William Wilkie Collins

ARMADALE

Traduction : Emma Allouard

1867

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Table des matières

 

AVERTISSEMENT. 5

PROLOGUE. 6

I  Les voyageurs. 6

II  Opiniâtreté du tempérament écossais. 14

III  Un naufrage. 24

LIVRE PREMIER.. 70

I  Le mystère d’Ozias Midwinter. 70

II  L’homme se fait connaître. 123

III  Jour et nuit. 156

IV  L’ombre du passé. 180

V  L’ombre de l’avenir. 207

LIVRE DEUXIÈME. 229

I  Manœuvres clandestines. 229

II  Allan propriétaire. 249

III  Obligations mondaines. 270

IV  La marche des événements. 291

V  Mrs. Oldershaw sur ses gardes. 314

VI  Midwinter se métamorphose. 329

VII  Le complot se noue. 340

VIII  Les Norfolk Broads. 364

IX  Hasard ou fatalité ?. 387

X  Le visage de la bonne. 407

XI  Miss Gwilt dans les sables mouvants. 429

XII  Le ciel se couvre. 444

XIII  Exit. 453

LIVRE TROISIÈME. 470

I  Mrs. Milroy. 470

II  L’homme est trouvé. 486

III  À deux doigts de la découverte. 502

IV  Allan aux abois. 525

V  Le remède de Pedgift. 549

VI  Le « post-scriptum Pedgift ». 569

VII  Le martyre de miss Gwilt. 579

VIII  Elle intervient entre eux. 604

IX  Elle apprend la vérité. 620

X  Journal de miss Gwilt. 656

XI  Le cœur et la loi 703

XII  Scandale à la station.. 718

XIII  Le cœur d’un vieillard. 731

XIV  Suite du journal de miss Gwilt. 756

XV  Le mariage. 803

LIVRE QUATRIÈME. 846

I  Miss Gwilt reprend son journal 846

II  Suite du journal de Miss Gwilt. 864

III  Miss Gwilt met un terme à son journal 897

LIVRE CINQUIÈME. 955

I  À la gare. 955

II  Dans la maison.. 965

III  Le flacon pourpre. 981

ÉPILOGUE. 1041

I  Nouvelles du Norfolk. 1041

II  Midwinter. 1048

POSTFACE. 1051

Ce livre numérique. 1053

 

À John Forster[1]

 

Pour la manière dont il a servi la cause de la littérature avec sa Vie de Goldsmith, et en souvenir affectueux d’une amitié qui est associée à l’une des périodes les plus heureuses de ma vie.

AVERTISSEMENT

Les lecteurs m’ont, par le passé, montré un accueil suffisamment chaleureux pour que je pense pouvoir m’en remettre à eux et me dispenser, j’ose le croire, de les inviter, par un plaidoyer préliminaire, à apprécier les mérites de ce récit. Ils verront, je pense, qu’il n’a pas été conçu à la légère et qu’on l’a élaboré avec soin. Ils le jugeront en conséquence, et je n’en demande pas plus.

Certains d’entre eux, comme j’ai quelque raison de le supposer, risqueront ici et là d’être troublés, voire offensés, en découvrant qu’Armadale outrepasse à plus d’un égard les limites étroites dans lesquelles ils ont été habitués à enfermer le roman contemporain. Rien ne me justifiera à leurs yeux aussi bien que le fera le temps, pour peu que mon œuvre demeure. Je ne crains pas de voir mon dessein incompris pourvu que la manière dont je l’aurai exécuté puisse lui rendre justice.

À l’aune de la morale de camelot qui caractérise notre époque, ce livre peut être jugé osé ; au regard de la morale chrétienne – éternelle celle-ci –, ce n’est qu’un livre qui ose dire la vérité.

Londres, avril 1866.

PROLOGUE

I

Les voyageurs

C’était l’ouverture de la saison de 1832 aux bains de Wildbad.

Les ombres du soir commençaient à descendre sur la tranquille petite ville allemande, et la diligence était attendue d’un moment à l’autre. Devant la porte de l’hôtel le plus important, guettant l’arrivée des premiers visiteurs de l’année, se tenaient les trois notables de Wildbad, accompagnés de leurs femmes : le maire, représentant les citoyens ; le docteur, représentant les eaux ; l’hôtelier, représentant son propre établissement. Outre cette réunion d’élite, apparaissaient, massés autour d’une jolie place ombragée en face de l’hôtel, les citadins mêlés çà et là aux paysans vêtus de leurs costumes nationaux : les hommes, en courtes jaquettes noires, en culottes collantes de même couleur, coiffés de tricornes de castor ; les femmes, avec leurs longs cheveux blonds tombant sur le dos en une natte épaisse, et les tailles de leurs jupes de laine montées modestement jusqu’à la région des omoplates. Autour de cette assemblée, couraient dans tous les sens, comme agités par un mouvement perpétuel, des détachements d’enfants grassouillets à la mine rose. Et, semblant séparés du reste des habitants par une mystérieuse frontière, les musiciens des bains, groupés dans un coin obscur, épiaient l’apparition des premiers voyageurs pour entamer la première mélodie de la saison, en forme de sérénade. Le crépuscule d’une soirée de mai éclairait encore les croupes des grandes collines boisées, veillant d’en haut, à droite et à gauche, sur la ville. La fraîche brise du soir emplissait l’air, pénétrante et parfumée de la balsamique odeur des sapins de la Forêt-Noire.

— Monsieur le maire, dit la femme de ce fonctionnaire, mettant l’accent sur la qualité de son mari, espérez-vous quelque hôte étranger pour le premier jour de la saison ?

— Madame la mairesse, répliqua le maire, rendant le compliment, j’en attends deux. Ils ont écrit, le premier par son domestique, l’autre de sa propre main, pour réserver leurs appartements ; et tous les deux sont anglais, je le pense, du moins, d’après leurs noms. Si vous me demandez de prononcer ces noms, ma langue hésitera ; si vous me demandez de les épeler, les voici, lettre par lettre, dans leur ordre, telles qu’elles viennent. En premier lieu, un étranger de haute naissance, en huit lettres – A. r. m. a. d. a. l. e – et qui nous arrive souffrant, dans sa propre voiture. En second lieu, un étranger non moins important, en quatre lettres – N. e. a. l – souffrant lui aussi, et arrivant par la diligence. L’Excellence aux huit lettres m’écrit, par son domestique, en français ; l’autre m’écrit en allemand. Leurs appartements sont prêts, je ne sais rien de plus.

— Peut-être, suggéra la femme du maire, monsieur le docteur a-t-il reçu quelque communication de l’une ou l’autre de ces personnes ?

— De l’une seulement, madame la mairesse, mais, à vrai dire, pas de la personne elle-même. J’ai pris connaissance d’un rapport médical sur la première Excellence et son cas semble mauvais. Dieu la protège !

— La diligence ! cria l’un des enfants dans la foule.

Les musiciens saisirent leurs instruments, et le silence se fit. Un tintement de grelots arrivait clair et faible de la forêt, à travers le calme du soir.

Était-ce la voiture de Mr. Armadale, ou le véhicule public qu’avait dû prendre Mr. Neal ?

— Jouez, mes amis ! cria le maire aux musiciens. Ce sont les premiers malades de la saison. Qu’ils nous trouvent joyeux !

L’orchestre attaqua un air de danse des plus vifs, et les enfants sur la petite place marquèrent joyeusement la cadence. Au même moment, leurs parents massés près de la porte de l’hôtel se reculèrent, et la première ombre sinistre passa sur cette scène riante. Une petite procession de robustes paysannes s’avançait chacune tirant après elle une chaise vide à roulettes, chacune attendant (le tricot à la main) les malades qui se rendaient par centaines alors, qui se rendent aujourd’hui par milliers, aux eaux de Wildbad, pour y chercher un soulagement à leurs maux.

Tandis que l’orchestre jouait, que les enfants dansaient, que le bourdonnement des causeries grossissait, tandis que les robustes gardes-malades prêtes à veiller sur les infirmes tricotaient sans relâche, la curiosité naturelle des femmes, quand il s’agit de personnes de leur sexe, éclatait chez l’épouse du maire. Elle tira l’hôtelière à part, et lui dit à l’oreille :

— Un mot, madame, sur les deux voyageurs. Ont-ils des dames avec eux ?

— Celui de la diligence, non, mais celui de la voiture particulière, oui. Il amène un enfant, une nourrice, et, conclut l’hôtelière, gardant l’essentiel pour la fin, il amène aussi une femme.

Madame la mairesse rayonna, la femme du docteur, qui assistait à la conférence, s’épanouit, et l’hôtelière hocha la tête d’une manière expressive. La même pensée leur était venue en même temps : « Nous verrons la mode ! »

Tout à coup, un mouvement se fit dans la foule, et un chœur de voix annonça l’arrivée imminente des voyageurs.

La voiture tant attendue venait d’apparaître. C’était la diligence qui arrivait par la longue rue menant à la place, la diligence, parée de neuf sous sa peinture d’un jaune éclatant, qui amenait les premiers visiteurs de la saison à la porte de l’hôtel. Sur les dix voyageurs sortis de l’intérieur et de la rotonde, tous de différentes parties de l’Allemagne, trois furent placés sur des chaises à roulettes pour être transportés jusqu’à leurs logements en ville. Le coupé ne contenait que deux personnes : Mr. Neal et son domestique. Un bras fut offert de chaque côté à l’étranger, qui paraissait boiteux, pour l’aider à descendre, ce qu’il fit assez facilement. Tandis qu’il s’assurait sur le pavé à l’aide de sa canne, regardant d’un air peu encourageant les musiciens qui exécutaient la valse du Freischütz, son apparence sembla tempérer l’enthousiasme du petit cercle qui s’était assemblé pour l’accueillir : c’était un grand homme maigre entre deux âges, à la mine sévère et à l’œil gris et froid. Il avait la lèvre supérieure allongée, les sourcils menaçants, et les os des pommettes saillants ; il paraissait ce qu’il était en effet, un écossais en tous points.

— Où est le propriétaire de l’hôtel ? demanda-t-il en allemand avec une grande facilité d’expression et une froideur glaciale. Amenez-moi le médecin, continua-t-il quand l’hôtelier se fut présenté, je désire le voir immédiatement.

— Je suis déjà ici, dit le docteur en se détachant du petit cercle, et mes services sont entièrement à votre disposition.

— Merci, fit Mr. Neal, regardant le praticien comme un chien que l’on a sifflé et qui est accouru. Je souhaite vous consulter demain matin à dix heures. Pour l’heure je ne vous importunerai que d’un message dont je me suis chargé. Nous avons rencontré sur la route une voiture de poste transportant un gentleman, un Anglais je crois. Il paraît sérieusement malade. Une dame qui était avec lui m’a prié de vous voir dès mon arrivée, afin de réclamer votre assistance au moment où il faudra sortir le malade de la voiture. Leur courrier s’est trouvé arrêté par un accident, et il a été laissé en chemin. Ils sont obligés de voyager très lentement. Si vous êtes ici dans une heure, vous pourrez les recevoir. Telle est la teneur du message. Qui est donc ce gentleman qui paraît désireux de me parler ? Le maire ? Si vous voulez voir mon passeport, monsieur, mon domestique vous le montrera. Non ? Vous êtes là pour me saluer et m’offrir vos services ? J’en suis infiniment flatté. Si vous avez quelque autorité pour abréger les exercices bruyants de votre orchestre, je vous serai obligé d’en faire usage. Mes nerfs sont irritables et je déteste la musique. Où est l’hôtelier ? Non. Je désire voir mon appartement. Je n’ai pas besoin de votre bras, je monterai l’escalier avec l’aide de ma canne. Monsieur le maire et monsieur le docteur, nous n’avons besoin ni les uns ni les autres de nous retenir plus longtemps. Je vous souhaite une bonne nuit.

Le maire et le docteur regardèrent l’Écossais monter en boitant l’escalier, et tous deux hochèrent la tête d’un air de désapprobation muette. Les femmes, comme toujours, allèrent plus loin et exprimèrent ouvertement leur opinion sur la conduite scandaleuse d’un homme qui avait laissé leur présence dans l’oubli. Madame la mairesse ne pouvait attribuer un tel outrage qu’à la férocité innée d’un sauvage ; la femme du docteur le jugeait plus sévèrement encore, et parlait d’abjection de pourceau.

L’heure qu’il restait à attendre pour l’arrivée de la voiture s’écoulait, la nuit tombait lentement sur les collines. L’une après l’autre les étoiles apparurent, et les premières lumières brillèrent aux vitres de l’hôtel. La nuit vint, les derniers oisifs désertèrent la promenade, le silence de la forêt descendit sur la vallée et la solitaire petite ville se tut soudain.

L’heure enfin fut là ; la silhouette du docteur resté seul sur la place qu’il arpentait anxieusement était le dernier signe de vie qui restât encore. Cinq minutes, dix minutes, vingt minutes se marquèrent encore à sa montre, avant que le premier bruit à rompre le silence nocturne l’avertît de l’approche de la voiture. Elle déboucha enfin sur la place, lentement, au pas des chevaux, et s’arrêta, tel un char funèbre, devant la porte de l’hôtel.

— Le médecin est-il là ? demanda en français une voix de femme, sortant de l’intérieur obscur de la voiture.

— Me voici, madame, dit le docteur en prenant la lumière des mains de l’hôtelier et en ouvrant la portière.

La lumière éclaira d’abord la personne qui venait de parler : une jeune femme brune, très belle, aux yeux noirs et ardents, mouillés de larmes. Puis l’on distingua la face ridée d’une vieille négresse assise dans le fond de la voiture, et enfin la figure d’un petit enfant endormi sur ses genoux. D’un geste d’impatience, la dame fit signe à la nourrice de descendre avec l’enfant :

— Je vous en prie, dit-elle à la femme de l’hôtelier, emmenez-les d’ici, qu’on les mène à leur chambre.

Une fois ses ordres exécutés, elle sortit à son tour de la voiture.

Mais, pour la première fois, la lumière éclaira le fond de la voiture, et le quatrième voyageur apparut. Il était étendu immobile sur un matelas garni d’un traversin, ses cheveux longs en désordre sous une coiffe noire, les yeux grands ouverts, roulant avec inquiétude de tous côtés, et le reste du visage aussi dépourvu d’expression que s’il eût été mort. Il était inutile de chercher ce qu’il avait pu être. À toutes les questions concernant son âge, son rang, son tempérament, sa beauté, auxquelles il eût autrefois répondu, son visage de plomb opposait désormais un impénétrable silence. Rien ne parlait plus chez cet homme à présent que la paralysie l’avait frappé de mort en pleine vie. L’œil du docteur parcourut les membres inférieurs ; la mort sembla lui dire : « Je suis ici ». L’œil du docteur remonta attentivement jusqu’aux muscles qui entouraient la bouche, et la mort répondit : « J’arrive ».

Devant une aussi terrible calamité, il n’y avait rien à dire. On ne pouvait que témoigner à la femme qui pleurait près de la voiture une sympathie silencieuse.

Tandis qu’on portait le malade à travers le hall de l’hôtel, ses yeux anxieux rencontrèrent ceux de sa femme. Ils demeurèrent fixés sur elle un moment ; et c’est alors qu’il prit la parole :

— L’enfant ? dit-il en anglais, articulant chaque syllabe avec peine.

— L’enfant est en haut, répondit-elle dans un souffle.

— Mon écritoire ?

— Dans mes bras. Voyez, je ne veux la confier à personne.

Sur cette réponse, il ferma les yeux pour la première fois et ne dit plus mot. On le monta avec sollicitude à son appartement. La jeune femme et le docteur se tenaient près de lui, ce dernier observant un silence de mauvais augure. L’hôtelier et les domestiques qui suivaient virent la porte de la chambre s’ouvrir et se fermer sur lui, entendirent la dame éclater en sanglots convulsifs aussitôt qu’elle fut seule avec le médecin et le malade, épièrent la sortie du docteur une demi-heure après, et remarquèrent une ombre de pâleur sur sa figure habituellement colorée. Ils le pressèrent inutilement de questions, et ne reçurent qu’une réponse à toutes leurs demandes : « Attendez que je l’aie vu demain matin, je ne puis rien dire ce soir ».

Tous connaissaient les manières du docteur, et n’espérèrent rien de bon de cette réponse sur laquelle il les quitta brusquement.

C’est ainsi que les deux premiers curistes anglais de l’année arrivèrent aux bains de Wildbad, lors de la saison de 1832.

II

Opiniâtreté du tempérament écossais

À dix heures, le lendemain matin, Mr. Neal, qui attendait la visite médicale fixée par lui-même pour ce moment-là, jeta un regard à sa montre et découvrit, à sa grande surprise, qu’il attendait en vain. Il était près de onze heures lorsque la porte s’ouvrit et livra passage au docteur.

— J’avais pris rendez-vous pour dix heures, dit Mr. Neal. Dans mon pays, un médecin est un homme ponctuel.

— Dans mon pays, répondit le docteur, sans mauvaise humeur, le médecin est comme les autres hommes, à la merci des accidents. Je vous prie d’accepter mes excuses, monsieur, pour avoir été si long. J’ai été retenu par un cas grave, celui de Mr. Armadale, dont vous avez rencontré hier la voiture.

Mr. Neal leva sur son interlocuteur un regard plein d’une aigre surprise. Il y avait de l’anxiété sur la figure du docteur, un embarras dans ses manières, qu’il ne s’expliquait point. Les deux hommes se regardèrent un moment en silence, deux types bien tranchés : l’Écossais long, maigre, dur et régulier ; l’Allemand corpulent, bonhomme, tout en courbes imprécises. Le premier semblait n’avoir jamais été jeune ; le second paraissait ne devoir jamais vieillir.

— Me permettrai-je de vous rappeler, fit Mr. Neal, que le cas qu’il s’agit d’examiner en ce moment est le mien, et non celui de Mr. Armadale ?

— Certainement, répondit le docteur, hésitant encore entre le malade qu’il venait de quitter et celui qu’il avait à présent devant lui. Vous paraissez souffrir d’une légère claudication ? Permettez-moi d’examiner votre pied.

La maladie de Mr. Neal, quelle que fut l’importance que lui-même y accordait, ne présentait rien d’extraordinaire d’un point de vue médical. Il avait un rhumatisme à la cheville. Les questions nécessaires furent posées, on y répondit et les bains nécessaires furent prescrits. Au bout de dix minutes, la consultation se terminait, et le patient attendait, dans un silence significatif, que le médecin prît congé.

— Je ne puis me dissimuler, dit ce dernier avec hésitation en se levant, que je vais être indiscret, aussi vous prierai-je de m’excuser, mais je suis obligé de revenir au cas de Mr. Armadale.

— Puis-je vous demander ce qui vous y force ?

— Mon devoir de chrétien envers un mourant.

Mr. Neal tressaillit ; quiconque faisait appel au sentiment religieux le touchait à son point le plus sensible.

— Vous avez droit à mon attention, fit-il gravement, mon temps est à vous.

— Je n’abuserai pas de votre bonté, reprit le docteur en se rasseyant. Je serai aussi bref que possible. La chose peut se résumer de la façon suivante : Mr. Armadale a passé la plus grande partie de sa vie dans les Indes occidentales – vie dissipée, à ce qu’il avoue lui-même. Peu après son mariage, il y a de cela trois ans, les premiers symptômes de paralysie se sont déclarés, et ses médecins lui ont ordonné de retourner en Europe. Depuis son départ des Indes, il a principalement vécu en Italie, ce qui n’a été d’aucun bénéfice pour sa santé. D’Italie, avant d’être frappé par la seconde attaque, il est passé en Suisse, et de Suisse on l’a envoyé ici. Voilà ce que m’apprend le rapport de son docteur. Pour le reste, c’est ma propre expérience qui me renseigne.

» Mr. Armadale arrive à Wildbad trop tard. C’est pour ainsi dire un homme mort. La paralysie s’étend rapidement, et la partie inférieure de l’épine dorsale est déjà touchée. Il peut encore remuer les mains, mais il lui est impossible de rien tenir avec ses doigts ; il parle encore, mais difficilement, et se réveillera peut-être muet demain. Si je lui donne une semaine à vivre, c’est bien le terme le plus long qu’il puisse atteindre à mon humble avis. Je lui ai dit, à sa prière, aussi doucement que possible, la vérité. Le résultat de ma franchise a été fâcheux : l’agitation et l’inquiétude du malade ont atteint un degré que je ne saurais vous décrire. J’ai pris alors la liberté de lui demander si ses affaires n’étaient point en ordre. En aucun cas. Son testament est à Londres, en mains sûres, et il laisse sa femme et son enfant bien pourvus. Ma seconde question fut plus opportune, formulée en ces termes : Avez-vous à prendre quelque disposition que vous ayez négligée ? Il a poussé un grand soupir de soulagement, plus éloquent ou une quelconque parole : « Oui. — Puis-je vous aider ? — Oui, j’ai quelque chose à écrire que je dois absolument écrire moi-même. Pouvez-vous m’aider à tenir une plume ? ». Autant eût valu me demander d’accomplir un miracle. Je n’ai pu que répondre non. « Si je vous dicte les mots, a-t-il continué, pourrez-vous les écrire ? — Non, ai-je de nouveau répondu, j’entends un peu l’anglais, mais ne puis ni le parler ni l’écrire ». Mr. Armadale comprend le français quand on le parle lentement, mais il ne peut s’exprimer dans cette langue, et il ignore tout à fait l’allemand. Devant cette difficulté, j’ai cru devoir dire ce que tout autre dans ma situation eût également dit : « Pourquoi me demander à moi ? Mrs. Armadale n’est-elle point dans la chambre à côté ? ». Mais, avant que j’eusse le temps de me lever pour l’aller chercher, il m’a jeté un regard d’épouvante qui m’a cloué sur place. « Votre femme est sans aucun doute la personne la plus propre à vous rendre ce service. — La dernière personne au monde ! a-t-il répondu. — Quoi, ai-je repris, vous me demandez à moi, un étranger, d’écrire sous votre dictée des choses que vous tenez secrètes à votre propre femme ! ». Imaginez ma surprise lorsqu’il m’a répondu sans aucune hésitation : « Oui ! ». Je restai abasourdi, silencieux. « Si vous ne savez pas écrire l’anglais, a-t-il ajouté, cherchez quelqu’un qui puisse le faire ». J’ai essayé de le sermonner, mais il a éclaté en cris douloureux. « Calmez-vous, ai-je repris, je trouverai quelqu’un. — Aujourd’hui ! s’est-il écrié, avant que la parole me manque comme les mains. Aujourd’hui, d’ici une heure ! ». Il a fermé les yeux et a semblé se calmer brusquement. « Pendant que je vous attendrai, a-t-il ajouté, laissez-moi voir mon petit garçon ». Il n’avait montré aucune tendresse en parlant de sa femme, mais j’ai vu les larmes monter à ses yeux lorsqu’il m’a demandé son enfant. Ma profession, monsieur, ne m’a pas fait si dur que vous pourriez le supposer, et mon cœur de médecin était aussi ému lorsque je suis allé chercher l’enfant que si ma profession eût été autre. Vous me taxez sans doute de faiblesse ?

Les yeux du docteur interrogeaient Mr. Neal. Il eût aussi bien pu regarder un rocher de la Forêt-Noire. Mr. Neal refusait absolument de se laisser entraîner hors des régions du fait absolu.

— Continuez, se borna-t-il à répondre, car je suppose que vous ne m’avez pas encore tout dit ?

— En effet. Vous comprenez sûrement à présent mon intention en venant ici ?

— C’est assez clair. Vous venez m’inviter à me lancer les yeux fermés dans une affaire des plus suspectes. Je refuse de vous donner aucune réponse tant que je n’en saurai pas plus long sur tout ceci. Avez-vous jugé utile d’avertir la femme de cet homme de ce qui s’est passé entre vous ?

— Sans doute ! s’écria le docteur, indigné du doute que cette question semblait indiquer. Si jamais j’ai vu dans ma vie une femme aimante, attachée à son mari, affectée de son malheur, c’est bien cette malheureuse Mrs. Armadale. Aussitôt que nous avons été seuls, je me suis assis à côté d’elle, et je lui ai pris la main. Pourquoi pas ? Je ne suis qu’un vilain vieux bonhomme, et je puis bien me permettre ces familiarités…

— Excusez-moi, dit l’inflexible Écossais, de vous avertir que vous perdez le fil de votre récit.

— Rien de plus probable, répondit le docteur, avec bonne humeur. Il est dans le caractère de ma nation de perdre perpétuellement le fil, et dans celui de la vôtre de le retrouver toujours.

— Vous m’obligerez une fois pour toutes en vous en tenant strictement aux faits, reprit Mr. Neal, dont les sourcils se contractèrent. Puis-je vous demander, pour mon instruction particulière, si Mrs. Armadale vous a dit ce que son mari désire me faire écrire, et pourquoi il refuse ses services ?

— Merci de m’avoir remis sur la voie, reprit le médecin. Ce que m’a dit cette dame, je vais vous le répéter mot pour mot : « Il me refuse aujourd’hui sa confiance, pour les mêmes raisons qui lui ont toujours fait me fermer son cœur. Je suis la femme qu’il a épousée, mais non celle qu’il a aimée. Je savais en me mariant qu’un homme lui avait enlevé cette femme. J’espérais la lui faire oublier. Je le crus encore lorsque je lui donnai un fils. Ai-je besoin d’ajouter que mon espoir fut encore trompé ? Vous l’avez vu par vous-même ». Ne perdez pas patience, monsieur, je ne m’égare pas, et vous allez voir que j’avance lentement mais sûrement. « Est-ce tout ce que vous savez ? lui ai-je demandé. — C’est tout ce que je savais jusqu’à fort récemment, a-t-elle repris. Nous étions en Suisse, sa maladie continuait ses ravages, quand la nouvelle est parvenue par hasard jusqu’à ses oreilles que cette autre femme, l’ombre et le malheur de ma vie, avait, comme moi, donné un fils à son mari. Cette information on ne peut plus banale a suscité chez mon époux une crainte terrible, non pour moi, non pour lui, mais pour son enfant à lui. Le même jour, sans m’en avertir, il a fait appeler le médecin. J’ai été lâche, coupable, tout ce que vous voudrez, j’ai écouté aux portes : j’ai quelque chose à dire à mon fils quand il sera en âge de me comprendre. Vivrai-je assez pour cela ? Le docteur a refusé de se prononcer. Cette nuit-là, toujours sans m’en dire un mot, il s’est enfermé dans sa chambre. Toute femme traitée comme je l’étais eût agi comme moi, j’ai de nouveau écouté. Il parlait seul : Je ne vivrai pas assez pour le dire, il faut que je l’écrive avant de mourir. J’ai entendu sa plume grincer, grincer, grincer sur le papier, je l’ai entendu, lui, sangloter et renifler en écrivant. Alors je l’ai imploré au nom de Dieu de me laisser entrer. La cruelle plume s’est mise à grincer de plus belle ; c’est la seule réponse que j’ai reçue. J’ai attendu à la porte ; des heures se sont écoulées, j’ignore combien de temps. Tout à coup la plume s’est arrêtée ; je n’ai plus rien entendu. Doucement, je l’ai appelé par la serrure, lui disant que j’avais froid à force d’attendre, que j’étais inquiète, que je le suppliais de me laisser entrer. Le silence seul m’a répondu. De toute la force de mes misérables mains j’ai frappé à la porte. Les domestiques ont accouru et l’ont enfoncée. Il était trop tard, le mal était fait ! Il l’avait frappé devant la lettre fatale ! Devant la lettre fatale nous l’avons trouvé paralysé comme vous pouvez le voir aujourd’hui. Ces mots qu’il désire vous faire écrire sont ces mots mêmes qu’il eût écrits lui-même, si le mal l’avait épargné jusqu’au matin. Une page de sa lettre est restée blanche depuis ce jour funeste, et c’est cette page qu’il veut vous faire remplir ». Telles ont été les propres paroles de Mrs. Armadale, et je n’ai rien de plus à vous apprendre. Dites-moi, monsieur, ai-je enfin gardé le fil ? Vous ai-je montré la nécessité qui, depuis le lit de mort de votre compatriote, m’envoie vers vous ?

— Jusqu’ici, dit Mr. Neal, vous montrez seulement que vous vous exaltez beaucoup. La chose est trop sérieuse pour être traitée ainsi. Vous me poussez dans cette affaire, j’insiste pour voir où je mets les pieds. Ne levez pas les bras, vos bras ne font pas partie de la question. Si je dois être impliqué dans l’achèvement de cette lettre mystérieuse, la plus élémentaire prudence exige que je m’informe de ce qu’elle peut contenir. Mrs. Armadale paraît vous avoir favorisé d’une infinité de détails intimes, en retour, je présume, de votre galanterie à lui prendre la main. Permettez-moi de vous demander si elle a pu vous communiquer cet écrit, ou du moins ce qu’il en existe.

— Mrs. Armadale n’a rien pu me dire de plus, répliqua le docteur avec une froideur soudaine, qui annonçait que la patience commençait à lui échapper. Avant qu’elle fût assez calme pour songer à prendre connaissance de la lettre, son mari la lui avait demandée et l’avait mise sous clef. Elle sait que, depuis, il a essayé à différentes reprises de l’achever, et que chaque fois la plume lui est tombée des mains ; elle sait que, lorsque tout espoir de guérison a abandonné Mr. Armadale, les médecins l’ont encouragé à essayer les eaux renommées de cette ville ; elle sait, pour finir, qu’il n’est plus lieu d’espérer, car elle n’ignore rien de ce que j’ai déclaré à son mari ce matin.

Le froncement de sourcils de Mr. Neal devint plus marqué. Il regarda le docteur comme si celui-ci l’avait personnellement offensé.

— Plus je pense, dit-il, au service que vous êtes chargé de me demander, moins il me plaît de le rendre. Pouvez-vous m’assurer formellement que Mr. Armadale a toute sa raison ?

— Oui, positivement.

— Sa femme approuve-t-elle la démarche que vous faites auprès de moi ?

— Elle m’envoie à vous, le seul Anglais qui soit à Wildbad, afin que vous écriviez pour un compatriote mourant ce qu’il ne peut écrire lui-même, et que personne en cette ville ne peut écrire à sa place.

Cette réponse forçait Mr. Neal dans ses derniers retranchements. Cependant l’Écossais tenta de résister encore.

— Attendez un peu, dit-il, vous vous avancez bien hardiment. Assurons-nous d’abord que vous ne vous trompez pas ; assurons-nous qu’il n’y a personne d’autre que moi ici pour prendre cette responsabilité. Pour commencer, il y a un maire à Wildbad, un homme dont les fonctions officielles pourraient justifier l’intervention.

— L’homme de la situation, bien sûr ! À ceci près qu’il ne connaît que sa propre langue…

— Il y a une légation anglaise à Stuttgart, insista Mr. Neal.

— Et plusieurs milles de forêt entre ici et cette ville, répliqua le docteur. En envoyant immédiatement un messager, nous ne pourrions avoir personne avant demain, et il est vraisemblable, dans l’état où est cet homme, que demain il aura perdu la parole. Je ne sais si ses dernières volontés seront nuisibles ou profitables à cet enfant et aux autres, mais je sais qu’elles doivent être accomplies immédiatement ou jamais, et vous êtes le seul homme qui puisse s’y employer.

Cette déclaration mit un terme à la discussion. Mr. Neal fut placé devant l’alternative, soit de dire oui et de se rendre coupable d’imprudence, de dire non et de se rendre coupable d’inhumanité. Il y eut un silence de quelques minutes. L’Écossais réfléchissait profondément, et l’Allemand le regardait avec attention.

C’était à Mr. Neal de parler, et il s’y décida. Il se leva de sa chaise de l’air d’un homme qui se trouve offensé, sentiment qui se traduisait dans le froncement de ses sourcils et dans les coins abaissés de sa bouche.

— On me force la main, dit-il. Je n’ai pas le choix, j’accepte.

La nature impulsive du docteur se révolta de cet acquiescement dur et bref.

— Plût à Dieu, s’écria-t-il avec ferveur, que je connusse assez l’anglais pour prendre votre place au chevet de Mr. Armadale !

— À part cette invocation du Tout-Puissant, dont vous implorez le nom inutilement, je suis parfaitement d’accord avec vous. J’aimerais en effet que vous le puissiez.

Sans échanger un mot de plus, ils quittèrent la chambre, le docteur montrant le chemin.

III

Un naufrage

Le docteur se dirigea avec son compagnon vers l’appartement de Mr. Armadale et frappa à la porte, mais personne ne répondit. Ils entrèrent sans être annoncés et arrivèrent dans le salon. Il était vide.

— Il faut que je voie Mrs. Armadale, dit Mr. Neal, je refuse de prendre aucune part dans cette affaire, à moins que cette dame ne m’y autorise formellement.

— Mrs. Armadale est probablement avec son mari, répondit le docteur.

En disant ces mots, il alla vers une porte, à l’extrémité du salon, hésita, se retourna, et regarda l’Écossais d’un air inquiet :

— Je crains, monsieur, d’avoir parlé un peu durement tout à l’heure, en quittant votre chambre, dit-il ; je vous en demande sincèrement pardon. Avant que cette pauvre dame affligée vienne, voulez-vous m’excuser si je fais appel à votre courtoisie, et vous demande pour elle les plus grands égards ?

— Non, monsieur, reprit l’étranger sèchement, je ne vous excuse pas. Quelle raison vous ai-je donnée de mettre en doute ma civilité envers quiconque ?

— Je vous demande encore pardon, dit le docteur avec résignation.

Et il quitta l’irascible Écossais sans ajouter un mot.

Mr. Neal, laissé à lui-même, se dirigea vers la fenêtre et y resta, les yeux machinalement fixés sur la perspective qu’elle offrait, se préparant en pensée à l’entrevue qui l’attendait.

C’était le milieu du jour, le soleil était chaud et radieux. Toute la petite population de Wildbad semblait animée et joyeuse par cette vivifiante journée de printemps. De lourdes voitures, conduites par des charretiers aux faces noires, passaient devant la maison, chargées du précieux charbon de la forêt. Lancés sur l’impétueux courant de la rivière qui traverse la ville, attachés ensemble en d’interminables séries, de longs trains de bois, en route pour le Rhin, filaient, rapides comme des serpents, devant les maisons. Leurs conducteurs se tenaient attentifs, rame en main, aux deux extrémités. Les sommets des collines étaient couronnés de noir par les sapins, tandis que leurs versants éclataient de verdure sous le ciel brillant.

En haut, en bas, les sentiers couraient du gazon aux arbres, et des arbres au gazon ; les robes printanières des femmes et des fillettes à la recherche des fleurs sauvages passaient sur les hauteurs lointaines comme des taches lumineuses. Plus bas, sur la promenade du bord de la rivière, les baraques, ouvertes avec la saison, étalaient leurs colifichets ; leurs banderoles aux couleurs voyantes voltigeaient dans l’air embaumé. Ici, les enfants regardaient avec convoitise ; là, les paysannes, au teint brûlé par le soleil, travaillaient à leur tricot ; plus loin, des bourgeois et des baigneurs s’abordaient avec courtoisie, tandis que lentement, très lentement, dans leurs chaises à roulettes, les malades et les infirmes venaient, par cette après-midi de mai, prendre leur part au soleil béni qui brille pour tous.

L’Écossais regardait cette scène avec des yeux indifférents. L’une après l’autre, il pesait les paroles qu’il aurait à dire quand Mrs. Armadale entrerait ; l’une après l’autre, il médita les conditions qu’il devrait imposer avant de s’asseoir, plume en main, au chevet du mourant.

— Mrs. Armadale est ici, dit le docteur, dont la voix mit fin à ses réflexions.

Il se retourna aussitôt et vit, dans la pure lumière du jour tombant en plein sur elle, une métisse, chez laquelle se mêlaient le sang européen et le sang africain, donnant à son visage la délicatesse des traits du Nord et à sa carnation le riche éclat du Sud ; il vit une femme dans la fleur de sa beauté, qui marchait avec une grâce naturelle, une femme pleine d’attrait, dont les grands yeux noirs se levèrent sur lui avec gratitude, dont la petite main brune s’offrit d’elle-même comme expression muette de remerciements, avec la cordialité due à l’ami que l’on attend.

Pour la première fois de sa vie, l’Écossais fut pris par surprise. Chacun des mots protecteurs médités par lui une minute auparavant s’envola de sa mémoire. Sa triple armure de défiance habituelle, d’empire sur lui-même et de réserve, qui jusque-là ne lui avait jamais fait défaut en présence d’une femme, tomba soudain et le laissa vaincu devant elle. Il prit la main qu’elle lui tendait, avec une nuance marquée d’embarras. Elle hésita à son tour. Son intuition féminine, qui en de plus heureuses circonstances eût saisi immédiatement la raison de l’embarras de l’étranger, lui manqua en cet instant, et elle l’attribua à l’orgueil, à l’antipathie, à tout excepté à la révélation inattendue de sa beauté.

— Je ne trouve pas de mots pour vous remercier, dit-elle, essayant de gagner sa sympathie ; je ne ferais que vous affliger en vous parlant de mes préoccupations.

Ses lèvres tremblèrent, elle s’éloigna de quelques pas et détourna la tête en silence.

Le docteur, qui était resté à l’écart et les observait d’un coin du salon, s’avança avant que Mr. Neal pût intervenir et conduisit Mrs. Armadale à une chaise :

— N’ayez pas peur de lui, murmura le brave homme en lui tapotant amicalement l’épaule. Il a été aussi dur que fer entre mes mains, mais je conclus de ses regards qu’il sera aussi flexible que moi sous les vôtres. Parlez-lui comme je vous ai dit de le faire, et conduisons-le à la chambre de votre mari, avant que son humeur rétive ait repris le dessus.

Elle réunit tout son courage, et s’avança vers Mr. Neal :

— Mon ami le docteur m’a dit, monsieur, que je suis la seule cause de votre hésitation.

Elle inclina la tête et son teint splendide pâlit tandis qu’elle parlait.

— Je vous en suis très reconnaissante, mais je vous supplie de ne vous point préoccuper de moi. Les désirs de mon mari…

Sa voix s’altéra. Elle marqua un temps, vainquit son émotion, et reprit :

— Les derniers désirs de mon mari seront les miens.

Mr. Neal avait, à ce point de l’entretien, retrouvé assez de calme pour lui répondre. Il la supplia d’une voix grave de ne pas en dire davantage.

— Je craignais de manquer à la considération que je vous dois, dit-il, je souhaite maintenant nous éviter des chagrins.

Pendant qu’il parlait, quelque chose comme une rougeur colora lentement sa face jaune. Elle le regardait avec une douceur attentive, et il se rappela, en se les reprochant, les pensées qui l’occupaient avant qu’elle entrât.

Le docteur jugea le moment favorable. Il ouvrit la porte qui conduisait à la chambre de Mr. Armadale, et se tint sur le seuil, attendant en silence. Mrs. Armadale entra la première. Une minute après, la porte se refermait, et Mr. Neal se trouvait engagé, contre son gré, mais irréversiblement engagé.

La chambre était meublée dans le goût fastueux à la mode sur le continent. Le soleil l’éclairait de ses chauds rayons. Des amours et des fleurs décoraient le plafond ; des rubans de couleur vive retenaient les rideaux des fenêtres ; une pendule dorée faisait entendre son tic-tac sur le velours de la cheminée ; les miroirs scintillaient au mur, et des fleurs s’épanouissaient dans le tapis. Au milieu de ce luxe, de cet éclat et de cette lumière, reposait le paralytique. Ses yeux vivaient seuls dans sa face inerte. Sa tête était soutenue par plusieurs oreillers ; ses mains roides pendaient sur le lit comme celles d’un cadavre. À son chevet se tenait, renfrognée et silencieuse, la négresse au visage ridé et, sur la courtepointe, entre les bras perclus de son père, était assis l’enfant, vêtu d’une robe blanche et absorbé dans la contemplation d’un nouveau jouet. Quand la porte s’ouvrit, laissant passer Mrs. Armadale, l’enfant balançait son joujou, un soldat sur son cheval, d’avant en arrière, et les yeux du père suivaient chaque mouvement de son fils avec une vigilance sérieuse et continue, vigilance de bête sauvage terrible à voir.

À l’instant où Mr. Neal apparut, ces yeux inquiets s’attachèrent sur lui avec anxiété, les lèvres immobiles s’ouvrirent lentement et articulèrent avec effort la question muette qu’adressaient les regards :

— Êtes-vous la personne ?

Mr. Neal s’avança vers le lit, tandis que Mrs. Armadale se retirait avec le docteur dans le fond de la pièce. L’enfant leva la tête, sans que ses petites mains quittassent le jouet, regarda avec de grands yeux étonnés l’étranger qui s’approchait, et continua de jouer.

— J’ai appris votre triste situation, monsieur, dit Mr. Neal, et je viens vous offrir mes services que personne d’autre que moi, m’a dit votre médecin, ne peut vous rendre dans cette ville. Mon nom est Neal. Je suis écrivain du Signet[2] à Édimbourg, et je puis vous assurer que la confiance que vous me témoignerez ne pourrait être mieux placée.

Les yeux de la belle jeune femme ne le troublaient plus maintenant. Il parlait doucement, oubliant sa dureté habituelle, avec une compassion grave dans la voix. La vue de ce lit de mort l’avait déterminé.

— Vous désirez que j’écrive quelque chose pour vous, reprit-il après avoir attendu une réponse qui ne vint pas.

— Oui, fit le malade, toute l’impatience que sa bouche ne pouvait exprimer brillant farouchement dans ses yeux. Mes mains m’ont abandonné, et bientôt la voix me manquera aussi. Écrivez donc.

À ce moment, Mr. Neal entendit le froissement d’une robe derrière lui, et le léger grincement de roulettes. Mrs. Armadale approchait une table du lit. S’il devait sortir ses défenses et se préserver de ce qui allait arriver, c’était maintenant ou jamais. Tournant le dos à Mrs. Armadale, il posa sa question préliminaire sans détour, aussi clairement qu’il le pouvait :

— Puis-je vous demander, monsieur, avant de prendre la plume, en quoi consiste ce que vous allez me dicter ?

Les yeux farouches du malade brillèrent d’un éclat plus violent encore. Ses lèvres s’entrouvrirent, puis se refermèrent. Il ne dit rien.

Mr. Neal essaya une nouvelle question, formulée en d’autres termes :

— Lorsque j’aurai fait ce que vous me demandez, comment disposerez-vous de cet écrit ?

Cette fois, il eut une réponse :

— Vous le scellerez en ma présence et l’enverrez à mon exé…

La voix manqua tout à coup au malade, qui regarda tristement son interlocuteur.

— Voulez-vous dire votre exécuteur testamentaire ?

— Oui.

— C’est une lettre, je suppose, que je devrai lui poster ?

Pas de réponse.

— Puis-je vous demander si cette lettre modifie votre testament ?

— Non, en aucun cas.

Mr. Neal réfléchit. Le mystère s’épaississait. La seule lueur qui put l’éclairer venait de cette lettre inachevée, dont le docteur lui avait rapporté l’histoire dans les propres termes de Mrs. Armadale. Plus il approchait du moment d’engager sa responsabilité, plus il présageait quelque chose de sérieux. Devait-il risquer une autre question avant de se lier irrévocablement ? Tandis que ce doute traversait son esprit, il sentit la robe de soie de Mrs. Armadale qui le frôlait, du côté le plus éloigné de Mr. Armadale. Sa main délicate s’appuyait légèrement sur son bras, ses grands yeux noirs africains le regardaient avec une expression suppliante et soumise.

— Mon mari est extrêmement nerveux, murmura-t-elle, calmez-le en vous asseyant tout de suite à cette table.

C’était elle, elle qui plus que toute autre, eût été en droit d’hésiter, elle qui était exclue de la confidence, qui le priait d’intervenir ! Beaucoup, dans la situation de Mr. Neal, eussent abandonné toutes leurs réticences. L’Écossais cependant hésita encore sur un point :

— J’écrirai ce que vous voudrez, dit-il en s’adressant à Mr. Armadale. Je cachetterai l’écrit en votre présence, et je l’enverrai moi-même à votre exécuteur testamentaire. Mais, en m’engageant à faire cela, je dois vous prier de vous rappeler que j’agis dans la plus complète ignorance. Je vous demanderai donc de m’excuser si je me réserve d’agir en toute liberté, lorsque vos souhaits au sujet de l’écrit et de son envoi auront été accomplis.

— Me donnez-vous votre parole ?

— Je vous la donne aux conditions que je viens de dire.

— Prenez mon écritoire et tenez votre promesse. Mon écritoire ! ajouta-t-il en regardant sa femme pour la première fois.

Elle traversa la pièce avec empressement et alla chercher ce qui lui était demandé. En revenant, elle fit un signe à la négresse, toujours sombre et silencieuse à la même place. Obéissant à ce signe, la nourrice enleva l’enfant du lit. Dès qu’elle l’eut touché, les yeux du père, arrêtés jusqu’alors sur l’écritoire, se tournèrent vers elle avec la promptitude furtive du chat :

— Non ! fit-il.

— Non ! répéta la voix fraîche du petit garçon, toujours charmé de son jouet, et satisfait de sa position sur le lit.

La négresse quitta la chambre, et l’enfant, dans la joie du triomphe, promena son soldat sur les couvertures serrées autour de son père. Le doux visage de la mère se contracta, comme sous l’effet de la jalousie.

— Dois-je ouvrir votre écritoire ? demanda-t-elle en repoussant brusquement le jouet de son fils.

Un regard de son mari lui indiqua où la clef se trouvait cachée, sous l’oreiller. L’intérieur de la boîte laissa voir quelques feuillets de papier attachés ensemble.

— Est-ce cela ? fit-elle en les lui désignant.

— Oui. Laissez-nous, maintenant.

L’Écossais, assis devant la table, le docteur, occupé à remuer un cordial dans un coin, se regardèrent avec une émotion que ni l’un ni l’autre ne purent maîtriser. Le moment était venu.

— Vous pouvez nous laisser maintenant, répéta Mr. Armadale pour la seconde fois.

Elle regarda l’enfant établi commodément devant son père, et une pâleur mortelle s’étendit sur son visage. Elle vit la lettre fatale qui serait à jamais un secret pour elle, et un soupçon jaloux – contre cette autre femme qui avait fait le malheur de sa vie – étreignit son cœur. Après s’être éloignée de quelques pas, elle revint au chevet du lit, armée du double courage de son amour et de son désespoir ; elle pressa de ses lèvres la joue du mourant, et plaida sa cause pour la dernière fois. Ses larmes brûlantes glissèrent sur le visage de son mari, tandis qu’elle lui disait doucement :

— Oh ! Allan, souvenez-vous combien je vous ai aimé, souvenez-vous de mes efforts pour vous rendre heureux ! Songez que je vais vous perdre… Ô mon seul amour, ne me renvoyez pas ! Ne me renvoyez pas !

Le souvenir de l’amour qui lui avait été donné, et qu’il n’avait jamais rendu, toucha le cœur du malade plus que rien ne l’avait fait jusque-là. Il soupira et la regarda avec hésitation.

— Laissez-moi rester, murmura-t-elle, en appuyant sa joue contre le visage du moribond.

— Cela ne fera que vous faire souffrir, lui répondit-il dans un souffle.

— Rien ne peut m’affliger plus que d’être séparée de nous !

Elle vit qu’il réfléchissait, et attendit.

— Si je vous disais de rester un peu…

— Oui ! oui !

— Vous en iriez-vous quand je vous le dirais ?

— Je vous le promets.

— Jurez-le.

La gravité de la situation semblait lui avoir délié la langue. Il venait de parler avec une facilité perdue depuis longtemps.

— Je le jure ! répéta-t-elle.

Et, tombant à genoux au chevet du lit, elle embrassa sa main avec passion. Les deux étrangers détournèrent la tête. Il y eut un silence, que troublait seul le bruit que faisait l’enfant avec son jouet.

Le docteur fut le premier à faire un geste. Il approcha du malade et l’examina avec inquiétude. Mrs. Armadale se releva et, après avoir attendu la permission de son mari, porta les feuillets du manuscrit sur la table devant laquelle Mr. Neal était assis. Le visage plein de trouble, rendue plus belle encore par l’émotion violente qu’elle éprouvait, elle se pencha sur lui en lui remettant la lettre, et lui dit à voix basse :

— Lisez ceci depuis le commencement. Je dois et je veux l’entendre.

Ses yeux dardaient leurs flammes brûlantes sur les siens ; son haleine effleurait sa joue. Avant qu’il eût pu répondre, avant qu’il eût pu penser, elle était retournée près de son mari. Il avait suffi qu’elle parlât pour soumettre l’Écossais à ses désirs. Celui-ci fronça les sourcils devant cet aveu de sa propre faiblesse et commença à tourner ; il vit la page blanche où la plume était tombée des mains de Mr. Armadale en laissant une tache noire sur le papier, reprit la liasse de feuillets au début et dit, ne faisant que répéter en cela les mots que la femme lui avait soufflés :

— Sans doute, monsieur, souhaiterez-vous faire quelques corrections. Vous relirai-je ce que vous avez déjà écrit ?

En parlant ainsi, toute son attention paraissait concentrée sur la lettre, tandis que son tempérament acerbe semblait reprendre le dessus.

Mrs. Armadale assise à la tête du lit et le docteur de l’autre côté, les doigts posés sur le pouls du malade, attendaient, chacun avec sa propre angoisse, la réponse à la question de Mr. Neal. Les yeux de Mr. Armadale se posèrent, indécis, sur son enfant puis sur sa femme.

— Vous tenez à l’entendre ?

La respiration de Mrs. Armadale se précipita, sa main serra celle de son mari, et elle inclina la tête en silence. Lui tenait toujours ses yeux attachés sur elle. Enfin il se décida :

— Lisez, dit-il, et arrêtez quand je le vous le dirai.

Il était près d’une heure. La cloche de l’hôtel annonça le déjeuner ; un bruit de pas précipités et un bourdonnement de voix pénétrèrent gaiement dans la chambre, tandis que Mr. Neal étendait le manuscrit sur la table et en commençait la lecture :

« J’adresse cette lettre à mon fils ; elle lui sera remise lorsqu’il sera en âge de la comprendre. Ayant perdu tout espoir de le voir grandir et devenir homme, je n’ai d’autre ressource que d’écrire ce que j’aurais voulu lui dire de vive voix.

» En prenant cette détermination, j’ai trois desseins : premièrement, révéler les circonstances qui entourèrent le mariage d’une dame anglaise de ma connaissance dans l’île de Madère ; deuxièmement, jeter des éclaircissements sur la mort de son mari, arrivée peu de temps après, à bord du navire français La Grâce-de-Dieu ; troisièmement, avertir mon fils d’un danger qui l’attend, danger qui naîtra de la tombe de son père, lorsque la terre se sera refermée sur lui.

» L’histoire de la dame anglaise commence à l’époque où j’héritai de la riche propriété d’Armadale, et lorsque je pris ce nom fatal.

» Je suis le seul fils survivant de feu Mathew Wrentemore, de la Barbade. Je suis né dans cette île, sur les terres de notre famille, je perdis mon père alors que je n’étais encore qu’un enfant.

» Ma mère avait pour moi une tendresse aveugle. Elle ne me refusait rien, et me laissait vivre comme je l’entendais. Mon enfance et ma jeunesse se passèrent dans l’oisiveté, au milieu des complaisances d’esclaves et d’inférieurs, pour lesquels mes volontés étaient des lois. Je doute qu’il y eût à l’époque, dans toute l’Angleterre, un gentleman de ma naissance aussi ignorant que je l’étais alors ; je doute qu’il y eût un jeune homme dans le monde dont les passions eussent été laissées aussi libres que les miennes le furent alors.

» Ma mère éprouvait une aversion romanesque pour le prénom de mon père. Je fus donc baptisé Allan, du nom d’un de nos riches cousins, feu Allan Armadale, qui possédait dans notre voisinage les terres les plus considérables et les plus fertiles de l’île, et qui consentit à être mon parrain par procuration. Mr. Armadale n’avait en effet jamais vu ses propriétés des Indes occidentales. Il vivait en Angleterre et, après m’avoir envoyé les présents d’usage, il cessa toute relation avec mes parents durant plusieurs années. Je venais d’avoir vingt et un ans quand nous entendîmes reparler de lui. À cette occasion, ma mère reçut une lettre de lui, demandant si je vivais encore, et ne m’offrant rien de moins dans ce cas que de me faire l’héritier de ses terres des Indes occidentales.

» Cette bonne fortune ne m’échut que par la suite de la mauvaise conduite du fils de Mr. Armadale, son seul enfant. Le jeune homme s’était déshonoré au point de ne pouvoir se racheter ; il avait quitté sa maison en proscrit, renié à jamais par son père. N’ayant pas d’autre parent mâle pour lui succéder, Mr. Armadale s’était souvenu de son filleul, le fils de son cousin, et il m’offrait ses immenses propriétés des Indes, à la condition que moi et mes héritiers nous prendrions son nom. La proposition fut acceptée avec reconnaissance, et les mesures légales furent prises pour changer mon nom dans la colonie et dans la mère patrie.

» Un courrier apprit à Mr. Armadale que ses conditions étaient remplies, et le retour de la malle nous apporta des nouvelles des hommes de loi. Le testament avait été modifié en ma faveur et, dans la semaine qui suivait, la mort de mon bienfaiteur m’avait rendu le plus grand et le plus riche propriétaire de la Barbade.

» Ceci est le premier événement d’importance. Le second survint quelque six semaines plus tard.

» Il se trouvait une vacance dans le bureau du domaine, et un jeune homme de mon âge, récemment arrivé dans l’île, se présenta pour la remplir. Il s’annonça sous le nom de Fergus Ingleby. J’étais un impulsif et ne connaissais d’autres lois que celles de mes caprices ; dès l’instant où je vis l’étranger, je m’entichai de lui. Ses manières étaient celles d’un gentleman. Jamais je n’avais rencontré un homme aussi séduisant. Quand j’appris que les recommandations écrites présentées par lui étaient trouvées insuffisantes, j’intervins, et insistai pour qu’on lui donnât la place. Mes désirs étaient des ordres, et il l’obtint.

» Ma mère conçut, dès le premier jour, une grande antipathie envers Ingleby. Elle s’en méfiait. Lorsqu’elle s’aperçut que notre intimité se resserrait, lorsqu’elle le vit devenir mon confident, mon compagnon inséparable (j’avais passé toute ma vie avec des gens qui m’étaient inférieurs socialement et je goûtais leur compagnie), elle eut à cœur de nous séparer ; en vain. Forcée dans ses dernières défenses, elle résolut de tenter la seule chance qui lui restât, me décider à faire un voyage en Angleterre.

» Avant de m’avertir de son projet, elle écrivit à un vieil ami, un ancien admirateur, sir Stephen Blanchard de Thorpe-Ambrose, dans le Norfolk, gentleman riche en terres, veuf, avec plusieurs enfants. Je devais découvrir par la suite qu’elle avait invoqué dans sa lettre leur attachement de jeunesse (lequel avait été, j’imagine, rompu par leurs familles) pour demander à Mr. Blanchard qu’il m’accueillît chez lui ; elle s’était également enquise de sa fille, laissant deviner l’espoir d’une union, au cas où nous nous plairions l’un l’autre. Il semblait que nous fussions elle et moi faits pour nous entendre à tous points de vue, et le souvenir de sa tendre affection pour le père lui faisait envisager mon mariage avec la fille de son vieil admirateur comme la perspective la plus heureuse qui fut. De tout cela je ne savais rien avant que la réponse de Mr. Blanchard arrivât à la Barbade. Alors ma mère me montra la lettre, étalant devant mes yeux la tentation qui devait m’éloigner de Fergus Ingleby.

» La lettre de Mr. Blanchard était datée de Madère, dont le climat lui avait été recommandé par les médecins pour rétablir sa santé chancelante. Sa fille était avec lui. Il entrait avec joie dans les désirs de ma mère, et m’engageait, si je devais bientôt quitter la Barbade, à passer par Madère sur ma route vers l’Angleterre et à résider quelque temps avec lui. Si c’était impossible, il m’indiquait l’époque de son retour en Angleterre, et la date à partir de laquelle je pouvais compter sur son accueil chaleureux à Thorpe-Ambrose. Il terminait en s’excusant d’une missive aussi courte, mais il avait déjà désobéi aux prescriptions du docteur en ne résistant pas au plaisir d’écrire lui-même à sa vieille amie.

» Si affectueuse que fut cette lettre, elle n’eût pas suffi à me décider. Mais il y avait plus que la lettre : une miniature de Miss Blanchard, avec ces lignes facétieuses mais pleines de tendresse, tracées par son père au dos du cadre : Je ne puis prier comme à l’ordinaire ma fille de me prêter ses yeux, sans l’instruire de vos demandes à son sujet et mettre à mal sa modestie de jeune fille. Je vous envoie donc son image (à son insu), qui répondra pour elle ; c’est le portrait fidèle d’une bonne fille. Si elle aime votre fils et s’il me plaît – ce dont je ne doute pas –, nous vivrons, ma chère amie, pour voir nos enfants être ce que nous eussions voulu être nous-mêmes, mari et femme.

» Ma mère me confia la lettre et la miniature. Celle-ci m’avait touché, je ne saurais dire pourquoi, comme rien auparavant.

» Une intelligence plus forte que la mienne n’eût pas manqué d’attribuer cette impression extraordinaire produite sur moi par ce portrait au désordre de mon esprit, à la lassitude des plaisirs vulgaires dans lesquels je m’étais jeté depuis longtemps, aux vagues espérances qui m’habitaient et à ma quête inconsciente de nouveaux motifs de vivre, plus noble que ceux qui jusqu’alors constituaient mon horizon.

» Mais je ne tentai point alors d’analyser de la sorte ce qui se passait en moi. Je croyais au destin ; j’y crois encore. Il me fut assez de savoir – comme j’en fus immédiatement conscient – que la première aspiration vers des sentiments meilleurs avait été éveillée dans ma nature grossière par la vue de cette jeune fille, qui me regardait de son cadre comme aucune femme ne m’avait jamais regardé. Dans ces yeux tendres, dans l’espoir de faire de cette douce créature ma femme je lus ma destinée. Le portrait remis entre mes mains était le messager silencieux du bonheur qui m’attendait, envoyé pour m’avertir, pour m’encourager, me racheter avant qu’il fût trop tard. Le soir, je mis la miniature sous mon oreiller. Le matin, je la contemplai de nouveau. Ma conviction du jour précédent restait aussi forte que jamais : ma superstition (s’il vous plaît de l’appeler ainsi) me montrait irrésistiblement le chemin que je devais suivre. Un navire mettait à la voile pour l’Angleterre, à une quinzaine de là ; il devait faire escale à Madère. Je pris un billet ».

De tout ce temps, aucune interruption n’avait troublé le lecteur. Mais aux derniers mots, les accents d’une autre voix, basse et saccadée, se mêlèrent à la sienne.

— Était-elle blonde, demanda la voix, ou brune comme moi ?

Mr. Neal marqua une pause et leva les yeux. Le docteur se tenait toujours près du malade, les doigts machinalement posés sur son pouls ; l’enfant, que le sommeil commençait à gagner, jouait languissamment ; le père le regardait avec une attention ravie et continue. Mais un grand changement s’était opéré chez les auditeurs. Mrs. Armadale avait abandonné la main de son mari et détournait constamment son visage du sien. Le sang africain brûlait ses joues, lorsqu’elle répéta sa question avec insistance :

— Était-elle blonde, ou brune comme moi ?

— Blonde, répondit son mari, sans la regarder.

Ses mains jointes sur ses genoux se tordirent violemment, mais elle n’ajouta pas un mot. Les sourcils menaçants de Mr. Neal se contractèrent encore en reprenant sa lecture. Il avait sévèrement encouru son propre blâme, il s’était surpris à la plaindre tout bas.

« J’ai dit, continuait la lettre, qu’Ingleby était mon confident intime. Je regrettais de le quitter et fus affligé de sa surprise et de sa mortification quand il apprit mon départ. Pour me justifier, je lui montrai la lettre et le portrait, et lui racontai tout. Son émotion à la vue de cette miniature fut au moins égale à la mienne. Il me questionna sur la famille de Miss Blanchard, sur sa fortune, avec l’intérêt d’un véritable ami, et il affermit encore mon estime et ma confiance en lui en m’encourageant généreusement à persister dans mes nouveaux projets. Je le quittai joyeux et plein de santé. Le lendemain, avant même de l’avoir revu, j’étais frappé d’une maladie qui menaçait ma raison et ma vie.

» Je n’ai point de preuves contre Ingleby. Il y avait dans l’île plus d’une femme trompée par moi, dont la vengeance pouvait m’avoir atteint. Je n’accuse personne. Je dirai seulement que je fus sauvé par la vieille négresse ma nourrice, qui avoua plus tard s’être servie d’un contrepoison qu’utilisaient les nègres pour combattre ce poison. Lorsque j’entrai en convalescence, le navire sur lequel j’avais arrêté mon passage était parti depuis bien longtemps. Quand je m’informai d’Ingleby, j’appris qu’il avait quitté l’île. J’eus de son inconduite dans la situation que je lui avais procurée des preuves si positives que ma faiblesse pour lui dut céder à l’évidence. Il avait été renvoyé de sa place dans les premiers jours de ma maladie, et on ne savait rien de plus, sinon son départ.

» Pendant mon calvaire, le portrait n’avait pas quitté mon oreiller. Il fut l’unique consolation de ma convalescence quand je songeais au passé, mon seul encouragement quand je pensais à l’avenir. Aucun mot ne peut dire avec quelle force ce premier rêve s’était emparé de moi. Le temps, la solitude et la maladie n’avaient fait que l’amplifier. Ma mère, malgré tout son désir de voir mon mariage s’accomplir, s’effrayait du succès de son entreprise. Elle écrivit à Mr. Blanchard pour l’informer de mon état, mais n’en reçut point de réponse. Elle m’offrit d’écrire encore si je voulais lui promettre de ne la quitter que lorsque mon rétablissement serait complet. Mon impatience ne connut plus de bornes. Un autre bateau allait partir pour Madère, je m’assurai en relisant la lettre de Mr. Blanchard que je la trouverais encore dans cette île, si je profitais de cette nouvelle occasion ; j’arrêtai mon passage, et cette fois, lorsque le navire mit à la voile, j’étais à bord.

» Le changement me fit du bien. L’air vivifiant de la mer me rendit la santé. Après une traversée extraordinairement rapide je me trouvai au terme de mon voyage. Par une belle et tranquille soirée, que je n’oublierai jamais, j’étais seul sur le rivage, son portrait sur mon cœur, regardant les murs blancs de la maison qu’elle habitait.

» Je fis le tour de la propriété pour me calmer, puis finalement me décidai à entrer. Ayant passé le portail et une plantation d’arbrisseaux, je débouchai dans le jardin où une dame se promenait nonchalamment sur la pelouse. Elle se retourna de mon côté, et je vis l’original de mon portrait. L’accomplissement de mon rêve ! Il est inutile, pire qu’inutile de s’attarder sur cet instant ; laissez-moi vous dire seulement que toutes les promesses faites par le portrait à mon imagination étaient tenues par la jeune femme qui se tenait devant mes yeux. Qu’il me suffise de dire cela, rien de plus.

» J’étais trop violemment agité pour oser me présenter à elle. Je me retirai sans être vu et, me dirigeant vers la porte de la maison, je demandai son père. Mr. Blanchard s’était retiré dans son appartement, et ne pouvait voir personne. Prenant alors mon courage à deux mains, je demandai Miss Blanchard. Le domestique sourit : « Notre jeune lady n’est plus Miss Blanchard, dit-il. Elle est mariée ». Ces mots eussent foudroyé tout homme dans ma position ; ils me mirent le sang en feu. Je saisis le domestique à la gorge dans un accès de rage. « Vous mentez ! m’écriai-je, en parlant comme je l’eusse fait à un de mes esclaves. — C’est la vérité, dit-il, en se débattant. Son mari est en ce moment dans la maison. — Comment s’appelle-t-il, misérable ? ». Le domestique répondit en me jetant mon propre nom au visage : « Allan Armadale ».

» Vous imaginez maintenant la vérité. Fergus Ingleby était le fils proscrit dont j’avais pris le nom et l’héritage. Je lui avais pris son nom, il m’avait pris ma femme : nous étions quittes.

» Il est nécessaire que je raconte par quels moyens la trahison qui ruinait mes espérances fut accomplie. Cela est nécessaire pour expliquer – je ne dis pas pour justifier – la part que je pris dans les événements qui suivirent mon arrivée à Madère.

» Ainsi qu’Ingleby l’avoua, il était venu à la Barbade après avoir appris la mort de son père et la manière dont j’avais hérité de ses propriétés, avec le projet arrêté de se venger de moi. Mon imprudente confidence lui fournit l’occasion rêvée qu’il cherchait. Il s’empara de la lettre que ma mère avait écrite à Mr. Blanchard au début de ma maladie, puis se fit renvoyer à dessein de l’emploi qu’il occupait, et s’embarqua pour Madère sur le navire qui eût dû m’emmener. Arrivé dans cette île, il avait attendu que le navire fût reparti, puis s’était présenté chez Mr. Blanchard, non pas sous le nom que je continuerai à lui donner, mais sous celui qui lui appartenait certainement autant qu’à moi : Allan Armadale.

» La fraude fut facile : il s’agissait de tromper un vieillard infirme qui n’avait pas vu ma mère depuis sa jeunesse, et une jeune fille ignorante et naïve, qui ne le connaissait point. Il en avait appris assez auprès de moi pour répondre aux questions qui lui furent adressées aussi facilement que j’eusse pu le faire moi-même. Son visage, ses manières, ses façons séduisantes avec les femmes, sa pénétration, son habileté firent le reste. Pendant que j’étais couché sur mon lit de souffrance, il gagnait le cœur de Miss Blanchard ; tandis que je rêvais devant le portrait, Ingleby obtenait le consentement du père à son union avec la fille, avant leur départ de l’île.

» Ainsi l’infirmité de Mr. Blanchard seconda les plans de mon homonyme. Le vieillard avait envoyé plusieurs messages à ma mère et s’était contenté des réponses qui furent régulièrement inventées en retour. Lorsque le prétendant fut accepté et le jour du mariage fixé, il jugea convenable d’écrire lui-même à sa vieille amie, pour lui demander son consentement et l’inviter à la cérémonie. Mais il ne put achever sa lettre, elle fut continuée, sous sa dictée, par Miss Blanchard. Il n’y avait pas moyen cette fois d’intercepter le courrier ; alors Ingleby, sûr du cœur de sa victime, guetta sa sortie de la chambre de son père, et lui avoua la vérité. Miss Blanchard étant mineure, la situation devenait des plus sérieuses. Si la lettre partait, il fallait ou se séparer pour toujours, ou s’enfuir dans des circonstances qui rendaient la prison inévitable, car la destination du navire qui les emmènerait serait connue avant le départ ; et le yacht, fin voilier dans lequel Mr. Blanchard était venu à Madère, attendait. La seule solution qui restait était donc de continuer la supercherie en supprimant la lettre, et d’avouer la vérité une fois le mariage célébré. De quels artifices usa-t-il pour la persuader ? De quels arguments se servit Ingleby pour se faire aimer de cette jeune fille et l’amener à être sa complice, je ne saurais le dire, mais il y parvint ; il l’avilit au point d’obtenir son silence. La lettre n’arriva jamais à destination. Et c’est ainsi qu’avec le consentement de sa fille, le père fut trompé jusqu’au dernier moment.

» Une seule précaution leur restait à prendre : il fallait inventer la réponse de ma mère, attendue par Mr. Blanchard, la veille du jour fixé pour le mariage. Ingleby était en possession de la lettre volée à ma mère, mais il manquait de l’habileté nécessaire pour imiter son écriture. Miss Blanchard, qui avait consenti passivement à la fraude, refusa cependant de prendre une part plus active. Ingleby trouva alors l’instrument de sa tricherie en la personne d’une petite orpheline âgée de douze ans à peine, enfant à l’intelligence précoce pour laquelle Miss Blanchard s’était prise d’amitié et qu’elle avait amenée d’Angleterre comme femme de chambre. L’habileté diabolique de l’enfant assura le triomphe de la supercherie. J’ai vu l’imitation qu’elle fit de l’écriture de ma mère d’après les instructions d’Ingleby et – puisque l’infâme vérité doit être dite – avec l’accord de sa maîtresse ; je crois pouvoir dire que je m’y fusse mépris moi-même. J’ai revu cette fille plus tard, et mon sang s’est glacé dans mes veines à sa vue. Si elle vit encore, malheur à ceux qui se confieront à elle ! Une créature plus perverse, plus impitoyable n’exista jamais !

» Le faux ouvrait grand le chemin du mariage, et lorsque je me présentai, ils étaient donc (ainsi que le domestique me l’avait dit) mari et femme. Mon arrivée précipita seulement l’aveu que tous deux s’accordaient à vouloir faire à Mr. Blanchard. Ingleby fit lui-même et sans vergogne le récit de son abominable supercherie. Sa franchise ne pouvait lui nuire ; il était marié, et la fortune de sa femme n’était plus sous le contrôle du père.

» Je passe sur les événements qui suivirent mon entrevue avec la fille et celle que j’eus avec le père, pour en arriver à la conclusion. Pendant deux jours, les efforts de sa femme, conjugués à ceux du prêtre qui avait célébré le mariage, parvinrent à empêcher une rencontre entre Ingleby et moi. Le troisième jour, je m’y pris mieux, et me trouvai face à face avec l’homme qui m’avait mortellement offensé.

» Rappelez-vous combien ma confiance avait été trompée, rappelez-vous comment la seule bonne résolution de ma vie avait été empêchée, rappelez-vous les passions violentes si fortement enracinées en moi et qui n’avaient jamais été réfrénées, et imaginez ce qui dut se passer entre nous. Plus grand et plus vigoureux que moi, il abusa de sa force avec une férocité de brute. Il me frappa.

» Réfléchissez aux injures que j’avais reçues de cet homme, et jugez de ce que je dus éprouver lorsqu’il osa me frapper au visage !

» J’allai trouver un officier anglais venu de la Barbade, sur le même navire que moi. Je lui dis la vérité, et il admit qu’un duel était inévitable. Il parla de certaines convenances et des règles en usage dans ces sortes d’affaires. Je l’arrêtai : « J’aurai un pistolet dans la main droite, dis-je, lui aussi ; je prendrai le bout d’un mouchoir dans ma gauche, il prendra l’autre bout dans la sienne, et nous tirerons au commandement ». L’officier se leva et me regarda comme si je l’avais personnellement insulté : « Vous me demandez, dit-il, de servir de témoin à un meurtre et à un suicide. Je refuse ». Il me quitta. Dès qu’il fut parti, j’écrivis ce que je venais de dire à l’officier, et envoyai la lettre à Ingleby. Je m’assis devant un miroir et regardai la joue qu’il avait frappée : « Plus d’un homme a eu du sang sur les mains et sur la conscience, pensai-je, pour moins que cela ».

» Le messager revint avec la réponse d’Ingleby. Il fixait la rencontre à trois heures le lendemain, dans un lieu écarté. J’avais arrêté ce que je ferais en cas de refus ; sa lettre me sauva de l’horreur que m’inspirait ma propre résolution. Je lui étais reconnaissant – oui, reconnaissant – de l’avoir écrite.

» Le lendemain, je fus au rendez-vous. Il ne s’y trouvait point. J’attendis deux heures, il ne vint jamais. Alors la vérité s’imposa à moi : « Celui qui a été lâche le reste toute sa vie ». Je décidai donc de me rendre chez Mr. Blanchard. En chemin, une méfiance soudaine me prit. Je changeai de route, et me dirigeai vers le port. Je ne m’étais pas trompé. C’était bien là qu’il fallait aller : un navire en partance pour Lisbonne les avait accueillis, lui et sa femme. Sa réponse à ma provocation avait servi ses projets en m’éloignant de la ville. Une fois de plus j’avais eu confiance en Fergus Ingleby, une fois de plus son intelligence rusée s’était jouée de moi.

» Je demandai si Mr. Blanchard connaissait le départ de sa fille. Il l’avait su, mais trop tard. Le navire venait de mettre à la voile. Cette fois je pris leçon de la ruse d’Ingleby : au lieu de me présenter à la maison de Mr. Blanchard, je me rendis d’abord à son yacht.

» Le bateau m’apprit ce que son maître m’eût sans doute caché. J’y trouvai les signes d’un départ improvisé. Tout l’équipage était à bord, à l’exception de quelques marins auxquels il avait été permis de descendre à terre, et qui s’étaient éloignés dans l’intérieur de l’île, on ne savait où. Lorsque je découvris que le capitaine cherchait à les remplacer, ma résolution fut prise. Je savais manœuvrer, ayant eu un yacht et l’ayant conduit moi-même. Je courus à la ville, changeai mes habits pour ceux du marin et, revenant au port, offris mes services au commandant. Je ne sais ce qu’il lut sur mon visage ; mes réponses le satisfirent, et cependant il me regardait d’un air d’hésitation. Mais il manquait de bras, le temps le pressait, et il m’accepta. Une heure après, Mr. Blanchard nous rejoignait. Il fut conduit à sa cabine, très souffrant de corps et d’esprit, et bientôt nous voguions en pleine mer par une nuit sans étoiles, une fraîche brise soufflant derrière nous.

» Comme je l’avais supposé, nous poursuivions le vaisseau qui emportait Ingleby et sa femme. C’était un navire français qui faisait le commerce de bois : son nom était La Grâce-de-Dieu. De lui on ne savait pas grand-chose, sinon qu’il faisait route vers Lisbonne et avait dû faire escale à Madère, par manque d’hommes et de vivres. Pour les vivres, il avait pu s’arranger, mais pas pour les hommes : les marins s’étaient méfiés de la solidité du navire et de l’honnêteté de l’équipage. Lorsque ces deux réserves arrivèrent à la connaissance de Mr. Blanchard, les paroles sévères adressées à son enfant dans le premier moment de la déception lui brisèrent le cœur. Il résolut aussitôt de donner asile à sa fille sur le yacht, et de la tranquilliser, en mettant son coupable de mari à l’abri de ma vengeance ; le yacht marchait beaucoup plus vite que le navire, et il ne faisait guère de doute que nous rattraperions La Grâce-de-Dieu. Notre seule crainte était de la perdre dans les ténèbres.

» Peu après notre départ, le vent tomba tout à coup ; un calme étouffant lui succéda. Lorsque nous entendîmes l’ordre d’amener les mâts de hune sur le pont, et de carguer les grandes voiles, nous sûmes tous à quoi nous devions nous attendre. Une heure plus tard, le tonnerre grondait sur nos têtes, et le yacht courait à travers l’orage déchaîné. C’était une goélette de trois cents tonneaux, construite solidement, bois et fer, commandée par un capitaine intelligent, et elle se conduisit bravement. Au matin, le vent soufflait toujours du sud, mais sa furie s’était apaisée et la mer était moins agitée. Au point du jour, nous entendîmes faiblement, au milieu des rugissements de la tempête, la détonation d’un fusil. Les hommes anxieux rassemblés sur le pont se regardèrent entre eux et dirent : « C’est le navire ! »

» Avec le jour nous l’aperçûmes. C’était bien celui que nous poursuivions ; il oscillait en travers de la mer, dépouillé de son mât de misaine et de son grand mât, faisant eau de tous côtés, prêt à couler. Le yacht portait trois embarcations ; le capitaine, ayant reconnu les signes précurseurs d’une nouvelle tempête, ordonna qu’on en mît deux à la mer, tant que le calme le permettait. Si peu nombreux que fussent les gens du navire en péril, ils l’étaient encore trop pour qu’un seul canot suffit à les recevoir, et le danger d’en lancer deux à la fois fut jugé moindre, dans l’état critique du temps, que celui de deux voyages séparés du yacht au navire. On pouvait peut-être en risquer un, mais aucun homme, après avoir regardé le ciel, n’eût osé dire qu’il y eut assez de temps pour en effectuer un second.

» Les canots furent amarinés de volontaires, et je montai sur le second. Quand le premier arriva bord à bord du bâtiment en détresse, après des difficultés et des dangers extrêmes, tout son équipage se précipita dans la panique pour y entrer en même temps. Si le bateau ne se fût pas éloigné avant d’être surchargé, plusieurs existences eussent été compromises. Lorsque notre embarcation s’approcha à son tour, nous convînmes que quatre d’entre nous monteraient à bord, deux (dont moi-même) pour veiller à la sûreté de la fille de Mr. Blanchard et les deux autres pour repousser les gens de l’équipage qui essayeraient de passer avant elle. Les autres (le barreur et deux rameurs) resteraient dans le canot, afin de l’empêcher de se briser contre le navire. Ce que virent les autres quand ils abordèrent La Grâce-de-Dieu, je l’ignore ; ce que je vis, moi, ce fut celle que j’avais perdue, celle qui m’avait été volée, évanouie sur le tillac. Nous la transportâmes, sans connaissance, dans notre canot. Les autres gens de l’équipage, au nombre de cinq, furent maintenus par la force. Ils passèrent en ordre, l’un après l’autre, et dans le temps voulu par la prudence. Je partis le dernier. Une nouvelle oscillation du navire montra aux hommes du canot son pont désert de la poupe à la proue : leur mission était accomplie. Alors, au bruit des hurlements de plus en plus furieux de la tempête qui s’élevait autour d’eux, ils ramèrent pour leurs vies jusqu’au yacht.

» Notre capitaine, averti par une succession de bourrasques de la direction que prenait l’ouragan, en profita pour préparer le yacht à le recevoir. Avant que les derniers de nos hommes fussent remontés à bord, l’orage éclata avec fureur. Notre canot sombra, mais aucun de nous ne périt. Une fois encore, nous courûmes devant la tempête, au sud, à la merci du vent. Je me tenais sur le pont, avec le reste de l’équipage, surveillant le seul morceau de toile que nous eussions pu conserver, en attendant pour le remplacer par un autre qu’il eût été chassé des ralingues, lorsque le contremaître, s’approchant de moi, me cria à l’oreille à travers le tonnerre et l’orage : « Elle a repris connaissance dans la cabine et demande son mari. Où est-il ? ». Personne à bord ne l’avait vu. Le yacht fut fouillé de fond en comble sans succès. Ingleby n’était pas non plus parmi les hommes, que la peur avait rassemblés. On interrogea les équipages des deux canots de secours. Tout ce que les gens du premier purent dire, c’est que, s’étant éloignés en toute hâte, ils ne savaient ni ceux qu’ils laissaient derrière eux, ni ceux qu’ils emmenaient. Le second répondit qu’il avait conduit au yacht jusqu’à la dernière des créatures vivantes restées sur le tillac après le départ du premier canot. On ne pouvait donc blâmer personne, mais il était de fait certain qu’un homme manquait.

» Tout le reste du jour, l’orage se déchaînant sans interruption, nous ne pûmes songer à tenter un autre voyage au navire abandonné. Le seul espoir du yacht était de faire vent arrière. Vers le soir, la tempête, après nous avoir emportés au sud de Madère, se calma. Le vent changea, et nous permit d’arriver sur l’île. Le lendemain matin aux aurores, nous étions de retour au port. Mr. Blanchard et sa fille furent transportés à terre. Le capitaine les y accompagna, et nous avertit qu’il aurait à nous faire à tous une communication importante.

» À son retour, nous fûmes assemblés sur le pontet, harangués par lui. Il avait reçu de Mr. Blanchard l’ordre de retourner immédiatement au navire, pour y chercher l’homme qui manquait. Notre devoir était d’obéir par humanité pour lui, par compassion pour sa femme, dont les médecins déclaraient la raison en danger si l’on ne tentait quelque chose pour la calmer. Nous pouvions être presque sûrs de trouver le bâtiment encore à flot, car son chargement de bois l’empêchait de sombrer aussi longtemps que la coque résisterait. Si l’homme avait été laissé à bord, il fallait le ramener vivant ou mort ; et si le temps se maintenait calme, il n’y avait pas de raison pour que les hommes, avec l’aide nécessaire, ne pussent également ramener le navire et gagner alors (le patron était consentant) leur part de récompense au même titre que les officiers du yacht.

» L’équipage salua ces derniers mots de trois hourras, et se mit à l’ouvrage immédiatement. Je fus le seul qui recula dans l’entreprise ; je leur dis que l’orage m’avait bouleversé, que j’étais malade et que j’avais besoin de repos. Ils me jetèrent tous de lourds regards tandis que je passais au milieu d’eux pour quitter le yacht, mais aucun ne me dit mot.

» J’attendis toute la journée dans une taverne du port, impatient d’apprendre les premières nouvelles. Elles furent apportées à la tombée de la nuit par un des hommes qui avaient contribué à sauver le navire abandonné. La Grâce-de-Dieu flottait encore lorsqu’on y était arrivé, et le corps d’Ingleby avait été trouvé à bord, noyé dans la cabine. Dès le lendemain matin, on apporta le cadavre au yacht, et il fut enterré le jour même dans le cimetière protestant ».

— Arrêtez ! fit la voix du paralytique au lecteur, qui allait commencer un nouveau paragraphe.

Un changement était survenu dans la chambre et chez l’auditoire depuis la précédente interruption de Mr. Neal. Un rayon de soleil glissait sur le lit du moribond, et l’enfant, vaincu par le sommeil, reposait paisiblement dans la lumière dorée. La contenance du père s’était visiblement altérée. Les muscles inférieurs de sa face, jusqu’alors inertes, se contractaient maintenant douloureusement. Averti de la faiblesse du malade par la sueur qui perlait sur son front, le docteur se leva pour lui faire reprendre des forces. De l’autre côté de son chevet, la chaise de sa femme était vide. Au moment où son mari avait parlé, elle s’était retirée derrière la tête du lit, hors de sa vue. S’appuyant au mur, elle restait là, cachée, les yeux rivés avec une impatience avide sur le manuscrit que Mr. Neal tenait à la main.

Une minute se passa. Mr. Armadale rompit de nouveau le silence.

— Où est-elle ? demanda-t-il en regardant avec colère la chaise vide.

Le docteur la désigna d’un signe. Elle n’avait d’autre choix que de se montrer. Elle s’avança lentement, et vint s’arrêter devant lui.

— Vous m’aviez promis de sortir quand il le faudrait, dit-il ; allez maintenant !

Mr. Neal essayait d’affermir sa main sur le manuscrit, mais elle tremblait malgré lui. Le doute, qui s’était lentement emparé de son esprit, devint une certitude en entendant ces paroles. La lettre était arrivée, de révélation en révélation, aux limites du dernier aveu. À ce moment, Mr. Armadale avait résolu d’arrêter la voix du lecteur avant qu’elle eût fait entendre à sa femme la suite du récit. Là était le secret que le fils apprendrait un jour, et qui ne devait jamais être révélé à la mère. Les plus tendres supplications de sa femme n’avaient pu ébranler sa résolution, et maintenant, devant elle, il venait de la réaffirmer.

Elle ne lui répondit point. Elle resta debout, immobile, et le regarda, lui envoyant une dernière prière, un dernier adieu, peut-être. Mais ses yeux à lui se détournèrent d’elle impitoyablement pour aller se poser sur son fils endormi. Elle s’éloigna silencieusement du lit, sans un regard à son enfant, sans un mot aux deux étrangers, qui la considéraient avec une angoisse fiévreuse. Elle tint la promesse donnée et, dans un silence de mort, quitta la chambre.

Il y avait quelque chose dans la manière dont elle était partie qui déconcerta Mr. Neal et le docteur ; quand la porte se fut refermée sur elle, ils hésitèrent instinctivement à pénétrer davantage dans le secret du mourant. La réticence du docteur fut la première à se traduire. Il essaya d’obtenir du malade la permission de se retirer avant que la lettre fût continuée. Mr. Armadale refusa.

L’Écossais prit la parole à son tour ; il alla plus loin que le docteur, se fit plus ferme :

— Le docteur est habitué par sa profession, commença-t-il, et je suis accoutumé dans la mienne à recevoir les secrets des autres. Mais il est de mon devoir, avant d’aller plus loin, de vous demander si vous comprenez réellement la position extraordinaire que nous occupons les uns à l’égard des autres. Vous venez devant nous d’exclure Mrs. Armadale de votre confiance, et vous l’offrez maintenant à deux hommes qui vous sont totalement étrangers.

— Oui, fit Mr. Armadale, et c’est précisément parce que vous m’êtes étrangers.

Ces paroles n’étaient point de nature à calmer les méfiances des deux confidents. Mr. Neal exprima ouvertement ce qu’il en pensait.

— Vous avez besoin de mon aide et de celle du docteur, reprit-il. Dois-je comprendre, si vous réclamez notre assistance jusqu’au bout, que l’impression que la fin de cette lettre pourra produire sur nous vous est indifférente ?

— Oui. Je ne me préoccupe ni de vous ni de moi, je veux seulement épargner ma femme.

— Vous me forcez, monsieur, à prendre une décision sérieuse, dit Mr. Neal. Si je dois achever cette lettre sous votre dictée, je demande qu’il me soit permis, l’ayant déjà lue tout haut en grande partie, de continuer ainsi jusqu’à la fin, en présence de ce gentleman comme témoin.

— Lisez.

Grave et soucieux, le docteur reprit sa chaise. Grave et soucieux, Mr. Neal prit le feuillet suivant et lut ce qui suit :

« J’ai encore quelque chose à dire avant de laisser le mort en repos. J’ai raconté comment fut découvert son corps, mais je n’ai point détaillé les circonstances dans lesquelles il avait perdu la vie.

» On savait d’une manière certaine qu’il était sur le pont lorsque les canots s’étaient approchés du navire échoué ; mais il avait disparu soudain au milieu du désordre causé par la panique de l’équipage. À ce moment, l’eau montait jusqu’à cinq pieds dans la cabine, et s’élevait rapidement. Selon toute probabilité, il s’y était rendu de son propre gré ; l’écrin de sa femme, que l’on trouva près de lui sur le plancher, expliquait sa présence dans la cabine. Il avait vu les secours arriver, et était sans doute descendu pour essayer de sauver l’écrin. Il paraissait moins probable, bien que ce fût cependant possible, que sa mort eût été le résultat d’un accident, qui lui eût fait perdre connaissance pendant qu’il plongeait. Mais une nouvelle découverte faite par les sauveteurs du yacht frappa les hommes d’horreur ; lorsque leurs recherches les amenèrent devant la cabine, ils en trouvèrent l’écoutille et la porte fermées de l’extérieur. Avait-on enfermé Ingleby, ignorant qu’il fût là ? Étant donné la panique qui régnait à bord au moment du naufrage, il n’y avait pourtant aucune raison qu’on eût pris la peine de verrouiller la cabine avant d’abandonner le navire. Cette dernière réflexion conduisait à une autre conjecture : la main d’un assassin avait-elle à dessein emprisonné Ingleby ?

» Oui, une main meurtrière l’avait enfermé et laissé se noyer. Cette main, c’était la mienne ».

L’Écossais bondit de sa chaise, le docteur s’écarta brutalement du chevet du malade. Tous deux regardèrent le moribond, pénétrés de la même horreur, glacés du même effroi. Il gisait là, la tête de l’enfant reposant sur sa poitrine, privé de la compassion de ses semblables, maudit par la justice de Dieu ; il gisait là, dans l’abandon de Caïn, les yeux fixés sur eux.

Au moment où les deux hommes avaient bondi sur leurs pieds, la porte menant dans l’autre pièce avait été secouée violemment de l’extérieur, et le bruit d’une chute, résonnant sinistrement à leurs oreilles, les avait réduits immédiatement au silence. Le docteur, qui se trouvait le plus près de la porte, l’ouvrit pour sortir, et la referma immédiatement derrière lui. Le bruit n’avait pas réveillé l’enfant ; il n’avait pas non plus attiré l’attention du père, emporté par ses propres mots loin de ce qui pouvait se passer autour de son lit de mort. Son corps sans vie se trouvait sur le navire en perdition, et le fantôme de sa main paralysée était en train de verrouiller la cabine.

Une sonnette retentit dans la pièce voisine, un murmure de voix se fit entendre, puis des bruits de pas précipités. Après un moment, le docteur réapparut.

— Écoutait-elle ? murmura Mr. Neal en allemand.

— Les femmes s’occupent d’elle, répondit le docteur à voix basse. Elle a tout entendu. Par le Ciel, que devons-nous faire à présent ?

Avant que le docteur eût reçu une réponse. Mr. Armadale parla. Le retour du docteur l’avait ramené à la réalité.

— Continuez, dit-il, comme si rien ne s’était passé.

— Je refuse de vous suivre plus loin dans votre monstrueux secret, répondit Mr. Neal. Vous avouez vous-même être un meurtrier. Si cette lettre doit être achevée, ne me demandez pas de vous tenir la plume.

— Vous m’avez donné votre promesse. Si vous n’écrivez pas, vous trahissez votre parole.

Ces mots avaient été prononcés avec un terrible sang-froid.

D’abord, Mr. Neal demeura silencieux. Il avait devant les yeux un homme que la mort tenait hors d’atteinte de la haine de ses congénères, un homme qui échappait à la peur des lois humaines, indifférent à tout, excepté à sa dernière résolution : finir la lettre adressée à son fils.

Mr. Neal tira le docteur à l’écart :

— Juste une question, fit-il en allemand. Maintenez-vous qu’il sera privé de l’usage de la parole avant que nous ayons pu prévenir Stuttgart ?

— Regardez ses lèvres, et jugez par vous-même.

Celles-ci en effet répondaient pour lui : on y voyait les ravages causés par la lecture de la lettre. Une contracture à la commissure, à peine perceptible quand Mr. Neal était entré dans la pièce, tordait à présent cette bouche, d’où chaque mot prononcé s’échappait avec de plus en plus de difficulté.

La situation était terrible. Après quelques instants d’hésitation. Mr. Neal fit une dernière tentative pour battre en retraite :

— À présent que vous m’avez ouvert les yeux, déclara-t-il gravement, oserez-vous encore me contraindre à tenir un engagement que j’ai pris dans la plus totale obscurité ?

— Non, répondit Mr. Armadale. Vous êtes libre de manquer à votre parole.

Le regard qui accompagnait cette réponse fut une insulte à la fierté de Mr. Neal. Quand il ouvrit de nouveau la bouche, il avait retrouvé sa place, assis devant la table.

— Personne n’a jamais dit que je m’étais parjuré, lança-t-il avec colère, et ce n’est pas vous qui commencerez. Sachez-le ! Vous m’obligez à tenir ma parole, fort bien, je vous rappelle, moi, mes conditions. Je me suis réservé ma liberté d’action, et je vous avertis que je l’emploierai, selon ma seule appréciation, aussitôt que je serai délivré de votre vue.

— Vous parlez à un mourant, ne l’oubliez pas, intercéda le docteur avec douceur.

— Reprenez votre place, monsieur, répondit Mr. Neal, désignant du doigt la chaise vide. Je vais lire ce qu’il reste à lire en votre présence. Et ce qu’il faut écrire, c’est également en votre présence que je l’écrirai. C’est vous qui m’avez conduit ici. J’ai le droit d’insister – et par conséquent j’insiste – pour que vous soyez témoin de tout cela jusqu’à la fin.

Le docteur se le tint pour dit. Mr. Neal reprit le manuscrit, et lut jusqu’à la fin sans plus s’interrompre :

« J’ai reconnu ma culpabilité sans essayer de me justifier, sans un mot pour atténuer mon crime ; je révélerai comment il fut commis.

» Je ne pensai nullement à lui lorsque je vis sa femme insensible sur le pont du navire. J’aidai comme il était de mon devoir à la transporter sur le canot. C’est après, et seulement après, que je sentis son souvenir me traverser l’esprit. Dans la confusion qui présidait au sauvetage de l’équipage, j’eus toute latitude de chercher Ingleby sans être remarqué. Je revins sur mes pas, ignorant s’il s’était embarqué sur le premier canot ou s’il se trouvait encore à bord. Soudain je le vis qui remontait l’escalier de la cabine, les mains vides, les vêtements trempés. Ayant jeté un coup d’œil au canot sans me remarquer, il comprit qu’il avait encore du temps devant lui : « Retournons-y ! » se dit-il alors à lui-même. Et il disparut, pour tenter une nouvelle fois de retrouver l’écrin. Le diable murmura à mon oreille : « Ne tire pas sur lui comme sur un homme ; qu’il soit noyé comme un chien ! ».

» Il était dans l’eau quand je verrouillai l’écoutille, mais sa tête s’éleva à la surface avant que je pusse fermer la cabine. Je le regardai, il me regarda, et je lui fermai la porte au visage. Une minute après, je me mêlai aux hommes laissés sur le pont. Une minute encore, et il était trop tard pour se repentir. La tempête menaçait de nous engloutir, et les marins ramaient loin du vaisseau en perdition.

» Mon fils ! Je vous parle de ma tombe, et vous poursuis d’une confession que ma tendresse eût pu vous épargner. Lisez-moi jusqu’au bout, et vous saurez pourquoi.

» Je ne veux rien dire de mes souffrances. Je ne veux point demander grâce pour ma mémoire. Tandis que j’écris ces lignes, mon cœur défaillant, ma main tremblante m’avertissent de me hâter.

» Je quittai l’île sans oser revoir une dernière fois la femme qui m’avait été enlevée si lâchement, et dont j’avais brisé la vie. À mon départ, tout le poids du soupçon élevé par la mort d’Ingleby pesait sur l’équipage du navire français. On ne pouvait deviner dans quel intérêt ce meurtre avait été commis, mais on savait ces marins pour la plupart gens sans aveu et capables de tous les crimes. Ils furent appelés devant la justice, et interrogés. Ce ne fut que bien longtemps après que j’appris par hasard que les soupçons avaient fini par s’arrêter sur moi. La veuve seule reconnut la vague description de l’homme étrange qui s’était engagé sur le yacht pour disparaître le jour suivant. La veuve seule sut, à partir de ce moment, pourquoi son mari avait été noyé, et quelle main s’était vengée.

» Lorsqu’elle fit cette découverte, le bruit de ma mort s’était répandu dans l’île. Peut-être (Ingleby seul m’ayant vu fermer la porte de la cabine) les preuves manquaient-elles pour justifier une enquête ; peut-être la veuve recula-t-elle devant les révélations qu’eût amenées une accusation publique contre moi, fondée sur de simples présomptions de sa part. Quoi qu’il en soit, le crime commis sans témoin est resté impuni jusqu’à ce jour.

» Je quittai Madère sous un déguisement et m’embarquai pour les Indes occidentales. La première nouvelle que j’appris lorsque le bateau toucha à la Barbade fut celle de la mort de ma mère. Je n’eus point le courage de revoir les lieux qui me rappelaient le passé. Je ne pouvais contempler sans terreur la perspective de vivre chez moi dans la solitude, en proie aux remords jour et nuit. Sans descendre à terre, sans me montrer à personne, j’allai aussi loin que le navire voulut m’emmener… à l’île de la Trinité.

» Là, je vis pour la première fois votre mère. Il eût été de mon devoir de lui dire la vérité – et cependant je gardai comme un traître mon secret. Il était de mon devoir de refuser qu’elle sacrifiât irrémédiablement sa liberté et son bonheur pour une existence telle que la mienne, et cependant je l’épousai. Si elle vit encore lorsque vous lirez ceci, cachez-lui la vérité. La seule réparation que je puisse lui faire, c’est de lui laisser ignorer jusqu’à la fin quel homme elle a épousé. Ayez pitié d’elle comme j’en ai eu pitié. Que cette confidence reste à jamais entre le père et le fils !

» L’époque de votre naissance fut celle où ma santé commença à s’altérer. Quelques mois plus tard, dans les premiers jours de ma convalescence, vous me fûtes apporté, et l’on me dit que vous aviez été baptisé pendant ma maladie. Votre mère avait fait comme toutes les mères aimantes : elle avait donné à son premier-né le nom de son père. Vous vous appeliez aussi Allan Armadale. Même dans ce temps-là, alors que j’ignorais ce que j’ai appris depuis, une crainte me troublait quand je vous regardais et pensais au nom fatal.

» Dès que je fus en état d’être transporté, ma présence fut réclamée dans mes terres de la Barbade. Il me vint à l’esprit – si étrange que cela puisse vous paraître – de renoncer à la condition qui nous forçait, mon fils et moi-même, à prendre le nom d’Armadale, ce qui revenait à perdre mes droits sur les biens dont j’avais hérité. Mais, à cette époque, le bruit d’une future émancipation des esclaves – émancipation dont l’heure est proche maintenant – se répandait dans la colonie. Personne ne pouvait dire dans quelle mesure la valeur des propriétés se trouverait amoindrie, si cette révolution s’opérait. Qui m’assurait, si je vous faisais reprendre mon nom de famille et vous laissais sans autre fortune que mon héritage paternel, que vous n’auriez pas un jour à regretter la riche propriété Armadale ? Je vous condamnais peut-être à la gêne, votre mère et vous. Remarquez comment la fatalité nous mène. Voyez comment votre nom de baptême et votre nom de famille vous échurent en dépit de ma volonté.

» Ma santé s’était fortifiée sur mes terres natales, mais cette amélioration dura peu. Je fis une rechute, et les médecins m’ordonnèrent de retourner en Europe. Évitant l’Angleterre (vous devinez pourquoi), je pris passage sur un navire pour la France, avec vous et votre mère. De là nous passâmes en Italie. Ce fut inutile. J’appartenais déjà à la mort, et la mort me suivait où que j’allasse. Je me résignai, car j’avais un allègement à mes souffrances. Mon souvenir vous fait peut-être horreur aujourd’hui ; en ces jours-là, vous me consoliez. La seule chaleur que je sentisse encore en mon cœur m’était apportée par vous. Mes dernières lueurs de joie en ce monde me furent données par mon fils enfant.

» Nous quittâmes l’Italie pour Lausanne, d’où je vous écris maintenant. Le courrier de ce matin m’a apporté les nouvelles les plus récentes et les plus complètes que j’aie reçues jusqu’à ce jour de la veuve de l’homme assassiné. La lettre est ouverte devant moi pendant que j’écris. Elle est d’un ami d’enfance qui a vu Mrs. Armadale et lui a parlé ; il a été le premier à l’informer que la rumeur de ma mort à Madère était fausse. Il écrit, ne comprenant rien à la violente agitation qu’elle a montrée en apprenant que je vivais encore, que j’étais marié, et que j’avais un enfant. Il me demande si je puis expliquer son trouble. Il parle d’elle en termes affectueux. Il la dépeint jeune et belle, ensevelie dans la solitude d’un village de pêcheurs de la côte du Devon ; son père est mort, sa famille, ayant désapprouvé son mariage, s’est éloignée d’elle. Ce tableau m’eût navré si j’avais pu le contempler, mais les dernières lignes ont retenu mon attention dès que j’en ai pris connaissance. C’est ce qu’elles m’ont appris qui m’engage aujourd’hui à faire ce récit.

» Je sais maintenant ce que je n’avais jamais encore soupçonné avant que cette lettre me parvînt. Je sais que la veuve de l’homme dont le spectre frappe à ma porte a mis au monde un enfant posthume. Cet enfant est un garçon, d’un an plus âgé que le mien. Rassurée par la nouvelle de ma mort, sa mère a fait ce qu’a fait la mère de mon fils : elle a donné à l’enfant le nom du père. Ainsi vivront encore, dans une seconde génération, deux Allan Armadale. Après avoir causé de cruels malheurs aux pères, cette fatale similitude de noms renaît, pour attirer des calamités semblables sur leurs fils.

» Une conscience sans reproche ne verrait jusqu’ici qu’une série d’événements ne devant probablement avoir aucune conséquence pour l’avenir. Moi, moi qui ai à répondre du meurtre de cet homme, moi qui suis près de descendre dans la tombe avec mon crime impuni et inexpié, je vois ce que nulle conscience apaisée ne peut voir. Je vois un danger dans l’avenir, engendré du danger passé : une trahison, fruit de sa trahison à lui, et un crime en germe dans mon crime.

» La crainte qui me fait trembler jusqu’au fond de l’âme, n’est-elle qu’un fantôme né des terreurs d’un mourant ? J’ouvre le Livre que toute la chrétienté vénère, et le Livre me dit que le crime du père sera puni dans les enfants[3]. Je regarde autour de moi, et je vois les preuves vivantes de cette terrible vérité. Je vois les vices qui ont souillé le père se transmettre à ses fils et les contaminer ; je vois la honte qui a déshonoré le nom du père retomber sur sa descendance et la flétrir. Je regarde en moi-même, et je vois mon crime mûrissant de nouveau dans des circonstances semblables à celles qui, dans le passé, ont vu éclore sa semence ; je le vois retomber, malédiction héréditaire, sur mon fils… »

La lettre finissait là. C’était en traçant ces dernières lignes que le mal l’avait frappé et que la plume lui était tombée des mains.

Il savait l’endroit, il se rappelait les mots. Au moment où la voix du lecteur s’arrêta, il regarda le docteur avec des yeux étincelants :

— Le reste est tout écrit dans mon esprit, dit-il, articulant avec peine. Aidez-moi à parler seulement.

Le médecin lui administra un stimulant, et fit signe à Mr. Neal d’attendre un peu. Après un court délai, le feu de l’intelligence mourante se ralluma dans ses yeux. Luttant courageusement avec la parole qui l’abandonnait, il pria l’Écossais de reprendre la plume, et acheva son récit, selon les mots que lui dictait sa mémoire :

« Mon fils ! Méprisez, si vous le voulez, les pressentiments d’un moribond, mais je vous implore solennellement de m’accorder une dernière prière. Le seul espoir que je conserve pour vous repose sur un grand doute : sommes-nous, oui ou non, les maîtres de nos destinées ? Il se peut que le libre arbitre de l’homme puisse vaincre sa mortelle destinée, et qu’en allant, comme nous le faisons tous, inévitablement à la mort, nous demeurions libres dans ce qui précède la mort. S’il en est vraiment ainsi, respectez, quand vous ne respecteriez rien d’autre, l’avertissement que je vous donne de ma tombe. Ne laissez jamais approcher de vous aucune créature vivante, touchant directement ou indirectement au crime que votre père a commis. Fuyez la veuve de l’homme que j’ai tué, si elle vit encore. Fuyez cette femme de chambre dont la main perverse a aplani les difficultés du mariage, si elle est encore à son service ; plus que tout, évitez l’homme qui porte le même nom que nous. Quittez même votre bienfaiteur si son influence devait vous rapprocher de cet homme, abandonnez la femme qui vous aime, si cette femme est un lien entre vous et lui. Cachez-vous de lui sous un nom supposé. Mettez les montagnes et les mers entre vous ; soyez ingrat, soyez implacable, soyez tout ce qui répugnera le plus à nos meilleurs instincts, plutôt que de vivre sous le même toit et que de respirer le même air que cet homme. Ne permettez jamais que les deux Allan Armadale se rencontrent en ce monde, jamais, jamais, jamais !

» C’est la seule route à suivre, s’il en est une, qui puisse vous sauver. Prenez-la si vous tenez à rester sans souillure, si vous tenez à votre bonheur !

» J’en ai fini. Si j’avais pu recourir à un moyen moins terrible que cette confession pour vous engager à m’obéir, je vous eusse épargné l’aveu que ces pages contiennent. Vous reposez contre ma poitrine, et dormez du sommeil innocent de l’enfance, tandis que la main d’un étranger écrit ces mots à mesure qu’ils tombent de mes lèvres. Jugez quelle doit être la force de ma conviction pour que je puisse trouver le courage, à mon lit de mort, d’assombrir toute votre jeune vie à son début par l’ombre de mon crime. Méditez et profitez. Souvenez-vous et pardonnez-moi, si vous pouvez ».

C’était tout. Telles furent les dernières paroles du père à son fils. Inexorablement fidèle au devoir imposé, Mr. Neal posa sa plume et relut à voix haute :

— Avez-vous encore quelque chose à ajouter ? demanda-t-il d’une voix sans la moindre pitié.

Il n’y avait rien de plus à écrire.

Mr. Neal roula une feuille de papier autour du manuscrit et y apposa le cachet de Mr. Armadale.

— L’adresse ? fit-il avec la même dureté.

« À Allan Armadale fils, écrivit-il sous la dictée du malade, aux soins de Godfrey Hammick. Esq., étude de Messrs. Hammick & Ridge. Lincoln’s Inn Fields, Londres ».

Ayant rédigé l’adresse, il attendit et réfléchit un moment :

— Votre exécuteur testamentaire doit-il ouvrir ceci ? demanda-t-il.

— Non ! Il doit le remettre à mon fils, quand celui-ci sera en âge de comprendre ce récit.

— En ce cas, reprit Mr. Neal, procédant avec sa ponctualité et son sang-froid coutumiers, j’ajouterai une note datée à cette adresse, répétant vos dernières paroles, telles que vous venez de les dire, et expliquant dans quelles circonstances mon écriture a complété ce document.

L’Écossais écrivit le post-scriptum dans les termes les plus nets et les plus brefs, le lut tout haut, comme il avait fait des lignes précédentes, signa, mit son adresse au bas, et fit signer ensuite le docteur comme témoin de ce qui venait de se passer et comme juge de l’état de santé de Mr. Armadale. Cela fait, il prit une seconde enveloppe, y glissa la lettre, la cacheta comme l’autre, et l’adressa à Mr. Hammick, en y ajoutant le mot : « Personnelle ».

— Persistez-vous à vouloir envoyer ceci ? demanda-t-il en tendant la lettre.

— Donnez-lui le temps de réfléchir, dit le docteur. Au nom de l’enfant, laissez-lui le temps de réfléchir ! Une minute peut lui faire changer d’avis.

— Je lui en accorde cinq, répondit Mr. Neal, loyal jusqu’au bout, en plaçant sa montre sur la table.

Ils attendirent tous deux, regardant avec attention Mr. Armadale. Les signes avant-coureurs de la mort se multipliaient rapidement ; les mouvements convulsifs de la face commençaient à s’étendre aux autres parties du corps. Les mains raidies se crispaient maintenant sur les couvertures. À la vue de ces symptômes, le docteur se retourna avec un geste d’alarme, et fit signe à Mr. Neal de se rapprocher.

— Adressez-lui la question immédiatement, dit-il. Si vous tardiez de cinq minutes, il pourrait être trop tard.

Mr. Neal s’avança vers le lit. Lui aussi avait remarqué l’agitation des mains.

— Est-ce donc la fin ? demanda-t-il.

Le docteur inclina la tête gravement.

— Dépêchez-vous de lui parler, répéta-t-il.

Mr. Neal éleva la lettre devant les yeux du mourant.

— Qu’est-ce que cela ? Le savez-vous ?

— Ma lettre.

— Désirez-vous toujours que je l’envoie ?

Le moribond triompha pour la dernière fois de sa difficulté à parler, et répondit :

— Oui !

Mr. Neal se dirigea vers la porte avec la lettre dans sa main. L’Allemand le suivit, remua les lèvres pour demander un plus long délai, rencontra le regard inexorable de l’Écossais et revint sur ses pas en silence. La porte se referma et les sépara, sans qu’un mot eût été prononcé entre eux.

Le docteur retourna vers le lit, et dit bas au malade :

— Laissez-moi le rappeler, il est encore temps de l’arrêter.

