Chateaubriand

VOYAGE
EN ITALIE

Suivi des voyages en Auvergne et au Mont-Blanc

1827

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

VOYAGE EN ITALIE. 4

PREMIÈRE LETTRE À M. JOUBERT.. 4

Journal 6

LETTRE DEUXIÈME À M. JOUBERT.. 14

LETTRE TROISIÈME À M. JOUBERT.. 17

TIVOLI ET LA VILLA ADRIANA.. 20

LE VATICAN.. 34

MUSÉE CAPITOLIN.. 37

GALERIE DORIA.. 40

PROMENADE DANS ROME  AU CLAIR DE LUNE.. 42

VOYAGE DE NAPLES. 44

POUZZOLES ET LA SOLFATARA.. 50

LE VÉSUVE.. 52

PATRIA OU LITERNE.. 59

BAÏES. 61

HERCULANUM, PORTICI, POMPEÏA.. 62

Notice sur les fouilles de Pompéi 66

Lettre de M. Taylor à M. C. Nodier sur les villes de Pompéi et d’Herculanum. 74

VOYAGE À CLERMONT  (AUVERGNE) :   CINQ JOURS À CLERMONT  76

VOYAGE AU MONT-BLANC :  LE MONT-BLANC.  PAYSAGES DE MONTAGNES. 96

LETTRE  À M. DE FONTANES. 110

Ce livre numérique. 133

 

VOYAGE EN ITALIE

PREMIÈRE LETTRE À M. JOUBERT

 

Turin, ce 17 juin 1803

Je n’ai pu vous écrire de Lyon, mon cher ami[1], comme je vous l’avais promis. Vous savez combien j’aime cette excellente ville, où j’ai été si bien accueilli l’année dernière, et encore mieux cette année. J’ai revu les vieilles murailles des Romains, défendues par les braves Lyonnais de nos jours, lorsque les bombes des conventionnels obligeaient notre ami Fontanes à changer de place le berceau de sa fille ; j’ai revu l’abbaye des Deux-Amants et la fontaine de J.-J. Rousseau. Les coteaux de la Saône sont plus riants et plus pittoresques que jamais ; les barques qui traversent cette douce rivière, mitis Arar, couvertes d’une toile, éclairées d’une lumière pendant la nuit, et conduites par de jeunes femmes, amusent agréablement les yeux. Vous aimez les cloches : venez à Lyon ; tous ces couvents épars sur les collines semblent avoir retrouvé leurs solitaires.

Vous savez déjà que l’Académie de Lyon m’a fait l’honneur de m’admettre au nombre de ses membres. Voici un aveu : si le malin esprit y est pour quelque chose, ne cherchez dans mon orgueil que ce qu’il y a de bon, vous savez que vous voulez voir l’enfer du beau côté. Le plaisir le plus vif que j’aie éprouvé dans ma vie, c’est d’avoir été honoré, en France et chez l’étranger, des marques d’un intérêt inattendu. Il m’est arrivé quelquefois, tandis que je me reposais dans une méchante auberge de village, de voir entrer un père et une mère avec leur fils : ils m’amenaient, me disaient-ils, leur enfant pour me remercier. Était-ce l’amour-propre qui me donnait alors ce plaisir vif dont je parle ? Qu’importait à ma vanité que ces obscurs et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction sur un grand chemin, dans un lieu où personne ne les entendait ? Ce qui me touchait, c’était, du moins j’ose le croire, c’était d’avoir produit un peu de bien, d’avoir consolé quelques cœurs affligés, d’avoir fait renaître au fond des entrailles d’une mère l’espérance d’élever un fils chrétien, c’est-à-dire un fils soumis, respectueux, attaché à ses parents. Je ne sais ce que vaut mon ouvrage[2] ; mais aurais-je goûté cette joie pure si j’eusse écrit avec tout le talent imaginable un livre qui aurait blessé les mœurs et la religion ?

Dites à notre petite société, mon cher ami, combien je la regrette : elle a un charme inexprimable, parce qu’on sent que ces personnes qui causent si naturellement de matières communes peuvent traiter les plus hauts sujets, et que cette simplicité de discours ne vient pas d’indigence, mais de choix.

Je quittai Lyon le… à cinq heures du matin. Je ne vous ferai pas l’éloge de cette ville ; ses ruines sont là ; elles parleront à la postérité : tandis que le courage, la loyauté et la religion seront en honneur parmi les hommes, Lyon ne sera pas oublié[3].

Nos amis m’ont fait promettre de leur écrire de la route. J’ai marché trop vite et le temps m’a manqué pour tenir parole. J’ai seulement barbouillé au crayon, sur un portefeuille, le petit journal que je vous envoie. Vous pourriez trouver dans le livre de postes les noms des pays inconnus que j’ai découverts, comme, par exemple, Pont-de-Beauvoisin et Chambéry ; mais vous m’avez tant répété qu’il fallait des notes, et toujours des notes, que nos amis ne pourront se plaindre si je vous prends au mot.

 

Journal

La route est assez triste en sortant de Lyon. Depuis la Tour-du-Pin jusqu’à Pont-de-Beauvoisin le pays est frais et bocager. On découvre en approchant de la Savoie trois rangs de montagnes à peu près parallèles, et s’élevant les unes au-dessus des autres. La plaine au pied de ces montagnes est arrosée par la petite rivière le Gué. Cette plaine vue de loin paraît unie ; quand on y entre on s’aperçoit qu’elle est semée de collines irrégulières : on y trouve quelques futaies, des champs de blé et des vignes. Les montagnes qui forment le fond du paysage sont ou verdoyantes et moussues, ou terminées par des roches en forme de cristaux. Le Gué coule dans un encaissement si profond, qu’on peut appeler son lit une vallée. En effet, les bords intérieurs en sont ombragés d’arbres. Je n’avais remarqué cela que dans certaines rivières de l’Amérique, particulièrement à Niagara.

Dans un endroit on côtoie le Gué d’assez près ; le rivage opposé du torrent est formé de pierres qui ressemblent à de hautes murailles romaines, d’une architecture pareille à celle des arènes de Nîmes[4].

Quand vous êtes arrivé aux Échelles, le pays devient plus sauvage. Vous suivez, pour trouver une issue, des gorges tortueuses dans des rochers plus ou moins horizontaux, inclinés ou perpendiculaires. Sur ces rochers fumaient des nuages blancs, comme les brouillards du matin qui sortent de la terre dans les lieux bas. Ces nuages s’élevaient au-dessus ou s’abaissaient au-dessous des masses de granit, de manière à laisser voir la cime des monts ou à remplir l’intervalle qui se trouvait entre cette cime et le ciel. Le tout formait un chaos dont les limites indéfinies semblaient n’appartenir à aucun élément déterminé.

Le plus haut sommet de ces montagnes est occupé par la Grande-Chartreuse, et au pied de ces montagnes se trouve le chemin d’Emmanuel : la religion a placé ses bienfaits près de celui qui est dans les cieux ; le prince a rapproché les siens de la demeure des hommes.

Il y avait autrefois dans ce lieu une inscription annonçant qu’Emmanuel, pour le bien public, avait fait percer la montagne. Sous le règne révolutionnaire, l’inscription fut effacée ; Buonaparte l’a fait rétablir : on y doit seulement ajouter son nom : que n’agit-on toujours avec autant de noblesse !

On passait anciennement dans l’intérieur même du rocher par une galerie souterraine. Cette galerie est abandonnée. Je n’ai vu dans ce lieu que de petits oiseaux de montagne qui voltigeaient en silence à l’ouverture de la caverne, comme ces songes placés à l’entrée de l’enfer de Virgile :

 

…Foliisque sub omnibus haerent.

 

Chambéry est situé dans un bassin dont les bords, rehaussés, sont assez nus ; mais on y arrive par un défilé charmant, et on en sort par une belle vallée. Les montagnes qui resserrent cette vallée étaient en partie revêtues de neige ; elles se cachaient et se découvraient sans cesse sous un ciel mobile, formé de vapeurs et de nuages.

C’est à Chambéry qu’un homme fut accueilli par une femme, et que pour prix de l’hospitalité qu’il en reçut, de l’amitié qu’elle lui porta, il se crut philosophiquement obligé de la déshonorer. Ou Jean-Jacques Rousseau a pensé que la conduite de Mme de Warens était une chose ordinaire, et alors que deviennent les prétentions du citoyen de Genève à la vertu ? Ou il a été d’opinion que cette conduite était répréhensible, et alors il a sacrifié la mémoire de sa bienfaitrice à la vanité d’écrire quelques pages éloquentes ; ou, enfin, Rousseau s’est persuadé que ses éloges et le charme de son style feraient passer par-dessus les torts qu’il impute à Mme de Warens, et alors c’est le plus odieux des amours-propres. Tel est le danger des lettres : le désir de faire du bruit l’emporte quelquefois sur des sentiments nobles et généreux. Si Rousseau ne fût jamais devenu un homme célèbre, il aurait enseveli dans les vallées de la Savoie les faiblesses de la femme qui l’avait nourri ; il se serait sacrifié aux défauts mêmes de son amie ; il l’aurait soulagée dans ses vieux ans, au lieu de se contenter de lui donner une tabatière d’or et de s’enfuir. Maintenant que tout est fini pour Rousseau, qu’importe à l’auteur des Confessions que sa poussière soit ignorée ou fameuse ? Ah ! que la voix de l’amitié trahie ne s’élève jamais contre mon tombeau !

Les souvenirs historiques entrent pour beaucoup dans le plaisir ou dans le déplaisir du voyageur. Les princes de la maison de Savoie, aventureux et chevaleresques, marient bien leur mémoire aux montagnes qui couvrent leur petit empire.

Après avoir passé Chambéry, le cours de l’Isère mérite d’être remarqué au pont de Montmélian. Les Savoyards sont agiles, assez bien faits, d’une complexion pâle, d’une figure régulière ; ils tiennent de l’Italien et du Français : ils ont l’air pauvre sans indigence, comme leurs vallées. On rencontre partout dans leur pays des croix sur les chemins et des madones dans le tronc des pins et des noyers ; annonce du caractère religieux de ces peuples. Leurs petites églises, environnées d’arbres, font un contraste touchant avec leurs grandes montagnes. Quand les tourbillons de l’hiver descendent de ces sommets chargés de glaces éternelles, le Savoyard vient se mettre à l’abri dans son temple champêtre, et prier sous un toit de chaume celui qui commande aux éléments.

Les vallées où l’on entre au-dessus de Montmélian sont bordées par des monts de diverses formes, tantôt demi-nus, tantôt revêtus de forêts. Le fond de ces vallées représente assez pour la culture les mouvements du terrain et les anfractuosités de Marly, en y mêlant de plus des eaux abondantes et un fleuve. Le chemin a moins l’air d’une route publique que de l’allée d’un parc. Les noyers dont cette allée est ombragée m’ont rappelé ceux que nous admirions dans nos promenades de Savigny. Ces arbres nous rassembleront-ils encore sous leur ombre[5] ? Le poète s’est écrié dans un mouvement de mélancolie :

 

Beaux arbres qui m’avez vu naître,

Bientôt vous me verrez mourir !

 

Ceux qui meurent à l’ombre des arbres qui les ont vus naître sont-ils donc si à plaindre !

Les vallées dont je vous parle se terminent au village qui porte le joli nom d’Aigue-Belle. Lorsque je passai dans ce village, la hauteur qui le domine était couronnée de neige : cette neige, fondant au soleil, avait descendu en longs rayons tortueux dans les concavités noires et vertes du rocher : vous eussiez dit d’une gerbe de fusées, ou d’un essaim de beaux serpents blancs qui s’élançaient de la cime des monts dans la vallée.

Aigue-Belle semble clore les Alpes ; mais bientôt en tournant un gros rocher isolé, tombé dans le chemin, vous apercevez de nouvelles vallées qui s’enfoncent dans la chaîne des monts attachés au cours de l’Arche. Ces vallées prennent un caractère plus sévère et plus sauvage.

Les monts des deux côtés se dressent ; leurs flancs deviennent perpendiculaires ; leurs sommets, stériles, commencent à présenter quelques glaciers : des torrents, se précipitant de toutes parts, vont grossir l’Arche, qui court follement. Au milieu de ce tumulte des eaux j’ai remarqué une cascade légère et silencieuse, qui tombe avec une grâce infinie sous un rideau de saules. Cette draperie humide, agitée par le vent, aurait pu représenter aux poètes la robe ondoyante de la Naïade, assise sur une roche élevée. Les anciens n’auraient pas manqué de consacrer un autel aux Nymphes dans ce lieu.

Bientôt le paysage atteint toute sa grandeur : les forêts de pins, jusque alors assez jeunes, vieillissent ; le chemin s’escarpe, se plie et se replie sur des abîmes ; des ponts de bois servent à traverser des gouffres où vous voyez bouillonner l’onde, où vous l’entendez mugir.

Ayant passé Saint-Jean-de-Maurienne, et étant arrivé vers le coucher du soleil à Saint-André, je ne trouvai pas de chevaux, et fus obligé de m’arrêter. J’allai me promener hors du village. L’air devint transparent à la crête des monts ; leurs dentelures se traçaient avec une pureté extraordinaire sur le ciel, tandis qu’une grande nuit sortait peu à peu du pied de ces monts, et s’élevait vers leur cime.

J’entendais la voix du rossignol et le cri de l’aigle ; je voyais les aliziers fleuris dans la vallée et les neiges sur la montagne : un château, ouvrage des Carthaginois, selon la tradition populaire, montrait ses débris sur la pointe d’un roc. Tout ce qui vient de l’homme dans ces lieux est chétif et fragile ; des parcs de brebis formés de joncs entrelacés, des maisons de terre bâties en deux jours : comme si le chevrier de la Savoie, à l’aspect des masses éternelles qui l’environnent, n’avait pas cru devoir se fatiguer pour les besoins passagers de sa courte vie ! comme si la tour d’Annibal en ruine l’eût averti du peu de durée et de la vanité des monuments !

Je ne pouvais cependant m’empêcher, en considérant ce désert, d’admirer avec effroi la haine d’un homme, plus puissante que tous les obstacles, d’un homme qui du détroit de Cadix s’était frayé une route à travers les Pyrénées et les Alpes pour venir chercher les Romains. Que les récits de l’antiquité ne nous indiquent pas l’endroit précis du passage d’Annibal, peu importe ; il est certain que ce grand capitaine a franchi ces monts alors sans chemins, plus sauvages encore par leurs habitants que par leurs torrents, leurs rochers et leurs forêts. On dit que je comprendrai mieux à Rome cette haine terrible que ne purent assouvir les batailles de la Trébie, de Trasimène et de Cannes : on m’assure qu’aux bains de Caracalla, les murs, jusqu’à hauteur d’homme, sont percés de coups de pique. Est-ce le Germain, le Gaulois, le Cantabre, le Goth, le Vandale, le Lombard, qui s’est acharné contre ces murs ? La vengeance de l’espèce humaine devait peser sur ce peuple libre qui ne pouvait bâtir sa grandeur qu’avec l’esclavage et le sang du reste du monde.

Je partis à la pointe du jour de Saint-André, et j’arrivai vers les deux heures après midi à Lans-le-Bourg, au pied du mont Cenis. En entrant dans le village, je vis un paysan qui tenait un aiglon par les pieds, tandis qu’une troupe impitoyable frappait le jeune roi, insultait à la faiblesse de l’âge et à la majesté tombée : le père et la mère du noble orphelin avaient été tués. On me proposa de me le vendre, mais il mourut des mauvais traitements qu’on lui avait fait subir avant que je le pusse délivrer. N’est-ce pas là le petit Louis XVII, son père et sa mère ?

Ici on commence à gravir le mont Cenis[6], et l’on quitte la petite rivière d’Arche qui vous a conduit au pied de la montagne : de l’autre côté du mont Cenis, la Doria vous ouvre l’entrée de l’Italie. J’ai eu souvent occasion d’observer cette utilité des fleuves dans mes voyages. Non seulement ils sont eux-mêmes des grands chemins qui marchent, comme les appelle Pascal, mais ils tracent encore le chemin aux hommes et leur facilitent le passage des montagnes. C’est en côtoyant leurs rives que les nations se sont trouvées ; les premiers habitants de la terre pénétrèrent, à l’aide de leur cours, dans les solitudes du monde. Les Grecs et les Romains offraient des sacrifices aux fleuves ; la Fable faisait les fleuves enfants de Neptune, parce qu’ils sont formés des vapeurs de l’Océan et qu’ils mènent à la découverte des lacs et des mers ; fils voyageurs, ils retournent au sein et au tombeau paternels.

Le mont Cenis du côté de la France n’a rien de remarquable. Le lac du plateau ne m’a paru qu’un petit étang. Je fus désagréablement frappé au commencement de la descente vers la Novalaise ; je m’attendais, je ne sais pourquoi, à découvrir les plaines de l’Italie : je ne vis qu’un gouffre noir et profond, qu’un chaos de torrents et de précipices.

En général les Alpes, quoique plus élevées que les montagnes de l’Amérique septentrionale, ne m’ont pas paru avoir ce caractère original, cette virginité de site que l’on remarque dans les Appalaches, ou même dans les hautes terres du Canada : la hutte d’un Siminole sous un magnolia, ou d’un Chipowais sous un pin, a tout un autre caractère que la cabane d’un Savoyard sous un noyer.

LETTRE DEUXIÈME À M. JOUBERT

Milan, lundi matin, 21 juin 1803.

Je vais toujours commencer ma lettre, mon cher ami, sans savoir quand j’aurai le temps de la finir.

Réparation complète à l’Italie. Vous aurez vu, par mon petit journal daté de Turin, que je n’avais pas été très flatté de la première vue. L’effet des environs de Turin est beau, mais ils sentent encore la Gaule : on peut se croire en Normandie, aux montagnes près. Turin est une ville nouvelle, propre, régulière, fort ornée de palais, mais d’un aspect un peu triste.

Mes jugements se sont rectifiés en traversant la Lombardie : l’effet ne se produit pourtant sur le voyageur qu’à la longue. Vous voyez d’abord un pays fort riche dans l’ensemble, et vous dites : « C’est bien ; » mais quand vous venez à détailler les objets, l’enchantement arrive. Des prairies dont la verdure surpasse la fraîcheur et la finesse des gazons anglais se mêlent à des champs de maïs, de riz et de froment ; ceux-ci sont surmontés de vignes qui passent d’un échalas à l’autre, formant des guirlandes au-dessus des moissons ; le tout est semé de mûriers, de noyers, d’ormeaux, de saules, de peupliers, et arrosé de rivières et de canaux. Dispersés sur ces terrains, des paysans et des paysannes, les pieds nus, un grand chapeau de paille sur la tête, fauchent les prairies, coupent les céréales, chantent, conduisent des attelages de bœufs, ou font remonter et descendre des barques sur les courants d’eau. Cette scène se prolonge pendant quarante lieues, en augmentant toujours de richesse jusqu’à Milan, centre du tableau. À droite on aperçoit l’Apennin, à gauche les Alpes.

On voyage très vite : les chemins sont excellents ; les auberges, supérieures à celles de France, valent presque celles de l’Angleterre. Je commence à croire que cette France si policée est un peu barbare[7].

Je ne m’étonne plus du dédain que les Italiens ont conservé pour nous autres Transalpins, Visigoths, Gaulois, Germains, Scandinaves, Slaves, Anglo-Normands : notre ciel de plomb, nos villes enfumées, nos villages boueux, doivent leur faire horreur. Les villes et villages ont ici une tout autre apparence : les maisons sont grandes et d’une blancheur éclatante au-dehors ; les rues sont larges et souvent traversées de ruisseaux d’eau vive où les femmes lavent leur linge et baignent leurs enfants. Turin et Milan ont la régularité, la propreté, les trottoirs de Londres et l’architecture des plus beaux quartiers de Paris : il y a même des raffinements particuliers ; au milieu des rues, afin que le mouvement de la voiture soit plus doux, on a placé deux rangs de pierres plates sur lesquelles roulent les deux roues : on évite ainsi les inégalités du pavé.

La température est charmante ; encore me dit-on que je ne trouverai le ciel de l’Italie qu’au-delà de l’Apennin : la grandeur et l’élévation des appartements empêche de souffrir de la chaleur.

 

23 juin.

J’ai vu le général Murat : il m’a reçu avec empressement et obligeance ; je lui ai remis la lettre de l’excellente Mme Bacciochi[8]. J’ai passé ma journée avec des aides de camp et de jeunes militaires ; on ne peut être plus courtois : l’armée française est toujours la même ; l’honneur est là tout entier.

J’ai dîné en grand gala chez M. de Melzi : il s’agissait d’une fête donnée à l’occasion du baptême de l’enfant du général Murat. M. de Melzi a connu mon malheureux frère : nous en avons parlé longtemps. Le vice-président a des manières fort nobles ; sa maison est celle d’un prince, et d’un prince qui l’aurait toujours été. Il m’a traité poliment et froidement, et m’a tout juste trouvé dans des dispositions pareilles aux siennes.

Je ne vous parle point, mon cher ami, des monuments de Milan, et surtout de la cathédrale, qu’on achève ; le gothique, même le marbre, me semble jurer avec le soleil et les mœurs de l’Italie. Je pars à l’instant ; je vous écrirai de Florence[9] et de Rome.

LETTRE TROISIÈME À M. JOUBERT

 

Rome, 27 juin au soir, en arrivant, 1803.

M’y voilà enfin ! toute ma froideur s’est évanouie. Je suis accablé, persécuté par ce que j’ai vu ; j’ai vu, je crois, ce que personne n’a vu, ce qu’aucun voyageur n’a peint : les sots ! les âmes glacées ! les barbares ! Quand ils viennent ici, n’ont-ils pas traversé la Toscane, jardin anglais au milieu duquel il y a un temple, c’est-à-dire Florence ? n’ont-ils pas passé en caravane, avec les aigles et les sangliers, les solitudes de cette seconde Italie appelée l’État romain ? Pourquoi ces créatures voyagent-elles ? Arrivé comme le soleil se couchait, j’ai trouvé toute la population allant se promener dans l’Arabie déserte à la porte de Rome : quelle ville ! quels souvenirs !

 

 

28 juin, onze heures du soir.

J’ai couru tout ce jour, veille de la fête de saint Pierre. J’ai déjà vu le Colisée, le Panthéon, la colonne Trajane, le château Saint-Ange, Saint-Pierre ; que sais-je ! j’ai vu l’illumination et le feu d’artifice qui annoncent pour demain la grande cérémonie consacrée au prince des apôtres : tandis qu’on prétendait me faire admirer un feu placé au haut du Vatican, je regardais l’effet de la lune sur le Tibre ; sur ces maisons romaines, sur ces ruines qui pendent ici de toutes parts.

 

29 juin.

Je sors de l’office à Saint-Pierre. Le pape a une figure admirable : pâle, triste, religieux, toutes les tribulations de l’Église sont sur son front. La cérémonie était superbe ; dans quelques moments surtout elle était étonnante ; mais chant médiocre, église déserte ; point de peuple.

 

3 juillet 1803.

Je ne sais si tous ces bouts de ligne finiront par faire une lettre. Je serais honteux, mon cher ami, de vous dire si peu de chose, si je ne voulais, avant d’essayer de peindre les objets, y voir un peu plus clair. Malheureusement j’entrevois déjà que la seconde Rome tombe à son tour : tout finit.

Sa Sainteté m’a reçu hier ; elle m’a fait asseoir auprès d’elle de la manière la plus affectueuse. Elle m’a montré obligeamment qu’elle lisait le Génie du Christianisme, dont elle avait un volume ouvert sur sa table. On ne peut voir un meilleur homme, un plus digne prélat et un prince plus simple : ne me prenez pas pour Mme de Sévigné. Le secrétaire d’État, le cardinal Gonsalvi, est un homme d’un esprit fin et d’un caractère modéré. Adieu ! Il faut pourtant mettre tous ces petits papiers à la poste.

TIVOLI ET LA VILLA ADRIANA

10 décembre 1803.

Je suis peut-être le premier étranger qui ait fait la course de Tivoli dans une disposition d’âme qu’on ne porte guère en voyage. Me voilà seul arrivé à sept heures du soir, le 10 décembre, à l’auberge du Temple de la Sibylle. J’occupe une petite chambre à l’extrémité de l’auberge, en face de la cascade, que j’entends mugir. J’ai essayé d’y jeter un regard ; je n’ai découvert dans la profondeur de l’obscurité que quelques lueurs blanches produites par le mouvement des eaux. Il m’a semblé apercevoir au loin une enceinte formée d’arbres et de maisons, et autour de cette enceinte un cercle de montagnes. Je ne sais ce que le jour changera demain à ce paysage de nuit.

Le lieu est propre à la réflexion et à la rêverie : je remonte dans ma vie passée ; je sens le poids du présent, et je cherche à pénétrer mon avenir. Où serai-je, que ferai-je, et que serai-je dans vingt ans d’ici ? Toutes les fois que l’on descend en soi-même, à tous les vagues projets que l’on forme, on trouve un obstacle invincible, une incertitude causée par une certitude : cet obstacle, cette certitude est la mort, cette terrible mort qui arrête tout, qui vous frappe vous ou les autres.

Est-ce un ami que vous avez perdu ? En vain avez-vous mille choses à lui dire : malheureux, isolé, errant sur la terre, ne pouvant conter vos peines ou vos plaisirs à personne, vous appelez votre ami, et il ne viendra plus soulager vos maux, partager vos joies ; il ne vous dira plus : « Vous avez eu tort, vous avez eu raison d’agir ainsi. » Maintenant il vous faut marcher seul. Devenez riche, puissant, célèbre, que ferez-vous de ces prospérités sans votre ami ? Une chose a tout détruit, la mort. Flots qui vous précipitez dans cette nuit profonde où je vous entends gronder, disparaissez-vous plus vite que les jours de l’homme, ou pouvez-vous me dire ce que c’est que l’homme, vous qui avez vu passer tant de générations sur ces bords ?

 

Ce 11 décembre.

Aussitôt que le jour a paru, j’ai ouvert mes fenêtres. Ma première vue de Tivoli dans les ténèbres était assez exacte ; mais la cascade m’a paru petite, et les arbres que j’avais cru apercevoir n’existaient point. Un amas de vilaines maisons s’élevait de l’autre côté de la rivière ; le tout était enclos de montagnes dépouillées. Une vive aurore derrière ces montagnes, le temple de Vesta, à quatre pas de moi, dominant la grotte de Neptune, m’ont consolé. Immédiatement au-dessus de la chute, un troupeau de bœufs, d’ânes et de chevaux s’est rangé le long d’un banc de sable : toutes ces bêtes se sont avancées d’un pas dans le Teverone, ont baissé le cou et ont bu lentement au courant de l’eau qui passait comme un éclair devant elles, pour se précipiter. Un paysan sabin, vêtu d’une peau de chèvre et portant une espèce de chlamyde roulée au bras gauche, s’est appuyé sur un bâton et a regardé boire son troupeau, scène qui contrastait par son immobilité et son silence avec le mouvement et le bruit des flots.

Mon déjeuner fini, on m’a amené un guide, et je suis allé me placer avec lui sur le pont de la cascade : j’avais vu la cataracte du Niagara. Du pont de la cascade nous sommes descendus à la grotte de Neptune, ainsi nommée, je crois, par Vernet. L’Anio, après sa première chute sous le pont, s’engouffre parmi des roches et reparaît dans cette grotte de Neptune, pour aller faire une seconde chute à la grotte des Sirènes.

