T. Combe
(Adèle Huguenin Vuillemin)

CROQUIS MONTAGNARDS

Trois nouvelles:
Les bonnes gens du Croset
Monsieur Vélo
Le secret d’Hercule

1882

 

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

LES BONNES GENS DU CROSET. 3

I. 3

II. 28

III. 50

IV.. 56

V.. 77

MONSIEUR VÉLO.. 92

I. 92

II. 120

III. 127

IV.. 137

LE SECRET D’HERCULE. 158

I. 158

II. 183

Ce livre numérique. 205

 

LES BONNES GENS DU CROSET

__________

I

Quel temps de neige ! Le vent fait rage sur le grand plateau nu que rien n’abrite contre ses rafales ; il siffle, mugit, tourbillonne, balayant toutes les crêtes et semblant prendre un malin plaisir à dépouiller la pauvre terre gelée du blanc manteau sous lequel elle se cache. Parfois, chassant devant lui des nuages d’une fine poussière de neige, il l’amoncelle dans certains endroits pour en former ces barres perfides qu’on nomme dans les montagnes de Neuchâtel des menées, et dans lesquelles plus d’un pauvre voyageur a failli perdre la vie. Puis bientôt, cherchant d’autres jeux, ce brutal s’élance avec une impétuosité sauvage contre le malheureux sorbier qui s’élève solitaire au milieu du plateau, le secouant, le tordant, l’ébranlant jusqu’à la racine, et ne lui laissant un instant de relâche que pour recommencer avec une nouvelle frénésie. Il essaie bien aussi de se déchaîner contre la bonne vieille maison qui s’abrite là-bas au fond de sa combe ; mais ici, bernique ! La solide muraille de pierre, percée seulement de trois fenêtres étroites comme des meurtrières, soutient impassible tous les assauts, et le vent courroucé a beau se précipiter en hurlant, il se brise toujours de nouveau aux angles de la façade, et ne parvient pas même à arracher un bardeau ou à faire battre dans leurs gonds les volets, bien fixés à la muraille par un solide crochet de fer.

— La pauvre demoiselle a un triste temps pour son arrivée, dit la vieille dame Jacot à ses fils en écoutant le bruit de l’ouragan. Heureusement elle trouvera ici de quoi se réchauffer.

En parlant ainsi, la bonne dame promenait son regard autour d’elle avec une satisfaction très légitime, car vraiment bien des salons ne sont pas à moitié aussi hospitaliers que ne l’était cette vieille chambre avec son plafond bas, ses boiseries noircies et son antique mobilier. Un grand poêle de faïence verte sur lequel sont peints en perspective chinoise les exploits d’un chasseur et d’un pêcheur y maintient une chaude température ; les fenêtres doubles, dont toutes les fentes sont calfeutrées de ouate et de lisières de drap, empêchent le moindre vent coulis d’y pénétrer, et une épaisse couche de mousse semée de baies rouges, garnissant l’entre-deux des fenêtres, réjouit les yeux fatigués par la blancheur de la neige. Tout au fond est la grande alcôve fermée par des rideaux d’indienne à ramages, puis le canapé avec ses coussins plats recouverts de toile rouge, à côté duquel se dresse ce meuble formidable qu’on appelle dans le pays un bureau à trois corps, et qui tient à la fois de l’armoire, du secrétaire et de la commode. Ce géant en noyer est un fils du progrès ; il a remplacé chez tous les paysans aisés les bahuts de jadis ; et si l’œil de l’artiste, choqué par ses formes lourdes et son vernis vulgaire, regrette le vieux chêne bruni aux fines sculptures, au moins la ménagère passe-t-elle en revue avec satisfaction les innombrables rayons et tiroirs du monstre. Une table ronde et quelques chaises de paille, avec un établi d’horloger, complètent l’ameublement. Ah ! j’allais oublier la pendule, si elle ne s’était rappelée elle-même à ma mémoire en sonnant deux heures. Elle trône là-haut dans sa lanterne où la soigneuse ménagère a rassemblé, pour les mettre à l’abri de la poussière, mille brimborions qui forment le trésor de famille ; œufs de sucre, corbillons en perles, oiseaux en verre filé, médailles des tirs fédéraux, même un canari empaillé et une poupée en robe de tulle pailletée d’or. De chaque côté de la pendule sont suspendues de vieilles gravures jaunies ; ce sont les portraits de Leurs Majestés prussiennes, les anciens souverains du bon pays de Neuchâtel. Bien souvent madame Jacot lève les yeux vers ces images encore vénérées, et soupire en pensant au bon temps où, comme dit la chanson :

 

On priait à l’église

Pour le roi, quel bonheur !

Pour la reine Louise

Et pour le gouverneur.

 

— La révolution, c’est la ruine, répète-t-elle en cet instant même avec une nouvelle énergie, car elle vient de prendre dans son panier à ouvrage la feuille d’impôt qu’elle a reçue le matin, et elle la relit avec une exaspération contenue. Quarante-cinq francs à l’État, cent cinquante francs à la Municipalité ! Je crois, ma parole, qu’ils deviennent fous, ces messieurs ! Est-ce qu’ils imaginent qu’on trouve ainsi cent nonante-cinq francs dans un pied de bas ? Il est défendu de maudire les puissances établies, mais les choses allaient bien autrement du temps de M. le gouverneur de Pfuël !

 

— Mon Dieu, qu’on était bien,

Quand on était Prussien,

 

chantonna un de ses fils.

— Sûrement, on était bien : ne t’en moque pas, Fritz ; les hommes allaient un peu moins au vote, mais un peu plus au sermon ; on payait dix fois moins d’impôts, on aimait son roi, on était heureux. Et maintenant avec leur liberté !…

Mme Jacot jeta la feuille dans son panier d’un air de mauvaise humeur et reprit son tricot.

— Tu iras demain au bureau municipal, Fritz, poursuivit-elle ; il y a justement deux cents francs dans le bureau ; mais tu diras de ma part à ces messieurs que leur impôt extraordinaire est une iniquité.

— Très bien, mère, on le leur dira, et si vous avez d’autres commissions, donnez-les.

— Tu me rappelles que je n’ai presque plus de thé ; il n’en reste que quelques pincées, juste assez pour aujourd’hui ; cette pauvre demoiselle sera bien aise de trouver une tasse de thé chaud en arrivant. Je vais mettre tout de suite le coquemar sur le foyer.

Et l’alerte vieille dame s’en fut à sa cuisine, laissant la porte ouverte afin de continuer la conversation.

— Écoutez, mes fils, cria-t-elle tout en allumant le feu, j’espère que vous ne vous conduirez pas comme des sauvages envers cette jeune demoiselle ; elle s’ennuiera pendant les premiers jours, pour sûr ; il faudra tâcher de la distraire et lui parler amicalement. Avec Fritz, cela ira, je n’en suis pas en peine ; mais toi, Jules, tu as souvent des manières bien rudes ; tâche d’un peu t’adoucir.

— On fera ce qu’on pourra, répondit-il laconiquement.

Les deux frères sont assis au même établi, le microscope à l’œil, penchés sur leur ouvrage ; ils sont jumeaux, ce qu’indique assez leur parfaite ressemblance, âgés de trente-cinq ans environ, solidement bâtis, carrés d’épaules et totalement dépourvus de grâce et d’élégance. Le visage peu régulier et trop haut en couleur, n’a d’autre charme qu’un franc regard : les cheveux blonds coupés en brosse laissent ressortir dans toute leur ampleur de larges oreilles qui doivent avoir été souvent et vigoureusement tirées autrefois, à en juger par la manière dont elles s’écartent de la tête ; et l’expression de la physionomie, sans être nulle ou désagréable, n’a rien cependant qui fasse oublier les imperfections de l’ensemble. Somme toute, dans leur gilet de laine brune bordé de rouge, les frères Jacot sont deux garçons du gros monceau, comme on dit, c’est-à-dire qu’ils ne sont ni bien ni mal, et que pour les juger, il faut les voir à l’œuvre.

L’eau bout dans le coquemar. Mme Jacot empile sur une assiette de larges tranches de gâteau, puis tire de l’armoire des tasses de faïence bleue, les essuie soigneusement et les pose sur la table.

— Il me semble qu’elle tarde beaucoup, dit-elle, voilà bientôt trois heures.

— Je vois quelqu’un dans le sentier, dit Jules ; mais c’est un homme ; attendez…, il y a comme un paquet noir derrière lui.

C’est votre demoiselle, pour sûr.

— Un paquet noir ! répéta Mme Jacot d’un ton choqué ; voilà une jolie manière de parler ! Mais qui est avec elle ? un laitier d’ici, sans doute ?

— Non, je crois plutôt que c’est monsieur le ministre.

— Et toi qui me disais que c’était un homme ! s’écria la mère scandalisée. Allons, vite à la cave, et rapporte une bouteille de ce vieux Neuchâtel qui est dans la case à gauche. Je vais verser l’eau dans la théière.

Quelques minutes après, des pas retentirent devant la maison ; de fortes chaussures frappèrent sur les dalles pour secouer la neige qu’elles apportaient, puis on entra dans l’étroit corridor qui conduisait à la cuisine. Mme Jacot se hâta d’ouvrir la porte aux arrivants.

— Quel temps, monsieur le ministre ! dit-elle avec cette comique révérence à la vieille mode qui consiste à plier les genoux en les écartant légèrement. Entrez vite, vous avez besoin de vous réchauffer. – Et voici mademoiselle la régente ?

— Oui, madame Jacot, dit le pasteur, un homme d’une cinquantaine d’années, droit, maigre, à l’air bienveillant ; j’ai voulu vous amener mademoiselle Calame pour la recommander à vos bons soins.

— Je ferai mon possible, monsieur le ministre ; mais, sans vous commander, vous devriez entrer dans la chambre, il y fait plus chaud qu’ici. Fritz, aide monsieur le ministre à ôter son surtout ; donnez-moi votre manteau et votre capot, mademoiselle, je vais porter tout ça à la cuisine ; je n’aime pas que les habits sèchent dans la chambre ; cela sent le chien mouillé. Vous devriez aussi changer de chaussures ; vous attraperez un rhume si vous gardez ces souliers.

La jeune fille hésitait à se déchausser, car Fritz était planté devant elle, la regardant du coin de l’œil tout en causant avec le pasteur ; et elle n’était pas assez exempte de préjugés citadins pour montrer ses bas sans scrupule. Mme Jacot remarqua son embarras.

— Fritz, dit-elle brusquement, va-t’en voir à la fenêtre si je suis sur le chemin.

Fritz ouvrit de grands yeux et se détourna sans comprendre.

— Je voudrais bien savoir ce que Jules fait si longtemps à la cave, dit la vieille dame après avoir installé ses hôtes sur le canapé. Fritz, il faut aller voir si ton frère est mort ou quoi.

Hélas ! le pauvre Jules était depuis longtemps déjà derrière la porte, la main sur la serrure, sans pouvoir se résoudre à ouvrir. Quand il se représentait ces deux visages étrangers qui fixeraient leurs yeux sur lui, ses joues et ses oreilles se couvraient d’une rougeur brûlante, et il retirait vivement sa main, comme si la serrure eût été chauffée à blanc. Mais tandis qu’il était là, indécis, perplexe, la porte s’ouvrit brusquement devant lui, coupant court à ses hésitations. Quel moment ! juste comme il l’avait prévu, le pasteur et la jeune fille tournent la tête et le regardent. Il délibérait en lui-même s’il n’allait pas s’enfuir pour ne plus reparaître lorsque sa mère lui cria :

— Eh bien ! à quoi penses-tu donc de laisser ainsi la porte écalambrée, quand il fait si froid à la cuisine ? Allons, entre un peu vite.

Ne voyant plus aucune possibilité de retraite, Jules prit son grand courage et s’avança pour saluer le pasteur, tout en fourrant sous son bras une des bouteilles qu’il portait, mais si maladroitement qu’elle glissa juste au moment où le pasteur serrait la main du pauvre garçon, et roula jusque sous la table. Par miracle elle ne se brisa pas, mais la confusion de Jules fut extrême ; il aurait voulu être à cent pieds sous terre et il n’osait regarder la régente, qui devait rire de sa belle entrée. Sa mère ne lui laissa pas même le temps de se remettre.

— Voici mon autre garçon, mademoiselle, dit-elle à la jeune fille ; à présent que vous voyez la paire, vous pouvez les examiner pour apprendre à les déconnaître. C’est difficile ; la moitié des gens s’y trompent ; et comme ça les ennuyait de s’entendre toujours appeler l’un pour l’autre, ils ont inventé une marque bien visible : Jules s’est fait couper la moustache, ce qui vaut d’ailleurs bien mieux pour la prononciation : les mots se perdent dans toute cette barbe qui cache la bouche ; aussi je comprends très bien pourquoi l’ancien consistoire défendait à messieurs les ministres de porter la moustache. Enfin, mademoiselle, pour en revenir à ce que je vous disais, voici mon fils Jules, et celui-là, c’est Fritz.

— J’espère que nous ferons bonne connaissance, dit gentiment Marie en les regardant tous deux.

Ils la regardèrent aussi, puis se regardèrent l’un l’autre, comme pour se consulter sur ce qu’on pourrait bien répondre ; mais, n’ayant rien trouvé, ils prirent sagement le parti de se taire.

— Je pense, Marie, que vous désirez voir aujourd’hui votre salle d’école ? dit le pasteur tout en faisant honneur à la collation.

— Oui, si c’est possible.

— Je vous y conduirai tout à l’heure ; est-ce vous qui gardez la clef, madame Jacot ?

— Non, vous la trouverez chez Claude Vermot, celui qui tient le domaine à M. Dubois ; il est chargé de chauffer et de balayer la salle, et c’est lui qui a surveillé les ouvriers pour les dernières réparations ; votre salle est quasi toute neuve, mademoiselle Calame ; c’est vrai qu’elle avait bon besoin d’un coup de pinceau.

— Savez-vous combien d’élèves j’aurai ?

— Comme les autres années, une trentaine, je pense ; sans compter les apprentis, que vous aurez deux après-midi par semaine. Pour ceux-là, c’est des terribles ; je ne sais pas comment vous en viendrez à bout.

Le joli visage de Marie prit à ces mots une expression soucieuse, et elle soupira sans rien dire.

— Il ne faut pas vous faire du tourment à l’avance, dit alors Fritz ; vous n’avez qu’à les mener rude dès le premier jour et tout ira bien.

Marie ouvrit de grands yeux à cette idée de mener rude des garçons de quinze à seize ans, probablement plus grands qu’elle.

— Je ne puis pourtant pas leur donner des coups de poing, dit-elle en riant. Que faudra-t-il donc que je fasse ?

— Montrez-leur une volonté calme autant que ferme, répondit le pasteur ; c’est une puissance devant laquelle tout plie.

En même temps il regardait le visage de la jeune fille. Dans ses yeux bruns brillait un courage tranquille, et la pression de ses lèvres bien dessinées indiquait une domination de soi-même peu commune à cet âge.

— Partons, si cela vous convient, Marie, dit-il un instant après, la nuit arrivera dans une demi-heure.

La jeune fille prit des chaussures sèches dans sa malle que le laitier avait amenée le matin sur son char, s’enveloppa d’un grand châle tricoté, et partit impatiente d’apprendre à connaître le théâtre de ses futurs exploits pédagogiques.

La salle d’école du Croset était tout simplement une grande chambre dans une maison rurale ; elle était louée par le propriétaire à la municipalité, qui payait en outre au fermier une petite redevance pour le chauffage et le balayage. La classe s’ouvrait au premier novembre pour se fermer à la fin d’avril, de sorte que, si les écoliers du Croset avaient, pour la beauté et la commodité du local, quelque chose à envier aux enfants du village voisin, ils en étaient dédommagés par six mois de vacances employés à oublier consciencieusement le peu qu’ils avaient appris pendant l’hiver.

— Il n’y aura point de sentier tracé le matin, dit Marie en suivant le pasteur qui frayait avec ses grandes bottes un chemin dans la neige.

— J’y pensais ; mais nous trouverons bien un moyen d’arranger cela. Tenez, voici la maison, et de ce côté-ci sont les fenêtres et la porte de votre salle. Mais pour entrer chez le fermier, il faut faire le tour de la maison.

— Connaissez-vous ces Vermot ?

— Très peu ; ils sont catholiques, de sorte que je n’ai jamais eu l’occasion de les visiter. Autant que je le sais, ce sont des gens laborieux et très économes. Du reste, vous n’aurez pas de relations obligées avec eux.

Lorsque le pasteur et Marie arrivèrent devant la maison, cinq ou six têtes d’enfants surgirent tout à coup derrière la fenêtre, examinèrent un instant les arrivants, puis disparurent soudain, comme si elles venaient de faire un plongeon simultané.

— Une seconde variété de sauvages, dit Marie en riant. J’aurai à faire à civiliser la tribu.

Mme Vermot ou, comme on l’appelait dans le voisinage, la Félicienne, était au milieu de sa cuisine, préparant dans un baquet le fricot le moins appétissant du monde : des feuilles de chou, des croûtes de pain, des pelures de toute provenance nageant dans une mer de petit-lait vert-jaune, le manger des porcs en un mot. Elle interrompit sa peu poétique besogne pour recevoir ses visiteurs, et les fit entrer dans la chambre, d’où elle expulsa du même coup une troupe de marmots de tous les numéros, qui se précipitèrent dans la cuisine en se bousculant. Mme Vermot était une petite femme rouge et boulotte, dont le large embonpoint s’étalait à l’aise sous un mantelet d’indienne d’une propreté douteuse. Le traditionnel bonnet de taffetas noir bordé d’une grosse ruche de dentelles de laine aurait suffi à faire reconnaître la nationalité de la fermière, si son indescriptible accent franc-comtois ne l’eût déjà trahie. La chambre où elle avait fait entrer ses visiteurs n’était pas précisément un idéal d’ordre et de propreté. Une longue table de sapin peinte en rouge-brun en faisait le principal ornement, avec un banc de la même couleur ; les deux uniques chaises étaient encombrées de blouses et de pantalons qu’on y avait jetés à la hâte ; d’autres vêtements jonchaient le plancher ; un sabot égaré au milieu de la chambre semblait y chercher son frère ; et, sur la tablette de la fenêtre s’étalaient comme des objets d’art toute une collection de peignes. Seule, la madone de plâtre posée sur la commode entre deux bégonias fleuris semblait jouir de l’inestimable privilège d’être époussetée de temps en temps.

— Mlle Calame est la nouvelle institutrice, dit le pasteur en manière de présentation, et je suis le pasteur Depierre ; ayez la bonté de nous remettre les clefs de l’école, nous désirons la visiter.

— Encore ce soir ? C’est déjà bien tard, dit Mme Vermot d’un air peu satisfait ; vous ne pourrez rien voir.

Elle prononçait souêre, vouère, et le reste à l’avenant ; mais toutes les lettres de l’alphabet dans leurs multiples combinaisons et panachées de tous les accents imaginables, s’efforceraient en vain de rendre les modulations de cette prononciation baroque.

— Il fait encore suffisamment clair pour y jeter un coup d’œil, si vous voulez bien nous donner la clef.

— La clef ! ah ! bien oui, mais cette clef, ous-que je l’a doûnc fourrée ! Jésus ! Maria ! dans la poche de moûn jupoûn des dimanches, qui est là-haut dans l’armouère ! C’est impossible, mon boûn moûnsieur, je vous demande bien pardoûn, mais c’est impossible.

— Qu’est-ce qui est impossible ? demanda M. Depierre, surpris de son agitation.

— Cette clef ! noûn, vous ne pouvez pas l’avouère, quand même vous me donneriez cent sous dans la main.

— Pourquoi donc ?

— Pourqouè ! Pourqouè ! voulez-vous que je vous dise… Elle s’interrompit pour faire un grand signe de croix. Ah ! si moûn homme me croyait, oûn quitterait déjà en Saint-Georges ce domaine de malheur. Tenez, le voèci qui rentre avec Bouquet, il vous coûntera l’histouère.

Un homme et un jeune garçon venaient en effet de passer devant la fenêtre ; deux minutes après, ils entraient dans la chambre. Claude Vermot était un petit homme sec, dont le pantalon très court, la blouse très étroite et le chapeau très râpé proclamaient distinctement ce mot d’or : Économie. La nature, il est vrai, semblait lui avoir donné elle-même l’exemple de cette vertu en taillant avec une rare parcimonie l’étoffe de sa maigre personne. Claude Vermot avait-il l’air faux ? Certains le prétendaient, d’autres le niaient, mais personne n’a jamais osé affirmer qu’il eût l’air franc. C’est pourquoi nous choisirons un moyen terme, et nous dirons simplement qu’il avait l’air circonspect. Il ne regardait jamais son interlocuteur en face, mais son regard glissait en coulisse par dessus la patte d’oie qui s’épanouissait sur ses tempes ; il ne parlait jamais le premier, comme le joueur de dames qui préfère que son adversaire se découvre en faisant le premier coup ; et il avait à son service tout un répertoire de ces phrases commodes qui peuvent signifier tout et ne signifient rien. Pour acheter une vache, pour vendre un char de bois, pour renouveler son bail, ce Claude Vermot dépensait des trésors de diplomatie à faire pâlir Machiavel. C’était du reste la seule chose dont il fût prodigue.

Cet aimable personnage salua la compagnie en touchant le bord de son chapeau, toussa et attendit.

— Claude, lui dit sa femme encore tout émue, cette demouèselle est la nouvelle régente, elle voudrait vouère la salle avec monsieur, mais j’ai laissé la clef dans ma jupe des dimanches qui est dans la chambre en haut, et je ne peux pas l’aller chercher à présent qu’il est quasi nuit, tu sais bien pourquouè. Dis vouère un peu à monsieur pourquouè.

— Dis-le, touè.

— Noûn, je ne peux pas. Bouquet, dis-le.

Le porteur de ce nom, un garçon de quinze ans, eût mieux mérité celui de fagot, tant sa peu gracieuse personne était hérissée et mal peignée. Une chevelure emmêlée tirant sur le roux, des sourcils en broussailles, un air maussade et rechigné, en faisaient un être peu agréable à voir, bien que le front fût intelligent et que les yeux noirs enfoncés dans des orbites profondes brillassent d’un feu singulier. Ainsi directement interpellé, il s’avança gauchement en tournant son chapeau dans ses mains.

— Alloûns, commence, dit la fermière, racoûnte un peu ce que tu as vu il y a tantôt un mouè.

Le pasteur pressentant ce qui allait suivre, mit la main sur l’épaule du garçon.

— Ce que tu as vu, mais rien que ce que tu as vu, tu m’entends ? dit-il en le regardant au plus profond des yeux.

— C’est déjà bien assez, répondit-il d’un ton bourru. C’était un vendredi soir, il y a quatre semaines ; le gypseur avait travaillé toute la journée dans la salle d’école pour la blanchir, et le maître – il montra Claude – lui avait prêté des tenailles pour arracher un clou. Seulement ce diantre d’Italien oublie de les rapporter, et à huit heures, le maître m’envoie en haut les chercher, parce qu’on n’est jamais sûr que de ce qu’on tient, comme il dit.

— C’est boûn, va toujours, grommela Claude.

— Je monte l’escalier qui va depuis la cuisine à l’étage, j’ouvre le trappon, et j’entends comme qui dirait un grand senaillement de chaînes de fer qui avait l’air de sortir de la classe. Je m’avance, car, sans me vanter, je ne suis pas un capon, et j’allais mettre la clef dans la serrure, quand la porte s’ouvre toute large, et je vois un grand fantôme blanc avec des yeux qui brillaient sous son drap comme des torches. Alors, ma foi, j’ai reculé, car il étendait ses bras comme pour me saisir ; je me suis jeté dans l’escalier en tirant le trappon après moi, et je suis arrivé sur mon dos dans la cuisine.

— Et encore qu’il s’a foulé le pouègnet et qu’il a été une semaine sans pouvouère travailler, dit la fermière.

Le pasteur hochait la tête.

— Hum ! c’est fort singulier. Que pensez-vous de cette histoire, monsieur Vermot ?

— Eh bien ! voilà… je dis qu’il n’y a point de fumée sans feu.

— C’est-à-dire que ?…

— Peut-être bien que Bouquet n’a rien vu ; mais en tout cas il a cru vouère quelque chose.

— Croyez-vous donc aux revenants ?

— Moûn Dieu ! voilà… comme ça !

— Oui ou non ?

— Eh bien !… ça dépend !

« Quel dommage que tu sois du dix-neuvième siècle, toi, pensa M. Depierre, tu aurais fait un fameux augure. » Cependant, décidé à obtenir tous les renseignements possibles sur cette fantastique aventure, il continua son interrogatoire.

— Vous dites qu’il y a quatre semaines de cela ; avez-vous vu ou entendu quelque chose depuis lors ?

— Bien sûr ! s’écria Mme Vermot avec volubilité ; de temps en temps ça marche et ça ferraille là-haut, comme si on traînait des chaînes, et mêmement qu’un souère j’ai vu de la lumière à travers les coûntrevents.

— Il fallait avertir votre mari et vous hâter de monter dans la salle, c’est ainsi qu’on aurait su le mot de cette absurde histoire.

— Saint Djousé ! Maria ! exclama la fermière ; pour se faire étrangler par le fantôme ! ah ! mais noûn ! je n’y mettrais pas les pieds pour un empire ! Passé cinq heures, ni mouè, ni moûn mari, ni personne ne moûnte, quoique ce soit assez mal commode pour Claude, qui avait l’habitude de veiller tous les souères dans la chambre d’école, à cause qu’elle est bonne chaude, et mêmement qu’il veut demander une diminution du bail, parce que l’histouère est déjà au bruit du moûnde, et que ça décrie le domaine. Et si nos vaches allaient tarir ! ça s’est déjà vu, de ces tours de fantômes ; avec ça que ce n’est pas agréable pour des chrétiens de vivre avec des gens de l’autre moûnde.

Sans écouter ce flux de paroles, le pasteur, frappé d’une seule phrase, réfléchissait. « Est-ce que ce vieux renard de Claude, se disait-il, aurait bien inventé et joué lui-même cette comédie pour donner un mauvais renom à la maison, pour déprécier le domaine et obtenir ainsi une diminution de fermage ? » En même temps, il fixait son œil pénétrant sur le fermier. Celui-ci avait bien remarqué l’impression causée par l’indiscrétion de sa bavarde moitié.

— Ces femmes, c’est des pies, grommela-t-il, il faudrait les museler.

— Encore une question, dit M. Depierre sans s’arrêter à cette remarque peu galante. Serait-il possible que quelqu’un s’introduisît le soir dans la salle à votre insu ?

— Comment doûnc, moûn doux Seigneur ! s’écria Mme Vermot. La porte sur le chemin est fermée et c’est moûn mari qui garde la clef ; pour moûnter par l’escalier, il faudrait traverser l’écurie ou la cuisine. Vous voyez bien que c’est impossible. Noûn, noûn, c’est un revenant ; j’en suis sûre comme s’il m’avait dit boûnjour ; et même je mettrais ma main au feu que c’est le vieux Favre qui s’a pendu une fois dans la grange. Mais ces protestants, ça ne croit ni à Dieu, ni à diable, ajouta-t-elle en aparté.

Pendant ce long colloque, l’obscurité était venue.

— Je veux monter là-haut, dit le pasteur ; ayez l’obligeance de me prêter une lampe ou une chandelle.

Le mari et la femme firent ensemble un soubresaut.

— Sainte miséricorde ! cria Mme Vermot.

— Noûn, ne montez pas, dit Claude en même temps ; s’il allait vous tordre le cou !

Ceci fut prononcé avec une anxiété si réelle, que M. Depierre en vit ses soupçons déroutés, « Est-ce que je ferais fausse route ? » se dit-il.

Marie qui était restée jusque-là silencieuse s’avança.

— Je monte avec vous, dit-elle.

— Non, il vaut mieux que vous restiez ici, Marie : je ne doute pas de votre courage ; mais qui sait si je ne ferai pas là-haut quelque rencontre désagréable ?

— Oh ! je vous en prie, permettez-moi d’aller avec vous ; sans cela, ajoute-t-elle à demi-voix, ils croiront que je partage leurs frayeurs.

— Venez donc ; cela servira du moins à vous aguerrir. Maintenant, madame Vermot, ayez l’obligeance de nous procurer une lanterne. Nous ferons le tour de la maison et nous entrerons par derrière, puisqu’il n’est pas possible d’avoir la clef de l’autre porte. Dans un quart d’heure nous serons de retour.

Lorsque, deux minutes après, Marie se trouva dehors, dans la nuit qui commençait à s’épaissir, quand elle vit danser sur la neige la lueur mobile de la lanterne, et qu’en plongeant ses regards dans l’ombre noire que projetait la maison, elle pensa au but de leur expédition nocturne, un petit frisson, moitié de froid, moitié de peur, la saisit. M. Depierre s’en aperçut.

— Prenez mon bras, Marie, dit-il. Que pensez-vous de votre début au Croset ? Cela promet, n’est-ce pas ? On vous décernera une couronne civique quand on saura que vous avez disputé votre salle d’école à un fantôme qui y avait établi ses quartiers d’hiver. Je parie que ce monsieur-là n’était pas régent au Croset de son vivant ; il n’aurait pas quitté l’autre monde pour y revenir.

Marie se mit à rire et sa peur se dissipa. Elle ne frissonna pas même lorsque, arrivés derrière la maison, ils montèrent une espèce de pont de grange qui conduisait à la porte de la classe, située au premier étage, et qu’elle entendit la clef grincer dans la serrure avec ce bruit de ferraille rouillée qui est, paraît-il, la musique favorite des revenants. La porte s’ouvrit, et la lumière de la lanterne pénétra dans une grande pièce aux murailles fraîchement blanchies, meublée de quatre ou cinq longues tables toutes tailladées et d’autant de bancs polis par un contact journalier avec des pantalons de milaine. Un pupitre élevé sur une estrade de deux marches, deux cartes géographiques et un tableau noir complétaient l’ameublement. Cette salle n’avait absolument rien de lugubre ni même de mystérieux ; la prosaïque muraille blanche s’étendait dans son uniformité d’un air qui semblait dire : Regardez-moi, examinez-moi ; je n’ai ni lézardes, ni porte secrète, ni cachette dérobée. Je ne suis que ce que je parais être, une bonne muraille bâtie autrefois par de braves maçons, trop consciencieux pour laisser des trous entre leurs pierres. Et vraiment son air candide aurait rassuré les plus poltrons.

— Je serai très bien ici, dit Marie en s’asseyant au pupitre. Comme ce sera drôle de trôner sur cette estrade ! Je ressemblerai au roi Salomon !

Là-dessus, elle partit d’un franc éclat de rire, mais elle s’interrompit aussitôt.

— Qu’est-ce que c’est que ce vieux rideau jaune ? dit-elle en se tournant vers la partie la plus reculée de la pièce, que la lanterne venait d’éclairer tout à coup.

— Il ferme une espèce d’alcôve qui sert de chambre à coucher à l’instituteur quand il veut bien s’en contenter ; mais depuis quelques années les desservants de cette classe ont préféré se mettre en pension chez Mme Jacot ou ailleurs. C’était à la vérité un triste logement qu’une salle dans laquelle avaient respiré tout le jour une trentaine d’enfants, et qu’on ne pouvait aérer qu’en la glaçant. Venez voir ce boudoir, continua le pasteur en écartant le vieux rideau et en projetant les rayons de sa lanterne dans le sombre enfoncement.

On y voyait un lit de sapin garni seulement d’une paillasse, une chaise et un miroir brisé.

— On devrait vendre la photographie de ce charmant réduit, dit M. Depierre ; ce serait un moyen d’attirer les jeunes gens dans l’enseignement.

En même temps, il examinait d’un œil scrutateur les objets qui l’entouraient ; en se penchant sur le lit, il crut reconnaître que la paillasse avait été fraîchement remuée, mais il se garda de communiquer cette remarque à Marie, ne voulant pas la troubler sur un simple soupçon.

« Hum ! se dit-il, l’histoire me paraît difficile à éclaircir, surtout si ce vieux finaud de Claude a intérêt à l’embrouiller. Mais est-il dupe ou complice ? Je ne sais plus que croire. »

— Si vous le voulez, nous redescendrons, Marie, continua-t-il à haute voix ; la pauvre dame Vermot est sans doute dans des transes mortelles.

La superstitieuse fermière, s’attendant à quelque horrible catastrophe, avait en effet passé ces dix minutes à invoquer tous les saints du calendrier ; lorsqu’elle vit les deux téméraires revenir sains et saufs, elle poussa une exclamation de soulagement.

— Vous avez eu une fière chance, dit-elle ; mais il ne faudrait pas recoûmmencer ; ça pourrait plus mal tourner.

— Au contraire, répondit le pasteur, si cela m’était possible, je reviendrais ici tous les soirs pour éclaircir le mystère. Mais je trouverai quelqu’un qui me remplacera ; le revenant n’a qu’à se bien tenir. Bonsoir.

— Attendez vouère un moment, dit Claude en sortant de son coin. Je voudrais dire un mot à mademouèselle la régente. Avance vouère un peu, Bouquet.

Bouquet obéit d’un air rechigné.

— Il va être votre élève, continua Claude, et je veux qu’il profite mieux que l’hiver passé. Il n’a, ma fouè, rien appris qui vaille : j’sais pas même s’il connaît bien ses quatre règles. Il faudrait le pousser pour le calcul et l’écriture.

— C’est ça, interrompit Mme Claude pressée de mettre aussi son grain de sel dans la conversation ; moûn homme coûmpte de tête que c’est une merveille, mais quand il s’agit de mettre les chiffres sur le papier, ça ne va plus. Si Bouquet voulait prendre peine, il n’est pas plus bête qu’un autre, et il pourrait bien faire nos factures ; mais il écrit encore plus mal que Claude, et ses additions sont toujours fausses, si bien que l’autre année nous avons manqué perdre trente francs à cause d’une erreur qu’il avait faite. Oui, mademouèselle, il faut tâcher qu’il se décotte pour le calcul.

— C’est un paresseux, ajouta Claude ; s’il ne marche pas droûet, dites-le, on lui donnera une dégelée.

À cette phrase brutale, Marie regarda le paysan d’un air indigné, puis se tournant vers Bouquet qui baissait la tête d’un air sombre, elle lui posa la main sur l’épaule en disant de sa voix aimable :

— Nous nous entendrons bien, n’est-ce pas ?

Il leva les yeux avec surprise, et quelque chose qui ressemblait vaguement à un sourire détendit un instant ses lèvres serrées, puis il marmotta une espèce de remerciement avec autant de grâce que s’il eût dit : Laissez-moi tranquille ! « Pauvre garçon, pensa Marie, on ne lui a pas appris à mieux dire. »

— Pauvre Bouquet ! répéta-t-elle lorsqu’ils eurent enfin pris congé et qu’elle vit derrière elle la masse sombre de la vieille maison. Il a l’air sournois et maussade, mais surtout malheureux. Je voudrais pouvoir lui être utile.

Puis elle marcha pensive à côté du pasteur, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés de nouveau à la maison de Mme Jacot.

— J’y reviens avec plaisir, dit-elle en entrant. Savez-vous que je suis bien aise de demeurer chez vous ? continua-t-elle avec son joli sourire lorsque la vieille dame vint à leur rencontre.

— Et moi, je suis bien aise aussi de vous y avoir, pourvu que vous vous plaisiez avec nous. Entrez.

Les deux frères qui, pendant l’absence de leurs visiteurs, avaient soigné leurs vaches à l’écurie, étaient de nouveau assis à leur établi, chacun ayant devant soi un quinquet allumé. Une blanche lumière tombait sur leurs têtes penchées et leurs mains laborieuses, laissant le reste de l’appartement dans une demi-obscurité.

J’aime ces bonnes chambres d’horlogers où l’on travaille en famille, et que la joyeuse clarté des lampes d’établi éclaire et réchauffe le soir, lorsque le vent d’hiver souffle au dehors. Leur simplicité, leur bonhomie vous met à l’aise dès le premier instant ; dans cette calme atmosphère, vous sentez vos nerfs fatigués se détendre, vous laissez tomber avec délices le masque pesant, la physionomie composée que votre vocation, votre amour-propre peut-être, vous impose ; vous vous réjouissez de passer une paisible soirée avec de bonnes gens tout simples, dans une chambre sans prétentions. Malheureusement, de telles gens et de telles chambres deviennent toujours plus rares dans les centres industriels du Jura ; on devrait même les ranger au nombre des choses disparues, si quelques villages reculés qui n’ont pas encore vu passer la locomotive du progrès, quelques hameaux perdus dans la montagne, n’avaient conservé fidèlement les antiques traditions de simplicité et de vie de famille.

— Vous êtes restés longtemps chez Claude, dit Mme Jacot ; il n’est pourtant pas grand causeur.

— Sa femme parle pour deux, répondit le pasteur.

— Qu’est-ce qu’elle vous a raconté ? fit vivement Mme Jacot.

— Une histoire assez étrange ; avez-vous entendu dire que leur maison passât pour être hantée ?

— J’avais pourtant recommandé à la Félicienne de tenir sa langue, s’écria la vieille dame. Je pense que cette sotte femme vous a tout émotionnée, ma pauvre demoiselle.

— Mademoiselle Calame s’est conduite en héroïne, dit le pasteur en souriant.

Puis il fit à Mme Jacot et à ses fils le récit de leur expédition.

— On ne parlait que de ce revenant, il y a un mois, dit Fritz ; la Félicienne racontait l’histoire à qui voulait l’entendre ; Claude ne disait ni blanc ni noir, suivant son habitude, et Bouquet avait l’air de vouloir vous donner un coup de corne quand on lui en parlait.

— Que fait ce pauvre garçon chez les Vermot ? demanda Marie.

— Il y a été placé par sa commune, car il est orphelin : c’est un bon travailleur et qui ne leur coûte guère ; ils ne lui donnent que sa nourriture, un lit dans un coin, et de temps en temps un des vieux habits de Claude.

— L’aime-t-on dans le voisinage ? demanda le pasteur.

— Eh bien, voilà ! pas tant. C’est un sournois qui ne cause avec personne, pas même avec les garçons de son âge. Mais pour moi, continua la vieille dame avec chaleur, je prends toujours son parti, car on lui fait la vie trop dure ; Claude est un râpin qui tondrait un œuf ; la Félicienne laisse tout traîner, et si quelque chose se perd, c’est sur Bouquet que l’on tombe ; il travaille comme un nègre toute la semaine, et le dimanche, s’il ne va pas avec les autres garçons, c’est qu’il n’a guère envie de rire. Mais, pour mauvais garnement, il ne l’est pas ; et je crois qu’avec de la douceur on en ferait façon bien facilement.

Ces dernières paroles s’adressaient à Marie, en manière de conseil ; mais la jeune fille ne répondit pas ; elle pensait aux difficultés de sa vocation et à la responsabilité qui allait lui incomber.

Cependant l’heure s’avançait et M. Depierre dut songer à partir.

— Au revoir, Marie, dit-il à la jeune fille en lui serrant la main ; que Dieu vous aide dans votre tâche ! Venez dimanche nous raconter vos débuts. Adieu, madame Jacot ; ne vous dérangez pas, je vous en prie ; vos fils vont m’accompagner ; j’ai d’ailleurs un mot à leur dire.

Parvenu dans l’étroit corridor, le pasteur se tourna vers les deux frères :

— C’est un service que j’ai à vous demander, ou plutôt deux services. Premièrement, je serais reconnaissant que l’un de vous voulût bien, lorsqu’il tombera beaucoup de neige, accompagner le matin Mlle Calame pour lui frayer le chemin.

— Je le ferai certainement, dit Fritz avec empressement ; vous pouvez être tranquille.

— Merci. Quant à l’autre prière que j’ai à vous adresser, la voici. Je crois qu’avec une surveillance active et intelligente, on finirait par percer à jour le mystère du revenant. Ce serait une bonne œuvre à faire que de délivrer ces pauvres gens de leur frayeur superstitieuse.

— Si la chose est possible, je m’en charge, monsieur le ministre, dit Jules ouvrant la bouche pour la première fois depuis une heure.

— Vous craignez moins un fantôme qu’une fillette, n’est-ce pas ? dit M. Depierre en riant. Il faudra pourtant songer à vous marier.

— On a le temps, répondit-il laconiquement ; quand on est bien, il faut s’y tenir.

— C’est fort sage, en effet ; je vous remercie, bonsoir.

— Bonsoir, monsieur le ministre, et bon retour.

Pendant le reste de la soirée, Marie s’occupa des détails de son installation ; elle ouvrit ses malles, suspendit ses robes, arrangea ses livres, aidée par son hôtesse qui s’était tout d’abord autorisée de son âge pour appeler sa jeune compagne par son prénom. Et tandis que toutes deux allaient et venaient affairées, les deux frères à leur établi ne soufflaient mot.

— Est-ce que vos fils sont toujours aussi silencieux, demanda Marie à demi-voix, tandis que perchée sur une chaise à vis elle empilait dans l’armoire le linge que Mme Jacot lui tendait d’en bas.

— Pas toujours ; mais vous comprenez, Marie, ils sont un tantinet sauvages ; il faudra que vous les préveniez un peu, pour les mettre à l’aise.

— Ce n’est pas dans l’ordre, répondit-elle en riant ; mais je tâcherai pourtant de le faire.

Lorsqu’elle eut fini ses arrangements dans le cabinet qui devait lui servir de chambre à coucher, elle prit son panier à ouvrage et rentra dans la pièce commune. Mme Jacot avait placé sur la table près du poêle son coussin à dentelles et le chandelier à trois globes au milieu duquel brûlait une petite lampe à huile, dont les rayons, concentrés et adoucis par les globes remplis d’une eau bleuie, tombaient en une lueur blanche et constante. Marie s’assit et se mit à tricoter, tout en suivant des yeux les doigts encore agiles de la vieille dentellière et en écoutant le joli bruit des fuseaux, auquel se mêlaient le tirage régulier du feu dans le poêle et le crépitement des pommes qui cuisaient dans la cavette.

— Qu’on est bien ici ! fit-elle avec un soupir d’intime satisfaction. Je suis contente de penser que l’hiver durera cinq mois, car je passerai ainsi cent cinquante veillées dans ce bon petit coin.

— Peut-être qu’à la dixième vous en aurez déjà assez, dit Mme Jacot en souriant.

— Oh ! non, surtout si vous vouliez bien me montrer à faire de la dentelle. Croyez-vous que je pourrais apprendre ?

— Pourquoi pas ? Voulez-vous essayer tout de suite ?

Et la leçon commença. Marie y mit une ardeur qui compromit plus d’une fois la frêle existence des fils et des fuseaux ; mais, au bout d’une heure, le coup simple, le demi-coup, le tulle et la lisière n’avaient plus de mystères pour elle.

Cependant, lorsque neuf heures et demie sonnèrent, Mme Jacot se leva.

— Voyons si mes pommes sont cuites, dit-elle en ouvrant la cavette. Oui, les voilà bien fendues au milieu de leur jus. Marie, prenez la vôtre et ne vous brûlez pas les doigts. Mes fils, venez-vous ?

