Christophe

LES FACÉTIES DU
SAPEUR CAMEMBER
(1ère partie)

1896

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

CAMEMBER.. 4

CAMEMBER EST PRÉSENTÉ AU LECTEUR.. 5

La première enfance de Camember. 6

Camember à la recherche d’une position sociale. 10

Camember tente de se rendre utile. 14

Camember dévoyé, trouve sa voie. 18

LES FACÉTIES DU SAPEUR CAMEMBER.. 22

Camember se plie aux exigences de la discipline militaire. 23

Camember fait de l’esprit et connaissance avec Cancrelat. 27

Camember est de plus en plus facétieux. 31

Cancrelat abruti par la logique du sapeur. 35

Camember initiateur. 39

Un tondeur rasé. 43

Camember hygiéniste. 47

Camember est très en colère. 51

Camember observe plus qu’il n’expérimente. 55

Camember fait des économies. 59

C’est la foi qui sauve ! 63

Un remède renversant. 67

Camember prend la lettre qui tue pour l’esprit qui vivifie’ 73

Une imagination de Cancrelat. 78

Camember se fait des cheveux. 82

Ce livre numérique. 86

 

 

« Le rire est un besoin physique qui dilate le parenchyme splénique et se traduit extérieurement par une contraction des muscles zygomatiques. »

Dr GUY MAUVE.

« Tout ce dont j’ai besoin en fait de facéties, je le trouve dans le Camember. »

MON ONCLE.

CAMEMBER

 

Histoire naturelle, véridique et compilatoire d’un sapeur qui portait la hache et le tablier à la fin du Second Empire. Si l’auteur a choisi cette époque, ce n’est pas qu’il y ait été poussé par des considérations politiques ; c’est simplement afin d’avoir l’occasion et le prétexte d’orner l’occiput de son héros d’un de ces triomphants bonnets à poil, dernier écho de ceux qui furent les panaches blancs de la Grande Armée. On admirera combien il a fallu de génie à l’auteur pour faire du neuf avec du vieux. On y verra également comme quoi ce n’est pas sans avoir passé beaucoup de temps à l’ombre que le héros de ce remarquable ouvrage parvint à épouser mam’selle Victoire, ce soleil resplendissant de toutes les vertus domestiques.

 

CAMEMBER EST PRÉSENTÉ AU LECTEUR

La première enfance de Camember

 

 

Le 29 février 1844, fut déclarée à la mairie de Gleux-lès-Lure (Saône-Supérieure), la naissance d’un enfant du sexe masculin, fils d’Anatole Camember, cultivateur, et de Polymnie Cancoyotte, son épouse. L’enfant fut inscrit sous les noms de François-Baptiste-Éphraïm.

Consulté à son sujet, l’aimable et savant docteur Breuvage conseilla de le nourrir exclusivement de charcuterie et de farineux. Grâce à ce substantiel et hygiénique régime, Éphraïm devint rapidement un solide gaillard.

Aussi, dès l’âge de deux ans avait-il assez de vigueur pour tirer, dans le jardin paternel, les plus énormes carottes. Ces dispositions étonnantes n’auraient pas manqué d’inquiéter M. Camember père, si celui-ci avait été le moins du monde superstitieux.

À sept ans, il commença ses études. Mais, dès le début, il manifesta le plus complet dédain pour la lecture. La lettre H longtemps, ô prédestination ! la seule qu’il reconnût sans hésiter. On verra plus loin pourquoi nous disons : « Ô prédestination ! Mais n’anticipons pas !

Si ses progrès dans les belles-lettres étaient plutôt lents, il avait, par contre, à force d’application, acquis les talents naturels aux singes et dont il profitait pour se livrer avec ardeur à l’ornithologie, à laquelle il consacrait les nombreux loisirs qu’il savait se créer.

Mais, comme il sacrifiait généralement ses fonds de culotte à cette science remarquable, sa vocation se trouva contrariée par M. Camember père, dont l’intelligence, obscurcie par le terre-à-terre des occupations agricoles, ne comprenait rien aux spéculations scientifiques.

