T. Combe

DANS L’OMBRE

Suite de Les Yeux clos

1919

Bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  L’histoire n’est pas finie Elle recommence  3

CHAPITRE II  La nuit en wagon. 9

CHAPITRE III  Quatorze, quinze, seize ! 18

CHAPITRE IV  Le mot de la première énigme. 31

CHAPITRE V  „Taisez-vous ! Méfiez-vous !“. 39

CHAPITRE VI  La visite à Saint-Amé. 51

CHAPITRE VII  Au cinéma. 61

CHAPITRE VIII  Lui toujours, lui partout !….. 71

CHAPITRE IX  Coup manqué. 82

CHAPITRE X  Le drame en taxi 93

CHAPITRE XI  La torture du galetas. 104

CHAPITRE XII  La lumière après l’ombre. 117

CHAPITRE XIII  Du bonheur pour tous. 134

Ce livre numérique. 146

 

CHAPITRE PREMIER

L’histoire n’est pas finie
Elle recommence

Y a-t-il jamais eu au monde une histoire finie ? Non, assurément, puisque celle d’Adam et d’Ève recommence en chacun de nous et se prolongera tant que durera le monde. Nous appuyant donc sur un aussi vénérable et antique exemple, nous osons affirmer que l’histoire de Pierre Royat, de Lucette Martin et de Ric Lebrou n’est pas finie. Comment donc ! Pour eux, elle ne fait que commencer. Nous n’en saurons même jamais la fin, puisque chacun d’eux vivra probablement aussi longtemps et même plus longtemps que nous. Mais nous pouvons les suivre sur les méandres du fleuve de la vie qui les emporte à travers des paysages nouveaux, des remous, des vagues, des orages, des calmes plats, et de petits ports tranquilles rencontrés au bord des grosses eaux…

Nous vous avons déjà laissé entrevoir que Ric irait à Paris rejoindre son cousin Pierre, et vous vous êtes demandé quel concours de circonstances avait permis un changement aussi extraordinaire dans la vie d’un écolier. Mais peut-être de simples vacances ? – Non, non, mieux que ça ; vous allez voir.

Après les fiançailles de Pierre et de Lucette, Ric quitta la Villa des Roses pour rentrer à la ferme avec ses parents. Les classes s’étaient rouvertes ; il reprit sa place parmi ses camarades et se remit au travail. Ou plutôt il tâcha de s’y remettre, étonné d’une certaine langueur, d’une certaine fatigue et de maux de tête sourds qui le prenaient souvent le matin et ne le lâchaient plus jusqu’au soir. Il avait peu d’appétit ; sa maman s’alarma vite, le conduisit à la consultation du docteur de la famille.

— C’est une crise d’âge, dit le bon vieux médecin expérimenté ; votre garçon a beaucoup grandi cette année ; il a tout mis en longueur, il a un peu épuisé ses réserves… Pour les maux de tête, je pourrais naturellement lui prescrire des calmants. J’aimerais mieux prescrire le repos cérébral. Pas d’études pendant quelque temps. Vous trouverez bien, madame Lebrou, à employer dans votre ferme ces jeunes bras robustes.

— Robustes ? répéta-t-elle. Depuis quelque temps, Ric semble toujours fatigué ; on le gronde, certainement, mais ça ne suffit pas pour le remonter…

— Y a-t-il autre chose ? demanda le docteur en enfonçant son regard gris et pointu comme un acier, dans les yeux un peu mornes de Ric. As-tu une contrariété, mon garçon ? un souci ? t’es-tu brouillé avec un ami peut-être ? Il faudrait raconter ça à ta mère.

Alors, au grand étonnement du docteur et de la maman, Ric se détourna brusquement, s’en alla vers la fenêtre, et là on vit aux mouvements saccadés de ses épaules, à son cou qui se gonflait, que ce grand garçon de quinze ans et demi réprimait un gros accès de sanglots. Sa mère vint derrière lui doucement :

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle à demi-voix. Tu t’ennuies de ton cousin ? C’est bien cela ?

Ric remua la tête affirmativement, cachant toujours contre les vitres son visage bouleversé.

— Il s’est beaucoup attaché à son cousin Pierre qui est aveugle… vous connaissez du reste mon neveu, monsieur le docteur, vous savez un peu ce qu’il est, ce qu’il vaut. Mais tout de même, se laisser dépérir d’ennui pour un cousin, quand on a ses parents, ses frères ! murmura Mme Lebrou légèrement scandalisée.

— Mais non, mais non ! fit le bon docteur, ce n’est pas cela seulement. Tout s’en mêle. Un peu d’anémie cérébrale, la fatigue de la croissance, un peu de chagrin aussi. Tout ça coupe l’appétit, le muscle ne se répare pas, on a des douleurs dans les membres, la circulation est troublée ; le cerveau est mal nourri…

— Vous m’effrayez, docteur ! s’écria Mme Lebrou qui vit tout à coup l’organisme de son Ric détraqué du haut en bas.

— Votre fils est-il retardé ou avancé dans ses études ? demanda le docteur.

— Avancé, avancé de six mois ! il est entré au gymnase avec ses camarades qui ont six mois de plus que lui.

— Eh bien, madame Lebrou, donnez-lui six mois à perdre, tout l’automne, tout l’hiver. Il rattrapera ça. Lâchez-le un peu, ce jeune poulain. Laissez-lui la bride sur le cou…

Ric, sans qu’on le vît, eut un sourire amer. Quel bien lui ferait-elle, cette bride sur le cou ? Il s’ennuierait un peu plus, voilà tout…

— Pas de remèdes, docteur, pas d’ordonnance ? demanda Mme Lebrou peu satisfaite de la consultation.

— Oh ! si vous y tenez, je vous ferai une ordonnance… Du phosphate, un peu de fer dyalisé… Ça ne peut pas faire de mal…

Ric et sa maman partirent donc avec une ordonnance. Mais Ric, loin d’assimiler le phosphate et le fer, les rejeta, en eut l’estomac détraqué ; il garda le lit un jour, ne ferma pas l’œil la nuit suivante.

Mme Lebrou qui écrivait chaque semaine à Pierre, lui raconta ses inquiétudes et tout ce que le docteur avait dit, et la résolution que son mari avait prise de faire quitter l’école à Ric pour six mois. Mais à quoi employer ces mois vides ? Le mieux serait peut-être de chercher une brave famille de fermier, dans la Suisse allemande, et d’y envoyer Ric pour le changer de milieu. Il y apprendrait un peu le patois suisse allemand qui peut être utile par la suite. À dire vrai, Ric semblait plutôt hostile à ce projet ; mais il était devenu si déraisonnable en quelques semaines ! Et dès qu’on le grondait, il ne mangeait plus.

Trois jours après cette lettre, le facteur apportait à M. et Mme Lebrou une grosse missive dont l’adresse était de l’écriture de Lucette. Le contenu également, mais la signature était de Pierre Royat, qui continuait à dicter sa correspondance chaque jour à sa chère petite fiancée. Ces lignes aussi réconfortantes que surprenantes disaient :

« Mon bon oncle et ma bonne tante, je me hasarde, au sujet de Ric, à vous faire une proposition. Si elle vous paraît inadmissible, vous me le direz tout simplement. Notre cher Ric a besoin de deux choses, dites-vous : repos, changement de milieu. Plutôt que de l’envoyer dans la Suisse allemande où il sera seul et dépaysé, pourquoi ne pas me le prêter comme un cher jeune camarade, un guide qui m’accompagnera et me pilotera à Paris dans mes courses, qui trouvera certainement à s’occuper dans l’usine où je travaillerai moi-même, et qui pourra aussi suivre quelques cours ? Vous pensez peut-être que n’y voyant pas, je ne serai pas un protecteur bien efficace pour votre fils. Mais je crois pourtant que nous nous aiderons l’un à l’autre ; l’amitié que Ric me porte et que je lui rends sera la meilleure protection contre les surprises d’un genre de vie nouveau et d’une liberté qui a certainement ses dangers. Nous partagerons un petit logis très simple, nous vivrons très sobrement ; Ric verra la belle capitale que je connais un peu ; il ne perdra pas son temps. Vous avez le loisir de réfléchir, puisque je compte partir dans trois semaines seulement… Si je pouvais, mon bon oncle et ma bonne tante, vous rendre dans une faible mesure, par quelques soins pour votre enfant, la sollicitude et l’affection que j’ai trouvées chez vous, je m’en estimerais bien heureux et je bénirais l’occasion qui m’en est offerte… – Votre neveu reconnaissant, Pierre Royat.

P.-S. – M. Martin et Lucette sont enchantés du projet que je vous expose. »

Quand on lut cette lettre à Ric, il devint tout blanc, puis tout rouge, et de nouveau il pâlit, car son cœur s’arrêtait presque, dans la crainte que son père et sa mère, pour ces raisons mystérieuses que les parents ont quelquefois, ne refusassent l’offre enchanteresse. Aller à Paris avec Pierre ! Jamais cinq mots n’ont signifié tant de bonheur. Mais sa bonne maman ne le laissa pas une minute sur le gril :

— Nous voulons bien, dit-elle, à condition que tu promettes…

Ric promit en bloc tout ce qu’on stipula ; ne pas prendre froid, ne pas manger de choses indigestes, pas d’huîtres qui sont malsaines, ne pas causer avec des gamins trop malins, toujours demander conseil à Pierre pour tout…

On prépara la malle.

CHAPITRE II

La nuit en wagon

M. Martin et Lucette accompagnèrent les voyageurs jusqu’à la gare frontière où se trouvait la douane suisse, mais n’allèrent pas plus loin. M. Martin était retenu par ses affaires, son associé étant tombé malade au moment même où le père allait céder aux instances de sa fille et prendre des passeports pour lui-même et pour Lucette, afin d’aller tous deux installer Pierre et Ric à Paris. Devant un mur d’impossibilité absolue, Lucette avait regimbé, pleuré, et dit une foule de choses déraisonnables, dont Pierre s’était montré consterné. Et puis, comme d’habitude, elle avait éprouvé de vifs regrets, s’était désolée d’être toujours la même méchante Lucette capricieuse, volontaire, etc., si bien que son père et son fiancé eurent assez à faire à la réconforter.

Les adieux furent d’ailleurs très dignes, car Lucette était trop fière pour étaler son chagrin sous les yeux des douaniers suisses qui considéraient avec une bienveillance marquée ce jeune couple, et qui laissèrent passer les bagages de Pierre sans rien ouvrir, sans même demander : « Avez-vous du tabac ? »

M. Martin et Lucette installèrent les voyageurs, dirent le dernier mot, elle de tendresse, lui de sages recommandations, et Pierre porta à ses lèvres la chère petite main qui s’était donnée à lui… La locomotive siffla. C’était la première séparation…

Ric avait le cœur tellement gonflé de la joie d’aller à Paris, de l’orgueil d’avoir un passeport signé du consulat de France à Berne, de l’extase d’être assis en face de son glorieux soldat, qu’il eût été incapable de prononcer une syllabe. Pierre ne disait rien non plus. Le passé si proche encore ; ces vacances qui lui avaient apporté un bonheur auquel il avait peine à croire, et l’avenir nébuleux mais plein de promesses, l’enserraient d’une émotion intense de gratitude et d’étonnement. Il comptait les semaines, à peine dix-huit semaines, qui s’étaient écoulées depuis le jour où il franchissait cette frontière tout seul, très inquiet, en mauvaise santé, sans aucune perspective heureuse, sinon de rencontrer à la gare suisse un parent inconnu et d’entrer dans un milieu nouveau, où sa cécité se ferait doublement sentir…

— Il se fait encore des miracles, mon Ric ! ne put-il s’empêcher de murmurer en se penchant vers son jeune compagnon.

— Ah ! oui, on peut le dire ! Quand on pense que je vais à Paris !… fit Ric qui voyait le miracle par son bout de la lunette… Tu as bien nos passeports et nos billets dans ton portefeuille, dis ?

Il était convenu que Pierre garderait tous les papiers et l’argent dans la plus sûre de ses quatorze poches, qu’il porterait, pour changer de train, les deux musettes en bandoulière, et de la main gauche sa machine à écrire dont la caisse légère était munie d’une poignée. Ric devait garder son bras gauche libre pour la main droite de son cousin ; et il portait à droite un rouleau de couvertures pour la nuit ; de plus, en bandoulière, comme un soldat, une troisième musette qui contenait les petites affaires de toilette dont ils auraient besoin l’un et l’autre en arrivant à leur domicile. Tout le reste, vêtements, chaussures, souvenirs de Suisse, était emballé dans une grande malle enregistrée comme bagage de voyageurs. Pierre avait fait répéter à Ric la petite manœuvre ainsi combinée.

— Tu comprends, lui dit-il quand on approcha de la gare française où toutes les cérémonies de passeports, billets et visites douanières allaient se répéter, et où il faudrait s’installer dans un nouveau train, tu comprends qu’avec moi, il faut de la méthode, ou bien nous aurons des ennuis. N’oublie rien dans le wagon. Tu as deux colis et moi… Ça fait trois, compte bien ! dit-il en riant, car il devinait bien que Ric était tout crispé de soucis. Ça y est ? Nous avons bien tout ? Laisse sortir les voyageurs, rien ne presse. Nous avons deux bonnes heures devant nous, et tu verras qu’on sera gentil, on nous fera passer les premiers à la douane. Va devant, je mettrai une main sur ton épaule.

Ils descendirent derrière un flot pressé de gens de la région qui travaillaient en Suisse et rentraient le soir dans leurs foyers. Ceux-là s’écoulèrent par une issue spéciale ; il ne resta dans la longue salle des bagages que les vrais voyageurs à passeports.

— Cherche d’abord à voir le commissaire, dit Pierre à son compagnon ; un officier. Il aura un képi, plusieurs ficelles… Tu le vois ?

— Oui, un képi rouge à trois galons… Faut-il lui parler ? demanda Ric timidement.

— Conduis-moi près de lui.

— Il est assis derrière une table, il écrit… Il ne fait pas attention.

— Eh ! bien alors, prenons la file comme tout le monde, dit Pierre avec résignation. Nous arriverons tout de même. Tâche de voir si on apporte notre malle, car alors nous nous posterons à côté, avec les clefs pour l’ouvrir.

Pierre n’avait pas mis ses yeux artificiels, objets très fragiles qui demandaient certains ménagements et qui d’ailleurs le gênaient s’il les gardait pour dormir. Sa cécité n’était donc que trop évidente ; elle fut remarquée au passage de la première petite barrière, par un brave homme de territorial qui jetait un coup d’œil préliminaire sur les voyageurs (à la frontière tout le monde était traité comme suspect).

— Une minute ! fit-il, arrêtant Pierre et son guide et les écartant de la file qui suivait…

En deux enjambées, il fut auprès du commissaire.

— Un grand blessé, mon capitaine, dit-il. Un aveugle.

— Faites-le passer dans la petite salle. Priez-le de s’asseoir. Prenez-lui son passeport et apportez-le moi ici. S’il a des bagages enregistrés, pas de visite, cela va sans dire… Donnez-lui un homme d’équipe pour le mettre en wagon. Faites contrôler ses billets, son quart de tarif… Enfin le nécessaire, n’est-ce pas ? Ensuite, il aura largement le temps de dîner au buffet s’il le désire, acheva le commissaire.

Dès cet instant, Ric eut la sensation que lui et Pierre étaient deux muscades dans le cornet d’un escamoteur, tant les opérations furent rapides et surprenantes… Le brave R. A. T. les déposa dans les bras d’un homme d’équipe qui les transféra au buffet, et ils n’eurent plus qu’à attendre en face d’un excellent potage bien chaud et d’un bon fricot qui suivit, le retour de leurs paperasses officielles. Ensuite, par des passages réservés aux seuls dignitaires, ils arrivèrent près du train qui chauffait, mais où personne encore n’avait eu l’autorisation de monter. On était très pointilleux ce soir-là pour les passeports ; une jeune femme en larmes fut emmenée dans une cabine pour être fouillée minutieusement et sans doute frottée sur la peau du dos avec un citron coupé en deux, pour s’assurer qu’elle ne portait point de communications écrites à l’encre sympathique. Trois jeunes messieurs élégants, grands pardessus de voyage, grands cols de loutre, valises de luxe, furent dirigés sans bruit entre quatre agents vers le cabinet d’un officier supérieur d’où l’on entendit bientôt, par dessus la cloison de planches, monter des protestations confuses...

Ric qui avait saisi au vol tous ces incidents les racontait à Pierre tout en mangeant sa soupe. Il venait d’écrire une carte postale adressée à ses parents : « C’est magnifique jusqu’ici. Je vous le disais bien que voyager avec Pierre c’est le filon. Les soldats nous font le salut, et même les officiers, à cause des médailles de Pierre. M. Martin nous avait recommandé de dîner au buffet, et alors nous l’avons fait, mais ça coûte fr. 4. – par tête ! Nous avons bu de l’eau gazeuse. Pierre craint le vin à cause de ses maux de tête. J’ai vu une espionne et trois espions, du moins je pense que c’en était. On n’a pas ouvert la malle ; du reste nous n’avons rien à déclarer, on voit bien que nous sommes honnêtes. Pendant que nous sommes ici à dîner bien tranquillement, l’homme d’équipe met nos affaires dans le wagon et il va venir nous chercher… Nous pensons bien à vous… »

Ce qui était à peine véridique, car l’intérêt du voyage absorbait Ric à tel point qu’il avait bien oublié, allez ! la ferme des Frênes où un papa et une maman s’inquiétaient pour lui…

Dans le wagon de seconde (M. Martin avait exigé absolument que Pierre prît des secondes) les deux places de coin en face l’une de l’autre, près de la porte du couloir, étaient marquées par leurs bagages, que Ric vérifia et casa dans le filet… Il défit le rouleau des couvertures, et trouva au milieu un petit coussin rond où sa maman avait épinglé une carte portant ces mots : « Pour Pierre. Il aura mal à la tête. Tâche qu’il puisse dormir… » Tout était prêt. Pour la première fois de sa vie, Ric allait passer une nuit en wagon.

Une dame très grande et toute en deuil de veuve entra, prit le coin opposé, puis un lieutenant, puis quatre autres personnes avec beaucoup de petits bagages. Le lieutenant s’assit à côté de Pierre et lui parla. Mais on ne causait pas beaucoup, car partout la fameuse affiche donnait à réfléchir aux gens bavards de leur naturel : Taisez-vous ! Méfiez-vous ! Des oreilles ennemies vous écoutent ! Ric regardait toutes les oreilles, se demandant lesquelles pouvaient bien être des oreilles ennemies.

À Dijon, où le train s’arrêta longtemps, plusieurs occupants du wagon descendirent, une place de coin se trouva libre et le lieutenant alla s’y mettre, comme il n’y avait plus de dames dans le coupé. On allait repartir… Tout à coup, dans le couloir, des exclamations se firent entendre… Une voix de femme affolée criait :

— Attendez, je descends ! il faut que je case mon garçon ! Il n’y voit pas !

— Mais descends donc, maman, je m’arrangerai bien… Descends, je te dis ! on va rouler !

Ric se pencha et vit dans le couloir un grand soldat debout, encombré de musettes ; et la fuite, la disparition d’un bonnet blanc de paysanne vers l’escalier… Il entendit les jurons des employés, il se jeta vers la longue fenêtre et vit une bonne femme saine et sauve sur le quai sous un réverbère et trois employés qui la grondaient à qui mieux mieux. Le train marchait…

— A-t-elle pu descendre ? demandait le grand soldat un peu haletant.

Ric se retourna. Il vit une figure maigre, de grandes lunettes noires. Il dit :

— La dame est sur le quai, elle n’a pas de mal du tout, mais les employés lui disent qu’elle a fait une imprudence.

— Vous êtes sûr qu’elle n’a pas de mal, insista le soldat.

— Pas le moindre mal… Tenez, elle fait signe ! on la voit encore.

— Elle fait signe ! répéta le soldat. Oh ! ces mamans ! ça a de la peine à croire que leur gars n’y voit plus…

Ric lui posa la main sur le bras.

— Voulez-vous que je vous installe ? demanda-t-il. Il y a dans le coupé, ici, mon cousin qui est un soldat… et qui est… comme vous.

— Comme moi ? Ça me fait plaisir !… Tiens, ça a l’air rosse ce que je dis là, mais vous comprenez bien ce que j’entends. Où est-il, ce camarade ?

— Pas bien loin, dit Pierre qui s’était avancé vers la porte du coupé et qui avait suivi de l’oreille toute la petite scène. Il y a justement une place de coin pour toi, mon vieux.

— Oui, la tienne, n’est-ce pas ? Tu me crois plus bête que je ne suis…

Il s’installa à côté de Pierre, se débarrassa de ses musettes dont Ric prit soin respectueusement, et aussitôt il demanda à Pierre le numéro de son régiment, quelles campagnes il avait faites et la date de sa blessure ; ensuite il donna des renseignements analogues sur lui-même. Cette conversation dura quelque temps, puis on jugea qu’il fallait essayer de dormir.

Cependant, une heure plus tard, le train s’arrêta, semblait-il, en pleins champs ; sur l’autre voie, une longue file de wagons pleins de soldats se dégorgeait ; en un instant, tous les coupés, tous les couloirs furent envahis ; il y eut partout des poilus d’ailleurs fort honnêtes et convenables qui disaient : « En vous serrant un petit peu, m’sieurs et dames ?… » Avec résignation ceux qui ne trouvaient plus de place s’allongeaient par terre, dans le couloir, la tête sur la musette, et se croisant tête à queue comme des sardines pour économiser l’espace. Le contrôleur leur marchait dessus forcément ; il prétendait qu’avec des billets de troisième on n’a pas le droit de voyager en seconde, et c’était alors d’un bout à l’autre du couloir une risée formidable…

— Non, des fois !… il en a du culot, l’embusqué ! Ous qu’on était à Verdun ? en troisième ou en première !… Et toi, où qu’t’étais pendant qu’on s’faisait casser la gueule ?

Tout ça, d’ailleurs, par pure plaisanterie et sans la moindre âpreté. Le contrôleur avait fait sa petite observation par consigne ; il regardait le lieutenant qui souriait dans son coin, et Ric, impressionné, palpitant et muet, contemplait ces poilus qui en chair et en os s’étaient battus à Verdun…

Il y avait des casques bosselés, il y en avait un même qui était percé d’un trou de balle de part en part au sommet. Comment était-il possible de voir ces petits casques d’acier bleu, avec cette crête qui leur faisait une si belle ligne, ces vrais casques de vrais héros auprès desquels pâlissent tous les héros de l’antiquité, sans éprouver l’émotion, le respect, l’adoration qui serre la gorge, et comme un désir insensé de se jeter soi-même dans une magnifique mêlée ! Que voulez-vous ? ce gamin était fils des vieilles ligues helvétiques où, comme le dit notre poète, tout enfant naît soldat… Et ma foi ! il faudra encore du temps pour que ça change.

Cependant, comme au bout d’un quart d’heure chacun dormait, Ric sans s’en apercevoir, tomba lui aussi dans un profond sommeil.

CHAPITRE III

Quatorze, quinze, seize !

— Allons, Ric !… réveille-toi, mon poteau ! Nous approchons de Paris !…

Ric se frotta les yeux, s’étira, tout ahuri, tout enraidi… Où était-il ? Sa joue frottait une manche de drap rude, celle de l’autre soldat, qui lui avait servi d’oreiller ; car il avait absolument voulu céder sa place de coin… Paris !… on approchait !… Un regard à travers le couloir ne lui révéla que la brume légère et matinale qui présageait une belle journée mais dérobait le paysage. Chacun se levait, se rafistolait. Le lieutenant qui n’avait comme bagage qu’une petite valise, s’approcha des deux soldats aveugles.

— Puis-je vous être utile ?

— Merci, mon lieutenant, dit Pierre, moi je suis accompagné comme vous voyez, mais mon camarade est seul. Auras-tu quelqu’un à la gare, Courtois ?

— Probable qu’il y aura un infirmier de la maison. J’ai télégraphié hier.

— Je descendrai avec vous, dit le jeune officier.

Il s’occupa des musettes de Courtois, tandis que celui-ci, beau garçon, soigneux de sa personne, tirait d’un étui de poche un peigne minuscule et une petite brosse, et rendait à ses cheveux et à sa moustache un pli avantageux.

— Ma raie est-elle droite ? J’ai cassé mon miroir, fit-il en riant, s’adressant à Ric. Vous n’auriez pas une brosse à habits, par hasard ?

— Nous avons tout ce qu’il faut, dit Pierre. Ouvre le sac de nuit, Ric. J’allais justement te proposer un coup de brosse pour toi et pour moi et pour Courtois s’il en veut.

Ric s’empressa de remplir les fonctions honorables qu’on lui offrait ; il y mit de la coquetterie, et ne s’arrêta que lorsqu’ils furent tous les trois tirés à quatre épingles, dignes enfin de débarquer dans la capitale.

À travers l’interminable banlieue et les sordides baraquements et les hangars, dépôts, tas de charbon, voies de garage, files de wagons à bestiaux, quais à marchandises, le train se dandinait, toujours plus lent, puis il se secoua d’un bout à l’autre avec un bruit de ferraille et s’arrêta. Au moment de sortir du wagon avec Courtois, le jeune lieutenant mit sa carte dans la main de Pierre.

— Je serai à Paris pendant quelques semaines, pour une convalescence. Si je pouvais rendre service à un camarade qui a souffert plus que moi… Voulez-vous me donner votre adresse ?

— Rue Vannot 17, mais ce n’est pas à deux pas, mon lieutenant, c’est à Saint-Ouen, hors barrière, porte de Clignancourt. Je suis mécanicien, dans une usine…

— Mécanicien, ça m’intéresse, je suis ingénieur, moi, dans les machines. J’allais entrer dans la carrière quand la mobilisation m’a arrêté.

— Mais, moi, tu ne m’oublieras pas, Royat, fit l’autre soldat. Tu sais où je suis ; nous avons la permission de recevoir des visites et de sortir les jeudis et dimanches. Lance-moi un mot. Ça me ferait plaisir à présent qu’on se connaît. Au revoir, bonne chance. Serre la rame.

Les deux mains se cherchèrent, se trouvèrent ; et dans leur étreinte il y eut de part et d’autre, une révélation de caractères que des voyants n’eussent pas notée sans doute.

« Sa main est brusque, mais bonne », pensa Pierre. Et Courtois se dit : « Sa main est diantrement fine pour celle d’un ouvrier. Mais elle est franche. Elle me botte. »

Ric observa que le lieutenant qui marchait devant lui avait un genou raide, mais ce qui l’étonna, c’est que Pierre s’en aperçut également.