Ce fut inutile. Aucune réponse ne vint. Rien n’indiqua que Mr. Armadale eût entendu ou compris. Ses yeux se détachèrent de son fils, se reportèrent à ses mains crispées et se relevèrent suppliants sur le visage ému qui se penchait vers lui. Le docteur souleva la main, attendit, suivit les regards du mourant de nouveau fixés sur son fils et, devinant leur dernier appel, posa doucement la main du père sur la tête de l’enfant. Les doigts tremblèrent violemment. Une minute après, la contraction nerveuse gagnait le bras et toute la partie supérieure du corps. La face passa du pâle au rouge, du rouge au pourpre, puis redevint pâle. Alors les mains, fatiguées, se reposèrent, et le visage prit pour toujours sa teinte livide.

La fenêtre de la pièce adjacente était ouverte. Quand le docteur, en quittant la chambre mortuaire, y entra avec l’enfant dans ses bras, il regarda dans la rue en passant et vit Mr. Neal qui revenait d’un pas lent à l’hôtel.

— Où est la lettre ? demanda-t-il.

— À la poste.

LIVRE PREMIER

I

Le mystère d’Ozias Midwinter

Par une chaude soirée de mai de l’année 1851, le révérend Decimus Brock, voyageant dans l’île de Man, se retira dans sa chambre à coucher, à Castletown, obsédé par de graves préoccupations, et n’ayant aucune idée arrêtée sur les moyens à prendre pour se décharger d’une responsabilité qui pesait sur lui.

L’ecclésiastique avait atteint cet âge où un homme sensé apprend à éviter, autant que sa nature le lui permet, toute lutte inutile avec des difficultés insurmontables. Renonçant à trouver une solution à la question qui l’agitait, Mr. Brock s’assit placidement sur le bord de son lit et se mit à envisager la situation sous un autre point de vue : la crise était-elle vraiment aussi sérieuse qu’il l’avait jugée d’abord ? Cette réflexion amena Mr. Brock à entreprendre le moins exaltant des voyages, un voyage à travers son propre passé.

L’un après l’autre, les événements survenus au cours de ces années, tous en rapport avec le même petit groupe d’individus, et se reliant tous plus ou moins aux inquiétudes qui troublaient en ce moment le repos du révérend, se mirent à défiler dans sa mémoire. Les premiers souvenirs lui firent franchir une période de quatorze années et le transportèrent à sa cure du Somerset, sur les rives du détroit de Bristol.

Mr. Brock se revit donnant audience à une étrangère, que nul dans la paroisse n’avait encore jamais vue.

Cette dame était blonde et jeune encore ; elle paraissait même plus jeune que son âge. Il y avait une ombre de mélancolie sur son visage, et de la tristesse dans les accents de sa voix. On devinait qu’elle avait dû être éprouvée par le malheur. Un bel enfant à tête blonde, âgé d’environ huit ans, l’accompagnait. Elle le présenta comme son fils et l’envoya, dès le commencement de l’entretien, jouer dans le jardin du presbytère.

Cette dame s’était fait précéder de sa carte, laquelle annonçait « Mrs. Armadale ».

Avant même qu’elle eût parlé, Mr. Brock s’était senti de l’intérêt pour elle, et l’enfant ayant été éloigné, c’est avec quelque impatience qu’il avait attendu ce que la mère avait à lui dire.

Mrs. Armadale avait commencé par lui apprendre qu’elle était veuve ; son mari avait péri peu de temps après leur union, dans un naufrage, entre Madère et Lisbonne. À la suite de ce drame, elle était rentrée en Angleterre, ramenée par son père, et avait donné le jour à un fils, enfant posthume, né dans la propriété familiale du Norfolk. La mort de son père, peu de temps après, l’avait laissée orpheline, en butte à l’indifférence de ses deux frères, ses seuls parents, qui s’étaient éloignés d’elle, pour toujours craignait-elle. Depuis quelques années, elle habitait le Devon, toute dévouée à l’éducation de son fils, dont l’âge commençait à exiger une autre direction que celle d’une mère. Outre sa répugnance à se séparer de lui, elle redoutait surtout, en l’envoyant au collège, de le mettre en contact avec des étrangers. Son plus cher désir était de l’élever chez elle, et de le préserver le plus longtemps possible des tentations et des dangers du monde.

Ayant ces projets en vue, elle ne pouvait prolonger son séjour dans le pays qu’elle habitait, le clergyman officiant dans sa paroisse n’ayant point les capacités d’un précepteur. Elle s’était renseignée et avait appris qu’il y avait dans le voisinage de la maison de Mr. Brock une maison convenable pour elle, et que Mr. Brock lui-même avait eu autrefois des élèves. Instruite de ces faits, elle s’était hasardée à lui rendre visite sans être présentée ; elle offrait de lui donner toutes les garanties désirables de moralité et demandait à quelles conditions Mr. Brock consentirait à se charger d’élever son fils.

Si Mrs. Armadale ne lui avait pas été sympathique, si Mr. Brock avait possédé une armure de protection, en la personne d’une épouse, il est probable que le voyage de la veuve eût été inutile. Mais les choses étant ce qu’elles étaient, le révérend avait examiné la proposition, et avait demandé du temps pour réfléchir. Le délai expiré, il avait fait ce que Mrs. Armadale attendait de lui, et s’était chargé de l’éducation de son fils.

Tel était le premier événement de la série. Il s’était déroulé en 1837. Les souvenirs de Mr. Brock, revenant vers le présent, s’arrêtèrent au second événement, en 1845.

Le même village de pêcheurs du Somerset en avait été le théâtre ; les protagonistes en étaient encore Mrs. Armadale et son fils.

Durant les huit années qui s’étaient écoulées, la responsabilité acceptée par le révérend lui avait paru assez légère, la conduite du jeune garçon ne donnant aucune inquiétude sérieuse. On eût sans doute pu lui reprocher de ne point aimer l’étude, mais cet éloignement tenait plutôt à une difficulté naturelle de fixer son attention qu’à un défaut d’intelligence. On ne pouvait nier qu’il fût étourdi au dernier degré : il se laissait toujours aller à son premier mouvement, et prenait toutes ses décisions avec le même entraînement irréfléchi. D’un autre côté, il fallait dire en sa faveur qu’on n’eut pu trouver garçon plus généreux, plus franc, plus affectueux, et d’un caractère plus facile et plus doux. Une certaine originalité, une nature pleine de vie le préservaient des dangers auxquels le système d’éducation de Mrs. Armadale l’eût exposé. Il avait un amour d’Anglais pour la mer et tout ce qui pouvait avoir rapport. En grandissant, ce goût ne fit que se fortifier.

Il ne quittait guère la plage et le chantier du constructeur de navires ; sa mère le surprit plus d’une fois, à son grand déplaisir, travaillant parmi les ouvriers. Il avouait que toute son ambition était de posséder son propre chantier, et que son seul désir à l’heure actuelle était d’apprendre à se construire un bateau. Dans sa grande sagesse, Mr. Brock jugeait bénéfique de laisser cette distraction à un jeune homme élevé dans une solitude absolue, privé de compagnons de son âge et de son rang. Aussi insista-t-il auprès de Mrs. Armadale pour qu’elle ne contrariât point la fantaisie de son fils.

À l’époque où nous sommes arrivés, le jeune Armadale avait assez fréquenté les chantiers pour pouvoir poser de ses mains la quille de son propre navire.

Un soir d’été, à une heure assez avancée, peu de temps après qu’Allan eut atteint sa seizième année, Mr. Brock laissa son élève occupé à son travail favori, et se rendit chez Mrs. Armadale qui l’avait convié pour la soirée. Il tenait le Times à la main.

Les années qui s’étaient écoulées depuis leur première entrevue avaient depuis longtemps régularisé l’intimité qui s’était établie entre la veuve et le révérend. L’admiration croissante de Mr. Brock pour Mrs. Armadale l’avait entraîné, au commencement de leur relation, à des aveux auxquels on avait répondu par un appel à l’indulgence et à la pitié, appel qui lui avait définitivement clos les lèvres. Elle l’avait d’emblée averti que la seule place qu’il pût jamais espérer obtenir dans son cœur était celle d’un ami. Il l’aimait assez pour accepter ce qu’elle lui offrait ; amis ils devinrent, et amis ils restèrent. Jamais la crainte jalouse de voir un autre homme réussir là où il avait échoué n’était venue troubler les placides relations du révérend avec la femme qu’il aimait. Des quelques gentlemen habitant les environs, aucun n’avait été admis dans l’intimité de Mrs. Armadale. Elle vivait résignée dans sa retraite, oubliée dans ce village, indifférente aux plaisirs qui eussent tenté toute autre femme de son âge et de sa position. Mr. Brock, avec son journal, apparaissant trois fois la semaine à sa table avec une monotone régularité, lui apprenait tout ce qu’elle se souciait de savoir du vaste monde qui s’étendait au-delà du cadre limité et sans surprise de sa vie quotidienne.

Ce soir-là, donc, Mr. Brock prit son fauteuil habituel, accepta la seule tasse de thé qu’il eût coutume de boire, et ouvrit le journal qu’il lisait régulièrement à haute voix à Mrs. Armadale, cependant qu’elle l’écoutait, invariablement étendue sur le même canapé, occupée à un ouvrage qui semblait être toujours le même.

— Miséricorde ! s’écria le révérend, dont la voix prit un diapason inaccoutumé, tandis que ses yeux se fixaient avec stupeur sur la première page du journal.

Jamais Mrs. Armadale, depuis qu’elle assistait ainsi à ses lectures, ne se souvenait d’avoir entendu un préambule semblable. Elle leva la tête, sa curiosité vivement excitée, et demanda à son ami de vouloir bien s’expliquer.

— Je puis à peine en croire mes yeux, dit Mr. Brock ; je vois ici, Mrs. Armadale, un avertissement adressé à votre fils. Et, sans plus de préliminaires, il lut ce qui suit :

ALLAN ARMADALE est averti de bien vouloir se mettre en rapport, soit personnellement soit par lettre, avec Messrs. Hammick & Ridge, Lincoln’s Inn Fields, Londres, pour une affaire importante qui l’intéresse particulièrement. Ceux qui connaîtraient l’adresse de la personne ci-dessus nommée sont priés de vouloir bien en informer Messrs. H. & R. Pour éviter toute erreur, on saura que le Allan Armadale dont il est parlé est un jeune homme d’environ quinze ans, et que cet avis est inséré à la demande de ses parents et de ses amis.

— Une autre famille et d’autres amis, dit Mrs. Armadale. La personne dont le nom paraît dans ce journal n’est point mon fils.

Le ton de sa voix frappa Mr. Brock. L’altération de son visage le surprit péniblement, lorsqu’il leva les yeux sur elle. Son teint, si délicatement coloré, était devenu d’un blanc mat ; ses yeux s’étaient détournés de son interlocuteur avec un singulier mélange d’embarras et d’inquiétude ; elle semblait tout à coup vieillie de dix années.

— Ce nom est si peu commun, dit Mr. Brock, craignant de l’avoir offensée, et essayant de s’excuser ; il me semble presque impossible qu’il puisse exister deux personnes…

— Cela est pourtant, interrompit Mrs. Armadale. Allan, comme vous le savez, est âgé de seize ans. Si vous relisez l’avis du journal, vous verrez que le jeune homme que l’on cherche est plus jeune d’un an. Bien qu’il porte le même nom et le même prénom, il n’est, Dieu merci, en aucune façon, parent de mon fils. Aussi longtemps que je vivrai, mon plus cher désir et mes plus ardentes prières seront pour qu’Allan ne puisse jamais ni le voir ni même entendre parler de lui. Je vois que je vous surprends, mon bon ami ; voulez-vous me pardonner si je laisse ces étranges paroles inexpliquées ? Il y a dans ma jeunesse des douleurs dont le souvenir m’est trop cruel pour que je puisse en parler, pas même à vous. Voulez-vous m’aider à les oublier, en n’y faisant jamais allusion ? Voulez-vous m’obliger plus encore, et laisser ignorer tout cela à Allan ? Veiller à ce que ce journal ne tombe point entre ses mains.

Mr. Brock fit la promesse demandée et laissa son amie seule. Le révérend connaissait depuis trop longtemps Mrs. Armadale et lui était trop sincèrement attaché pour douter d’elle. Mais il serait difficile de nier qu’il éprouva un certain désappointement du manque de confiance qu’elle lui témoignait. En regagnant sa demeure, il ne put s’empêcher de relire plusieurs fois l’avertissement du Times.

Il était clair à présent que le motif de Mrs. Armadale pour s’enterrer dans un village avec son fils n’était pas tant la volonté de tenir celui-ci éloigné du monde que la crainte de le voir rencontrer son homonyme. Pourquoi redoutait-elle qu’ils se connussent ? Craignait-elle pour elle ou pour son enfant ? La loyale amitié de Mr. Brock repoussa aussitôt toute supposition jetant une ombre sur la conduite passée de Mrs. Armadale. Cette nuit-là, il détruisit de ses propres mains l’avis du journal ; cette nuit-là, il résolut de chasser à jamais cet incident de son esprit. Il existait quelque part dans le monde un autre Allan Armadale, un vagabond recherché par les journaux. Voilà tout ce que lui avait appris sa lecture. Pour le reste, l’amour de Mrs. Armadale lui interdisait de vouloir en apprendre plus long ; jamais il ne chercherait à savoir.

Tel était le second événement lié dans la mémoire de Mr. Brock à Mrs. Armadale et à son fils. Ses souvenirs, le rapprochant progressivement du présent, le transportèrent vers la troisième étape de son voyage à travers le temps : il s’arrêta en 1850.

Les cinq dernières années qui s’étaient écoulées avaient amené peu de changement dans le caractère d’Allan. Celui-ci n’avait fait que grandir, selon la propre expression de son tuteur.

L’adolescent, de seize ans était devenu un jeune homme de vingt et un ans ; il avait toujours la même nature franche et aimable, la même originalité et une inaltérable bonne humeur ; il apportait le même enthousiasme à toutes ses résolutions, quelles qu’en pussent être les conséquences. Son goût pour la mer n’avait fait que s’accroître avec les années. Il en était arrivé à construire, avec deux ouvriers sous ses ordres, un bateau ponté de trente-cinq tonneaux.

Mr. Brock avait essayé en vain de lui donner de plus hautes aspirations ; il l’avait emmené à Oxford pour lui faire découvrir la vie universitaire, puis à Londres, espérant donner un cours plus élevé à ses idées par le spectacle de la grande métropole.

Le voyage, la nouveauté amusèrent Allan, mais ne lui firent changer en aucune façon sa manière de voir. Il était aussi inaccessible à toute ambition mondaine que Diogène lui-même. « Vaut-il mieux, se demandait ce philosophe qui s’ignorait, trouver son bonheur soi-même, ou laisser les autres le chercher pour vous ? ». Dès lors, Mr. Brock permit au caractère de son élève de se développer librement, et Allan continua de travailler à la construction de son yacht.

Le temps, qui avait si peu modifié la nature du fils, n’avait point passé impunément sur la mère. Mrs. Armadale devint sérieusement souffrante, et son caractère s’altéra avec sa santé ; elle devint plus nerveuse, sujette à des frayeurs superstitieuses, et répugna plus que jamais à quitter la chambre. Depuis la lecture de l’avis du Times, cinq ans auparavant, il n’était rien arrivé qui eût pu la ramener aux pénibles souvenirs de sa jeunesse. Jamais un mot ayant rapport au sujet défendu n’avait été prononcé entre elle et le révérend. Allan ne soupçonnait en aucune façon l’existence d’un second Allan Armadale ; et pourtant, sans que ce redoublement d’anxiété fût justifié, Mrs. Armadale, ces dernières années, s’était en permanence montrée inquiète pour son fils, et toujours contrariée. Plus d’une fois, Mr. Brock craignit à ce sujet que la mère et le fils n’en arrivassent à se quereller gravement, mais toujours la douceur innée d’Allan, son tempérament conciliant ajouté à l’amour qu’il portait à sa mère lui permirent de surmonter ces épreuves. Jamais un mot dur ni un regard de reproche ne lui échappèrent en présence de sa mère. Sa patience et son affection ne se démentirent point.

Telle était la position de la mère, du fils et de l’ami, lorsque, de nouveau, un incident important vint troubler leur vie. Une triste après-midi de novembre, Mr. Brock fut interrompu dans la composition d’un sermon par la visite de l’aubergiste du village.

Après les excuses et les compliments préliminaires, cet homme exposa l’affaire qui l’amenait. Un jeune homme venait d’être porté à son auberge par les laboureurs du voisinage, qui l’avaient trouvé rôdant autour d’un champ. Le désordre de son esprit le leur avait d’abord fait prendre pour un fou. L’aubergiste avait reçu la pauvre créature et envoyé chercher le médecin. Après l’avoir vu, celui-ci avait déclaré le jeune homme atteint d’une fièvre cérébrale, ajoutant qu’un transport à l’hôpital de la ville voisine lui serait fatal. Ayant entendu cela et remarqué que le bagage de l’étranger consistait en un petit sac de nuit trouvé près de lui dans le champ, l’aubergiste était parti immédiatement pour consulter le révérend sur ce qu’il devait faire en cette circonstance.

Mr. Brock, tout à la fois magistrat et clergyman du district, n’hésita pas un instant sur la conduite à tenir ; il mit son chapeau et accompagna son visiteur.

À la porte de l’auberge, ils furent rejoints par Allan qui, ayant appris les nouvelles, attendait Mr. Brock pour se rendre avec lui auprès du malade. Le chirurgien arriva à ce moment, et tous les quatre entrèrent ensemble.

Ils trouvèrent le fils de l’aubergiste et le palefrenier occupés à maintenir le malheureux sur sa chaise. Bien que jeune, mince et de petite taille, celui-ci déployait assez de force pour que les deux hommes eussent de la peine à le dompter. Sa peau basanée, ses grands yeux bruns et brillants, ses moustaches et sa barbe noire laissaient penser qu’il était étranger. Ses vêtements paraissaient usés, mais son linge était propre. Ses mains brunes étaient marquées de taches livides.

Les orteils de l’un de ses pieds, dont il avait rejeté la chaussure, se crispaient, à travers le bas sur le barreau de la chaise, avec la facilité musculaire qu’on remarque seulement chez ceux qui ont l’habitude d’aller nu-pieds. Dans le délire qui le possédait, on ne put faire aucune autre observation utile. Après une consultation à voix basse avec Mr. Brock, le chirurgien surveilla lui-même l’installation du malade dans une chambre tranquille de la maison. On fit descendre ses vêtements et son sac de nuit, que l’on fouilla, en présence du magistrat, espérant y trouver quelque renseignement et pouvoir ainsi communiquer avec ses parents ou ses amis.

Le sac de nuit ne contenait rien qu’un habit de rechange et quelques livres, le théâtre de Sophocle en grec, et le Faust de Goethe, en allemand. Les deux volumes semblaient usés par la lecture, et sur la première page de chacun d’eux on lisait les initiales « O.M. »

Ce fut tout ce que le sac révéla.

Puis l’on fouilla les vêtements que l’homme portait sur lui au moment de sa découverte ; on y trouva une bourse contenant un souverain et quelques shillings, une pipe, une blague à tabac, un mouchoir et une petite coupe à boire en corne. La dernière découverte que l’on fit fut un morceau de papier chiffonné et tamponné, que l’on trouva dans le gousset de l’habit. C’était un certificat daté et signé, mais ne portant aucune adresse.

Autant qu’on en pouvait juger par ce document, c’était une triste histoire que celle de l’étranger. Il avait dû être employé quelque temps comme sous-maître dans une école, dont il avait été renvoyé dès le commencement de sa maladie, dans la crainte que la fièvre ne fût contagieuse et que la prospérité de l’établissement n’eût à en souffrir. On ne lui reprochait aucune faute dans son emploi. Au contraire, l’instituteur attestait avec un grand plaisir sa capacité et sa moralité, et exprimait le fervent espoir qu’il reviendrait à la santé, avec l’aide de la Providence, dans la maison de quelque autre personne.

Le certificat, qui jetait un éclaircissement sur le passé du malade, servit encore à expliquer les initiales tracées sur les livres, en le faisant connaître sous le nom bizarre d’Ozias Midwinter.

Mr. Brock mit de côté le document, soupçonnant que le maître d’école s’était abstenu à dessein d’y porter son adresse, dans le but de s’éviter toute responsabilité si son sous-maître venait à succomber. En tout cas, il paraissait complètement inutile, en pareille circonstance, de songer à trouver les amis du malheureux, en supposant qu’il eût des amis.

Il avait été amené à l’auberge, et l’humanité faisait un devoir de l’y laisser pour le présent. Quant aux dépenses qui en résulteraient, en mettant même les choses au pis, les charitables aumônes des voisins et une quête après le sermon y subviendraient probablement. Après avoir assuré l’aubergiste qu’il réfléchirait à cet aspect de la question et lui en ferait connaître le résultat, Mr. Brock quitta l’auberge sans remarquer qu’Allan restait derrière lui.

Son élève le rejoignit à une cinquantaine de pas de la maison. Allan s’était montré particulièrement silencieux et grave pendant la visite faite à l’auberge, mais maintenant il avait retrouvé sa belle humeur habituelle. Un étranger l’eût même accusé de manquer de sensibilité.

— C’est une étrange affaire, dit le révérend, et je ne sais vraiment pas comment agir au mieux dans l’intérêt de ce jeune homme.

— Tranquillisez-vous, monsieur, répondit le jeune Armadale de son ton dégagé, je viens à l’instant d’arranger tout cela avec l’aubergiste.

— Vous ? s’écria Mr. Brock avec le plus grand étonnement.

— J’ai donné mes instructions, poursuivit Allan ; notre ami le sous-maître ne manquera de rien, il sera traité comme un prince, et lorsque le docteur et l’aubergiste voudront de l’argent, ils viendront me trouver.

— Mon cher Allan, remontra Mr. Brock avec douceur, quand donc apprendrez-vous à penser avant d’agir ? Vous dépensez déjà plus d’argent que vous ne le pouvez à la construction de votre yacht…

— Songez donc ! Nous avons posé les premières planches du pont avant-hier, dit Allan, passant à ce nouveau sujet avec sa légèreté habituelle. Le pont est assez avancé pour que vous puissiez vous y promener, si vous ne craignez pas d’être étourdi ; je vous tiendrai l’échelle, monsieur Brock, si vous voulez venir en faire l’essai.

— Écoutez-moi, reprit le révérend avec fermeté, je ne suis pas en train de vous parler du yacht ; je n’y faisais allusion qu’à titre d’exemple.

— Magnifique exemple en effet, interrompit l’incorrigible Allan. Trouvez-moi dans toute l’Angleterre un navire de son tonnage plus leste, et je renonce dès demain à jamais en construire un autre. Mais où en étions-nous de notre conversation ? Je crois que nous nous sommes quelque peu égarés.

— Il est un de nous qui a l’habitude de perdre son chemin chaque fois qu’il ouvre la bouche, repartit Mr. Brock. Allons, allons, Allan, ceci est sérieux. Vous vous êtes engagé dans des dépenses que vous n’avez pas le moyen d’honorer. Remarquez que je suis loin de vous blâmer de votre bon sentiment pour ce pauvre être abandonné.

— Ne vous affligez pas sur lui, monsieur, il en réchappera. Il sera bien portant dans une semaine ou deux. Un bon garçon, je n’en doute pas, continua Allan, fidèle à son habitude de ne jamais désespérer de rien et de croire en tout le monde. Pourquoi ne l’inviteriez-vous pas à dîner quand il sera guéri, monsieur Brock ? Je voudrais bien lui demander (quand nous causerons tous les trois amicalement par-dessus un bon verre de vin, vous voyez) comment il porte un nom si bizarre : Ozias Midwinter ! Sur ma vie, son père lui a fait là un singulier cadeau.

— Voulez-vous répondre à une question avant que nous nous séparions ? dit le révérend arrivé devant sa porte, et désespérant de faire entendre raison à son élève. La note de cet homme pour les frais de logement et de médecin peut monter à vingt ou trente livres avant qu’il soit rétabli tout à fait. Comment la payerez-vous ?

— Que fait le chancelier de l’Échiquier quand il se trouve embarrassé dans ses comptes et ne sait point comment en sortir ? demanda Allan. Il dit toujours à son honorable ami qu’il est soucieux de se réserver…

— Une marge ? suggéra Mr. Brock.

— Tout à fait, répondit Allan. Eh bien, je suis comme le chancelier de l’Échiquier, je me laisse une marge. Le yacht (Dieu merci !) ne mange pas tout. Et puis, s’il me manque une livre ou deux, ne vous inquiétez pas, monsieur. Je ne suis pas fier, je ferai, chapeau à la main, un tour dans le village, et je rééquilibrerai la balance. Le diable emporte les livres, les shillings et les pence ! Je voudrais qu’ils pussent s’exterminer entre eux comme les frères bédouins de la comédie. Vous vous souvenez des frères bédouins, monsieur Brock ? Ali prend une torche et saute à la gorge de son frère Muli ; Muli prend une torche et saute à la gorge de son frère Nassau ; et Nassau prend une troisième torche, et le voilà qui termine la représentation en se sautant lui-même à la gorge et en laissant les spectateurs dans le noir ! C’est excellent, n’est-ce pas ? Véritablement ce que j’appelle une farce amusante, et pleine d’esprit avec cela. Attendez une minute. Où en étions-nous ? Nous revoilà perdus. Ah ! je me souviens, l’argent !

« Ce que je ne puis faire entrer dans ma cervelle épaisse, ajouta Allan sans avoir conscience qu’il était en train de prêcher le socialisme à un clergyman, est pourtant simple à résoudre. Il me semble que les gens qui ont de l’argent en trop pourraient bien en donner à ceux qui n’en ont pas. Le monde n’irait-il pas mieux pour tous de cette manière ? Vous me dites toujours d’approfondir mes idées, monsieur Brock ; en voilà une, et sur ma vie, je ne la crois pas mauvaise ».

Mr. Brock repoussa son élève du bout de sa canne avec bonne humeur :

— Retournez à votre yacht, dit-il, le peu de discernement qu’ait pu acquérir cette tête de toqué a été laissé dans votre caisse à outils.

« Personne ne saurait dire comment finira ce garçon, continua pour lui-même le révérend resté seul ; je désirerais presque ne m’être jamais chargé de lui ».

Trois semaines se passèrent avant que l’étranger au nom bizarre entrât en convalescence. Durant tout ce temps, Allan était venu fréquemment à l’auberge pour prendre de ses nouvelles, et dès que le malade put voir du monde, Allan fut le premier qui se présenta à son chevet.

Jusqu’alors, l’élève de Mr. Brock n’avait pas témoigné autre chose qu’un intérêt bien naturel à celui dont l’arrivée romanesque apportait une diversion à la monotonie de sa vie. Il n’avait commis aucune imprudence et ne s’était exposé à encourir le moindre reproche mais, les jours passant, les visites du jeune Armadale commencèrent à se prolonger considérablement ; et le chirurgien, homme sage et avisé, suggéra discrètement au révérend de surveiller son élève. Mr. Brock se le tint pour dit et découvrit qu’Allan n’en avait fait qu’à sa tête, comme à l’ordinaire. Il s’était entiché du sous-maître et l’avait invité à demeurer dans le voisinage, l’élevant de surcroît à la dignité d’ami intime.

Avant que Mr. Brock eût pu décider ce qu’il devait faire en cette circonstance, il reçut un mot de la mère d’Allan par lequel elle le priait, au nom de leur vieille amitié, de la venir voir. Il trouva Mrs. Armadale dans un état nerveux très violent, causé par une conversation qu’elle venait d’avoir avec son fils. Allan avait passé toute la matinée avec elle, ne lui parlant que de son nouvel ami. L’homme à l’horrible nom (ainsi que la pauvre femme le désignait) avait questionné Allan avec une singulière persistance sur tout ce qui le concernait lui et sa famille, sans pour autant s’expliquer sur sa propre histoire. Il avait dû, à une période de sa vie, pratiquer la navigation. Allan l’avait malheureusement découvert, et cela avait aussitôt suscité un lien entre eux. Se méfiant terriblement de l’étranger – simplement parce qu’il était étranger – d’une manière qui semblait à Mr. Brock plutôt déraisonnable, Mrs. Armadale supplia le révérend de se rendre à l’auberge sans perdre un seul moment, et de ne quitter le convalescent que lorsqu’il aurait obtenu de lui le récit de sa vie.

— Sachez tout ce qui concerne son père et sa mère, dit-elle avec une véhémence toute féminine, assurez-vous avant de le quitter que ce n’est pas un vagabond parcourant le pays sous un nom d’emprunt.

— Ma chère dame, fit observer le révérend en prenant son chapeau avec soumission, quels que soient vos soupçons, il me semble que le nom au moins de cet homme n’est pas sujet à caution. Il est si remarquablement laid qu’il ne peut qu’être son véritable nom. Aucun être de bon sens ne choisirait de s’appeler Ozias Midwinter.

— Vous pouvez être dans le vrai, et je puis avoir tort ; mais, je vous en prie, rendez-vous auprès de lui, insista Mrs. Armadale. Allez ! et ne le ménagez point, Mr. Brock. Comment savons-nous si cette maladie n’a pas été feinte pour cacher quelque projet ?

Il était inutile de raisonner avec elle. Toute la faculté de médecine eût attesté la maladie de l’étranger que, dans sa disposition d’esprit, Mrs. Armadale eût récusé le témoignage des docteurs. Mr. Brock prit le seul parti qui put le tirer de la difficulté. Il se tut, et se rendit immédiatement à l’auberge.

Ozias Midwinter, après sa fièvre cérébrale, causait une singulière impression, lorsqu’on le voyait pour la première fois. Sa tête rasée, enveloppée négligemment d’un foulard jaune, ses joues basanées et creuses, ses grands yeux bruns, ardents et hagards, sa barbe négligée, ses longs doigts nerveux, amaigris par la souffrance et ressemblant à des griffes, tout contribua à déconcerter le révérend au commencement de l’entrevue.

La première surprise passée, l’impression qui resta au révérend ne fut point favorable au jeune homme. L’opinion générale veut que l’honnête homme regarde en face son interlocuteur. Si cet homme était honnête, ses yeux, qui sans cesse se détournaient de ceux du révérend, avaient une fâcheuse propension à le nier. Peut-être cela tenait-il à l’agitation nerveuse qui semblait affecter toutes les fibres de son corps maigre et affaibli. La chair anglo-saxonne et robuste du révérend se crispait à chaque mouvement fébrile des doigts osseux de l’étranger, à chaque contraction de sa face jaune et émaciée.

« Dieu me pardonne ! pensa Mr. Brock que ses pensées ramenaient vers Allan et sa mère. Si seulement je pouvais trouver le moyen de remettre Ozias Midwinter à flot dans le monde ».

Mr. Brock poussait sa pointe doucement et se trouvait, n’importe où il frappait, poliment mais constamment repoussé. L’étranger ne se laissa pas entamer. Il commença par une assertion pour le moins impossible à croire quand on le regardait : il déclara n’être âgé que de vingt ans. Tout ce qu’il dit au sujet de l’école fut que le souvenir seul lui en était odieux.

Il n’occupait que depuis dix jours la place de sous-maître lorsque les premiers symptômes de sa maladie s’étaient déclarés et l’avaient fait renvoyer. De quelle manière était-il arrivé dans le champ où on l’avait trouvé ? Il ne pouvait l’expliquer. Il se souvenait seulement d’avoir fait un long trajet en chemin de fer, dans un but qu’il lui était maintenant impossible de se rappeler, et d’avoir erré sur un rivage, à pied, pendant tout un jour ou toute une nuit – il ne savait exactement. Son esprit, avant de sombrer, avait été obsédé par la mer. Il avait été marin. Il s’était ensuite placé chez un libraire dans une ville de province, puis il l’avait quitté, et était entré comme sous-maître dans l’école. À présent, il lui fallait trouver une autre occupation, peu lui importait laquelle, certain qu’il était d’échouer tôt ou tard dans ce qu’il entreprenait (par la faute de nul autre que lui). Il n’avait point d’amis auxquels il pût s’adresser ; quant à sa famille, il demandait qu’on l’excusât de n’en point parler : elle était morte pour lui et il était mort pour elle. Il convenait que c’était un triste aveu à faire, et qui devait donner de lui une opinion défavorable. En effet, cela disposa mal le gentleman qui l’écoutait en ce moment.

Ces réponses étranges furent données sur un ton et dans des termes aussi éloignés de l’amertume que de l’indifférence. Ozias Midwinter à vingt ans parlait de sa vie comme Ozias Midwinter en eut pu parler à soixante-dix ans, avec la résignation et la lassitude que les années apportent.

Deux circonstances plaidaient fortement contre la méfiance avec laquelle Mr. Brock, dans la plus grande confusion d’esprit, le considérait. Le sous-maître avait écrit à une banque d’épargne, dans un comté éloigné, avait reçu son argent, et payé le docteur et l’aubergiste. Un homme d’une nature vulgaire, après avoir ainsi acquitté ses dettes, ne se fût guère préoccupé de ses obligations morales. Ozias Midwinter, au contraire, parla de sa gratitude et particulièrement de sa reconnaissance pour Allan, dans des termes enthousiastes qui n’étaient pas seulement surprenants, mais douloureux à entendre. Sa surprise si sincère d’avoir été traité en véritable chrétien par de véritables chrétiens était quelque chose de terrible à imaginer. Il parla de la générosité du jeune Armadale qui s’était porté garant de toutes les dépenses concernant ses soins et son logement avec un élan de gratitude farouche qui jaillit de lui comme une lumière :

— Dieu m’entende, s’écria le réprouvé, je n’ai jamais rencontré son pareil ni entendu parler de quelqu’un qui lui fût comparable !

Une minute après, l’obscurité s’était refaite en lui. Ses yeux inquiets se détournaient de nouveau avec embarras de Mr. Brock, sa voix retrouvait sa fermeté feinte et sa tranquillité de ton :

— Je vous demande pardon, monsieur, dit-il, j’ai été habitué à être persécuté, dupé, affamé ; toute autre attitude m’est étrangère.

Cet homme fascinait en même temps qu’il effrayait Mr. Brock. En se levant pour prendre congé, il lui tendit la main avec élan, puis, saisi d’une méfiance soudaine, il la retira avec embarras.

— C’était un noble geste de votre part, monsieur, dit Ozias Midwinter, dont les mains restèrent résolument croisées derrière le dos. Mais je ne vous blâme pas d’avoir voulu vous raviser. Un homme qui n’est pas capable de mieux s’expliquer sur lui-même n’est point un homme dont un gentleman dans votre position puisse prendre la main.

Mr. Brock quitta l’auberge dans un état de grande perplexité. Avant de se rendre auprès de Mrs. Armadale, il envoya chercher Allan, dans l’espoir que l’étranger se fût départi avec lui de sa réserve. La franchise habituelle de son élève lui laissait penser qu’il ne lui cacherait rien de ce qui avait pu se passer entre eux.

Ici encore, la diplomatie de Mr. Brock échoua.

Une fois lancé sur le sujet d’Ozias Midwinter, Allan bavarda sur son nouvel ami avec son entrain ordinaire. Mais il n’avait en réalité rien d’important à dire, rien d’important ne lui ayant été révélé. Ils avaient causé, lors de leur dernier entretien, de la construction des navires, de la navigation, et Allan rapportait de cet entretien quelques bons avis. Ozias avait aidé Allan à résoudre l’intéressante et imminente question du lancement du yacht. Les fois précédentes, ils avaient abordé divers sujets dont Allan ne se souvenait point précisément en ce moment. Midwinter ne lui avait-il rien confié sur sa famille dans le cours de ces causeries amicales ? Rien sinon qu’elle s’était mal conduite envers lui (Maudits soient ses parents !). Montrait-il quelque susceptibilité au sujet de son nom ridicule ? Pas le moins du monde ; il avait pris le parti d’en rire, comme un garçon sensé qu’il était.

Mr. Brock insista. Il demanda ensuite à Allan ce que cet étranger avait de particulier pour qu’il se soit pris ainsi d’affection pour lui. Allan avait trouvé en lui ce qu’il n’avait point trouvé chez les autres. Il n’était pas comme les jeunes gens du voisinage, tous taillés sur le même patron, également robustes, musclés, bruyants et grossiers, tous ayant la même peau blanche, chacun d’eux buvant le même nombre de verres de bière, fumant les mêmes pipes courtes toute la journée, montant le meilleur cheval, chassant avec le meilleur chien et mettant la meilleure bouteille de vin sur sa table ; chacun faisant chaque matin les mêmes ablutions d’eau froide, et s’en vantant en hiver dans les mêmes termes ; chacun pensant que faire des dettes était une excellente plaisanterie et que parier aux courses constituait une des actions les plus méritoires qu’un homme pût accomplir. C’étaient sans doute d’excellents garçons à leur manière, mais ils avaient le tort grave de se ressembler tous. Rencontrer un homme comme Midwinter, qui avait le mérite de n’être point taillé sur le patron commun et dont la vie n’était point celle de tout le monde, était donc un don du Ciel.

Réservant les remontrances pour une occasion plus favorable, le révérend se rendit auprès de Mrs. Armadale. Il ne pouvait se dissimuler que la mère d’Allan était la seule personne responsable de l’inconséquence de son fils. Si le jeune homme avait un peu plus connu le monde, dans sa patrie et à l’étranger, la société d’Ozias Midwinter n’eût peut-être point été pour lui d’un aussi grand attrait.

Ayant conscience du résultat peu satisfaisant de sa visite à l’auberge, Mr. Brock se sentit assez inquiet de la réception que lui vaudrait son rapport auprès de Mrs. Armadale. Ses pressentiments se confirmèrent bientôt. Il fit tous ses efforts pour tirer le meilleur parti possible de ce qu’il venait d’apprendre, mais Mrs. Armadale prit acte du silence douteux gardé par le sous-maître sur son passé pour justifier les mesures qu’elle comptait prendre afin de le séparer de son fils. Au cas où le révérend refuserait d’intervenir, elle déclarait son intention d’écrire elle-même à Ozias Midwinter. Les représentations de Mr. Brock l’irritèrent à un tel point qu’elle revint sur le sujet dont elle s’abstenait de parler depuis cinq ans, et rappela au révérend leur conversation après la lecture de l’avis donné dans le Times. Elle déclara avec force que le vagabond Armadale du journal et le vagabond Midwinter n’étaient qu’un seul et même homme.

Comprenant que, si elle intervenait, une mésintelligence sérieuse allait surgir entre le fils et la mère, Mr. Brock promit de revoir Ozias Midwinter et de lui dire sans détour qu’il devait faire connaître son passé, ou renoncer à toute intimité avec Allan. Il obtint en retour de Mrs. Armadale qu’elle attendrait patiemment que le docteur eût jugé le malade assez bien rétabli pour pouvoir voyager et qu’elle se garderait bien, dans l’intervalle, de faire devant son fils toute allusion à cette affaire.

En une semaine, Ozias était en mesure de monter dans la voiture de l’auberge (avec Allan pour cocher) ; au bout de dix jours, le médecin le déclara apte à voyager. Vers la fin de ce dixième jour, Mr. Brock rencontra le jeune Armadale et son nouvel ami, qui se promenaient aux derniers rayons du soleil d’hiver dans une rue du village. Il attendit qu’ils se fussent séparés, et suivit le sous-maître jusqu’à l’auberge.

La résolution du révérend de parler à Midwinter avec fermeté fut sur le point de l’abandonner lorsque, en se rapprochant de cet homme repoussé de tous, il remarqua combien sa démarche était encore chancelante, comme son habit râpé flottait sur lui et comme il s’appuyait lourdement sur sa canne grossière. Répugnant par humanité à dire trop brusquement les paroles fatales, Mr. Brock débuta par quelques louanges sur le choix des lectures qu’indiquaient le volume de Sophocle et celui de Goethe trouvés dans sa valise ; puis il lui demanda s’il avait longtemps travaillé le grec et l’allemand.

L’oreille fine de Midwinter reconnut immédiatement, dans la voix de Mr. Brock, l’embarras de son interlocuteur. Il se retourna et regarda tout à coup le révérend en face avec méfiance :

— Vous me voulez quelque chose, fit-il, mais ce n’est pas ce dont vous venez de me parler.

Il fallait se décider. Après beaucoup de précautions oratoires que l’autre écouta dans un silence glacial, Mr. Brock arriva peu à peu au point important. Bien avant qu’il l’eût atteint, bien avant qu’un homme d’une susceptibilité ordinaire eût pu pressentir où il voulait en venir, Ozias Midwinter s’arrêta devant lui et lui signala qu’il n’avait pas besoin d’en dire davantage.

— Je vous comprends, monsieur, dit le sous-maître. Mr. Armadale a une position dans le monde ; Mr. Armadale n’a rien à cacher, et rien dans son passé dont il puisse être honteux. Je reconnais avec vous que je ne suis pas l’ami qu’il lui faut. La meilleure manière de lui montrer ma reconnaissance, c’est de ne pas plus longtemps abuser de sa bonté. Comptez que je quitterai le pays demain matin.

Il n’ajouta pas un mot et ne voulut pas en entendre davantage.

Avec un calme véritablement extraordinaire pour son âge et pour son tempérament, il ôta poliment son chapeau, salua et continua seul son chemin vers l’auberge.

Mr. Brock dormit mal cette nuit-là. La façon dont s’était achevée l’entrevue rendait le problème d’Ozias Midwinter encore plus difficile à résoudre.

De bonne heure, le lendemain matin, une lettre fut apportée de l’auberge au révérend, et le messager annonça que le singulier gentleman avait quitté le village. La lettre renfermait un billet non cacheté, adressé à Allan, et laissait le révérend libre (après en avoir pris connaissance) de le lui envoyer ou non. Ce billet était d’un laconisme remarquable, il ne contenait que ces quelques mots :

 

Ne blâmez pas Mr. Brock ; Mr. Brock a raison. Merci, et au revoir.

O.M.

 

Le révérend envoya la note à son destinataire légitime et écrivit quelques lignes à Mrs. Armadale pour calmer son anxiété, en lui apprenant le départ du sous-maître. Cela fait, il attendit, sans être trop tranquille, la visite de son élève, qui ne manquerait pas, supposait-il, de suivre la réception du billet. Qu’il existât ou non quelque motif grave au fond de la conduite de Midwinter, on ne pouvait nier en tout cas qu’il se fût conduit de manière à donner tort aux méfiances du révérend et à justifier la bonne opinion qu’Allan avait de lui.

La matinée s’écoula sans que le jeune Armadale parût. Après l’avoir cherché en vain sur le chantier où se construisait le yacht, Mr. Brock se rendit à la maison de Mrs. Armadale, et apprit là du domestique des nouvelles qui lui firent rebrousser chemin vers l’auberge. L’aubergiste raconta sans détour la vérité. Le jeune maître était venu, une lettre ouverte à la main, insistant pour connaître la route prise par son ami. Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, l’aubergiste l’avait vu en colère. Comble de malchance, la fille qui faisait le service des clients avait fait une allusion stupide qui avait mis le feu aux poudres : elle avait signalé en effet que, la veille au soir, elle avait entendu Mr. Midwinter s’enfermer dans sa chambre et éclater en sanglots. Ce détail avait littéralement rendu fou Mr. Armadale ; il s’était mis à hurler et s’était répandu en imprécations, pour finalement se précipiter à l’écurie où il avait obligé le palefrenier à lui seller un cheval avant de partir ventre à terre sur la route qu’avait empruntée avant lui Ozias Midwinter.

Après avoir recommandé à l’aubergiste de tenir le départ d’Allan secret, si quelque serviteur de Mrs. Armadale venait à l’auberge dans la matinée, Mr. Brock retourna chez lui, et attendit avec anxiété ce que le jour amènerait de nouveau.

À son grand soulagement, assez tard dans l’après-midi, son élève reparut au presbytère.

Le visage et les paroles d’Allan exprimaient une sorte de détermination que son vieil ami ne lui connaissait point encore. Sans attendre les questions, il raconta l’emploi de sa matinée avec sa franchise habituelle. Il avait rejoint Midwinter sur la route et, après avoir essayé, mais vainement, de le faire revenir sur ses pas, après avoir ensuite tenté de découvrir où il se rendait, il l’avait menacé de le suivre. Finalement, il avait réussi à lui faire avouer qu’il partait tenter sa chance à Londres. Sachant ce qu’il voulait savoir, Allan avait alors demandé à son ami de lui donner son adresse. Celui-ci l’avait supplié de ne point insister. Cependant il n’avait pas suivi ce conseil, et il avait obtenu ce qu’il désirait, en faisant appel à la reconnaissance de Midwinter, procédé dont il s’était aussitôt senti honteux et dont il lui avait demandé pardon.

— J’aime le pauvre garçon et ne veux point renoncer à lui, ajouta Allan, frappant la table de ses poings fermés. Ne craignez point que je fâche ma mère, je vous laisserai lui parler, monsieur Brock, quand vous voudrez et comme il vous plaira. Seulement, il faut en finir. Me voici, avec cette adresse dans mon portefeuille et une résolution fermement arrêtée pour la première fois de ma vie. Je vous donnerai, ainsi qu’à ma mère, le temps de réfléchir là-dessus ; ce temps écoulé, si mon ami Midwinter ne vient pas à moi, j’irai à mon ami Midwinter.

On en était là. Tel était le résultat du renvoi du sous-maître réprouvé dans le monde.

Un mois se passa et amena une nouvelle année, 1851. Passant sur cette courte période, Mr. Brock s’arrêta, le cœur oppressé, sur l’événement suivant, le plus triste et le plus important selon lui : la mort de Mrs. Armadale.

Le premier symptôme du malheur qui devait les frapper avait suivi presque immédiatement le départ du sous-maître en décembre, et résultait d’une circonstance qui pesa péniblement sur l’esprit du révérend à partir de cette époque.

Trois jours seulement après le départ de Midwinter pour Londres, Mr. Brock fut accosté dans le village par une femme bien vêtue, portant une robe et un chapeau de soie noire, ainsi qu’un châle de Paisley rouge ; cette femme lui était inconnue. Elle lui demanda le chemin de la maison de Mrs. Armadale, et fit cette question sans lever le voile noir qui cachait son visage. Mr. Brock, en lui donnant les indications nécessaires, observa que sa taille et sa démarche étaient remarquablement élégantes et gracieuses, et la regarda s’éloigner en se demandant qui ce pouvait être.

Un quart d’heure plus tard, la dame, toujours voilée, rencontra de nouveau Mr. Brock près de l’auberge. Elle entra dans la maison, et s’entretint avec la femme de l’aubergiste.

Voyant quelques instants plus tard l’aubergiste courir à l’écurie, Mr. Brock lui demanda si la voyageuse partait. Oui ; elle était venue de la gare en omnibus, mais elle voulait s’en retourner plus commodément dans une voiture louée par elle.

Le révérend continua sa promenade, surpris de sa curiosité à s’occuper d’une femme inconnue. De retour chez lui, il trouva le médecin du village qui l’attendait et qui apportait un message pressant de la part de la mère d’Allan. Une heure auparavant, lui confia-t-il, il avait été appelé en grande hâte auprès de Mrs. Armadale. Il l’avait trouvée souffrant d’une attaque de nerfs très alarmante, causée, à ce que soupçonnaient les domestiques, par la visite inattendue, et probablement malencontreuse, d’une personne venue chez elle le matin. Le médecin ne craignait plus rien de dangereux maintenant mais, en revenant à elle, la malade s’était montrée très désireuse de voir Mr. Brock. Comme il jugeait important de la satisfaire, il s’était chargé avec empressement de porter à cet effet un message au presbytère.

Regardant Mrs. Armadale avec un intérêt autrement profond que celui du médecin, Mr. Brock lut sur le visage de son amie de quoi justifier des craintes sérieuses et immédiates. Mais elle ne lui laissa point le temps de la plaindre, elle n’entendit pas ses questions. Tout ce qu’elle voulait, et elle était déterminée à l’obtenir, était que lui répondît aux siennes : Mr. Brock avait-il vu la femme qui s’était présentée chez elle le matin ? Oui. Allan l’avait-il vue ? Non ; Allan s’était mis à l’ouvrage après le déjeuner, et travaillait encore à son chantier près du rivage.

Cette dernière réponse sembla provisoirement calmer Mrs. Armadale. Elle posa sa question suivante – la plus extraordinaire des trois – plus tranquillement : Le révérend pensait-il qu’Allan consentirait à laisser son bateau quelque temps pour accompagner sa mère en voyage, car elle souhaitait trouver une nouvelle résidence, dans quelque autre partie de l’Angleterre ?

Mr. Brock, au comble de l’étonnement, lui demanda quelle raison pouvait l’engager à quitter sa demeure actuelle. La réponse de Mrs. Armadale ne fit qu’ajouter à sa surprise : cette première visite de la femme pouvait être suivie d’une seconde et, plutôt que de la revoir encore, plutôt que de courir le risque d’une rencontre entre elle et Allan, Mrs. Armadale était prête à quitter l’Angleterre, si cela était nécessaire, et à finir ses jours en terre étrangère.

S’appuyant sur son expérience de magistrat, Mr. Brock demanda si la femme était venue chercher de l’argent. Oui ; quoique convenablement vêtue, elle s’était présentée comme étant « dans le besoin », avait demandé des secours et les avait obtenus ; mais il ne s’agissait point de cela ; la seule chose importante était de quitter le village avant qu’elle revînt. De plus en plus étonné, Mr. Brock risqua une autre question : Y avait-il longtemps que Mrs. Armadale et cette femme ne s’étaient rencontrées ? Oui ; c’était avant la naissance d’Allan, l’année qui avait précédé sa naissance.

À cette réponse, le révérend changea de terrain. Ce ne fut plus le magistrat mais l’ami qui parla :

— Cette personne, demanda-t-il, est-elle associée en quelque façon aux pénibles souvenirs de votre jeunesse ?

— Oui, à ceux de mon mariage, dit Mrs. Armadale. Elle a pris part, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, à un acte que je me rappellerai avec honte et tristesse jusqu’à la fin de mes jours.

Mr. Brock remarqua la voix altérée de son amie et la répugnance avec laquelle elle avait fait cette réponse.

— Pouvez-vous m’en dire davantage sur elle, sans vous mettre en cause ? reprit-il. Je suis sûr que je puis vous venir en aide, si vous voulez seulement vous y prêter un peu. Je vous demanderai, par exemple, son nom. Pouvez-vous me le dire ?

Mrs. Armadale secoua la tête.

— Le nom sous lequel je la connaissais ne vous apprendrait rien. Elle s’est mariée depuis lors ; elle me l’a dit elle-même.

— Vous a-t-elle dit son nom de femme mariée ?

— Elle a refusé de me le donner.

— Savez-vous quelque chose de son entourage ?

— De son entourage quand elle était enfant. Il y avait un couple qui se prétendait sa tante et son oncle ; des gens misérables qui l’abandonnèrent à l’école sur le domaine de mon père. Nous n’entendîmes jamais parler d’eux.

— Resta-t-elle sous la protection de votre père ?

— En fait, sous ma protection. C’est-à-dire qu’elle voyagea avec nous. Nous nous apprêtions à cette époque à quitter l’Angleterre pour Madère. Mon père me permit de l’emmener avec moi et de l’éduquer pour en faire une femme de chambre…

À ces mots, Mrs. Armadale s’arrêta brusquement avec embarras. Mr. Brock essaya doucement de l’engager à continuer. Ce fut inutile. Elle se leva, en proie à une violente agitation, et se mit à faire le tour de la chambre d’un pas très excité.

— Ne m’en demandez pas davantage ! s’écria-t-elle avec colère. Elle avait douze ans quand je me suis séparée d’elle. Depuis cette époque, je ne l’avais jamais revue et n’en avais plus jamais entendu parler jusqu’à aujourd’hui. Je ne sais pas comment elle m’a découverte après tant d’années. Je sais seulement qu’elle m’a retrouvée. Elle arrivera jusqu’à Allan maintenant, et dressera l’esprit de mon fils contre moi. Aidez-moi à la fuir ! Aidez-moi à emmener Allan avant qu’elle revienne !

Le révérend cessa ses questions. Il eût été cruel de la presser davantage. Le point important était de la tranquilliser en approuvant tout ce qu’elle désirait. Il fallait ensuite la convaincre de voir un autre médecin. Sur ce dernier point, Mr. Brock parvint à ses fins, sans l’inquiéter pour autant, en lui rappelant qu’elle avait besoin de forces pour voyager, et que son médecin réussirait à la rétablir plus promptement avec l’aide d’un confrère plus réputé.

Ayant ainsi eu raison de sa répugnance habituelle à voir des étrangers, le révérend alla aussitôt trouver Allan. Prenant soin de lui cacher ce que Mrs. Armadale lui avait confié dans cette entrevue, il lui apprit que sa mère était sérieusement malade. Allan ne voulut point entendre parler d’envoyer chercher le secours par un messager. Il se rendit immédiatement lui-même à la station de chemin de fer et envoya une dépêche télégraphique à Bristol pour demander le concours d’un médecin.

Le lendemain matin le médecin était là, et les craintes de Mr. Brock furent confirmées. Le médecin du village s’était malheureusement trompé sur la maladie dès le début, et il était trop tard à présent pour que l’erreur put être réparée. La secousse de la veille avait augmenté le mal. Les jours de Mrs. Armadale étaient comptés.

Le fils qui l’aimait tendrement, l’ami qui la chérissait espérèrent vainement jusqu’à la fin. Un mois après la visite du spécialiste, Allan versait les premières larmes amères de sa vie sur la tombe de sa mère.

Elle était morte plus tranquille que Mr. Brock n’eut osé l’espérer, laissant toute sa petite fortune à son fils, et le confiant solennellement aux soins de son seul ami sur terre. Le révérend l’avait suppliée de lui permettre d’écrire à ses frères et d’essayer de les réconcilier avec elle avant qu’il fût trop tard : elle répondit tristement qu’il était déjà trop tard. Une seule allusion lui échappa, dans les derniers jours de sa maladie, à ces chagrins de sa jeunesse qui avaient pesé si lourdement sur toute sa vie, et qui avaient passé à trois reprises, comme des présages de malheur, entre le révérend et elle. Même à son lit de mort, elle redouta de mettre en lumière l’histoire de son passé. Après avoir regardé Allan, agenouillé à son chevet, elle avait murmuré à Mr. Brock : « Ne laissez jamais son homonyme approcher de lui ! Ne permettez jamais que cette femme le rencontre ! ». Pas un autre mot ne tomba de ses lèvres sur son passé ou sur les malheurs qu’elle redoutait dans l’avenir. Le secret qu’elle cachait à son fils et à son ami était un secret qu’elle emporta dans la tombe.

Après lui avoir rendu les derniers devoirs, Mr. Brock jugea utile, en tant qu’exécuteur testamentaire de la défunte, d’écrire à ses frères et de les informer de sa mort. Craignant de s’adresser à des hommes qui interpréteraient probablement mal sa démarche s’il laissait la situation d’Allan inexpliquée, il prit soin de leur rappeler que leur neveu restait, bien pourvu, et que le seul but de sa lettre était de leur apprendre la mort de leur sœur.

Les deux lettres furent envoyées vers le milieu de janvier et les réponses arrivèrent par retour du courrier. La première qu’ouvrit le révérend venait du fils unique du frère aîné. Le jeune homme avait hérité, après la mort récente de son père, de ses propriétés du Norfolk. Sa lettre était franche et amicale. Il assurait Mr. Brock que, si forts qu’eussent été les griefs de son père contre Mrs. Armadale, ses sentiments hostiles ne s’étaient jamais étendus à son fils. Quant à lui, il ajoutait qu’il serait heureux de recevoir son cousin à Thorpe-Ambrose quand il lui plairait d’en prendre le chemin.

La seconde réponse était beaucoup moins agréable. Le frère cadet vivait encore, et se montrait résolu à ne jamais oublier ni pardonner. Il informait Mr. Brock que sa sœur, par son mariage et sa conduite envers leur père à cette occasion, avait rendu tout rapport d’affection et d’estime impossible entre eux, et que cela n’avait pas changé. Puisqu’il était toujours dans le même état d’esprit, il ne pouvait qu’être pénible, pour lui-même comme pour son neveu, de nouer des relations. Sans entrer dans les détails, il faisait allusion à la nature des motifs qui l’avaient éloigné de sa sœur, afin de convaincre Mr. Brock que tout rapprochement entre lui et le jeune Armadale était, par simple affaire de délicatesse, tout à fait hors de question. Cela établi, il désirait que leur correspondance en restât là.

Mr. Brock, à l’instant même, détruisit sagement la seconde lettre et, après avoir montré à Allan l’invitation de son cousin, l’engagea à se rendre à Thorpe-Ambrose aussitôt qu’il serait en état de voir du monde. Allan écouta cet avis avec patience mais refusa d’y souscrire :

— Je tendrai la main volontiers à mon cousin, si jamais je le rencontre, dit-il, mais je ne serai jamais l’hôte d’une famille qui a repoussé ma mère.

Mr. Brock lui fit un amical sermon et essaya de lui montrer les choses sous leur jour véritable. Même à ce moment, alors qu’il ignorait les événements qui se préparaient, la position isolée d’Allan dans le monde causait une sérieuse inquiétude à son vieil ami et tuteur. Le séjour à Thorpe-Ambrose qu’on lui offrait fournissait à Allan l’occasion de se faire des amis et des relations en rapport avec son âge et sa condition, ce que Mr. Brock souhaitait par-dessus tout. Mais Allan se montra intraitable, obstiné au-delà de la raison, et le révérend dut abandonner le sujet.

Les semaines s’écoulèrent l’une après l’autre dans la même monotonie ; Allan ne supportait point avec le ressort ordinaire à son âge et à son caractère l’affliction qui le rendait orphelin. Il finit son yacht et le lança à la mer, mais les ouvriers remarquèrent que son travail semblait avoir perdu tout intérêt pour lui. Il n’était point naturel à un jeune homme de vivre ainsi dans la solitude et le chagrin et, tandis que le printemps approchait, Mr. Brock, inquiet pour l’avenir si Allan n’était pas tiré de son apathie, résolut, après de grandes méditations, d’essayer un voyage à Paris, voyage qu’il prolongerait jusque dans le Midi si son compagnon semblait y prendre quelque intérêt.

La manière dont Allan accueillit cette proposition fit pardonner son refus obstiné de se lier d’amitié avec son cousin : il était tout prêt à suivre Mr. Brock n’importe où il lui plairait d’aller. Le révérend le prit au mot et, vers le milieu de mars, ces deux compagnons si singulièrement assortis partirent pour Londres, d’où ils devaient gagner Paris.

À Londres, Mr. Brock se trouva tout à coup aux prises avec une nouvelle anxiété. La question Midwinter, enterrée depuis le commencement de décembre, refit surface et s’imposa au révérend, dès le début de son voyage, d’une manière plus inquiétante que jamais.

La position de Mr. Brock lorsqu’il était intervenu dans cette affaire avait déjà été assez difficile ; or voici qu’à présent sa marge de manœuvre se trouvait encore plus réduite. Les événements avaient fait en sorte que la différence d’opinion entre Allan et sa mère sur le compte du sous-maître ne s’était trouvée pour rien dans l’agitation qui avait hâté la mort de Mrs. Armadale. La résolution d’Allan de ne dire aucune parole qui pût irriter sa mère et la répugnance de Mr. Brock à réveiller une question désagréable les avaient rendus silencieux en présence de la malade, pendant les trois jours qui s’étaient écoulés entre le départ du jeune homme et l’apparition de l’inconnue au village. Durant la période d’inquiétude et de souffrance qui avait suivi, il avait été impossible de faire aucune allusion au sous-maître. N’ayant aucun reproche à se faire sur ce point, Allan avait persisté dans son amitié. Il avait écrit à Midwinter pour l’informer de son malheur, et il se proposait maintenant (à moins que le révérend ne s’y opposât formellement) de rendre visite à son ami avant de quitter Londres pour Paris, le lendemain matin.

Que pouvait faire le révérend ? Il ne pouvait nier que la conduite de Midwinter eut plaidé en sa faveur contre la méfiance peu fondée de Mrs. Armadale. Si Mr. Brock, sans raison valable à alléguer et sans autre droit pour intervenir que celui que lui donnait la courtoisie d’Allan, refusait d’agréer la visite projetée, alors il pouvait dire adieu pour le reste du voyage à la vieille intimité qui le liait à son élève et à la confiance mutuelle qu’ils se portaient. Environné de difficultés qu’eût peut-être éludées un homme moins équitable et moins bon, Mr. Brock donna quelques mots d’avertissement et, avec plus de foi qu’il n’eût voulu se l’avouer à lui-même en la discrétion et le dévouement de Midwinter, il laissa Allan libre d’agir comme il l’entendrait.

Après une heure de promenade dans les rues pour tromper le temps en l’absence de son élève, le révérend retourna à l’hôtel et, trouvant au salon un journal disponible, il s’assit machinalement pour le parcourir. Ses yeux, qui erraient avec distraction sur la première page, se fixèrent tout à coup avec intérêt sur les premières lignes d’une colonne : le mystérieux homonyme d’Allan y figurait en lettres majuscules, cette fois-ci comme un homme mort, et associé à la promesse d’une récompense. On lisait :

PROBABLEMENT DÉCÉDÉ. – À toute personne, clerc, bedeau, ou autre. Vingt livres de récompense à quiconque pouvant produire des preuves de la mort d’ALLAN ARMADALE, fils unique de feu Allan Armadale, de la Barbade, et né à Trinidad en 1830. Pour plus amples renseignements, s’adresser à Messrs. Hammick & Ridge, Lincoln’s Inn, Londres.

À cette lecture, l’esprit pourtant si peu romanesque de Mr. Brock commença à s’égarer superstitieusement dans les ténèbres. Progressivement, un vague soupçon lui suggéra que la succession d’événements qui avaient suivi la première désignation de l’homonyme d’Allan dans le journal, six ans plus tôt, pouvaient se relier par quelque rapport mystérieux, et tendre inévitablement vers un but inconnu, incompréhensible. Sans se l’expliquer, il se sentit inquiet de l’absence d’Allan ; sans savoir pourquoi, il devint impatient d’emmener son élève loin de l’Angleterre, avant que quelque autre incident se produisît entre la nuit et le matin.

Au bout d’une autre heure, le révérend fut soulagé de sa présente inquiétude par le retour d’Allan. Le jeune homme était contrarié et désappointé. Il avait trouvé le meublé de Midwinter, mais sans le rencontrer. Tout ce que la logeuse avait pu lui dire, c’est qu’il était sorti à son heure habituelle pour aller dîner dans une taverne voisine, mais qu’il n’était pas rentré à l’heure où d’ordinaire il était de retour. Allan s’était alors rendu à la taverne et avait pu constater, après l’avoir décrit, que Midwinter y était fort bien connu. Il y prenait ses repas et restait ensuite une demi-heure à lire les journaux. Ce jour-là il avait, comme toujours, parcouru le journal et, après l’avoir rejeté subitement, était parti, personne ne savait où, dans un état de violente agitation. Ne pouvant obtenir aucune autre information, Allan était retourné au meublé et y avait laissé son adresse, priant Midwinter de lui venir dire adieu avant son départ pour Paris.

La soirée se passa et l’ami d’Allan ne parut point. Le matin vint, n’amenant rien de nouveau, et Mr. Brock et son élève quittèrent Londres. Ainsi la fortune s’était finalement déclarée en faveur du révérend. Ozias Midwinter, après avoir malencontreusement reparu à la surface, disparaissait à propos. Que pouvait-il arriver maintenant ?

Avançant toujours vers le présent, la mémoire de Mr. Brock s’arrêta à trois semaines de là, sur le 7 avril. Selon toute apparence, la chaîne mystérieuse était enfin brisée. Le nouvel événement ne semblait avoir aucun rapport (ni pour lui ni pour Allan) avec les personnes ou les circonstances du passé.

Les voyageurs n’avaient pas encore été plus loin que Paris. La gaieté d’Allan était revenue avec la distraction, et il s’était montré disposé tout le premier à jouir de sa vie nouvelle après avoir reçu une lettre de Midwinter, que Mr. Brock lui-même avait trouvée rassurante pour l’avenir. L’ancien sous-maître était absent pour affaires lorsque Allan s’était présenté chez lui. Des circonstances inattendues l’avaient mis en rapport ce jour-là avec ses parents. Il en était résulté, à sa grande surprise, qu’il se trouvait possesseur d’un petit revenu pour le reste de ses jours. Ses projets d’avenir n’étaient point encore arrêtés. Mais si Allan désirait savoir ce qu’il aurait décidé, son agent à Londres (dont il envoyait l’adresse) recevrait de ses nouvelles et ne manquerait pas de communiquer à Mr. Armadale son adresse.

Au reçu de cette lettre, Allan avait saisi la plume avec son impétuosité habituelle et avait invité avec instance Midwinter à venir les rejoindre immédiatement, Mr. Brock et lui, pour continuer leur voyage ensemble. Les derniers jours de mars arrivèrent sans que cette proposition reçût de réponse. Avril vint ; enfin, le 7 du mois, Allan trouva une lettre pour lui sur la table du petit déjeuner. Il la déchira, regarda l’adresse, et la rejeta avec impatience : l’écriture n’était point celle de Midwinter. Allan finit son déjeuner sans avoir la curiosité de lire ce que son correspondant avait à lui dire.

Le repas fini, le jeune Armadale ouvrit négligemment la lettre. Il la parcourut d’abord avec une suprême expression d’indifférence, mais il l’acheva en bondissant sur sa chaise et en poussant un cri de surprise. Étonné de cette sortie étrange, Mr. Brock prit la lettre qu’Allan lui tendait à travers la table. Avant qu’il l’eût parcourue jusqu’à la fin, ses mains retombèrent sur ses genoux, et la consternation mêlée de surprise qu’exprimait le visage de son élève se réfléchit sur le sien.

Si jamais deux hommes furent excusables de perdre leur sang-froid, ce furent Allan et le révérend. La lettre qui venait de les frapper tous les deux d’un si grand étonnement contenait une nouvelle incroyable au premier abord. Elle venait du Norfolk. En moins d’une semaine, la mort n’avait pas fauché moins de trois têtes dans la famille de Thorpe-Ambrose, et Allan Armadale se trouvait en ce moment héritier d’une propriété d’un rapport de huit mille livres par an.

Une seconde lecture permit au révérend et à son compagnon de rassembler les détails qui leur avaient échappé la première fois.

Leur correspondant était le notaire de la famille de Thorpe-Ambrose. Après avoir annoncé à Allan la mort de son cousin Arthur, âgé de vingt-cinq ans, de son oncle Henry, âgé de quarante-huit ans, et de son autre cousin John, âgé de vingt et un ans, il donnait un rapide aperçu du testament de Mr. Blanchard aîné : les droits des enfants mâles, comme c’est la coutume dans de telles affaires, devaient primer ceux de la descendance féminine. À défaut d’Arthur et de sa descendance mâle, la propriété revenait à Henry et à sa descendance mâle ; sans personne non plus de ce côté, la succession passait, aux garçons issus de la sœur d’Henry et, faute de cette postérité, au descendant mâle le plus proche. Les deux jeunes cousins, Arthur et John, étaient morts sans avoir été mariés et Henry Blanchard était mort ne laissant qu’une fille. Allan se trouvait donc le parent, désigné par le testament, et était maintenant possesseur légal des terres de Thorpe-Ambrose. Ayant donné cette nouvelle, le notaire priait Mr. Armadale de l’honorer de ses instructions, et ajoutait en conclusion qu’il se mettait à sa disposition pour lui fournir tous les détails qu’il pourrait désirer.

Il était inutile de perdre du temps à s’étonner d’un événement dont Allan et sa mère n’avaient jamais envisagé la possibilité. Le seul parti à prendre était de retourner immédiatement en Angleterre. Le jour suivant trouva les voyageurs réinstallés dans leur hôtel de Londres, et le lendemain l’affaire fut placée entre les mains des hommes de loi. Il s’ensuivit l’inévitable correspondance et les consultations ordinaires. Un à un, tous les détails importants furent révélés, jusqu’à former un tout cohérent.

L’étrange histoire des trois morts était la suivante.

À l’époque où Mr. Brock avait écrit aux parents de Mrs. Armadale pour les informer de la mort de celle-ci (c’est-à-dire vers le milieu de janvier), la famille de Thorpe-Ambrose comptait cinq personnes : Arthur Blanchard (possesseur de la propriété), habitant le manoir patrimonial avec sa mère, Henry Blanchard, l’oncle, demeurant dans le voisinage, veuf, avec deux enfants, un fils et une fille. Pour cimenter les liens de parenté, Arthur Blanchard allait épouser sa cousine. Le mariage devait se célébrer avec force réjouissances locales au cours de l’été suivant, lorsque la jeune fille aurait atteint sa vingtième année.

Le mois de février apporta certains changements dans la position de la famille. La santé de son fils John lui donnant des inquiétudes, Mr. Henry Blanchard avait quitté le Norfolk avec lui pour essayer, sur les conseils des médecins, les bienfaits du climat d’Italie. Au commencement du mois suivant, c’est-à-dire en mars, Arthur Blanchard avait également quitté Thorpe-Ambrose, mais pour quelques jours seulement, ayant été appelé à Londres pour une affaire qui réclamait sa présence. Il avait dû à cette occasion se rendre dans la City. Fatigué de l’encombrement des rues, il avait voulu, pour retourner dans le West End, prendre un des steamers de la Tamise ; c’est là qu’il rencontra la mort.

Comme le bateau s’éloignait du quai, il remarqua près de lui une femme qui avait montré une singulière hésitation à s’embarquer. Elle était proprement vêtue d’une robe de soie noire, portait un châle de Paisley rouge, et cachait son visage sous un voile noir. Arthur Blanchard, frappé par la rare grâce et l’élégance de sa silhouette, essaya avec la curiosité d’un jeune homme de voir son visage, mais elle ne leva pas son voile, et ne tourna pas la tête une seule fois du côté d’Arthur. Après avoir fait quelques pas sur le pont, elle se dirigea soudain vers la poupe du steamer. Une minute plus tard, on entendit le timonier pousser un cri d’alarme, et les machines furent arrêtées immédiatement : la femme s’était jetée par-dessus bord.

Les passagers se précipitèrent tous vers cette partie du bateau pour regarder. Arthur Blanchard, seul, sans un instant d’hésitation, sauta dans le fleuve. Il était excellent nageur et il atteignit la femme comme elle remontait à la surface, après avoir touché le fond une première fois. Le secours ne se fit point attendre, et tous les deux furent ramenés sans accident au rivage. On emporta la femme à la station de police la plus proche, où elle reprit bientôt connaissance. Son sauveur donna son nom et son adresse, comme il est d’usage en pareil cas, à l’inspecteur de garde, qui lui recommanda sagement de prendre un bain chaud et d’envoyer chercher des vêtements secs. Arthur Blanchard, qui n’avait jamais été malade de sa vie, rit de la recommandation, et s’en retourna dans un cab. Le jour suivant, il était trop souffrant pour pouvoir se rendre à l’audience du magistrat. Une quinzaine plus tard, il était mort.

La nouvelle de ce malheur atteignit Henry Blanchard et son fils à Milan ; une heure après ils étaient en route pour l’Angleterre. La neige avait couvert les Alpes plus tôt que de coutume et rendait les cols extrêmement dangereux. Le père et le fils, qui voyageaient dans leur voiture particulière, rencontrèrent dans les montagnes la malle-poste, qui rentrait après avoir fait distribuer les lettres. Le conducteur avertit en vain les deux Anglais. En d’autres circonstances, ils eussent peut-être été sensibles à ses mises en garde, mais leur impatience de se trouver chez eux, après la catastrophe qui venait de frapper la famille, ne souffrait aucun délai. L’argent prodigué aux postillons les fit céder aux désirs des voyageurs. La voiture poursuivit sa route et disparut dans le brouillard… Quand on la revit, ce fut après qu’elle eut été retirée du fond d’un précipice : hommes, chevaux et voiture avaient été enterrés sous les débris d’une avalanche.

Trois vies fauchées par la mort. Dans une claire succession d’événements, la tentative de suicide d’une femme qui avait voulu se jeter dans le fleuve ouvrait donc à Allan Armadale la succession aux propriétés de Thorpe-Ambrose.

Qui était cette femme ? L’homme qui la sauva ne le sut jamais. Le magistrat qui traita de son cas, le pasteur qui la sermonna, l’échotier qui raconta l’histoire ne le surent jamais. On apprit avec surprise que, bien que convenablement mise, elle avait déclaré être « dans le besoin ». Tout en montrant un grand repentir, elle avait persisté à donner un nom faux de toute évidence, s’en était tenue à une banale histoire, manifestement inventée de toutes pièces, et avait refusé enfin de fournir la moindre indication sur ses relations. Une dame qui dirigeait une institution charitable, intéressée par sa distinction et par sa beauté, avait offert de se charger d’elle pour l’amener à de meilleurs sentiments.

Le premier jour de l’expérience ne fut point couronné de succès ; quant au second, il y mit un terme : la pénitente avait quitté l’institution clandestinement. Malgré les efforts du pasteur qui prenait un intérêt particulier à cette affaire, toutes recherches pour la retrouver furent inutiles.

Tandis que ces investigations se poursuivaient par la volonté expresse d’Allan, les hommes de loi avaient réglé toutes les formalités préliminaires relatives à la succession. Il ne restait plus au maître de Thorpe-Ambrose qu’à aller s’établir dans les terres dont il était devenu le possesseur légal.

Laissé libre d’agir en cette affaire comme il l’entendait, Allan la résolut avec l’élan généreux qu’il apportait en toute chose. Il refusa absolument de prendre possession de Thorpe-Ambrose avant que Mrs. Blanchard et sa nièce (que l’on avait courtoisement laissées jusque-là dans leur ancienne demeure) fussent remises de la calamité qui s’était abattue sur elles, et en état de prendre une décision quant à leur vie future.

Il s’ensuivit une correspondance privée dans laquelle Allan n’avait de cesse de vouloir leur offrir tout ce qu’il avait à donner (dans une maison qu’il n’avait pas encore vue), tandis que ces dames faisaient savoir qu’elles acceptaient le délai généreusement offert par le jeune homme.

À la surprise de ses hommes de loi, Allan entra un matin dans leur cabinet, accompagné de Mr. Brock, et annonça avec le plus grand sang-froid que les dames avaient été assez bonnes pour vouloir bien accepter sa proposition ; ainsi, par égard pour elles, il ne s’établirait à Thorpe-Ambrose que dans deux mois à compter de ce jour. Les hommes de loi fixèrent des yeux étonnés sur Allan ; Allan, leur rendant leur politesse, les regarda de même.

— Pourquoi diable cet étonnement, messieurs, s’écria-t-il, avec une expression enjouée dans ses yeux bleus ; pourquoi ne donnerais-je pas ces deux mois, si cela est agréable à ces dames ? Laissons ces pauvres femmes prendre leur temps, et tout sera bien. Mes droits et ma position ? Bah ! je ne suis pas pressé d’être châtelain de la paroisse, ce n’est pas ma vocation. Ce que je ferai pendant ces deux mois ? Ce que j’aurais fait, que les dames fussent restées ou non : je naviguerai. Voilà ce que j’aime ! J’ai un yacht neuf chez moi, dans le Somerset, un yacht construit de mes mains. Et je vous propose quelque chose, messieurs, continua Allan, qui saisit le principal associé par le bras, dans le feu de ses intentions amicales : vous paraissez avoir besoin de repos et de grand air, vous viendrez avec moi, et vous assisterez aux débuts de mon bateau. Et vos associés aussi, s’ils le veulent, et le premier clerc, qui est le meilleur garçon que j’aie jamais rencontré de ma vie. La place ne manquera pas. Nous serons tous roulés ensemble sur le plancher, et nous ferons le lit de Mr. Brock sur la table de la cabine. Que Thorpe-Ambrose aille au diable ! Voulez-vous dire que si vous aviez construit (comme moi) un bateau de vos propres mains, vous consentiriez à habiter n’importe quelle propriété des trois royaumes, pendant que votre petite beauté, assise comme un canard sur l’eau, attendrait que vous vinssiez la lancer ? Vous, hommes de loi, qui êtes si forts en arguments, que pensez-vous de celui-là ? Je pense, moi, qu’il est sans réplique, et je pars demain pour le Somerset.

En disant ces mots, le nouveau possesseur de huit mille livres de rente se précipita dans le bureau du premier clerc et l’invita à faire une croisière avec lui, en lui donnant une tape sur l’épaule qui fut distinctement entendue par ses patrons dans la pièce voisine. Ceux-ci interrogèrent d’un regard surpris Mr. Brock : un client qui ne s’empressait pas de prendre place parmi la gentry était un cas rare comme il ne leur avait jamais été donné d’en voir.

— Il doit avoir été singulièrement élevé, dit un des avocats au révérend.

— Très singulièrement, répondit celui-ci.

Mr. Brock, sautant par-dessus le mois qui suivit cet événement, se trouva face au présent, c’est-à-dire dans sa chambre à coucher de Castletown. Il se voyait assis sur le bord de son lit, assailli par une inquiétude qui venait opiniâtrement se placer entre lui et le sommeil. Cette inquiétude avait déjà troublé plus d’une fois la tranquillité d’esprit du révérend. Elle s’était déclarée six mois auparavant, dans le Somerset et le poursuivait maintenant à l’île de Man, sous la forme importune et tenace d’Ozias Midwinter.

Le changement survenu dans la fortune d’Allan n’avait altéré en rien sa sympathie enthousiaste pour l’ancien sous-maître. Entre deux consultations avec les hommes de loi, il avait trouvé le moyen de lui rendre visite et, dans la voiture qui ramenait Allan et le révérend dans le Somerset, Ozias Midwinter avait finalement pris place, sur l’invitation expresse d’Allan.

Les cheveux d’Ozias avaient repoussé, et ses vêtements se ressentaient de l’amélioration de sa position pécuniaire, mais sous tous les autres rapports il n’avait guère changé. Il supporta les accès de méfiance de Mr. Brock avec une résignation muette, garda le même silence étrange sur sa famille et sa vie passée, et parla de la bonté d’Allan pour lui avec la même surprise et la même reconnaissance excessive que pendant sa convalescence.

— J’ai fait tout ce que j’ai pu, monsieur, dit-il au révérend pendant qu’Allan dormait dans un coin de la voiture. J’ai évité Mr. Armadale et je n’ai même pas répondu à sa dernière lettre. Je ne pouvais faire davantage. Je ne vous demande pas de prendre en considération mon affection pour le seul être qui ne m’ait point soupçonné ni maltraité. Je puis résister à mon cœur, mais non au jeune gentleman. Je crois que son pareil n’existe pas. Si nous devons être séparés encore, il faut que ce soit par sa volonté ou par la vôtre ; ce ne sera jamais par la mienne. Le maître a sifflé son chien, ajouta cet homme bizarre en laissant éclater la violence cachée en lui, tandis que des larmes montaient à ses yeux bruns et farouches, et il est cruel, monsieur, d’en mettre la faute sur le chien quand il obéit.

Une fois encore, l’humanité de Mr. Brock l’emporta sur sa prudence. Il résolut d’attendre et de voir ce que le temps amènerait.

Les jours passèrent, le yacht fut gréé et mis en état de tenir la mer ; une croisière sur la côte du pays de Galles fut arrangée. Midwinter restait toujours Midwinter le mystérieux.

La vie à bord d’un navire de trente-cinq tonneaux offrait peu d’attrait à un homme de l’âge de Mr. Brock, mais il s’embarqua néanmoins, plutôt que de laisser Allan seul avec son nouvel ami.

Dans cette intimité de tous les jours, Ozias se montra-t-il plus enclin à parler de lui ? Non. Il causait volontiers lorsque Allan l’y invitait, mais jamais un mot ne lui échappait sur lui-même. Mr. Brock risqua quelques questions au sujet de son récent héritage, mais il lui fut répondu comme autrefois à l’auberge du village. C’était une curieuse coïncidence, concédait Midwinter, que l’avenir de Mr. Armadale et le sien se fussent améliorés en même temps. Mais là s’arrêtait la ressemblance. Ce n’était point une grande fortune qui lui était tombée entre les mains, bien qu’elle fût suffisante pour ses besoins ; cela ne l’avait pas réconcilié avec ses parents, car l’argent ne lui avait point été donné par bonté, mais seulement parce qu’il y avait droit. Quant aux circonstances qui l’avaient amené à renouer avec sa famille, il était inutile d’en parler, puisqu’elles n’avaient amené aucun rapprochement amical. Il n’y avait eu que l’argent, et avec celui-ci une crainte qui venait l’assaillir parfois quand il se réveillait aux premières heures du matin.

À ces derniers mots, il devint tout à coup silencieux, comme si, pour une fois, sa langue prudente venait de le trahir. Mr. Brock saisit l’occasion, et lui demanda brusquement de quelle nature pouvait être cette crainte ? Était-elle liée à l’argent ? Non, mais à une lettre qu’Ozias avait attendue plusieurs années. L’avait-il reçue enfin ? Non, pas encore ; elle était sous la garde de l’un des associés de l’étude chargée de recueillir son héritage ; le notaire était absent d’Angleterre, et la lettre, enfermée dans ses papiers particuliers, ne devait être remise qu’à son retour ; on l’attendait vers la fin de ce mois de mai, et si Midwinter pouvait dire où leur voyage les conduirait à cette époque, il écrirait à l’étude pour qu’on lui fît parvenir cette lettre. Était-ce pour une raison d’ordre familial qu’il s’inquiétait à ce sujet ? Pas qu’il sut ; il était curieux seulement de savoir ce qui l’attendait depuis si longtemps. Ainsi répondait-il aux questions du révérend, les yeux tournés vers l’horizon, tenant une ligne de pêche dans ses mains distraites.

Favorisé par la brise et par le temps, le yacht avait fait merveille pour son premier voyage. Avant que le terme fixé pour la fin de croisière fût expiré, on avait poussé sur la côte galloise jusqu’à Holyhead et Allan, désireux de connaître du pays, parlait déjà de poursuivre sa course au nord, vers l’île de Man. S’étant assuré auprès de quelques vieux matelots que le temps promettait d’être favorable et qu’en cas de nécessité absolue de retour on pouvait gagner le chemin de fer par le steamer de Douglas à Liverpool, Mr. Brock consentit à ce nouveau désir.

Par le courrier du soir, il écrivit aux avoués d’Allan et à son presbytère, pour que leur courrier fut transmis à Douglas, dans l’île de Man. En sortant du bureau de poste, il rencontra Midwinter, qui venait de mettre une lettre à la boîte. Se rappelant leur conversation à bord du yacht, Mr. Brock en conclut qu’Ozias venait, comme lui, d’ordonner que l’on fît suivre sa correspondance.

Le lendemain dans la soirée, ils mettaient à la voile pour l’île de Man.

Pendant quelques heures tout alla pour le mieux, mais au coucher du soleil on observa les signes d’un changement de temps prochain. À la tombée de la nuit, le vent dégénéra en tempête et éprouva pour la première fois la solidité du yacht. Toute la nuit, après avoir vainement essayé de mettre le cap sur Holyhead, la petite embarcation tint la mer et sortit enfin victorieuse de la lutte. Le lendemain matin, l’île de Man était en vue, et le yacht se trouva bientôt à l’ancre à Castletown. Après avoir examiné au grand jour la coque de l’embarcation et son gréement, Allan constata que tout le dommage pouvait être réparé en une semaine. L’on resta donc à Castletown, Allan occupé à surveiller les réparations, Mr. Brock explorant les environs et Midwinter se rendant chaque jour à pied à Douglas pour chercher le courrier.

La première missive qui arriva était pour Allan. « Encore des tracasseries de ces hommes de loi », dit-il, après avoir lu la lettre qu’il chiffonna et qu’il mit dans sa poche. Puis ce fut le tour du révérend. Le cinquième jour, il trouva à l’hôtel une lettre du Somerset. Elle avait été apportée par Midwinter, et contenait des nouvelles qui renversaient tous les plans de voyage de Mr. Brock : le clergyman qui s’était chargé de le remplacer pendant son absence avait été soudainement rappelé chez lui et, comme on était vendredi, Mr. Brock n’avait plus qu’à partir le lendemain matin pour Liverpool et à prendre le train du samedi soir, afin d’arriver à temps pour le service du dimanche.

Mr. Brock, s’étant résigné à cette contrariété, revint à une autre question qui lui donnait sérieusement à réfléchir. Chargé d’une lourde responsabilité envers Allan, et se méfiant toujours de son nouvel ami, comment devait-il agir en cette circonstance avec ses deux compagnons de croisière ?

Il s’était déjà posé ce problème dans l’après-midi, et seul dans sa chambre, à une heure du matin, il essayait vainement de le résoudre. On était à la fin de mai et le séjour des dames à Thorpe-Ambrose (à moins qu’elles ne l’abrégeassent de leur propre volonté) ne devait expirer que vers la fin de juin. Quand bien même les réparations du yacht eussent été achevées (ce qui n’était pas le cas), il n’y avait aucun motif plausible pour ramener Allan d’urgence dans le Somerset. Mr. Brock ne pouvait donc que le laisser où il était, en d’autres termes, l’abandonner, à cette époque décisive de sa vie, à l’unique influence d’un homme qu’il ne connaissait en réalité pas du tout.

Désespérant de trouver un autre moyen pour s’éclairer dans la détermination qu’il lui fallait prendre, Mr. Brock se reporta à l’impression que Midwinter avait produite sur son esprit, durant l’intimité forcée du voyage.

Jeune comme il l’était, l’étranger avait de toute évidence beaucoup vécu. Il causait littérature en homme qui s’y entendait ; il dirigeait le gouvernail comme un marin accompli ; il faisait la cuisine, grimpait aux cordages, dressait le couvert avec une sorte de plaisir manifeste à faire montre de son adresse en toutes choses. Ces qualités et plusieurs autres, que le voyage mit en lumière, expliquèrent au révérend l’attrait qu’Allan éprouvait pour lui. Mais les observations de Mr. Brock se bornaient-elles là ? Le jeune homme n’avait-il laissé aucun jour pénétrer dans sa vie passée ? Très peu, et ce qui lui avait échappé ne le présentait point sous un jour favorable quant à la moralité. Sa vie l’avait, sans aucun doute, emmené sur des chemins suspects, et l’on voyait percer de temps à autre sa connaissance des ruses employées par les vagabonds. Plus significatif encore, il dormait de ce sommeil léger et troublé qu’ont ceux qui sont accoutumés à se méfier de leur entourage.

Tout ce que le révérend avait vu de sa conduite depuis le premier jour jusqu’à cette nuit de vendredi semblait étrange et inexplicable. Après avoir apporté la lettre de Mr. Brock à l’hôtel, Midwinter avait disparu de la maison sans laisser aucun message pour ses compagnons. À la tombée de la nuit, il était rentré furtivement et avait été arrêté sur l’escalier par Allan, qui était pressé de lui apprendre le changement survenu dans les projets du révérend. Il avait écouté la nouvelle sans faire une seule remarque, et s’était ensuite retiré le visage fermé dans sa chambre dont il avait verrouillé la porte. Qu’est-ce qui pouvait donc atténuer ces observations fâcheuses, ses yeux égarés, sa réserve obstinée avec le révérend, son silence de mauvais augure au sujet de sa famille et de ses amis ? Rien ou presque : la somme de ses mérites commençait et finissait à sa gratitude pour Allan.

Mr. Brock se leva de son siège, moucha sa chandelle et, perdu dans ses pensées, regarda vaguement au-dehors dans la nuit. Ce mouvement ne lui apporta point d’idées nouvelles. Son retour sur son passé l’avait amplement convaincu que ses inquiétudes n’étaient point le fruit de son imagination et, l’ayant amené à cette conclusion, le laissait là, devant sa fenêtre, ne voyant rien que les ténèbres profondes de son esprit, fidèlement réfléchies par celles de la nuit.

— Si j’avais un ami à consulter ! s’écria le révérend ; si je pouvais seulement trouver quelqu’un pour me conseiller dans cette misérable ville !

Au moment où ce désir lui traversait l’esprit, on y répondit soudain par un coup frappé à sa porte, et une voix dit doucement dans le couloir :

— Laissez-moi entrer.

Après avoir attendu un instant pour calmer ses nerfs, Mr. Brock ouvrit et se trouva, à une heure du matin, face à face sur le seuil de sa chambre à coucher avec Ozias Midwinter.

— Êtes-vous malade ? demanda le révérend, dès que son étonnement lui permit de parler.

— Je viens ici pour m’en assurer !

Telle fut l’étrange réponse d’Ozias. En disant ces mots, il fit quelques pas dans la chambre, le regard baissé à terre, les lèvres pâles et sa main tenant quelque chose de caché derrière son dos.

— J’ai vu de la lumière sous votre porte, continua-t-il sans lever les yeux et sans tendre la main au révérend, et je connais la préoccupation qui vous tient éveillé. Vous partez demain matin, et vous redoutez de laisser Mr. Armadale seul avec un étranger tel que moi.

Si surpris qu’il fût, Mr. Brock comprit la nécessité d’être franc avec un homme qui abordait ainsi la question.

— Vous avez deviné juste, répondit-il ; je tiens lieu de père à Allan Armadale, et je répugne naturellement à le laisser à son âge avec un homme que je ne connais point.

Ozias Midwinter avança d’un pas vers la table et ses yeux égarés s’arrêtèrent sur la bible du révérend.

— Vous avez lu ce livre tout au long de votre vie, dit-il. Vous a-t-il enseigné à pardonner à vos misérables semblables ?

Sans attendre de réponse, il regarda Mr. Brock droit dans les yeux pour la première fois et tendit lentement la main qu’il avait gardée derrière son dos jusqu’alors.

— Lisez ceci, dit-il, et, pour l’amour du Christ, plaignez-moi, quand vous saurez qui je suis.

Il posa sur la table une enveloppe volumineuse. C’était la lettre mise à la poste de Wildbad par Mr. Neal, dix-neuf ans auparavant.

II

L’homme se fait connaître

Les premiers souffles du matin entraient par la fenêtre ouverte tandis que Mr. Brock lisait les dernières lignes de la confession. Il repoussa le papier en silence sans lever les yeux. Le premier choc de la découverte passé, son esprit restait égaré. À son âge, et dans les dispositions qui étaient les siennes, il était incapable de saisir tout le sens de la révélation qu’il venait d’avoir. Tout son cœur, lorsqu’il ferma le manuscrit, était avec la mémoire de la femme qui avait été l’amie bien-aimée de ses dernières et de ses plus heureuses années ; toutes ses pensées étaient absorbées par l’horrible secret, cette trahison dont elle s’était rendue coupable envers son père.

Il fut arraché à ses tristes réflexions par une secousse imprimée à la table devant laquelle il était assis. Une main venait de s’y poser lourdement. Il vainquit sa répugnance et leva la tête. Là, en face de lui, dans le jour gris de l’aube et dans la lumière jaune que jetait la flamme de la bougie, se tenait silencieux l’héritier du fatal nom d’Armadale : Ozias Midwinter.

Mr. Brock frissonna. La peur du présent, la terreur plus noire encore de l’avenir l’envahirent à cette vue. Le jeune homme s’en aperçut et parla le premier.

— Est-ce que le crime de mon père vous regarde par mes yeux ? lui demanda-t-il. Le spectre du noyé m’a-t-il suivi dans cette chambre ?

La souffrance et l’émotion refoulées firent trembler la main qu’il appuyait sur la table. Il parlait d’une voix étranglée.

— Je n’ai d’autre désir que de vous traiter avec justice et bonté, répondit Mr. Brock. Soyez juste vous-même, et croyez que je n’aurai pas la cruauté de faire peser sur vous le crime de votre père.

Cette réponse sembla l’apaiser. Il inclina la tête en silence et reprit la lettre.

— Avez-vous tout lu ? demanda-t-il calmement.

— Depuis le commencement jusqu’à la fin sans omettre un mot.

— Me suis-je conduit loyalement avec vous jusqu’à présent ? Ozias Midwinter a-t-il… ?

— Persistez-vous donc à vous appeler ainsi, l’interrompit Mr. Brock, maintenant que votre nom véritable m’est connu ?

— Depuis que j’ai lu la confession de mon père, je n’en aime que davantage mon nom d’emprunt, si laid qu’il soit. Permettez-moi de reposer la question que je m’apprêtais à vous faire à l’instant : Ozias Midwinter n’a-t-il pas fait son possible pour éclairer Mr. Brock ?

Le révérend ne répondit pas directement.

— Peu d’hommes dans votre position, dit-il, auraient eu le courage de me montrer cette lettre.

— Méfiez-vous encore du vagabond de l’auberge, monsieur, tant que vous n’en saurez pas plus que vous n’en savez actuellement. Vous savez le secret de ma naissance, mais vous ignorez encore l’histoire de ma vie. Vous devez la connaître, et je vous la dirai avant que vous me laissiez seul avec Mr. Armadale. Voulez-vous vous reposer un peu, ou préférez-vous m’entendre maintenant ?

— Maintenant, dit Mr. Brock, comprenant moins que jamais le véritable caractère de l’homme qui se trouvait en ce moment devant lui.

Tout ce que disait Ozias Midwinter, tout ce qu’il faisait plaidait contre lui. Il avait parlé avec une indifférence sardonique, avec une insolence presque, qui eussent découragé chez quiconque le moindre élan de sympathie. Et maintenant, au lieu de rester près de la table et d’adresser son récit directement au révérend, il se retirait en silence et de manière désobligeante dans l’embrasure de la fenêtre où il s’assit, détournant son visage, tandis que ses doigts feuilletaient machinalement les pages de la lettre de son père, jusqu’à ce qu’il fut arrivé à la dernière. Les yeux fixés sur les lignes serrées du manuscrit, et avec un singulier mélange d’assurance et de tristesse, il commença :

— Ce que vous savez de moi jusqu’à présent est ce que la confession de mon père vous a appris. Il dit ici que j’étais un enfant endormi contre sa poitrine, lorsqu’il prononça ses dernières paroles, tandis que la main d’un étranger écrivait sous sa dictée, à son lit de mort. Le nom de cette personne, comme vous l’avez pu remarquer, est inscrit sur ce document : « Alexandre Neal, écrivain du Signet à Édimbourg ». Mes premiers souvenirs me montrent Alexandre Neal un fouet à la main, en train de me battre (je veux croire que je méritais la correction), en sa qualité de beau-père.

— N’avez-vous point la mémoire de votre mère à cette époque ? demanda Mr. Brock.

— Oui, je me la rappelle, me faisant habiller misérablement et achetant d’élégants costumes pour les deux enfants de son second mari. Je vois les domestiques riant de mon accoutrement et le fouet marquant encore mes épaules, parce que j’avais, dans ma colère, déchiré mes grossiers vêtements.

» Mes souvenirs me portent ensuite un an ou deux plus tard : je suis enfermé dans une chambre noire avec un morceau de pain et une cruche d’eau, me demandant pourquoi ma mère et son mari semblent haïr jusqu’à ma vue. Je n’ai résolu cette question qu’hier. La lettre de mon père m’a fait comprendre ce mystère. Ma mère savait ce qui était réellement arrivé à bord du navire marchand, mon beau-père aussi ; et tous deux prévoyaient que le honteux secret qu’ils eussent voulu tenir caché à tous me serait un jour révélé.

» Ils ne pouvaient s’y opposer. La confession était entre les mains de l’exécuteur testamentaire, et j’étais là, enfant malvenu, avec le sang noir de ma mère au visage et les passions d’un père meurtrier au cœur, héritier de leur secret malgré eux ! Je ne m’étonne plus maintenant des coups de fouet, ni des misérables vêtements, ni du pain et de l’eau dans la chambre noire : l’enfant commençait déjà à expier le crime du père ! »

Mr. Brock regarda le visage basané qui se détournait obstinément de lui.

« Est-ce la complète insensibilité d’un vagabond, se demanda-t-il, ou le désespoir dissimulé d’un malheureux ? »

— Je me rappelle ensuite l’école, continua Midwinter ; c’était une misérable institution, dans un coin perdu de l’Écosse. On me laissa là, comme un enfant mauvais qu’il fallait surveiller. Je vous passe le récit des coups de canne du maître dans la salle d’étude, des coups de pied des élèves pendant les récréations. Je ne sais si j’étais né ingrat ; quoi qu’il en soit, je m’enfuis. La première personne qui me rencontra me demanda mon nom. J’étais jeune et trop inexpérimenté pour comprendre l’importance qu’il y avait à le cacher, et je fus, bien entendu, ramené à la pension le soir même. Quelques jours plus tard, je m’enfuis pour la seconde fois. Le chien de garde avait reçu des instructions, je suppose ; il m’arrêta avant que j’eusse franchi la porte. J’ai là, sur le dos de la main, sa marque, parmi tant d’autres. Les marques faites par son maître, vous pourriez les voir sur mes épaules… Imaginez-vous une perversité comparable à la mienne ? Il y avait un diable en moi qu’aucun chien ne pouvait vaincre ; je m’évadai encore aussitôt que je pus quitter mon lit, et cette fois je réussis. À la tombée de la nuit, je me trouvai, avec un morceau de pain en poche, au milieu de la lande. Je m’étendis sur la douce et fine bruyère, à l’abri d’une roche grise. Croyez-vous que je me sentisse seul ? Non ! J’étais loin de la canne du maître, loin de mes camarades, loin de ma mère, loin de mon beau-père ; et je passai cette nuit sous la protection de mon bon ami le rocher, me trouvant le plus heureux garçon de toute l’Écosse.

En écoutant le récit de cette misérable enfance, Mr. Brock commença de trouver moins étrange, moins inexplicable le caractère de l’homme qui lui parlait.

— Je dormis profondément, continua Midwinter. À mon réveil, le lendemain matin, je vis assis à côté de moi un robuste vieillard, avec un violon et deux chiens habillés de jaquettes écarlates, qui sautaient autour de lui. L’expérience m’avait rendu trop méfiant pour dire la vérité à l’homme quand il me fit ses premières questions. Il ne les pressa point. Il me donna un bon déjeuner, qu’il tira de sa valise, et me laissa jouer avec les chiens. Je vais te dire, fit-il, quand il eut gagné ma confiance de cette manière ; il te manque trois choses, mon petit bonhomme : il te faut un autre père, une nouvelle famille et un autre nom. Je serai ton père, tu auras les chiens pour frères, et si tu me promets de ne point le compromettre, je te donnerai mon propre nom par-dessus le marché. Ozias Midwinter junior, tu as eu un bon déjeuner ; si tu veux un bon dîner, suis-moi !

» Il se leva ; les chiens trottèrent derrière lui, et je trottai derrière les chiens. Quel homme était mon nouveau père ? me demanderez-vous. Une espèce de bohémien, monsieur, un ivrogne, un bandit, un voleur, et le meilleur ami que j’aie eu ! N’est-il point votre ami, l’homme qui vous donne la nourriture, un abri et de l’éducation ? Ozias Midwinter m’apprit à danser, à faire le saut périlleux, à marcher sur des échasses et à chanter au son de son violon. Tantôt nous parcourions les foires, jouant la comédie ; tantôt nous allions dans les cabarets des grandes villes, où nous amusions les buveurs. J’étais alors un garçon de onze ans, vif, gai. Je plaisais à ces gens, aux femmes surtout. J’étais assez vagabond déjà pour aimer cette vie. Les chiens et moi nous ne nous quittions pas, mangeant, buvant et dormant ensemble. Je ne puis penser à ces miens petits frères à quatre pattes, encore maintenant, sans un serrement de cœur. Que de coups nous partageâmes tous trois ! Combien de danses difficiles nous exécutâmes de compagnie ! Que de nuits passées ensemble, mêlant nos plaintes, sur le froid versant de la colline ! Je ne cherche pas à vous apitoyer, monsieur, je vous dis seulement la vérité. Cette vie, avec tous ses rudes côtés, était une vie faite pour moi, et ce bohémien sans éducation qui me donna son nom, brute comme il l’était, je l’aimais ».

— Un homme qui vous battait ! s’écria Mr. Brock au comble de l’étonnement.

— Ne vous ai-je pas dit, monsieur, que je vivais avec les chiens ? Avez-vous jamais entendu dire qu’un chien battu par son maître l’ait moins aimé pour cela ? Des centaines et des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants pauvres, eussent été, comme moi, attachés à cet homme, s’il leur eut donné, comme il n’y manqua jamais avec moi, à manger à leur faim. C’était presque toujours de la nourriture volée, et mon père adoptif en était généreux. Il usait rarement du bâton avec nous quand il n’avait point bu, mais cela l’amusait de nous entendre aboyer quand il était ivre. Il mourut ivre, et se livra à son amusement favori jusqu’à son dernier soupir. Un jour (j’étais depuis deux ans à son service), après nous avoir donné un bon dîner sur la lande, il s’assit le dos appuyé à une pierre et nous appela en jouant du bâton. Il fit d’abord aboyer les chiens et me siffla à mon tour. Je n’obéis pas avec empressement. Il avait bu plus que de coutume, et plus il buvait, plus il prenait plaisir à sa récréation du soir. Il était en belle humeur ce jour-là, et il me frappa si rudement que la force du coup lui fit perdre l’équilibre, son état d’ivresse le rendant d’ailleurs peu solide. Il tomba le visage dans une mare et resta là sans bouger. Les chiens et moi, nous nous tînmes à distance à le regarder ; nous pensions qu’il usait de ruse pour nous faire approcher afin de nous battre encore. Cela dura si longtemps que nous nous aventurâmes enfin près de lui. Je fus quelque temps à le soulever. Il me parut très lourd. Quand j’eus réussi à le mettre sur le dos, il était mort. Nous fîmes tout le bruit que nous pûmes ; mais les chiens étaient petits, moi aussi, et l’endroit était solitaire ; aucun secours ne vint. Je ramassai son violon et son bâton, je dis à mes deux frères : « Allons, il faut gagner notre vie nous-mêmes, à présent », et nous partîmes le cœur gros, tandis qu’il restait sur la lande. Si peu vraisemblable que cela vous paraisse, je le regrettai. Je gardai son vilain nom pendant toute ma vie errante, et j’ai encore assez du vieux levain en moi pour aimer à l’entendre. Midwinter ou Armadale, peu importe mon nom maintenant, nous causerons de cela plus tard ; vous devez connaître ce que j’ai de pire à dire sur moi.

— Pourquoi pas le meilleur ? demanda Mr. Brock avec douceur.

— Merci, monsieur, mais je suis ici pour dire la vérité. Passons, si vous le voulez bien, au second chapitre de mon histoire. Les chiens et moi, nous ne nous en tirâmes pas très bien après la mort de notre maître. Je perdis l’un de mes petits frères, le meilleur acteur des deux. Il me fut volé, et je ne le retrouvai jamais. Mon violon et mes échasses me furent pris ensuite, par un vagabond plus fort que moi. Ces malheurs nous rendirent, Tommy et moi – je vous demande pardon, monsieur, c’est le chien que j’appelais ainsi –, plus attachés l’un à l’autre que jamais. Il semblait que nous eussions tous deux le pressentiment que nos infortunes n’étaient point finies encore.

» Nous devions en effet être bientôt séparés. Nous n’étions voleurs ni l’un ni l’autre (notre maître s’étant borné à nous apprendre à danser), mais nous nous rendîmes coupables d’une intrusion sur les propriétés d’autrui. De jeunes créatures, même à moitié affamées, ne peuvent résister à courir les champs par une belle matinée. Tommy et moi, nous nous introduisîmes dans la plantation d’un gentleman. Le propriétaire veillait à son gibier, et le garde connaissait son service. J’entendis la détonation d’un fusil. Vous imaginez le reste. Dieu me préserve jamais d’une douleur pareille à celle que je ressentis quand je m’agenouillai près de Tommy, et le relevai mort et sanglant dans mes bras ! Le garde essaya de nous séparer, je le mordis comme un animal sauvage que j’étais. Il eut recours à son bâton ; il eût pu aussi bien le lever sur un arbre. Le bruit atteignit les oreilles de deux jeunes dames qui se promenaient à cheval près de là, filles du gentleman dont j’avais violé la propriété. Elles étaient trop bien élevées pour protester contre le droit sacré en vertu duquel on me maltraitait, mais elles avaient bon cœur, prirent pitié de moi et m’emmenèrent avec elles. Je me souviens des rires des gentlemen quand j’approchai des fenêtres de la maison avec mon petit chien dans les bras. Ne supposez pas que je me plaigne de leurs moqueries ; elles me rendirent service, en excitant l’indignation des jeunes dames. L’une d’elles me mena dans son jardin, et me montra une place où je pouvais enterrer mon chien sous les fleurs et être sûr qu’aucune autre main ne viendrait jamais le déranger. L’autre alla trouver son père et le persuada de m’employer dans la maison.

» Oui ! vous avez voyagé en compagnie d’un ancien valet. Je vous ai vu me regarder quand j’amusais Mr. Armadale en mettant le couvert à bord du yacht. Maintenant vous comprenez pourquoi je m’y entendais si bien. J’ai eu la bonne fortune de voir la société ; j’ai aidé à remplir son estomac et à cirer ses bottes. Mais mon séjour à l’office ne fut pas long. Avant d’avoir usé ma première livrée, il y eut un scandale dans la maison. L’éternelle histoire ; inutile de la répéter pour la millième fois : de l’argent laissé sur une table, et qu’on ne retrouva plus. Tous les domestiques avaient des antécédents auxquels ils pouvaient en appeler, excepté le valet, sur le compte duquel fut mis le vol. Je ne fus point poursuivi pour avoir pris ce que je n’avais ni touché ni vu, mais on me renvoya. Un matin je me rendis, vêtu de mes vieux habits, sur la tombe où reposait Tommy. Je baisai la terre ; je dis adieu à mon petit chien mort, et je me retrouvai encore perdu dans le monde, à l’âge de treize ans ! »

— Si seul et si jeune, demanda Mr. Brock, la pensée ne vous vint-elle pas de retourner chez vos parents ?

— Je revins chez moi la nuit même, monsieur. Je dormis dans la colline. Quelle autre maison était la mienne ? Deux jours après, je repris la route de la ville où je me remis à fréquenter les cabarets. Les grands chemins me paraissaient si déserts depuis que j’avais perdu les chiens ! C’est là que deux marins me ramassèrent. J’étais un garçon agile, et j’obtins une place dans la chambre des mousses à bord d’un caboteur. Mousse, cela veut dire vivre dans la fange, manger les restes, porter l’ouvrage d’un homme sur des épaules d’enfant et sentir la corde à intervalles réguliers.

» Le navire toucha aux Hébrides. Je fus aussi ingrat que par le passé envers mes bienfaiteurs : je m’enfuis encore. Quelques femmes me trouvèrent à moitié mort de faim dans une partie sauvage de l’île de Skye. C’était près de la côte, et les pêcheurs m’employèrent. Il y avait moins de coups à recevoir avec mes nouveaux maîtres, mais les combats avec le vent et le mauvais temps, les travaux pénibles eussent tué un garçon moins aguerri que moi. J’endurai cela jusqu’au commencement de l’hiver, et alors les pêcheurs me renvoyèrent. Je ne les blâme point. Les vivres étaient rares et les bouches nombreuses. La famine menaçant la communauté, pourquoi eussent-ils gardé un enfant inconnu ?

