T. Combe
(Adèle Huguenin-Vuillemin)

CHÂTEAU POINTU

1895

 

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE.. 3

I. – Pour se mettre au courant. 3

II. – Un monde nouveau. 13

III. – Un monde encore plus nouveau. 18

IV. – Aux Trois Pigeons. 26

V. – Dans les greniers. 29

DEUXIÈME PARTIE.. 34

VI. – En plein courant. 34

VII. – Elles attendent le mariage. 41

VIII. – Tristes soirs. 47

IX. – Dimanches gris. 52

X. – Quelque chose à faire. 57

TROISIÈME PARTIE.. 65

XI. – Le devoir se précise. 65

XII. – Celles qui s’ennuient. 74

XIII. – Oh ! Siméon ! 83

XIV. – Ferdine s’enrôle. 93

QUATRIÈME PARTIE.. 99

XV. – À l’œuvre. 99

XVI. – Du travail pour les belles paresseuses. 110

XVII. – Plusieurs embranchements. 125

Ce livre numérique. 136

 

PREMIÈRE PARTIE

 

I. – Pour se mettre au courant.

Reconnaissez-vous Ferdine Arvoine assise sur le vieux banc de pierre qu’ombrage un tilleul au coin de cette haute terrasse ? Vous la connaissiez bien, il y a quatre ou cinq ans, pensionnaire à Bonne-Grâce, l’humeur ardente, les yeux un peu sauvages, ses longues et lourdes nattes noires tombant dans le dos, la robe courte et le pied léger. Aujourd’hui les yeux sont plus doux, la robe est longue, et c’est une robe de deuil que borde une large bande de crêpe. Ferdine a perdu son père l’année d’avant.

Elle l’avait rejoint, son éducation finie, à dix-sept ans, et ce furent d’heureux mois qu’ils passèrent ensemble dans leur petit village. Le docteur Arvoine retrouvait sa fille droite et sincère, et « simple comme un garçon », telle qu’il la voulait, telle qu’il l’avait façonnée dès sa petite enfance. On ne la lui avait pas trop gâtée au pensionnat. Il concédait même que ses manières avaient gagné et qu’elle chantait fort agréablement. Elle lisait l’allemand et l’anglais ; elle pouvait traduire à son père, en s’aidant de dictionnaires spéciaux, certains articles de revues scientifiques étrangères auxquelles il s’abonna tout exprès. « Cela vaudra toujours mieux pour toi que des romans Tauch-nitz. » Elle plaida pour obtenir quelques romans, mais elle lut cependant les redoutables revues, d’abord parce que cela plaisait à son père, ensuite parce qu’elle entretenait ainsi une communauté de vues et d’intérêts avec Siméon Taubert, son toujours fidèle ami, son frère d’adoption.

Mlle Caton, l’estimable et rugueuse éducatrice de ses jeunes années, dirigeait le ménage ; Ferdine, plus soumise depuis qu’on exigeait moins qu’elle le fût, plus raisonnable aussi, étudiait sous cette direction l’économie domestique, la cuisine. Sa musique, la promenade, les lectures, les visites quotidiennes à Mlle Cornélie, la tante de Siméon, ne lui laissaient aucune heure oisive. Le soir, près de la cheminée où brûlaient en pétillant des racines noueuses, ou que remplissaient en été des fougères et des branches odorantes de genévrier, Ferdine causait avec son père rentré d’une longue course ; elle brodait, elle lisait à haute voix quelque page intéressante, ou bien elle chantait une simplette chanson de l’autre siècle, en tirant de frêles accords de la guitare posée sur ses genoux. C’était une vie fort douce, fort unie, dont Ferdine goûta d’abord le charme comme elle eût goûté une histoire de nonne dans un livre.

Mais l’activité de ses dix-sept ans bientôt réclama davantage, chercha des événements, chercha des émotions. Son imagination transfigura des incidents sans importance, grossit des contes de village, inventa des drames, se crut des pressentiments. Ferdine courut le danger de devenir romanesque ; elle écrivait son journal avec passion et se racontait à elle-même de fort longs et fort compliqués romans dont elle était l’héroïne. Il y avait des phrases brumeuses dans les lettres qu’elle expédiait – toujours avec un port double – à ses anciennes camarades de Bonne-Grâce, et surtout à l’amie de cœur, Louise Miserlet, l’humble et dévouée petite âme, l’admiratrice constante de sa Ferdine. Elle eut de grands élancements vers quelque chose d’inconnu, des désirs mal définis, et puis comme un vague mécontentement. C’était donc cela, l’état tant souhaité de grande personne ? Ce serait éternellement cela, jusqu’au bout, et rien d’autre ?… Oh ! bien, alors, il ne valait pas la peine d’être si pressée, à quinze ans, d’en avoir vingt !

À quoi Mlle Octavie, l’exquise et sage amie plus âgée, répondit : « Attendez, Ferdine, attendez ! Quand vous avez quitté Bonne-Grâce, vous m’avez promis de donner votre vie au bien. Je suis certaine qu’une activité se prépare à votre bonne volonté, et que toutes vos facultés de cœur et d’esprit y trouveront un joyeux emploi. Pour commencer, rendez votre père très heureux. »

Quand elle venait de recevoir une lettre de Mlle Octavie, Ferdine se sentait comme rafraîchie par la saine réalité ; elle délaissait pour un jour ou deux ses chimères, elle écrivait à Siméon des lignes très sensées, elle cherchait à vivre dans le présent, et vite, elle allait inviter Ernest et Lionel, ses deux petits amis très particuliers, à faire une grande promenade dans les bois ou une partie de luge. Puis venait un retour sur elle-même ; elle se disait avec une mélancolie pleine d’orgueilleuse douceur : « Je me sacrifie ! ma vie est sacrifiée à l’avance ! » Toute la joie simple disparaissait alors ; les pensées romanesques, l’inquiétude rentraient au galop.

L’hiver, l’été presque entier s’étaient écoulés. Ferdine avait passé dix mois auprès de son père, et venait de se dire, au soir d’une journée de rêvasseries : « Cela durera donc toujours ? » quand justement cela était fini…

Le docteur était tombé de son cheval dans un endroit fort dangereux, on le rapportait expirant à la maison, il prononçait encore quelques mots d’adieu, il n’était plus. Ce fut alors que Ferdine se crut dans un songe affreux et que pendant des jours et des semaines elle regarda autour d’elle avec des yeux égarés, repoussant la douleur réelle, après s’être tant complue dans des mélancolies imaginaires. La sollicitude tendre de Siméon, qui était accouru, et de sa tante Cornélie, la soutinrent dans cette crise longue et violente, sa première lutte avec la vraie souffrance.

Puis il fallut se reprendre à vivre ; il fallut envisager l’avenir. Le Dr Arvoine laissait peu de fortune ; sa clientèle avait toujours été pauvre ; il avait toujours été bienfaisant. La maison blanche et le jardin, une somme médiocre à la banque et quelques créances plus médiocres encore, c’était tout. On nomma un tuteur à Ferdine, le Dr Gaillère, un ancien ami de son père, homme loyal, intelligent, mais qui prisait très haut les avantages de la condition sociale et de la fortune, et qui ne cacha point sa commisération à la jeune fille. Il vint la voir, s’arrachant pour deux jours à ses occupations fort nombreuses.

— Que ferez-vous ? lui demanda-t-il en présence de Mlle Cornélie, laquelle ne quittait guère Ferdine depuis son deuil. Votre revenu suffirait à peine à ce que mes filles appellent leurs épingles. Épingles fort coûteuses, assurément. Mais l’éducation que vous avez reçue sera votre capital. Venez passer quelque temps dans ma maison. Ma femme, dont les relations sont nombreuses, cherchera pour vous une place d’institutrice, de dame de compagnie, ou de lectrice auprès d’une jeune Américaine ; des devoirs pas trop austères, un milieu élégant.

Ferdine répondit qu’elle n’avait aucun don pour l’enseignement, ni aucun goût pour la dépendance ; qu’elle demandait à vivre chez Mlle Cornélie, aussi modestement que possible, et à ne voir personne. Le Dr Gaillère hocha la tête, mais voyant sa pupille fort pâle, amaigrie et nerveusement ébranlée, il se dit qu’une période de repos complet lui ferait du bien. Il n’insista pas et repartit.

La maison blanche fut louée à Mlle Caton elle-même qui avait des économies et se proposait de prendre quelques pensionnaires. Elle supplia Ferdine de garder sa petite chambre de fillette qui donnait sur le jardin et par la fenêtre de laquelle, tant de fois et combien d’années auparavant, elle avait observé Siméon et Ernest qui menaient paître leurs escargots. Ferdine accepta, touchée ; elle aimait beaucoup Mlle Caton maintenant. Sa vieille bonne acariâtre faisait partie du passé, du passé qui disparaissait fragment après fragment. Mais elle prit ses repas chez Mlle Cornélie, et ainsi, chaque jour, elle traversait plusieurs fois le jardin par la longue allée sablée qui conduisait, à travers tant d’images et de souvenirs, jusqu’à la petite porte à claire-voie. Mais souvent, « à cause d’autrefois », se disait Ferdine avec un sourire triste, quand il n’y avait là personne pour la voir, au lieu de passer par la porte, elle grimpait sur le mur, rassemblait sa jupe et sautait de l’autre côté. Oh ! que les vacances de Siméon, les longues, tardaient à venir !

Avant Siméon, ce fut Louise Miserlet qui arriva, et sa supplication de plusieurs jours, instante, renouvelée sous mille formes, pouvait se résumer ainsi : « Ferdine, sois ma sœur ; partageons tout. Ma grand’mère t’en prie comme moi, elle t’aime ; elle serait venue si sa santé le lui eût permis. J’ai besoin de toi, Ferdine, je ne sais que faire de ma vie. Je m’ennuie à Château-Pointu. Viens et sois ma sœur… »

— Non, Million, répondit Ferdine, je ne serai jamais une parasite.

Et comme autrefois Million pleura, trouvant ce mot bien dur ; Ferdine baissa les yeux sur l’opale qu’elle portait à son doigt depuis trois ans et dont le cercle d’or avait été une fois déjà agrandi par le bijoutier ; elle se souvint de bien des choses, et alors elle entoura Louise de ses bras :

— Tu es une amie incomparable, lui dit-elle. J’irai en visite chez toi, si tu veux bien, plus tard… Pour le moment, tu es en visite chez moi.

Elles se promenèrent ensemble dans les environs, elles achetèrent ensemble du coton à tricoter et des figues confites chez Mlle Augustine, la vieille boutiquière dont Siméon avait été le comptable dans les jours d’autrefois où l’on riait de si bon cœur. Elles parlèrent de Bonne-Grâce, elles relurent de vieilles lettres et de vieux cahiers ; elles retrouvèrent dans un vieux buvard le portrait de Léa Gaillère à la taille de guêpe. Il semblait à Ferdine que des années, au lieu d’une à peine, se fussent écoulées depuis ce jour des adieux à la pension. Puis Louise Miserlet partit à son tour, et Ferdine, sans l’avouer à personne, se trouva horriblement seule.

Les mois qui suivirent furent les plus cruels de sa vie. L’avenir lui semblait vide et sans espoir ; la simplicité paisible de Mlle Cornélie, le silence de la petite maison, les mesquineries des relations sociales au village, la sordide nécessité d’être économe, tout l’irritait ou l’accablait. Mais le pire mal était de n’avoir rien à faire. Mlle Cornélie consentait malaisément à se laisser aider dans les travaux de son petit ménage si bien réglé et si frugal. Il n’était pas question de musique, naturellement, dans les premiers temps du grand deuil ; les abonnements aux journaux et aux revues étaient supprimés par économie. Que faire, oh ! que faire des journées éternelles quand aucun devoir ne s’impose et qu’on n’a pas son pain à gagner ?

« Oh ! si je pouvais me passionner pour quelque chose ! s’écriait Ferdine. Mais la botanique, sans Siméon, ne m’intéresse pas le moins du monde. J’ai relu dix fois mes livres anglais et allemands… J’ai là une grammaire italienne… Que ne puis-je me prendre d’une belle ardeur pour la grammaire italienne !… Mais non, ce n’est pas là ce qu’il me faut… Dans les livres, les jeunes filles isolées se dévouent à quelque vieille femme bien désagréable qui meurt en leur léguant une fortune que chacun ignorait. Ici, je ne connais que Mlle Augustine. Elle n’a pas besoin de moi. Personne n’a besoin de moi. »

— Et tu crois, cria-t-elle à Siméon aussitôt qu’elle le vit, tu crois que je mènerai cette vie-là jusqu’à ma vieillesse blanche ! Je deviens chaque jour plus exaspérée et plus méchante ! Je n’ai pas dix-neuf ans, et déjà l’existence me pèse. Oh ! qu’elle me pèse !

Siméon lui conseilla de travailler, il lui fit un programme de lectures et d’études. Non, ce qu’elle voulait, c’était agir et vivre ! Mais, à part les travaux de couture que personne d’ailleurs ne songeait à offrir à Mlle Arvoine, le village ne possédait aucune ressource.

— Je me ferais diaconesse si j’avais la vocation, gémissait Ferdine. Mais je n’ai de vocation pour rien, voilà le grand mal. Je voudrais travailler, je n’en sais pas plus long.

Siméon, comme le docteur Gaillère, comme Louise, s’en alla quand le terme fut venu. Ferdine retomba dans son inaction désespérée.

Un jour enfin, tout en larmes, elle écrivit à Louise : « Trouve-moi une occupation, je t’en supplie. Demande à ta grand’mère d’écrire pour moi à ses connaissances, ou mettez une annonce dans un journal. Je n’ose m’adresser à mon tuteur après avoir refusé ses offres. Je t’assure, Louise, sur ma conscience, que je ne suis pas faite pour l’enseignement. Quant au servage d’une dame de compagnie, non, oh ! non, dites que vous ne m’imposerez pas cela. Qui voudrait de moi d’ailleurs ? Je ne suis pas amusante avec mon deuil et ma tristesse. Je t’assure, Louise chérie, que je n’ai aucune sotte fierté ; si la place de buraliste dans mon village était vacante, avec quelle joie je la prendrais ! M’accepterait-on cependant ? Je ne suis guère ferrée sur la géographie. Ce que je sais le mieux, c’est la grammaire, l’orthographe, le style ; je lis et j’écris pas mal du tout l’anglais et l’allemand. Mlle Odinbert me donnerait des certificats. Une idée me vient, Louise ! je crois que je ferais une assez bonne secrétaire. Voyons, Louisette, réfléchis ! n’y a-t-il dans le cercle de vos amis personne qui ait besoin d’une pauvre petite secrétaire et pas chère ? »

Le ton de cette lettre était déjà, vous vous en apercevez, moins triste à la fin qu’au commencement. Ferdine se sentait toute ranimée et presque joyeuse à la seule pensée d’un travail conforme à ses aptitudes ; et pendant les jours d’attente qui suivirent, elle se vit déjà secrétaire d’un vieux savant morose, d’un philanthrope souriant, ou de la directrice sévère d’un collège féminin. Mais ce n’est jamais ce qu’on prévoit qui arrive. Une semaine plus tard, Louise répondait :

 

« Chérie, nous avons cherché, grand’mère et moi. Nous avons trouvé quelque chose, mais l’accepteras-tu ? C’est dans notre voisinage immédiat, à dix minutes à peine de Château-Pointu, tout au bas du village, près de la rivière. Il y a là une fabrique de chapeaux de paille, que j’évitais toujours autrefois, parce que ça sent le soufre. Du reste, tu n’aurais pas à craindre les odeurs malsaines, car les bureaux se trouvent dans une aile à part. Tu devines, à ma façon de te dire cela, le désordre de mes idées ; cette affaire me bouleverse, parce qu’elle te concerne. Pauvre amie ! te sentir enfermée dans un bureau, à écrire des centaines de lettres en français, en allemand et en anglais, toutes sur le sujet intéressant des chapeaux de paille… Oh ! si ce n’était que Château-Pointu n’est qu’à dix minutes, je te supplierais de refuser… Le directeur – propriétaire, je crois, – de la fabrique, est un nouveau venu. Il est parent de certains cousins éloignés de ma grand’mère, et nous sommes sur un pied de visites avec sa femme et ses quatre filles. Il a aussi un fils ou deux, je crois. Tu me connais, je suis horriblement sauvage ; le léger vernis de sociabilité acquis à Bonne-Grâce s’écaille ici de jour en jour, et j’ai fui la famille Escandier plus que je ne l’ai recherchée jusqu’à présent. Mais je la cultiverai à cause de toi. Grand’maman dit que ce sont des gens très bien élevés, très supérieurs au directeur d’avant qui était un rustre et un meneur d’esclaves. M. Escandier est ingénieur-mécanicien ; son fils aîné s’occupe de la partie commerciale et dirige les bureaux ; il y a deux ou trois comptables et un employé pour la correspondance. C’est précisément l’emploi qu’on t’offre ; tu devrais apprendre à te servir du type-writer et te mettre au courant des expressions commerciales. Pauvre chère Ferdine ! Mais nous te ferons la situation aussi douce que possible, car tu demeureras à Château-Pointu, cela va sans dire, et je t’accompagnerai chaque matin à ton bureau, du moins si tu me le permets… On t’offre cent francs par mois pour commencer, avec promesse d’augmentation quand tu seras très habile à manier cette machine à écrire. La fabrique est assez importante ; elle occupe environ deux cents ouvriers et ouvrières. Que dis-tu de tout cela, Ferdine, oh ! qu’en dis-tu ?… La contrée est jolie, elle est salubre. Pour toi, je sortirai de ma misanthropie, nous prierons grand’maman de nous faire faire des connaissances et d’inviter du monde. »

 

Ferdine, ayant dévoré cette lettre d’un regard, ne fit qu’un bond de sa chambre, à travers le jardin, jusque chez Mlle Cornélie. Cent francs par mois, gagnés par son propre travail ! Un bureau, une machine à écrire ! Et ce monde inconnu d’une fabrique… Une rivière, des rideaux d’arbres, Château-Pointu perçant les airs de sa tourelle aiguë, et Louise tout près, dont l’affection était si réconfortante…

— Oui, dit Mlle Cornélie quand elle fut au courant, ce qui me rassurerait pour toi, ma petite Ferdine, dans ce changement étonnant de ta position, c’est le voisinage d’une famille amie.

Et Mlle Cornélie, avec sa sensibilité et ses idées d’autrefois, ne sut point cacher à Ferdine qu’elle la trouvait fort à plaindre de tomber du rang de jeune demoiselle oisive à celui de jeune personne obligée de gagner sa vie.

— Mais vous ne savez pas, dit Ferdine, que même lorsque j’avais encore mon cher papa à entourer et à chérir, je trouvais l’existence vide. N’ai-je pas des mains, de la santé, de l’intelligence, et un esprit qui se dévore à ne rien faire ? Oh ! chère mademoiselle Cornélie, je vous le demande comme je le demanderais à ma pauvre maman que je n’ai point connue, permettez-moi d’accepter cette place ! Écrivez vous-même à Siméon que ce projet est raisonnable. Siméon est mon grand frère, maintenant plus que jamais ; je ne ferai rien sans qu’il m’y autorise.

La quinzaine qui suivit fut occupée par un rapide échange de correspondance ; Ferdine répondit à Louise qu’elle acceptait avec joie, pourvu que M. Gaillère, son tuteur, ne s’y opposât pas. Alors la grand’maman de Million écrivit elle-même au docteur Gaillère, non pas en vers comme dans ses missives à sa petite-fille, mais en simple prose, comme une grand’maman tout ordinaire. Le docteur, connaissant la position de fortune et les relations sociales de Mme la douairière Miserlet et de Louise, répondit qu’il estimait sa pupille fort privilégiée d’avoir dans ses circonstances pénibles trouvé de telles protectrices. Il va sans dire que Louise bondit au mot de protectrices et brûla la lettre, mais l’autorisation du tuteur n’en était pas moins acquise.

Tout s’arrangea fort rapidement ; mais Siméon Taubert eut un vif chagrin de savoir sa petite sœur d’adoption réduite à travailler pour des étrangers. Il eût voulu réunir tout ce qu’il aimait, sa tante, son frère Ernest et Ferdine, dans un chez-soi aimable et chaud, et là, les entourer d’affection et d’une abondance acquise par son travail. Il achevait ses études dans une pauvreté qui n’était pas de la gêne, car il avait soin, maintenant, de dépenser toujours un sou de moins qu’il ne possédait ; il gagnait, en donnant des répétitions, pas mal d’argent pour ses livres et ses instruments ; et l’avenir, aussitôt qu’il aurait passé ses derniers examens, semblait assuré pour deux ou trois ans au moins, car un jeune Russe très riche, épris de géologie, venait de l’engager comme compagnon d’un voyage autour du monde. C’était pour lui un bonheur inespéré, un admirable complément de ses études, une de ces choses si belles qu’on ose à peine y croire. Siméon disait : « Je ne sais ce que j’ai fait pour qu’une pareille chance me choisisse… » Et sa tante Cornélie pensait avec un sourire ému : « J’ai tant prié !… »

Donc, en quelques mots bien tristes et bien affectueux, Siméon envoya à Ferdine sa permission de grand frère, et ils se dirent au revoir de loin, n’étant assez riches ni l’un ni l’autre pour s’accorder un voyage tout exprès. Cependant Siméon espérait pouvoir donner quelques leçons supplémentaires avant la fin du semestre, et prendre alors son billet pour Château-Pointu, avant le départ vers les antipodes.

II. – Un monde nouveau.

Ces collines bleues à l’horizon, ces vastes champs moissonnés et ces bouquets de chênes, cette jolie rivière brillante qui se perdait au loin dans le gris vaporeux des oseraies, les villages semés ci et là comme de gros points de verdure sur le réseau blanc des chemins, c’était en vérité un monde nouveau pour Ferdine, accoutumée aux sapinières, aux vallées resserrées de son Jura. Perché sur une éminence rocheuse et abrupte qui dominait le village à ses pieds, Château-Pointu n’était qu’une tour et une terrasse ; le reste, pierre à pierre, s’était effondré, et c’est à peine si les cuisines, le garde-manger, et la dépense et le bûcher étaient à l’abri dans le coin d’une aile branlante enfouie sous le lierre.

La tour était grosse, ronde, encore solide, coiffée d’un toit extraordinairement élancé et aigu, aux arêtes de plomb, d’où s’élevait, comme pour allonger encore vers les nuages cette silhouette pointue, la haute aiguille d’un paratonnerre. La tour avait quatre étages, si l’on comptait le rez-de-chaussée, et chaque étage comprenait une seule chambre, ronde comme la tour, enserrée d’une maçonnerie épaisse de quatre pieds au moins, ce qui faisait que les longues fenêtres étroites percées dans cette muraille semblaient se trouver chacune au fond d’une petite alcôve.

C’était par les couloirs de l’aile que l’on accédait autrefois aux chambres de la tour ; maintenant que ces couloirs obstrués et ces escaliers démolis n’étaient plus praticables, il avait fallu trouver une autre voie. On avait établi, au centre de la chambre ronde du rez-de-chaussée, un escalier en colimaçon, une légère spirale de fer qui, montant au plafond, le perçait, pénétrait comme une vrille dans la chambre supérieure, et poursuivait cette ascension, d’étage en étage, jusque sous le toit pointu, dans le grenier, rond également, où dormaient les fameuses caisses dont la légende avait accompagné Million à Bonne-Grâce. Donc, pour parvenir à la quatrième chambre de la tour, il fallait, ou bien avoir des ailes et y entrer par les fenêtres, ou bien déranger les habitants des trois autres chambres en passant chez eux par le « tire-bouchon ». C’est ainsi que Françoise nommait l’escalier en spirale.

Cette excellente femme et son mari, deux serviteurs à l’ancienne mode, occupaient la chambre d’en bas ; au-dessus d’eux, Louise s’était fait un nid à son gré, et sa grand’mère, afin de n’être pas troublée dans ses méditations par des allées et venues, avait choisi le troisième étage. Au quatrième se trouvait la chambre d’amis, très rarement occupée.

Quant à la terrasse, avec ses tilleuls, avec son promenoir sablé, toujours sec, avec sa guirlande de géraniums écarlates et de bégonias caressant les pierres austères et grises du pied de la tour, avec ses meubles rustiques éparpillés, son parapet de granit, sa vue délicieuse sur une contrée aussi charmante que peuvent la faire des eaux, des blés et des bois, la terrasse était certainement l’appartement le plus agréable de Château-Pointu. Louise, durant la belle saison, y passait ses journées, y prenait même ses repas quand sa grand’mère se décidait à descendre. Et Ferdine, arrivée de la veille, fatiguée d’adieux, de larmes, d’émotions, troublée de quelques craintes à l’entrée d’une vie si nouvelle, Ferdine jouissait du silence exquis, reposant, de l’ombre et du parfum calmant des tilleuls.

Louise, allongée dans un fauteuil d’osier, fermait les yeux à demi et semblait triste. C’était bien toujours la même petite Louise Miserlet, à l’apparence insignifiante, au visage peu animé et sans teint. Sa toilette témoignait d’une indifférence complète sur ce grand sujet. Les cheveux, dont la nuance blond pâle, plus foncée et plus lustrée qu’autrefois, n’était nullement désagréable, ces cheveux trop tirés, trop serrés, ne se faisaient pas valoir. À sa main droite brillait une opale entourée d’un fil de petits diamants, semblable à la bague de Ferdine ; par une jolie sentimentalité de pensionnaires, elles s’étaient promis, en quittant Bonne-Grâce, de porter le même bijou et de le regarder souvent en pensant l’une à l’autre.

— Tu réfléchiras encore, dit enfin Louise d’une voix un peu tremblante, sortant de son mutisme. Je n’accepte pas ce refus comme définitif.

Ferdine soupira, lasse de discuter, et peinée aussi de voir à quel point elle affligeait son amie.

— La question tient toute dans une coquille de noix, comme disent les Anglais, fit-elle, tâchant de sourire. Ta grand’mère, si elle me loge et me nourrit, me permettra-t-elle de lui payer ma pension ?

— Ferdine, ô Ferdine, comment peux-tu dire de telles choses, prononcer de tels mots ? s’écria la pauvre Louise qui en même temps porta son mouchoir à ses yeux. Tu sais que notre seul désir est de te faciliter l’existence.

— Mais je ne veux pas, moi, qu’on me la facilite ! répliqua Ferdine avec ce mouvement de tête un peu hautain qu’elle avait encore. Mon gain de cent francs par mois et la petite rente que papa m’a laissée, c’est largement – oui, chérie, largement – de quoi vivre. Je viendrai te voir tous les jours, je te raconterai les épisodes de mon travail jusqu’à ce que tu cries grâce et merci ; ou bien ce sera Mlle la châtelaine qui descendra de ses créneaux pour visiter son amie du village. Nous nous verrons continuellement. Mais permets-moi de vivre indépendante et de payer chaque bouchée que je mange. Louise, je t’avertis qu’en pleurant ainsi, tu te ruines la vue pour tes vieux jours… Laisse-moi louer une chambre chez cette dame très bien qui a fait des éducations en Angleterre ; je ne saurais souhaiter un chaperon plus convenable. Nous irons demain, toi et moi, l’interroger respectueusement sur ses conditions. Tu m’aideras à me meubler. Me prêteras-tu des meubles, chérie ? Vous avez des trésors de vieilleries dans ces bouts de corridors bloqués où s’ouvrent nos chambres. J’avais pensé d’abord à demander le nécessaire à Mlle Caton, mais les frais et les difficultés de l’expédition sont trop grands…

— Et puis, interrompit Louise, tu sais que tu me rends heureuse en acceptant cela de moi. Ah ! je crois bien que nous te meublerons une chambre ! Je me rends à tes raisons, puisqu’il le faut, et tu ne sauras jamais combien ce sacrifice me coûte. Mais, à ton tour, tu me feras une concession, sinon je me brouille avec toi !

Louise, en disant cela, avait un air à la fois éploré et martial qui fit rire Ferdine.

— Ne ris pas, mais écoute. Jure-moi que tu viendras chaque samedi soir à Château-Pointu, que tu y passeras la nuit et que tu nous donneras tout ton dimanche, sans en rien retrancher, que pour les devoirs religieux, naturellement.

— Merci, dit Ferdine ; tu me fais une obligation de ce qui sera pour moi une très grande joie. Nous aurons toute l’immense après-dînée du dimanche pour nous raconter nos histoires. Louise, murmura-t-elle d’une voix que des larmes firent défaillir tout à coup, le jour où j’ai perdu mon pauvre père, j’ai cru que c’était fini pour moi d’être heureuse… Mais je sens – comment l’exprimer ? – un horizon qui s’ouvre, quelque chose qui vient à moi, du bonheur, du travail… Et notre intimité qui sera si douce. Et les lettres de Siméon. Je le sais, lui aussi, d’un cœur courageux et content dans le grand chemin de la vie… Te souviens-tu, Louise, de notre dernière heure avec Mlle Octavie dans le petit salon fraise ?

Louise inclina la tête, trop émue à ce souvenir.

