George Sand, Ann Radcliffe
Alexandre Dumas,
Arsène Houssaye, Victor Hugo

CINQ NOUVELLES

La Prima Donna, Marguerite, Catane, La vertu de
Rosine, Claude Gueux : tirées de la Revue pittoresque de Paris

1848

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Table des matières

 

LA PRIMA DONA. 3

MARGUERITE. 20

I. 20

II. 25

III. 30

IV.. 39

V.. 43

CATANE. 46

LA VERTU DE ROSINE. 68

I. 68

II. 76

III. 88

IV.. 108

CLAUDE GUEUX.. 119

Ce livre numérique. 142

 

LA PRIMA DONA.

Dans une des principales hôtelleries de Vérone on vit un soir un mouvement extraordinaire ; des groupes se formaient dans la salle et jusque dans la cour, on parlait avec chaleur : un étranger eût pu croire qu’il s’agissait d’un grand événement politique ; car pour ce peuple restreint à la passion des arts le début d’un chanteur ou le succès d’un opéra sont d’aussi puissants motifs d’intérêt que chez nous le renvoi d’un ministre ou une déclaration de guerre.

Or il ne s’agissait rien moins à Vérone ce soir-là que de la rentrée de la signora Gina, jadis les délices de la ville, mais éloignée du théâtre durant plusieurs années ; son nom partait de toutes les bouches accompagné des épithètes de diva, de benedetta.

Un grand silence succéda aux transports. Tous les yeux se tournèrent vers un jeune homme qui venait d’entrer sans rien dire à personne, et qui s’était jeté sur une chaise demi brisée.

Il était beau, mais étrange. Près de lui, sur une table, il avait posé son manteau roulé autour d’une épée, et sa main droite était cachée dans son sein. « Valterna ! » lui cria quelqu’un en lui frappant sur l’épaule. Il ne bougea pas, seulement ses grands yeux noirs se tournèrent lentement vers le cadran de la pendule. « Il n’est pas temps encore », dit-il. Et son regard, un instant animé, se voila de nouveau des longs cils de sa paupière. « Quel est cet homme ? demanda un Français arrivé depuis une heure à Vérone. — C’est Valterna, lui répondit-on. — Un officier ? dit le Français en regardant l’épée et les moustaches du jeune homme. — Non, reprit-on, un dilettante. — Un voyageur autour du monde, dit un autre. — Un furieux, un fou, ajouta un troisième en s’éloignant. — Peut-être pas si fou qu’on le pense, dit le premier qui avait parlé ; mais qui peut savoir la vérité ?… — C’est une histoire singulière et que nul que lui ne peut raconter.

Le Français, frappé profondément de l’aspect de Valterna, céda à un sentiment d’intérêt irrésistible en poursuivant ses questions. Les uns lui dirent que c’était l’amant disgracié de la cantatrice Gina, d’autres que c’était l’amant heureux de la duchesse de R**. — Écoutez, lui dit-on, si vous êtes curieux de le connaître, essayez de le faire parler ; peut-être vous montrera-t-il plus de confiance qu’à un ancien ami, peut-être aussi vous tournera-t-il le dos sans vous répondre ; car il est bizarre, inégal, inexplicable, mais il n’est pas méchant. Avant sa folie c’était un grand cœur. Allez, parlez-lui de Gina. Si une fois vous le mettez en train de raconter, il vous dira beaucoup ; mais on ne peut que médiocrement se fier à ses récits, car il ne sait pas toujours lui-même ce qu’il doit penser de sa vie. »

Le Français s’assit à la même table que Valterna : c’est alors seulement qu’il crut ne pas contempler ses traits pour la première fois. Il se demanda à quelle époque de sa vie le vague souvenir de cet homme devait le reporter, lorsque celui-ci, avec autant d’assurance que s’il l’eût quitté la veille, se jeta dans ses bras en l’appelant son ami, son camarade, son cher Numa. À ce nom, le Français tressaillit ; il crut se retrouver enfant au collège de Montpellier, et serra contre sa poitrine un ancien compagnon dont la figure et le nom s’étaient presque effacés de sa mémoire, mais dont le caractère enthousiaste et sombre marquait comme un trait ineffaçable dans la vie de ceux qui l’avaient une fois rencontré.

« Vous me voyez bien changé, dit-il à son ami après ces premières effusions délicieuses pour deux cœurs qui trouvent l’un dans l’autre le témoignage d’un bonheur perdu ; le chagrin et la maladie m’ont vieilli plus que les années. »

Numa l’interrogea avec cette réserve délicate qui inspire la confiance sans l’exiger. « Gina ! répondit le Véronais ; et un sourire infernal sillonna sa bouche flétrie. Gina ! c’est toute mon histoire. — Quelle est donc cette Gina dont le nom trouve ici tant d’échos ? dit le Français. — Vous ne le savez pas ? dit Valterna avec amertume, c’est la duchesse de R**. »

Numa fit un mouvement de surprise. « Oui, reprit Valterna, la femme du duc de R**, votre compatriote. N’avez-vous pas entendu dire qu’il s’était marié ici avec une chanteuse ? — Il est vrai ; je m’en souviens à présent. — Gina ! pauvre Ginetta ! dit le Véronais ; on a vanté son bonheur, elle fut seule à ne pas y croire. Certes elle pourrait dire tout ce qu’il y a de maux vivants sous l’éclat des richesses… Elle était si belle autrefois, jeune fille chantant chaque soir sur le théâtre de Vérone, puisant le bonheur et la vie dans les applaudissements d’un public qu’elle enivrait de sa voix magique, et qui l’épuisait à son tour des transports de son enthousiasme ; jeune fille si belle à voir et si ravissante à entendre, qu’on ne pouvait la voir et l’entendre à la fois ! Oh ! si vous l’aviez vue paraître, froide d’abord et belle comme une statue antique, absorbant dans son regard toute une foule muette et pâlissante ! si vous aviez vu ses narines se gonfler, ses lèvres frémir, son sein s’agiter aux premiers accords ! puis comme tout à coup sa voix, sortant à flots harmonieux, coulait douce et sonore, ou éclatait forte et passionnée ! Voix du ciel, voix de l’enfer, remuant tous les cœurs, vibrant dans toutes les âmes, les rafraîchissant de suaves mélodies ou les torturant sans pitié d’accents cruels et déchirants ! Moi, je l’ai vue, cette femme, comme un lutteur épuisé de sa victoire, s’arrêter, les bras pendants, les yeux éteints, et l’on eût pu entendre son haleine embrasée s’échapper inégale et pressée de sa gorge haletante ; et la foule était là sans force, sans voix, osant à peine aspirer l’air… Puis c’était comme un rêve dont on sortait par un coup de tonnerre ; il n’y avait qu’un seul cri, qu’un seul enthousiasme, et la jeune fille souriait ; ses mains tremblantes se croisaient sur sa poitrine, et des larmes de bonheur brillaient à ses cils abaissés. »

Valterna laissa tomber sa tête sur son sein.

« Vous l’aimez ! dit le Français en lui pressant la main avec un sentiment d’affection sympathique.

— Oui, elle était ma vie, répondit le jeune homme. La voir et l’entendre, c’était toute ma joie. Avant elle mes jours coulaient tristes et nonchalants, j’existais sans passions, sans tourments, sans désirs : je la vis, je l’entendis, et mes jours se passèrent à désirer le soir, et le soir je sentis à mes larmes que j’étais né pour le bonheur. Les autres l’admiraient, je la bénissais en secret ; ils avaient pour elle l’enthousiasme, pour elle mon âme avait un culte ; elle n’était que le soir de leurs jours, elle était mes jours tout entiers. Oh ! vous ne savez pas ce que c’est que cette existence fade et monotone à laquelle on se laisse aller, vide d’émotions, de sourires et de peines. C’était mon existence à moi, et Gina m’apparut, bienfait et bénédiction ! ma vie s’alluma à son regard, et mon âme engourdie se réveilla aux accents enchanteurs de sa voix. Le croirez-vous ? Jamais ma main n’avait pressé la sienne, je croyais que mon regard n’avait jamais arrêté le sien ; mais elle m’avait donné les émotions qui enivrent et qui tuent ; elle devint un besoin pour moi. Il fallut que chaque soir me rendit le bonheur de la veille. C’était comme une religion que je portais dans mon cœur, une religion à laquelle je vouais la vie qu’elle m’avait donnée. Gina m’avait-elle remarqué ? le bruit de mon admiration fanatique était-il parvenu jusqu’à elle ? son âme d’artiste, son âme enthousiaste et neuve avait-elle rêvé quelquefois à celle qui lui devait ses joies et ses délices ? Je l’ignorai longtemps : mais, étrange bizarrerie de ma destinée ! j’étais heureux, je me disais que l’amour de la gloire remplissait sa vie tout entière et qu’il n’y avait plus en elle de place pour les autres passions. Elle pleurait aux applaudissements d’une foule idolâtre, elle riait à une parole d’amour ; je n’avais donc pas de rival à craindre. Après le bonheur de l’aimer il n’y avait rien de plus enivrant que le bonheur d’être aimé d’elle, je n’y croyais pas, et, persuadé qu’elle dépensait tout son cœur dans ses chants, qu’elle le jetait tout entier sur la scène, je puisais dans l’activité qu’elle avait fait éclore en moi le sentiment exquis et pur d’une félicité sans mélange. Après vous avoir dit mes premières joies sur la terre, je ne vous parlerai ni du bruit que fit dans Vérone mon amour romanesque pour Gina ni des étranges commentaires que chacun hasarda sur mon compte. Le vulgaire ne comprendra jamais ce qui tranche hardiment avec le commun de la vie ; et, comme pour se venger de ne pouvoir comprendre, il s’en rit comme d’une sottise ou s’en étonne comme d’une folie.

« Cependant deux seigneurs étrangers voyageant par manie et s’ennuyant partout, arrivèrent à Vérone. Le plus jeune, le comte de C**, fat par principes, sceptique par ton, doutant de tout, excepté de sa beauté et de ses moyens de séduction ; le plus vieux, le duc de R**, profondément égoïste, saturé de plaisirs, prêt à tout faire, à tout sacrifier pour colorer un peu la vie pâle et morne qu’il promenait depuis dix ans.

» Il n’était bruit alors que de la prima dona. Ne pouvant la partager, les deux seigneurs la tirèrent au sort. Elle échut au duc de R**. Gina se rit et du duc et du sort. Le duc amusa tout Vérone. Son amour-propre fut cruellement blessé. — Je l’aurai ! s’écria-t-il un matin. Le soir elle était à lui ; Gina était duchesse.

» Ne me demandez pas les raisons qui la déterminèrent à échanger son bonheur contre un titre et de l’opulence : je les ai toujours ignorées. Pensa-t-elle s’élever plus haut dans l’opinion en joignant un faux éclat à tant d’éclat solide et réel dont l’entourait son talent ? Eut-elle la faiblesse de se croire au-dessous de ces femmes qui l’applaudissaient tout haut et qui l’enviaient en secret ? Hélas ! elle était plus qu’elles toutes ; elle préféra devenir la dernière d’entre elles.

» Vérone perdit ses soirées de délices. Une fièvre brûlante s’empara de moi, et je n’échappai à la tombe que pour me sentir agité de tous les tourments de l’enfer. Le barbare ! il avait désenchanté ma vie ; et cette femme que j’idolâtrais, cette femme que j’avais respectée jusque dans mes rêves les plus doux, elle était à lui, il l’avait à lui seul ; je voulus mourir.

» Je n’eus pas même la consolation de la savoir heureuse pour adoucir la douleur qui consumait mes jours. Pauvre Gina ! la plante qui croît sur la montagne périt à l’ombre des vallons. Son mariage fut splendide et triste. On enviait le bonheur de Gina ; elle s’y laissa traîner en tremblant. Dès le premier jour elle se sentit à l’étroit dans cette destinée nouvelle. Adieu cette vie d’artiste si pleine et si brûlante ; adieu les agitations du théâtre, les enivrements de la gloire ! Vint le positif de la vie, froid et sec comme le cœur du riche ; celui de Gina s’y brisa. Pauvre femme ! le luxe et l’opulence ne lui allaient pas ; il fallait à ses larges poumons un air et plus âpre et plus libre. Ses joues se cavèrent, et ses grands yeux bleus se marbrèrent de noir. Triste sans chagrin, on la vit d’abord joyeuse sans gaieté. Si le soir, dans ses salons brillants qui réunissaient toute la noblesse de Vérone, elle s’abandonnait à la verve de son talent, si elle retrouvait ses brûlantes inspirations, vous eussiez vu ses joues se colorer, ses yeux s’animer, quelque chose d’inspiré briller dans ses regards. Qu’elle était belle encore ! On l’entourait alors, on la complimentait, mais son regard s’éteignait tout à coup, et sa tête s’affaissait tristement sur son sein. Ce n’étaient plus cette extase immobile, ce silence contemplatif, ces trépignements frénétiques ; ce n’étaient plus ces femmes brûlant de sa passion et pleurant de ses larmes, ces mouchoirs qui s’agitaient, ce lustre étincelant sous la voûte retentissante, cette pluie de fleurs qui tombait à ses pieds ; ce n’étaient plus ces cris qui la rappelaient sur la scène : dans ses salons tout était froid et morne. En vain chercha-t-elle à vaincre cette rêverie amère qui la consumait ; en vain essaya-t-elle des chants vifs et joyeux : si elle venait à laisser courir ses doigts sur le piano, si elle forçait sa voix à des mesures vives et pressées, bientôt, seule au milieu de la foule étonnée, elle revenait aux noires pensées qui l’assiégeaient sans cesse ; ses doigts erraient lentement sur les touches plaintives, sa voix s’affaiblissait, des phrases d’une harmonie poignante sortaient sourdement de sa poitrine, et les chants commencés dans la joie allaient mourir dans la douleur.

» Bientôt son état empira. En vain son mari l’entourait de tout le bien-être de la vie extérieure, la berçait de toutes les molles aisances que peut donner la fortune : chaque jour emportait un débris de sa beauté ; depuis longtemps c’en était fait de son bonheur. »

Valterna s’interrompit, passa à plusieurs reprises sa main sur son front découvert, regarda la pendule, et continua après quelques instants de silence. Sa voix était altérée ; quelques éclairs de joie traversaient parfois son visage, son cœur semblait bondir d’impatience.

« Je voyageai dans l’espoir de me distraire : je revins plus malheureux que jamais. L’image de Gina m’avait suivi partout comme un génie de malheur attaché à mes pas, comme un remords cramponné à mon cœur ; partout je l’avais retrouvée, partout j’avais entendu sa voix, dans le bruit des vents, dans le murmure des vagues, dans le silence du désert. Gina ! le soleil des sables brûlants m’avait consumé de tous ses feux, j’avais gravi tout sanglant les rochers, j’avais dormi sur la neige des monts, et je n’avais jamais été torturé que de son souvenir. Mon âme s’ulcéra, mon caractère s’aigrit ; je revins à Vérone, mort aux émotions douces. Je ne sentis que colère et fureur au théâtre, à cette place solitaire où j’avais goûté la vie ; dans ces lieux où elle m’avait versé des torrents de délices je n’éprouvais que rage et jalousie.

» La tête de l’infortunée Gina s’était égarée. Malheureuse, son mari l’avait accusée de folie ; folle, il l’accusa d’ingratitude. Il était dans sa nature de s’indigner de tout ce qui froissait son tiède bonheur, de s’irriter des maux d’autrui, non par pitié, mais par égoïsme. Il vint un temps où la pauvre femme se levait toutes les nuits, pâle et silencieuse, s’habillait lentement, bouclait avec soin ses longs cheveux noirs, et, après avoir contemplé avec un sourire mélancolique la glace qui l’avait autrefois réfléchie si fraîche et si belle, elle parcourait les vastes appartements de son palais ; et tout à coup elle s’arrêtait, se croyant sur la scène, pensant avoir un public à remuer, des couronnes à recevoir ; elle était tour à tour Anna, Juliette, Aménaïde ; sa voix s’élevait sous la voûte sonore, les modulations les plus suaves sortaient de ses lèvres, et les phrases harmonieuses coulaient, douces et cadencées, comme l’eau murmurant sur les cailloux polis. On dit que parfois, lorsque ses chants avaient cessé, ses yeux inquiets et hagards semblaient interroger la foule, qu’elle répondait par un long cri au silence de mort qui régnait autour d’elle, et qu’elle tombait alors, froide comme la pierre qu’allait frapper sa tête échevelée.

» On assure qu’à cette époque ma raison se troubla. Il est certain qu’une étrange rêverie s’empara de mon cerveau : je ne sais par quelle fatalité je vins à croire que Gina m’aimait, qu’en des temps plus heureux ma tête avait reposé sur son sein, qu’elle m’appelait encore dans le silence embrasé de ses nuits. Que vous dirai-je ? J’étais fou, fou de malheur. Je ne sais ce que je résolus, mais, un soir que le duc de R** donnait une fête aux seigneurs de Vérone, je me mêlai à la foule élégante qui se pressait dans la cour de son palais, et je glissai inaperçu à travers les colonnes de marbre. Bientôt la fraîcheur parfumée du soir caressa mon visage, et je me trouvai dans les allées ombreuses d’un jardin immense et désert. J’errai longtemps, sombre et soucieux, aux sons de la mandoline, aux refrains de la Tarentaise ; et, lorsque je secouai les idées vagues et pénibles qui m’oppressaient comme un cauchemar, les chants de fête avaient cessé, les flambeaux étaient éteints, et le palais s’élevait devant moi, silencieux comme une tombe. Rafraîchi par la brise, qui m’apportait les parfums des cytises, la tête plus calme et les sens reposés, j’en contemplais la façade d’architecture composite sans chercher à me rendre compte de l’endroit où je me trouvais et des motifs qui m’y avaient conduit, lorsque j’aperçus à travers les larges carreaux l’éclat d’une lumière qui tremblait, blanche et triste, sur des rideaux de velours cramoisi. Une voix s’éleva dans le silence de la nuit, et l’air vint en frémissant se briser sur les vitres, qui, frappées en même temps des rayons de la lune, brillaient de mille facettes d’argent. Je tressaillis : c’était sa voix céleste ! Je sentis mon cœur rajeuni s’épanouir comme en ses beaux jours : c’était Gina ! je l’entendais encore ! Plusieurs portes de glace roulèrent sur leurs gonds ; la voix s’approcha, plus grave et plus sonore ; l’herbe fraîche fléchit en criant, un frôlement de robe agita le feuillage, et à travers les citronniers et les myrtes je vis Gina s’avancer lentement, pâle, les cheveux séparés sur le front en deux bandeaux noirs et luisants et éclairés par la lune, qui, bizarrement découpée par les nuages, jouait de ses rayons capricieux avec les plis de son vêtement blanc. Son aspect me fascina, et je restai immobile, les mains tendues vers elle.

Ses bras étaient nus, ses épaules à moitié découvertes, et sa robe fine et légère dessinait la maigreur diaphane de ce corps que depuis si longtemps l’âme fatiguait et brisait sans cesse. Elle alla s’asseoir sur un tertre de gazon humide, et là, appuyée sans art, presque sans grâce, d’une voix triste et plaintive elle chanta la romance du Saule. C’était Desdemona, la Desdemona de Shakespeare, mélancolique comme la nuit, qui semblait gémir avec elle, pressentant sa terrible destinée, la prédisant dans chacun de ses accents, la racontant dans chacun de ses regards. Je l’écoutais dans une muette extase ; tout à coup elle poussa un cri délirant, et je frissonnai. Elle avait vu dans l’ombre surgir une figure froidement atroce : elle venait d’apprendre qu’il fallait mourir ! Oh ! il fallait la voir, naïve comme la peur d’un enfant ou amère comme le mépris, passer de la crainte qui supplie à l’indignation qui foudroie, et se dresser, grande et terrible, dans sa fierté de femme outragée ! et puis, comme une pauvre fille qui a besoin d’amour et de pardon, il fallait la voir arrondir ses bras souples et blancs comme pour enlacer le cou rude et basané du barbare, le menacer, le prier encore, et, glacée de terreur, tomber à ses pieds, palpitante comme la colombe sous la serre cruelle du vautour ! et ses larmes mélodieuses, ses énergiques protestations, ses lamentables cris, si vous les aviez entendus !… Pleure, pleure, pauvre Vénitienne ! C’était bien la peine de quitter ta patrie et ton père et ta gloire pour ce monstre altéré de sang ! Ton heure est venue ; le poignard est bien luisant, la nuit est bien sombre… Pauvre Vénitienne, il faut mourir ! – Mourir ! elle fuyait, pâle, les yeux égarés, sublime… et au moment où l’amour de la vie déployait dans toute sa vigueur la puissante énergie de ses moyens, au moment où sa voix poignait l’âme de toute l’harmonie déchirante de ses accents, elle s’arrêta, comme frappée d’une commotion électrique, le regard fixe, le cou tendu, immobile et froide comme une statue de marbre. — L’orchestre ne va pas, murmura-t-elle lentement, les lumières pâlissent ; tout est muet autour de moi !… Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle avec désespoir, lui aussi ! – et sa main semblait indiquer une place où ses yeux se reposaient tristement. — Lui aussi il se tait ! lui dont j’étais la vie ! ajouta-t-elle d’une voix mystérieuse… Pourquoi donc ?… Je brûlais : je m’élançai vers elle, je voulus l’attirer sur mon sein ; mais à peine eus-je touché son vêtement qu’elle frissonna de la tête aux pieds et ses traits peignirent une souffrance physique qui me glaça d’effroi. — Reste ! oh ! reste, m’écriai-je, Gina ! j’ai tant souffert ! Oh ! viens ! plus près encore, ma Gina, mon amour ! Souffrances, tourments, peines amères, un chant de ta voix a tout emporté !… Elle me regarda d’un air étonné ; une de ses mains s’appuya sur son cœur, l’autre sur son front, et elle eut l’air de chercher à se ressouvenir. — Oh ! je te connais bien ! dit-elle… Mon regard était étincelant, ma voix forte et brève ; la terre fuyait sous mes pieds. Je voulus saisir Gina dans mes bras ; mais elle poussa un cri perçant, et, s’arrachant à mes étreintes, elle glissa comme une ombre à travers le feuillage. Je courus vainement sur ses pas ; mais la lune n’éclairait plus, la nuit était noire. Furieux, égaré, après avoir escaladé le mur du jardin et parcouru longtemps les rues désertes de Vérone sans savoir où j’allais, sans chercher à le savoir, je rentrai chez moi, j’eus la fièvre. J’ignore ce que je devins, et les jours s’écoulèrent sans que j’en marquasse le cours.

» Rendu à la vie et à la raison, cette nuit de délire me poursuivit d’abord de paroles vagues et mystérieuses. Je me rappelais qu’autrefois tout Vérone avait parlé de la passion sympathique que la prima dona nourrissait pour moi. Incrédule comme autrefois, je souriais de mes souvenirs ; mais au moins j’avais marqué dans la vie de Gina, je n’avais point traversé son existence comme une joie qui passe et qu’on oublie, comme un jour qu’un autre jour efface. Puis une incertitude effrayante me plongea dans mille tourments. Je songeai à mes jours de folie : je me crus abusé par les rêves fantasques de la fièvre qui m’agitait alors ; cette nuit de délices disparut dans un lointain douteux ; ma tête, trop faible pour tant de bonheur, le rejeta bientôt sans y croire ; et cependant, ange déchu, je ne sais quelle idée confuse du ciel vivait en moi ; j’ignore à quels souvenirs du passé mon sang refluait violemment vers mon cœur. Je fus longtemps souffrant et faible. Dès que j’eus retrouvé des forces, je voulus revoir encore ce théâtre où j’allais autrefois pour vivre. Je m’y traînai avec peine, et je tombai accablé de fatigue sur le dernier banc. Gina remplissait encore cette salle déserte, et le passé se dressa tout vivant devant moi. Hélas ! je ne vous dirai ni ma joie ni mes peines. Qui n’a pas revu, après des jours de tourmente et d’orage, les lieux où s’écoula la fraîche matinée de la vie ? qui n’a pas eu à y pleurer sur des souvenirs et des tombes ?

» Le rideau n’était pas levé, les premiers accords de l’ouverture n’avaient pas encore fait passer le frisson sur toutes les âmes, lorsqu’un mouvement semblable se communiqua à l’assemblée : tous les regards se portèrent avec intérêt, avec une admiration mêlée de pitié vers une loge d’avant-scène où venait d’apparaître une femme voilée. Je n’eus pas besoin d’entendre prononcer son nom pour la reconnaître ; son apparition apportait dans le cœur comme un souvenir des mélodies du ciel. Je n’écoutai pas le Don Juan qu’on jouait sur la scène, et pourtant toutes les émotions de cette œuvre sublime passèrent dans mon cerveau exalté. Je m’étais approché jusqu’au banc adossé contre cette loge, où Gina s’enivrait douloureusement des triomphes d’autrui. Là, tout près d’elle, je respirais ses parfums, je comptais les palpitations de son sein. La cantatrice qui remplissait le rôle de dona Anna fut applaudie avec transport : je secouai tristement la tête, et je fus froissé de dépit ; j’étais jaloux comme si la gloire de Gina m’eût appartenu, comme si c’eût été me voler que d’en donner à une autre qu’elle. Mais Rosetta était l’amie de Gina ; plus jeune qu’elle de quelques années, elle avait reçu ses leçons ; elle lui devait son talent, son succès, et peut-être aussi le sentiment élevé d’une reconnaissance généreuse et délicate. Gina l’encourageait de ses regards et de ses gestes. Le triomphe de la jeune débutante fut complet ; elle fut redemandée et couronnée à la fin de la pièce. Alors, modeste et touchante, elle s’approcha de la loge d’avant-scène et tendit la couronne à son amie, qui la refusa. Je la ramassai comme elle tombait des mains de Rosetta, et, me penchant vers celle dont une faible barrière me séparait, je la posai sur sa tête en m’écriant : « À Gina, à la reine du chant ! » Un tonnerre d’applaudissements me répondit. Gina s’était levée, faible, émue, malade, mais radieuse de joie. Elle appuya une main sur mon épaule ; au milieu de l’enivrement de sa gloire, elle eut un regard pour moi ; sa bouche murmura faiblement mon nom. Aussitôt elle fut entraînée par le duc de R**, qui s’élança, sombre et mécontent, au milieu de cette scène de délire, et vint arracher sa femme aux rapides instants de joie qu’elle venait de retrouver.

» Ce n’était donc pas un songe, une vision de mes nuits agitées : Gina savait mon nom, mon amour ; peut-être aussi se rappelait-elle confusément m’avoir parlé dans une de ses nuits de fièvre et d’égarement. Une rapide espérance me rendit la raison : je fis des projets comme eût pu les faire un homme dans son bon sens, je prêtai intérêt aux choses extérieures, je compris ce qui se passait autour de moi. Gina se mourait : je passai mes jours et mes nuits à songer aux moyens de lui rendre la vie. J’entendis parler d’un célèbre médecin qui venait d’arriver de Londres et qui était descendu dans cette hôtellerie : je vins le trouver. — Si vous la sauvez, lui dis-je, je suis à vous. Ce n’est pas seulement ma fortune que je vous donnerai, c’est mon sang, c’est mon cœur, c’est ma vie qui vous appartiendront. – Le médecin m’interrogea. On l’avait déjà fait appeler auprès de la duchesse de R** : il l’avait trouvée au dernier période d’une maladie de langueur dont il ignorait la cause. Ce n’est pas le duc de R** qui la lui aurait apprise : je m’en chargeai pour lui. — Ne voyez-vous pas, lui dis-je, que cette âme d’artiste, avide de secousses et d’émotions, languit et meurt dans la fastueuse indolence des grandeurs où on l’a reléguée ? La cantatrice est devenue duchesse, et l’on demande pourquoi Gina se meurt d’ennui et de dégoût ? C’est la gloire qu’il lui faut : qu’on la rende à son élément, et vous la verrez refleurir.

» Le médecin parla. Le duc repoussa d’abord cette idée avec hauteur. Il vit sa femme près de mourir ; elle était nécessaire à son bonheur : il fit pour lui-même ce qu’il n’eût pas fait pour elle, il promit tout. L’espoir et la joie ont donné un peu de force à Gina. Ce soir elle est rendue au théâtre, à Vérone, à la vie ; dans un instant je vais l’entendre… Mon ami, dites-moi, pensez-vous qu’on meure de bonheur ? »

La pendule sonna sept heures : la foule se précipita hors de l’hôtellerie et se porta vers le théâtre. Valterna agrafa son épée, jeta son manteau sur lui, saisit convulsivement le bras du Français et fut s’asseoir à l’orchestre.