Les deux hommes éteignirent leurs lampes et s’approchèrent de la table pour prendre part à la frugale collation qui terminait régulièrement toutes les veillées : un morceau de pain et une pomme cuite. Marie pensa que le moment était venu de faire quelques frais d’amabilité pour apprivoiser les deux sauvages. Elle ne s’ingénia pas longtemps à chercher ce qu’il fallait dire, car elle était de ces natures prime-sautières auxquelles semble acquis le rare privilège de ne jamais rester dans l’embarras. Au bout de quelques minutes, sa grâce liante et communicative, en même temps que sa parfaite simplicité, avaient si bien séduit les deux frères, qu’ils eussent volontiers prolongé l’entretien jusqu’à dix heures, si leur mère ne leur avait rappelé la règle de la maison, immuable comme les lois des Mèdes et des Perses. Il ne faudrait pas imaginer cependant que la gêne eût disparu d’un seul coup ; mais Marie, voyant que ses gentilles avances avaient réussi à faire sortir les deux frères de leur taciturnité, s’applaudit de ce succès, et après un bonsoir cordial, elle se retira dans sa chambrette en se disant : « Je crois vraiment que je civiliserai la tribu. »

II

Marie dormit d’un sommeil agité. Bouquet, le revenant, Claude et Mme Jacot se confondirent dans des rêves fantastiques dont elle s’éveilla plusieurs fois toute tremblante. Lorsque la pendule sonna six heures dans la chambre contiguë, elle alluma sa lampe et entra dans la cuisine, où elle entendait son hôtesse aller et venir en chantant de sa voix cassée un psaume dont elle accompagnait régulièrement ses occupations du matin.

— Déjà levée ! dit-elle en voyant Marie s’approcher du foyer près duquel elle surveillait son lait ; n’avez-vous pas bien dormi ?

— Pas très bien ; il y a longtemps que je suis éveillée.

— Mais vous avez froid, vous êtes toute pâle ; prenez vite une tasse de lait en attendant le déjeuner.

— Je voudrais bien être à ce soir, dit Marie en s’asseyant sur un escabeau près du foyer ; je redoute tant cette première journée, et surtout cette après-midi, où j’aurai les apprentis. Comment parviendrai-je à me faire respecter de ces grands garçons ?

Et la jeune fille soupira en pensant aux difficultés, aux conflits qui se préparaient peut-être ; mais elle avait trop de jeunesse et de ressort pour s’affaisser sous une appréhension quelconque ; le conseil que le pasteur lui avait donné la veille lui revint en mémoire. « Je m’efforcerai, se dit-elle, de montrer toujours une volonté calme et ferme, et, s’ils veulent résister, ils verront bien qu’ils sont le pot de terre contre le pot de fer. » Puis elle courut dans sa chambre préparer ses leçons.

Pendant le déjeuner, on ne causa guère ; Marie était préoccupée, et Mme Jacot se taisait pour ne pas troubler ses réflexions ; quant aux deux frères, après avoir salué la jeune fille, ils n’avaient plus ouvert la bouche que pour y introduire de grandes fourchetées de pommes de terre frites. Cependant Fritz n’avait point oublié l’honorable mission dont il s’était chargé, et lorsque Marie, après être allée chercher ses livres, revint enveloppée dans son manteau et prête à partir, elle le trouva coiffé d’un bonnet à poils et chaussant ses grandes bottes pour l’accompagner.

— Où allez-vous donc ? lui demanda-t-elle.

— Vous faire le chemin ; il est tombé beaucoup de neige cette nuit.

— Comme c’est aimable à vous ! Je me demandais justement comment je ferais pour sortir de ces menées ; je suis bien reconnaissante de votre obligeance.

Fritz eut comme un remords de recevoir ces compliments dont il pensait ne mériter que la moitié, et il expliqua à Marie qu’il ne faisait qu’obéir à une recommandation du pasteur.

— C’est égal, répondit-elle, vous sortez pour moi par un bien vilain temps !

Le ciel ne s’était en effet pas éclairci depuis la veille, le vent continuait à souffler avec fureur, chassant devant lui des nuées de gros flocons ; la neige avait une épaisseur moyenne de trois pieds, et de quatre ou cinq dans les endroits où le vent l’avait accumulée. La jeune fille marchait silencieuse derrière son guide, s’efforçant de suivre ses longues enjambées et de ne pas trop mouiller le bord de sa robe. Ils arrivèrent à l’école sans avoir prononcé un mot.

— Merci, et au revoir, dit-elle seulement en faisant tourner dans la serrure la clef qu’on lui avait remise le soir précédent ; puis elle entra dans sa classe.

Le poële avait été chauffé de bonne heure, de sorte qu’elle y trouva une tiède température. Elle ôta son manteau et son capuchon, arrangea ses livres dans le pupitre, puis, se recueillant un instant, implora la bénédiction divine sur l’œuvre qu’elle allait commencer. Des voix d’enfants se firent entendre derrière la porte, et bientôt quatre ou cinq fillettes entrèrent timidement, regardant d’un œil furtif et curieux la nouvelle régente. À huit heures, la classe était au grand complet : seize garçons et quinze filles, répartis en trois divisions. La famille Vermot avait envoyé de nombreux représentants, qu’on reconnaissait facilement à leurs joues barbouillées de mélasse. Du reste, il y en avait de toutes sortes : de gros garçons bouffis comme des zéphyrs, de toutes petites filles menues comme des souris ; des naïfs qui ouvraient de gros yeux tout ronds, des sournois qui regardaient en dessous ; les uns bien au chaud dans de solides pantalons de milaine, les autres mal habillés, mal peignés et mal mouchés ; les fils de l’aristocratie de l’endroit, ornés de bas de laine et d’ardoises neuves, et la plèbe dépourvue de mouchoirs de poche. Quand Marie eut fait connaissance avec son peuple, elle commença un examen général afin de trouver le point de départ de son enseignement ; elle promulgua en même temps ses lois, prohibant sévèrement le commerce des billes, des noix et des pommes, le babil, les coudes sur la table et le bruit des pieds sous les bancs. Deux petits garçons, pris en contravention, furent immédiatement privés de leurs pommes ; un autre qui, en guise de dépêche galante, avait lancé son sabot dans le banc des filles, vit le projectile confisqué, et comme il n’avait point de bas, il dut pendant toute la récréation se tenir sur une jambe comme une cigogne, après quoi Marie, jugeant la punition suffisante, lui rendit son sabot. Puis les leçons suivirent leur cours sans aucune interruption, car la mise en vigueur du règlement avait frappé tous les enfants d’une sainte terreur. Tout marcha dans le plus grand calme jusqu’à onze heures, et Marie, assez satisfaite de ses débuts, mais un peu fatiguée d’avoir parlé si longtemps, revint avec plaisir à la maison, où Mme Jacot écouta ses récits avec sympathie.

L’après-midi, cependant, ce ne fut pas sans un certain tremblement que la jeune fille rentra dans sa classe. Elle savait bien que la première impression est celle qui dure. Qu’un de ses grands élèves se révoltât et qu’elle restât désarmée devant lui, c’en était fait de son autorité. Si donc un cas d’insubordination se présentait, comment obtiendrait-elle la victoire ? Il était évident qu’elle ne pouvait exercer aucune contrainte corporelle, ce qu’elle eût d’ailleurs considéré comme contraire à sa dignité. À mesure que ces grands garçons et ces grandes filles, au nombre de douze, entraient et se plaçaient dans les bancs, elle les examinait avec quelque inquiétude, cherchant à deviner leur caractère dans leurs physionomies déjà accentuées. Bouquet arriva le dernier, jeta ses cahiers au bout d’une table, puis s’y accouda d’un air maussade. « Faut-il les traiter en jeunes gens ou en gamins ? » se demandait Marie. « Je n’oserai jamais les tutoyer ; mais s’ils allaient s’en prévaloir pour devenir plus hardis ! »

Les cinq jeunes filles avaient des physionomies agréables et l’air posé ; plusieurs des garçons paraissaient assez lourds et rustres, mais bons enfants pourtant ; un seul déplut décidément à Marie. C’était un long sire dégingandé, dont les bras et les jambes avaient des mouvements de pantin ; sa bizarre figure, avec son front déprimé et ses mâchoires proéminentes, qui donnaient à la bouche l’apparence d’un museau, faisait penser à un orang-outang un peu perfectionné ; Darwin eût pu le citer à l’appui de ses théories. De petits yeux pétillant d’une inquiétante vivacité et une chevelure ardente complétaient ce séduisant assemblage. L’entrée de cet étrange individu avait fait courir un sourire et un chuchotement dans tous les bancs.

— Ah ! voici Lumignon !

— Bon ! il y aura à rire.

— Viens ici, Paillasse.

Telles furent les salutations qu’on entendit murmurer de tous côtés, tandis que le nouveau venu, répondant par une grimace, allait se placer au fond de la salle.

Marie, ayant réclamé le silence, lut à haute voix le registre afin d’apprendre les noms de ses élèves. Lorsqu’elle arriva à celui de Philippe Roulet, une voix de fausset, évidemment contrefaite dans l’intention d’exciter le rire, lui répondit. Elle leva les yeux, posa sa plume, et pendant quelques secondes regarda froidement le farceur, qui n’était autre que le singulier garçon dont nous venons de tracer le portrait ; puis, sans le quitter des yeux, elle prononça une seconde fois son nom. Ce regard glacial lui imposa probablement, car il abandonna sa voix de flûte et répondit cette fois avec un timbre plus naturel.

Le programme des leçons suspendu au-dessus du pupitre indiquait pour cette heure : Géographie. Marie déroula la mappemonde, et par un examen préliminaire acquit bientôt la certitude que la science géographique de ses élèves se réduisait à quelques notions très élémentaires et très vagues. « Commençons par le commencement, » se dit-elle.

— Aimé Droz, montrez-nous l’ancien et le nouveau monde. Philippe Roulet, combien de continents connaissez-vous dans l’ancien monde ?

— Quatre.

— Lesquels ?

— Le printemps, l’été, lautomne, lhiver.

Toute la classe partit d’un éclat de rire, mais Marie ne sourcilla pas. Renvoyant le mauvais plaisant à sa place sans même l’honorer d’une réprimande, elle continua calmement sa leçon et ne lui adressa plus la parole. Ainsi frappé d’ostracisme et s’ennuyant dans le coin reculé où il s’était placé, il charma les loisirs de son exil en nouant son mouchoir de poche rouge de manière à en former une ressemblance de souris qu’il s’amusa ensuite à balancer par sa longue queue. Marie, voyant qu’heureusement aucun de ses camarades ne tournait la tête pour le regarder, le laissa tranquillement se livrer à ses jeux innocents.

Au bout d’un quart d’heure, elle avait complètement conquis l’attention de son petit auditoire. Ce n’était du reste pas très difficile, car le nombre restreint de ses élèves lui permettait de les voir tous à la fois et de les interroger directement très souvent pour chasser la distraction et l’apathie. D’ailleurs, il y avait dans son enseignement tant d’animation et d’entrain que tous s’y laissèrent intéresser. Bouquet se montra d’abord rechigné comme de coutume, mais finalement il se laissa entraîner comme les autres, et la précision de ses réponses donna à Marie une assez bonne opinion de son intelligence. Cependant cette opinion se modifia bientôt. Lorsque, la leçon de géographie terminée, on passa au calcul mental, Bouquet se distingua par l’absurdité de ses réponses ; il avait l’air de n’y voir que du feu, et un sauvage de la mer du Sud lui en eût, je crois, remontré au sujet des centimètres et des grammes. Pour le calcul écrit, ce fut encore plus mal ; ses chiffres affectaient des formes de haute fantaisie, et il ne vint pas même à bout d’une division simple.

— Je vous donnerai des problèmes à part, lui dit Marie, car vous n’êtes pas au niveau des autres élèves.

Puis elle s’assit à côté de lui et, tandis que le reste de la classe faisait une règle de trois, elle s’efforça patiemment de l’initier aux mystères de la division. Il écouta d’un air résigné, mais assez attentif, et Marie, en rencontrant le regard de ses yeux intelligents, espéra qu’il avait compris. Point du tout ; lorsqu’il dut répéter l’explication, il s’embrouilla, hésita, recommença et finit par rester court.

— C’est pourtant bien simple, dit Marie un peu impatientée, voyez donc.

Mais en cet instant un kikeriki retentissant s’éleva à l’autre bout de la classe. Marie se leva indignée. C’était l’ingénieux Philippe Roulet qui se rappelait ainsi à l’attention générale. Du reste, il baissait maintenant les yeux d’un air candide et paraissait profondément absorbé dans son problème. La jeune fille sentit d’abord la rougeur de la colère lui monter au front ; mais elle réprima ce premier mouvement d’irritation et ne parla que lorsqu’elle fut sûre que sa voix ne tremblerait pas.

— Philippe Roulet, dit-elle calmement, cette classe n’est pas un poulailler ; veuillez aller chez vous continuer vos exercices.

Il releva la tête et prit un air stupéfait.

— Vous m’avez comprise ; sortez à l’instant.

Il promenait ses yeux autour de la classe comme pour chercher à qui ces paroles pouvaient bien s’adresser. Marie vint se placer en face de lui, le regarda dans les yeux et répéta avec le même calme :

— Sortez.

Mais son cœur battait bien fort, car elle doutait que sa seule volonté fût une arme suffisante dans cette lutte où son autorité était en jeu. « Serai-je moi, le pot de terre, et lui le pot de fer ? » se demandait-elle avec anxiété. À mesure que les secondes s’écoulaient, cette anxiété devenait de l’angoisse. Debout devant le rebelle, les bras croisés, silencieuse, car elle ne voulait pas répéter encore un ordre intimé déjà trois fois, sentant que les autres élèves prenaient plaisir à cette scène piquante, elle cherchait une issue et n’en trouvait point. Trois mortelles minutes s’écoulèrent ainsi. Philippe Roulet ne se sentait point non plus à l’aise ; le regard froid et persistant de Marie commençait à le gêner singulièrement ; de plus, il entrevoyait les conséquences possibles de sa rébellion, et la silhouette redoutée du directeur, se dessinant à l’horizon de ses craintes, fit mollir un peu son entêtement. À la fin, il réfléchit qu’il y aurait moyen de battre en retraite tout en conservant les honneurs de la guerre ; se levant, il dit à Marie du ton le plus naïf :

— Ça m’arrangerait tout à fait de sortir à présent ; j’ai une commission à faire au village. Est-ce que je peux m’en aller ?

Puis, sans attendre une réponse :

— Merci beaucoup ; bonsoir à la compagnie.

Et prenant son bonnet de loutre, il partit.

Marie était soulagée d’un grand poids, bien que la victoire n’eût pas été aussi complète qu’elle l’eût désiré. Cette scène l’avait légèrement excitée, et l’inconcevable stupidité de Bouquet, lorsqu’elle recommença sa démonstration, acheva de la dépiter.

— Comptez sur vos doigts, lui dit-elle un peu vivement lorsqu’elle l’entendit énoncer comme un axiome indiscutable que 9 – 6 = 4.

L’instant d’après, il déclara formellement que 7 x 8 = 43. À l’ouïe de ces énormités, Marie découragée haussa les épaules.

— Il faudra reprendre le livret, dit-elle ; mais voici quatre heures, vous pouvez vous retirer.

À ces mots, les garçons se levèrent en se bousculant bruyamment, enfoncèrent leurs bonnets jusqu’aux oreilles et voulurent sortir sans plus de cérémonie. Quoiqu’il fût désagréable à Marie de les rappeler aux devoirs de la civilité à son égard, elle se dit qu’il fallait cependant le faire une fois pour toutes.

— Reprenez vos places, dit-elle en élevant un peu la voix.

Ils obéirent lentement et d’un air surpris.

— Georges Martin, reprit-elle lorsque le silence fut rétabli, voudriez-vous me montrer s’il vous est possible de vous lever sans culbuter le banc ? Bien, je suis charmée de voir que vous le pouvez. Et vous, Bersot, pourriez-vous m’apprendre si l’usage de dire bonjour et bonsoir n’est pas connu au Croset ? Du reste, il paraît que vous craignez tous beaucoup de vous enrhumer, puisque, dans cette chambre bien chauffée, vous enfoncez si solidement vos bonnets sur vos têtes.

Comme elle avait prononcé ce petit discours sans la moindre nuance railleuse, ils n’en saisirent pas immédiatement l’intention, et ils restaient là, se regardant d’un air déconcerté. Les jeunes filles, plus promptes à comprendre, riaient sous cape. À la fin, l’une d’elles poussa du coude le premier du banc.

— Allons, ôte voir ton bonnet, lui souffla-t-elle.

Il obéit, le second l’imita, puis le troisième, et finalement les bonnets disparurent sur toute la ligne.

— Vous pouvez vous retirer, dit Marie en réprimant son envie de rire. Bonsoir.

— Bonsoir, mademoiselle, répondirent-ils avec un ensemble parfait, puis ils sortirent tranquillement.

— Elle nous fait marcher comme des marionnettes, dit Georges Martin lorsqu’il fut dehors. C’est curieux ; elle ne dit pas un mot plus haut que l’autre, pourtant.

— Mais elle parle sec, fit son camarade ; croyez-vous que Lumignon ait été obligé de caler ? Il faudra lui monter une fameuse scie.

Marie se hâta de mettre son manteau et son capuchon, et sortit. Ce fut avec délices qu’elle sentit une bise piquante rafraîchir son front brûlant et l’envelopper tout entière de son haleine froide, mais vivifiante. Au lieu de revenir directement à la maison, elle prit un chemin détourné, afin de respirer plus longtemps cet air âpre dans lequel il lui semblait prendre un bain de force et d’énergie. Ses nerfs excités par les émotions de cette première journée d’école se détendaient peu à peu, et le mal de tête qui avait accompagné cette excitation se dissipa bientôt complètement. Sans s’inquiéter de savoir où il la conduirait, elle prit le premier sentier frayé qu’elle aperçut et se trouva bientôt au sommet du plateau, près du sorbier solitaire dont nous avons déjà parlé. De là, on domine la vallée, qui s’étend droite et peu profonde entre deux chaînes de collines aux croupes arrondies et boisées. Des rochers sévères la ferment à l’une de ses extrémités comme une muraille sans issue, tandis que du côté du nord elle s’élève graduellement en une pente douce qui se confond avec le ciel dans le lointain bleuâtre. La neige qui aujourd’hui couvre les collines et descend au fond de la vallée comme un tapis déroulé, étend sur tout le paysage le charme de son calme et de sa pureté. Là-bas, le village allume ses feux un à un, comme de tremblantes étoiles ; il semble se blottir frileux dans sa couche de neige moelleuse, et rassemble en groupe serré ses maisons de pierre autour de ses deux clochers.

Cependant les ombres, montant de la vallée, envahissaient déjà le plateau. Marie reprit rapidement le chemin de la maison. Tout à coup, à un détour du sentier, elle s’arrêta comme si un obstacle lui barrait le passage. Quelqu’un était assis dans la neige, au bord de l’étroit chemin ; c’était un enfant qui, pour laisser passer la jeune fille, retira précipitamment ses jambes étendues, avec un mouvement si craintif qu’elle en fut frappée et s’arrêta. D’ailleurs il lui semblait que ses fonctions d’institutrice lui donnaient comme une sorte de droit maternel sur tous les enfants du voisinage.

— Que fais-tu ici ? lui demanda-t-elle en se baissant pour voir son visage incliné.

— J’arrange mon soulier, il me faisait mal, répondit-il d’un ton plaintif.

Son soulier ! pauvre enfant ! Il fallait vraiment de l’imagination pour voir encore un soulier dans ce misérable reste de semelle attaché et retenu tant bien que mal par des bouts de ficelle. Le vieux bas de laine troué laissait voir un pied tout gonflé d’engelures. Marie en eut le cœur serré.

— Il ne faut pas rester ainsi dans la neige, dit-elle d’un ton compatissant ; lève-toi et viens avec moi ; je demeure tout près, dans cette maison-là, vois-tu, et nous arrangerons ton soulier pendant que tu te chaufferas.

Puis, voyant qu’il essayait péniblement de se lever, elle tendit la main pour lui venir en aide ; lorsqu’il fut debout, elle s’aperçut qu’il boitait et qu’il devait pour marcher s’appuyer sur un bâton. Plus d’une jeune fille eût reculé à l’idée de cheminer dans ce sentier étroit côte à côte avec un mendiant déguenillé ; mais le cœur ému de Marie fit taire ses légers scrupules de délicatesse. Voyant que la jambe boiteuse du pauvre garçon et ses pieds enraidis par le froid lui refusaient presque leur service, elle prit son bras, et le soutenant ainsi de son mieux, elle se dirigea avec son protégé vers la maison.

— Comment vous appelez-vous ? demanda Marie au garçon qu’elle ne tutoyait plus depuis qu’elle avait remarqué l’air âgé de sa figure amaigrie.

— Joseph André.

— Où demeurez-vous ?

— Nulle part, répondit-il d’un ton exprimant tant de fatigue et de découragement que Marie sentit ses yeux se remplir de larmes.

— N’avez-vous donc point de parents ?

— Non, je n’en ai plus.

— Mais comment vivez-vous ?

— Je fais ce que je peux, mais ce n’est pas grand’chose ; on ne veut pas de moi pour garder les vaches, je ne suis pas assez leste.

— Et en hiver ?

— Je… les gens me donnent toujours quelque chose.

Marie remarqua cette réticence, et se demanda si le pauvre garçon avait, dans sa misère, conservé une étincelle de cette légitime fierté qui fait qu’on répugne à prononcer ce mot humiliant : Je mendie.

En ce moment, ils arrivaient devant la maison. Mme Jacot, qui les avait vus de loin, accourut toute surprise.

— Qui est-ce que vous m’amenez là ? s’écria-t-elle. Comment ! c’est Joseph André ! il y a longtemps qu’on ne t’avait vu, mon pauvre garçon ; tu es à moitié gelé, il me semble ; allons, assieds-toi près du foyer et chauffe-toi, tu auras bientôt une tasse de café. Je commençais à être en peine à votre sujet, Marie, et Fritz parlait d’aller voir si le revenant de chez Vermot ne vous aurait point joué un tour.

— J’ai fait une petite promenade là-haut sur le plateau.

— Et vous avez rencontré Joseph en chemin ? Je ne pouvais imaginer avec qui je vous voyais revenir bras dessus bras dessous. Je pense que Joseph n’a pas été souvent à pareille fête.

Le pauvre vagabond déguenillé n’avait pas senti souvent, en effet, la douce main d’une jeune fille le toucher et le soutenir ; repoussé par les uns, tenu à distance même par les plus charitables, il s’était accoutumé à voir les enfants fuir son contact, et les ménagères balayer soigneusement la place où il s’était assis. Il se savait laid, disgracieux, malpropre, et se tenait instinctivement à l’écart pour éviter les rebuffades et les exclamations de dégoût qu’il avait trop souvent entendues. Son cœur froissé et rebuté sentit donc avec une reconnaissance d’autant plus vive la douce charité de Marie. Cet aimable visage qui s’était penché vers lui, ces yeux dans lesquels il avait vu briller des larmes, il les contemplait maintenant avec une gratitude timide et muette ; le souffle de la sympathie avait trouvé en lui une étincelle à demi éteinte, qui s’était ranimée et réchauffait sa pauvre âme glacée par l’isolement, en même temps que la flamme du foyer ramenait la chaleur dans ses membres transis.

— Et d’où viens-tu comme ça, Joseph ? demanda Mme Jacot tout en dressant la table du goûter.

— J’ai été toute la semaine passée à faire des fagots chez Albin Mercier du Cerneux.

— Il aurait bien pu te garder cet hiver.

— Non, il n’avait plus d’ouvrage pour moi.

— Alors, qu’est-ce que tu comptes faire ?

— Je ne sais pas, dit-il avec un soupir.

— Belle réponse pour un garçon de ton âge ! Tu as bien quinze ans, n’est-ce pas !

— Oui.

Marie fit un mouvement de surprise. Ces membres frêles, cette poitrine étroite, cette chétive apparence lui semblaient dénoter douze ans au plus. Il est vrai que, ainsi qu’elle l’avait déjà remarqué, les yeux tristes, les joues flétries, le visage maigre et soucieux du vagabond contrastaient avec sa stature enfantine.

— Sais-tu ce qu’il te faut faire ? continua Mme Jacot ; tu devrais te mettre quelque part en apprentissage.

— Tout le monde me le dit, mais personne ne me prend, répondit-il avec une certaine amertume.

— Ça se comprend, fit naïvement la vieille dame ; mais si tu allais un peu sur France, dans ta commune, par exemple, tu trouverais bien à te placer.

— Non, les braves gens ne veulent pas de moi, et moi, je ne veux pas des autres.

Mme Jacot posa ses assiettes pour regarder Joseph en face.

— Qu’est-ce que tu entends par les autres ?

— J’entends les contrebandiers, les ivrognes, ceux qui m’envoient mendier au lieu de m’apprendre un état. J’aime mieux rôder le pays que de retourner chez eux, quand même je sais bien qu’on me trouvera un jour mort dans la neige.

On n’avait jamais entendu Joseph André prononcer un aussi long discours ; Mme Jacot le regardait stupéfaite.

— C’est bon, c’est bon, dit-elle enfin ; fais comme tu voudras, chacun son goût. Voici ta tasse de café, avec un bon morceau de pain et de fromage. Venez vous asseoir à table, Marie.

Quand les deux frères entrèrent dans la cuisine pour le goûter, ils saluèrent Joseph avec une certaine cordialité.

— Il ne fait pas un beau temps pour les voyageurs, hein ? dit Fritz, surtout quand on a ces machines-là aux pieds. Dites donc, mère, est-ce qu’on ne pourrait pas lui trouver une vieille paire de chaussures ?

— Jen ai, moi, dit vivement Marie.

Elle courut dans sa chambre et en revint avec d’excellentes bottines de gros cuir.

— Est-ce que vous allez donner cela ? s’écria Mme Jacot révoltée dans ses instincts de ménagère par cette générosité exagérée.

— Je ne mets jamais ces bottines ; elles sont trop larges et me fatiguent ; il vaut mieux les donner que de les laisser moisir dans l’armoire.

— Rien ne moisit dans mes armoires, répliqua Mme Jacot décidément vexée. Du reste, ce ne sont pas mes affaires. Faites comme vous l’entendrez.

Marie n’avait pas attendu cette permission pour faire essayer à Joseph sa nouvelle chaussure, et l’air ravi avec lequel il regarda d’abord ses pieds, puis la donatrice, lui parut un remerciement suffisant.

— Où comptes-tu dormir ? demanda Mme Jacot dont la mauvaise humeur ne durait jamais longtemps. Il y a à l’écurie un tas de paille où tu serais très bien. Tu ne fumes pas, j’espère ?

— Non, répondit-il d’un air indécis.

— On dirait que tu n’en es pas sûr. Voyons, est-ce que tu fumes ?

— Mais non.

— Eh bien, Fritz, prends le falot pour le conduire. Bonne nuit, mon garçon ; Fritz, n’oublie pas de voir si la fenêtre qui n’a point de barreaux est bien fermée. Il faut absolument que le vieux Klein vienne la semaine prochaine refaire ce grillage.

Après avoir aidé à Mme Jacot à remettre en ordre la vaisselle du goûter, Marie s’installa dans la chambre comme le soir précédent, et s’occupa à préparer ses leçons du lendemain, pendant que les fuseaux allaient leur train en faisant entendre leur joli cliquetis. Mais bientôt un bruit de pas retentit dans le corridor.

— Qui est-ce qui nous arrive si tard ? dit Mme Jacot en allant ouvrir. Bonsoir, Henri-Louis ; secouez un peu vos bottes, autrement vous apporterez un tas de neige dans la chambre.

— Bonsoir, Henriette, bonsoir à toute la compagnie, dit le nouvel arrivant, un homme d’une cinquantaine d’années, pourvu d’une paire de petits yeux noirs très vifs. C’est à mademoiselle la régente que j’en veux.

— Eh bien, asseyez-vous, Henri-Louis, ça coûte le même prix, dit Fritz en lui avançant une chaise.

— Merci ; c’est par rapport à mon garçon que j’ai deux mots à vous dire, mademoiselle.

— Qui est votre garçon ? demanda Marie.

— Philippe Roulet.

— Eh bien, ayez la bonté de vous expliquer.

Henri-Louis Roulet se pencha en avant, et considéra la jeune fille pendant quelques minutes tout en se frottant les genoux.

— Je pense que vous êtes encore assez jeune ? dit-il enfin.

— Je le pense aussi, répondit Marie à qui les manières du personnage semblaient étranges.

— Et comme ça, est-ce qu’il y aurait de l’indiscrétion à demander votre âge ?

— On croirait que vous êtes chargé de faire le recensement, dit Mme Jacot ; pourquoi faut-il que vous sachiez l’âge de Mlle Calame ?

— Ah ! vous vous appelez mademoiselle Calame ; on ne le savait pas encore ; votre prénom est Louise, hein !

— Non.

— Tiens, je croyais ; Cécile, alors ?

— Non plus.

— C’est drôle ; moi, je m’appelle Henri-Louis, fit-il avec l’espoir que cet élan de confiance serait payé de retour.

— Je suis bien aise de l’apprendre ; mais je ne pense pas que vous soyez venu exprès pour me dire cela.

— Non, c’était par rapport à Philippe. Il paraît qu’il ne s’est pas tant bien conduit cet après-midi.

— Vous voulez dire qu’il s’est fort mal conduit.

— Oui, oui, il m’a raconté la chose ; voyez-vous, il ne faut pas le prendre en mauvaise part ; c’était comme ça un moment de gaieté ; c’est un farceur, mon Philippe, mais il n’y met point de malice ; ainsi, aujourd’hui, à dîner, il a tiré la chaise à notre domestique au moment où il allait s’asseoir ; Antoine est tombé les quatre fers en l’air, et même il est allé frapper de la tête sur le foyer ; alors, comme il ne bougeait plus, Philippe est devenu tout pâle ; il l’est allé relever, lui a demandé s’il s’était fait mal, et tout. Je vous jure que ce n’est pas un méchant garçon.

— Je lui aurais donné une pile soignée pour sa peine, dit Fritz en se détournant sur sa chaise à vis ; votre Philippe est un mauvais singe, Henri-Louis ; il finira par se faire arranger comme il le mérite.

— Il est trop gai, voilà tout, répondit le père de son air placide. Alors, mademoiselle la régente, il peut rentrer en classe, je suppose ?

— Oui, après qu’il m’aura fait devant la classe entière des excuses de sa conduite.

— Oh ! oh ! c’est bien des affaires ; il me semble que vous êtes un peu jeune pour être si exigeante.

— Il ne s’agit pas de mon âge, mais de mes fonctions, répondit-elle tranquillement ; je dois obtenir de tous mes élèves l’obéissance et le respect.

— Et si Philippe ne veut pas faire ces excuses ?

— Il ne rentrera pas en classe avant de les avoir faites.

— Alors il ne fréquentera pas l’école cet hiver.

— Comme vous voudrez ; ses absences ne seront pas justifiées, j’en ferai rapport, et vous payerez l’amende.

Henri-Louis changea subitement de ton.

— Je veux bien faire ce que je pourrai ; mais Philippe a mauvaise tête ; si je ne pouvais pas le décider, il ne serait pourtant pas juste de me faire payer.

— Les parents sont responsables pour leurs enfants, dit Fritz, c’est dans la loi ; d’ailleurs vous n’avez qu’à prendre une bonne baguette de noisetier et à épousseter votre Philippe pendant dix minutes ; je vous garantis qu’il marchera ensuite. C’est un capon qui cédera toujours à des raisonnements de cette espèce.

— On verra ; je suis pour la douceur, moi. Mais pour parler d’autre chose, comment avez-vous trouvé votre dernier litre de gentiane, Henriette ?

— Je n’en ai pas encore goûté, mais Fritz en a bu une larme ce matin.

— Et je pense que tu t’en es léché les lèvres, hein, Fritz ?

— Oui, elle n’était pas mauvaise.

— Rien que ça ! ma foi, tu n’es pas connaisseur alors, et tu ne mérites pas de boire la gentiane Roulet. Pas mauvaise ! sais-tu bien qu’on est venu de Cortaillod exprès pour être sûr d’en avoir, et des m’sieurs joliment huppés qui m’ont dit que ma gentiane était un vrai nectar, c’est-à-dire la boisson des dieux, comme c’est écrit dans le dictionnaire. Ah ! tu ne la trouves pas mauvaise ! alors celle de Kehrli du Voisinage est bien bonne pour toi, ce beau broyot de quatre gouttes d’essence dans un litre de trois-six. La mienne est plus pure que de l’eau de roche ; personne d’autre que moi ne touche aux racines ni à l’alambic ; aussi elle a un parfum, une douceur ! Elle est bonne pour toutes les maladies, pour les crampes, les indigestions, les rhumes, et tout ! Demandez voir un peu à M. Prince le pharmacien ; il vous dira bien que c’est tout ce qu’il y a de plus estomachique.

Henri-Louis était complètement sorti de son flegme et s’exprimait avec l’enthousiasme d’un apôtre. Pour lui la fabrication de la gentiane était devenu un art et plus qu’un art, un mystère sacré qu’un prêtre d’Osiris n’eût pu accomplir avec plus de solennité. Lorsqu’il tournait autour de son alambic, surveillant les phases successives de la distillation, il faisait en esprit le dénombrement des maux de toute espèce que sa liqueur sans pareille allait soulager, et il se contemplait lui-même avec respect comme un bienfaiteur de l’humanité souffrante. Et comme pour inspirer aux autres la foi, il n’est rien de tel que de la posséder soi-même ; la gentiane Roulet jouissait d’une grande réputation et faisait des cures merveilleuses ; sans compter que bien des gens prétextaient des maux d’estomac purement imaginaires pour déguster chaque soir un petit verre du précieux breuvage et savourer l’arome délicat et étrange caché au fond de son amertume.

On conçoit que Fritz Jacot fût mal venu avec son éloge plus que modéré ; l’indignation de l’artiste en gentiane ne se calma que lorsque Mme Jacot eut raconté elle-même comment ce filtre merveilleux l’avait délivrée d’un catarrhe tenace qui avait résisté à une foule d’autres remèdes.

— Bien le bonsoir, dit Henri-Louis en se levant ; il faut que je m’en aille. Mademoiselle la régente, j’ai une fille qui a dix-huit ans ; elle doit être à peu près de votre âge, quoi ?

— Pas tout à fait ! Mais, pensa Marie, pourquoi le taquiner plus longtemps ? J’ai dix-sept ans, monsieur Roulet.

— Ah ! voilà ! c’est un peu trop jeune, il me semble.

— Je n’y puis rien, répondit-elle en riant.

— Et comme ça, vous vous appelez Laure ?

— Non, je m’appelle Marie, dit-elle pour le satisfaire jusqu’au bout.

— Ma fille s’appelle Anaïse ; c’est un nom encore assez joli, n’est-ce pas ?

— Sans doute, pour ceux qui l’aiment.

Henri-Louis s’en alla satisfait ; lorsqu’il avait réussi à attraper pendant le jour un ou deux renseignements quelconques, il s’endormait content.

Lorsqu’il fut parti, Marie reprit ses livres et Mme Jacot ses fuseaux. Quelques minutes s’écoulèrent dans un profond silence, lorsque tout à coup la vieille dame sortant de ses réflexions :

— Il me semble, dit-elle, que Joseph avait un air bien singulier quand je lui ai demandé s’il fumait. Je me repens de n’avoir pas visité sa poche ; qui sait s’il n’y cache pas une pipe ? On voit de ces garnements qui trouvent toujours cinq centimes pour du tabac.

— S’il fumait, il en porterait l’odeur, dit Fritz, et je n’ai rien senti en le conduisant à l’écurie.

— C’est égal, il faut que tu ailles voir ce qu’il fait, ou bien je n’aurai plus une minute de tranquillité. Pense donc un peu, s’il allait mettre le feu au tas de paille, ce serait une belle histoire.

Fritz, en fils obéissant, se leva, alluma le falot et se dirigea vers l’écurie. Au bout de quelques minutes, il revint.

— Il n’y est plus, dit-il, il est sorti par la fenêtre.

— Oh ! le mauvais sujet ; et pourquoi ? je voudrais bien le savoir.

— Il n’a point laissé de billet pour le dire, répondit Fritz en riant, mais ce qui est sûr, c’est qu’il a décampé ; j’ai regardé dans tous les coins et même près du veau, pensant qu’il se serait peut-être couché là pour avoir plus chaud, mais ni vu ni connu, il a filé. J’ai trouvé la fenêtre mal fermée, comme si on l’avait retirée depuis le dehors, c’est par là qu’il a passé.

— Il me semble qu’il n’est pas assez agile pour cela, dit Marie.

— Oh ! ce n’est pas le saut périlleux ; la fenêtre est très basse, et il y a en dehors une grosse pierre juste au-dessous.

— Les pas sont sûrement marqués dans la neige, s’écria Mme Jacot ; on pourrait savoir ainsi de quel côté il a tourné. Dépêche-toi d’y aller voir, Fritz, mais prends ton passe-montagne, sans quoi tu t’enrhumeras.

Pendant la courte absence de son fils, la vieille dame se perdit en conjectures sur le motif qui avait poussé Joseph à quitter son chaud abri pour s’en aller vaguer par cette nuit d’hiver, et lorsque Fritz rentra, elle l’interrogea avec sa vivacité habituelle. Il n’avait rien trouvé qui fût un renseignement ; les empreintes, déjà à demi effacées par la neige tombante, longeaient le mur de la maison et se perdaient dans le sentier qui aboutissait à la porte d’entrée. Cependant le fugitif devait s’être arrêté quelques instants devant la fenêtre de la cuisine, car les empreintes étaient plus nombreuses et plus embrouillées en cet endroit-là, comme si on y eût piétiné pendant un certain temps, et cinq doigts étaient distinctement marqués sur le rebord extérieur de la fenêtre.

Ah ! si, une demi-heure auparavant, la bonne dame Jacot, vaquant dans sa cuisine à ses devoirs de ménagère, avait pu voir une maigre silhouette se détacher lentement de la muraille, s’avancer avec précaution et allonger furtivement sa tête devant la fenêtre pour plonger dans l’intérieur des regards avides ; si elle avait su que cette ombre chétive était celle du pauvre Joseph, et qu’il ne souhaitait, avant de s’éloigner, que d’apercevoir encore une fois celle qui avait été bonne pour lui ; si elle l’avait vu se pencher sur la neige et tracer d’un doigt malhabile sur cette surface unie, dans le carré de lumière que projetait la fenêtre, les cinq lettres du mot merci, humble témoignage de reconnaissance que la neige tombante allait faire disparaître, certainement le cœur de la bonne dame eût été attendri. Mais elle ne savait rien de cela, aussi pendant toute la veillée ne cessa-t-elle de s’emporter contre l’ingratitude de ces vauriens qu’on a la bonté d’héberger et qui se sauvent en laissant ouverte la fenêtre de l’écurie, ce qui pourrait bien faire gagner à la Blanche ou à la Fleurette une bonne fluxion de poitrine.

III

Je ne sais si Henri-Louis Roulet employa à l’égard de son fils le genre de raisonnement recommandé par Fritz, mais son argumentation fut sans doute convaincante, car le spirituel Philippe vint en classe le samedi suivant d’un air suffisamment contrit et fit des excuses passables. Qu’il fût repentant à salut, c’est ce dont Marie doutait fort, mais il se conduisit d’une manière convenable cette après-midi-là.

Bouquet se montra aussi fort différent de ce qu’il avait été le premier jour. Lorsque la leçon de calcul commença et que les autres élèves furent occupés à leurs problèmes, Marie vint s’asseoir à côté de lui, et, s’armant de patience, elle recommença ses démonstrations. Mais son étonnement fut grand lorsqu’elle s’aperçut qu’il savait aujourd’hui parfaitement son livret, et qu’il semblait n’avoir fait que des divisions toute sa vie. Le regard surpris qu’elle lui lança parut l’embarrasser d’abord, ses joues brunes rougirent un peu, mais il prit son parti et dit à voix basse, tout d’une haleine, comme s’il récitait un discours préparé à l’avance :

— Il y a longtemps que je savais, mais je ne veux pas faire les factures de mon maître. Il m’exploite assez déjà, ce vieux coquin.

Son œil lança un éclair, et il serra les lèvres pour retenir une bordée d’épithètes peu flatteuses qui étaient sur le point de lui échapper. Marie allait parler, mais il reprit :

— Je ne veux plus vous donner de peine, parce que vous êtes bonne, mais vous ne le direz pas au maître ?

Marie réfléchit un instant.

— Je ferai ce qui sera loyal et juste, suivant les circonstances, répondit-elle ; faites de même.

Un sentiment mêlé de satisfaction et de surprise la poursuivit jusqu’à la fin de ses leçons. Elle ne pouvait imaginer par quel moyen elle avait gagné si subitement la confiance de ce singulier garçon. « Parce que vous êtes bonne, » avait-il dit ; mais elle ne lui avait pas témoigné une sollicitude particulière, et il ne la connaissait d’ailleurs que depuis deux ou trois jours. Elle y rêvait encore lorsque quatre heures sonnèrent. Tout absorbée dans ses réflexions, elle ne remarqua pas la lenteur étonnante avec laquelle Philippe Roulet faisait ses préparatifs de départ ; et lorsqu’il sortit enfin le dernier de tous, elle répondit avec distraction à son beau salut : « Il faut que je raconte cela à Mme Jacot, se dit-elle en mettant son manteau ; elle connaît mieux que moi le caractère de ce bizarre garçon… Mais où est donc mon capuchon ? Je suis sûre de l’avoir suspendu à l’espagnolette de la fenêtre. » Elle regarda de tous côtés et chercha longtemps, mais en vain ; enfin, bien que ce soupçon lui fût très désagréable, il lui parut évident qu’un mauvais plaisant avait emporté son capuchon ou l’avait caché de manière à le rendre introuvable. Très contrariée, elle mit son foulard sur ses cheveux et sortit. Mais à peine avait-elle fait un pas, que ses pieds s’embarrassèrent dans un obstacle invisible ; elle chancela une seconde, étendit les bras et tomba tout de son long sur la neige. La chute fut rude, et Marie se releva l’épaule meurtrie. Très ébranlée et faisant effort pour retenir ses larmes, elle se baissa de nouveau pour chercher de la main le piège qu’elle avait rencontré ; c’était une ficelle tendue non loin du seuil de la porte, attachée par un bout au racloir et retenue de l’autre par une lourde pierre, le tout dissimulé sous la neige. Avant de s’éloigner, Marie promena autour d’elle un regard scrutateur, mais elle ne vit rien et se hâta de revenir à la maison.

Lorsqu’elle raconta ses mésaventures à ses hôtes, ils s’en indignèrent plus vivement qu’elle encore.

— C’est ce petit scélérat de Philippe qui a fait le coup, dit Mme Jacot tout en colère ; ce drôle-là finira ses jours au pénitencier, et ce sera encore bien trop bon pour lui, puisqu’on prétend que ces messieurs les détenus ont leur chocolat sucré tous les matins et des concerts de mandoline pour leur adoucir le caractère. À présent, voilà votre beau capuchon perdu, Dieu sait jusqu’à quand.

— On le retrouvera, fit laconiquement Jules Jacot.

Puis il se rendit à l’écurie, car c’était l’heure de traire. Lorsqu’il eut fini, il chargea la bouille sur son dos pour porter le lait à la fruitière, et, aussitôt qu’il eut fait un pas hors de la maison, quel fut le premier objet qui frappa ses regards ? le capuchon de Marie suspendu à une des lattes qui formaient la barrière du petit jardin. Il le prit soigneusement, le mit sur son poing, examina un instant d’un air rêveur les soutaches d’or qui le couvraient de capricieuses arabesques, puis rentra dans la maison et le posa sans mot dire sur le dossier d’une chaise. Aussitôt il se hâta de ressortir, un falot allumé à la main, car la nuit commençait à tomber. Après avoir appuyé sa bouille avec précaution contre la muraille, il se pencha sur la neige, et projetant à droite et à gauche la lueur de sa lanterne, il examina avec le plus grand soin quelques empreintes de pas qui, s’écartant du sentier, se dirigeaient vers la barrière du jardinet. Il chercha la plus nette et se pencha encore davantage pour la voir de tout près. « Voilà une fameuse signature, dit-il avec satisfaction. Un, deux, trois, quatre, six, huit clous de chaque côté et un losange au milieu. Bon ! » Il remit alors sa bouille sur son dos et s’en alla en se frottant les mains.

