Christophe

LA FAMILLE FENOUILLARD
3ème partie :

Victimes du devoir

1893

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

Le famille Fenouillard. 4

?. 5

Serait-ce eux ?. 6

Comment les Fenouillard sont arrivés au Japon. 8

Japonais de contrebande. 12

Une audience du Mikado. 16

Latude Fenouillard ou 35 heures de captivité. 20

Une imprudence d’Artémise. 24

Quelques victimes du devoir. 28

Chez les Papous. 32

M. Fenouillard déjà chef de famille le devient de cuisine. 32

Le « pas du Tournebroche ». 36

Agénor Ier, roi des Papous. 40

M. Fenouillard commet un calembour. 44

Extraordinaires conséquences d’un calembour. 48

Sur la route du retour. 52

Où il est question du principe d’Archimède. 52

Un pistolet qui part et un moyen qui rate. 56

Champollion Fenouillard découvre les caractères cunégondiformes. 60

Apothéose du parapluie des ancêtres. 64

Où l’on entend parler le cœur de ces demoiselles. 68

Retour triomphal. 72

Suite du précédent. 73

Tous ! Tous ! 74

Appendices et Pièces justificatives. 79

Reproduction d’une pointe sèche. 79

Ce livre numérique. 80

 

Le famille Fenouillard

 

La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de l’esprit.

(La Rochefoucauld.)

Rit-on des choses spirituelles comme des grosses bêtises que dicte une folle gaîté ? C’est douteux. Esprit sur esprit, ça fatigue ; bêtise sur bêtise, ça désopile.

(Töpffer.)

Histoire aussi véridique que vraisemblable des voyages de la Famille Fenouillard, où l’on verra comme quoi, à la suite de plusieurs crises gouvernementales et intestines, M. Fenouillard perdit successivement de nombreux chapeaux, mais conserva son parapluie. – Ouvrage destiné à donner à la jeunesse française le goût des voyages.

?

Serait-ce eux ?

 

Convaincus que nos amis Fenouillard servaient de pâture aux poissons du Pacifique, nous songions à leur élever un mausolée de marbre et d’or. Mais voici que nous recevons de Yeddo, par le pantélégraphe Caselli (qui permet, comme chacun sait, d’expédier les dessins les plus compliqués), nous recevons, dis-je, une dépêche et des portraits dont nous donnons le fac-similé. Voici la traduction de l’écriture qui se trouve dans le cartouche de gauche : « Honorable monsieur, Une famille étrange erre depuis trois jours à Yeddo, et intrigue fortement la population. Elle porte d’antiques costumes passés de mode depuis longtemps. Le peuple japonais, né malin, a surnommé ces personnages : 1° M. Pontifical (à cause de son allure solennelle) ; 2° Madame Douceur (elle a toujours l’air furieux) ; 3° et 4° Mesdemoiselles Oie et Canard (à cause de leur démarche gracieuse). Les connaîtriez-vous ? » – Un vague espoir fait palpiter nos cœurs… serait-ce eux ?

Comment les Fenouillard sont arrivés au Japon.

 

 

Un paquebot allant de San Francisco en Chine, avec escale au Japon, rencontre une glace flottante par 142° 25’ 4” de longitude Est et 44° 21’ 59” de latitude Nord ; sur cette glace un point sombre ! Les passagers s’en posent des masses (de points) qui sont d’interrogation et échafaudent les hypothèses sur les conjectures.

Mais bientôt le glaçon s’approchant dans la direction du navire, les points d’interrogation se changent en points d’exclamation lorsque, dans le champ des lunettes, la masse sombre se résout en quatre personnes naturelles, qui ne sont autres que nos amis plongés dans un profond évanouissement. Le radeau de glace semble plus étroit.

« Bâbord, la barre, toute ! » crie le commandant, et le navire s’étant approché suffisamment du glaçon, nos amis se trouvent en un clin d’œil ficelés comme des saucisses, hissés comme des futailles et déposés comme des turbots sur le pont du navire. Les marins manient les colis avec une habileté et une délicatesse vraiment bien remarquables.

