Christophe

LA FAMILLE FENOUILLARD
(2ème partie)

Le Bison a mauvais Caractère

1893

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

Le famille Fenouillard. 4

La Famille Fenouillard visite les bateaux (suite). 5

Un nouveau sport. 5

L’obéissance passive est la base… du commandement. 10

En route pour l’Amérique. 14

Remède souverain contre le mal de mer. 18

La famille Fenouillard de l’Atlantique au Pacifique. 22

Au pays de la Liberté. 22

Simple discussion politique. 26

Études de mœurs. 30

Où il est question de Bolivar. 34

Le bison a mauvais caractère. 38

Nouvelle coiffure, nouvelles péripéties. 42

La famille Fenouillard chez les Sioux. 46

Agénor Fenouillard dit le « Bison-qui-grogne ». 46

La « Dinde-qui-glousse ». 50

Ces demoiselles dansent un pas de caractère. 54

Au poteau de torture. 58

Au pays des Trappeurs. 62

Troisième exploit du parapluie des ancêtres. 62

Chez le trappeur « Œil-de-Lynx ». 66

Nouvelle transformation de M. Fenouillard. 70

En route pour le détroit de Behring. 74

Simples relations de voyage. 74

Le Salut au drapeau. 78

Au seuil de l’éternité. 82

Appendices et Pièces justificatives. 86

Extrait de Lettres choisies de M. Fenouillard. 87

Ce livre numérique. 89

 

Le famille Fenouillard

 

La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de l’esprit.

(La Rochefoucauld.)

Rit-on des choses spirituelles comme des grosses bêtises que dicte une folle gaîté ? C’est douteux. Esprit sur esprit, ça fatigue ; bêtise sur bêtise, ça désopile.

(Töpffer.)

Histoire aussi véridique que vraisemblable des voyages de la Famille Fenouillard, où l’on verra comme quoi, à la suite de plusieurs crises gouvernementales et intestines, M. Fenouillard perdit successivement de nombreux chapeaux, mais conserva son parapluie. – Ouvrage destiné à donner à la jeunesse française le goût des voyages.

La Famille Fenouillard visite les bateaux (suite).

Un nouveau sport.

[M. Fenouillard admire les ressources et le moelleux de la mécanique moderne.

Là-bas, dit M. Fenouillard, c’est le gaillard d’arrière ; ici, le gaillard d’avant ! Tiens ! qu’est-ce que ce trou pratiqué dans le pont sur le gaillard du milieu ?… Accourez, j’ai découvert la machine à vapeur… Mes filles, cette grosse barre de fer ça s’appelle la bielle. Cette grande roue s’appelle un volant.— Papa, est-ce qu’on ne peut pas voir de plus près ? — Si fait ! mes filles : qui m’aime me suive !]

Quelle est grosse la bielle ! elle est plus grosse que papa ! dit Artémise. — Peut-on dire ça ! riposte Cunégonde. — Si, mademoiselle ! — Non, mademoiselle. M. Fenouillard intervient : « Allons, mes filles ! dit-il ; calmez-vous, je vais me mettre à cheval sur cette bielle immobile qui est la pomme de discorde. La comparaison sera plus facile. »

Tout à coup M. Fenouillard (qui a le pied marin) donne tous les signes d’une stupéfaction profonde compliquée d’une indicible terreur ; il a senti un frémissement parcourir sa monture de fer. Quatre cris, que dis-je ? quatre rugissements déchirent l’air et traversent l’espace : la machine vient de se mettre en marche. Elle ne va, d’abord, qu’avec une majestueuse lenteur.

La vitesse augmente ! M. Fenouillard se cramponne avec l’énergie du désespoir. Ces demoiselles regardent avec stupeur, leur père monter et descendre. Madame Fenouillard crie : « Agénor, enfonce bien ta casquette qu’elle ne tombe pas dans le cambouis. » Sur sa bielle, M. Fenouillard émet cet aphorisme qu’en toutes circonstances on reconnaît les femmes économes.

La vitesse continuant à s’accélérer, M. Fenouillard, qui a le pied marin, et qui ne sait pour combien de temps il est fixé à sa bielle, se compare mentalement à Ixion, et cherche à varier ses positions, dans l’intime conviction où il est que l’ennui naquit un jour de l’uniformité. Il est obligé de déployer toute son énergie pour lutter contre la force centrifuge.

La vitesse s’accélère et M. Fenouillard se cramponne de plus belle. « Ne lâche pas, crie madame Fenouillard, ne lâche pas ton parapluie ! » Mais Agénor n’est pas trop à son aise ; malgré cela, il ne peut s’empêcher d’admirer la régularité des mouvements dans la mécanique moderne, tout en déplorant l’existence de la force centrifuge.

Malheureusement la vitesse devient énorme. La force centrifuge déjoue toutes les combinaisons de M. Fenouillard qui exécute des entrechats variés autant qu’involontaires. M. Fenouillard ne peut s’empêcher de trouver absurde, qu’un être intelligent soit le jouet d’une matière brutale. Il commence à admirer moins la mécanique moderne.

 

L’obéissance passive est la base… du commandement.

 

 

À l’aspect de son époux emporté dans le vertigineux tourbillon de la bielle enragée, madame Fenouillard s’évanouit… Ces demoiselles aussi, dites-vous ? Peut-être ! Pour mon compte, je crois qu’encore sous l’influence de leur petite fête de la veille elles n’ont pas une sensation bien nette des choses, et qu’elles ne sont peut-être pas fâchées de l’occasion qui se présente de faire un léger somme.

Les marins sont extrêmement précieux ; ils ont des recettes infaillibles pour toutes les circonstances de la vie. Ces demoiselles viennent d’en faire l’expérience : du coup, elles rentrent dans la réalité des choses. Quant à madame Fenouillard, elle se trouve comme par enchantement rendue au monde des vivants, mais aussi, hélas ! aux craintes que lui inspire la situation critique du père de ses enfants.

« Mécanicien, au nom de ce que vous avez de plus cher, arrêtez la machine. — J’peux pas, y a pas force majeure. — Mais mon mari est plus que majeur. — Ah ! ça, c’est une raison obtempérative. Eh bien, allez dire ça au maître d’équipage… (aimablement) mais ne vous pressez pas, la p’tite dame, j’peux attendre ! un corps étranger sur la bielle ça ne gêne pas le mécanisme. » Ces marins sont pleins de délicatesse !

