveau chaque fois qu’il regardait son père. Sans doute, on peut rester honnête ; on n’est pas obligé de voler. Mais Donat, qui avait été jeté d’une main à l’autre, croyait vaguement, sans vouloir y croire, à une fatalité. Il attendit l’occasion ; et comme il faisait toujours, même dans la crainte et le tremblement, ce qu’il avait résolu de faire, un beau jour il questionna.

L’instituteur leur faisait une petite leçon d’instruction civique pendant que les filles tricotaient dans la classe du bas, chez l’institutrice. Donat leva la main.

— Je voudrais savoir, dit-il, s’il est permis de mettre un instituteur en prison.

La classe s’ébaudit, mais le maître, – il était jeune ! – se faisait une loi de répondre à toutes les questions.

— Évidemment, prononça-t-il, l’instituteur est un citoyen comme un autre, et s’il commettait un délit, il serait puni suivant la rigueur de la loi… Cependant, – et son œil clair s’attacha sur Donat, le transperça, réduisit en poussière impalpable tout son être intérieur, ne laissa de lui qu’un petit nuage d’espoir et d’admiration palpitante… – cependant…

Toute la classe restait suspendue à ce « cependant ». Donat ne respirait plus.

— Cependant je dois dire qu’à ma connaissance, le fait d’un instituteur mis en prison ne s’est jamais, – jamais ! produit dans cette contrée. Il y a dans la vocation d’instituteur quelque chose de… je dirais de sacré, – et c’était charmant, cette émotion jeune, cet enthousiasme intact, – qui préserve, qui éloigne ; – vous comprenez, enfants, qu’on pense à l’éducation de la génération future ; on pense aussi à des sommets qui sont accessibles ; on se souvient d’un humble instituteur, homme de volonté, homme de génie, qui fut, il n’y a pas si longtemps, président de la Confédération helvétique… Tu as bien fait de questionner, Donat Brunel, et j’ai bien fait de te répondre, conclut-il.

La graine était là, le terreau également, et voici qu’un merveilleux rayon de soleil faisait jaillir le germe…

« Je serai instituteur », se disait Donat en revenant à la Brigandière, où l’attendait son éternel poupon, son tyran, qu’il fallait amuser et promener dans la caisse à roulettes, et sauver à chaque instant de mort subite en lui ôtant de la bouche le gravier pour lequel il éprouvait une passion morbide…

Et dès le lendemain, Donat régla sa vie dans le but de devenir instituteur. Encore quatre ans d’école primaire ; ne dormir que pendant les leçons inutiles. – Donat discernait très, bien les leçons inutiles ; celles où l’on rabâche la géographie, par exemple, ou les dates d’histoire pour amener les traînards dans la moyenne. Donat se désintéressait des traînards et dormait pendant leurs exercices. Et l’instituteur le laissait dormir, devinant, comme l’institutrice des petits, qu’il y avait de la méthode et de l’organisation dans cette habitude étrange. Apprendre tout ce qu’on pouvait apprendre en classe ; hors de la classe, dans le trajet de vingt minutes que les pieds pouvaient faire seuls, sans que la tête les guidât, lire des livres. La petite bibliothèque scolaire les fournissait gratis, pourvu qu’on les soignât, et l’instituteur était un dictionnaire qui se laissait feuilleter, pour les mots qu’on ne comprend pas. Passer des examens resplendissants, chaque fin d’année ; s’amasser un trésor de notes excellentes, pour la suite.

Ah ! la suite obscure, l’avenir sans chemin et sans guide ! Quand Donat s’arrêtait à le considérer, son cœur défaillait en lui-même…

 

Et quoique les années soient longues, elles passent ; on arrive à treize ans, on ne sait pas comment on y est venu…

Tout à coup un horrible tumulte se fit dans cette Brigandière, asile des vertus, de l’économie et du travail… Un tumulte, puis un silence… Donat restait seul en face de madame Cocard, lamentable et désespérée, qui menaçait de se détruire ; même le poupon s’était évaporé…

VI

Et l’instituteur causait de ces événements avec le président de la Chambre de charité.

Ce n’était plus le même instituteur, le beau blond ; quand on a un peu de souffle, un peu d’envolée, on ne reste pas longtemps sur le premier échelon, on l’abandonne à d’autres. C’était un petit brun, depuis deux ans ; moins enthousiaste, plus énergique, et qui menait sa classe tambour battant. Donat lui faisait honneur, il s’intéressait à cet enfant dont la réserve, l’intelligence, la volonté dure et l’égoïsme l’intriguaient. Il l’avait interrogé un jour sur ses projets d’avenir, et Donat, lentement, un peu à la façon d’une huître prudente, s’était ouvert.

— Je le tiens pour un sujet remarquable, dit l’instituteur.

Le président se frottait le menton de la main droite, tandis que la gauche, une belle main fine de grand horloger, s’allongeait sur le bras du fauteuil. À l’entour, il y avait de vieilles estampes aux parois, des diplômes ; des bulletins de l’observatoire, encadrés ; sur une étagère, dans sa cassette de cristal, un grand chronomètre de marine, ancien, historique ; les titres de noblesse de la maison.

Le président, – un des premiers chronométriciens du monde, un savant qui n’avait pas voulu s’enrichir et qui, satisfait d’une fortune modeste, consacrait à la chose publique incorporée dans de nombreux comités les loisirs que lui laissaient la physique et l’éducation de ses enfants, – le président donc de la Chambre de charité, qui dans ce temps-là représentait l’Assistance publique pour les communiers, M. Daniel Lestienne, était fort songeur.

— En somme, dit-il, l’événement prouve que nous placions mal notre confiance… et nos orphelins… Personnellement, je ne saurais dire que Martin Cocard me fût sympathique. Mais je le tenais pour un homme rangé, un travailleur. Son trafic de contrebande était fort secret ; le procureur-général, avec qui je me suis entretenu de l’affaire, pense que rien ne sera plus difficile à prouver que sa participation à ces fraudes. Quant à l’incendie du Fourchaud, bien que Jules Brunel assure n’avoir agi qu’à l’instigation de son patron, celui-ci nie et s’agite comme un beau diable. Vous verrez qu’il s’en tirera avec les quatre pieds blancs, et que Brunel seul écopera. Dès qu’il s’agit de primes d’assurance, et que l’assureur est l’État, c’est-à-dire chacun, le jury ne se laisse pas attendrir. D’autant plus qu’il s’agit d’un récidiviste… Pauvre gamin ! nous avons bien mal veillé sur lui. J’ignorais même que le père eût depuis quatre ans son domicile à la Brigandière.

— Je crois, reprit l’instituteur, que l’influence du père a été nulle. Ou bien elle s’est peut-être fait sentir dans l’autre sens. Donat est ambitieux d’une belle et honnête carrière.

— Sans doute, sans doute… fit M. Lestienne toujours le menton dans sa main. Mais il n’est guère dans nos habitudes, ni dans nos moyens, d’entretenir jusqu’à dix-sept ans à l’école un de nos jeunes indigents.

— Celui-ci vous ferait honneur plus tard.

— C’est possible, oui. Et l’on pourrait avancer aussi que nous lui devons une réparation… Notre incurie a été coupable dans une certaine mesure…

— Il me semble, hasarda l’instituteur, qu’il y a eu quelque illogisme à retirer, immédiatement après l’arrestation, l’enfant en bas âge placé chez Cocard, et à y laisser un garçon déjà grand, capable de voir, de comprendre et de souffrir.

— Vous avez parfaitement raison. Mais une mère nourricière était facile à trouver pour le bébé, tandis que pour Donat Brunel il faut une vraie situation, un apprentissage, quelque chose de sérieux enfin.

— Je vous prie bien instamment, dit l’instituteur, tirant sa dernière cartouche, de le mettre en pension chez de braves gens à la ville, de façon à ce qu’il puisse suivre l’école secondaire et passer ses examens d’État à dix-sept ans.

— Est-il en mesure, voyons, sera-t-il admis ? il faut un certain niveau d’instruction ! fit le président qui s’agitait un peu, car il prévoyait une chaude bataille.

— Il sait plus d’orthographe, de géographie, d’histoire, de mathématiques, que vos élèves de la première primaire sortant avec une mention, dit le petit brun en s’échauffant. Et il a des notions sur toutes sortes de sujets ; c’est un questionneur enragé. Il sait par cœur chaque volume de notre petite collection scolaire. L’autre jour, je l’ai poussé un peu ; il nous a fait une vraie dissertation sur le système planétaire.

— Oui, il aura lu Flammarion, dit M. Lestienne qui n’aimait pas beaucoup les vulgarisateurs. Soyez certain que nous tiendrons compte de votre recommandation… Et quant à moi, je vous suis obligé de vos soins pour cet enfant. L’école aura réparé dans quelque mesure notre négligence…

Cet homme de bien, ce savant dont toute la vie brillait claire et pure, avait une très haute idée de la valeur de chaque existence ; et la seule pensée de laisser galvauder et flétrir les possibilités magnifiques contenues dans une volonté d’enfant le tourmentait, le rongeait.

Ce fut dans ce sentiment qu’il parla lorsque le comité fut réuni, le lendemain, pour délibérer d’urgence sur le cas de Donat Brunel.

— Nous trouverions, je pense, dit-il, une honnête famille qui, pour une pension de trente à trente-cinq francs par mois et pour une durée de quatre ans, se chargerait du jeune garçon, l’entourerait de l’influence morale dont, par notre faute, messieurs, par notre mauvais choix, il a été privé jusqu’ici. J’ajouterai, tout en priant notre secrétaire de ne point porter ceci au procès-verbal, que la question de l’habillement ne devra point vous préoccuper. J’en ferai mon affaire…

La discussion fut longue, obstinée, mesquine par moments. Le caissier défendait ses finances avec acharnement, et le secrétaire communal, qui avait été spécialement convoqué, révéla que Donat Brunel, sept années auparavant, s’était rendu coupable d’un acte d’indiscipline, de violence et d’indélicatesse, arrachant aux mains innocentes d’une toute petite fille un mouton sur lequel il n’avait que des droits douteux, et dont la mère… – pardon, messieurs, je vous prie de me comprendre – la mère de cette petite fille avait été parfaitement bonne envers l’orphelin, et elle s’est plainte à moi, par la suite, de son ingratitude !…

Quelques messieurs hochèrent la tête, mais l’incident était décidément trop ancien pour qu’on pût songer à enquêter. D’autre part, le témoignage favorable de l’instituteur pesait d’un certain poids. M. Lestienne parla de nouveau, insista. Tout à coup le caissier s’avisa qu’on pourrait mettre sur la conscience de l’enfant le devoir de rembourser plus tard les sommes dépensées pour son éducation. On chercha un moyen de rendre cet engagement valable et légal. On ne le trouva pas, puisqu’un mineur était en cause. Mais une espérance rasséréna plusieurs fronts, et, quand on vota, la proposition de M. Lestienne obtint trois voix de majorité…

Alors, naturellement, tous les pouvoirs et toutes les démarches, les responsabilités et les ennuis lui furent délégués. Pendant quinze jours, Donat lui remplit, lui obscurcit son vaste horizon, éclipsa la physique, supprima la sieste de l’après-midi, bourra de détails de linge et de chaussettes, de minuties de contrat, une grande intelligence mathématique.

Madame Lestienne, il est vrai, s’occupa des réalisations du trousseau ; elle avait deux fils qui grandissaient ; dans leur défroque mise à sa mesure, Donat fut habillé comme un prince…

Le jour vint, où il passa pour la première fois le seuil d’une petite maison jaune à volets verts, précédée d’un jardin fleuri de pivoines, d’iris et de lilas. On ouvrait une petite porte verte à barreaux, on longeait la maison par une étroite allée sablée ; à l’autre bout, il y avait le bassin de pierre d’une fontaine. Et puis on entrait dans un passage dallé ; à droite on voyait une porte avec un écriteau : Mesdemoiselles Liset, modistes. On montait un escalier dont chaque marche était bordée d’une bande de fer très dangereuse, car, le bois étant usé, la bande et les clous saillaient ; l’on y arrachait ses talons quand on descendait étourdiment ; ainsi que Donat eut plus d’une occasion de l’expérimenter par la suite. Au sommet de l’escalier, une fenêtre était garnie de rideaux blancs, puis un tapis de coco vous conduisait à une porte où vous lisiez un autre écriteau : Emer Jean-Richard, régleur. Et alors, alors, c’était le paradis qui s’ouvrait…

VII

Le paradis, parce que la petite cuisine où il fallait passer d’abord était nette, brillante, coquette même ainsi qu’une bonbonnière, parce que dans la chambre de ménage il y avait une grande jardinière de géraniums et d’héliotropes miraculeusement fleuris ; et dans la chambre rangée le piano d’Esther, un grand canapé de damas vert et jaune, et les Moissonneurs de Léopold Robert, encadrés en palissandre ; un paradis, parce que Donat y avait son coin à lui, sa chambre minuscule au nord, avec un placard, une étagère, et le lit-levant, une drôle d’architecture, sorte de couchette qui se dressait et se cachait pendant le jour derrière les battants d’une simili-armoire ; et la nuit, quand on l’avait descendue, elle occupait presque tout le plancher. La petite table entourée d’un rideau servait de table à écrire quand on avait eu soin de placer entre ses pieds, sous le rideau, la cuvette et la savonnière. Donat avait bien offert d’aller à la cuisine chaque matin faire sa toilette sur l’évier, mais M. Jean-Richard jugea que cela ne serait pas convenable, à cause d’Esther qui pouvait passer…

Esther, la reine Esther, comme son papa en riant l’appelait quelquefois, ce beau brin de fillette, pleine de vitalité, d’ambition, de fierté, dominatrice et imaginative, et se figurant que la destinée la porterait sur ses mains, tout comme son père et sa mère la portaient sur leurs mains, Esther à douze ans était la souveraine de ce logis.

C’est elle qui avait prononcé le dernier mot pour l’admission de Donat.

— Tu ne sais pas, fifille, avait dit son père un soir, s’approchant de la table où, studieuse, Esther avait étalé ses cahiers et ses atlas ; M. Lestienne est venu aujourd’hui m’apporter un chronomètre à régler, une pièce compliquée, c’est pourquoi il est venu lui-même en causer ; ah ! quel homme quand il est sur ce chapitre ! et tout à coup il nous a proposé, à ta maman et à moi, de prendre un pensionnaire.

Esther fronça son nez, qui était joli, d’une ligne délicate.

— Un garçon de ton âge à peu près, treize ans.

— Ah ! c’est déjà plus intéressant ! fit-elle rassérénée.

— Plus intéressant que quoi, petite nigaude ? dit son père en lui pinçant la joue.

— Un pensionnaire ! Je voyais déjà un vieux que maman soignerait, comme Marie Rigolot soigne sa vieille dame qui a un cautère dans le bras, où elle met une orangette toutes les semaines, pouah ! dit Esther tout d’une tirée.

— Un garçon qui étudie comme toi pour les examens d’État, poursuivit M. Jean-Richard, laissant filtrer peu à peu les détails de nature à impressionner favorablement sa petite reine. Très intelligent, très travailleur. Seul au monde.

— Il n’aura pas des tas de parents qui viendront lui faire visite et nous ennuyer le dimanche. Ça, c’est en sa faveur. Comment s’appelle-t-il ?

— Donat Brunel.

— Bon. Parce que, n’est-ce pas, petit père, s’il avait eu un trop vilain nom… Est-ce qu’il est cousin aux Lestienne ?

— Ah ! Dieu non ! fit son père. Son origine est tout à fait commune.

— Pas comme nous alors, fit Esther doucement, la joue sur la main. Nous qui descendons de Daniel Jean-Richard…

Ce fut la première chose qu’elle raconta au jeune pensionnaire quand, le premier soir, on les laissa seuls un moment dans la chambre de ménage, avec la lampe et leurs devoirs.

— Sais-tu de qui nous descendons ! lui demanda-t-elle naïvement.

— Non. De qui ?

— De Daniel Jean-Richard.

— Le jeune forgeron de la Sagne, celui qui a fait la première montre en 1681.

— Je ne savais pas la date, mais c’est bien ça. C’est lui. Nous en descendons. Papa a tous les actes de famille ; il te les montrera si cela te fait plaisir.

— Oui. Je n’ai jamais vu d’acte de famille.

— Est-ce vrai que tu es fort en arithmétique ? reprit-elle, changeant de sujet, car elle était désireuse d’étudier les divers aspects de leur nouvelle acquisition.

— J’ai fait les équations du premier degré avec mon instituteur. Je commençais les logarithmes, répondit-il.

— Alors tu pourras m’aider pour mes problèmes, dis ? Je suis énormément faible en arithmétique !

La figure mince de Donat se couvrit de rougeur.

— Volontiers ! répondit-il à demi voix.

Il évitait toutes les phrases où il eût fallu dire vous ou tu. Madame Jean-Richard avait décidé que ces deux enfants se tutoieraient ; bonne coutume, simple, qui les garde plus enfants, tandis que le vous fait naître, pensait-elle, des idées prématurées de pure coquetterie. Mais Donat ne s’y résolut qu’après quinze jours d’hésitations et de réflexions dans la solitude de sa chambre. Il s’exerçait à prononcer : « Esther, es-tu prête ? Esther, je ne t’attends pas… », ce qu’il n’avait aucune occasion de dire, car Esther, à l’âge où l’on craint les railleries, lui avait intimé l’ordre d’aller, au collège par la rue du Haut, tandis qu’elle-même prenait celle du Bas, où demeuraient plusieurs de ses amies.

M. et Mme Jean-Richard, couple de bon sens, accoutumé à regarder la vie en face, étaient tombés d’accord que des cachotteries seraient parfaitement inutiles, et qu’Esther apprendrait, dans la rue, dans un magasin, ou en jetant les yeux sur le journal local qu’on ne pouvait lui cacher, l’histoire fâcheuse de Jules Brunel.

C’est pourquoi, dès le second soir, Emer Jean Richard appelait sa fille dans le cabinet de travail où se trouvaient son établi, l’étuve des chronomètres, ses livres, sa collection d’histoire naturelle ; un petit sanctuaire où l’on ne faisait jamais de bruit. Quand il eut fini un bref exposé des circonstances, quand elle sut que le père de Donat attendait en prison une sentence qui le stigmatiserait d’incendiaire et de voleur, elle poussa une exclamation.

— Et moi qui me suis vantée hier à lui de descendre de Daniel Jean-Richard ! Je ne l’aurais pas fait si j’avais su…

— Il l’aura compris. Je crois que cet enfant a du tact. Maintenant, on l’ennuiera peut-être à l’école.

— Je ne sais pas. Ce matin à la récréation, Roger Lestienne l’a pris bras-dessus bras-dessous et Pierre Campel de l’autre côté, les deux garçons les plus chics de l’école, et ils se sont promenés avec lui tout le temps. Ça a fait un effet.

Madame Jean-Richard était, par devers elle, à sa manière tranquille, fort satisfaite. La pension de Donat était de quatre cents francs par an. Elle se promettait d’en mettre la moitié au moins de côté pour Esther, car, lorsqu’on est trois, l’appétit d’un quatrième ne fait pas une différence énorme pour les provisions. On viderait mieux les plats, voilà tout. De plus, il était stipulé que le jeune garçon donnerait un coup de main, qu’il monterait l’eau, descendrait le bois, et que le samedi il écurerait l’escalier. Déjà, de lui-même, il s’était offert à desservir la table après le souper, et il l’avait fait adroitement. Pour le problème d’Esther, il l’avait débrouillé très vite, et bien expliqué, plus simplement que papa, qui se perd dans des considérations, et qui offre toujours trois façons de résoudre pour une. « Esther n’apprécie pas la science et la bonté de son père comme elle devrait », songeait madame Jean-Richard, qui tout en subissant l’ascendant de sa fille, était parfois un peu jalouse d’elle. Le cœur maternel a de ces recoins.

Le premier assaut atteignit Donat comme un coup de poing en pleine poitrine, tandis qu’effaré encore et gauche dans le milieu nouveau de l’école, il cherchait son terrain.

— Est-ce vrai que tu es le fils à Jules Brunel qu’on va juger ?

Cette question sortit, presque anonyme, d’un groupe où l’on chuchotait, serrés les uns contre les autres, sous les ormes de la cour.

— Oui, c’est vrai, répondit-il, devenant pâle. Et puis après ?

— Oh ! rien. C’est embêtant pour toi.

Et on l’entoura.

— Es-tu cité comme témoin ?

— Bêta ! dit un autre ; un fils ne témoigne pas contre son père. Mais tu iras au procès, pour entendre ?

— Moi, je n’irais pas à ta place. Rien que d’y penser, tu es blanc… Tu ne demeurais pas avec ton père, hein ? Tu étais placé ?

Les oreilles lui tintaient ; adossé à l’arbre, il enfonçait ses doigts dans l’écorce rugueuse, pour se cramponner à quelque chose… Il avait redouté cette minute presque comme on redoute l’instant de la mort ; et voilà que ces écoliers étourdis lui faisaient une ovation de curiosité.

— Bah ! dit l’un, philosophe précoce, on n’est fils que de ses œuvres.

— Je ne renie pas mon père… prononça Donat d’une voix qui lui parut à lui-même étrange et lointaine.

— C’est chic à lui de dire ça, murmurèrent les autres en s’éloignant.

Et ce fut tout. Le cataclysme avait passé.

VIII

Quand il repense à ces quatre années, Donat sent en lui son cœur s’attiédir délicieusement, d’émotion tendre et reconnaissante. Ces quatre ans, c’est sa voie lactée, la douce traînée de lumière tout à travers son ciel. Il le dit une fois à Esther comme ils rentraient tardivement d’une longue promenade, sous un ciel tout palpitant d’étoiles.

— Comme la voie lactée est belle ce soir ! disait Esther, tournant vers les splendeurs d’en haut un visage fin et changé par ces clartés vagues.

— Oui… Cela ressemble à mon chemin depuis que je vis chez vous, murmura Donat qui aurait voulu dire mieux, plus éloquemment, avec une autre voix.

Mais Esther comprit ; elle fit vivement :

— Comme tu es gentil !

Et ils se turent un bon moment. Ces courses du dimanche, en famille, avaient été une révélation pour Donat. Révélation de la nature qui, au temps de la Brigandière, ne lui représentait qu’une provision de comestibles épars. Emer Jean-Richard, intellectuellement, était un de ces touche-à-tout comme il y en a beaucoup chez les horlogers ; il savait un peu de botanique, un peu de géologie, de cosmographie, de zoologie. Assez pour que, derrière le rideau vague de sa conversation, on entrevît d’infinis espaces inexplorés. Il savait les noms des papillons indigènes ; Esther les savait aussi ; on s’approchait à pas doux, en retenant son souffle, de la touffe de mauves, de la branche pendante où tremblait, pour un instant, la soie nacrée d’un Tabac d’Espagne, l’émail léger d’un Paon de jour, la chamarrure éclatante d’un Vulcain.

Donat questionnait avec avidité ; M. Jean-Richard était heureux et fier de répondre. Et il n’y avait pas au monde d’être plus imprégné de joie, d’assurance et d’espoir que Donat Brunel, la boîte verte en sautoir, un gros bouquet d’orchis-vanille attaché à la courroie, les poumons remplis de l’air de la montagne, quand il redescendait avec sa famille adoptive des sommets vers le village, et qu’il s’aidait à soutenir la chère maman qui avait un peu mal au pied après huit heures de marche. Car elle était vaillante plutôt que robuste, et elle serait morte à la peine plutôt que de rester comme une vieille femme à la maison, quand son mari partait avec la jeunesse.

Jules Brunel avait été condamné à quatre ans de réclusion ; Martin Cocard, faute de preuves suffisantes et grâce à une défense habile, avait été relâché. Donat connut la sentence par le journal ; personne ne lui en parla. Il reçut de son père une lettre dont il ne dit rien ; mais quelques semaines plus tard, se trouvant seul avec l’homme bon et sur qu’il considérait comme son tuteur, il demanda :

— À votre sens, est-ce que je devrais aller voir mon père ?

— Oui, tu ferais bien.

— Comment faut-il s’y prendre ?

— J’écrirai au directeur du pénitencier. On te fixera le jour et l’heure.

Ce fut un dimanche. Donat fit une partie du trajet à pied, muni d’une petite carte du pays sur laquelle M. Jean-Richard lui avait tracé sa route. Il essaya d’abord d’être triste, puis, comme il en était distrait par les arbres, par les oiseaux, il n’essaya plus. Mais, entre les grands murs de pierre, derrière les lourdes portes, et dans les couloirs à écho où il marchait sur les pas d’un surveillant, puis dans la petite pièce où un grillage le séparait de l’apparition subite, morne, hésitante, du prisonnier, un épouvantable fardeau d’angoisse croula sur lui.

— Tu ne me reconnais pas, on dirait… fit son père. C’est à cause de ma moustache que je n’ai plus…

Un gardien, près d’une petite table, se donnait l’air d’être à son journal, mais on voyait bien qu’il prêtait l’oreille.

— As-tu lu les débats ? reprit Jules Brunel. J’ai crânement répondu, tu as pas trouvé ? Je n’ai pas perdu le fil une minute. L’avocat est une panosse ! Si je m’étais défendu moi-même, j’serais pas où je suis… Enfin, on y est bien, j’ne dis pas le contraire. Cette fois je demande qu’on me mette dans la menuiserie. L’autre fois, c’était dans la reliure. Comme ça j’aurai plusieurs cordes quand je sortirai. Et toi, tu vas bien ? On t’a mis en apprentissage ?

— Je suis à l’école secondaire, fit Donat, qui n’eut aucun plaisir à dire cela, tant la vie lui semblait subitement décolorée.

— Naturellement ! fit son père en haussant les épaules. Dès que je ne suis plus là pour te diriger, on ne fait que des bêtises. Je voulais que tu deviennes monteur de boîtes. On aurait pu avoir égard à ma volonté. Mais à quoi ça te servira-t’y, cette secondaire ? Tu vas t’y monter le cou, et puis quoi ?

Donat ne répondit rien ; ses projets d’avenir ne l’intéressaient plus.

— Enfin, travaille tout de même, fit Jules Brunel. Fais ton devoir, sois convenable avec tes maîtres… Quand je sortirai, je m’occuperai de te trouver une place... Tu peux toujours compter sur ton père, à la vie à la mort…

Il s’attendrit, il passa le revers de la main sur son œil. Donat restait froid et muet comme une pierre.

— Le règlement interdit qu’on apporte quoi que ce soit, reprit le prisonnier. C’est dommage. Sans ça, tu m’aurais apporté une petite douceur, hein ?

Le gardien leva la tête.

— Oh ! rien, rien ! fit Jules Brunel en riant. Il ne m’a rien apporté ! Pas ce qui ferait mal à l’œil.

— As-tu envie de quelque chose ? interrogea son fils innocemment.

— De quelque chose ! cria le prisonnier subitement furieux. Si j’ai envie de quelque chose ! Tu oses demander ça !

Le gardien tira sa montre. C’était fini.

Oh ! que cela avait été à la fois long et court, cette entrevue où l’on ne s’était rien dit de ce qu’il aurait fallu, où l’homme sombre et fâché, derrière son grillage, et l’enfant muré lui aussi dans son cœur, s’étaient regardés un instant comme des ennemis.

Cette visite se répéta trois fois encore, une fois chaque année, plus indifférente, plus infructueuse chaque fois, le prisonnier un peu plus pâle, bouffi par un commencement d’anémie, un peu moins vantard, plus bénisseur ; Donat plus correct, débitant le petit formulaire de questions qu’il s’était fait ; fermé sur les choses de sa propre vie, et devinant bien d’ailleurs que son père ne désirait point y pénétrer.

La dernière fois, ils s’abstinrent l’un et l’autre, par une réticence bizarre, de parler de la date de l’élargissement, qui s’approchait.

Donat n’y pensa pas, peut-être. Il était alors dans le grand coup de feu du dernier semestre d’études ; une sorte d’instinct lui faisait éviter les préoccupations étrangères au sujet vital.

Sa première communion avait eu lieu à Pâques, celle d’Esther à Noël, la même année ; elle avait alors seize ans, lui, pas tout à fait dix-sept. Ils se sentaient heureux et bons ; la vie leur semblait noble, belle, et pourtant facile. Le but était si près qu’on le touchait de la main.

C’était leur dernier jour de l’an enfantin, disait Esther. Car après les examens d’État, en avril, on serait des grandes personnes, diplômées sur parchemin, et l’on irait dans le vaste monde gagner sa vie.

Le soir de ce 1er janvier, M. et madame Jean-Richard recevaient des visites ; Esther et Donat, pour lire tranquillement, s’étaient réfugiés dans le cabinet de travail où l’établi du régleur, couvert d’un fin linge de mousseline, semblait un berceau endormi ; les coudes sur une petite table éclairée par le quinquet de laiton poli à haute branche, les yeux sur leur livre, ces deux enfants rêvaient plutôt qu’ils ne lisaient… Esther portait sa robe noire de première communion ; une grosse ruche de tulle blanc, un peu ouverte en cœur, laissant voir son cou, et le médaillon d’or qui brillait à une mince chaîne. Son joli profil net, sa bouche aux coins profonds, ses tresses brunes serrées autour de sa tête, et le frison un peu doré qui se collait à sa tempe, le contour velouté de sa joue, étaient comme vivifiés et clarifiés par une chaleur, par une lumière du dedans que Donat s’imaginait miraculeuse. Il regardait Esther comme s’il ne l’avait jamais vue ; elle se révélait à lui tout à coup. Il parla subitement, sans le vouloir :

— Oh ! Esther, dit-il, comme je t’aime !

Elle le regarda un instant ; leur vie semblait suspendue.

— Je t’aime aussi, soupira-t-elle.

La minute d’avant, elle ne le savait pas, et pourtant l’amour jeune et tendre était là depuis longtemps, attendant qu’on ouvrît la porte… Un peu plus tard, elle se pencha.

— Embrasse-moi, fit-elle tout doucement.

Elle savait bien que de lui-même, il n’aurait pas osé…

DEUXIÈME PARTIE

LE JEUNE HOMME ET SON ÉPREUVE

IX

Donat Brunel ne fut pas loin de connaître le bonheur parfait dans les trois mois qui suivirent ce jour de l’an surprenant et exquis. De toutes ses facultés, il aspirait à un but qu’il savait pouvoir atteindre ; et les circonstances extérieures favorisaient son élan. Même son cœur à peine éveillé, étonné de se découvrir, était semblable à un petit enfant qui sourit à une lumière, sans se demander si la lumière s’éteindra. Tout était sécurité, tout paraissait aisé et naturel.

Donat philosophait là-dessus en lui-même. « Il suffit de vouloir, se disait-il. Savoir ce qu’on veut ; ensuite ne pas cesser de le vouloir. C’est ce que j’ai fait depuis que j’étais petit. Je trouve déjà ma récompense… »

— Tu n’as donc point de souci, point de crainte, à trois mois des examens ! lui dit Esther un soir, comme ils étudiaient ensemble dans le cabinet de travail. C’est un peu agaçant, tu sais ! moi je grelotte de peur quand j’y pense !

— De quoi veux-tu que j’aie peur ? demanda-t-il, se levant pour chercher dans sa serviette de toile maroquinée noire, trouée dans les coins par quatre ans d’usage, une immense feuille de papier qu’il déplia sur la table. Éloigne un peu le quinquet… tiens, regarde ce tableau de répétitions que j’ai arrangé dimanche… Tous les jours y sont : de janvier, février, mars, et la première semaine d’avril…

Son doigt indiquait des colonnes divisées en carrés tout petits que remplissaient des caractères microscopiques à l’encre rouge.

— Lis, aujourd’hui par exemple, 5 janvier. Histoire suisse, 1 à 20. Ancienne 1 à 12. Moyen âge 1 à 15. Moderne 1 à 30. Les pages de mes manuels ; une bonne tranche de chaque histoire. Je répète tout cela, je note les dates, les faits. Demain ce sera la géographie. Après-demain, mathématiques. Un jour de la semaine pour chaque branche, et toute la matière du programme est répartie dans ces cases. Le 7 avril j’aurai fini ; tout aura passé dans les cases de mon cerveau pour n’en plus bouger. Ce serait bien la peine d’avoir étudié pendant quatre ans pour flancher quand on arrive aux répétitions !

— Je t’admire ! fit Esther distraitement.

Donat rougit ; fort heureusement, il était sensible, ce qui le sauvait d’être tout à fait pédant.

— Mais j’oubliais de te dire, reprit-il. Tu vois ce petit coin-là, marqué à l’encre rouge, dans l’heure de six à sept. C’est un quart d’heure réservé pour toi, pour t’aider à tes problèmes.

Elle regarda le petit carré de carmin ; elle sourit, de ce sourire qui enfonçait tendrement la fine pointe des lèvres dans la ligne savoureuse de la joue.

Oh ! cette chère intimité sous la lampe, avec les livres de classe aux pages cornées, le grand encrier gardé par un chien de chasse en bronze, la toile cirée brune à dessins blancs qui sert de tapis à la table, et dont on connaît les cassures en étoile sur chaque pli tombant ; le tic-tac doux et comme velouté du grand régulateur dont le balancier passe et repasse derrière un disque de verre qu’il anime chaque fois d’une lueur cuivrée ; et dans la pénombre ici et là, une tache noire qui est l’aile bigarrée d’un grand papillon des tropiques sur le fond de la vitrine.

Quelle douceur dans ces choses connues, immuables, ordonnées !… ces choses auxquelles on pense avec une sécurité, entière, parce qu’elles demeurent, tandis que tout autour se meut l’hostile inconnu… Plus tard, quand nous y revenons par le souvenir, il semble que ce ne soit point elles qui aient disparu, mais nous qui nous sommes infiniment éloignés ; il semble que la vieille chambre soit encore là, éternelle, avec la lampe toute prête, le vieux canapé, et les mêmes rideaux blancs aux fenêtres, la même odeur de feuille de géranium… Nous oublions que le pauvre vieux ménage a été dispersé ; ce qui en reste, son image tissée dans notre vie, a pris place dans la mystérieuse permanence de ce qui fut nous, de ce qui sera nous toujours.

Donat repliait soigneusement la grande feuille barrée de lignes ; puis il s’accoudait le menton sur ses poings, les yeux baissés.

— Tu te moques de moi, dit-il enfin, à demi-voix.

— Non, je ne me moque pas. Merci pour le quart d’heure à l’encre rouge. Mais tu es méthodique, c’est effrayant ! Je me demande quelle sorte de mari tu feras.

— Il n’est pas question de cela ! dit-il brusquement.

Car la réserve d’un garçon de cet âge est bien plus farouche que celle d’une jeune fille. Tous deux reprirent leurs livres.

— Donat ! fit Esther au bout de quelques minutes, tu serais gentil si tu aidais aussi un peu à Laurette Marchand. Elle est encore plus obtuse que moi pour l’arithmétique.

— C’est beaucoup dire ! fit-il sans quitter des yeux son manuel d’histoire.

— Et en astronomie ! tu ne t’en fais pas une idée ! Ce matin, elle essayait d’expliquer au tableau la précession des équinoxes… Notre professeur l’a arrêtée en lui disant : « Dans quel mois sommes-nous ! »

— Vraiment ! fit Donat qui cherchait une date.

— Elle s’est mise à pleurer ; elle m’a dit en sortant qu’elle était perdue d’avance, qu’elle raterait parfaitement l’arithmétique et l’astronomie, et probablement aussi l’histoire et la géographie.

— Rien que ça ! remarqua Donat avec insensibilité !

— Oui, mais alors son diplôme est à l’eau, tu comprends !

— Et qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ?

— Tu es révoltant ! s’écria Esther. Comment ! Je te dis qu’elle pleure, tu ne bronches pas. Veux-tu, ou ne veux-tu pas lui expliquer la précession des équinoxes ?

— Mais je n’ai pas une minute ! tu as vu ma feuille ! fit Donat stupéfait… Pourquoi… pourrais-tu me dire… où sont les raisons pour que je donne de mon temps, de mon précieux temps à… à me casser la tête… Mais non ; certainement non… Laurette Marchand m’est tout à fait indifférente ; son diplôme ! ça m’est équilatéral ! c’est du mien que je m’occupe…

Esther leva la tête très haut, devint la reine Esther en une seconde ; sa bouche rouge se serra ; un regard dédaigneux glissa sous ses cils bruns.

— Tu es odieux ! fit-elle.

— Révoltant, odieux. Quoi encore ?

— Égoïste, atrocement égoïste !

— C’est possible. Pourquoi pas ?

— On voit bien, dit-elle encore, que tu as tout à fait manqué d’éducation première…

Il ne répondit plus rien ; elle put croire qu’il n’était pas blessé.

Et le lendemain soir, pour bien lui marquer qu’elle ne boudait pas, elle lui demanda d’aller se luger avec elle sur la route de l’Hôpital, car la nuit était claire, pleine d’étoiles, et la neige craquait.

— Mais je n’ai pas le temps ! dit-il incertain.

— Tu vois ! tu refuses de nouveau. Je ne sais plus que te demander, vraiment.

— Demande-moi de travailler à mon programme.

— Tout pour toi, rien pour les autres !

— Allons ! fit-il avec une résignation mécontente. Une seule course, c’est entendu ?