Un quart d’heure après, il revenait de la fruitière tout pensif et la tête baissée, lorsqu’il aperçut à une vingtaine de pas Philippe Roulet qui, poussé par la destinée, s’avançait sans défiance à la rencontre du châtiment. Jules Jacot continua à marcher sans même lever la tête, mais quand Philippe le croisa dans l’étroit sentier, il se baissa tout à coup et le saisit par une jambe si rudement que le garçon, privé subitement d’un de ses appuis naturels, décrivit avec les bras un moulinet désespéré et tomba tout de son long la face dans la neige.

— La terre est un peu dure, hein ? fit Jules d’un ton goguenard. Allons, drôle, ne te démène pas tant ; il faut que je voie quel maréchal t’a ferré.

Puis il se mit à examiner la semelle de son prisonnier avec le plus grand flegme. Ainsi tenu le pied en l’air et faisant de vains efforts pour se dégager, Philippe Roulet ne ressemblait pas mal à un de ces petits porcs rebelles qu’on emmène de la foire par une corde attachée à leur pied de derrière.

— Un, deux, trois, six, huit clous de chaque côté et un losange au milieu, c’est bien ça, dit Jules en terminant son examen. Maintenant, mon garçon, continua-t-il en ne lâchant le pied que lorsqu’il tint solidement son prisonnier au collet, nous allons régler nos comptes. Tu as fait tomber Mlle Calame et tu es tombé toi-même, c’est en règle. Mais voici pour le capuchon.

Et les soufflets commencèrent à pleuvoir dru comme grêle ; deux à droite, deux à gauche, une calotte sur la tête, encore un soufflet à droite, encore un soufflet à gauche et puis un bon pour finir.

— Maintenant on va te chauffer les oreilles.

C’était l’organe sensible chez maître Philippe ; il avait supporté assez stoïquement les soufflets en cherchant à les parer avec son bras, mais lorsqu’il sentit ses chères oreilles dans les pinces de Jules Jacot, il commença à se tordre et à crier grâce. L’exécuteur continua néanmoins avec un parfait sang-froid, puis, lorsqu’il jugea la correction suffisante, il posa ses lourdes mains sur les épaules du garnement.

— Si tu n’as pas envie d’une autre étrillée, sois sage, lui dit-il.

Alors il le lâcha et s’en alla paisiblement. Philippe Roulet profita de sa liberté pour mettre entre lui et l’étau redoutable de Jules une distance respectueuse, puis il s’arrêta et soulagea son cœur plein de rage en lançant après lui toutes les injures d’usage et une quantité d’autres qui faisaient honneur à son imagination. Jules Jacot s’en émut aussi peu que des flocons que le vent jetait sur sa jaquette. Revenu à la maison, il dit seulement qu’il avait trouvé le capuchon sur la barre du jardin, et qu’il pensait que le farceur avait eu son compte. Marie ne sut jamais qu’il s’était fait son champion, et s’étonna de la servilité de chien couchant que Philippe Roulet lui témoigna dès lors.

Le même soir, Jules, fidèle à la mission dont il s’était chargé, sortit vers huit heures, ce qu’il avait déjà fait la veille, et se dirigea vers la maison hantée. Il franchit le pont de grange, s’approcha de la porte de la classe, et, collant son oreille à la serrure, il écouta longtemps. Tout était parfaitement silencieux à l’intérieur. Les volets clos ne laissaient pas filtrer le moindre rayon de lumière par leurs nombreuses fentes ; aucune ombre suspecte, aucun bruit insolite ne se laissèrent surprendre par l’oreille et l’œil attentifs du patient observateur. Pour l’acquit de sa conscience, il fit encore une fois le tour de la maison, puis, tout transi par sa garde nocturne, il s’éloigna rapidement.

Mais à peine avait-il disparu dans l’obscurité que deux ombres furtives sortirent doucement de derrière un tas de bois qui les avait cachées, se glissèrent sans bruit le long de la muraille, puis, arrivées à la porte de l’écurie, l’entr’ouvrirent et s’éclipsèrent.

— Vous dînez demain chez monsieur le ministre, n’est-ce pas ? demandait Mme Jacot à Marie.

— Oui, vous avez entendu qu’il m’a invitée.

— N’oubliez pas de lui dire que mon fils Jules se rappelle la promesse qu’il lui a faite, et qu’il a déjà monté la garde trois soirs de suite autour de chez les Vermot. Ça n’a pas de bon sens, mais enfin, quand on a promis, il faut tenir.

— Monsieur Jules n’a rien découvert ?

— Que voulez-vous qu’on découvre quand il n’y a rien ? Ce revenant, c’est une affaire finie, personne ne l’a vu depuis tantôt deux mois, et on n’y penserait seulement plus si monsieur le ministre ne l’avait pas remis sur le tapis. En tout cas, vous pouvez lui dire que Jules fait de son mieux pour attraper un gros rhume, et que, s’il n’y réussit pas, ce n’est pas sa faute.

IV

Mme Jacot s’était mise en quête d’une voiture pour Marie, ne voulant pas qu’elle descendît au village à pied à cause du mauvais état des chemins obstrués par la neige, et Jean Brunner le laitier s’était offert à la prendre sur son traîneau, qui devait partir à huit heures.

— Vous vous êtes levée plus tôt qu’à l’ordinaire, dit Mme Jacot lorsque Marie, souriante et fraîche comme une rose d’hiver, entra dans la cuisine où elle déjeunait avec ses fils. À six heures, je vous entendais déjà bargater dans votre chambre.

— C’est que je vais dans le monde aujourd’hui, répondit Marie en riant ; il fallait me faire belle.

— Pru bé qu’est saidge, dit Mme Jacot en hochant la tête. Vous ne savez pas ce que cela signifie ? « Assez beau qui est sage. » Il est vrai que vous êtes sage aussi. Mais avalez vite votre café, Jean Brunner n’est pas patient, il ne faudrait pas le retarder.

Deux minutes après, des grelots retentirent devant la maison.

— Vite mon capuchon, ma pelisse, s’écria Marie. Adieu, madame Jacot, me permettez-vous de vous embrasser ? Au revoir, monsieur Fritz, vous saluerez votre frère de ma part, puisqu’il a disparu.

Jules venait en effet de s’éclipser ; mais au moment où Marie, installée dans le traîneau, faisait de la main un dernier signe d’adieu, il reparut tout essoufflé, chargé d’une grosse couverture et d’une énorme brassée de paille. Marie se demandait pour qui toute cette litière, lorsque Jules, à cinq pas du traîneau, s’arrêta subitement.

— Tiens, dit-il brusquement à son frère, arrange ça.

Puis il lui passa à la hâte son chargement, fit volte-face et disparut dans la maison. Toute sa sauvagerie naturelle s’était réveillée au moment où il allait essayer la première galanterie de sa vie. Étendre cette couverture sur les genoux de Marie, arranger cette paille autour de ses pieds ! Au moment de consommer cette action inouïe, il en avait entrevu toutes les conséquences et tous les dangers ; et, rougissant jusqu’aux oreilles, il avait battu en retraite comme un Télémaque prudent fuyant les charmes de Calypso.

Son frère, beaucoup moins timoré, installa la jeune fille aussi confortablement que possible ; puis le fouet claqua, le gros cheval gris secoua son collier de grelots, et le traîneau glissa sur la neige durcie. La journée promettait d’être splendide, car le vent du nord avait chassé tous les nuages, et le ciel brillait de cet azur pâle et limpide qui, bien mieux que le bleu trop intense du ciel d’Italie, éveille l’idée poétique de l’éther infini. Marie, enchantée de sa partie de traîneau, regardait avec délices autour d’elle, s’amusant à suivre du regard le jeu capricieux des étincelles du givre qui s’allumaient par myriades devant les voyageurs et semblaient s’éteindre derrière eux.

Une belle journée d’hiver est chose délicieuse, mais peu de gens en jouissent sans arrière-pensée. Pourquoi donc ? Parce que la bise rougit le nez, et qu’avec un nez rouge le plus joli minois, vous l’avouerez, devient méconnaissable. Pour nous autres philosophes, ce détail n’a pas d’importance ; nous marchons libres de préjugés, le nez à la bise, laissant cet ornement de notre visage prendre toutes les nuances qu’il lui plaira ; mais je connais mainte jolie demoiselle qui n’a jamais admiré les beautés du paysage hivernal que d’un œil seulement, parce que de l’autre elle s’efforçait d’apercevoir le bout de son nez pour en constater la couleur.

Marie cependant avait sagement mis de côté toute coquetterie et regardait de ses deux yeux autour d’elle. Tout à coup elle tressaillit, et touchant le bras de son compagnon :

— Qui est-ce que j’aperçois là-bas ? fit-elle vivement.

— Vous devez le savoir mieux que moi, vos yeux sont plus jeunes que les miens.

— Je ne me trompe pas ; arrêtez le cheval un instant, monsieur Brunner, il faut que je descende.

Elle mit lestement pied à terre, au moment où celui qu’elle venait d’apercevoir allait croiser le traîneau.

— C’est vous, Joseph ! dit-elle, je suis bien aise de vous rencontrer.

C’était le vagabond, en effet, l’air encore plus misérable et plus gelé qu’à leur première rencontre.

— Pourquoi donc nous avez-vous quittés si brusquement jeudi soir ? continua Marie. Mme Jacot n’était pas très satisfaite.

— Et vous, qu’est-ce que vous avez pensé ? demanda-t-il d’un ton anxieux.

— Je n’y ai rien compris ; mais répondez-moi vite, car M. Brunner est pressé.

— Je devais aller ailleurs ; je vous jure ce n’était pas pour du mal ; est-ce que vous me croyez ?

— Oui, et je ne vous demande pas autre chose. Mais qu’allez-vous faire aujourd’hui ? C’est dimanche, vous savez.

— Dimanche ou pas, ça m’est bien égal, répondit-il en éludant la question ; il fait froid le dimanche comme un autre jour.

— Trop froid pour une conversation sur le chemin, grommela le laitier mécontent de cette halte.

Marie se hâta de remonter dans le traîneau ; mais, tout en cachant ses pieds dans la paille et ses mains dans son manchon, elle regardait le pauvre garçon qui restait debout au bord du chemin, et qui frissonnait tout en la contemplant avec des yeux brillant d’un singulier éclat.

— Comme vous êtes pâle ! dit-elle en sentant son cœur se serrer ; avez-vous mangé quelque chose ce matin ?

— Pas encore, mais je vais déjeuner chez…

Marie n’entendit pas le nom qu’il prononça, car le laitier avait fait claquer son fouet, et le collier de grelots secoué par le gros cheval couvrit d’un tintement multiple et sonore la voix de Joseph. Lorsqu’un instant après la jeune fille regarda derrière elle, elle aperçut le pauvre garçon debout à la même place, suivant des yeux le traîneau qui s’éloignait.

— Et le revenant ? demanda M. Depierre à Marie lorsqu’ils revinrent ensemble du temple.

— C’est un personnage très pacifique ; il ne m’a pas encore étranglée, comme vous voyez, et M. Jules revient tous les soirs bredouille, bien qu’il monte sa garde très consciencieusement.

— On ne saura sans doute jamais le fond de l’histoire ; dites à Jules Jacot que je le relève de cette corvée, en le remerciant de sa complaisance. Comment se conduit le jeune domestique des Vermot ?

— Bouquet ? C’est un garçon étonnant ; il s’est montré d’abord d’une stupidité inconcevable pour le calcul ; mais imaginez donc qu’il le faisait exprès, pour n’être pas chargé des factures de son maître. Puis il a changé tout à coup, sans que je puisse en comprendre la raison. Il faut que je vous raconte aussi une rencontre que j’ai faite l’autre soir.

Alors elle dépeignit en termes si émus la misère et l’abandon du pauvre Joseph, que M. Depierre en fut touché.

— Vous raconterez cela à ma femme, et nous chercherons ensemble un moyen de venir en aide à votre protégé.

— Ma chère, dit-il à Mme Depierre en introduisant Marie dans un petit salon confortable et bien chauffé, parmi les innombrables comités dont tu es membre, ne s’en trouverait-il point un dont la mission spéciale fût de protéger des garçons boiteux de quinze à seize ans ?

Il parlait d’un ton à demi plaisant qui surprit Marie ; mais Mme Depierre savait qu’il était dans les habitudes de son mari de dissimuler ainsi ses émotions.

— S’il ne s’en trouve point, répondit-elle, nous en fonderons un. De quoi s’agit-il ?

Marie recommença son récit ; puis le pasteur prit la parole.

— En résumé, dit-il, vous avez vu ce garçon deux fois et il vous a fait une impression favorable. J’ai certainement confiance en votre bon jugement, mais quoi que ce soit que nous voulions faire pour Joseph, il est indispensable que nous nous procurions sur lui d’autres renseignements. Si cela m’est possible, je monterai demain ou après-demain au Croset, et nous verrons alors ce qu’il y aura à faire.

— Pour le moment, venez dîner, dit Mme Depierre.

Marie passa une journée fort agréable ; la femme du pasteur possédait cette amabilité simple qui part du cœur et gagne les cœurs ; et ses enfants, attirés par le doux sourire de Marie, retenus aussi par les belles histoires qu’elle leur raconta, s’attachèrent si fort à elle que le moment du départ fut signalé par une désolation générale. Il n’était que trois heures, mais la jeune fille devait encore aller prendre à l’autre bout du village une personne qui remontait aussi au Croset.

— Revenez aussi souvent que vous pourrez, lui dit Mme Depierre, nous serons toujours charmés de vous voir.

— À dimanche prochain, sœur Marie, s’écrièrent les enfants.

« Comme ils sont tous bons pour moi ! pensait la jeune fille en traversant d’un pas agile les rues couvertes de neige. Mme Jacot est pleine aussi de sollicitude à mon égard, et ses fils se sont bien humanisés depuis le premier jour. Voilà Bouquet tout transformé, et Joseph dont on fera un honnête homme. Je soutiens que le monde est rempli d’excellentes gens, et qu’on n’a qu’à ouvrir les yeux pour en découvrir des douzaines. »

Ce fut dans cette heureuse disposition d’esprit qu’elle remonta sur ses sommets. Un panache de fumée s’élevant du toit de la vieille maison lui fit comme un signe d’amicale bienvenue aussitôt qu’elle arriva sur le plateau. « Mme Jacot fait du café pour me recevoir, » se dit Marie. Bien mieux ; Mme Jacot avait fait du thé et des bricelets, de sorte que la jeune fille, assez fatiguée de son ascension, trouva pour se réconforter une collation appétissante.

— J’ai eu l’ennui de vous, Marie, dit la vieille dame ; il m’a semblé tout le jour qu’il me manquait quelque chose ; j’ai d’ailleurs été seule toute l’après-midi, car mes deux garçons étaient sortis. Mais voici Fritz qui arrive.

Il revenait d’une longue course, le nez et les oreilles rougis par la bise, assez peu semblable à un Adonis, mais rempli de bonne humeur. Henri-Louis Roulet, qui l’avait rencontré dans sa promenade, l’accompagnait. Tous deux s’assirent pour prendre aussi une tasse de thé.

— Comme ça, vous avez dîné aujourd’hui chez M. le ministre ? dit Henri-Louis à Marie. Sans indiscrétion, est-ce que vous êtes parents ?

— Non, pas du tout.

— Ah ! mais de la même commune, quoi ?

— Je ne sais pas.

— C’est qu’il s’intéresse bien à vous ; même on dit qu’il est votre tuteur et qu’il soigne votre argent.

— Il aurait peu de chose à faire, dit-elle en riant.

— Ça n’est pas vrai ? Voyez voir comme les gens arrangent les histoires ! Mais ça ne peut pas manquer d’arriver, quand on se mêle toujours des affaires des autres ; c’est ce que je dis à ma femme, qui ne fait que trotter à droite et à gauche pour s’informer du tiers et du quart. « Balaye devant ta porte, » que je lui dis, « et ne t’inquiète pas tant des voisins. » On chantait aussi que vous étiez fiancée avec le neveu de M. le ministre, ce grand blond qu’on a vu par ici l’automne passé, et que c’est pour ça que M. Depierre vous réclame tant.

— Quelqu’un vient, interrompit Mme Jacot en entendant un pas dans le corridor.

Marie se leva pour ouvrir la porte au nouvel arrivant, et fut très surprise en reconnaissant Bouquet.

— Bien le bonsoir, dit-il en entrant d’un air gauche. Je voudrais,… est-ce que mademoiselle la régente aurait la bonté ?… mais c’est que…

Il levait en même temps sur Marie un regard troublé qu’elle remarqua.

— Entrez ici, dit-elle en l’introduisant dans sa chambre ; vous m’expliquerez ce que vous désirez.

Il obéit avec empressement et tira la porte derrière lui.

— Je nai pas le temps de tout vous expliquer ; on a besoin de vous, dit-il dune voix basse et précipitée ; venez vite, je vous en supplie ; mais non pas avec moi, on nous remarquerait ; dans quelques minutes, quand je serai parti.

— Où donc ? demanda Marie étonnée.

— Dans votre classe ; prenez la clef, la porte est fermée. N’ayez pas peur, mais il ne faut rien dire à personne.

Et avant que Marie eût pu lui adresser une autre question, il était précipitamment rentré dans la chambre commune, avait salué à la hâte et s’était éclipsé.

Marie, fort perplexe, restait debout à la même place. Que faire ? Se rendre dans sa classe était certes en soi une action bien simple, mais le mystère dont elle devait l’envelopper lui déplaisait. Cependant on avait besoin d’elle, et tout de suite, avait dit Bouquet. Marie jeta un coup d’œil vers la fenêtre, vit qu’il faisait encore clair au dehors, et prit rapidement sa décision. Elle mit à la hâte son châle et son chapeau, et, après avoir dit à Mme Jacot qu’elle avait quelque chose à faire dans sa classe, elle sortit.

Une sensation de trouble et d’inquiétude faisait battre son cœur, et la pensée que sa démarche paraîtrait bien inconsidérée, si on venait à l’apprendre, ne contribuait pas à lui rendre son calme. Elle tressaillit vivement en entendant derrière elle des pas précipités, et, se détournant, elle reconnut Henri-Louis Roulet qui se hâtait pour la rejoindre. Flairant un mystère dans l’air troublé de Bouquet et de Marie, il avait brusquement pris congé de ses hôtes, et s’était élancé avec une noble ardeur sur les traces de la jeune fille.

— Comme ça se rencontre ! fit-il tout essoufflé ; nous avons justement le même chemin.

— Je croyais que le sentier qui conduit à votre maison prenait plus haut.

— C’est vrai, mais ça ne me dérange pas beaucoup de passer par ici. Vous allez chercher un livre, quoi ?

Marie ne répondit rien et hâta le pas.

— Vous faites bien de vous dépêcher, continua son désagréable compagnon en réglant immédiatement sa marche sur celle de la jeune fille ; la nuit sera là dans dix minutes ; mais si vous craignez de revenir seule à la maison, vous n’avez qu’à dire un mot, je vous attendrai pour vous reconduire.

— Non, je vous remercie.

— Ne vous gênez pas, au moins ; j’ai bien le temps. Philippe peut traire à ma place ; est-ce que vous en aurez pour longtemps ?

— Je ne sais pas.

— Tiens, c’est curieux. Vous savez pourtant ce que vous allez faire, quoi ?

— Bonne nuit, monsieur Roulet, répondit Marie en s’élançant d’un pied leste sur le pont qui conduisait à sa classe ; puis, faisant tourner la clef dans la serrure, elle disparut.

« Je vous demande un peu si c’est honnête de planter les gens comme ça ? s’écria Henri-Louis tout dépité. Pour une cacharde, c’en est une, celle-là ; et puis ça n’a pas tant bonne façon, tous ces mystères. Il faut aller boire une chopine chez Philibert Perret pour lui demander ce qu’il en pense. »

Un peu ragaillardi à cette idée, Henri-Louis se mit en marche avec un entrain juvénile, sifflotant entre ses dents le refrain de la Valanginoise, ce qu’il ne faisait que dans des circonstances particulièrement réjouissantes. Ce brave Henri-Louis était né éminemment sociable ; au lieu de se tenir à l’écart comme tant d’autres et de boutonner hermétiquement son habit sur des amas de secrets, il s’empressait au contraire de communiquer à ses semblables tous les renseignements qu’il avait pu acquérir sur le compte du cher prochain. Son ardeur d’expansion était si vive qu’il hâta encore le pas, et se mit finalement à courir pour arriver plus vite à l’endroit où il pourrait se débarrasser de son fardeau de confidences.

— Ho ! hé, père ! est-ce que tu prends le mors aux dents ? demanda tout à coup une voix peu gracieuse.

C’était son aimable fils, qu’il n’avait pas vu venir dans l’obscurité croissante.

— Ah ! c’est toi, Philippe ; qu’est-ce que tu fais là ?

— Eh bien, je me promène ; les chemins sont à tout le monde, je pense.

« Il est mal tourné, pensa Henri-Louis, il ne faudrait pas dire mouche noire. »

— Viens voir un bout avec moi, continua-t-il ; il faut que je te raconte du nouveau.

— Tu es pire qu’une vieille femme avec tes racontes, grommela Philippe qui le suivit néanmoins, possédant, paraît-il, sa part légitime de la curiosité paternelle.

Le récit de l’incident, revu, corrigé, et considérablement embelli, parut avoir pour Philippe un très vif intérêt.

— En tout cas, ce n’est pas clair, marmotta-t-il ; et puis quand on se cache, c’est pour mal faire.

Il en savait, paraît-il, quelque chose.

— Cette petite demoiselle qui fait tant la sucrée,… continua-t-il avec une méchant sourire.

Mais il s’interrompit.

— On n’a pas les pieds au chaud dans la neige ; bonsoir.

Et il s’éloigna. Nouvelle déception pour Henri-Louis, qui était bien loin d’avoir tout dit en fait d’interprétations et de commentaires. Force lui fut cependant de refouler le flot de ses épanchements jusqu’au moment où, arrivé chez Philibert, il put enfin jouir avec délices de l’impression causée par ses récits.

Mais il ne connaissait que la préface de l’histoire ; c’était à son heureux fils qu’il était donné en ce moment d’en entrevoir le nœud et même d’en vouloir fabriquer le dénouement. La première pensée de l’intelligent Philippe avait été que la régente, objet de sa rancune, faisait du mal, puisqu’elle se cachait ; la seconde, qu’il serait beau de la prendre en flagrant délit, puis de l’aller crier sur les toits ; la troisième, car c’était un garçon prudent, qu’il fallait prendre ses précautions pour rester anonyme. Là-dessus, il se glissa dans l’ombre jusqu’à la maison des Vermot, en fit le tour, puis, jetant un regard oblique sur les fenêtres de la classe et remarquant un mince filet de lumière filtrant par une fente des volets, il sourit d’un air de triomphe, se cacha valeureusement derrière un tas de briques et attendit.

Jules Jacot s’était attardé dans sa promenade de l’après-midi ; il avait passé chez un cousin qui l’avait retenu, et il ne reprit qu’assez tard le chemin de la maison. Cependant ses longues enjambées le ramenèrent avant cinq heures au Croset. Au moment où, à une bifurcation du chemin, il allait prendre à droite pour remonter chez lui, il lui vint à l’esprit qu’avant de rentrer il ferait aussi bien de descendre jusqu’à la maison Vermot pour son inspection quotidienne. « J’imagine, se disait-il en marchant, que Claude ne serait pas enchanté d’apprendre que je rôde ainsi tous les soirs autour de sa maison. S’il me priait de me mêler de mes affaires, je n’aurais que ce que je mérite. C’est un métier de mouchard que je fais là ; M. le ministre a eu tout de même une drôle d’idée de m’en charger. Eh ! mais, qu’est-ce que c’est que cette lumière ? il faut voir ça de près. » Le même rayon indiscret que Philippe avait remarqué venait de frapper ses yeux. « Qu’est-ce que je vais trouver là ? se demandait-il en avançant avec précaution. Après tout, ce n’est peut-être que Claude qui veille dans la classe. »

Le valeureux Philippe, bien abrité derrière son rempart de briques, était devenu tout yeux et ne respirait plus. Cet homme qui s’avançait à pas furtifs, mais en se dirigeant directement vers la porte, comme s’il était sûr qu’elle allait s’ouvrir pour lui, par quel singulier hasard arrivait-il donc, à cette heure indue, dans un endroit où personne n’avait rien à faire le dimanche, et par quelle coïncidence plus singulière encore y arrivait-il presque en même temps que la jeune institutrice ? Il faut avouer qu’il y avait là matière à étonnement, même pour une personne moins prévenue que ne l’était le rancuneux garçon. « Elle se laisse faire la cour, se disait-il, et elle peut compter sur moi pour que tout le Croset le sache avant demain ; mais qui diable est le galant ? Pas fichu de le reconnaître ! il fait noir comme dans un four, et ce tas de carrons me gêne encore… Eh ! mille… »

Ce juron inachevé fut suivi d’une lourde chute, puis on entendit une dégringolade de corps durs, un ou deux soupirs, et ce fut tout. Le pauvre Philippe était décidément né sous l’étoile des bosses et des meurtrissures ; en s’avançant vivement pour mieux voir l’inconnu, il avait donné du front contre l’angle d’une brique, si rudement qu’il avait vu danser cent mille chandelles et qu’il était tombé à terre juste à temps pour recevoir confortablement la grêle d’une douzaine d’autres briques que cette secousse avait dérangées dans leur équilibre. Mais ces légers désagréments trouvèrent bientôt leur compensation, et Philippe sentit courir dans ses membres meurtris un frémissement de joie, lorsque l’individu mystérieux, s’avançant au bord du pont de grange, lui laissa voir la silhouette distincte de son bonnet conique à haute forme. Ce bonnet, fait d’une peau de loup tout hérissée, était unique et célèbre dans le voisinage ; d’ailleurs Philippe était payé pour le connaître, car il avait pu le contempler à son aise le jour où ses oreilles avaient tant souffert. Il n’eut donc aucune hésitation, et il serra les poings en marmottant : « Ah ! c’est toi, brigand ! tu me le payeras. » Puis il ne bougea plus.

Du haut de son observatoire, Jules avait bien remarqué ces mouvements étranges et entendu le bruit de l’éboulement ; il allait ne faire qu’un saut du pont jusqu’en bas, quand il vit le petit rayon s’éteindre tout à coup. Craignant de lâcher la proie en courant après l’ombre, il se ravisa et marcha droit à la porte. On ne l’avait pas fermée en dedans, de sorte qu’elle s’ouvrit aussitôt qu’il appuya sur la poignée. « Eh ! se dit-il, on entre ici comme au moulin. » Mais il s’arrêta stupéfait. Marie se tenait devant lui, pâle, l’air effrayé.

— Que voulez-vous ? commença-t-elle,… mais elle le reconnut aussitôt. Quoi ! c’est vous, monsieur Jules ! s’écria-t-elle d’un air d’indicible soulagement. Quelle délivrance ! Venez vite et dites ce qu’il faut faire.

En parlant ainsi, elle l’entraînait au fond de la salle, jusqu’à la sombre alcôve au vieux rideau jaune.

La flamme vacillante d’une chandelle y répandait une si faible clarté que Jules dut regarder pendant plusieurs secondes avant de distinguer aucun objet. Sur le lit avait été jeté un amas confus de vêtements en guise de couvertures et, après une longue recherche, l’œil reconnaissait dans ce chaos d’ombres et de formes mal définies un visage dont les traits demeuraient indistincts, et deux bras maigres dont l’un s’agitait avec des mouvements fébriles, tandis que l’autre restait enlacé au cou d’un garçon penché sur le lit. Jules ne dit rien, mais son regard interrogea la jeune fille.

— C’est Joseph André, répondit-elle à demi-voix. Je crois qu’il a une pleurésie.

— Et comment est-il ici ?

— Je ne le sais pas encore. Bouquet allait me le dire quand vous êtes entré.

Le rude et grossier garçon semblait transformé ; penché sur le lit et s’y appuyant d’une main, il restait immobile dans cette position fatigante, pour ne pas déranger le malade dont le bras entourait son cou ; de temps en temps il lui adressait quelque amicale parole et répondait patiemment aux divagations de son esprit en délire ; puis il posait sa forte main sur le front de Joseph et caressait doucement ses joues creuses.

— Aussitôt qu’il me laissera aller, je vous raconterai tout, dit Bouquet à voix basse, mais vous voyez qu’il me tient comme s’il avait peur. Allons, Joseph, laisse-moi me relever un peu ; je ne m’en irai pas, je te promets, je reste ici, tout près de toi, et je tiendrai ta main dans la mienne.

— Où est-elle ? demanda Joseph en ouvrant de grands yeux brillants de fièvre.

— Qui ? de qui parles-tu, mon pauvre Joseph ?

— Elle est dans le traîneau, continua le malade ; là-bas, vois-tu ? n’est-ce pas qu’elle est belle ? Qu’est-ce que j’ai écrit dans la neige ? Je ne me souviens plus, c’est comme un tourbillon dans ma tête, et j’ai si mal ici…

En même temps il appuya la main sur son côté et fit un effort pour respirer, mais la douleur lui arracha un gémissement.

Bouquet s’était peu à peu redressé et regardait le malade avec une tristesse inquiète.

— Maintenant vous allez tout savoir, dit-il en se tournant vers Jules et Marie. Si quelqu’un a mal agi, c’est moi ; Joseph n’a pas même su ce que j’avais fait pour lui. Il y a longtemps que je le connais. Une fois que je m’étais sauvé dans la pâture après avoir été battu, il m’a consolé et m’a donné de son pain. Depuis lors, je l’ai aimé comme un frère, et il m’aimait aussi. L’hiver passé, il était venu plusieurs fois au Croset, et il ne savait pas toujours où coucher ; alors j’ai pensé que la classe était bonne chaude le soir, qu’il y avait même un lit, et qu’il y pourrait bien dormir sans gêner personne. Par malheur, le maître s’y tenait toujours pendant la veillée, c’est pour cela…

Il s’arrêta, parvenu à l’endroit critique de sa confession.

— C’est pour cela que je les ai épouvantés avec une invention de revenant, et ça a bien réussi. Tous les soirs Joseph m’attendait près de la porte de l’écurie ; aussitôt que le maître avait le dos tourné, je venais lui ouvrir, et il montait dans la classe. Tu n’as jamais été aussi bien logé que cet hiver, n’est-ce pas, pauvre ami ? dit-il en se penchant vers Joseph avec une touchante tendresse. Ce soir, continua-t-il, il est revenu bien malade ; c’est à peine s’il pouvait se traîner ; ses yeux brillaient comme quand on a la fièvre, et il tenait ses deux mains sur son côté en me disant qu’il n’osait pas respirer. Par bonheur, tous nos gens sont sortis, de sorte que j’ai pu prendre une chandelle à la cuisine et monter pour lui aider à se coucher. C’est alors qu’il a commencé à divaguer et que j’ai couru chercher mademoiselle la régente, parce qu’elle avait été bonne pour Joseph, comme il me l’a raconté.

Il y eut un silence. Marie le rompit en s’adressant à Jules :

— Qu’allons-nous faire ? dit-elle.

— Porter ce garçon chez nous, répondit-il laconiquement.

— Mais que dira Mme Jacot ?

— Elle grondera, fit-il avec un tel calme que Marie ne put s’empêcher de sourire.

Jules enleva alors son paletot, afin d’ôter le gilet de laine qu’il portait dessous, et enveloppa soigneusement le malade dans le chaud tricot.

Ce n’est pas assez, dit-il en regardant autour de lui ; il faudrait encore une couverture ou quelque chose de pareil.

— Prenez mon châle, dit Marie en le lui tendant.

— Mais vous ?

— Oh ! ne vous inquiétez pas de moi ; il ne fait pas très froid ce soir. Je pense que nous allons partir ?

— Oui. Toi, Bouquet, passe-moi encore sa veste et ses souliers ; tu auras soin de fermer la porte quand nous serons sortis.

— Faut-il raconter la chose au maître ? demanda Bouquet avec une nuance d’inquiétude.

— Eh bien, je ne sais trop… Qu’en pensez-vous, mademoiselle ?

— Je crois qu’il faudra le faire tôt ou tard, dit Marie après avoir réfléchi un instant ; mais attendez cependant ; M. Depierre doit monter demain ou après-demain, et il nous donnera un bon conseil.

Elle espérait que la présence du pasteur retiendrait Claude et épargnerait à Bouquet une correction brutale. Cependant Jules avait doucement soulevé le malade, et après l’avoir enveloppé jusqu’aux yeux, il l’enleva dans ses bras robustes aussi facilement que s’il prenait un bébé dans son berceau. Marie allait sortir quand Bouquet l’arrêta.

— S’il vous faut un jour quelqu’un qui se jette au feu pour vous, ne cherchez personne d’autre que moi.

— Vous me rendrez bien aussi quelques services plus simples, n’est-ce pas ? fit Marie avec un sourire. Bonsoir, Bouquet ; si vous le pouvez, venez demain voir votre ami.

Ah ! si Philippe Roulet eût été encore à son observatoire, il aurait ouvert de bien grands yeux en voyant paraître ce groupe mystérieux et suspect d’une jeune fille et d’un homme portant un fardeau de forme étrange, et sa vive imagination en aurait sans doute tiré immédiatement les inductions les plus bienveillantes. Mais l’aimable jeune homme venait d’abandonner son poste, s’y sentant geler sur place, et il reprenait en ce moment le chemin de la maison paternelle, portant alternativement la main à son coude un peu meurtri par la chute, et à son front, sur lequel se développait rapidement une protubérance inconnue aux phrénologues. Pour se consoler, il rêvait, chemin faisant, à des compresses d’eau fraîche qu’il appliquerait sur les parties froissées de sa chère personne, et à la gentiane paternelle, souveraine contre les refroidissements, dont on lui accorderait bien une goutte, vu la solennité des circonstances. D’ailleurs, la joie dont son âme était pleine versait comme un baume sur ses meurtrissures.

Quand Henri-Louis revint à la maison vers neuf heures, il trouva son fils au lit, la tête entourée de linges, comme un brave qui revient de la guerre.

— Où est-ce que tu t’es donc cogné ? demanda ce père plein de sollicitude. Tu ressembles à un Bourbaki.

— Je sais du nouveau, p’pa ; mais avant que je te le raconte, donne-moi une larme de gentiane ; je me suis gelé en faisant le pied de grue dans la neige, et je pourrais bien avoir attrapé un bon rhume.

Henri-Louis mesura lui-même la dose du précieux breuvage avec une prudente parcimonie ; mais au moment de tendre le verre à Philippe, il ressentit tout à coup dans son cœur de père un douloureux contre-coup des épreuves de son fils et l’impérieux besoin d’un réconfortant quelconque ; c’est pourquoi, remplissant le verre d’une main beaucoup plus libérale, il en avala lui-même le contenu. Son héritier, trompé dans ses plus légitimes espérances, fit le poing sous la couverture.

— Puisque tu me filoutes, p’pa, fit-il indigné, tu ne sauras pas un mot de mon histoire.

— Aie voir un peu de patience, répliqua le père en reprenant la bouteille ; je voulais seulement goûter si c’était de la bonne. Tiens, bois ça, et à présent dis ce que tu sais.

Philippe, réconforté par le doux élixir, fit à son père le récit de ses découvertes. Quand il eut tout dit, Henri-Louis remit son chapeau sur sa tête.

— Je crois bien que je vais retourner chez Philibert, dit-il, poussé par une nouvelle ardeur d’épanchement, puisque je leur ai raconté le commencement de l’affaire, ils seront tous bien aises d’en savoir la fin. Va ! tu as diantrement d’esprit, mon garçon.

Il va sans dire qu’aucun des habitués de chez Philibert ne s’étonna de ce dénouement. On avait bien prévu que cela finirait ainsi ; il y avait une amourette là-dessous, cela sautait aux yeux, et chacun individuellement avait deviné que Jules Jacot devait y jouer un rôle. Mais on s’était gardé de communiquer ses conjectures, parce que, vous savez, on n’aime pas à supposer le mal, on craindrait de faire tort à son prochain. Cependant, maintenant que l’histoire était parfaitement avérée, chacun se faisait un devoir, comme aussi un plaisir, d’y ajouter son interprétation particulière, avec quelque maxime morale heureusement appropriée, ou quelque fait propre à jeter de la clarté sur une partie de l’histoire demeurée obscure. On eut donc bientôt réuni une quantité de preuves établissant d’une manière irrécusable que Jules Jacot et la régente avaient eu du goût l’un pour l’autre dès le premier jour, mais qu’Henriette Jacot ne voulait pas entendre parler d’une bru si jeune, de sorte que les deux amoureux en étaient réduits à se voir en cachette. Jean Brunner le laitier, qui se trouvait présent, obtint un succès d’enthousiasme en racontant comment, le matin même, lorsque la jeune demoiselle était montée sur son traîneau, Jules s’était empressé de lui apporter une brassée de paille et une couverture, ce qui peignait suffisamment l’état de son cœur, et comment, tandis qu’elle lui adressait son plus aimable sourire, il avait tout à coup jeté à son frère paille et couverture et s’était enfui, ayant probablement aperçu sa mère qui se tenait derrière la fenêtre, et craignant qu’elle ne lui fît une scène.

Après un tel témoignage, le doute n’était plus possible, et ce fut d’un ton pénétré qu’Henri-Louis le déclara, ajoutant que, pour son compte, il avait prévu la chose du moment où l’on avait annoncé l’arrivée d’une si jeune régente ; il proposa ensuite que, charitablement et sans compromettre personne, on avertît Henriette Jacot de ce qui se passait, afin qu’elle pût prendre ses mesures en conséquence. Lui-même s’étant noblement chargé de cette mission délicate, chacun acheva sa demi-chopine, et l’assemblée fut dissoute.

Les objets de cette touchante sollicitude ne se doutaient guère de l’honneur qui leur était fait. Sans cela ils n’eussent peut-être pas dormi aussi paisiblement. Mme Jacot, ainsi que Jules le prévoyait, avait bien un peu grondé en recevant le pensionnaire qu’on lui amenait si inopinément, mais c’était pour la forme, afin de maintenir les traditions ; car, tout en grondant, elle s’occupait activement à improviser un lit sur le canapé. Puis elle pria Marie de lui chercher dans le bureau la Médecine populaire de Riond, afin de consulter cet oracle de famille à l’article pleurésie.

— De la moutarde de sinapisme, j’en ai, dit-elle après que l’oracle eut parlé ; de l’huile de ricin aussi, Dieu merci ; pour ce qui est du liniment, je ne sais trop si nous aurons de quoi le fabriquer. Fritz, apporte-moi la bouteille d’huile d’olive ; c’est bon, il y en aura assez pour cette nuit ; voici du camphre, et il doit y avoir dans un des tiroirs du bureau un petit flacon d’ammoniaque qu’on avait acheté pour toi quand tu avais ce gros rhume de cerveau. Cherche-le, Jules, et mets un peu le nez dessus pour sentir s’il s’est évaporé ; tu feras ensuite le liniment dans les proportions que le livre indique. Vous, Marie, ouvrez l’armoire du linge et donnez-moi le paquet de flanelle qui est au fond.

Puis, lorsque ces ordres furent exécutés et que le malade eut reçu les premiers soins, la bonne dame s’installa sur une chaise et exprima le très légitime désir d’avoir quelques explications. Jules laissa à Marie la tâche de narrer l’événement, se contentant de hocher de temps en temps la tête en signe d’approbation. Mme Jacot suivit avec le plus vif intérêt les phases diverses du récit, s’apitoyant, s’indignant tour à tour, et déclarant à plusieurs reprises que c’était une histoire à mettre dans l’almanach.

— Ainsi, ce fameux revenant, c’était Bouquet ! Qu’est-ce que M. le ministre va dire quand il le saura ? Et les Vermot ! je gage qu’ils n’y voudront pas croire, parce qu’ils seront trop vexés d’avoir été si bien attrapés ! Mais ce n’est pas tout que de bavarder ainsi ; voilà tantôt neuf heures, et il faut nous organiser pour la nuit.

Il fut décidé que Fritz et Jules veilleraient alternativement le malade ; Mme Jacot voulait aussi sacrifier son sommeil, mais ses fils s’y opposèrent formellement, et elle céda, faisant remarquer tout bas à Marie combien son Jules et son Fritz étaient attentifs pour leur vieille mère, mais déclarant à haute voix que les enfants de notre temps ne connaissent plus l’obéissance.

L’état de Joseph s’était, semblait-il, un peu amélioré ; la fièvre avait diminué, et le point de côté était devenu moins douloureux, grâce à l’application du liniment que Jules avait consciencieusement agité en tous sens pendant un quart d’heure. Mme Jacot était très fière de ce résultat, qu’elle constata avant d’aller se coucher, et lorsque Marie parla d’envoyer le lendemain chercher le docteur, elle fit une moue dédaigneuse, comme si elle eût été la Faculté en personne.

— Un docteur ! bon Dieu ! pour qu’il traîne ce garçon sur le long banc pendant six semaines, et qu’il le laisse à moitié guéri, avec une pleurésie chronique qui reviendra tous les hivers jusqu’à ce qu’elle l’emporte ! Dans notre famille, nous n’avons jamais eu d’autre docteur que celui-ci, ajouta-t-elle en frappant sur le vieux livre dont la couverture usée et les feuillets cornés annonçaient en effet un fréquent usage. Un bon emplâtre de cire Cross et quelques onces d’huile de ricin remettront notre garçon sur pied en moins de quinze jours. Allez bravement vous coucher, Marie, et dormez tranquillement.

Un quart d’heure après, la maison reposait dans l’ombre et le silence ; seule, la faible lueur de la veilleuse brillait encore, éclairant vaguement la grande chambre aux boiseries noircies. Fritz, qui devait veiller pendant la première partie de la nuit, avait pris un livre pour chasser le sommeil ; le silence n’était troublé que par le léger frôlement des pages qu’il tournait de temps en temps, et par la respiration courte et saccadée du malade.

V

« Je m’étonne ce qu’Henriette dira quand elle apprendra tout ce mic-mac, » pensait Henri-Louis en marchant avec la hâte et l’empressement d’un messager de grandes nouvelles. Par exemple, je ne vais pas lui dire crûment que c’est mon Philippe qui a tout découvert ; ça ne serait pas modeste, et puis, ça pourrait être inconvénient, à cause de Jules qui prend feu des fois comme une poudrière. Mais non, on raconte simplement que quelqu’un a vu telle chose, et comme ça, on ne met personne dans l’embarras. »

Charmant ainsi la longueur du chemin par un agréable entretien avec lui-même, Henri-Louis arriva bientôt à la maison des Jacot. « Comment est-ce que je vais commencer ? se demanda-t-il sur le seuil tout en secouant la neige de ses souliers. Il faudrait savoir d’abord si je trouverai Henriette seule, ou bien si je devrai chercher un moyen de l’attirer dehors. Bah ! entrons toujours, le reste viendra en son temps. »

Sa bonne étoile le servit bien ; il trouva Mme Jacot seule dans la cuisine, pelant des pommes de terre pour le dîner. Il était environ dix heures.