Le médecin du bord, qui se trouve être précisément le même docteur Guy Mauve, déjà nommé, profite de l’occasion pour ajouter un 144e chapitre à son grand mémoire sur les animaux dits hibernants. Ce chapitre est intitulé : « Des causes occasionnelles ou efficientes de l’hibernation chez les Esquimaux. »

La cause actuelle étant évidemment une disette compliquée d’émotions diverses, le docteur Guy Mauve a une idée géniale : c’est de combattre allopathiquement la disette chez M. Fenouillard et d’appliquer à ces dames, pour combattre les émotions, le procédé homéopathique consistant à ne leur donner que des quantités infinitésimales de nourriture.

Les deux méthodes ayant parfaitement réussi, nos amis commencent par ouvrir un œil, puis l’autre, puis enfin donnent des signes manifestes de revivescence. « Je n’en puis croire mon œil ! » dit M. Fenouillard, qui n’a pas encore ouvert le second. Mais la mémoire ne leur est pas encore revenue et ils cherchent en vain à comprendre ce qui leur est arrivé.

Japonais de contrebande.

 

 

Ayant débarqué au Japon. M. Fenouillard (qui ne transige jamais avec ses principes, sauf quand il n’en tient pas compte) se rend chez le figaro de l’endroit pour se faire accommoder à la japonaise. De leur côté, ces dames sont à la recherche d’une maison qui soit au coin du quai.

M. Fenouillard, modifié selon ses désirs, ayant rejoint sa famille, juge opportun de donner quelques conseils sur la façon dont on doit se tenir pour avoir l’air tout à fait japonais et par cela même en imposer « à ces peuplades sauvages et… peu civilisées ».

Madame Fenouillard, ironique, fait tout haut cette remarque que pour appartenir à des « peuplades sauvages » voilà des gens qui semblent singulièrement civilisés. — Maman a raison, disent ces demoiselles. Quant à M. Fenouillard, il est quelque peu interloqué.

Cependant, à la vue de quelques indigènes encore plus japonais que lui et entrant dans une maison gardée par un soldat de paravent, M. Fenouillard retrouve son assurance. — Quand je vous le disais ! s’écrie-t-il. — Papa a raison ! reprend le chœur, dont les opinions manquent décidément de fixité.

Tout à coup, au son d’une musique guerrière, se mettent à défiler des militaires vêtus à l’européenne. Ils pénètrent dans la maison susdite. Madame redevient ironique. — Maman a raison ! glousse le chœur. – L’intelligence de Monsieur commence à vaciller.

Mais voilà qu’à leur tour pénètrent dans la maison déjà nommée, des gens idéalement japonais. Alors, madame cesse d’être ironique. Le chœur stupéfait demeure muet et M. Fenouillard n’éprouve aucune honte à se déclarer à lui-même qu’il n’y comprend plus rien.

Une audience du Mikado.

 

 

Dans le but évident de comprendre, nos amis suivent la foule et pénètrent dans une grande salle… Dans le fond, un rideau. « P’pa ! P’pa ! s’écrient ces demoiselles, on va jouer la comédie. Veine ! » Vivement choquée de cette expression peu académique, madame Fenouillard ébauche un geste d’horreur.

Le rideau s’ouvre… Immobile et solennel, le Mikado s’offre à l’admiration de ses peuples. « C’est ça leurs acteurs ! dit M. Fenouillard, mais il ne bouge pas ! » Puis impatienté, il lance au milieu du silence cette phrase fort en usage à Saint-Remy-sur-Deule : « Descends donc de ton estrade, eh ! feignant ! »

« Eh ! Messieurs, doucement, crie en se débattant M. Fenouillard, vivement appréhendé au collet… C’était une simple plaisanterie ! un trait d’esprit ! comme j’en fais souvent… à Saint-Remy… Vous pouvez y aller voir… Aïe ! pas si fort, Messieurs les gendarmes, vous m’étranglez ! »

Emmené au violon de l’endroit, M. Fenouillard met le temps à profit pour faire quelques observations pleines d’à-propos : « C’est singulier, se dit-il, comme ces peuplades, que je croyais sauvages, sont au courant des procédés eu usage dans les nations les plus civilisées ! »

Seul avec lui-même, ce qui n’est pas très récréatif, M. Fenouillard monologue : « Ce que c’est cependant ! nous aurions été à Saint-Remy, que tout le monde se serait tordu, à commencer par le commissaire. Comme les habitudes changent avec les latitudes… Tiens ! À propos de Latude, si j’essayais… »

À ce moment la porte s’ouvre et un officier du taïkoun vient apprendre à notre pauvre ami que « pour crime de lèse-majesté », il est condamné au harakiri, opération qui consiste à s’ouvrir le ventre avec un rasoir. Le hanneton indélébile en devient phosphorescent. Il y a de quoi !