— Quand nous nous sommes agenouillées toutes les trois et que nous avons promis à Dieu, toi et moi, de donner notre vie au bien, ce n’était qu’un vœu. Nous ne savions pas du tout ce qui en sortirait. Ne crois-tu pas, Louise, qu’il se prépare pour nous quelque chose à faire ?

— S’il ne m’était pas permis de prendre soin de toi et de t’aimer, non, je ne le croirais pas, répondit Louise.

III. – Un monde encore plus nouveau.

Ce monde encore plus nouveau, c’était la fabrique, de grands bâtiments gris à trois étages, tout au bord de la rivière qui en lavait les murs et qui travaillait, elle aussi, à la fabrication des chapeaux de paille en remplissant des réservoirs, en actionnant des moteurs. De petites galeries en bois, servant de séchoirs ou de passage d’un bâtiment à l’autre, surplombaient l’eau. L’entrée des ateliers était de l’autre côté, une large grille et une vaste cour sablée, très propre, enfermée d’un haut mur ; et tout au long de ce mur s’étendaient des bancs sur lesquels ouvriers et ouvrières venaient s’asseoir à midi, quand il faisait beau, pour prendre leur modeste repas. En face de la grille d’entrée, à l’autre extrémité de la cour, une seconde grille donnait accès à des pelouses bien tenues semées de massifs d’arbustes élégants ; des allées de fin gravier bleu y serpentaient, se dirigeant comme à loisir, sans se presser, les unes vers le pavillon à un seul étage, couvert en ardoise, où logeaient les bureaux, les autres vers la jolie maison du directeur qu’un rideau de trembles et de peupliers masquait presque complètement. Les bureaux ! quel mot neuf pour Ferdine, et quelle chose étrange de pénétrer dans ces lieux mystérieux et de se dire : « Là sera ma vie désormais. »

Mme la douairière Miserlet était certainement une vieille dame originale. Elle aimait la mélancolie ; oui, elle la préférait à la gaîté. Le récit d’une affreuse catastrophe la remplissait de satisfaction lugubre ; elle soupirait comme d’autres gens sourient, par préférence ; dans sa chambre, elle tenait son mouchoir sur ses yeux pendant des heures, plongée dans de tristes souvenirs, disait-elle ; on eût mieux aimé croire qu’elle dormait, ce qui était probable, après tout. Elle ne lisait que des poètes et elle écrivait en vers, quelquefois même elle parlait en vers sans s’en apercevoir.

Une autre de ses idiosyncrasies – ainsi s’exprimait le docteur qui venait l’ausculter chaque semaine – consistait à ne point vouloir faire de réparations ; Château-Pointu, la demeure de son enfance, s’écroulait moëllon après moëllon, les gouttières se déscellaient ; l’aile gauche n’était plus qu’un monceau de décombres où foisonnaient les giroflées ; dans l’aile droite, la cheminée de la cuisine, toute lézardée, avait déjà attiré les regards et les menaces de la commission d’édilité communale. Mme Miserlet ne voulait point de maçons chez elle, point de peintres, point de poêliers ni de couvreurs. « La vieille tour durera bien autant que moi, disait-elle. Plus tard, Louise fera ce qu’elle voudra. »

Et ce n’était pas l’avarice qui la retenait ; au contraire, Mme Miserlet, à certaines dates anniversaires et pour honorer ses parents disparus, aspergeait le pays d’une pluie d’aumônes. Trop abondantes, jetées de trop haut, sans discernement, et par conséquent peu utiles. Mais nul ne pouvait prétendre que Mme la douairière Miserlet fût avare. Elle comblait Louise de présents et d’argent de poche, en attendant l’âge de majorité qui ferait de cette pauvre petite effarouchée un grand capitaliste.

Et Mme Miserlet était douce, facile aux attendrissements, nullement exigeante ; elle s’intéressait à toutes les histoires du voisinage pourvu que ces histoires fussent un peu tristes ; elle pleurait sur les morts subites et les amours contrariés, sur les ouvriers sans travail, sur les familles distinguées qui ont des revers. Elle avait accueilli Ferdine avec la plus tendre commisération, et ne s’arrêtait plus de soupirer quand elle la regardait.

— Si jeune, bien élevée, et obligée de gagner sa vie dans une position subalterne ! disait l’excellente dame en passant son mouchoir sur ses yeux, tandis que Françoise la coiffait. Vous verrez, Françoise, qu’elle ne pourra, malgré son courage, supporter une telle déchéance. Elle tombera malade. Elle n’est ici que d’hier, mais je la vois dépérir d’heure en heure. Nous la soignerons de notre mieux, la pauvre petite que Louise aime si tendrement.

Si Mme la douairière Miserlet se faisait coiffer avec une recherche inusitée, si, en face de son grand miroir de toilette, elle retouchait elle-même du bout des doigts les boucles blanches qui encadraient sa bienveillante figure, si elle ajustait plus correctement les plis du fichu de dentelle retenu sur ses cheveux par trois grosses épingles d’améthyste – encore une des idiosyncrasies de cette grand’maman : elle ne pouvait endurer un chapeau, et on ne la rencontrait jamais que la tête encapuchonnée d’une dentelle, abritée sous un grand parasol blanc – c’est que Mme Miserlet, pour l’amour de Ferdine, se préparait à une expédition fort insolite, aventureuse même, car elle ne descendait pas trois fois par an des hauteurs de Château-Pointu.

Cette digression fort longue, en une phrase très compliquée, mais correcte cependant, du moins je l’espère, a pour seul but de vous ramener dans l’allée de gravier bleu, devant la porte du pavillon décrit ci-dessus, et de vous expliquer la présence de la douairière sur ce sol étranger. Elle porte, comme pour une cérémonie, sa plus belle robe de satin noir, le mantelet de faille épaisse garni de superbes guipures qu’elle appelle son « camail » ; et comme elle est mince, droite, fort digne dans son attitude, elle a l’air, avec la dentelle qui couvre ses cheveux blancs, d’une grande dame des bords du Tage. Ferdine dans son grand deuil et Louise toute rouge d’émoi se tiennent à ses côtés, tandis qu’un jeune homme fort poli, à demi incliné, leur indique l’entrée des bureaux.

Il traversait la pelouse au moment où ces dames s’avançaient vers la grille intérieure, après avoir hésité quelques instants dans la cour de la fabrique.

— Veuillez nous dire où nous pouvons trouver M. Escandier, demanda Mme Miserlet.

— Mon père est en ce moment dans les ateliers, mais ma mère est chez elle et sera très heureuse de vous voir, madame, car je crois bien que c’est à madame Miserlet de Château-Pointu, que j’ai l’honneur de parler, dit le jeune homme poli avec une aisance qui terrifia Louise.

— Vous ne vous trompez pas. Mais qui donc êtes-vous, jeune homme charmant et courtois ?

Et Louise, qui savait combien les grandes occasions inspiraient son aïeule, fut reconnaissante de ce qu’elle n’avait pas parlé en vers.

— Eugène Escandier, madame. Je suis revenu de Londres il y a deux mois à peine, et je n’ai pas encore eu le privilège de vous rencontrer. Permettez-moi, mesdames, de vous accompagner chez ma mère.

Et il étendait la main vers la maisonnette élégante qu’on entrevoyait derrière les arbres.

— Non, non, dit Mme Miserlet, nous venons pour affaires, et nous avons même une peur affreuse de ne pas savoir nous comporter. Les affaires nous sont terriblement étrangères. Conduisez-nous au bureau de votre père.

Cela commençait à rimer, Louise se sentit fort inquiète.

Quelques instants plus tard, elle se trouvait assise à côté de Ferdine sur un divan de cuir noir, Mme Miserlet dans un fauteuil rond près de la petite cheminée où brûlait une bûche solitaire, et M. Escandier le directeur entrait.

— Je vous présente votre jeune secrétaire, cher monsieur, dit Mme Miserlet en désignant Ferdine. Songez à sa jeunesse, faites-lui la tâche aussi douce que possible et donnez-lui de temps en temps un après-midi pour venir prendre le thé avec nous. Je désire également, comme hygiène, qu’elle puisse à chaque heure se délasser en faisant un tour de jardin. On dit qu’il est fort préjudiciable à la santé de rester assis plus d’une heure sans bouger.

Le directeur songea aussitôt : « Je regrette d’avoir engagé cette jeune fille ; cela me procurera des conflits avec Mlle Miserlet qui n’entend rien à la vie réelle. »

Mais il regarda Ferdine ; il lui trouva un air intelligent et sérieux, et elle eut au même moment, levant les yeux vers lui, un petit sourire qui semblait dire : « Ne craignez rien, je comprends, moi, les exigences du travail. »

Il pria ces dames de faire avec lui le tour des bureaux. La petite pièce aux meubles sévères et confortables où il les recevait, était son cabinet particulier. On passa dans une salle assez grande, boisée en brun clair, occupée par plusieurs pupitres, par de hauts casiers pleins de registres à dos vert. Trois comptables, deux jeunes et un vieux, écrivaient assidûment et levèrent à peine les yeux quand la petite société entra. M. Escandier jeta sur eux ce regard rapide et scrutateur du patron qui discerne même sous les apparences, la moindre infraction à la règle. Au milieu de la paroi qui faisait face aux pupitres était suspendue dans un cadre de bois noir et poli une grande pancarte blanche dont le titre : Règlement, se lisait de loin. Ferdine pensa au règlement si mal obéi de Mlle Caton ; elle ne put s’empêcher de sourire et de soupirer à la fois.

M. Escandier lui montra ensuite son bureau à elle, une toute petite chambre que remplissait presque entièrement une grande table de noyer. Dans un coin se trouvait la boîte d’acajou d’un téléphone avec ses cordons verts et ses cornets ; sur un guéridon de fonte bronzée, près de la fenêtre, la presse à copier, et dans un casier, bien rangée en ordre, la série des copies de lettres. La machine à écrire était placée sur la grande table ; Ferdine jeta un coup d’œil à ces boutons compliqués, disposés en éventail et se dit : « Jamais je n’apprendrai à jouer de cela ! » À l’autre bout de la table étaient rangés une écritoire, un petit bateau de laque plein de plumes et de crayons, des presse-papiers, et, contre le mur, dans une foule de petites niches, des liasses étiquetées.

Ferdine regarda par la fenêtre, qu’encadrait une austère draperie de damas brun ; elle vit la pelouse, les trembles vert pâle, un grand coin de ciel d’un bleu très doux, souriant et comme un peu triste. Elle regarda ensuite Louise ; un saisissement les prenait toutes deux. Travailler tous les jours, du matin au soir, et toute seule, dans cette petite chambre bien gentille, mais si étrangère ! Ferdine se demandait s’il lui serait permis d’apporter deux ou trois photographies bien chères, son père, Siméon, Louise, et de les placer autour d’elle, sur cette grande table, pour leur adresser de temps en temps un sourire et une pensée. Et des fleurs ? était-on coutumier d’avoir quelques brins de réséda, quelques œillets dans un petit cornet de cristal, à côté de sa machine à écrire ?

Louise se disait : « Je lui ferai un essuie-plumes et je lui donnerai mon beau coupe-papier en jade incrusté d’or, afin qu’il y ait quelque chose de joli sur cette vilaine table. Je lui ferai aussi une belle corbeille à papier, toute drapée en peluche avec des pomponettes de soie ; je demanderai à grand’maman cette peau de chèvre du Thibet que Françoise met au camphre et bat chaque printemps, sans qu’on s’en serve jamais. Ainsi le cabinet de ma pauvre Ferdine finira par être habitable. »

Fort heureusement M. Escandier, tout perspicace qu’il fût, ne pouvait deviner ces pensées, car il eût dit très probablement : « Mesdemoiselles, un bureau n’est pas un boudoir ; gagner sa vie n’est pas une amusette. Nous ferons mieux d’en rester là. » Et il eût cherché une jeune personne plus sérieuse pour jouer de sa machine à écrire. Mais au contraire, le silence de Ferdine le frappa favorablement ; il aimait les gens qui savent se taire. L’entrée en fonctions fut fixée au surlendemain, et les heures de travail de huit heures du matin à midi, et de deux heures à six.

Le cœur de Ferdine défaillait un peu ; elle n’avait pas été accoutumée à une assiduité si longue. Sa main chercha celle de Louise et échangea avec elle un petit serrement bref qui ressemblait à une exclamation muette. Une singulière impression, celle d’être l’héroïne à moitié fictive d’une histoire qu’elle lisait au lieu de la vivre, la brume vague d’une sorte de rêve, la crainte de se réveiller, car le rêve lui paraissait intéressant, un mélange d’émotion réelle et de curiosité, comme s’il se fût agi d’une autre personne, l’enveloppait, gênant sa parole et ses mouvements.

Quand elle traversa la pelouse, quand elle monta, derrière Mme Miserlet qui avait pris le bras du directeur, les degrés de la véranda qu’abritaient des stores rouges et blancs, quand elle vit une dame et plusieurs jeunes filles se lever pour les accueillir, et qu’il y eut beaucoup de paroles, toutes bienveillantes, et des tasses de thé sur des tables volantes tressées en osier fin, et des ouvrages de broderie que Mme Miserlet admira, et des questions adressées à elle, Ferdine, directement, cette sensation confuse d’un songe ne fit que s’accroître. Louise ne disait pas grand’chose ; Ferdine devina qu’on les trouvait toutes deux un peu idiotes, mais cela lui était parfaitement égal. Elle se disait, toujours comme si elle lisait un livre : « Un jour ou l’autre, on découvrira bien qu’elles ne sont pas idiotes ».

Cependant, elle trouva plus tard dans sa mémoire nettoyée de cette confusion des premières heures et de l’émoi, une image parfaitement nette de Mme Escandier et de ses quatre filles, et même une opinion à l’égard de chacune d’elles, surtout de l’aînée qu’elle avait entendu appeler Lucienne, qui était peu jolie – même laide – et fort sarcastique. C’était la seconde, Jeanne-Marie, qui avait interrompu un instant, pour la présentation, cette broderie en cannetille d’argent et en soies de toutes les nuances des feuilles d’automne, sur un fond vert d’eau, que la douairière avait admirée. C’était Idonie qui avait une longue taille mince – oh ! si mince – et de longues mains transparentes, et des yeux noyés de rêverie, et de petits tressaillements quand on lui parlait. La dernière, Julotte, était certainement une bonne fille pratique et obligeante ; elle avait couru chercher un tabouret de pied pour Mme Miserlet, et ce fut elle qui servit le thé.

IV. – Aux Trois Pigeons.

Sous un toit rouge-brun à quatre pentes égales comme celui d’un pavillon et que terminait au sommet une grinçante girouette dont les quatre flèches, surmontées chacune d’une initiale en fer découpé : N. S. E. O., indiquaient les points cardinaux, derrière un voile gracieux de vigne-vierge, dans le cadre fleuri des fenêtres qu’enguirlandaient les campanules lilas et les capucines pourpre et feu, vivait une dame distinguée, si distinguée que le village ne la connaissait guère sous un autre nom.

Elle avait eu des revers. Après avoir achevé en Angleterre plusieurs éducations aristocratiques, rassemblant ses économies et plusieurs malles pleines de charmants souvenirs, elle était rentrée dans son pays où l’attendait malheureusement le plus sot mariage. Comme cette dame aussi discrète que distinguée n’en parlait point, nous imiterons sa réserve, et nous nous bornerons à dire que le mari étant mort et la rente presque disparue, Mme Bogyvy – elle était assez fière d’avoir deux y dans son nom – s’était ingéniée à trouver des moyens d’existence honorables et gardant quelque cachet de distinction.

La petite demeure qu’on appelait Les Trois Pigeons à cause d’un trio de volatiles blancs peints au-dessus de la porte, cette petite demeure lui appartenait encore. Elle en louait une partie, elle prenait des pensionnaires, elle confectionnait des pâtisseries exquises ou des plumpuddings d’après les recettes authentiques, qu’elle vendait aux « bonnes familles » des environs. Elle raccommodait les dentelles et le linge brodé ; elle écrivait des lettres en style académique pour les petites ouvrières ou les jeunes ouvriers honteux qui venaient le soir, furtivement, emprunter l’éloquence de sa plume. Elle donnait aussi des leçons d’anglais et de piano à cinquante centimes l’heure, et des leçons de broderie un peu moins chères.

C’était la veille, en grignotant avec son thé une fine tranche de plumpudding, que Ferdine avait entendu de Louise une description amusante de Mme Bogyvy, et qu’elle avait pensé : « Si cette dame très bien a une chambre vacante, je la prends. »

En sortant de la jolie maison du directeur, Mme Miserlet et les deux jeunes filles s’engagèrent dans un chemin ombragé de frênes qui par une pente douce, entre les verts regains des trèfles, remontait vers le village.

— Il sera charmant de passer ici chaque jour, dit Ferdine avec un petit mouvement joyeux.

Le grand air, le vent frais dans les branches et l’influence calmante des champs lui rendaient peu à peu sa liberté d’esprit. Ce ne fut pas à travers un nuage de rêve, mais fort distinctement, qu’elle vit les trois pigeons blancs au-dessus de la porte brune qu’ornaient le plus brillant bouton de cuivre et la plaque la plus éblouissante qu’on pût souhaiter. Une petite servante de douze ans, très rougissante, pria ces dames d’entrer au salon.

Et il se trouva que Mme Bogyvy était chez elle, et qu’elle avait une chambre vacante, la plus jolie de toutes, en plein midi, avec des géraniums sur la croisée, et contiguë à la sienne : la chambre d’une fille s’ouvrant sur celle de sa mère. Mme Bogyvy déclara qu’elle serait heureuse de surveiller les intérêts matériels et moraux d’une jeune demoiselle recommandée par Mme Miserlet ; qu’elle serait heureuse de l’admettre à sa table modeste, où justement M. Nantu, le vieux caissier de la fabrique, venait prendre son repas à midi et le soir. Elle s’engageait de plus à faire blanchir le linge de Mlle Arvoine, et même à parler anglais avec elle dans ses moments perdus ; le tout, chambre, pension, influence morale et chaperonnage consciencieux, pour la somme de soixante-dix francs par mois.

« Il m’en restera trente, songea Ferdine éprouvant pour la première fois cette satisfaction des chiffres qui se balancent bien. Avec le petit revenu que m’a laissé mon pauvre papa, je serai riche, riche à pouvoir faire des largesses ! »

La chambre au midi, que Mme Miserlet désira inspecter immédiatement, était claire, spacieuse, mais meublée fort sommairement.

— Nous la partagerons en y dressant un paravent, s’écria Louise, et tu auras ainsi chambre à coucher et salon. Donnez-moi carte blanche, grand’mère, je vous en prie ; nous avons des quantités de meubles dont nous ne savons que faire.

— Il est vrai, dit Mme Miserlet, que dans mes combles, mes greniers et mes corridors noirs, j’aurais de quoi meubler un asile.

Et pour la première fois de sa vie, elle songea que tout ce superflu enterré, voué à la moisissure, était un grand tort fait aux nécessiteux.

— Ma petite Louise, reprit-elle, si tu ne recules pas devant tant de poussière, tu prendras demain toutes les clefs ; toi et Ferdine, vous choisirez ce qui vous fera plaisir, et si vous rencontrez une commode, une table et quelques chaises à peu près présentables, vous les donnerez à Françoise pour son neveu, celui qui va se marier. Je crains décidément d’avoir un peu négligé de faire du bien, ces dernières années.

V. – Dans les greniers.

Je regretterais presque – bien que ce soit un hors-d’œuvre, – d’omettre ici une narration de la journée mémorable que Ferdine et Louise passèrent ensemble dans les greniers, triant, admirant, s’appelant l’une l’autre à travers des nuages de poussière soulevée, et toussant à chaque minute – d’une petite toux de chat qui les faisait rire – pour dégager leurs voies respiratoires obstruées. Parfois assises côte à côte sur un meuble vermoulu, partant ensuite à la découverte chacune de son côté, et poussant des interjections de surprise ou de joie qui les ramenaient bien vite, toutes deux, sous la lucarne, pour se communiquer leurs découvertes, elles s’amusèrent royalement et firent un vrai butin de pirates.

Le grenier rond de la tour, auquel on arrivait par la dernière grimpée du « tire-bouchon », ressemblait à un kiosque obscur, à cause de la charpente du toit qui s’élevait comme l’intérieur d’un éteignoir, en cône aigu, et dont on pouvait suivre tout l’enchevêtrement compliqué de poutres et de poutrelles. Sur le plancher il y avait des caisses, les unes clouées et qui n’avaient peut-être jamais été ouvertes, les autres munies de ferrures et de serrures.

Monsieur Antoine, le mari de Françoise, – on l’appelait « Monsieur » parce que dans sa jeunesse il avait étudié pour être notaire et qu’il avait échoué ; et sa femme même, tout en le tutoyant, ne le nommait point autrement que Monsieur Antoine, – le valet de chambre, jardinier, homme généralement utile, lige et féal de Château-Pointu, monta avec un grand cabas plein d’outils, décloua les caisses, traîna les plus lourdes sous la lucarne où l’on voyait clair.

Le père de Louise avait été un grand voyageur, un collectionneur aussi, et assez riche pour rapporter chez lui non des bibelots communs, mais de vrais trésors. Il espérait, revenu de ses voyages, dégagé du souci d’augmenter sa fortune, pouvoir enfin ordonner les curieuses richesses qu’il avait rassemblées dans trois continents, et restaurer l’aile détruite de Château-Pointu, pour en faire une sorte de petit musée d’art qui serait la perle du pays. Il avait bien d’autres projets encore, dont quelques-uns se rapportaient à sa fillette qu’il connaissait à peine. Mais la mort le prit aux Antilles.

Et pendant des années, toutes ces belles choses virent à peine la lumière. De temps en temps, Louise errait dans cette demi-nuit des greniers comme une petite ombre indécise, soulevant un couvercle, déployant une étoffe et la nouant autour d’elle pour s’en faire une robe à traîne ; Françoise, chaque printemps, donnait un coup de balai, essuyait les meubles précieux, puis les enveloppait de vieux sacs. Heureusement, la plupart des caisses étaient en bois de camphrier, dont l’odeur pénétrante éloignait les teignes et autres insectes destructeurs.

— Voici qui te fera des rideaux, s’écria Louise penchée sur un bahut tout grand ouvert et cherchant à en tirer une lourde pièce de soie dont la teinte transparaissait à travers les papiers de riz souples et minces, imprégnés d’un vague parfum de Chine.

La riche étoffe, d’un jaune délicat glacé de rose, toute raide de broderies, se déroula, s’amoncela en plis cassants dans le bahut.

— Ne perdons pas le sens, répondit Ferdine en riant. Ces rideaux-là conviendraient au boudoir d’une princesse. Les vois-tu figurer dans ma modeste chambre, à côté de mon petit lit de fer et de mon lavabo en bois peint façon marbre ?

Louise soupira ; la laide image de ce lavabo la hantait depuis la veille.

— Tu ne refuseras pas du moins ce petit tapis, dit-elle, continuant ses fouilles dans le bahut. C’est un petit tapis très ordinaire qu’on achète presque pour rien au bazar de Constantinople.

Ferdine doutait un peu qu’on eût pour rien ces belles arabesques en soie jaune, un verset du Coran que l’aiguille patiente avait inscrit sur le drap vert foncé, et ces mouchets de soie qui se balançaient tout autour à de longs et fins cordons. Elle accepta néanmoins le petit tapis et poussa presque un cri de joie en songeant combien il ferait bonne figure sur le vilain guéridon de sapin qui occupait une des embrasures de sa chambre et qu’il cacherait complètement. Bientôt un plateau de laque rouge portant un merveilleux petit service à thé, deux tasses mignonnes, un bijou de théière, une petite jarre remplaçant le sucrier, en vrai satsouma crème, rouge et or, semé de gouttelettes d’émail ressemblant à des perles enchâssées, ce délicieux « tête-à-tête » vint s’ajouter au tapis et fut accompagné d’un de ces cabinets du Japon pleins de tiroirs et de cachettes, qui peuvent servir de table à ouvrage, de secrétaire ou d’écrin.

Ferdine ne cessait de protester que tout cela était trop beau pour elle ; Louise se fâcha sérieusement et finit par déclarer qu’elle n’irait jamais voir Ferdine chez elle si sa chambre ressemblait à celle d’une pauvresse. Tout au fond d’elle-même, d’ailleurs, Ferdine n’était-elle pas ravie, touchée, enthousiasmée ? Ces deux hauts cornets de vieux Rouen à fleurs fantastiques, quel plaisir de les dresser sur la petite cheminée nue, remplis suivant la saison de fougères, de roseaux à tête brune, de branches d’églantine fleurie ! Et ce tapis du Turkestan, d’épaisse laine dont les rouges et les bleus se fondaient si harmonieusement, pour elle aussi ? Oui, pour cacher le plancher qui près de la fenêtre avait une grande tache.

Dans le corridor du premier étage, qui était maintenant un réduit presque impénétrable, elles dénichèrent de vieilles chaises à croisillons, à haut dossier droit, garnies d’une antique tapisserie ; elles en choisirent trois que Monsieur Antoine s’engagea à rendre comme neuves en les frottant avec de la cire et de la térébenthine. Quelques pas plus loin, les deux exploratrices tombèrent sur une petite commode ventrue, en marqueterie jaune clair sur un fond brun, avec des poignées et des ornements de cuivre ciselé.

— Pour ton linge et tes mouchoirs ! s’écria Louise. Oui, ma chère, tu finiras par être meublée presque convenablement, bien qu’en style composite. Et j’ai comme un pressentiment que dans cette boutique d’antiquités, nous finirons par découvrir un lavabo.

Mais non, le lavabo étant une invention moderne ne se rencontra pas. Ce que Louise réussit à trouver, ce fut un beau paravent en cuir gaufré et doré, qu’elle savait bien être quelque part dans le fouillis. Monsieur Antoine, au soir de cette journée, descendit dans son rond appartement tous les meubles élus et promit de les transporter le lendemain, sur la voiture de l’aubergiste, jusqu’à la porte des Trois-Pigeons.

Le souper était servi chez la grand’maman, que les récits animés des deux jeunes filles réussirent presque à faire sourire.

— Quel long passé, dit-elle, et que de souvenirs enfouis là-haut ! Il faudra, Louise, que tu montres un jour à ton amie les choses vraiment précieuses que ton père nous a rapportées d’Égypte et de l’Inde et de Chine, ces bijoux étonnants, ces ivoires, ces émaux enfermés ici dans les armoires de ma chambre. De ma maison toute l’histoire, murmura-t-elle en appuyant son mouchoir sur ses yeux, de ma maison toute l’histoire… se trouverait dans ces armoires… ou dans le fond de ma mémoire…

Ferdine, tout à coup songeuse, le cœur un peu serré, regardait autour d’elle, voyait le contraste étrange entre cette vie irréelle dans une tour ronde, et l’existence de travail humble et précaire qui s’ouvrait pour elle dès le lendemain ; entre ces choses luxueuses, bizarrement exotiques, dont on la comblait, et la pauvreté, son lot quotidien ; entre cette conversation lente, faite de silences presque autant que de mots, ponctuée de rimes, et le langage bref de l’homme qui le lendemain s’appellerait son patron ; entre l’amitié fervente de Louise et les regards froids, presque protecteurs de quatre autres jeunes filles qui n’avaient pas à gagner leur vie.

DEUXIÈME PARTIE

 

VI. – En plein courant.

— Jamais vous n’en viendrez à bout, pauvrette !

Celui qui prononçait cette encourageante parole était M. Nantu, le vieux caissier à cheveux gris, debout derrière Ferdine, laquelle, avec une évidente maladresse et une bonne volonté non moins évidente, s’escrimait sur sa machine à écrire.

— Monsieur Nantu, je n’aime point du tout à être appelée pauvrette ! s’écria Ferdine d’un ton pétulant.

— C’est que je vous appelle ainsi dans mon esprit, fit le vieil employé de sa voix cassée et paternelle. En m’adressant à vous, je devrais dire mademoiselle Pauvrette, évidemment.

Ferdine ne put s’empêcher de rire.

— Et c’est très mal aussi de dire que je n’en viendrai jamais à bout, poursuivit-elle, les doigts sur les touches, l’air appliqué et douloureux d’une petite fille qui fait ses gammes.

— C’est pour cela, c’est bien pour cela, continua le vieux monsieur en hochant la tête, que je n’ai jamais voulu me marier.

— À cause de la machine à écrire ? demanda Ferdine stupéfaite.

M. Nantu avait acquis, dans le cercle de ses collègues, quelque notoriété pour l’imprévu de ses remarques.

— Parce que, dit-il, si on se marie, on risque de laisser derrière soi des enfants, une pauvrette comme vous, sans avoir eu le temps de la bien pourvoir, et alors, qu’arrive-t-il ?

— Elle gagne sa vie et n’en est pas plus malheureuse, répliqua Ferdine avec indignation. Si mon cher papa ne m’a pas laissé beaucoup d’argent, c’est qu’il était généreux pour les indigents et les malades.

— Précisément, Pauvrette, précisément. Et vous voilà seule, toute seule au milieu de ce monde méchant.