 

Camember à la recherche d’une position sociale

 

 

Son éducation terminée, et étant donné son goût pour l’ornithologie, on lui trouve un métier peu absorbant et qui éveille en lui de poétiques rêveries.

Malheureusement, ayant, à l’instar du regretté Pan, découvert les propriétés musicales des roseaux juxtaposés, il néglige complètement l’ornithologie pour la musique et laisse les palmipèdes, confiés à ses soins, contracter de funestes habitudes d’indépendance.

Ce qui n’est pas du goût de M. Camember père, lequel est régulièrement obligé de rembourser le prix des oisons égarés par le Mozart franc-comtois.

Aussi M. Camember père prend-il la résolution virile d’arracher son fils à ses tendances contemplatives en le mettant en apprentissage chez le père Christophe (fait le neuf avec du vieux).

Malheureusement Éphraïm, devant ses formes et ses tranchets, pense aux échos du bois du Mortare et méprise ses devoirs professionnels, ce qui amène parfois des explications vives.

Sorti de chez le père Christophe pour entrer chez le père Bibelot, Éphraïm persiste dans sa manière d’agir qui consiste à ne rien faire. Il est curieux à ce propos de remarquer comment les mêmes causes sont suivies d’effets analogues.

 

Camember tente de se rendre utile

 

 

Camember, qui aimait beaucoup voir travailler les autres, regardait un jour deux maçons qui hissaient à grand’peine deux lourdes poutres au sommet d’une maison en construction.

« Spèce de poireau ! dit élégamment l’un d’eux. Est-ce que tu ne pourrais pas venir nous donner un coup de main, plutôt que de rester planté là comme l’as de pique ? »

Vexé de la comparaison, mais intimidé par une mise en demeure aussi littéraire, Camember apporte aussitôt aux deux ouvriers le concours de son inexpérience.

Les maçons s’étant aperçus de la mollesse avec laquelle le jeune Camember vient à leur aide, entreprennent de lui donner une leçon de choses en lâchant la corde avec une remarquable simultanéité.

Camember passe aussitôt à l’état de contrepoids. Mais Camember-contrepoids étant, comme feu Balthazar, beaucoup trop léger, exécute une ascension rapide…

… Tandis que les poutres font exactement le contraire ; Camember, suspendu, ayant fait d’amères réflexions sur les dangers que l’on court quand on travaille, persista de plus belle à faire le désespoir de sa famille.

Camember dévoyé, trouve sa voie.

 

 

Écœuré, M. Camember père renonce à faire quelque chose de son fils qui, abandonné à lui-même, donne libre carrière à son esprit inventif…

… Au grand désespoir du marchand de marrons du coin de la mairie, qui ne comprend rien aux phénomènes extraordinaires dont son établissement est le théâtre.

Au grand désespoir aussi du chat de la mère Pautot, à qui Éphraïm enseigne les principes élémentaires de la natation gratuite et obligatoire.

Puis il s’exerce au métier de loustic en jouant quelques farces spirituelles aux amis, comme par exemple de leur glisser une grenouille dans la poche ou une guêpe dans le cou. À moins que ce ne soit un lézard ou un bourdon.

On n’ose prévoir comment tout cela aurait fini, si, le 12 janvier 1864, par-devant M. le sous-préfet de Gleux-lès-Lure (Saône-Supérieure), François-Baptiste-Éphraïm Camember, déjà fortement barbu malgré sa jeunesse, n’avait tiré à la conscription le n° 4.

Ce qui mit Éphraïm dans l’obligation d’embrasser la noble carrière des armes. Il y a lieu, toutefois, de remarquer qu’il était soldat bien jeune, puisqu’étant né un 29 février il n’avait vu, depuis 1844, que 5 fois son jour de naissance.