Latude Fenouillard
ou 35 heures de captivité.

 

 

Le supplice ne devant avoir lieu que le lendemain, M. Fenouillard envisage la situation avec calme et arrive à cette conviction que l’exercice engendre l’habitude, qui est une seconde nature. C’est pourquoi il s’exerce à se perforer l’abdomen avec des instruments variés.

Tandis que le factionnaire qui veille à la porte de M. Fenouillard s’endort dans une sécurité funeste, de sinistres personnages ourdissent contre lui de ténébreux projets. « Mes filles, dit madame Fenouillard, avec une énergie communicative, enivrons cet homme ! »

Alors, Artémise et Cunégonde s’avancent et par de fallacieuses paroles engagent le soldat à oublier ses devoirs. « Brave militaire ! à la vôtre ! dit Artémise. — À la tienne, Etienne ! continue la facétieuse Cunégonde. » Cependant, madame Fenouillard suit avec anxiété l’exécution de ses plans ténébreux.

« Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui qui souvent s’engeigne soi-même. » C’est pourquoi mesdemoiselles Fenouillard éprouvent le besoin de s’asseoir et d’échanger quelques idées vagues, pendant que madame leur mère tente de délivrer avec effraction le dernier des Fenouillard.

Heureusement qu’au Japon les murs manquent d’épaisseur. Aussi M. Fenouillard n’est-il pas peu surpris d’être interrompu dans ses exercices préparatoires par une voix haletante : « Agénor ! c’est moi, ton épouse, ta Léocadie ! » Tiens ! s’écrie le condamné, je comprends donc le japonais, maintenant !

Et la pâle Hécate (la lune pour ceux qui n’ont pas les notions suffisantes de mythologie), qui se levait alors dans le sombre azur, put voir se glisser dans la nuit quatre ombres noires dont deux complètement grises, nobles victimes de la piété filiale et de l’abus des liqueurs fortes. »

Une imprudence d’Artémise.

 

 

Or, ces demoiselles ayant le vin gai et jugeant le moment venu de se distraire en imitant le cri de quelques animaux, un agent de la force publique leur fait remarquer fort judicieusement qu’il est l’heure de dormir et non de braire. Artémise n’hésite pas à effectuer une rotation de 180° pour exprimer en volapück, à l’agent, sa manière de voir.

L’agent, qui comprend admirablement le volapück d’Artémise, prend sa course à la poursuite de cette intelligente et gracieuse jeune fille. Il est bientôt rejoint par un second agent, puis par un troisième qui lui emboîtent le pas avec conviction et sympathie.

Puis par un quatrième, un cinquième, un sixième agent, enfin par toute la police du quartier qui, avec un zèle louable, s’empresse de suivre le mouvement. M. Fenouillard, qui croit qu’on le poursuit pour le réintégrer dans sa prison, et qui décidément, ne se sent pas de vocation pour le harakiri…

… détale avec vélocité, prestesse et distinction. Réveillés dans leur premier sommeil, les bourgeois (tant l’exemple est contagieux) suivent la foule, dans l’intention bien naturelle d’avoir des renseignements précis sur la cause de cette émotion populaire et nocturne.

Et la blonde Séléné (toujours la lune, pour les mêmes personnes que ci-devant) put, du haut du sombre azur, assister à un étrange spectacle : en effet, nos amis n’avaient pas fait 500 mètres, qu’ils avaient à leurs trousses une meute hurlante de 23 644 individus (sans compter les femmes et les petits enfants), sur lesquels 23 643 ignoraient totalement ce qu’ils faisaient là, le 23 644e l’ayant lui-même complètement oublié.

Quelques victimes du devoir.

 

 

Acculé au quai et ne se sentant décidément pas de vocation pour le harakiri, M. Fenouillard s’empresse de piquer dans l’onde amère une tête héroïque et savante.

« La femme doit suivre son mari partout où il lui plaira d’habiter. » M. Fenouillard ayant provisoirement élu domicile dans l’onde amère, madame le suit.

« Les jeunes filles bien élevées ne doivent sous aucun prétexte, quitter leurs parents », selon le précepte de la civilité puérile et honnête.