L’ouverture de Romeo e Giuletta finie, le rideau se leva lentement, l’orchestre se tut ; et tel fut le religieux silence qui régnait dans la salle qu’on put entendre frémir longtemps les derniers accords s’élevant légers comme un nuage, planant sur la foule immobile, et se brisant sur la voûte comme les ondulations de l’eau agitée contre la pierre du bassin qui l’enferme. Lorsque Gina parut tous les fronts se découvrirent, et d’un mouvement spontané la foule se leva comme un seul homme. Pas un cri, pas un murmure, elle était muette. Il n’y eut alors ni joie ni enthousiasme, il n’y eut qu’attendrissement et pitié ; et ce fut un touchant spectacle que de voir tous ces visages empreints d’une commune douleur au milieu de cette salle parée de luxe et d’élégance. Gina s’avança à pas lents, les bras maigres, les yeux éteints et les joues caves, mais plus belle que jamais de la beauté qu’elle avait perdue, belle de ses longues souffrances, de son long veuvage de gloire, belle comme la jeune épouse qui sort de ses habits de deuil, pâle et les yeux brûlés de larmes. Mais lorsqu’elle fut arrivée sur le bord de la scène et que, simple et naïve, elle se fut inclinée, alors, comme la bombe tombant avec fracas sur les pavés d’une ville endormie, la foule éclata tout à coup. La clarté des lumières vacilla au bruit des longs cris d’enthousiasme ; les fleurs pleuraient, les loges étincelaient de pierreries, les écharpes blanches et roses s’agitaient dans l’air embaumé. Gina était sublime alors : les yeux brillants, dévorée d’inspiration, victime haletante sous le génie qui la pressait, les ressorts de son âme ardente reprenaient toute la verve, toute la hardiesse de la jeunesse, plus énergiques, plus brûlants que jamais, comme la force élastique qui, longtemps comprimée, ne bondit qu’avec plus de violence. Qu’elle était belle avec sa figure pâle et passionnée, avec son sein qui palpitait, impatient d’harmonie ! Elle chanta comme jamais elle n’avait chanté en ses plus beaux jours. Dans tout le cours de la pièce, exaltée par les applaudissements frénétiques, elle s’éleva au-dessus de tout ce que l’Italie avait produit de génie et de mélodie. Surprise elle-même de la puissance de ses moyens, elle dit à Rosetta, dans le dernier entr’acte, qu’il lui semblait qu’une autre voix que la sienne, une voix magique s’exhalait, mâle et pleine, de ses poumons élargis. Rosetta remplissait le rôle de Roméo. Sa belle voix de contralto, grave et sonore, avait été cultivée par les soins de la duchesse de R**: maintenant elle partageait son triomphe, son enthousiasme et ses inspirations. Elle-même l’arrangea dans le cercueil qui renferme, au dernier acte, Giuletta endormie, sous les fausses apparences du trépas. Elle détacha ses longs cheveux noirs, arrangea la couronne de roses blanches sur son front, et, l’embrassant avec tendresse : « Heureuse et guérie ! » lui dit-elle. Et Gina lui sourit en la pressant sur son cœur.

La foule attendait : le rideau se releva aux accords lugubres d’un chant de mort. Roméo paraît, chante le beau récitatif du dernier acte, ôte le couvercle du sépulcre, y trouve son amante à la place de l’ennemi qu’il a tué, se tord les bras avec une pathétique énergie d’effroi et de désespoir, boit le poison qui doit le réunir à Juliette, revient à elle pour lui adresser un dernier adieu, la soulève dans ses bras…

Ici le public interdit se leva. Rosetta avait poussé un cri de terreur, et le corps qu’elle avait soulevé retomba lourd et roide dans le cercueil où Juliette devait se réveiller… Juliette ne se réveilla pas.

Tant d’émotions longtemps perdues, longtemps désirées, retrouvées et senties avec tant de puissance avaient brisé ce corps épuisé de maladie : Gina était morte aux accords suaves et religieux de Zingarelli, au milieu du dernier et du plus beau de ses triomphes.

Deux hommes comprirent les premiers la vérité : ils s’élancèrent sur la scène par deux côtés différents. Le second fut le duc de R** ; le premier avait été Valterna, qui, rugissant de douleur, alla s’éteindre aux pieds de Juliette.

GEORGE SAND.

MARGUERITE

ROMAN INÉDIT DE ANN RADCLIFFE.

I

C’était en 1753 près de Munich. Adolphe Rennberg voyait déjà poindre le clocher du beau village où l’attendaient sa mère et ses sœurs.

Il rencontra au détour du chemin, dans un vieux carrosse, Marguerite, la jolie Marguerite, qu’il avait aimée quand il était encore écolier chez maître Stephan.

Elle n’était plus gaie comme autrefois : en reconnaissant Adolphe elle tomba évanouie dans le carrosse. Un beau jeune homme, grand seigneur de la tête aux pieds, qui n’avait qu’un tort, non pas de l’aimer, mais de l’enlever pour lui dire qu’il l’aimait, la soutint dans ses bras.

Adolphe Rennberg s’élança vers Marguerite pour la secourir : il reconnut bientôt que son ravisseur était une femme.

Marguerite revint à elle, se jeta dans les bras d’Adolphe et le conjura de la sauver.

L’étrange ravisseur n’étant pas de force à lutter contre Adolphe, s’éloigna en toute hâte. Il rejoignit dans un petit bois à peu de distance un chasseur qui l’attendait, mais qui ne l’attendait pas seul.

Adolphe conduisit Marguerite à son père et courut à la maison natale retrouver le seuil embaumé de sa jeunesse.

Il avait remarqué avec surprise que Marguerite ne s’était pas montrée très reconnaissante. La plus vertueuse entre toutes les femmes n’est pas fâchée d’être enlevée une fois en sa vie.

Il arriva tristement à cette conviction que Marguerite s’était laissé enlever avec assez de bonne volonté, et qu’il avait eu tort de passer par là pour la reconnaître.

Adolphe était médecin : c’était un esprit insouciant, naïf et enthousiaste, se laissant aller au cours de la vie comme une feuille au cours du ruisseau, aimant sa famille par-dessus tout, mais n’aimant guère moins son chien et sa pipe, le sentier désert et le bocage odorant ; ce qui ne l’empêchait pas de se plaire passablement dans la taverne enfumée, avec les paysans endimanchés et les buveurs de chaque jour. Durant ses études à Munich, il s’était nonchalamment accoutumé au bruit et au parfum de la taverne ; il trouvait un charme singulier dans le tableau joyeux des buveurs ; peintre, il fût devenu un des plus gais écoliers de Téniers, dont il aimait jusqu’aux plus mauvaises copies. Malgré ces penchants pour le cabaret, il cultivait dans son âme les fleurs bleues des pures amours ; jamais poète allemand n’éveilla de plus souriantes rêveries. Il avait plus que tout autre l’instinct des contrastes : c’était souvent au fond de la taverne, au tintement des verres, dans la fumée du tabac, que lui apparaissaient les plus belles images de l’amour.

Il devint éperdument amoureux de Marguerite ; Marguerite, toute fraîche et toute blonde, avait vingt ans depuis l’automne ; elle vivait dans le silence avec son père : on la voyait à peine au village une fois par semaine. La chronique des lavandières racontait sur elle bien des histoires incroyables. On disait qu’un chasseur inconnu avait tenté de l’enlever par une belle nuit de mai ; on disait même que, de son côté, elle n’avait guère résisté ; mais son père veillait sur elle avec la plus austère sollicitude. C’était un homme de caractère antique, un franc Virginius, qui eût tué sa fille pour l’arracher au déshonneur. Il la voulait marier à un neveu des environs de Mons, et le diable n’aurait pu le détourner de ce dessein.

Cependant Adolphe aimait Marguerite avec toutes les espérances du monde et avec toute l’ardeur d’une âme poétique. Adolphe était dans la belle saison de l’amour ; l’heure solennelle était venue. Il craignit d’abord d’aimer tout seul : mais quelques œillades surprises dans le chemin de la ferme et dans l’église de Hartz l’avertirent un peu que la belle Marguerite était touchée de son culte et de sa promenade. Un plus savant que lui sur ces choses-là eût peut-être découvert que ce regard de la jeune fille voulait dire ceci, ou à peu près : Si je n’en aimais un autre, je vous aimerais. La femme la plus fidèle a toujours un second amant dans le chemin du cœur.

Marguerite tomba malade, on ne sut ni pourquoi ni comment. Le bruit s’en répandit aussitôt. Son père venait de partir pour la Flandre. Le médecin du fermier restait à deux lieues de la ferme : Adolphe espéra qu’on n’irait pas si loin ; mais le jour même il vit passer à Hartz le vieux médecin de Wesel. « C’est étonnant, dit-il, voilà un médecin nouveau. » Il voulut le suivre à la ferme ; la vanité l’arrêta en chemin. « Ils m’appelleront, » dit-il en retournant. Le lendemain l’amour l’entraîna encore vers la ferme ; au moment où il se décidait à entrer, il vit sortir le vieux docteur qui, sur sa demande, lui apprit la mort de la pauvre fille. « Elle est morte ! s’écria Adolphe. — Eh ! mon Dieu oui, dit le docteur en éperonnant son cheval, la science n’y pouvait rien. — Je l’aurais sauvée, murmura le pauvre amoureux dans son désespoir. — Vous eussiez fait comme moi, dit sèchement le docteur, vous l’auriez sauvée de la vie. »

Il disparut au même instant sous l’avenue.

Adolphe s’en retourna chez sa mère tout éploré et tout gémissant. Il passa le reste du jour au coin du feu, accablé sous sa douleur, ne voyant pas, ne disant rien, presque mort comme Marguerite. La nuit, il dormit à peine ; à son réveil, le désir lui vint de voir de ses yeux et de toucher de ses mains le corps de cette femme aimée avant de l’abandonner aux fossoyeurs : un doute, un pressentiment, une espérance, comme il en vient souvent aux amants, l’avait vaguement poursuivi depuis la veille. Mais quand il arriva à la ferme, on lui dit que la morte était ensevelie et couchée à jamais. Quatre jeunes filles vêtues de blanc priaient agenouillées devant le cercueil.

Adolphe ne voulut point profaner le dernier refuge de Marguerite ; il s’avoua que l’amour seul l’avait amené, il s’inclina religieusement devant le cercueil et reprit le chemin de Hartz. Sans savoir pourquoi, il entra en passant à l’église et reposa son front sur la pierre d’un pilier. Longtemps il demeura seul, écoutant la funèbre sonnerie des cloches et les tristes battements de son cœur, laissant tomber dans la nef un morne regard sur la draperie larmée qui allait couvrir le cercueil de Marguerite, cette dernière parure de ceux qui s’en vont. Un bruit de pas retentit sous les voûtes silencieuses ; il tourna la tête et vit un jeune homme en costume de chasse, qui descendait alors l’escalier du portail. Il fut frappé de sa figure sombre, de sa pâleur mortelle et de son air inquiet. Il le suivit des yeux avec une curiosité passionnée. Le chasseur, qui avait déposé son fusil et sa gibecière sous le portail à la garde de son chien, s’avança vers le chœur, le front incliné, en proie à quelque rêve profond, à quelque pensée infinie. Après avoir dépassé le bénitier, il revint subitement sur ses pas, trempa le bout des doigts dans l’eau bénite et fit le signe de la croix. Adolphe vit bien que le chasseur n’était pas accoutumé à cette œuvre de dévotion ; une pensée de deuil, une souvenance, une crainte l’avaient seules rappelé à ce devoir, sans doute oublié depuis longtemps. Le chasseur passa en s’inclinant devant la draperie des morts, et traversa l’église de plus en plus perdu dans sa pensée ; il s’arrêta enfin dans une chapelle et s’agenouilla devant une vierge antique couronnée de blanches immortelles. Adolphe ne cessa de le regarder qu’au moment où le convoi descendit dans l’église. Dès qu’il vit les jeunes filles s’avancer avec le cercueil, à la suite des chantres, il ne pensa plus qu’à son fatal amour, qui n’avait pu mourir avec Marguerite. Bientôt les chants des psaumes le chassèrent de l’église ; il s’enfuit dans la campagne pour apaiser les battements de son cœur. Il gravit le versant de la colline et se reposa sur une roche moussue à l’ombre d’un mûrier sauvage, où souvent il s’était arrêté pour regarder dans la cour et dans le jardin de la ferme. Cette fois, hélas ! ce fut pour voir dans le cimetière. Les fossoyeurs, assis sur l’herbe, attendaient, en devisant, la fin de la messe. Un homme vint à eux et leur dit quelques paroles après avoir contemplé la profondeur de la fosse. Adolphe crut reconnaître le chasseur qui l’avait troublé dans l’église. Cet homme disparut quand le convoi s’avança. L’étudiant souffrit plus que jamais à la vue de ce triste tableau des vivants dans les champs des morts, à la vue de ces blanches filles allant enterrer une de leurs compagnes. Peu à peu le convoi se dispersa, après avoir prié et pleuré sur la fosse ; le cimetière redevint désert et silencieux. Le ciel était serein, légèrement voilé ; le vent ne jetait guère qu’un sourd gémissement au travers des arbres. Ce calme et cette mélancolie de la nature apaisèrent le cœur d’Adolphe : il fit aussi sa prière pour le repos de l’âme de Marguerite, et Dieu sans doute eut pitié de lui, car, après avoir prié, il pleura.

II

À la nuit tombante, Adolphe rentra dans le village et voulut s’arrêter devant la maison de sa mère, qui était une pauvre femme vivant dans l’amour de Dieu et de ses enfants. Mais, en passant devant la porte, il lui vint une fumée odorante du souper qui le chassa plus loin. Au détour de la rue, il revit le chasseur et son chien, qui gambadait devant lui. En arrivant à la porte d’un mauvais cabaret, le chasseur sembla réfléchir ; il franchit lentement le seuil. Poussé par la curiosité, Adolphe le suivit. Le cabaret regorgeait d’ivrognes : c’étaient les sonneurs, le maître d’école, les fossoyeurs, le sacristain, tous les serviteurs de l’église paroissiale de Hartz, qui se consolaient de la mort de Marguerite. En entrant, Adolphe ne vit d’abord qu’un nuage de fumée ; peu à peu il distingua une vingtaine de figures épanouies respirant les parfums enivrants du vin et du tabac. Dans un coin de la salle étaient le chasseur et son chien ; le chasseur renversé contre le mur, et son chien nonchalamment étendu à ses pieds. Adolphe chercha du regard quelque table déserte : n’en trouvant pas une seule, il alla s’asseoir à celle du chasseur. Ce fut un singulier contraste que ces deux nobles têtes, pâles et tristes, à côté des plus joyeux buveurs du village. En se retournant pour demander une bouteille de vin, Adolphe marcha sur la queue du chien, qui, déjà jaloux de voir un étranger à la table de son maître, releva ses lèvres et montra deux magnifiques rangées de dents. Le chasseur l’arrêta et l’apaisa d’un seul mot ; le médecin lui tendit une main caressante et la bête mutine se recoucha en grognant. Grâce à cette aventure, les deux jeunes gens commencèrent à se parler. L’un offrit de son vin, l’autre de son tabac, et en moins de rien le médecin, le chasseur et le chien étaient ensemble comme trois amis. L’heure du souper fit partir peu à peu tous les buveurs et nos trois amis demeurèrent seuls dans la salle avec la cabaretière, qui se délassait en filant sa quenouille. « Monsieur le docteur, dit après un silence le chasseur à Adolphe, le bruit court que mademoiselle Marguerite a succombé à une maladie nerveuse ; ne l’avez-vous pas vue mourir ? — Oui, monsieur, à une maladie nerveuse ; mais je ne l’ai pas vue mourir. — Il me semble, dit le chasseur en pâlissant, que mademoiselle Marguerite a été enterrée bien vite. — Oh ! oui, s’écria avec empressement la cabaretière ; on n’attend jamais assez. Je me ressouviens toujours de cette dame de Munich, morte subitement un jeudi vers le soir et enterrée le lendemain avant midi : ce qui ne l’a pas empêchée d’en revenir, grâce à un fossoyeur qui a été la nuit suivante la déterrer pour lui dérober un diamant qu’elle avait au doigt. Elle existe encore à cette heure ; voyez plutôt l’almanach de l’an passé. »

Le chasseur sourit d’un air de doute.

« Malgré l’almanach, cette histoire est vraie, dit Adolphe, et j’en sais de plus singulières. Ces vieux contes de revenants et de vampires n’ont-ils pas pris leur source dans les funestes méprises qui ont enterré des vivants ? On ferait là-dessus un beau roman. — À propos de roman, dit le chasseur, je me souviens que le baron de Waldstein est mort victime d’une de ces funestes méprises. — Bien d’autres personnages célèbres en furent victimes, un empereur d’Orient, un consul romain. Vous n’avez qu’à feuilleter les écrits dignes de foi de Lancisi, de Bruhler, de Winslow, vous trouverez de terribles exemples ; l’histoire elle-même en a recueilli un grand nombre. Il n’y a pas un mois qu’un numéro du Journal des Savants m’étant, par aventure, tombé dans les mains, j’y lus ce que je vais vous raconter.

La cabaretière déposa sa quenouille, et prit un petit chat dans ses mains en écoutant. Le chasseur versa à boire d’un air distrait.

« Milady Roussel, mariée à un colonel anglais qui l’aimait d’une grande tendresse, succomba à une syncope causée par je ne sais quel mal caché. Le colonel, ne voulant point la croire morte malgré des apparences terribles, la laissa dans son lit comme une dormeuse, la face découverte, bien au delà du temps prescrit par la coutume du pays. Vainement on lui représenta qu’il la fallait enterrer : il repoussa les officieux, et déclara qu’il briserait la tête à tous ceux qui essaieraient de lui enlever le corps de sa femme. La reine d’Angleterre, ayant appris sa douleur profonde et sa singulière obstination, envoya devers lui un homme de sa suite pour lui faire des compliments, et surtout des remontrances sur son refus d’accorder à sa femme les honneurs de la sépulture. Le colonel répondit qu’il était sensible aux condoléances de la reine, mais qu’il la priait de lui laisser le corps de sa femme. Huit jours s’étaient passés, milady Roussel ne donnait aucun signe de vie ; le colonel, désespéré, lui pressait les mains et les baignait de ses larmes, quand, au son des cloches d’une église voisine, elle se réveilla comme au sortir d’un songe, se souleva sur l’oreiller, et s’écria : « Voilà le dernier coup de la prière, il est temps de partir. » — Au moins, dit la cabaretière en ramassant sa quenouille, celle-là n’a pas souffert au fond d’un cercueil, comme la pauvre dame de Munich. — Je me sens frémir à la seule idée du réveil dans un cercueil, dit le chasseur ; c’est un supplice digne des temps barbares. Renaître dans une pareille prison, sous la terre, enveloppé d’un linceul, criant et se débattant en vain ; renaître pour mourir de la mort la plus épouvantable !…

Le chasseur se leva, comme pour repousser cette idée qui le glaçait. « Jean Scott, reprit Adolphe, fut trouvé dans son tombeau les mains rongées et la tête brisée. N’avez-vous pas appris… »

À cet instant le petit chat du cabaret, qui s’était approché en sournois, par jalousie ou par curiosité, du chien de chasse, grinça les dents et souffla vers lui sa colère. Le chien, irrité, le poursuivit jusque sous une vieille étagère, où il ne put passer que la patte et le museau. Le petit chat, qui était lâche et méchant, comme beaucoup de ses pareils, se vengea tout à son aise. Chaque fois que le pauvre chien, de plus en plus irrité, avançait la dent pour mordre, il recevait trois ou quatre coups de griffe du chat inhospitalier. Le pauvre chien aboyait, jappait, se lamentait, mais ne pouvait se résoudre à lâcher prise. À la fin son maître, lui voyant au nez quelques taches de sang, eut pitié de son infortune : il alla vers lui pour arrêter le combat. Adolphe, entendant alors sonner dix heures, pensa que sa mère devait l’attendre avec inquiétude ; il dit adieu au chasseur, et sortit du cabaret. Le chasseur le suivit presque au même instant. À quelques pas du cabaret, Adolphe, ayant tourné la tête, vit qu’il prenait le chemin du grand bois de Nebelstein. Il retourna jusqu’à la porte du cabaret ; la cabaretière allait fermer les contrevents, il lui demanda d’où venait et quel était ce chasseur. La cabaretière lui répondit que, depuis un an, à peu près, il venait quelquefois boire un cruchon de bière ; il était presque toujours silencieux, il lui avait une seule fois parlé de Marguerite : voilà tout ce qu’elle savait.

Adolphe rentra au logis. Sa jeune sœur l’attendait au coin du feu ; il appuya son front contre la cheminée, et demeura silencieusement en contemplation devant les flammes mourantes qui ranimèrent ses douloureuses rêveries. Sa sœur lui offrit son front à baiser, lui dit bonsoir en sommeillant et disparut dans l’escalier de sa chambre. Adolphe demeura devant le feu jusqu’au moment où la douzième heure sonna à une grande horloge accrochée entre le lit de sa mère et une armoire du temps passé. Cette sonnerie réveilla en lui des souvenirs funèbres : au lieu d’aller se coucher, il ressortit, en proie à la plus violente agitation, et, comme par entraînement, il s’enfuit vers le cimetière. Tout dormait au village ; l’église seule frissonnait encore aux douze coups de sa cloche ; la lune avançait son front d’argent sur un drapeau flottant, suspendu au coq du clocher ; quelques nuages perdus fuyaient à l’aventure. Adolphe regardait toutes ces choses d’un œil distrait et effaré. Les nuages se transformant sans cesse, le drapeau que le vent agitait par intervalles, le front pâle et mélancolique de la lune, éveillaient tous les fantômes de son imagination. Quand il fut devant le mur du cimetière, il vit avec surprise la porte entr’ouverte. À cet instant, un des nuages couvrit la lune et vainement il regarda dans le cimetière : la nuit était partout, il ne vit que la nuit. Le nuage s’éclaircit ; une demi-teinte traversa l’ombre ; il distingua des formes confuses : le grand Christ, veillant au-dessus des morts ; les débris d’une chapelle, quelques tombes éparses. Il chercha des yeux la fosse où dormait Marguerite : son cœur se glaça bientôt à la vue d’une ombre s’agitant au-dessus comme un démoniaque. Il se sentit Jaloux et son premier élan fut de courir vers cette ombre ; mais, au même instant, il la vit disparaître comme si la terre se fût ouverte sous lui. Le nuage passa et la lune éclaira tout le cimetière. Adolphe crut sortir d’un songe, et, pour ne plus y retomber, il s’enfuit sans oser retourner la tête, effrayé du bruit de ses pas, effrayé de son ombre qui le poursuivait.

III

Le lendemain, à son réveil, il retourna au cimetière ; il alla jusqu’à la fosse de Marguerite, cherchant d’un œil avide des traces de son apparition de la nuit. Il vit une multitude de pas aux alentours ; mais n’étaient-ce point ceux du convoi ? Le sable de la fosse offrait des empreintes profondes ; mais n’était-ce point sur la fosse que s’étaient agenouillées les compagnes de la défunte ? D’ailleurs, la croix formée par la bêche du fossoyeur n’était qu’à demi effacée. Il ne douta plus des jeux de son imagination.

Quelques jours se passèrent. Peu à peu il oublia sa douleur dans la consolation de sa mère ; l’image de Marguerite s’effaça souvent dans sa pensée, bientôt son amour alla rejoindre ses autres souvenirs.

Il reprit ses livres de médecine et poursuivit ses études trop souvent abandonnées. Il n’avait nulle autre distraction que la promenade au bord d’une petite rivière, sur la montagne, dans les bois environnant la ferme. La vue de cette ferme, singulièrement attristée par quelques pans de mur servant de limite aux vergers, avait pour lui un charme douloureux : il demeurait de longues heures en contemplation devant le colombier dont le toit rouge s’élevait au-dessus des ormes de l’avenue ; il écoutait en rêvant le caquètement des poules, le bavardage des canards, le glouglou des coqs d’Inde, toutes les prosaïques rumeurs de la ruche en travail. Perdu dans ses rêves, il oubliait que Marguerite n’était plus là ; et quand, par aventure, son œil errant découvrait quelque jeune servante au travers du feuillage ombrageant la petite république, son cœur s’éveillait avec violence, en dépit de la jupe grossière et du chapeau de paille de la jeune servante. Dans ses promenades, il emportait toujours un livre de médecine qui n’était jamais ouvert, mais qui lui donnait un air studieux aux yeux des gens qu’il rencontrait : c’était beaucoup dans un pays où la paresse n’est permise qu’aux ivrognes. Par malheur, avec ce livre il emportait sa pipe noire, qui faisait murmurer tous les dignitaires du village.

Un soir, Adolphe, armé de son livre et de sa pipe, s’en fut au bois de L’Étang : le temps était calme, le ciel était serein, et jamais le bois n’avait répandu tant d’harmonie et tant de parfums ; le rossignol jetait aux échos sa note perlée ; le vent secouait indolemment les fleurs des tilleuls et des marronniers toute la nature s’endormait dans l’amour. Adolphe suivait lentement un sentier vert coupé çà et là par une eau dormante parsemée de touffes de joncs et d’oseraies : c’était la première fois qu’il suivait cette route ; il lui fallait l’agilité d’un cerf pour franchir les mares d’eau sans s’y baigner les pieds ; à chaque instant le sentier devenait plus humide ; mais, loin de se rebuter, Adolphe poursuivait sa pénible promenade, entraîné par l’amour du mystère. Il voyait de temps en temps sur l’herbe l’empreinte du pied de quelque passant ; cette seule vue lui donnait du courage : il allait, il allait en songeant que le chemin de la vie était comme ce sentier, dont les abords si charmants s’étaient changés peu à peu sous les eaux croupissantes. La nuit venait, les bruits du soir s’apaisaient, et Adolphe, n’entendant plus que le frissonnement des feuilles, regrettait presque de s’être aventuré si loin, quand, après avoir dépassé une grande touffe de noisetiers, il vit tout à coup la campagne par une échappée de bois ; il fut à la lisière en moins d’une minute. Les derniers feux du jour tombaient sur un petit village éparpillé sous ses yeux, et sur un vieux château dont l’architecture saxonne avait perdu son beau caractère sous les embellissements frivoles des architectes de ce temps. Adolphe n’avait jamais vu ce château ; il s’approcha d’un paysan qui ébranchait un pommier et lui demanda si c’était le Niedersteinschlosz, dont on lui avait souvent parlé. Le paysan inclina la tête, et se mit à ramasser les branches qu’il venait de couper. Adolphe se retourna vers le château, en proie à des souvenirs confus ; dans tous les pays il y a un lieu destiné à servir de scène aux contes de fées ou de revenants. Mille fables, plus merveilleuses les unes que les autres, avaient pris leur source au Niedersteinschlosz et avaient enflammé l’imagination d’Adolphe dans son enfance. Involontairement il s’approcha du parc qui se perdait dans le bois ; il découvrit un petit pavillon à demi caché dans la verdure : c’était l’œuvre de quelque artiste ignoré du dernier siècle ; jamais Adolphe n’avait rien vu d’aussi coquet et d’aussi capricieux ; la nature avait achevé l’œuvre en lui formant une ceinture variée de jasmins, de chèvrefeuilles et de clématites ; la brise la plus légère en détachait une pluie d’étoiles et de clochettes qui blanchissaient le parterre pendant la saison fleurie.

Adolphe grimpa sur un arbre à demi renversé contre la muraille du parc, pour mieux voir le pavillon : à peine arrivait-il à la dernière branche, qu’une tête aimée, la tête de Marguerite, lui apparut à l’une des fenêtres ; dans son émoi, il s’attacha à la branche pour ne pas tomber ; il se crut la proie d’un rêve. Cependant il ne cessait de voir la tête adorée, qui, mollement penchée en dehors du pavillon, semblait regarder le couchant rougi ; dans son égarement, il ne put arrêter un cri de surprise. Celle qui était à la fenêtre du pavillon se troubla, disparut soudainement et ferma la croisée. Adolphe demeura perché sur la branche, abîmé sous les idées les plus étranges. Était-ce une vision ? mais cette croisée qui venait de se refermer ; était-ce un rêve ? mais ce paysan qui ramassait encore son bois ; était-ce Marguerite ? mais la maladie, la mort, le cimetière ! Adolphe cherchait dans un dédale.

Il retourna vers le bûcheron. « Quelles gens habitent ce château ? » lui demanda-t-il d’une voix troublée.

Le paysan le regarda en silence. « Vous êtes donc sourd ? reprit-il avec impatience. — J’ai deux bonnes oreilles, murmura le bûcheron. — Si vous m’entendez, répondez moi donc ! — Je n’en sais rien. »

À cet instant, un enfant en jaquette, à peine âgé de six ans, arriva dans le champ des Pommiers. « D’où viens-tu, marmot ? » lui cria le paysan, qui était son père. « Je viens du château. » Et l’enfant fit siffler une pierre vers l’avenue. « Maman vous attend pour souper, » reprit-il en bondissant sur l’herbe.

Le paysan se prit à fredonner une vieille chanson et s’en alla aussitôt en regardant Adolphe du coin de l’œil. Puis, atteignant l’enfant, il le jeta sur ses épaules. Adolphe avait eu la tentation de saisir une des branches qui couvraient le champ et de la briser sur le dos du paysan, mais la mine sauvage et moqueuse de cet homme avait distrait son bras. Il le perdit bientôt de vue ; durant quelques minutes encore, il entendit sa chanson, qui coupait le morne silence de la vallée.

Il demeura plus d’une heure sous les pommiers, regardant sans cesse le pavillon, écoutant de toutes ses oreilles ; mais nul bruit ne se fit entendre, nulle lumière n’apparut en ce lieu désert du parc. Il s’en revint, ne rêvant que chimères et fantômes, caressant avec plus d’amour que jamais l’image de Marguerite, qui se ranimait en lui. La nuit était profonde, il s’égara souvent ; il traversa un pré marécageux où il s’était imprudemment aventuré ; enfin, il arriva à Hartz dans l’état piteux d’un homme qui a failli se noyer. En passant devant le cabaret, il s’arrêta à la vue de plusieurs ombres qui se dessinaient sur le rideau rouge de la salle ; il pensa qu’il lui valait mieux se sécher là que chez sa mère, qui devait être couchée. Sa marche rapide et fatigante l’avait d’ailleurs fort altéré, et la cabaretière était renommée pour un vin clairet et pétillant dont le souvenir seul le rafraîchissait déjà. Il entra donc au cabaret.