Et comme ils partaient gaîment tout de même, tirant ensemble la corde de la luge, Donat sentait son pouls battre plus vite tandis que ses doigts dans le gros gant de laine effleuraient la main plus fine d’Esther, une main qui ne se tenait jamais tranquille une seconde ; tandis que son bras touchait l’épaule mince dans la jaquette de drap bordée d’une modeste fourrure ; et surtout lorsque, à chaque cahot de la descente, le jeune corps souple d’Esther s’abattait, se redressait, le heurtant d’un coup aigu et léger, ou le frôlait seulement comme une branche feuillée vous frôle au passage, Donat percevait chaque contact comme si ç’eût été une étincelle électrique, longue, sinueuse, très lente. Il ne disait rien ; il guidait sa luge, du bout de son pied armé d’un patin, avec une attention, une application presque douloureuse, comme il faisait toutes choses.

— Sais-tu, fit Esther pour le taquiner, comme ils rentraient après avoir culbuté parfaitement au contour, sais-tu que plusieurs de nos camarades… je ne nomme personne, mais il y en a de très bien, et qui seraient très honorés de se luger avec moi… Toi, rien ne t’émeut. Tu es en bois. Tu ne penses qu’à ton programme.

Il la regarda, tout ébouriffée sous son béret noir, les yeux à la fois rieurs et irrités.

— Tu ne sais pas tout… murmura-t-il d’une voix étrange.

X

Et ce fut comme il l’avait dit ; le 7 avril, à dix heures du soir, Donat plaquait sa main large étendue sur son dernier cahier de cours, et proclamait d’une voix importante et joyeuse :

— J’ai fini !

Emer Jean-Richard qui, debout dans l’embrasure, arrangeait la petite lampe de l’étuve aux chronomètres, se retourna.

— Fini ? répéta-t-il. On n’a jamais fini…

— Pardon, j’ai fini, persista le grand garçon aux joues maigres, aux yeux un peu battus de fatigue.

— Et qu’est-ce que tu imagines avoir fini ? demanda cet horloger qui en son par-dedans était un rêveur et un mystique.

— J’ai fini mes études, répondit Donat tranquillement.

— Jeune imbécile ! fit Emer Jean-Richard. On n’a jamais fini ses études. Est-ce que tu sais tout, voyons ?

— Oui, je sais tout.

Donat rougit, naturellement, en prononçant cette énormité ; il se sentait ridicule, mais il n’en voulait pas démordre.

— Tiens ! tiens ! parle-moi donc un peu de… voyons… de la philosophie d’Épictète, dit l’horloger railleur.

— Je n’ai pas ça dans mon programme ; mais vous pouvez me questionner sur n’importe quel sujet contenu dans ces pages, fit Donat, lui tendant une épaisse brochure qui était le programme détaillé de toute la matière des examens d’État.

— Merci, merci ! prononça Jean-Richard avec un geste dédaigneux de sa main fine et longue. Des dates, quelques faits dont l’exactitude est perpétuellement remise en doute par la science et par la critique… Cela ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, ce sont les idées.

— Tout de même, papa, intervint Esther qui, elle aussi, avait un voile de lassitude sur toute sa physionomie, je voudrais bien être aussi avancée que Donat. Le voilà prêt, le voilà sûr de lui. C’est le triomphe de la méthode !

— Il est trop sûr de lui ; il se monte le cou ; il a besoin qu’on le lui rabaisse d’un ou deux crans, dit Emer revenant à ses montres qu’il remontait avec délicatesse et douceur.

— Et qu’est-ce que tu feras, Donat, pendant la semaine qui te reste ? demanda Esther, appuyant sur la paume de sa main sa tête lasse.

Ses longues nattes brunes dont elle avait ôté les épingles tombaient de chaque côté de son cou mince ; elle avait la cervelle si fatiguée qu’elle ne pouvait plus rien supporter dessus, assurait-elle.

— Je ferai des compositions et tu me les corrigeras, répondit Donat. La composition est mon point faible.

— Comment ! tu as un point faible ! s’exclama M. Jean-Richard ironique.

— Oui, et c’est justement le point fort d’Esther. Elle pourra m’aider ; je lui ai aidé pour l’arithmétique.

— Comment veux-tu que je t’aide ? murmura-t-elle un peu maussade. Si tu n’as pas d’idées, personne ne peut t’en donner.

— D’ailleurs, s’écria madame Jean-Richard, qui de la chambre voisine écoutait la conversation, et qui parut sur le seuil, son tricotage à la main, Esther est bien trop fatiguée pour s’occuper de toi, Donat. Tu es prêt, j’en suis bien aise. Tu bêcheras le jardin, mes huit planches, de façon à ce qu’elles soient prêtes pour la graine. Je me suis toujours bien trouvée de semer avant la Saint-Georges.

— Je regrette, dit Donat ; je n’aurai pas une minute cette semaine.

— Comment donc ! puisque tu n’as plus rien à faire !

— Je ferai des compositions. Mes examens avant tout, n’est-ce pas ?

— Oh ! naturellement ! tes examens avant tout ! Mais un peu d’obligeance ne gâterait rien, dit madame Jean-Richard avec raideur, en retournant près de la lampe.

— Tu as tort de fâcher maman. « Tu sais qu’elle est nerveuse ces temps-ci ! » chuchota Esther, se penchant vers Donat, si bien que sa tresse déroulée, à demi-défaite, vint se poser en une courbe molle sur le genou du jeune homme.

Donat recula vivement et fronça le sourcil.

— Tu as cru que c’était un serpent ! fit Esther agacée. Tiens, vois-tu, tu es un puits de science, je veux bien, mais un peu de savoir-faire, un peu de conciliation, non, pas ça !… Un boulet de canon, voilà ton genre… tu suis ton idée, et alors il n’y a au monde que toi et ta trajectoire.

— Cette phrase ferait très bien dans une composition, « toi et ta trajectoire… », répéta Donat songeur.

Esther frappa du bout des doigts sur la table.

— Si tu n’étais pas bête comme un boulet de canon, poursuivit-elle, décidée à le fâcher, tu aurais compris qu’en bêchant une planche du jardin, tu peux piocher aussi ta composition, rassembler tes idées… si tu en as. Le travail du jardin est même excellent pour cela… Moi, en sarclant, j’arrange des histoires.

— Tu crois vraiment que ça me ferait pousser des idées ! fit-il avec ardeur… Dans ce cas… madame Jean-Richard, fit-il en s’approchant de la porte, je bêcherai volontiers, demain si vous voulez.

— Il paraît que ton premier mouvement n’est pas le bon, répondit-elle, encore un peu fâchée.

« Si maman s’imagine que c’est pour lui rendre service ! se disait Esther. Non vraiment ! ce Donat est un abîme d’égoïsme… »

Pendant les repas, on s’entretenait, non des examens précisément, mais de sujets connexes : le costume qu’il fallait revêtir, le logis qu’il fallait s’assurer. On faisait une robe neuve à Esther ; c’était une jolie étoffe brillante, d’un gris ardoisé, et le garibaldi, – on était à l’époque des garibaldis, – était de cachemire blanc garni de rubans de velours noir. Car les jeunes filles portaient alors beaucoup moins de couleurs gaies, de rose, de rouge, de bleu et de vert qu’aujourd’hui. Cependant, de grosses touffes de primevères jaunes, sur le chapeau noir tout petit, corrigeaient un peu l’austérité de cette toilette.

Donat devait porter son costume noir de première communion, soigneusement revu par madame Jean-Richard, et qu’il fallut allonger. Dans une grande cravate de son mari, elle tailla un nœud plus petit ; satin noir solennel.

— J’aurai l’air d’aller à mon enterrement, fit Donat. Mais il faut bien que je me contente.

Esther avait souvent de gentilles idées qu’elle ne se contentait pas toujours de mettre dans ses compositions. Un soir, à la fin de son « quart d’heure à l’encre rouge », elle posa un tout petit paquet près de la main de Donat, sur le livre.

— Hommage à mon professeur ! prononça-t-elle comme dédicace.

Et c’était une cravate de soie grise, chatoyante, avec de petits fils verts et jaunes qui y mettaient comme un reflet printanier.

— Jolie, n’est-ce pas ? fit-elle. Je l’ai choisie pareille à une cravate de Pierre Campel, c’est tout dire.

— Je me moque de Pierre Campel. Tu l’as choisie, ça me suffit bien, murmura Donat attendri, ému, presque bouleversé. Je ne sais comment te dire assez merci… Tiens, écoute ! Je la porterai pendant les examens, mais ensuite je ne la porterai plus. Je la garderai toute ma vie en souvenir de toi…

« Drôle de garçon, pensait Esther. Un autre préférerait une chose que j’aie portée. Lui, non. Il veut garder ce qu’il a porté lui-même ! » Peut-être aussi ne comprenait-elle pas très bien.

Égoïste, dur, froidement obstiné quand il s’agissait du but à atteindre ; indifférent au confort, cédant sa place, s’effaçant dans les plaisirs ; ne cherchant jamais à briller ; mais argumentateur étroit et buté sur son terrain, campé à côté du piquet qu’il avait planté ; admirant avec une sorte de ferveur religieuse ses professeurs, parce qu’ils étaient arrivés où lui-même voulait parvenir ; aimé d’eux, très peu populaire auprès de ses camarades qui le trouvaient engoncé ; très mûr par l’énergie, et très enfant dans son ignorance du monde ; heureux de vivre parmi d’honnêtes gens, mais jugeant son père comme une simple anomalie, ne se jugeant pas lui-même ni son entourage ; Donat n’était guère encore qu’une machine très neuve mue par un moteur très fort.

Il fut décidé, en fin de compte, que pendant les quatre jours des examens, Esther accepterait l’hospitalité de sa cousine Fanny qui habitait le chef-lieu depuis une année, et que Donat logerait à l’hôtel de la Barque d’or. M. Jean-Richard avait lui-même logé dans cet hôtel pendant un jour ou deux, à l’occasion d’un concours de l’Observatoire ; les chambres étaient propres, la table plus que suffisante. Le mot de table d’hôte faisait battre le cœur de Donat d’une timidité prophétique.

— Ne t’inquiète de personne, sois simple et modeste. Ne te trouble pas surtout, et tout ira bien…

— C’est comme si tu disais, papa, à quelqu’un qui ne sait pas nager : « Ne te noye pas surtout, et tout ira bien ! » fit Esther en riant.

— Une chose certaine, Esther, c’est que tu auras dix à la composition ; tu es brillante, prononça Donat, qui n’hésitait, jamais à admettre les supériorités d’autrui.

XI

Ils partirent, Esther et Donat, beaux comme des parrains, dans l’aube grave du matin d’avril. Les rues se taisaient encore, tout emmitouflées d’une brume grise qui semblait faite de sommeil. Emer Jean-Richard prit les billets, tandis que sa fille rejoignait Laurette, deux autres amies et deux jeunes gens, accompagnés chacun d’un membre ému de sa famille. En tout sept jeunes martyrs qui allaient affronter leur supplice ; « qu’on jetait aux bêtes », disait irrévérencieusement Pierre Campel.

M. Lestienne se promenait de long en large sur le quai, l’air chagrin, presque malheureux. Il avait exigé que son fils, qui travaillait mal, subît cet examen, inutile pour sa carrière, au lieu d’entrer sans autre dans la classe inférieure du gymnase ; et maintenant, devant la mine épuisée, les yeux cernés et inquiets de son flémard de fils, qui venait de passer une série de nuits blanches pour rattraper le temps perdu, il n’était plus certain d’avoir eu raison. Avec une âpre jalousie paternelle, il considérait l’enfant de commune, ce Donat Brunel, ce persévérant, cet acharné, et il se disait : « L’avenir est aux piocheurs de son espèce… »

— Courage, et bon succès à tous ! fit-il en soulevant son chapeau, tandis que les jeunes filles à la portière agitaient encore la main, et que les garçons logeaient tous leurs petits paquets dans le filet.

— Moi, dit Laurette, s’accotant dans l’angle, si j’échoue, je me jette au lac…

— Folle ! peut-on parler ainsi ! s’exclama Esther. Si tu échoues, tu recommenceras.

— Et si j’échoue, ce sera votre faute, Donat Brunel, poursuivit Laurette énervée. Vous auriez pu me donner quelques répétitions ; vous aurez ma mort sur la conscience.

Les quatre jeunes filles étaient maintenant blotties les unes près des autres, sur la longue banquette, et les trois jeunes gens placés en face d’elle dissimulaient de leur mieux une certaine timidité.

— C’est cela ! dit Lucien Lestienne, morose ; jeudi soir, si vous voulez, Lucette, on fera la partie d’aller se noyer ensemble.

— Bah ! nous réussirons tous ! fit Pierre Campel. Je le sens dans mes os. J’ai des os prophétiques…

— Des osselets, comme les sauvages, fit Esther… Jouons à la courte paille. Celui qui tirera la courte paille sera retoqué…

— Non ! non ! crièrent-ils tous, saisis d’un certain effroi.

Doucement, un peu gênée, une jeune fille tira de son petit sac le cornet de caramels que sa maman y avait mis, et le fit passer à la ronde.

— Puis-je vous offrir des cigarettes, mesdemoiselles ? dit Lestienne d’un ton lugubre.

Elles refusèrent en riant.

— Quand nous rentrerons avec nos lauriers, on pourra s’offrir une petite débauche, fit la plus osée.

— Ah ! nos lauriers ! il n’y en aura pas de quoi parfumer la sauce, fit encore Lucien, le plus déprimé de tous.

Il accepta cependant un caramel et choisit le plus gros.

— Par bonheur, il y aura toujours Donat pour nous couvrir de gloire, dit Pierre.

— Je serais tout à fait tranquille sans la composition, prononça Donat qui n’avait pas encore ouvert la bouche. Si c’est un sujet d’imagination, je suis coulé d’avance.

— Je t’ai pourtant, dit Esther, fait écrire sur des sujets poétiques : Rêves et nuages, et La cassette de Pandore, etc.

Pierre Campel se tapa les genoux des deux mains.

— Rêves et nuages ! Je donnerais ma plus vieille paire de savates pour entendre une improvisation de Donat là-dessus. Rêves et nuages !

— C’est un sujet pour jeunes filles, dit Lucette d’un ton posé. J’écrirais dix pages de mes rêves et de mes nuages.

À force de causer, ils se réconfortaient mutuellement ; le paysage les amusait, et le soleil perçant la brume, le lac brillant comme une plaque de nacre, les lilas plus printaniers qu’à la montagne, la gaîté du matin jeune et frais les encourageaient comme un gage d’espoir.

Dans les petites gares, d’autres jeunes martyrs montaient, aisément reconnaissables aux mamans éplorées, aux papas émus qui du quai envoyaient encore des bénédictions et des vœux : « Bon courage ! bon succès ! »

— Que de vœux ! fit Pierre ; il y aurait de quoi chauffer la locomotive !

Et Donat se demanda si ce mot ferait bon effet dans une composition.

À l’instant où, dans le grand vestibule de pierre jaune, il fallut se séparer, les jeunes filles allant à droite vers leurs salles, les jeunes gens à gauche vers le petit amphithéâtre, Esther eut un cri :

— Donat, je meurs de peur !

— Tu réussiras, lui dit-il d’un ton assuré.

— Attends-moi à midi, sur le perron. Oh Donat ! j’aurai des cheveux blancs, tu verras !

Mais à midi, elle rayonnait, excitée, bavarde.

— Un sujet chic, qu’en dis-tu ? « Mon premier voyage. » J’en ai entassé ! Des inventions, naturellement. Et toi ?

— Mon premier voyage, j’ai admis que c’était celui d’aujourd’hui.

— Oh ! mon pauvre Donat, ça a l’air bécasse ! Ton premier voyage à dix-sept ans !

— Tu ne voulais pas que je raconte les quatre voyages que j’ai faits pour aller voir mon père ! dit-il, l’air irritable. Eh bien alors ? Mes impressions de ce matin étaient fraîches, je les ai écrites telles quelles. Tu crois que ça n’ira pas ? fit-il avec inquiétude.

— Tu attraperas toujours bien un six, dit Esther.

Elle aurait été étonnée si elle avait pu voir les trois examinateurs préposés à la composition littéraire, ces trois êtres submergés de prose mièvre, d’élucubrations fadasses, empêtrés dans les guirlandes filandreuses, englués dans la guimauve obligatoire, ou assommés de rhétorique suante et pantelante, si elle avait pu les voir soudain rafraîchis et souriants :

— Mais ce n’est pas mal du tout ; c’est même bien. De quel collège, ce Donat Brunel ?… Un sincère, un naïf. Un qui observe. Et ce style ferme, avec ici et là un mot qui s’émeut… Tenez, cette remarque sur « une jeune fille qui est venue seule à la gare, et qui tout de même fait des signes avec son mouchoir ; à qui d’invisible fait-elle signe ? à l’espérance ?… Nous étions tous accompagnés ce matin, même ceux qui n’avaient personne… » Il y a aussi ce petit jardin de gare avec des tulipes qui est bien décrit. En somme nous avons rarement une composition de cette valeur.

Et la première journée était passée, et Donat se dirigeait seul vers l’hôtel de la Barque d’or. Il était fort content ; il savait que, sauf pour la composition douteuse, tout s’était bien passé, l’arithmétique, l’algèbre, la géométrie. Demain, l’oral commençait.

Quand il se fut lavé les mains dans sa petite chambre au troisième et qu’il eut soigneusement vérifié la longitude et la latitude de sa cravate, il redescendit vers la salle à manger.

La vue de la longue table ponctuée de salières, hérissée de gerbes de cure-dents, ombragée de plantes poudreuses, l’intimida moins qu’il n’aurait cru. À midi, il avait déjeuné presque seul, hâtivement ; ce soir les convives étaient plus nombreux, bruyants, beaux parleurs, et des deux sexes.

Donat s’assit, et quand il leva les yeux de dessus son assiette, il fut ébloui. En face de lui souriait une invraisemblable beauté, du type des chromos qu’il avait vues à la devanture des magasins de tabac ; prunelles bleues immenses noyées dans une ombre estompée ; joues de pêche dont l’incarnat régulier et fondant va doucement pâlir dans la neige des tempes, du cou, de l’oreille nacrée, des lèvres dessinées en un arc impeccable du carmin le plus vif, et sur les ailes du nez, une blancheur épaisse et mate qui intrigua Donat même à travers son ravissement.

La jeune personne, – car elle semblait délicieusement jeune et avec un effet de jeunesse permanente, – portait un corsage de soie vert-pâle généreusement échancré en carré ; des dentelles pendaient de son coude arrondi. Était-il possible, se demandait Donat dans sa naïve extase, qu’une créature vivante, pas une chromo, mais une jeune femme réelle et tangible, fût aussi parfaitement belle, belle de coloris surtout !…

Tout à coup la beauté sourit et cligna de l’œil en le regardant. Donat s’empourpra, mais devint attentif. Les paroles qu’on échangeait d’un bout à l’autre de la table lui firent comprendre que ces gens étaient des acteurs, une troupe de passage.

Quand la merveilleuse créature quitta la salle, elle lui adressa un petit signe de tête. Il se leva un peu éperdu, ne sachant comment lui témoigner sa respectueuse admiration. Il n’osa sortir derrière elle, mais quand il remonta l’escalier, il vit sur le palier du second étage une porte ouverte, et sur le seuil, un peu reculée dans la pénombre, une figure claire et vague, un sourire… Ces joues, ce cou, pétris de neige et de fleurs…

— Belle peinture, n’est-ce pas ? fit une voix derrière lui.

Il se retourna en sursaut et vit la vieille dame coiffée de coques grises, qui était sa voisine de table tout à l’heure. Était-ce bien à lui qu’elle avait parlé ? Elle continuait sans regarder personne et sans élever le ton, mais fort distinctement :

— Si cette porte ne se ferme pas tout de suite, j’avertirai l’hôtelier. Il n’y a jamais eu que de la clientèle propre dans cette maison…

Donat trouvait étrange cette vieille dame qui causait toute seule ; mais au même instant la porte claqua, tout le couloir en retentit ; et il resta stupéfait, comme on reste devant le drap de la lanterne magique quand où n’y voit plus rien… C’était bien un peu cela, cette apparition, cette disparition, ce mystère…

Rentré dans sa chambre, il s’y promena de long en large ; une intuition, peu à peu, pénétrait en lui, faisait courir des ondes brûlantes sous sa peau. Il était furieux, il était mystifié. « Belle peinture ! » Voilà ce qui le vexait surtout, car il y avait été pris bel et bien. Il poussa un éclat de rire dégoûté qui lui fit plaisir comme une vengeance. Et puis l’incident lui paraissait mal placé, incongru au milieu des examens ; il n’avait pas le temps d’en mâcher l’arrière-goût désagréable, mais qu’il souhaitait pourtant d’analyser. Son imagination remuée ne pouvait s’apaiser tout de suite. Sa mémoire, comme mécaniquement, reproduisait des souvenirs, les uns naïfs, les autres grossiers, des phrases entendues ; même, chose comique, des vers de Racine, les fards d’Athalie… Et tout cela s’ajustait et plaquait, et jetait des lueurs. Mais que c’était donc arrivé bêtement, mal à propos, sans queue ni tête !… Quelle figure niaise il avait faite dans ce couloir ! la bouche ouverte en rond, sans doute, comme un Jocrisse, devant cette porte qui avait claqué… Belle peinture ! Donat essaya de se persuader que tout de suite cet éclat de teint lui avait semblé peu naturel… Une chromo ; il avait comparé la belle à une chromo, immédiatement. Fallait-il qu’une vieille dame à coques grises s’en fût mêlée ! Ah ! l’aiguillon perçant du ridicule, comme on rue sous sa piqûre !

Et puis la nausée, à mesure qu’on comprend mieux, vous saisit… Ombrageux et chaste, Donat s’exaspérait de ne pouvoir dompter d’un coup le trouble de tout son être. Un instant, il essaya d’évoquer la figure d’Esther… Mais non, la place d’Esther n’était pas ici, dans cette chambre où flottait une buée malpropre… Comme les choses sont entremêlées dans la vie ! songeait-il naïvement. Ce n’est pas dans la semaine austère des examens qu’il aurait placé une initiation de ce genre… Enfin, il fallait tâcher de s’en débarbouiller l’esprit…

Mais le bon goût de rosée, la saveur propre et fraîche du matin avait disparu, et rien ne pouvait faire que Donat n’eût respiré ce soir le relent douceâtre d’une pourriture inconnue.

XII

La mauvaise humeur se dissipa devant l’inquiétude, et l’ennui d’avoir été ridicule s’oublie quand on est pendant trois jours sur le chevalet de torture : la torture de l’examen public, la sensation d’un clou qu’enfonce chaque question nouvelle, la brûlure des regards qu’on sent dans son dos, et l’atroce angoisse à chaque fois qu’on prend dans la corbeille un de ces terribles petits billets roulés.

L’assurance de Donat avait disparu ; il était convaincu que deux des examinateurs, hostiles, pointilleux, avaient entrepris de le faire échouer. Ses dates, ses faits, ses démonstrations au tableau prenaient un air chétif et flasque…

Pierre Campel blaguait, Lestienne était déprimé, Esther voguait sur des ondes d’azur, Laurette cherchait des pronostics ; elle disait : « Si je rencontre trois chats dans la journée, ce sera un bon signe… » Mais elle en avait rencontré quatre…

Le jeudi matin, ils se groupèrent tous les sept dans la cour avant d’entrer.

— C’est à quatre heures que les résultats seront proclamés dans l’amphithéâtre, dit Pierre. Eh bien, Laurette, cette partie, est-ce que ça tient toujours ?

— Quelle partie ? demanda-t-elle plaintivement.

— Sur le lac ?

— Fi ! dit Esther. Mais oui, je vote pour que nous fassions tous les sept une jolie course en bateau, après avoir télégraphié chez nous, naturellement.

— Je vous invite à goûter dans une pâtisserie, fit Lestienne, le plus argenté de la bande.

— Parfaitement, on se ballade jusqu’à huit heures. On prend le train qui rentre à dix heures. Nos papas auront eu le temps de commander les fanfares et les couronnes. Le plus beau brevet marchera en tête du cortège, enguirlandé. Ce sera Brunel, naturellement.

— Ah ! tais-toi ! tu me porteras malheur ! fit Donat avec impatience.

Ils étaient tous superstitieux, énervés, malheureux ; ils auraient crié, ou peut-être sangloté, pour un rien.

Il n’y avait plus, cette matinée, que des bricoles : le chant, la gymnastique, de la farce. Le jury est éreinté ; il ronchonne ou il rigole suivant son tempérament, on n’écoute plus, on ne regarde plus.

— Vois donc ce vieux qui s’étire, chuchotait Pierre qui assistait à l’examen de gymnastique des derniers numéros. Comme il montre ses dents jaunes ! il a l’air de dire : Mes pauvres veaux, à cette heure, vous êtes tous marqués, les uns pour la boucherie, les autres pour l’élevage.

Cette comparaison bucolique fit courir un froid dans les épaules de Lestienne. Il était bien sûr, lui, d’être marqué pour la boucherie... Quel carnage, mes amis ! et quelles lamentations ce soir à quatre heures, sur les gradins de l’amphithéâtre !…

Sur les bancs inférieurs, les aspirants, entassés, les épaules rondes, l’air vanné, ou bien ici et là, une affectation de bravade ; dans l’enceinte, les pupitres à drap vert, et des messieurs graves ; le jury, la délégation du Conseil d’État. Vers les degrés supérieurs, près des portes, un vague ramassis de public.

Donat levait son visage allongé et mince, aux traits réguliers ; ses sourcils, habituellement froncés par un effort inconscient, marquaient un petit sillon entre leurs extrémités nettes ; ses yeux gris étaient fixés sur une haute fenêtre derrière laquelle on voyait passer des nuages de printemps, légers, qui se défaisaient comme des flocons de laine qu’on carde. Il s’obligeait à regarder cette fenêtre, ces nuages, et en même temps il comptait les coups saccadés que son cœur envoyait battre derrière ses tympans…

Tant d’années, avec un seul but devant soi, et comme dans la ronde que les petites filles chantaient les soirs d’été… la ronde de l’avocat : « Avoir tant étu-di-é pour n’avoir rien appris… » Car Donat avait échoué, il en était sûr. Son sujet de géographie, un sujet bête : Naples et le Vésuve… Un sujet trop facile où il n’y avait rien à dire… Oui, sans doute, Esther avec son imagination aurait brodé là-dessus. Mais lui, il n’avait trouvé que des platitudes, des choses que chacun sait…

Le président du jury commençait son discours ; le Conseiller d’État en fit un autre, où l’excellence de la vocation pédagogique fut dépeinte en bons termes… Donat comptait toujours ses pulsations. Quant à Lucette Marchand, les tempes mortes, elle se sentait près de s’évanouir…

Enfin, comme dans un rêve, ils virent une grande feuille se dérouler lentement. Un monsieur toussa, debout, à demi caché derrière cette feuille qu’il tenait à deux mains… On décernait encore, en ce temps-là, des diplômes de trois degrés, celui du troisième équivalant à un brevet d’ignorance…

« Ont obtenu le brevet de premier degré, dans l’ordre décroissant du total des points : messieurs et mesdemoiselles… » Un arrêt pour tousser de nouveau.

« Brunel, Donat, maximum des points : 198. »

Ici le lecteur s’interrompit, car il était d’usage d’honorer d’une salve d’applaudissements le nom du suprême vainqueur, Pierre Campel poussa le premier bravo d’une voix éclatante, les mains claquèrent avec un bruit de grêle ; et les espérances renaissaient dans ce gai tumulte.

— Hein ! quelle noce on va faire chez le pâtissier tout à l’heure ! souffla Pierre dans l’oreille de Donat, son voisin.

Donat s’était levé à demi, en entendant son nom proclamé. Lui ! c’était lui qui décrochait le maximum !… Lui, l’hospotot !… Pourquoi ce sobriquet détesté traversait-il sa mémoire en cette minute ? Mais c’était lui tout de même. Ce n’était pas Lestienne l’amateur, ni Pierre si bien allangué, ni Esther la brillante… C’était lui, le piocheur sans imagination, lui qui avait si mal répondu sur le Vésuve…

Il se retrouva dans sa classe de l’école enfantine ; il revit la petite fille à visage carré qui voulait devenir ins-tu-ti-trice… Et tout à coup ce fut sa mère qui lui apparut, les yeux, la bouche qu’il avait si souvent appelés, sans jamais les distinguer nettement ; la tempe douce et creusée, la mèche blonde qui se séparait des autres, le sourire qui allongeait les lèvres d’une certaine façon ; comme dans un miroir, et sur un fond d’ombre, elle surgit, évoquée par la puissante exaltation d’une minute unique… Puis elle se brouilla, s’effaça ; mais Donat avait revu sa mère…

Il était comme dédoublé, car une moitié de son être écoutait attentivement la lecture de la liste ; et le nom d’Esther avait passé, et celui de Pierre Campel, et ceux de deux autres jeunes filles… Laurette serrait son mouchoir sur sa bouche ; Lestienne regardait le plancher d’un air de « je m’en fiche… ». Tout à coup Laurette bondit, Lestienne bondit ensuite, tels des marrons qui éclatent l’un après l’autre sur la braise… Ah ! oui, on les y avait tenus, sur la braise ; mais enfin ça y était ; leurs deux noms étaient prononcés, les derniers « des premiers », la queue, l’arrière-garde, passant tout juste par cette grille qui se fermait sur les élus.

Et la liste des seconds degrés commençait. Les premiers n’écoutaient plus, baignés de gloire, ivres de joie ; et quand on nomma les troisièmes, ils firent exprès de ne pas écouter, car c’était trop triste, c’était horrible, ces exclamations étouffées, ces sanglots…

Oui, le miracle invraisemblable s’était opéré… On passait tous, tous les sept !… Il n’y avait pas une ombre dans le ciel. On était la cohorte triomphante, on était sept, nombre parfait ! On avait donc mieux travaillé qu’on ne croyait ? Même Lestienne ne concevait plus rien à son trac. Quelle rentrée ce soir, quand on sortira tous les sept du wagon, et qu’on trouvera ses familles sur le quai !

— Qui est-ce qui va au télégraphe ? demanda Pierre, tandis que leur bloc compact, qui craignait de se désagréger dans la cohue, montait lentement, avec des arrêts, le couloir en pente, coupé de marches ici et là, conduisant aux issues.

— Allons-y tous ! On ne se sépare plus ! déclara Lestienne.

On poussait Donat en avant, par plaisanterie ; on voulait qu’il prît la tête de la colonne.

Un petit remous près de la porte les arrêta ; et soudain Donat eut autour de lui deux grands bras secs qui le sciaient par saccades ; une longue moustache lui brossa les joues, lui plaqua deux gros baisers de nourrice qui claquèrent, et une voix mouillée lui clama dans le visage :

— Salut, mon fils !… C’est un beau jour pour moi !… Tu fais honneur à ton père !…

Pendant une seconde, tout fut noir, vide et silencieux autour de Donat, comme si le monde entier glissait doucement dans un trou… Puis il s’arracha à l’accolade, il recula. Ses six camarades, jeunes filles et garçons, consternés, attendaient. Il se tourna vers eux, pâle comme la mort, le visage décomposé, mais étrangement hautain ; on aurait dit qu’il les défiait. Deux fois il remua les lèvres sans qu’un mot pût sortir.

— C’est mon père, dit-il enfin.

Il s’arrêta ; Esther le regardait, les prunelles dilatées.

— Je vais avec mon père, reprit-il. Allez de votre côté !...

— On pourrait… dit Pierre hésitant.

— Non… Si je ne suis pas à la gare à huit heures, ne vous inquiétez pas de moi. Je rentrerai demain matin…

Puis il prit son père par le bras et le dirigeant vers la porte il descendit avec lui le grand escalier de pierre jaune.

XIII

— Oui, je suis sorti, on m’a élargi lundi… La dernière fois que tu es venu me voir, c’était en décembre je crois, tous les mois se ressemblent dans leur sacrée boîte ; un peu plus froid, un peu plus chaud, on n’y fait même plus attention…

Il s’interrompit, et son fils pensa : « Ne plus faire attention aux saisons, mon Dieu ! »

— Eh bien, cette fois-là, reprit Jules Brunel, j’ai cru que tu me demanderais la date. Tu ne l’as pas demandée. Je me suis dit d’abord : « Il s’en fiche… » et puis j’ai eu une idée : « Si je faisais une surprise à mon gosse », que je me suis pensé. Et j’ai demandé au directeur de ne pas te prévenir. « Rapport à ses examens, que j’ai dit. Si mon fils savait que je vais sortir, il voudrait s’occuper de moi, ça lui donnerait des distractions… » Seulement, moi, j’ai voulu savoir la date… Un cœur de père, c’est différent. Quand j’ai su que ça commençait lundi, ce cirque… Ah ! ma foi, j’ai été content. J’aurais pu assister, comme tout le monde… Je suis libre de faire ce que je veux. Mais j’ai pensé : « Non. Le fils me verrait dans le public ; au milieu d’une réponse, ça pourrait la lui couper, des fois… » Alors je suis allé ici et là, manger la friture à Marinet, boire un verre de blanc chez la mère Michel, histoire de voir si je sais encore me conduire. Du reste, pas question de broncher. Je suis encore sous surveillance. Tu n’as pas besoin d’avoir peur. J’ai de l’argent, j’ai des protections, tu feras une visite avec moi, tout à l’heure, c’est arrangé…

Il allait, il allait, verbeux et suffisant, mais inquiet, comme s’il cherchait du coin de l’œil le gardien qui pourrait le trouver en faute. Par instinct, lui et Donat avaient quitté la rue large et ils enfilaient des ruelles pavées de cailloux pointus, ils passaient sous des voûtes, ils descendaient des marches, s’orientant toujours néanmoins vers l’est de la ville, vers le joli faubourg de jardins et de villas qui avoisine le lac.

Donat ne disait pas grand’chose. Sa joie avait disparu assurément, mais il lui restait au fond de l’âme une sécurité. Son diplôme était gagné, la première porte de la carrière franchie. Et si la gloire du retour joyeux et triomphal lui était ravie, il en prenait son parti. « La fanfreluche, ce n’est pas pour moi », se disait-il.

— Où allons-nous ? demanda-t-il enfin, voyant son père s’arrêter à l’entrée d’une petite rue transversale que bordaient des grilles de jardins, des lilas et des platanes de distance en distance.

— Je te l’ai dit, nous faisons une visite. Jette un coup d’œil sur moi. Correct ? la cravate à sa place ?… Dans le temps ma femme me disait : « Mire-toi dans mes yeux… » Ah ! la pauvre Rose ! elle aurait du plaisir d’être avec nous aujourd’hui…

Donat considérait son père qu’il n’avait, à vrai dire, pas encore bien regardé, marchant à côté de lui et s’absorbant à réfléchir. Jules Brunel, un peu boursouflé et pâle, des poches sous les yeux, les cheveux autrefois bouffants et bravaches déjà plus rares aux tempes, quelque chose d’appauvri et de gonflé à la fois, n’avait guère que sa moustache, longue et couleur de paille, que Rose eut reconnue sans hésiter… Les vêtements discordants, la chemise lilas d’un aspect sportif, la cravate brune à l’air notarial, le veston à carreaux gris sur gris et pantalon beige, le tout défraîchi mais propre, sauf une tache d’herbe récente dans le bas du pantalon, rendaient l’homme difficile à classer. Avec une boucle d’or à l’oreille, il aurait passé pour un manœuvre endimanché. Avec des gants râpés, pour un clerc d’étude dans la dernière des dèches. Mais sans autres attributs indicateurs, ce n’était ni un bourgeois, ni un ouvrier : c’était un être hors cadre, inquiétant.

— Je cherche le numéro 8, dit-il, allongeant son cou vers les petits piliers de granit où s’inscrivait en or ou en noir le nom des villas. Le numéro 8, c’est là que reste le président du comité d’assistance pour les détenus libérés. Je dois le voir. C’est convenable.

Jules Brunel n’était pas loin de se rengorger en pensant à ses belles relations.

— C’est un « de », mais pas fier. Il est venu me voir au péni, pour me dire de ne pas m’inquiéter, qu’on s’occuperait de moi, et que je deviendrais un ornement de la société… Voici le numéro 8…

— Faut-il que j’entre avec toi ? demanda Donat saisi d’une horrible timidité.

— Eh ! parbleu ! Je tiens à te présenter. Et puis, tu entendras ce qu’on va me dire ; on m’offrira une place p’t-être, suivant mes capacités. Il y a-toujours des places qui nous attendent, que ce brave aristo m’a dit. Tu saisis : des personnes qui se dévouent pour nous remettre dans le bon chemin… Ça y est. Je sonne.

Un petit déclic électrique ouvrit la grille ; l’allée sablée les conduisit à la porte de chêne et de fer forgé où déjà une bonne en tablier blanc attendait.

— Non, monsieur n’est pas chez lui, répondit-elle à la question de Jules Brunel. Qu’est-ce que c’est ? voulez-vous laisser un message ?

— Rien ! fit-il d’un air sombre, mélodramatique. Inutile. L’occasion ne se retrouvera pas… C’est un détenu libéré qui venait le voir…

— Ah ! dans ce cas ! fit la bonne, stylée sur la philanthropie, entrez par ici ; madame vous verra.

Donat hésitait encore sur le seuil, mais son père le poussa devant lui, et la bonne le regarda d’un œil méfiant, comme si elle le soupçonnait d’une coupable intention de fuite. Elle les introduisit dans une petite pièce qui s’ouvrait sur le carré précédant l’antichambre, dont, à travers la grande porte en vitrage, ils aperçurent les meubles sculptés et les faisceaux d’armes.