Les agents de police, au Japon, sont esclaves de leur devoir. Aussi, avec un remarquable esprit de discipline, n’hésitent-ils pas à quitter le plancher des agents pour continuer leur poursuite dans l’élément liquide.

Et les 23 644 personnes (sans compter les femmes et les petits enfants) persistent à emboîter le pas à la police, dans l’espoir d’apprendre enfin pourquoi elles courent à l’heure où les honnêtes gens dorment.

C’est pourquoi le lendemain, lorsque l’aurore aux doigts de rose ouvrit à l’ardent Phébus (c’est le Soleil ; explication nécessaire aux personnes peu fortes en mythologie, déjà nommées), ouvrit, dis-je, à l’ardent Phébus les portes d’or de l’Orient, les nautoniers repêchèrent (en comptant les femmes et les petits enfants) 44 623 cadavres 1/2, car il y avait un cul-de-jatte !

Chez les Papous.

M. Fenouillard déjà chef de famille
le devient de cuisine

 

 

Or, en revenant à la surface, M. Fenouillard se trouve dans le voisinage d’un canot anglais regagnant son bord. M. Fenouillard saisit l’occasion par les cheveux et le canot par son gouvernail, donnant ainsi au monde une nouvelle preuve de son sang-froid bien connu et de sa présence d’esprit devenue légendaire.

Conduit en présence du capitaine Asdrubal Mac Haron, M. Fenouillard cherche une phrase qui soit de circonstance : « Commodore, dit M. Fenouillard avec à-propos, je viens comme Thémistocle et Napoléon m’asseoir au foyer de la perfide Albion ! » Ces dames admirent l’érudition de M. Fenouillard et implorent de l’œil le capitaine Asdrubal.

« Aôh ! dit le commandant Asdrubal Mac Haron, le bateau il été le Old Erin et no le perfide Albion. Tout de même le maître coq il été devenu mort, vous pouvez asseoir vous au foyer de loui ! » C’est ainsi que M. Fenouillard devint cuisinier, madame Fenouillard relaveuse et ces demoiselles marmiteuses à bord du Old Erin, capitaine Asdrubal Mac Haron.

Malheureusement, les connaissances culinaires de M. Fenouillard ne sont pas à la hauteur de sa bonne volonté. C’est ce qui explique pourquoi le commandant Asdrubal Mac Haron éprouve un certain malaise et le besoin de manifester son mécontentement.

Accusé de tentative d’empoisonnement sur la personne d’Asdrubal Mac Haron, M. Fenouillard a le choix entre : être pendu haut et court à la vergue du grand cacatois ou abandonné avec sa famille sur la plage inhospitalière d’une île déserte.

M. Fenouillard ayant observé qu’il aimerait mieux ni l’un, ni l’autre, on lui fait remarquer qu’il sort de l’hypothèse. Alors il choisit la plage inhospitalière.

Or, cette île déserte se trouve être peuplée de beaucoup de sauvages.

Le « pas du Tournebroche ».

 

 

Conduits sous bonne escorte au village de la peuplade, nos amis assistent de loin à quelques préparatifs, que M. Fenouillard n’hésite pas à qualifier de culinaires. « Je m’y connais ! » dit-il ; puis il ajoute : « Enfin nous allons donc pouvoir nous mettre quelque chose sous la dent ! ces sauvages sont vraiment de bien excellentes personnes ! »

« Et comme ils sont méthodiques et intelligents ! poursuit M. Fenouillard. Évidemment ils vont nous partager la nourriture proportionnellement à notre poids ! Sinon, je ne m’expliquerais pas très bien le but de cette opération. » Pauvre M. Fenouillard qui ne voit pas que ce n’est là que le prologue d’un drame mais n’anticipons pas !

Les Papous s’étant mis alors à exécuter une danse de caractère connue dans le pays sous le nom de « pas du tournebroche, » M. Fenouillard s’imagine qu’on lui donne la comédie. « Décidément ces jeunes gens sont d’une amabilité et d’une distinction parfaites, » dit-il. » Je parie que pendant notre repas, nous aurons la musique de la garde républicaine. »

Mais, hélas ! la vie n’est qu’un tissu de désillusions. La danse terminée, deux aimables jeunes gens s’approchent et avec une exquise politesse, essayent, par quelques signes fort intelligibles, même pour un esprit non prévenu, de faire comprendre à monsieur et madame Fenouillard dont le poids a été reconnu suffisant, quelles sont les intentions de la peuplade à leur égard.