« Monsieur ! on m’envoie vers vous, vous êtes notre seul espoir, notre ange gardien, notre providence, sauvez mon mari ! — Ousqu’il est votre mari ? — Sur la bielle de la machine à vapeur, monsieur ! — Sur la bielle ?… Ah ! drôle d’idée… et qu’est-ce qu’il fait sur la bielle ? — Il voudrait bien sortir. — Ah ! pour lorssse ! voyez l’officier de service. Ça doit être lui que ça regarde.

L’officier de service est un enseigne qui ne veut pas prendre sur lui d’arrêter la machine. Il va faire son rapport au lieutenant qui, après avoir un moment réfléchi, met sa responsabilité à couvert en informant le second, lequel enfin trouve le cas assez grave pour le soumettre au commandant, appelé à juger en dernier ressort.

Cependant M. Fenouillard persiste à osciller avec une régularité digne d’éloges, ce qui ne l’empêche pas d’émettre, à part lui, quelques doutes sur l’opportunité de la force centrifuge et sur l’utilité des machines en général et des bielles en particulier. Il n’a plus qu’une admiration modérée pour la mécanique moderne.

 

En route pour l’Amérique.

 

 

Le commandant ayant appris que la présence de ce corps étranger dans les rouages n’empêche pas le fonctionnement de la machine, trouve plus urgent, avant de se décider, d’interroger un scélérat de nuage noir qui se montre à l’horizon. Puis, rassuré sans doute, il hèle le second qui prend le frais à l’autre bout du bâtiment…

Et lui donne l’ordre de dégager Fenouillard. (Les marins sont pleins de prévenances et d’attentions.) L’ordre est transmis au lieutenant par le second, à l’enseigne de service par le lieutenant, au maître d’équipage par l’enseigne, et enfin par le maître d’équipage au mécanicien qui met fin aux exercices funambulesques du bon M. Fenouillard.

Délivré, M. Fenouillard est légèrement ahuri. Son intelligence est couverte d’un voile et ses pensées sont quelque peu confuses. Une seule chose surnage dans ce naufrage momentané de sa raison : c’est un profond mépris pour tout ce qui, de loin ou de près, touche à la mécanique moderne.

Madame Fenouillard donne à ses filles un touchant exemple.

Tout à coup, madame titube, monsieur roule (il a cependant le pied marin) et ces demoiselles s’étalent. Le sol semble se dérober sous leurs pieds. Monsieur crie, madame proteste, Artémise glousse, Cunégonde piaille, et tout le monde se pose mentalement cette question : aurions-nous trop bu ? Artémise et Cunégonde ne sont pas loin, pour leur part, d’y répondre par l’affirmative.

— Ah mais ! Ah ! mais ! dit M. Fenouillard exaspéré, assez d’oscillations comme ça ! je sors d’en prendre… Puis interpellant un matelot qui passe. — Nautonnier, s’écrie-t-il, pourquoi votre bateau danse-t-il de cette singulière façon ? — Dame ! parce qu’il arrive en pleine mer. — En pleine mer ? — Bé oui dà ! faut bien ; faut vous dire qu’on n’a encore trouvé que ce moyen-là pour aller en Amérique.

« En Amérique ! hurlent en cœur tous les Fenouillard. En Amérique ! nous allons en Amérique ! Ce n’est pas Dieu possible ! — Bédame ! Si ! à moins qu’avant d’arriver, la coquille n’ait coulé à pic ! » Alors nos voyageurs malgré eux, déjà fortement secoués par tant d’émotions diverses, accablés par ce dernier coup du sort, s’évanouissent en s’écriant : « Christophe Colomb, sois maudit ! »

t

 

Remède souverain contre le mal de mer.

 

 

Revenu de son évanouissement, M. Fenouillard (qui a le pied marin, mais pas l’estomac) éprouve de vagues inquiétudes. Sa famille aussi. La figure lamentable que font ces demoiselles, éveillent la compassion de l’équipage qui met à leur disposition des moyens infaillibles de conjurer le mal. « Voyez-vous, mam’selle, moi, n’y a que ça pour me remettre d’aplomb. »

Incapables de répondre, mesdemoiselles Fenouillard suivent d’un œil vague les préparatifs médicaux de Mathurin et de Gobinet (dit Vent-debout). « Voyez-vous, mam’selle, conte Mathurin, c’est du vrai velours ! Ça et une bonne pipe, y a rien de tel pour vous ravigoter un homme, et subséquemment des jeunesses comme duquel vous resplendissez. »

Gobinet (dit Vent-debout) prodigue ses conseils à mesdemoiselles Fenouillard : « Voyez-vous ! leur dit-il, pour que ça se sente un peu, faut boire d’un seul coup. » Ces demoiselles, pleines de confiance dans la science de Gobinet, s’exécutent. Artémise commence à sentir un incendie intérieur qui la fait loucher. La crise de M. Fenouillard devient aiguë.

Il est à présumer que le remède Mathurin-Gobinet est aussi prompt qu’énergique. Mesdemoiselles Fenouillard se précipitent vers le bordage avec la rapidité de l’éclair et la violence d’un torrent dévastateur : dans leur course folle, elles brisent la bouteille qui contenait le fil-en-quatre, au grand désappointement de Mathurin et de Gobinet. – « V’là ousque conduit la galanterie française », conclut mélancoliquement Mathurin.

Ô merveilleuse efficacité du fil-en-quatre ! Aidé par les molles ondulations du roulis et du tangage, il baigne en tous sens les parois stomacales de ces demoiselles, les lave, les lubréfie et finit par provoquer ces mouvements involontaires chez l’homme, mais naturels chez le bœuf, le chameau, et autres ruminants. Encouragés par l’exemple, Monsieur et madame Fenouillard se livrent aux mêmes exercices que ces demoiselles.

Brisés, nos amis tombent en léthargie. Le docteur Guy Mauve, médecin du bord, en profite pour ajouter un 72e chapitre à son mémoire sur le sommeil des animaux hibernants. Dans ce chapitre, il prouve : 1° que la léthargie peut être assimilée au sommeil hivernal ; 2° que M. Fenouillard dort à la façon des ours, madame à l’instar des marmottes et mesdemoiselles comme des loirs.

