Josette Clotis

LE TEMPS VERT

1932

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Table des matières

 

I 3

II 51

III 105

Ce livre numérique. 163

 

I

Un soir, – un soir d’été, lourd comme la dalle d’un sépulcre, – ma tante Marie me prit dans ses bras et me serra très fort contre elle.

— Ménude, pécaïre, ménudette…

Des larmes chaudes coulaient de ses yeux jusqu’à mon visage, plutôt des larmes de fièvre que les larmes d’un vrai grand chagrin. Elle mordillait sa lèvre en reniflant, écartait machinalement du bout du doigt une boucle de cheveux fins à sa joue mouillée et sa voix s’étranglait dans sa gorge.

— Pobre ménude.

Quand la nuit vint on alluma un cierge, grand comme un malheur, diaphane comme une chair, la lueur dansante de la flamme donnait aux choses des apparences fantastiques. Les femmes, qui depuis le matin erraient par la maison, s’agenouillèrent avec des signes de croix. Des hommes entrèrent un à un, tous les hommes du village. Ils avaient leur moustache encore humide de vin, et, parce qu’ils s’étaient décoiffés, ils ne savaient que faire de leur chapeau crasseux entre leurs doigts.

Cette obscurité, ces chuchotements, ces allées et venues étranges, tout cela me fit grande peur ; je me mis à pleurer, dans mon coin, de toute ma force. Ma tante Marie courut à moi, me dit mille paroles douces, en me caressant le visage de ses mains qui sentaient l’aspic. Elle me fit asseoir dans l’endroit le plus sombre de la pièce, jeta entre mes petites jambes, emboudinées de laine bleue, une poignée de châtaignes sèches, et je restai là à grignoter avec un bruit de souris, toute seule, toute seule, toute seule…

 

Cette fin d’été fut encombrée d’hommes noirs aux visages sévères, qui discutaient et questionnaient ma mère sans délicatesse, brandissaient des papiers sous les yeux de mes oncles qui se cachaient pour dire qu’ils étaient bien contents. Parfois on échangeait des paroles un peu vives, mais tout se terminait dans un bruit de verres entre choqués et une odeur de gros vin rouge.

Nous ne voyions plus mon père, parce que, on nous l’avait dit, il était MORT. Depuis un assez long temps déjà, blessé dans un accident, il n’apparaissait plus dans la salle de l’auberge que tenait ma mère, où, auparavant, s’usaient ses journées, les coudes sur la table, devant un de ces mêmes gros verres qui font tant de bruit quand on trinque, un verre toujours vidé, toujours plein. Chaque matin et chaque soir, on nous hissait l’une après l’autre jusqu’à son lit tout calfeutré de vieilles satinettes. La dernière fois, il n’avait pas répondu à notre petit baiser sans affection, son grand visage de Vercingétorix demeuré rigide et clos.

C’est parce qu’il était MORT.

Nous ne disions jamais ce mot à haute voix, à cause de son apparence froide. Elizabeth, notre sœur aînée, à le chuchoter avait plus d’audace, mais si elle élevait la voix, vite je me bouchais les oreilles.

Je me souviens de toutes ces choses, loin, loin, comme dans un brouillard. Ce va-et-vient, ces discussions… Et ma mère affalée dans un coin, bonne à rien.

Quand la nuit descendait, que nous restions sans lumière dans la maison trop grande, avec seulement les gémissements de ma mère, c’est Elizabeth qui nous sortait de peine. Elle allait quérir les voisins, elle avait six ans, elle n’arrivait pas aux poignées des portes. Elle toquait de son petit sabot.

— Ouvrez, c’est la fillette belle, disait-elle, – la belle, la plus grande, l’aînée.

Chez nous, je restais assise par terre, à bercer Annette dans son berceau de bois.

D’autres fois, à la tombée du jour, ma mère s’en allait à l’église prier. Elle nous laissait seules, fermées à double tour. Annette pleurait. Elizabeth qui avait grand souci de cette nène sienne, concluant qu’elle avait faim, lui bourrait du pain dans la bouche. Elle secouait la berçole basse à deux mains, et il arrivait que notre petite sœur chavirât. C’était alors des hurlements qu’Elizabeth fuyait en sautant par la fenêtre.

On vend tout, tout s’en va. Nous nous installons à Lestrade chez ma grand’mère maternelle.

Ma tante Marie et ma mère cousaient tout le long du jour derrière la fenêtre aux rideaux pâles. Ma mère penchée, courbée, vidée, des larmes lui usant les yeux ; Marie splendide, rose, splendide. Elle portait des robes claires sur son beau corps épanoui, elle était blonde dans la lumière, elle chantait, elle grondait Sylvie ma mère, elle nouait des rubans à son cou. Vers l’heure de 4 heures, Julie entrait avec des tranches de fricandeau sur des assiettes, et du pain bis. Elle s’asseyait sur le coin de la machine à coudre ou par terre. Elle était moins blonde que Marie ou ma mère ; ses cheveux relevée lui battaient la nuque. Elle disait à Marie de ces choses que se disent les jeunes filles entre elles, mais Marie la faisait taire en désignant Sylvie qui pleurait.

La chambre était étroite et longue, la plus belle pièce, avec des photographies dans des cadras en peluche, de l’oranger sous globe et un fabuleux poisson de carton rouge à la meilleure place ; avec le jaune des cartes postales racornies marquant les murs, les fleurs fanées des quadrilles des anciens bals émergeant des vases, toute la vieille précieuse poussière du souvenir. Et, dans le soir qui montait du vallon, comme une brume, la lumière, venue de loin dans l’horizon, s’accrochait à l’angle luisant des meubles.

… Ma mère avait épousé, à quinze ans, le mari veuf de sa sœur aînée, morte en mettant au monde un fils qui n’avait vécu que le temps d’obliger à ce mariage impossible : « Il faut Sylvie pour l’élever… »

Sylvie avait pleuré un fiancé de son âge, et, veule, incapable de l’audace d’aucune plainte, s’était abandonnée à ce mari qui avait dix-huit années de plus qu’elle et qui se souvenait d’une autre, et maintenant il était mort aussi.

Et dans la chambre aux rideaux pâles les larmes lentes de ma mère coulaient sur son rêve, sa pauvre vie manquée, son fiancé près d’une autre, et trois petites filles dans ses bras, maintenant.

Quand l’ombre était tout à fait venue, on s’installait dans la cuisine où ma grand’mère pétrissait le pain, épluchait, pour les cochons, des sacs de châtaignes, retournait les fromages dans les faisselles, battait le beurre, chauffait le four…

Le grand-père rentrait alors de son pas lourd, las des travaux des champs et d’avoir soigné les bêtes. Il s’asseyait au coin du feu d’où il ne bougeait plus. Il avait auprès de lui de belles bûches énormes qu’il plaçait une à une dans le foyer, sous l’oulle. Il avait aussi un long bâton pour nous fouetter les jambes si nous débousélions son feu. Mais nous demeurions sages, si rapprochées de lui, de ses vieilles jambes tendues à la flamme, qu’il nous arrivait bien de brûler nos cotillons et nos sabots. Il savait de belles histoires ! Il les contait, avec une voix d’un autre temps. C’était des revenants, et des loups dans la neige, des petits agneaux mangés (comme on pleure !), des prouèses apportées par des hommes venus de loin, de Périgord, par exemple, si loin qu’on ne peut pas savoir où.

L’hiver glissait, dans le silence feutré des sols neigeux, à écouter les belles histoires du papète. La tante Marie, la coquette, la belle, avait je ne sais plus quel mal de gorge, personne ne sait plus quel mal de gorge. Elle ne se soignait pas, Marie l’orgueilleuse. À vingt ans, on ne croit pas aux maladies qui font mourir.

Marie avait un amoureux qui l’aimait, dondaine ! Cela la faisait rire. Il reniflait, il disait : « Aquel canillou verdouli qué toujours vol sourti… » Marie en avait honte.

Je vous ai dit qu’elle était belle. Et fière de cette beauté. Et ambitieuse de bonheur. Elle lisait des romans roses (c’est pour cela que je m’appelle Adrienne) et espérait de la vie de grandes choses impossibles. Elle était coquette et ordonnée, elle tricotait de belles dentelles fines, elle achetait à la ville, une fois l’an, des statuettes de plâtre, des vases de verre bleu, et rangeait dans un œuf de nacre de Première Communion les louis d’or qu’elle ne dépensait pas, parce qu’aussi elle était économe. Elle attendait l’Amour, comme on dit dans les livres, riait au nez de Ménélique. Tant que le pauvre garçon bafoué s’en alla dans les Amériques. À de longs mois d’intervalle il renouvelait sa demande, envoyait de l’argent pour qu’elle le rejoignît, avec son frère Louis qui assisterait à leur mariage.

Même pas la tentation des départs.

L’argent était retourné et Marie riait.

 

Vint un jour où elle ne rit plus. Le mal qui tenaillait sa gorge crispait son rire, oh ! que cela fait mal, et cela dure. Marie partit pour Montpellier faire examiner son grand mal.

Mais la tante Victoire, bonne âme, s’en va dire : « Un mal ? Un mal ? Tu veux dire qu’elle s’en est allée en faire un. » Un enfant.

Hélas, c’est un mal qui dévore, on n’en guérit pas, un cancer.

Marie revint, et les teintes de fleurs se fanèrent, le beau corps perdit toute sa force appétissante. Marie ne pouvait plus manger, la faim la faisait hurler, et le mal. Savez-vous ce qu’a fait Baptiste, son jeune frère ? Devant son lit, il s’en allait mordre de belles pascades dorées et chaudes, à belles dents, à dents d’animal infect.

 

Je me souviens, le soir de ce jour de février où la tante Marie cessa d’être. Le temps était doux, exceptionnellement printanier ; nous avions rencontré les premières violettes. Nous remontions de Lapérac, ma mère et nous, les trois petites filles. Sur le chemin nous croisâmes mon grand-père dont le vieux visage très fort portait quelques rides de plus autour des yeux et autour des lèvres.

— Je m’en vais au village faire sonner le glas, dit-il.

Ma mère trébucha un peu, se signa.

— Je ne savais pas que c’était déjà fini.

Elle nous entraîna simplement…

 

Après la mort de la tante Marie, il y eut beaucoup de discussions dans la famille, des discussions avec des cris.

À moi qui étais sa filleule, on avait dit que revenaient ses rubans et ses boîtes, son mobilier de jeune fille, sa dot. Mais ce n’était plus de ces choses-là qu’il s’agissait tandis que nous pleurions, toutes les trois, entassées comme des grappes. Mes oncles disaient :

— À vingt-cinq ans, être à ne savoir rien faire que pleurer…

— Nous saurons nous occuper de tes troupeaux et de tes terres…

— Pars. Tu connaîtras la vie. Tu ne sais rien de tout ce qu’elle peut donner. Mariée depuis dix ans à cet homme qui ne t’a pas apporté de joie, tu es là, ignorante, ignorante de tout ce qui fait la fortune et la misère des humains. Vis, ma sœur !

Ainsi parlaient Louis, qui était savant, et Gaspard, qui s’était souvent dit que deux avec deux faisaient quatre, et Baptiste, toujours grognon.

Ma mère convint de son départ. Notre cousine Philippine, sa meilleure amie, s’était mariée à Béziers au propriétaire d’un café très select ; il y avait là de l’occupation pour ma mère, et Philippine la réclamait.

Il y eut du linge déplié, des malles d’osier grandes ouvertes, quelques courses au canton, puis le train, un soir, l’emporta.

Installées que nous étions à Lestrade où il avait été décidé que nous demeurerions, ce départ marqua à peine.

À la saison des feuilles tombées on nous mit au couvent, Elizabeth et moi, aînées.

C’était, ce couvent, une grande bâtisse à trois étages, blanche, aux façades ordonnées, nos classes au rez-de-chaussée, au premier étage les appartements des religieuses, la cuisine et le réfectoire au second et nos dortoirs sous les toits.

Chaque élève apportait son lit. Pour nous, nous avions celui-là, immense, à appliques de cuivre, que nos trois petits corps laissaient vide quand, deux années plus tard, Annette devint pensionnaire avec nous. Chaque élève apportait aussi des provisions pour la communauté. Les riches fermières avaient du lard, des œufs, d’autres des haricots, des lentilles, les plus pauvres des pommes de terre. Nous gardions les figues, les confitures, le chocolat, dans des boîtes dans des placards.

Nous étions là une centaine de petites filles, sous la direction de la sœur Marie du Saint-Sacrement que ma mère, élève, avait connue dans la même attitude impitoyable, les mains à plat sur sa table nue. Nous ne la voyions qu’aux heures graves où son apparition semait déjà l’effroi.

Le premier matin, je fus, entre les mains de la sœur des Victimes qui cardait nos cheveux avec un peigne en fer, trépignante, enragée, déchirant tout. La sœur des Victimes, pâle de colère, essuyait mes oreilles qu’elle avait mises en sang, essayant de me maintenir entre ses deux genoux. Je la détestais, vive et nerveuse, malheureuse avec nos méchancetés d’enfants. Elle nous empoignait une à une pour nous savonner le visage ou agrafer nos robes. Elle nourrissait les gueux et les chiens, assistait les malades, faisait la toilette des morts dans le village. Au couvent, elle avait la charge de toutes les besognes ennuyeuses, même déplaisantes tout à fait. C’est pour cela que je la mordais, moi.

Cela ne m’empêcha pas, au réfectoire, de déjeuner du plus bel appétit. J’avais de grosses joues, j’étais gourmande par-dessus toute chose.

Autour des tables, la petite sœur converse, Henriette, papillonne, dans la fraîcheur de son bonnet blanc, de son tablier clair et de son visage d’enfant. Elle nous sert, les manches retroussées sur ses beaux bras comme les branches d’un jeune arbre. Elle rit, elle danse en marchant. J’ose lui dire qu’il ne faut pas trop emplir mon assiette de soupe, et me donner deux fois des lentilles. Nos écuelles aussi sont nôtres, il y a des fleurs peintes au fond. On joue « à qui aura découvert la première la fleur ».

Je connaissais la plupart des petites filles qui étaient là. On m’entoura néanmoins. On caressa mes cheveux, qui sont longs, blonds, et qui, pas encore nattés à la mode du couvent, coulaient sur mes reins en boucles de soleil. On dit :

— L’Adrienne es poulide (jolie).

Ce qui ne convint pas à une petite Marie qui s’écarta du groupe pour venir me vider un encrier sur la tâte.

Oh ! Je vis ma sœur Elizabeth changer aussitôt de visage. Elle se jeta sur la méchante, il avait gelé, la cour était luisante de verglas. Les petits sabots glissèrent, Marie tomba. Sa tête, contre le pavé, fit un bruit sourd, et son sang sur la glace se mêla à l’encre violette.

Elle fut longtemps malade, ne cessa plus de se plaindre de la tête. Je sais qu’elle est morte, à vingt ans, d’une méningite.

Après cela, je fuyais les récréations, et le bâtiment trop vaste, dans les jupons de sœur Alfred, notre maîtresse. C’était mon amour, sœur Alfred. Qu’elle était belle, blanche, avec un grand front, mince et malade. Dévotement, auprès d’elle, j’apprenais à lire. J’avais son sourire, et sa main douce à mes cheveux ; on ne pouvait pas être plus près des anges.

À son côté, la sœur Claire, active de toutes les manières, courant de-ci, courant de-là, emplissait la grande demeure du tumulte de sa petite personne rouge et replète. C’est elle qui nous apprenait les grands cantiques fleuris de lis, qui organisait les fêtes, qui décidait des promenades et des jeux. Sa voix ample forçait la porte de la classe, retentissait au premier étage où elle tenait tête à la sœur du Saint-Sacrement qui avait appris à supporter ses hardiesses, ordonnait au second, punissait au troisième.

Son tapage aussi, je fuyais, dans les jupes de sœur Alfred.

Mais sœur Alfred me dit que ce n’était point sage de trembler ainsi de tout, que je devais me mêler à mes compagnes, et que d’ici-là elle ne voulait plus me voir.

Ce furent trois semaines d’isolement, mais au bout de ce temps, puisqu’il faut que tout change et passe, Elizabeth avait réussi à m’introduire dans le cercle de ses amitiés rapides où son audace querelleuse lui avait fait une belle renommée.

Elizabeth ne pouvait faire que des sottises. Ce qui ne la rendait pas indulgente à celles d’autrui. Et, toujours, elle était dressée, la main en l’air.

— Ma sœur, il y a… Masœurilya…

On la faisait taire.

Sa tête – petite, brune, rouge, vive, yeux brillants, cheveux désordonnés – était une girouette. Elle faisait tout sans mesure. Aussi, chaque matin, avant l’heure de la récréation, quand les punies de la Grande Classe entraient en cortège dans la nôtre, j’entendais la porte s’ouvrir, et déjà je baissais la tête : Elizabeth, triomphante, menait toujours le rang, en bonnet d’âne splendide, son cahier maculé large étalé sur son dos.

Sœur Claire disait :

— Honte ! Honte !

Toute la honte était pour moi.

Au catéchisme aussi elle menait grand tapage. Je me souviens d’un soir où, tant elle était occupée à conter à sa voisine des histoires. M. le Curé dut la prendre à deux mains, elle et sa chaise, pour la jeter dehors, dans la neige. Le dimanche suivant, à la grand’messe, elle avait inventé de se déguiser en éléphant, un fichu noué en trompe devant son nez, faisant à quatre pattes le tour de l’église. Le scandale fut énorme. À la promenade du soir, on l’obligea à reprendre son déguisement, et à traverser dans cet accoutrement le village, prévenu du matin et massé aux portes.

Mais elle était si agile, si adroite, que la sœur des Victimes en fit bientôt son aide. Elle l’initia à la confection des tisanes et des cataplasmes, l’envoya porter aux quatre coins du pays ses marmites de soupe chaude. Elizabeth ne revenait plus. Elle usait ses matinées à des commérages au seuil des demeures, et souvent allongeait sa course jusqu’à la maison de sa marraine, la tante Beth.

La tante Beth, la tante de tous, tante fée. Elizabeth fouillait dans ses placards et emplissait ses poches. Et ses armoires enchantées ! Elles débordaient de choses fragiles et dorées, de papiers dentelés, de bougies de couleurs, de fleurs sur des laitons, d’images de piété, de chapelloteries. La tante Beth allait à l’église, mettait de l’ordre dans toutes les choses, et disait à M. le Curé :

— Surtout qu’on me les laisse tranquilles, mes chapelles, parce que si elles viennent y fourrer leur nez, la Turquette et la Planèse, je vous enlève mes napperons et mes vases et je m’en retourne chez moi.

Elle était bonne, – à sa manière, – faisait la charité pourvu qu’on sût lui plaire, qu’on fût propre et bien rangé, n’admettait pas la pauvreté ni les familles nombreuses.

— Qu’est-ce qu’ils en font, de tant de nènes ? D’abord, c’est sale. N’ayez pas d’enfant et soyez ordonné, – voilà comment on fait les bonnes maisons.

Ma mère la détestait pour cela qu’elle avait su prendre sur mon père un ascendant très vif. Elle le choyait à l’égal du fils qu’elle n’avait pas eu, ou d’une manière encore plus tendre, le trouvait beau avec sa chevelure blonde et ses yeux bleus, le lui disait. Et elle cessait de mignoter mon père pour gronder sa nièce, ma mère, un peu brouillon et souvent affolée, point à son goût. Elle était riche et impérative. Pour moi, qui ressemblais tant à son cher Hilarion disparu, elle me choyait spécialement.

Tous les soirs, à la récréation de 4 heures, elle apparaissait à la grille d’entrée du couvent, traversait la cour de son pas menu. Elle n’avait pas à aller bien loin, tant nous mettions de hâte à accourir à elle. Elle avait mille choses à dire à nos religieuses, et ces choses étaient surtout des reproches et des conseils. Sans s’arrêter de discourir, elle réagrafait un tablier, écrasait un pli, de ses mains jamais inactives, et trouvait dans ses poches mille merveilles pour nous.

Un soir d’avant Noël où elle ne vint pas, j’en fus tellement attristée que je profitai d’un instant d’inattention de sœur Claire, occupée à une crèche, – je n’aurais pas fait cela à sœur Alfred – pour me glisser entre deux battants de la porte lourde, et je me mis à courir sur le sentier, bouleversée de tant d’audace. La nuit tombait, grise. Les fenêtres claires de la tante Beth brillaient, deux rectangles blancs de lumière tout loin, dansants, plus proches, hallucinants. Je butai contre une pierre, et mon front vint heurter le pavé avec une résonance multipliée de toutes mes peurs, de tous mes remords. Je n’entendis que ce bruit monstre. Je crois que je ne sentis pas le mal. Je me redressai, je rebroussai chemin en hâte – instinctivement. Ma main, sur mon front, était toute mouillée de sang, du sang qui coulait, chaud, visqueux, du sang dans les yeux, du sang dans ma bouche, âpre. Et je marchais. Ma douleur était atroce. Je crois que je fus bien courageuse de n’avoir pas un cri, pas un appel. Au couvent tout le monde fut vite dans l’émoi. On prévint la tante Beth qui accourut avec des pétales de lis trempés d’alcool, mais je dus m’évanouir, car je ne me souviens plus de rien de ce qui suivit.

J’inaugurai l’année à l’infirmerie. Dans la journée j’épluchais des châtaignes dans la cuisine, et le soir j’assistais de mon lit au défilé des douillettes qui venaient faire soigner une engelure, prendre une purge ou de la tisane. Elizabeth en était, Elizabeth ne manquait pas d’en être, Elizabeth ne manquait aucune occasion de perdre du temps et de courir les corridors.

 

Une fois que ce fut le printemps, ce fut un si beau printemps cette fois ! Nous étions turbulentes comme des oiseaux dans les cours et dans les classes, aussi les bonnes sœurs profitaient-elles des dernières heures du jour pour nous conduire un peu en promenade.

Tout s’explique peut-être par là ? Nous traversions de grandes prairies marquées de fleurs, elles m’étaient étrangères, je ne me serais pas roulée dans leur herbe parce que ce n’était pas chez moi. Mais je pensais à Lestrade, au bonheur qui m’appartenait d’être à l’aise, d’être familière et libre, si bien qu’un soir, je n’y tins plus. J’abandonnai les rangs à un tournant de rue, point guérie par mon escapade de l’hiver, – mais ce n’était pas la même chose, pour ne cesser de courir que lorsque je me sentis bien engagée dans le chemin caillouteux de Lestrade, cher à mon cœur.

Annette, sur le ballet, regardait le soleil décroître, de l’autre côté d’un champ. Elle avait grandi et était au courant de toutes les choses de la maison, qu’elle me conta avec de grands airs.

— Nous avons deux agneaux bessous, un qui s’appelle Frisat, et l’autre Mauruel. Le plus joli, le blanc, nous le garderons, le papète a dit qu’il ferait une jolie fède. Nous avons aussi de beaux petits poulets, le mien, c’est le Caillol, tu le vois ? Le Roussel, le gros bœuf méchant, a eu une bronchite. Je sais comment on le soigne, avec du vin dans du bouillon bien chaud. Baptiste a tué la chatte vieille, la mamète la cherchait partout. Je savais bien à quel arbre il l’avait pendue, mais je ne voulais pas le dire, puis après je l’ai dit. Tant pis. Le papète m’a raconté à moi toute seule une histoire que vous ne savez pas : c’est un loup qui aurait bien mangé un petit chien, et le berger disait au chien « Para-té, cagnou ! Para-té, cagnou ! »

Ma petite sœur frisée était très jolie. On lui mettait un ruban, passé sous les cheveux dans la nuque, et noué sur la tête en bandant bien le front, mais les bouclettes, tellement vivantes et vives au soleil, toute cette épaisseur ronde d’anneaux emmêlés, les cheveux glissaient, tire-bouchonnaient de nouveau à leur fantaisie et le nœud ne se voyait pas. Annie penchait la tête sous cette grosse masse, elle pleurait quand on l’appelait chien-mouton, en dehors de la maison elle était rose et timide. Ses yeux sont verts avec de l’or.

Ici, elle était la gâtée, couchait avec la tante Julie, et faisait tout le long du jour ses quatre mille volontés. La mamète la laissait faire, et, parce qu’elle l’avait choisie, qu’elle l’avait décidée sienne au milieu de nous trois, pleurait de tendresse en la regardant.

— La tante Julie me prend promener avec elle, disait Annette. Nous rencontrons l’Henric, il l’embrasse comme ça et elle fait semblant de rire tant qu’il lui parle, mais quand nous revenons, je sais bien qu’elle ne rit plus. Tu vois ce verre à sa fenêtre ? C’est de l’eau de roses qu’elle fait, je sais comment il faut la faire…

Qu’elle en savait des choses ! Je restais ébaubie, sans doute un peu jalouse. Ensuite ce fut plus méchant.

Elle trouvait qu’un petit poulet était laid avec son derrière chauve. Elle lança une pierre et l’atteignit d’un coup. La petite bête, longue et raidie sur le pavé de la cour, frémissait encore d’une aile. Annette l’apporta à la mamète, qui le fit cuire pour nous, et nous le servit sur le ballet de pierre, où nous fîmes une jolie dînette, pendant que le soleil descendait tout rouge derrière les ormes et les frênes du bout de l’horizon.

Quand nous rentrâmes dans la maison, tous les hommes étaient couchés, et la grand’mère pétrissait le pain. Elle plonge dans la pâte ses grands bras noueux, elle tourne et elle brasse, amplement, avec les gestes d’une danse où le buste se penche et où les mains s’écartent, une danse sans jambes. Annette continuait à jouir de m’étonner par sa connaissance de tout et son aisance à commander. Elle exigea qu’on la mît au lit, au lit de la mamète qui est sous l’escalier de bois, dans la cuisine.

— Parce que je veux voir tout ce que vous faites, mamète !

Elle se plaignit du papète, déjà sommeillant, dont les grandes jambes poilues l’incommodaient. Le joli fut que la mamète trouva sur l’heure pour son vieux compagnon de belles injures scandalisées, le somma de se ratatiner contre le mur, et établit une barricade d’oreillers entre le corps de l’homme et celui de la petite fille.

Je restai par terre, attentive, et, mon Dieu ! résignée à la souveraineté de ma petite sœur, quand elle voulut faire pipi. Je lui recommandai de se couvrir pour sortir dans la cour.

— Moi non. Je fais pipi dans le petit chaudron, dit-elle.

Du coup, éblouie, je ne dis plus rien.

 

On prit bien, au couvent, mon escapade. D’ailleurs, sitôt venus les beaux jours, chaque élève rentrait chez soi, on n’était plus qu’externe en classe.

Les belles parties d’école buissonnière ! Elizabeth a l’habitude : à quatre ans, un jour de soleil et de tentation, ne m’a-t-elle pas conduite à sa place, – moi docile et enchantée, – afin que son absence se remarquât moins !

On muse par les beaux petits chemins creux, exprès contournés et si dangereusement pleins de fleurs. Les buissons cachent des surprises : des cassis poivrés, des groseilles qui déchirent la bouche, des framboises qui ont l’odeur de toutes les moisissures à la fois.

On s’attarde au clair des ruisseaux, qui chantent avec des grelots un petit chant de flânerie. Le bruit des grelots change et enfle, la tentation dépasse tout : les petits sabots sont à l’autre bout du champ, la robe de bure et la ganache rose, la culotte à festons et le petit corset. Nous voilà nues à patauger dans l’eau. Sa fraîcheur de source vive fait courir des frissons comme des insectes abominables. Justement cette demoiselle… Elle est fine et bleue, légère comme ce matin, comme cette eau qui clapote en perles, comme ce ciel, où des petits nuages font la ronde. À courir après la libellule, on s’avance jusqu’à l’endroit le plus dangereux du ruisselet, on s’en aperçoit à une grande claque de l’eau sur les épaules et la poitrine.

— Tu as eu peur ? Je n’ai pas eu peur.

Et on remonte le courant.

Le moulin bat de ses huit palettes incessantes, les courroies glissent, l’eau retombe dans un grand bruit. Il fait frais comme les sources fraîches, il fait profond et vert.

On bat les fleurs de nos entrechats, on casse entre deux orteils une tige de maginque enivrante, on tresse des couronnes et des guirlandes, les fleurs enfilées une à une par leur queue. On se pare tout entières de colliers, de bracelets, de grands effilés d’herbe. On danse au soleil et à tous les parfums.

Un cri nous appelle.

Eugénie-de-la-Maison-du-Mas franchit le sentier qui sépare son champ du nôtre ; elle est aussi nue que nous-mêmes, et bien à l’aise sur un cheval bai. Elizabeth en verdit d’envie.

— Viens là-bas, Bèthe, je te montrerai !

Hop ma robe, hop mon tablier – sur mon bras. Nous allons, dans le champ voisin, jouer au cirque. Elizabeth s’applique, je les regarde, Eugénie a tous les talents. Agrippée à la crinière, elle bat les flancs de la bête de ses cuisses nues, elle crie et elle s’efforce et tend son buste sans sexe ; elle avance surtout de son impatience, et quand le cheval a fait dix pas, elle souffle d’avoir tant couru.

Elle saute par terre, salue comme les saltimbanques : sur la pointe des pieds, les bras étendus, une grimace de sourire sur la figure.

Sur l’herbe fraîche elle s’étire.

— Les dames du cirque ont des maillots roses, c’est pour ça que je m’ai mis nue.

… Elle étire son corps rose et brun, sans saillies, son corps adolescent et maigre.

Le temps passe. Le soleil tourne et le ciel change de couleur. Les troupeaux rentrent dans le bruit de leurs sonnailles : nous sommes aussi nues et aussi occupées.

— Bèthe ! Bèthe ! Les gourgouillettes de Lestrade !

Au loin, lointain, on entend le pas des brebis pressées, la chanson de leurs grelots, et le son plus fier des clochettes de cuivre des chèvres.

Misère ! Misère. Hâtons-nous. Nous sommes habillées sens devant derrière, pas boutonnées, des brindilles dans les cheveux.

La mamète gronde un peu :

— Poulissounos !

Et nous taille, en rentrant, de grandes parts dans des pascades froides.

 

Quand notre petite conscience élevait trop la voix, nous descendions – jusqu’à l’école maternelle. Nous y arrivions bonnes retardataires, sans honte, et grandes filles avec nos huit ans au milieu de ce très petit monde, nous prenions notre place autour de la cour, où chacun creusait entre ses jambes un trou « profond pour voir l’enfer ». Ainsi nous étions en paix : nous avions été à l’école, ce n’était pas la nôtre et on n’y faisait rien, mais c’était l’école quand même. La sœur des Oliviers l’admettait sans dire un mot.

 

L’été fut orageux avec de grands éclats. Il y eut des granges incendiées, splendidement roses et jaunes en flammes. On regarde, impuissant, grandir et gagner le malheur. On regarde et on s’affole, et on se tord les mains et on ne comprend pas. Tout était bon, sommeillant dans la paix du soir d’août, et maintenant, maintenant ce désastre… Vacarme des poutres effondrées ; la terreur, autour, pousse un grand cri. Tout de même, on pense :

— Si c’était chez moi !

Parce que l’égoïsme dépasse toutes les pitiés.

 

Les bergers, aussi, vous content des histoires ! – à faire se dresser les cheveux sur la tête : Polyte, le charretier, qui a eu ses deux bœufs enfoncés dans la terre l’espace d’un éclair, – et Farragut, subitement chauve dans sa maison subitement sans serrures, – et la Richarde, pauvre (on se signe), qui dansait nue autour de son jardin, ses vêtements et ses épingles à cheveux emportés par la foudre, elle folle, son enfant mort entre ses bras.

Nous tremblions comme des feuilles dans le vent, au giron des tantes et des grand’mères, les poings aux oreilles et la bouche pleine d’invocations ; « Sainteu Barbeu – Sainteu Lèneu – Sainte Marie-Madeleineu – protégez-moi des lious, du tron… »

Mais quand l’orage nous surprenait aux champs, aïe Saint Pierre, aïe Saint Jacques, nous fuyions les arbres et les arbustes, parce qu’ils sont « môvais », les jupes sur la tête et les doigts sur les yeux, appuyés, nous restions en plein ciel, en pleine eau, marchant à pas précautionneux parce que courir attire la foudre.

 

Des drags s’en viennent, à la nuit, tresser la queue des chevaux en mille nattes impossibles, des trèbes adroites forcent les serrures, et que de loups-garous qu’on ne sait pas se sont cachés aux creux des arbres. Chaque ombre, chaque buisson, chaque claquement de volet, chaque cri de chouette, chaque nuage. On évite le château de Belvézé, d’obscur renom, et on ne passerait pas, pour l’or du monde, devant la roque de la Vergne une fois la nuit venue.

Bientôt il y eut une autre terreur, les chiens enragés. Il en était passé une troupe par le pays, à en croire, toujours, les pâtres fabuleux. « Un chien enragé marche au long de l’eau, la queue et la tête baissées, les yeux rouges et la bave à la gueule. » Quel chien n’était pas enragé ?

Des enfants avaient été mordus, et Miguel, le petit voisin. On l’emmena en hâte à Paris.

— Qu’est-ce qu’on va lui faire ?

— N’y a rien à lui faire, ma pauvre. Il sentira son mal, comme le Fabre et le de Quinte, il sentira qu’il veut mordre, il criera : « Allez-vous en ! Allez-vous en ! » Ce sera affreux. Et on l’étouffera entre deux matelas.

— Hôôô, Polyte !

Notre mère, qui vint à la fin de l’été, nous trouva amaigries de toutes ces histoires. Nous, tout occupées d’elle et de la nouveauté de sa présence parmi nous, nous oubliions nos craintes. Elle apportait des corbeilles de raisins et du poisson sur un lit de glace tôt fondue, des plumiers, un ballon, un ménage, le partage fut difficile, – de belles étoffes et des fichus.