Il n’avait pas refermé la porte qu’un chien vint lui sauter sur les bras en aboyant avec joie ; et comme il le repoussait d’une main caressante, il vit le jeune chasseur décrochant sa gibecière d’une des noires solives du plancher : il alla à lui la main tendue et le cœur ouvert ; le jeune chasseur lui pressa la main et déposa sa gibecière en se rasseyant. « Ah ! je vous retrouve donc enfin ! dit-il d’une voix animée. Madame la cabaretière, un peu de complaisance : tout au fond de la cave. — Dans quel pitoyable état vous êtes, mon jeune ami ! — J’ai traversé les bois et les marais ; je me suis baigné comme une grenouille ; j’espérais voir ici un feu d’auberge, mais voilà tout au plus un feu d’étudiant ou de couturière. »

Le jeune chasseur se leva en souriant, sortit par la porte de la cour, et rentra au même instant avec un grand fagot de branches dans les bras ; sans prendre la peine de le dénouer, il le déposa dans l’âtre, et répandit une douzaine d’allumettes sur les restes du feu. Avant le retour de la cabaretière, une flamme ardente s’élançait jusqu’au manteau de la cheminée. Tout en séchant ses pieds, Adolphe, presque sourd aux paroles bienveillantes du chasseur, aux reproches de la cabaretière, qui craignait un incendie, ne songeait qu’à l’étrange vision du parc ; il revoyait cette ombre étrange penchée sur la fosse de Marguerite le soir de l’enterrement ; et puis il pensait aux alentours mystérieux de Niedersteinschlosz, à la mine singulière du paysan qui ébranchait les pommiers. Et ses songes et ses pensées l’entraînaient plus avant dans le dédale.

Le chasseur, las de lui parler en vain, le rappela à la raison en lui frappant sur l’épaule. « Dormez-vous, mon jeune ami, ou plutôt êtes-vous mort ? Par Dieu ! vous êtes lugubre comme un revenant. À quoi rêvez-vous donc ? — Je rêve, dit lentement Adolphe, à un revenant que j’ai vu ce soir. »

La cabaretière sourit d’un air moqueur, mais Adolphe avait dit ces mots d’une voix si funèbre qu’elle se rapprocha du feu en frissonnant. Le chasseur prit les pattes de son chien et se mit à valser avec insouciance. « Un revenant, s’écria-t-il en valsant toujours. Vous a-t-il parlé de l’autre monde ? »

Adolphe ne répondit point et retomba dans ses rêves. « Dites-nous au moins, reprit le chasseur, si c’était un beau revenant. — Oui, répondit nonchalamment Adolphe : c’était l’image de Marguerite. »

La cabaretière poussa un cri, et le chasseur, qui ne valsait plus, regarda l’étudiant avec inquiétude. « Et c’est au cimetière que vous l’avez eue, cette vision ? lui dit-il en pâlissant. — Non, c’est au vieux Niedersteinschlosz, à la fenêtre d’un pavillon perdu dans le parc. »

Le chasseur éclata de rire. « L’aventure est charmante, dit-il en retroussant ses moustaches. Vous avez un prisme dans les regards, mon jeune ami, car vous avez vu tout simplement une filleule de ma mère, une pauvre orpheline qu’elle a recueillie. »

Adolphe regarda le chasseur d’un air de doute. « Si vous l’avez vue dans le pavillon qui me sert de logis depuis les beaux jours, c’est qu’elle attachait des rideaux à la fenêtre. »

Adolphe semblait entendre une langue étrangère. « Je me suis toujours doutée, dit la cabaretière avec empressement, que vous étiez le fils de M. le baron de Niederstein ; je connais votre mère, je l’ai servie autrefois et je sais votre nom de baptême. Édouard, n’est-ce pas ? — Édouard de Niederstein, » reprit le chasseur. Et s’adressant à Adolphe : « Quand vous retournerez au château, ne m’oubliez pas ; je vous ferai voir en chair et en os votre revenant de ce soir. »

Adolphe inclina silencieusement la tête. « En voyant cette fille, qui ressemble si prodigieusement à Marguerite, reprit le chasseur, je ne puis m’empêcher de penser à la métempsycose ; dans mes songes insensés, je me demande si, trompée par la ressemblance, l’âme de la pauvre Marguerite ne s’est point envolée au corps de cette fille… Mais les chemins sont mauvais… »

Le chasseur s’approcha de la fenêtre et détourna le rideau : « Le ciel est noir, la lune va se coucher, adieu ; un bois à traverser, adieu, adieu ! »

Il tendit sa main à Adolphe et siffla son chien : « Low ! en avant ! » Il endossa sa gibecière, paya son écot, et partit en laissant Adolphe à ses songes. « Pardieu ! dit tout à coup ce dernier, c’est trop rêver ! » Il passa la main sur son front comme pour en chasser les idées, et se mit à rire avec la cabaretière pour mieux oublier sa charmante vision.

Le surlendemain il reprit sa promenade vers le bois de L’Étang. On touchait à l’automne ; les derniers feux du soleil rougissaient le fruit des sorbiers et brunissaient les mûres sauvages. Adolphe entendait çà et là le cri du coucou, la clochette des troupeaux dispersés au bord du bois, la voix claire et gaie des chercheurs de noisettes. Il avança lentement, à demi perdu dans la rêverie, cueillant des cornouilles, égrenant le sorbier, effeuillant les branches tombantes. Et, tout en avançant ainsi, il arriva, sans y penser le moins du monde, devant la muraille ébréchée du parc de Niedersteinschlosz. Dès qu’il entrevit, à travers le feuillage flottant, la flèche du pavillon, son cœur s’agita violemment au souvenir de Marguerite. D’abord il voulut aller au château voir le chasseur son ami ; mais bientôt, tout en réfléchissant, il franchit sans trop de peine le vieux mur du parc et marcha en silence vers le pavillon, par les bosquets touffus, se détournant à chaque pas pour aller dans l’ombre. Il s’arrêta sous une charmille, tout en face d’une fenêtre, et regarda avec anxiété durant quelques minutes : le pavillon lui sembla désert ; cependant, comme il allait sortir de là, il vit ou s’imagina voir passer une ombre sur les vitres. La nuit s’élevait, déjà la brume voilait les dernières lueurs du couchant, le bois devenait plus sombre. Adolphe demeurait sous la charmille, ne sachant que faire et ne sachant que penser. Tout à coup l’image de Marguerite reparut à la fenêtre, demi-rêveuse et demi-souriante, comme l’amante qui poursuit un souvenir d’amour. Elle leva les yeux au ciel et chercha les premières étoiles. Et bientôt ses regards se perdirent dans le sombre horizon du bois de L’Étang, vers Hartz ; alors une triste pensée chassa son demi-sourire ; elle baissa la tête et soupira. À cette vision, Adolphe agita toute la charmille avec ses bras ; il ne doutait plus que ce ne fût Marguerite ; il ouvrit la bouche pour l’appeler, mais il étouffa sa voix dans la crainte de chasser la ressuscitée de la fenêtre. Les jappements d’un chien coupèrent le silence, ou plutôt les rumeurs alanguies du soir. La vision disparut pendant qu’Adolphe tournait la tête vers le donjon. Il sortit de la charmille et s’en alla à la porte du pavillon. La porte était ouverte, il s’élança dans l’escalier, pâle, chancelant, éperdu. — Marguerite, murmura-t-il d’une voix mourante. Il étendit les bras dans l’ombre, Marguerite n’y vint pas. Il regarda partout, il écouta sans cesse : il ne vit rien, il n’entendit rien. En vain il passa une demi-heure à chercher la trépassée ; il s’égara de plus en plus dans les profondeurs de ce mystère funèbre. Enfin il redescendit dans le parc, franchit quelques palissades et s’aventura du côté du château. Une grande salle du rez-de-chaussée était éclairée par une petite lampe de cuivre et par les flammes ardentes de l’âtre. Deux femmes se trouvaient aux deux coins de la cheminée, la maîtresse du logis et la gouvernante. La maîtresse du logis lisait avec distraction, tout en tisonnant le feu ; la gouvernante, besicles sur le nez, nouait du lin à son fuseau et sautillait du pied sur un rouet vénérable comme elle. Avec son bonnet rond, son chignon formidable, sa brassière rouge, elle avait l’air de quelque fée Carabosse oubliée là depuis la chute des fées. Adolphe, s’élevant sur la pointe des pieds, admirait toutes les singularités de cette vieille, quand son ami le chasseur parut dans le fond de la salle avec trois ou quatre chiens bondissant autour de lui. Madame de Niederstein appela une jeune servante pour servir le souper et embrassa tendrement son fils, tout en se plaignant du laisser-aller des chiens. Le chasseur fit la sourde oreille à ces plaintes ; il se coucha sur une vieille tapisserie, au beau milieu de la salle, et joua indolemment avec ses bêtes affolées. La jeune servante vint servir un lièvre rôti, une perdrix aux choux, une bouteille ensablée et des raisins jaunissants. À la vue de toutes ces choses, Adolphe, qui avait faim, malgré le trouble de son cœur, se détacha de la fenêtre en pensant que le château de Niederstein n’était point un gîte à revenants. Il repassa devant le pavillon : la porte était toujours ouverte. Il s’arrêta sur le seuil ; mais bientôt les gémissements de la bise le chassèrent de là tout frissonnant de peur : l’esprit est faible quand le cœur est en scène. Il sortit du parc et retourna à Hartz au milieu d’une troupe de fantômes, qui se métamorphosaient en pierres, en buissons, en nuages, dès qu’il les voulait saisir.

IV

Les jours suivants ce fut la même promenade, mais Adolphe passa en vain des heures d’angoisses à regarder la fenêtre du pavillon. La fenêtre déserte lui semblait triste comme un vieux cadre sans portrait. Son imagination, naguère si gaie et si fleurie, n’était plus qu’un sombre dédale, où sans cesse il se perdait au milieu des images lugubres. Il n’allait plus folâtrer avec l’agaçante cabaretière, il n’allait plus trinquer avec les buveurs ; à peine s’il supportait les caresses de sa mère et le babil sémillant de ses petites sœurs : il vivait seul, toujours seul, si ce n’est avec les morts.

Il voulut enfin tout savoir. Il partit un matin pour le Niedersteinschlosz, résolu de tout braver pour voir Marguerite ou celle qui avait son image. Ses doutes agitants ne pouvaient durer un jour de plus sans abattre son âme. Depuis le soir des funérailles, il avait pâli ; il était ravagé au point qu’on disait à Hartz : — Quel est donc le diable qui le possède, ce n’est plus que son ombre qui passe.

Ce matin-là, tout en traversant le bois de L’Étang, il se remit, dans la solitude et le silence, à balancer dans son esprit tous ses doutes cruels. — Est-elle morte ? mais n’est-ce pas elle-même qui deux fois lui est apparue dans le parc du château. — Vit-on jamais deux figures pareilles animées du même sourire et du même regard ? Pourquoi cette rencontre avec le chasseur le jour de l’enterrement ? — Mais comment l’eût-il enlevée ? – Était-elle morte ou vivante ? Ce vieux médecin, cette bière, ce De profundis, cette fosse lugubre, tout cela n’était-il que la mise en scène de quelque mystérieuse comédie ? — À quoi bon cette comédie ? On ne fait pas tant de façons aujourd’hui pour suivre son amant ; il n’y a plus d’enlèvements parce qu’on ne fait plus l’amour à cheval comme au beau temps de la chevalerie. Cependant cette jolie fille était étrange en tout ; pour elle la vie devait se passer étrangement. Adolphe en était là de ses rêveries nuageuses, quand il entendit sonner la cloche du hameau de Waldstein : la sonnerie était lente et triste comme pour un enterrement. Il retourna avec plus d’ardeur à ses souvenirs des funérailles de Marguerite. — Oui, oui, dit-il tout d’un coup, il y a là un mystère que je finirai par dévoiler.

Il arrivait au bout du bois : il était à peine dix heures ; le soleil, jusque-là caché par le brouillard d’automne, répandait depuis un instant une pure lumière dans la solitaire vallée ; le vent d’est, s’élevant par bouffées capricieuses, dispersait les derniers lambeaux du brouillard. C’était une de ces mélancoliques et douces matinées d’octobre, qui versent plus de charme peut-être dans l’âme des voyageurs que les fêtes brillantes du printemps ; la nature avait un dernier sourire qui attristait, mais qui rappelait des jours meilleurs. Le souvenir du bonheur passé ne vaut-il pas mieux que le bonheur lui-même ?

Adolphe allait atteindre l’avenue du château, il entendit tout d’un coup chanter un psaume dans la cour du château ; au même instant il vit, par la grande porte ouverte à deux battants, un curé qui jetait de l’eau bénite à l’assistance, c’est-à-dire aux desservants de son église, aux enfants de chœur, à quelques serviteurs du château. Le convoi se mit en marche : alors Adolphe découvrit un cercueil. — C’est sans doute la mère d’Édouard de Niederstein, dit-il en se détournant un peu. Le convoi arriva bientôt dans l’avenue : il se rapprocha de l’avenue et distingua une couronne sur le cercueil. — Mon Dieu ! si c’était…

On lui frappa sur l’épaule ; il se retourna et vit Édouard en costume de chasse, qui suivait le convoi à distance. « Qui est-ce donc qui est mort au château ? — À propos, c’est la jeune fille qui nous rappelait Marguerite. Elle est morte hier de je ne sais quelle fièvre. »

En disant ces mots, le chasseur avait pâli. « Morte ! dit Adolphe avec un accent de désespoir. Je ne saurai donc rien ! Il saisit la main du chasseur. — De grâce, dites-moi toute la vérité : quelle est celle qu’on enterre aujourd’hui ? — Vous êtes fou, dit le chasseur plus pâle encore. Adieu, on m’attend sur la montagne pour chasser, revenez une autre fois. »

Il s’éloigna sans dire un mot de plus ; seulement au bout de l’avenue il murmura entre ses dents : Il ne faut pas jouer avec la mort.

Adolphe le suivit des yeux : le chasseur ne s’écarta guère du convoi ; il penchait tristement la tête, il semblait accorder un regret à celle qui s’en allait pour jamais. Adolphe fut un peu distrait par une jeune servante qui l’effleura au passage ; comme elle s’éloignait, il l’appela et la pria de lui dire ce que c’était que la filleule de madame de Niederstein, qu’on allait enterrer. « Je n’en sais rien, dit la servante ; il y a six mois qu’elle nous est venue de Munich ou d’ailleurs, elle vivait en sauvage au point que je ne l’ai presque jamais vue. »

Là-dessus la servante partit pour rejoindre le convoi. « Plus je vais, plus le mystère est sombre, » dit Adolphe.

Le lendemain, sur le soir, il revint encore au Niedersteinschlosz. « Cette fois, disait-il avec colère, je tuerai le chasseur s’il ne me dit pas la vérité. » Il entra au château en homme résolu. Il traversa un vestibule et un salon sans rencontrer personne ; enfin, dans une grande chambre à coucher, il vit deux vieilles femmes qui pleuraient. Il apprit bientôt de ces femmes qu’Édouard s’était tué la veille à la chasse. « Par accident, s’empressa de dire sa mère. »

V

Adolphe ne put jamais dévoiler cet étrange mystère. Six mois durant, son cœur demeura dans la nuit de la tombe, son âme s’attacha au fantôme de Marguerite. Deux ans après, son maître en médecine l’appela à Munich, voulant faire sa fortune. Adolphe, après bien des luttes douloureuses, finit par quitter Hartz avec sa mère et sa jeune sœur ; l’autre était mariée depuis peu dans le voisinage. Une fois à Munich, les distractions bruyantes, l’envie de faire fortune dans le monde et la science, le détachèrent peu à peu de son lugubre amour. Il se maria à une jeune fille assez jolie et assez raisonnable, qui le mit tout à fait sur un chemin prosaïque. À part quelques vagues échos, quelques souvenirs attiédis, il avait presque oublié Marguerite, quand un songe, digne de couronner cette singulière histoire, vint le frapper et le ramener à son fantôme.

Au milieu d’une nuit d’hiver, il entend tout d’un coup le bruit de pas funèbres de la mort ou du spectre ; il regarde dans l’ombre, il voit apparaître Marguerite secouant son linceul, et, comme par métamorphose, reprenant tout à coup sa fraîche figure, rehaussée encore par une parure de bal, comme il l’avait entrevue une fois à une fête à un château voisin. Il la suivit par un entraînement irrésistible. Il s’aperçut bientôt qu’il était poursuivi par l’inévitable chasseur, qui, cette fois, était armé de la faux de la mort. Elle s’appuya sur son cœur toute tremblante et le supplia de la sauver. Il entra avec elle en toute hâte dans une sombre maison, – la maison de la mort, – et ferma la porte sur eux.

À peine eut-il fermé la porte qu’il reconnut qu’il venait d’entrer dans un cimetière ; – hourra ! les morts vont vite ! – Marguerite l’entraînait avec une puissance surnaturelle. La tombe était ouverte, il fallait y tomber. Il s’y jeta tout éperdu et tout glacé d’épouvante.

La tombe se changea en un vaste fleuve. Il alla jusqu’au fond, toujours entraîné par Marguerite. Il parvint à la soulever sur les flots et à l’attirer sur le rivage. Des rameurs vinrent à eux.

C’était toujours le chasseur. Marguerite était étendue sans mouvement sur le rivage. — Marguerite ! Marguerite ! avant qu’il n’arrive pour ressaisir sa proie, dites-moi tout.

Elle ouvrit ses beaux yeux, et, d’une voix sépulcrale, elle parla ainsi :

« Oui, mon ami, je suis Marguerite, traînant partout les remords qui me possèdent ; tu m’as aimée, je viens près de toi reposer mon cœur qui souffre même dans la mort. — De grâce, Marguerite, reprit Adolphe en prenant les mains glacées du fantôme, de grâce, dites-moi le secret qui tourmente ma vie : vous avez aimé Édouard de Niederstein ?

Marguerite n’était plus qu’un fantôme.

« Oui, j’ai aimé Édouard de Niederstein. Mon père était ruiné ; pour réparer sa fortune, il voulait me marier à un vieux cousin de la Flandre ; il était parti pour cela. J’aimais Édouard, qui venait depuis trois mois presque tous les jours chasser autour de la ferme : hélas ! le savez-vous ? Édouard était marié, il ne pouvait m’épouser ; d’ailleurs son rang dans le monde l’en eût empêché : malgré tout je l’aimais. Dès que je fus seule, il voulut m’enlever ; mais par là c’était jeter le déshonneur sur un pauvre homme qui n’avait plus que l’honneur pour lui. Misérable enfant que j’étais ! pour sauver l’honneur de son nom, j’ai joué la comédie de la mort, et la mort… »

Adolphe s’éveilla à un cri de sa femme tout effrayée des agitations du rêve.

Ce ne fut pas le seul rêve lugubre.

Une nuit, entre autres, il rêva qu’il passait devant le cimetière, et que, suivant sa coutume, il jetait un regard sur la fosse de Marguerite. Il vit le fossoyeur qui allait se mettre à l’œuvre : il alla à lui et le regarda faire en lui parlant politique. Au bout d’une heure et demie, le lit du dernier mort était assez profond et assez bien fait. Il alla prendre au jardin de sa mère une bêche et un hoyau ; il revint dans le cimetière, et creusa la fosse de Marguerite avec une ardeur sauvage. La nuit était sombre : çà et là cependant la lune montrait sa corne enflammée au travers des nuages rapides. Il ne fut pas une heure sans toucher le cercueil, mais le couvercle résista longtemps à ses coups. Il était tout défaillant ; et quand enfin le cercueil s’ouvrit, il crut qu’il allait y tomber pour l’éternité. Avant de regarder les restes de sa chère défunte, il leva les yeux au ciel comme pour demander à Dieu le pardon de cette profanation. S’étant penché au-dessus du cercueil, il jeta un regard ardent et effaré : il ne vit que l’ombre ; il aventura sa main tremblante, il ne saisit que l’ombre. À cet instant suprême, la lune vint comme un rayon du ciel jusqu’au fond de la tombe : tout ébloui, il s’imagina voir l’âme de Marguerite ; mais en même temps il s’aperçut que le cercueil était vide.

ANN RADCLIFFE.

CATANE.

L’aspect de Taormine nous plongea en extase. À notre gauche, et bornant l’horizon, s’élevait l’Etna, cette colonne du ciel, comme l’appelle Pindare, découpant sa masse violette dans une atmosphère rougeâtre tout imprégnée des rayons naissants du soleil. Au second plan, en se rapprochant de nous, étaient accroupies, aux pieds du géant, deux montagnes fauves qu’on eût dit recouvertes d’une immense peau de lion, tandis que, devant nous, au fond d’une petite crique, et se dégageant à peine de l’ombre, s’élevaient au bord de la mer, pareilles à un miroir d’acier bruni, quelques chétives maisons dominées à droite par l’ancienne ville naxienne de Tauromenium. La ville est dominée elle-même par une montagne, ou plutôt par un pic au haut duquel se groupe et se dresse le village sarrasin de la Mola, auquel on n’arrive que par un escalier en pierre.

Lorsque nous eûmes bien considéré ce spectacle si grand, si magnifique, si splendide, que Jadin ne pensa pas même à en faire une esquisse, nous nous retournâmes vers l’est. Le soleil se levait lentement et majestueusement derrière la pointe de la Calabre, et enflammait le sommet de ses montagnes, tandis que tout leur versant occidental demeurait dans la demi-teinte, et que, dans cette demi-teinte, on distinguait les crevasses, les vallées et les ravins à leur ombre plus foncée, et les villes et les villages, au contraire, à leur teinte blanche et mate. À mesure qu’il s’élevait dans le ciel, tout changea de couleur, montagnes et maisons ; la mer brune devint éclatante, et lorsque nous nous retournâmes, le premier paysage que nous avions vu avait perdu lui-même sa teinte fantastique pour rentrer dans sa puissante et majestueuse réalité.

Nous mîmes pied à terre, et après une montée d’une demi-heure, assez rapide, et par un chemin étroit et pierreux, nous arrivâmes aux murailles de la ville, composées de laves noires, de pierres jaunâtres et de briques rouges. Quoique, au premier aspect, la ville semble mauresque, l’ogive de la porte est normande. Nous la franchîmes et nous nous trouvâmes dans une rue sale et étroite, aboutissant à une place au milieu de laquelle s’élève une fontaine surmontée d’une étrange statue ; c’est un buste d’ange du XIVe siècle greffé sur le corps d’un taureau antique. L’ange est de marbre blanc, et le taureau de granit rouge. L’ange tient de la main gauche un globe dans lequel on a planté une croix, et de l’autre un sceptre. Une église placée en face présente deux ornements remarquables : d’abord les six colonnes en marbre qui la soutiennent, ensuite les deux lions gothiques qui, couchés au pied des fonts baptismaux, supportent les armes de la ville, qui sont une centauresse : cette seconde sculpture donne l’explication de celle de la place.

En sortant de l’église, nous rencontrâmes un malheureux qui de son état était tailleur, et que la munificence du roi de Naples avait élevé aux fonctions de cicerone. Aux premiers mots que nous échangeâmes avec lui, nous vîmes à qui nous avions affaire ; mais comme nous avions besoin d’un guide, nous le prîmes à ce titre afin de ne pas être volés. En effet, il nous conduisit assez directement au théâtre, tout en nous faisant passer devant une maison qu’une ceinture de lettres gothiques faisant corniche désignait comme ayant servi de retraite à Jean d’Aragon après la défaite de son armée par les Français. À quatre-vingts pas de cette maison à peu près, sont les ruines d’un couvent de femmes, dont il ne reste qu’une tour carrée percée de trois fenêtres gothiques et dominée par un mur de rocher, au pied duquel poussent des grenadiers, des orangers et des lauriers-roses. Du milieu de ce groupe d’arbres s’élancent deux palmiers qui donnent à toute cette petite fabrique un air africain qui ne manque pas d’une certaine apparence de réalité sous un soleil de trente-cinq degrés.

Nous arrivâmes enfin aux ruines du théâtre ; avant qu’on eût découvert ceux de Pompéïa et d’Herculanum, et quand on ne connaissait pas celui d’Orange, c’était, disait-on, le mieux conservé. Comme à Orange, on a profité de l’accident du terrain en faisant une incision demi-circulaire dans une montagne, pour tailler dans le granit les degrés sur lesquels étaient assis les spectateurs : le théâtre de Tauromenium pouvait en contenir vingt-cinq mille.

Au reste, ce théâtre bâti en briques n’offre que des ruines sans grandeur ; le voyageur venu là pour visiter ces ruines s’assied, et ne voit plus que l’immense horizon qui se déroule devant lui.

En effet, à droite l’Etna se développe dans toute l’immensité de sa base, qui a soixante-dix lieues de tour, et dans toute la majesté de sa taille, qui a dix-mille six cents pieds de haut, c’est-à-dire deux mille pieds de moins seulement, que le Mont-Blanc, et six mille deux cents pieds de plus que le Vésuve. À gauche, la chaîne des Apennins va s’abaissant derrière Reggio, et, pareille à un taureau agenouillé, étend sa tête et présente les cornes à la mer, qui se brise au cap dell’Armi. À l’horizon, la mer et le ciel se confondent ; puis, en ramenant par la droite ses regards de l’horizon le plus éloigné à la base du théâtre, on découvre un rivage tout échancré de ports, tout parsemé de villes, et de villes qui s’appellent Syracuse, Augusta et Catane.

Quand on a vu ce magnifique spectacle une heure, la curiosité, je l’avoue, manque pour tout le reste : aussi fut-ce par acquit de conscience que, pendant que Jadin faisait un croquis du théâtre et du paysage, je visitai la naumachie, les piscines, les bains, le temple d’Apollon et le faubourg du Rabatto, mot sarrasin qui constate l’occupation arabe en lui survivant.

Après deux heures de course dans les rochers, les vignes, et qui pis est dans les rues de Taormine, après avoir compté cinquante-cinq couvents, tant d’hommes que de femmes, ce qui me parut fort raisonnable pour une population de quatre mille cinq cents âmes, je revins à Jadin, tourmenté d’une faim féroce, et le retrouvai dans une disposition qui, malgré sa maladie récente, ne le cédait en rien à la mienne. Comme il ne me restait à visiter, pour compléter mon excursion archéologique, que la voie des tombeaux, et que la voie des tombeaux était juste au-dessous de nous, au lieu de retraverser toute la ville, nous descendîmes moitié glissant, moitié roulant, par une espèce de précipice couvert d’herbes desséchées sur lesquelles il était aussi difficile de se maintenir que sur la glace ; contre toute attente, nous arrivâmes au bas sans accident, et nous nous trouvâmes sur la voie sépulcrale.

C’est le même système d’enterrement que dans les catacombes : des sépulcres de six pieds de long et de quatre pieds de profondeur sont creusés horizontalement, et de petits murs, en façon de contre-fort, séparent ces propriétés mortuaires les unes des autres ; il y a quatre étages de tombeaux.

On comprend qu’il n’était nullement question de déjeuner dans les infâmes bouges qui s’élèvent, sous le nom de maisons, au bord de la mer. Nous fîmes signe au capitaine, que nous reconnaissions sur le pont, et qui ne nous avait pas perdus de vue, de nous envoyer la chaloupe. Nous soldâmes notre cicerone, et nous retournâmes à bord.

Décidément, Giovanni était un grand homme : il avait deviné qu’après une excursion de cinq heures dans des régions fort apéritives, nous ne pouvions manquer d’avoir faim. En conséquence, il s’était mis à l’œuvre, et notre déjeuner était prêt.

Voyageurs qui voyagez en Sicile, au nom du ciel, prenez un spéronare. Avec un spéronare, et surtout, si cela est possible, celui de mon ami le capitaine Arena, dans lequel on est mieux que dans aucun autre, avec un spéronare, vous mangerez toutes les fois que vous n’aurez pas le mal de mer ; dans les auberges, vous ne mangerez jamais. Et que l’on prenne ceci à la lettre : en Sicile on ne mange que ce qu’on y porte ; en Sicile ce ne sont point les aubergistes qui nourrissent les voyageurs, ce sont les voyageurs qui nourrissent les aubergistes.

En attendant, et tandis que le capitaine allait chercher à terre sa patente, nous fîmes un excellent déjeuner. À midi, le capitaine étant de retour, nous levâmes l’ancre. Nous avions un joli vent qui nous permettait de faire deux lieues à l’heure, de sorte qu’au bout de trois heures à peu près, nous nous trouvâmes à la hauteur d’Aci-Reale, où j’avais dit au capitaine que je comptais m’arrêter. En conséquence, il mit le cap sur une espèce de petite crique d’où partait un chemin en zigzag qui conduisait à la ville, laquelle domine la mer d’une hauteur de trois à quatre cents pieds.

Ce fut une nouvelle patente à prendre, et un retard d’une heure à souffrir ; après quoi nous fûmes autorisés à nous rendre à la ville. Jadin me suivit de confiance, sans savoir ce que j’allais y faire.