 

LES FACÉTIES DU SAPEUR CAMEMBER

Camember se plie aux exigences de la discipline militaire

 

 

À l’aspect de la barbe déjà belle du conscrit Camember, le capitaine Brizard le délègue dans les fonctions de sapeur. Puis il l’envoie au magasin d’habillement, où il trouve du premier coup un uniforme à sa taille, n’ayant presque pas besoin de retouches.

Deux jours après, le sergent Briquemol interpelle poliment Camember : « Sapeur, coûtez un peu c’que j’vous intitule. V’s’allez médiatement porter les gamelles aux hommes du poste de l’Arsenal et tâchez moyen de n’pas m’rapporter les gamelles pleines sinon !…

Et voilà Camember, esclave du devoir, parti avec ses gamelles. Mais Besançon est une grande ville et Camember n’a jamais quitté Gleux-lès-Lure, sa patrie ; c’est ce qui explique pourquoi il marche déjà depuis une heure, bien que l’Arsenal soit à 10 minutes de la caserne.

Enfin, la nuit étant venue, Camember, qui sue à grosses gouttes, commence à croire qu’il n’est pas dans la bonne voie et il songe à écouter celle de sa conscience qui lui crie de regagner la caserne.

Mais comme le sergent Briquemol l’a menacé de choses terribles s’il revenait avec les gamelles pleines, Camember se met en mesure d’obéir à la consigne. C’est toujours une sage précaution.

C’est ce qui explique pourquoi, vers 10 heures, quand le poste, qui avait le ventre creux, descendit de garde, il trouva Camember qui, lui, avait le ventre plein, et ronflait harmonieusement comme une toupie d’Allemagne.

 

Camember fait de l’esprit et connaissance avec Cancrelat

 

 

Des vols ayant été commis à la grande poste, on a jugé bon d’y mettre un factionnaire. C’est précisément le fusilier Cancrelat qui est de faction au moment où Camember, sapeur facétieux et plein d’esprit, vient mettre à la poste une lettre du colonel.

— Comment que tu s’appelles, conscrit ? dit Camember. — Cancrelat, sapeur, de la 3e du second ! — Eh bien, fusilier Cancrelat de la 3e du second, que tu es une jeunesse bien imprudente… Et si ton fusil il allait partir ? il te casserait la margoulette ! »

« Partir ?… mon fusil ?… Pas de danger, sapeur, il n’est pas chargé !

— Que voilà, conscrit, une raison itérative, mais qu’elle n’est pas subséquente de la chose et que p’sitivement elle me stupéfactionne de renversement ! »

Vois-tu cette lettre, qu’elle a été écrite par le colonel ? — Oui, sapeur ! — Voui-z’ou non, est-elle chargée ? — C’est pas que l’colonel, il n’en a pas les moyens… mais celle-ici, elle n’est pas chargée ! »

« Pour lorsse, conscrit, c’te lettre elle n’est pas chargée… tu la-z-as vue, et tu l’obtempères, n’est-ce pas ?… et nonostant que tu vas voir que ça n’va pas l’empêcher de partir tout de même !

Là-dessus le sapeur Camember s’éloigne d’un air digne autant que satisfait, et voilà pourquoi le fusilier Cancrelat, confondu par les arguments sans réplique du sapeur, a de la méfiance.

 

Camember est de plus en plus facétieux

 

 

Le conscrit Cancrelat, ayant été, un beau matin, sans raison valable, pris d’un saignement de nez, le sapeur Camember (un père pour les conscrits) s’approche, plein de sollicitude.

« Mais, mon garçon, t’as une fuite ! s’écrie-t-il… Le major appelle ça d’un nom turc que je ne te dis pas, parce que tu ne comprendrais pas. Faut arrêter ça ! le soldat français, il ne doit verser son sang qu’pour la patrie ! »

« Je te vas mettre mon sabre dans le dos… là !… Pour arrêter ça, n’y a qu’un moyen… maintenant dis douze fois de suite, sans te tromper : Abdéricarama chatavaradapatara chkitavaldaltach ! ! »

C’est fait ! Seulement, tu sais, c’est pas fini !… Ainsi, j’ai un de mes bons amis qui s’a mis une fois à saigner du nez… comme toi… »

« Eh ben ! tu me croiras si tu veux, mais pas plus tard que le lendemain… il était mort ! C’est comme je te le dis. »

Et Camember laisse Cancrelat en proie aux affres d’une terreur folle.

