Christophe

LES FACÉTIES
DU SAPEUR CAMEMBER
(2ème partie)

1896

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

LES FACÉTIES DU SAPEUR CAMEMBER (SUITE) 4

Une nouvelle cure du major. 5

Camember n’y comprend rien. 9

On ne pense pas à tout. 13

Une méprise du sapeur. 17

Camember est plein d’idées. 21

Camember sur les planches (premier début). 28

Camember au théâtre (second début). 32

Le dernier exploit dramatique de Camember. 36

Camember généralise. 40

Où il est question de vieilles connaissances. 44

Ce que c’est que l’accent. 48

Camember-Salomon, médiateur. 52

Confidences. 56

Camember complimente la colonelle. 60

Camember chimiste. 64

Camember dresse ses batteries. 68

Camember trouve plus malin que lui. 72

Horrible faim du sapeur Camember. 76

Fatale méprise. 80

Camember victime de son cœur. 84

Une improvisation brillante. 87

Ce livre numérique. 91

 

 

« Le rire est un besoin physique qui dilate le parenchyme splénique et se traduit extérieurement par une contraction des muscles zygomatiques. »

Dr GUY MAUVE.

« Tout ce dont j’ai besoin en fait de facéties, je le trouve dans le Camember. »

MON ONCLE.

LES FACÉTIES DU SAPEUR CAMEMBER (SUITE)

Une nouvelle cure du major.

 

Décidément le sapeur est dans une mauvaise veine.

« C’est encore toi, Camember, dit le major. Mais, mon garçon, tu es menacé d’une ophtalmie ; sais-tu que c’est sérieux ? Quand ce n’est pas pris à temps ça devient purulent et on est atteint de cécité. Donc… tu vas te procurer des conserves fumées que tu porteras tout le temps ; c’est élémentaire ! — Oui ! m’sieu l’major ! » Et Camember, pour bien retenir ces prescriptions, répète :

« — C’est alimentaire, les conserves fumées ; de toute né… cessité. Sans quoi on devient un pur uhlan ! »

À sa première sortie, Camember s’informe :

M’sieu l’charcutier ! Est-ce que dans le parmi d’vos conserves, vous n’en aureriez pas de fumées ?

— Si fait, m’sieu le sapeur, et même de parfumées », répond spirituellement le facétieux J. Molle.

« Ah ça ! sapeur, pourriez-vous me dire ce que signifie cette mascarade ? — Mon capitaine, c’est rapport à mes yeux, qu’il y a dedans de l’eau d’salmis, qu’il a dit l’major, et qu’il faut que je porte des conserves fumées alimentaires. »

Pour cette belle réponse, Camember a été mis pendant huit jours à l’ombre, ce qui, comme on sait, est le meilleur des remèdes pour les maux d’yeux. Camember, en voie de guérison, admire la science du major.

« Nonobstant, m’sien l’major, que la discipline mélétaire elle n’est pas subséquente de la chose, j’voudrais vous serrer la pince. C’est pas pour dire, mais vos remèdes, ils n’sont pas piqués des z’hannetons. — Eh ! eh ! » fait modestement le major.

Camember n’y comprend rien.

 

 

« Foulez-fous me rendre un pétit service, mossieu Gamempre ? — Que je suis trop-z-heureux, mam’selle Victoire, d’être choisi par vous, pour à seule fin d’avoir celui de vous rendre tous les services dont auxquels je suis susceptible. »

« Faudrait cirer les jaussures du golonel mossieu Gamempre !

En deux temps trois mouvements, ça va-t-être fait, mam’selle Victoire ! Seulement que j’aurais désiré que le service il serait plus conséquent. »

Camember chantant :

« Petits v’oiseaux qui êtes dans le feuill â â â ge

Ousque murmure l’onde du clair ruisseau,

Chantez, chantez dedans le vert bocà â â ge

Le doux pruntemps, époque du rrrrrrenouveau ! »

« Eh, pien ! ça va-t-y, mossieu Gamempre ?

— C’est-à-dire, mam’selle Victoire, que ça serait comme qui dirait le miroir de la beauté… si vous vous regarderiez dedans ! »

LE COLONEL. — Victoire, mes chaussures !

CAMEMBER. — Voilà, mon colonel !