On nous fit des robes d’alpaga, noires et blanches pour les aînées, blanche et noire pour Annette, coquette ! coquette ! À la messe, le dimanche, comme elle éloignait les admirations aux doigts sales :

— Bute-toi, que tu me salirais !

On nous fit des collets à trois étages qui nous arrivaient à la taille, et dans lesquels, toutes les trois toutes pareilles, nous avions des apparences de marionnettes.

Aux foires d’automne, notre mère nous avait acheté des provisions pour notre rentrée au couvent, nous laissait du linge en ordre et des robes nettes. Ainsi, à tailler, à préparer et à coudre, son séjour se prolongeait, au déplaisir de mes oncles qui, quotidiennement, venaient dire leur mécontentement.

— Eh bien, la Sylvie, au moins, est à l’aise, tranquille ici avec toutes ses filles. Moi aussi j’ai des filles, est-ce que vous vous en souciez, ma mère ? Elles sont quatre à décider dans vos placards et vos armoires, quatre bouches à nourrir. Si c’était moi !

Leur jalousie poursuivait ma grand’mère jusque dans la huche – ils mesuraient l’épaisseur des tartines. Ils fouinaient dans les coins, comme des bêtes espionneuses.

— Votre grand châle brun, il était là, plié ?

— Il y est encore ! Il y est encore ! En dessous. Ah ! tu m’ennuies !

S’ils mangeaient avec nous, la mamète ne servait que la soupe, laissait au fond du pot la saucisse et les œufs qu’elle nous donnait quand ils étaient partis. « Gaspard en serait mort d’attaque ! »

Leur surveillance rude était déprimante, et mes grands-parents soutenaient mal la lutte. Eux, chaque jour, élevaient le ton.

— Va-t-elle demeurer longtemps ?

— Là, à la maison, c’est notre pain qu’elle mange, et, vous ne me ferez pas croire, notre argent qu’elle dépense aussi. En cachette que vous le lui donnez, ma mère !

Les belles-sœurs criaient plus fort que personne. Elles l’auraient jetée dehors, fermé toutes les portes sur elle.

— Ah ! qu’elle parte ! Chacune de ses bouchées nous grève d’une petite part.

— Nous avons autant de droits qu’elle. Autant ! Autant ! Et ses enfants volent nos enfants.

Le grand-père levait sa canne sur elles.

— Pestes, allez-vous vous taire !

Mais son bras retombait, incapable et faible, parce que – lui, qu’était-il, un vieillard, la vie tourne et les enfants ont raison, ce sont les enfants les maîtres. Un père se dépouille de tout, laisse sa place, s’efface, – et meurt s’il veut.

Enfin notre mère s’en retourna, toute faible, toute maussade, malade, son pauvre courage en allé.

— Ils sont méchants, mes petites filles, tout est méchant, soyez sages, au revoir…

 

En octobre, la fille de Gaspard, Maria, notre cousine, mourut. Pour nous, un nouveau deuil, qu’on nous fait porter avec une austérité de vieilles femmes.

Tandis que nos compagnes jouent et chantent, les religieuses nous conduisent à l’église « prier pour le repos de nos morts ».

Des morts, des morts, tout le cimetière. Prions pour notre père, pour la tante Marie qui était si blonde, pour l’oncle Albert, pour Maria angette au ciel. Que de morts ! Ceux de l’orage et ceux des chiens enragés, tous les parents, rage… rage… les parents méchants.

L’enfer, le ciel. Creuse le trou pour voir l’enfer. Et le ciel, au-dessus… beau… pour les bons.

— Tout est méchant, a dit notre mère en s’en allant.

Oh ! oui, tous ces morts, les religieuses et M. le Curé, parfaitement. Eux, ce sont des morts aussi. Est-ce qu’on vit, quand on est un prêtre, avec une soutane ? C’est peut-être le diable qui a mis une soutane pour enseigner le péché ? Oui, oui. Le soir de colère, où il a jeté Elizabeth dans la neige, M. le Curé avait bien le mauvais regard du diable.

J’ai pensé cela : M. le Curé, si c’était le diable ?

Je suis à l’église, il officie, et… ha, voyez, IL N’A PLUS DE TÊTE. Sa chasuble découpe ce grand rectangle liséré d’or. Plus de tête. Il doit la porter sur ses mains comme saint Aphrodise, c’est Dieu qui a voulu ce miracle pour me punir d’avoir mal pensé. Il va se retourner, je verrai… Non. Voici à nouveau sa tête sur ses épaules. C’est qu’il l’a replacée. Un miracle. Il y a tant de miracles ! il n’y a que des miracles.

Pourtant, on ne m’ôtera pas de la tête qu’il est bien laid pour un prêtre, M. le Curé. Si. Si. Ce doit être un démon. Les démons ont des ruses…

____________

 

Je m’endors sur le prie-Dieu ; il arrive qu’on m’y oublie, cette petite sœur Henriette est si distraite ! Et je m’éveille dans l’horreur de ce silence résonnant des églises, noires avec les lumières monstrueuses des vitraux sombres, des cierges grésillants. Tous ces saints de pierre bougent, grimacent, la Vierge enluminée même… « Mon Dieu, mon Dieu, j’ai mal pensé. Pardonnez-nous nos offenses… »

Je supplie et je tremble, je balbutie toutes les prières, je me sauve enfin. Mais dans mon lit, réchauffé d’un passage rapide de la grande bassinoire dont la sœur des Victimes fouaille les draps, je n’arrive pas à endormir ma fièvre. La tête fait mal, emplie d’imaginations du ciel et de l’enfer. Le sol qui s’ouvre comme un abîme sous le pas du sacrilège. Des ailes au-dessus du tabernacle. La justice de Dieu. Le doigt de Dieu. Et tous ces petits êtres qui dansent sur leurs pieds fourchus…

Je me débats dans l’obscurité, dans le noir. Noir des étoffes et noir du deuil.

— J’ai peur !

Aux heures de classe, je continue de remuer les mêmes pensées. Je suis distraite, sœur Alfred m’a punie, je resterai en retenue.

— Eh bien, je m’en fiche. Même de sœur Alfred je me fiche, après tout !

 

De la classe de sœur Claire à la nôtre une enfilade de portes ouvertes. La nuit tombe vite en ces jours de novembre. Novembre c’est Toussaint, encore des heures grises, ces fêtes du souvenir et des lamentations. Encore des morts.

Des morts en enfer.

— Tant pis pour l’enfer !

Si ce n’était pas vrai, après tout ? On ne l’a jamais vu, même en creusant des trous profonds. Et le diable… eh bien, je n’ai pas peur du diable. Sœur Alfred est méchante. « Tout est méchant. » Le diable peut bien être plus gentil qu’eux tous !

J’ai levé les yeux de sur mon ardoise où je promets d’être attentionnée. J’ai levé les yeux : au fond de la classe de sœur Claire, noire, large, comme une croix, une ombre folle, le… le Diable !

____________

 

Je m’éveillai dans mon grand lit, perdue, glacée. Au-dessus de moi, sœur Claire penchait son visage plus rouge que d’habitude.

— J’étais dans ma classe, j’essuyais le tableau. J’ai entendu un grand cri, je suis accourue. Je l’ai trouvée évanouie. Adriennette, comment vous sentez-vous ?

 

J’eus la danse de Saint-Guy. La tante Beth m’avait installée chez elle et me soignait avec tant de souci, cherchant à faire oublier l’ennui des bains et des potions.

Je la suivais, de mon lit, quand elle se préparait, le matin, pour aller à la messe. Elle s’habillait complètement, elle faisait tout son ménage, et elle gardait sa bonnette de nuit sur la tête. « Elle oubliera la bonnette, elle oubliera la bonnette… » Alors je pouffais sous les draps, et elle prenait de grands airs stupéfaits pour s’apercevoir qu’elle avait conservé sa coiffe blanche.

Dans les instants de la journée où on me laissait seule, cette peur me reprenait, qui a occupé toute mon enfance. J’avais peur de la solitude, et de l’ombre. Surtout, je pleurais, je pleurais sans fin possible, la tête sur mes bras, toute chaude et mouillée. La tante Beth baignait mes yeux et ma figure écorchés de larmes, me berçait contre elle jusqu’au sommeil.

Mes nuits étaient affreuses, coupées de cauchemars de mauvais diables et de mauvais visages connus. Je guettais le matin aux croissants des volets, épuisée d’une si longue veille, et je m’endormais quand des brumes plus claires remplaçaient les noirs sans mesure de la nuit.

Le jour apportait les quinquinas, les jus de fruits et les bouillons de légumes, toutes les jouissances de ma gourmandise comblée.

Hélas, il y avait aussi des pilules à prendre. Elles étaient petites et sans goût, et je n’avais pas à avoir de répugnance. Pourtant, – c’était une chose impossible, – je ne pouvais pas faire ce petit effort de gosier. J’avais réussi à percer un trou dans le matelas, étroit et suffisant, du bout de l’ongle. À la saison des grands nettoyages, quand on carde les laines affaissées, on trouva cent graines jaunes sous la toile.

Chez ma grand’mère, sur le perron, dans un moment d’inattention, je crachai ma pilule, et, comme on se retournait, je m’assis dessus. Quand je me relevai, cette tache demeurait à ma jupe.

— Oh ! dit ma grand’mère, comment t’es-tu assise parterre. Il y a une aouquette – une oie – qui avait fait là sa petite saleté.

Je me rappelle aussi comment nous allions trouver le médecin, dans sa maison dans l’ombre du château. Nous grimpions par des chemins de chèvre. La tante Beth m’avait à son bras, pesante et me plaignant de tout, et, pour me faire prendre en patience la longueur du trajet, elle trouvait des contes.

Nous avions tout le pays au-dessous de nous, dans la lumière qui l’inondait en rond au centre de sa vallée verte, laissant dans l’ombre les montagnes et les bois peureux d’alentour, tout l’ailleurs, qui ne comptait pas. Le château, au-dessus de tout, hissait ses vingt façades, pénétrait dans le ciel de toutes ses tours et tourelles et de ses toits pointus.

— Tante, comment cela tient-il, sur l’aiguille d’un roc, une si grande chose ?

— Ah ! un château, ma petite fille…

Pour la tante Beth, un château ce n’était pas une chose ordinaire, ni réalisable ou qu’on puisse expliquer. C’était sans doute sorti du sol comme les montagnes, c’était peut-être un don du ciel, à des nobles privilégiés, comme d’autres représentants de Dieu dans les communes, cela tenait du miracle et de la sorcellerie, cela logeait ensemble les loups-garous, les diables et les cadavres, c’était inconcevable et prodigieux, cette force de pierre.

Beth avait été femme de chambre dans celui-ci, au temps jadis, quand elle avait quinze ans à vingt.

Elle nous racontait la Demoiselle fine, anémiée, usant les chaises longues, comme une espèce de Belle-au-Bois-Dormant. Sa mère était mieux vivante : la tante se souvenait d’avoir été chargée de commissions hardies pour elle, et avait tenu des chandelles plus d’un coup. Le Monsieur apparaissait par intervalles, turbulent et noir comme un loup, faisant sonner sur les dalles la crosse de son fusil et le pas de ses grosses bottes. Beth racontait une histoire de chasse où il avait été blessé, où on l’avait reconduit dans le désordre, déshabillé, mis au lit, et elle avait vu sa cuisse « si noire, oh ! là là, comme un babaou. Pour un Monsieur ! ».

Il avait courtisé Beth, à coups d’ongles qui pincent en cachette, à grands gros baisers sur la tête frisée qui se cache de confusion ravie, car c’était aussi dans le programme de Madame. Le Maître enseignait Beth, lui expliquait le château, – l’inexplicable, – et les histoires passées, comment on lançait l’importun dans les oubliettes. La tante avait gagné à cela une science hautaine, la connaissance et l’admiration adorante du grand monde, le goût d’étonner, et, au milieu des siens, des allures de grande dame. Mais elle gardait vis-à-vis de ses maîtres un respect qui dépassait le temps, le sentiment craintif du chien vers celui qui pourrait le réduire à rien et, s’il est autorisé d’un seul petit geste de la main, qui se permet pourtant des familiarités. Tout cela je le savais, par le petit chemin grimpant.

 

C’est vers cette époque-là que nous fîmes, Annette et moi de si beaux projets vers un avenir de printemps où nous aurions une petite maison de pierre brute, au milieu de l’herbe, sans fenêtres, et nous attellerions la chèvre grise à la brouette pour descendre au village. Nous mettions l’univers, – dans le cadre connu, dans les choses connues, – à notre niveau ; il n’y avait rien au delà de notre petite terre. Et sur notre petite terre pas de marchands, pas de commerce, pas de monnaie, pour nous. Il fallait bien trouver autour de soi, tout seul, de quoi se suffire. Pour construire notre maison, nous aurions les pierres déchaussées du mur du campet. La chèvre était éternelle et la brouette nous revenait naturellement, puisque c’était une chose à notre taille. Un couteau sans manche qu’on avait jeté nous serait un outillage suffisant pour tous les travaux à prévoir.

— Moi, disait Annette, j’aurai la robe à rubans de velours de la mamète et sa capeline de paille. La tante Beth, c’est vrai, te donnera de quoi t’habiller, et tu auras son chapelet, son chapelet à gros grains qui tintent contre les barreaux des prie-Dieu. Mais, pour aller à la messe, j’aurai le châle à fleurs et le gros livre noir. Nous saurons toutes les prières. Nous aurons des pantoufles de feutre, et pas nos galoches hautes, qui sont laides. Nous resterons ici toujours, et quand nous serons tout à fait vieilles et que je m’appellerai Marianne, toi, comment t’appelleras-tu ?

On n’était pas « tout à fait vieille » avec un nom de petite fille, Adrienne ou Annette. Elle héritait du nom de la mamète, qui était aussi celui des trois plus vieilles femmes du village, miraculeusement vieilles, que personne n’avait vu naître, et plus haut que qui devait s’arrêter le temps. Ce n’était pas une petite gloire pour Annette d’envisager d’être un jour Marianne. Mais la fille d’une des trois vieilles, extraordinairement fripée, voûtée aussi, s’appelait Marion. Quand on était très vieux, très vieux, on était Marianne ou Marion, il n’y avait pas le choix.

— Moi je serai Marion, qu’est-ce que tu veux…

 

Mieux qu’Annette je connaissais les trois infiniment vieilles femmes. La tante Beth, qui se vantait d’avoir au village les plus belles relations possibles, passait ses veillées chez l’une ou l’autre. Je l’accompagnais quelquefois.

 

La tante allait à petits pas, poussant ses pieds l’un après l’autre, d’une démarche un peu cassée qui balançait au devant de nous la lumière anguleuse de notre lanterne. J’étais comme un panier à son bras, cramponnée des deux mains. Nous traversions tout le village, aux rues noires entre-croisées, et des lueurs s’accrochaient aux arêtes des mauvaises pierres.

La tante me soulevait jusqu’au marteau à tête de diable, et j’entendais le coup résonner longuement, à l’intérieur du vieux logis. De très profond venaient des bruits de portes ouvertes sur des pièces nues. Un pas glissait. Et il y avait un long temps de frémissements d’étoffes contre le bois, avant que s’ouvrît la porte vermoulue.

Un feu, scandaleusement vivant dans l’âtre de la maison morte, éclairait par saccades un gigantesque rouet branlant où s’effilochait quelque laine. La Marianne du lieu – l’une ou l’autre – sans cheveux et sans dents, dans des vêtements pas même noirs, tremblait au fond d’un vieux fauteuil. Il n’y avait qu’une main, une petite main réduite à rien, ratatinée, osseuse et fripée à la lueur des flammes, rien que cette petite main, tantôt dans l’ombre et tantôt traversée de lumière, cette petite main sur la poignée du rouet tournant.

On me faisait embrasser le visage incolore de la Marianne maîtresse de maison, on me mettait debout contre elle sur le siège, et je tournais la grande roue un moment.

Je préférais le petit banc, m’y asseoir, les pieds sur la chaufferette de la tante, ses jupes amples rabattues sur mes genoux, mon menton dans mes poings, – écouter…

Les vieilles racontaient l’Histoire.

Les guerres passées, les garçons, comme ils étaient partis, et quelques-uns qui n’étaient pas revenus, mais pas beaucoup. Et les révolutions, on peut imaginer ce que c’était, « Mon père, disait la Marianne… » Son père, sa mère, Marie-Antoinette, la pauvre décapitée. « Bien fait, vieille garce, » pense la petite fille sournoise, le nez dans les jupes couleur de chaudron. On se la représente, comme Mme de Lavernhe, tout pareil, et les ivrognes et les mauvais sujets des hameaux s’en vont dire qu’il faudrait les tuer, que c’est bon à rien, que c’est des ceci-cela. La tante Beth criait bien fort, disant qu’on savait bien ce que c’était, l’envie et la méchanceté du mauvais monde, mais moi je répétais que les ivrognes des hameaux avaient raison. À les en croire elles auraient été, ces dames, plus belles que tout au monde, que Marie, que Julie et que moi, et, celles-là, fragiles, privilégiées, qu’il fallait épargner leur douce pâleur et leur peau. Autrement Marie-défunte et Julie, ça ne se comptait pas, les crevasses et les engelures. Elles agacent, ces pépies.

Oh ! quand elles s’écartaient trop dans le temps, Blanche de Castille, Philippe-Auguste et du Guesclin (celui-là, je me le rappelle. On disait à Elizabeth, ma sœur : « Tu es laide, tu ressembles à Du Guesclin. »), je m’ennuyais, je bâillais doucement sous mes mains. C’était plus amusant d’entendre les vieilles femmes se plaindre du dernier sermon de M. le Curé qui manquait, à leur goût, d’exactitude ou d’enthousiasme, ou de la Candasse, cette hardimande, qui avait dépassé la limite convenue à la haie mitoyenne des jardins, et cueilli les agrimoules de la tante.

Avant de se souhaiter la bonne nuit, on récitait un rosaire, ce qui retardait les départs. On se quittait en se faisant de grandes tendresses et, la petite lampe à volets montrait de nouveau le chemin.

 

Je contais ces choses à Annette, qui s’éclairait de convoitise.

— Nous pareillement, dis ? quante nous serons vieilles.

À huit ans, on envisage sans effroi les rides et la décrépitude, et nous n’avions vécu qu’au milieu de vieillards. Nos rêves allaient plus sûrement vers une vie dévote et quiète, quelque rhumatisme et des vêtements noirs que vers ce peu d’éclat entrevu au passage, aux fêtes de Lapérac et de Lorette.

 

J’aime cette régularité des vies aux champs, le cérémonial, la gravité des gestes sempiternels, et que chaque saison, que chaque fête ramène les mêmes plaisirs, identiquement les mêmes. Je dis : « Le jour de l’Ascension, le jour de Pentecôte… » Pendant cinq ans, pendant dix ans, ç’aurait pu être pendant vingt ans ou quatre-vingts, et je retrouve tout le soleil, entré de biais par la lucarne, pâle encore à cette heure matinale, comme une fraîcheur. Une aube claire, claironnante. J’entends le son différent des cloches, je reconnais ma joie, comme si elle allait éclore, pareille, toute pareille, en cabrioles sur le lit.

En jupons blancs, tout amidonnés, très raides, et travesties avec des couvertures. On nous équipait à Lestrade, et – trois filles à peigner, pommader, ajuster, – pensez qu’on était souvent en retard. Julie, dès le réveil, pour commencer la fête, nous avait donné à chacune un bonbon, pointu et acidulé, au citron ou à l’orange. Elizabeth avalait le sien tout d’un coup, et s’étranglait pendant une demi-heure. Nous léchions le nôtre d’une langue régulière, nous l’élevions au niveau de notre œil pour regarder par transparence les vingt dessins cristallisés, nous crachions dessus et autres plaisantes choses. Elizabeth, finalement, s’en inquiétait.

— Si vous ne me donnez pas vos bonbons tout de suite, je vous jure de m’étouffer dans les oreillers !

Elle le faisait, à genoux sur le lit, la tête sous le traversin, elle bombait son petit dos maigre, mimait la plus atroce souffrance congestionnée, – et le pauvre jupon ! Si bien que nous tendions d’un même geste le bonbon rouge et le bonbon jaune, diminué et mouillé, qu’Elizabeth acceptait avec, aussitôt, un visage doucement rose.

Elizabeth disait qu’elle connaissait les chemins. Parce que nous partions seules, toutes les trois, à travers pré, nous allions chez mon parrain, l’oncle Isidore, qui nous invitait ce jour-là. Julie, depuis le seuil, criait très fort notre itinéraire, qui était tout simple. Mais Elizabeth, à dix pas, disait :

— J’en sais un autre.

Nous gambadions, nous étions légères comme des bulles, nous jouions avec les fleurs, – délicatement, à cause de nos belles toilettes que les couturières avaient faites. Venues de Lapérac, installées chez nous deux semaines à l’avance ; c’est de la somptuosité des robes aux processions et aux fêtes que dépend l’honneur des maisons.

Nous nous injurions plaisamment, jouant à la marchande :

 

— Bonjour, servante du mas,

Crottée devant et par derrière,

Combien vends ton fromage gras ?

 

— Et toi, fille de ville,

Moure d’anguille,

Miroir de fenêtre,

Poteau de lit,

… Je le vends cinq sous et demi.

 

et des éclats de rire.

On passait par le Moulin, c’était défendu. On traversait des ruisseaux, sur les pierres plates, avec l’effroi terrible de mouiller la pointe de son soulier et comme tant de peine n’avait servi à rien, qu’à s’égarer agréablement, on revenait sur ses pas.

On pensait :

— Si nous n’allions pas ? Si nous nous perdions ? Ce serait simple, laisser couler cette journée, le soleil rebondir dans le ciel, cette grosse balle, le ciel devenir opaque et raide, couleur de la turquoise de Julie, – épais, foncé, rouge, mauve, mauve, – le ciel du midi et le ciel du soir, – le ciel de chaque heure, – violet, violet foncé, bleu, bleu, noir. Si on le faisait ? On jetterait les robes embarrassantes, l’obligation d’être là-bas, par delà la rivière. On jouerait tout le jour, tranquilles, personne ne le sachant et chacun nous croyant ailleurs. Tu veux ?

Mais tant pis, va quand même.

 

La tante Charlotte, – je ne la connus pas autrement, – portait une robe marron étroitement boutonnée sur son corps maigre. Elle était brune et sèche, sans méchanceté comme sans douceur. Elle nous recevait nerveusement, au coin des tables et au bord des chaises, et tout était si bien ordonné, chez elle, si propre, que chaque doigt laissait sa trace ; alors nous nous tassions, toutes peureuses entre l’évier et le placard.

Sa fille Florine nous attendait pour aller à la messe, dans son éternel petit collet bizarre de dentelle, en robe et en chapeau ridicules, prête à partir.

Nous ne connaissions personne et nous nous ennuyions, et nous nous ennuyions tout le jour dans cette contrainte des demi-villes, sur le seuil du logis d’où il ne fallait pas qu’on s’éloignât. Des petites voisines parisiennes nous émerveillaient de leurs jouets luxueux, mais que me fait la richesse des autres ? Les chants, engouffrés dans la ruelle comme un entonnoir, arrivaient amplifiés de la place et de la fête. Dépaysées, prisonnières, sages sans mérite, molles et malheureuses, nous restions là. Aussi, quand Julie, vers le soir, apparaissait entre deux maisons, au bout du chemin infranchissable, quelle délivrance ! Nous la suivions à la foire, nous avions des sous plein nos poches, nous allions tous les dépenser ; la tante Charlotte – l’économe, la prudente, la prévoyante, – n’en saura rien. Mais si elle avait su, comme elle aurait grondé ! et cette pensée aussi est agréable. Julie achetait pour Florine – si sage – un chapelet de sucre rose, et, au revoir, Florine ! au revoir, Florine ! on vous a assez vue, on a satisfait aux usages qui veulent que nous trois, vos cousines, dépendions une demi-journée chaque an de votre très digne mère. Partez. Rentrez. Couchez-vous sage : nous accompagnons Julie au bal.

 

Nous y faisions des grandes bêtises, et les danseurs bien consciencieux poursuivaient nos rondes en désordre de leurs cris furieux et de leurs menaces. Quand, vers 7 heures, les musiciens, lourds de boisson, et s’étranglant dans leur cornet, tombaient enfin de leur estrade comme de gros bourdons saouls, annonçant la pause du repas, Julie nous rassemblait, avec son ombrelle et ses fichus de soie ; nous dînions au restaurant. « La bombe ! la bombe ! » criait Elizabeth qui recevait des gifles.

On mangeait des macaronis, – la seule fois dans l’année, – du veau avec beaucoup de sauce, et le café après, épais et noir, et brûlant à la gorge. Il y avait des cris autour de nous, de la fumée, des rires ; nous étions grises avant la fin. Julie ne s’attardait pas au bal, nous prenait à ses bras pour partir, chacune nous disputant le droit de nous accrocher à elle.

Les crapauds croassaient dans des clapotis d’eau, et des vers luisaient dans l’herbe. La lune blanchissait tout le ciel. Il faisait doux, tout parfumé, divinement. Les bruits de la fête s’assourdissaient derrière nous ; c’était léger, léger, égrené, perdu, retrouvé, éteint. Nous chantions, – et puis nous étions trop lasses, – et après nous avions peur.

— Julie… Julie…

Bonne Julie ! Bonne servante des caprices de trois enfants, souvent lasse et toujours prête, levée la nuit, appelée, tiraillée : « Julie, ay paoù… » Julie présente, Julie patiente, Julie indispensable, Bonne-Julie…

Je ne vous dirai pas les retours. Le sommeil nous faisait lourdes, vides de vie. Sans doute nous couchait-on à peu près habillées. Nous dormions jusqu’au grand éclat du midi, et ce n’étaient pas même des rêves, ces visions de foule et de bousculade, ces impressions tournoyantes, ces musiques foraines et ces cris stridents des sifflets. Par ces sommeils si différents des autres, nous restions tout le jour incapables de rien.

 

Le jour de l’Ascension, le jour de Pentecôte…

On s’éveille à peine, et, de l’autre côté du mur, on entend Julie heurter des cuvettes et l’eau glouglouter. Elle entrait en neigeant des épingles, s’impatientait de nous voir. Elle avait des bouclettes sur le front, de la pommade pas bien égalisée » elle déplaçait du parfum.

— Julie ! Jubé ! Belle beauté ! Qui sera content ?

En chantant cela sur un air de chanson.

— Qui sera content, qui sera… L’Hen-ric !

— C’est ainsi, disait Julie, eh bien, ce n’est pas toi, ma fille, qu’on verra à Lorette aujourd’hui.

— Oh ! Julie, oh ! Julie, et ma belle robe ?

On entrait dans la robe, difficilement, les bras étendus, la taille creusée, les hanches étriquées et des efforts de partout. Mais qu’on était aise dedans, les manches gonflées, le corsage droit, et cet enivrant crissement de soie. La mamète rangeait des provisions dans la plus belle bourriche ; Julie se retournait pour assurer son chapeau brun sur ses cheveux du même brun. Est-ce qu’on ne partira jamais ? On entendait les chants monter, spacieux dans le ciel renouvelé, et on rejoignait la procession par des raccourcis.

Que c’était beau, tout bleu, tout rose ! Les marguillières guidaient la foule de leur bannière éployée comme une voile gonflée de vent. Les enfants de chœur braillaient, bâillaient et trébuchaient sous le poids d’ornements trop lourds, de Jésus de plâtre et de saintes Vierges sur des brancards. Les jeunes filles bombaient le buste, les jeunes femmes, la taille creuse, balançaient une croupe augmentée de nœuds et de plis. Les grand’mères avaient des hanches larges. Les jeunes hommes marquaient le pas, leurs pères encore décents dans le matin, gaillards dans la félicité des joies promises, et tous ayant sur leur bras la blouse pliée pour mettre après la messe.

 

Lorette c’est, sur une colline – un puy – qu’Elle a choisi, une chapelle à la Vierge Noire. Une année de récoltes mauvaises, tous les paysans de par là promirent leur pèlerinage. On part ainsi, à l’aube, par les petits chemins des champs. Tout groupés, tout triomphants, on traverse Lapérac, qui est le canton, d’un bout à l’autre. « Il faudrait pas qu’on croie que nous, de la campagne, on se tient pas aussi bien qu’eux ! »

Les chants redoublaient, les corps se raidissaient. Sœur Claire avec M. le Vicaire s’affolaient à travers les rangs :

— Reprenez le Magnificat. Attention, attention, une, deux !

 

La messe est lente, les hommes impatients. À la sortie, on trouvait les filles les plus audacieuses assises alentour auprès des garçons. Des marchands de sifflets, de gourmandises empoussiérées, des tirs avaient dressé leur tente. Et, adossés au mur de l’église, des vendeurs de cierges et d’images pieuses.

Une belle fête.

On déjeunait sur l’herbe, de viandes froides – des mètres de saucisse ! – de fougasses souples. Groupés par sympathie sous les arbres.

Le soir, le beau cortège s’en retournait, la bannière roulée, les hampes traînant dans la poussière, et les Jésus la tête en bas. On laissait les hommes en chemin, attardés aux auberges. On se plaignait de la chaleur et de tout, mais on était content quand même.

 

C’est le lendemain de la fête de Lorette que le grand’père faisait tailler les foins. Nous ne sortions qu’à la tombée du jour. Oh ! cette odeur des foins coupés, soyons sages ! Nous caracolions sur les herbes entassées, folles des parfums, du ciel rose, des vols d’ailes de tant d’oiseaux que la nuit va pelotonner au secret des plus hautes branches. Contre un arbre, auprès de nous, le grand’père coupait ensemble des dés de lard et des morceaux de pain, d’un geste qui s’écrasait à son gros pouce noir, et mettait sans se piquer son couteau pointu dans sa bouche.

Les jours suivants, en remplacement des bergers occupés aux foins, nous emmenions paître les bêtes. Nous partions à 9 heures, de notre pas de tortues, lentement, lentement, par les petits chemins moussus. Nous avions de grands, d’écrasants chapeaux dont le bord souple balançait, et des bâtons qui étaient des houlettes. Les brebis broutaient, souvent attardées, tapageuses avec leurs petits sabots. Elizabeth, qui savait les appeler, marchait devant comme un suisse d’église. Annette et moi nous portions les paniers, chuchotant nos contes. Avant d’arriver à notre camp du Bès, que la voie ferrée traverse, nous avions quitté nos chaussures et nos bas : il s’agissait de marcher le plus possible dans les ronces, avec des précautions, car si l’on s’estafigne au ventre-de-la-jambe, – et c’est le mollet, – les boyaux sortiront et on mourra. Nous étions riches avec cette peur. À ce moment, Elizabeth arrivait sur nous les mains pleines de chenilles velues qu’elle nous lançait au visage.

Nous parquions nos brebis dans la partie la plus pierreuse du champ, car je sais une maladie qui les gonfle comme des outres ; alors on appelle les bergers, ceux qui savent les trouer habilement entre deux côtes, mais comme chacun ne s’occupe à la fois que d’une, quels dégâts sur un troupeau ! On a vu ainsi toute la richesse de Lescure anéantie en un seul soir, le village affolé, les bêtes achevées, dépecées, détaillées en plein champ, le rouge de tant de sang et le rouge du dernier soleil. Le berger voulait se pendre et le fermier était comme un mort.

Aussi laissions-nous nos bêtes bêler de faim sur les cailloux. Et nous les surveillions d’un œil, pour nous précipiter, toutes trois, l’allongeant par terre et nous asseyant dessus, si l’idée nous prenait que l’une d’elles avait enflé.

— Elle est coufle ! Elle est gonfle ! Qu’allons-nous devenir, ma mère !

Il y avait pourtant mieux à faire qu’à tourner autour de quatre-vingts brebis. Lise avait trouvé un gibus, et recueillait dedans, au vol, au bout d’une fourche, les bouses des vaches du pré d’à côté. Puis elle partait, pour une petite tournée de reconnaissance, se cherchant, alentour, une compagnie.

— Phinou devait être à son champ du Piboul-troùquat, aujourd’hui, je ne l’y vois pas ?

La cherchant, elle entrait à la maisonnette du passage à niveau se faire offrir de la confiture d’estret – de genièvre – par Blanquette. Nous ne l’avions jamais vue, cette Blanquette, mais chaque année, le cortège de baptême d’un sien enfant s’arrêtait à Lestrade, pleuvait des dragées, menait grand bruit, et finissait par accepter la liqueur de noix dans de tout petits verres que Julie essuyait avec l’angle d’un mouchoir fin. Le baptisé, raidi de langes, avait un brin de buis ridicule à son bonnet, de pendantes joues et une apparence de planche épaisse. Nous nous étonnions autour de cet enfant pleurard, congestionné dans des habits taillés pour un aîné plus malingre, et de son brin de buis balançant.

 

Or, Elizabeth allait trouver Blanquette, et nous, tranquilles pour un moment, nous imaginions des jeux sages, délimitions ce qui serait notre oustalet, et nous étions des dames, et nous nous faisions des visites. « Bonjour, ma chère amie, mon enfant est en nourrice, je l’attends pour bientôt, au 14 juillet. » Nous avions bien eu une poupée, elle était de savon colorié, un berger nous l’avait achetée. La fraîcheur de son teint ne résista pas à trois débarbouillages.

Elizabeth prenait pour elle la Cabanette du Berger, que le grand-père avait construite. Là elle avait deux voisines, deux grosses pierres. Celle-là, longue et dressée, c’est la Candasse, l’ennemie jurée de tous ceux de Lestrade, depuis toujours, car il y a toujours eu une Candasse, arrière-grand’mère ou petite-nièce, pour le malheur des nôtres. La Candasse, du temps où nous étions pastourellettes au camp du Bès, était une grande resplendissante fille qui s’en venait avant le jour cueillir chez nous les champignons rosés nés de la nuit ; Julie, quand elle l’apercevait, était folle de rage.