Dans la chambre claire et simple où ils s’assirent, des gravures anciennes ornaient les parois ; il y avait des journaux illustrés et des brochures sur la table.

— On se croirait chez le dentiste ! fit Jules Brunel avec un rire nerveux.

Presque aussitôt, une dame entra, grande, imposante, affable.

— Bonjour, dit-elle d’une voix modulée très exactement pour la circonstance, et avec une petite inflexion qui montait sur la seconde syllabe, comme une question plutôt que comme un accueil. Vous désiriez voir mon mari ? Il regrettera…

Elle approcha de ses yeux son face-à-main d’écaille, regarda Jules Brunel, puis Donat, tous les deux debout, tête nue ; mais Jules le menton en l’air, position du soldat, les épaules effacées, le petit doigt sur la couture du pantalon ; Donat baissant le front, la mine malheureuse et gênée…

— Oh ! je vois ! dit la dame. Vous amenez à mon mari un jeune délinquant…

Et le face-à-main fixa sur Donat l’éclat bienveillant de ses verres.

— Non, non ! il ne faut pas confondre ! dit Jules Brunel, très vexé de voir l’intérêt philanthropique de la dame prendre une fausse direction. Ce garçon est mon fils ; il n’a pas encore subi de détention… Il n’a subi que des examens, cette semaine, précisément… C’est moi qui suis le détenu libéré, ajouta-t-il d’un ton digne et ferme qui rétablissait la situation.

— Oh ! pardon ! murmura la dame un peu éperdue.

Son mari lui avait dit une fois : « Il faut un tact énorme dans ces choses ; rien que par un mot, on froisse une âme endolorie ; on détourne du bien un être qui ne demandait qu’à y rentrer. Si je suis absent, ne renvoie jamais un détenu libéré qui désire me voir ; reçois-le, parle-lui affectueusement… »

Ces visites des détenus libérés étaient la terreur de sa vie.

— Asseyez-vous, dit-elle en s’asseyant elle-même.

Ils s’assirent et se turent. Donat riait intérieurement, d’un rire amer ; il n’était pas dépourvu d’humour et il pouvait apprécier, comme du dehors, le lamentable comique de sa position. Il sentait que son père allait l’exhiber.

— Tel que vous le voyez, madame, dit en effet Jules Brunel, mon garçon a eu le maximum.

— Le maximum, vraiment ! répéta-t-elle incertaine, car elle entendait souvent parler du maximum de la peine.

— Le maximum des points aux examens d’État.

— Ah ! c’est très beau… J’ai une nièce qui passait aussi ses examens cette semaine, fit-elle afin de combler le fossé.

— Une nièce, tu entends. Crois-tu que tu l’aies vue ? demanda Jules pour faire entrer son fils dans la conversation.

— Oh ! ce n’est pas probable, dit la dame. Et qu’est-ce que vous pensez faire maintenant ? – s’adressant au véritable détenu libéré qu’elle craignait d’offenser de nouveau.

— Mais, ce qui se trouvera, madame. Je ne suis pas difficile. J’étais monteur de boîtes d’or ; j’ai fait de la reliure, de la menuiserie. Je pourrais mettre la main à tout. Je me suis occupé d’agriculture entre mes deux condamnations. Car je suis récidiviste, ajouta-t-il, s’efforçant de rester modeste.

— Je sais que mon mari a une place de jardinier à offrir, dit la dame en hésitant un peu.

— Ça m’irait comme un gant. Mon fils trouverait une école dans mon voisinage car, naturellement, je ne me sépare plus de mon fils, autant que possible…

— Voulez-vous manger quelque chose ? demanda la dame qui avait cherché une transition et qui n’en avait pas trouvé.

— Veux-tu manger quelque chose ! fit Jules se tournant vers son fils avec un geste généreux et large qui offrait, qui invitait. Merci, madame, ce n’est pas de refus. J’ai cassé une croûte ce matin à huit heures. Rien depuis… L’inquiétude de ces examens, vous concevez…

Mais Donat répondit avec obstination qu’il n’avait pas faim, et il alla attendre son père dans la rue, tandis que Jules réveillonnait à la cuisine, entretenant de ses vertueuses résolutions et de la grandeur future de son fils, deux bonnes attendries.

Quand il sortit, il s’essuyait la bouche du revers de la main.

— Tu as eu tort, dit-il. Le fromage était bon. Du fromage de la Clef-d’Or ; j’ai reconnu le goût de noisette. Pour quant au vin, ils auraient pu se fendre d’une meilleure goutte, pour la circonstance. C’était du bourgogne, mais un très petit cru. Du vin au tonneau. Et puis ils peuvent aller se faire f… avec leur place de jardinier. Tu me vois jardinier ? Un monteur de boîtes or… Qu’est-ce qu’on fait jusqu’à l’heure du train ?…

Les trois verres de vin qu’il avait avalés coup sur coup congestionnaient un peu sa figure bouffie et lisse qui faisait penser à une peau de baudruche. Il suçait sa moustache dont les épis gardaient un goût de bourgogne, il mettait ses pouces dans ses goussets en écartant les coudes ; il se carrait hargneux, moins jovial.

— Je vais à l’hôtel ; je suis fatigué, dit Donat.

— Parfaitement, je t’accompagne. On causera jusqu’à huit heures. Mais il ne s’agirait pas de manquer le train.

— Je ne rentre pas ce soir, dit son fils, baissant la tête, et les sourcils froncés.

— Tu ne rentres pas ce soir ? Pas avec les six autres ? Mais on vous attend ! Vous allez faire une épate dans l’endroit… Toi surtout, avec ton maximum.

— Je ne rentre pas, répéta Donat, dont le visage mince semblait s’être encore effile et creusé depuis une heure.

— Je vois ce que c’est ! cria Jules Brunel.

— Ne crie pas.

— Je crierai si ça me plaît. Je crierai que tu as honte de moi.

— Tu penses bien, fit Donat les mâchoires un peu serrées, mais l’articulation très nette, tu penses bien que je ne suis pas fier de toi. Il faut mettre les choses au point. J’ai quitté mes amis pour aller avec toi, parce que tu es mon père tout de même. Je ne te renie pas. J’ai fait cette visite où on m’a pris pour un jeune délinquant, – un tremblement d’ironique colère passa dans sa voix, – je t’emmène à mon hôtel ; je demanderai une chambre pour toi, si tu veux… Mais je ne peux pas t’imposer à mes camarades. Je ne peux pas non plus, à l’arrivée, te présenter à leurs pères et à leurs mères qui seront là.

— Je ne suis p’t’être pas présentable ! clama Jules Brunel outragé, tandis que son regard descendait vers le pantalon beige puis remontait vers le veston gris.

— Il est bien inutile de discuter, fit Donat d’un ton las. Je ne rentre pas ce soir, c’est tout.

— Quel ton pour un gamin ! Ah ! elle réussit bien la surprise que je voulais te faire ! Je serais rentré avec toi. Ça m’aurait fait plaisir. Je n’en ai pas eu tant que ça, des plaisirs, depuis quatre ans… poursuivit-il s’attendrissant sur lui-même. Tu n’as pas de cœur, voilà le mal.

Donat continuait à marcher sans répondre. Un poids lui écrasait les épaules, c’était comme une créature hideuse, agrippée, à califourchon, et qu’il ne pourrait jamais secouer.

XIV

Le lendemain matin, à dix heures, Donat, suivi de son père, montait l’escalier de la chère petite maison jaune à volets verts, où il avait connu un bonheur qui ne reviendrait plus. Il s’arrêtait un instant sur le palier, rassemblant son courage ; il entrait dans la jolie cuisine à carrelage rouge, ouvrant puis refermant la porte avec un peu de bruit pour faire venir quelqu’un. Ce fut madame Jean-Richard qui parut, dans la robe de laine grise qu’elle portait pour ses occupations du matin.

— Enfin, te voilà ! exclama-t-elle… Ah ! quel dommage, hier soir…

Elle s’interrompit, devint rouge.

— Voudriez-vous appeler M. Jean-Richard ? fit Donat sans remuer.

— Il est là, dans la chambre… Entrez, dit-elle hésitante.

— Nous attendrons.

Il restait à côté de son père, droit, immobile, avec un air de s’isoler volontairement de l’entourage. Emer Jean-Richard arriva au bout d’une minute.

— Voici mon père, prononça Donat. Est-ce que je peux le recevoir dans ma chambre ?

— Mais parfaitement ! parfaitement ! fit l’honnête homme mal à l’aise. Avez-vous déjeuné ? on peut vous faire du café. Je te rejoins dans une minute, Donat ; le temps de dire un mot à ma femme.

Dans la chambre, si étroite que Donat dut s’asseoir sur le lit tandis que les deux hommes occupaient les deux chaises à droite et à gauche de la table de toilette, un entretien difficultueux s’engagea. Donat était peut-être le moins embarrassé des trois, parce qu’il avait pris nettement son parti. Il ne reniait pas son père, mais il ne l’imposait à personne et il s’imaginait que cette formule suffirait à tout.

— Esther est bien rentrée ? demanda-t-il.

— Très bien ! Et tu penses si nous sommes heureux de votre succès à tous… Le tien a dépassé de beaucoup l’attente de chacun. Je te félicite. Votre fils est un travailleur, monsieur Brunel…

Emer Jean-Richard, moins exercé que la dame au face-à-main dans l’art de recevoir des détenus libérés, éprouvait une gêne considérable.

— Mon fils a de qui tenir, prononça Jules Brunel. J’ai toujours été un travailleur… Mais les choses ont mal tourné. Je lui souhaite plus de chance qu’à moi-même.

— Deux de tes professeurs étaient à la gare pour vous recevoir, reprit Emer. Tous les parents, cela va sans dire. Votre télégramme nous avait mis en l’air : « Sept vainqueurs. Donat maximum… » On te cherchait ; on a été déçu.

— C’est bien ce que je lui disais ! fit Jules Brunel. Mais que voulez-vous ? On se balladait par la ville, on a manqué le train. Père et fils qui se retrouvent après quatre ans…

Les yeux de Donat cherchèrent ceux de l’horloger, lui parlèrent.

— Et c’est ta chambre ? reprit Jules regardant autour de lui. Pas mal. Convenable. Un peu petit…

— Vous étiez logé plus grandement ? fit Emer outré à la fin.

Puis il eut honte de lui-même ; mais le mal était fait, irréparable. Donat venait de comprendre que cela même, cette pauvre petite bribe de compromis, de fiction, était impossible.

« Alors quoi ? » se demanda-t-il comme dans ces rêves où l’on trouve un fossé devant ses pieds, de quelque côté qu’on se tourne.

Jules Brunel, l’air ronchonneur et pourtant mâté d’un mauvais chien lâche qui a vu tournoyer le fouet, se détournait, feignant de regarder par la fenêtre. Emer Jean-Richard reprit avec quelque hâte :

— Il y a bien autre chose, Donat. On ne laissera pas moisir ton diplôme. Figure-toi que ce matin, à huit heures, le président de la commission scolaire venait t’offrir un remplacement.

— À moi ? fit Donat, la lèvre un peu tremblante. Pourquoi pas à Campel ou à Lestienne ?

— Lestienne continuera ses études. Campel aime mieux partir. Il cherche une place de précepteur.

— Oui, je sais. Qu’est-ce que ce remplacement ?

— L’instituteur de Perdtemps a une laryngite. Il faut qu’il se soigne. Ce sera long, mais on lui gardera sa classe. On te l’offre entre temps. Le pauvre garçon n’a plus de voix ; l’école est sens dessus dessous. Il faudrait commencer tout de suite.

— Qu’est-ce qu’on donne de gages ? fit Jules Brunel rentrant dans la conversation.

— D’appointements ? Cent francs par mois.

— Mâtin ! c’est pas le Pérou, bougonna Jules. J’ai « eu » gagné dans les trois cents, moi, quand j’étais monteur de boîtes. Enfin, tu peux accepter pour leur rendre service. Vous comprenez que je reprends la direction de mon garçon, fit-il se levant, s’étirant. À son âge on a encore besoin de conseils. Mais, pour l’heure, je me cavale. Je vous laisse causer. Merci pour l’accueil. On est mieux reçu dans l’aristocratie où on était hier. Pas, Donat ?

Il mordait sa moustache, ne sachant jusqu’à quel point il osait sans risque lâcher son humeur rageuse.

— Où vas-tu ? demanda Donat inquiet.

— Pas bien loin. Jusqu’à la Brigandière probablement. On était copains avec Martin Cocard. Ça convient que je lui fasse visite. Mais tu me verras rappliquer dans deux ou trois jours…

— Je serai là-haut, probablement, à l’école de Perdtemps.

— Ça me va. Parce qu’ici, n’est-ce pas… on me fait sentir…

Sans achever sa phrase, il passa devant Emer Jean-Richard, marmotta un bonjour et s’éclipsa.

Donat eut un mouvement brusque pour suivre son père, un peu comme un père s’élance pour suivre son fils qui va commettre un coup de tête. Jean-Richard pensa avec compassion : « Pauvre Donat ! il a charge de famille à présent… » Le jeune homme se ravisa, puis il s’approcha de la fenêtre et souleva le rideau. Au bout d’un moment il s’assit :

— Quel droit mon père a-t-il sur moi ? demanda-t-il d’une voix qu’il s’efforçait d’affermir.

— Aucun, mon garçon. Pas le moindre. La déchéance paternelle a été prononcée et légalisée il y a quatre ans. Tu ne dépends que de la commune.

— Enfant de commune et fils de mon père, c’est bien des malheurs à la fois ! s’écria Donat avec une amertume qu’il ne pouvait plus maîtriser.

Il croisa ses deux bras sur la table et y cacha son visage trop bouleversé, qu’il ne voulait pas laisser voir. Des sanglots muets secouaient ses épaules, lui déchiraient la poitrine ; un désespoir absolu, en une seconde, anéantissait sa dure résistance, tous ses projets, toutes ses résolutions. Il se sentait balayé et roulé vers le vide.

Et cette désolation n’était même pas passive, comme elle le devient quand on a assez souffert ; elle était passionnée, révoltée, elle clamait vers Dieu l’injustice de la destinée.

Pourtant Donat se contraignait encore. Il y a des choses qu’on ne doit pas dire, qui sont des blasphèmes. La vie est arrangée ainsi… On a des devoirs sans qu’on sache pourquoi… Et peu à peu cette voix intérieure qui l’exhortait se confondait avec la voix sage, un peu troublée, d’Emer Jean-Richard.

— Oui, je comprends… Oui, c’est un moment difficile… Comme cela, justement le jour de ton grand succès… Moi, j’aurais voulu t’épargner ça… Prends courage ; en somme rien n’est perdu. Tu n’as pas fait de mal. Si tu avais fait du mal, oui, alors tu pourrais te désoler… Tout est là, intact, ton beau travail, ta carrière… Tu réussiras peut-être d’autant mieux que les commencements auront été plus durs. – Mon cher enfant, ne te désespère pas ainsi…

Donat releva la tête, mais garda son visage enfoui dans ses mains…

— Je savais ce qui m’attendait ! fit-il d’une voix entrecoupée. Depuis quatre ans j’essayais de l’oublier ; je renfonçais cette crainte au fond de moi ; j’espérais… j’attendais quelque chose… une délivrance… Surtout pendant mon instruction religieuse, j’ai prié… Oh ! comme j’ai prié ! Il me semblait que Dieu me trouverait un moyen… J’imaginais que, peut-être, mon père changerait… Je ne peux pas renier mon père… S’il vient me voir, je ne peux pas le chasser… Et alors ! ma carrière, le respect des gens, ma dignité ?… Il est impossible que je passe ma vie à avoir honte de mon père !…

— Je me demande, fit Emer Jean-Richard, jusqu’à quel point va ton devoir… N’exagère pas la solidarité…

— Non, mais vous voyez ce qui peut survenir, à chaque instant, comme hier… Je n’aurai plus une minute tranquille… En ce moment, où va-t-il ? Chez Martin Cocard, vider sa rancune ; et ils seront les meilleurs amis du monde dans quinze jours, et ils combineront un coup ensemble…

Emer Jean-Richard ne put s’empêcher de penser que plus vite le récidiviste ferait ce coup qui le remettrait à l’ombre pour quelques années, mieux cela vaudrait pour tout le monde.

— Écoute, fit-il, se penchant affectueusement vers Donat et lui caressant les cheveux d’un geste paternel, je ne prétends pas que ton fardeau ne soit bien lourd pour ton âge. Mais tu trouveras la force de le porter. À ta place, je n’y penserais que lorsque ça devient nécessaire. Tu ne renies pas ton père, mais tu ne vas pas non plus le chercher ; tu t’occupes de ton avenir avant tout. Ça t’est permis, je crois.

— Je voudrais le croire aussi, murmura Donat.

Quelque chose dans cette sagesse lui paraissait court et insuffisant… C’était une sagesse craintive, un peu rampante et qui cachait sa tête derrière les buissons. La sagesse ailée, celle qui échappe à la main de l’oiseleur, où était-elle ? Le mot vraiment libérateur, Emer Jean-Richard ne l’avait pas prononcé. Il avait dit les paroles du bon sens provisoire… Donat pouvait les comprendre, les accepter et même y trouver sa règle de conduite, comme bien d’autres l’ont fait avant lui. Il se leva.

— Vous avez raison, je pense. Merci, dit-il. Puis-je aller dire bonjour à Esther ?

— Oui ; elle t’attend avec impatience.

XV

Dans la chambre tranquille aux boiseries grises, Esther était assise sur le vieux sofa de damas vert et jaune, un livre à la main. Dès qu’elle aperçut son ami qui entrait, elle se leva avec impétuosité.

— Ah ! mon pauvre Donat ! s’écria-t-elle.

Et tout d’un élan, elle l’embrassa comme elle aurait embrassé son frère ; elle lui mit son bras autour du cou ; elle considéra en secouant la tête d’un air chagrin ce visage encore bouleversé, meurtri par les larmes.

— Dire que nous étions si fiers de toi hier, et qu’aujourd’hui il faut te plaindre. Viens, viens t’asseoir ici, que je te console…

Elle l’entraînait, le faisait asseoir dans le coin du sofa, en face d’elle. Elle se penchait, lui prenait la main, lui parlait sans cesser, comme si elle l’arrachait d’un courant pour le jeter dans un autre…

— Ils ont tous dit comme moi, que tu t’es conduit magnifiquement… Après cette gloire de ton maximum, ce contraste ! Pierre Campel a dit que la roche Tarpéienne était près du Capitole, mais il l’a dit avec sympathie, tu comprends… Tu as été sublime. Jamais je n’oublierai cet instant, quand tu nous as regardés, blanc comme un linge, et que tu as dit : « Je vais avec mon père ; allez de votre côté… » Oui, c’était sublime, tout simplement. Ô mon pauvre Donat ! ce n’est pas croyable que cet homme-là soit ton père. D’abord tu ne lui ressembles pas du tout de figure… Lucette Marchand le disait aussi. Elle te trouve très beau. Moi, à vrai dire, je n’y ai jamais pensé…

— Tu m’étourdis ! fit-il un peu durement.

L’idée que ses six camarades, réunis chez le pâtissier, avaient discuté son attitude tout en grignotant leurs petits gâteaux, cette idée lui était intolérable…

— C’est que je suis excitée et il y a de quoi, fit Esther. Tant de choses en un jour ! Nos sept diplômes, et puis, cette… cette péripétie… Mais nous étions déconfits de rentrer sans toi… Et sur le quai chacun nous questionnait, car nous avions téléphoné : « Donat maximum… » Sans doute tu as voulu agir pour le mieux, mais tu as gâté notre arrivée, je t’assure.

— Tu aurais eu du plaisir à voyager avec mon père ? demanda-t-il d’un ton brusque.

— Oh ! tu l’aurais mis en « fumeurs » ; il aurait compris…

Donat ne répondit rien. Le fossé se creusait, la muraille s’élevait, comme si chaque parole eût été un coup de pioche et chaque pensée une pierre.

— Et tu as déjà un remplacement, reprit Esther. Tu ne chômeras pas. Moi, papa veut que je me repose un peu. Je n’accepterai rien avant l’automne. On me gâte. J’ai une invitation.

Elle hésitait un peu.

— Tu sais que le dernier cours de danse commencera lundi. Roger Lestienne m’a invitée hier soir, dans le train ; Campel invite Laurette. Ces garçons étaient un peu fous ; figure-toi que dans le wagon ils dansaient une bourrée d’Auvergne ; tu aurais dû voir cet esthète de Roger se démener comme un pantin… Papa m’a permis de prendre le cours ; il dit que ça ne me fera pas mal de gigoter un peu. Quatre semaines, à trois leçons par semaine. L’hiver prochain, nous prendrons le cours de perfectionnement, mais cela m’aura toujours un peu dégrossie… C’est si ennuyeux de ne pas savoir danser… Tu ne prendrais pas ce cours, toi ? demanda-t-elle, gênée tout à coup d’avoir parlé toute seule si longtemps…

— Es-tu folle ? j’ai autre chose à faire ! dit-il.

— Ah ! tu es de mauvaise humeur. Mais je te comprends et je te pardonne ! dit-elle amicalement. Tu as tant d’affaires sur les bras ! Quand iras-tu remercier nos professeurs ?

— Aujourd’hui, je pense, si je pars demain.

— Oui ! Comme c’est subit ! L’école de Perdtemps ne méritera plus son nom dès que tu y seras.

— Je continuerai à étudier, puisque j’ai réussi, fit Donat. J’y mettrai plus de temps que Lestienne, puisque je gagnerai ma vie en préparant mon degré. Mais j’y arriverai une fois ou l’autre…

— Certainement tu y arriveras, dit Esther avec chaleur.

— Et quand je serai devenu instituteur de première, ou même professeur, quand j’aurai quelque chose à offrir… me permettras-tu, Esther, fit-il, le cœur lui battant si fort qu’il s’entendait à peine parler, me permettras-tu de… penser à toi ?…

Elle recula, saisie, dans l’autre coin du canapé, et ses yeux s’élargissaient comme des taches d’ombre transparente dans son joli visage qui avait pâli…

— Peut-être ai-je mal fait de te parler aujourd’hui, reprit-il, d’un ton plus rapide, plus ardent. Mais tout va changer. Tout est déjà changé. Demain je gagnerai ma vie. Je te quitterai. D’autres te parleront… Pourtant je suis le premier, n’est-ce pas ? Tu te souviens du soir de l’an… Cela tient toujours, pour moi… Et pour toi ?

— Mais je n’ai que seize ans et demi, fit-elle, l’air consterné. Tu n’en as pas encore dix-huit. Oui, je t’aime. Mais que veux-tu que je te dise ?

— Je veux que tu me promettes de m’attendre cinq ans, fit-il plein de cette naïveté audacieuse qui l’avait toujours bien servi.

— Tu ne doutes de rien ! fit Esther, essayant de rire.

— Si. Je doute de bien des choses ; je ne doute pas de ce que tu m’as dit toi-même.

— Oh ! des enfantillages, murmura-t-elle, contrariée.

Il la regardait, et ses yeux étaient une caresse muette, timide, qui effleurait à peine les jolis cheveux châtains ondulés près de l’oreille, la ligne blanche du cou, le menton rond et volontaire et les lèvres, ces douces lèvres ignorantes qui tout à l’heure, fraternellement, avaient touché sa joue…

Il dit enfin :

— Si… je n’avais pas de père, répondrais-tu autrement ?

Esther tressaillit. On aurait pu croire qu’une image se dressait tout à coup devant elle…

— Pauvre Donat ! fit-elle à voix basse.

Elle baissait les yeux sur ses doigts entrelacés, elle fronçait le sourcil, ses lèvres avaient un léger pli où Donat s’imagina lire du dédain.

— Je sais ce que je voulais savoir ! fit-il avec violence.

— Non, non ! je t’assure, dit Esther étendant la main vers lui. Donat, ne te fâche pas ! Ton père, ça ne fait aucune différence. Mais nous sommes trop jeunes, moi du moins… Je suis trop jeune, je ne sais pas…

— Tu as raison, dit-il avec effort.

Il sortit sans rien ajouter. Il alla dans sa chambre mettre en ordre ses livres, prépara ses petites affaires pour le prompt départ. Il essayait de ne penser qu’à cette école qui l’attendait ; pendant le repas de midi, on ne parla que de cela.

— Tu as vraiment beaucoup de chance ! Tu pourras commencer tout de suite à rembourser la commune, fit observer madame Jean-Richard d’un ton pénétré…

Vers trois heures, Esther et Donat se dirigèrent ensemble vers le collège, où dans la cour plantée de vieux ormes, les professeurs se promenaient de long en large pendant la récréation. Ils y étaient tous, s’attendant un peu à la visite de leurs sept élèves chargés de gloire.

L’entretien ne manqua pas d’une certaine solennité ; le professeur de géographie qui avait fait partie du jury, communiqua ses impressions. Il dit à Esther :

— « Votre description des fiords de Norvège a été remarquée… » et à Roger Lestienne : « On a trouvé votre élocution distinguée. On regrette que vous n’entriez pas dans la carrière pédagogique… »

Le directeur, un homme redouté et caustique, les pria de ne pas s’imaginer que le système solaire eût reçu la moindre commotion, et ils s’accordèrent tous les sept pour déclarer ensuite cette remarque parfaitement désagréable et superflue. Ils présentèrent leurs remerciements en bons termes ; les professeurs leur firent des vœux ; le directeur leur serra la main et termina l’entrevue en disant :

— La terre recommence à tourner…

Les trois jeunes gens, les quatre jeunes filles, sortirent de la cour, mais restèrent un instant groupés près de la grille.

— C’est triste de se séparer, exclama Lestienne. Quand se revoit-on ? Venez prendre le thé dans notre jardin, demain à quatre heures. C’est dit ?

Ils acceptèrent avec des exclamations de plaisir.

— Moi je pars demain matin, dit Donat. Je prends congé de vous maintenant.

— On se reverra, ma vieille branche. L’école de Perdtemps, ce n’est pas le bout du monde. Nous irons te faire visite…

Un sentiment d’isolement tombait sur Donat ; il se voyait déjà passant en marge, séparé de ses camarades, et dans un chagrin déraisonnable, mais cruel, il se disait : « Ce sera toujours ainsi… »

Esther marchait sur le trottoir, fort silencieuse ; et lui, tâchant de retrouver quelque fortitude, quelque reflet de la grande flambée de soleil qui l’illuminait hier, songeait : « J’ai mon diplôme et déjà une école… Le chemin ouvert ; tous les buts devant moi ; je n’ai qu’à choisir. Ce qu’Esther voudra que je sois, je le serai… »

Tout à coup Esther se tourna vers lui et se mit à parler, si bas qu’il dut se pencher et prêter l’oreille.

— Donat, écoute… Je ne voudrais pas te faire de la peine… Mais il vaut mieux être sincère, n’est-ce pas ?… Je t’ai dit ce matin que… ton père ne fait aucune différence… pour mes idées… d’avenir… Mais je sens très bien que je ne pourrai pas… D’ailleurs nous sommes trop jeunes, comme je te l’ai dit aussi… ne garde pas cette espérance. Voilà. J’ai parlé franchement.

Donat se souvint d’un homme qui ayant reçu dans la poitrine une balle mortelle, fit encore plusieurs pas comme s’il n’avait rien senti. Lui aussi, atteint par la balle, continuait à marcher et ne sentait rien. Il regardait fixement le grand mur de la terrasse sur laquelle se dressait l’église ; les coulées d’humidité verdâtre, les touffes d’herbe sèche entre les pierres, un petit tas de glace sale qui achevait de fondre dans un coin à l’ombre. Tout à coup il s’arrêta.

— Je me promènerai. Rentre, dit-il, l’air vague, un peu égaré.

Esther, inquiète, bien que persuadée d’avoir agi fort correctement, le pressa de rentrer avec elle. Il ne l’écouta pas ; il l’entendait à peine ; il la quitta.

Au hasard, par une ruelle, par un chemin grimpant, puis au fond d’un ravin encore rempli de neige, puis rejoignant la grand’route, il erra pendant plusieurs heures. Il n’essayait pas de comprendre ; il ne sentait que le poids d’une fatalité… « Enfant de commune et fils de mon père… » se répétait-il comme le matin à satiété jusqu’à ce que ces mots s’évaporassent en un son dénué de sens. Il n’avait plus foi dans la vie, ni en rien. Le travail n’avait plus la vertu qu’il croyait. Un père, un fils, marchaient côte à côte dans l’étendue vide qui ne finissait nulle part… La première étape n’aboutissait pas. C’était l’étonnement aussi bien que la souffrance qui arrêtait presque les battements de son cœur. Jamais il n’aurait cru que toutes les certitudes pussent crouler ainsi, en moins d’un jour.

Et Donat n’avait pas dix-huit ans, et tandis qu’il fermait les portes de l’espérance, devant lui s’étendait la vie, inépuisable en ressources et merveilleuse en moyens.

TROISIÈME PARTIE

L’ÉCOLE DE PERDTEMPS

XVI

Étendu sur le dos, les deux bras croisés sous sa nuque, Donat Brunel regardait dans le ciel ces petits nuages blancs de la fin d’avril qui ont un air jeune et joueur, qui se poursuivent et flottent et s’entremêlent, et tout à coup rayent le soleil d’une averse, sans qu’on sache pourquoi. L’herbe encore flétrie était chaude sur la pente du pâturage, et les immuables sapins, les arbres robustes et graves que rien n’émeut s’égayaient pourtant de leurs pousses encore toutes petites, qui mettaient une pointe de jeunesse tendre et verte au bout de leur sombre ramée. Les orpins et l’herbe-Robert étoilaient le petit mur à demi écroulé ; une charrière rocailleuse, prenant la côte en écharpe, rejoignait la route mince et blanche, s’en fonçait avec elle dans un vallon boisé au fond duquel on entendait des bruits d’eau courante. Au delà de ce moutonnement d’arbres, c’était la ville, un ou deux clochers, une cheminée d’usine parmi les grandes taches brouillées des toits, et un lointain bleu à perte de vue.

De temps à autre, Donat relevait nonchalamment la tête, promenait son regard à droite, à gauche, et devant lui. Le pâturage semé de blocs gris, hérissé de hautes gentianes sèches et brisées, descendait par replats étroits jusqu’aux prairies égales, semées de platanes, coupées par des bandes de champs labourés bruns, verts ou jaunes, de blé qui poussait, ou de dent-de-lion fleurie en or éclatant. Des tilleuls encore dépouillés bordaient une longue avenue, conduisaient à un vaste toit gris voilé par le réseau clair de leurs branches. Les yeux de Donat cherchaient plus loin, sur le plateau, le modeste clocheton de l’école qu’entouraient des sorbiers, et le hameau qui s’égrenait en dégringolade tout au long de la crête onduleuse ; fermes pauvres ou cossues, logis de bûcherons, auberges douteuses, une petite gare blanche, très loin. C’était le cadre de sa vie ; Donat s’y plaçait, s’y mouvait, heureux de l’espace, plus heureux encore de la solitude.

Il n’était à Perdtemps que depuis une semaine ; il y était monté le samedi avec M. Jean-Richard, qui tenait, paternellement, à l’installer. L’instituteur titulaire, enroué, presque aphone, irritable et nerveux, les avait reçus au milieu de ses emballages ; son départ ressemblait à une fuite désespérée. Du geste il indiqua les meubles qu’il laissait, les livres sur une étagère ; dans la petite cuisine deux casseroles, une cafetière.

— Ce n’est pas la peine d’emporter… Je reviendrai, fit-il. Comprenez bien. Vous êtes provisoire ici… Et ne saccagez pas trop mes affaires.

Chaque mot lui coûtait à prononcer, lui brûlait le larynx en passant ; la voix n’était plus qu’un chuchotement assourdi.

Donat vit qu’il ne fallait pas questionner ; il alla dans la salle d’école, examina l’armoire, le pupitre, le registre des écoliers, et les tableaux jaunis pendus aux parois. Le cœur lui battait d’appréhension. Il ne trouvait en lui-même ni joie ni enthousiasme ; pas une trace de l’impulsion mystérieuse que, dans les leçons de pédagogie, son professeur appelait : la vocation. Il était fatigué, étourdi de trop d’impressions accumulées en trop peu de jours ; sa principale aspiration était un besoin de dormir.

Il dormit presque toute la journée du dimanche, dans cette petite chambre qu’il avait mise en ordre tant bien que mal et qui ne lui faisait pas l’effet d’un chez-soi.

Madame Jean-Richard lui avait dit : — « Ne nous oublie pas ; viens nous voir le dimanche… quelquefois… » C’était ce mot terne et tiède : quelquefois, qu’il percutait en ce moment, comme on percute un vase opaque pour juger s’il sonne le vide ou le plein. Quelquefois ; est-ce tous les quinze jours, ou une fois par mois, une fois tous les trois mois ? Esther avait-elle prié sa mère de lui éviter des visites trop fréquentes de ce Donat dont les yeux pleins de reproche la cherchaient pour lui parler éloquemment ?…

Ah ! mon Dieu ! que le monde est grand et comme on peut y être seul... Et comme il fait bon être seul, sur la vaste montagne déserte où court l’ombre rapide des petits nuages ! Quand cette ombre passait sur Donat, il devenait affreusement triste ; et puis le soleil revenait lui caresser la face, et alors il ne pouvait s’empêcher de sourire. Il essayait de penser ; c’était pour penser qu’il était venu s’étendre sur l’herbe au sommet du pâturage, tout près des sapins sérieux. Mais les petits nuages lui donnaient des distractions continuelles.

Au bout d’une semaine de tâtonnements, Donat percevait clairement deux choses : il n’aimait pas sa classe, il ne s’intéressait pas à sa propre vie. Pareil jusqu’alors à la boussole obstinée qu’aucune secousse ne fait dévier longtemps de son poste, il se sentait maintenant désaimanté. C’est ainsi qu’il expliquait ce phénomène à sa propre conscience. Pourquoi s’était-il acharné à devenir instituteur ? Pour ressembler le moins possible à son père ; pour se rapprocher d’Esther le plus possible… Il fallait chercher un but nouveau ; il fallait se remettre en contact avec un aimant. Et Donat qui l’autre jour était encore lui-même un écolier, influencé, pétri par les mains des maîtres, se rappelait certaines graves paroles du maître préféré : « Nous avons besoin de deux buts, l’un prochain, l’autre lointain : l’étape de chaque soir ; la fin du voyage. »

« Le but prochain, songeait Donat, c’est le remboursement de ma dette à la commune. » Et là-dessus, il calculait. Douze cents francs par an, une somme énorme dont il pouvait certainement économiser le tiers. Et il se voyait dans le bureau de M. Lestienne, alignant quatre cents francs en écus sur une table… « Après cette petite école, j’en postulerai une autre. De meilleurs appointements, de l’épargne… Je serai libéré de ma dette en cinq ans… Voilà le premier but atteint. Mais l’autre, le grand, le vrai… Que faire de ma vie ? »

Et tout à coup Donat Brunel, qui s’était imaginé franchir un portique définitif en devenant instituteur, se trouvait au bord du vide, s’y penchait effaré, cherchait vainement le chemin englouti. Il s’apercevait, dans la soudaineté de cette révélation, qu’il ne savait rien de la vie, qu’il n’avait pas un seul ami et qu’il n’attendait pas grand’chose de Dieu… « Que font les autres ? se demandait-il ? Si je le savais, je pourrais faire comme eux. Campel partira ; mais après ! Et Lestienne prend un cours de danse avec Esther… Moi, j’étudierai pour les examens secondaires ; est-ce le but lointain, cela ? Sans Esther, rien n’a de saveur, rien n’a de sens… Pourquoi vient-on au monde, pourquoi ?… »

XVII

M. Jean-Richard avait arrangé que Donat, comme son prédécesseur, comme tous les jeunes instituteurs de Perdtemps, depuis les origines, prendrait son repas de midi à la Buissonne, chez madame Christelein. Ce repas lui coûtait quinze francs par mois, et tout en fortifiant son être physique, devait tonifier son être moral et mental par l’influence et les conversations qui l’accompagnaient.

Madame Christelein était une anomalie : Neuchâteloise, welsche par tous ses ascendants ; précise, symétrique, logique, latine dans sa fibre, elle avait épousé un anabaptiste allemand, un mystique qui n’était point un ascète, un prophète et un sacrificateur le dimanche, et tous les jours un agriculteur âpre comme sa terre, dur comme le roc, capable d’un fanatisme ardent et d’une ferveur religieuse qui l’eussent conduit au martyre pour ce dogme héréditaire, seul reste de la grande espérance de sa secte : le refus du service militaire. Plutôt que de manier le fusil d’ordonnance, il se fût coupé la main droite, comme son grand’père s’était volontairement coupé le pouce droit, dans le temps où les anabaptistes étaient traqués par la loi sur leurs montagnes. En consentant à être enrôlé dans la troupe pacifique des brancardiers, le père de Daniel Christelein n’était même pas sûr de n’avoir point renié un idéal, et Daniel avait dans sa jeunesse, pour la même raison, émigré en Amérique.