Aci me parut assez belle et assez régulièrement bâtie. Ses murailles lui donnent un petit air formidable dont elle semble toute fière ; mais je n’étais pas venu pour voir des murailles et des maisons, je cherchais quelque chose de mieux, je cherchais le fils de Neptune et de Thoosa. Je pensais bien qu’il ne viendrait pas au-devant de moi, je m’adressai à un monsieur qui suivait la même rue dans un sens opposé au mien. J’allai donc à lui ; il me reconnut pour étranger, et, pensant que j’avais quelques renseignements à lui demander, il s’arrêta. — Monsieur, lui dis-je, pourrais-je sans indiscrétion vous demander le chemin de la grotte de Polyphème ? — Le chemin de la grotte de Polyphème ? Ho ! ho ! dit le monsieur en me regardant, le chemin de la grotte de Polyphème ? — Oui, monsieur. — Vous vous êtes trompé, monsieur, de trois quarts de lieue à peu près. C’est au-dessous d’ici en allant à Catane. Vous reconnaîtrez le port aux quatre roches qui s’avancent dans la mer et que Virgile appelle cyclopea saxa et Pline scopuli cyclopum. Vous mettrez pied à terre dans le port d’Ulysse, vous marcherez en droite ligne en tournant le dos à la mer, et entre le village d’Aci San Filippo et celui de Nizeti, vous trouverez la grotte de Polyphème.

Le monsieur me salua et continua son chemin. — Eh bien, mais voilà un monsieur qui me semble posséder assez bien son cyclope, me dit Jadin, et ses renseignements me paraissent positifs. — Aussi, à moins que vous n’ayez quelque chose de particulier à faire ici, nous retournerons à bord si vous le voulez bien. — Apprenez, mon cher, me dit Jadin, que je n’ai jamais rien à faire là où il y a quarante degrés de chaleur, que je ne suis venu que pour vous suivre, et que désormais, quand vous ne serez pas plus sûr de vos adresses, vous me rendrez service de nous laisser où nous serons, moi et Milord. N’est-ce pas, Milord ?

Milord tira d’un demi-pied une langue rouge comme du feu, ce qui, joint à la manière active dont il se mit à souffler, me prouva qu’il était exactement de l’avis de son maître.

Nous redescendîmes vers la mer, et nous nous rembarquâmes. Au bout d’une demi-heure, je reconnus parfaitement, à ses quatre rochers cyclopéens, le lieu indiqué ; d’ailleurs je demandai au capitaine si la rade que je voyais devant moi était bien le port d’Ulysse, et il me répondit affirmativement. Nous jetâmes l’ancre au même endroit que l’avait fait Énée.

 

Ignarique viæ, cyclopum allabimur oris.

 

Telle est la puissance du génie, qu’après trois mille ans ce port a conservé le nom que lui a donné Homère, et que là, pour les paysans, l’histoire d’Ulysse et de ses compagnons, perpétuée comme une tradition, non seulement à travers les siècles, mais encore à travers les dominations successives des Sicaniens d’Espagne, des Carthaginois, des Romains, des empereurs grecs, des Goths, des Sarrasins, des Normands, des Angevins, des Aragonais, des Autrichiens, des Bourbons de France et des ducs de Savoie, semble aussi vivante que le sont pour nous les traditions les plus nationales du moyen âge.

Aussi le premier enfant auquel je demandai la grotte de Polyphème se mit à courir devant moi pour me montrer le chemin. Quant à Jadin, au lieu de me suivre, il se jeta galamment à la mer, sous le prétexte d’y chercher Galathée.

Au reste, on retrouve tout, avec des proportions moins gigantesques sans doute que dans les poèmes d’Homère, de Virgile et d’Ovide ; mais la grotte de Polyphème et de Galathée est encore là après trente siècles ; le rocher qui écrasa Acis est là, couvert et protégé par une forteresse normande qui a pris son nom. Acis, il est vrai, fut changé en un fleuve qu’on appelle aujourd’hui le Aque grandi, et que je cherchai vainement ; mais on me montra son lit, ce qui revenait au même. Je supposai qu’il était allé coucher autre part, voilà tout ; quand il fait 35 à 40 degrés de chaleur, il ne faut pas être trop sévère sur la moralité des fleuves.

Je cherchai aussi la forêt dont Énée vit sortir le malheureux Achéménide, oublié par Ulysse, et qu’il recueillit quoique Grec ; mais la forêt a disparu ou à peu près.

La nuit commençait à descendre, et le soleil, que j’avais vu lever derrière la Calabre, disparaissait peu à peu derrière l’Etna. Un coup de fusil tiré à bord du spéronare et qui me parut s’adresser à moi, me rappela que, passé une certaine heure, on ne pouvait plus s’embarquer. Je me souciais peu de coucher dans une grotte, fût-ce dans celle de Galathée ; d’ailleurs je ressemblais trop peu au portrait du beau berger Acis pour qu’elle s’y trompât. Je repris le chemin du spéronare.

Je trouvai Jadin furieux. Le dîner était brûlé ; il m’assura que, si je continuais à voir aussi mauvaise compagnie que les cyclopes, les néréides et les bergers, il se séparerait de moi, et voyagerait de son côté.

Nous étions écrasés de fatigue ; entre Taormine, Aci-Reale et le port d’Ulysse, nous avions fait une rude journée ; aussi la veillée ne fut pas longue. Le souper fini, nous nous jetâmes sur nos lits et nous nous endormîmes.

Notre réveil fut moins pittoresque que la veille : je me crus en face d’une église tendue de noir pour un enterrement. Nous étions dans le port de Catane.

Catane se lève comme une île entre deux rivières de lave. La plus ancienne, et qui enveloppe sa droite, est de 1381 ; la plus moderne, et qui presse sa gauche, est de 1669. Saisie par l’eau, qu’elle a commencé par refouler à la distance d’un quart de lieue, cette lave a enfin fini par se refroidir comme une immense falaise pleine d’excavations bizarres et sombres qui semblent autant de porches de l’enfer, et qui, par un contraste bizarre, sont toutes peuplées de colombes et d’hirondelles. Quant au fond du port, il a été comblé, et les petits bâtiments seuls peuvent maintenant y entrer.

Pendant que le capitaine allait prendre patente, nous montâmes dans la barque, et, nos fusils à la main, nous allâmes faire une excursion sous ces voûtes. Il en résulta la mort de cinq ou six colombes qui furent destinées à servir de rôti à notre dîner.

Le capitaine revint avec notre permission d’aller à terre ; nous en profitâmes aussitôt, car je comptais employer la journée du lendemain et du surlendemain à gravir l’Etna, ce qui, au dire des gens du pays même, n’est point une petite affaire ; dix minutes après, nous étions à la Corona d’Oro, chez le seigneur Abbate, que je cite par reconnaissance ; contre l’habitude, nous trouvâmes quelque chose à manger chez lui.

Catane fut fondée, suivant Thucydide, par les Chalcidiens, et selon quelques autres auteurs, par les Phéniciens, à une époque où les irruptions de l’Etna étaient non seulement rares, mais encore ignorées, puisque Homère, en parlant de cette montagne, ne dit nulle part que ce soit un volcan. Trois ou quatre cents ans après sa fondation, les fondateurs de la ville en furent chassés par Phalaris, celui, on se le rappelle, qui avait eu l’heureuse imagination de mettre ses sujets dans un taureau d’airain, qu’il faisait ensuite rougir à petit feu, et qui, juste une fois dans sa vie, commença l’expérience par celui qui l’avait inventée. Phalaris mort, Gelon se rendit maître de Catane, et, mécontent de son nom, qui, en supposant qu’il soit tiré du mot phénicien caton, veut dire petite, il lui substitua celui d’Œtna, peut-être pour la recommander par cette flatterie à son terrible parrain, qui commençait à cette époque à se réveiller de son long sommeil ; mais bientôt les anciens habitants, chassés par Phalaris, étant revenus dans leur patrie, grâce aux victoires de Ducetins, roi des Siciles, la religion du souvenir l’emporta, et ils lui rendirent son premier nom. Ce fut alors que les Athéniens rêvèrent de conquérir cette Sicile qui devait être leur tombeau. Alcibiade les commandait ; sa réputation de beauté, de galanterie et d’éloquence marchait devant lui ; il arriva devant Catane, et demanda à être introduit seul dans la ville, et à parler aux Catanais : peut-être, s’il n’y eût eu que les Catanais, sa demande lui eût-elle été refusée, mais les Catanaises insistèrent. On conduisit Alcibiade au cirque, et tout le monde s’y rendit. Là l’élève de Socrate commença une de ces harangues ioniennes si douces, si flatteuses, si éloquentes, si terribles, si colorées, si menaçantes. Aussi les gardes des portes eux-mêmes abandonnèrent leur poste pour venir l’écouter. C’est ce qu’avait prévu Alcibiade, qui ne péchait point par excès de modestie, et c’est ce dont profita Nicias, son lieutenant : il entra avec la flotte athénienne dans le port, qui, à cette époque, n’était point encore comblé par la lave, et s’empara de la ville sans que personne s’y opposât. Cinquante ou soixante ans plus tard, Denis-l’Ancien, qui venait de traiter avec Carthage et de soumettre Syracuse, atteignit le même but, non point par l’éloquence, mais par la force. Mamercus, mauvais poète tragique et tyran médiocre, lui succéda, fournissant à la postérité des sujets de drame dont Timoléon devait être le héros. Puis vinrent les Romains, ces grands envahisseurs, qui apparurent à leur tour vers l’an 549 de la fondation, et qui commencèrent par piller : Valerius Messala fut sous ce point de vue le prédécesseur de Verrès. Seulement, du temps de Valerius Messala, on pillait pour la république, tandis que, du temps de Verrès, la chose s’était perfectionnée, on pillait pour soi. Le vainqueur envoya donc les dépouilles à Rome ; c’était encore la Rome pauvre, la Rome de terre et de chaume : aussi fut-elle on ne peut plus sensible au présent. Il y avait surtout dans le butin une horloge solaire, que l’on plaça près de la colonne Rostrale, et à laquelle, pendant un demi-siècle, le peuple-roi vint regarder l’heure avec admiration. Chacune de ses heures était alors comptée par des conquêtes. Ces conquêtes enrichissaient Rome, et Rome commençait à devenir généreuse. Marcellus résolut alors de faire oublier aux Siciliens la façon dont les Romains avaient débuté avec eux ; Marcellus avait la rage de bâtir, il bâtissait partout où il se trouvait, des fontaines, des aqueducs, des théâtres. Catane avait déjà deux théâtres, Marcellus y ajouta un gymnase et probablement des bains. Aussi Verrès trouva-t-il la ville dans un état assez florissant pour qu’il daignât jeter les yeux sur elle : il s’informa de ce qu’il y avait de mieux dans ce qu’y avait laissé Messala et dans ce qu’y avait ajouté Marcellus. On lui parla d’un temple de Cérès, bâti en lave et élevé hors de la ville, lequel renfermait une magnifique statue, connue seulement des femmes, car il était défendu aux hommes d’entrer dans ce temple ; Verrès, qui de sa nature était peu galant, prétendit que les femmes avaient déjà bien assez de privilèges sans qu’on respectât encore celui-là, puis il entra dans le temple et prit la statue. Quelque temps après, Sextus Pompée pilla Catane à son tour, sous prétexte qu’elle avait été fort tiède pour son père dans ses discussions avec César, de sorte qu’il était grand temps que vint Auguste, lorsque effectivement Auguste vint.

Celui-là, c’était le réédificateur général et le pacificateur universel. Dans sa jeunesse, emporté par l’exemple, il avait bien proscrit quelque peu, pour faire comme Lépide et Antoine ; mais il avait pris de l’âge, s’était fait nommer tribun du peuple et non pas imperator, comme le disaient les républicains du temps. Il aimait les bucoliques, les géorgiques et les idylles, les chants des bergers, les combats de flûte et le murmure des ruisseaux. C’était enfin le dieu qui faisait le repos du monde. Catane ressentit les bienfaits de ce doux règne. Auguste releva ses murs et lui envoya une colonie qui, sous Théodose encore, était restée une des plus florissantes de la Sicile ; mais, à partir de la mort de ce dernier, les tribulations de Catane recommencèrent ; les Grecs, les Sarrasins et les Normands se succédèrent les uns aux autres et la traitèrent à peu près comme avaient fait Messala, Verrès et Sextus Pompée. Enfin, pour couronner toutes ces déprédations successives, un tremblement de terre, arrivé en 1169, la renversa sans lui laisser une seule maison ; quinze mille habitants y périrent. Le tremblement de terre calmé, ceux qui s’étaient sauvés revinrent à leurs ruines comme des oiseaux à leurs nids, et, avec l’aide de Guillaume-le-Bon, reconstruisirent une ville nouvelle. Elle était à peine sur pied, que Henri VI, dans un mouvement de mauvaise humeur, y mit le feu et passa les habitants au fil de l’épée. Heureusement il s’en sauva quelques-uns. Ceux qui étaient échappés au père conspirèrent contre le fils. Frédéric Barberousse était dans les principes de son digne père ; il rebrûla derechef, et repassa de nouveau au fil de l’épée. Après Henri et Frédéric, il n’y avait de pis que la peste : elle vint en 1348, et dépeupla Catane. Cette ville commençait enfin à se remettre de tous les fléaux successifs qui l’avaient dévastée, lorsqu’en 1669 un fleuve de lave de dix lieues de longueur et d’une lieue de large sortit du Monte-Rosso, descendit jusqu’à elle, couvrant trois villages dans sa course, et, la sapant dans sa base, la poussa dans son port, qu’il combla avec ses ruines.

Voilà l’histoire de Catane pendant vingt-six siècles, et cependant la ville obstinée a constamment repoussé au même endroit, enfonçant chaque fois davantage dans ce sol mouvant et infidèle ses racines de pierre. Il y a plus : Catane est, avec Messine, la ville la plus riche de la Sicile.

Aussitôt le déjeuner terminé, nous nous mîmes en route à travers la ville. Notre cicerone nous mena tout droit à ses deux places ; j’ai remarqué que ce sont les places que les cicerone vous font généralement voir tout d’abord. Je leur en sais gré, en ce qu’une fois qu’on les a vues, on en est débarrassé.

Les places de Catane sont, comme toutes les places, de grands espaces vides entourés de maisons : plus l’espace est grand, plus la place est belle ; c’est convenu dans tous les pays du monde. Une de ces places est entourée d’insignifiantes constructions à portiques. Je ne sais pas comment s’appellent ces sortes de fabriques : ce ne sont point des maisons, ce ne sont point des monuments ; on prétend que ce sont des palais ; grand bien leur fasse.

L’autre place est un peu plus pittoresque, en ce qu’elle est un peu plus irrégulière. Au milieu s’élève une fontaine de marbre blanc, surmontée d’un éléphant de lave, qui porte lui-même sur son dos un obélisque de granit. Cet obélisque est-il ou n’est-il pas égyptien ? telle est la grave question qui partage les archéologues de la Sicile. Tel qu’il est, égyptien ou non, un point sur lequel il n’y a pas de conteste, c’est qu’il servait de spina au cirque découvert en 1820.

Ce fut sur cette place que je demandai à mon guide s’il connaissait M. Bellini père. À cette demande, il se retourna vivement, et, me montrant un vieillard qui passait dans une petite voiture attelée d’un cheval : — Tenez, me dit-il, le voilà qui va à la campagne.

Je courus à la voiture, que j’arrêtai, pensant qu’on n’est jamais indiscret quand on parle à un père de son fils, et d’un fils comme celui-là surtout. En effet, au premier mot que je lui en dis, le vieillard me prit les mains en me demandant s’il était bien vrai que je le connusse. Alors je tirai de mon portefeuille une lettre de recommandation qu’au moment de mon départ de Paris Bellini m’avait donnée pour la duchesse de Noja, et je lui demandai s’il connaissait cette écriture. Le pauvre père ne me répondit qu’en me la prenant des mains et en baisant l’adresse ; puis, se retournant de mon côté : — Oh ! c’est que vous ne savez pas, dit-il, comme il est bon pour moi ! Nous ne sommes pas riches : eh bien ! à chaque succès, je vois arriver un souvenir de lui, et chaque souvenir a pour but de donner un peu d’aisance et de bonheur à ma vieillesse. Si vous veniez chez moi, je vous montrerais une foule de choses que je dois à sa piété. Chacun de ses succès traverse les mers et m’apporte un bien-être nouveau. Cette montre, c’est de Norma ; cette petite voiture et ce cheval, c’est une partie du produit des Puritains. Dans chaque lettre qu’il m’écrit, il me dit toujours qu’il viendra ; mais il y a si loin de Paris à Catane, que je ne crois pas à cette promesse, et que j’ai bien peur de mourir sans le revoir. Vous le reverrez, vous. — Mais oui, répondis-je, car je croyais le revoir ; et si vous avez quelque commission pour lui… — Non. Que lui enverrais-je, moi ? ma bénédiction ? Pauvre enfant ! je la lui donne le matin et le soir. Vous lui direz que vous m’avez fait passer un jour heureux en me parlant de lui ; puis, que je vous ai embrassé comme un vieil ami. – Le vieillard m’embrassa. — Mais vous ne lui direz pas que j’ai pleuré. D’ailleurs, ajouta-t-il en riant, c’est de joie que je pleure. Et c’est donc vrai qu’il a de la réputation, mon fils ? — Mais une très grande, je vous assure. — Quelle étrange chose ! Et qui m’aurait dit cela quand je le grondais de ce qu’au lieu de travailler, il était là, battant la mesure avec son pied et faisant chanter à sa sœur tous nos vieux airs siciliens ? Enfin, tout cela est écrit là-haut. C’est égal, je voudrais bien le revoir avant de mourir. Est-ce que votre ami le connaît aussi, mon fils ? — Certainement. — Personnellement ? — Personnellement. Mon ami est lui-même le fils d’un musicien distingué. — Appelez-le donc alors ; je veux lui serrer la main aussi, à lui.

J’appelai Jadin, qui vint. Ce fut son tour alors d’être choyé et caressé par le pauvre vieillard, qui voulait nous ramener chez lui et voulait passer la journée avec nous. Mais c’était chose impossible : il allait à la campagne, et l’emploi de notre journée était arrêté. Nous lui promîmes d’aller le voir si nous repassions à Catane ; puis il nous serra la main, et partit. À peine eut-il fait quelques pas, qu’il me rappela. Je courus à lui. — Votre nom ? me dit-il, j’ai oublié de vous demander votre nom.

Je le lui dis, mais ce nom n’éveilla en lui aucun souvenir. Ce qu’il connaissait de son enfant même, ce n’était pas l’artiste, c’était le bon fils. — Alexandre Dumas, Alexandre Dumas, répéta-t-il deux ou trois fois. Bon, je me rappellerai que celui qui portait ce nom-là m’a donné de bonnes nouvelles de mon… Alexandre Dumas, adieu, adieu ! Je me rappellerai votre nom, adieu !

Pauvre vieillard ! je suis sûr qu’il ne l’a pas oublié, car les nouvelles que je lui donnais, c’étaient les dernières qu’il devait recevoir !

En le quittant, notre guide nous conduisit au Musée. Ce Musée, tout composé d’antiquités, est de fondation moderne. Il se trouva pour le bonheur de Catane un grand seigneur riche à ne savoir que faire de sa richesse, et de plus artiste. C’était don lgnazio de Patarno, prince de Biscari. Le premier, il se souvint qu’il marchait sur une autre Herculanum, et des fouilles royales commencèrent, faites par un simple particulier. Ce fut lui qui retrouva un temple de Cérès, qui découvrit les thermes, les aqueducs, la basilique, le forum, et les sépultures publiques. Enfin ce fut lui qui fonda le Musée, et qui recueillit et classa les objets qui en font partie ; ces objets se divisent en trois classes : les antiquités, les produits d’histoire naturelle et les curiosités.

Parmi les antiquités on compte des statues, des bas-reliefs, des mosaïques, des colonnes, des idoles, des pénates et des vases siciliens.

Les statues appartiennent presque toutes à une époque de mauvais goût ou de décadence, et n’offrent de réellement remarquable qu’un torse colossal qui vient, dit-on, d’une statue de Jupiter Éleuthère, une Penthésilée mourante, un buste d’Antinoüs, et une centauresse ; encore ce dernier morceau est-il plus précieux comme curiosité que comme art, toutes les statues de centaures que l’on ait trouvées étant des statues mâles, et les centauresses n’existant ordinairement que sur les bas-reliefs et les médailles.

Les vases siciliens composent, sans contredit, la collection la plus intéressante du Musée, en ce qu’ils sont de formes variées à l’infini, et presque tous d’une élégance parfaite.

Quant aux idoles, pénates, lampes, etc., c’est ce qu’on voit partout.

Les produits d’histoire naturelle appartiennent aux trois règnes de la Sicile, et demandent des appréciateurs spéciaux. Ce qui me parut curieux et remarquable pour tout le monde, c’est une collection des laves de l’Etna. Ces laves, beaucoup moins belles et beaucoup moins variées que celles du Vésuve, sont presque toutes rousses ou mouchetées de gris ; cela tient à ce que l’Etna renferme le fer et le sel ammoniac en quantité beaucoup plus grande que le soufre, les marbres et les matières vitrifiables, tandis que le Vésuve, au contraire, contient ces derniers objets en grande abondance.

Enfin, la collection des curiosités consiste en armures, cuirasses, épées sarrasines, normandes et espagnoles, dont quelques-unes sont fort riches et d’un très beau travail.

On montrait aussi autrefois un médailler, dans lequel était renfermée une collection complète des médailles de la Sicile ; mais, à force de le montrer, le gardien s’aperçut un beau jour qu’il en manquait cinq des plus précieuses : depuis ce temps, le médailler est fermé.

Du Musée, nous allâmes à la cathédrale en traversant la rue Saint-Ferdinand. J’appelai vivement Jadin ; il se retourna. — Retenez Milord, lui dis-je.

— Pourquoi ? — Retenez-le d’abord, je vous dirai pourquoi ensuite.

Jadin appela Milord, et lui passa son mouchoir dans son collier. — Maintenant, lui dis-je, regardez sur la fenêtre de cet opticien.

Sur la fenêtre de l’opticien, il y avait un chat dressé à regarder les passants à travers une paire de lunettes, qu’il portait fort gravement sur son nez.

— Peste ! dit Jadin, vous avez eu là une bonne idée ; celui-là rentre dans la classe des chats savants, et nous aurait coûté plus de deux pauls.

Milord, en sa qualité de bouledogue, était en effet un si grand étrangleur de chats, que nous avions jugé utile, on se le rappelle, de prendre des mesures à ce sujet. En conséquence, à partir de Gênes, ville dans laquelle Milord avait commencé à exploiter en Italie la race féline, nous avions débattu le prix d’un chat bien conditionné, et il avait été arrêté avec les propriétaires des deux premiers étranglés, qu’un chat de race ordinaire, gris-pommelé, gris-blanc, ou moucheté de feu, valait deux pauls, au maximum ; étaient exceptés de ce tarif, bien entendu, les angoras, les chats savants, enfin les chats à deux têtes ou à six pattes. Nous nous étions fait donner un reçu en règle des deux chats génois ; nous avions fait ajouter successivement à ce reçu les reçus subséquents, de manière à nous faire un titre indiscutable. Toutes les fois que Milord commettait un assassinat nouveau, et qu’on nous demandait pour la victime plus de deux pauls, nous tirions notre titre de notre poche, nous prouvions que deux pauls étaient le dédommagement que nous étions habitués à donner en pareil cas, et il était bien rare alors que le propriétaire ne se contentât point de l’indemnité dont s’étaient contentées la plupart des personnes à qui nous avions eu affaire. Mais, comme nous l’avons dit, il y avait des exceptions à notre tarif, et un chat qui portait des lunettes d’une façon si majestueuse devait naturellement rentrer dans les exceptions. Jadin avait donc dit une chose pleine de sens lorsqu’il avait dit qu’on nous ferait payer le chat de l’opticien plus de deux pauls, et il avait agi avec une louable prudence lorsqu’il avait fait une laisse de son mouchoir.

Grâce à cette précaution, nous traversâmes la rue Saint-Ferdinand sans encombre, et sans que Milord eût paru s’apercevoir autrement que par sa captivité d’un instant de notre inquiétude momentanée. En entrant dans l’église, nous le lâchâmes. Il n’y avait plus rien à craindre.

L’église est sous l’invocation de sainte Agathe, qui y est enterrée, comme on le sait. Son martyre fut d’avoir la gorge coupée et tenaillée ; aussi, comme Didon, la sainte a appris à compatir aux maux qu’elle a soufferts, elle est surtout miraculeuse pour les maladies de sein. Une multitude d’ex-voto en argent, en marbre et en cire, représentant tous des mamelles, font foi de son pouvoir sanitaire et de la confiance que la population catanaise a dans la belle et chaste vierge qu’elle a choisie pour sa patronne.

Dans le chœur, de beaux bas-reliefs de chêne, qui datent du XVe siècle, représentent toute l’histoire de la sainte depuis le moment où elle refusa d’épouser Quintilien jusqu’à celui où l’on rapporta son corps de Constantinople. Les plus curieux de ces bas-reliefs sont ceux où la sainte est frappée de barres de fer, où on lui coupe les seins, où on la brûle, et où, visitée dans sa prison par saint Pierre, elle est guérie par lui. Puis vient la seconde période de la légende : après la martyre l’élue, après le supplice les miracles. Alors, et en suivant toujours les bas-reliefs, on voit la sainte apparaître à Guibert, et lui ordonner d’aller chercher son corps à Constantinople, Guibert obéit et trouve son tombeau. Embarrassé alors pour emporter cette précieuse relique, il coupe le cadavre par morceaux et en met un morceau dans le carquois de chacun de ses soldats, et le rapporte ainsi jusqu’à Catane sans qu’il s’en égare autre chose qu’un sein, qui heureusement est retrouvé et rapporté par une petite fille, de sorte que la bienheureuse Agathe, à la honte des infidèles, se retrouve au grand complet.

Tous ces bas-reliefs sont charmants de naïveté. Personne n’y fait attention, aucun livre n’en parle, nul cicerone ne pense à les faire voir, et cependant c’est à coup sur une des choses les plus curieuses que renferme l’église.

J’oubliais le voile de sainte Agathe que l’on conserve dans la cathédrale. Ce précieux tissu, comme on dit dans les tragédies classiques, a le privilège d’arrêter les laves qui descendent de l’Etna, on n’a qu’à leur présenter le voile, et le torrent s’arrête, se refroidit et se coagule. Malheureusement il faut que cette action soit accompagnée d’une foi tellement forte, que presque jamais le miracle ne réussit complètement ; mais alors ce n’est pas la faute du voile, c’est la faute de celui qui le porte.

En sortant de l’église, notre guide nous conduisit à l’amphithéâtre, dont il est presque impossible de mesurer la grandeur, enterré qu’il est presque entièrement dans la lave. C’est de cet amphithéâtre que fut tiré, comme nous l’avons dit, en 1821, l’obélisque qui s’élève sur la place de l’Éléphant ; mais les fouilles nécessitaient des dépenses énormes, et l’on fut obligé de les cesser.

Au-dessus de l’amphithéâtre se trouve un bâtiment qu’on nous assura être la prison où mourut la sainte. À la porte de cette prison est une pierre qui conserve l’empreinte de deux pieds de femme. Au moment où sainte Agathe marchait à la mort, Quintilien lui fit offrir une fois encore la vie si elle consentait à abjurer et à devenir sa femme. — Ma volonté, répondit la sainte, est plus ferme que cette pierre. – Et la pierre s’affaissa sous ses pieds, dont, depuis cette époque, elle a gardé la marque.

De l’amphithéâtre nous allâmes au théâtre. Mais, pour reconnaître l’un et l’autre, il faut encore plus de foi que pour présenter le voile de la sainte à la lave. Nous avons déjà dit que c’était dans ce théâtre qu’Alcibiade haranguait les Catanais lorsque Catane fut prise par Nicias.

Si l’on veut, au reste, voir de près et dans toute sa terrible variété l’effet des laves, il faut monter sur une des tours du château Orsini, bâti par l’empereur Frédéric II, roi de Sicile. L’irruption de 1669 a enveloppé ce château comme une île, mais l’océan de feu battit vainement le géant de granit ; le géant est resté debout au milieu des ruines qui l’entourent.

Nous revenions à l’hôtel, où nous comptions manger un morceau avant de visiter le couvent des Bénédictins, la seule chose qui nous restât à voir, lorsqu’en regardant autour de moi, je m’aperçus que Milord était devenu invisible. Chaque fois que pareille chose nous arrivait, nous connaissions d’avance les suites de cette disparition. Au bout d’un instant nous le voyions ressortir par quelque porte ou quelque fenêtre, se léchant le museau, et suivi d’un indigène mâle ou femelle tenant son chat par la queue et venant réclamer ses deux pauls. Mon premier regard m’apprit que nous étions dans la rue Saint-Ferdinand, et le second, que nous étions en face de la boutique de l’opticien ; en même temps j’entendis un sabbat de possédés derrière un tonneau qui se trouvait à la porte. Je saisis le bras de Jadin et lui montrai la fenêtre où le chat manquait. Il comprit tout à l’instant même, courut au tonneau, ramassa une paire de lunettes qu’il mit à l’instant sur son nez comme si c’étaient les siennes qu’il eût égarées, et revint suivi de Milord. Quant au malheureux chat, il était trépassé obscurément dans le coin où il était imprudemment descendu et où Jadin laissa prudemment son cadavre. Or, nous étions à cette heure du jour où, comme le disent dédaigneusement les Italiens, il n’y a dans les rues que les chiens et les Français. Personne ne fut donc témoin de l’assassinat, pas même les grues du poëte Ibicus ; non seulement l’assassinat resta parfaitement impuni, mais Jadin même hérita des lunettes du défunt.

Ces lunettes sont dans l’atelier de Jadin, où il les montre comme étant celles du fameux abbé Meli, l’Anacréon de la Sicile. Il en a déjà refusé cent écus qu’un Anglais lui a offerts ; il ne les donnera, à ce qu’il assure, que pour vingt-cinq louis.