» Seule une grande ville m’offrait quelque chance de salut pendant l’hiver. J’allai donc à Glasgow, et faillis, dès mon arrivée, me jeter dans la gueule du loup. Je me tenais près d’une charrette vide, sur Broomielaw[4] quand je reconnus la voix de mon beau-père. Il était arrêté sur la chaussée, et, à ma grande terreur, à ma grande surprise, il parlait de moi avec quelqu’un de sa connaissance. Caché derrière le cheval du chariot, j’entendis assez de leur conversation pour comprendre que j’avais failli tomber entre ses mains avant mon embarcation sur le caboteur.

» J’avais rencontré vers cette époque un autre vagabond de mon âge ; nous nous étions querellés et séparés. Le jour suivant, mon beau-père fit des recherches dans ce même district, et un problème délicat se posa à lui : lequel des deux jeunes garçons (dont personne ne pouvait fournir un signalement exact) devait-il poursuivre ?

» L’un, à ce qu’on lui apprit, était connu sous le nom de Brown, et l’autre sous celui de Midwinter. Brown était bien le nom d’emprunt qu’un garçon futé s’étant enfui de chez lui devait choisir ; Midwinter, en revanche, un nom excentrique qu’il se fut bien gardé de prendre. En conséquence, on s’attacha à Brown, et on me laissa échapper. Je vous laisse à penser si je ne tins pas plus que jamais à mon nom de bohémien. Mais je pris encore une autre détermination : je résolus de quitter le pays. Je rôdai pendant deux jours autour du port. Je découvris le navire qui mettait le premier à la voile et parvins à me cacher à son bord. La faim faillit me faire sortir de ma cachette avant le départ, mais ces tortures m’étaient connues déjà, et je restai dans mon trou. Quand j’apparus sur le pont, on était en pleine mer, et il fallait soit me garder soit me jeter par-dessus bord. Le capitaine dit (il le pensait, j’en suis sûr) qu’il eût préféré m’envoyer à l’eau, mais la loi protège parfois même le misérable. Ce fut ainsi que je me fis marin, et que j’appris à devenir assez habile (je vous ai vu le remarquer) pour être de quelque utilité à bord du yacht de Mr. Armadale. Je fis plus d’un voyage, changeai souvent de bâtiment. Je parcourus une partie du monde et me serais accoutumé à cette vie si j’avais pu plier mon caractère à l’obéissance. J’avais appris beaucoup, mais non à me vaincre, et je passai une partie de mon dernier voyage vers Bristol dans les fers. Accusé de rébellion envers un de mes officiers, je vis l’intérieur d’une prison pour la première fois de ma vie.

» Vous m’avez écouté, monsieur, avec une patience extraordinaire, et je suis content de vous dire en retour, que nous touchons à la fin de mon histoire. Vous avez trouvé quelques livres, si je me souviens bien, dans ma valise, quand on la fouilla dans le Somerset ? »

Mr. Brock répondit par l’affirmative.

— Ces livres marquent une nouvelle phase de ma vie. Mon emprisonnement fut d’assez courte durée. Ma jeunesse plaida peut-être pour moi. Peut-être aussi les magistrats prirent-ils en considération le temps que j’avais passé dans les fers à bord du vaisseau. Enfin, je venais d’atteindre dix-sept ans lorsque je me retrouvai libre.

» Je n’avais point d’amis pour me recevoir, je ne savais où aller. La vie de marin, après ce qui m’était arrivé, m’inspirait un profond dégoût. Je me mêlai à la foule sur le pont de Bristol, me demandant ce que je pourrais faire de ma liberté. Je ne sais si la prison m’avait changé ou si l’approche de l’âge adulte avait modifié mon caractère, toujours est-il que le plaisir insouciant que je prenais autrefois à ma vie errante n’avait plus le même goût. Un terrible sentiment de solitude m’accablait tandis que j’errais dans Bristol jusque tard dans la nuit, fuyant le désert des campagnes. Je regardais les lumières brillant aux fenêtres des maisons, enviant les gens heureux qui les habitaient. Un mot de conseil m’eût été bon alors. Eh bien ! il me fut donné : un policeman me dit de passer mon chemin. Il avait raison, que pouvais-je faire d’autre ? Je regardai le ciel et j’y reconnus l’amie de mes nuits de veille sur la mer, l’étoile Polaire. Tous les points du compas me sont indifférents, pensai-je, je vous suivrai. Mais l’étoile ne voulut pas me tenir compagnie cette nuit-là. Elle se cacha derrière un nuage et me laissa seul sous la pluie et dans l’obscurité.

» Je gagnai à tâtons un hangar ; je m’endormis et rêvai du temps où je servais mon maître bohémien, où je vivais avec les chiens. Dieu ! que n’aurais-je point donné quand je m’éveillai pour sentir le petit museau froid de Tommy dans ma main ! Pourquoi m’étendre sur ces souvenirs ? Vous ne devriez pas m’encourager, monsieur, en m’écoutant si patiemment.

» Après avoir ainsi erré pendant une semaine, sans espérance, sans but devant moi, je me trouvai dans les rues de Shrewsbury, arrêté devant la devanture d’un libraire. Un vieillard vint sur le pas de la porte, embrassa la rue du regard et m’aperçut. « Voulez-vous de l’ouvrage ? me demanda-t-il, et serez-vous raisonnable pour le salaire ? ». L’espoir d’avoir quelque chose à faire et une créature humaine à qui parler me tenta, et je travaillai toute cette journée comme homme de peine dans le magasin, moyennant un shilling. Je fus encore employé dans la maison les jours suivants. Au bout d’une semaine, je montai en grade ; je balayais la boutique et la fermais. Bientôt on me confia la livraison des paquets, et je remplaçai le commis quand il quitta la place.

» Le bonheur ! me direz-vous. J’avais donc enfin trouvé un ami… J’étais en vérité tombé sur le plus intraitable avare d’Angleterre, et j’avais fait mon chemin dans le petit monde de Shrewsbury par un procédé commercial bien connu : en me vendant meilleur marché que mes concurrents. L’emploi à la boutique avait été refusé par tous les hommes inoccupés de la ville, et je l’avais pris. Le porteur en titre ne recevait jamais sa paye à la fin de la semaine, sans protester ; j’acceptai deux shillings de moins, et ne me plaignis point. Le commis, mécontent de sa nourriture et de ses gages, quitta la maison ; je reçus la moitié de son salaire, et vécus satisfait de ce qu’il avait dédaigné.

» Jamais il n’y eut deux hommes mieux assortis que le libraire et moi ! Il n’avait qu’un seul but, trouver des gens qui voulussent travailler pour lui à moitié prix. Je n’avais qu’un seul but, trouver quelqu’un qui me donnât asile. Sans avoir un seul point en commun, sans que la moindre nuance d’un sentiment, amical ou hostile, se développât entre nous, sans nous souhaiter ni le bonjour ni le bonsoir quand nous nous séparions le soir ou nous retrouvions le matin, nous vécûmes seuls dans cette maison, étrangers l’un à l’autre du premier au dernier jour, pendant deux années entières. Triste existence pour un garçon de mon âge, n’est-il pas vrai ? Mais vous êtes clergyman et érudit, et vous comprendrez sûrement ce qui me rendit cette vie supportable ».

Mr. Brock se rappela les volumes à moitié usés trouvés dans le sac du sous-maître :

— Ce sont les livres, n’est-ce pas ?

Les yeux de Midwinter s’éclairèrent d’une lumière nouvelle.

— Oui ! dit-il, les livres ! Généreux amis qui m’accueillirent sans méfiance, maîtres indulgents qui ne me maltraitèrent jamais. Les seules années de ma vie que je puisse regarder avec quelque orgueil sont celles que je passai dans cette maison. Le seul plaisir sans mélange que j’aie jamais goûté est celui que je sus trouver moi-même sur les rayons de l’avare. Matin et soir, durant les longues veillées d’hiver et les tranquilles journées d’été, je bus à la fontaine du savoir, sans me lasser jamais du breuvage.

» Il y avait peu de clients à servir, car les livres étaient pour la plupart sérieux et scientifiques. Je n’avais pas de responsabilités, puisque les comptes étaient tenus par mon maître et que seule la menue monnaie était autorisée à passer par mes mains. L’avare en sut bientôt assez sur moi pour comprendre qu’il pouvait compter sur mon honnêteté, et que ses mauvais traitements ne lasseraient pas ma patience. La seule découverte que je fis, quant à moi, sur son caractère agrandit la distance entre nous jusqu’à ses dernières limites : il était opiomane et, quoique chiche en toutes choses, il se montrait prodigue avec le laudanum. Jamais il n’avoua ce vice caché ; jamais je ne lui montrai que je l’avais découvert. Il prenait son plaisir en cachette, et je prenais le mien de mon côté. Semaine après semaine, mois après mois, nous restâmes ainsi, sans qu’un mot de sympathie s’échangeât entre nous, moi seul au comptoir avec mon livre, lui seul dans le parloir avec son registre, à peine visible à travers les vitres sales de la porte, quelquefois absorbé des heures entières par l’extase que lui procurait l’opium.

» Le temps passa sans y rien faire. Deux années s’écoulèrent au bout desquelles nous n’avions pas changé. Un matin, alors que s’ouvrait la troisième année, mon maître ne vint pas comme à l’ordinaire me porter mon déjeuner. Je montai l’escalier et le trouvai immobile dans son lit. Il refusa de me confier les clefs de l’armoire et de me laisser appeler un médecin. J’achetai un morceau de pain et retournai à mes livres, avec aussi peu de compassion pour lui, je l’avoue, qu’il en eût témoigné à mon égard dans les mêmes circonstances. Une heure ou deux heures plus tard, ma lecture fut interrompue par l’arrivée d’un de nos clients, médecin à la retraite. Il monta chez mon maître. J’étais content d’être débarrassé de lui et repris mon livre. Il redescendit et me dérangea encore : « Je n’ai pas grande sympathie pour vous, mon garçon, dit-il, mais je crois de mon devoir de vous avertir que vous aurez bientôt à chercher une autre place. Vous n’êtes pas bien vu en ville, et vous aurez peut-être quelque difficulté à en retrouver une autre. Faites-vous donner par votre maître un certificat, avant qu’il soit trop tard ». Il me parlait froidement. Je le remerciai aussi froidement, et j’obtins mon certificat le même jour. Pensez-vous que mon maître me l’accorda sans me le faire payer ? Non ! Il marchanda avec moi jusque sur son lit de mort. Il me devait un mois de mes gages, et ne voulut pas écrire une ligne pour moi tant que je ne promis pas de le tenir quitte de sa dette.

» Trois jours après il mourait, se félicitant d’avoir joué son commis. Ah ! ah ! murmura-t-il, lorsque le docteur m’appela solennellement pour prendre congé de lui. Je vous ai eu à bon marché ! Le constat était-il aussi cruel que cela pour Ozias Midwinter ? Je ne le pense pas. J’en étais là, jeté dans le monde une fois encore, mais certainement avec un meilleur avenir devant moi. J’avais appris tout seul à lire le latin, le grec et l’allemand ; j’avais mon certificat qui parlait pour moi. Mais tout fut inutile ! Le docteur avait raison, je n’étais point aimé en ville. Les gens du peuple me haïssaient pour avoir vendu mes services à l’avare à si bas prix. Quant aux bourgeois, je leur inspirais (Dieu sait à quel point !) ce que j’ai toujours inspiré à tous, à l’exception de Mr. Armadale, un sentiment immédiat de défiance. Je ne pouvais rien à cela, et c’en fut fini de moi dans les beaux quartiers. Il est probable que j’eusse mangé toutes mes maigres économies de deux années de travail sans une annonce que je vis dans un journal. On demandait un sous-maître pour une école. La modicité honteuse de la somme offerte me décida à me présenter, et j’obtins la place. Comment je réussis et ce qui m’advint, vous le savez. Le fil de mon histoire est démêlé, et ma vie est débarrassée de son mystère. Vous savez maintenant le pire me concernant ».

Un moment de silence suivit ces derniers mots. Midwinter quitta la fenêtre et s’avança vers la table avec la lettre de Wildbad dans la main.

— La confession de mon père vous a dit qui je suis, et la mienne vous a appris ce qu’a été ma vie, reprit-il, sans voir la chaise que Mr. Brock lui indiquait. J’ai promis de vous la faire connaître tout entière quand je suis entré dans cette chambre. Ai-je rempli ma promesse ?

— Il est impossible d’en douter, répliqua Mr. Brock. Vous venez de gagner le droit à ma confiance et à ma sympathie. Je serais vraiment impardonnable, sachant ce que je sais de votre enfance et de votre jeunesse, si je n’éprouvais un peu des sentiments d’Allan pour l’ami d’Allan.

— Merci, monsieur, fit Midwinter gravement et simplement.

Pour la première fois, il s’assit en face de Mr. Brock.

— Dans quelques heures vous aurez quitté cette ville. Je veux, si je le puis, que vous partiez l’esprit tranquille. Nous avons, avant de nous séparer, encore quelque chose à nous dire. Mes futures relations avec Mr. Armadale n’ont pas été réglées, et la sérieuse question soulevée par la lettre de mon père n’a point encore été discutée entre nous.

Il se tut et regarda avec une lueur d’impatience la chandelle briller dans l’aube naissante. L’effort qu’il faisait pour parler avec calme et pour cacher ses émotions lui devenait évidemment de plus en plus pénible.

— Il se peut que j’aide votre décision, dit-il, si je vous dis comment, en lisant cette lettre, puis en réfléchissant calmement à ce qu’elle impliquait, j’ai pris le parti d’agir envers Mr. Armadale au sujet de cette similitude de nom.

Il s’arrêta et jeta un second regard d’impatience sur la bougie allumée.

— Voulez-vous excuser la fantaisie d’un homme bizarre ? demanda-t-il avec un faible sourire. Je désire éteindre cette bougie. J’ai besoin de parler de ce nouveau sujet dans une nouvelle lumière.

Tout en parlant il souffla la bougie, et les premiers rayons de l’aube entrèrent dans la chambre.

— Je dois implorer encore votre patience, reprit-il, car il me faut revenir sur moi-même et sur mon passé.

» Je vous ai déjà dit que mon beau-père avait cherché à me retrouver, quelques années après ma fuite de l’école écossaise. Il ne fut poussé à cette démarche par aucune inquiétude personnelle, mais seulement en tant qu’agent des curateurs de mon père. En vertu de leur pouvoir, ils avaient vendu les propriétés de la Barbade (à l’époque de l’émancipation des esclaves et de la ruine des propriétés coloniales) pour ce qu’ils en avaient pu retirer. Ayant placé le produit de cette vente, ils avaient dû mettre de côté une somme pour mon éducation. Forcés de s’occuper de moi, ils essayèrent de me retrouver. La tentative fut inutile, vous le savez. Un peu plus tard, comme je l’ai appris depuis, une annonce (dont je n’eus jamais connaissance) fut publiée dans les journaux à mon intention. Plus tard encore, quand j’eus atteint vingt et un ans, une seconde annonce (que je lus, celle-ci) offrit une récompense à qui pourrait donner des preuves de ma mort. Si je vivais, j’avais droit à ma majorité à la moitié de l’argent provenant du domaine ; si j’étais mort, le tout devait revenir à ma mère. Je me présentai chez les hommes de loi, et j’appris d’eux ce que je viens de vous dire. Après quelques difficultés pour prouver mon identité, après une entrevue avec mon beau-père et un message de ma mère, qui eut pour résultat d’augmenter encore notre vieille inimitié, mon droit fut prouvé, et mon argent est maintenant placé en fonds publics, sous le nom qui est réellement le mien ».

Mr. Brock se rapprocha de la table ; il comprenait maintenant où le jeune homme voulait en venir.

— Deux fois par an, continua Midwinter, je dois signer pour toucher mon revenu. À tous les autres moments et dans toutes les autres circonstances, je puis cacher mon identité sous le premier nom venu. C’est sous le nom d’Ozias Midwinter que Mr. Armadale m’a connu, c’est sous le nom d’Ozias Midwinter qu’il me connaîtra jusqu’à la fin de mes jours. Quel que soit le résultat de cette entrevue – que je gagne votre confiance ou que je la perde –, soyez assuré que votre élève ne connaîtra jamais l’horrible secret que je vous ai confié. Cette résolution n’a rien d’extraordinaire, car, comme vous le savez déjà, je ne fais aucun sacrifice en conservant mon nom d’emprunt. Il n’y a rien de louable dans ma conduite, c’est celle d’un homme reconnaissant. Si l’histoire des noms est un jour racontée, elle ne peut s’arrêter au crime de mon père ; il faudra dire aussi celle du mariage de Mrs. Armadale. J’ai entendu son fils parler d’elle ; je sais combien il respecte sa mémoire. Je prends Dieu à témoin que ce n’est pas par moi qu’il apprendra jamais à la chérir moins tendrement.

Ces mots furent dits avec une simplicité qui réveilla les plus profondes sympathies du révérend. Ils le ramenèrent au lit de mort de Mrs. Armadale. Là, assis devant lui, était l’homme sur lequel elle avait appelé sa méfiance dans l’intérêt de son fils ; et cet homme, de sa propre volonté, s’imposait l’obligation de respecter son secret par amitié pour Allan ! Le souvenir de ses efforts passés pour entraver l’amitié qui inspirait un tel dévouement se dressa devant Mr. Brock comme un remords. Il tendit pour la première fois la main à Midwinter :

— En son nom, et au nom de son fils, dit-il avec chaleur, je vous remercie.

Midwinter posa sans répondre la lettre de son père ouverte devant lui.

— Je pense que je n’ai rien oublié de ce qu’il était de mon devoir de dire, dit-il enfin, avant que nous nous occupions de cette lettre. Ce qui pourrait vous sembler encore étrange dans ma conduite envers vous et Mr. Armadale s’explique maintenant de soi-même. Vous pouvez aisément imaginer la curiosité et la surprise que je dus éprouver (ignorant comme je l’étais de la vérité), quand le nom de Mr. Armadale me frappa pour la première fois comme un écho du mien. Vous comprenez sans nul doute pourquoi j’hésitai à lui dire que j’étais son homonyme : je craignais de ternir mon image dans votre esprit, si ce n’est dans le sien, en avouant que je m’étais présenté sous un nom d’emprunt. Après ce que vous venez d’apprendre de ma vie vagabonde, vous vous étonnerez peu du silence obstiné que j’ai gardé sur ce qui me concerne, dans un temps où je ne sentais pas la responsabilité de la confession de mon père peser sur moi. Nous pourrons revenir à ces explications personnelles, si vous le voulez, une autre fois. Elles ne doivent pas nous éloigner des intérêts plus graves que nous devons régler avant que vous quittiez cette ville. Il nous faut maintenant…

Sa voix trembla, et il tourna brusquement son visage du côté de la fenêtre comme pour le cacher au révérend.

— Il nous faut maintenant, répéta-t-il, tandis que la main qui tenait la lettre se mettait à trembler, en venir à l’assassinat à bord du navire marchand, et à la recommandation que mon père m’a adressée de sa tombe.

Et, craignant sans doute d’éveiller Allan, couché dans la chambre voisine, il lut les terribles mots que la plume de l’Écossais avait écrits à Wildbad au fur et à mesure qu’ils tombaient des lèvres de son père :

… Fuyez la veuve de l’homme que j’ai tué, si elle vit encore. Fuyez cette femme de chambre dont la main perverse a aplani les difficultés du mariage, si elle est encore à son service ; plus que tout, évitez l’homme qui porte le même nom que vous. Quittez même votre bienfaiteur si son influence devait vous rapprocher de cet homme, abandonnez la femme qui vous aime, si cette femme est un lien entre vous et lui. Cachez-vous de lui sous un nom supposé. Mettez les montagnes et les mers entre vous ; soyez ingrat, soyez implacable, soyez tout ce qui répugnera le plus à vos meilleurs instincts, plutôt que de vivre sous le même toit et que de respirer le même air que cet homme. Ne permettez jamais que les deux Allan Armadale se rencontrent en ce monde, jamais, jamais, jamais…

Après avoir lu ces lignes, il repoussa le manuscrit loin de lui sans lever les yeux. Sa réserve ombrageuse, sur le point de l’abandonner quelques instants auparavant, s’était de nouveau emparée de lui. Ses yeux redevinrent inquiets, le ton de sa voix changea. Un étranger qui, ayant entendu son histoire, l’eût vu en cet instant eût pensé : « Il a le regard trouble, l’air mauvais ; il est bien en tous points le fils de son père ».

— J’ai une question à vous poser, dit Mr. Brock, rompant le silence : Pourquoi venez-vous de lire ce passage de la lettre ?

— Pour me forcer à vous dire la vérité. Il faut que vous sachiez combien il y a de mon père en moi, avant de me laisser à Mr. Armadale comme ami. Lorsque j’ai reçu cette lettre hier matin, j’ai été envahi par un pressentiment qui m’a conduit vers le rivage avant de briser le cachet. Croyez-vous que les mortels puissent revenir dans le monde où ils ont vécu ? Je crois que mon père a ressuscité par cette splendide matinée, sous le rayonnement du radieux soleil et au grondement de la joyeuse mer. Il m’a regardé tandis que je lisais. Quand j’en suis arrivé aux mots que vous venez d’entendre, quand j’ai compris que ce qu’il redoutait en mourant était arrivé, j’ai senti l’effroi qui tortura ses derniers moments me pénétrer à mon tour. J’ai lutté contre moi-même comme il eût désiré que je luttasse. J’ai fait tous mes efforts pour devenir ingrat, impitoyable ; j’ai pensé sans aucune pitié « à mettre les montagnes et les mers entre moi et l’homme qui porte mon nom ». Des heures ont passé avant que je pusse prendre sur moi de revenir à l’hôtel et de courir le risque de me retrouver face à Allan Armadale. Quand je suis enfin rentré, et que je l’ai rencontré sur l’escalier, il m’a semblé que je le regardais avec les mêmes yeux que ceux avec lesquels mon père regarda le sien lorsque la porte de la cabine se referma entre eux. Tirez-en vos conclusions, monsieur. Dites, si vous le voulez, que mon père m’a laissé en héritage sa croyance superstitieuse en la destinée. Je ne discuterai point cela. Hier, cette loi superstitieuse était bien la mienne. La nuit est venue avant que j’eusse pu m’arrêter à des pensées plus calmes, plus consolantes. Enfin j’y suis parvenu. Vous pouvez constater en ma faveur que j’ai triomphé de l’influence de cette horrible lettre. Savez-vous ce qui m’y a aidé ?

— Vous vous êtes raisonné ?

— Je ne sais point raisonner ce que j’éprouve.

— Avez-vous eu recours à la prière ?

— Je n’étais point disposé à prier.

— Et cependant quelque chose vous a amené à de meilleurs sentiments, à une vue plus saine des choses ?

— En effet.

— Qu’est-ce donc alors ?

— Mon affection pour Allan Armadale.

Il hasarda un regard plein de doute, presque timide, vers Mr. Brock. Et, de nouveau, ayant fait cette réponse, il se leva brusquement et retourna dans l’embrasure de la fenêtre.

— N’ai-je pas le droit de parler de lui en ces termes ? demanda-t-il en cachant son visage au révérend. N’ai-je point été à même de l’apprécier ? Souvenez-vous comment jusqu’alors les autres hommes avaient agi avec moi. Aussi je fus tout à lui, lorsque pour la première fois je vis sa main tendue vers moi, lorsque pour la première fois j’entendis sa voix me parler dans ma maladie. D’autres mains amies m’avaient-elles été tendues depuis mon enfance ? Non ! je n’avais jamais connu que celles qui s’étaient levées pour me menacer ou me frapper. Comment avais-je entendu la voix des hommes jusqu’alors ? Comme une voix me raillant, me maudissant, s’enflant de calomnies dans mon dos. Sa voix à lui m’a dit : « Prenez courage, Midwinter ! Nous vous guérirons, vous serez assez fort dans une semaine pour venir faire un tour avec moi dans notre campagne du Somerset ». Rappelez-vous les coups de bâton du bohémien ; rappelez-vous ces monstres me regardant en riant quand je m’approchais des fenêtres, mon petit chien mort dans les bras ; pensez au maître qui me vola mes gages à sa dernière heure, et demandez à votre cœur si le misérable qu’Allan Armadale a traité en égal, en ami, en a trop dit en disant qu’il l’aimait. Je l’aime ! Je le répète malgré moi. J’aime jusqu’à la terre que foulent ses pieds ! Je donnerais ma vie, oui, la vie qui m’est précieuse maintenant, parce que sa bonté me l’a faite heureuse. Je vous répète que je donnerais ma vie…

Les paroles moururent sur ses lèvres ; ses nerfs cédèrent. Il étendit une main d’un geste suppliant vers Mr. Brock ; sa tête vint toucher le rebord de la fenêtre, et il fondit en larmes.

Même en cet instant, la dure contrainte à laquelle il avait été habitué toute sa vie le soutint contre son émotion. Il n’attendait aucune commisération, il n’espérait aucune indulgence humaine pour sa faiblesse. La nécessité cruelle de se maîtriser était présente à son esprit, tandis que les larmes coulaient sur ses joues.

— Donnez-moi une minute, dit-il faiblement. Je vais reprendre le dessus. Je ne vous gênerai plus de la sorte.

Fidèle à sa résolution, en une minute il avait repris ses esprits et reprenait d’une voix apaisée :

— Retournons, monsieur, aux pensées meilleures qui m’ont amené cette nuit dans votre chambre. Je ne puis que répéter que je ne me serais jamais soustrait à la menace de cette lettre, si je n’avais aimé Allan Armadale d’une affection fraternelle. Je me suis dit : « Si la pensée de le quitter me brise le cœur, c’est que cette pensée est mauvaise ! ». Quelques heures se sont écoulées depuis, et je suis dans la même disposition. Je ne puis croire, je ne veux pas croire qu’une amitié qui ne s’est établie que par la bonté d’un côté et la gratitude de l’autre puisse avoir une issue fatale.

» Jugez, vous, le clergyman, entre le père mort qui a écrit ces pages et le fils qui vous parle ! À quoi suis-je appelé, maintenant que je respire le même air et que je vis sous le même toit que le fils de l’homme tué par mon père ? Perpétuerai-je le crime ou le réparerai-je en dévouant toute ma vie au fils de la victime ? De ces deux pensées, c’est la seconde que je veux faire mienne, et je m’y tiendrai quoi qu’il arrive. C’est la force de cette conviction qui m’a poussé ici, pour vous confier le secret de mon père, vous confesser ma misérable histoire. C’est la force de cette conviction qui me fait vous adresser en toute franchise la seule question qui tienne après ce que je viens de vous dire. Votre élève démarre aujourd’hui une nouvelle vie, à l’aube de laquelle il se trouve singulièrement seul ; il lui faut absolument un compagnon de son âge, sur lequel il puisse s’appuyer. Le moment est venu, monsieur, de décider si je dois être ou non ce compagnon. Après tout ce que vous venez d’entendre d’Ozias Midwinter, dites-moi sincèrement si vous voulez l’accepter pour ami d’Allan Armadale ?

Mr. Brock répondit à cette demande loyale avec une franchise sans retenue :

— Je crois en votre affection pour Allan, dit-il, et je suis persuadé que vous avez dit la vérité. Un homme qui a produit cette impression sur moi est un homme en qui je dois avoir confiance. J’ai confiance en vous.

Midwinter se leva brusquement ; son brun visage se colora d’un rouge profond, ses yeux brillèrent et s’arrêtèrent avec assurance sur le révérend :

— Une idée ! s’écria-t-il en arrachant l’un après l’autre les feuillets de la lettre au lien qui les tenait ensemble. Détruisons le dernier chaînon qui nous rattache au passé ! Que cette confession soit réduite en cendres avant que nous nous séparions !

— Attendez ! fit Mr. Brock. Avant de la brûler, nous devons la consulter une dernière fois.

Les feuillets du manuscrit tombèrent des mains de Midwinter.

Mr. Brock les ramassa et les assembla avec soin, jusqu’à ce qu’il eût trouvé la dernière page.

— Je considère les craintes de votre père comme vous le faites vous-même, dit le révérend, mais il vous donne un avertissement que vous ferez bien, dans l’intérêt d’Allan, et dans le vôtre, de ne point négliger. Le dernier chaînon du passé ne sera pas détruit quand vous aurez brûlé ces pages. Un des acteurs de cette histoire de trahison et de meurtre existe encore. Lisez.

Il tendit la page à travers la table, pointant son doigt sur l’une des phrases. Dans son agitation, Midwinter ne comprit pas ce que lui désignait le révérend et lut : Fuyez la veuve de l’homme que j’ai tué, si elle vit encore.

— Pas cela, dit le révérend, plus bas.

Midwinter lut : Fuyez cette femme de chambre dont la main perverse a aplani les difficultés du mariage, si elle est encore à son service.

— La femme de chambre et la maîtresse se sont séparées, dit Mr. Brock, au moment du mariage. La femme de chambre et la maîtresse se sont revues depuis dans le Somerset, chez Mrs. Armadale, l’année dernière. J’ai moi-même croisé cette personne dans le village, et je sais que sa visite a précipité la mort de la mère d’Allan. Attendez un peu et remettez-vous. Je vois que je vous ai surpris.

Ozias attendit ainsi qu’on le lui conseillait. Ses couleurs s’effacèrent ; il devint d’une pâleur grise, et la flamme de ses yeux bruns s’éteignit lentement. Ce que le révérend venait de dire l’avait profondément bouleversé. Il y avait, de la frayeur sur son visage, tandis qu’il restait assis, perdu dans ses pensées. La lutte de la nuit se renouvelait-elle déjà ? Sentait-il l’horreur de la superstition héréditaire l’envahir de nouveau ?

— Pouvez-vous me mettre en garde contre cette femme ? demanda-t-il après un long silence. Pouvez-vous me dire son nom ?

— Je ne puis vous apprendre que ce que Mrs. Armadale m’a dit, répondit Mr. Brock. La femme a avoué s’être mariée dans le long intervalle de temps écoulé depuis leur séparation. Mais pas un mot de plus ne lui a échappé sur sa vie passée. Elle venait demander de l’argent à Mrs. Armadale, prétendant être dans la détresse. Elle a obtenu l’argent et a quitté la maison, refusant fermement quand on le lui a demandé de donner son nom de femme mariée.

— Vous l’avez vue vous-même dans le village. À quoi ressemble-t-elle ?

— Je ne saurais le dire. Son voile était baissé.

— Vous pouvez me dire au moins ce que vous avez vu.

— Certainement. Lorsqu’elle s’est approchée de moi, j’ai pu remarquer sa démarche gracieuse. Sa silhouette m’a semblé agréable, légèrement plus grande que la moyenne. J’ai noté, lorsqu’elle m’a demandé le chemin de la maison de Mrs. Armadale, que ses manières étaient celles d’une lady, et que le ton de sa voix était remarquablement doux et séduisant. Enfin, je puis vous dire qu’elle portait un voile noir, un chapeau et une robe de soie de même couleur, et un châle de Paisley rouge. Je sens qu’il vous faudrait de plus amples détails pour pouvoir la reconnaître, malheureusement…

Il se tut. Midwinter était penché sur la table, et Mr. Brock sentit soudain sa main sur son bras.

— Serait-il possible que vous connaissiez cette femme ? demanda le révérend, surpris de son brusque changement d’attitude.

— Non.

— Qu’ai-je dit alors qui ait pu vous étonner ainsi ?

— Vous souvenez-vous de la femme qui s’est jetée dans la Tamise à bord du steamer ? de la femme qui a causé cette série de morts, et ouvert ainsi à Allan la succession de Thorpe-Ambrose ?

— Je me souviens de la description qu’en faisait le rapport de la police.

— Cette femme, continua Midwinter, avait une démarche gracieuse et une jolie silhouette ; elle portait un voile noir, et un châle de Paisley rouge.

Il se tut, lâcha le bras de Mr. Brock, et reprit son siège.

— Serait-ce la même ? murmura-t-il comme pour lui-même. Y a-t-il une fatalité qui poursuit les hommes dans le noir ? et est-elle en train de nous poursuivre en la personne de cette femme ?

Si cette conjecture était juste, cet incident, qui semblait ne se relier en rien aux faits du passé, était au contraire le seul anneau qui complétât la chaîne fatale. Le bon sens de Mr. Brock repoussa instinctivement cette conclusion. Il regarda Midwinter avec un sourire de compassion.

— Mon jeune ami, dit-il avec bonté, avez-vous écarté de votre esprit autant que vous le pensez toute idée superstitieuse ? Ce que vous venez de dire est-il digne des bonnes résolutions que vous avez prises cette nuit ?

La tête de Midwinter se pencha sur sa poitrine, la rougeur monta à ses joues, et il soupira amèrement.

— Vous commencez à douter de ma sincérité, dit-il. Je ne puis vous en blâmer.

— Je crois en votre sincérité aussi fermement que jamais, répondit Mr. Brock. Je doute seulement que vous ayez fortifié les côtés faibles de votre nature autant que vous le supposez. Vous n’êtes pas le seul qui ait été vaincu plusieurs fois avant de triompher. Je ne vous blâme point, je ne manque pas de confiance en vous. Je vous fais seulement cette remarque pour vous mettre en garde contre vous-même. Allons, allons ! Laissez le bon sens l’emporter, et vous conviendrez avec moi qu’il n’y a aucune raison de croire que la femme rencontrée dans le Somerset soit la même que celle du steamer. Un vieillard devait-il avoir besoin de rappeler à un jeune homme comme vous qu’il y a des milliers de jolies femmes en Angleterre, qui portent des robes de soie noire et des châles de Paisley rouges ?

Midwinter se rendit à ce raisonnement ; un observateur plus éclairé que Mr. Brock eût même trouvé qu’il y cédait avec trop d’empressement.

— Vous avez raison, monsieur, et j’ai tort, dit-il. Quantité de femmes pourraient répondre à cette description. J’ai perdu mon temps à m’égarer dans d’oisives divagations au lieu de m’en tenir aux faits. Si cette personne cherche jamais à approcher d’Allan, je dois être préparé à la repousser.

En parlant, il feuilletait les pages éparses sur la table ; il en prit une et l’examina attentivement :

— Voici quelque chose de positif, reprit-il ; ceci m’apprend son âge. Elle avait douze ans à l’époque du mariage de Mrs. Armadale, treize ans à la naissance d’Allan, qui en a vingt-deux ; elle a donc aujourd’hui trente-cinq ans. Ainsi, je sais son âge. Je sais encore qu’elle a des motifs pour se taire au sujet de son mariage. C’est toujours quelque chose de gagné, cela pourra nous conduire avec le temps à en apprendre davantage.

Son regard s’éclaira et s’arrêta sur Mr. Brock.

— Suis-je dans le bon chemin, maintenant, monsieur ? Ne fais-je pas de mon mieux pour profiter de l’avis que vous avez eu la bonté de me donner ?

— Vous faites la preuve de votre bon sens, répondit le révérend, l’encourageant, avec toute la promptitude d’un Anglais à nier les vertus de la plus noble des facultés humaines, à brider son imagination. Vous vous aplanissez le chemin du bonheur.

— Le croyez-vous ? fit Ozias, pensif.

Il chercha encore dans les papiers et s’arrêta sur une nouvelle page.

— Le navire ! s’écria-t-il en changeant de couleur et en redevenant nerveux.

— Quel navire ? demanda le révérend.

— Celui sur lequel le crime fut commis, répondit Midwinter, en montrant pour la première fois des signes d’impatience, le navire sur lequel la main de mon père ferma à clef la porte de la cabine.

— Et bien ? fit Mr. Brock.

Le jeune homme parut ne pas entendre la question. Ses yeux restaient fixés avec, une attention intense sur la page qu’il lisait.

— … un navire français qui faisait le commerce de bois ; son nom était La Grâce-de-Dieu… Si la certitude de mon père avait été la bonne, si la fatalité m’avait suivi pas à pas, dans le cours de mes voyages, j’eusse rencontré ce navire.

Il leva de nouveau les yeux sur Mr. Brock :

— J’en suis convaincu maintenant, dit-il ; ces femmes sont deux personnes différentes.

Mr. Brock secoua la tête.

— Je suis content que vous en soyez arrivé à cette conclusion, fit-il ; mais j’aurais préféré que vous y soyez parvenu par une autre route.

Midwinter bondit sur ses pieds avec ferveur, saisit à deux mains les pages du manuscrit et les jeta dans le foyer vide.

— Pour l’amour de Dieu, laissez-moi la brûler ! s’écria-t-il ; aussi longtemps que cette lettre existera, je la lirai ; et tant que je la lirai, mon père l’emportera, malgré moi !

Mr. Brock montra la boîte d’allumettes. Une minute après, la confession était en flammes. Lorsque le feu eût consumé le dernier morceau de papier, Midwinter poussa un soupir de soulagement.

— Je puis dire comme Macbeth[5] : « Lui détruit, je redeviens homme ! » s’écria-t-il avec une gaieté fiévreuse. Vous paraissez fatigué, monsieur, et ce n’est pas étonnant, ajouta-t-il plus bas. Je vous ai tenu trop longtemps éveillé. Je vais vous quitter. Soyez assuré que je me souviendrai de ce que vous m’avez dit. Je vous promets de protéger Allan contre tout ennemi, homme ou femme, qui voudrait s’attaquer à lui. Merci, monsieur, un million de fois merci ! Je suis venu dans cette chambre le plus misérable des hommes, je la quitte aussi heureux que les oiseaux qui chantent dehors !

Il allait ouvrir la porte, lorsque les rayons du soleil levant glissèrent à travers la fenêtre et vinrent toucher les cendres noires amoncelées dans le foyer. La vive imagination de Midwinter s’exalta soudain à cette vue.

— Regardez, dit-il joyeusement. Les promesses de l’avenir brillent sur les cendres du passé !

Une inexplicable pitié pour cet homme, au moment de sa vie où il en avait le moins besoin, serra le cœur du révérend quand il se retrouva seul.

— Pauvre garçon ! dit-il, désagréablement surpris lui-même du mouvement de compassion qui venait de lui échapper. Pauvre garçon !

III

Jour et nuit

Les heures du matin avaient fui, l’après-midi était venue, et Mr. Brock était en route pour le Somerset.

Après avoir quitté le révérend dans le port de Douglas, les deux jeunes gens retournèrent à Castletown et se séparèrent à la porte de l’hôtel. Allan pour se rendre sur le bord de la mer et surveiller son yacht, Midwinter pour se retirer dans sa chambre et prendre le repos dont il avait besoin après une nuit d’insomnie.

Il fit l’obscurité dans sa chambre, ferma les yeux, mais le sommeil ne vint pas. Dans ces heures qui suivaient le départ du révérend, il s’exagérait, avec sa sensibilité à fleur de peau, la responsabilité qui reposait sur lui. La crainte de laisser Allan livré à lui-même ne fût-ce que quelques heures, le tint éveillé et inquiet. C’est donc sans mal et avec un profond soulagement qu’il abandonna son lit pour aller retrouver Allan sur le chantier.

Les réparations du yacht touchaient presque à leur fin. La journée était douce et souriante, la terre brillait, l’eau était bleue, les vagues se gonflaient au soleil, les hommes chantaient en travaillant. Midwinter, étant descendu dans la cabine, aperçut son ami activement occupé à la mettre en ordre. Allan, le moins soigneux des mortels, se prenait de temps à autre d’une passion immodérée pour l’ordre et, dans ces jours-là, une véritable fureur de propreté s’emparait de lui. Lorsque Midwinter entra, il était à genoux, travaillant avec une ardeur réjouissante à contempler, et déployant des efforts si maladroits qu’il était en passe de rendre au chaos la petite cabine tranquillement agencée.

— Voici un beau gâchis ! s’écria Allan, se mettant debout au milieu des objets entassés autour de lui. Savez-vous, mon cher ami, que je commence à penser que j’aurais dû laisser les choses en l’état ?

Midwinter sourit et vint au secours de son ami avec l’adresse propre aux marins.

Le premier objet qui tomba sous sa main fut la boîte à toilette d’Allan, renversée sens dessus dessous, son contenu épars sur le parquet, où gisaient également un plumeau et un balai.

En replaçant l’un après l’autre les divers objets composant la garniture du nécessaire, Midwinter trouva une miniature de forme ovale et ancienne, précieusement encadrée de petits diamants.

— Vous ne me semblez pas attacher une grande valeur à ceci, dit-il, qu’est-ce donc ?

Allan se pencha par-dessus son épaule et regarda.

— Cela appartenait à ma mère, répondit-il, et j’y tiens énormément. C’est un portrait de mon père.

Midwinter mit brusquement la miniature entre les mains d’Allan, et se retira à l’autre extrémité de la cabine.

— Vous savez mieux que moi la place des objets de votre nécessaire, dit-il en tournant le dos à Allan. Partageons-nous la besogne. Je rangerai ce côté de la cabine, vous vous occuperez de l’autre.

Et il commença à mettre en ordre les choses entassées sur la table et sur le parquet. Mais il semblait que le sort eût décidé que les objets personnels de son ami lui tomberaient entre les mains ce matin-là. L’un des premiers objets qu’il ramassa fut son pot à tabac, dont le couvercle manquant était remplacé par une lettre volumineuse bouchonnée dans l’ouverture.

— Saviez-vous que ceci était là ? dit Midwinter. Ce papier a-t-il quelque importance ?

Allan le reconnut immédiatement.

C’était la première lettre qu’il avait reçue à l’île de Man, celle à laquelle il avait si brièvement fait allusion, en la disant pleine des tracasseries de ces insupportables hommes de loi et en la jetant de côté avec son étourderie habituelle.

— Voilà ce qui arrive quand on est trop soigneux, dit Allan ; c’est un exemple de mon extrême minutie. Vous ne vous imagineriez pas que j’ai mis cette lettre là tout exprès. Chaque fois que j’ouvre le pot, vous comprenez, je vois la lettre, et chaque fois que j’aperçois la lettre, je suis sûr de me dire : « Il faut y répondre ». Il n’y a pas de quoi rire ; c’était un arrangement plein de sens, si j’avais seulement pu me rappeler où je mettais le pot. Mais si je faisais un nœud à mon mouchoir, cette fois, qu’en dites-vous ? Vous avez une mémoire étonnante, mon cher camarade ; peut-être pourriez-vous me faire souvenir du nœud, dans le cas où je l’oublierais aussi.

Midwinter vit l’occasion de remplir utilement la place de Mr. Brock.

— Voici votre écritoire, dit-il, pourquoi ne pas répondre immédiatement à cette lettre ? Si vous la remettez à une autre fois, peut-être l’oublierez-vous encore.

— Parfaitement juste, répondit Allan, mais le pire de tout cela, c’est que je ne sais que décider. J’ai besoin d’un avis ; asseyez-vous là et donnez-moi le vôtre.

Et avec son joyeux rire d’enfant, amplifié par celui de Midwinter à son tour gagné par sa gaieté contagieuse, il repoussa les objets qui encombraient le sofa et fit place à son ami à côté de lui. Ce fut dans cette heureuse disposition d’esprit qu’ils s’assirent pour cette consultation, en apparence futile, ayant pour point de départ une lettre dans un pot à tabac. Ce fut un instant mémorable pour tous deux, si légèrement qu’ils en pensassent alors. Avant qu’ils se fussent relevés, ils avaient accompli ensemble un pas irrévocable dans le sombre et tortueux chemin de leurs destinées.

Ramenée aux faits, la question sur laquelle l’ami d’Allan était appelé à donner son avis était la suivante.

Tandis que les derniers arrangements relatifs à la succession de Thorpe-Ambrose touchaient à leur terme, et pendant que le nouveau propriétaire était encore à Londres, le problème de l’entretien de la propriété surgit inévitablement. Le régisseur employé par la famille Blanchard avait écrit sans perdre de temps pour offrir de continuer ses services. Bien que ce fût un homme compétent et méritant toute confiance, il ne plut pas à l’héritier. Agissant, comme toujours, selon son premier mouvement, et résolu à garder Midwinter à Thorpe-Ambrose, Allan avait jugé que cette place de régisseur conviendrait parfaitement à son ami, pour la simple raison qu’elle l’obligerait à habiter en permanence la propriété. Il avait en conséquence écrit pour refuser la proposition de l’ancien régisseur, sans consulter Mr. Brock dont il redoutait avec raison la désapprobation, et sans prévenir Midwinter qui, selon toute probabilité, eut refusé, si on lui en avait laissé le choix, un emploi qu’il n’était nullement qualifié pour remplir.

Une plus ample correspondance avait suivi cette décision, et soulevé deux nouvelles difficultés assez embarrassantes, mais qu’Allan, assisté de ses hommes de loi, parvint à résoudre. Il s’agissait d’abord de faire examiner les livres du régisseur remercié, et un comptable fut envoyé à cet effet à Thorpe-Ambrose. Il fallait ensuite décider ce qu’il adviendrait du cottage du régisseur (selon le plan arrêté par Allan, Midwinter devait habiter sous son propre toit) ; le cottage fut donc mis en location dans une agence de la ville voisine.

Les choses en étaient là lorsque Allan avait quitté Londres. Il ne pensait plus à ces deux affaires quand une lettre des avoués lui fut envoyée à l’île de Man. Cette lettre contenait deux propositions pour la location du cottage, toutes deux reçues le même jour et demandant une prompte réponse.

Se retrouvant ainsi, après plusieurs jours d’oubli, dans la nécessité de prendre une décision, Allan soumit à son ami les deux offres transmises par ses agents et, après quelques mots d’explication à ce sujet, le pria de l’aider de ses conseils. Au lieu d’examiner les propositions, Midwinter les laissa de côté sans cérémonie, pour demander qui était le nouveau régisseur, et pour quelle raison il devait habiter dans la maison d’Allan.

— Vous saurez qui et pourquoi lorsque nous serons à Thorpe-Ambrose, lui fut-il répondu. Jusque-là, nous appellerons ce personnage Mr. X. J’entends qu’il demeure avec moi parce que, étant de nature extraordinairement méfiante, je désire le surveiller de près. Vous n’avez pas besoin de paraître surpris. Je connais l’homme parfaitement bien ; il faut beaucoup de ménagements avec lui. Si je lui offrais d’avance la place, sa modestie s’en mêlerait, et il dirait non. Si je le prends au collet sans un mot d’avertissement, s’il ne voit personne là pouvant le remplacer, s’il me sait dans l’embarras, il ne consultera plus alors que mes intérêts, et me répondra certainement oui. Mr. X est loin d’être un mauvais garçon, je vous assure. Vous le verrez quand nous serons à Thorpe-Ambrose, et je suis persuadé que vous vous entendrez très bien ensemble.

Il y avait dans l’œil d’Allan une malice et dans sa voix des sous-entendus qui eussent dû trahir son secret, mais Midwinter était aussi loin de le deviner que les charpentiers occupés sur le pont du yacht.

— N’y a-t-il point de régisseur en ce moment sur la propriété ? demanda-t-il d’un air qui laissait voir combien il était peu satisfait de la réponse d’Allan. L’affaire a-t-elle été négligée jusqu’à présent ?

— Rien de la sorte ! répondit Allan. L’affaire marche toutes voiles dehors, poussée par un bon vent. Je ne me moque pas, j’emploie seulement une métaphore. Un comptable a fourré son nez dans les livres, et un clerc tout à fait compétent se rend au bureau du domaine une fois par semaine. Cela ne ressemble pas à de la négligence, je suppose ? Mais laissons là le nouveau régisseur pour le moment, et dites-moi celui des deux locataires que vous choisiriez si vous étiez à ma place.

Midwinter ouvrit la lettre et la lut attentivement.

La première offre était du notaire de Thorpe-Ambrose, de celui qui le premier avait informé Allan de l’immense fortune dont il héritait. Ce gentleman écrivait personnellement pour dire que le cottage lui plaisait depuis longtemps, ainsi que sa situation sur les limites des terres de Thorpe-Ambrose. Il n’était point marié, aimait l’étude, et désirait vivre dans la solitude de la campagne après les heures consacrées aux affaires. Il osait assurer à Mr. Armadale qu’en l’acceptant comme locataire il pourrait compter sur un voisin sûr et discret, et que le cottage serait en des mains responsables et soigneuses.

La seconde proposition, transmise par l’agence, émanait d’une personne tout à fait étrangère. Il s’agissait d’un officier de l’armée, un certain major Milroy. Sa famille se réduisait à son épouse malade et à son unique enfant, une jeune demoiselle. Il pouvait fournir les meilleures garanties et se montrait, lui aussi, particulièrement désireux de louer le cottage, dont la situation tranquille était exactement ce qu’il fallait pour la mauvaise santé de Mrs. Milroy.

— Eh bien ! À qui donnerai-je la préférence ? demanda Allan. À l’armée ou à la loi ?

— Il me semble, répondit Midwinter, que le doute n’est point possible. Le notaire a déjà été en correspondance avec vous, et sa proposition doit nécessairement être préférée à toute autre.

— J’étais sûr que vous diriez cela. Dans les mille occasions où j’ai demandé un avis, je n’ai jamais reçu le conseil que je désirais. Exemple : cette location du cottage pour laquelle je suis d’une opinion contraire à la vôtre. C’est le major que je voudrais choisir.

— Pourquoi ?

Le jeune Armadale posa son index sur la partie de la lettre ayant rapport à la famille du major Milroy, et désigna les trois mots : une jeune demoiselle.

— Un vieux garçon studieux se promenant sur mes terres, dit Allan, manque d’intérêt, mais une jeune fille ! Je suis sûr que Miss Milroy est charmante ! Ozias Midwinter, homme sérieux par excellence, vous représentez-vous sa jolie robe de mousseline glissant à travers vos arbres, et empiétant sur vos terres ? Ses pieds adorables, trottinant dans votre jardin fruitier, et ses lèvres fraîches goûtant vos pêches mûres ? Voyez ses mains errer sur vos premières violettes, et son nez couleur de crème enterré dans vos roses rouges ! Qu’est-ce que le vieux garçon studieux pourrait m’offrir en échange ? Des guêtres, une perruque et des rhumatismes… Non, non ! la justice est bonne, mon ami, mais croyez-moi, Miss Milroy est préférable.

— Ne serez-vous jamais sérieux, Allan !

— J’essayerai, si vous le voulez. Je sais que je devrais prendre le notaire, mais est-ce ma faute si je pense toujours à cette fille du major ?

Midwinter revint résolument au côté raisonnable de la question, et s’efforça d’amener son ami à la juger sérieusement. Après l’avoir écouté jusqu’à la fin avec une patience exemplaire, Allan tira de son gousset une demi-couronne.

— Je viens d’avoir une nouvelle idée, dit-il. Laissons le hasard décider.

Cette proposition était si absurde de la part d’un propriétaire qu’elle en devint comique et que la gravité de Midwinter l’abandonna.

— Je vais lancer la pièce, continua Allan, et vous, vous crierez. Nous devons donner la préséance à l’armée, bien sûr ; disons donc face pour le major, pile pour le notaire. Un tour suffira. Attention !

Il fit rouler la demi-couronne sur la table.

— Pile ! cria Midwinter, se prêtant avec bonne humeur à ce qu’il croyait être une plaisanterie.

La pièce tomba sur la table en montrant face.

— Vraiment, tout cela n’est pas sérieux ? dit Midwinter en voyant Allan ouvrir son écritoire et plonger sa plume dans l’encre.

— Mais si ! répliqua Allan. Le hasard se déclare pour moi et pour Miss Milroy, et vous êtes vaincu. Inutile de discuter, le major a gagné, et le major aura le cottage. Je ne veux point laisser conclure l’affaire par mes agents ; ils m’accableraient encore de leurs lettres. Je vais écrire moi-même.

Il rédigea ses réponses en deux minutes. La première, destinée à l’agence, était ainsi conçue :

 

Cher monsieur.

J’accepte l’offre du major Milroy ; il est libre d’entrer quand il lui plaira.

Votre dévoué.

ALLAN ARMADALE.

 

La seconde était pour le notaire :

 

Cher monsieur.

Je regrette que les circonstances m’empêchent d’accepter votre proposition.

Votre dévoué, etc., etc.

 

— Les gens font une affaire d’écrire, remarqua Allan quand il eut fini. Il me semble pourtant que c’est assez simple.

Il mit les adresses et cacheta les lettres en sifflant gaiement. Il n’avait plus fait attention, tandis qu’il écrivait, à ce que faisait son ami. Lorsqu’il eut fini, le silence qui s’était fait soudain dans la cabine l’étonna et, levant les yeux, il vit l’attention de Midwinter étrangement concentrée sur la demi-couronne tournée du côté face. Allan, très surpris, cessa de siffler.

— Que diable avez-vous ? dit-il.

— Je me demandais quelque chose, répliqua Midwinter.

— Quoi donc ?

— Si ce qu’on appelle le hasard existe vraiment.

Une demi-heure plus tard, les deux lettres étaient à la poste, et Allan, à qui les réparations du yacht avaient jusque-là laissé peu de loisirs, proposa de tuer le temps en faisant une promenade dans Castletown. Midwinter, toujours désireux de mériter la confiance de Mr. Brock, ne vit point d’inconvénient à cette proposition, et les jeunes gens partirent ensemble pour visiter le chef-lieu de l’île de Man.

Il est douteux qu’il existe sur le globe habité une ville recommandée à l’attention des voyageurs qui offre moins d’intérêt que Castletown. On remarque d’abord un goulet étroit avec un pont-levis pour laisser passer les bateaux, puis un port extérieur terminé par un phare nain : on a ensuite la perspective d’une côte plate à droite, et d’une autre toute semblable à gauche. Dans les solitudes du centre de la ville se trouve un bâtiment gris et ramassé appelé le « château », puis un pilier commémoratif dédié au gouverneur Smelt, avec un socle sans statue, et encore une caserne abritant la demi-compagnie de soldats affectée à l’île et dont le seul représentant visible est une sentinelle à l’air désolé, se promenant devant une porte solitaire. La couleur dominante de la ville est le gris. Les rares boutiques ouvertes sont séparées par d’autres boutiques fermées et abandonnées. La flânerie ennuyée, ordinaire aux marins des ports, semble ici triplement plus ennuyeuse ; des enfants en guenilles quêtent machinalement « un penny, s’il vous plaît ! » et, avant que le passant charitable ait eu le temps de chercher dans sa poche, se sont déjà éloignés, habitués qu’ils sont à douter de la charité du prochain.

Un silence de mort plane sur cette misérable ville. Un seul édifice prospère s’élève au milieu de la désolation des rues. Fréquenté par les étudiants du Collège of King William, ce bâtiment est naturellement occupé par une pâtisserie. Ici au moins (à travers les vitres), quelque chose s’offre à la vue de l’étranger : sur de hauts tabourets les élèves du collège sont assis, les jambes pendantes, les mâchoires fonctionnant lentement, à moitié assoupis par le calme de Castletown, et se gavant de pâtisseries dans une atmosphère de calme pesant.

— Que je sois pendu si je puis regarder plus longtemps les garçons et les tartes ! dit Allan, entraînant son ami loin de la boutique. Essayons de trouver quelque autre distraction.

Le premier sujet d’amusement que la rue adjacente leur offrit fut un magasin de doreur-graveur, arrivé au dernier degré de la décadence commerciale. On apercevait sur le comptoir la tête d’un enfant paisiblement endormi. La devanture exhibait à la vue des passants trois cadres isolés, piqués par les mouches ; une petite pancarte, jaunie par le temps et couverte de poussière, annonçait que le local était à louer, et un imprimé colorié, le dernier d’une série, illustrait les ravages de l’ivrognerie, tels qu’ils sont perçus par les partisans de la tempérance. La composition représentait un immense grenier, une bouteille vide, et un homme perpendiculaire lisant la Bible à une famille horizontale sur le point d’expirer. Elle voulait susciter l’agrément du lecteur sous le titre indiscutable de « la Main de la mort ». La résolution d’Allan de s’amuser envers et contre tout dans Castletown avait persisté jusque-là : à ce stade de leurs pérégrinations, le découragement l’emporta. Il suggéra alors de tenter une excursion vers un autre endroit. Midwinter s’empressa d’acquiescer, et ils retournèrent à l’hôtel pour prendre des informations sur les environs.

Grâce à l’affabilité d’Allan et à son absence totale de méthode dans ses questions, un véritable déluge de renseignements inonda les deux étrangers, sur toute espèce de sujets à l’exception de celui qui les avait amenés à l’hôtel. Ils firent de nombreuses et intéressantes découvertes sur les lois et les institutions de l’île de Man, ainsi que sur les mœurs et coutumes de ses habitants. Allan s’amusa beaucoup d’entendre parler de l’Angleterre comme d’une île voisine bien connue, située à une certaine distance du centre de l’empire de Man. Les deux Anglais apprirent encore que cette heureuse petite nation possédait ses lois à elle, proclamées une fois l’an, par le gouverneur et les deux juges en chef, réunis sur un ancien rempart, revêtus de costumes d’apparat appropriés aux circonstances. Outre cette enviable institution, l’île avait encore l’inestimable bienfait d’un parlement local appelé House of Keys, assemblée bien supérieure au parlement de l’île voisine, en ce sens que les membres administraient avec le peuple et qu’ils se nommaient entre eux.

Ce fut à extraire ces particularités et plusieurs autres, d’individus de toutes sortes et de toutes conditions, à l’intérieur et à l’extérieur de l’hôtel, qu’Allan, toujours inconséquent, tua le temps d’une façon décousue, jusqu’à ce que, la conversation tombant d’elle-même, Midwinter (qui avait causé avec l’hôtelier) lui eût rappelé le but de leurs investigations. Les plus belles vues de l’île se trouvaient, disait-on, vers l’ouest et vers le sud, et il y avait dans ces régions une ville de pêcheurs appelée Port St. Mary, dotée d’un hôtel où les voyageurs pouvaient dormir. Si Allan persistait à ne point apprécier les charmes de Castletown et à désirer faire quelque autre excursion, il n’avait qu’un mot à dire, et une voiture serait à leur disposition pour les emmener. Allan saisit au vol la proposition et, dix minutes plus tard, Midwinter et lui étaient en route pour les déserts de l’ouest de l’île.

Ce fut ponctué par ces petits événements que s’écoula la première journée d’absence de Mr. Brock, petits événements auxquels même un esprit aussi anxieux que Midwinter n’eût rien trouvé à redire. La nuit vint à son tour, nuit que l’un des deux jeunes gens au moins devait se rappeler jusqu’à la fin de sa vie.

Avant que les voyageurs eussent fait deux milles, un accident survint. Le cheval s’abattit et le conducteur déclara l’animal sérieusement blessé. Il fallait envoyer chercher une autre voiture à Castletown ou se rendre à pied à Port St. Mary. Midwinter et Allan prirent ce dernier parti. Ils avaient fait peu de chemin lorsqu’ils furent rejoints par un gentleman dans un phaéton découvert. Il s’annonça comme un médecin habitant près de Port St. Mary, et leur offrit deux places à côté de lui. Toujours disposé à faire de nouvelles connaissances, Allan accepta d’emblée la proposition. Il n’était pas depuis plus de cinq minutes près du docteur (lequel s’appelait Hawbury) qu’ils avaient déjà lié amitié. Midwinter, assis sur le siège de derrière, restait réservé et silencieux. On se sépara tout près de Port St. Mary, devant la maison de Mr. Hawbury, Allan admirant bruyamment les fenêtres à la française du docteur, son joli jardin, sa pelouse, et lui serrant les mains en le quittant, comme s’ils s’étaient connus depuis l’enfance. Arrivés à Port St. Mary, les deux amis se trouvèrent dans un second Castletown, à plus petite échelle. La campagne environnante, agreste, ouverte, accidentée et montagneuse, méritait sa réputation. Une promenade termina la journée – la même journée sereine et oisive que depuis le lever du jour. Après avoir admiré le coucher majestueux du soleil sur les collines, les bruyères et les rochers, après avoir causé de Mr. Brock et de son voyage, ils retournèrent à l’hôtel pour commander leur souper.

La nuit et les événements qu’elle devait amener se rapprochaient donc de plus en plus, sans que rien de particulier cependant les fît présager. Le souper fut mauvais, la servante se montra absolument stupide, la vieille sonnette du salon resta entre les mains d’Allan, et entraîna dans sa chute une bergère en porcelaine peinte qui ornait la cheminée, et qui tomba brisée en morceaux. Tels étaient les seuls incidents arrivés lorsque le jour se coucha complètement et que l’on apporta les chandelles dans la pièce.

Midwinter, subissant les effets conjugués d’une nuit sans sommeil et d’une journée bien remplie, se montra peu disposé à causer, et Allan le laissa se reposer sur le sofa ; il se rendit dans la salle de l’hôtel, espérant trouver quelqu’un à qui parler. Là, nouvel événement sans importance de cette journée qui en avait déjà compté plusieurs, Allan se trouva face à Mr. Hawbury pour la seconde fois, ce qui contribua – était-ce ou non une bonne chose ? nul encore ne pouvait en juger – à renforcer les liens entre les deux hommes.

Le bar de l’hôtel était situé à l’une des extrémités du vestibule, et la femme de l’hôtelier s’y tenait, occupée à préparer un verre pour le docteur, qui venait chercher les nouvelles du jour. Allan ayant demandé la permission de se joindre en tiers à la causerie, Mr. Hawbury lui tendit civilement le verre que lui avait rempli la patronne. C’était une fine à l’eau glacée. Une expression de dégoût se peignit vivement sur le visage d’Allan, qui repoussa le verre en demandant un whisky à la place. L’œil exercé du docteur ne s’y trompa pas.

— Cas d’antipathie nerveuse, fit-il en éloignant le verre.

Allan dut confesser qu’il avait une répulsion insurmontable – il était assez imbécile pour éprouver quelque honte à l’avouer – pour le goût et l’odeur du brandy. Même s’il était mélangé à un autre liquide, il décelait immédiatement la présence de ce spiritueux, dont l’odeur seule pouvait le faire trouver mal. Ce cas individuel mit la conversation sur les aversions en général, et le docteur avoua de son côté qu’il s’intéressait tout particulièrement à ce sujet et qu’il avait accumulé une série de cas assez étranges ; si Allan n’avait rien de mieux à faire de sa soirée, il l’invitait à le rejoindre chez lui une fois qu’il aurait achevé ses visites, c’est-à-dire dans une heure environ.

Allan accepta cordialement la proposition (qui s’étendait bien entendu à Midwinter si celui-ci voulait en profiter) et retourna au salon pour voir ce que devenait son ami. Midwinter, à moitié endormi, toujours allongé sur le sofa, avait presque lâché le journal local.

— J’ai entendu votre voix dans le vestibule, dit-il en bâillant, à qui donc parliez-vous ?

— Au docteur, répondit Allan. Je dois aller fumer un cigare chez lui dans une heure. M’accompagnerez-vous ?

Midwinter répondit par un signe d’assentiment et laissa échapper un soupir. Par timidité, il était d’ordinaire déjà réticent à faire de nouvelles connaissances, mais la fatigue augmentait encore la répugnance qu’il éprouvait à se présenter chez Mr. Hawbury. Cependant, il se croyait forcé d’y aller, car avec l’imprudence d’Allan, on ne pouvait sans inquiétude le savoir livré à lui-même, surtout s’il était dans la maison d’un étranger. Mr. Brock n’eut certainement pas laissé Allan se rendre seul chez le docteur, et Midwinter sentait qu’il remplaçait Mr. Brock.

— Qu’allons-nous faire jusqu’à ce qu’il soit temps de nous en aller ? demanda Allan en regardant autour de lui. Quelque chose là-dedans ? ajouta-t-il en ramassant le journal qu’avait laissé tomber son ami.

— J’étais trop fatigué pour regarder. Si vous trouvez quelque chose d’intéressant, lisez tout haut, répondit celui-ci, espérant que la lecture le tiendrait éveillé.

Une partie de la feuille, et non la moindre, était remplie par des extraits de livres récemment publiés à Londres. Un de ces ouvrages était justement du genre qui passionnait Allan. Il s’agissait d’un récit d’aventures dans le désert australien. Tombant justement sur un passage qui décrivait les souffrances d’une expédition égarée dans le désert et en danger de mourir de soif, Allan annonça à son ami qu’il avait découvert quelque chose qui pouvait lui donner la chair de poule, et commença consciencieusement sa lecture à haute voix.

Résolu à ne pas dormir, Midwinter suivit d’abord les progrès du récit mot à mot : les délibérations des voyageurs égarés confrontés à leur mort prochaine, leur décision d’avancer encore tant que leurs forces le leur permettraient, l’arrivée d’une puissante averse, les vains efforts pour recueillir l’eau de pluie, le soulagement provisoire qu’ils éprouvèrent à sucer leurs vêtements humides, la réapparition de leurs souffrances quelques heures plus tard, la marche nocturne des plus solides du groupe, laissant derrière eux les plus faibles, puis un envol d’oiseaux aux premières lueurs de l’aube et la découverte d’un vaste plan d’eau qui leur sauva la vie, tout cela Midwinter le suivit avec difficulté, mais le suivit. Ensuite, la voix d’Allan frappa de plus en plus faiblement ses oreilles, les mots commencèrent à perdre leur signification, et bientôt il n’entendit plus que le vague murmure de la voix. Alors la chambre sembla s’assombrir, le bruit céda la place à un délicieux silence, et Midwinter perdit le sentiment de la réalité.

La première chose dont il eut de nouveau conscience fut la sonnette de l’hôtel, que l’on agitait violemment. Il sauta sur ses pieds avec la promptitude d’un homme habitué à voir son sommeil interrompu. Au premier regard jeté autour de la pièce, il constata qu’elle était vide. Il consulta sa montre : elle marquait près de minuit. Le bruit fait par la femme de chambre, tirée de son sommeil pour aller ouvrir la porte, et des pas précipités dans le couloir lui donnèrent immédiatement le sentiment que quelque chose de fâcheux s’était produit. Comme il se précipitait pour savoir de quoi il retournait, la porte du salon s’ouvrit et il se trouva nez à nez avec le docteur.

— Je suis fâché de vous déranger, dit Mr. Hawbury ; ne soyez pas alarmé, tout va bien.

— Où est mon ami ? demanda Midwinter.

— Sur la jetée, répondit le docteur. Me trouvant jusqu’à un certain point responsable de ce qu’il est en train de faire, j’ai cru devoir vous dire que la présence d’une personne sérieuse comme vous à ses côtés lui était nécessaire.

Ces simples mots étaient suffisants pour Midwinter. Lui et le docteur se dirigèrent immédiatement vers la jetée. En chemin, Mr. Hawbury lui expliqua les circonstances qui l’avaient conduit à l’hôtel.

Allan s’était rendu chez le docteur à l’heure prévue. Il venait seul, dit-il, ayant laissé son ami fatigué profondément endormi sur le sofa ; il n’avait pas eu le courage de le réveiller. La soirée s’écoula agréablement et la conversation roula sur différents sujets, jusqu’au moment fatal où Mr. Hawbury eut la malencontreuse idée de parler de son goût pour la navigation et lâcha à ce propos qu’il possédait un petit bateau dans le port. Allan, qui se trouvait là sur son sujet favori, en fut tout excité et ne laissa guère d’autre choix à son hôte, si ce dernier ne voulait faillir à l’hospitalité, que de le conduire à la jetée et de lui montrer le bateau. La beauté de la nuit et la douceur de la brise firent le reste, en inspirant à Allan le violent désir d’une promenade en mer. Le docteur, que ses obligations professionnelles retenaient à terre et qui ne savait que faire, avait pris sur lui de venir déranger Midwinter plutôt que d’endosser la responsabilité de cette virée nocturne en solitaire (si accoutumé qu’Allan pût être à la mer).

Cette explication conduisit le docteur et Ozias sur le port. Le jeune Armadale était dans le bateau, hissant la voile et chantant à pleins poumons le Yo-heave-ho ! des marins.

— Dépêchez-vous, camarade ! cria Allan. Vous arrivez juste à temps pour un beau tour au clair de la lune.

Midwinter offrit de remettre la partie, et d’aller attendre au lit une heure plus favorable.

— Au lit ? répéta Allan sur qui l’alcool offert avec hospitalité par Mr. Hawbury n’avait certainement pas eu des effets sédatifs. Écoutez-le, docteur ! Ne dirait-on pas qu’il a quatre-vingt-dix ans ! Au lit ! marmotte que vous êtes ! Regardez cela, et osez aller vous coucher !

Il montrait la mer. La lune brillait dans un ciel sans nuage. La brise de la nuit soufflait de terre, douce et régulière : les eaux tranquilles clapotaient gaiement dans le silence et la majesté de la nuit. Midwinter se tourna vers le docteur d’un air de résignation ; il avait compris que toute remontrance serait inutile auprès du jeune Armadale.

— Comment est la marée ? demanda-t-il.

Mr. Hawbury le lui dit.

— Les rames sont-elles dans le bateau ?

— Oui.

— Je connais la mer, dit Midwinter en descendant l’escalier de la jetée ; vous pouvez vous fier à moi pour veiller sur mon ami et sur l’embarcation.

— Bonsoir, docteur ! cria Allan. Votre whisky est délicieux, votre bateau est une petite merveille, et vous êtes le meilleur compère que j’aie jamais rencontré de ma vie.

Le docteur se mit à rire et agita sa main en signe d’au revoir. Le bateau sortit du port, Midwinter au gouvernail.

La brise soufflait et les amena bientôt par le travers de l’ouest du promontoire bordant la baie de Poolvash ; ils se demandèrent alors s’ils prendraient le large ou s’ils suivraient la côte. Le plus sage parti était, au cas où le vent viendrait à leur manquer, de garder la terre. Midwinter changea la route, et ils filèrent doucement, dans la direction du sud-ouest de la côte.

Peu à peu les montagnes grandirent, et les brisants farouches et dentelés montrèrent leurs noires déchirures, béantes vers la mer. Lorsqu’ils eurent passé le promontoire appelé Spanish Head, Midwinter jeta un regard significatif à sa montre, mais Allan insista pour voir le fameux canal du Sound, dont ils se trouvaient tout près, et au sujet duquel ses ouvriers lui avaient raconté d’étonnantes histoires. Midwinter se rendit à sa requête, et changea conséquemment la route du bateau, ce qui les amena près du vent. Alors leur apparut, d’un côté, la grande vue des côtes du sud de l’île de Man, et de l’autre les noirs récifs de l’îlot, appelé Calf, séparé de la terre ferme par le sombre et dangereux passage du Sound.

Midwinter regarda de nouveau sa montre.

— Nous avons été assez loin, dit-il. Tenez la voile.

— Arrêtez ! cria Allan, de l’avant du bateau. Juste Ciel ! Regardez ! droit devant nous, un navire échoué !

Midwinter laissa un peu dériver le bateau, et regarda dans la direction que pointait son ami.

Au beau milieu des côtes rocheuses du Sound, là, sur sa tombe de brisants dont il ne se relèverait jamais, perdu et solitaire dans la nuit calme, haut et sombre, semblable à un fantôme dans la lumière blafarde de la lune, gisait le vaisseau naufragé.

— Je connais ce navire, dit Allan, très excité, j’ai entendu mes ouvriers en parler hier. Il a dérivé ici par une nuit noire comme un four. Un pauvre vieux navire marchand, à moitié délabré, Midwinter, et que les courtiers maritimes ont mené se briser là. Courons dessus, et voyons-le de près.

Midwinter hésita. Tous ses vieux réflexes de marin le poussaient à se ranger à l’avis d’Allan, mais le vent baissait, et il se méfiait des eaux tourmentées et des courants du Sound.

— C’est un vilain endroit, dit-il, pour y amener un bateau, surtout quand on ne sait comment s’y conduire.

— Balivernes ! répondit Allan. Il fait clair comme en plein jour, et nous marchons sur deux pieds d’eau seulement.

Avant que Midwinter eût pu répondre, le courant avait entraîné le bateau et le poussait droit devant à travers le détroit, vers le navire échoué.

— Baissez la voile, dit Midwinter tranquillement et armez les avirons, nous courons assez vite maintenant, que nous le voulions ou non.

Tous deux avaient l’habitude des rames, et ils parvinrent à maintenir la petite embarcation du côté le plus doux du détroit, c’est-à-dire vers l’îlot de Calf. Comme ils approchaient rapidement du vaisseau naufragé, Midwinter remit son aviron à Allan et, guettant le moment opportun, attrapa avec la gaffe les chaînes d’avant du bâtiment. Un moment après, ils étaient en sûreté, à l’abri du vent.

Midwinter monta à l’échelle du navire, la corde du bateau entre les dents et, ayant assuré l’un des bouts, jeta l’autre à Allan.

— Amarrez, dit-il, et attendez jusqu’à ce que j’aie vu s’il n’y a pas de danger à bord.

En disant ces mots, il disparut derrière le bastingage.

— Attendre ? répéta Allan, on ne peut plus étonné de l’excessive prudence de son ami. Que diable veut-il dire ? Je veux être pendu si j’attends ! Où l’un va, l’autre doit aller.

Il noua le bout de la corde au bateau, se pendit à l’échelle, et se trouva sur le pont.

— Alors, qu’avons-nous trouvé de redoutable à bord ? demanda-t-il d’un air railleur lorsqu’il retrouva son ami.

Midwinter sourit :

— Rien, répondit-il, mais je ne pouvais croire le navire complètement à nous, tant que je n’avais pas jeté un coup d’œil sur son bastingage.

Allan fit un tour sur le pont, et examina en connaisseur le navire de la poupe à la proue.

— Pas fameux ! dit-il. Les Français bâtissent ordinairement mieux leurs navires.

Midwinter traversa le pont et regarda un instant Allan en silence :

— Les Français ? répéta-t-il enfin. Ce navire est français ?

— Oui.

— Comment le savez-vous ?

— Mes ouvriers me l’ont dit. Ils connaissent toute son histoire.

Midwinter se rapprocha. Son visage basané sembla à Allan étrangement pâle.

— Vous ont-ils dit quel commerce il faisait ?

— Oui, le commerce du bois.

Lorsque Allan eut donné cette réponse, la main maigre de Midwinter s’enfonça dans son épaule ; il claquait des dents comme un homme saisi de frissons.

— Vous ont-ils appris son nom ? dit-il d’une voix étranglée.

— Je crois que oui, mais je crains de ne plus m’en souvenir. Doucement, vieux camarade, vos longues griffes serrent un peu trop mon épaule.

— S’appelait-il… ?

Il s’arrêta, ôta sa main, essuya les larges gouttes de sueur qui perlaient sur son front.

— … S’appelait-il La Grâce-de-Dieu ?

— Comment diable l’avez-vous deviné ? La Grâce-de-Dieu ! Bien sûr, c’est son nom !

D’un bond, Midwinter sauta sur le bastingage du navire.

— Le bateau ! cria-t-il d’une voix déchirante qui retentit au loin dans le silence de la nuit et fit bondir Allan à ses côtés.

La corde, négligemment nouée, traînait sur l’eau, et loin déjà un petit objet noir flottait, laissant derrière lui un sillage lumineux. Le bateau s’en allait à la dérive.

IV

L’ombre du passé

Les deux amis, l’un ayant reculé dans l’obscurité à l’abri du bastingage, l’autre se tenant dans la clarté blafarde de la lune, se retrouvèrent face à face sur le pont du navire et se regardèrent en silence. En un instant, l’insouciance invétérée d’Allan prit le dessus, malgré l’absurdité de la situation. Il se mit à cheval sur le bastingage et partit d’un rire sonore.

— C’est ma faute, dit-il, mais il n’y a rien à faire maintenant. Nous voici pris à notre propre piège, cependant que s’en va le bateau du docteur ! Allons ! Sortez de votre obscurité, Midwinter ; je ne vous vois pas là-bas, et je voudrais savoir ce que nous allons faire !

Midwinter ne répondit point et ne bougea pas. Allan monta au trélingage des haubans de misaine, et regarda attentivement les eaux du Sound.

— Une chose est sûre, dit-il, c’est qu’avec le courant de ce côté et les écueils de celui-ci, nous ne pouvons nous en sortir en nous échappant à la nage. Voilà déjà qui est réglé. Voyons un peu maintenant à envisager l’affaire sous un autre point de vue. Allons, réveillez-vous, compagnon, dit-il gaiement en passant près de Midwinter. Venez, et cherchons ce que cette vieille carcasse peut nous montrer à l’arrière.

Et il s’éloigna nonchalamment en fredonnant le refrain d’une chanson comique.

Sa voix n’avait produit aucun effet apparent sur son ami, mais le léger attouchement de sa main sur son épaule en passant le fit tressaillir. Il sortit lentement de l’ombre.

— Venez-vous ? cria Allan, cessant de chanter un instant pour se retourner vers lui.

Midwinter le suivit, toujours silencieux. Il s’arrêta à trois reprises avant d’avoir atteint la poupe du navire. La première fois, pour ôter son chapeau et repousser ses cheveux de son front et de ses tempes, la seconde, pris d’un étourdissement subit, pour se retenir à un cordage qui se trouvait près de lui, enfin (et bien qu’Allan fût parfaitement visible à quelques mètres devant lui) une troisième fois pour regarder à la dérobée derrière lui avec l’effroi d’un homme qui se croit poursuivi dans l’obscurité.

« Pas encore, murmura-t-il en se parlant à lui-même, ses yeux scrutant le vide ; je le verrai à la poupe, avec sa main sur la serrure de la cabine ».

L’extrémité du navire était libre des débris de bois accumulés sur les autres parties. Le seul objet qui s’élevât visiblement sur la surface unie du pont était le capot qui recouvrait l’escalier de l’arrière. Les roues avaient été ôtées, l’habitacle aussi, mais l’entrée de la cabine et tout ce qui y appartenait était resté intact. L’écoutille était là, et la porte était fermée.

Allan marcha droit à la poupe et, du haut du couronnement, inspecta la mer. Rien qui ressemblât à un bateau n’était visible sur les eaux éclairées par la lune. Sachant la vue de Midwinter meilleure que la sienne, il l’appela à haute voix :

— Montez ici, et voyez s’il n’y a point quelque pêcheur, dit-il.

N’obtenant point de réponse, il regarda en arrière. Midwinter était resté près de la cabine. Il l’appela plus fort, lui faisant signe avec impatience d’arriver. Son ami l’avait entendu, car il leva la tête, mais il ne bougea pas. Il se tenait là comme si, arrivé au bout du navire, il ne pouvait aller plus loin. Allan descendit et le rejoignit. Il n’était point facile de savoir ce qu’il contemplait, car il tournait le dos à la lumière de la lune, mais il semblait que ses yeux fussent fixés avec une étrange expression d’inquiétude sur la porte de la cabine.

— Qu’y a-t-il donc là de si intéressant ? lui demanda Allan. Voyons si c’est fermé.

Comme il avançait pour ouvrir la porte, Midwinter le saisit brusquement par le collet de son habit et le força à reculer. Une seconde après sa main se détendait, sans cependant lâcher prise, et tremblait violemment comme celle d’un homme incapable de se contrôler.

— Dois-je me considérer comme prisonnier ? demanda Allan moitié riant, moitié sérieux. Me direz-vous ce que vous avez à regarder si fixement cette porte ? Entendez-vous quelque bruit suspect là-dedans ? Inutile de déranger les rats, si c’est votre intention, car nous n’avons pas amené de chiens avec nous. Des hommes ? Des survivants, c’est tout à fait impossible, car ils nous auraient entendus et seraient venus sur le pont. Des morts ? Impossible également. Aucun équipage ne pourrait se noyer dans une pièce fermée à clef à moins que le navire ne se brise littéralement sous eux, et notre navire, qui se dresse aussi droit qu’une église, parle de lui-même. Mais comme votre main tremble ! Qu’y a-t-il donc pour vous épouvanter dans cette vieille cabine pourrie ? Qu’avez-vous à frissonner ainsi ? Aurions-nous à bord quelque apparition surnaturelle ? La Providence nous en préserve ! comme disent les vieilles femmes. Verriez-vous un spectre ?

— J’en vois deux, répondit l’autre, entraîné tout à coup à parler et à agir par une folle tentation de révéler la vérité. Deux ! répéta-t-il tandis que, dans ses efforts pour prononcer ces mots, son haleine s’échappait de sa poitrine en soupirs profonds : le fantôme d’un homme comme vous, noyé dans la cabine ! et le fantôme d’un homme comme moi, fermant la porte à clef sur lui !

Une fois encore, le rire franc et joyeux du jeune Armadale retentit haut et sonore dans le calme de la nuit.

— Tournant la clef dans la serrure ? Vraiment ! dit Allan, dès que son accès de rire fut calmé. C’est une diabolique et déloyale action, maître Midwinter, de la part de votre spectre. Le moins que je puisse faire après cela, c’est de faire sortir le mien de la chambre, et de lui donner la chasse sur le navire.

Plus fort que Midwinter, d’un seul mouvement il se débarrassa de son étreinte.

— Hé ! en bas ! cria-t-il gaiement, en appuyant fortement sa main robuste sur la serrure détraquée de la porte, qu’il enfonça : Spectre d’Allan Armadale, venez sur le pont !

Et, dans sa terrible ignorance de la vérité, il passa la tête dans l’ouverture de la porte, et regarda en riant la place même où son père avait expiré.

— Pouah, fit-il en se reculant vivement avec un frisson de dégoût, l’air est déjà vicié, et la cabine est pleine d’eau.

C’était vrai. Les bas-fonds sur lesquels le navire s’était échoué avaient fait leur chemin à travers les œuvres vives à l’arrière, et l’eau s’infiltrait dans le bois fendu. Ainsi la fatale ressemblance entre le passé et le présent était complète : ce que la cabine avait été au temps des pères, elle l’était encore au temps des fils.

Allan repoussa la porte du pied, un peu surpris du silence soudain de son ami, depuis le moment où il avait mis la main sur la clef de la cabine. Lorsqu’il se tourna vers lui, la raison de ce silence lui fut révélée. Midwinter était étendu sans connaissance, sa figure blanche et immobile dans la lumière de la lune, comme celle d’un homme mort.

En une minute, Allan fut à ses côtés. Il souleva sa tête sur ses genoux, en regardant autour de lui, comme s’il espérait, contre toute probabilité, voir arriver du secours.

« Que faire ? se dit-il dans le premier moment d’alarme. Pas une goutte d’eau, que l’eau corrompue de la cabine ! »

Un souvenir lui traversa soudain l’esprit ; il retrouva son énergie et tira de sa poche un flacon recouvert d’osier.

« Dieu bénisse le docteur pour m’avoir donné ceci-avant son départ ! » s’écria-t-il avec ferveur en versant dans la bouche de Midwinter quelques gouttes du rude whisky que contenait la fiole.

Le cordial agit instantanément sur le système nerveux et impressionnable de son ami. Il soupira et rouvrit lentement les yeux.

— N’ai-je point rêvé ? demanda-t-il en regardant le jeune Armadale d’un air égaré.

Et ses yeux, montant plus haut, rencontrèrent les mâts désemparés du navire, s’élevant désolés et noirs sur le ciel de la nuit. Il frissonna à cette vue et cacha son visage dans les genoux d’Allan.

— Ce n’est pas un rêve ! murmura-t-il tristement. Hélas ! ce n’est pas un rêve !

— Vous avez été surmené toute la journée, dit Allan, et cette infernale aventure vous a bouleversé. Prenez encore un peu de whisky ; cela vous fera certainement du bien. Pourrez-vous vous tenir seul si je vous appuie contre le bordage ?

— Pourquoi seul ? Pourquoi me laissez-vous ? demanda Midwinter.

Allan montra les haubans d’artimon :

— Vous n’êtes pas assez bien pour rester là jusqu’à ce que les ouvriers viennent demain à leur ouvrage, dit-il. Il nous faut trouver le moyen de gagner le rivage dès à présent, si nous le pouvons. Je vais aller jeter un coup d’œil, du haut du mât, sur les environs, et m’assurer s’il n’y a pas une maison à portée de voix.

Tandis qu’Allan parlait, les yeux de Midwinter se posèrent de nouveau avec horreur sur la porte de la cabine maudite.

— N’en approchez pas ! murmura-t-il, n’essayez pas de l’ouvrir, pour l’amour de Dieu !

— Non, non, répondit son ami, avec une indulgence amusée. Quand je descendrai, je reviendrai ici.

Il dit ces mots d’un ton un peu embarrassé, remarquant pour la première fois sur le visage de son ami une expression de souffrance qui l’affligea et le rendit soucieux.

— Vous n’êtes pas en colère contre moi ? dit-il avec sa manière douce et simple. Tout ceci est ma faute, je le sais, et j’ai été un sot et un fou de rire de vous. J’aurais dû voir que vous étiez malade. Je suis désolé, Midwinter. Ne soyez plus fâché contre moi.

Midwinter leva lentement la tête. Ses yeux restèrent fixés pleins d’un triste et tendre intérêt sur le visage anxieux d’Allan.

— Fâché ? répéta-t-il d’une voix émue, fâché contre vous ? Ah ! mon pauvre garçon ! Faut-il vous blâmer d’avoir été bon pour moi quand j’étais malade et seul ? Et doit-on me reprocher d’avoir été reconnaissant de votre bonté ? Est-ce notre faute si nous n’avons pas douté l’un de l’autre, si nous ignorions que nous voyagions ensemble, les yeux fermés, sur la route qui devait nous conduire ici. Le temps viendra, Allan, où nous maudirons le jour où nous nous sommes rencontrés. Donnons-nous la main, frère, sur le bord du précipice, donnons-nous la main pendant que nous sommes encore amis !

Allan s’éloigna vivement, convaincu que son esprit n’était point encore bien remis.

— N’oubliez pas le whisky ! dit-il d’une voix enjouée.

Et, attrapant les cordages, il monta au mât de misaine.

Il était deux heures passées ; la lune était à son déclin, et l’obscurité commençait à se faire autour de l’épave. Derrière Allan, qui regardait au loin du haut du mât, s’étendait la mer immense et solitaire. Devant lui, des rochers, bas et noirs, semblaient aux aguets ; les eaux tourmentées du détroit se précipitaient, blanches et furieuses, dans le vaste et calme océan. À droite se dressaient fièrement les rochers ; les plaines s’enfonçaient dans l’île de Man, déroulant leurs vastes solitudes de bruyères. À gauche, on apercevait les pentes rocailleuses de l’îlot de Calf. Ici, déchirées violemment ; là, montrant des gouffres noirs et profonds. Pas un son ne s’élevait, pas une lumière ne se montrait sur les deux rives. Les lignes brunes des mâts de perroquet du navire se dessinaient vaguement. La brise de terre était tombée ; les petites vagues du rivage se soulevaient sans bruit. On n’entendait que le mélancolique murmure des eaux, qui se brisaient sur l’avant du navire. Même Allan, dans son insouciance, ressentit l’influence de ce silence solennel. Le son de sa voix le fit tressaillir, quand il héla son ami resté sur le pont :

— Je crois que je vois une maison, là-bas à droite.

Il regarda encore, pour être plus sûr, un petit carré clair avec des lignes blanches derrière, niché dans un creux de verdure sur la terre ferme.

— Cela ressemble à une habitation et à son enclos, reprit-il, je vais courir ma chance et héler de ce côté.

Il passa son bras autour d’une corde pour se soutenir, fit un porte-voix de ses mains, et les laissa tout à coup retomber sans avoir poussé un cri.

« Ce silence est effrayant, se murmura-t-il à lui-même, j’ai presque peur d’appeler ».

Il se baissa encore sur le pont :

— Je ne vous effrayerai point, j’espère, Midwinter, dit-il avec un rire forcé.

Ses yeux se reportèrent vers la faible tache blanche.

« Je ne peux pas être monté pour rien, pensa-t-il ».

Il replaça ses mains comme la première fois et se mit à crier de toute la force de ses poumons :

— Ohé, sur terre ! Ohé ! ohé !

Les derniers échos de sa voix moururent dans le silence. Rien ne lui répondit que le monotone murmure des eaux.

Allan regarda de nouveau en bas du côté de son ami, et il vit la silhouette sombre de Midwinter passer et repasser sur le pont, sans jamais s’approcher de la cabine, mais sans jamais la perdre de vue non plus.

« Il lui tarde d’être hors d’ici, pensa Allan. J’essayerai encore ».

Il se remit à crier de sa voix la plus perçante.

Cette fois, des bêlements effrayés lui répondirent et arrivèrent faibles et lugubres à travers l’air calme du matin. Allan attendit et écouta. Si le bâtiment était une ferme, le bruit des bêtes attirerait l’attention des hommes. Si c’était seulement une étable, rien de plus n’arriverait. Les plaintes des animaux effrayés recommencèrent et se turent encore ; les minutes s’écoulèrent, ce fut tout.

« Recommençons ! » se dit Allan en contemplant son ami qui ne cessait d’aller et venir au-dessous de lui.

Et pour la troisième fois il héla la terre ; pour la troisième fois il attendit et écouta.

Soudain, il entendit derrière lui, sur la rive opposée du détroit, un son faible et lointain qui semblait partir des solitudes de l’îlot de Calf. C’était un bruit ressemblant à celui d’une porte que l’on ferme avec violence. Ses yeux se tournèrent immédiatement de ce côté pour essayer de découvrir ce qui le causait. Les derniers et faibles rayons de la lune tremblaient ici et là, sur les rocs les plus élevés, mais de grandes bandes noires et compactes s’étendaient sur la terre ; dans ces ténèbres, la maison, si maison il y avait, ne se voyait pas.

— J’ai enfin éveillé quelqu’un, cria Allan d’une voix encourageante à Midwinter, qui se promenait toujours sur le pont, indifférent à tout ce qui se passait au-dessus et autour de lui. Prêtez l’oreille à la réponse.

Et Allan, le visage tourné vers l’îlot, appela au secours avec la même énergie que dans ses tentatives précédentes. Cette fois, un cri aigu et perçant imita son appel, chargé de dérision. Il fut suivi de plusieurs autres plus aigus et plus sauvages encore, s’élevant des profondeurs de l’obscurité, et mêlant d’une façon horrible le son de la voix humaine à un hurlement de bête.

Un soupçon traversa soudain l’esprit d’Allan ; il fut saisi de vertige, et la main avec laquelle il se retenait aux agrès devint glacée. Il regarda vers le côté d’où le premier cri était parti. Après un moment de silence, les cris se renouvelèrent et semblèrent se rapprocher. Tout à coup, une silhouette noire, qui paraissait être celle d’un homme, se dressa sur le faîte d’un roc, et bondit en poussant des gémissements. Les plaintes d’une femme terrifiée se mêlèrent aux hurlements de la créature qui gesticulait sur le rocher. Une lueur rouge jaillit par une fenêtre invisible. La voix rauque d’un homme en colère s’entendit au milieu de ce bruit. Une seconde ombre humaine surgit sur le rocher, lutta avec le premier homme, et disparut avec lui dans les ténèbres. Les cris devinrent de plus en plus faibles, les gémissements de la femme s’apaisèrent, la voix rauque de l’homme s’éleva encore un moment, hélant le navire échoué en mots rendus inintelligibles par la distance, mais d’un ton exprimant à n’en pas douter la fureur et la crainte. On entendit, de nouveau le bruit d’une porte, puis la lueur rouge s’éteignit, et tout l’îlot fut replongé dans l’obscurité et le silence.

Le bêlement des bestiaux sur l’autre rive retentit encore et s’arrêta. Alors, plus froid et monotone que jamais, l’incessant murmure de l’eau emplit le silence, ultime bruit audible tandis que l’étrange immobilité de la nuit retombait sur le navire, le recouvrant de sa chape de plomb.

Allan descendit de son observatoire et rejoignit son ami sur le pont.

— Il nous faut attendre que les ouvriers reviennent à leur ouvrage, dit-il en allant au-devant de Midwinter. Après ce qui vient d’arriver, je ne vous cache pas que je ne suis plus tenté de héler la terre. Songez donc ! Si par hasard il se trouvait un fou dans cette maison, et que je l’aie réveillé, ne serait-ce pas horrible ?

Midwinter regarda Allan de l’air étonné d’un homme qui entend parler de choses qu’il ignore complètement. Il paraissait n’avoir ni entendu ni vu ce qui s’était passé sur l’îlot de Calf.

— Rien n’est horrible hors de ce navire, dit-il ; mais dedans tout y est effrayant.

Et il recommença à marcher sans ajouter un mot. Allan ramassa le flacon de whisky abandonné sur le pont, et en avala quelques gorgées :

— Voilà une chose à bord dont je vous défends de médire, reprit-il, et en voici une autre, ajouta-t-il, en prenant un cigare qu’il alluma. Trois heures ! continua-t-il en regardant à sa montre, et en s’installant commodément sur le pont, le dos appuyé contre la muraille. Le jour ne tardera pas à se lever, nous aurons le chant des oiseaux pour nous réjouir avant qu’il soit longtemps. Je vois avec plaisir, Midwinter, que vous êtes tout à fait remis de votre évanouissement. Avec quel acharnement vous vous promenez ! Venez ici, et prenez un cigare. Pourquoi diable aller et venir ainsi ?

— J’attends ! dit Midwinter.

— Vous attendez ! et quoi ?

— Ce qui doit nous arriver à vous et à moi, avant de quitter le navire.

— Avec toute la soumission due à la supériorité de votre jugement, mon cher camarade, je pense, dit Allan, que ce que nous avons vu déjà est tout à fait suffisant. L’aventure de cette nuit me paraît assez originale, et je n’en désire pas d’autre.

Il eut encore recours à la bouteille de whisky et continua entre deux bouffées de cigare :

— Je ne possède point votre imagination, mon vieil ami, et j’espère que le prochain événement sera l’approche du bateau des ouvriers. Je soupçonne que ces idées noires vous sont venues tandis que vous étiez ici tout seul. Voyons ! à quoi songiez-vous pendant que, du haut de mon mât de misaine, j’effrayais les vaches ?

Midwinter s’arrêta tout à coup.

— Et si je vous le disais ? dit-il.

— En effet, et si vous me le disiez !

L’horrible tentation de révéler la vérité, excitée déjà par l’impitoyable gaieté de son ami, s’empara de Midwinter pour la seconde fois. Il s’appuya dans l’ombre contre le haut bordage du navire, et sans répondre il regarda Allan nonchalamment étendu sur le pont.

« Tire-le, lui soufflait le mauvais esprit, de cette ignorante quiétude, montre-lui la place où le crime fut commis ; fais-le-lui connaître tel que tu le sais. Parle-lui de la lettre que tu as brûlée, répète-lui les mots qu’aucun feu ne peut détruire, qui vivent dans ta mémoire. Laisse-lui voir ton esprit tel qu’il était hier, tel qu’il est aujourd’hui, après avoir rencontré ce vaisseau au début de ta vie nouvelle, au commencement de ton amitié avec le seul homme que ton père t’ait commandé d’éviter. Rappelle-toi ses paroles, à son lit de mort, et murmure-les-lui à l’oreille, afin qu’il les médite aussi : Cachez-vous de lui sous un nom supposé. Mettez les montagnes et les mers entre vous ; soyez ingrat, soyez implacable, soyez tout ce qui répugnera le plus à vos meilleurs instincts, plutôt que de vivre sous le même toit et que de respirer le même air que cet homme ». Ainsi, le tentateur dispensait ses conseils. Ainsi, comme une exhalaison malsaine sortie de la tombe du père, l’influence paternelle venait troubler l’esprit du fils.

Ce silence soudain surprit Allan. Il jeta paresseusement un regard par-dessus son épaule :

— Toujours pensif ! lança-t-il dans un bâillement.

Midwinter sortit de l’ombre et s’avança :

— Oui, dit-il, je pensais au passé et au futur.

— Le passé et le futur, répéta Allan, s’établissant commodément dans une nouvelle position. Pour ma part, je suis muet sur le passé. C’est un triste sujet pour moi. Le passé veut dire la perte du bateau du docteur. Mais parlons de l’avenir. L’avez-vous considéré d’un point de vue pratique, comme dirait le cher vieux Brock ? Avez-vous envisagé la nouvelle et sérieuse question que nous aurons à résoudre à notre retour à l’hôtel, la question du déjeuner ?

Après un moment d’hésitation, Midwinter fit quelques pas en avant :

— J’ai pensé à votre avenir et au mien, dit-il. Je songeais au temps où nos deux routes dans la vie seront deux routes différentes.

— Voici l’aube ! s’écria Allan. Regardez les mâts, ils commencent à se montrer déjà. Je vous demande pardon, que disiez-vous ?

Midwinter ne répondit point. Le combat que se livraient la vieille superstition héréditaire et son affection pour le jeune Armadale retint sur ses lèvres les paroles qui avaient été sur le point de s’en échapper. Il détourna la tête dans une souffrance muette : « Ô mon père, pensa-t-il, mieux eût valu me tuer, le jour où je reposais sur votre sein, que de m’avoir laissé vivre pour voir ceci ! »

— Eh bien, qu’en est-il de l’avenir ? Je regardais le jour poindre, et n’ai point écouté.

Midwinter surmonta son trouble et répondit :

— Vous m’avez traité avec votre bonté ordinaire en projetant de m’amener avec vous à Thorpe-Ambrose. Je crois, après réflexion, que je ferais mieux de ne point aller là où l’on ne me connaît pas, là où je ne suis point attendu.

Sa voix trembla et il se tut encore. Plus il s’en éloignait par la raison, plus le tableau de la vie heureuse qu’il repoussait lui paraissait enchanteur.

Les pensées d’Allan se reportèrent immédiatement à sa mystification dans la cabine du yacht au sujet du nouveau régisseur.

« A-t-il réfléchi à tout ceci ? M’aurait-il deviné ? se demanda-t-il. Et commence-t-il enfin à soupçonner la vérité ? Je vais m’en assurer ».

— Déraisonnez tant que vous voudrez, mon cher ami, lança-t-il, mais n’oubliez pas que vous vous êtes engagé à m’accompagner à Thorpe-Ambrose et à me donner votre opinion sur le nouveau régisseur.

Midwinter se rapprocha vivement d’Allan.

— Je ne vous parle pas de votre régisseur ou de vos affaires ! s’écria-t-il avec animation, je parle de moi, entendez-vous ? De moi. Je ne suis point un compagnon convenable pour vous. Vous ne savez pas qui je suis.

Il se retira dans l’ombre projetée par le bastingage aussi soudainement qu’il en était sorti : « Ô Dieu ! je ne puis me décider à le lui dire », murmura-t-il.

Allan parut surpris, mais cette impression s’effaça presque aussitôt.

— Je ne sais pas qui vous êtes ? reprit-il avec bonne humeur.

Il prit le flacon de whisky et le secoua d’un air significatif.

— Je me demande combien vous avez pris de la médecine du docteur pendant que j’étais sur le mât de misaine.

Le ton léger qu’il persistait à prendre porta au dernier degré l’exaspération de Midwinter. Celui-ci frappa du pied avec colère.

— Écoutez-moi ! dit-il. Vous ne savez pas la moitié des viles choses que j’ai faites dans ma vie. J’ai été homme de peine chez un boutiquier ; j’ai balayé la boutique et mis les volets, j’ai porté des paquets par les rues, et attendu l’argent de mon maître à la porte des clients.

— Je n’ai jamais rien fait de si utile, répondit Allan tranquillement. Mon cher ami, quel industrieux garçon vous faites !

— J’ai été vagabond, reprit l’autre fièrement, j’ai dansé dans les rues, j’ai été bohémien, j’ai chanté pour un penny avec des chiens sur les grandes routes. J’ai porté la livrée de valet et servi à table ! J’ai été cuisinier à bord d’un bateau et pêcheur affamé. J’ai fait tous les métiers. Qu’a un gentleman comme vous de commun avec un homme comme moi ? Pouvez-vous me mêler à votre société à Thorpe-Ambrose ? Mon nom même serait déjà un reproche. Représentez-vous les visages de vos nouveaux voisins lorsque leurs valets annonceraient à la fois Ozias Midwinter et Allan Armadale !

Il lâcha un ricanement amer et répéta encore les deux noms avec une emphase dédaigneuse et une âpreté qui les faisaient contraster impitoyablement. Quelque chose dans le son de sa voix impressionna péniblement même la nature simple d’Allan. Il se leva et parla sérieusement pour la première fois :

— Une plaisanterie est une plaisanterie, Midwinter, pourvu que vous ne la poussiez pas trop loin. Je me souviens de vous avoir entendu me dire quelque chose d’à peu près semblable lorsque je vous tenais compagnie pendant votre convalescence dans le Somerset. Vous m’avez forcé à vous demander si je méritais d’être ainsi tenu à distance par vous. Ne me forcez pas à répéter cela. Amusez-vous de moi tant qu’il vous plaira, vieux camarade, mais d’une autre manière. Celle-ci m’est pénible.

Ces mots simples, dits simplement, parurent opérer une violente révolution dans l’esprit de Midwinter. Il se dirigea, sans répondre, vers la partie la plus avancée du navire, s’assit sur quelques planches réunies entre les mâts, et pressa sa tête dans ses mains d’un air égaré. Bien que la croyance de son père en la fatalité fut redevenue la sienne maintenant, bien qu’il n’y eût plus l’ombre d’un doute dans son esprit sur le fait que la femme rencontrée par Mr. Brock dans le Somerset et celle qui avait essayé de se suicider fussent la même personne, bien que toute l’horreur qui s’était emparée de lui, quand il avait lu pour la première fois la lettre de Wildbad, l’eût saisi avec la même violence, l’appel d’Allan au passé était entré dans son cœur avec une force plus irrésistible encore que celle de sa croyance en la fatalité. La crainte de faire souffrir son ami l’emporta sur la superstition.

« Pourquoi l’affliger ? murmura-t-il, tout n’est pas fini, il y a encore la femme derrière nous, quelque part dans la nuit. Pourquoi lui résister quand le mal est fait et que la mise en garde vient trop tard ? Ce qui doit être sera. Qu’ai-je à faire avec l’avenir, et lui, qu’y peut-il faire ? »

Il retourna auprès d’Allan, s’assit près de lui, et prit sa main.

— Pardonnez-moi, fit-il doucement, c’est la dernière fois que je vous chagrine.

Il ramassa vivement le flacon de whisky, avant qu’Allan eût pu répondre quoi que ce soit.

— Venez, vous avez essayé la médecine du docteur, pourquoi ne le ferais-je pas à mon tour ?

Allan fut ravi.

« Voici un changement heureux, se dit-il. Midwinter est lui-même de nouveau ».

— Ah ! j’entends les oiseaux ! Salut, souriant matin ! souriant matin !

Il chanta ce refrain de sa voix joyeuse, en frappant amicalement sur l’épaule de Midwinter.

— Comment avez-vous fait pour vous débarrasser de vos maudites lubies ? Savez-vous que vous étiez tout à fait inquiétant, parlant de ces choses censées arriver à l’un de nous avant que nous eussions quitté ce navire.

— Absurdités ! répondit Midwinter avec dédain. Je ne pense pas que ma tête ait jamais été bien saine depuis cette fièvre. J’ai attrapé une abeille dans mon bonnet, comme ils disent dans le Nord. Parlons d’autre chose, de ces gens auxquels vous avez loué le cottage par exemple. Je me demande si l’on peut ajouter foi au rapport de l’agent de la famille Milroy. Il y a peut-être une autre dame dans la maison, outre sa femme et sa fille ?

— Oh ! oh ! cria Allan, vous commencez à penser aux nymphes errant sous les arbres et aux amourettes dans le verger, hein ? Une autre dame, dites-vous ? Supposez que le cercle de la famille du major soit réduit à ce qui nous est annoncé, il nous faudra avoir recours encore à la demi-couronne, et demander lequel de nous doit plaire à Miss Milroy.

Cette fois Midwinter parla avec autant d’insouciance qu’Allan lui-même :

— Non, non, dit-il, le propriétaire du major a le premier droit à l’attention de sa fille ; je me retirerai à l’arrière-plan, et j’attendrai l’arrivée de la prochaine dame qui viendra à Thorpe-Ambrose.

— Très bien, je ferai afficher à cet effet un avis aux femmes du Norfolk dans le parc, dit Allan. Êtes-vous fixé sur la taille, la couleur des cheveux ? Quel est votre âge favori ?

Midwinter joua avec sa superstition comme l’homme qui joue avec le fusil chargé qui doit le tuer. Il cita l’âge qu’il supposait être celui de la femme au châle de Paisley rouge.

— Trente-cinq ans, répondit-il.

À peine ces mots lui eurent-ils échappé que sa gaieté factice l’abandonna. Il quitta son siège, sourd à toutes les railleries d’Allan au sujet de sa réponse inattendue, et recommença sa promenade agitée dans un silence absolu. Une fois encore, la pensée qui l’avait hanté durant les heures de la nuit reprit possession de son esprit. Une fois encore, la conviction que quelque chose allait arriver à Allan ou à lui-même avant qu’ils eussent quitté l’épave se mit à l’obséder.

De minute en minute, la lumière croissait à l’orient, et la nudité délabrée du navire se révélait maintenant à l’œil du jour. La mer s’éveilla sous les premiers souffles de la brise, et commença à murmurer. Le bouillonnement de l’eau perdit sa note triste. Midwinter s’arrêta près de l’avant du bâtiment et rapporta ses pensées vagabondes à l’instant présent. Où qu’il posât ses yeux, l’influence joyeuse du soleil levant se faisait déjà sentir. Sous le ciel d’été miséricordieux, l’heureux matin souriait à la terre fatiguée et répandait ses splendeurs jusque sur le vaisseau naufragé. La rosée qui brillait sur les champs étincelait aussi généreusement sur les agrès délabrés que sur les feuilles vertes du rivage.

Insensiblement, en regardant autour de lui, les pensées de Midwinter se reportèrent sur son camarade. Il se dirigea vers l’endroit où il l’avait laissé et engagea la conversation. Ne recevant point de réponse, il s’approcha de la silhouette étendue et la regarda avec attention. Livré à lui-même, Allan s’était laissé vaincre par les fatigues de la nuit. Son chapeau avait roulé à ses côtés. Il était couché de toute sa longueur sur le pont, profondément endormi.

Midwinter reprit sa promenade. Son esprit errait dans le doute. Les images qui l’avaient hanté toute la nuit lui semblaient tout à coup étrangères. Combien ses pressentiments lui avaient peint de sombres couleurs le moment présent ! Ce moment redouté était venu, n’amenant, après tout, aucun mal. Le soleil montait dans les cieux ; l’heure de la délivrance s’approchait, et des deux Armadale emprisonnés sur le fatal vaisseau, l’un dormait en attendant l’instant de le quitter, l’autre suivait les progrès du jour qui se levait.

Le soleil monta plus haut, une heure s’écoula ; Midwinter, encore sous le poids de l’horreur que lui faisait éprouver ce navire, interrogea du regard les deux rivages pour y découvrir les signes du réveil des habitants. La côte était toujours déserte. Les nuages de fumée qui devaient bientôt s’élever des cheminées des cottages ne paraissaient point encore.

Après un moment de réflexion, il se dirigea de nouveau vers l’arrière du navire, pensant apercevoir peut-être un bateau de pêcheurs qu’il pût héler. Absorbé par cette nouvelle idée, il passa précipitamment auprès d’Allan, remarquant à peine que celui-ci était toujours endormi. Un pas de plus l’eût mené à l’extrémité de la poupe, lorsqu’il fut arrêté par un bruit derrière lui, une sorte de faible gémissement. Il se retourna et s’approcha du dormeur. Il s’agenouilla doucement près de lui et le regarda.

« Le mal est venu ! murmura-t-il, non pas à moi, mais à lui ».