— Bonjour, Henri-Louis ; qu’est-ce qui vous amène ? dit-elle suivant sa coutume qui était d’aller toujours droit au but.

— Ma femme voudrait que vous nous gardiez une livre de beurre quand vous ferez fruitière.

— C’est à votre service.

— Et comme ça, vous allez bien depuis hier ? continua-t-il pour entretenir la conversation.

— Mais oui, pas mal.

— Et mademoiselle la régente aussi ?

— Sans doute.

— C’est que je pensais qu’elle aurait bien pu s’enrhumer en allant si tard dans sa classe, hier au soir.

— Non, je ne crois pas qu’elle se soit enrhumée.

— N’avez-vous pas trouvé, continua-t-il un peu plus bas, que c’était une drôle d’idée de sortir ainsi à la nuit pour s’en aller toute seule dans une maison qui n’a pas tant bonne réputation ?

— Marie n’est pas poltronne, répondit Mme Jacot sans accorder grande attention au ton solennel de son interlocuteur dont elle connaissait les manies.

— À moi, ça m’a paru louche, poursuivit-il toujours plus mystérieux.

— Louche est un bien gros mot, Henri-Louis, prenez garde, fit la vieille dame en posant pomme de terre et couteau.

— Je dirai que ça m’a paru mal clair, si vous voulez, et la suite a bien montré que je n’avais pas tellement tort.

Il s’arrêta, attendant une question, mais Mme Jacot ne manifestait pas la moindre curiosité. Ne pouvant résister plus longtemps à l’envie de produire son grand effet :

— Je sais, fit-il brûlant ses vaisseaux, ce que Mlle la régente allait faire si tard dans sa classe.

— Moi aussi, répondit tranquillement Mme Jacot.

Henri-Louis resta là, bouche ouverte, tout décontenancé.

— On vous l’a déjà dit ? murmura-t-il.

— Oui, ils me l’ont raconté hier au soir.

— Eux-mêmes ? Et comment avez-vous pris la chose ?

— Il fallait bien l’accepter, je pense.

— Vous avez raison ; ça ne sert à rien du tout de vouloir contrarier la jeunesse. Voulez-vous croire que bien des gens s’étaient déjà aperçus qu’ils avaient de l’amitié l’un pour l’autre ?

— C’est possible, répondit Mme Jacot croyant qu’il voulait parler de l’affection de Bouquet pour Joseph.

— C’est venu bien subito, qu’en dites-vous ?

— Pas tant, il paraît qu’il y a deux ou trois ans qu’ils se connaissent.

— Tiens, voilà qui m’étonne ; où est-ce qu’ils ont fait connaissance ?

— Un certain jour dans la pâture, à ce que Marie m’a raconté.

— Ah ! ah ! ah ! fit Henri-Louis qui continua des modulations sur cette syllabe jusqu’à ce que ses esprits eussent repris leur équilibre. Et comme ça vous n’en saviez pas un mot, il ne vous avait rien dit ?

— À moi ! pourquoi, au nom du ciel ! Est-ce qu’il avait l’habitude de me faire des confidences !

Henri-Louis, surpris de cette vivacité, regarda son interlocutrice d’un air un peu alarmé. « Elle ne raisonne pas si bien que d’ordinaire, » pensa-t-il. En même temps, Mme Jacot se disait que le brave Henri-Louis devait avoir goûté à sa gentiane avant de venir, ce qui avait rendu ses idées peu lucides.

— Ainsi, continua le curieux, ça va donner des fiançailles ?

— Est-ce que votre tête déménage ? s’écria Mme Jacot en se levant toute droite. Qu’est-ce que vous chantez de fiançailles ?

— Ce serait pourtant bien naturel, murmura-t-il.

— Je crois que nous ne nous entendons pas. Expliquez-vous et mettez les points sur les i, s’il vous plaît.

— Vous êtes pourtant trop vive, Henriette ; posez voir votre couteau, sans vous commander ; quand on gesticule avec ces lames pointues, un malheur est vite arrivé.

— Oh ! je vous éborgnerai pas ; que voulez-vous dire avec ces fiançailles ?

— Rien de mal ; quand on s’aime et qu’on est honnête, on commence par se fiancer, puis on se marie.

— Qui est-ce qui s’aime ?

— Écoutez, Henriette, fit-il retrouvant l’espoir de produire son grand effet, je vais tout vous dire, et vous en ferez votre profit. Quelqu’un a vu votre Jules hier au soir dans la salle d’école, un moment après que la régente y fut entrée. C’est peut-être par l’effet du hasard de la Brévine, comme on dit, mais il y en a qui ne le croient pas et qui prétendent que Jules courtise la demoiselle.

Une vive rougeur s’était répandue sur les traits de la vieille dame.

— C’est un abominable mensonge, fit-elle d’une voix brève ; allez le dire de ma part à ceux qui l’ont inventé ; quant à vous, Henri-Louis, vous aurez honte de l’avoir seulement répété, quand vous saurez ce qui en est.

— Il y a donc quelque chose, fit-il tout affriandé.

Mais il ne sut rien pour le moment, car Mme Jacot voulait entendre l’avis du pasteur avant de divulguer le secret du revenant.

— Allez, dit-elle, allez-vous-en bravement chez vous, et si vous voulez écouter un bon conseil, mêlez-vous un peu moins des affaires d’autrui ; chacun s’en trouvera bien.

Jules fut consterné quand il apprit de quel roman on l’avait fait le héros ; consterné, non pas tant pour lui-même que pour la jeune fille dont ces commérages pouvaient compromettre la bonne renommée.

— Pourquoi ne mavez-vous pas appelé, mère, pendant que ce vieux serpent était encore là ? s’écria-t-il. Maintenant, comment saurons-nous qui a inventé cette abominable histoire, et surtout comment lempêcherons-nous de circuler partout ?

— C’est bien simple, dit Mme Jacot, il faudra dire la vérité. Mais je ne veux pas que Claude l’apprenne par d’autres que nous ; il tomberait sur Bouquet et l’arrangerait mal. Attendons que M. le pasteur soit venu.

Heureusement, M. le pasteur vint le matin même.

— Ah ! dit la vieille dame en accourant à sa rencontre, nous avons eu pas mal d’histoires depuis hier. Je vais vous dire ça en deux mots.

Les deux mots durèrent bien un quart d’heure, mais M. Depierre ne songea pas à s’en plaindre.

— Maintenant, conclut la narratrice, nous attendons vos conseils.

— Il me paraît, dit-il après avoir réfléchi un moment, que nous devons laisser ignorer à Marie ce qui ne pourrait que l’affliger, sans aucune utilité. Ensuite, pour confondre ces sottes calomnies et détruire en même temps la légende du revenant, nous informerons les Vermot et Henri-Louis Roulet des événements d’hier soir. Pensez-vous que Claude soit à la maison ce matin ?

— Oui, dit Fritz, il raccommode un char.

— Nous pourrions donc nous rendre immédiatement chez lui ; vous me permettrez ensuite de voir votre malade, madame Jacot, et nous aurons à prendre aussi une détermination à son égard.

— Je pense que je dois vous accompagner ? dit Jules.

— Oui, cela est nécessaire.

— J’irai aussi, dit Mme Jacot en mettant son capuchon ouaté ; j’entreprendrai la Félicienne.

Ils partirent donc, laissant Fritz gardien du malade. Et voici qu’à dix pas de la maison le plus complaisant des hasards leur fit justement rencontrer le cher Henri-Louis, marchant à petits pas, les mains dans ses poches. Peut-être l’appât des révélations vaguement promises l’avait-il retenu comme un cercle magique autour de la maison d’où elles devaient sortir. Quoi qu’il en soit, il se trouvait là à point nommé. Lorsque M. Depierre le pria de les accompagner chez Claude, il eût bien voulu hasarder quelques questions préliminaires, mais l’air grave du pasteur l’impressionna à tel point que ses facultés parlantes en furent momentanément congelées, et qu’il arriva devant la maison des Vermot avant d’avoir pu ouvrir la bouche.

— Bonjour, Félicienne, dit Mme Jacot en entrant la première dans la cuisine. Claude est-il à la maison ?

— Il est à la grange ; faut-il l’aller quérir ?

— Nous désirons lui parler, dit le pasteur en s’avançant.

— Antouène, moûnte vite et dis au père de descendre. Entrez dans la chambre, messieurs, et vous, madame Jacot.

Mais celle-ci venait de découvrir une bonne œuvre à accomplir, et elle y occupait activement ses mains jamais oisives. Avisant sur l’évier une grosse éponge et une écuelle de bois pleine d’eau fraîche, elle avait attrapé au passage un bambin qui venait de se barbouiller consciencieusement les joues avec sa tartine, et elle s’appliquait à le débarbouiller avec une belle énergie. Son œuvre touchait à sa fin lorsque Claude descendit. En apercevant ses visiteurs, que la fermière avait installés vis-à-vis de la porte sur des chaises rangées en bataille, il parut surpris et toucha son bonnet en marmottant un bonjour peu gracieux ; puis, selon sa coutume, il se tut et attendit.

— Monsieur Vermot, dit le pasteur en se levant, il s’est passé hier dans votre maison un fait que vous ignorez sans doute. Mlle Calame, étant venue dans sa classe à la tombée de la nuit et sur la prière de votre jeune domestique, y a trouvé un pauvre garçon que vous connaissez peut-être, Joseph André, assez gravement malade et sans secours. À ma demande, continua M. Depierre en regardant Henri-Louis d’une façon significative, Jules Jacot surveillait activement et journellement la partie de la maison qu’on disait hantée ; ce soir-là, une lumière brillant à travers les volets lui donna des soupçons ; il entra dans la classe et y trouva ce que je vous ai dit tout à l’heure. Il transporta aussitôt le pauvre garçon chez sa mère, et il fut désagréablement surpris d’apprendre ce matin qu’un acte aussi simple avait pu donner lieu à des interprétations malveillantes. Voilà, monsieur Roulet, des renseignements exacts qu’on vous prie de transmettre, avec l’empressement que vous mettez à ce genre d’affaires, aux personnes qui vous en avaient procuré d’erronés.

— Je n’y manquerai pas, monsieur le ministre, balbutia le pauvre homme en prenant son chapeau. J’y vais tout de ce pas.

Mais, arrivé à la porte, quel que fût son désir d’aller respirer librement au grand air, il se demanda ce qui allait suivre, et la curiosité le retint encore.

— Il paraît, disait le pasteur en s’adressant à Claude, que Joseph passait quelquefois la nuit dans la classe ; c’est de là que provenaient cette lumière et ces bruits insolites que vous aviez remarqués. Je pense que vous serez, comme moi, très soulagés de voir enfin le fond de ce mystère.

— Eh bien, dit Mme Vermot en s’avançant les poings sur les hanches, cette explication, excusez-mouè, je ne la trouve pas fameuse. Et le revenant que Bouquet a vu, et qui y a fait dégringoler l’escalier, vous oubliez d’en parler ?

— Vous ne voulez pourtant pas dire que ce souèt une inventioûn de ce garçoûn-là ? fit Claude en sortant subitement de son flegme.

— Je crains, répondit le pasteur en s’efforçant d’apaiser par son calme l’orage qu’il voyait prêt à se déchaîner, je crains que Bouquet ne se soit permis, en effet, une supercherie très répréhensible. Il n’en a probablement pas prévu toutes les conséquences. Je ne vous demande pas de lui épargner un juste châtiment, je vous prie seulement de considérer que son but n’a pas été de vous jouer un mauvais tour, mais de procurer un asile à son ami.

Ce discours était du grec pour Henri-Louis qui, voyant les révélations tant attendues s’envelopper d’une ombre que son esprit ne pouvait pénétrer, s’avança vivement jusqu’au milieu de la chambre et s’écria d’un ton désespéré :

— Mais je n’y comprends rien !

— Je vas vous expliquer ça à la minute, dit la fermière qui, les poings toujours sur les hanches et le visage enflammé, semblait arrivée au faîte de l’exaspération. Ce moûnsieur le ministre, qui ne crouèt pas que les gens reviennent de l’autre moûnde, ne veut pas entendre parler de notre revenant. Si oûn l’écoutait, ça ne serait qu’une farce, une inventioûn de quelqu’un, une blague, quouè ! Et voilà ce grand ébouriffé de Bouquet, qui est moins bête qu’il n’en a l’air, qui invente tout de suite une belle histouère pour faire plaisir à ce moûnsieur le ministre et se mettre dans ses boûnes grâces. Quelle histouère ? je n’en sais rien ; mais je voudrais bien coûmprendre ce qu’il vous a fait, ce pauvre revenant ? Laissez-lui au moins la paix dans ce moûnde, puisque oûn ne veut pas le recevouère dans l’autre.

Ici l’orateur essoufflé fit une pause, et Mme Jacot en profita pour lui enlever la parole.

— Vous avez changé d’avis là-dessus, Félicienne ; il y a quelques semaines, vous jetiez les hauts cris quand on vous parlait du fantôme ; vous juriez de quitter la maison si Claude ne cherchait pas un autre domaine ; vous disiez même que votre Novette avait tari et que ce serait sûrement bientôt le tour des autres vaches.

— Soûn lait lui est revenu, répondit Mme Claude un peu embarrassée ; pour ce qui est de la peur, oûn s’accoutume à tout ; il se promène tranquillement par là-haut et il n’est jamais descendu.

Le pauvre Henri-Louis, voyant qu’on dérivait de nouveau et que la confusion de ses idées ne faisait que s’accroître, s’assit d’un air totalement découragé. Il avait bien essayé de tirer quelques lumières de l’impénétrable Claude, mais celui-ci était resté muet et mystérieux comme un sphinx. Cependant son éloquente moitié occupait toujours la tribune.

— Encore qu’il nous fait du bien sans le vouloir, ce vieux Favre, continuait-elle ; vous savez, je soutiens toujours que c’est le vieux Favre qui s’a pendu. Notre propriétaire a passé hier…

— Vous tairez-vous, vieille pie ! murmura son mari d’un ton menaçant en venant se placer à côté d’elle.

— Pourquouè doûn que je me tairais ? riposta-t-elle en le regardant du haut en bas.

— Ton propriétaire a passé hier et il a diminué le fermage, hein, Claude ? fit Jules en se campant devant le fermier qui regardait obstinément à terre. Ce que c’est que d’être habile ! On ne dit rien soi-même, mais on laisse crier partout que sa maison est hantée, jusqu’à ce quelle ait un mauvais renom dans tout le voisinage. C’est très avantageux d’avoir un revenant chez soi.

— À ce compte, j’en logerais bien toute une famille, fit Henri-Louis avec un gros rire.

Il recouvrait quelque vie. « Ça commence à s’éclaircir, se disait-il avec satisfaction. Il s’agit seulement d’ouvrir les oreilles. »

— Finissons, dit le pasteur. Puis-je vous demander quel âge a Bouquet ?

— Quinze ans et demi.

— Sa commune vous le laisse sans doute jusqu’à seize ans révolus ?

— Oui.

— Seriez-vous disposé à le laisser sortir de chez vous avant ce terme ?

— Non.

— Je le regrette ; bonsoir.

Tous sortirent. Et voici qu’au milieu de la cuisine se tenait Bouquet qui, ayant entendu des voix dans la chambre, avait bien deviné de quoi il s’agissait et attendait avec une certaine anxiété l’issue de la conférence.

— Mon garçon, dit le pasteur en lui posant la main sur l’épaule, tu as trompé ton maître et tu mérites un châtiment. Il faut t’y soumettre et ne plus mentir. Mais si, à l’avenir, tu as besoin d’aide ou de conseils, je serai toujours disposé à te les donner.

Puis il se détourna, et d’une voix plus basse :

— La loi vous interdit les mauvais traitements, dit-il au fermier.

Celui-ci ne répondit rien ; les yeux fixés à terre, il semblait faire une étude comparative des chaussures de ses visiteurs. On ne put tirer de lui qu’un grognement en manière d’adieu et le geste, en revanche fort engageant, avec lequel il ouvrit toute grande la porte de la cuisine. Se rendant à une invitation aussi clairement exprimée, toute l’ambassade sortit.

M. Depierre, inquiet du sort réservé à Bouquet, ne parla guère en chemin. Ceci ne faisait pas le compte d’Henri-Louis, qui avait compté sur ce moment pour recueillir encore quelques informations ; c’est pourquoi, sans qu’on l’en priât, il suivit la petite société jusqu’à la maison de Mme Jacot, et même y entra, se donnant l’air de le faire par pure distraction, comme si les événements étonnants de ces derniers jours lui eussent fait perdre toute notion de temps et de lieu.

Il était onze heures passées. Marie, déjà revenue de l’école, accourut pour recevoir les arrivants.

— Venez-vous maintenant auprès de notre malade ? demanda-t-elle au pasteur.

— Pas encore, dit Mme Jacot ; il faut pourtant que j’aille voir s’il est présentable.

— Ce ne sera qu’une fausse pleurésie, dit Fritz pendant que sa mère allait faire son inspection. Ce matin, il est beaucoup mieux, quoique très faible.

M. Depierre s’enquit alors des antécédents du pauvre garçon, et ce fut Henri-Louis, l’homme le mieux informé du district, qui lui fournit là-dessus des renseignements aussi complets que possible. Du reste l’histoire de Joseph pouvait se résumer en peu de mots. Le nom d’André qu’il portait n’était qu’un prénom ; il était sans famille connue. Tout petit, il avait été recueilli par une brave femme d’un des hameaux français voisins de la frontière. Mais lorsque la bonne âme s’en était allée là-haut recevoir la récompense de sa charité, des contrebandiers, francs vauriens, s’étaient emparés du petit abandonné et avaient voulu, sous prétexte de l’élever, le dresser à un odieux métier de mendicité et de mensonge. Joseph avait reçu de sa bienfaitrice des notions d’honnêteté qui lui firent prendre cette vie en horreur. Il s’enfuit de chez ses maîtres et passa la frontière suisse. Dès lors, il avait erré de hameau en hameau, travaillant chez les paysans pour gagner sa nourriture et sa couche. Son infirmité, qui le rendait inapte à la plupart des travaux de la campagne, l’avait empêché de trouver une place de bouvier ou de valet d’écurie.

— Ne serait-il pas capable de devenir horloger ? demanda M. Depierre.

— Je ne sais trop, il a les mains bien calleuses, dit Fritz, mais ce serait pourtant un essai à faire.

— Vous pouvez entrer, monsieur le pasteur, annonça Mme Jacot en reparaissant.

M. Depierre se leva aussitôt et entra dans le cabinet adjacent, sur le seuil duquel se groupèrent les autres personnes présentes.

— Eh bien, mon garçon, comment cela va-t-il ? demanda le pasteur en prenant affectueusement la main de Joseph.

— Oh ! très bien ! répondit-il avec un sourire rayonnant. Chacun voudrait être malade pour être soigné comme moi.

La main maternelle de sa bonne hôtesse avait relevé les oreillers, étendu la couverture, lissé les draps bien blancs. Joseph lui-même, le visage propre et les cheveux soigneusement brossés, ne ressemblait plus guère au garçon sale et sauvage que Marie avait rencontré dans la neige.

— Il y a du plaisir à faire quelque chose pour lui, dit Mme Jacot, car au moins il se montre reconnaissant.

— J’en suis heureux, dit le pasteur ; remercie aussi Dieu, mon garçon, c’est lui qui t’a amené ici.

À ce moment la porte de la chambre commune s’ouvrit brusquement.

— Comment ! c’est toi, Bouquet, s’écria Mme Jacot.

— Oui, c’est moi ; comment va-t-il ?

— Mais toi-même, comment vas-tu ? jespère que Claude ne ta pas touché ?

— Une ou deux paires de soufflets, ça ne compte pas. Je remercie bien monsieur le pasteur, ajouta-t-il en se tournant vers celui-ci avec une expression de reconnaissance qui lui enleva pour un instant toute sa gaucherie.

— Est-ce que Claude ne t’a point imposé d’autre punition ? demanda M. Depierre.

— Ça ne vaut pas la peine d’en parler.

— Si, répliqua Mme Jacot, dis-le.

— Je n’aurai que du pain et de l’eau pendant six semaines.

— On a mieux que ça au pénitencier, dit Fritz ; mais ne t’inquiète pas, mon garçon ; quand tu auras besoin d’un verre de vin et d’une tranche de bœuf pour te remonter, viens les chercher ici.

Bouquet parut embarrassé un instant.

— Non, dit-il enfin d’un ton décidé ; j’ai eu tort de mentir, et il est juste que je supporte la punition, comme monsieur me l’a dit là-bas. Du reste, je n’en mourrai pas : un morceau de pain, c’est déjà bien bon. Joseph n’en avait pas toujours autant. À présent, est-ce que je peux le voir, lui ? ajouta-t-il avec vivacité.

— Entre, répondit Mme Jacot.

Ce fut une chose bien touchante que la joie silencieuse de ces deux pauvres garçons qui jusqu’alors avaient été tout l’un pour l’autre. Bouquet s’assit au bord du lit en passant son bras autour du cou de Joseph, et ils se regardèrent un moment sans rien dire. Mais enfin Joseph, trop faible pour contenir son émotion, inclina la tête sur le bras de son ami, et ses larmes coulèrent abondantes et douces comme une pluie d’été. Bouquet se pencha sur lui, les yeux humides, et lui caressa doucement les cheveux, comme on fait à un enfant qu’on veut consoler.

— Allons, Joseph, dit-il enfin, allons, mon vieux, ce n’est plus le moment de pleurer ; te voilà soigné comme un prince et déjà à moitié guéri. Et puis, un bonheur ne vient jamais seul ; je te dis que tu es dans une bonne passe. Vous ne lui laisserez pas reprendre son ancienne vie, n’est-ce pas ? dit-il brusquement en se tournant vers les assistants.

— Non, dit Mme Jacot en s’avançant ; c’est une honte à nous d’avoir laissé si longtemps ce garçon dans la misère, et nous voulons l’en faire sortir. Fritz, Jules, qu’en dites-vous, voulez-vous lui enseigner votre état ? moi, je me charge de son trousseau, et Marie lui apprendra à lire.

À ces mots, Joseph se souleva vivement, malgré sa faiblesse.

— Feriez-vous cela ? s’écria-t-il en étendant les mains.

— Et moi, je t’enverrai de ma gentiane, dit Henri-Louis plein d’une généreuse émotion ; tu verras comme ça te remontera !

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Une réunion de gens heureux n’est-elle pas la merveille des merveilles et le plus rare des spectacles dont nous aimons à contempler la douceur ? Tel était le petit groupe réuni autour du lit de Joseph. La joie d’un heureux dénouement, cette joie que le souvenir des tribulations passées et l’espérance du bel avenir font à la fois souriante et recueillie, mettait dans tous les yeux un éclat attendri.

Maintenant, nous prendrons congé de vous, bonnes gens du Croset, pour redescendre avec le pasteur dans la vallée. Adieu donc, vieille maison hospitalière où règne encore la simplicité de mœurs que nous avons trop désapprise. Après avoir goûté le charme de cette simplicité, j’ai tenté de le faire sentir à d’autres, heureux si je puis y avoir réussi.

 

MONSIEUR VÉLO

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I

À lune des extrémités de notre village s’élève une maison qui n’en est pas le plus bel ornement et que chacun connaît sous le nom de la Moutonnière. Je ne sais pas au juste ce qui lui a valu cette appellation idyllique ; ce ne peut être le naturel pacifique de ses habitants, car ils trouvent leur plus grand délassement à des exercices de pugilat publics ou privés. Les brebis mêmes de cette Moutonnière sont d’un tempérament belliqueux ; on les redoute dans le voisinage ; et certain bel esprit du quartier, célèbre par ses calembours ; prétendait que la Moutonnière n’était si mal famée que parce qu’elle était si mal femmée. Pour en revenir au surnom dont nous voudrions découvrir l’origine, on peut supposer qu’il fut inventé par les locataires eux-mêmes, se comparant à un troupeau mensuellement tondu à ras par les ciseaux de l’impitoyable propriétaire. D’ailleurs cette population grouillante, pressée, entassée entre des murailles trop étroites, a bien quelque analogie avec des moutons serrés les uns contre les autres dans leur parc, de l’air le plus piteux qu’une bête puisse prendre.

La Moutonnière, je l’ai déjà dit, ne fait pas honneur à notre village. C’est une énorme construction carrée, percée d’une foule de petites fenêtres et flanquée de nombreux appentis ajoutés après coup sans aucune symétrie, et qui ressemblent à de vilaines excroissances. Des amas de planches, des tas de pierre et de sable encombrent perpétuellement les abords de la maison, sans qu’on puisse deviner dans quel but pittoresque ou pratique ils doivent séjourner là. Quelques enseignes suspendues à la façade principale annoncent au public que des tailleurs et des cordonniers habitent en ces lieux. Mais il arrive souvent que le cordonnier n’a pas de cuir et que le tailleur a bu tout son drap, ce qui rend difficile l’exécution des commandes.

À part les susdites enseignes, des guirlandes de mouchoirs de poche, des chemises déployées en étendards, des enfilades de petits bonnets se balançant à chaque fenêtre, décorent la façade. Çà et là, une vitre brisée en étoile ou remplacée par du papier huilé, une fente plus large dans la muraille lézardée, font penser avec un frisson à l’air froid qui s’introduit dans l’intérieur, et l’on murmure en soi-même : Pauvre maison ! pauvres gens !

Cependant cette construction sordide eut sans doute autrefois un aspect moins misérable et même certaines prétentions fashionables, car un jardin en terrasse où ne croissent plus que de folles herbes s’étend le long de la route derrière une balustrade de fer, et les gens doués d’une imagination vive peuvent rêver au temps où les habitants de la Moutonnière se promenaient le soir sous de poétiques charmilles ou prenaient le café dans le vieux kiosque qui s’élève encore à l’extrémité du jardin.

C’est parmi les bûcherons, les porteurs de tourbe, les horlogers sans ouvrage, les journaliers et les lessiveuses que se recrute la nombreuse population de la Moutonnière ; gens misérables, riches d’enfants seulement, souvent démoralisés, enclins à l’ivrognerie, grossiers et brutaux. Plus d’un honnête ménage, à la vérité, s’est vu forcé par la gêne à se caser pour un temps dans une de ces chambres qu’on paye toujours plus cher qu’elles ne valent ; plus d’une veuve laborieuse y a élevé ses enfants, mais de tels cas sont l’exception. Le vice, la paresse, les dettes et les querelles ont élu domicile dans cette triste maison.

Eh bien, qui le croirait ? par un beau jour d’avril dernier, M. Napoléon Bourquin emménageait à la Moutonnière ; M. Napoléon Bourquin, cet estimable célibataire, dont chacun connaît les habitudes systématiques et paisibles, qui déteste les chiens, les chats, le bruit, le désordre ; que ses goûts portent vers la littérature et les arts, et dont le langage est toujours si choisi. Que venait-il donc faire au milieu de ces gens mal appris, dans cette maison sale et bruyante ? Au jour d’avril dont je parle, un char portant son mobilier s’arrêta à la porte de la Moutonnière, et M. Napoléon Bourquin, avec la gravité qui le distingue, se mit à opérer le déchargement. Le charretier lui vint en aide pour lui aider à transporter les meubles les plus lourds : un établi d’horloger, un canapé, un secrétaire, un lit de fer. Quant aux tiroirs et à une multitude de petites caisses, il les porta lui-même avec de grandes précautions jusqu’au pied de l’escalier, où il posta en sentinelle un des garçons qui vaguaient aux alentours. L’emménagement d’un mobilier aussi cossu était dans la maison un événement inusité ; bientôt la moitié des locataires se pressèrent aux portes et aux fenêtres, et les enfants, alignés sur le trottoir, allongeaient leurs cous et se poussaient pour mieux voir.

M. Napoléon Bourquin était d’un naturel discret et réservé ; il n’aimait point à attirer l’attention, et celle dont on honorait en ce moment sa personne et ses meubles lui était extrêmement désagréable. Cette marmaille groupée au pied de l’escalier l’inquiétait beaucoup. La pauvre sentinelle, désireuse de gagner consciencieusement les dix centimes qu’on lui avait promis, repoussait les plus curieux ; mais les assauts se renouvelaient, et le mystère des tiroirs couverts de serviettes risquait fort d’être dévoilé au grand jour. Une machine de forme étrange, enveloppée de serpillière et appuyée contre la muraille, intriguait vivement tout ce jeune public.

— C’est comme un cheval de bois, excepté que c’est tout plat, disait l’un.

— Peut-être que c’est un gros outil pour l’horlogerie, ou bien une pompe, reprenait un autre.

— Tas de nigauds ! fit derrière eux une voix claire, vous ne voyez pas que c’est un vélo !

— Comment le sais-tu, petite fille ? demanda M. Bourquin qui, ayant fini le déchargement, venait donner un coup d’œil à son exposition de tiroirs.

— Je vous ai vu sur cette machine, monsieur, un jour que vous passiez comme l’éclair devant la Mouto.

— Mouto, vélo, fit M. Bourquin en hochant la tête ; petite fille, tu n’as pas l’esprit d’ordre ; il faut achever les mots comme toute autre chose.

Il allait continuer son discours, un doigt levé gravement en l’air, lorsque son auditoire s’éclipsa subitement. On avait vu poindre dans la pénombre de l’allée le redouté berger de la Moutonnière, autrement dit M. Joël Adord, propriétaire et rentier, surnommé Tas d’or par les locataires, qui lui supposaient des trésors cachés.

Devant sa casquette de loutre et ses grosses lunettes bleues qui lui donnaient l’air d’un hibou, tout le rassemblement s’était dispersé, sauf la petite fille au vélo. Elle restait là, le nez en l’air, les bras pendants, regardant bravement le vieux croquemitaine qui s’approchait.

— Toujours sur mon chemin, lune rousse, grommela-t-il en l’apercevant. Au lieu de flâner dans les corridors, tu devrais avoir un ouvrage utile entre les mains.

— Si vous voulez me donner votre bel habit, je vous le raccommoderai, riposta-t-elle ; seulement je ne trouverai plus du même drap, il y a cent ans qu’on l’a fait.

Là-dessus, elle partit d’un éclat de rire, et passant lestement derrière le vieux grognon, elle lui tira un joli bout de langue. M. Bourquin, qui vit cette grimace, fut indigné d’une telle infraction aux convenances.

— Petite fille, commença-t-il, ta conduite…

Mais elle était déjà au fond du corridor et grimpait l’escalier en chantant de sa voix claire :

 

J’aime à voir la lune – Se lever le soir.

 

— Qui est cette enfant ? demanda M. Napoléon Bourquin toujours plus scandalisé.

— Une petite sorcière qui ne mérite pas qu’on s’occupe d’elle. Vous n’êtes pas encore monté dans votre logement ?

— Non, j’y vais.

— Ça m’étonne pourtant que vous ayez choisi ma maison plutôt qu’une autre. Je n’ai pas de locataires dans votre genre.

— Il était absolument nécessaire que je déménageasse, répondit M. Bourquin d’un ton d’augure, et j’étais sûr de trouver un coin chez vous.

— Ce n’est pas que je m’en plaigne, au contraire, continua Joël Adord en suivant son locataire jusqu’au haut de l’escalier ; on aime toujours à sentir des gens première qualité dans son immeuble. Remarquez que je ne vous fais pas payer un mois à l’avance comme à tous ces vauriens-là.

En même temps, il désignait d’un geste circulaire les portes qui ouvraient sur le palier.

Contrairement à ses habitudes de politesse, M. Bourquin oublia de remercier pour la confiance insigne qui lui était témoignée. Son attention venait d’être attirée par un individu qui descendait lentement de l’étage supérieur. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, petit, voûté, vêtu d’un vieux gilet de laine et d’un pantalon de drap de Berne grossièrement rapiécé aux genoux. Il portait la tête penchée en avant, et sa figure ridée, avec ses sourcils levés en circonflexe, avait une expression à la fois ébahie et craintive. Il passait en traînant les pieds et sans dire bonjour, lorsque M. Bourquin l’accosta brusquement.

— N’êtes-vous pas Grosjean, le porteur de tourbe ?

— Ça se pourrait, fit-il d’un ton effarouché. Qu’est-ce que vous lui voulez ?

Son interlocuteur ne lui répondit pas tout de suite. Il toisait ce pauvre homme d’un air sombre, presque menaçant, et les éclairs qui sortaient de ses yeux auraient dû fondre le verre de ses lunettes. (J’ai oublié de dire que M. Bourquin portait de belles lunettes à fine monture, comme celles d’un notaire.) Cependant, lorsqu’il parla, sa voix était pleine de calme dignité.

— Il faudrait que vous entrassiez un moment dans ma chambre, Grosjean.

L’homme, peu familiarisé avec l’imparfait du subjonctif, réfléchit avant de comprendre.

— Ah ! dit-il enfin, vous avez de l’ouvrage à me donner ?

— Entrez toujours. Au revoir, monsieur Adord.

Lorsque la porte fut fermée et les deux hommes seuls dans la chambre vide, le solennel vieux garçon, croisant les bras comme son homonyme sur le rocher de Sainte-Hélène, se plaça en face du pauvre Grosjean tout ahuri, et prononça lentement ces paroles : « Il y a une justice sur la terre. »

Un long silence suivit.

— Pensez durant trois jours à ce que je viens de vous dire, poursuivit M. Bourquin, et venez ensuite me communiquer le résultat de vos réflexions. Maintenant je désire que vous m’aidiez à transporter ici mon mobilier, qui est resté devant la porte.

Heureux d’échapper au regard persistant qui le glaçait, Grosjean sortit avec empressement.

— Laissez les objets délicats, dit M. Bourquin lorsque le porteur voulut enlever le vélocipède. C’est mon affaire. Tiroir numéro 1, continua-t-il en ouvrant un agenda dans lequel étaient soigneusement inscrits tous les articles de son mobilier. Où est le tiroir numéro 1 ?

On le découvrit sous un entassement de corbeilles et de caisses qu’il eût été sage de monter tout d’abord ; mais M. Bourquin n’était pas systématique à demi. Le tiroir numéro 1 fut ramené à grand’peine à la lumière du jour, et transporté en haut le premier, conformément à ses droits.

— Tiroir numéro 2 ?

Présent. M. Bourquin remonte gravement l’escalier et dépose le tiroir numéro 2 à côté de son glorieux aîné. Il fallut bien des voyages pour les seuls tiroirs ; et la catégorie des objets délicats étant très nombreuse, le pauvre M. Bourquin, haletant, serait mort à la peine, si la petite fille au vélo n’était venue lui offrir son concours. Le lui imposer plutôt ; car, apparaissant tout à coup sur la porte d’entrée, elle saisit un paquet de chaque main et s’élança dans l’escalier.

— Je ne casse jamais rien, s’écria-t-elle en redescendant triomphante. Je prends maintenant la cafetière numéro 32 ; un vieux caillou numéro 12.

— C’est une pétrifi…, commença M. Bourquin.

Mais elle était déjà loin.

— Quelle singulière petite créature ! pensait-il en la suivant d’un pas mesuré. Je désirerais connaître son nom.

Et il se posta au haut de l’escalier pour attraper l’éclair au passage.

— Comment t’appelles-tu, ma petite ? lui demanda-t-il lorsqu’il la tint.

— Trinette Bœgli ; et vous ?

M. Bourquin fronça le sourcil et laissa tomber son regard le plus imposant sur la figure malicieuse levée vers lui ; une drôle de petite mine, hardie, friponne, dotée d’une paire d’yeux noirs pétillants de gaieté, et encadrée d’une chevelure ardente qui avait valu à l’enfant ce surnom de lune rousse dont l’avait apostrophée le propriétaire. Du reste, ce minois n’était point déplaisant, et M. Bourquin sentit son courroux se fondre sous le regard de ces yeux tout pleins de bonne humeur.

— Trinette ! fit-il ; ce n’est pas un nom, cela ; dis-moi celui que tu as reçu à ton baptême.

— Je n’en sais rien, je n’y étais pas, répondit-elle gravement ; après ça, si vous voulez savoir comment je m’appelle à l’école, c’est Catherine ; mais Jean me nomme toujours Trinette.

Puis elle dégringola lestement l’escalier, remonta, redescendit, et ne s’arrêta que lorsqu’il n’y eut plus rien à faire. Alors elle s’appuya contre la muraille, les bras croisés, pour attendre les remerciements auxquels elle avait droit.

— Tu es une fille adroite et leste, Catherine, dit M. Bourquin en ouvrant un grand panier à couvercle sur lequel il se pencha. Tu me fais penser à un écureuil. Sais-tu ce que c’est qu’un écureuil ?

— C’est une petite bête qui aime les noix, répondit-elle en riant de plaisir, car elle entendait dans le panier un cliquetis de bon augure.

— Tiens, tiens, dit M. Bourquin en lui remplissant ses poches ; mais partage avec Jean.

— C’est bien sûr ; merci beaucoup. Au revoir, monsieur Vélo.

De nouveau le correct vieux garçon essaya de froncer le sourcil, mais sans y parvenir cette fois ; de sorte qu’il se mit tout bonnement à rire, en répétant : « Quelle singulière petite créature !… Qui est ce Jean avec lequel je lui ai recommandé de partager ! Je n’en sais rien, mais il est toujours sage d’engager les enfants à faire part à autrui de ce qu’ils possèdent. Si les circonstances particulières de ma vie ne m’avaient contraint à rester dans le célibat, je crois que j’eusse fait un bon père de famille. Un bouquet de têtes blondes, comme disent les poètes ;… un bouquet de têtes ;… il me semble que c’est là une image bien hardie ; une guirlande de têtes, passe encore… Mais non, cela n’irait pas non plus ; cela rappellerait les Peaux-Rouges et leurs dépouilles de guerre. »

Tout en discourant ainsi avec lui-même, M. Bourquin ne restait pas inactif. Désireux de se sentir at home, même à la Moutonnière, il cherchait pour ses meubles la position la plus avantageuse, suspendait les rideaux et plantait un grand nombre de clous. Il en était à la seconde douzaine lorsque Grosjean, qui avait porté au bûcher la provision de bois et de tourbe, s’avança sur le seuil de la porte.

— Entrez, fit M. Bourquin.

L’autre parut peu disposé à obéir et dit sans bouger de sa place :

— J’ai fini.

— Entrez, répéta M. Bourquin avec une nuance de majesté qui fit son effet.

Grosjean entra, mais en laissant la porte ouverte pour se ménager une retraite.

— Avez-vous fait consciencieusement votre ouvrage ? demanda le vieux garçon en descendant de la chaise sur laquelle il était monté.

— Aussi bien que j’ai pu ; la tourbe et le bois sont entassés solidement.

— Très bien ; combien vous dois-je ? car tout ouvrier est digne de son salaire.

— Donnez-moi ce que vous voudrez, répondit Grosjean de son ton nonchalant.

— Deux francs cinquante, est-ce assez ?

— Oui, dit-il en tendant lentement la main, pour les prendre.

— C’est beaucoup même, fit sévèrement M. Bourquin ; et j’y ajouterai encore un verre de vin ; car je veux que ma bonté à votre égard vous remplisse de confusion et de remords.

Grosjean ouvrit de grands yeux ; mais le plus clair de l’affaire étant qu’il y gagnait un verre de vin, il s’inquiéta peu du reste.

— À votre santé, dit-il ; puis il posa sur la table le verre vide.

Il allait souhaiter le bonsoir et partir, lorsque M. Bourquin se plaça entre lui et la porte.

— Il y a une justice sur la terre, fit-il de nouveau d’une voix solennelle.

— Je le sais bien, répondit Grosjean impatienté ; j’ai déjà vu des gendarmes. Allons, laissez-moi sortir.

Et poussant de côté l’obstacle qui lui barrait le passage, c’est-à-dire la respectable personne de M. Bourquin, il s’en alla.

Resté seul, le vieux garçon rajusta ses lunettes, et, tout pensif, se laissa tomber sur un tabouret en murmurant : « Je n’en suis pas sûr. » Mais il se releva immédiatement. « Nous verrons bien, » dit-il, et il se remit à l’œuvre.

Et l’œuvre fut bientôt finie. Debout au milieu de sa chambre, le maître de céans put contempler avec satisfaction le bon air de ses arrangements.

Le lit de fer était dissimulé derrière un rideau de perse, car M. Bourquin, pudique comme une jeune miss, tenait à faire croire à ses visiteurs qu’il dormait sur une chaise ou sur son vélocipède. Ce dernier objet n’était pas le moindre ornement de la chambre. Appuyé contre la paroi, entre le canapé et l’établi qui occupait l’embrasure de la fenêtre, il était placé de façon à réjouir continuellement les yeux de son heureux propriétaire. Penché sur son ouvrage d’horloger ou se réveillant de sa sieste quotidienne, M. Bourquin pouvait jeter à toute minute un coup d’œil à son fidèle coursier.

Son regard se fixe souvent aussi sur cette noble dame encadrée et suspendue là-haut, contre la muraille. Une reine, s’il vous plaît : Sa Majesté Elisabeth-Louise de Prusse, drapée dans la pompe superbe de son manteau d’hermine, et laissant flotter le plus gracieux sourire sur ses traits d’une régularité classique. Ressemblance non garantie.

Il y a aussi des vitrines de papillons suspendues aux parois ; une quantité de cailloux très laids sur des rayons ; un gros anneau de bronze qui a l’air tout à fait lacustre, une théière à bec cassé et de vieux livres reliés en veau avec des tranches rouges. Les volumes modernes s’étalent sur des étagères à part.

Bref, cette chambre reflète les goûts de son propriétaire ; goûts honnêtes et paisibles s’il en fut, entachés de quelque bizarrerie dont on rit, mais qu’on aime à rencontrer dans notre temps où l’originalité est si rare.

— Voilà qui est fait, dit M. Bourquin en se frottant les mains. Il me semble que j’ai avalé bien de la poussière dans ce déménagement. Une goutte de café me ferait plaisir.

Il alluma sa lampe à esprit-de-vin, cet auxiliaire indispensable de tout vieux garçon, chauffa de l’eau, la versa très adroitement dans la cafetière, et bientôt le café fuma dans sa tasse ; non pas une décoction de chicorée, mais du chéribon pur, car M. Bourquin avait pour tous les surrogats une haine très violente.

Avec son café, il savoura une tranche de bœuf froid, mais il interrompit souvent sa collation par de profonds soupirs. La reine de Prusse, dont le sourire planait au-dessus de la table et vers laquelle il leva plusieurs fois les yeux, paraissait éveiller en lui de tristes pensées. Enfin il repoussa son assiette, fit quelques tours de chambre, et sentit qu’un peu de gymnastique lui était nécessaire pour remonter ses esprits abattus. Il tira donc le vélocipède de son coin et sortit, traînant après lui sa monture.

Devant la maison, tout était paisible ; quelques femmes causaient aux portes ou près de la fontaine ; les hommes n’étant pas encore rentrés, les querelles ne commenceraient que plus tard.

La route était solitaire, de sorte que notre écuyer put s’y livrer aux évolutions les plus surprenantes, pour lesquelles, à vrai dire, toute la largeur du chemin n’était pas de trop. Il est très difficile, comme chacun sait, d’enfourcher un vélocipède. La monture est rétive et s’y prête de mauvaise grâce ; il faut trotter un bon bout à côté d’elle, puis, tout d’un coup, prendre sa bête par surprise et se mettre d’un saut en selle. Cette manœuvre même échoue souvent, et je ne dirai point combien de fois M. Bourquin sauta avant de trouver son centre de gravité. Mais le succès couronna sa persévérance, et, une fois en selle, il fit d’un trait un quart de lieue. La nuit tombait ; le vélocipède passait comme une flèche silencieuse dans l’ombre croissante et faisait sursauter les rares passants qui se tiraient de côté en toute hâte. Une vieille femme même fut presque jetée à terre, ce qui fit penser à M. Bourquin qu’il serait prudent de revenir à la maison.