LE COLONEL. — Mais, incorrigible tête de bois, tu ne vois pas que tu me donnes une paire dépareillée ! »

« Faites excuses mon colonel si je m’ostine ; mais je vous ferais-z-observer avec tout mon respect que l’autre paire elle n’est pas plus pareillée que celle-ici ! »

On ne pense pas à tout

 

 

L’adjudant-major interpelle le sergent Bitur : « Signifie, sergent, ce tas d’ordures dans la cour de la caserne ? Si dans une heure ça n’est pas enlevé, je vous ferai savoir comment je m’appelle ! »

Bitur fait venir Camember : « Sapeur, lui dit-il, je vous imprime l’ordre de creuser un trou pour à seule fin d’y mettre ces

ordures et autres, si non je vous ferai-z-un peu voir comment j’s’appelle ! »

Camember qui ne tient pas à savoir comment s’appelle le sergent Bitur, a creusé un trou et y a délicatement déposé les ordures. Puis il demeure perplexe : « Oui, se dit-il, mais, maintenant, la terre du trou… ousque j’vas la fourrer ? »

« Sergent ! interroge Camember, et la terre du trou ?

— Que vous êtes donc plus hermétiquement bouché qu’une bouteille de limonade, sapeur ! Creusez un autre trou !…

— C’est vrai » approuve Camember.

Camember creuse donc un deuxième trou et y dépose la terre du premier, puis il redevient perplexe : « Oui, mais la terre de ce deuxième trou, se redit-il… qu’est-ce que j’en vas faire ? »

« Sergent ! réitère Camember,… ousque j’vas la mettre celle-ci ? — S’pèce de double mulet cornu ! m’ferez quatre jours pour n’avoir pas creusé le deuxième trou assez grand pour pouvoir y mettre sa terre avec celle du premier trou.

Une méprise du sapeur

 

 

« Mam’selle Victoire, que je vous dise !… V’là la colonelle qui m’pavoise de l’honneur de l’accompagner dans ses visites, à seule fin de lui porter ses cartes. J’en ai-t-y de la chance, mam’selle Victoire !

Et de l’honneur !… j’en ai-t-y ? »

Et Camember, fier comme Artaban, pénétré de sa responsabilité, muni d’une provision de cartes qu’il a prises sur le bureau de son chef, emboîte le pas derrière la colonelle avec une grâce et une distinction suprêmes.

Et quand la colonelle lui dit : « Sapeur, donnez une carte ici ! » il s’avance avec cette urbanité exquise, apanage du soldat français, et s’empresse d’en donner une demi-douzaine, aimablement, si la personne lui plaît…

Quitte à se rattraper ailleurs en faisant des économies, lorsque le préposé ne lui inspire que du dédain, ou tout au moins le laisse indifférent.

« Sapeur, dit la colonelle, donnez une carte à mademoiselle ! — C’est que, ma colonelle, j’obtempère… que je crois… que… je n’en ai plus.

« Ah ! si ! faites pardon, ma colonelle, n’en v’là z’une que je découvre. Il me reste encore l’as de pique. »

Camember est plein d’idées

 

 

« Sapeur, une lettre pour le colonel. Il me faut un reçu.

— Bien ! Tête d’acier, on y va ! Ventre de fer ! »

Cependant, le cuirassier semble inquiet et agité. Il se passe sous sa cuirasse quelque chose d’insolite.

Camember en rapportant le reçu trouve le cuirassier qui essaie de se frotter contre un mur à la façon des ânes.

Camember s’informe. Le cuirassier lui apprend qu’un vil insèque fait des entrechats sous sa cuirasse ! Camember compatit. « Ce doit être une puce », dit-il.

Nous allons l’expulser, dit Camember ; mais avant, il faut lui faire trois sommations. C’est le règlement. »

La puce étant restée sourde à la voix courroucée du sapeur, celui-ci se prépare à employer la force.

Camember passe délicatement la latte du cuirassier dans le dos de l’idem, pour expulser l’animal.

Les moyens violents ayant été inefficaces, Camember en imagine d’autres qui ne réussissent pas davantage.

Alors Camember, ému par la triste situation du cuirassier, se plonge dans les abîmes de la réflexion !

