François-René de Chateaubriand

MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE

(tome 6)

1850

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Table des matières

LIVRE III. 3

LIVRE IV.. 15

LIVRE V.. 15

LIVRE VI. 15

LIVRE VII. 15

LIVRE VIII. 15

LIVRE IX.. 15

LIVRE X.. 15

CONCLUSION.. 15

SUPPLÉMENT À MES MÉMOIRES. 15

JULIE DE CHATEAUBRIAND.. 15

LETTRE DE M. DE LA FERRONNAYS. 15

GÉNÉALOGIE DE MA FAMILLE.. 15

APPENDICE. 15

I  CHATEAUBRIAND ET L’HIRONDELLE.. 15

Il  LE MARIAGE MORGANATIQUE DE LA DUCHESSE DE BERRY   15

III  FRAGMENTS INÉDITS DES MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE   15

IV  MADAME TASTU ET LES MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE   15

V  LE PRINCE DE TALLEYRAND ET LES TRAITÉS DE VIENNE   15

VI  L’AVENIR DU MONDE.. 15

VII  LES DERNIÈRES ANNÉES DE CHATEAUBRIAND.. 15

Ce livre numérique. 15

 

LIVRE III[1]

Infirmerie de Marie-Thérèse. – Lettre de Madame la duchesse de Berry, de la citadelle de Blaye. – Départ de Paris. – Calèche de M. de Talleyrand. – Bâle. – Journal de Paris à Prague, du 14 au 24 mai 1833, écrit au crayon dans la voiture, à l’encre dans les auberges. – Bords du Rhin. – Saut du Rhin. – Moskirch. – Orage. – Le Danube. – Ulm. – Blenheim. – Louis XIV. – Forêt Hercynienne. – Les Barbares. – Sources du Danube. – Ratisbonne. – Fabrique d’empereurs. – Diminution de la vie sociale à mesure qu’on s’éloigne de la France. – Sentiments religieux des Allemands. – Arrivée à Waldmünchen. – Douane autrichienne. – L’entrée en Bohême refusée. – Séjour à Waldmünchen. – Lettres au comte de Choteck. – Inquiétudes. – Le viatique. – Chapelle. – Ma chambre d’auberge. – Description de Waldmünchen. – Lettre du comte de Choteck. – La paysanne. – Départ de Waldmünchen. – Douane autrichienne. – Entrée en Bohême. – Forêt de pins. – Conversation avec la lune. – Pilsen. – Grands chemins du nord. – Vue de Prague.

 

Paris, rue d’Enfer, 9 mai 1833.

J’ai amené la série des derniers faits jusqu’à ce jour ; pourrai-je reprendre enfin mon travail ? Ce travail consiste dans les diverses parties de ces Mémoires non encore achevées, et j’aurai quelque difficulté à m’y remettre ex abrupto, car j’ai la tête préoccupée des choses du moment ; je ne suis pas dans les dispositions convenables pour recueillir mon passé dans le calme où il dort, tout agité qu’il fût quand il était à l’état de vie. J’ai pris la plume pour écrire ; sur quoi et à propos de quoi, je l’ignore.

En parcourant du regard le journal dans lequel, depuis six mois, je me rends compte de ce que je fais et de ce qui m’arrive, je vois que la plupart des pages sont datées de la rue d’Enfer.

Le pavillon que j’habite près de la barrière pouvait monter à une soixantaine de mille francs ; mais, à l’époque de la hausse des terrains, je l’achetai beaucoup plus cher, et je ne l’ai pu jamais payer : il s’agissait de sauver l’Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par les soins de madame de Chateaubriand et contiguë au pavillon ; une compagnie d’entrepreneurs se proposait d’établir un café et des montagnes russes dans le susdit pavillon, bruit qui ne va guère avec l’agonie.

Ne suis-je pas heureux de mes sacrifices ? sans doute ; on est toujours heureux de secourir les malheureux ; je partagerais volontiers aux nécessiteux le peu que je possède ; mais je ne sais si cette disposition s’élève chez moi jusqu’à la vertu. Je suis bon comme un condamné qui prodigue ce qui ne lui servira plus dans une heure. À Londres, le patient qu’on va pendre vend sa peau pour boire : je ne vends pas la mienne, je la donne aux fossoyeurs.

Une fois la maison achetée, ce que j’avais de mieux à faire était de l’habiter ; je l’ai arrangée telle qu’elle est. Des fenêtres du salon on aperçoit d’abord ce que les Anglais appellent pleasure-ground, avant scène formée d’un gazon et de massifs d’arbustes. Au delà de ce pourpris, par-dessus un mur d’appui que surmonte une barrière blanche losangée, est un champ variant de cultures et consacré à la nourriture des bestiaux de l’Infirmerie. Au delà de ce champ vient un autre terrain séparé du champ par un autre mur d’appui à claire-voie verte, entrelacée de viornes et de rosiers du Bengale ; cette marche de mon État consiste en un bouquet de bois, un préau et une allée de peupliers. Ce recoin est extrêmement solitaire, il ne me rit point comme le recoin d’Horace, angulus ridet. Tout au contraire, j’y ai quelquefois pleuré. Le proverbe dit : Il faut que jeunesse se passe. L’arrière-saison a aussi quelque frasque à passer :

 

Les pleurs et la pitié,

Sorte d’amour ayant ses charmes.

(La Fontaine.)

 

Mes arbres sont de mille sortes. J’ai planté vingt-trois cèdres de Salomon et deux chênes de druides : ils font les cornes à leur maître de peu de durée, brevem dominum. Un mail, double allée de marronniers, conduit du jardin supérieur au jardin inférieur ; le long du champ intermédiaire, la déclivité du sol est rapide.

Ces arbres, je ne les ai pas choisis comme à la Vallée aux Loups en mémoire des lieux que j’ai parcourus : qui se plaît au souvenir conserve des espérances. Mais lorsqu’on n’a ni enfants, ni jeunesse, ni patrie, quel attachement peut-on porter à des arbres dont les feuilles, les fleurs, les fruits ne sont plus les chiffres mystérieux employés au calcul des époques d’illusion ? En vain on me dit : « Vous rajeunissez », croit-on me faire prendre pour ma dent de lait ma dent de sagesse ? encore celle-ci ne m’est venue que pour manger un pain amer sous la royauté du 7 août. Au reste mes arbres ne s’informent guère s’ils servent de calendrier à mes plaisirs ou d’extraits mortuaires à mes ans ; ils croissent chaque jour, du jour que je décrois : ils se marient à ceux de l’enclos des Enfants trouvés et du boulevard d’Enfer qui m’enveloppent. Je n’aperçois pas une maison ; à deux cent lieues de Paris je serais moins séparé du monde. J’entends bêler les chèvres qui nourrissent les orphelins délaissés. Ah ! si j’avais été comme eux dans les bras de saint Vincent de Paul ! né d’une faiblesse, obscur et inconnu comme eux, je serais aujourd’hui quelque ouvrier sans nom, n’ayant rien à démêler avec les hommes, ne sachant ni pourquoi ni comment j’étais venu à la vie, ni comment ni pourquoi j’en dois sortir.

La démolition d’un mur m’a mis en communication avec l’Infirmerie de Marie-Thérèse ; je me trouve à la fois dans un monastère, dans une ferme, un verger et un parc. Le matin, je m’éveille au son de l’Angelus ; j’entends de mon lit le chant des prêtres dans la chapelle ; je vois de ma fenêtre un calvaire qui s’élève entre un noyer et un sureau : des vaches, des poules, des pigeons et des abeilles ; des sœurs de charité en robe d’étamine noire et en cornette de basin blanc, des femmes convalescentes, de vieux ecclésiastiques vont errant parmi les lilas, les azaléas, les pompadouras et les rhododendrons du jardin, parmi les rosiers, les groseilliers, les framboisiers et les légumes du potager. Quelques-uns de mes curés octogénaires étaient exilés avec moi : après avoir mêlé ma misère à la leur sur les pelouses de Kensington, j’ai offert à leurs derniers pas les gazons de mon hospice ; ils y traînent leur vieillesse religieuse comme les plis du voile du sanctuaire.

J’ai pour compagnon un gros chat gris-roux à bandes noires transversales, né au Vatican dans la loge de Raphaël : Léon XII l’avait élevé dans un pan de sa robe, où je l’avais vu avec envie, lorsque le pontife me donnait mes audiences d’ambassadeur. Le successeur de saint Pierre étant mort, j’héritai du chat sans maître, comme je l’ai dit en racontant mon ambassade de Rome. On l’appelait Micetto, surnommé le chat du pape. Il jouit en cette qualité d’une extrême considération auprès des âmes pieuses. Je cherche à lui faire oublier l’exil, la chapelle Sixtine et le soleil de cette coupole de Michel-Ange sur laquelle il se promenait loin de la terre.

Ma maison, les divers bâtiments de l’Infirmerie avec leur chapelle et la sacristie gothique, ont l’air d’une colonie ou d’un hameau. Dans les jours de cérémonie, la religion cachée chez moi, la vieille monarchie à mon hôpital, se mettent en marche. Des processions composées de tous nos infirmes, précédés des jeunes filles du voisinage, passent en chantant sous les arbres avec le Saint-Sacrement, la croix et la bannière. Madame de Chateaubriand les suit, le chapelet à la main, fière du troupeau objet de sa sollicitude. Les merles sifflent, les fauvettes gazouillent, les rossignols luttent avec les hymnes. Je me reporte aux Rogations dont j’ai décrit la pompe champêtre ; de la théorie du christianisme, j’ai passé à la pratique.

Mon gîte fait face à l’occident. Le soir, la cime des arbres éclairés par derrière grave sa silhouette noire et dentelée sur l’horizon. Ma jeunesse revient à cette heure ; elle ressuscite ces jours écoulés que le temps a réduits à l’insubstance des fantômes. Quand les constellations percent leur voûte bleue, je me souviens de ce firmament splendide que j’admirais du giron des forêts américaines, ou du sein de l’Océan. La nuit est plus favorable que le jour aux réminiscences du voyageur ; elle lui cache les paysages qui lui rappelleraient les lieux qu’il habite ; elle ne lui laisse voir que les astres, d’un aspect semblable, sous les différentes latitudes du même hémisphère. Alors il reconnaît ces étoiles qu’il regardait de tel pays, à telle époque ; les pensées qu’il eut, les sentiments qu’il éprouva dans les diverses parties de la terre, remontent et s’attachent au même point du ciel.

Nous n’entendons parler du monde à l’Infirmerie qu’aux deux quêtes publiques et un peu le dimanche : ces jours-là, notre hospice est changé en une espèce de paroisse. La sœur supérieure prétend que de belles dames viennent à la messe dans l’espérance de me voir ; économe industrieuse, elle met à contribution leur curiosité : en leur promettant de me montrer, elle les attire dans le laboratoire ; une fois prises à ce trébuchet, elle leur cède, bon gré, mal gré, pour de l’argent, des drogues en sucre. Elle me fait servir à la vente du chocolat fabriqué au profit de ses malades, comme La Martinière m’associait au débit de l’eau de groseilles qu’il avalait au succès de ses amours. La sainte femme dérobe aussi des trognons de plume dans l’encrier de madame de Chateaubriand ; elle les négocie parmi les royalistes de pure race, affirmant que ces trognons précieux ont écrit le superbe Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry.