Madame Fenouillard, qui est très intelligente, a compris et croit devoir s’évanouir. Par esprit d’imitation, ces demoiselles s’évanouissent aussi, au grand étonnement des jeunes gens non moins aimables que distingués. Il n’est pas certain que mesdemoiselles Fenouillard aient compris ; depuis quelque temps leur intelligence semble comme obscurcie.

Quant à M. Fenouillard, qui craint d’avoir compris, il juge que le moment est venu de se découvrir pour adresser au ciel une dernière et solennelle prière. Il enlève donc le béret immaculé, insigne de ses dernières fonctions et emblème de son âme pure ; puis levant au ciel des yeux humides de larmes…

Agénor Ier, roi des Papous.

 

 

Or, d’après une antique prophétie des Papous, un homme blanc marqué d’un signe au front, devait un jour sortir de la mer pour faire le bonheur du peuple. C’est pourquoi, à la vue du front découvert de M. Fenouillard, les Papous se prosternent avec ferveur devant le hanneton indélébile.

Puis M. Fenouillard l’élu du Grand-Esprit, est triomphalement porté avec respect et sa famille jusqu’à la case royale, au milieu d’un grand concours de peuple dont les acclamations enthousiastes le proclament Grand-Ghi-Ghi-Bat-i-Fol des Papous, sous le nom d’Agénor Ier.

Alors un délégué s’avance et, avec toutes les marques du plus profond respect, tente de faire comprendre au nouveau roi qu’il doit, de toute nécessité, se laisser accommoder à la mode du jour. Agénor Ier, qui n’a pas compris, demande quelques instants de méditation.

Ensuite, deux délégués fort éloquents entreprennent de prouver par des arguments décisifs à Agénor Ier qu’il a tout intérêt à adopter le costume national…

M. Fenouillard (sous le nom d’Agénor Ier) se décide, et ne tarde pas à apparaître en grand uniforme aux yeux éblouis de ses peuples.

Puis pour fêter dignement l’avènement du nouveau monarque, il y eut de solennelles réjouissances – ce que le peuple célébra avec un calme digne des plus grands éloges, en donnant l’exemple d’une tempérance rare en pareille circonstance » (Extrait du Journal officiel des Papous, Agénor Ier étant roi).

M. Fenouillard commet un calembour.

 

 

Puis on immole quelques victimes. La dernière est un prisonnier dans lequel M. Fenouillard (sous le nom provisoire d’Agénor Ier) reconnaît le docteur Guy Mauve, une vieille connaissance. – M. Fenouillard, grand, noble, généreux, le couvre immédiatement de son sceptre et de sa protection.

Pleins de déférences pour les ordres de l’illustrissime monarque qui tient d’une main si ferme les rênes du gouvernail de la locomotive de leur État, les hauts dignitaires se font un plaisir de conduire eux-mêmes, avec toutes sortes d’égards, le docteur Guy Mauve dans la case royale.

Là, le docteur Guy Mauve, qui est naturellement observateur, s’aperçoit, avec une surprise mêlée d’intime satisfaction, qu’il se trouve en présence de physionomies à lui connues et que ces physionomies semblent être, comme d’habitude, dans un état de léthargie avancée.

Aussitôt le docteur se met en devoir d’ajouter à son grand mémoire un 14e appendice intitulé : « Des voyages immenses que peuvent entreprendre et parachever à l’état de sommeil les animaux dits hibernants. » Appendice où il formule de nouveau cette opinion, déjà par lui émise, que ces dames dorment à la façon du loir.

« Et vous savez si le loir est cher ! » murmure sentencieusement une voix à son oreille. C’est Agénor Ier, qui, fatigué des cérémonies auxquelles on le soumet, a tenté de se soustraire à l’anglaise à l’admiration de ses peuples et à leurs hommages et qui, usant de ses prérogatives royales, s’est permis de lire par dessus l’épaule du docteur.

Agénor Ier, intimement ravi d’avoir tant d’esprit, ayant légèrement souri de cet excellent calembour, le peuple, qui ignore la cause du contentement du Grand-Ghi-Ghi-Bat-i-Fol, s’empresse néanmoins de se tordre. C’est ainsi que les choses se passent en Papouasie.

Extraordinaires conséquences d’un calembour.