Le bassin de la grotte de Neptune a la forme d’une coupe : j’y ai vu boire des colombes. Un colombier creusé dans le roc, et ressemblant à l’aire d’un aigle plutôt qu’à l’abri d’un pigeon, présente à ces pauvres oiseaux une hospitalité trompeuse ; ils se croient en sûreté dans ce lieu en apparence inaccessible ; ils y font leur nid ; mais une route secrète y mène : pendant les ténèbres, un ravisseur enlève les petits qui dormaient sans crainte au bruit des eaux sous l’aile de leur mère : Observans nido implumes detraxit.

De la grotte de Neptune remontant à Tivoli, et sortant par la porte Angelo ou de l’Abruzze, mon cicérone m’a conduit dans le pays des Sabins, pubemque sabellum. J’ai marché à l’aval de l’Anio jusqu’à un champ d’oliviers, où s’ouvre une vue pittoresque sur cette célèbre solitude. On aperçoit à la fois le temple de Vesta, les grottes de Neptune et des Sirènes, et les cascatelles qui sortent d’un des portiques de la villa de Mécène. Une vapeur bleuâtre répandue à travers le paysage en adoucissait les plans.

On a une grande idée de l’architecture romaine lorsqu’on songe que ces masses bâties depuis tant de siècles ont passé du service des hommes à celui des éléments, qu’elles soutiennent aujourd’hui le poids et le mouvement des eaux, et sont devenues les inébranlables rochers de ces tumultueuses cascades.

Ma promenade a duré six heures. Je suis entré, en revenant à mon auberge, dans une cour délabrée, aux murs de laquelle sont appliquées des pierres sépulcrales chargées d’inscriptions mutilées. J’ai copié quelques-unes de ces inscriptions :

 

DIS. MAN.

ULLÆ PAULIN

VIXIT ANN. X.

MENSIBUS DIEB. 3

 

SEI. DEUS.

SEI. DEA.

 

D. M.

VICTORIÆ.

FILIÆ QUÆ

VIXIT ANN. XV

PEREGRINA,

MATER. B. M. F.

 

D. M.
LICINA
ASELERIO
TENIS
.

 

Que peut-il y avoir de plus vain que tout ceci ? Je lis sur une pierre les regrets qu’un vivant donnait à un mort ; ce vivant est mort à son tour, et après deux mille ans je viens, moi barbare des Gaules, parmi les ruines de Rome, étudier ces épitaphes dans une retraite abandonnée, moi indifférent à celui qui pleura comme à celui qui fut pleuré, moi qui demain m’éloignerai pour jamais de ces lieux, et qui disparaîtrai bientôt de la terre.

Tous ces poètes de Rome qui passèrent à Tibur se plurent à retracer la rapidité de nos jours : Carpe diem, disait Horace ; Te spectem suprema mihi cum venerit hora, disait Tibulle : Virgile peignait cette dernière heure : Invalidasque tibi tendens, heu ! non tua palmas. Qui n’a perdu quelque objet de son affection ? Qui n’a vu se lever vers lui des bras défaillants ? Un ami mourant a souvent voulu que son ami lui prît la main pour le retenir dans la vie, tandis qu’il se sentait entraîné par la mort. Heu ! non tua ! Ce vers de Virgile est admirable de tendresse et de douleur. Malheur à qui n’aime pas les poètes ! je dirais presque d’eux ce que dit Shakespeare des hommes insensibles à l’harmonie.

Je retrouvai en rentrant chez moi la solitude que j’avais laissée au-dehors. La petite terrasse de l’auberge conduit au temple de Vesta. Les peintres connaissent cette couleur des siècles que le temps applique aux vieux monuments, et qui varie selon les climats : elle se retrouve au temple de Vesta. On fait le tour du petit édifice entre le péristyle et la cella en une soixantaine de pas. Le véritable temple de la Sibylle contraste avec celui-ci par la forme carrée et le style sévère de son ordre d’architecture. Lorsque la chute de l’Anio était placée un peu plus à droite, comme on le suppose, le temple devait être immédiatement suspendu sur la cascade : le lieu était propre à l’inspiration de la prêtresse et à l’émotion religieuse de la foule.

J’ai jeté un dernier regard sur les montagnes du nord que les brouillards du soir couvraient d’un rideau blanc, sur la vallée du midi, sur l’ensemble du paysage, et je suis retourné à ma chambre solitaire. À une heure du matin, le vent soufflant avec violence, je me suis levé, et j’ai passé le reste de la nuit sur la terrasse. Le ciel était chargé de nuages, la tempête mêlait ses gémissements, dans les colonnes du temple, au bruit de la cascade : on eût cru entendre des voix tristes sortir des soupiraux de l’antre de la Sibylle. La vapeur de la chute de l’eau remontait vers moi du fond du gouffre comme une ombre blanche : c’était une véritable apparition. Je me croyais transporté au bord des grèves ou dans les bruyères de mon Armorique, au milieu d’une nuit d’automne ; les souvenirs du toit paternel effaçaient pour moi ceux des foyers de César : chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu’il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu’il parcourt et semble habiter un monde étranger.

Dans quelques heures je vais aller visiter la villa Adriana.

 

12 décembre.

La grande entrée de la villa Adriana était à l’Hippodrome, sur l’ancienne voie Tiburtine, à très peu de distance du tombeau des Plautius. Il ne reste aucun vestige d’antiquités dans l’Hippodrome, converti en champs de vignes.

En sortant d’un chemin de traverse fort étroit, une allée de cyprès, coupée par la cime, m’a conduit à une méchante ferme, dont l’escalier croulant était rempli de morceaux de porphyre, de vert antique, de granit, de rosaces de marbre blanc et de divers ornements d’architecture. Derrière cette ferme se trouve le théâtre romain, assez bien conservé : c’est un demi-cercle composé de trois rangs de sièges. Ce demi-cercle est formé par un mur en ligne droite qui lui sert comme de diamètre ; l’orchestre et le théâtre faisaient face à la loge de l’empereur.

Le fils de la fermière, petit garçon presque tout nu, âgé d’environ douze ans, m’a montré sa loge et les chambres des acteurs. Sous les gradins destinés aux spectateurs, dans un endroit où l’on dépose les instruments de labourage, j’ai vu le torse d’un Hercule colossal, parmi des socs, des herses et des râteaux : les empires naissent de la charrue et disparaissent sous la charrue.

L’intérieur du théâtre sert de basse-cour et de jardin à la ferme : il est planté de pruniers et de poiriers. Le puits que l’on a creusé au milieu est accompagné de deux piliers qui portent les seaux ; un de ces piliers est composé de boue séchée et de pierres entassées au hasard, l’autre est fait d’un beau tronçon de colonne cannelée ; mais pour dérober la magnificence de ce second pilier, et le rapprocher de la rusticité du premier, la nature a jeté dessus un manteau de lierre. Un troupeau de porcs noirs fouillait et bouleversait le gazon qui recouvre les gradins du théâtre : pour ébranler les sièges des maîtres de la terre, la Providence n’avait eu besoin que de faire croître quelques racines de fenouil entre les jointures de ces sièges et de livrer l’ancienne enceinte de l’élégance romaine aux immondes animaux du fidèle Eumée.

Du théâtre, en montant par l’escalier de la ferme, je suis arrivé à la Palestrine, semée de plusieurs débris. La voûte d’une salle conserve des ornements d’un dessin exquis.

Là commence le vallon appelé par Adrien la vallée de Tempé :

 

Est nemus Aemoniae, praerupta quod undique claudit

Sylva.

 

J’ai vu à Stowe, en Angleterre, la répétition de cette fantaisie impériale ; mais Adrien avait taillé son jardin anglais en homme qui possédait le monde.

Au bout d’un petit bois d’ormes et de chênes verts, on aperçoit des ruines qui se prolongent le long de la vallée de Tempé ; doubles et triples portiques, qui servaient à soutenir les terrasses des fabriques d’Adrien. La vallée continue à s’étendre à perte de vue vers le midi ; le fond en est planté de roseaux, d’oliviers et de cyprès. La colline occidentale du vallon, figurant la chaîne de l’Olympe, est décorée par la masse du Palais, de la Bibliothèque, des Hospices, des temples d’Hercule et de Jupiter, et par les longues arcades festonnées de lierre qui portaient ces édifices. Une colline parallèle, mais moins haute, borde la vallée à l’orient ; derrière cette colline s’élèvent en amphithéâtre les montagnes de Tivoli, qui devaient représenter l’Ossa.

Dans un champ d’oliviers, un coin du mur de la villa de Brutus fait le pendant des débris de la villa de César. La liberté dort en paix avec le despotisme : le poignard de l’une et la hache de l’autre ne sont plus que des fers rouillés ensevelis sous les mêmes décombres.

De l’immense bâtiment qui, selon la tradition, était consacré à recevoir les étrangers, on parvient, en traversant des salles ouvertes de toutes parts, à l’emplacement de la Bibliothèque. Là commence un dédale de ruines entrecoupées de jeunes taillis, de bouquets de pins, de champs d’oliviers de plantations diverses qui charment les yeux et attristent le cœur.

Un fragment détaché tout à coup de la voûte de la Bibliothèque a roulé à mes pieds, comme je passais : un peu de poussière s’est élevée, quelques plantes ont été déchirées et entraînées dans sa chute. Les plantes renaîtront demain ; le bruit et la poussière se sont dissipés à l’instant : voilà ce nouveau débris couché pour des siècles auprès de ceux qui paraissaient l’attendre. Les empires se plongent de la sorte dans l’éternité, où ils gisent silencieux. Les hommes ne ressemblent pas mal aussi à ces ruines qui viennent tour à tour joncher la terre : la seule différence qu’il y ait entre eux, comme entre ces ruines, c’est que les uns se précipitent devant quelques spectateurs, et que les autres tombent sans témoins.

J’ai passé de la Bibliothèque au cirque du Lycée : on venait d’y couper des broussailles pour faire du feu. Ce cirque est appuyé contre le temple des Stoïciens. Dans le passage qui mène à ce temple, en jetant les yeux derrière moi, j’ai aperçu les hauts murs lézardés de la Bibliothèque, lesquels dominaient les murs moins élevés du Cirque. Les premiers, à demi cachés dans des cimes d’oliviers sauvages, étaient eux-mêmes dominés d’un énorme pin à parasol, et au-dessus de ce pin s’élevait le dernier pic du mont Calva, coiffé d’un nuage. Jamais le ciel et la terre, les ouvrages de la nature et ceux des hommes ne se sont mieux mariés dans un tableau.

Le temple des Stoïciens est peu éloigné de la place d’Armes. Par l’ouverture d’un portique, on découvre, comme dans un optique, au bout d’une avenue d’oliviers et de cyprès, la montagne de Palomba, couronnée du premier village de la Sabine. À gauche du Pœcile, et sous le Pœcile même, on descend dans les Cento-Cellae des gardes prétoriennes : ce sont des loges voûtées de huit pieds à peu près en carré, à deux, trois et quatre étages, n’ayant aucune communication entre elles, et recevant le jour par la porte. Un fossé règne le long de ces cellules militaires, où il est probable qu’on entrait au moyen d’un pont mobile. Lorsque les cent ponts étaient abaissés, que les prétoriens passaient et repassaient sur ces ponts, cela devait offrir un spectacle singulier, au milieu des jardins de l’empereur philosophe qui mit un dieu de plus dans l’Olympe. Le laboureur du patrimoine de saint Pierre fait aujourd’hui sécher sa moisson dans la caserne du légionnaire romain. Quand le peuple-roi et ses maîtres élevaient tant de monuments fastueux, ils ne se doutaient guère qu’ils bâtissaient les caves et les greniers d’un chevrier de la Sabine et d’un fermier d’Albano.

Après avoir parcouru une partie des Cento-Cellae, j’ai mis un assez long temps à me rendre dans la partie du jardin dépendante des Thermes des femmes : là, j’ai été surpris par la pluie[10].

Je me suis souvent fait deux questions au milieu des ruines romaines : les maisons des particuliers étaient composées d’une multitude de portiques, de chambres voûtées, de chapelles, de salles, de galeries souterraines, de passages obscurs et secrets : à quoi pouvait servir tant de logement pour un seul maître ? Les offices des esclaves, des hôtes, des clients, étaient presque toujours construites à part.

Pour résoudre cette première question, je me figure le citoyen romain dans sa maison comme une espèce de religieux qui s’était bâti des cloîtres. Cette vie intérieure, indiquée par la seule forme des habitations, ne serait-elle point une des causes de ce calme qu’on remarque dans les écrits des anciens ? Cicéron retrouvait dans les longues galeries de ses habitations, dans les temples domestiques qui y étaient cachés, la paix qu’il avait perdue au commerce des hommes. Le jour même que l’on recevait dans ces demeures semblait porter à la quiétude. Il descendait presque toujours de la voûte ou des fenêtres percées très haut ; cette lumière perpendiculaire, si égale et si tranquille, avec laquelle nous éclairons nos salons de peinture, servait, si j’ose m’exprimer ainsi, servait au Romain à contempler le tableau de sa vie. Nous, il nous faut des fenêtres sur des rues, sur des marchés et des carrefours. Tout ce qui s’agite et fait du bruit nous plaît ; le recueillement, la gravité, le silence, nous ennuient.

La seconde question que je me fais est celle-ci : Pourquoi tant de monuments consacrés aux mêmes usages ? On voit incessamment des salles pour des bibliothèques, et il y avait peu de livres chez les anciens. On rencontre à chaque pas des thermes : les thermes de Néron, de Titus, de Caracalla, de Dioclétien, etc. Quand Rome eut été trois fois plus peuplée qu’elle ne l’a jamais été, la dixième partie de ces bains aurait suffi aux besoins publics.

Je me réponds qu’il est probable que ces monuments furent dès l’époque de leur érection de véritables ruines et des lieux délaissés. Un empereur renversait ou dépouillait les ouvrages de son devancier, afin d’entreprendre lui-même d’autres édifices, que son successeur se hâtait à son tour d’abandonner. Le sang et les sueurs des peuples furent employés aux inutiles travaux de la vanité d’un homme, jusqu’au jour où les vengeurs du monde, sortis du fond de leurs forêts, vinrent planter l’humble étendard de la croix sur ces monuments de l’orgueil.

La pluie passée, j’ai visité le Stade, pris connaissance du temple de Diane, en face duquel s’élevait celui de Vénus, et j’ai pénétré dans les décombres du palais de l’empereur. Ce qu’il y a de mieux conservé dans cette destruction informe est une espèce de souterrain ou de citerne formant un carré, sous la cour même du palais. Les murs de ce souterrain étaient doubles : chacun des deux murs a deux pieds et demi d’épaisseur, et l’intervalle qui les sépare est de deux pouces.

Sorti du palais, je l’ai laissé sur la gauche derrière moi, en m’avançant à droite vers la campagne romaine. À travers un champ de blé, semé sur des caveaux, j’ai abordé les Thermes, connus encore sous le nom de Chambres des philosophes ou de Salles prétoriennes : c’est une des ruines les plus imposantes de toute la villa. La beauté, la hauteur, la hardiesse et la légèreté des voûtes, les divers enlacements des portiques qui se croisent, se coupent ou se suivent parallèlement, le paysage qui joue derrière ce grand morceau d’architecture, produisent un effet surprenant. La villa Adriana a fourni quelques restes précieux de peinture. Le peu d’arabesques que j’y ai vues est d’une grande sagesse de composition et d’un dessin aussi délicat que pur.

La Naumachie se trouve derrière les Thermes, bassin creusé de main d’homme, où d’énormes tuyaux, qu’on voit encore, amenaient des fleuves. Ce bassin, maintenant à sec, était rempli d’eau, et l’on y figurait des batailles navales. On sait que dans ces fêtes un ou deux milliers d’hommes s’égorgeaient quelquefois pour divertir la populace romaine.

Autour de la Naumachie s’élevaient des terrasses destinées aux spectateurs : ces terrasses étaient appuyées par des portiques qui servaient de chantiers ou d’abris aux galères.

Un temple imité de celui de Sérapis en Égypte ornait cette scène. La moitié du grand dôme de ce temple est tombée. À la vue de ces piliers sombres, de ces cintres concentriques, de ces espèces d’entonnoirs où mugissait l’oracle, on sent qu’on n’habite plus l’Italie et la Grèce, que le génie d’un autre peuple a présidé à ce monument. Un vieux sanctuaire offre sur ses murs verdâtres et humides quelques traces du pinceau. Je ne sais quelle plainte errait dans l’édifice abandonné.

J’ai gagné de là le temple de Pluton et de Proserpine, vulgairement appelé l’Entrée de l’Enfer. Ce temple est maintenant la demeure d’un vigneron : je n’ai pu y pénétrer : le maître comme le dieu n’y était pas. Au-dessous de l’Entrée de l’Enfer s’étend un vallon appelé le Vallon du Palais : on pourrait le prendre pour l’Élysée. En avançant vers le midi, et suivant un mur qui soutenait les terrasses attenantes au temple de Pluton, j’ai aperçu les dernières ruines de la villa, situées à plus d’une lieue de distance.

Revenu sur mes pas, j’ai voulu voir l’Académie, formée d’un jardin, d’un temple d’Apollon et de divers bâtiments destinés aux philosophes. Un paysan m’a ouvert une porte pour passer dans le champ d’un autre propriétaire, et je me suis trouvé à l’Odéon et au théâtre grec : celui-ci est assez bien conservé quant à la forme. Quelque génie mélodieux était sans doute resté dans ce lieu consacré à l’harmonie, car j’y ai entendu siffler le merle le 12 décembre : une troupe d’enfants occupés à cueillir les olives faisait retentir de ses chants des échos qui peut-être avaient répété les vers de Sophocle et la musique de Timothée.

Là s’est achevée ma course, beaucoup plus longue qu’on ne la fait ordinairement : je devais cet hommage à un prince voyageur. On trouve plus loin le grand portique, dont il reste peu de chose ; plus loin encore, les débris de quelques bâtiments inconnus ; enfin, les Colle di San Stefano, où se termine la villa, portent les ruines du Prytanée.

Depuis l’Hippodrome jusqu’au Prytanée, la villa Adriana occupait les sites connus à présent sous le nom de Rocca Bruna, Palazza, Aqua Fera et les Colle di San Stefano.

Adrien fut un prince remarquable, mais non un des plus grands empereurs romains ; c’est pourtant un de ceux dont on se souvient le plus aujourd’hui. Il a laissé partout ses traces : une muraille célèbre dans la Grande-Bretagne, peut-être l’arène de Nîmes et le pont du Gard dans les Gaules, des temples en Égypte, des aqueducs à Troie, une nouvelle ville à Jérusalem et à Athènes, un pont où l’on passe encore, et une foule d’autres monuments à Rome, attestent le goût, l’activité et la puissance d’Adrien. Il était lui-même poète, peintre et architecte. Son siècle est celui de la restauration des arts.

La destinée du Mole Adriani est singulière : les ornements de ce sépulcre servirent d’armes contre les Goths. La civilisation jeta des colonnes et des statues à la tête de la barbarie, ce qui n’empêcha pas celle-ci d’entrer. Le mausolée est devenu la forteresse des papes ; il s’est aussi converti en une prison ; ce n’est pas mentir à sa destination primitive. Ces vastes édifices élevés sur les cendres des hommes n’agrandissent point les proportions du cercueil : les morts sont dans leur loge sépulcrale comme cette statue assise dans un temple trop petit d’Adrien ; s’ils voulaient se lever, ils se casseraient la tête contre la voûte.

Adrien, en arrivant au trône, dit tout haut à l’un de ses ennemis : « Vous voilà sauvé. » Le mot est magnanime. Mais on ne pardonne pas au génie comme on pardonne à la politique : le jaloux Adrien, en voyant les chefs-d’œuvre d’Apollodore, se dit tout bas : « Le voilà perdu ; » et l’artiste fut tué.

Je n’ai pas quitté la villa Adriana sans remplir d’abord mes poches de petits fragments de porphyre, d’albâtre, de vert antique, de morceaux de stuc peint et de mosaïque ; ensuite j’ai tout jeté.

Elles ne sont déjà plus pour moi, ces ruines, puisqu’il est probable que rien ne m’y ramènera. On meurt à chaque moment pour un temps, une chose, une personne qu’on ne reverra jamais : la vie est une mort successive. Beaucoup de voyageurs, mes devanciers, ont écrit leur nom sur les marbres de la villa Adriana ; ils ont espéré prolonger leur existence en attachant à des lieux célèbres un souvenir de leur passage ; ils se sont trompés. Tandis que je m’efforçais de lire un de ces noms, nouvellement crayonné et que je croyais reconnaître, un oiseau s’est envolé d’une touffe de lierre ; il a fait tomber quelques gouttes de la pluie passée ; le nom a disparu.

À demain la villa d’Este[11].

LE VATICAN

22 décembre 1803.

J’ai visité le Vatican à une heure. Beau jour, soleil brillant, air extrêmement doux.

Solitude de ces grands escaliers, ou plutôt de ces rampes où l’on peut monter avec des mulets ; solitude de ces galeries ornées des chefs-d’œuvre du génie, où les papes d’autrefois passaient avec toutes leurs pompes ; solitude de ces Loges que tant d’artistes célèbres ont étudiées, que tant d’hommes illustres ont admirées : le Tasse, Arioste, Montaigne, Milton, Montesquieu, des reines, des rois ou puissants tombés, et tous ces pèlerins de toutes les parties du monde.

Dieu débrouillant le Chaos.

J’ai remarqué l’ange qui suit Loth et sa femme.

Belle vue de Frascati par-dessus Rome, au coin ou au coude de la galerie.

Entrée dans les Chambres. – Bataille de Constantin : le tyran et son cheval se noyant.

Saint Léon arrêtant Attila. Pourquoi Raphaël a-t-il donné un air fier et non religieux au groupe chrétien ? pour exprimer le sentiment de l’assistance divine.

Le Saint-Sacrement, premier ouvrage de Raphaël : froid, nulle piété, mais disposition et figures admirables.

Apollon, les Muses et les Poètes. – Caractère des poètes bien exprimé. Singulier mélange.

Héliodore chassé du temple. – Un ange remarquable, une figure de femme céleste, imitée par Girodet dans son Ossian.

L’incendie du bourg. – La femme qui porte un vase : copiée sans cesse. Contraste de l’homme suspendu et de l’homme qui veut atteindre l’enfant ; l’art trop visible. Toujours la femme et l’enfant rendus mille fois par Raphaël, et toujours excellemment.

L’École d’Athènes : j’aime autant le carton.

Saint-Pierre délivré. – Effet des trois lumières, cité partout.

Bibliothèque : porte de fer, hérissée de pointes ; c’est bien la porte de la science. Armes d’un pape : trois abeilles ; symbole heureux.

Magnifique vaisseau : livres invisibles. Si on les communiquait, on pourrait refaire ici l’histoire moderne tout entière.

Musée chrétien. – Instruments de martyre : griffes de fer pour déchirer la peau, grattoir pour l’enlever, martinets de fer, petites tenailles : belles antiquités chrétiennes ! Comment souffrait-on autrefois ? comme aujourd’hui, témoin ces instruments. En fait de douleurs, l’espèce humaine est stationnaire.

Lampes trouvées dans les catacombes. – Le christianisme commence à un tombeau ; c’est à la lampe d’un mort qu’on a pris cette lumière qui a éclairé le monde. – Anciens calices, anciennes croix, anciennes cuillères pour administrer la communion. – Tableaux apportés de Grèce pour les sauver des iconoclastes.

Ancienne figure de Jésus-Christ, reproduite depuis par les peintres ; elle ne peut guère remonter au-delà du VIIIe siècle. Jésus-Christ était-il le plus beau des hommes, ou était-il laid ? Les Pères grecs et les Pères latins se sont partagés d’opinion : je tiens pour la beauté.

Donation à l’Église sur papyrus : le monde recommence ici.

Musée antique. – Chevelure d’une femme trouvée dans un tombeau. Est-ce celle de la mère des Gracques ? est-ce celle de Délie, de Cinthie, de Lalagé ou de Lycinie, dont Mécène, si nous en croyons Horace, n’aurait pas voulu changer un seul cheveu contre toute l’opulence d’un roi de Phrygie :

 

Aut pinguis Phrygiae mygdonias opes

Permutare velis crine Lyciniae ?

 

Si quelque chose emporte l’idée de la fragilité, ce sont les cheveux d’une jeune femme, qui furent peut-être l’objet de l’idolâtrie de la plus volage des passions, et pourtant ils ont survécu à l’empire romain. La mort, qui brise toutes les chaînes, n’a pu rompre ce léger roseau.

Belle colonne torse d’albâtre. Suaire d’amiante retiré d’un sarcophage : la mort n’en a pas moins consumé sa proie.

Vase étrusque. Qui a bu à cette coupe ? un mort. Toutes les choses dans ce musée sont trésor du sépulcre, soit qu’elles aient servi aux rites des funérailles ou qu’elles aient appartenu aux fonctions de la vie.

MUSÉE CAPITOLIN

23 décembre 1803.

La Colonne Milliaire. Dans la cour les pieds et la tête d’un colosse : l’a-t-on fait exprès ?

Dans le Sénat : noms des sénateurs modernes ; Louve frappée de la foudre ; Oies du Capitole :

 

Tous les siècles y sont, on y voit tous les temps ;

Là sont les devanciers avec leurs descendants.

 

Mesures antiques de blé, d’huile et de vin, en forme d’autel, avec des têtes de lion.

Peintures représentant les premiers événements de la république romaine.

Statue de Virgile : contenance rustique et mélancolique, front grave, yeux inspirés, rides circulaires partant des narines et venant se terminer au menton, en embrassant la joue.

Cicéron : une certaine régularité avec une expression de légèreté ; moins de force de caractère que de philosophie, autant d’esprit que d’éloquence.

L’Alcibiade ne m’a point frappé par sa beauté ; il a du sot et du niais.

Un jeune Mithridate ressemblant à un Alexandre.

Fastes consulaires antiques et modernes.

Sarcophage d’Alexandre Sévère et de sa mère.

Bas-relief de Jupiter enfant dans l’île de Crète : admirable.

Colonne d’albâtre oriental, la plus belle connue.

Plan antique de Rome sur un marbre : perpétuité de la ville Éternelle.

Buste d’Aristote : quelque chose d’intelligent et de fort.

Buste de Caracalla : œil contracté ; nez et bouche pointus ; l’air féroce et fou.

Buste de Domitien : lèvres serrées.

Buste de Néron : visage gros et rond, enfoncé vers les yeux, de manière que le front et le menton avancent : l’air d’un esclave grec débauché.

Bustes d’Agrippine et de Germanicus : la seconde figure longue et maigre ; la première, sérieuse. Buste de Julien : front petit et étroit.

Buste de Marc-Aurèle : grand front, œil élevé vers le ciel ainsi que le sourcil.

Buste de Vitellius : gros nez, lèvres minces, joues bouffies, petits yeux, tête un peu abaissée comme le porc.