Quelques bons tableaux de l’école espagnole et italienne, une Vierge de Guérin, la Sainte Thérèse, dernier chef-d’œuvre du peintre de Corinne[2], nous font tenir aux arts. Quant à l’histoire, nous aurons bientôt à l’hospice la sœur du marquis de Favras et la fille de madame Roland : la monarchie et la république m’ont chargé d’expier leur ingratitude et de nourrir leurs invalides.

C’est à qui sera reçu à Marie-Thérèse. Les pauvres femmes obligées d’en sortir quand elles ont recouvré la santé se logent aux environs de l’Infirmerie, se flattant de retomber malades et d’y rentrer. Rien n’y sent l’hôpital : la juive, la protestante, la catholique, l’étrangère, la Française y reçoivent les soins d’une délicate charité qui se déguise en affectueuse parenté ; chacune des affligées croit reconnaître sa mère. J’ai vu une Espagnole, belle comme Dorothée, la perle de Séville, mourir à seize ans de la poitrine, dans le dortoir commun, se félicitant de son bonheur, regardant en souriant, avec de grands yeux noirs à demi éteints, une figure pâle et amaigrie, madame la Dauphine, qui lui demandait de ses nouvelles et l’assurait qu’elle serait bientôt guérie. Elle expira le soir même, loin de la mosquée de Cordoue et des bords du Guadalquivir, son fleuve natal : « D’où es-tu ? – Espagnole. – Espagnole et ici ! » (Lope de Véga.)

Grand nombre de veuves de chevaliers de Saint-Esprit[3] sont nos habituées ; elles apportent avec elles la seule chose qui leur reste, les portraits de leurs maris en uniforme de capitaine d’infanterie : habit blanc, revers roses ou bleu de ciel, frisure à l’oiseau royal. On les met au grenier. Je ne puis voir leur régiment sans rire : si l’ancienne monarchie eût subsisté, j’augmenterais aujourd’hui le nombre de ces portraits, je ferais dans quelque corridor abandonné la consolation de mes petits-neveux. « C’est votre grand-oncle François, le capitaine au régiment de Navarre : il avait bien de l’esprit ! il a fait dans le Mercure le logogriphe qui commence par ces mots : Retranchez ma tête, et dans l’Almanach des Muses la pièce fugitive : le Cri du cœur. »

Quand je suis las de mes jardins, la plaine de Montrouge les remplace. J’ai vu changer cette plaine : que n’ai-je pas vu changer ! Il y a vingt-cinq ans qu’en allant à Méréville, au Marais, à la Vallée aux Loups, je passais par la barrière du Maine ; on n’apercevait à droite et à gauche de la chaussée que des moulins, les roues des grues aux trouées des carrières et la pépinière de Cels, ancien ami de Rousseau. Desnoyers bâtit ses salons de cent couverts pour les soldats de la garde impériale, qui venaient trinquer entre chaque bataille gagnée, entre chaque royaume abattu. Quelques guinguettes s’élevèrent autour des moulins, depuis la barrière du Maine jusqu’à la barrière du Montparnasse. Plus haut était le Moulin janséniste et la petite maison de Lauzun pour contraste. Auprès des guinguettes furent placés des acacias, ombrage des pauvres, comme l’eau de Seltz est le vin de Champagne des gueux. Un théâtre forain fixa la population nomade des bastringues ; un village se forma avec une rue pavée, des chansonniers et des gendarmes, Amphions et Cécrops de la police.

Pendant que les vivants s’établissaient, les morts réclamaient leur place. On enferma, non sans opposition des ivrognes, un cimetière dans une enceinte où fut enclos un moulin ruiné, comme la tour des Abois : c’est là que la mort porte chaque jour le grain qu’elle a recueilli ; un simple mur la sépare des danses, de la musique, des tapages nocturnes ; les bruits d’un moment, les mariages d’une heure les séparent du silence sans terme, de la nuit sans fin et des noces éternelles.

Je parcours souvent ce cimetière moins vieux que moi, où les vers qui rongent les morts ne sont pas encore morts ; je lis les épitaphes : que de femmes de seize à trente ans sont devenues la proie de la tombe ! heureuses de n’avoir vécu que leur jeunesse ! La duchesse de Gèvres, dernière goutte du sang de Du Guesclin, squelette d’un autre âge, fait son somme au milieu des dormeurs plébéiens.

Dans cet exil nouveau, j’ai déjà d’anciens amis : M. Lemoine y repose. Secrétaire de M. de Montmorin, il m’avait été légué par madame de Beaumont. Il m’apportait presque tous les soirs, quand j’étais à Paris, la simple conversation qui me plaît tant quand elle s’unit à la bonté du cœur et à la sûreté du caractère. Mon esprit fatigué et malade se délasse avec un esprit sain et reposé. J’ai laissé les cendres de la noble patronne de M. Lemoine au bord du Tibre.

Les boulevards qui environnent l’Infirmerie partagent mes promenades avec le cimetière ; je n’y rêve plus : n’ayant plus d’avenir, je n’ai plus de songes. Étranger aux générations nouvelles, je leur semble un besacier poudreux, bien nu ; à peine suis-je recouvert maintenant d’un lambeau de jours écourtés que le temps rogne, comme le héraut d’armes coupait la jaquette d’un chevalier sans gloire : je suis aise d’être à l’écart. Il me plaît d’être à une portée de fusil de la barrière, au bord d’un grand chemin et toujours prêt à partir. Du pied de la colonne milliaire, je regarde passer le courrier, mon image et celle de la vie.

Lorsque j’étais à Rome, en 1828, j’avais formé le projet de bâtir à Paris, au bout de mon ermitage une serre et une maison de jardinier ; le tout sur mes économies de mon ambassade et les fragments d’antiquités trouvés dans mes fouilles à Torre Vergata. M. de Polignac arriva au ministère ; je fis aux libertés de mon pays le sacrifice d’une place qui me charmait ; retombé dans mon indigence, adieu ma serre : fortuna vitrea est.

La méchante habitude du papier et de l’encre fait qu’on ne peut s’empêcher de griffonner. J’ai pris la plume, ignorant ce que j’allais écrire, et j’ai barbouillé cette description, trop longue au moins d’un tiers : si j’ai le temps, je l’abrégerai.

Je dois demander pardon à mes amis de l’amertume de quelques-unes de mes pensées. Je ne sais rire que des lèvres ; j’ai le spleen, tristesse physique, véritable maladie ; quiconque a lu ces Mémoires a vu quel a été mon sort. Je n’étais pas à une nagée du sein de ma mère que déjà les tourments m’avaient assailli. J’ai erré de naufrage en naufrage ; je sens une malédiction sur ma vie, poids trop pesant pour cette cahute de roseaux. Que ceux que j’aime ne se croient donc pas reniés ; qu’ils m’excusent, qu’ils laissent passer ma fièvre : entre ces accès, mon cœur est tout à eux.

J’en étais là de ces pages décousues, jetées pêle-mêle sur ma table et emportées par le vent que laissent entrer mes fenêtres ouvertes, lorsqu’on m’a remis la lettre et la note suivantes de madame la duchesse de Berry : allons, rentrons encore une fois dans la seconde partie de ma double vie, la partie positive.

 

« De la citadelle de Blaye, 7 mai 1833.

« Je suis péniblement contrariée du refus du gouvernement de vous laisser venir auprès de moi, après la double demande que j’en ai faite. De toutes les vexations sans nombre qu’il m’a fallu éprouver, celle-ci est sans doute la plus pénible. J’avais tant de choses à vous dire ! tant de conseils à vous réclamer ! Puisqu’il faut renoncer à vous voir, je vais du moins essayer, par le seul moyen qui me reste, de vous remettre la commission que je voulais vous donner et que vous accomplirez : car je compte sans réserve sur votre dévouement pour mon fils. Je vous charge donc, monsieur, spécialement d’aller à Prague et de dire à mes parents que, si je me suis refusée jusqu’au 22 février à déclarer mon mariage secret, ma pensée était de servir davantage la cause de mon fils et de prouver qu’une mère, une Bourbon, ne craignait pas d’exposer ses jours. Je comptais seulement faire connaître mon mariage à la majorité de mon fils ; mais les menaces du gouvernement, les tortures morales, poussées au dernier degré, m’ont décidée à faire ma déclaration. Dans l’ignorance où je suis de l’époque à laquelle la liberté me sera rendue, après tant d’espérances déçues, il est temps de donner à ma famille et à l’Europe entière une explication qui puisse prévenir des suppositions injurieuses. J’aurais désiré pouvoir la donner plus tôt ; mais une séquestration absolue et les difficultés insurmontables pour communiquer avec le dehors m’en avaient empêchée jusqu’ici. Vous direz à ma famille que je suis mariée en Italie au comte Hector Lucchesi-Palli, des princes de campo-Franco.

« Je vous demande, ô monsieur de Chateaubriand, de porter à mes chers enfants l’expression de toute ma tendresse pour eux. Dites bien à Henri que je compte plus que jamais sur tous ses efforts pour devenir de jour en jour plus digne de l’admiration et de l’amour des Français. Dites à Louise combien je serais heureuse de l’embrasser et que ses lettres ont été pour moi ma seule consolation. Mettez mes hommages aux pieds du roi et offrez mes tendres amitiés à mon frère et à ma bonne sœur. Je vous demande de me rapporter partout où je serai les vœux de mes enfants et de ma famille. Renfermée dans les murs de Blaye, je trouve une consolation à avoir un interprète tel que monsieur le vicomte de Chateaubriand ; il peut à tout jamais compter sur mon attachement.

« MARIE-CAROLINE. »

 

NOTE.

 

« J’ai éprouvé une grande satisfaction de l’accord qui règne entre vous et M. le marquis de La Tour-Maubourg, y attachant un grand prix pour les intérêts de mon fils.

« Vous pouvez communiquer à madame la dauphine la lettre que je vous écris. Assurez ma sœur que, dès que je serai mise en liberté, je n’aurai rien de plus pressé que de lui envoyer tous les papiers relatifs aux affaires politiques. Tous mes vœux auraient été de me rendre à Prague aussitôt que je serai libre ; mais les souffrances de tout genre que j’ai éprouvées ont tellement détruit ma santé, que je serai obligée de m’arrêter quelque temps en Italie pour me remettre un peu et ne pas trop effrayer, par mon changement, mes pauvres enfants. Étudiez le caractère de mon fils, ses qualités, ses penchants, ses défauts même ; vous direz au roi, à madame la Dauphine et à moi-même ce qu’il y a à corriger, à changer, à perfectionner, et vous ferez connaître à la France ce qu’elle a à espérer de son jeune roi.

« Par mes divers rapports avec l’empereur de Russie, je sais qu’il a fort bien accueilli à diverses reprises des propositions de mariage de mon fils avec la princesse Olga. M. de Choulot vous donnera les renseignements les plus précis sur les personnes qui se trouvent à Prague.