Résultat des réflexions du sapeur : — « M’sieur l’épicier, aureriez-vous une drogue susceptible de gratter la peau d’un cuirassier ? — Faitement, messieurs, prenez la peine d’entrer. »

« Assieds-toi et ouvre le cou, gros frère, que je introductionne c’te poudre grattatoire ! »

Le major, qui n’est pas une bête, pense Camember, il dit comme ça que quand le malade donne des signes d’agitation, c’est que le remède y commence à opérer !

Camember sur les planches
(premier début).

Camember et Cancrelat sont de service au théâtre, où une troupe de passage donne un drame en vers.

Le « traître » déclame :

« … Et ma vengeance, en somme,

Doucement de chemin va son petit bonhomme ! »

« Canaille ! va », murmure Camember, indigné.

Mais ayant entendu du bruit, le traître s’empresse de se soustraire à tous les regards en disparaissant dans un coffre qui se trouve là par hasard.

« Faut-y qu’il ait un aplomb ! dit Camember hors de lui.

Alors la jeune opprimée vient ourler des mouchoirs avec la tranquillité d’une âme pure. Camember n’y tient plus et fait irruption sur la scène.

« Faites excuse, mam’selle, mais que vous semblez ignorer qu’il y a dans vot’ malle un sale pékin qui mijote à vot’ vis-à-vis des fumisteries subversives !

Puis, plein de zèle, Camember ouvre le coffre et saisit par les jambes le traître, qui proteste avec la dernière énergie. Alors Camember appelle à l’aide : « Cancrelat ! arrive ici, vieux lapin !

« Allons ! Du nerf, Cancrelat, de la vigueur ! enlève-moi c’t’iroquois et vivement ! Ayez pas peur, mam’selle ; nous allons l’boucler et solidement et rien ne s’oppose plus maintenant à ce que vous épouseriez Ugène !

Conclusion : quinze jours de salle de police, pour scandale public, au sapeur Camember et au fusilier Cancrelat !

« Vois-tu, Cancrelat, dit Camember, dor-en-avant, entre l’arbre et le doigt ne mets jamais l’écorce !

Camember au théâtre
(second début)

 

 

Ou a demandé les deux plus beaux hommes du régiment pour figurer, au théâtre, deux soldats grecs. C’est Camember et son ami Cancrelat qui ont été désignés à cause de leurs qualités « fusiques et entre insectes » (physiques et intrinsèques).

« Mes amis, dit le régisseur, nous représentons une pièce nouvelle : L’héritage du cousin Agathias… Quand on criera : « Voilà les Thébains ! » vous faites irruption sur la scène, vous saisissez un individu qui s’y dissimule et, malgré ses cris, vous le rapportez ici. »

Le signal est donné !… « Allons ! Cancrelat, dit Camember, faisons « éruption !… Ousqu’il est ce particulier qui s’appelle Six Mules, comme il dit, l’autre chien… Est-ce que tu le vois, toi, Cancrelat ?…

— J’le serche, mon sapeur ! répond Cancrelat.

— Mon ancien, dit tout à coup Cancrelat, ça ne serait-il pas le dit « Six Mules » ce sale pékin qui se cache dans ce petit trou et qui nous reluque avec son œil de melon comme si qu’on lui aurait vendu des pois qui ne veulent pas cuire ? — J’la partage ! riposte le sapeur.

Et Camember donnant l’exemple se précipite, suivi de Cancrelat, sur le souffleur.

« Oh ! hisse ! là ! fais pas attention s’il beugle, Cancrelat. « Malgré ses z’hurlements qu’il a dit », l’autre pékin… du nerf ! Cancrelat ; de l’éruption… et vivement. »

« Est-ce que tu y comprends quelque chose, Cancrelat ?… Non seulement ils ne nous ont pas payé, mais ils nous ont traités de porcs hippiques ! Si on m’y repince à être acteur !… Veux-tu que je t’infuse mon opinion ?… Tous des faignants, les acteurs ! »

Le dernier exploit dramatique de Camember

 

 

Mais il ne faut pas dire : « Fontaine ! je ne boirai pas de ton eau ! » Car une autre troupe ayant demandé au quartier de beaux hommes comme figurants, Camember et Cancrelat posent de nouveau leur candidature vu leur expérience de la chose.

Voyez-vous, sapeur, dit le régisseur, tout à l’heure on tirera un coup de pistolet. À ce moment précis, vous soufflerez par ce trou de façon à éteindre la bougie qui est de l’autre côté du portant… Est-ce compris ?