« Pourtant, pensait-il en remuant ses jambes avec une merveilleuse vitesse, cette course nocturne était très agréable ; il faudrait seulement imaginer un moyen d’avertir les piétons. Je pense que le courant d’air éteindrait une lanterne ; mais une sonnette ! voilà qui serait pratique. Il faudra que j’y songe. »

La nuit était tout à fait noire maintenant. L’homme du gaz venait de passer devant la Moutonnière et avait allumé le réverbère qui se dressait à droite de la maison. En entrant dans le cercle lumineux projeté par la flamme, M. Bourquin distingua deux formes immobiles appuyées contre le pilier. Il se tourna de ce côté et regarda plus attentivement.

— Est-ce toi, Catherine ? fit-il avec surprise.

— Oui, c’est moi, répondit une voix joyeuse ; et voilà Jean.

En même temps la petite s’efforçait de pousser en avant un grand garçon qui se tenait debout, les bras croisés, aussi immobile que le réverbère.

M. Bourquin appuya son vélocipède contre une barrière, puis, revenant à Catherine :

— Tu devrais être au lit, petite fille, lui dit-il ; il n’est pas convenable de rester dehors aussi tard.

— Ce sont nos affaires, monsieur, fit vivement le grand garçon en venant se placer devant Catherine.

Mais celle-ci ne voulait pas rester à l’arrière-plan. Passant sous le bras de son frère, elle se planta de nouveau, le nez en l’air, devant M. Bourquin.

— Mme Bœgli fait le train, chuchota-t-elle mystérieusement ; alors Jean m’a dit : « Allons sous le réverbère, puisqu’elle ne veut pas nous donner une chandelle. »

M. Bourquin ne comprit pas grand’chose à cette explication, mais il sentit qu’il valait mieux ne pas approfondir.

— Apprenais-tu tes tâches ici ? demanda-t-il à Catherine en indiquant du doigt des livres et une ardoise posés sur le tas de pierres qui avait servi de siège aux deux enfants.

— Oui, répondit-elle ; et c’est Jean qui me faisait réciter ; il est bien savant, allez.

— Dans quelle classe es-tu, toi ? demanda M. Bourquin au jeune garçon.

— Dans la première d’apprentis.

— Ton maître est-il content de toi ?

— Vous pouvez le lui demander.

— C’est ce que je ferai, répondit tranquillement M. Bourquin ; mais si on t’a donné des leçons de politesse, tu n’en as guère profité.

En cet instant, un groupe d’hommes, échangeant des paroles grossières et violentes, s’arrêta tout près d’eux. C’étaient des gens de la Moutonnière, qui prenaient le frais autour de la maison et cherchaient en même temps un prétexte à coups de poing. Des jurements, des éclats de rire provocateurs, des exclamations de colère annonçaient que les esprits s’échauffaient déjà.

« Cette petite fille ne doit pas entendre de tels discours, pensa M. Bourquin, son innocence en rougirait. »

Hélas ! Trinette n’en était plus à rougir ; elle entendait sans étonnement et sans honte le langage grossier que chacun parlait autour d’elle, et si elle avait gardé elle-même des formes un peu plus polies, elle le devait uniquement à une douce influence qu’elle avait subie autrefois, mais dont le souvenir allait s’affaiblissant de jour en jour.

— Venez tous deux avec moi, dit M. Bourquin en prenant la main de l’enfant ; il fait chaud dans ma chambre et vous pourrez y étudier avec plus de tranquillité. Qu’en dis-tu, Catherine ?

— Dans votre chambre ? fit-elle en ouvrant de grands yeux ; où il y a un canapé et un machin avec un robinet comme une fontaine ?

— Tais-toi ! dit Jean en la tirant en arrière ; non, monsieur, merci ; nous aimons mieux rester ici,… mais seuls, murmura-t-il entre ses dents.

— Reste donc, fit M. Bourquin démonté à la fin, mais au moins n’oblige pas cette enfant à subir ici le froid de la nuit, et ce qui lui est bien plus nuisible encore, le voisinage de ces hommes grossiers.

Jean eut un rire amer.

— Elle entend pis que ça tous les jours, dit-il. Est-ce que vous croyez qu’on met des gants à la Moutonnière ? Qu’est-ce que tu veux, toi ? continua-t-il d’un ton un peu radouci en sentant Trinette le tirer par sa manche.

— Ne sois pas de mauvaise humeur, veux-tu ? fit-elle d’une voix suppliante ; laisse-moi aller avec M. Vélo, dis, dans sa belle chambre ?

— Va, si tu veux ; je resterai ici tout seul.

— Alors je n’irai pas.

Et elle laissa tomber ses bras avec un gros soupir.

— Voyons, Jean, dit M. Bourquin en recommençant ses avances sur nouveaux frais, parlons raison. Pour quel motif t’obstines-tu à ne pas vouloir venir chez moi ?

— Et pour quoi vous obstinez-vous à vouloir que j’y aille ? s’écria-t-il avec emportement. Est-ce que je ne sais pas bien que c’est seulement pour étaler vos beaux meubles ?

— Voilà qui n’a pas le sens commun ; je n’ai pas de beaux meubles, Jean, et tu as grand tort de me prêter de mauvaises intentions ; je désirais vous rendre service, voilà tout. Maintenant, fais comme tu voudras.

Il y eut un silence.

— Je vais, dit enfin Jean en prenant sa sœur par la main.

Dans toute autre maison, M. Bourquin eût laissé sans arrière-pensée son vélocipède passer la nuit dans l’allée du bas, mais à la Moutonnière une telle confiance aurait été folie. Il fallut remorquer péniblement ce coursier incapable jusqu’au haut de l’escalier, et Jean trouva là l’occasion de donner un bon coup de main, ce qu’il fit avec un empressement qui trahissait de meilleures dispositions.

— Attendez, dit M. Bourquin lorsqu’ils furent sur le palier, je vais allumer ma lampe, afin que nous ne heurtions rien dans la chambre. Venez, cria-t-il deux minutes après, vous pouvez entrer tous trois.

Le vélocipède était un personnage !

Trinette ne vit d’abord que la noble dame dans son cadre éclairé en plein par la lampe.

— C’est une reine, dit-elle d’un ton convaincu ; regarde, Jean, ta bourgeoise a un manteau comme ça pour l’hiver, qué ?

Les instincts académiques et classiques de M. Bourquin se révoltèrent à cette façon de parler, mais il ne voulut pas commencer ses fonctions hospitalières par une remontrance. Cachant sa blessure, il fit asseoir ses deux jeunes visiteurs auprès de la table, sur laquelle on posa la lampe, les livres et l’ardoise. Mais Trinette n’était pas disposée à se mettre tranquillement à ses devoirs. Elle promenait de tous côtés des regards curieux et brûlait de faire des questions.

— Apprends, lui dit Jean en la poussant du coude.

— Il y a beau temps que je sais ; écoute : Turin, capitale ; Casale sur le Pô ; Verceil et Novare…

Elle débitait cela à grande vitesse, adaptant aux paroles un rythme de sa façon.

— Ce n’est pas savoir, dit M. Bourquin. Un perroquet en ferait autant. Tiens, voici l’atlas, cherche l’Italie et montre-moi Turin.

— Là, dit-elle victorieusement en allongeant sur la carte un index assez noir pour satisfaire un ramoneur.

— Tu as les mains sales ! s’écria M. Bourquin en retirant précipitamment l’atlas.

Trinette leva sur lui des yeux étonnés.

— Je me suis bien lavée dimanche, fit-elle, convaincue que cette déclaration ne pouvait manquer son effet.

M. Bourquin secoua la tête d’un air affligé.

— La propreté est déjà une demi-vertu, dit-il gravement. Catherine, rappelle-toi que pour la santé du corps comme pour celle de l’esprit, des ablutions quotidiennes sont indispensables, c’est-à-dire que tu dois te laver la figure et le cou tous les jours, entends-tu, et les mains deux fois par jour.

À l’ouïe de tels paradoxes, Trinette restait aussi abasourdie que si on lui eût ordonné d’aller décrocher la lune et de la rapporter dans son panier.

— Mme Bœgli me gronde quand je prends du savon, dit-elle enfin.

— Je t’en donnerai très volontiers. Pour commencer, viens ici.

Une aiguière à robinet était fixée dans un coin à la muraille. M. Bourquin remplit d’eau la cuvette et Trinette se mit à sa lessive avec beaucoup d’entrain. Ensuite elle présenta ses mains à une inspection générale et on trouva qu’elles avaient gagné à ce changement.

— Je t’autorise à venir chez moi chaque matin avant l’heure de l’école pour faire la même opération, dit alors M. Bourquin.

— Me laver à la petite fontaine ! Bien sûr, je veux venir. Merci beaucoup.

La leçon interrompue fut reprise ; mais Trinette émoustillée ne tenait pas en place ; cent fois ses yeux quittèrent l’atlas pour se fixer avec admiration sur les splendeurs qui l’entouraient.

— À présent, dit-elle enfin en repoussant l’atlas, je sais ma géographie, qué ?

Cette fois, M. Bourquin n’y put tenir.

— Écoute, Catherine, fit-il les sourcils contractés comme s’il souffrait vivement, le mot que tu viens de prononcer ne devrait jamais sortir de la bouche dune petite fille bien élevée.

— Comment voulez-vous qu’elle sache ça ? qui est-ce qui le lui aurait dit ? s’écria Jean prenant feu immédiatement. Personne ne s’inquiète d’elle ; nous sommes des malappris l’un et l’autre, et si vous avez attendu autre chose, nous ferons aussi bien de nous en aller.

— Paix, dit calmement M. Bourquin en appuyant sa main sur l’épaule de l’impétueux garçon pour l’obliger à se rasseoir. Tu devrais avoir plus de bon sens. Personne, dis-tu, ne s’inquiète de Trinette pour lui enseigner ce qu’il faut dire et ne pas dire ; eh bien, si moi je veux prendre cette peine, pourquoi te fâches-tu ? Tu devrais m’en remercier, au contraire, et profiter de mes leçons pour ton propre compte. Vous ai-je reproché d’être mal élevés ou plutôt de n’être pas élevés du tout, comme il me paraît ? Ai-je été rude envers ta sœur ? Réponds ?

— Non, dit Jean comme à contre-cœur.

— Fort bien ; maintenant occupons-nous d’autre chose. Si vous voulez, je vous montrerai mes curiosités.

— C’est ça ! s’écria Trinette en se levant d’un bond ; qu’est-ce qu’il y a dans toutes ces boîtes ?

— Cependant, dit M. Bourquin en tirant sa montre, il commence à se faire tard. Vos parents s’inquiéteront de ne pas savoir où vous êtes. Votre mère est-elle à la maison ?

— Nous n’avons pas de mère, dit Jean brusquement.

— Elle est morte, murmura Trinette en appuyant sa tête contre les bras de son frère. Je ne m’en souviens plus ; mais il s’en souvient, lui ; et il me raconte ce qu’elle lui disait avec sa voix si douce, si douce, qu’il n’en a jamais entendu une pareille. N’est-ce pas, Jean ?

Celui-ci s’était détourné à demi, pour cacher son visage dans l’ombre. Après un instant de silence, il dit avec un visible effort :

— Vous croyez que nous n’avons pas été élevés du tout, monsieur ; vous vous trompez. Elle nous a toujours montré le bien ; si nous avons peu retenu, c’est notre faute et non pas la sienne.

— Quand donc l’avez-vous perdue ? demanda M. Bourquin.

— Le soir de Sylvestre d’il y a sept ans. Elle était bien fatiguée et ne se sentait pas la force de commencer une nouvelle année.

— Raconte ce qu’elle t’a dit, murmura Trinette, les yeux rêveusement fixés sur une étoile solitaire dont une fente des rideaux laissait voir le doux éclat.

— Elle m’a dit, en toussant beaucoup et encore plus doucement qu’à l’ordinaire : « Jean, aie bien soin de Catherine. Ne mentez jamais, mes enfants ; si vous dites toujours la vérité, vous pourrez venir me retrouver dans le pays du repos. » Ensuite elle prit la petite main de Trinette et la mienne et les serra bien fort pendant un moment ; mais je sentis ses doigts se relâcher peu à peu… Quand le père revint, elle était partie. Partie ! répéta le pauvre garçon d’un accent brisé ; et laissant tomber sa tête dans ses mains, il appuya son front sur le bord de la table et resta muet dans cette attitude désolée.

M. Bourquin tout ému se pencha vers lui, et posant la main sur son épaule :

— Elle repose, dit-il simplement.

Jean releva la tête.

— C’est vrai ; et puis j’ai encore celle-ci, fit-il en attirant Trinette près de lui. Elle a toujours beaucoup de choses à me raconter quand je reviens le soir, et elle ne se fâche pas si je la gronde.

— C’est toi qui te souviens de maman, répondit-elle en regardant son frère avec une sorte de respect. Moi je l’ai oubliée.

— Mais votre père ? poursuivit M. Bourquin.

— Il s’est remarié, et puis il est mort.

— Chez qui demeurez-vous donc ?

— Chez notre belle-mère.

— Eh bien, Jean, dit M. Bourquin après un silence, je suis bien aise que tu m’aies raconté ces choses et je te remercie de l’avoir fait.

— Je n’en avais jamais parlé à personne qu’à Trinette, répondit-il en rougissant légèrement ; je ne sais pas pourquoi je l’ai fait ici ; je ne vous connais pas, après tout.

Son ton redevenait brusque et défiant, mais M. Bourquin ne s’en offensa pas. Peu lui importait l’écorce raboteuse, puisque le cœur du jeune arbre était sain et qu’une sève généreuse y coulait.

— Tu ne me connais pas, c’est vrai, dit-il, mais tu apprendras à me connaître, et je te promets que tu ne te repentiras pas de ta confiance. Dis-moi ceci encore, mon garçon, qu’as-tu fait pour obéir aux recommandations de ta mère ?

— Jamais je n’ai menti.

— Très bien, mais encore ?

— J’ai pris soin de Trinette autant que j’ai pu. Pourquoi voulez-vous me le faire dire ? Vous croyez que j’ai oublié mon devoir ?

— Non pas, mais de quelle manière en as-tu pris soin ?

— Je l’ai gardée et promenée quand elle était toute petite ; plus tard j’ai surveillé ses tâches d’école ; je l’ai reprise quand je l’ai entendue dire de vilains mots ; je lui ai fait détester le mensonge, et c’est tout.

— Et tu m’as acheté des souliers avec ton premier argent, s’écria Trinette, et tu m’as donné une fois vingt centimes que tu avais trouvés, et tu as battu Schneeberger qui me lançait des pierres, et tu as guéri mon petit chat, et, ajouta-t-elle d’une voix plus basse, tu m’as embrassée tous les soirs en souvenir de maman.

— Oui, répliqua-t-il avec amertume ; mais si elle revenait, elle me dirait pourtant : Qu’as-tu fait de ta sœur ? Tu ne lui ressembles pas, Trinette ; elle était douce, soigneuse et toujours à l’ouvrage ; toi, tu es hardie, tu cours partout, tu ris au nez de tout le monde, tu ne t’inquiètes jamais de savoir si ta jupe a des trous ou si tes cheveux ont besoin d’un coup de peigne.

— C’est vrai, dit M. Bourquin, j’ai remarqué tout cela chez Trinette.

— Auriez-vous bien le cœur de lui en faire un reproche ? s’écria Jean prenant immédiatement la défense de sa sœur, comme si M. Bourquin eût été le premier et le seul à la blâmer. Est-ce sa faute, à cette petite, si elle entend tous les jours des disputes et de vilains mots ? Moi, je ne suis qu’un garçon malappris : je n’aurais pas pu lui montrer les fines manières. Et croyez-vous qu’elle aurait bien du plaisir à rester assise dans la chambre et à tricoter sagement, quand une méchante femme est toujours sur ses talons pour l’injurier ou la battre ? Est-ce que vous savez, vous, ce que c’est qu’une vie comme la nôtre ?

— Je vois, dit tranquillement M. Bourquin, que nous ne nous entendrons jamais, si nous ne faisons un contrat. Écoute, Jean, me crois-tu un brave homme ?

— Je n’en sais rien.

— Tu t’informeras ; chacun connaît Napoléon Bourquin. Mais, en attendant, admets que je sois un brave homme. Toi et ta sœur, vous avez beaucoup de défauts, en conviens-tu ?

— C’est vrai, mais…

— Pas de mais, vous avez beaucoup de défauts. Vous en pourriez avoir davantage, cependant, vu la triste éducation que vous avez reçue, et si vous n’étiez que de francs vauriens, je n’aurais pas le droit de m’en étonner. Mais il se trouve que vous n’êtes pas des vauriens ; je découvre en vous, sous bien des défauts, je le répète, un bon fonds qui me surprend et me touche ; je m’intéresse à vous et je conçois le désir, moi qui n’ai aucun lien de famille, de vous aider de tout mon pouvoir à devenir, toi un honnête homme, et Trinette une brave fille à l’image de sa mère. As-tu suivi mon raisonnement ?

— Oui !

— Fort bien ; mais les réformes que je voudrais, avec l’aide de Dieu, accomplir en vous, n’aboutiront à rien si, à chaque observation que je te fais, tu t’élances comme un jeune coq tout hérissé de colère pour me tenir des discours qui reviennent en définitive à ceci : mêlez-vous de vos affaires. Je pense que tu as assez de bon sens pour sentir la justesse de mon argumentation. Si tu le veux, nous ferons donc entre nous la convention suivante : j’aurai le droit de vous reprendre, toi et Catherine, moyennant que je le fasse toujours avec justice et modération, et tu t’engageras à recevoir sans murmure mes réprimandes. Moi, de mon côté, je promets ici de faire consciencieusement tout ce qui sera en ma puissance pour vous affermir dans le bon chemin.

Peu à peu, M. Bourquin avait quitté le ton familier pour prendre sa voix solennelle des grandes circonstances, et même, sans s’en apercevoir, il avait levé la main droite comme dans la prestation du serment. Mais on sentait sous le léger ridicule de ces formes pompeuses un cœur loyal et chaleureux qui ne faillirait pas à son engagement.

Jean sentit sa défiance se dissiper.

— Je veux bien, dit-il, et je vous remercie pour nous deux.

— C’est en règle, s’écria M. Bourquin ; maintenant nous allons finir la soirée comme un trio d’amis. Si je vous faisais une tasse de thé, qu’en diriez-vous ?

— Du thé ! s’écria Trinette ; je n’en ai jamais bu ; et toi, Jean ?

— Une fois, au baptême du dernier de mon patron ; j’aurais bien voulu t’en faire goûter, Trinette, mais ça ne se transporte pas facilement.

— Qui est ton patron ? demanda M. Bourquin.

— Paul Faure, le graveur.

— Ah ! tu apprends la gravure ?

— Non, je suis seulement commissionnaire.

— À ton âge, ce n’est pas un état.

— Je le sais ; mais Mme Bœgli n’a pas encore voulu me laisser entrer en apprentissage.

— As-tu du goût pour l’horlogerie ?

— Non, je voudrais être menuisier.

— Et penses-tu…

— Oh ! quel drôle de machin ! s’écria Trinette en sautant à genoux sur sa chaise et en se couchant à demi sur la table pour mieux voir l’objet que M. Bourquin venait d’y poser.

— Ma chère, il n’est pas poli d’interrompre les grandes personnes, ni qui que ce soit, du reste. D’ailleurs ceci n’est pas un machin, c’est une machine.

C’était une machine, en effet, très mignonne et très élégante, composée de deux récipients, l’un en porcelaine peinte, l’autre en cristal, mis en communication par un serpentin doré. L’eau, chauffée dans un des vases, passait dans l’autre sous forme de vapeur, s’y condensait, et après y avoir séjourné juste assez pour tirer des feuilles du thé tout leur arôme, était aspirée de nouveau par le premier vase où le vide venait de se faire. On tournait alors un petit robinet…

— Vite, tendez vos tasses ; voici le thé, parfumé, bouillant.

Jean et Trinette avaient suivi avec le plus vif intérêt les détails de l’opération, qui dura environ dix minutes. Lorsqu’au dernier moment le vase qui contenait le thé, oscillant à cause de son poids, décrocha un ressort qui éteignit subitement la petite lampe, le ravissement de la fillette ne connut plus de bornes ; battant des mains, elle exécuta autour de la table une danse enthousiaste. Jamais les trucs les plus savants, inventés par les machinistes les plus habiles pour les plus éblouissantes féeries, n’obtinrent un tel succès.

— Laissez-moi vous aider, dit-elle en voyant leur hôte poser des tasses sur la table. Je ferai bien attention de ne rien casser.

— Eh bien, prends sur la commode une boîte noire que tu ouvriras et où tu trouveras les cuillers.

— Ceci ? fit-elle en ouvrant un étui de maroquin de forme étroite et longue ; oh ! il n’y a rien dedans.

L’écrin était vide, en effet, mais le satin bleu qui le capitonnait était creusé d’une dépression allongée indiquant vaguement le contour de l’objet absent.

— Ce n’est pas cela ; pose cette boîte, s’écria vivement M. Bourquin.

— Qu’est-ce qu’on met là dedans, dites ? fit Trinette, les yeux fascinés par les brillants reflets de la soyeuse étoffe. Voici quatre petites marques…

— Laisse cela, te dis-je, répéta M. Bourquin en fermant brusquement l’écrin. Tu ne sais pas quelle blessure tu rouvres dans mon cœur. Tiens, prends les cuillers et mets-en une dans chaque soucoupe.

Avant d’obéir, Trinette s’amusa à faire miroiter les cuillers sous la flamme de la lampe.

— Comme ça brille ! dit-elle, c’est quoi ?

— De l’argent.

— De l’argent ! et je vais le mettre dans ma bouche !

L’enfant resta un moment plongée dans les réflexions que faisait naître en elle ce fait inouï ; enfin elle dit gravement et comme se parlant à elle-même :

— Je pense qu’il faut en avoir beaucoup dans sa bourse pour pouvoir en mettre dans sa bouche. Monsieur Vélo, continua-t-elle vivement, puisque vous êtes si riche, pourquoi demeurez-vous à la Mouto ?

— Je ne suis pas riche, Catherine, je jouis seulement d’une large aisance, fruit de mon travail assidu et de mon économie.

Peu satisfaite de cette réponse, Trinette secoua la tête.

— Personne n’a des cuillers d’argent ici.

— Il paraît bien que oui, puisque j’en ai. Assieds-toi, Catherine, et conduis-toi à table comme une jeune personne de bon ton.

— À moi ! s’écria Trinette en tendant sa tasse lorsque M. Bourquin s’apprêta à tourner le robinet de l’urne à thé.

— Tout à l’heure, ma petite ; les enfants doivent attendre leur tour patiemment et sans rien dire. Ta tasse, Jean.

— J’aime mieux que vous serviez Trinette d’abord.

— Point du tout ; tu es l’aîné. Donne ta tasse.

— C’est pourtant trop…

Ici Jean s’arrêta subitement et se mordit les lèvres. Un regard de M. Bourquin venait de lui rappeler leur convention.

— C’est trop quoi ? trop chaud, penses-tu ? Oh non ! Cela va se refroidir dans ta tasse. Allons, dit le brave vieux garçon en voyant Jean rougir jusqu’aux cheveux, ne te trouble pas pour si peu, on n’a pas bâti Rome en un jour ; tu apprendras petit à petit à retenir ta langue. Trinette, passe-moi ta tasse maintenant.

Elle obéit, puis se pencha en avant pour suivre l’opération d’un œil anxieux.

— Halte ! cria-t-elle tout à coup si haut que l’échanson tressaillit et qu’une partie du contenu de la tasse se répandit dans la soucoupe.

M. Bourquin soupira. « Quelles manières détestables ! pensa-t-il. Heureusement le fond est meilleur que la forme. »

Après un moment de paisible causerie, M. Bourquin tira de nouveau sa montre.

— L’heure s’avance, dit-il, et Catherine a veillé trop tard ce soir, car il est salutaire aux enfants de se coucher de bonne heure ; mais une fois n’est pas coutume. Nous allons nous dire bonsoir, mes enfants, et au revoir, car il vous sera loisible de passer dorénavant toutes vos soirées chez moi.

— Merci, monsieur, dit Jean en lui tendant spontanément la main, voulez-vous me pardonner d’avoir été si impoli envers vous ?

Jean n’avait jamais demandé pardon à personne, et M. Bourquin ne pouvait savoir quel effort une phrase semblable avait coûté à son orgueil.

— Bien, bien, répondit-il, nous sommes une paire d’amis maintenant ; ne pensons plus à cela. Bonne nuit, mes enfants.

Il se tint debout sur la porte, sa lampe à la main, jusqu’à ce que ses protégés fussent parvenus à l’extrémité du sombre corridor. « Je voudrais bien savoir quelle réception les attend, se demanda-t-il en rentrant. Demain j’irai faire connaissance avec leur belle-mère, quoique la perspective de trouver en elle une personne grossière et peut-être vicieuse me soit éminemment désagréable. Je pense pourtant, continua-t-il à demi-voix tout en vaquant aux préparatifs de son coucher, que jusqu’ici mes instincts… comment dirai-je ?… délicats et distingués m’ont tenu trop éloigné de certaines couches sociales ; et peut-être la Providence a-t-elle voulu me punir de ce manque de philanthropie en me jetant, par l’effet de circonstances singulières, dans cette maison, quartier général de la pauvreté et de toutes sortes de désordres. Qui sait si une œuvre charitable ne m’est point assignée ici, celle de conduire dans les voies de la vertu ces deux jeunes êtres, peut-être sur le point de s’en écarter. Un célibataire doit s’estimer heureux lorsque l’occasion se présente pour lui de s’acquitter de sa dette envers la société. »

Cette idée plut apparemment à M. Bourquin, car avant de s’endormir il répéta plusieurs fois d’une voix somnolente : « M’acquitter de ma dette… assurément… de ma dette envers la société… la société… »

Si, dans ses rêves, M. Bourquin vit la société lui apparaître, une plume derrière l’oreille et lui présentant une facture acquittée, et si, toujours en rêve, il serra la quittance dans son portefeuille avec une impression de soulagement indicible, nous dirons que cette satisfaction lui était bien due pour avoir mis tant de joie dans deux cœurs d’enfants.

II

Le lendemain, à huit heures, Trinette frappa à la porte de son protecteur. Elle venait pour son ablution, comme elle le dit elle-même, toute fière d’avoir retenu un de ces beaux mots dont elle admirait la sonorité.

— Pour tes ablutions, rectifia M. Bourquin ; fort bien ; entre et ne ménage ni l’eau ni le savon.

L’eau était froide, le linge rude ; aussi Trinette ressemblait-elle à une petite écrevisse, lorsqu’elle eut fini sa toilette ; mais son sourire brillait comme un rayon de soleil. Après avoir, d’une main adroite, rendu différents services à M. Bourquin, elle prit ses livres et partit pour l’école d’un pied léger.

« Et maintenant, se dit M. Bourquin avec une mine résolue, commençons la journée par le devoir le plus désagréable. De ce pas, je vais me rendre chez Mme Bœgli ; si elle n’est pas levée ou si son ménage est encore en désordre, je saurai qu’elle est une paresseuse, et ce sera déjà un renseignement sur son compte. »

Cependant, comme il ignorait la résidence de la susdite dame, il dut pour commencer se mettre en quête d’un guide capable de l’escorter dans le dédale de la Moutonnière. Un marmot barbouillé se trouva à point nommé dans le corridor.

— Sais-tu par où l’on passe pour aller chez Mme Bœgli ? lui demanda M. Bourquin.

 

Nourri dans le sérail, j’en connais les détours,

 

aurait pu répondre le gamin, mais les classiques ne lui étant pas familiers, il se contenta de secouer affirmativement la tête en prenant les devants.

— Là, dit-il après d’assez longues pérégrinations, en indiquant une porte au fond d’un corridor ; et voilà Mme Bœgli.

Une femme dans un ajustement plus que négligé se trouvait là, en effet, un balai à la main, tournant le dos aux arrivants. Au bruit de leurs pas, elle se retourna, et comme si l’honnête visage de M. Bourquin eût été la tête de Méduse, elle poussa une exclamation singulière, tourna sur ses talons, ouvrit sa porte et disparut.

Son visiteur étonné s’arrêta court, indécis sur le parti à prendre ; mais son bon sens lui fit découvrir aussitôt la cause probable de cette fuite précipitée. « Mme Bœgli aura deviné mon intention, se dit-il, et elle veut, avant de me recevoir, faire une toilette plus convenable. Fort bien ; je lui en laisserai le temps. »

Il se mit donc à arpenter le corridor de long en large ; puis, quand il jugea le délai suffisant, il heurta discrètement.

— Entrez, répondit-on.

Les conjectures de M. Bourquin se trouvèrent confirmées par l’attitude de Mme Bœgli. Debout, les bras levés, elle enroulait à la hâte autour de sa tête les longues tresses d’une chevelure blonde très abondante. C’était une femme de trente ans environ, assez fraîche encore, et dont le visage n’eût pas été désagréable sans l’expression fuyante et rusée du regard qui se glissait furtivement sous de lourdes paupières bordées de cils trop pâles.

— Bonjour, madame, dit poliment M. Bourquin ; excusez cette visite trop matinale ; j’aurais à vous parler.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? demanda-t-elle brusquement en enfonçant la dernière épingle de sa coiffure et en saisissant ensuite à deux mains le dossier d’une chaise, comme si elle projetait de s’en faire une arme contre son visiteur.

— Je n’ai aucune intention hostile, madame, dit le pacifique célibataire alarmé de ce mouvement. C’est de vos enfants que je venais vous parler.

— Des enfants de Bœgli, vous voulez dire ; et c’est pour cela que vous venez ?

Le regard fuyant dont nous avons parlé glissa un instant sur la figure de M. Bourquin, toute brillante de bonne foi.

— Ah ! voilà, dit Mme Bœgli que cette inspection parut satisfaire et dont les traits prirent immédiatement un air patelin. Excusez, monsieur ; mais quand on est pauvre, vous savez, on a des dettes un peu partout, et on a toujours peur de voir arriver le sautier.

— J’espère cependant, fit observer M. Bourquin d’un ton sévère, que vous ne recevez pas les représentants de la loi en leur jetant vos chaises à la tête.

— Bien sûr que non ; quand on n’est qu’une pauvre femme, on n’a rien à faire qu’à se soumettre. Et comme ça, vous voilà à la Moutonnière. Asseyez-vous, monsieur Bourquin.

— Comment savez-vous mon nom ? demanda-t-il surpris.

Elle parut interdite, et toussa pour se donner une contenance.

— Eh bien… je… l’ai entendu hier pendant que vous déménagiez ; quelqu’un me l’a dit, je ne sais plus qui. Ça m’a bien étonnée tout de même, continua-t-elle avec une volubilité croissante, de voir un monsieur comme vous venir se loger à la Moutonnière. Il faut que vous ayez vos raisons ?

— En effet, j’ai mes raisons.

— J’entendais hier soir Grosjean, le porteur de tourbe, dire que vous étiez venu ici exprès pour lui faire perdre la tête en roulant de gros yeux et en lui répétant avec une grosse voix qu’il y a une justice sur la terre.

— Il a dit cela ! s’écria M. Bourquin ; je n’aurais pas cru qu’il s’en fût vanté ; quelle espèce d’homme est ce Grosjean ?

— Oh ! une toute mauvaise espèce, il a les doigts trop longs, et on fait bien d’ôter les clefs par où il passe. Du reste, dans sa famille, il n’y a jamais eu que des gens de petit bien ; ils ont toujours demeuré à la Moutonnière. Moi, je n’y suis que depuis trois ans, par rapport à mes malheurs. Ah ! j’ai vu du pays, je vous en réponds.

Sa voix prenait des inflexions larmoyantes qui commencèrent à attendrir le cœur sensible de son auditeur. Après s’être frotté les yeux avec le coin de son tablier, elle continua :

— Quand j’étais jeune fille, je jurais et jureras-tu que je ne me marierais jamais ; mais je n’ai pas toujours eu de bons parents pour me conseiller. À seize ans, j’étais orpheline pour toujours.

— Quand on l’est, c’est ordinairement pour toujours, remarqua judicieusement M. Bourquin.

— Justement ; c’est ce qu’il y a de plus triste. Quinze jours après mon mariage, je pleurais et pleureras-tu pendant des heures au bûcher. Et puis, mon mari est venu à mourir ; ça n’aurait encore rien été si j’avais eu un état ; mais il a fallu me mettre à aller aux lessives ; quelle misère ! Et pas même assez de journées. Bien des fois, en hiver, nous n’avions pas une larme de café pour nous réchauffer le matin. Quand je pense où j’en suis venue ! La commune me donne bien quelques petites choses, mais ce n’est pas de quoi tourner quand on a deux enfants à sa charge, et des mangeurs comme ceux-là. Si vous saviez comme ils m’ont déjà tourmentée, ces coquins d’enfants à mon mari. Avec Catherine, ça aurait pu aller à la fin ; mais son vaurien de frère venait toujours se mettre entre nous deux avec sa mine arrogante et ses airs de fils du roi. Ah ! celui-là ne vaut pas grand’chose, allez ! S’il voulait, il pourrait donner un bon coup de main au ménage, car il gagne cinq francs par semaine ; mais il ne pense qu’à s’amuser. Croiriez-vous qu’il a eu le cœur de dépenser tout son premier argent en cigares, pendant que nous n’avions qu’une livre de pain à la maison !

— Voilà qui est inexact, dit tranquillement M. Bourquin ne se sentant plus aucune velléité d’attendrissement. Jean a employé ses premiers gains à acheter des souliers pour Catherine. Paix, paix, madame, je le sais de source certaine. Mais venons-en à l’objet de ma visite. Hier au soir, ayant rencontré vos enfants, j’ai lié conversation avec eux ; ils m’ont accompagné chez moi, et nous avons passé ensemble une soirée si agréable que je désire renouveler ce plaisir aussi souvent que possible. C’est pourquoi je suis venu vous prier d’accorder à Jean et à Catherine l’autorisation de passer toutes leurs soirées dans mon modeste appartement.

Le moment était mal choisi pour adresser à Mme Bœgli une pareille requête.

— Rien de ça, fit-elle avec aigreur ; pour que Jean devienne encore plus orgueilleux, n’est-ce pas ? et pour que la petite aille vous faire ses plaintes tous les soirs ! Non, non, je ne me laisse pas marcher sur les pieds, moi, je suis encore la maîtresse ici. Et s’ils s’avisent de désobéir, continua la mégère, on tapera et taperas-tu jusqu’à ce qu’ils en aient perdu l’envie.

M. Bourquin resta silencieux un instant, paraissant méditer quelque argument nouveau.

— Votre tablier est bien déchiré, madame, fit-il tout à coup ; n’aimeriez-vous pas à en avoir un neuf ?

Elle ouvrit de grands yeux, sans répondre.

— Votre buffet est vide, continua-t-il en indiquant une armoire ouverte ; que diriez-vous si vous y trouviez à midi un pain de sucre ?

— De dix livres ? fit-elle vivement.

— Oui.

— Et quatre livres de café ?

— Oui.

— Et des macaronis ?

— Non ; rien de plus.

Il y eut un silence.

— Les enfants pourront aller, dit-elle enfin : il n’y a pas grand mal après tout.

« C’est la première fois, et la dernière aussi, j’espère, que je pratique ce système de corruption, pensait M. Bourquin en revenant chez lui à pas lents, le front penché. Il me semble presque que je me fais horreur à moi-même. D’où cette inspiration machiavélique a-t-elle pu me venir ? Ah ! mes pauvres enfants, vous coûtez cher à ma bourse, mais plus encore à ma conscience ! »

Et pendant que le bon M. Bourquin s’étonnait et s’effrayait tour à tour d’avoir été si roué, Mme Bœgli se livrait à d’étonnantes démonstrations de plaisir. Après avoir exécuté une mimique très vive, entremêlée de coups de poings fictifs et de pieds de nez réels, adressés sans doute à son visiteur de tout à l’heure, elle s’était laissée tomber sur une chaise, en proie à un inextinguible fou rire. « La bonne histoire ! répétait-elle à demi pâmée. Dire que c’est lui qui me fait des cadeaux ! J’ai eu une fameuse venette quand je l’ai vu entrer ici ; mais il aurait pu chercher partout ; il n’aurait rien trouvé. C’est joliment caché, ajouta-t-elle en se prenant la tête à deux mains et en plongeant ses doigts dans les tresses épaisses de ses cheveux blonds. Mais c’est égal, il faut que je m’en débarrasse au plus vite. »

III

Rentré chez lui, M. Bourquin s’occupa de divers arrangements domestiques. Il découvrit que ses habits, suspendus dans l’armoire dès le soir précédent, avaient souffert de la poussière du déménagement, et il entreprit de leur rendre la propreté parfaite dont ils brillaient à l’ordinaire. S’armant d’une baguette de jonc, après les avoir étalés sur deux chaises dans le corridor, il se mit à les épousseter en conscience, reportant l’une après l’autre dans sa chambre les pièces de sa garde-robe, à mesure qu’elles avaient subi cette opération. Mais son esprit était absent pendant que ses bras faisaient leur besogne, et j’emploierais beaucoup de papier si je voulais noter ici tous les discours sentencieux qu’il prononça intérieurement et les innombrables réflexions que lui suggérèrent les circonstances compliquées dans lesquelles il se trouvait.

« Je ne dois pas oublier Grosjean, se dit-il en secouant son dernier paletot. Toutes les fois que je le rencontrerai, mon regard et ma voix lui rappelleront son larcin, jusqu’à ce que la dent acérée du remords ait réveillé sa conscience engourdie. Mais il est temps d’accomplir ma promesse et de me rendre chez l’épicier. »

Deux heures plus tard, Mme Bœgli recevait le prix de sa condescendance : un pain de sucre du poids convenu, un cornet de café et un coupon d’orléans gris. Cette ingénieuse personne troqua immédiatement l’étoffe contre deux bouteilles de vin et la moitié du sucre contre de l’argent comptant. Puis Trinette, qui revenait de l’école, fut envoyée chez le boulanger et le charcutier, et en rapporta les éléments d’un dîner copieux.

Le même soir, à peine installée chez M. Vélo, elle lui conta ce mémorable événement.

— Nous avons eu de la saucisse à midi, fit-elle d’un air d’intime satisfaction.

— Vraiment ! tu en as eu ta part, j’espère ?

— Oh ! oui ; Mme Bœgli disait d’abord que je pouvais manger du pain et du fromage ; mais ensuite elle a vu qu’elle avait trop pour elle seule, et elle a mis deux ronds tout entiers sur mon assiette.

— Et Jean, a-t-il bien dîné, lui aussi ?

— Il n’est pas revenu à la maison ; c’est aujourd’hui qu’on ôte les fenêtres doubles chez son patron ; il faut qu’il aide tout le jour à la servante, et qu’il fasse des commissions ce soir. Il aurait bien voulu venir ici avec moi, et il a dit qu’il espérait le pouvoir demain.

— Je l’espère aussi ; mais c’est assez bavardé, Catherine, mets-toi sagement à tes tâches ; moi, je vais allumer mon quinquet pour achever de l’ouvrage que je dois livrer encore ce soir.

Trinette ouvrit son cahier, prit une plume et commença sa copie. M. Bourquin s’assit à son établi et s’absorba dans son travail. Un long silence suivit.

— Avances-tu, Catherine ? demanda enfin le vieux garçon sans se retourner.

Point de réponse. Surpris, il regarda derrière lui. L’enfant était debout devant la commode, tenant tout grand ouvert l’étui qu’elle avait admiré le soir précédent.

— C’est une indiscrétion impardonnable ! s’écria M. Bourquin ; pose cela, Catherine.

— Pourquoi c’est vide ? demanda-t-elle sans s’émouvoir.

— Parce que ce n’est pas plein, sans doute ; viens te rasseoir.

Elle obéit à contre-cœur.

— Est-ce qu’il y avait quelque chose avant ? reprit-elle après une minute de silence.

— Avant quoi ?

— Avant qu’il n’y ait plus rien.

— Évidemment.

— Qu’est-ce que c’était ?

M. Bourquin fronça le sourcil.

— Trêve de questions, dit-il assez sèchement ; mêle-toi de ce qui te concerne, c’est-à-dire de ta copie. Elle devrait déjà être faite.

Trinette était philosophe ; elle avait essuyé tant de rebuffades en sa vie ! Sans trop s’émouvoir de celle-ci, elle reprit sa plume et se mit à écrire assidûment. Une demi-heure après, elle avait fini tous ses devoirs.

— Pour ce soir, il faudra nous séparer de bonne heure ; je viens d’achever mon ouvrage, et je dois le porter avant qu’on ait fermé le comptoir. Ainsi donc, va, Catherine, bonne nuit. Où est ta poche ?

— Ici, répondit-elle en l’ouvrant à deux mains toute grande.

— A-t-elle des trous ?

— Seulement un petit dans le coin.

— Eh bien, prends ceci pour le grignoter dans ton lit ; ce sont des prunes sèches ; les aimes-tu ?

— J’aime tout ce qui est bon, répondit-elle en montrant ses dents blanches dans un brillant sourire. Bonsoir, monsieur Vélo.

« Je l’ai un peu brusquée, se disait le vieux garçon avec un léger remords ; elle ne m’en garde pas rancune, mais j’en ai du regret pourtant. Après tout, je ne crois pas que j’eusse fait un excellent père de famille ; je me laisse trop emporter par mon premier mouvement, qui n’est pas toujours le bon. Et à ce propos, je fais une remarque : c’est qu’on apprend peut-être mieux à se connaître dans la société des enfants que partout ailleurs. On ne prend pas soin de dissimuler ses défauts en leur présence ; et puis, comme ils ne vous les reprochent pas, on ne cherche pas ces mille excuses qu’on alléguerait à d’autres et par lesquelles on se ferait peut-être illusion à soi-même. S’il se fût trouvé là quelqu’un pour me dire : Quel bourru vous êtes ! je lui aurais prouvé que j’avais raison de me fâcher et j’aurais fini par le croire moi-même.

C’était dans la rue, à la clarté des réverbères, que M. Bourquin philosophait ainsi, portant sous son bras le carton bleu qui renfermait son ouvrage. Il arriva chez le fabricant au moment où l’on allait fermer le comptoir : il était huit heures.

« Si je passais au cercle en m’en retournant ? se dit M. Bourquin ; il n’y aura pas sans doute une très grande affluence ; je pourrai lire tranquillement jusqu’à neuf heures, puis, quand les habitués auront fait leur apparition, je chercherai quelques personnes paisibles pour discuter avec elles l’impôt progressif, le referendum et d’autres questions actuelles. Il y a longtemps que je n’ai entendu une conversation raisonnable ; il me semble presque que je demeure depuis dix ans au milieu des sauvages, et pourtant je n’ai transporté ma résidence à la Moutonnière que depuis deux jours. »

M. Bourquin accomplit de point en point le programme qu’il s’était fixé. Il parcourut les journaux, en évitant scrupuleusement les récits de suicides, meurtres, empoisonnements, vols, dont il estimait l’influence très pernicieuse. Puis il se joignit à un groupe de profonds politiques qui discutaient en ce moment l’équilibre européen et qui adjugèrent finalement l’empire universel à l’aigle de Russie. M. Bourquin déploya dans cette discussion tant de logique, tant de grave éloquence et de connaissances géographiques, que plusieurs de ses auditeurs, membres du comité Liberté, se promirent de le faire porter en liste dans les prochaines élections au Grand Conseil.