Il était venu dans la fraîcheur radieuse du matin, il était venu dans la terreur et le mystère du rêve. Le visage si calme que Midwinter venait de contempler quelques instants auparavant était maintenant convulsionné comme celui d’un homme en proie à la souffrance. La sueur perlait à grosses gouttes sur le front d’Allan, ses yeux à demi ouverts ne montraient que le blanc de la prunelle. Ses mains étendues égratignaient le pont ; il poussait des gémissements, et laissait échapper des mots que ses grincements de dents rendaient inintelligibles. Il était là, à la fois si près de son ami et si loin par l’esprit, le soleil matinal rayonnant sur son front, dans l’agitation du rêve.

Une question, une seule vint à l’esprit de celui qui le regardait. Qu’est-ce que la fatalité, qui l’avait emprisonné sur l’épave, avait décidé qu’il devait voir ? Le traître sommeil avait-il ouvert les portes de la tombe à celui des deux Armadale auquel l’autre avait laissé ignorer la vérité ? L’assassinat du père se révélait-il en rêve au fils, là, à l’endroit même où le crime avait été commis ?

Ce fut en n’ayant plus que cette question en tête que Midwinter s’agenouilla sur le pont et regarda le fils de l’homme que son père avait tué.

La lutte entre le corps endormi et l’esprit éveillé augmentait à chaque moment. Les plaintes du dormeur s’élevèrent ; ses mains se crispèrent et battirent à vide dans l’air. Surmontant l’effroi qui l’étreignait, Midwinter appuya doucement sa main sur le front d’Allan. Si légère que fût la pression, elle agit, mystérieuse et sympathique, sur le dormeur. Les gémissements cessèrent, ses mains retombèrent lentement. Il y eut un instant de silence. Midwinter le regarda de plus près. Son haleine effleura son visage. Allan se mit soudain sur ses genoux et sauta sur ses pieds, comme si l’appel d’un clairon eût retenti à ses oreilles.

— Vous rêviez, dit Midwinter, tandis que le jeune homme le regardait d’un air égaré, dans la première confusion du réveil.

Les yeux d’Allan commencèrent à errer autour du navire, d’abord vaguement, puis avec une surprise mêlée de colère.

— Sommes-nous encore ici ? dit-il, comme Midwinter l’aidait à se relever. Quelque temps qu’il nous faille rester sur cet infernal vaisseau, ajouta-t-il après un moment, je ne veux plus m’y laisser aller au sommeil !

Son ami l’interrogea muettement du regard. Ils firent ensemble un tour sur le pont.

— Racontez-moi votre rêve, dit Midwinter d’une voix inquiète et avec une étrange brusquerie dans ses manières.

— Je ne puis vous le dire encore, répondit Allan, attendez un peu, jusqu’à ce que je sois redevenu moi-même.

Ils firent un autre tour de promenade. Midwinter s’arrêta et reprit la parole :

— Regardez-moi un moment, Allan.

Il y avait quelque chose du trouble laissé par le rêve, et aussi de la surprise sur le visage d’Allan lorsqu’il se tourna, intrigué par cette étrange requête, vers son interlocuteur, mais pas une ombre de méfiance ni de malveillance. Midwinter se détourna vivement pour cacher une expression de soulagement involontaire :

— N’ai-je pas l’air dans mon état normal ? demanda Allan en lui prenant le bras et en s’appuyant de nouveau sur lui. Ne soyez pas inquiet pour moi, en tout cas. Je suis un peu hagard, un peu étourdi, mais ce sera vite passé.

Ils marchèrent pendant quelques minutes en silence, l’un tâchant de chasser les terreurs du sommeil, l’autre s’efforçant de deviner quelles pouvaient être ces terreurs. Soulagée de la crainte qui l’avait jusqu’alors oppressée, la nature superstitieuse de Midwinter l’entraînait déjà vers de nouvelles spéculations ; et si le dormeur avait été visité par une autre révélation que celle du passé ? Si le rêve avait ouvert les pages jusqu’alors fermées du livre de l’avenir, lui montrant l’histoire de sa vie future ? L’idée qu’il en fut ainsi renforça Midwinter dans son désir de percer le mystère que le silence d’Allan gardait secret :

— Votre tête est-elle plus calme ? demanda-t-il. Pouvez-vous me dire votre rêve maintenant ?

Alors même qu’il posait cette question, l’ultime moment inoubliable de cette nuit sur le vaisseau naufragé restait à venir. Ils avaient atteint la poupe et allaient revenir encore sur leurs pas, quand Midwinter prononça ces derniers mots. Comme Allan ouvrait la bouche pour y répondre, il regarda machinalement au loin sur la mer. Au lieu de répondre, laissant là Ozias, il courut vivement vers le couronnement du navire, et agita son chapeau avec un cri de joie.

Midwinter le rejoignit, et vit une large barque à six rames engagée dans le détroit du Sound. Une personne, que tous deux pensèrent reconnaître, se leva entre les voiles de la poupe, et répondit au salut d’Allan. L’embarcation se rapprocha, le timonier les appela joyeusement, et ils reconnurent la voix du docteur.

— Dieu merci ! vous êtes sur l’eau tous les deux ! dit Mr. Hawbury lorsqu’ils se rencontrèrent sur le pont du navire marchand. De tous les vents du ciel, quel est celui qui vous a amenés ici ?

Il se tourna vers Midwinter en posant sa question, mais ce fut Allan qui lui fit l’histoire de la nuit et qui demanda au docteur comment il était venu à leur secours. Midwinter se tenait toujours silencieux, indifférent à tout ce qui se disait ou se faisait autour de lui, préoccupé seulement du rêve mystérieux de son compagnon. Il surveillait Allan, et le suivit comme un chien jusqu’au moment où il fallut descendre dans la barque. L’œil de Mr. Hawbury s’arrêta alors sur lui avec curiosité, et nota sa nervosité et l’incessante agitation de ses mains : « Pour tout l’or du monde, je ne voudrais point changer de système nerveux avec cet homme-là », pensa le docteur, prenant le gouvernail du bateau, et donnant l’ordre de s’éloigner de l’épave.

Mr. Hawbury attendit qu’on fût en route pour Port St. Mary avant de satisfaire la curiosité d’Allan. Les circonstances qui l’avaient amené au secours de ses deux hôtes étaient bien simples. Le bateau perdu avait été rencontré en mer par des pêcheurs de Port Érin, sur la côte ouest de l’île. Ils l’avaient reconnu immédiatement comme celui du docteur, et avaient envoyé un messager chez lui pour l’en prévenir, ce qui avait nécessairement alarmé Mr. Hawbury. Il avait aussitôt pris quelques hommes et dirigé le bateau vers l’endroit le plus dangereux de la côte, le seul endroit, par ce temps calme, où un accident pût être arrivé à une embarcation conduite par des gens expérimentés, le détroit du Sound.

Après avoir ainsi expliqué son heureuse apparition, le docteur insista pour que ses hôtes de la soirée voulussent bien accepter de nouveau son hospitalité. Il était trop tôt de toute façon, ajouta-t-il, pour que les gens de l’hôtel fussent réveillés, et ils trouveraient à coucher et à déjeuner dans sa maison.

À la première pause dans la conversation entre Allan et le docteur, Midwinter, qui jusqu’alors n’y avait pas pris part, prit le bras de son ami :

— Êtes-vous mieux ? lui demanda-t-il à voix basse. Serez-vous bientôt assez remis pour me dire ce que je désire savoir ?

Les sourcils d’Allan se contractèrent. Son rêve et l’insistance obstinée de Midwinter à le connaître semblaient lui être désagréables. C’est à peine s’il répondit avec sa bonne humeur habituelle :

— Je suppose que je n’aurai point de paix jusqu’à ce que je vous l’aie raconté, dit-il ; ainsi, je ferai bien de m’en débarrasser tout de suite.

— Non, répondit Midwinter en regardant le docteur et les marins. Pas ici, d’autres pourraient nous entendre ; quand nous serons seuls.

— Si vous voulez voir pour la dernière fois vos quartiers de nuit, gentlemen, les interrompit le docteur, il est temps ! La terre vous les cachera dans une minute.

Les deux Armadale regardèrent en silence le bâtiment. Ils l’avaient trouvé solitaire et perdu dans la nuit ; ils le laissaient désert et perdu dans la radieuse beauté de cette matinée d’été.

Une heure plus tard, le docteur installait ses hôtes dans leurs chambres à coucher, et les laissait se reposer jusqu’à ce que l’heure du déjeuner fut arrivée.

À peine les avait-il quittés que les portes des deux chambres s’ouvrirent doucement, et Allan et Midwinter se rencontrèrent dans le couloir :

— Pouvez-vous dormir après tout cela ? demanda Allan.

Midwinter secoua la tête.

— Vous veniez chez moi, n’est-ce pas, dit-il. Pourquoi ?

— Pour vous prier de me tenir compagnie. Et vous, pourquoi veniez-vous me trouver ?

— Pour vous demander de me dire votre rêve.

— Qu’il soit maudit ! Je voudrais pouvoir l’oublier !

— Et je veux, moi, tout savoir de lui.

Tous les deux se turent. Tous les deux se retinrent instinctivement d’en dire davantage. Pour la première fois depuis le début de leur amitié, ils étaient tout près d’être en désaccord. La bonne nature d’Allan empêcha les choses d’en venir là.

— Vous êtes le plus obstiné garçon que je connaisse, dit-il, et si vous voulez tout savoir à ce sujet, vous y parviendrez, je suppose. Venez dans ma chambre, je vous dirai tout.

V

L’ombre de l’avenir

Il passa devant et Midwinter le suivit. La porte se referma sur eux.

Lorsque Mr. Hawbury rejoignit ses hôtes dans la salle à manger, l’étrange contraste de leurs natures le frappa plus fortement que jamais. L’un, le visage heureux, assis devant la table abondamment servie, faisait honneur à chaque plat, déclarant qu’il n’avait de sa vie si bien déjeuné. L’autre, assis à l’écart devant la fenêtre, avait laissé sa tasse à moitié pleine, sans avoir touché aux mets servis sur son assiette. Le bonjour du docteur se ressentit des impressions différentes qu’ils avaient produites sur son esprit. Il frappa Allan sur l’épaule, et le salua par une plaisanterie. Il s’inclina d’un air contraint devant Midwinter et lui dit :

— Je crains que vous ne soyez pas encore remis des fatigues de la nuit.

— Ce n’est pas la nuit, docteur, qui l’a abattu, dit Allan, c’est quelque chose que je lui ai dit. Notez que ce n’est pas ma faute. Si j’avais seulement su auparavant qu’il crut aux rêves, je n’aurais pas ouvert la bouche.

— Aux rêves ? répéta le docteur, qui se méprit sur la véritable signification des paroles d’Allan et s’adressa encore à Midwinter : Avec votre tempérament, il me semble que vous devriez être habitué à rêver.

— Par ici, docteur ! s’écria Allan. Vous vous trompez de côté. C’est moi qui ai rêvé, pas lui. Ne paraissez pas si étonné, ce n’est pas dans cette maison confortable, c’était à bord de ce damné navire. Le fait est que je me suis endormi quelque temps avant que vous vinssiez nous en retirer, et je ne puis nier avoir fait là un très vilain rêve. Alors, lorsque nous sommes arrivés ici…

— Pourquoi entretenir Mr. Hawbury de choses qui ne peuvent en aucune façon l’intéresser ? demanda Midwinter, prenant la parole pour la première fois, avec une note d’impatience dans la voix.

— Je vous demande pardon, reprit le docteur assez sèchement, mais ce que j’ai entendu suffit à exciter ma curiosité.

— Voilà qui est dit, docteur, lança Allan. Soyez curieux, je vous prie. Je désire que vous m’aidiez à débarrasser sa tête des absurdités qui la remplissent en ce moment. Qu’en pensez-vous ? Il prétend que mon rêve est un avertissement d’éviter certaines personnes, et il persiste à dire que l’une de ces personnes est… lui-même ! Avez-vous jamais entendu chose pareille ? Je me suis efforcé de lui expliquer comment cela s’était passé. Je l’ai engagé à envoyer son avertissement au diable. Je lui ai dit : « Tout cela n’est autre chose que le résultat d’une indigestion, vous ne savez pas tout ce que j’ai bu et mangé à ce souper du docteur ! Moi, je le sais ». Croyez-vous qu’il m’ait écouté ? Pas le moins du monde. Essayez à votre tour. Vous êtes un homme de science, et il s’en rapportera à vous. Soyez bon garçon, docteur, et donnez-moi un certificat d’indigestion. Je vous montrerai ma langue avec plaisir.

— La vue de votre visage est tout à fait suffisante. Je certifie d’emblée que vous n’avez jamais eu d’indigestion de votre vie. Racontez-nous votre rêve, et nous verrons ce qu’on peut en faire ; si vous n’y voyez pas d’objection, bien entendu.

Allan désigna Midwinter du bout de sa fourchette :

— Demandez donc à mon ami. Il pourra vous le narrer mieux que moi-même. Croiriez-vous qu’il l’a mis par écrit pendant que je parlais ? Et il me l’a fait signer encore, comme si c’étaient « mes derniers aveux » avant la potence. Montrez-nous ça, mon vieux, je vous ai vu le mettre dans votre portefeuille, montrez-nous ça !

— Êtes-vous réellement sérieux ? demanda Midwinter, en sortant son portefeuille avec une répugnance qui, compte tenu des circonstances, était presque offensante pour le docteur qui les accueillait chez lui.

Le rouge monta aux joues de Mr. Hawbury.

— Ne le montrez point si cela vous contrarie en quoi que ce soit, dit-il avec la politesse contrainte d’un homme blessé.

— Bagatelles ! Absurdités ! cria Allan. Envoyez-moi cela !

Au lieu de se rendre à cette requête, Midwinter prit le papier et, quittant sa place, s’approcha de Mr. Hawbury.

— Je vous prie de m’excuser, dit-il, en offrant lui-même le manuscrit au docteur.

Il baissa les yeux, et son visage s’assombrit après avoir dit ces mots.

« Quel mystérieux et farouche garçon ! pensa le docteur, en le remerciant avec une politesse cérémonieuse ; son ami vaut mille fois mieux que lui ».

Midwinter retourna à la fenêtre, et s’assit de nouveau en silence, avec l’impénétrable résignation qui avait autrefois étonné Mr. Brock.

— Lisez cela, docteur, dit Allan, tandis que Mr. Hawbury ouvrait le papier. Ce n’est pas rédigé avec mon laisser-aller habituel ; mais il n’y a rien à ajouter, rien à ôter. C’est exactement ce que j’ai rêvé, et exactement ce que j’aurais écrit moi-même, si j’avais jugé la chose digne d’être mise sur le papier, et si j’avais eu assez de style et de talent pour l’écrire, talent, ajouta-t-il en remuant tranquillement son café, que je n’ai pas, excepté lorsqu’il s’agit de lettres.

Mr. Hawbury déplia le manuscrit sur la table et lut :

 

RÊVE D’ALLAN ARMADALE
 

De bonne heure, le matin du premier juin 1851, je me trouvai, par des circonstances qu’il est inutile de mentionner ici, seul avec un ami, un jeune homme de mon âge, à bord d’un navire marchand français nommé La Grâce-de-Dieu, lequel navire était échoué dans le détroit du Sound, entre l’île de Man et l’îlot de Calf. Ne m’étant point couché la nuit précédente, et vaincu par la fatigue, je tombai endormi sur le pont. J’étais en parfaite santé à ce moment, et le matin était assez avancé, car le soleil était levé. Dans ces circonstances, je passai du sommeil au rêve. Ce que je vais dire est la succession des événements tels qu’ils se présentèrent dans mon rêve, et tels que je me les rappelle après un court intervalle de quelques heures.

1) Le premier événement dont j’eus conscience fut l’apparition de mon père. Il me prit silencieusement par la main, et nous nous trouvâmes dans la cabine d’un navire.

2) L’eau montait lentement sur nous ; moi et mon père nous nous enfonçâmes ensemble sous l’eau.

3) Après un moment d’absence, j’eus le sentiment d’être laissé seul dans l’obscurité.

4) J’attendis.

5) Les ténèbres s’ouvrirent, et un large et solitaire étang, entouré de prairies, m’apparut clairement. Au-dessus, je vis le ciel pur, rougi par la lumière du soleil couchant.

6) Près du bord de l’eau, se détachait l’ombre d’une femme.

7) C’était juste une ombre. Rien ne me permettait de la reconnaître ou de la comparer à aucune créature vivante.

8) Les ténèbres se firent de nouveau, puis elles s’ouvrirent pour la deuxième fois.

9) Je me trouvai dans une chambre, devant, une haute fenêtre. Le seul objet que j’y vis ou dont je me rappelle maintenant était une petite statue placée près de moi. La statue était à ma gauche et la fenêtre à ma droite. Elle ouvrait sur une pelouse et sur un parterre ; la pluie frappait, lourdement contre les vitres.

10) Je n’étais pas seul dans la chambre : debout, en face de moi à la fenêtre, était l’ombre d’un homme.

11) Je n’en savais guère plus sur cette ombre que sur l’ombre de la femme. Mais l’ombre se mit à bouger ; elle étendit les bras vers la statue, et la statue alla se briser sur le parquet.

12) J’éprouvai une sensation confuse de colère et de chagrin en regardant les morceaux épars sur le sol. Quand je me relevai, l’ombre s’était évanouie, et je n’en vis pas davantage.

13) Les ténèbres s’ouvrirent pour la troisième fois et me montrèrent les ombres de la femme et de l’homme ensemble.

14) Il n’y avait plus rien autour de moi (ou rien du moins que je pusse voir).

15) L’ombre de l’homme était la plus proche ; l’ombre de la femme restait derrière. De l’endroit où elle était vint un bruit comme celui d’un liquide versé doucement. Je la vis toucher l’ombre de l’homme d’une main, et de l’autre lui donner un verre. Il le prit et me le présenta. Au moment où j’y portai mes lèvres, une langueur mortelle s’empara de moi de la tête aux pieds. Quand je repris mes sens, l’ombre s’était évanouie et la troisième vision avait disparu.

16) L’obscurité descendit encore sur moi, puis je sombrai de nouveau dans l’oubli.

17) Je n’eus conscience de rien de plus jusqu’à ce que je sentisse le soleil du matin sur mon visage ; j’entendis la voix de mon ami, m’avertissant que je sortais d’un rêve…

Après avoir lu la narration jusqu’à la dernière ligne (sous laquelle figurait la signature d’Allan) le docteur regarda Midwinter, et frappa du doigt sur le manuscrit avec un sourire railleur.

— Autant d’hommes, autant d’opinions ; je ne partage celle d’aucun de vous sur ce rêve. Votre idée, dit-il en s’adressant à Allan avec un sourire, nous l’avons déjà jugée : le souper que vous ne pourriez digérer est un souper qui reste à découvrir. Nous allons donc en venir à ma propre théorie, mais auparavant celle de votre ami réclame notre attention.

Il se tourna vers Midwinter, le visage plein d’un triomphe annoncé et montrant trop combien l’homme lui déplaisait.

— Si je comprends bien, continua-t-il, vous croyez que ce rêve est un avertissement surnaturel adressé à Mr. Armadale pour le mettre en garde contre des événements graves le menaçant. Puis-je vous demander si vous tirez cette conclusion de votre croyance aux rêves, ou si vous avez des raisons personnelles pour attacher tant d’importance à celui-ci ?

— Vous avez expliqué ma manière de voir très justement, répondit Midwinter, irrité des regards et du ton du docteur. Excusez-moi si je vous demande de vous contenter de cet aveu, et de me laisser garder mes raisons pour moi.

— C’est justement ce qu’il m’a dit, interrompit Allan. Je crois qu’il n’a aucune raison à donner.

— Doucement ! doucement ! fit Mr. Hawbury. Nous pouvons juger l’affaire sans entrer dans les secrets de personne. Permettez-moi de m’en tenir à ma propre opinion sur la manière d’appréhender les rêves. Mr. Midwinter ne sera pas surpris probablement d’apprendre que j’adopte en la matière un point de vue essentiellement pratique.

— Je ne serai pas surpris le moins du monde, rétorqua Midwinter. Un médecin, quand il a une question à résoudre, la tranche toujours avec son bistouri.

Le docteur fut un peu piqué à son tour.

— Notre pratique n’est pas aussi bornée que cela, dit-il, mais je vous accorderai volontiers qu’il est quelques articles de votre foi auxquels nous, docteurs, ne croyons point. Par exemple, nous ne pensons pas qu’un homme raisonnable soit excusable de donner une interprétation surnaturelle à un phénomène de l’ordre des sens, avant de s’être assuré d’une façon certaine si l’on ne pouvait pas lui donner une explication naturelle.

— Allons ! Bien joué ! s’écria Allan. Il vous a battu avec le « bistouri », et vous avez bien riposté avec votre « explication naturelle ». Donnez-la-nous à présent.

— La voici, répondit Mr. Hawbury : il n’y a rien d’extraordinaire dans ma théorie des rêves ; c’est celle qui est adoptée par le plus grand nombre dans ma profession. Le rêve est la reproduction d’images et d’impressions produites sur nous pendant la veille, et cette reproduction est plus ou moins imparfaite, confuse et contradictoire, selon que certaines facultés du rêveur sont plus ou moins complètement sous l’influence du sommeil. Sans entrer davantage dans cette dernière partie du sujet – partie très curieuse et très intéressante – considérons-la dans son application générale, et appliquons-la immédiatement au rêve en question.

Il prit le feuillet où était rapporté le rêve et quitta le ton doctoral auquel il s’était laissé aller insensiblement.

— Je vois déjà un événement dans ce rêve, continua-t-il, que je sais être la reproduction d’une impression produite sur Mr. Armadale en ma présence. S’il veut seulement m’aider en exerçant sa mémoire, je ne désespère pas d’expliquer ce songe par les événements déjà arrivés, et aussi par ce qu’il a dit, pensé, vu ou fait, dans les vingt-quatre heures qui ont précédé son sommeil sur le pont du navire.

— J’interrogerai ma mémoire bien volontiers, dit Allan. Par où commencerons-nous ?

— Dites-moi d’abord ce que vous avez fait hier avant notre rencontre, vous et votre ami, sur la route, répondit Mr. Hawbury. Vous allez me dire que vous vous êtes levé, et que vous avez déjeuné… Après ?

— Nous avons pris une voiture et avons accompagné de Castletown à Douglas mon vieil ami Mr. Brock, qui partait par le steamer de Liverpool. Nous sommes ensuite revenus à Castletown, et nous nous sommes séparés à la porte de l’hôtel. Midwinter est rentré, tandis que je me rendais à mon yacht, dans le port… À propos, docteur, n’oubliez pas que vous avez promis de faire un tour sur mer avec nous, avant que nous quittions l’île de Man.

— Mille remerciements, mais ne nous éloignons pas de la question, je vous prie. Qu’est-ce qui vient après ?

Allan hésita ; son esprit était à la mer.

— Qu’avez-vous fait à bord du yacht ?

— Oh, je me souviens ! J’ai mis la cabine en ordre, en ordre de fond en comble, c’est-à-dire en réalité que j’ai tout mis sens dessus dessous. C’est alors que mon ami est arrivé à bord d’un canot et qu’il m’a aidé. Parlant de cela, je ne vous ai pas encore demandé si le vôtre avait été endommagé, la nuit dernière. S’il y a quelque chose à faire, permettez-moi de le réparer.

Le docteur renonça à rien obtenir de la mémoire d’Allan.

— Nous ne pourrons jamais atteindre notre but de cette manière, dit-il. Mieux vaudrait prendre les événements du rêve dans l’ordre, et faire les questions qu’ils nous suggéreront à mesure qu’ils se présenteront. Commençons par les deux premiers. Vous avez rêvé que votre père vous apparaissait, vous vous trouviez avec lui dans la cabine d’un navire, l’eau montait, et vous vous y enfonciez tous les deux. Puis-je vous demander si vous êtes descendu dans la cabine de l’épave ?

— Cela n’eût pas été possible, répliqua Allan. La cabine était pleine d’eau. J’ai regardé dedans et j’ai refermé la porte.

— Très bien ! dit Mr. Hawbury. Voici déjà qui s’explique. Vous aviez la cabine et l’eau dans votre esprit, et le bruit de l’eau du courant (je sais cela sans avoir besoin de vous le demander) fut le dernier que vous entendîtes avant de vous endormir. L’idée de noyade ressort nécessairement de ces impressions. Y a-t-il encore autre chose à noter avant de continuer ? Oui, il reste encore une circonstance à expliquer.

— La plus importante de toutes, remarqua Midwinter, se joignant à la conversation sans bouger de sa place près de la fenêtre.

— Vous voulez parler de l’apparition du père de Mr. Armadale ? J’allais justement y arriver, répondit Mr. Hawbury. Votre père vit-il encore ? ajouta-t-il en s’adressant à Allan.

— Mon père est mort avant ma naissance.

Le docteur eut un mouvement de surprise.

— Cela se complique un peu, dit-il ; comment savez-vous donc que la figure qui vous est apparue en rêve est celle de votre père ?

Allan hésita encore. Midwinter écarta un peu sa chaise de la fenêtre et regarda le docteur attentivement pour la première fois.

— Avez-vous pensé à votre père avant de vous endormir, poursuivit Mr. Hawbury ? Aviez-vous quelque portrait de lui présent à votre esprit ?

— C’est cela ! s’écria Allan. Midwinter, vous vous rappelez la miniature que vous avez trouvée sur le plancher de la cabine quand vous l’avez mise en ordre ? Vous disiez que je ne semblais pas y tenir, et je vous ai répondu que j’y tenais au contraire, car c’était le portrait de mon père.

— Et la figure que vous avez vue en rêve ressemblait-elle à la miniature ?

— Dites-moi, docteur, cela commence à devenir intéressant.

— Que dites-vous maintenant ? demanda Mr. Hawbury en se tournant du côté de la fenêtre.

Midwinter quitta précipitamment sa chaise et se plaça devant la table avec Allan. De la même façon qu’il avait essayé de fuir ses idées superstitieuses en s’appuyant sur le bon sens de Mr. Brock, avec la même avidité, avec le même élan de sincérité, il se réfugiait à présent dans la théorie du docteur sur les rêves.

— Je dis comme mon ami, s’écria-t-il avec enthousiasme, que cela commence à devenir intéressant : continuez, je vous prie, continuez !

Le docteur le regarda avec plus d’indulgence qu’il ne l’avait encore fait :

— Vous êtes le seul mystique que j’aie rencontré, dit-il, qui soit désireux de donner libre cours à l’évidence. Je ne désespère pas de vous convertir avant la fin de notre petite enquête. Prenons les autres événements, reprit-il, après avoir parcouru un instant le manuscrit. La première perte de conscience succédant aux apparitions peut aisément s’expliquer : en termes clairs, il s’agit de la cessation momentanée de l’activité intellectuelle du cerveau, à l’instant où le sommeil devient plus profond. Pareillement, le sentiment d’être seul dans le noir qui vient ensuite indique la reprise de cette activité et annonce la vision suivante. Voyons de quoi il retourne : un étang solitaire en pleine campagne, vu au coucher du soleil et, sur le bord, l’ombre d’une femme. Très bien ! Et maintenant, à nous deux, monsieur Armadale. Comment cet étang s’est-il mis dans votre tête ? La campagne, vous l’avez traversée en venant de Castletown ici. Mais nous n’avons ni étangs ni lacs aux environs, et vous ne pouvez en avoir vu récemment nulle part, puisque vous êtes arrivé ici-après un voyage sur mer. Cela aurait-il rapport à quelque tableau, à quelque livre, à quelque conversation avec votre ami ?

Allan regarda Midwinter.

— Je ne me rappelle pas avoir parlé d’étangs ni de lacs, et vous ?

Au lieu de répondre, Midwinter s’adressa au docteur :

— Avez-vous le dernier numéro du journal local ?

Le docteur le sortit du buffet. Midwinter chercha la page contenant les extraits du voyage en Australie, qui avaient tant passionné Allan la nuit précédente et à la lecture desquels lui-même s’était endormi. Là, dans un passage décrivant les souffrances causées aux voyageurs par la soif, au moment le plus terrible du récit, se trouvait l’étang qui avait figuré dans le rêve d’Allan !

— N’éloignez pas ce journal, dit le docteur quand Midwinter lui eut montré ces explications. Nous aurons peut-être encore besoin de cet extrait. Nous avons expliqué l’étang ; il faut venir maintenant au coucher du soleil. Il n’en est question dans le journal en aucune façon. Appelez-en encore à votre mémoire, monsieur Armadale, nous désirons trouver ce coucher du soleil dans vos impressions de la journée.

Une fois encore, Allan se trouva embarrassé pour répondre, et la rapide mémoire de Midwinter vint à son secours :

— Je pense que je puis vous aider à retrouver cette impression, comme je l’ai fait pour la précédente, dit-il en s’adressant au docteur. Après être arrivés ici hier dans l’après-midi, mon ami et moi, nous avons fait une promenade dans les collines.

— C’est cela ! s’écria Allan, je m’en souviens. Le soleil se couchait lorsque nous sommes rentrés à l’hôtel pour souper, et le soleil était si splendidement rouge que nous nous sommes arrêtés pour l’admirer. Et puis, nous avons parlé de Mr. Brock, nous demandant où il pouvait en être de son voyage. Ma mémoire est peut-être lente à partir, docteur, mais une fois qu’elle est en route arrêtez-la si vous le pouvez ! Je ne suis pas encore au bout.

— Attendez une minute par égard pour la mémoire de Mr. Midwinter et pour la mienne, dit le docteur. Nous avons retrouvé dans vos impressions éveillées, la vue de la campagne, de l’étang et du coucher du soleil. Mais à quoi faut-il rattacher l’ombre de la femme ? Pouvez-vous nous aider à retrouver l’original de cette mystérieuse figure qui est apparue dans le paysage de votre rêve ?

Allan redevint perplexe, et Midwinter attendit ce qui allait arriver sans respirer et les yeux fixés sur le visage du docteur. Pour la première fois, il se fit dans la chambre un silence absolu. Mr. Hawbury interrogeait alternativement du regard Midwinter et Allan. Aucun d’eux ne lui répondit. Entre l’ombre et la réalité de l’ombre, il y avait un abîme de mystère également impénétrable pour tous trois.

— Patience, dit le docteur. Laissons là l’apparition de la femme pour le moment, nous la retrouverons plus tard. Permettez-moi de vous faire observer, monsieur Midwinter, qu’il n’est pas aisé de personnifier une ombre, mais ne désespérons pas. Cette impalpable dame du lac prendra probablement quelque consistance la prochaine fois que nous la rencontrerons.

Midwinter ne répliqua pas. À partir de ce moment, l’intérêt qu’il prenait à l’affaire commença à faiblir.

— Quelle est la scène suivante ? poursuivit Mr. Hawbury, en reprenant le manuscrit : Mr. Armadale se trouve dans une chambre. Il se tient devant une fenêtre, ouvrant sur une pelouse et sur un parterre, la pluie battant contre les vitres. La seule chose qu’il voie dans la chambre est une petite statue, et la seule compagnie qu’il ait est l’ombre d’un homme en face de lui. L’ombre étend les bras, et la statue tombe en morceaux sur le parquet. Le rêveur, dans sa colère contre cet accident (observez, messieurs, qu’ici les facultés raisonnantes s’éveillent un peu, et que le rêve passe rationnellement pour un moment de la cause à l’effet), se penche pour regarder les pièces brisées. Quand il relève les yeux, la scène s’est évanouie. C’est un flux et un reflux du sommeil. C’est le tour du flux maintenant, et le cerveau se repose un peu. Que se passe-t-il, monsieur Armadale ? Votre rétive mémoire aurait-elle repris sa course ?

— Oui, dit Allan, je pars au grand galop. Je m’explique la statue brisée. Ce n’est ni plus ni moins qu’une bergère en porcelaine de Chine que j’ai fait tomber de dessus la cheminée dans le salon de l’hôtel, lorsque j’ai tiré la sonnette pour le souper hier soir. Voilà que nous avançons ! C’est comme si l’on devinait un rébus. À votre tour, à présent, Midwinter !

— Non ! dit le docteur, ce sera à moi, s’il vous plaît. Je réclame la fenêtre, le jardin et la pelouse comme ma propriété. Vous trouverez la fenêtre, monsieur Armadale, dans la pièce voisine. Si vous vous en approchez, vous verrez qu’elle donne sur la pelouse et sur le parterre et, si vous voulez exercer votre étonnante mémoire, vous vous souviendrez que vous fûtes assez bon pour me complimenter sur mon élégante fenêtre à la française et le bon entretien du jardin, quand je vous conduisais à Port St. Mary, hier.

— Tout à fait juste, reprit Allan, mais la pluie qui battait contre les vitres, dans le rêve ? Je n’en ai pas vu tomber une goutte de toute la semaine.

Mr. Hawbury hésita ; le journal qui avait été laissé sur la table attira ses regards.

— Si nous ne trouvons rien d’autre, essayons, dit-il, de chercher l’idée de la pluie où nous avons trouvé celle de l’étang.

Et il se mit à parcourir l’extrait attentivement.

— J’ai trouvé ! s’écria-t-il. Voici la pluie dont on explique qu’elle est tombée sur ces voyageurs d’Australie avant qu’ils eussent découvert l’étang. Souvenez-vous de l’ondée, monsieur Armadale, voilà comment elle s’est emparée de votre esprit, tandis que vous faisiez lecture à votre ami. Et voyez le rêve, monsieur Midwinter, brouillant les différentes impressions réelles, comme il arrive toujours !

— Mais cette silhouette humaine à la fenêtre ? demanda Midwinter. L’expliquez-vous, ou devons-nous passer sur l’ombre de l’homme comme nous avons passé sur l’ombre de la femme ?

Il posa cette question avec une grande courtoisie, mais avec une nuance de sarcasme dans la voix, qui n’échappa point au docteur et qui réveilla sa fibre polémiste à l’instant même.

— Quand vous ramassez des coquillages, monsieur Midwinter, vous commencez d’abord par ceux qui se trouvent le plus à votre portée, reprit le docteur. Nous ramassons des faits maintenant, et les plus aisés à recueillir sont ceux par lesquels nous commençons. Laissons l’ombre de l’homme et celle de la femme de côté pour le moment. Nous ne les perdrons point de vue, je vous le promets. Chaque chose en son temps.

Lui aussi était poli, mais avec une certaine réserve. La courte trêve des adversaires finissait déjà. Ils se tournèrent le dos. Allan, qui ne discutait jamais l’opinion de quiconque et s’en tenait aux apparences sans chercher à voir ce qu’elles cachaient, battit gaiement la caisse sur la table avec le manche de son couteau :

— Allez, docteur ! s’écria-t-il. Mon étonnante mémoire est aussi fraîche que jamais.

— Vraiment ? fit Mr. Hawbury, se reportant encore au compte rendu du rêve. Vous rappelez-vous ce qui est arrivé quand nous causions avec l’hôtesse près du comptoir, la nuit dernière ?

— Bien sûr ! Vous fûtes assez bon pour m’offrir un verre de fine à l’eau que cette femme venait de préparer, et j’ai été obligé de le refuser, parce que, je vous l’ai dit, le goût de la fine me rend malade, si mélangée qu’elle puisse être avec un autre liquide.

— C’est exactement cela ! répondit le docteur. Et voici l’incident reproduit dans le rêve. Vous voyez l’ombre de l’homme et celle de la femme ensemble, cette fois. Vous entendez le bruit d’un liquide versé (la fine de l’hôtel), le verre est présenté par l’ombre de la femme (la patronne), à l’ombre de l’homme (moi-même). L’ombre de l’homme vous l’offre (exactement comme je l’ai fait), et l’évanouissement que vous m’avez décrit suit naturellement. Je vous demande pardon d’assimiler ces mystérieuses apparitions, monsieur Midwinter, à des originaux si peu romanesques : une femme qui tient un hôtel et un simple médecin de village ; mais votre ami vous dira lui-même que la fine à l’eau a été préparée par l’hôtesse, et qu’elle ne lui a été présentée qu’après avoir passé de ses mains dans les miennes. Nous avons attrapé ces ombres exactement comme je l’avais prédit, et il ne nous reste plus à présent – ce qui tiendra en deux mots – qu’à expliquer comment elles sont apparues dans le rêve. Après avoir essayé d’introduire dans le rêve les réminiscences de l’hôtelière et du docteur, de manière séparée et dans le mauvais contexte, l’esprit fait une troisième tentative et réunit la femme et le docteur en leur attribuant la bonne séquence d’événements. Et la boucle est bouclée ! Permettez-moi de vous rendre votre manuscrit avec tous mes remerciements pour votre contribution exhaustive et efficace à la théorie rationnelle des rêves.

Disant ces mots, Mr. Hawbury remit le papier écrit à Midwinter, avec la politesse implacable d’un vainqueur.

— Extraordinaire ! Pas un point n’y manque du commencement à la fin ! Par Jupiter ! s’écria Allan, se rendant avec le respect de l’ignorant. Quelle belle chose que la science !

— Pas un point n’y manque, comme vous le dites, remarqua le docteur avec satisfaction. Et cependant, je doute que nous ayons réussi à convaincre votre ami.

— Vous ne m’avez point convaincu, dit Midwinter. Mais il ne s’ensuit pas de là que vous ayez tort.

Il parlait calmement, avec tristesse même. La terrible certitude de l’origine surnaturelle du rêve qu’il avait essayé de repousser s’était de nouveau emparée de son esprit ; mais il n’en était plus irrité, il ne cherchait plus à discuter. De la part de tout autre homme, cette concession que venait de lui faire son adversaire eût adouci Mr. Hawbury ; mais il détestait trop cordialement Midwinter pour le laisser ruminer en paix sa conviction intime.

— Admettez-vous, dit le docteur, plus agressif que jamais, que j’aie relié chaque événement du rêve à une impression réelle, ressentie auparavant par Mr. Armadale ?

— Je n’ai pas la moindre intention de le nier, dit Midwinter avec résignation.

— Ai-je ramené les ombres à des originaux vivants ?

— Vous les avez reconnues à votre satisfaction et à celle de mon ami, pas à la mienne.

— Pas à la vôtre ? Et vous, avez-vous cherché à les expliquer ?

— Non. J’attends seulement que les personnages vivants apparaissent dans l’avenir.

— C’est parler en oracle, monsieur Midwinter ! Avez-vous quelque idée à l’heure actuelle de ce que peuvent être ces personnages ?

— Oui. Je crois que les événements à venir montreront que l’ombre de la femme est une personne avec laquelle mon ami ne s’est pas encore trouvé en relation, et que l’ombre de l’homme n’est autre que moi-même.

Allan voulut parler, mais le docteur l’arrêta.

— Expliquez-vous clairement, dit-il à Midwinter. En vous mettant hors de question pour l’instant, puis-je vous demander comment une ombre, qui n’a aucune marque distinctive, peut désigner une femme vivante que votre ami ne connaît pas ?

Midwinter rougit légèrement. Il sentait de la raillerie dans la logique du docteur.

— Le paysage vu en rêve a ses marques distinctives, répliqua-t-il, et la femme vivante y apparaîtra.

— La même chose arrivera, je suppose, poursuivit le docteur, pour l’homme-ombre que vous persistez à vouloir incarner. Vous serez associé dans le futur à une statue qui se brisera en présence de votre ami, avec une large fenêtre donnant sur un jardin et avec une averse battant aux carreaux ? Est-ce là ce que vous voulez dire ?

— C’est cela.

— Et vous pensez de même, je suppose, pour la vision suivante ? Vous et la femme mystérieuse vous rencontrerez dans quelque lieu inconnu, et présenterez à Mr. Armadale quelque liquide non désigné encore, mais qui devra avoir une action malfaisante sur lui ? Croyez-vous sérieusement ces choses ?

— Je vous affirme sérieusement que j’y crois.

— Et, d’après vos idées, ces phases du rêve marquent les progrès de certains événements futurs, dans lesquels le bonheur de Mr. Armadale ou sa sûreté seront dangereusement compromis ?

— C’est ma ferme conviction.

Le docteur se leva, renonça un instant à se servir de son « bistouri théorique », puis, après avoir réfléchi un instant, se ravisa et le reprit.

— Une dernière question, dit-il : ayez-vous quelque raison à donner pour vous écarter ainsi du bon sens, quand une explication rationnelle et d’une évidence incontestable s’offre à vous ?

— Aucune raison, répliqua Midwinter, que je puisse donner à vous ou à mon ami.

Le docteur regarda à sa montre de l’air d’un homme qui se souvient tout à coup qu’il a perdu son temps.

— Nous ne nous plaçons pas sur le même terrain, dit-il, et nous pourrions discuter inutilement jusqu’au jour du Jugement dernier. Pardonnez-moi de vous quitter si brusquement. Il est plus tard que je ne pensais, et ma première tournée de malades m’attend dans la salle. J’ai convaincu votre esprit, monsieur Armadale, quoi qu’il en soit, et le temps que nous a pris cette discussion n’aura pas été complètement perdu. Restez ici à fumer, je vous prie ; je serai de nouveau à votre disposition dans moins d’une heure.

Il fit un signe de tête amical à Allan, un salut cérémonieux à Midwinter, et il quitta la chambre.

Dès que le docteur eut tourné le dos, Allan s’adressa à son ami avec cette irrésistible cordialité qui lui avait gagné la sympathie de Midwinter dès le jour de leur rencontre.

— Maintenant que le débat entre vous et le docteur est terminé, dit-il, j’ai deux mots à dire à mon tour. Voulez-vous faire, par amitié pour moi, quelque chose que vous ne feriez pas pour vous ?

Le visage de Midwinter s’éclaircit instantanément.

— Je ferai tout ce que vous me demanderez, dit-il.

— Très bien. Voulez-vous qu’il ne soit plus question de ce rêve entre nous, à partir de ce moment ?

— Oui, si vous le désirez.

— Voulez-vous faire mieux ? Voulez-vous n’y plus penser ?

— Cela sera dur, Allan, mais je m’y efforcerai.

— Voilà un vrai camarade ! Maintenant, donnez-moi ce morceau de papier, déchirons-le et tout sera fini.

Il essaya de prendre le manuscrit des mains de son ami, mais Midwinter le mit promptement hors de sa portée.

— Donnez ! donnez ! répéta Allan. J’ai résolu d’allumer mon cigare avec ce papier.

Midwinter hésita. On voyait qu’il lui était pénible de résister à Allan, mais il lui résista.

— Nous attendrons encore un peu, dit-il, avant que vous allumiez votre cigare avec.

— Combien de temps ? Jusqu’à demain ?

— Plus longtemps.

— Jusqu’à notre départ de l’île de Man ?

— Plus longtemps.

— Au diable ! Donnez une réponse franche à une question franche. Combien de temps allons-nous attendre ?

Midwinter remit le papier avec soin dans son portefeuille.

— Nous attendrons jusqu’à ce que nous soyons à Thorpe-Ambrose.

LIVRE DEUXIÈME

I

Manœuvres clandestines

I De Ozias Midwinter à Mr. Brock
 

Thorpe-Ambrose, le 15 juin 1851.

Cher monsieur Brock,

Nous sommes arrivés ici il y a à peine une heure, au moment où les domestiques fermaient les portes pour la nuit. Allan, fatigué de la journée, est allé se coucher, me laissant dans ce qu’on appelle la bibliothèque pour que je vous raconte l’histoire de notre voyage dans le Norfolk. Plus habitué que lui aux fatigues de toute espèce, je me sens assez éveillé pour vous écrire, bien que la pendule marque minuit, et que nous nous soyons mis en route ce matin à dix heures.

Les dernières nouvelles que vous ayez eues de nous furent celles que vous envoya Allan de l’île de Man. Si je ne me trompe pas, sa lettre vous racontait la nuit passée à bord du navire naufragé. Pardonnez-moi, cher monsieur Brock, si je ne dis rien à ce propos avant que le temps m’ait permis, avec un esprit plus serein, d’y voir plus clair. Il se livre de nouveau en moi un rude combat ; mais j’en sortirai encore victorieux, je l’espère, avec l’aide de Dieu. Je le veux, en vérité.

Il est inutile de vous fatiguer du récit de nos excursions dans les parties du nord et de l’ouest de l’île, ou des courtes croisières que nous fîmes quand le yacht fut complètement réparé. Il vaut mieux que je vous parle immédiatement de ce qui se passa hier matin, 14 juin. Nous arrivâmes par la marée de nuit dans le port de Douglas, et dès que la poste fut ouverte, Allan envoya à terre demander ses lettres. Le messager en rapporta une seule ; elle était de l’ancienne maîtresse de Thorpe-Ambrose, Mrs. Blanchard.

Je dois, ce me semble, vous informer de son contenu, car elle a sérieusement influé sur les plans d’Allan. Il n’y a rien qu’il ne perde au bout de plus ou moins de temps, vous le savez, et il a déjà égaré cette lettre. Je vous donnerai donc la substance de ce que Mrs. Blanchard lui a écrit, aussi clairement que je le pourrai.

La première page annonçait le départ des dames. Elles ont quitté Thorpe-Ambrose il y a deux jours, le 13, s’étant décidées, après maintes hésitations, à aller visiter de vieux amis établis en Italie, dans les environs de Florence. Il semble très probable que Mrs. Blanchard et sa nièce s’établiront près d’eux si elles trouvent une maison convenable et quelques terres à louer, toutes les deux aimant l’Italie et les Italiens, et rien ne les empêchant de s’arranger selon leurs goûts. La vieille dame a son douaire, et la jeune demoiselle jouit de toute la fortune de son père.

La seconde page de la lettre fut, dans l’opinion d’Allan, beaucoup moins agréable à lire. Après s’être exprimée dans les termes les plus reconnaissants sur la bonté à laquelle elles devaient d’être restées dans leur vieille demeure jusqu’à ce jour, Mrs. Blanchard ajoutait que la conduite d’Allan avait fait une si favorable impression sur les amis de la famille et les gens du domaine qu’ils désiraient lui faire une réception publique à son arrivée dans le pays. Une assemblée préliminaire, composée des fermiers et des notables des environs, s’était déjà occupée d’en régler les arrangements, et il devait s’attendre, sous très peu de jours, à recevoir une lettre du clergyman en charge de la paroisse, demandant quand il plairait à Mr. Armadale de prendre possession, personnellement et publiquement, de ses terres du Norfolk.

Vous imaginez maintenant la cause de notre départ subit de l’île de Man. La première et unique pensée de votre élève, dès qu’il eut lu ces lignes, fut de se soustraire à la cérémonie annoncée par Mrs. Blanchard, et la seule manière qu’il ait trouvée de l’éviter fut de partir immédiatement pour Thorpe-Ambrose, avant que la lettre du clergyman lui parvînt. J’essayai vainement de le faire réfléchir un peu avant d’agir si précipitamment, mais il n’en continua pas moins à préparer sa malle avec la bonne humeur imperturbable que vous lui connaissez. En dix minutes ses bagages étaient prêts, et cinq minutes plus tard il avait donné à l’équipage ses instructions pour ramener le yacht dans le Somerset. Le steamer pour Liverpool était dans le port, et je n’avais que le choix d’y monter avec lui ou de le laisser partir seul.

Je vous passe le récit du mauvais temps, de notre séjour à Liverpool, et des retards que nous éprouvâmes : vous savez que nous sommes arrivés ici sains et saufs, et c’est assez. Ce que les domestiques ont pu penser de la subite arrivée de leur maître est de peu d’importance. L’impression qu’elle produira sur le comité chargé de régler la réception, lorsque la nouvelle s’en répandra demain matin, est, je le crains, une plus sérieuse affaire.

Puisque j’ai déjà parlé des domestiques, je vais vous dire tout de suite que la dernière partie de la lettre de Mrs. Blanchard était toute remplie de détails donnés à Allan au sujet de l’organisation de la maison qu’elle quittait. Les gens sont restés dans l’espoir qu’Allan leur conserverait leurs places. Trois seulement sont partis : la femme de chambre de Mrs. Blanchard, celle de sa nièce – toutes deux ayant suivi leurs maîtresses –, et la femme de charge, qui est un cas un peu particulier : en réalité celle-ci s’est vu brusquement signifier son congé pour ce que Mrs. Blanchard qualifie assez mystérieusement de « légèreté avec un étranger ».

Je crains que vous ne vous moquiez de moi, mais je dois avouer la vérité ; je suis devenu si méfiant (depuis ce qui nous est arrivé dans l’île de Man), même sur les plus insignifiantes mésaventures qui ont un rapport quelconque avec la nouvelle vie d’Allan et son avenir, que j’ai déjà questionné l’un des domestiques sur cette affaire, en apparence si peu importante. Tout ce que j’ai pu apprendre, c’est qu’un étranger a été remarqué rôdant d’une façon suspecte autour de la propriété, que la femme de charge était d’une laideur telle que l’on pouvait présumer qu’il avait quelque autre motif en la courtisant, et qu’il n’a plus été revu dans les environs depuis qu’elle a été renvoyée. Voilà donc pour ce qui concerne cette femme. Je veux espérer qu’aucun ennui ne viendra à Allan de ce côté. Quant aux autres domestiques, Mrs. Blanchard en parle comme de gens de confiance et, selon toute probabilité, ils conserveront leurs places.

Vous ayant dit tout ce qui me paraît important dans la lettre de Mrs. Blanchard, mon devoir est à présent de vous prier, au nom d’Allan et de l’affection que vous avez pour lui, de venir ici et de rester à ses côtés dès que vous pourrez quitter le Somerset. Bien que je ne puisse espérer que mes désirs aient une influence suffisante pour vous déterminer à vous rendre à cette invitation, je dois dire cependant que j’ai mes raisons particulières pour désirer sérieusement votre arrivée. Allan m’a innocemment donné de nouvelles inquiétudes sur mes relations futures avec lui, et j’ai un pressant besoin de vos avis pour les calmer.

La difficulté qui me tracasse a trait à la question du régisseur de Thorpe-Ambrose. Jusqu’à aujourd’hui je savais seulement qu’Allan avait là-dessus des idées bien précises, lesquelles consistaient entre autres, bien curieusement, à mettre en location l’ancien cottage du régisseur pour loger son successeur dans la grande maison. Un mot dit par hasard pendant notre voyage ici a amené Allan à parler plus ouvertement qu’il ne l’avait encore fait, et j’ai appris, à mon grand étonnement, que la personne cause de tous ces changements n’était autre que moi-même !

Il est inutile de vous dire combien je fus sensible à cette nouvelle preuve de bonté d’Allan. La joie que je ressentis d’abord de le voir me donner cette preuve de confiance fut bientôt troublée. Jamais mon passé ne m’a semblé si triste à contempler qu’aujourd’hui, quand je sens combien il m’a rendu impropre à occuper cette place, que j’aurais choisie entre toutes parce qu’elle me mettait au service de mon ami. Je rassemblai mon courage pour lui dire que je ne possédais ni les connaissances ni l’expérience suffisante des affaires. Il répondit à ces objections, en me disant que je pouvais apprendre et il a promis d’envoyer chercher à Londres l’ancien régisseur pour qu’il me mit au courant.

Pensez-vous, vous aussi, que je pourrai apprendre ? Si vous le croyez, je travaillerai nuit et jour pour m’instruire. Mais si, comme je le crains, les devoirs d’un régisseur sont d’une nature trop sérieuse pour devenir promptement familiers à un homme si jeune et si inexpérimenté que moi, alors, je vous en prie, hâtez votre voyage à Thorpe-Ambrose, et employez votre influence sur Allan ; il ne faudra rien de moins pour le décider à renoncer à moi, et à chercher quelqu’un de plus capable. Je vous en prie, je vous en supplie, agissez en cette affaire comme vous le jugerez bon pour les intérêts d’Allan. Quels que soient les regrets que je pourrai en éprouver, il n’en verra rien. Croyez-moi, cher monsieur Brock, votre reconnaissant,

OZIAS MIDWINTER.

 

P.S. – Je rouvre ma lettre pour vous dire un mot. Si vous avez entendu parler, en quoi que ce soit, ou rencontré, depuis votre retour dans le Somerset, la femme à la robe de soie noire et au châle de Paisley rouge, j’espère que vous voudrez bien ne pas oublier, quand vous m’écrirez, de m’en informer. – O.M.

 

II. De Mrs. Oldershaw à Miss Gwilt
 

Magasin de toilettes pour dames,
Diana Street, Pimlico, mercredi.

Ma chère Lydia,

Afin de ne point manquer la poste, je vous écris après une longue journée de fatigue, de ma maison de commerce, sur le papier destiné aux affaires, ayant reçu, depuis que nous nous sommes rencontrées, des nouvelles qu’il me semble utile de vous envoyer sans délai.

Je commencerai par le commencement. Après avoir réfléchi, je suis certaine que vous ferez sagement de ne point parler au jeune Armadale de Madère et de tout ce qui y est arrivé. Votre position était, sans nul doute, des plus fortes vis-à-vis de sa mère. Vous l’avez secrètement aidée à abuser son père, vous avez été renvoyée avec ingratitude, malgré votre jeune âge, après avoir servi ses desseins, et quand vous vous êtes présentée soudain devant elle, après une séparation de plus de vingt ans, vous l’avez trouvée malade, ayant un fils déjà grand, qu’elle avait tenu dans une ignorance absolue de l’histoire de son mariage.

Avez-vous ces avantages sur le jeune gentleman qui lui a survécu ? Si ce n’est pas un idiot, il refusera de croire à des révélations entachant la mémoire de sa mère, et quand il verra que vous n’avez pas, après si longtemps, de preuves à lui donner, c’en sera fini de votre exploitation de la mine d’or Armadale. Comprenez bien ! Je ne nie pas que la lourde dette d’obligation de la vieille dame, après ce que vous fîtes pour elle à Madère, reste due encore, et que le fils ne doive l’acquitter maintenant que la mère vous a glissé entre les doigts. Seulement pressurez-le de la bonne manière, ma chère, c’est ce que je me permets de vous suggérer. Pressurez-le comme il faut.

Et quelle est la bonne manière ? Cette question m’amène à mes nouvelles.

Avez-vous repensé à votre autre projet d’essayer de mettre la main sur cet heureux gentleman par le seul moyen de votre bonne mine et de votre esprit ? Cette idée a grandi dans mon esprit si étrangement depuis votre départ que j’ai fini par envoyer un billet à mon homme d’affaires pour que le testament par lequel Mr. Allan Armadale a gagné sa fortune soit examiné par le Collège des docteurs en droit[6]. Il en est résulté quelque chose d’infiniment plus satisfaisant et encourageant que vous et moi n’aurions jamais pu l’espérer. Après le rapport que m’a fait le juriste, il ne peut y avoir de doute sur ce que vous devez faire. En deux mots, Lydia, prenez le taureau par les cornes, et épousez-le !

Je suis très sérieuse. Il mérite plus que vous ne pensez que vous tentiez l’aventure. Persuadez-le seulement de vous faire Mrs. Armadale, et vous pourrez défier toutes les découvertes ultérieures. Aussi longtemps qu’il vivra vous pourrez lui dicter vos conditions, et le testament vous donne, en dépit de tout ce qu’il pourrait dire ou faire, que vous ayez ou n’ayez pas d’enfants, un revenu sur ses propriétés de douze cents livres par an votre vie durant. Il n’y a point de doute là-dessus, l’avocat lui-même a examiné le testament. Bien sûr Mr. Blanchard avait mis cette clause pour son fils et la veuve de son fils, mais comme elle n’est limitée à aucun héritier nommé et n’est révoquée nulle part, elle existe aussi bien maintenant pour le jeune Armadale qu’elle eût existé en d’autres circonstances pour le fils de Mr. Blanchard. Quelle bonne chance pour vous, après tous les dangers que vous avez courus, d’être maîtresse de Thorpe-Ambrose, s’il vit, et d’avoir un revenu pour la vie, s’il meurt ! Accrochez-le, ma pauvre chère, accrochez-le à tout prix.

J’imagine que, quand vous lirez cela, vous ferez la même objection que vous me fîtes l’autre jour, lorsque nous en parlions, je veux parler de votre âge.

Maintenant, ma bonne amie, écoutez-moi. La question n’est pas de savoir si vous avez eu ou non trente-cinq ans à votre dernier anniversaire – nous admettrons la terrible vérité et dirons que vous les avez –, mais de savoir si vous paraissez ou non votre âge véritable. Mon opinion là-dessus doit être une des plus compétentes de Londres. J’ai vingt années d’expérience, et j’ai souvent remis à neuf de vieux visages flétris et ruinés par l’âge. Je m’y connais donc, et j’affirme que vous ne paraissez pas avoir un jour de plus que trente ans, si encore vous les paraissez. Si vous suivez mes conseils sur la manière de vous habiller et si vous employez deux ou trois de mes recettes, je vous réponds que vous perdrez au moins trois ans. Je consens à perdre tout l’argent que je vous prêterai si, lorsque je vous aurai rendu votre jeunesse grâce à ma magie, vous avez plus de vingt-sept ans, à n’importe quels yeux d’homme vivant, excepté bien entendu aux premières heures du matin, dans l’anxiété du réveil : mais alors, ma chère, vous pouvez bien être vieille et laide impunément dans votre cabinet de toilette.

Mais, me direz-vous, supposons tout cela, je suis toujours de cinq bonnes années plus âgée que lui, et voilà qui est contre moi dès le départ. En êtes-vous si sûre ? Je ne doute pas que votre expérience personnelle vous ait montré que la plus ordinaire de toutes les faiblesses chez les jeunes gens de l’âge de cet Armadale est de s’éprendre de femmes plus vieilles qu’eux. Quels sont les hommes qui savent réellement nous apprécier dans la fleur de notre jeunesse ? (Et je sais ici de quoi je parle, ayant pas plus tard qu’aujourd’hui gagné cinquante guinées pour avoir réussi à planter cette fleur de la jeunesse sur les épaules fripées d’une femme assez âgée pour être votre mère.) Quels sont ceux, dis-je, qui sont disposés à nous adorer quand nous sommes encore de simples bébés de dix-sept ans ? Les jeunes gentlemen eux aussi dans la fleur de leur jeunesse ? Non ! les vieux scélérats qui sont du mauvais côté de la quarantaine !

Et quelle est la morale de ceci, comme disent les livres de contes ? La morale, c’est qu’avec une tête comme celle que vous avez sur les épaules, toutes les chances sont en votre faveur. Si vous envisagez votre position isolée, si vous savez quelle charmante femme (aux yeux des hommes) vous pouvez être quand vous le voulez, et si votre vieille résolution est réellement revenue après ce fol accès de désespoir à bord du steamer (assez naturel cependant, je l’avoue, dans votre terrible situation), vous n’aurez pas besoin que je vous persuade davantage de tenter l’aventure. Comme les choses s’arrangent ! Si l’autre jeune benêt ne s’était pas jeté à votre secours dans le fleuve, notre second benêt n’eut jamais eu la propriété. Il semble réellement que le sort ait décidé que vous seriez Mrs. Armadale de Thorpe-Ambrose. Et, comme dirait le poète, « qui peut maîtriser sa destinée ? »[7].

Écrivez-moi une ligne, pour dire oui ou non.

Votre affectionnée vieille amie,

MARIA OLDERSHAW.

 

III. De Mrs. Gwilt à Miss Oldershaw
 

Richmond, vendredi.

Ma vieille commère,

Je ne veux dire ni oui ni non avant d’avoir tenu une longue consultation devant mon miroir. Si vous éprouviez un intérêt réel pour quelque autre que votre satanée personne, vous comprendriez que la simple idée de me remarier (après ce que j’ai éprouvé déjà) me fait frissonner.

Mais je ne vois aucun inconvénient à ce que vous m’envoyiez quelques renseignements en attendant le résultat de mes réflexions. Vous avez encore vingt livres sterling provenant des objets que vous avez vendus pour moi Envoyez-en dix ici pour mes dépenses, par un mandat sur la poste, et employez les dix autres à prendre des informations secrètes à Thorpe-Ambrose. Je désire savoir quand les deux femmes Blanchard partent, et quand le jeune Armadale remuera les cendres éteintes dans le foyer de la famille. Êtes-vous bien sûre qu’il sera aussi facile à mener que vous le supposez ? S’il tient de son hypocrite mère, je puis vous dire ceci : Judas Iscariote est revenu au monde.

Je suis très bien dans ce logement. Il y a des fleurs dans le jardin, et je m’éveille agréablement le matin au chant des oiseaux. J’ai loué un assez bon piano. Le seul homme pour lequel j’aie un brin d’intérêt – ne vous alarmez point : il est couché dans sa tombe depuis bien des années, sous le nom de Beethoven – me tient compagnie dans mes heures solitaires. La logeuse m’honorerait aussi de sa société si je le lui permettais, mais je déteste les femmes. Le nouveau vicaire a rendu visite à l’autre locataire hier, et est passé près de moi sur la pelouse en sortant. Mes yeux n’ont encore rien perdu, à ce qu’il semble, bien que j’aie trente-cinq ans, car le pauvre homme a rougi lorsque je l’ai regardé ! De quelle sorte de couleur pensez-vous qu’il fut devenu, si un des petits oiseaux du jardin lui eût murmuré à l’oreille la véritable histoire de la charmante Miss Gwilt ?

Au revoir, mère Oldershaw. Je suis certaine de n’avoir aucune affection pour vous ni pour qui que ce soit ; mais il est d’usage de mentir à la fin d’une lettre, n’est-ce pas ? Et si vous êtes « mon affectionnée vieille amie » je dois naturellement être

Votre affectionnée,

LYDIA GWILT.

 

P.S. – Gardez vos odieuses poudres, vos peintures et vos crèmes de toilette pour les vieilles épaules de vos clientes. Si vous désirez réellement m’être utile, trouvez-moi quelque calmant pour m’empêcher de grincer des dents pendant mon sommeil. Je les casserai une de ces nuits, et alors je me demande ce que deviendra ma beauté ? – L.W.

 

IV. De Mrs. Oldershaw à Miss Gwilt
 

Magasin de toilettes pour dames,
mercredi.

Ma chère Lydia,

Il est mille fois à regretter que votre lettre n’ait pas été adressée à Mr. Armadale ; votre gracieuse audace l’eût charmé. Elle ne m’impressionne pas, j’y suis trop habituée. Pourquoi gaspiller votre esprit, mon amour, sur votre impénétrable Oldershaw ? Cela fait un peu de bruit et passe. Voulez-vous être sérieuse la prochaine fois ? J’ai pour vous des nouvelles de Thorpe-Ambrose avec lesquelles il ne faut point jouer.

Une heure après avoir reçu votre lettre, je me suis mise en quête, ne sachant point ce qui en pouvait résulter. J’ai cru plus sûr de commencer dans l’ombre au lieu d’employer les gens que j’ai à ma disposition et qui nous connaissent toutes deux. Je me suis rendue à l’agence d’investigations privées de Shadyside Place, et j’ai remis l’affaire entre les mains de l’inspecteur, sans parler de vous en aucune façon. Ce n’était pas procéder de la manière la plus économique, je l’avoue, mais c’était le moyen le plus prudent, ce qui est tout à fait essentiel.

L’inspecteur et moi nous sommes compris en dix minutes, et la personne qu’il fallait, un jeune homme de l’air le plus innocent du monde, m’a été présenté immédiatement. Une heure après, il partait pour Thorpe-Ambrose. Je suis retournée à l’agence samedi après-midi, lundi après-midi et aujourd’hui ; ce n’est qu’aujourd’hui qu’il y a eu des nouvelles : j’ai trouvé notre agent qui revenait de la campagne, et attendait pour me rendre compte de son excursion dans le Norfolk.

Avant tout, je vous tranquilliserai au sujet des deux questions que vous me faites. J’ai reçu des réponses sur l’une et sur l’autre. Les femmes Blanchard sont parties pour l’étranger depuis le treize, et le jeune Armadale est maintenant quelque part en mer, sur son yacht. On parle à Thorpe-Ambrose de lui faire une réception publique et d’assembler les grosses têtes des environs pour en régler le cérémonial.

Les discours à préparer et l’embarras fait en ces occasions prenant généralement beaucoup de temps, la réception ne sera probablement point prête avant la fin du mois.

Si notre messager s’était arrêté là, je pense qu’il eût déjà bien gagné son argent. Mais l’innocent jeune homme a pris ses informations en véritable jésuite, ayant cet avantage sur tous les prêtres papistes que j’ai rencontrés qu’il n’a pas la ruse et l’astuce écrites sur son visage. Pour obtenir ses renseignements, il s’est adressé adroitement à la femme la plus laide de la maison : « Quand elles sont jolies, dit-il, elles peuvent choisir et perdent un temps précieux à se décider pour un amoureux ; les laides, au contraire, se jettent sur celui qui se présente, comme un chien affamé sur un os ». Agissant d’après cet excellent principe, notre agent a réussi après quelques atermoiements, à entrer en contact avec la femme de charge de Thorpe-Ambrose et à capter sa confiance dès la première entrevue. Il a fait parler cette femme, et a été bientôt au courant des bavardages de l’office. La plus grande partie n’avait aucune importance, mais j’ai écouté patiemment ce qu’il m’a répété, et j’ai fait enfin une précieuse découverte. La voici :

Il paraît qu’il y a un élégant cottage sur les terres de Thorpe-Ambrose. Pour quelque raison inconnue, le jeune Armadale a décidé de le louer, et un locataire s’y est déjà établi. C’est un pauvre major à demi-solde, du nom de Milroy ; un brave homme en définitive, qui consacre ses loisirs à la mécanique et dont la vie domestique est encombrée d’une femme malade et alitée, qui n’a encore été vue par personne. Bien ! Et que résulte-t-il de ceci ? allez-vous demander avec cette impatience pétillante qui vous va si bien. Ma chère Lydia, ne pétillez pas encore. Les affaires de famille de cet homme nous intéressent plus que vous ne croyez ; car le malheur veut qu’il ait une fille !

Vous pouvez imaginer combien j’ai questionné notre agent, et combien il a fouillé sa mémoire, quand j’ai eu fait cette découverte. Si le Ciel est responsable du bavardage des femmes, le Ciel soit loué ! De Miss Blanchard à sa camériste, de cette dernière à la femme de chambre de la tante de Miss Blanchard, de celle-ci à la vilaine femme de charge, de la vilaine femme de charge à notre innocent jeune homme, le courant des caquets a fini par arriver dans le bon réservoir, et la mère Oldershaw, fortement altérée, a tout bu.

En termes clairs, ma chère, voici où en sont les choses : la fille du major est une coquette qui vient d’avoir seize ans. Vive, rieuse et jolie (détestable petite misérable !), mal habillée (le Ciel soit loué !) et manquant de manières (le Ciel soit loué encore !). Elle a été élevée dans la maison paternelle. Sa gouvernante a quitté la maison avant l’installation de la famille dans le collage de Thorpe-Ambrose. Son éducation a grand besoin d’une dernière touche, et le major ne sait pas au juste ce qu’il doit faire. Aucun de ses amis n’a pu lui recommander une autre gouvernante, et il ne peut se décider à envoyer la jeune fille en pension. Les choses en sont là, et c’est ainsi que le major les a expliquées dans une visite que lui et sa fille ont faite aux dames de Thorpe-Ambrose.

Vous possédez maintenant les nouvelles promises, et vous aurez peu de difficultés, je pense, à reconnaître comme moi que l’affaire Armadale doit se décider immédiatement, d’une façon ou d’une autre. Si avec votre avenir désespéré, et ce que j’appellerai vos droits de famille sur ce jeune homme, vous vous décidez à y renoncer, j’aurai le plaisir de vous envoyer le solde de votre compte avec moi (vingt-sept shillings), et je serai alors libre de me livrer entièrement à mes petites affaires. Si au contraire, vous vous décidez à tenter votre chance à Thorpe-Ambrose, alors (car il n’y a pas l’ombre d’un doute que la mijaurée du major mettra son grappin sur le jeune squire), je serai contente d’apprendre comment vous pensez vous tirer de la double difficulté d’enflammer Mr. Armadale et d’éclipser Miss Milroy.

Votre affectionnée,

MARIA OLDERSHAW.

 

V. De Mrs. Gwilt à Miss Oldershaw

(première
réponse)
 

Richmond, mercredi matin.

Madame Oldershaw,

Envoyez-moi mes vingt-sept shillings, et occupez-vous de vos affaires personnelles.

Votre L.C.

 

VI. De Mrs. Gwilt à Miss Oldershaw

(seconde réponse)
 

Mercredi soir.

Chère vieille amour,

Gardez les vingt-sept shillings et brûlez mon autre lettre. J’ai changé d’avis.

J’ai écrit d’abord après une horrible nuit. J’écris cette fois après avoir fait une promenade à cheval, bu un verre de bordeaux et mangé une aile de poulet. Cette explication suffit-elle ? Dites-moi oui, je vous prie, car je désire retourner à mon piano.

Non. Je ne puis encore m’y remettre. Il me faut d’abord répondre à vos questions. Mais êtes-vous réellement assez simple pour vous imaginer que je ne vois pas à travers vous et votre lettre ? Vous savez aussi bien que moi que l’embarras du major est notre chance, mais vous désirez que je prenne la responsabilité de parler la première, n’est-ce pas ? Supposez que je m’y prenne comme vous par un chemin détourné, et que je dise : « Je vous en prie, ne me demandez pas comment je me propose d’enflammer Mr. Armadale et d’éteindre Miss Milroy ; la question est trop brusque, je ne puis réellement y répondre. Demandez-moi, à la place, si j’ai la modeste ambition de devenir la gouvernante de Miss Milroy ? ». Oui, s’il vous plaît, madame Oldershaw, et si vous acceptez de m’aider en voulant bien répondre de moi.

Voilà pour vous ! Si quelque désastre sérieux arrive (ce qui est bien possible), quelle consolation ce sera de penser que c’est par ma faute !

Maintenant que j’ai fait ceci pour vous, voulez-vous faire quelque chose pour moi ? Je désire rêver à ma fantaisie pendant le peu de temps qu’il me reste probablement à passer ici. Soyez une indulgente mère Oldershaw, et épargnez-moi la fatigue de regarder les tenants et les aboutissants et d’additionner les chances du pour et du contre dans cette nouvelle aventure. Pensez pour moi, enfin, jusqu’à ce que je sois obligée de penser par moi-même.

Je ne veux pas en écrire davantage ou je finirais par dire des choses terribles qui vous déplairaient. Je suis dans une de mes humeurs noires aujourd’hui. Je voudrais avoir un mari à quereller, un enfant à battre, ou quelque chose dans ce genre. Vous êtes-vous quelquefois amusée, par les soirs d’été, à regarder les insectes se brûler à la lumière ! Je le fais souvent Bonsoir, madame Jézabel. Plus vous pourrez me laisser ici, mieux vous ferez. L’air convient à ma santé, et je suis charmante.

L.C.

 

VII. De Mrs. Oldershaw à Miss Gwilt
 

Ma chère Lydia,

Une personne de ma position pourrait se blesser du ton de votre dernière lettre. Mais je vous suis si sincèrement attachée ! Et quand j’aime une personne, il est difficile, ma chère, à cette personne de m’offenser ! Ne faites point de si longues promenades à cheval et ne buvez que la moitié d’un verre de bordeaux une autre fois. Je ne dis rien de plus.

Laisserons-nous maintenant notre partie d’escrime pour en venir à de plus sérieuses affaires ? Comme les femmes ont toujours de la peine à s’entendre, surtout quand elles trempent leur plume dans l’encre ! Mais essayons, n’est-ce pas ?

Pour commencer, j’ai compris par votre lettre que vous vous étiez sagement décidée à entreprendre l’affaire de Thorpe-Ambrose, et à prendre dès le départ une excellente position en vous introduisant dans le ménage Milroy. Si les circonstances tournent contre vous, si une autre femme obtient la place de gouvernante (j’aurai à vous dire quelque chose de plus à ce sujet tout à l’heure), vous n’aurez alors d’autre alternative que de faire la connaissance de Mr. Armadale d’une autre manière. En tout cas vous aurez besoin de moi, et par conséquent la première question à régler entre nous sera de savoir ce que je veux et peux faire pour vous aider.

Une femme, ma chère Lydia, avec votre tournure, vos manières, votre adresse et votre éducation, peut s’introduire à volonté dans la société qu’il lui plaît, à condition d’avoir de l’argent et une personne pouvant répondre d’elle à produire en cas de besoin. Commençons par l’argent. Je m’engage à le fournir à condition que vous reconnaissiez mon aide généreusement, si vous gagnez le prix Armadale. Cette promesse de vous souvenir de moi se traduira en chiffres bien lisibles sur le papier de mon notaire, afin que nous puissions régler et signer nos conventions sans délai la prochaine fois que nous nous verrons à Londres.

Et maintenant arrivons à la recommandation. Ici encore, mes services sont à votre disposition, mais à une condition. La voici : c’est que vous vous présenterez à Thorpe-Ambrose sous le nom que vous avez repris depuis cette terrible affaire de votre mariage, je veux dire votre nom de jeune fille, celui de Gwilt. Je n’ai qu’un motif en insistant là-dessus : je désire ne courir aucun risque inutile. Mon expérience comme confidente et conseil de mes clientes, en divers cas délicats et romanesques, m’a montré qu’un nom d’emprunt est, neuf fois sur dix, une inutile et dangereuse précaution. Rien ne peut vous engager à en prendre un faux que la crainte d’être découverte par le jeune Armadale, et nous sommes heureusement à l’abri de cette crainte grâce à la conduite de sa mère, qui n’a jamais parlé de ses anciennes relations avec vous, ni à son fils ni à personne.

Mon ultime souci, ma chère, concerne les chances que vous avez de vous introduire dans la maison du major Milroy comme gouvernante.

Une fois dans la place, avec vos talents de musicienne et votre connaissance des langues, si vous pouvez vaincre votre humeur, vous êtes sûre d’y rester. Ma seule crainte, dans l’état actuel des choses, est que vous ne puissiez obtenir la place. Dans l’embarras où est le major pour l’éducation de sa fille, il est probable, je pense, qu’il aura recours aux annonces afin de demander une gouvernante. Mettons qu’il passe une annonce, quelle adresse donnera-t-il pour les réponses ?

C’est là qu’est le véritable nœud de la question. S’il donne son adresse à Londres, c’en est fait de vos chances, pour cette simple raison que nous ne pourrons distinguer cette annonce de toutes celles qui demandent également, des gouvernantes pour des maisons londoniennes. Si, au contraire, notre bonheur veut qu’il envoie ses correspondants à un magasin, à une agence ou à n’importe quel endroit à Thorpe-Ambrose, nous reconnaîtrons sans difficulté son annonce. Dans ce cas, je ne doute point, avec ma recommandation, de vous voir pénétrer dans la famille Milroy. Nous avons un grand avantage sur les autres femmes qui se présenteront. Grâce à mes renseignements, je sais que le major est pauvre ; nous fixerons donc notre salaire à une somme qui le tentera certainement. Quant au style de la lettre, si vous et moi nous n’écrirons pas une demande de la plus intéressante modestie pour la place vacante, je voudrais savoir qui le pourrait faire ?

Mais tout ceci appartient encore à l’avenir. Pour le moment, mon avis est : restez où vous êtes, et rêvez à votre gré, jusqu’à ce que vous ayez de mes nouvelles. Je lis le Times régulièrement, et vous pouvez vous en rapporter à mon œil vigilant pour ne pas manquer l’annonce. Nous pouvons heureusement, laisser le major prendre son temps, sans nuire à nos intérêts ; il n’y a pas à craindre que la jeune fille vous devance. La réception, nous le savons, ne sera point prête avant la fin du mois, et nous devons compter sur la vanité du jeune Armadale pour le retenir loin de sa maison tant que les flatteurs ne seront pas assemblés pour le recevoir.

Il est drôle, n’est-ce pas, de songer combien de choses dépendent de la décision de cet officier en demi-solde ? Pour ma part, je m’éveillerai maintenant chaque matin, en me posant la même question : si l’annonce du major paraît, dans les journaux, quelle adresse donnera-t-il, Thorpe-Ambrose ou Londres ?

Toujours, chère Lydia, votre affectionnée,

MARIA OLDERSHAW.

II

Allan propriétaire

De bonne heure, le lendemain de sa première nuit à Thorpe-Ambrose, Allan se leva et examina la vue de la fenêtre de sa chambre à coucher, étonné de se trouver étranger dans sa propre maison. La chambre à coucher donnait au-dessus de la grande porte de la façade, avec son portique, sa terrasse, ses escaliers et, plus loin encore, la large courbe du parc bien boisé fermant la perspective. Le brouillard du matin estompait légèrement les arbres lointains, et les vaches paissaient familièrement près de la barrière de fer qui séparait le parc de la promenade sur le devant de la maison.

« Tout cela m’appartient, pensa Allan, ouvrant des yeux étonnés à la vue de ses possessions. Que je sois pendu si je puis me mettre cela dans la tête ! Tous cela est à moi ».

Il s’habilla, quitta sa chambre, et sortit dans le corridor conduisant à l’escalier et au salon, en ouvrant les portes devant lesquelles il passait. Les pièces, dans cette partie de la maison, étaient toutes des chambres à coucher, chacune dotée de son cabinet de toilette, claires, spacieuses, élégamment meublées, et toutes inhabitées à l’exception de celle occupée par Midwinter. Celui-ci dormait encore lorsque son ami se leva, ayant veillé tard pour écrire sa lettre à Mr. Brock.

Allan marcha jusqu’au bout du premier corridor, tourna à angle droit dans le second et gagna le palier du grand escalier. « Rien de romanesque ici », se dit-il, en regardant le magnifique tapis qui recouvrait les marches de pierre de l’escalier du hall. « Rien pour émouvoir les nerfs inquiets de Midwinter dans cette maison ». Il avait raison, et pour une fois sa façon légère d’appréhender les choses ne l’avait pas trompé. La demeure de Thorpe-Ambrose (bâtie après la démolition du vieux manoir) avait à peine cinquante ans d’âge, et elle n’offrait rien de pittoresque, rien qui fût susceptible en aucune façon d’inspirer le mystère. C’était simplement une maison de campagne tout à fait traditionnelle, un produit de l’idéal classique, judicieusement adapté aux normes du mercantilisme anglais. Vue de l’extérieur, elle présentait l’apparence d’une manufacture moderne, essayant de ressembler à un ancien temple ; vue de l’intérieur, c’était une merveille de luxe et de confort.

« Et c’est très bien, pensa Allan en descendant gaiement le riche escalier, le diable emporte le mystère et le romanesque ! Va pour la propreté et le confort, voilà ce que je dis ! »

Arrivé dans le hall, le nouveau maître de Thorpe-Ambrose hésita et regarda autour de lui, hésitant sur le côté vers où se diriger. Les quatre pièces de réception au rez-de-chaussée ouvraient sur le hall. Allan poussa par hasard la porte de droite, et se trouva dans le salon. Les premiers signes de vie apparurent là sous une forme des plus attrayantes. Une jeune fille était seule en possession de la place. Le plumeau qu’elle tenait à la main indiquait qu’elle appartenait au service de la maison : mais à ce moment, elle était occupée à contempler son visage dans la glace.

— Là, là, que je ne vous effraye pas, dit Allan en voyant la jeune fille s’éloigner précipitamment de la glace avec confusion. Je suis tout à fait de votre avis, ma chère, votre figure vaut la peine d’être regardée. Qui êtes-vous ? Oh ! la bonne ? Et quel est votre nom ? Susan, hein ? Venez ! J’aime votre nom pour commencer. Savez-vous qui je suis, Susan ? Je suis votre maître, même si cela ne se voit pas. Votre moralité, votre probité ? Ah oui ! Mrs. Blanchard m’a donné de très bons renseignements sur vous. Vous resterez ici, n’ayez pas peur. Et vous serez une bonne fille, Susan, et vous porterez de jolis bonnets et de jolis tabliers avec beaucoup de rubans, et vous serez coquette et charmante, et vous époussetterez les meubles, n’est-ce pas ?

Après cet exposé des devoirs d’une bonne, Allan retourna dans le hall. Un domestique se présenta, et salua comme il convient à un vassal en jaquette de toile devant son seigneur et maître.

— Et vous, qui pouvez-vous être ? demanda Allan. Vous n’êtes pas celui qui nous a reçus hier ? Je ne pense pas. Le second valet de chambre, hein ? Votre caractère ? Ah, oui ! je sais qu’il est bon. Vous restez ici, bien entendu. Vous pouvez me servir, n’est-ce pas ? Au diable ! je préfère mettre mes habits moi-même, les brosser quand ils sont sur moi, et si je savais seulement comment cirer mes bottes, par saint Georges, j’aimerais m’en occuper moi-même ! Quelle est cette pièce ? La salle du petit déjeuner, non ? Et voici la salle à manger, bien sûr ! Juste Ciel ! quelle table ! elle est plus longue que mon yacht. Que disais-je ? À propos, quel est votre nom ? Richard ? Bien, Richard, le bateau que je conduis est de ma propre fabrication. Que pensez-vous de cela ? Vous me semblez juste l’homme qu’il me faudrait pour économe à bord. Si vous n’êtes pas malade en mer… oh ! vous l’êtes ? Eh bien, alors, n’en parlons plus. Et quelle est cette pièce-ci ? Ah, oui ! la bibliothèque, évidemment. Elle sera plus à l’usage de Mr. Midwinter qu’au mien. Mr. Midwinter est le gentleman qui est arrivé ici hier avec moi, et rappelez-vous ceci, Richard, vous devez tous le respecter autant que moi-même. Où sommes-nous, maintenant ? Quelle est cette porte, là derrière ? La salle de billard, et le fumoir, hein ? Très joli ! Une autre porte ! d’autres escaliers ! Où cela va-t-il ? Et qui arrive maintenant ? Prenez votre temps, madame ; vous n’êtes plus aussi jeune que vous l’avez été. Prenez votre temps.

La personne objet de la sollicitude d’Allan était une vieille femme corpulente, à l’allure maternelle. Quatorze marches seulement la séparaient du maître de la maison ; elle les descendit avec quatorze haltes et quatorze soupirs. La nature, si capricieuse en toutes choses, l’est remarquablement chez les femmes. Il en est quelques-unes qui font penser tout d’abord aux amours et aux grâces ; d’autres qui suggèrent immédiatement l’idée de la broche et du pot à graisse. Celle-ci appartenait à cette dernière catégorie.

— Enchanté de vous voir si bonne mine, madame, dit Allan à la cuisinière, quand celle-ci se présenta dans la majesté de sa charge. Votre nom est Gripper, je crois ? Je vous regarde, madame Gripper, comme une des personnes les plus précieuses de la maison, pour cette raison que nul n’a un aussi bon appétit que moi. Mes instructions ? Oh, non ! je n’ai point d’instructions à donner. Je vous laisse libre. Je vous recommande seulement des soupes succulentes et des viandes cuites dans leur jus. Voilà mes principes culinaires en deux mots. Attention ! Voici encore quelqu’un. Ah, bien sûr ! le maître d’hôtel, autre précieux personnage ! Nous essayerons consciencieusement de tous les vins du cellier, monsieur le maître d’hôtel, et si je ne puis vous donner une opinion saine après cela, nous recommencerons. En parlant de vin… Oh ! voici encore d’autres gens ! Là, là, ne vous dérangez pas. J’ai eu de bons renseignements sur vous tous, et vous restez ici avec moi. Qu’est-ce que je disais tout à l’heure ? Quelque chose sur le vin ? C’est cela. Vous savez, monsieur le maître d’hôtel, que ce n’est pas tous les jours qu’un nouveau maître s’installe avec vous à Thorpe-Ambrose ; aussi je désire débuter le mieux possible. Que les domestiques aient de quoi se réjouir en bas pour célébrer mon arrivée, et qu’ils puissent boire à ma santé autant qu’ils le voudront ! C’est un pauvre cœur, Mrs. Gripper, que celui qui ne se réjouit jamais, n’est-ce pas ? Non, je ne veux pas visiter le cellier maintenant. Je veux sortir et respirer l’air frais avant le déjeuner. Où est Richard ? Ah ! ça, j’ai bien un jardin quelque part ? De quel côté est-il ? De celui-ci ? Inutile de m’accompagner. J’irai seul, Richard, et je me perdrai, si je le puis, dans ma propriété.

En disant ces mots, Allan descendit les marches du perron en sifflant gaiement. Il était entièrement satisfait de la façon dont il venait de se tirer de son premier contact avec le personnel.

« Il y a des personnes qui parlent de la difficulté de gouverner les domestiques, pensa Allan. Pourquoi donc ? Je ne vois là rien de difficile ».

Il ouvrit une porte et, suivant les indications du valet de chambre, entra dans la plantation d’arbrisseaux qui abritait les jardins de Thorpe-Ambrose.

« Voici un endroit idéalement ombragé pour fumer un cigare, se dit Allan tout en se promenant les mains dans les poches ; je voudrais pouvoir me persuader que tout cela est réellement à moi ».

La plantation d’arbrisseaux ouvrait sur un vaste parterre inondé d’un radieux soleil d’été. D’un côté, une arcade, pratiquée dans le mur, conduisait au jardin fruitier. D’un autre, une terrasse de gazon menait à un terrain plus bas, dessiné à l’italienne. En regardant les fontaines et les statues, Allan atteignit une autre plantation. Jusque-là, pas une créature humaine ne s’était montrée, mais, en s’avançant, il lui sembla entendre parler de l’autre côté du feuillage.

Il s’arrêta et écouta. Deux voix se faisaient entendre distinctement, l’une âgée et très déterminée, la seconde plus jeune, en apparence très en colère.

— C’est inutile, mademoiselle, disait la plus âgée : je ne dois ni ne veux permettre cela. Que dirait Mr. Armadale ?

— Si Mr. Armadale est le gentleman que j’imagine, vieux cerbère que vous êtes, répondit l’autre voix, il dirait : « Venez dans mon jardin, Miss Milroy, aussi souvent que vous le voudrez, et cueillez autant de bouquets qu’il vous plaira ».

Les yeux bleus d’Allan brillèrent malicieusement ; il se glissa doucement jusqu’à l’extrémité de la plantation, tourna vivement l’angle et, sautant par-dessus une barrière assez basse, il se trouva dans un joli petit enclos traversé par une allée sablée. À une faible distance, une jeune demoiselle, de dos, essayait de se faire livrer passage par un vieillard qui, le râteau à la main, se tenait obstinément devant elle et secouait la tête.

— Venez dans mon jardin, Miss Milroy, autant que vous le voudrez, et cueillez autant de bouquets qu’il vous plaira, cria Allan, répétant les paroles de la jeune fille.

Elle se retourna en poussant un cri ; sa robe de mousseline, qu’elle avait rassemblée devant elle, lui échappa des mains, et une prodigieuse moisson de fleurs se répandit sur l’allée sablée.

Avant qu’un autre mot eût été prononcé, l’inexorable vieillard s’avança et, avec un sang-froid parfait, entama la discussion à sa convenance, comme si rien n’était arrivé et comme si personne d’autre que le maître n’était présent.

— Je vous souhaite la bienvenue à Thorpe-Ambrose, monsieur, dit le doyen des jardins. Mon nom est Abraham Sage. Je suis employé dans cette propriété depuis plus de quarante ans, et j’espère que vous voudrez bien me conserver ma place.

Ainsi parla le jardinier, uniquement préoccupé de ses propres intérêts, et il parla en vain. Allan était à genoux, occupé à ramasser les fleurs éparses sur le sable, tout en examinant Miss Milroy de bas en haut.

Elle était jolie et elle ne l’était point. Elle charmait, désappointait, et finissait par charmer encore. Elle était trop petite et trop forte pour son âge. Et cependant peu d’hommes lui eussent souhaité un autre visage. Ses mains étaient si joliment dodues et potelées qu’il eut été difficile de remarquer la rougeur que leur donnait l’exubérance de la jeunesse et de la santé. Ses pieds demandaient irrésistiblement grâce pour leur chaussure usée et mal faite, et ses épaules se faisaient amplement pardonner les erreurs de la mousseline qui les recouvrait. Ses yeux gris étaient adorables de douceur, d’esprit, de gaieté et de tendresse ; ses cheveux, qu’un mauvais chapeau de jardin laissait voir, étaient d’un brun clair qui faisait ressortir la sombre beauté de ses yeux. Mais quelques imperfections déparaient cet ensemble. Son nez était trop court, sa bouche trop grande, son visage trop rond, trop coloré. La terrible justice de la photographie n’eût point eu de merci pour elle, et les sculpteurs de la Grèce classique l’eussent bannie de leur atelier. Malgré tout cela, la ceinture qui ceignait la taille de Miss Milroy n’en était pas moins la ceinture de Vénus, et la clef qu’elle portait était celle qui ouvre tous les cœurs, si jamais jeune fille fut en possession d’une telle clef. Avant d’avoir ramassé sa seconde brassée de fleurs. Allan était amoureux d’elle.

— Non ! je vous en prie, monsieur Armadale, ne continuez pas, dit-elle, recevant tout en protestant les fleurs qu’Allan faisait pleuvoir avec empressement dans les plis de sa robe. Je suis si honteuse ! Ce n’était pas pour me faire inviter, j’ai parlé sans réflexion, je vous assure. Que puis-je dire pour m’excuser ? Oh ! monsieur Armadale, qu’allez-vous penser de moi ?

Allan saisit l’occasion et lança son compliment avec la troisième poignée de fleurs.

— Je vais vous dire ce que je pense, Miss Milroy, dit-il brusquement, je pense que la plus heureuse promenade que j’aie faite de ma vie est celle de ce matin, puisqu’elle m’a conduit ici.

Il était beau et sérieux. Il ne s’adressait pas à une femme fatiguée d’admiration, mais à une jeune fille entrant dans la vie, et le titre de maître de Thorpe-Ambrose ne lui nuisait en rien. L’air contrit de Miss Milroy se dissipa bientôt. Elle baissa les yeux et regarda en souriant les fleurs dont sa robe était pleine.

— Il faut me gronder, dit-elle, je ne mérite pas de compliments, monsieur Armadale, surtout pas de vous.

— Oh, si ! je vous assure, répliqua l’impétueux Allan en se remettant vivement sur ses jambes, et d’ailleurs ce n’est pas un compliment, ce n’est que vrai. Vous êtes la plus jolie… Je vous demande pardon, Miss Milroy, mes mots ont dépassé ma pensée.

L’un des plus lourds fardeaux qui pèsent sur les épaules féminines, le plus lourd sans doute, surtout quand on n’a que seize ans, est le poids de la gravité. Miss Milroy résista d’abord, puis laissa échapper un rire contenu, résista encore pour enfin reprendre son sérieux.

Le jardinier, qui se tenait toujours là depuis le commencement de l’entretien, attendant imperturbablement l’occasion de glisser un mot, crut le moment favorable pour faire de nouveau valoir ses intérêts :

— Je vous souhaite humblement la bienvenue à Thorpe-Ambrose, monsieur, dit Abraham Sage, recommençant obstinément son petit discours d’introduction. Mon nom…

Avant qu’il eût pu en dire davantage, Miss Milroy regarda par accident la figure entêtée de l’horticulteur et perdit immédiatement sa gravité. Allan, jamais en reste lorsqu’il s’agissait de se laisser aller à la gaieté, joignit franchement ses éclats de rire à ceux de la jeune fille. Le sage homme des jardins ne montra ni surprise ni dépit. Il attendit que le silence se fît, et revint à son idée fixe dès que les jeunes gens s’arrêtèrent pour reprendre souffle :

— Je suis employé ici depuis plus de quarante ans…

— Et vous y resterez encore pendant quarante autres années, si vous voulez seulement vous taire et nous laisser tranquilles ! cria Allan, dès qu’il put parler.

— Merci bien, monsieur, dit le jardinier avec la plus grande politesse, mais ne paraissant en aucune façon prêt à se taire ou à s’éloigner.

— Eh bien ? dit Allan.

Abraham Sage toussa pour s’éclaircir la voix et changea son râteau de main. Il baissa les yeux sur ce précieux instrument avec un intérêt grave, une profonde attention. On eût dit qu’il contemplait non pas le manche de son instrument mais une large perspective au bout de laquelle se trouvait encore une préoccupation personnelle.

— Quand il vous plaira, reprit l’imperturbable individu, je désire respectueusement avoir l’honneur de vous parler au sujet de mon fils. Peut-être serez-vous mieux disposé dans le cours de la journée ? Mes humbles devoirs, monsieur, et mes meilleurs remerciements. Mon fils est un homme sobre ; il est habitué aux écuries, et appartient à l’Église d’Angleterre.

Ayant ainsi provisoirement planté sa progéniture dans l’estime de son maître, Abraham Sage chargea son outil sur son épaule, et s’éloigna en boitant.

— Si c’est là un échantillon de vieux serviteur fidèle, dit Allan, je préférerais courir la chance d’être trompé par un autre. Mais vous ne serez plus ennuyée par lui, Miss Milroy, je vous le promets. Toutes les plates-bandes du parterre sont à votre disposition, et tous les fruits du jardin fruitier sont à vous, si vous voulez bien seulement venir les manger.

— Oh ! monsieur Armadale, combien vous êtes aimable, comment puis-je vous remercier ?

Allan vit l’occasion de placer un autre compliment ; mais celui-ci dissimulait un piège.

— Vous pouvez me rendre un immense service, dit-il ; vous pouvez m’aider à me faire voir mes propriétés sous un jour des plus agréables.

— Moi ! mais comment ? demanda innocemment Miss Milroy.

Allan referma judicieusement le piège qu’il venait de tendre par ces mots :

— En voulant bien m’accompagner dans cette promenade matinale.

Il parla, sourit et offrit son bras.

Elle sentit bien la galanterie. Ayant appuyé sa main sur le bras d’Allan, elle rougit, hésita, puis le retira brusquement.

— Je pense que ce n’est pas tout à fait bien, monsieur Armadale, dit-elle en regardant avec une grande attention sa collection de fleurs. Ne devrions-nous pas avoir quelqu’un avec nous ? N’est-il pas inconvenant de prendre votre bras, vous connaissant si peu ? Je suis obligée de poser la question, mon éducation laisse tant à désirer, et je ne connais pas le monde. Un des amis de papa a dit une fois que mes manières étaient trop hardies pour mon âge ; qu’en pensez-vous ?

— Je trouve très heureux que l’ami de votre père ne soit pas ici en ce moment, répondit Allan. Je me querellerais avec lui bien certainement. Quant à ce qui est du monde, Miss Milroy, personne ne le connaît moins que moi ; mais si nous avions une gouvernante avec nous, je vous dirais que je la trouverais tout à fait déplacée. Ne voulez-vous pas ? continua-t-il d’une voix suppliante, en offrant son bras pour la seconde fois. Je vous en prie !

Miss Milroy le regarda du coin de l’œil.

— Vous êtes aussi méchant que le jardinier, monsieur Armadale.

Elle baissa encore les yeux dans un nouvel accès d’indécision.

— Je suis sûre que je ne devrais pas le faire, dit-elle.

Et elle prit son bras l’instant d’après, sans la moindre hésitation.

Ils s’avancèrent ensemble sur le gazon semé de marguerites, jeunes, gais, heureux, le doux soleil d’été brillant radieux sur leur chemin fleuri.

— Et où allons-nous maintenant demanda Allan ? Dans un autre jardin ?

Elle rit.

— Comme c’est singulier à vous, monsieur Armadale, dit-elle, de ne pas connaître ce qui vous appartient. Est-ce que réellement vous voyez ce matin Thorpe-Ambrose pour la première fois ? Cela semble étrange, incroyable ! Non, non ! ne me faites plus de compliments, vous pourriez me tourner la tête. Laissez-moi me rendre utile. Laissez-moi vous parler de votre propriété. Nous allons passer par cette petite porte qui donne sur une des promenades du parc, ensuite sur le pont rustique, et enfin nous contournerons la plantation. Et où pensez-vous que nous arriverons ? À la maison que j’habite, monsieur Armadale ? au délicieux petit cottage que vous avez loué à papa ? Oh ! si vous saviez comme nous nous sommes trouvés heureux de l’avoir !

Elle se tut, regarda son compagnon, et arrêta un autre compliment sur les lèvres de l’incorrigible Allan.

— Je quitte votre bras, dit-elle avec coquetterie, si vous recommencez. Nous avons été très heureux d’obtenir le cottage, monsieur Armadale. J’ai entendu papa dire qu’il vous était reconnaissant de le lui avoir loué ; et je dis, moi, que je vous ai eu une obligation à mon tour, pas plus tard que la semaine dernière.

— Vous, Miss Milroy ! s’écria Allan.

— Oui ! cela vous surprend peut-être ; mais si vous n’aviez pas loué le cottage à papa, je crois que l’on m’eût fait le chagrin de me mettre en pension.

Allan se rappela la demi-couronne qu’il avait fait rouler sur la table dans la cabine du yacht à Castletown.

« Si elle savait que j’ai consulté le hasard pour cela », pensa-t-il avec remords.

— Je vois que vous ne comprenez pas mon horreur pour la pension, continua Miss Milroy, interprétant dans un autre sens le silence d’Allan. Si j’y avais été dans mon enfance, à l’âge où les autres jeunes filles y vont, cela me répugnerait moins maintenant. Mais c’était l’époque de la maladie de ma mère et des malheureuses spéculations de mon père, et comme il n’avait personne que moi pour le consoler, je suis restée à la maison. Il ne faut pas rire, j’ai été de quelque utilité, je vous assure. J’ai aidé papa à supporter ses chagrins ; je m’asseyais sur ses genoux après dîner, lui demandant de me parler de tous les gens remarquables qu’il avait connus quand il fréquentait le beau monde dans notre pays ou à l’étranger. Sans moi et sans sa pendule…

— Sa pendule ? répéta Allan.

— Ah ! oui, j’aurais dû vous expliquer. Papa a un génie extraordinaire pour la mécanique. Vous le direz aussi, quand vous aurez vu sa pendule. Elle n’est pas si grande bien sûre, mais elle est tout à fait sur le modèle de celle de Strasbourg. Songez un peu ! J’avais huit ans lorsqu’il l’a commencée, et bien que j’en aie seize aujourd’hui, elle n’est pas encore finie. Quelques-uns de nos amis ont été très surpris qu’il s’occupât de pareilles choses au moment où ses embarras ont commencé. Mais il leur a très bien fermé la bouche. Il leur a dit que c’est au moment où ses ennuis commencèrent que Louis XVI se mit à s’occuper de serrurerie. Il n’y avait rien à ajouter à cela.

Elle se tut, rougit, et parut confuse.

— Oh, monsieur Armadale ! dit-elle avec un naïf embarras. Voici encore que je laisse courir ma malheureuse langue. Je vous parle comme si je vous connaissais depuis des années. C’est ce que l’ami de mon père voulait dire quand il me reprochait mes manières hardies. C’est parfaitement vrai. J’ai le défaut de devenir familière avec les gens, lorsqu’ils…

Elle s’arrêta, sur le point de dire : « Lorsqu’ils me plaisent ».

— Non, non ! je vous en prie, continuez, reprit Allan. C’est aussi mon défaut de me lier vite. Et puis, nous devons nous connaître ; nous sommes si proches voisins ! Je suis un garçon assez sauvage, et je ne sais comment vous dire cela… mais je désire que le cottage vive en parfaite entente avec la maison. Voilà ce que je veux, dit en termes impropres… mais, je vous en prie, continuez, Miss Milroy, continuez !

Elle sourit, et hésita.

— Je ne me rappelle pas exactement où j’en étais, reprit-elle. Je me souviens seulement que je désirais vous dire quelque chose. Cela vient, monsieur Armadale, de ce que j’ai accepté votre bras. Je causerais bien mieux si nous marchions séparément. Vous ne voulez pas ? Bien ! Alors, voulez-vous me trouver ce que j’avais à vous dire ? Où en étais-je, avant de parler des ennuis de papa et de sa pendule ?

— À l’école, répliqua Allan, après un prodigieux effort de mémoire.

— Pas à l’école, voulez-vous dire, l’interrompit Miss Milroy, et cela, grâce à vous. Maintenant je puis continuer, je suis très sérieuse, monsieur Armadale, quand je dis que papa m’eût envoyée en pension si vous nous aviez refusé le cottage. Voici comment les choses se sont passées : à notre arrivée ici, Mrs. Blanchard nous fit envoyer un messager pour mettre ses domestiques à notre disposition, si nous en avions besoin. Le moins que mon père et moi nous pussions faire après cela, c’était de lui rendre visite pour la remercier. Nous vîmes Mrs. Blanchard et Miss Blanchard. Madame fut charmante, et mademoiselle était adorable dans ses vêtements de deuil. Je suis sûre qu’elle vous plaît ? Elle est grande, pâle, gracieuse. N’est-ce pas le genre de beauté que vous aimez ?

— En aucune façon, commença Allan. Mon idée de beauté pour le présent…

Miss Milroy le sentit venir et retira sa main de dessous son bras.

— Je veux dire que je n’ai jamais vu ni Mrs. Blanchard ni sa nièce, ajouta Allan en se reprenant vivement.

Miss Milroy, tempérant la justice par la clémence, remit sa main sous le bras d’Allan.

— Comme il est singulier que vous ne la connaissiez pas, reprit-elle. Vous êtes donc étranger à toute chose et à tout habitant de Thorpe-Ambrose ? Je continue. Après que Miss Blanchard et moi eûmes bavardé quelque temps, j’entendis sa tante prononcer mon nom, et immédiatement je retins mon souffle. Elle demandait à papa si j’avais fini mon éducation. La préoccupation de mon père se fit jour aussitôt. Il faut vous dire que ma vieille gouvernante nous a quittés pour se marier quelque temps avant notre installation à Thorpe-Ambrose, et aucune de nos connaissances n’a pu nous en procurer une nouvelle pour un salaire convenable. « Je me suis laissé dire, madame Blanchard, par des gens qui en ont fait l’expérience, dit papa, que par les annonces on courait de grands risques. J’ai pensé alors que dans le mauvais état de santé de Mrs. Milroy, il fallait me décider à envoyer l’enfant en pension. En connaîtriez-vous une dont le prix soit accessible à une petite bourse ? ». Mrs. Blanchard hocha la tête : « Mon expérience à moi, major, dit cette excellente femme, est en faveur des annonces. La gouvernante de ma nièce nous fut procurée par ce moyen, et vous comprendrez le cas que nous faisions d’elle quand vous saurez qu’elle est restée dans notre famille pendant plus de dix années ». Je me serais volontiers mise aux genoux de Mrs. Blanchard en l’entendant parler ainsi. Ces paroles eurent une grande influence sur mon père. « Bien que je vive loin du monde depuis longtemps, ma chère, me dit-il, j’ai vu du premier coup d’œil en Mrs. Blanchard une femme d’une parfaite distinction et d’un grand jugement. Son opinion sur les annonces dans le journal me donne à penser ». Et bien qu’il ne l’ait point avoué ouvertement, je sais qu’il s’est décidé à demander une préceptrice pas plus tard qu’hier soir. Ainsi, si papa vous remercie de lui avoir loué le cottage, monsieur Armadale, je vous remercie aussi ; car, sans vous, nous n’aurions jamais connu la chère Mrs. Blanchard, et sans elle j’aurais été en pension.

Avant qu’Alan eût pu répliquer, ils tournèrent le coin de la plantation d’arbrisseaux et arrivèrent en vue du cottage. Le décrire est inutile, le monde civilisé le connaît déjà. C’est le cottage type, modèle invariable des premières leçons du maître de dessin : avec le chaume bien propre, les plantes grimpantes, les modestes persiennes, le porche rustique et la cage d’oiseaux en osier. Rien ne manquait au tableau.

— N’est-ce pas joli ? dit Miss Milroy. Entrez, je vous prie.

— Le puis-je ? dit Allan. Le major ne trouvera-t-il pas cette visite trop matinale ?

— Matinale ou non, je suis sûre que papa sera enchanté de vous voir.

Elle le précéda avec entrain dans une allée du jardin et ouvrit la porte du parloir. Allan la suivit, et aperçut dans le fond du petit salon un gentleman assis seul devant un bureau de forme ancienne, le dos tourné à son visiteur.

— Papa ! une surprise pour vous, dit Miss Milroy : Mr. Armadale est arrivé à Thorpe-Ambrose, et je l’ai amené pour vous voir.

Le major se retourna, se leva, parut très étonné, se reprit immédiatement et s’avança pour saluer son jeune propriétaire en lui tendant cordialement la main.

Un homme ayant une plus grande expérience du monde qu’Allan et un sens plus aigu de l’observation eût lu l’histoire du major sur sa physionomie. Ses chagrins avaient tracé des sillons sur son visage fatigué et creusé ses joues pâles, profondément ridées. Son attitude absente et son regard vide, tandis que sa fille lui parlait, trahissaient un esprit tout occupé d’une anxiété unique et lancinante. L’instant d’après, quand il eut salué son hôte, la révélation devint complète. Il se mit à briller dans les yeux lourds du major une réminiscence de jeunesse. Le changement qui s’opéra dans ses manières apathiques révélait, à ne s’y pas tromper, un homme formé à l’école du monde, un homme qui depuis s’était résigné, avait enfoui ses peines dans le culte de la mécanique, mais qui se réveillait par intervalles pour se montrer tel qu’il avait été autrefois. Tous les yeux observateurs eussent jugé ainsi le major Milroy, qui se tenait devant Allan au premier jour de leur rencontre, rencontre qui devait peser si lourd dans la vie de ce dernier.

— Je suis bien heureux de vous voir, monsieur Armadale, dit-il du ton tranquille propre à la plupart des hommes dont la vie est solitaire et les occupations monotones. Vous m’avez déjà fait une faveur en m’acceptant pour locataire, et vous m’en faites une autre en me rendant cette visite amicale. Si vous n’avez point déjeuné, permettez-moi de mettre toute cérémonie de côté et de vous demander de prendre place à notre petite table.

— Avec le plus grand plaisir, major, si je ne vous gêne pas, répliqua Allan, enchanté de la réception. J’ai été peiné d’apprendre de mademoiselle votre fille que Mrs. Milroy est souffrante. Peut-être mon arrivée inattendue, la vue d’une figure étrangère…

— Je comprends votre hésitation, monsieur Armadale, dit le major, mais elle est complètement inutile. La maladie de Mrs. Milroy lui interdit tout à fait de quitter la chambre. Le couvert est-il prêt, chérie ? continua-t-il en changeant si brusquement de sujet qu’un meilleur observateur qu’Allan eût soupçonné aussitôt qu’il lui était désagréable.

— Voulez-vous bien faire le thé ?

L’attention de Miss Milroy était visiblement ailleurs, car elle ne répondit point. Pendant que son père et Allan échangeaient des politesses, elle s’était occupée à mettre de l’ordre sur le bureau, et elle examinait les divers objets épars sur le pupitre avec la curiosité d’une enfant gâtée. Le major ne lui avait pas sitôt adressé la parole qu’elle découvrit un morceau de papier caché entre les feuilles du buvard ; elle le prit vivement, le parcourut et se retourna en poussant une exclamation de surprise.

— Est-ce que mes yeux me trompent, papa ? demanda-t-elle, ou étiez-vous réellement occupé à écrire l’annonce quand je suis entrée ?

— Je venais de la finir, répliqua son père. Mais, ma chère, Mr. Armadale est ici, nous attendons le déjeuner…

— Mr. Armadale est au courant ; je lui ai tout dit dans le jardin.