Buste de César : figure maigre, toutes les rides profondes, l’air prodigieusement spirituel, le front proéminent entre les yeux, comme si la peau était amoncelée et coupée d’une ride perpendiculaire, sourcils surbaissés et touchant l’œil, la bouche grande et singulièrement expressive. On croit qu’elle va parler, elle sourit presque ; le nez saillant, mais pas aussi aquilin qu’on le trace ordinairement ; les tempes aplaties comme chez Buonaparte ; presque point d’occiput ; le menton rond et double ; les narines un peu fermées : figure d’imagination et de génie.

Un bas-relief : Endymion dormant assis sur un rocher ; sa tête est penchée dans sa poitrine, et un peu appuyée sur le bois de sa lance, qui repose sur son épaule gauche ; la main gauche, jetée négligemment sur cette lance, tient à peine la laisse d’un chien qui, planté sur ses pattes de derrière, cherche à regarder au-dessus du rocher. C’est un des plus beaux bas-reliefs connus[12].

Des fenêtres du Capitole on découvre tout le Forum, les temples de la Fortune et de la Concorde, les deux colonnes du temple de Jupiter Stator, les Rostres, le temple de Faustine, le temple du Soleil, le temple de la Paix, les ruines du palais doré de Néron, celles du Colisée, les arcs de triomphe de Titus, de Septime Sévère, de Constantin ; vaste cimetière des siècles, avec leurs monuments funèbres, portant la date de leur décès.

GALERIE DORIA

24 décembre 1803.

Gaspard Poussin[13] : grand paysage. Vues de Naples. Frontispice d’un temple en ruine dans une campagne.

Cascade de Tivoli et temple de la Sibylle.

Paysage de Claude Lorrain. Une Fuite en Égypte du même : la Vierge, arrêtée au bord d’un bois, tient l’Enfant sur ses genoux ; un ange présente des mets à l’Enfant, et saint Joseph ôte le bât de l’âne ; un pont dans le lointain, sur lequel passent des chameaux et leurs conducteurs ; un horizon où se dessinent à peine les édifices d’une grande ville : le calme de la lumière est merveilleux.

Deux autres petits paysages de Claude Lorrain, dont l’un représente une espèce de mariage patriarcal dans un bois : c’est peut-être l’ouvrage le plus fini de ce grand peintre.

Une Fuite en Égypte, de Nicolas Poussin : la Vierge et l’Enfant, portés sur un âne que conduit un ange, descendent d’une colline dans un bois ; saint Joseph suit : le mouvement du vent est marqué sur les vêtements et sur les arbres.

Plusieurs paysages du Dominiquin : couleur vive et brillante ; les sujets riants ; mais en général un ton de verdure cru et une lumière peu vaporeuse, peu idéale : chose singulière ! ce sont des yeux français qui ont mieux vu la lumière de l’Italie.

Paysage d’Annibal Carrache : grande vérité, mais point d’élévation de style.

Diane et Endymion, de Rubens : l’idée est heureuse. Endymion est à peu près endormi dans la position du beau bas-relief du Capitole. Diane suspendue dans l’air appuie légèrement une main sur l’épaule du chasseur, pour donner à celui-ci un baiser sans l’éveiller ; la main de la déesse de la nuit est d’une blancheur de lune, et sa tête se distingue à peine de l’azur du firmament. Le tout est bien dessiné ; mais quand Rubens dessine bien, il peint mal : le grand coloriste perdait sa palette quand il retrouvait son crayon.

Deux Têtes, par Raphaël. Les quatre Avares, par Albert Durer. Le Temps arrachant les plumes de l’Amour, du Titien ou de l’Albane : maniéré et froid ; une chair toute vivante.

Noces Aldobrandines, copie de Nicolas Poussin : dix figures sur un même plan, formant trois groupes de trois, quatre, et trois figures. Le fond est une espèce de paravent gris à hauteur d’appui, les poses et le dessin tiennent de la simplicité de la sculpture ; on dirait d’un bas-relief. Point de richesse de fond, point de détails, de draperies, de meubles, d’arbres, point d’accessoire quelconque, rien que les personnages naturellement groupés.

PROMENADE DANS ROME

AU CLAIR DE LUNE

Du haut de la Trinité du Mont, les clochers et les édifices lointains paraissent comme les ébauches effacées d’un peintre, ou comme des côtes inégales vues de la mer, du bord d’un vaisseau à l’ancre.

Ombre de l’obélisque : combien d’hommes ont regardé cette ombre en Égypte et à Rome ?

Trinité du Mont déserte : un chien aboyant dans cette retraite des Français. Une petite lumière dans la chambre élevée de la villa Médicis.

Le Cours : calme et blancheur des bâtiments, profondeur des ombres transversales. Place Colonne : Colonne Antonine à moitié éclairée.

Panthéon : sa beauté au clair de la lune.

Colisée : sa grandeur et son silence à cette même clarté.

Saint-Pierre : effet de la lune sur son dôme, sur le Vatican, sur l’obélisque, sur les deux fontaines, sur la colonnade circulaire.

Une jeune femme me demande l’aumône : sa tête est enveloppée dans son jupon relevé ; la poverina ressemble à une madone : elle a bien choisi le temps et le lieu. Si j’étais Raphaël, je ferais un tableau. Le Romain demande parce qu’il meurt de faim ; il n’importune pas si on le refuse ; comme ses ancêtres, il ne fait rien pour vivre : il faut que son sénat ou son prince le nourrisse.

Rome sommeille au milieu de ces ruines. Cet astre de la nuit, ce globe que l’on suppose un monde fini et dépeuplé, promène ses pâles solitudes au-dessus des solitudes de Rome ; il éclaire des rues sans habitants, des enclos, des places, des jardins où il ne passe personne, des monastères où l’on n’entend plus la voix des cénobites, des cloîtres qui sont aussi déserts que les portiques du Colisée.

Que se passait-il il y a dix-huit siècles à pareille heure et aux mêmes lieux ? Non seulement l’ancienne Italie n’est plus, mais l’Italie du moyen âge a disparu. Toutefois la trace de ces deux Italie est encore bien marquée à Rome : si la Rome moderne montre son Saint-Pierre et tous ses chefs-d’œuvre, la Rome ancienne lui oppose son Panthéon et tous ses débris ; si l’une fait descendre du Capitole ses consuls et ses empereurs, l’autre amène du Vatican la longue suite de ses pontifes. Le Tibre sépare les deux gloires : assises dans la même poussière, Rome païenne s’enfonce de plus en plus dans ses tombeaux, et Rome chrétienne redescend peu à peu dans les catacombes d’où elle est sortie.

J’ai dans la tête le sujet d’une vingtaine de lettres sur l’Italie, qui peut-être se feraient lire, si je parvenais à rendre mes idées telles que je les conçois : mais les jours s’en vont, et le repos me manque. Je me sens comme un voyageur qui, forcé de partir demain, a envoyé devant lui ses bagages. Les bagages de l’homme sont ses illusions et ses années ; il en remet à chaque minute une partie à celui que l’Écriture appelle un courrier rapide : le Temps[14].

VOYAGE DE NAPLES

Terracine, 31 décembre.

Voici les personnages, les équipages, les choses et les objets que l’on rencontre pêle-mêle sur les routes de l’Italie : des Anglais et des Russes, qui voyagent à grands frais dans de bonnes berlines, avec tous les usages et les préjugés de leurs pays ; des familles italiennes qui passent dans de vieilles calèches pour se rendre économiquement aux vendanges ; des moines à pied, tirant par la bride une mule rétive chargée de reliques ; des laboureurs conduisant des charrettes que traînent de grands bœufs, et qui portent une petite image de la Vierge élevée sur le timon au bout d’un bâton ; des paysannes voilées ou les cheveux bizarrement tressés, jupon court de couleur tranchante, corsets ouverts aux mamelles, et entrelacés avec des rubans, colliers et bracelets de coquillages ; des fourgons attelés de mulets ornés de sonnettes, de plumes et d’étoffe rouge ; des bacs, des ponts et des moulins ; des troupeaux d’ânes, de chèvres, de moutons ; des voiturins, des courriers, la tête enveloppée et un réseau comme les Espagnols ; des enfants tout nus ; des pèlerins, des mendiants, des pénitents blancs ou noirs ; des militaires cahotés dans de méchantes carrioles ; des escouades de gendarmerie ; des vieillards mêlés à des femmes. L’air de bienveillance est grand, mais grand est aussi l’air de curiosité ; on se suit des yeux tant qu’on peut se voir, comme si on voulait se parler, et l’on ne se dit mot.

 

Dix heures du soir.

J’ai ouvert ma fenêtre : les flots venaient expirer au pied des murs de l’auberge. Je ne revois jamais la mer sans un mouvement de joie et presque de tendresse.

 

Gaëte, 1er janvier 1804.

Encore une année écoulée !

En sortant de Fondi j’ai salué le premier verger d’orangers : ces beaux arbres étaient aussi chargés de fruits mûrs que pourraient l’être les pommiers les plus féconds de la Normandie. Je trace ce peu de mots à Gaëte, sur un balcon, à quatre heures du soir, par un soleil superbe, ayant en vue la pleine mer. Ici mourut Cicéron, dans cette patrie, comme il le dit lui-même, qu’il avait sauvée : Moriar in patria saepe servata. Cicéron fut tué par un homme qu’il avait jadis défendu ; ingratitude dont l’histoire fourmille. Antoine reçut au Forum la tête et les mains de Cicéron ; il donna une couronne d’or et une somme de 200 000 livres à l’assassin ; ce n’était pas le prix de la chose : la tête fut clouée à la tribune publique entre les deux mains de l’orateur. Sous Néron on louait beaucoup Cicéron ; on n’en parla pas sous Auguste. Du temps de Néron le crime s’était perfectionné ; les vieux assassinats du divin Auguste étaient des vétilles, des essais presque de l’innocence au milieu des forfaits nouveaux. D’ailleurs on était déjà loin de la liberté ; on ne savait plus ce que c’était : les esclaves qui assistaient aux jeux du cirque allaient-ils prendre feu pour les rêveries des Caton et des Brutus ? Les rhéteurs pouvaient donc, en toute sûreté de servitude, louer le paysan d’Arpinum. Néron lui-même aurait été homme à débiter des harangues sur l’excellence de la liberté ; et si le peuple romain se fût endormi pendant ces harangues, comme il est à croire, son maître, selon la coutume, l’eût fait réveiller à coups de bâton pour le forcer d’applaudir.

 

Naples, 2 janvier.

Le duc d’Anjou, roi de Naples, frère de saint Louis, fit mettre à mort Conradin, légitime héritier de la couronne de Sicile. Conradin sur l’échafaud jeta son gant dans la foule : qui le releva ? Louis XVI, descendant de saint Louis.

Le royaume des Deux-Siciles est quelque chose d’à part en Italie : grec sous les anciens Romains, il a été sarrasin, normand, allemand, français, espagnol, au temps des Romains nouveaux.

L’Italie du moyen âge était l’Italie des deux grandes factions guelfe et gibeline, l’Italie des rivalités républicaines et des petites tyrannies ; on n’y entendait parler que de crimes et de liberté ; tout s’y faisait à la pointe du poignard. Les aventures de cette Italie tenaient du roman : qui ne sait Ugolin, Françoise de Rimini, Roméo et Juliette, Othello ? Les doges de Gênes et de Venise, les princes de Vérone, de Ferrare et de Milan, les guerriers, les navigateurs, les écrivains, les artistes, les marchands de cette Italie étaient des hommes de génie : Grimaldi, Fregose, Adorni, Dandolo, Marin Zeno, Morosini, Gradenigo, Scaligieri, Visconti, Doria, Trivulce, Spinola, Zeno, Pisani, Christophe Colomb, Améric Vespuce, Gabato, le Dante, Pétrarque, Boccace, Arioste, Machiavel, Cardan, Pomponace, Achellini, Érasme, Politien, Michel-Ange, Pérugin, Raphaël, Jules Romain, Dominiquin, Titien, Caragio, les Médicis ; mais, dans tout cela, pas un chevalier, rien de l’Europe transalpine.

À Naples, au contraire, la chevalerie se mêle au caractère italien, et les prouesses aux émeutes populaires ; Tancrède et le Tasse, Jeanne de Naples et le bon roi René, qui ne régna point, les Vêpres Siciliennes, Mazaniel et le dernier duc de Guise, voilà les Deux-Siciles. Le souffle de la Grèce vient aussi expirer à Naples ; Athènes a poussé ses frontières jusqu’à Paestum ; ses temples et ses tombeaux forment une ligne au dernier horizon d’un ciel enchanté.

Je n’ai point été frappé de Naples en arrivant : depuis Capoue et ses délices jusqu’ici le pays est fertile, mais peu pittoresque. On entre dans Naples presque sans la voir, par un chemin assez creux[15].

 

3 janvier 1804.

Visité le Musée.

Statue d’Hercule dont il y a des copies partout : Hercule en repos appuyé sur un tronc d’arbre ; légèreté de la massue. Vénus : beauté des formes ; draperies mouillées. Buste de Scipion l’Africain.

Pourquoi la sculpture antique est-elle supérieure[16] à la sculpture moderne, tandis que la peinture moderne est vraisemblablement supérieure, ou du moins égale à la peinture antique ?

Pour la sculpture, je réponds :

Les habitudes et les mœurs des anciens étaient plus graves que les nôtres, les passions moins turbulentes. Or, la sculpture, qui se refuse à rendre les petites nuances et les petits mouvements, s’accommodait mieux des poses tranquilles et de la physionomie sérieuse du Grec et du Romain.

De plus, les draperies antiques laissaient voir en partie le nu : ce nu était toujours ainsi sous les yeux des artistes, tandis qu’il n’est exposé qu’occasionnellement aux regards du sculpteur moderne : enfin les formes humaines étaient plus belles.

Pour la peinture, je dis :

La peinture admet beaucoup de mouvement dans les attitudes : conséquemment la matière, quand malheureusement elle est sensible, nuit moins aux grands effets du pinceau.

Les règles de la perspective, qui n’existent presque point pour la sculpture, sont mieux entendues des modernes qu’elles ne l’étaient des anciens. On connaît aujourd’hui un plus grand nombre de couleurs ; reste seulement à savoir si elles sont plus vives et plus pures.

Dans ma revue du Musée, j’ai admiré la mère de Raphaël, peinte par son fils : belle et simple, elle ressemble un peu à Raphaël lui-même, comme les Vierges de ce génie divin ressemblent à des anges.

Michel-Ange peint par lui-même.

Armide et Renaud : scène du miroir magique.

POUZZOLES ET LA SOLFATARA

4 janvier

À Pouzzoles, j’ai examiné le temple des Nymphes, la maison de Cicéron, celle qu’il appelait la Puteolane, d’où il écrivit souvent à Atticus, et où il composa peut-être sa seconde Philippique. Cette villa était bâtie sur le plan de l’Académie d’Athènes : embellie depuis par Vétus, elle devint un palais sous l’empereur Adrien, qui y mourut en disant adieu à son âme.

 

Animula vagula, blandula,

Hospes comesque corporis, etc.

 

Il voulut qu’on mît sur sa tombe qu’il avait été tué par les médecins :

 

Turba medicorum regem interfecit.

 

La science a fait des progrès.

À cette époque, tous les hommes de mérite étaient philosophes, quand ils n’étaient pas chrétiens.

Belle vue dont on jouissait du Portique : un petit verger occupe aujourd’hui la maison de Cicéron ;

Temple de Neptune et tombeaux.

La Solfatare, champ de soufre. Bruit des fontaines d’eau bouillante ; bruit du Tartare pour les poètes.

Vue du golfe de Naples en revenant : cap dessiné par la lumière du soleil couchant ; reflet de cette lumière sur le Vésuve et l’Apennin ; accord ou harmonie de ces feux et du ciel. Vapeur diaphane à fleur d’eau et à mi-montagne. Blancheur des voiles des barques rentrant au port. L’île de Caprée au loin. La montagne des Camaldules avec son couvent et son bouquet d’arbres au-dessus de Naples. Contraste de tout cela avec la Solfatare. Un Français habite sur l’île où se retira Brutus. Grotte d’Esculape. Tombeau de Virgile, d’où l’on découvre le berceau du Tasse.


LE VÉSUVE

5 janvier 1804.

Aujourd’hui 5 janvier, je suis parti de Naples à sept heures du matin ; me voilà à Portici. Le soleil est dégagé des nuages du levant, mais la tête du Vésuve est toujours dans le brouillard. Je fais marché avec un cicérone pour me conduire au cratère du volcan. Il me fournit deux mules, une pour lui, une pour moi : nous partons.

Je commence à monter par un chemin assez large, entre deux champs de vignes appuyées sur des peupliers. Je m’avance droit au levant d’hiver. J’aperçois, un peu au-dessus des vapeurs descendues dans la moyenne région de l’air, la cime de quelques arbres : ce sont les ormeaux de l’ermitage. De pauvres habitations de vignerons se montrent à droite et à gauche, au milieu des riches ceps du Lacryma Christi. Au reste, partout une terre brûlée, des vignes dépouillées entremêlées de pins en forme de parasol, quelques aloès dans les haies, d’innombrables pierres roulantes, pas un oiseau.

J’arrive au premier plateau de la montagne. Une plaine nue s’étend devant moi. J’entrevois les deux têtes du Vésuve ; à gauche la Somma, à droite la bouche actuelle du volcan : ces deux têtes sont enveloppées de nuages pâles. Je m’avance. D’un côté la Somma s’abaisse ; de l’autre je commence à distinguer les ravines tracées dans le cône du volcan, que je vais bientôt gravir. La lave de 1766 et de 1769 couvre la plaine où je marche. C’est un désert enfumé où les laves, jetées comme des scories de forge, présentent sur un fond noir leur écume blanchâtre, tout à fait semblable à des mousses desséchées.

Suivant le chemin à gauche, et laissant à droite le cône du volcan, j’arrive au pied d’un coteau ou plutôt d’un mur formé de la lave qui a recouvert Herculanum. Cette espèce de muraille est plantée de vignes sur la lisière de la plaine, et son revers offre une vallée profonde occupée par un taillis. Le froid devient très piquant.

Je gravis cette colline pour me rendre à l’ermitage que l’on aperçoit de l’autre côté. Le ciel s’abaisse, les nuages volent sur la terre comme une fumée grisâtre, ou comme des cendres chassées par le vent. Je commence à entendre le murmure des ormeaux de l’ermitage.

L’ermite est sorti pour me recevoir. Il a pris la bride de la mule, et j’ai mis pied à terre. Cet ermite est un grand homme de bonne mine et d’une physionomie ouverte. Il m’a fait entrer dans sa cellule ; il a dressé le couvert, et m’a servi un pain, des pommes et des œufs. Il s’est assis devant moi, les deux coudes appuyés sur la table, et a causé tranquillement tandis que je déjeunais. Les nuages s’étaient fermés de toutes parts autour de nous ; on ne pouvait distinguer aucun objet par la fenêtre de l’ermitage. On n’oyait dans ce gouffre de vapeurs que le sifflement du vent et le bruit lointain de la mer sur les côtes d’Herculanum ; scène paisible de l’hospitalité chrétienne, placée dans une petite cellule au pied d’un volcan et au milieu d’une tempête !

L’ermite m’a présenté le livre où les étrangers ont coutume de noter quelque chose. Dans ce livre, je n’ai pas trouvé une pensée qui méritât d’être retenue ; les Français, avec ce bon goût naturel à leur nation, se sont contentés de mettre la date de leur passage, ou de faire l’éloge de l’ermite. Ce volcan n’a donc inspiré rien de remarquable aux voyageurs ; cela me confirme dans une idée que j’ai depuis longtemps : les très grands sujets, comme les très grands objets, sont peu propres à faire naître les grandes pensées ; leur grandeur étant pour ainsi dire en évidence, tout ce qu’on ajoute au-delà du fait ne sert qu’à le rapetisser. Le nascitur ridiculus mus est vrai de toutes les montagnes.

Je pars de l’ermitage à deux heures et demie ; je remonte sur le coteau de lave que j’avais déjà franchi : à ma gauche est la vallée qui me sépare de la Somma, à ma droite la plaine du cône. Je marche en m’élevant sur l’arête du coteau. Je n’ai trouvé dans cet horrible lieu, pour toute créature vivante, qu’une pauvre jeune fille maigre, jaune, demi-nue, et succombant sous un fardeau de bois coupé dans la montagne.

Les nuages ne me laissent plus rien voir ; le vent, soufflant de bas en haut, les chasse du plateau noir que je domine, et les fait passer sur la chaussée de lave que je parcours : je n’entends que le bruit des pas de ma mule.

Je quitte le coteau, je tourne à droite et redescends dans cette plaine de lave qui aboutit au cône du volcan et que j’ai traversée plus bas en montant à l’ermitage. Même en présence de ces débris calcinés, l’imagination se représente à peine ces champs de feu et de métaux fondus au moment des éruptions du Vésuve. Le Dante les avait peut-être vus lorsqu’il a peint dans son Enfer ces sables brûlants où des flammes éternelles descendent lentement et en silence, come di neve in Alpe senza vento :

 

Arrivammo ad una landa

Che dal suo letto ogni pianta rimuove.

Lo spazzo era una rena arida e spessa,

Sovra tutto’I sabbion d’un cader lento

Piovean di fuoco dilatate falde,

Come di neve in Alpe senza vento.

 

Les nuages s’entrouvrent maintenant sur quelques points ; je découvre subitement, et par intervalles, Portici, Caprée, Ischia, le Pausilippe, la mer parsemée des voiles blanches des pêcheurs et la côte du golfe de Naples, bordée d’orangers : c’est le paradis vu de l’enfer.

Je touche au pied du cône ; nous quittons nos mules ; mon guide me donne un long bâton, et nous commençons à gravir l’énorme monceau de cendres. Les nuages se referment, le brouillard s’épaissit, et l’obscurité redouble.

Me voilà au haut du Vésuve, écrivant assis à la bouche du volcan et prêt à descendre au fond de son cratère. Le soleil se montre de temps en temps à travers le voile de vapeurs qui enveloppe toute la montagne. Cet accident, qui me cache un des plus beaux paysages de la terre, sert à redoubler l’horreur de ce lieu. Le Vésuve, séparé par les nuages des pays enchantés qui sont à sa base, a l’air d’être ainsi placé dans le plus profond des déserts, et l’espèce de terreur qu’il inspire n’est point affaiblie par le spectacle d’une ville florissante à ses pieds.

Je propose à mon guide de descendre dans le cratère ; il fait quelque difficulté, pour obtenir un peu plus d’argent. Nous convenons d’une somme qu’il veut avoir sur-le-champ. Je la lui donne. Il dépouille son habit ; nous marchons quelque temps sur les bords de l’abîme, pour trouver une ligne moins perpendiculaire et plus facile à descendre. Le guide s’arrête et m’avertit de me préparer. Nous allons nous précipiter.

Nous voilà au fond du gouffre[17]. Je désespère de pouvoir peindre ce chaos.

Qu’on se figure un bassin d’un mille de tour et de trois cents pieds d’élévation, qui va s’élargissant en forme d’entonnoir. Ses bords ou ses parois intérieures sont sillonnées par le fluide de feu que ce bassin a contenu, et qu’il a versé au-dehors. Les parties saillantes de ces sillons ressemblent aux jambages de briques dont les Romains appuyaient leurs énormes maçonneries. Des rochers sont suspendus dans quelques parties du contour, et leurs débris, mêlés à une pâte de cendres, recouvrent l’abîme.

Ce fond du bassin est labouré de différentes manières. À peu près au milieu sont creusés trois puits ou petites bouches nouvellement ouvertes, et qui vomirent des flammes pendant le séjour des Français à Naples en 1798.

Des fumées transpirent à travers les pores du gouffre, surtout du côté de la Torre del Greco. Dans le flanc opposé, vers Caserte, j’aperçois une flamme. Quand vous enfoncez la main dans les cendres, vous les trouvez brûlantes à quelques pouces de profondeur sous la surface.

La couleur générale du gouffre est celle d’un charbon éteint. Mais la nature sait répandre des grâces jusque sur les objets les plus horribles : la lave en quelques endroits est pleine d’azur, d’outremer, de jaune et d’orangé. Des blocs de granit, tourmentés et tordus par l’action du feu, se sont recourbés à leurs extrémités, comme des palmes et des feuilles d’acanthe. La matière volcanique, refroidie sur les rocs vifs autour desquels elle a coulé, forme çà et là des rosaces, des girandoles, de rubans ; elle affecte aussi des figures de plantes et d’animaux, et imite les dessins variés que l’on découvre dans les agates. J’ai remarqué sur un rocher bleuâtre un cygne de lave blanche parfaitement modelé ; vous eussiez juré voir ce bel oiseau dormant sur une eau paisible, la tête cachée sous son aile, et son long cou allongé sur son dos comme un rouleau de soie :

 

Ad vada Meandri concinit albus olor.

 

Je retrouve ici ce silence absolu que j’ai observé autrefois, à midi, dans les forêts de l’Amérique, lorsque, retenant mon haleine, je n’entendais que le bruit de mes artères dans mes tempes et le battement de mon cœur. Quelquefois seulement des bouffées de vent, tombant du haut du cône au fond du cratère, mugissent dans mes vêtements ou sifflent dans mon bâton ; j’entends aussi rouler quelques pierres que mon guide fait fuir sous ses pas en gravissant les cendres. Un écho confus, semblable au frémissement du métal ou du verre, prolonge le bruit de la chute, et puis tout se tait. Comparez ce silence de mort aux détonations épouvantables qui ébranlaient ces mêmes lieux lorsque le volcan vomissait le feu de ses entrailles et couvrait la terre de ténèbres.

On peut faire ici des réflexions philosophiques et prendre en pitié les choses humaines. Qu’est-ce en effet que ces révolutions si fameuses des empires auprès des accidents de la nature qui changent la face de la terre et des mers ? Heureux du moins si les hommes n’employaient pas à se tourmenter mutuellement le peu de jours qu’ils ont à passer ensemble ! Le Vésuve n’a pas ouvert une seule fois ses abîmes pour dévorer les cités, que ses fureurs n’aient surpris les peuples au milieu du sang et des larmes. Quels sont les premiers signes de civilisation, les premières marques du passage des hommes que l’on a retrouvés sous les cendres éteintes du volcan ? Des instruments de supplice, des squelettes enchaînés[18].

Les temps varient, et les destinées humaines ont la même inconstance. La vie, dit la chanson grecque, fuit comme la roue d’un char :

 

Tροχος αρματος γαρ οια

Βιοτος τρεχει κυλιθεις

 

Pline a perdu la vie pour avoir voulu contempler de loin le volcan dans le cratère duquel je suis tranquillement assis. Je regarde fumer l’abîme autour de moi. Je songe qu’à quelques toises de profondeur j’ai un gouffre de feu sous mes pieds ; je songe que le volcan pourrait s’ouvrir et me lancer en l’air avec des quartiers de marbre fracassés.

Quelle providence m’a conduit dans ce lieu ? Par quel hasard les tempêtes de l’océan américain m’ont-elles jeté aux Champs de Lavinie : Lavinaque venit littora ? Je ne puis m’empêcher de faire un retour sur les agitations de cette vie, « où les choses, dit saint Augustin, sont pleines de misères, l’espérance vide de bonheur : rem plenam miseriae, spem beatitudis inanem. » Né sur les rochers de l’Armorique le premier bruit qui a frappé mon oreille en venant au monde est celui de la mer ; et sur combien de rivages n’ai-je pas vu depuis se briser ces mêmes flots que je retrouve ici ?