— Faitement, m’sieu l’rôtisseur, faitement.

LE JEUNE ET BEAU SEIGNEUR au traitre. — « Misérable ! bénis le ciel de ce que je n’ai pas tiré quand je te tenais sous le talon de fer de mon pistolet d’acier ! ! !… Tiens ! vois-tu ce flambeau ? Eh bien, regarde ! ! !… Pan ! — Pfffft », fait Camember avec vigueur, et conformément au programme.

La chandelle n’a même pas vacillé ! — « Quelquefois je manque le premier coup ; mais le second, jamais ! dit le jeune et beau seigneur, qui ne se démonte pas pour si peu… Pan ! ! — Pffffffffft ! refait Camember… La flamme continue à étoiler la nuit sombre et la salle commence à ricaner.

« Dans ces machines-là, on a toujours trois coups –, dit aimablement le traître farouche… Cependant Camember constate avec stupéfaction qu’un farceur, qui ne peut être que Cancrelat, a collé dans le trou une pelure d’ognon. Camember rétablit l’ouverture.

« Je recommence », dit le beau et jeune seigneur. part et d’un ton furieux.) « Et toi ! sapeur de malheur, tâche de souffler ! — Pffffft ! » fait aussitôt Camember sans attendre le coup de pistolet. On dut baisser le rideau devant une tempête de sifflets. Ce fut le dernier exploit dramatique du sapeur.

Camember généralise.

 

 

D’une nature poétique et d’un caractère contemplatif Camember, de planton, mélancoliquement regarde tomber la neige.

Malheureusement la rêverie contemplative n’empêche pas d’avoir froid, et c’est ce qui explique l’exercice singulier auquel se livre Camember gelé quant aux pieds (κατα ποδας, en grec).

C’est aussi ce qui légitime cet autre exercice plus violent mais aussi plus efficace, dont le but est de ramener le sang aux extrémités inférieures du sapeur.

UNE VOIX SUAVE DANS L’ESCALIER. — Mossieu Gamempre ! !

CAMEMBER. — Mam’selle Victoire.

LA VOIX SUAVE. — Le golonel y fous temante ! »

Ce que le colonel indisposé voulait au bon sapeur n’a pas la moindre importance. Ce qui en a c’est que Camember, à l’aspect de son grand chef, se mit à dire intérieurement : « Tiens ! Tiens ! ! Tiens ! ! ! »

Et que de retour à son poste, au bas de l’escalier, il poursuivit extérieurement : « Tiens ! Tiens ! ! Tiens ! ! !… Pourquoi donc que moi z’aussi je ne mettrais pas mes pieds de derrière dans la fourrure ? »

Où il est question de vieilles connaissances

 

 

Eusèbe Mauve, naturaliste, ayant reçu d’Australie un animal étrange, toute la ville de Saint-Rémy-sur-Deule vient le contempler. M. Fenouillard lui-même s’est dérangé pour venir jeter un regard sur ce « jeu de la nature ».

Eusèbe Mauve, trouvant que les visiteurs taquinent un peu trop son pensionnaire, prépare un écriteau prohibitif. Il est en train de l’enduire de colle, quand son cousin le major Mauve, alors en garnison à Saint-Rémy, pénètre dans le cabinet.

« Eh bien ! docteur, qu’en dis-tu ? Quelle est ton opinion ? interroge Eusèbe.

— Mon opinion ? mon opinion ?… C’est bien simple !... Mon opinion est que… je n’en ai pas. Cette bête-là, c’est la bouteille à l’encre ! Voilà mon opinion ! »

Après quoi, le major va faire une visite au colonel indisposé.

En chemin, il se perd en conjectures sur la cause probable de l’émotion populaire et intense que son aspect semble soulever.

Enfin, il arrive à la connaître, cette cause, comme le fameux Félix Quipotuit dont parle le poète, lorsque prenant congé du colonel, celui-ci l’interpelle :

« Mais, docteur, faites-moi donc le plaisir de me dire ce que vous avez dans le dos ? »

« Pourquoi, s’pèce de moule, n’as-tu pas enlevé l’écriteau du docteur ?