— Ah, oui ! dit Allan. Je vous en prie, ne me traitez pas en étranger, major ; s’il s’agit de la gouvernante, j’ai mérité, d’une manière indirecte, de m’en occuper aussi.

Le major sourit. Avant qu’il pût répondre, sa fille, occupée à lire l’annonce, l’interpella pour la seconde fois :

— Oh ! papa, dit-elle, voici qui ne me plaît pas du tout. Pourquoi mettez-vous les initiales de grand-maman à la fin ? Pourquoi dites-vous d’écrire chez elle, à Londres ?

— Ma chère, votre mère ne peut s’occuper de cette affaire, vous le savez : quant à moi (en supposant que je me rendisse à Londres), questionner de jeunes dames sur leur caractère et leurs talents est la chose du monde dont je suis le moins capable. Votre grand-mère est sur les lieux. C’est donc la personne la plus propre à recevoir les lettres et à prendre les informations nécessaires.

— Mais je désire voir ces lettres moi-même, dit l’enfant gâtée. Il y en a qui seront bien certainement amusantes…

— Je ne m’excuse pas de vous recevoir d’une manière si peu convenable, monsieur Armadale, dit le major en se tournant vers Allan d’un air jovial, car cela vous servira d’avertissement, si jamais vous vous mariez et si vous avez une fille, pour ne pas commencer, comme je l’ai fait, par lui laisser faire toutes ses volontés.

Allan rit ; Miss Milroy insista.

— En outre, continua-t-elle, je voudrais donner mon opinion sur les demandes auxquelles il faut ou ne faut pas répondre. Il me semble que j’ai voix au chapitre quand il s’agit de ma gouvernante. Pourquoi ne pas leur dire, papa, d’écrire ici, poste restante, chez le libraire, ou n’importe où vous voudrez ? Quand vous et moi nous aurons les lettres, nous enverrons celles que nous préférerons à grand-maman ; elle pourra faire toutes les questions et choisir celle qui lui conviendra, absolument comme vous l’avez déjà dit, sans que je reste pour cela dans l’ignorance, ce que je considère – n’est-ce pas, monsieur Armadale ? – comme tout à fait inhumain. Permettez-moi de changer l’adresse, papa. Oui, n’est-ce pas ? Ah ! vous êtes un chéri !

— Nous ne déjeunerons jamais, monsieur Armadale, si je ne dis pas oui, reprit le major en souriant. Faites comme vous voudrez, ma chère, ajouta-t-il en se tournant vers sa fille ; du moment que votre grand-maman est chargée de choisir, le reste est de peu d’importance.

Miss Milroy prit la plume, barra la dernière ligne de l’annonce, et écrivit l’adresse de sa propre main : « Écrire à Mr. M. Poste restante. Thorpe-Ambrose, Norfolk ».

— Là ! s’écria-t-elle en se mettant bruyamment à table, l’annonce peut aller à Londres maintenant, et si elle nous amène une gouvernante… Oh, papa ! je me demande comment elle sera. Thé ou café, monsieur Armadale ? Je suis vraiment honteuse de vous avoir fait attendre. Mais c’est un si grand soulagement, ajouta-t-elle avec un petit air de fierté, de se débarrasser de ses affaires avant le déjeuner.

Le père, la fille et leur invité s’assirent autour de la petite table, les meilleurs amis du monde.

Trois jours plus tard, l’un des petits distributeurs de Londres se débarrassait également de ses affaires avant le déjeuner. Son district incluait Diana Street à Pimlico, et le dernier des journaux du matin qu’il remit fut celui qu’il laissa à la porte de Mrs. Oldershaw.

III

Obligations mondaines

Plus d’une heure après qu’Allan eut entrepris l’exploration de ses terres, Midwinter se réveilla et put apprécier à son tour les magnificences de la propriété.

Rafraîchi par une longue nuit de sommeil, il descendit le grand escalier aussi joyeusement qu’Allan lui-même. Il visita, lui aussi, l’une après l’autre, les pièces spacieuses du rez-de-chaussée, en s’émerveillant du luxe dont il était entouré.

« La maison où j’ai été valet était bien somptueuse, pensa-t-il gaiement, mais elle n’était rien en comparaison de celle-ci. Je voudrais bien savoir si Allan est aussi étonné et aussi enchanté que moi ».

Séduit comme son ami par la beauté du soleil matinal, il sortit de la maison et descendit d’un pas léger le perron, en fredonnant un des vieux airs de son enfance vagabonde ; et les souvenirs de cette existence misérable lui revinrent à l’esprit, colorés du prisme radieux à travers lequel il les contemplait.

« J’aurais presque envie, dit-il en s’appuyant sur la barrière et en regardant le parc, d’essayer quelques-unes de mes anciennes culbutes sur ce charmant gazon ».

Il se retourna, remarqua deux domestiques qui causaient et leur demanda s’ils avaient vu le nouveau maître de la maison. Les hommes montrèrent en souriant les jardins. Mr. Armadale avait pris ce chemin, il y avait plus d’une heure, et avait rencontré, disait-on, Miss Milroy. Midwinter prit le chemin indiqué à travers la plantation ; mais, arrivé devant le parterre, il s’arrêta, réfléchit un instant, et retourna sur ses pas.

« Si Allan a rencontré la jeune lady, pensa-t-il, Allan n’a pas besoin de moi ».

Il rit de sa conclusion, et alla explorer les beautés de Thorpe-Ambrose d’un autre côté.

Après avoir descendu quelques marches et longé une avenue pavée, il se trouva dans une partie du jardin, derrière la maison, où il aperçut une rangée de petites chambres situées sur le même plan que les communs. En face de lui, à l’extrémité du petit jardin, s’élevait un mur caché par une haie de lauriers, et percé d’une porte conduisant sur la grand-route. Comprenant qu’il n’avait découvert là que le chemin emprunté par les domestiques et les fournisseurs, Midwinter revint encore sur ses pas, et regarda à travers la fenêtre de l’une des chambres basses. S’agissait-il de l’office ? Non, l’office se trouvait apparemment dans une autre partie du bâtiment. La fenêtre par laquelle il regardait était celle d’une resserre ; les deux pièces qui venaient ensuite étaient vides. La quatrième fenêtre faisait porte en même temps et était ouverte.

Attiré par un corps de bibliothèque qu’il y aperçut, Midwinter entra dans la pièce. Les livres peu nombreux ne le retinrent pas longtemps. Waverley, les contes de Miss Edgeworth et de ses imitateurs, les poèmes de Mrs. Hemans[8], voilà tout ce qui se voyait sur les rayons. Midwinter se disposait à sortir, quand un objet près de la fenêtre arrêta son attention. C’était une statuette posée sur un socle, une copie réduite de la fameuse Niobé du musée de Florence.

Ses yeux allèrent de la statuette à la fenêtre, et son cœur battit violemment. C’était une fenêtre française, et la statuette se trouvait à sa gauche. Il regarda au-dehors, et un soupçon le saisit tout à coup. La vue qui s’étendait devant lui était celle d’une pelouse et d’un jardin. Pendant un instant, son esprit tenta de repousser la conviction qui s’en était emparée, mais en vain. Ici, autour de lui et près de lui, l’arrachant sans pitié à l’heureux présent pour le reporter au misérable passé, était la pièce qu’Allan avait vue dans la seconde vision du rêve !

Il attendit et regarda. Son visage et ses manières étaient à peine changés. Il examinait tranquillement l’un après l’autre les quelques objets qui se trouvaient dans la chambre, comme si sa découverte l’avait attristé plutôt que surpris. Deux chaises en canne et une table massive composaient l’ameublement. Les murs étaient tapissés de papier, sans aucun tableau, interrompus seulement par une porte conduisant dans l’intérieur de la maison, et à un autre endroit par un petit poêle : il y avait en outre la bibliothèque que Midwinter avait d’abord remarquée. Il revint aux livres, et cette fois il en tira quelques-uns des rayons.

Le premier qu’il ouvrit portait cette inscription, d’une écriture de femme, à moitié effacée par le temps : « Jane Armadale, donné par son bien-aimé père : Thorpe-Ambrose, octobre 1828 ». Dans le second, le troisième et le quatrième livres qu’il ouvrit, il lut la même inscription. Sa connaissance des personnes et des dates l’aida à comprendre ce qu’il voyait. Ces livres devaient avoir appartenu à la mère d’Allan, et elle y avait inscrit son nom entre son retour de Madère à Thorpe-Ambrose et la naissance de son fils. Midwinter ouvrit un volume sur un autre rayon, celui qui contenait les écrits de Mrs. Hemans ; la page blanche, au commencement du livre, était couverte de l’écriture de Mrs. Armadale. C’étaient des vers intitulés « Adieux à Thorpe-Ambrose » et datés de mars 1829, deux mois après la naissance d’Allan.

Sans avoir aucun mérite en lui-même, le seul intérêt du petit poème était dans l’histoire familiale qu’il racontait.

La chambre où se trouvait Midwinter était décrite, avec sa vue sur le jardin, la fenêtre française, la bibliothèque, la Niobé et d’autres ornements que le temps avait détruits. Ici, brouillée avec ses frères, redoutant ses amis, la veuve de l’homme assassiné disait s’être renfermée sans autre consolation que l’amour et le pardon de son père, jusqu’à la naissance de son enfant. L’indulgence de Mr. Blanchard et sa mort remplissaient plusieurs strophes, où le désespoir et le repentir de sa fille s’exprimaient heureusement en termes trop vagues pour éveiller le soupçon sur les événements arrivés à Madère. Une allusion à sa mésintelligence avec ses parents et à son départ de Thorpe-Ambrose se lisait ensuite, puis la détermination de la mère de se séparer de tout ce qui pouvait lui rappeler le passé, et de dater sa vie, à l’avenir, du jour où lui était né son fils, le seul être maintenant qui pût lui parler d’amour et d’espoir. Le poème à l’encre à demi effacée se terminait là. Ainsi, la vieille histoire de ces sentiments passionnés qui ne trouvent l’apaisement que dans les mots se retrouvait ici.

Midwinter replaça le livre dans la bibliothèque, en poussant un profond soupir : « Ainsi, dit-il, que ce soit dans cette demeure de campagne ou sur le pont de l’épave, le crime de mon père me poursuit où que j’aille ». Il s’approcha de la fenêtre, s’y arrêta et regarda dans l’intérieur de la petite pièce abandonnée : « Est-ce le hasard ? se dit-il ; l’endroit où sa mère a souffert est celui qu’il a vu en rêve, et le premier matin de notre arrivée dans cette maison me le révèle, non à lui, mais à moi. Ô Allan ! Allan ! comment cela doit-il finir ? »

Cette pensée lui traversait l’esprit, lorsqu’il entendit la voix d’Allan qui l’appelait. Il sortit précipitamment dans le jardin. Au même moment, son ami arriva en courant, et lui fit de chaudes excuses pour s’être oublié dans la compagnie de ses voisins et pour avoir négligé les devoirs de l’hospitalité et de l’amitié :

— Vous ne m’avez nullement manqué, répondit Midwinter, et je suis très heureux d’apprendre que vos nouveaux locataires vous ont produit une si agréable impression.

Il essayait, en parlant, d’entraîner Allan de l’autre côté de la maison, mais l’attention de celui-ci avait été attirée par la fenêtre ouverte et la petite pièce. Il y entra immédiatement. Midwinter l’y suivit et le regarda avec anxiété pendant qu’il en faisait le tour. Pas le plus petit souvenir du rêve ne troubla l’esprit d’Allan, et pas une allusion n’y fut faite par son ami.

— Juste la pièce que j’aurais juré devoir vous attirer ! s’écria joyeusement Allan. Petite, propre, et sans prétention. Je vous connais, maître Midwinter ! Vous vous réfugierez ici quand les familles du comté viendront nous visiter, et je pense que dans ces terribles occasions, je ne serai pas bien loin derrière vous. Qu’est-ce qu’il y a ? Vous paraissez souffrant et fatigué. Vous avez faim, n’est-ce pas ? Je crois bien ! Je suis impardonnable de vous avoir fait attendre… Cette porte doit bien mener quelque part, je suppose. Essayons ce raccourci. N’ayez crainte, je ne vous fausserai pas compagnie pour le petit déjeuner. Je n’ai pas mangé grand-chose au cottage, je me suis nourri de la vue de Miss Milroy, comme dirait le poète. Oh la chère, chère créature ! Elle vous fait tourner la tête dès que vous l’avez aperçue. Quant à son père, attendez seulement d’avoir vu son incroyable pendule. Elle est deux fois grande comme celle de Strasbourg et a le plus étonnant carillon que vous ayez jamais entendu !

Chantant ainsi les louanges de ses nouveaux amis, Allan entraîna Midwinter dans un dédale de passages en pierre qui conduisaient, comme il l’avait deviné, à un escalier débouchant sur le hall. En chemin, ils passèrent devant l’office. À la vue de la cuisinière et du feu ronflant que la porte ouverte laissait voir, l’esprit d’Allan et sa dignité s’éparpillèrent aux quatre vents du ciel comme d’habitude :

— Ah, ah, madame Gripper ! vous voilà au milieu de vos pots et de vos casseroles, devant un feu à tout rôtir ! Il faudrait être Schadrac, Meschac et le troisième larron[9] pour pouvoir le supporter. À déjeuner aussitôt que vous voudrez ! Des œufs, du saucisson, du lard, des rognons, de la marmelade, du café, et tout ce qui s’ensuit. Mon ami et moi nous appartenons aux rares élus pour lesquels c’est un véritable privilège que d’avoir à cuisiner. Nous sommes gourmets, madame Gripper, de vrais gourmets… Vous verrez, continua Allan en se dirigeant vers l’escalier, que je rendrai jeune cette digne créature. Je vaux mille fois mieux qu’un médecin pour Mrs. Gripper. Quand elle rit, elle secoue ses côtes grasses et, en les remuant, elle exerce son système musculaire ; or quand elle exerce son système musculaire… Ah ! voici Susan ! ne vous collez pas ainsi contre la rampe, ma chère ; vous craignez de me heurter en passant, mais cela ne me sera aucunement désagréable. Elle ressemble tout à fait à une rose épanouie quand elle rit, n’est-ce pas ? Arrêtez, Susan, j’ai quelques ordres à donner. Soyez très soigneuse de la chambre de Mr. Midwinter. Retournez son lit, essuyez, époussetez, jusqu’à ce que ces beaux bras ronds soient fatigués… Erreur ! mon cher camarade, je ne suis pas trop familier avec mes gens, je leur donne seulement du cœur à l’ouvrage. Maintenant, Richard, où déjeunons-nous ? Ah ! ici. Entre nous, Midwinter, ces pièces splendides sont trop vastes pour moi. Il me semble que je ne ferai jamais connaissance avec mon nouvel intérieur. Mes goûts sont étroits et mesquins, une chaise de cuisine, vous savez, et un plafond bas. « L’homme désire peu, et désire ce peu longtemps ». Ce n’est pas exactement la citation, mais cela exprime ce que je veux dire.

— Je vous demande pardon, intervint Midwinter, mais il y a ici quelque chose qui vous attend et que vous n’avez pas encore remarqué.

En parlant, il montrait un peu impatiemment une lettre sur la table du déjeuner. Il pouvait cacher l’inquiétante découverte qu’il avait faite dans la matinée, mais il était incapable de dissimuler la méfiance que lui inspirait désormais, sa nature superstitieuse ayant repris le dessus, le premier incident venu, quand bien même celui-ci eût été de peu d’importance.

Allan parcourut la lettre des yeux et la tendit à travers la table à son ami.

— Je n’y comprends goutte, dit-il. Et vous ?

Midwinter lut la lettre lentement à voix haute :

 

Monsieur,

Je pense que vous excuserez la liberté que je prends de vous écrire ces quelques lignes à votre arrivée à Thorpe-Ambrose. Si des circonstances vous empêchaient de confier le soin de vos affaires à Mr. Darch…

 

Il s’arrêta brusquement à cet endroit, ayant l’air de réfléchir.

— Darch est notre ami le notaire, dit Allan, supposant que Midwinter avait oublié le nom. Vous rappelez-vous quand nous avons remis au hasard de décider pour la location du cottage ? Face le major, pile le notaire ! Celui-ci est le notaire en question.

Sans faire aucune réponse, Midwinter reprit sa lecture :

 

… Si des circonstances vous empêchaient de confier le soin de vos affaires à Mr. Darch, je me permets de vous dire que je serais heureux de me charger de vos intérêts. Si vous voulez bien m’honorer de votre confiance et si vous désirez des renseignements, je vous envoie l’adresse de mes agents à Londres. Je suis, en vous priant d’excuser ma proposition, votre respectueux serviteur,

 A PEDGIFT SENIOR.

 

— Des circonstances ? répéta Midwinter en reposant la lettre ; quelles circonstances peuvent donc vous empêcher de confier vos affaires à Mr. Darch ?

— Aucune que je sache, dit Allan. Outre qu’il est l’homme de loi de la famille, Darch a été le premier à m’écrire à Paris pour me mettre au fait de ma bonne fortune ; et si j’ai des affaires à traiter, c’est bien sûr à lui que je les confierai.

Midwinter continuait de regarder avec méfiance la lettre ouverte sur la table.

— J’ai bien peur, Allan, qu’il n’y ait quelque chose de fâcheux là-dedans. Cet homme n’eût jamais risqué cette demande, s’il n’avait quelque bonne raison de croire qu’il réussirait. Si vous voulez prendre dès maintenant une bonne position, il faut envoyer quelqu’un chez Mr. Darch ce matin même, pour lui faire dire que vous êtes ici, et ne faire aucune attention pour le présent à la lettre de Mr. Pedgift.

Avant que l’un ou l’autre eût pu en dire davantage, un domestique apporta le déjeuner sur un plateau. Il était suivi du maître d’hôtel, individu au nez en bulbe chez qui tout respirait la confidentialité, de la voix modulée aux manières courtoises. Tout le monde, excepté Allan, eût lu sur son visage qu’il était entré dans la pièce avec une communication spéciale à adresser à son maître. Allan, qui ne voyait jamais plus loin que les apparences, et dont les yeux parcouraient la lettre du notaire, l’arrêta étourdiment avec cette question à brûle-pourpoint :

— Qui est Mr. Pedgift ?

Les sources du savoir local du maître d’hôtel s’ouvrirent sur-le-champ. Mr. Pedgift était le second des deux hommes de loi de la ville. Moins anciennement établi, moins riche, moins universellement considéré que Mr. Darch, il n’avait point la clientèle de la haute société, et n’était point reçu dans le monde autant que son confrère. Mais il était très bien cependant. On le reconnaissait dans tout le voisinage pour un homme très estimable et très entendu dans sa profession, en bref, presque aussi capable que Mr. Darch, et supérieur à lui d’un point de vue personnel (si l’on pouvait se servir de cette expression), en ce sens que Darch était presque toujours bourru et de mauvaise humeur, ce qui n’était pas le cas de Pedgift.

Après avoir fourni ces renseignements, le maître d’hôtel, prenant sagement avantage de sa position, glissa, sans un moment d’arrêt, de Mr. Pedgift à l’affaire qui l’avait amené dans la salle à manger. La date de l’examen saisonnier des comptes approchait, et les fermiers étaient accoutumés à ce qu’on les prévînt une semaine à l’avance du dîner des fermages. Aucun ordre n’ayant encore été donné et le régisseur n’étant point désigné, il paraissait désirable qu’une personne de confiance rappelât cette petite solennité au maître de Thorpe-Ambrose. Le maître d’hôtel était cette personne.

Allan ouvrait la bouche pour répondre, quand Midwinter lui coupa la parole.

— Attendez un peu ! dit ce dernier à son ami, en le voyant sur le point d’annoncer publiquement sa qualité de régisseur. Attendez ! dit-il d’un ton pressant, jusqu’à ce que je vous aie parlé.

L’attitude courtoise du maître d’hôtel resta la même après l’intervention de Midwinter, bien que la rougeur qui monta à son nez fleuri trahît légèrement son humiliation lorsqu’il se retira. Les deux amis risquaient fort de ne point goûter ce jour-là des meilleurs vins du cellier.

— Ceci dépasse la plaisanterie, Allan, dit Midwinter quand ils furent seuls. Il vous faut absolument quelqu’un de capable pour recevoir vos fermiers. Avec la meilleure volonté du monde, je ne puis me mettre au courant en une semaine. Je vous en prie, que votre bienveillance ne vous entraîne pas à vous mettre dans une fausse position vis-à-vis de vos fermiers. Je ne me pardonnerais jamais d’en être cause…

— Doucement ! doucement ! cria Allan, étonné du sérieux extraordinaire de son ami. Si j’écris par la poste de ce soir pour demander celui que vous allez remplacer, serez-vous satisfait ?

Midwinter secoua la tête.

— Nous avons bien peu de temps devant nous, dit-il, et il peut n’être pas libre. Pourquoi ne pas chercher d’abord dans le voisinage ? Vous alliez écrire à Mr. Darch. Faites-le tout de suite et sachez s’il ne peut venir nous aider, avant le départ du courrier.

Allan s’assit devant une petite table sur laquelle se trouvait de quoi écrire.

— Vous déjeunerez en paix, vieux fou, dit-il.

Et il se mit à écrire à Mr. Darch avec la brièveté Spartiate de son style ordinaire :

 

Cher Monsieur.

Je suis ici avec armes et bagages. Voulez-vous avoir la bonté d’être mon notaire ? Je vous demande ceci, parce que j’ai besoin de vous consulter aujourd’hui même. Veuillez donc venir et rester à dîner, si cela vous est possible. Votre dévoué,

ALLAN ARMADALE.

 

Ayant lu sa missive tout haut, avec une admiration non déguisée pour son aisance épistolaire, Allan mit l’adresse de Mr. Darch et sonna.

— Ici, Richard, prenez cela, portez-le immédiatement et attendez la réponse. Et, je vous prie, s’il y a quelques nouvelles par la ville, tâchez de les savoir, et rapportez-les-moi. Voyez comme je sais gouverner mes domestiques ! continua Allan en rejoignant son ami devant la table. Voyez comme je sais me plier à mes nouveaux devoirs ! Je ne suis pas ici depuis un jour, et je prends déjà intérêt au voisinage.

Le déjeuner fini, les deux amis sortirent et allèrent s’asseoir à l’ombre d’un arbre dans le parc. Midi vint, et Richard ne reparaissait pas. Une heure sonna, et il n’y avait encore aucun signe de réponse de la part de Mr. Darch. La patience de Midwinter commençait à se lasser. Il laissa Allan dormir sur le gazon, et alla dans la maison pour prendre des informations. Il lui fut dit que la ville était à deux milles de distance, que ce jour se trouvait être celui du marché et que Richard avait été retenu sans doute par ses nombreuses connaissances.

Une demi-heure après, le messager était de retour et se présentait devant son maître.

— Apportez-vous une réponse de Mr. Darch ? demanda Midwinter en voyant qu’Allan était trop endormi pour poser lui-même la question.

— Mr. Darch était occupé, monsieur, et il m’a fait prier de dire qu’il enverrait sa réponse.

— Avez-vous appris quelques nouvelles en ville ? demanda Allan languissamment sans ouvrir les yeux.

— Non, monsieur, rien de particulier.

Ayant observé l’homme avec attention pendant qu’il faisait cette réponse, Midwinter vit sur son visage qu’il ne disait pas la vérité. Il était visiblement embarrassé, et parut soulagé quand le silence de son maître lui permit de se retirer. Après réflexion, Midwinter le suivit et l’arrêta devant la maison.

— Richard, dit-il tranquillement, si je supposais qu’il y a des nouvelles en ville et qu’il vous est désagréable de les dire à votre maître, me tromperais-je ?

L’homme tressaillit et changea de couleur.

— Je ne sais pas comment vous avez vu cela, monsieur, dit-il, mais je ne puis nier que vous ayez deviné la vérité.

— Si vous voulez me dire ce que vous savez, je prendrai sur moi d’en faire part à Mr. Armadale.

Après un moment d’hésitation et de méfiance, Richard prit le parti de raconter ce qu’il avait entendu dire en ville.

La nouvelle de l’arrivée d’Allan s’était déjà répandue depuis plusieurs heures, et partout où était allé le domestique, il avait trouvé que son maître était le sujet des conversations. L’opinion était unanimement défavorable à Allan. Les paysans, la noblesse du voisinage et les principaux fermiers du domaine, tout le monde blâmait sa conduite. La veille seulement, le comité chargé de régler la réception du nouveau squire avait arrêté l’ordre de la cérémonie, résolu la sérieuse question des arcs de triomphe et nommé une personne compétente afin de recevoir les souscripteurs pour les drapeaux, les fleurs, le banquet, les feux de joie et la musique. Encore une semaine et l’argent eût été recueilli ; le révérend eût alors pu écrire à Mr. Armadale pour fixer la date. Et maintenant, par son arrivée subite, Allan avait repoussé avec mépris la bienvenue publique arrangée pour l’honorer ! Tout le monde disait (ce qui était malheureusement vrai) qu’il avait été informé en secret de ce qui se préparait. Chacun assurait qu’il s’était exprès glissé dans sa maison, comme un voleur, la nuit (c’étaient les expressions employées), pour échapper aux civilités de ses voisins. En un mot, l’amour-propre pointilleux de la petite ville était blessé au vif, et Allan était perdu dans l’opinion.

Midwinter regarda le porteur de mauvaises nouvelles avec un visage où se peignait la plus vive contrariété. Le premier moment de surprise passé, la position critique d’Allan le poussa à chercher un remède au mal maintenant qu’il était connu.

— Est-ce que le peu que vous avez vu de votre maître, Richard, ne vous dispose pas à l’aimer ? demanda-t-il.

Cette fois, l’homme répondit sans hésitation :

— On ne peut désirer servir plus aimable et meilleur gentleman que Mr. Armadale.

— Si vous pensez ainsi, continua Midwinter, vous me donnerez les renseignements nécessaires pour réconcilier votre maître avec ses voisins ; suivez-moi dans la maison.

Midwinter entra dans la bibliothèque et, après avoir obtenu les informations qu’il souhaitait, il dressa une liste des noms et des adresses des personnes les plus influentes de la ville et des environs. Cela terminé, il sonna le premier valet de pied, après avoir envoyé Richard avec un message aux écuries pour commander qu’on préparât une voiture.

— Quand feu Mr. Blanchard allait en visite, n’était-ce pas vous qui l’accompagniez ? demanda-t-il au valet de pied. Très bien. Soyez prêt dans une heure, s’il vous plaît, à sortir avec Mr. Armadale.

Cet ordre donné, il sortit de la maison et retourna voir Allan, sa liste à la main. Il souriait tristement en descendant l’escalier.

« Aurais-je imaginé, dit-il, que l’expérience que j’ai acquise des manières du grand monde en qualité de valet pourrait un jour être utile à Allan ! »

L’objet de la colère publique sommeillait, paisiblement étendu sur le gazon, son chapeau de jardin enfoncé sur le nez et son habit déboutonné. Midwinter le réveilla sans hésitation, et lui répéta les nouvelles apportées par son messager. Allan reçut cette confidence sans la moindre émotion.

— Oh ! qu’ils aillent au diable ! répondit-il. Prenons un autre cigare.

Midwinter le lui ôta des mains et insista pour qu’il traitât cette affaire avec moins de légèreté, en lui disant qu’il devait vivre en paix avec ses voisins, et pour cela leur faire visite et s’excuser. Allan s’assit dans l’herbe, l’air parfaitement éberlué et ouvrant de grands yeux incrédules. Était-ce sérieusement que Midwinter voulait lui faire prendre le chapeau en tuyau de poêle, l’habit bien brossé et une paire de gants frais ? Voulait-il sérieusement l’enfermer dans une voiture, avec un valet sur le marchepied et un carnet à la main, pour s’arrêter, de maison en maison, et y débiter un tas de banalités et d’explications mensongères ? Si une chose tellement absurde devait en effet se passer, ce ne serait certainement pas ce jour-là. Il avait promis à la charmante Miss Milroy de lui présenter Midwinter. Quel besoin avait-il de la bonne opinion des gens de la ville ? Il ne désirait pas d’autres amis que ceux qu’il avait déjà. Tout le village pouvait lui tourner le dos s’il le voulait. Le nouveau squire de Thorpe-Ambrose s’en souciait fort peu.

Après l’avoir laissé discourir jusqu’à ce qu’il fût à court d’objections, Midwinter essaya sagement d’user de son influence personnelle. Il prit affectueusement Allan par le bras.

— Je vais vous demander une grande faveur, lui dit-il. Si vous ne voulez pas aller voir ces gens dans votre intérêt, voulez-vous au moins y aller pour me faire plaisir ?

Allan poussa un soupir de désespoir, examina avec une surprise muette le visage anxieux de son ami et céda. Comme Midwinter l’accompagnait vers la maison, il regarda d’un air d’envie le bétail qui se reposait à l’ombre.

— Ne le répétez pas, dit-il, mais je voudrais changer de situation avec l’une de mes vaches.

Midwinter le laissa s’habiller, s’engageant à revenir quand la voiture serait prête. La toilette d’Allan ne semblait pas devoir être rapide. Il commença par lire ses cartes de visite, puis il passa dans son cabinet de toilette et voua toute la gentilhommerie du canton aux gouffres infernaux. Avant qu’il eût pu trouver une autre manière de retarder l’exécution de sa promesse, le prétexte nécessaire fut apporté par Richard, qui entra, une lettre à la main.

— De la part de Mr. Darch, dit-il.

Allan referma brusquement sa penderie, et reporta toute son attention sur la lettre de l’homme de loi :

 

Monsieur,

Je dois vous accuser réception de votre lettre datée de ce jour, et m’honorant de deux propositions. La première m’invite à prendre le titre de votre conseiller légal, l’autre, à vous rendre visite chez vous. Pour ce qui concerne la première proposition, je vous demanderai la permission de la décliner, en vous remerciant. Au sujet de la seconde, je vous dirai que certaines circonstances relatives à la location du cottage sont venues à ma connaissance et rendent votre invitation inacceptable. J’ai eu la preuve, monsieur, que mon offre vous est parvenue en même temps que celle du major Milroy. Vous avez donc donné la préférence à un étranger, qui s’est adressé à vous par l’intermédiaire d’une agence, sur un homme qui a fidèlement servi vos parents pendant deux générations, et qui a été le premier à vous informer de l’événement le plus important de votre vie. Après cet exemple de votre considération pour moi et de votre façon d’entendre ce qui est dû à la plus commune courtoisie et à la plus simple justice, je ne puis me flatter de posséder aucune des qualités nécessaires pour prendre place sur la liste de vos amis. Je reste, monsieur, votre obéissant serviteur,

JAMES DARCH.

 

— Arrêtez le porteur ! cria Allan en bondissant, le visage rouge d’indignation. Donnez-moi de l’encre, une plume et du papier. Que diable ! les gens de ce pays sont bien singuliers ! On dirait qu’ils conspirent tous contre moi !

Il saisit la plume avec fureur et écrivit :

Monsieur.

Je vous méprise ainsi que votre lettre…

Ici la plume fit une tache d’encre, et l’épistolier eut un moment d’hésitation :

« Non, c’est trop fort, pensa-t-il ; je vais répondre à ce notaire dans le même style froid et mordant ».

Il recommença sur une nouvelle page :

 

Monsieur,

Vous me rappelez une sornette irlandaise, je veux parler de l’histoire de Joe Miller, dans laquelle Pat remarque que « la réciprocité est toute d’un côté ». Chez vous aussi la réciprocité est toute d’un côté. Vous vous octroyez le privilège de refuser d’être mon notaire, et vous vous plaignez de ce que j’ai usé de mon privilège de propriétaire…

 

Il s’arrêta avec satisfaction sur ces derniers mots.

« Très bien ! pensa-t-il. Un bon argument, bien frappé. Je me demande où j’ai pris cette facilité pour écrire », continua-t-il en ajoutant encore deux lignes à sa lettre :

 

… Quant à mon invitation, que vous me jetez à la figure, je vous informe que ma figure ne s’en porte pas plus mal ! Je suis fort aise, au contraire, de n’avoir rien à vous dire ni comme ami ni comme propriétaire.

ALLAN ARMADALE.

 

Il sourit avec enthousiasme à sa composition, mit l’adresse et l’envoya au messager.

« Le cuir de Darch doit être bien dur, se dit-il, s’il ne se ressent pas de ces égratignures ».

Un bruit de roues lui rappela soudain l’affaire du jour. C’était la voiture qui devait l’emmener faire ses visites. Midwinter était déjà à son poste, se promenant de long en large sur le pavé.

— Lisez cela, lui cria Allan en lui lançant la lettre par la fenêtre ; je lui ai envoyé une réponse qui vaut sa lettre.

Il se précipita vers la penderie pour y attraper son habit. Un étrange changement s’était opéré en lui. Il n’éprouvait aucune répugnance maintenant à sortir. L’excitation que lui avaient causée la lettre de Mr. Darch et sa réponse l’emplissait à présent d’une agressivité qui le rendait prêt à affronter tous les gens du voisinage.

— Quoi qu’ils puissent dire de moi, je les défie de prétendre que j’aie peur d’eux ! s’écria-t-il.

Il saisit son chapeau et ses gants et s’élança hors de la chambre, la figure animée et les yeux étincelants. Dans le corridor, il tomba sur Midwinter, la lettre de l’avocat à la main.

— Calmez-vous ! cria Allan, voyant l’inquiétude peinte sur le visage de son ami et se méprenant sur le motif qui la causait ; si nous ne pouvons compter sur Darch pour nous aider à régler la question du régisseur, nous aurons Pedgift.

— Mon cher Allan, je ne pensais pas à cela, mais à la lettre de Mr. Darch. Je ne défends pas ce bourru, mais je suis fâché d’être forcé d’avouer qu’il a quelque raison de se plaindre. Je vous en prie, ne lui donnez pas une seconde fois le droit de vous mettre dans votre tort. Où est votre réponse à cette lettre ?

— Partie ! répliqua Allan. Je frappe toujours le fer quand il est chaud ; un mot, un coup, et le coup d’abord, voilà ma manière. Ne vous inquiétez pas, mon cher ami, du jour de perception des rentes. Tenez, voilà un trousseau de clefs qu’on m’a remis hier. L’une ouvre la chambre où sont les livres de comptes du régisseur. Allez, et lisez-les jusqu’à mon retour. Je vous donne ma parole d’honneur que j’aurai tout arrangé avec Pedgift avant que vous me revoyiez.

— Un moment, fit Midwinter en arrêtant résolument son ami prêt à monter en voiture. Je ne dis rien contre l’honorabilité de Mr. Pedgift, car je ne sais rien qui puisse m’autoriser à en douter. Mais sa manière de vous offrir ses services n’est pas convenable ; il ne dit pas dans sa lettre (ce qui est parfaitement clair pour moi) qu’il connaît les sentiments hostiles de Mr. Darch à votre égard. Attendez un peu, avant de voir cet étranger, que nous ayons pu causer là-dessus ce soir.

— Attendre ! répliqua Allan. Ne vous ai-je pas dit que je bats toujours le fer quand il est chaud ? Croyez-en mon coup d’œil pour deviner les caractères, vieux camarade ! Je verrai d’un coup d’œil ce que vaut Pedgift. Ne me retenez pas davantage, pour l’amour du Ciel. Je suis en belle humeur et veux tomber sur tous nos mécontents, et si je ne pars pas tout de suite, je crains que cela ne passe.

Ayant donné de sa hâte cette excellente raison à son ami, Allan grimpa dans la voiture, qui s’éloigna rapidement.

IV

La marche des événements

Le visage de Midwinter s’assombrit quand la voiture fut hors de vue.

« J’ai fait de mon mieux, se dit-il, et Mr. Brock lui-même, s’il était ici, n’aurait pu faire davantage ! »

Il regarda le trousseau de clefs que lui avait confié Allan et fut pris soudain du désir de parcourir les livres du domaine. Ayant demandé qu’on lui indiquât la pièce où se trouvaient provisoirement entreposés les documents laissés par le régisseur quand il avait quitté le cottage, il s’assit à un bureau pour tâcher de s’initier aux affaires de la propriété de Thorpe-Ambrose. Cela eut pour résultat de lui montrer son ignorance et son incapacité dans toute leur étendue. Les livres de comptes, les baux, les plans, et même la correspondance, tout cela était pour lui comme une langue inconnue. Il quitta la pièce et sa mémoire se reporta amèrement à ses deux années d’études solitaires chez le libraire de Shrewsbury :

« Si j’avais seulement étudié les affaires, pensa-t-il ; si j’avais compris que la société des poètes et des philosophes était trop noble pour un vagabond comme moi ! »

Il s’assit seul dans le vaste hall. Le silence qui y régnait pesait sur lui. La beauté de cette pièce l’exaspérait comme l’insulte d’un homme orgueilleux de ses richesses :

« Maudite soit cette demeure ! dit-il en saisissant son chapeau et sa canne, j’aime mieux la plus froide colline sur laquelle j’aie jamais dormi que cette maison ! »

Il descendit impatiemment les marches du perron et s’arrêta un instant, cherchant dans quelle direction il pouvait laisser le parc et trouver la campagne. S’il suivait le chemin pris par la voiture, il risquait d’importuner Allan en tombant sur lui en ville. S’il prenait par-derrière, il se connaissait assez pour savoir qu’il ne résisterait pas à l’envie de pénétrer de nouveau dans la pièce du rêve. Une seule route s’offrait encore, celle des jardins où il avait commencé à s’engager le matin. Midwinter la prit. Il n’y avait plus de risque à présent qu’il dérangeât Allan et la fille du major. Sans plus hésiter davantage, Midwinter se dirigea donc vers les jardins pour explorer la campagne environnante.

Perturbé par les événements du jour, son esprit était plein d’une colère sauvage et amère contre tout cet étalage de richesse :

« La bruyère ne coûte rien, songeait-il, en regardant avec dédain les masses de fleurs rares et superbes qui l’entouraient, et les marguerites et les boutons-d’or des champs valent les plus belles d’entre vous ! »

Il suivit ainsi les méandres ingénieux du jardin italien, parfaitement indifférent à leur symétrie et à leur dessin.

« Combien de livres avez-vous seulement coûté, lançait-il aux allées soigneusement tracées ; qu’êtes-vous donc à côté des chemins de montagne qui serpentent en liberté pour le bonheur des moutons ? »

Il entra dans la plantation d’arbrisseaux qu’Allan avait traversée avant lui, traversa le pré et le pont rustique, et atteignit le cottage du major. Il s’arrêta devant la porte du jardin pour regarder la petite habitation propre et coquette qui n’eût jamais été louée si Allan ne s’était pas malheureusement avisé de vouloir faire son régisseur de son ami.

L’après-midi d’été était chaude et calme. Toutes les fenêtres du cottage étaient ouvertes. De l’une d’elles, située à l’étage supérieur, sortait une voix de femme dure, aigre, discordante, furieuse. Elle était interrompue, de temps à autre, par la voix calme et conciliante d’un homme qui semblait prodiguer sympathie et réconfort. Bien que la distance fût trop grande pour permettre à Midwinter de distinguer les paroles, il sentit qu’il n’avait pas à rester là et fit quelques pas pour continuer sa promenade.

Au même moment, une jeune fille (aisément reconnaissable pour Miss Milroy d’après le portrait qu’en avait fait Allan) apparut à la fenêtre de la chambre. Malgré lui, Midwinter s’arrêta pour la regarder. Ce visage, dont l’expression vive et joyeuse avait charmé Allan, était soucieux et accablé. Après avoir contemplé d’un air distrait le parc, elle retourna brusquement la tête vers l’intérieur de la pièce, son attention ayant été apparemment attirée par ce qui s’y passait.

— Oh, maman, maman ! comment pouvez-vous dire de pareilles choses ! s’écria-t-elle avec indignation.

Ces paroles, dites tout près de la fenêtre, arrivèrent jusqu’aux oreilles de Midwinter, qui s’éloigna précipitamment, craignant d’en entendre davantage. Mais les découvertes d’Ozias sur la famille Milroy ne devaient pas s’arrêter là. Au moment où il tournait le coin de la barrière du jardin, il tomba sur un jeune commis en train de remettre à la bonne, devant la porte, un paquet en lui demandant avec effronterie :

— Comment va la maîtresse ?

La femme leva la main pour lui tirer les oreilles.

— Comment va la maîtresse, hein ? répéta-t-elle en hochant la tête d’un air courroucé tandis que l’enfant s’éloignait ; s’il pouvait seulement plaire à Dieu de la prendre, la maîtresse, ce serait un bonheur pour tout le monde dans cette maison !

Pas une ombre n’avait passé sur le brillant tableau du cottage que l’enthousiasme d’Allan avait décrit à son ami. Il était évident que le secret des locataires avait été caché au propriétaire. Au bout de cinq minutes de marche Midwinter se trouva aux portes du parc.

« Suis-je donc condamné ce matin à n’entendre et à ne voir rien qui puisse me donner bon espoir en l’avenir ! pensa-t-il. Jusqu’à ces gens du cottage dont il faut que j’aie le malheur de pénétrer les chagrins ! »

Il prit le premier chemin qui s’offrait à lui. Absorbé dans ses pensées, plus d’une heure se passa sans qu’il songeât à revenir sur ses pas. Après avoir consulté sa montre, il comprit qu’il devait se hâter s’il voulait être de retour pour l’arrivée d’Allan. Au bout de deux minutes, il se trouva à un endroit où trois routes se rencontraient, mais sa préoccupation l’avait empêché de remarquer par laquelle il était venu. Il n’y avait pas de poteau indicateur ; le pays, de tous les côtés, était plat et désolé, seulement interrompu par des tranchées et des fossés. Le bétail paissait ici et là, et un moulin s’élevait au-dessus des saules qui frangeaient l’horizon. Mais on n’apercevait pas une maison, pas une créature humaine ne se montrait sur les trois routes. Midwinter se retourna alors et regarda dans la direction d’où il venait. À son grand soulagement, il aperçut la silhouette d’un homme qui s’avançait rapidement à sa rencontre, et à qui il décida de demander son chemin.

L’homme était vêtu de noir de la tête aux pieds – on eût dit une tache mouvante sur la surface blanche et brillante du chemin où resplendissait le soleil. C’était un maigre vieillard à l’aspect misérable. Il portait un pauvre vieil habit, une perruque brune qui n’avait pas prétention de simuler des cheveux naturels. Une culotte courte se collait comme un vieux serviteur dévoué autour de ses jambes rabougries, et des guêtres grossières, noires elles aussi, cachaient tout ce qu’elles pouvaient de ses pieds bossus et disgracieux. Un crêpe noir ajoutait sa petite part de misère à son vieux chapeau de feutre ; un mouchoir noir affectant la forme surannée d’un col encerclait avec roideur son cou et montait jusqu’à ses mâchoires difformes. La seule chose de couleur qu’il eût sur lui était un portefeuille d’homme d’affaires, en serge bleue, aussi plat et aussi délabré que son propriétaire : et le seul trait agréable de son visage ridé, mais soigneusement rasé, était un râtelier ; ses dents blanches (aussi honnêtes que la perruque) disaient franchement aux yeux investigateurs : « Nous passons nos nuits sur sa table, et nos jours dans sa bouche ».

Tout le peu de sang que l’homme avait dans le corps rougit faiblement ses joues émaciées lorsque Midwinter lui demanda le chemin de Thorpe-Ambrose. Ses yeux vitreux regardèrent de tous côtés avec une surprise pénible à voir. S’il avait rencontré un lion au lieu d’un homme, et si les quelques mots qui lui étaient adressés eussent été des menaces, son regard n’eut pu exprimer plus de confusion et d’alarme. Pour la première fois de sa vie Midwinter contemplait sa propre timidité et sa gaucherie devant les étrangers reproduites avec dix fois plus d’intensité chez un autre homme, et cet homme était assez vieux pour être son père.

— De quoi voulez-vous parler, monsieur ? de la ville ou de la propriété ? Je vous demande pardon, mais toutes les deux portent le même nom.

Il s’exprimait avec douceur et réserve, un sourire soumis sur les lèvres et une courtoisie anxieuse dans la voix, comme s’il était habitué à recevoir de désagréables réponses de la part de toutes les personnes auxquelles il avait l’habitude de s’adresser.

— Je ne savais pas que la maison et la ville portaient le même nom, dit Midwinter, mais c’est de la propriété que je veux parler.

Et il surmonta instinctivement sa réserve habituelle, pour répondre avec une cordialité qu’il témoignait rarement aux étrangers.

L’homme sembla reconnaissant de la politesse de son interlocuteur.

Son visage s’éclaira et, reprenant courage, il indiqua le chemin de droite.

— Par là, monsieur, répondit-il, et lorsque vous arriverez au prochain croisement, prenez à gauche. Je suis fâché que mes affaires m’obligent à suivre l’autre direction, c’est-à-dire celle qui mène à la ville. J’aurais été heureux d’aller avec vous et de vous guider. Un beau temps, monsieur, pour se promener ! Vous ne pouvez vous tromper, maintenant. Oh, ne me remerciez pas ! Je crains de vous avoir retenu trop longtemps, monsieur, je vous souhaite un agréable retour, et bonjour.

Lorsqu’il s’arrêta, après avoir fait ce long discours (croyant sans doute, en parlant beaucoup, se rendre plus poli), il parut avoir de nouveau perdu son assurance. Il s’empressa de reprendre sa route, comme si les efforts de Midwinter pour le remercier devaient entraîner une série d’épreuves trop pénibles à affronter. Deux minutes s’étaient à peine écoulées que sa silhouette émaciée s’effaçait dans le lointain.

Cet homme occupa singulièrement les pensées de Midwinter tandis qu’il s’en retournait vers la maison. Il ne pouvait s’expliquer pourquoi. Il ne lui vint pas à l’esprit que cette rencontre avait pu lui rappeler ses infortunes passées et son angoisse présente. Il se borna à éprouver du ressentiment pour l’homme qu’il venait de quitter comme il en éprouvait pour tout ce qui l’environnait en ce moment.

« Ai-je fait une autre malheureuse découverte ? se demanda-t-il avec impatience. Dois-je encore revoir cet homme ? Qui peut-il être ? »

Avant longtemps, le temps apporterait des réponses à ses deux questions.

Allan n’était point encore revenu lorsque Midwinter atteignit la maison. Rien n’était arrivé qu’un message de la part du cottage : les compliments du major ; il était fâché que la maladie de Mrs. Milroy l’empêchât de recevoir Mr. Armadale ce jour-là. Évidemment les accès de maladie (ou de colère) de cette dame troublaient sérieusement la tranquillité du ménage. Après avoir assez naturellement tiré cette conclusion de ce qu’il avait entendu lui-même quelque trois heures auparavant, Midwinter se retira dans la bibliothèque pour y attendre patiemment au milieu des livres le retour de son ami.

Il était six heures passées quand une voix cordiale bien connue se fit entendre dans le hall. Allan se précipita dans la bibliothèque. Il était très animé, et repoussa sans cérémonie Midwinter sur la chaise dont il venait de se lever, avant que celui-ci eût pu prononcer un seul mot.

— J’ai une énigme pour vous, vieux camarade ! cria Allan. Pourquoi suis-je comme le gardien des écuries d’Augias avant qu’Hercule vînt les nettoyer ? Parce que j’avais à surveiller ma place et que j’ai fait un effroyable gâchis. Pourquoi ne riez-vous pas ? Par saint Georges ! il ne comprend point la ressemblance ! Essayons encore. Pourquoi suis-je comme… ?

— Pour l’amour de Dieu, Allan, soyez sérieux un moment ! l’interrompit Midwinter. Vous savez combien je suis curieux de savoir si vous avez gagné la bonne opinion de nos voisins.

— C’est juste ce que l’énigme se proposait de vous apprendre ! reprit Allan. Mais si vous voulez tout savoir en moins de mots, mon impression personnelle est que vous auriez mieux fait de me laisser sous mon arbre dans le parc. J’ai calculé exactement que je suis tombé de trois degrés plus bas dans l’estime des habitants, depuis la dernière fois que j’ai eu le plaisir de vous voir.

— Vous voulez continuer votre plaisanterie ! dit Midwinter amèrement. Eh bien, si je ne puis rire, je puis attendre.

— Mon cher camarade, je ne plaisante pas. Je ne veux pas dire autre chose que ce que je dis. Vous allez savoir ce qui est arrivé. Je vous donnerai un compte rendu fidèle de ma première visite. Il pourra vous servir, je vous assure, d’échantillon pour toutes les autres. Rappelez-vous d’abord que j’ai eu tort avec les meilleures intentions possibles. Quand je suis parti pour mes visites, j’avoue que j’étais en colère contre cette vieille brute de notaire, et que j’avais résolu de le prendre de très haut avec tout le monde. Mais mon indignation est tombée peu à peu, et lorsque je me suis présenté dans la première famille, c’était, je le répète, avec les meilleures intentions. Oh, mon cher ! je me suis trouvé dans le même salon d’apparat flambant neuf, dans la même serre soigneusement entretenue que j’ai retrouvés encore et encore et encore dans chaque maison où je me suis rendu. J’ai vu partout sur la table du salon les mêmes livres : un volume de religion, un autre sur le duc de Wellington, un livre de chasse et un dernier enfin, magnifiquement illustré, ne traitant précisément de rien. Puis est entré papa avec ses cheveux blancs bien lissés, maman et son bonnet de dentelle, leur jeune héritier à la face rose et aux favoris couleur de paille, et Miss Joufflue en jupons bouffants. Ne croyez pas qu’il y eût de mon côté la moindre hostilité. J’ai toujours insisté pour leur serrer la main à tous. Cela les a surpris pour commencer. Lorsque ensuite j’en suis arrivé au sujet délicat, la réception publique, je vous donne ma parole d’honneur que j’ai pris les plus grandes peines pour présenter convenablement mes excuses. Elles n’ont pas produit le plus léger effet. Ils les ont laissées entrer par une oreille et sortir par l’autre. Bien des gens se seraient découragés, j’ai essayé d’une autre manière. En m’adressant au maître de maison : « Le fait est, ai-je déclaré, que je voulais échapper aux harangues et à la cérémonie. Me voyez-vous d’ici ? Je me lève et je vous dis en face que vous êtes le meilleur des hommes, et que je propose de boire à votre santé ; puis vous vous levez à votre tour, et vous me dites en face que je suis le meilleur des hommes et que vous me remerciez, et ainsi nous nous louons tous les uns après les autres en nous ennuyant mutuellement ». Je leur dis cela en riant, croyez-vous qu’ils le prennent bien ? Point du tout ! J’ai la conviction qu’ils avaient tous préparé leurs discours pour la réception avec les drapeaux et les fleurs, et qu’ils étaient furieux de ce que je leur eusse fermé la bouche juste au moment où ils allaient l’ouvrir. De toute manière, dès que nous en arrivons aux discours (que ce soient eux qui commencent à en parler ou moi), je descends d’un premier degré dans leur estime. Ne croyez point que je n’aie pas essayé de le remonter. J’ai fait des efforts désespérés. M’étant aperçu qu’ils étaient tous curieux de savoir quelle sorte de vie j’avais menée avant d’arriver à la propriété de Thorpe-Ambrose, je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour satisfaire leur curiosité. Et qu’en résulte-t-il, pouvez-vous l’imaginer ? Que je sois pendu, si je ne les désappointe pas pour la seconde fois ! Quand ils découvrent que je n’ai été ni à Eton, ni à Marrow, ni à Oxford, ni à Cambridge, ils sont pétrifiés de stupeur. Je pense qu’ils me prennent dès lors pour une espèce de bandit. En tout cas, ils ne se dérident point, et je chute d’un degré supplémentaire. Peu importe ! Je bataille encore. Je vous avais promis de faire de mon mieux, et j’ai tenu parole. Je tente une petite causerie sur le voisinage. Les femmes ne disent rien de particulier ; les hommes, à mon grand étonnement, commencent leurs doléances. « Vous ne pourrez trouver une meute de chiens, disent-ils, à vingt milles à la ronde », et ils jugent de leur devoir de me prévenir de la façon dont la réserve de Thorpe-Ambrose a été tenue. Je les laisse parler, pour finir par leur répondre, devinez quoi : « Oh ! ne prenez pas cela à cœur, je me moque de la chasse. Quand je rencontre un oiseau dans ma promenade, pour rien au monde je ne voudrais le tuer. J’aime mieux le voir s’envoler et chanter dans les airs ». Si vous aviez vu leurs figures ! Ils me considéraient jusque-là comme un proscrit ; à présent ils me jugent fou de toute évidence. Il règne un silence de mort, dans lequel je dégringole le dernier degré. Et ainsi de maison en maison, jusqu’à la dernière.

» Je pense que le diable nous a eus. Il fallait que, d’une manière ou d’une autre, le bruit se répandît que j’ai horreur des discours, que j’ai été élevé sans éducation universitaire, et que je puis monter à cheval sans galoper après un malheureux et infect renard, ou un pauvre petit lièvre. Ces trois défauts sont manifestement tout à fait inexcusables chez un gentilhomme campagnard (surtout quand il s’est soustrait aux honneurs publics). Mais je pense, après tout, que j’ai mieux réussi auprès des femmes et des filles. Elles et moi, nous finissions toujours par nous entendre sur le sujet de Mrs. Blanchard et de sa nièce. Nous nous accordions invariablement à dire qu’elles avaient agi sagement en allant à Florence, et la seule raison que nous eussions à donner pour justifier cette opinion était qu’elles seraient distraites de leurs chagrins par la contemplation des chefs-d’œuvre de l’art italien. Chaque dame – je vous en donne ma parole – dans chaque maison où je suis allé en venait tôt ou tard à exprimer cette opinion au sujet de Mrs. Blanchard. Qu’aurions-nous fait sans cette idée magnifique, je l’ignore, car le seul moment véritablement amusant dans toutes ces visites, c’était quand nous inclinions tous la tête de concert, en disant que les chefs-d’œuvre les consoleraient. Pour le reste, voici mon avis : je ne sais comment je m’en sortirais ailleurs, mais ici, je suis indéniablement le mauvais homme au mauvais endroit. Laissez-moi vivre à l’avenir à ma guise et avec mes amis. Demandez-moi tout ce que vous voudrez au monde, tout, sauf l’ennui de faire d’autres visites à mes voisins ».

Allan finit le récit de son expédition au milieu de la gentry locale par cette prière. Pendant un moment, Midwinter resta silencieux. Il avait laissé son ami parler sans l’interrompre. Le résultat désastreux de ses visites venait joindre son impression décourageante à celle du matin, et l’idée qu’Allan se trouvât ainsi menacé d’ostracisme de la part de ses voisins, dès le début de sa carrière dans le voisinage, acheva de plonger Midwinter dans l’abattement auquel son caractère superstitieux ne le rendait que trop enclin. Il lui fallut faire un immense effort pour lever les yeux vers Allan et lui répondre :

— Ce sera comme vous voulez, dit-il doucement. Je suis fâché de ce qui est arrivé, mais je ne vous en suis pas moins obligé, Allan, d’avoir fait ce que je vous avais demandé.

Sa tête se pencha sur sa poitrine et la résignation fataliste qui l’avait déjà calmé à bord du vaisseau naufragé le reprit encore.

« Ce qui doit être sera, pensa-t-il. Qu’ai-je à faire avec l’avenir, qu’a-t-il à faire, lui ? »

— Allons, remettez-vous, reprit Allan, vos affaires au moins sont bien engagées. J’ai fait une visite agréable en ville, dont je ne vous ai pas encore parlé. J’ai vu Pedgift et le fils de Pedgift, qui est son associé. Ce sont les deux plus aimables hommes de loi que j’aie rencontrés et, de plus, ils peuvent nous procurer l’homme que vous désirez pour vous mettre au courant de vos devoirs de régisseur.

Midwinter releva la tête brusquement. Son visage exprimait déjà la méfiance que lui inspirait la nouvelle découverte d’Allan, mais il ne dit rien.

— J’ai pensé à vous, dit Allan, dès que les deux Pedgift et moi nous nous sommes assis devant une bouteille de vin pour célébrer nos nouvelles relations amicales. Le meilleur sherry que j’aie goûté de ma vie ; j’en ai commandé quelques bouteilles, mais ce n’est pas la question pour l’instant. En deux mots, j’ai dit à ces dignes gens votre embarras, et en deux secondes, le vieux Pedgift a compris la situation. « J’ai votre homme à mon étude, a-t-il dit, et avant que le jour du dîner des fermages soit arrivé, je le mettrai avec le plus grand plaisir à la disposition de votre ami ».

Il n’en fallait pas plus pour que la méfiance de Midwinter s’exprimât en mots. Il se mit à questionner Allan sans ménagement.

Il s’avéra que l’homme s’appelait Bashwood. Il était depuis quelque temps (combien ? Allan ne pouvait s’en souvenir) au service de Mr. Pedgift. Il avait été régisseur d’un gentleman (il avait oublié le nom) dans le Norfolk, dans le district ouest du comté. Il avait perdu sa place à la suite d’ennuis familiaux causés par son fils, ennuis dont Allan ne pouvait pas dire grand-chose. Pedgift répondait de lui et devait l’envoyer à Thorpe-Ambrose deux ou trois jours avant l’époque du banquet. Il n’y avait pas à s’inquiéter. Pedgift avait ri de l’idée qu’il put y avoir quelque difficulté avec les fermiers. Deux ou trois jours d’étude sur les livres du régisseur avec un homme pour aider Midwinter étaient largement suffisants.

— Avez-vous vu ce Mr. Bashwood vous-même, Allan ? demanda Midwinter, se tenant toujours obstinément sur ses gardes.

— Non, répliqua Allan. Il était sorti, sorti avec le sac, comme s’est exprimé le jeune Pedgift. Ils m’ont dit que c’était un homme âgé, à l’air respectable, un peu abattu par les chagrins, un peu nerveux et timide avec les étrangers, mais très entendu en affaires, et sur lequel on pouvait compter. Ce sont les propres paroles de Pedgift.

Midwinter réfléchit. L’homme qu’il venait d’entendre décrire et celui qu’il avait rencontré sur le chemin se ressemblaient assez. Était-ce encore un maillon à ajouter à la chaîne des événements ? Midwinter devint d’autant plus convaincu qu’il fallait redoubler de vigilance que ce doute venait de lui traverser l’esprit.

— Lorsque Mr. Bashwood viendra, dit-il, voulez-vous me le laisser voir, et me permettre de lui parler avant que rien de définitif soit arrêté ?

— Mais certainement, je vous le permets ! reprit Allan.

Il regarda sa montre.

— Je vais vous dire ce que je ferai encore pour vous, vieux camarade, ajouta-t-il. Je veux vous faire connaître la plus jolie fille du Norfolk. Nous avons juste le temps de courir au cottage avant le dîner. Venez, je vais vous présenter à Miss Milroy.

— Vous ne pouvez me présenter à elle aujourd’hui, répliqua Midwinter.

Et il fit part du message envoyé par le major dans l’après-midi.

Allan fut surpris et désappointé. Mais il ne renonça point pour cela à se mettre dans les bonnes grâces des habitants du cottage. Après avoir réfléchi, il dit gravement :

— Je témoignerai un intérêt convenable pour la guérison de Mrs. Milroy, et je lui enverrai demain une corbeille de fraises.

Il ne se produisit rien d’autre avant la fin de ce premier jour dans la nouvelle demeure.

Le lendemain, l’événement majeur fut la découverte d’une nouvelle preuve du caractère atrabilaire de Mrs. Milroy. Une demi-heure après l’envoi de la corbeille de fraises au cottage, elle fut rapportée à Allan, par la garde-malade de l’invalide, avec un message bref et sec, transmis de manière brève et sèche : « Mrs. Milroy envoie ses compliments et ses remerciements. Elle ne supporte pas les fraises ». Si cette dame avait eu l’intention de blesser Allan, elle manqua complètement son but. Au lieu d’être fâché contre la mère, il plaignit la fille : « Pauvre enfant, dit-il, combien l’existence doit être pénible avec une telle mère ! »

Il se rendit au cottage le lendemain, mais Miss Milroy n’était pas visible. Elle était occupée en haut. Le major reçut son visiteur avec son tablier de travail, plus préoccupé que jamais de son étonnante pendule, plus inaccessible à tout autre intérêt que lors de leur première entrevue. Ses manières étaient toujours aussi affables, mais pas un mot ne put lui être arraché au sujet de sa femme sinon que Mrs. Milroy n’allait pas mieux que la veille.

Les deux jours suivants se passèrent dans le calme et sans rien de nouveau. Allan persistait à se rendre au cottage, mais il ne put qu’apercevoir un instant à la fenêtre la fille du major. On n’entendit point parler de Mr. Pedgift, et la visite de Mr. Bashwood n’avait pas encore eu lieu. Midwinter refusa de s’engager davantage en rien jusqu’à ce qu’il eût reçu de Mr. Brock la réponse à la lettre qu’il lui avait écrite la nuit de l’arrivée à Thorpe-Ambrose.

Il était extraordinairement silencieux et passait presque tout son temps dans la bibliothèque, à lire. Les jours se traînaient péniblement. Les petits nobles des environs répondirent aux visites d’Allan, en laissant cérémonieusement leurs cartes chez lui. Personne ne vint plus à la maison après cela. Le temps était d’une beauté monotone. Allan commençait à être inquiet et à ressentir le contrecoup de la maladie de Mrs. Milroy. Il se prenait à regretter son yacht, quand, le 20, on eut soudain des nouvelles du monde extérieur. Un message fut apporté de la part de Mr. Pedgift, annonçant que son clerc, Mr. Bashwood, se présenterait personnellement à Thorpe-Ambrose le lendemain, et la réponse de Mr. Brock fut remise à Midwinter.

La lettre était datée du 18, et les nouvelles qu’elle contenait réjouirent non seulement Allan, mais également Midwinter. Le révérend annonçait qu’il partait pour Londres, où l’appelait une affaire concernant un parent dont il était le curateur.

L’affaire terminée, il avait bon espoir de trouver dans la capitale un ami clergyman en mesure de le remplacer dans sa cure et, dans ce cas, il serait à Thorpe-Ambrose avant une semaine. Il se réservait donc de répondre aux questions posées par Midwinter lorsqu’ils se reverraient. Mais comme le temps était compté pour la question de l’intendance de Thorpe-Ambrose, il ne voyait pas pourquoi Midwinter ne se mettrait pas dès à présent à l’apprentissage de sa future tâche, car il ne faisait aucun doute qu’elle était à sa portée et qu’il rendrait ainsi un grand service à son ami.

Allan laissa Midwinter lire et relire la lettre rassurante du docteur comme s’il voulait absolument en apprendre chaque phrase par cœur, et sortit, plus tôt qu’à l’accoutumée, pour sa visite quotidienne au cottage, en d’autres termes avec l’intention de faire une quatrième tentative pour approcher Miss Milroy. La journée avait bien commencé et devait continuer de même. Il tourna le coin de la seconde plantation d’arbrisseaux, et entra dans le petit enclos où il avait pour la première fois rencontré la fille du major. Miss Milroy elle-même s’y promenait, et selon toute apparence attendait quelqu’un.

Elle tressaillit légèrement à la vue d’Allan qui se dirigeait sans hésitation vers elle. Elle n’avait point bonne mine. Ses joues roses avaient souffert de son emprisonnement dans la maison, et une expression marquée d’embarras assombrissait sa jolie figure.

— Je ne sais comment vous l’avouer, monsieur Armadale, dit-elle avant qu’Allan eût pu prononcer un mot, mais je suis venue ici ce matin dans l’espoir de vous rencontrer. J’ai été très contrariée. Je viens seulement d’apprendre par hasard la manière dont maman a reçu le présent de fruits que vous lui avez envoyé. Soyez assez bon pour l’excuser. Elle a été si malade depuis plusieurs années qu’elle est un peu bizarre. Mais vous avez été si bon pour mon père et pour nous tous que je n’ai réellement pu m’empêcher de venir ici dans l’espoir de vous voir et de vous dire combien je regrette ce qui s’est passé. Je vous en prie, veuillez oublier cela, monsieur Armadale !

Sa voix trembla un peu en disant ces derniers mots et, dans son désir de persuader Allan, elle appuya sa main sur son bras.

Allan lui-même était légèrement troublé. La gravité de la jeune fille l’avait pris au dépourvu, et la sincérité avec laquelle elle lui parlait de la manière dont on l’avait offensé lui fit de la peine. Ne sachant que dire, il suivit son instinct et prit sa main :

— Chère Miss Milroy, si vous dites un mot de plus, vous me chagrinerez, répondit-il en lui pressant les doigts. Je n’ai pas été le moins du monde blessé ; j’ai fait la part de la maladie, je vous en donne ma parole. Blessé ! répéta-t-il en reprenant énergiquement le chemin des compliments, je voudrais avoir ma corbeille de fruits renvoyée tous les jours, si j’étais sûr de vous rencontrer chaque matin ici.

Les couleurs commencèrent à revenir aux joues de Miss Milroy.

— Oh, monsieur Armadale ! il n’y a réellement pas de bornes à votre bonté, dit-elle ; vous ne savez pas combien vous me soulagez.

Elle se tut. Sa gaieté revint avec l’heureuse promptitude propre à la jeunesse, et sa bonne humeur naturelle éclaira de nouveau son visage. Elle regarda Allan en souriant timidement, puis ajouta avec un sérieux affecté :

— Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de rendre sa liberté à ma main ?

Leurs yeux se rencontrèrent. Au lieu d’obéir, il porta les doigts de la jeune fille à ses lèvres. Toutes les nuances du rose passèrent sur les joues de Miss Milroy. Elle retira sa main brusquement comme si Allan l’avait brûlée :

— Je suis sûre que cela est mal, monsieur Armadale.

Et elle détourna la tête en disant ces mots, car elle souriait malgré elle.

— C’était pour m’excuser de… d’avoir retenu votre main si longtemps, bégaya Allan. Une excuse n’est point une chose mauvaise, n’est-il pas vrai ?

Il est des occasions (quoique fort rares) où le tempérament féminin apprécie de pouvoir invoquer la pure raison. C’était précisément le cas pour Miss Milroy à cet instant : on lui avait offert une démonstration abstraite, et on l’avait convaincue. S’il s’agissait d’une excuse, tout était différent, se vit-elle forcée d’admettre.

— J’espère seulement, dit la jeune coquette en le regardant timidement, que vous ne me trompez point. Ce n’est pas que cela soit d’importance maintenant, ajouta-t-elle en penchant la tête d’un air sérieux, car si nous avons commis quelque imprudence, monsieur Armadale, nous n’aurons pas l’occasion d’en commettre d’autres.

— Est-ce que vous partez ? s’écria Allan très alarmé.

— Pire que cela, monsieur Armadale, ma nouvelle gouvernante arrive.

— Elle arrive ? répéta Allan. Déjà ?

— C’est tout comme, pour être plus précise. Nous avons reçu les réponses à notre annonce ce matin. Papa et moi les avons lues ensemble, il y a une heure, et tous deux nous sommes tombés d’accord sur la même lettre : moi, parce que le style m’en a plu, et papa, parce que les appointements demandés sont raisonnables. Il va renvoyer la lettre à grand-maman à Londres par la poste d’aujourd’hui, et si les renseignements sont bons, la gouvernante sera engagée. Vous ne pouvez croire combien je suis effrayée de cette idée… une gouvernante inconnue, c’est une perspective si épouvantable. Mais je me dis que c’est moins triste cependant que d’aller en pension, et j’ai bon espoir au sujet de cette dame, sa lettre était si gentille ! Comme je l’ai dit à papa, cela m’a presque réconciliée avec son vilain nom.

— Et quel est ce nom ? demanda Allan. Brown ? Crubb ? Scragg ? Quelque chose dans ce genre ?

— Taisez-vous donc ! Ce n’est rien de si horrible. Elle s’appelle Gwilt. Cela manque affreusement de poésie, n’est-ce pas ? La personne qui lui sert de référence doit être bien cependant, car elle demeure dans le même quartier que grand-maman… Arrêtez, monsieur Armadale ! nous nous trompons de chemin. Non, je ne puis regarder avec vous vos jolies fleurs ce matin, et je vous remercie, mais je ne puis accepter votre bras. Je suis déjà restée ici trop longtemps. Mon père attend son déjeuner, et il faut que je coure maintenant pour rentrer. Merci de votre indulgence envers maman. Merci encore et au revoir.

— Ne nous serrons-nous pas la main ?

Elle la lui lendit.

— Pas de nouvelles excuses, s’il vous plaît, monsieur Armadale.

Leurs yeux se rencontrèrent, et la petite main potelée fut une nouvelle fois pressée contre les lèvres d’Allan.

— Ce n’est point une excuse, cette fois-ci ! s’écria Allan précipitamment pour se défendre. C’est… c’est une marque de respect.

Elle recula de quelques pas et éclata de rire.

— Vous ne me retrouverez plus sur vos terres, monsieur Armadale, dit-elle, jusqu’à ce que j’aie Miss Gwilt pour m’accompagner.

Sur cet adieu, elle ramena ses jupes autour d’elle et se mit à courir de toutes ses forces.

Allan resta immobile à la regarder dans une extase d’admiration, jusqu’à ce qu’elle eût disparu. Cette seconde entrevue fit sur lui une impression extraordinaire. Pour la première fois depuis qu’il était devenu maître de Thorpe-Ambrose, il songeait sérieusement aux devoirs que lui imposait sa nouvelle position.

« La question est de savoir, se dit-il, si je ne ferais pas mieux de me mettre bien avec mes voisins, en devenant un homme marié ? Je vais y réfléchir aujourd’hui, et si je reste dans ces mêmes intentions, je consulterai Midwinter à ce sujet demain matin ».

Au matin, lorsque Allan descendit pour le petit déjeuner, résolu à consulter son ami sur ses obligations envers ses voisins en général et envers Miss Milroy en particulier, Midwinter n’était pas là. S’étant informé, Allan apprit qu’on l’avait vu prendre une lettre arrivée pour lui le matin, à la suite de quoi il s’était rendu immédiatement dans sa chambre. Allan y monta et frappa à la porte.

— Puis-je entrer ? demanda-t-il.

— Pas tout de suite.

— Vous avez reçu une lettre, n’est-ce pas ? Auriez-vous appris quelque mauvaise nouvelle ?

— Non. Je suis souffrant ce matin. Ne m’attendez pas pour déjeuner. Je descendrai dès que je pourrai.

Ils n’échangèrent pas un mot de plus. Allan retourna dans la salle à manger un peu désappointé. Il était impatient de consulter Midwinter.

« Quel singulier garçon, pensa-t-il. Que diable peut-il faire, enfermé tout seul ? »

Il ne faisait rien. Il était assis à la fenêtre, tenant à la main la lettre qu’il avait reçue au courrier du matin. L’écriture était celle de Mr. Brock et elle disait ceci :

 

Mon cher Midwinter,

Je n’ai réellement que deux minutes avant le départ du courrier pour vous dire que je viens de rencontrer dans les jardins de Kensington la femme que nous ne connaissons jusqu’à présent que comme la femme au châle de Paisley rouge. Je l’ai suivie ainsi que sa compagne – une femme d’un certain âge à l’air respectable – jusqu’à leur demeure, après leur avoir distinctement entendu prononcer le nom d’Allan. Soyez certain que je ne la perdrai point de vue jusqu’à ce que je me sois assuré qu’elle ne médite aucun méchant projet sur Thorpe-Ambrose. Attendez-vous à recevoir de mes nouvelles aussitôt que je saurai quelque chose.

Votre dévoué,

DECIMUS BROCK.

 

Après avoir lu cette lettre pour la seconde fois, Midwinter la plia, songeur, et la plaça dans son portefeuille à côte du papier contenant le récit du rêve d’Allan.

« Votre découverte n’en restera pas là, monsieur Brock ; faites ce que vous voulez : quand le temps sera venu, la femme sera ici », pensa-t-il.

V

Mrs. Oldershaw sur
ses gardes

I. Mrs. Oldershaw (Diana Street, Pimlico)
à Miss Gwilt (West Place, Old Brompton)
 

Magasin de toilettes pour dames,
le 20 juin, huit heures du soir.

Ma chère Lydia,

Trois heures environ se sont écoulées, autant que je puis me souvenir, depuis que je vous ai poussée sans cérémonie dans ma maison de West Place, en vous disant simplement de m’attendre jusqu’à ce que vous me revoyiez ; depuis que, fermant la porte précipitamment, je vous ai laissée seule dans le vestibule. Je connais votre nature susceptible, ma chère, et je crains qu’à l’heure qu’il est vous n’ayez conclu que jamais personne ne fut si abominablement traitée par son hôtesse.

Si j’ai tardé à vous expliquer mon étrange conduite, ce n’est point ma faute. L’une des nombreuses et délicates difficultés inhérentes à la confidentialité de ma mission est survenue (comme je l’ai découvert depuis) tandis que nous prenions l’air cette après-midi dans les jardins de Kensington.

Il ne me paraît point possible de vous rejoindre avant quelques heures, et j’ai un avis très urgent à glisser dans votre oreille ; j’ai même déjà trop tardé à vous le communiquer ; aussi vous l’envoyé-je sans délais.

Je commence par vous donner un conseil. Sous aucun prétexte, ne vous aventurez dehors ce soir, et soyez très soigneuse, tant qu’il fera jour, de ne vous montrer à aucune des fenêtres donnant sur la rue. J’ai des raisons pour craindre qu’une certaine charmante personne, demeurant avec moi en ce moment, ne soit épiée. Ne vous alarmez pas, ne vous impatientez point ; vous saurez pourquoi. Je ne puis m’expliquer qu’en revenant sur notre malheureuse rencontre dans les jardins avec ce révérend gentleman dont l’obligeance alla jusqu’à nous suivre à ma maison. Il m’est venu à l’esprit, juste au moment où nous arrivions à la porte, qu’il pouvait avoir un autre motif moins flatteur pour ses goûts et plus dangereux pour nous que celui que nous lui avions supposé d’abord. En un mot, Lydia, je me suis demandé si vous aviez rencontré un nouvel admirateur ou un autre ennemi. Je n’ai point eu le temps de vous dire cela, je n’ai eu que celui de vous mettre en sûreté dans la maison et de m’assurer du prêtre (au cas où mes soupçons fussent vrais) en réglant ma conduite sur la sienne, c’est-à-dire en le suivant à mon tour.

Je me tins d’abord à quelque distance derrière lui pour prendre le temps de réfléchir et pour m’assurer que mes soupçons étaient fondés. Nous n’avons pas de secrets l’une pour l’autre, et vous allez apprendre ce qu’étaient ces soupçons.

Je ne me suis point étonnée que vous l’eussiez reconnu ; ce vieillard n’a pas une allure commune, et vous l’avez vu deux fois dans le Somerset : d’abord le jour où vous lui aviez demandé votre route pour vous rendre chez Mrs. Armadale, ensuite à votre retour, au moment de reprendre le chemin de fer. Mais ce qui m’a surprise (considérant que vous aviez votre voile baissé en ces deux occasions, et aussi dans notre promenade aux jardins), c’est que lui vous eût reconnue. Je doute qu’il ait pu reconnaître votre silhouette en vous revoyant dans une toilette d’été, alors qu’il ne vous avait vue que dans vos vêtements d’hiver.

Nous causions, il est vrai et votre voix n’est pas le moindre de vos charmes, mais je doute aussi bien qu’il s’en soit souvenu. Cependant, il m’a semblé certain qu’il vous reconnaissait. Comment ? demanderez-vous. Ma chère, la mauvaise fortune a voulu que nous fussions en train de parler à ce moment précis du jeune Armadale. Je crois fermement que ce nom est la première chose qui l’ait frappé et, alors seulement, votre voix lui est revenue en mémoire ainsi que votre silhouette. Et alors ? direz-vous. Réfléchissez encore, Lydia, et dites-moi si le clergyman de l’endroit où habitait Mrs. Armadale ne doit pas très vraisemblablement avoir été son ami ? Et s’il était son ami, la première personne à qui elle a dû demander conseil, après la manière dont vous l’avez effrayée, après vos menaces de tout dire à son fils ? N’était-il point magistrat de l’endroit en même temps que ministre de la paroisse, comme vous l’apprit l’aubergiste ?

Vous devez maintenant comprendre pourquoi je vous ai laissée si brusquement, et je vais vous conter le reste.

J’ai suivi le vieux monsieur jusqu’à ce qu’il eût pris une rue déserte, et alors je l’ai accosté, mon respect pour l’Église gravé, je m’en flatte, sur chaque ligne de mon visage.

— Voulez-vous m’excuser, lui dis-je, d’oser vous demander, monsieur, si vous avez reconnu la dame qui se promenait avec moi dans les jardins ?

— Voulez-vous m’excuser, madame, si je me permets de vous demander pourquoi vous me faites cette question ?

Ce fut toute la réponse que j’obtins.

— Je voulais, monsieur, si mon amie n’est point absolument une étrangère pour vous, attirer votre attention sur un sujet très délicat ayant rapport à une dame morte et à son fils qui lui survit.

J’ai vu qu’il était ébranlé, mais il a été assez rusé en même temps pour retenir sa langue et attendre ce qui allait venir.

— Si j’ai tort de supposer que vous ayez reconnu mon amie, ai-je continué, je vous prie de m’excuser. Mais je ne peux croire qu’un honorable gentleman de votre état ait pu suivre une dame qui lui était absolument étrangère.

Enfin, il était attrapé. Il a rougi (imaginez cela à son âge), et a avoué la vérité pour défendre sa moralité.

— J’ai déjà rencontré cette dame une fois, et j’avoue l’avoir reconnue tout à l’heure, m’a-t-il dit. Vous m’excuserez, mais je refuse de répondre sur le fait de savoir si j’ai ou non suivi cette personne exprès. Vous désiriez savoir si votre amie ne m’est point absolument étrangère ; vous avez maintenant cette assurance. Au cas où vous auriez quelque chose de particulier à me dire, je vous laisse décider si le moment est bien choisi.

Il a paru attendre et a regardé autour de lui. J’ai attendu à mon tour en regardant autour de moi. Il a déclaré que la rue n’était point un lieu commode pour causer d’un sujet si délicat. J’ai exprimé exactement la même opinion. Il ne m’a point offert de me conduire où il demeurait ; je ne lui ai pas non plus proposé de le mener chez moi. Avez-vous déjà vu deux chats étrangers, ma chère, nez à nez sur les toits ? C’est ainsi que le prêtre et moi nous nous tenions en face l’un de l’autre.

— Eh bien, madame, a-t-il fini par dire, continuerons-nous notre conversation, en dépit des circonstances ?

— Oui, monsieur, ai-je répliqué. Nous sommes heureusement tous deux d’un âge où l’on n’a que faire de ce genre de circonstances. (J’avais remarqué que le vieux misérable regardait mes cheveux blancs et se rassurait en pensant que sa réputation ne craignait rien s’il était vu en ma compagnie).

Après avoir ainsi croisé le fer, nous en sommes venus aux faits. J’ai commencé par lui dire que son intérêt pour vous ne me semblait point inspiré par un sentiment amical. Il a admis cela, toujours, bien sûr, pour défendre sa moralité. Je lui ai répété ensuite tout ce que vous m’aviez raconté de vos démarches dans le Somerset au moment où nous nous étions aperçues qu’il nous suivait. Ne vous effrayez pas, ma chère, j’agissais d’après ce principe : si vous voulez faire goûter un plat de mensonges, mettez-y une garniture de vérités. Bien. M’étant assuré de cette manière la confiance du vieux monsieur, je lui ai déclaré que vous vous étiez amendée depuis ce jour où vous vous étiez rencontrés. Je ressuscitai, ce coquin de mort, votre mari, sans prononcer de nom, naturellement ; je l’ai établi dans les affaires au Brésil (le premier endroit, qui me soit venu à l’esprit) et j’ai inventé une lettre dans laquelle il offrait de pardonner à sa femme, si elle voulait se repentir et retourner auprès de lui. J’ai assuré notre clergyman que la noble conduite de votre mari avait touché votre nature endurcie ; et alors, pensant que j’avais produit une bonne impression, j’en suis arrivée hardiment à resserrer l’étau. Je lui ai dit :

— Au moment où vous nous avez rencontrées, ma malheureuse amie me parlait de ses remords touchant sa conduite envers feu Mrs. Armadale. Elle me confiait son désir de mériter le pardon de son fils, et c’est à sa requête (car elle ne peut se résoudre à se présenter devant vous) que j’ose vous demander si Mr. Armadale est encore dans le Somerset, et s’il voudrait consentir à recevoir, par petits acomptes, la somme d’argent que mon amie reconnaît avoir arrachée à Mrs. Armadale en profitant de ses craintes.

Telles ont été exactement mes paroles. Jamais histoire aussi claire et expliquant aussi clairement toute chose ne fut débitée. C’était à faire fondre une pierre. Mais ce clergyman du Somerset est plus dur qu’une pierre. Je rougis pour lui, ma chère, en vous assurant qu’il s’est montré assez insensible pour ne paraître croire ni à votre repentir ni à l’établissement de votre mari au Brésil ni à votre désir de rendre l’argent. C’est véritablement un malheur qu’un pareil homme appartienne à l’Église. Tant de pénétration est on ne peut plus blâmable chez un ecclésiastique.

— Est-ce que votre amie se propose de rejoindre son mari par le prochain steamer ? a été tout ce qu’il a consenti à répondre quand j’ai eu fini.

J’avoue que j’étais furieuse. Je lui ai répondu sèchement :

— Oui, c’est son intention.

— Comment pourrai-je communiquer avec elle ? a-t-il demandé.

— Par lettres à mon adresse, ai-je reparti d’un ton aussi rogue.

— Quelle est cette adresse, madame ?

Là, je l’ai encore attrapé.

— Vous avez trouvé mon adresse de vous-même, monsieur, et l’almanach de commerce vous dira mon nom, si vous désirez l’apprendre aussi par vous-même ; autrement, je vous offre ma carte.

— Mille remerciements, madame. Si votre amie désire communiquer avec Mr. Armadale, je vous offre aussi ma carte en retour.

— Merci, monsieur.

— Merci, madame.

— Bonjour, monsieur.

— Bonjour, madame.

Et là-dessus nous nous sommes séparés. Je me suis rendue à un rendez-vous à ma maison de commerce, et lui est parti avec une précipitation suspecte. Mais ce dont j’ai acquis la certitude, c’est son insensibilité. Je plains ceux qui l’appellent à leur lit de mort !

La question à se poser maintenant est celle-ci : Que ferons-nous, si nous ne trouvons pas le moyen de tenir ce vieux misérable à distance ? Il peut ruiner toutes nos espérances à Thorpe-Ambrose, juste au moment où nous croyons toucher à notre but. Attendez jusqu’à ce que je vienne à vous, l’esprit libre, j’espère, de l’autre difficulté qui m’ennuie ici. A-t-on jamais vu une aussi mauvaise chance que la nôtre ! Songez seulement à cet homme désertant son troupeau et arrivant à Londres juste au moment même où nous avons répondu à l’annonce et où nous attendons, peut-être la semaine prochaine, que l’on vienne aux renseignements. Je trouve réellement cet homme insupportable. Nous devrions faire intervenir son évêque. Votre affectionnée,

MARIA OLDERSHAW.

 

II. De Mrs. Gwilt à Miss Oldershaw
 

West Place, le 20 juin.

Ma chère pauvre vieille,

Combien vous connaissez peu ma susceptibilité, comme vous l’appelez ! Au lieu de me trouver offensée quand vous m’avez quittée, je me suis mise à votre piano, et j’ai tout oublié de vous jusqu’à l’arrivée de votre messager. Votre lettre est irrésistible. Elle m’a fait rire au point d’en perdre la respiration. De toutes les absurdes histoires que j’ai lues, celle que vous avez faite au clergyman du Somerset est la plus comique, et quant à votre conversation avec lui dans la rue, c’est un vrai péché de la garder pour nous. Le public a le droit de s’en amuser sous la forme d’une farce donnée dans l’un de nos théâtres.

Heureusement pour nous deux (pour en venir aux choses sérieuses), votre messager est une prudente personne. Il m’a fait demander s’il y avait une réponse et, malgré mon allégresse, j’ai eu assez de présence d’esprit pour répondre oui.

Je ne sais quel imbécile a dit dans un livre que j’ai lu jadis qu’une femme ne peut avoir à la fois deux idées différentes en tête. Je déclare que vous m’avez presque fait donner raison à cet homme. Quoi ! quand vous avez réussi sans être remarquée à vous rendre à vos affaires, et alors que vous croyez la maison surveillée, vous vous proposez de revenir ici ! Pourquoi ? Pour laisser le clergyman retrouver votre trace ? Quelle folie ! Restez où vous êtes, et quand vous serez sortie de vos embarras à Pimlico (sans doute une intrigue de femme – que les femmes sont donc ennuyeuses !), soyez assez bonne pour lire ce que j’ai à vous dire sur nos embarras à Brompton.

D’abord, la maison, ainsi que vous le supposez, est surveillée. Une demi-heure après que vous m’avez laissée, j’ai entendu dans la rue un bruit de voix qui m’a fait abandonner le piano pour regarder à la fenêtre. Il y avait un cab arrêté devant la maison d’en face, où on loue des meublés. Un vieillard, qui avait l’air d’un brave domestique, se disputait avec le cocher sur le prix de sa course. Un vieux monsieur est alors sorti de la maison et les a fait taire. Ce même gentleman est apparu ensuite, avec de grandes précautions, à l’une des fenêtres de la façade. Il avait eu le mauvais goût, quelques heures auparavant, de douter de la vérité de vos paroles. Ne vous inquiétez pas, il ne m’a point vue ; quand il a levé les yeux, après en avoir fini avec le cocher, j’étais cachée derrière les rideaux. J’y suis retournée deux ou trois fois depuis, et ce que j’ai vu m’a donné la conviction, que cet homme et son domestique se mettaient en observation tour à tour à la fenêtre, de manière à ne jamais perdre de vue votre maison ni la nuit ni le jour. Que le clergyman soupçonne la vérité, c’est tout à fait impossible. Mais qu’il croie fermement que je médite quelque chose contre le jeune Armadale, et que vous l’ayez tout à fait confirmé dans cette conviction, voilà qui est aussi clair que deux et deux font quatre. Et cela (comme vous me le rappelez fort à propos) au moment où le major va prendre ses renseignements !

Indubitablement, c’est une terrible situation pour deux femmes ! Mais nous avons un moyen d’en sortir, grâce, mère Oldershaw, à ce que je vous ai forcée à faire quelques heures avant notre rencontre avec le clergyman du Somerset.

Le souvenir de notre méchante petite querelle de ce matin, après que nous avons lu l’annonce du major, est-il entièrement sorti de votre tête ? Avez-vous oublié comment j’ai persisté dans mon opinion que vous étiez beaucoup trop connue à Londres pour vous présenter sous votre véritable nom comme mon répondant, ou pour recevoir dans votre maison une dame et un gentleman, venant demander des renseignements ? Ne vous rappelez-vous pas votre colère, lorsque j’ai mis fin à notre dispute en déclarant que je refusais de faire un pas de plus dans cette voie, à moins de pouvoir envoyer au major Milroy une adresse où vous soyez totalement inconnue et un nom, n’importe lequel, pourvu qu’il ne soit pas le vôtre ? Quel regard vous m’avez lancé en voyant qu’il fallait ou céder ou renoncer à toute l’affaire ! Avez-vous fulminé contre les logements de l’autre côté du parc ! Et lorsque vous êtes revenue, locataire en titre d’un meublé dans le respectable Bayswater, comme vous avez grogné de l’inutile dépense que je vous imposais !

Que pensez-vous maintenant de cet appartement meublé, vieille entêtée ? Nous voici avec l’ennemi nous menaçant à notre porte et sans espoir d’échapper, à moins que nous ne puissions disparaître dans les ténèbres. Et nous avons pour cela le logement de Bayswater, où jamais personne ne nous a suivies, tout prêt pour nous recueillir, logement où nous pouvons être à l’abri et répondre à notre aise aux enquêtes du major. Verrez-vous enfin un peu plus loin que votre pauvre vieux nez. Y a-t-il rien au monde qui puisse empêcher votre sûre disparition de Pimlico cette nuit, et votre installation dans Bayswater comme mon respectable répondant une demi-heure après ? Oh ! fi, fi, mère Oldershaw ! Tombez sur vos vieux méchants genoux, et remerciez votre étoile d’avoir eu un diable comme moi pour vous contrarier ce matin.

Mais si nous parlions un peu de la seule difficulté importante, de mon propre embarras, je veux dire ? Surveillée comme je le suis dans cette maison, comment parviendrai-je à vous rejoindre sans attirer le prêtre ou son domestique sur mes talons ?

Étant de toute façon retenue prisonnière ici, je ne vois d’autre choix pour moi que d’essayer la vieille méthode du changement d’habits. J’ai regardé votre bonne. Si ce n’est que nous avons toutes les deux le teint clair son visage et ses cheveux n’ont aucune ressemblance avec les miens. Mais nous sommes de même taille, et si elle savait seulement s’habiller, si ses pieds étaient plus petits, sa tournure serait assez élégante, plus élégante qu’on n’est en droit de l’attendre d’une personne de sa condition.

Mon projet est de lui faire revêtir ma toilette d’aujourd’hui, de l’envoyer dehors avec notre ennemi le révérend à sa poursuite et, aussitôt que la voie sera libre, de sortir moi-même pour vous rejoindre. La chose serait tout à fait impossible si l’on m’avait vue avec mon voile levé, mais c’est un des avantages de l’horrible scandale qui suivit mon mariage que je me montre rarement en public, surtout dans une ville aussi peuplée que Londres, sans porter un voile épais. Si la bonne revêt ma robe, je ne vois pas pourquoi elle ne donnerait pas le change.

La seule question est celle-ci : peut-on se fier à cette femme ? Si vous le pensez, envoyez-moi seulement une ligne pour lui commander de votre part de se mettre à ma disposition. Je ne lui dirai pas un mot sans que vous m’y ayez autorisée.

Donnez-moi cette réponse ce soir même. Tant que nous n’avons fait que parler de la place de gouvernante, j’étais assez indifférente au dénouement, mais maintenant que nous avons répondu à l’annonce du major, j’y pense sérieusement. Je veux devenir Mrs. Armadale de Thorpe-Ambrose ; et malheur à l’homme ou à la femme qui essayeraient de m’en empêcher !

À vous,

LYDIA GWILT.

 

P.S. – Je rouvre ma lettre pour vous dire de ne pas craindre que votre messager soit suivi à son retour à Pimlico. Il se rendra à une taverne où il est connu, renverra le cab à la porte, et sortira ensuite par une porte de derrière.

 

III. De Mrs. Oldershaw à Miss Gwilt
 

Diana Street, 10 heures.

Ma chère Lydia,

Vous m’avez écrit une lettre sans cœur. Si vous aviez été ennuyée, tourmentée comme je l’étais quand je vous ai écrit, j’eusse eu plus d’indulgence pour mon amie, en ne la trouvant pas aussi perspicace que de coutume. Mais le vice du siècle est le grand manque de respect envers les personnes âgées. Votre esprit est dans un triste état, ma chère, et vous avez besoin d’un bon exemple. Vous en aurez un : je vous pardonne.

Ayant maintenant soulagé ma conscience par l’accomplissement d’une bonne action, supposons que je vous prouve, tout en protestant contre la vulgarité de l’expression, que je peux voir un peu plus loin que mon pauvre vieux nez ?

Je répondrai d’abord à votre question au sujet de la bonne. Vous pouvez avoir toute confiance en elle. Elle a eu des malheurs et saura être discrète. Elle parait être de votre âge, bien qu’elle ait quelques années de plus que vous. Ci-joint les ordres qui la mettront à votre disposition.

Maintenant, parlons de votre projet de me rejoindre à Bayswater. Le plan n’est pas mauvais, mais il réclame une petite amélioration. Il faut tromper (et vous allez comprendre immédiatement pourquoi) le révérend plus complètement que vous ne vous proposez de le faire. Je désire qu’il voie le visage de la bonne, dans des circonstances qui puissent le persuader que c’est le vôtre. Je veux, en conséquence, qu’il la voie quitter Londres et qu’il ait l’impression qu’il a été le témoin de la première étape de votre voyage au Brésil. Il n’a pas cru à ce voyage, quand je le lui ai annoncé aujourd’hui dans la rue. Il peut y croire, si vous suivez les instructions que je vais vous donner.

C’est demain samedi. Faites sortir la bonne dans votre toilette d’aujourd’hui, comme vous vous le proposiez ; mais ne sortez pas, vous, et surtout n’approchez pas de la fenêtre. Priez la brave créature de tenir son voile baissé, de faire une promenade d’une demi-heure, et de rentrer ensuite. Dès qu’elle reviendra, envoyez-la se mettre à la fenêtre, en lui recommandant de lever son voile négligemment et de regarder dehors. Qu’elle disparaisse une minute ou deux pour reparaître encore, mais sans chapeau et sans châle ; faites-la même aller sur le balcon. Elle continuera de se montrer à la fenêtre (pas trop souvent) dans le courant de la journée. Le lendemain, puisque nous avons affaire à un prêtre, envoyez-la, à tout prix, à l’église. Si tout cela ne convainc pas notre clergyman que le visage de la bonne est le vôtre et ne le dispose point à croire à votre repentir, j’aurai vécu soixante ans, ma chère, dans cette vallée de larmes, sans profit pour mon expérience.

Venons-en à lundi. J’ai regardé les annonces des départs, et j’ai appris qu’un steamer quitte Liverpool pour le Brésil, mardi prochain. Rien ne peut être plus commode. Nous nous embarquerons pour votre voyage sous les yeux mêmes du révérend. Voici comment vous allez procéder.

À une heure, envoyez l’homme qui nettoie les couteaux et les fourchettes chercher un cab ; quand il l’aura amené à la porte, qu’il aille en chercher un autre dans lequel il attendra lui-même au coin de la place. Que la bonne (toujours dans vos vêtements) monte avec les malles nécessaires dans le premier cab ; elle le fera diriger vers le terminus du North Western[10]. Lorsqu’elle sera partie, glissez-vous dans la seconde voiture et venez me rejoindre à Bayswater. Nos espions suivront sans doute la première, parce qu’ils l’auront vue attendre à la porte, mais la seconde leur échappera, parce qu’ils ne l’auront pas vue. Lorsque la bonne aura gagné la station, et fait de son mieux pour disparaître dans la foule (j’ai choisi dans ce but le train de 2 h 10), vous serez en sûreté avec moi. Et alors, qu’ils s’aperçoivent ou non que la fille n’est pas réellement partie pour Liverpool, ce sera de peu d’importance. Ils auront perdu votre trace et pourront suivre votre doublure partout dans Londres, s’ils le veulent. Elle a mes instructions ; elle devra laisser ses malles vides arriver seules jusqu’au bureau des Objets trouvés, se rendre chez ses amis de la City, et y rester jusqu’à ce que j’aie besoin d’elle. Et quel est le but de tout ceci ?

Ma chère Lydia, c’est votre sécurité (et la mienne). Nous pouvons réussir comme nous pouvons échouer à convaincre le clergyman de votre départ pour le Brésil. Si nous y parvenons, nous n’avons plus rien à craindre de sa part ; si nous échouons, il avertira le jeune Armadale de se méfier d’une femme ayant les traits de ma bonne, non les vôtres. Dans ce cas, la Miss Gwilt qu’il décrira comme ayant glissé entre ses doigts ici sera si différente de la Miss Gwilt établie à Thorpe-Ambrose que tout le monde sera convaincu qu’il y a seulement similitude de noms.

Que dites-vous à présent de l’amélioration que j’ai apportée à votre idée ? Ma cervelle est-elle aussi faible que vous le pensiez en m’écrivant ? Ne croyez pas cependant que je sois si glorieuse de mon ingéniosité. Des tours plus intelligents que celui-là sont quotidiennement joués au public par les chevaliers de l’industrie, et racontés dans les journaux. Je veux seulement vous montrer que mon aide n’est pas moins nécessaire au succès de la spéculation Armadale maintenant que lorsque je fis nos premières et importantes découvertes au moyen du jeune homme de l’agence d’investigations privées de Shadyside Place.

Je n’ai rien de plus à vous dire, que je sache, excepté que je vais partir à l’instant pour notre nouveau logement avec une caisse à mon nouveau nom. Les derniers moments de mère Oldershaw, marchande de toilettes, approchent, et la naissance de la respectable caution de Miss Gwilt, Mrs. Mandeville, aura lieu dans un cab d’ici à cinq minutes. Je crois que je suis restée jeune de cœur, car je suis tout à fait amoureuse de mon nom romanesque ; il résonne presque aussi bien que celui de Mrs. Armadale de Thorpe-Ambrose, n’est-il pas vrai ?

Bonne nuit, ma chère, je vous souhaite des rêves agréables. Si quelque accident arrivait d’ici à lundi, écrivez-moi immédiatement par la poste. Si rien de fâcheux ne survient, vous m’aurez rejointe assez tôt pour les investigations que pourra faire le major. Mes dernières recommandations sont : ne sortez pas, et ne vous risquez pas près des fenêtres donnant sur la rue.

Votre affectionnée,

M.O.

VI

Midwinter se métamorphose

Vers midi, le 21, Miss Milroy se promenait dans le jardin du cottage, dégagée de ses obligations dans la chambre de la malade par une légère amélioration de l’état de santé de sa mère. Tout à coup, son attention fut attirée par un bruit de voix dans le parc. Elle reconnut immédiatement la première pour être celle d’Allan ; l’autre lui était inconnue. Elle écarta les branches d’un arbuste, près de la palissade du jardin, et vit Allan s’approcher du cottage en compagnie d’un homme petit, brun et mince qui riait et parlait très haut avec une grande animation. Miss Milroy courut aussitôt vers la maison pour avertir son père de l’arrivée du jeune squire, ajoutant qu’il amenait un étranger très bruyant avec lui, probablement l’ami dont on leur avait parlé.

La fille du major avait-elle deviné juste ? Le compagnon gai et bavard du jeune Armadale était-il bien le timide, le morose Midwinter des anciens jours ? C’était bien lui. En présence d’Allan, ce matin même, un changement extraordinaire avait transformé l’ami d’Allan.

Lorsque Midwinter était entré dans la salle à manger, après avoir lu la lettre singulière du révérend, Allan était trop occupé pour faire attention à lui. La difficulté non encore résolue de choisir le jour du dîner des fermages venait de lui être soumise de nouveau et, sur les conseils du maître d’hôtel, il l’avait fixé au 28 du mois. C’est seulement en se tournant vers son ami, pour lui faire remarquer l’espace de temps considérable que ce nouvel arrangement leur laissait pour étudier les livres du régisseur, qu’Allan avait remarqué le changement dans la physionomie de Midwinter. Il lui en avait fait la remarque avec sa légèreté habituelle, et avait reçu en retour une réponse brusque et désobligeante. Tous les deux avaient déjeuné sans la cordialité habituelle, et le repas s’était achevé tristement, jusqu’au moment où Midwinter avait rompu le silence par un accès de gaieté, lequel avait révélé à Allan un nouveau côté du caractère de son ami.

En cela, le jeune squire se trompait encore. Ce n’était pas une nouvelle facette de la personnalité de Midwinter qui s’offrait au regard, c’était seulement un nouvel aspect de la sempiternelle lutte que le jeune homme menait avec lui-même.

Irrité d’avoir été trahi par son visage, sentant les yeux d’Allan fixés sur lui, et redoutant les questions qu’il pouvait lui poser, Midwinter avait voulu lui faire oublier à toute force l’impression que l’altération de ses traits avait produite par un de ces efforts que sa nature nerveuse et féminine lui rendait plus faciles qu’à tout autre. Convaincu qu’il était que la fatalité s’avançait vers eux depuis la découverte du révérend dans les jardins de Kensington, l’esprit manifestement plein de la conviction renaissante que la prédiction de son père mourant se réalisait à présent pour le séparer de la seule créature humaine à laquelle il était attaché, envahi par la peur de voir s’accomplir la vision du rêve d’Allan avant que ce jour où les deux Armadale se trouvaient réunis s’achevât, subissant plus fort qu’il ne l’avait jamais subi le joug de cette triple étreinte née de ses propres superstitions, il voulait, dans un effort désespéré, rivaliser devant Allan de gaieté et de bonne humeur avec Allan lui-même.

Il se mit à causer et à rire. Il présentait son assiette à tous les plats sans exception qui lui étaient offerts ; il faisait des plaisanteries stupides et racontait des histoires absurdes. Il commença par étonner Allan, il finit par l’amuser. Il encouragea ses confidences au sujet de Miss Milroy et éclata de rire quand Allan lui eut révélé ses nouvelles vues sur le mariage, au point que les domestiques durent croire que l’étrange ami de leur maître devenait fou. Il accepta avec empressement la proposition d’Allan d’être présenté à Miss Milroy afin de la juger par lui-même.

Et tous deux partirent pour le cottage, Midwinter de plus en plus bruyant, faisant montre de cet aplomb, de cette audace maladroite et déplacée dont seuls sont capables les timides.

Ils furent reçus dans le parloir par la fille du major, qui précédait son père. Allan allait lui présenter son ami selon les formes habituelles. À son grand étonnement, Midwinter lui coupa la parole et s’adressa lui-même à Miss Milroy avec un air confiant, un sourire hardi, une aisance gauche et déplaisante ; sa gaieté artificielle, fouettée depuis le matin et de plus en plus effervescente, dépassait toutes les bornes, il causait et regardait avec cette liberté exagérée qui est la conséquence inévitable des efforts faits par un homme résolu à vaincre sa timidité. Il se jeta dans des phrases et des compliments sans fin. Ses regards se portaient tour à tour de Miss Milroy à Allan, et il déclara en riant qu’il comprenait pourquoi les promenades matinales de son ami avaient toujours lieu dans la même direction. Il la questionna sur la santé de sa mère, et interrompit ses réponses par des remarques contradictoires sur le temps. Elle devait trouver la journée insupportablement chaude, il enviait sa fraîche robe de mousseline.

Le major entra.

Avant qu’il pût dire deux mots, Midwinter l’attaqua avec la même familiarité et la même débauche de paroles. Il exprima son intérêt pour la santé de Mrs. Milroy en des termes qui eussent été excessifs sur les lèvres d’un ami de la famille. Il s’embarrassa dans des excuses sans fin pour le dérangement causé au major dans ses travaux. Il cita les récits extravagants d’Allan sur la pendule et témoigna son impatience de la voir, dans des termes plus extravagants encore.

Il parla avec emphase de l’horloge de Strasbourg, dont il avait lu la description, et plaisanta sur les figures automatiques qu’elle met en mouvement, sur la procession des douze apôtres qui se promènent à midi, et sur le coq qui chante à l’apparition de saint Pierre. Et tout cela, devant un homme qui avait étudié chaque rouage de ce mécanisme et passé des années entières à essayer de l’imiter.

— J’ai appris que vous avez surpassé le nombre des apôtres et le chant du coq ! s’écria-t-il avec le ton et l’aisance d’un ami qui a le privilège de bannir toute cérémonie ; et je meurs absolument, major, du désir de voir votre étonnante pendule !

Le major Milroy était entré l’esprit préoccupé, comme de coutume, par ses travaux. Mais la familiarité inconvenante de Midwinter le rappela immédiatement à lui-même et lui rendit toutes ses ressources d’homme du monde.

— Excusez-moi de vous interrompre, dit-il à Midwinter. J’ai vu l’horloge de Strasbourg, et il me paraît tout à fait absurde, et vous me pardonnerez de m’exprimer ainsi, de comparer mes faibles essais à ce chef-d’œuvre. Il n’y a rien de pareil au monde !

Il s’arrêta pour modérer son propre enthousiasme. L’horloge de Strasbourg était, pour le major Milroy, ce que le nom de Michel-Ange était pour sir Joshua Reynolds[11].

— La bonté de Mr. Armadale l’a fait exagérer un peu, continua-t-il, sans tenir compte d’une autre tentative de Midwinter pour prendre la parole. Mais comme il se trouve un point de ressemblance entre ce merveilleux ouvrage et le mien, puisque tous les deux donnent le meilleur d’eux-mêmes à midi, et comme cette heure est sur le point de sonner, si vous désirez visiter mon atelier, monsieur Midwinter, il vaut mieux que je vous en montre le chemin le plus tôt possible.

Il ouvrit la porte et s’excusa auprès du jeune homme, avec une cérémonie affectée, de le précéder hors de la chambre.

— Que pensez-vous de mon ami ? murmura Allan à Miss Milroy, en suivant à quelques pas le major.

— Faut-il vous dire la vérité, monsieur Armadale ?

— Certes !

— Eh bien, il ne me plaît pas du tout.

— C’est le meilleur et le plus digne camarade qui soit au monde ! se récria impétueusement Allan. Il vous plaira, quand vous le connaîtrez mieux, j’en suis certain !

Miss Milroy fit une petite moue, indiquant une suprême indifférence pour Midwinter et une surprise coquette du plaidoyer d’Allan sur le mérite de son ami.

« N’a-t-il rien de plus intéressant à me dire que cela, se dit-elle, après avoir embrassé ma main deux fois hier matin ? »

Ils arrivèrent dans l’atelier avant qu’Allan pût aborder un sujet plus attrayant. Là, sur une boîte en bois grossier, laquelle renfermait évidemment le mouvement, reposait la merveilleuse pendule. Le cadran était couronné par un entablement en verre placé sur une rocaille en chêne sculpté, et sur le faîte apparaissait l’inévitable allégorie du Temps, avec son éternelle faux à la main. Sous le cadran se trouvait une petite plate-forme, à chaque extrémité de laquelle s’élevait une petite guérite fermée. Voilà tout ce qu’on voyait jusqu’au moment magique où la pendule sonnait douze coups.

Il était alors midi moins trois minutes, et le major Milroy saisit l’occasion d’expliquer le spectacle qu’on attendait. Dès les premiers mots son esprit fut tout entier absorbé par ce qui faisait la seule occupation de sa vie. Il se tourna vers Midwinter, qui avait continué de bavarder, sans plus rien de la froideur caustique qu’il lui avait témoignée quelques instants auparavant. L’individu bruyant et rustre qui avait fait intrusion dans le parloir était devenu un invité de marque dans l’atelier, car là il possédait cette vertu rédemptrice d’être un novice face aux miracles de la pendule.

— Au premier coup de midi, monsieur Midwinter, dit-il, tenez vos yeux fixés sur le Temps ; il agitera sa faux et l’inclinera vers l’entablement. Vous verrez alors une petite carte imprimée qui vous donnera le quantième du mois et le jour de la semaine. Au dernier coup de midi, le Temps relèvera sa faux et le carillon se mettra en marche. Au carillon succédera un air, la marche favorite de mon vieux régiment, et alors viendra la représentation finale. Les guérites s’ouvriront en même temps. De l’une sortira une sentinelle, de l’autre un caporal et deux soldats ; ils traverseront la plate-forme pour relever la garde et disparaîtront en laissant la sentinelle à son poste. Je dois vous demander votre indulgence pour la dernière partie de l’exercice. Le mécanisme devient assez compliqué, et il y a quelques défauts ; je suis honteux de l’avouer, je n’ai pas encore réussi à les corriger comme je le désirerais. Quelquefois les figures vont de travers, quelquefois tout se passe très bien. J’espère qu’elles feront de leur mieux pour mériter votre approbation.