— Dans nos champs ! Voleuse ! Voleuse !

Et elle s’en courait, de toute la vitesse de ses jambes de vingt ans, dévalait les chemins, lui vidait son panier, la chassait à coups de sabots. Croyez qu’il y avait d’autres rivalités.

Quoi qu’il en soit, Elizabeth, s’adressant à notre pierre, lui disait, dans son parler brutal de petite auvergnasse qui emploie les mots comme elle les entend dire :

— Ah ! garce, que tu m’as chipé mes prunes bleues à l’arbre du chemin, va, mauvaise gale, carogne…

Mais l’autre pierre, toute ronde, débonnaire, c’était Maria Cabirou, l’intime de Julie.

— Ah ! ma chère Maria, que je suis aise de vous voir ! Nous avons un beau temps. Et comment vont vos fèdes ? Vous avez un tablier bien propret, ma jolie. Avez-vous été à la fête à Recoule ? Y vendait-on de ces sonnettes blanches qui gonflent sous la forme d’un petit cochon gras ?

 

Candasse, renversée, devenait une table. Nous avions des œufs durs que nous émiettions, du confit d’oie, des mirabelles ; nous nous graissions, nous nous poissions jusqu’aux cheveux. Quand il restait tout juste trois quartiers de poire et quelques noyaux, le soleil avait tourné, ce devait être l’heure du train qui traverse une fois par jour notre champ, à la vitesse de jambes d’homme. Elizabeth reprenait son moyen.

— Je veux vos poires, ou bien je pousse toutes les fèdes sous le train. Fèdes ! Fèdes !

Les fèdes venaient à son appel, une masse compacte de larges dos laineux. Nous fermions les yeux, et du rose dansait sous nos paupières.

— Cheu… cheu… faisait alors Elizabeth. Vous entendez le train ? Allez, fèdes !

— Ah ! Bèthe !

Elizabeth mangeait les poires, – le train tardait encore un bon temps, – et puis cherchait un jeu nouveau.

Elle habilla un agneau, avec son chapeau et sa robe. Les brebis prirent peur de cette chose incongrue qui revenait vers elles, le pas trébuchant. Elles se sont enfuies toutes en tas, les quatre pattes jointes, et si pressées qu’elles cabriolaient les unes sur les autres. On vit venir de loin, à Lestrade, cette troupe effarouchée, nous derrière brandissant haut nos houlettes inutiles.

— Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a ? Malheureuses ! Petites folles.

— C’est Bèthe, mamète, c’est Bèthe !

Et le pauvre agnelet, là dedans, avec ses jupes encombrantes ?

Julie rassembla les bêtes, les calmant avec des poignées de gros sel qu’elle leur montrait dans ses mains –, puis elle les jetait dans une longue pierre creuse, et les langues léchaient avidement. Ce soir, on avança l’heure de la traite.

 

Julie s’habillait de vieux tabliers l’un sur l’autre, elle prenait sa selle à trois pieds rembourrée de bouse séchée et le selliou sans anses. Nous entrions derrière elle dans l’écurie des brebis qu’une claire de bois partage. Elle s’asseyait au seul endroit où la barrière s’ouvre, et, toutes les bêtes poussées d’un même côté, elle en saisissait une, la maintenait entre ses deux genoux, et lui tenant les pattes de devant, d’une main, lui claquait bas le ventre. Cela nous faisait rire. Puis elle tirait sur les petites mamelles courtes ; un filet mince de lait jaune coulait dans le selliou et rejaillissait avec un bruit creux contre la paroi de fer battu. Ses doigts lui faisaient mal. Elle les léchait, elle interrompait son ouvrage, le reprenait. Faisait passer les brebis tirées. Soixante fois. Soixante bêtes, deux fois par jour, se débattaient et protestaient entre ses jambes et sous ses mains. Il y en avait de très méchantes. Julie, à la fin, pleurait d’énervement.

À la regarder, nous trouvions vite le jeu beaucoup trop toujours pareil et lent. Nous montions le contempler du lit du berger, sur une sorte de balcon où on grimpait par une échelle raide, fait d’une paillasse et de toiles, et le baluchon noué aux angles auprès.

Et puis… Et puis on trouvait Annette endormie sur le dos d’une fède, moi dans le lit du pâtre, Lise en train de boire le premier lait tiré.

— Eh bien, ce petit monde ! appelait Julie.

Elle nous emmenait à la rivière rincer la toile qui avait servi à tamiser le liquide lourd.

 

De la rivière on descendait à la fontaine. Dans le soir frais, les sonnailles des bêtes emplissaient l’air de musiques en désaccord. Des femmes arrivaient de partout, appuyant à leur hanche avancée leur seau de cuivre où s’accrochait un dernier rayon, d’autres tenant à deux mains levées leur cruche, ansée deux fois, sur la tête.

— Savez-vous que la petite converse Henriette s’est enlevée avec un garçon de par-là, de Leyssac, disaient-elles en se groupant. Ma bonne Sainte Vierge !

L’eau giclait avec un bruit chantant, d’une grande douceur rafraîchissante. Elle se répandait dans un bassin oblong, reflétait, bleue, la robe de la Vierge de pierre « grandeur nature » qui donnait la bénédiction de ses mains ouvertes et de son regard vide. Que le soleil, maintenant très bas, éclaire des régions secrètes où l’on s’échappe, qu’Henriette soit partie, pour le commérage de ces vieilles femmes mauvaises, c’est admissible et réjouissant, n’est-ce pas, Julie ? Julie le pense.

 

Le temps des moissons amena à Lestrade une troupe d’étrangers du Tarn, la maison en fut tumultueuse et chaude. Dans les champs, les moissonneurs, rouges et bleus, arrondissaient autour des épis blonds le geste de leur faucille et de leurs bras pleins de soleil. Le grand-père nouait les gerbes comme des chevelures, et les entassait par douzaines. Un tas de douze gerbes c’est un crouzel. On les laissait sécher trois jours ou quatre avant de les monter sur l’aire en grosses meules.

Nous recherchions dans les glanes les pavots attardés, accablés de chaleur. Nous retournions et ceinturions la jupe des coquelicots, et les étamines noires faisaient des chevelures négrillonnes à nos petites bonnes femmes rouges.

Au soir, les moissonneurs, gonflés de fatigue et de joie, avaient des histoires d’où nous étions exclues. Les repas étaient un vacarme, fenêtres ouvertes sur le soir incendié. La mamète veillait à l’ordre dans la chaleur de ses chaudrons. Après le fromage et les noix, que les hommes écrasaient durement sur la table, et bu le dernier verre de vin, elle donnait le signal de la prière, et, groupés autour de l’âtre endormi, agenouillés ou debout, on disait les paroles d’éternité, à voix confondues. Baptiste barbouillait de grosses bêtises, profitait de l’instant pour prendre le chat par la queue : Miâ ! au lieu de : Amen. La mamète, les yeux clos de ferveur, remuait ses grosses lèvres et n’entendait rien. Et tout le monde s’enchantait de ces polissonneries hypocrites.

Huit jours après, ou davantage, selon le temps, on battait le blé sur l’aire. On dénouait et on étalait les gerbes, en soleil, les épis en dedans. Le grand-père, au centre, droit dans la poussière envolée, suant, immense, dirigeait le piétinement des bœufs. Les hommes, au bout des fourches, soulevaient et secouaient la paille. On retournait les gerbes à midi.

Il s’agissait, avant le soir, de rentrer au grenier les grains ensachés. On balayait le blé battu en un grand tas, et, par pellées, on l’épurait grossièrement. Le ventaïre était une sorte de caisse où quatre ailes claquaient lourdes. Un tamis retenait la paille, et le beau froment blond glissait sur une planche inclinée où jouaient nos six petites mains. Julie, penchée, les cheveux protégés, aidait le passage des graines.

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On achevait souvent à la lanterne. De deux jours en deux jours, jusqu’à ce que toute la récolte ait été dépiquée.

Ensuite il y avait le criblage, minutieux, et le lavage dans l’eau du moulin. Que tout cela faisait de belles journées d’abandon dans l’herbe ! Le meunier s’appelait Soleil. On entendait de loin les grelots de sa mule quand il nous rapportait le son, la farine, et la fleur dans des sacs de toile fine, et on se réjouissait, parce que c’était, cette douce poussière, le couronnement d’une année d’efforts ; NOTRE récolte, la Richesse ! On recevait Soleil toutes bouteilles débouchées, et après le papète disait, comme de juste, qu’il nous volait, que c’était une honte. « Ah ! les meuniers… »

 

Le temps se gâta, il pleuvait de l’ennui, on vit passer les mendiants et on dut se dire que c’était l’automne. Les mendiants arrivent et s’en vont comme les hirondelles, on dit : « Qui est-il ? D’où sort-il ? » et c’est très bien qu’on ne sache pas d’où. Ils s’asseyaient à table, ils couchaient dans la grange. Nous aimions les entendre, nous tournions autour d’eux, car ils riaient toujours des choses dont il n’est pas l’habitude qu’on rie. Il y avait L’Ioù, le Fabaraou, et Répinpinelle, élégant avec un melon gris, qui cachait un écu dans sa main et vous le rendait dans le pot de la cheminée ou dans votre poche, puis dansait la gavotte sur la pointe des pieds. Un printemps on nous rapporta qu’il était mort dans la montagne, dans une congeire. Celui-là, le pauvre, qui ne se souciait pas beaucoup de ce qui se dit et de ce qu’on en pensait.

 

Après, – après qu’ils étaient passés, les mendiants, en novembre, – on tuait les oies et on faisait les confits dans des grands pots.

À Noël, c’était le porc. Tous les plats, toutes les bassines, les torchons, les couteaux, les haches. La bête couine et on se cache. Quand nous réapparaissions, la mamète remuait le sang à gestes larges, les manches haut troussées, et vite, vite. On emplissait les boudins. On détaillait les jambons, le lard en grandes tranches, et Julie mettait l’ordre au saloir. Les grassillons, menus, bouillaient, fondaient, chantaient dans les chaudrons de cuivre. Le soir il y avait tous les saucissons et les saucisses enrubannés autour des lattes au plafond. Et le saloir qui allait bon train, et tout ce bruit gourmand des jours de grande fête.

Provisions faites et blés rentrés, il y avait à se laisser vivre, laisser couler l’hiver avec la pluie morose, en rigoles sur les carreaux.

Notre mère avait écrit qu’elle ne pouvait pas venir cette année, que les scènes passées lui avaient laissé trop de misère, mais qu’elle aurait plaisir à ce que Julie acceptât de faire avec nous le voyage à Béziers. Philippine l’en priait en même temps. En réponse, Julie nous annonça toutes les quatre.

 

Le voyage nous laissa une sensation de fatigue éblouie, et l’arrivée, la ville bruyante. On voudrait bien être dans un coin. Regarder d’ailleurs, regarder d’un peu loin, mon Dieu, tout ce tintamarre ! Julie s’empêtrait dans nos bagages et dans nos mains, guère plus assurée que nous-mêmes. On perdit Annette qui avait suivi un marchand de canards jaunes qui faisaient de grands couacs en ouvrant le bec. Elle criait :

— Quen couoste, quen couoste ? – combien coûte ?

Notre mère était jolie, frisée, bien habillée, à l’aise au milieu des fiacres et des véhicules. Comment peut-elle ! Et la cousine Philippine, qui nous attendait, les mains croisées l’une sur l’autre devant sa poitrine, et souriant, c’était une belle personne brune, opulente, en robe violette avec des nœuds du haut en bas, de l’épaule à l’ourlet, des plis comme des éventails qui s’ouvraient et se fermaient à la marche. Une robe différente de tout ce que l’on rêve, aussi belle, plus belle, – non, autre.

Les gens de ville ont aussi une affabilité, des sourires et un accueil dont on ne sait pas s’il faut croire que c’est la moquerie ou la bonté. Mais va-t’en voir que tous ces gens-là t’aiment ! Autrement, nous ici, nous étions prêtes à aimer tout le monde.

Le café du cousin était le plus beau sur les Allées, plein de lumières et de décorations de plâtre-façon-bois et de bois-façon-marbre, de drap-simili-cuir et de papier-genre-tissu, – « tu mets le doigt n’importe où, où tu crois, et c’est le contraire. Ah ! ces villes ! » – des plantes immenses dans des potiches bleues, des chevelures et des seins de femmes en relief sur les colonnes. Vers l’entrée, les tables étaient de marbre couleur de chair rose et ceinturées de métal brillant, et, au fond, en bois sombre, elles avaient les pieds tournés. Et les garçons en tablier de serge verte, cela dépasse tout.

Au premier étage les glaces où l’on se voyait entier, les cadres d’or et les statuettes blanches, cela vaut bien une maison de roi. On nous servit dans de la porcelaine fine, sur du linge fin, avec des fleurs au milieu de la table, de la lumière dans chaque verre. Mais c’était tout de même bon, il n’y a pas à redire là.

Tout de suite, il nous apparut qu’on parlait beaucoup d’un Monsieur Pierre qui devait être un personnage dans l’endroit.

— La fois que M. Pierre, le jour que M. Pierre, disait notre mère ordinairement silencieuse.

Mais le cousin Valentin répondait que, les femmes, naturellement, Pierre Gaucher les aurait toutes, mais que c’était un blagueur, un noceur, un gaspilleur et un propre à rien.

Le lendemain, on le montra à Julie, par l’entrebâillement d’une porte, à travers toute la salle. Il roulait la pointe de sa moustache, il avait un canotier de paille et il tenait une cigarette de l’autre main.

— C’est lui, c’est Pierre Gaucher tu vois ?

Par hasard, nous étions derrière.

Tant que dura notre séjour, nous ne le vîmes guère, il s’arrêtait avec Valentin, faisait l’aimable dans la nuque de Philippine. Il était très discret avec ma mère. Nous, qui n’apparaissions pas au café, nous savions qu’il était fils de propriétaires dans l’Aude, qu’il était riche et dépensait beaucoup, et qu’il buvait la vie comme une mousse de champagne.

Quand nous retournâmes à Lestrade, nous avions les yeux comme brûlés de trop d’images.

 

Ce fut un an plus tard que notre mère écrivit la lettre qui devait fixer sa vie. C’était octobre, il faisait frisquet et gris. Nous ramassions les pommes de terre au champ de la Condamine, nous étions tous, le papète et Julie. Constant, le vieux facteur, nous vit et traversa la terre molle pour nous apporter la lettre de Sylvie. Il parla de la pluie probable, de rien, de la grosseur des pommes de terre. Mais on le laissa partir comme si quelque chose de nouveau, d’absorbant, d’un peu triste venait de tomber sur la famille.

Sylvie disait qu’elle épousait Pierre Gaucher. Ils avaient mieux fait connaissance et s’étaient à peu près fiancés dans l’été, à Valras, à la mer. Pierre Gaucher était sans argent, venant de faire des spéculations malheureuses. Mais une famille si bien ! D’ailleurs il n’avait rien à en attendre, ayant déjà reçu (et – ce n’était pas dans la lettre – mangé) son partage. Les cousins n’étaient pas bien contents de l’affaire, il apparaissait même qu’ils en étaient mécontents tout à fait, mais rien n’importait. Je crois que n’importait pas mieux l’avis des vieux parents ni celui des trop petites filles.

La mamète reçut la nouvelle en soupirant seulement un peu. Elle n’avait pas d’opinion, elle voulait du bonheur à tout le monde, mais n’était pas sans l’inquiéter ce monsieur trop bien de la ville, sans métier et n’en cherchant pas. Le papète annonça la chose à Gaspard qui dit à son ordinaire quelque vilaine grossièreté, et à Louis, qui fit un discours. Julie l’écrivit à Baptiste qui faisait son temps militaire à Clermont-Ferrand. Et chacun augura bien, augura mal, assez indifférent en somme. Elizabeth poussait des cris et disait sa révolte, mais personne ne la prenait au sérieux. Et, Annette et moi, nous avions nos rêves.

Nous habiterions la ville, une belle maison comme celle de Philippine, nous serions légères et adroites, lumineuses, avec des chevelures de jeunes filles. Subitement, du fait du mariage de notre mère, nous aurions vingt ans, de la poitrine et des hanches. Et quand nous viendrions à Lestrade, aux vacances, quel étonnement et quelles jalousies !

Notre mère vint réaliser de l’argent. Elle loua la plus grande partie de son bien, et toucha d’avance le prix convenu par le bail qui durait cinq ans. Puis elle vendit, avec l’aide dangereuse de Gaspard.

— Tes troupeaux, que veux-tu que ça vaille ? J’ai obtenu trois mille francs avec de la peine, et cinq mille pour ton mauvais petit champ du Plot. Ce n’est ni agréable ni aisé d’offrir de la mauvaise marchandise, moi, vois-tu…

— Et mes beaux noyers, vas-tu dire que personne n’en a voulu ?

— Aussi je les garderai pour moi, pour te rendre service. Je t’en donnerai mille écus, c’est un gros sacrifice, mais si je peux t’obliger…

Ma mère demandait surtout qu’on fasse vite et qu’on ne l’ennuie plus, qu’on le lui donne, son argent, qu’elle s’en aille !

Le papète, silencieux dans son coin, écrasait une larme en secouant la tête.

— Aquel Gaspardas !

C’était l’aîné, et on ne pouvait pas lui enlever ses droits de tutelle. Ainsi dépouillée, par ses frères ? Il était vieux, le pauvre papète, et malade. Qu’y faire ? Et ce grand fils terrible qui l’effrayait, avec sa force toute pareille à la sienne, sa ressemblance d’autrefois, c’était son fils.

— Elles emportent la machine ? disait Julie.

C’était la machine à coudre de Marie. Est-ce qu’elles l’emportent ?

Le mariage de ma mère eut lieu en novembre à Béziers. Nous partions trois mois après pour cette nouvelle vie que nous nous étions promise.

II

Notre appartement avait quatre pièces dans une belle maison, une salle à manger, luxe inouï ! où, dans une encoignure, le mari de ma mère nichait un bureau qui ne servait à rien.

Surtout il y avait des tapisseries – des fleurs qui grimpaient jusqu’aux frises, des tons clairs qui augmentaient la clarté que les fenêtres donnaient à deux battants.

Du balcon, hissées à deux mains, nos yeux plongeaient dans une salle peinte et salie ; où des soldats dansaient, rouges et dorés, tournoyant avec des filles dont les jupes gonflaient comme des cloches envolées, retour de Rome.

Le mari de ma mère, d’abord, interdit ce spectacle.

— Qu’est-ce que ça peut lui faire ?

On nous relégua côté cour, dans la grisaille et toutes les puanteurs d’eau fade. J’habillais une poupée qui était une bouteille de Peppermint, taille de guêpe et gros petit ventre ; la tête, c’était le pommeau d’une canne du mari de ma mère, et il n’y avait pas de bras.

Elizabeth accompagnait ma mère dans ses courses. Pour moi, je préférais mon isolement et mes jeux tranquilles, et quand une voisine vint conseiller à ma mère de nous mettre à l’école, oh ! cette femme, nous l’aurions battue.

Nous étions de la montagne, avec nos galoches cloutées, des nattes comme des cordes, et nos fronts nus rougissants. Nous avions des tabliers à manches un peu bouffantes, notre air emprunté et notre patois. Cette marmaille tournait autour de nous, criait avec des voix sauvages :

— Hu, gavache, tu pues l’ail !

— Hardie me fait jolie, hardiment me fait charmant, caraque !

Des injures vagues.

La cour était carrée, avec des arbres maigres. Le froid secouait les branches noires, les surveillantes, toutes en groupe, frottaient leurs pieds sur une bouche de chaleur. Nous autres sanglotions, bloquées toutes trois contre un mur.

 

Le second jour, quand on eut tressé nos cheveux, tiré nos bas et boutonné nos sarraux à plis, nous avons supplié, avec de grandes larmes :

— Maman, laissez-nous ici ! Maman, nous serons si sages !

— Vous êtes de petites sottes, dit ma mère, il faut aller à l’école et je vous y accompagnerai.

Nous accompagner, Seigneur ! Il était déjà question d’un petit frère et ma mère avait « le gros ventre », ce qui m’épouvantait de confusion. Nous accompagner, et les filles de l’école verraient cette monstruosité du ventre de ma mère et s’en pourraient rire, plût au ciel !

 

Aux heures des jeux, nos compagnes frappaient les poitrines en rond.

— Tu y fais, tu y fais, tu y fais, – tu y fais pas, quand le poing s’arrêtait sur l’une ou l’autre de nous.

Ou bien :

— Cuillère, Fourchette, Cuillère, Fourchette.

Nous étions « fourchettes », et on sait qu’aux fourchettes échoit le mauvais rôle.

Alors nous restions isolées, et parce que nous n’étions pas dans les mêmes classes, que nos heures de récréation ne correspondaient pas, qu’enfin il y a une espèce de dignité qui empêche deux sœurs, dont personne ne veut, de jouer ensemble, je tournais seule autour d’un arbre avec les petits cris de l’effroi imaginaire d’une main qui se serait posée sur moi :

— Tu y es !

 

J’étais dans la classe de Mlle Caroube. On y entrait à huit ans, ou neuf. On n’en sortait plus.

Caroube était une folle. Bossue, sourde et boiteuse, méchante, – passe encore, – et puis laide, ce qui faisait qu’on ne lui pardonnait rien. Laide, laide, laide, à la limite de la laideur, avec des os saillants, un gluant regard myope, des doigts comme dix reptiles ; pendant une semaine on en avait des cauchemars. Puis on s’habituait à sa bêtise, et on l’oubliait sur sa chaire « cette idiote ! »

Aux premiers bancs, des petites pimbêches faisaient la loi. Elles écrivaient des noms au tableau, et des bâtons en face, pour dire qu’on avait parlé. Qui ne parlait pas dans ce désordre ! Caroube ronflait, le nez dans l’encre.

Dans notre fond, nous étions bien tranquilles. Nous avions des petites filles découpées dans les catalogues des magasins du « Paris-Béziers » (Berthe Cros dont la mère était couturière, en avait du Miroir des Modes bien plus belles) ; nos maisons, c’était les plumiers : « La place des plumes c’est le lit. Là le salon et la cuisine. » On se visitait et on se faisait des révérences.

Caroube, au milieu du jour, s’éveillait, tourmentée par quelque mouche.

— Voyons, voyons ! récitons col-lec-ti-ve-ment.

Avec une grosse voix de gendarme content de lui.

— Récitons collectivement, banaste !

— Machine-à-coudre-machine-chouette…, criions-nous toutes à la fois. Il suffisait de remuer les lèvres.

Au bout de dix minutes, on venait, de la classe voisine, nous prier de nous taire. Caroube redormait.

 

— Elle me donne chaud, cette vieille tarasque, disait Laurence Gonzalez, brune et les yeux pointus ».

Elle levait ses jupes, crachait par terre et s’asseyait dessus, sur le pavé rose et marqué de traces de pieds, au fond de la classe.

— Tu ne sais pas comme ça rafraîchit, ma vieille !

Michaëla Michel, de l’autre côté, se disputait avec Anna Pagès, qui avait quinze ans et qu’on retrouvait le soir, sur les genoux des vieux messieurs, dans les cafés de la ville où elle vendait des fleurs.

— Non, j’en ai pas des poux, tè, vois, tè !

Elle secouait sa tête au-dessus de la table, et les bêtes tombaient, rondes et blondes sur le bois brun.

 

Vers le soir, les monitrices passaient entre les rangs.

— Qu’est-ce que tu me donnes pour que j’efface tes bâtons ?

Parce que nous n’avions rien – rien, pas même une plume Sergent-Major, les plus mauvaises ! je ne parle pas des images-en-soie, Jésus en satin rouge, Marie en satin bleu, nous répondions :

— Tu m’embêtes !

Alors :

— Verdier, vingt bâtons, n’est-ce pas ?

Verdier restait en retenue.

On l’y oubliait.

À 7 heures, à la maison, je trouvais ma mère sanglotante ou malade, du désordre et les feux éteints. Notre beau-père était sorti. De 10 heures, le matin, à minuit, chaque jour. Oh ! élégant avec ses pantalons à petits damiers et ses jaquettes gris de perle. Les jolies filles du Café Glacier l’appelaient Brummell à cause de certaine cravate orangée, et des vieux bijoux de mon père qu’il avait fait transformer, pour sa convenance, en chevalières et en épingles. Elles l’aimaient pour cela, pour sa galanterie, et parce que, aussi, il avait le louis facile.

— Un or qui ne vaudra jamais celui de tes petits cheveux, Toute-Belle !

Et l’argent filait on ne savait pas comment ni où. Quelques rouleaux de pièces que ma mère cachait entre deux piles de draps avaient disparu, il n’y avait pas à se demander dans quelles mains autorisées. Notre beau-père, d’ailleurs, avait déjà vendu quelques bibelots et du linge, et s’étonnait qu’on n’eût pas encore réclamé aux vieux parents le partage.

— Il faut presser, on ne peut pas continuer ainsi !

On ne pouvait pas, certes. Notre beau-père usait ses journées des Arènes au Café Chantant, jouait, buvait, rentrait le porte-monnaie vide.

— Ah ! je t’assure, on m’a volé mon argent, les salauds !

ou bien :

— J’ai dû perdre en posant ma veste, aux boules…

Les premières fois ma mère voulut bien tout croire ; mais bientôt elle entrait dans des colères glapissantes dont lui savait bien venir vite à bout.

Les jours où on allait manquer de pain, ma mère pressait maître Peyrade, son notaire, de liquider quelque bien, d’hypothéquer, de louer, enfin de lui envoyer par retour du courrier de l’argent de n’importe quelle manière.

— Sans doute qu’ils auront vendu la machine, disait-on à Lestrade quand on apprenait une nouvelle misère.

Julie n’écrivait que pour cela.

Vint l’été, le petit frère naquit. On l’appela Antoine. Il y eut les notes de médecin, d’apothicaire ; six mois plus tard il nous fallait quitter le bel appartement fleuri pour une maison pauvre, au quartier de la Tour. Une placette en impasse haute au-dessus de la vallée verte de l’Orb où le regard plonge, par delà un parapet inégal de grosses pierres.

Notre maison formait un angle aigu, un côté à pic sur le vide ; le vent sifflait à travers les portes disjointes et les fentes des vitres. La chambre de notre mère était coincée dans cet angle, puis notre chambre et la cuisine. Plus de salle à manger, la plupart des meubles vendus.

Notre mère, au logis, gardait le petit frère. On nous envoyait aux commissions, le panier sur la tête, la bonbonne à vin balancée au bout du bras. À l’autre bout de la ville, à trois kilomètres, sur la route de Bédarieux, un d’Auvergne vendait son rouge un sou moins cher. Nous y allions. En chemin nous faisions emplir notre corbeille de charbon de bois, les copeaux par-dessus le marché. Et les pommes de terre, les sardines séchées, et le gros pain gris, rond comme un couvercle.

Du papier rigide, tourné comme un tuyau, les sardines ont glissé, nous avons perdu les sardines.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Cherchez-les, trouvez-les. Je te les dresserai, ces morveuses.

D’une gifle, notre beau-père nous chasse dans la rue, où nous restons jusqu’à la nuit, à faire et refaire le chemin, le nez dans le ruisseau, les yeux aveugles d’impuissance et de peur.

 

Il disait :

— Dé méou y balliarian, dé méou prendrian, quand nous rapportions de trop petites parts pour les trop petites sommes qu’il nous confiait, ou des qualités inférieures.

Si ma mère sort avec le petit, on nous laisse à la maison pour préparer le repas.

— Tu feras des haricots.

C’est le mets national de l’Aude. Mais le feu ne veut pas prendre. Souffle ! Le feu ne prendra pas.

Elizabeth a dit :

— Il faut faire des prières.

Et nous prions devant le feu mort, de toute notre âme.

« Notre Père qui êtes aux cieux… »

Croyez que Dieu entend les petites filles en peine, et leur vient au secours. On a frappé à la porte. C’est une marchande d’eau-de-menthe-dans-une-cruche.

— Madame ! Madame ! Nous sommes de pauvres petites filles ! Madame ! Madame ! Nous avons des haricots à cuire, notre feu ne s’allume pas et nous serons battues.

L’« envoyée du ciel » a déposé sa cruche, allumé le feu, empli d’eau la marmite, trié nos haricots, et s’en va après une petite tape sur nos joues.

— Ne plus pleurer, petites bêtes !

Quelle simplicité cordiale pour une envoyée du ciel ! Lise, déjà, exploite la belle aventure.

— Nous avons eu la visite d’une sainte.

Chercher sur le calendrier quelle sainte.

— Sans doute Pétronille.

 

Nos haricots, dans l’eau qui glougloute, font un bruit de petits cailloux. Une fumée s’évade du couvercle par une si petite fente, monte droite et se perd bientôt.

Suivons la fumée. Suivons le chant qui vient de la rue, ce chant qui fait, des moulinets, qui gonfle comme des jupons de femme.

 

Amanda

Me demanda

Un jour entre deux œillades… etc…

 

L’homme a un chapeau gibus qu’il envoie dans l’air jusqu’à la hauteur de notre deuxième étage. Tout le quartier admire en cercle. Nous sommes appliquées à notre fenêtre, le ventre plié sur l’appui. Quand il est parti, les haricots, au fond du pot, sont des charbons.

— Misère ! Va chercher de l’eau.

Nous les lavons un à un, notre beau-père nous surprend dans cette besogne. Nous faisons le tour de la pièce à la pointe de son soulier, et ses grandes mains nous claquent de tous les côtés à la fois, Lise, Adrienne, Annette ensemble.

 

Annette, dans sa révolte, a dit une formidable sottise. Voici toute la colère retournée contre elle. Une, deux, une, deux, des petites tapes sur le nez, bien rythmées. Le sang coulait, et cette douce petite plainte interminable, cette douleur qui n’en pouvait plus. Elizabeth tournait autour de notre parâtre en hurlant. Elle se suspendit à son poignet et le mordit. Elle sauta sur l’évier et l’atteignit au front avec une pierre de savon très lourde. Elle était adossée au mur, elle piétinait en l’insultant.

 

Nous nous endormîmes, ce soir-là, dans la chaleur de notre triple misère.

— Partons, partons, échappons-nous, je sais la route. Nous suivrons la ligne du train.

Mais nous disions :

— Aux tunnels, comment tu feras ?

Quand le sommeil, sur nos trois fronts, posa sa paix pleine de rêves.

 

Les soirs où Pierre Gaucher n’était pas là pour le défendre, nous nous évadions de toute cette peine dans la rue aux longs ruisseaux.

Laurence Gonzalez avait le diable au corps. Nous courions la ville à sa suite, avec d’autres petits voyous, sonnant aux portes et cassant les carreaux. Le jeu consiste à marcher l’un derrière l’autre, en file, copiant les gestes du premier sous peine de passer en queue. On ouvre une porte, on crie : « Bonjour, monsieur ! » – et on se sauve en courant. Seulement, le dix ou vingtième reste assez souvent en otage.

Ce peut être aussi de prendre un pruneau à un étalage d’épicerie, ouvrir un robinet d’eau, mettre le doigt dans un apéritif servi à la terrasse d’un café, cueillir une fleur au Jardin des Poètes, – ouille, un garde champêtre, c’est pire que tout !

Laurence avait la miraculeuse adresse du chapardage. Je ne sache pas qu’on l’ait jamais prise la main dans une corbeille d’oranges ou un sac de noix. Même, les commis crémiers, commis fruitiers, tous les commis de la ville usaient de galanterie avec elle. J’en sais plus d’un, dans la chevalerie de ses treize ans, qui se serait jeté en bas des remparts pour ses belles prunelles d’or pailletées.

De la sorte, elle avait toujours dans ses poches de quoi entretenir la gourmandise de trois classes primaires. Oh ! gentille, ne gardant rien pour elle. Elle aurait volé son père et donné sa chemise. Nous l’aimions beaucoup. Antoine ne se passait pas d’elle.

À nous, elle nous rendait bien service, par son exemple hardi sans quoi nous n’aurions pas eu notre place dans cette gaminaille toute-puissante de la rue.

Les jeudis, il y avait chez elle des séances théâtrales pour quoi elle faisait une grande propagande, pendant huit jours. Le prix des places était de deux billes. Au jour convenu, sa grand’mère, paralytique et muette, voyait défiler tout ce troupeau, de son fauteuil. La mère était sortie.

— Laisse, laisse, criait Laurence aux menaces de l’infirme, on va jouer. Et puis après, zut !

 

Elle nous installa dans une chambre où de vieux beaux meubles marquaient une ancienne opulence.

Elle avait masqué le lit avec des rideaux, et le rideau se leva. Elles étaient deux ou trois à cabrioler sur l’édredon rebondi. Elles chantaient en relevant leurs jupes, et se drapaient dans de vieux chiffons. Elles jouèrent des scènes tragiques qu’elles inventaient à mesure, avec un grand art. Et elles en étaient au plus beau de l’histoire lorsque la mère entra, de longs sarments dans la main. Les actrices, averties, avaient déjà sauté par la fenêtre. On s’en tira avec les jambes cinglées de bleu, et une assez belle peur.

 

Le samedi suivant, Pierre Gaucher fit chez nous un grand tapage autour de ses cravates et de ses cols, marqua lui-même le pli de son pantalon, s’assura d’un regard en biais du luisant de ses bottines vernies, réclama sa chemise fraîche, et, rasé, brossé, cosmétiqué d’un bout à l’autre trouva, à 7 heures, que le repas tardait.