 

La famille Fenouillard
de l’Atlantique au Pacifique.

Au pays de la Liberté.

 

 

Monsieur et madame Fenouillard débarquent à New-York dans un état déplorable. (Nous renonçons à représenter mesdemoiselles Artémise et Cunégonde autrement que par un symbole.) Cependant M. Fenouillard se console en pensant : 1° Que c’est lui qui a le moins maigri ; 2° que, n’ayant rien mangé pendant la traversée, on a consenti à ne lui faire payer que la moitié de la nourriture qu’il n’a pas prise ; 3° qu’il foule la terre classique de la liberté.

Quinze jours de soins éclairés et d’une nourriture saine et abondante ont remis la famille dans son état normal. Première sortie des Fenouillard qui sont stupéfaits de voir : 1° Que les Américains ne sont pas tous millionnaires ; 2° que les maisons sont de pierres et de briques ; 3° que pour allécher les clients les marchands vous disent : « Prenez, c’est un article français ! » Cela flatte le patriotisme de M. Fenouillard et lui fait regretter de s’être mis à la mode du pays.

L’âpre vent de la désillusion a passé sur la tête de M. Fenouillard. Il éprouve les angoisses du doute : « Madame Fenouillard, s’écrie-t-il, est-ce que les Américains seraient des gens comme tout le monde ? » Puis, après réflexion, il ajoute en frappant du pied la terre : « Eh ! qu’importe ? Cela n’empêche pas ce sol d’être la terre classique de la liberté. Mais qu’est-ce donc que cette troupe ? »

C’est simplement une élection qui se prépare. Les partisans du candidat Blagson parcourent les rues en manifestant leurs préférences. M. Fenouillard a cru pouvoir se borner au rôle passif d’observateur. Mais il est entouré par une foule hurlante dont la mimique expressive l’engage à prendre un rôle plus actif. — Hurrah pour Blagson ! hurle M. Fenouillard, qui commence à avoir des doutes sur la liberté de la rue.

Mais une autre troupe débouche par la 174e rue. Ceux du premier rang ont entendu le hourrah de M. Fenouillard. L’un d’eux s’approche et avec une exquise politesse. — Aoh ! vos avez crié hurrah pour Blagson. — Aoh ! yes, répond M. Fenouillard. Puis il ajoute d’un air aimable : et je me ferai un véritable plaisir de recommencer si cela peut vous être agréable. Quoiqu’étranger, je saurai me plier…

— No ! Blagson été ioune scélérate et inconvenable beaucoup ! criez pour Fumisty, sinon… — Messieurs, reprend M. Fenouillard, vous avez des arguments tout à fait triomphants. Je vois que ma bonne foi avait été surprise, vous avez fait tomber le voile qui obscurcissait mon jugement et c’est avec enthousiasme que je crie : Hurrah ! Hip ! Hip ! Trente-six fois hurrah pour Fumisty !

 

Simple discussion politique.

 

 

Malheureusement un retardataire de la colonne Blagson a entendu. Il juge bon d’exprimer à M. Fenouillard des doutes sur la puissance de ses convictions et la fermeté de ses opinions, puis il conclut en l’engageant vivement à se prononcer pour Blagson, sinon… Et dire, pense M. Fenouillard, que je foule le sol classique de la liberté ! Que serait-ce si je ne le foulais pas !

Mais un retardataire de la bande Fumisty s’approche et affirme à M. Fenouillard que s’il écoute le Blagsonien, lui le Fumistien l’en fera repentir. M. Fenouillard ironique : « Ma foi, messieurs, commencez par vous mettre d’accord et je crierai après tout ce que vous voudrez. » La famille approuve cette parole pleine de sens, qu’elle trouve en même temps fort spirituelle.

Tel n’est probablement pas l’avis des deux électeurs ; car ils se précipitent sur M. Fenouillard avec une simultanéité digne d’éloges. Instinctivement M. Fenouillard s’est baissé. Madame Fenouillard admire la manœuvre stratégique et qu’elle croit volontaire, de son époux. Quant à mesdemoiselles Artémise et Cunégonde, elles « la trouvent bien bonne » et leurs figures s’éclairent d’un fin sourire.

Puis oubliant Fenouillard et sa famille, les deux citoyens cherchent à se convaincre mutuellement de l’excellence de leurs opinions. Les arguments qu’ils emploient dans ce but sont tout ce qu’il y a de plus frappant. M. Fenouillard commence à croire qu’il était inutile de venir de si loin pour voir ça.

Suite de la discussion. Les bandes Blagson et Fumisty accourent à la rescousse et viennent apporter à leurs champions des arguments nouveaux. La famille Fenouillard disparaît dans la tourmente en pleurant la perte de sa dernière illusion concernant la terre classique de la liberté.

La discussion a été vive. Les arguments jonchent le sol, et au bout de deux heures, sur le champ de bataille couvert de débris, on voit apparaître la milice municipale qui accourt sans se presser pour séparer les combattants. Comme dit M. Fenouillard, point n’est besoin d’aller si loin pour voir ça.

 

Études de mœurs.

 

 

M. Fenouillard se retrouvera. Réfugié dans la boutique d’un épicier, il s’est fait d’un tonneau un « bouclier sous le feuillage duquel il a pu braver la tempête populaire ». N’entendant plus de bruit, il se hasarde à sortir la tête : « Bobonne ! susurre M. Fenouillard. — Mon ami, répond madame en risquant un œil hors du panier dont elle s’est fait une retraite sûre. — Bobonne ! resusurre M. Fenouillard, où sont nos filles ? — Agénor, je l’ignore. »

À l’instar de l’animal que les savants nomment autruche, ces demoiselles, réfugiées dans le sous-sol, tentent de se soustraire à tous les regards. Artémise, que la peur a rendue ingénieuse, a élu domicile dans le poêle du fruitier. Quant à Cunégonde, elle se dissimule dans une marmite dont elle s’est fait un casque. Entendant du bruit, ces demoiselles croient le moment venu de manifester leurs opinions. — Vive Blagson ! glapit Artémise. — Hurrah pour Fumisty ! vocifère Cunégonde.