— Le lieutenant traîne un pied, dit le soldat aveugle à demi-voix. J’entends son talon qui frotte à chaque pas. Est-ce qu’il a le genou ankylosé ?…

— Ou bien une jambe mécanique, supposa Ric qui voulait lui aussi se montrer ingénieux.

— Non, j’entendrais un petit grincement de ressort ; d’ailleurs, un pied artificiel se pose tout autrement sur le sol. Et puis le lieutenant, dans ce cas-là, serait réformé, tandis qu’il a dit qu’il était en convalo… Tu regarderas bien, Ric, quand nous serons sur le quai, s’il y a quelqu’un pour Courtois. Pauvre diable de Courtois ! J’ai pu comprendre à deux ou trois mots qu’il a un cafard… du noir le plus foncé !…

Pas à pas, on se dégageait du couloir ; les poilus de Verdun n’avaient même pas attendu l’arrêt pour sauter sur le quai avec un grand cliquetis de leur barda, et ils couraient vers la sortie, vers l’étroit passage dans une grille, où il fallait montrer ses billets et paperasses. Et c’était là aussi qu’un groupe en peloton serré, poussé et poussant, de vieux hommes, de femmes, d’enfants, d’infirmières, tantôt sur la pointe du pied, tantôt agitant un mouchoir ou un chapeau par dessus les têtes, cherchait à attirer l’attention du voyageur attendu… Et les embrassades, les exclamations des gosses : « Mon papa !… Ton casque !… laisse-moi le porter… Pleure pas, Mimi ! c’est notre papa… Tu veux bien qu’il t’embrasse, pas ? »

Ric, anxieux, prudent, même soupçonneux, car on lui avait recommandé de faire attention aux pickpockets, comptait mentalement leurs colis ; le sac de nuit en bandoulière, le rouleau de couvertures, Pierre les deux musettes, la machine à écrire, les billets dans la main droite appuyée sur le bras gauche de Ric… Oui, tout était en ordre. À la sortie, le groupe des familles et amis avait fondu, chacun était parti ; les deux soldats aveugles avec leurs guides passaient les derniers. Derrière l’employé aux billets, deux hommes attendaient encore. L’un, grand, énorme, avec une barbe étalée en éventail sur son torse, s’avança, prononça d’une voix de basse :

— Bonjour, Courtois. Tu rappliques ?

— Ah ! c’est toi, mon gros ? Mais oui, je reviens au Palace. Mon lieutenant, je vous présente l’infirmier Bondoudan, il en vaut quatre comme moi… Merci, mon lieutenant… Des cigarettes ? Ah ! ce n’est pas de refus ! Et si jamais vous passez dans mon quartier, une petite visite, les jeudis et dimanches ?

— J’irai certainement vous voir, dit le lieutenant… Je vous laisse maintenant sous bonne escorte…

— Monsieur Pierre Royat ? je suis envoyé par l’usine Gavenard et Martin pour vous recevoir et vous accompagner à votre domicile, prononça un homme qui avait attendu, raide et silencieux, le départ de Courtois avec son infirmier. Avez-vous une malle ? poursuivit-il. À propos, je m’appelle Matignon Auguste, ça vous sera plus commode de savoir mon nom.

— Assurément, dit Pierre. Vous êtes employé chez MM. Gavenard et Martin ?

— Oui, chef d’atelier.

— C’est bien de l’honneur qu’on me fait de m’envoyer un chef d’atelier pour me recevoir !

— Oh ! c’est par hasard, s’empressa de dire Matignon. J’avais une réclamation à faire au bureau des marchandises pour une caisse de barres d’acier qu’ils m’ont égarée dans leur sacré désordre… Quelle administration, bon sort !… Pas plus d’organisation que des sauvages d’Afrique…

— Allons, allons ! ne vous frappez pas, dit Pierre. Tout se retrouve…

— Mais c’est pas tout, ça, bougonna Matignon. Avez-vous le récépissé de votre malle ?

Pierre tira son portemonnaie, prit dans le compartiment intérieur le petit papier qu’il passa à Matignon.

— Bon ! attendez-moi une minute ; je vais faire le nécessaire ; je mettrai la malle à la consigne, et le camion de l’usine l’emportera dans l’après-midi avec les barres d’acier.

— Votre caisse est donc retrouvée ? demanda Pierre un peu surpris.

— Oui, c’est pas malheureux, il y a trois semaines qu’on la cherche.

Pierre et Ric restèrent sur le trottoir.

— Dis-moi un peu comment est ce type ? Il est grand, plus grand que moi, je l’entends à la hauteur d’où part sa voix. Et je le vois avec une barbe rouge, des sourcils rudes, un ours.

— Tu n’y es pas, dit Ric. Il est rasé comme un Américain. Des sourcils à peine ; par exemple, très rouge de teint, ou plutôt rose, un rose uni, partout, comme les Anglais sont souvent… Le front, un petit peu du crâne, les tempes, les joues, tout ça comme un savon rose… Tu te représentes. Ce qu’il a de moins joli, c’est une cicatrice qui prend sous la narine gauche, qui va en biais à travers les lèvres, qui fend le menton sur le côté, et qui se perd dans le col…

— Un éclat d’obus ou de grenade, dit Pierre. Car il est d’âge à avoir été soldat. Quel âge lui donnes-tu ?

— Trente, trente-cinq, fit Ric. Mais le pire, c’est que cette cicatrice lui fait une grimace quand il parle ; elle lui relève la lèvre supérieure dans le coin ; alors on voit deux dents de côté, la dent d’œil et une molaire… Ça lui donne l’air d’un chat qui crache… Oh ! la ! la ! ce qu’il est moche, le frère !

— Mon petit, fit Pierre tranquillement, tu verras bien des gens défigurés à Paris. Ils sont revenus du front…

Ric rougit vivement. Cependant, il persista.

— Si tu le voyais… Je t’assure qu’il ne te plairait pas.

— Il ne me plaît pas ; c’est son ton ; après ça, je sais bien qu’en ce moment, en France, chacun ronchonne… Et qu’il y a du désordre, c’est forcé. Des pauvres vieux dans les bureaux ; ils remplacent leurs fils ; ils ne sont pas au courant ; ils s’énervent…

Matignon revenait.

— Nous prendrons le Métro, dit-il. À c’t’heure-ci, il n’y a pas foule. C’est le moins cher et le plus court. Même nous prendrons des premières, quinze sous pour nous trois, l’usine peut se fendre de ça… Surtout, ajouta-t-il, après une pause d’une seconde et d’un ton marqué, comme s’il soulignait, surtout qu’on dit que vous êtes le futur gendre d’un des patrons… C’est-y vrai ?

Pierre se redressa vivement, choqué d’une question aussi indiscrète.

— Si quelqu’un vous le demande, vous direz que vous n’en savez rien, répondit-il froidement.

Ric lui aussi était un peu suffoqué. Son antipathie pour Matignon devint de la défiance.

— Vous avez trouvé notre malle ? C’est en règle ? demanda-t-il inquiet.

— Parfaitement, j’ai passé l’octroi, et voici le reçu de consigne.

Ric tendait la main pour prendre le reçu, mais Matignon lui fit observer qu’il devait le remettre au camionneur de l’après-midi.

— La station du Métro est à deux pas, poursuivit-il. Voulez-vous que je vous conduise, monsieur Royat ?

Il prenait le bras de Royat pour le mettre sous le sien.

— Merci ; mon cousin a l’habitude… Allez devant, nous suivrons. Êtes-vous chargé ?

— Moi ? non…

— Dans ce cas, vous seriez bien obligeant de prendre ma machine à écrire. Vous voyez que nous sommes encombrés…

— Mille excuses ! murmura Matignon. Je ne remarquais pas… Mais j’allais justement vous prendre ça… Autre chose ?

— Ça ira. Toi, Ric, fais bien attention à tout. Comment on prend les billets, et les couloirs, les indications, les flèches. Quand nous sortirons ensemble par le Métro, il faudra que tu saches te débrouiller…

Ce fut donc un Paris souterrain que Ric vit en premier lieu ; une succession un peu effarante de couloirs en faïence blanche, d’escaliers, de tourniquets, de longues voitures tout en glaces qui arrivaient comme l’éclair, s’ouvraient miraculeusement, se refermaient en claquant, repartaient. Matignon, cette fois, s’empara de Pierre sans autre cérémonie, le hissa, le poussa avec une certaine maladresse mêlée de brusquerie, et Ric suivit le mouvement, à la seconde où les deux battants de la large porte se rapprochaient avec le bruit d’une mâchoire, et lui pinçaient un petit bout de châle de son rouleau. Le carré d’entrée était vide, mais toutes les banquettes à droite et à gauche étaient occupées.

— Il y a pas de place assise, dit Matignon.

Au même instant, une jeune fille se leva, fit un signe, montra sa place.

— On t’offre une place, Pierre, fit Ric à demi-voix, tout en tirant pour dégager le châle.

— Qui est-ce qui m’offre sa place ? demanda Pierre immobile ; la main nouée à une des barres de cuivre, pour garder l’équilibre.

— C’est une jeune demoiselle, répondit son cousin, échangeant un regard avec la jeune fille qui lui sourit.

— Merci, mademoiselle, mais je n’accepte pas qu’une dame se dérange pour moi, dit Pierre portant la main à son béret, et se tournant du côté où il sentit qu’on passait près de lui.

— Cela ne me dérange pas ; je sors à la prochaine… dit une voix aimable et douce, qui ajouta avec une petite note d’interrogation : « Je suis de l’École Saint-Amé… » comme pour dire, sans questionner : « En êtes-vous ?… »

Mais déjà Matignon, prenant Pierre par l’épaule, le faisait obliquer vers la place libre, l’y posait en appuyant. Pierre reconnaissait là des manières qu’il avait subies à l’hôpital, à la maison de rééducation, de la part de gens bien intentionnés qui traitent un aveugle comme un colis. Une autre personne offrit sa place à Matignon ; Ric s’approcha, secoué et ballotté, se cramponna au dossier de la banquette.

— Tu es là, Ric ? demanda son cousin.

— Oui, derrière toi.

— Parbleu, j’entends bien que tu n’es pas devant, fit Pierre un peu agacé. Bien. Au prochain arrêt, s’il y a une place, prends-la vite.

Cinq minutes après, ils étaient tous les trois assis confortablement ; Ric regarda les tunnels, les affiches, les stations filer devant ses yeux, dans un assourdissant vacarme.

— Porte de Clignancourt, la prochaine, dit enfin Matignon.

Ils se levèrent, s’approchèrent de la porte pour être prêts. Pierre saisit le bras de Ric.

— Vous en avez assez de moi, fit Matignon avec un rire bon enfant. À Bibi ça lui est kif-kif.

Ric, le jeune voyageur, trouva Clignancourt très laid ; il fut déçu. C’était ça, Paris ?

— Mais non, c’est la banlieue, fit Pierre.

— D’ici chez vous, rue Vannot, il y a cinq minutes à marcher, fit leur guide. Ou bien voulez-vous prendre le tram ?

— Ce n’est pas la peine, nous marcherons volontiers, n’est-ce pas, Ric ?

— Le patron a dit de vous dire que vous serez content de la cagna et de la bourgeoise ; et il y a un restaurant en face pour vos repas… Tournons à droite… Bon, voilà la plaque : Rue Vannot. Elle est longue. Quel numéro avez-vous dit ?

— Quel numéro ? répéta Pierre en s’arrêtant subitement… Laissez-moi réfléchir… Est-ce quatorze, quinze, seize ?…

Sa main serra le bras de Ric, comme un avertissement, un signal, et Ric qui allait s’écrier : « Mais tu sais bien que c’est 17, tu l’as dit au lieutenant tout à l’heure », se tut, très étonné. Matignon rit de nouveau, d’un rire gras, un peu bête.

— Quatorze, quinze, seize ! répéta-t-il. Il y a du choix. Oublier son numéro, on n’a pas idée !… Pour des gens pratiques, on est des gens pratiques… Et le petit jeune homme, est-ce qu’il a oublié aussi ?

— Pierre, fit Ric avec hésitation, ne crois-tu pas ?…

— Que c’est 17 ? Oui, ça me revient. Que voulez-vous, monsieur Matignon, une nuit en wagon, ça vous brouille les idées…

— Cherchons le 17, dit le guide, se remettant en route.

Quel plaisir de trouver une petite maison proprette, avec un air de province, une porte peinte en vert foncé, une sonnette brillante, deux fenêtres à rideaux blancs au rez-de-chaussée et une petite bande de jardin large comme une descente de lit, pour la séparer du trottoir… Par derrière et à gauche, un autre jardin plus sérieux dont on voyait les arbres par dessus le mur. Une bonne dame très ronde et pourtant alerte, qui accueillit cordialement les voyageurs, les conduisit au fond d’un couloir très propre, leur ouvrit les portes de deux chambres donnant de plainpied sur le jardin, au grand soleil… Une grande-chambre et une petite. La bonne dame dit que son nom était Mme Amande, et ses bons yeux derrière des lunettes d’or suivaient avec compassion les mouvements hésitants du soldat aveugle. Elle dit : « Je vais vous préparer le café au lait, si vous n’avez pas déjeuné… »

Matignon déclara qu’il retournait à son turbin si on n’avait plus besoin de lui.

— Vous aimerez vous débarbouiller, fit Mme Amande. Il y a tout ce qu’il faut.

La chambre à coucher, la plus grande, contenait deux lits bien faits, trois chaises, une grande table couverte d’une toile cirée, qui servait de lavabo, avec de vastes cuvettes, un pot d’eau chaude, de grands brocs, des serviettes…

— Je loue toujours à des mécaniciens, dit Mme Amande. Alors il faut beaucoup d’eau, je connais ça…

Elle sortit. Ric, très pensif, déballait le sac de nuit, cherchait les savons et les brosses à dents :

— Pourquoi as-tu fait semblant d’avoir oublié le numéro ? demanda-t-il avec quelque hésitation.

— Pourquoi ? tu n’as pas compris ?…

— Non, j’avoue…

— Je te le dirai tout à l’heure en déjeunant. Que veux-tu, moi je me dirige par l’oreille.

CHAPITRE IV

Le mot de la première énigme

Ric était fort intrigué. Pourquoi son cousin, en général moins distrait que les voyants, avait-il oublié, ou feint d’oublier, le numéro de la maison où ils étaient attendus ? Pourquoi avait-il prononcé d’un air vague : « Quatorze, quinze, seize ?… » quand il savait bien pourtant que c’était dix-sept… Il creusait cette énigme tout en faisant, à côté de Pierre, et à grand barbotage dans l’eau chaude, sa toilette de voyageur barbouillé.

Dix minutes plus tard, Mme Amande frappait à la porte et annonçait que le café était prêt. La petite chambre était une sorte de salle à manger meublée d’une grande table ronde, d’un vieux bureau en noyer bien ciré, près de la fenêtre, d’un immense plateau à desservir, sur des pieds en X, et de six chaises massives et dures, mais anciennes et par conséquent de forme et de hauteur commodes. À la fenêtre, un clair rideau de mousseline à volants tamisait le soleil sans l’assombrir ; on apercevait une plate-bande bordée de buis où fleurissaient des asters mauve et de petits tournesols tardifs, gais et crânes dans leur collerette d’or.

— Vous ne reconnaîtrez pas le pain de Paris, dit Mme Amande. Des miches croquantes, on n’en fait plus. C’est du gros pain, et pas du sucre pour votre café. Là, placez-vous. Le petit jeune homme peut s’occuper de vous, je pense ?

— Le petit jeune homme est là pour ça, fit Ric avec entrain, et le petit jeune homme s’appelle Frédéric Lebrou, madame, mais plutôt Ric dans la vie ordinaire, et si vous voulez bien m’appeler Ric, vous me ferez un sensible plaisir…

Toute la joie d’être à Paris se ranimait, car ces deux jolies chambres, cette hôtesse cordiale, n’étaient-elles pas à lui, sous la protection de Pierre, et ces quelques mots ne signifiaient-ils pas tout ce qui est cher à une âme de quinze ans : la liberté, l’amitié et la nouveauté ?

— Te voilà bien content ? dit Pierre. Allons, verse le café, et puis tu me décriras un peu notre domicile pour que je m’y retrouve vite.

Le café était délicieux, comme il ne l’est qu’à Paris ; le pain était meilleur qu’en Suisse à ce moment-là.

— Mais tout de même, fit Ric – quand il eut déjeuné, puis décrit la pièce et ses meubles – s’attardant aux mérites du bureau de noyer qui avait une foule de tiroirs et un grand battant sur lequel on pouvait écrire et derrière lequel s’étageaient d’autres tiroirs plus petits, tout cela fermant à clé – tout de même, Pierre, tu me fais bien attendre…

— Le mot de l’énigme ? fit Pierre en riant. C’est que, vois-tu, maintenant, je me demande ce qui m’a pris… Un soupçon bête comme tout… Tu n’as rien remarqué, toi, dans la prononciation du type qui s’appelle Matignon Auguste ?… Un petit rien, une ombre d’accent… disons alsacien pour être poli ?…

— Matignon n’est pas un nom alsacien, fit observer Ric avec sagacité.

— Tu l’as dit, jeune phénomène. Et alors, pourquoi le bonhomme, qui parle bien français d’ailleurs, a-t-il ce rien d’accent ?… Il m’a semblé, quand il se fâchait contre le Bureau des marchandises, qu’il prononçait : administration. C’est un mot difficile à dire… Et j’ai trouvé singulier qu’il nous traite de sauvages d’Afrique… Et puis, pas d’obligeance pour un camarade blessé… Tu ne trouveras pas beaucoup de gens en France pour marcher les mains vides à côté d’un soldat aveugle qui porte un colis lourd comme ma machine à écrire… Tout ça m’a trotté dans l’esprit, mais surtout j’écoutais chaque phrase de Matignon, pour surprendre l’accent… Tout à coup, il m’est revenu en mémoire un incident qui s’est passé dans un secteur du front. Un officier, uniforme français très correct, papiers en règle, visitait notre secteur avec une mission. Notre colonel était là, son petit œil froid comme l’acier suivait le visiteur… Qu’est-ce qui l’avait rendu méfiant tout à coup ?… J’étais à deux pas, à mon créneau. J’entends le colonel qui dit :

— Capitaine, vous êtes Alsacien ?

— Mais non, mon colonel, je suis du Poitou.

Et même il prononçait un peu : Pouêtou, comme un vrai Poitevin.

— Ah ! fait notre colonel sèchement. Dans ce cas, capitaine, faites-moi le plaisir de compter depuis dix jusqu’à vingt, un peu rapidement, n’est-ce pas ? »

Je te jure que j’ai vu le capitaine changer de couleur… C’était un ordre, il n’y avait pas à discuter. Le voilà qui s’embarque à compter, dix, onze, etc. Or, remarque ça, Ric, il n’y a pas un Boche, même s’il parle français comme à l’Académie, qui puisse prononcer convenablement tous ces x et tous ces z. Ça va bien jusqu’à quatorze peut-être, mais ça se gâte à quinze, et seize ça l’achève, parce qu’il y a là un s et un z. Dix-sept, dix-huit, c’est la débâcle. L’officier, qui se trouva être un espion boche vraiment bien camouflé, n’avait pas prononcé dix-huit qu’il avait la main d’un sergent au collet… J’ai appris le lendemain qu’on l’avait fusillé après une courte enquête. Il avait les papiers et l’uniforme d’un capitaine français tué la semaine d’avant.

— Ce culot ! s’écria Ric.

— Oui, un genre de courage… Il aurait passé comme une lettre à la poste, sans ce flair de notre colonel.

— Et alors, Matignon ? interrogea son jeune cousin anxieux.

— Qu’en penses-tu, toi-même ? A-t-il bien dit seize ? Tu n’as pas fait attention ? Eh ! bien, il a dit seisse. Mais nous ne sommes pas sur le front. Un embusqué d’usine a le droit de dire seisse, on ne le fusillera pas pour ça… La consigne est de ne pas trop se fier à Matignon, pour l’instant.

Une minute après, pour chasser cette image ennuyeuse, Pierre reprit :

— Et si tu veux, mon poteau, puisque nous sommes rafistolés, allons faire un tour. Au premier kiosque que tu verras, nous achèterons un plan de Paris, avec les stations du Métro et les monuments… Tu l’étudieras pour nos courses du dimanche… La malle ne viendra que tard, nous déballerons ce soir. Il me vient une idée : allons aux Buttes-Chaumont. Nous prendrons le Métro pour y être plus vite, nous déjeunerons à midi dans un petit restaurant de ce quartier pas cher, et puis nous descendrons tranquillement la rue de Belleville, le Faubourg du Temple… Tu verras le Paris du peuple, et rien ne nous empêche de flâner ensuite sur les grands boulevards, jusqu’à la Madeleine. Nous rentrerons par le Métro quand nous voudrons… Avec le Métro, mon vieux, on arrive à tout, même à la Chambre des députés… Tu achèteras en route deux belles cartes postales, nous les écrirons dans un bureau de poste, et nous les confierons aux soins lents mais sûrs de Madame Anastasie… Ça colle, mon poteau ?

— Est-ce que je saurai trouver tout ça ? demanda Ric, le front barré d’inquiétude.

— Ne te carbonise pas. Avec moi, dit Pierre, tu verras plus clair que si tu étais seul…

Oh ! quelle ineffable journée, cette première journée de Paris ! Les Buttes-Chaumont, avec le belvédère, les petits ponts, les essaims de mômes drôles où Poulbot trouve ses modèles ; et puis Belleville grouillant de permissionnaires, de jeunes ouvrières en cheveux, à l’heure de midi ; et après, ce monument de la République autour duquel Ric voulut tourner, pour expliquer à Pierre tous les bas-reliefs, et puis le luxe des grands boulevards, de leur foule, de leurs magasins – malgré la sourdine que la guerre y a mise… et la Madeleine où ils montèrent par d’infinis degrés…

— Assez ! dit Ric. J’en ai vu assez. Ma tête éclate…

D’ailleurs, c’était le moment de rentrer, de dîner, de s’occuper de la malle. Oui, la malle était arrivée il n’y avait pas un quart d’heure, dit Mme Amande. Et la bonne dame ajouta :

— En général, mes locataires mangent au restaurant. Mais vous deux… si ça vous allait mieux… Le petit jeune homme est bien jeune, et vous, monsieur Royat, comme vous n’y voyez pas, ça vous gênerait peut-être, tout ce monde de restaurant. Outre que ça ne peut jamais être bien propre. J’ai réfléchi. Pour peu que ça vous aille, mes petits, je vous nourrirai ; même prix qu’au restaurant ; simple, mais bien préparé ; comme chez soi. Vous pourriez toujours essayer pendant une semaine.

— Madame Amande, déclara Pierre, je n’ai plus de maman, mais je vous embrasserais volontiers à sa place.

Ce qui fut fait, et Mme Amande eut du coup deux enfants, et les deux « petits » eurent une maman à Paris.

Dès qu’ils eurent fait honneur au dîner, Pierre et Ric se hâtèrent d’ouvrir la grande malle qui contenait leurs effets à tous les deux, quelques livres, le buvard de Ric, dont Lucette lui avait fait cadeau au moment du départ ; des cahiers de cours, une petite provision de papier à lettres ; deux ou trois photographies dans leurs cadres ; cela faisait un fond de malle bien plat sur lequel les vêtements et le linge étaient rangés en couches serrées. Ric, impatient de remplir les quatre grands tiroirs de la commode, se hâtait de tirer, de nommer les objets, de passer à Pierre ceux qui lui appartenaient ; car Pierre organisait lui-même ses deux tiroirs.

— Nos effets dans la commode, c’est très bien, dit-il. Mais les papiers dans le bureau qui ferme à clef, et surtout mon portefeuille que j’ai porté sur moi tout le temps, car j’y ai mis mes notes et les dessins importants que le contre maître de M. Martin a faits sur mes indications. Ça, Ric, tu comprends que c’est ma fortune… Deux ou trois brevets, peut-être… Dans les moteurs, le champ des perfectionnements est illimité… Quand tu auras fini de vider la malle, tu me feras la topographie du bureau.

— C’est drôle, dit Ric, voici que mes souliers neufs que j’avais emballés dans le coin à droite, sont au milieu… Et on a touché à mon buvard ! s’écria-t-il avec indignation. Le cuir est écorché autour de la serrure…

— La douane a le droit de visiter les papiers… fit observer Pierre.

— Ce sera à Paris alors, puisqu’on n’a rien ouvert à Pontarlier… Et on nous a laissé un souvenir… poursuivit Ric qui avait la moitié du corps enfoui dans la malle… Vois, Pierre, ce que je trouve.

Il lui tendait un large bouton de manchette en nacre, à tige pliante, orné dans le milieu d’un petit fil d’or tortillé à peu près comme un 8.

Pierre tâta l’objet, sentit qu’une des branches articulées manquait.

— Ça ne tenait que d’un côté, dit-il. Comme le bouton est lourd, il est sorti facilement de la boutonnière, et puis il aura roulé au fond de la malle. Il n’y en a qu’un ?

— La malle est vide, répondit Ric, qui examinait d’un air chagrin son buvard égratigné…

— Notre malle aura été ouverte à l’octroi, avant qu’on la remette au camionneur de l’usine. Tu n’aurais pas dû fermer ton buvard à clef. Mais l’a-t-on ouvert ?

— Je ne crois pas… Ah ! mais, par exemple !... on a fendu un des soufflets sur le côté pour vider la poche… Non, ça c’est trop fort ! m’abîmer mon buvard tout neuf !…

— Tu as eu tort de le fermer à clef, répéta Pierre. Ne te désole pas. Un peu de colle raccommodera le dégât… Cependant, fit-il au bout d’un instant, nous ne songeons pas à une chose… Comment a-t-on ouvert notre malle à l’octroi ? nous n’avions pas remis la clef à Matignon… Je me suis même dit une fois ou deux cet après-midi qu’il aurait dû nous réclamer la clef pour l’octroi, cas échéant… Il n’avait que le reçu de bagage… Et je serais bien surpris que l’octroi ait employé un crochet, un passe-partout… Bref, un outil de cambrioleur. On aurait plutôt retenu la malle… Nous tâcherons de voir demain le camionneur de l’usine. En attendant, mets de côté le bouton de manchette… C’est une pièce à conviction, car on a évidemment fouillé nos effets. Demain, nous ferons notre petite enquête…

— Je serai Isidore Bautrel et toi Rouletabille ! s’écria Ric qui avait la mémoire garnie du merveilleux Leblanc et du tragique Leroux…

— Non, non, fit Pierre en riant. Je serai quelqu’un d’encore inédit : le détective Œil-de-Verre et toi tu publieras mes mémoires.