— Faites excuse si je m’obstine, mais comme mon colonel peut s’en assurer visuellement, qu’il était défendu de toucher au major. »

Ce que c’est que l’accent.

 

 

« Le colonel est-il visuel, mam’selle Victoire ?

— Foui ! mossieu Gamempre, ché tiens té le foir… tans son gabinet… il é… grivé.

— Pas possible ! le colonel il… ? ! !

— C’est gomme ché fous le tis, mossieu Gamempre. »

« C’est-y malheureux ! pense Camember en courant chercher le major… Crevé ! Un homme si z’aimable ! Ainsi, pas plus tard qu’à ce matin, il m’disait z’à moi-même, en me tirant la barbe : Mon brave Camember, tu ne seras jamais qu’un z’imbécile. »

« M’sieu l’major… l’colonel… l’père du régiment… qui se portait à c’matin comme vous et moi… eh ben ! paraîtrait qu’pour l’estant il s’aurait déshabitué de souffler, vu qu’il a reçu sa feuille de route pour l’autre monde, sans billet d’retour. »

La fatale nouvelle s’étant répandue avec la rapidité de la foudre, le major, muni de sa trousse et flanqué des officiers du régiment, fait irruption dans le cabinet où le grand chef achevait fort tranquillement un rapport.

« Ah çà ! espèce de dromadaire ! pourrais-tu me dire ce que signifie cette plaisanterie ?

— Mon colonel, c’est mam’selle Victoire, qu’elle m’a dit : « Je viens de voir le colonel ; il est crevé ! »

« Oh ! mossieu Gamempre, gémit Victoire, citée à comparaître, c’est pas chentil te faire arrifer tes misères à une bôvre cheune fille innocente… ch’ai pas tit : « Le golonel il est grévé »… ch’ai tit : « Le golonel il égrivé… avec une blume, quoi ! »

Camember-Salomon, médiateur.

 

Pitout et Cancrelat, qui ont eu une discussion, ont épuisé toutes les injures de leur répertoire, lorsque Cancrelat, cherchant un dernier argument, retrouve au fond de sa mémoire un mot qui lui semble devoir condenser tout le mépris que lui inspire Pitout : « Eh ! va donc, puriste ! »

Pitout a bondi : « Moi ! je suis un… comment que t’as dit ? — Puriste ! — Répète encore une fois. — Puriste !  — Encore ! » etc. Heureusement que Camember s’avance pour mettre fin à la discussion, qui, commencée sur ce ton, n’a pas de raison pour ne pas durer indéfiniment.

« Doucement ! les petits agneaux, dit Camember, faites assavoir au sapeur le motif comme duquel vous vous disputez avec tant de chaleur, et c’lui-là qu’aura tort, il payera la goutte aux deux autres. »

Salomon n’eut pas mieux jugé.

CANCRELAT. — Y m’a appelé veau à deux pattes !

CAMEMBER. — Oh ! oh ! c’est-z’à-dire, Pitout, que c’est comme si tu l’aurais institulé monstre, vu que les veaux qui sont des amphirbies, ils s’ématriculent de quatre pattes pour l’ordinaire ; ils peuvent même en avoir six ! Donc, Pitout, c’est toi que tu payes la goutte.

PITOUT. — Oui, mais il m’a qualifiqué purisse !

CAMEMBER (sévèrement). — C’est y vrai, Cancrelat, que tu aurais appelé Pitout… comme y dit ?

CANCRELAT. — Voui, sapeur !

CAMEMBER. — Oh ! oh ! c’est sexivement grave !

CAMEMBER. — Dis-moi, Cancrelat ! Pitout est-il du même pays que toi ?

CANCRELAT. — Non, mon sapeur !

CAMEMBER. — Alors paye aussi la goutte, vu que t’as eu tort de l’insulter en patois de ton pays qu’y n’comprend pas.

Confidences

 

 

Camember ayant fait une course pour le colonel, celui-ci lui fait donner un verre de vin.

C’est pourquoi Mlle Victoire lui en octroie généreusement une bouteille.

Aussi, au dernier verre, Camember éprouve-t-il le besoin d’entamer le chapitre des confidences.

« Voyons, mam’selle Victoire, qu’est-ce que, dans le fort de votre intérieur, vous pensez de la colonelle ? »

« Vous êtes un honnêde cheune homme, mossieu Gamempre, aussi che fais fous tire mon obinion… Y en a gui tisent ci… »

— Eh ! eh ! » fait Camember.