Mais après quelques pas il revient :

— Ah ! j’avais oublié de te dire que, la veille, il avait reçu un biscaïen dans la figure ! »

Et Camember s’éloigne content de lui !

 

Cancrelat abruti par la logique du sapeur

 

 

Cancrelat, qui est de corvée, a des pensers amers et il cherche, sans le trouver, le moyen de carotter le service, lorsque le sergent Bitur paraît et demande un homme de bonne volonté pour scier le bois du colonel. » — Voilà, chef ! » riposte aussitôt Cancrelat.

Il faut vous dire que Cancrelat est de ces gens fort nombreux qui aiment beaucoup faire ce qui ne concerne pas leur état. Aussi est-ce d’un pas allègre, le cœur content et l’âme satisfaite, qu’il se rend chez le grand chef.

— Oh ! ce qu’y en a ! » dit Cancrelat découragé. Mais, Camember, qui se trouve là, le réconforte par de saines paroles : Cancrelat ! lui dit-il, tu m’affliges : tu n’as qu’à commencer par un bout, et quand t’arriveras à l’autre, tu seras tout épaté d’avoir fini. »

Cancrelat n’a pas très bien compris. Mais, plein de confiance dans la science du sapeur, il se met courageusement à l’œuvre. Cependant il trouve que ça n’avance guère. Aussi Camember ayant reparu à l’horizon…

« J’le gobe, vot’système, sapeur, seurement qu’il est bigrement long ! J’en ai encore fait que la moitié.

— Cancrelat, riposte Camember, t’as donc du jus de navet dans la cervelle !… Voyons ! réflécichons ! As-tu, vôui-z’ou non, fini de scier les bûches de ce bout ici ?

« Ça oui ! dit Cancrelat, à ce bout-z-ici, y a plus une buche. — Eh bien, alorssse ! s’pèce de moule ! C’est par l’autre bout qu’il fallait commencer, parce qu’à présent, qu’il n’y a plus rien de ce bout ici… si t’aurais commencé par l’aut’bout, il ne te resterait plus rien à faire !…

 

Camember initiateur

 

 

CAMEMBER — Conscrit ! Comment que tu s’nommes !

LE CONSCRIT — Pitanchu, mon sapeur, de la 2e du 1er.

CAMEMBER — Conscrit Pitanchu de la 2e du 1er, j’te vas enseigner gratis le moyen d’aller pour rien à la comédie.

CAMEMBER — J’te vas dire : la pièce qu’on joue est une pièce toute nouvelle que les francs-maçons ont le droit d’y aller pour rien… Es-tu franc-maçon ?

PITANCHU. — Non, j’suis boulanger !

CAMEMBER — Ça n’empêche pas ! ainsi Cancrelat, qu’est serrurier de son état, ça ne l’empêche pas d’être en même temps une moule !

CAMEMBER — Eh bien ! conscrit ! Voici la chose.

Tu n’as qu’à te présenter aux gens qui sont derrière une espèce de comptoir et tu leur-z-y-matricule le geste comme duquel je te l’instrumente. C’est le geste des francs-maçons qu’ils veulent aller voir la Tour de Nesles… Et alors ils t’feront entrer subito.

Convaincu et confiant, Pitanchu, qui de sa vie n’est entré dans un théâtre, se dispose à mettre en pratique la recette du sapeur et pénètre avec émotion dans le temple de Melpomène.

Après une éclipse momentanée dans l’intérieur du monument, Pitanchu fait une brusque réapparition, poussé qu’il est par une force que nous pouvons qualifier d’occulte. « Cedant arma togae –, dit avec à-propos un critique célèbre et influent.

CAMEMBER — J’parie qu’t’avais pas mis tes gants ?