— Chic ! approuva le futur chroniqueur. Notre première aventure s’appellera le Mystère du Bouton de Manchette…

CHAPITRE V

„Taisez-vous ! Méfiez-vous !“

Quand Pierre et Ric eurent fini d’arranger leurs vêtements, leur linge et leurs petites affaires dans l’armoire et dans les tiroirs, ils sortirent au jardin pour respirer un moment. Pierre alluma une cigarette.

— Il va être neuf heures, dit-il, tâtant sa montre. Je suppose qu’il fait déjà nuit ?

— Pas nuit noire ; on distingue les allées entre les arbustes. C’est un joli jardin, et pas mal grand.

— Promenons-nous un peu, que je me repère, fit son cousin.

Ils suivirent l’allée centrale assez large pour deux, ils arrivèrent à un petit bassin rond d’où fusait le bruit léger d’un mince jet-d’eau qui s’éparpillait en gouttelettes. Trois sentiers partaient de là en éventail ; l’un se dirigeait vers le potager où l’on distinguait vaguement les rondeurs des gros choux et quelques hautes tiges échevelées par l’automne ; le sentier du milieu allait vers des arbres, un verger sans doute, et le troisième méandrait à travers un morceau d’herbe, vers une haie et une palissade qui séparaient le jardin de la ruelle.

— Très commode pour moi, ce jardin, dit Pierre ; le plan en est simple, et le bruit du jet-d’eau m’orientera… Tiens ! qu’est-ce qu’on entend ?

Un gond cria dans la palissade où Ric vit un pan d’ombre bouger ; une petite porte s’ouvrait, et quelqu’un s’avança d’un pas assuré ; c’était la silhouette d’un homme petit et rond qui s’arrêta à deux pas de Pierre. Il y eut une pause d’un instant.

— Je crois bien, dit le visiteur, dont Ric distinguait maintenant le costume correct et même élégant, le léger pardessus clair qui flottait, l’ovale allongé du plastron, la pomme brillante d’un jonc anglais – il y avait un bec de gaz à peu de distance dans la ruelle – je crois bien que je rencontre précisément celui que je cherchais, M. Pierre Royat.

— C’est moi, en effet, dit Pierre.

— Avec le petit cousin.

Ric se redressa pour qu’on vît bien qu’il n’était pas si petit que ça.

— Je suis l’associé de M. Martin, Henri Gavenard. Je voulais ne pas tarder à vous souhaiter la bienvenue, et je suis venu sitôt après mon dîner. Mme Amande m’a donné mes petites entrées par le jardin… le secret de la petite porte… oh ! un bien petit secret, mais encore faut-il le connaître. J’avais un technicien qui logeait chez Mme Amande, et quand nous avions à causer le soir, je venais tout droit par mon jardin à moi qui se trouve de l’autre côté de la ruelle… C’est commode.

M. Gavenard disait beaucoup de choses en peu de temps, d’un ton tout rond et bonhomme.

— Vous avez fait bon voyage ? Quelle corvée, un voyage en temps de guerre !…

Sa voix changea, devint émue et solennelle.

— Mon associé, M. Martin, m’a mis au courant… Je sais que vous fûtes un magnifique combattant… Vous avez donné ce que vous aviez de plus précieux, vous avez donné vos yeux à la France…

— Donné n’est peut-être pas le mot, les boches me les ont pris sans mon consentement, dit Pierre avec un certain rire où il y avait un peu d’ironie, car il n’aimait pas beaucoup ce cliché qu’on lui avait déjà servi souvent.

— Oui, oui, bien entendu… s’empressa de dire M. Gavenard. Le sacrifice nous est imposé. Moi j’ai un fils dans l’aviation ; très exposé, vous pensez bien. Sa mère vit dans les transes.

La voix de M. Gavenard était un instrument très sensible et très sincère ; une vibration y passa qui tout à coup rendit sympathique à Pierre ce nouveau patron un peu bavard.

— J’ai à vous remercier, dit-il, de nous avoir logés ici, nous serons très bien.

— Je l’espère ; l’usine est à dix minutes, ça vous fera une petite promenade. Si vous voulez, allons nous asseoir, vous accepterez un cigare, et nous causerons.

Il y avait un banc près de la haie. Ric s’assit modestement tout au bout, et il entendit une conversation fort intéressante.

— Vous étiez mécanicien dans le civil, commença M. Gavenard. Vous avez des idées ; plus que ça, une petite invention, un perfectionnement qui s’adapterait à notre magnéto…

— Une simplification plutôt, dit Pierre.

— Simplifier, c’est ce qu’il nous faut. Je vais vous dire… Vous aimez mes cigares ?

— Arôme pour millionnaire, répondit Pierre.

— Non, non, pas encore millionnaire, mais ça viendra…

— Pourvu que la guerre dure, ne put s’empêcher de dire le soldat aveugle, avec l’impérissable amertume des combattants pour les civils de l’arrière.

— Il y a des allusions qui ne m’atteignent pas, fit M. Gavenard avec dignité. Mon fils unique est dans l’aviation.

— C’est vrai. Je vous demande pardon, concéda Pierre.

— Il faut des munitions à l’armée, il faut des moteurs, il faut des magnétos. Donc nous en fabriquons. Notre petite usine, fondée par moi il y a quinze ans – j’étais contremaître, monsieur Royat, simple contremaître, je suis monté à la force du poignet – notre petite usine s’est développée avec les capitaux que M. Martin y a mis cinq ans déjà avant la guerre. Il lui fallait une succursale en France. Vous voyez que je vous cause comme à un membre de la famille, monsieur Royat… Je sais les heureuses perspectives que… hum ! votre séjour en Suisse… Enfin bref, pour en revenir à nos moutons… Il faut intensifier la production par deux moyens : augmenter la main-d’œuvre. Un. Le gouvernement nous fournit des ouvriers mobilisés… Simplifier la fabrication, deux… Ça c’est l’affaire des techniciens. J’ai un but idéal, monsieur Royat…

Ric prêtait une oreille à la conversation, l’autre à un petit grincement qu’il avait cru entendre derrière la palissade… Mais non, il n’entendait plus rien…

— Un but idéal, celui de sortir un magnéto par minute

Il s’arrêta après cette parole sublime.

— Rien que ça, dit Pierre…

— Rien que ça. Pourquoi pas ? Les usines Ford sortent bien une auto toutes les cinquante secondes. Je sais bien que c’est aux États-Unis, avec la méthode Taylor. À propos, monsieur Royat, dites-vous un auto ou une auto, un magnéto ou une magnéto ? Les opinions diffèrent.

— Oh ! à moi, ça m’est égal, fit Pierre.

— À moi aussi. Je dis tantôt l’un, tantôt l’autre, comme ça, je tombe juste une fois sur deux, fit M. Gavenard en riant. L’essentiel est qu’on sorte des magnétos. Nous avons des commandes tant que nous en pourrons faire. M. Martin m’écrit que votre invention pourra, par la suppression d’un organe et le temps gagné, augmenter la production du 25 %. C’est exact ?

— M. Martin est meilleur juge que moi, dit Pierre. On a fait un petit modèle dans ses ateliers, d’après mes dessins, on l’a essayé, il a donné des résultats… M. Martin s’occupe à en prendre un brevet en Suisse.

— Et ce petit modèle, demanda M. Gavenard, vous l’avez apporté ?

— Non. M. Martin en avait besoin pour le brevet. Mais j’ai les dessins. Vous me prêterez un bon mécanicien qui travaillera sous mes indications. Un homme sûr.

— Je vous donnerai Matignon. Vous l’avez vu, c’est lui qui est allé vous prendre à la gare. Il est épatant comme habileté manuelle. Pas d’imagination pour un sou ; il n’aurait pas inventé le fil à couper le beurre, mais il exécute tout ce qu’on veut. Pour conduire un atelier aussi, il n’a pas son pareil. Une discipline, une exactitude ; chaque chose et chaque homme à sa place…

— Il y a longtemps que vous l’avez ?

— Six mois environ… Il a été mobilisé à l’arrière après une blessure assez vilaine dont il porte les traces…

— Si ça vous est égal, dit Pierre, vous laisserez Matignon où il est, et vous me donnerez un petit mécanicien, même un apprenti. Il n’est pas nécessaire qu’il comprenne tout…

— Ah ! bien… bien !… oui, je saisis… fit M. Gavenard au bout d’un instant de méditation. Mais je répondrais de Matignon comme de moi-même. Il est patriote, il faut l’entendre… Et votre invention est pour la France…

— Je n’ai pas encore de brevet, et d’ailleurs vous avez des concurrents qui eux aussi, cherchent les inventions…

— Parfaitement ! parfaitement. Vos dessins sont-ils en lieu sûr ?

Pierre ne répondit pas. Il parut écouter, et dans la même seconde Ric se penchait vers lui, chuchotant :

— Il me semble que depuis un moment, j’entends des petits bruits derrière la palissade.

— Moi aussi, dit Pierre. Monsieur Gavenard, continua-t-il à voix basse, allez donc ouvrir la petite porte, et voir s’il n’y a personne dans la ruelle.

Puis il reprit à haute voix, pour couvrir les mouvements du patron :

— Certainement mes dessins sont en lieu sûr… Du reste nous parlerons demain de tout cela quand je serai à l’usine… Oui, ce cigare est excellent. Un havane, je suppose ?

Il continua à parler tout seul, en petites phrases insignifiantes, jusqu’à l’instant où M. Gavenard, suivi de Ric qui l’avait accompagné à pas de loup, revint de sa brève expédition.

— Il n’y avait personne, ni dans la ruelle, ni au bout de la rue. C’était sans doute un chien qui grattait et qui s’est défilé… J’ai profité de l’occasion pour montrer le secret de la porte au petit. Ça pourra vous être commode ; en prenant par la ruelle pour aller à l’usine, vous gagnez trois bonnes minutes.

— N’y aurait-il pas un banc ailleurs, dans le milieu du jardin ? Pour causer, on est vraiment trop près de la palissade, dit Pierre.

— Vous avez raison, dit M. Gavenard. Mais moi, voyez-vous, malgré toutes les affiches Méfiez-vous, Taisez-vous ! je ne sais pas encore me méfier ni me taire. Ce n’est pas dans ma nature. Du reste, il est temps que je vous quitte. Vous avez besoin de repos. Je vous verrai demain matin à l’usine ; j’y serai dès huit heures. Heureux d’avoir fait votre connaissance ; vous m’êtes très sympathique, ajouta le brave homme tout rond.

— C’est réciproque, dit Pierre. Donc à demain.

Une demi-heure plus tard, tandis qu’ils s’apprêtaient à se coucher, Pierre dit à son cousin :

— Tu es bien sûr de n’avoir rien vu dans la ruelle ?

— M. Gavenard a un peu tâtonné pour trouver la serrure, et puis il bouchait la porte, tu comprends, je regardais sous son bras. S’il y avait là quelqu’un, il aura pu entendre qu’on allait vers la porte, il se sera éclipsé à gauche, où le bec de gaz n’éclairait pas. Mais qui veux-tu qui se soit mis là à écouter, à espionner ?

— Peut-être quelqu’un qui avait perdu… un bouton de manchette… fit Pierre d’un ton significatif.

Ric en rêva, mais il dormit très bien tout de même, et le lendemain, ils étaient tous deux frais et dispos pour se rendre à l’usine par le chemin le plus court, que Mme Amande leur indiqua minutieusement.

— Ne t’étonne pas si je ne dis rien, fit Pierre au bras de son jeune guide. Je vais compter mes pas d’un tournant à l’autre. Il y a quatre tournants de rue, d’après Mme Amande. Je dois me rendre indépendant autant que possible ; le quartier n’est pas très passant, je pourrai m’y diriger seul. Beaucoup d’aveugles circulent seuls à Paris, dans les rues, dans le Métro. À présent, laisse-moi compter.

En sortant de la ruelle, ils aboutissaient dans une rue tranquille. Pierre passa dans l’odeur d’une crémerie, puis d’une boucherie. Plus loin, des gamins s’engouffraient sous le portail d’une école… Partout Pierre trouvait des points de repère et les enregistrait dans sa mémoire tout en comptant. Avec le bout de sa canne, il frôlait le bord du trottoir.

Des écoliers les croisèrent. Voyant les médailles du soldat aveugle, ils s’arrêtèrent, se mirent correctement au garde-à-vous et firent le salut militaire d’un air grave. Ric s’empressa d’en informer son compagnon.

— Ils ont un bon instituteur, dit Pierre. Reste à savoir ce qui en restera dans dix ans. J’ai peut-être tort. Mais vois-tu, Ric, le Français oublie vite. C’est un bien à certains égards… On pourra m’objecter, je le sais, que la statue de Strasbourg, sur la place de la Concorde, a été pendant quarante-quatre ans pieusement ornée de crêpes et d’immortelles… Ce n’est pas de l’oubli cela… Mais j’oublie mes comptes en causant.

La grande porte de l’usine, panneaux de fer, gonds puissants, hauts murs de chaque côté, était fermée quand ils arrivèrent. On n’entrait pas comme au moulin dans cette usine qui travaillait pour la guerre. Il fallut sonner, donner son nom au concierge, un mutilé amputé du bras droit. Gavenard employait un bon nombre de mutilés dans diverses fonctions, les payait largement, les traitait avec honneur.

Après avoir refermé soigneusement la petite porte coupée dans la grande, le concierge accompagna les nouveaux venus jusqu’à un petit bâtiment qui s’élevait un peu à l’écart, au fond d’une cour dallée qu’ornaient quelques massifs de chrysanthèmes. C’étaient les bureaux. Tout à l’entour, l’air était rempli de bruit et de trépidations ; des fumées noires montaient de trois hautes cheminées, l’énorme vibration du travail intense se répercutait jusque dans le sol. M. Gavenard lui-même, ayant vu s’approcher le petit groupe, parut au sommet du perron.

— Entrez ici, dit-il.

Il introduisit Pierre et Ric dans une petite pièce claire où se trouvaient une grande table avec une machine à écrire, des règles et des équerres, de larges feuilles de papier, et dans la fenêtre, un petit établi couvert d’outils.

— Pour le moment, dit M. Gavenard, vous pouvez vous considérer comme chez vous dans cette pièce. Ce sera votre petit bureau. Êtes-vous prêt à commencer le travail tout de suite ?

— J’ai mes dessins avec moi, répondit Pierre, tirant un portefeuille assez volumineux d’une des grandes poches de sa tunique.

Car, bien que réformé, il continuait à porter des vêtements de coupe militaire, avec les quatre grandes poches anglaises, ceinturon, col officier. Et les bandes molletières. Soit dit en passant, Lucette y tenait beaucoup ; elle était fière de son beau soldat ; elle se serait difficilement résignée à le voir échanger pour un complet civil la tunique bleu foncé et le béret des alpins. Mais ceci est une frivole parenthèse.

— Cependant, poursuivit Pierre, j’aurais d’abord à vous demander un petit renseignement. Me serait-il possible de voir le camionneur qui a pris hier ma malle à la gare ?

— Assurément, s’il n’est pas en route en ce moment.

M. Gavenard téléphona, attendit une minute, donna un ordre. Un vieux brave homme grisonnant ne tarda pas à paraître.

— Voici Clément, dit le patron.

— Je voudrais bien savoir, dit Pierre se tournant de son côté, si ma malle a été ouverte à l’octroi.

— Non, monsieur, non, dit le vieux d’une bonne voix un peu cassée. S’ils avaient voulu ouvrir, j’eusse été bien embarrassé, vu que j’avais bien le papier, mais pas de clef. M. Matignon m’avait remis le papier seulement, et il m’a dit : « Vous mettrez la malle au garage. »

— Au garage ? répéta Pierre étonné. Vous ne l’avez pas amenée directement chez moi, rue Vannot ?

— Non, M. Matignon a dit comme ça que j’aurais pas le temps de faire le détour par la rue Vannot avec le camion, et qu’il enverrait la malle sur une petite charrette dans la soirée, par deux de nos galopins. Est-ce qu’elle n’était pas en bon état ?

— Si, si ! mais à quelle heure l’avez-vous mise au garage ?

— Vers quatre heures, je pense.

— Elle n’y est donc guère restée qu’une heure ou deux. Comment se fait-il, à votre avis, que l’octroi ait été si coulant ?

— Ils ont dit comme ça qu’à Pontarlier la douane avait mis une marque, une espèce de laisser-passer. Ça tombait bien, puisque je n’avais pas la clef. Oh ! ma foi, si j’avais eu la clef, j’aurais pas mis la malle dans mon garage, je l’aurais menée rue Vannot… Parce que, vous saisissez… avec une clef, et cette malle toute seule dans mon garage… Il serait arrivé n’importe quoi, j’étais responsable.

— Précisément, dit Pierre. Et votre garage, est-il fermé ?

— On ferme le soir. Pas dans la journée. Tantôt un contremaître, tantôt un autre s’amène pour inspecter les camions qui arrivent. Hier, c’étaient les barres d’acier… M. Matignon s’est amené, je suppose. Moi j’étais reparti pour une autre course. Ça vous contrarie, je vois, fit le vieux avec quelque inquiétude. Ça, j’avoue que j’aurais dû mettre la malle chez vous directement, plutôt qu’au garage. Mais j’obéis, moi, que voulez-vous ? C’est pas que je manquerais d’obligeance, surtout pour… pour un mutilé, allons donc !

— J’en suis bien sûr, dit Pierre. Excusez toutes ces questions. Voici ce que c’est, et vous pourrez le dire à qui vous voudrez. En déballant notre malle, mon jeune cousin et moi, nous y avons trouvé un objet qui ne nous appartient pas, et je désire le rendre à qui de droit.

Clément eut l’air stupéfait ; M. Gavenard claqua de la langue ; Ric pensa : « Ce n’est guère adroit, ce que Pierre fait là. Le type au bouton de manchette va être sur ses gardes. »

CHAPITRE VI

La visite à Saint-Amé

M. Gavenard était un optimiste ; son principe : « Tout s’arrange », et son instinct prudent : « Ne pas avoir d’histoires » l’empêchaient de se mêler à tout ce qui pouvait produire des complications. Aussi se garda-t-il de faire des questions au sujet de la malle et de l’objet que Pierre désirait rendre à qui de droit. Clément se retira d’un air mystifié, et comme il était à la fois honnête, bavard et important, on pouvait être sûr que M. Matignon ne tarderait pas à être informé que la malle mise au garage sur son ordre avait probablement été ouverte, le camionneur déclinant toute responsabilité à cet égard. Dès que le brave homme fut sorti, M. Gavenard passa à un autre sujet.

— C’est donc entendu, monsieur Royat, vous travaillerez ici avec un jeune mécanicien. Mais que ferez-vous du petit cousin toute la journée ?

— J’allais vous demander conseil, répondit Pierre. Ric a son certificat primaire ; il suivait chez lui l’école secondaire ; mais une interruption de quelques mois a été prescrite par le médecin. Ce qui ne veut pas dire qu’il doive passer ses journées sans rien faire.

— J’aurais quelque chose à proposer, dit M. Gavenard. Avez-vous entendu parler des écoles Rachel ? Non ? C’est l’enseignement professionnel par l’apprentissage rapide. Quelques industriels de ce quartier – sous mon impulsion, indiqua modestement M. Gavenard, car je suis ennemi de toute routine et partisan de tout progrès – ont organisé des cours théoriques et pratiques pour jeunes garçons et jeunes filles sortant de l’école primaire. Le programme se plie à toutes les situations ; nous offrons des cours de douze heures par semaine, le soir ; des cours de quarante-huit heures, journée complète ; des cours de demi-journée, suivant que l’élève doit gagner sa vie comme messager, vendeur de journaux, porte-oiseau, petit manœuvre ; ou comme trottin de modiste, petite-main de couturière. De tous nous faisons des ouvriers qualifiés. Nous offrons la mécanique, la chimie, l’optique, la retouche photographique, le dessin pour brodeuses, le repassage fin.

— Voilà qui est très intéressant, dit Pierre. Et combien utile !

— Oui. Vous visiterez notre école Herriot. Elle porte le nom du grand Stimulateur des Énergies françaises. Le petit cousin pourrait suivre les cours de la matinée dans la branche qui lui plaira. Il passerait l’après-midi avec vous, soit à vous aider, soit à travailler son cours…

— Cet arrangement serait parfait ; qu’en penses-tu, Ric ?

— Est-ce que je t’amènerais à l’usine le matin, pour te reprendre à midi ? demanda Ric, préoccupé en premier lieu de son devoir de guide.

— Cela serait facile, dit M. Gavenard. L’école est à trois cents mètres d’ici. Je ferai le nécessaire pour votre admission et vous pourriez entrer lundi. Comme je suis un des fondateurs, ma recommandation fera passer sur votre qualité d’étranger.

— Qualité dans ce cas veut dire défaut, n’est-ce pas ? remarqua Ric sagacement.

Ce qui fit rire Gavenard.

— Vous choisirez probablement le cours de mécanique, poursuivit le patron. Cela vous serait commode, puisque vous avez ici l’outillage sous la main, et M. Royat comme répétiteur. Enfin, réfléchissez ; venez voir l’école ce soir peut-être, suivez votre goût. Notre grand principe est de favoriser la vocation.

Cette proposition si opportune résolvait pour Pierre la principale difficulté du séjour de Ric à Paris. Car on n’aurait pu laisser sans travail et sans étude ce jeune garçon un peu délicat de santé assurément, mais dont l’activité et l’intelligence avaient besoin d’aliments.

— Nous sommes des veinards, dit Pierre le même soir, quand ils rentrèrent d’une brève visite à l’école Herriot, qu’on appelait dans le quartier la « Rapide », à cause du peu de temps que durait l’apprentissage intensif, calculé par heures d’après la méthode Taylor.

Pas une minute perdue, pas une distraction admise. Tout l’être du jeune apprenti devait être tendu et bandé comme un arc, pendant une période courte d’effort qui n’allait jamais jusqu’au surmenage, qui mettait en jeu toutes les forces et même les réserves et qui bannissait l’ennui. Pierre était enthousiasmé de tout ce qu’il avait entendu ; Ric était un peu effrayé…

— Je ne serai pas à la hauteur ! murmura-t-il. Tous ces élèves ont l’air tellement malin ! Tu comprends que je ne suis pas un Parisien, moi !

— Allons donc, jeune Helvète ! tu es de bonne souche, va ! Et tu découvriras que les papas de tes camarades sont pour la plupart Auvergnats, ou Picards, ou de la Beauce ; du bon terroir paysan qui rajeunit le sol parisien… C’est dit ? la mécanique ? lundi matin ?

Avant le lundi, il y avait le dimanche, heureusement. Et Pierre avait promis qu’on sortirait.

La vie s’organisa donc tout de suite ; Pierre se mit immédiatement au travail. Ric écrivit une longue lettre à la maison et puis son journal, qu’il s’était promis de tenir régulièrement, et où il nota toutes ses remarques sur le milieu nouveau. Le soir, après le dîner, on fit une promenade, et quand Ric fut couché, il entendit encore longtemps le tap-tap de la machine à écrire, car Pierre gardait cette heure de solitude et de silence pour écrire à Lucette, longuement, intimément et pour se sentir près d’elle, cœur à cœur, oubliant la distance et le temps qui séparent et font mal.

— Si tu veux bien, dit Pierre à son jeune copain, nous irons dimanche matin à l’Oratoire pour le service religieux – Pierre était protestant, comme sa mère – et puis nous ferons visite à mon ancienne maison de rééducation ; nous trouverons Courtois à qui j’ai lancé un mot pour arranger une promenade. Pourras-tu conduire deux non-voyants ?

— Puisque j’ai deux bras, ça doit être possible, répondit Ric, sans laisser voir son immédiate inquiétude.

Car sa nature pessimiste et douteuse était sans cesse en conflit avec son brave et sincère dévouement à son « poteau ». Le dimanche venu, ils partirent de bonne heure à pied, afin d’éviter les foules qui s’écrasent dans le Métro ; Ric avait étudié la veille son itinéraire sur le plan de Paris ; il avait assez la bosse topographique ; il arriva avec son cousin à l’Oratoire sans avoir fait un seul pas inutile.

— Quand tu voudras ton brevet de guide, tu n’as qu’à me le demander, dit Pierre.

Dès qu’ils furent entrés dans l’antique édifice, on s’intéressa à eux, on les plaça, et même, à la sortie du service, un monsieur s’approcha et les invita à déjeuner chez lui. Mais ils aimèrent mieux faire leur petit pique-nique comme ils l’avaient préparé.

Ric retrouva derrière un pilier, où il l’avait laissé en entrant, le modeste paquet contenant du pain, du saucisson et deux belles poires que Mme Amande leur avait préparé. Ils se dirigèrent vers le jardin des Tuileries, tout proche, et sans être bien certains qu’il fût permis de manger du saucisson dans un jardin aussi élégant, ils s’installèrent sur un banc à l’écart et déjeunèrent gaiement ; une fontaine Wallace les désaltéra.

Puis ils se remirent en route. Pierre était bien aise de fournir de l’exercice à ses muscles d’alpin qui s’amollissaient. Cette fois, par les arcades de Rivoli, par la place de la Bastille, ils se dirigèrent vers l’école Saint-Amé.

Lieu de poignants souvenirs pour Pierre, car c’est là qu’il avait commencé son apprentissage de la cécité, lutté avec le cafard, avec les difficultés du travail, avec l’exaspération continuelle des nerfs tendus. Dès qu’on approcha de l’école, on croisa sur le trottoir de nombreux soldats aveugles au bras de leur guide, en bel uniforme de sortie, la cigarette aux lèvres, causant et riant, heureux du beau temps frais et de la promenade. Dans la maison, dès le carré d’entrée, il se trouva un concierge, des infirmiers pour reconnaître Pierre.

— C’est vous, Royat ! Le voyage en Suisse vous a réussi, on dirait. Vous avez meilleure mine…

Au parloir, il n’y avait plus grand monde ; à peine une douzaine de soldats que personne n’était venu prendre pour les faire sortir, et qui mélancoliquement fumaient, ou erraient en trébuchant parmi les chaises éparses au milieu de la vaste salle. L’un d’eux, tout au fond de la pièce, debout devant le piano ouvert, cherchait une mélodie avec un doigt.

— Courtois, es-tu là ? appela Pierre à haute voix.

— Allô ! fils ! Qui es-tu ? répondit le pianiste se retournant.

— Royat.

— Oh ! fameux. Je t’attendais.

— Va le chercher, dit Pierre à son jeune cousin. Je sais ce que c’est le dimanche. Il y a un tas de chaises que le public laisse au beau milieu de la salle.

— J’aurais dû reconnaître ta voix, dit Courtois quand il eut trouvé et serré la main de son visiteur. Mais je ne t’ai entendu qu’une fois. La prochaine, ça ne ratera pas. Alors qu’est-ce qu’on fait par ce beau dimanche ? On sort ?