Devenues un peu négresses grâce à leur ingéniosité, ces demoiselles gloussent pour ne pas en perdre l’habitude pendant que leur père monologue : « Ah ! c’est ça la terre classique de la liberté ! Eh bien ! terre classique, je te méprise. Je secoue sur toi la poussière de mes souliers et je prends le premier train pour n’importe où ! » Ainsi parle M. Fenouillard, tandis que son épouse affecte un de ces calmes dont on dit qu’ils sont précurseurs des orages.

Mais dans sa hâte, M. Fenouillard qui a pris la tête, s’égare dans des rues désertes et obscures où il fait des rencontres imprévues. À chaque incident, ces demoiselles terrifiées ne manquent pas de réaffirmer leurs opinions. — Vive Fumisty ! crie Artémise. Hurrah pour Blagson ! gémit Cunégonde. On voit que les opinions de mesdemoiselles Fenouillard manquent de fixité.

Enfin la famille atteint une gare et monte dans un train qui les emporte vers une destination inconnue. M. Fenouillard plus calme, fait remarquer à ses filles un couloir qui règne d’un bout à l’autre du train. « C’est très ingénieux, dit-il, c’est un promenoir et on peut s’y promener. » Madame Fenouillard affecte une indifférence complète pour ce que dit son époux.

M. Fenouillard, qui professe cette opinion qu’il faut toujours joindre l’exemple au précepte, entraîne ses filles dans le promenoir. Madame Fenouillard, figée à sa place par son calme précurseur, voit avec stupéfaction un individu s’installer à la place de son époux qu’elle cherche de l’œil tout en affectant un profond mépris pour un pareil sans-gêne.

 

Où il est question de Bolivar.

 

 

Dans leur promenade, les Fenouillard causent une certaine émotion. Ces demoiselles éveillent la sympathie de quelques représentants de la race nègre, qui se demandent si ce ne seraient pas là des échantillons d’une race disparue, intermédiaire entre leur propre race et une autre encore intermédiaire. M. Fenouillard veille. Si le père d’Hélène en avait fait autant, Troie existerait encore.

Fort heureusement, on trouve tout ce qu’on désire dans les wagons américains. Aussi ces demoiselles peuvent-elles se récurer comme il convient, sous l’œil vigilant de leur père qui regarde par celui de bœuf pratiqué dans la porte. M. Fenouillard, qui n’a plus que du dédain pour la libre Amérique, sent son enthousiasme renaître quand il songe à l’ingéniosité américaine.

Continuant sa promenade, M. Fenouillard sent son enthousiasme grandir à l’aspect d’un cabinet de lecture dans lequel les lecteurs prennent toutes sortes de positions commodes ou distinguées. M. Fenouillard fait même cette remarque que ces postures sont hygiéniques, et il se propose de mettre en pratique cette excellente coutume, quoi qu’en puisse penser madame Fenouillard, femme imbue des préjugés d’un autre âge.

Dans le cours de sa promenade. M. Fenouillard rencontre un marchand de chapeaux et admire l’ingéniosité américaine, qui va jusqu’à prévoir l’imprévoyance des voyageurs. — Combien le chapeau ? — Cinq dollars. — Mais c’est horriblement cher et il est troué. — Eh, c’est le chapeau de Bolivar lui-même ! — Alors, c’est différent, dit M. Fenouillard ; il paye et se couvre le chef du chapeau de Bolivar.

— Papa, qu’est-ce que c’est que Bolivar ? M. Fenouillard, qui l’ignore, répond : « Voyons, mes filles, formez le cercle !… Aem ! Bolivar, c’était un homme… fort remarquable qui… a inventé les chapeaux ; » puis, habilement, pour détourner la conversation, il ajoute : « Quelle admirable chose que ce promenoir ! » Quand on est fatigué de se promener, on regagne son compartiment et…

… on va s’asseoir à sa place… Monsieur ! que faites-vous là ?

— Aôh, je pemené moâ ! — Eh bien, monsieur, allez vous promener ailleurs. — Je été très bien, very beaucôp ! – Une fois. — Nô ! — Deux fois. — Nô, nô ! – Trois fois. — Nô ! nô !! nô !!! Ces demoiselles frémissent, en voyant vibrer dans la main de leur père le parapluie des ancêtres.

 

Le bison a mauvais caractère.

 

 

— Une dernière fois, vous ne voulez pas partir ? — Nô ! — Eh ! bien, monsieur, c’est moi qui m’en vais ! » Et noblement, M. Fenouillard abandonne l’intrus à ses remords. — Mes filles, dit M. Fenouillard j’ai vaincu mon courroux, je suis maître de moi comme de l’univers. — Oui, papa, disent ces demoiselles. Madame Fenouillard, outrée, réaffecte un calme précurseur.

On sait que de temps à autre les bisons, qui peuplent les savanes de l’Amérique, jugent bon d’émigrer dans le but évident de se dégourdir les jarrets et de vexer les populations. La locomotive ayant rencontré une armée de ces quadrupèdes, le mécanicien arrête son véhicule, en vertu de ce principe fenouillar-desque : ce qu’on ne peut empêcher, il faut le subir.

— Monsieur, pourriez-vous me dire pourquoi nous ne marchons plus ? — Aôh, yes ! c’était le bison qui passe. — Mais, je croyais, monsieur, que l’ingéniosité américaine avait armé la locomotive d’une sorte d’éperon appelé chasse-buffle. — Aôh, very well ! mais je disé à vô que c’était le bison qui passe et pas le buffle ! — Ah ! ah ! je… l’ignorais.

M. Fenouillard éprouve le besoin de verser ses impressions dans le sein de ses filles. — Peuh ! si ça ne fait pas pitié ; un train ! une locomotive, se laisser arrêter par un vulgaire troupeau de bœufs ! Ah ! oui, parlons-en de l’ingéniosité américaine ! » Et M. Fenouillard hausse les épaules d’un air de commisération suprême.

M. Fenouillard soutient et affirme qu’on pourrait passer. Contredit par quelqu’un, il s’échauffe et il parie que lui, Fenouillard, se charge de dompter à lui tout seul, un de ces animaux prétendus farouches, qui ne sont après tout que de vulgaires vaches à barbe.