Il en était revenu à trente ans avec une petite fortune qu’il avait judicieusement employée à dégrever le domaine paternel, la chère Buissonne de son enfance, ces beaux champs unis et doux, ces prairies onduleuses, les tilleuls dont sa mère chaque été recueillait les fleurs suaves, et la sapinière soignée comme un parc, et le pâturage d’où l’œil pouvait planer sur le monde et sa gloire…

Les parents étaient morts, et tout à coup une nouvelle madame Christelein s’était trouvée là, régnant sur la maison et sur les servantes, parlant net, riant clair et sans accent allemand. La parenté illimitée, inextricable, incompréhensible dans ses nœuds d’alliances et de cousinage, vint avec décorum et stupeur faire sa connaissance ; personne ne sut jamais quand et pourquoi s’était accompli ce mariage anormal. Madame Christelein s’appelait Inès de son petit nom ; elle portait des boutons et non des agrafes à son corsage ; elle n’avait pas été rebaptisée ; elle ne savait pas un mot d’allemand. Comme le ménage resta sans enfants, on s’accorda pour croire qu’il portait le poids d’une certaine défaveur céleste ; et l’on félicita les cousins éloignés, futurs héritiers de la Buissonne.

Madame Christelein, pauvre femme, était dévorée par une passion maternelle sans objet ; son mari ne parlait jamais d’enfants ni en bien ni en mal. Sa seule faiblesse tendre était pour Inès qu’il admirait avec gravité, avec un émerveillement austère, dans les fluctuations rapides et colorées de son humeur mobile. Elle avait de l’ordre, beaucoup d’ordre, et de l’activité à revendre, mais aussi de la fantaisie, et la maison était tenue tout autrement que jadis ; on mangeait d’autres mets, on chantait des chants welsches le soir, sur le pont de grange ; on recevait un journal illustré.

Quand madame Inès s’avisa de remplir la Buissonne de pensionnaires pendant l’été, son mari ne fit pas d’objection ; il y vit même deux avantages : comme Inès savait compter, le petit profit pécuniaire était certain ; et le cœur toujours inassouvi, toujours criant famine, de la femme sans enfants, trouverait un aliment d’occasion dans la bande souffreteuse des anémiés, des fatigués qu’on allait accueillir. Daniel Christelein posa une seule condition : c’est qu’on mangerait tous ensemble selon la coutume patriarcale, maîtres, pensionnaires et domestiques, dans la salle, si la grande cuisine ne pouvait suffire.

La cuisine suffisait au moment où Donat vint prendre à la Buissonne cette place qu’il occupa pendant une année.

Réservé d’abord, presque défiant parce qu’il était triste, c’est à peine s’il prononça deux paroles le premier jour, mais il remarqua le ton honnête de toute la maisonnée, et il se sentit à l’aise. Le lendemain, madame Inès le retint deux minutes après son repas.

— Comment va la petite Louise Dumittan ? lui demanda-t-elle de sa voix nette où pour un rien l’émotion vibrait comme un frôlement sur un cristal clair.

— Louise Dumittan ? Voyons… fit Donat dont tous les écoliers étaient encore, pour lui, anonymes.

— Une maigrelette qui tousse.

— Ah ! oui ! Elle dérange la classe avec sa toux. Je l’ai envoyée chez elle se soigner, dit le jeune instituteur d’un ton un peu énervé.

— Chez elle ! qui est-ce qui la soignera chez elle, à votre idée ?

— Mais je n’en sais rien, je ne la connais pas. Elle a des accès affreux, c’est peut-être la coqueluche.

— Voulez-vous que je vous dise ? cette petite-là, grosse comme le poing, a de l’asthme, à son âge !

— Bien possible, fit Donat un peu distrait.

— Et je voulais vous demander : si elle revient, envoyez-la-moi. Je lui fais des fumigations de temps en temps, ça la soulage, j’ai une recette de famille…

— Ma femme soigne tout le Perdtemps, fit Daniel qui buvait sa tasse de café noir lentement, suivant une méthode à lui, le sucre dans la cuiller plongée peu à peu, pour différencier le goût des gorgées successives.

Madame Inès, haute et mince dans sa robe de mohair gris, avec son tablier noir garni d’une dentelle et sa broche de jais fermant la ruche blanche du col, avec ses cheveux châtains encore jolis, sa bouche tendre aux lignes impressionnables, madame Inès regardait Donat qui s’était levé pour partir.

— Vous n’aimez pas les enfants ? dit-elle, douloureuse.

— C’est vrai, fit Donat pris au dépourvu.

— Mais alors, pourquoi être instituteur, mon pauvre garçon ?

— Ah ! si vous pouviez me le dire !

Et il s’en alla.

XVIII

Mais madame Christelein avait prononcé le mot : pauvre garçon ! et avec cela elle entrait dans son rôle de mère. Ce mot était la préface de toutes les bontés, de toutes les sollicitudes, des gronderies et des gâteries, et d’une inquisition contre laquelle Donat se révolta plus d’une fois, toujours pour souffrir ensuite d’affreux remords.

Madame Christelein prit en main cette jeune vie flottante et l’amarra pour un temps. Elle s’enquit tout d’abord des parents de Donat ; ah ! la mauvaise minute que ce fut là, mais courte ; madame Inès n’appuyait jamais, comprenait à demi-mot, devinait une blessure et la couvrait aussitôt du flot guérissant de sa sympathie. Elle voulait savoir si le jeune instituteur avait des amis.

— Pas d’amis ? mais il faut en avoir à votre âge. À qui direz-vous toutes les bêtises qui vous passent par la tête ?

Personne n’était venu voir Donat sur sa montagne. Campel était parti pour l’Allemagne. Roger Lestienne pensait à autre chose sans doute… De ce côté, le moindre attouchement était si douloureux que Donat évitait de s’y tourner. Les Jean-Richard avaient promis de monter un dimanche et n’étaient pas venus. Il semblait que ce fût l’abandon. Tout manquait à la fois, la camaraderie, l’étude régulière, les figures connues des professeurs, les repas où l’on causait, l’accoutumance du logis, les allées et venues d’Esther… Aucune espérance nouvelle ne surgissait hors de ce vide.

Donat faisait sa classe ponctuellement, énergiquement, sans chaleur. Les gamins le guettaient de leurs yeux observateurs, espérant une détente. Donat ne souriait jamais ; une bévue lui faisait froncer le sourcil ; mais il était patient à sa manière, il prenait des peines infinies avec les plus retardés et les plus obtus, par un instinct de sa nature organisatrice et volontaire qui ne pouvait souffrir le déchet. Et tout comme, petit écolier, il avait utilisé à dormir ses moments inoccupés, de même il utilisait, ramassait, poussait dans le cadre les petites facultés errantes, perdues, qui traînaient en dehors. En un mois, la discipline était devenue excellente, et l’on avait rattrapé l’arriéré.

Ce qui ennuyait Donat, c’étaient les leçons de chant, car sa voix n’était pas des plus justes, et il ne jouait d’aucun instrument. Le maître d’avant remplaçait sa pauvre voix détruite par le violon dont il jouait fort bien, et il ensorcelait ses écoliers, sensibles à la musique comme tous les enfants de la montagne. Donat montrait des notes au tableau noir, expliquait lucidement qu’une ronde vaut deux blanches ; quand on avait fini la théorie, on tâchait d’apprendre un chant.

Par les fenêtres grandes ouvertes, les voix jeunes et fortes s’envolaient vers les sorbiers dans un grand désordre, et des yeux d’enfants déçus s’attachaient à ce bâton du maître qui autrefois menait leurs mélodies à la victoire, mais qui maintenant avait perdu sa magie.

Aujourd’hui, on chantait : « Vierge douce et fière, noble liberté !… » C’est pourtant bien facile, cet air-là. Mais on avait mal commencé ; les secondes voix s’étaient perdues tout de suite. Les petites filles venaient de se taire, découragées. Un éclat de rire tremblait dans les voix qui chantaient encore… Tout à coup cinquante paires d’yeux fixés sur le maître virent son visage changer, pâlir, se figer dans une expression de résistance dure, comme lorsqu’on aperçoit un ennemi. Et sur le seuil, derrière eux, un grand coup se fit entendre. Dans le cadre de la porte un homme frappait la paroi de son bâton.

— Halte, musique ! cria-t-il d’une voix joviale et retentissante.

Et il s’avança, saluant de la tête, avec un sourire paternel et mouillé sous sa moustache jaune.

— Salut, Donat ! fit-il. Je passais, j’entre. Impossible de résister. Ça marche, cette école, ça boulotte ? On est sage, gamins ? On respecte son instituteur ? C’est mon fils, votre instituteur. Un bon fils, mais pas pour un sou d’oreille…

Il tendit la main à Donat d’un geste large, puis il se plaça à côté de lui, face à l’école, dos au pupitre ; et à chaque instant, par une secousse, il rectifiait ce qu’il y avait d’incertain dans son attitude ; il raidissait un genou, il effaçait les épaules, et ses yeux surtout, vagues et noyés, devenaient subitement des boules d’agate d’une fixité extraordinaire.

— Il est pompette ! chuchota l’un des grands écoliers à l’oreille de son voisin.

Le mot passa, comme une petite vague d’émoi et de gaîté, jusqu’au fond de la salle.

Le tempérament de Donat le portait, en toute situation, à lutter par le silence : pour rompre ce silence, il lui fallait autant d’effort qu’il en faut à un impulsif pour se taire. Pâle, les mâchoires serrées, il cherchait avec détresse l’issue d’une situation pour lui humiliante et horrible ; mais son regard n’avait pas fléchi une seconde, et il maintenait son empire sur les écoliers palpitants.

— C’est moi qui vais vous apprendre à chanter : « Vierge douce et fière… » fit Jules Brunel en levant le bras droit pour marquer la mesure. J’étais dans les premiers ténors à l’Espérance ; on en a décroché des couronnes dans les concours… Prenez le ton… Non, c’est trop haut. Partez au troisième. Une, deux… C’est drôle, je ne retrouve pas le ton. « Noble liberté », une bonne blague, hein ! fit-il, se tournant vers Donat. Sacrés gamins, voulez-vous vous tenir tranquilles !… Je crois qu’on me manque de respect, dans ta classe, tes élèves ! cria-t-il, les yeux hors de la tête, furieux, et l’instant d’après abjectement émotionné, des sanglots dans la voix.

Il étendit son bras vers les gamins qui ne remuaient plus, fascinés ; il se pencha vers eux :

— Honore ton père et ta mère ! prononça-t-il d’une langue pâteuse, l’air inspiré.

Alors le rire éclata, joyeux, irrésistible, pas méchant ; simplement parce qu’on ne s’était pas attendu à ce que l’homme dirait ça.

— Veux-tu monter chez moi ? fit le jeune instituteur, très maître de lui en apparence.

— Chez toi ? parfaitement. Je ne demande que ça… Est-ce que je demande autre chose ? larmoya son père en s’accrochant à lui… Je suis fatigué. C’est bon ! j’irai bien tout seul ! fit-il, le repoussant tout à coup et se dirigeant vers la porte.

Donat le suivit. Il lui aida à se hisser jusqu’au sommet du petit escalier raide dont les marches de bois craquaient. Il lui ouvrit la porte de sa chambre mansardée, propre et pauvre.

— Ôte tes souliers et mets-toi sur le lit. Tu as besoin de dormir, fit-il, de cette même voix froide où rien ne vibrait.

— Tes souliers, tes souliers !… répéta Jules Brunel qui tombait dans la phase comateuse… Il faudrait que je sache d’abord où ils sont, les souliers…

Son fils se pencha, dénoua les cordons des grosses chaussures boueuses qui n’avaient pas été décrottées de plusieurs jours, déchaussa des pieds nus et gonflés… « Il a déjà vendu ses chaussettes », songea-t-il machinalement. L’homme tomba lourdement sur le lit. Donat redescendit l’escalier.

Il s’arrêta une minute derrière la porte qui le séparait d’un gai tapage de gamins surexcités. Durant cette minute il lui sembla qu’un flot passait sur sa tête, l’engloutissait, et pour toujours le séparait du genre humain. Ce n’était pas un sentiment réfléchi ; c’était une sensation aussi involontaire que la douleur physique, aussi absolue et obligatoire, et plus dépourvue d’espérance.

Donat reprit sa leçon où il l’avait laissée ; on parvint à chanter : « Vierge douce et fière », un peu mieux que la première fois… Toutes les cérémonies du départ s’accomplirent tranquillement ; la prière finale : « Immortel Roi des cieux, adorable, invisible », fut bredouillée par le premier élève au milieu d’un silence convenable. Le défilé eut lieu devant le maître : « Au revoir, m’sieu ! » en attrapant chacun son chapeau au chevillier qui faisait le tour de la salle ; puis la gaie bousculade au dehors, avec ces cris d’enfants qui peuvent enfin ouvrir leurs poumons…

Donat retourna s’asseoir à son pupitre devant une pile de cahiers ; il se mit à corriger les fautes d’orthographe que ses yeux discernaient, rapides, tandis que son esprit restait inerte. Là-haut, rien ne bougeait ; son père dormait sans doute. Mais sur la marche du petit perron, un pas se fit entendre, raclant le bord de pierre ; puis dans le carré de l’entrée, s’arrêta derrière la porte. On frappa.

— Entrez ! fit Donat dont le cœur battit, parce que tous les malheurs, vagues, grouillants, injustes, lui semblaient assiéger sa vie.

Il n’eût pas été surpris de voir apparaître les gendarmes et d’apprendre que son père avait commis un attentat.

L’arrivant était un jeune homme vêtu en citadin, d’un complet brun assez défraîchi, sans aucune prétention à l’élégance ni même à la correction ; la cravate négligemment nouée en bouts flottants ; à la main un chapeau de paille qui avait déjà vu du service l’été précédent.

— Il faut que je me présente, dit le jeune homme avec bonhomie. Ma tante Inès m’envoie pour faire votre connaissance. Je suis Jacques Mestral. Elle vous aura parlé de moi, vu que je suis son principal chenapan.

— Oui, je sais qu’elle vous attendait, répondit Donat avec une indifférence qu’il n’essayait pas de secouer.

Il s’était levé par politesse, mais il restait là, incapable de faire aucune avance ; cet incident lui semblait une petite scène qui se jouait dans un brouillard.

— Pardon si je vous dérange, fit l’autre un peu déconcerté.

— Pas du tout… Au contraire…

Il voyait, à travers sa préoccupation douloureuse, deux yeux noirs fixés sur lui ; un visage irrégulier, des pommettes un peu saillantes, un front bien développé sous les cheveux noirs qui s’y collaient ; un nez peu classique dont les narines fines et sensitives avaient en cette minute comme de petites contractions de déplaisir.

— Ça sent les participes ! fit Jacques en se détournant vers la fenêtre grande ouverte, près de lui. Pour être poli, vous comprenez. Autrement je dirais que ça sent les gamins mal lavés…

Son expression de dégoût augmentait.

— Vous n’aimez pas les enfants ? fit Donat pour dire quelque chose.

— Tiens ! Vous avez déjà attrapé ça de ma tante ! s’écria Jacques en éclatant de rire. Non, je n’aime pas les enfants, merci, et vous ?

— Moi non plus, répondit Donat, incapable d’aucune conversation, sinon dans la sincérité la plus nue.

— Va bien alors. Si nous allions faire un tour pour fuir cette odeur de participes…

— Oui ; mais attendez une minute.

Donat regrimpa jusqu’à sa chambre, jeta un coup d’œil. Son père dormait, un pied sur le plancher, l’autre sur le lit, et la bouche grande ouverte. Il remua un peu quand Donat saisit la jambe pendante pour la placer sur les couvertures dans une position plus stable, mais il ne se réveilla pas. Donat, ayant pris son chapeau au clou, sortit et tourna la clé.

— Où va-t-on ? n’importe ! c’est plein de jolis coins, dit Jacques Mestral déjà loin du perron, loin de l’odeur offensante.

— N’importe, répéta Donat.

Son père allait-il rester chez lui des semaines ? Cela vaudrait toujours mieux que de rôder par la montagne, de cabaret en cabaret.

— Vous n’êtes pas causeur, fit Jacques Mestral. Moi, je le suis par explosions… Oui, c’est cela, montons jusqu’à la pâture. J’aime la vue qu’on a de là-haut. Il n’y a pas longtemps que vous êtes ici ?

— Sept semaines.

— J’ai vingt ans, dit Jacques. Je suis horloger-remonteur dans les petites pièces. Ça vous intéresse énormément.

— Excusez-moi, fit Donat ; mais j’ai quelque chose qui me préoccupe.

— En règle ! acquiesça Jacques, qui se mit à siffler.

C’était un petit soulagement tout de même de n’être plus seul ; la personnalité cordiale de Jacques se faisait sentir, malgré le silence, comme si une onde magnétique rapide et forte eût mis en mouvement les couches d’air épaisses.

— Pouvez-vous me dire ce qui vous préoccupe ? demanda le nouveau camarade au bout d’un moment.

— Non ! murmura Donat avec un sursaut intérieur. Ah ! Dieu, non !

— Dieu, fit Jacques, on le nomme souvent et à tout propos. « Dieu, c’est le moi latent dans l’univers patent »… Qui est-ce qui a dit ça, voyons ?…

— Deux antithèses dans un alexandrin, ça ressemble à du Victor Hugo, répondit Donat, amusé malgré lui de ce tour imprévu que prenait la conversation.

— Parfaitement. C’est Victor Hugo, l’homme qui a tout dit et qui prédira le reste. Vous aimez Victor Hugo ?

C’était la première fois qu’on interrogeait Donat sur une opinion. À l’école et dans son instruction religieuse, on lui avait offert ou imposé des opinions ; lui-même, tout occupé à emmagasiner un peu de science, s’était à peine questionné. Mais il fut content de dire qu’il aimait beaucoup Victor Hugo, beaucoup mieux que Lamartine.

Alors ils s’assirent sur l’herbe du pâturage, maintenant verte et déjà parfumée de cette senteur forte que répand le serpolet même avant de fleurir. Jacques Mestral se mit à réciter des vers que Donat connaissait bien, car il les avait appris par cœur pour les examens d’État, sans choix, comme il aurait appris la Fille d’Otaïti, ou quelque autre ferblanterie romantique. Pourtant, c’étaient de beaux vers ; il en sentait à présent la pulsation vibrante dans la voix de Jacques Mestral, tout à coup absorbée et lointaine.

Ô révolutions ! j’ignore,

Moi le moindre des matelots,

Ce que Dieu dans l’ombre élabore

Sous le tumulte de vos flots…

— Ô révolutions ! répéta Jacques quand il eut fini… Ô révolutions ! le tumulte de vos flots !…

Il disait cela avec l’accent qu’on met au nom de celle qu’on aime…

Donat s’était plongé dans une rêverie où il souffrait encore, mais autrement. Sa douleur était moins morne ; une circulation de vie se rétablissait autour de son cœur si lourd.

— Est-ce que je vous reverrai ? demanda-t-il quand Jacques se leva pour descendre vers la Buissonne.

— Demain à midi, n’est-ce pas ? Et on se promènera encore ensemble. Tâchez de retrouver votre langue. Moi, je ne suis pas toujours en humeur de parler.

Quand Donat rentra chez lui, après avoir erré encore jusqu’au crépuscule, tant il lui répugnait de revoir son père, il trouva la serrure dévissée, l’homme parti, et son portemonnaie qui contenait vingt-deux francs disparu.

XIX

Jules Brunel fut correct : il écrivit à son fils dès le lendemain :

 

« Mon cher fils,

« La présente est pour te rassurer, au cas où tu serais inquiet. Je me porte bien ; j’espère que tu es de même et qu’on continuera à être content de toi dans ta place. Tes élèves chantent mal, mais cela peut s’améliorer, si tu te donnes un peu de peine. Avant d’aller te voir, j’avais passé quelque temps chez Martin Cocard pour une cure d’air, et afin de récupérer ma santé que la vie trop casanière avait affaiblie. Mais Martin Cocard n’est plus ce qu’il était. Il n’y a rien à faire avec lui. Je me suis dévoué pour lui, et je n’ai trouvé qu’un vil lâcheur. Voilà ce que c’est que les amis. Pendant ces quatre années d’absence je lui ai gardé mon amitié ; je vais le voir, il me met à la porte dès qu’il ose. C’est dur. Mon cher fils, j’ai bien dormi chez toi ; mais tu n’aurais pas dû fermer la porte à clef. Cela m’a mis dans l’obligation de dévisser ta serrure. Heureusement j’ai toujours un tourne-vis sur moi avec d’autres petits objets utiles quand on voyage. Je vais faire une tournée et chercher de l’occupation, de préférence comme monteur de boîtes or. Il est possible que je me remarie ; et alors, mon cher fils, tu ne seras plus orphelin, car je pourrai t’offrir un foyer et toutes les douceurs de la vie domestique, si tu continues à te bien conduire. J’ai eu de grands revers ; d’autres à ma place se décourageraient, mais je n’oublie pas que je suis un homme, et ton père affectionné,

« Jules Brunel. »

 

« P. S. – Je t’ai emprunté quelques francs en partant. Je te rendrai ça à l’occasion. »

 

____________

 

— Si vous croyez que je vais vous voir perdre l’appétit sans me mettre en peine, vous vous trompez, voilà tout, dit madame Christelein à Donat, deux ou trois jours plus tard. Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Ce n’est point mon neveu par hasard qui vous aurait brouillé l’estomac avec ses idées sociales ? Vous est-il survenu un ennui avec vos gamins, avec les parents ?

Donat s’était imaginé que par son silence il dissimulait l’état d’abattement et de dégoût où l’avait laissé la visite de son père ; il fronça les sourcils, il serra les lèvres plus étroitement ; mais le regard de cette femme si intensément maternelle était semblable à un chaud rayon qui ouvre par persuasion douce le bourgeon fermé. Peu à peu son cœur se gonfla comme celui d’un enfant, se fondit, éclata.

— J’ai eu la visite de mon père, fit Donat d’une voix mal assurée. Il a troublé ma classe, il avait bu… Les enfants en ont porté la nouvelle partout. Ce matin M. Junet a passé ; il a cru devoir me dire qu’on espérait bien que cet incident ne se renouvellerait pas…

Donat se tut ; il brûlait en lui-même du désir de s’en aller bien loin, au bout du monde, de se perdre dans les multitudes inconnues. Mourir, oui, mourir, c’est ce qu’il faudrait, quand la vie commence si mal…

Madame Christelein, presque aussi triste que lui, et ne sachant quelle consolation trouver tout de suite, regardait autour d’elle dans la vaste chambre bien ordonnée, paisible, image de sa belle vie honorable qu’abritait le respect et l’amour de son mari ; et elle voyait par delà, dans les remous du monde, des vies tourmentées et sans repos…

Elle avait fait entrer Donat, après le dîner, dans cette pièce où l’on était tranquille, où les géraniums et l’héliotrope fleurissaient dans l’embrasure ensoleillée, où les calmes boiseries peintes en gris, et les étagères de bois, et le vaste canapé, et les vieilles chaises ne s’embarrassaient d’aucun ornement, d’aucun bibelot, d’aucune de ces petites laideurs compliquées qui fatiguent les yeux et l’esprit. Les rideaux de mousseline blanche étaient tout unis, et le poêle de catelles vertes était frais à l’œil par ce jour d’été. Madame Christelein s’était assise sur le canapé couvert de coutil gris à raies brunes ; au-dessus d’elle, sur la paroi, il y avait une vieille gravure allemande naïve, dans un cadre de noyer poli. Et sa robe grise, d’une netteté délicieuse, avait des plis abondants et doux qui touchaient le plancher blanc comme du lait.

Mais dans cette sérénité de teintes et de lignes, il y avait madame Inès, qui n’était point identique absolument à madame Christelein, qui vibrait, qui s’indignait, qui devenait rouge.

— Ah ! Junet s’est permis ! ah ! je l’arrangerai si je le rencontre, s’écria-t-elle. Ça lui sied vraiment ! Depuis qu’on l’a nommé membre local, sa maison n’est plus assez haute pour lui. Mais qu’allons-nous faire ?… D’abord n’y plus penser, conclut-elle.

Immédiatement, Donat éprouva le salutaire soulagement de ce conseil.

— N’y plus penser ? répéta-t-il.

— N’y plus penser du tout. À quoi bon ?

— C’est ce que M. Jean-Richard m’a dit aussi. N’y penser que lorsque c’est nécessaire, fit Donat, qu’une conception de méthode ou de discipline calmait et intéressait toujours.

— Et alors, reprit madame Inès, pour n’y plus penser, il faut penser à autre chose. Allez vous promener avec Jacques, puisque c’est samedi. Ce garçon a des idées plus qu’il n’en peut porter ; il vous en passera une brassée. Et je vous conseillerais aussi d’aller demain voir vos amis en ville, ça vous changera… Jacques ! appela-t-elle en s’approchant de la fenêtre ouverte, je ne peux plus endurer de te voir aller et venir autour de la maison comme un chien sans maître. Voici l’instituteur qui a envie de faire une grande course. Partez sans attendre d’être plus jeunes qu’à présent. Et racontez-vous toutes vos histoires…

Ils partirent. Mais Jacques Mestral n’était pas un avaleur de kilomètres ; il aimait à flâner, et le hasard des chemins sous bois ou des grands pâturages libres le menait. Il s’arrêtait souvent pour admirer la vue ou un arbre simplement. Il parlait beaucoup, sans attendre les réponses de son compagnon.

— Tout de même, fit-il, se jetant sur le sol tiède couvert d’aiguilles sèches et fleurant la résine ; tout de même il y a une fière différence entre dix-huit et vingt ans.

— Oui, répondit Donat, qui venait de penser précisément la même chose ; oui, je me sens très petit garçon à côté de vous.

— Si on se tutoyait, proposa Jacques, ça nous rapprocherait déjà.

Une émotion saisit Donat ; il sentit la venue de cette étrangère sainte et belle qu’on attend sans savoir dans quelle lueur de matin ou dans quel flamboiement du soir elle apparaîtra : la première amitié, celle qui demeure et qui survit.

— Veux-tu ? demanda Jacques un peu surpris du silence.

— Si tu veux, répondit enfin Donat, le menton dans sa main, les yeux perdus dans l’horizon bleu, moutonnant, noyé d’or.

— C’est une grande chose pour moi d’avoir un ami, reprit-il, presque à voix basse.

— Pour moi aussi, fit Jacques généreusement.

— Oh ! tu en as des centaines !

— D’abord, on n’a jamais des centaines d’amis. J’ai des camarades en quantité ! Mais on est tous du même bord, tandis que toi, je te convertirai. Je te convertirai ! cria-t-il, se levant d’un bond… Oui je ferai cela… avant de ne pouvoir plus rien faire… Je t’ouvrirai les yeux, Donat Brunel, tu verras cet avenir infini qui palpite de mystère… Imagines-tu seulement ce qu’est l’internationale ?… la sainte alliance des travailleurs… La Justice… Tu viendras avec nous, tu nous aideras à lui ouvrir le chemin. Et alors, tes petites misères à toi, tes petites douleurs, tu les verras comme des cirons dans la poussière… Ah ! oui, on a besoin de se perdre soi-même, fit-il d’une voix tout à coup assourdie, et en se jetant de nouveau sur la terre, parmi les grosses racines noueuses qui se tordaient à fleur de sol… Ah ! si on ne pouvait pas s’oublier entièrement ! Je te ferai entendre nos prophètes. Il nous en vient de partout ces temps-ci… de France, de Russie… Bakounine, Kropotkine… Le monde bouillonne. Le nouveau métal est en fusion ; bientôt il coulera brûlant dans des formes extraordinaires…

— Explique ! fit Donat. Commence par le commencement.

— Le commencement, c’est le chaos. Nous organiserons ce chaos.

Alors, avec éloquence, avec impatience, tantôt debout, tantôt étendu de tout son long sous le sapin, et ses yeux brûlants tournés vers les lointains de perle où vibrait la lumière, Jacques Mestral, plein de son rêve, l’évoqua dans une flamme. Tout, les petits incidents et les grandes injustices, des querelles de journalistes, des vies données, le morne effort quotidien vers la justice, et la colonne de feu qui nous guide la nuit ; les allées et venues des révolutionnaires étrangers, l’espionnage et les méfiances ; les théoriciens et les idéalisateurs ; un peuple d’ouvriers intelligents qui cherchent aussitôt les solutions pratiques ; et des chimériques qui courent sans s’arrêter vers l’idéal jamais atteint ; les entrevues, les réunions où mutuellement on s’illumine ; les sacrifices, le fatalisme russe ; l’enthousiasme plus organisateur de la race jurassienne qui veut obtenir des résultats ; toute cette effervescence, tous ces feux d’artifice sur la genèse douloureuse de deux ou trois pauvres ateliers coopératifs ; la grande crise de naissance enfin qui a rempli toute une décade après le cataclysme de la guerre franco-allemande, et qui battait alors ses palpitations les plus généreuses, Jacques essaya de tout peindre à Donat…

Enfin il se tut, n’en pouvant plus ; il essuya de la main son front mouillé.

— D’autres te diront le reste. Je te prendrai avec moi demain ; nous avons arrangé une parlotte. L’un ou l’autre des grands Russes y sera. Et de nos camarades, plusieurs qui parlent bien. Ah ! comme j’aime l’éloquence, moi ! cela m’enivre ! Au vin, je n’y touche jamais, je n’en ai pas besoin… Est-ce que tu ne te sens pas déjà soulevé au-dessus de tes chagrins, au-dessus de toi-même !

— Écoute, fit Donat, il ne faut pas trop attendre de moi. Je suis une nature lente, et probablement médiocre.

XX

Madame Christelein l’exigeait ; Donat, malgré sa timidité triste et farouche, alla voir les amis qui semblaient l’oublier. Il partit le dimanche matin de bonne heure, avec Jacques.

À dix-huit ans, il n’y a guère de chagrin qui ne s’évapore comme la rosée au soleil, dans la joie chaude et jeune de marcher sur l’herbe, de sauter et de bondir, de respirer l’air qui vibre autour de vous comme un cristal ténu. Jacques était moins exubérant que la veille.

— Parle-moi encore ! fit Donat avec quelque naïveté.

— Tu ne doutes de rien, mon petit ! répondit Jacques en s’arrêtant pour le viser avec une pierre qu’il ramassa. Parce que je t’ai tenu hier une conférence pour toi tout seul, tu crois n’avoir qu’un mot à dire, et le feu d’artifice recommencera. Non. Ce sont mes camarades que tu entendras aujourd’hui.

— Je vais à l’église, moi, ce matin, fit Donat.

— Parfaitement. Toutes les convictions sont libres. Moi, je n’y vais pas.

— Si tu y venais ? murmura son compagnon en rougissant un peu.

— Ah ça ! toi ! s’écria Jacques, est-ce que je t’ai dit : « N’y va pas ? » Non ; eh bien alors, de quel droit me dis-tu : « Viens-y ? »

— Il n’y a pas grand mal.

— Il y a que, si je ne te réprime tout de suite, tu te feras un devoir de discuter mes opinions et de me proposer les tiennes.

— C’est défendu ? demanda Donat un peu ironiquement.

— Oui. Je tiens l’opinion religieuse pour un domaine réservé.

— Vous n’en parlez jamais entre vous ?

— Nous sommes tous du même avis.

— Alors, parce que je ne suis pas du même avis, tu m’imposes silence ?

— Ah ! laissons la chipote ! fit Jacques, jetant ses bras en l’air, et s’étirant, et se faisant craquer les os, par pur plaisir de sentir jouer des articulations jeunes et souples. Tu vois ce sapin là-bas ? Une course ? un, deux, trois !

Comme ils étaient partis trop tôt, ils s’assirent, avant d’arriver, sous un groupe de beaux frênes au bord de la dernière pente ; ils regardèrent à leurs pieds la petite ville, serrée comme un flot à l’étroit et s’écoulant vers l’ouest dans la vallée profonde et longue ; les vagues des toits bruns s’étalant où elles peuvent, emplissant des vallons qui s’ouvrent et s’embranchent comme des golfes sinueux entre les collines vertes ; deux ou trois clochers d’où la grande harmonie des cloches s’envola tout à coup, emplissant l’air d’un frémissement rythmique. Donat Brunel se leva.

— Alors tu vas t’enfermer là-dedans ? fit Jacques avec un geste du menton pour désigner l’église dont le coq de cuivre brillait au niveau de ses yeux. Quand il fait si bon au soleil, sur l’herbe ! Tiens ! je t’admire.

— Écoute, fit Donat embarrassé, ne m’admire pas tant que ça. En sortant de l’église, il m’est plus facile d’aborder les Jean-Richard ; et ils m’inviteront, ou non, comme cela leur plaira. Tandis que si je vais chez eux de but en blanc, je leur force la main, tu comprends…

— Non, je ne comprends pas qu’on prenne ces précautions avec des amis, fit Jacques brusquement. Si tu tiens à notre parlotte, trouve-toi à trois heures précises au coin de la rue du Marché et de la rue des Lavoirs ; j’y serai et je te conduirai chez notre camarade Guillaume où est le rendez-vous.

— Si je n’y suis pas à trois heures, ne m’attends pas, fit Donat pour conclure.

Car il espérait, oh ! combien il espérait être à ce moment-là dans la compagnie d’Esther ! Il ne lui fallut pas beaucoup de manœuvres pour rencontrer Emer Jean-Richard sous le grand portail de pierre grise, à la sortie.

— Tiens ! mon garçon, c’est toi ! et comment ça va ? demanda l’horloger d’un ton cordial. Excuse-moi une minute, je guette Esther ; elle doit sortir par l’escalier de la terrasse.

— Je la vois, fit Donat qui rougit en même temps.

Qu’elle lui parut belle, sa reine Esther, dans la claire toilette de percale et le petit chapeau couvert de narcisses blancs, qui n’avaient pas coûté cher et la faisaient fraîche et gracieuse comme le mois de juin en personne. Elle s’approcha, elle sourit :

— Toi, Donat ! quelle chance ! Maman prétendait ce matin que tu nous avais reniés…

— Mais, fit Donat avec la sincérité qui l’obligeait à dire toujours exactement ce qu’il pensait, j’attendais votre visite…

— Voyez-vous ça ! dit Esther en riant.

Et la situation se trouva réglée par ces deux mots vagues, et Donat sentit une blessure se fermer, une confiance refleurir ; la vie s’éclaira ; il ne désira plus mourir, ah ! pas du tout.

— Crois-tu, fit Jean-Richard en regardant sa fille, crois-tu que ta maman ait à dîner pour quatre ?

— Papa, c’est le pot-au-feu ! répondit Esther scandalisée.

— Dans ce cas, mon garçon, si le cœur t’en dit… Tu nous feras plaisir. Tu es toujours le bienvenu…

De phrase en phrase, par ce petit crescendo, il cherchait, le brave homme, à se persuader que la visite de Donat leur causerait à tous une vive joie. Il n’en était pas absolument certain.

— Prends les devants, dit-il à sa fille. Va prévenir ta mère… Elle est un peu nerveuse depuis le printemps, ajouta-t-il ; nous la ménageons.

— Si vous pensez que je la dérange… murmura Donat, tout à coup triste comme lorsqu’un nuage passe devant le soleil.

— Non, non ! au contraire. Puisque ce matin même elle se plaignait de ton oubli.

— Je ne vous oubliais pas. Je vous ai attendus chaque dimanche, protesta le jeune homme.

— Comme nous, alors. Faute de s’entendre, n’est-ce pas ?

On arrivait à la chère petite maison jaune, derrière les bouquets de lilas. Donat levant les yeux vit une fenêtre ouverte où des rideaux de mousseline brodée se gonflaient doucement.

— Voilà de bien beaux rideaux, dit-il.

— Oui, un cadeau que nous avons fait à Esther, en souvenir des examens. Des broderies de Saint-Gall ; on ne lui refuse rien, dit M. Jean-Richard en riant. Tu comprends, Donat, que lorsqu’on n’a qu’une fille, on voudrait lui donner tout ce qu’il y a de plus beau et de meilleur… Sa mère, j’entends… Moi, je sais bien que la vie ne peut pas être un conte de fées…

Pourquoi Donat vit-il aussitôt se dresser dans son esprit la personne élégante et fine, le joli visage un peu railleur de Roger Lestienne ? Ses impressions, ce matin, ne faisaient qu’aller et venir de l’ombre au soleil.

On monta l’escalier, et l’on fut accueilli tout de suite par le délicieux arôme du bon pot-au-feu, cette odeur confortable et rassurante qui se mêle aux impressions du dimanche, aux souvenirs de l’enfance bien gardée et des caresses maternelles ; plus confortable et plus rassurante que ne fut ensuite l’accueil de madame Jean-Richard.

Quand cette femme vertueuse et d’ailleurs bien élevée voulait être froide, elle l’était avec des nuances où il n’y avait rien à reprendre. Elle assura à Donat qu’il était le bienvenu, elle lui mit un couvert tout de suite, elle s’informa de son école et de sa santé.

— Est-ce amusant, dis, une école ? tes gamins disent-ils beaucoup de petites drôleries ? questionnait Esther. Moi, je ne ferai des concours qu’en automne. Tu sais que j’ai passé quinze jours à Lausanne, après le cours de danse ?

— Ah oui, ce cours de danse, fit Donat, se contraignant à prendre un air indifférent. Tu as montré des dispositions, je pense ?

— Sans me vanter, je n’étais pas la plus gauche. Il faudra que tu apprennes aussi à danser, Donat. Si on ne sait pas, on reste dans un coin.