— Bien entendu. Nous irons au Bois de Vincennes, si tu veux.

Ric regardait autour de lui, saisi. Il était le seul voyant dans cette vaste salle qui pour tous ses occupants était pleine de ténèbres. Il était le seul être qui pût aller sans tâtonner jusqu’à la porte, et se mouvoir sans heurt dans le dédale des chaises ; il était le seul être vraiment libre et indépendant… Puis tout à coup il songea que s’il était là, c’est que son cousin aveugle l’y avait amené ; que Pierre, dans leur association, était le cerveau et la volonté, celui qui prévoyait s’il n’y voyait pas. Il se demanda : « En est-il de même pour tous ceux qui sont ici ? pour ce petit là-bas, qui semble si morne ? pour celui qui a la tête bandée et qui ne cause à personne ; ont-ils une lumière intérieure qui éclaire tout le chemin devant eux, pour eux-mêmes et pour d’autres ? »

Par la porte vitrée qui donnait sur une cour intérieure et sur de grands arbres, il voyait d’autres soldats qui se promenaient avec leurs visiteurs ; il entendait le bruit des cannes qui tapaient le pavé et qui cherchaient l’angle des bâtiments. Tout à coup, une jeune fille parut sur le seuil, s’avança d’un pas trotte-menu vers le milieu de la salle, où Pierre et Courtois causaient toujours debout. Avec étonnement, Ric reconnut aussitôt la jeune fille qui dans le Métro, le matin de leur arrivée, avait offert sa place à Pierre, et qui avait ajouté : « Je suis de l’école Saint-Amé », comme si ce renseignement avait pu intéresser Pierre, lequel d’ailleurs, emmené brusquement par Matignon, ne l’avait pas entendu.

Elle toussa doucement pour avertir de sa présence et dit :

— Je vois que vous n’aurez pas besoin de moi pour sortir, monsieur Courtois.

— Mademoiselle Renée ! Quand est-ce que je n’ai pas besoin de vous ? s’exclama Courtois, toujours beau parleur quand il n’avait pas le cafard. Vous êtes ma vie, ma respiration et mon être ! Vous me raccommodez mes chaussettes sans jamais les mêler avec des chaussettes inférieures. Mlle Renée est notre lingère depuis six mois, continua-t-il en s’adressant à Royat. Elle n’y était pas de ton temps… Mlle Renée est mon étoile dans la nuit, je ne te l’ai pas dit ?

— Pas encore, fit Pierre. Mademoiselle, il me semble avoir déjà entendu votre voix.

— Oui, l’autre jour, dans le Métro. Vous étiez avec un personnage assez moche qui vous maniait brusquement. J’avais bonne envie de lui dire un mot.

Mlle Renée parlait doucement, mais elle semblait vive, et elle avait des cheveux foncés qui frisaient sur les tempes et sur la nuque. Elle était fort mignonne de taille, et vêtue très gentiment d’un joli tailleur brun, de la même nuance que ses yeux et ses cheveux ; coiffée d’une petite toque chiffonnée de velours brun avec un rien de fourrure pour indiquer l’arrière-saison ; une petite toilette très modeste et pourtant bien parisienne. Elle poursuivit :

— J’ai déjeuné chez maman aujourd’hui, et je venais voir si vous aviez quelqu’un pour sortir… Alors, puisque vous êtes pourvu, je promènerai le petit Malon qui est là tout seul.

— C’est cela ! approuva Courtois… Ce gosse-là pleure toute la nuit s’il n’est pas sorti le dimanche. Je l’entends, il est dans ma salle. Mais il y a une chose à laquelle vous ne pensez pas, mademoiselle Renée : je vais être jaloux comme un tigre, moi !

— Pourquoi ne pas sortir tous ensemble ? proposa Pierre.

— Je ne demande pas mieux, répondit Renée.

Elle les quitta un instant pour inviter Malon, s’assurer qu’il avait son képi, sa canne, ses décorations, qu’enfin il était tiré à quatre épingles, et que l’infirmier lui avait ciré ses souliers…

— J’ai déjà eu une visite ce matin. Devine qui ? fit Courtois en allumant une cigarette. Le type qui t’a reçu à la gare de Lyon, l’autre matin. Un grand braque, il ne me revient qu’à moitié. Mais il sait faire l’aimable. C’est de lui que Mlle Renée parlait tout à l’heure, sans doute.

— Matignon ! s’exclama Pierre. Tu as eu la visite de Matignon ! Il te connaît ?

— Comme il connaît les cinq cents personnes qui sortaient du même train. Il m’a vu avec toi ; il dit que je réclamais des visites à grands cris ; l’infirmier, le gros Boudoudan, a prononcé mon nom. Ce matin, M. Matignon passait dans le quartier, il a vu le drapeau sur notre porte : École Saint-Amé. Il est entré, il a demandé Courtois. Simple comme bonjour. Alors il a commencé ton chapitre, et des questions sur ton invention… Moi, je ne savais pas que tu avais fait une invention. Il y est revenu plus de dix fois. Mais il pinçait le marbre… Puisque je ne savais rien !

— C’est drôle ! fit Ric. Où qu’on se tourne, on se casse le nez sur ce Matignon !

CHAPITRE VII

Au cinéma

Donc ils sortirent tous les cinq ; Mlle Renée ayant à son bras le petit Malon, un triste, un inconsolable, et Ric entre son cousin et Courtois. Ils se dirigèrent vers le Bois de Vincennes dont Ric ne fut enchanté qu’à moitié, car il le trouva humide, sombre, crotté, et les eaux du lac troubles et boueuses.

— Il lui faut le Bois de Boulogne, à ce jeune aristocrate, dit Courtois en riant. Bien ! nous le lui montrerons un de ces dimanches.

Pierre était préoccupé et causait peu. Une vague inquiétude causée par l’incident de la malle ouverte et fouillée, se précisait dans son esprit. Que signifiait encore cette visite de Matignon à Courtois ? Elle n’était certainement pas le résultat d’un hasard, encore moins d’une intention bienveillante. Matignon était venu exprès dans ce quartier si éloigné du sien, et s’était servi du nom de Courtois qu’il avait retenu pour essayer de capter quelques renseignements sur Pierre et son invention. Il était rentré bredouille de la chasse ; mais une telle persistance avait de quoi étonner. Pierre se promit de retirer ses plans, ses dessins qu’accompagnaient quelques notes manuscrites, du bureau trop exposé près de la fenêtre au rez-de-chaussée, et de prier M. Gavenard de lui garder ce précieux dépôt dans son coffre-fort…

Courtois, par contre, causait tout le temps, tandis que, derrière eux, Mlle Renée s’entretenait à demi-voix avec le petit Malon qui semblait lui faire des confidences. Subitement Courtois s’arrêta.

— Demi-tour ! fit-il. J’ai quelque chose à proposer. Je vous offre une heure dans les enchantements du Palais d’Or. C’est un cinéma. C’est mon cinéma.

— Ah ! finis ça, dit Pierre ennuyé.

Et Ric, à part soi, trouva que Courtois n’avait guère de tact dans ses plaisanteries.

— Blague à part, insista le soldat aveugle ; non, c’est sérieux. Je suis actionnaire du Palais d’Or. Plus que ça, mieux que ça, je suis le chansonnier de l’endroit. Je l’étais avant la guerre. Tu as bien entendu parler de Ixe Ygrec ? celui qui a fait la chanson « Le Chat du Shah » ? et bien d’autres idioties ! Tout Paris m’a chanté, et toute la France, ce célèbre Ixe Ygrec, – Xanrof en a été jaloux, je ne te le cacherai pas – c’était moi. C’était le pauvre Courtois à qui la guerre a cassé ses carreaux…

Pierre qui avait passé sa vie en province se demanda s’il devait avouer que le renom d’Ixe Ygrec n’était jamais parvenu jusqu’à lui. Mais Courtois, estimant que ce silence indiquait une admiration stupéfaite, poursuivait déjà…

— J’ai repris ma lyre. La lyre vaut mieux que les brosses. Le Palais d’Or n’est pas qu’un cinéma. C’est une scène de Variétés. Ils m’ont demandé des couplets. Je leur ai donné « Le Rat de Tranchée », qui est au programme depuis une semaine. C’est ce « Rat » que je vous offre. Je peux inviter trois ou quatre amis tous les dimanches. Ça fait partie de mes honoraires… Maintenant, si ça ne vous dit rien ?…

Si ça ne leur avait rien dit, Courtois eût été évidemment très déçu. On devinait qu’il avait tenu cette surprise en poche dans une intention très aimable. Le petit Malon dit de sa pauvre voix morne :

— On sera assis sans payer ?

Car il était déjà fatigué de la promenade. Pierre hésitait encore.

— On sera grotesques ! dit-il. Trois aveugles entrant au cinéma ! Je n’aime guère me donner en spectacle.

— Puisque je te dis qu’il y a autant de musique que de cinéma, insista Courtois. Je tenais à te soumettre mon « Rat », savoir ce que tu en penses…

— Allons-y pour le « Rat » ! dit Pierre sans aucun enthousiasme…

Courtois avait bien dirigé la promenade. Ils n’étaient pas éloignés d’une des grilles du parc. Et le Palais d’Or, un pauvre cinéma de banlieue, dressait entre deux « chands d’vin » sa façade peinturlurée et sa coupole d’Orient-simili. Courtois tira de sa poche une carte d’admission pour cinq personnes.

— Ixe Ygrec et sa bande ! prononça-t-il avec fierté.

Le caissier fit un signe d’admission, un garçon vaguement costumé en Turc prit Courtois par le bras pour le guider dans l’étroit passage, vers le premier rang de fauteuils qui étaient presque vides, les spectateurs ne se souciant pas d’avoir pour ainsi dire le nez sur l’écran. Nos cinq amis s’assirent ; presque sous leur coude, un piano mécanique tenait lieu d’orchestre, chargé de moudre à la quatrième vitesse des valses et des quadrilles au son desquels le drame se déroulait…

— Ça, c’est de la musique. J’aime ça ! fit le petit Malon dont la figure toute plissée s’épanouit.

Il se mit aussitôt à taper de la semelle en mesure, tandis que Courtois cherchait à s’orienter dans le programme.

— Qu’est-ce que tu vois sur l’écran ? demanda-t-il à Ric qui était assis entre lui et Pierre.

— Il y a une lettre : « Maudit, votre traîtrise est découverte… Dans trois jours, la Main de Feu sera sur vous… Signé : Victima… »

— Ah oui, je sais. On est au milieu du grand drame américain… Tu vas voir une fuite à cheval à travers des forêts… Ensuite il y aura les Actualités semainières. Alors ce sera le tour du « Rat »… En bonne justice, c’est moi qui aurais dû créer mon « Rat » sur la scène. Mais le directeur de Saint-Amé me refuse l’autorisation de paraître en public tant que je suis en rééducation chez lui… Tu trouves que ça se tient, cette logique ? fit-il plein d’amertume, se penchant vers Pierre.

Pierre, sachant que les ténèbres régnaient autour de lui, se sentait moins mal à l’aise qu’il ne l’aurait cru ; un peu étourdi par la musique trop proche, il cherchait à renouer le fil de ses pensées, qui toujours s’emmêlait et se brisait autour de Matignon. Ric, dans une bonne intention, essaya de lui décrire les voltiges des deux cow-boys qui se poursuivaient sur l’écran.

— Laisse donc ! fit Pierre. Je les sais par cœur, ces drames du Far-Ouest. C’est drôle qu’on ne fasse pas servir le cinéma à quelque chose de plus intéressant.

Quand le crépitement du film cessa, Pierre sut que la lumière était revenue dans la salle, et il fut heureux de penser qu’étant au premier rang, avec toute la foule derrière eux, les trois soldats si rapprochés de l’écran pouvaient être pris pour des myopes, mais n’être pas reconnus pour des aveugles…

Une grande tristesse, avec trop de souvenirs de ses premiers temps de cécité, l’avait envahi dans le parloir de l’école où il avait « appris à être aveugle ». Il pensait à Lucette si lointaine, et il se disait : « Ah ! si je pouvais la voir, une minute seulement… Jamais je ne saurai comment est son sourire… » Le piano recommençait à moudre, faisait une farine mélangée de « Madelon » et de la « Marseillaise »… Les Actualités passaient au grand galop.

— Ça, c’est plus amusant, commentait Ric. Voilà M. Clemenceau qui serre la main à des poilus. Ce qu’il est naturel !… À présent, on voit Reims, des ruines… et voilà un général qui décore une jeune fille. Des écoliers apportent des fleurs, Pierre, regarde ce camp de prisonniers boches… Je vais t’expliquer. Ils mangent la soupe. Bon, en voilà un qui flanque sa gamelle par terre… Il gesticule… Il vient tout près de nous… Quelle fichue tête ! Le voici qui me regarde, mais en plein… Pierre ! Pierre ! s’exclama Ric d’une voix étouffée…

— Eh ! bien quoi ! un Boche te fait peur ! demanda Pierre étonné…

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— Ce Boche, c’est Matignon… déclara Ric qui avait saisi son cousin par le bras… C’est lui, il n’y a pas d’erreur. Il a cette même cicatrice, depuis le nez jusqu’au bas du menton… Ça lui tire la lèvre d’en haut, on voit deux dents… les mêmes. Tout à l’heure, sur l’écran, il disait quelque chose de vilain, il avait exactement le même air qu’à la gare, l’autre jour, quand il ronchonnait contre l’administration.

— Tu comprends, dit Pierre comme on raisonne un bébé, que ça n’est pas possible. Matignon ne peut pas être à la fois un prisonnier allemand, et contremaître à l’usine Gavenard. Remarque que ce tableau est une actualité.

— Une actualité comme celle-là peut être vieille de quelques mois, fit observer Ric. Ça ne porte pas de date…

— Tous les Allemands ont le même type, dit Pierre qui le croyait comme beaucoup d’autres soldats du front. C’est toujours le même Fritz…

— Avec cette cicatrice ?

— Mais oui, il peut y avoir une cicatrice pareille.

— Ah ! si tu pouvais te rendre compte ! soupira Ric, qui tout à coup, se rappelant que Mlle Renée avait vu Matignon dans le Métro, l’appela doucement.

— Mademoiselle Renée ! ce Boche, tout à l’heure… Celui qui a jeté sa gamelle… Il vous a rappelé quelqu’un ? Non ? réfléchissez un peu…

— Mais non… je ne vois pas, chuchota-t-elle.

— Tu vois bien, dit Pierre impatienté. Tiens-toi tranquille à présent. Courtois t’expulsera, si tu n’écoutes pas son Rat avec dévotion.

Cette chanson du Rat n’était ni plus ni moins bête que celles qu’on a coutume d’entendre en ces lieux-là. Elle était même assez drôle, pleine de sous-entendus qui échappèrent heureusement à la naïveté de Ric, mais qui firent rire l’auditoire à gorge déployée. Elle fut d’ailleurs bien dite, bien détaillée, par un pitre qui s’était fait la tête de Gaspard. On applaudit, on reprit le refrain en chœur. Il fallait d’ailleurs une langue déliée pour prononcer en doubles croches :

 

Chui l’rat, l’rat, l’rat !

Chui l’beau gros rat gris gras !

 

Courtois dodelinait de la tête.

— Sais-tu ce que c’rat a mis dans mon gousset ? fit-il à Pierre. Un louis par soirée. On va me le demander dans d’autres music-halls. Je le ferai imprimer, on le vendra à la porte. Je pourrai aider à ma mère, la pauvre femme… Et puis… m’établir…

Ric ne saisit pas ce dernier mot, parce que Courtois s’était un peu tourné, pour le dire, du côté de Mlle Renée, qui n’eut pas l’air d’entendre. Pierre passait le doigt sur le cadran de sa montre Braille.

— Il serait temps de partir si nous voulons dîner.

— Nous ne pourrions pas attendre un peu, implora Ric, jusqu’à ce que le camp de prisonniers revienne ? J’aimerais bien voir ce type encore une fois.

— Tu n’y penses pas, répondit Pierre. Le spectacle prend au moins deux heures à tourner d’un bout à l’autre. Attendons qu’il fasse noir de nouveau et nous filerons. Tâche qu’on ne nous remarque pas ; je te dis que nous sommes grotesques ici. Courtois pourrait faire une autre chanson sur « Trois Rats aveugles au Cinéma »…

Comme Mlle Renée était pressée également, on se sépara sans longueurs ; Courtois gonflé de gloire, et Malon enchanté, partirent aux bras de la jeune fille, fredonnant à sa droite et à sa gauche qu’ils étaient l’rat, l’rat, l’rat, l’beau gros rat gris gras… Et le bon public les suivait avec des sourires apitoyés.

Ric n’avait jamais vu son cousin dans un état de si parfait agacement, puis de chagrin, de susceptibilité, d’excitation et pour finir, de si noir cafard… Il voulut rentrer à pied. Ric, qui ne possédait pas les jarrets d’un chasseur alpin, sentait ses jambes lui rentrer dans le corps, et d’ailleurs une vraie fringale lui creusait l’estomac. Pierre, en bon Français sobre et petit mangeur, ne prenait jamais rien entre son déjeuner à midi et son dîner à sept heures ; Ric, au contraire, dévorait pour son goûter un énorme morceau de pain avec un fruit, des noix, du chocolat…

Pierre n’y pensait pas. Ils allaient, ils allaient, à présent silencieux, dans la foule dense des quartiers populaires ; souvent heurtés et bousculés, ou bien entendant sur leur passage les remarques ordinaires… « Ah ! le pauvre garçon ! Si c’est pas malheureux ! Nous les arranger comme ça… Ces Boches ! on leur en fera aussi, des aveugles. »

Pierre alors marchait encore plus vite, comme pour fuir quelque chose d’empesté.

— Les bonnes femmes croient donc que je suis sourd ! murmurait-il entre ses dents… Est-ce qu’on n’arrivera jamais ? lis-moi le nom de la rue…

Enfin on atteignit la porte de Clignancourt, et cinq minutes après la rue Vannot, le numéro 17, la grande chambre où le couvert était mis.

Mme Amande apporta un excellent potage, un ragoût de veau garni de pommes de terre et de carottes. Ric mangea comme un naufragé, Pierre avec lenteur, avec une distraction qui le rendit maladroit, et il se fâcha même contre les petits os du ragoût.

— Comme tu es de mauvaise humeur ! dit enfin Ric.

Il s’en repentit aussitôt quand il vit son cousin se lever, s’en aller seul en tâtonnant dans le corridor jusqu’à la porte du jardin, et sortir, chercher le banc qu’il ne trouva pas, car il n’avait pas encore très bien repéré le jardin. Ric se dépêcha de mettre sur une assiette les poires du dessert avec un couteau, et il courut après Pierre qu’il prit par le bras, très contrit.

— Je t’ai fâché, je regrette, dit-il.

— Mais non, mais non ! c’est moi qui suis un ours…

— Asseyons-nous sur le banc… dit Ric. J’ai apporté les poires. Je vais te peler la tienne.

— Tu me crois plus gourde que je suis, fit Pierre de nouveau agacé. Est-ce que je ne saurais plus peler une poire ? Donne-la-moi, et le couteau… Je te pèlerai aussi la tienne. Tu as eu assez de mal comme ça aujourd’hui…

Ce mot un peu enfantin attendrit notre Ric…

— Pourtant la journée commençait bien, dit-il. Je ne sais pas ce qui t’a pris.

— Tu ne sais pas ! Ah ! non, tu ne peux pas comprendre… Non, malgré tout tu ne comprends pas. Tu penses : « Pierre est tout consolé d’être aveugle… » Alors tu t’en consoles, quoi, c’est naturel…

CHAPITRE VIII

Lui toujours, lui partout !…

Ric un peu saisi, les yeux vaguement fixés sur les contours confus des arbres et des buissons qui se fondaient dans le crépuscule assombri, écoutait Pierre décharger son cœur trop lourd de chagrin.

— Même toi, mon poteau, disait Pierre par petites phrases qu’interrompaient des bouffées brusques de sa cigarette, même toi tu t’étonnes que j’y pense encore, que je ne sois pas adapté, comme ils disent… Adapté à vivre dans le noir, à tâtonner, à douter, à soupçonner parce qu’on ne voit pas… Oui, ma foi, on devient soupçonneux. Le caractère se fausse… Et le bon public se frotte les mains et répète : « Ces aveugles de la guerre, ils sont étonnants… Les voilà consolés… Ils ont du cran. C’est le sang français, c’est la race… On se fait à tout. » Ces raisonnements-là, c’est commode pour ceux qui les font… Car alors, on est dispensé de s’apitoyer sur nous, même d’avoir des égards… Tu verras après la guerre, ce qu’on va nous pousser dans le coin. Nous sommes encore un peu à la mode ; les officiers nous saluent ; la sentinelle de la caserne, quand je passe devant, se met au port d’armes, et ça te plaît, tu te rengorges… Tu es fier d’être avec moi… Oui, oui, je devine tout ça. Et tout de même, c’est bien nous qui avons payé les pots cassés… Nous aussi, nous crânons, je ne dis pas le contraire. Nous aidons à l’illusion. J’entendais un de mes camarades, à Saint-Amé, au parloir. Une dame lui parlait d’une voix mouillée… « – Ah ! mon pauvre ami, quel malheur ! quelle chose terrible que la cécité ! – En effet, c’est assez incommode », répondit-il d’un ton détaché. Comme cela : c’est assez incommode. La dame en resta pour ses frais d’attendrissement. Ça lui en bouchait un coin. Mon camarade était content d’avoir fait son effet… Et je suis sûr que le soir, la dame disait à sa famille : « – La cécité, c’est incommode, à coup sûr, mais on s’y fait. Je le tiens d’un aveugle lui-même, un jeune… »

Il serait difficile de rendre l’amertume qui assourdissait la voix de Pierre…

— Tu ne m’a jamais vu comme ça, mon pauvre vieux, reprit-il, comme Ric lui glissait sa main sous le bras, et puis se hasardait à appuyer une joue d’enfant, une joue confiante et caressante, contre la manche du soldat… Il est entendu qu’on a du cran, on est des héros après comme avant… C’est le rôle qu’il faut tenir… Je le tiens pas trop mal, d’ordinaire… Aujourd’hui, ce cinéma, cet imbécile de Courtois… Est-ce que tu ne comprends pas que d’être là, devant cet écran… Tu y as vu Matignon, tu en es certain. Et moi, si j’y voyais, je saurais à quoi m’en tenir, je n’aurais pas à douter, à hésiter. Tu m’as dit : « Si tu pouvais te rendre compte… » Ah ! mon petit, ne plus se rendre compte de rien, que par les paroles des autres… Je me dis qu’à la fin, ça m’obscurcira aussi l’intelligence. On me dit que non, au contraire ; que j’en deviendrai plus réfléchi, plus judicieux. C’est à savoir. La preuve n’est pas faite. Pas pour moi, en tous cas… Ne plus voir le mouvement des choses, la beauté, la couleur… Ne pas voir ce qu’on aime… Des yeux, un teint, un sourire qu’on n’aura jamais vus…

Pierre s’arrêta brusquement ; il aurait voulu maintenant, tout à coup, avoir su retenir le flot secret de sa peine. Et pourtant cet épanchement l’avait soulagé.

— Du moins, reprit-il au bout d’une minute, jetant la cigarette qu’il avait brûlée rageusement, j’ai un bon copain, un ami sûr… C’est fini, Ric ; oublie. Et si je t’ai brusqué aujourd’hui, excuse-moi. Je t’ai éreinté aussi, je n’ai pensé qu’à moi, qu’à marcher comme le Juif errant… Mon pauvre gosse !

— Tout ça c’est la faute à Matignon, fit son jeune cousin d’un ton convaincu. Depuis l’instant que tu as su qu’il avait passé à Saint-Amé, tu n’as plus été le même…

— C’est assez vrai. Je ne suis pas tranquille. Il rôde autour de nous, ce Matignon. Pourquoi ? À la gare de Lyon, je l’ai trouvé déjà pas naturel. Et d’un. Ensuite il a fait déposer notre malle dans son garage. Et de deux. Trois, la malle a été fouillée. Quatre, nous avons trouvé le bouton de manchette. Cinq, il a questionné Courtois sur mes inventions.

— Six, je l’ai vu dans le camp de prisonniers boches, ajouta Ric. Je te dis que j’en suis sûr. Cette tête-là, il n’y a pas à s’y tromper.

Pierre eut un geste d’incrédulité.

— Non, dit-il, des camps, on n’en sort pas. Comment voudrais-tu qu’il soit chez Gavenard ? Dans une usine de moteurs et magnétos pour usage de guerre. Une usine qui est sous la surveillance du ministère. Tous les ouvriers ont des papiers en règle. Mais même sans ton sixième point, il y en a bien assez comme ça…

Pierre se tut assez longtemps. Il reprit enfin :

— Tout mon avenir, tout ce que je pourrais offrir à Lucette est dans quelques plans, quelques dessins, quelques notes manuscrites. Les notes sont écrites en Braille, aisément déchiffré. Ce qui me préoccupe le plus, ce n’est pas tant le petit dispositif qu’on met au point en ce moment… Mais d’autres inventions moins développées… Par exemple, – je ne t’en ai rien dit encore – j’ai un petit truc à breveter, qui serait une très bonne affaire… Cela sert à imprimer une date automatiquement sur les films des kodaks. Tu vois ça : on se promène, on prend une vue, c’est un souvenir. Mais plus tard, quand on développe le rouleau de films, on a oublié les dates, on les confond. Avec mon petit truc, la date se place à l’instant même et s’imprime comme le reste… Mon invention fera fureur ; un kodak sans mon dateur est à mettre au vieux fer… Il y a une fortune rien que dans mon petit dateur… Mais voilà, n’est-ce pas, la difficulté pour moi… Je suis obligé, puisque je n’y vois pas, de confier mes plans, pour les dessins et pour l’exécution… me confier, à qui ? À quelqu’un qui me vendra… Ou qui bavardera seulement, c’est bien assez pour les oreilles d’un Matignon… Si tu savais toutes les idées qui roulent dans ma tête… Le champ de la mécanique est infini… Dans les lois de la mécanique, il y a des forces inépuisables. Tiens, sais-tu ce que c’est que le gyroscope ?… Si je t’expliquais, tu dirais : « Mais c’est une toupie… » C’est à peine si on a touché au gyroscope, qui bouleversera des régions entières de la mécanique… Et tu penses peut-être que le moteur à explosion est le dernier mot… Mais c’est le premier balbutiement au contraire… Ah ! si j’avais un ami sûr qui fût un mécanicien !…

— Pourquoi pas moi ? dit Ric spontanément.