Il est à présumer que la parole et les gestes de M. Fenouillard font sur le bison une impression peu favorable, car, lancé d’un coup de tête à de vertigineuses hauteurs, M. Fenouillard commence à éprouver un certain respect pour les vaches à barbe.

 

Nouvelle coiffure, nouvelles péripéties

 

 

M. Fenouillard a été lancé obliquement. Aussi, tombe-t-il sur le toit du wagon, à la grande stupéfaction de sa famille qui se demande avec anxiété ce qu’il est devenu. Mentalement, M. Fenouillard se félicite de son sort. Car, dit-il, supposons que je sois retombé par terre, cette bête stupide ou une autre me recevait sur ses cornes.

Enfin, madame Fenouillard ayant aperçu un pied de son époux, le mystère s’explique. Partagée entre sa colère et son devoir, madame Fenouillard reste un moment perplexe. Enfin le devoir l’emporte et, pour conserver un père à ses filles, elle tente un sauvetage difficile. Mesdemoiselles Artémise et Cunégonde suivent avec un vif intérêt les détails de l’opération.

Se sentant entraîné par une force qui lui semble considérable et dont il ne se rend pas un compte exact, M. Fenouillard, pris de peur, se cramponne à tout ce qu’il rencontre. Croyant toujours avoir affaire aux bisons, il se répand en injures et en vociférations : « Créatures stupides, crie M. Fenouillard, bêtes doublement cornues, allez-vous me lâcher ou je me fâche ! »

« Ah ! je suis une bête stupide ! dit madame Fenouillard au comble de l’exaspération. Tiens ! Tiens ! » et à chaque « tiens » l’excellente dame exerce une traction violente qui finit par avoir raison du point d’appui : M. Fenouillard, son parapluie et le point d’appui font alors leur entrée au sein de leur famille, ce qui cause un écroulement général.

Madame Fenouillard, après s’être demandé si elle ferait une scène ou garderait un calme méprisant, se décide pour le calme méprisant, tandis que M. Fenouillard, ahuri par tant d’événements successifs, éprouve les premiers symptômes de l’aliénation mentale. Ces demoiselles tentent de repêcher le chapeau de Bolivar.

Un double cri d’agonie a réveillé M. Fenouillard de sa torpeur et tiré madame Fenouillard de son calme méprisant. Un frisson passe sur leur épiderme et ils assistent impuissants à la disparition simultanée de mesdemoiselles Artémise et Cunégonde entraînées par une force mystérieuse, mais qui semble irrésistible.

 

La famille Fenouillard chez les Sioux.

Agénor Fenouillard
dit le « Bison-qui-grogne ».

 

 

Monsieur et madame Fenouillard se sont précipités, trop tard, hélas ! et, au moment où ils se penchent pour découvrir ce que sont devenus les deux plus beaux fleurons de leur couronne (expression de M. Fenouillard), la même force mystérieuse, puissante et instantanée, les entraîne. Les deux époux disparaissent en poussant, comme leurs filles, un double cri d’angoisse.

Ce sont les Indiens Sioux qui chassaient le bison et qui, trouvant un train en détresse, ont imaginé d’en faire le pillage, histoire de s’offrir une petite distraction. Il faut bien s’amuser de temps en temps. Voyant alors successivement quatre personnages s’offrir à leurs coups, ils n’ont eu garde de manquer cette occasion et ils ont pris au lasso, comme de simples bisons, tous les membres de la famille.

Mais, comme tout Américain qui se respecte porte toujours sur lui un revolver, les voyageurs prouvent aux Sioux qu’ils ne sont pas disposés à se laisser faire. Cependant M. Fenouillard use d’un moyen de locomotion qui, bien qu’à lui inconnu, ne lui en semble pas moins rapide. Ses bretelles étant cassées, il a quelques inquiétudes sur le sort de son pantalon.

On a donné à M. Fenouillard une autre culotte, puis on la introduit dans la cabane du grand conseil, « Heugh ! dit le Serpent-Noir, demain, mon frère, le « Bison-qui-grogne » (c’est M. Fenouillard), nous montrera au poteau de la torture si les visages pâles sont des hommes ou des squaws. J’ai dit. »

Un interprète a traduit à M. Fenouillard « le Bison-qui-grogne » le discours du grand chef. M. Fenouillard, qui jusque-là n’avait pas cru à l’existence des Sioux, se trouve cruellement désabusé : aussi, ne voulant pas avoir l’air d’une squaw (femme), M. Fenouillard, laissé seul, s’exerce-t-il à supporter des tortures savamment graduées. Il se compare mentalement à Régulus, Mucius Scævola et Porcon de la Barbinais, et il se comparerait à bien d’autres personnages, s’il en connaissait.

 

La « Dinde-qui-glousse ».

 

 

Laissons M. Fenouillard se livrer à ses exercices intimes dans le silence du cabinet et retournons à ces demoiselles qui, déposées par leur ravisseur au pied de l’arbre de la médecine, éprouvent le besoin de glousser pour bien marquer quel est leur mécontentement. Les petits Sioux, qui ne pleurent jamais, ne comprennent rien aux harmonieuses modulations qu’exécutent ces demoiselles.

« Un ours ! » Artémise, toujours pleine d’astuce, imagine de fuir la bête fauve en pénétrant jusqu’au cœur de l’arbre, tandis que Cunégonde, folle de terreur, exécute des prodiges de gymnastique. Or cet ours est tout bonnement le médecin de la tribu qui, voulant rendre visite aux étrangers, a revêtu son costume de cérémonie. Il doit avoir une piètre idée de l’urbanité française.

« Heugh ! » dit le Serpent-Noir, qu’on aille chercher une squaw pour enfumer ma jeune sœur des visages pâles, la « Dinde-qui-glousse ». La squaw réquisitionnée est donc venue, et, accroupie au pied de l’arbre, s’est mise à attiser un feu de bois vert. Les Peaux-Rouges impassibles la regardent faire : la femme est à leurs yeux une créature inférieure qui doit travailler pour les hommes, fils directs du Grand-Esprit.