Dans la cuisine, il fit claquer les portes, appela, cria, jura de toutes les façons.

— Tas de pignoufs !

Finalement, prit le plat de pommes de terre que nous épluchions, et le lança par la fenêtre.

Comme cela n’arrangeait rien, ne faisait taire aucun appétit, il y eut l’humiliation d’aller chercher sur le pavé les pommes de terre et le plat en débris. Et les voisines qui, sur leur porte, dans la douceur de ces soirs qui préparent un dimanche, secouaient la salade ou berçaient leur enfant, commentaient et riaient, s’appelant l’une l’autre.

Cette fois-là, notre beau-père resta absent trois jours.

— D’où viens-tu ? suppliait ma mère quand il rentra, le mardi, le plus naturellement du monde.

— J’ai fait des affaires.

— Mais quelles affaires ?

— Des affaires qui pourraient me rapporter beaucoup d’argent.

— Rapidement ?

— Ça dépend.

Après un silence, et on entend la douleur de ma mère comme un petit hoquet.

— Au jeu, j’ai gagné des sommes folles.

— Nous en avions bien besoin !

— Seulement, il y a eu une descente de police, nom de Dieu ! ils ont tout raflé.

Il s’assied près de la fenêtre, les pouces aux entournures du gilet. Il tire de ses poches des paquets blancs qu’il déficelle.

— Le boubou pour Toniou, chantonne-t-il avec une voix de tendresse.

C’est de la pâte de coing, du pain d’épices en tranches vernissées. Il joue, il rit, il embrasse son petit garçon, l’enlève jusqu’au ciel, le fait sauter sur ses genoux :

 

« À cabalou cabalou cabalou… »

 

Et une chanson ahurissante :

 

« Un jour Napoléon »

Disait à Joséphine… »

 

Gagnées par cette gaieté brusque dans la maison, nous dansons des rondes autour de l’enfant-roi. Quel délassement après la contrainte de tant d’angoisse, comme on respire !

— Toniou, donne voir ?

Toniou, confiant, tend la banane de sucre rose, et quand nos trois bouches ont vu, Toniou s’étonne de ce changement de proportions, s’étonne et se gonfle, et pleure bruyamment.

— « Ils » – nous – ils ont mangé le boubou du petit, dit le père.

Puis sa voix claironne :

— Habillez-vous, le monde ! Ce soir je paie le souper à Tabarka.

 

Notre beau-père affectionne les parties de campagne, le pas qui traîne le long des chemins, la maraude – la main par-dessus le mur – l’arrêt dans les guinguettes, la limonade qui éclate et se répand, la balançoire et le jeu du tonneau, le canotage et les pianos mécaniques.

Avec ma mère ils traversent l’Orb dans des fauteuils sur des câbles, s’en vont danser sur l’autre rive.

D’autres jours, il part seul.

— Je m’en vais à la chasse.

À la chasse aux figues, ou aux escargots, un sac roulé sous son bras, son fusil de toile. – Bah ! tout ça, ce sont les bons jours.

À Pâques, à l’école, on demanda qui suivrait les cours du catéchisme.

— Pourquoi pas moi ?

Laurence Gonzalez et Concha Cabarrero levaient leur main au-dessus des têtes ; je fis comme elles.

Au catéchisme, M. le Curé posa quelques questions. Empourprée au seul appel de mon nom, je restai gauche, les larmes dans les yeux.

— Cette petite, cria Laurence d’un seul trait, elle sait pas parce qu’elle est de la montagne.

Le prêtre renouvela sa demande.

— Bah ! bah ! fit-il bourru, de la montagne ou de la plaine…

Je suivis néanmoins tous les offices et les leçons religieuses. Laurence m’emmenait avec elle au patronage, qui était un jardin avec de grands murs, et des préaux vitrés divisés en trois salles où les élèves avaient des noms de fleurs. Les Églantines tricotaient des jupons au point de marguerite avec de la laine qu’on leur donnait, les Violettes jouaient au loto pour gagner des perles dans des boîtes vitrées, ou bien aux osselets sur les marches d’escalier – trou, bosse, planche, S. – Et à nous on nous disait toujours, quand on distribuait les jouets :

— Les pauvres, vous prendrez un chapeau, les pauvres, vous prendrez des souliers.

 

Aux jours de grande fête, pour la Sainte-Catherine par exemple, on faisait dans la cave des projections de lanterne magique, et c’était un plaisir particulier de se bousculer et de s’effrayer en cachette, dans l’ombre des escaliers tournants.

Et à Noël sur des branches de sapin, et aux Rameaux sur des branches de laurier, on collait des fleurs de papier : les Pervenches nous lançaient des gifles parce que nous ne faisions pas à leur goût.

 

La semaine sainte fut l’époque la plus joyeuse de ma vie vers ce temps-là.

Nous étions à l’église pour jouer à cache-cache, pour nous défendre de chez nous et des rues, et c’était la plus accueillante Maison. Aux heures de plus grande dévotion, prosternée, Laurence sortait de ses poches des chiffons sales, effilochés, qu’elle épinglait aux jupes des dames, devant nous, pour faire croire à de vilains dessous dans les froufrous qu’on remonte à pleine main.

Elle s’approchait d’un tas de chaises, au fond de l’église, en attachait une par la patte, avec une longue ficelle, et, à l’Élévation, effondrait toute la montagne.

— Je ne sais pas, j’ai bronché, expliquait-elle avec son front candide.

À la patrique-patroque, qui est l’heure de 3 heures, le vendredi saint, quand tous les cris sont autorisés dans l’église, les crécelles et les tambours, un vacarme à devenir fou. Laurence, à coups de marteau, clouait aux bancs les immenses robes dont les plis s’embrouillaient autour de deux talons joints dans la prière.

Le bedeau clamait derrière nous, et sa jambe de bois faisait sur la dalle un bruit qui montait jusqu’à la voûte. Ce n’est pas que j’approuve ces divertissements et ces sottises, mais c’est comme cela que nous vivions.

 

Pendant la retraite de Première Communion, nous espérâmes des miracles. Confession comme une tragédie ; fièvre dans l’attente ; émotion de l’hostie collée au palais – si je mords, si je mords, le sol s’ouvrira sur l’enfer.

 

Autour de moi, c’est une grande fête : mes compagnes, leur maman, leurs tantes et leurs sœurs.

J’ai une robe qu’une voisine a prêtée hier soir, on n’a pas bien eu le temps de la repasser. Le corsage m’était si étroit qu’on a pensé arranger les choses en mettant le devant derrière, sous mon menton le boutonnage qui bâille. Les manches tiraillent de l’épaule et du coude, la jupe est trop haute sur mes gros souliers noirs. On n’a pas trouvé de ceinture. Le voile imite mal la mousseline, opaque et gonflé, jauni de son séjour dans l’armoire. J’ai un livre de messe de vieille femme, avec une croix mate sur les plats. Les tranches en sont rouges et les feuillets cornés s’échappent.

Depuis huit jours notre beau-père est malade, si gravement que le docteur n’ose rien dire. Il y a longtemps qu’il tousse et qu’il crache le sang, mais cette crise a été plus violente, et Annette tremble et chuchote :

— Il va mourir…

Annette est venue m’attendre à la sortie de la messe, en tablier sale et mal peignée, pauvrette, comment s’occuperait-on de nous ? ses yeux doux, et tenant Antoine par la main. Sous le porche, où les familles défilent et se congratulent, se complimentent sur la bonne mine des enfants blanches qui serrent des lis moins lis qu’elles.

Quand j’ai vu ces deux enfants misérables, ma sœur et mon frère, blottis contre un pilier, je ne sais pas quelle détresse m’a prise. J’ai couru, couru jusqu’à notre maison pitoyable, la jupe retroussée sur mes bas blancs ; Annette aux grands yeux, Antoine boitillant me suivaient loin derrière.

 

— Nous n’avons plus un sou, dit ma mère. Demain je ne sais pas ce que vous mangerez.

Après les vêpres, nous faisions nos visites aux dames patronnesses ; Laurence m’emmenait. J’avais une lettre qu’il me fallait remettre, je savais qu’elle demandait de l’argent, avec quelques pleurnicheries et des mensonges, et cela m’emplissait de honte.

Nous fûmes dans une maison trop dorée où on nous reçut du bout des lèvres, où on nous mit dehors avec, à chacune, une pièce de monnaie froide dans la main. Ailleurs, des enfants en velours et dentelle d’Irlande nous firent voir leurs jouets et glapirent parce que nous nous étions approchées trop. Je rentrai à la Tour dans une tristesse lourde pour mes dix ans. Jour de communion, beau jour des vies d’enfants…

Nous entendions mon beau-père se plaindre du fond de son lit.

— Qu’est-ce qu’elle apporte ? Qu’est-ce que tu apportes ?

— Rien, dis-je à ma mère. Je ne sais pas, je ne peux pas, maman, mendier.

Il avait une voix étouffée, et il faisait de grands efforts.

— Elles me laisseront mourir… c’est exprès… créatures du diable !

Laurence, dévêtue et lassée, me renvoya avec une adresse.

 

Je trouvai Mme de Chavanne dans son bel hôtel. Tout de suite elle vint vers moi.

— C’est bien gentil, petite communiante…

Mais je me dépêchai de lui expliquer en m’empourprant.

— Madame, c’est la lettre.

— Quelle lettre, mon petit enfant ?

Le bout de papier était tout souillé, mouillé dans ma main. Je pleurai, et Mme de Chavanne me prit sur ses genoux. Elle écoutait ce que je lui disais, elle ne me pressait pas, elle me caressait les cheveux doucement. Elle m’accompagna, – si belle devant sa glace quand elle épingle son chapeau, – tout le long des rues me rassura de sa main fraîche. Elle se penchait sur moi pour m’embrasser, et assurer ma couronne jaune drindolante.

 

Tout l’été elle soigna mon père. Elle emplissait nos armoires, garnissait notre pot et veillait à tout. Et elle trouva pour Elizabeth, qui avait douze ans, une petite occupation dans un atelier de lingère. Seulement, quand il fût sur pied, Pierre Gaucher la mit à la porte, un matin.

Naturellement, nous ne savions plus que croire ni en quoi espérer. Tant que Mme de Chavanne avait été là, cela donnait un peu de courage. Mais maintenant ? C’était tout à recommencer.

Nous ne payions plus nos fournisseurs ; ils nous chassaient à la fin. Notre beau-père ne travaillait pas, et recherchait le travail, disait ma mère, avec une fourche.

Il avait été courtier, pendant une semaine, chez un marchand de vin de ses amis. Un jour que le fils de la maison cornait à ses oreilles, avec l’entêtement inexplicable des jeunes bêtes :

— Ye man-ye-ai pas du pain sec, ye man-ye-ai pas du pain sec…, sur un air de chanson.

— Mange de la mouscaille, lui avait crié Pierre Gaucher excédé.

L’enfant, en larmes, courut rapporter la chose à sa mère qui pria qu’on mît dehors sur l’instant le grossier personnage.

 

Oh ! nous connaissions bien la faim, à présent. Cela tire à l’estomac, cela sèche la bouche et les lèvres, et on s’accroche au mur, les premières fois, quand on croit que l’on va tomber.

Quand nous rentrions, Elizabeth ou moi, nous trouvions Annette dans l’escalier, pâle, le long des marches, auprès de son seau d’eau trop lourd, et nous lui tamponnions le visage avec de l’alcool à brûler pour lui faire reprendre connaissance.

C’est Elizabeth qui s’en allait à la Halle dire :

— Je viens chercher du lard de la part de l’épicière de la rue Tour-Ventoûse.

— De qui ?

— De Prospérine de la rue Tour-Ventoûse.

Un nom vrai ou faux.

C’est Elizabeth, il fallait bien, il n’y avait qu’elle, sa petite assurance, son audace, car, notre mère, nous avions pris depuis longtemps l’habitude de ne jamais compter sur elle, et pour essuyer les rebuffades, c’était toujours nous qu’on envoyait.

Mais on nous connaissait.

— Allez, cette petite vermine !

Et c’est cela que nous étions, et rien d’autre, dans la ville emmêlée où il n’y avait pas à hésiter au bord des trottoirs, mais à se faire son chemin, vaille que vaille.

Aux fins de mois on devait répondre :

— Non, mon père m’a pas donné les sous.

— Tu lui diras qu’il vienne, à ton père. Autrement, toi, c’est pas la peine que je te revoie ici.

Rien n’est bien gai, de tant de pas et de tant de misère, et on a beau vouloir, on n’effacera rien. Nous courions la ville d’un bout à l’autre, de haut en bas. Les marchands de pommes de terre, c’était des francimands, de ceux-là qui parlent sans patois, avec la voix pointue. En général, ici, on ne les aime pas. Eux étaient bons, ils n’avaient pas d’enfants ; nous voyant toutes trois si penaudes, ils ne nous réclamaient jamais rien.

Ceux qui m’ont été un peu secourables, je me souviens d’eux, je voudrais que mon souvenir les rejoigne, comme un hommage ou comme une douceur, là où ils sont, et n’importe où qu’ils soient, si peut-être ils sont morts.

Voilà comment c’était, la ville, et notre rêve au loin, notre rêve, nous ne nous en souvenions plus.

Notre grand’mère vint apporter des provisions d’hiver et de l’argent que ma mère lui avait demandé. En même temps, dans ses bagages et dans son mouchoir déplié, l’odeur des genêts de nos combes, nos beaux automnes, nos bois de noisetiers, et dans sa parole même, la chanson que nous avions perdue.

Quel mal elle avait eu pour faire transporter ses bagages à la gare, à la nuit, par les petits chemins, pour que Gaspard ne soupçonnât rien ! Autrement, à Lestrade, toujours de même. Le papète qui ne va pas fort, qui baisse, faiblit. De son estomac surtout, il se plaint. Septante et trois ans, dites ! Julie, elle, a bien regretté qu’on ne soit pas à son mariage avec l’Henric. Sans doute qu’ils viendront à Noël, si, si ! Il y a Baptiste qui fréquente une fille de Prévinquières, un beau parti, ma foi, et qui en vaut un autre, sauf que dans la famille ce sont des gens bien fiers. N’en dit-on pas autant de ceux-là de Lestrade ? La promise a de l’argent et des terres, mais si on demandait l’avis de la mamète elle aurait préféré une « plus belle fille ».

— C’est petit, c’est canissou, ça choque chez nous où on est belles plantes, hé, l’Adriennette ?

Comme ça pousse, ce petit monde ! – ça nous pousse… à la terre. On travaille, à l’école ?

— Quoi vous ferait plaisir, ménudes, que j’achète ?

— Mamète, nous voudrions… voudrions une serviette.

— Une serviette, petites, pour vous débarbouiller ?

— Oh ! non, mamète ! Que vous nous faites rire ! Une serviette pour l’école, en cuir, un cartable.

Pauvre mamète. Elle nous acheta des petites poches noires et rigides pas bien jolies, qu’on attache avec des cordons.

(— Ce n’était pas cela, mamète !)

Et des petites fourrures de lapin pour nos cous frileux.

Elle était là, et nous avions pu l’oublier ; mais maintenant, avec le rappel de tous ses gestes et de ses habitudes là-bas, de l’étable à la grange, c’est cela, oui, qui vous serre le cœur. Une fois qu’elle est partie, ce n’est pas de se dire : « Elle est loin. » Mais : « En ce moment elle se penche à la fenêtre, je le sais, et je vois son ombre appuyée au rebord du toit. »

 

Le dernier soir de son séjour elle fut invitée chez les cousins Valentin, que, depuis son mariage, notre mère ne fréquentait plus. Pour avoir une compagne au retour, par les rues noires, elle emmena Elizabeth avec elle. On but bien, on mangea gourmandement, Elizabeth rentra un peu pompette.

Elle chantait de grosses chansons de charretier quand elle nous rejoignit au lit profond, moite de fièvre. Elle nous donna des explications vagues de sa soirée, où les mêmes détails revenaient sans cesse, prenant une importance démesurée. La bête bleue sur le buffet, la servante dont l’ongle du pouce droit s’allonge comme un pied de chèvre. Enfin elle s’endormit, pesamment. Vers le milieu de la nuit, – deux coups de poing, deux coups de pied, nous fûmes en bas du lit. Elizabeth gesticulait, criait, se contorsionnait comme un ver sous la pointe d’une épingle. Nous appelâmes au secours, avec un grand effroi, la mamète en camisole et notre mère qui paraissait une toute petite fille, avec ses fines boucles de cheveux sur le cou. Course sourde des pieds nus sur le carreau. La crise se prolongeant il fallut – passer un manteau sur la chemise, mets tes bas, petite malheureuse ! – gratter une allumette au-dessus des plaques de cuivre, rue Saint-Nazaire, – au 24, ou 28, ou 27, mais sûrement par-là, – chercher un médecin dans la nuit, un médecin qui n’ouvrit pas sa porte, – qui l’ouvrit enfin, – qui refusa de se déranger, – qui accepta tout de même, plus tard, tout à l’heure, – qui vint à midi.

 

Nous fûmes gardes-malades auprès d’Elizabeth, la soignant avec notre cœur mieux qu’avec nos mains maladroites. Nous allions de grand matin chercher l’eau froide à la fontaine, dans des baquets de bois, et nous la soutenions sous les bras pour la plonger, nue. Elle poussait des cris terribles. Nous la veillions, nous lui racontions des histoires, mais il fallait qu’elles fussent folles, sans quoi elle se mettait en colère. Nous ne la quittions pas un instant.

Des heures, pourtant, des heures où elle s’assoupissait, vers le milieu du jour, qu’il aurait fait bon dehors, dans le froid vif qui cingle.

Les cris de la rue montaient jusqu’à nous par le trou de l’évier, avec la plainte stridente et répétée du vent.

 

La garde passe,

Un, deux, trois,

Il est minuit…

 

chantent en sautant les petites filles sur la place. La corde trace ses cercles dans l’air bleu du 4 heures vite assombri, et à trois se tend – sou double – tandis que la sauteuse, les coudes au corps, les genoux au menton, cligne des paupières et saute encore plus haut.

C’est Rose Gond, enfant riche, qui saute. La corde à sauter lui appartient. Ses amies plus intimes tournent, avec le mouvement qu’il lui faut, la racaille mal mouchée du quartier l’admire, – deux pieds de chevreau jaune, haut boutonné. Si nous étions en bas, nous grandirions la troupe des badaudes, piétinant sur place et renforçant le chœur :

 

On se retire

Un, deux, trois,

Sans faire de bruit.

 

Mais notre beau-père a dit :

— Celle qui bronche d’ici, je l’écrase contre le mur.

Ce ne sont pas tant ses menaces, du reste, que la conscience que nous mettons à protéger le sommeil de notre sœur malade qui nous retiennent de l’autre côté du carreau, où nous nous suffisons du chant qui monte par le trou de l’évier, avec le vent.

Il y avait aussi Antoine, c’était notre adoration, notre bonheur, notre réconciliation avec la vie ; pour lui nous aurions atteint la lune. Il avait une gentille figure fine de fille, et bien des gens l’appelaient, sans savoir, « notre petite sœur ». Cette petite sœur, quand nous revenions du marché, sautait dans notre panier plein, et nous imposait de descendre et monter cent fois le même escalier, le tenant sous les épaules, pour la satisfaction de se sentir gonflé de vent comme un ange envolé. Quand nous l’accompagnions jusqu’au seuil de son école maternelle, il hurlait pour nous faire perdre la tête d’incertitude et de chagrin, continuellement nous torturait de ses inexplicables pleurs d’enfant. Mais tout ce que nous avions était pour lui, un grain de raisin, un jouet d’un sou, nous nous privions de tout et nous étions heureuses. Enfin ce jour où nous le vîmes trembler de bonheur pour un cheval mécanique que nous lui avions gagné, toutes les peines étaient payées.

Vers l’époque de mai, Mme Moulins, notre directrice, entra dans la classe de Caroube. Elle venait nous faire subir un examen qui mettrait dehors les finesses définitives, laisserait encore quelques années les moins de quinze ans, et n’élèverait jusqu’au certificat d’études que les seuls phénix.

Je fus de celles-là, à tel point que Mme Moulins s’en ébahit.

— Et vous êtes ici depuis deux années ? Quel dommage. Quel âge avez-vous ? Nous vous ferons rattraper le temps perdu.

C’est que l’enseignement des religieuses appliquées est une chose qui demeure.

Alors commença pour moi une autre façon de vie, où le souci des cahiers bien tenus et des leçons apprises aurait voulu primer tout. Malheureusement restaient les basses préoccupations, les deux sous du cahier qu’on oublie, qu’on oublie…

— Madame, j’ai oublié.

tant qu’on peut.

On est grondée, on est punie, on copie vingt fois le verbe « oublier l’argent de son cahier ». Mais où les trouver ces deux sous ?

À la maison on vous répond :

— Deux sous ? J’ai bien deux sous à donner pour entretenir ces fainéantes de maîtresses d’école !

Et quand on étudie sa leçon :

— Le nez dans un livre, c’est bien commode pour laisser faire aux autres le travail. Balaie, pétasse, propre à rien !

Mais je m’imaginais, pauvrette (j’avais onze ans, et la misère marche plus vite que moi), que c’était le chemin pour nous évader des cris et de la faim. Alors c’est bousculée d’un côté et de l’autre, assise sur une borne, accotée à un mur, que j’apprends l’histoire des Capétiens-Valois.

Je ne la sais pas, je la sais mal, je suis en retenue, et les commissions sont à faire et le repas à préparer. Notre mère livre le pain pour un boulanger de la ville.

— Laurence, je vais être grondée, Laurence comment faire ? Là-haut elles mangent, nos institutrices, et elles bavardent, tu les entends ? Moi je n’ai pas le temps. J’ai des pois chiches à faire cuire et il faut aller chercher Antoine à la crèche, le pauvre. Dis-moi, Laurence ?

— Eh bien, viens-t’en !

C’est à l’instant où l’on se sauve que passe un groupe de jeunes pédagogues, tapageuses et tendres, se riant dans les cheveux. Refuge dans la cave.

— Mince, j’ai eu chaud ! dit Laurence.

Les soupiraux prennent jour dans les cours, et prennent tout ce qu’on leur jette : les ballons noirs, et de toutes petites poupées de celluloïd, un paradis ! Emplissons nos poches et pensons à sortir.

— Et Jacquette ?

Jacquette est concierge, et vend du chocolat garnit-à-crème et des croissants.

— T’en fais pas pour Jacquette !

Laurence va vers elle, lui fait ouvrir ses boîtes, s’informe et discute, et se fait mettre de côté un petit pain d’un sou pour 4 heures.

— Vous sortez bien tard, Laurence ?

— C’est Mlle Caroube qui avait une commission à me donner. Mlle Caroube est amoureuse de l’escoubillayre – balayeur des rues – qui a de si beaux cheveux bleus, vous savez, Jacquette ?

Jacquette rit, les mains sur son ventre. Cependant, nous sommes sorties.

 

Je passai mon certificat d’études brillamment, comme on brille à cet âge. Mes professeurs persuadèrent alors ma mère de me faire passer l’examen d’entrée à l’école supérieure, et Pierre Gaucher glapit :

— Qu’elle les traîne, les bancs de l’école ! De toutes façons elle ne peut faire qu’une belle ratée, elle a suffisamment de paresse et d’orgueil. S’il ne serait pas mieux de prendre un bon métier, travailler sûrement et gagner son argent tout de suite !

J’étais contente pour la colère qu’il prenait. Je me disais que s’il avait seulement voulu tourner un peu vers lui les reproches qu’il m’adressait, il aurait parlé d’or.

 

J’eus le grand orgueil des distributions de prix, l’appel sur l’estrade, les félicitations de vieillards pleins d’onction, les distinctions des couronnes d’or et du livre le plus énorme. Tout cela pour me monter si bien la tête que j’aurais accueilli désormais les plus hauts destins.

 

Pierre Gaucher arriva par là-dessus pour nous annoncer que nous ferions les vendanges.

— N’attendez pas de courir les rues deux mois d’été !

Alors toutes les quatre. On abandonne tout, la boutique et l’atelier pour aller cueillir le raisin, sous le soleil dur comme un fer qui blesse et dans les matins froids, et les midis brûlants, pauvres échines courbées, pauvres petites filles. Lui, gardait Antoine et pérorait au village. Nous pataugions dans l’ombre des larges souches feuillues de feuilles à cinq doigts, qui est humide et grouillante de bêtes, de guêpes à pleins nids, de crapauds sursautants, hérissée de mauvaises herbes.

Nous nous protégions avec du papier de journal et il nous manquait tout.

On nous avait acheté, à cinq sous sur le marché, des serpettes d’une espèce de tôle… On tire sur la grappe qui s’égrappe, la tige s’effiloche et cède à bout d’efforts, mais le seau, de cette façon, n’emplit pas vite.

Des voix de femmes crient, d’un bout à l’autre du coteau :

— Allez, là-bas, on se dépêche ? Quelles mollusques ! Quelles lanternes ! Est-ce que c’est du travail ? Mais je vous fais chasser !

À 10 heures, le soir, nous courions au village acheter deux alincades que nous partagions. Pierre Gaucher avait dîné, chez la ramonette. Nous avions cela, nous trempions du pain dans du vin, – la soupe à l’ivrogne, – nous avions aussi notre faim, nous regardions les autres. Honorine découpe sa pascade en deux parts, en prend une, et l’autre la partage pour sa fille et pour son fils, chaque soir, du même geste de son couteau. Il y en a qui déplient de dans des papiers fins de bonnes choses de charcuterie et de pâte. Toi, Marion, trempe ton pain !

Nous sommes toujours en retard. Partout, nous savons nous arranger pour être les plus misérables.

Moi et mes deux sœurs, nous couchons sur la terre battue, – d’autres ont eu des paillasses. Les grandes filles, quand elles rentrent de danser, nous bousculent parce que nous les gênons.

C’est quand la petite aube pointe qu’on a sommeil, quand les appels vous tirent, et qu’au dehors tintent sur les pavés les chaînes des chevaux qu’on attelle.

Vingt jours ainsi, malsains et rudes, au bout desquels arriva, dans un soir de fifres et de cigales, l’annonce de la mort du grand-père.

Pierre Gaucher qui, contre un figuier croulant, fumait sa pipe, avec toujours sa grâce d’empereur, accourut à cette nouvelle.

— L’héritage, le partage, eh bien ?

Lui et ma mère partirent le lendemain, frais équipés d’un deuil somptueux, emmenant le petit. Pierre Gaucher emportait intacts les dix écus de notre peine, pour « l’effet à produire » au pays.

— Quant à vous…

Eh bien, nous nous débrouillerions.

On nous mit des brassards comme des pansements et on recouvrit nos chapeaux. Encarnacion, notre voisine, cuisait sa soupe et remplissait trois bols qu’elle nous donnait, chaque jour, à midi.

Je me cachais pour lire la géographie ou l’arithmétique. Je disais que notre mère allait revenir, que nous serions riches, que ce serait l’argent du papète, de la maison, le nôtre, et que Pierre Gaucher n’y pourrait pas toucher. Je disais qu’une fois grande je deviendrais maîtresse d’école et que nous serions toutes heureuses.

Puis, à penser que le papète était mort, que nous ne le verrions plus, – comme il se rasait le dimanche, sa belle figure nue et ses favoris blancs dans la petite glace pendue à la fenêtre, et nous ne le lâchions pas des yeux, – nous nous mettions à pleurer toutes les trois.

 

Vers le début d’octobre il se mit à pleuvoir, il plut jusqu’au déluge. Dans les vignes, nous ne travaillions plus, les graines arrachées pourrissaient dans les flaques, et le maître nous renvoya.

La route était une rivière molle. Nous allions pieds nus, sur les cailloux et dans cette eau douteuse. Nous luttions contre le vent, contre les ronces et les branches qui couraient sur nous. Des grandes filles riaient à l’aise sur les épaules des garçons, mais nous étions trop petites pour que personne nous aidât. Annette sautait à cloche-pied à cause d’une large écorchure, et nous étions toutes chargées de balluchons à nos bras.

Nos parents furent de retour au bout de deux semaines. Toinou nous racontait les deux vachons de son oncle Baptiste, un qui s’appelait le Roussel et l’autre la Pute, puisqu’il l’entendait dire. Nous lui demandions :

— Et le moulin, Toinou ? Et la petite fenêtre dans l’armoire de la souillarde par où on s’échappe, dans les grosses piles de torchons, est-ce qu’on l’a bouchée ?

Mais il ne savait pas.

Pierre Gaucher, naturellement, avait vu venir Gaspard, prêt à rouler son monde, mais il n’était pas pour se laisser faire, oh ! là là. Il disait à ma mère :

— Qu’est-ce qu’il t’a fait marcher, celui-là, qu’est-ce qu’il t’a fait marcher !

Et nous nous apercevions que tous ces champs, là-bas, ce n’était pas seulement de la belle terre qu’on effrite entre ses doigts, qu’on modèle, qu’on gaspille, et les arbres des arbres où l’on grimpe, des branches qu’on casse, des feuilles qu’on arrache, mais tout cela du bel argent que l’on échange, contre du pain, un lit, tout ce qui nous manquait. Et nous étions si riches ?

Pierre Gaucher commença à parler de vendre et de racheter ; cela nous fit un effet désagréable. Mais notre mère paraissait de son avis, et il fallait se rendre à l’évidence : il pouvait tout ce qu’il voulait. Les champs de Lestrade, pourtant, les arbres de Lestrade. Le champ des noyers dans le val, dont on ne voit du coteau que les hautes cimes, et qui font une ombre si fraîche que l’herbe est plus verte et qu’il y a, au plus chaud midi, comme des graines de rosée dans chaque fleur. Le bien des nôtres. Marie, Julie, la mamète. Nous égrenions leurs noms…

— Mon vieux, il n’y a que le commerce, disait Pierre Gaucher avec une certitude étonnante. Nous irons à Villefranche-du-Rouergue, c’est la plus charmante petite ville. Nous y vivrons heureux avec beaucoup d’argent.

Un marchand d’immeubles lui avait mis dans les bras un commerce de vins fins et de liqueurs, de gibiers rares et de fruits de luxe.

— Mais, disait ma mère, ai-je jamais décortiqué un ananas ?

— Il y a les filles…

On quitta Béziers royalement, les billets bleus comme une pluie sur cette racaille qui, après avoir invoqué cent fois les lois et la prison, refusait aujourd’hui de réclamer son dû.

— Mais non, mais… Oh ! Monsieur, rien qui presse.

Ah ! l’argent ! Peuh, l’argent… Quand on en a…

Départ en grand tralala, toutes les commères aux portes.

— On voyait que c’était du monde bien.

(Sauf la vaisselle par la fenêtre.)

— Au début qu’ils sont arrivés, ils habitaient sur les Allées, dites !

— Y a eu des ennuis avec les familles, mais il faut bien que tout s’arrange. Au revoir Monsieur-dames.

À Villefranche, nous commençâmes par nous croire riches et nous menions grand train. Sous notre appartement, il y avait la boutique blanche de ma mère. Toute la famille dormait jusqu’à 9 heures, le magasin restait fermé. Il fallait que la laitière, en passant, nous éveille.

— Marie, lou latch !

Nous nous nourrissions de pastilles au coquelicot et nous avions mal au ventre. Tout était – aisément – plus somptueux qu’à Béziers. Nos habitudes à l’école aussi.

Dans notre « succursale » de la Grand’Place, Elizabeth vendait les huîtres, en tablier blanc. Contre sa cage de verre, à la terrasse du Grand Café, Pierre Gaucher invite au souper les chanteuses de l’Alcazar.

— La bonne ira prendre (cela s’adressait à Lise) cette commande-là.

Faisans truffés, pâtés d’ortolans et d’alouettes, et ce caviar extraordinaire qui n’est pas très très bon, et qui coûte si cher. Puis des pêches et des fraises, quel luxe à Toussaint, quel plaisir d’offrir !

Au bout de peu de temps il fallait que ma mère dise :

— Dis donc, nous sommes en déficit, pas mal.

Nous déménagions d’un étage pour économiser deux louis.

 

Une nuit, notre mère nous tira du sommeil par des clameurs aiguës. Elle était debout sur son lit, tellement effrayante, tellement peu elle-même que nous nous enfuîmes toutes trois en hurlant tout le long de l’escalier. Les voisins accourus qui la trouvèrent ainsi dressée la recouchèrent à grand’peine, car elle était toute droite et raidie, et ne pouvait ni se rallonger, ni s’asseoir. Et nous, nous n’osions plus reparaître.

Notre mère fut malade. Nous tenions la boutique et faisions le ménage, des clientes à notre mère, à courir, courir, et répondre à tout. Nous voyions arriver des factures étonnantes, et comme il n’y avait pas d’argent dans les tiroirs, nous ne savions que dire. Cela nous faisait un gros remords sur la poitrine.

— As-tu répondu au commissionnaire de ce matin ?

Nous regardions Pierre Gaucher avec une surprise inexprimable, de le voir manger et dormir, et paraître ignorer tous les tourments : les dettes qui recommençaient et notre mère malade.

Nous la veillions toute la nuit. Nous dansions, nous chantions, nous faisions du théâtre :

 

« Déjanire, je meurs ! »

 

… Et patatras, toutes jambes en l’air, on tombe dans la malle. Petit-Antoine se vautre par terre, crie : recommence ! Mais notre mère qui avait un peu ri parce que le mal semblait dormir, ou dont le mal semblait dormir parce qu’elle riait, – de toutes façons, pour nous, quelle victoire ! – déjà lassée du jeu avait balancé la tête et s’était plaint.

Alors nous lui faisions lecture. Nous lui redisions les histoires du pays qu’elle-même nous avait enseignées, et elles nous enchantaient pour notre propre compte. À l’abord de son sommeil, notre voix s’adoucissait comme un ronron.