ALEXANDRE DUMAS.

 

LA VERTU DE ROSINE

ROMAN PARISIEN.

I

Le pays natal de mon héroïne était la place Maubert. La rue des Lavandières est la plus triste de celles qui affluent sur cette place. Il y passe çà et là, parmi les peuplades pittoresques du quartier, un être reconnu de l’espèce humaine : comme un étudiant qui va au Jardin-des-Plantes, un provincial qui cherche sa famille parisienne, une jolie ouvrière qui s’élance, légère comme un chat, sur la pointe de sa pantoufle, de la boutique de l’épicier à l’éventaire de la marchande des quatre saisons. Le reste des passants, vous le connaissez : un voleur oisif, un enfant qui secoue sa vermine, une femme vieillie avant l’âge qui part pour mendier dans l’ombre, un chiffonnier ivre qui cherche de l’œil un cabaret, une vieille ménagère qui balaie sous vos pieds, enfin toutes les laideurs et toutes les misères humaines, si toutefois l’humanité est encore là.

En 1838, dans une noire et vieille maison (j’allais dire un repaire) de cette rue sans air et sans soleil, vivait une pauvre famille d’artisans d’origine lorraine, digne en tous points d’habiter un meilleur pays. Le père était tailleur de pierres ; il avait follement quitté sa ville natale, en compagnie de sa femme, pour chercher fortune à Paris. Une fois embarqué sur cette mer trompeuse, il avait tendu la main vers la terre ferme ; sans cesse ballotté par tous les vents contraires, il subissait les plus cruelles atteintes de la mauvaise fortune, sans autre planche de salut que ses bras. À Paris, la misère est mille fois plus sombre et plus désolée que dans la plus triste province ; tant qu’il se rencontre un rayon de soleil qui égaie le chemin, un arbre vert qui donne de l’ombre, une fontaine qui coule pour le premier venu, on traîne sa misère avec je ne sais quelle force juvénile ; le sourire du ciel et de la nature vient jusqu’au cœur de celui qui travaille ; il voit Dieu à chaque pas, Dieu qui lui dit d’espérer ! Mais à Paris, dans ces repaires qui semblent bâtis pour des forçats, où le soleil ne vient jamais, où le vent ne sème pas sur le toit la plus pâle giroflée, où les fenêtres ne s’ouvrent pas sur le ciel, où l’hirondelle ne vient jamais faire son nid, la misère est une image de la mort ; la misère s’accroupit dans le foyer, s’assied au chevet du lit, ou préside au banquet de Lazare. C’est la misère de Satan, misère des ténèbres, qui souille le mal ; ou plutôt, c’est la misère faite par ce monde de mauvais riches et de mauvaises passions.

André Dumon, – ainsi se nommait le tailleur de pierres, – ne gagnait guère qu’un petit écu par jour, sur quoi il prélevait au moins vingt sous pour lui-même ; il ne rapportait donc le soir que quarante sous au logis. Avec ces quarante sous, – souvent moins que plus, – il fallait que sa femme nourrît et élevât sa famille, sans oublier le loyer du toit qui l’abritait. Tant qu’elle eut du lait dans ses mamelles fécondes, elle accomplit héroïquement sa mission, semblable au pélican solitaire qui, dans ses jours de mauvaise chasse, se déchire le sein à coups de bec pour nourrir sa nichée. Mais le lait tarit sous les lèvres affamées. La famille avait vécu tant bien que mal, sans se plaindre même au ciel ; mais alors il fallut se résigner à vivre de peu. Le pauvre tailleur de pierre vit bientôt la faim s’asseoir au triste seuil de sa porte. Jusque-là, sa nichée d’enfants venait toute bruyante et toute joyeuse l’attendre sur le soir au haut de l’escalier ; c’était à qui lui sauterait sur les bras, se pendrait à son cou, lui saisirait la main ; il rentrait dans ce doux cortège ; il oubliait les peines du travail ; il embrassait sa femme avec la joie dans le cœur. On se mettait à table, les enfants debout pour tenir moins de place ; on mangeait un pain béni du ciel, accompagné d’un plat de lentilles ou d’une tranche de bœuf. Sur la table était un cruchon de cidre ou de piquette que tous se passaient à la ronde. Après souper, les jours de froid, on brûlait un demi-cotret, – un vrai feu de joie qui durait une demi-heure, – après quoi, on s’endormait content et sans fatigue. Les jours de beau temps, toute la famille, moins l’enfant au berceau, descendait sur le quai de la Tournelle pour respirer un peu et voir le ciel. Tout le monde admirait au passage cette petite caravane allègre et souriante qui secouait si bien sa misère. Les enfants étaient vêtus de rien, mais par la main d’une vraie mère. Une fois sur le quai, ils respiraient tous un certain air de fête et d’insouciance qui leur ouvrait tous les cœurs.

Mais il vint un temps où la pauvre mère perdit ses forces et son lait. Jusque-là, elle seule avait souffert sans le dire jamais, se consolant dans le sourire de ses enfants. Cette fraîche nature, éclose dans la vallée de la Meurthe, ne put résister à tant de sacrifices cachés ; elle s’étiola, elle se flétrit. En vain elle voulut lutter longtemps encore : le mal était fait, la santé détruite, il ne lui restait plus que la bonne volonté : elle redevint enceinte pour la huitième fois. Elle ne se plaignit pas ; seulement le tailleur de pierres vit bientôt qu’ils succomberaient à la peine. Ce qui lui ouvrit surtout les yeux sur sa misère prochaine, ce fut l’absence de ses enfants au haut de l’escalier quand il revenait du travail. La première absence ne l’affligea pas trop ; mais à la seconde, il respira péniblement. Il ouvrit la porte et entra sans mot dire. Ses enfants vinrent à lui, mais silencieusement, comme s’ils n’avaient rien de bon à lui apprendre ; la mère se détourna pour essuyer une larme.

« Eh bien ! qu’y a-t-il donc ? demanda André Dumon.

— Rien, répondit sa femme en essayant un sourire ; rien, si ce n’est que tu as oublié de m’embrasser. »

Le tailleur de pierres se leva et alla droit à sa femme ; il l’embrassa ; mais elle n’avait pas essuyé toutes ses larmes.

Le souper fut grave et triste. Il n’y eut que les enfants qui mangèrent ; ce soir-là, on n’alla pas se promener sur le quai de la Tournelle. Le lendemain, André Dumon demanda une augmentation de salaire à son maître ; comme il n’avait pas soupé la veille, il parla avec un peu d’amertume. L’entrepreneur, qui venait de subir une faillite, répondit avec dureté : le tailleur de pierres prit ses outils et chercha un autre maître.

Quand le malheur poursuit un homme, il ne lâche pas sitôt prise ; André Durnon demeura trois semaines sans travail. Il fallut avoir recours au Mont-de-Piété. Chaque jour de ces trois fatales semaines, quand il rentrait dans son triste logis, toutes les petites bouches roses, qui naguère s’ouvraient pour l’embrasser ou babiller avec lui, ne s’ouvraient plus, hélas ! que pour lui dire ce mot terrible, digne de l’enfer : — J’ai faim !

Il retrouva du travail ; mais, après avoir gagné trois francs, il ne gagna plus que cinquante sous. La pauvre mère, malgré ses veilles, ne put parvenir à dégager son linge du Mont-de-Piété. La mère des douleurs accoucha dans une étable où il faisait chaud ; la femme du tailleur de pierres accoucha vers le même temps, mais dans un grenier, sans feu et sans langes.

Elle résista pourtant à tant de souffrances ; elle retrouva dans ses mamelles flétries une dernière goutte de lait pour nourrir le nouveau venu.

Quelques années se passèrent encore, tristes, sombres et douloureuses. Sa première fille avait quinze ans. Elle était jolie, quoiqu’un peu pâle et un peu attristée. La pauvre Rosine ne demandait qu’à verdoyer et à fleurir, comme toutes celles qui ont quinze ans ; mais comment avoir la gaieté au cœur, quand on a sans cesse sous les yeux le spectacle d’une mère qui souffre et qui veille, d’un père que le travail a courbé, de sept enfants qui jouent dans un grenier, sans oublier qu’ils ont faim ? D’ailleurs, Rosine n’avait pas le temps de rire : du matin au soir, elle était sur pied pour veiller ses trois sœurs et ses quatre frères, dont l’aîné n’avait que dix ans. C’était la maîtresse d’école de la bande. Sa mère lui avait appris à lire ; elle répétait la leçon aux autres. À peine si la pauvre Rosine avait le loisir de coudre dans le tracas perpétuel de cet intérieur si triste. Cependant, la jeunesse a tant de ressources en elle-même, que Rosine garda, dans cette atmosphère de mort, sa beauté et sa gaieté. Un nuage passait ; mais bientôt le pur rayon de la jeunesse déchirait le nuage. Ainsi, il lui arrivait çà et là d’heureux moments, soit qu’elle s’appuyât à la fenêtre pour regarder cette ville immense, où elle espérait une meilleure place, soit qu’elle peignât ses beaux cheveux brunissants, devant un miroir cassé, qu’elle adorait, parce que seul il lui parlait de sa beauté. Le matin même, pour commencer sa triste journée, elle chantait, alouette vive, quelques airs d’orgue, que le vent apportait le soir jusqu’à la fenêtre, ou quelque vieille chanson lorraine dont sa mère l’avait bercée en de meilleurs jours.

Rosine avait la beauté agaçante des Parisiennes, ces yeux noirs qui ont l’art de regarder comme le serpent, cette bouche un peu moqueuse qui sait sourire avec tant de grâce coquette. Son profil était assez pur ; quoique assez pâle, sa figure arrondie manquait un peu de noblesse. Vous vous rappelez ces vierges de Murillo, si charmantes à leur façon ? À la couleur près, c’était le portrait de Rosine.

Le logis du tailleur de pierres se composait d’une chambre et de deux cabinets ; un de ces cabinets était pour Rosine et ses petites sœurs. Même aux plus grands jours de détresse, ce lieu avait un certain air de jeunesse qui charmait les yeux. Çà et là une robe, un bonnet, une jupe cachaient la nudité des solives ; les deux lits blancs avaient je ne sais quoi d’innocent et de simple qui réjouissait le cœur ; la petite fenêtre s’ouvrant sur le toit avait un coin du ciel en perspective ; enfin, quand Rosine était là, chantant à son réveil, tressant ses beaux cheveux, sa seule parure et sa seule richesse, ne voyait-on pas la jeunesse en personne ?

Elle devinait Paris par instinct ; car elle ne l’avait vu que de loin. À peine s’il lui était arrivé à deux ou trois jours de fête de suivre son père dans le cœur de la grande ville. La nuit elle avait rêvé de toutes ces splendeurs factices. Le lendemain, en revoyant le sombre intérieur de sa triste famille, elle s’était ressouvenue de toutes les richesses parisiennes. Le serpent, celui-là qui perdit Ève et toutes les filles d’Ève, avait déployé sous ses yeux éblouis la soie et le velours, l’hermine et les diamants, toutes les tentations du diable, toutes les pompes humaines. « Pourquoi suis-je dans un grenier ? se demandait-elle ; qu’ai-je donc fait à Dieu pour qu’il me condamne à cette noire prison et à ce dur esclavage, quand tant d’autres, laides et vieilles, promènent bruyamment leur luxe coupable ? » Et le serpent lui répondait : « Laisse-là ton père et ta mère, descends ce sombre escalier, traverse la ville de ton pied léger ; je te conduirai au banquet où l’on chante et où l’on rit ; l’arbre de vie a des fruits pour toi comme pour les autres. » Elle comprenait vaguement que son honneur et sa vertu seraient le prix de sa place au banquet : elle s’indignait et reprenait avec une noble ardeur les chaînes de sa misère.

Un matin Rosine descendit pour prendre le lait quotidien au coin de la rue. Elle était habillée pour l’amour de Dieu : une petite jupe verte, un corsage de basin blanc, des pantoufles déchirées. Deux boucles de ses cheveux flottaient au vent sur ses joues. Elle était charmante ainsi. Un grand étudiant blond, qui l’avait vue sortir, comme un doux rêve, de l’obscure allée de la maison, la suivit pas à pas, émerveillé de tant de grâce et de légèreté. Il prit surtout un grand charme à voir sautiller ses petits pieds presque nus sur les pavés. Une charrette de maraîcher arrêta Rosine au passage. Tout naturellement l’étudiant s’arrêta près d’elle, entre deux portes. Elle le regarda et rougit.

« Mademoiselle (c’était la première fois qu’on appelait Rosine Mademoiselle), ne craignez-vous donc pas de gâter vos jolis pieds ? »

Elle ne répondit pas, mais elle ne songea pas à s’offenser.

« Mademoiselle, reprit l’étudiant avec un regard plus tendre, est-il possible qu’une si jolie fille, – comme vous, – demeure enfouie dans une pareille rue ? Pourquoi les belles femmes n’habitent-elles pas les belles rues ? – Je ne sais pas ce que je dis, mais on perdrait la tête à moins. »

La charrette allait passer ; l’étudiant se rapprocha de Rosine et lui saisit la main : « Monsieur… »

La voix de Rosine expira sur ses lèvres.

« Encore un mot, mademoiselle. – Voulez-vous être de moitié dans ma fortune d’étudiant ? 200 francs par mois, – c’était hier le premier du mois, – une jolie chambre en belle vue, le cœur le mieux fait du monde, la Chaumière deux fois par semaine, un joli chapeau bleu de pervenche pour ombrager cette fraîche figure, une robe de soie claire, un collier de perles du Rhin, des bottines pour ces petits pieds blancs. C’est peu, mais quand le cœur y est, c’est un trésor. – Si vous saviez comme on est heureux de vivre là-bas autour du Panthéon, rue des Grès, no 2. »

La charrette était partie ; Rosine, abasourdie de toutes ces paroles, qu’elle n’entendait pas, finit par dégager sa main et par s’échapper.

L’étudiant vit bien qu’il s’était mépris ; cependant il ne voulut pas s’éloigner encore ; il suivit la jeune fille des yeux ; elle paya son lait et revint sur ses pas. Il l’attendit de pied ferme, résolu de tenter encore la bonne fortune. Mais Rosine, craignant de le rencontrer une seconde fois, entra dans l’arrière-boutique d’une fruitière, d’où elle ne sortit qu’une demi-heure après. Le jeune homme n’était plus là.

Loin de se fâcher contre les airs sans façon de l’étudiant, Rosine lui sut gré de lui avoir dit avec tout l’accent de la vérité qu’il la trouvait jolie. Rentrée dans son cabinet, elle se mira vingt fois, tout en regrettant d’être sortie avec des cheveux en désordre.

« Si je l’avais suivi ! » dit-elle en rougissant.

Elle chercha à se faire le tableau de la vie de l’étudiant ; elle y prit place, elle se vit avec une robe de soie, – une robe de soie claire, se disait-elle en tressaillant, – un chapeau, – un chapeau à fleurs, poursuivait-elle en encadrant sa fraîche figure dans ses mains, que le travail n’avait pas gâtées. – Enfin elle fit passer sous ses yeux tout l’attirail du luxe du pays latin. Elle se vit suspendue au bras de l’étudiant, rangeant et dérangeant dans la petite chambre de la rue des Grès ; le matin, ouvrant la fenêtre pour respirer le bonheur et pour arroser quelques pots de jacinthe ou de verveine ; le soir, travaillant devant un vrai feu, à quelque fine collerette ou à quelque léger bonnet.

« Mais la nuit ?… » dit-elle tout à coup.

À cette pensée elle retomba du haut de ses rêves.

II

En face du triste logis d’André Dumon, un vieillard encore vert habitait une humble baraque, toute décrépite, qu’un chiffonnier bien né n’eût pas voulue pour demeure. Ce vieillard, qui s’appelait M. Gruchon, s’était enrichi dans le commerce et dans l’avarice ; on l’a connu, durant un demi-siècle, herboriste, rue Mouffetard. Il avait bien marié ses enfants : sa fille avait épousé un notaire de campagne ; son fils était procureur du roi dans le midi de la France. Pour lui, devenu vieux et retiré des affaires, avec six mille livres de revenu, il se contentait d’une vie obscure qui lui permettait de faire encore des économies ; s’il habitait la rue des Lavandières, c’est que la maison lui appartenait et qu’il ne pouvait la louer à d’autres.

Une vieille servante, qu’il appelait sa dame de compagnie, gouvernait sa maison. Elle mourut subitement un soir, après dîner. M. Gruchon parut longtemps inconsolable, tant il était habitué aux petits soins de cette fille. Il chercha pourtant à se consoler ; un jour il appela chez lui la femme du tailleur de pierres ; elle y vint à tout hasard.

« Vous savez, madame Dumon, le malheur qui m’est arrivé ? Vous avez une fille qui m’a l’air fort avenante ; voulez-vous, sans préambule, me l’accorder pour demoiselle de compagnie ? Je vous logerai tous dans ma maison, sans compter que je lui donnerai cinquante francs par mois.

— Non, monsieur, » dit la mère en se retirant.

Le soir, André Dumon rentra plus tard que de coutume. On était aux premiers jours de janvier ; un froid noir pénétrait partout. Les petits enfants, pâles et chétifs, se tenaient les uns contre les autres, à moitié endormis, devant deux bâtons de fagot qui brûlaient comme à regret dans l’âtre le plus désolé du monde ; la mère préparait le maigre souper ; Rosine achevait d’ajuster une jaquette pour une de ses jeunes sœurs. Un morne silence répondait aux mugissements du vent. Le tailleur de pierres entra en secouant la neige qui couvrait sa tête, ses bras et ses pieds. Sa femme alla à lui.

« Voyons, assieds-toi, j’étais inquiète ; il est près de huit heures ; aussi les voilà tous qui dorment.

— Ne les réveille pas, dit André Dumon d’un air désespéré, qui dort dîne. »

Mais à cet instant, la mère ayant fait un bruit d’assiettes, tous les enfants ouvrirent les yeux.

« Allez vous coucher, dit la mère sans écouter son cœur.

— J’ai faim, dit l’un des enfants.

— Moi, dit un autre, j’ai rêvé que je mangeais pendant deux heures.

— Vous avez dîné, » reprit la mère.

Comme elle parlait avec des larmes dans les yeux, tous les enfants se regardèrent avec une surprise muette.

« Non, reprit la pauvre femme, ne m’écoutez pas, venez à table ; tant qu’il restera une miette de pain ici, chacun en aura sa part. »

Le soir, Rosine ne mangea pas ; la nuit, elle ne dormit pas. Elle entendit son père qui se désespérait. Et quand on songe, dit tout à coup la mère, que, si nous voulions sacrifier Rosine, nous sortirions tout de suite de notre misère. »

Le père, malgré ses craintes et ses angoisses, repoussa avec une douleur sauvage les coupables espérances de sa femme.

« Jamais ! jamais ! dit-il en agitant les bras, il y a encore dans mes mains assez de force pour protéger toute ma famille contre la faim, le froid et le déshonneur. »

Rosine, qui de son cabinet entendait tout, respira, s’agenouilla et remercia Dieu d’avoir si bien inspiré son père.

« Hélas ! dit la mère, je sais bien qu’à force de travail tu nous sauverais ; mais tu mourras à la peine.

— Quoi qu’il arrive, jamais je ne consentirai à faire un marché de mes enfants. Qu’ils fassent ce qu’ils veulent, c’est la volonté du ciel ; s’ils se trompent de chemin, cela ne me regarde plus. »

Le tailleur de pierres partit pour son travail ; Rosine sortit du cabinet d’un air abattu ; la pauvre mère vint à elle. À cet instant les enfants, à peine éveillés, l’appelèrent par leurs cris ; elle pensa avec angoisse aux tristes jours d’hiver qu’ils allaient traverser.

« Faudra-t-il donc, dit-elle en regardant Rosine, que, pour l’honneur de celle-ci, je laisse mourir tous les autres de faim ! » Mais elle aimait trop Rosine. « Non, non, dit-elle en l’embrassant avec tendresse. Va-t’en, va-t’en, je te l’ordonne, c’est Dieu qui m’inspire ; tu es belle, tu es jeune, Dieu veillera sur toi ; ne reste pas ici où le malheur est venu ; un jour nous nous retrouverons. »

Elle prit la main de sa fille, la conduisit sur l’escalier, et pour la seconde fois lui dit adieu. Rosine rentra pour embrasser ses petits frères et ses petites sœurs.

« Je prierai pour mon père, » dit-elle.

Et, tout éperdue, elle descendit rapidement l’escalier comme si elle eût obéi à une voix suprême.

« Où vais-je ? » se dit-elle quand elle fut dans la rue.

Elle alla sur le quai de la Tournelle, voyant toujours sous ses yeux sa mère à moitié folle, qui voulait tour à tour la perdre et la sauver.

Comme Rosine arrivait au pont Notre-Dame, elle se trouva devant une foule confuse qui faisait cercle autour d’une chanteuse des rues s’accompagnant d’une harpe.

Ceux qui la connaissaient d’un peu près l’appelaient la harpie. C’était une femme flétrie et ravagée par le temps et surtout par les passions. Elle avait à peine trente-cinq ans ; on lui en eût donné cinquante au premier coup d’œil. Dans son beau temps, elle avait montré ses jambes dans les chœurs de l’Opéra. De l’Opéra elle était tombée parmi les figurantes des petits théâtres ; enfin, de chute en chute (je n’ai pas la patience de les compter), elle était tombée dans la rue avec une voix cassée et une harpe de rencontre. Elle vivait au jour le jour de ses grâces fanées et de ses chansons sentimentales. Elle passait la nuit où il plaisait à Dieu ; elle avait six semaines durant, entre les deux époques où l’on paye son terme, habité la même maison que le tailleur de pierres ; elle avait rencontré Rosine dans l’escalier ou dans la rue ; elle avait songé à diverses reprises à l’entraîner avec elle dans le vagabondage en plein vent.

Rosine, qui n’avait pas l’oreille à la chanson, allait passer outre, quand elle fut arrêtée de vive force entre un soldat et un oisif qui n’étaient pas fâchés d’écouter en si fraîche et si jolie compagnie. Les survenants ayant en moins de rien fait la chaîne autour d’elle, il lui fut impossible d’avancer ou de reculer. Elle se résigna à être du spectacle. Elle reconnut à cet instant la joueuse de harpe. Cette femme reconnut aussi Rosine. Ce jour-là, elle fut frappée de la sombre tristesse de la pauvre fille. Après avoir promené sa sébile, où tombèrent quelques sous, elle prit Rosine par le bras et l’entraîna au prochain cabaret tout en lui demandant la cause de son chagrin.

« Je n’ai rien, répondit Rosine.

— On ne pleure pas sans raison, ma chère ; voyons, essuie tes larmes et trinque avec moi. »

Rosine refusa de boire ; ce que voyant, la joueuse de harpe vida les deux verres.

« Est-ce qu’il y a une anguille sous roche, ma pauvre petite ? Est-ce que ton amoureux te trahit ? » Rosine se récria : « Un amoureux ! vous ne savez ce que vous dites.

— Vois-tu, ma chère, le meilleur n’en vaut rien. J’en sais quelque chose, moi qui te parle. J’ai eu des amoureux de toutes les façons, à pied et en équipage. J’ai changé plus de mille fois mon lot, espérant toujours mettre la main sur quelque chose de stable ; c’était comme si je chantais ! »

Disant ces mots, la joueuse de harpe se mit à entonner : Adieu, mon beau navire.

Rosine, choquée de la familiarité et des paroles de cette femme, voulut partir ; mais celle-ci la retint :

« Voyons, un peu de confiance, ma mie ; dis-moi pourquoi tu pleures ? Ta mère t’a battue ? Laisse donc ces braves gens dans leur grenier ; viens chanter avec moi. »

Rosine raconta naïvement, dans un coin du cabaret, comment elle avait quitté sa mère.

« Voilà mon sort, dit-elle en terminant. Est-ce que j’aurai jamais le cœur de chanter ?

— Est-ce que je chante pour mon plaisir, moi ? C’est pour avoir de l’argent. Si tu veux chanter avec moi, je te donnerai ton gîte, ton pain et tes habits.

La joueuse de harpe s’émerveillait de plus en plus de la beauté fraîche et piquante de Rosine ; elle calculait qu’avec une pareille compagne elle ferait fortune tous les jours.

« Je suis ta providence, poursuivit-elle ; sans moi, que deviendrais-tu ? car tu ne sais rien faire ; à moins que tu ne deviennes marchande de pommes ou d’allumettes.

— Moi ? dit Rosine en secouant ses tristes rêveries, j’aimerais mieux être marchande des quatre-saisons que de chanter en pleine rue.

— Quel enfantillage ! tu changeras d’idée ; en attendant, je veux bien pousser la bonne volonté jusqu’à te mettre en boutique ; je vais t’établir à mes risques et périls, j’ai confiance en toi. J’ai là de quoi acheter un éventaire et une botte de violettes, il manque depuis cet hiver une bouquetière sur le pont au Change. C’est entendu. Nous allons souper ici ; moi, j’irai ensuite jouer dans les cafés du quartier. Si tu ne veux pas venir, tu iras te coucher là-haut, je payerai ton gîte. Dans deux heures, je viendrai te rejoindre. Va comme je te pousse ; crois-moi, je suis une bonne fille. »

Rosine ne savait que dire. La joueuse de harpe lui prit la main et l’emmena dans une arrière-salle du cabaret, où elle lui fit apporter du pain, du jambon et une bouteille de vin. Rosine refusa d’abord de manger ; mais il y avait si longtemps qu’elle n’avait été d’un pareil festin qu’elle se laissa bientôt gagner, tout en s’avouant son tort.

« Maintenant, dit la joueuse de harpe en se levant pour partir, je vais faire un tour dans le voisinage ; attends-moi ici, ou monte là-haut ; le cabaretier t’indiquera mon appartement.

— Je vous attendrai, » dit Rosine, ne sachant pas encore ce qu’elle devait faire.

Elle demeura une demi-heure à réfléchir tristement devant la table encore servie. Tout d’un coup elle se leva et sortit du cabaret. Elle reprit, avec un doux battement de cœur, le chemin de la maison paternelle. Mais, près de rentrer, le courage lui revint ; elle retourna au cabaret. La joueuse de harpe était couchée.

« Ah ! te voilà, dit-elle. À la bonne heure ! je comptais sur toi. Demain nous t’installerons sur le pont au Change. »

Le lendemain, elles descendirent le quai, Rosine silencieuse et résignée, la joueuse de harpe babillant comme une pie, cherchant à répandre à petites doses le poison dans ce jeune cœur naïf, qui n’avait d’autre défense que ses nobles instincts.

Elles traversèrent la Cité pour acheter des violettes au quai aux Fleurs. Le marché fut bientôt fait : pour trois ou quatre francs, la joueuse de harpe eut un éventaire, une botte de violettes, une botte de feuillage, une pelote de fil et une médaille d’emprunt.

Elle conduisit Rosine sur le pont.

« Voilà ton affaire, lui dit-elle d’un air victorieux. Tu as une jolie voix, une figure fraîche, des yeux tendres ; tu n’as qu’à parler pour faire florès. Que tes bouquets soient joliment faits, qu’ils soient faits de rien, car c’est plutôt ton sourire qu’on achètera que tes fleurs.

— Je ne veux vendre que des bouquets, dit Rosine d’un air digne et naïf.

— Allons, ne te fâche pas. Souffle dans tes doigts et promène-toi de long en large, car il fait froid aujourd’hui. Pour moi, je vais continuer ma chanson, comme le Juif errant. À la brune, je viendrai te prendre pour t’emmener souper. »

La joueuse de harpe s’éloigna sur ces paroles. Restée seule, Rosine respira plus à l’aise. Elle dénoua les violettes et le feuillage, cassa un bout de fil sous ses petites dents blanches et fit son premier bouquet. Le bouquet fait, elle le trouva si joli, il y avait si longtemps qu’elle rêvait au plaisir d’acheter une simple fleur, qu’elle oublia un instant que son premier bouquet était fait pour être vendu : elle le mit sans façon à son corsage. Jamais peut-être femme du monde ne mit une parure brillante avec un plus doux plaisir. En voyant les violettes à sa gorge, Rosine oublia presque son chagrin, un doux sourire s’épanouit sur sa figure. Une pauvre fille de seize ans se console avec si peu, moins que rien : un bouquet de violettes !

À peine Rosine eut-elle si bien placé son premier bouquet, qu’un grand garçon, un peu dégingandé, ayant une certaine tournure chevaleresque, s’arrêta devant elle en fouillant dans la poche de son habit.

« Tenez, la belle bouquetière, voilà une pièce de dix sous, donnez-moi un bouquet.

— Je n’en ai point de fait, dit Rosine en rougissant sans oser lever les yeux.

— Eh bien ! j’attendrai ; avec une si jolie fille on ne perd pas pour attendre. Pourtant, si vous vouliez me donner celui que vous avez là ? »

Disant ces mots, le jeune homme toucha doucement le corsage de Rosine. Elle leva les yeux d’un air offensé.

« Ah ! c’est vous ! » s’écria-t-elle avec entraînement.

Elle devint plus rouge encore ; elle soupira et laissa tomber les violettes qu’elle avait à la main. Elle venait de reconnaître l’étudiant de la rue des Grès.

« Hélas ! pensa-t-elle, il ne m’a pas reconnue, lui ! »

En effet, l’étudiant avait presque oublié cette jolie figure, qui l’avait frappé et séduit dans la sombre rue des Lavandières. Cependant, dès qu’elle leva les yeux, il la reconnut aussi.