PITANCHU. – Mais… vous ne me l’aviez pas dit !

CAMEMBER — C’pas étonnant… alors… sans gants, sais-tu c’qu’il signifie, le geste ?… il signifie, raide comme balle : « t’es-t-un muff ! »

 

Un tondeur rasé

 

 

Le sapeur est le père du conscrit et l’ami des toutous ; c’est pourquoi Camember fraternise avec un caniche hirsute, auquel il prodigue les épithètes les plus flatteuses. Passe le fils Christophe, de son métier tondeur de chiens des têtes couronnées, en tous genres et autres.

Joli, m’sieu l’sapeur, vot’caniche ! mais y serait encore plus joli si qu’il serait tondu par quelqu’un qui saurait.

— J’ai la bonde dans votre sens, m’sieu l’Tondeur, comme y dit l’major qu’est un homme éduqué. Pour lorsse j’vous défends pas de le tondre. »

Voyez-vous ! m’sieur l’sapeur ! J’vas y faire des moustaches que vot’ tambour-major en attrapera la jaunisse de jalousie. Pour vous faire patienter, permettez que je vous offre un cincentimados !

« Moi, réplique Camember, j’l’aim’rais tondu à l’ordonnance, mais vous savez mieux que moi ce qu’il lui faut à c’t’amphibie. Faites comme vous voudrez, m’sieur l’Tondeur ! c’est vot’ métier… Fameux votre cincentimados, comme vous l’matriculez ! »

« Là, v’là qu’c’est fait ! et bien fait, j’ose dire, comme doit le faire Christophe le tondeur de chiens de toutes les têtes couronnées en tous genres et autres… C’est 2 fr. 50 !

— 2 fr. 50 ! Mazette ! moi que j’vous parle, je me fais tondre pour quatre sous !… Oh ! pis ! vous savez, m’sieu l’Tondeur ; que si ça coûterait un million que j’m’en battrais l’œil ! C’est point-z-à moi, c’cabot-là ! et même je vous dirai-z-en confidence que je ne sais pas-t-à-qu’est-ce.

 

Camember hygiéniste

 

 

Camember change de garnison, et songe avec attendrissement que la prochaine étape est Gleux-lès-Lure, où papa et maman Camember l’attendent autour d’une potée de choux ombragée de saucisses et autres victuailles légères et délicates.

Bonjour, papa et maman ! – Comment, c’est toi ? Mais comme t’as renforci ! Et pis t’as monté en grade !… En un sens, t’es comme qui dirait le plus premier du régiment, pisque t’es avant les tambours ! »

Or le major a justement reçu son billet de logement pour chez Camember père, rue des Canes. Camember fils lui fait les honneurs de la belle chambre. – « Que vous allez dormir là dedans comme qui dirait z-une marmotte, m’sieu l’major ! sans comparaison et sous vot’respect. »

Mais, malgré les assurances du sapeur, le major, énergiquement insectivore, s’obstine à ne pas fermer l’œil. Il est même fâcheusement impressionné par une odeur qu’il qualifie de suis generis, vu qu’elle lui semble venir d’un têt à porcs, voisin de la belle chambre.

« Avez-vous bien dormi, m’sieu l’major ?

— P’faitement, mon ami. P’faitement ! Seulement tu devrais bien dire à ton paternel de mettre sa porcherie plus loin de la maison d’habitation.

— Et pourquoi ça, m’sien l’major, sans vous commander ?

« Pourquoi ça ?… Mais parce que ça n’est pas sain !

— Pas sain !… La porcherie ?… Ah ! pour le coup faites excuses si j’m’ostine, m’sieu l’major ; mais v’là bien trente-cinq ans qu’elle est là et nous n’avons jamais eu un cochon de malade.

 

Camember est très en colère

 

 

Le colonel, qui est le père du régiment, a autorisé le sapeur à fumer, même quand il est de planton, ce qui semble ne causer qu’une joie modérée au fonctionnaire chargé du bon entretien de l’immeuble…

qui imagine aussitôt un moyen ingénieux d’opposer, dans la mesure du possible, une barrière au flot montant dû à une sécrétion trop abondante des glandes salivaires du sapeur.