 

 

Le rire étant éminemment contagieux gagne les Micronésiens qui deviennent aussitôt tire-bouchonoïdes. (Dessin dû à l’habile crayon de mademoiselle Artémise Fenouillard, princesse du sang.)

La contagion atteignant les Polynésiens eux-mêmes, ceux-ci éclatent de rire. (Dessin communiqué par mademoiselle Cunégonde Fenouillard, autre princesse du sang.)

Par esprit d’imitation, les volcans du Pacifique entrent eux-mêmes en éruption. (Dessin fait d’imagination par l’auteur qui n’est ni prince ni princesse du sang.)

Ce qui détermine un violent tremblement de terre. (Ce dessin a été exécuté par un de nos plus grands artistes – c’est l’auteur – d’après un instantané communiqué par M. Fenouillard qui affirme avoir, dans ces circonstances, conservé tout son sang-froid.)

Lequel tremblement produit deux effets principaux : 1er effet : il réveille ces dames de leur léthargie. 2e effet : il n’en produit aucun sur le docteur qui se contente d’écrire en note : Traitement nouveau des léthargiques : déterminer un violent tremblement de terre.

Le tremblement de terre produit encore un effet secondaire et accessoire. Persuadés que ce cataclysme est l’indice de la colère des dieux contre leur grand Ghi-Ghi-Bat-i-Fol, les Papous s’empressent de leur sacrifier quelques victimes expiatoires.

NOTA-BENE. – Ces renseignements nous ayant été donnés par M. Fenouillard lui-même, nous croyons qu’il y a lieu de ne pas ajouter entièrement foi aux causes qui, selon lui, ont provoqué sa déchéance. Ces causes nous paraissent par trop invraisemblables. Il doit y avoir autre chose.

Dernière heure. – Nous recevons de Melbourne la dépêche suivante : « Agénor Ier détrôné pour actes arbitraires et despotiques : a voulu mettre un impôt sur bretelles, faux-cols et sous-pieds, afin de doter ses filles. » Nous avions donc raison de douter.

Sur la route du retour.

Où il est question du principe d’Archimède.

 

 

Heureusement, les Papous, hommes ignorants et stupides, ont enfermé nos amis dans des sacs goudronnés et, par suite, parfaitement étanches. Le docteur explique à ses compagnons qu’ils flottent parce que, comme l’a dit Archimède, ils réalisent les conditions des corps flottants. M. Fenouillard réussit à dégager un bras, puis sa famille.

Ensuite, toujours ingénieux, M. Fenouillard déploie sa grande voile et pousse devant lui le docteur et madame Fenouillard, qui fait des efforts désespérés pour aveugler une voie d’eau survenue dans sa cale. Grâce à leurs chapeaux, ces demoiselles prennent le vent toutes seules et voguent de conserve comme deux cuirassés d’escadre.

Or, un navire français se rendant aux Indes, ayant aperçu de loin des corps flottants, les matelots, persuadés que ce sont des marsouins, demandent et obtiennent l’autorisation de se distraire un brin. À l’approche du canot, l’un des marsouins qui s’est écarté de la bande se met aussitôt à pousser des cris de paon.

Habilement harponné et délicatement amené à bord, ce marsouin, qui pousse des cris de paon, est aussitôt reconnu pour mademoiselle Cunégonde en personne naturelle et qui, par miracle, n’a aucune avarie dans ses œuvres vives, le harpon n’ayant fait que traverser le sac. La situation n’en est pas moins humiliante pour une princesse du sang.

Les matelots, âmes tendres et pitoyables, ayant conjecturé que les autres marsouins pourraient bien être de la même famille, les repêchent au moment où madame Fenouillard, n’ayant pas réussi à aveugler sa voie d’eau, commence à couler par la hanche de tribord. Le docteur a le vague espoir que l’émotion va faire évanouir ces dames, ce qui lui permettra de continuer ses observations.

Débarqués à Pondichéry, nos voyageurs trouvent un aimable compatriote, M. Finot de Saint-Joyeux, qui, quoique aux Indes, leur offre fort gracieusement une hospitalité écossaise. Le docteur commence à désespérer de voir ces dames s’évanouir, et cette pensée amère répand sur sa figure une teinte de mélancolie.

Un pistolet qui part et un moyen qui rate.