Au moment où le major placé près de sa pendule disait ces derniers mots, ses trois auditeurs réunis à l’autre bout de la chambre virent les deux aiguilles marquer midi. Le premier coup se fit entendre, et le Temps, exact au signal, inclina sa faux. Le quantième du mois et le jour de la semaine parurent sur la carte à travers la vitre. Midwinter applaudit si bruyamment à cette vue que ses exclamations furent interprétées par Miss Milroy comme une raillerie déplacée. Allan, voyant qu’elle paraissait offensée, s’approcha de son ami et lui donna un coup de coude. Pendant ce temps, la pendule continuait son manège. Au dernier coup de midi, le Temps releva sa faux, le carillon se fit entendre, et l’air de la marche favorite du major lui succéda ; la représentation finale de la relève de la garde s’annonça par un tremblement préliminaire dans les guérites et par la disparition subite du major derrière la pendule. Le spectacle commença par l’ouverture de la guérite de droite, aussi ponctuellement qu’on pouvait le désirer. L’autre porte fut moins obéissante ; elle resta obstinément fermée. Ignorant cet embarras dans la marche de la cérémonie, le caporal et ses deux soldats exécutèrent leur consigne avec une tenue parfaite ; ils traversèrent la plate-forme en tremblant de tous leurs membres et vinrent se heurter à la porte fermée de la seconde guérite ; ils ne produisirent pas la plus petite impression sur la sentinelle invisible qui devait être à l’intérieur. Un cliquetis intermittent indiqua que les clefs et les outils du major étaient fort occupés. Le caporal et ses deux hommes revinrent tout à coup, retraversèrent la plate-forme et s’enfermèrent avec bruit chez eux. Au même instant, l’autre porte s’ouvrit pour la première fois, et la sentinelle réfractaire apparut avec le plus grand sang-froid à son poste pour qu’on vînt la relever. Elle dut attendre. Rien n’arriva de l’autre côté, sinon un bruit à l’intérieur, comme si le caporal et ses soldats étaient impatients de sortir. Le cliquetis des outils du major se fit encore entendre. Le caporal et ses hommes, rendus soudain à la liberté, sortirent en grande hâte et retournèrent avec fureur sur la plate-forme. Si prompts qu’ils fussent cependant, l’incorrigible sentinelle de l’autre côté se montra plus vive encore. Elle disparut comme l’éclair dans sa boîte ; la porte se referma sur elle, et le caporal et ses hommes s’y cognèrent pour la seconde fois.

Le major, sortant alors de derrière la pendule, demanda candidement aux spectateurs de vouloir bien lui dire si quelque chose avait été de travers ? L’absurdité fantastique du spectacle, accrue par la gravité de l’artiste, était si irrésistiblement comique que les visiteurs éclatèrent de rire ; Miss Milroy elle-même, malgré tout le respect qu’elle avait pour son père, ne put s’empêcher de partager l’hilarité provoquée par la catastrophe des petits automates. Mais il y a des limites même au rire, et ces limites furent si outrageusement dépassées par l’un des assistants que l’effet en fut de rendre instantanément muets les deux autres. La fausse gaieté de Midwinter avait atteint le délire au moment où les exercices de la pendule touchaient à leur fin. Son rire était convulsif, inextinguible. Miss Milroy se recula effrayée, et le major se tourna vers lui avec un regard qui disait clairement : « Sortez ! »

Allan, spontanément mais avec sagesse pour une fois, saisit Midwinter par le bras et l’entraîna de force dans le jardin, et de là dans le parc.

— Bon Dieu ! qu’est-ce qui vous arrive ? s’écria-t-il en s’éloignant de quelques pas, alarmé de la figure de son ami.

Mais Midwinter se trouvait dans l’incapacité de répondre. Son hystérie avait atteint un tel paroxysme qu’il passait d’un extrême à l’autre, sanglotant à présent, appuyé contre un arbre, presque suffoqué et la main étendue vers Allan pour lui demander de lui donner le temps de se reprendre.

— Vous auriez mieux fait de m’abandonner dans ma maladie, dit-il faiblement dès qu’il put parler. Je suis fou et malheureux, mon ami, et jamais je ne guérirai. Retournez là-bas et dites-leur de me pardonner, j’ai trop honte d’y aller moi moi-même. Je ne sais comment cela est arrivé. Je ne puis qu’implorer votre pardon et le leur.

Il tourna vivement la tête de l’autre côté, pour cacher son visage.

— Ne restez pas ici, dit-il, ne me regardez pas. Cela va passer.

Allan cependant hésitait ; il le pria affectueusement de lui permettre de le reconduire à la maison. Ce fut inutile.

— Vous me brisez le cœur avec votre bonté, s’écria douloureusement Midwinter. Pour l’amour de Dieu, laissez-moi seul !

Allan retourna au cottage, et intercéda pour son ami avec une chaleur et une simplicité qui lui valurent l’estime du major mais qui furent bien loin de produire la même impression sur sa fille. Le commencement d’affection qu’elle avait déjà pour Allan, sans le savoir, la rendait jalouse de son ami.

« Est-ce absurde ! Que nous importe cet homme ? » pensa-t-elle avec dépit.

— Vous serez assez bon pour suspendre votre opinion, n’est-ce pas, major Milroy ? dit Allan de sa voix la plus amicale en prenant congé.

— Mais bien évidemment ! répondit le major qui lui serra cordialement la main.

— Et vous aussi, Miss Milroy ?

Celle-ci lui fit un salut froid et cérémonieux :

— Mon opinion, monsieur Armadale, est de peu d’importance.

Allan quitta le cottage, tristement surpris de la soudaine froideur de Miss Milroy. Sa grande idée de se concilier le voisinage en acquérant le statut sérieux d’homme marié se modifia quelque peu tandis qu’il fermait derrière lui la porte du jardin. La vertu appelée prudence et le squire de Thorpe-Ambrose firent à cette occasion, et pour la première fois, connaissance, et Allan, se précipitant la tête la première dans la voie du progrès moral, résolut en cet instant de ne rien précipiter.

Un homme qui entreprend de s’amender ne doit pas s’attendre à en tirer autre chose qu’un profit moral, car la vertu est à elle-même sa propre récompense. Et encore n’est-ce pas toujours ainsi : le chemin du progrès, en effet, aussi respectable qu’il soit, est bien mal éclairé ! Il semblait que le découragement de Midwinter eût gagné Allan. En rentrant chez lui, il commença, lui aussi, à douter, de façon différente et pour d’autres raisons, si la vie à Thorpe-Ambrose s’annonçait aussi plaisante qu’il l’avait d’abord cru.

VII

Le complot se noue

Deux messages attendaient Allan à son retour chez lui. L’un avait été laissé par Midwinter : il était sorti pour une longue promenade, et Mr. Armadale ne devait pas être inquiet s’il rentrait tard dans l’après-midi. L’autre message venait « d’une personne de l’étude de Mr. Pedgift ». Elle s’était présentée à l’heure qui lui avait été indiquée, pendant que les deux amis rendaient visite au major.

« Mr. Bashwood offrait ses respects et aurait l’honneur de revenir voir Mr. Armadale dans la soirée ».

Vers cinq heures, Midwinter rentra pâle et silencieux. Allan se hâta de l’assurer que la paix était faite au cottage ; puis, pour changer de sujet, il parla du message de Mr. Bashwood. Midwinter avait l’esprit si préoccupé ou si paresseux qu’il parut à peine se souvenir de ce nom. Allan fut obligé de lui rappeler que Bashwood était, le vieux clerc que Mr. Pedgift lui envoyait pour l’instruire de ses devoirs de régisseur. Il écouta sans faire aucune remarque et se retira dans sa chambre pour se reposer jusqu’au dîner.

Livré à lui-même, Allan se rendit dans la bibliothèque pour essayer de tuer le temps. Il ôta plusieurs volumes des rayons, en feuilleta quelques-uns et ce fut tout. Miss Milroy venait toujours se placer entre le lecteur et son livre. Le souvenir de son salut cérémonieux et de la froideur de ses dernières paroles, quelque effort qu’il fît pour le repousser, se représentait sans cesse à son esprit. Il se sentit de plus en plus anxieux de rentrer en grâce à mesure que l’heure s’écoulait.

Retourner au cottage ce jour-là et demander à la jeune demoiselle s’il avait été assez malheureux pour lui déplaire était chose impossible. Lui poser la question par écrit, avec l’élégance de style nécessaire, lui sembla, après plusieurs tentatives infructueuses, au-dessus de ses capacités littéraires. Il fit alors un tour ou deux dans la pièce, la plume dans la bouche, et se décida pour l’expédient le plus diplomatique (qui se trouvait dans ce cas être aussi le plus facile), qui consistait à écrire à Miss Milroy aussi cordialement que si rien n’était arrivé et à juger de la place qu’il occupait dans ses bonnes grâces par la réponse qu’elle lui enverrait. Une invitation quelconque, incluant son père, bien entendu, mais adressée à elle personnellement, était tout ce qu’il pouvait trouver de mieux à cet effet, car cela l’obligeait à répondre. Mais une nouvelle difficulté surgissait ici : de quelle nature devait être l’invitation ? Il ne fallait pas songer à un bal dans l’état des relations du propriétaire de Thorpe-Ambrose avec la noblesse du voisinage. Un dîner, sans dame âgée pour recevoir Miss Milroy, excepté Mrs. Gripper, qui ne pouvait lui faire les honneurs que de sa cuisine, était également hors de question. Quelle autre chose inventer, alors ? Ne craignant jamais de demander conseil quand il croyait en avoir besoin, Allan, qui se trouvait à bout de ressource, sonna et stupéfia le domestique qui répondit à son appel, en lui demandant comment les précédents habitants de Thorpe-Ambrose avaient l’habitude de se distraire, et quelles sortes d’invitations ils envoyaient d’ordinaire à leurs voisins.

— La famille faisait comme le reste de la noblesse, monsieur, dit l’homme en regardant son maître avec un ébahissement sans bornes ; elle donnait des dîners et des bals et, en été, par de beaux temps comme celui-ci, monsieur, elle organisait des parties de campagne et des pique-niques…

— C’est juste ce qu’il faut ! s’écria Allan, un pique-nique lui plaira mieux que tout. Richard, vous êtes un homme précieux, vous pouvez disposer.

Richard se retira et son maître saisit vivement la plume :

 

Chère Miss Milroy,

Depuis que je vous ai quittée, il m’est venu à l’esprit que nous devrions avoir un pique-nique. Un peu de changement et de distraction vous serait tout à fait nécessaire après avoir été enfermée si longtemps dans la chambre de Mrs. Milroy. Un pique-nique offre l’un et l’autre. Le major consentirait-il à ce pique-nique et voudrait-il en être ? Si vous avez dans le voisinage des amis que cela puisse amuser, invitez-les aussi, je vous prie, car je ne connais personne. Ne vous inquiétez de rien, j’accepterai tout le monde ; vous choisirez le jour et l’endroit où nous pourrons pique-niquer, ce dont je me fais une grande fête.

Croyez-moi votre dévoué,

ALLAN ARMADALE.

 

En lisant cette épître avant de la cacheter, Allan dut honnêtement admettre cette fois qu’elle n’était pas absolument irréprochable.

« Pique-nique revient un peu trop souvent, se dit-il. Mais qu’importe ! Si l’idée lui plaît, elle ne me querellera pas pour si peu ».

Il envoya immédiatement porter la lettre, avec stricte injonction au messager d’attendre une réponse.

Une demi-heure après, la réponse arriva sur papier glacé, sans aucune rature, toute parfumée et soigneusement écrite.

Le spectacle de la vérité nue est un de ceux devant lesquels la délicatesse innée de l’esprit féminin semble se révolter instinctivement. La charmante correspondante d’Allan venait d’accomplir un retournement de situation comme on en a rarement vu. Machiavel lui-même n’eût jamais soupçonné, à lire la lettre de Miss Milroy, combien elle s’était repentie de sa vivacité à l’égard du jeune squire dès qu’il l’avait quittée et quelle joie extravagante avait été la sienne quand son invitation lui avait été remise. Sa lettre était celle d’une jeune demoiselle exemplaire, dont toutes les émotions sont enfermées avec soin sous la clef paternelle, émotions que l’on sort selon que l’occasion l’exige. « Papa » revenait aussi fréquemment dans la réponse de Miss Milroy que « pique-nique » dans l’invitation d’Allan. « Papa » avait eu la bonté, comme Mr. Armadale, de vouloir bien lui procurer un peu de changement et de distraction, et avait consenti à rompre ses habitudes tranquilles pour se joindre au pique-nique. Avec le consentement de « papa », elle acceptait donc la proposition de Mr. Armadale et, à la suggestion de « papa », elle se permettrait d’amener deux amis à eux, récemment établis à Thorpe-Ambrose, une dame veuve et son fils. Ce dernier était dans les ordres et d’une santé délicate. Si le mardi suivant convenait à Mr. Armadale, ce jour serait aussi celui de « papa » comme étant le premier dont il pût disposer à cause de quelques réparations nécessaires à faire à sa pendule. Elle laissait le reste, par l’avis de « papa », entièrement aux soins de Mr. Armadale, et elle joignait ses compliments à ceux de « papa ». Signé ELEANOR MILROY.

Qui eût jamais pensé que l’auteur de cette lettre avait sauté de joie quand l’invitation d’Allan était arrivée ? Qui eût jamais imaginé qu’il y avait déjà une note à ce sujet dans le journal de Miss Milroy à la date de ce jour : « la plus douce, la plus aimée lettre de qui je sais ; je ne veux jamais lui faire de peine à l’avenir ». Quant à Allan, il était charmé du succès de sa manœuvre. Miss Milroy avait accepté son invitation, donc Miss Milroy n’était pas fâchée. Il eût bien voulu causer de cet échange épistolaire avec son ami, pendant le dîner, mais il y avait quelque chose dans le visage de Midwinter et dans ses manières qui l’avertit de ne pas reprendre encore le pénible sujet de leur visite au cottage. Tous deux évitèrent d’un consentement tacite tout ce qui pouvait se rapporter à Thorpe-Ambrose. Il ne fut pas même question de la visite de Mr. Bashwood, qui devait avoir lieu dans la soirée. La conversation roula tout entière sur leurs sempiternels sujets d’antan, les bateaux et la navigation. Quand le maître d’hôtel quitta son service, il avait la tête pleine de questions nautiques et ne put s’empêcher d’interroger les autres domestiques pour savoir ce qu’ils pensaient des mérites comparés du « vent debout » et du « vent arrière », d’une « goélette » et d’un « brick ».

Les deux jeunes gens étaient restés à table plus longtemps que de coutume. Lorsqu’ils allèrent au jardin fumer leurs cigares, le crépuscule de cette soirée d’été tombait gris et blafard sur les pelouses et sur les plates-bandes en fleurs, et rétrécissait autour d’eux par degrés le cercle de l’horizon, qui s’effaçait lentement. La rosée força les deux amis à se rendre sur un terrain plus sec devant la maison.

Ils s’approchaient du sentier menant dans la plantation, quand ils virent tout à coup glisser devant eux, à travers le feuillage, une forme noire, une ombre se mouvant avec lenteur dans la lumière douteuse du soir. Midwinter sursauta, et les nerfs pourtant moins délicats de son ami furent un moment ébranlés.

— Qui diable êtes-vous ? cria Allan.

L’ombre découvrit sa tête et fit un pas vers eux. Midwinter s’avança à son tour, et regarda attentivement l’inconnu : c’était l’homme aux manières timides et aux vêtements de deuil auquel il avait demandé le chemin de Thorpe-Ambrose au croisement des trois routes.

— Qui êtes-vous ? répéta Allan.

— Je vous demande humblement pardon, monsieur, murmura l’inconnu, en reculant dans la plus grande confusion ; les domestiques m’ont dit que je trouverais Mr. Armadale…

— Quoi ! Êtes-vous Mr. Bashwood ?

— Oui, s’il vous plaît, monsieur.

— Je vous demande pardon de vous avoir parlé si rudement, dit Allan, mais le fait est que vous m’avez presque effrayé. Je suis celui que vous demandez. Couvrez-vous, je vous prie ; voici mon ami, Mr. Midwinter, qui a besoin de vos conseils.

— Une présentation entre nous est presque inutile, dit Midwinter. J’ai rencontré Mr. Bashwood lors d’une promenade, il y a quelques jours, et il a été assez bon pour m’indiquer ma route.

— Remettez votre chapeau, réitéra Allan à Mr. Bashwood.

Celui-ci, toujours tête nue, s’inclinait silencieusement tour à tour devant chacun des jeunes gens.

— Mon bon monsieur, couvrez-vous donc, et laissez-moi vous montrer le chemin de la maison. Pardonnez-moi ma remarque, dit encore Allan au nouveau venu, qui dans sa confusion venait de laisser son chapeau tomber au lieu de le placer sur sa tête, mais vous me semblez un peu souffrant. Un verre de bon vin avant de travailler avec mon ami ne vous fera point de mal. À propos, Midwinter, à quel endroit avez-vous rencontré Mr. Bashwood ?

— Je ne connais pas suffisamment les environs pour vous le dire. Il me faut vous renvoyer à Mr. Bashwood.

— Eh bien, où donc était-ce ? demanda Allan un peu abruptement pour essayer de mettre l’homme à son aise, tandis que tous trois se dirigeaient vers la maison.

La timidité congénitale de Mr. Bashwood se transforma littéralement, sous l’effet de la question d’Allan, en un flot de paroles, identique à celui sous lequel il avait noyé Midwinter le jour de leur première rencontre.

— C’était sur la route, Monsieur, commença-t-il, en s’adressant alternativement à Allan, à qui il donnait respectueusement du Monsieur tout court, et à Midwinter qu’il désignait par son patronyme. Je veux dire, s’il vous plaît, sur la route de Little Gill Beck. Un drôle de nom, monsieur Midwinter, et un singulier endroit ; je ne parle pas du village, je parle seulement des environs. Je vous demande pardon, je veux dire les Broads, au-delà encore. Peut-être aurez-vous entendu parler des Norfolk Broads, Monsieur ? Ce qu’ils appellent lacs dans les autres parties de l’Angleterre, nous appelons cela les Broads par ici. Ils sont très nombreux. Je pense qu’ils valent la peine d’être visités. Vous auriez vu le premier d’entre eux, monsieur Midwinter, si vous aviez marché quelques milles plus loin que l’endroit où je vous ai rencontré. Les Broads sont remarquablement nombreux, Monsieur, situés entre Thorpe-Ambrose et la mer ; à environ trois milles de la mer, monsieur Midwinter… à environ trois milles. Ordinairement peu profonds, Monsieur, avec des rivières courant de l’un à l’autre. Magnifiques ! solitaires !… Tout à fait un pays d’eau, monsieur Midwinter. On va souvent en excursion pour les visiter : des tours en bateau. C’est absolument comme un réseau de lacs, ou peut-être – pour être plus correct – d’étangs. La chasse y est belle par temps froid. Les oiseaux sauvages y sont très nombreux. Oui, les Broads valent la peine d’une visite, monsieur Midwinter, la prochaine fois que vous irez par là. La distance d’ici à Little Gill Beck, et de Little Gill Beck à Cirdler Broad, qui est le premier auquel vous arrivez, n’est pas ensemble de plus…

Dans son embarras pour se taire, il eut probablement continué de causer des Norfolk Broads tout le reste de la soirée, si l’un de ses auditeurs ne l’eût interrompu sans cérémonie.

— Peut-on se rendre aux Broads en voiture et être revenu dans la journée ? demanda Allan, en pensant que, dans ce cas, l’endroit du pique-nique était tout trouvé.

— Oh ! oui, Monsieur, on le peut facilement, et c’est une charmante promenade !

Ils étaient arrivés aux marches du perron. Allan passa le premier, et invita Midwinter et Mr. Bashwood à le suivre dans la bibliothèque, où il y avait une lampe allumée. Dans l’intervalle qui se passa avant que l’on apportât les digestifs, Midwinter examina cette nouvelle connaissance, que le hasard lui avait fait rencontrer sur la route, avec un singulier mélange de compassion et de méfiance ; sa compassion grandissait malgré lui, tandis que la méfiance s’affaiblissait en dépit des efforts qu’il faisait pour persister dans ce sentiment. Il regardait le misérable vieillard, perché gauchement sur le bord de sa chaise, inquiet, fébrile, serré dans ses habits noirs râpés, les yeux larmoyants, sa vieille et honnête perruque, son col de mohair, ses fausses dents incapables de tromper qui que ce fût ; le pauvre homme restait là aussi dans une attitude gênée, tantôt évitant la lumière de la lampe, tantôt sursautant au bruit de la voix sonore d’Allan. Une créature ayant les rides de soixante années sur le visage et la timidité d’un enfant en présence d’étrangers était, certes, un objet de pitié si jamais il en fut !

— Quelles que soient les choses qui vous effraient par ailleurs, monsieur Bashwood, cria Allan, en lui versant un verre de vin, n’ayez pas peur de celle-ci. Il n’y aurait pas l’ombre d’un mal de tête dans tout une barrique de ce vin-là ! Mettez-vous à votre aise ! Je vous laisse avec Mr. Midwinter pour que vous causiez ensemble de vos affaires. Tout repose entre les mains de mon ami ! Il agit pour moi et décide de toutes choses en maître.

Il dit ces mots avec un calme tout à fait inaccoutumé et, sans autre explication, se dirigea d’un trait vers la porte. Midwinter, assis tout près de là, remarqua l’expression de son visage. Si aisé qu’il fût de gagner les bonnes grâces d’Allan, Mr. Bashwood avait manifestement échoué à s’attirer sa bienveillance.

Les deux hommes si étrangement assortis restèrent donc ensemble ; tout les éloignait en apparence, et pourtant ils semblaient irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, par ces ressemblances magnétiques de tempérament, qui sautent par-dessus toute différence d’âge ou de position et bravent les incompatibilités apparentes d’esprit, et de caractère.

Dès qu’Allan eut quitté la pièce, cette force cachée qui œuvre dans les ténèbres commença doucement à rapprocher ces deux hommes, malgré le désert social qui jusqu’à ce jour s’étendait entre eux.

Midwinter aborda le premier le sujet de l’entrevue.

— Puis-je vous demander, dit-il, si l’on vous a instruit de ma position ici, et si vous savez pourquoi j’ai besoin de votre aide ?

Mr. Bashwood, toujours hésitant et timide mais manifestement soulagé par le départ d’Allan, s’enfonça davantage sur sa chaise et s’aventura à goûter modestement au vin servi devant lui.

— Oui, monsieur, répondit-il. Mr. Pedgift m’a informé de tout, au moins – je pense que je puis parler ainsi – de toutes les circonstances. Je dois vous instruire, vous conseiller, devrais-je peut-être dire…

— Non, monsieur Bashwood. La première expression était plus juste. J’ignore tout des devoirs que je suis appelé à remplir par la bonté de Mr. Armadale. Si je comprends bien, il n’y a pas à mettre en doute votre capacité à m’instruire, puisque vous-même avez occupé une place de régisseur. Puis-je vous demander dans quelle famille ?

— Chez sir John Mellowship, monsieur, dans l’ouest du Norfolk. Peut-être désireriez-vous – je l’ai sur moi – voir mon certificat ? Sir John aurait pu agir avec plus de bonté avec moi, mais je n’ai pas à me plaindre ; c’est fini et passé maintenant !

Ses yeux larmoyants parurent encore plus humides, et le tremblement de ses mains gagna ses lèvres lorsqu’il sortit une vieille lettre jaunie de son portefeuille et la posa ouverte sur la table.

Le certificat était très bref et très froid, mais cependant suffisant. Sir John jugeait de son devoir de dire qu’il n’avait aucun reproche à faire à son régisseur ni sous le rapport de la moralité ni sous celui de la probité. Si la situation domestique de Mr. Bashwood avait été compatible avec l’accomplissement de ses devoirs sur la propriété, sir John eût été heureux de le garder. Mais les embarras résultant de l’état personnel des affaires de Mr. Bashwood avaient rendu son service auprès de sir John difficile, et pour cette raison, pour cette raison seulement, lui et Mr. Bashwood s’étaient séparés. C’était tout. Midwinter, en lisant ces dernières lignes, se souvint d’un autre certificat encore en sa possession, celui que le sous-maître malade avait emporté de l’école. Sa superstition, qui lui faisait redouter tout événement nouveau se produisant à Thorpe-Ambrose, continuait plus obstinément que jamais de le prévenir contre l’homme qu’il avait devant lui. Mais lorsqu’il voulut formuler ses doutes de vive voix, le cœur lui manqua et il rendit la lettre sans rien dire.

Ce silence soudain sembla perturber Mr. Bashwood. Il goûta encore son vin et, sans toucher à sa lettre, se répandit en un flot de paroles, comme si le silence lui pesait.

— Je suis prêt à répondre à toutes les questions, monsieur, dit-il. Mr. Pedgift m’a dit que je devais m’attendre à être interrogé, car, bien probablement, ni vous ni Mr. Armadale ne jugerez le certificat suffisant. Sir John ne dit pas – il aurait pu s’exprimer avec plus de bonté, mais je ne me plains pas – de quelle nature furent les embarras qui me firent perdre ma place. Peut-être désireriez-vous savoir…

Il s’arrêta, parut confus, regarda la lettre et se tut.

— Si mes intérêts seuls étaient en jeu dans cette affaire, reprit Midwinter, le certificat me satisferait pleinement, je vous assure. Mais pendant que j’apprendrai mes nouvelles fonctions, la personne qui m’enseigne sera de fait le véritable gérant des terres de mon ami. Je suis vraiment fâché de vous faire parler d’un sujet qui vous est peut-être pénible, et je crains de mal m’exprimer en faisant les questions qu’il est de mon devoir de vous adresser. Pour Mr. Armadale, cependant, je dois insister et savoir quelque chose de plus, que je l’apprenne de vous-même ou de Mr. Pedgift, si vous le préférez…

Lui aussi s’arrêta embarrassé, jeta un regard au certificat et se tut.

Il y eut un autre silence. La nuit était chaude, et Mr. Bashwood, parmi ses nombreuses infortunes, avait celle de transpirer des mains. Il sortit de sa poche un misérable petit mouchoir de coton, le roula en balle et les épongea doucement l’une après l’autre, de long en large, avec la régularité d’un balancier.

— Le temps de Mr. Pedgift est trop précieux, monsieur, pour qu’il le gâche avec moi, dit-il. Je vous expliquerai moi-même ce qui doit être expliqué, si vous voulez me le permettre. J’ai été malheureux avec ma famille, chose très dure à supporter, bien que cela ne semble rien à raconter. Ma femme…

Une de ses mains serra fortement son mouchoir. Il mouilla ses lèvres sèches, sembla lutter avec lui-même et reprit :

— Ma femme, monsieur, s’est mal comportée à mon endroit ; elle m’a (je dois l’avouer) fait du tort auprès de sir John. Très peu de temps après que j’eus obtenu la place de régisseur, elle contracta, elle devint, elle prit l’habitude (je ne sais vraiment comment dire cela), l’habitude… de boire. Je ne pus l’en corriger ni empêcher que cela vînt à la connaissance de sir John. Elle s’abandonna de plus en plus à ce vice, et fatigua une ou deux fois la patience de sir John qui s’était présenté à mon bureau pour les affaires. Sir John l’excusa, sans y mettre trop de bonté, mais cependant il l’excusa. Je ne me plains pas de sir John. Je… je ne me plains plus non plus de ma femme à présent…

Il désigna du doigt le pauvre morceau de crêpe attaché à son chapeau, qu’il avait déposé par terre, dans un coin.

— Je porte son deuil, dit-il d’une voix faible. Elle est morte, il y a un an, dans l’asile de ce comté.

Sa bouche se contracta convulsivement. Il prit le verre de vin près de lui et, cette fois, le vida complètement.

— Je n’ai pas l’habitude de boire, monsieur, expliqua-t-il, ayant conscience probablement de la rougeur qui envahissait son visage sous l’effet de l’alcool mais ne voulant point perdre de vue les obligations de la politesse au milieu des tristes souvenirs qu’il évoquait.

— Je vous en prie, monsieur Bashwood, ne vous fatiguez point, ne m’en dites point davantage, dit Midwinter, reculant devant des confidences qui mettaient à nu les chagrins du pauvre homme.

— Je vous suis bien obligé, monsieur, répliqua Mr. Bashwood, mais, si je ne vous retiens pas trop longtemps, veuillez vous rappeler que les instructions que m’a données Mr. Pedgift sont très explicites. J’ai parlé de ma femme simplement parce que, si elle n’avait pas commencé par importuner sir John, les choses eussent tourné différemment…

Il s’arrêta, renonça à la phrase dans laquelle il s’était engagé et en commença une autre.

— J’ai eu seulement deux enfants, monsieur, un garçon et une fille. Ma fille est morte toute petite ; mon fils a vécu, lui, et c’est lui qui m’a fait perdre ma place. J’ai tout fait pour lui. Je l’ai placé dans une agence respectable de Londres. On ne voulait pas le prendre sans caution… Je crois que c’était imprudent, mais comme je n’avais point d’amis fortunés pour me venir en aide, je fus moi-même sa caution. Mon fils a mal tourné, monsieur. Il… peut-être me comprendrez-vous si je vous dis qu’il a agi avec malhonnêteté. Ses patrons consentirent, sur mes supplications, à le laisser aller sans le poursuivre. Je dus supplier beaucoup… J’avais une grande affection pour mon fils James, je le pris chez moi et je fis tous mes efforts pour le corriger. Il ne voulut pas rester à la maison ; il retourna à Londres ; il… je vous demande pardon, monsieur, je crains de confondre, de m’écarter de mon sujet.

— Non, non, fit Midwinter avec bonté. Si vous pensez devoir me dire cette triste histoire, racontez-la à votre manière. Avez-vous revu votre fils depuis qu’il vous a quitté ?

— Non monsieur. Il est encore à Londres, c’est tout ce que je sais. La dernière fois que j’ai entendu parler de lui, il gagnait sa vie, pas très honorablement. Il était employé dans une agence d’investigations privées de Shadyside Place.

Il dit ces mots – en apparence (au point où en était le déroulement des événements) étrangers au sujet de l’entretien, et cependant les plus importants (comme le démontrerait la suite des événements) qu’il eût encore prononcés –, il dit ces mots d’un ton distrait, en regardant autour de lui, l’air égaré, pour tâcher de retrouver le fil de son récit. Midwinter en eut compassion et vint à son secours :

— Vous me disiez, reprit-il, que c’est votre fils qui vous a fait perdre votre place. Comment cela est-il arrivé ?

— De la manière suivante, monsieur, fit Mr. Bashwood, reprenant son histoire avec une précipitation nerveuse. Ses patrons consentirent à le laisser libre… mais ils vinrent trouver sa caution ; c’était moi. Je crois qu’ils n’étaient point à blâmer, car la caution devait couvrir leur perte. Mais je ne pus tout payer sur mes économies ; il me fallut emprunter… sur ma parole, monsieur, je ne pouvais faire autrement, il me fallut emprunter. Mon créancier me pressait ; cela semble cruel, mais s’il avait besoin de son argent, je suppose que ce n’était que juste. On vendit tout chez moi, les meubles et la pierre. Je crois que d’autres gentlemen eussent dit comme sir John ; je crois bien que d’autres eussent comme lui refusé de garder un régisseur poursuivi par les huissiers et dont les meubles avaient été vendus dans le pays. Voilà comment tout s’est terminé, monsieur. Je ne vous retiendrai pas plus longtemps. Je vais vous donner l’adresse de sir John, si vous la désirez.

Midwinter refusa généreusement de se voir communiquer l’adresse.

— Merci de votre bonté, monsieur, dit Mr. Bashwood en tremblant sur ses jambes. C’est tout, je crois, excepté… excepté que Mr. Pedgift vous parlera pour moi, si vous désirez vous informer de ma conduite à son service. Je suis très obligé à Mr. Pedgift ; il est un peu rude avec moi parfois, mais s’il ne m’avait pas pris dans son étude, je crois que j’aurais dû aller à l’asile après mon départ de chez sir John. J’étais si découragé… (Il ramassa son misérable chapeau). Je ne veux point abuser de votre temps davantage, monsieur, je serai heureux de revenir, si vous désirez réfléchir avant de rien décider.

— Je n’ai pas besoin de réfléchir après ce que vous m’avez dit, répliqua Midwinter avec chaleur.

Il se rappelait le temps où il avait raconté son histoire à Mr. Brock, et avait attendu un mot généreux en retour, comme en attendait un l’homme qui était devant lui en cet instant.

— Nous sommes aujourd’hui samedi. Voulez-vous me donner ma première leçon lundi matin ? Je vous demande pardon, continua-t-il, coupant court aux expressions de reconnaissance de Mr. Bashwood, et l’arrêtant au milieu de la chambre. Il y a encore une chose à régler, n’est-ce pas ? Nous n’avons point parlé… de vos émoluments dans cette affaire, acheva-t-il avec embarras.

Mr. Bashwood, qui se rapprochait de plus en plus de la porte, lui répondit avec plus d’embarras encore :

— N’importe quoi, monsieur, ce sera comme vous le jugerez convenable. Je ne veux point vous déranger plus longtemps, je laisse cela à votre appréciation et à celle de Mr. Armadale.

— Je vais aller faire chercher Mr. Armadale, si vous le désirez, dit Midwinter en le suivant dans le hall, mais je crains fort qu’il n’ait aussi peu d’expérience que moi en la matière. Peut-être, si vous n’y voyez point d’objection, ferons-nous bien de nous laisser guider par Mr. Pedgift ?

Mr. Bashwood accueillit avec empressement cette suggestion, tout en battant en retraite vers la sortie :

— Oui, monsieur, oui, oui ! Nul mieux que Mr. Pedgift… Je vous en prie, ne dérangez pas Mr. Armadale !

Ses yeux larmoyants étaient presque égarés quand il se tourna un instant vers la lumière en disant ces mots. Il n’eût pu se montrer plus anxieux et plus alarmé s’il s’était agi d’envoyer chercher, au lieu d’Allan, un féroce chien de sarde déchaîné.

— Je vous souhaite le bonsoir, monsieur, dit-il en mettant le pied sur le perron. Je vous suis très obligé ; je serai scrupuleusement ponctuel lundi matin. J’espère… je pense… je suis sûr que vous apprendrez très vite. Ce n’est pas difficile ; oh, mon Dieu, non ! pas difficile du tout. Je vous souhaite le bonsoir, monsieur. Une belle soirée. Oui, vraiment, une belle soirée pour une promenade !

Il laissa tomber ces mots l’un sur l’autre, sans remarquer, dans l’agonie où le plongeait les civilités du congé, la main que lui tendait Midwinter ; il descendit sans bruit, et se perdit bientôt dans la nuit.

Tandis que Midwinter rentrait dans la maison, la porte de la salle à manger s’ouvrit, et son ami vint au-devant de lui.

— Mr. Bashwood est-il parti ? demanda Allan.

— Il est parti, répondit Midwinter, après m’avoir raconté sa triste histoire et m’avoir laissé un peu honteux d’avoir douté de lui sans motif. J’ai fixé avec lui ma première leçon à lundi matin.

— Très bien ! fit Allan. Vous n’aurez guère à redouter que j’interrompe vos leçons. J’ai peut-être tort, mais je n’éprouve aucune sympathie pour Mr. Bashwood.

— J’ai moi-même tort sans doute, répliqua l’autre vivement, mais mon impression est toute différente.

Le dimanche matin trouva Midwinter dans le parc, guettant l’arrivée du facteur et les nouvelles qu’il espérait recevoir de Mr. Brock.

L’homme fit son apparition à l’heure accoutumée, et remit la lettre attendue entre les mains de Midwinter. Celui-ci l’ouvrit, ne craignant pas cette fois d’être observé, et lut :

 

Mon cher Midwinter,

Je vous écris plutôt pour calmer votre anxiété que pour vous apprendre rien de bien décisif. Dans la hâte de ma dernière lettre, je n’ai pas eu le temps de vous dire que la plus âgée des deux femmes que j’ai rencontrées dans les jardins m’a suivi, et m’a parlé dans la rue. Je crois pouvoir taxer tout ce qu’elle m’a dit (sans lui faire aucune injustice) de mensonges d’un bout à l’autre. Quoi qu’il en soit, elle m’a confirmé dans ce soupçon qu’une intrigue mystérieuse se trame en ce moment autour d’Allan et que le premier agent de la conspiration est la femme qui a aidé au mariage de sa mère et hâté sa mort.

Pénétré de cette conviction, je n’ai pas hésité à faire dans l’intérêt d’Allan ce que je n’eusse fait pour aucune autre personne. J’ai quitté mon hôtel et me suis installé avec mon vieux domestique Robert dans une maison en face de celle où demeurent les deux femmes. Nous nous mettons en observation chacun à notre tour, sans que les personnes surveillées en aient le moindre soupçon, j’en suis certain ; nous y sommes jour et nuit. Tous mes sentiments de gentleman et de clergyman se révoltent contre ce procédé, mais je n’ai pas le choix des moyens. Il me faut faire violence à mes répugnances ou laisser Allan, avec sa nature confiante et dans sa position si vulnérable, se défendre seul contre une misérable bien préparée, je le crois fermement, à prendre sans le moindre scrupule avantage de sa faiblesse et de son inexpérience. Je n’ai point oublié la prière de sa mère mourante et, Dieu me pardonne, je m’abaisse maintenant dans ma propre estime pour tenir ma promesse.

J’ai déjà été un peu récompensé de mon dévouement. Aujourd’hui, samedi, j’ai fait un grand pas : j’ai vu enfin le visage de la femme. Elle est sortie avec son voile baissé comme à son habitude, et Robert ne l’a point perdue de vue, ayant ordre, si elle retournait à la maison, de ne pas la suivre jusqu’à la porte. Elle est rentrée chez elle, et le résultat de ma précaution a été, comme je l’avais espéré, de la mettre hors de ses gardes. Elle est ensuite apparue au balcon. Si jamais le besoin se faisait sentir d’en avoir une description particulière, vous l’auriez. Pour l’heure je n’ai besoin que de vous dire qu’elle me paraît avoir les trente-cinq ans que vous lui avez supposés, et qu’elle est loin d’être aussi belle que je me l’étais figuré, je ne sais pourquoi.

C’est tout ce que je sais pour l’instant. Si quelque chose de nouveau arrivait lundi ou mardi, je n’aurais d’autre choix que d’en appeler aux hommes de loi, pour avoir leur aide, bien qu’il me répugne de voir cette dangereuse et délicate affaire en d’autres mains que les miennes. Cependant, l’affaire qui m’a appelée à Londres est trop importante pour que je la néglige plus longtemps. En tout cas, comptez sur moi pour vous informer de la marche des événements.

Votre dévoué.

DECIMUS BROCK.

 

Midwinter plaça cette lettre dans son portefeuille aussi soigneusement que la précédente, à côté du récit du rêve d’Allan.

« Encore combien de jours ? se demanda-t-il en rentrant dans la maison. Combien de jours ? »

Bien peu en fait. L’heure qu’il attendait n’était plus loin.

Lundi vint et amena Mr. Bashwood ponctuel à l’heure du rendez-vous. Lundi vint et trouva Allan perdu dans ses préparatifs pour le pique-nique. Il passa la journée en allées et venues, en courses au-dehors ; il eut de longues conférences avec Mrs. Gripper, avec le maître d’hôtel, avec le cocher, dans leurs trois ministères, la cuisine, la cave et l’écurie. Il se rendit à la ville pour consulter son conseiller professionnel, Mr. Pedgift, au sujet des Broads, et pour inviter les deux avoués, le père et le fils (en l’absence de toute autre personne du voisinage à qui il pût faire une telle offre) à se joindre au pique-nique. Pedgift aîné fournit tous les renseignements généraux, mais s’excusa de ne pouvoir paraître au pique-nique, à cause d’engagements professionnels ; Pedgift junior apporta les détails complémentaires et, envoyant les affaires à tous les vents, accepta l’invitation avec le plus vif empressement. En revenant de l’étude du notaire, la seconde démarche d’Allan fut de se présenter au cottage afin d’obtenir l’approbation de Miss Milroy sur le lieu choisi pour la partie champêtre. Ce but accompli, il revint chez lui. Il ne restait plus qu’une dernière difficulté : persuader Midwinter de venir lui aussi aux Broads.

La première fois qu’il aborda le sujet, Allan trouva son ami absolument résolu à rester à la maison. La réticence bien naturelle de Midwinter à se trouver en présence du major et de sa fille après ce qui s’était passé eût pu être vaincue, mais sa résolution de ne point laisser interrompre les leçons de Mr. Bashwood était, elle, inébranlable. Après avoir usé de tout son pouvoir de persuasion, Allan fut obligé de se satisfaire d’un compromis. Midwinter consentit à contrecœur à rejoindre le pique-nique dans la soirée, à un endroit donné où l’on organiserait une sorte de thé à la bohémienne, qui devait terminer les amusements de la journée. C’était tout ce qu’il consentait à faire pour essayer de se remettre en faveur auprès de la famille Milroy. Pour le reste il fut intraitable, malgré tous les efforts d’Allan.

Le jour du pique-nique arriva. La beauté du temps et la joyeuse animation des préparatifs du départ ne tentèrent point Midwinter et ne purent lui faire changer sa décision. À l’heure habituelle, il quitta la salle à manger pour se rendre dans son cabinet, où Mr. Bashwood l’attendait. Tous deux étaient tranquillement absorbés dans leurs livres, tandis que, sur le devant de la maison, on chargeait les voitures. Le jeune Pedgift, petit par la stature, élégant, par le costume, plein d’assurance dans ses manières, se présenta un peu avant l’heure du départ, pour superviser les derniers arrangements et y apporter les améliorations que sa connaissance des environs lui suggérerait. Allan et lui étaient en consultation lorsque survint le premier contretemps. On annonça au maître de maison que la bonne du cottage attendait en bas une réponse à un billet de sa jeune maîtresse.

En cette occasion, les émotions de Miss Milroy semblaient l’avoir emporté sur le sentiment des convenances. Le ton de la lettre était fiévreux, l’écriture s’égarait de haut en bas avec un déplorable mépris de tout sentiment d’horizontalité. La fille du major écrivait :

 

Oh, monsieur Armadale ! Quel ennui ! Qu’allons-nous faire ? Papa a reçu une lettre de grand-maman ce matin, au sujet de la gouvernante. Les renseignements sont excellents, et elle arrivera au premier moment. Grand-maman pense, comme c’est contrariant ! que le plus tôt sera le mieux, et elle dit que nous devons l’attendre – je parle de la gouvernante – aujourd’hui ou demain. Papa dit (il est si prodigieusement plein d’attentions pour tout le monde) que nous ne pouvons souffrir que Miss Gwilt arrive ici (si elle doit arriver aujourd’hui), et ne trouve personne pour la recevoir. Que faire ? J’en pleurerais de chagrin. J’ai conçu la plus mauvaise impression de Miss Gwilt, bien que grand-maman la dise charmante. Pouvez-vous nous conseiller quelque chose, cher monsieur Armadale ? Je suis sûre que papa céderait si on lui proposait un moyen. Ne tardez pas à écrire. Renvoyez-moi une réponse immédiate. J’ai mis un chapeau neuf pour le pique-nique. Quel tourment de ne pas savoir s’il faut le garder ou l’ôter !

Votre dévouée,

E.M.

 

— Le diable emporte Miss Gwilt ! dit Allan en se tournant vers son conseil légal avec un visage profondément consterné.

— De tout mon cœur, monsieur, je n’ai pas la moindre intention de me mêler de ce qui ne me regarde pas, fit Pedgift junior, mais puis-je vous demander ce qui arrive ?

Allan ne se fit pas prier. Le jeune Pedgift pouvait avoir ses défauts, mais il ne péchait pas par le manque d’expédients.

— Il y a une manière de contourner la difficulté, monsieur Armadale, dit-il ; si la gouvernante arrive aujourd’hui, emmenons-la avec nous.

Les yeux d’Allan s’ouvrirent tout grands de surprise.

— Peu nombreux comme nous sommes, nous n’occuperons pas tous les chevaux et toutes les voitures, reprit Mr. Pedgift jeune. Bien sûr que non ! Fort bien ! Donc, si Miss Gwilt arrive aujourd’hui, elle ne peut, selon toute probabilité, être ici-avant cinq heures. Parfait encore. Vous allez ordonner qu’une voiture découverte attende à la porte du major vers cette heure-là, monsieur Armadale, et je donnerai au cocher les directives nécessaires pour la route. Lorsque la gouvernante arrivera au cottage, qu’elle trouve un aimable petit billet d’excuses (en même temps qu’une volaille froide ou autre chose à manger) la priant de vouloir bien nous rejoindre au lieu désigné, et mettant la voiture à sa disposition. Splendide ! Il faudrait qu’elle soit un monstre de susceptibilité, monsieur, si elle se trouvait offensée après cela.

— Charmant ! s’écria Allan. On aura pour elle toutes les prévoyances possibles. Je ferai atteler le tilbury, et elle pourra le conduire elle-même, si elle veut.

Il griffonna une ligne à Miss Milroy et donna les ordres nécessaires concernant le tilbury. Dix minutes plus tard, les voitures étaient à la porte, prêtes pour le départ.

— Maintenant que nous avons pris toute cette peine pour elle, dit Allan en parlant de la gouvernante, quand ils eurent quitté la maison, je me demande, au cas où elle arriverait aujourd’hui, si elle nous rejoindra vraiment.

— Cela dépend entièrement de son âge, remarqua le jeune Pedgift, qui rendit cet arrêt avec cette heureuse confiance en lui-même qui le caractérisait : si elle est vieille, elle sera fatiguée du voyage et s’en tiendra à la volaille froide et au cottage ; si elle est jeune, ou je ne connais point les femmes ou le poney blanc nous l’amènera infailliblement.

Cela dit, ils dirigèrent la voiture vers le cottage du major.

VIII

Les Norfolk Broads

En contemplant la petite troupe réunie dans le parloir du major Milroy pour attendre l’arrivée des voitures de Thorpe-Ambrose, une personne non avertie n’eût pas soupçonné un instant qu’il s’agissait là d’une assemblée se préparant à partir en pique-nique. Tous affichaient un air si morne qu’on eût pu croire qu’il s’agissait de gens réunis pour assister à un mariage.

Miss Milroy elle-même, malgré son chapeau neuf à plumes blanches et la conscience d’être à son avantage dans sa fraîche robe de mousseline, Miss Milroy semblait soucieuse. Bien qu’Allan lui eût assuré par son billet, et dans les termes les plus explicites, qu’il avait concilié l’arrivée de sa gouvernante avec la fête du pique-nique, elle se demandait si le plan adopté – quel qu’il fût – serait approuvé par son père. Bref, elle ne se sentirait tout à fait rassurée que lorsque les voitures s’arrêteraient devant la porte et l’emmèneraient vers les réjouissances prévues.

Le major, de son côté, vêtu d’un habit bleu délaissé depuis des années, et sur lequel planait la menace d’une longue journée sans sa vieille amie et camarade la pendule, n’avait plus du tout l’air dans son élément. Quant aux amis qui avaient été invités sur la demande d’Allan – la veuve (Mrs. Pentecost) et son fils de santé délicate (le révérend Samuel Pentecost) –, on eût difficilement trouvé dans toute l’Angleterre deux êtres moins capables d’ajouter à la gaieté du jour. Un jeune homme qui joue son rôle dans la société en regardant le monde à travers une paire de lunettes vertes et en écoutant toute chose avec un sourire maladif est sans doute un prodige de l’esprit et une mine de vertu, mais ce n’est pas précisément l’individu qui convenait pour un pique-nique. Une vieille dame affligée de surdité, ayant pour intarissable sujet de conversation les nombreuses qualités de monsieur son fils, et qui, dans les occasions – fort rares, Dieu merci ! – où cet être chéri ouvre les lèvres, demande à chacun avec insistance : « Qu’a dit mon fils ? » est une personne ayant droit à la pitié pour ses infirmités, une personne dont on peut admirer le dévouement maternel, mais qu’il est à tout prix recommandé de ne pas convier à un pique-nique. Et pourtant, tels étaient le révérend Samuel Pentecost et sa respectable mère ; faute de mieux, c’étaient bien eux que l’on avait conviés à la partie de campagne de Mr. Armadale, dans les Norfolk Broads.

L’arrivée d’Allan et de son fidèle serviteur Pedgift junior sur ses talons introduisit un peu d’animation dans la petite société réunie au cottage. Le plan imaginé pour permettre à la gouvernante de rejoindre les convives, si elle arrivait ce jour-là, satisfit pleinement le major Milroy, soucieux de ne manquer à aucune des attentions convenables envers une dame qui allait faire partie de la famille. Après avoir rédigé de sa plus belle écriture un billet d’excuses et d’invitation à sa nouvelle gouvernante, Miss Milroy courut dire adieu à sa mère, revint avec un visage souriant, et décocha en passant un regard de satisfaction à son père pour lui dire que rien ne pouvait plus les retenir. La compagnie se dirigea aussitôt vers la porte du jardin, où elle rencontra la seconde difficulté de la journée : comment les six personnes allaient-elles se partager entre les deux voitures découvertes qui les attendaient ?

Ici encore, Pedgift junior fit preuve d’une précieuse faculté d’initiative. Ce jeune homme à l’esprit éminemment cultivé possédait ce talent plus ou moins propre aux jeunes gens du siècle où nous vivons : il savait parfaitement s’amuser sans oublier son intérêt. Un client comme le maître de Thorpe-Ambrose tombait rarement entre les mains de son père, et chercher à lui être agréable sans l’importuner fut tout ce qui retint l’attention du jeune Pedgift au long de cette journée, sans qu’il en oubliât pour autant un seul instant de prendre part aux amusements du pique-nique.

Il avait compris ce qui se passait entre Miss Milroy et Allan dès le premier coup d’œil. Il fit donc en sorte d’arranger au mieux les affaires de son nouveau client et, arguant de sa connaissance des environs, il offrit de monter dans la voiture de tête ; il demanda au major et au révérend s’ils lui feraient l’honneur de se joindre à lui.

— Nous allons passer devant un endroit des plus intéressants pour un militaire, monsieur, dit-il en s’adressant au major d’un air convaincu : les ruines d’un camp romain ; et mon père, monsieur, qui est un des souscripteurs, continua le jeune avoué en se tournant vers le révérend Samuel, désire connaître votre opinion sur les bâtiments de la nouvelle école de Little Gill Beck. Serez-vous assez bon pour me communiquer votre avis ?

Il ouvrit la portière et fit monter le major et le révérend sans attendre leur réponse. Cette manière d’agir eut le résultat escompté : Allan et Miss Milroy prirent place dans la seconde calèche avec la vieille dame sourde, dont la présence devait suffire à tempérer les effusions du jeune squire, sans toutefois lui défendre d’exprimer ses sentiments.

Jamais Allan n’avait encore été favorisé d’une entrevue si prolongée avec Miss Milroy. La chère vieille dame, après une anecdote ou deux sur son fils, prit le parti le plus désirable pour la facilité des deux jeunes gens : elle devint bientôt, fort à propos, aussi aveugle qu’elle était sourde ; étendue sur les coussins moelleux, et rafraîchie par une douce brise d’été, au bout d’un quart d’heure, elle dormait profondément.

Allan fit sa cour ; Miss Milroy ne s’y opposa point. Ils étaient l’un et l’autre sublimement indifférents à l’accompagnement musical que leur prodiguait le nez innocent de la mère du révérend. Les seules interruptions qu’ils eurent en fait à subir (le ronflement, quant à lui, étant chose bien plus grave et bien plus durable qu’une bluette d’amoureux, ne fut nullement interrompu) leur vinrent de la voiture qui les précédait. Pedgift junior, non content d’avoir à s’occuper du camp romain du major et de l’école du révérend, se levait de temps à autre de son siège pour appeler d’une voix de ténor l’admiration d’Allan sur les points de vue intéressants. La seule manière de s’en débarrasser était de répondre, comme Allan ne manquait jamais de le faire : « Oui, oui, superbe ! », sur quoi le jeune Pedgift se renfonçait dans les profondeurs du véhicule, pour revenir aux Romains et aux enfants un instant abandonnés.

Le paysage méritait pourtant bien plus d’attention que ne lui en accordaient Allan et ses amis.

Une heure de voiture avait amené le jeune Armadale et ses invités au-delà des limites de la promenade solitaire de Midwinter ; ils se rapprochaient maintenant de l’un des sites les plus beaux et les plus étranges, non seulement du Norfolk, mais de toute l’Angleterre. L’aspect du pays commença à changer quand on arriva près du district désolé des Broads. Les champs de blé et de navets devinrent de plus en plus rares, laissant place à d’immenses étendues d’herbe grasse. Le long de la route, on commençait à voir des amas de broussailles et d’herbe sèche rassemblées pour le couvreur et le vannier. Les vieux cottages à pignons disparurent, et des huttes aux murs de boue les remplacèrent. Parmi les vieux clochers, les moulins à vent et à eau qui jusqu’alors étaient seuls à se dresser dans le paysage, on vit briller à l’horizon, à travers des franges de saules, les voiles d’invisibles bateaux passant lentement sur des eaux également invisibles.

Toutes les particularités étranges et stupéfiantes de ce pays de labour isolé du reste de la contrée par un réseau inextricable de lacs et de ruisseaux, de ce pays dont les voies de communication et de transport étaient toutes d’eau, apparurent progressivement. On apercevait des filets de pêche suspendus aux portes des cottages et de petits bateaux plats reposant parmi les fleurs dans les jardins. Les fermiers portaient le costume hétéroclite des champs et de la mer, casquette de marin, bottes de pêcheur et blouse de laboureur.

Le labyrinthe des eaux, renfermé dans sa mystérieuse solitude, ne se dessinait pas encore aux regards. Bientôt cependant les voitures quittèrent la grande route et entrèrent dans un petit sentier marécageux. Les roues couraient sans bruit sur la terre humide et spongieuse. Un cottage solitaire, tout enveloppé d’agrès et de filets de pêche, s’élevait au bord du chemin. Quelques yards plus loin la terre ferme se terminait brusquement devant une petite crique garnie d’un quai étroit, devant lequel, à droite et à gauche, s’étendait la grande nappe d’eau unie et brillante, aussi pure dans son bleu sans tache, aussi calme dans sa limpidité que le ciel d’été qui l’éclairait : c’était le premier des Norfolk Broads.

Les voitures s’arrêtèrent, les propos d’amour se tarirent, et Mrs. Pentecost, retrouvant aussitôt l’usage de ses sens, regarda Allan d’un œil sévère :

— Je vois à votre visage, monsieur Armadale, dit-elle sèchement, que vous pensez que j’ai dormi ?

La conscience d’une faute se traduit différemment chez les deux sexes. Neuf fois sur dix, elle est moins embarrassante pour la femme que pour l’homme. Tandis qu’Allan rougissait et balbutiait, Miss Milroy embrassa la vieille dame, avec un éclat de rire innocent :

— Il est, je vous assure, tout à fait incapable, chère madame Pentecost, dit la petite hypocrite, de croire une chose aussi ridicule !

— Je désire seulement que Mr. Armadale sache bien, dit la vieille dame se méfiant encore d’Allan, qu’étant sujette à des étourdissements, je suis obligée de fermer les yeux en voiture. Fermer les yeux et dormir, monsieur Armadale, sont deux choses très différentes. Où est mon fils ?

Le révérend Samuel apparut silencieusement à la portière de la voiture et aida sa mère à descendre.

— Avez-vous fait une bonne promenade, Sammy ? demanda la vieille dame. Un paysage ravissant, mon cher, n’est-il pas ?

Le jeune Pedgift, sur lequel reposait tout le soin des arrangements de l’exploration des Broads, s’élança en avant pour donner des ordres aux bateliers.

Le major Milroy, placide et patient, s’assit à l’écart sur un pont renversé et regarda discrètement sa montre. Était-il déjà midi ? Oui, et une heure de plus. Pour la première fois et depuis bien des années, la fameuse pendule avait sonné midi dans un atelier vide. Le temps avait brandi sa faux terrible, le caporal et ses hommes avaient relevé la garde sans que l’œil du maître surveillât leurs mouvements, sans que sa main les encourageât à faire de leur mieux. Le major soupira en remettant sa montre : « Je suis trop vieux pour ces sortes de parties, se dit le bonhomme en regardant autour de lui d’un air rêveur, je n’y prends pas autant de plaisir que je l’aurais cru. Quand irons-nous nous promener sur l’eau ? Où peut donc être Neelie ? »

Neelie, c’est-à-dire Miss Milroy, était derrière l’une des voitures avec l’initiateur du pique-nique. Ils étaient plongés dans une conversation intéressante au sujet de leurs noms de baptême, et Allan était aussi près de faire une proposition de mariage qu’il est possible à un jeune étourdi de vingt-deux ans.

— Avouez-moi la vérité, dit Miss Milroy, les yeux modestement attachés à la terre ; lorsque vous avez appris mon nom pour la première fois, il ne vous a point paru joli, n’est-ce pas ?

— J’aime tout ce qui vous appartient, répondit Allan avec force. Je trouve Eleanor un nom charmant, et cependant je ne sais pourquoi, je pense que le major a eu une heureuse idée quand il l’a changé en Neelie.

— Je vais vous en expliquer la raison, monsieur Armadale, dit la fille du major avec gravité. Il existe en ce monde quelques personnes infortunées dont les noms sont, comment dirai-je ? dont les noms sont des erreurs. Le mien entre dans cette catégorie. Je ne blâme pas mes parents, car, bien sûr, il leur était impossible de savoir, quand j’étais un simple bébé, ce que je deviendrais en grandissant. Mais, telle que me voici, mon nom et moi nous ne nous convenons pas du tout. Lorsque vous entendez appeler une jeune demoiselle Eleanor, vous vous représentez immédiatement une grande, belle et intéressante créature, juste tout le contraire de ce que je suis ! Eleanor appliqué à ma personne résonne ridiculement, tandis que Neelie, comme vous l’avez vous-même remarqué, est juste le nom qu’il me fallait. Non, non, ne dites rien de plus ! Si nous devons parler de noms, il y en a un qui vaut bien plus que le mien la peine qu’on en parle.

Elle lança à son compagnon un coup d’œil qui disait assez clairement : « C’est le vôtre ! ». Allan se rapprocha d’elle et, sans la moindre nécessité, baissa la voix. Miss Milroy reprit immédiatement ses investigations sur le sol. Elle le regardait avec un intérêt si extraordinaire qu’un géologue l’eût soupçonnée de quelque romance scientifique avec la croûte superficielle du globe terrestre.

— À quel nom pensez-vous ? demanda Allan.

Miss Milroy adressa sa réponse à la terre, la laissant libre d’en faire ce qu’elle voudrait, en sa qualité de conductrice du son.

— Si j’avais été un homme, déclara-t-elle, j’eusse aimé m’appeler Allan !

Elle sentit les yeux d’Allan sur elle ; alors, tournant la tête de côté, elle parut subitement s’absorber dans la contemplation de la peinture du panneau de la voiture derrière laquelle ils se trouvaient.

— Comme c’est joli ! s’écria-t-elle. Je me demande comment on fait cela !

Les hommes insistent là où les femmes cèdent. Allan entendait maintenir la conversation sur le premier terrain. Passer d’un entretien amoureux à la fabrication des voitures était un changement peu de son goût, et Miss Milroy dut renoncer à son sujet.

— Appelez-moi par mon nom, s’il est vrai que vous l’aimez, murmura-t-il d’une voix persuasive, appelez-moi Allan. Juste une fois, pour essayer.

Elle hésita, rougit, et un charmant sourire éclaira son visage.

— Je ne puis encore, répondit-elle doucement.

— Et moi, puis-je vous appeler Neelie ? Est-ce trop tôt ?

Elle le regarda de nouveau. Son corsage parut agité d’une palpitation soudaine, et un éclair de tendresse jaillit de ses grands yeux clairs.

— Vous le savez mieux que moi, murmura-t-elle.

Allan avait sur les lèvres la réponse inévitable. Elle allait lui échapper lorsque la voix perçante de Pedgift junior appelant « monsieur Armadale ! » résonna joyeusement dans l’air tranquille. Au même moment, de l’autre côté de la voiture, les sombres lunettes du révérend Samuel se montrèrent, sournoisement inquisitrices, tandis que la voix de sa mère, qui avait promptement fait le rapprochement entre l’idée de la présence de l’eau et celle d’un mouvement soudain parmi la compagnie, demandait distraitement si personne n’était noyé. Le sentiment, s’envole et l’amour frémit devant toute démonstration bruyante.

— Le diable les emporte ! dit Allan, en allant rejoindre le jeune Pedgift.

Miss Milroy soupira et se réfugia auprès de son père.

— J’ai réussi ! monsieur Armadale, cria le jeune Pedgift, interpellant gaiement son patron. Nous pouvons tous nous embarquer ensemble dès maintenant ; je me suis procuré la plus grosse embarcation des Broads. Le petit canot, reprit-il en baissant le ton et en se dirigeant vers l’escalier du quai, outre qu’il était vacillant et peu solide, n’eût pas contenu plus de deux personnes en sus du batelier, et le major m’a dit qu’il trouvait convenable de ne pas quitter sa fille, si nous nous partagions sur différentes embarcations. J’ai pensé que cela n’était pas désirable, dit-il, en appuyant sur ce dernier mot et, de plus, si nous avions mis la vieille dame dans une chaloupe, avec son poids (deux cent vingt livres au moins), elle l’eût sans doute fait chavirer, ce qui eût occasionné des retards, et jeté ce que nous appellerions un froid dans l’atmosphère. Voici le bateau, monsieur Armadale ; qu’est-ce que vous en pensez ?

L’embarcation en question n’était pas l’élément le moins étrange de ce paysage. C’était une vieille chaloupe de sauvetage, passant ses dernières années de vieillesse sur l’eau douce, après avoir vécu les jours orageux de sa jeunesse sur l’Océan. Une petite cabine confortable avait été bâtie au milieu du pont à l’usage des chasseurs de gibier marin ; il y avait en outre un mât et une voile destinés à la navigation sur les cours d’eau.

La place était plus que suffisante pour les invités, les provisions et les trois bateliers. En guise d’approbation, Allan frappa sur l’épaule de son fidèle lieutenant. Mrs. Pentecost elle-même, quand tout le monde fut confortablement assis à bord, envisagea gaiement, la perspective du pique-nique.

— S’il arrive quelque accident, dit-elle, s’adressant à la compagnie, il y a au moins une chose rassurante pour nous tous, c’est que mon fils sait nager.

Le bateau glissa hors de la crique dans les eaux tranquilles du Broad, et le paysage se dessina dans toute sa beauté.

Au nord et à l’ouest, lorsqu’on arriva au milieu du lac, le rivage s’étendait clair et bas sous le soleil ; des rangées d’arbres nains le frangeaient par intervalles et, çà et là, dans les espaces découverts, s’élevaient des moulins à vent et des cottages aux toits de chaume. Au sud, la grande nappe d’eau se rétrécissait graduellement vers un petit groupe d’îlots nichés les uns contre les autres et qui fermaient la perspective. À l’est, une longue ligne onduleuse de roseaux suivait les méandres du lac et cachait la vue des terrains aqueux qui s’étendaient au-delà.

Un seul nuage formé par la fumée d’un steamer flottait, dans cette brise d’été si pure et si légère ; encore fuyait-il rapidement vers l’est. Lorsque les voix des passagers se taisaient, pas un son ne s’élevait de près ou de loin, si ce n’est le faible clapotement produit à l’avant de l’embarcation par les longues perches des bateliers. Le monde et ses bruits semblaient avoir été laissés pour toujours sur la terre ferme ; le silence était enchanteur et enveloppait toute chose entre la douce pureté du ciel et la tranquillité radieuse du lac.

La petite société s’était confortablement installée sur le bateau, le major et sa fille d’un côté, le vicaire et sa mère de l’autre, Allan et le jeune Pedgift au milieu. L’embarcation glissait doucement vers les îlots à l’autre extrémité du lac. Miss Milroy était ravie, Allan enthousiasmé, et le major avait presque oublié sa pendule. Chacun jouissait selon son cœur des beautés de cette scène. Mrs. Pentecost en profitait à sa manière, telle une voyante, les yeux fermés.

— Regardez derrière vous, monsieur Armadale, murmura le jeune Pedgift, je crois que notre clergyman commence à s’amuser.

Une animation inhabituelle, funeste présage de l’arrivée de la parole, était survenue dans les manières du révérend ; il balançait la tête de côté et d’autre comme un oiseau, puis il toussa pour s’éclaircir la voix, se frotta les mains, et regarda avec un doux intérêt la compagnie. À n’en pas douter, la moindre exaltation chez cette excellente personne se traduisait comme par une montée en chaire.

— Même dans cette scène de paix, dit le révérend Samuel, apportant doucement sa première contribution à la société sous la forme d’un commentaire, l’esprit chrétien est conduit, si l’on peut s’exprimer ainsi, d’un extrême à l’autre, et se rappelle forcément l’instabilité des choses terrestres. Qu’arriverait-il si ce calme cessait ? Qu’adviendrait-il si les vents s’élevaient ? si les eaux devenaient agitées ?

— Vous n’avez pas à vous inquiéter de cela, monsieur, dit Pedgift junior ; juin est la plus belle saison ici, et vous savez nager.

Mrs. Pentecost (selon toute probabilité magnétiquement émue par la parole de son fils) ouvrit brusquement les yeux et demanda avec son sérieux habituel :

— Que dit mon fils ?

Le révérend Samuel répéta son discours dans le diapason exigé par l’infirmité de sa mère. La vieille dame l’approuva hautement de la tête, et prolongea le cours des pensées de son fils par une citation.

— Ah ! soupira-t-elle avec componction. « Il commande à l’ouragan, Sammy, et Il dirige l’orage ! »[12].

— Nobles paroles ! dit le révérend Samuel, nobles et consolantes paroles.

— Je me demande, murmura Allan, s’il va longtemps continuer de cette façon.

— Je vous avais dit, papa, que c’était s’exposer beaucoup que de les avoir, ajouta Miss Milroy à voix basse.

— Ma chère, représenta le major, nous ne connaissions pas d’autres personnes dans les environs ; Mr. Armadale ayant eu la bonté de nous permettre d’amener nos amis, que pouvions-nous faire ?

— Il ne faut pas songer à les couler, remarqua le jeune Pedgift avec une gravité comique ; nous sommes malheureusement sur une chaloupe de sauvetage. Aussi, je propose de fermer la bouche du révérend, monsieur Armadale. Il est près de trois heures. Si nous sonnions la cloche du déjeuner, qu’en dites-vous ?

Jamais homme ne fut mieux l’homme de la situation que Pedgift junior lors de ce pique-nique. En dix minutes, le bateau reposait au milieu des roseaux, les paniers de Thorpe-Ambrose étaient déballés, et l’éloquence du vicaire muselée provisoirement.

Combien important dans ses résultats moraux, et conséquemment combien digne de louanges en lui-même, est l’acte de manger et de boire ! L’estomac est le centre des vertus sociales. Un homme qui n’est pas meilleur mari, meilleur père et meilleur frère après dîner est, digestivement parlant, un homme incurablement vicieux. Quelles qualités spirituelles cachées, quelles amabilités dormantes se réveillent quand notre grossière humanité se concentre tout entière sur l’accomplissement de nos fonctions gastriques ! À l’ouverture des paniers de Thorpe-Ambrose, la douce sociabilité (produit de l’heureuse union de la civilisation et de Mrs. Gripper) s’exhala parmi les convives, rassemblant dans une fusion amicale les éléments discordants dont la compagnie s’était jusqu’alors composée.

À présent, le révérend Samuel Pentecost, dont les talents étaient restés jusqu’alors enfouis sous le boisseau, prouvait qu’il était capable de quelque chose au moins, capable d’apprécier et de déguster un bon morceau. À présent, Pedgift junior, plus brillant que jamais, mettait à jour toutes les ressources de son humeur caustique, toute l’ingénieuse fertilité de son esprit. À présent, le jeune squire et sa charmante invitée faisaient la démonstration du lien qui existe entre le Champagne qui pétille, l’amour qui s’enhardit, et des yeux dont le vocabulaire ne connaît pas le mot non. À présent, les joyeux souvenirs revenaient à la mémoire du major, et les vieilles histoires du passé retrouvaient le chemin de ses lèvres. Et, à présent, Mrs. Pentecost se montrait dans toute la force de son estimable caractère maternel : armée d’une fourchette supplémentaire, elle employait incessamment cet utile instrument à choisir des morceaux sur les plats qui couvraient la table et à remplir les quelques places laissées vacantes sur l’assiette du révérend Samuel.

« Ne riez pas de mon fils ! criait la vieille dame, remarquant la gaieté que ses procédés excitaient chez les convives, c’est ma faute, pauvre chéri, je le fais manger ! »

Et il est des hommes en ce monde qui, voyant de telles vertus se développer à table, et nulle part ailleurs, peuvent, malgré cela, envier le privilège de dîner en compagnie des plus mesquins de ces soucis quotidiens que la mode impose à l’humanité : un habit boutonné, par exemple, ou un corset rigoureusement lacé ! Ne confiez pas à de tels monstres vos tendres secrets, vos amours et vos haines, vos espérances et vos craintes. Leurs cœurs ne sont point corrigés par leurs estomacs, et les vertus sociales ne les ont point pénétrés.

Les dernières splendeurs de la journée et les premières brises d’une longue soirée d’été s’étaient rencontrées avant que les plats eussent été enlevés et les bouteilles laissées aussi vides que doivent l’être des bouteilles que l’on abandonne. Ce dernier devoir accompli, la petite société regarda Pedgift junior pour savoir ce qu’on allait faire. Cet infatigable fonctionnaire était à la hauteur de toute cette confiance. Avant que personne eut eu le temps de lui faire la question, il sortait de son chapeau un nouveau divertissement.

— Miss Milroy aime-t-elle la musique sur l’eau ? demanda-t-il avec galanterie.

Miss Milroy adorait la musique – sur l’eau, sur terre –, excepté lorsqu’elle en faisait elle-même sur son piano.

— Sortons d’abord des roseaux, dit le jeune Pedgift.

Il donna ses ordres aux bateliers, plongea vivement dans la petite cabine, et reparut avec un accordéon dans la main.

— Il est gentil, n’est-il pas vrai, Miss Milroy ? fit-il en montrant ses initiales en nacre sur l’instrument. Mon nom est Augustus, comme celui de mon père. Quelques-uns de mes amis suppriment le A, et m’appellent « Gustus junior ». Une aimable plaisanterie comme celles qui courent entre amis, n’est-ce pas monsieur Armadale ? Je chante un peu en m’accompagnant, mesdames et messieurs, et, si cela peut vous être agréable, je serai enchanté de vous montrer mes petits talents.

— Arrêtez ! cria Mrs. Pentecost ; j’ai une passion pour la musique !

Et en faisant cette formidable déclaration, la vieille dame ouvrit un prodigieux sac de cuir, dont elle ne se séparait ni jour ni nuit, et en sortit un cornet acoustique à l’ancienne mode, quelque chose tenant le milieu entre un cornet à piston et une trompe marine.

— Je n’aime pas à m’en servir ordinairement, remarqua-t-elle, parce que je crains que cela ne me rende plus sourde que je ne le suis. Mais je ne puis ni ne veux manquer la musique ; j’en raffole. Si vous voulez tenir l’autre bout, Sammy, je vais adapter celui-ci à mon oreille. Neelie, ma chère, dites-lui de commencer.

Aucune hésitation nerveuse ne vint troubler le jeune Pedgift. Il commença immédiatement, non par des airs modernes et légers comme on eût pu s’y attendre de la part d’un amateur de son âge et de son tempérament, mais par des torrents de poésie déclamatoire et patriotique, tout à fait adaptés à la musique hardie et bruyante que le peuple anglais aimait tant au commencement de ce siècle, et qui lui est encore si sympathique, « la Mort de Marmion », « la Bataille de la Baltique », « le Golfe de Gascogne », « Nelson »[13], sur les airs variés que nous a fait connaître feu John Braham. Tels furent les chants où l’accordéon gémissant et le strident timbre de ténor de Gustus junior triomphèrent ensemble.

— Dites-moi quand vous serez fatigués, mesdames et messieurs, dit le légiste ménestrel. Je n’y mets pas d’amour-propre. Voulez-vous un peu de sentiment, pour changer ? Vous ferai-je entendre « la Branche de gui » ou « Pauvre Mary Anne » ?

Après avoir favorisé l’assistance de ces deux touchantes mélodies, le jeune Pedgift pria respectueusement le reste de la compagnie de suivre son exemple, en se faisant fort d’improviser un accompagnement, si le chanteur voulait seulement lui indiquer le ton.

— Que l’on y aille ! cria Mrs. Pentecost avec ferveur. Je vous dis encore que j’adore la musique ! Nous n’en avons pas eu moitié assez, n’est-ce pas Sammy ?

Le révérend Samuel ne répliqua pas. Le malheureux avait des raisons particulières, pas précisément in petto mais un peu plus bas, pour garder le silence au milieu de la gaieté générale et des applaudissements. Hélas ! pauvre humanité ! L’amour maternel lui-même est sujet aux erreurs humaines. Devant déjà infiniment à son excellente mère, le révérend Samuel lui était redevable à présent d’une sérieuse indigestion.

Personne, quoi qu’il en soit, n’avait encore remarqué sur le visage du vicaire les signes de la révolution intérieure qui l’agitait. Chacun était occupé à supplier les autres de chanter. Miss Milroy en appela à l’amphitryon :

— Allons, quelque chose, monsieur Armadale : j’aimerais tant vous entendre !

— Une fois que vous aurez commencé, monsieur, dit le joyeux Pedgift, vous serez étonné de voir combien il est facile de continuer. La musique est une science qui demande à être prise à la gorge dès le départ.

— De tout mon cœur, dit Allan, avec sa bonne humeur habituelle. Je sais beaucoup d’airs, mais malheureusement les paroles m’échappent. Je me demande si je pourrais me rappeler une des mélodies de Moore ! Ma pauvre mère aimait à me les faire apprendre quand j’étais enfant.

— Les mélodies de qui ? demanda Mrs. Pentecost, celles de Moore ? Ah ! je connais Tom Moore par cœur.

— Peut-être, dans ce cas, serez-vous assez bonne, madame, pour aider ma mémoire si elle me fait défaut ? Je choisirai la mélodie la plus facile, si vous voulez le permettre. Tout le monde la connaît : « le Boudoir d’Eveleen ».

— Je connais à peu près tous les airs d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande, dit Pedgift junior ; je vous accompagnerai, monsieur, avec le plus grand plaisir : c’est à peu près cela, je pense…

Il s’assit les jambes croisées sur le toit de la cabine, et se lança dans une improvisation musicale des plus extraordinaires, un mélange de fioritures et de gémissements, une gigue mâtinée de chant funèbre, et réciproquement.

— Oui, c’est à peu près cela, reprit le jeune Pedgift avec un sourire de satisfaction suprême. Feu ! partez, monsieur !

Mrs. Pentecost éleva son cornet, et Allan éleva la voix :

 

Oh ! pleurez sur l’heure où le seigneur de la vallée…

 

Il s’arrêta, l’accompagnement s’arrêta aussi, l’auditoire attendit.

— C’est une chose extraordinaire, dit Allan, je croyais avoir le vers suivant sur le bout de la langue et il m’échappe. Je vais recommencer, si vous n’y voyez pas d’inconvénient :

 

Oh ! pleurez sur l’heure où le seigneur de la vallée…

S’achemina vers le boudoir d’Eveleen,

Le cœur plein de faux serments,

 

continua Mrs. Pentecost.

— Merci, madame, dit Allan, maintenant, je pourrai continuer.

 

Oh ! pleurez sur l’heure où le seigneur de la vallée…

S’achemina vers le boudoir d’Eveleen,

Le cœur plein de faux serments,

La lune brillait de sa clarté…

 

— Non ! s’interrompit Mrs. Pentecost.

— Je vous demande pardon, réclama Allan.

 

La lune brillait de sa clarté…

 

— La lune ne faisait rien de semblable ! s’écria Mrs. Pentecost.

Pedgift junior, pressentant une dispute, continua l’accompagnement sotto voce dans l’intérêt de l’harmonie.

— Ce sont les propres paroles de Moore, madame, dit Allan, dans le livre de ma mère.

— Alors la copie de votre mère est fautive, repartit Mrs. Pentecost ; ne vous ai-je pas dit tout à l’heure que je savais Thomas Moore par cœur ?

L’accordéon pacifique de Pedgift junior continua ses fioritures et ses gémissements en mineur.

— Eh bien, que faisait donc la lune ? demanda Allan en désespoir de cause.

— Ce qu’elle devait faire, monsieur, autrement Moore ne l’eût pas écrit ainsi, reprit la vieille dame :

 

La lune déroba sa lumière aux cieux,

Gémissant derrière la nue sur la honte de la jeune fille !

 

— Je voudrais que ce jeune homme cessât de jouer, ajouta Mrs. Pentecost, tournant son irritation contre Gustus junior. J’ai assez de son instrument ; il me chatouille les oreilles.

— Très honoré, madame, dit l’imperturbable Pedgift. Toute la science de la musique est là.

— Mais, demanda placidement le major, ne vaudrait-il pas mieux que Mr. Armadale continuât son chant ?

— Oui ! continuez, monsieur Armadale, ajouta Miss Milroy. Allez, monsieur Pedgift !

— L’un ne sait pas les mots, et l’autre ignore l’accompagnement ; qu’ils aillent ainsi, s’ils peuvent ! s’écria Mrs. Pentecost.

— Je suis fâché de vous donner tort, madame, dit Pedgift junior. Je suis prêt à recommencer. Maintenant, partons, monsieur Armadale !

Allan ouvrit les lèvres pour reprendre la mélodie où il l’avait laissée. Mais avant qu’il eût prononcé une note, le révérend se leva brusquement, le visage bouleversé, la main pressée convulsivement sur son estomac.

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’écrièrent tous à la fois les passagers.

— Je me sens très mal ! balbutia le révérend.

Le bateau fut aussitôt dans la plus grande confusion. « Le Boudoir d’Eveleen » expira sur les lèvres d’Allan ; jusqu’à l’accordéon obstiné de Pedgift qui devint silencieux. Par bonheur, le fils de Mrs. Pentecost avait une mère, et cette mère avait un sac. En un instant, la médecine occupa la place laissée vacante par la musique.

— Frottez doucement, Sammy, dit Mrs. Pentecost. Je vais sortir les bouteilles et je vous donnerai une potion. C’est son pauvre estomac, major. Tenez mon cornet, quelqu’un, et arrêtez le bateau. Vous, Neelie, ma chère, prenez cette bouteille, et vous cette autre, monsieur Armadale, et passez-les-moi à mesure que je vous les demanderai. Ah ! pauvre chéri, je sais ce qui lui arrive ! Manque de force ici, major, froid, acide et mou. Le gingembre réchauffera, le soda corrigera, le sel volatil ranimera. Là, Samuel, buvez avant que cela dépose et puis allez vous étendre, mon chéri, dans cette niche à chien qu’ils appellent une cabine. Assez de musique ! ajouta Mrs. Pentecost en agitant la main vers le propriétaire de l’accordéon, à moins que ce ne soit un cantique, auquel cas je ne m’y opposerai pas.

Personne ne paraissant disposé à entonner un cantique, l’accompli Pedgift tira de son magasin de connaissances locales une nouvelle idée, et la mit à exécution. La direction du bateau fut immédiatement changée et, au bout de quelques minutes, la compagnie se trouva dans une petite baie, ayant au centre un cottage solitaire, entourée d’une véritable forêt de roseaux qui fermaient la vue tout autour.

— Qu’en dites-vous, mesdames et messieurs, si nous mettions pied à terre pour voir comment est fait un cottage de coupeur de roseaux ? suggéra Pedgift.

— Nous disons oui, bien sûr, repartit Allan ; je pense que notre gaieté a un peu souffert de la maladie du révérend et du sac de Mrs. Pentecost, ajouta-t-il à voix basse en s’adressant à Miss Milroy : c’est juste la diversion qu’il nous fallait.

Lui et Pedgift aidèrent Miss Milroy à sortir du bateau. Le major la suivit. Mrs. Pentecost resta assise, immobile comme le sphinx égyptien, avec son sac sur ses genoux, veillant sur « Sammy » abrité dans la cabine.

— Il ne faut pas laisser s’enfuir la joie, monsieur, dit Allan en aidant le major à mettre pied à terre. Nous sommes loin encore d’en avoir fini avec les plaisirs de la journée.

Sa voix soutint si bien sa conviction que même Mrs. Pentecost l’entendit. Elle secoua la tête d’un air lugubre.

— Ah ! soupira la mère du vicaire ; si vous étiez aussi vieux que moi, jeune homme, vous ne seriez pas si sûr des plaisirs du jour qui nous reste !

Ainsi, repoussant la témérité de la jeunesse, parla l’expérience de l’âge mûr. Considérer le bonheur sous un point de vue négatif est évidemment chose prudente, et la philosophie « à la Pentecost », en conséquence, est généralement dans le vrai.

IX

Hasard ou fatalité ?

Il était près de six heures quand Allan et ses amis quittèrent le bateau ; l’influence du soir se faisait déjà sentir sur la solitude limpide des Broads.

Les rivages dans ces régions sauvages ne sont pas comme ailleurs. Ferme en apparence, la terre du jardin devant le cottage était, molle, humide, et cédait, sous la pression du pied. Les bateliers qui guidaient les visiteurs les avertirent de se maintenir dans le sentier, et leur montrèrent, à côté de crevasses et de flaques d’eau, des endroits herbeux où des étrangers eussent marché avec confiance sur une croûte de terre trop faible pour supporter le poids d’un enfant. Le cottage solitaire, bâti de planches peintes en noir, avait été bâti sur un terrain consolidé ; il était assis sur pilotis. Une petite tour en bois s’élevait à l’une des extrémités du toit et servait de poste d’observation pendant la saison de chasse. De cette élévation, les regards s’étendaient librement sur toute l’étendue des lacs. Si le coupeur de roseaux avait perdu son canot il eût été aussi complètement isolé de toute communication avec la ville ou le village que s’il eût été sur un vaisseau. Ni lui ni sa famille ne se plaignaient de leur solitude, et ils ne semblaient ni plus rustres ni plus mauvais pour cela. La femme reçut les visiteurs avec cordialité, dans une petite salle proprette, dont le plafond était supporté par des poutres et dont les fenêtres ressemblaient à celles d’une cabine de bateau. La grand-mère raconta comment les contrebandiers arrivaient autrefois la nuit, naviguant sur les rivières avec des rames garnies de linge, jusqu’à ce qu’ils eussent gagné les Broads et lancé leurs barils d’alcool à l’eau, loin du garde-côte. Les petits enfants jouèrent à cache-cache avec les visiteurs, et ceux-ci parcoururent l’intérieur du cottage, ainsi que le petit lopin de terre ferme sur lequel il s’élevait, surpris et charmés par la nouveauté de tout ce qu’ils voyaient. La seule personne qui remarqua l’approche du soir et qui songea à la fuite du temps et aux Pentecost restés dans le bateau fut le jeune Pedgift. Le sagace pilote des Broads regarda sa montre à la dérobée et saisit la première occasion pour tirer Allan à part :

— Je ne voudrais pas vous presser, monsieur Armadale, dit-il ; mais le temps passe, et il s’agit d’une dame.

— Une dame ? répéta Allan.

— Oui, monsieur, reprit le jeune Pedgift, une dame de Londres, en rapport (si vous voulez me permettre de vous en faire souvenir) avec un certain tilbury et un poney blanc.

— Juste Ciel, la gouvernante ! s’écria Allan. Nous l’avions tout à fait oubliée !

— Ne soyez pas inquiet, monsieur, nous avons encore le temps nécessaire si nous montons en bateau immédiatement. Vous vous rappelez, monsieur Armadale, que nous devons prendre le thé au prochain Broad, celui que l’on nomme Hurle Mere ?

— Certainement, dit Allan, Hurle Mere est l’endroit où mon ami Midwinter a promis de nous rejoindre.

— Hurle Mere est le rendez-vous où doit se trouver la gouvernante, monsieur, si votre cocher suit mes indications, continua Pedgift. Nous en avons à peu près pour une heure à naviguer à travers les sinuosités de ces eaux étroites (que nous appelons ici les sounds) qui nous séparent de Hurle Mere. D’après mon calcul, il nous faut être au bateau d’ici à cinq minutes, si nous voulons arriver à temps pour rencontrer la gouvernante et votre ami.

— Nous ne pouvons manquer mon ami sous aucun prétexte, ni la gouvernante non plus, bien entendu. Je vais le dire au major, répondit Allan.

Le major Milroy s’apprêtait à cet instant à monter à la tour de bois du cottage pour jouir de la vue. L’obligeant Pedgift offrit de l’y accompagner et de lui donner toutes les explications locales que le coupeur de roseaux eût mis moitié plus longtemps à lui fournir.

Allan resta devant la porte du cottage, plus calme et plus pensif que d’habitude. Son entrevue avec le jeune Pedgift lui avait rappelé, pour la première fois depuis le matin, l’absence de son ami. Il fut surpris d’avoir pu si longtemps oublier Midwinter, d’ordinaire si présent dans ses pensées. Il se sentit la conscience troublée comme par un reproche, tandis que son esprit se reportait sur le fidèle ami resté chez lui, penché sur les livres du régisseur et occupé à travailler pour lui.

« Cher vieux camarade, pensa-t-il, je serai si content de le voir au Mere. Les plaisirs de la journée ne seraient pas complets s’il ne nous rejoignait point ! »

— Me tromperai-je, monsieur Armadale, en affirmant que vous pensez à quelqu’un ?

Allan se tourna et vit la fille du major auprès de lui. Miss Milroy, se rappelant leur conversation derrière la voiture, avait remarqué l’attitude songeuse de son admirateur et avait résolu de lui fournir une autre occasion de se déclarer pendant que son père et le jeune Pedgift les laissaient seuls.

— Vous devinez tout, dit Allan en souriant. Je pensais à quelqu’un, en effet.

Miss Milroy lui lança un regard, un doux regard d’encouragement : une seule personne pouvait occuper les pensées de Mr. Armadale, après ce qui s’était passé entre eux le matin ! Et ce n’était que charité de sa part si elle lui permettait de reprendre la conversation interrompue.

— Moi aussi, reprit-elle, je songeais à quelqu’un, suscitant l’aveu à venir autant qu’elle le redoutait. Si je vous donnais la première lettre du nom de mon quelqu’un, me diriez-vous la première lettre du vôtre ?

— Je vous dirai tout ce que vous voudrez ! s’écria Allan avec enthousiasme.

La jeune fille recula cependant avec coquetterie devant le sujet qu’elle désirait aborder.

— Dites-moi d’abord votre première lettre, murmura-t-elle en détournant ses yeux des siens.

Allan se mit à rire.

— « M », dit-il.

Elle tressaillit légèrement. N’était-il pas étrange qu’il songeât à elle sous son nom de famille ? Mais peu importait après tout, puisqu’il pensait à elle.

— Quelle est votre lettre ? demanda Allan.

Elle rougit et sourit.

— « A », puisque vous le voulez ! murmura-t-elle avec un petit air d’hésitation.

Elle lui jeta un autre regard à la dérobée, et voulut complaisamment prolonger la délicieuse attente de l’aveu qui allait venir.

— Combien y a-t-il de syllabes dans votre nom ? demanda-t-elle en dessinant des broderies sur le sol avec le bout de son ombrelle.

Il n’est pas un homme ayant quelque expérience des femmes qui eut été assez inconsidéré pour lui dire la vérité. Allan cependant ne connaissait rien à la nature féminine et, avant l’habitude de dire la vérité à tort et à travers en toute occasion, il répondit comme s’il se fut agi d’un interrogatoire en justice.

— C’est un nom en trois syllabes, dit-il.

Les yeux de Miss Milroy, jusqu’alors baissés, lui envoyèrent deux éclairs.

— Trois ! répéta-t-elle dans le plus grand étonnement.

Allan était décidément trop impulsif pour saisir toute la valeur de l’avertissement.

— Je ne suis pas fort sur la scansion, dit-il en riant, mais cependant je ne crois pas me tromper en comptant trois syllabes dans le nom de Midwinter. Je songeais à mon ami. Mais, peu importe, dites-moi qui est « A » ; dites-moi à qui vous pensiez ?

— À la première lettre de l’alphabet, monsieur Armadale, et je vous prie de le croire, à rien de plus !

Et sur cette réponse, la fille du major ouvrit son ombrelle et se dirigea vers le bateau.

Allan resta pétrifié. Si Miss Milroy lui avait tiré les oreilles (et on ne peut nier qu’elle en eût été fortement tentée), il n’eût pas été plus abasourdi.

« Que diable ai-je fait ? se demanda-t-il avec désespoir en se rendant au rivage avec le major et le jeune Pedgift ; je voudrais bien savoir ce qu’elle va me dire tout à l’heure ? »

Elle ne lui dit absolument rien. Elle ne lui jeta pas même un regard lorsqu’il monta dans la chaloupe. Elle était assise, le teint et les yeux beaucoup plus animés que d’habitude, et prenait le plus vif intérêt à la convalescence du vicaire, à Mrs. Pentecost, à Pedgift junior (à qui elle offrit avec un grand empressement une place à côté d’elle), au paysage, au cottage du coupeur de roseaux, à tout, sauf à Allan.

« Je ne lui pardonnerai jamais, se disait-elle, d’avoir pensé à ce garçon mal élevé quand moi je m’occupais de lui. Heureusement que je l’ai découvert à temps ! Grâce au Ciel, Mr. Pedgift est dans le bateau ».

Dans cette disposition d’esprit, Miss Neelie s’appliqua à séduire Pedgift et à dédaigner Allan.

— Oh ! monsieur Pedgift ! Combien c’est ingénieux et bon à vous d’avoir songé à nous montrer ce délicieux cottage. J’aimerais par-dessus toutes choses vivre là. Qu’aurait été notre pique-nique sans vous, monsieur Pedgift ? Vous ne pouvez vous imaginer quel plaisir j’y ai pris depuis que nous sommes montés en bateau. Froid, monsieur Armadale ? Comment peut-on dire qu’il fait froid ? C’est la plus chaude soirée que nous ayons eue de tout l’été. Et la musique, monsieur Pedgift, combien c’est galant à vous d’avoir apporté votre accordéon. Je me demande si je pourrais vous accompagner au piano. J’aimerais tant à essayer. Oh, oui ! monsieur Armadale ! sans doute, vous chantez très bien quand vous savez les paroles ; mais, pour dire la vérité, j’ai toujours détesté et je détesterai toujours les mélodies de Moore !

Miss Milroy maniait ainsi avec une impitoyable dextérité la plus affilée des armes offensives de la femme : la langue ; et elle s’en fut servie encore quelque temps, si Allan eût seulement montré la jalousie nécessaire ou si Pedgift avait fourni le moindre encouragement. Mais la fortune adverse avait décrété qu’elle choisirait pour ses victimes deux hommes parfaitement inattaquables en ces circonstances.

Allan était trop ignorant de toutes les susceptibilités féminines pour rien comprendre, si ce n’est que la charmante Neelie était fâchée contre lui sans qu’il eût mérité en rien son déplaisir. L’habile Pedgift, ainsi qu’il convient à la jeunesse pleine d’esprit de notre époque, se soumettait à la fantaisie féminine, les yeux immuablement fixés tout le temps sur ses intérêts particuliers. Plus d’un jeune homme de la génération passée, qui n’était pas si folle, a tout sacrifié à l’amour. Pas un jeune homme sur dix mille, en ce siècle, excepté les fous, n’y a sacrifié un demi-penny. Les filles d’Ève héritent des charmes de leurs mères, et commettent les mêmes fautes. Mais les fils d’Adam, de nos jours, sont hommes à refuser la fameuse pomme avec un salut et un « non merci ; cela pourrait me faire tomber dans un piège ». Quand Allan, surpris et désappointé, se mit à l’abri des attaques de Miss Milroy, à l’autre extrémité du bateau, Pedgift junior se leva et le suivit.

« Vous êtes une très charmante demoiselle, se dit l’adroit et sensé jeune homme, mais un client est un client, et je suis fâché de vous apprendre, mademoiselle, que vous ne réussirez pas ».

Il chercha à ranimer la gaieté d’Allan en l’intéressant à un nouveau sujet. Il devait y avoir pendant l’automne une régate sur l’eau, et l’opinion de son client, marin émérite, pouvait être utile au comité.

— Je pense que ce sera quelque chose de nouveau pour vous, monsieur, qu’une joute à la voile sur eau douce ? insinua-t-il de sa voix la plus aimable.

Allan, aussitôt pris, répliqua :

— Tout à fait ; donnez-moi donc des détails là-dessus, je vous prie.

Quant au reste de la société, à l’autre bout de la chaloupe, elle était en passe de confirmer les funestes présages de Mrs. Pentecost quant au caractère éphémère des plaisirs de la journée.

La pauvre Neelie, après le sentiment bien naturel d’irritation que lui avait fait éprouver la maladresse d’Allan, restait maintenant silencieuse, enfermée dans son ressentiment, auquel s’ajoutait la conscience de son humiliation et de sa défaite.

Le major était retombé dans sa torpeur habituelle, son esprit tournant machinalement autour des roues de sa pendule. Le vicaire dérobait toujours son indigestion à l’assistance dans les recoins les plus cachés de la cabine ; et la mère montait la garde, assise à la porte, une seconde potion à la main.

Les femmes de l’âge et du caractère de Mrs. Pentecost se complaisent dans leur mauvaise humeur.

« Voici, disait la vieille femme, en balançant la tête avec un air de satisfaction aigre, ce que l’on appelle une partie de campagne, n’est-ce pas ? Ah ! quelle folie d’avoir quitté notre confortable intérieur ! »

Pendant ce temps, le bateau glissait doucement à travers les méandres du labyrinthe limpide qui s’étendait entre les deux Broads. La vue n’était maintenant limitée que par d’interminables rangées de roseaux. Pas un son ne s’entendait à proximité ou dans le lointain ; le regard n’apercevait pas un coin de terre labourée ou habitée.

— C’est un peu triste, monsieur Armadale, fit le philosophe Pedgift, mais nous voici à la sortie ; regardez, monsieur, c’est Hurle Mere !

L’embarcation entra soudain dans le large cercle d’un étang. Autour de la moitié la plus proche de ce cercle, les sempiternels roseaux garnissaient encore le bord de l’eau ; autour de l’autre moitié, la terre reparaissait. Ici s’élevaient des dunes désolées ; là se déroulaient des ondulations verdoyantes. À un endroit, le terrain était occupé par une plantation, et à un autre par les bâtiments d’une vieille maison construite en briques rouges ; un chemin de traverse longeait le mur du jardin pour se terminer à l’étang. Le soleil se couchait dans un ciel pâle, et l’eau, à la place où la réflexion du soleil ne la colorait pas, prenait déjà une teinte noire et froide. La solitude qui avait semblé si douce, le silence si enchanteur sur l’autre Broad, dans la plénitude d’un soleil radieux, étaient tristes et lugubres ici, au déclin calme et mélancolique du jour.

Le bateau fut dirigé à travers les eaux du Mere vers une crique au rivage herbeux. Quelques canots plats y étaient échoués, et les coupeurs de roseaux auxquels ils appartenaient sortirent, tout effarés à la vue d’étrangers, de derrière un angle du vieux mur de jardin. Il n’y avait nulle part d’autre signe de vie. Les gardes n’avaient point vu de tilbury ; aucun être vivant, homme ou femme, n’avait approché des rives de Hurle Mere de toute la journée.

Le jeune Pedgift regarda à sa montre et s’adressa à Miss Milroy :

— Vous trouverez ou ne trouverez pas la gouvernante à votre retour à Thorpe-Ambrose, mais à l’heure qu’il est maintenant, vous ne la verrez pas ici. Vous savez mieux qu’un autre, monsieur Armadale, ajouta-t-il en se tournant vers Allan, si l’on peut compter sur la promesse de votre ami ?

— Je suis sûr que l’on peut compter sur lui, répondit le jeune squire en regardant autour de lui, sans cacher son désappointement devant l’absence de Midwinter.

— Très bien, continua Pedgift junior. Si nous allumons le feu pour la fabrication de notre thé, ici, en plaine, votre ami sera guidé vers nous par la fumée. C’est une ruse indienne pour avertir un homme perdu dans la prairie, Miss Milroy, et ce pays me paraît presque aussi sauvage, n’est-il pas vrai ?

Il est des tentations, principalement parmi les moins graves, auxquelles il n’est pas dans les forces de la nature féminine de pouvoir résister. Le désir d’user de son pouvoir, comme la seule jeune dame de la société, et de contrecarrer l’arrangement d’Allan relatif à la rencontre avec son ami était trop fort pour la fille du major. Elle se tourna vers le souriant Pedgift, avec un regard qui eût dû l’accabler. Mais qui a jamais intimidé un avoué ?

— C’est l’endroit le plus solitaire, le plus triste, le plus horrible que j’aie vu de ma vie ! dit Miss Neelie. Si vous persistez à vouloir servir le thé ici, monsieur Pedgift, n’en faites pas pour moi. Non ! je resterai dans le bateau et, bien que je meure absolument de soif, je ne toucherai à rien jusqu’à ce que je sois retournée à l’autre Broad !

Le major ouvrit les lèvres pour blâmer sa fille mais, à la joie infinie de Neelie, Mrs. Pentecost se leva avant qu’il eût pu dire un mot et, après avoir exploré du regard tout le pays sans rien apercevoir qui ressemblât à un véhicule, demanda avec indignation s’il fallait refaire tout le chemin déjà parcouru pour retrouver les voitures où on les avait laissées. Elle apprit que c’était ainsi, en effet, que les choses étaient prévues, car la topographie de la région eût obligé les voitures à repasser par Thorpe-Ambrose pour rejoindre Hurle Mere. Alors, parlant dans l’intérêt de son fils, elle déclara aussitôt que rien au monde ne pourrait la décider à rester sur l’eau à la nuit.

— Appelez-moi un bateau ! cria la vieille dame dans une grande agitation ; partout où il y a de l’eau, il y a du brouillard, et où il y a du brouillard, mon fils Samuel est sûr d’attraper un rhume. Ne me parlez pas de votre clair de lune et de votre thé. Hé ! vous, deux hommes, ici ! fit Mrs. Pentecost, hélant les coupeurs de roseaux silencieux sur le rivage. Six pence pour vous, si vous voulez me prendre moi et mon fils dans votre bateau !

Avant que le jeune Pedgift pût intervenir, Allan lui-même résolut la difficulté avec une patience et une bonne humeur exemplaires :

— Je ne puis supporter, madame Pentecost, que vous vous en retourniez dans un autre bateau que celui dans lequel vous êtes venue. Puisque vous et Miss Milroy n’aimez pas cet endroit, personne que moi n’a besoin d’aborder. Mais il faut que j’aille à terre. Mon ami Midwinter ne m’a encore jamais manqué de parole, et je ne puis consentir à quitter Hurle Mere tant qu’il y aura chance de le voir venir. Vous n’avez nul besoin de vous gêner à cause de moi. Vous avez le major et Mr. Pedgift pour prendre soin de vous, et vous pouvez atteindre les voitures avant la nuit si vous partez immédiatement. J’attendrai ici – je donne encore une demi-heure à mon ami – et ensuite je vous suivrai dans l’un des bateaux des coupeurs de roseaux.

— C’est la chose la plus raisonnable que vous ayez dite aujourd’hui, monsieur Armadale, remarqua Mrs. Pentecost, en s’asseyant avec une grande hâte. Dites-leur de se presser ! ajouta-t-elle en agitant le poing vers les bateliers, dites-leur de se presser !

Allan donna les ordres nécessaires et sauta ensuite sur le rivage. Le prudent Pedgift, s’attachant de près à son client, essaya de le suivre.

— Nous ne pouvons vous abandonner ainsi, protesta-t-il à voix basse avec véhémence. Laissez le major avoir soin des dames et permettez-moi de vous accompagner au Mere.

— Non ! non ! dit Allan. Ils semblent tous de mauvaise humeur. Si vous voulez me rendre service, restez avec eux, comme un bon garçon, et veillez à ce que tout se passe pour le mieux.

Il fit un signe de la main, et les bateliers poussèrent l’embarcation loin du rivage. Tous lui rendirent son salut, à l’exception de la fille du major, qui se tenait assise à l’écart, le visage caché sous son ombrelle. Les yeux de Neelie étaient pleins de larmes. Ses derniers sentiments d’hostilité contre Allan s’évanouirent, et son cœur s’élança vers lui, gonflé de repentir, dès le moment où il eut quitté le bateau.

« Comme il est bon pour nous tous ! pensa-t-elle, et quelle méchante créature je suis ! »

Avec une générosité impulsive, elle se leva, prise d’un désir immense de se faire pardonner. Sans se soucier des apparences, elle se leva pour le regarder, les yeux attendris et les joues rosies, rester seul à terre.

— Ne tardez pas trop, monsieur Armadale ! lança-t-elle, indifférente à ce que le reste de la compagnie pouvait penser de cette recommandation.

Le bateau était déjà loin et, malgré toute la résolution de Neelie, ces paroles furent prononcées d’une petite voix faible qui n’atteignit pas les oreilles d’Allan. Le seul son qu’il entendit, tandis que le canot gagnait l’extrémité opposée du Mere et disparaissait doucement parmi les roseaux, fut celui de l’accordéon. L’infatigable Pedgift tenait sa promesse, évidemment à la demande de Mrs. Pentecost, et exécutait une mélodie sacrée.

Resté seul, Allan alluma un cigare et se mit à parcourir le rivage.

« Elle aurait pu me dire un mot en partant ! pensait-il. J’ai tout fait pour le mieux, et voilà comme elle me traite ! »

Il s’arrêta et regarda d’un œil distrait le soleil couchant et les eaux sombres du Mere.

Quelque chose dans l’atmosphère mystérieuse qui planait sur le paysage entraîna ses pensées loin de Miss Milroy et les ramena vers son ami absent. Il frissonna et regarda autour de lui.

Les coupeurs de roseaux étaient retournés derrière l’angle du mur. Pas une créature vivante n’était visible, pas un son ne s’élevait du rivage désolé. La confiance d’Allan se troubla. Midwinter était en retard d’une heure. Il avait été prévu qu’il se rendrait à l’étang (avec un garçon de ferme pour lui servir de guide) par des sentiers et des chemins de traverse qui abrégeaient la distance. Le jeune homme connaissait bien le pays, et Midwinter n’avait jamais manqué à ses rendez-vous. Quelque chose de fâcheux était-il arrivé à Thorpe-Ambrose ? Un accident était-il survenu en chemin ?

Allan résolut de ne pas rester plus longtemps dans l’incertitude et l’inaction, et d’aller à la rencontre de son ami. Il tourna aussitôt l’angle du mur et demanda à l’un des coupeurs de roseaux de lui indiquer la route de Thorpe-Ambrose. L’homme lui indiqua une percée dans les arbres qui bordaient la plantation. Après avoir jeté autour de lui un dernier regard, sans plus de succès, Allan se dirigea de ce côté.

Le chemin courait droit à travers la plantation, puis, brusquement, faisait un coude, masquant aux regards l’eau et l’étendue de terre dégagée. Allan continua de suivre le sentier herbeux qui s’allongeait devant lui, sans toujours rien voir ni rien entendre. Il arriva ainsi à un endroit où le chemin faisait un nouveau coude. Ayant pris le virage, il aperçut confusément une forme humaine, assise seule au pied d’un arbre. Deux pas de plus suffirent pour la lui faire reconnaître.

— Midwinter ! s’écria-t-il au comble de l’étonnement. Mais ce n’est pas l’endroit où je vous avais donné rendez-vous. Que faisiez-vous là ?

Midwinter se leva sans répondre. Le crépuscule tombant au milieu des arbres faisait paraître son visage encore plus sombre et rendait son silence étrange.

Allan continua ses questions :

— Êtes-vous venu seul ici ? Je croyais que le valet de ferme devait vous accompagner.

Cette fois Midwinter répondit :

— Je l’ai renvoyé en arrivant ici. Ce garçon m’a dit, en partant, que j’étais près de l’endroit du rendez-vous et que je ne pouvais plus me tromper.

— Pourquoi vous êtes-vous arrête ici ? reprit Allan. Pourquoi n’êtes-vous pas venu nous rejoindre ?

— Ne me blâmez pas, répondit son ami, je n’en ai pas eu le courage.

— Vous n’en avez pas eu le courage ? répéta Allan.

Il se tut un moment.

— Oh ! je sais ! reprit-il en posant gaiement sa main sur l’épaule de Midwinter. Vous craignez encore de vous retrouver en face des Milroy. Quelle folie, quand je vous ai dit moi-même que votre paix était faite avec le cottage !

— Je ne pensais pas à vos amis du cottage, Allan ; la vérité est que je ne suis pas dans mon assiette aujourd’hui. Je suis malade et je me sens nerveux ; un rien m’effraye.

Il s’arrêta et se troubla sous le regard anxieux et scrutateur d’Allan.

— S’il faut vous l’avouer, s’écria-t-il brusquement, l’horreur de cette nuit à bord du vaisseau naufragé me hante. J’éprouve une compression étrange au cerveau, j’ai des étouffements au cœur. Je crois que quelque chose doit nous arriver si nous ne nous séparons pas avant la fin du jour. Je ne puis manquer à la parole que je vous ai donnée, mais, pour l’amour de Dieu, rendez-la-moi et laissez-moi partir.

Pour qui connaissait Midwinter, lui résister en ce moment était complètement inutile. Allan se prêta à ses lubies et lui prit le bras.

— Sortons de cet endroit sombre et étouffant, lui dit-il, et nous causerons de cela. L’eau et le ciel sont à un pas de nous. Je déteste les bois, le soir, cela me donne toujours de noirs pressentiments. Vous avez travaillé avec trop d’acharnement sur les livres du régisseur. Venez, et respirons librement au grand air.

Midwinter s’arrêta, réfléchit un instant et sembla se soumettre.

— Vous avez raison, dit-il, et j’ai tort comme toujours. Je perds mon temps et je vous afflige sans utilité. Quelle folie de vous demander de me laisser partir. Supposons que vous m’ayez dit oui ?

— Eh bien ? demanda Allan.

— Eh bien ! répéta Midwinter, quelque chose fût arrivé dès mes premiers pas pour m’arrêter : c’est tout. Venez !

Ils marchèrent tous deux en silence vers le Mere.

Comme ils atteignaient le dernier coude du sentier, le cigare d’Allan s’éteignit. Tandis qu’il s’arrêtait pour le rallumer, Midwinter continua de s’avancer et fut le premier à arriver sur le terrain découvert.

Allan venait d’allumer une allumette, quand, à sa surprise, son ami revint vers lui. Il faisait assez clair dans cette partie de la plantation pour voir les choses plus distinctement. À la vue de Midwinter, l’allumette lui tomba des mains.

— Grand Dieu ! s’écria-t-il en reculant ; vous avez le même regard qu’à bord de l’épave !

Midwinter lui imposa silence de la main. Il parla, les yeux égarés, rivés sur le visage d’Allan, ses lèvres blanches tout contre son oreille :

— Vous vous souvenez de mon regard. Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit, quand vous et le docteur parliez du rêve ?