— Seule ? non, dit Ferdine dont le cœur se serra un peu néanmoins. J’ai mon frère Siméon, qui m’écrit très souvent, j’ai sa tante qui est comme la mienne, et Mme et Mlle Miserlet, les plus excellentes amies qu’on puisse avoir. Et puis il y a vous, monsieur Nantu ; vous m’avez déjà rendu tant de services !

— Bien, bien ! ne parlons pas de ça, Pauvrette, dit le caissier s’éloignant aussitôt, les bras pendants, le dos voûté, sa plume derrière l’oreille passant entre deux mèches de cheveux gris.

M. Nantu portait toujours, au bureau, des pantoufles en tapisserie, renouvelées chaque premier de l’an, et la question éternellement pendante était de savoir quelle main les lui brodait. Un bouquet de violettes sur fond noir ornait les pantoufles de cette année-ci ; l’année d’avant, c’était un trophée de chasse, gibecière et carabine sur fond rouge. On pouvait en conclure tout ce qu’on voulait. Ce qui est bien certain, c’est que, sans M. Nantu, Ferdine aurait eu des commencements difficiles.

Le premier jour, M. Escandier, qui par principe et par dignité causait fort peu, lui avait donné des directions très brèves et l’avait priée de feuilleter le copie-de-lettres pour s’initier au style commercial. Il avait ajouté que dans une quinzaine, étant intelligente, elle ne manquerait pas de connaître à fond le maniement de la machine à écrire et tout ce qui concernait la correspondance. Puis, jetant un regard étonné sur le coupe-papier oriental, précieux bijou de jade et d’or que Louise avait forcé son amie d’accepter, M. le patron était sorti du petit bureau.

Le lendemain, il vit trois photographies autour de la machine à écrire, dans des cadres de bois uni qu’ornaient de petits nœuds de ruban mauve.

— Ce sont là vos esprits familiers, remarqua M. le patron qui condescendit à sourire, mais en lui-même pensa : « Trop de fantaisies ! »

Le surlendemain, c’était une petite coupe de cristal où trempaient, parfumées et gentilles, une poignée de violettes d’automne avec des brins de réséda ; et le jour suivant, chose plus grave, une magnifique fourrure grise sur le parquet froid.

— Votre bureau ressemble à un salon, dit gravement M. Escandier qui s’en alla et, traversant la grande salle, s’arrêta auprès de M. Nantu.

— Je crains, dit-il, que la jeune personne que j’ai engagée comme correspondante n’ait un tour d’esprit peu pratique.

M. Escandier avait une très grande confiance dans les aptitudes et le coup d’œil commercial de son vieux caissier, dont il demandait et suivait les avis en mainte occasion.

— À cause des bibelots qu’elle sème ici et là dans le petit bureau ? Que voulez-vous ? la femme est un mystère, fit M. Nantu, que l’on entendait souvent répéter cet aphorisme. Une femme est triste, elle fourre son nez dans un brin de réséda, et la voilà consolée. Si j’étais vous, – tout en restant à ma place, assurément, monsieur, fit le vieux caissier qui ne prenait jamais de libertés avec son patron et n’entendait pas non plus qu’on en prît à son égard, – si j’étais vous, je passerais à cette jeune personne ses deux ou trois caprices. Elle est très intelligente et elle travaille bien.

— Vraiment ? Je suis heureux de l’entendre.

— Elle travaille très bien, avec zèle, avec intérêt. La statistique des chapeaux de paille la passionne. Elle fait des questions, elle réfléchit. Je ne serais nullement étonné qu’elle nous découvrît de nouveaux débouchés. La femme est un mystère ; personne ne saura jamais d’où ses idées lui viennent. Seulement, il y a cette machine à écrire… Je doute fort que Mlle Arvoine apprenne à manier ça…

— Voilà bien votre préjugé contre tout ce qui est nouveau, fit le chef avec indulgence. Toute maison de commerce qui se respecte a maintenant une machine à écrire.

— Oui, et la calligraphie se perd, et à quoi sert-il à présent d’avoir une écriture convenable ? murmura M. Nantu dont la belle main était unanimement admirée.

— D’abord, mon cher Nantu, dit son chef pour l’apaiser, on n’écrira jamais à la machine dans vos livres, et puis il est des qualités, la ponctualité, le zèle et la droiture d’un fidèle employé, qu’aucune machine ne remplacera.

— Je crains néanmoins, répondit M. Nantu qui aimait à avoir le dernier mot, que vous n’ayez fait une dépense inutile en achetant cette machine, et, crainte plus sérieuse, que Mlle Arvoine ne s’idiotise en l’apprenant. Ce serait grand dommage.

— Assurément, dit M. Escandier qui s’éloigna pour cacher un sourire.

La première chose que Ferdine apprit fut sa totale ignorance ; elle ne savait rien, mais rien de ce qu’elle aurait dû savoir. Elle ne savait pas même téléphoner. Quand, au matin de son installation, seule et plongée dans l’étude de ce copie-de-lettres qui devait être son professeur, elle entendit retentir tout près d’elle la stridente petite sonnette du téléphone, elle fit un bond, resta une seconde immobile devant l’appareil, épeurée, puis courut à la porte du grand bureau. Par bonheur, au léger bruit de la serrure, M. Nantu tourna la tête et Ferdine lui adressa un signe de supplication. Elle n’eût jamais osé dire à haute voix : « Oh ! venez m’aider, quelqu’un !… Je ne sais pas comment on téléphone ! ». Les deux commis, dont l’un portait moustache, tandis que l’autre était un volontaire allemand mal courtois, lui faisaient grand peur.

M. Nantu arriva bien vite, au petit trot de ses pantoufles. Il avait été présenté la veille à Ferdine, par Mme Bogyvy, leur commune hôtesse, avec tout le cérémonial nécessaire et même davantage.

— Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il ? fit M. Nantu, quand la porte se referma derrière lui.

— Le téléphone ! je vous en supplie… Écoutez-les sonner… dit Ferdine aussi pâle que si la petite sonnette eût été un glas funèbre… Déjà une minute perdue… et chaque minute se paie, n’est-ce pas ?… Mais je payerai cela de ma poche, si l’on veut seulement… me dire combien cela coûte…, poursuivit-elle tout agitée.

Déjà M. Nantu, planté devant l’appareil, répondait d’une voix mâle : « Voilà ! » et appliquant l’un des cornets à son oreille, tendait l’autre à Ferdine pour qu’elle fît comme lui. Alors, pour la première fois, tous ses sens concentrés dans cette expérience nouvelle, Ferdine entendit le tsch ! tsch ! tsch ! bizarre qui chatouille le tympan, puis la petite voix lointaine, oh ! si lointaine, qui vous donne l’impression d’une minuscule personne, haute à peine comme l’ongle, assise au fond du cornet.

— J’ai tout compris ! cria-t-elle triomphante, quand la communication fut close.

Ferdine approchait de sa vingtième année, mais ses ravissements étaient encore ceux d’une enfant. Pendant plusieurs jours, le téléphone fit ses délices, et ses plus beaux moments, ses minutes d’excitation et d’intérêt lui étaient annoncés par l’appel de la petite sonnette.

— Je vais faire des économies sur ma pension, lui dit Louise en confidence, et aussitôt que je serai assez riche, nous établirons un fil entre ton bureau et Château-Pointu. Alors nous pourrons causer tout le temps.

C’est que Million, ne sachant rien de la vie, n’avait pas encore voulu prendre au sérieux les obligations du travail de Ferdine. Elle trouvait cette nécessité du labeur quotidien, avec la régularité et les petits renoncements qu’elle comporte, une chose odieuse, injuste, faite pour être éludée le plus possible. Cependant, Ferdine n’était point malheureuse ni triste, au contraire ; avec l’ardeur de son âge, elle s’était jetée dans cette activité nouvelle ; la défiance d’elle-même qui pendant un jour ou deux l’avait paralysée s’était changée en zèle, puis ce zèle en intérêt, en enthousiasme. Le style commercial français, allemand et anglais lui semblait plein de charmes, et lorsqu’elle découvrait dans le copie-de-lettres quelque forme technique, quelque expression notable, déposée là par le secrétaire qui l’avait précédée, elle brûlait de s’en servir à son tour. Elle trouvait un plaisir infini à composer et à copier des circulaires pour les clients ; elle les ornait de tours de phrases engageants ; elle interrogeait M. Escandier sur les résultats de tant de correspondance ; elle désirait savoir, par exemple, si les chapeaux violets commandés par un club d’étudiants étaient expédiés, et si l’on pouvait espérer qu’ils fussent bon teint. Elle cherchait, quand elle avait un instant de loisir, dans les lettres classées de l’année précédente, le chiffre des commandes de telle ou telle maison ; un jour, elle fit remarquer à son patron qu’une série de petits clients peu importants, dans une ville d’Allemagne, n’avaient rien commandé du tout. M. Escandier, fort surpris, fit une enquête et découvrit que son voyageur, négligent et peu consciencieux, avait omis de visiter toute cette partie de la clientèle.

M. Nantu faisait de temps à autre une courte visite à Ferdine dans son petit bureau ; ce fut lui qui initia cette novice à la meilleure méthode de copier ce qu’elle écrivait, et de classer les lettres reçues ; plus d’une fois aussi il lui aida à déchiffrer l’informe gribouillage de quelque correspondant allemand ou anglais qui n’avait pas encore de machine à écrire. Grâce à cette bienveillance toujours disponible, Ferdine n’eut que rarement à recourir aux lumières supérieures de M. Escandier, et celui-ci le constata avec satisfaction, quand il dit à son fils, au bout d’un mois : « Je pensais bien que cette jeune personne, laissée à ses propres ressources, parviendrait à se débrouiller. »

VII. – Elles attendent le mariage.

— Elles l’avoueraient si elles étaient sincères, mais elles sont trop bien élevées pour être sincères, faisait Lucienne Escandier d’un ton moitié railleur, moitié sérieux, allongée sur son pliant de coutil et les deux mains jointes derrière sa tête, dans l’épaisse torsade de ses magnifiques cheveux bruns, sa seule beauté.

Ferdine n’osa rire franchement comme elle l’eût voulu, voyant que les trois sœurs de Lucienne avaient l’air fort choqué ; Louise Miserlet, surprise du tour que prenait la conversation, ouvrait tout grands ses yeux candides qui d’ailleurs n’étaient point très grands.

Il était quatre heures de l’après-midi, et elles prenaient le thé toutes ensemble sous la vérandah, six jeunes filles fort dissemblables de caractère et de position, mais toutes instruites et cultivées, et aussi accomplies que peuvent les rendre deux ou trois années d’un pensionnat élégant. Lucienne était l’aînée des demoiselles Escandier : elle avait vingt-deux ans et en paraissait davantage, à cause de ses airs sarcastiques et de la simplicité – nihiliste, disait Jeanne-Marie – de sa mise. La cadette, Julotte, avait dix-neuf ans. Lucienne qui était dans la maison la grande instigatrice de tout, la fournisseuse d’idées et la force motrice, pour ainsi dire, avait déclaré un beau jour, au déjeuner de midi, qu’il conviendrait d’inviter Mlle Arvoine et son amie Mlle Miserlet à venir prendre le thé de quatre heures sans cérémonie, pour faire connaissance entre jeunes filles.

— Louise Miserlet nous en saura gré plus que de toute autre chose ; la moindre attention que nous aurons pour son amie comptera double. Nous sommes de nouveaux venus, nous avons à prendre pied, et Mme Miserlet est la plus grande dame du pays, malgré son nom peu aristocratique.

— Son nom de fille était Mlle de Didier de Château-Pointu, prononça Mme Escandier qui parlait rarement et ne le faisait jamais que pour énoncer des vérités incontestables.

— J’aurais cru, dit son mari qui néanmoins ne se tourna point vers elle, mais vers Lucienne, j’aurais cru qu’il eût été plus convenable d’inviter d’abord Mme Miserlet avec les deux jeunes filles et quelques personnes du voisinage, à un dîner tant soit peu cérémonieux.

— Mme Miserlet n’accepte jamais d’invitations, à ce que nous ont dit ses cousins Goucet ; et dans la visite que toi et maman lui avez rendue, elle n’a pas eu l’air disposée le moins du monde à faire de Château-Pointu un centre d’hospitalité.

— Je ne crois même pas, fit Mme Escandier de son air d’oracle – un très bel oracle à la figure ovale et pleine, aux brillants bandeaux noirs – je ne crois même pas qu’elle ait une chambre présentable. Celle où l’on nous a reçus, au troisième étage de la tour – et quelle terrible spirale pour y monter ! – n’est pas un salon, mais une chambre à coucher. J’ai entrevu un lit derrière un paravent. Paravent splendide à la vérité.

— Mme Miserlet est fort étrange, reprit Lucienne. Si nous l’effarouchons par trop de cérémonies, elle se retranchera derrière ses créneaux, et bonsoir ! Si au contraire nous invitons les jeunes filles à de petits thés gentils, elles accepteront. Cette politesse est facile à rendre, on nous la rendra, et nous aurons alors mis le pied sur la terrasse de Château-Pointu. Qui vivra verra le reste.

Mme Escandier glissa vers sa fille un regard d’admiration silencieuse. Les trois autres sœurs approuvèrent ; M. Eugène demanda si l’on ne risquait point de se mettre sur un pied de familiarité trop grande avec une jeune personne très bien assurément, mais qui n’était cependant qu’une employée.

— De plus, ajouta son père, il y a là une question de règlement. Le travail de Mlle Arvoine ne finit qu’à six heures, et je n’accorde aucun congé pour des motifs futiles. Une heure de temps perdu, c’est une brèche à la discipline des bureaux.

— Et c’est aussi de l’argent perdu, fit Julotte, secouant sagement sa jeune tête.

— Charmante petite âme ! cria Lucienne.

Julotte devint rouge comme un pavot, car elle ne savait jamais si sa grande sœur se moquait d’elle ou non.

— Sans Mlle Arvoine, vous n’aurez pas Louise Miserlet, dit Lucienne. Elles ne font qu’un. Inviter Louise et négliger son amie, ce serait nous aliéner à tout jamais les dames de Château-Pointu.

L’avis de Lucienne prévalut comme toujours, parce qu’elle avait de l’esprit pour défendre ses idées et de l’énergie pour les mettre à exécution.

On fit donc connaissance en buvant du thé dans de petites tasses jolies, mais modernes, et Louise, qui aimait à donner, se demanda, rougissant jusqu’aux oreilles, si elle offenserait les demoiselles Escandier ou si elle leur ferait plaisir en les priant d’accepter six délicieuses tasses de vieux Nyon qu’elle avait entrevues dans une cassette, au grenier, la dernière fois qu’elle y fureta. On causa de toutes les choses qui sont sous le ciel ; Jeanne-Marie, à un certain moment, remarqua que Louise et Ferdine portaient deux bagues pareilles, et demanda si dans le pensionnat où elles étaient régnait aussi la mode des fétiches. Dans celui des demoiselles Escandier, il fallait absolument que deux amies portassent chacune un objet semblable, peu apparent, remarqué seulement de l’amie ; une petite chaîne au cou, sous le corsage, ou bien une épingle d’écaille dans les cheveux, ou une médaille dans la poche ; on appelait cela un fétiche ou un gris-gris, et l’on s’engageait à le baiser chaque soir. Aussitôt tous les chers souvenirs de pension, si frais encore et si riants, se réveillèrent.

Il se trouva qu’Isaline Maunier, la savante, l’égyptologue de Bonne-Grâce, était une cousine des jeunes Escandier ; on parla d’elle, maintenant à Alexandrie, institutrice dans une famille anglaise très savante aussi. Ferdine s’anima en causant de Bonne-Grâce, et quand le nom de sa chère et exquise grande amie, Mlle Octavie, fut prononcé, elle et Louise échangèrent un regard qui signifiait beaucoup de choses. Lucienne avait entendu parler de Mlle Octavie et demanda si elle était vraiment aussi charmante et distinguée qu’on le prétendait. Une légende assurait qu’aucune élève, si rebelle ou insensible qu’elle fût, ne quittait Bonne-Grâce sans avoir ployé le genou devant Mlle Octavie.

— C’est vrai et c’est faux ! cria Ferdine. Mlle Octavie ne cherche rien pour elle-même. Tout son charme, toute son influence, elle les met au service du bien. Elle veut gagner ses élèves à la cause du bien ; et quand on l’aime, elle, quand on l’adore, quand on la prend pour modèle, elle dit : « Cherchez votre modèle plus haut ». Ce qu’elle désire pour chacune de ses élèves, c’est une vie utile, et quand une jeune fille quitte la pension, Mlle Octavie la supplie d’employer pour le Bien, et sans tarder, tous les dons qu’elle possède…

Un regard expressif de Lucienne arrêta ici Ferdine qui rougit légèrement et poursuivit :

— Non, je n’ai pas encore fait grand’chose. J’ai pris soin de mon cher père, j’ai cherché à lui rendre le chez-soi agréable. Maintenant je gagne ma vie… Mais je n’oublie pas…

Un peu émue, elle se tut ; sa main chercha celle de Louise, car Louise savait ; car tous les souvenirs de ces deux amies étaient en commun, et c’était ensemble, le cœur rempli d’une même émotion, d’une même promesse, qu’elles avaient dit adieu à Mlle Octavie.

— Moi non plus, dit Louise humblement, je n’ai pas encore fait grand’chose. Ferdine au moins travaille.

Ce fut alors que Lucienne scandalisa ses sœurs comme jamais encore elle ne les avait scandalisées, en prenant l’attitude nonchalante que nous avons décrite plus haut et en disant d’une voix tout unie, comme si elle eût dit : « Donnez-moi un verre d’eau » :

— Cette Mlle Octavie doit être une personne originale ; dans notre pensionnat à nous, on enseignait qu’une jeune fille, son éducation finie, n’a plus qu’une chose à faire, attendre le mariage. C’est ce que nous faisons, nous quatre, et nous nous ennuyons joliment à attendre !

Jeanne-Marie, Idonie et Julotte poussèrent à la fois un grand cri de protestation. Lucienne ne fit qu’en rire et poursuivit :

— Si elles étaient sincères, elles l’avoueraient, mais elles sont trop bien élevées pour être sincères. Il n’y a que moi, dans cette famille, qui ose dire les choses…

Julotte se leva vivement et vint par derrière mettre ses deux mains sur la bouche de Lucienne, qui se défendit contre ce bâillon, protesta par des exclamations étouffées, et un joli petit combat s’ensuivit. À peine libre, Lucienne recommença :

— Nous sommes entre nous, et je ne vois pas que je déshonore mon sexe en disant la vérité… Moi, une fois sur ce sujet, j’abonde, surtout quand j’ai là par hasard deux personnes intelligentes pour m’écouter.

— Merci du compliment ! crièrent ses trois sœurs.

— Et je prétends, continua Lucienne balançant sa petite pantoufle au bout d’un pied chaussé de soie gris-perle, je prétends que la bénédiction qu’on nous donna à notre départ de la pension signifiait implicitement ceci : « Allez maintenant, mes chères filles, et puissiez-vous bientôt, grâce aux charmes que vous avez acquis dans cette maison, trouver chacune un mari. Pour tuer le temps dans l’intervalle, employez vos petits talents d’agrément. » C’est pourquoi, étant montées chaque matin sur notre tour pour interroger l’horizon et demander plaintivement : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » nous en redescendons, l’air déconfit, et nous nous appliquons, le reste du jour, à nos broderies. Idonie écrit aussi des vers dans un bel album, Jeanne-Marie change de dada tous les quinze jours, Julotte fait des confitures pour s’entretenir la main, et moi, n’ayant pas d’autre talent, je me moque de tout le monde.

— Ce qui revient à dire, fit Jeanne-Marie, que nous nous conduisons fort raisonnablement, comme toutes les jeunes filles de notre condition. Ce n’est pas toujours très amusant, à la vérité. Mais que ferions-nous d’autre ?

— J’imagine parfois, dit Lucienne devenant sérieuse tout à coup, que c’est un péché de gaspiller ainsi sa jeunesse. Voilà quatre ans que je suis sortie de pension, moi ; quatre années perdues. Je n’ai fait de bien à personne ; je ne suis pas devenue meilleure.

— Bien au contraire, dit Julotte, hochant la tête.

— Écoutez-la. C’est le verdict de ma famille, fit Lucienne d’un air à la fois ironique et triste. Je vous dirai néanmoins, puisque je suis en veine d’épanchements, comment je comprendrais l’existence. Je voudrais faire quelque chose d’utile et qui m’intéressât beaucoup. Je voudrais, le soir en m’endormant, pouvoir me dire : « Je n’ai pas perdu ma journée ». Je voudrais, le matin en m’éveillant, sentir une grande joie parce qu’une journée nouvelle est devant moi… Je voudrais fonder une association des Jeunes Filles Utiles…

— Quelle idée admirable ! s’écria Ferdine.

VIII. – Tristes soirs.

Ferdine aimait ses heures de travail, son petit bureau tranquille et frais ; elle aimait l’arrivée du courrier ; les lettres d’affaires l’intéressaient, surtout si elles contenaient quelque terme encore inconnu qu’il fallait déchiffrer et comprendre. Sa besogne journalière était une étude juste assez ardue pour occuper son intelligence sans l’absorber entièrement. Ferdine se plaisait aussi à suivre le va-et-vient du grand bureau, à écouter la voix un peu tremblotante de M. Nantu ; elle s’intéressait à la grande cour dallée de la fabrique, où les ouvriers mangeaient leur morceau de midi quand le temps était beau, et dans laquelle on pouvait jeter un coup d’œil à travers la grille des jardins. Sa course matinale, dix minutes à peine, par ce chemin vert qui, sous les frênes, descendait vers la fabrique et la rivière, lui était un plaisir quotidien. Quand elle en avait le temps, elle faisait deux ou trois fois de suite ce petit trajet, montant et descendant le chemin, et quelquefois relisant, dans cette jolie solitude des prés et des arbres, une lettre reçue la veille de tante Cornélie, ou de Siméon, ou de Mlle Octavie. Souvent, à midi, quand Ferdine sortait du bureau, elle trouvait, se promenant une ombrelle à la main dans l’allée de gravier bleu, l’excentrique Lucienne pour laquelle elle sentait une croissante sympathie.

— Puis-je vous accompagner un bout de chemin ? nous ne déjeunons qu’à une heure et je n’ai rien à faire en attendant, disait Lucienne qui semblait, elle, se défendre d’un penchant pour Ferdine et le couvrait de toutes sortes de prétextes.

Elles avaient bien des sujets d’intérêt commun : leurs lectures, les gens du village, les dames de Château-Pointu. La conversation de Lucienne était toujours intéressante, mais on y démêlait, même sous la plaisanterie, une note continuelle d’ennui, presque d’amertume. Si Ferdine racontait en riant quelque épisode du bureau, quelque bévue de son inexpérience, Lucienne faisait d’un ton de raillerie :

— Que diriez-vous si je demandais votre place à papa ? Moi qui ne suis bonne à rien, je serais peut-être bonne à cela.

— Je dirais que vous m’ôtez le pain de la bouche, répondait Ferdine feignant que tout cela ne fût qu’un badinage.

Lucienne revenait parfois à cette idée qu’elle avait émise d’abord comme une boutade, de fonder une association de jeunes filles utiles, et Ferdine, dont l’enthousiasme intuitif groupait instantanément des images autour d’une notion abstraite, Ferdine s’écriait tout d’un élan :

— Mais commencez donc tout de suite…

— Les éléments abondent, faisait Lucienne avec ironie. Nous serions six membres fondatrices : Vous d’abord, qui travaillez ; mais vous ne pouvez faire autrement et ça ne compte pas. Louise Miserlet, qui regarde les hirondelles voler autour de sa tour ronde ; ma sœur Idonie qui passe ses jours à attendre, dans des attitudes de vitrail, le bel inconnu ; Jeanne-Marie, qui brode d’arabesques jusqu’aux torchons de son futur ménage, et Julotte… Oui, Julotte fréquente du moins la cuisinière et pourrait faire une omelette si nous étions jetées sur une île déserte, mais Julotte… non, on ne peut dire que ses talents aient encore contribué à l’amélioration du monde. Pour finir, il y a moi, fondatrice et présidente de ce groupe de Jeunes Filles Utiles, dont le règlement central serait : « Travaillez chaque jour pendant deux heures au bien du prochain… »

— Comment ! s’écria Ferdine, ce serait aussi beau que cela ! Le bien du prochain ! Je croyais qu’il s’agissait simplement d’une activité quelconque, artistique ou domestique, ou de lectures sérieuses.

— Oui, ma chère, ce serait aussi beau que cela. Malheureusement, cela ne sera pas.

— Qui sait ? dit Ferdine. Oh ! je voudrais que Mlle Octavie vous entendît, elle aurait mille encouragements à vous donner.

En général Ferdine achevait à peine son repas de midi – repas appelé le lunch par l’aristocratique Mme Bogyvy, – que Louise arrivait tout courant pour passer avec sa Ferdine l’heure de la sieste. Après s’être embrassées comme si elles ne s’étaient vues d’un an, elles s’asseyaient en face l’une de l’autre, les mains dans les mains, et Louise alors, toujours anxieuse, interrogeait.

— N’es-tu point trop fatiguée ? chacun est-il aimable pour toi ? Oh ! Ferdine, si tu te sentais trop malheureuse, tu me le dirais, n’est-ce pas ?

Elles se montraient toutes leurs lettres, se confiaient toutes leurs impressions, c’est-à-dire que Ferdine avait beaucoup à raconter et que son amie l’écoutait. La vie de Louise était fort monotone et n’eût pas fourni matière à une chronique bien ample. Quand l’heure du bureau approchait, Louise accompagnait Ferdine jusqu’au bas du chemin vert, puis lui disait adieu avec effusion.

Par malheur, elle était poltronne ; pour rien au monde elle ne fût descendue seule, le soir, de Château-Pointu au village ; Monsieur Antoine n’était plus assez jeune pour qu’elle le priât souvent de l’escorter ; de plus, Mme la douairière avait une peur affreuse qu’il ne passât au cabaret le temps que durait la visite. « Demande-lui plutôt d’aller chercher ton amie, disait-elle à Louise ; vers dix heures il la reconduira. » Mais Ferdine était lasse le soir, ou bien elle avait à faire quelque petite besogne domestique, quelque raccommodage : elle ne disposait que des heures du soir pour tirer l’aiguille. Aussi ne montait-elle guère à Château-Pointu qu’une fois la semaine, sans compter le dimanche, bien entendu.

Les soirs étaient tristes ; malgré un propos bien arrêté de se trouver heureuse, Ferdine ne pouvait se dissimuler que les soirs étaient tristes, la solitude peuplée de souvenirs plus amers que doux. « Ô mon cher papa ! ô Siméon, mon frère ! » murmurait-elle parfois, laissant tomber son aiguille. Et tout semblait se décolorer, la vie n’avait plus ni sens, ni intérêt ; qu’était-ce que l’avenir ? une monotone répétition du jour présent, du triste soir, une perpétuité de solitude. Pour essayer de se faire rire, Ferdine se disait parfois : « Lucienne prétendrait que je soupire aussi après le bel inconnu. Mais ce n’est pas cela ! Oh ! ce n’est pas cela ! Je souhaite quelque chose qui m’absorbe davantage, qui m’intéresse et me prenne jusqu’au fond de mon être ; une vraie raison de vivre enfin. Cependant je ne vois pas que d’autres l’aient plus que moi, cette vraie raison de vivre. Au contraire. »

Et puis, il y avait en Ferdine des besoins de tendresse et d’activité qui ne trouvaient pas à se satisfaire, même dans l’intimité de Louise. Quand Louise disait à son amie – et elle le disait fréquemment : « Tu me suffis », Ferdine restait bouche close, craignant de mentir. Non, cette amitié ne lui suffisait pas. Elle s’en rendait compte trop clairement, elle en souffrait. Elle y pensait tout le soir parfois et s’accusait d’être ingrate. « J’ai le caractère mal fait », se disait-elle.

Souvent elle pleurait, notre pauvre petite Ferdine, puis elle s’indignait de ses attendrissements sur elle-même. Le silence de la chambre lui devenait intolérable ; elle ouvrait alors sa fenêtre pour écouter le silence du dehors, et cette obscurité pointillée de petites lumières rendait plus intense le sentiment de sa solitude. Pas une âme, sous ces toits de ferme ou d’ouvriers, dont elle sût même le nom ! Là-bas, chez elle, elle connaissait au moins chacun, et chacun la connaissait, et le soir, bien des portes ouvertes l’eussent accueillie avec bienvenue…

Dans la chambre voisine, Mme Bogyvy, fatiguée d’avoir été tout le jour la dame Très-Bien, vivant avec distinction d’un trop petit revenu, Mme Bogyvy dormait depuis une heure ou deux. Ferdine l’entendait respirer avec une régularité majestueuse. M. Nantu, qui faisait chaque soir sa partie d’échecs avec le maître d’école, rentrait au coup de dix heures ; alors Ferdine se couchait, ayant épié le petit grincement sec de la clef dans la serrure d’en bas, et le frottement de l’allumette avec laquelle M. Nantu allumait sa bougie au pied de l’escalier. Et le lendemain matin, comme Ferdine avait vingt ans et un excellent sommeil, elle se réveillait voyant de nouveau la vie presque en rose.