 

 

M. Fenouillard constate avec stupeur que, malgré des lavages réitérés et méthodiques, son nez reste noir. Cela tient à la porosité naturelle à cet organe, qui absorbe les liquides avec la plus grande facilité. Voyez les ivrognes !

Cependant le docteur emploie des moyens déloyaux pour tenter de provoquer chez ces dames un évanouissement qui lui permette de continuer son grand mémoire sur les animaux hibernants. Le pistolet part bien, mais c’est le moyen qui rate.

Profitant de l’hospitalité écossaise de son compatriote, M. Fenouillard se procure les émotions encore inconnues d’une chasse au tigre dans les jungles. Fidèle à ses principes, M. Fenouillard a adopté le costume hindou.

Cependant ces demoiselles, qui aiment les grosses bêtes, essayent d’entrer en conversation avec un éléphant domestique, mais peu sociable.

Quant au docteur, il poursuit ses ténébreuses machinations en faisant emplette de quelques objets terrifiants destinés à obtenir l’évanouissement nécessaire à l’achèvement de son mémoire.

Mais il n’est si bonne chose qui ne prenne fin. Décidés à revenir par terre, nos amis traversent l’Himalaya où ils éprouvent un commencement de congélation. Le docteur renaît à l’espérance.

Champollion Fenouillard
découvre les caractères cunégondiformes.

 

 

On les vit s’avancer avec assurance et délicatesse sur les pentes abruptes du versant nord de l’Himalaya. Le docteur espère que la rapidité de la descente provoquera chez ses « sujets » un sommeil léthargique. Disons tout de suite que son attente devait être déçue.

On les vit, sur un chameau rapide, traverser les déserts de l’Asie centrale. M. Fenouillard observe que le trot du chameau produit sur lui le même effet que le roulis. Il en conclut que c’est probablement pour cela que ce quadrupède est surnommé « le vaisseau du désert ». Le docteur renaît à l’espérance.

On les vit sur les ruines de Suze, chercher à déchiffrer quelques inscriptions. Ils n’y parviennent pas. Mais M. Fenouillard fait une découverte : « C’est là probablement, dit-il, ce que les savants appellent des caractères cunégondiformes. »

M. Fenouillard a adopté le costume persan.

On les vit, à Antioche, chercher à étudier les mœurs de ces peuplades exotiques et pénétrer dans la synagogue, d’où on les expulse, parce qu’ils ont, en ôtant leurs chapeaux, manqué aux règles de la politesse la plus élémentaire. – « Ô temples, Ô mœurs ! » s’écrie M. Fenouillard qui connaît ses auteurs.

On les vit, à Beyrouth, continuer leurs études ethnographiques, en pénétrant dans une mosquée, d’où on les prie poliment de sortir, parce qu’ils ont, en gardant leurs souliers, manqué aux règles de la politesse la plus élémentaire.

M. Fenouillard a naturellement adopté le costume turc.

On les vit, à Damas, chercher le fameux chemin dont on parle tant et que si peu de gens découvrent. C’est là que M. Fenouillard constate pour la première fois que ses filles ont singulièrement grandi, en même temps que leurs robes faisaient précisément le contraire.

Apothéose du parapluie des ancêtres.

 

 

On les vit, graves et mélancoliques, rechercher sur les bords du Nil la trace des civilisations disparues. Ils n’y trouvent que de féroces reptiles à la dent desquels ces demoiselles n’échappent que par miracle. Le docteur, plein d’espoir, se prépare à ajouter un appendice.

On les vit planter le drapeau des Fenouillard sur le sommet de la grande pyramide et chercher les quarante siècles qui doivent s’y trouver. Ils ne découvrent que des reptiles non féroces qui n’échappent que par miracle à la dent de ces demoiselles affamées.

On les vit au Caire, fatigués, chercher le Divan pour s’y asseoir ; on les vit affaissés à Alexandrie, éreintés à Tripoli. On vit enfin nos pauvres Fenouillard pleurer sur les ruines de Carthage et le docteur sur celles probables de ses espérances.

On les vit à Séville danser le fandango sous la haute direction du professeur Guy Mauve. M. Fenouillard (qui a adopté le costume espagnol) émet quelques vagues sons pour accompagner la danse.

On les vit… en tant d’endroits qu’on désespérait de les revoir à Saint-Remy-sur-Deule, et que le conseil municipal songeait sérieusement à leur faire élever, par souscription nationale, un cénotaphe de marbre et d’or.