Seulement Camember, qui connaît les belles manières, se déclare à lui-même qu’il serait souverainement inconvenant d’expectorer dans un récipient aussi propre… Et il opère une conversion à gauche.

Ce qui détermine un mouvement tournant et défensif du préposé sur le flanc gauche du sapeur…

Ah ! çà, pense Camember, fortement intrigué par la tactique du préposé, qu’est-ce qu’il me veut donc, cet oiseau-là ? »

Aussitôt Camember, toujours poli, refuse sa gauche en opérant un changement de front à droite. Cette manœuvre rend le préposé perplexe. Cependant, après avoir hésité quelques secondes, il se détermine à poursuivre sa tentative jusque-là infructueuse…

en effectuant un mouvement parallèle. Alors Camember éclate : « Ah ! mais ! pipelet de malheur, est-ce que tu veux le payer ma tête ?… J’te préviens que si tu me présentes encore la mangeoire,… foi d’sapeur !… j’crache dedans !

 

Camember observe plus qu’il n’expérimente

 

 

Camember, toujours bon pour les conscrits, a autorisé Cancrelat à lui offrir un balthazar. L’un et l’autre commencent par être un peu émus par l’aspect de « guérites » disposées dans leurs assiettes sans doute pour faire honneur à leur qualité de « mélétaires ».

Cependant tout se passe à peu près convenablement, si ce n’est que Cancrelat se refuse à démolir sa guérite et que Camember s’obstine à lire la carte à l’envers, ce qui a pour résultat d’amener un fin sourire sur les lèvres de rose du garçon Anatole.

Mais, arrivés au rince-bouche, nos deux amis croient devoir s’administrer à l’intérieur l’eau chaude que les gens, réputés distingués, utilisent pour exécuter en public de petits niagaras hygiéniques mais peu appétissants.

Alors les garçons, nés malins, et qui, de loin, ont vu la scène, apportent gravement à chacun des deux amis un cure-dents sur une assiette. – Bigre ! pense Camember. C’est ceci qui doit être rudement bon… parce qu’ils n’en donnent guère !

Cancrelat y va carrément : il essaie de couper son cure-dents en tranches minces, et trouve que c’est un peu dur. Camember, qui est doué de l’esprit scientifique, cherche s’il n’y aurait pas dans les environs quelqu’un occupé à déguster la chose.

Puis, renseigné, il se penche vers Cancrelat, et sur un ton sévère quoique confidentiel : Cancrelat, lui dit-il, tu vas nous faire prendre pour des moules, s’pèce de tourte… Tu n’sais donc pas qu’ces machines-là ça n’se mange pas ?… Ça s’suce !

Camember fait des économies

 

 

LA COLONELLE. — Savez-vous servir à table, sapeur ?

CAMEMBER. — Pour sûr, ma colonelle ! Chez nous, c’est toujours moi que j’servais le foin à l’étable.

Grâce à ses antécédents, Camember est élevé à la dignité de serveur en remplacement de l’ordonnance momentanément en permission. « Surtout, lui a dit la colonelle qui est une femme d’ordre, surtout pas de gaspillage ! Ne jetez rien sans vous être

assuré que cela ne peut plus servir. — Compris, ma colonelle », a dit Camember.

C’est ce qui explique les opérations mystérieuses auxquelles se livre le sapeur dans les profondeurs de l’office, opérations qui ont pour effet d’altérer la pureté de la friture de mam’selle Victoire et de provoquer les protestations du chien Sacapus, qui se voit déçu dans ses espérances les plus légitimes.