IX. – Dimanches gris.

Il y avait les dimanches. Beaucoup de dimanches gris cet automne-là, mais qu’importait ? Dans la tour ronde de Château-Pointu, tous les dimanches, bleus ou gris, étaient délicieux. Le matin, d’abord, sous les voûtes romanes de la petite église, Louise et Ferdine, assises côte à côte dans le banc du château qui avait un écusson sculpté, écoutaient ensemble le sermon ; ou bien distraites, s’il faut l’avouer, elles suivaient quelque pensée doucement vagabonde vers les absents, pensée qui tout de suite devenait une prière. Un désir du bien parfait leur gonflait le cœur à toutes deux, et même si elles avaient été incapables de répéter ensuite les trois points du sermon, leur dimanche matin n’eût point été perdu. Elles en parlaient en remontant vers la tour, ayant plus de temps devant elles pour se laisser voir leur âme. Une chose les préoccupait toujours : leur promesse à Mlle Octavie. Faudrait-il éternellement répondre à cette amie dont les lettres questionnaient patiemment. « Non, je ne fais rien ; je vous ai promis de donner ma vie au Bien, mais je ne trouve rien à faire… » ? — Il y a les lépreux de Sibérie, disait Louise. Pauvres gens ! Mais grand’mère ne veut pas que je la quitte, et d’ailleurs… il faudrait être une héroïne… Je donne aux missions tout l’argent que je peux donner… Eh ! bien, Ferdine, cela ne me cause aucun plaisir… Et quand je lis dans la Feuille missionnaire que leurs bœufs ont péri, là-bas, par douzaines, je me dis : « C’est avec mon argent qu’on les a achetés, ces bœufs, et voilà pourquoi ils sont morts : j’ai donné mon argent sans joie et sans foi… »

— Quelle idée ! disait Ferdine.

Et pourtant elle sentait au fond d’elle-même que Louise avait peut-être raison. À quoi bon l’argent, si le divin intérêt de la charité ne l’accompagne pas ?

— Assurément, poursuivait Louise, mes devoirs envers grand’mère passent avant tout, comme ton devoir envers ton père quand tu le possédais encore. Mais grand’maman dort beaucoup ; la moitié de l’après-midi elle sommeille, son mouchoir sur les yeux, et le soir, pendant que je lui lis des vers ou le journal, elle s’assoupit tout doucement…

Et parfois la pauvre Louise ajoutait :

— Il me semble déjà être vieille, vieille ! aussi vieille que grand’maman.

Quand elles arrivaient à Château-Pointu, le déjeuner était servi au second étage de la tour, chez Louise ; grand’maman descendait ou ne descendait pas, selon la couleur du temps. Après le repas, on montait chez elle, on causait un moment, puis les deux amies, quand elles voyaient la douairière somnoler, se retiraient dans l’une de ces embrasures profondes qui étaient comme de petites chambres autour de la grande. Louise avait déniché quelque trésor dans les collections de son père, dont les armoires de cette grande pièce étaient remplies, et Ferdine s’exclamait :

— Vraiment, si j’avais tant de choses précieuses autour de moi, j’attendrais des voleurs ! Tu n’as jamais pensé aux voleurs, Louise ?

Louise répondait à voix basse, en riant :

— Que de fois je les ai désirés ! Cela romprait la monotonie…

Alors, et toujours d’une voix discrète pour ne point réveiller sa grand’mère, elle contait à Ferdine l’histoire de voleurs qu’elle rêvait, histoire dramatique, compliquée, saisissante, qui finissait bien. Si rien ne se passait dans la vie de Louise, beaucoup de choses se passaient dans sa tête.

— Ce qui m’étonne, Louise, fit son amie au bout de quelques minutes, c’est que tu te confines dans cette vie imaginaire ; la réalité semble n’avoir pour toi aucun intérêt. J’aurais compris autrement mon rôle dans ce coin de pays. Je connaîtrais chacun et j’irais souvent causer avec les vieux qui restent à la maison. De temps à autre, je ferais un plaisir aux enfants, ils auraient un beau sapin à Noël, et, en été, une sauterie sur le foin et un régal de beignets.

Louise rougit et soupira.

— Je nai jamais essayé, dit-elle. Tu connais ma sauvagerie. La seule idée de parler aux gens du village me donne le cauchemar. Je ne sais pas de quelle façon m’adresser à eux ; j’ai peur qu’ils ne se moquent de moi. Ils ont de gros rires… Non, vois-tu, je ne suis heureuse que sur ma terrasse du Château-Pointu où l’on ne voit jamais personne.

— Reste à savoir, dit Ferdine, – à vingt ans on a le blâme facile, – si tu fais ton devoir en restant sur cette terrasse. Riche comme tu l’es, comme tu le seras surtout, tu devrais être la providence du pays.

— Cela, répondit Louise qui avait réfléchi à ces sujets plus que ne l’imaginait Ferdine, cela – le rôle de providence ou de pourvoyeuse comme on l’entend en général – cela est banal et facile. Demande plutôt à grand’maman. L’anniversaire de la naissance de papa tombe dimanche prochain. Dimanche donc, dès le matin à leur réveil, dix familles nécessiteuses recevront ce qu’elles attendent assurément. car ce don se renouvelle chaque année, un billet de cinquante francs apporté par la douce main de Monsieur Antoine. Aussitôt, comme de juste, un concert d’actions de grâces et de bénédictions montera vers Château-Pointu, qui ne s’en portera pas mieux. Du moins, je n’ai jamais remarqué que nous fussions plus heureuses après le 17 novembre.

— Quelles sont ces dix familles ? demanda Ferdine intéressée.

— Je le sais à peine. Grand’maman a la liste, qu’on n’a jamais renouvelée, depuis seize ou dix-huit ans que fonctionne le système. Françoise vient nous dire parfois : « — Le vieux Thomas ou Jean-Pierre est mort. — Qui est Thomas, qui est Jean-Pierre ? demande grand’maman. — Allons donc ! vous lui donniez cinquante francs chaque bout d’automne, à ce vieux rien-qui-vaille. — Vraiment ! et il est mort ? que c’est ennuyeux ! A-t-il des enfants au moins ? — Deux filles. — Parfaitement. L’aînée remplacera son père dans ma liste. »

— Louise ! s’écria Ferdine, c’est un conte que tu me fais-là, et je ne te connaissais pas ce ton d’ironie. Il est impossible que ta grand’mère…

Louise haussa les épaules et regarda d’un air triste, par l’étroite fenêtre si profondément enchâssée dans la muraille épaisse, le village qu’on distinguait par moments derrière une buée de pluie, au pied du coteau.

— Grand’maman a la main toujours ouverte, reprit-elle, mais je doute qu’elle fasse beaucoup de bien, réellement. C’est au petit bonheur. Il se peut que ses largesses, ici ou là, arrivent à propos, soulagent une vraie infortune. Chaque premier de l’an, grand’mère envoie mille francs à l’hôpital, que nous ne visitons jamais ; nous ne savons même pas comment il est administré. Le 5 avril, fête de mon aïeule Didier, la maman de grand’maman, ce sont les vingt plus vieilles femmes du village qui reçoivent chacune vingt-cinq francs. J’imagine que quelques-unes, comme la mère de l’aubergiste, ne sont pas pauvres du tout et n’ont aucun besoin de cette aumône. Il me semble qu’à leur place je refuserais. C’est Françoise qui fait cette distribution-là, et elle ne la fait qu’en grommelant.

— Écoute, s’écrie Ferdine par une inspiration subite, nous sommes d’assez grandes demoiselles, me semble-t-il, pour qu’on nous confie une mission. Demande à ta grand’maman qu’elle nous permette de remplacer Monsieur Antoine dimanche prochain, dans sa visite aux dix familles. Demande-lui aussi sa liste et nous l’examinerons ensemble. Je prendrai des informations pendant la semaine ; Mme Bogyvy est très renseignée.

— Je te vois venir, révolutionnaire ! fit Louise. Grand’maman est trop vieille pour rien changer à ses coutumes.

X. – Quelque chose à faire.

Le cœur leur battait bien un peu, à l’une et à l’autre, car elles l’avaient voulu, elles l’avaient obtenu. La petite sacoche en cuir de Russie contenant dix billets de cinquante francs dans dix enveloppes fermées était aux mains de Louise, ce dimanche matin, tandis que la première cloche, une petite cloche modeste et fêlée, sonnait en sonneries éparpillées pour avertir les enfants de se rendre au catéchisme.

Il était huit heures ; un brouillard assombrissait le jour. Dans la rue, quelques hommes, quelques ménagères balayaient leur seuil de porte ou le pont de grange ; les gamins en tabliers propres, en collerettes blanches, la main dans la main, se dirigeaient vers l’église. Louise et Ferdine s’étaient levées de très bonne heure, et, toutes prêtes, repassaient encore une fois ensemble la liste des familles à visiter.

— C’est toi qui parleras ? disait Louise d’un ton suppliant. Oh ! promets-le moi ! Je ne saurais que dire.

— Mais c’est bien simple ! s’écriait Ferdine en riant, un peu excitée. Comme dans le Petit Chaperon rouge… « Voici un petit pot de beurre que ma grand’mère vous envoie. » Je me figure que nous ne dirons pas grand’chose, ni toi ni moi… Nous serons horriblement intimidées dans notre rôle de bienfaitrices, et, quand s’élèvera le concert de bénédictions dont tu parlais l’autre jour, nous nous dépêcherons de nous sauver. Cinq minutes par visite ; un coup d’œil autour de la chambre, pour nous rendre compte… Et encore ! chez cette vieille Gautier que Mme Bogyvy nous peint si farouche, nous ne ferons qu’entrer et sortir… Tu entres la première, Louise, et tu dis : « Bonjour, madame Gautier ; voici un petit cadeau de la part de grand’maman. » Puis nous nous enfuyons à toutes jambes comme si nous avions commis un crime.

Louise, enveloppée dans un imperméable peu élégant, son petit chapeau d’été défraîchi à moitié caché sous un voile brun, Louise n’avait pas l’air d’une châtelaine. Palpitante et confuse, se demandant s’il était bien vrai, bien possible qu’elle se fût jetée de gaîté de cœur dans une si terrifiante aventure, elle s’effaçait derrière Ferdine qui, plus grande, élancée, l’air animé et les yeux brillants sous sa voilette de crêpe, la tournure svelte et jolie, bien que sa toilette fût des plus simples, semblait, des deux, la personne importante et principale. Louise aurait voulu que son amie portât la sacoche aux billets, mais Ferdine s’y refusait absolument.

Elles sortirent. La première adresse, en commençant par la gauche de la rue, était celle de la vieille Gautier, précisément.

— Mangeons notre pain noir le premier, comme disent les gens de campagne, murmura Ferdine en s’engageant dans un étroit couloir dallé, entre deux maisons aux larges avant-toits cossus.

Tout au fond de l’allée, sur le seuil d’une porte peinte en bleu, se tenait une vieille femme dont la figure éclairée d’en haut par un reflet glissant entre les toits, n’était point désagréable du tout, rouge et riante, avec de petits yeux noirs perçants. Ferdine poussa en avant Louise, qui faisait mine de reculer.

— Vous êtes madame Gautier ? demanda Louise d’une voix tremblante et sans oser lever les yeux.

— Ça dépend. Pourquoi ? répondit la vieille femme, si du moins une phrase aussi peu catégorique peut s’arroger le titre de réponse.

— Grand’maman, poursuivit Louise encore plus intimidée, vous envoie un petit présent…

— Dans ce cas… dit la vieille femme allongeant une main ridée vers la sacoche, d’où Louise se hâta de tirer l’une des enveloppes fermées.

— Grand merci, et dites à Mme Miserlet du Château que pour cette fois sa charité est bien placée.

Sur ces paroles assez énigmatiques, la vieille femme ouvrit la porte bleue et rentra chez elle.

— Le concert de bénédictions a été court, chuchota Ferdine comme les deux amies émergeaient de nouveau de ce couloir.

— Je trouve bien peu intéressant de faire la charité, soupira Louise. Cherchons à présent Mlle Mélanie Menton.

— C’est une petite couturière, à ce que m’a dit Mme Bogyvy.

— Leur père était autrefois sur la liste, mais il est mort et sa fille aînée l’a remplacé, sans rime ni raison, dit Louise qui tournait à l’aigre.

Elles se dirigèrent vers une petite maison grise, proprette ; elles entrèrent et lurent sur un petit carton cloué au milieu d’une porte qui avait une chattière : Mlles Menton, robes et confections.

— Tu vois que la rime y est, sinon la raison, dit Ferdine à voix basse, en poussant son amie.

Impossible de prendre au grand sérieux cette tournée de charité ; impossible de se mettre dans l’esprit qu’en ce dimanche matin, tandis que sonnaient les cloches de l’église, on était deux jeunes chrétiennes remplissant un devoir chrétien.

La porte s’ouvrit ; une jeune personne qui avait encore ses cheveux en papillotes sortit avec vivacité et tomba presque sur les deux amies.

— Oh ! pardon, pardon ! s’écria-t-elle, s’excusant en une profusion de phrases et d’interjections… Je courais voir si peut-être Monsieur Antoine…

— Grand’maman m’a chargée de remplacer Monsieur Antoine, fit Louise qui prenait quelque assurance, et si vous êtes Mlle Mélanie Menton, j’ai à vous remettre ceci.

En même temps, ses yeux erraient sur la camisole brodée de la jeune couturière et sur un petit fichu de soie rose-changeant qu’elle portait au cou. Mlle Menton se confondit sur nouveaux frais, demanda respectueusement des nouvelles de la santé de Mme Miserlet, pria les jeunes filles d’entrer chez elle un instant, pour se reposer. Mais elles refusèrent avec quelque froideur.

— Vit-on jamais rien d’aussi absurde ! s’écria Louise tout à fait hors des gonds. Quand on pense que tout à côté, peut-être, il y a des pauvres !

— Nous tâcherons de les découvrir, dit Ferdine.

Tout à coup une voix essoufflée se fit entendre derrière elles :

— Oh ! mademoiselle… mademoiselle Miserlet… s’il vous plaît !…

Une jeune fille les rejoignit en courant, vêtue comme Mlle Mélanie d’une camisole à volant brodé, et ses cheveux également en papillotes.

— Oh ! puisque c’est vous, vous-même, et non plus Monsieur Antoine, commandez à ma sœur de partager, je vous en supplie,… cria-t-elle, s’arrêtant pour reprendre haleine. Tout le village dit bien que c’est une injustice, et si la dame du Château savait les choses… Pourquoi cinquante francs à ma sœur et rien à moi ? Est-ce que je ne suis pas une brave et honnête fille, moi aussi ? Je gagne un franc par jour à mes journées ; la nourriture en plus, bien sûr… Ce n’est pas de quoi faire des économies… Et voilà ma sœur qui a déjà deux cents francs à la Caisse d’épargne, depuis quatre ans que notre père est mort… Tous les garçons seront pour elle, à cause de son argent…

— Elle ne pourra toujours en épouser qu’un, dit Ferdine d’un ton très sérieux.

— Est-ce qu’on sait ! rétorqua la petite couturière, dont les idées semblaient s’être légèrement brouillées pendant la course. Oh ! parlez en ma faveur à Mme Miserlet ! Elle a été très bonne pour nous tant que mon père, qui était malade, nous élevait avec peine ; mes trois petits frères sont morts ; ma sœur et moi, nous gagnons notre vie, et il n’y a pas de raison, je vous assure, pour que Mélanie soit favorisée à ce point… Au lieu de donner cinquante francs au vieux Jonas Roux, qui est un soûlard comme chacun sait, et un joueur de cartes, et un sacreur, et qui bat sa belle-fille, et qui empêche les petits d’aller au catéchisme, et qui dit des horreurs de M. le ministre…

Elle s’interrompit, n’osant achever sa requête.

— L’année prochaine, tout cela changera, dit Louise un peu brusquement. Et si vous connaissez des pauvres, de vrais pauvres, donnez leur adresse à mon amie, ajouta-t-elle d’un autre ton, en indiquant Ferdine.

Désappointée, confuse, la petite demoiselle Menton resta là, les doigts errants sur ses papillotes, tandis que Louise et Ferdine s’éloignaient.

Un vieux bonhomme, debout au milieu de la place qu’encadraient l’église, la cure, l’école et l’auberge, et qu’un énorme tilleul ornait magnifiquement, un vieux bonhomme, au visage rouge et blanc couronné d’un bonnet de coton, agitait les bras dans la direction d’un interlocuteur à demi caché derrière les volets de l’auberge.

— Montes-en, mon ami, montes-en deux douzaines, trois douzaines… Je veux que ce soir il n’y ait pas plus d’hommes debout dans la salle que de quilles sur ton jeu de boules… À la santé de la dame du Château, et qu’elle puisse ne jamais aller où l’on mange les carottes par la racine !

— Horreur ! fit Louise devenant toute blanche.

Le bonhomme continuait :

— C’est le grand dimanche, le grand dimanche ! Tous ceux qui passent, je les invite. Et si les filles en veulent, elles n’ont qu’à le dire, poursuivit-il, comme son petit œil enflammé, clignotant, rencontrait les deux jeunes filles épeurées. Allons, voyons, les belles petites, un verre de muscat, que c’est le vieux papa Jonas qui vous l’offre… Et rien à payer… Monsieur Antoine du Château va passer avec les fonds…

— Vous vous trompez, dit Louise d’une voix claire, et s’avançant ferme et droite comme une héroïne…

De derrière les volets de l’auberge un personnage invisible cria :

— Fais donc attention, Jonas, c’est la demoiselle du Château.

— Bah ! dit-il stupéfait.

Mais reprenant aussitôt son assurance avinée, il se tourna vers Louise d’un air aimable.

— Tiens ! tiens ! fit-il, vous avez joliment grandi depuis la dernière fois… C’est qu’on ne vous voit pas souvent par le village…

— Inutile d’attendre Monsieur Antoine, dit Louise qui vibrait d’indignation. L’argent de grand’maman ne sera pas employé à boire et à faire boire.

— Ta ! ta ! ta ! s’écria le bonhomme, en riant à gorge déployée, les deux mains sur ses côtes, la grand’maman sait aussi bien que moi qu’une bonne goutte de vieux – ou de nouveau – réjouit le cœur de l’homme et de la femme. Tel que je suis, vous me voyez gai comme un pinson en attendant mon ami Antoine.

— On m’a parlé de votre belle-fille qui est pauvre, qui est malheureuse, qui a des enfants, poursuivit Louise tremblant de la tête aux pieds, d’une émotion croissante. C’est elle que nous irons voir, c’est elle qui recevra…

Ferdine tira son amie par le bras et l’interrompit :

— Sois prudente ! murmura-t-elle. Nous ne connaissons pas cette belle-fille.

— Ah ! fit Louise excédée, je commence à croire que tous les chenapans sont sur la liste de grand’mère, et tous les braves gens en dehors. Mais voilà M. le pasteur qui sort de la cure, demandons-lui des renseignements.

Le pasteur, un jeune homme à la démarche vive, s’avançait à travers la place, vint droit à Louise, tête nue.

— Tant que le père Jonas est dans cet état, dit-il, toute contradiction ne sert qu’à l’exciter davantage ; je le sais par expérience… Je suis désolé, mesdemoiselles, de vous faire passer d’une scène désagréable à une autre non moins désagréable ; mais il y a là, chez moi – il se tourna et fit un geste vers la façade de la cure – deux vieilles femmes qui se querellent atrocement au sujet d’un cadeau que Mme Miserlet, apparemment, fit remettre à une fausse adresse.

— Comment ! dit Louise interloquée, je l’ai remis moi-même à la vieille Gautier.

— Une vieille petite femme à cheveux gris ébouriffés, et qui boite légèrement ?

— Non, une grande dont les cheveux sont encore bruns et qui ne boite pas le moins du monde.

— C’est bien cela ; sa voisine, la grande Sophie, dit le pasteur. Le cadeau de Mme Miserlet ne lui était pas destiné. Depuis bien des années, chaque 17 novembre, la vieille Gautier reçoit de votre grand’mère cinquante francs, et sa voisine estime qu’il est temps que la roue tourne. Je suis assez de son avis, si l’on me demande mon opinion. Depuis quatre ans que j’habite cette paroisse, j’ai appris à redouter la date du 17 novembre à cause des querelles, des jalousies, des scènes de prodigalité ou d’inconduite qu’une distribution d’argent, – peu judicieuse, laissez-moi le dire, – fait surgir au milieu de mes paroissiens.

M. le pasteur s’échauffait légèrement ; ce conflit entre deux vieilles femmes prêtes à s’arracher les yeux, auquel il venait d’assister, l’avait jeté hors des gonds.

Louise se laissa tomber sur le banc de pierre qui régnait à l’entour du grand tilleul, accablée et triste comme elle ne l’avait été de sa vie.

— Nous n’en sommes qu’à la troisième visite ! murmura-t-elle. Quand nous aurons fini, la paix aura entièrement fui ce village.

TROISIÈME PARTIE

 

XI. – Le devoir se précise.

— La belle-fille de Jonas Roux, par exemple, avait dit M. le pasteur, voilà une brave femme méritante, une travailleuse, et qui néanmoins noue les deux bouts avec peine, car elle a six enfants à nourrir, outre le grand-père qui boit presque tout ce qu’il gagne.

— Allons chez cette femme, dit Louise aussitôt, saisissant le bras de Ferdine.

— Mais, objecta son amie, savons-nous si ta grand’mère…

— Je prends tout sur moi, s’écria Louise, dont la petite figure insignifiante était toute changée par une expression de tragique horreur. Grand’maman saura que ses générosités empoisonnent le village, qu’à cause de son argent les vieilles femmes se prennent aux cheveux et que les vieux hommes mènent une conduite abominable, et que les sœurs se jalousent, se déchirent presque. Ferdine, j’en suis suffoquée !…

Elle marchait très vite cependant, et le souffle ne lui fit défaut qu’à la dernière minute, au moment d’entrer chez la veuve Roux, dont un petit garçon leur avait indiqué la demeure.

— C’est l’émotion… dit-elle, se laissant tomber sur un banc délabré, devant la porte. Je suis à la fois indignée, effrayée, et triste, triste… Oh ! je voudrais n’être jamais descendue de Château-Pointu !…

— Il faut le prendre autrement, dit Ferdine presque sévère, car son contact journalier avec la vie réelle et le travail lui donnait un avantage sur Louise. Tu devrais être très contente d’avoir découvert d’affreux abus pour y mettre fin.

Mais Louise secoua la tête ; elle ne se sentait aucun zèle réformateur ; elle n’avait entrepris cette distribution d’aumônes que pour faire plaisir à Ferdine.

Derrière elles, une jeune femme venait de passer la tête à la fenêtre, étonnée. Sa figure assez douce était pâle et flétrie ; les coins de sa bouche s’affaissaient, encadrés de ces deux rides que cause une éternelle inquiétude, et ses yeux bruns, mobiles, cernés de bleu, semblaient épier sans cesse un objet de terreur. La jeune femme resta là, sans rien dire, jusqu’au moment où Ferdine, tournant la tête, l’aperçut.

— Ah ! dit-elle, vous êtes madame Roux ?

— La veuve Roux, oui…

— Nous vous cherchions ; Mlle Miserlet a quelque chose à vous dire, poursuivit Ferdine afin de donner à Louise le temps de se faire une contenance moins abattue.

— Il n’y a pas de malheur ? fit précipitamment la jeune femme, dont les yeux effrayés se mirent aussitôt en mouvement, comme pour chercher ce malheur aux alentours.

Les deux amies se regardèrent étonnées, et Louise qui n’avait pas encore vu le visage caché derrière elle, mais que ce ton de subite alarme avait surprise, Louise se leva, se tourna vers la fenêtre.

— Bonjour, madame Roux, fit-elle rougissante, embarrassée, et tortillant entre ses doigts la poignée du petit sac de cuir. Non, il n’y a pas de malheur, que je sache. Qu’est-ce qui vous fait penser si vite à un malheur ?

— Ah ! voyez-vous, je suis accoutumée à ça plus qu’à autre chose, dit la veuve un peu confuse. Je ne vois pas souvent la demoiselle du Château venir s’asseoir sur mon banc, et alors… j’ai pensé que c’était peut-être une mauvaise nouvelle… Mais non, les petits sont tous là, fit-elle jetant un regard par-dessus son épaule dans l’intérieur de la chambre, et « pour quant » au grand-père…

— Nous venons de le voir, interrompit Louise dont la voix reprit son petit tremblement d’indignation. Un homme de cet âge devrait avoir honte de se conduire comme il le fait. C’est précisément ce qui nous amène… Grand’maman lui envoyait son cadeau annuel de cinquante francs, mais nous avons tout de suite deviné qu’il allait les employer très mal, et c’est à vous que je les apporte. Cette petite somme vous sera utile pour vos enfants.

La jeune femme poussa une exclamation, avança une main hésitante vers l’enveloppe que Louise lui tendait, et quand elle sentit le papier entre ses doigts, elle se mit à pleurer.

— Cinquante francs ! comme cela, tout d’un coup ! Cinquante francs que je n’ai pas gagnés !

— Ah ! si ! par exemple ! vous les avez bien gagnés en étant assez brave femme pour supporter cet affreux vieux homme, fit Louise dont le ton devenait acerbe aussitôt qu’elle pensait à Jonas. Faut-il absolument qu’il demeure chez vous ?

— C’est nous qui demeurons chez lui, dit la veuve de sa voix résignée. La petite cambuse est à lui, ainsi que ce morceau de jardin, derrière. Ça me fait une grande différence. Je n’ai pas de loyer à payer, et puis les légumes du jardin et les pommes de terre, ça m’aide joliment pour l’hiver. Je gagne assez pour nourrir mes six gamins et leur acheter des souliers, mais rien de plus… Cinquante francs ! reprit-elle subitement, comme effarée de joie… C’est à n’y pas croire…

Elle promenait ses regards de Louise à Ferdine et semblait supplier qu’on la tirât de ce rêve, si c’était un rêve…

— Vos enfants font peu de bruit, dit Ferdine qui se pencha pour voir dans la chambre, par dessus un gros pot de romarin ornant l’appui de la fenêtre. Personne ne croirait qu’il y a six bambins là-dedans.

— Ils sont « sous la crainte », fit leur mère avec un soupir, et cette expression villageoise fit ouvrir de grands yeux à Louise qui n’entendait rien à la jolie parlance commune. Je les ai habillés « du dimanche », prêts à sortir. Mais le grand-père se promenait par là, et il avait tout le temps un œil sur la porte. Il leur défend d’aller au catéchisme. Entre le grand-père qui dit : Je ne veux pas ! et le pasteur qui dit : Je veux ! ils ne savent auquel entendre, les pauvres…

— C’est tout bonnement scandaleux, fit Louise avec véhémence. Vous devriez vous révolter une bonne fois.

La veuve soupira de nouveau, leva les yeux vers le vieil avant-toit vermoulu qui abritait le banc…

— Sans doute, murmura-t-elle, trop timide pour discuter… Mais il faut bien avoir un toit sur la tête… surtout pour les enfants, quand il y en a six.

Puis elle se souvint du grand bonheur qui venait de lui tomber du ciel ; elle n’y croyait pas encore tout à fait, mais elle sourit… Elle avait une vision comme de six petites paires de chaussures toutes neuves rangées en ligne sur le seuil de la chambre… Et comme elle souriait à sa vision, les deux jeunes filles s’éclipsèrent.

— Ne me parle pas ! fit Louise d’une voix étouffée, étendant sa main vers Ferdine comme pour repousser des paroles… Ne me dis rien !… Je concentre mes impressions pour en faire part à grand’maman… Qui avons-nous sur notre liste maintenant ? poursuivit-elle au bout d’une minute, s’arrêtant pour consulter son calepin, au bord d’un jardinet à palissade verte. Mademoiselle Nelle. Ce doit être ici, précisément. Quand grand’maman était plus ingambe et qu’elle descendait plus fréquemment au village, elle s’arrêtait chez Mlle Nelle, qui aimait beaucoup les visites. J’y entrais parfois, moi aussi ; Mlle Nelle – l’abréviation d’un prénom extraordinaire : Myranelle ou quelque chose de ce genre – Mlle Nelle me donnait des gâteaux d’anis extrêmement durs et me racontait la révolution de 1848, à laquelle elle a « pris part » – du côté féal et réactionnaire, assurément – en Allemagne. Elle était femme de chambre, ou dame d’atours, comme il lui plaisait de nommer cette fonction, chez une duchesse régnante, dans un duché grand comme un mouchoir de poche. Ses descriptions de cette petite cour solennelle étaient assez amusantes. Mais la pauvre dame d’atours doit avoir bien vieilli ; elle était déjà si vieille, si vieille avant mon départ pour la pension, et je ne l’ai pas revue.

Ferdine fut sur le point de répéter à Louise qu’elle avait bien mal compris, bien mal rempli son devoir dans le village, mais comme elle le lui avait déjà dit sous diverses formes, et qu’à chaque fois Louise avait pris un air navré, Ferdine s’abstint.