« Désirant rester Française avant tout, je vous demande d’obtenir du roi de conserver mon titre de princesse et mon nom. La mère du roi de Sardaigne s’appelle toujours la princesse de Carignan[4] malgré qu’elle ait épousé M. de Montléar, auquel elle a donné le titre de prince. Marie-Louise, duchesse de Parme, a conservé son titre d’impératrice en épousant le comte de Neipperg, et elle est restée tutrice de son fils : ses autres enfants s’appellent Neipperg.

« Je vous prie de partir le plus promptement possible pour Prague, désirant plus vivement que je ne puis vous le dire que vous arriviez à temps pour que ma famille n’apprenne tous ces détails que par vous.

« Je désire le plus possible qu’on ignore votre départ ou que du moins l’on ne sache point que vous êtes porteur d’une lettre de moi, pour ne pas faire découvrir mon seul moyen de correspondance qui est si précieux, quoique fort rare. M. le comte Lucchesi, mon mari, est descendant d’une des quatre plus anciennes familles de Sicile, les seules qui restent des douze compagnons de Tancrède. Cette famille s’est toujours fait remarquer par le plus noble dévouement à la cause de ses rois. Le prince de Campo-Franco, père de Lucchesi, était le premier gentilhomme de la chambre de mon père. Le roi de Naples actuel[5], ayant une entière confiance en lui, l’a placé auprès de son jeune frère, le vice-roi de Sicile. Je ne vous parle pas de ses sentiments ; ils sont en tous points conformes aux nôtres.

« Convaincue que la seule manière d’être comprise par les Français, c’est de leur parler toujours le langage de l’honneur et de leur faire envisager la gloire, j’avais eu la pensée de marquer le commencement du règne de mon fils par la réunion de la Belgique à la France. Le comte Lucchesi fut chargé par moi de faire à ce sujet les premières ouvertures au roi de Hollande[6] et au prince d’Orange[7] ; il avait puissamment contribué à les faire bien accueillir. Je n’ai pas été assez heureuse pour terminer ce traité, l’objet de tous mes vœux ; mais je pense qu’il y a encore des chances de succès ; avant de quitter la Vendée, j’avais donné à M. le maréchal de Bourmont des pouvoirs pour continuer cette affaire ; personne n’est plus capable que lui de la mener à bien, à cause de l’estime dont il jouit en Hollande.

« M.-C.

 

« Blaye, ce 7 mai 1833. »

 

« Dans l’incertitude où je suis de pouvoir écrire au marquis de La Tour-Maubourg, tâchez de le voir avant votre départ. Vous pouvez lui dire tout ce que vous jugerez convenable, mais sous le secret le plus absolu. Convenez avec lui de la direction à donner aux journaux. »

Je fus ému à la lecture de ces documents. La fille de tant de rois, cette femme tombée de si haut, après avoir fermé l’oreille à mes conseils, avait le noble courage de s’adresser à moi, de me pardonner d’avoir prévu le mauvais succès de son entreprise : sa confiance m’allait au cœur et m’honorait. Madame de Berry m’avait bien jugé ; la nature même de cette entreprise qui lui faisait tout perdre ne m’éloignait pas. Jouer un trône, la gloire, l’avenir, une destinée, n’est pas chose vulgaire : le monde comprend qu’une princesse peut être une mère héroïque. Mais ce qu’il faut vouer à l’exécration, ce qui n’a pas d’exemple dans l’histoire, c’est la torture impudique infligée à une faible femme, seule, privée de secours, accablée de toutes les forces d’un gouvernement conjuré contre elle, comme s’il s’agissait de vaincre une puissance formidable. Des parents livrant eux-mêmes leur fille à la risée des laquais, la tenant par les quatre membres afin qu’elle accouche en public ; appelant les autorités du coin, les geôliers, les espions, les passants, pour voir sortir l’enfant des entrailles de leur prisonnière, de même qu’on avait appelé la France à voir naître son roi ! Et quelle prisonnière ? la petite-fille de Henri IV ! Et quelle mère ? la mère de l’orphelin dont on occupe le trône ! Trouverait-on dans les bagnes une famille assez mal née pour avoir la pensée de flétrir un de ses enfants d’une telle ignominie ? N’eût-il pas été plus noble de tuer madame la duchesse de Berry que de lui faire subir la plus tyrannique humiliation ? Ce qu’il y a eu d’indulgence dans cette lâche affaire appartient au siècle, ce qu’il y a eu d’infamant appartient au gouvernement.

La lettre et la note de madame la duchesse de Berry sont remarquables par plus d’un endroit : la partie relative à la réunion de la Belgique et au mariage de Henri V montre une tête capable de choses sérieuses ; la partie qui concerne la famille de Prague est touchante. La princesse craint d’être obligée de s’arrêter en Italie pour se remettre un peu et ne pas trop effrayer de son changement ses pauvres enfants. Quoi de plus triste et de plus douloureux ! Elle ajoute : « Je vous demande, ô monsieur de Chateaubriand ! de porter à mes chers enfants l’expression de toute ma tendresse, etc. »

Ô madame la duchesse de Berry ! que puis-je pour vous, moi faible créature déjà à moitié brisée ? Mais comment refuser quelque chose à ces paroles : « Renfermée dans les murs de Blaye, je trouve une consolation à avoir un interprète tel que monsieur de Chateaubriand ; il peut à jamais compter sur mon attachement. »

Oui : je partirai pour la dernière et la plus grande de mes ambassades ; j’irai de la part de la prisonnière de Blaye trouver la prisonnière du Temple ; j’irai négocier un nouveau pacte de famille, porter les embrassements d’une mère captive à des enfants exilés, et présenter les lettres par lesquelles le courage et le malheur m’accréditent auprès de l’innocence et de la vertu.

Une lettre pour madame la Dauphine et un billet pour les deux enfants étaient joints à la lettre qui m’était adressée.

Il m’était resté de mes grandeurs passées un coupé, dans lequel je brillais jadis à la cour de George IV, et une calèche de voyage, autrefois construite à l’usage du prince de Talleyrand. Je fis radouber celle-ci, afin de la rendre capable de marcher contre nature : car, par son origine et ses habitudes, elle est peu disposée à courir après les rois tombés[8]. Le 14 mai, à huit heures et demie du soir, anniversaire de l’assassinat de Henri IV, je partis pour aller trouver Henri V enfant, orphelin et proscrit.

Je n’étais pas sans inquiétude relativement à mon passeport : pris aux affaires étrangères, il était sans signalement, et il avait onze mois de date ; délivré pour la Suisse et l’Italie, il m’avait déjà servi à sortir de France et à y rentrer ; différents visas attestaient ces diverses circonstances. Je n’avais voulu ni le faire renouveler ni en requérir un nouveau. Toutes les polices eussent été averties, tous les télégraphes eussent joué ; j’aurais été fouillé à toutes les douanes dans ma vache, dans ma voiture, sur ma personne. Si mes papiers avaient été saisis, que de prétextes de persécution, que de visites domiciliaires, que d’arrestations ! Quelle prolongation de la captivité royale ! car il demeurait prouvé que la princesse avait des moyens secrets de correspondance au dehors. Il m’était donc impossible de signaler mon départ par la demande d’un passeport ; je me confiai à mon étoile.

Évitant la route trop battue de Francfort et celle de Strasbourg qui passe sous la ligne télégraphique, je pris le chemin de Bâle avec Hyacinthe Pilorge, mon secrétaire, façonné à toutes mes fortunes, et Baptiste, valet de chambre, lorsque j’étais monseigneur, et redevenu valet tout court à la chute de ma seigneurie : nous montons et nous descendons ensemble. Mon cuisinier, le fameux Monmirail, se retira à ma sortie du ministère, me déclarant qu’il ne reviendrait aux affaires qu’avec moi. Il avait été sagement décidé, par l’introducteur des ambassadeurs sous la Restauration, que tout ambassadeur mort rentrait dans la vie privée ; Baptiste était rentré dans la domesticité.

Arrivé à Altkirch, relais de la frontière, un gendarme se présenta et me demanda mon passeport. À la vue de mon nom, il me dit qu’il avait fait, sous les ordres de mon neveu Christian, capitaine dans les dragons de la garde, la campagne d’Espagne en 1823. Entre Altkirch et Saint-Louis je rencontrai un curé et ses paroissiens ; ils faisaient une procession contre les hannetons, vilaines bêtes fort multipliées depuis les journées de Juillet. À Saint-Louis, les préposés des douanes, qui me connaissaient, me laissèrent passer. J’arrivai joyeux à la porte de Bâle où m’attendait le vieux tambour-major suisse qui m’avait infligé au mois d’août précédent un bedit garantaine t’un quart d’hire ; mais il n’était plus question de choléra et j’allai descendre aux Trois-Rois, au bord du Rhin ; c’était le 17 mai, à dix heures du matin.

Le maître d’hôtel me procura un domestique de place appelé Schwartz, natif de Bâle, pour me servir d’interprète en Bohême. Il parlait allemand, comme mon bon Joseph, ferblantier milanais, parlait grec en Messénie en s’enquérant des ruines de Sparte.

Le même jour, 17 mai, à 6 heures du soir, je démarrai du port. En montant en calèche, je fus ébahi de revoir le gendarme d’Altkirch au milieu de la foule ; je ne savais s’il n’était point dépêché à ma suite : il avait tout simplement escorté la malle-poste de France. Je lui donnai pour boire à la santé de son ancien capitaine.

Un écolier s’approcha de moi et me jeta un papier avec cette inscription : « Au Virgile du XIXe siècle » ; on lisait écrit ce passage altéré de l’Énéide : Macte animo, generose puer[9]. Et le postillon fouetta les chevaux, et je partis tout fier de ma haute renommée à Bâle, tout étonné d’être Virgile, tout charmé d’être appelé enfant, generose puer.

Je franchis le pont, laissant les bourgeois et les paysans de Bâle en guerre au milieu de leur république[10], et remplissant à leur manière le rôle qu’ils sont appelés à jouer dans la transformation générale de la société. Je remontai la rive droite du Rhin et regardais avec une certaine tristesse les hautes collines du canton de Bâle. L’exil que j’étais venu chercher l’année dernière dans les Alpes me semblait une fin de vie plus heureuse, un sort plus doux que ces affaires d’empire où je m’étais réengagé. Nourrissais-je pour madame la duchesse de Berry ou son fils la plus petite espérance ? non ; j’étais en outre convaincu que, malgré mes services récents, je ne trouverais point d’amis à Prague. Tel qui a prêté serment à Louis-Philippe, et qui loue néanmoins les funestes ordonnances, doit être plus agréable à Charles X que moi qui n’ai point été parjure. C’est trop auprès d’un roi d’avoir deux fois raison : on préfère la trahison flatteuse au dévouement sévère. J’allais donc à Prague comme le soldat sicilien, pendu à Paris du temps de la Ligue, allait à la corde : le confesseur des Napolitains cherchait à lui mettre le cœur au ventre et lui disait chemin faisant : « Allegramente ! allegramente ! » Ainsi voguaient mes pensées tandis que les chevaux m’emportaient ; mais quand je songeais aux malheurs de la mère de Henri V, je me reprochais mes regrets.