Qui m’eût dit il y a quelques années que j’entendrais gémir aux tombeaux de Scipion et de Virgile ces vagues qui se déroulaient à mes pieds, sur les côtes de l’Angleterre, ou sur les grèves du Maryland ? Mon nom est dans la cabane du sauvage de la Floride ; le voilà sur le livre de l’ermite du Vésuve. Quand déposerai-je à la porte de mes pères le bâton et le manteau du voyageur ?

 

O patria ! o divum domus Ilium !

PATRIA OU LITERNE

6 janvier 1804.

Sorti de Naples par la grotte du Pausilippe, j’ai roulé une heure en calèche dans la campagne ; après avoir traversé de petits chemins ombragés, je suis descendu de voiture pour chercher à pied Patria l’ancienne Literne. Un bocage de peupliers s’est d’abord présenté à moi, ensuite des vignes et une plaine semée de blé. La nature était belle, mais triste. À Naples, comme dans l’État romain, les cultivateurs ne sont guère aux champs qu’au temps des semailles et des moissons, après quoi ils se retirent dans les faubourgs des villes ou dans de grands villages. Les campagnes manquent ainsi de hameaux, de troupeaux, d’habitants, et n’ont point le mouvement rustique de la Toscane, du Milanais et des contrées transalpines. J’ai pourtant rencontré aux environs de Patria, quelques fermes agréablement bâties : elles avaient dans leur cour un puits orné de fleurs et accompagné de deux pilastres, que couronnaient des aloès dans des paniers. Il y a dans ce pays un goût naturel d’architecture, qui annonce l’ancienne patrie de la civilisation et des arts.

Des terrains humides semés de fougères, attenant à des fonds boisés, m’ont rappelé les aspects de la Bretagne. Qu’il y a déjà longtemps que j’ai quitté mes bruyères natales ! On vient d’abattre un vieux bois de chênes et d’ormes parmi lesquels j’ai été élevé : je serais tenté de pousser des plaintes, comme ces êtres dont la vie était attachée aux arbres de la magique forêt du Tasse.

J’ai aperçu de loin, au bord de la mer, la tour que l’on appelle Tour de Scipion. À l’extrémité d’un corps de logis que forment une chapelle et une espèce d’auberge, je suis entré dans un camp de pêcheurs : ils étaient occupés à raccommoder leurs filets au bord d’une pièce d’eau. Deux d’entre eux m’ont amené un bateau et m’ont débarqué près d’un pont, sur le terrain de la tour. J’ai passé des dunes, où croissent des lauriers, des myrtes et des oliviers nains. Monté, non sans peine, au haut de la tour, qui sert de point de reconnaissance aux vaisseaux, mes regards ont erré sur cette mer que Scipion avait contemplée tant de fois. Quelques débris des voûtes appelées Grottes de Scipion se sont offerts à mes recherches religieuses ; je foulais, saisi de respect, la terre qui couvrait les os de celui dont la gloire cherchait la solitude. Je n’aurai de commun avec ce grand citoyen que ce dernier exil dont aucun homme n’est rappelé.

BAÏES

9 janvier.

Vue du haut de Monte-Nuovo : culture au fond de l’entonnoir ; myrtes et élégantes bruyères.

Lac Averne : il est de forme circulaire, et enfoncé dans un bassin de montagnes ; ses bords sont parés de vignes à haute tige. L’antre de la Sibylle est placé vers le midi, dans le flanc des falaises, auprès d’un bois. J’ai entendu chanter les oiseaux, et je les ai vus voler autour de l’antre, malgré les vers de Virgile :

 

Quam super haud ullae poterant impune volantes

Tendere iter pennis…

 

Quant au rameau d’or, toutes les colombes du monde me l’auraient montré, que je n’aurais su le cueillir.

Le lac Averne communiquait au lac Lucrin : restes de ce dernier lac dans la mer ; restes du pont Julia.

On s’embarque, et l’on suit la digue jusqu’aux bains de Néron. J’ai fait cuire des œufs dans le Phlégéton. Rembarqué en sortant des mains de Néron ; tourné le promontoire : sur une côte abandonnée gisent, battues par les flots, les ruines d’une multitude de bains et de villa romaines. Temples de Vénus, de Mercure, de Diane ; tombeaux d’Agrippine, etc. Baïes fut l’Élysée de Virgile et l’Enfer de Tacite.


HERCULANUM, PORTICI, POMPEÏA

11 janvier.

La lave a rempli Herculanum, comme le plomb fondu remplit les concavités d’un moule.

Portici est un magasin d’antiques.

Il y a quatre parties découvertes à Pompeïa : 1° le temple, le quartier des soldats, les théâtres ; 2° une maison nouvellement déblayée par les Français ; 3° un quartier de la ville ; 4° la maison hors de la ville.

Le tour de Pompeïa est d’environ quatre milles. Quartier des soldats, espèce de cloître autour duquel régnaient quarante-deux chambres ; quelques mots latins estropiés et mal orthographiés barbouillés sur les murs. Près de là étaient des squelettes enchaînés : « Ceux qui étaient autrefois enchaînés ensemble, dit Job, ne souffrent plus, et ils n’entendent plus la voix de l’exacteur. »

Un petit théâtre : vingt-et-un gradins en demi-cercle, les corridors derrière. Un grand théâtre : trois portes pour sortir de la scène dans le fond, et communiquant aux chambres des acteurs. Trois rangs marqués pour les gradins ; celui du bas plus large et en marbre. Les corridors derrière, larges et voûtés.

On entrait par le corridor au haut du théâtre, et l’on descendait dans la salle par les vomitoires. Six portes s’ouvraient dans ce corridor. Viennent, non loin de là, un portique carré de soixante colonnes, et d’autres colonnes en ligne droite, allant du midi au nord ; dispositions que je n’ai pas bien comprises.

On trouve deux temples : l’un de ces temples offre trois autels et un sanctuaire élevé.

La maison découverte par les Français est curieuse : les chambres à coucher, extrêmement exiguës, sont peintes en bleu ou en jaune, et décorées de petits tableaux à fresque. On voit dans ces tableaux un personnage romain, un Apollon jouant de la lyre, des paysages, des perspectives de jardins et de villes. Dans la plus grande chambre de cette maison, une peinture représente Ulysse fuyant les Sirènes : le fils de Laërte, attaché au mât de son vaisseau, écoute trois Sirènes placées sur les rochers ; la première touche la lyre, la seconde sonne une espèce de trompette, la troisième chante.

On entre dans la partie la plus anciennement découverte de Pompeïa par une rue d’environ quinze pieds de large ; des deux côtés sont des trottoirs ; le pavé garde la trace des roues en divers endroits. La rue est bordée de boutiques et de maisons dont le premier étage est tombé. Dans deux de ces maisons se voient les choses suivantes :

Une chambre de chirurgien et une chambre de toilette avec des peintures analogues.

On m’a fait remarquer un moulin à blé et les marques d’un instrument tranchant sur la pierre de la boutique d’un charcutier ou d’un boulanger, je ne sais plus lequel.

La rue conduit à une porte de la cité où l’on a mis à nu une portion des murs d’enceinte. À cette porte commençait la file des sépulcres qui bordaient le chemin public. Après avoir passé la porte, on rencontre la maison de campagne si connue. Le portique qui entoure le jardin de cette maison est composé de piliers carrés, groupés trois par trois. Sous ce premier portique, il en existe un second : c’est là que fut étouffée la jeune femme dont le sein s’est imprimé dans le morceau de terre que j’ai vu à Portici : la mort, comme un statuaire, a moulé sa victime.

Pour passer d’une partie découverte de la cité à une autre partie découverte, on traverse un riche sol cultivé ou planté de vignes. La chaleur était considérable, la terre riante de verdure et émaillée de fleurs[19].

En parcourant cette cité des morts, une idée me poursuivait. À mesure que l’on déchausse quelque édifice à Pompeïa, on enlève ce que donne la fouille, ustensiles de ménage, instruments de divers métiers, meubles, statues, manuscrits, etc., et l’on entasse le tout au Musée Portici. Il y aurait selon moi quelque chose de mieux à faire : ce serait de laisser les choses dans l’endroit où on les trouve et comme on les trouve, de remettre des toits, des plafonds, des planchers et des fenêtres, pour empêcher la dégradation des peintures et des murs ; de relever l’ancienne enceinte de la ville, d’en clore les portes ; enfin d’y établir une garde de soldats avec quelques savants versés dans les arts. Ne serait-ce pas là le plus merveilleux musée de la terre ? Une ville romaine conservée tout entière, comme si ses habitants venaient d’en sortir un quart d’heure auparavant !

On apprendrait mieux l’histoire domestique du peuple romain, l’état de la civilisation romaine dans quelques promenades à Pompeïa restaurée, que par la lecture de tous les ouvrages de l’antiquité. L’Europe entière accourrait : les frais qu’exigerait la mise en œuvre de ce plan seraient amplement compensés par l’affluence des étrangers à Naples. D’ailleurs rien n’obligerait d’exécuter ce travail à la fois ; on continuerait lentement, mais régulièrement les fouilles ; il ne faudrait qu’un peu de brique, d’ardoise, de plâtre, de pierre, de bois de charpente et de menuiserie pour les employer en proportion du déblai. Un architecte habile suivrait, quant aux restaurations, le style local dont il trouverait des modèles dans les paysages peints sur les murs mêmes des maisons de Pompeïa.

Ce que l’on fait aujourd’hui me semble funeste : ravies à leurs places naturelles, les curiosités les plus rares s’ensevelissent dans des cabinets où elles ne sont plus en rapport avec les objets environnants. D’une autre part, les édifices découverts à Pompeïa tomberont bientôt : les cendres qui les engloutirent les ont conservés ; ils périront à l’air, si on ne les entretient ou on ne les répare.

En tous pays les monuments publics, élevés à grands frais avec des quartiers de granit et de marbre, ont seuls résisté à l’action du temps ; mais les habitations domestiques, les villes proprement dites, se sont écroulées, parce que la fortune des simples particuliers ne leur permet pas de bâtir pour les siècles.

Notice sur les fouilles de Pompéi

On découvrit d’abord les deux théâtres, ensuite le temple d’Isis et celui d’Esculape, la maison de campagne d’Arrius Diomédès, et plusieurs tombeaux. Durant le temps que Naples fut gouverné par un roi sorti des rangs de l’armée française, les murailles de la ville, la rue des tombeaux, plusieurs vues de l’intérieur de la ville, la basilique, l’amphithéâtre et le forum furent découverts. Le roi de Naples a fait continuer les travaux ; et comme les fouilles sont conduites avec beaucoup de régularité et se font dans le louable dessein de découvrir la ville plutôt que de chercher des trésors enfouis, chaque jour ajoute aux connaissances déjà acquises sur cet objet, si intéressant et presque inépuisable.

La ville de Pompéi, située à peu près à quatorze milles au sud-est de Naples, était bâtie en partie sur une éminence qui dominait une plaine fertile, et qui s’est considérablement accrue par l’immense quantité de matières volcaniques dont le Vésuve l’a recouverte. Les murailles de la ville et les murs de ses édifices ont retenu dans leur enceinte toutes les matières que le volcan y vomissait, et empêché les pluies de les emporter ; de sorte que l’étendue de ces constructions est très distinctement marquée par le monticule qu’ont formé l’amas des pierres ponces et l’accumulation graduelle de terre végétale qui le couvrent.

L’éminence sur laquelle Pompéi fut bâtie doit avoir été formée à une époque très reculée ; elle est composée de produits volcaniques vomis par le Vésuve.

On a conjecturé que la mer avait autrefois baigné les murs de Pompéi, et qu’elle venait jusqu’à l’endroit où passe aujourd’hui le chemin de Salerne. Strabon dit en effet que cette ville servait d’arsenal maritime à plusieurs villes de la Campanie, ajoutant qu’elle est près du Sarno, fleuve sur lequel les marchandises peuvent descendre et remonter.

Plusieurs faits que l’on observe à Pompéi sembleraient incompréhensibles si l’on ne se rappelait pas que la destruction de cette ville a été l’ouvrage de deux catastrophes distinctes : l’une en l’an 63 de J.-C., par un tremblement de terre ; l’autre, seize ans plus tard, par une éruption du Vésuve. Ses habitants commençaient à réparer les dommages causés par la première, lorsque les signes précurseurs de la seconde les forcèrent d’abandonner un lieu qui ne tarda pas à être enseveli sous un déluge de cendres et de matières volcaniques.

Cependant des débris d’ouvrages en briques indiquaient sa position. Il conserva, sans doute pendant longtemps, un reste de population dans son voisinage, puisque Pompéi est indiqué dans l’itinéraire d’Antonin et sur la carte de Peutinger. Au XIIIe siècle, les comtes de Sarno firent creuser un canal dérivé du Sarno ; il passait sous Pompéi, mais on ignorait sa position ; enfin, en 1748, un laboureur ayant trouvé une statue en labourant son champ, cette circonstance engagea le gouvernement napolitain à ordonner des fouilles.

À l’époque des premiers travaux, on versait dans la partie que l’on venait de déblayer les décombres que l’on retirait de celle que l’on s’occupait de découvrir ; et, après qu’on en avait enlevé les peintures à fresque, les mosaïques et autres objets curieux, on comblait de nouveau l’espace débarrassé : aujourd’hui l’on suit un système différent.

Quoique les fouilles n’aient pas offert de grandes difficultés par le peu d’efforts que le terrain exige pour être creusé, il n’y a pourtant qu’une septième partie de la ville de déterrée. Quelques rues sont de niveau avec le grand chemin qui passe le long des murs, dont le circuit est d’environ seize cents toises.

En arrivant par Herculanum, le premier objet qui frappe l’attention est la maison de campagne d’Arrius Diomédès, située dans le faubourg. Elle est d’une très jolie construction, et si bien conservée quoiqu’il y manque un étage, qu’elle peut donner une idée exacte de la manière dont les anciens distribuaient l’intérieur de leurs demeures. Il suffirait d’y ajouter des portes et des fenêtres pour la rendre habitable ; plusieurs chambres sont très petites, le propriétaire était cependant un homme opulent. Dans d’autres maisons de gens moins riches, les chambres sont encore plus petites. Le plancher de la maison d’Arrius Diomédès est en mosaïques ; tous les appartements n’ont pas de fenêtres, plusieurs ne reçoivent du jour que par la porte. On ignore quelle est la destination de beaucoup de petits passages et de recoins. Les amphores qui contenaient le vin sont encore dans la cave, le pied posé dans le sable, et appuyées contre le mur.

La rue des tombeaux offre, à droite et à gauche, les sépultures des principales familles de la ville ; la plupart sont de petite dimension, mais construites avec beaucoup de goût.

Les rues de Pompéi ne sont pas larges, n’ayant que quinze pieds d’un côté à l’autre, et les trottoirs les rendent encore plus étroites ; elles sont pavées en pierre de lave grise et de formes irrégulières, comme les anciennes voies romaines : on y voit encore distinctement la trace des roues. Il ne reste aux maisons qu’un rez-de-chaussée, mais les débris font voir que quelques-unes avaient plus d’un étage ; presque toutes ont une cour intérieure, au milieu de laquelle est un impluvium ou réservoir pour l’eau de pluie, qui allait ensuite se rendre dans une citerne contiguë. La plupart des maisons étaient ornées de pavés mosaïques, et de parois généralement peintes en rouge, en bleu et en jaune. Sur ce fond, l’on avait peint de jolies arabesques et des tableaux de diverses grandeurs. Les maisons ont généralement une chambre de bains, qui est très commode ; souvent les murs sont doubles, et l’espace intermédiaire est vide : il servait à préserver la chambre de l’humidité.

Les boutiques des marchands de denrées, liquides et solides, offrent des massifs de pierre souvent revêtus de marbre, et dans lesquels les vaisseaux qui contenaient les denrées étaient maçonnés.

On a pensé que le genre de commerce qui se faisait dans quelques maisons était désigné par des figures qui sont sculptées sur le mur extérieur ; mais il paraît que ces emblèmes indiquaient plutôt le génie sous la protection duquel la famille était placée.

Les fours et les machines à moudre le grain font connaître les boutiques des boulangers. Ces machines consistent en une pierre à base ronde ; son extrémité supérieure est conique et s’adapte dans le creux d’une autre pierre qui est de même creusée en entonnoir dans sa partie supérieure : on faisait tourner la pierre d’en haut par le moyen de deux anses latérales que traversaient des barres de bois. Le grain, versé dans l’entonnoir supérieur tombait par un trou entre l’entonnoir renversé et la pierre conique. Le mouvement de rotation le réduisait en farine.

Les édifices publics, tels que les temples et les théâtres, sont en général les mieux conservés, et par conséquent ce qu’il y a jusqu’à présent de plus intéressant dans Pompéi.

Le petit théâtre, qui, d’après des inscriptions, servait aux représentations comiques, est en bon état ; il peut contenir quinze cents spectateurs : il y a, dans le grand, de la place pour plus de six mille personnes.

De tous les amphithéâtres anciens, celui de Pompéi est un des moins dégradés. En enlevant les décombres, on y a trouvé, dans des corridors qui font le tour de l’arène, des peintures qui brillaient des couleurs les plus vives ; mais à peine frappées du contact de l’air extérieur, elles se sont altérées. On aperçoit encore des vestiges d’un lion, et un joueur de trompette vêtu d’un costume bizarre. Les inscriptions qui avaient rapport aux différents spectacles sont un monument très curieux.

On peut suivre sur le plan les murailles de la ville ; c’est le meilleur moyen de se faire une idée de sa forme et de son étendue.

 

« Ces remparts, dit M. Mazois, étaient composés d’un terre-plein terrasse et d’un contre-mur ; ils avaient quatorze pieds de largeur, et l’on y montait par des escaliers assez spacieux pour laisser passage à deux soldats de front. Ils sont soutenus, du côté de la ville, ainsi que du côté de la campagne, par un mur en pierre de taille. Le mur extérieur devait avoir environ vingt-cinq pieds d’élévation ; celui de l’intérieur surpassait le rempart en hauteur d’environ huit pieds. L’un et l’autre sont construits de l’espèce de lave qu’on appelle piperino, à l’exception de quatre ou cinq premières assises du mur extérieur, qui sont en pierre de roche ou travertin grossier. Toutes les pierres en sont parfaitement bien jointes : le mortier est en effet peu nécessaire dans les constructions faites avec des matériaux d’un grand échantillon. Ce mur extérieur est partout plus ou moins incliné vers le rempart ; les premières assises sont, au contraire, en retraite l’une sur l’autre.

« Quelques-unes des pierres, surtout celles de ces premières assises, sont entaillées et encastrées l’une dans l’autre de manière à se maintenir mutuellement. Comme cette façon de construire remonte à une haute antiquité, et qu’elle semble avoir suivi les constructions pélasgiques ou cyclopéennes, dont elle conserve quelques traces, on peut conjecturer que la partie des murs de Pompéi bâtie ainsi, est un ouvrage des Osques, ou du moins des premières colonies grecques qui vinrent s’établir dans la Campanie.

» Les deux murs étaient crénelés de manière que vus du côté de la campagne ils présentaient l’apparence d’une double enceinte de remparts.

» Ces murailles sont dans un grand désordre, que l’on ne peut pas attribuer uniquement aux tremblements de terre qui précédèrent l’éruption de 79. Je pense, ajoute M. Mazois, que Pompéi a dû être démantelé plusieurs fois ; comme le prouvent les brèches et les réparations qu’on y remarque. Il paraît même que ces fortifications n’étaient plus regardées depuis longtemps comme nécessaires, puisque du côté où était le port les habitations sont bâties sur les murs, que l’on a en plusieurs endroits abattus à cet effet.

» Ces murs sont surmontés de tours, qui ne paraissent pas d’une si haute antiquité : leur construction indique qu’elles sont du même temps que les réparations faites aux murailles ; elles sont de forme quadrangulaire, servent en même temps de poterne, et sont placées à des distances inégales les unes des autres.

» Il paraît que la ville n’avait pas de fossés, au moins du côté où l’on a fouillé ; car les murs, en cet endroit, étaient assis sur un terrain escarpé. »

 

On voit que, par leur genre de construction, les remparts sont les monuments qui résisteront le mieux à l’action du temps. Malgré l’attention extrême avec laquelle on a cherché à conserver ceux qui ont été découverts, l’exposition à l’air, dont ils ont été préservés depuis si longtemps, les a endommagés. Les pluies d’hiver, extrêmement abondantes dans l’Europe méridionale, font pénétrer graduellement l’humidité entre les briques et leur revêtement. Il y croît des mousses, puis des plantes qui déjoignent les briques. Pour éviter la dégradation on a couvert les murs avec des tuiles, et placé des toits au-dessus des édifices.

Le plan indique cinq portes, désignées chacune par un nom qui n’a été donné que depuis la découverte de la ville, et qui n’est fondé sur aucun monument. La porte de Nola, la plus petite de toutes, est la seule dont l’arcade soit conservée. La porte la plus proche du forum, ou quartier des soldats, est celle par laquelle on entre : elle a été construite d’après l’antique.

Quelques personnes avaient pensé qu’au lieu d’enlever de Pompéi les divers objets que l’on y a trouvés, et d’en former un muséum à Portici, l’on aurait mieux fait de les laisser à leur place, ce qui aurait représenté une ville ancienne avec tout ce qu’elle contenait. Cette idée est spécieuse, et ceux qui la proposaient n’ont pas réfléchi que beaucoup de choses se seraient gâtées par le contact de l’air, et qu’indépendamment de cet inconvénient on aurait couru le risque de voir plusieurs objets dérobés par des voyageurs peu délicats ; c’est ce qui n’arrive que trop souvent. Il faudrait, pour songer même à meubler quelques maisons, que l’enceinte de la ville fût entièrement déblayée, de manière à être bien isolée, et à ne pas offrir la facilité d’y descendre de dessus les terrains environnants ; alors on fermerait les portes, et Pompéi ne serait plus exposé à être pillé par des pirates terrestres.

L’on n’a eu dessein dans cette Notice que de donner une idée succincte de l’état des fouilles de Pompéi en 1817. Pour bien connaître ce lieu remarquable, il faut consulter le bel ouvrage de M. Mazois[20]. L’on trouve aussi des renseignements précieux dans un livre que M. le comte de Clarac, conservateur des antiques, publia étant à Naples. Ce livre, intitulé Pompéi, n’a été tiré qu’à un petit nombre d’exemplaires, et n’a pas été mis en vente. M. de Clarac y rend un compte très instructif de plusieurs fouilles qu’il a dirigées.

Il est d’autant plus nécessaire de ne consulter sur cet objet intéressant que des ouvrages faits avec soin, que trop souvent des voyageurs, ou même des écrivains qui n’ont jamais vu Pompéi, répètent avec confiance les contes absurdes débités par les ciceroni. Quelques journaux quotidiens de Paris ont dernièrement transcrit un article du Courrier de Londres, dans lequel M. W… abusait étrangement du privilège de raconter des choses extraordinaires. Il était question, dans son récit, d’argent trouvé dans le tiroir d’un comptoir, d’une lance encore appuyée contre un mur, d’épigrammes tracées sur les colonnes du quartier des soldats, de rues toutes bordées d’édifices publics.

Ces niaiseries ont engagé M. M…, qui a suivi pendant douze ans les fouilles de Pompéi, à communiquer au Journal des Débats, du 18 février 1821, des observations extrêmement sensées.

 

« Il est sans doute permis, dit M. M…, à ceux qui visitent Pompéi d’écouter tous les contes que font les ciceroni ignorants et intéressés, afin d’obtenir des étrangers qu’ils conduisent quelques pièces de monnaie ; il est même très permis d’y ajouter foi, mais il y a plus que de la simplicité à les rapporter naïvement comme des vérités et à les insérer dans les journaux les plus répandus.

» La relation de M. W… me rappelle que le chevalier Coghell, ayant vu au Muséum de la reine de Naples des Artoplas, ou tourtières pour faire cuire le pain, les prit pour des chapeaux, et écrivit à Londres qu’on avait trouvé à Pompéi des chapeaux de bronze extrêmement légers.

» Les fouilles de Pompéi sont d’un intérêt trop général, les découvertes qu’elles procurent sont trop précieuses sous le rapport de l’histoire de l’art et de la vie privée des anciens, pour qu’on laisse publier des relations niaises et erronées, sans avertir le public du peu de foi qu’elles méritent. »

 

Lettre de M. Taylor à M. C. Nodier sur les villes de Pompéi et d’Herculanum.

« Herculanum et Pompéi sont des objets si importants pour l’histoire de l’antiquité, que pour bien les étudier il faut y vivre, y demeurer.

» Pour suivre une fouille très curieuse je me suis établi dans la maison de Diomède ; elle est à la porte de la ville, près de la voie des tombeaux, et si commode, que je l’ai préférée aux palais qui sont près du forum. Je demeure à côté de la maison de Salluste.

» On a beaucoup écrit sur Pompéi, et l’on s’est souvent égaré. Par exemple, un savant, nommé Matorelli, fut employé pendant deux années à faire un mémoire énorme pour prouver que les anciens n’avaient pas connu le verre de vitre, et quinze jours après la publication de son in-folio on découvrit une maison où il y avait des vitres à toutes les fenêtres. Il est cependant juste de dire que les anciens n’aimaient pas beaucoup les croisées ; le plus communément le jour venait par la porte ; mais enfin chez les patriciens il y avait de très belles glaces aux fenêtres, aussi transparentes que notre verre de Bohême, et les carreaux étaient joints avec des listels de bronze de bien meilleur goût que nos traverses en bois.

» Un voyageur de beaucoup d’esprit et de talent, qui a publié des lettres sur la Morée, et un grand nombre d’autres voyageurs, trouvent extraordinaire que les constructions modernes de l’Orient soient absolument semblables à celles de Pompéi. Avec un peu de réflexion, cette ressemblance paraîtrait toute naturelle. Tous les arts nous viennent de l’Orient ; c’est ce qu’on ne saurait trop répéter aux hommes qui ont le désir d’étudier et de s’éclairer.

» Les fouilles se continuent avec persévérance et avec beaucoup d’ordre et de soin : on vient de découvrir un nouveau quartier et des thermes superbes. Dans une des salles, j’ai particulièrement remarqué trois sièges en bronze, d’une forme tout à fait inconnue, et de la plus belle conservation. Sur l’un d’eux était placé le squelette d’une femme, dont les bras étaient couverts de bijoux, en outre des bracelets d’or, dont la forme était déjà connue ; j’ai détaché un collier qui est vraiment d’un travail miraculeux. Je vous assure que nos bijoutiers les plus experts ne pourraient rien faire de plus précieux ni d’un meilleur goût.

» Il est difficile de peindre le charme que l’on éprouve à toucher ces objets sur les lieux mêmes où ils ont reposé tant de siècles, et avant que le prestige ne soit tout à fait détruit. Une des croisées était couverte de très belles vitres, que l’on vient de faire remettre au musée de Naples.

» Tous les bijoux ont été portés chez le roi. Sous peu de jours ils seront l’objet d’une exposition publique.