Quand un beau matin, M. le Maire, qui était en train de se raser, reçut une dépêche ainsi conçue : « Arrivons ! Fenouillard. » Dépêche qu’avec un louable empressement il porta à la mairie, afin de la faire tambouriner à son de trompe.

Où l’on entend parler
le cœur de ces demoiselles.

 

 

Cependant, nos amis, remis à neuf, filaient à toute vapeur vers Saint-Remy, tandis que le docteur songeait mélancoliquement au moyen de parachever son grand mémoire. Tout à coup, il se souvient que lui-même est né à Saint-Remy-sur-Deule.

Aussitôt, réveillant M. Fenouillard, il lui dit : « Monsieur, j’ai deux neveux charmants à Saint-Remy. Je vous demande pour eux vos filles en mariage ! » Puis il ajoute in petto : « (de cette façon, j’aurais toujours mes sujets sous la main. »

À peine débarqué, M. Fenouillard est reçu sur le quai par M. le Maire qui, en quelques mots, lui souhaite la bienvenue. Ces demoiselles prennent un air timide et embarrassé, comme il convient à des jeunes filles bien élevées et qui ont vu le monde.

Dans la salle d’attente, magnifiquement décorée, le docteur présente ses deux neveux, MM. Anatole et Polydore, sur lesquels ces demoiselles font une vive impression. Ces demoiselles ont un air timide, mais non plus embarrassé.

Dans le vestibule, M. Fenouillard consulte ses filles (qui n’ont plus l’air ni timide ni embarrassé) sur la proposition du docteur : « Oh ! s’écrient-elles ensemble et avec élan, je sens qu’il est l’élu de mon cœur ! » Madame Fenouillard, attendrie, verse aussitôt d’abondantes larmes.

Cette petite affaire terminée, M. Fenouillard s’adresse au Maire et lui dit : « Maintenant, M. le Maire, je suis tout à vous… Allons, mes gendres ! en route ! » Madame Fenouillard persiste dans son attendrissement et le docteur se réjouit du triomphe de sa diplomatie.

(Voir à l’APPENDICE ET PIÈCES JUSTIFICATIVES une vue cavalière de Saint-Remy-sur-Deule (Somme-Inférieure).

Retour triomphal.

 


(Sens dans lequel on doit lire.)


(Lire de droite à gauche.)

Suite du précédent.

 


(Lire de gauche à droite.)


(Lire de droite à gauche.)

Tous ! Tous !

 

 

Heureux et fier, le docteur Guy Mauve s’est établi à Saint-Remy-sur-Deule, afin d’avoir toujours un œil sur « ses sujets ». En attendant, il tente de s’y faire une clientèle. Quant à M. Fenouillard, comblé d’honneurs,

il a été nommé président du Club alpin de Saint-Remy, ce qui lui permet d’arborer de magnifiques costumes.

(Il se fait photographier).

Président de l’Athénée somnifère, ce qui lui procure l’occasion de placer de ces superbes discours dont il a le secret.

(Il se refait photographier).

Chef de la musique municipale où il joue spécialement les silences et les points d’orgue.

(Il se fait rephotographier) !

Président de l’U.V.F.S.R. probablement parce que la bicyclette est le seul véhicule dont il n’ait jamais usé.

(Il se refait rephotographier).

Capitaine des pompiers (nous n’avons pas pu découvrir les titres qui l’on fait nommer à ce poste).

(Il se rerefait rerephotographier).

Enfin maire de sa com… tiens ! l’auteur s’est trompé : il a mis l’écharpe à Madame. Mais cette erreur étant profondément philosophique, nous la laissons subsister.

Enfin, un jour de printemps, ces demoiselles épousent les élus de leur cœur. Et comme elles auront évidemment beaucoup d’enfants, nous ne disons pas « adieu », mais « au revoir » à l’intéressante famille.

 

Appendices et Pièces justificatives.

Reproduction d’une pointe sèche.

EXÉCUTÉE ET LÉGUÉE AU MUSÉE DE SAINT-REMY-SUR-DEULE PAR M. FENOUILLARD.

 

Vue cavalière de la place du Vieux-Marché,
à Saint-Remy-sur-Deule.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en octobre 2016.

 

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Marcel, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Christophe, La Famille Fenouillard, Paris, Armand Colin, 1893. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page a été réalisée par Laura Barr-Wells.

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