Les bords du Rhin fuyant le long de ma voiture me faisaient une agréable distraction : lorsqu’on regarde un paysage par une fenêtre, quoiqu’on rêve à autre chose, il entre pourtant dans la pensée un reflet de l’image que l’on a sous les yeux. Nous roulions parmi des prairies peintes des fleurs de mai ; la verdure était nouvelle dans les bois, les vergers et les haies. Chevaux, ânes et vaches, porcs, chiens et moutons, poules et pigeons, oies et dindons, étaient aux champs avec leurs maîtres. Le Rhin, fleuve guerrier, semblait se plaire au milieu de cette scène pastorale, comme un vieux soldat logé en passant chez des laboureurs.

Le lendemain matin, 18 mai, avant d’arriver à Schaffhouse, je me fis conduire au saut du Rhin ; je dérobai quelques moments à la chute des royaumes pour m’instruire à son image. Je me serais bien arrangé de finir mes jours dans le castel qui domine le chasme. Si j’avais placé à Niagara le rêve d’Atala non encore réalisé, si j’avais rencontré à Tivoli un autre songe déjà passé sur la terre, qui sait si, dans le donjon de la chute du Rhin, je n’aurais pas trouvé une vision plus belle, naguère errante à ses bords, et qui m’eût consolé de toutes les ombres que j’avais perdues !

De Schaffhouse j’ai continué ma route pour Ulm. Le pays offre des bassins cultivés, où des monticules couverts de bois et détachés les uns des autres plongent leurs pieds. Dans ces bois qu’on exploitait alors, on remarquait des chênes, les uns abattus, les autres debout ; les premiers écorcés à terre, leurs troncs et leurs branches nus et blancs comme le squelette d’un animal bizarre ; les seconds portant sur leurs rameaux hirsutes et garnis d’une mousse noire la fraîche verdure du printemps : ils réunissaient ce qui ne se trouve jamais chez l’homme, la double beauté de la vieillesse et de la jeunesse.

Dans les sapinières de la plaine, des déracinements laissaient des places vides ; le sol avait été converti en prairies. Ces hippodromes de gazon au milieu des forêts ardoisées ont quelque chose de sévère et de riant, et rappellent les savanes du Nouveau Monde. Les cabanes tiennent encore du caractère suisse ; les hameaux et les auberges se distinguent par cette propreté appétissante ignorée dans notre pays.

Arrêté pour dîner entre six et sept heures du soir à Moskirch, je musais à la fenêtre de mon auberge : des troupeaux buvaient à une fontaine, une génisse sautait et folâtrait comme un chevreuil. Partout où l’on agit doucement envers les animaux, ils sont gais et se plaisent avec l’homme. En Allemagne et en Angleterre, on ne frappe point les chevaux, on ne les maltraite pas de paroles ; ils se rangent d’eux-mêmes au timon ; ils partent et s’arrêtent à la moindre émission de voix, au plus petit mouvement de la bride. De tous les peuples, les Français sont les plus inhumains : voyez nos postillons atteler leurs chevaux ? ils les poussent aux brancards à coups de botte dans le flanc, à coups de manche de fouet sur la tête, leur cassant la bouche avec les mors pour les faire reculer, accompagnant le tout de jurements, de cris et d’insultes au pauvre animal. On contraint les bêtes de somme à tirer ou à porter des fardeaux qui surpassent leurs forces, et, pour les obliger d’avancer, on leur coupe le cuir à virevoltes de lanières : la férocité du Gaulois nous est restée : elle est seulement cachée sous la soie de nos bas et de nos cravates.

Je n’étais pas seul à béer ; les femmes en faisaient autant à toutes les fenêtres de leurs maisons. Je me suis souvent demandé en traversant des hameaux inconnus : « Voudrais-tu demeurer là ? » Je me suis toujours répondu : « Pourquoi pas ? » Qui, durant les folles heures de la jeunesse, n’a dit avec le troubadour Pierre Vidal[11] :

 

Don n’ai mais d’un pauc cordo

Que Na Raymbauda me do,

Quel reys Richartz ab Peitieus

Ni ab Tors ni ab Angieus.

 

« Je suis plus riche avec un ruban que la belle Raimbaude me donne, que le roi Richard avec Poitiers, Tours et Angers. » Matière de songes est partout ; peines et plaisirs sont de tous lieux : ces femmes de Moskirch qui regardaient le ciel ou mon chariot de poste, qui me regardaient ou ne regardaient rien, n’avaient-elles pas des joies et des chagrins, des intérêts de cœur, de fortune, de famille, comme on en a à Paris ? J’aurais été loin dans l’histoire de mes voisins, si le dîner ne s’était annoncé poétiquement au fracas d’un coup de tonnerre : c’était beaucoup de bruit pour peu de chose.

 

19 mai 1833.

À dix heures du soir, je remontai en voiture ; je m’endormis au grignotement de la pluie sur la capote de la calèche. Le son du petit cor de mon postillon me réveilla. J’entendis le murmure d’une rivière que je ne voyais pas. Nous étions arrêtés à la porte d’une ville ; la porte s’ouvre ; on s’enquiert de mon passeport et de mes bagages ; nous entrions dans le vaste empire de Sa Majesté wurtembourgeoise. Je saluai de ma mémoire la grande-duchesse Hélène[12], fleur gracieuse et délicate maintenant enfermée dans les serres du Volga. Je n’ai conçu qu’un seul jour le prix du haut rang et de la fortune : c’est à la fête que je donnai à la jeune princesse de Russie dans les jardins de la villa de Médicis. Je sentis comment la magie du ciel, le charme des lieux, le prestige de la beauté et de la puissance pouvaient enivrer ; je me figurais être à la fois Torquato Tasso et Alfonso d’Este ; je valais mieux que le prince, moins que le poète ; Hélène était plus belle que Léonore. Représentant de l’héritier de François Ier et de Louis XIV, j’ai eu le songe d’un roi de France.

On ne me fouilla point : je n’avais rien contre les droits des souverains, moi qui reconnaissais ceux d’un jeune monarque, quand les souverains eux-mêmes ne les reconnaissaient plus. La vulgarité, la modernité de la douane et du passeport contrastaient avec l’orage, la porte gothique, le son du cor et le bruit du torrent.

Au lieu de la châtelaine opprimée que je me préparais à délivrer, je trouvai, au sortir de la ville, un vieux bonhomme ; il me demanda six cruches (kreutzer), haussant de la main gauche une lanterne au niveau de sa tête grise, tendant la main droite à Schwartz assis sur le siège, ouvrant sa bouche comme la gueule d’un brochet pris à l’hameçon : Baptiste, mouillé et malade, ne s’en put tenir de rire.

Et ce torrent que je venais de franchir, qu’était-ce ? Je le demandai au postillon, qui me cria : « Donau (le Danube). » Encore un fleuve fameux traversé par moi à mon insu, comme j’étais descendu dans le lit des lauriers-roses de l’Eurotas sans le connaître ! Que m’a servi de boire aux eaux du Meschacébé, de l’Éridan, du Tibre, du Céphise, de l’Hermus, du Jourdain, du Nil, du Bétis, du Tage, de l’Èbre, du Rhin, de la Sprée, de la Seine et de cent autres fleuves obscurs ou célèbres ? Ignorés, ils ne m’ont point donné leur paix ; illustres, ils ne m’ont point communiqué leur gloire : ils pourront dire seulement qu’ils m’ont vu passer comme leurs rives voient passer leurs ondes.

J’arrivai d’assez bonne heure, le dimanche 19 mai, à Ulm, après avoir parcouru le théâtre des campagnes de Moreau et de Bonaparte.

Hyacinthe, membre de la Légion d’honneur, en portait le ruban : cette décoration nous attirait des respects incroyables. N’ayant à ma boutonnière qu’une petite fleur, selon ma coutume, je passais, avant qu’on sût mon nom, pour un être mystérieux : mes Mamelucks, au Caire, voulaient, bon gré, mal gré, que je fusse un général de Napoléon déguisé en savantasse ; ils n’en démordaient point et s’attendaient de quart d’heure en quart d’heure à me voir mettre l’Égypte dans la ceinture de mon cafetan.

C’est pourtant chez les peuples dont nous avons brûlé les villages et ravagé les moissons que ces sentiments existent. Je jouissais de cette gloire ; mais si nous n’avions fait que du bien à l’Allemagne, y serions-nous tant regrettés ? Inexplicable nature humaine !

Les maux de la guerre sont oubliés ; nous avons laissé au sol de nos conquêtes le feu de la vie. Cette masse inerte mise en mouvement continue de fermenter, parce que l’intelligence y commence. En voyageant aujourd’hui, on s’aperçoit que les peuples veillent le sac sur le dos ; prêts à partir, ils semblent nous attendre pour nous mettre à la tête de la colonne. Un Français est toujours pris pour l’aide de camp qui apporte l’ordre de marcher.

Ulm est une petite ville propre, sans caractère particulier ; ses remparts détruits se sont convertis en potagers ou en promenades, ce qui arrive à tous les remparts. Leur fortune a quelque chose de pareil à celle des militaires ; le soldat porte les armes dans sa jeunesse ; devenu invalide, il se fait jardinier.

J’allai voir la cathédrale, vaisseau gothique à flèche élevée. Les bas-côtés se partagent en deux voûtes étroites soutenues par un seul rang de piliers, de manière que l’édifice intérieur tient à la fois de la cathédrale et de la basilique.

La chaire a pour dais un élégant clocher terminé en pointe comme une mitre ; l’intérieur de ce clocher se compose d’un noyau autour duquel tourne une voûte hélicoïde à filigranes de pierres. Des aiguilles symétriques, perçant le dehors, paraissent avoir été destinées à porter des cierges ; ils illuminaient cette tiare quand le pontife prêchait les jours de fête. Au lieu de prêtres officiant, j’ai vu de petits oiseaux sautillants dans ces feuillages de granit ; ils célébraient la parole qui leur donna une voix et des ailes le cinquième jour de la création.

La nef était déserte ; au chevet de l’église, deux troupes séparées de garçons et de filles écoutaient des instructions.

La réformation (je l’ai déjà dit) a tort de se montrer dans les monuments catholiques qu’elle a envahis ; elle y est mesquine et honteuse. Ces hauts portiques demandent un clergé nombreux, la pompe des solennités, les chants, les tableaux, les ornements, les voiles de soie, les draperies, les dentelles, l’argent, l’or, les lampes, les fleurs et l’encens des autels. Le protestantisme aura beau dire qu’il est retourné au christianisme primitif, les églises gothiques lui répondent qu’il a renié ses pères : les chrétiens, architectes de ces merveilles, étaient autres que les enfants de Luther et de Calvin.

 

19 mai 1833.

Le 19 mai, à midi, j’avais quitté Ulm. À Dillingen, les chevaux manquèrent. Je demeurai une heure dans la grande rue, ayant pour récréation la vue d’un nid de cigogne planté sur une cheminée comme sur un minaret d’Athènes ; une multitude de moineaux avaient fait insolemment leurs nids dans la couche de la paisible reine au long cou. Au-dessous de la cigogne, une dame, logée au premier étage, regardait les passants à l’ombre d’une jalousie demi-relevée ; au-dessous de la dame était un saint de bois dans une niche. Le saint sera précipité sur le pavé, la femme de sa fenêtre dans la tombe : et la cigogne ? elle s’envolera : ainsi finiront les trois étages.