« Je suis enchanté de la rencontre, car nous sommes de vieux amis ; à ce titre, vous ne pouvez me refuser le bouquet que voilà. »

Il avança encore la main pour cueillir le bouquet.

« Attendez-donc, » lui dit-elle avec un charmant sourire.

Elle prit elle-même le bouquet et l’offrit au jeune homme.

« Quel bon parfum de jeunesse ! » dit-il en le portant à ses lèvres avec ardeur.

Il avait déposé sa pièce de dix sous sur l’éventaire.

« Adieu, reprit-il en s’éloignant, ou plutôt au revoir, car je passe souvent sur ce pont qui va devenir pour moi le pont des soupirs. »

Il revint sur ses pas.

» Ma pauvre enfant, vous allez mourir de froid ici. Que diable ! on ne se fait pas bouquetière en janvier. Je ne suis pas dans l’habitude d’enlever les femmes ; cependant vous savez que je vous offre mon hôtel garni et mon cœur, – rue des Grès, no 2, – Edmond Laroche.

— Si vous me parlez de cette façon, monsieur, je ne vous vendrai plus de violettes.

— Vous me les donnerez, cruelle. Adieu ! »

Cette fois, Edmond Laroche s’éloigna pour tout de bon ; cependant il se retourna avant de perdre de vue Rosine pour lui faire un signe de main. La jolie bouquetière, qui l’avait suivi du regard, ne put s’empêcher de lui faire un signe de tête. Elle se remit à l’œuvre avec un rayon de joie dans l’âme. L’amour était venu pour elle, l’heure d’aimer sonnait dans son imagination. Tout en faisant ses bouquets, elle se rappelait mot à mot de tout ce que lui avait dit l’étudiant. Elle le voyait sans cesse avec son manteau à l’espagnol fièrement et négligemment jeté sur son épaule, ses grands cheveux blonds ébouriffés, sa fière moustache, ses traits un peu sévères, qui contrastaient si bien avec sa façon piquante et gaie de parler amour.

« Si j’osais ! » dit-elle en soupirant.

Déjà, grâce à l’amour, plutôt qu’à la joueuse de harpe, qui avait tenté de jouer avec elle le rôle du serpent, Rosine perdait cette candeur divine dont les anges font aux jeunes filles un voile virginal.

Quand Rosine eut noué trois ou quatre bouquets, il lui vint un autre chaland : c’était encore un étudiant ; mais celui-ci avait une jolie fille à son bras. Ils allaient follement par la ville, d’un air sans souci, dans toute la liberté de la jeunesse et de l’amour. Le jeune homme prit un gros sou dans son gilet, le mit dans la main de la bouquetière, et choisit sans façon son bouquet.

« Tiens, Indiana, dit-il à sa compagne, voilà pour aujourd’hui ton bouquet de mariée. »

Rosine ne comprit pas.

« D’où vient, se demanda-t-elle, que ce jeune homme ne me va pas comme l’autre ? »

Il y avait plusieurs bonnes raisons : Edmond Laroche était le premier venu ; il allait sans compagnie ; il n’avait eu garde de lui glisser un gros sou dans la main.

« Au moins, dit-elle, il ne m’a pas payé le bouquet, lui. »

Elle achevait à peine ces paroles, quand elle découvrit en détournant ses violettes la pièce de dix sous.

« Oh ! mon Dieu ! dit-elle en pâlissant, je ne lui ai pas rendu la monnaie de sa pièce. Comment faire ? »

Après avoir un peu réfléchi, elle reprit en souriant :

« Je suis bien sûre qu’il reviendra, et alors… »

Elle vit au bout du pont l’autre étudiant et sa maîtresse qui avaient l’air de danser en marchant, soit par accès de folle gaieté, soit pour mieux braver le froid, car ils étaient court vêtus.

« Où vont-ils ainsi ? se demanda Rosine. On est donc bien heureux quand on n’est pas seul ? »

Rosine en était là de ses rêves d’amour ou de poésie, quand la joueuse de harpe vint lui rappeler son infortune en se présentant devant elle, comme un créancier impitoyable qui n’attend pas même l’heure de l’échéance.

« Eh bien ! la belle, combien as-tu vendu de bouquets ?

— Deux, répondit Rosine en tremblant ; deux… et encore on ne m’en a payé qu’un… »

La jeune fille ne regardait pas comme à elle la pièce de dix sous qu’elle espérait pouvoir rendre un jour à l’étudiant.

La joueuse de harpe se fâcha tout rouge.

« Tu es une sotte !… si j’avais tes vingt ans et ton minois, j’aurais déjà vendu et revendu toutes mes violettes ; mais toi, tu es là comme une borne, sans desserrer les dents ! C’est bien la peine d’avoir de belles dents, c’est bien la peine d’avoir de la figure ! On sourit, on jase, on chante ; en un mot, on séduit son monde.

— Je vois bien que je n’entends rien à ce métier-là, dit Rosine avec orgueil ; reprenez votre éventaire.

— Point tant de façons ; tu es à mon service, tu n’auras pas d’autre volonté que la mienne. »

Et disant cela, la joueuse de harpe secoua violemment Rosine. La pauvre fille, indignée, dénoua le ruban fané qui retenait l’éventaire.

« Voilà votre bien, dit-elle en pleurant ; moi, je ne suis à personne. »

L’éventaire tomba ; la joueuse de harpe se mit en fureur ; Rosine, effrayée, s’enfuit sans savoir où elle allait.

III

Où aller dans ce pays perdu, où les malheureux ne trouvent jamais le bon chemin ? Elle marcha comme chassée par le vent. Voyant le portail de Notre-Dame, elle franchit avec un doux battement de cœur le seuil de cette église où elle avait souvent prié. Elle pria avec plus d’ardeur que jamais. « Du moins, pensait-elle, je suis dans la maison de Dieu, je n’ai rien à y craindre ; j’y suis à l’abri de toutes les mauvaises passions ; ceux qui aiment Dieu sont protégés ici. » Elle s’était remise à prier, quand une vieille femme vint lui demander brusquement deux sous. « Deux sous ! dit Rosine effrayée.

— Oui ; il faut bien que mes chaises soient payées !

— Je n’ai pas pris vos chaises ; voyez, je suis à genoux.

— Oui, mais à genoux devant une chaise.

— Ô mon Dieu ! s’écria Rosine, je croyais pouvoir prier Dieu sans argent.

— Point d’argent ?

— Oui, je suis sans argent et sans famille.

— Vagabonde ! ce n’est pas ici votre place. »

Rosine se leva et s’éloigna. « Une idée ! dit la vieille. »

Elle courut à Rosine. « Écoutez, mon enfant, je ne suis pas si noire que j’en ai l’air ; voulez-vous que je vous donne des conseils ? »

Rosine, surprise, s’était arrêtée.

« Vous êtes bien jolie, poursuivit la loueuse de chaises ; des minois comme le vôtre ne sont pas faits pour les déserts. Tenez, j’ai une fille qui cherche une femme de chambre ; je crains bien que vous ne sachiez rien faire, mais vous pourrez, vous entendre avec ma fille qui ne fait rien. Allez chez elle de ce pas : madame de Saint-Georges, rue de Bréda, la maison de l’épicier.

— J’irai peut-être, dit Rosine en s’éloignant.

— C’est cela, dit la vieille en revenant dans la nef ; ma fille l’habillera avec les défaites de sa garde-robe ; elle ne la payera point, et elle aura près d’elle une jolie figure, ce qui ne nuit jamais. »

Tout en se promettant de ne pas suivre le conseil de cette vieille marchande du Temple, Rosine alla, d’après ses souvenirs, et tout en demandant le chemin, vers la rue de Bréda. Arrivée devant la maison indiquée : « Que puis-je risquer ? dit-elle en tremblant, il sera toujours temps d’aller ailleurs. »

Elle entra et demanda madame de Saint-Georges. Elle monta au second étage et sonna toute tremblante. Une femme de trente ans vint ouvrir avec humeur. Voyant Rosine, elle voulut d’abord refermer la porte.

« C’est votre mère qui m’envoie, dit Rosine.

— Qu’elle aille se promener avec ses pareilles ! Qu’est-ce qu’elle demande encore ?

— Elle m’a dit que vous cherchiez une femme de chambre.

— Elle est folle et vous aussi. »

Mademoiselle Georgine (quelquefois madame de Saint-Georges, selon la circonstance) éclata de rire. Trouvant la chose plaisante, elle prit la main de Rosine et l’emmena dans son boudoir, où un jeune homme jetait gravement des roses à une fille d’opéra qui répétait son rôle de sylphide.

« La plaisanterie passe les bornes, dit Georgine en entrant, ma mère m’envoie une femme de chambre.

— On dirait une figure de Greuze, dit le jeune homme ; il ne lui manque guère qu’une cruche à casser. Votre mère est une femme d’esprit ; elle ne pouvait mieux choisir. »

Rosine, rouge comme une cerise, voulut s’en aller ; Georgine la retint.

« Vous êtes une enfant, vous ne savez donc pas rire ?

— Non, madame.

— Eh bien ! apaisez-vous, nous ne rirons plus. »

Georgine avait compris que Rosine lui serait d’un grand secours. Elle la conduisit dans son cabinet de toilette et ouvrit une grande armoire où étaient jetées en désordre des robes de toutes les façons et de toutes les couleurs.

« Voyez, dit-elle en secouant ces chiffons oubliés, choisissez et habillez-vous ; après quoi nous verrons. »

Rosine, demeurée seule, fut éblouie et effrayée par tout ce luxe impertinent.

« C’est donc une duchesse, dit-elle de plus en plus émerveillée. »

Et Rosine regarda autour d’elle pour voir si elle était bien seule. Elle aperçut son image réfléchie par trois ou quatre glaces.

« Après tout, dit-elle en s’avançant vers un portemanteau, je ne fais de mal à personne. »

Elle détacha la première robe venue ; elle essaya de la mettre et n’eut pas de peine à y réussir. Dès que la robe fut agrafée, Rosine, qui ne s’était pas perdue de vue dans le miroir, se trouva plus jolie que jamais. C’était une robe de foulard, faite par quelque Palmyre du quartier. Rosine se ploya comme un roseau, monta sur une chaise, inclina le cou, croisa les bras sur sa gorge dans l’attitude d’une vierge ; en un mot, elle prit, en moins de quelques secondes, une bonne leçon de coquetterie et de grâce.

« Ah ! dit-elle presque avec regret, si ce monsieur de la rue des Grès me voyait comme je suis là ! »

Elle s’aperçut, tout en se trouvant charmante, que son petit bonnet n’allait plus à sa figure, ce pauvre et cher bonnet qu’elle avait brodé dans ses tristes veillées du dernier automne. – Elle le jeta de côté, et saisit un peigne d’écaille dont la vue lui fit battre le cœur. – Elle se peigna avec délices ; jamais elle n’avait pris tant de plaisir à tourmenter ses beaux cheveux. Georgine vint la surprendre.

« Eh bien ! mon enfant ? Mon Dieu que vous êtes jolie ! »

Cette exclamation avait échappé à Georgine presque malgré elle.

« Vous croyez ? dit Rosine tout effarée. C’est votre robe…

— Quels beaux cheveux ! Venez donc ainsi dans mon boudoir.

— Non, non, dit Rosine avec candeur. – Et elle ajouta en elle-même : Je suis trop belle ainsi pour être vue au grand jour. »

Cependant Georgine l’entraînait sans trop de résistance.

« Voyez, dit cette fille, en entrant dans le boudoir, voyez quelle métamorphose ! »

Le jeune homme se leva, frappé de l’éclat de cette jeune beauté.

« Prenez garde, dit-il à Georgine, on enlèvera votre femme de chambre.

— M’enlever !

— Il ne sait pas ce qu’il dit ; ne l’écoutez pas.

— Est-ce qu’on enlève les femmes à présent ? dit l’amie de Georgine, qui avait fini sa cigarette.

— Est-ce qu’on ne m’a pas enlevée, moi ? dit Georgine avec dignité.

— Oui, dit l’autre, dans un omnibus qui allait de l’Opéra à l’Odéon. Je m’en souviens, j’étais de la partie.

— Allons, Olympe, respectez-moi devant mes gens.

— Tes gens ! Tu te figures que cette petite fille va rester à ton service !

— Oui, mademoiselle, dit Rosine avec un accent de fierté ; je servirai madame de Saint-Georges de tout mon cœur.

— Je ne veux pas contrarier une fille d’aussi bonne volonté ; mais je ne vous donne pas deux jours à vivre ensemble.

— N’écoutez pas cette folle, dit Georgine en conduisant Rosine dans la salle à manger. Vous vous tiendrez ici ; voilà une corbeille pleine de chiffons, prenez des aiguilles et travaillez un peu. »

Rosine cousait à merveille ; elle se mit à l’instant même à faire une reprise à un fichu de dentelle.

« Très bien ! dit Georgine enchantée, quand les visiteurs furent partis. Nous nous entendrons à merveille ; je suis une bonne fille, trop paresseuse pour être exigeante. Il n’y a pas grand’chose à faire ici ; ma cuisine est au café Anglais. Le matin vous m’habillerez ; vous arroserez les fleurs de la jardinière ; vous roulerez de temps en temps des cigarettes. Le soir, quand je vous le dirai, vous viendrez me chercher à l’Opéra.

— À l’Opéra ?

— Oui. Vous voyez que tout cela n’est pas bien difficile.

— Mais c’est une vie de conte de fées, dit gaiement Rosine.

— Oui, vue d’un peu loin ; mais ne parlons pas de cela. »

Cette existence nouvelle enchanta Rosine, qui était curieuse comme toutes les femmes, – plus curieuse, elle qui n’avait rien vu ; chaque jour, chaque heure, chaque seconde lui révélait un coin de ce tableau triste et charmant, où s’ébattent les passions profanes. La maison de Georgine était fort gaie ; on y voyait bonne et mauvaise compagnie. Une semaine se passa. Rosine avait vu venir chez la choriste vingt nouvelles figures. Elle ne dormait plus ; elle était dans un nouveau monde, dont elle comprenait à peine la langue. Dans les rêves de son mauvais sommeil, elle se voyait à son tour parée, fêtée, aimée, belle de toutes les beautés, heureuse de toutes les ivresses.

Quoiqu’elle n’eût point l’habitude de chercher à surprendre des secrets, un matin, ayant à parler à Georgine, elle s’arrêta à la porte du boudoir, un peu retenue, il est vrai, par la crainte d’importuner. Elle entendit prononcer son nom. Georgine était avec son ancienne compagne d’aventures, mademoiselle Olympe, qui lui parlait d’une promenade à Saint-Germain.

Voilà ce que Rosine entendit : « Oui, ma chère, M. Octave, celui-là qui fleurit tous les jours sa boutonnière d’un camélia, depuis qu’il a vu Rosine, en est fou ; il veut à toute force la prendre pour sa maîtresse.

— Quelle idée !

— Comme il espère que tu seras favorable à ses projets, il te donne ce bracelet.

— Crois-tu que les pierres ne sont pas fausses ?

— Es-tu bête ! Octave est un homme comme il faut. C’est décidé, nous allons toutes les trois à Saint-Germain, où ces messieurs ont une maison de campagne ; attife un peu Rosine avec coquetterie, fais-la coiffer, et donne-lui ton collier de perles. »

Rosine s’éloigna avec indignation. Elle comprit enfin que, grâce à sa beauté et à sa pauvreté, sa vertu ne serait nulle part à l’abri ; que le mauvais esprit la reconnaîtrait et la suivrait toujours, soit qu’elle se couvrît de haillons, soit qu’elle se couvrît de soie et de bijoux. Elle se mit à pleurer.

« Je n’irai pas à Saint-Germain, dit-elle en essuyant ses larmes. »

À peine avait-elle dit ces paroles, que Georgine, venant à elle, lui ordonna de se coiffer et de s’habiller pour l’accompagner dans une promenade à la campagne.

« Hâtez-vous, ajouta Georgine ; mettez ma robe de soie verte à volants. À propos, j’ai là un collier de perles qui vous ira bien ; je vous le donne. »

Disant cela, Georgine passa le collier au cou de Rosine qui ne savait que répondre. La pauvre fille alla dans le cabinet de toilette dont elle avait fait sa chambre, bien résolue de ne point s’habiller. Mais elle ne put s’empêcher de voir un peu dans une glace quelle figure elle faisait avec le collier.

« Hélas ! dit-elle, c’est dommage, car cela me va si bien ! »

Rosine voulut détacher le collier ; mais le diable y avait la main, elle demeura longtemps devant le miroir, égarée par mille songes dangereux. « Pourquoi dirais-je non ? murmura-t-elle. Dieu m’en voudra-t-il parce que j’aurai pris un peu de place au soleil. »

Et comme elle songeait au complot formé contre elle :

« Non, non, jamais à ce prix-là. »

Elle saisit le collier et le jeta sur le tapis.

« Eh bien ! Rosine, avez-vous fini ? lui cria sa maîtresse.

— Oui, madame. – Que vais-je devenir ? poursuivit Rosine. – Une idée ! c’est Dieu qui me l’envoie ! »

Elle ouvrit une armoire où elle avait déposé ses pauvres habits. « Hélas ! dit-elle en les dépliant, est-ce que je pourrai jamais remettre ces habits-là ? C’est impossible ! on me suivrait dans les rues. Quoi ! je suis venue ici avec un pareil trousseau ? »

On ne perd jamais l’habitude du luxe, mais on se déshabitue si vite de la misère ! Rosine soupira.

« Eh bien ! vous êtes donc folle ? dit Georgine sur le seuil ; je vous attends. Que signifie tout ce désordre ?

— Je ne puis pas parvenir à m’habiller, dit Rosine.

— La niaise ! Voyons, laissez-vous faire. – Olympe, viens donc à notre aide. »

Les deux amies s’empressèrent d’habiller Rosine. En moins de dix minutes elle fut parée de la tête aux pieds.

« Vous voilà belle comme une mariée, dit Olympe.

— Une mariée ! que voulez-vous dire ? demanda Rosine. Je ne vous comprends pas. »

— Tant mieux ! Il ne faut jamais comprendre, il n’y a de charmant que ce qui ne se comprend pas. »

Elles sortirent toutes les trois, préoccupées de sentiments divers. Elles descendirent jusqu’à la rue Saint-Lazare, devant aller à pied jusqu’au chemin de fer. Les deux amies se prirent par le bras ; Rosine les suivait, d’abord pas à pas, ensuite à légère distance ; bientôt, fière et résolue, elle s’envola comme un oiseau qui recouvre la liberté. Où alla-t-elle ?

Elle descendit la rue Laffitte. Sur le boulevard, ne sachant plus son chemin, elle s’approcha d’un Auvergnat et lui demanda tout en rougissant, comme si elle lui confiait un secret : « Où est la rue des Grès ? »

Quand Rosine arriva au coin de la rue des Grès, elle s’arrêta, croyant qu’elle n’aurait pas le courage d’aller plus loin.

« Mon Dieu ! dit-elle en regardant les premières maisons de la rue, si je ne vais pas là, où irai-je ? »

Elle avança lentement, pâle comme la mort, aveuglée par mille visions flottantes. Elle ne remarqua pas un élégant coupé en station devant l’hôtel, ce qui était un événement dans la rue. Tous les étudiants venaient d’ouvrir leurs fenêtres pour chercher à découvrir le secret de cette visite, ils avaient déjà échafaudé vingt romans fort compliqués.

Avant d’entrer, elle leva la tête comme si son regard dût avertir Edmond Laroche. Elle fut très confuse de voir toutes ces figures insouciantes, couronnées d’un nuage de fumée.

Elle avait à peine regardé, cependant elle se dit : « Il n’est pas là. »

Elle avança le pied sur le seuil de la porte. Elle était éblouie et ne savait plus bien où elle allait.

Au pied de l’escalier, comme elle cherchait la portière, un homme se présenta à la fenêtre de la loge.

« Il faut, dit-elle d’une voix faible, il faut que je parle à M. Edmond Laroche.

— Numéro 17, au bout du corridor, » lui répondit-on.

Elle s’égara durant quelques minutes ; elle monta d’abord trop haut, elle redescendit trop bas ; enfin le numéro 17 frappa ses yeux comme des traits de feu.

« S’il n’était pas seul ! » dit-elle avec terreur.

Elle écouta. Cet hôtel de la rue des Grès est un des plus agités du quartier, – à toute heure du jour, – souvent à toute heure de la nuit ; – on y vit bruyamment ; ce n’est pas dans le pays latin que l’étude et l’amour aiment le silence. Rosine entendit donc des cris, des éclats de rire, des chansons ; il lui fut impossible de reconnaître, si l’on parlait dans la chambre d’Edmond Laroche. Enfin, elle frappa légèrement et écouta encore avec plus d’anxiété ; on la fit attendre ; elle allait frapper une seconde fois, quand elle distingua un bruit de pas.

Presque au même instant Edmond Laroche, vêtu d’une longue robe de chambre, vint ouvrir en homme tout disposé à renvoyer la visite à des temps meilleurs.

« C’est moi, » dit-elle naïvement.

Il ne reconnut pas la marchande de violettes sous sa brillante métamorphose.

Toute consternée par un pareil accueil, Rosine n’osait pas entrer.

« Je suppose, dit l’étudiant, que vous vous trompez de porte ; il y en a tant ici. Permettez-moi de vous indiquer votre chemin.

— Mon chemin ? est-ce que je le sais moi-même ? Pardonnez-moi de venir pour si peu ; voilà, monsieur, une pièce de dix sous que vous avez oubliée, il y a huit jours, sur mon éventaire… quand j’étais bouquetière sur le pont au Change. »

Tout en disant ces mots, Rosine prit la petite pièce et la présenta à Edmond Laroche qui ne comprenait encore que vaguement. Comme elle avait reculé d’un pas, un rayon de lumière vint frapper sa figure.

« Ah ! c’est vous, dit Edmond Laroche avec un sourire inquiet, comme vous êtes devenue belle ! Est-il possible ! je n’y comprends rien ; mais à Paris est-ce qu’on a le temps de comprendre ? »

Il prit la main de Rosine et la conduisit à deux portes plus loin.

« Où allons-nous ? demanda timidement la jeune fille.

— Attendez, répondit-il en frappant ; que ceci ne vous inquiète pas. – Eh bien ! – on ne répond pas.

— Diable ! »

Il attendit en silence, sans trop s’impatienter, quelques secondes encore.

« Mais, monsieur, expliquez-moi…

— Tant pis, poursuivit-il comme en se parlant à lui-même, retournons par là. »

Il reconduisit Rosine à la porte de sa chambre. Elle entra sur un signe.

« Tenez, asseyez-vous devant le feu. Comme vous êtes jolie ! morbleu ! quels atours ! On ne change pas si subitement sans quelque baguette enchantée. – Ah ! petite fille d’Ève, l’Amour est le dieu des miracles. – Je vous en veux beaucoup de n’être pas venue me charger du soin trop doux de vous habiller ainsi. »

Edmond Laroche disait toutes ces choses d’un air tout à la fois curieux et distrait.

« Écoutez-moi, dit Rosine, car il faut que vous sachiez toute la vérité. Ne commencez point par me condamner. Ces beaux habits qui vous offusquent ne sont pas à moi. »

Elle baissa la tête pour cacher sa rougeur.

« Vous me raconterez cela plus tard, dit Edmond Laroche.

— Tout de suite, car je ne veux pas que vous ayez le temps…

— Allons, allons, se dit Edmond Laroche avec un peu d’impatience, cela devient trop édifiant. Elle va me raconter l’éternelle histoire qu’elles racontent toutes. Encore ! si Caroline n’était pas là, je pourrais bien prendre le loisir d’écouter.

— J’aurai bientôt fini, poursuivit tristement Rosine. Vous ne connaissez pas madame de Saint-Georges ? J’ai passé huit jours chez elle sans savoir où j’étais. Voyez à mes habits ce qu’elle voulait faire de moi : la maîtresse d’un homme de sa compagnie. Ces habits que j’ai là sont ma première, mais ma seule faute. Ils ne sont pas à moi, mais je n’ai jamais eu la force de reprendre ceux que je portais quand vous m’avez rencontrée. On voulait me parer pour un autre, j’ai gardé les habits et je suis venue ici.

— C’est Dieu qui m’a conduite. – N’est-ce pas, monsieur, que vous me sauverez ? car… je vous aime, vous… »

Disant ces mots, elle baissa la tête et essuya ses larmes.

Edmond Laroche lui prit la main, la regarda avec admiration, et avec l’accent d’un cœur profondément ému, il lui dit :

« Vous voulez que je vous sauve ? – Je vous aimerai. »

Un silence suivit ces paroles. Rosine porta la main à son cœur comme pour empêcher l’étudiant d’entendre qu’il battait fort.

« Voyez, reprit le jeune homme, voilà notre nid. – Tout ce que j’ai est à vous, » poursuivit-il en raillant un peu.

Il indiquait du doigt quelques meubles surannés d’hôtel garni.

— Mais, reprit-il en traînant son unique fauteuil devant Rosine, que faut-il pour être heureux ? du temps à perdre. »

Rosine ne voulut pas s’asseoir ; elle s’approcha de la cheminée et présenta devant le feu la pointe de ses petits pieds.

Elle regardait à la dérobée la chambre de l’étudiant. C’était une chambre garnie d’un lit, d’un fauteuil, d’une chaise, d’une commode et d’une table. Des livres de droit étaient épars depuis la porte jusqu’à la fenêtre ; deux gravures anglaises ornaient les murs couverts d’un papier bleu, à légers ramages. Le manteau de la cheminée était sillonné de pipes ; la commode était chargée de chiffons, de cravates et de gants. Le désordre de cette chambre attestait un esprit distingué et paresseux qui n’avait pas trop de temps pour étudier, pour rêver à sa fenêtre ou pour se promener.

« Ah ! pensait Rosine, comme je serais heureuse de mettre ici tout à sa place ! »

Edmond Laroche, tout inquiet qu’il fût, ne se lassait pas d’admirer cette fraîche, pure et naïve figure, qui, dans le cadre de son miroir, lui rappelait un de ces charmants portraits bien nourris de roses, comme en savait faire Jean-Baptiste Vanloo.

« Que vous êtes jolie ! je ne saurais vous dire combien je suis heureux de vous voir si près de moi. Ces beaux cheveux ondés, comme il serait doux de les dénouer ! »

Disant cela le jeune homme dénoua adroitement le chapeau de Rosine. Elle leva les yeux et le regarda tendrement. Ce regard trop doux troubla violemment Edmond Laroche ; il oublia qu’il n’était pas seul avec Rosine ; il allait la saisir à la ceinture et l’appuyer sur son cœur, quand un léger bruit se fit entendre.

Il regarda la porte de son cabinet.

« Il y a quelqu’un ici, dit Rosine en pâlissant. Ah ! monsieur, il fallait ne pas m’ouvrir la porte. Je vois bien, poursuivit-elle avec désespoir, que je suis destinée au malheur. »

L’étudiant garda le silence. Deux sentiments opposés vinrent agiter son cœur. Il ne savait plus comment accueillir cette jolie fille qui, dans toute sa candeur charmante, venait se réfugier sous son toit. L’amour n’aime pas toujours à prendre ce qu’il a sous la main. Edmond Laroche eût été heureux d’entraîner Rosine sur son chemin le jour où il la rencontra dans la rue des Lavandières. On est accoutumé par tradition à ces aventures-là dans le pays latin ; mais quand par hasard on rencontre une passion plus grave et plus digne, on se réveille aux nobles instincts, on sent tressaillir son cœur, on s’élève jusqu’au divin sentiment. Le jeune homme ressentait pour Rosine plus de vénération que d’amour ; il songeait qu’il lui serait plus doux de la protéger que de la séduire.

Rosine, se détachant de la cheminée, s’était tournée vers la porte d’entrée, sans perdre de vue la porte du cabinet.

« Cependant, pensa Edmond Laroche, comme elle se l’est dit dans sa sainte ignorance, l’amour seul peut la sauver. Avec un autre, c’est une fille perdue, avec moi…

— Je m’en vais, » dit Rosine.

La porte du cabinet s’ouvrit brusquement. Une jeune dame, fort élégamment vêtue, vint droit à Rosine.

« Ô mon Dieu ! je suis perdue, » murmura la jolie fille.

Elle se laissa tomber presque évanouie dans les bras d’Edmond Laroche.

La jeune dame lui fit respirer des sels.

« Ne tremblez pas ainsi ; revenez à vous, » dit-elle, en la secouant un peu.

L’étudiant la soutenait toujours dans ses bras : elle rouvrit bientôt les yeux.

« Oh ! madame, dit-elle d’une voix faible et suppliante, je suis bien coupable ; pardonnez-moi !… Si j’avais su… »

Elle se détacha tout à fait d’Edmond Laroche.

« Maintenant, je sens que j’aurai la force de m’en aller.

— Pauvre fille, dit la jeune dame d’un air compatissant, où irez-vous ?

— Où j’irai ? c’est vrai ; je ne sais pas où j’irai ; mais je ne veux pas rester ici plus longtemps, car je comprends bien… »

Elle regarda tour à tour le jeune homme et la jeune dame.

« Pourtant je suis plus jolie, pensa-t-elle.

— Vous ne comprenez pas du tout, car je suis la sœur d’Edmond.

— La sœur ! vous êtes sa sœur ? »

Rosine se jeta tout éperdue dans les bras de la nouvelle venue, soit parce qu’elle était la sœur de celui qu’elle aimait, soit parce qu’elle n’était pas sa maîtresse.