Cette figure, dans laquelle on a supposé l’arbre coupé en long, a pour but : 1° de nous montrer le moyen employé par Artémise pour ne pas être enfumée ; 2° de nous apprendre que dans une cheminée la fumée monte de bas en haut, à moins qu’elle ne redescende de haut en bas ; 3° de nous instruire en botanique, car elle nous prouve que quand les arbres sont creux, c’est ordinairement à l’intérieur.

Et comme l’arbre est creux d’un bout à l’autre, il ne faut pas s’étonner si beaucoup de bêtes, fuyant la fumée, sortent par l’orifice supérieur. Quant à Cunégonde, incapable d’aller plus loin, elle continue à rester suspendue entre ciel et terre, ce qui est peut-être un excellent exercice pour développer le biceps et les grands pectoraux, mais doit, à la longue, être monotone.

Un coup de fusil a mis fin aux angoisses de Cunégonde en coupant la branche qui servait de support à cette aimable jeune fille. Un Peau-Rouge, grimpé sur l’arbre, descend Artémise avec des précautions infinies. — Vive Fumisty ! crie Cunégonde en tombant. — Vive Blagson ! répond aussitôt Artémise, laquelle ignorant quelles sont les opinions politiques des Sioux, pense avec Machiavel qu’il est bon de ménager la chèvre et le chou.

 

Ces demoiselles dansent
un pas de caractère
.

 

 

Avec tous les égards dus à son mérite, M. Fenouillard est amené au poteau de la torture. « Sac à papier, s’écrie-t-il, quel gaillard ! Si cet Indien était en France, il y ferait fortune à ficeler des cervelas ! » puis, mélancoliquement, il ajoute : « J’ai oublié de me préparer à ce genre de torture. »

À l’autre bout du campement on fait comprendre par une mimique expressive à la « Dinde-qui-glousse » et à la « Puce-qui-renifle » que l’aimable société serait heureuse de savoir comment dansent les jeunes filles des visages pâles. Aussitôt ces demoiselles se livrent à une série d’improvisations savantes.

Dûment ficelé, M. Fenouillard assiste de loin aux exercices chorégraphiques de ses demoiselles. C’est là sa première torture (toute morale). « Mais, s’écrie-t-il, j’ai donc donné le jour à deux monstres sans entrailles ! Les voilà qui dansent devant mon cadavre ! » M. Fenouillard anticipait.

Pendant ce temps, madame Fenouillard est gardée à vue par un sympathique jeune homme aussi dépourvu d’éducation que de pardessus. « On ne fume pas devant les dames, môssieu, » dit madame Fenouillard, qui sait quels égards les jeunes gens bien élevés doivent avoir pour les dames. – « Heugh ! que dit ma mère la « Limace-qui-éternue » ? »

Madame Fenouillard ayant repris son calme précurseur, solennel et méprisant, le jeune homme sympathique trouve que la conversation manque d’intérêt et imagine un moyen simple et pratique de concilier son plaisir, qui est de voir torturer le « Bison-qui-grogne », avec son devoir, qui est de surveiller étroitement la « Limace-qui-éternue ».

Telle est la deuxième torture morale de M. Fenouillard. Pour tout époux digne de ce nom, il est en effet vexant de voir son épouse conduite en laisse comme un caniche par un individu sans éducation ; « il est vrai, pense M. Fenouillard, qu’elle a souvent voulu m’en faire autant. » Et cette pensée atténue sa torture.

 

Au poteau de torture.

 

 

Troisième torture. Instruits par mesdemoiselles Artémise et Cunégonde, les Sioux entreprennent de narguer leur victime en exécutant devant lui ce qu’ils croient être la danse nationale de son pays. Mais M. Fenouillard, qui ne comprend pas l’ironie amère que renferment ces contorsions, reste calme, digne et quelque peu sarcastique. M. Fenouillard monte aussitôt de cent coudées dans l’estime des Peaux-Rouges. À quoi tiennent cependant les réputations !

Quatrième torture. Ayant monté de cent coudées dans l’estime des Sioux, M. Fenouillard est jugé digne de la grande torture, à laquelle on prélude en faisant défiler devant lui les couteaux qui doivent le scalper, les tenailles qui lui arracheront les chairs, les pointes rougies au feu qui, introduites sous les ongles, lui procureront d’ineffables jouissances. Le patient exprime par sa physionomie qu’il ne s’est point préparé à ce genre de torture. On ne pense pas à tout.

Cinquième torture. Des jeunes gens très astucieux et possédant à un haut degré l’esprit d’initiative, imaginent d’exercer leur adresse en lançant avec vigueur leur tomahawk de façon à le planter dans le poteau, le plus près possible de M. Fenouillard. Celui-ci trouve que, sans doute, c’est là un excellent exercice pour la jeunesse et qu’il avait vu avec un vif intérêt exécuter à la foire de Saint-Rémy ; mais peut-être préférerait-il ne pas servir de cible.

Sixième torture. Alors un grand escogriffe s’avance et avec un fer de flèche s’amuse à tatouer sur le noble front de M. Fenouillard un hanneton indélébile, tandis qu’un autre naturel non moins grand et tout aussi escogriffe trouve récréatif d’allumer un feu de bois sous les pieds de notre pauvre ami, dans l’intention de lui éviter à l’avenir cors, durillons et engelures.

Mais tout à coup, deux coups de feu éclatent à la lisière de la forêt prochaine et les deux escogriffes roulent à terre ; puis un escadron de la milice à cheval s’élance comme une trombe ; les cavaliers sabrent à droite, pointent à gauche, fendent les crânes, trouent les poitrines, tandis que mesdemoiselles Fenouillard, reconnaissant l’uniforme, éprouvent le besoin de manifester leurs opinions en criant alternativement : « Vive Blagson ! » et « Hurrah ! pour Fumisty ! » M. Fenouillard est obligé de convenir qu’aux États-Unis la milice arrive quelquefois à temps.

(Voir à l’Appendice et Pièces justificatives, comment M. Fenouillard explique sa délivrance).

 

Au pays des Trappeurs.

Troisième exploit
du parapluie des ancêtres.