Entre Dillingen et Donauwerth, on traverse le champ de bataille de Blenheim. Les pas des armées de Moreau sur le même sol n’ont point effacé ceux des armées de Louis XIV ; la défaite du grand roi domine dans la contrée les succès du grand empereur.

Le postillon qui me conduisait était de Blenheim ; arrivé à la hauteur de son village, il sonna du cor : peut-être annonçait-il son passage à la paysanne qu’il aimait ; elle tressaillait de joie au milieu des mêmes guérets où vingt-sept bataillons et douze escadrons français furent faits prisonniers, où le régiment de Navarre, dont j’ai eu l’honneur de porter l’uniforme, enterra ses étendards au bruit lugubre des trompettes : ce sont là les lieux communs de la succession des âges. En 1793, la République enleva de l’église de Blenheim les guidons arrachés à la monarchie en 1704 : elle vengeait le royaume et immolait le roi ; elle abattait la tête de Louis XVI, mais elle ne permettait qu’à la France de déchirer le drapeau blanc.

Rien ne fait mieux sentir la grandeur de Louis XIV que de trouver sa mémoire jusqu’au fond des ravines creusées par le torrent des victoires napoléoniennes. Les conquêtes de ce monarque ont laissé à notre pays des frontières qui nous gardent encore. L’écolier de Brienne, à qui la légitimité donna une épée, enferma un moment l’Europe dans son antichambre ; mais elle en sortit : le petit-fils de Henri IV mit cette même Europe aux pieds de la France ; elle y est restée. Cela ne signifie pas que je compare Napoléon à Louis XIV : hommes de divers destins, ils appartiennent à des siècles dissemblables, à des nations différentes : l’un a parachevé une ère, l’autre a commencé un monde. On peut dire de Napoléon ce que dit Montaigne de César : « J’excuse la victoire de ne s’être pu dépêtrer de lui. »

Les indignes tapisseries du château de Blenheim, que je vis avec Peltier, représentent le maréchal de Tallart[13] ôtant son chapeau au duc de Marlborough, lequel est en posture de rodomont. Tallart n’en demeura pas moins le favori du vieux lion : prisonnier à Londres, il vainquit, dans l’esprit de la reine Anne, Marlborough qui l’avait battu à Blenheim, et mourut membre de l’Académie française : « C’était, selon Saint-Simon, un homme de taille médiocre avec des yeux un peu jaloux, plein de feu et d’esprit, mais sans cesse battu du diable par son ambition. »

Je fais de l’histoire en calèche : pourquoi pas ? César en faisait bien en litière ; s’il gagnait les batailles qu’il écrivait, je n’ai pas perdu celles dont je parle.

De Dillingen à Donauwerth est une riche plaine d’inégal niveau où les champs de blé s’entremêlent aux prairies : on se rapproche et on s’éloigne du Danube, selon les courbures du chemin et les inflexions du fleuve. À cette hauteur, les eaux du Danube sont encore jaunes comme celles du Tibre.

À peine êtes-vous sorti du village que vous en apercevez un autre ; ces villages sont propres et riants : souvent les murs des maisons ont des fresques. Un certain caractère italien se prononce davantage à mesure que l’on avance vers l’Autriche : l’habitant du Danube n’est plus le paysan du Danube.

 

Son menton nourrissait une barbe touffue ;

Toute sa personne velue

Représentait un ours, mais un ours mal léché[14].

 

Mais le ciel d’Italie manque ici : le soleil est bas et blanc ; ces bourgs si dru semés ne sont pas ces petites villes de la Romagne qui couvent les chefs-d’œuvre des arts cachés sous elles ; on gratte la terre, et ce labourage fait pousser, comme un épi de blé, quelque merveille du ciseau antique.

À Donauwerth, je regrettai d’être arrivé trop tard pour jouir d’une belle perspective du Danube. Lundi 20, même aspect du paysage ; cependant le sol devient moins bon et les paysans paraissent plus pauvres. On commence à revoir des bois de pins et des collines. La forêt Hercynienne débordait jusqu’ici ; les arbres dont Pline nous a laissé la description singulière furent abattus par des générations maintenant ensevelies avec les chênes séculaires.

Lorsque Trajan jeta un pont sur le Danube, l’Italie ouït pour la première fois le nom si fatal à l’ancien monde, le nom des Goths. Le chemin s’ouvrit à des myriades de sauvages qui marchèrent au sac de Rome. Les Huns et leur Attila bâtirent leurs palais de bois en regard du Colisée, au bord du fleuve rival du Rhin, et comme lui ennemi du Tibre. Les hordes d’Alaric franchirent le Danube en 376 pour renverser l’empire grec civilisé, au même lieu où les Russes l’ont traversé en 1828 avec le dessein de renverser l’empire barbare assis sur les débris de la Grèce. Trajan aurait-il deviné qu’une civilisation d’une espèce nouvelle s’établirait un jour de l’autre côté des Alpes, aux confins du fleuve qu’il avait presque découvert ? Né dans la forêt Noire, le Danube va mourir dans la mer Noire. Où gît sa principale source ? dans la cour d’un baron allemand, lequel emploie la naïade à laver son linge. Un géographe s’étant avisé de nier le fait, le gentilhomme propriétaire lui a intenté un procès. Il a été décidé par arrêt que la source du Danube était dans la cour dudit baron et ne saurait être ailleurs. Que de siècles il a fallu pour arriver des erreurs de Ptolémée à cette importante découverte ! Tacite fait descendre le Danube du mont Abnoba, montis Abnobæ. Mais les barons hermondures, chérusques, marcomans et quades, qui sont les autorités sur lesquelles s’appuie l’historien romain, n’étaient pas si avisés que mon baron allemand. Eudore n’en savait pas tant, quand je le faisais voyager aux embouchures de l’Ister, où l’Euxin, selon Racine, devait porter Mithridate en deux jours[15]. « Ayant passé l’Ister vers son embouchure, je découvris un tombeau de pierre sur lequel croissait un laurier. J’arrachai les herbes qui couvraient quelques lettres latines, et bientôt je parvins à lire ce premier vers des élégies d’un poète infortuné :

« Mon livre, vous irez à Rome, et vous irez à Rome sans moi. »

(Martyrs.)[16]

 

Le Danube, en perdant sa solitude, a vu se reproduire sur ses bords les maux inséparables de la société : pestes, famines, incendies, saccagements de villes, guerres, et ces divisions sans cesse renaissantes des passions ou des erreurs humaines.

 

Déjà nous avons vu le Danube inconstant,

Qui, tantôt catholique et tantôt protestant,

Sert Rome et Luther de son onde,

Et qui, comptant après pour rien

Le Romain, le Luthérien,

Finit sa course vagabonde

Par n’être pas même chrétien[17].

 

Après Donauwerth on trouve Burkheim et Neubourg. Au déjeuner, à Ingolstadt, on m’a servi du chevreuil : c’est grand’pitié de manger cette charmante bête[18]. J’ai toujours lu avec horreur le récit de la fête d’installation de George Neville, archevêque d’York, en 1466 : on y rôtit quatre cents cygnes chantant en chœur leur hymne funèbre ! Il est aussi question dans ce repas de deux cent quatre butors : je le crois bien !

Regensburg, que nous appelons Ratisbonne, offre, en arrivant par Donauwerth, un aspect agréable. Deux heures sonnaient, le 21, lorsque je m’arrêtai devant l’hôtel de la poste. Tandis que l’on attelait, ce qui est toujours long en Allemagne, j’entrai dans une église voisine appelée la Vieille chapelle, blanchie et dorée tout à neuf. Huit vieux prêtres noirs, à cheveux blancs, chantaient les vêpres ; j’avais prié autrefois dans une chapelle de Tivoli pour un homme qui priait lui-même à mes côtés[19] ; dans une des citernes de Carthage, j’avais offert des vœux à Saint-Louis, mort non loin d’Utique, plus philosophe que Caton, plus sincère qu’Annibal, plus pieux qu’Énée : dans la chapelle de Ratisbonne, j’eus la pensée de recommander au ciel le jeune roi que je venais chercher ; mais je craignais trop la colère de Dieu pour solliciter une couronne ; je suppliai le dispensateur de toutes grâces d’accorder à l’orphelin le bonheur, et de lui donner le dédain de la puissance.

Je courus de la Vieille chapelle à la cathédrale. Plus petite que celle d’Ulm, elle est plus religieuse et d’un plus beau style. Ses vitraux coloriés l’enténèbrent de cette obscurité propre au recueillement. La blanche chapelle convenait mieux à mes souhaits pour l’innocence de Henri ; la sombre basilique me rendit tout ému pour mon vieux roi Charles.

Peu m’importait l’hôtel dans lequel on y élisait jadis les empereurs, ce qui prouve du moins qu’il y avait des souverains électifs, même des souverains que l’on jugeait. Le dix-huitième article du testament de Charlemagne porte : « Si quelques-uns de nos petits-fils, nés ou à naître, sont accusés, ordonnons qu’on ne leur rase pas la tête, qu’on ne leur crève pas les yeux, qu’on ne leur coupe pas un membre, ou qu’on ne les condamne pas à mort sans bonne discussion et examen. » Je ne sais quel empereur d’Allemagne, déposé, réclama seulement la souveraineté d’un clos de vigne qu’il affectionnait.

À Ratisbonne, jadis fabrique de souverains, on monnayait des empereurs, souvent à bas titre ; ce commerce est tombé : une bataille de Bonaparte et le prince Primat, plat courtisan de notre universel gendarme, n’ont pas ressuscité la cité mourante. Les Regensbourgeois, habillés et crasseux comme le peuple de Paris, n’ont aucune physionomie particulière. La ville, faute d’un assez grand nombre d’habitants, est mélancolique ; l’herbe et le chardon assiègent ses faubourgs : ils auront bientôt haussé leurs plumets et leurs lances sur ses donjons. Kepler, qui a fait tourner la terre, de même que Copernic, repose à jamais à Ratisbonne.

Nous sommes sortis par le pont de la route de Prague, pont très vanté et fort laid. En quittant le bassin du Danube, on gravit des escarpements. Kirn, le premier relais, est perché sur une rude côte, du sommet de laquelle, à travers les nues aqueuses, j’ai découvert des collines mortes et de pâles vallées. La physionomie des paysans change ; les enfants, jaunes et bouffis, ont l’air malade.

Depuis Kirn jusqu’à Waldmünchen, l’indigence de la nature s’accroît : on ne voit presque plus de hameaux ; des chaumières en rondins de sapin, liés avec un gâchis de terre, comme sur les cols les plus maigres des Alpes.