Dix heures sonnaient quand les destinées de l’Europe eurent été réglées à la satisfaction générale. Fidèle à ses habitudes de ponctualité, M. Bourquin prit aussitôt son chapeau et s’en alla, emportant l’agréable conviction d’avoir éclairé bien des esprits. Tout le long du chemin, il repassa dans son cœur ses précédents discours et n’y trouva rien à redire. « Voilà une soirée comme je les aime, pensait-il : j’ai lu des choses intéressantes qui orneront ma mémoire ; j’ai fait part à mes amis et concitoyens du fruit de mes méditations, et je n’ai dépensé que vingt centimes pour une chope. C’est parfait. Cet homme là-bas, qui semble garder son équilibre à grand’peine, ne rentre pas chez lui aussi léger que moi d’esprit et de corps. Hé ! le malheureux, il va tomber ! C’est probablement un des locataires de M. Adord. Mais que va-t-il faire de ce côté ? la maison est à gauche… Il monte sur le trottoir… Bien sûr, il va se laisser choir dans le canal… paf ! il y est !… »

On entendit une exclamation confuse, le bruit d’un corps lourd qui tombait dans l’eau en la faisant rejaillir, puis un clapotement de quelques secondes, et ce fut tout. M. Bourquin, sans souci de sa dignité, avait pris un pas de course et se trouvait déjà sur le trottoir, cherchant à se rendre compte de l’état des choses à la lueur indécise d’un bec de gaz assez éloigné. Il distingua confusément un homme étendu sur la face dans le ruisseau ; l’eau, profonde d’un pied à peine, était loin de le couvrir entièrement ; mais le malheureux, le visage enfoncé dans la vase, et trop ivre pour se relever, se fût pourtant noyé misérablement sans le secours qui lui vint à point nommé. M. Bourquin s’agenouilla sur le trottoir afin d’avoir un point d’appui plus large et plus solide, et saisissant l’homme par sa blouse, il le souleva d’une main vigoureuse. Puis il le tira tant bien que mal jusqu’à un tas de pierres contre lequel il l’adossa pour lui laisser reprendre ses sens. Pendant une minute l’homme ne parla ni ne bougea, et M. Bourquin commençait à s’inquiéter, quand enfin il frissonna, releva la tête, et fit un mouvement pour se remettre sur ses jambes.

— Cela va mieux ? demanda le vieux garçon en s’approchant de lui. Eh ! mais, c’est vous, Grosjean !

Celui-ci fixait à terre un regard trouble où l’intelligence reparaissait cependant par degrés.

— J’étais tombé là dedans ? fit-il en étendant la main du côté du ruisseau.

— Un peu, je crois. Vous l’avez échappé belle. Rappelez-vous ce que je vous disais, Grosjean : il y a une justice, et elle vous trouvera infailliblement, en ce monde ou ailleurs.

— Ah ! c’est vous, fit-il ; je ne vous avais pas reconnu.

— Oui, c’est moi ; et je viens de vous sauver la vie, je puis bien le dire. Est-ce que la dent acérée du remords… ? Mais vous attraperez une fluxion de poitrine en restant ici dans vos habits mouillés. Venez avec moi.

En même temps il le prenait par le bras et l’entraînait du côté de la maison. Grosjean, encore tout ahuri, marcha docilement où l’on voulait le conduire. Le bain froid qu’il venait de prendre avait dissipé le plus épais de l’ivresse, mais il restait cependant encore un nuage sur son esprit.

— Avez-vous de quoi changer d’habits ? lui demanda M. Bourquin lorsqu’ils eurent atteint la maison.

— Non, je n’ai que ceux-ci.

— En ce cas, je vous en prêterai, et nous tordrons les vôtres pour qu’ils sèchent plus vite. Entrons dans ma chambre.

Certes, c’était de la part de ce célibataire minutieux et rangé un acte de haute vertu que d’introduire chez lui un homme tout souillé de fange et ruisselant de mille cascades. Après avoir allumé sa lampe, M. Bourquin ouvrit précipitamment une armoire, en tira un pantalon et une vieille robe de chambre qu’il posa sur le dossier d’une chaise ; puis, ayant recommandé à son hôte de se hâter dans son changement de décoration, il sortit et se mit à arpenter le corridor obscur. « S’il n’est pas touché à salut, cette fois, murmurait-il, il faudrait désespérer. »

Au bout de quelques minutes il entr’ouvrit la porte.

— Êtes-vous prêt ? demanda-t-il.

— Oui, répondit une voix lamentable, et le héros de cette humide aventure parut sur le seuil dans son nouveau costume.

— Ramassez vite vos habits trempés et portez-les devant la maison.

Il obéit et descendit l’escalier en chancelant encore un peu.

— Quand nous aurons tordu tout cela, dit M. Bourquin, je vous préparerai un breuvage qui vous remettra complètement.

En effet, quand les pauvres hardes eurent subi une épreuve dans laquelle leur trame usée courut de grands dangers, le vieux garçon, remontant dans sa chambre avec son bizarre compagnon, chauffa sur la lampe à esprit-de-vin une tasse de café excessivement fort, dans lequel, il fit dissoudre une bonne pincée de sel.

— Buvez ceci, dit-il en présentant à Grosjean le noir mélange ; ce n’est pas bon, mais cela remettra vos idées à leur place.

Ce n’était pas bon, en effet, et le patient fit une terrible grimace après en avoir avalé une gorgée ; mais un regard sévère était fixé sur lui, et il n’osa poser la tasse avant d’en avoir bu tout le contenu.

— Maintenant, asseyez-vous, reprit M. Bourquin, j’ai à vous parler.

Pressentant un sermon dont il croyait deviner le texte, Grosjean crut sage de prendre les devants.

— J’avais trouvé des amis, commença-t-il, et j’étais un peu en train.

— Il ne s’agit pas de cela, interrompit son hôte, bien qu’à la vérité on puisse s’étonner et s’affliger de voir un homme de votre âge dans un tel état.

— On n’a que ça pour se donner du plaisir, répondit-il de sa voix lente ; la vie est rude.

— L’ivresse n’est pas un plaisir ; c’est une honte et un abrutissement. Mais écoutez ce que j’avais à vous dire, Grosjean. Sans moi, vous seriez couché mort dans le ruisseau, à l’heure qu’il est. Après vous en avoir tiré, je vous ai amené dans ma propre chambre, je vous ai donné mes propres habits, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour vous réconforter et prévenir les suites fâcheuses de votre accident. Dites, me suis-je bien conduit envers vous ?

— Oui,… je pense que oui.

— Et vous, vous êtes-vous bien conduit envers moi ?

Ces mots furent prononcés d’un ton solennel, presque menaçant.

— Répondez, continua M. Bourquin en voyant Grosjean se détourner d’un air mal à l’aise. Soulagez donc enfin votre conscience.

— Je suis un pauvre homme, vous savez, fit-il d’une voix contrite.

— La pauvreté n’excuse pas le larcin. Vous m’avez dérobé un objet qui m’était cher, et vous espériez que ce délit resterait impuni ; mais je vous ai suivi à la trace, je suis maintenant convaincu de votre culpabilité, et si vous ne me restituez immédiatement ce que vous m’avez pris, je vous dénoncerai dès demain matin au préfet.

— Et si je vous le rendais tout de suite ?

— Dans ce cas, je ne ferais pas de poursuites contre vous.

— Eh bien, attendez-moi une minute ; je vais aller vous chercher ça.

Et Grosjean, se levant brusquement, sortit avant que son hôte et accusateur eût pu lui répondre un seul mot.

— Enfin ! s’écria M. Bourquin en élevant les mains d’un air d’indicible soulagement, enfin me voici parvenu au terme de mes recherches et de mes incertitudes. – Et toi, petite boîte, continua-t-il en montant dans son enthousiasme jusqu’à la prosopopée, tu vas donc rentrer en possession du trésor dont tu as été veuve trop longtemps !

Il ouvrit l’écrin, le considéra d’un air attendri ; puis, traversant la chambre, vint se placer en face du portrait de la reine de Prusse.

— Gracieuse Majesté, dit-il à haute voix, votre dévoué serviteur va donc enfin recouvrer l’objet que votre auguste main a consacré.

En cet instant, la porte s’ouvrit.

— Tenez, dit Grosjean en entrant ; le voilà, votre gilet… Eh bien, est-ce que vous ne le voulez plus, à présent ?

M. Bourquin le regardait aussi abasourdi que si une tuile lui fût tombée sur la tête.

— Comment ? quoi ? je ne comprends pas, dit-il enfin.

— Je vous dis : voici votre gilet.

— Mon gilet… ? ceci m’appartient, il est vrai, dit-il après un silence, en prenant le paquet que Grosjean lui tendait ; seulement je n’y comprends rien.

Et il se laissa tomber sur une chaise d’un air découragé.

« Il est fou, pour sûr, » pensa Grosjean alarmé en faisant un mouvement de retraite vers la porte.

— Restez ! s’écria le vieux garçon en retrouvant son énergie, expliquez-vous ! D’où tenez-vous ce gilet ?

— Ce matin, quand vous brossiez vos habits, vous les aviez posés sur une chaise dans le corridor, vous savez ; alors j’ai passé pendant que vous étiez entré dans votre chambre, et alors j’ai vu ce gilet, et alors…, vous comprenez ?

— Oui, je comprends, mais est-ce là votre premier vol ?

Grosjean tournait ses pouces d’un air pénitent.

— Une fois un paquet de carottes…

— Bien, bien ; je vous demande si vous ne m’avez rien pris d’autre, à moi ?

— Non, m’sieu, pas une brique, je vous jure.

— C’est bon, laissez-moi.

Grosjean obéit avec empressement, et bientôt on entendit à l’étage supérieur son pas inégal et traînant.

Resté seul, M. Bourquin jeta un regard désolé sur l’écrin toujours vide, puis il se prit la tête à deux mains et s’abandonna à la plus noire tristesse.

IV

Ce soir-là, en revenant de chez son protecteur, Trinette ne trouva personne à la maison. Mme Bœgli était sans doute à bavarder sur la porte avec quelqu’une de ses bonnes amies. Trinette, se voyant maîtresse au logis, alluma la chandelle, puis s’assit d’un air rêveur, le menton appuyé sur sa main. Mais ses méditations ne durèrent pas longtemps ; tout à coup elle se leva et se dirigea vers le lit ; se baissant alors, elle tira de dessous ce meuble une caisse assez grande et sans couvercle, remplie jusqu’au bord de chiffons d’un aspect peu engageant. Trinette, après s’être préalablement assise à terre, la chandelle posée à côté d’elle, plongea ses deux mains dans la caisse et en sonda les profondeurs dans tous les sens ; à mesure que ses recherches se prolongeaient, une expression de vif désappointement se peignait sur sa figure mobile. Enfin, elle prit le parti de renverser la caisse sens dessus dessous et d’en éparpiller le contenu sur le plancher, mais cette dernière tentative n’amena aucun résultat.

« Ça y était encore hier, murmura Trinette en rassemblant les chiffons à la hâte pour faire disparaître toute trace de ses investigations ; il faut que Mme Bœgli l’ait fourré ailleurs, mais je finirai bien par mettre la main dessus. À présent, je vais me déshabiller à moitié et me coucher, mais je me lèverai cette nuit et je fouillerai dans la poche de Mme Bœgli et partout. »

Puis, ayant repoussé la caisse à sa place, Trinette ôta sa robe, ses souliers, et se mit au lit.

Cinq minutes après tout était silencieux dans la chambre ; une faible rayon de lune, glissant à travers la fenêtre sans rideaux, éclairait vaguement les pauvres meubles et dessinait en lumière le contour des vitres sur la muraille sombre. Jean ne devait pas rentrer ce soir-là ; il couchait chez son patron, qui l’avait occupé jusqu’à une heure très avancée.

À dix heures, Mme Bœgli rentra ; après avoir promené autour d’elle un regard scrutateur, elle commença ses préparatifs pour la nuit : elle ôta sa robe, puis déroula lentement les longues tresses qui entouraient sa tête, et tandis que d’une main elle enlevait les épingles, de l’autre elle retenait un objet que les cheveux ne couvraient plus qu’à demi. Lorsqu’elle eut enfin dégagé ce mystérieux trésor d’une dernière mèche qui l’entortillait, elle le fourra précipitamment sous son oreiller, acheva sa toilette de nuit et se coucha.

Ce ne fut point sans doute du sommeil du juste que Mme Bœgli s’endormit. Mais, hélas ! que parle-t-on du sommeil du juste ? Dites, gens consciencieux, dites combien de fois le souci d’une échéance, votre sollicitude pour un parent ou le regret d’une action irréfléchie, ont détruit le repos de vos nuits. Les coquins ne connaissent pas de semblables troubles ; témoin Mme Bœgli qui ne mit pas cinq minutes à s’endormir, et dont on entendit bientôt la respiration égale et paisible comme celle d’une personne qui n’a rien sur le cœur ni sur l’estomac.

Mais ce sommeil profond allait servir d’auxiliaire au châtiment. Un temps assez long s’était écoulé quand un petit nez pointu, enfoui jusqu’alors sous la couverture, sortit tout à coup de sa cachette, et bientôt la tête ébouriffée de Trinette se montra tout entière dans un rayon de lune qui glissait obliquement sur son lit. L’enfant promena un instant autour d’elle des regards attentifs, puis se laissa glisser tout doucement sur le plancher. Comme elle s’était couchée à demi vêtue, elle se trouvait maintenant en bas et en jupon court. Silencieuse comme une souris, elle se faufila contre la muraille et arriva auprès du grand lit sans avoir fait craquer une planche. Jusqu’ici ce n’était qu’un jeu, mais le cœur de Trinette battit bien fort quand elle avança la main vers l’oreiller de la redoutable dormeuse. Les cinq petits doigts s’insinuèrent doucement dans la cachette, avançant insensiblement. Bonheur ! l’objet désiré était tout près ; Mme Bœgli, le visage tourné contre la muraille, n’avait pas fait un mouvement : il n’y avait qu’à oser. Trinette osa, puis, retenant un cri de victoire, elle regagna sans bruit son lit.

Alors la lune, dont le visage placide avait contemplé toute cette scène, fit glisser sur la couverture de Trinette son plus séduisant rayon, comme pour dire à l’enfant : Montre-moi ta conquête. Trinette n’y résista pas. Tirant sa main droite de dessous le drap, elle fit tout à coup briller en pleine et blanche lumière le mystérieux objet. C’était une toute petite fourchette à dessert, d’argent et très mignonne, dont le manche artistement ciselé portait dans un écusson les deux initiales E L gracieusement entrelacées et surmontées d’une couronne royale. Dans son ravissement, Trinette baisa longuement le joli trésor. « Tu vas bientôt retrouver ton petit lit de satin bleu, murmura-t-elle, et M. Vélo dira que je suis une bonne fille, et moi je dirai… Ah !… »

La fourchette, qu’elle tenait du bout des doigts en la balançant dans le rayon de lune, venait de lui échapper et avait glissé du lit sur le plancher avec un bruit métallique.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Mme Bœgli d’une voix somnolente.

Trinette ne répondit rien ; tenant à deux mains derrière son dos la précieuse fourchette qu’elle avait relevée à la hâte, elle restait debout au pied de son lit, un peu inquiète, mais les lèvres serrées et l’air résolu, comme une vaillante petite fille qu’elle était.

— Ah ! vaurienne, s’écria sa belle-mère en se précipitant à terre avec rage.

En passant la main sous son oreiller, elle avait trouvé la cachette vide.

— Petite voleuse ! tu me le payeras.

Trinette, prévoyant l’assaut, avait déjà fait un plan stratégique pour l’éviter. Au moment où Mme Bœgli, furieuse, s’élançait pour la saisir, elle fit un bond de côté et se réfugia derrière la lourde table qui occupait le milieu de la chambre. Maintenant Trinette n’avait plus rien à craindre, car elle savait bien, la leste fillette, que Mme Bœgli pourrait, si elle voulait, courir autour de la table jusqu’au matin sans attraper sa fugitive. Et la chasse commença. La petite maligne semblait y prendre plaisir, car par instants elle faisait l’essoufflée, ralentissait sa course et se laissait approcher jusqu’à une longueur de bras, puis d’un bond elle se trouvait de nouveau aux antipodes. Au bout de trois ou quatre minutes cependant, elle jugea que le divertissement avait assez duré et qu’il fallait en finir. Tout en courant, elle tira sournoisement une chaise tout près de la table : Mme Bœgli, la seconde d’après, se précipitait dessus sans la voir et tombait tout de son long.

Trinette profita de cet intermède pour gagner lestement la porte.

— Bonsoir, madame, cria sa voix moqueuse et claire, je vais chez M. Vélo.

Mme Bœgli, relevée de sa chute, ne fit qu’un saut jusqu’à la porte ; mais il était trop tard. Trinette avait disparu dans l’obscurité du corridor, et on n’entendait plus même le bruit léger de ses pas.

L’entreprise avait donc merveilleusement réussi, et notre petite héroïne en palpitait de joie. Mais que faire jusqu’au matin ? Elle n’osait aller heurter chez M. Bourquin à cette heure indue.

« Oh ! si Jean était avec moi ! soupira-t-elle en frissonnant ; il me tiendrait au chaud tout contre lui, et je lui raconterais des histoires pour rester éveillée. Si je m’endors quelque part et qu’alors Mme Bœgli vienne, tout, tout doucement, et qu’elle m’arrache ma belle petite fourchette chérie, c’est moi qui serai pomme ! Il faut absolument que je trouve un bon coin pour me cacher. Oh ! une fameuse idée ! le bûcher du père Grosjean ! il n’y a rien dedans et point de serrure à la porte. Mme Bœgli ne viendra pas me chercher là. »

Trinette, grimpant lestement l’escalier, arriva bientôt au quatrième étage. Personne n’habitait là-haut, mais les chats y avaient leur quartier général. Quelques réduits fermés par des portes à claire-voie servaient aux locataires assez fortunés pour posséder une provision de combustible ; mais la plupart étaient vides. Trinette connaissait par cœur la topographie de ces lieux ; malgré l’obscurité, elle poussa sans hésitation la première porte à gauche, qui céda à la seule pression de la main. En entrant, Trinette salua d’un signe de tête sa vieille amie la lune, qui montrait à la lucarne son bienveillant visage. Mais la fillette choisit cependant pour s’y blottir le recoin le plus obscur, pensant y être plus à l’abri des recherches possibles de sa belle-mère.

« Comme il fait froid ici, brr… ! » fit-elle en s’asseyant sur un sac qui se trouvait là par hasard.

Ses dents claquaient et elle frissonnait de la tête aux pieds, la pauvre petite ; heureusement elle avait mis deux jupons. Elle releva jusqu’à son cou celui de dessus, et en enveloppa ses épaules et ses bras nus ; puis elle s’installa sur son sac le plus confortablement qu’elle put.

« Il ne s’agit pas de s’endormir, se dit-elle ; au premier pas que j’entendrai, je me sauverai plus loin. Mais qu’est-ce que je vais faire jusqu’à cinq heures ? Je pourrais me donner des énigmes à deviner ; mais ça n’irait pas, parce que je saurais toujours la réponse d’avance. Si on pouvait arranger qu’une moitié de la tête ne sache pas ce que l’autre moitié pense ! Eh bien, voilà : je réciterai d’abord mon livret ; ensuite, ma géographie ; ensuite, mes poésies ; et alors ce sera cinq heures. Deux fois deux, quatre… »

Trinette n’exécuta pas tout son programme, car elle avait à peine atteint les multiples de sept que déjà le sommeil commençait à l’envahir. Ses paupières alourdies se fermèrent peu à peu, sa tête se pencha doucement sur sa poitrine, ses doigts détendus lâchèrent leur trésor qui fut retenu dans un pli du jupon, ses petits pieds s’allongèrent sur le plancher, et Trinette dormit là aussi bien que dans le meilleur lit du monde.

Vers cinq heures, une lumière grise commença à pénétrer par la lucarne dans le réduit ; une petite étoile qu’on voyait dans le ciel pâlit peu à peu ; on entendit sur la route le bruit d’un char qui roulait pesamment, puis le timbre d’une horloge éloignée frappa cinq coups. La petite dormeuse fit alors un mouvement : elle ouvrit lentement les yeux, se les frotta d’un air étonné, puis sauta tout à coup sur ses pieds.

« Est-il possible que j’aie dormi ? où est la fourchette ? Oh, la voici ! bonjour, mon petit cœur ; ça me fait honte de t’avoir si mal gardée. Comme je suis raide ! il me semble que j’ai des bâtons dans les jambes. Une, deux, trois ! »

Et Trinette, pour rendre à ses articulations leur souplesse accoutumée, se mit à exécuter toute la série des mouvements cadencés qu’on lui enseignait dans ses leçons de gymnastique. Puis elle sortit du grenier et descendit prudemment à l’étage inférieur, regardant à chaque rampe si la silhouette de sa belle-mère ne se montrait point à l’horizon. Elle arriva sans encombre derrière la porte de son protecteur. « Il faut maintenant que M. Vélo se réveille, pensa-t-elle, puisque le jour est là. Je vais lui chanter quelque chose. » Et elle entonna à pleine voix le célèbre canon : « Frère Jacques, dormez-vous ? »

Il eût fallu que frère Jacques fût sourd comme une roche pour dormir plus longtemps au bruit de cette fanfare. Quelques minutes plus tard, la porte s’entre-bâilla et M. Bourquin parut, enveloppé d’une robe de chambre à parements rouges.

— Comment, Catherine, dit-il d’un ton mécontent, c’est toi qui fais ce vacarme ! Et te voilà dans un singulier costume !

— Vous aussi ! répliqua-t-elle avec un éclat de rire. Est-ce que les messieurs mettent des robes, à présent ?

— Finis ces sottes remarques, dit sévèrement M. Bourquin, et explique-moi pourquoi tu viens troubler mon sommeil à cette heure matinale ?

Pour toute réponse, Trinette tira brusquement de derrière son dos la fourchette qu’elle avait tenue cachée jusqu’alors, et la brandissant à deux mains, elle la leva juste devant le nez de M. Bourquin.

— Prenez vite, prenez vite ! cria-t-elle en riant de joie, et enfermez-la bien, pour qu’elle ne s’envole pas. C’est moi qui ai deviné qu’elle était à vous, c’est moi qui l’ai attrapée sous l’oreiller, c’est moi, moi, moi !

— Catherine, tu es une bonne fille, dit M. Bourquin d’une voix un peu tremblante.

— Je savais que vous diriez ça ! s’écria Trinette, et à présent, si Mme Bœgli fait pleuvoir des soufflets, ça m’est bien égal.

En même temps, elle sautait d’un pied sur l’autre et remuait ses bras comme des ailes de moulin à vent, en partie pour exprimer son enthousiasme, en partie aussi parce que les frissons la reprenaient.

— Tu es transie, ma pauvre petite, dit M. Bourquin en s’arrachant à la contemplation de son trésor ; entre vite et nous tâcherons de te réchauffer. Tiens, blottis-toi dans le coin du canapé, enveloppe-toi de cette couverture ; je vais vite faire une tasse de café. Et maintenant, raconte-moi en détail cette incompréhensible histoire.

Trinette entra fort bien dans son rôle de narratrice. Du fond des couvertures et des édredons sous lesquels la sollicitude de M. Bourquin l’avait ensevelie, tandis que l’eau gloussait dans la lampe à esprit-de-vin, elle retraça d’une manière très animée les incidents des jours précédents et les péripéties de la nuit dernière : la découverte qu’elle avait faite d’une fourchette brillante dans la caisse aux chiffons ; les conjectures que l’étui vide avait fait naître dans sa petite cervelle toujours en activité, son désappointement du soir précédent, lorsque, cherchant la fourchette à l’endroit où elle l’avait vue pour la première fois, elle ne l’y avait plus trouvée ; enfin, la manière dont elle avait épié sa belle-mère et accompli son plan.

Pendant ce récit, M. Bourquin avait mis sa chambre en ordre et posé sur la table des couverts pour le déjeuner.

— Voilà qui est parfait, Catherine, dit-il, et je te suis grandement obligé, mais n’as-tu pas quelque inquiétude au sujet de la réception que te fera ta belle-mère quand tu retourneras chez toi ?

— Non, non, répliqua-t-elle, parce que vous serez avec moi.

— Tu as raison, dit-il, charmé et touché du regard confiant qu’elle levait sur lui ; je te promets bien que personne ne touchera seulement à un de tes cheveux. Maintenant, bois ton café ; voici du pain et du beurre.

La table fut approchée du canapé et Catherine fit un déjeuner très confortable.

— Tu devrais essayer de dormir un peu, continua son hôte. Pendant ce temps, j’irai chercher mon lait et faire diverses emplettes pour le dîner. Quand Jean reviendra-t-il ?

— Seulement ce soir à sept heures ; le samedi, il dîne toujours chez son patron, parce qu’il rapporte les paniers du marché et qu’il cire les parquets.

« À quoi me résoudrai-je ? se demandait M. Bourquin en lavant ses tasses. Légalement, je pourrais faire arrêter ma voleuse ; mais, suivant le catéchisme, il faut joindre à la justice l’équité, qui consiste à ne pas se servir de son droit à la rigueur, mais à en relâcher volontairement quelque chose. D’ailleurs une arrestation serait un scandale dont les deux enfants souffriraient. Dès que j’aurai retrouvé mon équilibre moral, j’irai trouver la femme Bœgli, et je me contenterai de l’admonester sévèrement. J’espère que cette expérience lui suffira et qu’elle ne retombera plus dans une semblable faute ».

— Adieu, Catherine, continua-t-il à haute voix en prenant son chapeau, je te quitte pour une heure : tiens-toi tranquille et dors.

— Fermez bien ! s’écria-t-elle d’un ton alarmé ; si Mme Bœgli venait pendant que vous êtes dehors !

— Sois tranquille ; la porte est solide et je ferme à double tour.

Cette assurance ne tranquillisa pas l’enfant ; lorsqu’elle eut entendu la clef tourner dans la serrure, elle sauta à bas du canapé et se mit à ébranler la porte de toutes ses forces et de cent manières. Voyant enfin qu’il n’y avait aucune possibilité de forcer l’entrée, elle revint se blottir sous ses couvertures, ferma les yeux et s’endormit.

M. Bourquin ne rentra qu’au bout de deux heures, l’air excessivement grave et concentré. Sa petite pensionnaire s’étant réveillée au bruit de ses pas se mit aussitôt à bavarder selon sa coutume, mais il ne lui répondit que de la manière la plus brève.

— Avez-vous du chagrin ? demanda-t-elle enfin en mettant d’une façon caressante sa main dans celle de son protecteur.

— Du chagrin ? pas précisément ; tu sauras toujours assez tôt ce que c’est. Tiens, voici de quoi compléter ta toilette.

En même temps, il dénouait la ficelle d’un paquet assez volumineux et tirait de l’enveloppe de papier gris une petite robe, un tablier de toile écrue et une paire de souliers.

— C’est une dame de mes amies qui t’envoie la robe et le tablier ; mais les souliers viennent tout droit de chez le cordonnier.

— Je le vois bien, s’écria-t-elle toute joyeuse, les semelles sont belles jaunes et douces ; sentez un peu !

Dans son ravissement elle appliquait les dites semelles aux joues de M. Bourquin, puis aux siennes, comme si c’eût été un plaisir à nul autre semblable. Ensuite il fallut essayer la robe, qui avait par devant et du haut en bas trois rangées de petits boutons noirs en forme de boules. M. Bourquin n’approuvait pas cette prodigalité ; il trouvait que cinq ou six agrafes eussent remplacé avantageusement ce dévergondage de boutons, et il proposa à Trinette de faire le changement.

— Car à quoi sert cela ? demanda-t-il en prenant déjà les ciseaux.

— C’est beau ! répondit-elle en regardant les trois rangées de petites boules avec une indicible satisfaction.

M. Bourquin pensa que cet argument en valait bien un autre et les boutons furent épargnés.

Le reste de la matinée passa comme un éclair. Trinette prit une part très active à la préparation et à la consommation du dîner ; puis elle lava la vaisselle et demanda si elle pouvait partir pour l’école. Il est possible que le désir d’exhiber ses souliers neufs et ses cinquante petits boutons fût pour quelque chose dans ce louable empressement.

— Non, répondit M. Bourquin ; pour aujourd’hui, Catherine, je désire que tu ne sortes pas ; voici tes livres et tes cahiers que tu as laissés chez moi hier au soir ; tu étudieras sous ma surveillance.

M. Bourquin était un maître sévère ; il ne permettait point qu’on mangeât ses mots ni qu’on écourtât les explications ; il détestait l’ellipse ; les phrases amples et pleines, les mots de quatre syllabes étaient ses délices.

— Catherine, fais-moi, dit-il, une composition de dimensions modérées sur ce sujet facile et concret : le pommier.

Au bout d’un quart d’heure, Trinette présenta son travail, s’étant conformée soigneusement à la recommandation qui concernait les dimensions de l’œuvre.

— Est-ce court et bon ? demanda son maître en prenant le cahier.

« Le pommier est un arbre. Je n’en ai jamais vu. Je pense qu’il a des feuilles. Je sais qu’il porte des pommes. Son tronc est souvent tordu. J’ai fini. »

— C’est assez correct ; mais que de points, Catherine ! Ton style me rappelle celui de Victor Hugo dans son Histoire d’un crime. J’avais commencé ce livre, mais il m’a été impossible d’en achever la lecture. Ces phrases hachées me blessaient l’oreille et me gâtaient le goût. Des virgules, Catherine, des virgules, et de temps en temps un point et virgule ; voilà ce qui fait les belles périodes cadencées et berçantes dont tu pourrais peut-être trouver quelques exemples dans ma conversation. Je crois avoir découvert une loi numérique singulièrement favorable à la symétrie et à l’harmonie du style : c’est que les virgules doivent être aux points dans le rapport de cinq à un. Plus nombreuses, elles produiraient un effet essoufflant. M. de Lamartine, dont j’ai lu le Raphaël dans ma jeunesse, prodigue les virgules jusqu’à la proportion de vingt pour un point. C’est un manque de goût, en vérité.

Trinette écouta religieusement ce discours et promit de rester toute sa vie fidèle au principe des cinq virgules. L’après-midi s’écoula rapidement dans ces littéraires entretiens. À cinq heures on fit le café ; à six heures et demie M. Bourquin, qui, depuis un moment, semblait ne pouvoir tenir en place, poussa sa chaise à vis sous l’établi, couvrit son burin fixe d’un voile de serge verte, et se mit d’un air solennel à certains préparatifs : il versa dans une soucoupe un peu d’une poudre blanche très fine ; puis tirant l’illustre fourchette de son étui, il se mit à la frotter avec cette poudre et un bouchon de liège, mettant à cette opération autant d’énergie que s’il eût raboté un parquet en chêne. Puis il savonna la fourchette à huit reprises, l’essuyant chaque fois très soigneusement ; ensuite il la trempa dans l’eau claire et la frotta finalement pendant cinq minutes avec une peau de cabron. « Maintenant, pensa-t-il, elle ne garde certainement plus aucune trace de son séjour dans les tresses de Mme Bœgli. Je puis m’en servir sans arrière-pensée. »

— Catherine, dit-il alors, mets-toi en observation près de la croisée, et du plus loin que tu verras venir Jean, avertis-moi. Il faut que j’aille à sa rencontre. Maintenant je m’occuperai du souper.

M. Bourquin cassa des œufs, y mélangea de la farine, du sel, quelques gouttes d’eau de cerises, et se mit à battre le tout en cuisinier consommé.

— Voici Jean ! cria tout à coup Trinette.

— Eh bien, continue ma besogne et ne renverse pas le saladier ; tu es responsable de notre omelette. Je reviens tout à l’heure.

Au bout de cinq minutes, en effet, il rentra, accompagné de Jean qui était tout surpris de la manière soudaine dont M. Bourquin l’avait harponné au passage.

— Ce soir, tu soupes chez moi, dit le vieux garçon en introduisant dans sa chambre le frère de Trinette. Assieds-toi, et que ta sœur te raconte, pendant que je terminerai mes préparatifs, les événements mémorables d’hier et d’aujourd’hui.

Grâce au talent narratif de Trinette, Jean fut bientôt mis au courant de la situation ; on lui permit de voir à son tour la cause innocente de ces orageuses péripéties, la noble fourchette, qu’il considéra avec tout l’intérêt requis.

— Voilà un chiffre fameusement gravé, dit-il en examinant les initiales que portait le manche ; mon patron n’a jamais rien fait d’aussi chic.

— Qu’est-ce que ces lettres veulent dire ? demanda Trinette.

— Je vous raconterai cela en soupant. Venez prendre place à table, enfants.

L’omelette fumait, gonflée et dorée, dans un beau plat de porcelaine. M. Bourquin la partagea en tranches égales, servit à chacun sa portion et mangea la sienne en se servant de la précieuse fourchette, gardant tout le temps un air recueilli et solennel. Enfin, quand toutes les assiettes furent vides, il recula un peu sa chaise, appuya ses deux mains sur la table, toussa et commença en ces termes :

— Enfants, vous ignorez sans doute (qui vous aurait appris ces faits du passé ?) qu’il y a bien des années notre canton, appelé alors du beau nom de principauté de Neuchâtel et Valangin, avait l’honneur d’appartenir à la royale maison de Brandebourg. Vous entendrez sans doute énoncer les opinions les plus contradictoires au sujet de cette domination étrangère ; les uns la qualifiant de tyrannie insupportable, les autres de gouvernement paternel et tutélaire. Mon père était au nombre des fidèles ; il se glorifiait du surnom de Bédouin et il éleva son fils pour en faire un bon royaliste. Les républicains étaient nombreux à cette époque déjà dans notre localité ; nous les considérions avec les mêmes sentiments que nous inspirent aujourd’hui les socialistes rouges. Nous vénérions le roi, nous chérissions la reine ; nous ne concevions pas qu’on pût avoir l’esprit assez mal fait pour désirer changer de régime. Au commencement de l’année 1842, – j’avais seize ans alors, et j’étais en apprentissage au Locle, – le bruit se répandit que le roi viendrait prochainement visiter sa fidèle principauté ; au mois d’août, l’avis officiel nous en parvint, et le 24 septembre enfin, Sa Majesté Frédéric-Guillaume IV, accompagné de notre gracieuse reine, Elisabeth-Louise, entra dans la bonne ville de Neuchâtel. Je ne vous décrirai pas, mes enfants, les cérémonies de réception, les arcs de triomphe, les dîners, l’illumination, le grand bal. Quand vous le voudrez, je vous prêterai un petit livre qui relate en détail toutes ces choses. Je vous raconterai seulement ce qui, dans ces circonstances, me concerne d’une façon particulière.

Leurs Majestés, malgré la brièveté du temps dont elles disposaient, s’étaient décidées à honorer les Montagnes de leur visite. Aussitôt, on fit de grands préparatifs pour recevoir le royal couple. Pendant plusieurs jours, tous les enfants des écoles, munis de ciseaux, avaient été occupés à transformer en branches de laurier d’innombrables fagots de houx, en coupant les dents de chaque feuille ; on en fit des guirlandes, on éleva des arcs de triomphe, et on construisit sur la petite place une estrade tapissée de verdure où devait se grouper tout la jeunesse du collège. Depuis plusieurs mois déjà, on s’occupait à préparer pour les nobles visiteurs des présents dignes de leur être offerts. C’était, pour le roi, un chronomètre d’une invention aussi ingénieuse que nouvelle, et un thermomètre métallique à maxima et à minima, d’une précision parfaite.

Trinette, qui jusqu’ici avait écouté avec intérêt, fit la grimace à tous ces longs mots difficiles.

— Je ne sais pas ce que c’est que ces machins, dit-elle ; à Madame la reine, qu’est-ce qu’on lui a donné ?

— Un beau voile de dentelle blanche et une toute petite montre de cinq lignes de diamètre, c’est-à-dire large à peine comme mon ongle. Sa Majesté en fut enchantée, dit-on. Cependant ces présents magnifiques m’avaient enflammé du désir de faire, moi aussi, quelque chose pour nos augustes hôtes. On les attendait le 27. De grand matin je me levai et m’en allai courir les bois. Je n’étais alors qu’apprenti remonteur, et je n’avais au monde, à part le batz solitaire qui se promenait au fond de ma poche, que ce que la nature donne à tous. Ce que j’allais lui demander, je n’en savais rien, mais j’étais bien décidé à ne pas revenir les mains vides, dussé-je attraper un écureuil ou un lézard vivant. Ma bonne étoile me favorisa. Sur une côte peu exposée au soleil et dont la végétation était par conséquent assez retardée, j’eus la chance de cueillir une vingtaine de fraises bien mûres dont je fis un bouquet que j’entourai de feuilles. Puis je repris le chemin de la maison. J’échangeai mes vêtements salis de terre (car il avait plu tous les jours précédents) contre mes beaux habits de première communion, puis je descendis au village. Juste au moment où j’arrivais sur la petite place, une berline de voyage y débouchait, précédée de gardes d’honneur à cheval, portant tous une large écharpe de soie bleue et blanche, couleurs de la reine. Toutes les têtes alors se découvrirent ; un immense cri de vive le roi ! s’éleva, grossi par la voix des mille enfants debout sur l’estrade. La foule aussitôt entoura la voiture, dont les vitres levées permettaient de voir dans l’intérieur ; je me précipitai du même côté, tenant en l’air à bras tendu mon bouquet de fraises que je craignais de voir écraser. Je poussai, pressai, m’insinuai, si bien qu’après dix minutes de labeur j’étais debout sur le marchepied de la berline.

Il était temps, car le discours adressé à LL. MM. au nom des écoles était terminé ; le roi avait répondu, la voiture allait tourner du côté de l’hôtel de ville. Mais à ce moment décisif, j’étais devenu tout gauche et tout honteux ; je gardais mon bouquet dans ma main sans oser l’offrir, et je pense que je ne m’y serais jamais décidé, si la reine n’eût regardé tout à coup de mon côté.

« — Des fraises des bois ! à cette saison ! » dit-elle d’une voix si aimable que tout mon courage me revint subitement.

Je tendis ma modeste offrande à Sa Majesté, qui l’accepta gracieusement.

« — Qu’elles sont fraîches ! dit-elle en prenant une des fraises.

» — Moins fraîches que vous, Majesté, » répliquai-je retrouvant ma voix.

« La reine sourit ; elle allait peut-être m’honorer encore d’une parole que j’eusse précieusement recueillie, mais la voiture s’ébranla en cet instant et je n’eus que le temps de sauter à bas du marchepied.

« Cet incident ne s’effacera jamais de ma mémoire, non plus que le charmant visage de la reine et son ravissant sourire.

— Eh bien, moi, dit Trinette, je pensais que l’histoire finirait comme ceci : Madame la reine tire la fourchette de sa poche et vous la donne en souvenir.

— Ah ! patience, j’arrive à la fourchette. Six ans après ces événements, nous avions changé de régime. Ce roi reçu avec tant d’enthousiasme et de témoignages d’amour, nous l’avions rejeté, honni, renié. Enfin nous étions république ; la belle chose ! Mon père disait : « Nous aurons notre revanche, la roue tournera. » Et les portraits de nos souverains restaient suspendus chez nous à la place d’honneur.

Un jour donc de cette année 48, j’étais pour affaires dans un des villages du Val de Travers, et après mon dîner, je fumais un cigare à la fenêtre de l’hôtel. Un rassemblement d’une trentaine de personnes à la porte d’une maison voisine attira mon attention. Il s’agissait d’enchères, et un braillard perché sur un tréteau proclamait le nom des objets en vente et répétait chaque surenchère. Je l’écoutais par désœuvrement, quand tout à coup mon attention fut vivement excitée par un mot, et je me penchai à la fenêtre pour mieux entendre. « Ceci, criait-il en brandissant un petit objet qu’on venait de lui tendre, ceci a joué un rôle dans la grande farce de 42. Cette fourchette, regardez-la bien, Elisabeth-Louise, lorsqu’elle déjeuna dans cette maison même, s’en est servie pour manger une omelette ; je le tiens de la cuisinière. On aurait dû tordre le cou à la poule qui avait fourni les œufs. »

« Il ajouta quelques autres plaisanteries du même acabit, qui firent rire son auditoire. Indigné, je me penchai et lui ordonnai à haute voix de s’en tenir à ses fonctions.

« — Un noir, un bédouin ! s’écrièrent les gens.

« — Certainement, et avec honneur, répliquai-je. J’offre vingt francs de cet objet.

« Personne ne surenchérissant, j’envoyai le garçon chercher et payer mon acquisition. Je fis graver sur cette fourchette historique le chiffre de la reine, et je m’en servis dès lors pour mon usage personnel. »

— Je voudrais pourtant savoir comment elle s’est trouvée chez nous, dit Jean d’un air rêveur.

— Moi aussi, répondit M. Bourquin ; mais je n’y comprends rien. Le jour où elle a disparu, mercredi passé, vers midi, j’étais sorti un instant pour aller chercher de la soupe chez une voisine ; je ne songeai pas à fermer ma porte à clef, et la fourchette, dont j’allais me servir, était posée sur ma table. Quand je rentrai, elle avait disparu. Je soupçonnai très injustement de ce vol un pauvre homme qui portait du bois dans la maison, et comme je ne voulais pas mettre la gendarmerie sur pied pour une fourchette, je transférai mon domicile à la Moutonnière, afin d’y retrouver mon bien si c’était possible.

— Attendez, s’écria Trinette, cet homme, est-ce que c’était le vieux Grosjean ?

— Précisément.

— Eh bien, mercredi passé, Mme Bœgli lui a porté son dîner ; je me le rappelle, parce qu’elle a dit, en coupant un morceau de bouilli, que c’était bien trop bon pour ce vieux qui ne payait que quarante centimes.

— Tu es vraiment la fille aux découvertes, s’écria M. Bourquin en lui frappant sur l’épaule. Tu as de bonnes oreilles et une petite tête qui garde tout.

— Maintenant, qu’est-ce que vous allez faire ? demanda Jean avec quelque hésitation.

— À propos de Mme Bœgli ?

— Oui ; est-ce que vous la ferez enfermer ?

— Non, je ne l’aurais fait en aucun cas ; mais, du reste, en eussé-je eu même l’intention, il ne me serait plus possible de sévir contre elle.

— Elle est partie ! s’écrièrent à la fois le frère et la sœur.

— Oui, répondit lentement le vieux garçon ; je ne savais trop comment vous le dire.

Il y eut un long silence ; le visage des deux enfants exprimait, à vrai dire, la surprise plutôt que le chagrin ; et comment en eût-il été autrement ? Cette femme grossière et brutale ne leur avait jamais témoigné la moindre affection ; elle ne les avait gardés chez elle que par intérêt, afin de percevoir la petite pension que leur commune payait pour eux. Ce n’était donc pas du regret que ce départ soudain leur faisait ressentir ; mais des larmes montèrent cependant tout à coup à leurs yeux ; ils se virent tout à fait solitaires et abandonnés, et frémirent en sentant leur dernier appui leur manquer.

— Comment savez-vous cela ? dit enfin Jean.