Sur ce mot impulsif et fervent fut fondée une association qui deviendra peut-être célèbre dans vingt ans, celle de Pierre Royat, inventeur, et de Frédéric Lebrou, ingénieur-mécanicien…

En cette minute Pierre possède une foule d’idées nébuleuses et quelques paperasses. Ric est un gamin de seize ans, qui ne connaît de la mécanique que les notions élémentaires qu’on apprend à l’école ; et qui entrera demain à la Rapide pour un apprentissage très abrégé… Mais Ric se donne à Pierre, corps et âme, et Pierre est sûr de Ric comme de lui-même.

— Pourquoi pas toi, en effet ? murmura Pierre songeusement.

On a de ces secondes d’inspiration. C’est un éclair qui déchire le ciel sombre de l’avenir ; tout un immense lointain s’illumine, distinct et pourtant fantastique ; l’œil y plonge jusqu’au fond. Puis l’obscurité soudaine se referme. Mais on a vu, la révélation demeure… Pierre et son cousin Ric venaient de vivre, dans la même seconde, un de ces instants-là. Une lumière soudaine les orientait vers un but où ils allaient tendre, soutenus par leur foi et leur amitié réciproque…

Quand ils rentrèrent, ce fut pour causer encore un bon moment. Pierre demanda à son jeune associé – qui se prenait déjà fort au sérieux – de chercher dans le précieux portefeuille les notes relatives au dateur… Il essaya de lui expliquer son petit mécanisme. Mais il s’aperçut que Ric, qui n’avait jamais fait de la photographie, ignorait tout des procédés par lesquels on fixe une image sur la plaque sensible…

— Tu es table rase, fit Pierre, tu as tout à apprendre. Actuellement, physique, chimie et mécanique se lient, elles travaillent ensemble très souvent. Je commencerai, demain soir, par t’expliquer la photographie… Un aveugle enseignant la photographie, c’est original. Bientôt j’enseignerai la peinture !… Nous tâcherons d’emprunter un kodak. Nous en avons de la besogne devant nous ! Pour le moment, mon bon poteau, tu vas te coucher. J’entends que tu dors debout depuis dix minutes. Demain, en route, toi pour l’école Henriot, moi pour l’usine. L’après-midi, nous travaillerons ensemble, et puis nous irons chez Hachette, Boulevard Saint-Germain, pour acheter l’excellent petit manuel de mécanique de Charles-Édouard Guillaume. Tu verras que la mécanique est passionnante. Ah ! mon petit, il y aura encore de bons moments, va !

 

*    *    *

 

Oui, il y eut de bons moments, et il y en eut de difficiles… Pourtant Pierre avait soin toujours de ménager l’apprenti. Il n’oubliait pas qu’on lui avait confié son petit cousin comme un convalescent, un anémique, un fatigué de l’école. Il le promena, il surveilla son appétit et son sommeil. Mais c’était Ric lui-même dont l’ambition voulait brûler les étapes. À l’École Henriot, il cherchait à rattraper des élèves de six mois, d’un an plus avancés ; il avait constamment le nez dans son manuel de mécanique ; il avait acheté aussi les bonnes Leçons de Physique de Basin. Le dessin géométrique, il le connaissait assez bien pour l’avoir appris et aimé dans son école secondaire en Suisse. Sur les indications de Pierre, il arriva facilement à lui faire ses tracés. Un petit jeu de baguettes et de rondelles de bois servait aux doigts de Pierre pour remplacer ses yeux. Il disposait sur la table ce qu’il appelait ses jonchets, et il représentait assez bien les barres, les engrenages, les leviers de ses combinaisons, que Ric dessinait alors en y appliquant toute son intelligence… Ainsi passaient les jours.

De temps à autre l’ombre de Matignon semblait flotter sur eux, furtive, inquiétante. Pierre apprenait que le contremaître avait, d’un ton détaché, parlé de la nouvelle magnéto, questionné le jeune ouvrier, d’ailleurs discret, qui travaillait le matin avec Pierre. Matignon avait dit, comme cela, que M. Royat avait bien raison de tenir ses papiers dans le coffre-fort du patron… C’était du sondage, pour savoir, car par le fait ces papiers n’étaient pas dans le coffre-fort, d’où il aurait été ennuyeux de les réclamer chaque fois qu’on en avait besoin. Le portefeuille, toujours plus volumineux, était dans un tiroir du bureau bien fermé. On ne pouvait entrer au n° 17 qu’en sonnant à la porte, et c’était Mme Amande qui ouvrait.

Cependant Pierre dit un soir à son jeune cousin, comme ils allaient s’installer à leur grande table couverte des feuilles de papier, règles, porte-plume et baguettes de bois nécessaires à leur travail :

— Je t’assure, Ric, que je donnerais quelque chose pour que Matignon découvre son jeu ! Et qu’on en finisse une bonne fois. Qu’on sache ce qu’il veut, ce qu’il cherche… Déjà j’avais cru qu’en répandant par le vieux Clément l’histoire du bouton de manchette, Matignon dirait quelque chose, protesterait que le bouton n’est pas à lui, et dans ce cas nous aurions été fixés. Mais il est malin, le frère, il n’a pas bougé.

— À ta place, dit Ric, j’aurais parlé à M. Gavenard de ce que nous avons vu au cinéma…

— Nous avons vu ! parle pour toi. Et tu sais d’ailleurs mon opinion. Ça n’est pas possible. Une ressemblance dans la cicatrice t’a trompé. Te figures-tu M. Gavenard, si on découvrait qu’il a embauché un espion boche comme contremaître ! Ce serait presque la débâcle pour lui, et pour M. Martin également. Il y aurait des commandes supprimées, et alors ces centaines d’ouvriers, ces machines, tu vois ça ! En ce moment, le gouvernement ne badine plus… Un soupçon, tu es perdu. Et M. Martin n’est pas Français, un mauvais point pour lui… Non, il faut manier ça délicatement. Il faudrait que Matignon prenne la frousse et qu’il décampe de lui-même… Après ça, sans être espion et sans être boche, il peut très bien en vouloir à ma petite invention pour le compte d’une maison concurrente. Il me tarde que M. Martin m’apprenne que mon brevet est enregistré en Suisse. Nous pourrons alors lancer la fabrication de ma magnéto, simplifiée, sans crainte d’imitation…

Ils se mirent au travail. La fenêtre donnant sur le jardin était ouverte, les volets étaient approchés, sauf une fente large comme deux doigts, par où l’air entrait. Bien qu’on fût en novembre, la soirée n’était pas froide. Ric, le menton sur ses mains, écoutait Pierre lui expliquer un point difficile. Distraitement, il avait les yeux fixés sur l’entrebâillement des volets. Tout à coup il sursauta, fit un bond, ôta le crochet des volets, enjamba la fenêtre et sauta dans le jardin… Un des volets alla claquer contre la muraille, mais l’autre rencontra un obstacle mou. Ric y alla tout droit, il distingua un homme aplati derrière, et un bras qui s’était levé devant un visage probablement meurtri.

— Qu’est-ce que c’est ? criait Pierre debout dans l’embrasure.

— Je viens d’aplatir une punaise ! proclama Ric avec un air de triomphe…

En même temps il saisissait l’intrus par le coude pour l’attirer dans le carré lumineux de la fenêtre. L’homme d’ailleurs s’avança de lui-même.

— C’est comme ça que vous recevez vos visites ! fit-il d’un ton dolent.

Et il appuyait son mouchoir sur son front où se développait une bosse considérable…

— Tiens, monsieur Matignon ! on parlait de vous tout à l’heure, fit Ric.

— Pourquoi venez-vous par le jardin ? demanda Pierre.

— Parce que j’arrive de chez le patron, et c’est le plus court. Par son jardin, par la ruelle, et puis votre jardin, ça fait trois minutes, au lieu de dix par l’autre rue. Je vous apporte quelque chose.

— Un bouton de manchette pour faire la paire ? demanda Ric que la situation inspirait.

— Qu’est-ce que c’est que cette monture d’un bouton de manchette ? fit Matignon. Je vous apporte une lettre qui était dans le courrier du patron ce soir. Il m’a dit : « Matignon, puisque vous voilà, faites un crochet par mon jardin et portez cette lettre à M. Royat. Il sera peut-être bien aise de l’avoir tout de suite. »

M. Martin envoyait quelquefois un gros pli pressant par l’ambassade à Berne, et Lucette y joignait un petit mot.

Pierre tendit sa main par l’embrasure dans la direction de la voix de Matignon, et saisit l’épaisse enveloppe qui contenait des feuilles de papier Braille. Dès ses fiançailles, Lucette s’était empressée d’apprendre à écrire en Braille, mais sans le courrier officiel de son père qui était expédié rapidement par l’ambassade, ses lettres – le Braille étant suspect, – auraient été retenues longtemps à la frontière.

— Et après ça ? fit Matignon avec une certaine impudence. Je venais dire bonsoir. Je ne m’attendais pas à recevoir une gifle de contrevent.

— Vous regardiez par la fente, dit Ric debout sous la fenêtre dans une attitude de sentinelle.

— C’est ma foi vrai… Pour savoir si vous étiez là, répliqua Matignon…

Sans autre invitation, il se dirigea vers la porte qui ouvrait sur l’appartement, entra dans le corridor, puis dans la chambre, à l’instant où Ric regrimpait par la fenêtre. Pierre prit son parti aussitôt. Puisque l’ennemi était là, on allait le forcer à montrer son jeu.

— Enlève les papiers, dit Pierre à son cousin, quand il entendit le visiteur s’approcher de la table.

D’un seul geste du bras, au-dessus du large tiroir de la table qu’il ouvrit tout grand, Ric balaya les feuilles de dessin et le « jeu de jonchets ». Puis, d’un coup sec, il ferma le tiroir.

— Ça, c’est prudent, fit Matignon avec un rire désagréable. Je pourrais vous voler une idée.

— Ça s’est vu, fit Pierre imperturbable. Mais nous, nous ne volons rien, pas même un bouton de manchette. On va vous rendre le vôtre, que vous avez laissé tomber dans notre malle. Et vous voudrez peut-être bien nous dire ce que vous cherchiez dans cette malle. Vous voyez que je n’y vais pas par quatre chemins. Autant vous le dire tout de suite : Vous ne trouverez rien. C’est inutile.

— Vous me parlez chinois, dit Matignon.

— Si on vous parlait allemand, vous comprendriez mieux ? fit Ric subitement.

— Ça se pourrait. Je sais l’allemand.

CHAPITRE IX

Coup manqué

Matignon semblait parfaitement à l’aise. Il s’était assis carrément, près de la table, son œil guignant par échappée le tiroir clos. Pierre était à sa droite, l’oreille tendue à tous ses mouvements, à toutes ses inflexions de voix ; et Ric, qui savourait avec intensité cette situation dramatique, gardait son regard vif de gamin vissé sur la cicatrice de Matignon.

— À propos d’Allemand, poursuivit Ric, je vous ai vu dans un camp de prisonniers allemands, monsieur Matignon.

— Ah !… quand ça ? demanda le contremaître sans sourciller.

Et pourtant son visage recevait en plein la clarté inexorable de la lampe à gaz.

— L’autre jour. Au cinéma.

— Pas possible ! quel cinéma ?

— Faut-il lui dire quel cinéma, Pierre ?

— Non, laisse-le chercher.

— Dans un cinéma. Je vous ai vu, monsieur Matignon, au milieu d’un tas de prisonniers boches. Et vous n’étiez pas content. Vous fichiez votre gamelle par terre… Vous allez dire que vous n’avez jamais été dans un camp de prisonniers allemands…

— Mais si. Au contraire, j’y ai été, déclara Matignon avec un imperturbable sang-froid… Comme interprète, un jour que le camp avait des visiteurs. C’était le camp de Pierredolent. En effet, j’ai goûté la soupe, et ce diable de boche y avait versé du pétrole pour me jouer un tour… Ou peut-être pour faire croire aux visiteurs que la soupe du camp était empoisonnée… Tu parles que je n’étais pas content… J’ai craché dans la gamelle et puis jeté le reste par terre… Et je me souviens qu’on tournait justement un film pour la Croix-Rouge. Drôle que je me sois trouvé dedans.

— L’histoire plaque très bien, mes félicitations, dit Pierre. C’est dommage qu’on n’ait pas tourné un film dans votre garage quand notre malle y était. Ric, tu as rendu le bouton ?

Matignon examina l’objet d’un air indifférent, puis le mit dans son gousset.

— C’est un cadeau ? demanda-t-il gouailleur.

— Non, c’est un rendu, fit Pierre.

— Merci en tout cas. Je tâcherai de vous offrir un souvenir aussi, un de ces jours…

Il eut un petit rire assez naturel, mais que Ric trouva sinistre.

— Tout de même, reprit Matignon, vous me rendriez service en me disant où est ce cinéma. Je voudrais bien voir quelle binette j’avais en jetant ma gamelle.

— Vous venez de dire que ce n’était pas votre gamelle, s’écria Ric prompt à signaler un point faible.

— Ma gamelle, celle-là, quoi ! où j’avais bu… sapristi, il faut chercher ses mots comme des poux dans la paille, avec vous !

— Malgré tout, Matignon, je ne serais pas tranquille à votre place, reprit Pierre, sentant bien que le contremaître gardait le dessus jusqu’ici. On n’est pas tendre pour les espions, vous savez…

Matignon aurait dû éclater, au mot d’espion… Il aurait dû hurler son indignation. Il resta parfaitement froid.

— Espion ! répéta-t-il. Je me demande ce qui pend au nez de Gavenard si on trouve un espion chez lui, au beau milieu des moteurs et des magnétos pour l’armée… sans parler de votre nouvelle invention, destinée à accélérer la fabrication du 25 ou 30 %. On n’est pas tendre pour les espions, vous dites… Mais un patron qui garde depuis des mois un espion chez lui, il a peut-être des intelligences avec l’ennemi, qu’en pensez-vous ? Surtout si son associé est Suisse… Je connais des journalistes qui exigeraient une enquête immédiate… Ça en ferait des embêtements sérieux à Gavenard !

— Monsieur Matignon, dit Pierre, vous êtes très intelligent. Tout de même à votre place, je disparaîtrais.

— Si, je suis intelligent, vous ne l’êtes guère, répliqua l’autre, tandis qu’une subite fureur passait dans sa voix, puis s’effaçait aussitôt. J’ai mes papiers ; je suis bon Français, je me suis battu au front. On m’a réformé du service de guerre pour céphalalgie consécutive à ma blessure. Ensuite mobilisé dans le travail d’usine. Tout ça, c’est inscrit sur mes papiers… Puisque tu m’as vu au cinéma, toi, fit-il, se tournant brusquement vers Ric, tu as bien dû remarquer que j’étais en civil, pas ?

Une petite note d’inquiétude vibrait dans son ton agressif. Ric réfléchit un instant.

— Était-il en civil ? rappelle-toi… fit Pierre.

— Ça passe si vite au cinéma… Il me semble qu’il était habillé comme tous les prisonniers ; mais il n’avait pas ce vilain calot sur la tête… Ça j’en suis sûr. On pourrait demander à Mlle Renée.

— Qui est-ce, mademoiselle Renée ? interrogea Matignon vivement.

— Une personne que vous ne connaissez pas, répondit Ric avant même que Pierre pût lui enjoindre la prudence.

— Avec tout ça, le temps passe, et on n’a guère d’agrément, fit Matignon en se levant. J’en ai soupé de venir en bon voisin chez vous. On cache les papiers dans le tiroir, on me traite d’espion. Il ne manquerait plus que de me traiter de Boche !

— En effet, dit Pierre. Et pour ça, on vous ferait compter quinze, seize, dix-sept, dix-huit, etc…

Un instant, Matignon parut interdit, puis alarmé, et il perdit contenance.

— Quinze, seize, répéta-t-il machinalement.

Puis il s’arrêta court, saisit sa casquette sur la table, et s’en alla d’un air de rage qui pouvait être feint pour couvrir la retraite.

À peine Matignon était-il parti que Pierre chercha sa lettre sur la table, prit un canif pour ouvrir l’épaisse enveloppe.

— Tu vas lire à présent ? demanda Ric un peu désappointé, quand il vit son cousin passer sur les points en relief ses doigts au toucher déjà très habile.

Car au lieu de se servir de l’index seulement, Pierre envoyait en avant, sur la ligne, les trois autres doigts comme pour le renseigner en gros, de même que nous lisons avec le coin de l’œil des mots éloignés de celui que le centre de l’œil perçoit.

— C’est une lettre de Lucette ! fit Pierre. Est-ce que je vais la garder une heure dans ma poche ? Si tu recevais une lettre de ta fiancée, tu serais capable, avec ton flegme, de rester un jour sans la lire !…

Comme Ric n’avait encore jamais pensé à des lettres de fiancée, il se trouva embarrassé pour répondre…

— J’aurais voulu causer de Matignon… murmura-t-il…

Faute de mieux, il alla prendre dans sa serviette son manuel de mécanique, et s’y absorba.

Quand enfin Pierre remit les trois feuilles de carton mince dans l’enveloppe, sa figure était illuminée ; car Lucette, comme toujours, avait su par sa tendresse, par son tact charmant, lui faire oublier sa peine, l’envelopper entièrement dans l’espoir et la joie de l’avenir à deux, du bon travail, des belles ambitions, avec la dignité d’un foyer dont il serait le protecteur et le chef. Et pour finir, il y avait toute une page de petites bêtises amusantes qui rappelaient à Pierre les épisodes de ses vacances à la villa des Roses, à la ferme des Frênes.

« Il y en a déjà eu, des drames dans nos vies ! écrivait Lucette avec son petit poinçon… Nous nous sommes fiancés sur la scène d’un théâtre ! devant mille spectateurs !… Mais dites, Pierre, n’étions-nous pas un peu fiancés déjà, quand je pendouillais au bout d’une corde et que vous me tiriez du précipice ?… Une si belle histoire ne pouvait avoir qu’une belle fin… C’est égal, j’ai assez de drame à présent, je n’en veux plus… Je veux l’idylle !… »

En déchiffrant ce mot d’idylle, Pierre avait souri… L’idylle quand les canons tonnaient de la mer du Nord à l’Adriatique… Mais un tout petit coin d’idylle, pourquoi pas ?

Pierre se leva pour serrer la précieuse missive avec tout le trésor, dans une case du bureau dont il gardait la clef à sa chaîne de montre. Aussitôt Ric ferma son livre…

— En tous cas, fit-il, renouant l’entretien et suivant le fil de sa pensée, tu as montré ton jeu à Matignon…

— Oui, répondit son cousin en revenant s’asseoir près de Ric. J’ai dû lui donner la frousse, malgré qu’il crâne. Son explication du camp et de la gamelle plaque assez bien… Il faudrait savoir s’il avait sur le film la tenue du prisonnier ou la tenue du civil. Il faudrait connaître la date de cette visite où il fonctionnait comme interprète… Il faudrait s’informer s’il y avait peut-être des civils allemands dans le camp. Enfin toute une enquête… Et ça pourrait compromettre M. Gavenard et M. Martin… Non, moi j’espère un peu que Matignon, s’il a mauvaise conscience, s’escamotera lui-même, s’évaporera avec la rosée de demain matin…

— Tu ne me permettrais pas de retourner au Palais d’Or un de ces soirs ? demanda Ric. Je rapporterais des précisions…

— Si tu y tiens, dit Pierre. Après-demain m’irait mieux que demain, car je voudrais que tu me finisses le tracé du dateur. Je sais que M. Gavenard attend un Américain pour affaires, et j’ai envie de lui parler de ce brevet… Tu vas commencer sérieusement à être mon associé…

— Après-demain soir, c’est entendu. Je ne dînerai pas ; j’ai vu sur l’affiche du Palais d’Or que la soirée commence à huit heures ; elle dure deux heures ; je serai ici avant minuit certainement.

— Avant onze heures, corrigea Pierre… C’est la première fois que tu t’en iras faire le jeune homme tout seul…

— Le jeune Isidore Bautrelet plutôt. Je serai en mission de détective…

— Et l’autre détective, le nommé Œil de Verre, attendra ton rapport à la maison…

Le lendemain, vers trois heures de l’après-midi, Pierre se trouvait, par extraordinaire, seul dans son bureau du pavillon. Étienne, le jeune mécanicien qui travaillait le matin avec lui, restait à l’atelier après le déjeuner… Ric aurait dû être là, mais sitôt après avoir amené son cousin à l’usine, il était reparti pour l’école, où avait lieu un examen de progrès. Pierre à sa table, écrivait, sur sa machine, une longue lettre d’affaires destinée à M. Martin… Quelqu’un entra, s’arrêta sur le seuil, Pierre tourna la tête vers la porte, pensant qu’on allait s’annoncer, comme la courtoisie indique de le faire quand on entre chez un non-voyant. Mais on ne soufflait mot. Pierre pensa : « Cette personne ne remarque pas que je suis aveugle… » Et il n’avait pas encore pu s’habituer à dire : « Qui êtes-vous ? Je suis aveugle… » Au même instant, l’appel du téléphone le fit tressaillir. Il prit le cornet sur l’appareil de bureau qui était devant lui…

— Allô ! Vous demandez… Royat ? C’est moi, oui. Tiens, Courtois, qu’est-ce que tu dis de bon ?

Il n’y avait pas à se tromper à cette voix un peu éraillée, à cet accent bourguignon.

— C’est pour te faire savoir, disait Courtois, que l’individu Matignon est revenu à la charge, ce matin. Il passait, qu’il a dit. Il passe bien souvent dans ce quartier. À force de me poser des colles, il m’a extirpé que je fais chanter le Rat au Palais d’Or. Il m’a dit qu’il irait l’entendre, pas plus tard que ce soir. Après ça, il m’a demandé si je connais une Mlle Renée… Ça, tu comprends, ça m’a choqué. Je veux bien dire mes affaires à moi, mais quand il s’agit d’une personne du sexe…

— Tes affaires à toi, interrompit Pierre, sont aussi les affaires d’autrui. Je regrette que tu aies indiqué le Palais d’Or à Matignon…

— Pourquoi ça ?

— C’est trop long à dire au téléphone… Non, mademoiselle, ne coupez pas… Allô ! allô ! ne coupez pas !… Qu’est-ce que tu veux, Courtois, en somme ?…

— Te dire que le type a lâché un ou deux mots… Il est après ton invention, méfie-toi… Si tu pouvais venir jusqu’ici demain soir, je t’en dirais plus long.

— Demain soir ce n’est pas possible, répondit Pierre. Je n’aurais pas Ric pour m’accompagner. Il sort. Je serai seul à la maison…

— Dommage, tâche de venir dimanche.

— Si je peux, je te lancerai un mot… – Oui, oui, mademoiselle, nous avons fini…

Il replaçait le cornet quand un pied jeune et rapide escalada le petit perron, et la voix de Ric se fit entendre.

— C’est moi, Pierre ! Laissez-moi donc passer, monsieur Matignon !

— Comment, fit Pierre se retournant brusquement, vous étiez là, Matignon ? Depuis quand y étiez-vous ?

L’inconnu silencieux qui ne s’annonçait pas, c’était donc Matignon ?

— J’arrive à la minute, répondit le contremaître. Je venais pour téléphoner, vous finissiez comme j’arrivais…

— Alors il y avait là quelqu’un d’autre ? insista Pierre.

— Oui… quelqu’un est sorti comme j’arrivais, répondit Matignon après une courte hésitation.

— Ah ! ça n’est pas vrai, fit Ric. Si quelqu’un était sorti, je l’aurais vu, moi.

Pierre très contrarié, se demandait ce que cet auditeur indiscret avait saisi de l’entretien avec Courtois… Il essaya de se rappeler toutes les phrases qu’il avait prononcées. Il avait nommé le Palais d’Or, mais Matignon était déjà renseigné. Et après ? rien d’important… Vraiment cet individu toujours aux écoutes se rendait ridicule et n’attrapait pas grand’chose…

Cependant Pierre resta très préoccupé tout le jour, et le lendemain soir, quand son jeune cousin le quitta, il lui fit force recommandations de prudence…

— Supposons que tu voies Matignon au cinéma, évite-le. Garde-toi de parler aux gens que tu ne connais pas… Rentre le plus tôt possible par le Métro…

Resté seul, après un court dîner où Mme Amande lui tint compagnie, Pierre sortit dans le jardin, car la soirée, quoique froide, était belle. Guidé par sa canne, il marcha longtemps dans les allées, et finalement découvrit un banc vermoulu tout au fond du verger ; il s’y assit ; il aimait à se sentir bien seul, éloigné de la maison et des regards curieux, et il ne se doutait pas que la nuit était tout à fait venue. Tirant de sa poche la chère lettre de Lucette, il la posa devant lui sur la petite table en fer et se mit à la relire…

Mais, sans qu’il s’en doutât, le sens de vigilance que sa cécité avait développé en lui faisait continuellement sentinelle… Au milieu d’une ligne son doigt s’arrêta en l’air, puis se remit en route.

— C’est Mme Amande qui fait sa tournée avant d’aller se coucher, pensa-t-il. Elle ferme la porte de la rue, puisqu’il est entendu que Ric rentre par le jardin… C’est égal, Mme Amande sera plus tranquille si elle me sait dans la maison.

Il reprit sa lente marche, tâchant de ne pas s’égarer. Ah ! si notre pauvre Pierre avait eu des yeux, il aurait vu une lueur filtrer par la fente du contrevent, dans sa chambre où, avant de sortir, il n’avait certainement pas allumé le gaz, bien inutile pour lui… Il arriva au seuil, s’avança en buttant un peu dans le corridor, dont Mme Amande avait la manie de se servir comme d’un débarras de petites caisses ou de marmites qui l’encombraient dans sa cuisine… Il culbuta un escabeau bizarrement placé au milieu du passage.

Il ouvrit la porte de la chambre… Quelqu’un s’y trouvait, car il entendit respirer… Les deux mains en avant, il courut vers le bureau… On l’esquiva, on le poussa de côté, on sauta par la fenêtre, car il entendit le volet brusquement s’ouvrir, et deux pieds toucher sur le gravier, puis s’éloigner vers la droite où se trouvait le portillon dans la palissade… Pierre n’essaya pas d’appeler, à quoi bon ? Ce n’était pas la pauvre Mme Amande, déjà en toilette de nuit, qui pouvait courir après un cambrioleur… À savoir encore si on avait cambriolé…

Pierre tâta le bureau, trouva qu’on avait forcé deux tiroirs, enlevé le portefeuille. Mais depuis la veille le portefeuille était vide… Ric, sous la direction de Pierre, avait fait un rouleau des papiers importants et les avait mis dans une cachette qu’il avait découverte derrière les tiroirs, fermée par un panneau à glissoire, comme il y en a dans tous les vieux bureaux…

— Ton coup est manqué, Matignon ! dit Pierre quand il se fut assuré que le panneau n’avait pas bougé.