La France est le cœur de l’Europe ; à mesure qu’on s’en éloigne, la vie sociale diminue : on pourrait juger de la distance où l’on est de Paris par le plus ou moins de langueur du pays où l’on se retire. En Espagne et en Italie, la diminution du mouvement et la progression de la mort sont moins sensibles : dans la première contrée, un autre peuple, un autre monde, des Arabes chrétiens vous occupent ; dans la seconde, le charme du climat et des arts, l’enchantement des amours et des ruines, ne laissent pas le temps vous opprimer. Mais en Angleterre, malgré la perfection de la société physique, en Allemagne, malgré la moralité des habitants, on se sent expirer. En Autriche et en Prusse, le joug militaire pèse sur vos idées, comme le ciel sans lumière sur votre tête ; je ne sais quoi vous avertit que vous ne pouvez ni écrire, ni parler, ni penser avec indépendance ; qu’il faut retrancher de votre existence toute la partie noble, laisser oisive en vous la première des facultés de l’homme, comme un inutile don de la divinité. Les arts et la beauté de la nature ne venant pas tromper vos heures, il ne vous reste qu’à vous plonger dans une grossière débauche ou dans ces vérités spéculatives dont se contentent les Allemands. Pour un Français, du moins pour moi, cette façon d’être est impossible ; sans dignité, je ne comprends pas la vie, difficile même à comprendre avec toutes les séductions de la liberté, de la gloire et de la jeunesse.

Cependant une chose me charme chez le peuple allemand, le sentiment religieux. Si je n’étais pas trop fatigué, je quitterais l’auberge de Nittenau où je crayonne ce journal ; j’irais à la prière du soir avec ces hommes, ces femmes, ces enfants qu’appelle à l’église le son d’une cloche. Cette foule, me voyant à genoux au milieu d’elle, m’accueillerait en vertu de l’union d’une commune foi. Quand viendra le jour où des philosophes dans leur temple béniront un philosophe arrivé par la poste, offriront avec cet étranger une prière semblable à un Dieu sur lequel tous les philosophes sont en désaccord ? Le chapelet du curé est plus sûr : je m’y tiens.

21 mai.

Waldmünchen, où j’arrive le mardi matin 21 mai, est le dernier village de Bavière, de ce côté de la Bohême. Je me félicitais d’être à même de remplir promptement ma mission ; je n’étais plus qu’à cinquante lieues de Prague. Je me plonge dans l’eau glacée, je fais ma toilette à une fontaine, comme un ambassadeur qui se prépare à une entrée triomphale ; je pars et, à une demi-lieue de Waldmünchen, j’aborde plein d’assurance la douane autrichienne. Une barrière abaissée ferme le chemin ; je descends avec Hyacinthe, dont le ruban rouge flamboyait. Un jeune douanier, armé d’un fusil, nous conduit au rez-de-chaussée d’une maison, dans une salle voûtée. Là, était assis à son bureau, comme à un tribunal, un gros et vieux chef de douaniers allemands ; cheveux roux, moustaches rousses, sourcils épais descendant en biais sur deux yeux verdâtres à moitié ouverts, l’air méchant ; mélange de l’espion de police de Vienne et du contrebandier de Bohême.

Il prend nos passeports sans dire mot ; le jeune douanier m’approche timidement une chaise, tandis que le chef, devant lequel il a l’air de trembler, examine les passeports. Je ne m’assieds pas et je vais regarder des pistolets accrochés au mur et une carabine placée dans l’angle de la salle ; elle me rappela le fusil avec lequel l’aga de l’isthme de Corinthe tira sur le paysan grec. Après cinq minutes de silence, l’Autrichien aboie deux ou trois mots que mon Bâlois traduisit ainsi : « Vous ne passerez pas. » Comment, je ne passerai pas, et pourquoi ?

L’explication commence :

« Votre signalement n’est pas sur le passeport. — Mon passeport est un passeport des affaires étrangères. — Votre passeport est vieux. — Il n’a pas un an de date ; il est légalement valide. — Il n’est pas visé à l’ambassade d’Autriche à Paris. — Vous vous trompez, il l’est. — Il n’a pas le timbre sec. — Oubli de l’ambassade ; vous voyez d’ailleurs le visa des autres légations étrangères. Je viens de traverser le canton de Bâle, le grand-duché de Bade, le royaume de Wurtemberg, la Bavière entière, on ne m’a pas fait la moindre difficulté. Sur la simple déclaration de mon nom, on n’a pas même déployé mon passeport. — Avez-vous un caractère public ? — J’ai été ministre en France, ambassadeur de Sa Majesté très chrétienne à Berlin, à Londres et à Rome. Je suis connu personnellement de votre souverain et du prince de Metternich. — Vous ne passerez pas. — Voulez-vous que je dépose un cautionnement ? Voulez-vous me donner une garde qui répondra de moi ? — Vous ne passerez pas. — Si j’envoie une estafette au gouvernement de Bohême ? — Comme vous voudrez. »

La patience me manqua ; je commençai à envoyer le douanier à tous les diables. Ambassadeur d’un roi sur le trône, peu m’eût importé quelques heures de perdues ; mais ambassadeur d’une princesse dans les fers, je me croyais infidèle au malheur, traître envers ma souveraine captive.

L’homme écrivait : le Bâlois ne traduisait pas mon monologue, mais il y a des mots français que nos soldats ont enseignés à l’Autriche et qu’elle n’a pas oubliés. Je dis à l’interprète : « Explique-lui que je me rends à Prague pour offrir mon dévouement au roi de France. » Le douanier, sans interrompre ses écritures, répondit : « Charles X n’est pas pour l’Autriche le roi de France. » Je répliquai : « Il l’est pour moi. » Ces mots rendus au cerbère parurent lui faire quelque effet ; il me regarda de côté et en dessous. Je crus que sa longue annotation serait en dernier résultat un visa favorable. Il barbouille encore quelque chose sur le passeport d’Hyacinthe, et rend le tout à l’interprète. Il se trouva que le visa était une explication des motifs qui ne lui permettaient pas de me laisser continuer ma route, de sorte que non seulement il m’était impossible d’aller à Prague, mais que mon passeport était frappé de faux pour les autres lieux où je pourrais me présenter. Je remontai en calèche, et je dis au postillon : « À Waldmünchen. »

Mon retour ne surprit point le maître de l’auberge. Il parlait un peu français, il me raconta que pareille chose était déjà arrivée ; des étrangers avaient été obligés de s’arrêter à Waldmünchen et d’envoyer leurs passeports à Munich au visa de la légation d’Autriche. Mon hôte, très brave homme, directeur de la poste aux lettres, se chargea de transmettre au grand burgrave de Bohême[20] la lettre dont suit la copie :

« Waldmünchen, 21 mai 1833.

« Monsieur le gouverneur,

« Ayant l’honneur d’être connu personnellement de Sa Majesté l’empereur d’Autriche et de M. le prince de Metternich, j’avais cru pouvoir voyager dans les États autrichiens avec un passeport qui, n’ayant pas une année de date, était encore légalement valide et lequel avait été visé par l’ambassadeur d’Autriche à Paris pour la Suisse et l’Italie. En effet, monsieur le comte, j’ai traversé l’Allemagne et mon nom a suffi pour qu’on me laissât passer. Ce matin seulement, M. le chef de la douane autrichienne de Haselbach ne s’est pas cru autorisé à la même complaisance et cela par les motifs énoncés dans son visa sur mon passeport ci-joint, et sur celui de M. Pilorge, mon secrétaire. Il m’a forcé, à mon grand regret, de rétrograder jusqu’à Waldmünchen, où j’attends vos ordres. J’ose espérer, monsieur le comte, que vous voudrez bien lever la petite difficulté qui m’arrête, en m’envoyant, par l’estafette que j’ai l’honneur de vous expédier, le permis nécessaire pour me rendre à Prague, et de là à Vienne.

« Je suis avec une haute considération, monsieur le gouverneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

« CHATEAUBRIAND. »

 

« Pardonnez, monsieur le comte, la liberté que je prends de joindre un billet ouvert pour M. le duc de Blacas. »

Un peu d’orgueil perce dans cette lettre : j’étais blessé ; j’étais aussi humilié que Cicéron, lorsque, revenant en triomphe de son gouvernement d’Asie, ses amis lui demandèrent s’il arrivait de Baïes ou de sa maison de Tusculum. Comment, mon nom, qui volait d’un pôle à l’autre, n’était pas venu aux oreilles d’un douanier dans les montagnes d’Haselbach ! chose d’autant plus cruelle qu’on a vu mes succès à Bâle. En Bavière, j’avais été salué de Monseigneur ou d’Excellence ; un officier bavarois, à Waldmünchen, disait hautement dans l’auberge que mon nom n’avait pas besoin du visa d’un ambassadeur d’Autriche. Ces consolations étaient grandes, j’en conviens ; mais enfin une triste vérité demeurait : c’est qu’il existait sur la terre un homme qui n’avait jamais entendu parler de moi.

Qui sait pourtant si le douanier d’Haselbach ne me connaissait pas un peu ! Les polices de tous les pays sont si tendrement ensemble ! Un politique qui n’approuve ni n’admire les traités de Vienne, un Français qui aime l’honneur et la liberté de la France, qui reste fidèle à la puissance tombée, pourrait bien être à l’index à Vienne. Quelle noble vengeance d’en agir avec M. de Chateaubriand comme avec un de ces commis voyageurs si suspects aux espions ! Quelle douce satisfaction de traiter comme un vagabond dont les papiers ne sont pas en règle, un envoyé chargé de porter traîtreusement à un enfant banni les adieux de sa mère captive !

L’estafette partit de Waldmünchen le 21, à onze heures du matin ; je calculais qu’elle pourrait être de retour le surlendemain 23, de midi à quatre heures ; mais mon imagination travaillait : Qu’allait devenir mon message ? Si le gouverneur est un homme ferme et qu’il sache vivre, il m’enverra le permis ; si c’est un homme timide et sans esprit, il me répondra que ma demande n’étant pas dans ses attributions, il s’est empressé d’en référer à Vienne. Ce petit incident peut plaire et déplaire tout à la fois au prince de Metternich. Je sais combien il craint les journaux ; je l’ai vu à Vérone quitter les affaires les plus importantes, s’enfermer tout éperdu avec M. de Gentz[21], pour brocher un article en réponse au Constitutionnel, et aux Débats. Combien s’écoulera-t-il de jours avant la transmission des ordres du ministre impérial ?

D’un autre côté, M. de Blacas[22] sera-t-il bien aise de me voir à Prague ? M. de Damas[23] ne croira-t-il pas que je viens le détrôner ? M. le cardinal de Latil[24] n’aura-t-il aucun souci ? Le triumvirat ne profitera-t-il pas de la malencontre pour me faire fermer les portes au lieu de me les faire ouvrir ? Rien de plus aisé : un mot dit à l’oreille du gouverneur, mot que j’ignorerai toute ma vie. Dans quelle inquiétude seront mes amis de Paris ? quand l’aventure s’ébruitera, que n’en feront point les gazettes ? que d’extravagances ne débiteront-elles pas ?

Et si le grand burgrave ne juge pas à propos de me répondre ? s’il est absent ? si personne n’ose le remplacer ? que deviendrai-je sans passeport ? où pourrai-je me faire reconnaître ? à Munich ? à Vienne ? quel maître de poste me donnera des chevaux ? Je serai de fait prisonnier dans Waldmünchen.

Voilà les dragons qui me traversaient la cervelle ; je songeais de plus à mon éloignement de ce qui m’était cher : j’ai trop peu de temps à vivre pour perdre ce peu. Horace a dit : « Carpe diem, cueillez le jour. » Conseil du plaisir à vingt ans, de la raison à mon âge.