» Pompéi a passé vingt siècles dans les entrailles de la terre ; les nations ont passé sur son sol ; ses monuments sont restés debout, et tous ses ornements intacts. Un contemporain d’Auguste, s’il revenait, pourrait dire : “Salut, ô ma patrie ! ma demeure est la seule sur la terre qui ait conservé sa forme, et jusqu’aux moindres objets de mes affections. Voici ma couche ; voici mes auteurs favoris. Mes peintures sont encore aussi fraîches qu’au jour où un artiste ingénieux en orna ma demeure. Parcourons la ville, allons au théâtre ; je reconnais la place où pour la première fois j’applaudis aux belles scènes de Térence et d’Euripide”.

» Rome n’est qu’un vaste musée ; Pompéi est une antiquité vivante

VOYAGE À CLERMONT

(AUVERGNE) :

CINQ JOURS À CLERMONT

 

2, 3, 4, 5 et 6 août 1805.

Me voici au berceau de Pascal et au tombeau de Massillon. Que de souvenirs ! les anciens rois d’Auvergne et l’invasion des Romains, César et ses légions, Vercingétorix, les derniers efforts de la liberté des Gaules contre un tyran étranger, puis les Visigoths, puis les Francs, puis les évêques, puis les comtes et les dauphins d’Auvergne, etc.

Gergovia, oppidum Gergovia, n’est pas Clermont : sur cette colline de Gergoye que j’aperçois au sud-est, était la véritable Gergovie. Voilà Mont-Rognon, Mons Rugosus, dont César s’empara pour couper les vivres aux Gaulois renfermés dans Gergovie. Je ne sais quel dauphin bâtit sur le Mont-Rugosus un château dont les ruines subsistent.

Clermont était Nemossus, à supposer qu’il n’y ait pas de fausse lecture dans Strabon ; il était encore Nemelum, Augusto-Nemetum, Arverni urbs, Civitas Arverna, Oppidum Arvernum, témoin Pline, Ptolémée, la carte de Peutinger, etc.

Mais d’où lui vient ce nom de Clermont, et quand a-t-il pris ce nom ? Dans le neuvième siècle, disent Loup de Ferrières et Guillaume de Tyr : il y a quelque chose qui tranche mieux la question. L’Anonyme, auteur des Gestes de Pipin, ou, comme nous prononçons, Pépin, dit : Maximam partent Aquitaniœ vastans, usque urbem Arvernam, cum omni exercitu veniens (Pipinus) CLARE MONTEM castrum captum, atque succensum bellando cepit.

Le passage est curieux, en ce qu’il distingue la ville, urbem Arvernam, du château clore montem castrum. Ainsi la ville romaine était au bas du monticule, et elle était défendue par un château bâti sur le monticule : ce château s’appelait Clermont. Les habitants de la ville basse ou de la ville romaine, Arverni urbs, fatigués d’être sans cesse ravagés dans une ville ouverte, se retirèrent peu à peu autour et sous la protection du château. Une nouvelle ville du nom de Clermont s’éleva dans l’endroit où elle est aujourd’hui, vers le milieu du huitième siècle, un siècle avant l’époque fixée par Guillaume de Tyr.

Faut-il croire que les anciens Arvernes, les Auvergnats d’aujourd’hui, avaient fait des incursions en Italie, avant l’arrivée du pieux Énée, ou faut-il croire, d’après Lucain, que les Arvernes descendaient tout droit des Troyens ? Alors, ils ne se seraient guère mis en peine des imprécations de Didon, puisqu’ils s’étaient faits les alliés d’Annibal et les protégés de Carthage. Selon les druides, si toutefois nous savons ce que disaient les druides, Pluton aurait été le père des Arvernes : cette fable ne pourrait-elle tirer son origine de la tradition des anciens volcans d’Auvergne ?

Faut-il croire, avec Athénée et Strabon, que Lucrius, roi des Arvernes, donnait de grands repas à tous ses sujets, et qu’il se promenait sur un char élevé en jetant des sacs d’or et d’argent à la foule ? Cependant les rois gaulois (Cæsar. Com.) vivaient dans des espèces de huttes faites de bois et de terre, comme nos montagnards d’Auvergne.

Faut-il croire que les Arvernes avaient enrégimenté des chiens, lesquels manœuvraient comme des troupes régulières, et que Bituitus avait un assez grand nombre de ces chiens pour manger toute une armée romaine ?

Faut-il croire que ce roi Bituitus attaqua avec deux cent mille combattants le consul Fabius qui n’avait que trente mille hommes ? Nonobstant ce, les trente mille Romains tuèrent ou noyèrent, dans le Rhône cent cinquante mille Auvergnats, ni plus ni moins. Comptons :

Cinquante mille noyés, c’est beaucoup.

Cent mille tués.

Or, comme il n’y avait que trente mille Romains, chaque légionnaire a dû tuer trois Auvergnats, ce qui fait quatre-vingt-dix mille Auvergnats.

Restent dix mille tués à partager entre les plus forts tueurs, ou les machines de l’armée de Fabius.

Bien entendu que les Auvergnats ne se sont pas défendus du tout, que leurs chiens enrégimentés n’ont pas fait meilleure contenance, qu’un seul coup d’épée, de pilum, de flèche ou de fronde, dûment ajusté dans une partie mortelle, a suffi pour tuer son homme ; que les Auvergnats n’ont ni fui, ni pu fuir ; que les Romains n’ont pas perdu un seul soldat, et qu’enfin quelques heures ont suffi matériellement pour tuer avec le glaive cent mille hommes ; le géant Robastre était un Myrmidon auprès de cela. À l’époque de la victoire de Fabius, chaque légion ne traînait pas encore après elle dix machines de guerre de la première grandeur, et cinquante plus petites.

Faut-il croire que le royaume d’Auvergne, changé en république, arma, sous Vercingétorix, quatre cent mille soldats contre César ?

Faut-il croire que Nemetum était une ville immense qui n’avait rien moins que trente portes ?

En fait d’histoire, je suis un peu de l’humeur de mon compatriote le père Hardouin, qui avait du bon : il prétendait que l’histoire ancienne avait été refaite par les moines du treizième siècle, d’après, les Odes d’Horace, les Géorgiques de Virgile, les ouvrages de Pline et de Cicéron. Il se moquait de ceux qui prétendaient que le soleil était loin de la terre : voilà un homme raisonnable.

La ville des Arvernes, devenue romaine sous le nom d’Augusto-Nemetum, eut un capitole, un amphithéâtre, un temple de Wasso-Galates, un colosse qui égalait presque celui de Rhodes : Pline nous parle de ses carrières et de ses sculpteurs. Elle eut aussi une école célèbre, d’où sortit le rhéteur Fronton, maître de Marc-Aurèle. Augusto-Nemetum, régie par le droit latin, avait un sénat, ses citoyens, citoyens romains, pouvaient être revêtus des grandes charges de l’État : c’était encore le souvenir de Rome républicaine qui donnait la puissance aux esclaves de l’empire.

Les collines qui entourent Clermont étaient couvertes de bois et marquées par des temples : à Champturgues un temple de Bacchus, à Montjuset un temple de Jupiter, desservi par des femmes-fées (fatuæ fatidicæ), au Puy de Montaudon un temple de Mercure ou de Teutatès ; Montaudon, Mons Teutates, etc.

Nemetum tomba avec toute l’Auvergne sous la domination des Visigoths, par la cession de l’empereur Népos ; mais Alaric ayant été vaincu à la bataille de Vouillé, l’Auvergne passa aux Francs.

Vinrent ensuite les temps féodaux, et le gouvernement souvent indépendant des évêques, des comtes et des dauphins.

Le premier apôtre de l’Auvergne fut saint Austremoine : la Gallia christiana compte quatre-vingt-seize évêques depuis ce premier évêque jusqu’à Massillon. Trente-et-un ou trente-deux de ces évêques ont été reconnus pour saints ; un d’entre eux a été pape, sous le nom d’Innocent VI. Le gouvernement de ces évêques n’a rien eu de remarquable : je parlerai de Caulin.

Chilping disait à Thierry, qui voulait détruire Clermont : « Les murs de cette cité sont très forts, et remparés de boulevards inexpugnables ; et, afin que votre majesté m’entende mieux, je parle des saints et de leurs églises qui environnent les murailles de cette ville. »

Ce fut au concile de Clermont que le pape Urbain II prêcha la première Croisade. Tout l’auditoire s’écria : « Diex el volt ! » et Aymar, évêque du Puy, partit avec les Croisés. Le Tasse le fait tuer par Clorinde.

 

Fu del sangue sacro

Su l’arme femminili, ampio lavacro.

 

Les comtes qui régnèrent en Auvergne, ou qui en furent les premiers seigneurs féodaux, produisirent des hommes assez singuliers. Vers le milieu du dixième siècle, Guillaume, septième comte d’Auvergne, qui, du côté maternel, descendait des dauphins viennois, prit le titre de dauphin et le donna à ses terres.

Le fils de Guillaume s’appela Robert ; nom des aventures et des romans. Ce second dauphin d’Auvergne favorisa les amours d’un pauvre chevalier. Robert avait une sœur, femme de Bertrand Ier, sire de Mercœur ; Pérols, troubadour, aimait cette grande dame ; il en fit l’aveu à Robert qui ne s’en fâcha pas du tout : c’est l’histoire du Tasse retournée. Robert lui-même était poète, et échangeait des sirventes avec Richard Cœur-de-Lion.

Le petit-fils de Robert, commandeur des Templiers en Aquitaine, fut brûlé vif à Paris : il expia avec courage dans les tourments un premier moment de faiblesse. Il ne trouva pas dans Philippe-le-Bel la tolérance qu’un troubadour avait rencontrée dans Robert : pourtant Philippe, qui brûlait les Templiers, faisait enlever et souffleter les papes.

Une multitude de souvenirs historiques s’attachent à différents lieux de l’Auvergne. Le village de la Tour rappelle un nom à jamais glorieux pour la France, la Tour-d’Auvergne.

Marguerite de Valois se consolait un peu trop gaîment à Usson de la perte de ses grandeurs et des malheurs du royaume ; elle avait séduit le marquis de Canillac, qui la gardait dans ce château. Elle faisait semblant d’aimer la femme de Canillac : « Le bon du jeu, dit d’Aubigné, fut qu’aussitôt que son mari (Canillac) eut le dos tourné pour aller à Paris, Marguerite la dépouilla de ses beaux joyaux, la renvoya comme une peteuse avec tous ses gardes, et se rendit dame et maîtresse de la place. Le marquis se trouva bête, et servit de risée au roi de Navarre. »

Marguerite aimait beaucoup ses amants tandis qu’ils vivaient ; à leur mort elle les pleurait, faisait des vers pour leur mémoire ; déclarait qu’elle leur serait toujours fidèle : Mentem Venus ipsa dedit :

 

Atys, de qui la perte attriste mes années ;

Atys, digne des vœux de tant d’âmes bien nées,

Que j’avais élevé pour montrer aux humains

Une œuvre de mes mains.

Si je cesse d’aimer qu’on cesse de prétendre :

Je ne veux désormais être prise, ni prendre.

 

Et dès le soir même, Marguerite était prise et mentait à son amour et à sa muse.

Elle avait aimé La Molle, décapité avec Concornas : pendant la nuit, elle fit enlever la tête de ce jeune homme, la parfuma, l’enterra de ses propres mains, et soupira ses regrets au beau Hyacinthe : « Le pauvre diable d’Aubiac, en allant à la potence, au lieu de se souvenir de son âme et de son salut, baisait un manchon de velours raz bleu qui lui restait des bienfaits de sa dame. » Aubiac, en voyant Marguerite pour la première fois, avait dit : « Je voudrais avoir passé une nuit avec elle, à peine d’être pendu quelque temps après. » Martigues portait aux combats et aux assauts un petit chien que lui avait donné Marguerite.

D’Aubigné prétend que Marguerite avait fait faire à Usson les lits de ses dames extrêmement hauts, « afin de ne plus s’écorcher, comme elle soulait, les épaules en s’y fourrant à quatre pieds pour y chercher Pominy, » fils d’un chaudronnier d’Auvergne, et qui, d’enfant de chœur qu’il était, devint secrétaire de Marguerite.

Le même historien la prostitue dès l’âge de onze ans à d’Antragues et à Charin ; il la livre à ses deux frères, François, duc d’Alençon, et Henri III ; mais il ne faut pas croire entièrement les satires de d’Aubigné, huguenot hargneux, ambitieux mécontent, d’un esprit caustique : Pibrac et Brantôme ne parlent pas comme lui.

Marguerite n’aimait point Henri IV, qu’elle trouvait malpropre. Elle recevait Champvallon « dans un lit éclairé avec des flambeaux, entre deux linceuls de taffetas noir. » Elle avait écouté M. de Mayenne, bon compagnon gros et gras, et voluptueux comme elle, et ce grand dégoûté de vicomte de Turenne, et ce vieux rufian de Pibrac, dont elle montrait les lettres pour rire à Henri IV ; ce petit chicon de valet de Provence, Date, qu’avec six aulnes d’étoffe elle avait anobli dans Usson ; et ce bec-jaune de Bajaumont, le dernier de la longue liste qu’avait commencée d’Autragues, et qu’avaient continuée, avec les favoris déjà cités, le duc de Guise, Saint-Luc et Bussy.

Selon le père Lacoste, la seule vue de l’ivoire du bras de Marguerite triompha de Canillac.

Pour finir ce notable commentaire, qui m’est échappé d’un flux de caquet, comme parle Montaigne, je dirai que les deux lignées royales des d’Orléans et des Valois avaient peu de mœurs, mais qu’elles avaient du génie ; elles aimaient les lettres et les arts : le sang français et le sang italien se mêlaient en elles par Valentine de Milan et Catherine de Médicis. François Ier était poète, témoin ses vers charmants sur Agnès Sorel ; sa sœur, la royne de Navarre, contait à la manière de Boccace ; Charles IX rivalisait avec Ronsard ; les chants de Marguerite de Valois, d’ailleurs tolérante et humaine (elle sauva plusieurs victimes à la Saint-Barthélemy), étaient répétés par toute la cour : ses Mémoires sont pleins de dignité, de grâce et d’intérêt.

Le siècle des arts en France est celui de François Ier en descendant jusqu’à Louis XIII, nullement le siècle de Louis XIV : le petit palais des Tuileries, le vieux Louvre, une partie de Fontainebleau et d’Anet, le palais du Luxembourg, sont ou étaient fort supérieurs aux monuments du grand roi.

C’était tout un autre personnage que Marguerite de Valois, ce chancelier de L’Hospital, né à Aigueperse, à quinze ou seize lieues d’Usson. « C’était un autre censeur Caton, celui-là, dit Brantôme, et qui savait très bien censurer et corriger le monde corrompu. Il en avait du moins toute l’apparence avec sa grande barbe blanche, son visage pâle, sa façon grave, qu’on eût dit à le voir que c’était un vrai portrait de saint Jérôme.

« Il ne fallait pas se jouer avec ce grand juge et rude magistrat, si était-il pourtant doux quelquefois, là où il voyait de la raison… Ces belles-lettres humaines lui rabattaient beaucoup de sa rigueur de justice. Il était grand orateur et fort disert ; grand historien, et surtout très divin poète latin, comme plusieurs de ses œuvres l’ont manifesté tel. »

Le chancelier de L’Hospital, peu aimé de la cour et disgracié, se retira pauvre dans une petite maison de campagne auprès d’Étampes. On l’accusait de modération en religion et en politique : des assassins furent envoyés pour le tuer lors du massacre de la Saint-Barthélemy. Ses domestiques voulaient fermer les portes de sa maison : « Non, non, dit-il ; si la petite porte n’est bastante pour les faire entrer, ouvrez la grande. »

La veuve du duc de Guise sauva la fille du chancelier, en la cachant dans sa maison ; il dut lui-même son salut aux prières de la duchesse de Savoie. Nous avons son testament en latin : Brantôme nous le donne en français : il est curieux ; et par les dispositions et par les détails qu’il renferme.

« Ceux, dit L’Hospital, qui m’avaient chassé, prenaient une couverture de religion ; et eux-mêmes étaient sans pitié et religion ; mais je vous puis assurer qu’il n’y avait rien qui les émût davantage que ce qu’ils pensaient que tant que je serais en charge il ne leur serait permis de rompre les édits du roi, ni de piller ses finances et celles de ses sujets.

« Au reste, il y a presque cinq ans que je mène ici la vie de Laërte… et ne veux point rafraîchir la mémoire des choses que j’ai souffertes en ce département de la cour. »

Les murs de sa maison tombaient ; il avait de la peine à nourrir ses vieux serviteurs et sa nombreuse famille ; il se consolait, comme Cicéron, avec les muses : mais il avait désiré voir les peuples rétablis dans leur liberté, et il mourut lorsque les cadavres des victimes du fanatisme n’avoient pas encore été mangés par les vers, ou dévorés par les poissons et les vautours.

Je voudrais bien placer Châteauneuf de Randon en Auvergne ; il en est si près ! C’est là que Du Guesclin reçut sur son cercueil les clefs de la forteresse ; nargue des deux manuscrits qui ont fait capituler la place quelques heures avant la mort du connétable. « Vous verrez dans l’histoire de ce Breton une âme forte, nourrie dans le fer, pétrie sous des palmes, dans laquelle masse fit école longtemps. La Bretagne en fut l’essai, l’Anglais son boute-hors, la Castille son chef-d’œuvre ; dont les actions n’étaient que héraults de sa gloire ; les défaveurs, théâtres élevés à sa constance ; le cercueil, embasement d’un immortel trophée. »

L’Auvergne a subi le joug des Visigoths et des Francs, mais elle n’a été colonisée que par les Romains ; de sorte que, s’il y a des Gaulois en France, il faut les chercher en Auvergne, montes Celtorum. Tous ses monuments sont celtiques ; et ses anciennes maisons descendent ou des familles romaines consacrées à l’épiscopat, ou des familles indigènes.

La féodalité poussa néanmoins de vigoureuses racines en Auvergne ; toutes les montagnes se hérissèrent de châteaux. Dans ces châteaux s’établirent des seigneurs qui exercèrent ces petites tyrannies, ces droits bizarres, enfants de l’arbitraire, de la grossièreté des mœurs et de l’ennui. À Langeac, le jour de la fête de saint Galles, un châtelain jetait un millier d’œufs à la tête des paysans, comme en Bretagne, chez un autre seigneur, on apportait un œuf garrotté dans un grand chariot traîné par six bœufs.

Un seigneur de Tournemine, assigné dans son manoir d’Auvergne par un huissier appelé Loup, lui fit couper le poing, disant que jamais loup ne s’était présenté à son château, sans qu’il n’eût laissé sa patte clouée à la porte. Aussi arriva-t-il qu’aux grands jours, tenus à Clermont en 1665, ces petites fredaines produisirent douze mille plaintes rendues en justice criminelle. Presque toute la noblesse fut obligée de fuir, et l’on n’a point oublié l’homme aux douze apôtres. Le cardinal de Richelieu fit raser une partie des châteaux d’Auvergne ; Louis XIV en acheva la destruction. De tous ces donjons en ruine, un des plus célèbres est celui de Murat ou d’Armagnac. Là fut pris le malheureux Jacques, duc de Nemours, jadis lié d’amitié avec ce Jean V, comte d’Armagnac, qui avait épousé publiquement sa propre sœur. En vain le duc de Nemours adressa-t-il une lettre bien humble à Louis XI, écrite en la cage de la Bastille et signée le pauvre Jacques ; il fut décapité aux halles de Paris, et ses trois jeunes fils, placés sous l’échafaud, furent couverts du sang de leur père.

Charles de Valois, duc d’Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet, frère utérin de la marquise de Verneuil, fut investi du comté de Clermont et d’Auvergne. Il entra dans les complots de Biron, dont la mort est justement reprochée à Henri IV. À la mort d’Henri III, Henri IV avait dit à Armand de Gontaud, baron de Biron : C’est à cette heure qu’il faut que vous mettiez la main droite à ma couronne ; venez-moi servir de père et d’ami contre ces gens qui n’aiment ni vous ni moi. Henri aurait dû garder la mémoire de ces paroles ; il aurait dû se souvenir que Charles de Gontaud, fils d’Armand, avait été son compagnon d’armes ; il aurait dû se souvenir que la tête de celui qui avait mis la main droite à sa couronne avait été emportée par un boulet : ce n’était pas au Béarnais à joindre la tête du fils à la tête du père.

Le comte d’Auvergne, pour de nouvelles intrigues, fut arrêté à Clermont ; sa maîtresse, la dame de Châteauguay, menaçait de tuer de cent coups de pistolet et de cent coups d’épée d’Eure et Murat qui avaient saisi le comte : elle ne tua personne. Le comte d’Auvergne fut mis à la Bastille ; il en sortit sous Louis XIII, et vécut jusqu’en 1650 : c’était la dernière goutte du sang des Valois.

Le duc d’Angoulême était brave, léger et lettré comme tous les Valois. Ses Mémoires contiennent une relation touchante de la mort d’Henri III, et un récit détaillé du combat d’Arques, auquel lui, duc d’Angoulême, s’était trouvé à l’âge de seize ans. Chargeant Sagonne, ligueur décidé, qui lui criait : « Du fouet ! du fouet ! petit garçon ! » il lui cassa la cuisse d’un coup de pistolet, et obtint les prémices de la victoire.

L’Auvergne fut presque toujours en révolte sous la seconde race ; elle dépendait de l’Aquitaine ; et la charte d’Aalon a prouvé que les premiers ducs d’Aquitaine descendaient en ligne directe de la race de Clovis ; ils combattaient donc les Carlovingiens comme des usurpateurs du trône. Sous la troisième race, lorsque la Guyenne, fief de la couronne de France, tomba par alliance et héritage à la couronne d’Angleterre, l’Auvergne se trouva anglaise en partie : elle fut alors ravagée par les grandes compagnies, par les écorcheurs, etc. On chantait partout des complaintes latines sur les malheurs de la France :

 

Plange regni respublica,

Tua gens ut schismatica

Desolatur, etc.

 

Pendant les guerres de la Ligue, l’Auvergne eut beaucoup à souffrir. Les sièges d’Issoire sont fameux : le capitaine Merle, partisan protestant, fit écorcher vifs trois religieux de l’abbaye d’Issoire. Ce n’était pas la peine de crier si haut contre les violences des catholiques.

On a beaucoup cité, et avec raison, la réponse du gouverneur de Bayonne à Charles IX qui lui ordonnait de massacrer les protestants. Montmaurin, commandant en Auvergne à la même époque, fit éclater la même générosité. La noble famille qui avait montré un si véritable dévouement à son prince, ne l’a point démenti de nos jours ; elle a répandu son sang pour un monarque aussi vertueux que Charles IX fut criminel.

Voltaire nous a conservé la lettre de Montmaurin.

 

« SIRE,

« J’ai reçu un ordre, sous le sceau de Votre Majesté, de faire mourir tous les protestants qui sont dans ma province. Je respecte trop Votre Majesté pour ne pas croire que ces lettres sont supposées ; et si, ce qu’à Dieu ne plaise, l’ordre est véritablement émané d’elle, je la respecte aussi trop pour lui obéir. ».

 

C’est de Clermont que nous viennent les deux plus anciens historiens de la France, Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours. Sidoine, natif de Lyon et évêque de Clermont, n’est pas seulement un poète, c’est un écrivain qui nous apprend comment les rois francs célébraient leurs noces dans un fourgon, comment ils s’habillaient et quel était leur langage.

Grégoire de Tours nous dit, sans compter le reste, ce qui se passait à Clermont de son temps ; il raconte, avec une ingénuité de détails qui fait frémir, l’épouvantable histoire du prince Anastase, enfermé par l’évêque Caulin, dans un tombeau avec le cadavre d’un vieillard. L’anecdote des deux amants est aussi fort célèbre : les deux tombeaux d’Injuriosus et de Scholastique se rapprochèrent, en signe de l’étroite union de deux chastes époux, qui ne craignaient plus de manquer à leur serment. Quelque chose de semblable a été dit depuis d’Abailard et d’Héloïse : on n’a pas la même confiance dans le fait. Grégoire de Tours, naïf dans ses pensées, barbare dans son langage, ne laisse pas que d’être fleuri et rhétoricien dans son style.

L’Auvergne a vu naître le chancelier de L’Hospital, Donat, Pascal, le cardinal de Polignac, l’abbé Gérard, le père Sirmond, et de nos jours La Fayette, Desaix, d’Estaing, Chamfort, Thomas, l’abbé Delille, Chabrol, Dulaure, Montlosier et Barante. J’oubliais de compter ce Lizet, ferme dans la prospérité, lâche au malheur, faisant brûler les protestants, requérant la mort pour le connétable de Bourbon, et n’ayant pas le courage de perdre une place.

Maintenant que ma mémoire ne fournit plus rien d’essentiel sur l’histoire d’Auvergne, parlons de la cathédrale de Clermont, de la Limagne et du Puy-de-Dôme.

La cathédrale de Clermont est un monument gothique qui, comme tant d’autres, n’a jamais été achevé. Hugues de Tours commença à la faire bâtir en partant pour la Terre-Sainte, sur un plan donné par Jean de Campis. La plupart de ces grands monuments ne se finissaient qu’à force de siècles, parce qu’ils coûtaient des sommes immenses. La chrétienté entière payait ces sommes du produit des quêtes et des aumônes.

La voûte en ogive de la cathédrale de Clermont est soutenue par des piliers si déliés qu’ils sont effrayants à l’œil : c’est à croire que la voûte va fondre sur votre tête. L’église, sombre et religieuse, est assez bien ornée, pour la pauvreté actuelle du culte. On y voyait autrefois le tableau de la Conversion de saint Paul, un des meilleurs de Lebrun ; on l’a ratissé avec la lame d’un sabre : Turba ruit ! Le tombeau de Massillon était aussi dans cette église ; on l’en a fait disparaitre dans un temps où rien n’était à sa place, pas même la mort.

Il y a longtemps que la Limagne est célèbre par sa beauté. On cite toujours le roi Childebert à qui Grégoire de Tours fait dire : « Je voudrais voir quelque jour la Limagne d’Auvergne, que l’on dit être un pays si agréable. » Salvien appelle la Limagne la moelle des Gaules. Sidoine en peignant la Limagne d’autrefois semble peindre la Limagne d’aujourd’hui. Taceo territorii peculiarem jucunditatem viatoribus molle, fructuosum aratoribus, venatoribus voluptuosum ; quod montium cingunt dorsa pascuis, latera vinetis, terrena villis, saxosa castellis, opaca lustris, aperta culturis, concava fontibus, abrupta fluminibus : quod denique hujusmodi est, ut semel visum advenis, multis PATRlÆ OBLIVIONEM SÆPE PERSUADEAT.

On croit que la Limagne a été un grand lac ; que son nom vient du grec λιμεν : Grégoire de Tours écrit alternativement Limane et Limania. Quoi qu’il en soit, Sidoine, jouant sur le mot, disait dès le quatrième siècle, æquor agrorum in quo, sine periculo, quæstuosœ fluctuant in segetibus undæ. C’est en effet une mer de moissons.

La position de Clermont est une des plus belles du monde.

Qu’on se représente des montagnes s’arrondissant en un demi-cercle ; un monticule attaché à la partie concave de ce demi : cercle ; sur ce monticule Clermont ; au pied de Clermont, la Limagne, formant une vallée de vingt lieues de long, de six, huit et dix de large.