— Je resterai dans un coin, dit-il. Je te regarderai, ça me suffira…

Madame Jean-Richard l’interrompit pour lui offrir encore un peu de riz.

— Du riz au fromage, tu l’aimais dans le temps, dit-elle, la voix froide, mais un sourire aux lèvres. Est-ce que madame Christelein te fait bien des petits fricots ?

— Je voudrais connaître madame Christelein, dit Esther.

— Accepteriez-vous, fit Donat avec empressement, de venir dîner avec moi dimanche prochain à la Buissonne ? Madame Christelein a déjà des hôtes, huit ou dix. Cela intéresserait Esther. Il y a une dame genevoise, très cultivée, avec son petit garçon qui relève de maladie et qui fait une cure d’air.

Madame Jean-Richard secoua la tête.

— Maman, ne secoue pas la tête ! s’écria Esther vivement.

— Nous n’irons certainement pas un dimanche, dit sa mère d’un ton catégorique. Je n’approuve pas qu’on donne de la besogne aux gens le dimanche… Je ne dis pas cela pour toi, Donat… Mais trois personnes de plus. Et puis la dépense… Tu n’es pas assez riche pour inviter trois personnes. Mon mari ne consentirait pas. Et nous, avec le séjour d’Esther à Lausanne, et tout le reste, nous avons assez dépensé pour la saison. Ainsi tu vois, comme que ce soit qu’on le tourne…

Emer Jean-Richard trouvait, en son for intérieur, qu’on aurait pu refuser avec plus de délicatesse. Il ne disait rien, crainte d’autres éclaboussures. Esther fronçait ses jolis sourcils ; depuis le mois d’avril, sa maman était si étrange, si tendue, qu’il fallait toujours marcher sur la pointe des pieds… On se remit à parler de l’école de Perdtemps, tout en mangeant les belles cerises du dessert.

— As-tu des nouvelles de ton père ? demanda subitement madame Jean-Richard.

Puis elle leva les yeux sur sa fille ; elle répondit à son regard de reproche par une expression froide qui signifiait : « Laisse. Je sais ce que je fais. »

— Oui, répondit Donat dont la gorge se serra subitement.

— Il n’est plus chez Martin Cocard ? Tu l’as revu ? poursuivit madame Jean-Richard. Prends encore quelques cerises ; ne refuse pas. Non, sers-toi mieux. Voici les plus mûres… Tu dis que tu as revu ton père ?

— Oui, je l’ai revu.

— Pas dans ton école, j’espère ?

— Chez moi.

— Et tu as dû l’héberger ? Ah ! comme c’est fâcheux. Cela fera un mauvais effet là-haut.

De nouveau ses yeux cherchèrent ceux de sa fille et lui dirent : « Oui, c’est fâcheux. Et il vaut mieux que tu le saches… ».

— Je vais vous faire du café, conclut madame Jean-Richard en se levant. Tu aimes toujours bien le café, Donat ?

En elle-même, Esther se décidait à gagner une petite bataille. « Pauvre Donat ! songeait-elle. Pourquoi le faire souffrir ainsi ? Ce n’est pas juste ! Nous le dédommagerons, papa et moi… » Et dès que sa mère fut sortie, elle dit, tout en mettant les jolies tasses dorées sur un plateau :

— Nous emmenons Donat à la promenade, papa.

— Tu le traites en pays conquis, fit son père en riant.

— C’est qu’il l’est conquis, répondit Donat riant aussi, mais avec un peu d’effort.

— Allons ! allons ! fit le papa mal à son aise.

Quand madame Jean-Richard rentra, portant la cafetière, elle trouva un trio silencieux. « Ce garçon nous gâte notre dimanche, pensa-t-elle. Mais du moins personne ne pourra dire que je l’ai mal reçu. » Et ses offres hospitalières se firent plus pressantes. Donat dut boire deux tasses de café ; les sucrer plus qu’il n’eût voulu. Il dut mettre des noisettes dans sa poche, en provision. Esther rassemblait son courage. Elle regarda la pendule et elle dit :

— Si nous voulons faire une longue promenade, il faudrait se mettre en route sans trop tarder. As-tu une préférence, Donat ? Veux-tu que nous allions à la Roche de l’If ?

— Est-ce que Donat nous accompagne ? demanda madame Jean-Richard d’un ton clairement désapprobateur.

Donat comprit que faire le timide ou le délicat, ce serait déserter le camp d’Esther.

— Avec le plus grand plaisir. J’y comptais un peu, ajouta-t-il même, un rien de bravade dans la voix.

— Vraiment ! c’est que nous ne ferons qu’une très petite promenade, trop petite pour un marcheur comme toi… Je n’ai plus le souffle que j’avais l’été passé ; je crois bien que je n’ai pas le cœur tout à fait en ordre, dit-elle plaintivement.

Le docteur l’avait donné à entendre, et quoiqu’elle n’en crût rien, elle se servait utilement de cette petite alarme. Son mari la considérait avec étonnement, car elle avait déclaré le matin même qu’il ne fallait pas compter sur elle pour la promenade.

— Du reste, j’ai encore la vaisselle à laver, reprit-elle, du ton outragé d’une ménagère à laquelle on propose un délit contre le code domestique.

— Mais, maman, tu laisses très souvent la vaisselle du dimanche ! s’écria Esther impatientée. Je laverai tout, ce soir, après souper. Pendant qu’on discute, le temps passe.

— Très bien. Je vais mettre mon chapeau, dit la mère avec une douceur résignée, qui remplit aussitôt de remords l’âme généreuse du mari et de la fille.

De sorte qu’ils acceptèrent, qu’ils proposèrent même l’itinéraire navrant des petites promenades flâneuses qu’on fait le soir sur la route. Il n’était plus question de monter jusqu’à la Roche de l’If.

Mais qu’importait à Donat ? Il marchait en avant, à côté d’Esther ; il causait avec une animation presque comparable à celle de la jeune fille ; elle lui racontait les merveilles de Lausanne et du parc de Beau-Rivage où elle avait pris le thé un après-midi avec sa cousine.

— Aimes-tu mon chapeau ? je l’ai acheté à Lausanne. On ne voyait que des narcisses partout.

Donat se tourna vers elle pour contempler, non le chapeau, mais le visage délicieux dans sa jeune fraîcheur, le contour doux et tendre de la joue, ces yeux clairs où toutes les émotions passaient comme un reflet dans une onde ; il se disait : « Personne ne comprend Esther comme moi ; personne… Ah ! je la gagnerai, quand même le monde entier se mettrait entre nous. »

Et cette espérance l’éclairait tellement que son propre visage en fut un instant comme transfiguré. Il eut un sourire qu’Esther n’avait jamais vu, une tendresse, une extase qui rayonnaient. C’était un aimant d’une telle puissance qu’elle s’arrêta, presque effrayée. « Comme Donat est beau par moments ! » pensa-t-elle. Son cœur se serra ; elle se souvint du soir de l’an, si proche encore, où elle avait dit : « Embrasse-moi. » Mais elle n’avait rien promis, et plus tard, quand tout s’était gâté, elle avait loyalement, clairement établi la situation nette.

— Tu verras, dit Donat comme s’il répondait à sa pensée, tu verras comme je ferai mon chemin. Je crois à la volonté ! Il y a des obstacles. Mais n’as-tu pas remarqué déjà qu’une seule chose en se modifiant change la relation des autres choses à l’entour ? Tu ne comprends pas ? Un petit arbre pousse au milieu des buissons, il grandit ; les buissons n’ont plus d’importance…

— Oui, j’aperçois vaguement le sens de ta parabole. Eh bien, pousse, bel arbre ! et moi qui ne serai jamais qu’un pauvre petit buisson, je t’admirerai d’en bas.

— Ah ! non ! fit-il en soupirant ; ce n’est pas ce que je veux dire, tu le sais bien…

Madame Jean-Richard, au bras de son mari, et à l’arrière-garde, s’énervait. Elle se déclara incapable de faire un pas de plus. On s’assit un moment sur le talus herbeux au bord de la route. Des groupes passaient. Donat tira son chapeau à un professeur accompagné de sa famille ; tout cela était fort ennuyeux, fort décoloré ; Esther ne disait plus rien.

Mais quand on se sépara, quand Donat tout seul regagna sa montagne, il emportait assez de bonheur et d’espoir pour des années, pensait-il.

XXI

Comme Donat, qui avait d’ailleurs parfaitement oublié son rendez-vous de trois heures, et qui, flânant, rêvant, se perdant d’un sentier à l’autre, voyait avec étonnement le soleil baisser dans un ciel laiteux, comme Donat descendait en courant le revers boisé où s’abritait la maison d’école, il vit avec étonnement qu’un homme était assis sur le petit banc près de la porte. Son père ? il s’arrêta. L’instinct lui dictait, comme à un animal, de fuir, d’aller passer la nuit dans un autre gîte, ainsi que fait le renard quand une herbe est dérangée à la porte du terrier… Mais déjà l’homme, l’ayant aperçu, se levait, montait à sa rencontre.

— Salut, fils ! cria-t-il de loin.

Puis, quand il fut près :

— C’est pas malheureux que tu rentres ! Voilà deux heures de temps que j’ai le dos contre ta bicoque pour l’empêcher de tomber…

Il n’avait pas bu cette fois. Son air était déprimé et hargneux ; mais en toutes circonstances, grâce à sa moustache de guerrier gaulois, grâce aux touffes blondes qui s’ébouriffaient sur ses tempes, Jules Brunel portait beau et marquait bien, suivant son propre témoignage. Son costume était le même, à peu près, qu’au jour de la première rencontre ; un peu plus poudreux, un peu plus taché, le gris devenu plus beige, et le beige plus gris, les souliers un peu déformés, mais la cravate et le chapeau neufs.

— Bonjour, père, fit Donat surmontant la déroute de son esprit, rappelant son courage. Je ne m’attendais pas à te voir.

— Tu aurais pu t’y attendre. Un beau dimanche, qu’est-ce que j’ai de mieux à faire que venir te voir ?

— As-tu trouvé une place ?

— Comme ça, tout de suite les affaires ? Tu pourrais me demander comment je me porte, et si je veux manger quelque chose… Est-ce qu’on ne monte pas chez toi ?

Car Donat, parvenu au seuil de sa porte, sur le petit perron, semblait hésiter à mettre la clef dans la serrure.

— Il m’est difficile de te loger, père. Je n’ai qu’une chambre et qu’un lit, comme tu sais.

— Qui est-ce qui te demande de me loger ? Renvoie-moi tout de suite pendant que tu y es. Tu n’as pas une bouchée de pain et de fromage pour ton pauvre père qui a fait des kilomètres depuis ce matin ?

Donat ouvrit la porte. Jules Brunel entra le premier, monta l’escalier de bois, pénétra dans la petite cuisine, et tout droit marcha au buffet qu’il ouvrit, parlant, humant, tâtant, sans arrêter.

— Du bon pain de ménage ! rien de meilleur. Un pot de lait, une écuelle de pommes de terre froides… des œufs, du fromage. La bouteille de vin dans le coin… Ah ! pas grand’chose dedans… Dommage. À présent, mon petit, ton papa va prendre soin de toi. Ton papa est venu tout exprès pour faire la maman et pour te fricoter ton souper. Hein ! si ma pauvre Rose était avec nous ! elle raffolait des pommes de terre au fromage comme je vais avoir l’honneur de t’en présenter. Tu as une poêle à frire ? Bon. Un réchaud et du pétrole dedans ? Parfait, superlatif, chicoquendard ! On est même mieux qu’au péni. À présent, ne dis plus rien. Le silence m’est nécessaire pour me recueillir… Va dans la chambre. Va étudier. Je te l’ai dit ; je suis ici pour faire la maman…

Bientôt un bourdonnement de chanson s’éleva dans la cuisine ; c’était la Marseillaise, et puis Malbrouk s’en va-t-en guerre, et puis l’Hymne national, et puis des réminiscences du vieux psaume : Comme un cerf altéré brame… Une pensée pieuse naquit en lui.

— J’espère que tu es allé à l’église ce matin ? cria-t-il par l’entre-bâillement de la porte. Oui, tu dis oui ? c’est bien. Il ne faut pas négliger la religion, jamais. Tu entends que je me souviens même des psaumes qu’on chantait au catéchisme. Et les dix commandements que le régent lisait dans la chaire : « Tu ne tueras point. Tu ne déroberas point, etc., etc… » Ça se loge dans la mémoire et ça fait du bien d’y penser par la suite…

Donat revint. Il avait essayé pendant ces dix minutes de tête à tête avec lui-même de se tracer une ligne de conduite, mais sans y parvenir ; et rien n’était plus antipathique à sa nature que de se sentir ainsi désorienté. Il mit le couvert sur la petite table de sapin, sans mot dire. Son père s’affairait ; au bout d’une demi-heure, il apporta un plat délicieusement odorant et rissolé, onctueux, riche en fromage, auquel Donat ne put refuser son approbation. La cafetière bouillante et le pot au lait envoyaient leurs buées vers le plafond.

— Qué qu’t’en dis de ta ménagère ? fit Jules Brunel d’un petit ton enfantin, presque caressant. Ma foi, tu sais, je suis à ton service si tu veux m’engager.

— Tu n’as pas trouvé d’ouvrage dans ta partie ? demanda son fils avec persistance.

— Pas ça ! dit Jules en faisant craquer son ongle. Figure-toi qu’un bougre de patron est même allé jusqu’à dire que je ne lui inspirais pas confiance ! Ensuite j’ai essayé chez des relieurs. Pas de veine nulle part. Par bonheur la campagne manque de bras ; je lui apporte les miens, déclama-t-il en élevant au-dessus de sa tête lesdits membres, osseux et longs dans les manches un peu courtes.

— Oui, les fenaisons vont commencer, fit Donat dont l’esprit fut traversé d’une horrible appréhension.

— Dans dix jours. Il y a du retard cette année. Je me suis informé en venant ici. Dans dix jours j’aurai de l’embauche.

— Où ça ?

— Chez un nommé Ali Maire, aux Siméons. Tu connais ?

— J’ai trois de ses gamins à l’école.

— Effectivement. Il me l’a dit. Je voulais voir si ça se rapporterait, fit Jules d’un ton important. Eh bien, fils, tu perçois que je ne serai pas longtemps à ta charge… Encore une pochée de ces bonnes pommes de terre ? Il faut vider le plat…

— Je t’ai dit, fit Donat, l’appétit coupé, je t’ai dit qu’il m’est impossible de te loger. Je n’ai pas la place.

— Pas la place ? Dans cette grande maison toute à toi ?

— Je n’ai qu’un lit.

— Un lit, ça se dédouble. Tu as matelas et sommier. C’est trop pour un seul homme. Je prends le sommier et toi le matelas ; ou l’inverse, comme tu voudras. Je suis accommodant. On apprend à n’être pas difficile, là d’où je viens. Je gagne mon entretien en te faisant le fricot. Tu verras, j’en ai des recettes ! Le matin, pendant que tu répands l’instruction obligatoire et gratuite, moi, je vais aux champignons. Il y a déjà des « meniers », j’en ai vu ; tu trouves un repas cuisiné aux petits oignons, tout prêt quand tu montes. Et puis le dixième jour je me cavale. Je vais me livrer aux travaux agricoles chez le susdit.

— Oui, ça a l’air d’un arrangement, fit Donat perplexe, l’air même sombre. Mais c’est impossible, je te le répète.

— Ah ! qu’est-ce que tu feras de moi alors ? Ça devient intéressant, dit Jules.

Cette façon de lui laisser le problème à résoudre prit Donat au dépourvu.

— Mais rien du tout… C’est à toi de t’arranger, fit-il assez durement.

— Ah ! et le devoir des fils, et la religion, et tout ça, au rancart ?

— Père, s’écria Donat avec impatience, est-ce que tu te payes de mots vraiment à ce point ? Je ne te dois rien, pas une bouchée de pain. Je suis un enfant de commune, j’ai un tuteur. Je me suis élevé sans toi ; et quant à m’avoir donné la vie, je ne te l’avais pas demandée.

Lorsque Donat eut prononcé ces mots qui pour lui étaient tragiques, car ils exprimaient tout le fardeau qu’on est seul à porter, il mit sa tête dans ses mains ; il crut sentir sur lui la réprobation divine, et il la rencontra d’un cœur plein d’amère révolte, sans remords.

— Ça, c’est des théories, fit Jules Brunel. Libre à toi d’avoir des théories. Mais je demande : Comment est-ce que tu t’y prendras ce soir, et demain, et les autres jours, pour te débarrasser de moi ?

— Je m’en irai, répondit Donat.

— Comme ça, j’aurai le matelas et le sommier ! s’écria son père en riant. Allons, fils, pas de bêtises. Sois pratique. Tu ne veux plus de fricot, plus de café ? Alors je débarrasse, et puis je lave la vaisselle ; et puis on fume une pipe sur la porte et on va se coucher comme un bon proprio… Tu ne peux pas me mettre dehors par les épaules ; tu ne peux pas faire du scandale dans le pays ; parce que moi, tu sais, quand on m’échauffe trop… Mais n’aie pas peur ; je serai un bon petit papa, tout ce qu’y a de respectable…

Donat, sur son matelas qu’il avait étendu en travers de deux ou trois bancs dans la salle d’école, ferma à peine l’œil de la nuit. Sa situation lui apparut nettement ce qu’elle était : insoluble. Il ne chercha pas à se faire illusion. « Mon père me traquera toujours et partout, se dit-il, à moins qu’il ne se fasse remettre en prison ; à moins que je ne parte pour l’Amérique. Je ne souhaite pas de m’exiler ; je laisserais tout mon bonheur dans ce pays… Je n’ai pas d’argent. Je m’étais préparé pour la carrière de l’enseignement ; je serais monté plus haut… N’y a-t-il vraiment pas d’autre alternative ? Oui, si mon père se corrigeait… Je devrais espérer cela et même le croire… Mais, tant qu’il y aura chez moi une croûte de pain à casser, un porte-monnaie à me voler, il choisira la ligne de la moindre résistance. Ensuite il fera pire… Et moi, je suis son fils, malgré tout, toujours… Rien ne peut changer ça… »

Donat souffrit et gémit et se débattit jusqu’au matin dans l’inexorable tenaille de ce dilemme : Partir, tout perdre d’un coup. Rester, tout perdre aussi, très probablement, mais avec un sursis…

À dix-huit ans, l’espérance est tenace. Dès que l’aube se montra, Donat sortit pour se calmer ; l’air cristallin tout neuf et vibrant le ranima ; il ne comprit plus si bien son désespoir de la nuit. Beaucoup d’imprévu peut survenir ; c’est même l’imprévu qui arrive le plus sûrement, songea-t-il. Aurait-il cru lui-même, le samedi, qu’il passerait son dimanche avec Esther, et que tout s’expliquerait ?… Elle n’avait rien expliqué, en somme, mais la barrière était tombée, et sans oser la franchir encore, Donat avait pu parler joyeusement de ses projets…

Instinctivement, le jeune instituteur tourna ses pas vers la Buissonne, qui commençait à bruire comme une ruche que le soleil réveille. Daniel Christelein traversait la cour, se dirigeant vers l’étable. Il leva un doigt en apercevant Donat :

— Ma femme dort encore, fit-il à demi-voix.

Cette sollicitude parut au jeune homme ridicule et touchante au milieu des bruits de la ferme. Il aimait ces deux Christelein si différents.

— Et votre neveu, est-il levé ? demanda-t-il dans un chuchotement assourdi.

— Possible. Il est assez matinal à l’ordinaire. Allez le débusquer…

Donat tourna la maison, monta par un escalier extérieur jusqu’à la galerie de bois peinte en gris sur laquelle donnaient les chambres des hôtes. Il frappa doucement à une porte-fermée par le volet plein.

— Frère Jacques, dormez-vous ? fit-il en mettant sa bouche près du gond.

Une apparition rapide lui claqua le volet dans la figure, rebondit à l’intérieur de la chambre, se renfonça sous les couvertures. Donat prit une chaise près de la porte pour ne rien perdre du bon air.

— Ça s’est bien passé, votre parlotte ? demanda-t-il.

— Tu oses questionner, effronté lâcheur ! Je t’ai attendu quatre minutes et demie au coin de la rue des Lavoirs.

— J’avais mieux que votre parlotte, fit Donat avec un reste de la joie de la veille qui vibra dans sa voix.

— Oui, je comprends ; une amourette. Si tu crois que je n’ai pas flairé ça ! Je ne te demande rien, ça ne m’intéresse guère. Qu’est-ce qui t’amène au premier chant du coq ?

— J’ai besoin d’un conseil. Je suis dans une diable d’impasse, fit Donat rembruni.

— Tiens, tu jures ! tu te dégèles. Jusqu’ici, je t’ai vu correct comme un mannequin. Viens à ton impasse, mais ôte-toi d’abord un peu de mon soleil…

Les deux mains jointes derrière sa tête, Jacques Mestral, les yeux fixés sur les grands frênes dorés de lumière, s’étira voluptueusement, sifflota, distrait, en écoutant Donat, puis tout à coup changea d’expression.

— Je suis de ton avis, c’est une impasse, fit-il lentement. Ah ! sapristi… Ton père ! un crampon, un solide… Tu demandes ce qu’il faut faire ?… Du diantre si j’y vois plus clair que toi.

— Je pensais, fit Donat avec ironie, que toi qui contemples les choses de haut, du haut de l’internationale…

— Il y a les grands principes, mais qui n’empêchent pas les embêtements particuliers. Mon avis, c’est que tu en parles à ma tante… Tu es pressé ?

— Je n’ai rien à faire jusqu’à l’heure de ma classe. Tu penses bien que je ne me sens pas la vocation d’aller dire bonjour à papa, fit Donat dont l’irritation et la fatigue cherchaient de petites soupapes.

— Parfaitement. Je ne l’aurais pas non plus à ta place. Va te promener – pardon ! – tandis que je m’habille. Je déjeune avec tante Inès à sept heures ; tu lui diras ton affaire.

Ah ! comme c’était bon d’avoir ces amis, de se sentir rehaussé et affiné par leur seule présence, et d’oublier l’énorme chose sordide et veule qui là-bas bloquait l’horizon. Madame Christelein voulut qu’il déjeunât bien, parce que, dit-elle : « À votre âge, le chagrin c’est comme le rhume, il faut le nourrir avant de le guérir… » Et quand Donat eut tout raconté, elle conclut, lui coupant encore une large tranche de pain bis qu’elle beurra elle-même :

— Il n’y a rien à faire qu’à supporter en effet cette croix pendant dix jours. J’écrirai à des parents de mon mari, de braves gens, gros fermiers sur les montagnes du Jura bernois. Des anabaptistes qui n’ont pas le mot pour rire, ça j’en conviens. Mais votre père serait bien traité, et qui sait ?… l’influence,… le travail régulier…

— Il faut que je sois sincère, dit le jeune homme tournant vers elle son visage mince aux traits réguliers, pâli et cependant éclairé par une ardeur candide pour la vérité. Vous croyez que je me tourmente comme un fils doit faire ?… Non. Je suis obligé de le dire, je n’aime pas mon père…

Il attendit. Cette femme au cœur si bon, et qui lui semblait parfaite, allait-elle, pour cet aveu, le rejeter dans les ténèbres du dehors ?

— Ah ! je comprends cela ! fit madame Christelein qui comprenait tout, et très vite. Oui, il te serait difficile, comme cela, sans raison, d’aimer ton père… Mais tu as pitié de lui.

Donat ne remarqua pas que pour la première fois elle le tutoyait comme ils se tutoyaient tous entre eux ; il ne sentit pas qu’on l’adoptait dans un grand cœur maternel. Mais il discerna une obligation d’être encore plus sincère.

— Non, fit-il. Pas même cela. Je n’ai pas pitié de mon père. C’est de moi que j’ai pitié…

La tante et le neveu se regardèrent.

— Ah ! dit Jacques, il lui faudrait l’amour d’une grande idée.

Madame Christelein respectait infiniment l’idéalisme de Jacques. Mais elle hocha la tête.

— Tu vas trop vite, dit-elle. Comment es-tu arrivé, toi, à ton idée ? C’est en souffrant, n’est-ce pas ?

Alors Jacques détourna son visage qui s’était brusquement contracté.

QUATRIÈME PARTIE

NOUVELLE ÉTAPE

XXII

Il ne se passa que deux ou trois incidents sans importance pendant le reste de l’été, jusqu’au grand remous qui se fit en novembre et où Donat vit chavirer la pauvre petite barque en papier qui portait, croyait-il, sa dernière espérance.

Le premier incident se rapporte à une couverture de cheval, une grossière couverture grise à bord rouge, qui manqua chez Ali Maire après les fenaisons. On en parla, de cette couverture, en long et en large, dans tout le hameau de Perdtemps ; Junot, par exemple, le membre local de la Commission scolaire, en parla à l’instituteur :

— Vous savez qu’une couverture de cheval a disparu de chez Ali Maire la semaine passée ?

— Non, je ne savais pas, répondit Donat indifférent.

Deux ou trois jours après, il entendit ses écoliers s’entretenir tumultueusement pendant la récréation.

— Ben ! si on nous vole nos couvertures, à présent ! criait Ali Maire fils au milieu d’un groupe. Mon papa dit que de ces rôdeurs y n’en faut plus.

— Il y a des rôdeurs ? interrogea Donat, mu par un simple intérêt pédagogique.

Le silence fut tellement subit, tellement palpitant d’excitation réprimée que le jeune instituteur en resta interdit. Une sensation désagréable de cachotterie l’enveloppa. Mais ce ne fut que la nuit suivante qu’il se réveilla en sursaut au milieu d’un rêve inquiet. Il avait compris. Dès cette minute, il n’eut plus guère d’espoir.

Cependant le départ de son père pour les Franches-Montagnes lui accordait un répit. Jules Brunel était parti content, muni d’argent ; vantard comme toujours, il allait asticoter un peu ces encroûtés d’anabaptistes ; il allait leur apprendre un peu de quoi il retournait dans le monde au dix-neuvième siècle, dernière période…

Les vacances commençaient. Donat s’était fait un plan d’études ; il était revenu de la ville avec une brassée de livres, manuels d’histoire et de littérature, grammaire latine, dictionnaire, les Commentaires de César, et déjà la besogne était régulièrement divisée en tranches, par semaines et par mois. Dès qu’il s’imaginait avoir nettement organisé l’avenir, Donat était heureux. Il travailla comme un nègre pendant toutes les vacances, et même le second incident, celui de la dame aux coques grises, ne le troubla pas beaucoup.

Cela, du reste, n’eut l’air de rien.

La Buissonne, depuis le commencement de juillet, s’était remplie de pensionnaires : une bonne douzaine. Donat, préoccupé et très personnel, ne leur accordait pas grande attention. Mais un jour, à midi, il vit en face de lui, à table, une dame dont la figure large et blanche, les coques brillantes de cheveux argentés, lui rappelèrent un vague souvenir. Il revit un escalier, un couloir éclairé, un long tapis… La vieille dame lui adressa un signe de tête, un demi-sourire, et tout à coup il se rappela… Il n’avait pas oublié l’incident, car on oublie rarement tout à fait une brûlante mortification d’amour-propre…

Il y avait, à droite de Donat, des dames qui s’intéressaient à lui plus qu’il ne pensait, des personnes de la ville, cousines précisément de M. Junot, le membre local, un homme aussi cossu et plus influent que les Christelein, et qui aimait à faire, sentir son influence. Ces dames, qui s’appelaient Junot aussi, mère et fille, remarquèrent immédiatement le petit signe d’intelligence auquel Donat, contraint et rougissant, répondait par un salut.

— Comme on se retrouve ! dit la dame à coques grises, qui avait une prononciation extrêmement nette.

Elle s’interrompit un instant, puis elle reprit :

— Et… vous aimez toujours la peinture ?

Son ton avait tout juste la nuance narquoise, sans plus, qui est permise à une personne bien élevée. Donat, instantanément, devint raide et hautain.

— Vous faites erreur, madame, dit-il, je n’ai jamais aimé la peinture…

La vieille dame rit un peu, et ce fut tout. Du moins le jeune homme se l’imagina. Mais les dames Junot étaient intriguées ; en vacances, n’est-ce pas, on n’a rien à faire, alors on mène de petites enquêtes.

— Ce jeune homme aime la peinture ? Comme c’est intéressant ! s’exclamèrent-elles dès qu’il fut parti. Un artiste en herbe, peut-être ? Notre cousin dit bien qu’il n’a pas grand feu pour sa classe.

— C’est l’émail qu’il aime, fit la vieille dame riant toujours, car elle ne détestait pas de mystifier son prochain.

— L’émail ? vous voulez dire ?…

— Oh ! pas grand’chose. Nous nous sommes rencontrés dans un hôtel, ce printemps… À l’occasion d’une jeune actrice dont le teint l’éblouissait, je lui ai donné une petite leçon… sur la peinture, et je dois dire que ma leçon n’a pas été perdue…

Les deux dames Junot, qui n’étaient pas des mondaines, furent un moment à comprendre ; mais en revanche elles comprirent finalement plus de choses qu’il n’y en avait. Les mots hôtel, actrice, peinture, pareils à des cellules dans un bouillon de culture propice, pullulèrent en peu d’heures et formèrent une masse compacte, quoique gélatineuse, de soupçons et d’horreur. On en parla le soir même chez M. Junot, membre local.

Donat frayait peu avec les hôtes de la Buissonne ; il était trop occupé de ses études et il mettait ses quelques loisirs à de trop longues promenades en compagnie de Jacques. Pourquoi Jacques ne travaillait-il pas, lui aussi ? Ah ! Jacques avait besoin de se reposer, de se soigner…

— Tu plaisantes, flémard ! tu te portes comme le Pont-Neuf, dit Donat qui avait tôt fait d’oublier sa vénération de la première heure pour les vingt ans de l’ami.

— Comme le Pont-Neuf. Même genre. Ou comme cette roche-là, dit Jacques.

— Alors ?

— Alors je me paye des vacances, jeune inquisiteur. Mais si tu veux tout savoir, nous allons organiser, entre cinq ou six camarades, un atelier coopératif de repasseurs et remonteurs, la première coopérative de production de notre région. Nos Russes nous désapprouvent ; ils disent que le temps des réalisations n’est pas venu. Nous, ça nous énerve à la fin de nous agiter comme des vibrions dans du vinaigre. Chambert, lui, prétend que nous mettons la charrue devant les bœufs, que la coopérative de production doit suivre celle de consommation ; tu saisis ? Enfin ils ne sont guère encourageants. Mais on passe outre. On monte l’affaire ; on met tous ses œufs dans le même panier. Moi, je n’y ai pas de mérite. Un garçon ; je n’ai que ma tête. Mais on embarque Favre avec cinq gosses. Tu ne les connais pas, d’ailleurs.

Il y avait longtemps que Jacques Mestral n’avait tant parlé. Donat se sentit un peu fier de cette confidence.

— Quand ça commencera-t-il, ce cirque ? demanda-t-il.

Jacques ne répondit pas. Cela lui arrivait souvent, et c’était, parmi ses particularités, celle qui impressionnait le plus son ami.

Donat s’imaginait que la question avait été indiscrète quand Jacques n’y répondait pas.

Quelques jours plus tard, une nouvelle inattendue autant que lugubre arrivait à Perdtemps ; l’instituteur titulaire de l’école, parti pour se guérir, ne devait jamais revenir ; il était mort subitement d’hémorragie pulmonaire. Aussitôt le poste fut mis au concours dans les journaux et l’examen des postulants fixé au mois de novembre.

— C’est toi qui décrocheras l’école, prédit Jacques à son ami.

Donat le croyait aussi, tout au fond de lui-même ; et s’il disait non, c’était par fétichisme superstitieux, pour détourner la mauvaise chance. La veine lui revenait, il en était sûr. D’abord, son père n’avait pas reparu, n’écrivait point : « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. » Ses études marchaient à merveille ; un de ses professeurs s’était offert spontanément à lui aider. Il avait sa classe bien en main ; sans enthousiasme et sans flamme, mais avec une impeccable régularité, il exécutait le programme, et le pasteur de la paroisse, président de la commission scolaire, avait témoigné déjà quelque satisfaction au maître d’école. Un changement serait tout simplement une erreur et fort préjudiciable à la classe.

Mais madame Christelein, qui entendait bien des choses, n’était pas trop rassurée.

L’examen de concours commençait à huit heures ; il avait lieu au village, dans une des salles du bâtiment scolaire. À sept heures et demie déjà, M. Junot était descendu ; il s’entretenait avec le pasteur et deux membres du petit jury, le dos au gros poêle en catelles vertes qui chauffait le salon de la cure.

— Nous n’avons rien contre ce jeune Brunel personnellement. Mais vous concevez que les visites périodiques d’un repris de justice n’augmentent pas le prestige de l’instituteur…

Il parlait lentement, choisissant ses mots… Il se haussait sur la pointe des pieds, puis redescendait avec un rythme doux qui impatientait le pasteur.

— Franchement, dit celui-ci, c’est un peu inique de faire porter à ce garçon, qui a du mérite, la peine des péchés de son père.

— Une couverture de cheval a déjà disparu, fit M. Junot d’un ton pénétré. Est-ce que les déprédations s’arrêteront là ? Il y a eu un scandale : l’homme, très éméché, a pénétré dans la classe, a donné une leçon de chant aux élèves…

— Ah ! ça, par exemple ! fit un des messieurs, très impressionné.

— Oui. Ça pourrait se renouveler.

— J’apprends, dit le pasteur, que l’individu en question a été éloigné. Il travaille dans les Franches-Montagnes. Je pencherais pour un examen tout à fait impartial, la classe étant accordée au maximum des points.

— Dans ce cas, nous sommes sûrs de l’affaire. Elle est au sac. Le jeune homme est très instruit, fit Junot, intensément contrarié.

Il se décida à brûler sa dernière cartouche.

— La moralité du jeune homme lui-même, fit-il à demi voix, laisserait à désirer… Une chose se serait passée… au printemps. Il aurait séjourné dans un hôtel avec une actrice… Une dame très respectable l’aurait averti.

— L’aurait !… serait !… répéta le pasteur qui trouvait cette conjugaison vague et incertaine. Est-ce positif, ou bien est-ce une supposition ?

Les autres messieurs hochaient la tête, et sans émettre une opinion sur le cas ils formaient en eux-mêmes le propos de majorer simplement d’un point ou deux – ce qu’il faudrait – les succès du candidat préférable.

Et c’est ainsi que la dame aux coques grises joua deux fois un rôle, bienfaisant ou néfaste, dans l’existence de Donat Brunel, à qui elle ne souhaitait ni bien ni mal.

XXIII

C’était fini. L’école de Perdtemps était donnée à un autre. Donat Brunel n’avait qu’à déménager, et plus vite que ça ! Car il était remplaçant temporaire, et l’autre, le titulaire, pressé de gagner ses émoluments, n’en voulait pas perdre une semaine.

Une sorte de fatalisme glacé transformait la première crise de révolte en un découragement automatique, sans plainte, un peu effrayant. Madame Christelein se demanda quelle haine de la vie couvait sous l’air hautain, indifférent de ce grand garçon frêle aux lèvres serrées, aux joues pâles, et qu’on ne savait plus comment aborder.

Le soir même de son échec, il était venu à la Buissonne demander un conseil, et surtout qu’on lui permît de remiser sa malle et ses livres dans un coin le plus tôt possible.

— Mais non, je ne me plains pas ! répondit-il froidement aux tendres doléances de tante Inès. Ma moyenne était 8,7. L’autre avait 8,9. Comment ils ont cuisiné cette moyenne-là, c’est leur affaire. L’autre avait quatre fautes d’orthographe dans sa dictée ; je le sais, nous en avons parlé ensemble dans un intervalle ; il m’a demandé si on écrivait illuminer avec un l ou avec deux, etc. Ce sera toujours ainsi, etc. On pourra mettre sur ma tombe : Donat Brunel, retoqué ici, retoqué là, etc. Tante Inès, ne prenez pas cet air tragique.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? dit-elle.

— Ah ! je vous le demande.

— Veux-tu rester ici quelque temps, le temps de te retourner ?

— En face de mon école ? Ah ! non, merci…

— En ville, alors ? Tu as un peu d’argent devant toi ?

— Mes économies de six mois. Je comptais rembourser déjà deux cents francs à la commune. Il m’en resterait encore cent car je n’ai guère dépensé plus d’un franc par jour, grâce à vous, et puis un costume, un petit viatique à mon père ; cent francs, ce n’est pas assez pour aller en Amérique.

— Attends un peu ! dit madame Christelein, toute saisie.

— C’est ce que je compte faire. Je vais chercher de l’embauche en ville. N’importe quoi. D’être instituteur, il n’y faut plus songer. Qu’est-ce que mon directeur, et les prof, et M. Jean-Richard, et… et chacun, enfin, va dire de me voir, après six mois, revenir comme un chien fouetté ?

— Mais, Seigneur ! s’écria madame Christelein pour qui ce nom n’était pas un vain mot. Mon pauvre Donat !

— Pauvre Donat ! pourquoi ? Cent francs d’économies à dix-neuf ans, c’est un beau résultat… Et une meule de moulin au cou. Et nage avec ça, mon petit, le monde te regarde !…

Ce fut la seule explosion. Donat ne dit plus grand’chose, retourna à la ville et fit une courte visite à son tuteur, dont les quelques mots déçus, lorsqu’il mentionna son échec, le blessèrent jusqu’au fond de son être. Il ne vit pas Esther ; elle faisait un remplacement, le premier, dans un petit village, et sa mère parla surtout des ennuis, de l’inconfort, de la solitude qui menaçaient la pauvre enfant.