Fatigué de ruminer tous les cas dans ma tête, j’entendis le bruit d’une foule au dehors ; mon auberge était sur la place du village. Je regardais par la fenêtre un prêtre portant les derniers sacrements à un mourant. Qu’importaient à ce mourant les affaires des rois, de leurs serviteurs et du monde ? Chacun quittait son ouvrage et se mettait à suivre le prêtre ; jeunes femmes, vieilles femmes, enfants, mères avec leurs nourrissons dans leurs bras, répétaient la prière des agonisants. Arrivé à la porte du malade, le curé donna la bénédiction avec le saint viatique. Les assistants se mirent à genoux en faisant le signe de la croix et baissant la tête. Le passeport pour l’éternité ne sera point méconnu de celui qui distribue le pain et ouvre l’hôtellerie au voyageur.

Quoique j’eusse été sept jours sans me coucher, je ne pus rester au logis ; il n’était guère plus d’une heure : sorti du village du côté de Ratisbonne, j’avisai à droite, au milieu d’un blé, une chapelle blanche ; j’y dirigeai mes pas. La porte était fermée ; à travers une fenêtre biaise on apercevait un autel avec une croix. La date de l’érection de ce sanctuaire, 1830, était écrite sur l’architrave : on renversait une monarchie à Paris et l’on construisait une chapelle à Waldmünchen. Les trois générations bannies devaient venir habiter un exil à cinquante lieues du nouvel asile élevé au roi crucifié. Des millions d’événements s’accomplissent à la fois : que fait au noir endormi sous un palmier, au bord du Niger, le blanc qui tombe au même instant sous le poignard au rivage du Tibre ? Que fait à celui qui pleure en Asie celui qui rit en Europe ? Que faisait au maçon qui bâtissait cette chapelle, au prêtre bavarois qui exaltait ce Christ en 1830, le démolisseur de Saint-Germain-l’Auxerrois, l’abatteur des croix en 1830 ? Les événements ne comptent que pour ceux qui en pâtissent ou qui en profitent ; ils ne sont rien pour ceux qui les ignorent, ou qu’ils n’atteignent pas. Telle race de pâtres, dans les Abruzzes, a vu passer, sans descendre de la montagne, les Carthaginois, les Romains, les Goths, les générations du moyen âge, et les hommes de l’âge actuel. Cette race ne s’est point mêlée aux habitants successifs du vallon, et la religion seule est montée jusqu’à elle.

Rentré à l’auberge, je me suis jeté sur deux chaises dans l’espoir de dormir, mais en vain ; le mouvement de mon imagination était plus fort que ma lassitude. Je rabâchais sans cesse mon estafette : le dîner n’a rien fait à l’affaire. Je me suis couché au milieu de la rumeur des troupeaux qui rentraient des champs. À dix heures, un autre bruit ; le watchman a chanté l’heure ; cinquante chiens ont aboyé, après quoi ils sont allés au chenil comme si le watchman leur eût donné l’ordre de se taire : j’ai reconnu la discipline allemande.

La civilisation a marché en Germanie depuis mon voyage à Berlin : les lits sont maintenant presque assez longs pour un homme de taille ordinaire ; mais le drap de dessus est toujours cousu à la couverture, et le drap de dessous, trop étroit, finit par se tordre et se recoquiller de manière à vous être très incommode ; et puisque je suis dans le pays d’Auguste Lafontaine[25], j’imiterai son génie ; je veux instruire la dernière postérité de ce qui existait de mon temps dans la chambre de mon auberge à Waldmünchen. Sachez donc, arrière-neveux, que cette chambre était une chambre à l’italienne, murs nus, badigeonnés en blanc, sans boiseries ni tapisserie aucune, large plinthe ou bandeau coloré au bas, plafond avec un cercle à trois filets, corniche peinte en rosaces bleues avec une guirlande de feuilles de laurier chocolat, et au-dessous de la corniche, sur le mur, des rinceaux à dessins rouges sur un fond vert américain. Çà et là, de petites gravures françaises et anglaises encadrées. Deux fenêtres avec rideaux de coton blanc. Entre les fenêtres un miroir. Au milieu de la chambre, une table de douze couverts au moins, garnie de sa toile cirée à fond élevé, imprimé de roses et de fleurs diverses. Six chaises avec leurs coussins, recouverts d’une toile rouge à carreaux écossais. Une commode, trois couchettes autour de la chambre ; dans un angle, auprès de la porte, un poêle de faïence vernissée noir, et dont les faces présentent en relief les armes de Bavière ; il est surmonté d’un récipient en forme de couronne gothique. La porte est munie d’une machine de fer compliquée, capable de clore les huis d’une geôle et de déjouer les rossignols des amants et des voleurs. Je signale aux voyageurs l’excellente chambre où j’écris cet inventaire qui joute avec celui de l’Avare ; je la recommande aux légitimistes futurs qui pourraient être arrêtés par les héritiers du bouquetin roux de Haselbach. Cette page de mes Mémoires fera plaisir à l’école littéraire moderne.

Après avoir compté, à la lueur de la veilleuse, les astragales du plafond, regardé les gravures de la jeune Milanaise, de la belle Helvétienne, de la jeune Française, de la jeune Russe, du feu roi de Bavière, de la feue reine de Bavière, qui ressemble à une dame que je connais et dont il m’est impossible de me rappeler le nom, j’attrapai quelques minutes de sommeil.

Délité le 22 à sept heures, un bain emporta le reste de ma fatigue, et je ne fus plus occupé que de ma bourgade, comme le capitaine Cook d’un îlot découvert par lui dans l’océan Pacifique.

Waldmünchen est bâti sur la pente d’une colline ; il ressemble assez à un village délabré de l’État romain. Quelques devants de maison peints à fresque, une porte voûtée à l’entrée et à la sortie de la principale rue, point de boutiques ostensibles, une fontaine à sec sur la place. Pavé épouvantable mêlé de grandes dalles et de petits cailloux, tels qu’on n’en voit plus que dans les environs de Quimper-Corentin.

Le peuple, dont l’apparence est rustique, n’a point de costume particulier. Les femmes vont la tête nue ou enveloppée d’un mouchoir, à la guise des laitières de Paris ; leurs jupons sont courts ; elles marchent jambes et pieds nus, de même que les enfants. Les hommes sont habillés, partie comme les gens du peuple de nos villes, partie comme nos anciens paysans. Dieu soit loué ! ils n’ont que des chapeaux, et les infâmes bonnets de coton de nos bourgeois leur sont inconnus.

Tous les jours il y a, ut mos, spectacle à Waldmünchen et j’y assistais à la première place. À six heures du matin, un vieux berger, grand et maigre, parcourt le village à différentes stations ; il sonne d’une trompe droite, longue de six pieds, qu’on prendrait de loin pour un porte-voix ou une houlette. Il en tire d’abord trois sons métalliques assez harmonieux, puis il fait entendre l’air précipité d’une espèce de galop ou de ranz des vaches, imitant des mugissements de bœufs et des rires de pourceaux. La fanfare finit par une note soutenue et montante en fausset.

Soudain débouchent de toutes les portes des vaches, des génisses, des veaux, des taureaux ; ils envahissent en beuglant la place du village ; ils montent ou descendent de toutes les rues circonvoisines, et, s’étant formés en colonne, ils prennent le chemin accoutumé pour aller paître. Suit en caracolant l’escadron des porcs, qui ressemblent à des sangliers et qui grognent. Les moutons et les agneaux placés à la queue, font en bêlant la troisième partie du concert ; les oies composent la réserve : en un quart d’heure tout a disparu.

Le soir, à sept heures, on entend de nouveau la trompe ; c’est la rentrée des troupeaux. L’ordre de la troupe est changé : les porcs font l’avant-garde, toujours avec la même musique ; quelques-uns, détachés en éclaireurs, courent au hasard ou s’arrêtent à tous les coins. Les moutons défilent ; les vaches, avec leurs fils, leurs filles et leurs maris, ferment la marche ; les oies dandinent sur les flancs. Tous ces animaux regagnent leurs toits, aucun ne se trompe de porte ; mais il y a des cosaques qui vont à la maraude, des étourdis qui jouent et ne veulent pas rentrer, de jeunes taureaux qui s’obstinent à rester avec une compagne qui n’est pas de leur crèche. Alors viennent les femmes et les enfants avec leurs petites gaules ; ils obligent les traînards à rejoindre le corps, et les réfractaires à se soumettre à la règle. Je me réjouissais de ce spectacle, comme jadis Henri IV à Chauny s’amusait du vacher nommé Tout-le-Monde qui rassemblait ses troupeaux au son de la trompette.

Il y a bien des années qu’étant au château de Fervacques, en Normandie, chez madame de Custine, j’occupais la chambre de ce Henri IV : mon lit était énorme : le Béarnais y avait dormi avec quelque Florette ; j’y gagnai le royalisme, car je ne l’avais pas naturellement. Des fossés remplis d’eau environnent le château. La vue de ma fenêtre s’étendait sur des prairies que borde la petite rivière de Fervacques. Dans ces prairies j’aperçus un matin une élégante truie d’une blancheur extraordinaire ; elle avait l’air d’être la mère du prince Marcassin. Elle était couchée au pied d’un saule sur l’herbe fraîche, dans la rosée : un jeune verrat cueillit un peu de mousse fine et dentelée avec ses défenses d’ivoire, et la vint déposer sur la dormeuse ; il renouvela cette opération tant de fois que la blanche laie finit par être entièrement cachée : on ne voyait plus que des pattes noires sortir du duvet de verdure dans lequel elle était ensevelie.

Ceci soit dit à la gloire d’une bête mal famée dont je rougirais d’avoir parlé trop longtemps, si Homère ne l’avait chantée. Je m’aperçois en effet que cette partie de mes Mémoires n’est rien moins qu’une odyssée : Waldmünchen est Ithaque ; le berger est le fidèle Eumée avec ses porcs ; je suis le fils de Laërte, revenu après avoir parcouru la terre et les mers. J’aurais peut-être mieux fait de m’enivrer du nectar d’Évanthée[26], de manger la fleur de la plante moly, de m’alanguir au pays des Lotophages, de rester chez Circé ou d’obéir au chant des Sirènes qui me disaient : « Approche, viens à nous. »

22 mai 1833.

Si j’avais vingt ans, je chercherais quelques aventures dans Waldmünchen comme moyen d’abréger les heures ; mais, à mon âge, on n’a plus d’échelle de soie qu’en souvenir, et l’on n’escalade les murs qu’avec les ombres. Jadis j’étais fort lié avec mon corps ; je lui conseillais de vivre sagement, afin de se montrer tout gaillard et tout ravigoté dans une quarantaine d’années. Il se moquait des sermons[27] de mon âme, s’obstinait à se divertir et n’aurait pas donné deux patards pour être un jour ce qu’on appelle un homme bien conservé : « Au diable ! disait-il : que gagnerais-je à lésiner sur mon printemps, pour goûter les joies de la vie quand personne ne voudra plus les partager avec moi ? » Et il se donnait du bonheur par-dessus la tête.