CHAPITRE X

Le drame en taxi

Ric rentra vers onze heures, absolument certain que c’était bien Matignon qu’il avait vu sur l’écran ; son costume était celui des soldats prisonniers et non des civils… Quand il apprit de son cousin la tentative de cambriolage et l’effraction du bureau, sa consternation fut grande ; cette fois, il n’y avait plus à rire, il n’y avait plus à s’imaginer qu’on jouait avec Matignon comme le chat joue avec la souris. C’était bel et bien Matignon qui était le chat. Sournois, furtif et cruel, il avait tenu un instant Pierre sous sa griffe…

— Pas de ça ! s’écria Ric. Tu vas prévenir M. Gavenard… Il mettra Matignon à la porte…

— Ça ne nous avancerait pas beaucoup. Matignon ne lâchera pas le morceau. Il lui faut le plan de mon dispositif, soit pour le vendre à une maison concurrente, s’il est Français comme il dit, et une simple canaille ; soit pour l’envoyer à l’aviation allemande, s’il est Boche, comme je le pense. Nos ennemis ont tout intérêt, comme nous, à accélérer la production des magnétos. Si Matignon reste à l’usine, nous savons au moins où le prendre. S’il disparaît, c’est le danger aux quatre coins de l’horizon. Non, vois-tu, Ric, je ne dirai rien encore à M. Gavenard.

— Mais qu’est-ce que nous ferons ?

— Nous narguerons le bonhomme. Le nez qu’il aura fait en trouvant dans le portefeuille tes dessins de l’école et rien d’autre !… C’est égal, poursuivit Pierre avec quelque amertume, quand je pense qu’il était là, à deux pas de moi, et qu’il a pu s’échapper !… Je dis comme mon camarade de Saint-Amé : « Être aveugle, c’est plutôt incommode ! ».

Le lendemain, Ric et Pierre, en quittant l’usine le soir, s’arrangèrent à croiser Matignon sur la grande porte où chacun était obligé de passer.

— Mauvaise chasse, Matignon ! fit Pierre que son cousin avertit par une légère pression du bras. Nous serons bien aises que vous nous rendiez le portefeuille, mais vous pouvez garder les papiers, s’ils vous intéressent.

— Ma parole, fit Matignon par dessus son épaule, et parlant pour un ouvrier qui sortait avec lui, ma parole si je ne crois que cet aveugle a eu le cerveau dérangé par la même balle qui lui a crevé les yeux.

Pierre serra les lèvres ; cette lourde ironie lui fit hausser les épaules. Mais Ric, indigné, s’écria :

— Pour vous, il y aura bien douze balles et un poteau à Vincennes, monsieur Soi-Disant Matignon.

— Le petit est aussi fou que l’autre, grommela le contremaître en se hâtant de passer dans la rue.

— Tu n’aurais pas dû lui parler du poteau d’exécution, fit Pierre tout en marchant au bras de son jeune guide. À présent, ce sera la guerre au couteau. Matignon sait qu’il joue sa peau. Il lui faut mon invention ; quand il l’aura, il disparaîtra… Si du moins j’avais mon brevet, on commencerait la fabrication… On la mènerait grand train. Même si les Allemands imitaient ensuite mon dispositif, nous aurions une grande avance. Mais sans brevet, autant jeter mon idée sur la place publique… Si Matignon bouge encore un doigt, alors oui, j’avertirai M. Gavenard.

Les jours passèrent, M. Martin écrivit que les dernières formalités pour l’enregistrement étaient commencées. « Qui sait, écrivait-il, si le brevet ne vous sera pas remis pour vos étrennes, mon cher Pierre ? Et qui sait si je ne vous l’apporterai pas moi-même ? Mais votre futur beau-père, pour être sûr d’un bon accueil, se fera peut-être accompagner d’une autre personne plus chère… et qui brûle du désir de voir Paris… »

Lucette ! Lucette à Paris pour Noël ! Ric crut que son cousin en prenait la fièvre.

Tantôt parlant avec exubérance et faisant mille projets, tantôt silencieux pendant des heures, Pierre se mit à compter les jours, et son ardeur au travail, pour mettre à point ses ébauches d’idées, provoqua même les protestations d’Étienne le matin, et de Ric l’après-midi, qui ne voyaient ni l’un ni l’autre la nécessité de cette allure. La claire lumière de l’espoir illuminait les jours, et l’inquiétante figure de Matignon se renfonçait dans son coin d’ombre duquel Pierre et Ric détournaient leur pensée trop négligente… Cependant, ils en causaient entre eux de temps en temps.

— Tu as bien soin de ne rien dire de Matignon dans tes lettres chez toi, n’est-ce pas, mon poteau ? recommandait Pierre. Si Lucette en entendait un mot, elle s’affolerait.

— Non, non, sois tranquille, fit Ric. J’écris ça dans mon journal, tous les épisodes l’un après l’autre. Papa et maman liront l’histoire quand elle sera finie. Comment finira-t-elle ? C’est drôle d’écrire une histoire quand d’un chapitre à l’autre on se demande soi-même ce qui va arriver. Comment crois-tu, toi, que ça finira ?…

— Mal pour Matignon. On aura Matignon…

— Ce n’est pas lui qui nous aura plutôt ?

— Penses-tu ? Il lui faut trop de choses à ce glouton-là. Il lui faut tous mes papiers, car d’après ses remarques dont Courtois m’a fait part, il est sur la piste de mon moteur sans explosion… Et il lui faut deux hommes bâillonnés. Car à l’instant où nous le dénoncerons, c’est le poteau sans phrases…

— Nous bâillonner ! excusez du peu ! s’écria Ric.

— Nous réduire au silence d’une façon ou de l’autre. Alors tu vois ses chances : nous sommes sur nos gardes, nous tenons le couteau par le manche, Matignon finira par comprendre que sa position est trop dangereuse, et il disparaîtra, sans que M. Gavenard ni M. Martin n’aient les ennuis et les soupçons d’une enquête. Personnellement, j’y ai intérêt aussi. Supposons l’usine suspecte, le travail arrêté, au moment même où tout l’outillage va être prêt pour ma magnéto… Ce serait le désastre…

— Alors tu prédis que ça finira comme ça, que Matignon s’en ira en fumée ?…

— C’est ainsi que le diable a coutume de disparaître, dit Pierre en riant.

Toutes les phrases de cet entretien revinrent à leur mémoire quelques heures plus tard, et surtout la brève formule par laquelle Pierre avait résumé le programme de son ennemi : « Tous mes papiers entre ses mains… Toi et moi bâillonnés… »

Une audace formidable, conseillée par l’astuce la plus perfide, était déjà embusquée, n’attendant plus que la minute favorable pour exécuter ses plans.

Pierre était seul avec Ric dans son bureau du pavillon. Trois heures allaient sonner. Le téléphone appela…

— Allô ? fit Pierre. Oui, je suis Royat.

— Un malheur vient d’arriver à votre ami Courtois… prononça dans le cornet une voix lente, distincte. Oui, accident grave… Courtois veut vous voir ; il est à l’hôpital Saint-Antoine… Urgent ! dans une heure, il aura peut-être cessé de vivre… Je vous ai envoyé un taxi… Dans votre quartier, vous auriez de la peine à en trouver à cette heure… Le taxi est parti il y a six minutes. Il doit être à la porte de votre usine en cet instant… Ne perdez pas une seconde. Avez-vous quelqu’un pour vous accompagner ?…

— Oui, j’ai quelqu’un, je pars…

Se tournant vers Ric, Pierre lui répéta brièvement le message qu’il venait de recevoir. Ils prirent leurs bérets, sortirent du pavillon, et traversèrent la cour précipitamment. Le concierge leur ouvrit la grande porte, derrière laquelle, en effet, un taxi très bien tenu attendait. Près de la portière, un homme en blouse blanche d’infirmier et portant le brassard de la Croix-Rouge, s’avança pour aider Pierre à monter.

— Il n’y a pas de temps à perdre, dit-il. Votre ami est bien mal… Hôpital Saint-Antoine ! fit-il, s’adressant au chauffeur…

Il insista poliment pour que Ric s’assît à côté de Pierre ; il se plaça en face d’eux ; un petit sac de cuir noir était près de sa main, sur la banquette. Les stores des deux côtés étaient baissés, il faisait assez sombre dans la voiture. Ric, qui aurait voulu voir dans la rue, essaya de soulever le store qui semblait accroché. Le taxi marchait très vite, au maximum probablement. Tandis que Ric s’affairait avec le store récalcitrant, l’infirmier avait entr’ouvert son petit sac et manipulait quelque chose dans l’intérieur ; il déboucha un flacon qui grinça légèrement… De l’autre main, il pressait la poire de caoutchouc qui avertissait le chauffeur…

Le taxi s’arrêta net ; en moins de dix secondes, la portière s’ouvrait, le chauffeur escaladait la marche, saisissait Ric à la gorge ; l’infirmier renversait Pierre sur les coussins et lui enfouissait le nez et la bouche dans un énorme tampon d’ouate imbibé de chloroforme, et le chauffeur, plongeant sa main libre dans le sac, en tirait un second tampon qu’il appliquait sur la figure de Ric déjà à demi-suffoqué. Ce fut pour l’un et pour l’autre comme la fin du monde, comme un gouffre de ténèbres où ils s’enfoncèrent sans un cri…

— Ganz nett ! dit le chauffeur avec un gros rire.

L’infirmier enlevait sa blouse et son brassard, les roulait, les fourrait dans son sac.

— Foui, c’est de la ponne ouvrache ! fit-il d’un air satisfait. À présent, les boches…

Il voulait dire les poches. Car il fouilla soigneusement ses deux victimes et leur enleva tout le contenu de leurs poches et de leurs goussets, clefs, porte-monnaie, calepins, qui à leur tour s’engouffrèrent dans le sac noir. Le chauffeur était remonté sur son siège et le taxi marchait maintenant à l’allure permise. Place de la Nation, il stoppa. Un passant le hélait près de l’arrêt des tramways. Il s’approcha, ouvrit la portière, malgré les gestes de dénégation du chauffeur qui montrait son petit drapeau. Le sac noir passa de l’intérieur du taxi dans les mains de l’indiscret, qui avait eu un mauvais rire en voyant deux formes immobiles, prostrées, affalées l’une contre l’autre sur la banquette du fond. Il échangea quelques mots avec le pseudo-infirmier qu’il appela : Herr Doktor, et pendant ce temps le chauffeur, pour jouer son rôle, égrenait un répertoire d’injures contre l’empoté, le mufle, qui l’empêchait de rouler…

— Tu vois donc pas que j’suis chargé ! Eh ! gourde ! va donc ! vociférait-il avec un accent à peu près authentique.

L’homme referma la portière, répondit d’un air ennuyé qu’il n’avait pas vu le drapeau, puis monta dans le tram prêt à partir. Toute la petite scène fut fort bien jouée, ce n’était que l’incident insignifiant et fréquent d’un monsieur pressé qui cherche à monter second dans un taxi déjà occupé…

Le seul petit détail suspect était la barbe énorme du monsieur, une barbe de sapeur ou d’Auvergnat, une barbe qui lui montait quasi jusqu’aux yeux ; une végétation comme on n’en voit vraiment plus à Paris ; mais la cicatrice de Matignon était bien au chaud là-dessous…

Trois quarts d’heure plus tard, la même barbe, mais accompagnée cette fois d’une casquette et d’un bourgeron d’ouvrier, se présentait aux regards de Mme Amande.

— Je viens de la part de M. Pierre Royat… Voici sa carte, où son jeune guide a écrit deux mots… J’ai les clefs de son bureau pour lui apporter quelques papiers dont il a besoin immédiatement. »

Mme Amande lut au dos de la carte ces mots tracés au crayon : « Prière de permettre au porteur d’entrer dans notre chambre et d’ouvrir le bureau avec les clefs que nous lui avons remises. – Frédéric, pour son cousin Pierre Royat. »

— Entrez, entrez, dit Mme Amande. C’est pressant ?

— Assez. Il y a au bureau un Américain à qui M. Royat fait voir des projets de mécanique, avec son cousin pour lui aider ; puisqu’il est aveugle, le pauvre diable…

— Ça m’explique que le petit ne soit pas venu lui-même, songea Mme Amande. Vous êtes sûr de trouver ce qu’il vous faut ?…

— Ce n’est que trois ou quatre dessins qui leur manquent ; je mettrai la main dessus en un instant, répondit Matignon, lequel, dans sa première exploration, avait bien soupçonné un panneau secret derrière les tiroirs, mais n’avait pas eu le temps d’y arriver…

Au bout de quelques minutes, en effet, le précieux rouleau était en sa possession et pouvait rejoindre sous une petite trappe ingénieuse, dans un coin du garage, les autres papiers abandonnés précipitamment sur la table du bureau au pavillon, par Pierre et Ric, qui n’avaient pas pris une minute pour les serrer, après le message téléphonique de l’hôpital…

Ah ! ce message, qui donc aurait soupçonné qu’il partait de la même officine, d’un appareil à fil souterrain branché sur le fil de l’usine, et qui permettait à Matignon de recueillir une foule de communications souvent intéressantes, de lancer également des appels dont la source restait cachée…

S’étant assuré, vers trois heures, que Pierre et Ric étaient seuls au bureau, il avait d’abord téléphoné chez le liquoriste du coin, le mot convenu avec son complice pour que le taxi se trouvât à la porte, puis il avait lancé sa nouvelle alarmante, et par un châssis du garage le chat avait regardé d’un œil ironique et dur les deux souris courir vers la trappe infaillible qui allait les happer…

Ensuite se diriger vers le pavillon vide et rafler tout ce qui se trouvait sur la table, avait été l’affaire de trois minutes.

Matignon, en général très assidu à tous ses devoirs de contremaître, jouissait d’une grande liberté de mouvements ; car il devait souvent se rendre à divers entrepôts pour accélérer la livraison des matières premières indispensables… Donc, cinq minutes après la sortie de Pierre, Matignon sortait à son tour sans précipitation, entrait dans un café dont le garçon seul dans la salle, lui faisait un signe, passait dans une arrière-salle et en sortait camouflé de sa barbe de fleuve. Il courait au Métro et en sortait Place de la Nation juste à temps pour héler le sinistre taxi d’où s’exhalait, si l’on y avait pris garde, une forte odeur de chloroforme.

Dès que le sac, avec les clefs et le petit portefeuille de poche appartenant à Pierre, fut en sa possession, le programme était rempli. Dans le portefeuille, outre une photographie de Lucette – car Pierre, comme tous ses camarades aveugles, portait toujours sur lui de chers portraits – il se trouva des cartes de visite… Bien commode pour écrire un billet et inspirer une parfaite confiance chez Mme Amande, où l’homme à la grosse barbe se rendit sans perdre une seconde, dès que le tramway le déposa porte de Clignancourt. Comme tout cela était bien agencé, et digne vraiment du génie organisateur que la Providence n’a pas départi, assure-t-on, à toutes les nations !…

Vers six heures, comme Mme Amande s’occupait à préparer son dîner, on lui apporta un petit « bleu » qu’elle ouvrit avec alarme, car elle ne recevait pas souvent des messages pneumatiques. « Chère Madame, ne nous attendez pas pour le dîner. Mon camarade Courtois est mourant à l’hôpital Saint-Antoine. Il se peut que nous passions la nuit auprès de lui, Ric et moi… Mais s’il était mieux demain matin, nous l’accompagnerions peut-être en auto de la Croix-Rouge, chez sa mère… Donc, il se peut que nous ne rentrions pas demain… Bonnes salutations de Pierre et de Ric. »

Mme Amande resta rêveuse après avoir lu ces lignes… « Drôle d’idée, pensa-t-elle, de conduire un mourant chez sa mère. Il serait plus indiqué d’appeler la mère à l’hôpital… Maintenant, faut-il que je fasse prévenir l’usine ? Mais non, puisque c’est probablement à l’usine que M. Royat a appris que son camarade Courtois était mourant… M. Gavenard aura été informé tout de suite… Enfin, nous verrons ça demain matin… Et je retire mon pot-au-feu ; je n’en ai pas besoin pour moi seule. »

Ce fut toute la conclusion que Mme Amande tira du petit bleu.

CHAPITRE XI

La torture du galetas

Le lendemain, vers dix heures, comme Mme Amande s’affairait en chantonnant dans son ménage, M. Gavenard arriva en coup de vent.

— Qu’est-ce qui se passe ? cria-t-il avec sa brusquerie essoufflée et tourbillonnante. Où M. Royat a-t-il passé ? Est-il malade ? Lui et le petit ont quitté l’usine hier sans me prévenir. Ce matin, ils n’ont pas encore paru… Étienne, qui est à son poste, dit qu’ils doivent avoir emporté avec eux tous les dessins à compléter, il s’imagine que M. Royat préfère travailler seul à la maison… Mais parlez donc, Mme Amande… Vous avez l’air frappée de la foudre !…

— Ils ne vous ont rien dit, monsieur Gavenard ? balbutia-t-elle. Tenez… une minute !… Cette carte et ce petit bleu… Je les ai mis sur ma commode…

Quand M. Gavenard eut pris connaissance des deux communications, il parut d’abord assez froissé…

— Pas un mot pour moi ? C’est un manque d’égards… Seraient-ils vraiment partis pour la province avec ce mourant ? Je vais téléphoner à l’hôpital St-Antoine. Comme cela, je saurai que faire d’Étienne qui attend. Un seul ouvrier qui perd deux heures, madame, c’est un trou dans la défense nationale, s’écria le chef d’usine avec conviction…

Mais au bout d’une demi-heure, il revenait, la mine tellement renversée que Mme Amande prit peur, lui avança vite une chaise et lui offrit un cordial…

— Pas un mot de vrai dans toute l’histoire !… murmura-t-il en cherchant à reprendre haleine, car il avait couru à travers les deux jardins. À l’hôpital, aucun malade du nom de Courtois… À l’École Saint-Amé, c’est Courtois lui-même qui m’a répondu ; on est allé le chercher pour qu’il s’explique… Le directeur semblait me prendre pour un simple fumiste. Pas plus d’accident que sur ma main… À présent, madame Amande, quel motif peut avoir Royat de disparaître ainsi, et de nous bourrer le crâne avec une histoire à dormir debout… Inventée d’un bout à l’autre… C’est scandaleux !… Et prendre le petit pour complice…

— Ma foi, déclara Mme Amande, les mains sur les hanches, jamais je ne croirai que M. Royat nous ait menti… Non, non, allez, je connais mon monde.

— Mais voilà les preuves ! cria M. Gavenard en s’échauffant et tapant de la main sur les deux documents, la carte et le petit bleu étalés sur la table.

— Tant que vous voudrez, mais je ne crois pas un mot de tout ça, persista la bonne dame avec un manque de logique qui exaspéra M. Gavenard… Voulez-vous que je vous dise ! s’exclama-t-elle au bout d’une minute où l’inspiration semblait jaillir en elle… C’est pas eux qui ont écrit ça…

— Pas eux ? qui alors ?

— Est-ce que je sais, moi ? Les a-t-on vus hier quand ils ont quitté l’usine ?

— Oui, parfaitement. Le concierge leur a ouvert la porte, ils semblaient très pressés, ils sont montés dans un taxi qui était là.

— Qui était là ? qui était donc venu pour les charger… Le concierge n’a pas noté le numéro du taxi, par hasard ?

— Je ne crois pas… Il va y avoir une enquête à faire… C’est un sérieux ennui, madame Amande. Je ne vous le cache pas. Moins on en parlera, mieux ça vaudra… Si on pouvait éviter que la police s’en mêle… Dans une usine de guerre, vous comprenez qu’il y a pas mal de secrets à garder… Le gouvernement est horriblement pointilleux… Pourvu que l’affaire ne s’ébruite pas dans les ateliers !

— Moi, j’y vois autre chose, fit Mme Amande, j’y vois que M. Royat qui est aveugle, et le petit qui ne connaît rien à Paris, sont escamotés… Pourquoi ? par qui ?… Un soir, il n’y a pas longtemps, j’ai entendu du bruit… J’étais déjà couchée, je me suis levée… J’ai vu quelqu’un s’éloigner par le jardin. On était sorti par la fenêtre, car on n’avait ni ouvert ni fermé la porte de la maison ; alors je suis venue très doucement dans le corridor, et j’ai regardé par la porte de la chambre qui était grande ouverte ; M. Royat était devant le bureau, il tâtonnait dans les tiroirs ouverts ; le gaz était tout allumé… Par qui ? Je n’ai rien dit le lendemain, j’ai pensé que M. Royat avait ses raisons pour ne rien dire non plus.

— Vous êtes un prodige de discrétion, madame Amande. Trop de discrétion peut nuire. Il y avait là une indication… Mais j’étais venu pour vous dire que Courtois arrivera à l’instant, avec une jeune fille qui lui sert de guide… Il était d’une agitation, au téléphone !… Je lui ai interdit de venir à l’usine. Avec votre permission, madame Amande, nous mènerons toute l’enquête ici… Le concierge, qui est un homme absolument sûr, apportera ses renseignements. Nous n’avons personne d’autre à interroger. J’ai dit à Étienne que M. Royat s’absenterait quelques jours, je l’ai envoyé à son travail. Comme ça, il n’y aura aucun bavardage dans les ateliers…

— Moi, je ne vous cacherai pas que je pense à M. Pierre et à Ric plus qu’à l’usine, marmotta Mme Amande. Comment allons-nous les retrouver, ces deux enfants ?

— Oh ! ça ne tardera pas, vous verrez, fit M. Gavenard, très peu rassuré au fond…

Une demi-heure plus tard, Courtois et Mlle Renée sonnaient à la porte ; ils étaient venus aussi vite que le Métro avait pu les amener.

— Dire qu’on voulait m’empêcher de sortir parce que ce n’est pas l’heure de sortie ! faisait Courtois, bouillant de colère. Ma parole, s’il ne faudra pas à présent que les gens se noyent à l’heure de sortie pour qu’on ait la permission de les repêcher…

— Monsieur Courtois, calmez-vous ! faisait doucement Mlle Renée…

— On voulait l’empêcher aussi de m’accompagner, sous prétexte qu’elle doit sa journée à la maison !… Ah ! nous verrons ça, nous discuterons l’affaire, monsieur le directeur ! Et si on nous met à pied tous les deux, eh ! bien, mademoiselle Renée ?…

— Mais oui, monsieur Courtois, mais oui… répondit la jeune fille avec un sourire.

— Vous êtes témoin qu’elle a dit oui ! s’écria Courtois, tournant sa belle figure sans regard vers Mme Amande qu’il devinait sympathique… Si on nous met à pied, eh bien ! c’est très simple… Nous nous marierons, mademoiselle Renée !…

— On verra ça en temps et lieu, monsieur Courtois, dit, toujours gentiment, son aimable petite compagne… Il s’agit d’autre chose en ce moment…

Mais un long examen de la situation n’apporta aucune lumière nouvelle ; l’énigme restait obscure, indéchiffrable ; quelle raison Pierre Royat pouvait-il avoir eue de disparaître, puis de donner le change par deux messages mensongers ?…

— Ce n’est peut-être pas lui qui les a envoyés… hasarda Mlle Renée, tournant et retournant la carte dans ses mains.

— Pourtant, c’est bien la carte de visite de Royat…

— On peut la lui avoir volée.

— Ça, c’est toujours possible…

— Il peut avoir été trompé, lui aussi, par un faux message qui l’a fait partir précipitamment… Ce taxi qui l’attendait, ça paraît singulier. Ça paraît arrangé à l’avance, dit Courtois… Mais supposons qu’une main étrangère ait écrit la carte et le petit bleu, c’est une personne qui connaît mon nom, qui connaît l’école, qui sait que Pierre est mon ami… Ça restreint le cadre. Je ne connais presque personne à Paris, moi. Sauf le lieutenant Franchet qui est venu deux fois me voir… Une idée. Il est très bien situé, le lieutenant… Il nous donnerait un conseil.

— Moins on fera de bruit, mieux ça vaudra, fit M. Gavenard, soucieux.

Renée avait envie de dire quelque chose. Elle hésitait.

— Le jeune cousin de M. Royat, commença-t-elle, était au cinéma avec nous un soir – c’est un cinéma chantant, madame, ça vous explique que M. Courtois et M. Royat y étaient… Et le jeune homme a cru reconnaître quelqu’un sur l’écran qui représentait un camp de prisonniers allemands… Il m’a dit à moi : « Vous ne reconnaissez pas ? » Au premier moment, non… Mais j’ai réfléchi… Cette figure à cicatrice, je l’avais vue une fois… dans le Métro, le jour où M. Royat arrivait… M. Courtois le connaît, pas de vue, naturellement.

— Une figure à cicatrice ? répéta M. Gavenard subitement inquiet… Vous savez son nom ?

— Parbleu ! dit Courtois… Il est venu deux fois me voir à l’école, dans un but suspect… J’ai même téléphoné à Royat : « Il est après tes inventions, méfie-toi. »

— Son nom ? cria M. Gavenard.

— Matignon Auguste, contremaître chez vous…

Le patron porta ses deux mains à sa tête comme pour s’arracher les cheveux…

— Mais, c’est fou ! proféra-t-il. Matignon ! la perle de mes employés… Vous l’avez vu dans un camp de prisonniers ? Vous êtes halluciné ! Matignon est Français, bon Français, bon soldat. J’ai vu ses papiers, ses états de service.

Il y eut un long silence.

— Je crois pourtant, reprit enfin Mlle Renée, frêle et douce mais persistante, qu’il faudrait suivre la piste Matignon. Il y a une chaîne : le camp, les visites de cet homme et ses questions à Courtois, et puis une histoire de bouton de manchette perdu dans une malle, que M. Pierre a racontée à M. Courtois…

— Tiens !… oui, je me rappelle ! fit involontairement M. Gavenard…

Il se souvenait d’un entretien de Royat avec le camionneur Clément, auquel il avait fait exprès de ne pas arrêter son attention. Peut-être, en effet, tenait-on là les deux bouts d’une chaîne, mais combien de chaînons manquaient !… Tout à coup, M. Gavenard fut très pressé de rentrer à l’usine, et l’on n’arrêta aucun plan avec lui…

Le désarroi du pauvre homme en face du dilemme que présentait la situation était effroyable… Agir ou ne pas agir ? Agir, c’était mettre la police en mouvement, appeler M. Martin par télégramme, faire arrêter Matignon préventivement, donc rendre l’usine suspecte… Ne pas agir, c’était abandonner Pierre, aveugle, et Ric, un enfant, à des mains mystérieuses et certainement malfaisantes… M. Gavenard, troublé, furieux, cruellement partagé, ne se décidait à rien, donc en pratique se décidait pour l’inaction.