« Oui, je suis sa sœur, et vous voyez que j’ai raison de veiller sur lui… mais ne vous offensez pas ; vous êtes une noble fille qui courez à votre perte ; c’est moi qui vous sauverai et non Edmond qui se perdrait avec vous. »

Rosine la regardait parler avec anxiété ; Edmond ne savait quelle figure faire. Il écoutait et attendait tout indécis.

« Je vais vous emmener, reprit la jeune dame ; je suis bien sûre que mon mari m’approuvera. Je ne sais pas encore ce que vous ferez chez moi ; mais soyez tranquille, vous n’y serez pas comme une servante ; j’imagine que vous savez coudre, lire, jouer avec les enfants ; les miens vous amuseront, et vous les amuserez, en attendant que, de concert avec mon mari, je vous trouve quelque chose digne de vous.

— Je vous remercie, madame, dit Rosine avec reconnaissance, mais aussi avec tristesse ; je suis prête à vous suivre et à aller où il vous plaira. Ma pauvre mère avait bien raison de me fermer sa triste porte.

— Un jour, nous irons voir votre famille ; venez dans ma voiture, nous parlerons de tout cela. »

Rosine leva timidement les yeux sur Edmond Laroche.

« Adieu, lui dit-elle ; oubliez que je suis venue ici… — Adieu, dit-il en lui pressant la main. – Peut-être, poursuivit-il en regardant sa sœur, peut-être Rosine ferait-elle bien d’attendre ici le sort que tu lui prépares…

— Allons, Edmond, ne rions pas des choses sérieuses.

— C’est assez comme cela, ma chère Caroline ; tu m’as fait beaucoup trop de sermons aujourd’hui. Encore, si tu ne m’avais fait que des sermons ! Je te pardonne, ce n’est pas sans regret ; mais Rosine est une fille plus digne d’habiter sous ton toit que sous le mien. »

Il embrassa sa sœur, pressa encore la main de Rosine, et rentra sans les conduire, craignant d’être le spectacle pour les étudiants bavards de l’hôtel.

Il alla ouvrir sa fenêtre pour voir encore Rosine ; quand elle monta dans le coupé, il s’imagina qu’elle lèverait la tête comme par dernier signe d’adieu ; mais elle se blottit dans un coin du coupé, sans oser faire un mouvement. Il s’était dit vingt fois qu’il la retrouverait chez sa sœur ; mais pourtant, dès que la voiture s’éloigna, il ressentit cette vague tristesse qui nous saisit quand nous voyons partir, pour un long voyage, une personne aimée. Il dînait toutes les semaines une ou deux fois chez sa sœur ; il pensa d’abord à y aller ce jour-là ; mais après avoir fermé sa fenêtre, se trouvant plus raisonnable, il remit la partie au lendemain.

La sœur d’Edmond veillait sur lui avec la sollicitude d’une mère. N’ayant pu le décider à habiter chez elle, rue Laffitte, elle venait de temps en temps le surprendre le matin, sous prétexte qu’elle passait dans le voisinage. Elle avait épousé un banquier très célèbre à la Bourse et à l’opéra, – M. Bergeret. – Déjà quelques-unes de ses aventures avaient éveillé la curiosité des conteurs d’anecdotes. C’était un homme aimable, sans esprit, mais ne manquant ni d’entrain ni de bonnes façons. Ce jour-là, il avait dit à sa femme qu’il serait retenu fort tard pour une affaire importante.

Madame Bergeret fit dîner Rosine avec elle et ses enfants. Le soir elle lui donna une petite chambre où Edmond s’était quelquefois couché au temps des bals de l’Opéra. Rosine s’y endormit heureuse, avec cette réflexion un peu embarrassante : Si, pourtant, j’étais à cette heure rue des Grès !

Le lendemain elle se leva de bonne heure, et voulut elle-même habiller les enfants. Elle mit à cette œuvre gracieuse toute sa sollicitude. Rosine était si jolie et si douce, que les enfants l’aimaient déjà comme s’ils la connaissaient de longue date. La beauté n’est jamais une étrangère.

À l’heure du déjeuner madame Bergeret appela Rosine.

« Venez, dit-elle, asseyez-vous près de moi. Voilà mon mari qui m’a promis de songer à vous. »

Rosine leva les yeux ; le mari laissa tomber sa fourchette.

« Ciel ! murmura-t-elle toute pâle et toute bouleversée.

— Qu’avez-vous, Rosine ?

— Rien ! dit-elle en essayant de sourire. Je n’ai rien… j’avais oublié… »

Elle sortit de la salle à manger, passa dans sa chambre, mit son chapeau et son mantelet, et, ouvrant une porte qui donnait dans l’antichambre, elle s’enfuit en toute hâte.

M. Bergeret n’était autre que M. Octave, renommé dans la rue de Bréda pour ses camélias et ses bracelets, qui, la veille, avait quitté sa femme et ses enfants pour aller dîner à Saint-Germain en folle compagnie dans l’espoir d’y trouver Rosine.

IV

Rosine avait compris qu’elle ne pouvait pas rester une seconde de plus en face du mari sans être forcée d’expliquer son trouble à la femme.

« Je suis bien malheureuse, dit-elle en se retrouvant dans la rue ; il ne me reste donc plus qu’à mourir. »

Elle descendait la rue Laffitte sans se demander où elle allait. Comme elle marchait lentement, à chaque pas on la coudoyait. Arrivée sur le boulevard, elle s’arrêta à la vue de tout le luxe parisien qui s’étale de ce côté-là avec tant d’impertinence.

« Mourir ! » dit-elle encore.

Elle se demanda vaguement pourquoi elle ne pouvait prendre un peu de place dans la vie au milieu de tous ceux qui la coudoyaient. Elle marcha sans but durant quelques minutes. Distraite comme on l’est à son âge, elle se surprit toute prête à demander son chemin : « Hélas ! mon chemin ! Où vais-je ? »

Elle suivait des yeux toutes les jeunes filles qui passaient à ses côtés.

« Où vont-elles, celles-là ? Il y a une maison qui s’ouvrira pour elles ; il y a un cœur qui les attend… »

Elle se perdait de plus en plus dans sa tristesse. Après avoir marché durant une demi-heure, elle s’aperçut avec émotion qu’elle avait pris sans y penser le chemin de la rue des Lavandières…

« Oui, dit-elle en se ranimant un peu, je reverrai mon père et ma mère ; j’embrasserai les enfants ; au moins, si je suis condamnée à mourir, j’aurai plus de courage pour le dernier coup. »

En se retrouvant dans la rue des Lavandières, elle se rappela toutes les scènes de son enfance ; l’horrible misère vint lui ressaisir le cœur. Elle s’étonna d’avoir pu vivre si longtemps côte à côte avec la pauvreté, dévorant un morceau de pain mouillé de larmes.

« Oui, mourir, car je n’aurai jamais la force de vivre là-haut dans une pareille désolation. »

Elle monta l’escalier le cœur tout défaillant. Où était-il, ce cœur qui, la veille, dans l’escalier d’Edmond Laroche, battait avec tant de crainte, mais avec tant d’espérance ? La porte était ouverte ; Rosine s’arrêta sur le seuil, toute pâle et toute chancelante ; sa mère était occupée devant la cheminée à faire sécher du linge. Au cri d’un de ses enfants, elle tourna la tête :

« Rosine ! » s’écria-t-elle en se levant avec joie.

Elle courut à sa rencontre et lui tendit les bras.

« Comme te voilà belle ? D’où viens-tu donc ainsi ?

— C’est vrai, dit Rosine en regardant son mantelet avec un triste pressentiment, j’avais oublié… »

Les enfants accouraient tous, curieux et surpris : « C’est ma sœur Rosine ! c’est ma sœur Rosine ! » criaient-ils gaiement.

Elle se baissa pour les embrasser. À cet instant, le tailleur de pierres descendit du grenier, où il repassait ses outils. Voyant Rosine ainsi parée, il détourna ses enfants, repoussa d’une main sa femme qui voulait encore embrasser sa fille, saisit de l’autre main Rosine et la jeta rudement dans l’escalier.

« Va, lui dit-il, fille perdue, va porter ailleurs ta joie et ta parure ! tout cela ne va pas avec notre misère. »

L’indignation de ce père, qui se croyait déshonoré, fut si terrible et si éloquente que la mère, qui avait compris, n’osa dire un seul mot pour défendre sa fille. Tous les enfants se blottirent en silence dans un coin de la chambre.

Quand Rosine se releva, elle entendit fermer bruyamment la porte.

« C’est fini ! » dit-elle avec un morne désespoir.

Elle avait subi le plus douloureux des supplices ; elle était résignée à n’y pas survivre. Déjà elle avait descendu un étage du sombre escalier, quand un domestique en livrée, la croyant de la maison, lui demanda la porte du tailleur de pierres, André Dumon.

« Au-dessus, dit-elle sans s’arrêter.

— Mais, je ne me trompe pas, dit le domestique, c’est mademoiselle Rosine ! »

Rosine reconnut alors le domestique : « Madame Bergeret, poursuivit-il, est en bas dans sa voiture ; je crois qu’elle vous cherche, car presque aussitôt après votre départ elle m’a ordonné d’atteler.

— Hélas ! dit Rosine, c’est encore un triste moment à passer ; que vais-je dire à cette pauvre dame ? »

Le domestique redescendit pour la conduire. Dès qu’elle arriva au bout de l’obscure allée, madame Bergeret, qui avait la tête à la portière, l’accueillit par un sourire. Aussitôt la portière s’ouvrit, le marche-pied s’abaissa, madame Bergeret tendit la main à Rosine et lui dit en l’embrassant : « Je sais tout ; ne vous désolez pas ; je ne vous demande rien ; je connais M. Octave ; je sais la partie de Saint-Germain ; je comprends tout ce que votre fuite a de délicat ; j’ai pardonné à mon mari : une femme doit toujours avoir le cœur prêt au pardon. Je ne viens pas pour vous emmener encore, mais pour que vous soyez heureuse chez votre père.

— Heureuse ! madame ; si vous saviez ce qui vient de m’arriver ! Mon père m’a chassée !

— Il vous a chassée ?

— Oui ; en voyant ces habits, il n’a pas voulu me reconnaître.

— Rassurez-vous, ma bonne Rosine ; j’aurai bientôt calmé votre père ; suivez-moi. »

Rosine remonta fière et heureuse. Le père lui-même ouvrit la porte. Madame Bergeret avait un air grave et digne qui le désarma. Elle prit tout de suite la parole : « Vous avez chassé votre fille qui n’est pas coupable. J’ai, monsieur, un mari et des enfants ; une mère de famille peut vous répondre de Rosine. On l’a tentée, il est vrai, par les séductions de la parure et des plaisirs ; elle n’a pas voulu se donner à ce prix. Mais, écoutez-moi, monsieur : l’argent dont on eût payé son déshonneur, ce sera sa dot : mon mari, – qui pourrait bien aussi déposer comme témoin dans cette affaire, poursuivit-elle en échangeant un sourire avec Rosine, – m’a chargée de vous remettre pour votre fille ces huit mille francs. »

Disant ces mots, madame Bergeret prit dans son sac des billets de banque.

« Voilà, monsieur ; cet argent est la pieuse offrande du riche à la sagesse et au travail ; aimez Rosine, elle en est digne ; mais, si vous m’en croyez, mariez-la bientôt ; une jolie fille comme elle ne doit pas trop courir les champs. »

Madame Bergeret était compatissante et généreuse ; mais elle pensait aussi que Rosine, mariée, serait oubliée de M. Octave et oublierait Edmond Laroche.

Rosine pleurait et se cachait la figure sur la main de madame Bergeret.

Le tailleur de pierres était pâle, grave, silencieux ; il craignait de ne pouvoir se faire pardonner par Rosine ; il était ému ; il aurait voulu la prendre sur son cœur, mais il n’osait s’abandonner à son effusion devant madame Bergeret. C’était un de ces hommes de nature timide et fière tout à la fois, qui compriment les élans de leur cœur comme une faiblesse dont ils auraient à rougir.

« Mais embrasse donc ta fille ? » lui dit sa femme avec vivacité.

Rosine se jeta dans les bras de son père, qui ne put lui dire un seul mot.

« Voyez-vous, madame, reprit la mère en se tournant vers madame Bergeret, il a bon cœur, mais il le cache.

— Adieu, dit madame Bergeret en tendant la main à Rosine ; je suis bien heureuse d’avoir vu cette mansarde, que je n’oublierai pas. Surtout, Rosine, faites-moi savoir le jour de votre mariage.

— Mon mariage, dit la jeune fille en souriant : vous m’avez donné une dot, mais il me manque encore un mari.

— Que ceci ne vous inquiète pas, ma chère enfant, le mari ne se fera pas attendre. Adieu, madame, dit-elle en se tournant vers la mère de Rosine ; je me charge du trousseau de la mariée. »

Rosine accompagna madame Bergeret jusqu’à sa voiture ; quand elle rentra dans la mansarde elle fut presque surprise de l’air de fête qui s’y était tout à coup répandu. Les enfants, qui ne comprenaient pas du tout ce qui s’était passé, puisaient leur joie dans la figure du père et de la mère. Tous criaient en sautillant et en chantant : « Ma sœur Rosine est revenue ! »

La mère, abattue de joie et de surprise, pria Rosine de lui raconter toute cette étrange histoire.

« Il faut avant tout, dit Rosine en l’embrassant encore, que je reprenne des habits qui soient à moi. »

Elle passa dans son cabinet, tout le monde voulait la suivre ; mais elle voulut être seule. Dès qu’elle eut fermé la porte, elle dégrafa son mantelet et dénoua le ruban de son chapeau… « Pourtant, dit-elle avec un soupir… » Comment n’eût-elle pas songé un peu à Edmond Laroche ?

Elle essuya une larme, mais ce fut le dernier regret.

Elle se regarda dans son miroir cassé : cette fois, dans cette petite chambre si pauvre et si honnête, sa toilette brillante l’offensa elle-même. Elle se hâta de se déshabiller. Pas un seul regret ! Elle reprit gaiement une petite robe de percale à raies bleues, un fichu de mousseline…

« Et un bonnet ! » dit-elle tout à coup.

Comme elle cherchait des yeux, elle découvrit à la fenêtre, étendu au vent, un de ses légers bonnets que la veille sa mère avait lavé en souvenir de sa pauvre et bien-aimée Rosine.

Tout en mettant ce bonnet devant son miroir, elle fut surprise de se retrouver charmante.

« D’où vient donc que je n’ai pu me décider à reprendre mes habits chez madame de Saint-Georges ? Il faut que je me dépêche de lui renvoyer les siens. »

Quand elle fut habillée de point en point, elle courut, toute joyeuse, vers son père.

« Eh bien ! cette fois me reconnaissez-vous ? »

Le pauvre et heureux tailleur de pierres ne put retenir une larme ; il embrassa tendrement sa fille et la remercia d’oublier si vite sa terrible colère.

« J’ai bien compris, dit-elle en pleurant aussi. J’étais si malheureuse il y a une heure que je ne savais plus, en venant ici, comment j’étais habillée ; je voulais vous dire adieu et mourir ; mais ne parlons plus de cela. »

Un petit-frère, celui-là même qui ne rêvait jamais que de festins qui duraient deux heures, prit alors la parole :

« Ma sœur Rosine, est-ce que tu souperas avec nous ? »

À ces mots, tout le monde se mit à rire. Ces braves gens n’étaient pas habitués aux scènes attendrissantes ; le petit affamé les remit à leur aise.

« Oui, oui, dit Rosine : nous allons souper comme au meilleur temps. »

Elle donna à sa sœur cadette toute sa toilette d’emprunt : « Va, lui dit-elle, va prier l’Auvergnat du coin de porter ces beaux habits à madame de Saint-Georges ; il rapportera les miens si on peut les retrouver. Une fois délivrée de cette toilette, tu t’inquiéteras du souper ; arrange-toi de façon que Charlot soit content ; moi, je vais mettre la table : je suis sûre que Charlot va m’aider. »

Elle prouva qu’elle n’avait pas oublié les habitudes de la maison. La sœur cadette rentra bientôt ; Charlot courut au-devant d’elle et fourra ses petites mains dans son cabas. Il demeura stupéfait en ne prenant qu’une poignée de radis. Il regarda Rosine d’un air de reproche ; mais à cet instant un personnage inattendu montra sa figure à la porte. C’était le marmiton du rôtisseur voisin : « Une oie ! » s’écria Chariot.

En effet, le marmiton présentait une oie avec un grand respect. Il fut bientôt suivi d’un marchand de vin qui apportait un panier de bouteilles cachetées.

« Qu’est-ce que je vois ? dit André Dumon d’un ton grave. Je n’entends pas tout cela ; nous allons ruiner Rosine ; du vin cacheté ! ce n’est pas ce qu’il nous faut ; je ne payerai pas.

— C’est bon, dit le marchand de vin ; vous payerez plus tard.

— Diable ! dit André Dumon, voilà le crédit qui vient.

— Attendez donc qu’on vous paye, dit la mère au marmiton.

— Un autre jour, » dit-il en fermant la porte sur lui.

La voiture aux deux chevaux, la scène qui s’y était passée entre madame Bergeret et Rosine, la longue visite de madame Bergeret dans la mansarde, tout cela était un grand événement dans le quartier ; le cocher avait été questionné : tous les voisins savaient déjà que Rosine était restée sage et qu’elle était devenue riche.

La pauvre mansarde avait donc pris un air de fête ; le soleil, qui allait se coucher, éclaira la fenêtre d’un dernier rayon ; la gaieté, la bonne gaieté, celle qui vient du cœur, passait sur toutes les figures. On se mit à table. Rosine fit le signe de la croix et prit sur ses genoux sa plus jeune sœur.

Bientôt elle raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé depuis dix jours. Son récit dura longtemps ; aucun des auditeurs ne s’en plaignit. Déjà elle se rappelait avec un peu de confusion toutes ces pages de son roman d’hier ; déjà elle avait peine à croire elle-même à ces événements si rapides : « Est-ce possible ? » se dit-elle en finissant.

Charlot avait écouté avec tant d’attention qu’il s’était endormi profondément les coudes sur la table.

L’histoire de la dot de Rosine fut un événement dans le quartier. Le chiffre grossit de boutique en boutique, de mansarde en mansarde, comme celui des œufs de la fable. Des prétendants de tous les âges se présentèrent en foule, doublement attirés par la dot et par la beauté de Rosine. M. Gruchon lui-même, qui avait demandé la jeune fille pour demoiselle de compagnie, daigna venir la demander pour femme : pour la seconde fois il fut refusé. On en refusa bien d’autres, sinon plus riches, mais plus jeunes.

« Cependant, ma chère Rosine, disait le tailleur de pierres, il faudra pourtant prendre un parti, car je perds tout mon temps à écouter les demandeurs en mariage et à les éloigner.

……

……

Un jour du dernier automne, Edmond Laroche, déjà connu dans le monde intelligent et déjà célèbre au Palais, passait dans la rue Saint-Dominique : il s’arrêta tout surpris devant la boutique d’un serrurier dont la forge jetait un vif éclat. Il avait sous les yeux un vrai tableau flamand. D’un côté, deux forgerons, les bras nus et le teint bronzé, battaient le fer sur l’enclume ; de l’autre côté, éclairée par la forge et par la fenêtre, une jeune femme suivait du regard, tout en brodant une collerette, le plus jeune des forgerons. C’était un homme de vingt-cinq à trente ans, dans toute la force allègre de la jeunesse. Sans avoir les traits de la figure réguliers, il ne manquait pas de cette beauté fière et rude qui frappe par le caractère. C’était tout simplement un ouvrier, mais franc, libre, sincère, de ceux qui vivent par le travail et qui sont heureux par le travail. Edmond Laroche lui eût donné la main de tout son cœur avec le plaisir qu’on ressent toujours en rencontrant une nature forte et franche. Le jeune serrurier avait d’autres joies que les joies bénies du travail : il y avait, on l’a vu, dans la boutique, une jeune femme. Elle était jolie ; quoique vêtue en femme du peuple, on reconnaissait dans son habillement une certaine coquetterie naturelle, une certaine recherche aimable. Ce qui frappait surtout en elle, c’était sa fraîcheur et sa gaieté. La vie éclatait dans ses yeux et sur ses lèvres.

Sur le rebord de la fenêtre qui l’éclairait, étaient placés quelques pots de verveine et de marguerites.

« Quoi ! dit Edmond Laroche, pas une seule violette ! Elle ne se souvient donc pas ? »

Comme il disait ces mots, le forgeron, qui avait donné son dernier coup de marteau, vint à sa femme, s’inclina au-dessus d’elle et lui baisa les cheveux. Elle le regarda avec tendresse et avec reconnaissance comme pour lui dire : Courage !

Edmond Laroche s’éloigna en songeant à la rue des Grès et à la vertu de Rosine.

La fortune c’est le travail. Aussi un de nos amis a voulu faire de Rosine un symbole profond en la représentant sous la forme de la fortune.

ARSÈNE HOUSSAYE.

 

CLAUDE GUEUX

Il y a sept ou huit ans, un homme nommé Claude Gueux, pauvre ouvrier, vivait à Paris. Il avait avec lui une fille qui était sa maîtresse, et un enfant de cette fille. Je dis les choses comme elles sont, laissant le lecteur ramasser les moralités à mesure que les faits les sèment sur leur chemin. L’ouvrier était capable, habile, intelligent, fort mal traité par l’éducation, fort bien traité par la nature, ne sachant pas lire et sachant penser. Un hiver, l’ouvrage manqua. Pas de feu ni de pain dans le galetas. L’homme, la fille et l’enfant eurent froid et faim. L’homme vola. Je ne sais ce qu’il vola, je ne sais où il vola. Ce que je sais, c’est que de ce vol il résulta trois jours de pain et de feu pour la femme et pour l’enfant, et cinq ans de prison pour l’homme.

L’homme fut envoyé faire son temps à la maison centrale de Clairvaux. Clairvaux, abbaye dont on a fait une bastille, cellule dont on a fait un cabanon, autel dont on a fait un pilori. Quand nous parlons de progrès, c’est ainsi que certaines gens le comprennent et l’exécutent. Voilà la chose qu’ils mettent sous notre mot.

Poursuivons. Arrivé là, on le mit dans un cachot pour la nuit, et dans un atelier pour le jour. Ce n’est pas l’atelier que je blâme.

Claude Gueux, honnête ouvrier naguère, voleur désormais, était une figure digne et grave. Il avait le front haut, déjà ridé, quoique jeune encore, quelques cheveux gris perdus dans les touffes noires, l’œil doux et fort puissamment enfoncé sous une arcade sourcilière bien modelée, les narines ouvertes, le menton avancé, la lèvre dédaigneuse. C’était une belle tête. On va voir ce que la société en a fait.

Il avait la parole rare, le geste plus fréquent, quelque chose d’impérieux dans toute sa personne et qui se faisait obéir, l’air pensif, sérieux plutôt que souffrant. Il avait pourtant bien souffert.

Dans le dépôt où Claude Gueux était enfermé, il y avait un directeur des ateliers, espèce de fonctionnaire propre aux prisons, qui tient tout ensemble du guichetier et du marchand, qui fait en même temps une commande à l’ouvrier et une menace au prisonnier, qui vous met l’outil aux mains et les fers aux pieds. Celui-là était lui-même une variété dans l’espèce, un homme bref, tyrannique, obéissant à ses idées, toujours à courte bride sur son autorité ; d’ailleurs, dans l’occasion, bon compagnon, bon prince, jovial même et raillant avec grâce ; dur plutôt que ferme ; ne raisonnant avec personne, pas même avec lui ; bon père, bon mari sans doute, ce qui est devoir et non vertu ; en un mot, pas méchant, mauvais. C’était un de ces hommes qui n’ont rien de vibrant ni d’élastique, qui sont composés de molécules inertes, qui ne résonnent au choc d’aucune idée, au contact d’aucun sentiment, qui ont des colères glacées, des haines mornes, des emportements sans émotion, qui prennent feu sans s’échauffer, dont la capacité de calorique est nulle, et qu’on dirait souvent faits de bois : ils flambent par un bout et sont froids par l’autre. La ligne principale, la ligne diagonale du caractère de cet homme, c’était la ténacité. Il était fier d’être tenace, et se comparait à Napoléon. Ceci n’est qu’une illusion d’optique. Il y a nombre de gens qui en sont dupes et qui, à certaine distance, prennent la ténacité pour de la volonté et une chandelle pour une étoile. Quand cet homme donc avait une fois ajusté ce qu’il appelait sa volonté à une chose absurde, il allait tête haute et à travers toute broussaille jusqu’au bout de la chose absurde. L’entêtement sans l’intelligence, c’est la sottise soudée au bout de la bêtise en lui servant de rallonge. Cela va loin. En général, quand une catastrophe privée ou publique s’est écroulée sur nous, si nous examinons, d’après les décombres qui en gisent à terre, de quelle façon elle s’est échafaudée, nous trouvons presque toujours qu’elle a été aveuglément construite par un homme médiocre et obstiné qui avait foi en lui et qui s’admirait. Il y a par le monde beaucoup de ces petites fatalités têtues qui se croient des providences.

Nous avons dit qu’une fois arrivé à Clairvaux, Claude Gueux fut numéroté à un atelier et rivé à une besogne. Le directeur de l’atelier fit connaissance avec lui, le reconnut bon ouvrier, et le traita bien. Il paraît même qu’un jour, étant de bonne humeur, et voyant Claude Gueux fort triste, car cet homme pensait toujours à celle qu’il appelait sa femme, il lui conta, par manière de jovialité et de passe-temps, et aussi pour le consoler, que cette malheureuse s’était faite fille publique. Claude demanda froidement ce qu’était devenu l’enfant. On ne savait.

Dans la prison Claude avait un ami : par haine du bonheur d’autrui le directeur les sépara.

……

Après des prières pleines de force et de dignité, Claude Gueux n’avait plus qu’une arme. « Eh bien ! Claude, lui dit un de ses compagnons ! À quoi songes-tu ? tu parais triste. — Je crains, dit Claude, qu’il n’arrive bientôt quelque malheur à ce bon monsieur D.

Il y a neuf jours pleins du 24 octobre au 4 novembre. Claude n’en laissa pas passer un sans avertir gravement le directeur de l’état de plus en plus douloureux où le mettait la disparition d’Albin. Le directeur fatigué lui infligea une fois vingt-quatre heures de cachot parce que la prière ressemblait trop à une sommation. Voilà tout ce que Claude obtint.

Le 4 novembre arriva. Ce jour-là, Claude s’éveilla avec un visage serein qu’on ne lui avait pas encore vu depuis le jour où la décision de M. D. l’avait séparé de son ami. En se levant, il fouilla dans une espèce de caisse de bois blanc qui était au pied de son lit et qui contenait ses quelques guenilles. Il en tira une paire de ciseaux de couturière. C’était, avec un volume dépareillé de l’Émile, la seule chose qui lui restât de la femme qu’il avait aimée, de la mère de son enfant, de son heureux petit ménage d’autrefois. Deux meubles bien inutiles pour Claude ; les ciseaux ne pouvaient servir qu’à une femme, le livre qu’à un lettré. Claude ne savait ni coudre ni lire.

Au moment où il traversait le vieux cloître déshonoré et blanchi à la chaux qui sert de promenoir d’hiver, il s’approcha du condamné Ferrari qui regardait avec attention les énormes barreaux d’une croisée. Claude tenait à la main la petite paire de ciseaux, il la montra à Ferrari en disant : Ce soir je couperai ces barreaux-ci avec ces ciseaux-là.

Ferrari incrédule se mit à rire, et Claude aussi.

Ce matin là, il travailla avec plus d’ardeur qu’à l’ordinaire ; jamais il n’avait fait si vite et si bien. Il parut attacher un certain prix à terminer dans la matinée un chapeau de paille que lui avait payé d’avance un honnête bourgeois de Troyes, M. Bressier.

Un peu avant midi, il descendit sous un prétexte à l’atelier des menuisiers, situé au rez-de-chaussée, au-dessous de l’étage où il travaillait. Claude était aimé là comme ailleurs, mais il y entrait rarement. Aussi : — Tiens ! voilà Claude ! – on l’entoura. Ce fut une fête. Claude jeta un coup-d’œil rapide, dans la salle. Pas un des surveillants n’y était. Qui est-ce qui a une hache à me prêter, dit-il ? Pourquoi faire ? lui demanda-t-on. Il répondit : — C’est pour tuer ce soir le directeur des ateliers. On lui présenta plusieurs haches à choisir. Il prit la plus petite qui était fort tranchante, la cacha dans son pantalon, et sortit. Il y avait là vingt-sept prisonniers. Il ne leur avait pas recommandé le secret. Tous le gardèrent.

Ils ne causèrent même pas de la chose entre eux. Chacun attendit de son côté ce qui arriverait. L’affaire était terrible, droite et simple. Pas de complication possible. Claude ne pouvait être ni conseillé ni dénoncé.

Une heure après, il aborda un jeune condamné de seize ans qui bâillait dans le promenoir, et lui conseilla d’apprendre à lire. En ce moment, le détenu Paillette accosta Claude, et lui demanda ce que diable il cachait là dans son pantalon. Claude dit : C’est une hache pour tuer monsieur D. ce soir. Il ajouta : Est-ce que cela se voit ? — Un peu, dit Paillette.

Le reste de la journée fut à l’ordinaire. À sept heures du soir, on renferma les prisonniers, chaque section dans l’atelier qui lui était assigné ; et les surveillants sortirent des salles de travail, comme il paraît que c’est l’habitude, pour ne rentrer qu’après la ronde du directeur.