— Elle n’est pas faite pour ce genre de vie. Elle a de tout autres goûts. Espérons qu’elle obtiendra un poste en ville qui lui permettra de revenir auprès de vous, fit Donat, le cœur serré.

— Oh ! elle ne sera pas maîtresse d’école bien longtemps, murmura madame Jean-Richard avec un sourire.

— Mais toi, reprit son tuteur, qu’est-ce que tu vas faire en attendant les concours du printemps ?

Il regarda sa femme. N’allait-elle pas, spontanément, comme il était naturel envers un pupille, lui dire : « Reviens chez nous ; personne n’a pris ta place ? » Non, elle se mordit les lèvres une minute, comme réfléchissant, puis elle prononça :

— Il y a des chambres modestes, déjà pour huit francs par mois. Veux-tu que je m’en occupe ?

— Merci ; vous oubliez que je suis un grand garçon, répondit-il, souriant comme elle. J’ai trois cents francs devant moi, car je ne vais pas commencer mes remboursements tout de suite.

— Trois cents francs ! mais c’est magnifique…

L’accueil de Jacques Mestral fut bien différent. Jacques, en plein dans son activité coopérative, travaillait comme un nègre, bûchait comme il n’avait jamais bûché. Quinze heures par jour ! on ne ferait pas ça pour un patron. Mais tout était à organiser ; les camarades étaient un peu mous, ou bien un peu gauches, bons garçons, mais pas accoutumés à mener une barque, et puis ayant chacun une spécialité, l’un les remontoirs, l’autre ne connaissait que les pièces à clef pour la Chine, l’autre était dans les très petites pièces, et Jacques, le meilleur ouvrier, qui avait fait un apprentissage pour les calibres compliqués et les répétitions, n’était pas habile dans la camelote. On avait du travail, oui. Il en venait d’ici et de là ; c’était un peu bigarré. Jacques tenait les comptes, le soir ; il répartissait la paie le samedi. À chacun suivant ses besoins, à chacun suivant ses forces. Comme ses besoins étaient les plus minimes et ses capacités les plus grandes, c’était lui qui fournissait le plus et recevait le moins, comme de juste. Il ne s’en plaignait pas ; il était heureux et il riait en racontant ce début à Donat.

Ils étaient assis en face l’un de l’autre, au coin de l’établi, dans le grand atelier vide qu’éclairait un quinquet d’horloger, avec son verre bien frotté, son capuchon de carton et son réservoir en laiton poli. Il était dix heures du soir ; le couvre-feu sonnait encore ; derrière les fenêtres, quelques flocons de neige tournoyaient, indécis.

— Écoute, dit Jacques, si j’osais, je te proposerais une chose… mais…

— Ose, fit Donat.

— Nous avons besoin d’un garçon pour nos courses. Je pensais à un petit garçon, un peu robuste, qui balayerait, qui laverait les fenêtres et qui préparerait les quinquets… Dix francs par semaine. Ça te nourrirait à peu près… À présent foudroie-moi si tu veux avec tes diplômes et ton latin…

— Comment donc ! j’accepte ; c’est déjà bien de l’honneur pour un fils de récidiviste ! s’exclama Donat avec ironie. Tu n’as pas peur que mon père vienne me voir et vous chipe vos chronomètres ?

— Blague pas, tu me fais mal, dit Jacques. Je t’avouerai que jusqu’ici notre camarade Favre, celui qui a cinq gosses, s’est chargé de ces besognes, commissions, quinquets, etc. Seulement il les fait le plus possible pendant les heures d’atelier ; il aime prendre l’air, il aime « facter », comme on dit. Et alors à sept francs par jour, les courses reviennent cher. Le pauvre diable n’a pas encore compris le principe.

— Et alors toi, tu remontes des pièces compliquées, tu fais les comptes, la correspondance, des heures supplémentaires, à combien par jour ?

— Mon p’tit, fit Jacques en riant, tu n’es pas un coopérateur ; mêle-toi d’toi, toi ! comme ils disent à Genève. Tu comprends que nous faisons une expérience. Ça durera ce que ça pourra.

— Ah ! vous en êtes là ! murmura Donat, songeur.

Les semaines qui suivirent lui furent une révélation nouvelle. Et comme Donat s’intéressait beaucoup à lui-même, il revint en arrière dans ses pensées ; il fit une revue des diverses couches sociales qu’il avait déjà traversées, de Martin Cocard à la Buissonne, rencontrant sur son passage bien des types divers, le paysan, le contrebandier, l’instituteur ambitieux et jeune, le professeur solennel, l’horloger fin et distingué qu’était son tuteur, le savant mathématicien qu’était M. Lestienne, et les chers Christelein, et les dames bien élevées qu’il avait vues à leur table, Jacques, qui ne ressemblait à personne d’autre, et les socios de l’atelier, des camarades d’école de toutes les catégories, riches et pauvres, et Esther… sa reine Esther… Donat n’était pas loin de s’imaginer qu’il possédait déjà toute l’expérience humaine. Un jour il rencontra Roger Lestienne fort emmitouflé, qui l’arrêta.

— Tiens, c’est toi ?… Ce que c’est difficile de ne pas dire cette banalité-là. Je m’étais promis de ne plus la dire. Et qu’est-ce que tu fais ici ?

— Je gagne ma vie, je suis banal, répondit Donat, tandis qu’une hostilité sourde montait en lui.

— Un remplacement en ville ?

— Non. Mon remplacement est fini. Je fais les courses d’un atelier ; je suis commissionnaire, balayeur, chauffeur de poêles.

— C’est bien, ça, c’est américain. Ce n’est pas banal ! s’écria Roger avec enthousiasme.

Il avait des gants fourrés et il relevait plus haut que ses oreilles le col d’astrakan de son pardessus. Donat était en veston et sans gants.

— Et toi, tu étudies ? demanda-t-il.

— Je fais des mathématiques avec mon père. Tu vois ça d’ici. Je ne me la foule pas. J’entrerai à l’École polytechnique au printemps, si je passe. En attendant, il y a l’hiver avec ses agréments, le rhume, la danse. Tu devrais bien venir me voir de temps en temps. Tu me tonifierais…

— As-tu besoin d’être tonifié ? qu’est-ce qui te manque ? fit Donat assez brusquement.

La jolie figure de Roger se plissa dans une sorte de grimace douloureuse qui la fit toute menue, toute ratatinée, et chagrine comme une figure de vieux.

— Rien et tout ! La vie est banale…

Une sorte de colère s’empara de Donat. Comment ! ce garçon-là avait un père considéré, une position toute prête, des facilités et des facultés, et tout l’avenir, toutes les ambitions ouvertes, toutes les joies à sa portée… Il trouvait la vie banale, cet amateur !

— Tiens, mon plus joli moment, poursuivait Roger, a été cette horrible minute où je désespérais d’entendre mon nom dans la liste des premiers et où je l’ai entendu. J’ai vécu. Mon cœur se tordait, puis s’arrêtait. C’est délicieux, ces angoisses-là.

— Je t’en souhaite d’autres, fit Donat laconiquement.

— Oui, mais on se blase même là-dessus. La prochaine fois, ce ne sera plus ça. Il me faudrait, par exemple, me trouver dans une grande ville tout seul, sans un sou dans ma poche, affamé, et voir ce qui arriverait. Ou bien rencontrer une jeune fille que j’aimerais éperdument et qui me détesterait…

— Es-tu capable d’aimer éperdument ? murmura Donat, la voix un peu indistincte.

— Non. Du moins je ne crois pas. Je suis banal. Je prends continuellement la résolution de ne pas être banal, et puis j’y retombe par la seule force d’inertie. Dis-moi donc quelque chose !

— Ma foi non ! ton cas ne m’intéresse pas du tout, rétorqua son camarade avec une brutale sincérité.

Et il reprit sa marche sur le trottoir étroit, bordé d’un petit mur de neige qu’une brèche creusait ici et là pour donner accès sur la chaussée. Le ciel était d’un gris plombé ; à l’extrémité de la rue, vers le couchant, une lueur rouge soulignait cette tristesse, l’accentuait tragiquement, tout comme, dans l’âme de Donat Brunel, la révolte brûlante colorait le fond morne de la vie difficile.

— Et puis, tu poses ! ajouta-t-il au bout d’un instant, car Roger ne le lâchait pas.

— C’est bien possible, répondit le jeune sceptique. Sait-on jamais si on est sincère ?

— Je connais des sincères, moi.

— Moi aussi. Mon père, par exemple, quand il craint pour moi la perdition temporelle et éternelle. Voilà encore qui est banal !

— Ah ! tiens ! tu mérites toutes les misères ! s’exclama Donat, indigné. Blaguer un père comme celui que tu as…

Et il le quitta sans autre cérémonie. Plus tard, le soir, quand l’atelier fut solitaire, il raconta cette conversation à Jacques Mestral.

— Ces pauvres fils à papa ! et celui-ci, le plus à plaindre de tous, parce qu’il ne sera jamais un jouisseur, dit Jacques. Tu devrais nous l’amener, ton amateur. Nous en ferions un joli petit anarchiste. Il est mûr. Non pas que j’en tienne pour les anarchos. Nous sommes au contraire des réorganisateurs.

Il poussa un soupir et s’accouda sur le pupitre où ses livres de comptes étaient ouverts.

— Tu sais, si tu veux que je balaie, il faudra t’en aller, dit l’homme de peine.

Jacques ne parut pas entendre ; il était souvent préoccupé et distrait ces temps-ci, et Donat ne se sentait pas entièrement rassuré sur l’avenir coopératif.

— Trouves-tu que ça marche ? demanda-t-il, debout derrière son ami.

Comme il ne recevait pas de réponse, il alla prendre les cinq quinquets sur les établis et les emporta dans la petite pièce obscure qu’on appelait le caborgnon, où se trouvaient les balais, les torchons, les caisses, tout le débarras. Il revint.

— Visseux n’a pas travaillé aujourd’hui, fit-il.

Et au bout d’une minute il ajouta :

— Tu pourrais répondre au moins une fois sur dix ; ce serait mieux que rien...

— Tu dis ? fit Jacques comme sortant d’une rêverie et se retournant.

Bien qu’il eût été entendu que dans l’atelier coopératif personne n’était chef, que le seul principe directeur reconnu était la bonne entente, il fallait pourtant, dans la pratique, un camarade central. Jacques l’était devenu par la force des choses, parce qu’il était le plus travailleur et le plus capable. S’il ne distribuait pas la besogne, il en proposait du moins, chaque matin, la répartition, et il allait même jusqu’à esquisser des tâches qu’il fallait accomplir jusqu’au soir.

Mais Donat trouvait qu’il aurait dû exercer une discipline. On parlait beaucoup dans cet atelier. Visseux était un mime et un blagueur ; une demi-heure est vite passée à faire le polichinelle. Et Jacques continuait à travailler comme si de rien n’était, le dos tourné à ce désordre. Il n’avait pas même protesté, la veille, quand Favre, – oh ! quel flémard que ce Favre ! – de mauvaise humeur parce qu’on lui avait supprimé ses petites promenades, lui avait appliqué un nom injurieux. Peyrat demandait où on avait fourré la cire à cacheter ; il faisait un paquet pour la poste, et Favre avait répondu, hargneux :

— Sais pas. Demande au singe…

Cette plaisanterie durait encore ; on se la lançait d’un établi à l’autre sans que Jacques eût même l’air d’y faire attention. Son souci paraissait l’absorber.

— Je te demandais si ça marche, répéta Donat, très content de voir enfin le visage de son ami se détourner des livres, se tourner vers lui. Tu as l’air aussi écrasé d’inquiétude qu’un patron. C’est pour ça sans doute que les camaros t’appellent le singe.

— Ils m’appellent le singe ! fit Jacques, la mine étonnée et chagrine.

— Voyons ! ils n’ont fait que ça aujourd’hui, à ton nez… Tu n’es pourtant pas distrait au point de…

— Je suis très distrait, dit Jacques.

— Eh bien, laisse-moi te dire alors que tu devrais te réveiller, ouvrir l’œil. Ce qu’on perd de temps dans votre boîte, ce qu’on y rigole !

— Oui, c’est la détente, fit Jacques avec indulgence. On était des esclaves l’autre jour, on est ses maîtres aujourd’hui ; on est un peu grisés. On se paye du bon temps. On chahute, si tu veux. Ça passera. Tu les verras tous bien calmés, bien tassés dans quelques semaines.

— En attendant, qui est-ce qui leur paye ce bon temps ? demanda Donat, toujours pratique. Qui est-ce qui est le nègre de toute la bande ?

— Et si ça me fait plaisir ? dit Jacques.

Ses yeux noirs, intenses et mats, des yeux qui ne se laissaient pas pénétrer, étaient arrêtés sur la figure de Donat, un peu énigmatiques dans leur fixité observatrice. C’étaient de ces yeux qui n’ont pas de transparence, qui semblent n’avoir ni prunelle ni iris, n’être rien qu’une grande tache sombre dont le noir absorbe toute la lumière sans en rien réfracter, ces yeux tristes qui sont toujours un peu battus et cernés et qui vont avec un teint gris, avec des traits peu réguliers mais expressifs, avec une santé pas fameuse mais qui tient bon.

— Ah ! si ça te fait plaisir, c’est différent. Seulement la base est mauvaise, prononça Donat, toujours un peu tranchant de sa nature.

XXIV

Ce fut Jacques Mestral qui, vers le milieu de décembre, découvrit dans un journal d’annonces la demande d’un instituteur pour le petit orphelinat rural, mixte, connu sous le nom de Pré-du-Camp et sous le sobriquet de Fiche-ton-Camp, dans un district de montagne assez restreint et parfaitement inconnu du reste du monde.

Cet orphelinat ne faisait pas de collectes, ce qui expliquait son obscurité ; il vivait d’un vaste domaine et d’un capital légués dans des temps lointains, administrés par un comité qui se recrutait lui-même. Il n’était pas tenu de publier des rapports, mais il le faisait néanmoins de sept en quatorze. L’État le faisait inspecter officiellement, et les communes qui y plaçaient leurs orphelins leur envoyaient de temps à autre un visiteur. L’annonce ne mentionnait ni le chiffre des appointements, ni le nombre des heures de travail. Donat envoya ses papiers immédiatement, fut invité par retour à aller se présenter.

— Veni, vidi, vici ! fit-il en riant quand il revint, car toute la transaction n’avait pas duré plus de trois jours. Je suis accepté, j’entre en fonctions le 20 de ce mois. Cinq cents francs par an, ce qu’on donne à une cuisinière. Le nombre d’heures, impossible de le fixer ; c’est à bien plaire. Vingt-quatre heures par jour, probablement, pour le moins. Mais je n’ai pas le droit d’être difficile. Le directeur me déplaît. Sa femme avait une fluxion qui lui gâtait un peu la physionomie. Ils ont une fille et un fils. Je dormirai dans un angle du dortoir des garçons, derrière un rideau rouge. J’ai vu des cuvettes en fer-blanc, mais pas de brosses à dents. Du reste je n’avais pas non plus de brosse à dents chez Martin Cocard.

Il était accouru avec sa nouvelle chez Jacques Mestral, dans la chambre du cher camarade toujours prêt à sympathiser.

— Comme ça tu nous quittes ? fit Jacques d’un ton de regret. Et je ne t’ai pas encore converti à la Sociale.

— Tu m’as converti en sens inverse ! s’écria son ami. Ces copains qui t’exploitent me dégoûtent… Mais parfaitement ! ils t’exploitent. Tu es leur vache à lait.

Jacques haussa les épaules.

— Il faut un sacrifice pour commencer, dit-il. Tu verras qu’ils se rangeront. Ils comprendront que le bien commun demande l’effort de tous. Ils sont encore un peu comme des gamins en vacances. Maurel est un chic type ; il me soutient, celui-là.

— Oui, Maurel est sérieux, concéda Donat. Mais je te garantis qu’il fait la grimace, le samedi de paie, quand il voit Favre la Flème recevoir une part de plus que lui.

— Parce que Favre a cinq gosses, fit Jacques un peu troublé. Maurel était d’accord sur le principe au début.

Et ses yeux noirs se fixèrent sur le visage de Donat avec une étrange intensité. Il venait de quitter le coin du petit canapé en modeste cretonne, où il était assis à droite de son ami, pour se placer en face de lui sur une chaise et pour le dévorer, semblait-il, du regard.

— Je n’ai pas fait de mal ! fit Donat en riant. Tu me transperces !

— Quand est-ce qu’on se reverra ? demanda Jacques par façon de répondre à cette remarque.

— Moi je n’aurai pas de vacances. Mais viens me voir un dimanche ; deux heures de chemin de fer, ce n’est pas la mort d’un homme ni de sa bourse.

Ils se quittèrent sur des promesses et de bons vœux de part et d’autre. Donat Brunel n’avait que deux jours pour ses préparatifs et ses adieux. Ce qui le troubla énormément, plus encore que sa visite aux Jean-Richard où il laissa pour Esther un message soigneusement composé, ce fut une lettre qu’il reçut de son père à l’instant même de son départ, qu’il fourra dans sa poche et qu’il lut dans le train.

 

« Mon cher fils, disait Jules Brunel, j’espère que tu te portes bien et que tu es content de tes affaires. Je voudrais pouvoir en dire autant, mais c’est juste le contraire. J’ai travaillé, et je me suis conduit chez ces anabaptistes comme un saint des derniers jours ; d’abord parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement à moins de décamper. Je n’aurais pas voulu te faire cet affront, du moment que tu m’avais placé. Mais le fait est, mon fils, que je n’ai plus de santé. Ils me l’ont ruinée là-bas, je suis anémique ! La conséquence, c’est que je m’enrhume pour un rien ; j’ai maintenant une bronchite, que tous les maux de ta pauvre mère n’étaient rien à côté. Le docteur appelle cela une bronchite capillaire ; ce n’est pas que j’aie abusé du sirop de capillaire, au moins, bien qu’on ne boive guère que ça, et du café, et la piquette des foins, chez ces dignes personnes. Mon cœur soupire après les joies de la famille, mon cher fils, et comme je n’ai pas trouvé à me remarier ici, pour des raisons religieuses, j’espère bien que tu vas m’inviter à passer les fêtes avec toi. Tu me verras arriver à Perdtemps le 24 au plus tard, avec mes petites économies.

« Ton père pour la vie,

« Jules Brunel. »

 

À la première station, Donat obtint une carte postale du chef de gare et y griffonna deux mots : « Je ne suis plus à Perdtemps. N’y viens pas. Lettre suit. » Il avait presque oublié son père ces dernières semaines, sollicité et retenu par beaucoup de pensées nouvelles… L’image paternelle était devenue brumeuse ; mais voici que de nouveau elle surgissait des limbes, énorme, distincte, écrasante… Refuser de communiquer avec lui ? mais est-ce que le silence, la froideur, est-ce que rien avait le pouvoir d’arrêter Jules Brunel ?

Ce fut sous le poids d’un pressentiment, et avec un fantôme derrière lui, que Donat descendit du train, réclama sa malle et se mit en route pour le Pré-du-Camp avec deux orphelins qu’on lui avait envoyés et une petite charrette à bras pour les bagages. Les orphelins, en dessous, l’examinaient. Ils tiraient la charrette et ils ne voulaient à aucun prix que Donat poussât par derrière.

— Ben oui ! dit l’un. Pour qu’on soit engueulés quand on arrivera. M’sieu Piqueret nous surveille avec sa longue-vue. Toi, Nemo, pousse !

Le site était fort joli. De la gare, entourée de trois maisons seulement, car le village se cachait plus haut, dans un repli de la montagne, on gravissait un chemin blanc en lacets, à travers des prairies et des vergers poudrés de neige. Le vallon en pente, parfois resserré comme un ravin, parfois s’élargissant en terrasses boisées, creusait de son ornière le flanc de la montagne, et le soleil de l’après-midi en faisait une coulée d’ombre bleue, sur un bord, de lumière nacrée, de blanc éblouissant sur l’autre bord. L’horizon manquait, car on avait devant soi la pente raide, derrière soi la vallée large, mais coupée par un brusque détour, et une montagne sourcilleuse, en forme de cône, détachée de la chaîne, couverte de sapins de la base à la cime, et qui semblait énorme parce qu’elle était très rapprochée.

Donat s’arrêta une minute et considéra le paysage de tous les côtés. La première fois qu’il était venu, il avait déjà eu une sensation de prison. Les lointains libres et noyés de sa montagne à lui laissaient courir le rêve. Sur une des terrasses, à mi-hauteur, on voyait la façade blanche et basse de l’orphelinat entre deux groupes d’ormes dépouillés. M. le directeur pouvait tenir en effet sous le feu de son télescope, si le cœur lui en disait, tous les lacets du chemin et tout le vallon jusqu’à la gare au-dessous de son observatoire. Donat eut une sensation désagréable à l’idée de cette lentille braquée sur lui.

— Heureusement, fit-il presque sans y songer, heureusement qu’on n’entend pas, avec une longue-vue.

Nemo, le garçon qui poussait, lui jeta un coup d’œil rapide ; l’autre, celui qui tirait, se retourna au même instant, et les deux orfs échangèrent un regard. Ce jeune instituteur – si jeune qu’il n’avait pas encore de moustache – pourrait-il devenir un allié ? Car à Pré-du-Camp, surnommé Fiche-ton-Camp, il y avait deux camps et la guerre en permanence.

Donat considérait ces deux gamins avec une soudaine sympathie ; n’avait-il pas été lui-même un hospotot, un enfant placé par l’Assistance, un perpétuel petit révolté ? Il se souvint de son mouton, son premier ami. Il se souvint de la maman Bouillon, une brave femme… Il avait fait du chemin. Le voilà maintenant qui, par l’ascension de la vie, se trouvait appelé à instruire, à protéger peut-être, des orphelins, des enfants de commune. Il n’en revenait pas ; il était arrivé à cette étape sans s’en apercevoir.

Les deux garçons le trouvèrent bien silencieux, et la confiance née de sa seule remarque dépérissait déjà comme un enfant peu viable.

Au bout d’une demi-heure, on arriva. M. le directeur était sur le perron, un beau perron à double rampe, que bordait une balustrade en fer forgé, ancienne comme la maison qui avait un aspect de ferme-manoir, la partie habitée occupant toute la façade au midi et l’aile au couchant, les étables au levant, et la grange par-dessus, à laquelle on arrivait sur l’arche maçonnée d’un pont de grange, au nord. M. le directeur ne bougea pas de son poste culminant ; il fit de la main un geste d’accueil, sans descendre une seule marche. Donat monta, ayant un peu l’impression de gravir les degrés d’un trône.

M. Piqueret était de taille moyenne et d’une notable rotondité. Son visage s’encadrait d’une forte barbe grise et ses joues avaient une pointe de vermillon, mais le fond était jaune. Les paupières lourdes ne se soulevaient jamais entièrement ; le regard coulait par-dessous, onctueux, contenu, une goutte d’huile. Y avait-il un venin dans cette huile ?

— Je me gèle les pieds à vous attendre, prononça le directeur. Mais le devoir avant tout, n’est-ce pas ? Entrez. – Garçons, montez la malle au dortoir.

Donat entra dans un couloir étroit peint à la chaux, puis dans un hideux petit salon qu’il n’avait pas bien regardé la première fois. Les boiseries étaient belles, très simples, du sapin patiné, moiré, doré par le temps, cachées sous des plaques de cartes postales illustrées, dans un extrême enchevêtrement, sous des éventails en papier, des étagères à jour que panachaient des bouquets de graminées teintes de toutes les couleurs, bleues, rouges, violettes…

— Joli, n’est-ce pas ? demanda le directeur, épiant un éveil d’admiration sur le visage de son jeune subordonné. Ma femme a des goûts artistiques.

XXV

Madame Piqueret fit-son apparition au même moment. Sa fluxion avait diminué ; il n’en restait qu’une bouffissure pâle qui était peut-être chronique, l’œdème d’une maladie de cœur, sans doute, car la pauvre femme avait les lèvres bleues, le souffle court, un embonpoint gonflé et malsain qui donnait à croire que si on lui eût enfoncé le bout du doigt dans la joue ou sur la main, la marque y fût demeurée en un petit trou. Madame Piqueret était vêtue d’une robe grise de lainage épais, un châle blanc tricoté lui entourait le buste.

— Vous avez fait bon voyage ? demanda-t-elle.

Et elle s’assit comme épuisée.

Donat remarqua par la suite que madame Piqueret avait pour occupation principale de s’asseoir, ce qui se comprenait d’ailleurs dans l’état de sa santé.

La porte s’ouvrit de nouveau ; une jeune fille entra, mademoiselle Clarisse, et puis un garçon de quinze ou seize ans, blond, l’air d’une poupée habillée en garçon. M. Piqueret les réunit tous dans un geste bénisseur.

— Voyez, monsieur Brunel, dit-il, la famille vous accueille. Vous serez de la famille. Vos devoirs vous absorberont. Vous mangerez avec nos orphelins ; vous coucherez au dortoir. Mais dites-vous bien que vous êtes de la famille. Ne l’oubliez jamais. Apportez-nous vos difficultés, vos peines, vos joies… Qu’est-ce que c’est ? fit-il en s’interrompant brusquement, l’œil soudain irrité, presque féroce.

— Rien, Bonivard, rien du tout, répondit madame Piqueret un peu haletante ; je faisais signe à Loulou d’approcher, je voulais lui arranger une mèche de ses cheveux…

— Je déteste qu’on se fasse des signes derrière mon dos, persista le directeur, l’œil toujours en boule. Dans une maison comme celle-ci, avec les cachotteries, les complots, l’hos…

— Papa, interrompit Clarisse, ton dîner est prêt.

Il se rasséréna.

— Ma fille est une horloge, dit-il à Donat. C’est notre cheville ouvrière, c’est une abeille,… c’est la branche jeune du vieux tronc.

— Les trois règnes, minéral, végétal, animal, dit Clarisse.

Donat la regarda, pensant qu’elle riait. Mais non, elle ne riait pas. Elle avait l’air grave. Elle était maigre, grande, souple ; elle tenait le menton un peu en l’air ; la bouche aux lignes fermes était sérieuse ; les yeux sans couleur bien précise semblaient regarder en dedans. L’ensemble n’avait aucune beauté qui s’imposât, ni éclat, ni grande fraîcheur.

— Je vous quitte donc pour aller dîner, reprit le directeur. Promenez-vous, examinez les alentours. Vous êtes de la famille. Le repas des orphelins aura lieu dans un quart d’heure ; vous entendrez la cloche. J’ai donné les ordres nécessaires ; le chef du travail rural vous montrera votre place à la table que vous devez surveiller. Une grande vigilance est nécessaire. Les temps d’autrefois, les temps de respect, de vénération, de gratitude pour les bienfaits, ne sont plus. L’anarchie…

— Il y a des œufs, fit Clarisse.

La seule idée de laisser froidir les œufs donna des ailes à M. Piqueret.

Pendant un quart d’heure, Donat Brunel erra autour de la maison sans voir personne ; dès que la cloche sonna, il se dirigea vers une porte extérieure s’ouvrant sous un petit porche de bois et qu’il savait être celle du réfectoire. Dans la grande pièce basse et nue, fort propre, et qui, avec son plafond aux grosses poutres apparentes, ne manquait pas d’un certain cachet, deux longues tables et une plus petite étaient disposées en fer à cheval.

La porte du fond s’ouvrit ; une file de garçons entra, et aussitôt une pénétrante senteur d’écurie remplit l’atmosphère. C’était l’étable des vaches et le boîton des porcs combinés ; il s’y ajouta l’odeur fade du savonnage dès que les filles parurent. Quarante paires d’yeux se fixèrent sur Donat embarrassé, qui ne savait trop s’il devait se présenter lui-même. Un bonhomme vêtu d’un gros gilet de laine brune s’avança.

— Je suis le chef du travail rural, prononça-t-il avec une certaine complaisance. Vous êtes le nouvel instituteur. Prenez place.

Il lui désignait un siège à la petite table du fer à cheval, où se trouvaient cinq couverts, trois en face des élèves, deux tournant le dos. Après un salut vague à diverses personnes qu’on ne lui nomma pas, Donat s’assit et fixa ses yeux sur la double enfilade des garçons qu’il voyait de profil. Il mangea distraitement ce qu’on mit devant lui, tout préoccupé de ces nouvelles figures d’élèves. Il distingua Nemo avec son front de dur entêtement, et l’autre, celui qui semblait plutôt gouailleur. Et puis des types très variés, dont peu d’aimables. Ces enfants mangeaient mal, comme de petits animaux sauvages ; du reste, le chef du travail rural, à côté de Donat, s’enfournait dans la bouche avec son couteau des paquets énormes de choucroute qu’il y poussait un peu comme on tasse une fourchée de foin dans la mangeoire. Il y avait en face de Donat, tournant le dos aux tablées, un autre homme qui, lui, fleurait le cuir ; le jeune instituteur en inféra que c’était là le cordonnier de l’établissement, et cette façon de classer les gens au moyen de l’odorat l’amusa assez. Le cordonnier avait pour voisine une bonne grosse petite femme dont les bras nus présentaient une apparence bouillie, et la cinquième personne de la table des maîtres était une femme aux cheveux grisonnants, dont l’œil extrêmement perçant et sévère tenait les fillettes comme sous une mitrailleuse braquée…

Tout à coup un accès d’effroyable nostalgie, imprévu, incoercible, s’abattit sur le jeune homme, le saisit à la gorge, à la poitrine, lui enfonça ses griffes dans le cerveau, l’anéantit… Esther ! Esther ! ce nom criait en lui, remplissait tout son être d’une clameur désespérée. Esther ! jolie, fine, charmante, elle lui apparaissait comme une image de couleur exquise, et il ne voyait plus rien d’autre, et il l’avait perdue… Donat connut en cette minute la détresse absolue où l’on ne souhaite que mourir, de n’importe quelle façon… Esther ! le cher cadre de la petite maison jaune, de la chambre aux boiseries grises qui embaumait l’héliotrope, la lampe et les livres sur la table, les soirées d’hiver où l’on étudiait ensemble, et la distinction simple de cet intérieur d’horloger, les manières discrètes et les conversations, quand Emer Jean-Richard venait s’asseoir sur le vieux canapé de damas, et que sa fille se nichait à côté de lui, sa joue contre le bras de son père… Donat refoulait un autre souvenir, celui de la minute unique, de la minute d’extase où ses lèvres avaient effleuré cette joue si douce… Et il n’aurait que cela de la vie !… Les pires désespoirs, c’est entre dix-huit et vingt ans qu’on les traverse, parce que chaque heure semble définitive, parce qu’on ne croit pas au relatif, parce qu’on ne voit pas, comme on les voit plus tard, des prolongements, des lignes qui semblaient brisées ou des accommodements avec le sort. On met tout son enjeu sur une seule carte, et le plus souvent on le perd…

La fin du repas, très court d’ailleurs, s’emmêla dans une brume, et Donat se retrouva dehors sans trop savoir comment… Il ne faut donc pas s’étonner s’il se crut le jouet d’une hallucination quand, à l’angle de la maison, il se heurta contre son père…

Jules Brunel arrêté, presque plié en deux, toussait misérablement… Il agita la main pour signifier à son fils qu’il parlerait quand il pourrait…

— Mène-moi dans ta chambre, murmura-t-il enfin d’une voix haletante.

Donat s’avisa alors, pour la première fois, qu’il n’avait pas de chambre. Prenant son père par le coude pour le soutenir, il se dirigea vers l’escalier de bois extérieur qui conduisait au dortoir des garçons… Jules Brunel gravit les marches en butant, et dès qu’il fut dans la pièce il se laissa tomber sur un tabouret de bois près de la porte…

— J’ai mon compte ! dit-il. Laisse-moi me coucher… Je ne voulais pas… mourir… sans te revoir…

Ses yeux, que l’étouffement remplissait de larmes, guettèrent l’émotion du fils…

— Voilà mon lit, derrière ce rideau, fit Donat. Tu peux le prendre. Je n’ai pas de chambre pour te recevoir… Il fait très froid ici. Peux-tu te déshabiller seul ? J’irai voir si je peux te procurer une boule d’eau chaude. Peut-être une assiettée de soupe. J’arrive à l’instant ; je ne suis pas chez moi.

Un instinct pratique surnageait chez Donat à la surface des profondeurs bouillonnantes ; froid en apparence, quoique plein d’une lave de révolte et de souffrance, il pouvait agir et parler raisonnablement, même dans un bouleversement imprévu.

Quittant son père, il descendit, il se dirigea vers l’appartement du directeur. Quand il entra dans le petit salon, après avoir frappé, il vit M. Piqueret seul, le gilet un peu déboutonné, commodément assis dans un fauteuil de velours rouge, ayant à côté de lui, sur un plateau, le service à café et une boîte de cigares.

— Eh bien, eh bien, on me dérange ? fit le directeur stupéfait d’une invasion aussi inouïe dans sa vie privée. C’est… c’est anormal ! s’écria-t-il ensuite, ne trouvant pas immédiatement un autre mot.

— C’est nécessaire, fit Donat. Mon père vient de m’arriver. Il semble malade. Je lui ai dit de se mettre dans mon lit, provisoirement.

— On le soignera, fit le directeur sans hésiter une minute.

— Merci. Mais vous ne savez pas que mon père…

— Oui, je sais. Deux condamnations, l’une pour vol de déchets d’or, l’autre pour incendie. Je sais. Mon jeune ami, je-sais-tout !

Le directeur espaça ces trois mots sur trois secondes distinctes.

— Pensez-vous que j’engage un instituteur sans m’être renseigné ? Un jour m’a suffi. Je tiens à vous dire, monsieur Brunel, que je n’ai pas de préjugés. On soignera votre père. Vous le soignerez vous-même, jour et nuit. Madame Piqueret lui administrera des globules homéopathiques comme à nos propres orphelins…

XXVI

Jules Brunel s’arrangea à être sur pied au bout de deux jours, et pendant ce temps plusieurs choses incompréhensibles s’éclaircirent. Saisi d’un accès d’amour paternel, en même temps que d’une recrudescence de bronchite, Jules Brunel avait suivi sa lettre presque immédiatement, et par un hasard dont il s’enorgueillissait comme d’une attention spéciale de la Providence à son égard, il avait rencontré Daniel Christelein en sortant du train. À ses questions pressantes, l’honnête anabaptiste n’avait pu refuser le récit des circonstances actuelles, l’adresse de Donat, et, sans perdre une minute, Jules Brunel avait escaladé un autre train, ce qui expliquait son arrivée à Pré-du-Camp sur les talons de son fils.

L’extrême philanthropie du directeur s’expliquait moins.

— Si votre père est sans gîte, qu’il reste ici, dit M. Piqueret à Donat, le lendemain. Nous trouverons pour lui quelque petite besogne. Je comprends votre sollicitude filiale, oui, je la comprends. Nous élargissons les cordeaux de la tente, nous accueillons l’infortuné, même le récidiviste s’il se repent…

Donat frémissait un peu en lui-même à certains mots ; mais comment aurait-il pu s’y soustraire ? Et quel autre abri, éloigné comme il l’était de toutes ses connaissances, aurait-il procuré à son père dans cette mauvaise saison ? On logea Jules Brunel dans une petite chambre que chauffait un vieux poêle de terre à potier ; on l’y laissa tousser tranquillement, tant qu’il voulut.

Pendant ce temps, Donat s’apprivoisait à son programme, et ses écoliers s’apprivoisaient à lui. On faisait des leçons quand on n’avait rien de mieux à faire, mais pour le moment on coupait du bois en forêt. Cela s’appelait l’enseignement rural professionnel.

— Vous ferez l’enseignement rural professionnel, dit M. Piqueret à son jeune instituteur, le matin du 21 décembre. Vous n’y êtes pas préparé, mais vous vous instruirez sous la direction du chef du travail rural. Madame Piqueret vous fournira au plus juste prix une paire de grosses mitaines. Votre père va mieux ce matin ? Je n’en suis pas étonné ; l’air est excellent ici. Veillez à ce qu’il ait tout ce qu’il lui faut : eau chaude, eau froide en abondance. Une nourriture légère pour ne pas augmenter la toux.

Donat passa donc sa journée avec l’escouade des petits bûcherons ; il s’enthousiasma pour ce travail. Personne plus que lui n’aimait la forêt, ses senteurs, sa liberté. Dans la compagnie d’Emer Jean-Richard, il avait appris bien des choses de la faune et de la flore jurassiennes ; lorsqu’au bord d’une clairière il découvrit la piste fraîche d’un renard, avec ce petit effet d’une plume sur la neige là où la queue touffue avait balayé, il sentit son cœur battre d’intérêt. Il montra cette trace à Nemo qui se trouvait près de lui. Nemo sifflotta entre ses dents.

— Nos poules vont diminuer, dit-il.

Le lendemain matin, en effet, trois poules avaient disparu ; de petites taches sanglantes et quelques plumes témoignaient du massacre, bien que la porte du poulailler eût été trouvée fermée comme elle devait l’être.