Nous restions debout, tournions et retournions. Nos paupières étaient pleines de sable.

Un pan de vitre manquait à la fenêtre de notre chambre, depuis qu’un courant d’air avait claqué trop fort les battants. Pour échapper au sommeil, c’est par ce trou, n’osant ouvrir de peur des bruits qui éveillent et risquant cent fois de nous tailler le col, que, l’une après l’autre, nous respirions la rue, tendues vers le bleu de la nuit.

Le pas, à deux temps, d’un cheval, se devinait, venant de loin. Il augmentait de minute en minute, il se gonflait, enflait, il se faisait tout proche. Un fiacre, clôturé comme un cercueil, passait, retentissant sur les pavés rebondis. Il disparaissait au bout de la rue dans l’ombre d’un portail ; le bruit s’éteignait sèchement sur un petit recul des roues grinçantes. C’est Paquita qui rentrait chez elle. Notre beau-père arrivait après, et se couchait dans notre chambre.

Que la nuit coulait lente ! Nous imaginions des dispositifs d’allumettes et de ficelles pour nous tenir les yeux ouverts, mais le sommeil, plus fort que nous, nous effondrait au pied du lit.

Je vois l’église où notre mère nous envoyait, dans le petit matin luisant de givre, prier pour sa santé meilleure.

Sans déjeuner, mal débarbouillées d’un coin de mouchoir mouillé dans l’eau froide, mal habillées de vêtements froissés, nous partions pour la messe.

Un peu d’air, un peu d’air frais, cela fait du bien, loin de toutes les odeurs d’eucalyptus, de camphre et d’iode des chambres renfermées.

Nous suivions la messe d’un œil, d’une seule oreille, le bord du grand chapeau fané rabattu jusqu’à l’accoudoir du prie-Dieu. Il s’agissait bien de dormir. Prions, puisqu’il est nécessaire. S’il pouvait en résulter quelque bien, hélas ! hélas ! « Notre père, mon bon Jésus… »

Accordez-nous que notre mère guérisse et nous laisse dormir ? Et rire à l’aise et respirer contentes sans cette peur, toujours, ce remords de ne pas tout faire, tout ce qu’on doit, de ne pas éprouver un suffisant chagrin.

— C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute, c’est pourquoi je prie la Bienheureuse Marie toujours vierge…

 

Nous partions en courses, nous y perdions la matinée, et nous étions grondées parce que tardaient nos soins.

Notre mère ne recevait les visites d’aucun médecin, mais accueillait toutes les suggestions de ses voisines : les tisanes d’herbes, le verre pilé, les cordons de saints, les pilules d’un curé qui habitait en dehors de la ville. Nous courions les routes, clopinantes et lentes, jusqu’au four à chaux, jusqu’au champ des herbes…

Il faisait beau, assez souvent. Le chemin tournoyait autour de la montagne, riant et bordé d’arbres, penché vers l’eau sans profondeur.

Il suffisait d’un coin de verdure, de haricots sur leurs quilles dans un jardin, pour se sentir consolée, calmée. Il suffisait d’un tout petit peu de soleil sur un tout petit bout de prairie pour aussitôt respirer mieux, et nous nous regardions l’une l’autre en riant.

Le froid vif, le ciel métallique cinglaient notre appétit et hâtaient notre pas. Nous regardions au-dessus de nous les montagnes, et les grandes coupures du roc – on dirait du nougat !

Nous arrivions chez le prêtre miraculeux. Son église, un cimetière et sa maison, s’appuyant l’un à l’autre.

Le bon curé nous recevait dans une pièce nue où il n’y avait qu’une table recouverte d’une nappe cirée, et quatre chaises de paille. Par la porte ouverte de la cuisine venait une odeur chaude de lait bouilli, et le prêtre nous en servit quelquefois, avec du gros pain souple. Il nous regardait fourrer la boîte des pilules dans une de ces poches de nos cotillons, qu’on attache avec des cordons, et qui sont souvent si gonflées qu’elles font à la hanche une infirmité épouvantable, sous les robes. On y trouve des noyaux, des morceaux de vaisselle et de verre en couleurs, et de mouchoir jamais. Nous nous mouchons dans notre ourlet, et les jupes, empesées de morve, s’écartent autour des genoux.

Nous rencontrâmes notre directrice d’école avec sa fille Berthe, et la gouvernante de Berthe qui les suivait. Elles paraissaient si étonnées de notre présence sur ce chemin désert, leurs regards allaient de nos nez rougis à nos mains sans gants, nos chaussures boueuses. Nous tournâmes la tête. Cela nous valut un mauvais point, le lendemain, pour « ne pas saluer Mme la Directrice quand je la croise dans la rue ».

 

Mme Peyre me disait :

— Vous ne vous tenez pas bien. Les élèves de mon école…

Et encore :

— Quand vous serez institutrice… Du moment que vous travaillez, du moment que vous voulez être. Voyons, votre rang, Adrienne !

Oh ! j’aurais bien voulu ! Nous grandissions, et nous étions toutes assez pédantes à l’école. Je me trouvais dans une fausse situation de prétentions d’une part, et d’humilité. Par exemple, aller en promenade le jeudi, distinguée, aussi bien tenue qu’on peut – et glisser en cachette dans son panier des morceaux de bois pour le feu. Vous comprenez cela ?

 

Quand notre mère se releva, qu’elle alla aux tiroirs dont elle avait gardé les clefs sous son traversin pendant toute sa maladie, les serrures étaient forcées, et il n’y avait plus, de nouveau, un sou nulle part.

 

Alors la vie redevenait la même, toujours la même, dans des murs étroits. Et comment s’échapper, où trouver, l’une près de l’autre, en larmes, une consolation ?

Elizabeth recherchait les compagnes et leurs bavardages ; Annette ne s’inquiétait pas de problèmes ni de grammaire, et il nous fallait envisager le temps où nous trois, si unies, nous irions divisées par nos occupations et les habitudes qu’on y prend.

Annette et moi gardions encore l’instinct peureux des premiers jours à Béziers. Les êtres, leurs mensonges, il fallait fuir cela.

Un jour nous découvrîmes le grenier.

 

Cela suivit de peu notre installation au troisième étage. Nous allions chercher l’eau seau par seau, dans une petite cour. Nous descendions souvent. Nous avions les lavages à faire – la nuit, si on veut sa chemise le lendemain, on n’en a pas trente-six, cela ne regarde personne. Nous avions besoin d’eau, c’était bien notre droit ?

Ce ne l’était certainement pas, et le propriétaire sortait sur sa porte au passage, crachait des sottises en s’étranglant.

— Racaille ! Vermine ! Voleuses ! Salop…

Nous le fuyions dans un galop ahuri qui heurtait aux marches de pierre le seau tumultueux.

— Ce potin, ce chahut, ces garces, entendez-les !

Aplaties contre notre mur, nous écoutions se refermer les portes. Nous restions longtemps silencieuses, à guetter. Quand rien ne bougeait plus, nous repartions à pas de loups, les yeux brouillés de larmes, le seau contre nous, cherchant à voler un peu d’eau en cachette.

Nous remontions si vite, nous étions si triomphantes, et nous avions encore une si grande peur qu’il surgisse, ce diable d’homme, et balance notre butin par la cage de l’escalier, – nous trébuchions en nous hâtant, c’est lourd un seau plein d’eau, nous laissions quelques flaques.

Un jour le propriétaire est monté m’accuser chez nous de faire pipi sur son palier vénérable.

— Aco es bostre Adrienne !

 

… C’était un jour qu’il avait cru sentir notre passage, alourdi du seau d’eau. Il nous avait poursuivies. Pour lui échapper, nous avions grimpé devant nous, jusqu’aux toits. Nous avions découvert le grenier.

Un grand grenier, immense, ignoré, plat, tranquille. D’abord nous étions demeurées peureuses devant une trop belle chose. Nous y étions retournées, nous avions trouvé des journaux. Nous avions regardé les journaux.

Nous nous étions levées, nous nous étions enhardies, nous avions marché, cherché. Nous avions trouvé des plumes de paon ébarbées, un lit de plumes, un mannequin d’osier…

Je faisais mes devoirs sur une malle antique, et quand Annette me rejoignait, nous cherchions à nous composer une vie avec ces vieilles choses.

Que personne ne sache où nous sommes, cela satisfait nos goûts les plus anciens de vagabondage et de secret dans l’herbe.

Nous nous sentions heurtées, blessées par les autres petites filles. Nous ne voulions pas dire ce qui nous faisait malheureuses, et puisque nous étions trois, c’était plus facile de garder une peine. Mais nous ne pouvions pas nous mêler aux rires et à l’insouciance de nos compagnes plus favorisées, et non plus partager les colères et les méchancetés bruyantes des autres, nous étions trop distantes et peureuses. Nous aimions nous cacher.

— Nous serons peut-être grondées, disions-nous, pour nous être enfuies, pour avoir joué dans les rues. Qui sait de quoi on va nous accuser ?

C’était même amusant. Mais quelle heure tranquille devant nous !

 

Après vingt visites, chacune comme un prodigieux événement, une croisade, nous ouvrîmes une lucarne. Hissées sur la malle velue, le cou haussé, quel beau spectacle que le spectacle de la ville qui s’offrait à nous, du haut des toits ! Les nuages à portée de la main, et on jouerait à la balle avec un berger qui garderait son troupeau sur la montagne en face, s’il y avait un berger, sur la montagne en face, gardant son troupeau. On surveillerait la vie dans cette cour : une femme y étend du linge, elle est « vers l’envers » de sa maison, elle ne se doute pas que quelqu’un la regarde, elle est tranquille, ce qui fait qu’elle n’est déjà plus celle que ses amis connaissent, que son mari connaît, elle est toute seule, comme on est seul devant sa glace, avec soi, quand on se parle à soi, quand on se fait des grimaces. Elle touche sa jupe. Si elle relevait ses robes ? Non.

Nous sommes deux lutins, le lutin Annette et le lutin Adrienne, nous veillons sur la ville, nous saurons des mystères, nous serons puissantes comme des génies, – de notre grenier.

Dans le square de la gare, qui est si loin qu’on ne croirait jamais le voir, qu’on voit pourtant, fantastiquement rapproché et fantastiquement lointain dans la vallée des tuiles rousses, un enfant déguisé en marin s’amuse avec du gravier gris. Sa nourrice a un bonnet à tuyaux. Le garde s’assied auprès de la nourrice et l’enfant va vers le bassin. Si je voulais, j’enverrais une lettre à la mère, pour lui dire que son enfant se noiera par la faute du garde assis auprès de la nourrice à tuyaux.

Si je voulais, j’appellerais cet homme qui passe, dans la rue profonde, profonde, étroite, étroite, fuyante, fuyante, et les gens sont aplatis en bas comme des confitures. J’appellerais, et ne croirait-on pas entendre des voix célestes ?

 

— Héo !!!

Nous rentrons la tête, apeurées de ce grand cri lancé dans le ciel et de ses conséquences. Espérions-nous crier si fort ? Le cri s’est tu, l’air n’est plus ébranlé, sans doute notre voix, maintenant, a atteint la terre. Quel effet y fait-elle ?

… Personne n’a bronché. Est-ce qu’on n’entendrait pas ?

— Héo… ô… ô…

Oh ! Oh ! rencognons-nous. Quelqu’un a levé la tête. Penchons-nous pour être bien sûres : non. C’est qu’au balcon du premier on arrose des pots de fleurs.

Le lendemain, jour de marché, nous vidions sur la ville en rumeur toute la plume du lit de plume.

____________

 

Quelle surprise, quel affolement, quelle colère et quelles plaintes ! Cette neige incongrue grandissant démesurément, s’enflant d’un volume inimaginable, montait, s’étendait, dépassait tout, emplissait tout. Si bien qu’il n’y eut plus de limites, pas de départ, pas de repère, et personne n’y comprit rien.

Un agent visita la maison et les maisons voisines. Le propriétaire du lit de plume accusait à part soi son imprévoyance et le vent, tremblait de peur et jurait de sa bonne foi.

La foudre nous épargna en passant au-dessus de nous.

 

Déçues des greniers, nous occupâmes les sous-sols, qui sont humides et sombres. Il faut des chandelles, et on a encore peur. Mais c’était pour mon travail, maintenant c’était surtout mon travail qui comptait.

Oh ! quand même les heures de rire…

Par les arrière-boutiques, nous avions imaginé d’emboucher un entonnoir à un tuyau et, par la cassure d’une vitre, nous glissions le tuyau jusqu’au trottoir, à ras de terre, dans la rue. Nous poussions notre cri chacune à tour de rôle.

— Hou, istou !

Le passant, surpris, baissait la tête vers ce cri invisible. Voilà pour notre joie.

Mystifier, mentir, duper, faire croire. C’était nos jeux et notre plaisir. Nous ne pouvions pas avoir foi en grand’chose, alors nous nous moquions. Puis, que voulez-vous, je trouve cela risible, les sentiments officiels, la tendresse, l’émoi, la pitié étiquetés.

Ou peut-être est-ce d’être trois ? Quand on est trois filles, on apprend vite à se passer des autres.

On ne vit qu’ensemble. On se ressemble comme des reflets. Et, l’une devant l’autre, on rougirait de soi, au moment de se laisser aller à un enthousiasme ou un goût quelconque, un peu grandiloquent. Les autres rient, voilà un sentiment qui passera au bleu.

Elizabeth avait choisi, de nous ou du monde. Elle s’écartait un peu de nous. Elle sortait avec Paul Alaric, un ami de notre beau-père, et nous étions stupéfaites de la voir si femme, orgueilleuse.

 

Autour de nous, en bas, à droite, en face, habitaient des « cantaïres ». À l’entresol, un vieux monsieur passait ses fins d’après-midi chez une aimable veuve ; si je trainais devant la porte, jouant avec des cailloux, il riait en passant et me caressait les cheveux. Son amie guettait en cachette, on voyait trembler un rideau. C’était une femme effroyablement jalouse, et il fallait bien qu’elle le fût pour prendre ombrage de la gamine que j’étais. Une fois, l’homme m’envoya chercher pour leur goûter des friandises fraîches. Il me donna pour ma peine un sou qui brillait, que sa compagne put prendre pour un louis. Moi je partis, dansant sur le trottoir ; j’allais acheter pour un sou de ces bonbons qui ont le dessin des fraises. Quand je revins, la femme avait dit à ma mère que j’étais une débauchée et une vicieuse, que je jouais avec les vieux messieurs pour un louis. Ma mère me battit d’une telle manière qu’à un moment elle dut bien croire qu’elle m’avait tuée. Elle m’injuriait et me disait des choses inconcevables. Jusqu’à ce jour, j’avais pu vivre dans ces voisinages sans penser à rien, et brusquement tout m’était dévoilé tournant autour d’un peu d’argent et de gestes laids.

 

Mon amie s’appelle Maria Cros. Elle est mariée et elle trompe son mari, comme toutes, cela lui permet de se payer de jolies robes. Tout est propre et bien en ordre chez elle, et elle me reçoit chaque fois avec une assiette de bons légumes ou un morceau de viande. Elle pique ses robes entières, de grands volants de soie, des franges, des dentelles. Sa machine ronfle, taque, taque, taque, fait un bruit lié comme un moulin. Elle entreprend un chapeau à 5 heures, et l’a, chargé de plumes et de fleurs, pour sortir.

Elle va s’asseoir à l’Alcazar et exhiber ses belles choses rutilantes, chaudes encore du fer, où reste peut-être quelque fil de bâti.

Je suivais sa toilette. Elle se baignait dans une grande bassine dans la cuisine, et quand elle ressortait elle était fraîche, animée, avec une agréable odeur de peau et le parfum d’herbe du savon. Elle retroussait ses grands cheveux, était coiffée en rien de temps, d’un triple rouleau sur le front, et la nuque plate. J’avais beau suivre les gestes de ses doigts et marquer la place des épingles, c’était chaque fois un prodige. Elle allongeait ses yeux de gros traits de charbon, elle rosissait ses pommettes, elle s’emplissait de farine et elle avait ainsi un éclat factice et charmant, comme ses fausses perles et tout son ornement de bazar.

 

… Elle m’emmena avec elle. Elle m’avait fait une robe de soie rose éblouissante. Elle coiffa mes cheveux, et me mit de fines chaussures, malheureusement plus larges que mon pied, et il me fallait crisper les orteils pour les retenir. Je vécus ce soir-là dans une féerie.

Tout le monde était aimable et respectueux, on appelait ma compagne : « Madame Cros » avec une grande considération, et elle avait un air digne qui faisait qu’on l’admirait sans sourire, contrairement à l’attitude de tous vers toutes un peu partout dans la salle.

Mme Cros était blonde et claire. Elle aurait attiré les regards sans même l’aide de sa camelote de chiffons et de verrerie. Mais elle n’était pas riche, et le rang fait plus que le plus ravissant teint du monde, dans la galanterie comme ailleurs. Dans une avant-scène, il y avait Paquita.

C’était la femme la plus en vue de tout Villefranche à cette époque. Mon père était près d’elle. Et comme il avait probablement payé assez cher ce droit-là, il s’agitait, il remuait des fleurs et des écharpes, il se penchait ostensiblement.

Le spectacle commença, un spectacle de café-concert à cette époque, avec des acrobates, des tourlourous qui chantaient des refrains que la salle reprenait en chœur, une petite diseuse mièvre et malade, en gants noirs selon Yvette Guilbert, et les envols de jupes des quadrilles.

À la fin de l’acte, le rideau se balança un peu en retombant, et Pierre Gaucher tourna alors sa belle tête vers la salle. Il se pencha sur moi, s’immobilisa un moment, je crus qu’il allait me reconnaître.

Des couples allaient et venaient autour des tables, les hommes noirs et lustrés, appointant, d’un geste qui était un tic, leur moustache vernie, les femmes importantes et minaudières, haut coiffées, emplumées retenant leur jupe.

Dans l’avant-scène, c’était un défilé d’hommes élégants, noirs et cravatés haut, à qui Paquita tendait sa main gantée. Mon beau-père était rayonnant. Il restait debout devant la portière de velours incarnat. Je reconnus Paul Alaric, qui venait si souvent à la maison, et Elizabeth l’appelait « Monsieur l’Ingénieur » en se moquant de lui.

Tout cela faisait un remue-ménage éblouissant et « chic », mais on ne se défiait pas suffisamment de moi, comptant que j’étais petite, on parlait, on disait : « Quel raseur ! » en passant, et on retournait vers l’homme son sourire. Oh ! je n’étais pas bien vieille, seulement je regardais. Je savais comment Mme Cros avait fait sa robe, dans la petite cuisine étroite et sans lumière, et quels ajouts se dissimulaient sous les beaux volants. Je savais comment on camoufle des yeux cernés, des traits abattus. Je savais que ma mère attendait au logis, frileuse, soucieuse, et que Pierre Gaucher, si beau, et que tant enviaient, n’avait pas, tous comptes bien faits, vingt francs dans sa poche. Aussi, tout ce qui m’avait d’abord éblouie m’apparut fourbe et faux, et surtout misérable.

 

Je dormis mal. Je m’éveillai lasse. J’étais bien persuadée que Pierre Gaucher ne m’avait pas reconnue, et en effet, il ne disait rien, mais il me regardait avec une espèce de grande attention bizarre. Ce fut longtemps plus tard, un an, je m’en souviens, qu’il fit allusion à cette soirée, il me dit :

— Eh bien, tu n’es plus sortie avec Mme Cros ? c’est dommage. En robe rose, c’était très bien en robe rose, tu aurais pu…

Il riait d’un ricanement pénible. Il avait l’air gêné et il me tourna le dos brusquement.

 

Elizabeth était placée chez des paysans auprès de Villefranche. Ils la faisaient lever à 3 heures pour préparer la soupe des garçons et puis faire le ménage et soigner les bêtes, bêcher un bout de jardin et coudre, et garder l’enfant dernier-né quand la maîtresse était aux commissions. Elle fut très malheureuse dans cette place. Parce qu’elle était une gamine, on la maltraitait et elle ne mangeait rien. Et comme elle était vive, brunette et jolie, hardie aussi puisqu’il faut bien se défendre, les autres employés faisaient des grossièretés devant elle. Un l’enferma dans une écurie, la poursuivit, et c’est un vieux berger qui la tira de là, en chassant le garçon à coups de trique. Il la consola bien, contre son gilet de velours à côtes, puis lui donna vingt sous pour s’acheter une guimpe des dimanches.

Le patron était ivrogne et fainéant. Il restait au lit tout le matin, et quand sa femme était partie, il disait à Lise qu’elle pouvait bien venir garder le petit enfant dans la chambre. Lise abandonnait les oignons qu’elle faisait cuire sous la cendre. Elle l’aimait beaucoup, ce petit ; elle jouait avec lui et, tant qu’on le lui laissait dans les bras, elle était un peu tranquille, mais ce n’était pas longtemps.

Un matin, le patron se leva tout en chemise, bouscula Elizabeth contre une armoire, mais la patronne arriva à ce moment-là.

Elizabeth pleurait, disant qu’elle ne voulait plus retourner dans cette maison, et Pierre Gaucher l’y reconduisait de force chaque dimanche, parce qu’elle était nourrie, logée, et lui touchait sa paie. Jamais il n’aurait eu autant si elle avait travaillé dans un atelier de la ville.

Elle revint pourtant à Villefranche pour l’hiver. Elle trouvait facilement à coudre, chez des repasseuses.

 

Quand nous pensions à l’amour, nous voyions Elizabeth chez ces maîtres ; quand nous pensions au Bon Dieu, nous voyions de vilaines figures fausses de prêtres que nous connaissions, et la méchanceté des dames patronnesses ; et quand nous pensions au mariage, nous avions l’exemple de notre mère. Quant au luxe et aux femmes jolies, je racontais toute la comédie de ce soir où j’avais suivi Maria Cros, et nous en aurions pleuré de dégoût si nous ne nous étions pas retenues.

 

Dans tout cela, le sort d’Elizabeth était un peu fixé, mais le mien ? Il allait bien falloir que j’arrive à me suffire, ou bien quoi ! Nous étions toute cette famille à manger le peu d’argent qu’Elizabeth gagnait si tristement. Je trouvais le moyen d’aller encore en classe, et Pierre Gaucher me le reprochait sans cesse. Et sans que ce soit pour les motifs qu’il invoquait, je pense qu’il avait raison.

Quand nous étions ensemble, moi avec Annette, comme nous n’avions rien d’autre au monde qui nous appartînt, nous rappelions Lestrade en rêve.

Valérie Côme avait treize ans quand nous étions petites et que nous suivions son sillage. Elle avait une robe des dimanches, et quand elle allait à la messe, elle marchait devant le rang de sa famille assemblée. Maintenant elle était une jeune fille et elle était restée à Lestrade. Elle allait aux champs ou trayait les brebis, le soir elle ourlait des torchons derrière sa fenêtre. Julie avait eu la même vie. Cela existe peut-être encore qu’on s’assemble, aux veillées, et que des maisons voisines les garçons viennent, aux maisons où il y a des filles à marier ? La mamète les recevait avec ce petit vin que l’oncle Paul envoyait de Lodève. Le papète étonnait cette jeunesse avec sa science des choses, son assurance vénérable, jamais moquée, jamais démentie. Il y avait eu de beaux soirs à Lestrade, au temps de Pauline et Gaspard, les aînés. Les garçons et les filles s’amusaient et dansaient ensemble, mais si le papète les voyait incertains, cherchant un jeu nouveau, il prenait sur la cheminée son manuscrit qui était un gros cahier où il avait écrit – car lui savait écrire, et joliment, et plus d’un jeune… – des proèses et des devinettes. Il y en avait beaucoup, nous ne les avons pas toutes sues. Mais par exemple il leur disait :

— Toi, Jeannou, écris ça par terre : « Mérode à la barobe de l’écrivino », et puis barre les o.

Et ça les faisait rire.

 

Eh bien voilà, tout ça… Et plus jamais, jamais pour nous ? Chère petite maison rousse comme une galette rousse au milieu des prés. Les moutons entraient en sonnaillant ; les poules, jaunes, piquaient un ver, du bout du bec, d’un mouvement cassé qui ébranlait toutes leurs plumes. Le coq, dressé, détaillait l’arrivant, et lui lançait des sottises au visage. Les bœufs étaient placides et roux, les chèvres étaient folles, le cochon remâchait une vieille colère. Tout était là, c’était tout l’univers. On savait la place à chaque arbre de chaque fruit qu’on mangeait à table. La vie n’était pas tout entière faite de combinaisons, on pouvait se donner sans peur des duperies. La mamète, faisant aller du doigt et à l’œil sa maisonnée d’hommes et de marmots, c’est elle qui nous avait donné son courage. Nous lui devions le peu de bien, le peu d’orgueil, les quelques jours heureux de nos petites années. Là-bas, tout se reposait sur elle de tous les tourments, sur le prestige qu’elle occupait dans le pays.

Aujourd’hui, il ne suffisait plus de dire avec aisance : « Nous sommes de Lestrade, la mamète vous rendra compte de ce que nous faisons », soit qu’on achète, ou qu’on décide, ou qu’on commande, et de porter son visage comme une garantie. Nous étions pauvres, étrangères et mal mises, et le soupçon nous poursuivait. Ah ! la vie, ah ! ma vie, on ne se disait pas qu’on pourrait ne plus vivre, mais quel mal cela fait, quel mal !

— Toinou…

Lui pleure. Il n’avait pas deux sous pour payer sa cotisation à l’école du jeudi, et aujourd’hui où il a suivi quand même le troupeau de ses petits camarades invités au goûter chez une dame anglaise, quand on s’est aperçu de sa présence, au moment où il prenait une orange qu’on lui tendait, on lui a fait rendre l’orange, et on l’a chassé en l’appelant mécréant. Il a cinq ans.

 

À l’école, je prêche la révolte, Berthe Peyre, et Rachel Case, et Marie-Thérèse Mali-Franc arrivent après l’heure, oublient leurs devoirs pour les remettre la classe finie. Elles laissent passer leur tour de balayage, disant qu’elles sont chez le dentiste ou à leur leçon de piano, et c’est nous qui écorchons nos mains à casser le bois et préparer le feu, chaque matin.

Je montais sur les tables, je disais que j’incendierais la maison.

Naturellement, Berthe Peyre n’aimait pas reconnaître dans les rues celles de nous qui, les jeudis, vendent les ensaladettes. Les garçons ne se gênaient pas pour nous trouver plus jolies qu’elle, et l’un d’eux disait assez haut qu’il aimerait mieux dormir auprès d’un éléphant qu’auprès de cette grosse dondon-là. Nous y gagnions assez souvent un zéro de conduite.

Mme Peyre m’appelait auprès d’elle, me raisonnait avec une indulgence que j’aurais pu ne pas attendre. Elle m’enseignait la soumission, l’acceptation des choses de ce monde, qui doivent être considérées comme parfaites, parfaitement établies pour les meilleures fins possibles.

Mais je baissais les yeux et je voyais ma chaussure trouée sur mon bas, mon ongle teint au cirage.

Tout était camouflé, fagoté, faux, personne ne s’en doute et on arrive à une façade possible. Au fond, le pauvre, la justice de Dieu, l’équilibre des choses et le riche secrètement torturé dans son cœur – je n’arrivais pas à y croire. Nous aussi nous avons un cœur, mais l’estomac hurle si fort auprès de lui qu’on n’entend plus sa voix. Quand on a l’assurance du pain quotidien…

Mme Peyre disait avec tristesse :

— Que n’êtes-vous Berthe !

Évidemment, si j’étais Berthe. Je ne pense, pour l’instant, qu’à être Berthe, près d’une mère intelligente et bonne, un père pour tous mes caprices. Berthe en robe d’homespun, Berthe à ses leçons de piano, – ses gros doigts sur le clavier, mes mains sont plus fines. Berthe au milieu de ses amies, jouant au croquet, et les maillets sur les boules font un bruit sec dans les grands jardins. On entend le sable qui craque, on entend ces rires qui donnent plus de prix à l’après-midi chaude. Mais c’est de l’autre côté du mur. Je serais mieux à ma place que Berthe…

Je regarde mon visage dans la glace, en me haussant, par-dessus l’épaule de la directrice. Je suis blonde comme le soleil, j’ai deux yeux bleus, grands comme toute ma figure. Je suis un peu pâle, c’est vrai, et les paupières bistres. Je suis très maigre, mon menton pointu au-dessus de ma cravate nouée à la Lavallière, et derrière mes oreilles on enfonce deux doigts. Pourtant je suis jolie.

Je suis jolie, je ne suis pas Berthe, je suis moi-même, personne n’y changera rien. J’avais eu envie de dire à Mme Peyre : « Eh bien, adoptez-moi ! » Mais les gens parlent, et c’est tout ce qu’ils savent faire. Je vais sortir, j’irai chez les marchands, qui ne me feront pas de crédit. Je ferai cuire un mauvais dîner (nous mangeons depuis cinq jours des beignets sans huile et sans œufs, des espèces de grillades de farine), et nous dînerons, sur le coin de la table sans nappe. Quand nous habitions le premier étage et que nous prenions nos repas sur la terrasse, les soirs d’été, nous avions une nappe, et la petite voisine Agathe qui nous épiait, hissée sur sa lucarne, nous disait :

— Vous en avez de beaux rideaux ! Pourquoi mettez-vous vos beaux rideaux sous les assiettes ?

Plus de nappe et plus de rideaux. Pierre Gaucher a mis en lambeaux et vendu au chiffonnier pour quelques sous tout le trousseau de toile de lin de ma mère. À partir du troisième palier, on ignore le linge.

Notre mère crie ou pleure, mais n’a jamais le geste qui nous sortirait du désordre ou de la peine. Elle s’en prend toujours à nous : « Eh bien faites, vous qui êtes si adroites ! » Elle se repose de tout sur nous, trop occupée de son mari et de ses fredaines.

— Ah ! cet homme ! Où est cet homme ?

Ou bien :

— Moi avec quatre enfants, quatre enfants que j’ai eus !

Cela mérite la paix éternelle, le droit d’incriminer toute la terre en restant assis.

Un jour Elizabeth a dit :

— Ma mère, nous n’avons pas demandé à naître.

Et ma mère voulut mourir de suffocation.

Si nous avions su partir ! Nous le disions :

— Partons, maman, partons, retournons à Lestrade, toutes les quatre, avec Toinou, nous louerons une petite maison, nous aurons quelques bêtes, nous deviendrons riches avec huit bras.

Elle criait peureusement :

— Taisez-vous, vous êtes folles !

Mais quand Annette eut fait sa première communion et qu’elle entra en apprentissage, quand elle fut assez habile pour gagner dix sous chaque jour, si Elizabeth disait :

— Eh bien, partons, nous trois ?

nous savions que nous ne pourrions jamais le faire, – à cause du petit frère, on n’abandonnait pas le petit frère ! – à cause aussi d’un tas de lois bizarres qui ne s’exprimaient pas. La maison, on reste à la maison, quoi qu’il advienne, on reste groupés, rapprochés, malheureux, on se donne un peu chaud à se serrer l’un contre l’autre.

Quand notre mère se révoltait sous les mignoteries endormeuses de notre beau-père, alors il s’écartait d’elle, prenait Antoine sur ses genoux et lui enseignait les aventures assez déshonnêtes de Grappinard et Pitanchard, – un joli couple de fripouilles ! Sous leur ordre, les bœufs montent sur les toits, et par les cheminées font déborder de bouses les marmites. Nous ne savions pas tout, car le beau récit se continuait au lit où Pierre Gaucher rejoignait son fils, abandonnant la chambre conjugale. Nous entendions leurs rires, celui d’Antoine emplissant sa gorge d’un roucoulement comme une crise ou une quinte. Le père, heureux, corsait l’histoire, s’enchantait par avance de ce qu’il allait dire et du rire qu’il allait provoquer.

Dans son lit, ma mère tournait et retournait sa rancune, et, le matin, quand elle les voyait dormir, les jolis bras d’enfant d’Antoine noués au cou de son père, elle était folle. Cet homme, ce malfaisant, est-ce qu’il lui prendrait tout ?

Je l’ai vue brandir un fagot de sarments de vigne. Elle criait :

— Fainéant, le soleil est partout. Tu sortiras de par les peilles !

Nous assistions à ce spectacle. Nous détournions la tête, mais subissions les cris. Antoine pleurait. Antoine disait :

— Oui, et puis les petits de l’école me disent : « Mince que j’y aille, à ta maison, ça gueule tout le temps. »

La boutique était hypothéquée, cent fois grevée, morcelée, et nous n’avions plus rien à vendre. L’huissier venait, avec un air digne et fatal ; Pierre Gaucher signait toutes ses paperasses. Pour ce qu’il lui en coûtait ! Malgré cela les voisins l’entendaient encore dire, au moment des scènes :

— Tas de pignoufs, je suis le maître ici ! Je vous fous tous à la porte.

On allait nous y mettre, à la porte, certainement, un de ces jours, malheureusement lui y serait avec nous.

Il s’en moquait. Il avait de nombreuses relations, Paquita était belle, et il continuait de s’habiller, de sortir, insolite et prestigieux en frac dans ces deux pièces étroites.

Il amenait chez nous certains de ses amis, et nous cachions notre misère sous les tables. C’était, pour la plupart, de gros marchands, des camarades de bamboche, des complices. Paul Alaric nous prêtait de l’argent, et restait avec nous si même Pierre Gaucher n’était pas là. Il cherchait toujours le moyen de nous tirer de peine, et il m’encourageait quand il me voyait penchée sur mes livres de classe.

— Va, petite. C’est peut-être une façon d’en sortir !

— Ah ! lui disais-je, c’est bien long.

 

Venaient aussi de vieux parents du village de mon beau-père. Ils arrivaient, et ma mère demandait à son mari :

— Eh bien, qu’est-ce qu’on fait à manger ?