— J’ai oublié le rêve, répondit Allan.

Midwinter lui prit la main et l’entraîna en avant.

— Vous souvenez-vous maintenant ? demanda-t-il en désignant le Mere.

Le soleil se couchait à l’ouest dans un ciel sans nuage. Les eaux s’étendaient colorées de rouge par la lumière mourante. La campagne se déroulait au loin, déjà assombrie et lugubre ; et, sur le bord du lac où tout jusqu’alors n’avait été que solitude, se tenait maintenant, debout, contemplant le soleil, une femme.

Les deux Armadale regardèrent en silence la forme solitaire et le sombre paysage.

Midwinter fut le premier à parler.

— Vos yeux ont vu, dit-il ; à présent, écoutez vos paroles.

Il ouvrit le récit du rêve, et le déplia sous les regards d’Allan. Son doigt indiqua les lignes racontant la première vision et, d’une voix de plus en plus étouffée, il lut :

3) Après un moment d’absence, j’eus le sentiment d’être laissé seul dans l’obscurité.

4) J’attendis.

5) Les ténèbres s’ouvrirent, et un large et solitaire étang, entouré de prairies, m’apparut clairement. Au-dessus, je vis le ciel pur, rougi par la lumière du soleil couchant.

6) Près du bord de l’eau, se détachait l’ombre d’une femme.

Il se tut. Sa main laissa retomber le manuscrit. De son autre main, il désigna le rivage et la femme qui s’y tenait, leur tournant le dos dans le soleil couchant :

— Là, dit-il, est la femme vivante, à la place de l’ombre ; là est le premier avertissement envoyé à vous et à moi par le rêve. Que l’avenir nous retrouve encore ensemble, et la seconde apparition qui suivra celle-ci sera la mienne.

Allan resta muet devant la terrible conviction avec laquelle il parlait.

Tandis qu’ils demeuraient tous deux silencieux, la silhouette bougea et fit quelques pas sur le rivage. S’avançant vers l’eau, Allan embrassa du regard l’étendue dégagée qui s’ouvrait devant lui. Le premier objet qui frappa ses yeux fut le tilbury de Thorpe-Ambrose. Il se tourna vers Midwinter avec un rire de soulagement :

— Quelles folies venez-vous de dire, et quelles folies ai-je écoutées ? s’écria-t-il, c’est la gouvernante, enfin !

Midwinter ne répondit pas. Allan lui prit le bras et essaya de l’entraîner, mais l’ancien sous-maître se débarrassa violemment de son étreinte et saisit son ami par les deux mains pour l’empêcher d’aller vers l’étang, comme il avait voulu autrefois l’empêcher d’entrer dans la cabine. Comme autrefois, ses efforts furent vains.

— L’un de nous doit lui parler, dit Allan, et si vous ne voulez pas, j’irai.

Il avait fait seulement quelques pas vers le Mere quand il entendit ou crut entendre une voix lui jeter faiblement, et une fois seulement, le mot « adieu ! ».

Il s’arrêta, troublé, et regarda autour de lui.

— Était-ce vous, Midwinter ? demanda-t-il.

Il ne reçut pas de réponse. Après un moment d’hésitation, il fit demi-tour vers la plantation. Son ami était parti. Il regarda du côté de l’étang, ne sachant quel parti prendre. L’ombre s’avançait maintenant vers les arbres. Évidemment Allan avait été vu ou entendu. Il était impossible de laisser une femme seule dans un endroit aussi désert. Allan alla à sa rencontre.

Arrivé assez près d’elle pour voir son visage, il s’arrêta dans un étonnement indicible. La soudaine révélation de sa beauté, lorsqu’elle le regarda en souriant d’un air interrogateur, arrêta le sang dans ses veines et les paroles sur ses lèvres. Il se mit à douter que ce fût la gouvernante.

S’étant repris, il s’avança encore de quelques pas et déclina son nom.

— Puis-je vous demander, ajouta-t-il, si j’ai le plaisir… ?

La dame l’interrompit gracieusement et sans embarras :

— Je suis la gouvernante du major Milroy, Miss Gwilt.

X

Le visage de la bonne

Tout était tranquille à Thorpe-Ambrose. Le hall était désert, les appartements avaient été laissés dans l’obscurité. Les domestiques, qui attendaient l’heure du souper dans le jardin derrière la maison, regardèrent le ciel pur et la lune qui commençait à se montrer, et déclarèrent d’un commun accord que, selon toute probabilité, les maîtres ne seraient de retour qu’assez tard dans la soirée. L’opinion générale, dirigée par la haute autorité de la cuisinière, fut que tout le monde pouvait souper sans crainte d’être dérangé par la sonnette. Les domestiques se mirent donc à table ; mais au moment même où ils s’asseyaient la sonnette retentit.

Le valet de pied, surpris, descendit ouvrir la porte et, à son grand étonnement, tomba sur Midwinter qui attendait seul sur le seuil. Il lui trouva l’air très souffrant. Midwinter demanda une lampe et, après avoir déclaré n’avoir besoin de rien, il se retira. Le valet alla rejoindre ses camarades et raconta qu’il devait certainement être arrivé quelque chose à l’ami du maître.

Entré dans sa chambre, Midwinter ferma la porte et remplit avec précipitation un sac des objets nécessaires à un voyage. Cela fait, il prit dans un tiroir fermé à clef quelques petits présents d’Allan : un porte-cigares, une bourse et une garniture de boutons en or. Puis il boucla le sac et mit la main sur la poignée de la porte. Alors, pour la première fois, il s’arrêta : la hâte irréfléchie et fiévreuse dont toutes ses actions avaient été marquées tomba soudain ; l’expression désespérée de son visage s’adoucit ; la main sur la clef, il attendit.

Jusqu’à ce moment, il n’avait eu conscience que d’un seul motif qui le poussait à agir, d’un seul projet qu’il voulait exécuter : « Pour le bien d’Allan ! » s’était-il dit devant le fatal paysage, quand il avait vu son ami aller à la rencontre de la femme inconnue ; « Pour le bien d’Allan ! » avait-il répété lorsque, en traversant la campagne s’étendant au-delà du bois, il avait aperçu dans le crépuscule gris les longues lignes de digues et, dans le lointain, les lumières de la station, qui semblaient lui faire signe de se hâter vers les rails.

C’était seulement à présent, alors qu’il s’apprêtait à franchir le seuil de sa chambre, alors que pour la première fois dans sa précipitation il marquait une pause, que le noble côté de sa nature protesta contre la superstitieuse désespérance qui l’entraînait loin de tout ce qui lui était cher.

La conviction qu’il avait de la terrible nécessité de quitter Allan n’avait pas faibli un instant depuis que le premier tableau lui était apparu, dans sa réalité, sur les bords du Mere. Mais à présent, pour la première fois, son cœur se révoltait irrésistiblement contre lui-même.

« Va ! si tu le dois et si tu le veux ! Mais souviens-toi du temps où il s’assit à ton chevet. Tu étais malade, abandonné, et il t’ouvrit son cœur. Écris, si tu crains de parler ; écris et demande-lui de te pardonner avant de le quitter pour toujours ! »

La porte entrouverte se referma doucement. Midwinter s’assit devant son bureau et prit la plume. Il essaya à plusieurs reprises de tracer les mots d’adieu ; il essaya jusqu’à ce que le parquet fût jonché de feuillets déchirés. Mais, quelque effort qu’il fît pour s’en détourner, le passé se dressait incessamment devant lui et tourmentait sa conscience. La chambre spacieuse dans laquelle il se tenait se transformait malgré lui en un étroit grenier d’auberge, celui-là même où le sous-maître malade avait été installé dans un village du Somerset. La main bienveillante qui s’était autrefois appuyée sur son épaule venait l’effleurer de nouveau ; la voix amie qui l’avait consolé lui parlait encore avec les mêmes accents affectueux. Il mit ses coudes sur la table et cacha sa tête entre ses mains, dans une attitude de muet désespoir. L’adieu que sa bouche ne pouvait prononcer, la plume se refusait à le tracer. Sa superstition implacable lui ordonnait de partir quand il en était temps encore ; son amitié, non moins impérieuse, lui enjoignait de rester jusqu’à ce qu’il eût pu écrire la lettre par laquelle il voulait implorer le pardon et la pitié d’Allan.

Il se leva avec une détermination soudaine et sonna.

— Lorsque Mr. Armadale rentrera, dit-il au domestique, priez-le de ma part de m’excuser si je ne descends point ; j’ai besoin de dormir un peu.

Il ferma sa porte à clef, éteignit la lumière et resta assis seul dans l’obscurité.

« La nuit nous sépare forcément, dit-il, et le temps me donnera peut-être le courage d’écrire. Je partirai dès l’aube ; je pourrai partir pendant que… »

Il n’acheva pas sa pensée, et la cruelle agonie du combat amena sur ses lèvres le premier cri de douleur qui lui eût encore échappé.

Il attendit dans l’obscurité. Tandis que le temps glissait, ses sens restaient machinalement éveillés mais son esprit commençait à sombrer sous le poids qu’il portait depuis plusieurs heures. Un vide douloureux l’envahit. Il n’essaya point de rallumer la lumière et d’écrire ; il ne fit pas un mouvement ; il n’alla pas à la fenêtre, lorsque le premier bruit de roues troubla le silence de la nuit. Il entendit les voitures s’arrêter à la porte ; il entendit les chevaux mâcher leurs freins ; il entendit les voix d’Allan et du jeune Pedgift sur le perron ; et il resta immobile dans les ténèbres, sans qu’aucun intérêt fût éveillé en lui par les sons extérieurs qui parvenaient à ses oreilles.

Les voix continuèrent de se faire entendre après que les voitures eurent été rentrées. Les deux jeunes gens s’entretenaient évidemment sur les marches avant de prendre congé l’un de l’autre. Chacune de leurs paroles arrivait jusqu’à Midwinter par la fenêtre entrouverte. Leur seul sujet de conversation était la gouvernante. Les louanges d’Allan ne tarissaient point. De sa vie, il n’avait passé une heure aussi délicieuse que celle qui s’était écoulée avec Miss Gwilt, pendant son passage de Hurle Mere à l’autre Broad. D’accord avec son client sur les séductions de la charmante étrangère, le jeune Pedgift semblait néanmoins considérer la question sous un angle différent. Les perfections de Miss Gwilt n’avaient point assez absorbé son attention pour l’empêcher de remarquer l’impression produite par elle sur Miss Milroy et sur son père.

— Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans la famille du major Milroy, monsieur, disait le jeune Pedgift. Avez-vous remarqué les regards du père et de la fille, quand Miss Gwilt s’est excusée d’être arrivée si tard au Mere ? Vous ne vous souvenez pas ? Vous rappelez-vous les paroles qu’elle a dites ?

— Il était question de Mrs. Milroy, n’est-ce pas ? répondit Allan.

La voix de Pedgift baissa d’un ton.

— Miss Gwilt était arrivée au cottage dans l’après-midi, monsieur, à l’heure que je vous avais dite, et elle nous eût rejoints au moment que j’avais indiqué, sans Mrs. Milroy. Cette dame l’a fait prier de monter chez elle, où elle l’a retenue au moins une demi-heure. Ce fut l’excuse que donna Miss Gwilt, monsieur Armadale, pour avoir manqué l’heure du rendez-vous au Mere.

— Bien, mais où voulez-vous en venir ?

— Vous semblez oublier, monsieur, tout ce qui a été dit dans le voisinage sur Mrs. Milroy, depuis que le major est venu s’établir parmi nous. Nous savons tous, par le médecin, qu’elle est trop souffrante pour recevoir des étrangers. N’est-il pas un peu singulier qu’elle se soit tout à coup trouvée assez bien pour voir Miss Gwilt (en l’absence de son mari) dès son entrée dans la maison ?

— Pas le moins du monde ! Je trouve très naturel qu’elle ait été désireuse de faire connaissance avec la gouvernante de sa fille.

— Sans doute, monsieur Armadale ; mais le major et Miss Neelie ne semblent point juger cela de la même façon. Je les regardais tous les deux quand la gouvernante a dit que Mrs. Milroy l’avait envoyé chercher. Si jamais j’ai vu fille effrayée, c’est Miss Milroy à ce moment-là, et j’ajouterai (entre nous bien entendu, et s’il m’est permis d’accuser de peur un brave officier) que le major m’a donné exactement la même impression. Croyez-moi, monsieur, quelque chose va de travers dans ce joli cottage qui vous appartient, et Miss Gwilt sait déjà à quoi s’en tenir.

Il y eut une minute de silence. Lorsque Midwinter entendit de nouveau les voix, elles s’éloignaient. Allan reconduisait probablement le jeune Pedgift.

Peu de temps après, Allan se fit entendre de nouveau sur le perron : il s’informait de son ami. Le domestique lui transmit le message de Midwinter. Après cette courte interruption, le silence ne fut plus troublé jusqu’au moment où l’on ferma la maison. Les pas des gens dans les corridors, les battements des portes, l’aboiement d’un chien dérangé dans son sommeil, tous ces bruits avertirent Midwinter qu’il se faisait tard. Il se leva machinalement pour allumer une bougie, mais sa tête était lourde, sa main tremblait ; il reposa la boîte d’allumettes et revint s’asseoir. La conversation entre Allan et le jeune Pedgift avait cessé d’occuper son attention dès l’instant où il ne l’avait plus entendue et, aussitôt que les bruits de la maison eurent cessé, le sentiment du temps précieux qu’il laissait perdre l’abandonna encore. Toute énergie morale et physique était éteinte en lui. Il attendit, dans une résignation stupide, les peines que devait amener le lendemain.

Un assez long moment se passa, avant que le silence fut une nouvelle fois troublé par des voix venant du dehors, celles d’un homme et d’une femme. Les premières paroles qu’ils échangèrent indiquaient clairement qu’il s’agissait d’un rendez-vous clandestin : c’était un des domestiques de Thorpe-Ambrose et une des servantes du cottage.

Ici encore, après les premiers mots de retrouvailles, la nouvelle gouvernante devint le principal sujet de la conversation.

La servante du major débordait de pressentiments (inspirés seulement par les dehors avenants de Miss Gwilt) dont elle inondait tyranniquement son interlocuteur, malgré les efforts de celui-ci pour changer de conversation ; tôt ou tard, qu’il s’en souvînt, il y aurait un terrible bouleversement au cottage. Son maître, elle l’avouait en confidence, menait une triste vie avec sa maîtresse. Le major était le meilleur des hommes ; il n’y avait pas dans son cœur une pensée qui ne fût pour sa fille ou son éternelle pendule. Mais qu’une femme un peu jolie vînt à s’approcher de la maison, et Mrs. Milroy était jalouse d’elle, férocement jalouse, comme une femme possédée, sur son misérable lit de souffrance. Si Miss Gwilt (qui était certainement jolie, malgré ses affreux cheveux) ne transformait pas le feu en flammes avant que plusieurs jours se fussent écoulés, sa maîtresse ne serait plus la maîtresse qu’elle connaissait. Quoi qu’il arrivât, cette fois, la faute en serait à la mère du major. La vieille dame et Mrs. Milroy avaient eu une terrible querelle, deux ans auparavant, et la première était partie dans un accès de fureur en disant à son fils, devant tous les domestiques, que s’il y avait eu en lui une étincelle d’énergie il ne se fût jamais soumis comme il le faisait à la tyrannie de sa femme. Il eût été injuste peut-être d’accuser la mère du major d’avoir choisi une jolie gouvernante tout exprès pour braver la femme du major, mais on pouvait assurer sans crainte que la vieille lady était la dernière personne au monde capable de céder devant la jalousie de Mrs. Milroy, en refusant d’engager pour sa petite-fille une gouvernante convenable parce que cette gouvernante était affligée d’une jolie figure. Comment cela devait-il se terminer ? Personne ne le savait, mais il était sûr que cela finirait mal. Les choses paraissaient déjà aussi lourdes de menaces que possible. Miss Neelie avait pleuré à son retour du pique-nique (mauvais signe) ; la maîtresse n’avait cherché noise à personne (autre mauvais signe) ; le maître lui avait souhaité le bonsoir à travers la porte (troisième mauvais signe), et la gouvernante s’était enfermée dans sa chambre (le plus mauvais signe de tous, car cela semblait annoncer qu’elle se méfiait des domestiques).

Ainsi continua de s’épancher le torrent des commérages de la femme, qui résonnèrent aux oreilles de Midwinter à travers la fenêtre jusqu’au moment où ils furent interrompus par la sonnerie de l’horloge. Les voix se turent avec les derniers tintements de la cloche, et le silence ne fut plus troublé.

Il se passa encore du temps, et Midwinter fit un nouvel effort pour se vaincre. Cette fois, il alluma sa lumière sans hésitation et prit la plume.

Il écrivit tout d’abord avec une facilité inattendue qui, après l’avoir surpris, finit, en se prolongeant, par lui inspirer contre lui-même un vague soupçon. Il quitta son bureau, bassina d’eau fraîche son front et son visage, et revint s’asseoir pour lire ce qu’il venait d’écrire. C’étaient des phrases inachevées, des mots employés les uns pour les autres ; chaque ligne attestait la fatigue de l’esprit et l’impitoyable volonté qui l’avait forcé à agir. Midwinter déchira la feuille de papier comme il avait déchiré les autres et, terrassé enfin, il appuya sa tête fatiguée sur l’oreiller. Il tomba endormi avant d’avoir pu éteindre sa lumière.

Il fut réveillé par un coup frappé à sa porte. Le grand jour illuminait sa chambre ; la bougie avait brûlé jusqu’à la bobèche, et le domestique attendait au-dehors, avec une lettre pour lui, arrivée par le courrier du matin :

— Je me suis risqué à vous déranger, monsieur, dit le valet, parce que j’ai vu « urgent » sur l’enveloppe : j’ai pensé que la lettre pouvait être de quelque importance.

Midwinter le remercia, et regarda la lettre : elle était importante en effet ; l’écriture était de Mr. Brock.

Il attendit un instant pour rassembler ses facultés ; ses feuilles de papier déchirées, éparses sur le parquet, le rappelèrent immédiatement à la réalité. Il referma la porte à clef, dans la crainte qu’Allan ne se fût peut-être levé plus tôt que d’habitude et ne vînt le trouver. Puis, trouvant un intérêt singulièrement médiocre à tout ce que le révérend pouvait avoir à lui dire, il ouvrit la lettre de Mr. Brock et lut :

 

Mardi.

Mon cher Midwinter, il vaut quelquefois mieux dire les mauvaises nouvelles sans préambule et en peu de mots. C’est ce que je veux faire : mes précautions ont toutes été vaines, la femme m’a échappé !

Le malheur – car ce n’est rien de moins – s’est produit hier (lundi) entre onze heures et midi. L’affaire qui, à l’origine, m’avait amené à Londres m’obligeait à me rendre au Collège des docteurs en droit. J’ai donc laissé mon brave Robert surveiller la maison d’en face jusqu’à mon retour. Environ une heure et demie après mon départ, il a remarqué un cab vide devant la porte de la maison. Les caisses et les valises sont apparues d’abord ; elles ont été suivies de la femme elle-même, habillée comme la fois où je l’avais rencontrée. S’étant assuré d’un cab, Robert l’a suivie jusqu’au terminus du North Western. Il l’a vue se présenter devant le bureau des billets, il l’a suivie jusqu’au quai, et là, dans la foule et dans le désordre causé par le départ d’un long train mixte, il a perdu sa trace. Je dois lui rendre cette justice qu’il a pris immédiatement le parti le plus intelligent. Au lieu de perdre son temps à la chercher sur le quai, il s’est mis à surveiller la longue file de voitures, et il déclare positivement ne l’avoir vue dans aucune. Il admet cependant que ses recherches, qui ont duré environ dix minutes, entre le moment où il l’a perdue de vue et le départ du train, ont dû être, vu la confusion du moment, imparfaites. Mais, dans mon opinion, cela importe peu. Je ne crois pas plus au départ de cette femme par ce train-là que si j’avais cherché moi-même dans les voitures, et vous serez, j’en suis sûr, d’accord avec moi.

Vous savez maintenant comment le désastre est arrivé. Ne perdons plus de temps en paroles inutiles. Le mal est fait, et vous et moi devons trouver le remède.

Mes démarches, depuis ce moment, vous seront racontées en quelques mots. L’hésitation que j’avais pu éprouver jusqu’alors à remettre cette délicate affaire entre les mains d’étrangers a cessé dès que j’ai eu reçu la communication de Robert. Je me rendis immédiatement dans la City pour confier, le plus confidentiellement du monde, l’affaire à nos hommes de loi. La conférence a duré longtemps, et lorsque j’ai quitté leur cabinet, l’heure du courrier était passée. Autrement, je vous aurais écrit hier lundi. Les conclusions de mon conseil ne sont pas encourageantes. Il m’avertit franchement des sérieuses difficultés que l’on aura à retrouver les traces de la femme. Mais il a promis de faire de son mieux, et nous avons arrêté le plan à suivre, excepté en un point sur lequel nous différons entièrement d’avis. Je dois vous en instruire, car aussi longtemps que je serai retenu loin de Thorpe-Ambrose, vous êtes la seule personne sur laquelle je puisse compter.

L’opinion des hommes de loi est que la femme a su, dès le commencement, que je l’épiais, qu’il n’y a, par conséquent, aucune probabilité qu’elle soit assez hardie pour apparaître en personne à Thorpe-Ambrose et que, si elle a projeté la moindre intrigue, elle s’en remettra d’abord à un intermédiaire ; dans ces conditions, la seule conduite sage à tenir, pour les amis et les tuteurs d’Allan, est d’attendre la suite des événements.

Mon opinion est diamétralement opposée à celle-ci. Après ce qui est arrivé à la gare, je ne puis nier que la femme ait découvert que je la surveillais. Mais elle n’a aucune raison de supposer qu’elle n’a point réussi à me tromper, et je la crois fermement assez audacieuse pour nous prendre par surprise et pour réussir d’une manière ou d’une autre à gagner la confiance d’Allan, avant que nous ayons pu l’en empêcher. Vous, et vous seulement (tandis que je suis retenu à Londres), déciderez si j’ai tort ou raison, et vous le pouvez de cette manière : informez-vous immédiatement si une femme inconnue n’est pas arrivée depuis lundi à Thorpe-Ambrose ou dans les environs. Si cette personne a été aperçue en effet, profitez de la première occasion pour la voir, et demandez-vous si son visage répond ou ne répond pas au signalement que j’en vais donner. Vous pouvez vous fier complètement à l’exactitude de mes observations. J’ai vu souvent la femme non voilée, et la dernière fois à travers une excellente lunette :

1) Ses cheveux sont-ils d’un brun, clair et, du moins en apparence, peu épais ? 2) Son front est-il haut, étroit et fuyant ? 3) Ses sourcils ne sont-ils que légèrement marqués ? A-t-elle les yeux petits et plutôt sombres que clairs-gris ou bruns, je ne l’ai pas vue d’assez près pour affirmer la nuance ? 4) A-t-elle un nez aquilin ? 5) Ses lèvres sont-elles minces, et la supérieure un peu avancée ? 6) Sa carnation paraît-elle avoir été belle à l’origine, et est-elle maintenant d’une pâleur uniforme et maladive ? 7) Pour finir, a-t-elle un menton fuyant et sur le côté gauche une marque quelconque – un grain de beauté ou une cicatrice, je ne puis dire exactement ?

Je ne vous parle pas de l’expression du visage, car elle peut changer selon les circonstances dans lesquelles vous la verrez. Jugez, d’après les traits qui ne peuvent varier, s’il y a dans le voisinage une étrangère répondant à mes questions, et alors vous aurez trouvé la femme ! Dans ce cas, rendez-vous immédiatement chez l’homme de loi le plus proche, et servez-vous de mon nom et de mon crédit pour ordonner toutes les démarches nécessaires ; ne reculez devant aucune des dépenses que pourra entraîner une surveillance active nuit et jour. Cela fait, il ne vous restera plus qu’à employer les moyens les plus courts pour communiquer avec moi ; que mon affaire soit finie ou non, je pars pour le Norfolk par le premier train.

Votre ami toujours,

DECIMUS BROCK.

 

Midwinter, endurci dans son fatalisme, lut la missive du révérend depuis la première ligne jusqu’à la dernière, sans le moindre signe d’émotion ni de surprise. La seule partie de la lettre qui sembla le frapper fut la dernière. Il relut le dernier paragraphe, et réfléchit un moment.

« Je dois beaucoup à la bonté de Mr. Brock, pensa-t-il, et je ne le reverrai jamais. Il me charge d’une chose inutile ; mais je ferai ce qu’il me demande. Un seul regard jeté sur cette femme sera suffisant, un seul regard avec cette lettre en main, et une ligne à la poste pour lui dire que cette femme est ici ! »

De nouveau, il resta indécis devant la porte ; de nouveau la cruelle nécessité d’écrire ses adieux à Allan s’imposa à lui et l’arrêta.

Il jeta un regard dubitatif sur la lettre du révérend : « J’écrirai les deux ensemble, se dit-il, l’une aidera l’autre ». Il rougit en disant ces derniers mots. Il sentait que pour la première fois, il retardait volontairement l’heure du sacrifice ; il avait conscience qu’il se servait de la lettre de Mr. Brock comme d’un prétexte pour gagner du temps.

Il entendait la respiration d’Allan dans la chambre voisine. C’était le seul bruit qui lui arrivât à travers la porte entrouverte. Il sortit dans le corridor désert et descendit. La crainte que sa résolution ne vînt à faillir était aussi présente à son esprit en ce moment qu’elle l’avait été toute la nuit. Il poussa un long soupir de satisfaction en se trouvant hors de la maison, soulagé d’avoir échappé au bonjour amical de la seule créature humaine qu’il aimât !

Il entra dans la pépinière, la lettre de Mr. Brock à la main, et prit le plus court chemin pour arriver au cottage du major. Il n’avait pas le plus léger souvenir de la conversation entendue pendant la nuit. La seule raison qu’il avait de vouloir voir l’étrangère était celle que le révérend lui avait donnée, et le seul souvenir qui le guidait vers l’endroit où il devait la trouver était celui de l’exclamation qu’avait poussée Allan en identifiant la silhouette de l’étang avec la gouvernante.

Arrivé à la porte du cottage, il s’arrêta. Il réfléchit qu’il manquerait son but s’il relisait les questions du docteur en présence de la femme. Ses soupçons seraient probablement éveillés par le seul fait qu’il demandât à la voir (il avait en effet décidé d’agir de la sorte, qu’il trouvât ou non un prétexte), et s’il sortait la lettre devant elle, cela ne ferait que confirmer ses doutes. Elle risquait alors de ruiner sa démarche en quittant immédiatement la pièce. Résolu donc à graver d’abord la description dans sa mémoire avant de la rencontrer, il sortit la lettre et, s’éloignant sur le côté du cottage, il relut les sept questions auxquelles il était persuadé que le visage de la femme allait répondre.

Dans la quiétude matinale du parc, un léger bruit détourna Midwinter de sa lecture. Il leva les yeux et se trouva sur le bord d’un large fossé herbeux, avec le parc d’un côté, et de l’autre une haute haie de lauriers. Cette haie servait évidemment de clôture au jardin du cottage, et le fossé avait été pratiqué dans l’intention de protéger le jardin contre l’envahissement du bétail mis en pâturage dans le parc. Midwinter tendit l’oreille en direction du bruit qui l’avait troublé dans sa lecture et reconnut un frôlement de robes.

À quelques pas plus loin, le fossé était traversé par un pont, fermé par une clôture en osier, qui reliait le jardin au parc. Il passa la clôture, franchit le pont, et, ouvrant une porte qui se trouvait à l’autre extrémité, il se trouva dans un kiosque tout couvert de plantes grimpantes, et d’où l’on dominait le jardin d’un bout à l’autre.

Il le parcourut du regard et aperçut les silhouettes de deux femmes se dirigeant lentement vers le cottage. La plus petite n’occupa pas son attention un instant. Ses yeux étaient attachés sur l’autre, dont la longue robe légère ondulait dans l’allée ; sa démarche avait une grâce suprême. Là, telle qu’elle lui était apparue déjà, de dos, il reconnut la femme de l’étang !

Elles pouvaient faire un autre tour de jardin ; peut-être allaient-elles revenir vers le kiosque. Dans cet espoir, Midwinter attendit. La crainte de commettre une indiscrétion ne lui était pas venue un seul instant. Toutes les délicatesses de sa nature avaient été annihilées par le cruel déchirement de la nuit. Sa résolution acharnée d’obtenir la preuve qu’il était venu chercher était la seule pensée restée vivante en lui. Il agissait à présent comme l’eût fait le plus imperturbable des hommes. Avant que la gouvernante et son élève eussent atteint le bout de l’allée, il avait repris assez d’empire sur lui-même pour ouvrir la lettre de Mr. Brock et fortifier sa mémoire par un dernier regard jeté sur le paragraphe décrivant le visage de la femme.

Il était encore absorbé par sa lecture, quand il entendit de nouveau le frôlement des robes qui se rapprochait de lui. Debout dans l’ombre du kiosque, il attendit, tandis que diminuait la distance entre eux. Aidé de la claire lumière du matin, son portrait profondément gravé dans la mémoire, il la regardait s’avancer, et voici les réponses que lui donna son visage.

Les cheveux, dans la description du révérend, étaient d’un brun clair et peu épais. Ceux-ci, superbes, luxuriants dans leur abondance, avaient cette couleur remarquable à laquelle les préjugés des nations du Nord ne pardonnent jamais complètement : ils étaient roux ! Le front, dans la description du révérend, était haut, étroit et fuyant ; les sourcils étaient très légèrement marqués ; les yeux petits, d’une couleur indécise entre le gris et le brun. La femme qu’il voyait avait un front bas, droit et large vers les tempes ; ses sourcils tout à la fois fortement et délicatement dessinés étaient d’une nuance plus foncée que les cheveux. Les yeux grands, brillants, bien fendus, avaient cette teinte d’un bleu pur, sans mélange de gris ou de vert, si souvent présentée à notre admiration dans les tableaux et les livres, et que l’on rencontre si rarement dans la réalité. Le nez, dans la description du révérend, était aquilin. Elle avait le nez droit et délicatement modelé. Les lèvres, dans la description du révérend, étaient minces ; celles-ci étaient pleines, riches et sensuelles. Au lieu de la pâleur maladive annoncée, elle avait la charmante carnation qui accompagne ordinairement sa nuance de cheveux, éclatante, chaude, où les teintes roses se fondent délicatement dans le blanc, par de douces gradations, du front au cou. Son menton rond, à fossettes, était exempt de la plus légère tache, et dans une harmonie parfaite avec la ligne du front. Plus près, plus près encore, et toujours plus belle, elle s’avançait dans la lumière rayonnante du matin, donnant un démenti éclatant au portrait tracé par le révérend.

La gouvernante et l’élève se trouvaient tout près du kiosque avant d’avoir remarqué Midwinter. La gouvernante l’aperçut la première.

— Un ami, Miss Milroy ? demanda-t-elle tranquillement.

Neelie le reconnut immédiatement. Prévenue contre Midwinter par sa conduite lors de sa visite au cottage, elle le détestait maintenant comme la cause de sa brouille avec Allan pendant le pique-nique. Elle rougit, et recula de quelques pas avec une expression de surprise hostile :

— C’est un ami de Mr. Armadale, répliqua-t-elle sèchement. Je ne sais ce qu’il désire, ni pourquoi il est ici.

— Un ami de Mr. Armadale !

Le visage de la gouvernante s’éclaira d’un intérêt soudain, tandis qu’elle répétait ces mots. Elle répondit au regard fixe de Midwinter par un regard aussi perçant.

— Pour ma part, continua Neelie, blessée du peu d’attention que lui accordait Midwinter, je trouve étrange que l’on entre dans le jardin de mon père comme dans un jardin public !

La gouvernante se tourna vers elle et intervint doucement.

— Ma chère Miss Milroy, il est nécessaire d’établir une distinction : ce gentleman est un ami de Mr. Armadale. Vous ne pourriez vous servir d’expressions plus fortes s’il s’agissait d’un étranger.

— J’exprimais mon opinion, repartit Neelie, irritée du ton ironique et complaisant de la gouvernante, c’est une question de goût, Miss Gwilt, et les goûts diffèrent.

Elle se détourna brusquement et se dirigea seule vers le cottage.

— Elle est très jeune, dit Miss Gwilt, en appelant d’un sourire à l’indulgence de Midwinter, et comme vous le voyez par vous-même, monsieur, c’est une enfant gâtée.

Elle se tut, montra un instant seulement sa surprise de l’étrange silence de Midwinter et de la singulière persistance qu’il mettait à la regarder, puis se décida avec une grâce charmante et empressée à l’aider à sortir de la position délicate dans laquelle il se trouvait.

— Puisque vous avez prolongé votre promenade jusqu’ici, dit-elle, peut-être voudrez-vous bien, à votre retour, vous charger d’un message pour votre ami ? Mr. Armadale a été assez bon pour m’inviter à visiter les jardins de Thorpe-Ambrose, ce matin. Voulez-vous lui dire que le major me permet d’accepter son invitation (en compagnie de Miss Milroy) entre dix et onze heures ?

Un moment ses yeux restèrent arrêtés avec un nouvel intérêt sur le visage de Midwinter. Elle attendit, mais toujours en vain, un mot de réponse, sourit comme si ce silence extraordinaire l’amusait plutôt qu’il ne la fâchait, et suivit son élève vers le cottage.

Ce fut seulement quand elle eut complètement disparu que Midwinter recouvra ses esprits et essaya de considérer clairement quelle était sa situation. La révélation de sa beauté n’était pour rien dans la muette stupeur qui l’avait retenu comme enchanté jusqu’à ce moment. La seule impression nette qu’elle avait produite sur son esprit se bornait à la découverte de l’étrange contradiction qu’offrait ce visage dans chacun de ses traits avec le signalement envoyé par Mr. Brock. À part cela, tout était vague et obscur dans son esprit, il ne lui restait que le souvenir confus d’une femme grande, élégante, et de paroles bienveillantes dites avec grâce et modestie.

Il fit quelques pas dans le jardin, sans but, s’arrêta, regarda de part et d’autre avec le regard inquiet d’un homme perdu, reconnut le kiosque comme si des années s’étaient écoulées depuis qu’il ne l’avait vu, et sortit enfin dans le parc, où il erra au hasard. Son esprit était ébranlé, ses perceptions étaient confuses. Quelque chose le forçait machinalement au mouvement – il avait besoin de marcher – et il marchait sans savoir où, ni pourquoi.

Un homme d’une constitution moins nerveuse que la sienne eût été tout aussi accablé que lui par la soudaine révolution qui venait de s’opérer dans son esprit, sous le coup des derniers événements.

Au moment où il avait ouvert la porte du kiosque rien ne troublait ses facultés. À tort ou à raison, pour tout ce qui touchait à sa position envers son ami, il en était arrivé à une conclusion absolue, résultant d’un enchaînement de pensées parfaitement claires. Toute sa résolution de se séparer d’Allan s’ancrait dans la certitude qu’il avait d’avoir vu s’accomplir à Hurle Mere la première vision du rêve, et cette croyance prenait sa source dans la conviction que la femme, seul témoin vivant de la tragédie de Madère, devait être inévitablement celle qu’il avait vue à la place de l’ombre sur le bord de l’étang. Fort de cette conviction, il avait lui-même comparé l’objet de ses soupçons et de ceux du révérend avec le signalement fourni par ce dernier, et ses yeux l’avaient obligé à admettre que la femme du Mere et celle que Mr. Brock avait rencontrée à Londres n’étaient nullement une seule et même personne mais bien deux. La lettre du révérend était la preuve que l’ombre du lac ne s’était point incarnée dans la fatalité mais dans une étrangère !

Cette découverte ne souleva guère en lui les doutes qu’elle eût pu susciter chez un homme moins superstitieux. Sachant désormais que la silhouette apparue dans le rêve sur les bords du lac était celle d’une étrangère, il ne lui vint point à l’esprit de se demander si une étrangère pouvait être l’instrument de la fatalité ! Non, pas une seule fois cette idée ne lui traversa l’esprit. La seule femme qu’il redoutait était celle qui s’était mêlée à l’existence des deux Armadale dans la première génération et qui avait eu une si grande influence sur la fortune des deux Armadale de la seconde génération, la personne contre laquelle son père l’avait prévenu à son lit de mort et la première cause des calamités de la famille qui avaient ouvert à Allan le chemin des propriétés de Thorpe-Ambrose, la femme, en un mot, qu’il eût reconnue instinctivement, n’eût-ce été la lettre de Mr. Brock, pour être celle qu’il venait de voir.

Midwinter, considérant ce qui venait de se produire à la lumière de cette méprise dans laquelle le révérend l’avait innocemment égaré, en arriva aussitôt à une nouvelle conclusion. Il se comporta comme il s’était comporté autrefois lors de son entrevue avec Mr. Brock dans l’île de Man.

De même qu’il lui avait suffi pour réfuter l’idée de fatalité de se dire qu’il n’avait jamais rencontré dans ses voyages le navire marchand, de même il s’appuyait aujourd’hui sur l’apparition d’une étrangère à la place de l’ombre de la vision pour se convaincre que l’origine du rêve n’était en aucun cas surnaturelle. Une fois ce point admis, il ne vit plus aucune raison de ne pas se laisser guider entièrement par son amour pour Allan et son esprit se mit à galoper dans une nouvelle direction. Si le rêve n’était point un avertissement de l’autre monde, il s’ensuivait inévitablement que le hasard, et non la destinée, avait amené les événements arrivés jusqu’à la nuit sur le vaisseau naufragé et depuis qu’Allan et lui s’étaient séparés de Mr. Brock, événements inoffensifs en eux-mêmes, auxquels seule sa superstition avait donné une autre signification. Il fallut moins d’un instant à son imagination nomade pour le reporter à ce matin à Castletown, quand il avait révélé au révérend le secret de son nom et lui avait déclaré, la lettre de son père en main, qu’il espérait désormais en l’avenir.

À présent, il sentait de nouveau solidement attaché dans son cœur le lien fraternel qui les unissait, Allan et lui, et il pouvait s’écrier avec la sincérité d’autrefois : « Si la pensée de le quitter brise mon cœur, cette pensée est mauvaise ! ». Au moment où cette noble conviction s’emparait de lui, apaisant le tumulte, chassant la confusion de son esprit, la maison de Thorpe-Ambrose et Allan sur le perron, attendant son retour, lui apparurent à travers les arbres. Il ressentit un inexprimable soulagement et, emporté tout à coup bien loin des soucis, des craintes, des doutes qui l’avaient oppressé si longtemps, il entrevit le radieux avenir qui brillait dans les rêves de sa jeunesse. Ses yeux se remplirent de larmes et il pressa avec effusion la lettre du révérend sur ses lèvres en regardant Allan à travers l’éclaircie des arbres : « Sans ce papier, se dit-il, le crime de mon père nous eût séparés à jamais ! »

Tel fut le résultat du stratagème qui fit prendre à Mr. Brock le visage de la bonne pour celui de Miss Gwilt. Ainsi, la croyance superstitieuse de Midwinter fut ébranlée dans la seule occasion où elle touchait à la vérité, et l’habile mère Oldershaw triompha de difficultés et de dangers qu’elle-même n’avait jamais soupçonnés.

XI

Miss Gwilt dans les sables mouvants

I. Du révérend Decimus Brock à Ozias Midwinter
 

Jeudi.

Mon cher Midwinter,

Aucun mot ne pourrait vous peindre le soulagement que votre lettre m’a apporté ce matin, et le bonheur que j’ai éprouvé à être convaincu d’erreur.

Les précautions que vous avez prises pour le cas où la femme viendrait à justifier mes appréhensions et à s’aventurer malgré tout à Thorpe-Ambrose me semblent fort sages. Vous êtes certain ainsi d’entendre parler d’elle par l’un ou l’autre des clercs de l’attorney chargés de s’informer de l’arrivée d’une étrangère dans la ville.

Je suis heureux de voir que je puis entièrement m’en remettre à vous dans cette affaire, car je suis obligé de laisser les intérêts d’Allan entre vos mains plus longtemps que je ne le supposais. Ma visite à Thorpe-Ambrose se trouve, à mon grand regret, retardée de deux mois. Le seul de mes confrères de Londres capable de me remplacer ne peut aller s’établir dans le Somerset avant cette époque. Je n’ai d’autre choix que de terminer mes affaires ici et d’être de retour à ma cure pour samedi prochain. S’il arrivait quelque chose, vous me le feriez savoir immédiatement, bien entendu, et je partirais sans délai pour Thorpe-Ambrose. Si, au contraire, tout va mieux que mes appréhensions obstinées ne me le font supposer, Allan (à qui je viens d’écrire) ne peut compter me voir avant deux mois.

Jusqu’à ce moment toutes nos recherches pour retrouver la trace perdue au chemin de fer ont été vaines. Je ne fermerai cependant ma lettre qu’au dernier moment, quelques nouvelles avant le départ du courrier pouvant m’arriver encore.

Votre toujours dévoué,

DECIMUS BROCK.

 

P.S. — Je viens de recevoir un avis de mes hommes de loi. Ils ont appris le nom sous lequel la femme a passé à Londres. Si cette découverte, peu importante d’ailleurs, je le crains, vous suggère de nouvelles démarches, je vous en prie, agissez sans retard. Ce nom est Miss Gwilt.

 

II. De Mrs. Gwilt à Miss Oldershaw
 

Cottage Thorpe Ambrose,
samedi, 28 juin.

Si vous voulez promettre de ne pas vous effrayer, maman Oldershaw, je commencerai par vous copier quelques lignes d’une certaine lettre. Vous avez une excellente mémoire, et vous ne devez pas avoir oublié que j’ai reçu lundi dernier, après qu’elle m’eut engagée comme gouvernante, un billet de la mère du major. Il était daté et signé, et en voici la première page :

 

« 23 juin 1851.

» Chère Madame,

» Pardonnez-moi, je vous prie, de vous ennuyer, avant votre départ pour Thorpe-Ambrose, de quelques explications sur les habitudes observées dans la maison de mon fils. Lorsque j’ai eu le plaisir de vous voir à deux heures aujourd’hui, à Kingsdown Crescent, j’avais un autre rendez-vous dans une partie éloignée de Londres, pour trois heures, et, dans la précipitation du moment, deux ou trois petites observations m’ont échappé, que je crois utile de vous communiquer ».

 

Le reste de la lettre n’a pas la plus légère importance, mais les lignes que je viens de vous citer sont dignes de l’attention que vous leur avez prêtée. Elles m’ont empêchée, ma chère, d’être reconnue avant d’avoir passé une semaine dans la maison du major !

Cela est arrivé pas plus tard qu’hier soir, et a commencé et fini de cette manière :

Il y a ici un gentleman (dont je ne dirai rien de plus pour l’heure) qui est l’ami intime du jeune Armadale et porte le nom étrange de Midwinter. Il s’est arrangé de manière à me rencontrer hier seule dans le parc. Dès qu’il a ouvert les lèvres, je me suis aperçue que mon nom avait été découvert à Londres (sans aucun doute par ce clergyman du Somerset), et que Mr. Midwinter avait été chargé (évidemment par la même personne) d’identifier la Miss Gwilt disparue de Brompton avec la Miss Gwilt qui venait d’apparaître à Thorpe-Ambrose. Vous aviez prévu ce danger, autant qu’il m’en souvient, mais vous ne pensiez pas qu’il me menacerait si tôt.

Je vous épargne les détails de notre conversation pour en arriver au dénouement.

Mr. Midwinter m’a soumis la chose avec beaucoup de délicatesse. Il m’a déclaré, à ma grande surprise, qu’il était convaincu que je n’étais pas la Miss Gwilt recherchée par son ami ; il n’agissait comme il le faisait que par égard pour une personne respectable, fort inquiète en ce moment. Voulais-je bien l’aider à calmer complètement cette inquiétude en ayant la bonté de répondre à une simple question, question qu’il n’avait aucun droit de faire et pour laquelle il réclamait toute mon indulgence ? La « Miss Gwilt perdue » avait disparu lundi dernier, vers deux heures, dans la foule amassée sur le quai du chemin de fer du North Western, Easton square. Voulais-je bien l’autoriser à dire que, ce même jour et à l’heure indiquée, Miss Gwilt, gouvernante de Miss Milroy, n’avait pas mis le pied en cet endroit ?

Je n’ai pas besoin de vous dire que je n’ai pas manqué une si belle occasion de détourner tout soupçon. Je l’ai pris immédiatement sur un ton très haut, et lui ai tendu la lettre de la vieille dame. Il a refusé poliment de la lire. J’ai insisté : « Je ne veux point être confondue, dis-je, avec une femme de mauvaise réputation, qui, par hasard ou par fraude, porte le même nom que moi. J’insiste ; je demande que vous lisiez la première partie de cette lettre, pour ma satisfaction personnelle, si ce n’est pour la vôtre ». Il a été obligé de céder ; et, de la main même de la vieille lady, il a eu la preuve que, lundi dernier à deux heures, elle et moi nous étions ensemble dans Kingsdown Crescent. Je vous laisse imaginer ses excuses, et la parfaite douceur avec laquelle je les ai reçues.

J’aurais pu certes, si je n’avais pas conservé la lettre, vous le renvoyer, à vous et à la mère du major, et obtenir le même résultat. Mais, de cette façon, il n’y a eu ni embarras ni retard. J’ai prouvé que je n’étais pas moi, et l’un des nombreux dangers qui me menaçaient à Thorpe-Ambrose est maintenant conjuré. La figure de votre bonne n’est peut-être point belle, mais on ne peut nier qu’elle ne nous eut rendu un excellent service.

Assez pour le passé. Parlons de l’avenir. Vous allez savoir comment je m’entends avec les gens qui m’entourent, et vous pourrez juger par vous-même quelles sont les chances que je puis avoir comme future maîtresse de Thorpe-Ambrose.

Je commencerai par le jeune Armadale, car c’est une manière de commencer par de bonnes nouvelles. J’ai déjà produit sur lui toute l’impression désirable, et Dieu sait qu’il n’y a pas là de quoi me vanter ! Toute femme d’une beauté médiocre qui eût voulu en prendre la peine eût pu lui tourner la tête. C’est un jeune écervelé, gâté et bruyant. Un de ces hommes gais, roses, blonds, d’humeur facile que je déteste particulièrement. J’ai passé une heure entière seule avec lui dans le bateau, le premier jour de mon arrivée, et j’ai fait bon usage de mon temps, je puis vous l’assurer, depuis ce moment-là jusqu’à ce jour-ci. La seule difficulté que j’aie rencontrée a été celle de lui cacher mes sentiments pour lui, mon antipathie se changeant en véritable haine, lorsqu’il me rappelle trop vivement sa mère. Je ne connais pas un homme que je puisse avec plus de joie rendre malheureux, si j’en ai l’occasion. Et il m’en fournira l’occasion, je le pense, si aucun accident n’arrive plus tôt que nous ne l’avons calculé. Je reviens, à l’instant, d’une réunion à la grande maison, pour le dîner du payement des fermages, et les attentions du squire pour moi, la modestie et la réserve avec lesquelles je les ai reçues, alimentent déjà les bavardages de tout le monde.

Mon élève, Miss Milroy, vient après. Elle aussi est rose et étourdie, et mieux que cela : gauche, petite, épaisse, couverte de taches de rousseur, d’un mauvais caractère, et fort mal attifée. Rien à craindre d’elle, bien qu’elle me déteste déjà cordialement, ce qui est une grande consolation, car cela m’en débarrasse souvent, sauf aux heures de leçons et de promenade. Il est parfaitement facile de voir qu’elle avait entrepris la conquête du jeune Armadale (ce que nous n’avions pas prévu), et qu’elle a été assez stupide pour le laisser filer entre ses doigts. Quand je vous aurai dit qu’elle est obligée, pour sauvegarder les apparences, d’assister avec son père et moi aux petites réunions de Thorpe-Ambrose et de voir combien le jeune squire m’admire, vous saurez au juste le rang que je tiens dans ses affections. Elle pousserait ma patience à bout, si je ne sentais que mon calme la rend plus malheureuse encore. Ce qui m’en fera sortir peut-être, ce ne sera point nos leçons de français, de grammaire et d’histoire, mais la musique. Aucun mot ne peut peindre ce que je pense de son pauvre piano. La moitié des jeunes filles d’Angleterre devraient avoir leurs doigts coupés dans l’intérêt de la société et, si j’étais libre, ceux de Miss Milroy seraient les premiers exécutés.

Quant au major, je ne saurais aspirer à une plus haute place dans son estime que celle que j’y ai déjà gagnée. Je suis toujours prête à faire son déjeuner, soin que sa fille a le tort de négliger. Je trouve toujours, quand il en a besoin, les objets qu’il a égarés, et sa fille en est incapable. Je ne bâille jamais quand il cause, et cela arrive souvent à sa fille. Je l’aime, le pauvre vieux gentleman inoffensif ; aussi ne dirai-je pas un mot de plus sur lui.

Tout cela compose une belle perspective pour l’avenir, direz-vous ? Mais, ma bonne mère Oldershaw, il n’y a point de perspective qui n’ait son mauvais côté. La mienne en a deux. Le nom de l’un est Mrs. Milroy ; l’autre s’appelle Midwinter.

Voyons d’abord Mrs. Milroy. Je n’étais pas arrivée depuis cinq minutes qu’elle m’envoya dire de monter chez elle. Le message me surprit un peu, puisque j’avais appris de la vieille dame à Londres que sa bru était trop malade pour voir personne. Je n’avais, bien entendu, d’autre choix que de me rendre dans la chambre de la dame. Je la trouvai alitée, souffrant d’une maladie incurable de la moelle épinière ; une créature véritablement horrible à voir, mais possédant toutes ses facultés mentales. Je ne crois pas me tromper beaucoup en assurant que cette femme est une fourbe plus odieuse que vous n’en avez rencontré de votre vie. Sa politesse excessive et sa façon de tenir son visage dans l’ombre des rideaux tout en s’arrangeant pour laisser le mien exposé au grand jour me mirent immédiatement sur mes gardes. Nous restâmes plus d’une demi-heure ensemble sans que je me sois laissée choir dans les nombreuses petites trappes qu’elle me présentait adroitement. Le seul mystère dans sa conduite que je ne parvins à pénétrer sur le moment fut l’incessante demande qu’elle me faisait de lui apporter des objets placés en différents endroits de la chambre, et dont elle n’avait aucun besoin.

Depuis, les événements m’ont éclairée. Mes premiers soupçons furent éveillés par des commérages de domestiques ; j’ai été affermie dans mon opinion par la conduite de la garde-malade de Mrs. Milroy. Dans les rares occasions où je me suis trouvée seule avec le major, la garde-malade a toujours eu besoin de demander quelque chose à son maître et invariablement, oublié de frapper à la porte avant d’entrer. Comprenez-vous, maintenant, pourquoi Mrs. Milroy m’a envoyé chercher dès mon arrivée, et quel était son but en me faisant aller et venir dans sa chambre tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre ? Il n’est point d’angle susceptible d’avantager mon visage et ma taille sous lequel les yeux de cette femme ne m’aient étudiée. Je ne m’étonne plus du regard que le père et la fille se jetèrent lorsqu’ils me virent, ni de l’expression d’espérance malicieuse avec laquelle les domestiques m’examinent quand je les sonne pour leur demander quelque chose. Il est inutile de déguiser la vérité, mère Oldershaw, entre vous et moi : en entrant dans cette chambre de malade, je me suis jetée en aveugle entre les griffes d’une femme jalouse. Si Mrs. Milroy peut me faire renvoyer de la maison, Mrs. Milroy le fera matin et soir, elle n’a autre chose à penser dans le lit qui lui sert de prison.

Le comportement prudent que j’adopte dans cette position délicate est admirablement favorisé par l’indifférence du cher vieux major. La jalousie de sa femme est une folie aussi monstrueuse que celles que l’on rencontre dans les maisons d’aliénés. Le pauvre homme n’a pas une pensée au-delà de ses expériences de mécanique, et je ne crois pas qu’il sache même si je suis belle ou non. Ayant cette bonne chance, je puis espérer voir cesser l’espionnage de la garde-malade et la méfiance de la dame, pour quelque temps du moins. Mais j’avoue que je respirerai plus librement le jour où le jeune Armadale ouvrira la bouche pour une proposition qui obligera le major à chercher une autre gouvernante que moi…

Le nom d’Armadale me fait souvenir de l’ami du jeune squire. Le danger est encore plus menaçant de ce côté et, ce qu’il y a de pis, je ne me sens pas aussi bien armée contre Mr. Midwinter que contre Mrs. Milroy.

Tout ce qui a rapport à cet homme est plus ou moins mystérieux. Comment se trouve-t-il dans les confidences du clergyman du Somerset ? Comment pouvait-il être si fermement persuadé, quand il me rencontra dans le parc, que je n’étais pas la Miss Gwilt recherchée par son ami ? Je ne trouve pas l’ombre d’une réponse à ces diverses questions. Je ne puis même pas découvrir qui il est, ni comment le jeune Armadale et lui sont devenus amis. Je le déteste ; non, ce n’est pas cela ; je voudrais seulement savoir ce qu’il est. Il est très jeune, petit et mince, impatient et sombre, avec de grands yeux brillants qui disent clairement : « Nous appartenons à un homme qui a une cervelle et une tête à lui ; un homme qui n’a pas toujours langui dans une maison de campagne auprès d’un jeune fou ». Oui, j’en suis positivement sûre, Mr. Midwinter, tout jeune qu’il est, a vécu bien des choses et a souffert dans sa vie, et je ne sais ce que je donnerais pour connaître son passé. Ne vous étonnez pas de la place qu’il tient dans ma lettre. Il a assez d’influence sur le jeune Armadale pour être un obstacle sérieux sur ma route, à moins que je ne puisse m’assurer une bonne position dans son estime dès à présent.

Qui m’en empêche ? me direz-vous. Je crains malheureusement, mère Oldershaw, d’avoir déjà conquis cette position d’une manière à laquelle je ne prétendais point : il est à craindre, et c’est fâcheux à dire, qu’il soit amoureux de moi.

Ne secouez pas la tête, ne dites pas : « Voilà bien sa vanité habituelle ! ». Après les effroyables dangers que j’ai traversés, il ne me reste plus de vanité, et l’homme qui m’admire est un homme qui me fait toujours trembler. Il fut un temps… Peuh ! Qu’allais-je faire ? Du sentiment, je le confesse ! du sentiment, avec vous ! Riez à votre aise, ma chère, quant à moi, je ne pleure ni ne ris jamais ; je taille ma plume et continue mon… comment appelle-t-on cela ? mon rapport ?

La seule chose qu’il faille se demander, c’est si je me trompe sur la nature de l’impression que j’ai produite sur lui. Voyons un peu… Je me suis trouvée quatre fois avec lui : la première, dans le jardin du major, où nous nous trouvâmes face à face de manière inattendue. Il resta les yeux fixés sur moi, à me regarder comme un homme pétrifié, sans dire mot – effet produit par mes affreux cheveux roux, peut-être ? Soit, que mes cheveux soient considérés comme les vrais coupables. La seconde fois fut lors d’une visite des terres de Thorpe-Ambrose, en compagnie de Mr. Armadale d’une part, et de mon élève (boudeuse) d’autre part. Mr. Midwinter vint nous rejoindre, bien qu’il eût à s’occuper de ses devoirs de régisseur, devoirs qu’on ne lui a jamais vu négliger par ailleurs. Était-ce paresse de sa part, ou bien quelque inclination pour Miss Milroy ? Je ne saurais le dire ; que Miss Milroy en soit donc la cause, si vous le voulez. Je sais seulement qu’il ne fit absolument que me regarder. Notre troisième rencontre fut celle du parc, que je vous ai déjà racontée. Je n’ai jamais vu un homme aussi agité en soumettant une question délicate à une femme. Mais ce pouvait être uniquement de la timidité. S’il se retourna sans cesse, quand il m’eut quittée, c’était sans doute pour contempler le paysage qu’il laissait derrière lui. Accordé encore. La quatrième fois, ce fut ce soir même, à la petite réception. Je fus priée de me mettre au piano et, comme le piano est excellent, je jouai de mon mieux. Toute la compagnie, rangée autour de moi, m’accabla de compliments (ma charmante élève me présenta les siens avec la mine d’un chat qui va griffer). Mr. Midwinter fut le seul à ne pas s’approcher. Il attendit jusqu’au départ et m’arrêta à un moment où je me trouvais seule dans le hall. Il eut juste le temps de me présenter la main et de me dire deux mots. Vous dirai-je comment il la prit et le son de sa voix quand il me parla ? Cela me paraît inutile. Vous m’avez toujours dit que feu Mr. Oldershaw avait été amoureux de vous. Rappelez-vous la première fois qu’il prit votre main et qu’il murmura un mot ou deux à votre oreille. À quoi avez-vous attribué sa conduite en cette occasion ? À la musique, je n’en doute pas, s’il vous était arrivé d’en faire dans la soirée.

Non, vous pouvez en croire ma parole : le mal est fait ! Cet homme n’est point un écervelé qui change de fantaisie comme on change d’habit ; le feu qui éclaire ses grands yeux noirs ne sera pas un feu facile à éteindre pour la femme qui l’aura allumé.

Je ne veux pas vous décourager. Je ne dis pas que les chances sont contre nous. Mais avec Mrs. Milroy me menaçant d’un côté, et Midwinter de l’autre, le danger le plus à redouter est la perte de temps. Le jeune Armadale a déjà fait allusion, aussi délicatement qu’il est possible à un tel lourdaud, à un entretien particulier. Les yeux de Miss Milroy sont perçants, ceux de la garde-malade encore plus clairvoyants, et je perdrai ma place si l’une ou l’autre découvre quelque chose. Peu importe ! Je courrai ma chance et lui accorderai le rendez-vous. Que je le tienne une fois seul à seul, que je mette en défaut les yeux curieux des femmes, et si son ami ne se place pas entre nous, je réponds du résultat.

Pour l’heure, n’ai-je plus rien à vous dire ? N’y a-t-il pas d’autres gens sur notre chemin à Thorpe-Ambrose ? Pas une autre créature ! pas une seule des familles habitant le voisinage ne visite le jeune squire, fort heureusement mal vu dans tout le pays. Ni grandes dames ni jolies femmes ne viennent à la maison, et personne ne pourra faire diversion à ses attentions pour la gouvernante ; personne ne lui en fera reproche. Les seuls convives qu’il ait pu réunir ce soir étaient l’avoué et sa famille (une femme, un fils et deux filles), et une vieille veuve sourde et son fils, tous gens sans conséquence et les très humbles serviteurs du stupide jeune squire.

Parlant d’humbles serviteurs, il est une autre personne établie ici, employée dans les bureaux du régisseur ; c’est un vieillard tombant en ruine, à l’air misérable, nommé Bashwood. Il m’est complètement inconnu, et, de son côté, il ne me connaît pas davantage, car il a demandé à la bonne du cottage qui j’étais. Je n’ai aucune gloire particulière à en tirer, mais je dois quand même avouer que j’ai produit une impression extraordinaire sur cette chétive et vieille créature, la première fois qu’il me vit. Il devint de toutes les couleurs et resta debout devant moi à trembler et à me regarder, comme si j’avais un visage des plus terribles. J’ai été d’abord très intriguée, car de toutes les manières dont les hommes m’ont regardée, aucune ne ressemble à celle-là. Avez-vous vu au jardin zoologique de Londres le boa constricteur ? On met un lapin vivant dans la cage, et il y a un moment où ils se regardent tous les deux. Je déclare que Mr. Bashwood m’a rappelé le lapin.

Mais pourquoi vous parler de lui ? En vérité, je n’en sais rien. Peut-être ai-je écrit trop longtemps et ma tête est-elle fatiguée. Peut-être l’admiration de Mr. Bashwood m’a-t-elle frappée par sa nouveauté. Absurde ! Je m’excite et vous inquiète inutilement. Oh, quelle longue et pénible lettre je viens d’écrire ! Les étoiles qui me regardent à travers la fenêtre brillent étrangement, la nuit est d’un calme effrayant ! Envoyez-moi encore quelques-unes de ces gouttes contre l’insomnie, et écrivez-moi une de vos aimables, méchantes et amusantes lettres. Vous aurez de mes nouvelles dès que je saurai un peu mieux comment les choses doivent finir. Bonsoir, et gardez-moi un coin dans votre vieux cœur de pierre.

L.G.

 

III. De Mrs. Oldershaw à Miss Gwilt
 

Diana Street, Pimlico,
lundi
.

Ma chère Lydia,

Je ne suis pas dans une situation d’esprit à vous écrire une lettre gaie ; vos nouvelles sont très décourageantes, et votre insouciance m’inquiète. Songez à l’argent que j’ai déjà avancé et aux intérêts que nous avons en jeu ! Soyez tout ce que vous voudrez, mais ne soyez pas insouciante, pour l’amour du Ciel !

Que dois-je faire ? Je me demande en femme pratique comment je puis vous aider. Je ne peux vous donner de conseil n’étant pas sur les lieux et ne pouvant prévoir comment les choses vont évoluer de ce côté. Je vous serai utile, en revanche, en vous découvrant un nouvel obstacle qui vous menace, et que je puis écarter, je pense.

Vous dites avec une grande vérité qu’il n’est point de perspective sans mauvais côté, et qu’il y en a deux à la vôtre. Ma chère, il y en aurait trois, si je n’étais là pour y mettre ordre ; et le nom du troisième serait Brock. Est-il possible que vous puissiez parler comme vous l’avez fait du clergyman du Somerset et ne pas voir que l’influence que vous pouvez prendre sur l’esprit du jeune Armadale lui sera tôt ou tard révélée par l’ami du jeune squire ? Maintenant que j’y pense, je vous vois doublement à la merci du clergyman. Le plus léger soupçon pourrait l’amener du jour au lendemain à Thorpe-Ambrose, et vous êtes sous le coup de son intervention, dès qu’il apprendra que le squire s’engage avec une gouvernante du voisinage. Si je ne puis faire plus, je détournerai du moins cette nouvelle traverse de votre chemin. Oh, Lydia ! avec quel empressement je m’y emploierai, après la façon dont le vieux misérable m’a insultée quand je lui ai raconté cette pitoyable histoire dans la rue ! Je déclare que j’étouffe de plaisir à la pensée de jouer un tour à ce Mr. Brock.

Et comment m’y prendrai-je ? Mais comme nous l’avons déjà fait. Il a perdu « Miss Gwilt » (ma bonne, en d’autres termes), n’est-il pas vrai ? Très bien. Il la retrouvera encore, n’importe où il est maintenant, tout à coup installée près de lui. Aussi longtemps qu’elle restera dans un endroit, il y restera aussi ; et comme nous savons qu’il n’est pas à Thorpe-Ambrose, vous y êtes donc à l’abri. Les soupçons du vieux gentleman nous ont donné un grand embarras jusqu’à présent. Faisons-les tourner maintenant à notre avantage. Attachons-le par ses soupçons aux cordons du tablier de ma bonne. Très intéressant. Véritable châtiment moral, n’est-il pas vrai ?

La seule chose que j’aie à vous demander est facile. Tâchez d’apprendre de Mr. Midwinter où se trouve en ce moment le révérend, et faites-le-moi savoir par retour du courrier. S’il est à Londres, j’aiderai moi-même ma bonne à le mystifier. S’il est ailleurs, je l’enverrai à sa recherche, accompagnée par une personne sur laquelle je puis absolument compter.

Vous aurez la potion calmante demain. Dans l’attente, je répète ce que je disais en commençant : pas d’insouciance ! N’encouragez point vos sentiments poétiques en regardant les étoiles, et ne parlez pas du calme effrayant des nuits. Il y a des gens à l’Observatoire payés pour regarder dans les astres, laissez-leur ce soin. Quant aux nuits, faites-en l’usage que la Providence vous a destinée à en faire, en vous donnant des paupières : dormez.

Votre affectionnée,

MARIA OLDERSHAW.

 

IV. Du révérend Decimus Brock à Ozias Midwinter
 

Presbytère de Boscombe, West Somerset,
mercredi, 3 juillet.

Mon cher Midwinter.

Une ligne, avant le départ du courrier, pour vous dégager de toute responsabilité à Thorpe-Ambrose et faire mes excuses à la dame gouvernante de la famille Milroy.

La Miss Gwilt – ou, devrais-je dire plutôt, la femme qui se donne ce nom – s’est montrée, à ma plus grande stupéfaction, ouvertement ici, dans ma paroisse. Elle demeure à l’auberge, en compagnie d’un homme qui passe pour son frère. Je ne puis imaginer ce que cet audacieux procédé signifie, à moins qu’il ne marque un nouveau progrès dans la conspiration contre Allan.

Mon opinion personnelle est qu’ils ont reconnu l’impossibilité d’arriver à Allan sans nous rencontrer vous ou moi sur leur chemin ; et ils font de vertu nécessité, en essayant hardiment d’ouvrir les communications par mon entremise. L’homme paraît capable de tout. La femme et lui ont eu l’audace de me saluer lorsque je les ai rencontrés dans le village, il y a une heure. Ils ont déjà livré leur petite enquête sur la mère d’Allan, ici, où sa vie exemplaire a été à l’abri de tout soupçon ! S’ils veulent seulement essayer d’arracher de l’argent en échange du silence de la femme au sujet de la conduite de la pauvre Mrs. Armadale à Madère lors de son mariage, ils me trouveront bien préparé. J’ai écrit par ce courrier à mes hommes de loi de m’envoyer un homme compétent pour me conseiller, et il demeurera au presbytère, sous le titre qu’il jugera le plus prudent de prendre en cette circonstance.

Je vous écrirai ce qui sera arrivé d’ici à un jour ou deux.

Votre toujours affectionné,

DECIMUS BROCK.

XII

Le ciel se couvre

Neuf jours s’étaient écoulés et le dixième touchait presque à sa fin, depuis la promenade matinale de Miss Gwilt et de son élève dans le jardin du cottage.

La soirée était sombre ; le ciel annonçait de la pluie. Les appartements de la grande maison étaient tous vides et obscurs. Allan était sorti ; il passait la soirée avec les Milroy, et Midwinter attendait son retour, non dans l’endroit où il l’attendait ordinairement – au milieu des livres de la bibliothèque – mais dans la petite chambre située sur le derrière de la maison, que la mère d’Allan avait habitée dans les derniers temps de son séjour à Thorpe-Ambrose.

Aucun objet n’avait été retiré de cette chambre depuis que Midwinter l’avait vue pour la première fois, mais on y avait apporté quantité d’autres choses. Les livres de Mrs. Armadale, l’ameublement, les vieilles nattes sur le parquet, le vieux papier des murs, tout avait été laissé intact. La statuette de Niobé était toujours sur son socle, et la porte-fenêtre ouvrait encore sur le jardin. Mais maintenant, aux reliques laissées par la mère s’ajoutaient les objets appartenant au fils. Le mur, nu jusqu’alors, était décoré de dessins à l’aquarelle, un portrait de Mrs. Armadale accroché entre une vue de la vieille maison du Somerset et une peinture du yacht. Parmi les livres qui portaient, à l’encre blanchie par le temps, l’inscription tracée par Mrs. Armadale : « Donné par mon père », étaient d’autres livres où était écrit à l’encre plus fraîche : « À mon fils ». Une foule d’objets, accrochés au mur, rangés sur la cheminée ou épars sur la table, quelques-uns rappelant l’enfance d’Allan, d’autres servant à ses plaisirs et à ses occupations actuelles, annonçaient que la chambre qu’il occupait habituellement à Thorpe-Ambrose était celle où Midwinter s’était rappelé la seconde vision de son rêve. Là, si étrangement calme au milieu de cette pièce qui avait été si récemment l’objet de ses terreurs superstitieuses, Ozias attendait patiemment le retour d’Allan et chose plus étrange encore, il contemplait le changement opéré dans l’ameublement, changement dont il était le premier responsable, puisque c’était sa propre bouche qui avait trahi la découverte qu’il avait faite, ce premier matin dans la nouvelle demeure, puisque c’était lui qui avait poussé le fils à s’installer dans la chambre autrefois occupée par la mère.

Sous quelle impulsion avait-il parlé ? Sous celle des nouveaux intérêts et des nouvelles espérances qui l’animaient.

La révolution survenue dans ses convictions après le mémorable événement qui l’avait mis face à face avec Miss Gwilt n’était pas d’une nature telle qu’il souhaitât la cacher à Allan. Il avait parlé ouvertement, selon son habitude. S’il avait pu avouer son mérite à avoir surmonté ses craintes superstitieuses, ce n’était qu’après avoir dépeint celles-ci sous leur jour le plus sinistre. Ce fut seulement après avoir confessé dans quels sentiments il avait quitté Allan au Mere qu’il put lui révéler dans quel nouvel état d’esprit il regardait maintenant le rêve. Désormais il s’exprimait sur cet accomplissement de la première vision comme eût pu le faire le docteur de l’île de Man lui-même. Il avait demandé, comme l’eût demandé le docteur, ce qu’avait donc d’étonnant l’apparition d’une femme devant un étang au coucher du soleil, quand ils se trouvaient au milieu d’un réseau d’étangs, quand ils étaient entourés de chemins qui y aboutissaient, de villages habités, et lorsque des visiteurs se rendaient chaque jour en cet endroit pour le visiter ?

Ainsi donc, une fois encore, pour revendiquer les résolutions fermes qu’il avait prises quant au futur, il avait voulu auparavant confesser les erreurs qu’il avait faites dans le passé. L’oubli des intérêts de son ami, son ingratitude envers celui qui lui avait offert la place de régisseur, sa trahison de la confiance que Mr. Brock avait mise en lui ; toutes ces fautes qu’il avait commises en voulant quitter Allan furent avouées. Sa conduite contradictoire tandis qu’il croyait que le rêve annonçait la fatalité et qu’il lui fallait à tout prix y échapper par un effort de volonté, tandis qu’il apprenait pour l’avenir son métier de régisseur tout en se disant que l’avenir ne devait point le trouver dans la demeure d’Allan fut exposée sans détour. Chaque erreur, chaque incohérence amena cette unique et simple question : « M’accorderez-vous votre confiance à l’avenir ? Me pardonnerez-vous et oublierez-vous le passé ? »

Un homme capable d’ouvrir ainsi son cœur, sans la moindre réserve, sans le moindre sentiment de fierté personnelle, n’était point homme à pouvoir dissimuler le plus petit acte répréhensible envers un ami. Et un secret qu’il avait caché à Allan pesait lourd sur la conscience de Midwinter ; c’était le secret de la découverte de la chambre de sa mère.

Un doute cependant avait fermé ses lèvres : la conduite de Mrs. Armadale à Madère était-elle restée ignorée en Angleterre ? Une enquête prudente dans les environs, les informations qu’il obtint des rares personnes susceptibles de se souvenir de cette époque lui donnèrent la certitude que le secret familial n’avait point été pénétré. Une fois sûr que les recherches que pourrait faire le fils ne le conduiraient à aucune découverte pouvant altérer son respect pour la mémoire de sa mère, Midwinter n’avait plus hésité un seul instant. Il avait emmené Allan dans la chambre, lui avait montré les livres sur les rayons, et les inscriptions qu’ils contenaient. Il lui avait dit : « Mon seul motif jusqu’à présent, en ne vous parlant pas de ceci, venait de ma crainte de vous attirer dans une chambre que je regardais avec épouvante comme la seconde des scènes indiquées dans le rêve. Pardonnez-moi encore ceci et vous m’aurez tout pardonné ».

L’amour d’Allan pour la mémoire de sa mère étant ce qu’il était, cet aveu avait eu un résultat prévisible. Il avait aimé cette petite pièce dès qu’il l’avait vue pour son contraste avec la grandeur imposante des autres appartements de Thorpe-Ambrose, et lorsqu’il apprit quels souvenirs s’y rattachaient, sa résolution fut immédiatement prise de l’habiter. Le jour même, en présence de Midwinter et avec son aide, tous ses effets personnels furent transportés dans l’ancienne chambre de sa mère.

Telles étaient les circonstances dans lesquelles s’était opéré ce déménagement. Et c’est ainsi que la victoire remportée par Midwinter sur son fatalisme – en permettant qu’Allan devînt l’occupant de cette pièce dans laquelle autrement il ne fût presque jamais entré – contribua à l’accomplissement de la seconde vision du rêve.

Les heures s’écoulaient tranquillement pour Midwinter qui attendait le retour de son ami. Ni préoccupations pénibles ni doutes cruels ne le troublaient désormais. Le jour du payement des rentes, naguère tant redouté de lui, était venu et s’était enfui sans amener aucun désastre. Une entente plus cordiale s’était établie entre Allan et ses fermiers ; Mr. Bashwood avait justifié la confiance qu’on lui avait accordée. Les Pedgift père et fils s’étaient montrés dignes de la bonne opinion de leurs clients. De quelque côté que Midwinter tournât ses regards, l’avenir apparaissait clair, sans un nuage.

Il arrangea la lampe sur la table, à côté de lui, s’approcha de la fenêtre, et regarda dans la nuit. La pendule venait de sonner onze heures et demie, et quelques gouttes de pluie commençaient à tomber. Il avait la main sur le timbre pour appeler un domestique et l’envoyer au cottage avec un parapluie, quand il reconnut le pas familier de son ami, sur l’allée devant la maison.

— Comme vous rentrez tard ! dit Midwinter à Allan, tandis que celui-ci entrait par la porte-fenêtre. Y avait-il du monde au cottage ?

— Non ! nous n’étions qu’entre nous. Le temps a passé vite, en tout cas.

Il fit cette réponse d’une voix plus sourde qu’à l’ordinaire et soupira en prenant une chaise.

— Vous semblez troublé, continua Midwinter ; que vous arrive-t-il ?

Allan hésita.

— Je puis aussi bien vous le dire, répondit-il après un moment ; ce n’est pas une chose honteuse. Je m’étonne seulement que vous ne l’ayez pas encore deviné ! Il s’agit d’une femme comme toujours… je suis amoureux !

Midwinter se mit à rire :

— Miss Milroy a-t-elle été plus charmante ce soir qu’à l’ordinaire ? demanda-t-il gaiement.

— Miss Milroy ! répéta Allan. À quoi pensez-vous ? Il n’est pas question de Miss Milroy !

— De qui donc alors ?

— De qui ? Quelle question ! De qui peut-il s’agir, si ce n’est de Miss Gwilt !

Il y eut un silence. Allan était assis nonchalamment, les mains dans les poches, regardant par la fenêtre ouverte la pluie tomber. S’il s’était tourné vers son ami au moment où il prononçait le nom de Miss Gwilt, peut-être eût-il été frappé du changement survenu sur le visage de Midwinter.

— J’imagine que vous ne m’approuvez pas, dit-il, après avoir attendu un instant.

Il n’y eut pas de réponse.

— Il est trop tard pour faire des remontrances, continua Allan. Ce que je viens de vous dire est très sérieux.

— Il y a quinze jours, vous étiez amoureux de Miss Milroy, rétorqua l’autre d’une voix calme et mesurée.

— Pfft ! un enfantillage, rien de plus. C’est bien différent, cette fois, je suis profondément épris de Miss Gwilt.

Il regardait son ami en parlant. Midwinter baissa vivement la tête et feignit d’être absorbé par son livre.

— Je vois que vous me désapprouvez, reprit Allan. Est-ce parce que ce n’est qu’une gouvernante ? Ce ne peut être là votre raison, bien sûr. Si vous étiez à ma place, sa position serait-elle une objection pour vous ?

— Non, dit Midwinter. Je ne puis dire honnêtement que ce serait un empêchement pour moi.

Il fit cette réponse avec effort, et recula sa chaise hors de la lumière de la lampe.

— Une gouvernante est une dame qui n’est pas riche, continua Allan, et une duchesse est une dame qui n’est pas pauvre. Voilà toute la différence que je reconnaisse entre elles. Miss Gwilt est plus âgée que moi, je ne nie pas cela. Quel âge lui donnez-vous, Midwinter ? Moi, je lui suppose vingt-sept ou vingt-huit ans. Que diriez-vous ?

— Rien. Je suis d’accord avec vous.

— Trouvez-vous qu’elle soit trop vieille pour moi ? Si vous aimiez une femme, une différence d’âge de sept ou huit ans vous paraîtrait-elle trop grande ?

— Je ne puis dire que cela m’éloignerait d’elle, si je…

— Si vous l’aimiez ?

Cette fois encore il n’y eut pas de réponse.

— Eh bien ! continua Allan, si sa position de gouvernante, si les quelques années qu’elle a de plus que moi n’ont aucune importance à vos yeux, quelle est donc votre objection contre Miss Gwilt ?

— Je n’en ai point fait.

— Je ne dis pas ; mais vous semblez m’écouter avec contrariété.

Il y eut une nouvelle pause. Midwinter fut le premier à rompre le silence.

— Êtes-vous sûr de vous, Allan ? demanda-t-il en gardant la tête penchée sur son livre. Êtes-vous réellement attaché à cette dame ? Avez-vous pensé sérieusement à lui demander sa main ?

— J’y pense sérieusement à cet instant précis, répondit Allan. Je ne puis être heureux, je ne puis vivre sans elle. Sur mon âme, j’adore jusqu’à la terre où se posent ses pieds !

— Depuis combien de temps… ?

La voix de Midwinter faiblit et il s’arrêta.

— Depuis combien de temps, reprit-il, adorez-vous la terre où se posent ses pieds ?

— Depuis plus longtemps que vous ne le pensez. Je sais que je puis vous confier tous mes secrets…

— Ne me les confiez pas !

— Quelle plaisanterie ! Je veux que vous sachiez tout. Il y a une petite difficulté dont je ne vous ai pas encore parlé. C’est une chose très délicate, et je désire vous consulter à ce sujet. Entre nous, j’ai eu plusieurs entrevues particulières avec Miss Gwilt…

Midwinter se leva brusquement et ouvrit la porte.

— Nous reparlerons de cela demain, dit-il, bonsoir !

Allan se retourna au comble de l’étonnement. La porte s’était refermée, il était seul dans sa chambre.

— Il ne m’a pas même serré la main ! soupira-t-il d’une voix attristée.

Au moment où ces mots lui échappaient, la porte se rouvrit et Midwinter reparut sur le seuil.

— Nous ne nous sommes pas donnés la main, dit-il brusquement, Dieu vous bénisse, Allan ! Nous causerons demain. Bonsoir !

Allan resta debout devant la fenêtre, à regarder la pluie tomber. Il se sentait mal à l’aise, sans savoir pourquoi.

« Les manières de Midwinter deviennent de plus en plus étranges, pensa-t-il. Pourquoi vouloir attendre à demain, quand j’avais besoin de lui parler ce soir ? »

Il prit son bougeoir avec un mouvement d’impatience, le reposa aussitôt sur la table et revint se placer devant la fenêtre ouverte pour regarder dans la direction du cottage.

« Je voudrais bien savoir si elle pense à moi », murmura-t-il doucement.

Elle pensait à lui. Elle venait d’ouvrir son écritoire pour écrire à Mrs. Oldershaw, et sa plume traçait les mots suivants : « Soyez tranquille, je le tiens ! »

XIII

Exit

Il plut toute la nuit ; lorsque vint le matin, il pleuvait encore.

Contrairement à ses habitudes, Midwinter attendait dans la salle à manger quand Allan y entra. Il paraissait accablé, mais son sourire était plus doux et ses manières plus calmes qu’à l’ordinaire. À la surprise d’Allan, il reprit de lui-même la conversation de la nuit précédente dès que le domestique eut fermé la porte.

— Je crains que vous ne m’ayez trouvé très brusque et très impatient hier soir, dit-il ; j’essayerai de me le faire pardonner ce matin. Me voilà prêt à écouter tout ce qu’il vous plaira de me dire au sujet de Miss Gwilt.

— Je n’ai point l’intention de vous fatiguer, reprit Allan. Vous avez l’air d’avoir passé une mauvaise nuit !

— Je ne dors pas bien depuis quelque temps, répliqua Midwinter avec douceur. Je suis souffrant, mais je crois avoir trouvé le moyen de guérir sans recourir aux médecins. Plus tard, dans la matinée, j’aurai quelque chose à vous dire à ce propos. Revenons tout d’abord à notre conversation de la nuit dernière. Vous parliez d’une difficulté…

Il hésita et finit la phrase d’une voix si basse qu’Allan l’entendit à peine.

— Peut-être vaudrait-il mieux, continua-t-il, au lieu de vous adresser à moi, consulter Mr. Brock ?

— J’aime mieux en parler avec vous. Mais dites-moi d’abord, reprit Allan, avais-je tort ou raison hier soir, en pensant que vous désapprouviez mon amour pour Miss Gwilt ?

Les doigts nerveux de Midwinter commencèrent à émietter le pain dans son assiette, et ses yeux se détournèrent d’Allan pour la première fois.

— Si vous avez une objection à faire, insista Allan, je vous serai obligé de m’en faire part.

Midwinter releva la tête, ses joues devinrent d’une pâleur lugubre et ses yeux noirs regardèrent en plein le visage de son ami :

— Vous l’aimez, dit-il. Vous aime-t-elle ?

— Vous ne m’accuserez point de fatuité ? répondit Allan. Je vous ai dit hier que j’avais eu des entrevues particulières avec elle…

Les yeux de Midwinter se baissèrent de nouveau sur son assiette.

— Je comprends, reprit-il vivement, je n’ai pas d’objection à faire.

— Mais vous ne me félicitez pas ? demanda Allan un peu mal à l’aise. Une si jolie femme ! et si pleine de talents !

Midwinter lui tendit la main :

— Je vous dois plus que de simples compliments ; je dois vous aider en tout ce qui peut contribuer à votre bonheur.

Il prit la main d’Allan et la serra fortement :

— Puis-je vous être utile ? demanda-t-il, en devenant de plus en plus pâle.

— Mon cher garçon ! s’écria Allan. Qu’avez-vous ? Votre main est glacée !

Midwinter sourit faiblement.

— Je suis toujours dans les extrêmes, fit-il. Ma main brûlait comme du feu la première fois que vous l’avez prise à l’auberge où vous m’avez rencontré malade. Mais occupons-nous de cette difficulté dont vous parliez ; vous êtes jeune, riche, libre… et elle vous aime. Quel empêchement peut-il exister ?

Allan hésita.

— Je ne sais comment vous l’expliquer, répondit-il. Ainsi que vous venez de le dire, je l’aime et elle m’aime, et cependant il y a une sorte de gêne entre nous. On parle beaucoup de soi quand on est amoureux, au moins c’est ce que je fais. Je lui ai tout dit sur moi, sur ma mère, ce qui m’a conduit ici et tout le reste. Eh bien, quoique cela ne me frappe pas quand nous sommes ensemble, il me vient à l’esprit, une fois seul, qu’elle ne me confie rien d’elle. En un mot, je n’en sais pas plus sur son compte que vous-même.

— Voulez-vous dire que vous ne savez rien de la famille de Miss Gwilt et de ses amis ?

— C’est cela même.

— Ne l’avez-vous jamais questionnée là-dessus ?

— J’ai fait quelque chose d’approchant, l’autre jour, répondit Allan, et j’ai peur de m’être mal exprimé, comme d’habitude. Elle a paru, je ne sais comment dire, non pas précisément mécontente, mais… Oh ! de quelle importance sont les mots ! Je donnerais tout au monde, Midwinter, pour trouver comme vous l’expression juste quand je parle.

— Miss Gwilt vous a-t-elle répondu ?

— C’est justement où j’allais en venir. Elle m’a dit : « J’aurai une triste histoire à vous raconter un de ces jours, monsieur Armadale, sur moi et sur ma famille ; mais vous paraissez si heureux, et ce que j’ai à vous apprendre est si pénible que je n’ai pas le courage de vous en parler maintenant ». Ah ! elle peut s’exprimer avec des larmes dans les yeux, elle, mon cher camarade, et dans la voix aussi ! Bien entendu, j’ai changé de sujet immédiatement. Et maintenant, la difficulté est de savoir comment y revenir, délicatement, sans la faire pleurer encore. Il faut que nous y retournions. Pas pour moi ; je serais parfaitement heureux de l’épouser d’abord, et d’apprendre les malheurs de sa famille après, pauvre chère créature ! Mais je connais Mr. Brock. Si je ne puis le satisfaire sur la famille de Miss Gwilt quand je lui écrirai pour lui raconter ceci (ce que je dois faire, bien entendu), il sera sourd à tout le reste. Je suis mon maître, certainement, et je puis agir comme je l’entends. Mais le cher vieux Brock a été un ami si dévoué pour ma pauvre mère, et si bon, si paternel pour moi. Vous comprenez ce que je veux dire, n’est-ce pas ?

— Certainement, Allan. Mr. Brock a été votre second père. Tout désaccord entre vous, dans une question aussi sérieuse que celle-ci, serait la plus triste chose qui pût arriver. Vous devez lui prouver que Miss Gwilt est (ce que vous apprendrez certainement) digne en tous points, digne d’être…

La voix lui manqua, malgré ses efforts, pour continuer, et il n’acheva point sa phrase.

— Juste mon sentiment sur cette affaire ! s’écria Allan. Maintenant nous arrivons au point pour lequel je voulais votre avis. Si vous étiez à ma place, Midwinter, vous pourriez lui parler dans les termes convenables ; vous sauriez amener sa confidence tout doucement, sans la lui demander. Je ne puis faire cela, je suis maladroit. J’ai horriblement peur, si je n’ai point quelque soupçon de la vérité pour me guider au départ, de dire quelque chose qui la blesse. Les malheurs familiaux sont des sujets si douloureux, si délicats, surtout avec une femme d’une nature aussi sensible, d’un cœur aussi tendre que Miss Gwilt ! Il doit y avoir eu quelque mort terrible dans sa famille, quelque parent déshonoré, peut-être. La pauvre créature aura été obligée de se faire institutrice à la suite d’une catastrophe. En y réfléchissant, il me semble que le major pourrait me sortir d’embarras. Il est très possible que Mr. Milroy ait eu des renseignements sur la famille de Miss Gwilt avant de la prendre chez lui, ne pensez-vous pas ?

— Cela est possible, Allan, assurément.

— Vous êtes encore de mon opinion. Bien ! Mon avis est donc de parler au major. Si je pouvais d’abord obtenir de lui ce qu’il me faut savoir, je pourrais bien mieux ensuite parler à Miss Gwilt. Vous me conseillez de m’adresser au major, n’est-ce pas ?

Il y eut un silence avant que Midwinter répliquât. Quand il répondit, ce fut avec une certaine hésitation :

— Je ne sais vraiment que vous conseiller, Allan ; c’est une affaire très délicate.

— Je crois que vous essayeriez le major, si vous étiez à ma place, reprit Allan, revenant à sa manière personnelle de voir la question.

— Peut-être, lâcha Midwinter avec une répugnance de plus en plus marquée. Mais, si je parlais au major, je ferais très attention, à votre place, à ne pas me mettre dans une fausse position. Je ne voudrais pas que l’on pût me soupçonner de vouloir pénétrer dans les secrets d’une femme à son insu.

Allan rougit.

— Bonté du ciel ! Midwinter, s’écria-t-il, qui pourrait me suspecter de cela ?

— Personne, Allan, du moins parmi ceux qui vous connaissent.

— Le major me connaît. Le major est le dernier homme au monde qui puisse douter de moi. Tout ce que je lui demande est de m’aider (s’il peut) à parler à Miss Gwilt, sans froisser les sentiments de cette dame. N’est-ce pas une chose toute simple, entre deux gentlemen ?

Au lieu de répondre, Midwinter, l’air toujours contrarié, fit à son tour une question :

— Votre intention est-elle d’expliquer au major Milroy vos intentions à l’égard de Miss Gwilt ?

Allan hésita et parut un peu confus.

— J’ai pensé à cela, répliqua-t-il, et mon projet est d’obtenir mes informations d’abord, et de lui confier après, si je le juge convenable, quelles sont mes intentions.

Ces procédés prudents étaient en contradiction trop évidente avec le caractère d’Allan pour ne pas surprendre Midwinter ; aussi montra-t-il clairement sa surprise.

— Vous oubliez cette cour stupide que j’ai faite à Miss Milroy, reprit Allan, de plus en plus embarrassé. Le major a pu s’en apercevoir et penser que je voulais… bref, ce que je ne voulais pas. Ne serait-ce pas un peu risqué que de lui parler en face d’un mariage avec sa gouvernante, quand il s’attendait peut-être à ce qu’il fût question de sa fille ?

Aucune réponse ne lui fut faite. Midwinter ouvrit la bouche pour parler, mais pas un mot n’en sortit. Allan, mal à l’aise de ce silence, doublement embarrassé de certains souvenirs que cette conversation sur la fille du major venait de rappeler, se leva et mit fin à la consultation un peu brusquement :

— Venez ! venez ! dit-il. Ne restez pas assis là, avec cette figure de circonstance ; ne faites pas d’une mouche un éléphant. Vous avez une si vieille, si vieille tête, Midwinter, sur ces jeunes épaules. Finissons-en ; voulez-vous dire, en un mot, qu’il n’est pas approprié de parler au major ?

— Je ne peux prendre, Allan, la responsabilité de cette opinion. Pour être plus franc, je n’ai pas assez confiance dans la sagesse des avis que je pourrais vous donner… dans notre position présente l’un envers l’autre. Ce dont je suis sûr, c’est que je ne puis avoir tort en vous suppliant, de faire deux choses.

— Lesquelles ?

— Si vous vous adressez au major Milroy, souvenez-vous de l’avis que je vous ai donné ! Je vous en prie, réfléchissez avant de parler !

— Je réfléchirai, ne craignez rien. Et ensuite ?

— Avant de faire aucun pas décisif dans cette affaire, écrivez à Mr. Brock et consultez-le. Voulez-vous me le promettre ?

— De tout mon cœur. N’avez-vous plus rien à me demander ?

— Rien. J’ai dit ce que j’avais à dire.

Allan se dirigea vers la porte.

— Allons dans ma chambre, dit-il ; je vous offrirai un cigare. Les domestiques vont venir ici, et je désire vous parler encore de Miss Gwilt.

— Ne m’attendez pas, dit Midwinter. Je vous rejoins dans quelques minutes.

Il resta assis jusqu’à ce qu’Allan eût fermé la porte. Il se leva alors, et prit, dans un coin de la pièce, un sac caché derrière un rideau, et tout préparé pour un voyage. Il s’arrêta pensif devant la fenêtre, le sac à la main, puis une étrange expression de lassitude passa sur son visage, et toute jeunesse en disparut soudain.

Ce que la clairvoyance d’une femme avait découvert depuis plusieurs jours, la perception plus lente de l’homme ne l’avait compris que la nuit précédente. L’angoisse qui l’avait torturé en écoutant l’aveu d’Allan avait enfin éclairé Midwinter. Il avait bien senti qu’il regardait Miss Gwilt avec un nouvel intérêt depuis leur entrevue dans le jardin du major Milroy. Il s’était avoué le plaisir croissant qu’il prenait dans sa société, et son admiration pour sa beauté. Mais jamais encore il n’avait considéré la passion qu’elle avait éveillée en lui pour ce qu’elle était réellement. Se l’avouant enfin, sentant cet amour le posséder entièrement, il eut le courage qu’aucun homme ayant eu une vie plus heureuse n’eut montré, il eut le courage de se rappeler l’aveu d’Allan, et de regarder résolument l’avenir à travers les souvenirs du passé et la gratitude à laquelle il se sentait obligé envers son ami.

La nuit, durant ses longues heures d’insomnie, il avait résolu de sacrifier son intérêt à l’intérêt le plus cher de son bienfaiteur : c’était une dette de reconnaissance qu’il acquitterait ainsi. Il s’était imposé le devoir de vaincre son amour, et le seul moyen d’arriver à en triompher, c’était… de partir. Aucun regret de cette résolution ne l’arrêta quand vint le matin ; aucun regret ne l’arrêtait à présent. La seule considération qui le fit hésiter était l’utilité de sa présence à Thorpe-Ambrose. Bien que la dernière lettre de Mr. Brock l’eût dégagé de toute obligation de surveiller l’arrivée dans le Norfolk d’une femme dont le révérend lui-même annonçait qu’elle se trouvait dans le Somerset, bien que ses fonctions de régisseur pussent être remises aux mains consciencieuses et expertes de Mr. Bashwood, en dépit de toutes ces assurances, son esprit n’était point tranquille à la pensée d’abandonner Allan, dans un moment où il traversait un moment critique.

Il prit le sac sur son épaule, et se posa ces questions pour la dernière fois : « Te sens-tu la force de la voir tous les jours comme tu devras la voir ? Te sens-tu le courage de l’entendre lui parler, à toute heure, comme tu devras l’entendre, si tu restes dans cette maison ? ». Sa réponse ne fut pas plus douteuse que la première fois. Son cœur l’avertit de nouveau, dans l’intérêt même de l’amitié qu’il voulait garder sacrée, de partir tant qu’il en était temps encore, de partir avant que la femme qui possédait son amour fut plus forte que son dévouement et que sa reconnaissance, et l’emportât sur son ami.

Il regarda machinalement autour de la pièce avant de sortir. Chaque réminiscence de la conversation qu’il venait d’avoir avec Allan apportait la même conclusion, et sa conscience lui faisait une obligation de s’éloigner.

Avait-il honnêtement mentionné toutes les objections que lui ou tout autre eût pu trouver à l’attachement d’Allan ? Avait-il, ainsi que la connaissance du caractère facile de son ami lui commandait de le faire, averti Allan de se méfier de ses impulsions précipitées et de recourir à l’épreuve du temps et de l’absence pour s’assurer que le bonheur de toute sa vie dépendait bien réellement de Miss Gwilt. Non, non, l’impossibilité qu’il avait de savoir si, en parlant de ces choses, il agissait avec un entier désintéressement avait tenu ses lèvres fermées et les lui fermerait encore à l’avenir, jusqu’à ce qu’il ne fût plus temps de parler. Était-il bien l’homme qui devait conseiller Allan, lui qui eût tout donné pour être à sa place ? Il n’y avait qu’une seule manière d’agir pour un honnête homme et pour un cœur reconnaissant en pareille circonstance : une fois loin d’elle, une fois dans l’impossibilité d’entendre parler d’elle, seul avec le souvenir de ce qu’il devait à son ami, il pouvait espérer se vaincre. Il avait bien su retenir ses larmes dans son enfance sous le bâton de son maître le bohémien ; il avait bien lutté avec les douleurs de sa jeunesse solitaire dans la boutique d’un libraire.

« Je dois partir, dit-il en s’éloignant de la fenêtre, avant qu’elle revienne dans cette maison. Je dois partir avant qu’une autre heure ait passé sur ma tête ».

Sur cette résolution, il quitta la pièce ; en la quittant, il franchissait un pas irrévocable du présent vers le futur.

La pluie tombait toujours. Le ciel s’était encore assombri quand Midwinter, en tenue de voyage, entra chez son ami.

— Bonté du Ciel, s’écria Allan, en montrant le sac, que veut dire cela ?

— Rien d’extraordinaire, répondit Midwinter. Cela veut seulement dire : adieu.

— Adieu ? répéta Allan en se levant brusquement.

Midwinter le fit se rasseoir et approcha pour lui-même un siège de son fauteuil.

— Lorsque vous me fîtes ce matin la remarque que j’avais l’air malade, dit-il, je vous ai répondu que j’avais songé à un moyen de recouvrer la santé et que j’aurais à vous en parler plus tard dans la journée. Le moment est venu. Je ne suis plus tout à fait moi-même, comme l’on dit, ces derniers temps. Vous l’avez vous-même remarqué, Allan, plus d’une fois ; avec votre bonté habituelle, vous avez excusé bien des choses dans ma conduite, qui, autrement, eussent été impardonnables, même aux yeux d’un ami.

— Mon cher camarade, interrompit Allan, vous ne voulez pas dire que vous partez à pied par un temps pareil ?

— Peu importe la pluie, reprit Midwinter, la pluie et moi sommes de vieux amis. Vous savez quelque chose, Allan, de la vie que j’ai menée avant de vous rencontrer. Dès mon enfance, j’ai été habitué aux privations, au froid, au chaud. Nuit et jour, quelquefois pendant des mois entiers, je n’ai pas eu un toit pour abriter ma tête. Durant des années et des années, la vie d’un animal sauvage a été la mienne, tandis que vous viviez heureux chez votre mère. J’ai encore en moi de la bête fauve et du vagabond. Cela vous est-il pénible de m’entendre parler de moi de la sorte ? Je ne veux point vous affliger. Je veux dire seulement que le confort et le luxe de notre vie, ici, ne conviennent sans doute pas à un homme auquel ils ont été étrangers si longtemps. Je ne désire rien pour me remettre, qu’un peu d’air et d’exercice. Moins de bons déjeuners, moins de bons dîners, mon cher ami, que ceux dont on jouit chez vous. Laissez-moi retourner à quelques-unes des privations inconnues dans cette maison opulente. Laissez-moi braver le mauvais temps, comme j’en avais l’habitude dans mon enfance. Laissez-moi me sentir fatigué, sans une voiture toute prête pour me ramener, et affamé quand la nuit tombe, avec des milles entre mon souper et moi. Donnez-moi une semaine ou deux de congé, Allan, j’irai au nord, à pied, du côté des marais du Yorkshire. Et je vous promets de revenir à Thorpe-Ambrose et d’être d’une plus agréable compagnie pour vous et vos amis. Je serai de retour avant que vous ayez eu le temps de me désirer. Mr. Bashwood prendra soin des affaires de l’intendance. C’est seulement pour une quinzaine, et c’est pour mon bien ! Permettez-moi de m’en aller.

— Je n’aime pas cela, dit Allan. Je n’aime pas ce départ si prompt. Il y a là quelque chose d’étrange et de triste. Pourquoi ne pas monter à cheval, si vous avez besoin d’exercice. Tous les chevaux de l’écurie sont à votre disposition. En tout cas, vous ne pouvez réellement vous en aller aujourd’hui. Regardez le temps !

Midwinter se tourna vers la fenêtre et secoua tristement la tête.

— Je ne craignais pas la pluie, dit-il, quand je n’étais qu’un enfant, gagnant ma vie à danser avec les chiens ; pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ? L’humidité n’est pas la même chose pour moi que pour vous. Quand j’étais pêcheur dans les Hébrides, je n’avais pas un fil sec sur moi, bien souvent pendant des semaines entières.

— Mais vous n’êtes plus dans les Hébrides, maintenant, reprit Allan, et j’attends nos amis du cottage demain soir. Vous ne pouvez partir avant après-demain. Miss Gwilt doit nous faire de la musique, et vous savez que vous aimez le talent de Miss Gwilt.

Midwinter se détourna pour boucler les courroies de son sac.

— Vous me donnerez une autre occasion de l’entendre à mon retour, dit-il, la tête toujours baissée et ses mains toujours occupées.

— Vous avez un défaut, mon cher camarade, et il grandit chaque jour, reprit Allan ; quand vous vous êtes mis quelque chose dans la tête, vous êtes l’homme le plus obstiné que je connaisse. Il est inutile de vouloir vous persuader d’écouter la raison. Puisque vous voulez partir, ajouta-t-il, en se levant tout à coup, tandis que Midwinter prenait son chapeau et son bâton en silence, j’ai presque envie d’aller avec vous, et d’essayer, moi aussi, une vie plus rude.

— Partir avec moi ! répéta Midwinter avec une nuance d’amertume, et quitter Miss Gwilt !

Allan se rassit et reconnut la force de l’objection par un silence significatif. Sans ajouter un mot de plus, Midwinter lui tendit la main pour prendre congé. Tous les deux étaient fortement émus et désireux de se cacher réciproquement leur émotion. Allan prit le seul moyen que la fermeté de son ami lui laissât. Il essaya d’égayer le moment des adieux par une plaisanterie.

— Savez-vous bien, dit-il, que je commence à douter que vous soyez complètement guéri de votre croyance au rêve. Vous me fuyez, après tout !

Midwinter le regarda sans trop savoir s’il plaisantait ou parlait sérieusement.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-il.

— Quand vous m’avez amené ici l’autre jour, répondit Allan, pour m’avouer tout ce que vous aviez pensé, que m’avez-vous dit sur cette chambre et sur la seconde vision du rêve ? Par Jupiter ! s’écria-t-il en se levant tout à coup ; maintenant que j’y regarde de plus près, voici la seconde vision. Je vois la pluie battant contre les fenêtres, et dehors, la pelouse et le jardin ; je me tiens ici, comme j’étais dans le rêve, et là, vous voici à la place où se tenait l’ombre. La scène est complète, au-dedans et au-dehors, et je l’ai découverte, cette fois !

Les craintes superstitieuses de Midwinter furent sur le point de renaître. Il changea de couleur et, presque avec colère, s’insurgea contre la conclusion d’Allan.

— Non ! dit-il, en montrant le marbre sur la console, la scène n’est pas complète ; vous avez oublié quelque chose, comme toujours. Le rêve a tort cette fois, Dieu merci ! absolument tort ! Dans la vision, vous voyiez la statuette en morceaux sur le parquet et vous étiez penché dessus, l’esprit troublé et irrité. Or la statuette est là, saine et sauve ! Et il n’y a pas de colère en vous, n’est-il pas vrai ?

Il saisit la main d’Allan avec véhémence en disant ces mots. Au même moment, conscient qu’il se comportait comme s’il croyait encore au rêve, il sentit le rouge lui monter au visage et il se détourna gêné, en silence.

— Que vous disais-je ? s’écria Allan en riant d’un rire forcé. Cette nuit passée sur le vaisseau naufragé vous pèse et vous préoccupe autant que jamais.

— Rien ne me pèse, repartit Midwinter dans un accès soudain d’impatience, rien que le sac que j’ai sur le dos et le temps que je perds inutilement. Je vais sortir et voir si le temps s’éclaircit.

— Vous reviendrez ? demanda Allan.

Midwinter ouvrit la porte-fenêtre et sortit dans le jardin.

— Oui, dit-il, en répondant cette fois avec sa douceur habituelle. Je reviendrai dans une quinzaine. Au revoir, Allan, et bonne chance dans vos amours.

Il referma la porte derrière lui. Avant qu’Allan eût eu le temps de la rouvrir pour le suivre, il était déjà à l’autre bout du jardin.

Allan se leva et fit un pas en dehors, puis il rentra et reprit son siège. Il connaissait assez Midwinter pour savoir à quel point il était inutile d’essayer de le rappeler. Il était parti, et avant deux semaines entières il ne fallait point espérer le revoir.

Une heure passa. La pluie tombait toujours ; le ciel menaçait encore. Un sentiment de solitude et d’abandon, sentiment que sa vie passée le rendait incapable de comprendre et de supporter, s’empara d’Allan. Sa maison solitaire lui devint odieuse. Il sonna le domestique pour demander son chapeau et son parapluie, résolu à chercher refuge dans le cottage du major.

« J’aurais dû l’accompagner un peu, pensa-t-il, l’esprit toujours occupé de Midwinter, tout en mettant son chapeau. J’aurais aimé à voir le pauvre garçon en bon chemin pour son voyage ».

Il prit son parapluie. S’il avait regardé le visage du domestique qui le lui remit, il lui eut probablement adressé quelques questions et eut appris de lui des choses qui l’eussent intéressé dans la situation d’esprit où il se trouvait. Mais il partit sans jeter un regard au valet et sans se douter que ses domestiques en savaient plus long que lui sur la fin du séjour de Midwinter à Thorpe-Ambrose : il n’y avait pas dix minutes, l’épicier et le boucher s’étaient présentés pour recevoir le payement de leurs notes, et tous deux avaient vu comment Midwinter avait débuté dans son voyage.

L’épicier l’avait rencontré le premier, non loin de la maison, et l’avait vu s’arrêter au milieu de la pluie battante, pour parler à un petit vagabond en guenilles, la peste du voisinage. L’impudence habituelle de l’enfant s’était fait jour plus librement que jamais, à la vue du sac du gentleman. Et qu’avait fait le gentleman de son côté ? Il s’était arrêté d’un air affligé, et avait posé doucement ses deux mains sur les épaules du petit drôle. L’épicier avait vu cela de ses propres yeux, et de ses propres oreilles il avait entendu le gentleman dire : « Pauvre gosse ! Je sais comment le vent mord, comment la pluie mouille à travers une jaquette en guenilles, mieux que bien des gens qui ont un bon habit sur le dos ». En disant ces mots, il avait mis la main dans sa poche, et récompensé l’impudence du gamin en lui donnant un shilling. « Il a là quelque chose qui n’est pas sain, avait dit l’épicier en se frappant le front ; voilà mon opinion sur l’ami de Mr. Armadale ».

Le boucher, lui, l’avait rencontré un peu plus tard, à l’autre extrémité de la ville. Il s’était arrêté au milieu de la pluie tombant à verse, et cette fois pour contempler rien d’autrement remarquable qu’un chien à moitié affamé, tremblant sur le seuil d’une porte :

— Je le regardais, dit le boucher, et que pensez-vous qu’il ait fait ? Il a traversé la rue, est venu à ma boutique et m’a acheté un morceau de viande digne de la bouche d’un chrétien. Très bien. Il nous a souhaité le bonjour, a traversé de nouveau la rue et, sur la parole d’un homme ! il s’est mis à genoux devant la porte, a pris son couteau, a coupé la viande et l’a donnée au chien. Un morceau, je vous le répète encore, excellent pour un chrétien. Je ne suis pas un méchant homme, madame, continua le boucher en s’adressant à la cuisinière, mais de la viande est de la viande, et ce sera bien fait, pour l’ami de votre maître, s’il lui arrive d’en manquer un jour.

Avec ses souvenirs de l’ancien temps pour seuls compagnons, Midwinter avait ainsi quitté la ville et poursuivi son chemin solitaire, disparaissant bientôt dans le brouillard et la pluie. Le boucher et l’épicier furent les derniers qui le rencontrèrent ; ils jugèrent cette âme d’élite, comme toutes les âmes d’élite sont jugées par un épicier ou un boucher.

LIVRE TROISIÈME

I

Mrs. Milroy

Deux jours après le départ de Midwinter de Thorpe-Ambrose, Mrs. Milroy, avant achevé sa toilette du matin et renvoyé sa garde-malade, tira le cordon de sa sonnette cinq minutes après le départ de cette dernière. Celle-ci s’étant présentée à son appel, elle lui demanda avec impatience si le facteur était arrivé.

— Le facteur ? répéta la garde-malade. N’avez-vous pas votre montre ? Ne savez-vous pas qu’il est une bonne demi-heure trop tôt pour demander vos lettres ?

Elle parlait avec l’insolente confiance d’une employée depuis longtemps accoutumée à compter sur la faiblesse de sa maîtresse et sur le besoin que celle-ci avait d’elle. Mrs. Milroy, de son côté, paraissait habituée aux manières de cette femme et donna ses ordres sans faire de réflexion.

— Quand le facteur viendra, dit-elle, recevez-le vous-même. J’attends une lettre qui aurait dû m’arriver il y a deux jours. Je ne comprends rien à ce retard. Je commence à me méfier des domestiques.

La garde-malade sourit d’un air de mépris.

— Qui soupçonnerez-vous encore ? dit-elle. Là ! ne vous énervez pas. J’ouvrirai la porte moi-même ce matin et nous verrons si je ne vous rapporte pas une lettre.