Tous les garçons travaillaient au bois ; même les petits de sept ans – il y en avait trois de cet âge – s’occupaient à rassembler les écorces et les copeaux, et ils faisaient des fagots de brindilles ; on ne laissait rien traîner. Les grands sciaient ou coupaient à la hache de grosses branches, puis les entassaient sur de légers traîneaux, les encordaient, les amenaient dans la cour de la maison. Ce qui frappait Donat, c’était leur silence. On n’entendait pas de rires ni d’appels, pas de mélodie sifflée ou fredonnée. On chuchotait d’un voisin à l’autre, et toujours l’œil restait aux aguets.

Drôles de gamins ! de quelle race sont-ils donc ? L’un s’oublie à parler haut, tout à coup : « Gueule pas ! » fait le chef du travail rural se tournant d’une pièce, les pouces dans les deux goussets de son broussetout de laine. « Un garde-chiourme ! pense Donat. Il ne bat pas le coup. Mais on pourrait croire qu’il a une cravache dans sa poche… tant ces enfants travaillent courbés et sur le qui-vive. Est-ce que M. Martin est vraiment si méchant que ça ? » Alors Donat parle lui-même, pour voir. Il interpelle l’escouade tout entière…

— Vous entendez ce bruit là-bas, à droite, dans les arbres ? C’est le pic qui tape avec son bec. Ah ! si nous pouvions le voir ! C’est un bel oiseau. Il a une calotte rouge et l’air intelligent…

Les garçons interrompent leur travail, se jettent des coups d’œil... Alors M. Martin tire à l’écart ce jeune homme qui ne sait pas…

— Pardon, monsieur Brunel, fait-il derrière sa main, il n’est pas permis de causer…

— Ah ! les galères donc ? prononce Donat un peu révolté.

Nemo qui n’est qu’à deux pas a entendu. Une émotion intérieure le fait pâlir, et subitement, dans un seul regard, il jette toute son âme à ce jeune maître, à ce messie…

— Dis donc ! fit Jules Brunel le même soir, quand son fils vint s’enquérir, tu en as de tes élèves qui ont des attentions pour moi que c’est incroyable… Je leur plais évidemment ; l’un m’a apporté un œuf tout chaud ; comme les œufs sont rares à cette saison, il vaudrait mieux n’en pas parler… Et puis l’autre m’a refait mon lit. On a un peu causé. N’aie pas peur, je ne leur ai donné que de bons principes. Je leur ai dit comment tu as toujours rempli tes devoirs envers ton père ; et alors le grand, celui qui a des sourcils très noirs, a dit comme ça, d’un drôle de ton : « Y n’faudrait pas qu’on nous le chine ! » J’ai demandé qui est-ce qui pourrait bien penser à te chiner. Mais ils sont malins, les petits ; ils n’ont pas répondu… Tu y comprends quelque chose ?

— Pas grand’chose, répondit Donat pensif.

Il était content de sentir son père dans une bonne chambre chaude ; son sang à lui, fouetté par le violent travail manuel, coulait vite et gaiement dans ses jeunes veines. S’il y avait encore de la tristesse au fond, elle ne surgissait plus en vagues révoltées. Et l’avenir, pour quelques mois peut-être, paraissait sans menaces.

Donat, jusqu’à la fin de décembre, n’eut que peu d’occasions de rencontrer mademoiselle Clarisse ; cette jeune fille, institutrice, femme de charge, secrétaire et comptable, garde-malade de sa mère, cuisinière à l’occasion, incarnait l’activité perpétuelle. Elle n’était pas agitée, au contraire ; elle ne faisait que paraître et disparaître, sans bruit, toujours à propos ; elle parlait doucement, par petites phrases souvent assaisonnées d’un grain de sel. Elle avait une influence dans toute la maison ; Donat la trouvait intimidante et lui en voulait un peu de les ignorer, lui et son père, systématiquement. Il y avait certainement un fossé entre la famille du directeur, d’un côté, le personnel et les orphelins de l’autre.

Le jour de Noël, on alla tous à l’église en grande cérémonie ; à dîner, le réfectoire vit un dessert de pommes et de noix, sans autres festivités. Et jusqu’au 31 décembre on travailla ferme au bûcheronnage, pour profiter du temps clair et sec. M. Piqueret, voyant Jules Brunel rétabli, lui fit une proposition.

— Restez avec nous, lui dit-il. Restez sous l’égide de votre fils ! Je respecte les liens d’affection qui vous unissent ! Votre chambre sera chauffée et votre linge sera blanchi, gratuitement. Votre couvert sera mis au réfectoire. En échange vous donnerez un coup de main à réquisition. Vous pourrez, par exemple, cirer les chaussures de ma famille, frotter un parquet, seconder d’une façon générale la jeune fille qui nous sert…

Jules Brunel accepta d’un air grave, mais il se tordait les côtes quand il rapporta l’entretien à son fils.

— Valet de chambre sans gages, voilà ce qu’il a le toupet de m’offrir, ton directeur. Je ne peux guère refuser. Mais au printemps, quand je me serai un peu refait, ce que j’vais m’cavaler ! Et puis nous deux, on aura de bons moments d’ici là. Car y n’y a pas à dire, mon fils, je m’attache à toi. Mieux j’te connais, plus je t’aime !

CINQUIÈME PARTIE

L’ISSUE

XXVII

Il ne fallut pas des mois à Donat pour découvrir que l’asile de Pré-du-Camp était un fromage de Hollande pour la famille Piqueret. Le directeur s’y était creusé, par des rongements persévérants et habiles, une sinécure des plus confortables et un gras entretien. Il ne faisait rien ; il siégeait au centre du fromage ; il maintenait l’esprit et les traditions. Sa femme se soignait et choyait Loulou. Clarisse trottait comme une souris, cumulant l’activité et les émoluments de trois fonctions. On réservait la quatrième, celle d’instituteur, à Loulou, quand il aurait ses dix-huit ans. Donat Brunel n’était là que pour tenir la place chaude, et pour en être expulsé à une date prévue.

Il s’avisa tout à coup du vrai mobile de M. Piqueret en accueillant et en gardant Jules Brunel. Le directeur s’était dit : « Notre instituteur est encombré d’un père impossible, un père à surveiller. Pour l’avoir sous ses yeux et en lieu sûr, le jeune homme fera des concessions. Il rabattra de sa fierté naturelle. Il verra les avantages de la discrétion. Je le tiens par là, pour tout dire… »

Et il ne perdit pas une minute pour inculquer à Donat la convenance d’être prudent, d’être souple, d’être docile et silencieux.

Il y eut un petit épisode sordide et tout à fait significatif. Dans l’espèce, il ne s’agissait que de pommes de terre ; mais au fond, ce fut pour Donat une défaite qu’il considéra comme sa première lâcheté.

On était en mars, l’enseignement rural professionnel se donnait maintenant au labour, au verger, au plantage ; on achevait les réparations de l’étable sous la direction d’un charpentier du village qui avait dix paires de jeunes bras à son service ; et le père Martin était partout. Comme surveillant et organisateur de l’exploitation, il possédait une sorte de génie ; le domaine était admirablement tenu par vingt domestiques non rétribués ; la direction ne recevait que des félicitations, remportait des prix dans les concours agricoles et des mentions honorables après chaque inspection officielle.

Tous les travaux de la maison, y compris la confection des vêtements, étaient exécutés par vingt petites ouvrières non salariées ; et Donat, examinant et réfléchissant, n’y voyait qu’un seul mal. Ces enfants n’apprenaient rien, ou peu de chose. Les leçons étaient rares, irrégulières, sans cesse interrompues ou déplacées. En sortant de l’asile, à dix-sept ans, les garçons n’étaient que des manœuvres incompétents, capables de travail, mais sans initiative, et l’on n’enseignait les choses importantes qu’à un petit nombre d’entre eux. Quatre ou cinq seulement savaient traire et soigner le lait : les plus dociles. Car on craignait les mauvais esprits ; on ne les groupait point, si possible. Il y en avait parmi eux qui eussent été capables de pratiquer le sabotage avant la lettre, et de gâter exprès le pis d’une vache.

On ne savait guère ce qu’ils devenaient par la suite. M. Piqueret se plaignait de leur ingratitude. Cependant, chaque année, il trouvait moyen de lire au comité une ou deux lettres édifiantes, débordant de bons sentiments, de vagues détails et de gratitude mousseuse, et qui s’encadraient ensuite dans le rapport éventuel.

Quant aux fillettes, elles entraient en service plutôt à la ville que dans le voisinage où on les recherchait peu ; car si l’une ne savait qu’éplucher les légumes, l’autre ne savait que laver la vaisselle ; et elles s’effaraient dans la complexité d’un ménage. Il y a bien des années de cela…

À la cuisine, la personne aux yeux perçants n’était que vice-reine ; de même à la buanderie, au repassage, à la couture et aux provisions ; car mademoiselle Clarisse était reine partout.

Ce fut donc à mademoiselle Clarisse que Donat transmit une réclamation de ses garçons concernant les pommes de terre qui étaient gelées ; comme il fallait se hâter de les manger avant qu’elles ne se gâtassent, on en était nourri et surnourri d’une façon par trop excessive ; à chaque repas, la pomme de terre en robe de chambre faisait son apparition dans les grandes terrines rouges, accompagnée du pain de séré blanc et de la tomme maigre. Plusieurs des garçons se plaignaient de maux d’entrailles ; ils faisaient grise mine à leur assiette. Donat résolut d’intervenir, bien que, personnellement il n’eût pas de grief sur ce point. Le régime des maîtres était différent, et les pommes de terre qu’on leur servait provenaient d’une cave moins exposée au gel.

Donat, cherchant donc à ignorer une certaine appréhension, se mit à la recherche de mademoiselle Clarisse, une pomme de terre dans la main. Il trouva la fille du directeur seule dans la cour et se dirigeant vers le poulailler. Il lui montra le détestable tubercule flasque et humide, il y plongea son doigt, en fit jaillir de l’eau ; il en écrasa la pulpe glaireuse.

— Ces pommes de terre ne sont bonnes qu’à être jetées au fumier, dit-il. Nos enfants tomberont malades.

Mademoiselle Clarisse regarda le jeune instituteur de ses yeux au fond desquels il y avait certainement une énigme.

— Je ne prétends pas que ces pommes de terre soient bonnes, dit-elle. Mais nous en avons encore une vingtaine d’émines dans la cave ; je n’ai pas autorité pour les faire jeter. Adressez-vous à mon père.

Donat tourna sur ses talons et se mit aussitôt en quête du directeur, auquel il répéta la pétition. Il s’était imaginé que les yeux en boule ne l’intimideraient pas, mais il ne s’attendait guère à l’explosion presque volcanique qui fit retentir le plafond et les murs.

— Vous ! vous ! s’exclama M. Piqueret bafouillant d’horreur. Vous ! à la tête des mutins ! Vous ! que j’ai comblé de bienfaits !

Il s’empara de la pomme de terre, puis la jeta sur le parquet et secoua ses doigts gluants…

— Qu’est-ce que c’est que cette saleté-là ? Vous me bravez avec des réclamations… anormales ! je dis anormales ! Et vous croyez que je tolérerai l’insubordination ? Fichez-moi le camp dès que ça vous plaira, avec votre arsouillé de père, que je tolérais par bonté ! Et puis, vous savez, ce n’est pas vous qui donnerez votre démission, c’est moi qui vous chasse avec raisons à l’appui. Une bonne note que ça vous fera par la suite. Mais vous avez des ressources, je n’en doute pas, pour vous et votre père… Allons ! allons ! je m’emporte, fit-il, changeant de ton en voyant Donat pâle et maté. Je n’ai pas d’autre sujet de plainte contre vous. Je ne demande qu’à vous garder avec votre père… Mais tenez-vous à votre place, et qu’une pareille intervention ne se répète plus…

Donat Brunel, sans ajouter un mot, se retira. Le soir, il vit sur la table des terrines de riz au lait, au lieu de l’ignoble boule d’amidon qu’il redoutait d’apercevoir, et il comprit qu’à ses risques et périls il avait pourtant fait quelque chose pour ses garçons.

Il avait d’autres soucis ; son père, comme un enfant un peu plaintif, lui montrait des souliers percés, un pantalon effrangé, et lui disait :

— Je ne gagne rien. Je n’ai pas un rond. Avec quoi veux-tu que je m’habille ?

Leur seule sortie de printemps fut pour la ville la plus proche, où ils se renippèrent tous doux chez le cordonnier, le chapelier et le marchand de confections. Donat y laissa ses appointements, car ce n’est pas avec quatre sous qu’on habille deux hommes. Son père le remercia avec effusion, et d’un ton sincère, il faut le reconnaître. Était-ce le réconfort d’un hiver paisible, était-ce l’approbation d’une conscience aimable, ou simplement l’air du printemps ? Jules Brunel s’attendrissait ; il prenait de bonnes résolutions ; ah ! comme il allait travailler maintenant !

— Je me rachète une conduite. C’est décidé, faisait-il. Ton père sera un homme régénéré. Le passé est passé, on n’en parle plus. Dans deux ans, trois ans, tu seras fier de ton père, mon fils !

Par malheur, sa santé, réellement atteinte, n’était pas à la hauteur de ces belles dispositions. Dans la neige fondante, dans l’humidité et les fondrières et le dégoulinage général qui rend le mois d’avril redoutable à la montagne, Jules Brunel s’enrhuma de nouveau ; il prit une bronchite qui n’était pas capillaire, celle-ci, mais qui faillit tourner en pneumonie. Le médecin appelé, – aux frais de Donat bien sûr, – ne fut pas non plus trop content de l’état du cœur. Piteux et mou comme un chiffon, Jules Brunel traîna sa convalescence au soleil de mai, puis de juin…

Et le temps passait. Chacun s’incrustait dans la position acquise. Donat n’était malheureux que par intervalles, quand il s’arrêtait pour songer à l’avenir, à Esther, sa petite reine si lointaine ; à ses études toujours différées. Mais la vie semble si longue quand on n’a que dix-neuf ans, qu’on ne regrette pas deux ou trois années de retard. Elles n’étaient pas perdues d’ailleurs, ces années. Donat apprenait bien des choses, tandis que le dictionnaire et César se couvraient de poussière sur le rayon. Il ne devenait pas grand pédagogue, car ses communications avec les élèves n’avaient rien d’intime, à moins d’être clandestines, ce qui lui déplaisait. Mais il observait le milieu ; il recherchait la conversation du père Martin sur des sujets d’économie agricole. Il se faisait une réserve de santé ; enfin, sans être très gai, il était content.

On ne lui donna pas de vacances ; les vacances étaient hors de question ; d’ailleurs, vaguement, il aurait appréhendé de quitter son père, cet enfant à conduire par la main. Mais il correspondait avec les chers amis éloignés, avec Jacques surtout, puis avec tante Inès : et une fois ou deux il donna de ses nouvelles, comme il devait, à son tuteur. Ce fut madame Jean-Richard qui répondit. Ils se portaient très bien tous les trois. Esther était rentrée très fatiguée de son remplacement à la montagne ; on la soignait un peu ; elle postulerait à l’automne une place qui devenait vacante en ville. On espérait que M. Lestienne serait du jury de concours…

Ce seul nom donna à notre pauvre garçon exilé une telle crispation de cœur qu’il fut des jours à s’en remettre. Ah ! jamais, jamais il n’oublierait Esther ! La passion tumultueuse qui ne savait où se jeter le bouleversa de nouveau ; il redevint sombre, inégal, découragé, pendant des semaines. Chose bizarre, quand son père essaya gauchement de le consoler sans savoir de quoi, Donat y trouva une douceur inattendue ; il se sentit moins seul au monde. Ah ! Dieu sait que son père lui était un fardeau plutôt qu’un appui… Et pourtant, d’avoir quelqu’un qui lui tenait de près, c’était une vague nourriture pour son cœur affamé. C’était mieux que rien.

Il y avait aussi Nemo. Donat ne faisait point profession d’aimer les enfants, mais outre que Nemo avait presque seize ans, il présentait des traits de caractère aussi intéressants qu’alarmants. C’était un révolté et un têtu ; un sincère et un chimérique ; un être capable de tendresse et de cruauté. C’était lui qui ouvrait pendant la nuit la porte du poulailler au renard et qui se frottait les mains devant un égorgement de poules. C’était lui qui avait veillé Jules Brunel avec Donat, sans broncher, sans cligner un cil, et qui travaillait le lendemain, comme si de rien n’était, à défricher un nouveau plantage. Son vrai prénom était très bucolique : Nemorin ; on en faisait Nemo pour abréger ; on en fit « capitaine Nemo » quand Donat eut commencé à narrer, dans les courts intervalles du repos, une merveilleuse histoire alors dans sa fleur de nouveauté : Vingt mille lieues sous les mers. Donat s’intéressait à Nemo et il eût été fâché de le voir mal tourner.

XXVIII

Presque deux ans sans se voir… On trouve un changement quand on se revoit. Donat rentrait de son premier service militaire, l’école de recrues, où il s’était bien conduit, sans faire de zèle, car il redoutait les galons. Une lettre de Jacques l’attendait. « Peux-tu me recevoir un jour ou deux ? J’ai beaucoup de choses à te dire. Tu en auras autant sans doute. Tu m’écris que tu ne peux compter sur aucun congé d’ici l’été prochain. C’est trop long pour moi… » Le cœur de Donat fit un bond extraordinaire. L’ami arrivait ; c’était comme une illumination du monde !

— Je crois bien qu’il faut qu’il vienne ! fit Jules Brunel, quand son fils lui communiqua la nouvelle. Je me charge d’en parler à ton directeur. Ton ami prendra ma chambre.

— Non, non ! je dresserai pour moi un lit de camp et je lui donnerai le mien ; et j’espère bien qu’il restera plus de deux jours…

— Ah ! ma foi, tu mérites un plaisir, dit son père, on t’apprécie, tu sais. Moi le premier. Et des fois, je me demande de qui tu tiens…

Ce mot toucha son fils. Comment aurait-il refusé toute affection au père qui dépendait de lui ; toute pitié à l’homme brisé prématurément dans sa force, qui s’en allait toussant, essoufflé, toujours fatigué, vers de petites tâches puériles ? Il geignait très peu, en somme. Il se vantait moins qu’autrefois. Il avait retrouvé une vieille photographie de sa femme et l’avait épinglée à la paroi de son réduit. Il s’imaginait avoir été dans sa vie beaucoup plus malchanceux que coupable…

Il disait à Nemo :

— Je n’ai qu’un fils, mais c’est un bon fils… Je lui ferai des cadeaux, tu verras, dès que je pourrai reprendre mon état de boîtier. Boîtes d’or, fais pas erreur…

Grâce à son intervention, pensa-t-il, Jacques Mestral fut invité à passer trois jours avec son ami.

— Pendant ce temps, dit M. Piqueret, très affable, – son fils ayant raté l’examen pour le diplôme d’instituteur se voyait renvoyé à l’année suivante, – pendant ces trois jours, vous serez dispensé de l’enseignement rural professionnel. Adonnez-vous entièrement aux charmes de l’amitié. Je désire que votre ami emporte une bonne impression de notre colonie.

Un matin donc, vers dix heures, Donat descendit à la gare pour y recevoir Jacques, et l’émotion lui coupait la voix quand il le salua.

— Quel plaisir tu me fais ! tu ne sais pas !… Laisse-moi te regarder. En deux ans, on change.

— Tu as changé, faisait Jacques en même temps. Tu as maigri.

— Toi aussi. Moi, c’est mon école de recrues. Dis donc, à propos, tu ne l’as pas encore fait ton service militaire ?

Jacques ne répondit pas, et Donat supposa aussitôt un cas de réforme qui ennuyait son ami. Car un cas de réforme l’aurait fort ennuyé lui-même. Ils montaient lentement le chemin aux nombreux lacets qui, par-ci par-là, s’enfonçaient comme des coins dans le taillis de hêtres. Un air exquis, fondant comme un baume, l’air tendre, mélancolique, apaisant de l’arrière-automne, les enveloppait.

— Si on s’asseyait un peu ? dit Jacques, choisissant une place sur le talus moussu, au soleil.

Donat posa la valise à ses pieds et s’allongea voluptueusement, le dos sur la mousse, la tête sous une branche au feuillage de cuivre mince et bruissant.

— Commence tes récits, fit-il. Nous n’aurons pas trop à nos trois jours. Comment va l’atelier ? Tu étais vague dans tes lettres. L’intéressant Visseux fait-il toujours le pître ? Et Favre ? combien de gosses à présent ?…

Jacques regardait devant lui d’un air absorbé…

— As-tu vu Roger Lestienne dernièrement ? poursuivit Donat avec quelque hésitation.

Pas de réponse… Donat se redressa d’un mouvement impétueux, de ses deux mains saisit le bras de l’ami.

— Voyons, tu es donc sourd ! cria-t-il impatienté.

— Ah ! tu finis par t’en apercevoir, dit Jacques, tournant vers lui ses yeux noirs, attentifs et tristes.

Donat ouvrit la bouche, mais resta sans rien dire, comme frappé de stupeur.

— Oui, je suis sourd. Je suis venu pour te le dire. Quelle veine, hein ! moi qui aime l’éloquence !

— Mais il doit y avoir un remède ! as-tu consulté ? s’écria Donat dans une consternation indicible.

— Tu demandes si j’ai consulté ? Je ne fais que ça depuis trois ans. Dans le temps, j’ai eu la scarlatine. Ça m’a détruit un tympan sans qu’on s’en doute. Et puis, je me suis aperçu que j’entendais mal. Des quiproquos… Bref, l’autre tympan était atteint. On m’a conseillé une cure d’air sec. L’air de la Buissonne était ce qu’il fallait ; j’ai consacré presque tout un été à me soigner comme un capitaliste. Et puis, bah ! j’ai eu envie de faire quelque chose au moins pour la Sociale, pendant que c’était dans mes moyens. J’ai fondé l’atelier coopératif en y poussant les camarades par les épaules. J’y suis allé bon jeu bon argent, comme tu sais. Sans me vanter, je suis habile dans ma partie… Je gagnais les trois quarts de la part de Favre, et la mienne n’était qu’une part de célibataire. Des arrangements de dupe, tu diras… Mais non ; je maintiens que la société devrait être organisée sur cette base. Seulement il nous faudrait des hommes plus sérieux, plus évolués. Mes camarades, sauf Maurel, n’avaient pas la discipline en eux-mêmes ; il leur faut quelqu’un sur le dos ; un patron, quoi ! Je devenais gendarme : tu les as entendus, toi-même, m’appeler le singe. Je ne les entendais pas, mais je sentais le désordre partout. Maurel n’y pouvait plus tenir, il est parti pour l’Amérique au printemps. Peut-être que, sans ma surdité, j’aurais gardé une influence. Notre déconfiture n’est pas une faillite du principe ; c’est la faillite d’hommes mal qualifiés pour soutenir le principe.

— Alors l’atelier est dissous ? demanda son ami, prononçant ces mots aussi distinctement qu’il put.

— Complètement. Sans laisser de traces, ni de dettes. Le mobilier est vendu, les camarades replacés. Favre a un poste de concierge ; sa femme fera l’ouvrage ; lui, il prendra l’air…

— Mais toi ! s’écria Donat.

— Moi ? Je ne suis pas à plaindre. Mon précédent patron insiste pour que je rentre chez lui, parce que j’ai une spécialité, tu conçois. Je n’ai pas été remplacé avec avantage. Mais je travaillerai cet hiver chez moi, dans ma chambre, pour ménager la transition…

— Tu seras bien seul ! fit encore Donat.

— Ça, il faut m’y attendre… Pour qu’on n’en parle plus, je te dirai encore que ma surdité qui s’est aggravée peu à peu depuis deux ans et qui deviendra probablement complète, ne l’est pas encore entièrement. C’est même assez capricieux ; j’entends mieux quand le temps est sec, et en chemin de fer, sans doute à cause des vibrations de l’air. Si tu te mets en face de moi et que tu parles distinctement, sans élever la voix, j’arrive à deviner bien des choses.

Donat lui saisit les mains.

— Pauvre ami ! s’exclama-t-il. Et dire qu’on n’y peut rien !…

— Ne t’en affecte pas trop ! fit Jacques pour le consoler. On s’accoutume à tout…

Ils se turent. Donat, les coudes sur ses genoux et le front dans ses mains, restait accablé sous ce coup inattendu. Par la brèche que l’amitié avait faite dans son inconscient et dur égoïsme, le chagrin pénétrait, violent et dévastateur… Oh ! que la vie était triste même pour les meilleurs ! Car Jacques était parmi les meilleurs, et la cruelle destinée ne l’épargnait pas… Un transport d’affection révoltée s’empara de Donat ; et comme il arrive, au printemps ou en automne, qu’un orage subit ferme une saison, nous précipite dans une autre, ces quelques minutes de tempête intérieure et silencieuse firent éclater la métamorphose toute prête. La croûte d’égoïsme volait en éclats. C’était une débâcle comme celle des glaces de la rivière. Et la tendresse chaude, la pitié, le désir d’aider, une impatience de soi-même, le dégoût du mesquin intérêt personnel, la grande sympathie qui fait souffrir en dehors de soi, tout ce flot montait d’une source inconnue. Donat releva son visage inondé de larmes. Il n’avait pas pleuré depuis le jour déjà lointain où il s’était écrié : « Enfant de commune et fils de mon père… » Et comme ses larmes d’aujourd’hui étaient différentes ! Ce n’était plus sur lui même qu’il s’attendrissait. Il avait un ami malheureux.

— Que pourrais-je faire ? s’écria-t-il.

Jacques secoua la tête d’un air de regret.

— Si j’avais su que ça te ferait autant de peine, je ne serais pas venu, dit-il. Voyons, Donat, prends-en ton parti comme je le fais à présent. Nous nous entendrons toujours, nous deux…

Il se leva.

— Tu expliqueras la chose à tes gens là-haut, pour éviter des embarras.

Ils se remirent en marche. De temps à autre Jacques s’exclamait sur un détail du paysage, dont la beauté sévère et fermée s’élargissait par la transparence de l’air et par l’or nuancé des forêts à perte de vue. Quand on arriva à Pré-du-Camp, la cérémonie de présentations à la famille du directeur fut très courte, et dans les quelques phrases qu’on échangea, commandées par l’usage, Jacques Mestral ne laissa rien apercevoir de son infirmité. Au réfectoire, on lui fit une place entre Jules et Donat ; et puis, dans la petite chambre tranquille, au verger où l’on ramassait les pommes, et sur la crête de la montagne qu’ils gravirent avant le soir, les deux amis devisèrent, échangèrent des impressions, admirèrent les mêmes choses, et la barrière qui semblait devoir les séparer un peu devint au contraire comme une enceinte plus chaude et plus close pour leur sanctuaire d’intimité.

XXIX

Donat n’avait jamais parlé d’Esther à personne. Il en parlait maintenant, assis près de Jacques Mestral, sur la pente d’un petit vallon creusé dans un pli de la montagne, et qu’ils venaient de découvrir. Ce vallon avait été déboisé bien des années auparavant, à ce qu’on pouvait croire ; de jeunes plants de trembles et de bouleaux y reparaissaient, les uns touffus, à ras du sol, d’autres s’élançant déjà plus hardis. L’automne les avait touchés : leurs minces feuilles d’or rouge, de cuivre jaune translucide ou d’émail violet brillaient comme une joaillerie sur le fond vieux vert de l’herbe flétrie. Ou bien le jeune arbre se dressait comme une torche en feu traversée de soleil ; ou bien encore il se penchait, et tous ses sequins, taches d’or, gouttes de rubis, tremblaient à la fois.

— Dieu, que c’est joli ! fit Jacques. Est-il rien de plus charmant qu’un bouleau en toute saison ! Nous n’en avons pas à la Buissonne… Je regrette de ne pas connaître Esther…

— Crois-tu que je puisse garder quelque espoir ? demanda Donat qui devint rouge ; car il était nécessaire que son ami, pour le comprendre, le regardât au visage bien attentivement, et les yeux noirs scrutateurs augmentaient sa timidité sur le grand sujet.

— Quelque espoir ? répéta Jacques. Quel âge a-t-elle ? Dix-neuf ans, tu en as vingt. Si à cet âge il n’y a pas d’espoir pour tout, partout, dans tous les domaines, quand veux-tu qu’il y en ait ? Mais bien sûr qu’il y a de l’espoir ! J’en garderais à ta place… J’en garderais envers et contre tous.

— Tu as bien compris où est l’obstacle ? demanda Donat avec effort.

— Certainement. Pour ses parents surtout. Il ne faut pas leur en vouloir. Elle est leur fille unique, et ils désirent pour elle ce qu’il y a de mieux au monde... Mais si elle t’aime… Il y a dans l’amour une force latente qui agit d’elle-même, qui met en miette les obstacles…

— Si elle m’aime ? répéta Donat. Elle m’aimait bien, voilà tout.

— Je t’offre un petit raisonnement à la façon de ma tante Inès, dit Jacques en riant. Tu gardes l’espoir ; cela peut-il nuire ? Non, au contraire, car l’espoir t’oriente. Tu abandonnes l’espoir, est-ce un gain pour ta vie ? Non, c’est une perte. J’en conclus : garde l’espoir.

— Je voudrais être sûr que ce raisonnement est bon, fit Donat. Tu dis que l’espoir m’oriente. Je ne vois pas cela. Depuis deux ans que je suis ici, je piétine sur place. Je n’étudie presque pas ; j’oublie ce que je sais.

— Il ne faudrait pas t’éterniser dans cet asile de la paix et des vertus, fit Jacques.

— Non, mais tu comprends pourquoi j’y reste. Mon père y est bien…

— On ne le garderait pas sans toi ?

— Pas une minute ! Du reste il n’y resterait pas. Sans l’échec du joli Loulou aux cheveux de fille, nous serions déjà dégommés, et mes 500 francs d’appointements resteraient dans la famille. La catastrophe est ajournée, mais elle m’attend l’année prochaine. Je donne des répétions à Loulou, cruelle ironie ! pour le rendre capable plus vite d’attraper ce diplôme avec lequel il me cassera les reins. Ah ! je me demande ce qu’il adviendra alors de nous deux, mon pauvre père bronchiteux et moi sans place…

— Est-il possible, s’écria Jacques, que toi, jeune, fort, bien doué, tu te tourmentes à ce point de l’avenir ? Est-ce que les choses n’ont pas tourné déjà mille fois mieux qu’on ne pouvait s’y attendre ? Tu as fait tes études, tu as réussi, tu gagnes ta vie. Ton père t’a rejoint, et tu lui es utile sans qu’il te nuise… Est-ce toi qui aurais inventé cette combinaison ?

— C’est vrai que je suis ingrat, murmura Donat. Je serais content, oui, je ne demanderais rien de plus si je… si je pouvais oublier Esther… C’est à cause d’Esther, répéta-t-il plus haut en se tournant vers son ami.

— Esther n’est pas perdue. Mais tu devrais étudier. Deux ans de retard, c’est déjà beaucoup. Emploie tes soirées mieux que tu ne l’as fait jusqu’ici… Je veux te voir professeur.

Si Jacques n’était venu à Pré-du-Camp que pour ranimer les ambitions de Donat et son courage, et pour lui rouvrir un coin d’espérance, il n’aurait pas perdu son temps. Mais il fit plus ; il insuffla les mêmes ambitions à Jules Brunel, et après le départ de l’ami, ce fut le père qui ramassa le flambeau.

Pauvre diable de récidiviste, vantard et glorieux malgré tout, il vit tout à coup son fils sur un pinacle et dans une auréole ; il s’illumina, comme un satellite, de cette lumière reflétée. Le soir, dans la petite chambre qu’il tenait en ordre de son mieux, il mettait sur la table la lampe et les livres et l’écritoire ; il attendait son fils, rencoigné sur une chaise entre le lit et l’armoire, et il tâchait de ne pas tousser. Il ne fumait plus, par nécessité ; l’âcre tabac lui enflammait les bronches, et ainsi il n’avait plus rien que de regarder Donat tout en taillant des pincettes à lessive pour la maison.

Ce fut un bon hiver qu’ils passèrent tous deux ; Donat put écrire à Jacques : « Mes études m’intéressent, me passionnent par moment. Je te le dois. Mon père m’encourage. Tu en rirais, si tu l’entendais me prédire des destinées. Je serai directeur de l’instruction publique sous peu… Saurais-tu quelque chose d’E. J. ? Je n’ai pas de nouvelles ; mais je garde l’espoir… »

Le printemps n’était pas une saison commode à l’asile. Une effervescence se manifestait chez les élèves, après la réclusion de l’hiver. Nemo, le capitaine Nemo devenait un meneur ; il avait seize ans, l’année de sa libération approchait.

Il demanda au père Martin de lui apprendre à traire.

— Si je ne sais rien quand je sortirai de votre boîte, comment voulez-vous que je gagne ma vie ? fit-il.

— Ah ! tu appelles l’asile une boîte, fichu vaurien ! Et tu veux qu’on t’apprenne à traire ? tu t’en passeras, dit le père Martin, tout content de vexer Nemo.

Nemo vint à Donat avec sa requête.

— Voilà qu’on change l’équipe de l’étable. Je veux qu’on m’y mette. Je sais l’ouvrage du bois et du plantage. Ça ne me mènera pas loin. Tandis que si je sais bien traire, je trouverai une bonne place de vacher, et puis je ficherai le camp en Amérique. Je veux qu’on me montre à traire.

— Ton désir est parfaitement raisonnable, fit Donat. Seulement, tu sais que le directeur n’aime pas que je m’occupe de l’organisation du travail.

— Vous me lâchez alors ? Je n’ai plus personne, fit Nemo d’un ton si plein de tristesse et de reproche que Donat en fut remué.

— Non, je ne te lâche pas. Je ferai mon possible, dit-il.

Et, sans donner à sa bonne volonté le temps de se refroidir, il se dirigea vers le salon du directeur.

Des voix s’y faisaient entendre, il crut qu’on répondait au petit coup qu’il avait frappé, il entra. Un jeune homme de haute taille, et large en proportion, occupait une large part de l’espace cubique de cette pièce minuscule, et le directeur se tassait dans son fauteuil rouge.

Il fit un geste en apercevant Donat :

— Laissez-nous ! cria-t-il.

— Au contraire, restez ! fit l’étranger, qui passa derrière Donat et appuya son dos contre la porte. Je veux qu’on m’entende ; je veux des témoins. Qui êtes-vous ? fit-il brusquement avec un geste du menton.

— Je suis l’instituteur de cette maison, répondit Donat fort intrigué.

— Ah ! très bien. Et moi je suis un ancien élève. J’ai quitté Fiche-ton-Camp il y a cinq années bien comptées. J’ai roulé ma bosse. Je n’ai pas mal tourné, par merveille. Je ne savais rien, pas même traire le bétail, ce que j’aurais dû savoir pourtant. Mais on peut rattraper le temps perdu, des fois. Me voici, à vingt-deux ans, premier valet de ferme chez un agronome en Saxe. Je rentre au pays pour un petit séjour, et qu’est-ce que je trouve chez des amis ? Un rapport de l’asile qu’on me fait lire, avec une magnifique lettre de moi, oui de moi-même, signée, datée, tout le tremblement ! Une prose baveuse qui m’apprend que j’ai infiniment de reconnaissance à mon cher directeur pour sa sollicitude éclairée et chrétienne, pour ses conseils qui me soutiennent dans la bonne route. Je lui dis que j’attribue uniquement ma chance actuelle à l’éducation et à l’instruction reçues dans le cher abri auquel je ne cesserai jamais…, etc. Tenez, j’ai envie de cracher par terre !… Expliquez-vous ! fit-il d’un ton menaçant, avec un geste dans la direction du fauteuil rouge…

— Cette violence, ces accusations… anormales, fit M. Piqueret, en se redressant un peu…, m’étonnent douloureusement. Oui, vous avez réussi, ancien élève, vous avez réussi. Je l’ai appris… indirectement, je m’en suis réjoui… Vous me ferez un crime de m’en être réjoui, d’avoir donné de vos nouvelles ?

— Jamais je ne vous ai écrit ! affirma le jeune homme.

— Jamais ! pas une seule fois, un manque d’égards complet… anormal… Loin de vous en vouloir, j’ai donné de vos nouvelles au comité, à la première occasion. Je les ai données sous une forme… hem ! fictive, sous la forme épistolaire… Je n’y vois aucun mal, conclut le directeur.

— J’y en vois, moi ; tous les honnêtes gens appelleront cela une fraude. Mais je vais porter l’affaire dans les journaux du district !

— Vous ne trouverez que la mauvaise presse pour accueillir vos diffamations, fit M. Piqueret avec une dignité ineffable.

Quand le visiteur indigné fut parti, Donat resta sur la position qu’il estimait favorable à Nemo.