Elles pénétrèrent dans un corridor étroit, frappèrent à une porte et entendirent une petite voix fêlée, chevrotante, qui semblait venir du fond d’une caverne, les priant d’entrer. Au premier pas qu’elles firent dans la chambre, elles s’arrêtèrent, interdites, et se crurent à la lisière d’une forêt. Les fenêtres étaient tendues d’une gaze verte qui rendait le jour incertain, mystérieux, comme il l’est sous de grands arbres ; des branches de pin, de sapin, très étalées, tapissaient les parois, remplissaient des vases et des cruches de grès, panachaient le haut de la glace et des tableaux, s’accrochaient aux rideaux du lit ; il y en avait même toute une jonchée par terre, devant le canapé, comme un tapis. Une odeur résineuse, agréable, mais trop concentrée, trop chaude dans cette pièce close hermétiquement, souffla au visage des deux jeunes filles comme une bouffée de vent d’orage qui aurait passé sur une sapinière. Du fond de ce bosquet s’avança une petite femme très droite et très digne qui fit trois pas, puis exécuta une révérence comme on n’en voit plus.

— Mademoiselle Louise Miserlet de Didier de Château-Pointu, exclama-t-elle avec une solennité qui parut terrifiante à Louise ; son insignifiante petite personne s’arrangeait mal d’une si longue queue de titres. Voilà un honneur que je n’espérais guère, tout en le désirant depuis longtemps.

— Il est vrai, fit Louise avec humilité, que j’aurais dû vous voir à mon retour de la pension… Mais je ne fais pas de visites. Grand’maman et moi, nous restons tout le temps chez nous.

— Comment se porte Mme la douairière Miserlet de Didier de Château-Pointu ? poursuivit l’ancienne dame d’atours en accentuant soigneusement les deux particules.

— Grand’maman se porte assez bien à son ordinaire. Je suis aujourd’hui sa messagère pour vous remettre ceci, fit Louise en balbutiant un peu.

— Oui, je sais, exclama Mlle Nelle dont la figure s’éclaira. Pour mes pauvres, Mme la douairière sait que je n’ai pas de quoi faire de grandes aumônes, et elle y pourvoit. Mais ma joie annuelle est doublée cette fois du plaisir que j’ai à vous voir, mademoiselle Louise. Il m’arrive si rarement de pouvoir causer avec des personnes distinguées.

Elle avança des chaises et expliqua en même temps que depuis quelques semaines elle souffrait d’insomnies ; on lui avait conseillé de s’entourer de branches de pin dont les émanations résineuses calment les nerfs et produisent le sommeil ; alors, pour quelques sous, les enfants de l’école lui avaient amené une charrette de ramée, et elle en avait mis partout.

— C’est excellent aussi pour la vue, cette verdure. À mon âge – je vais avoir soixante ans – il est fort essentiel de ménager ses yeux.

Ferdine fit involontairement un petit calcul de tête et trouva fort extraordinaire que Mlle Nelle n’eût que soixante ans en 1894 si elle en avait vingt et peut-être davantage en 1848. Louise sourit ; elle se rappelait que, printemps après printemps, Mlle Nelle était toujours sur le point d’avoir soixante ans et n’avait pas encore pu y arriver.

— Ah ! ses yeux, combien il faut en prendre soin pendant qu’on est jeune, poursuivit Mlle Nelle, qui possédait des ressources inépuisables de menue conversation. J’espère, mes chères demoiselles, que vous avez soin de laver les vôtres chaque matin avec la rosée. La rosée de mai est la meilleure, mais celle des autres mois a aussi sa vertu. Je me souviens qu’autrefois j’avais coutume d’en imbiber un mouchoir dans les jardins de la résidence, et de le présenter à Son Altesse sérénissime pour son réveil. Même les bouleversements de la néfaste année 1848 ne purent m’empêcher d’accomplir ce devoir quotidien. Malheureusement je le négligeai pour moi-même et j’ai maintenant la vue si affaiblie que je suis incapable d’écrire mes mémoires. Il faudrait qu’une personne distinguée et bienveillante les écrivît sous ma dictée. Ne croyez-vous pas, continua-t-elle avec une vivacité anxieuse, que mes mémoires présenteraient autant d’intérêt que ceux de Mme Campan ou de Mme d’Abrantès ? J’ai vu beaucoup de choses remarquables et mes souvenirs sont fort nets. Tout cela mourra avec moi si je n’écris mes mémoires, acheva Mlle Nelle d’une voix qui s’altéra tout à coup. Voici trois ou quatre ans que je ne pense plus à autre chose. Le plan est tout fait dans ma tête. Il fut un temps où j’espérais que Mme la ministre… mais elle a deux bébés maintenant. La jeune maîtresse d’école est trop folâtre… Cependant le premier chapitre est écrit ; j’ai profité d’un séjour que fit chez moi une de mes nièces pour le lui dicter. Prendriez-vous la peine de le lire ? demanda-t-elle, courant ouvrir un tiroir.

— Mais… certainement, avec plaisir, répondit Louise qui cependant avait hésité une seconde. « Cela ne sera pas beaucoup plus ennuyeux que mon ordinaire à Château-Pointu, » chuchota-t-elle dans l’oreille de Ferdine.

— Réellement, vous me comblez ! s’écria la vieille demoiselle rayonnante. Et si vous ne trouvez pas mon style à la hauteur du jour, je vous en prie, ne vous gênez pas pour corriger.

Le petit rouleau noué d’un ruban orange passa dans la poche de Louise, et ce ne fut qu’après des promesses réitérées de revenir le plus tôt possible que les deux jeunes filles purent quitter le bosquet de Mlle Nelle.

— Si je lui avais fait une visite chaque semaine, je n’aurais pas perdu mon temps, dit Louise d’un ton contrit, en retraversant le jardinet. Pauvre créature ! personne dans son entourage n’a le loisir de s’intéresser à l’Altesse sérénissime.

Chemin faisant, elles dénouèrent le ruban orange pour lire les premières lignes, classiques et pompeuses, de ce chapitre premier qui contenait une description minutieuse de la Résidence et des Jardins.

— Mais, s’écria Ferdine, on lit des choses beaucoup plus insipides dans les journaux et les revues. Je ne m’y entends pas beaucoup ; cependant il me paraît que des gens pas trop blasés – comme nous – pourraient prendre plaisir aux enthousiasmes de Mlle Nelle. Je crois voir ces charmilles, ces bordures de violettes, et cette statue de Pan naïvement drapée de coutil… Oh ! quelle serait l’extase de Mlle Nelle si nous lui faisions accepter et publier ses mémoires par un journal !

— Il faut les écrire d’abord, dit Louise.

Elle se tut un moment, puis elle reprit :

— C’est très mal d’hésiter si longtemps… Si j’avais suivi ma première impulsion, je me serais engagée tout de suite, mais j’ai reculé… Reculer devant une bonne action, quand on est peut-être la fille la plus oisive et la plus inutile qui existe !… Je retournerai demain chez Mlle Nelle et je lui donnerai une heure chaque jour pour écrire sous sa dictée.

XII. – Celles qui s’ennuient.

C’était à vrai dire une invasion, et elles sentaient le besoin de s’en excuser.

— Plaignez-nous, dit Lucienne, d’être quatre sœurs fort unies, ce qui nous oblige à traverser l’existence en bataillon carré… Ce dimanche n’en finissait pas, et comme, du fond de notre jardin, je regardais vos créneaux, l’envie me prit de m’esquiver clandestinement pour monter ici. Maman somnolait – le dimanche est un jour somnifère – cependant sa vigilance maternelle lui fit entr’ouvrir les yeux et me dire : « — Où vas-tu, ma fille ? — À Château-Pointu, faire visite à ces dames. — Dans ce cas, emmène Idonie. Ses soupirs me rendent malade. » Puis il se trouva que Jeanne-Marie souffrait également d’une crise d’ennui fort aiguë et que Julotte, dans un coin, par pur désespoir, s’efforçait d’apprivoiser une araignée.

— Il n’est guère poli, dit Jeanne-Marie se tournant vers Louise Miserlet, d’arriver chez vous en prétendant que c’est le désœuvrement seul qui nous y a poussées. Mais il ne faut jamais prendre garde à ce que dit ma sœur Lucienne.

Les quatre jeunes Escandier débouchaient l’une après l’autre sur la terrasse, par le joli escalier bordé de lierre qui abrégeait le dernier contour du chemin, et elles se dirigeaient vers la retraite gentille sous un gros tilleul où Louise et Ferdine se balançaient paresseusement dans des fauteuils américains, auprès d’une table rustique couverte de livres et de journaux, illustrés.

— Vous n’auriez pu mieux choisir votre jour, fit Louise allant à la rencontre de ses visiteuses.

Elle disait cela fort sincèrement, car elle ne se souvenait point sans horreur de la dernière visite de Mme Escandier, qu’il avait fallu recevoir, vu le temps incertain, dans une des chambres de leur logis excentrique où l’on n’arrivait qu’en traversant l’appartement intime de Mme Françoise et de son mari et en grimpant une déconcertante spirale. Entretenir des visiteurs sur la terrasse était, en comparaison, une calamité presque supportable.

— Est-ce que par hasard, demanda Julotte candidement, vous étiez occupées comme nous à vous ennuyer ?

— Je ne m’ennuie jamais avec Ferdine, répondit Louise d’un ton vif, et le dimanche je l’ai à moi tout le jour.

— Oh ! c’est vrai… pardon, murmura Julotte qui rougit, car elle savait que pendant quinze jours au moins, Lucienne se moquerait de sa bévue.

— D’ailleurs, fit Louise qui eut pitié de son embarras, nous avons eu aujourd’hui des aventures extraordinaires.

— Vraiment ! racontez-nous cela ! s’écrièrent-elles toutes ensemble, rapprochant leurs sièges par un mouvement de jeune curiosité et avec un joli bruissement de leurs robes de foulard, qui étaient d’un rose discret pour les deux aînées et d’un vert très pâle pour les cadettes.

Chacun dans le pays connaissait la date fixe des libéralités de Mme Miserlet, aussi Louise pouvait-elle en parler sans trahir aucun mystère de charité. Elle ne voulait d’abord que mentionner les divers épisodes de l’émouvante matinée ; finalement elle les narra avec beaucoup de couleur, entraînée par les exclamations, les questions des quatre jeunes filles, et par l’évidente satisfaction de Ferdine qui jouissait de voir son amie bien en verve et en plein succès de conteuse. Quand elles eurent fini de se récrier et de réclamer d’autres détails, Lucienne déclara qu’en sa qualité de personne vertueuse, elle ne saurait se contenter d’une histoire sans morale ; elle priait instamment qu’on lui déduisît la morale de l’histoire qu’elle venait d’entendre. Chose singulière, le ton sarcastique de Lucienne décontenançait Louise beaucoup moins que les airs penchés d’Idonie ou la brusquerie un peu niaise de Julotte.

— La morale, répondit-elle, s’il y en a une, est humiliante pour nous. La bonté de grand’maman, un peu trop dans les nuages, a fait du mal, mais mon indifférence en a fait sans doute davantage ; j’aurais dû savoir depuis longtemps tout ce que j’ai appris ce matin. Et nous ne sommes pas allées jusqu’au bout de notre liste ; Ferdine et moi, nous avons fui lâchement d’autres révélations.

— Moi, fit Lucienne, cela m’amuserait assez d’entrer chez les gens avec la clef d’or que vous teniez là.

— J’imagine, dit Ferdine presque brusquement, qu’on entrerait tout aussi bien avec une autre clef.

— Oui, la sympathie, – la communion de la souffrance humaine, comme on la dénomme maintenant dans les petites revues grisaille – rétorqua Lucienne d’un air de négligence voulue ; – et Ferdine qui comprenait mal l’ironie, eut un léger frémissement d’irritation. – Mais vous avez raison, il y a d’autres clefs. Voici Julotte qui rime avec parlotte, et qui est très populaire dans le village. Elle parle à chacun de la pluie et du beau temps, et même des récoltes, avec une aisance qui me terrifie.

Julotte crut nécessaire de s’excuser.

— C’est faute de mieux, assurément, que je cause avec les gens du village. Notre vie est si monotone. À part le jeudi, qui est le « jour » de maman et où nous voyons quelques personnes, et les jours de confitures, nous avons bien peu d’agrément ; à chaque solstice, quand les jours commencent à décroître, je me dis : « Quelle chance ! on va bientôt se coucher de meilleure heure. »

Un éclat de rire général accueillit cette confession sans fard.

— Ne vous moquez pas, méchantes, protesta-t-elle. Quand on n’a rien à faire, on s’ennuie, voyons ! J’ai déjà prié maman de renvoyer la fille de chambre et de me donner sa place ; maman ne veut pas. Ou la cuisinière, j’aimerais mieux cela. J’adore fricoter.

— On s’accorde en général à reconnaître, fit Lucienne ironiquement, que nous avons de beaux dons.

Et Julotte, toujours sur la défensive vis-à-vis de sa grande sœur, de s’écrier :

— Chacun ne saurait avoir le même… Je voudrais bien savoir d’ailleurs quel est ton don à toi !

— Décourager ceux qui travaillent, répondit Lucienne avec cette nuance de sarcasme triste qu’elle avait toujours en parlant d’elle-même.

— Ah ! tu dis bien ; sans toi, Jeanne-Marie aurait fini son paravent.

— Quoi ! votre beau paravent brodé sur soie vert d’eau, crièrent à la fois Louise et Ferdine.

— Ah ! n’en parlons plus, implora Jeanne-Marie levant les deux mains dans un geste de supplication. J’en ai l’esprit courbaturé, positivement. Du reste, ce n’est pas la faute de Lucienne. Je n’arrivais pas à la perfection japonaise et cela me décourageait.

— Comme pour la peinture sur porcelaine. Tu n’arrivais pas à la perfection du vrai Saxe et tu as tout planté là. Que de temps et d’argent perdu ! fit observer Julotte. Papa l’a bien dit aussi.

— Je ne suis pas très persévérante, cela est vrai, dit Jeanne-Marie en rougissant. J’ai déjà commencé et abandonné une foule de choses. Mais toute seule ! pas une âme pour sympathiser avec mes efforts ! Vous savez que Lucienne, c’est l’ironie dans tout ce qu’elle a de dissolvant. Idonie et Julotte n’ont pas le moindre penchant artistique…

Idonie, qui n’avait pas encore ouvert la bouche, tressaillit en entendant son nom, sortit à demi de sa songerie, et regarda sa sœur d’un air vague. Ensuite elle baissa les yeux sur ses belles mains fluettes, caressa distraitement le ruban pâle noué en ceinture autour de sa longue taille de roseau, et repartit pour le bleu.

Accoudée au parapet de granit, elle plongeait ses grands yeux dans le lointain de l’horizon et rêvait sans doute à quelque romanesque aventure…

— Idonie est, de nous quatre, la plus inconsciente, fit Lucienne. Elle s’ennuie sans le savoir.

— Sérieusement, demanda Ferdine qui se pencha en avant et arrêta le balancement de son fauteuil, est-ce que vous vous ennuyez tant que cela ?

— Nous ne le confesserions pas à chacun, répondit Lucienne en riant, car il est convenu qu’une personne intelligente ne doit pas s’ennuyer. Mais je dirai comme Julotte : « Que voulez-vous ? quand on n’a rien à faire d’utile ! » Nos occupations sont purement décoratives. Nous n’avons ni l’une ni l’autre le feu sacré qui brûle toujours, et le moment arrive infailliblement où nous laissons tomber l’aiguille, le pinceau, le dictionnaire, en disant : À quoi bon ? Moi, dans mes jours de grande vertu, je regrette de n’avoir pas à gagner ma vie. Mais ces accès durent peu, car je suis indolente et je n’éprouve même pas le moindre plaisir à raccommoder mes bas. Maman, qui nous a parfaitement élevées, exige que nous raccommodions nos bas… Dans le temps, ceux qui prophétisaient sur ma jeunesse assuraient que j’avais un tour d’esprit littéraire. Ça se pourrait bien… Je crois que je saurais écrire sous dictée.

Elles se récrièrent toutes en riant.

— Quant à moi, poursuivit Lucienne, je vous envierai toute ma vie d’avoir découvert une demoiselle Nelle qui a des Mémoires à mettre au net.

— On ne sait jamais si vous parlez sérieusement, fit Louise, mais nous pourrions nous associer ; la besogne en irait plus vite. Vous le matin, moi l’après-midi ou le contraire. Mlle Nelle dicterait volontiers pendant deux heures chaque jour et elle serait ravie d’avoir deux secrétaires.

— Vrai ? s’écria Lucienne qui frappa dans ses mains, tandis qu’un air d’allégresse nullement feinte se répandait sur son visage irrégulier et mobile. Vous me cédez la moitié de Mlle Nelle ? C’est généreux, allez ! et plus que vous ne croyez, peut-être. Nous commencerons demain, voulez-vous ?

Elles se taisaient toutes, comme si cet accès d’enthousiasme de la part de l’ironique Lucienne les prenait au dépourvu.

— Et nous allons bien voir, s’écria-t-elle, si les moralistes disent vrai quand ils assurent qu’on a plus de plaisir à travailler pour les autres que pour soi. Je sais fort bien que s’il m’arrive de copier des vers pour Idonie, je trouve ça prodigieusement insipide.

Ferdine ne put s’empêcher de sourire, car le fond de sa pensée était : « Les jeunes Escandier devraient s’occuper un peu plus des autres, l’existence leur semblerait moins ennuyeuse. »

La bonne Mme Françoise était venue discrètement prendre les ordres de Louise et reparaissait, apportant, sur un plateau immense, toutes les chatteries d’un thé de jeunes filles. Les tasses firent pousser des cris d’admiration à Jeanne-Marie, qui se connaissait ou imaginait se connaître en céramique. Julotte déclara qu’il lui fallait morte ou vive la recette de ces délicieux macarons au chocolat ; Idonie, malgré ses airs nuageux, savait fort bien que sa tasse de thé lui était déjà revenue trois fois, et que pour la quatrième il faudrait feindre une distraction. Les distractions d’Idonie lui valaient souvent de petits avantages si elles lui attiraient pas mal de railleries de la part de ses sœurs. Lucienne était silencieuse depuis quelques minutes. Tout à coup ses yeux brillèrent.

— Eh ! bien, mesdemoiselles, la voilà fondée, s’écria-t-elle.

— Quoi donc ? demanda paisiblement Julotte en croquant un macaron.

— L’Union des Jeunes Filles utiles, et elle se tient devant vous en grandeur naturelle, dans la personne de ses deux fondatrices, Mlle Louise Miserlet et moi…

— Oh ! fit Jeanne-Marie, parce que tu vas écrire une heure par jour sous dictée !…

— C’est un commencement… Je vous en prie, je vous en supplie, Louise, prêtez-moi une plume et de l’encre et écrivons nos statuts !

— Je ne demande pas mieux que d’être une Jeune fille utile, fit Louise perplexe, mais est-il besoin pour cela de statuts ?

— Donnez toujours… Non, voici mon calepin qui fera l’affaire. Attendez…

Lucienne laissa courir son crayon pendant quelques minutes, et puis lut à haute voix :

— « Article premier et unique… Est déclarée Jeune fille utile toute jeune fille qui consacrera deux heures chaque jour au minimum à s’occuper de son prochain d’une manière désintéressée… » Ceci met Mlle Arvoine hors de la question pour le moment, poursuivit Lucienne qui semblait prendre plaisir à tarabuster Ferdine. Une fois entrée, avec votre énergie et votre sens pratique, vous nous distanceriez de si loin qu’il n’y aurait plus de plaisir.

Louise, toujours ultra-sensible quand il s’agissait de son amie, fut sur le point de déclarer qu’elle n’entrerait point sans Ferdine, mais celle-ci se contenta de rire.

— Remarquez, continua Lucienne, l’extrême simplicité de notre constitution. On ne paie rien, donc pas de trésorière ; nous sommes toutes égales, donc pas de présidente ; chacune choisit à sa convenance le travail qui se présentera, donc pas de programme obligatoire. Si d’autres jeunes filles, excitées par notre noble exemple, fondent des groupes analogues dans leurs diverses localités, elles s’organiseront comme elles le voudront.

— Moi, dit Jeanne-Marie, j’ajouterais un second article.

— Malheureuse ! quand la beauté de ma constitution est justement de n’en avoir qu’un !

— Cela ne fait rien. J’y mettrais que vous êtes tenues à vous rencontrer de temps en temps, pour causer de votre travail et vous encourager mutuellement. On a besoin d’encouragement, croyez-en mon expérience, et l’on boit du thé en même temps.

Julotte ne dit rien, mais elle regarda les macarons.

— Ce point, dit Lucienne, rentrera dans le règlement local. Ainsi l’unité de la constitution est sauvée, mais, d’autre part, le désir parfaitement légitime de l’honorable préopinante trouvera satisfaction… N’ai-je pas déjà le style parlementaire ?

— Prenez garde à ce que je vous dis, fit Julotte solennellement. Lucienne a beau prétendre qu’il n’y aura pas de présidente, elle le sera. Elle l’est déjà et même elle tranche les questions sans faire voter.

— Vous aurez à la surveiller tout le temps, dit à son tour Jeanne-Marie, autrement elle fera des accrocs à sa constitution ou bien elle y mettra des morceaux sans vous le dire…

Au fond, les trois cadettes Escandier étaient très fières de leur aînée et de son génie.

— Aurez-vous des membres passifs ? demanda Idonie d’une voix lointaine.

— Passifs ! quand l’essence même de notre Union est l’activité ! s’écria Lucienne. Ma chère, je te prédis que tu en seras, que vous en serez toutes dans quinze jours !

Ferdine eut bonne envie de prédire à son tour et d’ajouter : « Et vous vous en lasserez avant la fin de la quinzaine suivante. » Mais elle jugea plus aimable de se taire. D’ailleurs Lucienne, malgré sa façon excentrique de dire les choses, semblait sérieusement éprise de la nouvelle idée.

XIII. – Oh ! Siméon !

Debout au seuil des Trois-Pigeons, le lendemain matin, son chapeau de crêpe sur ses merveilleux cheveux noirs, et son plaid gris au bras, toute prête à partir pour le bureau, Ferdine Arvoine tenait un télégramme ouvert que ses doigts tremblants avaient peine à garder. Derrière les rideaux de mousseline du rez-de-chaussée, Mme Bogyvy l’observait furtivement, et se demandait quelle nouvelle – pas triste, cela se voyait, – pouvait bien émouvoir à tel point sa jeune pensionnaire.

En cet instant, M. Nantu sortait de sa chambre et s’avançait lui-même vers le seuil, portant un petit paquet qui contenait ses précieuses pantoufles en tapisserie. Elles l’accompagnaient chez lui le samedi soir et il les retransportait au bureau le lundi matin ; il ne s’en fût point séparé pendant un jour entier.

— Oh ! monsieur Nantu, exclama Ferdine, Siméon arrive dans une heure. Siméon est mon frère, vous savez…

— Le jeune savant, oui, je sais, dit M. Nantu hochant la tête avec bienveillance.

— Savant, pas encore, fit modestement Ferdine qui se serait récriée si quelqu’un eût mis en doute l’universalité des connaissances de Siméon. Mais il le deviendra dans les pays curieux qu’il va visiter. Il part demain matin pour l’Inde. C’est très subit. Dans sa dernière lettre, il croyait encore avoir quinze jours devant lui. Son prince russe en aura décidé autrement. Voilà pourquoi il arrive dare-dare, et il n’a qu’une petite heure à me donner, entre deux trains. Je vous en supplie, monsieur Nantu, excusez-moi auprès de M. Escandier. Je suis si contente, et si triste en même temps, que je ne sais trop ce que je fais… Oh ! Siméon, mon seul frère, je vais le voir !… mais il va partir, et aller si loin, si loin !…

Elle rentra à la maison pour dire quelques mots à Mme Bogyvy, puis de son pied léger elle se dirigea, courant presque, vers la petite gare du village, qui cachait ses murailles légères et son balcon de bois festonné sous un bouquet d’ormes, tout à la limite des champs. C’était un endroit rustique ; la voie ferrée filait entre de vastes prairies de trèfle, et les buissons serrés de chaque côté en haie protectrice abritaient des colonies de chardonnerets. Les fenêtres du petit édifice étaient fleuries d’une collection d’œillets dont la femme du chef de gare se montrait fière ; elle aimait assez qu’on lui en fît compliment.

Ferdine, qui arrivait beaucoup trop tôt, entra dans la salle d’attente, y trouva un air lourd, empesté de tabac, sortit de nouveau et s’assit sur un banc près de la porte. Au bout de quelques minutes, la femme du chef de gare se pencha à son balcon, aperçut au-dessous d’elle l’amie de Mlle Louise Miserlet, pour laquelle on avait beaucoup de considération dans le village, car on assurait qu’elle faisait la pluie et le beau temps chez les dames du Château. Elle descendit aussitôt.

— Vous voilà bien seulette, mademoiselle, fit-elle apparaissant son tricot à la main et venant s’asseoir à côté d’elle. Vous aurez le temps de vous ennuyer ; le prochain train ne part que dans cinquante minutes.

— Je ne pars pas, répondit Ferdine, j’attends le train qui va arriver.

— Oui, dans un quart d’heure. Je pensais bien que vous ne partiez pas, à vous voir sans le moindre petit baluchon. Et puis, vous avez l’air content et un peu distrait, et je vois votre cœur battre sous votre ceinture. C’est à ça qu’on reconnaît les gens qui attendent quelqu’un.

— Vous êtes observatrice, dit Ferdine pour lui faire plaisir.

— Je m’en flatte. À examiner tant de gens qui vont et viennent, on exerce sa judiciaire. J’ai déjà deviné bien des choses et j’en ai prédit qui se sont réalisées. Ainsi pas plus tard que mardi dernier, je disais à Jonas Roux qui prenait son billet pour lui et un veau, pour aller à la foire de Vautrion, et qui me faisait des plaisanteries déplacées, je lui disais : « Vous êtes vieux, Jonas Roux, mais vous aurez encore le temps de mal finir ». Je ne croyais pas que cela irait aussi vite.

— Il est mort ? demanda Ferdine avec un peu d’effroi.

— Ah ! cela vaudrait mieux pour lui et surtout pour la pauvre Félise, sa belle-fille, qu’il a si vilainement massacrée.

Ferdine devint pâle.

— Sa belle-fille ! oh ! madame Rochet, que dites-vous là ?

— La vérité. Je n’ai pas coutume de dire autre chose. Vous ne savez donc rien ? Mais le village est sens-dessus-dessous depuis la première lueur du jour.

— Je n’ai vu personne, murmura Ferdine horrifiée, osant à peine demander des détails, Mme Bogyvy ne sort jamais le matin, et la petite fille qui la sert n’arrive que vers dix heures.

— Les enfants n’ont pas osé bouger jusqu’à l’aube. Il paraît, à les entendre, que le vieux était rentré fort tard dans la nuit, ivre à moitié, c’est-à-dire encore plus mauvais qu’à l’ordinaire, et furieux. Il reprochait à sa belle-fille de lui avoir volé cinquante francs. Volé, ça n’est guère probable ; Félise est honnête comme un gros sou ; mais qu’elle les ait reçus à sa place, cela se pourrait.

Mme la chef de gare s’interrompit pour regarder Ferdine d’un air interrogateur, puis, ayant attendu vainement pendant quelques secondes, elle poursuivit :

— Mlle Nelle dit que Mlle Menton, la couturière, lui a dit que l’aubergiste a vu M. le pasteur détourner Mlle Louise du Château de remettre au vieux Jonas une somme de cinquante francs que Mme Miserlet lui envoie chaque année à la même date. Alors Mlle Louise aura donné cette somme à la belle-fille qui est assurément bien plus méritante… Ce qui est certain, c’est que le vieux ne l’entendait pas ainsi ; il martela de coups la pauvre femme qui finit par tomber dans un coin. Il menaça les enfants de les tuer s’ils criaient au secours, et puis il alla dormir. Quand les petits le virent solidement endormi, ils essayèrent d’abord de ranimer leur maman ; n’y pouvant réussir, ils coururent appeler les voisins qui justement commençaient à se réveiller. La pauvre Félise a des blessures graves, dit-on. Pour cette fois, Jonas Roux a décidément passé la mesure.

— J’espère, cria Ferdine indignée, qu’il sera puni comme il le mérite.

— Les uns disaient : « Étant ivre, il n’était pas tant responsable. Quand on a bu, il peut arriver à chacun de taper trop fort. » Tout de même, ça n’a pas été l’avis général. On est allé quérir M. le pasteur et le gendarme ; on a mené la pauvre Félise à l’hôpital, et Jonas sous les verrous. Il a essayé d’attendrir les gens en disant que ça l’avait pris comme une crise et que d’ailleurs c’était la faute à Mme Miserlet. Tout à l’heure on assurait qu’à peine au clou, la mauvaise fièvre l’avait empoigné. Ce que j’espère, c’est qu’il ne s’en tirera pas, et que sa belle-fille s’en tirera. Mais c’est souvent le rebours qui arrive en ce monde.

— Et les enfants ? demanda Ferdine. Je crois bien qu’il y en a six.