 

 

À peine délivré, M. Fenouillard ramasse quelques armes sur le champ de bataille et, suivi de sa famille, il se dérobe par une prompte fuite aux hasards des combats. Ils pénètrent dans la profondeur mystérieuse des grands bois où M. Fenouillard donne à ses filles des conseils pleins d’à propos : « Formez le carré, mes filles, dit-il, comme la phalange macédonienne à la bataille du… de la… du granite. »

— Papa, j’ai peur des bêtes. — Mes filles, j’ai lu dans des livres très savants qu’il n’y avait plus de bêtes fauves dans les forêts de l’Amérique ; donc n’ayez pas peur ! Ainsi devisant, la famille arrive dans une région où les arbres, plus serrés, font éprouver à M. Fenouillard de brusques arrêts, et M. Fenouillard ne tarde pas à être isolé dans la profondeur mystérieuse des forêts.

Procédant alors par analogie, résumant par induction, puis par déduction, M. Fenouillard en arrive à conclure que s’il a été retardé dans sa marche, c’est qu’il existe une cause retardatrice.

Remontant ensuite des effets aux causes, M. Fenouillard découvre la cause retardatrice et la met tout bonnement sous son bras, après quoi il tente de rejoindre la phalange macédonienne.

Cherchant la phalange, M. Fenouillard trouve un magnifique boa. Cela lui cause une certaine émotion, mais lui permet de remarquer que le prétendu dard du serpent n’est autre que sa langue.

S’étant noblement retourné pour prendre courageusement la fuite, M. Fenouillard se trouve en face à face avec un ours, ce qui lui permet de constater que ces animaux ont l’haleine forte.

On voit que les grands voyageurs profitent des moindres circonstances pour faire des observations d’une haute portée scientifique. Tombé, selon sa propre expression, de Charybde boa en Scylla ours, M. Fenouillard ouvre instantanément son parapluie rouge pour mourir à l’ombre de cet alpaga antique qui protégea tant de générations de Fenouillard. Tel Jules César se couvrant de sa toge lorsqu’il tomba sous le poignard des assassins.

Mais le boa et l’ours, qui n’ont jamais eu de rapports avec des êtres d’une civilisation aussi raffinée que M. Fenouillard, jugent prudent de disparaître à l’aspect du parapluie rouge, qu’ils supposent être un engin nuisible aux reptiles ophidiens et aux carnivores plantigrades. Alors, dans la solitude des grands bois, M. Fenouillard improvise un cavalier seul triomphal et M. Fenouillard disparaît subitement.

 

Chez le trappeur « Œil-de-Lynx ».

 

 

Il paraît qu’en Amérique les trappeurs creusent des fosses au milieu desquelles ils plantent un piquet pointu, et qu’ils recouvrent soigneusement de branchages et de gazon. Toute bête un peu lourde qui marche sur les branchages tombe dans la fosse et s’empale généralement sur le piquet. Or, M. Fenouillard n’est pas une bête, mais il est lourd et c’est sur une fosse qu’il a dansé son pas triomphal. Il n’a empalé que sa culotte.

Jusqu’alors M. Fenouillard avait trouvé le système des fosses très ingénieux. Il serait possible que son opinion se fût légèrement modifiée. Le plafond troué de la fosse livre passage à toutes sortes de bêtes. M. Fenouillard éprouve quelque gêne à accomplir l’acte de la respiration et il ne peut verser ses doléances que dans le sein d’une grenouille-bœuf tout aussi surprise que lui et non moins vexée.

Ce n’est qu’après être resté 24 heures dans cette situation critique que le pauvre M. Fenouillard fut découvert par le trappeur Œil-de-Lynx qui venait visiter ses trappes. Le trappeur canadien parle très bien français : — N’êtes-vous pas M. Fenouillard ? – M. Fenouillard : Heugh ! Blagson a fait manger Fumisty par une grenouille-bœuf qui avait fait sauter un bison sur l’impériale du chemin de fer…

– Le trappeur : — Si vous êtes M. Fenouillard, je vous annonce que j’ai recueilli votre femme et vos enfants dans ma cabane. – Fenouillard : — Heugh… les Sioux… empalés… le cavalier triomphal du boa. » Et M. Fenouillard exténué s’affale au pied d’un sycomore et se livre à un sommeil réparateur. Il y reçoit la visite de quelques maringoins attirés sans doute par la vue du hanneton indélébile.

Aussi, lorsqu’après quelques heures d’un sommeil réparateur M. Fenouillard, arrière-garde de la phalange macédonienne, retrouve l’avant-garde, celle-ci refuse-t-elle énergiquement de reconnaître son capitaine. — Mais, bobonne, voyons, je suis ton Agénor ! — Vous ! répond l’excellente dame indignée, vous êtes un monstre et je n’ai point épousé un monstre ! Je ne vous connais pas !

Tristement, M. Fenouillard, la tête enveloppée de compresses s’isole dans un coin de la cabane. Il voit son épouse prendre une attitude pleine de défiance. Il entend Artémise dire à sa mère : — Est-ce que vous croyez qu’il est méchant, le monstre ? — Peut-être qu’il lance du venin ! appuie Cunégonde. Il croit sa famille sourde à la voix du sang et est navré dans son cœur. Pauvre, pauvre M. Fenouillard !

 

Nouvelle transformation de M. Fenouillard.

 

 

Les baumes et remèdes du trappeur sont miraculeux. Aussi, lorsque le lendemain, M. Fenouillard, ayant enlevé ses compresses, réapparaît avec ses grâces et avantages naturels, il est immédiatement reconnu par sa famille. Œil-de-Lynx en est tout attendri et regrette d’être célibataire.

M. Fenouillard songe à réparer le désordre de sa toilette. À cet effet, homme ingénieux, il se fait un mur de la vie privée au moyen d’une couverture : il engage, pendant ce temps, ses filles à compter les poutres du plafond. Quant à Œil-de-Lynx, il songe aux moyens à employer pour ne plus rester célibataire.

M. Fenouillard, vêtu en trappeur et sortant de derrière son mur de la vie privée, se voit apostrophé avec véhémence par madame Fenouillard qui lui déclare que la loi salique n’ayant pas cours en Amérique, elle reprend les rênes. Les idées d’Œil-de-Lynx, concernant le célibat, passent par une phase nouvelle.