« Eh pis, y en a peaugoup aussi gui tisent ça…

— Pas possible ! fait Camember.

— Foui ! mossieu Gamempre, mais c’est tes maufaises lanques ! »

« Eh pien ! foulez fous gue che fous tise ? Mais ne rébétez pas, pour ne bas faire tu dort à une paufre cheune fille inosante… Moi che ne tis ni ci, ni ça ! foilà mon obinion !… »

« Mam’selle Victoire, que vous raisonnez subséquemment, comme qui dirait censément un maréchal de France… Eh ! bien, c’est aussi itérativement mon avis… et je la partage. »

Camember complimente la colonelle

 

Les jours où chez le colonel on fait à fond le salon, Camember est appelé à l’honneur de frotter les meubles, ce qu’il fait avec toute l’ardeur dont il est capable, en chantant :

Petits voiseaux qui-z’-êtes dans le feuillâââge… etc.

Tout à coup le sapeur s’arrête et demeure en contemplation devant un tableau à lui inconnu et qui orne depuis peu les murs du salon. Puis il appelle son Égérie, mam’selle Victoire, pour lui demander quelques éclaircissements complémentaires.

« Gomment, mossieu Gamempre ! fous ne foyez bas gue c’est la golonelle qu’elle a fait direr son bortrait par un peintre te baysages qu’on tit qu’il fait drès bien les animaux ? — Ça ne l’empêche pas d’avoir joliment raté la colonelle ! » dit Camember.

LA COLONELLE (survenant). — Eh ! bien, Victoire, comment trouvez-vous mon portrait ?

VICTOIRE.— Matame tésire safoir ma bensée ?

LA COLONELLE (inquiète). — Mais… je vous en prie !

VICTOIRE.— Eh pien ! che le droufe pas choli, choli !

CAMEMBER (bondissant). — Oh ! mam’selle Victoire… Si on peut dire des choses aussi nain vert sans barbe (invraisemblables, probablement)… C’est pt’être vrai que ce n’est pas joli, joli… mais, avouez que c’est rudement ressemblant… avouez-le. »

CAMEMBER, d’un ton paternel, à mam’selle Victoire. — Mais, mam’selle Victoire, faut jamais dire aux dames que leur poquetrait il n’est pas joli… ça les fâche… et vous avez eu une fière chance que le sapeur se soye trouvé là pour rabibocher les choses.

Camember chimiste

 

 

« Quoi qu’y a donc que vous versez des pleurs, mam’selle Victoire ?… quoi qu’il y a donc de cassé ? Le sapeur est-ce qu’il serait susceptible de consoler vot’ petit cœur meurtri ? »

« Ch’ai renfersé la moitié te l’eau te Gologne tans le gabinet te doilette te la golonelle, mossieu Gamempre ! c’qu’elle fa être vachée ! »

« Attendez, mam’selle Victoire ! C’est de l’eau de Cologne que vous dites ? — Foui, mossieu Gamempre !

— Si que vous rempliriez le flacon avec de l’eau ordinaire… elle n’y verrait p’têtre rien la colonelle. »

« Mossieu Gamempre ! fous êtes ma Brofitence !… fous êtes un amour. — Ptêt’bien, mam’selle Victoire, ptêt’bien ! »

(20 minutes après.) – LA COLONELLE : Qui a versé de l’eau dans mon flacon ?

CAMEMBER. — À quoi qu’ma colonelle a vu la chose ?

LA COLONELLE. — Mais, sapeur, vous ne savez donc pas que l’eau de Cologne se trouble quand on y verse de l’eau pure ?

« Ça, mam’selle Victoire, c’est bon-z-à savoir. La prochaine fois, avant d’verser d’l’eau dans le flacon, vous f’rez bien d’y ajouter, avant, un tout petit peu de Cologne. »

Camember dresse ses batteries

 

 

« Combien cette pipe, madame Coralie, sans vous commander, s’ous plaît ?

— 3 fr. 50, monsieur le sapeur… et parce que c’est vous, encore, mait il faut savoir faire des sacrifices pour les défenseurs de la Patrie. »

« 3 fr. 50 !... 3 fr. 50 ! Jamais j’arriverai à ramasser une pareille somme pour remplacer Dagoberte ! » C’est sa vieille et défunte pipe que l’ingénieux sapeur désignait sous ce nom parce qu’elle avait jugé convenable de se culotter de travers.