— Oui, six ; l’aînée qui a huit ans est déjà très raisonnable ; pourtant c’est encore un peu jeune pour soigner cinq autres marmots. On fera comme on pourra… Bonté divine ! j’entends les signaux du train.

Mme la chef de gare, jetant tricot et corbeille, courut à son poste, car elle remplaçait son mari ce jour-là.

Ferdine se leva troublée ; pendant quelques minutes, elle avait complètement oublié Siméon, et ses impressions en désarroi se cherchaient sans se retrouver. Il lui semblait même porter tout à coup l’horrible fardeau d’une mauvaise conscience, et comme une solidarité involontaire dans cette scène brutale de la nuit. Pour s’en dégager, elle cherchait dans sa mémoire les paroles que Louise avait dites en l’entraînant vers la maisonnette de la veuve Roux. N’avait-elle point, elle, Ferdine, tâché de la retenir en lui conseillant la prudence ? « Quelle lâche amie je fais ! pensait-elle. Si nous avons vraiment une part de responsabilité, voudrais-je que Louise la portât toute… Cette pauvre femme, traquée dans un coin par l’affreux vieil ivrogne !… et ces enfants morts de peur, qui voient martyriser leur mère et n’osent bouger… Sommes-nous donc en quelque mesure la cause de leur supplice ? »

Quand le train pantelant et soufflant s’arrêta devant la gare, quand des visages curieux ou ennuyés se dessinèrent aux portières ouvertes et qu’un jeune homme, le seul voyageur descendant à cette petite station, sauta lestement sur le quai, Ferdine n’avait pas encore recouvré ses esprits.

— Ô Siméon ! fut tout ce qu’elle put dire en se pendant à son cou.

— Mon télégramme t’a alarmée ? fit-il, la regardant avec inquiétude.

— Non, non, ce n’est pas cela…

— Mais tu as une mine absolument renversée.

— Ah ! je le crois bien ! il me semble avoir tué quelqu’un.

— Quelle absurdité, Ferdine !

— Pourquoi, fit-elle sur le point de pleurer, faut-il que cela arrive aujourd’hui, quand nous avons si peu de temps à passer ensemble !

— Juste une heure, dit Siméon tirant sa montre ; trouverons-nous près d’ici un endroit tranquille où nous puissions causer sans être dérangés ?

— Au bord de ce grand pré, sous les ormes, il y a un petit chemin plein d’herbe où personne ne passe qu’au temps des fenaisons. Je vais prier Mme la chef de gare, qui tient en même temps le buffet, de nous y apporter à déjeuner. Tu as dû te lever avant le jour, Siméon ?

— Mon train partait à quatre heures. Nous avons encore une foule d’emballages et de préparatifs à terminer, et c’est à grand’peine que j’ai obtenu de disposer de cette matinée pour venir te dire adieu.

— Oh ! dit Ferdine avec émoi, huit heures de chemin de fer, aller et retour, et une seule pour se voir, se parler, pour tout se dire, quand on est séparé depuis si longtemps ! Ne perdons pas une de ces précieuses minutes !

— Commence par ce qui te concerne, dit Siméon. Je veux savoir d’abord ce qui te trouble et te chagrine si fort.

En quelques mots, Ferdine esquissa l’histoire de leur intervention, à elle et à Louise, dans la famille Roux, et le triste drame qui en était résulté.

— Qui sait ? dit Siméon pour la consoler ; tout sera peut-être pour le mieux. La pauvre femme se rétablira et sera débarrassée de son odieux beau-père, que l’on condamnera certainement à plusieurs mois de prison.

— Ah ! s’écria Ferdine, je voudrais être du jury. Le vieux Jonas attraperait certainement le maximum de la peine, et une bonne bastonnade par dessus le marché.

— Les châtiments corporels sont abolis, dit Siméon en riant.

— C’est grand dommage. Il me semble qu’en châtiant Jonas Roux selon la loi du talion, je réparerais le mal que nous avons fait peut-être.

— T’occuper des enfants serait une expiation plus utile, s’il te faut absolument une expiation, dit son frère qui voyait toujours le côté pratique des choses.

— J’y ai déjà pensé. Mais il est très difficile de faire le bien, vois-tu, Siméon. Avec les meilleures intentions du monde on se trompe.

— Je crois, fit-il, qu’ayant peu d’argent tu ne saurais faire beaucoup de mal. La simple bonne volonté ne saurait être très nuisible.

Ils se mirent à rire tous deux de cette idée, mais Ferdine soupira. Beaucoup de choses simples la veille lui paraissaient maintenant ardues et dangereuses.

— Tiens-moi au courant de cette affaire, dit Siméon, et si l’on te nomme du jury, n’oublie pas de me le dire, au moins.

Ils firent ensemble un délicieux déjeuner, car Mme la chef de gare, s’élevant à la hauteur d’une telle circonstance, soigna particulièrement son café qu’elle leur apporta dans sa plus jolie cafetière, avec des petits pains croquants, du beurre exquis et les tranches de jambon les plus appétissantes qu’on pût voir.

— Quelle sorte de beurre mange-t-on bien à Ceylan ? demandait Ferdine entre le rire et les larmes. Oh ! Siméon, promets-moi, mais là, solennellement, que tu prendras grand soin de ta santé et que tu ne toucheras pas à leurs extraordinaires nourritures… Les sauvages de là-bas y sont habitués, mais toi, c’est bien différent… Et puis, tu n’iras pas sur des rochers périlleux, dis ? Quand m’écriras-tu ? tous les quinze jours ? Suis-je trop exigeante ?

— Je t’enverrai mon journal, ce sera encore mieux, dit Siméon.

Ferdine battit des mains.

— Splendide, s’écria-t-elle. Et sais-tu, je le copierai, moi, ton journal, afin qu’à ton retour il soit tout prêt pour l’éditeur.

Siméon rougit.

— Je n’y songe pas, protesta-t-il. Je ne suis pas encore une autorité scientifique.

Mais Ferdine vit bien qu’il y songeait un peu tout de même.

Et que c’était bon de faire ensemble, à bride abattue, sans trop s’inquiéter des casse-cous, une galopade dans l’avenir ! Siméon, à l’ordinaire le plus raisonnable des mortels de son âge, semblait un peu grisé par la perspective du départ et par ces noms merveilleux de l’itinéraire : Port-Saïd, Aden, Ceylan, et les peuples de l’Inde, et des coins inexplorés du mystérieux archipel de la Sonde, des volcans de boue sulfureuse, et puis les îles de corail du Pacifique, et la mer de Chine aux poissons bizarres. Voir, étudier, décrire tous les aspects de l’univers vivant, quelle préparation à une carrière scientifique, ou quelle préface à d’autres aventures voyageuses…

— Supposons, dit Siméon dans une envolée hardie de ses espoirs, supposons que mon livre se vende – puisque tu as décrété, Ferdine, que j’écrirai un livre de mes voyages ; – cela me rapportera un peu d’argent, sans doute, et alors je repars, mais non pas seul. Je t’emmène, veux-tu ? Un frère et une sœur qui voyagent ensemble, cela se fait très bien… Je ne serai plus un novice, et je préparerai soigneusement tout l’itinéraire ; tu n’auras pas d’ennuis, rien que du plaisir, tu verras. En attendant, je te conseille d’apprendre la photographie ; c’est indispensable à des voyageurs et cela rendra notre second livre, au retour, beaucoup plus intéressant.

— En attendant, dit Ferdine rentrant avec un léger effort dans la réalité, je me ferai admettre par Lucienne qui fonde une Confrérie de Jeunes Filles Utiles et j’espère avoir quelque chose à te raconter, par la suite, de mon activité. « Deux heures par jour, pas pour de l’argent. » Il paraît que nous aurons comme base ces deux principes.

À mesure que l’heure de la séparation approchait, Ferdine devenait fiévreuse, parlait rapidement, essayait de rire et puis, subitement, elle se taisait, les yeux tristes et vagues perdus dans le lointain, sa main tressaillant entre les deux mains de Siméon.

— Que ce sera donc étrange de t’envoyer là-bas, dans ces pays bizarres, des nouvelles de notre petit coin banal… Et comme je vais penser à toi, prier pour toi !… J’aurai mille craintes… Mais non, je serai vaillante. C’est pour ta carrière, ce que tu fais là ; je ne me plaindrai pas même de la distance qui nous séparera. Et tu réussiras, Siméon ; ta tante Cornélie, t’en souviens-tu ? disait toujours que les gens à nez carré réussissent dans la vie, fit-elle en riant à ce souvenir. Oh ! la chère tante Cornélie ! Comme ce sera drôle pour toi, dans des grottes et des temples et d’autres endroits fantastiques, le soir, de penser à nous, bonnes gens prosaïques.

Siméon ne disait pas grand’chose, selon sa coutume aux heures des départs ; il tenait la main de Ferdine serrée dans les siennes et la pressait un peu plus fort de temps en temps.

— Et je ferai de mon côté ma petite carrière, poursuivait Ferdine… J’aurai mes galons quand tu reviendras. Peut-être aurai-je appris l’italien. M. Escandier désire que je sache l’italien… Ah ! bien des choses se seront passées, sans doute. Mais je te raconterai tout, Siméon, tout !

Ce fut elle cependant qui tira sa montre la première.

— Cher Siméon, je ne me pardonnerais pas de te faire oublier ton premier devoir de voyageur, qui est de ne pas manquer les trains.

— Déjà ! fit Siméon.

Il dit cela bien éloquemment, car il le dit de tout son cœur, et il se reprochait de n’avoir point su exprimer à Ferdine mille sentiments, mille tendresses dont il était plein. Ils se dirent adieu là, sous ces arbres qui se penchaient vers eux avec bienveillance. Ferdine ne voulait pas exposer son émotion aux yeux indifférents ou railleurs qui de chaque portière d’un train épient les épisodes du quai. Elle resta là toute seule, sans voix, sans mouvement. Quand le train fila devant elle, Ferdine n’eut pas même la force d’agiter son mouchoir, mais son cœur criait au-dedans d’elle-même : « Dieu te garde, mon frère, Dieu te garde ! »

XIV. – Ferdine s’enrôle.

Il n’était bruit d’autre chose dans le village. Quand Louise vint, comme à l’ordinaire, passer avec son amie l’heure de la sieste, elle avait déjà appris, d’une bonne femme rencontrée dans la rue, la tragique nouvelle, et sa consternation dépassait même celle de Ferdine. Louise se jeta sur un siège et resta longtemps sans rien dire, accablée, tandis que Ferdine préparait dans sa petite cafetière russe la tasse de café noir qui était leur luxe quotidien.

— Grand’maman et moi nous ferons quelque chose pour les enfants, soupira-t-elle enfin, mais cela n’empêchera pas ces pauvres petits d’être privés de leur mère pour longtemps, et ils ont été les témoins d’une scène affreuse qui laissera dans leur mémoire des traces ineffaçables. Combien je me reproche de n’avoir pas été plus prudente. Il y avait cent moyens de venir en aide à la veuve Roux sans exciter la jalousie et la brutalité de son beau-père…

Elle était si troublée, si pleine de regrets et de chagrin qu’elle écouta mal le récit de la brève visite de Siméon et que sa sympathie fut, pour la première fois envers Ferdine, vague et distraite. Même la perspective d’aller tout à l’heure écrire sous la dictée de Mlle Nelle des descriptions de charmilles ducales et de cérémonies de cour, cette perspective lui devenait indifférente.

— Jamais je n’aurai le courage de raconter cette triste affaire à grand’maman : elle en sera bouleversée ; elle versera des larmes pendant quinze jours. Viens à mon aide, Ferdine, je t’en prie. À six heures, quand tu sortiras du bureau, monte à Château-Pointu ; je tâcherai de renvoyer jusqu’alors le moment difficile.

Ferdine y consentit aussitôt ; c’était elle qui avait poussé Louise à faire une révolution et il n’était que juste qu’elle prît sa part des complications qui en résultaient.

Cependant Mme Miserlet fut impressionnée par l’événement tout autrement qu’on ne l’eût prévu ; elle s’indigna fort de la conduite de Jonas Roux, regrettant de ne l’avoir pas connu plus tôt comme un affreux drôle, un vilain flagorneur qui la comblait de mielleuses politesses quand elle descendait au village. Elle embrassa les deux jeunes filles avec effusion, et les remercia d’avoir fait une enquête d’où la lumière avait jailli ; ensuite elle les pria de se charger à l’avenir de toutes ses charités.

— Je ne me mêlerai plus de rien, conclut Mme Miserlet s’enfonçant plus profondément dans son grand fauteuil gothique aux coussins de moire brochée or et vert. Je vivrai exclusivement avec mes souvenirs. Vous qui êtes la jeunesse, vous descendrez dans la lice de la réalité. Je sais Louise compatissante et généreuse ; elle ne déméritera pas de ma famille, qui a de tout temps répandu beaucoup de bienfaits sur ce pays.

Et, vraiment, dans cette vaste pièce ronde dont les maçonneries épaisses étaient cachées par des verdures d’Arras et des draperies d’antique damas, au milieu de ces meubles d’un luxe suranné, près de la profonde fenêtre à meneau sculpté, d’où le jour tombait sur la table massive couverte de cassettes curieuses, de miniatures de famille, d’un miroir à main encadré d’ivoire fouillé comme une dentelle, d’une bonbonnière en vieil émail de Limoges et de livres de poésies, Mme Miserlet, coiffée de ses beaux cheveux blancs et d’anciennes guipures, était bien la dernière personne du monde qu’on eût préposée à l’organisation rationnelle et moderne de la charité, dans un petit village à demi industriel, aux alentours d’une fabrique de chapeaux de paille.

— Cela s’est passé bien mieux que je ne l’espérais, murmura Louise en accompagnant son amie qui redescendait au village et refusait toute escorte. Au fond, grand’maman a plutôt l’air soulagée. Et tu vois qu’elle nous donne carte blanche en ce qui concerne les enfants Roux.

— Je me défie de l’argent, répondit Ferdine. Vois quel mal il a déjà fait. Nous en userons le moins possible et nous le remplacerons par de la bonne volonté. Du reste, j’imagine que les bonnes femmes du village, qui ne sont pas riches mais qui s’entr’aident, ont déjà pourvu à tout.

Le crépuscule était clair encore, bien qu’il fût près de neuf heures ; Ferdine marchait rapidement et elle avait atteint le bas de la descente aux nombreux zigzags, quand elle entendit un bruit de petits pas trébuchants et de sanglots ; en même temps elle apercevait sur le chemin blanc, entre les prés obscurs, une ombre toute petite qui courait, s’arrêtait, puis repartait. Elle courut elle-même à la rencontre de cette forme d’enfant qui semblait une âme en peine ; elle étendit les bras pour l’arrêter. Alors, en se penchant, elle vit un garçonnet tout mignon, cinq ans à peine, vêtu sommairement de sa chemise et d’une petite culotte mal attachée.

— Où vas-tu ainsi, petiot ? t’es-tu sauvé ? demanda Ferdine s’agenouillant à côté de l’enfant pour distinguer son visage, et retenant solidement sa petite main, car il se débattait, nullement enclin à se laisser capturer.

D’abord il refusa de répondre, mais la demoiselle parlait si doucement qu’il s’apprivoisa un peu.

— Je vais chercher maman, déclara-t-il d’un petit ton net et décidé.

— Où est-elle, ta maman ?

— Je ne sais pas ; elle avait bobo, elle est partie.

— Comment t’appelles-tu, mignon ?

— Jean-Jean.

— Et ta maman ?

— Elle s’appelle la maman aux petits Roux.

— Pauvre chéri ! s’écria Ferdine l’entourant de ses bras. Je le sais bien, moi, où est ta maman, mais c’est trop loin, vois-tu, pour tes petits pieds. C’est une belle maison très grande, où l’on soigne les personnes qui ont bobo ; on les couche dans de beaux lits blancs et on leur donne de la tisane sucrée. Mais on n’ouvrirait pas la porte à Jean-Jean, parce qu’il fait nuit. Si tu es bien sage, mon mignon, je te conduirai moi-même, un de ces jours, voir ta maman dans son beau lit où tu pourras l’embrasser.

— Vrai ? fit le petit dont la menotte se tint dès lors tranquille dans la main de Ferdine.

— Maintenant le plus pressé est de retourner chez nous, dans notre petit lit, comme un grand garçon bien sage, et de dormir tout de suite pour faire venir demain plus vite, continua Ferdine, entraînant l’enfant dans la direction du village.

Il se laissa faire assez docilement, car aussitôt que la peur des grands arbres noirs et le désir de dire bonsoir à sa maman ne le tinrent plus excité, un sommeil subit s’abattit sur ses yeux. Ses petits pieds oublièrent même bientôt leur service, et Jean-Jean devenait lourd à remorquer, lorsqu’à l’entrée du village, sous les derniers frênes, une fillette se précipita à leur rencontre.

— Méchant Jean-Jean ! cria-t-elle, pourquoi t’es-tu sauvé ?

— Il dort à moitié, dit Ferdine. Ne le gronde pas, il se réveillerait et alors il pleurera. Je vais le porter jusque chez vous.

Elle prit le bambin dans ses bras et suivit la fillette à travers des passages obscurs, sous des avant-toits à l’ombre épaisse et des branches d’arbres fruitiers étendues au-dessus des ruelles, jusqu’à la « cambuse » de Jonas Roux.

Elle entra. Quatre gamins en chemise s’éparpillèrent, à son apparition, comme des souris blanches, dans les coins et sous les meubles.

— Voyez les polissons ! s’écria la fillette raisonnable, l’aînée, qui ne les avait quittés une minute que pour courir à la recherche du petit frère. Je les avais tous mis au lit et les voilà en l’air. Je le dirai au grand-père, mauvais garnements, je le lui dirai !

Rien ne bougeait sous la table ni derrière l’armoire ; on n’entendait pas même de rires étouffés, car les pauvres petits Roux, au régime de leur grand-père, n’avaient guère appris à se cacher pour le plaisir de rire. Ferdine, bien qu’un peu novice, déshabilla Jean-Jean, puis, d’une voix qu’elle s’efforça de faire pleine d’autorité, appela les souris fuyardes qui vinrent l’une après l’autre, craintivement, lui montrer leur petit museau, et puis se sauvèrent au lit.

La chambre était grande, misérablement meublée, mais très propre. Quatre des petits nichaient ensemble comme quatre oisillons, quatre petites alouettes, dans une couchette très basse, sur le plancher. Mathilde, la grande sœur de huit ans, dormait avec la cadette dans un vieux lit vermoulu, qu’elle appelait respectueusement « le grand lit ». C’était le lit de la mère, avant qu’elle les quittât ; elle reposait, le bébé à côté d’elle, sur les oreillers, à la tête, tandis que Mathilde s’arrangeait comme elle pouvait, au pied ou en travers. Mais à présent, dans sa dignité nouvelle de petite maman, elle comptait bien dormir sur les oreillers. Elle conta tout cela à Ferdine, quand on n’entendit plus dans la couchette que ces douces respirations régulières d’enfants heureux au moins quand ils dorment. Elle lui expliqua la situation, avec des mots résignés, comme d’une petite fille déjà accoutumée à la malchance. Elle parlait exactement comme l’eût fait sa mère.

Elle dit que pour le lait, il n’y avait pas à s’inquiéter, car la chèvre était très bonne, et le garçon à Mme Gautier avait promis de venir tous les soirs lui faire sa paille et la traire. Mathilde s’excusa de ne point encore savoir traire, à son âge. Et puis, Mme Bardet et Mme Chaume, « des qui ont un gros train », recevraient chacune trois des enfants, tous les jours, pour le dîner ; Mlle Menton, la couturière, s’était engagée à les surveiller et à les punir s’ils profitaient de l’absence de leur maman pour faire l’école buissonnière.

— Comme ça, tout ira bien pendant le jour, poursuivit Mathilde, dont la petite figure chétive se plissait comme celle d’une vieille femme ; ce qui me fait souci, c’est le soir. Ils s’ennuient de maman, ils pleurent et ne veulent pas m’obéir. Quand je me suis aperçue que Jean-Jean s’était sauvé, j’ai voulu courir après lui tout de suite, mais ils se pendaient à moi, ils disaient qu’ils avaient peur. Je ne suis pas encore assez grande pour les claquer ; Georges serait plus fort que moi et c’est lui qui me claquerait, acheva-t-elle avec un gros soupir.

— Sais-tu ? dit Ferdine, je viendrai t’aider, le soir, jusqu’à ce que ta maman soit guérie. Les voisines sont trop occupées, mais moi j’ai du temps.

— Ça me « ferait » bien service, dit la petite simplement.

QUATRIÈME PARTIE

 

XV. – À l’œuvre.

— Jamais nous n’en viendrons à bout, dit Ferdine.

Et la petite Mathilde Roux, perchée sur une haute chaise à côté d’elle, les yeux baissés sur le bas qu’elle tricotait comme une grande personne, la petite Mathilde soupira en écho plaintif :

— Jamais nous n’en viendrons à bout !… Quel dommage !

— Il tombe sous le sens, poursuivit Ferdine afin de se démontrer à elle-même les impossibilités de la situation, que je ne saurais raccommoder en une heure ou une heure et demie, chaque soir, trois petites chemises et deux petits tabliers, ni toi tricoter en un jour un bas entier. Pourtant c’est la tâche qu’il faudrait finir si nous désirons que tout soit en ordre pour le retour de ta maman dans une semaine… Je voudrais bien être plus habile de mon aiguille…

— Oh ! mademoiselle ! protesta Mathilde qui vivait dans un état d’admiration chronique pour Ferdine, et qui en maigrissait, tant elle mettait d’ardeur à plaire à cette jeune bienfaitrice adorée.

— Non, non, je n’entends rien aux petites affaires d’enfants. Les petites culottes surtout me passent absolument. Celle de Georges aurait grand besoin d’être remise en état pour dimanche.

Ferdine soucieuse, devenue mère tout à coup de six marmots au trousseau très insuffisant, se penchait sur une grande corbeille où elle avait entassé, les soirs précédents, tout un régiment de petits bas troués, de petites chemises déchirées, de jupons déjà bien rapiécés, et des petites culottes aussi larges que longues, naïvement taillées dans le gros drap ou la milaine des vieux pantalons du grand-père. Sur la table, des écheveaux de laine brune sortaient d’un paquet entr’ouvert ; une pièce de lainage gris foncé déroulait ses plis souples sur les raides cassures d’une grosse toile écrue.

Mme Miserlet avait envoyé, avec un grand panier de provisions, tout ce qu’il fallait pour faire des bas, des tabliers et des draps neufs, mais la grande difficulté était de confectionner ces objets, en cette saison de l’arrière-automne où Mlle Menton et sa sœur, les seules couturières du village, avaient toutes leurs journées prises et ne rentraient pas même le soir, car elles travaillaient dans les fermes et les hameaux voisins. Mlle Nelle s’était bien engagée à tricoter une ou deux paires de bas qui n’avançaient guère, la vieille dame d’atours étant tout absorbée dans ses souvenirs dont elle élucidait chaque matin plusieurs chapitres pour ses jeunes secrétaires. Louise était comme Ferdine, peu experte en raccommodages. La besogne n’avançait pas.

Dès le soir où elle avait ramené Jean-Jean à la maison, Ferdine s’était résolue à consacrer toutes ses soirées aux petits Roux, dont l’isolement pesait sur elle comme une responsabilité. À six heures, quittant les bureaux, elle remontait de son pied léger vers le village, où l’attendait, sous le joli toit des Trois-Pigeons, l’accueil bienveillant et surtout correct de Mme Bogyvy, ainsi qu’un petit souper appétissant, pour elle et M. Nantu. Mais M. Nantu arrivait tard ; la cérémonie d’ôter ses pantoufles au bureau, de chausser des bottines, de rentrer chez lui, puis de s’y déchausser et rechausser, lui prenait du temps. Ferdine soupait seule le plus souvent, mettait les bouchées doubles au grand chagrin de Mme Bogyvy qui eût préféré un peu plus de cérémonies. À peine avait-elle fini de rouler sa serviette dans le rond de vieil argent qui portait ses initiales et que Louise lui avait donné, qu’elle s’enveloppait d’un châle pour courir chez ses enfants adoptifs.

— Pas encore couchés ! s’écriait-elle en entrant. Nous n’aurons la paix, pour nos raccommodages, que lorsque la petite nichée dormira.

— Vous savez bien, mademoiselle, faisait Mathilde contrite, qu’ils ne veulent pas m’obéir. Il n’y a que Cécile, parce qu’elle est trop petite pour descendre du lit toute seule… Ça leur fait trop de peine de ne pas vous attendre, surtout à Jean-Jean…

— Où sont-ils, tous ces petits bécassons ? faisait Ferdine ouvrant de grands bras, et puis les appelant comme on appelle de petits oiseaux : « Pi… le… pi… lets… piii… » avec une gaîté qui était chose bien nouvelle et délicieuse pour ces bambins, car ils avaient été aimés, par leur pauvre maman si déprimée, d’une tendresse dolente et peu expansive.

Jean-Jean était le préféré ; un peu trop ostensiblement sans doute, car Ferdine ne possédait pas encore une bien haute sagesse éducatrice. Jean-Jean avait le droit de choisir l’histoire qu’il voulait qu’on leur contât à tous, avant d’aller dormir. Mais à sept heures et demie, que le héros fût en train de tailler en pièces un géant, ou que la belle princesse vînt à peine d’être métamorphosée en hibou, Ferdine s’arrêtait brusquement, les embrassait à la ronde, puis faisant tourner Jean-Jean sur ses talons comme sur un pivot, elle défaisait le premier bouton de son petit tablier. À part ce bouton-là, Jean-Jean se déshabillait tout seul, comme un homme.

Ferdine avait institué un concours de vitesse entre lui et Georges, avec, pour prix, une pastille de chocolat décernée à celui qui entrait le premier dans la couchette ; et il fallait voir ces deux gaminets s’essoufflant, tirant souliers et bas avec fièvre, se surveillant du coin de l’œil, désolés si quelque cordon se nouait dans ce trop de hâte.

Ensuite on faisait les prières, chacun la sienne, l’un après l’autre. Georges était très fier de réciter ce qu’il appelait « Ma Poésie », une prière en vers dont les termes étaient fort au-dessus de sa portée, et qui commençait ainsi :

 

Au seuil de la carrière

Soutiens mes pas errants…

 

Jean-Jean humilié de ne savoir dire encore qu’une prière enfantine, l’humble litanie des petits qui demandent au bon Dieu de bénir maman et mes frères et mes sœurs, et la Biquette et tout le monde, Jean-Jean, quand il avait dit amen, voulait absolument dire « Ma poésie » aussi, et commençait :

 

Petit poisson, tu vis dans « l’ondre »,

Et moi j’habite une maison.

 

Mais il s’endormait généralement avant d’avoir achevé la seconde ligne.

Enfin les derniers pépiements des oisillons se taisaient dans les deux nids, le grand lit où Laurette, une malice de six ans, se pelotonnait avec Cécile la cadette, petite timorée qui avait toujours peur que Mathilde ne trouvât pas de place quand elle viendrait dormir ; et la grande caisse basse qu’on appelait la couchette, où les trois petits garçons s’arrangeaient en quinconce.

Mathilde était la grande fille raisonnable qui reste debout, quand dorment les petits, pour causer avec sa maman des tracas du jour, et elle gardait, en parlant à Ferdine, son ton de petite femme soucieuse. On étalait sur la table les menus vêtements qu’il fallait vite raccommoder ; la blouse de Georges, pour que le petit homme pût aller à l’école le lendemain matin, et le chapeau de Laurette, dont un gros chien, cette bête féroce que les Chaume devraient bien abattre, avait déchiré l’aile.

Ferdine pensait à la pauvre mère étendue si blanche et si faible encore sur son lit d’hôpital ; à l’incessant labeur, au souci monotone et rongeant des pauvres femmes qui jamais, jamais n’ont fini leur besogne. Et son ambition maintenant était d’accueillir la convalescente à son retour dans un logis tout propre et gai, tiré à quatre épingles ; avec des armoires en ordre festonnées de papier blanc, avec une vaisselle brillante et des étains bien frottés, et la douzaine de ceci et de cela mise au complet ; avec la petite lingerie des enfants bien raccommodée, les bas d’hiver tout prêts, avec des draps neufs sur la tablette de la garde-robe et deux ou trois bons jupons de laine pour la maman. Qu’étaient-ce que dix doigts, qu’étaient-ce que deux heures chaque soir pour accomplir tant de travail ?