Madame Fenouillard avise un planisphère échoué on ne sait comment chez Œil-de-Lynx. « J’en ai assez de la mer, dit madame Fenouillard, je prétends rentrer chez moi à pied sec, par les glaces du détroit de Behring. » Œil-de-Lynx, qui ne sait pas lire, admire l’érudition de madame Fenouillard.

M. Fenouillard (qui dans sa jeunesse a failli avoir un quatorzième accessit de géographie) ayant voulu faire des observations : « N’oubliez pas, Mossieu, que je vous impose le silence le plus absolu, s’écrie madame Fenouillard. » Œil-de-Lynx se félicite d’être resté célibataire.

Humilié, M. Fenouillard tente d’acheter, à prix d’or, le silence du trappeur. Il lui offre 50 centimes. Œil-de-Lynx, qui ne saurait quoi faire de 50 centimes au milieu de ses bois, refuse, et M. Fenouillard admire le désintéressement d’Œil-de-Lynx.

 

En route pour le détroit de Behring.

Simples relations de voyage.

 

 

On les vit dévorer l’espace sur un coursier indompté. M. Fenouillard, relégué à l’arrière par madame Fenouillard, profite de l’occasion pour affirmer à ses filles, après M. de Buffon, que le cheval est la plus noble conquête de l’homme. Ces demoiselles manifestent par leur attitude qu’elles ne sont pas convaincues de la conquête.

On vit M. Fenouillard, condamné aux galères par son épouse, faire voguer sa famille sur l’onde azurée des grands lacs et des rivières, dans un canot fait de peaux de bêtes. Ce genre de locomotion plaît infiniment à mesdemoiselles Artémise et Cunégonde, dont la figure et l’attitude expriment un état voisin de la béatitude.

Tout serait pour le mieux si, en Amérique, les rivières n’avaient pas des rapides agrémentés de roches à fleur d’eau, ce qui compromet la stabilité de l’appareil, le métacentre ayant alors, chose déplorable, une tendance à se placer au-dessous du centre de gravité. Comme M. Fenouillard ne manquerait pas de l’expliquer à ses filles s’il le savait.

On les vit plus au nord, au milieu des frimas, en panne, dans un traîneau à voile, grâce à un calme aussi subit que plat, et malgré les efforts désespérés de M. Fenouillard, qui tente par un ingénieux moyen de suppléer à l’insuffisance du vent.

On les vit fendre l’air dans un traîneau attelé de chiens ; malheureusement la famille tombe sur un attelage qui est venu au Jardin d’acclimatation, et y a puisé des principes d’insubordination jusqu’alors inconnus dans ces régions hyperboréennes.

On affirme même les avoir vus, toujours plus au nord, utiliser un moyen nouveau et fort original de locomotion. Mais quoique nous devions tout attendre de l’ingéniosité de M. Fenouillard et de sa famille, nous n’osons garantir l’authenticité du fait.

 

Le Salut au drapeau.

 

 

Ils atteignent enfin les glaces du détroit de Behring ! Madame Fenouillard déclare aussitôt en prendre possession au nom de la municipalité de Saint-Remy-sur-Deule, et plante sur un tas de neige l’étendard de ses ancêtres.

M. Fenouillard salue le drapeau de 101 coups de canon, comme c’est l’usage. – (Nota. – N’ayant qu’un pistolet et peu de poudre, M. Fenouillard ne fait qu’une décharge effective : les cent autres restent intentionnelles).

La balle ayant atteint dans l’œil une ourse blanche qui prenait le frais dans le voisinage, accompagnée de ses deux héritiers, M. Fenouillard se trouve avoir bien involontairement fait deux orphelins.

Émue et toujours irritée, madame Fenouillard interpelle son époux : « Tigre altéré de sang ! que vont devenir ces deux innocents privés de l’aile maternelle ? — Nous les prenons sous la nôtre ! » déclarent ces demoiselles.

Mais le salut au drapeau ayant ébranlé l’atmosphère, il se produit de tous côtés des craquements sinistres, et les pauvres Fenouillard constatent avec une stupeur mêlée d’angoisse que le champ de glace se disjoint…

Et qu’ils sont devenus le jouet des flots qui les entraînent vers des régions inconnues, hyperboréennes ou tropicales. Toute la famille tombe dans un amer découragement suivi d’un morne désespoir.

 

Au seuil de l’éternité.

 

 

Le 1er jour, pendant que le chef réel de l’expédition explore l’horizon, M. Fenouillard trompe la faim en expliquant, avec figures à l’appui, la situation à ses filles : « Songez, mes filles, que nous sommes des atomes jetés dans le gouffre sans fond de l’infini !!! »

Le 2ème jour, la faim devenant plus vive, les atomes de l’infini n’hésitent pas à dévorer le nourrisson d’Artémise. Cunégonde pousse l’ironie jusqu’au sarcasme en offrant une côtelette à sa sœur. La colère d’Artémise ne connaît plus de bornes !

Or, comme l’a dit judicieusement un auteur célèbre : « quand la borne est franchie il n’est plus de limites ! » La figure ci-dessus étant assez claire par elle-même, nous jugeons inutile de donner de plus amples explications.

« Triste retour, hélas ! des choses d’ici-bas, » comme l’a dit un autre auteur : le 3ème jour, on dévore le nourrisson de Cunégonde, ce qui semble ne lui causer qu’une satisfaction modérée, mais verse un baume sur le cœur ulcéré d’Artémise.

Où il est prouvé que quand l’équilibre d’un glaçon menace d’être troublé par une cause plus ou moins accidentelle, les atomes qui l’habitent font bien d’être crochus. La famille Fenouillard éprouve un moment d’indicible angoisse.

Le 5ème jour, affamés et ayant perdu tout espoir, les atomes se pardonnent leurs torts réciproques. Madame Fenouillard abdique la souveraineté et tout le monde se réconcilie sur le seuil de l’éternité. Pauvres, pauvres amis !!

 

 

(Fin de la deuxième partie.)

Appendices et Pièces justificatives.

Extrait de Lettres choisies de M. Fenouillard.

CONSERVÉES À LA BIBLIOTHÈQUE DE SAINT-RÉMY-SUR-DEULE.


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en octobre 2016.

 

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