La place du[21]… offre un point de vue admirable sur cette vallée. En errant par la ville au hasard, je suis arrivé à cette place vers six heures et demie du soir. Les blés mûrs ressemblaient à une grève immense, d’un sable plus ou moins blond. L’ombre des nuages parsemait cette plage jaune de taches obscures, comme des couches de limon ou des bancs d’algue : vous eussiez cru voir le fond d’une mer dont les flots venaient de se retirer.

Le bassin de la Limagne n’est point d’un niveau égal ; c’est un terrain tourmenté dont les bosses de diverses hauteurs semblent unies quand on les voit de Clermont, mais qui, dans la vérité, offrent des inégalités nombreuses et forment une multitude de petits vallons au sein de la grande vallée. Des villages blancs, des maisons de campagne blanches, de vieux châteaux noirs, des collines rougeâtres, des plants de vigne, des prairies bordées de saules, des noyers isolés qui s’arrondissent comme des orangers, ou portent leurs rameaux comme les branches d’un candélabre, mêlent leurs couleurs variées à la couleur des froments. Ajoutez à cela tous les jeux de la lumière.

À mesure que le soleil descendait à l’occident, l’ombre coulait à l’orient et envahissait la plaine. Bientôt le soleil a disparu ; mais baissant toujours et marchant derrière les montagnes de l’ouest, il a rencontré quelque défilé débouchant sur la Limagne : précipités à travers cette ouverture, ses rayons ont soudain coupé l’uniforme obscurité de la plaine par un fleuve d’or. Les monts qui bordent la Limagne au levant retenaient encore la lumière sur leur cime ; la ligne que ces monts traçaient dans l’air se brisait en arcs dont la partie convexe était tournée vers la terre. Tous ces arcs se liant les uns aux autres par les extrémités, imitaient à l’horizon la sinuosité d’une guirlande, ou les festons de ces draperies que l’on suspend aux murs d’un palais avec des roses de bronze. Les montagnes du levant dessinées de la sorte, et peintes, comme je l’ai dit, des reflets du soleil opposé, ressemblaient à un rideau de moire blette et pourpre ; lointaine et dernière décoration du pompeux spectacle que la Limagne étalait à mes yeux.

Les deux degrés de différence entre la latitude de Clermont et celle de Paris sont déjà sensibles dans la beauté de la lumière : cette lumière est plus fine et moins pesante que dans la vallée de la Seine ; la verdure s’aperçoit de plus loin et paraît moins noire :

 

Adieu donc, Chanonat ! adieu, frais paysages !

Il semble qu’un autre air parfume vos rivages ;

Il semble que leur vue ait ranimé mes sens,

M’ait redonné la joie, et rendu mon printemps.

 

Il faut en croire le poète de l’Auvergne.

J’ai remarqué ici dans le style de l’architecture des souvenirs et des traditions de l’Italie : les toits sont plats, couverts en tuiles à canal, les lignes des murs longues, les fenêtres étroites et percées haut, les portiques multipliés, les fontaines fréquentes. Rien ne ressemble plus aux villes et aux villages de l’Apennin que les villes et les villages des montagnes de Thiers, de l’autre côté de la Limagne, au bord de ce Lignon où Céladon ne se noya pas, sauvé qu’il fut par les trois nymphes Sylvie, Galatée et Léonide.

Il ne reste aucune antiquité romaine à Clermont, si ce n’est peut-être un sarcophage, un bout de voie romaine, et des ruines d’aqueduc ; pas un fragment du colosse, pas même de traces des maisons, des bains, et des jardins de Sidoine. Nemetum et Clermont ont soutenu au moins seize sièges, ou, si l’on veut, ils ont été pris et détruits une vingtaine de fois.

Un contraste assez frappant existe entre les femmes et les hommes de cette province. Les femmes ont les traits délicats, la taille légère et déliée ; les hommes sont construits fortement, et il est impossible de ne pas reconnaître un véritable Auvergnat, à la forme de la mâchoire inférieure. Une province, pour ne parler que des morts, dont le sang a donné Turenne à l’armée, L’Hospital à la magistrature, et Pascal aux sciences et aux lettres, a prouvé qu’elle a une vertu supérieure.

Je suis allé au Puy-de-Dôme, par pure affaire de conscience. Il m’est arrivé ce à quoi je m’étais attendu : la vue du haut de cette montagne est beaucoup moins belle que celle dont on jouit de Clermont. La perspective à vol d’oiseau est plate et vague ; l’objet se rapetisse dans la même proportion que l’espace s’étend.

Il y avait autrefois sur le Puy-de-Dôme une chapelle dédiée à saint Barnabé ; on en voit encore les fondements : une pyramide de pierre de dix ou douze pieds marque aujourd’hui l’emplacement de cette chapelle. C’est là que Pascal a fait les premières expériences sur la pesanteur de l’air. Je me représentais ce puissant génie cherchant à découvrir, sur ce sommet solitaire, les secrets de la nature, qui devaient le conduire à la connaissance des mystères du Créateur de cette même nature. Pascal se fraya, au moyen de la science, le chemin à l’ignorance chrétienne ; il commença par être un homme sublime, pour apprendre à devenir un simple enfant.

Le Puy-de-Dôme n’est élevé que de huit cent vingt-cinq toises au-dessus du niveau de la mer ; cependant je sentis à son sommet une difficulté de respirer, que je n’ai éprouvée ni dans les Alleghany, en Amérique, ni sur les plus hautes Alpes de la Savoie. J’ai gravi le Puy-de-Dôme avec autant de peine que le Vésuve ; il faut près d’une heure pour monter de sa base au sommet par un chemin roide et glissant, mais la verdure et les fleurs vous suivent. La petite fille qui me servait de guide m’avait cueilli un bouquet des plus belles pensées ; j’ai moi-même trouvé sous mes pas des œillets rouges d’une élégance parfaite. Au sommet du mont, on voit partout de larges feuilles d’une plante bulbeuse, assez semblable au lis. J’ai rencontré, à ma grande surprise, sur ce lieu élevé, trois femmes qui se tenaient par la main et qui chantaient un cantique. Au-dessous de moi, des troupeaux de vaches paissaient parmi les monticules que domine le Puy-de-Dôme. Ces troupeaux montent à la montagne avec le printemps, et en descendent avec la neige. On voit partout les burons ou les chalets de l’Auvergne, mauvais abris de pierres sans ciment, ou de bois gazonné. Chantez les chalets, mais ne les habitez pas.

Le patois de la montagne n’est pas exactement celui de la plaine. La musette, d’origine celtique, sert à accompagner quelques airs de romances, qui ne sont pas sans euphonie, et sur lesquels on a fait des paroles françaises. Les Auvergnats, comme les habitants du Rouergue, vont vendre des mules en Catalogne et en Aragon ; ils rapportent de ce pays quelque chose d’espagnol qui se marie bien avec la solitude de leurs montagnes ; ils font pour leurs longs hivers provision de soleil et d’histoires. Les voyageurs et les vieillards aiment à conter, parce qu’ils ont beaucoup vu : les uns ont cheminé sur la terre, les autres dans la vie.

Les pays de montagnes sont propres à conserver les mœurs. Une famille d’Auvergne, appelée les Guittard-Pinon, cultivait en commun des terres dans les environs de Thiers ; elle était gouvernée par un chef électif, et ressemblait assez à un ancien clan d’Écosse. Cette espèce de république champêtre a survécu à la révolution, mais elle est au moment de se dissoudre.

Je laisse de côté les curiosités naturelles de l’Auvergne, la grotte de Royat, charmante néanmoins par ses eaux et sa verdure, les diverses fontaines minérales, la fontaine pétrifiante de Saint-Allyre, avec le pont de pierre qu’elle a formé et que Charles IX voulut voir : le puits de la poix, les volcans éteints, etc.

Je laisse aussi à l’écart les merveilles des siècles moyens, les orgues, les horloges avec leur carillon et leurs têtes de Maure ou de More, qui ouvraient des bouches effroyables quand l’heure venait à sonner. Les processions bizarres, les jeux mêlés de superstition et d’indécence, mille autres coutumes de ces temps, n’appartiennent pas plus à l’Auvergne qu’au reste de l’Europe gothique.

J’ai voulu, avant de mourir, jeter un regard sur l’Auvergne, en souvenance des impressions de ma jeunesse. Lorsque j’étais enfant dans les bruyères de ma Bretagne, et que j’entendais parler de l’Auvergne et des petits Auvergnats, je me figurais que l’Auvergne était un pays bien loin, bien loin, où l’on voyait des choses étranges, où l’on ne pouvait aller qu’avec de grands périls, en cheminant sous la garde de la mère de Dieu. Une chose m’a frappé et charmé à la fois : j’ai retrouvé dans l’habit du paysan auvergnat le vêtement du paysan breton. D’où vient cela ? C’est qu’il y avait autrefois pour ce royaume, et même pour l’Europe entière, un fond d’habillement commun. Les provinces reculées ont gardé les anciens usages, tandis que les départements voisins de Paris ont perdu leurs vieilles mœurs : de là cette ressemblance entre certains villageois placés aux extrémités opposées de la France, et qui ont été défendus contre les nouveautés par leur indigence et leur solitude.

Je ne vois jamais sans une sorte d’attendrissement ces petits Auvergnats qui vont chercher fortune dans ce grand monde, avec une boîte et quelques méchantes paires de ciseaux. Pauvres enfants qui dévalent bien tristes de leurs montagnes, et qui préféreront toujours le pain bis et la bourrée aux prétendues joies de la plaine. Ils n’avaient guère que l’espérance dans leur boîte en descendant de leurs rochers ; heureux s’ils la rapportent à la chaumière paternelle !

 

FIN DU VOYAGE À CLERMONT.

VOYAGE AU MONT-BLANC :

LE MONT-BLANC.

PAYSAGES DE MONTAGNES.

Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

Fin d’août 1805.

J’ai vu beaucoup de montagnes en Europe et en Amérique, et il m’a toujours paru que, dans les descriptions de ces grands monuments de la nature, on allait au-delà de la vérité. Ma dernière expérience à cet égard ne m’a point fait changer de sentiment. J’ai visité la vallée de Chamouni, devenue célèbre par les travaux de M. de Saussure ; mais je ne sais si le poète y trouverait le speciosa deserti comme le minéralogiste. Quoi qu’il en soit, j’exposerai avec simplicité les réflexions que j’ai faites dans mon voyage. Mon opinion, d’ailleurs, a trop peu d’autorité pour qu’elle puisse choquer personne.

Sorti de Genève par un temps assez nébuleux, j’arrivai à Servoz au moment où le ciel commençait à s’éclaircir. La crête du Mont-Blanc ne se découvre pas de cet endroit, mais on a une vue distincte de sa croupe neigée, appelée le Dôme. On franchit ensuite le passage des Montées, et l’on entre dans la vallée de Chamouni. On passe au-dessous du glacier des Bossons ; ses pyramides se montrent à travers les branches des sapins et des mélèzes. M. Bourrit a comparé ce glacier, pour sa blancheur et la coupe allongée de ses cristaux, à une flotte à la voile ; j’ajouterais, au milieu d’un golfe bordé de vertes forêts.

Je m’arrêtai au village de Chamouni, et le lendemain je me rendis au Montanvert. J’y montai par le plus beau jour de l’année. Parvenu à son sommet, qui n’est qu’une croupe du Mont-Blanc, je découvris ce qu’on nomme très improprement la Mer de Glace.

Qu’on se représente une vallée dont le fond est entièrement couvert par un fleuve. Les montagnes qui forment cette vallée laissent pendre au-dessus de ce fleuve une masse de rochers, les aiguilles du Dru, du Bochard, des Charmoz. Dans renfoncement, la vallée et le fleuve se divisent en deux branches, dont l’une va aboutir à une haute montagne, le Col du Géant, et l’autre aux rochers des Jorasses. Au bout opposé de cette vallée se trouve une pente qui regarde la vallée de Chamouni. Cette pente, presque verticale, est occupée par la portion de la mer de Glace qu’on appelle le Glacier des Bois. Supposez donc un rude hiver survenu ; le fleuve qui remplit la vallée, ses inflexions et ses pentes, a été glacé jusqu’au fond de son lit ; les sommets des monts voisins se sont chargés de neige partout où les plans du granit ont été assez horizontaux pour retenir les eaux congelées : voilà la Mer de Glace et son site. Ce n’est point, comme on le voit, une mer ; c’est un fleuve ; c’est, si l’on veut, le Rhin glacé ; la Mer de Glace sera son cours, et le Glacier des Bois sa chute à Laufen.

Lorsqu’on est sur la Mer de Glace, la surface, qui vous en paraissait unie du haut du Montanvert, offre une multitude de pointes et d’anfractuosités.

Ces pointes imitent les formes et les déchirures de la haute enceinte de rocs qui surplombent de toutes parts : c’est comme le relief en marbre blanc des montagnes environnantes.

Parlons maintenant des montagnes en général. Il y a deux manières de les voir : avec les nuages, ou sans les nuages.

Avec les nuages, la scène est plus animée ; mais alors elle est obscure, et souvent d’une telle confusion, qu’on peut à peine y distinguer quelques traits.

Les nuages drapent les rochers de mille manières. J’ai vu au-dessus de Servoz un piton chauve et ridé qu’une nue traversait obliquement comme une toge ; on l’aurait pris pour la statue colossale d’un vieillard romain. Dans un autre endroit, on apercevait la pente défrichée de la montagne ; une barrière de nuages arrêtait la vue à la naissance de cette pente, et au-dessus de cette barrière s’élevaient de noires ramifications de rochers imitant des gueules de Chimère, des corps de Sphinx, des têtes d’Anubis, diverses formes des monstres et des dieux de l’Égypte.

Quand les nues sont chassées par le vent, les monts semblent fuir derrière ce rideau mobile : ils se cachent et se découvrent tour à tour ; tantôt un bouquet de verdure se montre subitement à l’ouverture d’un nuage, comme une île suspendue dans le ciel ; tantôt un rocher se dévoile avec lenteur, et perce peu à peu la vapeur profonde comme un fantôme. Le voyageur attristé n’entend que le bourdonnement du vent dans les pins, le bruit des torrents qui tombent dans les glaciers, par intervalle la chute de l’avalanche, et quelquefois le sifflement de la marmotte effrayée qui a vu l’épervier dans la nue.

Lorsque le ciel est sans nuages, et que l’amphithéâtre des monts se déploie tout entier à la vue, un seul accident mérite alors d’être observé : les sommets des montagnes, dans la haute région où ils se dressent, offrent une pureté de lignes, une netteté de plan et de profil que n’ont point les objets de la plaine. Ces cimes anguleuses, sous le dôme transparent du ciel, ressemblent à de superbes morceaux d’histoire naturelle, à de beaux arbres de coraux, à des girandoles de stalactite, renfermés sous un globe du cristal le plus pur. Le montagnard cherche dans ses découpures élégantes l’image des objets qui lui sont familiers : de là ces roches nommées les Mulets, les Charmoz, ou les Chamois ; de là ces appellations empruntées de la religion, les sommets des Croix, le rocher du Reposoir, le glacier des Pèlerins ; dénominations naïves qui prouvent que, si l’homme est sans cesse occupé de l’idée de ses besoins, il aime à placer partout le souvenir de ses consolations.

Quant aux arbres des montagnes, je ne parlerai que du pin, du sapin et du mélèze, parce qu’ils font, pour ainsi dire, l’unique décoration des Alpes.

Le pin a quelque chose de monumental ; ses branches ont le port de la pyramide, et son tronc celui de la colonne. Il imite aussi la forme des rochers où il vit : souvent je l’ai confondu sur les redans et les corniches avancées des montagnes, avec des flèches et des aiguilles élancées ou échevelées comme lui. Au revers du Col de Balme, à la descente du glacier de Trient, on rencontre un bois de pins, de sapins et de mélèzes : chaque arbre, dans cette famille de géants, compte plusieurs siècles. Cette tribu alpine a un roi que les guides ont soin de montrer aux voyageurs. C’est un sapin qui pourrait servir de mât au plus grand vaisseau. Le monarque seul est sans blessure, tandis que tout son peuple autour de lui est mutilé : un arbre a perdu sa tête, un autre ses bras ; celui-ci a le front sillonné par la foudre, celui-là le pied noirci par le feu des pâtres. Je remarquai deux jumeaux sortis du même tronc, qui s’élançaient ensemble dans le ciel : ils étaient égaux en hauteur et en âge ; mais l’un était plein de vie, et l’autre était desséché.

 

Daucia, Laride Thymberque, simillima proles,

Indiscreta suis, gratusque parentibus error,

At nunc dura dedit vobis discrimina Pallas.

 

« Fils jumeaux de Daucus, rejetons semblables, ô Laris et Thymber ! vos parents mêmes ne pouvaient vous distinguer, et vous leur causiez de douces méprises ! Mais la mort mit entre vous une cruelle différence. »

Ajoutons que le pin annonce la solitude et l’indigence de la montagne. Il est le compagnon du pauvre Savoyard, dont il partage la destinée : comme lui, il croît et meurt inconnu sur des sommets inaccessibles où sa postérité se perpétue également ignorée. C’est sur le mélèze que l’abeille cueille ce miel ferme et savoureux, qui se marie si bien avec la crème et les framboises du Montanvert. Les bruits du pin, quand ils sont légers, ont été loués par les poètes bucoliques ; quand ils sont violents, ils ressemblent au mugissement de la mer : vous croyez quelquefois entendre gronder l’Océan au milieu des Alpes. Enfin, l’odeur du pin est aromatique et agréable ; elle a surtout pour moi un charme particulier, parce que je l’ai respirée à plus de vingt lieues en mer sur les côtes de la Virginie : aussi réveille-t-elle toujours dans mon esprit l’idée de ce Nouveau-Monde qui me fut annoncé par un souffle embaumé, de ce beau ciel, de ces mers brillantes où le parfum des forêts m’était apporté par la brise du matin ; et, comme tout s’enchaîne dans nos souvenirs, elle rappelle aussi dans ma mémoire les sentiments de regrets et d’espérance qui m’occupaient, lorsque appuyé sur le bord du vaisseau je rêvais à cette patrie que j’avais perdue, et à ces déserts que j’allais trouver.

Mais, pour venir enfin à mon sentiment particulier sur les montagnes, je dirai que, comme il n’y a pas de beaux paysages sans un horizon de montagnes, il n’y a point aussi de lieux agréables à habiter ni de satisfaisants pour les yeux et pour le cœur là où on manque d’air et d’espace ; or, c’est ce qui arrive dans l’intérieur des monts. Ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de l’homme et la faiblesse de ses organes.

On attribue aux paysages des montagnes la sublimité : celle-ci tient sans doute à la grandeur des objets. Mais, si l’on prouve que cette grandeur, très réelle en effet, n’est cependant pas sensible au regard, que devient la sublimité ?

Il en est des monuments de la nature comme de ceux de l’art : pour jouir de leur beauté, il faut être au véritable point de perspective ; autrement les formes, les couleurs, les proportions, tout disparaît. Dans l’intérieur des montagnes, comme on touche à l’objet même, et comme le champ de l’optique est trop resserré, les dimensions perdent nécessairement leur grandeur : chose si vraie, que l’on est continuellement trompé sur les hauteurs et sur les distances. J’en appelle aux voyageurs : le Mont-Blanc leur a-t-il paru fort élevé du fond de la vallée de Chamouni ? Souvent un lac immense dans les Alpes a l’air d’un petit étang ; vous croyez arriver en quelques pas au haut d’une pente que vous êtes trois heures à gravir ; une journée entière vous suffit à peine pour sortir de cette gorge, à l’extrémité de laquelle il vous semblait que vous touchiez de la main. Ainsi cette grandeur des montagnes, dont on fait tant de bruit, n’est réelle que par la fatigue qu’elle vous donne. Quant au paysage, il n’est guère plus grand à l’œil qu’un paysage ordinaire.

Mais ces monts qui perdent leur grandeur apparente quand ils sont trop rapprochés du spectateur, sont toutefois si gigantesques qu’ils écrasent ce qui pourrait leur servir d’ornement. Ainsi, par des lois contraires, tout se rapetisse à la fois dans les défilés des Alpes, et l’ensemble et les détails. Si la nature avait fait les arbres cent fois plus grands sur les montagnes que dans les plaines ; si les fleuves et les cascades y versaient des eaux cent fois plus abondantes, ces grands bois, ces grandes eaux pourraient produire des effets pleins de majesté sur les flancs élargis de la terre. Il n’en est pas de la sorte ; le cadre du tableau s’accroît démesurément, et les rivières, les forêts, les villages, les troupeaux gardent les proportions ordinaires : alors il n’y a plus de rapport entre le tout et la partie, entre le théâtre et la décoration. Le plan des montagnes étant vertical devient une échelle toujours dressée où l’œil rapporte et compare les objets qu’il embrasse ; et ces objets accusent tour à tour leur petitesse sur cette énorme mesure. Les pins les plus altiers, par exemple, se distinguent à peine dans l’escarpement des vallons, où ils paraissent collés comme des flocons de suie. La trace des eaux pluviales est marquée dans ces bois grêles et noirs par de petites rayures jaunes et parallèles ; et les torrents les plus larges, les cataractes les plus élevées, ressemblent à de maigres filets d’eau ou à des vapeurs bleuâtres.

Ceux qui ont aperçu des diamants, des topazes, des émeraudes dans les glaciers, sont plus heureux que moi : mon imagination n’a jamais pu découvrir ces trésors. Les neiges du bas Glacier des Bois, mêlées à la poussière de granit, m’ont paru semblables à de la cendre ; on pourrait prendre la Mer de Glace, dans plusieurs endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre ; ses crevasses seules offrent quelques teintes du prisme, et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc, elles ressemblent à de gros verres de bouteille.

Ces draperies blanches des Alpes ont d’ailleurs un grand inconvénient ; elles noircissent tout ce qui les environne, et jusqu’au ciel dont elles rembrunissent l’azur. Et ne croyez pas que l’on soit dédommagé de cet effet désagréable par les beaux accidents de la lumière sur les neiges. La couleur dont se peignent les montagnes lointaines est nulle pour le spectateur placé à leur pied. La pompe dont le soleil couchant couvre la cime des Alpes de la Savoie n’a lieu que pour l’habitant de Lausanne. Quant au voyageur de la vallée de Chamouni, c’est en vain qu’il attend ce brillant spectacle. Il voit, comme du fond d’un entonnoir, au-dessus de sa tête, une petite portion d’un ciel bleu et dur, sans couchant et sans aurore ; triste séjour où le soleil jette à peine un regard à midi par-dessus une barrière glacée.

Qu’on me permette, pour me faire mieux entendre, d’énoncer une vérité triviale. Il faut une toile pour peindre : dans la nature le ciel est la toile des paysages ; s’il manque au fond du tableau, tout est confus et sans effet. Or, les monts, quand on en est trop voisin, obstruent la plus grande partie du ciel. Il n’y a pas assez d’air autour de leurs cimes ; ils se font ombre l’un à l’autre et se prêtent mutuellement les ténèbres qui résident dans quelque enfoncement de leurs rochers. Pour savoir si les paysages des montagnes avaient une supériorité si marquée, il suffisait de consulter les peintres : ils ont toujours jeté les monts dans les lointains en ouvrant à l’œil un paysage sur les bois et sur les plaines.

Un seul accident laisse aux sites des montagnes leur majesté naturelle : c’est le clair de lune. Le propre de ce demi-jour sans reflets et d’une seule teinte est d’agrandir les objets en isolant les masses et en faisant disparaître cette gradation de couleurs qui lie ensemble les parties d’un tableau. Alors plus les coupes des monuments sont franches et décidées, plus leur dessin a de longueur et de hardiesse, et mieux la blancheur de la lumière profile les lignes de l’ombre. C’est pourquoi la grande architecture romaine, comme les contours des montagnes, est si belle à la clarté de la lune.

Le grandiose, et par conséquent l’espèce de sublime qu’il fait naître, disparaît donc dans l’intérieur des montagnes : voyons si le gracieux s’y trouve dans un degré plus éminent.

On s’extasie sur les vallées de la Suisse ; mais il faut bien observer qu’on ne les trouve si agréables que par comparaison. Certes, l’œil fatigué d’errer sur des plateaux stériles ou des promontoires couverts d’un lichen rougeâtre, retombe avec grand plaisir sur un peu de verdure et de végétation. Mais en quoi cette verdure consiste-t-elle ? en quelques saules chétifs, en quelques sillons d’orge et d’avoine qui croissent péniblement et mûrissent tard, en quelques arbres sauvageons qui portent des fruits âpres et amers. Si une vigne végète péniblement dans un petit abri tourné au midi, et garantie avec soin des vents du nord, on vous fait admirer cette fécondité extraordinaire. Vous élevez-vous sur les rochers voisins, les grands traits des monts font disparaître la miniature de la vallée. Les cabanes deviennent à peine visibles, et les compartiments cultivés ressemblent à des échantillons d’étoffes sur la carte d’un drapier.

On parle beaucoup des fleurs des montagnes, des violettes que l’on cueille au bord des glaciers, des fraises qui rougissent dans la neige, etc. Ce sont d’imperceptibles merveilles qui ne produisent aucun effet : l’ornement est trop petit pour des colosses.

Enfin, je suis bien malheureux, car je n’ai pu voir dans ces fameux chalets enchantés par l’imagination de J.-J. Rousseau que de méchantes cabanes remplies du fumier des troupeaux, de l’odeur des fromages et du lait fermenté ; je n’y ai trouvé pour habitants que de misérables montagnards qui se regardent comme en exil et aspirent à descendre dans la vallée.

De petits oiseaux muets, voletant de glaçons en glaçons, des couples assez rares de corbeaux et d’éperviers, animent à peine ces solitudes de neiges et de pierres, où la chute de la pluie est presque toujours le seul mouvement qui frappe vos yeux.

Heureux quand le pivert, annonçant l’orage, fait retentir sa voix cassée au fond d’un vieux bois de sapins ! Et pourtant ce triste signe de vie rend plus sensible la mort qui vous environne. Les chamois, les bouquetins, les lapins blancs sont presque entièrement détruits ; les marmottes même deviennent rares, et le petit Savoyard est menacé de perdre son trésor. Les bêtes sauvages ont été remplacées sur les sommets des Alpes par des troupeaux de vaches qui regrettent la plaine aussi bien que leurs maîtres. Couchés dans les herbages du pays de Caux, ces troupeaux offriraient une scène aussi belle, et ils auraient en outre le mérite de rappeler les descriptions des poètes de l’antiquité.

Il ne reste plus qu’à parler du sentiment qu’on éprouve dans les montagnes. Eh bien ! ce sentiment, selon moi, est fort pénible. Je ne puis être heureux là où je vois partout les fatigues de l’homme et ses travaux inouïs qu’une terre ingrate refuse de payer. Le montagnard, qui sent son mal, est plus sincère que les voyageurs ; il appelle la plaine le bon pays, et ne prétend pas que des rochers arrosés de ses sueurs, sans en être plus fertiles, soient ce qu’il y a de meilleur dans les distributions de la Providence. S’il est très attaché à sa montagne, cela tient aux relations merveilleuses que Dieu a établies entre nos peines, l’objet qui les cause et les lieux où nous les avons éprouvées ; cela tient aux souvenirs de l’enfance, aux premiers sentiments du cœur, aux douceurs, et même aux rigueurs de la maison paternelle. Plus solitaire que les autres hommes, plus sérieux par l’habitude de souffrir, le montagnard appuie davantage sur tous les sentiments de sa vie. Il ne faut pas attribuer aux charmes des lieux qu’il habite l’amour extrême qu’il montre pour son pays ; cet amour vient de la concentration de ses pensées, et du peu d’étendue de ses besoins.