Toute la journée, Mathilde, que sa qualité de petite maman provisoire dispensait de l’école, Mathilde frottait, écurait, poussait dans les coins noirs l’intrusion inusitée de la brosse et du torchon ; et le soir Ferdine, qui n’en savait pas beaucoup plus long que la petite, inspectait la besogne faite. Mathilde s’entendait aussi pas trop mal aux ourlets et aux coutures faciles ; elle ourlait les draps neufs avec crainte et tremblement. Tout le reste incombait à Ferdine, et, phénomène désespérant, la haute pile de raccommodages, vaillamment attaquée chaque soir, diminuait à peine, car chaque jour y ajoutait le total des accrocs quotidiens. Les grandes sœurs qui lisent ceci, préposées au soin de la corbeille où affluent à chaque lessive les bas troués de cinq ou six petits frères et sœurs, comprendront les sentiments de Ferdine qui, tout en tirant l’aiguille, se répétait le vieil adage : « Travail de femme est aisé, mais ne finit jamais… »

— Grand dommage en effet ! répondit-elle au soupir de Mathilde. Quel soulagement et quel repos c’eût été pour ta pauvre maman de n’avoir pas un seul point à faire pendant des semaines et des semaines, et de sentir toutes choses parfaitement en ordre…

— Maman va se remettre à coudre et coudre, le soir, en rentrant de la fabrique, comme elle le faisait avant d’être malade… La nuit du samedi au dimanche, bien des fois elle ne se couchait pas. Et moi, quand je me réveillais et que je ne la trouvais pas dans le lit à côté de moi, je me levais pour lui chauffer du café.

— Tu n’as que trop l’habitude des heures tardives, pauvre petiote, dit Ferdine avec compassion, remarquant que la fillette redressait avec quelque effort son petit buste maigre, et clignotait des paupières comme les petits chats qu’on tire brusquement de leur sommeil. Roule ton tricot, miquette, et va dormir.

Chaque soir, Mathilde jouissait délicieusement de se laisser border par la main vive et tendre de Ferdine, puis de dire sa prière à haute voix comme les petits, elle, accoutumée à considérer ses huit ans comme l’âge de raison auquel la douceur des caresses n’est plus accordée. Ferdine continuait à travailler jusqu’à dix heures, puis elle éteignait la lampe et s’en allait. Et les six enfants de la veuve restaient seuls à la garde de Dieu, dans leur petite cambuse qu’on ne songeait point à fermer. Ils n’avaient personne à craindre depuis que leur méchant grand-père était sous les verrous.

Donc, Ferdine, songeuse, tirait l’aiguille, et Mathilde, se faisant menue sur les oreillers du grand lit, entre Cécile qui, par habitude de bonne petite sœur, même en dormant, se collait à la paroi, et Laurette qui, au contraire, s’étendait dans tous les sens comme un jeune poulpe, Mathilde ne dormait pas encore ; elle n’osait rien dire, mais elle entendait fort distinctement un pas léger qui hésitait dans leur couloir pavé, sur leur seuil, et une main qui frôlait la porte. Le cœur de l’enfant battit très fort. « Serait-ce maman qui revient plus vite qu’on ne l’attendait ? » Mais non, car Mlle Ferdine ouvre la porte, sa lampe à la main, et pousse une exclamation de surprise.

— C’est vous, mademoiselle Escandier !… Vous m’effrayez presque, à cette heure.

Mathilde se souleva sur son coude tout doucement et vit la demoiselle de la fabrique, celle dont on disait qu’elle se moquait de tout le monde. Elle était enveloppée d’un grand manteau noir et elle portait sur sa tête un fichu de fine laine grise mince comme une dentelle. Mathilde écouta et ne comprit pas grand’chose à ce qu’elle disait.

— Oui, répondait Lucienne, c’est moi. On m’a assuré que vous remplissez un rôle fort intéressant auprès des petits Roux et je suis montée ici en cette heure nocturne pour vous voir sous vos traits de bienfaitrice. Non, non, je ne viens point vous annoncer que la fabrique est en feu ni vous inviter à risquer vos jours pour sauver le copie de lettres. N’avez-vous point eu peur en entendant un pas furtif sous les treillis de votre donjon ? Si vous avez rêvé dernièrement d’un noble étranger, vous vous êtes dit : « Voilà les souliers de mon rêve ! » et ce n’étaient que mes ordinaires souliers à moi.

— Vous parlez si souvent du noble étranger, du bel inconnu, dit Ferdine en riant, qu’on pourrait en conclure que vous y pensez beaucoup.

— Qui sait, ah ! qui sait, répliqua Lucienne de son air ironique, si le sentiment ne se loge point sous mon écorce râpeuse, aussi bien que dans l’enveloppe transparente de ma sœur Idonie ?

L’écorce râpeuse de Lucienne était une peau fine et soignée qui faisait de ses mains deux petits bijoux de délicatesse, et, pour l’étui, les batistes les plus exquises, les lainages les plus souples, bien que de façon austère et presque nihiliste.

— Au salon, nous dormions tous, sans en convenir. J’avais fini mon livre ; je me dis : « Payons-nous une petite aventure… Parcourons le village sous un déguisement ! » Et me voilà ! Il faisait terriblement noir sous les frênes. Je ne suis pas très aguerrie, car il n’y a pas si longtemps que nous habitions encore la ville.

— Vous êtes venue seule ! demanda Ferdine étonnée de cette fugue.

— En compagnie de ma conscience qui ne me quitte guère, l’ennuyeuse personne ! C’est même ma conscience qui me pousse ici. Car vous savez bien que partout où se fait une bonne œuvre, j’accours pour la critiquer. À quoi donc vous arrachez-vous les yeux ? fit-elle en s’asseyant près de la table, plus abrupte, plus agressive encore qu’à l’ordinaire.

— J’essaie de raccommoder ce ménage, mais je n’y parviens pas, répondit Ferdine qui n’avait qu’une méthode, pour supporter Lucienne, celle de la laisser dire et de lui répondre aussi laconiquement que possible.

— Je le crois bien, petite personne prétentieuse que vous êtes, petite conspiratrice, petite cachottière !

Ferdine, qui avait repris son ouvrage, leva les yeux très surprise, car le ton de Lucienne, avec une note voulue de plaisanterie, en dessous frémissait d’exaspération.

— Vous gardez tout pour vous, mademoiselle la vilaine gourmande ! poursuivit Lucienne s’efforçant, on le voyait, de rester excentrique sans se trahir irritée. Votre amie Louise, du moins elle partage, celle-là. Elle a partagé Mlle Nelle avec moi… Et vous avez ici une demi-douzaine de marmots pour vous toute seule, jeune ogresse… et tous leurs petits bas à raccommoder, quand vous savez que nous sommes là, quatre sœurs assises en rond, à nous ennuyer comme des mortes, et à craindre le jour du Jugement où il faudra rendre compte de ses œuvres…

— Oh ! Lucienne ! s’écria Ferdine un peu effrayée…

— Bon ! voilà qu’elle me croit profane à présent, quand c’est la vérité vraie que j’exprime. Vous imaginez peut-être qu’il ne me pèse pas, mon temps perdu ? Et quand vous avez la chance d’être obligée de gagner votre vie, vous vous permettez encore de nous voler les pauvres petites bribes de travail que nous pourrions faire dans ce village ?… Vous faites des chiffres tout le jour, ne pourriez-vous nous laisser au moins les orphelins à raccommoder ?…

Lucienne avait une façon à elle de dire les choses, mais sa voix tremblait d’émotion sincère. Elle poursuivit :

— Quand j’ai su que vous les aviez pris, ces orphelins, je vous ai presque détestée… Oui, mademoiselle, cela vous étonne ; vous pensez que chacun vous adore, comme Louise ; mais je vous ai détestée pendant quatre ou cinq minutes. C’est rare, cela, des orphelins, et vous en prenez six pour votre parti Égoïste ! Et vous n’en venez pas à bout, de raccommoder ce ménage ? Pourquoi donc n’envoyez-vous pas cette grande corbeille à Jeanne-Marie ; ça la changerait des paravents. Elle est très adroite, Jeanne-Marie.

— Croyez-vous vraiment, s’écria Ferdine entrevoyant un secours inespéré, que votre sœur m’aiderait ?

— Certainement. Vous auriez dû le lui demander tout de suite. Quel orgueil est-ce là, que de vouloir suffire à tout ?

— Je me sens au contraire très insuffisante, dit Ferdine, car je n’ai pas beaucoup de talent pour l’aiguille.

Un grand cri, en cette seconde, partit de la couchette. C’était Jean-Jean qui se réveillait d’un cauchemar, comme cela lui arrivait souvent, au pauvre petiot énervé par les scènes de l’affreux grand-père ivre. Lucienne, plus vite que Ferdine qui posait son ouvrage, courut au fond de la chambre, vit avec étonnement trois petites têtes, six petits bras de-ci de-là parmi la couverture en désordre. Et Jean-Jean tout effaré montrait de son petit doigt, contre la muraille, l’affreuse image de rêve qui lui avait fait peur.

Lucienne saisit le bambin, attrapa au hasard, sur une chaise, le jupon de Mathilde afin d’en envelopper deux petites jambes qui se crispaient et se cachaient comme pour échapper à une main invisible. Puis sa joue s’approcha, douce et fraîche, de la joue enfiévrée de l’enfant, s’y appuya. Et ce murmure tendre qui est la consolation des petits désolés sortit comme par un maternel instinct des lèvres de Lucienne. Jean-Jean ne pleurait plus ; bientôt il raconta en mots entrecoupés qu’il avait vu un vilain homme noir là-bas dans le coin. Mais Lucienne, le berçant tout doucement, lui assura qu’il se trompait, qu’au contraire, le bon Dieu avait envoyé, pour se tenir auprès de la couchette, un bel ange tout blanc, et que plus vite Jean-Jean fermerait les yeux, plus vite il verrait le bel ange.

— Comment s’appelle-t-il, ce pauvre mignon ? quel âge a-t-il ? demanda Lucienne revenant, toujours avec l’enfant dans ses bras, s’asseoir auprès de la table… Vous ne vous doutiez pas que j’aime les enfants ?… Moi non plus, à peine… C’est-à-dire… je savais bien que je les préfère aux grandes personnes. Écoutez, Ferdine, – remarquez que je vous appelle Ferdine, cela vous donne la mesure de mes sentiments, – je vous ai fait une scène tout à l’heure. Mettons que j’ai été fort ridicule et passons. J’étais venue exprès pour vous faire une scène. Vous nous bouleversez la conscience en nous parlant de Mlle Octavie, et de la nécessité de donner sa vie au bien, et d’un tas de choses sublimes ; et puis, lorsqu’une occasion de faire du bien deux heures par jour se présente, vous la gardez toute pour vous. Oui, j’avoue que j’étais un peu exaspérée.

Jean-Jean s’était rendormi ; la chambre était silencieuse, et Mathilde se demandait pourquoi les deux demoiselles, après s’être, comme il semblait, querellées, ne disaient plus rien. Lucienne, la joue appuyée sur sa main, regardait Ferdine ; et Ferdine, les yeux pleins de larmes, sentait monter en elle une grande douceur, une grande paix.

XVI. – Du travail pour les belles paresseuses.

Lucienne Escandier, malgré ses airs d’indifférence ironique, était une enthousiaste, et, de plus, une fort énergique jeune personne. Elle eut vite fait d’enrôler ses sœurs, de leur distribuer leur tâche à chacune, de leur inoculer son zèle nouveau.

La grande corbeille de vêtements à raccommoder et la pièce de lainage gris furent transportées de la cambuse des petits Roux dans la chambre de musique des jeunes Escandier, une grande pièce nommée ainsi apparemment parce qu’on n’y faisait jamais de musique, bien qu’il s’y trouvât un vieux piano. Les quatre sœurs se rassemblaient là pour lire, causer, peindre ou dormir, ou copier des vers, quand le mauvais temps les chassait de la vérandah. Jeanne-Marie était réellement fort adroite, elle s’entendait même à coudre à la machine et à tailler des patrons. Mais elle ne pouvait souffrir de raccommoder les bas ; et ce fut Lucienne la littéraire, la sarcastique, la flâneuse, qui s’attela à cette peu récréative besogne.

Deux heures par jour ? ah ! bien oui ! des après-dînées entières y passaient, car le temps avait tourné décidément à l’humide, à l’automnal, et les promenades devenaient mélancoliques, dans les chemins jonchés de feuilles glissantes, sous les arbres presque dépouillés. Dans la chambre de musique, il faisait tiède, tandis que de grandes rafales couraient en gémissant autour de l’élégante maisonnette aux frêles murailles de briques rouges et blanches et de bois bruni en travées peu solides, gentille construction faite pour le beau temps, mais qui semblait maintenant frissonnante et bien nue sans son manteau d’aristoloches, et comme inquiète de l’hiver.

La pratique et utile Julotte était fort occupée avec sa mère et la femme de chambre à capitonner tous les huis, à prévoir tous les courants d’air de ce logis où la famille Escandier allait pour la première fois passer les mois rigoureux. De la fenêtre près de laquelle Lucienne était assise, ravaudant, on apercevait sur la colline qui dominait le pays l’anguleuse silhouette de Château-Pointu, sévère et grise, dont les contreforts de pierre n’étaient plus noyés doucement et estompés dans le flou verdoyant des tilleuls.

Lucienne se demandait quels ennuis et quelles terreurs et quelle sombre monotonie logeaient là-haut pendant les jours et les nuits de l’hiver. Idonie assurait que rien ne pouvait être plus romantique, et que Louise la comblerait de joie en l’invitant à passer quelques semaines à Château-Pointu aussitôt la neige venue. Les jeunes filles prièrent Louise Miserlet à diverses reprises de venir passer l’après-midi avec elles, mais Louise alléguait son travail auprès de Mlle Nelle.

Elle réparait son indifférence précédente en gâtant Mlle Nelle de son mieux, en lui apportant chaque jour quelque petite chatterie, et la vieille demoiselle goûtait le plaisir qu’elle s’était longtemps refusé, par pénurie, d’inviter une amie ou deux, des personnes distinguées comme la dame Très-Bien, la mère du pasteur, la sœur du maître d’école, à prendre le café ou le thé de quatre heures avec des petits gâteaux.

C’était Louise qui servait le thé, non sans une grâce et une gaîté que semblait faire naître la présence des personnes âgées. Au milieu des jeunes filles, Louise était vieillotte, timide, surtout silencieuse ; elle reprenait conscience de sa jeunesse, elle se sentait joyeuse et vivante, et pleine du désir de se dépenser, quand l’entourage était un peu caduc, quand une vieille dame tremblotante avait besoin de ses soins.

Peu à peu, le cercle de Mlle Nelle s’agrandit ; on invita des personnes âgées qui n’étaient pas des dames précisément, mais auxquelles une tasse de thé, un beignet soufflé ou quelque autre échantillon des talents culinaires de Françoise du Château faisaient plaisir tout de même. Et ces braves femmes, comme la mère de l’aubergiste, en beau bonnet tuyauté, ou cette crâne vieille fille, la grande Sophie, dont Louise avait fait la connaissance au matin du 17 novembre, étaient presque plus amusantes avec leur parler de village et leurs histoires familières et leurs petites idées ignorantes, que la dame Très-Bien au langage choisi.

Mlle Nelle rayonnait de condescendance affable ; elle portait dans ces occasions, sur ses cheveux gris, une barbe de guipure qui la faisait ressembler au portrait de la duchesse, peint sur émail et suspendu dans le trumeau de la cheminée. Ses manières aussi étaient celles de la duchesse, sa conversation était toute constellée de noms princiers et de souvenirs aristocratiques. Mlle Nelle parlait le prochain chapitre de ses Mémoires avant de le dicter, et elle pouvait ainsi jouir de l’effet produit par chaque épisode.

— J’ai trouvé ma case, faisait Louise plus souriante, plus animée qu’un mois auparavant ; mon département est celui des vieux. J’aime les vieux, je les comprends, je sais comment on leur parle, et quelles petites choses les intéressent. Avec eux, je ne suis pas timide, et j’ai le libre usage de toutes mes facultés. Je ne casse pas de tasses, je ne fais pas de gaucheries. Je suis, Ferdine, l’aisance et la grâce même quand je sers le thé à une guirlande de vieilles femmes !

C’était Louise qui maintenant avait cent histoires à conter, dans ce moment de la sieste qu’elle consacrait quotidiennement à son amie et pour lequel elle descendait, quel temps qu’il fît, de Château-Pointu. Diserte et drôle, répétant les mots du village, elle montrait à Ferdine le contenu du petit panier qu’à quatre heures on déballerait sur la nappe brodée de Mlle Nelle. Ferdine goûtait aux friandises, ou bien en fourrait une part dans sa poche afin d’égayer par une petite dînette clandestine l’austérité de son travail du bureau. Puis les deux amies couraient de leur pas léger, l’une à la fabrique, l’autre à ses devoirs de secrétaire.

Vers cinq heures, avant la nuit noire, Louise remontait à ses créneaux, juste à temps pour s’occuper de sa grand’mère dont la méditation somnolente venait de finir. Et c’était une Louise plus aimable, vibrante d’intérêt pour la vraie réalité, qui maintenant s’empressait autour de la douairière, qui l’entretenait des menues anecdotes en saine prose qu’elle venait d’apprendre, qui lui disait :

— Grandmaman, mes pauvres vieilles femmes ne suffisent plus, réellement, à garder tous les poupons du village, à présent quil y a tant de travail à la fabrique, et que les jeunes femmes y sont employées d’une aube à l’autre. Nous aurions besoin d’une Crèche. J’ai envie d’en causer avec Julotte Escandier qui est pratique et qui en parlerait à sa mère. Assurément, nous pourrions consacrer une somme annuelle à l’entretien d’une Crèche, bonne maman ? Je ne saurais affirmer que cela m’intéresse beaucoup, car les bébés me semblent des créatures mystérieuses et déconcertantes dont le rouage pour crier fonctionne quand on s’y attend le moins. Mais je pense à mes pauvres vieilles femmes encombrées de marmots toute la sainte journée.

— Cela les rajeunit sans doute ; pense à tout ce que les poètes ont écrit sur cette antithèse délicieuse de la sainte vieillesse et de l’innocente enfance, fit Mme la douairière Miserlet, qui n’avait jamais tenu de poupon en ses bras depuis que Louise savait marcher.

— Peut-être, mais cela les fatigue beaucoup aussi ; et puis il n’y a pas dans chaque famille une grand’mère, et je crains que plusieurs de ces bébés ne soient affreusement négligés. Leurs petites sœurs les trimbalent, les secouent, et oublient certainement de leur donner à manger, quelquefois.

— Pourquoi les jeunes mères ne restent-elles pas chez elles, au lieu de courir à la fabrique ? demanda plaintivement Mme Miserlet. Il y a là un état de choses auquel je ne comprends rien.

— C’est la question sociale, grand’maman ! dit Louise se penchant vers elle pour l’embrasser. Ne vous y cassez pas la tête. Les personnes qui s’y entendent assurent que les Crèches sont une institution immorale, parce qu’elles suppriment le devoir maternel… Mais que faire, grand’maman ? Ces pauvres bébés mal nourris, mal lavés, deviennent chétifs, rachitiques. Plus tard, ils seront incapables de gagner leur vie, et la charité publique devra les entretenir.

— Du moment où il s’agit de la question sociale, je me déclare incompétente, dit Mme Miserlet, rajustant une des épingles d’améthyste qui drapaient son écharpe de guipure sur ses bandeaux blancs. Mais, si ta pension ne suffit pas, Louise, pour les bonnes œuvres que tu désires faire, je serai très heureuse d’y suppléer dans n’importe quelle mesure.

Puis elle ouvrit un beau volume de vers, tout doré, et elle le tendit à Louise, la priant de lui lire quelques sonnets de ce délicieux Soulary. Les goûts de Mme la douairière Miserlet n’étaient point modernes.

— Tu as de la chance, toi, dit Ferdine à Louise quand elles se retrouvèrent le lendemain, face à face dans l’embrasure de fenêtre qui était leur petit coin intime, avec ses deux chaises en tapisserie antique, le guéridon couvert d’une étoffe turque brodée et fleuronnée en arabesques de soie orange, les grands rideaux d’épais damas lamé de fleurs fantastiques, que Louise avait su finalement imposer à Ferdine et qui fermaient leur petite retraite, chaudement et somptueusement. Tu as de la chance, disait donc Ferdine, d’avoir un travail permanent, car il y aura toujours des vieilles femmes, et tu n’es pas au bout de tes inventions pour leur faire plaisir. Mais nous, j’entends Lucienne Escandier et ses sœurs et moi, tu nous vois les bras cassés.

— Il n’y a donc plus d’enfants ? demanda Louise.

— Les nôtres sont repourvus, Mme Roux est rentrée hier de l’hôpital ; nous lui avons fait une réception presque renversante, et j’ai vu le moment où la pauvre femme allait se trouver mal de pure joie et de reconnaissance. Lucienne et ses sœurs avaient travaillé, toute cette dernière semaine, comme des lingères à la journée ; je suis vraiment confuse de la trop petite part qui me revient dans les remerciements de cette pauvre veuve Roux. Décidément, Louise, je ne suis pas habile de mon aiguille ; Jeanne-Marie, au contraire, y est merveilleuse. Et son goût artistique se montre même dans la confection de petits tabliers tout simples. Mathilde, avec son tablier de lainage gris orné d’une grande collerette froncée, et qui cache entièrement sa laide robe de milaine, est une petite personne tout à fait pittoresque. Tous les petits étaient propres, souriants, et ils avaient des joues rouges comme des pommes pour accueillir leur maman. Les assiettes et les tasses neuves garnissaient le dressoir et nous avions laissé à dessein ouverte la porte de l’armoire afin qu’on vît sur le rayon la pile de draps neufs. Lucienne et moi nous nous trouvions là, mais aussitôt après les premiers mots de bienvenue, nous nous sommes éclipsées pour laisser toute la place à l’incroyable excitation des petits qui tiraient leur maman vers les quatre points cardinaux à la fois et voulaient lui montrer, avant qu’elle se fût seulement assise, les changements magiques survenus dans le ménage… Le Fonds des convalescents lui donne une petite somme qui lui permettra de se reposer pendant quelques semaines, et elle espère que M. Escandier l’autorisera ensuite à coudre ses pailles à la maison. Mme Roux n’est pas de ces femmes qui préfèrent le travail de la fabrique au soin de leur ménage et de leurs enfants. Notre besogne est finie, conclut Ferdine avec un soupir. Je m’étais beaucoup attachée à ces bambins. Quant à Lucienne, elle dissimule ses sentiments, comme toujours, sous des expressions excentriques. Elle propose que nous montions au village, nous six, en un cortège de demoiselles Sans-Travail, portant des mines lamentables, et des devises sur des écriteaux : Ayez pitié des belles paresseuses, ou bien : Donnez-nous du vieux linge à raccommoder, nous sommes lasses des broderies. Ou bien : Syndicat des jeunes personnes inutiles. J’ai passé hier mon reste de soirée chez elles, dans leur chambre de musique, et nous avons causé de tout cela, et même sérieusement. Je t’assure que cette quinzaine de travail utile, et urgent, et dans lequel il fallait absolument persévérer jusqu’au bout, leur a été comme un tonique. Elles ne demanderaient qu’à continuer, mais que faire ?

— Quel dommage, fit Louise, que tu n’aies plus à t’occuper, le soir, des petits Roux. J’ai découvert l’autre jour, dans l’armoire de mes anciens jouets, une petite lanterne magique dont je me donnais des représentations à moi toute seule, quand j’étais petite. Elle est encore en très bon état, et j’ai une nombreuse collection de verres représentant des paysages, des contes de fées, qui auraient joliment amusé les petits Roux.

— Pour le moment, répéta Ferdine avec un nouveau soupir, ils n’ont plus besoin de moi.

Cependant elle ne put s’empêcher, le soir même, d’y courir une fois encore pour entr’ouvrir la porte et s’assurer qu’ils étaient tous là, bien gentils et contents, autour de leur maman qui leur racontait une histoire de l’hôpital, les mains croisées, car elle n’avait pu, malgré toutes ses recherches, découvrir dans la garde-robe le moindre vêtement à repriser. Jean-Jean se collait à sa mère ; Ferdine pensa, le cœur un peu serré : « Je ne leur manque pas du tout… » La veuve se levait pour accueillir sa jeune visiteuse, mais celle-ci ne dit que quelques mots, aussi gaiement qu’elle put, et s’en alla.

Elle songeait aux longues, longues soirées de ce mois de décembre qui commençait ; elle se souvenait des heures tristes, vides, qu’elle avait passées solitaire, dans sa petite chambre, avant d’avoir trouvé quelque chose qui l’intéressât, et elle se disait : « Le morne ennui va revenir. Quand je rentrerai de mon travail, je ne trouverai rien, ni personne. Oh ! les chers petits ! combien je m’étais attachée à mon métier de maman. Je n’ai maintenant, pour m’accueillir, qu’une triste famille de regrets… »

Songeuse et lente, elle revenait à son logis des Trois-Pigeons, s’apercevant à peine du chemin qu’elle prenait, le plus long et le plus désagréable, par un méandre de ruelles, de couloirs, de voûtes, dans la partie ancienne du village, où se trouvait le vieux moulin qu’on disait avoir été bâti par le diable, autrefois, quand le diable avait encore le temps d’être maçon, et l’arche inutile d’un vieux pont d’où le ruisseau avait été détourné, et des hangars et des appentis adossés à de vieilles murailles épaisses comme des murs romains. Les gens pauvres demeuraient là, entassés, bien que l’espace tout ouvert des campagnes semblât les inviter à y disperser leurs demeures ; les gens cossus avaient leurs fermes plutôt à la périphérie du village, isolées les unes des autres par des vergers, des morceaux de pré et des courtillettes. L’endroit avait une population assez considérable, qui s’augmentait chaque année de familles sans bien au soleil, d’ouvriers et de manœuvres délaissant les travaux de campagne pour le salaire en argent sonnant gagné à la fabrique.

Ferdine évitait généralement le passage obscur qui glissait sous la voûte du moulin, mais ce soir elle s’y engageait par distraction, quand des cris d’enfant, à quelque distance, l’étonnèrent. Elle revint sur ses pas, l’oreille attentive ; elle chercha une ruelle qui la conduisit dans la direction des voix.

— Qu’est-ce donc ? qu’avez-vous ? s’écria-t-elle, bousculée par deux gamins qui accouraient sans la voir et qui se précipitèrent sur elle.

Ils firent un saut de côté, mais elle les arrêta d’une main ferme et d’un mot sévère, car elle ne doutait pas qu’ils n’eussent pris la fuite après avoir joué quelque mauvais tour. Les deux garçons, retenus par ce respect qu’on éprouve encore dans les villages pour une grande personne, et qu’à la ville messieurs les gamins ne connaissent plus, ne firent pas de résistance, se laissèrent conduire près d’une fenêtre éclairée où Ferdine, leur mettant un doigt sous le menton, examina leurs visages.

— Qu’est-ce donc qui vous faisait crier si fort ? demanda-t-elle.

— C’est pas nous ! répliquèrent-ils simultanément, levant le bras par ce geste familier aux gamins qui redoutent une claque.

— Quelqu’un criait cependant, qui était-ce ? persista Ferdine.

— C’était la Breloche ; elle fait semblant d’avoir peur.

— Qui est la Breloche ?

Une porte s’ouvrit non loin de la fenêtre éclairée et projeta dans la ruelle noire un carré de vive lumière. Ferdine vit un seuil de pierre, une lampe posée à terre et des pieds d’enfants, de petits jupons confusément brouillés dans la pénombre.

— Ils sont encore là… dit une voix enfantine, mal assurée.

— Est-ce qu’ils ont leurs masques ? demanda une autre voix.

À ce mot, les deux garçonnets dissimulèrent subitement leurs mains derrière le dos, sous la blouse, et Ferdine, rendue attentive, aperçut, comme il disparaissait, le contour d’un nez de carton.

— Que c’est mal de faire peur aux petites filles ! que c’est lâche pour des garçons, dit-elle. Si cela vous arrive encore, je vous ferai avoir une bonne correction. Comment t’appelles-tu, toi ? poursuivit-elle, retenant le plus grand qui semblait disposé à abréger l’entrevue et qui baissa la tête, fort résolu à ne pas dire son nom.

L’une des fillettes, plus curieuse qu’effarouchée, s’aventurait dans la ruelle. Ferdine, sans lâcher ses deux prisonniers, l’appela, puis, pour continuer son interrogatoire en pleine lumière, elle se dirigea vers la porte ouverte et s’assit sur le seuil, avec les deux coupables à droite et à gauche.

— C’est toi qui criais ? recommença-t-elle, s’adressant à la petite.

— Non, c’était Breloche. Elle a un tremblement et tout lui fait peur. Et alors Tourment vient nous ennuyer le soir, quand nous sommes toutes seules. Moi, je voudrais bien aller au lit, mais Breloche ne veut pas, parce que Tourment vient taper aux volets et ça la fait sauter.

— Tourment, c’est toi ? demanda Ferdine à l’aîné des garçons, un rousset aux cheveux frisés, qui plongea sa tête entre ses genoux afin de cacher un éclat de rire. Si l’on t’a nommé ainsi, ce n’est pas pour rien apparemment. Ta maman sait-elle que tu rôdes dans le village à la nuit noire et que tu tourmentes les petites filles ?

— Maman est à la fabrique, répondit le petit vaurien dont la frimousse, cependant, hardie et rieuse, était plutôt sympathique. J’suis au lit quand elle revient… La sienne aussi, elle travaille à la fabrique, ajouta-t-il poussant du coude son camarade. Dites-lui quelque chose donc, à lui. C’est pas juste qu’on me tracasse tout seul.