« Voyez-vous, mam’selle Victoire, quand la maîtresse de maison elle est économe… Vous me croirez si vous voulez… Eh ben ! c’est pas la même chose que quand elle est dépensière ! »

Puis Camember s’isole pour se livrer à une occupation qui semble fort importante. Mam’selle Victoire, qui voudrait bien savoir ce qu’il fait, sans manquer aux règles de la discrétion, l’entend murmurer : « Oui !… faut d’l’économie !… Comme elle dit la colonelle… »

— Que faites-vous donc là, sapeur ? interroge anxieusement la colonelle. — Ma colonelle m’a dit de ne rien jeter de c’qui pourrait encore servir, répond le bon sapeur… Eh ! ben, je retaille les cure-dents. »

C’est la foi qui sauve !

 

 

Camember va à la visite. « Qu’est-ce que tu as, Camember ? — Sauf votre respect, M. le Major, que ce serait comme si j’aurais des guernouilles dans le ventre : »

« Je sais ce que c’est, dit le Major ! C’est un peu d’hydrogastrie… Tu vas aller trouver l’infirmier, tu demanderas douze sangsues et tu te les appliqueras sur l’estomac. »

— J’y ai demandé douze sangsues et v’là ce qu’y m’donne ! Tiens ! qué drôles de p’tites bêtes et faut que je me mette ça sur l’estomac ! Eh ben ! là ! vrai ! il ne s’épate pas, l’major. »

Camember va trouver la bonne du colonel : « — Sans vous commander, mam’selle Victoire, vous ne pourreriez pas me prêter une casterole ? — Très folontiers, mossieur Gamempre.

« Et fous allez mancher c’t’horreur là, mossieu Gamempre ? — Dame ! mam’selle Victoire, sur l’estomac, qu’il a dit le major, sur l’estomac… paraîtrait que j’ai là dedans de « l’Idolâtrie ! »

« Eh bien ! Camember, tu me parais guéri ! – Oui, M. le major ; vos p’tites bêtes elles ont mangé mes guernouilles. Aussi, dors en avant, qu’on ose encore dire devant moi, comme ça s’dit tous les jours, qu’vous êtes une vieille baderne ! »

Un remède renversant

 

 

« Qu’as-tu encore, sapeur ?

— J’peux plus avaler !

— Voyons ça ! Tiens ! Tu as une amygdalite ! Il faut attirer le sang aux pieds.

— Tu vas me prendre un bon bain de pieds à la moutarde jusqu’à ce que tes pieds soient devenus rouges comme des homards. Tu m’as bien compris ? »

— Un bain de pieds ! que voilà un remède dont j’ignore. Faut que j’me renseigne au sujet de la chose près des gens qu’ils en sont susceptibles. »

Mam’selle Victoire, aureriez-vous queuq’fois pris un bain de pieds ? — Foui ! mossieu Gamempre, teux ou troa foas ; on drempe ses pieds tans l’eau. »

Muni de ce renseignement et d’un pot de moutarde, Camember se dirige vers la rivière. — « Faut bien tout ça pour une animalité comme y dit le docteur ! »

Camember, qui s’est mis à son aise, ne tarde pas à éprouver une sensation inconnue de bien-être et de satisfaction intime. « C’est sûrement la moutarde qu’elle opère ! » pense-t-il.

Au bout de deux heures. Camember constate un résultat bien singulier : au lieu d’être rouges, ses pieds sont devenus blancs comme neige.

« Et alors tes pieds sont devenus blancs au lieu de devenir rouges ?… Singulier !… étrange !… Donc moutarde… produit sur sapeur… effet contraire !… »

« Eh bien, mon brave, puisque ta nature est ainsi faite, je ne vois plus qu’un moyen de te sortir d’affaire : trempe-toi la tête dans la moutarde, ça te fera probablement descendre le sang aux pieds ! »

Camember prend la lettre qui tue pour l’esprit qui vivifie

 

 

« Comment, tu n’es pas guéri ? — Non m’sieur le major. — Tu n’as donc pas suivi mon ordonnance ? — Ah ! Il fallait sui… ! — Parbleu ? c’est élémentaire ! »

C’est pourquoi, bien que malade, Camember s’est mis à la recherche de Joseph, ordonnance du major. Il le trouve au moment où il se dispose à promener Bourrache, le cheval de son chef.