— Oh ! répondaient les invités, de ça que vous faites à la ville, bire déssus, bire déjoust, aco es cuétch – les bifteaks.

 

Je me souviens d’un couple qui avait été appelé à Villefranche pour un procès, mais c’était peut-être des cousins de notre mère ? La femme avait été accusée d’avoir tué la chèvre de sa voisine, et elle disait non, toujours. Ils couchaient dans notre chambre, dans notre lit, nous sur un matelas. Réveillées vers 4 heures du matin, quand la nuit est grise sur les vitres, et que la brise, par les fenêtres ouvertes, fraîchit, nous entendîmes l’homme qui chuchotait sous les draps, comme une plainte ou une crainte :

— Bourréou ! Bourréou ! As tuat la cabre ! – Bourreau, bourreau, tu as tué la chèvre.

Et elle, qu’il empêchait de dormir et qui en avait par-dessus la tête, d’un grand mouvement qui ébranlait tous les ressorts du sommier tournait le dos et répondait :

— Eh bé are m’en fouté. Si mé mètent in prisou, ay pourtat lou capel biel – Eh bien maintenant je m’en moque. Si on me met en prison, j’ai apporté le vieux chapeau.

III

Annette cousait à la maison. L’été était lourd, était long, la chaleur entrait par toutes les fenêtres et il n’y avait pas de brise, aucune fraîcheur possible, et le temps pesait. Annette cousait depuis le matin.

Vers 2 heures, après déjeuner, elle s’endormit. Ce ne devait pas être la bonne chère, mais c’était le soleil, c’était la fatigue de sa journée trop matinale, c’était l’heure. Elle s’endormit sur la table, le front sur la bobine, elle demeura là.

Quand je rentrai, un peu plus tard, elle pleurait.

— Oh ! dit-elle, quand je m’endors, et que c’est cette chaleur et que c’est cette heure, oh ! il me semble que j’entends toutes les mouches de Lestrade, comme elles bourdonnent et se collent aux pots à lait, et l’odeur du lait, et cette espèce de grand calme du ciel et de la journée, quelquefois une chaîne qui grince, un chien qui aboie, et puis les coqs… On tombe dans le sommeil, et de l’autre côté de ce qui sépare le sommeil de la vie, ce sont ces chants de coqs qui vous accueillent. On tombe, on a la sensation de tomber, cela fait : plouf ! comme un plongeon dans l’eau du moulin, et puis tous ces coqs et ces mouches, et ce silence et le bruit de ce silence…

 

Aux vacances nous apprîmes ensemble le mariage de Baptiste et la mort de tante Julie, accouchant d’une petite fille mort-née.

Voilà, elles se mariaient, les filles, là-bas, dans nos villages de montagne, cela faisait une grande fête autour de grandes tables, mille préparatifs et au bout des chansons à vingt couplets, et puis le soir l’épouse et l’époux s’enfuyaient dans les rires, on les poursuivait longtemps et c’était encore de la joie. Mais, le lendemain, la mariée blanche de la veille, avec sa figure maussade et son tablier de tous les jours, reprenait sa besogne simple, qu’elle accomplissait sans ennui, et il ne fallait pas neuf mois pour qu’un petit enfant paraisse. Trop souvent, alors, mal soignée, – c’était une chose fréquente – la pauvre petite épousée du dernier printemps s’éteignait comme un autre sommeil. Cela faisait, quoi ? Un peu de jeunesse, un peu d’amour et c’est tout.

Pauline, Julie, Marie dans d’autres circonstances… La mamète n’en croyait pas sa vie. Elle nous réclamait, croyant se rassurer de la certitude de notre présence, et comme on pensa qu’il y aurait peut-être quelque chose à en retirer, on nous envoya, moi avec Annette.

 

Ce retour glorieux, qu’on avait tant voulu… Les amis qu’on a quittés vous retrouvent, grandes filles prodigieuses ; la vie a passé sur vous, on est « ceux qui reviennent », on a une importance colossale. Tous vous questionnent : « Eh bien, la vie, la ville ? – Ah ! la ville, ah ! la vie ! » Parce qu’on a oublié toutes ses misères.

— Ainsi donc les filles de Sylvie sont devenues des demoiselles de ville ?

 

Nous partîmes au grand matin, avec une corbeille à huîtres emplie de nos hardes en bagage. Nous nous étions cousu des corsages en dentelle et nous avions orné nos chapeaux. Nous ne voulions pas trop rire, mais notre rire plus fort que nous éclatait sur toute notre figure.

Il faisait clair, d’or pâle sur la campagne sèche. Le train allait, dans la montée essoufflante, s’élançait et se cognait le nez comme un chien. Il dépassait la station et, pour se remettre en marche, il fallait les efforts et les encouragements de toute le personnel cheminot. On grimpait, on rampait. On s’arrêtait au beau milieu – et on redégringolait la pente. Les mécaniciens s’asseyaient dans l’herbe et buvaient un coup. D’autres fois c’était qu’ils connaissaient la garde-barrière et lui apportaient des nouvelles de son gendre. Tout le train sympathisait.

— Vous venez faire un petit tour ?

— Est-ce qu’on ne repart pas ?

— Oh ! n’avons pour un briou.

Ou bien, quand on roulait, un homme, de sa maison perchée, faisait des signes. On ralentissait pour lui.

— Prends-moi cette lettre, Antonin, demandait-il au chef de train. Tu la mettras à son adresse, et fais pas le piot !

Le beau voyage, ressuscitant les diligences !

Un pont. La rivière coule d’argent, et le train sonne en saccadant sur les grandes arches de fer.

Un tunnel. Quand l’issue se dessine, en clarté blafarde aux parois de pierre, on s’aperçoit qu’on serait bien mort, « d’un peu plus ! »

À l’abord d’une gare, l’aiguillage, au passage, ressaute à chaque roue, salue comme un Polichinelle.

C’est dimanche. Les cloches sonnent. Les gens se pressent comme des fourmis.

Nous longeons la route un moment. Des garçons vont, en blouse, se tenant aux épaules, vont danser et boire au canton, comme les garçons de chez nous, et retrouver la fille de leur cœur. Quelle odeur du pays natal ! Bonheur ! Bonheur !

Personne ne nous attendait à la gare. Nous allâmes à pied, c’est loin, nous étions blanches de poussière, et l’angélus tintait midi comme nous arrivions devant la maison de l’oncle Gaspard.

On entendait à peine un cliquetis de fourchettes par les fenêtres ouvertes, un chat qui bondissait dans la pleine lumière et se rejetait dans l’ombre aussitôt. Devant la maison du maréchal il traînait bien encore comme une odeur de corne, mais la forge s’assoupissait, refroidissait, et c’était partout comme une grande sieste.

Nous longeâmes le mur avant d’entrer, émues. Que ç’ait été ici, que ç’ait été le présent et que ç’ait été nous… La porte et la poignée usée, l’écurie noire et ce dessin au mur, nos habitudes dans ces champs. Il en naissait comme un malaise.

— Surgir, là, quand personne ne nous attend… Tout le monde se passe bien de nous, tout de même. Quand nous étions les trois petites filles de Lestrade nous croyions à notre importance, et que nous manquerions. Ils vont tous s’étonner, questionner, il faudra leur répondre. En somme, qu’est-ce que nous venons faire ici ? Mais peut-être est-ce la première minute…

 

L’oncle, la tante et nos cousins mangeaient en rond, de l’autre côté d’une vitre voilée d’étamine à carreaux, raidie de crasse et noircie de mouches. La fenêtre était haute, ils ne pouvaient nous voir.

Nous respirions avec délices les grosses odeurs de l’agneau et du chou farci.

— J’ai faim.

— Qu’ils vont être contents !

— Mon oncle ! Ma tante !

— C’est nous !

Nous avions contourné la maison, nous entrions par la grande porte. Léa s’était levée, Hélène rangeait les plats.

— Ho ! Tè ! Putos !

— Juste finissen dé dîna. Vous venez mal, reste pas que cet os de fède. Aurions voulu vous inviter…

Nous étions toutes gauches au seuil, balançant la corbeille à huîtres.

— Ça ne fait rien, nous irons à Lestrade.

— Vous apportez quelque chose ?

— Non, rien.

— Alors, hé bé, ça va, là-bas ? Alors adieu.

Nous repartîmes en nous pressant, n’osant plus regarder personne.

Le chemin nous parut long, les cailloux perçaient nos semelles. Des bouses de vache séchées faisaient des flaques régulières au soleil. Parfois un chant montait, aigrelet dans le grand ciel immobile, une de ces complaintes tristes de pastourelles où la voix s’attarde sur la note finale.

 

Pourquoi pleurer la Rosalie,

Pourquoi soupi-i-rer…

 

Quand nous aperçûmes enfin « la demeure », la maison rousse haute sur le coteau, son toit un peu bossué d’abord, et puis le mur qui sort de terre, un grand poids pesait sur notre gorge, une douceur ou un sentiment navrant du temps passé. On ne revient jamais bien d’où on est parti. Quelle maladresse et quelle peine de retrouver avec un cœur déçu ou une expérience un peu triste le lieu où l’on était rieuse et fraîche et ne pensant à rien !

La mamète, maigrie, voûtée, pleura en nous voyant.

— Les petites ! Mes petites !

Elle était assise et nous nous étions mises à genoux contre elle. Elle était bien changée, bien vieille, elle nous serrait dans ses bras, embrassait nos cheveux, et nous appuyions notre joue sur sa jupe. Nous pleurions aussi, c’est une chose si émouvante de trouver un cœur vraiment plein de vous, le seul au monde, maintenant que la tante Beth n’était plus. Nous restions là, toutes les trois groupées, quand Baptiste entra, rejetant d’un coup de poing brusque le battant de la porte jusqu’au mur. La poignée fit une écorchure dans le plâtre.

— Eh bien, est-ce que Victor est venu, cria-t-il. Puis nous voyant : Ah ! elles sont là ? Je croyais que vous déjeuneriez au village.

— Bonjour, Baptiste !

Nous nous étions levées et nous courions à lui. Il se laissa embrasser sans bonne humeur. Derrière lui, sa jeune femme tendait son nez pointu, se haussant sur ses pieds. Elle était ébouriffée et la sieste avait laissé quelques brins d’herbe à ses cheveux. Elle était toute menue et noire.

— Oui, dit la mamète avec un air de dégoût, ce n’est pas une femme, qui n’arrive pas même à la cheminée.

Baptiste et Louise étaient entrés dans la chambre belle ; nous entendîmes qu’ils s’enfermaient à double tour.

 

Alors la mamète nous prépara un repas comme elle savait faire, avec de bonnes choses confites, cuites, sucrées, salées, des gâteries sorties des pots. Nous achevions de manger, racontant des histoires et ravies de voir la bonne grand’mère rire de son grand rire édenté, quand une petite personne brune entra, se glissant comme une souris.

— Bonjour. Je viens jouer avec mes cousines.

C’était la fille de notre oncle Louis. Elle était proprette, en tablier plissé, les bas bien tirés et les cuisses rouges dans l’écartement des jarretelles en cordon blanc ; mais elle avait, sous ses cheveux, l’envers des oreilles sale.

— Bonjour, Rosette.

Elle nous emmena vers le jardin. De ce côté, le toit descendait jusqu’à la terre. Nous nous allongeâmes sur les tuiles, droites et parallèles, les yeux fermés au grand soleil.

Rosette nous expliqua tout de suite :

— J’ai dit que je venais pour vous, mais ce n’est pas vrai. C’est pour Baptiste et pour sa femme, qu’on trouve à cabalou dans tous les coins. Moi je les surveille, ça m’amuse bien. En ce moment, ils sont dans la grande chambre, par le grenier on pourrait les voir.

Elle appela :

— Céleste !

Et le berger sortit de terre.

Il avait notre âge. Depuis notre départ il s’était fait un homme, lourd et maladroit comme ils sont ici, avec des mains trop longues au bout de trop grands bras. Il courut en se balançant, et il cachait quelque chose dans sa poche. Rosette le bouscula, le battit, elle le piquait avec des épingles dans les joues.

— Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il a ? Dis-le moi ou je te crève l’œil.

Elle l’aurait fait. Le berger riait. Il montra sur sa large paume un petit moulin, un chien, un clocher qu’il avait taillés dans du bois. Le clocher était le plus joli. Rosette le voulut, mais il lui défendit de le prendre. Il lui laissa choisir le chien et il me donna le moulin. Le clocher était pour Annette ; il était amoureux d’elle à cause de ses cheveux bouclés. Il dit qu’il travaillait à le faire depuis un si long temps, en gardant ses bêtes aux champs et pensant qu’elle reviendrait. Annette le tenait par le cou, l’embrassait.

— Qu’ils sont bêtes, dit Rosette.

Et elle m’entraîna.

Elle voulut goûter. Elle voulut souper et coucher à Lestrade. La mamète la disait insupportable, et c’est vrai qu’elle était capricieuse et menait grand bruit. Toute la nuit elle s’inquiéta de Baptiste et Louise. Elle était à plat ventre sur le plancher. Elle riait, elle criait qu’elle entendait des choses ; et quand elle remontait au lit, toute froide et moite, elle n’avait pas de répit qu’elle ne nous eût bousculées, dérangées, tirées du sommeil. Elle voulait être à droite, à cause des dessins du rideau, et à gauche à cause de la chandelle ; elle voulait ne pas nous sentir, et que nous soyons là ; elle voulait se mettre en haut, se mettre en bas, elle revenait à Céleste.

— Allons lui tirer les pieds ! Allons lui jeter de l’eau sur la figure ! Vous ne venez pas ? Moi j’y vais.

Céleste, sorti de son sommeil et de ses draps mouillés, tout penaud de ses jambes nues, tenait à deux mains sa chemise et prenait le parti de rire. Mais Rosette gambadait autour de lui comme un démon, et soulevait les deux pans d’une main et de l’autre.

 

Voyez ci !

Voyez ça !

 

Un bruit au-dessous de nous, comme un ronflement mécontent, précipita Rosette au lit. Mais elle ne consentit pas à dormir. Debout, à genoux ou couchée, elle faisait ou disait des sottises, dansait et nous montrait son ventre.

Au matin, sa mère vint la chercher, et, on crut qu’elle ne reviendrait pas ; mais elle était là chaque après-midi.

 

Elle avait trouvé le miel dans l’armoire. La porte grinçait, et Céleste faisait le guet et chantait pour qu’on ne l’entendît pas s’ouvrir. Nous nous servions l’une après l’autre, et quand le tour de Céleste était venu :

— Allons, c’est assez, disait Rosette. Partons. D’ailleurs j’entends du bruit.

Annette aurait bien chanté pour son ami, mais sa voix n’était pas assez forte et ne couvrait pas le bruit des charnières. Finalement Céleste nous vendit.

 

À table, au logis, aux champs, Baptiste et sa femme s’alanguissaient l’un contre l’autre, se suçaient les oreilles, se crachaient dans la bouche, se pinçaient simultanément, se prodiguaient toutes les marques de la tendresse.

Rosette était sans cesse derrière eux, entrée dans leur chambre en cachette, sur la pointe des pieds, surgie d’un meuble ou d’un rideau, comme une guenon, comme un diable, l’œil aux lucarnes et aux trous des serrures, en l’air, en bas, impossible à fuir.

— Vous verrez ses chemises, vous verrez ses draps…

La chambre était toujours la même, avec plus de désordre, et le poisson rouge à sa place glorieuse. Les vêtements que Louise avait oubliés sur les chaises étaient d’une autre forme et d’une autre couleur que ceux d’autrefois, et cette présence bruyante chassait les ombres claires, Marie, Julie, le long des murs…

Nous n’avions trouvé qu’une longue ombrelle, pointue en baïonnette, volantée d’un volant brodé. Rosette, de l’armoire au lit, s’était promenée sous son ombre.

 

« Bonjour Madame de Barcelone ! »

 

Puis l’ombrelle avait été une barque, un panier, un lit et une soupière. Pour finir, s’était assise dedans. Comment s’y prit-elle ? Il fallut bien que le manche cassât. On plaça la cassure sous un pied du lit pour faire croire à un accident.

— Ah ! c’est assez, dit Baptiste à la mamète, cette diablesse sera ici tant qu’y seront les autres. Or, je prétends être le maître, et je mets tout le monde dehors, vous entendez ?

La mamète pria, dit qu’il y avait assez de chasser Rosette, Baptiste ne démordit pas. Nous n’étions pas sans reproche. L’audace de notre cousine avait jailli sur nous, nous donnant une hardiesse de quoi on aurait pu ne pas nous croire capables. Il nous fallait partir.

La mamète nous envoyait vers la famille de notre père. Nous ne connaissions pas ces oncles et ces tantes. On nous avait laissé la bride sur le cou et donné deux mois de vacances ; tout valait mieux que de retrouver les vieilles habitudes de misère, nous serions parties n’importe où.

— Certes, disait la mamète, tous ces Verdier, on les dit bons. Mais ils sont plus riches que nous, un prêtre, un médecin, un notaire, et l’aîné qui est un peu comme châtelain. Votre mère ne les aimait pas, mais votre mère eut tort. Vous êtes de jolies filles, plus belles que les autres, des vraies filles de ville et des filles de chez nous. Votre tante Pauline avait votre fierté et eux l’aimaient bien. Comment croire qu’on ne vous aime ? Allez, soyez adroites, vous les conquerrez tous.

 

Comme nous connaissions mal le chemin, il avait été convenu que Céleste nous accompagnerait.

… Il était si content ! Il dansait sur la charrette de paille. C’était son pays vers quoi il allait, il l’avait quitté quand il avait huit ans, il y retournerait avec Anne-Frisée, et c’était là, tout proche, à portée de la main. Son bel enthousiasme en habits de fête, pantalon à damiers et longue blouse raide, et un chapeau tout rond avec de grands rubans pendants.

— Mon pays, vous verrez ! Je vous mènerai par les petits chemins qui raccourcissent. Je vous montrerai l’arbre et le ruisseau, tout cela de chez moi où mon souvenir reste…

S’il ne le disait pas, c’était cela qui était dans son cœur. Il se suspendait aux brancards, faisait mille acrobaties folles. La charrette bascula, il fut pris, écrasé sous le poids des balles de paille.

Il aurait pu mourir, triste sort – heureux sort ! mourir dans son attente heureuse. Oh ! Céleste, comme je le plains !

Je ne sais pas ce qu’il est devenu, une suite de journées grises entre l’auberge et la maison, et le travail morose. Rien ne lui appartenait que cette jeune joie, quand il avait quinze ans, et elle lui a manqué.

 

Nous partîmes donc seules, et par la longue route, tenant aux anses la corbeille à huîtres et marchant lentement ; la mamète nous accompagna un moment, puis resta en haut du coteau à nous suivre longtemps des yeux.

Nous nous retournions, et nous voyions sa large figure grimaçante dans le soleil. Plissée, pleine de rides, les yeux sans couleur, sa chère figure dans notre mémoire. Puis sa silhouette, haute et voûtée, découpée sur le ciel. Puis le point de sa robe brune, puis on s’enfonce, puis on s’éloigne, un raidillou, un creux, un tournant… On sent encore derrière soi ces deux yeux plus forts que la distance.

— Mamète ! Mamète ! Mamète !

Nous avions fait tout le chemin à reculons.

— Mamète !

On court, on laisse la malle sur la route, on court, on court, on se tord les pieds.

— Mamète !

Quand nous la vîmes à la même place, les bras ballants, les yeux sur nous, ce fut comme si cela arrangeait les choses, et que notre départ ne soit plus un départ.

Elle ne fut pas surprise. Nous étions à ses pieds, nous n’avions pas envie d’être tristes, nous riions comme d’un bon tour.

— Mamète, nous sommes encore là.

— Oui, mais il va falloir partir.

Elle s’assit au revers du chemin, appuyée, plutôt, contre la terre et l’arbre, nous parla de notre mère quand elle était petite.

— C’était aux noisettes, vous voyez, aux noisettes. Elle avait un bonnet de taffetas à rubans. Nous la croyions aux champs, mais elle était partie par ce chemin, oui, pour aller aux bois cueillir les noisettes. Elle resta dehors tout le jour. Ceux de Luzeins la rencontrèrent. Elle retrouva son chemin comme une petite bête qui flaire. Elle était bien petite. Elle s’était coupé les cheveux parce qu’elle trouvait plus joli que ses frisettes soient au niveau de ses oreilles et sur ses yeux. Elle faisait du bas, elle tricotait des bas grands comme pour une allumette.

Elle levait vers le ciel sa figure expressive et durcie.

— C’était une pauvre petite fille, elle n’a jamais su être bien heureuse…

Elle se retourna vers nous.

— Allons, il vous faudra partir, si vous voulez être rendues avant la nuit.

Avant nous elle s’en allait, elle, tournée vers la maison, la tête penchée, doucement.

 

Nous marchâmes toute la journée. Nous ne nous disions pas grand’chose ou bien nous disions nos choses à nous, qui n’étaient pas des féeries, mais des petites inventions simples. Nous prétendions connaître le langage des bêtes en l’air et des bêtes par terre, leur langage et leurs soucis, et nous nous expliquions l’une à l’autre où elles allaient si vite et pourquoi elles se pressaient tant.

Quand le bruit d’une carriole lointaine ébranlait l’air et rompait le mystère de notre bavardage avec les bêtes, qui doit être un secret au creux des feuilles, que personne ne sache ! il nous semblait que nous étions prises de peur, nous nous donnions peur par plaisir ; nous abandonnions la malle à huîtres au milieu de la route pour nous réfugier dans les fossés d’herbe. Nous tremblions beaucoup, nous nous disions assaillies et dévalisées. Mais la voiture passait, ralentissait devant cet encombrement bizarre et reprenait son trot. Nous fûmes heureuses que personne ne chargea l’étrange bagage, qu’aurions-nous osé dire ?

 

À force, à force de pas, nous voilà rendues pour la fin du jour. La maison de notre oncle Régis était d’une belle apparence, percée de vingt fenêtres, avec d’immenses dépendances autour. On s’affairait, puisque c’était les moissons, et, dans la cour, cinq, dix charrettes alignées, croulantes de gerbes si hautes et si blondes, et les chevaux suants et las, qu’on dételait et qui traînaient leur harnais sur les pierres, se dirigeant vers l’abreuvoir. Dans une salle du rez-de-chaussée les moissonneurs, alignés comme pour un repas de noce, sauf qu’ils étaient tout débraillés, couverts de terre, entrechoquaient des verres, mangeaient comme des loups, avec la cuillère et la fourchette ensemble, comme s’ils avaient peur de ne pas se mettre assez vite assez de choses dans la bouche. Quand ils avaient fini, ils versaient ce qui restait de leur part de vin dans leur assiette exprès bien grasse, et ils trempaient du pain dedans.

La tante Irène dit, après tout le mal qu’elle eut à nous reconnaître :

— Demain, vous pourrez travailler avec eux. Il faudra vous lever à 3 heures.

Elle gardait, sa fille, notre cousine, dans ses genoux, et nous marquait une grande froideur.

L’oncle Régis s’assit à table, nous désignant nos places autour de lui. Il était beau, grand, noble et superbe. Il nous demanda des nouvelles de tout le monde que nous avions vu.

 

Le dimanche, les sœurs de notre père, Marion, Anne, Emma, Denise, surgirent ensemble d’une carriole de rires et de fleurs, pareilles et différentes. Elles nous éblouirent d’emblée, avec la splendeur de leur grande taille, leur carnation de blondes et la lumière de leurs yeux bleus. Tout le monde disait :

— Voyez comme Adrienne ressemble à Emma, c’est extraordinaire !

Emma était massive comme une tour, épaisse et droite, et cela m’effrayait bien de penser que je deviendrais si grande et si grosse. On parla aussi du temps où j’étais toute petite, on m’appela bouffie, joufflue et pomme d’api pour achever de m’inquiéter.

À l’après-dînée, Anne, Emma, Denise et Marion nous emmenèrent au bal chez l’aubergiste. Elles dansaient la quatrette, s’entre-croisant, se saluant et sautant sur un pied, sur l’autre.

— C’est votre père qui était souple et adroit, dit Emma qui était l’aînée. Il dansait seul, parfois, on lui donnait des cocardes et des prix. Toutes les filles en étaient folles. Et moi je n’étais pas peu fière d’un frère tel que lui ! Il était le plus beau garçon à dix lieues, et, votre mère, auprès de lui, il l’appelait le moustique.

Emma riait. Elle n’était pas jeune. Seulement, étant très belle, elle restait très belle très longtemps. Elle ne s’était pas mariée, peut-être pour dispenser mieux sa gaieté et sa belle humeur.

Ce qu’elle disait là soulevait comme un rideau sur des images dont nous n’avions jamais été curieuses. Ce père que nous n’avions pas connu, dont personne ne nous avait jamais parlé et qui n’existait pour ainsi dire pas pour nous, ce père avait vécu, de cette vie, à cette place même. Il dansait, il était jeune et blond, il y avait des femmes pour l’aimer, de claires jeunes filles semblables à nous, comme nous à ce bal. Ce n’était plus une légende ou un brouillard, un grand vieillard froid sur un lit, c’était tangible et simple, et touchant jusqu’à en pleurer. Notre père, la jeunesse de notre père, la réalité morte de notre père. C’était l’être le plus proche de nous, celui dont nous venions, et qui nous appartenait. Et tout le pays nous appartenait, toutes ces collines et ces pierres, comme elles avaient été à lui. Un regret nous prenait de lui, et de sa force secourable.

Le soir, Emma voulut nous emmener dans sa carriole. Chez l’oncle Hippolyte, le médecin, qui était veuf avec beaucoup d’enfants, elle était gouvernante, maîtresse de maison et tout.

On nous assit au fond, par terre. Anne et Marion dormaient un peu ; leurs jupes nous frôlaient à chaque mouvement. Emma conduisait le cheval, qui avait une belle queue blanche et gonflée que nous voyions, entre ces huit jambes, sous la lune. Les roues rebondissaient sur le chemin creusé d’ornières. Il y avait tant de chaos qu’on ne trouvait pas sa place, et il semblait, à chaque ressaut, que la voiture allait se briser, dans son bruit de planches fragiles. Pourtant la route était longue, nous étions rompues de sommeil ; et autre chose que la secousse des roues, comme un grand poids dans la tête, nous renvoyait à droite et à gauche, le menton sur la poitrine ou toutes rejetées en arrière. Le choc contre la capote de toile nous éveillait brusquement.

Cette promenade imprévue dans la nuit, et même le sommeil, même la brume du demi-songe – et le balancement de la carriole sur la route inconnue, tout nous emplissait de merveilles. La lune, les arbres brusques, et cette fraîcheur qui s’engouffrait. Denise nous jeta une couverture sur la tête. Nous nous blottissions mystérieusement.

On nous coucha dans de la toile fraîche, pesantes comme des fardeaux. Le lendemain, Emma nous emmena tout de suite faire visite à l’oncle Urbain, le notaire, qui nous regardait par-dessus ses lunettes, tordu comme un poulet en haut de son grand col. Emma marquait qu’elle le considérait comme un peu fol, ce qui fait que nous ne portâmes pas attention à son humeur morose.

L’oncle Hippolyte avait une dizaine d’enfants, garçons ou filles, que nous ne sûmes pas dénombrer ni appeler par leurs prénoms. Tout le jour Emma nous amusa avec des photographies dans des boîtes. Il y en avait à n’y pas croire, des coiffures, des tailles et des poitrines !… Tous les oncles et les tantes. Basile, le prêtre, qui n’était plus ici, mais qui avait une cure, maintenant, dans le Languedoc. Et Florine et sa mère, comme une dame de l’Armée du Salut. Sur la cheminée était la plus belle, entre des potiches piquantes de chardons séchés, un grand portrait où nous reconnaissions notre père à la première place, mais avec un visage tellement jeune et emprunté, content de soi auprès d’une mariée brune et belle, en robe de couleur, voile et fleur d’oranger. Et là ? On dirait la mamète. Toute pimpante, avec des ruchés de rubans en auréole sous son chapeau. Elle a un amas blanc sur les genoux. Emma explique :

— C’est Julie. C’est le mariage de votre tante Pauline.

Julie, est-ce possible ? Comment a-t-elle été si petite ? Comment, un jour, tout le monde fut-il si jeune et si joyeux ? Mais ces deux gamines enlaidies : « — Souriez, pas trop, » – c’est Marie, c’est notre mère ? Menues, frisées, le pantalon sur la chaussure ? Quelle mascarade !

Nous apprenions comme le temps passe, – à nous, il nous paraissait si lent, dans le piétinement de la pauvreté ! – nous en étions effrayées. À quoi bon tant débattre, alors, puisqu’il suffit – qu’il suffit du temps qu’une petite fille met à prendre conscience qu’elle existe, et que ce n’est pas un bonheur, pour que les autres soient engloutis, de vieilles poussières ?

Pourtant, quand nous partîmes, tout l’autrefois nous parlait gaiement. Nous n’étions plus des filles isolées, trois sur la terre. Quelque part, d’autres portaient notre nom, il y avait un sol où le souvenir des nôtres s’attachait par de profondes racines. Et la consolation venait en même temps que cette nouvelle tristesse.

Nous eûmes la surprise de voir Paul Alaric sur le quai de la gare. Il nous cherchait, dit-il, de la part de notre beau-père. Il nous fit voyager en deuxième classe que ce fut prodigieux : les coussins, les glaces, les trois lettres P.-L.-M. en gros crochet sur les dossiers, quel luxe ! on ne sent pas qu’on roule. Alaric s’amusait de notre émoi extraordinaire et nous ne pensions plus à regarder le paysage. Au moment d’arriver nous étions faites à ces habitudes somptueuses, les plis de nos jupes larges écartés autour de nous, et faisant des sourires aux employés du quai par les glaces des portières.

En nous reconduisant chez nous Alaric nous dit :

— Savez-vous que vos parents s’en vont ?

Il était là pour nous l’apprendre.

Pierre Gaucher serait administrateur de ne je sais quel service dans son usine de Grenoble. On emmenait Antoine. Nous resterions à Villefranche, toutes les trois, chacune travaillant. Je continuerais d’aller à l’école et je passerais mon brevet.

— Oh ! dîmes-nous, pauvre Antoine !

Sauf cela, nous aurions cru, en vérité, que cet homme nous voulait du bien.

Le déménagement s’effectua, cahin-caha, comme tous les autres. On jette par-dessus le mur les vieilleries, les anciennes peines. On reconstruit son espoir et on part content.

 

Et nous, maintenant, nous étions là, dans cette chambre joliette qu’Alaric nous avait trouvée, propre, avec deux fenêtres ouvertes sur le boulevard d’arbres. En dessous de nous, la rue avec son tintamarre de voitures, de grelots, du pas des chevaux, du gros murmure des voix mêlées, la rue d’un bout à l’autre offerte. Et au-dessus le beau ciel, la campagne lointaine et verte sur les replis du coteau avoisinant, toutes ces courbes molles où s’appuyait notre regard, ah ! que l’horizon était doux !

Le soir, appuyées coude à coude, nous regardions la ville et son désordre heureux des soirs. Ida Brunei part à son rendez-vous, et, ma foi, on aura beau dire, Henriette marche comme une oie. Quand le crieur public arrivait, les enfants faisaient cercle autour de lui et les passants ralentissaient leur marche.

— Avis !!! criait-il.

Sa voix montait, plus haut que son tambour. Il annonçait en patois qu’on avait perdu une montre ou une médaille, trouvé un corset, qu’on vendrait du sanglier « chez Honorine de la Baptistasse », et du lait à partir de 10 du mois prochain « aco del pastissié Salop ». On l’appelait ainsi, le pâtissier Salaud, à sa barbe ; ce n’était pas son nom, à l’origine cela avait simplement voulu dire, ne vous déplaise, « le pâtissier qui vend des saloperies », mais on l’avait tellement dit qu’on continuait, sans malice, et personne, pas même lui, n’y portait plus attention.

Vers 7 heures la rue se vidait. Les platanes tout nus jetaient leurs dernières feuilles, et le vent enroulait de grands tourbillons de poussière où dansait un prospectus de liseuse de lignes dans la main. Un canotier d’homme tournait par terre comme un cerceau. Une femme attardée tenait son chapeau et sa jupe, luttant contre la poussière et le vent, se retournait, longeant les murs, et son boa de plumes derrière elle s’envolait comme une natte de cheveux.

Quand il faisait beau encore, à 8 heures les lumières s’allumaient dans les cafés, du côté de la place. Tous les beaux messieurs de la ville passaient sous nos fenêtres, nous les reconnaissions. On entendait aussi, vers minuit, des piétinements et des calèches.

Et Elizabeth et Annette partaient pour leur travail, chaque matin. Et moi je partais pour l’école, bondissante sur le trottoir verni. Ah ! libres enfin de s’attarder sur le travail qu’on aime, de se nourrir d’un kilo de cerises ou d’une tranche de cantal sans pain, de dormir quand c’est l’heure et de trotter sitôt que le jour luit, de jouir de tout et de se donner à tout à sa guise.

Nous sortions de classe à midi, chaque jour. Nous marchions en rang, bien en ordre. Je portais des corsages blancs très fins qu’Elizabeth me préparait aux veillées, mes cheveux sur ma nuque étaient comme une grosse masse d’or tordu. J’avais un gros cartable sous mon bras, j’étais étroite et longue, je dépassais du front toutes mes compagnes et les hommes me regardaient.