Il arriva la chose à laquelle on s’attendait le moins : Mlle Renée prit en mains la direction de l’affaire.

— Ne pensez-vous pas, monsieur Courtois, dit-elle doucement, qu’il faut surveiller Matignon ? Si vous êtes d’avis, je vais d’abord vous reconduire, et puis zut pour ma journée de lingerie. J’irai aux informations. J’irai aussi chez le lieutenant Franchet lui demander conseil…

— Ça, c’est très bien, approuva Courtois. Un lieutenant, c’est toujours un lieutenant… Il aura des tuyaux que nous n’avons pas… Et je vais avec vous. Moi, je dis zut pour les brosses. On s’expliquera ce soir avec le directeur.

 

*    *    *

 

Pierre s’était réveillé lentement, lourdement, avec la sensation d’avoir le crâne enfoncé ; il y porta même la main, se croyant encore dans la tranchée et murmurant : « Ce sera un éclat d’obus… Qu’est-ce qu’ils attendent pour me ramasser ? » Il entendit à côté de lui une sorte de plainte.

— Qui est là ? demanda-t-il. Pourquoi fait-il si noir ?

Une nouvelle plainte confuse, et puis la voix de Ric qui se lamentait :

— J’ai mal au cœur !… Maman, maman !

Puis ils retombèrent dans un long silence où peu à peu la mémoire filtrait…

— Pierre ! appela le jeune garçon en se soulevant sur son coude et en regardant autour de lui… Pierre ! parle-moi ! pourquoi sommes-nous ici ?… Ce n’est pas notre chambre… Pierre, m’entends-tu ?

— Oui, je t’entends, mais je ne te vois pas… répondit son cousin dans une sorte d’égarement…

— Tu ne peux pas me voir, souviens-toi, Pierre… Tu es aveugle…

— Tiens, je l’avais oublié, dit son cousin avec un rire indifférent… J’ai mal à la tête… Et toi tu as mal au cœur… Va appeler Mme Amande, qu’elle nous fasse un bon pot de camomille… Mais c’est Courtois, n’est-ce pas, qui était malade ?… Nous allions le voir… Quand sommes-nous rentrés ?…

— Nous ne sommes pas chez nous, Pierre. Nous sommes dans une chambre que je n’ai jamais vue, avec pas de fenêtre du tout. La moitié du plafond est en verre dépoli, tu sais, comme chez un photographe… Tu es sur un lit de camp, moi sur un autre… C’est une sorte de galetas, je pense… Il y a une table, avec un broc et une tasse dessus.

— Va voir si la porte est ouverte, dit Pierre, se dressant à son tour et s’apercevant qu’il était tout habillé.

Ric, malgré le vertige et la nausée, trouva moyen d’aller jusqu’à la porte, un panneau solide et épais.

— Elle est fermée et il n’y a pas de serrure en dedans… s’écria Ric.

— Ça se corse, prononça Pierre sans beaucoup d’émoi, car son affreux mal de tête l’empêchait de sentir bien vivement d’autres impressions… Pour moi, je suis encore dans ce taxi… Tout s’embrouille…

— C’est le chauffeur, s’écria Ric. Il m’a étranglé…

La tête lui tournait. Il revint à son lit, mais en passant près de la table, il vit que le broc était plein de café. Il en remplit une tasse et l’apporta à son cousin.

— Du café ! une gentille attention tout de même ! ça nous éclaircira les idées… Tu en as gardé pour toi ?

— Il y en a un broc tout plein…

— Bon, à présent tâchons de retrouver le fil… Tu entends le roulement des voitures ?… Nous sommes dans Paris. Mais pas sur la rue, le bruit est étouffé…

Tour à tour, avalant du café de la même tasse, réfléchissant, écoutant, ils se retrouvèrent à la minute où le monde avait fini pour eux dans le taxi. Ric avait la mémoire bien nette d’une agression, mais Pierre, qui n’avait pu voir le tampon d’ouate projeté sur son visage, ne se souvenait absolument de rien, que d’avoir subitement perdu connaissance… Ils prononcèrent le nom de Matignon presque à la fois tous les deux.

— Ce sera Matignon ! s’écria Ric, et Pierre disait en même temps :

— Cette histoire est signée Matignon…

— Au moins nous sommes ensemble ! fit Ric avec une naïveté affectueuse, assis sur le lit de sangle à côté de son cousin et le tenant par le bras. Vois-tu que tu sois seul ici, ou moi sans toi !…

— Ensemble, c’est une vraie partie de plaisir, fit Pierre, se serrant la tête à deux mains pour comprimer la douleur qui lui sciait le crâne.

— Je ne dis pas ça ; nous sommes en plein drame, fit Ric avec une certaine satisfaction.

— Et Lucette qui voulait l’idylle ! ajouta Pierre avec des coins de trouble encore dans son cerveau… Je trouve de plus en plus incommode d’être aveugle, comme disait le camarade. Veux-tu que je te dise ? Si c’est Matignon, il ne tardera pas à s’amener. Il posera ses conditions. On pourra causer…

Trois heures s’écoulèrent. Il faisait tout à fait nuit, pour Ric comme pour Pierre, dans le vaste galetas. La montre à cadran Braille leur aidait à suivre la fuite des minutes, et à mieux sentir le vide de leurs estomacs.

— On casserait bien une croûte, faisait Pierre, quand un pas assuré s’approcha de la porte, une clef grinça, une lumière parut.

— En effet, c’est monsieur Matignon, dit Ric d’une voix haute comme pour annoncer à son cousin une visite tout ordinaire.

Car il s’était promis à lui-même d’avoir du cran.

— Monsieur Matignon en personne, fit le contremaître, posant sur le plancher la torche électrique dont il était muni… Du moins celui que vous connaissez sous le nom de Matignon… Venu pour causer, monsieur Royat. Vous avez bien dormi, à propos ?

— Je suis en tout cas tout à fait réveillé, répondit Pierre. Causons.

— Votre intérêt comme le mien est qu’on finisse l’affaire le plus tôt possible, exposa l’homme en s’asseyant sur un des lits. Ce n’est pas pour des prunes, vous concevez, que mes supérieurs m’ont procuré les papiers du soldat français Matignon, tombé sur le champ de bataille et fouillé utilement par les nôtres. Des papiers, des plaques d’identité, vos morts nous en donnent tant que nous voulons… Ça n’est pas malin. On m’a fait évader du camp, ça c’était plus difficile, on m’a envoyé chez Gavenard. Il y a toujours quelque chose à organiser dans une usine ennemie, quand ça ne serait qu’une petite explosion… Quand j’ai su que vous aviez trouvé un dispositif vraiment ingénieux, je me suis dit : « Il nous faut ça. » Et ce soir j’ai vos dessins, j’ai les plans de toutes les pièces.

— Parfaitement, dit Pierre avec un grand calme… Vous avez donc gagné la partie, monsieur… monsieur Fritz ?

Subitement, l’homme se mit à jurer en allemand, et sa figure se décomposa de fureur, traversée par le zig-zag livide de la cicatrice…

— Qu’est-ce qui vous prend ? demanda Pierre narquois… Est-ce qu’il vous manquerait quelque chose tout de même ?…

— Il me manque le plan de l’ajustement des pièces, cria le faux Matignon…

— Ah ! naturellement… Pensez-vous que ce plan soit ailleurs que dans ma tête ?

Ric ne pût s’empêcher de pousser un cri de joie et de triomphe.

— J’apporte une proposition, fit le contremaître en se calmant tout à coup.

— Voyons la proposition, dit Pierre.

— Vous allez m’indiquer vous-même, cette nuit, l’ajustement d’après les dessins. On va vous apporter à manger. Nous travaillerons, et demain à midi vous serez tous les deux chez vous. Moi j’aurai disparu ; demain à midi, par avion, je passerai la frontière, et votre invention passera avec moi.

— L’autre alternative ? demanda Pierre.

— Je travaillerai seul, ça prendra du temps ; je trouverai l’ajustement sans vous ; le résultat sera le même. Seulement vous êtes prisonniers, vos amis s’affolent, votre fiancée est informée de votre disparition, toute la police est sur pied. Gavenard n’en mène pas large, lui qui n’aime pas les histoires. Vous pouvez éviter tout ça bien facilement…

— Ah ! monsieur Fritz ! fit Pierre toujours ironique et froid, vous vous êtes donné bien du mal pour rien… Avez-vous cru sérieusement que j’allais collaborer avec vous à la victoire allemande ?… Vous mettre ma magnéto dans les mains, là, en cadeau ?… Non, monsieur Fritz, non, je garde ma magnéto pour la France… Qu’en dis-tu, Ric ? fit-il se tournant vers son petit cousin.

Pour toute réponse, Ric se leva et prononça d’un ton grave, presque religieux :

— Vive la France !

CHAPITRE XII

La lumière après l’ombre

La première journée de recherches se termina sur un blanc complet. On avait suivi deux pistes qui l’une et l’autre avaient abouti dans le vide. C’est qu’on avait commencé trop tard ; Matignon était sorti de l’usine quand Mlle Renée, timidement, entra dans le pavillon du concierge et feignit d’avoir entendu dire que Mme Pipelet avait besoin d’une lingère à la journée ; étant sans travail pour l’instant, elle venait s’offrir…

Une lingère à la journée était, à Paris, un trésor si rare que la femme du concierge, maman de cinq petits gosses, s’empara de l’occasion immédiatement, et installa Mlle Renée devant une grande corbeille de linge à trier. De son coin de fenêtre, la jeune fille surveilla la sortie des ouvriers à six heures. C’était l’équipe de jour, Matignon n’y était pas…

— Monsieur Matignon est déjà parti ? se hasarda-t-elle à dire.

— Oh ! lui, il n’a pas d’heures, il va et vient. Il active le matériel brut.

« Tiens ! pensa Mme Pipelet, la petite en tiendrait-elle pour le contremaître ? Ça m’étonnerait, il n’est guère beau, le malheureux. »

Renée finit d’arranger une pile de petites chemises, dit qu’elle viendrait le lendemain et s’en alla très désappointée…

Courtois, qu’elle avait conduit dans la matinée chez le lieutenant Franchet, rue d’Hauteville, avait cherché une autre piste, celle du taxi de l’enlèvement… Après une scène assez vive avec le directeur de l’école Saint-Amé, il avait obtenu, grâce surtout à l’appui du lieutenant, ses entrées et sorties libres pour quelques jours, et une dispense de l’atelier. Le lieutenant avait prononcé d’un ton discret :

— Affaire grave, monsieur le directeur… Intérêts de la défense nationale… Le témoignage de Courtois est indispensable… Non, monsieur le directeur, je n’ai aucune pièce officielle à vous montrer… Ces affaires-là, vous le comprenez, ce n’est pas un rallye paper, on se garde de semer des paperasses sur la piste…

Ainsi Courtois fut autorisé à sortir le matin avec le lieutenant et à rentrer chaque soir avant neuf heures en tous cas.

Dix, vingt visites ce jour-là et le lendemain, chez des loueurs de taxis, n’amenèrent aucun résultat. Que pouvait-on en attendre, d’ailleurs ?

— Il faut compter beaucoup sur le hasard, mon lieutenant, dit Courtois. Vous regardez bien avec vos yeux, moi j’écoute avec mes oreilles ; il suffira peut-être d’un mot, d’une rencontre…

En attendant, M. Gavenard, balancé par mille atermoiements, avait pourtant lancé une dépêche en Suisse. Les dépêches, dans cette période-là, étaient retenues trois ou quatre jours à la frontière. « Royat malade. Arrivez. » Il fallait que le texte de la dépêche ne contînt aucun mot qui pût sembler suspect à la censure. On pouvait dire : « malade », il eût été dangereux de dire : « disparition ou mystère »…

Mlle Renée, pendant quatre jours, ne cessa de suivre Matignon dans ses allées et venues, trouvant des prétextes pour quitter son travail, mais n’aboutissant jamais qu’à une gare, à un entrepôt où le contremaître avait légitimement affaire. Le soir, Matignon dînait dans une petite crémerie, puis il rentrait chez lui, boulevard Bessières, dans un garni où il avait sa chambre, et il n’en sortait plus.

C’était le lieutenant qui prenait la faction à neuf heures quand il avait reconduit Courtois à son cantonnement… On pouvait observer la porte de l’immeuble d’un banc commodément situé sous les arbres du boulevard, en face. Pour le lieutenant, avec sa jambe blessée et mal raffermie, ce banc était précieux…

Le cinquième soir de sa faction qu’il prolongeait ordinairement jusque vers minuit, il vit, peu de minutes après dix heures, Matignon sortir de la porte cochère, regarder autour de lui, aviser un fiacre qui rôdait, l’attendre sous la clarté d’un bec de gaz. Le lieutenant n’avait vu Matignon qu’une fois, sur le quai de la gare où le contremaître attendait Royat, mais on ne pouvait se méprendre à sa cicatrice. Son plan fut tracé instantanément. Il traversa la chaussée aussi vite qu’il put, et aborda le fiacre à gauche dans la seconde où Matignon allait mettre son pied sur le marchepied de droite. Le cocher, un peu endormi, regarda ces deux clients d’un air incertain…

— Ma foi, dit-il, je crois que l’officier est arrivé bon premier. Et puis le militaire passe avant le civil de c’temps-ci… Mais tout même, fit-il, réfléchissant que deux clients valent mieux qu’un, si mon yeutenant n’y voit pas d’inconvénient, je pourrais charger aussi le civil, si qu’y aurait moyen rapport ousqu’ vous allez tous deux…

— Rue d’Hauteville, dit brièvement le lieutenant Franchet, s’installant à gauche pour indiquer que l’autre n’avait qu’à monter à droite.

Il y avait peu d’apparence que Matignon le reconnût…

— Moi, rue Paradis, fit le civil après une seconde d’hésitation.

— Autant dire la même adresse ! s’exclama le cocher… Ça colle, mon yeutenant ?

Celui-ci ne répondit que d’un signe de tête… Ah ! Courtois avait raison, il fallait toujours compter sur le hasard… ou sur la Providence… La rue Paradis coupe la rue d’Hauteville. Matignon descendrait le premier ; mais qu’allait-il faire après dix heures dans ce quartier commerçant, dans cette rue des magasins en gros de faïences et porcelaines ?

Le cocher piqua du fouet son cheval, une bête de race qui revenait fourbue du front et qui ne trouvait que peu d’avantages à être démobilisée… Le lieutenant alluma une cigarette, se retint d’offrir par habitude l’étui d’argent à son voisin, et ne prononça pas une parole durant le trajet…

— Paradis, quel numéro ? demanda le cocher quand on fut dans la rue du Faubourg Poissonnière.

— Je descendrai au coin de la rue, je n’aurai plus que deux pas, dit Matignon.

Dès qu’il fut sur le trottoir et qu’il eut payé sa course, le lieutenant se pencha vers le cocher…

— Suivez au pas, fit-il à demi-voix. Dix francs pour vous si je vois dans quel immeuble ce particulier va entrer…

Le cocher aussitôt retint son cheval, tout en jurant très haut contre cette rosse qui ne voulait pas repartir. Matignon n’alla pas très loin, il s’arrêta devant la haute porte d’une cour qui ne semblait pas appartenir à une maison locative. Aucune lumière ne brillait sur la façade du fond. Matignon tira trois fois la sonnette de l’entrée ; trois tintements distincts résonnèrent dans l’intérieur, le premier lent, espacé des deux autres rapides et brefs.

« Parfaitement. Un signal », pensa le lieutenant qui nota ce détail dans sa mémoire.

Le cordon fut tiré sans doute, car la porte s’entrebâilla, Matignon disparut… Cinq minutes plus tard, le lieutenant Franchet était chez lui, rue d’Hauteville, et il rêvait au meilleur parti à tirer de l’indication enfin obtenue…

Dès la première heure, le lendemain, il rejoignait Courtois, puis Mlle Renée. Un plan fut concerté, Renée devait partir en éclaireuse, se renseigner dans la rue Paradis, rejoindre ses associés à midi dans un bouillon tout proche de la Porte Saint-Martin. Quand ils furent assis tous les trois à leur petite table, et qu’elle eut pris de Courtois les soins accoutumés, lui dépliant sa serviette, lui plaçant son verre, sa fourchette, lui coupant sa viande, elle dit que l’immeuble en question n’était pas habité, sauf par le concierge dans la loge de la cour. Les étages servaient à un important entrepôt de faïences ; deux employés arrivaient chaque matin. Un chauffeur conduisait le camion aux gares ; mais dans un coin de la cour, elle avait vu un coupé automobile qui pouvait passer pour un taxi. Après avoir sonné, elle avait dit à l’homme renfrogné qui lui ouvrit qu’elle venait de la part de ses maîtres à la campagne s’informer du prix d’un service de Sarreguemines. L’homme avait répondu qu’ici on ne vendait qu’en gros, et il l’avait refoulée très brusquement sur le seuil, mais elle avait eu le temps de jeter un coup d’œil… Au fond de la cour il y avait un perron et par la porte grande ouverte, elle avait vu un bel escalier. Dans une boutique un peu plus loin, on lui avait dit que cette maison de faïence était alsacienne, Birnreber ou à peu près…

— Naturellement, fit Courtois. Tous les Allemands s’intitulent Alsaciens à Paris…

— Il me semble que notre programme est d’une simplicité enfantine, fit le lieutenant. Sauf sur un point. Vous et moi, mon bon Courtois, ce n’est pas tout à fait assez pour l’assaut… Nous serons la première vague, entendu. Mais il nous faudrait une vague de soutien…

 

*    *    *

 

Jamais on n’avait tant sonné chez Mme Amande. Sa petite maison était le G. Q. G., le rendez-vous des affiliés et le centre des nouvelles… Ce matin-là, vers neuf heures, grand coup de sonnette… Elle n’avait pas posé son balai qu’on sonnait de nouveau… « Ah ! si c’étaient mes deux petits qui seraient délivrés… » soupira-t-elle… Sur la porte, un monsieur inconnu, valise à la main ; une très jolie jeune fille en costume de voyage…

— Comment va-t-il ? s’écria la jeune fille, entrant la première et saisissant le bras de Mme Amande dans ses deux mains gantées. Il va mieux, dites qu’il va mieux !… Je veux le voir tout de suite, vous entendez, tout de suite !…

— Lucette, fit le monsieur, tu as promis à ta mère d’être pondérée…

— Pondérée ! quand Pierre est peut-être mourant ? Madame, vous voulez bien, n’est-ce pas, que je le voie… Je vous en supplie… Ça lui fera du bien de me voir…

— Si c’est M. Pierre Royat que vous demandez, il n’est pas ici, prononça Mme Amande, avec circonspection…

— Pas ici ! répéta M. Martin. À l’hôpital ?

— Non, pas à l’hôpital non plus. Je ne sais pas trop qui vous a renseignés…

— Ma fille est la fiancée de Pierre Royat. Je suis M. Martin, l’associé de M. Gavenard. Nous arrivons de Suisse, appelés par une dépêche qui nous prévient que Pierre est malade… La dépêche n’a pas eu trop de retard. Nous avons obtenu des passeports d’urgence. Et nous voici, ayant voyagé toute la nuit…

— Entrez donc, mademoiselle et monsieur… Je ne saurais faire mieux que de vous recevoir dans la chambre de M. Pierre… Par ici. Asseyez-vous… Je vous ferai une tasse de café. Mais j’ai le regret de vous dire que M. Pierre et son cousin ont disparu… M. Gavenard n’aura pas voulu dire la chose par télégramme. C’est pourquoi il aura mis : « malade… »

Il fallut plus d’une heure à Mme Amande, tout en faisant et en servant le café, pour exposer dans ses détails l’histoire de la disparition mystérieuse… Lucette et son père étaient atterrés… Mais M. Martin, homme d’action, ne pouvait être longtemps sans prendre un parti…

— Je vais causer avec Gavenard, dit-il en se levant. Toi, ma fille, reste ici et repose-toi.

— Si vous voulez m’excuser, fit Mme Amande, je vous conseillerais plutôt de téléphoner au lieutenant Franchet pour savoir à quoi il en est… Il a peut-être du nouveau, que sait-on ? J’ai son numéro… Chez mon épicier, à deux pas, vous trouverez le téléphone…

M. Martin revint au bout de dix minutes. Le lieutenant n’était pas chez lui… Il devait rentrer à deux heures.

— Mais je vais mourir d’impatience, moi, d’ici à deux heures ! s’écria Lucette.

— Pas du tout. Tu ne mourras pas. Tu dormiras. Tu feras ta toilette. Nous irons déjeuner boulevard Bonne-Nouvelle ou dans ces parages ; nous serons rue d’Hauteville à deux heures. Une conversation vaudra mieux que le téléphone… Moi, je vais de ce pas à l’usine. Votre excellent café m’a tout à fait ragaillardi, madame Amande…

Le concierge de l’usine Gavenard connaissait naturellement M. Martin, principal associé, et même plus propriétaire de l’usine que M. Gavenard, assurait-on dans les ateliers… Matignon, lui, n’avait jamais vu ce second patron, mais il fut renseigné par le concierge qui aimait à tailler des bavettes avec le contremaître…

— M. Martin va t’être contrarié de ne pas trouver son futur gendre… Si qu’on écouterait tout ce qui se dit, M. Royat serait allé en Bourgogne avec un ami qu’a t’eu un accident…

Matignon, qui avait lui-même répandu ce bruit parmi les ouvriers surpris de ne plus voir Pierre, se contenta de hocher la tête.

— À propos, monsieur Matignon, ma femme me dit que vot’ amoureuse ne s’est pas amenée ce matin…

— Mon amoureuse, répéta Matignon interloqué…

— La petite lingère qu’est après vous ! Ah ! elle vous surveille, la petite coquine… Tenez-vous bien, c’est un conseil.

— Elle devait venir aujourd’hui ? Vous savez son nom ?

— Ma foi, je n’ai pas pensé à m’informer… Ma femme doit le savoir.

— Quand cette lingère sera là, passez-moi un mot.

Matignon s’en alla le sourcil froncé, marmottant et ronchonnant des mots inintelligibles… M. Martin avait été appelé, cela semblait évident… Des yeux épiaient Matignon, le suivaient peut-être dans ses allées et venues… Il avait beau chercher avec toutes les ressources de ses connaissances en mécanique, le secret de l’ajustement du dispositif Royat, il n’y arrivait pas… et Pierre s’obstinait. Les visites de Matignon, ses menaces la veille encore, n’avaient pas même obtenu une réponse.

Il fallait en finir. À l’emprisonnement il fallait ajouter une petite torture : la faim, la soif peut-être, suffiraient… Déjà le geôlier des deux prisonniers, le concierge de l’entrepôt Birnreber, avait reçu l’ordre de ne monter ni pain ni eau de tout le jour… Le soir, avec le docteur, on verrait à employer les grands moyens… Et puis, dès qu’on aurait obtenu le secret, il faudrait filer… Tout était prêt : l’avion camouflé, le pilote, un bon terrain de départ, l’auto pour s’y rendre en vingt minutes… Demain matin, on pourrait être descendu en Allemagne. Ah ! ma foi, ça ne serait pas trop tôt… Ça commençait à brûler autour de la combine…

 

*    *    *

 

À deux heures, rue d’Hauteville… M. Martin et Lucette trouvèrent le lieutenant qui venait de rentrer chez lui, avec Courtois et la gentille Renée… Dès qu’on fut présenté les uns aux autres, il se trouva que par les lettres de Pierre à Lucette on se connaissait déjà…

— Ah ! nous le sauverons, n’est-ce pas ? s’écria Lucette en larmes, se jetant au cou de Renée.

— Mais certainement, mademoiselle, et pas plus tard que ce soir, affirma le lieutenant.

— Vous demandiez une vague de soutien, mon lieutenant ; la voilà, s’exclama Courtois…

On exposa à M. Martin le plan qui venait d’être concerté.

— Il est à peu près certain, dit le lieutenant, que nous tenons un bout du fil. Même si nos amis ne sont pas prisonniers dans cet immeuble de la rue Paradis, nous apprendrons quelque chose en prenant le fortin. Prendre un fortin, ça vous connaît, Courtois, ajouta-t-il cordialement, se tournant vers son camarade aveugle…

— Mon Dieu, oui, mon lieutenant. Vous aussi, ça vous connaît. On vous suivra, n’ayez pas peur… Pour ce qui est de cogner, je cognerai comme un aveugle, vous n’aurez qu’à dire : à droite, à gauche… C’est égal, M. Martin ne sera pas de trop !

— Je l’espère ! fit l’industriel en se redressant. Et je serai eûne peu là, comme vous dites.

— Je connais le signal de la sonnette, – un long, deux courts, – reprit le lieutenant, ça rendra l’entrée facile… Un bon coup droit sous le menton du concierge, ça l’étendra pendant dix minutes ; je m’en charge… M. Martin et Courtois monteront l’escalier à la quatrième vitesse ; moi, un peu plus lentement à cause de ma jambe amochée… Nous appellerons Royat à pleine gorge, comme si nous étions mille. Il répondra et nous saurons où le trouver, s’il est dans l’immeuble…

— Je ne sais trop s’il conviendra de faire du bruit… Peut-être le silence nous aiderait-il mieux.

— Cela se peut, nous verrons cela au moment de l’assaut.

— On gueule toujours pour l’assaut, fit observer Courtois…

— Pas quand il s’agit de surprendre l’ennemi.

— Quoi qu’il en soit, mesdemoiselles, reprit le lieutenant, nous espérons bien vous apporter ici de bonnes nouvelles avant minuit…

— Ici ! mais nous serons avec vous ! s’exclama Lucette.

— Ma fille ! ma fille ! prononça son père d’une voix peinée, tu oublies déjà ce que ta mère t’a dit au départ…

— Maman m’a dit : « Sois pondérée… » Je le suis, papa… Je suis parfaitement calme, tu vois… Je dis seulement que nous serons avec vous, dans cette horrible maison… Comment, papa, peux-tu imaginer que je resterai dans ce salon pendant que vous allez délivrer Pierre !… Je voudrais même partir tout de suite ! Je me demande ce qu’on attend ! On est ici à causer…

— Nous avons plus de chance de réussir notre coup quand il fera nuit, dit le lieutenant, très doucement, à cette fillette déraisonnable…

— Donc, c’est entendu, reprit M. Martin sévèrement. Tu resteras ici avec Mlle Renée et vous attendrez les événements.