— Je l’ai vu de mes yeux. Ce matin, j’ai voulu me rendre chez votre belle-mère ; la porte était fermée ; j’avais déjà frappé plusieurs fois quand une femme, passant dans le corridor, m’apprit qu’aucun des habitants de cette chambre ne s’était encore montré. Cela me parut singulier, car il était neuf heures, et j’allai aussitôt avertir le propriétaire. M. Adord vint sur les lieux et fit immédiatement crocheter la serrure. La porte s’ouvrit, mais la chambre était déserte. M. Adord déclara qu’il faisait barre sur le mobilier, afin de se couvrir de la somme qui lui était due pour le loyer ; mais un individu à mine de coquin se présenta alors, déclarant que le mobilier lui était engagé depuis quinze jours. M. Adord riposta qu’un acte de ce genre n’avait aucune valeur légale sans une signification préalable et par voie d’huissier au propriétaire. Pendant qu’ils se disputaient, une femme parut sur le seuil, et après avoir regardé dans la chambre d’un œil curieux, entra tout à coup en poussant une exclamation. Une cafetière était posée sur la table ; elle s’en empara, en déclarant que cet ustensile lui appartenait et qu’il avait disparu depuis trois jours. Un porte-monnaie vide fut aussi ramassé dans un coin ; on constata qu’il avait été enlevé à Susette je ne sais qui, avec cinq francs qu’il contenait au moment du vol. Peu soucieux d’assister à de nouvelles découvertes, je m’en allai pour tâcher d’obtenir ailleurs quelques informations. Aucun des locataires ne put me donner le moindre renseignement. Il y a tant de bruit dans cette maison pendant la nuit, que personne ne s’inquiète d’entendre marcher dans les corridors, ouvrir et fermer les portes à des heures indues. Mais au village j’eus la chance de recueillir un indice précieux ; devant la brasserie, deux hommes, les mains dans les poches, parlaient de marchandises prohibées et de contrebande. L’un disait : « Je parie qu’elle en était ; elle portait un gros paquet, et elle dévidait comme si elle avait eu la gendarmerie à ses trousses. » Ces paroles m’avaient frappé ; je m’approchai des deux brasseurs, et par la description qu’ils me firent, j’acquis la conviction que cette voyageuse nocturne était bien votre belle-mère et qu’elle avait pris la route de France. Elle aura jugé prudent de passer la frontière, craignant mes poursuites et celles des autres victimes de ses vols.

M. Bourquin se tut. Il y eut de nouveau un long silence. Tout à coup Trinette le rompit en s’écriant avec véhémence :

— Qu’allons-nous faire maintenant !

Et fondant en larmes, elle cacha son visage contre l’épaule de son frère.

— Pour cela, dit doucement M. Bourquin, ne vous mettez point en peine, j’y pourvoirai ; ce matin j’ai déjà pris quelques informations et combiné un petit plan que je vais vous soumettre. La semaine prochaine je quitterai la Moutonnière, et vous la quitterez avec moi. Une dame de toute moralité qui habite la maison où je demeure moi-même vous recevra volontiers en pension. Nous placerons Jean chez un menuisier, et il payera son apprentissage par son temps de service ; quant à Catherine, elle apprendra l’activité, l’ordre, la politesse, et nous espérons qu’elle deviendra une jeune personne tout à fait comme il faut.

— Oui, mais qui payera ? demanda Trinette qui n’aimait pas le vague.

— Probablement M. Vélo, répondit le vieux célibataire en souriant.

— Oh ! monsieur Vélo !

Et Trinette, jetant ses bras autour du cou de son protecteur, l’embrassa sur les deux joues sans demander permission.

— Et toi, Jean, tu ne parles pas ? fit M. Bourquin en rajustant ses lunettes.

— Je pense que notre mère doit être contente : je n’oublierai rien de tout cela, monsieur.

— Eh bien, voilà ! conclut le brave vieux garçon en hochant la tête ; c’est ainsi que les chemins de la vie vous conduisent où vous n’aviez pas l’intention d’aller ; c’est ainsi qu’on rencontre à chaque pas de nouveaux sujets d’étonnement, des coups merveilleux du hasard. Toutes choses sont bien conduites, mais je n’aurais jamais cru que, venant ici pour chercher une fourchette, j’y trouverais deux enfants.

 

LE SECRET D’HERCULE

___________

I

Figurez-vous une large prairie bien verte, enserrée d’arbres des deux côtés ; au milieu de cette prairie se dresse un grand parasol blanc, et sous ce parasol un peintre est assis. Malheur à l’audacieux artiste si le terrible fermier Bourcard se montrait tout à coup dans le sentier ! Nul n’a jamais foulé son herbe impunément, et son grand chien noir ne ménagerait pas plus les jambes d’un peintre que celles d’un chaudronnier. Fort heureusement, tous deux sont occupés maintenant à l’autre bout du domaine ; rien donc ne vient troubler le jeune artiste dans son travail. Au reste il ne peint pas, il écrit. Sa palette repose à côté de lui sur la boîte à couleurs ; la toile fixée au petit chevalet de campagne ne montre qu’une esquisse négligemment tracée ; et le pinceau, gisant piteusement dans l’herbe, a tout l’air d’y avoir été jeté par un mouvement de dépit. Mais si l’inspiration artistique a fait défaut, il n’en est pas de même de la verve épistolaire, car le peintre écrit à bride abattue. Un petit portefeuille posé sur ses genoux lui sert de pupitre ; l’écritoire est un godet rempli d’encre de Chine où la plume revient souvent. Le papier à lettre n’a pas une tournure très fashionable : c’est un carré de Whatman teinté, orné dans le haut d’une initiale gothique tracée à la main, et les mots y courent à la file sans grand souci de l’horizontale.

 

« Mon cher, tu as raison : ce monde est assommant de monotonie. Autrefois, dit-on, il y avait encore moyen de rencontrer des aventures ; maintenant, rien ne se passe. Je me suis mis en campagne la semaine dernière, sans carte ni boussole, bien décidé à vivre d’imprévu. Mais imagine donc que je n’ai pas même réussi à m’égarer. Tout ce pays m’est connu comme ma poche. Chaque soir, j’ai trouvé de bonnes âmes qui ont voulu à toute force m’héberger. Je n’ai pas couché une seule fois à la belle étoile ; je n’ai rencontré ni voleur, ni jolie fille, ni loup, ni charbonnier, pas un type original, pas l’ombre d’une aventure ; bref, c’est une expédition manquée. Le ciel est admirablement bleu, les sapins sont magnifiques : mais tout cela rentre dans le lieu commun. »

 

Ici le peintre leva les yeux et considéra un instant le paysage qui l’entourait. « Il n’en faut pas médire pourtant, » pensa-t-il.

C’était un de ces sites comme le Jura en offre à chaque pas, simple, paisible, avec de lointains horizons un peu voilés et mélancoliques. Au premier plan, derrière le mur qui le séparait de la prairie, s’étendait un vaste pâturage tout semé de touffes de genêts d’or et de hautes gentianes fleuries ; de grands sapins isolés s’élevaient ci et là, laissant traîner leurs larges branches jusqu’à terre. Quelques vaches paresseuses ruminaient paisiblement au soleil, et derrière une petite éminence se montrait le toit gris d’un chalet. Une ligne de montagnes à la cime onduleuse et boisée fermait l’horizon ; le cirque majestueux du Creux-du-Van y dressait ses entassements de roches vivement éclairées, et tout au loin, dans une brume bleuâtre, l’arête abrupte de Chasseron se profilait vaguement.

— C’est beau, murmura le peintre, mais trop vaste pour moi. Quand on n’est ni Diday ni Calame, et qu’on s’appelle simplement Marc Aubert…

Il s’interrompit brusquement.

— Qu’est-ce que ces cris… Ah ! mon Dieu, il va les atteindre ! J’y vais, j’y vais, pauvres petits !

Et jetant dans l’herbe tout son attirail, il s’élança sur la pente et arriva en une seconde au petit mur. Deux enfants épouvantés s’efforçaient en vain de le franchir. Derrière eux, à dix pas, s’avançait un gros taureau noir, tête baissée et mugissant sourdement ; ses cornes labouraient le sol et lançaient en l’air de larges mottes de gazon. À la vue d’un nouvel étranger, sa fureur parut s’accroître ; il poussa un beuglement formidable et se mit à courir. Marc Aubert n’avait eu que le temps de se pencher au-dessus du mur pour saisir les deux enfants affolés de terreur et les déposer de l’autre côté ; déjà le taureau était devant lui, baissant sa tête énorme et carrée, et le regardant avec des yeux injectés de sang.

« Il va sauter le mur, pensa le jeune homme, et je n’ai pas même un bâton pour me défendre. — Enfants, sauvez-vous ! Ah ! brute, que de plaisir j’aurais à loger une balle dans ta stupide cervelle ! »

L’animal furieux s’élança tout à coup ; les pierres branlantes du petit mur s’écroulèrent en ouvrant une large brèche.

— Si je pouvais l’arrêter encore une minute ! s’écria Marc avec angoisse. Ces enfants vont être atteints.

— Hé ! Djaillet ! veux-tu bien te tenir tranquille ! dit une voix forte tout à côté.

Un homme était debout près du mur, brandissant un bâton noueux. Le taureau, plein de rage, se précipita contre lui, mais un coup vigoureusement appliqué l’atteignit sur le mufle, et il recula. L’homme avança d’un pas sans quitter des yeux l’animal, et tenant toujours son bâton levé.

— Arrière ! Djaillet, arrière ! disait-il d’une voix impérieuse.

Le taureau grondait sourdement, mais peu à peu s’éloignait du mur. Enfin il se détourna tout à fait et s’en alla en éparpillant de ses cornes la terre des taupinières.

— Bravo, l’ami ! cria Marc. Vous nous avez rendu là un fameux service. Laissez-moi vous serrer la main.

Mais l’homme ne semblait pas entendre. Sans même tourner la tête, il mit son bâton sous son bras et disparut bientôt derrière les sapins.

— Voilà qui est vexant ! murmura le jeune peintre. Quel drôle d’original ! Il est comme le chien de Jean de Nivelle, qui s’enfuit quand on l’appelle. Après m’avoir délivré d’un tête-à-tête qui n’avait rien d’enchanteur, il aurait pu se laisser remercier au moins. Mais je le retrouverai bien : sa veste de fromager me le fera reconnaître. Et maintenant que sont devenus nos marmots ?

Les deux enfants avaient grimpé au plus haut de la pente, et ils étaient là, blottis l’un contre l’autre comme des agneaux effarouchés. C’était une fillette d’une huitaine d’années et un bambin de quatre au plus. Celui-ci tenait sa petite joue appuyée bien fort contre le tronc raboteux d’un vieux sapin qui lui paraissait sans doute un protecteur. Ses pauvres petites mains tremblaient comme la feuille, et de temps en temps un gros sanglot soulevait sa poitrine. Sa sœur, penchée vers lui, le rassurait de son mieux, l’embrassait tout doucement et lui montrait une fraise mûre qui rougissait dans l’herbe à leurs pieds. Cette fillette rose, ronde et potelée, avec ses cheveux blonds tressés en deux petites queues bien raides qui lui tombaient sur la nuque, ressemblait fort peu à son frère. Il était mince et frêle ; de grands yeux gris éclairaient sa petite figure délicate toute mouillée de larmes.

— Pleure pas, Berti, lui dit sa sœur ; voilà le monsieur.

Marc s’assit à côté d’eux sur une grosse racine et les considéra un instant.

« Quel joli groupe ! pensa-t-il ; une vraie bonne fortune d’artiste ! Il faut que je note ces attitudes. »

Et déchirant à la hâte un feuillet de son calepin :

— Enfants, dit-il, ne bougez pas, pendant que je vous croque.

La fillette regarda avec quelque effroi ce monsieur qui parlait de les croquer ; mais comme il souriait d’un air qui n’était point du tout cannibale, elle se rassura.

— Tâchons maintenant de consoler ce bambin, dit le jeune homme en serrant dans son portefeuille la jolie esquisse qu’il avait bâtie en quelques coups de crayon.

Il prit le petit garçon sur ses genoux, et comme l’enfant se blottissait contre lui :

— Allons, petit moineau poltron, ne pleure plus, dit-il. Le méchant taureau est parti, il ne reviendra pas. – Comment vous appelez-vous, jeune demoiselle ? poursuivit-il en mettant son doigt sous le menton potelé de la fillette.

— Lui, c’est Berti, répondit-elle en montrant son frère ; et moi, Susette ; Susette Cottaing, monsieur.

— Ah ! très bien !… et où demeurez-vous ?

— Chez la cousine Madeleine, dit l’enfant en baissant la voix. Là-bas, bien loin. Il faut descendre une combe et puis monter sur une motte ; et puis encore une combe, et puis encore une motte, et toujours ainsi depuis ce matin.

— Voilà une topographie des plus claires ! fit le jeune homme en riant. Avec cela j’irais chez la cousine Madeleine les yeux fermés. Mais enfin, de motte en motte, que faites-vous ici, petite fille ?

— Nous nous sommes sauvés, répondit-elle encore plus bas. La cousine est trop méchante. Hier au soir, elle n’a pas voulu nous donner à souper. À moi, ça ne me faisait rien d’avoir un peu faim : je suis grande ; mais Berti n’est pas encore raisonnable ; il a bu le lait du chat, et la cousine l’a battu. Voyez, dit-elle en relevant la manche de son frère jusqu’au coude.

Ce pauvre petit bras, tout meurtri de taches bleues, portait les traces évidentes de cinq doigts qui l’avaient brutalement serré. Le jeune homme ne put retenir un mouvement d’indignation.

— Quelle affreuse sorcière ! s’écria-t-il. Ainsi vous vous êtes sauvés ?

— Oui, ce matin, pendant que la cousine était au pré.

— Mais où allez-vous, pauvres petits ?

— Je ne sais pas, dit-elle naïvement. Il fait bon dans les bois ousqu’il n’y a pas de taureaux. Nous avons vu un écureuil.

— Et n’avez-vous rien mangé depuis ce matin ?

— Oh si ! Il y avait beaucoup de framboises ; et puis nous avons pris une rave dans un champ… Une toute petite, monsieur, ajouta-t-elle, s’avisant tout à coup que cette action n’était peut-être pas irréprochable.

— Une rave et des framboises ! exclama le jeune homme. Voilà un régime ! Attendez une minute, enfants, j’irai vous chercher quelque chose d’un peu plus substantiel.

Et courant à son campement sans s’inquiéter du sillage que ses pieds traçaient dans les hautes herbes, il revint bientôt, traînant après lui tout son attirail.

— Tenez, dit-il en ouvrant son havresac, voici du pain, du bon pain de ménage, et bénissez la généreuse fermière qui m’en a muni ce matin. Je n’ai malheureusement plus de viande, mais peut-être que vous aimerez tout autant le chocolat. Avez-vous déjà goûté du chocolat ?

— Non, dit Susette en regardant d’un air émerveillé ces jolies petites tablettes rondes enveloppées de papier d’argent.

— Non ? eh bien ! mordez-y,… mais ôtez le papier d’abord, petite créature primitive, et apprenez à connaître un des plus excellents produits de la civilisation ; c’est du Suchard, on n’en fait pas de meilleur.

« Il est bien gentil, ce monsieur, pensait Susette, quand même il dit beaucoup de longs mots qu’on ne comprend pas. »

Si elle ne comprenait pas les mots, en revanche elle comprenait fort bien la chose, et elle tomba sur ce festin comme une petite affamée. Marc Aubert avait pris Berti sur ses genoux pour le faire manger ; et il lui donna la becquée si consciencieusement que bientôt on ne vit plus trace de pain ni de chocolat.

— Table de maçons ! fit Marc en riant, et Berti prit dans sa petite main les dernières miettes pour les jeter aux oiseaux.

— Maintenant, continua le jeune homme, quand j’aurai allumé une cigarette, nous tiendrons conseil sur votre situation, jeunes déserteurs. Car il ne faut pas vous imaginer, mademoiselle Susette, que vous rencontrerez chaque jour des havresacs garnis de toutes sortes de bonnes choses, ni que les écureuils vous prêteront leurs maisons pour y coucher. Dites-moi votre histoire depuis le commencement. Vos parents, où sont-ils ?

— Le père est mort, maman aussi, répondit-elle.

Sa petite figure s’assombrit subitement et deux grosses larmes roulèrent sur ses joues à fossettes.

— Maman avait dit à monsieur le curé, continua-t-elle, de nous envoyer chez la cousine Madeleine, qu’elle serait bonne pour nous et qu’elle demeurait dans le pays de Neuchâtel.

— Où donc habitiez-vous ? interrompit Marc. N’êtes-vous pas de ce canton ?

— Nous demeurions près de Bulle en Gruyère. Nous avions beaucoup de vaches, mais elles ont toutes péri, et mon papa aussi.

Malgré le tragique de l’histoire, Marc Aubert ne put s’empêcher de rire. La petite en parut scandalisée et se tut.

— Continuez, dit le jeune homme en reprenant son sérieux. Monsieur le curé vous envoya donc ici ?

— Oui, et il avait mis à la poste un gros paquet de nos habits et un petit paquet d’argent, au moins cent francs, je pense. Mais la cousine Madeleine dit qu’elle n’a rien reçu. Moi je ne le crois pas, ajouta-t-elle en confidence ; j’ai vu dans son tiroir un petit jupon rouge tout juste comme le mien, mais elle m’a donné un soufflet quand je le lui ai dit.

— Et savez-vous à peu près, Susette, depuis combien de temps vous êtes ici ?

— Il y a longtemps, je crois… attendez, la cousine a mis trois fois sa robe des dimanches.

Ces trois semaines avaient paru bien longues aux pauvres petits.

— Hum ! hum ! la situation me semble compliquée, murmura le jeune homme en suivant d’un regard distrait les spirales de fumée bleue que sa cigarette envoyait dans les airs. Il faudrait retrouver le curé, prendre des informations sur la cousine, et en attendant que faire de ces deux bambins ? Je tâcherai de leur procurer une mère nourricière dans ces parages, et je lui recommanderai de ne pas faire entrer les taloches pour une trop forte proportion dans son système éducatif. Mais j’oublie que je n’ai moi-même ni feu ni lieu : il serait temps de chercher un gîte pour moi et mes oisons. Allons ! plions bagage !

En rassemblant lestement ses croquis éparpillés, Marc Aubert mit la main sur le carré de Whatman où ses grands pieds de mouche s’étalaient en diagonale.

— Mon épître que j’oubliais ! fit-il. Vite, terminons-la pour la jeter à la première boîte aux lettres, s’il s’en trouve dans ces régions.

Et il écrivit au crayon :

 

« Mon cher, nous avions tort tous deux : grâce à messires les taureaux, il se passe encore quelque chose sur cette terre du lieu commun. J’ai trouvé mon aventure ; elle se résume en deux marmots qui me sont tombés d’un mur sur les bras. Me voilà donc chargé de famille et campant au milieu des pâturages, sous mon parasol, à la façon des patriarches. Malheureusement il y a la question des vivres ; mes provisions de voyage ont déjà subi un terrible assaut. Il faudra nous recommander à la charité des bonnes âmes, et je ferai mettre sur mes cartes de visite : Marc Aubert, peintre et philanthrope sans capital. »

 

Là-dessus le jeune homme ferma sa lettre et commença ses préparatifs de départ. Le petit chevalet de campagne fut démonté et serré dans le havresac avec la boîte à couleurs.

— En route, la tribu ! dit Marc gaiement. J’espère que nous n’aurons pas à chercher trop loin des gens hospitaliers, car ce pauvre petit n’en peut plus. Donne-moi la main, bout d’homme, et marchons comme des soldats !

L’enfant était bien fatigué en effet, et ses souliers lui faisaient mal ; mais trop timide pour se plaindre, il trottait sans mot dire à côté de son grand compagnon, levant de temps en temps la tête pour le regarder avec vénération. Cependant ses petites jambes enraidies finirent pas fléchir ; il poussa un grand soupir de lassitude et s’arrêta.

— Ça ne va décidément plus ? dit Marc en le regardant. Eh bien ! je te prendrai à califourchon ; tu ne dois pas peser bien lourd. Susette se chargera du parasol, quoiqu’il ne soit pas dans les bons principes de faire porter le bagage aux dames.

Et s’asseyant au pied d’une grosse taupinière :

— Grimpe, Berti, dit-il.

L’enfant s’assit sur le havresac, faisant de ses courtes jambes une cravate à son complaisant porteur. Pour plus de sûreté, Marc lui prit un pied de chaque main, et les voilà partis, enchantés tous deux de cette nouvelle façon d’aller.

En quelques minutes, ils atteignirent la maisonnette dont le toit gris dépassait l’éminence à laquelle elle était adossée. C’était un chalet isolé que dominait un grand sapin ébranché par la foudre. D’immenses tas de fagots et de bûches s’élevaient contre la muraille du midi jusque sous l’avant-toit. Dans la cour des vases de bois de différentes formes, rondelets et pelles à écrémer, des cercles et des toiles grossières séchaient au soleil. Le chalet était fort petit, car ce n’était qu’une fromagerie ou une fruitière, comme on dit dans le Jura.

« Bon ! pensa Marc, je vais avoir ici des nouvelles de mon dompteur de taureaux. Eh ! le voilà lui-même, il me semble ! »

Un homme venait de paraître sur la porte et regardait les arrivants avec quelque surprise.

« Je dois avoir l’air furieusement patriarcal, se dit le jeune peintre. Un marmot sur le dos, une marmotte qui trotte après moi, mon chapeau tout aplati… On me prendra pour un chaudronnier ambulant qui voyage avec sa famille. »

Cependant il s’avança dans la cour, ce que voyant, le fruitier tourna sur ses talons et rentra chez lui.

— Quel ours ! s’écria Marc. Eh bien ! je le forcerai dans sa tanière. Mais il faut descendre, Berti, la porte n’est pas assez haute pour deux individus superposés. Donne la main à ta sœur, et faisons notre entrée en bon ordre.

Au moment où il allait frapper, la porte s’ouvrit brusquement, et le fruitier parut sur le seuil.

— Que voulez-vous ? dit-il assez rudement.

— Faire reposer ces deux enfants qui tombent de fatigue, et vous demander un peu de lait et de pain si vous en avez à vendre.

— Je ne vends pas le pain, je le donne, répondit-il d’un ton radouci. Vous pouvez entrer.

La petite caravane pénétra dans une grande pièce sombre et dallée, dont le meuble principal était une grande chaudière de cuivre rouge suspendue à une poutre horizontale mobile. Dans un coin se trouvaient la presse à fromages, l’évier et un long bassin plein de petit-lait verdâtre. Au fond de la pièce, un escalier de bois tout noirci par la fumée montait à l’étage supérieur. Quelques tisons brûlaient sur le foyer, jetant parfois un gai reflet sur la vieille muraille sombre et piquant d’une étincelle les vitres irisées de l’étroite fenêtre.

— Asseyez-vous, petiots, dit le fruitier en traînant près de l’âtre un coffre muni d’une solide ferrure. Il doit y avoir une chaise quelque part, monsieur.

Et laissant Marc se mettre lui-même en quête de ce siège, il ouvrit une petite porte basse et disparut.

Le jeune homme se débarrassa de son lourd havresac, puis fit quelques pas en long et en large, promenant autour de lui ce regard attentif de l’artiste qui se complaît aux moindres jeux de lumière, à toutes les combinaisons de formes et de couleurs.

— Ah ! voici le ménage de notre bourru, dit-il en s’arrêtant devant une planche chargée de quelques ustensiles de cuisine : une cafetière reluisante, un ou deux pots en terre brune, une cuiller d’étain et une tasse de faïence grossièrement enluminée.

— C’est vraiment un bel échantillon de notre industrie nationale, fit le jeune peintre en prenant dans sa main ce disgracieux bol à oreilles orné d’un oiseau tricolore qui tenait dans son bec un rameau bleu de ciel. Regarde, Berti, ce beau pigeon. As-tu jamais rien vu de pareil ?

— Oh ! monsieur, laissez-moi voir ! s’écria Susette en se dressant sur la pointe des pieds. C’est la colombe, monsieur, c’est notre colombe ! elle est retrouvée !

— Comment ? « C’est notre colombe ! » Que voulez-vous dire, Susette ?

— C’est la tasse d’Hercule, avec la colombe de Noé coloriée dessus. Hercule était berger chez nous quand j’étais toute petite, et il me racontait l’histoire de ce grand bateau ousqu’on avait mis toutes les bêtes dedans. Je l’aimais bien, notre Hercule, mais il est parti, et la colombe aussi. C’est la même, je la reconnais à son bec rouge.

— Quelle folie ! dit Marc. Des tasses pareilles se fabriquent à la douzaine. Ne répétez pas cette histoire au fruitier, Susette ; il croirait que nous sommes venus ici dans l’intention de lui voler sa vaisselle, et il nous mettrait simplement à la porte.

L’enfant se tut, déconcertée ; mais lorsqu’au bout de quelques minutes le fruitier rentra, elle l’examina furtivement et finit par pousser un gros soupir.

— Si seulement j’osais lui demander où est Hercule ! murmura-t-elle.

— Que dis-tu, gamine ? fit-il en se détournant pour la regarder.

Elle en fut si saisie qu’elle n’osa pas formuler sa question.

« Quelle grosse barbe il a ! pensa-t-elle. L’autre monsieur est bien plus joli. »

Cependant le fruitier avait posé sur la planche qui servait de table un gros pain et une tasse de crème.

— Je n’ai que cela à vous donner, dit-il ; mais voici l’heure de traire : les paysans vont arriver avec leurs bouilles, et vous pourrez leur demander du lait.

— Merci, dit Marc, mais j’entends que vous vous fassiez payer.

— Mangez toujours, répondit-il laconiquement. Puis il posa son unique cuiller à côté de la tasse et tourna le dos à la société.

Vu l’insuffisance des couverts, Marc s’érigea en dispensateur de la crème et fit voyager impartialement la cuiller de l’une à l’autre petite bouche, qui s’ouvraient avec empressement pour recevoir cette becquée.

— Maintenant, mangez votre pain, dit le jeune homme quand la tasse fut vide. Susette, essuyez un peu la figure de votre petit frère : il s’est barbouillé jusqu’aux oreilles.

Ici le fruitier s’approcha tout à coup et fixa sur les deux enfants un regard singulier.

— Tu t’appelles Susette ? dit-il en posant sa large main sur l’épaule de l’enfant. Et l’autre nom ?

— Susette-Félicie Cottaing, répondit-elle un peu effrayée, car il ne la quittait pas des yeux, comme s’il cherchait à lire ou à retrouver quelque chose sur son visage. Mais elle avait à peine fini de parler qu’il se détourna brusquement.

— Enfants, allez jouer un peu dans la cour, dit Marc assez surpris de cette petite scène.

Lui-même se mit à fumer une cigarette, appuyé contre le linteau de la porte, et sans en avoir l’air, il suivait des yeux son hôte qui allait et venait dans la fromagerie d’un pas agité.

« Drôle de particulier ! pensait Marc. Il a quelque chose sur le cœur ou sur la conscience, ça se voit sans microscope. Si j’étais feuilletoniste, je tâcherais de lui attraper quelques bribes de son histoire. Mais cela ne rentre pas dans ma partie ; j’aimerais bien mieux qu’il me permît de faire son portrait. Campé comme il l’est en ce moment, le poing fièrement posé sur la hanche et cet air de sombre défi, la vieille muraille crevassée pour fond, ce cuivre rouge qui reluit dans l’ombre, cela ferait un tableau original, un tableau à succès, un tableau à médaille. Ah ! saint Luc et tous mes patrons ! quel beau modèle ! Mais voyez comme ce gaillard paraît jeune maintenant ! En face du taureau, quand il fronçait les sourcils et prenait cette voix impérieuse, je lui aurais donné trente ans ; maintenant il en paraît vingt-deux à peine, malgré sa barbe pleine et ses larges épaules. » — Dites donc, fruitier, fit Marc en prenant sa cigarette entre ses doigts, comme vous n’êtes pas une demoiselle, il n’y a pas d’indiscrétion à vous demander votre âge, j’espère ?

— Vingt et un ans, répondit-il sans se retourner.

— Je le pensais, dit Marc, et il retomba dans sa contemplation.

Cette fière stature et cette tête aux lignes énergiques avaient en effet de quoi tenter un peintre. Ce n’était pas un type classique, mais une personnalité originale. La sombre figure du jeune fruitier n’avait rien de vulgaire ; le front était jeune, intelligent, les yeux étaient tristes plutôt que farouches et la bouche semblait avoir désappris le rire. Le port de tête avait quelque chose de hautain ; toute l’attitude, tous les mouvements décelaient une force contenue.

« Et ces bras ! pensait Marc Aubert toujours rêvant à son tableau, ces bras ! Quelle étude de musculature ! Vraiment, quand on est bâti de la sorte, quand on a ces épaules, cette vigueur, cette souplesse, on devrait être tenu de par la loi à poser devant tout peintre qui en fera la demande, pour le progrès de l’art et le bonheur des artistes ! » — Fruitier, reprit-il en venant s’asseoir près du foyer, me permettez-vous maintenant de vous remercier pour le service que vous m’avez rendu là-haut dans le pâturage. Vous risquiez votre vie, savez-vous bien ?

— Oh ! pas tant que ça, répondit le jeune fruitier avec indifférence. Le Djaillet n’est pas si méchant avec les gens qu’il connaît ; c’est les étrangers qu’il ne peut pas souffrir.

— Sur ce point, il vous ressemble, dit Marc en riant. Pourquoi donc vous sauviez-vous si vite, au lieu de venir prendre la main que je vous tendais et d’accepter des remerciements qui vous étaient bien dus.

— Je n’avais pas le temps d’écouter des discours, répondit-il brièvement. Tenez, ne parlons plus de ce taureau, ça m’ennuie.

« On ne saurait dire les choses plus nettement, » pensa Marc.

Au bout d’un moment il reprit :

— Il y a plusieurs fermes dans le voisinage, n’est-ce pas ? Pensez-vous qu’on nous y recevrait pour la nuit, moi et ces bambins ?

— Je n’en sais rien. Au temps des fenaisons, les paysans n’ont pas trop de place. Mais ils vont arriver avec leur lait, vous pourrez vous informer vous-même.

Puis tout à coup, d’une voix un peu émue et sans lever les yeux, il demanda :

— Où les avez-vous trouvés, ces deux petits ?

— Là-haut dans le pâturage. J’étais à dessiner quand j’entends tout à coup des cris ; je vois deux enfants qui s’efforcent de passer le mur, et un gros tau… Mais vous ne voulez pas que j’en parle.

— D’où est-ce qu’ils venaient ? où allaient-ils ? demanda vivement le jeune fruitier sans prendre garde à l’interruption.

— Où ils allaient ? ils n’en savaient rien, pauvres petits ! Ils se sauvaient de chez la cousine Madeleine qui n’est pas la plus angélique créature, paraît-il. Mais ils habitaient précédemment à Bulle en Gruyère.

Marc regarda son interlocuteur à la dérobée pour voir quel effet produisaient sur lui ces paroles. Le fruitier s’était penché vers la chaudière et semblait très occupé à en scruter le fond.

En ce moment, une ombre passa devant la fenêtre, et tout aussitôt la porte s’ouvrit.

— Vous avez de la compagnie, fruitier ? c’est rare chez vous, dit l’homme qui entrait, chargé d’une grande bouille de fer-blanc sous laquelle s’arc-boutait son large dos. Ouf ! fit-il en déposant son fardeau, c’est lourd comme la roche des Crocs ! Nos vaches ont terriblement donné ce soir. Allons ! fruitier, de la darre et dépêchons-nous ! Vous êtes tout chose aujourd’hui.

Le lait, versé à travers une poignée de rameaux de sapin qui servait de filtre, coula dans un grand seau de fer-blanc suspendu à une balance à aiguille. Le poids indiqué fut noté sur une ardoise vis-à-vis du nom du fermier : Jean Guignard.

— C’est nous qui avons fait le plus cette semaine, dit celui-ci d’un air satisfait, et quand j’aurai expédié mes deux veaux qui boivent comme des éponges, ça ira encore mieux. Vous n’auriez pas occasion d’un joli veau de quinze jours, par hasard ? continua-t-il en se tournant vers Marc.

— Merci, ma valise est trop petite, répondit le jeune homme en riant. « Voilà un homme de bonne humeur et communicatif, pensa-t-il ; j’en tirerai sans peine quelques renseignements sur ce fruitier beau ténébreux.

Et comme le paysan sortait, il le suivit dans la cour.

— Vous avez là une fromagerie qui chemine bien, dit-il pour engager la conversation d’une façon aimable.

— Eh ! pas trop mal, merci, et…

Il allait dire : et vous ? par habitude ; mais il se mordit la langue juste à temps.

— Vendez-vous au détail ou la cave entière ? continua Marc en réprimant une légère envie de rire.

— Est-ce que vous jobleriez d’acheter ? fit l’autre suivant l’invariable coutume des paysans, qui est de répondre à une question par une autre question, afin de ne pas se compromettre.

— Je ne voyage ni pour les veaux ni pour les fromages, dit Marc avec un grand sérieux.

— Ah !… et pour quel article voyagez-vous, monsieur ?

— Pour le pittoresque.

— Voilà ! voilà… Comme ça, nous ne ferons pas d’affaires ensemble.

— Il n’y a pas apparence. Mais pour en revenir à notre sujet, vous avez là un fruitier qui est très beau garçon.

— Pardi ! nos filles sont assez de votre avis ! dit le brave homme en riant. Mais elles ont beau lui faire des mines, il faut voir comme il les rebuque. Vous n’avez pas idée à quel point il est farouche.

— Je m’en suis bien un peu aperçu, dit Marc ; mais il m’a semblé plutôt triste que vraiment bourru.

— Eh bien ! oui, je ne sais pas ce qu’il a sur le cœur. Depuis qu’il est arrivé ici, il y a tantôt quatre ans, je l’ai toujours vu le même. Jamais il ne rit, et si vous essayez de plaisanter, il vous tourne le dos. Le dimanche, il ne sort pas avec les autres garçons ; on le rencontre dans le bois tout seul sous une fie, et sombre comme un corbeau.

— Mais c’est un bon travailleur, un fromager entendu ? demanda Marc.

— Oh ! pour ce qui est de la fruitière, je n’ai pas encore rencontré son pareil. Je ne dirais pas ça à chacun, car les bons fruitiers, on se les arrache ; mais puisque vous n’êtes pas dans les fromages, ça ne tire pas à conséquence. Avant lui, nous avions toujours des pièces de rebut ; maintenant il est bien rare qu’il nous en reste. Le marchand des Verrières, qui est pourtant assez regardant, a tout pris l’automne passé, en faisant compliment au fruitier sur sa belle cave. Ce garçon-là a de la chance : jamais ses fromages ne lèvent, jamais ils ne coulent, c’est une pâte douce, égale, qui donne trois trous à la gouge, pas davantage. Aussi quand les gens viennent me dire ceci et ça, que le fruitier doit avoir fait un mauvais coup dans le temps pour être si sombre et si sauvage, je leur réponds : Pas de ça ! avec une mauvaise conscience, on ne réussirait pas si bien les fromages.

— C’est évident ! fit Marc. Mais vous ne m’avez pas encore dit le nom de ce fruitier incomparable.

— Hercule Rasp.

— Hercule ! répéta le jeune homme, se rappelant tout à coup les paroles de la fillette.

— Oui, Hercule ; c’est un peu drôle, n’est-ce pas ? Mais, dans le canton de Fribourg, ils ont de ces noms catholiques impayables.

— Hercule n’est pas précisément un nom catholique, fit observer Marc. Je n’ai pas ouï dire que le premier Hercule ait jamais été canonisé. Vous savez, c’était un homme très fort, qui aurait bien porté vingt fromages sur son dos sans se gêner.

— Voyez-vous ça ! et c’était un Fribourgeois ?

— Je ne crois pas… Mais j’oubliais la chose importante, s’écria Marc en voyant son interlocuteur relever sur ses épaules la courroie de la bouille, comme pour se remettre en route. Attendez un moment, s’il vous plaît. Vous avez une grande maison, n’est-ce pas ? beaucoup de place ?

— Pour le foin et les bêtes, oui, pour les gensses, pas trop.

— Mais vous avez bien un lit vacant. Moins que cela, un matelas et une couverture pour les deux enfants que vous voyez là, et pour moi, une place à la grange avec vos faucheurs.

Jean Guignard prit un air grave.

— Ah ! c’est que, vous comprenez… comme ça, vous ne savez pas où coucher ?

— Eh non ! vous le voyez bien.

— Hum ! hum ! fit le paysan en se caressant le menton, il faudrait voir… « Ce gaillard-là a les poches percées, pensa-t-il ; un jeune monsieur tant soit peu cossu ne demanderait pas à dormir avec les faucheurs. Et puis, après la couchée, il y a le déjeuner, et pour quant au paiement, adieu, je t’ai vu ! » C’est à vous, ces marmots ? continua-t-il en désignant les deux enfants qui jouaient à l’autre bout de la cour.

— Non, mais cela ne fait rien à l’affaire. Pouvez-vous, oui ou non, nous loger pour cette nuit ?

— Eh bien ! savez-vous quoi ? j’en parlerai à ma femme et je vous rendrai réponse… demain matin, acheva-t-il en s’éloignant lestement.

— Vieux coquin ! fit Marc moitié riant, moitié vexé ; les paysans sont tous de même ; c’est pour eux pain bénit que de mystifier un citadin. Mais en voici d’autres qui arrivent ; j’espère qu’ils montreront des sentiments plus hospitaliers.

Deux hommes s’avançaient dans le sentier, courbés sous leur charge et les bras solidement croisés sur la poitrine. Le premier qui entra dans la cour était un grand vieillard maigre, au visage tanné par le soleil et la pluie. Il paraissait d’assez méchante humeur et salua le fruitier d’un grognement.

— Hercule, venez voir par ici m’aider à décharger ma bouille ; cet infernal rhumatisme me tient dans l’épaule gauche que ça porte peur, depuis ce matin. Et puis dites voir, qu’avez-vous fait cet après-midi ?

— Mon ouvrage, répondit laconiquement le jeune fruitier.

— Votre ouvrage ! parbleu ! je le sais bien ; mais en allant chercher de la dam là-haut, vous avez dû voir comme on a massacré mon beau pré du Rondot. C’est à croire, ma foi ! qu’on s’y est promené en carrosse à quatre chevaux ou qu’un âne s’est roulé au beau milieu. Vous ne savez pas qui est cet âne, par hasard, fruitier ?

En même temps, le terrible Bourcard lançait à Marc un regard chargé de soupçons.

— Il n’est pas agréable de répondre : « C’est moi, » à une question posée de cette manière, dit le jeune homme en s’avançant ; mais si vous parlez de la prairie en pente qui est là-haut entre deux pâtures, je crois bien que c’est moi qui l’ai foulée.

— Vous croyez ! Moi, j’en suis sûr : il n’y a que les messieurs de ville pour ces jeux-là. Mais vous paierez l’amende, je vous en avertis.

— Très volontiers, dit Marc en tirant sa bourse. Combien ?

— Quatre francs, et encore ça ne relèvera pas mon herbe.

— Je suis vraiment très fâché de vous avoir causé du dommage, fit le jeune homme. À vrai dire, je me suis conduit en franc étourdi. Quand je me tenais dans le sentier, il y avait devant moi un grand sapin qui me masquait la vue, et c’est pourquoi je suis entré dans le pré sans penser à autre chose qu’à mon croquis.

— Vous allez voir qu’il faudra abattre les sapins pour la convenance de ces potographes qui courent le pays ! grommela le vieux paysan, un peu adouci cependant par la promptitude avec laquelle Marc s’était exécuté quant à l’amende.

Mais il n’en voulut rien laisser paraître et empocha l’argent d’un air bourru.

— On a tout eu cette année, grondait-il en s’en allant : la gelée, la grêle, les z’hannetons et les potographes.

« Encore un qui me traiterait de Turc à More si je m’avisais de lui demander asile, pensa Marc en le regardant s’éloigner. Pour moi, je m’accommoderais assez d’une nuit à la belle étoile, mais ces bambins y trouveraient sans doute peu de charme. Allons, trois fait le droit, s’il faut en croire le dicton : tout mon espoir se fonde sur ce troisième laitier, qui a l’air assez avenant, par bonheur. »

C’était un gros garçon rouge et jovial, qui se mit à rire lorsque Marc lui présenta sa requête.

— Je ne suis pas le maître, moi, dit-il, mais seulement le domestique de Mme Rosine. Si vous êtes un crâne, vous pourriez venir avec moi et lui parler.

— C’est donc un dragon, cette dame Rosine ?

— Oh ! vous savez, elle ne mord pas ; seulement elle est gringe trois cent soixante-cinq jours par année, sans compter les dimanches. Et puis, ce matin, sa pâte n’a pas voulu lever ; en sortant du four, tous les pains étaient plats comme des gâteaux. Il paraît que c’est ma faute, quoique je ne sache pas bien comment ; mais la maîtresse l’a dit, et si je ne m’étais pas sauvé, j’aurais eu dans le dos un fameux coup de pelle. Jugez voir ! sur les omoplaques, ça aurait pu me casser quelque chose !

Cette idée semblait fort réjouissante au gros garçon, car il riait de tout son cœur en ouvrant une bouche immense.

— Tant que notre dame Rosine verra ces pains, continua-t-il, elle sera comme du vinaigre. Et il y en a vingt-deux, monsieur ! on aura de la besogne à les détruire.

— Sérieusement, dit Marc, croyez-vous que votre maîtresse ne consentirait pas à nous héberger pour cette nuit, contre payement, bien entendu ?

— Eh bien ! là, monsieur, à votre place, je n’essayerais pas de le demander, car pour un homme, c’est toujours fichant d’être refusé par une femme.

— Vous êtes un sage, soupira Marc, mais me voilà dans un bel embarras ! Devenir père de deux enfants à la fois, cela complique l’existence.

— Écoutez, dit Hercule en s’avançant tout à coup, vous pouvez rester ici, si ça vous convient. Les enfants prendront mon lit, et vous, vous tâcherez de vous caser quelque part.

— Bien obligé, fruitier ! vraiment vous êtes moins mauvais que vous n’en avez l’air.

— Qu’en savez-vous ? répliqua-t-il brusquement. Vous n’avez pas besoin de me remercier, je n’aime pas les discours.

Et il s’en fut à sa cave pour couper court à la conversation. Marc acheta du lait à un autre paysan qui vint un peu plus tard, et fit souper ses petits protégés.

— Premier service, du pain et du lait ; second service, du lait et du pain, dit-il gravement. Mais attendez donc, il doit y avoir encore une ou deux poires dans mon sac.

Les poires furent exhibées à la grande satisfaction des enfants qui les croquèrent aussitôt. Le jeune homme se tailla pour lui-même une large tranche de pain.

— C’est le souper classique du peintre, dit-il en y mordant d’un bel appétit. Je n’ai jamais été bien gras, mais quinze jours de ce régime me réduiraient à l’état de sylphe, et je pourrais passer par le trou des serrures. Qu’avez-vous à me regarder ainsi, fruitier ? Vous ne craignez pourtant pas que je mange tout le rôti ?

— Êtes-vous toujours aussi gai ? dit Hercule qui, debout devant son hôte, le contemplait d’un air moins sombre, presque amical.

— Tant qu’il n’y a pas empêchement majeur. Ma marraine, qui était une femme pratique, me disait toujours : « Ris, mon garçon, ris ! c’est un plaisir des plus économiques. » Et comme elle ne m’a guère laissé que ses bons conseils en héritage, j’ai toujours été forcé de m’en tenir aux plaisirs économiques… Mais voyez donc cet enfant ! il dort debout.