 

Par-dessus les murs des cours mitoyennes, les jours de nettoyage à l’école, nous lançons nos balais dans le collège des garçons. Ces jouvenceaux reconnaissent ma force et l’adresse de mon balai tombant sur eux ; en retour ils entortillent des billets doux autour des manches : « À la plus blonde, à l’adroite lanceuse de javelot, à Cupidon armé de flèches en balais de bouleau. »

L’un d’eux, remarquable et pâle, acnéen et premier en tout, notre voisin, m’admire et m’aime vaguement, pour les livres superbes que je remporte aux distributions de prix. Je sens sur moi son approbation déférente, et le sourire de ses yeux pensifs, et je me souviens de lui, des soirs, avec douceur. Nous partons chacun de notre côté, aux mêmes heures, marchant sur les trottoirs opposés : jamais nous n’avons franchi la rue qui nous séparait l’un de l’autre.

 

Devant le Palais de Justice, en haut des marches de l’escalier, un garçon suit longtemps des yeux notre rang – soixante pieds battant l’asphalte. Il est souple et mou comme un chien, il sourit avec des dents claires, marque assez qu’il ne voit que moi.

Notre professeur d’espagnol, qui n’a pas trente ans, qui est brun comme le diable et qui rit pendant tout le cours, m’a retenue une fois pour me donner Aphrodite dans une édition sur papier glacé avec des petites lithographies en pleine page. Nous nous sommes beaucoup moquées de lui.

 

Mes compagnes parlent toutes d’amour. Annette et moi, depuis longtemps, nous avons pris l’habitude d’en rire, les cœurs, mon cœur, ton cœur, quelle plaisanterie ! Les mots tendres écorchent les lèvres et les oreilles, et on nous a appris au couvent la honte de nos corps. Je ne sais pas, non plus, ce qu’elles trouvent à ces promenades au long des rues, ces gros baisers dans l’encoignure des porches, et au grand jour cet échange rude de bourrades et de bonnes humeurs, et de plaisanteries vieilles comme la jeunesse du monde. Puis les garçons ont l’air tellement niais dans l’affaire qu’il faut une belle qualité d’inconscience pour ne pas s’en sentir choquée.

Seulement, Elizabeth y croit.

Depuis sa dixième année, elle s’habille en femme, se noue un chignon qu’elle oublie en chemin, suit dans leurs promenades, et copie, les grandes filles qui se moquent d’elle. On l’a demandée en mariage, alors qu’elle avait treize ans.

 

Elle était à la fontaine, c’était 5 heures dans le matin. L’eau coulait droite et froide, et son bruit gonflait la cruche à deux anses d’un seul murmure grossissant. Lise portait un peignoir vert hardi, et, surveillant l’eau montante, tenant son chignon d’une main, prenait des poses de naïade pour sa seule satisfaction. L’homme qui passa dit :

— Ohé, la belle fille !

Elle accepta l’hommage, le cou gonflé comme une petite pintade. Elle riait de l’œil, tout de suite convaincue de la vérité de l’aveu. Lui descendait de sa montagne, encore lourd de la boue des chemins. Sans doute on lui avait dit comme les filles de ville sont belles et faciles, et il trouvait là celle de son attente. Il la suivit à vingt pas derrière, monta chez nous.

— Monsieur, demanda Pierre Gaucher matinal et déjà en forme, Monsieur ?

L’autre n’attendait pas toute cette famille, Antoine grognassant devant la cuvette d’eau, Annette tirant ses bas, moi bouclant des épingles, et notre mère en bigoudis devant le feu.

Il bafouilla, avala sa salive.

— J’ai des terres, monsieur, et des bêtes à cornes. J’ai aussi quelqu’écus, je suis un honnête homme, je suis veuf et j’ai quatre éfants. Je… j’épouserais bien votre fille…

— Ah ? parfait. Laquelle, monsieur ?

— La… la… la brunette là, disait le pauvre homme confondu.

On l’assit, on lui offrit le café. Pierre Gaucher le promena toute la matinée par la ville. Ils virent le monument élevé à la mémoire des soldats de 1870, le clocher de la cathédrale, le pont du Génie et le nouvel Hôtel des Postes. Ils prirent l’apéritif au Grand Café de la Grand’Place et ils déjeunèrent ensemble. Vers le soir, notre beau-père lui emprunta « quelqu’écus » et le conduisit dans une maison discrète d’indiscrètes joies où il vendit son âme au diable.

 

Je sors avec Elizabeth quelques fois, et ses compagnes qui amènent chacune leur militaire ou leur sergent de ville. Le lendemain de Pâques, nous allons tous en chœur manger l’omelette sur le pré. On mange, on récite des monologues : « L’épinard au jus… Quand je dis un épinard, je m’explique… » Comme je suis seule, je ne m’amuse pas beaucoup.

Je suis seule, pardi, car tous ces garçons de mon quartier en bourgeron et en casquette me traitent de pimbêche au passage, et ceux qui auraient flatté mon orgueil, quand ils nous disent qu’ils nous aiment, je le sais qu’ils se moquent de nous.

Les pâquerettes piquaient la prairie. Les garçons et les filles, allongés côte à côte, se respiraient dans la bouche à cœur joie. La rivière chantait, les bouchons claquaient en sautant. On prenait une barque et on partait glisser sur l’eau, au fil de son rêve – jusqu’au retour dans la vie, très ordinaire.

Cela ne pouvait pas continuer ainsi, me disais-je, avec cette sensation de vie vide. (Je me le disais depuis si longtemps !) Être à la charge de mes sœurs qui peinaient. Et je n’existe pas encore, je ne suis rien par moi-même, pas de nom, pas de métier, aucune « réalisation ». Attendre. Certaines ont le temps, le temps passe. J’avais le cœur serré d’impatience, d’angoisse. Enfin, que cela vienne, que cela se décide, que j’aie une raison de dire : « voilà ma vie ». Tandis qu’incertaine, malade d’inquiétude, ne sachant pas comment le jeu tournerait pour moi et si j’allais gagner ou perdre… Ce que j’aurais voulu, j’aurais voulu être un peu fixée dans mon destin, dire « c’est moi » et savoir où je marchais. Mais pouvais-je aller plus vite que les heures ?

Des soirs comme ces soirs de fête, je me jetais dans mon travail, je passais la nuit sur un livre, avec une espèce de colère, faisant plus qu’on ne me demandait.

Et il fallait supporter, pourtant, les va-et-vient, le matin et le soir, les pas dans la même rue. Dans cette ambiance de maîtresses primaires et d’élèves énervées, le brevet qu’on prépare prend une importance de lever de soleil.

Il me fallut des autorisations, des dispenses ; finalement ce fut juin.

Je passai mon examen à Toulouse. Rien ne comptait, ni la robe que je portais, ni les moqueries de l’aubergiste chez qui je logeais et prenais mes repas. Huit jours perdus en incertitudes et en fatigues embrouillées. C’est seulement quand j’eus bien lu, en cursive grasse, mon nom sur l’affiche blanche du mur, que je m’aperçus que mon émotion et ma joie n’étaient que médiocres. On a trop longtemps réalisé en rêve chaque chose attendue » Je partis chez mon oncle prêtre. La belle ville, – ses larges rues et ses jardins, – m’apparut en la quittant.

Mon oncle était intransigeant et gras. Il méprisait l’enseignement que j’avais reçu et m’affirmait que je tournerais mal. Il ne s’était jamais soucié de nous pour un secours ou un conseil quelconques, et maintenant il faisait des reproches. Comme je me sentais, aujourd’hui, un peu sûre de moi, je lui aurais ri au nez.

Je fus surprise, le premier matin, de lui voir cette molle figure apitoyée, à sa messe et devant les dévots de sa paroisse. Et, chez lui, il pensait à dormir, à manger et à médire. Il y avait de pauvres femmes qui venaient à lui avec des visages tragiques, avec l’air de mettre en lui toute leur confiance, une confiance désespérée. Auprès de son vicaire Bijou, il se moquait d’elles.

Bijou me paraissait la plus vilaine figure qu’on puisse rencontrer dans une chapelle, fourbe et faux. Il parlait du même ton qu’il lisait son bréviaire, et quand il dépassait la mesure et que mon oncle fronçait les sourcils, il reprenait sa lecture et on aurait pu croire qu’il n’avait pas entendu ce qu’il disait.

Le troisième jour, Tonine, la servante, vint me dire :

— Eh ! vous ne voyez pas que Monsieur il en a par-dessus la tête de vous ?

Je pris congé du meilleur cœur, et je partis par le train suivant.

 

À Villefranche, on dansait aux carrefours des rues, dans une grosse poussière et l’épaisseur poisseuse de bières débordantes. Des lampions, comme des fruits rouges accrochés au feuillage vert des arbres, limitaient le tapage, imposaient leur lumière sur ces dix mètres carrés de pavé, et la nuit, au-dessus, clignotait, pâle et inaperçue.

Des girandoles de couleur traçaient de longs itinéraires. Des estrades en lauriers en pots recevaient de hauts personnages claironnants et bavards, que personne n’écoutait. Sur les murs, Combes, dans des affiches rutilantes, balayait tout un petit peuple de nonnes et de moines de l’autre côté des frontières, et nous, filles des écoles primaires, nous attendions M. Jaurès en bérets rouges et des fleurs rouges, et des compliments rouges et des hymnes à Victor Hugo.

Le peuple, bousculé dans le vent qui vente et ravi de cris et de coups, brandissait ses torchons, criait : « Vive la sociale ! » et enfonçait les portes des églises. On se laissait gagner par l’exaltation généreuse, puis une voix moqueuse, ou un rire éclatant, ramenait à la réalité d’une vantardise ou d’un ridicule. On repartait en farandole et c’était, en somme, un perpétuel 14 juillet.

Je n’étais plus complètement à la charge d’Elizabeth. Je faisais des ménages le matin, de la couture et des petits travaux de copie à la maison. Quand je serais une fonctionnaire, – cela me faisait plaisir à dire ! – je me promettais de tout lui rendre au centuple.

Mme Peyre me donnait quelques cours dans la journée, et je pouvais travailler avec cela.

Quand j’eus dix-sept ans et mon brevet supérieur entre les mains, je courus chez M. Richemond, notre inspecteur, de tout mon espoir, qui me donnait des ailes.

— Voilà, ça y est. Maintenant je peux travailler, vous m’aiderez, que je vais être heureuse !

— Certes, répondait M. Richemond en fouillant sa barbe de ses cinq doigts, certes…

Le village où on m’envoya était lointain dans la montagne, isolé au milieu des bois. L’institutrice titulaire, tuberculeuse, avait choisi non loin de Villefranche une maisonnette riante, pour y finir de vivre. J’allai d’abord la voir.

— En haut, me dit-elle, vous trouverez mon ancien logis. Il est vide de provisions et de bois, mais il y a mon lit, mon placard et ma table. Vous pourrez y habiter le temps de votre suppléance, c’est-à-dire jusqu’à ce que je m’en aille, ce qui ne saurait tarder.

Cette jeune femme m’effraya, avec sa douceur, son désespoir tranquilles. Je la regardais avec attention. J’aurais voulu savoir sa vie, j’aurais voulu savoir ce qu’elle quittait. Elle ne paraissait pas regretter rien, elle était paisible. Pourtant, moi, je partais joyeuse… Et maintenant je m’étonnais d’une espèce de mélancolie, à mesure que je marchais sur la route.

Je ne savais pas où j’allais. J’avais une lettre imprimée dans mon sac. Simplement. « Priée de vous rendre… » Je ne savais pas mon chemin.

La nuit venait, il faisait glacial, d’un froid qui était sur vous comme un vêtement de jersey bien collant.

La petite gare était sombre avec de pauvres lumières dansantes au vent, qui ne faisaient qu’un point jaune obscur, de temps en temps, sur la longueur du quai. Personne dans tout le train. Ce grand train noir, marchant pour moi seule, m’entraînant vers quoi ? J’étais sans argent et sans fichu, je tremblais un peu pour toutes ces raisons.

Les vitres étaient pleines de buée. Avant moi, un doigt avait tracé des cercles et des profils bizarres. La gare d’arrivée perça dans une petite clarté en halo.

Il restait encore une vingtaine de kilomètres. Je n’aurais pas dû partir, j’aurais dû m’arrêter avant la nuit, je ne croyais pas que ce fût si loin. Alors, sans rien trouver, sans savoir où, quoi faire ? Je marchais. J’entendais au-dessous de moi la rivière qui grondait. Je frissonnais, tant la nuit était épaisse et noire, de me tromper, de rouler en bas, et j’aurais voulu choisir moi-même de me noyer pour faire cesser cette peur. Quand je passais près des maisons, les chiens aboyaient à mes trousses, je ne savais où me réfugier d’eux. Une lueur rectangulaire et embrumée marquait lointainement une fenêtre éclairée. J’allais gratter à l’huis, mais une voix furieuse, au-dessus de moi, prévenait :

— Qui va là !

— Je vous en prie, dis-je, ouvrez…

Après long temps, je vis ces gens à l’abord peureux se mettre en frais pour m’accueillir, couler du bouillon, changer les draps d’un lit, charger la bassinoire, et, le matin, guetter le facteur pour qu’il m’accompagne. Ils ne voulurent pas accepter d’argent pour leur peine. Je l’offrais maigrement, il faut dire, car j’avais trente sous en poche pour tout bien.

Je trouvai une femme à l’entrée du village, qui m’enseigna l’école et me fit visiter le pauvre bâtiment. Mais dans cette mansarde où l’on grimpait par un escalier à claire-voie, abandonnée comme dans un cataclysme, tout entr’ouvert, interrompu, je ne voulais pas vivre. Je faisais le chemin matin et soir, dans la neige, pour descendre jusqu’au canton où l’auberge m’était accueillante.

Il restait quelques fagots sous la grange. Pour allumer un peu de feu je les tirai à moi, et amenai en même temps des centaines de rats crevés. Riant pays !

Je cherchai mes élèves.

— Les voilà qui jouent dans les Dois, me dit la femme. On monte sur le talus et on les appelle en claquant des mains.

Quelque gamin surgit, comme un lapin de l’herbe, et cria dans des directions opposées :

— Accourez, il y a classe aujourd’hui, la mestre est arrivée !

 

… Les enfants entraient un à un, les tabliers pendus aux épaules, épanouis comme des parapluies ouverts. Ils inclinaient au passage une tête rasée, et les filles, en se penchant, cassaient en deux leur natte dure. « Celle-qui-était-jolie » tranchait là comme une étoile tombée du ciel. « Celle-qui-était-jolie » avait des bas tirés, une robe à pois blanche et les boutons en place, et toutes, autour, s’inquiétaient de son col et de sa ceinture, l’aidaient, la frôlaient délicatement.

Le pas des galoches crottées martelait la dalle grise, cadencé, régulièrement énorme. Il cessa, d’un coup, sur un piétinement un peu honteux des retardataires. Les enfants étaient là, tout droits, tout debout, bras croisés, attendant.

Étaient là, pauvres petites têtes. Moi je les regardais avec respect, et une tendresse infinie. J’étais la mestre, j’étais venue pour eux qui m’attendaient, et mon âge, la nouveauté de ma fonction m’exagéraient ma tâche.

Je ne savais vraiment pas par quel bout commencer. Je les appelais par groupes et je leur faisais réciter l’alphabet et la table de multiplication. En même temps je pensais :

— Ces petits enfants qui grandiront, ces petits enfants qui deviendront des hommes…

J’aurais voulu leur dire de grandes choses définitives pour leur vie et pour leur bonheur. Puis je me moquais de moi.

— Qu’est-ce que tu feras quand tu seras grand ?

— Je deviendrai riche.

— Oh ! il ne faut pas croire, leur dis-je en colère, que les riches, que les riches… Parce qu’ils meurent aussi !

Voilà, je parlais. Je me mis à parler. Je ne m’entendais pas, Je pensais : « Comme c’est ridicule !

Qu’est-ce que cela veut dire ? Heureusement qu’aucun n’écoute, il n’y en a pas un qui écoute. Ils sont tout calfeutrés de fichus et de polissonneries sournoises, et celui-là qui pince sa sœur, et celui-là qui tire la langue. Quelles formidables petites bêtes ! »

Je ne sais pas ce que je continuais :

— Enfin, on travaille. C’est beau, c’est énorme, ça, de travailler. Et de vivre. Vous savez, tant qu’il y aura la neige blanche des chemins, ce ciel glacé plaqué aux vitres et la certitude du printemps futur…

C’est une clarté vague, au fond de la salle, qui m’arrêta. À peine l’attention de deux yeux fixés. Ce me fit rougir.

— Comment vous appelez-vous ? demandai-je.

L’enfant interpellée s’éveilla elle aussi, regarda autour d’elle pour s’assurer qu’elle était bien visée, et répondit d’une voix de cristal :

— Joselle Marcel.

Une si jolie voix ! J’étais très nerveuse, il me sembla que j’allais pleurer. La pauvrette craignait je ne sais quel courroux, hésitait et cherchait un secours.

— Pourquoi me regardiez-vous ?

— Je ne sais pas, répondait la fillette éperdue.

— Pourquoi réfléchissiez-vous à ce que je disais, il ne faut pas.

— Je ne sais pas, je n’ai rien fait, madame.

— À quoi pensiez-vous ? Qu’avez-vous compris ?

— Madame, je ne parlais pas, j’écoutais bien, disait Joselle Marcel, vous avez dit neige blanche…

 

J’avais vite remarqué « celle-qui-était-jolie » plus pédante qu’une autre, et convaincue de l’impunité du fait du rang quelconque que ses parents occupaient dans la commune. Sur une insolence excessive je la mis au piquet ; je l’y vis pâlir de surprise et de rage.

Joselle n’était pas sage non plus, sauf pendant un instant d’attention captive au fil d’un rayon de soleil. Joselle, oiselle prisonnière… Elle aussi fut envoyée au coin. J’aurais mieux aimé lui ouvrir la porte.

… Joselle au piquet derrière le tableau noir. Les autres enfants sortent. Je la vois, et elle ne sait pas que je la vois. Elle regarde dans l’écartement du chevalet bête défiler ces pieds grossis de boue, ces bas pendants et ces sabots énormes. Elle ne voit que ces enfants tronqués, et la voilà qui se met à rire, la petite punie le long du mur, qui rit seule dans son coin parce que quelque chose la fait rire, venu de son imagination saugrenue, la voilà avec son plaisir qui n’appartient qu’à elle.

 

Elle avait un petit camarade, c’était Séverin l’Innocent. Il faisait des bâtons, des o, il en faisait depuis sa sixième année, il avait douze ou treize ans.

— Oh ! disait-il, celui-là on dirait un canard. Veux-tu que je te fasse un chien ?

Il fermait l’encrier, quand je baissais la tête sur sa page pour faire le modèle, et s’enchantait de ce que ma plume cassait son bec sur le bouchon de fer.

— Séverin, petit imbécile !

Il me trouvait jolie, me le disait de toutes les manières possibles. Il me donnait sa confiance. Il m’apportait son encrier et sa boîte à plumes parce que Ri Benoît, le drôle ! lui panait – lui volait – tout.

— Tu me le garderas, madame ?

Lorsque je dus partir, il m’aborda en larmes, me fit promettre de revenir avec un plumier et des soldats peints dessus, et me reprit l’encrier avec sa boîte à plumes.

 

Le rang est disparate et ces enfants sont laids. Les plus hardis mènent la bande, deux idiots la clôturent, un garçon, une fille, deux par contagion. Ils doivent s’aimer d’amour, ils ne sont pas très propres. La fille a mon âge, le garçon guère moins ; ils sont grands comme des gendarmes, ils sont Adam et Ève dans leur stupidité primitive. Je les vois si grands, je suis gênée pour eux, je leur dis :

— Si cela vous ennuie de suivre le rang des petits, vous pouvez vous écarter. Voulez-vous ? Écartez-vous !

Cela les fait pleurer aux bras l’un de l’autre. Au diable !

 

Je déjeunai d’un peu de saucisson apporté, d’un morceau de pain gris, et je descendis chercher mon dessert sur la route. Fouillant les feuilles mortes et mouillées, je découvrais les noix à leur coquille blanche. Les châtaignes luisaient dans leur écrin où les piquants ne piquaient plus, devenus couleur de la terre. Je trouvai aussi quelque pomme, craquante et froide. Je fis cuire les châtaignes sur le couvercle du fourneau, j’écrasai les noix au bord de la fenêtre, et la pomme m’écorcha la gencive.

 

L’après-midi passa aussi, tout ce jour simple et lent de ma première classe, et puis les jours d’après. Les enfants s’endormaient dans une espèce de mollesse qui venait du temps gris, du givre sur les vitres, de la tranquillité protégée, le nez sur un bout de devoir sans attrait. Tout d’un coup une fille criait, détournée et protégeant ses cheveux avec ses mains :

— Dio, sios bestio ? à l’adresse du camarade. Puis, vers moi :

— Madame, il me tire la queue !

Le silence revenait, et on entendait de nouveau craquer le bois, ronfler les flammes dans le rond petit poêle noir.

Le soir j’étais contente. J’avais fait ma journée, j’avais fait ma présence. Je me suis demandé si ce n’était qu’un acte de présence. Il ne fallait pas.

« Il faudra leur dire, à ces petits, les instruire. Mieux qu’une autre, tu dois. »

Je partais en me pressant, pour devancer la nuit qui tombait vite, comme une chose lactée, à la limite des bois où rayonnait mon regard.

 

Gazelle était l’aubergiste, et justifiait son nom par une légèreté et une gentillesse inoubliables. En arrivant, je lui avais dit ma gêne.

— Eh bien, ma pauvre, m’avait-il répondu, c’est bien assez désagréable pour vous. Vous travaillerez et vous toucherez vos mandats. Mais, jusque-là, ne vous tracassez de rien.

 

Le feu flambait dans la cheminée large pour cuire un bœuf entier. Les hommes, autour des tables, jouaient et claquaient les cartes, abattant leur poing sur la toile cirée qui était jaune et luisante sous les verres, et la dureté de leur visage s’estompait dans le nuage chaud des pipes.

Des chasseurs apportaient des perdrix, des faisans qu’ils jetaient sur la table comme des petits paquets mous d’étoffes brunes ; d’autres apportaient des sarcelles. Les pêcheurs venaient avec de pleins paniers de truites. Plus tard, nous sommes allés pêcher l’écrevisse, à la nuit, avec des lanternes, à travers les grands prés pleins d’eau.

Mme Gazelle me trouvait maigre, et quand j’allais ramasser les œufs avec elle, – il y en avait au creux des arbres, dans le vieux tuyau d’un poêle, nous les rapportions dans nos tabliers, – elle me faisait boire le plus chaud, le dernier pondu, en perçant deux trous, avec une épingle à cheveux, à chaque bout de la coquille, avale ! J’avais eu faim, j’étais contente à présent.

Je dînai dans une petite salle voisine de la salle d’auberge avec le Receveur de l’Enregistrement, le Contrôleur des Contributions directes, le buraliste de Tabacs et l’Instituteur adjoint. J’étais seule fille au milieu d’eux, j’y étais à l’aise. J’achevais la soirée auprès de Mme Gazelle à tricoter des dentelles pour le berceau de son enfant futur.

Mes compagnons jouaient au jacquet, au bézigue et au nain jaune. Me voyant coudre et bâiller, ils m’invitaient auprès d’eux. J’aimais beaucoup le jeu : ils misaient pour moi, oubliaient de s’apercevoir que je perdais, et s’arrangeaient pour que j’emporte, chaque soir, six ou huit francs de gain. En échange je leur faisais des réussites, et je leur prédisais de glorieuses amours.

J’eus de cette manière une cinquantaine de francs que j’employai à acheter un manteau à plis, une robe qui me tentait, de nouvelles bottines en chevreau glacé, couleur de crème claire, à boutons, fines et pointues. Annette m’envoya peu après un chapeau soulevé de roses, et m’imaginez-vous si merveilleuse en beige et bleu, dans cette auberge perdue ?

 

Au retour des vacances de Noël, le receveur de l’enregistrement, – je vous dirai tout de suite qu’il s’appelait Pierre, qu’il était beau et charmant, – m’avait apporté une bourse d’argent tressé pour effacer sa gêne de mon porte-monnaie que j’attachais avec un cordon rouge. Ce fut un signal, une espèce d’exemple heureux, ce fut une habitude toute simple. Dès lors le contrôleur, le maire et les adjoints, venant faire leur cour, apportaient un bonbon, des gants, un col en dentelle. J’étais privée de trop de choses, j’acceptais tout ce qui venait.

 

Pierre Bauge, continuellement, se moquait. J’avais beau me tenir grave et la mine occupée, j’entendais ses réflexions et je pouffais comme une sotte.

Des institutrices qui passaient leur certificat d’aptitudes pédagogiques au chef-lieu tombèrent, un soir, à l’auberge comme un vol d’oiseaux noirs. Ces pauvres filles perdues au fond de leurs montagnes, laides par profession, sans poudre de riz déshonorante, ni coquetteries d’aucune sorte, habillées à la mode de leur mère qui s’habillait mal, seules avec une parente qui était leur bonne et qu’elles maltraitaient, enfin devenues un peu folles ; ces pauvres filles aux vies manquées, ahuries, bousculées dans leur désordre de bagages et l’imprévu de ce remuement, ces pauvres filles, mes modèles… L’une boitait, l’autre était bossue, la troisième un peu borgne. Elles parlaient comme un moulin moud, elles étaient inconcevables et désespérantes, est-ce qu’on peut vivre ainsi ? Ces campagnes, ces grisailles, ces femmes oubliées…

Elles voulurent danser, elles burent beaucoup, elles ne surent plus rien – sinon que c’était le chef-lieu de canton, l’auberge, l’Aventure ! Le buraliste avisa la plus laide, et vieille, et jura de dormir avec. Celle-là en était à son douzième échec devant son examen. Elle l’oublia, et la nuit se passa, dit-on, au delà de toutes les espérances ; la pauvre fille était vierge.

Au matin, bien avant le temps, je fus éveillée par l’une des corneilles (c’est le nom que Pierre Bauge leur donnait) qui s’inquiétait du courrier. Elle avait dormi habillée pour ne pas manquer l’heure. Tout était énorme et compliqué pour ce premier voyage de dix kilomètres : la braise pour le chauffe-pieds, les fichus, le pain et le fromage… La malheureuse se cognait aux portes, aurait voulu tirer tout le monde des lits afin qu’on s’occupât de son embarquement. Elle courait à ma fenêtre qui donnait sur la rue, point sûre que le courrier n’ait pas d’avance ni que les pendules marquent l’heure exactement. Je gelais dans mon lit, mais elle me faisait trop rire, sens dessus dessous et malade.

La compagne du buraliste fut en retard. Elle arriva, flagramment coupable, pesante et maniérée, insatisfaite et se palpant encore.

Elles furent un beau sujet pour nos conversations. Pierre Bauge disait : « Ne devenez pas ça ! » Le buraliste prenait tout à fait un air de héros et imposait sa sensualité dans nos rapports, jusque-là aimables mais sans poids.

L’instituteur adjoint avait épinglé à ma porte un sonnet que Pierre Bauge avait lu, et qui était l’objet de ses moqueries. Je riais avec lui. Le dépit du petit maître d’école fut mauvais comme une rancune de faible. Il ne cessait pas de parler d’amours secrètes qu’il me supposait, de mes préférences explicables et de mes jeux intéressés. Cela me faisait mal. L’auberge d’abord, puis par elle le village entier s’en mêlèrent ; il y eut jusqu’à mes élèves, qui écrivaient des prénoms de garçons au tableau.

Nous étions sortis sur le chemin craquant de gel, Pierre Bauge et moi. En rentrant nous nous assîmes dans la salle basse où nous prenions nos repas, contre le feu plein d’étoiles. Tout d’un coup, venant de l’auberge, une espèce de grand vacarme, et du côté de la rue des chocs répétés qui résonnaient le long du mur. Pierre Bauge courut aux portes qui résistèrent. Une main retenait celle qui communiquait avec la maison, à l’autre des fagots entassés. On criait : à la honte, à la honte, en lançant des pierres dans les carreaux. Je ne compris pas tout de suite.

 

Je devais bien me dire, et je m’en rendais compte, que mon titre de mestre ne m’autorisait rien.

« Ont-ils raison ? pensais-je. Je ne suis pas ici pour vivre, mais pour leur montrer le chemin d’une vertu qu’ils pourraient choisir. Une élève, de quatorze ou quinze ans, a été renvoyée et reste la risée du village pour avoir reçu, à la sortie du bal, le baiser d’un garçon. Il n’y a pas d’autre loi pour la mestre, le modèle ; notre faute sera pire avec les yeux des enfants purs fixés sur nous. Qu’on aime, qu’on se fiance, qu’on se marie, qu’on vive pour son propre compte avec mille soucis et des chagrins, qu’on soit enceinte et qu’on s’exhibe dans sa difformité scandaleuse, que voulez-vous que pensent les enfants en éveil ? »

 

Enfin, je dus partir, changer, quitter des habitudes qui n’étaient heureuses ni malheureuses et apprendre des visages nouveaux.

J’allais à pied. Dans ces temps sans car ni autobus, ah ! je les connaîtrai les routes de mon pays ! Je marchais des journées entières, il m’arrivait d’être si lasse que je ne sentais plus mes jambes au bout de mon corps. Il y a, à la limite des genoux, une coupure, un niveau insensible et flou, je regardais avancer mes pieds sans les reconnaître. Je dis cela avec excès, pour exprimer cette sensation bizarre de la fatigue : mes pieds ne faisaient plus partie de moi.

Je couchais dans les auberges, n’importe quelles. Des chats, marchant de leur pas secret, au milieu de la nuit, d’une chaise sur l’autre, secouaient les pieds de bois sur le dallage inégal, m’effrayaient d’un frôlement doux et de deux prunelles dardées. Des coqs m’éveillèrent, perchés sur le dossier du lit, dans les rideaux d’indienne sans couleur. Une autre fois, je ne trouvai plus qu’un seul lit dans une chambre où un homme déjà dormait, comme dans les vieux contes. Je l’acceptai sans chercher au delà. C’était quelque ouvrier las qui ronflait comme le vent, la mer ou le tonnerre, et qui acheva sa nuit sans rien soupçonner de ma présence auprès de lui. Je m’étais dévêtue avec des précautions extraordinaires, glissant de ma robe comme d’une feuille. Toute la nuit on pasta – on pétrit – au-dessous de nous, dans une salle obscure éclairée d’une lampe à huile, qu’on devinait à travers les lattes du plancher. Allées et venues, bruit mou de la pâte brassée, chuchotements. On prenait les sacs de farine autour de nous, au pied des lits, dans notre grenier.

L’homme se leva avant l’aube, alla, vint, dans un tapage de gros sabots, siffla, – et autres bruits réjouissants, – ouvrit la fenêtre. Je me rencoignais dans mon lit au bout du sien, plate, immobile, insoupçonnable dans la pénombre.

Quand je descendis à 8 heures, la maîtresse du logis rit à pleine gorge pour me conter la confusion du bonhomme, à qui elle avait appris comment il n’avait pas dormi seul.

 

J’allais, d’une maison dans l’autre. Je partageais la vie de simples gens, je devenais semblable à eux, nulle part chez moi, et partout, mêlée, associée, familière. Pour repartir un mois après, au hasard des accouchements et des maladies lentes.

Je peux dire que ces accouchements furent pendant deux ans la fortune et la préoccupation de ma vie. Je les prévoyais dans tout l’arrondissement, je prévenais mon inspecteur huit ou dix mois à l’avance, sitôt qu’un mariage se faisait. Ces remplacements étaient pourtant sans joie : surgir, encombrante et nécessaire, au milieu d’une famille affolée où chacun, bousculé hors de ses habitudes et de ses principes comme d’un sommeil, tournoie autour d’un lit, d’une chair flasque nouvelle née… Partout la malade se plaignait de la même façon, exigeait avec la même nonchalance et la même certitude, dans la satisfaction de sa besogne bien remplie. Autour d’elle, dans le désordre et le froid, des linges de boucherie empilés dans les coins et l’écœurante odeur de lait et de pharmacie, on mangeait mal, on grelottait, on était oubliée.

À La Combe, un jeune homme tout jeune et très joli cassait du bois quand j’entrai dans la cour. Il me connut tout de suite et vint vers moi. Il me fit traverser la classe, déserte à cette heure du soir, pillée, saccagée, abandonnée sur le combat des enfants livrés à eux-mêmes. La cuisine était étroite et longue et sans lumière. Pour m’offrir une chaise, l’homme rejeta sur le lit une pile de boîtes et d’étoffes qui l’encombraient. Je vis qu’une femme était allongée dans un fauteuil de toile, et mangeait des pruneaux qu’elle avait dans un bol. À mon entrée, elle s’était dressée, avait posé le bol près d’elle. Je pensai qu’elle était la belle-mère ou mère, et demandai des nouvelles de l’accouchée.

— Vous voyez que je me porte à merveille, me dit-elle en riant.

Je n’aime pas les couples mal assortis.

 

Si ce n’avait pas été que cette malheureuse oubliait trop souvent ma faim dans l’étalage de la sienne, rassasiée en langues-de-chat, en tartines et en tartes, je peux dire qu’elle était bonne, autant qu’on l’est quand l’indifférence supplée à ce sentiment. Son jeune mari était un pupille de l’Assistance Publique qu’elle avait épousé quand il avait dix-huit ans et qu’elle en avait trente-six, pour la raison qu’il se laissa faire et qu’elle n’avait pas trouvé, jusque là, quelqu’un d’autre. Lui ne faisait rien, je veux dire qu’il tricotait des lainages pour les enfants, les décrottait et faisait la cuisine, en berçant le tout-petit annuel.