Lucette échangea un regard avec Renée, puis baissa les yeux, soumise, silencieuse, comme il convient à une naïve enfant de l’Helvétie…

Oh ! que le temps fut long jusqu’à neuf heures ! Cependant, on toucha à beaucoup de sujets intéressants, l’invention de Pierre et ce qu’on savait du complot de Matignon pour s’en emparer ; on parla du Palais d’Or et des chansons de Courtois ; on répondit à toutes les questions de M. Martin, qui désirait connaître les fils nombreux de cette toile d’araignée… Lucette avait les yeux sur la pendule. À sept heures, on dîna un peu sur le pouce, car le lieutenant était logé en garçon. Enfin, enfin, à huit heures et demie, on s’ébranla.

La distance n’était guère que de trois minutes, le renfort souvent encombrant d’un taxi n’offrait aucune utilité. Les trois hommes prirent le trottoir, Courtois au bras du lieutenant, M. Martin fermant la marche, et tâtant parfois du coude le bon petit revolver automatique bien serré dans la poche de son pantalon…

Derrière ce premier contingent, un second, fait de deux ombres minces et furtives, emboîtait le pas sans aucun bruit. À la porte de l’immeuble Birnreber, le lieutenant Franchet s’arrêta… Le grand moment était venu… Trois coups de sonnette allaient déclencher la défaite de Matignon… Ou sa victoire ? Bing !… tzin… tzin !… Cinq secondes après, la porte cochère roula sur ses gonds… Quelques pas en avant, sans rien dire, jusqu’à la loge éclairée…

— Monsieur le lieutenant, passez-moi Monsieur Courtois, vous serez plus libre pour votre coup de poing, fit une voix très douce près de son coude…

Et Renée, qui avait franchi avec Lucette la porte cochère, prit le bras de Courtois, se dirigea avec lui vers le perron, tandis que Lucette exécutait la même manœuvre auprès de son père.

— Sois tranquille, papa, je serai pondérée ! chuchota-t-elle à son oreille.

M. Martin, absolument suffoqué, fixa un œil presque hagard sur cette scandaleuse petite rebelle… Mais il ne put proférer un son, car déjà le programme suivait son cours.

Le concierge, surpris, mais cependant rassuré par la vue de deux silhouettes féminines traversant la cour sans hésiter, s’avança lourdement pour demander des explications. Il en reçut aussitôt de suffisantes sous la forme de ce fameux coup de poing sur la pointe du menton qui se répercute dans toute la tête, et qui paralyse le cerveau pour un bon moment. Le lieutenant le laissa gisant de tout son long sur les dalles et se hâta, en boitant, de suivre le gros des troupes dans l’escalier…

À chaque étage, le gaz était allumé, mais personne ne se montrait… Un silence absolu régnait au premier, au second… Subitement, Courtois s’arrêta, retenant Mlle Renée…

— Des voix ! chuchota-t-il…

Les autres écoutèrent, n’entendirent rien…

— Ça venait peut-être de la rue ! fit Courtois… montons plus haut…

Au troisième, au quatrième, le même vide, le même silence, mais toujours le gaz allumé, qui prouvait tout de même qu’on venait de passer par là, ou bien que l’on comptait y passer bientôt. Nos cinq explorateurs s’arrêtèrent pour se concerter à voix basse. Devant eux, au fond du couloir, il n’y avait plus qu’un escalier de galetas très raide et sans rampe, une sorte d’échelle à larges marches, qui aboutissait à un palier… Et cette fois il n’y avait plus à s’y méprendre, on entendit des voix au delà de ce palier… Une voix irritée et rude, celle de Matignon ; une autre qui lui succéda, insinuante et lente… Puis un mot bref, éclatant : « Non, mille fois non ! » Et un cri, la supplication d’un enfant : « Laissez-le ! laissez-le ! »

En deux bonds, M. Martin fut au haut de l’échelle, sur le palier, derrière une porte où la clef sortait d’une grosse serrure… Mais il y avait un verrou mis à l’intérieur, car la porte résista à sa brusque poussée d’épaule…

— Ouvrez ! cria-t-il.

— Au secours ! au secours ! appelait Ric, avec une telle intonation d’épouvante que M. Martin n’hésita plus à sortir son revolver.

— Si on n’ouvre pas, je tire à travers la porte !

— C’est nous, Royat ! nous sommes en force ! hurla Courtois tout en bourrant la porte de coups de poing.

Un grand silence se fit à l’intérieur…

— Ouvrez, ou je tire ! répéta M. Martin, qui tenait son revolver très haut et obliquement, de façon à n’atteindre que le plafond de la pièce invisible…

La porte ne bougea pas… Une détonation retentit, puis une autre et une troisième, faisant résonner tous les échos de la maison vide… Alors il arriva une chose à laquelle la petite troupe ne s’attendait pas. La porte s’ouvrit subitement à l’extérieur, frappa M. Martin si rudement à la tête qu’il vit cent mille chandelles et qu’il tomba comme assommé, refoula le lieutenant et Courtois l’un sur l’autre, et deux espèces de bolides passèrent entre les deux jeunes filles, dégringolèrent l’échelle, puis tous les étages jusque dans la cour…

Comment les poursuivre ? Le seul homme valide étant par terre, un aveugle et un boiteux n’avaient assurément aucune chance d’atteindre les fuyards, Lucette s’était agenouillée auprès de son père, elle lui soulevait la tête, lui frottait les mains. Il ne fut d’ailleurs pas très long à reprendre ses sens. Il se dressa encore un peu chancelant. Courtois adjurait Mlle Renée de lui expliquer ce qui se passait…

Le lieutenant franchit le seuil du galetas. Ce grand espace n’était éclairé que par le gaz du palier et par une vague lueur qui flottait sous le verre épais du plafond… Ric était attaché sur un des lits de camp, et Pierre sur l’autre ; c’est ce qu’ils virent d’abord quand enfin ils entrèrent tous les cinq pêle-mêle. Ric se mit à pousser des cris où l’on distinguait l’énervement, la terreur, la faiblesse…

— Coupez-lui ses cordes ! Vite ! ils lui ont fait du mal, ces démons !… De l’eau ! de l’eau !…

Déjà Renée était près de lui, et Lucette près de Pierre… Courtois ouvrait son couteau, cherchait les cordes en tâtonnant… Les poignets de Pierre étaient ligaturés par une grosse ficelle horriblement serrée qui déjà disparaissait à moitié dans un bourrelet d’enflure livide… Tout à coup, le gaz s’éteignit sur le palier ; une épaisse obscurité les enveloppa…

— Ces cochons ! cria le lieutenant hors de lui ! Ils ont fermé le compteur à gaz en quittant la maison…

— Ça, c’est pas ordinaire, fit Courtois. Tous aveugles, alors ? c’est bath… Eh ! bien ! faites comme moi, je coupe les cordes au jugé… Ça va déjà mieux, hein, mon vieux ?

Par bonheur, le lieutenant avait sur lui une petite lampe électrique qu’il posa sur le plancher, puis ses regards étant tombés sur le coin où gisait Pierre, il les détourna vite par discrétion. Car Lucette avait passé ses deux bras autour du cou de Pierre et elle pressait contre son épaule cette chère tête, elle lui mettait des baisers sur les yeux…

— Lucette ? Non, ce serait trop beau, murmurait Pierre un peu égaré…

CHAPITRE XIII

Du bonheur pour tous

Moitié portés et moitié soutenus, ils descendirent les étages, traversèrent la cour où le concierge gisait encore au seuil de sa loge ; et, comme l’air frais de la nuit les ranimait, Pierre et Ric se déclarèrent tout à fait capables d’aller à pied jusque chez le lieutenant…

On devine de quels soins les deux rescapés furent les objets… Comme la femme de ménage du lieutenant était partie après le dîner, ce fut Mlle Renée qui s’affaira dans la petite cuisine, réchauffa du bouillon, tourna une omelette en quelques minutes, et prépara un café très fort qui les rendit tous loquaces et joyeux comme des vainqueurs.

— Reste à savoir si nous sommes vainqueurs tant que ça, fit observer M. Martin, – tandis que Lucette mettait des compresses d’eau tiède sur les poignets enflés de Pierre et lui massait ses mains engourdies et violettes, pour y rétablir la circulation. – Ces deux canailles nous ont échappé, et ils emportent les plans de votre invention… Au fond, ils ont gagné la partie.

Pierre se pencha pour mettre un baiser sur la petite main qui le soignait avec une douceur adroite…

— Qu’en pensez-vous, ma chérie ? Sommes-nous vainqueurs ou vaincus ?

— À moi, ça m’est égal, répondit-elle sans arrêter la pression légère de ses doigts sur le gros bourrelet d’enflure coupé par le sillon bleuâtre de la ficelle. Bien sûr, nous sommes vainqueurs, puisque vous êtes sauvés, vous et Ric…

— Nous sommes vainqueurs sur toute la ligne, car Matignon n’est pas arrivé à ce qu’il voulait, le secret de mon engrenage…

— Mais il va le chercher, persista M. Martin. Il y mettra une équipe de spécialistes…

— Quand ils auront trouvé, la guerre sera finie… Je vais vous dire le mot. Matignon a fini par imaginer qu’il lui manque le dessin d’une pièce, et que c’est ce qui l’empêche d’arriver à l’assemblage… Eh ! bien non, c’est le contraire. Il a une pièce de trop !

Des exclamations et des applaudissements accueillirent cette révélation…

— Cette pièce de trop, qui est compliquée et à laquelle deux ou trois autres pièces peuvent s’ajuster, a l’air d’être le pivot de l’ensemble… C’est sur cette noix que Matignon s’est cassé les dents… Quand il aura compris, lui et son équipe, que ce rouage est à jeter par la fenêtre, tout leur travail est encore à faire, et nous, nous serons en pleine fabrication… J’ai employé le même truc pour mon petit dateur dont Matignon doit avoir raflé les dessins sur ma table du pavillon… Et pour deux ou trois autres bagatelles. Partout j’ai mis le dessin d’une pièce qui ne sert à rien du tout, qu’à donner du mal aux indiscrets. Vous voyez d’ici le bon billet qu’a Matignon !…

— Qui était l’autre Boche ? demanda Courtois.

— Matignon l’appelait Doktor. C’est celui qui nous a chloroformés dans l’auto. C’est celui qui m’a dit en riant agréablement, un quart d’heure avant votre assaut… – il venait de me faire ses dernières offres et il n’y allait pas avec le dos de la cuiller, puisqu’il est monté jusqu’à vingt-cinq mille francs pour ma magnéto – et moi je répondais : « Mais trouvez donc ! ça vous coûtera moins cher… » Alors il m’a fait : « Vous avez vraiment trop mauvaise tête, monsieur Royat… Nous allons vous scier un peu les poignets avec une ficelle. On verra si vous aimez ça… » Vous n’êtes pas arrivés beaucoup trop tôt ; je me disais à chaque tour de la corde à violon : « Bon ! je vais perdre connaissance, et qu’est-ce qu’ils feront au petit ? » Outre que depuis vingt-quatre heures, nous n’avions pas eu une goutte d’eau, et que la veille ils nous avaient donné exprès du fromage très salé…

— Tout de même il ferait bon les coller au poteau, ces deux brutes, s’écria le lieutenant. Nous les avons laissés échapper trop facilement, il aurait fallu donner l’alarme.

— Permettez, lieutenant, dit Pierre. Pour le travail de l’usine, une enquête c’est le trouble partout, dans les ateliers, chez les contremaîtres… Les soupçons circulent, on regarde le patron de travers… Ça peut aller jusqu’à une interpellation aux Chambres, car il y a toujours des députés à l’affût de ces « histoires »… Alors on supprime les commandes, et qui est-ce qui s’en trouve le plus mal ? Nos poilus et nos aviateurs… Non, non, laissez-nous fabriquer en vitesse. Le front a besoin de nous…

Pierre reprit au bout d’une minute :

— Une seule chose aurait pu me faire flancher : Si Ric m’avait dit : « J’ai trop soif ! – Je veux aller à la maison !… » S’il avait dit comme l’agneau dans la chanson de Dalcroze : « Je m’ennuie de mon papa, de ma maman, de mon p’tit frère !… »

Tout le monde éclata de rire, Ric plus fort que tous les autres, pour se réveiller, car il avait terriblement sommeil.

— Mais c’est sérieux, dit Pierre. Je n’avais pas le droit de le laisser martyriser… Il s’est tenu comme un héros, notre Ric, comme un Suisse des anciens âges… Je croirais même que l’idée que nous pourrions céder ne lui est pas venue…

— Je savais que ça finirait bien, prononça Ric avec assurance. Dans Les Enfants du Capitaine Grant, ça finit toujours bien…

Sur ce propos plein d’optimisme, on découvrit qu’il était deux heures du matin…

— Me voilà joli ! dit Courtois. Découcher sans permission. Qu’est-ce que je vais prendre demain pour mon rhume quand le directeur m’attrapera… On me mettra à pied pour sûr… Il faudra me chercher une cagna, vivre en garçon… acheter un chien d’aveugle… Ah ! mademoiselle Renée !

— Eh ! bien, monsieur Courtois ? fit doucement la jeune fille, qui s’était levée et qui cherchait son chapeau, sa jaquette, ses gants.

— Mademoiselle Renée… ah ! si vous vouliez qu’on se marie nous deux, bien gentiment !… Faites ça, pour la France !

— Mais je le ferais bien pour vous, monsieur Courtois, répondit-elle. Seulement…

— Seulement quoi ? s’écria Lucette, transportée.

— D’abord, comme cela devant tout le monde…

— Pierre et moi nous nous sommes bien fiancés sur une scène de théâtre, devant mille spectateurs, dit Lucette avec enthousiasme.

Le lieutenant ouvrit de grands yeux à cette révélation. Il croyait que ces choses-là ne se font qu’en Amérique…

— Oui, et puis… Vous savez, monsieur Courtois, que maman ne ferait pas de difficultés, reprit Mlle Renée toujours de sa voix raisonnable et douce… Mais il y a la question de se loger… À cause du moratoire, n’est-ce pas ? Personne ne change d’appartement… On ne trouve rien, mais rien, pas même en banlieue.

— Si ce n’est que ça ! interrompit le lieutenant, mettant sa main sur l’épaule de Courtois pour que celui-ci sût bien qu’un allié était proche… J’ai une proposition. Je suis ici dans l’appartement de mon père, qui est lui-même sur le front, commandant d’artillerie. Tantôt lui, tantôt moi, et des camarades en permission de détente, nous prenons nos quartiers dans ces cinq pièces ; on y est mieux et moins cher qu’à l’hôtel… Mais il nous faut quelqu’un pour prendre soin du ménage, nous faire notre cuisine… Et quelquefois, l’appartement reste vide plusieurs semaines, pas aéré, pas épousseté… La concierge est vieille. Mademoiselle Renée, si vous vouliez me faire plaisir, vous installeriez ici la jeune Madame Courtois et l’heureux Monsieur Courtois, et vous prendriez un peu soin de mon père et de moi par dessus le marché…

Courtois se dressa, ouvrit les deux bras…

— Oh ! ma petite ! ma petite ! cria-t-il. Cette fois, nous le tenons, le filon !

— Oui, et le bon Dieu y est bien pour quelque chose, prononça Renée doucement, en mettant sa main si fidèle, si soigneuse et secourable dans la main inquiète, impatiente, qui la cherchait…

Il y eut un long silence d’émotion et de joie. Lucette le rompit en venant se jeter au cou de Renée.

— Oh ! que je suis contente ! contente pour vous deux ! s’écria-t-elle. Mais je suis jalouse aussi… Vous serez mariée avant moi ! C’est scandaleux !… Voilà des mois et des mois que je suis fiancée… Et Pierre ne dit rien… Moi, je ferais une révolution à sa place… Il devra m’enlever pour finir, vous verrez !

— Lucette, Lucette, sois pondérée ! recommanda son père.

— Je suis bien plus vieille que vous, dit Renée gentiment. J’ai coiffé Sainte-Catherine cette année.

Et elle ajouta pour taquiner Courtois :

— Sans la guerre, il y a trois ans que je serais mariée…

Courtois, comme elle l’espérait, poussa un rugissement d’horreur :

— Mariée ! avec quelqu’un d’autre !

— Mais naturellement, monsieur Courtois, puisque je ne vous connaissais pas…

— C’est vrai, c’est vrai ! concéda-t-il… Eh ! bien ! malgré tout, la guerre a eu du bon pour moi.

— Ah ! fit Renée émue, se serrant plus près de lui pour qu’il sentît la tendresse qu’il ne pouvait lire dans ses yeux, ah ! monsieur Courtois, quand on pense à ce que la guerre vous a fait perdre…

— Ce qu’elle m’a fait perdre d’un côté, elle me le rend d’un autre… répondit bravement le grand Franc-Comtois, dont personne, sauf peut-être cette petite Renée, n’avait deviné les heures d’absolue désespérance, d’effroyable cafard dans les premiers mois de cécité.

Et M. Martin, vivement touché, se promettait de témoigner d’une façon utile son amitié au jeune couple qui avait pris une si grande part à la délivrance de Pierre et de Ric.

 

*    *    *

 

Chacun oubliait l’heure tardive et les difficultés du retour. Ce fut le lieutenant Franchet qui y pensa le premier.

— À deux heures du matin et dans les rues sans éclairage et sans taxis, il est impossible que Mlle Renée, même sous notre escorte, rentre chez elle au Faubourg Saint-Antoine. Plus impossible encore pour M. Martin et mademoiselle d’aller à Clignancourt. Je propose que les jeunes filles prennent la chambre de ma mère, de ma chère maman qui fait son devoir d’infirmière en Champagne. Nous, les cinq hommes, nous nous installerons dans les autres pièces, et je crois que nous trouverons moyen de dormir un peu après tant d’émotions.

On se sépara, mais à l’heure du premier train du Métro, tout le monde était debout, impatient de se revoir, de causer, de reprendre le fil de la vie. Ah ! comme Lucette eut vite retrouvé ses douces fonctions auprès de Pierre !

— Ne sois pas jaloux, mon Ric, dit-elle. Donne-moi ta place, toute ta place pour les quelques jours que je passe à Paris. Car tu verras que papa va me remmener dans quelques jours, ce cruel papa ! Maman qui avait sa couturière à Paris avant la guerre, a dit que je pouvais me commander chez elle un costume d’hiver. Je vais recommander qu’on ne se dépêche pas surtout… J’en ferai faire, des retouches !

Il ne faut pas croire trop aveuglément aux proverbes, même aux plus répandus. Il en est de bien faux, et qui sont controversés par l’expérience. Le plus discutable est peut-être celui qui affirme que : les peuples heureux n’ont pas d’histoire ! Il est avantageux pour les historiens qui n’aiment que la guerre, les destructions, les massacres, et qui passent sous silence l’histoire de la prospérité, bien plus difficile à écrire. Au contraire, le bonheur est riche, varié, abondant en épisodes, tout coloré de nuances fines, tout peuplé de figures, de projets, de travail, de succès dont chacun a ses phases comme une fleur.

Après un drame court et sombre, après des anxiétés, après quelques jours vraiment pénibles, le soleil très doux de la joie harmonieuse brillait tout neuf sur notre petit groupe d’amis, et la vie leur offrait des intérêts nouveaux.

Un autre proverbe, très commode celui-là, mais pas plus vrai que l’autre, nous console dans nos mésaventures en nous assurant que tout est bien qui finit bien… Non, le mal qui a été fait a été fait ; c’est le mal, encore que le bien l’emporte. Il y a eu un sinistre Matignon, il y a eu de la perfidie, des moyens abominables ; et tout de même vous avouerez qu’il serait bien impossible à Ric de chérir le souvenir du galetas où il passa avec Pierre des heures atroces. Ric ne peut guère avoir gardé sa foi dans la bonté humaine. Et il secoue la tête et il fronce le sourcil quand Pierre lui dit :

— Avoue pourtant, car il faut rendre justice même à l’ennemi, que tout n’était pas méprisable chez Matignon… Il avait du courage, car enfin, pour servir son pays à sa manière, il a vécu pendant des mois à deux pas, on peut dire, du poteau d’exécution… Chaque jour en danger d’être démasqué… Il avait probablement fait le sacrifice de sa vie. Et quelle intelligence, quelle prévoyance dans ses combines ! Ça n’a tenu qu’à un fil qu’il réussisse.

— Ce fil, c’était votre volonté, Pierre, dit Lucette toute frémissante d’admiration. Vous avez dit : « Non et mille fois non ! » Vous l’auriez dit jusqu’au bout…

— Que sait-on ? fit Pierre. Vous êtes arrivés au bon moment. Je ne veux pas me faire plus stoïque que je ne suis. S’ils avaient commencé par Ric avec leurs ficelles à ses poignets plutôt qu’aux miens, ah ! non ! vous savez, je n’aurais pas tenu longtemps. C’est là que leur psychologie les a trompés. Ce qu’un homme peut souffrir lui-même, il ne le laisse pas souffrir à un enfant.

— Un enfant ! protesta Ric. J’ai seize ans… presque. Et puis, tu sais, on vieillit vite dans ces histoires-là !

Il prononça cette phrase d’un ton pénétré et dramatique qui fit rire son petit cercle… Dès lors, on accola l’épithète de vieux à tous les surnoms d’amitié qu’on lui décerna. Il fut le vieux copain et la vieille branche, et le vieux Bautrelet, et le vieux de la vieille, le vieux poteau et le vieux colon, et quand on en fut à l’appeler le centenaire il se fâcha.

Cependant, le costume commandé suivait son cours plutôt lent, et M. Martin s’impatienta vite. Il avait quitté son travail en coup de vent ; son usine de Suisse le réclamait ; à l’usine Gavenard, sa présence était superflue, il vit ce qu’il avait à voir, discuta quelques affaires avec son associé, puis se déclara prêt à repartir. Par faveur spéciale, la Préfecture de police supprimait les délais ordinaires, puisqu’il s’agissait d’un industriel dont la production était utile à la France.

— Mais papa, tu n’y songes pas ! s’écria Lucette. Mon costume n’est pas fini… On ne trouve pas la nuance de fourrure. Tu comprends, dans les nuances fauves, entre la nuance tabac d’Espagne et la nuance castor, c’est délicat, délicat ! La couturière cherche encore… Il faut qu’on trouve, autrement c’est raté, mademoiselle Renée le dit aussi… Qu’est-ce que tu dirais, toi, papa, si on te mettait à ton beau paletot d’hiver un col de fourrure couleur cannelle ! Eh ! bien, c’est ce qui m’arrivera si tu ne me donnes pas le temps !…

M. Martin haussa les épaules.

— Ton costume, c’est la toile de Pénélope, fit-il. Je crois bien que ta couturière le défait chaque nuit ! Allons, je n’ai qu’une chose à faire, te laisser aux soins de Mme Gavenard, qui ne demande pas mieux. Un de tes grands-papas viendra te chercher quand on aura obtenu son passeport, dans quinze jours ou trois semaines…

Car il y avait une Mme Gavenard ; elle apparaît ici à la dernière minute, au moment où l’on a besoin d’elle. C’était une bonne femme un peu parvenue, dont les manières compliquées faisaient rire Lucette accoutumée à la distinction fine et douce de sa mère et de ses grand’mères… Mais comme chaperon, on ne pouvait trouver mieux. Mme Gavenard oscillait entre une extrême rigueur et des permissions indulgentes qu’elle accordait quand c’était Pierre qui les demandait ; car elle ne refusait rien à Pierre : « Ayant moi-même, disait-elle, un fils très exposé dans l’aviation. Toujours à dix mille mètres. Il redescend rarement… S’il me demandait de sortir avec sa fiancée, je le lui permettrais, n’est-ce pas ? Il n’est pas fiancé. Vous vous entendriez très bien avec lui, Lucette. C’est dommage que vous ayez déjà fait votre choix. Oui, parfaitement. M. Pierre désire vous emmener voir un de ses camarades et déjeuner chez lui ? J’autorise. »

Quand Lucette eut découvert que ce camarade, chez lequel on lui fit accueil, confectionnait à la machine des costumes ravissants en tricotine, plissés, frangés, rayés, ornés de mille fantaisies qu’inventait son adroite petite Parisienne de femme, les commandes n’eurent plus de bornes, et ce fut une écharpe pour grand’maman Martin et une jaquette pour grand’maman Dupuis, et un manchon en laine peignée pour maman, et chaque commande, naturellement, signifiait un nouveau délai.

Pierre conduisit Lucette au théâtre en matinée, une fois ou deux, après s’être enquis bien soigneusement auprès de Courtois si la pièce était pour jeunes filles ; chaque jeudi, chaque dimanche, les deux couples fiancés se rencontrèrent, et plus d’une fois le petit Malo, le petit inconsolable, sortit avec eux.

Bien mieux que le théâtre, et bien plus vivement que les édifices et les rues de ce Paris pourtant si pathétique dans son deuil et dans son silence, la vie courageuse des mutilés de la guerre, leurs efforts vers la rééducation, vers l’existence indépendante, saisit l’âme de Lucette d’une émotion profonde. Avec Pierre, elle visita plusieurs maisons de rééducation, et les Quinze-Vingts, où tant de blessés aux yeux attendaient l’opération et la sentence finale ; Valentin Haüy, ses ateliers, sa riche bibliothèque Braille, et les belles fondations américaines, où rien ne manque de ce que la charité opulente d’une nation qui a peu souffert prodigue à la sœur meurtrie, ravagée, appauvrie, et à ses enfants mutilés.

Les petits ateliers, nés d’une initiative particulière ou de la collaboration des mutilés eux-mêmes, la retinrent par ce qu’ils avaient précisément de moyen et d’accessible.

— Ah ! si nous pouvions, Pierre, si nous pouvions, plus tard, organiser aussi un de ces ateliers pour vos camarades aveugles, papa nous y aiderait certainement.

— J’y ai pensé, dit Pierre. Ma grosse invention, ma magnéto, restera à l’usine Gavenard, mais mon dateur, par exemple, pourrait être fabriqué dans un petit atelier, et vous avez vu, Lucette, le talent de mes camarades mécaniciens aveugles, qui ont eu assez de persévérance pour se rééduquer dans leur partie… Quel but magnifique, pour moi, de leur faciliter l’existence en leur offrant un bon travail intéressant et rémunérateur ! Mon vieux Ric mord avec appétit à la mécanique ; son séjour à Paris lui a montré sa voie ; ses parents ne lui refuseront pas un bon apprentissage, et nous pourrons lui faire un avenir. Il y aura du bonheur autour de nous, Lucette. J’en ai trop pour moi tout seul ; il faut que je le partage…

— Ce que je ne partagerai pas, moi, fit Lucette doucement, en appuyant sa tête contre le bras de Pierre, c’est le privilège que vous m’avez donné, d’être jusqu’au bout la lumière de vos yeux clos...

 


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en octobre 2021.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, Dans l’ombre, suite de Les Yeux clos, La Chaux-de-Fond, Imprimerie coopérative, 1919. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page provient de la couverture de l’édition originale du Rameau d’Olivier.

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