Tout à coup, il se lève. Sa mâle physionomie est éclairée d’une illumination subite et son front rayonne d’intelligence et de génie : « J’aurai ma pipe ! s’écrie-t-il… Dagoberte, ma vieille amie, tu seras dignement remplacée, ou bien je ne suis qu’une moule ! »

« M’sieu l’épicier ! est-ce que dans le parmi de vos productions vous n’aureriez pas celui de bonbons pour jeunes filles qu’on en aurait beaucoup pour pas cher.

— Si, m’sieu l’sapeur, en voici à 0 fr. 50 la livre.

— Pour lorsse, donnez-moi-z-en un quart. »

« Mam’selle Victoire !… C’est-z-aujourd’hui le 31 décembre, comme qui dirait la veille des étrennes. Permissionnez-moi de déposer sur l’autel de vos vertus ces bonbons qu’ils sont l’image d’une amitié nestinguible, substantielle et consécuitive. »

« Che suis gonfuse, mossieu Gamempre ! — Oh ! y a pas de quoi, mam’selle Victoire… J’voulais d’abord vous donner une belle pipe de 3 fr. 50, chez Mme Coralie ; mais j’m’ai dit que vous ne parfumiez pas de c’t’ustensile et que moi, j’serais bien content si qu’on me l’offrirait ! »

Camember trouve plus malin que lui.

 

 

« Bonjour, mam’selle Victoire… Je vous la souhaite pareillement…

— Et moi aussi, mossieu Gamempre, te dout mon goeur ! che fous la souhaite bareillement. »

« Alorsse… Je suis ému en vous demandant ça… Vu l’occasion, circonstance et autre, est-ce que vous n’obtempéreriez pas que je donnerais sur votre joue de tirtourelle un baiser virginal, mam’selle Victoire ? »

« Ch’ai bensé à fous… mossieu Gamembre… Che feux aussi, maintenant, fous faire un gâteau !

— Bon, pense Camember, c’est un « cadeau » qu’elle veut dire… pour sûr que c’est ma pipe ! »

« Tefinez ! mossieu Gamempre ! c’est quelque chosse gui se fume !

— Ah ! mam’selle Victoire ! mam’selle Victoire ! Je n’ose pas deviner : je suis sûr que vous avez fait des folies pour le sapeur ! »

« Eh, pien ! tenez, mossieu Gamempre, che ne feux pas fous faire lanquir… Foici l’obchet ! Ça ne se fait pas tans le monte gomme il faut !… mais che fous bermets d’oufrir le baquet. Che suis sûre que vous serez gontent ! »

« Un saucisson !... Je… je vous… remercie bien, mam’selle Victoire ! — Che fous afais bien tit, monsieur Gamempre, que ça se fumait… tans la cheminée ! »

De bons esprits prétendent que Mlle Victoire s’est, ce jour-là, payé la tête du sapeur.

Horrible faim du sapeur Camember.

 

 

« Quatre heures de planton et rien dans le ventre ! C’est cependant pas aujourd’hui « Quatre temps Virgile jeûnera ». Si ça continue, je mange ma barbe ! »

« Ah ça ! est-ce qu’ils vont se décider à m’apporter ma gamelle, ces clampins-là ? Est-ce qu’ils croient qu’un sapeur ça vit de l’air du temps ? »

« Mon empereur ! En effet d’gamelle je me contenterais bien de celle-là ! »

« Et c’t’autre intrigant là-bas en face ! Faignant, va ! Ventru ! Prop’ à rien ! Cosaque ! ! Bédouin ! ! »

« Ah mais ! ça n’peut pas durer comme ça ! Faut qu’j’aille voir c’qu’elle est devenue, ma gamelle !... Seulement, faut prévenir le colo pour si qu’il me chercherait ! »

« Est-ce que vous savez comment le phulomène est arrivé, mame Wolff ? — Voui ! mame Mougeot, j’ai vu le monstre comme je vous vois !… »

Fatale méprise

 

 

« Que diable est-ce que j’ai bien pu faire de mes gants ? Ousque j’ai bien pu les laisser ? Camember, mon ami, si tu rencontres un officier, tu peux faire ta valise pour la boîte ! Mais qu’est-ce que j’ai bien pu en faire ? »

« Tonnerre ! voilà justement le lieutenant Mitourouette qui bavarde avec le capitaine Brizard devant la porte de la caserne, et plus que dix minutes avant l’appel !… Camember, mon ami, si d’ici trois minutes t’as pas retrouvé tes gants… »

« Madame ! est-ce que vous n’aureriez pas des gants qu’ils seraient susceptibles d’aller à un sapeur ?