Mais les montagnes sont le séjour de la rêverie ? j’en doute ; je doute qu’on puisse rêver lorsque la promenade est une fatigue ; lorsque l’attention que vous êtes obligé de donner à vos pas occupe entièrement votre esprit. L’amateur de la solitude qui bayerait aux chimères[22] en gravissant le Montanvert pourrait bien tomber dans quelque puits, comme l’astrologue qui prétendait lire au-dessus de sa tête et ne pouvait voir à ses pieds.

Je sais que les poètes ont désiré les vallées et les bois pour converser avec les muses. Mais écoutons Virgile :

 

Rura mihi et rigui placeant in vallibus amnes :

Flumina amem, sylvasque inglorius.

 

D’abord il se plairait aux champs, rura mihi ; il chercherait les vallées agréables, riantes, gracieuses, vallibus amnes ; il aimerait les fleuves, flumina amem (non pas les torrents), et les forêts où il vivrait sans gloire, sylvasque inglorius. Ces forêts sont de belles futaies de chênes, d’ormeaux, de hêtres, et non de tristes bois de sapins ; car il n’eût pas dit :

 

Et ingenti ramorum protegat umbra.

« Et d’un feuillage épais ombragera ma tête. »

 

Et où veut-il que cette vallée soit placée ? dans un lieu où il y aura de beaux souvenirs des noms harmonieux, des traditions de la Fable et de l’Histoire :

O ubi campi,

Specrchiusque, et virginibus bacchata lacænis

Taygeta ! O qui me gelidis in vallibus Hæmi

Sistat !

 

Dieux ! que ne suis-je assis au bord du Sperchius !

Quand pourrai-je fouler les beaux vallons d’Hémus !

Oh ! qui me portera sur le riant Taygète !

 

Il se serait fort peu soucié de la vallée de Chamouni, du glacier de Taconay, de la petite et de la grande Jorasse, de l’aiguille du Dru et du rocher de la Tête-Noire.

Enfin, si nous en croyons Rousseau et ceux qui ont recueilli ses erreurs sans hériter de son éloquence, quand on arrive au sommet des montagnes on se sent transformé en un autre homme. « Sur les hautes montagnes, dit Jean-Jacques, les méditations prennent un caractère grand, sublime, proportionné aux objets qui nous frappent ; je ne sais quelle volupté tranquille qui n’a rien d’âcre et de sensuel. Il semble qu’en s’élevant au-dessus du séjour des hommes, on y laisse tous les sentiments bas et terrestres… Je doute qu’aucune agitation violente pût tenir contre un pareil séjour prolongé, etc. »

Plût à Dieu qu’il en fût ainsi ! Qu’il serait doux de pouvoir se délivrer de ses maux en s’élevant à quelques toises au-dessus de la plaine ! Malheureusement l’âme de l’homme est indépendante de l’air et des sites ; un cœur chargé de sa peine n’est pas moins pesant sur les hauts lieux que dans les vallées. L’antiquité, qu’il faut toujours citer quand il s’agit de vérité de sentiments, ne pensait pas comme Rousseau sur les montagnes ; elle les représente au contraire comme le séjour de la désolation et de la douleur : si l’amant de Julie oublie ses chagrins parmi les rochers du Valais, l’époux d’Eurydice nourrit ses douleurs sur les monts de la Thrace. Malgré le talent du philosophe genevois, je doute que la voix de Saint-Preux retentisse aussi longtemps dans l’avenir que la lyre d’Orphée. Œdipe, ce parfait modèle des calamités royales, cette image accomplie de tous les maux de l’humanité, cherche aussi les sommets déserts :

 

Il va,

… du Cythéron remontant vers les cieux,

Sur le malheur de l’homme interroger les dieux.

 

Enfin une autre antiquité plus belle encore et plus sacrée nous offre les mêmes exemples. L’Écriture, qui connaissait mieux la nature de l’homme que les faux sages du siècle, nous montre toujours les grands infortunés, les prophètes, et Jésus-Christ même se retirant au jour de l’affliction sur les hauts lieux. La fille de Jephté, avant de mourir, demande à son père la permission d’aller pleurer sa virginité sur les montagnes de la Judée : Super montes assumam, dit Jérémie, fletum ac lamentum. « Je m’élèverai sur les montagnes pour pleurer et gémir. » Ce fut sur le mont des Oliviers que Jésus-Christ but le calice rempli de toutes les douleurs et de toutes les larmes des hommes.

C’est une chose digne d’être observée que dans les pages les plus raisonnables d’un écrivain qui s’était établi le défenseur de la morale, on distingue encore des traces de l’esprit de son siècle. Ce changement supposé de nos dispositions intérieures selon le séjour que nous habitons, tient secrètement au système de matérialisme que Rousseau prétendait combattre. On faisait de l’âme une espèce de plante soumise aux variations de l’air, et qui, comme un instrument, suivait et marquait le repos ou l’agitation de l’atmosphère. Eh ! comment Jean-Jacques lui-même aurait-il pu croire de bonne foi à cette influence salutaire des hauts lieux ? L’infortuné ne traîna-t-il pas sur les montagnes de la Suisse ses passions et ses misères ?

Il n’y a qu’une seule circonstance où il soit vrai que les montagnes inspirent l’oubli des troubles de la terre : c’est lorsqu’on se retire loin du monde, pour se consacrer à la religion. Un anachorète qui se dévoue au service de l’humanité, un saint qui veut méditer les grandeurs de Dieu en silence, peuvent trouver la paix et la joie sur des roches désertes ; mais ce n’est point alors la tranquillité des lieux qui passe dans l’âme de ces solitaires, c’est au contraire leur âme qui répand sa sérénité dans la région des orages.

L’instinct des hommes a toujours été d’adorer l’Éternel sur les lieux élevés : plus près du ciel, il semble que la prière ait moins d’espace à franchir pour arriver au trône de Dieu. Il était resté dans le christianisme des traditions de ce culte antique ; nos montagnes, et, à leur défaut, nos collines étaient chargées de monastères et de vieilles abbayes. Du milieu d’une ville corrompue, l’homme qui marchait peut-être à des crimes, ou du moins à des vanités, apercevait, en levant les yeux, des autels sur les coteaux voisins. La Croix, déployant au loin l’étendard de la pauvreté aux yeux du luxe, rappelait le riche à des idées de souffrance et de commisération. Nos poètes connaissaient bien peu leur art lorsqu’ils se moquaient de ces monts de Calvaire, de ces missions, de ces retraites qui retraçaient parmi nous les sites de l’Orient, les mœurs des solitaires de la Thébaïde, les miracles d’une religion divine, et le souvenir d’une antiquité qui n’est point effacé par celui d’Homère.

Mais ceci rentre dans un autre ordre d’idées et de sentiments, et ne tient plus à la question générale que nous venons d’examiner. Après avoir fait la critique des montagnes, il est juste de finir par leur éloge. J’ai déjà observé qu’elles étaient nécessaires à un beau paysage, et qu’elles devaient former la chaîne dans les derniers plans d’un tableau. Leurs têtes chenues, leurs flancs décharnés, leurs membres gigantesques, hideux quand on les contemple de trop près, sont admirables lorsqu’au fond d’un horizon vaporeux ils s’arrondissent et se colorent dans une lumière fluide et dorée. Ajoutons, si l’on veut, que les montagnes sont la source des fleuves, le dernier asile de la liberté dans les temps d’esclavage, une barrière utile contre les invasions et les fléaux de la guerre. Tout ce que je demande, c’est qu’on ne me force pas d’admirer les longues arêtes de rochers, les fondrières, les crevasses, les trous, les entortillements des vallées des Alpes. À cette condition, je dirai qu’il y a des montagnes que je visiterais encore avec un plaisir extrême : ce sont celles de la Grèce et de la Judée. J’aimerais à parcourir les lieux dont mes nouvelles études me forcent de m’occuper chaque jour ; j’irais volontiers chercher sur le Tabor et le Taygète, d’autres couleurs et d’autres harmonies, après avoir peint les monts sans renommée, et les vallées inconnues du Nouveau-Monde[23].

 

FIN DU VOYAGE AU MONT-BLANC.

LETTRE

À M. DE FONTANES

 

Rome, le 10 janvier 1804.

J’arrive de Naples, mon cher ami, et je vous porte un fruit de mon voyage, sur lequel vous avez des droits : quelques feuilles du laurier du tombeau de Virgile. « Tenet nunc Parthenope. » Il y a longtemps que j’aurais dû vous parler de cette terre classique, faite pour intéresser un génie tel que le vôtre ; mais diverses raisons m’en ont empêché. Cependant je ne veux pas quitter Rome sans vous dire au moins quelques mots de cette ville fameuse. Nous étions convenus que je vous écrirais au hasard et sans suite tout ce que je penserais de l’Italie, comme je vous disais autrefois l’impression que faisaient sur mon cœur les solitudes du Nouveau Monde. Sans autre préambule, je vais donc essayer de vous peindre les dehors de Rome, ses campagnes et ses ruines.

Vous avez lu tout ce qu’on a écrit sur ce sujet ; mais je ne sais si les voyageurs vous ont donné une idée bien juste du tableau que présente la campagne de Rome. Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone, dont parle l’Écriture ; un silence et une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète : Venient tibi duo haec subito in die una : sterilitas et viduitas[24]. Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines dans des lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des torrents de l’hiver : ces traces, vues de loin, ont elles-mêmes l’air de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit désert d’une onde orageuse qui s’est écoulée comme le peuple romain. À peine découvrez-vous quelques arbres, mais partout s’élèvent des ruines d’aqueducs et de tombeaux ; ruines qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d’une terre composée de la poussière des morts et des débris des empires. Souvent dans une grande plaine j’ai cru voir de riches moissons ; je m’en approchais : des herbes flétries avaient trompé mon œil. Parfois sous ces moissons stériles vous distinguez les traces d’une ancienne culture. Point d’oiseaux, point de laboureurs, point de mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrent sur la nudité des champs ; les fenêtres et les portes en sont fermées ; il n’en sort ni fumée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de sauvage, presque nu, pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes chaumières, comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent l’entrée des châteaux abandonnés. Enfin, l’on dirait qu’aucune nation n’a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Cincinnatus ou la dernière charrue romaine.

C’est du milieu de ce terrain inculte que domine et qu’attriste encore un monument appelé par la voix populaire le Tombeau de Néron[25], que s’élève la grande ombre de la ville éternelle. Déchue de sa puissance terrestre, elle semble, dans son orgueil, avoir voulu s’isoler : elle s’est séparée des autres cités de la terre ; et, comme une reine tombée du trône, elle a noblement caché ses malheurs dans la solitude.

Il me serait impossible de vous dire ce qu’on éprouve lorsque Rome vous apparaît tout à coup au milieu de ses royaumes vides, inania regna, et qu’elle a l’air de se lever pour vous de la tombe où elle était couchée. Tâchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement qui saisissaient les prophètes lorsque Dieu leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle il avait attaché les destinées de son peuple : Quasi aspectus splendoris[26]. La multitude des souvenirs, l’abondance des sentiments vous oppressent ; votre âme est bouleversée à l’aspect de cette Rome qui a recueilli deux fois la succession du monde, comme héritière de Saturne et de Jacob[27].

Vous croirez peut-être, mon cher ami, d’après cette description, qu’il n’y a rien de plus affreux que les campagnes romaines ? Vous vous tromperiez beaucoup ; elles ont une inconcevable grandeur : on est toujours prêt, en les regardant, à s’écrier avec Virgile :

 

Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus,

Magna virum ![28]

 

Si vous les voyez en économiste, elles vous désoleront ; si vous les contemplez en artiste, en poète, et même en philosophe, vous ne voudriez peut-être pas qu’elles fussent autrement. L’aspect d’un champ de blé ou d’un coteau de vignes ne vous donnerait pas d’aussi fortes émotions que la vue de cette terre dont la culture moderne n’a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les ruines qui la couvrent.

Rien n’est comparable pour la beauté aux lignes de l’horizon romain, à la douce inclinaison des plans, aux contours suaves et fuyants des montagnes qui le terminent. Souvent les vallées dans la campagne prennent la forme d’une arène, d’un cirque, d’un hippodrome ; les coteaux sont taillés en terrasses, comme si la main puissante des Romains avait remué toute cette terre. Une vapeur particulière, répandue dans les lointains, arrondit les objets et dissimule ce qu’ils pourraient avoir de dur ou de heurté dans leurs formes. Les ombres ne sont jamais lourdes et noires ; il n’y a pas de masses si obscures de rochers et de feuillages dans lesquelles il ne s’insinue toujours un peu de lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse marie la terre, le ciel et les eaux : toutes les surfaces, au moyen d’une gradation insensible de couleurs, s’unissent par leurs extrémités, sans qu’on puisse déterminer le point où une nuance finit et où l’autre commence. Vous avez sans doute admiré dans les paysages de Claude Lorrain cette lumière qui semble idéale et plus belle que nature ? Eh bien, c’est la lumière de Rome !

Je ne me lassais point de voir à la villa Borghèse le soleil se coucher sur les cyprès du mont Marius et sur les pins de la villa Pamphili, plantés par Le Nôtre. J’ai souvent aussi remonté le Tibre à Ponte-Mole, pour jouir de cette grande scène de la fin du jour. Les sommets des montagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis-lazuli et d’opale, tandis que leurs bases et leurs flancs sont noyés dans une vapeur d’une teinte violette et purpurine. Quelquefois de beaux nuages comme des chars légers, portés sur le vent du soir avec une grâce inimitable, font comprendre l’apparition des habitants de l’Olympe sous ce ciel mythologique ; quelquefois l’antique Rome semble avoir étendu dans l’occident toute la pourpre de ses consuls et de ses césars, sous les derniers pas du dieu du jour. Cette riche décoration ne se retire pas aussi vite que dans nos climats : lorsque vous croyez que ses teintes vont s’effacer, elle se ranime sur quelque autre point de l’horizon ; un crépuscule succède à un crépuscule, et la magie du couchant se prolonge. Il est vrai qu’à cette heure du repos des campagnes l’air ne retentit plus de chants bucoliques ; les bergers n’y sont plus, Dulcia linquimus arva ! mais on voit encore les grandes victimes du Clytumne, des bœufs blancs ou des troupeaux de cavales demi-sauvages qui descendent au bord du Tibre et viennent s’abreuver dans ses eaux. Vous vous croiriez transporté au temps des vieux Sabins ou au siècle de l’Arcadien Évandre, ποιμενες λαιων[29], alors que le Tibre s’appelait Albula[30], et que le pieux Énée remonta ses ondes inconnues.

Je conviendrai toutefois que les sites de Naples sont peut-être plus éblouissants que ceux de Rome : lorsque le soleil enflammé, ou que la lune large et rougie, s’élève au-dessus du Vésuve, comme un globe lancé par le volcan, la baie de Naples avec ses rivages bordés d’orangers, les montagnes de la Pouille, l’île de Caprée, la côte du Pausilippe, Baïes, Misène, Cumes, l’Averne, les champs Élysées, et toute cette terre virgilienne, présentent un spectacle magique ; mais il n’a pas selon moi le grandiose de la campagne romaine. Du moins est-il certain que l’on s’attache prodigieusement à ce sol fameux. Il y a deux mille ans que Cicéron se croyait exilé sous le ciel de l’Asie, et qu’il écrivait à ses amis : Urbem, mi Rufi, cole ; in ista luce vive[31]. Cet attrait de la belle Ausonie est encore le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs qui, venus à Rome dans le dessein d’y passer quelques jours, y sont demeurés toute leur vie. Il fallut que le Poussin vînt mourir sur cette terre des beaux paysages : au moment même où je vous écris, j’ai le bonheur d’y connaître M. d’Agincourt, qui y vit seul depuis vingt-cinq ans, et qui promet à la France d’avoir aussi son Winckelmann.

Quiconque s’occupe uniquement de l’étude de l’antiquité et des arts, ou quiconque n’a plus de liens dans la vie, doit venir demeurer à Rome. Là il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et qui occupera son cœur, des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre qu’il foulera aux pieds lui parlera, la poussière que le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S’il est malheureux, s’il a mêlé les cendres de ceux qu’il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d’un ami vertueux, du charmant tombeau de Cecilia Metella au modeste cercueil d’une femme infortunée ! Il pourra croire que ces mânes chéris se plaisent à errer autour de ces monuments avec l’ombre de Cicéron, pleurant encore sa chère Tullie, ou d’Agrippine encore occupée de l’urne de Germanicus. S’il est chrétien, ah ! comment pourrait-il alors s’arracher de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second empire, plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui qui l’a précédé, de cette terre où les amis que nous avons perdus, dormant avec les martyrs aux catacombes, sous l’œil du Père des fidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers dans leur poussière et semblent plus voisins des cieux ?

Quoique Rome, vue intérieurement, offre l’aspect de la plupart des villes européennes, toutefois elle conserve encore un caractère particulier : aucune autre cité ne présente un pareil mélange d’architecture et de ruines, depuis le Panthéon d’Agrippa jusqu’aux murailles de Bélisaire, depuis les monuments apportés d’Alexandrie jusqu’au dôme élevé par Michel-Ange. La beauté des femmes est un autre trait distinctif de Rome : elles rappellent par leur port et leur démarche les Clélie et les Cornélie ; on croirait voir des statues antiques de Junon ou de Pallas descendues de leur piédestal et se promenant autour de leurs temples. D’une autre part, on retrouve chez les Romains ce ton des chairs auquel les peintres ont donné le nom de couleur historique, et qu’ils emploient dans leurs tableaux. Il est naturel que des hommes dont les aïeux ont joué un si grand rôle sur la terre aient servi de modèle ou de type aux Raphaël et aux Dominiquin pour représenter les personnages de l’histoire.

Une autre singularité de la ville de Rome, ce sont les troupeaux de chèvres, et surtout ces attelages de grands bœufs aux cornes énormes, couchés au pied des obélisques égyptiens, parmi les débris du Forum et sous les arcs où ils passaient autrefois pour conduire le triomphateur romain à ce Capitole que Cicéron appelle le Conseil public de l’univers :

 

Romanos ad templa Deum duxere triumphos.

 

À tous les bruits ordinaires des grandes cités se mêle ici le bruit des eaux que l’on entend de toutes parts, comme si l’on était auprès des fontaines de Blandusie ou d’Égérie. Du haut des collines renfermées dans l’enceinte de Rome, ou à l’extrémité de plusieurs rues, vous apercevez la campagne en perspective, ce qui mêle la ville et les champs d’une manière pittoresque. En hiver les toits des maisons sont couverts d’herbes, comme les toits de chaume de nos paysans. Ces diverses circonstances contribuent à donner à Rome je ne sais quoi de rustique, qui va bien à son histoire : ses premiers dictateurs conduisaient la charrue ; elle dut l’empire du monde à des laboureurs, et le plus grand de ses poètes ne dédaigna pas d’enseigner l’art d’Hésiode aux enfants de Romulus :

 

Ascraeumque cano romans per oppida carmen.

 

Quant au Tibre, qui baigne cette grande cité et qui en partage la gloire, sa destinée est tout à fait bizarre. Il passe dans un coin de Rome comme s’il n’y était pas ; on n’y daigne pas jeter les yeux, on n’en parle jamais, on ne boit point ses eaux, les femmes ne s’en servent pas pour laver ; il se dérobe entre de méchantes maisons qui le cachent, et court se précipiter dans la mer, honteux de s’appeler le Tevere.

Il faut maintenant, mon cher ami, vous dire quelque chose de ces ruines dont vous m’avez recommandé de vous parler, et qui font une si grande partie des dehors de Rome : je les ai vues en détail, soit à Rome, soit à Naples, excepté pourtant les temples de Pæstum, que je n’ai pas eu le temps de visiter. Vous sentez que ces ruines doivent prendre différents caractères, selon les souvenirs qui s’y attachent.

Dans une belle soirée du mois de juillet dernier, j’étais allé m’asseoir au Colisée, sur la marche d’un des autels consacrés aux douleurs de la Passion. Le soleil qui se couchait versait des fleuves d’or par toutes ces galeries où roulait jadis le torrent des peuples ; de fortes ombres sortaient en même temps de l’enfoncement des loges et des corridors, ou tombaient sur la terre en larges bandes noires. Du haut des massifs de l’architecture, j’apercevais, entre les ruines du côté droit de l’édifice, le jardin du palais des césars, avec un palmier qui semble être placé tout exprès sur ces débris pour les peintres et les poètes. Au lieu des cris de joie que des spectateurs féroces poussaient jadis dans cet amphithéâtre, en voyant déchirer des chrétiens par des lions, on n’entendait que les aboiements des chiens de l’ermite qui garde ces ruines. Mais aussitôt que le soleil disparut à l’horizon, la cloche du dôme de Saint-Pierre retentit sous les portiques du Colisée. Cette correspondance établie par des sons religieux entre les deux plus grands monuments de Rome païenne et de Rome chrétienne me causa une vive émotion : je songeai que l’édifice moderne tomberait comme l’édifice antique ; je songeai que les monuments se succèdent comme les hommes qui les ont élevés ; je rappelai dans ma mémoire que ces mêmes Juifs qui, dans leur première captivité, travaillèrent aux pyramides de l’Égypte et aux murailles de Babylone, avaient, dans leur dernière dispersion, bâti cet énorme amphithéâtre. Les voûtes qui répétaient les sons de la cloche chrétienne étaient l’ouvrage d’un empereur païen marqué dans les prophéties pour la destruction finale de Jérusalem. Sont-ce là d’assez hauts sujets de méditation, et croyez-vous qu’une ville où de pareils effets se reproduisent à chaque pas soit digne d’être vue ?

Je suis retourné hier, 9 janvier, au Colisée, pour le voir dans une autre saison et sous un autre aspect : j’ai été étonné, en arrivant, de ne point entendre l’aboiement des chiens qui se montraient ordinairement dans les corridors supérieurs de l’amphithéâtre parmi les herbes séchées. J’ai frappé à la porte de l’ermitage pratiqué dans le cintre d’une loge ; on ne m’a point répondu : l’ermite est mort. L’inclémence de la saison, l’absence du bon solitaire, des chagrins récents, ont redoublé pour moi la tristesse de ce lieu ; j’ai cru voir les décombres d’un édifice que j’avais admiré quelques jours auparavant dans toute son intégrité et toute sa fraîcheur. C’est ainsi, mon très cher ami, que nous sommes avertis à chaque pas de notre néant : l’homme cherche au-dehors des raisons pour s’en convaincre ; il va méditer sur les ruines des empires, il oublie qu’il est lui-même une ruine encore plus chancelante, et qu’il sera tombé avant ces débris. Ce qui achève de rendre notre vie le songe d’une ombre[32], c’est que nous ne pouvons pas même espérer de vivre longtemps dans le souvenir de nos amis, puisque leur cœur, où s’est gravée notre image, est, comme l’objet dont il retient les traits, une argile sujette à se dissoudre. On m’a montré à Portici un morceau de cendres du Vésuve, friable au toucher, et qui conserve l’empreinte, chaque jour plus effacée, du sein et du bras d’une jeune femme ensevelie sous les ruines de Pompeïa ; c’est une image assez juste, bien qu’elle ne soit pas encore assez vaine, de la trace que notre mémoire laisse dans le cœur des hommes, cendre et poussière[33].

Avant de partir pour Naples, j’étais allé passer quelques jours seul à Tivoli, je parcourus les ruines des environs, et surtout celles de la villa Adriana. Surpris par la pluie au milieu de ma course, je me réfugiai dans les salles des thermes voisins du Pœcile[34], sous un figuier qui avait renversé le pan d’un mur en croissant. Dans un petit salon octogone, une vigne vierge perçait la voûte de l’édifice, et son gros cep lisse, rouge et tortueux, montait le long du mur comme un serpent. Tout autour de moi, à travers les arcades des ruines, s’ouvraient des points de vue sur la campagne romaine. Des buissons de sureau remplissaient les salles désertes où venaient se réfugier quelques merles. Les fragments de maçonnerie étaient tapissés de feuilles de scolopendre, dont la verdure satinée se dessinait comme un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Çà et là de hauts cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ce palais de la mort ; l’acanthe sauvage rampait à leurs pieds, sur des débris, comme si la nature s’était plu à reproduire sur les chefs-d’œuvre mutilés de l’architecture l’ornement de leur beauté passée. Les salles diverses et les sommités des ruines ressemblaient à des corbeilles et à des bouquets de verdure, le vent agitait les guirlandes humides, et toutes les plantes s’inclinaient sous la pluie du ciel.

Pendant que je contemplais ce tableau, mille idées confuses se pressaient dans mon esprit : tantôt j’admirais, tantôt je détestais la grandeur romaine ; tantôt je pensais aux vertus, tantôt aux vices de ce propriétaire du monde, qui avait voulu rassembler une image de son empire dans son jardin. Je rappelais les événements qui avaient renversé cette villa superbe ; je la voyais dépouillée de ses plus beaux ornements par le successeur d’Adrien ; je voyais les barbares y passer comme un tourbillon, s’y cantonner quelquefois, et, pour se défendre dans ces mêmes monuments qu’ils avaient à moitié détruits, couronner l’ordre grec et toscan du créneau gothique ; enfin, des religieux chrétiens, ramenant la civilisation dans ces lieux, plantaient la vigne et conduisaient la charrue dans le temple des Stoïciens et les salles de l’Académie[35]. Le siècle des arts renaissait, et de nouveaux souverains achevaient de bouleverser ce qui restait encore des ruines de ces palais, pour y trouver quelques chefs-d’œuvre des arts. À ces diverses pensées se mêlait une voix intérieure qui me répétait ce qu’on a cent fois écrit sur la vanité des choses humaines. Il y a même double vanité dans les monuments de la villa Adriana ; ils n’étaient, comme on sait, que les imitations d’autres monuments répandus dans les provinces de l’empire romain : le véritable temple de Sérapis à Alexandrie, la véritable Académie à Athènes, n’existent plus : vous ne voyez donc dans les copies d’Adrien que des ruines de ruines.

Il faudrait maintenant, mon cher ami, vous décrire le temple de la Sibylle, à Tivoli, et l’élégant temple de Vesta, suspendu sur la cascade ; mais le loisir me manque. Je regrette de ne pouvoir vous peindre cette cascade célébrée par Horace : j’étais là dans vos domaines, vous l’héritier de l’Αφελια des Grecs, ou du simplex munditiis[36] du chantre de l’Art poétique ; mais je l’ai vue dans une saison triste, et je n’étais pas moi-même fort gai. Je vous dirai plus : j’ai été importuné du bruit des eaux, de ce bruit qui m’a tant de fois charmé dans les forêts américaines. Je me souviens encore du plaisir que j’éprouvais lorsque, la nuit, au milieu du désert, mon bûcher à demi éteint, mon guide dormant, mes chevaux paissant à quelque distance, j’écoutais la mélodie des eaux et des vents dans la profondeur des bois. Ces murmures, tantôt plus forts, tantôt plus faibles, croissant et décroissant à chaque instant, me faisaient tressaillir ; chaque arbre était pour moi une espèce de lyre harmonieuse dont les vents tiraient d’ineffables accords.