— Mais vous, les fillettes, dit Ferdine se retournant pour apercevoir derrière elle deux petites silhouettes qui tantôt s’avançaient, tantôt reculaient peureuses, pourquoi votre maman n’empêche-t-elle pas Tourment de vous faire peur ?

— Maman aussi est à la fabrique, répondit une des gamines, la cadette mais la plus osée.

Il se trouva, comme Ferdine poursuivait l’entretien de cette manière vive et naturelle qui lui gagnait le cœur des enfants, il se trouva que presque tous les pères et mères, dans ce coin du village, travaillaient à la fabrique, et prolongeaient leur besogne, en cette saison de presse, jusqu’à neuf ou dix heures, pour gagner quelques centimes supplémentaires. Les enfants s’arrangeaient comme ils pouvaient : les aînés étaient censés garder les petits. Quelques-uns étaient mis sous clé dès six heures, quand la maman remontait de la fabrique pour leur faire un pot de café et rassembler quelques victuailles qu’elle emportait à son homme. Cette mesure de prudence maternelle était bien le comble de l’imprudence, car nul n’aurait pu pénétrer auprès des enfants pour éteindre un commencement d’incendie, si la lampe s’était renversée ou que le foyer eût lancé des étincelles sur quelque petit vêtement. D’autres enfants, très sages, allaient tout de suite se coucher et n’avaient pas besoin de lumière ; d’autres encore prétendaient qu’on a ses tâches à apprendre pour le lendemain et qu’il fallait bien allumer une chandelle. Quelques-uns, ceux qui n’avaient peur de rien, s’esquivaient dans les ruelles et jouaient cent tours. Leur victime élue était la pauvre petite Breloche, une fillette énervée, poltronne, qui criait assez pour les satisfaire ; car un tour n’est guère réussi, n’est-ce pas, si personne ne crie. La bande que dirigeait Tourment avait décrété que cette Breloche était décidément trop « caponne » et qu’il fallait l’en corriger.

— Mais vous savez, dit Ferdine gravement, qu’à rôder ainsi et à polissonner, vous deviendrez de très mauvais garnements qui peut-être iront en prison un jour ?

Les deux gamins, déjà familiers sans doute avec cette prédiction, n’en semblèrent point trop impressionnés.

— J’peux pourtant pas aller me coucher comme les poules, fit Tourment, et c’est embêtant, si vous saviez, d’être tout seul chez nous… On me dit tout le temps d’être sage ; si je savais comment, j’essaierais. C’est pas la faute à mes parents, au moins, ajouta-t-il par un scrupule filial. Mon p’pa me flanque une bonne cannée toutes les fois qu’on lui porte plainte. Si vous lui portez plainte, j’aurai ma cannée. Il fait tout ce qu’il peut, mon p’pa.

— C’est toi qui crieras, demain matin ! dit la Breloche, avançant en dehors de la porte son petit museau pointu et pâlot de fillette chétive.

— Si je crie, ce sera du moins pour quelque chose, fit Tourment avec mépris, tandis que toi, tu te mets à brailler pour rien, sitôt qu’on te regarde. Attends un peu, que je remette mon nez !

Breloche poussa une exclamation de frayeur et disparut derrière la porte. Les deux garçons eurent un rire triomphant. Mais aussitôt à l’abri, Breloche continua pour se venger, avec son petit bégayement :

— Vous-vous-vous êtes des polissons. On sait bien qui-qui-qui a pris des bûches sur le tas de la cure…

— C’était pour jouer aux voleurs ! cria Tourment… On a seulement oublié de remettre ces bûches où elles étaient, et le jour après on n’a plus osé, parce que le grand Louis de M. le pasteur était à côté du tas pour monter la garde.

— Ça ne fait rien, cria Breloche. Vous avez volé les bûches tout de même. Je le dirai à Mme la pasteur quand elle viendra visiter nos tri-tri-tricots, à l’école.

— N’aie pas le malheur ! fit Tourment, c’est pour le coup que tu verras du pays !

— Moi, fit la petite sœur venant à la rescousse et fort encouragée par la présence d’une grande personne qui semblait disposée à prendre en main leur cause, moi, je dirai que je t’ai vu boire à une bouteille, Tourment ; oui, m’sieur, la bouteille à ton papa, où il y a je sais bien quoi dedans. Tu en buvais avec Toni, l’autre soir, et avec d’autres garçons… Et après ça, vous chantiez comme de vilains hommes ! Et le matin d’après, à l’école, tu étais si méchant que le maître ne pouvait faire façon de toi qu’en te tirant les oreilles, oui, m’sieu !

— Oh ! pauvre petit garçon, dit Ferdine, tu es donc déjà un mauvais garnement !… Je ne vois qu’une chose à faire ; il faut que dès demain soir je vous ramasse tous et que je vous montre la lanterne magique.

Cette conclusion était assurément inattendue, bien que le vocable : lanterne magique, n’eût pour ces enfants peu blasés qu’un sens mystérieux et vague.

— Venez, dit Ferdine, vous quatre que voilà, et quatre ou cinq petits camarades, demain soir vers sept heures aux Trois-Pigeons. Dites à vos mamans que Mlle Arvoine vous montrera la lanterne magique. Je la montrerai à tous les enfants qui me promettront d’aller ensuite, bien sagement, se coucher. Vous serez rentrés à huit heures et demie. Non, non, je n’en dirai pas davantage. Vous viendrez et vous verrez.

Alors, saisissant de chaque main l’un des petits garçons, elle les fit sortir de la ruelle obscure, leur dit bonsoir en leur tirant amicalement une poignée de cheveux, et du même pas descendit allègrement l’allée bordée d’arbres nus qui l’amenait, quelques minutes plus tard, à la petite grille du jardin Escandier. S’approchant de la maisonnette, elle vit une lampe dans la chambre de musique, au premier ; elle ramassa un petit gravier et le jeta à la fenêtre.

— C’est moi, dit-elle en riant quand la croisée s’ouvrit. J’apporte des nouvelles. Êtes-vous occupées ?

— Nous sommes, répondit Lucienne de la fenêtre, nous sommes, comme de coutume, très occupées à ne rien faire, et nous n’avons guère de temps pour autre chose. Montez cependant. Prenez l’escalier de bois. J’arrive avec une lumière et je vous ouvrirai la porte de la galerie.

— Voici de la besogne pour les belles paresseuses ! s’écria joyeusement Ferdine, tombant au milieu du cercle à moitié somnolent des demoiselles Escandier, qui tuaient la soirée selon leurs diverses ressources, tandis que leurs parents dînaient en cérémonie chez des voisins, à quelque distance. Nous n’aurons pas à faire notre manifestation de sans-travail. Figurez-vous que la moitié des enfants du village sont en train de devenir de petits gibiers de potence… Il faut qu’on s’occupe d’eux le soir, qu’on les occupe, qu’on les surveille. Louise m’a déjà offert sa lanterne magique. Je rassemblerai huit ou dix gamins demain soir.

 

— Vous toujours ! vous partout !

 

exclama Lucienne.

— Pas le moins du monde ! cria Ferdine se défendant. C’est à vous au contraire qu’incombe ce devoir, car les pauvres petits qui ont peur chez eux ou qui passent leur soir à rôder sont les enfants des ouvrières de votre père ; vous en êtes responsables plus que moi qui ne suis après tout, comme ces pauvres femmes, qu’un rouage de l’exploitation dont vous vivez…

— Exploitation ! protestèrent trois des demoiselles Escandier.

— Exploitation, industrie, qu’importe ! fit Lucienne. Nous exploitons la paille de ce pays pour en faire des chapeaux, n’est-ce pas ? Et par un phénomène connu sous le nom d’échange des produits – vous voyez que j’ai étudié les sciences graves – nous en tirons nos robes de foulard et autres, les côtelettes de notre déjeuner, ainsi que le droit précieux de ne rien faire.

— Avec tes tirades, fit Jeanne-Marie, tu interromps Mlle Arvoine qui avait mille choses intéressantes à nous dire.

— Rien d’autre, absolument rien, protesta Ferdine, sinon que je vous mets tous ces gamins sur la conscience. Nous gémissions d’en avoir perdu six ; nous en retrouvons vingt et peut-être davantage, et ils sont tout aussi abandonnés que les petits Roux. Que ferez-vous pour eux cet hiver ?

Ce fut Julotte qui parla la première, emportée par un soudain enthousiasme.

— Je leur ferai du chocolat, je le fais très bien. Une tasse de chocolat à chaque enfant. J’ai lu l’autre jour dans un rapport de bienfaisance que c’est très hygiénique et très moralisant. Le chocolat rend sages les enfants pauvres qui n’y sont pas habitués.

— Quel dommage que nous y soyons habituées ! fit Lucienne. Crois-tu vraiment, Julotte, que le remède n’agirait plus sur nous ?

— Ne me taquine pas, fit Julotte, d’un ton de bonne humeur, quand par hasard j’ai une idée.

— Oh ! s’écria Ferdine ravie, auront-ils vraiment une tasse de chocolat demain soir ? Et la lanterne magique ? Ce sera comme une petite soirée d’inauguration, mais nous aurons soin de leur faire comprendre qu’ils ne doivent pas s’attendre chaque jour à pareil festival.

XVII. – Plusieurs embranchements.

Le village était bouleversé, le village n’en revenait pas. Les demoiselles Menton, couturières, en portaient la nouvelle à la ronde. Est-ce que les demoiselles Escandier de la fabrique, qu’on disait si fières, surtout Mlle Lucienne l’aînée, ne se mettaient point en train d’être bonnes aux simples gens, à telles enseignes qu’on pouvait les voir lavant elles-mêmes les petites pattes noires et les frimousses barbouillées des marmots qu’elles ramassaient chaque soir ! C’était Mlle Julotte surtout qui opérait avec le savon et la serviette. Mlle Lucienne amusait les petits en leur disant des choses drôles qui les faisaient rester tranquilles ; Mlle Idonie – vous savez bien, la plus jolie des quatre, celle qui est blanche comme de la crème et mince comme un fuseau – Mlle Idonie les regardait comme si elle n’avait jamais vu d’enfants de sa vie. Mlle Jeanne-Marie, disait-on encore, s’asseyait dans un coin de la chambre avec trois ou quatre grandes filles qui auraient rougi de se laisser amuser comme les petits ; elle leur montrait à faire de petites pelotes en forme de pomme, et elle avait promis – mais à cet égard la rumeur était vague – qu’après Noël on coudrait des tabliers ? D’où Viendrait l’étoffe de ces tabliers ? Grandes conjectures, grands hochements de tête.

Dans le premier feu de leur zèle, les jeunes Escandier ne parlaient d’autre chose que de leur marmottière, comme elles disaient en riant ; elles essayaient d’y intéresser père, mère et frère. Il y avait quinze jours que cela durait. On s’était contenté, les premiers soirs, de la chambre de Ferdine ; mais trop de petits pieds crottés laissaient des empreintes sur les marches que Mme Bogyvy cirait avec amour. Ferdine vit bien qu’elle risquait d’indisposer sérieusement son hôtesse, et elle se demandait quel parti prendre, quand M. Nantu surgit dans un rôle qu’on ne s’attendait point à lui voir prendre : celui de collaborateur de ces jeunes demoiselles.

Un soir, ils dînaient tous les trois assez silencieux ; Mme Bogyvy se demandait si le devoir – car elle était femme de devoir – lui commandait de tolérer un envahissement quotidien de son premier étage ; Ferdine voyait se dresser le premier obstacle et s’en effrayait un peu, craignant surtout que les jeunes Escandier ne fussent bien vite lasses de leur entreprise, si elle devenait difficile. M. Nantu tournait et retournait sur sa langue une phrase d’ouverture qu’il avait préparée. Il dit enfin :

— Vos petites réunions d’enfants semblent avoir du succès, mademoiselle Arvoine ? Elles augmentent en nombre chaque soir.

— Cela est vrai, dit Ferdine avec un soupir, tournant les yeux vers Mme Bogyvy, qui se transforma en marbre, instantanément. Leur bruit vous incommode peut-être, ajouta-t-elle, soupçonnant que M. Nantu, lui aussi, avait sa petite protestation à faire.

— Nullement, nullement, Pauvrette, répondit-il avec bienveillance. J’ai la mauvaise habitude, vous le savez, de sortir chaque soir ; je rentre à dix heures, je n’entends rien. Mais ma chambre ne conviendrait-elle pas mieux que la vôtre à réunir ces enfants ? J’entends la plus grande de mes deux chambres, mon fumoir, ma caverne…

— Oh ! monsieur Nantu ! protesta Mme Bogyvy, assez choquée de cette expression.

— Caverne charmante, madame, trop charmante pour un ours tel que moi. Elle contient quelques rayons de livres, Pauvrette, une ou deux tables, un sofa ; elle n’est guère encombrée, et, avantage plus grand, elle s’ouvre, comme vous le savez, sur la rue par une porte dont on use rarement, et par un petit perron. Vos gamins entreraient tout droit, sans crotter la maison entière. Ils sortiraient de même, et chacun s’en trouverait bien. Qu’en pensez-vous, madame ? ajouta-t-il poliment, déférant à Mme Bogyvy le mot décisif que Ferdine attendit fort anxieuse.

On avait déjà, dans le village, félicité Mme Bogyvy de l’abri qu’elle donnait à l’entreprise des demoiselles Escandier ; elle était quelque peu fière d’une association avec des personnes très bien, et nullement disposée à y renoncer, si seulement son escalier pouvait être mis hors de question. Ce fut avec un gracieux sourire qu’elle entendit la proposition de M. Nantu ; elle ajouta même que sa cuisine était à la disposition de ces demoiselles pour les soirs de chocolat.

— J’aurais cependant, ajouta M. Nantu, une requête supplémentaire. De temps en temps – si la présence d’un vieux bonhomme comme moi ne déparait point trop une telle conglomération d’enfance et de jeunesse – j’aimerais à jeter un coup d’œil sur ce joli tableau ; je voudrais voir ces petites mines de bambins émerveillés ; je souhaiterais même qu’on me montrât la lanterne magique, à moi aussi.

— Oh ! monsieur Nantu, s’écria Ferdine ravie, c’est vous qui expliquerez la lanterne le soir où nous inviterons les parents. Louise fait venir toute une série d’images nouvelles, entre autres la vie de Martin Luther et un voyage au pôle Nord, pour les grandes personnes, pour les vieilles femmes surtout, auxquelles nous donnerons une soirée. On nous a déjà fait savoir que les enfants étaient par trop privilégiés, et que les parents sont jaloux de savoir, eux aussi, ce que c’est qu’une lanterne magique… Monsieur Nantu, poursuivit-elle en riant, nous allons vous enrôler dans l’Association des Jeunes Filles utiles… Pas de cotisations, pas de règlement, deux heures de travail par jour, pour le prochain.

— Et c’est vous, Pauvrette, qui avez eu toutes ces bonnes idées ! fit M. Nantu hochant la tête d’un air admiratif. Ah ! l’on a bien raison d’assurer que la femme est un mystère !

À vrai dire, si Ferdine, dans son imaginative cervelle, avait pas mal de bonnes idées, le temps lui manquait pour les réaliser toutes. Elle les passait aux jeunes Escandier qui les accueillaient avec enthousiasme. Bien des lacunes se découvraient dans l’éducation des gamins qu’elles commençaient à connaître plus intimément, et surtout dans l’instruction ménagère des filles déjà grandelettes qui étaient censées garder les petits et cuire les repas pendant que père et mère travaillaient à la fabrique.

Julotte Escandier, qui était réellement une très bonne fille, égoïste à la surface seulement, s’aperçut un soir qu’un des bambins avait à la main une brûlure très vilaine, mal soignée. Le lendemain, munie de ce qu’il fallait pour un pansement, elle se dirigeait vers la ruelle du moulin, en quête de son petit Pierrot. Elle l’aperçut assis sur un seuil de porte, sous une voûte basse, tenant piteusement en l’air sa menotte qui lui faisait mal.

— C’est ici que tu demeures ? entre avec moi, dit-elle. Je vais mettre sur ta petite main quelque chose qui la guérira, et puis, si tu es sage, tu auras un morceau de bon chocolat.

Julotte, en s’adressant aux petits, n’avait pas la gaîté brillante de Ferdine ni ces idées originales qui leur faisaient ouvrir de grands yeux ; ils préféraient Ferdine, peut-être, mais ils sentaient Julotte bonne, capable et pas nerveuse, et ils se confiaient à elle volontiers. Pierrot se leva bien vite et ouvrit la porte.

La grande sœur trottait sur le carrelage mouillé de la cuisine : des branches flambaient sous une marmite, au milieu du foyer. Julotte huma une odeur de brûlé à l’instant même où elle entrait.

— Votre soupe brûle, Marguerite ! cria-t-elle, tous ses instincts culinaires s’effarant à ce malheureux fumet.

La fillette courut au foyer, souleva le couvercle de la marmite.

— Je ne sais pas pourquoi, fit-elle presque en pleurant, je ne sais pas pourquoi je brûle toujours la soupe à l’orge… Et c’est justement celle que le père aime le mieux… Et il y a un os dedans, un gros os ! s’écria-t-elle piteuse et désolée ; c’est moi qui vais être grondée quand nos gens reviendront.

— Tout n’est pas perdu, dit Julotte. Dépêchons-nous de transvaser la soupe dans une autre casserole, en la remuant le moins possible pour que le goût de brûlé reste au fond. Ensuite nous repêcherons le gros os… Vous n’avez pas de casserole propre, Marguerite ?

— L’autre n’est pas écurée, je m’en suis servie hier pour des pommes de terre, fit Marguerite confuse.

— Ôtons vite la marmite du feu, dans ce cas, avant que l’orge ne brûle davantage. Doucement, doucement, ne remuez pas le fond, je vous en supplie… Versez dedans un peu d’eau froide. À présent, lavez votre casserole le plus lestement possible… Si j’avais une cuiller, je goûterais… Merci. Non, le mal n’est pas très grand. Vous ne saviez donc pas, Marguerite, que lorsqu’un mets brûle, il faut bien vite le changer d’ustensile. J’ai sauvé ainsi plus d’une fois des pommes de terre et des légumes.

— Vous savez cuisiner ? demanda Marguerite un peu incrédule.

— Pas trop mal. Si vous voulez, je viendrai un matin faire avec vous certaine soupe au riz et aux carottes dont votre papa se régalera, et vous aussi.

— Oh ! répondit Marguerite un peu effrayée de cette proposition, nous n’avons pas souvent de viande. Il faut de la viande pour faire une vraie bonne soupe.

— Pas le moins du monde. Celle dont je vous parle se fait sans viande. Vous verrez. Ce sera bien amusant.

Julotte mit tant de bonne humeur à opérer le transvasage de la soupe à l’orge dans la casserole fraîche écurée, elle goûta avec tant d’intérêt le potage menacé, elle consola si bien la petite cuisinière, que celle-ci songea qu’après tout il serait en effet bien amusant d’apprendre une nouvelle soupe sous la direction de Mlle Julotte.

— Remuez de temps en temps, pendant que je m’occupe de la main du petit. Qu’allez-vous donner à votre papa et à votre maman pour leur dîner, après la soupe ?

— Les pommes de terre qui me restent d’hier soir.

— Froides ?

— Je pourrais les rôtir. Mais c’est pour le souper, plutôt, que je les rôtis.

— Vous pourriez les écraser, et puis les accommoder avec un peu de lait, un petit morceau de beurre si vous en avez, et les tourner dans la poêle. Les pommes de terre froides, c’est bien mauvais, surtout à cette saison, quand on est tout heureux de se mettre dans l’estomac quelque chose de chaud…

— Si vous vouliez me montrer… dit Marguerite avec quelque hésitation.

Julotte était enchantée. Elle comprenait d’emblée quelle sorte de cuisine convenait à un ménage d’artisans pauvres ; il lui venait à l’esprit toutes sortes de recettes simples qu’on pouvait simplifier encore, et tandis qu’elle questionnait Marguerite sur leur ordinaire, elle s’écriait de temps en temps :

— Mais vous pourriez vous nourrir bien mieux, et d’une façon plus variée, sans dépenser davantage… Si j’étais à votre place, petite, je mettrais un peu d’intérêt à ma cuisine, et je voudrais qu’on dît de moi, finalement : « Marguerite est la meilleure cuisinière du village. » Ce n’est pas l’intelligence qui vous manque.

— Ce serait plutôt le moyen, dit Marguerite, qui entendait par là l’argent.

— Nous calculerons ensemble la dépense. Je sais fort bien ce que c’est que d’économiser, dit Julotte de cet air grave, presque douloureux, qu’elle prenait toujours quand il était question du prix des choses.

Elle était en effet très économe, bien plus que la pauvre petite Marguerite, qui, pour chauffer une tasse d’eau, entassait un brasier à rôtir un bœuf.

Julotte n’était point une jeune personne à grands élancements ; bien que son nez fût un petit nez très court, elle ne voyait guère au delà ; mais Lucienne, au contraire, dont l’ironie n’avait jamais été qu’un masque, Lucienne palpitait maintenant d’enthousiasme et de projets.

— Tu fonderas une école de ménage, prophétisa-t-elle à Julotte étonnée. Mme la douairière Miserlet nous donnera beaucoup d’argent ; nous ferons bâtir une jolie petite maison qui contiendra : la cuisine perfectionnée, la buanderie, la chambre à repasser, la salle d’entretiens et de lectures, bref, tout ce dont tu auras besoin pour faire des jeunes filles de ce village de véritables parangons en économie domestique. Les garçons des villages voisins ne voudront pas d’autres femmes ; on se les arrachera, on les enlèvera, nos jeunes filles à marier. Ce sera si intéressant que nous en oublierons notre propre mariage, et quand le bel inconnu que nous attendons fondra sur nous, nous aurons des hésitations tout à fait imprévues, très salutaires pour sa vanité à lui.

— Tu parles, tu t’exaltes, tu enfourches le cheval Pégase, dit Julotte, quand je n’ai pas même enseigné ma première soupe à la petite Marguerite. Il est vrai que j’avais un bout de projet, oh ! bien modeste. Pas du tout tes envolées à toi ! Je voulais seulement proposer à Marguerite d’avoir demain une amie avec elle, afin que ma première leçon de cuisine serve à deux. Et le soir, peut-être…

— Admirable ! s’écria Lucienne. Je devine…, Julotte, le génie de l’organisation bourgeonne en toi !

— Laisse-moi donc finir une phrase, au moins, protesta Julotte. Tu sais bien que je déteste ce qui n’est pas fini. Je voulais dire que, le soir, nous pourrions séparer de la marmottière les grandes filles qui désirent apprendre quelque chose ; Jeanne-Marie leur enseigne à coudre ; moi, je leur dirais des recettes de cuisine, nous parlerions du dîner du lendemain, ou de la manière de faire les nettoyages. Je n’y entends pas grand’chose à vrai dire, mais je pourrais m’instruire avec Fanny qui était une villageoise avant de devenir fille de chambre. Mme Bogyvy est aussi une très admirable personne dont la conversation me serait profitable. J’irai la voir demain et je causerai avec elle des meilleures méthodes de tenir un ménage d’ouvriers.

— Mais Idonie ! poursuivit Lucienne pleine de son zèle de propagande. Je ne vois pas bien où la caser, là-dedans. Restera-t-elle la Damoiselle poétique et purement décorative ?

— Peut-être en faut-il aussi de celles-là ? dit Julotte qui avait du bon sens et ne tenait nullement à enrôler sa famille entière. Si jamais nous avons besoin d’une ode de circonstance ou de paroles pour un chant, Idonie nous les écrira.

Cette fois, Lucienne saisit Julotte à tour de bras, et l’embrassa avec vigueur.

— Parfait ! s’écria-t-elle. Je vais lui commander un chant que nos gamins et gamines exécuteront pour leurs parents, le soir où la lanterne magique les réunira tous. Un chant fait exprès pour eux, dans lequel leurs sentiments naïfs pourront s’exprimer. Je fournirai les idées à Idonie qui les fera rimer.

Lucienne aimait la symétrie ; la pensée d’être quatre sœurs toutes enrôlées, toutes utiles, lui causait une satisfaction inouïe. Elle en oubliait même complètement Ferdine, qui pourtant était l’initiatrice, et de plus en plus elle s’emparait de la haute direction, réglant tout à sa guise, comme ses sœurs l’avaient prédit. Elle était si intelligente, d’ailleurs, si active, si animée, maintenant que son affectation de nonchalance avait disparu, elle savait si bien s’y prendre avec les enfants, qu’il paraissait naturel de lui céder la première place.

Ferdine n’en éprouva-t-elle pas le moindre chagrin ? Elle fit de son mieux pour n’en rien laisser voir, et même elle sut apaiser Louise, toujours ultra-sensible et jalouse quand son amie était en cause. Louise disait :

— Cette Lucienne, une orgueilleuse ! elle te pousse de côté ; elle tranche toutes les questions de son propre chef, sans te consulter. Qu’elle mène ses sœurs comme un troupeau docile, ça les regarde, mais je ne veux pas qu’on te mette en sous-ordre, toi, et je le lui dirai à la première occasion.

Ferdine rougissait un peu, au souvenir de certains tons autoritaires, de certaines brusqueries de Lucienne la générale, mais notre amie Ferdine avait déjà appris de la vie plusieurs leçons, et elle se contentait de répondre :

— Tant que Lucienne me laisse une place dans notre marmottière, il n’importe que ce soit la première ou la seconde. J’imagine que ce travail nous enseignera à toutes bien des choses nouvelles. Moi, par exemple, depuis le jour où ce bon monsieur Nantu nous a si obligeamment offert sa chambre, je me suis bien promis de ne plus me mettre en souci pour les conditions matérielles de notre petite œuvre, puisque Dieu a si bien pourvu à notre première nécessité. Lucienne, de son côté, apprendra ce qu’elle doit apprendre.

La première leçon, pour cette impérieuse Lucienne, fut une révolte imprévue du jeune galopin surnommé Tourment.

Un soir, animé apparemment par une légion de petits diables logés dans sa personne, dans ses doigts qui pinçaient les voisins, dans ses pieds qui furetaient à droite et à gauche sous les bancs, en quête d’autres pieds à combattre, dans ses yeux pleins de malice impertinente, Tourment se rendit éminemment insupportable. Lucienne, après les sommations d’usage, lui enjoignit de vider la place ; mais à l’intense stupéfaction de toute l’assistance, il s’y refusa carrément. Gigotant et pantelant de rébellion, il fut arraché à son banc par les propres mains de Lucienne, traîné jusqu’à la porte et jeté dehors. Après quoi la pauvre Lucienne, humiliée de cette victoire, honteuse d’avoir cédé à un accès de colère, garda jusqu’au départ des autres enfants un visage fort sombre, et se mit à pleurer quand elle fut seule avec ses sœurs et Ferdine. Elle devinait bien qu’en cette malheureuse minute d’emportement, elle avait perdu toute influence sur le terrible gamin, qui le lui fit bien voir. Dès ce jour-là, il fut une écharde dans sa chair, car elle l’aimait, s’intéressait à lui plus qu’à tous les autres et désirait avec une sorte de passion qu’il devînt sage. Lucienne n’avait connu jusqu’alors ni résistances, ni difficultés ! Tourment fut l’instrument de son éducation morale.

 

Et si même le village possède maintenant une crèche pour ses bébés, institution que Mlle Nelle visite chaque jour et qui remplit sa vie de doux intérêts, conjointement avec l’élaboration de ses Mémoires ; même si Louise Miserlet rayonne au milieu des vieilles femmes qu’elle aime ; même si l’argent de Mme la douairière de Didier de Château-Pointu, aussi abondamment et plus sagement répandu, facilite bien des entreprises ; même si les jeunes filles du village deviennent de meilleures ménagères et leurs petits frères de moins affreux polissons ; même si M. Nantu organise un cours de répétitions gratuit pour les grands jeunes ânes qui voient avec tremblement s’approcher leur examen militaire ; même si l’Association des Jeunes Filles Utiles, sous l’énergique direction de Lucienne Escandier, prospère et se propage ; même si le travail désintéressé de plusieurs jeunes demoiselles, autrefois oisives, a pour résultat intérieur de former leurs caractères, de les assouplir, de les adoucir, dans la sympathie ; même si l’ennui est chassé de leurs vies, en résulte-t-il que tout soit dit et bien fini ?

Rien ne finit ici ; Louise Miserlet, Ferdine, son grand ami Siméon, ses petits amis du village, ont devant eux bien des péripéties, bien des revers et des désappointements, et du travail et des joies, jusqu’à ce jour tardif de l’arrière-saison où l’on se repose, où d’autres reprennent la tâche toujours sur le métier, et commencent pour leur compte ce tissu que l’on tisse de devoirs et d’expériences. Ferdine écrira encore bien des lettres à Mlle Octavie ; elle recevra bien des conseils de cette précieuse amie ; son horizon s’élargira comme son activité ; elle apprendra à aimer avec patience, avec persévérance ; et dans quelques années, regardant en arrière, songeant aux commencements si humbles, presque inconscients, elle remerciera Dieu qui les prépara toutes, elle et ses amies, à devenir de vraies Jeunes Filles Utiles.


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