— Si, monsieur ! votre numéro, s’il vous plaît ?

— Mon numéro ? c’est 37 829. (À part.) Qu’est-ce qu’elle veut faire de mon matricule ? »

LA MERCIÈRE. — Nous disons donc 37 829… Je ne crois pas que j’aie cette pointure-là !

CAMEMBER. — Serchez bien, madame la mercière, parce que si vous ne trouvez pas, pour sûr que je serai fourré au bloc et sans douleur encore !

« Ma foi, monsieur le sapeur, prenez toujours le numéro qui se rapproche le plus du vôtre : c’est du 12 ½. Ça sera peut-être un peu étroit, mais en allant avec précaution… avec la douceur qui caractérise messieurs les militaires… C’est 16 sous. »

Bien que ganté, Camember attrape quatre jours. Il est dans l’admiration : « Faut-il qu’il ait l’œil, hein ! le capitaine, pour avoir vu tout de suite que mes gants n’étaient point-z-à moi ! »

Camember victime de son cœur

 

 

« Eh, là-bas ! le carabinier, ne te décarcasse pas comme ça… Tu vois bien que t’es trop bas sur pattes… Attends un peu… j’y vas ! »

« Sonnez fort, m’sieu l’sapeur, carillonnez tant que vous pourrez. Le concierge il est un peu dur d’oreilles et quéqu’fois il n’entend pas. »

« Merci bien ! m’sieu l’sapeur, quand le pipelet il viendra vous seriez bien aimable d’y dire bonjour de ma part. »

Bonjour, Camember, bonjour, mon ami !…

Ah ! Canaille ! Y a assez longtemps que j’te guette ! »

Une improvisation brillante

 

 

Résultat : Camember passe au Conseil de guerre pour insulte à un supérieur. Son avocat, maître Bafouillet, se lève et plaide : « Messieurs, comme l’a fort bien dit Bossuet, notre maître à tous, il n’est si petit ruisseau qui ne finisse par porter ombrage ! »

« Si l’on en croyait l’acte d’accusation qui, de son doigt sévère, nous a plongé sur ce banc d’infamie, messieurs, nous aurions frappé le major Mauve dans l’exercice de ses fonctions… Or, dussé-je faire rougir vos cheveux blancs, ce n’est pas à cet endroit-là que nous avons atteint l’honorable docteur. »

L’AVOCAT. — Condamnerez-vous ce héros qui, à Austerlitz…

LE PRÉSIDENT. — Mais, maître Bafouillet, l’accusé n’était pas né à l’époque d’Austerlitz.

L’AVOCAT. — Eh bien, à Marengo…

LE PRÉSIDENT. — Encore bien moins.

L’AVOCAT. — Alors, messieurs, jetons un voile sur ce passé glorieux ! Songez à son pauvre père, à ce vieillard octogénaire qui a déjà un pied dans la tombe et qui, de l’autre, a toujours marché dans le sentier de la vertu !…

… « Ce n’est pas, messieurs les membres du Conseil, à de vieux singes comme vous et moi qu’on apprend à faire des grimaces, et, qu’il le veuille ou non, je vois bien d’ici l’œil du commissaire du gouvernement qui m’écoute et qui rit. »

… « La vie, hélas ! n’est qu’un tissu de coups de poignard qu’il faut savoir boire goutte à goutte ; et, je le dis hautement, pour moi le coupable est innocent ! »

À la suite de cette émouvante plaidoirie, Camember est acquitté.


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a été édité par la

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en mars 2016.

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Pierre, Marcel, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Colomb, Georges (Christophe), Les facéties du sapeur Camember, Paris, A. Colin et Cie., 1896. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page a été réalisée par Pierre B.

— Dispositions :

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