En disant ces mots du ton et de l’air d’une femme qui apaise un enfant rebelle, la garde, sans attendre d’être renvoyée, quitta la chambre.

Mrs. Milroy se tourna lentement et péniblement sur son lit quand elle se retrouva seule, et la lumière de la fenêtre éclaira son visage.

C’était celui d’une femme qui avait dû être belle et qui était encore assez jeune. De longues souffrances physiques, une exaspération perpétuelle l’avaient rongée, selon l’expression populaire, jusqu’à ne lui laisser que la peau sur les os. Les débris de sa beauté étaient horribles à voir, à cause de ses efforts désespérés pour en dissimuler l’altération à ses propres yeux, à ceux de son mari et de son enfant, aux yeux mêmes du médecin qui la soignait, et dont l’affaire était de pénétrer la vérité. Sa tête, que les cheveux avaient laissée chauve en grande partie, eût été moins laide à voir que la perruque ridiculement enfantine avec laquelle elle en cachait la nudité. Les marbrures livides du teint, les rides de la peau eussent été moins pénibles à regarder que le rouge plaqué sur ses joues et le blanc qui s’épaississait sur son front. Ses fines dentelles, les garnitures voyantes de sa robe de chambre, les rubans de son bonnet, les bagues qui jouaient sur ses doigts osseux, tout cela avait pour but de distraire l’œil des changements opérés en elle et les faisait, au contraire, ressortir plus terribles qu’ils ne l’étaient en réalité. Sur le lit qu’elle n’avait pas quitté depuis des années, sinon soutenue par sa garde-malade, reposait un livre de mode orné d’illustrations où des femmes exhibaient leur élégance avec la désinvolture outrancière habituelle à ces sortes de gravures. Un miroir à main se trouvait placé à côté de ce livre afin qu’elle pût le prendre aisément, ce qu’elle fit dès que l’infirmière eut quitté sa chambre. Elle regarda son visage avec un intérêt et une attention dont elle eût été honteuse à l’âge de dix-huit ans.

« Toujours plus vieille ! soupira-t-elle ; toujours plus maigre ! Le major sera bientôt libre ; mais auparavant je verrai jeter cette rousse à la porte de la maison ! »

Elle laissa tomber le miroir sur la courtepointe pour brandir le poing de la main qui l’avait tenu. Ses yeux se fixèrent soudain sur un petit portrait de son mari, dessiné au crayon, pendu sur le mur en face d’elle, et son regard brilla comme celui d’un oiseau de proie :

« Votre vieillesse vous fait apprécier les cheveux roux, à ce qu’il paraît ? dit-elle en apostrophant le cadre. Des cheveux roux, un teint scrofuleux, une taille rembourrée, une démarche de fille d’Opéra et les doigts minces d’un pickpocket. Miss Gwilt ! Miss, avec ces yeux et cette démarche ! »

Elle enfonça brusquement sa tête dans l’oreiller et lança un éclat de rire haineux. « Miss ! » répéta-t-elle avec l’emphase la plus méprisante, la plus cruelle, celle qui vient du mépris d’une femme pour une autre femme.

Nous vivons à une époque où aucune créature humaine n’est inexcusable. Mrs. Milroy avait-elle une excuse ? L’histoire de sa vie nous l’apprendra.

Elle avait épousé, extrêmement jeune, le major déjà assez âgé pour être son père. C’était un homme qui avait à cette époque la réputation, assez méritée, d’avoir fait usage des avantages que lui procuraient sa situation dans le monde et ses atouts personnels pour faire son chemin dans la société des femmes. Médiocrement éduquée et d’un rang inférieur à celui de son mari, Mrs. Milroy avait commencé par accepter les hommages du major parce qu’ils flattaient sa vanité, puis elle avait fini par subir la fascination qu’il avait souvent exercée, dans sa jeunesse, sur des femmes d’une intelligence infiniment supérieure à la sienne. Lui-même s’était laissé toucher à son tour par son affection, par l’attrait de sa beauté, de son innocence et de sa jeunesse. Leur union fut des plus heureuses jusqu’à l’époque où leur petite fille, leur unique enfant, eut atteint l’âge de huit ans. À cette époque, une double infortune s’abattit sur le ménage : l’épouse vit sa santé décliner tandis que le mari éprouvait de gros revers de fortune ; à partir de ce moment, le bonheur familial fut à jamais compromis.

Ayant atteint l’âge où les hommes en général sont plus disposés à céder à la pression des calamités qu’à leur résister, le major avait recueilli les débris de sa fortune, avait placé le tout et s’était retiré à la campagne. Dès lors, il se livra tout entier à des travaux de mécanique. Une femme moins jeune que ne l’était Mrs. Milroy, élevée autrement ou plus résignée, eût apprécié la conduite du major et trouvé un motif de consolation dans ce qu’elle avait de noble et de courageux. Mrs. Milroy ne se consola de rien. Ni sa nature ni son éducation ne l’aidèrent à accepter le sort cruel qui la frappait à la fleur de son âge, et dans tout l’éclat de sa beauté.

La souffrance développe le mal que chacun porte en soi autant qu’elle développe le bien. Ce qu’il y avait de bon chez Mrs. Milroy céda peu à peu à l’influence néfaste de la maladie. De mois en mois, tandis qu’elle devenait plus faible physiquement, elle devint, moralement, de plus en plus mauvaise. Tout ce qui en elle était mesquin, cruel et faux se développa cependant que la bonté, la générosité et la sincérité l’abandonnaient. La crainte de voir son mari retomber dans les errements de sa vie de célibataire, crainte qu’elle lui avait avouée dans des jours meilleurs après avoir reconnu combien elle était peu fondée, reparut, lorsque la maladie l’eut séparée de lui et prit bientôt la forme de cette basse méfiance conjugale qui se cache adroitement pour amasser avec soin les parcelles inflammables, atome par atome, et les réunir en un monceau, qu’allume et avive le délire lent et furieux de la jalousie.

On eût donné en vain à Mrs. Milroy les preuves de la conduite irréprochable et tranquille de son mari ; l’appel que l’on eût fait au respect qu’elle se devait à elle-même et à son enfant, devenue une jeune fille, n’eût pas atteint la passion dévorante née de sa souffrance sans espoir et grandissant avec elle. Comme tous les autres, son mal avait son flux et son reflux, ses époques de spasmodiques explosions et ses intervalles de repos trompeur ; mais, actif ou passif, il ne la quittait jamais. Elle avait calomnié d’innocents serviteurs et insulté des étrangers irréprochables ; elle avait fait jaillir les premières larmes de honte et de tristesse des yeux de sa fille, et creusé les rides profondes qui sillonnaient le visage de son mari. Cette monomanie, après avoir été le fléau secret du petit intérieur pendant des années, allait maintenant porter ses ravages hors de la famille et influer à Thorpe-Ambrose sur les événements à venir, dans lesquels les intérêts d’Allan et de son ami étaient gravement en jeu.

Un regard sur les affaires domestiques du cottage avant l’arrivée de la nouvelle gouvernante est nécessaire pour faire apprécier les graves conséquences résultant de l’entrée en scène de Miss Gwilt.

Lors du mariage de la gouvernante qui avait été à son service pendant des années (une femme d’un âge et d’une allure suffisamment respectables pour avoir neutralisé la jalousie de Mrs. Milroy), le major avait songé, plus sérieusement que sa femme ne l’avait supposé, à envoyer sa fille en pension. Il avait conscience qu’il se passait dans sa maison des scènes auxquelles une jeune personne ne devait point assister, mais ne pouvait s’empêcher cependant d’éprouver une invincible répugnance à se séparer de son enfant. Une fois ce dilemme intérieur résolu par la décision de demander une nouvelle gouvernante, la tendance naturelle du major à éviter les ennuis plutôt qu’à les affronter se fit jour comme à l’ordinaire. Il avait fermé les yeux sur ses chagrins domestiques, aussi tranquillement que toujours, et était retourné, ainsi que cela lui était arrivé en maintes occasions semblables, à la société consolante de sa vieille amie la pendule.

Il en avait été bien autrement de la femme du major. La possibilité que la nouvelle gouvernante pût être plus jeune et plus attrayante que la précédente fut la première pensée qui se présenta à son esprit. Elle n’avait rien dit. Elle avait attendu, nourrissant en secret son incorrigible méfiance. Elle avait encouragé son mari et sa fille à l’abandonner le jour du pique-nique, dans le seul but de se ménager un tête-à-tête avec l’arrivante. Celle-ci s’était montrée, et le feu couvé sous la cendre avait éclaté au premier regard échangé avec la belle étrangère.

L’entrevue finie, les soupçons de Mrs. Milroy se portèrent immédiatement et définitivement sur la mère de son mari.

Elle savait parfaitement que personne d’autre qu’elle à Londres ne pouvait avoir été chargé de prendre les renseignements nécessaires. Elle savait que Miss Gwilt s’était présentée comme une étrangère, répondant à l’annonce du journal. Malgré cela, elle avait obstinément fermé les yeux et repoussé le témoignage des faits les plus concluants. Se reportant aux scènes nombreuses dont les dernières avaient déterminé une séparation définitive entre elle et la vieille lady, elle en conclut que l’engagement de Miss Gwilt était dû au désir vindicatif de sa belle-mère d’introduire la désunion dans son ménage. Il eût été impossible de lui faire adopter la conclusion – tirée par les domestiques eux-mêmes, témoins jour après jour de la vie de leurs maîtres – que la vieille dame, voulant assurer à son fils les services d’une gouvernante bien recommandée, n’avait pas jugé devoir se préoccuper de sa beauté, pour complaire aux folles imaginations de sa belle-fille. Et Miss Gwilt avait à peine fermé la porte de la chambre de la malade que ces mots sifflaient entre les dents de Mrs. Milroy : « Avant qu’une semaine soit écoulée, ma belle, vous serez partie ! »

À dater de ce moment, la nuit, durant ses insomnies, et pendant les longues heures du jour, l’unique pensée de cette femme jalouse fut de se débarrasser de la nouvelle venue.

Elle s’assura la complicité de la garde-malade attachée à son service comme en d’autres occasions elle avait pu acheter un dévouement témoigné à contrecœur : en lui faisant cadeau de l’une de ses toilettes.

La garde-robe, désormais inutile à la maîtresse, fut peu à peu livrée à la cupidité de la garde-malade, à l’insatiable passion d’une femme laide pour les parures. Alléchée par ce qu’elle avait déjà obtenu de cette manière, l’espionne s’appliqua avec un vif empressement à sa tâche secrète.

Les jours s’écoulèrent ; la garde-malade continua de remplir sa mission mais rien n’en résulta. Maîtresse et employée avaient affaire à une femme plus forte qu’elles. Des intrusions systématiques auprès du major, quand la gouvernante se trouvait à ses côtés, ne permirent pas de découvrir le moindre fait répréhensible ni dans les regards, ni dans les paroles, ni dans les actions de l’un ou de l’autre. Des heures d’espionnage à la porte de la gouvernante révélèrent qu’elle veillait tard et, chose étrange, qu’elle gémissait et grinçait des dents pendant la nuit, mais rien de plus. Des investigations quotidiennes montrèrent qu’elle ne confiait jamais ses lettres aux domestiques mais les postait elle-même et que, en certains moments où ses leçons lui laissaient des loisirs, elle disparaissait soudainement du jardin pour revenir du parc quelque temps plus tard. Une fois, une fois seulement, la garde-malade avait pu la suivre, mais pour être immédiatement découverte, et pour s’entendre demander avec la politesse la plus exaspérante si elle désirait accompagner Miss Gwilt dans sa promenade. D’autres petites circonstances de ce genre, suffisamment inquiétantes pour un esprit jaloux, se trouvèrent encore, mais il ne s’en présenta aucune sur laquelle on pût fonder une accusation sérieuse. Les jours s’écoulèrent, et Miss Gwilt persista à se montrer irréprochable dans sa conduite personnelle comme dans ses relations avec l’élève et avec le père.

Ayant manqué son but de ce côté, Mrs. Milroy chercha ensuite un point vulnérable dans les renseignements fournis sur la gouvernante. Mrs. Milroy obtint du major le rapport minutieux qui lui avait été adressé par sa mère. Toutes les questions obligées en pareille circonstance avaient été faites. La seule brèche par laquelle il fût possible de commencer l’attaque, après plusieurs examens minutieux, se trouvait dans le dernier paragraphe de la lettre de la vieille lady :

J’ai été si frappée de la grâce et de la distinction de Miss Gwilt que j’ai saisi le moment où elle s’absentait du salon pour demander comment elle se trouvait réduite à cette position de gouvernante. « À la suite de circonstances extraordinaires, me fut-il répondu, de malheurs de famille, face auxquels elle s’est conduite avec grande noblesse. C’est une personne très sensible, et qui n’aime point à parler de cela avec des étrangers, répugnance bien naturelle, que j’ai toujours respectée comme une obligation imposée par la délicatesse ». Ayant entendu cela, j’ai éprouvé, pour ma part, le même sentiment. La délicatesse me faisait une loi de ne pas pénétrer plus avant dans les chagrins intimes de la pauvre créature. Mon seul devoir était ainsi que je l’ai fait, de m’assurer de la capacité et de l’honorabilité de la gouvernante que j’engageais pour ma petite-fille.

Après avoir lu et relu ces lignes, Mrs. Milroy, dans son désir de trouver matière à suspicion, finit par trouver enfin ce qu’elle cherchait. Elle résolut de fouiller le mystère des malheurs de Miss Gwilt jusqu’au fond, afin d’en extraire, s’il était possible, quelque circonstance favorable à son projet. Deux voies se présentaient pour arriver à son but : elle pouvait questionner la gouvernante elle-même ou commencer par s’adresser à la personne qui lui servait de répondant. L’expérience faite lors de leur première entrevue de la facilité de Miss Gwilt à répondre aux questions embarrassantes décida Mrs. Milroy à choisir ce second moyen.

« Je demanderai d’abord les détails à la personne qui a répondu d’elle ; ensuite, je questionnerai cette créature, et nous verrons si les deux histoires concordent ».

La lettre de Mrs. Milroy était courte et allait droit au fait. Elle commençait par dire que le mauvais état de sa santé l’obligeait à confier entièrement sa fille à une gouvernante. Pour cette raison, elle était plus désireuse qu’une autre mère de connaître, dans tous ses détails, la vie de la personne chargée de la remplacer auprès de son enfant. Elle était donc excusable, malgré les excellents renseignements qu’elle avait reçus sur Miss Gwilt, de poser quelques questions que l’on pouvait peut-être juger inutiles. Après ce préambule, Mrs. Milroy en arrivait au point important et demandait à être informée des circonstances à la suite desquelles Miss Gwilt s’était faite gouvernante.

La lettre, écrite en ces termes, fut expédiée le jour même. Le courrier du lendemain n’apporta aucune réponse. Une journée s’écoula encore sans résultat. Le matin du troisième jour, l’impatience de Mrs. Milroy avait atteint ses dernières limites. Elle avait sonné la garde-malade de la façon que nous avons dite, et lui avait ordonné d’attendre le courrier du matin, puis de se faire remettre les lettres en mains propres. Les choses en étaient là, et c’est dans ce contexte familial que débuta à Thorpe-Ambrose une nouvelle série d’événements.

Mrs. Milroy venait de regarder sa montre et de mettre la main sur le cordon de la sonnette, lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit et livra passage à la garde-malade.

— Le facteur est-il venu ? demanda Mrs. Milroy.

La garde déposa une lettre sur le lit sans répondre et attendit avec une curiosité non déguisée l’effet qu’elle produirait sur sa maîtresse.

Mrs. Milroy déchira l’enveloppe dès qu’elle fut entre ses mains. Elle en extirpa un imprimé (qu’elle jeta immédiatement) et une lettre… de sa propre écriture ! Elle saisit l’imprimé. C’était la circulaire habituelle de l’administration des postes, l’informant que sa lettre avait été portée à l’adresse indiquée, mais que la personne à laquelle elle devait être remise n’avait pu être trouvée.

— Quelque chose de fâcheux ? demanda la garde-malade, en remarquant l’expression de contrariété peinte sur le visage de sa maîtresse.

Elle ne reçut aucune réponse. L’écritoire de Mrs. Milroy était sur la table, à son chevet. Elle en sortit la lettre que la mère du major avait écrite à son fils, et chercha le feuillet contenant le nom et l’adresse de la femme qui recommandait Miss Gwilt : « Mrs. Mandeville, 18, Kingsdown Crescent, Bayswater, lut-elle à voix haute ». De nouveau elle se reporta à l’adresse qu’elle avait elle-même inscrite sur la lettre qu’on lui retournait. Il n’y avait pas d’erreur ; l’adresse était bien la même.

— Quelque chose de fâcheux ? répéta la garde en se rapprochant du lit.

— Dieu merci, oui ! s’écria tout à coup Mrs. Milroy avec un cri de joie.

Elle tendit la circulaire de l’administration des postes à la garde-malade, et frappa de ses mains osseuses les couvertures du lit dans une extase de triomphe anticipé.

— Miss Gwilt n’est qu’une fourbe ! continua-t-elle. Avant peu, Rachel, et dussé-je en mourir, je veux être portée devant la fenêtre, pour voir les gens de police l’emmener.

— Dire cela derrière son dos et le lui prouver en face sont deux choses différentes, remarqua la garde-malade.

En parlant, elle avait mis la main dans la poche de son tablier et, jetant un regard significatif à sa maîtresse, elle en sortit une seconde lettre.

— Pour moi ? demanda Mrs. Milroy.

— Non, fit la garde, pour Miss Gwilt.

Les deux femmes se regardèrent et se comprirent sans échanger un autre mot.

— Où est-elle ? demanda Mrs. Milroy.

La garde montra le parc.

— Sortie encore, avant déjeuner, et seule.

Mrs. Milroy fit signe à la garde de se pencher vers elle :

— Pouvez-vous l’ouvrir ? murmura-t-elle.

Rachel hocha la tête.

— Pouvez-vous la refermer de façon à ce que personne ne s’en aperçoive ?

— Me donnerez-vous l’écharpe qui accompagne votre robe gris perle ? demanda Rachel.

— Prenez-la ! dit Mrs. Milroy avec impatience.

La garde-malade ouvrit la garde-robe en silence, prit l’écharpe et sortit de la chambre. En moins de cinq minutes elle était de retour, tenant à la main la lettre de Miss Gwilt ouverte.

— Merci pour l’écharpe, madame, dit Rachel en posant la lettre sur la courtepointe.

Mrs. Milroy regarda l’enveloppe. Elle avait été fermée avec de la gomme, et la gomme avait cédé sous l’effet de la vapeur. La main de Mrs. Milroy trembla violemment en dépliant la lettre, et le blanc plaqué sur son front se morcela en écailles.

Rachel s’approcha de la fenêtre pour surveiller le parc.

— Ne vous agitez pas, dit-elle, je ne la vois pas encore.

Mrs. Milroy tenait le précieux morceau de papier, toujours plié, entre ses doigts. Elle eût pris la vie de Miss Gwilt mais elle hésitait à lire la lettre qu’elle s’était appropriée.

— Avez-vous des scrupules ? demanda la garde avec un rire moqueur. Considérez cela comme un devoir que vous remplissez envers votre fille.

— Misérable ! fit Mrs. Milroy tout en ouvrant la lettre.

Celle-ci avait évidemment été écrite en grande hâte ; elle n’était pas datée, et n’était signée que d’initiales :

 

Diana Street.

Ma chère Lydia,

Le cab attend à la porte, et je n’ai que le temps de vous dire que je suis obligée de quitter Londres pour mes affaires. Je serai absente trois ou quatre jours, une semaine au plus. Les lettres me seront renvoyées, si vous écrivez. J’ai reçu la vôtre hier, et je trouve comme vous qu’il est très important de le tenir éloigné de votre histoire et de celle de votre famille aussi longtemps que vous pourrez. Mieux vous le connaîtrez et mieux vous pourrez fabriquer le genre de conte qui lui conviendra. Une fois dit, vous devez vous y tenir exactement. Craignez un récit trop compliqué, et ne vous pressez pas surtout. Je vous écrirai encore à ce sujet pour vous communiquer mes idées personnelles. En outre, faites en sorte de ne pas le rencontrer trop souvent dans le parc. À vous,

M.O.

 

— Eh bien ? demanda la garde en revenant vers le lit, avez-vous fini ?

— À le rencontrer dans le parc ? répéta Mrs. Milroy, les yeux toujours fixés sur la lettre. Un homme ! Rachel, où est le major ?

— Dans sa chambre.

— Je ne le crois pas.

— Comme vous voudrez. En attendant, je désire avoir la lettre et l’enveloppe.

— Pourrez-vous la refermer de façon à ce qu’elle ne s’aperçoive de rien ?

— Ce que j’ouvre, je le ferme. Est-ce tout ?

— C’est tout.

Mrs. Milroy fut laissée seule de nouveau, libre de réfléchir à son plan d’attaque à la lumière de ce qu’elle venait d’apprendre sur Miss Gwilt. La lettre ouverte révélait pleinement qu’une aventurière s’était introduite dans la maison, mais ce renseignement ayant été obtenu par un moyen qui ne pouvait s’avouer, il était impossible de s’en servir pour avertir le major et pour perdre Miss Gwilt. La seule arme utilisable entre les mains de Mrs. Milroy était celle que lui fournissait sa propre lettre – réexpédiée –, et la seule question était de savoir comment en faire le meilleur et le plus prompt usage.

Plus elle retournait la question dans son esprit, plus la joie qu’elle avait ressentie en recevant la circulaire de la poste lui semblait prématurée. Qu’une dame censée fournir des références eût quitté sa résidence sans laisser aucune trace derrière elle, et sans même indiquer une adresse où ses lettres pussent lui être envoyées, constituait une circonstance assez singulière en elle-même pour être rapportée au major. Mais Mrs. Milroy, malgré le peu d’estime qu’elle accordait à son mari sous certains rapports, connaissait assez son caractère pour être sûre que si elle l’en avertissait il voudrait demander à la gouvernante une explication. Alors la rusée Miss Gwilt produirait immédiatement, sans aucun doute, une histoire plausible, que la partialité du major accueillerait facilement, et la gouvernante, avertie, en profiterait pour retourner les choses en sa faveur, à l’aide de la poste, de manière à faire confirmer son histoire par sa complice de Londres. Garder le silence et faire (à l’insu de Miss Gwilt) toutes les investigations nécessaires pour arriver à la découverte d’une preuve incontestable était certainement la seule marche à suivre avec un homme comme le major et une femme comme Miss Gwilt.

Alitée comme elle l’était, à qui Mrs. Milroy pouvait-elle confier la tâche difficile et dangereuse d’une telle enquête ? La garde-malade elle-même, en supposant que l’on pût se fier à elle, ne pouvait être expédiée du jour au lendemain et envoyée au loin sans éveiller les soupçons. Y avait-il quelque autre personne à qui l’on pût confier cette mission difficile, à Thorpe-Ambrose ou à Londres ? Mrs. Milroy se retourna sur son lit, cherchant dans tous les coins de son esprit les moyens à employer, et cherchant en vain.

« Oh ! si je pouvais seulement trouver un homme de confiance ! pensa-t-elle avec désespoir : si je pouvais trouver quelqu’un pour m’aider ! »

Cette pensée traversait son esprit, quand elle entendit la voix de sa fille de l’autre côté de la porte.

— Puis-je entrer ? demanda Neelie.

— Que voulez-vous ? répondit Mrs. Milroy avec impatience.

— Je vous apporte votre déjeuner, maman.

— Mon déjeuner ? répéta Mrs. Milroy avec surprise. Pourquoi Rachel ne l’apporte-t-elle pas comme d’habitude ?

Elle réfléchit un moment et cria d’un ton rude :

— Entrez !

II

L’homme est trouvé

Neelie entra dans la chambre, portant le plateau avec le thé, la rôtie et le beurre qui composaient invariablement le déjeuner de la malade.

— Que veut dire ceci ? demanda Mrs. Milroy, du ton et de l’air qu’elle eut pris si un domestique se fut introduit à tort dans sa chambre.

Neelie déposa le plateau sur la table à côté du lit.

— Cela m’a fait plaisir de vous apporter pour une fois votre déjeuner, maman, répliqua-t-elle, et j’ai demandé à Rachel de me céder sa place.

— Venez, dit Mrs. Milroy, et souhaitez-moi le bonjour.

Neelie obéit. Elle se penchait pour embrasser sa mère, quand celle-ci la prit par le bras et la tourna rudement vers la lumière. Il y avait des signes évidents de détresse et de souffrance sur le visage de sa fille. Un frisson mortel fit aussitôt trembler Mrs. Milroy. Elle pensa que l’ouverture de la lettre avait été découverte par Miss Gwilt, et que c’était la raison pour laquelle la garde-malade restait hors de vue.

— Laissez-moi, maman, dit Neelie, en reculant pour se soustraire à l’étreinte de sa mère, vous me faites mal.

— Dites-moi pourquoi vous m’avez apporté mon déjeuner ce matin, reprit Mrs. Milroy.

— Je vous l’ai dit, maman.

— Non, vous ne me l’avez pas dit ! Vous avez cherché une excuse, voilà tout. Je le vois sur votre figure. Approchez et répondez à ma question.

La résolution de Neelie céda devant sa mère. Elle baissa la tête.

— J’ai été contrariée, dit-elle avec effort, et je ne voulais pas rester dans la salle à manger. J’avais besoin de monter ici et de vous parler.

— Contrariée ? Qu’est-ce qui vous a contrariée ? Qu’est-il arrivé ? Miss Gwilt est-elle pour quelque chose dans vos ennuis ?

Neelie se tourna vers sa mère d’un air curieux et alarmé :

— Maman ! dit-elle, vous lisez dans mes pensées. Vous m’effrayez. Oui, c’est Miss Gwilt qui a causé ma contrariété.

Avant que Mrs. Milroy pût dire un mot de plus, la porte s’ouvrit et la garde-malade entra.

— Avez-vous tout ce qu’il vous faut ? demanda-t-elle aussi froidement que d’habitude. Mademoiselle a insisté pour vous porter votre déjeuner. Elle n’a rien cassé ?

— Éloignez-vous un peu, Neelie, je veux parler à Rachel, dit Mrs. Milroy.

Dès que sa fille lui eut obéi, Mrs. Milroy fit signe à la garde-malade de s’approcher.

— Tout va bien ? lui demanda-t-elle à voix basse. Croyez-vous qu’elle nous soupçonne ?

La garde-malade sourit dédaigneusement.

— Je vous ai dit que ce serait fait, répondit-elle, et cela a été fait. Elle n’a pas l’ombre d’un soupçon. J’attendais dans la pièce. Je l’ai vue prendre la lettre et l’ouvrir.

Mrs. Milroy laissa échapper un soupir de soulagement.

— Merci, dit-elle assez haut pour que sa fille pût l’entendre. Je ne désire rien de plus.

La garde-malade se retira, et Neelie revint près du lit. Mrs. Milroy la prit par la main et la regarda avec plus d’attention et de bonté que d’habitude. Sa fille l’intéressait ce matin, car sa fille avait quelque chose à dire au sujet de Miss Gwilt.

— J’ai toujours pensé que vous seriez jolie, enfant, dit-elle, reprenant prudemment la conversation par le chemin le plus détourné. Mais vous ne semblez pas devoir tenir toutes les promesses que vous donniez. Vous paraissez malade de corps et d’esprit. Qu’y a-t-il ?

Si quelque sympathie eût existé entre la mère et la fille, Neelie eût sans doute avoué la vérité. Elle eût peut-être dit avec sincérité :

« J’avais de l’affection pour Mr. Armadale, et il en avait aussi pour moi. Nous avons eu une petite brouille, une seule, et par ma faute. Je voulais reconnaître mes torts. J’ai toujours désiré les reconnaître. Miss Gwilt s’est mise entre nous et m’en a empêchée. Elle nous a rendus étrangers l’un à l’autre. Elle l’a changé et l’a éloigné de moi. Il ne me regarde plus comme il le faisait ; il ne me parle plus comme autrefois. Il n’est jamais seul avec moi, maintenant ; je ne puis lui parler comme je le voudrais, et je ne puis lui écrire, car cela semblerait vouloir l’attirer. C’est tout à fait fini entre moi et Mr. Armadale. Et c’est la faute de cette femme. Nous sommes en conflit, Miss Gwilt et moi, toute la journée. Quelles que soient mes paroles et mes actions, elle s’arrange toujours pour me mettre dans mon tort et pour me faire agir comme elle l’entend. Tout me plaisait à Thorpe-Ambrose, j’étais toujours heureuse avant son arrivée. Maintenant tout me déplaît et me rend malheureuse ! »

Si Neelie avait été habituée à demander conseil à sa mère, si elle avait eu confiance en sa tendresse, elle eût parlé ainsi. Mais les larmes montèrent à ses yeux, et elle baissa la tête sans rien dire.

— Allons ! dit Mrs. Milroy, commençant à perdre patience. Vous avez quelque chose à me dire sur Miss Gwilt. De quoi s’agit-il ?

Neelie réprima ses larmes et fit un effort pour répondre :

— Elle m’ennuie au-delà de toute expression, maman ; je ne puis la supporter. Elle m’exaspère !

Elle se tut et frappa du pied avec impatience :

— Je lui jetterai quelque chose à la tête si elle continue ainsi. Cela serait arrivé ce matin, si je n’avais quitté la pièce. Oh ! parlez-en à papa ! Trouvez quelque prétexte pour la renvoyer ! J’irai en pension, je ferai tout ce qu’on voudra, pourvu qu’on me débarrasse de Miss Gwilt !

Être débarrassée de Miss Gwilt ! À ces paroles, à cet écho du plus ardent désir de son cœur sorti des lèvres de sa fille, Mrs. Milroy se souleva lentement sur son lit. Que voulait dire ceci ? L’appui dont elle avait besoin allait-il lui arriver du côté où elle s’y attendait le moins ?

— Et pourquoi désirez-vous tant le départ de Miss Gwilt ? En quoi avez-vous à vous plaindre d’elle ?

— En rien ! dit Neelie. Voilà le pire. Miss Gwilt sait s’arranger de manière à ce que je ne puisse jamais rien lui reprocher. Elle est parfaitement détestable. Elle me rend folle. J’avoue que c’est mal de ma part, mais cela m’est égal, je la déteste !

Les yeux de Mrs. Milroy interrogèrent le visage de sa fille comme cela ne leur était jamais arrivé encore. Il y avait là quelque mystère évidemment, quelque chose qu’il devait être important de découvrir. Elle s’insinua doucement dans l’esprit de Neelie, en paraissant compatir de plus en plus à son chagrin.

— Versez-moi une tasse de thé, dit-elle, et ne vous agitez pas ainsi, ma chère. Pourquoi me parlez-vous de cela, à moi ? Pourquoi ne l’avoir pas dit à votre père ?

— J’ai essayé d’en parler à papa, dit Neelie. Mais cela est inutile. Il est trop bon pour comprendre combien elle est méchante. Elle sait se montrer parfaite avec lui. Je ne puis lui faire comprendre pourquoi je déteste Miss Gwilt. Je ne puis vous le faire comprendre à vous non plus ; mais je le comprends bien, moi !

Elle essaya de servir le thé, et renversa la tasse.

— Je vais redescendre ! s’écria-t-elle en fondant en larmes. Je ne suis bonne à rien. Je ne sais même plus verser une tasse de thé !

Mrs. Milroy lui saisit la main et l’arrêta. L’allusion de Neelie aux relations de son père avec Miss Gwilt avait ranimé sa jalousie. La réserve qu’elle s’était imposée jusque-là s’évanouit en un instant.

— Attendez ! fit-elle d’une voix impérieuse. Vous avez eu raison de venir me trouver. Continuez à me raconter vos griefs contre Miss Gwilt. Cela me fait plaisir de vous entendre. Je la déteste aussi.

— Vous, maman ? s’écria Neelie, en regardant sa mère avec étonnement.

Mrs. Milroy hésita. Mais la jalousie ne respecte rien, rien sur la terre et sous le ciel. Le feu sourd qui brûlait jour et nuit dans la poitrine de la malheureuse femme projeta une lumière sombre dans ses yeux, tandis que ces mots tombaient de ses lèvres :

— Si vous aviez eu du bon sens, vous n’auriez jamais été vous plaindre à votre père, dit-elle. Votre père a ses raisons pour n’entendre rien de ce que vous pouvez dire ou de ce que l’on peut dire contre Miss Gwilt.

Bien des jeunes personnes de l’âge de Neelie n’eussent pas compris ces paroles. Malheureusement, la fille connaissait assez sa mère pour savoir ce qu’elles voulaient dire :

— Maman ! s’écria-t-elle, en quittant le chevet du lit avec indignation. Maman ! Ce que vous dites m’est trop pénible. Papa est le meilleur, le plus cher, le plus parfait des hommes. Oh ! je ne veux pas entendre cela, je ne le veux pas !

— Impudente petite folle ! s’écria Mrs. Milroy avec violence. Croyez-vous que j’aie besoin que vous me rappeliez ce que je dois à votre père ? Apprendrai-je à parler de lui, à l’aimer et à l’honorer d’une précoce petite coquette comme vous ? J’ai été bien déçue, je vous assure, quand vous êtes née. Je désirais un garçon, petite sotte. Si jamais vous trouvez un homme assez fou pour vous épouser, je souhaite pour lui que vous l’aimiez, je ne dis pas avec la moitié, le quart, mais avec le cent millième de l’amour dont j’ai aimé votre père ! Ah ! vous pouvez pleurer, il est trop tard ; vous pouvez venir en rampant demander pardon à votre mère, après l’avoir outragée comme vous venez de le faire, espèce de souillon, créature mal venue ! J’étais plus belle que vous ne le serez jamais quand j’ai épousé votre père ! J’eusse bravé le feu et l’eau pour le servir ! S’il m’avait demandé de me couper les bras, je l’eusse fait ; oui, j’eusse tout fait pour lui plaire !

Elle tourna brusquement son visage contre le mur, oubliant sa fille, oubliant son mari pour ne se souvenir que de sa beauté perdue.

— Mes bras, dit-elle à voix basse en se parlant, quels bras j’avais quand j’étais jeune !

Elle releva les manches de sa robe de chambre furtivement, avec un frisson.

— Oh ! regardez-les maintenant, regardez-les ! s’écria-t-elle.

Neelie tomba à genoux au chevet du lit et se cacha le visage, désespérée de ne trouver de soutien et de consolation nulle part. Elle était venue se réfugier auprès de sa mère, et c’est ainsi que cela finissait !

— Oh, maman ! supplia-t-elle. Vous savez que je ne voulais pas vous offenser. Je n’ai pas pu me retenir quand vous avez parlé ainsi de mon père. Oh ! je vous en prie, je vous en supplie, pardonnez-moi !

Mrs. Milroy se retourna de nouveau sur son oreiller, et regarda sa fille avec une expression égarée.

— Vous pardonner ? reprit-elle, tandis que son esprit, encore dans le passé, revenait lentement vers le présent.

— Je vous demande pardon, maman, et je vous demande pardon à genoux ! Je suis si malheureuse. J’ai tant besoin d’un peu de bonté. Ne voulez-vous point me pardonner ?

— Attendez un peu, reprit Mrs. Milroy. Ah ! je vois… Vous pardonner ? Oui, je vous pardonnerai à une condition.

Elle releva la tête de Neelie et la regarda d’un œil inquisiteur :

— Dites-moi pourquoi vous détestez Miss Gwilt ! Vous avez une raison particulière pour la détester, et vous ne l’avez pas encore confessée.

La tête de Neelie se pencha de nouveau. La rougeur qu’elle dissimulait en cachant sa figure se montra sur son cou. Sa mère s’en aperçut et attendit.

— Dites-moi, reprit-elle plus doucement au bout d’un instant, pourquoi vous la détestez.

La réponse vint avec effort, arrachée mot à mot.

— Parce qu’elle essaye…

— Essaye quoi ?

— De rendre quelqu’un qui est beaucoup trop…

— Beaucoup trop quoi ?

— Beaucoup trop jeune pour elle…

— De le rendre amoureux d’elle et de s’en faire épouser ? Est-ce cela ?

— Oui, maman.

Littéralement captivée, Mrs. Milroy se pencha hors de son lit et passa une main caressante dans les cheveux de sa fille.

— Qui est-ce, Neelie ? demanda-t-elle à voix basse.

— Vous ne le répéterez jamais, maman ?

— Jamais ! Qui est-ce ?

— Mr. Armadale.

Mrs. Milroy retomba sur son oreiller dans un silence mortel. La révélation du premier amour de sa fille, dont elle venait d’entendre l’aveu et qui eût éveillé toute l’attention d’une autre mère, la laissait insensible. Sa jalousie, déformant toute chose à son gré, ne songeait qu’à déformer ce qu’elle venait d’entendre :

« Un leurre, pensa-t-elle, qui a pu tromper ma fille, mais auquel, moi, je ne me laisserai pas prendre ».

— Miss Gwilt semble-t-elle devoir réussir ? demanda-t-elle. Mr. Armadale lui témoigne-t-il quelque intérêt ?

Neelie regarda sa mère pour la première fois. Le plus difficile de la confession était dit. Elle avait exprimé son grief contre Miss Gwilt et prononcé le nom de l’autre coupable.

— Il lui montre le plus vif empressement, répondit-elle, c’est incompréhensible… Ah ! je n’ai plus le courage de parler de cela.

— Comment savez-vous les secrets de Mr. Armadale ? demanda Mrs. Milroy. Vous a-t-il fait part, à vous particulièrement, de l’intérêt que lui inspire Miss Gwilt ?

— À moi ! s’écria Neelie avec indignation, c’est bien assez mal qu’il l’ait dit à papa.

À la réapparition du major dans le récit, Mrs. Milroy ne se tint plus. Elle se souleva de nouveau sur son lit :

— Prenez une chaise, mon enfant, asseyez-vous, et dites-moi tout ce que vous savez… chaque mot… n’omettez pas un mot.

— Je ne puis vous dire, maman, que ce que je sais par mon père.

— Depuis quand ?

— Depuis samedi. Je suis allée lui apporter son déjeuner dans l’atelier, et il m’a dit : « Je viens d’avoir la visite de Mr. Armadale, et je veux vous donner un conseil, pendant que j’y pense ». Je n’ai rien répondu, maman, j’ai simplement attendu. Papa a continué et m’a appris que Mr. Armadale venait de lui parler de Miss Gwilt, et lui avait fait, à son sujet, des questions que dans sa position il n’avait pas le droit de faire. Papa a ajouté qu’il avait été obligé d’avertir amicalement Mr. Armadale d’être un peu plus discret et un peu plus réfléchi une autre fois. Cela ne m’intéressait guère, maman. Que peut me faire ce que dit ou pense Mr. Armadale ? En quoi cela peut-il m’intéresser ?

— Ne parlez pas de vous, interrompit Mrs. Milroy durement ; continuez de me raconter ce qu’a dit votre père. Que faisait-il quand il parlait de Miss Gwilt ? Quel air avait-il ?

— Il était comme d’habitude, maman ; il se promenait de long en large dans l’atelier. J’ai pris son bras et me suis promenée avec lui.

— Je ne m’occupe pas de ce que vous faisiez, reprit Mrs. Milroy, de plus en plus irritée. Votre père vous a-t-il dit quelles étaient ces questions faites par Mr. Armadale ?

— Oui, maman. Mr. Armadale lui avait confié d’abord qu’il portait un très grand intérêt à Miss Gwilt et qu’il désirait savoir si papa pouvait lui donner des détails sur les malheurs de sa famille.

— Quoi ! fit Mrs. Milroy.

Le mot s’échappa de ses lèvres dans un cri, et l’émail blanc plaqué sur son front s’écailla dans tous les sens.

— Mr. Armadale a demandé cela ? reprit-elle en s’avançant de plus en plus hors de son lit.

Neelie sursauta et essaya de recoucher sa mère sur l’oreiller.

— Maman, s’écria-t-elle, qu’avez-vous ? Êtes-vous malade ? Vous m’effrayez !

— Je n’ai rien, rien ! dit Mrs. Milroy, trop violemment agitée pour trouver autre chose à dire. Je souffre seulement un peu des nerfs ce matin. Ne faites pas attention. Je vais me tourner de l’autre côté. J’écoute, même si je ne vous regarde pas.

Elle se retourna et serra les poings convulsivement sous ses couvertures.

« Je la tiens enfin ! murmura-t-elle, je la tiens ! »

— Je crains d’avoir trop parlé, dit Neelie ; je crains d’être restée trop longtemps et de vous avoir fatiguée. Dois-je descendre, maman, pour remonter plus tard dans la journée ?

— Continuez, répéta machinalement Mrs. Milroy. Qu’a dit votre père ensuite ? Rien de plus sur Mr. Armadale ?

— Rien de plus, excepté ce qu’il lui a répondu, répondit Neelie ; mot pour mot, il lui a dit : « N’ayant point été autorisé par la personne elle-même à m’immiscer dans ses affaires, tout ce que je sais et désire savoir sur elle, monsieur Armadale, et vous m’excuserez si j’ajoute tout ce que d’autres ont besoin de savoir, c’est que j’ai eu sur Miss Gwilt, avant qu’elle entrât dans ma maison, les meilleurs renseignements ». C’était sévère, n’est-ce pas, maman ? Je ne l’ai pas plaint une minute, il le méritait bien. Après cela, papa m’a donné son conseil. Il m’a recommandé de mettre un terme à la curiosité de Mr. Armadale, s’il s’adressait à moi. Comme s’il était probable qu’il vînt me questionner ! Et comme si j’allais l’écouter ! C’est fou, maman. Mais n’allez pas croire, j’espère, que je vous ai dit cela parce que je veux empêcher Mr. Armadale d’épouser Miss Gwilt. Qu’il se marie avec elle si cela lui plaît ! Peu m’importe ! poursuivit Neelie d’une voix qui tremblait légèrement et avec une figure dont l’expression chagrine contrastait avec sa déclaration d’indifférence. Tout ce que je désire, c’est être délivrée du tourment d’avoir Miss Gwilt pour gouvernante. J’aime encore mieux aller en pension. Mes idées sont tout à fait changées à cet égard ; seulement, je ne me sens pas le courage de le dire à papa. Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais je n’ai plus d’énergie pour rien, et quand papa me prend sur ses genoux le soir, et me dit : « Causons un peu, Neelie », j’ai envie de pleurer. Voudriez-vous vous charger de lui dire, chère maman, que j’ai changé d’avis, et que je voudrais aller en pension, à présent ?

Les larmes lui montèrent aux yeux et l’empêchèrent de remarquer que sa mère ne se retournait pas une seule fois sur son oreiller pour la regarder.

— Oui, oui, fit Mrs. Milroy avec distraction ; vous êtes une bonne fille, vous irez en pension.

La cruelle brièveté de cette réponse et le ton dont elle fut faite apprirent clairement à Neelie que l’attention de sa mère s’était égarée loin d’elle, et qu’il était inutile de prolonger l’entretien. Elle se tourna brusquement d’un autre côté, sans articuler une plainte. Ce n’était pas chose nouvelle pour elle que de se heurter ainsi à la glaciale indifférence de sa mère. Elle regarda ses yeux dans la glace, et se baigna le visage avec de l’eau froide.

« Miss Gwilt ne verra point que j’ai pleuré » pensa-t-elle en se rapprochant du lit pour prendre congé de sa mère.

— Je vous ai fatiguée, maman, dit-elle doucement, laissez-moi partir maintenant ; je reviendrai plus tard, quand vous aurez pris du repos.

— Oui, répondit Mrs. Milroy toujours machinalement, un peu plus tard, quand j’aurai pris du repos.

Neelie quitta la chambre. Dès qu’elle eut fermé la porte, Mrs. Milroy sonna la garde. Malgré ce qu’elle venait d’entendre, et contre toute probabilité, elle s’en tenait aussi fermement que jamais à ses conclusions jalouses.

« Mr. Armadale peut s’y laisser prendre et ma fille aussi, pensa-t-elle, mais je connais le major, et elle ne peut me tromper, moi ! »

La garde entra.

— Soulevez-moi, dit Mrs. Milroy, et donnez-moi mon écritoire. Je veux écrire.

— Vous paraissez agitée, répondit la garde-malade. Vous ne pourrez pas.

— Donnez-moi mon écritoire, insista Mrs. Milroy.

— Il ne vous faut rien d’autre ? demanda Rachel, répétant son invariable formule en plaçant l’écritoire sur le lit.

— Revenez dans une demi-heure. Je désire que vous portiez une lettre à la grande maison.

L’expression narquoise de la garde disparut un instant :

— Grands dieux ! s’écria-t-elle avec une franche surprise. Et quoi encore ? Vous ne voulez pas dire que vous écrivez à…

— J’écris à Mr. Armadale, répondit Mrs. Milroy ; vous lui porterez la lettre et vous attendrez la réponse. Et rappelez-vous ceci : nous seules devons avoir connaissance de cela dans la maison.

— Pourquoi écrivez-vous à Mr. Armadale ? demanda Rachel ? Et pourquoi personne d’autre que nous ne doit-il le savoir ?

— Attendez, reprit Mrs. Milroy, et vous verrez.

La curiosité de la garde ne pouvait souffrir le moindre délai.

— Je vous aiderai les yeux ouverts, dit-elle, mais je ne ferai rien les yeux fermés.

— Ah ! si j’avais seulement l’usage de mes membres ! soupira Mrs. Milroy. Coquine, si je pouvais me passer de vous !

— Vous avez l’usage de votre tête, riposta la garde-malade, et à l’heure qu’il est, il me semble que vous me connaissez assez pour ne pas avoir de réserves à mon endroit.

C’était brutal, mais c’était vrai, doublement vrai après l’ouverture de la lettre. Mrs. Milroy céda.

— Que voulez-vous savoir ? dit-elle. Demandez-le, et ensuite laissez-moi.

— Je désire savoir pourquoi vous écrivez à Mr. Armadale ?

— C’est au sujet de Miss Gwilt.

— Qu’est-ce que Mr. Armadale a à voir avec vous et surtout avec Miss Gwilt ?

Mrs. Milroy tendit la lettre qui lui avait été retournée par l’administration des postes.

— Approchez-vous, dit-elle. Miss Gwilt pourrait écouter à la porte. Il faut parler bas.

La garde se pencha sur le lit, les yeux fixés sur la porte.

— Vous savez que le facteur a été à Kingsdown Crescent ? dit Mrs. Milroy ; et vous savez qu’il n’a trouvé personne et que l’on n’a pas pu lui indiquer la nouvelle adresse de Mrs. Mandeville.

— Bon, murmura Rachel. Et ensuite ?

— Eh bien, quand Mr. Armadale aura reçu la lettre que je lui écris, il suivra le même chemin que le facteur, et nous verrons ce qui arrivera quand il frappera à la porte de Mrs. Mandeville.

— Comment l’enverrez-vous frapper à cette porte ?

— En lui disant de se présenter au répondant de Miss Gwilt.

— Est-il amoureux de Miss Gwilt ?

— Oui.

— Ah ! fit la garde-malade, je vois.

III

À deux doigts de la découverte

Le matin où eut lieu l’entrevue entre Mrs. Milroy et sa fille au cottage fut une matinée d’intense réflexion pour le squire de Thorpe-Ambrose.

Même le naturel heureux et facile d’Allan s’était laissé troubler par les événements des trois derniers jours. Le brusque départ de Midwinter l’avait contrarié et peiné, et l’accueil fait par le major Milroy à ses investigations sur Miss Gwilt pesait désagréablement sur son esprit.

Depuis sa visite au cottage, il s’était senti impatient et mal à l’aise pour la première fois de sa vie avec les gens qui l’approchaient : impatient avec Pedgift junior, qui était venu la veille au soir annoncer son départ pour Londres le lendemain, et offrir ses services à son client ; mal à l’aise avec Miss Gwilt à leur rendez-vous secret dans le parc ce même matin, et irrité contre lui-même, en cet instant où il était assis dans la solitude de sa chambre, fumant maussadement.

« Je ne puis supporter plus longtemps ce genre de vie, pensa-t-il. Si personne ne veut m’aider à poser la question délicate à Miss Gwilt, il faut que je cherche quelque manière de la poser moi-même ».

Il eut beau chercher, la réponse n’arriva point. Comme il essayait de stimuler son imagination paresseuse en marchant de long en large dans sa chambre, il fut distrait de ses pensées par l’apparition de son valet de chambre :

— Eh bien ? Qu’est-ce ? demanda-t-il avec impatience.

— Une lettre, monsieur, et la personne attend la réponse.

Allan regarda l’adresse. C’était une écriture inconnue. Il ouvrit la lettre ; un petit billet s’en échappa, et tomba par terre. Il était adressé à « Mrs. Mandeville, 18, Kingsdown Crescent, Bayswater. Aux soins de Mr. Armadale ». De plus en plus surpris, Allan chercha une explication dans la signature de la lettre : « Anne Milroy ».

« Anne Milroy ? répéta-t-il. Ce doit être la femme du major. Que peut-elle me vouloir ? »

Et, pour découvrir ce qu’il désirait savoir, Allan fit ce par quoi il eût dû commencer : il s’assit pour lire la lettre.

 

Le Cottage, lundi.

(Confidentielle).

Cher Monsieur,

Le nom qui termine ces lignes vous rappellera, j’en ai peur, une réception peu gracieuse faite par moi à une démarche toute de bienveillant voisinage de votre part. Je puis seulement dire, pour m’excuser, que je suis d’une très mauvaise santé, et que si j’ai eu le tort, dans un moment de souffrance, de vous renvoyer votre présent de fruits, je l’ai toujours regretté depuis. Attribuez cette lettre, je vous prie, à mon désir de me le faire pardonner et d’être utile à notre bon ami et propriétaire, s’il est possible.

J’ai appris la visite que vous avez faite hier à mon mari. D’après tout ce que j’ai entendu dire de vous, je suis persuadée que votre désir d’en savoir davantage sur cette charmante personne ne peut provenir que des plus honorables motifs. Dès lors, en ma qualité de femme, bien que malade et alitée, je suis portée à vous venir en aide. Si vous êtes désireux de connaître l’histoire de la famille de Miss Gwilt, sans en appeler à la jeune dame elle-même, il vous est loisible de l’apprendre par vous-même, et je vais vous dire comment.

Il se trouve qu’il y a quelques jours, j’ai écrit à la personne recommandant Miss Gwilt, pour une raison similaire. J’avais depuis longtemps observé que ma gouvernante répugnait singulièrement à parler de sa famille et de ses amis et, sans attribuer son silence à aucune cause défavorable pour elle, j’ai cru de mon devoir envers ma fille de prendre quelques informations. La réponse que j’ai reçue est assez satisfaisante. Mon correspondant m’informe que l’histoire de Miss Gwilt est des plus tristes et que sa conduite personnelle a toujours été digne de louanges. Ses chagrins (chagrins de famille, comme je l’ai su) sont tous expliqués dans une collection de lettres maintenant en possession de cette personne qui répond d’elle. Cette dame consent volontiers à me communiquer ces lettres mais, n’en ayant pas copie et étant personnellement responsable de ce dépôt, elle craint de les confier à la poste et me prie d’attendre qu’elle ou moi ayons trouvé quelque personne de confiance pour faire passer le paquet de ses mains entre les miennes.

Dans cette situation, il m’est venu à la pensée qu’ayant intérêt à cette affaire, vous voudriez bien peut-être vous charger de ces papiers. Si je me suis trompée, et si vous n’êtes pas disposé, après ce que je vous ai dit, à vous donner la peine et le dérangement d’un voyage à Londres, vous n’avez qu’à brûler ma lettre et mon billet, et à laisser ma proposition non avenue. Si, au contraire, vous vous décidez à devenir mon intermédiaire, je vous fournis avec plaisir l’introduction nécessaire pour Mrs. Mandeville. Vous n’aurez plus, après l’avoir présentée, qu’à recevoir les lettres et à me donner une prompte communication du résultat de votre démarche.

Pour conclure, j’ajouterai seulement que je ne vois aucune raison (si vous y êtes disposé) qui puisse vous empêcher de vous charger de cette affaire. La manière dont Miss Gwilt a reçu mes allusions au sujet de sa famille fait qu’il m’est fort pénible (et que cela vous serait pratiquement impossible) de tenter d’obtenir ces renseignements de sa propre bouche. J’ai d’excellentes raisons d’en appeler à son répondant, et vous n’avez de même aucun blâme à encourir en consentant à devenir mon intermédiaire pour transmettre sûrement une communication cachetée d’une dame à une autre dame. Si je trouve dans ces lettres des secrets de famille qui ne puissent être honorablement confiés à un tiers, je serai bien entendu obligée de vous faire attendre jusqu’à ce que j’en aie référé à Miss Gwilt. Si ce que je trouve n’est qu’à son avantage, comme je suis disposée à le croire, et ne peut que l’élever plus haut dans votre estime, je lui rends un service incontestable en vous mettant dans la confidence. Telle est du moins ma manière de voir. Mais je vous en prie, que je ne vous influence en aucune façon.

En tout cas, j’ai une condition à poser, et il est indispensable que vous l’acceptiez. Les plus innocentes actions sont sujettes, dans ce triste monde, aux interprétations les plus malveillantes ; je dois donc vous demander de regarder notre correspondance comme strictement personnelle. Cette confidence (à moins que des circonstances ne viennent, dans mon opinion, en justifier la révélation à d’autres), cette confidence, dis-je, doit rester entre vous et moi.

Croyez-moi, cher monsieur,

Votre dévouée,

ANNE MILROY.

 

C’était sous cette forme insidieuse que l’ingéniosité peu scrupuleuse de la femme du major avait tendu ses filets. Sans un moment d’hésitation, Allan obéit comme toujours à sa première impulsion, et tomba tout droit dans le piège, écrivant sa réponse tout en poursuivant simultanément le cours de ses réflexions.

« Par Jupiter ! voilà qui est bien bon de la part de Mrs. Milroy ! (Ma chère Madame,) Juste ce qu’il me fallait au moment où j’en ai le plus besoin ! (Je ne sais comment vous exprimer ma gratitude de vos bontés, sinon en vous déclarant que j’irai à Londres prendre les lettres avec le plus grand plaisir.) Elle aura une corbeille de fruits régulièrement tous les jours, pendant toute la saison. (Je pars immédiatement, chère madame, et serai de retour demain.) Ah ! il n’y a rien de tel que les femmes pour aider les amoureux ! C’est juste ce que ma pauvre mère eût fait à la place de Mrs. Milroy. (Sur mon honneur de gentleman, je prendrai le plus grand soin des lettres et tiendrai la chose strictement secrète, suivant votre recommandation.) J’aurais donné cinq cents livres à celui qui m’aurait mis dans le bon chemin pour parler à Miss Gwilt, et voilà que cette femme bénie le fait pour rien. (Croyez-moi, chère madame, votre reconnaissant et dévoué, Allan Armadale.) »

Après avoir remis cette réponse au messager de Mrs. Milroy, Allan fit une pause et se trouva assez perplexe. Il avait rendez-vous avec Miss Gwilt dans le parc le lendemain matin. Il était indispensable de lui faire savoir qu’il lui serait impossible de s’y rendre. Elle lui avait défendu d’écrire, et il n’avait aucun espoir ce jour-là de la voir seule. Devant cette difficulté, il résolut de lui faire transmettre l’avis nécessaire par l’intermédiaire d’un message au major, annonçant son départ pour Londres en raison d’une affaire urgente et proposant de se charger d’une commission pour les habitants du cottage. Ayant ainsi réglé le seul problème que lui posait son voyage, Allan consulta l’horaire des trains et trouva, à son grand désappointement, qu’il lui restait une bonne heure à tuer avant de prendre le chemin de la station. Il eût préféré, dans sa disposition d’esprit, partir pour Londres sans délai.

Lorsque le moment arriva enfin, Allan, en passant devant le bureau de l’intendance, frappa à la porte, et lança sans l’ouvrir à Mr. Bashwood :

— Je vais à Londres, je serai de retour demain.

Il n’obtint aucune réponse ; un domestique qui se trouvait là informa son maître que Mr. Bashwood, n’ayant point d’affaires ce jour-là, avait fermé le bureau et était parti depuis quelques heures déjà.

En arrivant à la station, la première personne que rencontra Allan fut Pedgift junior, lequel se rendait à Londres pour l’affaire mentionnée la veille au soir à la grande maison. Les explications nécessaires échangées, il fut décidé que les deux hommes voyageraient dans le même compartiment. Allan était bien aise d’avoir un compagnon, et Pedgift, enchanté comme d’habitude de pouvoir se rendre utile à un client, se précipita le premier pour prendre les billets et veiller aux bagages. Déambulant sur le quai en attendant le retour de son compagnon, Allan se trouva soudain nez à nez avec une personne qui n’était ni plus ni moins que Mr. Bashwood lui-même, debout dans un coin, à côté du chef de train à qui il remettait une lettre (manifestement accompagnée d’une pièce d’argent).

— Oh ! oh ! cria Allan avec sa spontanéité habituelle. Quelque chose d’important, n’est-ce pas, monsieur Bashwood ?

Si Mr. Bashwood avait été surpris en train de commettre un assassinat, il eût à peine montré plus d’alarme qu’il n’en témoigna à Allan lorsque celui-ci le découvrit. Ôtant précipitamment son vieux chapeau râpé, il salua jusqu’à terre avec un tremblement nerveux de la tête aux pieds.

— Non, monsieur, non, répondit-il ; seulement une petite lettre, une petite lettre, dit le régisseur par intérim, se réfugiant derrière son antienne et reculant en saluant jusqu’à disparaître de la vue de son employeur.

Allan fit demi-tour avec désinvolture.

« Je voudrais m’habituer à ce compagnon, pensa-t-il, mais je ne puis ; il est si servile ! Que diable y avait-il là pour le troubler ? S’imagine-t-il que je veux mettre mon nez dans ses secrets ? »

Le secret de Mr. Bashwood, en cette occasion, concernait Allan plus qu’il ne le supposait. La lettre qu’il venait de remettre au chef de train n’était rien de moins qu’un mot d’avertissement adressé à Mrs. Oldershaw, et écrit par Miss Gwilt. La gouvernante du major écrivait :

 

Si vous pouvez hâter vos affaires, faites-le et rentrez à Londres immédiatement. Les choses vont mal ici, et Miss Milroy est à l’origine de tous ces ennuis. Ce matin elle a insisté pour porter son déjeuner à sa mère, soin dont la garde-malade est toujours chargée à l’ordinaire. Elles ont eu un long entretien ensemble et une demi-heure plus tard, j’ai vu la garde se glisser dehors avec une lettre et prendre le chemin de la grande maison. L’envoi de la lettre a été suivi du départ immédiat du jeune Armadale pour Londres, malgré le rendez-vous qu’il avait avec moi demain matin.

Ceci me paraît sérieux. La fille est évidemment assez hardie pour engager la lutte et vouloir conquérir la position de Mrs. Armadale de Thorpe-Ambrose, et elle aura trouvé le moyen d’entraîner sa mère à la soutenir. Ne supposez pas que je sois le moins du monde troublée ni découragée ; et n’agissez que lorsque vous aurez eu de mes nouvelles. Seulement, retournez à Londres, car je puis avoir un besoin sérieux de votre assistance dans les jours qui viennent.

J’envoie cette lettre à la ville pour économiser un courrier, et je la fais remettre au chef de train. Comme vous insistez pour connaître chacune de mes démarches à Thorpe-Ambrose, je puis aussi bien vous dire que mon messager (car je ne puis aller à la station, moi-même) est cette singulière vieille créature dont je vous ai parlé dans ma première lettre. Depuis ce temps cet homme est toujours à errer par ici pour m’apercevoir. Je ne sais si je l’effraye ou si je le fascine, peut-être est-ce l’un et l’autre. Tout ce que vous avez besoin, de savoir, c’est que je puis lui confier mes petites commissions et, plus tard peut-être, quelque chose de plus important.

L.G.

 

Cependant le train avait quitté la gare de Thorpe-Ambrose, et le squire et son compagnon de voyage étaient en route pour Londres.

Certains eussent voulu profiter de l’occasion pour chercher à savoir ce qui appelait Allan à Londres. L’instinct infaillible du jeune Pedgift, habitué à fréquenter le monde, pénétra le secret d’Allan sans la moindre difficulté.

« Encore la vieille histoire, pensa cette vieille et prudente tête en se balançant sur ses robustes et jeunes épaules : il y a une femme au fond de l’affaire, comme toujours ».

Parfaitement satisfait de cette conclusion, Mr. Pedgift junior entreprit, dans la perspective de ses intérêts professionnels, de se rendre aussi agréable que possible à son client.

Il s’appropria toute la partie pratique du voyage ainsi qu’il l’avait déjà fait lors du pique-nique aux Broads. À leur arrivée à la gare, Allan, prêt à descendre dans le premier hôtel recommandé, fut tout droit conduit par son inestimable avoué dans un établissement où la famille Pedgift avait coutume de descendre depuis trois générations.

— Vous n’avez rien contre les fruits et légumes, monsieur ? demanda le facétieux Pedgift, comme le cab s’arrêtait devant un hôtel face au marché de Covent Garden. Très bien ; pour le reste vous pouvez vous fier en toute sécurité à mon grand-père, à mon père et à moi. Je ne sais lequel des trois est le plus aimé dans cette maison-ci. Comment allez-vous William ? (C’est le maître d’hôtel, monsieur Armadale). Le rhumatisme de votre femme va-t-il mieux ? Et le petit ? se conduit-il bien à l’école ? Votre patron est sorti, dites-vous ? Peu importe, vous êtes là. William, voici Mr. Armadale de Thorpe-Ambrose. J’ai prié Mr. Armadale de vouloir bien essayer votre maison. Avez-vous gardé la chambre pour laquelle je vous ai écrit ? Très bien. Je la laisserai à Mr. Armadale. (La chambre favorite de mon grand-père, monsieur, la chambre 5 au deuxième étage). Je vous en prie, prenez-la, je puis dormir n’importe où. Voulez-vous avoir le matelas sur le lit de plume ? Vous entendez, William ? Dites à Matilda de mettre le matelas sur le lit de plume. Comment se porte Matilda ? A-t-elle mal aux dents comme d’habitude ? La première fille de chambre, monsieur Armadale, une femme absolument extraordinaire ; elle ne veut pas se séparer d’une dent creuse qui la fait souffrir depuis dix ans. Mon grand-père lui dit : « Faites-la arracher », mon père lui dit : « Faites-la arracher », je lui dis : « Faites-la arracher », et Matilda nous fait à tous la sourde oreille. Oui, William, oui ; si Mr. Armadale y consent, cette salle nous conviendra. Pour le dîner, monsieur ? Préférez-vous terminer votre affaire d’abord, et revenir pour dîner ? Pouvons-nous dire, dans ce cas, sept heures et demie ? William, sept heures et demie. Ne vous préoccupez point de commander la moindre chose, monsieur Armadale. Le garçon n’a qu’à présenter mes compliments au cuisinier, et le meilleur dîner de Londres nous sera servi à l’heure dite, tout naturellement. Dites Mr. Pedgift junior, je vous prie, William, sinon, monsieur, nous pourrions avoir le menu de mon grand-père ou celui de mon père, un peu trop démodés et trop lourds pour vous et pour moi, je le crains. Parlons du vin, William. À dîner, mon champagne et le sherry que mon père flétrit de l’épithète de vilain. Après dîner, le bordeaux, cachet bleu, le vin que mon innocent grand-père disait ne pas valoir dix pence la bouteille. Ah, ah ! pauvre bonhomme ! Vous enverrez ensuite les journaux du soir et le programme des spectacles comme à l’ordinaire, et… et… c’est tout pour le présent, je pense, William. Un précieux serviteur, monsieur Armadale. Tout le personnel est excellent dans cette maison. Peut-être ne sommes-nous pas dans l’endroit le plus à la mode, monsieur, mais, par lord Harry ! nous y sommes diantrement bien ! Un cab ? Vous voudriez un cab ? Ne bougez pas ! J’ai sonné deux fois. Cela veut dire : Un cab est réclamé dans le plus bref délai. Puis-je vous demander, monsieur Armadale, de quel côté vous conduisent vos affaires ? Vers Bayswater ? Voudriez-vous me jeter devant le parc ? C’est une habitude à moi, quand je suis à Londres, de prendre un peu l’air de l’aristocratie. Votre serviteur, monsieur, a un penchant pour les jolies femmes et les beaux chevaux ; et quand il se trouve devant Hyde Park, il est tout à fait dans son élément.

Ainsi parla l’accompli Pedgift, et ce fut de cette façon qu’il se recommanda à la bonne opinion de son client.

Lorsque l’heure du dîner eut réuni de nouveau les deux compagnons de voyage dans la salle à manger de l’hôtel, même un observateur moins exercé que le jeune Pedgift eût aussitôt remarqué le changement survenu dans les manières d’Allan. Il paraissait contrarié, déconcerté, et restait assis, tambourinant sur la table, sans prononcer un seul mot.

— Vous paraissez ennuyé, vous serait-il arrivé quelque contrariété, monsieur, depuis notre séparation devant le parc ? Pardonnez-moi cette question, je ne me la permets que pour le cas où je pourrais vous être utile.

— Il s’est produit quelque chose à quoi je ne m’attendais pas, répondit Allan, et je ne sais trop que faire… Je désirerais avoir votre avis, ajouta-t-il après un moment d’hésitation, si seulement vous voulez m’excuser de ne pas entrer dans les détails de l’affaire en question.

— Certainement ! s’écria le jeune Pedgift. Esquissez-en seulement les contours, monsieur. La plus légère indication suffira. Je ne suis pas né d’hier. (Ah ces femmes ! pensa le jeune philosophe entre parenthèses).

— Eh bien ! reprit Allan, vous vous souvenez de ce que j’ai dit en entrant dans cet hôtel, que j’avais à aller à Bayswater (Pedgift se reporta mentalement au premier point : affaire dans les faubourgs, Bayswater) pour y chercher une personne, c’est-à-dire… non… comme je le disais, une personne que je devais voir. (Pedgift enregistra le point suivant : l’affaire concernait une personne ; elle ou il ? Elle, sans aucun doute !). Je me suis donc rendu à l’endroit indiqué et, quand je l’ai demandée… quand je dis elle, il s’agit de la personne, n’est-ce pas… Oh ! tant pis ! s’écria Allan. Je vais devenir fou et vous aussi, si je m’engage dans ce chemin détourné pour vous dire mon histoire. La voici en deux mots : je me suis rendu au numéro 18, Kingsdown Crescent, pour voir une dame du nom de Mandeville, et quand je l’ai eu demandée, le domestique m’a répondu que Mrs. Mandeville était partie sans avoir dit où elle allait, et sans même laisser d’adresse où ses lettres pussent lui être renvoyées. Là ! c’est tout cette fois. Qu’en pensez-vous maintenant ?

— Dites-moi d’abord, demanda l’avisé Pedgift, quelles questions vous avez faites en apprenant que la dame avait disparu ?

— Quelles questions ? répéta Allan. Je suis resté absolument muet de surprise. Je n’ai rien dit. Quelles questions eussé-je pu faire ?

Pedgift junior s’éclaircit le gosier et croisa ses jambes dans une attitude parfaitement professionnelle.

— Je n’ai aucun désir, monsieur Armadale, commença-t-il, de connaître la nature de vos rapports avec Mrs. Mandeville…

— Non ! l’interrompit Allan brusquement, j’espère que vous voudrez bien ne pas me questionner là-dessus. Mon affaire avec Mrs. Mandeville doit rester un secret.

— Mais, continua Pedgift en posant l’index d’une de ses mains sur la paume de l’autre, il me sera peut-être permis de demander, sans entrer dans les détails, si votre affaire avec Mrs. Mandeville est de nature à vous intéresser jusqu’à suivre ses traces de Kingsdown Crescent à sa présente résidence.

— Certainement, dit Allan ; j’ai des raisons particulières pour désirer très fort de voir cette dame.

— En ce cas, monsieur, il fallait commencer par poser deux questions : d’abord à quelle date Mrs. Mandeville avait quitté la maison, et comment elle l’avait quittée. Une fois renseigné sur ce point, vous eussiez dû vous informer des circonstances dans lesquelles elle était partie – si c’était à la suite d’une discussion, d’une difficulté d’argent. Ensuite, il eût été bon de demander si elle s’en était allée seule ou avec quelqu’un, et si la maison lui appartenait ou si elle la louait seulement, et, dans ce dernier cas…

— Arrêtez ! arrêtez ! vous m’étourdissez ! cria Allan. Je ne comprends goutte à vos développements ; je ne suis pas habitué à ces sortes de choses.

— Oui, mais, moi, j’y ai été habitué depuis mon enfance, monsieur, remarqua Pedgift, et si je puis vous être de quelque utilité, dites-le.

— Vous êtes bien bon, répliqua Allan. Si vous pouviez seulement m’aider à retrouver Mrs. Mandeville, et si vous consentiez ensuite à laisser la chose entièrement entre mes mains…

— J’y consens, monsieur, avec le plus grand plaisir, dit Pedgift junior (et je parie cinq contre un, ajouta-t-il mentalement, que, lorsque le moment viendra, vous me l’abandonnerez complètement). Nous irons à Bayswater ensemble, monsieur Armadale, demain matin. Avec tout cela voici le potage ! Le cas appelé devant la cour est : « Plaisir contre affaire ». Je ne sais ce que vous en pensez, monsieur, mais je réponds sans un moment d’hésitation : Arrêt pour le demandeur. Cueillons nos boutons de roses tandis que nous le pouvons. Excusez ma gaieté, monsieur Armadale. Bien qu’enterré à la campagne, j’étais fait pour la vie de Londres ; l’air de la métropole me grise.

Sur cet aveu, l’irrésistible Pedgift avança une chaise pour son patron et transmit joyeusement ses ordres à son vice-roi le maître d’hôtel :

— Du punch glacé, William, après la soupe. Je réponds du punch, monsieur Armadale. Il est fait d’après la recette de mon grand-oncle. Il tenait une taverne, et fit la fortune de la famille. Il m’est égal de vous avouer que les Pedgift ont eu un cabaretier parmi leurs ancêtres ; je n’ai point de fausse honte. « Le mérite fait l’homme », comme dit Pope. Je cultive la poésie aussi bien que la musique, monsieur, à mes heures de loisir. En fait, je suis en des termes plus ou moins familiers avec les neuf muses. Oh, oh ! voici le punch ! À la mémoire de mon grand-oncle, le cabaretier, monsieur Armadale ; buvons en solennel silence !

Allan essaya en vain de faire chorus à la bonne humeur de son compagnon. Sa visite à Kingsdown Crescent se présenta sans cesse à sa mémoire pendant le dîner, et dans les lieux d’amusement public où lui et son avoué se rendirent plus tard dans la soirée. Aussi, lorsque Pedgift junior éteignit sa lumière pour la nuit, il secoua sa sage tête et invoqua de nouveau « les femmes » d’un ton courroucé.

Le lendemain matin à dix heures, l’infatigable Pedgift était sur le terrain. Au grand soulagement d’Allan, il proposa de commencer lui-même les investigations à Kingsdown Crescent, tandis que son patron attendrait près de là, dans le cab qui les avait amenés. Au bout d’un peu plus de cinq minutes, il reparut en possession de tous les détails possibles. Son premier soin fut de prier Allan de sortir du cab et de payer le cocher. Ensuite, il lui offrit poliment le bras et lui fit tourner le coin de la rue, traverser un square, et de là passer dans une artère secondaire, fort animée à cause de la présence d’une station de cabriolets. Là il s’arrêta, et demanda d’un ton railleur si Mr. Armadale voyait son chemin maintenant, ou s’il était nécessaire d’éprouver sa patience en lui fournissant une explication.

— Si je vois mon chemin ? répéta Allan très étonné, je ne vois rien qu’une station de cabriolets.

Pedgift junior sourit d’un air compatissant et entama son explication ; l’endroit à Kingsdown Crescent était une maison meublée. Il avait insisté pour voir la logeuse, personne avenante qui avait dû être une très jolie fille cinquante ans plus tôt, et tout à fait dans le goût de Pedgift s’il avait seulement vécu au commencement du siècle ; mais peut-être Mr. Armadale préférait-il entendre parler de Mrs. Mandeville ? Malheureusement il n’avait rien à lui en apprendre. Il n’y avait point eu de querelle, aucune dette n’avait été laissée en arrière. La locataire était partie, et sans qu’aucune circonstance pût expliquer sa disparition. Soit il était dans les habitudes de Mrs. Mandeville de s’évanouir de la sorte, soit il y avait anguille sous roche. Pedgift avait pris note du jour et de l’heure de son départ, et de la manière dont elle avait quitté la maison ; cela pouvait aider à retrouver ses traces. Elle était montée dans un cab que le domestique avait été lui chercher à la plus proche station. Cette station était maintenant devant eux ; et le donneur d’eau[14] était la première personne à qui il fallait s’adresser. Aller à cet homme pour les informations, c’était (si Mr. Armadale voulait excuser la plaisanterie) aller à la source même. En causant de l’affaire avec cette légèreté et en disant à Allan qu’il serait de retour dans un moment, Pedgift junior traversa la rue, et fit signe au gardien de la place d’entrer avec lui dans la taverne voisine.

Tous deux reparurent au bout d’un instant ; l’homme présenta tour à tour à Pedgift six cochers dont les véhicules stationnaient sur la place. Une longue conférence fut tenue par le jeune légiste avec chaque homme ; elle s’acheva par l’arrivée du sixième cab près de l’endroit où attendait Allan.

— Montez, monsieur, dit Pedgift, en ouvrant la portière. J’ai l’homme. Il se rappelle la dame et, bien qu’il ait oublié le nom de la rue, il croit pouvoir retrouver l’endroit où il l’a conduite. Je suis charmé de vous apprendre, monsieur Armadale, que nous sommes en bonne voie pour le moment. J’ai demandé au donneur d’eau de me présenter les cochers inscrits à la station, et j’ai découvert enfin celui qui a transporté Mrs. Mandeville. Mon informateur répond de lui ; c’est une véritable anomalie – un cocher honnête qui conduit son propre cheval et n’a jamais eu aucun problème. Ce sont ces sortes de gens, monsieur, qui soutiennent notre confiance en l’humaine nature. J’ai examiné notre ami, et je suis d’accord avec le donneur d’eau. Je crois que nous pouvons nous en rapporter à lui.

Les investigations exigèrent un peu de patience au début. Ce ne fut que lorsque le cab eut quitté Bayswater pour Pimlico que le cocher commença à chercher son chemin et à regarder autour de lui. Après avoir recommencé sa route une ou deux fois, le véhicule entra dans une tranquille rue de traverse, se terminant par un mur où l’on ne voyait qu’une porte ; il s’arrêta devant la dernière maison sur la gauche.

— C’est ici, gentlemen, dit l’homme en ouvrant la portière.

Allan et son homme de loi descendirent tous deux de voiture, et examinèrent la maison avec le même sentiment de méfiance instinctive. Les bâtiments ont leur physionomie, surtout ceux des grandes villes, et l’aspect de celui-ci était singulièrement louche. Les fenêtres de la façade étaient toutes fermées et leurs jalousies baissées. Cette maison ne paraissait pas plus large que les autres, mais elle s’enfonçait traîtreusement de manière à gagner en profondeur. Le rez-de-chaussée prétendait être dévolu à une boutique ; l’espace compris entre la fenêtre et les rideaux rouges qui masquaient entièrement la vue de l’intérieur n’offrait strictement rien aux regards des passants. D’un côté se trouvait la porte de la boutique, toujours parée de ses rideaux rouges derrière la glace et portant sur la partie boisée une plaque de cuivre où se voyait inscrit le nom de « Oldershaw » ; de l’autre était l’entrée particulière munie d’une sonnette et d’une seconde plaque de cuivre indiquant que cette partie-ci était habitée par un médecin. On y lisait : « Docteur Downward ». Si jamais briques et mortier ont parlé, ils disaient ouvertement : « Ici nous avons renfermé nos secrets et nous voulons les garder ».

— Cela ne peut être l’endroit, dit Allan, il doit y avoir une erreur.

— Vous le savez mieux que personne, monsieur, reprit Pedgift avec sa gravité ironique, vous connaissez les habitudes de Mrs. Mandeville.

— Non ! s’écria Allan. Cela vous surprendra peut-être, mais Mrs. Mandeville m’est tout à fait inconnue.

— Je ne suis pas étonné le moins du monde de cette déclaration, monsieur, la propriétaire de Kingsdown Crescent m’ayant appris que Mrs. Mandeville est une vieille femme. Mais si nous continuions notre enquête ? reprit l’impénétrable Pedgift, en examinant les rideaux rouges de vitrine avec cette puissante intuition que la petite-fille de Mrs. Mandeville pouvait fort bien se trouver derrière.

Ils essayèrent d’abord d’ouvrir la porte de la boutique. Elle était fermée. Ils sonnèrent. Une jeune femme, maigre et jaune, tenant à la main un roman français tout déchiré, vint leur ouvrir.

— Bonjour, mademoiselle, dit Pedgift. Mrs. Mandeville est-elle chez elle ?

La jeune femme au teint jaune les regarda en reculant avec surprise.

— Aucune personne de ce nom n’habite ici, répondit-elle sèchement, avec un accent étranger.

— Peut-être est-ce à côté ? suggéra Pedgift.

— Peut-être, dit la jeune femme en leur refermant la porte au nez.

— Cette jeune personne paraît avoir un assez mauvais caractère, dit Pedgift junior. Je félicite Mrs. Mandeville de ne pas être en relation avec elle.

Il se dirigea vers la porte du docteur et agita la sonnette.

Cette fois la porte fut ouverte par un homme en livrée fanée. Lui aussi parut surpris quand le nom de Mrs. Mandeville fut mentionné ; lui non plus ne connaissait personne de ce nom dans la maison.

— Très singulier ! dit Pedgift en regardant Allan.

— Qu’est-ce qui est singulier ? demanda d’une voix douce un gentleman vêtu de noir, à la démarche discrète, qui venait d’apparaître soudain sur le seuil du parloir.

Pedgift junior expliqua poliment le motif de sa visite, et demanda s’il avait le plaisir de parler au Dr Downward.

Le docteur salua. Si l’expression peut être pardonnée, c’était un de ces médecins au physique exemplaire dont l’aspect inspire aux patients – aux patientes surtout – une confiance absolue. Il avait la tête chauve de rigueur, les lunettes, l’indispensable pantalon noir, l’air affable : tout y était. Sa voix était apaisante, ses manières étaient circonspectes, réfléchies, son sourire était rassurant. Dans quelle branche particulière de sa profession exerçait le Dr Downward ? Sa plaque de cuivre ne le disait point, mais il avait complètement manqué sa vocation s’il n’était point un médecin pour dames.

— Êtes-vous bien sûr de ne point faire erreur sur le nom ? demanda le docteur avec une certaine dose d’anxiété dans ses manières. J’ai vu des inconvénients très sérieux résulter quelquefois d’erreurs sur les noms. Non ? Dans ce cas, gentlemen, je ne puis que vous répéter ce que mon domestique vous a déjà dit. Ne vous excusez point, je vous en prie. Bonjour, messieurs.

Le docteur se retira aussi doucement qu’il était apparu ; l’homme à la livrée usée ouvrit silencieusement la porte, et Allan et son compagnon se retrouvèrent de nouveau dans la rue.

— Monsieur Armadale, dit Pedgift, je ne sais ce que vous pensez, mais je suis perplexe.

— C’est étrange, j’allais justement vous demander ce que nous pouvions faire maintenant, répondit Allan.

— Je n’aime pas l’air de l’endroit, l’aspect de la demoiselle de boutique, ni le regard du médecin, continua le jeune légiste, et cependant, je ne pense pas qu’ils nous mystifient. Je ne saurais affirmer qu’ils connaissent le nom de Mrs. Mandeville.

Les impressions de Pedgift junior le trompaient rarement, et elles ne le trompaient pas davantage ce jour-là. La prudence qui avait fait quitter Bayswater à Mrs. Oldershaw lui avait encore conseillé de ne confier à aucune personne de Pimlico le secret du nom adopté par le répondant de Miss Gwilt. Pourtant elle avait été prise entièrement en défaut par ce qui venait d’arriver. En un mot, Mrs. Oldershaw avait tout prévu, sauf la possibilité d’une nouvelle enquête sur Miss Gwilt.

— Il faut décider quelque chose, dit Allan, il ne nous sert à rien de rester là.

Personne n’avait jamais vu Pedgift junior à bout d’expédients, et Allan, pas plus que les autres, ne devait le trouver en défaut.

— Je suis complètement de votre avis, monsieur, dit Pedgift. Il faut prendre un parti ; nous allons faire passer un second examen au cocher de la dame.

Le conducteur du cab resta sur ses positions. Accusé de s’être trompé d’endroit, il montra la boutique vide.

— Je ne sais ce que vous avez pu voir, gentlemen, mais voilà la première boutique qu’il m’arrive de trouver sans étalage dans la vitrine. C’est ce qui me l’a fait remarquer et pourquoi j’ai pu la reconnaître.

Accusé de s’être trompé sur la personne, le jour ou la maison où il l’avait prise, le cocher assura imperturbablement n’avoir commis aucune de ces erreurs. Le domestique qui avait été le chercher était bien connu à la station ; il se souvenait du jour comme du plus mauvais jour de travail de l’année ; et la dame, chose remarquable, avait eu son argent prêt juste au moment de descendre (ce qui n’arrive pas une fois sur cent avec les vieilles dames) ; de plus, elle avait payé la course sans en disputer le prix (ce que pas une dame âgée ne fait non plus une fois sur cent).

— Prenez mon numéro, gentlemen, conclut le cocher, et payez-moi mon temps ; quant à ce que je vous ai dit, j’en ferai serment partout et quand vous voudrez.

Pedgift inscrivit sur son portefeuille le numéro de l’homme. Ayant ajouté à ce renseignement le nom de la rue et les noms marqués sur les plaques, il ouvrit tranquillement la portière de la voiture.

— Nous sommes tout à fait dans les ténèbres jusqu’à présent. Si nous reprenions le chemin de l’hôtel ?

Il parlait plus sérieusement et paraissait plus réfléchi que d’habitude. Le simple fait que « Mrs. Mandeville » eût changé de logement sans dire à personne où elle allait et sans laisser d’adresse où l’on put lui renvoyer ses lettres, circonstance que la jalousie invétérée de Mrs. Milroy avait interprétée comme matière incontestable à soupçons, n’avait fait qu’une très faible impression sur le jugement plus impartial du juriste ; il arrive souvent que l’on quitte sa demeure secrètement pour des raisons parfaitement honorables. Mais l’aspect de cet endroit où le cocher persistait à déclarer avoir conduit Mrs. Mandeville fit apparaître le caractère et les procédés de cette mystérieuse dame sous un jour nouveau aux yeux de Pedgift junior. L’intérêt qu’il éprouvait pour cette affaire s’en accrut tout à coup, et il commença à éprouver une intense curiosité pour la nature réelle de l’histoire qui préoccupait Allan.

— Notre prochaine démarche, monsieur Armadale, n’est pas précisément facile à déterminer, dit-il sur le chemin de l’hôtel. Ne pourriez-vous me donner quelque autre renseignement ?

Allan hésita, et Pedgift junior vit qu’il s’était un peu trop avancé.

« Je ne dois pas insister, pensa-t-il, il faut lui laisser du temps, et attendre que la confidence vienne spontanément ».

— À défaut de plus amples détails, monsieur, reprit-il, que dites-vous de mon projet de prendre quelques informations sur cette singulière boutique, et sur ces deux noms inscrits à la porte ? Mes affaires à Londres sont d’une nature toute professionnelle et, en vous quittant, je vais justement dans le quartier où je puis obtenir les renseignements nécessaires.

— Je ne vois aucun inconvénient à cela, répliqua Allan.

Lui aussi était plus préoccupé que d’habitude ; sa curiosité commençait à être vivement excitée. Un vague rapprochement commençait à se faire dans son esprit entre le mystère qui semblait entourer l’histoire de la famille de Miss Gwilt et la difficulté qu’il y avait à rencontrer la personne qui recommandait cette jeune dame.

— Je vais descendre et vous laisser aller à vos affaires, dit-il ; j’ai besoin de réfléchir un peu sur tout ceci ; une promenade et un cigare m’y aideront.

— Mes affaires seront terminées, monsieur, entre une heure et deux heures, reprit Pedgift. Retrouvons-nous à deux heures à l’hôtel, qu’en dites-vous ?

Allan répondit par un signe de tête affirmatif, et le cab s’éloigna.

IV

Allan aux abois

Deux heures arrivèrent, et Pedgift junior fut ponctuel au rendez-vous. Sa vivacité du matin s’était évanouie. Il salua Allan avec sa politesse ordinaire, mais sans sourire, et lorsque le garçon vint demander ses ordres, il fut congédié par des paroles qui n’étaient jamais tombées des lèvres de Pedgift dans cet hôtel : « Rien, pour le moment ».

— Vous paraissez contrarié, dit Allan. N’avez-vous pu avoir nos informations ? N’avez-vous rien appris sur la maison de Pimlico ?

— Trois personnes différentes m’ont renseigné, et toutes les trois m’ont dit les mêmes choses.

Allan rapprocha vivement sa chaise de celle de son compagnon de voyage. Ses réflexions, depuis qu’il avait été laissé seul, n’avaient pas été de nature à le tranquilliser. L’étrange rapport, si facile à établir, si difficile à suivre, entre le mystère enveloppant la famille de Miss Gwilt et la disparition soudaine de son répondant pesait d’une façon pénible sur son esprit. Le rapprochement avait pris depuis un instant des proportions de plus en plus sérieuses. Il était troublé par des doutes qu’il ne pouvait ni comprendre ni exprimer. Il désirait et redoutait tout à la fois de satisfaire sa curiosité.

— Je crains d’avoir à vous ennuyer d’une question ou deux, monsieur, avant d’en venir au point important, dit Pedgift junior. Je ne veux point forcer votre confiance, je désire seulement voir mon chemin dans une affaire qui me paraît très compliquée. Pouvez-vous me dire si d’autres personnes que vous-même sont intéressées dans vos investigations ?

— Oui, je ne vois aucun inconvénient à vous l’avouer.

— Vos recherches ont-elles encore pour but une autre personne que Mrs. Mandeville ? demanda Pedgift, ouvrant son chemin un peu plus profondément encore.

— Oui, répondit Allan à contrecœur.

— S’agit-il d’une jeune femme ?

Allan sursauta :

— Comment avez-vous pu trouver cela ! s’écria-t-il.

Puis, se reprenant quand il n’en était plus temps, il ajouta :

— Ne me faites plus de questions. Je suis trop maladroit pour me défendre contre un habile garçon comme vous, et je me suis engagé sur l’honneur à garder pour moi les détails de cette affaire.

Pedgift junior en avait probablement appris assez. À son tour, il rapprocha sa chaise de celle d’Allan. Il était manifestement inquiet et légèrement embarrassé, mais son comportement professionnel eut tôt fait de reprendre le dessus.

— J’en ai fini avec mes questions, monsieur, dit-il, et j’ai maintenant quelque chose à vous dire à mon tour. En l’absence de mon père, peut-être voudrez-vous bien me considérer comme votre conseil ? Si vous voulez suivre mon avis, n’avancez plus d’un seul pas.

— Que voulez-vous dire ? l’interrompit Allan.

— Qu’il est fort possible, monsieur Armadale, que le cocher se soit trompé, malgré toutes ses affirmations du contraire. Je vous recommande fortement de considérer comme admis qu’il s’est trompé et d’abandonner vos recherches.

Le conseil était donné dans de bonnes intentions, mais il venait trop tard. Allan fit ce que quatre-vingt-dix-neuf hommes sur cent eussent fait : il refusa de se rendre à l’avis du légiste.

— Très bien, monsieur, reprit Pedgift junior. Puisque vous le voulez, vous serez instruit.

Il se pencha à l’oreille d’Allan, et lui dit à voix basse ce qu’il avait appris le matin sur la maison de Pimlico et sur ses habitants.

— Ne m’en veuillez pas, monsieur Armadale, ajoutait-il, quand les paroles irrévocables eurent été prononcées, je vous avais prié de ne pas insister.

Allan supporta le choc comme l’on supporte les chocs brutaux, en silence. Son impulsion première eût été de s’abriter sur-le-champ derrière l’idée, qui venait de lui être soufflée, que le cocher s’était trompé, mais une circonstance fatale l’en empêchait. La réticence de Miss Gwilt à évoquer son histoire lui revint en mémoire, confirmant indirectement, mais de la manière la plus horrible, ce qu’il venait d’apprendre sur la personne chargée de fournir ses références et sur la maison de Pimlico. Une conclusion, une seule, celle que tout homme eut tirée de ce qu’il avait entendu, s’imposa à son esprit : une femme perdue, déshonorée, et à bout de ressources, avait été chercher refuge auprès de misérables habiles à cacher les secrets criminels ; elle s’était introduite dans le monde sous un faux nom et avait obtenu un emploi respectable au moyen de fausses références. Et sa position l’obligeait désormais à garder un secret perpétuel sur son passé. C’est ainsi que la belle gouvernante de Thorpe-Ambrose se révélait maintenant aux yeux d’Allan !

S’agissait-il de cela ? S’était-elle introduite dans un milieu honorable, avait-elle obtenu un emploi de confiance, au moyen d’un faux témoignage et d’un nom d’emprunt ? Oui. Sa position lui imposait-elle sur sa vie passée un secret et une dissimulation perpétuels ? Oui. Avait-elle été, ainsi qu’Allan l’avait supposé, la pitoyable victime d’un inconnu ? Non, elle n’était ni victime ni pitoyable.

La conclusion qu’Allan avait inexorablement tirée des faits exposés devant lui était à mille lieues de la vérité. La vérité sur les relations de Miss Gwilt avec la maison de Pimlico et les gens qui l’habitaient, maison décrite avec raison comme remplie de méchants secrets, et gens représentés à juste titre comme en danger perpétuel de tomber entre les mains de la justice, était une histoire que les événements à venir mettront à jour, infiniment moins révoltante et cependant infiniment plus terrible qu’Allan ou son compagnon ne l’avaient supposé.

— Monsieur Armadale, répéta Pedgift, j’ai essayé de vous préserver. Je ne voulais pas vous faire de mal.

Allan releva la tête et fit un effort pour se vaincre.

— Vous m’avez fait du mal, en effet, dit-il, vous m’avez brisé. Mais ce n’est pas votre faute. Je dois reconnaître que vous m’avez rendu service, et ce qu’il y a à faire, je le ferai, quand j’aurai retrouvé mes esprits. Il y a une chose, ajouta Allan après un moment de pénible réflexion, dont nous devons convenir maintenant : l’avis que vous me donniez tout à l’heure était bon ; je le reçois avec reconnaissance. Nous ne reviendrons plus jamais sur ce sujet, s’il vous plaît, et je vous prie très instamment de ne jamais en parler à personne. Voulez-vous me le promettre ?

Pedgift y consentit avec une sincérité évidente. Il avait perdu son assurance de professionnel ; le chagrin qu’exprimait le visage d’Allan semblait l’intimider. Après un moment d’hésitation inhabituel chez lui, il crut devoir quitter la chambre.

Laissé à lui-même, Allan sonna, demanda de quoi écrire, et sortit de son portefeuille la fatale lettre d’introduction pour « Mrs. Mandeville » que lui avait envoyée la femme du major.

Un homme habitué à réfléchir aux conséquences de ses actes eût été bien embarrassé à la place d’Allan pour prendre une décision. Accoutumé à se laisser diriger par ses premières impressions, Allan agit de même cette fois en suivant son intuition. Bien que son attachement pour Miss Gwilt n’eut pas jeté en lui des racines aussi profondes qu’il l’avait sincèrement cru, la gouvernante avait conquis une place exceptionnelle dans son admiration, et le chagrin qu’il éprouvait à cet instant en songeant à elle n’était pas un chagrin ordinaire.

Son désir dominant, à ce moment critique, était un désir miséricordieux de protéger la malheureuse contre un déshonneur complet. Elle avait perdu son estime, sans perdre ses droits à l’indulgence et à la compassion. Il l’épargnerait, il la défendrait :

« Je ne puis aller à Thorpe-Ambrose, se disait-il, je ne me sens pas le courage de la revoir, mais je garderai son misérable secret ! »

Cette résolution au cœur, Allan se disposa à écrire à Mrs. Milroy. Avec plus de clairvoyance et de bon sens, il eut jugé la lettre délicate à rédiger ; mais il n’en calcula pas les conséquences, et ne vit point la difficulté.

Désireux de sortir immédiatement de la position dans laquelle il se trouvait vis-à-vis de la femme du major, il écrivit sans autre réflexion, de toute la vitesse dont sa plume put courir sur le papier.

 

Dunn’s Hotel, Covent Garden,
mardi.

Chère Madame,

Je vous prie de vouloir bien m’excuser si je ne retourne pas aujourd’hui à Thorpe-Ambrose, comme je vous l’avais promis. Des circonstances imprévues me forcent à m’arrêter à Londres. Je suis fâché d’avoir à vous dire que je n’ai pas réussi à rencontrer Mrs. Mandeville. Je n’ai donc pu m’acquitter de votre commission, et je me permets de vous renvoyer, avec mes humbles excuses, la lettre d’introduction que je tenais de votre obligeance. J’ose terminer ma lettre en vous remerciant d’une bonté dont je ne veux pas abuser davantage. Votre dévoué serviteur,

ALLAN ARMADALE.

 

Ce fut dans ces termes naïfs qu’Allan, ignorant par ailleurs du caractère de la femme à laquelle il avait affaire, plaça entre les mains de Mrs. Milroy l’arme qu’elle désirait.

La lettre achevée et cachetée, son esprit fut libre de penser à lui-même et au futur. Il resta assis devant son pupitre, traçant, d’une main distraite, des lignes sur le buvard, et les larmes lui vinrent aux yeux pour la première fois, larmes où la femme qui l’avait déçu n’était pour rien. Son cœur était avec sa mère morte.

« Si elle avait été vivante, pensa-t-il, j’eusse pu me confier à elle, et elle m’eût consolé ».

Il était inutile de s’arrêter à de tels regrets. Il essuya ses larmes et tourna ses pensées vers les vivants et les choses du présent, avec cette résignation que nous connaissons tous.

Il écrivit une ligne à Mr. Bashwood, informant le régisseur par intérim que son absence de Thorpe-Ambrose se prolongerait probablement quelque temps, et que ses ordres lui parviendraient par l’entremise de Mr. Pedgift aîné. Cela fait, et les lettres envoyées à la poste, ses pensées se reportèrent encore sur lui-même. L’avenir, l’inconnu, se dressa devant lui, et son cœur effrayé se réfugia de nouveau dans le passé.

Cette fois, ses souvenirs lui rappelèrent la passion absorbante de sa jeunesse, son amour pour la mer. Il songea à son yacht, couché paresseusement dans le petit port de pêcheurs où s’était écoulée son enfance, et un désir immense s’empara de lui, celui d’entendre le roulement des vagues, de voir les voiles s’enfler, de sentir le navire que ses mains avaient bâti bondir de nouveau sous lui. Il se leva avec son impétuosité habituelle et demanda l’indicateur des chemins de fer, dans l’idée de partir pour le Somerset par le premier train. Mais la crainte des questions que Mr. Brock pourrait lui faire et la pensée du changement que son vieil ami trouverait en lui le firent se rasseoir.

« J’écrirai, pensa-t-il, je demanderai que le yacht soit gréé et réparé, et j’attendrai pour aller dans le Somerset que Midwinter puisse y venir avec moi ».

Il soupira à la pensée de son ami absent. Jamais il n’avait senti le vide laissé dans sa vie par le départ de Midwinter aussi péniblement qu’en ce moment, au milieu de la plus triste des solitudes, la solitude d’un étranger à Londres, abandonné à lui-même dans un hôtel.

Pedgift junior reparut bientôt en s’excusant d’être indiscret peut-être. Allan se sentait trop seul pour ne pas accueillir son compagnon avec reconnaissance.

— Je ne retourne pas à Thorpe-Ambrose, dit-il. Je veux rester un peu à Londres. J’espère que vous ne me quittez point.

Il faut rendre à Pedgift cette justice qu’il était touché de l’abandon dans lequel le propriétaire du riche domaine de Thorpe-Ambrose semblait se trouver. Il n’avait jamais, dans ses relations avec Allan, oublié aussi complètement ses intérêts qu’à cet instant.

— Vous avez parfaitement raison, monsieur, de vouloir rester ici. Londres est juste l’endroit qu’il faut pour vous distraire, dit Pedgift gaiement. Les affaires sont toutes d’une nature plus ou moins élastique, monsieur Armadale ; je ferai traîner les miennes et je vous tiendrai compagnie avec le plus grand plaisir. Nous sommes tous les deux du bon côté de la trentaine, monsieur, amusons-nous. Que dites-vous de dîner de bonne heure, d’aller ensuite au théâtre, et de faire un tour demain matin, après déjeuner, à la grande exposition de Hyde Park[15] ? Si nous vivons comme des coqs de combat, si nous cherchons avec persévérance les amusements publics, nous arriverons en peu de temps au mens sana in corpore sano des Anciens. Ne vous effrayez pas de la citation, monsieur, je me mêle un peu de latin à mes heures de loisir, et je cultive les auteurs païens. William, le dîner pour cinq heures ; et, comme cela est particulièrement important aujourd’hui, je verrai le cuisinier moi-même.

La soirée se passa, le lendemain aussi. Le jeudi matin arriva, et amena une lettre pour Allan. L’adresse était de l’écriture de Mrs. Milroy et, dès le début, Allan vit que quelque chose n’allait pas.

 

Le Cottage, Thorpe-Ambrose,
mercredi.

(Confidentielle).

Cher Monsieur,

Je viens de recevoir votre mystérieuse lettre. Elle m’a plus que surprise, elle m’a réellement alarmée. Après vous avoir fait les avances les plus amicales, je me trouve subitement privée de votre confiance, de la façon la plus inexplicable, et je dois ajouter la moins courtoise.

Il est complètement impossible que je laisse cette affaire dans la situation où vous la placez. La seule conclusion que je puisse tirer de votre lettre est que ma confiance a été trompée et que vous en savez beaucoup plus que vous ne voulez le dire. Parlant dans l’intérêt de ma fille, je demande que vous vouliez bien m’informer des circonstances qui vous empêchent de voir Mrs. Mandeville et qui vous ont conduit à me refuser l’aide que vous m’aviez promise sans condition, dans votre lettre de lundi dernier.

Dans mon état de santé, je ne puis m’engager dans une correspondance interminable. Je dois prévoir toutes les objections que vous pourriez faire et expliquer tout ce que j’ai à dire dans cette lettre. Dans le cas (que je ne suis guère prête à envisager) où vous refuseriez d’accéder à la requête que je viens de vous adresser, je vous avoue que je croirais de mon devoir envers ma fille d’éclaircir cette désagréable affaire. Si je ne reçois pas de vous, par le retour de la poste, une explication satisfaisante, je me verrai contrainte d’expliquer à mon mari que la situation justifie de notre part une enquête immédiate sur l’honorabilité de la personne qui répond de Miss Gwilt. Si le major me demande mes raisons, je l’adresserai directement à vous.

Votre obéissante servante,

ANNE MILROY.

 

Ce fut en ces termes que la femme du major, jetant le masque, laissa sa victime mesurer à loisir la trappe dans laquelle elle l’avait fait tomber. La croyance d’Allan en la bonne foi de Mrs. Milroy avait été si parfaite que cette dernière lettre le stupéfia littéralement. Il entrevit vaguement qu’il avait été joué d’une façon quelconque, et que l’intérêt qu’il avait inspiré comme voisin à cette dame n’était point tel qu’il l’avait cru d’abord. La menace d’en appeler au major, sur laquelle Mrs. Milroy avait compté pour produire son effet, était la seule partie de la lettre à laquelle Allan se reportait avec satisfaction ; elle le soulageait au lieu de l’effrayer.

« S’il doit y avoir une querelle, pensa-t-il, ce sera au moins avec un homme ».

Ferme dans sa résolution de mettre à l’abri la malheureuse femme dont il croyait à tort avoir percé le secret, Allan s’assit pour écrire ses excuses à la maîtresse du cottage. Après avoir avancé trois déclarations polies, en bon ordre, il se retira du champ de bataille : il était extrêmement triste d’avoir offensé Mrs. Milroy. Il était innocent de toute intention blessante pour Mrs. Milroy. Et il restait l’obéissant serviteur de Mrs. Milroy.

Jamais la concision épistolaire d’Allan ne lui avait rendu plus grand service qu’en cette occasion. Avec un peu plus d’habileté dans le maniement de la plume, il eût fourni à son ennemie un moyen bien plus fort de le tenir que celui qu’elle possédait déjà.

Une nouvelle journée s’écoula. Le courrier du surlendemain matin apporta la menace de Mrs. Milroy, sous la forme d’une lettre de son mari. Le major écrivait moins cérémonieusement que sa femme, mais ses questions n’en étaient pas moins précises.

 

Le Cottage, Thorpe-Ambrose,
vendredi, 11 juillet 1851.

(Confidentielle).

Cher Monsieur,

Lorsque j’eus le plaisir de recevoir votre visite, il y a quelques jours, vous me fîtes une question relativement à ma gouvernante, Miss Gwilt, que je jugeai alors un peu singulière, et qui amena, vous devez vous en souvenir, un froid momentané entre nous.

Ce matin, Miss Gwilt s’est trouvée une nouvelle fois le sujet d’une conversation qui a suscité chez moi la plus incroyable incrédulité. En d’autres termes, Mrs. Milroy m’a appris que Miss Gwilt était soupçonnée de nous avoir trompés par de fausses références. Ayant exprimé la surprise qu’une aussi extraordinaire nouvelle me causait et demandé qu’elle fut immédiatement suivie d’explications substantielles, je fus encore plus étonné d’apprendre que je ne devais en appeler, pour cela, à personne d’autre qu’à Mr. Armadale. J’ai vainement cherché à obtenir d’autres détails ; Mrs. Milroy a persisté à me renvoyer à vous-même.

Dans cet état de choses, je suis obligé, pour être juste envers tout le monde, de vous poser certaines questions que j’essayerai de rendre aussi explicites que possible, et auxquelles je suis persuadé, d’après ce que je sais de vous, que vous voudrez bien répondre avec franchise de votre côté.

Je désire d’abord demander si vous admettez ou si vous repoussez l’assertion de Mrs. Milroy selon laquelle vous seriez au fait de certains détails concernant Miss Gwilt ou son répondant ? détails dont je me trouve moi-même totalement ignorant. En second lieu, si vous reconnaissez l’exactitude du rapport de Mrs. Milroy, je vous prie de me faire savoir comment ces détails ont été portés à votre connaissance. Troisièmement, enfin, je vous prierai de me dire quels sont ces détails.

Si je dois me justifier de m’être permis toutes ces questions, je vous rappellerai que ce que j’ai de plus précieux, à savoir le soin de ma fille, est confié à Miss Gwilt, et que, d’après l’affirmation de Mrs. Milroy, vous seriez en position de me dire si cette confiance est oui ou non bien placée.

J’ajouterai seulement que, comme rien jusqu’à présent ne me donne le droit de soupçonner en aucune façon ma gouvernante ou la personne qui répond d’elle, j’attendrai, avant d’en appeler à Miss Gwilt, d’avoir reçu votre réponse, que j’espère par le retour du courrier.

Croyez-moi, cher monsieur, votre dévoué,

DAVID MILROY.

 

Cette lettre catégorique dissipa subitement la confusion qui avait jusqu’alors régné dans l’esprit d’Allan ; il vit le piège dans lequel il avait été pris. Mrs. Milroy l’avait clairement placé devant l’alternative suivante : soit il se mettait dans son tort en refusant de répondre aux questions de son mari, soit il se déchargeait lâchement de sa responsabilité sur une femme, en alléguant en face du major que son épouse l’avait trompé.

Face à cette difficulté, Allan agit comme à l’ordinaire, sans hésitation. Sa parole donnée à Mrs. Milroy de garder le secret sur leur correspondance l’engageait malheureusement toujours, bien qu’elle-même en eût abusé. Sa résolution était aussi arrêtée que jamais de ne se laisser induire par aucune considération à trahir Miss Gwilt.

« Je me suis conduit comme un étourdi, pensa-t-il, mais je ne veux pas manquer à ma parole, et je ne veux pas fournir des armes contre cette malheureuse femme, qui serait renvoyée et de nouveau abandonnée dans le monde ».

Il écrivit donc au major avec aussi peu d’artifice et autant de brièveté qu’il avait écrit à sa femme : il déclarait sa répugnance à causer un désappointement à un ami et voisin, mais, en cette occasion, il n’avait pas le choix. Les questions que lui adressait le major étaient telles qu’il ne pouvait consentir à y répondre. Il n’avait pas une grande habitude d’écrire, et il espérait que le major voudrait l’excuser de n’en pas dire davantage.

Le courrier du lundi apporta la réponse du major et mit un terme à la correspondance.

 

Le Cottage, Thorpe-Ambrose,
dimanche.

Monsieur,

Votre refus de répondre à mes questions, sans même l’appuyer sur une excuse qui puisse le motiver, ne peut être interprété que d’une seule façon. Il implique, outre un aveu tacite de l’exactitude du rapport de Mrs. Milroy, une opinion défavorable de la moralité de ma gouvernante.

Je regarde comme un devoir de justice envers une dame qui vit sous la protection de mon toit et qui ne m’a donné aucune raison de la soupçonner de montrer notre correspondance à Miss Gwilt. Je lui répéterai également, en présence de Mrs. Milroy, la conversation que j’ai eue avec cette dernière à son sujet.

Encore un mot touchant nos relations futures, et j’en aurai fini. De mon temps, nous avions un code d’honneur sur lequel nous réglions toutes nos actions. Suivant ce code, si un homme se permettait de se mêler des affaires d’une dame sans être ou son mari, ou son père, ou son frère, il encourait l’obligation de justifier sa conduite aux yeux des intéressés ; s’il éludait ce devoir, il abdiquait le titre de gentleman. Il est parfaitement possible que cette antique manière de voir ne soit plus de mode, mais il est trop tard, à mon âge, pour que je puisse adopter d’autres idées. Je me fais un scrupule particulier, voyant que nous vivons dans un pays et dans un temps où la seule cour d’honneur est une cour de police, de m’exprimer avec la plus grande modération de langage, dans cette dernière occasion que j’aurai de communiquer avec vous. Permettez-moi donc de remarquer simplement que nos idées sur la conduite d’un gentleman diffèrent du tout au tout, et permettez-moi, pour cette raison, de vous prier de vouloir bien vous regarder, à l’avenir, comme étranger à ma famille et à ma maison. Votre obéissant serviteur,

DAVID MILROY.

 

Le lundi où son client reçut la lettre du major fut le lundi le plus noir que Pedgift eût encore marqué sur son calendrier. Quand la première colère d’Allan, pour le ton de mépris avec lequel son ami et voisin portait une telle sentence contre lui fut apaisée, il tomba dans une prostration dont son compagnon de voyage ne put le tirer malgré tous ses efforts. Se reportant tout naturellement, à présent que son bannissement avait été prononcé, à ses premières relations avec le