Le pauvre Berti commençait en effet à perdre la notion du monde extérieur ; il cherchait encore à faire bonne contenance, mais ses paupières s’abaissaient languissamment, et sa petite tête brunette avait déjà fait quelques plongeons.

— Comme nous nous laissons dorloter ! dit Marc en prenant lenfant sur ses genoux. Il va falloir porter monsieur dans sa chambre à coucher. Venez-vous aussi, Susette ? Après une journée si pleine de creux et de mottes, vous devez avoir besoin de repos.

— Il faut que je sorte, dit Hercule, mais je reviendrai bientôt. Vous n’avez qu’à monter ; la porte de ma chambre est au haut de l’escalier.

« Voilà un homme confiant ! ou bien j’ai l’air éminemment respectable, malgré mon chapeau avarié et mon faux col en déroute, pensait Marc en gravissant avec son fardeau l’escalier casse-cou qui conduisait à l’étage supérieur. Laisser ainsi des hôtes étrangers s’introduire dans ses pénates les plus intimes, et choisir ce moment même pour s’éloigner du logis, c’est noble, c’est antique, c’est à mettre dans les chrestomathies ! Mais fussé-je le premier pick-pocket de l’univers, je ne trouverais pas grand’chose à empocher ici, » se dit le jeune homme en pénétrant dans la chambre étroite et basse qui était tout l’appartement du fruitier.

Un lit de sangle était dressé dans un coin ; les draps en étaient grossiers, mais fort propres. Près de la fenêtre se trouvaient une chaise et une table de sapin, un coffre qui contenait sans doute des vêtements, et c’était tout, sauf encore un bénitier en porcelaine panaché d’un rameau de buis qui arracha une exclamation de joie à la petite Susette.

— C’est comme chez nous ! s’écria-t-elle. Je pourrai faire mes prières à présent, car M. le curé me l’avait bien recommandé… Berti devrait les dire aussi, ajouta-t-elle en regardant son frère de l’air grave et soucieux d’une petite mère ; mais enfin, puisqu’il dort, je les répéterai deux fois, pour moi et pour lui.

Elle s’agenouilla sur le plancher, et penchant la tête, elle récita consciencieusement ses oraisons, auxquelles le jeune homme prêtait l’oreille tout en déshabillant Berti.

« Miséricorde, quel latin ! pensait-il. Mais l’intention est bonne, au moins. Si ce n’était péché de troubler les dévotions de la petite, je voudrais bien savoir de quelle façon mystérieuse elle a entortillé cette jarretière-ci, car c’est elle qui habille son frère, je suppose. Bon ! voilà un lacet cassé !… Et le bouton de la veste qui me reste dans la main, à présent ! Décidément je suis trop fort, je démolirai tout le costume.

Heureusement les petits doigts souples de Susette lui vinrent bientôt en aide ; et Berti, qui n’avait pas une fois ouvert les yeux pendant toute la cérémonie, fut doucement déposé sur le lit et enfoui jusqu’au nez sous les couvertures par la main soigneuse de sa sœur, dont les airs maternels divertissaient le jeune peintre.

— Si nous trouvons Berti étouffé demain matin, fit-il en riant, ce sera une consolation de se dire qu’au moins il ne se sera pas enrhumé. Bonne nuit, ma fillette, dépêchez-vous de vous coucher.

— Bonne nuit, monsieur. Merci pour toutes vos bontés, ajouta-t-elle avec une petite révérence très comique. Puis, cédant à une impulsion plus enfantine, elle saisit la main de Marc et la pressa contre sa joue avec un geste caressant.

II

Quand le jeune homme redescendit, un grand feu était allumé sur le foyer de la fruitière. Hercule, debout auprès de la chaudière pleine de lait, surveillait les progrès de l’ébullition. Il salua Marc d’un signe de tête, puis tout à coup se tournant vers lui :

— Voilà votre souper, dit-il. Dépêchez-vous pendant qu’il est encore chaud.

Une terrine de soupe fumait sur la planche qui servait de dressoir, et tout à côté un gros saucisson s’étalait sur un lit de persil et de cresson vert.

— C’est pour moi que vous avez fait tous ces préparatifs ? dit Marc surpris. Vous savez bien pourtant que j’ai déjà soupé.

— Un morceau de pain, ça ne compte pas. Vous nourrissez les autres et vous ne gardez rien pour vous.

— Mais vraiment, fruitier, vous n’auriez pas dû prendre la peine de fricoter.

— Je nai pas fricoté : cest Mme Rosine qui a fait la soupe, et si vous ne la mangez pas tout de suite, je penserai que vous êtes un franc muscadin tout comme les autres.

Ainsi mis en demeure et sollicité aussi par le fumet appétissant du potage, Marc se mit à l’œuvre de très grand cœur. Il posa la terrine sur ses genoux, comme font les maçons, et plongea la cuiller dans cette soupe de campagne épaisse et savoureuse.

— Est-ce bon ? demanda Hercule qui regardait son hôte d’un air satisfait.

— Excellent ; Mme Rosine y a mis toutes les herbes de la Saint-Jean. Comme ça vous remonte un homme ! exclama-t-il au bout d’un moment ; j’avais décidément l’estomac creux. Mais vous n’attendez pas de moi, fruitier, que je mette à sec cette terrine ? je ne serais plus en état de faire honneur au saucisson. Il a vraiment très bonne mine ; ne voulez-vous pas en prendre une tranche avec moi ?

— Je ne puis pas quitter la chaudière à présent. Mangez de bon appétit sans m’attendre ; si vous avez soif, il y a de l’eau tout près de vous, dans la seille. Vous boiriez bien un verre de vin, sans doute ? ajouta-t-il ; mais je n’en ai pas.

— Si vous permettez, dit Marc avec empressement, en retour de votre bonne hospitalité, je vous enverrai quelques bouteilles de mon cru, car j’ai là-bas une vigne grande comme un mouchoir de poche, qui me donne un petit rouge assez supportable.

— Merci ; je ne bois jamais de vin, dit Hercule avec une sorte de brusquerie.

— Tiens ! vous avez donc fait vœu de tempérance ?

Le jeune fruitier ne répondit rien et Marc acheva son souper en silence.

Le crépuscule était maintenant venu, et, par la porte entr’ouverte, on voyait la chaîne de la Tourne se profiler sur le ciel encore transparent, avec les onduleuses sinuosités de sa crête et les découpures aiguës de ses sapins. Un léger brouillard flottait au fond de la vallée, et de tous côtés résonnait ce bruit de clochettes qui est comme la voix de la montagne, harmonie errante et rêveuse dont le vent brise les accords. Marc vint s’asseoir près de la porte pour jouir de la beauté du soir, et son œil d’artiste s’arrêta tour à tour sur deux tableaux bien différents : là-bas, l’imposante sérénité de la nature dans son repos, les grandes lignes fuyantes des montagnes et la cristalline transparence du ciel ; ici, la clarté rouge et voltigeante de la flamme s’élançant dans la haute cheminée, les ombres fugitives qui couraient le long des murailles, et le noir opaque du fond sur lequel se détachait en saillie lumineuse la haute stature du jeune fruitier. Sa veste à manches rondes et courtes laissait à découvert ses bras nerveux ; il tenait à deux mains une sorte de rame à l’aide de laquelle il remuait le contenu de la grande chaudière, et le mouvement cadencé par lequel il s’inclinait et se redressait tour à tour faisait valoir la souple vigueur de ses membres. Il avait le visage tourné vers le feu, et les jets soudains de la flamme illuminaient ses traits mâles et sombres et sa noire chevelure.

— Fruitier ! s’écria Marc, pensant que l’heure propice était venue, il faut que vous me laissiez faire votre portrait.

Hercule se retourna en élevant au-dessus de la chaudière sa débattoire toute ruisselante de blanches perles du lait.

— Ne bougez pas ! exclama le jeune peintre. Comme vous êtes là, vous faites un parfait modèle ! L’attitude, l’expression, la lumière, tout est excellent. Encore une minute d’immobilité, je vous prie, le temps de tailler mon crayon. Demain matin je préparerai le tableau de chevalet et nous aurons la première séance aussitôt que vous pourrez me donner une demi-heure. Est-ce entendu ?

Marc s’exprimait avec tant de vivacité que le fruitier, accoutumé au lent parler des paysans, ne comprit pas la moitié de ce qu’il disait.

— Qu’est-ce que vous voulez de moi ? fit-il avec une certaine défiance.

— Vous n’avez pas saisi ? eh bien ! je vais vous expliquer cela par le menu. Primo : Savez-vous, mon cher fruitier, que vous êtes un très beau garçon ?

Hercule fit un geste qui signifiait clairement : Laissez-moi tranquille !

— Un très beau garçon ! répéta Marc avec chaleur ; une tête pleine de style ; fiez-vous à moi pour cela : c’est mon métier de m’y connaître. Maintenant je vous demande une chose bien simple, c’est de vous tenir immobile pendant cinq minutes pour que je note au crayon votre attitude. Et demain, en avant la palette ! Je vois d’ici mon tableau : un fond opaque, des flamboiements de cuivre, et cette haute stature se dressant au premier plan, ce geste impérieux, ces yeux sombres… La terre de Cassel me manquera pour les glacis du fond, mais j’ai le bitume et toute la gamme des tons roux.

— Si vous parliez chrétien, on s’entendrait plus vite, fit Hercule avec brusquerie. Pour ce qui est de mon portrait, je vous défends de le faire.

Marc eut un soubresaut ; il ouvrait déjà la bouche pour en appeler de cette interdiction, quand Hercule l’arrêta d’un geste presque violent.

— Taisez-vous ! si vous dites encore un mot de ça, je plante là mon fromage et je vais coucher dans la pâture.

Puis il tourna le dos à son hôte et n’ouvrit plus la bouche. Marc était cruellement désappointé ; il lui fallut un grand moment pour maîtriser son dépit. Ayant allumé une cigarette, il y trouva pourtant quelque consolation, et une petite promenade dans la cour, à l’air frais de la nuit, contribua aussi à raffermir sa philosophie.

« Ah ! polisson de fruitier ! ah ! mauvaise tête de Fribourgeois ! exclamait-il pour s’épancher. Au diable les gens mystérieux ! ils sont comme des cruches qui n’auraient point d’anse : on ne sait par où les prendre. Mais le cas n’est pas désespéré ; mon fruitier ne saurait avoir dit son dernier mot, et nous verrons bien qui sera le plus entêté ! On n’est pas de Savagnier pour rien ; j’ai la tête carrée, moi aussi. Mais pour commencer, ne boudons pas ; rien n’est plus bête et moins diplomatique ; c’est en parlant qu’on s’entend. »

Marc Aubert vint donc reprendre sa place sur le seuil d’un air souriant et plein d’espoir. La confection du fromage approchait de son terme. La chaudière avait été retirée du feu, grâce à la poutre mobile à laquelle elle était suspendue et qui tournait facilement sur son axe ; le lait, chauffé d’abord à la température de 50°, s’attiédissait peu à peu, et de temps en temps le fruitier y plongeait son bras pour saisir et émietter entre ses doigts une poignée de la bouillie caséeuse et friable qui se déposait au fond.

— Je me demande comment vous allez retirer le fromage ? dit Marc qui n’avait jamais assisté à cette opération.

— Vous allez voir, répondit Hercule.

Il prit une longue pièce de toile à claire-voie très grossière, mais très solide, et se l’attacha autour du cou comme une immense serviette ; puis il en enroula l’extrémité inférieure autour d’un arceau de bois, et, saisissant les deux bouts de cet arceau, il plongea ses bras presque jusqu’à l’épaule dans le lait encore chaud, fit passer sa toile comme un filet sous la masse lourde de plus d’un quintal qui s’était agglomérée au fond, et par un vigoureux effort de la nuque et des épaules, il la ramena toute ruisselante en haut.

— Bravo ! dit Marc, voilà un beau tour de force. Mais êtes-vous sûr qu’il ne reste pas de fromage dans la chaudière ?

— À peine une poignée. Je vais y retourner.

L’arceau plongea une seconde fois, rassemblant tout ce qui pouvait avoir échappé à la première capture, et bientôt la grosse motte blanchâtre s’aplatit entre les disques de bois de la presse, faisant courir dans les rainures de l’évier et ruisseler en mille cascades le petit-lait dont elle était gonflée.

— Faites-vous un fromage chaque jour ? demanda Marc.

— Oui, et souvent deux, en été.

— C’est donc un rude métier que le vôtre ?

— La besogne ne manque pas. Il faut soigner la cave, saler et frotter toutes les meules, couper le bois, laver les linges et écurer les ustensiles chaque jour.

— Et s’enrichit-on au moins en se donnant tant de mal ?

— J’ai six cents francs par an, le logement, le chauffage, et la gratification du marchand qui vient deux fois par année.

— À ce compte-là, j’aime encore mieux être peintre. Mais, dites-moi, n’avez-vous jamais songé à émigrer en Amérique ? Il paraît que c’est l’Eldorado des fromagers, des fromagers de Gruyère surtout : on les choie, on les révère, on les écoute comme des oracles, on les couronne, on les médaille, on les paie en beaux dollars reluisants. Mais il faut quitter son pays.

— Et c’est dur ! fit le jeune fruitier avec une certaine amertume. Voilà plus de quatre ans que je n’ai pas revu le mien.

— Vous êtes de la Gruyère ?

— Oui. Y avez-vous été ? C’est un beau pays, n’est-ce pas ? Nos montagnes sont toutes blanches, et on y voit des chamois. Il y a dans nos alpages des fleurs qu’on ne trouve pas par ici : des roses des Alpes, et des cloches bleues que Suzi mettait au bout de ses petits doigts comme des chapeaux…

— Suzi ! interrompit le jeune peintre. Qui était-ce ?

Hercule ne répondit pas, et à la lueur incertaine du feu, Marc crut voir une vive rougeur monter à ses joues brunies.

« Maladroit que je suis ! pensa-t-il. Cette question indiscrète va couper court à tous les épanchements. Je n’aurais pas dû relever ce nom prononcé involontairement. »

Et se gardant bien d’insister, il reprit :

— On aime à chanter en Gruyère, n’est-ce pas ? Pendant un séjour que j’y ai fait, un de mes plus grands plaisirs était d’écouter les armaillis se renvoyer le soir des jodels d’un chalet à l’autre.

— Vous auriez dû entendre le grand Baptiste, fit vivement Hercule ; c’était le maître fromager de chez Liordet. Sa voix était comme une cloche. Le soir, quand tout était tranquille, on l’entendait de l’autre côté de la ravine ; il chantait l’Ave d’abord, et puis les Trois belles filles de Charmey, et toujours le Ranz des vaches pour finir. Alors nos hommes se mettaient du concert, et des deux chalets on se répondait : Liauba ! liauba ! por aria !

Le jeune fruitier avait élevé peu à peu la voix, et, sans y penser, il avait donné à ces derniers mots l’intonation musicale gravée dans son souvenir. Puis tout à coup, sans transition, il baissa la tête et couvrit son visage de ses deux mains. Marc le regardait, étonné et ému de cette subite démonstration de douleur.

— Si vous regrettez votre pays, pourquoi donc n’y retournez-vous pas ? dit-il enfin. Écoutez-moi, fruitier, ce n’est point par curiosité que je parle ; je voudrais vous aider à sortir de peine ; et si un conseil, un coup de main, ou ma bourse peut-être vous étaient utiles, je serais heureux de vous les offrir.

Cet accent cordial parut émouvoir Hercule ; il sembla indécis un instant, et Marc crut qu’il allait parler. Mais enfin il secoua la tête en disant avec amertume :

— Vous n’y pouvez rien. Merci tout de même, ajouta-t-il d’un ton plus doux.

« Échec et mat sur toute la ligne, pensa Marc Aubert. Il me refuse son portrait, il me refuse son secret. Eh bien, qu’il les garde ! Il y perd autant que moi. Je me sentais pour lui le zèle d’un paladin redresseur de torts ; j’aurais pris sa cause en main et je l’aurais gagnée. Pauvre garçon ! est-il la victime de quelque noir imbroglio, de quelque machination jésuitique ? ou bien est-ce un de ces déshérités que le monde repousse, ou un régénéré de quelque maison pénitentiaire ? Peut-être la nuit, qui porte conseil, m’enverra-t-elle un songe révélateur, continua Marc en tirant sa montre. Voilà bientôt neuf heures et demie ; il faut que je songe à mon installation, puisque mon hôte m’en a laissé le soin. Heureusement j’ai ma couverture de voyage, et cette planche-ci me servira de divan ; ça ne vaut pas un sommier à ressorts, mais c’est encore mieux que les dalles. » — Et vous, fruitier, où comptez-vous dormir ? dit le jeune homme en se tournant vers Hercule, qui venait de retirer le séré du petit-lait fumant.

— Je ne me coucherai pas avant minuit, ne vous inquiétez pas de moi. Pensez-vous pouvoir dormir ? ajouta-t-il en regardant d’un air dubitatif le lit improvisé sur lequel Marc s’étendait tout habillé, roulé dans sa couverture et la tête appuyée sur son sac, en guise d’oreiller.

— Parfaitement. Je sais dormir partout, en wagon, en bateau, même en diligence, entre des voisins de deux quintaux chacun ; et j’y fais des rêves d’or. Je crois, ma parole, que je dormirais au bout d’un poteau télégraphique. Sur ce, bonne nuit, fruitier. Éveillez-moi de grand matin, s’il vous plaît.

Un quart d’heure plus tard, tout était silencieux dans la fruitière. Hercule, debout près du foyer, regardait d’un air sombre et absorbé les tisons qui se consumaient lentement. Marc dormait.

Il dormit longtemps, d’un sommeil profond et sans rêves, au milieu duquel il eut tout à coup la perception vague de quelque chose qui ressemblait à un gémissement. « Attendez, je viens, » murmura-t-il d’une voix somnolente ; puis il se retourna sur sa dure planche, et s’endormit de nouveau. Cependant un indéfinissable malaise l’éveilla bientôt tout à fait ; il ouvrit les yeux. Tout était ténèbres dans la grande pièce, sauf auprès du foyer, d’où s’élevait encore une flamme rouge. Hercule était assis sur le rebord de pierre, tenant dans ses bras un enfant qu’il berçait doucement.

— Qu’est-ce ? qu’y a-t-il ? s’écria Marc en se dressant avec son impétuosité ordinaire, mais sans bien savoir encore où il se trouvait.

— Il n’y a rien du tout. Berti a eu peur là-haut et il s’est mis à pleurer ; ne l’avez-vous pas entendu ? Je suis allé le prendre dans son lit, et à présent je tâche de le rendormir.

— Et Susette ?

— Elle n’a pas bougé.

— Sois sage, Berti, dit Marc par acquit de conscience et pour montrer la part qu’il prenait à l’incident ; puis il s’allongea de nouveau et se serra plus étroitement dans sa couverture, car la fraîcheur de la nuit le faisait frissonner. Mais ses yeux restèrent fixés sur le petit groupe qu’illuminait la flamme vacillante.

L’enfant entourait de ses bras le cou d’Hercule, et sa tête reposait doucement sur l’épaule de son robuste protecteur. Il ne dormait pas encore, mais il était aussi tranquille qu’un petit oiseau. Ses yeux tout grands ouverts considéraient d’un air étonné le sombre visage qui se penchait tout près du sien.

— Pourquoi tu me regardes ainsi ? fit-il un peu craintif, car les yeux tristes du jeune homme s’attachaient sur lui avec une étrange intensité.

— Tu ressembles à ta mère, dit Hercule d’une voix sourde et basse.

Comme il inclinait la tête, Marc ne pouvait distinguer sa figure, mais Berti s’écria tout à coup :

— Il tombe de l’eau sur ma main !

Puis, après un moment de silence, il ajouta doucement :

— Pourquoi tu pleures ?

Marc n’y put plus tenir. Dans un élan de compassion, il jeta loin de lui sa couverture et accourut près d’Hercule. Celui-ci avait déjà relevé la tête par un mouvement de fierté et de pudeur instinctives. Cet homme fort ne voulait pas qu’on le vît pleurer. Mais ses traits contractés exprimaient la plus poignante douleur.

— Ami ! dit Marc avec chaleur en lui mettant la main sur l’épaule, dites-moi la cause de votre chagrin. Vous croyez que je n’y puis rien ; mais je suis sûr, moi, que j’y pourrais quelque chose.

— Ami ! répéta Hercule d’un ton amer ; quand vous m’aurez entendu, je pense bien que vous ne m’appellerez plus ami. Est-ce que vous voudriez tendre la main à un incendiaire ?

Marc tressaillit légèrement, mais ne retira pas sa main posée sur l’épaule du jeune fruitier.

— Après ce mot, vous m’en devez l’explication, dit-il tranquillement. Alors je saurai ce que j’ai à faire.

En même temps, il s’assit au bord du foyer et resta silencieux, comme attendant ce qu’Hercule allait dire. Celui-ci prit tout à coup son parti, et se tournant vers Marc, il le regarda droit en face.

— Par Notre-Dame de Fribourg, à qui j’ai fait un vœu, dit-il solennellement, tout ce que je vais vous raconter est la pure vérité. Écoutez-moi maintenant, et donnez-moi conseil, si vous pouvez. Le père de ce petit, – il désignait l’enfant qui venait de s’endormir sur son épaule et dont on entendait la respiration égale et douce, – le père de ce petit était mon maître. Un rude maître, allez ! il m’a donné plus de coups que de morceaux de pain. Mais la maîtresse était bonne et douce comme une Sainte Vierge ; à cause d’elle, je restais. Si l’envie de partir, de me sauver bien loin, me prenait trop fort, elle n’avait qu’à me dire : « Mon cher garçon, » et j’étais comme ensorcelé. Vous savez, je n’avais connu ni père ni mère, et personne d’autre que la maîtresse ne m’appelait son cher garçon. En été, on m’envoyait au chalet avec les fromagers ; en hiver, je fendais du bois et je travaillais dans la maison. J’avais seize ans ; j’étais fort, et fier aussi : je ne voulais plus être battu comme un chien. À confesse, monsieur le curé me recommandait de m’humilier, que Notre-Seigneur en avait vu bien d’autres ; mais moi, je ne voulais pas avoir des soufflets parce que le maître avait mal dormi ou parce qu’il pleuvait quand on allait faire la moisson. La maîtresse n’osait rien dire ; elle craignait son mari comme le feu, la pauvre ! mais Suzi était brave. Elle se jetait dans les jambes de son père quand il s’avançait contre moi d’un air furieux, et elle criait : « Méchant papa, pas battre mon fère ! » Et si on essayait de lui dire que je n’étais pas son frère, elle se mettait en colère tout de bon. Je l’aimais bien, cette petite, et pourtant aujourd’hui je ne l’ai pas reconnue.

— Ce n’est pas étonnant, dit Marc. Elle n’était guère qu’un bébé alors, et c’est maintenant une petite femme raisonnable. D’ailleurs, elle non plus ne vous a pas reconnu.

— En êtes-vous sûr ? fit Hercule vivement. Elle me regardait d’un air tout drôle ; mais j’ai changé, moi aussi. J’étais alors un garçon assez gai et grand chanteur. Baptiste Morellaz m’avait appris un tas de chansons quand nous étions à la montagne, et je les disais pour me consoler des avanies du maître. Voilà qu’un soir d’hiver un homme entre dans notre cour, et commence une complainte que je n’avais jamais entendue : c’était le Dragon du chevalier Georges. Il la chante jusqu’au bout, et puis il demande un morceau de pain et à coucher. Le maître était mal viré ce jour-là, à cause de notre meilleure vache qui avait tari. Il répond à l’homme que nous ne logeons pas les vagabonds, et que s’il ne décampe pas au plus vite, on mettra le chien à ses trousses. Nous avions justement un mauvais petit raton qui ne demandait pas mieux que de marquer ses dents dans une paire de jambes. L’homme ne bougeait pas ; il regardait en l’air en marmottant quelque chose, et je vis bien qu’il n’avait pas tout son bon esprit. Alors le maître s’impatiente et se met à crier : « File ton nœud, rôdeur ! Xs ! xs ! mords-le, Finot, mords-le ! » C’était lâche, car l’homme était vieux et il n’avait qu’un bras. Moi, je ne pouvais pas voir ça. Comme le chien allait se lancer sur lui, j’empoigne la méchante bête par son collier et je la flanque les quatre pattes en l’air sur un tas de bois. Et puis je tire de ma poche le pain de mon souper et je le donne au manchot. « Allez, pauvre homme, que je lui dis, allez chercher un logis chez de meilleurs chrétiens. » Je n’avais pas seulement fini de parler que le maître était sur moi avec des yeux furieux, comme une bête sauvage. Je crois qu’il m’aurait émietté si le valet ne m’avait tiré de ses mains. Quand il me lâcha, j’avais la figure pleine de sang et j’allai me laver à la fontaine. Je ne voulais pas rentrer chez mon maître, c’est pourquoi je courus jusqu’à un hangar qui était au bout du champ, et là je trouvai le manchot. Il me soigna bien, pauvre vieux ! il me mit des compresses de neige sur le front, et il disait en serrant les dents : « Les méchants seront punis ! les méchants seront punis ! » J’avais bien mal à la tête, mais je lui demandai tout de même de m’apprendre sa complainte, et il me la chanta plusieurs fois. Ensuite, quand la lune fut levée, il voulut partir, mais il me laissa en souvenir une bague à pierre rouge qu’il avait au doigt. « Si tu as besoin d’argent, tu la vendras, » qu’il me dit. Ce n’était que du laiton, mais l’intention valait de l’or. Sur la porte du hangar, il se retourna encore une fois et leva le doigt : « Les méchants seront punis ! » Et puis je ne le vis plus. Une heure après, je pense, en regardant dehors, je vois la neige toute rouge ; je me dépêche de sortir et j’aperçois une grande flamme qui tirait la langue par une lucarne de la grange. Je cours à travers le champ pour aller avertir les gens de la maison, mais juste comme je passais le long de la muraille en feu, quelqu’un me tombe dessus et me renverse dans la neige par un grand coup de poing ; c’était mon maître qui hurlait comme un fou : « Ah ! vaurien, canaille, incendiaire ! c’est comme ça que tu me récompenses de t’avoir nourri ! Allez me chercher les gendarmes ! Voici les allumettes tout à côté de lui. » Et il ramassa par terre une petite boîte que je n’avais pas vue.

Ici Hercule fit une pause pour essuyer son front trempé de sueur. Le souvenir poignant de cette fatale nuit le serrait à la gorge, et ce fut d’une voix saccadée qu’il reprit :

« Des gens arrivaient de tous côtés, mais je ne les voyais pas bien, j’avais comme perdu l’esprit. Quelqu’un m’emmena à la maison et me laissa dans la cuisine où la maîtresse se tenait toute seule, blanche comme une figure de cire. Je lui criai : « Ce n’est pas moi, je vous jure ! » Mais elle me dit : « Puisque tu avais les allumettes ! Personne ne te croira, et le juge te mettra en prison. Vois-tu, tu n’as qu’une chose à faire, c’est de te sauver. Le monde est grand, sauve-toi, sauve-toi ! » En même temps, elle passait derrière moi en tenant de grands ciseaux, et je sentis alors qu’on m’avait attaché les poignets avec une petite corde ; je ne m’en étais pas encore aperçu. Elle me délia, puis elle courut dans la chambre et prit quelque chose dans le bureau. « Voilà tes papiers, pour qu’on ne te fasse pas des misères si tu vas dans un autre canton, et voici un peu d’argent. » Elle mit ça dans ma poche, et moi, je ne pouvais ni bouger ni parler. Elle me poussa vers la porte de derrière en disant : « Passe par là, et prends la route de Fribourg. Tous nos gens sont au feu, on ne te verra pas. » Alors elle me prit la tête à deux mains et m’embrassa au milieu du front, puis elle ferma la porte. J’aurais dû rester, car celui qui se sauve a l’air d’avoir fait le mal, mais j’avais perdu l’esprit. Je me mis à courir comme un fou, puis à marcher sans m’arrêter, jusqu’au matin. Je ne me rappelle plus ce que j’ai fait pendant cette journée ; la maîtresse m’avait dit d’aller à Fribourg, j’allais à Fribourg. Quand j’y arrivai, c’était vers le soir ; je vis une grande église ouverte et je me dis : « Peut-être qu’il est permis d’entrer là pour se reposer. » Il n’y avait presque personne, mais l’autel de la Vierge était tout illuminé, et l’idée me vint de faire un vœu. Je promis à la Reine des cieux de ne pas boire de vin, et à son Fils de lui apporter trois grands cierges, s’ils voulaient se donner un peu de peine pour faire découvrir celui qui avait mis le feu à la grange. « C’était une drôle d’idée, » fit Hercule en s’interrompant ; « qu’est-ce que ça peut bien faire à la Vierge que je boive du vin ou non ? » mais je pensai qu’elle s’intéresserait à moi si je lui promettais quelque chose. Il paraît qu’elle a eu d’autre besogne jusqu’à présent. Le lendemain matin, en me promenant par les rues, j’arrivai à la gare, et comme je regardais les gens qui amenaient des bagages ou qui prenaient des billets : « Tiens, que je me dis, tu as aussi de l’argent ! » Mais où aller ? Je ne connaissais personne au monde. Alors je pensai qu’il fallait tirer au sort. Je fis dix pas bien comptés le long de la muraille, et le premier mot que je lus sur une grande pancarte jaune, c’était : « Neuchâtel. » Je pris donc un billet pour Neuchâtel, et pendant le voyage je trouvai en wagon un vieux fromager qui venait aussi de Gruyère, où il avait été en vacances, qu’il me dit. Il cherchait un jeune domestique de bonne volonté pour lui aider dans sa fruitière de montagne, celle-ci, monsieur, où je suis resté depuis. Le vieux fromager est mort, et les paysans de l’association m’ont demandé de le remplacer. »

Ici Hercule s’arrêta, et Marc, se levant avec impétuosité, lui prit la main qu’il serra dans les siennes.

— Pauvre garçon, s’écria-t-il ; comme vous avez souffert !

— Oui, dit le jeune fruitier, et ses traits, détendus un instant, redevinrent plus sombres : j’ai souffert la honte sans l’avoir méritée. Depuis plus de quatre ans, je me cache. Si je rencontre des étrangers, je m’ôte de leur chemin, car il me semble toujours que quelqu’un va me reconnaître et crier : « Regardez-le ! c’est Hercule de chez Cottaing, celui qui a mis le feu à la grange. » Et vous qui me demandiez de faire mon portrait ! ajouta-t-il avec un sourire amer.

— Je comprends maintenant votre répugnance, dit Marc. Mais une chose me paraît évidente, c’est qu’on ne vous a pas cherché. Car on vous aurait trouvé, soyez-en sûr. Notre Suisse est trop petite, les fils télégraphiques et les chemins de fer trop nombreux pour qu’un individu signalé puisse demeurer quatre ans sans être inquiété en aucune manière. Et j’y pense, n’avez-vous pas été appelé au service militaire ?

— Oui, j’ai fait mon école de recrues l’année dernière, à Colombier.

— Et croyez-vous que vous auriez passé ainsi comme une lettre à la poste, si vous aviez été recherché par la police fribourgeoise, ou condamné par défaut ? Non, il me paraît clair qu’il n’y a pas eu de déposition contre vous ou que votre innocence a été prouvée. J’écrirai à un de mes amis, membre du Grand Conseil de Fribourg, et, sans vous nommer, je tâcherai d’obtenir quelques informations.

Hercule appuya son front sur sa main et resta un moment silencieux.

— J’aurais dû penser à tout ça, dit-il enfin. Mais voyez-vous, ma seule idée était de rester caché ici, et je n’aurais pas même osé écrire à la maîtresse, tant j’avais peur de me faire prendre. Et puis, quand la justice ne s’en serait pas mêlée, ajouta-t-il tristement, mon bon renom est perdu tout de même, et jamais je ne pourrai retourner dans mon village.

— Qui sait ? dit Marc. En attendant, vous voyez que je puis vous être bon à quelque chose. Ne me remerciez pas, fit-il vivement, car je travaille pour ma paroisse. Quand vous serez un homme réhabilité, vous n’aurez plus de raison pour me refuser votre portrait, n’est-ce pas ?

La lueur grise de l’aube, pénétrant à travers les vitres ternies, luttait avec la faible clarté du feu mourant.

— Couchez-vous un peu, dit Marc au jeune fruitier ; vous n’avez pas dormi de toute la nuit.

Hercule secoua la tête.

— Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, dit-il. Mais je vais reporter ce petit là-haut ; il dormira mieux dans son lit que sur mes bras.

Marc ne se sentait plus aucune velléité de sommeil ; il sortit pour respirer la fraîcheur matinale de l’air et pour calmer un peu ses esprits excités. Il fit quelques pas dans la cour, mais trouvant bientôt ce promenoir trop étroit, il se dirigea vers la butte qui dominait le chalet. Là, il s’assit sur une pierre et attendit le lever du soleil. Une lumière blonde emplissait déjà l’orient, mais la vallée dormait encore dans l’ombre violette ; au ciel, la lune pâlissait et s’évanouissait comme un flocon d’argent. Une teinte rose d’une douceur infinie illuminait déjà la crête des vieux rochers gris, et du côté où le soleil allait paraître, des nuages empourprés s’assemblaient comme pour saluer sa venue. Enfin il monta, et tout s’éveilla. Les vives étincelles de la rosée scintillèrent de toutes parts ; le velouté de la mousse, les mille nuances des herbes et des feuillages, l’éclatant rubis des fraises et des groseilles sauvages, les fines arabesques des lichens blancs sur les vieux troncs, tous ces détails charmants surgirent du triste linceul gris dont l’ombre les avait couverts. Marc resta longtemps sur la butte, rassasiant ses yeux de ce spectacle auquel il n’était point accoutumé ; car à la ville, on se lève rarement avec le soleil. Cependant la prosaïque pensée du déjeûner finit par le tirer de son ravissement artistique.

« Que donnerai-je à mes oisons ce matin ? se demandait-il en redescendant vers le chalet. Plus de chocolat, plus de pain, et pas encore de lait. Nous en serons réduits à faire bouillir les courroies de mon sac, comme des naufragés. Mais que se passe-t-il donc ici ? fit-il en s’arrêtant sur le seuil de la fruitière.

La petite Susette était là, en jupon court, pieds nus sur les dalles, et ses cheveux blonds emmêlés tombant sur ses rondes épaules. Elle tenait à la main un petit livre noir et l’agitait d’un air fort excité.

— Son nom est là-dessus ! disait-elle d’un ton moitié colère, moitié suppliant. Dites-moi où il est, s’il vous plaît, dites-moi où il est !

Puis, apercevant Marc, elle courut à lui comme pour gagner un défenseur à sa cause.

— Ce livre est à Hercule ! cria-t-elle, j’ai lu son nom dedans, je sais lire, moi !

En même temps, elle ouvrait le petit volume et indiquait du doigt au jeune homme ces deux mots ; Hercule Rasp, écrits sur la première page en gros caractères moulés.

— Où avez-vous pris cela, petite indiscrète ? dit Marc d’un air grave, en feuilletant le livre qui était un Paroissien bien relié en maroquin noir.

— Sur la table là-haut. Je voulais seulement essayer de lire un peu, répondit-elle d’un air contrit.

Marc Aubert jeta un regard au jeune fruitier. Il se tenait appuyé contre la muraille, pâle et visiblement ému.

— S’il vous plaît, insista la fillette, dites-moi où est Hercule ; j’ai une lettre pour lui.

— Suzi ! dit-il d’une voix un peu saccadée, est-ce que tu ne me reconnais pas ?

Elle s’arrêta devant lui, les yeux en l’air, stupéfaite.

— Ce n’est pas toi, fit-elle lentement.

— Mais oui, c’est moi, ma Suzi, répondit-il en l’enlevant dans ses bras avec une subite véhémence. Ne te rappelles-tu pas que je te rapportais des poignées de clochettes bleues quand je revenais de la montagne, et que je t’avais donné une fois une petite perdrix ?

— Oui, oui, s’écria-t-elle avec joie. Alors, puisque c’est toi, tiens !

Et plongeant la main dans son petit corsage de futaine, elle en tira une enveloppe toute froissée.

— C’est mère qui t’envoie cela, dit-elle. Elle avait bien recommandé à M. le curé de te faire chercher partout, et à moi aussi, et à Berti aussi, quand il serait grand, jusqu’à ce qu’on te trouve. Comme je t’ai vite trouvé ! exclama-t-elle, et comme la cousine Madeleine est gentille d’avoir été si méchante ! sans cela je ne me serais pas sauvée, et nous ne serions jamais venus ici.

Cependant Hercule venait de déchirer l’enveloppe ; Marc, pensant qu’il préférait rester seul, envoya l’enfant achever sa toilette et sortit lui-même, très surpris de ce nouvel incident. « Est-ce un dénouement ou une nouvelle complication ? se demandait-il tout songeur. J’en ai la fièvre, ma parole ! Mais que ce garçon lit donc sa lettre lentement ! Je crois qu’il l’épèle, puis qu’il la recommence à rebours ! Et pendant ce temps, moi, je me dessèche ! »

— Tenez, dit Hercule en s’avançant sur le seuil. Sa voix était étrangement altérée, et sa main tremblait. Marc saisit avec empressement la feuille ouverte qui lui était tendue, et lut ce qui suit :

 

« Mon cher Hercule, je m’en vas mourir. M. le curé, qui me confesse, pense que nous t’avons fait bien du tort et qu’il faut le réparer, si on peut. C’est le manchot qui a mis le feu à la grange, tu sais, l’homme qui avait chanté dans notre cour le même soir et que Cottaing avait chassé. On l’a arrêté deux jours après et il n’a rien caché. La boîte d’allumettes qu’on avait trouvée sur la neige était la sienne. Mais tu étais déjà bien loin, et personne ne pouvait dire de quel côté tu avais tourné. Après toi, nous n’avons eu que de la malchance ; toutes nos vaches ont péri, Cottaing est tombé malade, et mon petit Hubert, qui est né six mois plus tard, est tout chétif et tout moindre. Lui et Suzi, quand je serai partie, s’en iront aux montagnes de Neuchâtel, où j’ai une cousine. C’est aussi un pays de fromagers, à ce qu’on dit. Je leur ai bien recommandé de t’y chercher, car j’ai idée que tu n’es pas allé très loin. Hercule, si cette lettre te trouve et que tu voies mes enfants, n’oublie pas que tu étais comme leur frère. Si jamais tu reviens au pays, M. le curé t’expliquera toute la chose mieux que moi. Je t’en prie de tout mon cœur, pardonne-nous. – Ta mère d’autrefois, Jeanne Cottaing. »

 

L’écriture irrégulière et tremblante laissait deviner la faiblesse de la main qui avait tracé ces mots.

Marc alors se tourna vers Hercule qui se tenait appuyé contre le linteau de la porte, la figure cachée dans ses mains.

— Laissez-moi vous féliciter ! s’écria chaleureusement le jeune peintre. Vos années de malheur sont passées comme un mauvais rêve, pour ne plus revenir.

Hercule releva la tête avec ce geste fier qui allait bien à ses traits énergiques.

— À présent je peux regarder chacun en face, je n’ai plus honte de mon nom, dit-il avec un accent tout nouveau.

Il se redressait comme un jeune sapin qui, longtemps courbé sous le poids de la neige, secoue enfin cet accablant fardeau.

— Les enfants sont à moi, continua-t-il ; vous avez bien dit, maîtresse, je serai leur frère.

Susette descendait en ce moment l’escalier, tenant Berti par la main, et il fallut songer à leur déjeuner. Pendant que le fruitier ranimait un peu de braise, Susette obtint de mettre le couvert.

— Je savais bien que c’était la colombe à Hercule, fit-elle d’un petit ton triomphant, en prenant sur le dressoir la fameuse tasse aux éclatantes enluminures.

— Ce n’est pas la même, dit le jeune fruitier : quand je suis parti de chez vous, par cette nuit de neige et d’incendie, je n’avais guère le temps de penser à ça. Mais j’en ai acheté ici une toute pareille, en souvenir du vieux temps.

— Eh bien ! est-ce que ce n’est pas ta tasse, puisque tu l’as achetée ? dit Susette en secouant la tête d’un air de remontrance. Je disais bien que je la reconnaissais, mais le joli monsieur ne voulait pas me croire.

— Ô logique féminine ! s’écria Marc en pinçant la joue ronde de la fillette. Mais voici nos laitiers qui pointent à l’horizon ; nous pourrons bientôt déjeûner.

Jean Guignard arriva le premier, puis le jovial domestique de Mme Rosine entra à son tour. Tôt après le terrible Bourcard parut aussi, maugréant sur son rhumatisme qui n’avait quitté l’épaule gauche que pour aller se loger dans la droite.

— Je peux vous indiquer un fameux remède, dit le gros réjoui en versant son lait dans le seau de la balance. Frictionnez-vous avec une pive jusqu’à ce qu’elle prenne feu. Mais il faut frotter ferme, vous comprenez.

— Je t’apprendrai à te moquer d’un homme de mon âge, mauvais farceur ! dit le vieux fermier en colère.

— Comment, se moquer ? une tant bonne recette !

Hercule fit diversion à l’incident.

— Paysans, dit-il en s’avançant, comme il est convenu qu’on doit s’avertir au moins six mois à l’avance, vous me chercherez un remplaçant pour le printemps prochain.

À cette annonce laconique, une certaine stupéfaction se peignit sur le visage des trois laitiers.

— Comment ça ! dit Bourcard de son ton le plus colérique, je voudrais bien voir que tu nous plantes là ! Tu nous conviens, et s’il te faut cent francs de plus, on te les donnera.

— Oh ! oh ! fit le prudent Guignard en s’interposant, cent francs, c’est gros ; l’association n’a pas encore dit oui. Comme ça, vous jobleriez de partir, Hercule ? c’est une idée qui vous est venue cette nuit ?

En même temps, il jetait à Marc un regard qui signifiait : Vous y êtes bien pour quelque chose.

— J’ai dit tout ce que j’avais à dire, répondit Hercule. Au printemps je retourne en Gruyère, ainsi vous ferez bien de chercher quelqu’un.

— Un héritage, quoi ? dit le joyeux domestique en lançant au fruitier une bourrade amicale. Si tu pouvais me prêter dix francs à fonds perdus, ça me rendrait service.

— Il paraît bien qu’il était dans les fromages, ce joli freluquet, grommelait Jean Guignard en sortant, sans cela, est-ce qu’il nous escamoterait notre fruitier ?

— Attendez donc, fit Marc au moment où le valet de Mme Rosine s’éloignait à son tour. Dites-moi, je vous prie, s’il y a un dépôt de poste dans le voisinage.

— C’est nous qui avons la boîte. Je prendrai vos lettres, si vous voulez.

— Volontiers, merci. Mais je voudrais ajouter encore deux mots avant de fermer l’enveloppe.

Et tirant de son sac l’album qui lui servait de buvard, Marc griffonna le post-scriptum suivant :

 

« Ma rencontre avec messire taureau n’était qu’une préface, s’il te plaît, et je suis tombé d’aventure en aventure. C’est toute une histoire que je te raconterai à mon retour. J’en ferai un tableau ; toi, si tu veux, tu en feras une nouvelle. »

MARC AUBERT.

 


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

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en août 2014.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : T. Combe, Croquis montagnards, trois nouvelles, Lausanne, Georges Bridel, 1882. La photo de première page, Trace dans la neige d’une combe jurassienne, a été prise par Anne Van de Perre en février 2013.

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