Ces enfants, je compte qu’il devait y en avoir une douzaine. Ils s’appelaient Lénore, Raphaël, Graziella, Eudore, Tiburce, Claudius, et Rodolphe pour nom de famille. On les voyait à la nuit tombée, tout le jour ils avaient couru les bois. Ils n’arrivaient pas tous ensemble, car le soleil se couche plus ou moins tôt sur les cimes et dans le vallon. Ils n’avaient aucune apparence réalisable, certainement jolis, mais touffus, dépenaillés. Ils s’asseyaient sur l’escalier de bois qui menait aux chambres-mansardes, l’aîné sur la plus haute marche, et le onzième les pieds posés sur celle, vide, ou s’assiérait le petit frère, l’an prochain. Et nous étions là, rassemblés, à regarder la mère croquer ses sucreries. Nous entendions contre ses dents le choc menu des petits noyaux, tout ce bruit agaçant de mastication…

L’école était loin, loin de tout. Rien que les châtaignes des chemins. J’allais en chercher, je les faisais cuire et je les épluchais pour les enfants, mais il ne m’en restait jamais pour moi. Je mangeais la soupe trois fois par jour, fraîche à midi, réchauffée le soir, et durcie, épaisse comme une bouillie de chien le lendemain, au premier déjeuner.

Quand je me retirais dans ma classe, prétextant des devoirs à corriger, alors j’entendais grésiller la poêle, glisser des assiettes, et il venait de bonnes odeurs.

Pour ne pas traverser la classe à chaque coup, pour entrer et sortir, on avait disposé des caisses en escalier sous la fenêtre de la cuisine ; nous passions par là. Le dimanche nous restions groupés derrière cette fenêtre unique. Il n’y avait que le cimetière en face, le mur du cimetière, ses croix droites et de maigres cyprès. Mme Rodolphe disait :

— Dansez, vous devez danser comme un ange !

Elle chantonnait : « la, lalère… », pour m’aider à tourner aux bras de son mari. On renversait un enfant à chaque pas.

Le soir, quand je montais, Mme Rodolphe était déjà couchée. Le père restait après elle, écartelé et attentif sur une chaise, emmaillotant le dernier enfant né. Je l’aidais tant bien que mal. Les onze autres s’étaient endormis, pêle-mêle autour de la table, dessus, dessous, bras, jambes, têtes confondus. On couchait tout ce monde, puis l’homme partait, sans doute procéder au treizième miracle, et je gagnais ma mansarde dans l’attente du lendemain sans relief.

Je m’étonnais de trouver si peu d’enthousiasme, si peu de courage pour la file des jours devant moi, car c’était bien ce que j’avais voulu, ce que j’avais rêvé d’une si grande attente.

— Les enfants, disais-je, il faudrait…

Il faudrait donner du poids et du prix à sa vie. On n’en a qu’une. Il faudrait trouver la sagesse, et une vérité, – la sienne, – au milieu de tant.

— Beuh ! répondait Mme Rodolphe riant à mon nez, dans sa graisse épaisse, si vous en faites des miracles !

 

Des fois, je rencontrais l’amitié.

Mme Lescut était poitrinaire, et tremblait sur sa petite enfant que les médecins condamnaient.

Quand elle s’était mariée, le village entier avait protesté contre cette chance qui n’atteint jamais que la canaille, car elle était une pauvre fille que quelque protection attendrie avait conduite jusqu’à ce poste d’institutrice, tandis que son prétendant passait, lui, pour le plus beau parti de la contrée.

« Une institutrice n’abandonne pas son métier, » avaient commencé par dire les beaux-parents, « c’est sa dot, c’est sa raison d’être à notre hauteur ; qu’un soit inoccupé, il suffit de l’époux. »

Les journées étaient longues, Lescut les passait à l’auberge, c’est le seul endroit où se produire au village. Il buvait, faisait boire, se faisait tout honnêtement voler. À présent, il en était venu à un tel point que c’était l’amusement de toute la marmaille, sa trogne violâtre, son œil mouillé. Les enfants le dénichaient au creux des fossés, l’en tiraient à coups de pierres. Si quelque clameur nous appelait à la fenêtre, c’était Lescut qui rentrait. Et sa femme avait pris l’habitude de se cacher au moindre tapage du dehors.

— Je vois déjà le nez de mon mari (il l’avait très long et pendant) arriver avant lui au tournant de la rue.

Lescut avait gardé, des temps heureux de son mariage, l’habitude de se lever le premier pour préparer les déjeuners. Il réveillait bien les braises endormies, chargeait le feu, mettait le lait à bouillir dans sa casserole. Mais, tout de suite après, il était à la cave, couché sur le dos, le robinet dans la bouche. Il l’ouvrait et le fermait doucement. Et le lait pouvait bien se répandre, durcir en croûte blanche, déborder la maison de son épouvantable odeur. Les voisins disaient :

— Tu sens Lescut qui déjeune ?

Il avait emporté des châtaignes, – très castagnettes et un coupet dé bi, – trois châtaignes et un coup de vin, il ne remontait qu’à midi.

Nous nous étions contentées de café réchauffé et fade.

Mme Lescut, à table, me disait :

— Versez-lui l’eau, sans avoir l’air.

Mais dans le pire abrutissement il savait reconnaître ma ruse sans malice. Il chantait avec un air fin :

 

L’eau qui mouille

Les grenouilles

N’a jamais mouillé mes dents…

 

Il partit à la chasse pendant une semaine. Il chassa dans un cabaret où quelque braconnier lui vendit un lapin tué du mois d’avant, avec quoi il s’en revint glorieux. Mais il glissa le long d’une sente, écrasa sous lui, dans son carnier, ses litres et sa bête.

Après ces randonnées dont nous ne savions, à vrai dire, jamais le fin mot, Lescut rentrait plein de sentiments guillerets, et sa femme, prévoyant les divertissements nocturnes, me confiait leur petite fille qui s’endormait peureusement en nouant sur moi ses douces mains.

Mme Lescut aurait voulu me convaincre d’abandonner ce métier qu’elle accusait de tout son mal.

— Que pouvez-vous attendre de ce fonctionnarisme ? me demandait-elle. La routine et les jours tous pareils, la joie piètre des dimanches. Et d’un bout à l’autre de la vie tourner en rond comme une brebis folle, d’une face à l’autre face de la montagne ; du plateau dans la vallée, toujours dans les mêmes pierres, toujours sous le même ciel. Ni la perspective d’une grande fortune ni d’un horizon large ouvert ; ni le mariage, vous avez vu ce qu’ils sont. Et ce ne serait rien encore sans toute cette comédie de la Tenue et du Bel Effet. Ah ! vous savez, c’est une prison…

Mais je n’étais pas prête encore.

J’étais allée à Lestrade en passant. Je me réjouissais du plaisir de la mamète orgueilleuse. Je l’avais trouvée vieillie, oubliant tout dans sa lutte de chaque jour – tenir, n’est-ce pas ? s’accrocher encore, celle-là y est déjà passée mais pas moi, et elle devait mourir l’été suivant. Je la vis avec surprise préoccupée d’une voisine qu’elle avait, elle si indifférente et cassante, autrefois, avec tous ceux qui n’étaient pas de la maison. Elle ne parlait que de cette voisine :

— Ah ! mais, la Trésine ; justement la Trésine le disait. Tiens, tu viendras, tu verras la Trésine…

C’était attristant et maniaque.

Elle subissait aussi l’influence des autres petites filles demeurées au village, intrigantes et habiles. Ce séjour fut une déception.

Rosette, dans mon dos, fouillait ma malle, éparpillait mon pauvre linge. Je n’avais qu’une robe, quand je la portais sur mon dos mon bagage était bientôt vide. Par acquit de conscience, je traînais avec moi les souliers sans semelles des hivers précédents. Les cousines se réjouissaient à grands cris. Hé ! hé ! la maîtresse d’école, sans doute qu’elle se mouche avec les pages de cahier des élèves, parce qu’on n’a pas vu ses mouchoirs. Quand je danse, mon bien danse ! Elle est légère ; pensez-vous, ce n’est pas le poids de sa chemise qui l’encombre.

Pas même là, rien nulle part.

Aux vacances je retrouvais Lise et Annette. On les avait appelées à Grenoble où rien n’avait, non plus, marché selon les rêves. Administrateur, c’est un beau titre ; Pierre Gaucher n’avait pas tenu à le conserver mieux qu’aucun. Les pauvres m’enviaient ma liberté, mon manteau neuf, mes brodequins vernis, et je donnais bien tout ce que je pouvais, l’argent, les rubans, les cols, mais ce n’était pas suffisant, j’aurais voulu décharger mes sœurs de leur peine.

À présent, nous ne vivions plus la même vie. J’avais choisi cette petite bourgeoisie, la plus piètre ; c’était comme renier la misère passée, les douces heures tristes où nous n’avions à trois qu’un seul cœur, les misérables gens, les seuls qui m’avaient été amis. J’abandonnais, mes cousines le disaient ; je faisais « la dame ». Dans la pauvre maison, dans l’insécurité et le froid où tout retrouvait vite sa place des jours malheureux. – un hiver de feu fumeux noircissant les murs, la marque en arc de cercle dans le plâtre de la casserole à eau souvent décrochée, les armoires vides, le linge étendu, l’inutile absent, sous n’importe quel ciel la pauvreté reprend bientôt son même visage, – dans l’humidité, l’eau, nos vieilles pierres, je n’avais plus ma part et c’est cela qui me manquait. C’est encore du malheur dont on se sépare le moins. Moi je m’élevais, disait-on, j’atteignais la quiétude, peut-être aussi l’estime, mais si dans ce chemin les miens ne m’avaient pas suivie ? Oh ! souvent l’idée me prit de retourner, de le leur dire, d’être au milieu d’elles et tout pareil à l’autrefois.

 

Mes sœurs et moi nous nous étions bien promis d’élever Antoine mieux que son père ne l’aurait fait, d’en faire quelqu’un, pensions-nous. Pour nous demander de l’argent Pierre Gaucher devenait doux, se plaignait de notre indifférence à sa tendresse. Nous étions importantes dans le ménage, maintenant.

Nous faisions les vendanges en septembre, notre beau-père le voulait, c’était comme une loi. Repris par le besoin de sa terre d’Aude, chaque automne, ramené aux ceps de vigne, dans l’atmosphère épuisante du soleil à grands rayons, et le raisin coule.

Nous avions seize ou dix-huit ans, nous pouvions nous défendre. Nous avions notre place sous l’ombre du figuier, dans la voiture, au dortoir et au bal musette. Le fils du propriétaire nous jurait l’amour éternel, et c’était des rixes dans la cour, d’employés à maître. La maîtresse, la vieille grand’mère, parcheminée comme on ne l’est qu’en ce pays de la pleine lumière, couleur des pierres de son mas, criait et nous menaçait des maux du ciel si son petit-fils dévalisait pour nous le jujubier. Patassou, le nigaud de la troupe, nous poursuivait dans l’ombre avec ses larges mains, se cachant sous les bancs, dans les arbres, et bondissait comme un grand singe. Et sur la porte de la grange, perché sur un tonneau, Pierre Gaucher décrivait, avec de grandes paroles et de grands gestes, des terres qu’il n’avait pas vues, des guerres qu’il n’avait pas faites, et faisait le portrait de Victor Emmanuel.

 

Il avait fait beau comme chaque jour, et c’était dimanche. Maurice, le jeune maître, nous avait demandé de descendre avec lui au village. Il était gentil, il était simple, il était sincère. À midi, il vint de belles jeunes filles dans leur jardin du mas, ses cousines et leurs amies. Il leur montra les roses trémières sur leurs quilles, les azeroles dont la marné faisait d’épaisses confitures jaunes, – il y en avait de pleins chaudrons qui refroidissaient sur les fenêtres, – les grenades amères sur les espaliers et chaque chose. Elles étaient très jolies, ces jeunes filles, elles étaient très bien habillées, elles étaient tout à fait à leur place. Le soir, Maurice nous demanda de descendre avec lui au village, mais je savais que nous partirions, qu’il nous oublierait. J’étais dans une espèce de colère. Les filles du pays, cela les faisait rire de le voir avec ses vendangeuses. Leur mère leur disait :

— Ah ! té, qu’il s’amuse. Il a fait son service militaire, bientôt il faudra bien qu’il oublie tout ça, il lui faudra bien se marier, et qu’il vous choisisse.

Je me souviens comme je pleurais, sur ma paillasse dure. Oh ! de rage, et pas autre chose. Tandis que Maurice s’en allait, diminuait, sur la route de pleine lune, son ombre courte devant soi, Sosthène, l’aiguiseur, est venu par derrière moi, silencieux sur ses pieds nus, m’a prise par le bras, m’a demandé si je ne voulais pas descendre avec lui. Et je l’ai chassé avec des sottises, des sottises, comme je n’en avais jamais tant dites, comme si je n’étais pas digne ! comme si je ne valais pas ! comme si je ne méritais pas mieux qu’un aiguiseur en pantalon de coutil et pieds nus, et quoi, et quoi, qu’il retourne donc à sa meule !

Il y avait un trop grand contraste, aussi, entre la vie de toute l’année, la vie officielle un peu guindée où il fallait être exemple, la vie maniérée, et cette époque des vacances, ces contacts où nous étions comme des filles de rien.

Il m’arriva de retrouver des compagnons de colle parmi mes élèves. Vendanger, c’est le lot des gueux, des sans-métier, pas très recommandables. Aussi un air de dire : « Tiens, la maîtresse, où l’ai-je vue ? Si je le dis, ce sera drôle. Ce sera joli, la maîtresse, chez ceux d’ici, dans l’opinion de ceux d’ici qui font la loi. »

C’est tout. C’est peu de chose, on se monte la tête. C’est suffisant pour demeurer dressée de longues nuits, à se dire : « L’aura-t-on su, l’aura-t-il dit ? Si on me chasse ! »

 

Oui, c’était tout ce que je trouvais, cette inquiétude et cette honte.

Puis des pas. Demander son chemin, s’arrêter un instant et reprendre. Plus tard, deviendrais-je Mme Rodolphe elle-même, ou quelque fille sans mari ? C’était là tout.

Quand je vois venir les enfants, par les matins frileux, avec leur résignation douce, leur ponctualité qui ne réfléchit pas, la gibecière au dos, oh ! pauvres petits enfants d’hommes, comme ils me font pitié ! Qu’ils obéissent, qu’ils subissent, ils ont cinq ans et sept, qu’ils marchent dans les chemins tracés…

J’avais cru en eux, je me serais donnée comme je veux que quelque chose au monde mérite qu’on se donne, mais ils ne m’aiment pas. Ils endurent à leur échelle tous les tourments des hommes, et comme les hommes ils sont déjà maussades, distraits impertinents, et aussi vaguement hostiles. Je les trouve bêtes, ils sont bêtes, soucieux de voir l’heure passer, aussitôt rués vers la porte. Comme les hommes devant leur besogne.

On trouve trois, quatre mêmes bonnes élèves dans chaque classe. Toutes pareillement guindées, minutieuses, mauvaises, des tempéraments à l’âme haut boutonnée, avec leur personnalité terrifiante déjà faite de toutes les routines et de toutes les lois. Elles sont bonnes élèves, parce que celles-là ne s’écarteront jamais de leur devoir qui est, pour l’instant, de rabâcher par cœur les phrases écrites. Si je ne les aime pas, c’est qu’elles ne sont pas faillibles.

Les enfants vous admettent, ils ne vous reçoivent pas dans leur cœur. Les simples d’esprit, les petits parias, des semblables à moi, je le dis, ce sont encore les meilleurs.

J’ai vu mes petites filles paysannes, celles venues de loin qui mangent à l’école, qui sont gavaches et simples, qui portent la bonnette taillée en trois morceaux, les oreilles enfermées sous une pièce ronde. Elles étaient dans la cour, le long d’une longue table, leur panier d’osier clair chacune derrière elle. Elles mangeaient gravement, elles étaient bien jolies…

Alors je ne leur demande plus que cela, m’apporter leurs longs cils, leur peau fraîche, leur miracle qu’ils ne savent pas. Je ne leur demande rien d’autre.

Les dimanches, l’école morte s’emplit de silence et de soleil ; un grand calme, un grand soleil tristes, et le chien de la directrice, effondré sur le pavé chaud, est tout à fait comme un cadavre vide.

 

Ces jeunes femmes avec moi qui accommodent si bien leurs petites affaires, leur petite boue d’humanité toute courante et le devoir d’élever les enfants clairs, je me demande comment elles font. J’ai cru rayer de moi l’orgueil, les tracas personnels, les inquiétudes basses, – et le rire. La fantaisie, le jeu des amourettes. J’ai cru que c’était comme cela.

Je me trouve avec quelque argent, un peu de sécurité, la considération de mes collègues. Tout devient d’une facilité dangereuse et je reste en méfiance.

Que je sente à présent en moi l’envie de ce qui ne m’occupait pas hier, que je sois tentée, que je ne raie pas de mes jours à venir ce qui me tente – j’ai honte. Et les exemples autour de moi ne sont pas à la taille de mon orgueil.

Ma dernière suppléance, ce fût un gros canton où l’illusion d’une vie mondaine, avec des politesses et des considérations, vous mettait martel en tête. C’était tout à fait ce que Mme Lescut jugeait si haïssable. Il fallait s’inquiéter de ses ongles et de ses frisures, du triple rouleau de ses cheveux sur son front et de la dernière mode. Ma foi, je n’avais jamais pensé à tant de choses. J’étais jolie débarbouillée, contente d’une robe nouvelle, j’avais les doigts rudes, un peu carrés, le teint un peu rouge. J’étais comme j’étais, c’est comme cela que je veux être. Il ne fallait pas. Il fallait lutter. Il ne fallait rien laisser à l’avenant, n’avoir souci que de paraître. Et pour qui, et devant quoi ? Paraître au niveau des autres, ou ne pas être là. Il y avait un cercle de jeunes filles, de petits fonctionnaires ou de collègues, qui se réunissaient, qui jaugeaient les dots et les familles, qui se toisaient, s’épouillaient sans pardon. J’ai horreur du contact des femmes, il abîme tout. Le petit but qu’on fixe, la petite ambition qu’on a, ce qu’on vaut, on le sait bien ce qu’on vaut ! vos économies, sou à sou, tout est détruit dans un inutile besoin de cols ou de manchettes. Je ne pensais plus à Antoine, à ce que nous voulions pour lui, à mes sœurs patientes. Je pensais : « Le mois prochain j’aurai cette barrette… » Oh ! cette émulation devant deux, trois pantins.

D’une chose à l’autre, il faut rougir de tout sur soi, de soi, des siens. Le premier jour où je m’en aperçus, où je m’aperçus que je ne dirais pas que mon beau-père n’avait pas de métier, et que ma mère livrait du pain, la mamète, c’était des paysans, mais je disais « des propriétaires », cela me fit horreur. J’en venais, de ceux-là, issue d’eux. Oser rougir ?

C’est ce qui est ignoble, qu’on mente, qu’on s’efforce et qu’on trime pour une façade, pour « avoir l’air ». Et je peux m’élever dans cette petite bourgeoisie, je ne rencontrerai que cela. Comme si d’être droit, comme si ce n’était pas suffisant. Je ne vois que les simples gens, les malheureux, les maladroits, je ne vois qu’eux de sincères et pouvant me donner ce que j’attends des êtres.

J’allais faire des visites, chez l’un, chez l’autre, chez des parents d’élèves. Je ne plaisais pas beaucoup, nulle part. On me devinait ambitieuse, j’étais sérieuse dans ma tâche, cela ressemblait à du dédain.

J’allais dans de belles maisons, je pensais : « Jamais ce ne sera si beau chez moi. » J’étais gênée des chromos de mon mur, et tout ce que m’avait dit Mme Lescut me revenait. Je me perdais dans les mesquineries journalières. Toutes mes petites satisfactions rassemblées une à une, gagner sa vie, ne dépendre que de soi, ce qui avait été mon bonheur, cela me paraissait tellement insuffisant aujourd’hui !

Arrivée là, moi qui n’avais jamais joui de rien de pareil, je rencontrais l’inquiétude, l’envie, la honte, la colère, et certainement pas le contentement que j’en attendais.

Il y eut une fête au chef-lieu, et mon canton, trois mois trop tôt, en effervescence. Je fus à la fête, c’était la première fois.

Quelle chose ridicule ! Il faut mettre un chapeau, le chapeau ne va pas, on ne sera pas la plus belle, on ne sera pas même passable, on est grotesque, il faudrait…

La jardinière allait sur la route, au trot du gros cheval. Je tenais ma coiffure à deux mains, j’étais inquiète pour ma ceinture et mon visage, les mots que j’allais dire, l’aplomb que je conserverais, le succès que j’obtiendrais ou n’obtiendrais pas.

— Ah ! me pensais-je, c’est dimanche…

J’avais mis mes plus beaux habits, et ma grosse montre d’argent au bout de sa chaîne.

Dans les champs, des hommes et des femmes, paisibles, fauchaient un pré, guidaient un couple de bœufs, avec un air éternel, avec l’air de ne pouvoir rien faire d’autre, de ne songer à rien faire d’autre. Il y a le jour où on laboure, le jour où on sème, le jour où on herse… et on s’éveille le matin avec cette tâche inscrite au calendrier. Que ce soit dimanche ou fête, indifférent au reste du monde on marche droit dans ses sillons. Les dimanches, quand tous se lassent à courir après leur pauvre délassement, c’est une chose étrange cette indifférence liée à la terre de ceux qui vont et viennent dans leur besogne, leur assurance tranquille sous le soleil. Dire que je me presse, que je suis, dans mon souci, tendue comme quand on a mal ; eux sont là.

Nous marchions, ça a été la ville, l’abord de la ville, des champs plus maigres, quelque usine, une mauvaise odeur de cuir ; les faubourgs de la ville et des mioches morveux au seuil des vieilles demeures. J’en ai connu, de tout pareils. Oh ! maintenant j’ai tout à fait l’air d’une dame, cela fait rire ! Une grand’place, un pont, des drapeaux et des portes ouvertes. On m’accueillait : « Tiens, bonjour vous ! » Je dansais la valse, on m’applaudissait : « Bravo, vous êtes merveilleuse ! » et des regards partout, et des mines qui pensent autrement. Ma chaîne d’argent, à mon cou, pesait d’un gros poids auprès d’autres montres d’or pâle. Tant d’yeux, tant de gaspillage. Il me semblait que je n’avais jamais été plus mal à l’aise.

Certaines, quand elles passaient, on disait :

— C’est Mme Une Telle.

Mais je n’avais pas même envie d’être de celles-là.

On buvait, on parlait haut autour des tables. Le maire de ma commune, qui a eu la première voiture automobile de l’arrondissement, disait avec sa femme qu’ils me reconduiraient. Oh ! oui, partir, oh ! je languissais de partir, oh ! moi je ne suis pas faite pour cette lutte pied à pied, pouce à pouce, oh ! non…

C’est long, les chemins des retours. M. Turot vantait son véhicule, et c’était en effet amusant de se sentir entraînée comme par miracle. Mais on avalait la poussière à pleine bouche, et il y avait sous vos pieds un vacarme et une trépidation de tous les diables.

Quand je me suis retrouvée au milieu des bois, avec les bois par devant et par derrière, déjà je respirais mieux. Nous roulions le long de l’accotement, au ras de l’herbe, très à droite. Tout d’un coup, il se fit une grande détonation, et la voiture, d’un côté et de l’autre, marchait péniblement dans un bruit mou ; on sentait que le conducteur n’en était plus maître. M. Turot dit que nous avions « crevé ».

Nous descendîmes. M. Turot courut au prochain village ; Mme Turot et sa fille avaient reconnu de loin une maison amie et y étaient entrées. Et je me suis trouvée seule, dans le soir qui venait, sur un tas de pierres, au bord de la route.

Je vous dis tout cela parce que c’est ce soir-là sans doute que je me suis aperçue de choses de moi que je ne savais pas. On regarde l’herbe, et il semble qu’on apprend une grande vérité. Quelle vérité ? Cela se sent.

Il y avait un chemin ouvert devant moi. Il y avait une si grande paix dans la couleur du ciel, dans tous ces cris de bêtes qui montaient, et l’espèce de murmure du vent dans les blés souples.

On travaille tard aux champs, tôt et tard, pour ne pas perdre une minute de lumière. Maintenant on rentrait. Du foin à pleines cargaisons, et des bruits mous, doux, assourdis, de douces odeurs, de douces couleurs roses et bleues. Une fille, parmi les fourches, en haut d’une charrette, je la trouve plus belle que les plus belles de la fête.

Au fond de l’horizon, un attelage se découpait, noir sur le rouge. Puis le rouge s’effondrait de l’autre côté du coteau, et on ne voyait plus rien, que des déplacements qu’on sentait, un va-et-vient obscur dans le vallon, confondu, perdu dans la terre. Est-ce avec des soirs comme celui-là, au bord des routes, que l’on apprend ce qu’il fallait savoir ?

La nuit venait, de minute en minute, et le chant des grenouilles vertes dans l’herbe. La route était déserte. Un vieillard passa, dans une toute petite voiture avec un âne.

— Bonjour, monsieur, vous avez un beau petit âne, il ne crèvera pas son pneu !

Mais l’âne avait peur de ma forme brune au bord de la route, je me dressai, je l’appelai, je le rassurai de ma main. Le vieillard grogna. Après tout, cet âne, c’était le sien, un et un, tous les deux, ils sont sur les routes, ensemble depuis peut-être vingt ans.

— Oh ! me dis-je, qu’ils sont heureux !

Un et un, dans la nuit, tous les deux, mais pas moi. Il a raison de grogner, cet homme.

— Tant que tu iras danser la valse aux chefs-lieux des départements, les ânes des petits chemins s’écarteront de toi et ta main ne leur sera pas familière.

Or, à moi, rien ne m’est autant que l’amitié des bêtes.

L’attelage tourna, puis repassa derrière moi dans le champ. Ils allaient chercher un petit tas d’herbe. Les roues et les pieds de la bête enfonçaient dans la terre meuble. Les essieux grinçaient doucement, cela se mêlait au soir et aux masses confuses.

 

Puis les lendemains. Comme vous voyez, le temps passe. On se croyait une gamine, et demain on sera une femme. Il faudra bien se décider à devenir une femme, n’est-ce pas ? Stable, dans sa vie fixée une bonne fois.

En attendant je faisais mon travail, j’étais comme une mécanique, je ressemblais à n’importe qui. Et, en effet, il n’y a pas de raison pour que je sois, moi, différente des autres, pourquoi ? Le temps passait.

 

Ce fut un soir comme les autres soirs, qui aurait pu être un soir très ordinaire, dans la même confiance indécise, l’abandon patient. J’avais reçu depuis près d’un mois une lettre de l’Inspection d’Académie m’annonçant ma nomination définitive, et j’allais prendre ma place à ce poste du Rouergue qu’on me désignait.

Je vous ai dit tout le chemin que j’avais fait, c’est peu de chose. Je me trouvais peureuse, je me trouvais peu confiante et contrainte, mais pourquoi ? À cause de cette enfance rude qui fut la mienne ? À cause des petites sœurs laissées en route ? À cause de cela l’écœurement et la crainte ?

Déjà des enfants m’attendaient, des mères rassemblées se préoccupaient de moi, m’imaginaient un visage et des manies. Je touche à ma vie, c’est bien de quoi faire un bonheur ? Depuis un mois, j’étais là à vouloir tirer de moi ce bonheur, sans rien trouver qu’une espèce de fatigue.

Toute la journée, j’avais préparé mon bagage. La pluie tombait, et je me souviens de ce jour comme si j’entendais encore l’écoulement des gouttelettes sur le rebord de zinc du toit. Il faisait tiède, parce que c’était quand même le printemps, sous toute l’épaisseur des nuages, et l’eau allait chercher dans la terre de grosses bouffées rondes d’odeurs, fraîches et mêlées. D’un côté, mes vitres étaient claires, fermées, pleines de ciel blanc ; de l’autre, – car ma chambre avait deux fenêtres, – les persiennes rabattues laissaient entrer tous les murmures, les pas, les bruits des voix, le grelot d’un vélocipède, les essieux grinçants d’une charrette qui montait la côte au bout de laquelle était ma petite maison. Parce que c’était ce jour-là le jour de la foire du mercredi des Cendres.

Surtout l’eau. On entendait surtout l’eau qui tombait, qui était légère, familière et toute proche.

Je pliais mon linge et mes robes, je faisais des piles sur mon lit que je rangeais dans la corbeille plate, et des fois je me trompais, j’oubliais quelque chose, alors il fallait tout refaire. J’étais au milieu de ce désordre quand je me suis demandé ce que je préparais, de tant d’application. Cela me fit une sensation toute bête. L’eau chantait, et je l’entendais surtout. Je pensais à la vie devant moi, toute cette mesquinerie, ce faux bourgeois, fait de rapiéçages et d’étroitesse dissimulée. On oublie l’intelligence souple qui vous vient de la terre, et on n’est pas arrivé assez haut encore, à l’intelligence qui se paie et qui s’apprend. Mme Lescut l’avait dit, mais il faut le sentir soi-même. On se fait soi-même, on est seul.

Il me semblait que je voyais s’accumuler sur les vitres de droite des jours et des jours ainsi pareils. Je continuais à remplir mes deux malles, soigneusement. Quelques livres, ma lampe dans des tampons de journaux froissés. Partir vers des figures étrangères, recommencer, gagner, mériter leur confiance. Vivre dans ce petit bout d’univers comme si c’était tout, se prendre au sérieux, jouer son rôle. Ces juges, ce contrôle, est-ce qu’on ne pourrait pas être tranquille ?

Pour passer la tringle dans les anneaux et agrafer le cadenas, j’appuie de mes deux poignets sur le couvercle de la panière. Maintenant, assise, avec en face de toi ce morceau du grand ciel qui s’écarte, qui se déchire comme une soie craque, et se montre tout nu bientôt, bleu, lisse, maintenant que le beau temps vient, et toi tu n’as plus rien à faire, regarde ta vie dans ce petit morceau bleu du grand ciel. Si c’était autre chose que la vanité de cette tâche ? autre chose que l’emprisonnement et l’erreur de cette tâche ? autre chose que la nécessité de mentir ?

— Oui, monsieur, les deux malles. Pour le train de 9 h. 45, oui.

 

L’obscurité gagnait doucement. Dans cette saison où les jours, brusquement, allongent, se souvenant des lampes allumées à 4 heures encore hier, on s’étonne de la clarté qui demeure, on croit au miracle et que le jour a oublié de finir. Qu’il n’y ait plus de nuit, qu’on reste dans le bleu perpétuel des doux crépuscules, que tout demeure lisse comme la surface des lacs sur les images, pareil, paisible, qu’on vive seul au milieu d’un champ, dans une maisonnette claire, on trouverait peut-être la paix et le bonheur des mêmes teintes bleues qu’il faut ? Le soleil glissait, et, par-dessous, faisait la nique aux nuages.

Là-bas où c’est chez nous, – dis, Annette… Comme les soirs tombaient et comme on était lasse, les soirs du premier printemps, puis les soirs de l’été, quand le soleil n’en finissait plus d’être, et que les hommes ne rentraient pas des champs. Nous étions molles, nous étions lourdes, nous avions couru partout, nous avions mangé, au jardin, les oignons crus, sans sel, et les feuilles d’oseille. Quand on nous ramassait, sur les marches du ballet de pierre, nous étions tout endormies, la tête couchée sur nos bras.

Je crois que nous voilà marquées pour toute notre vie. Il n’y aura plus un printemps, il n’y aura plus un chant d’oiseau ni rien sans ces souvenirs qui font mal, puisque nous avons tout perdu. Ici on vieillit, on dit : « autrefois… » Il faut mêler l’autrefois à aujourd’hui, il faut le retrouver demain si nous ne voulons pas nous sentir si vieillies et si lasses.

Mais quand là-bas tout est si véritable en somme, si réel, à portée de la main, est-ce que ce ne sera plus possible qu’on retrouve, qu’on possède et qu’on jouisse de ce qu’on possédait ?

Je dînai, puis je mis mon manteau, une manche, et puis l’autre, et tire, monte ton col sur ta nuque, – mon chapeau sur la tête, devant la glace je me regarde, pique les épingles à tête de fausse perle, une et deux. Il ne faisait pas très bien nuit.

 

J’ai pris la carriole de l’hôtel, j’ai fait les pas, distribué les bonjours qu’il fallait. Seulement, au grand mur humide de la gare, sur la carte, j’ai choisi Brioude, les lignes s’y embrouillent, et j’ai demandé mon billet pour cette station-là. Je ne sais pas, je voudrais bien me perdre.

Le train roule. Toute cette région qui va s’éteindre me poursuit encore un moment. Oh ! je les entends mes collègues : « Et où est-elle allée ? Encore quelle aventure ! Elle suit un amant, mais qui ? » Et mes élèves, demain, qui seront, avec leurs pieds froids dans les galoches raidies, à battre la dalle devant les portes qui ne s’ouvriront pas ? Et leurs mères ? Voilà que je me donne une bonne petite joie.

Je voudrais me perdre. Je voudrais que les chemins s’entre-croisent et s’embrouillent pour ne mener à rien, si je ne dois pas trouver ce que je cherche. Mais il y aura bien quelque part un pays où l’on vive à l’aise, et sans chercher pourquoi. En cape sombre, de l’église au logis, avec le chapelet qui tinte ; et dans de grandes cours brasser des lessives, voir l’eau couler entre ses doigts, regarder son bras contre le soleil tout luisant et bruni, avec son duvet d’or. Il faudra bien, et que cela n’ait plus le prix et la fragilité d’un rêve. Qu’on ait la liberté et les moyens d’y vivre, même si tout manque, la grand’mère et la vieille maison, si les cousins se moquent, si les portes se ferment, on retrouvera l’eau claire de la source et l’herbe, et le brillant spécial du ciel. Il faudra bien, ou qu’on en meure.

Novembre 1925


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bibliothèque numérique romande

 

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