Aujourd’hui je m’aperçois que je suis beaucoup moins sensible à ces charmes de la nature ; je doute que la cataracte de Niagara me causât la même admiration qu’autrefois. Quand on est très jeune, la nature muette parle beaucoup ; il y a surabondance dans l’homme ; tout son avenir est devant lui (si mon Aristarque veut me passer cette expression) ; il espère communiquer ses sensations au monde, et il se nourrit de mille chimères. Mais dans un âge avancé, lorsque la perspective que nous avions devant nous passe derrière, que nous sommes détrompés sur une foule d’illusions, alors la nature seule devient plus froide et moins parlante, les jardins parlent peu[37]. Pour que cette nature nous intéresse encore, il faut qu’il s’y attache des souvenirs de la société ; nous nous suffisons moins à nous-mêmes : la solitude absolue nous pèse, et nous avons besoin de ces conversations qui se font le soir à voix basse entre des amis[38].

Je n’ai point quitté Tivoli sans visiter la maison du poète que je viens de citer : elle était en face de la villa de Mécène ; c’était là qu’il offrait floribus et vino genium memorem brevis oevi[39]. L’ermitage ne pouvait pas être grand, car il est situé sur la croupe même du coteau ; mais on sent qu’on devait être bien à l’abri dans ce lieu, et que tout y était commode, quoique petit. Du verger devant la maison l’œil embrassait un pays immense : vraie retraite du poète à qui peu suffit, et qui jouit de tout ce qui n’est pas à lui, spatio brevi spem longam reseces [40]. Après tout, il est fort aisé d’être philosophe comme Horace. Il avait une maison à Rome, deux villa à la campagne, l’une à Utique, l’autre à Tivoli. Il buvait d’un certain vin du consulat de Tullus avec ses amis : son buffet était couvert d’argenterie ; il disait familièrement au premier ministre du maître du monde : Je ne sens point les besoins de la pauvreté, et si je voulais quelque chose de plus, Mécène, tu ne me le refuserais pas. Avec cela on peut chanter Lalagé, se couronner de lis, qui vivent peu, parler de la mort en buvant le falerne, et livrer au vent les chagrins.

Je remarque qu’Horace, Virgile, Tibulle, Tite-Live, moururent tous avant Auguste, qui eut en cela le sort de Louis XIV : notre grand prince survécut un peu à son siècle, et se coucha le dernier dans la tombe comme pour s’assurer qu’il ne restait rien après lui.

Il vous sera sans doute fort indifférent de savoir que la maison de Catulle est placée à Tivoli, au-dessus de la maison d’Horace, et qu’elle sert maintenant de demeure à quelques religieux chrétiens ; mais vous trouverez peut-être assez remarquable que l’Arioste soit venu composer ses fables comiques[41] au même lieu où Horace s’est joué de toutes les choses de la vie. On se demande avec surprise comment il se fait que le chantre de Roland, retiré chez le cardinal d’Este, à Tivoli, ait consacré ses divines folies à la France, et à la France demi-barbare, tandis qu’il avait sous les yeux les sévères monuments et les graves souvenirs du peuple le plus sérieux et le plus civilisé de la terre. Au reste, la villa d’Este est la seule villa moderne qui m’ait intéressé au milieu des débris des villa de tant d’empereurs et de consulaires. Cette maison de Ferrare a eu le bonheur peu commun d’avoir été chantée par les deux plus grands poètes de son temps et les deux plus beaux génies de l’Italie moderne.

 

Piacciavi, generose Ercolea prole,

Ornamento e splendor del secol nostro,

Ippolito, etc.

 

C’est ici le cri d’un homme heureux, qui rend grâce à la maison puissante dont il recueille les faveurs et dont il fait lui-même les délices. Le Tasse, plus touchant, fait entendre dans son invocation les accents de la reconnaissance d’un grand homme infortuné :

 

Tu magnanimo Alfonso, il qual ritogli, etc.

 

C’est faire un noble usage du pouvoir que de s’en servir pour protéger les talents exilés et recueillir le mérite fugitif. Arioste et Hippolyte d’Este ont laissé dans les vallons de Tivoli un souvenir qui ne le cède pas en charme à celui d’Horace et de Mécène. Mais que sont devenus les protecteurs et les protégés ? Au moment même où j’écris, la maison d’Este vient de s’éteindre ; la villa du cardinal d’Este tombe en ruine comme celle du ministre d’Auguste : c’est l’histoire de toutes les choses et de tous les hommes.

 

Linquenda tellus, et domus, et placens

Uxor.[42]

 

Je passai presque tout un jour à cette superbe villa ; je ne pouvais me lasser d’admirer la perspective dont on jouit du haut de ses terrasses : au-dessous de vous s’étendent les jardins avec leurs platanes et leurs cyprès ; après les jardins viennent les restes de la maison de Mécène, placée au bord de l’Anio[43] ; de l’autre côté de la rivière, sur la colline en face, règne un bois de vieux oliviers, où l’on trouve les débris de la villa de Varus[44] ; un peu plus loin, à gauche, dans la plaine, s’élèvent les trois monts Monticelli, San Francesco et Sant’Angelo, et entre les sommets de ces trois monts voisins apparaît le sommet lointain et azuré de l’antique Soracte ; à l’horizon et à l’extrémité des campagnes romaines, en décrivant un cercle par le couchant et le midi, on découvre les hauteurs de Monte-Fiascone, Rome, Civita-Vecchia, Ostia, la mer, Frascati, surmonté des pins de Tusculum ; enfin, revenant chercher Tivoli vers le levant, la circonférence entière de cette immense perspective se termine au mont Ripoli, autrefois occupé par les maisons de Brutus et d’Atticus, et au pied duquel se trouve la villa Adriana avec toutes ses ruines.

On peut suivre au milieu de ce tableau le cours du Teverone, qui descend vers le Tibre, jusqu’au pont où s’élève le mausolée de la famille Plautia, bâti en forme de tour. Le grand chemin de Rome se déroule aussi dans la campagne ; c’était l’ancienne voie Tiburtine autrefois bordée de sépulcres, et le long de laquelle des meules de foin élevées en pyramides imitent encore des tombeaux.

Il serait difficile de trouver dans le reste du monde une vue plus étonnante et plus propre à faire naître de puissantes réflexions. Je ne parle pas de Rome, dont on aperçoit les dômes, et qui seule dit tout ; je parle seulement des lieux et des monuments renfermés dans cette vaste étendue. Voilà la maison où Mécène, rassasié des biens de la terre, mourut d’une maladie de langueur ; Varus quitta ce coteau pour aller verser son sang dans les marais de la Germanie ; Cassius et Brutus abandonnèrent ces retraites pour bouleverser leur patrie. Sous ces hauts pins de Frascati, Cicéron dictait ses Tusculanes ; Adrien fit couler un nouveau Pénée au pied de cette colline, et transporta dans ces lieux les noms, les charmes et les souvenirs du vallon de Tempé. Vers cette source de la Solfatare, la reine captive de Palmyre acheva ses jours dans l’obscurité, et sa ville d’un moment disparut dans le désert. C’est ici que le roi Latinus consulta le dieu Faune dans la forêt de l’Albunée ; c’est ici qu’Hercule avait son temple, et que la Sibylle Tiburtine dictait ses oracles ; ce sont là les montagnes des vieux Sabins, les plaines de l’antique Latium ; terre de Saturne et de Rhée, berceau de l’âge d’or, chanté par tous les poètes ; riants coteaux de Tibur et de Lucrétile, dont le seul génie français a pu retracer les grâces, et qui attendaient le pinceau de Poussin et de Claude Lorrain.

Je descendis de la villa d’Este[45] vers les trois heures après midi ; je passai le Teverone sur le pont de Lupus, pour rentrer à Tivoli par la porte Sabine. En traversant le bois des vieux oliviers, dont je viens de vous parler, j’aperçus une petite chapelle blanche, dédiée à la Madone Quintilanea, et bâtie sur les ruines de la villa de Varus. C’était un dimanche : la porte de cette chapelle était ouverte, j’y entrai. Je vis trois petits autels disposés en forme de croix ; sur celui du milieu s’élevait un grand crucifix d’argent, devant lequel brûlait une lampe suspendue à la voûte. Un seul homme, qui avait l’air très malheureux, était prosterné auprès d’un banc ; il priait avec tant de ferveur, qu’il ne leva pas même les yeux sur moi au bruit de mes pas. Je sentis ce que j’ai mille fois éprouvé en entrant dans une église, c’est-à-dire un certain apaisement des troubles du cœur (pour parler comme nos vieilles bibles), et je ne sais quel dégoût de la terre. Je me mis à genoux à quelque distance de cet homme, et, inspiré par le lieu, je prononçai cette prière : « Dieu du voyageur, qui avez voulu que le pèlerin vous adorât dans cet humble asile bâti sur les ruines du palais d’un grand de la terre ! Mère de douleur, qui avez établi votre culte de miséricorde dans l’héritage de ce Romain infortuné mort loin de son pays dans les forêts de la Germanie ! nous ne sommes ici que deux fidèles prosternés au pied de votre autel solitaire : accordez à cet inconnu, si profondément humilié devant vos grandeurs, tout ce qu’il vous demande : faites que les prières de cet homme servent à leur tour à guérir mes infirmités, afin que ces deux chrétiens qui sont étrangers l’un à l’autre, qui ne se sont rencontrés qu’un instant dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus se voir ici-bas, soient tout étonnés, en se retrouvant au pied de votre trône, de se devoir mutuellement une partie de leur bonheur, par les miracles de leur charité ! »

Quand je viens à regarder, mon cher ami, toutes les feuilles éparses sur ma table, je suis épouvanté de mon énorme fatras, et j’hésite à vous l’envoyer. Je sens pourtant que je ne vous ai rien dit, que j’ai oublié mille choses que j’aurais dû vous dire. Comment, par exemple, ne vous ai-je pas parlé de Tusculum, de Cicéron, qui, selon Sénèque, « fut le seul génie que le peuple romain ait eu d’égal à son empire » ? Illud ingenium quod solum populus romanus par imperio suo habuit. Mon voyage à Naples, ma descente dans le cratère du Vésuve[46], mes courses à Pompeïa, à Caserte[47], à la Solfatare, au lac Averne, à la grotte de la Sibylle, auraient pu vous intéresser, etc. Baïes, où se sont passées tant de scènes mémorables, méritait seule un volume. Il me semble que je vois encore la tour de Bola, où était placée la maison d’Agrippine, et où elle dit ce mot sublime aux assassins envoyés par son fils : Ventrem feri[48]. L’île Nisida, qui servit de retraite à Brutus, après le meurtre de César, le pont de Caligula, la Piscine admirable, tous ces palais bâtis dans la mer, dont parle Horace, vaudraient bien la peine qu’on s’y arrêtât un peu. Virgile a placé ou trouvé dans ces lieux les belles fictions du sixième livre de son Énéide : c’est de là qu’il écrivait à Auguste ces paroles modestes (elles sont, je crois, les seules lignes de prose que nous connaissions de ce grand homme) : Ego vero frequentes a te litteras accipio… De Aenea quidem meo, si me hercule jam dignum auribus haberem tuis, libenter mitterem ; sed tanta inchoata res est, ut pene vitio mentis tantum opus ingressus midi videar ; cum praesertim, ut scis, alia quoque studia ad id opus multoque potiora impertiar[49].

Mon pèlerinage au tombeau de Scipion l’Africain est un de ceux qui ont le plus satisfait mon cœur, bien que j’aie manqué le but de mon voyage. On m’avait dit que le mausolée existait encore, et qu’on y lisait même le mot patria, seul reste de cette inscription qu’on prétend y avoir été gravée : Ingrate patrie, tu n’auras pas mes os ! Je me suis rendu à Patria, l’ancienne Literne : je n’ai point trouvé le tombeau, mais j’ai erré sur les ruines de la maison que le plus grand et le plus aimable des hommes habitait dans son exil : il me semblait voir le vainqueur d’Annibal se promener au bord de la mer sur la côte opposée à celle de Carthage, et se consolant de l’injustice de Rome par les charmes de l’amitié et le souvenir de ses vertus[50] .

Quant aux Romains modernes, mon cher ami, Duclos me semble avoir de l’humeur lorsqu’il les appelle les Italiens de Rome ; je crois qu’il y a encore chez eux le fond d’une nation peu commune. On peut découvrir parmi ce peuple, trop sévèrement jugé, un grand sens, du courage, de la patience, du génie, des traces profondes de ses anciennes mœurs, je ne sais quel air de souverain et quels nobles usages qui sentent encore la royauté. Avant de condamner cette opinion, qui peut vous paraître hasardée, il faudrait entendre mes raisons, et je n’ai pas le temps de vous les donner.

Que de choses me resteraient à vous dire sur la littérature italienne ! Savez-vous que je n’ai vu qu’une seule fois le comte Alfieri dans ma vie, et devineriez-vous comment ? Je l’ai vu mettre dans sa bière ! On me dit qu’il n’était presque pas changé. Sa physionomie me parut noble et grave ; la mort y ajoutait sans doute une nouvelle sévérité ; le cercueil étant un peu trop court, on inclina la tête du défunt sur sa poitrine, ce qui lui fit faire un mouvement formidable. Je tiens de la bonté d’une personne qui lui fut bien chère[51], et de la politesse d’un ami du comte Alfieri, des notes curieuses sur les ouvrages posthumes, les opinions et la vie de cet homme célèbre. La plupart des papiers publics en France ne nous ont donné sur tout cela que des renseignements tronqués et incertains. En attendant que je puisse vous communiquer mes notes, je vous envoie l’épitaphe que le comte Alfieri avait faite, en même temps que la sienne, pour sa noble amie :

 

HIC. SITA. EST.

AL… E… ST…

ALB… COM…

GENERE. FORMA. MORIBUS.

INCOMPARABILI. ANIMI. CANDORE.

PRÆCLARISSIMA.

A. VICTORIO. ALFERIO.

JUXTA. QUEM. SARCOPHAGO. UNO[52].

TUMULATA. EST.

ANNORUM. 26. SPATIO.

ULTRA. RES. OMNES. DILECTA.

ET. QUASI. MORTALE. NUMEN.

AB. IPSO. CONSTANTER : HABITA.

ET. OBSERVATA.

VIXIT. ANNOS… MENSES… DIES…

HANNONIÆ. MONTIBUS. NATA.

OBIIT… DIE… MENSIS…

ANNO. DOMINI. MD. CCC[53]

 

La simplicité de cette épitaphe, et surtout la note qui l’accompagne, me semblent extrêmement touchantes.

Pour cette fois, j’ai fini ; je vous envoie ce monceau de ruines : faites en tout ce qu’il vous plaira. Dans la description des divers objets dont je vous ai parlé, je crois n’avoir omis rien de remarquable, si ce n’est que le Tibre est toujours le flavus Tiberinus de Virgile. On prétend qu’il doit cette couleur limoneuse aux pluies qui tombent dans les montagnes dont il descend. Souvent, par le temps le plus serein, en regardant couler ses flots décolorés, je me suis représenté une vie commencée au milieu des orages : le reste de son cours passe en vain sous un ciel pur ; le fleuve demeure teint des eaux de la tempête qui l’ont troublé dans sa course.


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[1] M. Joubert (frère aîné de l’avocat général à la Cour de cassation), homme d’un esprit rare, d’une âme supérieure et bienveillante, d’un commerce sûr et charmant, d’un talent qui lui aurait donné une réputation méritée, s’il n’avait voulu cacher sa vie ; homme ravi trop tôt à sa famille, à la société choisie dont il était le lien ; homme de qui la mort a laissé dans mon existence un de ces vides que font les années et qu’elles ne réparent point.

[2] Le Génie du Christianisme.

[3] Il m’est très doux de retrouver, à vingt-quatre ans de distance dans un manuscrit inconnu, l’expression des sentiments que je professe plus que jamais pour les habitants de Lyon ; il m’est encore plus doux d’avoir reçu dernièrement de ces habitants les mêmes marques d’estime dont ils m’honorèrent il y a bientôt un quart de siècle.

[4] Je n’avais pas encore vu le Colisée.

[5] Ils ne nous ont point rassemblés.

[6] On travaillait à la route ; elle n’était pas achevée, et l’on se faisait encore ramasser. (C’est-à-dire se laisser glisser dans un traîneau qui est dirigé par un homme. – BNR.)

[7] Il faut se reporter à l’époque où cette lettre a été écrite (1803). S’il était si commode de voyager alors dans l’Italie, qui n’était qu’un camp de la France, combien aujourd’hui, dans la plus profonde paix, lorsqu’une multitude de nouveaux chemins ont été ouverts, n’est-il pas plus facile encore de parcourir ce beau pays ! Nous y sommes appelés par tous les vœux. Le Français est un singulier ennemi : on le trouve d’abord un peu insolent, un peu trop gai, un peu trop actif, trop remuant ; il n’est pas plus tôt parti qu’on le regrette. Le soldat français se mêle aux travaux de l’hôte chez lequel il est logé ; sa bonne humeur donne la vie et le mouvement à tout ; on s’accoutume à le regarder comme un conscrit de la famille. Quant aux chemins et aux auberges de France, c’est bien pis aujourd’hui qu’en 1803. Nous sommes sous ce rapport, l’Espagne exceptée, au-dessous de tous les peuples de l’Europe.

[8] Depuis princesse de Lucques, sœur aînée de Buonaparte, qui à cette époque n’était encore que premier consul.

[9] Les lettres écrites de Florence ne se sont pas retrouvées.

[10] Voyez ci-après la Lettre sur Rome à M. de Fontanes.

[11] Voyez ci-après la Lettre sur Rome.

[12] J’ai fait usage de cette pose dans Les Martyrs.

[13] Le beau-frère de Nicolas Poussin, qui fut aussi son premier maître. (BNR.)

[14] De cette vingtaine de lettres que j’avais dans la tête, je n’en ai écrit qu’une seule, la Lettre sur Rome à M. de Fontanes. Les divers fragments qu’on vient de lire et qu’on va lire devaient former le texte des autres lettres ; mais j’ai achevé de décrire Rome et Naples dans le quatrième et dans le cinquième livre des Martyrs. Il ne manque donc à tout ce que je voulais dire sur l’Italie que la partie historique et politique.

[15] On peut, si l’on veut, ne plus suivre l’ancienne route. Sous la dernière domination française une autre entrée a été ouverte, et l’on a tracé un beau chemin autour de la colline de Pausilippe.

[16] Cette assertion, généralement vraie, admet pourtant d’assez nombreuses exceptions. La statuaire antique n’a rien qui surpasse les cariatides du Louvre, de Jean Goujon. Nous avons tous les jours sous les yeux ces chefs-d’œuvre, et nous ne les regardons pas. L’Apollon a été beaucoup trop vanté : les métopes du Parthénon offrent seuls la sculpture grecque dans sa perfection. Ce que j’ai dit des arts dans le Génie du Christianisme est étriqué et souvent faux. À cette époque je n’avais vu ni l’Italie, ni la Grèce, ni l’Égypte.

[17] Il n’y a que de la fatigue et peu de danger à descendre dans le cratère du Vésuve. Il faudrait avoir le malheur d’y être surpris par une éruption. Les dernières éruptions ont changé la forme du cône.

[18] À Pompeïa.

[19] Je donne à la fin de ce volume des notices curieuses sur Pompeïa, et qui complètent ma courte description.

[20] Ruines de Pompéi, in-fol.

[21] Je n’ai jamais pu lire le nom à demi effacé dans l’original écrit au crayon, c’est sans doute la place de Jaude.

[22] La Fontaine.

[23] Cette dernière phrase annonçait mon voyage en Grèce et dans la Terre-Sainte ; voyage que j’exécutai en effet l’année suivante 1806. Voyez l’Itinéraire.

[24] « Deux choses te viendront à la fois dans un seul jour : stérilité et veuvage. » Isaïe.

[25] Le véritable tombeau de Néron était à la porte du Peuple, dans l’endroit même où l’on a bâti depuis l’église de Santa Maria del Popolo.

[26] « C’était comme une vision de splendeur. » Ézéch.

[27] Montaigne décrit ainsi la campagne de Rome, telle qu’elle était il y a environ deux cents ans : « Nous avions loin, sur notre main gauche, l’Apennin, le prospect du pays mal plaisant, bossé, plein de profondes fondasses, incapable d’y recevoir nulle conduite de gens de guerre en ordonnance ; le terroir nu, sans arbres, une bonne partie stérile, le pays fort ouvert tout autour, et plus de dix milles à la ronde ; et quasi tout de cette sorte, fort peu peuplé de maisons. »

[28] « Salut, terre féconde, terre de Saturne, mère des grands hommes ! »

[29] Homère : Pasteurs des peuples.

[30] Vid. Tit. Liv.

[31] « C’est à Rome qu’il faut habiter, mon cher Rufus, c’est à cette lumière qu’il faut vivre. » Je crois que c’est dans le premier ou dans le second livre des Épîtres familières. Comme j’ai cité partout de mémoire, on voudra bien me pardonner s’il se trouve quelque inexactitude dans les citations.

[32] Pindare.

[33] Job.

[34] Monuments de la villa. Voyez plus haut la description de Tivoli et de la villa Adriana.

[35] Monuments de la villa.

[36] « Élégante simplicité. » Hor.

[37] La Fontaine.

[38] Horace.

[39] « Des fleurs et du vin au génie qui nous rappelle la brièveté de la vie. »

[40] « Renferme dans un espace étroit tes longues espérances. » Hor.

[41] Boileau.

[42] « Il faudra quitter la terre, une maison, une épouse chérie. » Hor.

[43] Aujourd’hui le Teverone.

[44] Le Varus qui fut massacré avec les légions en Germanie. Voyez l’admirable morceau de Tacite.

[45] On a vu à la fin de ma description de la villa Adriana que j’annonçais pour le lendemain une promenade à la villa d’Este. Je n’ai point donné le détail particulier de cette promenade, parce qu’il se trouvait déjà dans ma Lettre sur Rome, à M. de Fontanes.

[46] Il n’y a (comme je l’ai déjà dit dans une autre note) que de la fatigue et aucun danger à descendre dans le cratère du Vésuve. Il faudrait avoir le malheur d’y être surpris par une éruption ; dans ce cas-là même, si l’on n’était pas emporté par l’explosion, l’expérience a prouvé qu’on peut encore se sauver sur la lave : comme elle coule avec une extrême lenteur, sa surface se refroidit assez vite pour qu’on puisse y passer rapidement.

[47] Je n’ai rien retrouvé sur Caserte.

[48] Tacite.

[49] Ce fragment se trouve dans Macrobe, mais je ne puis indiquer le livre : je crois pourtant que c’est le premier des Saturnales. Voyez Les Martyrs, sur le séjour de Baïes.

[50] Non seulement on m’avait dit que ce tombeau existait, mais j’avais lu les circonstances de ce que je rapporte ici dans je ne sais plus quel voyageur. Cependant les raisons suivantes me font douter de la vérité des faits :

1° Il me paraît que Scipion, malgré les justes raisons de plainte qu’il avait contre Rome, aimait trop sa patrie pour avoir voulu qu’on gravât cette inscription sur son tombeau : cela semble contraire à tout ce que nous connaissons du génie des anciens.

2° L’inscription rapportée est conçue presque littéralement dans les termes de l’imprécation que Tite-Live fait prononcer à Scipion en sortant de Rome : ne serait-ce pas là la source de l’erreur ?

3° Plutarque raconte que l’on trouva près de Gaète une urne de bronze dans un tombeau de martre, où les cendres de Scipion devaient avoir été renfermées, et qui portait une inscription très différente de celle dont il s’agit.

4° L’ancienne Literne ayant pris le nom de Patria, cela a pu donner naissance à ce qu’on a dit du mot patria, resté seul de toute l’inscription du tombeau. Ne serait-ce pas, en effet, un hasard fort singulier que le lieu se nommât Patria, et que le mot Patria se trouvât aussi sur le monument de Scipion ? à moins que l’on ne suppose que l’un a pris son nom de l’autre.

Il se peut faire toutefois que des auteurs que je ne connais pas aient parlé de cette inscription de manière à ne laisser aucun doute : il y a même une phrase dans Plutarque qui semble favorable à l’opinion que je combats. Un homme du plus grand mérite, et qui m’est d’autant plus cher qu’il est fort malheureux (M. Bertin l’aîné, que je puis nommer aujourd’hui. Il était alors exilé et persécuté par Buonaparte, pour son dévouement à la maison de Bourbon.), a fait, presque en même temps que moi, le voyage de Patria. Nous avons souvent causé ensemble de ce lieu célèbre ; je ne suis pas bien sûr qu’il m’ait dit avoir vu lui-même le tombeau et le mot (ce qui trancherait la difficulté), ou s’il m’a seulement raconté la tradition populaire. Quant à moi, je n’ai point trouvé le monument, et je n’ai vu que les ruines de la villa, qui sont très peu de chose.

Plutarque parle de l’opinion de ceux qui plaçaient le tombeau de Scipion auprès de Rome ; mais ils confondaient évidemment le tombeau des Scipions et le tombeau de Scipion. Tite-Live affirme que celui-ci était à Literne, qu’il était surmonté d’une statue, laquelle fut abattue par une tempête, et que lui, Tite-Live, avait vu cette statue. On savait d’ailleurs par Sénèque, Cicéron et Pline, que l’autre tombeau, c’est-à-dire celui des Scipions, avait existé en effet à une des portes de Rome. Il a été découvert sous Pie VI ; on en a transporté les inscriptions au musée du Vatican ; parmi les noms des membres de la famille des Scipions trouvés dans le monument, celui de l’Africain manque.

[51] La personne pour laquelle avait été composée d’avance l’épitaphe que je rapportais ici n’a pas fait mentir longtemps le hic sita est : elle est allée rejoindre le comte Alfieri. Rien n’est triste comme de relire, vers la fin de ses jours, ce que l’on a écrit dans sa jeunesse ; tout ce qui était au présent, quand on tenait la plume, se trouve au passé : on parlait de vivants, et il n’y a plus que des morts. L’homme qui vieillit en cheminant dans la vie se retourne pour regarder derrière lui ses compagnons de voyage, et ils ont disparu ! Il est resté seul sur une route déserte.

[52] Sic inscribendum, me, ut opinor et opto, praemoriente : sed, aliter jubente Deo, aliter inscribendum : Qui juxta. eam. sarcophago. uno. Conditus. Erit. quamprimum.

[53] « Ici repose Héloïse E. St. comtesse d’Al., illustre par ses aïeux, célèbre par les grâces de sa personne, par les agréments de son esprit et par la candeur incomparable de son âme. Inhumée près de Victor Alfieri, dans un même tombeau (Ainsi j’ai écrit, espérant, désirant mourir le premier ; mais s’il plaît à Dieu d’en ordonner autrement, il faudra autrement écrire. Inhumée par la volonté de Victor Alfieri, qui sera bientôt enseveli près d’elle dans un même tombeau.), il la préféra pendant vingt-six ans à toutes les choses de la terre. Mortelle, elle fut constamment servie et honorée par lui comme si elle eût été une divinité. Née à Mons ; elle vécut… et mourut le… ».