Claude Gueux fut donc verrouillé comme les autres dans son atelier avec ses compagnons de métier.

Alors il se passa dans cet atelier une scène extraordinaire, une scène qui n’est ni sans majesté ni sans terreur, la seule de ce genre qu’aucune histoire puisse raconter.

Il y avait là, ainsi que l’a constaté l’instruction judiciaire qui a eu lieu depuis, quatre-vingt-deux voleurs, y compris Claude.

Une fois que les surveillants les eurent laissés seuls, Claude se leva debout sur son banc, et annonça à toute la chambrée qu’il avait quelque chose à dire. On fit silence.

Alors Claude haussa la voix et dit qu’il allait tuer le directeur.

Il parla, à ce qu’il paraît, avec une éloquence singulière qui d’ailleurs lui était naturelle. Il déclara qu’il savait bien qu’il allait faire une action violente, mais qu’il ne croyait pas avoir tort. Il attesta la conscience des quatre-vingt-un voleurs qui l’écoutaient. Qu’il était dans une rude extrémité. Que la nécessité de se faire justice soi-même était un cul-de-sac où l’on se trouvait engagé quelquefois. Qu’à la vérité il ne pouvait prendre la vie du directeur sans donner la sienne propre, mais qu’il trouvait bon de donner sa vie pour une chose juste. Qu’il avait mûrement réfléchi, et à cela seulement, depuis deux mois. Qu’il croyait bien ne pas se laisser entraîner par le ressentiment, mais que, dans le cas que cela serait, il suppliait qu’on l’en avertît. Qu’il soumettait honnêtement ses raisons aux hommes justes qui l’écoutaient. Qu’il allait donc tuer monsieur D., mais que si quelqu’un avait une objection à lui faire, il était prêt à l’écouter.

Une voix seulement s’éleva et dit qu’avant de tuer le directeur, Claude devait essayer une dernière fois de le fléchir.

— C’est juste ! dit Claude, et je le ferai.

Huit heures sonnèrent à la grande horloge. Le directeur devait venir à neuf heures.

Une fois que cette étrange cour de cassation eut en quelque sorte ratifié la sentence qu’il avait portée, Claude reprit toute sa sérénité. Il mit sur une table tout ce qu’il possédait en linge et en vêtements, la pauvre dépouille du prisonnier, et appelant l’un après l’autre ceux de ses compagnons qu’il aimait le plus après Albin, il leur distribua tout. Il ne garda que la petite paire de ciseaux.

Puis il les embrassa tous. Quelques-uns pleuraient, il souriait à ceux-là.

Il y eut dans cette heure dernière des instants où il causa avec tant de tranquillité et même de gaieté que plusieurs de ses camarades espéraient intérieurement, comme ils l’ont déclaré depuis, qu’il abandonnerait peut-être sa résolution. Il s’amusa même une fois à éteindre une des rares chandelles qui éclairaient l’atelier avec le souffle de sa narine, car il avait de mauvaises habitudes d’éducation qui dérangeaient sa dignité naturelle plus souvent qu’il n’aurait fallu. Rien ne pouvait faire que cet ancien gamin des rues n’eût point par moment l’odeur du ruisseau de Paris.

Il aperçut un jeune condamné qui était pâle, qui le regardait avec des yeux fixes, et qui tremblait, sans doute de l’attente de ce qu’il allait voir. — Allons, du courage, jeune homme ! lui dit Claude doucement, ce ne sera que l’affaire d’un instant.

Quand il eut distribué toutes ses hardes, fait tous ses adieux, serré toutes les mains, il interrompit quelques causeries inquiètes qui se faisaient çà et là dans les coins obscurs de l’atelier, et il commanda qu’on se remît au travail. Tous obéirent en silence.

L’atelier où ceci se passait était une salle oblongue, un long parallélogramme percé de fenêtres sur ses deux grands côtés, et de deux portes qui se regardaient à ses deux extrémités. Les métiers étaient rangés de chaque côté près des fenêtres, les bancs touchant le mur à angle droit, et l’espace resté libre entre les deux rangées de métiers formait une sorte de longue voie qui allait en ligne droite de l’une des deux portes à l’autre et traversait ainsi toute la salle. C’était cette longue voie, assez étroite, que le directeur avait à parcourir en faisant son inspection ; il devait entrer par la porte sud et ressortir par la porte nord, après avoir regardé les travailleurs à droite et à gauche. D’ordinaire il faisait ce trajet assez rapidement et sans s’arrêter.

Claude s’était replacé lui-même à son banc et il s’était remis au travail, comme Jacques Clément se fût remis à la prière.

Tous attendaient. Le moment approchait. Tout à coup on entendit un coup de cloche. Claude dit : C’est l’avant-quart. Alors il se leva, traversa gravement une partie de la salle, et alla s’accouder sur l’angle du premier métier à gauche, tout à côté de la porte d’entrée. Son visage était parfaitement calme et bienveillant.

Neuf heures sonnèrent. La porte s’ouvrit. Le directeur entra. En ce moment-là, il se fit dans l’atelier un silence de statues. Le directeur était seul comme d’habitude.

Il entra avec sa figure joviale, satisfaite et inexorable, ne vit pas Claude qui était debout à gauche de la porte, la main droite cachée dans son pantalon, et passa rapidement devant les premiers métiers, hochant la tête, mâchant ses paroles, et jetant çà et là son regard banal, sans s’apercevoir que tous les yeux qui l’entouraient étaient fixés sur une idée terrible.

Tout à coup il se détourna brusquement, surpris d’entendre un pas derrière lui.

C’était Claude qui le suivait en silence depuis quelques instants. — Que fais-tu là, toi, dit le directeur ? pourquoi n’es-tu pas à ta place ?

Car un homme n’est plus un homme là, c’est un chien, on le tutoie.

Claude Gueux respectueusement : — C’est que j’ai à vous parler, monsieur le directeur. — De quoi ? — D’Albin. — Encore ! dit le directeur. — Toujours ! dit Claude. — Ah çà, reprit le directeur continuant de marcher, tu n’as donc pas eu assez de vingt-quatre heures de cachot ?

Claude répondit, en continuant de le suivre : Monsieur le directeur, rendez-moi mon camarade. — Impossible ! — Monsieur le directeur, dit Claude avec une voix qui eût attendri le démon, je vous en supplie, remettez Albin avec moi, vous verrez comme je travaillerai bien. Vous qui êtes libre, cela vous est égal, vous ne savez pas ce que c’est qu’un ami ; mais moi, je n’ai que les quatre murs de la prison. Vous pouvez aller et venir, vous ; moi, je n’ai qu’Albin. Rendez-le-moi. Albin me nourrissait, vous le savez bien. Cela ne vous coûterait que la peine de dire oui. Qu’est-ce que cela vous fait qu’il y ait dans la même salle un homme qui s’appelle Claude Gueux et un autre qui s’appelle Albin ? Car ce n’est pas plus compliqué que cela. Monsieur le directeur, mon bon monsieur D., je vous supplie vraiment au nom du ciel !

Claude n’en avait peut-être jamais tant dit à la fois à un geôlier. Après cet effort, épuisé, il attendit. Le directeur répliqua avec un geste d’impatience : — Impossible. C’est dit. Voyons, ne m’en reparle plus. Tu m’ennuies.

Et comme il était pressé, il doubla le pas. Claude aussi. En parlant ainsi, ils étaient arrivés tous deux près de la porte de sortie ; les quatre-vingts voleurs regardaient et écoutaient, haletants.

Claude toucha doucement le bras du directeur. — Mais au moins que je sache pourquoi je suis condamné à mort. Dites-moi pourquoi vous l’avez séparé de moi. — Je te l’ai déjà dit, répondit le directeur. Parce que. Et tournant le dos à Claude, il avança la main vers le loquet de la porte de sortie.

À la réponse du directeur, Claude avait reculé d’un pas. Les quatre-vingts statues qui étaient là virent sortir de son pantalon sa main droite avec la hache. Cette main se leva, et avant que le directeur eût pu pousser un cri, trois coups de hache, chose affreuse à dire, assénés tous les trois dans la même entaille, lui avaient ouvert le crâne au moment où il tombait à la renverse, un quatrième coup lui balafra le visage ; puis, comme une fureur lancée ne s’arrête pas court, Claude Gueux lui fendit la cuisse droite d’un cinquième coup inutile. Le directeur était mort.

Alors Claude jeta la hache et cria : À l’autre maintenant ! L’autre, c’était lui. On le vit tirer de sa veste les petits ciseaux de « sa femme » ; et, sans que personne songeât à l’en empêcher, il se les enfonça dans la poitrine. La lame était courte, la poitrine était profonde. Il y fouilla longtemps et à plus de vingt reprises, en criant : « Cœur de damné, je ne trouverai donc pas ! » et enfin il tomba baigné dans son sang, évanoui sur le mort.

Lequel des deux était la victime de l’autre ?

Quand Claude reprit connaissance, il était dans un lit, couvert de linges et de bandages, entouré de soins. Il avait auprès de son chevet de bonnes sœurs de charité, et de plus un juge d’instruction qui instrumentait et qui lui demanda avec beaucoup d’intérêt : Comment vous trouvez-vous ?

Il avait perdu une grande quantité de sang ; mais les ciseaux avec lesquels il avait eu la superstition touchante de se frapper avaient mal fait leur devoir, aucun des coups qu’il s’était portés n’était dangereux. Il n’y avait de mortelles pour lui que les blessures qu’il avait faites à M. D.

Les interrogatoires commencèrent. On lui demanda si c’était lui qui avait tué le directeur des ateliers de la prison de Clairvaux. Il répondit : Oui. On lui demanda pourquoi il répondit : Parce que.

Cependant, à un certain moment, ses plaies s’envenimèrent ; il fut pris d’une fièvre mauvaise dont il faillit mourir.

Novembre, décembre, janvier et février se passèrent en soins et en préparatifs ; médecins et juges s’empressaient autour de Claude ; les uns guérissaient ses blessures, les autres dressaient son échafaud.

Abrégeons. Le 16 mars 1832, il parut, étant parfaitement guéri, devant la cour d’assises de Troyes. Tout ce que la ville peut donner de foule était là.

Claude eut une bonne attitude devant la cour ; il s’était fait raser avec soin, il avait la tête nue, il portait ce morne habit des prisonniers de Clairvaux, mi-parti de deux espèces de gris.

Le procureur du roi avait encombré la salle de toutes les baïonnettes de l’arrondissement, « afin, dit-il à l’audience, de contenir tous les scélérats qui devaient figurer comme témoins dans cette affaire. »

Lorsqu’il fallut entamer le débat, il se présenta une difficulté singulière. Aucun des témoins des évènements du 4 novembre ne voulait déposer contre Claude. Le président les menaça de son pouvoir discrétionnaire. Ce fut en vain. Claude alors leur commanda de déposer. Toutes ces langues se délièrent. Ils dirent ce qu’ils avaient vu.

Claude les écoutait tous avec une profonde attention. Quand l’un d’eux, par oubli ou par affection pour Claude, omettait des faits à la charge de l’accusé, Claude les rétablissait.

De témoignage en témoignage, la série des faits que nous venons de développer se déroula devant la cour.

Il y eut un moment où les femmes qui étaient là pleurèrent. L’huissier appela le condamné Albin. C’était son tour de déposer. Il entra en chancelant ; il sanglotait. Les gendarmes ne purent empêcher qu’il n’allât tomber dans les bras de Claude. Claude le soutint et dit en souriant au procureur du roi : « Voilà un scélérat qui partage son pain avec ceux qui ont faim. » Puis il baisa la main d’Albin.

La liste des témoins épuisée, M. le procureur du roi se leva et prit la parole en ces termes : « Messieurs les jurés, la société serait ébranlée jusque dans ses fondements, si la vindicte publique n’atteignait pas les grands coupables comme celui qui, etc. »

Après ce discours mémorable l’avocat de Claude parla. La plaidoirie contre et la plaidoirie pour firent, chacune à leur tour, les évolutions qu’elles ont coutume de faire dans cette espèce d’hippodrome qu’on appelle un procès criminel.

Claude jugea que tout n’était pas dit. Il se leva à son tour. Il parla d’une telle sorte qu’une personne qui assistait à cette audience s’en revint frappée d’étonnement. Il paraît que ce pauvre ouvrier contenait plutôt un orateur qu’un assassin. Il parla debout, avec une voix pénétrante et bien ménagée, avec un œil clair, honnête et résolu, avec un geste presque toujours le même, mais plein d’empire. Il dit les choses comme elles étaient, simplement, sérieusement, sans charger ni amoindrir ; il convint de tout, regarda l’article 296 en face, et posa sa tête dessous. Il eut des moments de véritable haute éloquence qui faisaient remuer la foule, et où l’on se répétait à l’oreille dans l’auditoire ce qu’il venait de dire. Cela faisait un murmure pendant lequel Claude reprenait haleine en jetant un regard fier sur les assistants. Dans d’autres instants, cet homme qui ne savait pas lire, était doux, poli, choisi comme un lettré ; puis, par moments encore, modeste, mesuré, attentif, marchant pas à pas dans la partie irritante de la discussion, bienveillant pour les juges. Une fois seulement, il se laissa aller à une secousse de colère. Le procureur du roi avait établi dans le discours que nous avons cité en entier, que Claude Gueux avait assassiné le directeur des ateliers sans voie de fait ni violence de la part du directeur, par conséquent sans provocation.

— Quoi ! s’écria Claude, je n’ai pas été provoqué ! Ah ! oui, vraiment, c’est juste, je vous comprends. Un homme ivre me donne un coup de poing, je le tue, j’ai été provoqué, vous me faites grâce, vous m’envoyez aux galères. Mais un homme qui n’est pas ivre et qui a toute sa raison, me comprime le cœur pendant quatre ans, m’humilie pendant quatre ans, me pique tous les jours, toutes les heures toutes les minutes, d’un coup d’épingle à quelque place inattendue pendant quatre ans ! J’avais une femme pour qui j’ai volé, il me torture avec cette femme ; j’avais un enfant pour qui j’ai volé, il me torture avec cet enfant ; je n’ai pas assez de pain, un ami m’en donne, il m’ôte mon ami et mon pain. Je redemande mon ami, il me met au cachot. Je lui dis vous, à lui mouchard, il me dit tu. Je lui dis que je souffre, il me dit que je l’ennuie. Alors que voulez-vous que je fasse ? Je le tue. C’est bien, je suis un monstre, j’ai tué cet homme, je n’ai pas été provoqué, vous me coupez la tête. Faites ! – Mouvement sublime, selon nous, qui faisait tout à coup surgir, au-dessus de la provocation matérielle, sur laquelle s’appuie l’échelle mal proportionnée des circonstances atténuantes, toute une théorie de la provocation morale oubliée par la loi.

Les débats fermés, le président fit un résumé impartial et lumineux. Il en résulta ceci : une vilaine vie ; un monstre en effet ; Claude Gueux avait commencé par vivre en concubinage avec une fille publique ; puis il avait volé ; puis il avait tué. Tout cela était vrai.

Au moment d’envoyer les jurés dans leur chambre, le président demanda à l’accusé s’il avait quelque chose à dire sur la position des questions. — Peu de chose, dit Claude. Voici pourtant. Je suis un voleur et un assassin, j’ai volé et tué. Mais pourquoi ai-je volé ? Pourquoi ai-je tué ? Posez-vous ces deux questions à côté des autres, messieurs les jurés.

Après un quart-d’heure de délibération, sur la déclaration des douze Champenois qu’on appelait messieurs les jurés, Claude Gueux fut condamné à mort.

Il est certain que dès l’ouverture des débats, plusieurs d’entre eux avaient remarqué que l’accusé s’appelait Gueux, ce qui leur avait fait une impression profonde.

On lut son arrêt à Claude, qui se contenta de dire : C’est bien. Mais pourquoi cet homme a-t-il volé ? Pourquoi cet homme a-t-il tué ? Voilà deux questions auxquelles ils ne répondent pas.

Rentré dans la prison, il soupa presque gaiement et dit : Trente-six ans de faits !

Il ne voulait pas se pourvoir en cassation. Une des sœurs qui l’avaient soigné vint l’en prier avec larmes. Il se pourvut par complaisance pour elle. Il paraît qu’il résista jusqu’au dernier instant, car au moment où il signa son pourvoi sur le registre du greffe, le délai légal des trois jours était expiré depuis quelques minutes. La pauvre fille reconnaissante lui donna cinq francs. Il prit l’argent et la remercia.

Pendant que son pourvoi pendait, des offres d’évasion lui furent faites par les prisonniers de Troyes qui s’y dévouaient, tous. Il s’y refusa. Les détenus jetèrent successivement dans son cachot par le soupirail un clou, un morceau de fil de fer et une anse de seau. Chacun de ces trois outils eût suffi à un homme aussi intelligent que Claude pour limer ses fers. Il remit l’anse, le fil de fer et le clou au guichetier.

Le 8 juin 1832, sept mois et quatre jours après le fait, l’expiation arriva, pede claudo, comme on voit. Ce jour là, à sept heures du matin, le greffier du tribunal entra dans le cachot de Claude, et lui annonça qu’il n’avait plus qu’une heure à vivre. Son pourvoi était rejeté.

Il paraît que les paroles des hommes forts doivent toujours recevoir de l’approche de la mort une certaine grandeur.

Le prêtre arriva, puis le bourreau. Il fut humble avec le prêtre, doux avec l’autre. Il ne refusa ni son âme, ni son corps.

Il conserva une liberté d’esprit parfaite. Pendant qu’on lui coupait les cheveux, quelqu’un parla, dans un coin du cachot, du choléra qui menaçait Troyes en ce moment. — Quant à moi, dit Claude avec un sourire, je n’ai pas peur du choléra.

Il écoutait d’ailleurs le prêtre avec une attention extrême, en s’accusant beaucoup et en regrettant de n’avoir pas été instruit dans la religion.

Sur sa demande on lui avait rendu les ciseaux avec lesquels il s’était frappé. Il y manquait une lame qui s’était brisée dans sa poitrine. Il pria le geôlier de faire porter de sa part ces ciseaux à Albin. Il dit aussi qu’il désirait qu’on ajoutât à ce legs la ration de pain qu’il aurait dû manger ce jour-là.

Il pria ceux qui lui lièrent les mains de mettre dans sa main droite la pièce de cinq francs que lui avait donnée la sœur, la seule chose qui lui restât désormais.

À huit heures moins un quart, il sortit de la prison, avec tout le lugubre cortège ordinaire des condamnés. Il était à pied, pâle, l’œil fixé sur le crucifix du prêtre, mais marchant d’un pas ferme.

On avait choisi ce jour-là pour l’exécution, parce que c’était jour de marché, afin qu’il y eût le plus de regards possibles sur son passage, car il paraît qu’il y a encore en France des bourgades à demi sauvages où, quand la société tue un homme, elle s’en vante.

Il monta sur l’échafaud gravement, l’œil toujours fixé sur le gibet du Christ. Il voulut embrasser le prêtre, puis le bourreau, remerciant l’un, pardonnant à l’autre. Le bourreau le repoussa doucement, dit une relation. Au moment où l’aide le liait sur la hideuse mécanique, il fit signe au prêtre de prendre la pièce de cinq francs qu’il avait dans sa main droite, et lui dit : Pour les pauvres. Comme huit heures sonnaient en ce moment, le bruit du beffroi de l’horloge couvrit sa voix, et le confesseur lui répondit qu’il n’entendait pas. Claude attendit l’intervalle de deux coups et répéta avec douceur : Pour les pauvres.

Le huitième coup n’était pas encore sonné que cette noble et intelligente tête était tombée.

Admirable effet des exécutions publiques ! ce jour-là même, la machine étant encore debout au milieu d’eux et pas lavée, les gens du marché s’ameutèrent pour une question de tarif et faillirent massacrer un employé de l’octroi. Le doux peuple que vous font ces lois-là !

Nous avons cru devoir raconter en détail l’histoire de Claude Gueux, parce que, selon nous, tous les paragraphes de cette histoire pourraient servir de têtes de chapitre au livre où serait résolu le grand problème du peuple au dix-neuvième siècle. Dans cette vie importante il y a deux phases principales, avant la chute, après la chute, et sous deux phases, deux questions, question de l’éducation, question de la pénalité ; et entre ces deux questions, la société tout entière.

Cet homme, certes, était bien né, bien organisé, bien doué. Que lui a-t-il donc manqué ? Réfléchissez.

C’est là le grand problème de proportion dont solution, encore à trouver, donnera l’équilibre universel : Que la société fasse toujours pour l’individu autant que la nature.

Voyez Claude Gueux. Cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute. Mais le sort le met dans une société si mal faite qu’il finit par voler. La société le met dans une prison si mal faite qu’il finit par tuer.

Qui est réellement coupable ? Est-ce lui ? Est-ce nous ?

Questions sévères, questions poignantes, qui sollicitent à cette heure toutes les intelligences, qui nous tirent tous tant que nous sommes, par le pan de notre habit, et qui nous barreront un jour si complètement le chemin qu’il faudra bien les regarder en face et savoir ce qu’elles nous veulent.

Celui qui écrit ces lignes essaiera de dire bientôt peut-être de quelle façon il les comprend.

Quand on est en présence de pareils faits, quand on songe à la manière dont ces questions nous pressent, on se demande à quoi pensent ceux qui gouvernent, s’ils ne pensent pas à cela ?

Il est important, députés ou ministres, de fatiguer et de tirailler toutes les choses et toutes les idées de ce pays dans des discussions pleines d’avortements ; il est essentiel, par exemple, de mettre sur la sellette et d’interroger et de questionner à grands cris, et sans savoir ce qu’on dit, l’art du dix-neuvième siècle, ce grand et sévère accusé qui ne daigne pas répondre et qui fait bien ; il est expédient de passer son temps, gouvernants et législateurs, en conférences classiques qui font hausser les épaules aux maîtres d’école de la banlieue ; il est utile de déclarer que c’est le drame moderne qui a inventé l’inceste, l’adultère, le parricide, l’infanticide et l’empoisonnement, et de prouver par-là qu’un ne connaît ni Phèdre, ni Jocaste, ni Œdipe, ni Médée, ni Rodogune ; il est indispensable que les orateurs politiques de ce pays ferraillent, trois grands jours durant, à propos du budget, pour Corneille et Racine, contre on ne sait qui, et profitent de cette occasion littéraire pour s’enfoncer les uns les autres à qui mieux mieux dans la gorge de grandes fautes de français jusqu’à la garde.

Tout cela est important ; nous croyons cependant qu’il pourrait y avoir des choses plus importantes encore.

Que dirait la Chambre, au milieu des futiles démêlés qui font si souvent colleter le ministère par l’opposition et l’opposition par le ministère, si, tout à coup, des bancs de la chambre ou de la tribune publique, qu’importe ? quelqu’un se levait et disait ces sérieuses paroles :

« Vous croyez être dans la question, vous n’y êtes pas. La question, la voici : La justice vient, il y a un an à peine, de déchiqueter un homme à Pamiers avec un eustache ; à Dijon, elle vient d’arracher la tête à une femme ; à Paris, elle fait, barrière Saint-Jacques, des exécutions inédites. Ceci est la question. Occupez-vous de ceci.

» Messieurs des centres, messieurs des extrémités, le gros du peuple souffre. Que vous l’appeliez république ou que vous l’appeliez monarchie, le peuple souffre. Ceci est un fait.

» Le peuple a faim, le peuple a froid. La misère le pousse au crime ou au vice, selon le sexe. Ayez pitié du peuple, à qui le bagne prend ses fils, et le lupanar ses filles. Vous avez trop de forçats, vous avez trop de prostituées. Que prouvent ces deux ulcères ? Que le corps social a un vice dans le sang. Vous voilà réunis en consultation au chevet du malade ; occupez-vous de la maladie.

» Cette maladie, vous la traitez mal. Étudiez-la mieux. Les lois que vous faites, ne sont que des palliatifs et des expédients. Une moitié de vos codes est routine, l’autre moitié empirisme. La flétrissure était une cautérisation qui gangrenait la plaie ; peine insensée que celle qui pour la vie scellait et rivait le crime sur le criminel ! qui en faisait deux amis, deux compagnons, deux inséparables ! Le bagne est un vésicatoire absurde qui laisse résorber, non sans l’avoir rendu pire encore, presque tout le mauvais sang qu’il extrait. La peine de mort est une amputation barbare.

» Or, flétrissure, bagne, peine de mort, trois choses qui se tiennent. Vous avez supprimé la flétrissure ; si vous êtes logiques, supprimez le reste. Le fer rouge, le boulet et le couperet, c’étaient les trois parties d’un syllogisme. Vous avez ôté le fer rouge ; le boulet et le couperet n’ont plus de sens. Farinace était atroce ; mais il n’était pas absurde.

» Démontez-moi cette vieille échelle boiteuse des crimes et des peines, et refaites-la. Refaites votre pénalité, refaites vos codes, refaites vos prisons, refaites vos juges. Remettez les lois au pas des mœurs.

» Messieurs, il se coupe trop de têtes par an en France. Puisque vous êtes en train de faire des économies, faites-en là-dessus. Puisque vous êtes en verve de suppressions, supprimez le bourreau. Avec la solde de vos quatre-vingts bourreaux, vous paierez six cents maîtres d’école.

» Songez au gros du peuple. Des écoles pour les enfants, des ateliers pour les hommes. Savez-vous que la France est un des pays de l’Europe où il y a le moins de natifs qui sachent lire ? Quoi ! la Suisse sait lire, la Belgique sait lire, le Danemark sait lire, la Grèce sait lire, l’Irlande sait lire, et la France ne sait pas lire ! c’est une honte.

» Allez dans les bagnes. Appelez autour de vous toute la chiourme. Examinez un à un tous ces damnés de la loi humaine. Calculez l’inclinaison de tous ces profils, tâtez tous ces crânes. Chacun de ces hommes tombés a au-dessous de lui son type bestial ; il semble que chacun d’eux soit le point d’intersection de telle ou telle espèce animale avec l’humanité. Voici le loup-cervier, voici le chat, voici le singe, voici le vautour, voici l’hyène. Or, de ces pauvres têtes mal conformées, le premier tort est à la nature sans doute, le second à l’éducation. La nature a mal ébauché, l’éducation a mal retouché l’ébauche. Tournez vos soins de ce côté. Une bonne éducation au peuple. Développez de votre mieux ces malheureuses têtes afin que l’intelligence qui est dedans puisse grandir. Les nations ont le crâne bien ou mal fait, selon leurs institutions. Rome et la Grèce avaient le front haut. Ouvrez le plus que vous pourrez l’angle facial du peuple.

» Quand la France saura lire, ne laissez pas sans direction cette intelligence que vous aurez développée. Ce serait un autre désordre. L’ignorance vaut encore mieux que la mauvaise science. Non. Souvenez-vous qu’il y a un livre plus philosophique que le Compère Mathieu, plus populaire que le Constitutionnel, plus éternel que la Charte de 1830. C’est l’Écriture sainte. Et ici un mot d’explication. Quoi que vous fassiez, le sort de la grande foule, de la multitude, de la majorité, sera toujours relativement pauvre, et malheureux, et triste. À elle le dur travail, les fardeaux à pousser, les fardeaux à traîner, les fardeaux à porter. Examinez cette balance : toutes les jouissances dans le plateau du riche, toutes les misères dans le plateau du pauvre. Les deux parts ne sont-elles pas inégales ? La balance ne doit-elle pas nécessairement pencher, et l’état avec elle ? Et maintenant dans le lot du pauvre, dans le plateau des misères, jetez la certitude d’un avenir céleste, jetez l’aspiration au bonheur éternel, jetez le paradis, contrepoids magnifique ! Vous rétablissez l’équilibre. Le part du pauvre est aussi riche que la part du riche. C’est ce que savait Jésus, qui en savait plus long que Voltaire.

» Donnez au peuple qui travaille et qui souffre, donnez au peuple pour qui ce monde-ci est mauvais, la croyance à un meilleur monde fait pour lui. Il sera tranquille, il sera patient. La patience est faite d’espérance.

» Donc ensemencez les villages d’évangiles. Une Bible par cabane. Que chaque livre et chaque champ produisent à eux deux un travailleur moral.

» La tête de l’homme du peuple, voilà la question. Cette tête est pleine de germes utiles. Employez pour la faire mûrir et venir à bien ce qu’il y a de plus lumineux et de mieux tempéré dans la vertu. Tel a assassiné sur les grandes routes qui, mieux dirigé, eût été le plus excellent serviteur de la cité. Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la, arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, utilisez-la ; vous n’aurez pas besoin de la couper. »

VICTOR HUGO.

 

Ce fragment d’un beau plaidoyer publié il y a 15 ans par la Revue de Paris, ne prouve-t-il pas victorieusement que les hommes de poésie qu’on accuse de rêveries sont au contraire les vrais apôtres de l’humanité.

La ville de Paris doit être bien fière d’avoir repoussé de l’Assemblée Nationale M. Victor Hugo pour nommer M. Garnon ou tout autre. Aux grands hommes la République reconnaissante. Les petits esprits ont craint que le génie ne l’emportât sur la sottise.

Et pourtant Paris est la tête de la France. Que dirions-nous de provinces où l’on n’a voté qu’avec les mains.

 


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en avril 2022.

 

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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Revue pittoresque de Paris, année 1848, Paris, Ferdinand Sartorius, 1848. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Auvergne 5, a été prise par Anne van de Perre, le 21.07.2021. Les illustrations dans le texte, de divers auteurs, proviennent de l’édition de référence.

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