XXX

Mais l’intervention du jeune instituteur eut des effets plutôt néfastes. M. Piqueret, tyranneau hérissé, fondit sur Donat du bec et des ongles, jura de mettre tous les rebelles à la raison, parla d’expulser Nemo proprement, de mettre la moitié des élèves au cachot et l’autre moitié au pain et à l’eau. Bref, il déraisonnait ; il écumait comme un furieux. Il ne trouvait plus de mots ; il appela Donat « mauvais élément », et Donat fut sur le point de rire en s’entendant traiter d’élément. M. Piqueret prononça aussi des mots moins parlementaires, que le jeune homme n’écouta pas jusqu’au bout. Il s’en alla. Ah ! s’il n’avait dû songer à son père, comme il aurait secoué la poussière de ses pieds contre cette maison où on l’exploitait en l’insultant. Mais où conduire Jules Brunel, cacochyme, haletant, atteint maintenant d’emphysème, d’asthme, le cœur affaibli ? Le mettre dans un asile ? Voudrait-il se conformer à une règle ? N’était-il pas mieux dans la liberté de sa chambre, de la cour, de la forêt, où il vaguait à son gré, travaillant un peu, causant avec Pierre et Jean, exaltant la bonté de son fils et ses propres mérites d’ailleurs ? Pauvre diable de père ! N’avait-il pas été assez enfermé ? La vie fait des transformations qu’on estimerait impossibles ; le fils autrefois plein de dure opposition, celui qui avait été obligé de dire : « Je n’aime pas mon père », sentait en lui, comme une eau vive sous la roche, sourdre doucement un filet de tendresse ; cette tendresse que la nécessité de protéger fait naître presque infailliblement dans un cœur généreux. Et c’était très bon, après tout, il le sentait ; c’était chaud comme la vie, une affection qui pardonne, qui même ne se souvient plus… Pour les travers irritants, la vantardise, le mensonge encore à l’occasion, pour l’inconcevable inconscience de l’homme qui pouvait revêtir d’un vernis doré ses plus répréhensibles délits, Donat éprouvait du chagrin encore, mais sans amertume, sans mépris. Son sentiment filial avorté n’était pas mort, mais s’était mué en une indulgence et un souci presque paternels… Et Jules Brunel, qui devinait en son fils une rectitude morale, sentait un fréquent malaise après les conversations où il avait étalé les misérables lacunes de sa nature. « Non, se disait Donat, je n’ai pas le droit de me brouiller maintenant avec mon directeur. Je suis obligé de rester ici tant que mon père y sera bien. » Dès qu’il le put, il parla à Nemo :

— Mon garçon, lui dit-il, sois raisonnable ; ni toi ni moi nous n’obtiendrons rien ; finis ton année convenablement. Je viens d’entendre un ancien élève qui ne savait pas grand chose non plus en sortant d’ici, et qui fait tout de même son chemin. J’ai quelques amis, je m’emploierai pour toi…

La figure violente et obstinée de Nemo prit une expression qui l’effraya. Donat secoua la tête, mit ses deux mains sur les épaules du garçon.

— Pas de bêtises, Nemo, crois-moi ! À quoi bon ? Tu seras toujours le pot de terre contre le pot de fer…

Nemo essaya de répondre, mais sa gorge, convulsivement secouée, ne laissait point sortir les paroles… Il se dégagea des mains de son grand ami et s’enfuit vers le fond de la cour où il se terra comme une bête blessée. Une heure plus tard, ce fut le père Martin qui vint trouver Donat.

— Dites donc, fit-il, vous ne pourriez pas faire bouger ce diable de Nemo ? Il refuse de travailler, il reste couché dans un coin comme un sac de pommes de terre… Il ne répond mot quand on lui parle, même poliment. Oui, j’ai été jusqu’à lui parler poliment, pour en finir… On dirait qu’il ne comprend pas !

— Il n’est pas habitué… fit Donat avec ironie.

— Eh bien, si vous le soutenez, vous.

— Laissez-lui passer son accès, ce serait plus sage.

Le chef du travail rural haussa les épaules et s’en alla faire manœuvrer une équipe mécontente, raide comme un crin, et que l’esprit de Nemo qui faisait grève semblait envahir. Oui, Nemo faisait grève à lui tout seul ; voilà ce qu’il avait résolu. Il ne connaissait pas le mot, moins commun alors qu’aujourd’hui, mais il avait parfaitement inventé la chose, et il restait couché dans son coin. Il vint cependant au réfectoire réclamer son souper comme les autres, estimant qu’à travailler sans salaire pour la maison il avait gagné une avance de quelques repas. Le lendemain, il mangea encore sa soupe comme les autres, sans avoir battu le coup. L’équipe partit pour un champ assez éloigné de la maison ; Donat faisait faire à Loulou une répétition d’arithmétique. Le soir vint, Nemo ne parut pas au réfectoire.

— Fichez-moi la paix avec cette canaille ! répondit Martin brutalement quand Donat essaya de s’enquérir.

Le lendemain, pas de Nemo, ni à midi, ni le soir. Le surlendemain, Donat très inquiet, très étonné surtout que personne, parmi les autorités de la maison, ne semblât s’émouvoir, surmonta le scrupule de discipline qui le retenait, et questionna le jeune garçon, son plus proche voisin au travail. C’était dans le verger ; on fossoyait la terre et on y mettait du fumier autour de certains pommiers dont Martin, assez bon arboriculteur, voulait modifier la fructification.

— Sais-tu, Charles, ce que Nemo est devenu ? chuchota l’instituteur.

— On croit qu’il est… marmotta le garçon d’une façon indistincte, si bien que le mot important échappa à Donat.

Il allait se le faire répéter, mettant sa tête encore plus près de celle du jeune garçon, quand le bras du père Martin les sépara brusquement, d’une poussée, et Charles reçut dans la joue un coup de coude qui lui fit jaillir un cri, plus aigu qu’il n’était nécessaire. Aussitôt un murmure courut partout. Les bêches, les pioches et les fourches à fumier tombèrent, comme à un signal, de dix paires de mains, et dix garçons s’assirent délibérément sur l’herbe, les uns, deux ou trois, hardis et provocants, les autres, la masse naturellement, les moutons de Panurge, visiblement inquiets de leur initiative. Martin, n’en croyant pas ses yeux, se tut pendant une demi-minute ; tout à coup un véritable torrent d’injures sortit de sa bouche, pareil à un flot de fange et de cailloux, et cela finit par une injonction de se lever plus vite que ça…

— Ma foi non ! on ne marche plus ! fit l’un des grands…

— Je vous forcerai bien, rugit le père Martin.

— Comment qu’tu feras ? goguenarda un autre.

Et toute la bande s’éparpilla, dès que Martin, l’air vraiment féroce et dangereux, brandit une pelle en l’air pour taper dans le tas. Cela tourna en jeu de cache-cache derrière les arbres, et le père Martin, hors de lui, courait comme un chien court après des moineaux. Des cris de dérision partaient de tous les côtés. Donat Brunel arrêta Martin par sa manche.

— Vous agissez comme un fou ! dit-il. Imaginez-vous qu’ils se laisseront attraper ! Allez-vous-en. Je vais voir si j’y peux quelque chose.

Et, dès que Martin eut disparu dans la direction de la grange, Donat adossé à un gros pommier, appela :

— Voyons, garçons, venez ici !

— Êtes-vous pour nous ou contre nous ? cria le meneur.

— Ni l’un ni l’autre. Je suis pour les choses raisonnables.

Ces pauvres enfants exaspérés aimaient bien leur instituteur ; ils s’approchèrent finalement et firent un cercle sous le pommier.

— Moi j’bats plus le coup jusqu’à ce qu’on lâche Nemo, fit le meneur.

— Où est Nemo ? demanda Donat vivement.

— Au cachot, parbleu ! depuis hier après-midi.

— Où est-il ce cachot ? Je n’en ai jamais entendu parler, fit Donat stupéfait.

Ce mot déclancha une explosion de rage, et le chef de la révolte, le grand aux poings durs, aux yeux étincelants, aux larges épaules, un beau type de jeune bûcheron, poussa son cri de guerre :

— Au cachot ! les copains ! allons délivrer Nemo !

Les trois ou quatre plus déterminés partirent derrière lui au pas de course, et les autres s’engagèrent à la suite, attirés par le magnétisme irrésistible de l’aventure. Donat ne les quitta pas d’une semelle, s’engouffra avec eux sous le pont de grange, dans un couloir voûté qui conduisait aux caves, puis dans un boyau étroit bifurquant à gauche, coupé d’une porte… Quatre grands coups d’épaule, un retentissement et un écho de tonnerre sous les cintres obscurs, un arrêt :

— Gare à vos têtes !

C’était une poutre qui arrivait, soutenue en l’air par les bras. Comme un bélier de siège, elle porta en plein au milieu de la porte ; des ais craquèrent ; on ne voyait rien que de fugitives lueurs d’allumettes frottées. Ensuite un bout de chandelle s’alluma, porté très haut par une main, et Donat perçut vaguement une figure hagarde, comme peinte en une tache blanche sur la muraille. Il se précipita en avant :

— Mon Dieu ! cria-t-il.

Il tira son couteau de sa poche et coupa une corde… Juste à temps.

XXXI

L’horrible frousse de cette minute, pareille à la vague glauque qui balaye en un instant l’informe amas de détritus, engloutit les velléités de révolte et les intentions fragmentaires qui auraient pu s’agglomérer. Pâles de tragique émoi, et silencieux, les jeunes garçons retournèrent au verger, laissant Donat seul pour aviser aux difficultés de la situation… En général, son sens pratique le servait bien, et son cœur se mit de la partie cette fois. Pour cet enfant désespéré, il n’y avait qu’une issue ; le départ immédiat. Donat, le soutenant comme il pouvait, l’avait emmené dans la chambre de son père, et, chemin faisant, il lui était venu un étrange sentiment de reconnaissance pour ce petit refuge où il était sûr de trouver un accueil. Même un accueil attendri, car Donat remarquait bien que, moins le pauvre Jules Brunel bougeait de son coin, plus il était ravi d’y voir paraître son fils ; et c’était même touchant, les égards du pauvre diable pour le jeune homme qui étudiait, la table nettoyée, la meilleure chaise placée devant. Nemo se laissa faire, se laissa ajuster comme une chiffe contre un dossier, et resta les yeux fixes, muet.

— Donne-lui quelque chose à boire, fit Donat, regardant autour de lui. Tu n’as rien ?

— J’ai ma tisane pectorale, fameuse, toute chaude dans le poêle, dit Jules, qui ne pouvait s’empêcher de revêtir les moindres choses d’un aspect important.

— Voudrais-tu lui en préparer une tasse, et moi je vais vite écrire deux ou trois mots.

— Parfaitement ! parfaitement ! fit le père content de jouer un rôle, si petit fût-il.

Il sucra la tisane, il l’ingurgita à Nemo que cette boisson presque brûlante révolta dans son intérieur et qui eut une réaction proportionnée. Tandis que ces choses accessoires se passaient, Donat écrivait à Jacques, lui esquissait l’histoire du pauvre garçon, lui demandait de l’accueillir, de le mener lui-même à la Buissonne et de faire tout le possible pour que tante Inès l’admît dans son grand cœur maternel. Ensuite il prit dans sa bourse, pas trop garnie, l’argent du voyage, deux heures de chemin de fer, et il inscrivit sur un bout de papier les noms des stations, l’adresse de Jacques Mestral ; il se tourna vers Nemo, affectueusement, mais avec une rigidité dans la voix, comme un grand frère qui veut donner l’exemple.

— Comment te sens-tu ? Peux-tu te tenir debout ? Écoute, il est inutile de songer à rester ici une heure de plus. Je descendrai à la gare avec toi ; nous avons encore quarante-cinq minutes avant le départ du train. Fais ce que je te dis. C’est le mieux ; j’ai réfléchi pour toi. Ici, il y aurait encore des scènes. Je t’envoie à un de mes amis. Il est bon, tu verras. Fais attention à parler bien distinctement : il a l’oreille un peu dure. Il te conduira tout de suite chez des parents à lui qui ont une ferme. Là, si on te garde, tu seras bien traité et tu apprendras à traire. Mon pauvre Nemo, courage ! Tu as encore du bonheur devant toi.

— Oui, murmura Nemo, oui, parce que je vous ai trouvé… Si je ne vous avais pas…

— Eh bien ! précisément ! tu m’as. Ça peut suffire pour le moment…

— Et tu feras bien de suivre les conseils de mon fils ! dit Jules avec solennité. Moi-même, si je les avais suivis plus souvent je m’en serais bien trouvé…

— À présent, fit Donat, je vais demander tes habits du dimanche à la lingère.

— On ne vous les donnera pas ! s’écria Nemo. Si on vous les donne, alors… ma foi ! je commence à croire à ma chance…

Au bout de cinq minutes, Donat rentrait, portant sur son bras deux ou trois vêtements, au bout de ses doigts une paire de souliers ; et le garçon accomplit en un tour de main son changement de costume, tandis que Jules s’affairait à mettre en un paquet décent les pauvres nippes qu’il fallait tout de même emporter.

— J’ai peur, dit Nemo quand tout fut prêt, j’ai peur que ça vous fasse du tort, mon affaire ; si ça devait vous faire du tort, je resterais.

— Bien parlé ! fit Jules au milieu d’un accès de toux.

— Ça ne me fera pas plus de tort que je ne m’en suis déjà fait, répondit Donat, haussant les épaules. Et puis, vois-tu, je ne suis plus ici pour bien longtemps. Voilà Loulou qui décrochera son brevet une fois ou l’autre.

— Comme ça je vous reverrai ? demanda Nemo.

Un tremblement passa dans sa voix. Et ce fut tout l’attendrissement et toute la reconnaissance qu’il laissa deviner, dans cette occurrence où Donat risquait pour lui la précaire sécurité de sa position.

Quand le jeune homme remonta de la gare, son père lui dit :

— Si je t’avais eu pour ami dans mon jeune temps, ma vie aurait mieux tourné…

Son fils se mit à rire.

— Oui, tu peux rire, mais je me comprends, persista Jules. Tu te figures bien que dans ce coin, avec rien à faire qu’à tousser et à souffler comme occupation, j’ai du temps pour réfléchir. Je n’ai jamais été plus bête qu’un autre ; j’ai une mémoire épatante et tout me revient. Je me vois bel ouvrier et noceur parce que c’était le genre. J’aurais pu me marier avec douze jolies filles, si c’était permis de se marier avec douze… J’étais fringant. Que diantre si j’aurais cru que je finirais aux crochets de mon garçon… Enfin, bref, je rumine. Je remâche. C’est rudement amer à remâcher.

Pour la première fois, Donat entendait son père évoquer le passé autrement que par vantardise ou dans une banalité. « Serait-il possible, se demanda-t-il avec stupéfaction, que mon père ait une vie intérieure ? » Cela l’effraya même, comme le présage d’un plus grand changement.

L’explication avec M. Piqueret manqua de charme totalement. Au fond, le directeur était fort aise d’une péripétie qui vidait la maison d’un sujet difficile, un des meneurs ; mais il lui parut hygiénique pour Donat de lui « en rabattre d’un bout », comme il le dit à sa fille.

Renversé dans son fauteuil de velours rouge, ses cigares à portée de sa main sur le guéridon, la tête en apparence couronnée et crêtée d’un panache d’herbes rouges qui s’élançaient derrière lui d’un vase invisible, M. Piqueret fut impressionnant. Il avait exigé que Clarisse fût présente, parce que c’était elle qui avait délivré les fameux habits du dimanche.

— Vous avez l’un et l’autre, prononça le directeur en soufflant de la fumée entre les phrases, vous avez l’un et l’autre assumé une responsabilité… anormale. Vous avez favorisé l’évasion d’un élève. Alors, si ce fait devait se renouveler… vous voyez d’ici…

— Évidemment, fit Clarisse de son drôle de ton précis.

— À l’égard du comité, vous me mettez dans une position…

— Anormale… fit Donat.

Le directeur le regarda, soupçonneux.

— Non, je ne dirai pas anormale, mais délicate, très, très délicate. Je gazerai, rassurez-vous, monsieur Brunel, je gazerai. L’élève a été transféré, d’urgence, dans un autre milieu.

— Il contaminait le nôtre, suggéra Clarisse.

— Euh ! oui, ça n’irait pas mal… Toutefois, monsieur Brunel, je tiens à vous dire que votre esprit ne me semble pas être tout à fait celui de notre institut…

— Même pas du tout, souligna Clarisse.

— Pas tout à fait ; et si, peut-être, d’ici à quelques mois, d’ici au printemps prochain…

— Quand Loulou aura son diplôme, ajouta encore Clarisse.

— Veux-tu me laisser parler ! Si quelque autre perspective s’ouvrait devant vous, jeune homme, alors n’hésitez pas, n’hésitez pas une minute… Portez vos pas vers des horizons… plus vastes, plus conformes…

— Me permets-tu, papa, de m’en aller… à reculons ? demanda Clarisse avec la petite ombre de rire qui adoucissait la fermeté de ses lèvres.

Ils quittèrent ensemble l’auguste présence, et, dans le corridor, Donat ne put s’empêcher de demander à l’énigmatique fille :

— Mademoiselle, êtes-vous pour ou contre… le système ?

Elle s’arrêta un instant, le regarda en face, une réponse parut trembler sur sa bouche. Mais elle dit seulement :

— Comment va votre père ce matin ? Ma mère à moi est bien souffrante aujourd’hui ; je me hâte de la rejoindre…

« Elle a ses soucis, pensa Donat ; mais c’est égal, si elle a une belle nature, comme je me prends à le croire de temps à autre, comment reste-t-elle dans cette baraque ? complice de tout dans la baraque ? Elle pourrait gagner sa vie n’importe où. »

Il y a des gens qui croient davantage aux conséquences de la destinée et d’autres à ses châtiments. Donat, qui certes n’attendait aucune récompense, s’imagina en recevoir une lorsque le courrier du même soir lui apporta une lettre d’Esther. Esther ! sa reine ! sa délicieuse Esther dont la bouche charmante et les yeux changeants se peignirent dans son esprit en leurs couleurs exquises, dès qu’il vit la signature au bas de la page. Esther qui ne lui avait jamais écrit une seule ligne et lui avait envoyé seulement de pâles amitiés : « Cher Donat, écrivait-elle, on pourrait croire que nous ne sommes plus amis. Nous ne savons presque rien de toi, et papa s’en plaint. Comme tu sais, j’ai une classe en ville, mais je ne la garderai peut-être pas longtemps. La vie est une chose si pleine d’imprévu. Voilà une banalité que je t’offre ; tu pourras la mettre dans une composition. Es-tu devenu un grand Donat très raisonnable ? Si c’est le cas, viens donc nous voir une fois cet été. »

Donat, toute la nuit, ne fit autre chose que triturer et passer à l’alambic chaque syllabe de cette lettre, et il réussit à extraire de leur mystérieuse essence une goutte d’espoir.

XXXII

Encore un été, un automne, l’hiver pénible à ceux qui défendent contre ses rigueurs un reste de santé… Saisons sans vacances, sans répit ; car Donat, lorsqu’il trouva enfin un joint et qu’il écrivit à son tuteur pour lui proposer une courte visite, apprit qu’Esther, précisément, venait d’accepter une invitation en Angleterre pour toute la durée des vacances. Alors il se rencoigna, il ne bougea plus ; il sentait les barreaux d’une grille formidable s’élever entre lui et l’espérance, il secouait encore ces barreaux, mais par opiniâtreté et en s’y contraignant ; quelque chose, tout doucement, mourait en lui.

Quand le printemps revint avec ses douteuses douceurs, ses caprices, avec son éclatement de vie, avec ses rumeurs d’eau courante, ses ciels suaves, ses fouettantes giboulées et l’âpre incertitude de toutes ses promesses, Donat Brunel traversa la crise la plus intense qu’il eût connue. Son cœur bouleversé souhaitait tout et se dégoûtait de tout en une heure ; des passions, des désirs cinglants le lacéraient comme avec des fouets, puis le laissaient brisé et pantelant, inerte. Il traversa des jours absolument gris, qu’aucune lueur n’éclairait, et des jours de furieuse tempête où son père, ses élèves demeuraient béants en présence d’explosions incompréhensibles. Loulou, le chéri de sa mère, l’adolescent aux boucles ingénues, l’enfant pourri de paresse, de gourmandise et de vice naissant, eut des minutes de terreur blanche dont il se moquait ensuite, et qu’il mimait, quand Donat, les yeux étincelants, avec des pauses de silence pour se contenir, lui précisait l’avenir réservé aux efféminés de sa sorte…

Après les éclats, c’était l’extrême lassitude, les heures mortes où l’on ne comprend plus rien. Cette ardente mélancolie de la vingtième année, dont toutes les jeunes âmes ont éprouvé la brûlure, était pour Donat aggravée du rongement et du frottement perpétuel d’une position fausse.

Pour la troisième fois, et maintenant sans autre appel possible, Loulou rata son diplôme ; le directeur n’invita plus Donat à marcher vers d’autres horizons. Au contraire, la porte de la cage se verrouilla plus exactement. Donat se vit jour après jour collaborant à un système d’éducation qu’il réprouvait, sans pouvoir le modifier d’un atome. Il négligea ses études personnelles ; le soir, il était moralement éreinté par la lutte du jour, et d’ailleurs son père, avec une insistance qui était maintenant d’un enfant plaintif, l’accaparait.

Jules Brunel passait maintenant au lit une grande partie de ses journées ; Donat ou l’un des garçons lui apportait ses repas dans sa chambre. Par moments, comme il arrive dans les maladies du cœur, une sorte d’exaltation s’emparait de l’homme valétudinaire qui alors se ranimait et parlait sans trêve avec une sorte d’éloquence. Le docteur, qui montait une fois par quinzaine, disait que l’œdème gagnait le cerveau. Jules avait un côté du corps très enflé par moments ; il traitait cela de rhumatisme et son fils le laissait dire. Son agitation réclamait continuellement le même remède ; c’était la présence de Donat et ses exhortations patientes, monotones. Ah ! la pauvre petite chambre en entendit des discours !… Quelquefois, le garçon préféré, celui que Jules réclamait, venu pour emporter l’assiette du repas, restait pour écouter le dialogue. Donat était assis près du lit ; il avait tiré la petite table et la lampe à la portée de son père ; il feuilletait un livre et tâchait de prendre quelques notes.

— Je suis au bout de mon rouleau, dit Jules Brunel, un soir d’avril où la pluie cinglait les fenêtres.

— Le printemps te fera du bien, répondit son fils, qui aussitôt ferma le livre, et tourna sa chaise comme le père voulait.

— Mais oui, monsieur Brunel, le printemps vous fera du bien, appuya Charles, un fidèle, un dévoué, qui aurait voulu porter tout le fardeau du jeune maître.

— Le printemps fera verdir ma tombe, prononça Jules en se soulevant pour respirer.

Il ramassait ses épaules maigres à chaque souffle, et, au lieu de dilater sa poitrine, il la creusait, tandis que sa bouche aux lèvres bleues s’ouvrait un moment, comme celle d’un noyé.

— Ah ! ça me serait bien égal, allez ! si je savais du moins ce que mon fils va devenir. Il n’aura plus personne. Sa mère, il y a longtemps qu’il ne l’avait plus. Mais son père… Son père lui manquera. On n’a qu’un père, après tout. Et puis on a été longtemps séparés, nous deux. On s’était retrouvé. Pas, Donat ? On s’était retrouvé ? J’aurais voulu faire quelque chose pour toi…

— Tu as fait quelque chose pour moi, dit le fils, affectueusement, passant son bras derrière le gros oreiller à carreaux rouges, pour le soulever, et pour y mieux appuyer le pauvre dos moulu…

— Ah ! bon ! mais qu’est-ce que j’ai fait ? insista Jules…

— Eh bien ! tu es venu ici, vivre avec moi. J’aurais été tout seul. Et le soir, tu préparais la lampe, la table, mes livres. Tu m’aidais à étudier !

— Je lui aidais à étudier ! faisait Jules avec un rire tremblant, un pauvre rire qui sonnait le creux. Tu entends ça, Charles ? Je veux bien, moi. Parce que, voyez-vous, de n’avoir servi à rien, qu’à mal faire, et à se détruire la santé et à laisser un mauvais nom, eh bien ! Charles, ça ne peut guère suffire quand on est au bout… Et j’y suis, au bout, y a pas d’erreur ! J’ai eu deux ou trois bons moments, quand j’étais jeune et un peu fou, comme on est… Après ça, des embêtements, et puis mon fils qui me donnait le bon exemple… Mais n’est-ce pas, c’est à rebours, c’t arrangement-là ? Et crac, le fossé… J’aurais bien voulu vivre encore deux ou trois ans… Écoutez-moi cette pluie !… Charles, tu diras aux autres garçons que je leur fais dire de bien écouter leur maître, et puis de le ménager ; il n’a pas trop bonne mine. Quand mon fils sera dans les hautes sphères, – il y sera quand il voudra, – c’est toi, Charles, qui te montera le cou de pouvoir dire que tu l’as eu pour instituteur dans ta jeunesse… Moi j’avais du bon aussi ; beaucoup de bon ; mais pas ça de chance…

Il se mit à disserter sur la chance, puis il dit qu’il avait soif ; Donat envoya Charles à la cuisine pour chercher de l’eau chaude.

— Tu es toujours plein d’esprit, fit Jules, par petites saccades haletantes… Il m’ôtait l’air, ce long garçon… Il me tirait le souffle rien qu’en me regardant… Quel travail pour respirer ! On n’y pense pas quand on est jeune… Je voudrais m’asseoir… Souviens-toi que j’ai toujours dit que tu étais un bon fils…

— Non, fit Donat hochant la tête, je n’ai pas été un bon fils. Pas toujours… Mais à présent, – écoute, père, – nous nous aimons bien, nous deux, n’est-ce pas ?

Jules Brunel le regardait avec des yeux vagues qui tout à coup s’éclaircirent. Il fit un signe de tête, puis subitement il se souleva, étendit un bras…

— Tiens, voilà Rose ! dit-il d’un ton de surprise, sans émoi, comme lorsqu’on rencontre une figure connue dans un chemin.

Donat se pencha sur lui, vit ses yeux devenir larges et fixes, le sentit tomber sur le bras dont il l’entourait. C’était le dernier souffle ; c’était fini…

Le lendemain, Jacques Mestral arrivait, et Donat se cramponnait à lui. Il n’éprouvait qu’une vaste lassitude et il aurait voulu souffrir davantage, d’une façon lancinante, profonde, aiguë, comme on doit souffrir, pensait-il, quand on vient de perdre son père. La veille de l’enterrement, qui eut lieu le troisième jour, Donat était seul dans la petite chambre, près du lit vide ; le cercueil était posé sur deux tréteaux ; le visage rigide du mort et les mains croisées faisaient deux taches pâles dans le cadre obscur. L’après-midi finissant laissait couler sa lueur grise à travers les rideaux collés aux vitres… Clarisse entra doucement. Elle vint à Donat et lui dit à demi-voix :

— Ne restez pas si tard dans cette chambre. Il fait froid…

— Cette journée est tout ce qui me reste, murmura Donat.

— Oui. Et après vous vous souviendrez. Vous avez été un bon fils.

Donat secoua la tête. Clarisse dit encore :

— Vous êtes libéré.

Et il trouva ce mot déplacé, là, près du mort.

Mais elle poursuivit :

— Vous ne serez plus bien longtemps dans cette maison que vous détestez… Moi aussi je la déteste…

— Pourquoi y restez-vous ? demanda-t-il sans grand intérêt.

Clarisse baissa encore la voix et dit :

— J’ai ma mère. Ma mère est tout ce que j’aime…

— Oui, je comprends, fit Donat.

— Je voulais vous dire cela, reprit-elle. Il y a des choses que je blâme autant que vous ; et pourtant j’y participe. À cause de ma mère, je supporte, je suis complice. Je ne peux rien changer ; vous ne savez pas tout.

— Je vous plains, fit Donat.

Il lui savait gré d’avoir, pour un instant, levé le masque et laissé voir son vrai visage souffrant…

Pendant ce temps, Jacques parlait avec le directeur et ne perdait pas une minute, pas un pouce de terrain.

— Possible ou non possible, disait-il, mon ami prendra du repos. Ça n’a pas de nom, une exploitation telle que vous la pratiquez. Il s’y est soumis ; parfaitement, mais il n’a plus aucune raison pour s’y soumettre. Je l’emmène demain après l’enterrement. Vous dites ? Oui, je devine bien ce que vous dites. Mais vous avez là un fils qui se destine à l’enseignement, assure-t-on ; il fera ses premières armes en remplaçant votre instituteur. Je n’avais aucune intention de discuter avec vous ; je ne discute pas ; je vous préviens. Mon ami prend un congé à partir de demain.

— Tu es d’accord, n’est-ce pas ? fit Jacques quand il exposa l’ultimatum à son ami.

— Ah ! j’y donne les deux mains ! Trop heureux de partir avec toi. J’irai voir la chère tante Inès, et Nemo. Et puis, tu sais, me voilà majeur. Il est temps que j’aille remercier mon tuteur… J’ai beaucoup de choses à lui dire, fit Donat, avec une vibration subite dans la voix.

____________

 

— Comme le temps passe ! s’exclama Emer Jean-Richard en considérant le jeune homme assis près de lui, un coude sur l’établi de régleur, dans le cabinet aux boiseries grises où rien n’avait changé. Il me semble à moi que je n’ai pas bougé de ma place, et toi, te voilà un homme. Te voilà majeur. Émancipé ; tout seul aussi, ajouta l’horloger avec quelque hésitation.

— Seul, oui. Et, vous croirez cela impossible, mais je regrette mon père, fit Donat, regardant son tuteur bien en face, d’un air où il y avait comme un rien de défi.

— Allons, tant mieux alors ! fit Emer. Cela prouve que ton père avait changé…

— J’avais besoin de changer aussi, persista Donat.

— Je te l’accorde ; vivre, c’est apprendre, prononça sentencieusement M. Jean-Richard.

Donat laissait errer ses yeux sur les vitrines de papillons, sur les estampes familières, mais comme ce décor était vide, comme il lui disait peu de chose sans Esther !.. Il prêtait l’oreille aux bruits légers de la chambre voisine où madame Jean-Richard s’affairait, après un accueil bref, de cette bienveillance désagréable dont elle avait le secret ; personne n’avait encore prononcé le nom d’Esther ; et M. Jean-Richard multipliait ses questions.

— Tu n’es pas trop mécontent de ta place ? tu étudies toujours ? C’est bien. C’est parfait. Enfin, tu te sens dans ta voie. Resteras-tu au Pré-du-Camp ? C’est un peu éloigné des centres ; pas grandes ressources pour se développer…

Tout à coup il s’interrompit. Il tira une longue haleine, comme un homme qui va faire un grand saut.

— Il faut pourtant que je te dise la nouvelle… Je tiens à te l’annoncer moi-même. Ce n’est pas encore officiel…

Il s’arrêta, miséricordieux, voyant le visage de Donat devenir blanc et rigide comme une pierre. Il lui donna une minute de préparation.

— Esther est fiancée, dit-il, avec Roger Lestienne que tu connais. Nous en sommes très heureux. La famille est tout ce que nous pouvons désirer. Même au delà. Le jeune homme n’a pas encore fini ses études ; il les mène un peu en amateur ; son père et nous aussi, nous sommes certains que la perspective du mariage, le désir d’être approuvé par Esther, lui inspireront ce zèle laborieux dont le manque… est le seul point faible d’un charmant caractère…

M. Jean-Richard s’était contraint à aller jusqu’au bout, détournant les yeux d’une face bouleversée dont les traits semblaient s’effacer, se fondre en une image nouvelle, à peine reconnaissable. Après un court intervalle de silence, Donat se leva, se dirigea vers la porte.

— Comment ! fit M. Jean-Richard, tu pars déjà ! Ne veux-tu pas voir Esther ? elle va rentrer à l’instant…

Donat sentait que s’il avait desserré seulement les lèvres, il aurait sangloté… L’horrible souffrance du moment le refaisait homme primitif, celui qui ne sait point cacher sa souffrance sous une attitude de convention ; celui qui va se terrer comme un animal, et qui, tout seul, crie sa peine et regarde sa blessure saigner… Donat ne put que secouer la tête, et sans même voir qu’Emer Jean-Richard le suivait, sans écouter les petites phrases émues où il s’excusait presque, il s’en alla.

— Esther est libre d’épouser qui elle veut, n’est-ce pas ? dit-il à Jacques en lui communiquant la nouvelle.

Et ce fut tout. Il s’en alla à la Buissonne, où tante Inès le retint autant qu’elle put. Il travailla aux champs pour dépenser la force physique qui était en lui ; pour s’éreinter et acheter le sommeil à ce prix. Il n’aimait que la compagnie de Jacques ou la solitude ; il se mouvait dans un brouillard d’impressions confuses, toutes douloureuses, et chaque mouvement lui faisait mal. Dans son cœur et dans sa mémoire, il ne trouvait qu’un seul refuge de douceur : le souvenir de son père, et continuellement il y revenait, comme au miracle permanent. L’aurait-il cru, quatre ans auparavant, quand il haïssait au fond de son âme l’homme intempestif, encombrant, vulgaire et vantard, son fléau et sa honte ? quand il s’exerçait à le supporter, mais qu’il détestait même son apparence extérieure, sa moustache surtout ; aurait-il cru possible l’éclosion d’un sentiment filial ? Et voilà qu’en quatre ans le miracle s’était fait. Sans doute la mort efface bien des choses ; mais Donat en se scrutant pensait : « Je l’ai aimé vivant. Je n’ai pas eu seulement pitié de lui, mort. » Presque le dernier mot qu’il avait dit à son père l’attestait : « Nous nous aimions bien nous deux, n’est-ce pas ? » Alors, quand on porte en soi la preuve d’une transformation extraordinaire, on reprend confiance en la vie. On se dit que d’autres merveilles, aussi grandes, sont encore cachées dans l’avenir. Tel fut l’héritage que Jules Brunel, le pauvre hère qui avait gâché sa vie, laissa derrière lui pour construire une autre vie. Tant est mystérieux et inextricable le réseau de solidarité qui nous enveloppe, et dans lequel court et va et revient l’éternelle sève des générations.

Enfant de commune, Donat émancipé ne l’était plus ; mais il était toujours, et bien autrement et plus profondément qu’il ne l’aurait cru, le fils de son père ; il l’était avec tendresse et compassion ; il ne méprisait plus ; il jugeait moins. Il était même reconnaissant pour ces quatre années, et l’évolution accomplie lui paraissait un trésor acquis. Toute sa vie il pourrait se souvenir de son père avec tendresse. Pauvre père, avait-il assez toussé ! et sans se plaindre, avec philosophie. Le soir, il préparait la table, les livres et la lampe ; rien qu’à ce petit souvenir-là le cœur de Donat se serrait. Ils avaient eu de bonnes soirées ensemble… Sans doute l’amour filial d’Esther ou de Roger Lestienne pour un père distingué, intelligent et bon, devait être d’une autre essence… une essence supérieure… « Mais du moins, songeait Donat, ce coin-là n’est plus vide : j’ai connu mon père et je l’ai aimé ; personne ne peut m’ôter cela. Et si on me l’avait prédit, un certain jour, il y a quatre ans, j’aurais dit : « Vous êtes fou ! il y a des choses qui ne peuvent se faire… » Quant à Esther, il pensait bien qu’il ne se consolerait jamais de l’avoir perdue...

Assis avec Jacques Mestral sous les sapins où ils avaient tenu leurs grandes conversations autrefois, ils causaient par petites phrases interrompues, et sans se le dire, craignant d’être trop poétiques, ils voyaient une grande parabole dans les lignes fuyantes des collines qui entraînaient leurs yeux jusqu’aux horizons noyés dans l’infini… L’infini ; ce qu’on ne voit pas ; ce dont on s’approche. Au premier plan, la pente semée de blocs, hérissée de gentianes ; puis une crête qui s’interpose, la première barrière ; et la vallée qu’on devine ; le mystère déjà : puis des chaînes et d’autres chaînes, belles et indistinctes, bleues et couleur de perle, vaporeuses, s’effaçant enfin comme la dernière vibration d’un cristal… Le vallon de l’enfance, les pentes et les sommets de la première jeunesse étaient franchis… L’ombre violette de la vallée profonde, où l’on s’attarde, les retenait encore, tristes, à cause de tout ce qu’ils laissaient derrière eux ; à cause de l’inconnu désert qu’ils allaient peupler de leurs efforts et des créations nouvelles de leur volonté.

— Tiens, faisait Donat, tourné vers son ami ; de tout ce que j’ai souhaité ou voulu, rien ne s’est réalisé ; la seule chose précieuse qui me reste, d’avoir aimé mon père, cela, je ne l’ai ni désiré, ni même entrevu… Cela ne te paraît-il pas extraordinaire ?

— Ah ! dit Jacques, d’un ton songeur, je trouve, moi, que tout ce qui arrive est extraordinaire. Je trouve la vie, la mienne, la tienne, toute la vie enfin, très intéressante…

— Oui, que nous arrivera-t-il encore ? fit Donat. Et je te dirai : jamais je n’ai espéré vraiment qu’Esther serait à moi ; je me cramponnais éperdument à souhaiter de l’espérer, si tu comprends… Pourquoi m’aurait-elle préféré ? Il n’y avait pas de raison… Il n’y a pas de raison en somme pour que rien d’heureux m’arrive.

— C’est déjà quelque chose que d’ignorer l’avenir, fit Jacques, car ainsi on peut tout espérer…

Les tendres et lointaines vallées invisibles entre les collines bleues qu’il fallait franchir encore, voilées d’inconnu, éclairées d’espérance, les appelaient, et leurs cœurs jeunes déjà meurtris, mais courageux, s’élançaient vers le mystérieux avenir.


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l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en avril 2015.

 

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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, Enfant de Commune, Paris, Perrin, 1910. L’illustration de première page, tirée de Wikimédia, La Chaux-de-Fonds vue du Nord, s.d., Jean-Henri Baumann, Johann Jakob Sperli le Vieux, Frédéric Jeanneret (source helveticarchives.ch BN).

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