Plein de déférence, pour les ordres du major, Camember emboîte le pas derrière Bourrache et émet, à part lui, quelques réflexions au sujet de la singularité des remèdes du docteur.

Au début tout marche à souhait, Bourrache et Joseph ne se pressent pas ; Camember non plus.

Mais Joseph, trouvant que c’est très monotone d’aller au pas, fait un petit temps de trot. Camember, toujours plein de déférence pour les ordres du major, prend aussitôt la même allure.

Mais voilà que Joseph se paye un petit temps de galop ; Camember s’empresse de faire de même, ce qui détermine chez lui une transpiration abondante.

Aussi, de retour à la caserne, Camember, poussif et suant, est-il admis d’urgence à l’infirmerie.

Or la transpiration étant chose excellente pour les maux de gorge, le major trouve le lendemain Camember guéri. « — Oui, M. le major, j’ai suivi pas-t-à-pas votre ordonnance. — Ah ! quand je te le disais ! » répond major fier de lui.

Une imagination de Cancrelat.

 

 

Camember s’étant endormi pour cause de sieste, Cancrelat qui, au contact du sapeur, est devenu bien dégourdi, n’hésite pas à lui jouer une farce aussi intelligente que spirituelle en enduisant de glu son bonnet à poil.

Puis il réveille le sapeur au moment précis où passe l’adjudant-major (on ne voit pas l’adjudant-major ; mais, à en juger par la direction du regard du sapeur, il est à présumer qu’il est quelque part vers la droite).

Après quoi, Camember constate à ses dépens que la glu est, comme son nom semble suffisamment l’indiquer, un corps gluant qui a la propriété de faire adhérer fortement les bonnets à poil à l’occiput des sapeurs.

Épuisé par de stériles efforts, Camember, en désespoir de cause, a recours à son médecin ordinaire qui examine avec une scrupuleuse attention le cas singulier non encore décrit par les bons auteurs…

et ordonne aussitôt un traitement énergique. L’opération réussit pleinement pour le bonnet, qui se trouve ainsi avoir plus de poils qu’avant. Mais c’est le contraire…

pour le cuir chevelu du sapeur. Et c’est ainsi que Camember perdit ses cheveux.

Camember se fait des cheveux

 

 

« Pourriez-vous me dire, sapeur, qui vous a tondu de cette singulière façon ? — C’est la glu, mon capitaine. — Laglu ?… connais pas. Eh, bien ! en attendant qu’on ait découvert le perruquier Laglu, qui est évidemment le coiffeur des citrouilles, vous allez, sergent Briquemol, me fourrer cet homme à la salle de police. »

Livré à ses propres pensées, Camember monologue : « Il faudrait voir, dit-il, à trouver un moyen de me faire repousser du cresson sur la fontaine, parce que sans ça l’capitaine, qu’est un homme d’attaque, est capable de me condamner à la boîte jusqu’à perpète… »

Le major consulté donne à Camember ce judicieux conseil : « Essaie une pommade capillaire ; comme tu n’as plus de mousse sur le caillou, si ça ne le fait pas pousser les cheveux, ça ne les fera toujours pas tomber. » Et voilà pourquoi Camember tombe en arrêt devant la boutique du sieur Merlan…

Lequel s’étant, par malheur, trompé de flacon, frictionne consciencieusement le crâne dénudé du sapeur avec une pommade dite épilatoire…

… dont l’effet prodigieux et presque instantané est de convaincre le capitaine Brizard que le sapeur a l’intention bien arrêtée de se moquer de lui.

C’est pourquoi Camember, qui a déjà passé huit jours à la boîte pour n’avoir pas de cheveux, y retourne quinze autres jours parce qu’il en a trop ! Il y a des gens qui ne sont jamais contents !


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en février 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Pierre B., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Colomb, Georges (Christophe), Les facéties du sapeur Camember, Paris, A. Colin et Cie., 1896. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page est faite à l’imitation de la couverture de l’édition de 1896.

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