Je suis donc obligé de le prendre tel qu’il est maintenant : je le menai promener le 22 au sud-est du village. Nous suivîmes parmi les molières un petit courant d’eau qui mettait en mouvement des usines. On fabrique des toiles à Waldmünchen ; les lés de ces toiles étaient déroulés sur les prés ; de jeunes filles, chargées de les mouiller, couraient pieds nus sur les zones blanches, précédées de l’eau qui jaillissait de leur arrosoir, comme les jardiniers arroseraient une plate-bande de fleurs. Le long du ruisseau je pensais à mes amis, je m’attendrissais à leur souvenir, puis je demandais ce qu’ils devaient dire de moi à Paris : « Est-il arrivé ? A-t-il vu la famille royale ? Reviendra-t-il bientôt ? » Et je délibérais si je n’enverrais pas Hyacinthe chercher du beurre frais et du pain bis, pour manger du cresson au bord d’une fontaine sous une cépée d’aunes. Ma vie n’était pas plus ambitieuse que cela : pourquoi la fortune a-t-elle accroché à sa roue la basque de mon pourpoint avec le pan du manteau des rois ?

Rentré au village, j’ai passé près de l’église, deux sanctuaires extérieurs accolent le mur ; l’un présente saint-Pierre ès Liens, avec un tronc pour les prisonniers ; j’y ai mis quelques kreutzer en mémoire de la prison de Pellico et de ma loge à la Préfecture de police. L’autre sanctuaire offre la scène du jardin des Oliviers : scène si touchante et si sublime qu’elle n’est pas même détruite ici par le grotesque des personnages.

J’ai hâté mon dîner et couru à la prière du soir que j’entendais tinter. En tournant le coin de l’étroite rue de l’église, une échappée de vue s’est ouverte sur des collines éloignées : un peu de clarté respirait encore à l’horizon, et cette clarté mourante venait du côté de la France. Un sentiment profond a poigné mon cœur. Quand donc mon pèlerinage finira-t-il ? Je traversai les terres germaniques bien misérable lorsque je revenais de l’armée des princes, bien triomphant lorsque, ambassadeur de Louis XVIII, je me rendais à Berlin ; après tant et de si diverses années, je pénétrais à la dérobée au fond de cette même Allemagne, pour chercher le roi de France banni de nouveau.

J’entrai à l’église : elle était toute noire ; pas même une lampe allumée. À travers la nuit, je ne reconnaissais le sanctuaire, dans un enfoncement gothique, que par sa plus épaisse obscurité. Les murs, les autels, les piliers, me semblaient chargés d’ornements et de tableaux encrêpés ; la nef était occupée de bancs serrés et parallèles.

Une vieille femme disait à haute voix en allemand les Pater du chapelet ; des femmes jeunes et vieilles, que je ne voyais pas, répondaient des Ave Maria. La vieille femme articulait bien, sa voix était nette, son accent grave et pathétique ; elle était à deux bancs de moi ; sa tête s’inclinait lentement dans l’ombre, toutes les fois qu’elle prononçait le mot Christo, en ajoutant quelque oraison au Pater. Le chapelet fut suivi des litanies de la Vierge ; les ora pro nobis, psalmodiés en allemand par les priantes invisibles, sonnaient à mon oreille comme le mot répété espérance, espérance, espérance ! Nous sommes sortis pêle-mêle ; je suis allé me coucher avec l’espérance ; je ne l’avais pas serrée dans mes bras depuis longtemps ; mais elle ne vieillit point, et on l’aime toujours, malgré ses infidélités.

Selon Tacite, les Germains croient la nuit plus ancienne que le jour : nox ducere diem videtur. J’ai pourtant compté de jeunes nuits et des jours sempiternels. Les poètes nous disent aussi que le Sommeil est le frère de la Mort : je ne sais, mais très certainement la Vieillesse est sa plus proche parente.

23 mai 1833.

Le 23, au matin, le ciel mêla quelques douceurs à mes maux : Baptiste m’apprit que l’homme considérable du lieu, le brasseur de bière, avait trois filles, et possédait mes ouvrages rangés parmi ses cruchons. Quand je sortis, le monsieur et deux de ses filles me regardaient passer : que faisait la troisième demoiselle ? Jadis m’était tombée une lettre du Pérou, écrite de la propre main d’une dame, cousine du soleil, laquelle admirait Atala ; mais être connu à Waldmünchen, à la barbe du loup de Haselbach, c’était une chose mille fois plus glorieuse : il était vrai que ceci se passait en Bavière, à une lieue de l’Autriche, nargue de ma renommée. Savez-vous ce qui me serait arrivé si mon excursion en Bohême n’eût été entreprise que de mon chef ? (Mais que serais-je allé faire pour moi seul en Bohême ?) Arrêté à la frontière, je serais retourné à Paris. Un homme avait médité un voyage à Pékin ; un de ses amis l’aperçoit sur le pont Royal à Paris : « Eh comment ! je vous croyais en Chine ? — Je suis revenu : ces Chinois m’ont fait des difficultés à Canton, je les ai plantés là. »

Comme Baptiste me racontait mes triomphes, le glas d’un enterrement me rappelle à ma fenêtre. Le curé passe, précédé de la croix ; des hommes et des femmes affluent, les hommes en manteaux, les femmes en robes et en cornettes noires. Enlevé à trois portes de la mienne, le corps est conduit au cimetière : au bout d’une demi-heure, les cortégeants reviennent, moins le cortégé. Deux jeunes femmes avaient leur mouchoir sur les yeux, l’une des deux poussait des cris ; elles pleuraient leur père ; l’homme décédé était celui qui reçut le viatique le jour de mon arrivée.

Si mes Mémoires parviennent jusqu’à Waldmünchen, quand moi-même je ne serai plus, la famille en deuil aujourd’hui y trouvera la date de sa douleur passée. Du fond de son lit, l’agonisant a peut-être ouï le bruit de ma voiture ; c’est le seul bruit qu’il aura entendu de moi sur la terre.

La foule dispersée, j’ai pris le chemin que j’avais vu prendre au convoi dans la direction du levant d’hiver. J’ai trouvé d’abord un vivier d’eau stagnante, à l’orée duquel s’écoulait rapidement un ruisseau, comme la vie au bord de la tombe. Des croix au revers d’une butte m’ont indiqué le cimetière. Je gravis un chemin creux, et la brèche d’un mur m’introduisit dans le saint enclos.

Des sillons d’argile représentaient les corps au-dessus du sol ; des croix s’élevaient çà et là : elles marquaient les issues par lesquelles les voyageurs étaient entrés dans le nouveau monde, ainsi que les balises indiquent à l’embouchure d’un fleuve les passes ouvertes aux vaisseaux. Un pauvre vieux creusait la tombe d’un enfant ; seul, en sueur et la tête nue, il ne chantait pas, il ne plaisantait pas à l’instar des clowns d’Hamlet. Plus loin était une autre fosse, près de laquelle on voyait une escabelle, un levier et une corde pour la descente dans l’éternité.

Je suis allé droit à cette fosse qui semblait me dire : « Voilà une bonne occasion ! » Au fond du trou gisait le récent cercueil recouvert de quelques pelletées de poussière blanche en attendant le reste. Une pièce de toile blanchissait sur le gazon : les morts avaient soin de leur linceul.

Loin de son pays, le chrétien a toujours moyen de s’y transporter subitement : c’est de visiter autour des églises le dernier asile de l’homme : le cimetière est le champ de famille, et la religion la patrie universelle.

Il était midi quand je suis rentré ; d’après tous les calculs, l’estafette ne pouvait être revenue avant trois heures ; néanmoins chaque piétinement de chevaux me faisait courir à la fenêtre : à mesure que l’heure approchait, je me persuadais que le permis n’arriverait pas.

Pour dévorer le temps je demandai la note de ma dépense ; je me mis à supputer les poulets que j’avais mangés : plus grand que moi n’a pas dédaigné ce soin. Henri Tudor, septième du nom, en qui finirent les troubles de la Rose blanche et la Rose rouge, comme je vais unir la cocarde blanche à la cocarde tricolore, Henri VII a paraphé une à une les pages d’un livret de comptes que j’ai vu : « À une femme pour trois pommes, 12 sous ; pour avoir découvert trois lièvres, 6 schellings 8 sous ; à maître Bernard, le poète aveugle, 100 schellings (c’était mieux qu’Homère) ; à un petit homme, little man, à Shaftesbury, 20 schellings. » Nous avons aujourd’hui beaucoup de petits hommes, mais ils coûtent plus de 20 schellings.

À trois heures, heure à laquelle l’estafette aurait pu être de retour, j’allai avec Hyacinthe sur la route d’Haselbach. Il faisait du vent, le ciel était semé de nuages qui passaient sur le soleil en jetant leur ombre aux champs et aux sapinières. Nous étions précédés d’un troupeau du village, qui élevait dans sa marche la noble poussière de l’armée du grand-duc de Quirocie, combattue si vaillamment par le chevalier de la Manche. Un calvaire pointait au haut d’une des montées du chemin ; de là on découvrait un long ruban de la chaussée. Assis dans une ravine, j’interrogeais Hyacinthe : « Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Quelques carrioles de village aperçues de loin nous faisaient battre le cœur ; en approchant, elles se montraient vides, comme tout ce qui porte des songes. Il me fallut retourner au logis et dîner bien triste. Une planche s’offrait après le naufrage : la diligence devait passer à six heures ; ne pouvait-elle pas apporter la réponse du gouverneur ? Six heures sonnent : point de diligence. À six heures un quart, Baptiste entre dans une chambre : « Le courrier ordinaire de Prague vient d’arriver ; il n’y a rien pour Monsieur. » Le dernier rayon d’espoir s’éteignit.

À peine Baptiste était-il sorti de ma chambre, que Schwartz paraît, agitant en l’air une grande lettre, à grand cachet, et criant : « Foilà le bermis. » Je saute sur la dépêche ; je déchire l’enveloppe ; elle contenait, avec une lettre du gouverneur, le permis et un billet de M. de Blacas. Voici la lettre de M. le comte de Choteck :

 

« Prague, 23 mai 1833.

« Monsieur le vicomte,

« Je suis bien fâché qu’à votre entrée en Bohême vous ayez éprouvé des difficultés et des retards dans votre voyage. Mais, vu les ordres très sévères qui existent à nos frontières pour tous les voyageurs qui viennent de France, ordres que vous trouverez vous-même bien naturels dans les circonstances actuelles, je ne puis qu’approuver la conduite du chef de la douane de Haselbach. Malgré la célébrité tout européenne de votre nom, vous voudrez bien excuser cet employé, qui n’a pas l’honneur de vous connaître personnellement, s’il a eu des doutes sur l’identité de la personne, d’autant plus que votre passeport n’était visé que pour la Lombardie et non pour tous les États autrichiens. Quant à votre projet de voyage pour Vienne, j’en écris aujourd’hui au prince de Metternich, et je m’empresserai de vous communiquer sa réponse dès votre arrivée à Prague.

« J’ai l’honneur de vous envoyer ci-jointe la réponse de M. le duc de Blacas, et je vous prie de vouloir bien recevoir les assurances de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, etc.

« Le comte de CHOTECK. »

 

Cette réponse était polie et convenable ; le gouvernement ne pouvait pas m’abandonner l’autorité inférieure, qui après tout avait fait son devoir. J’avais moi-même prévu à Paris les chicanes dont mon vieux passeport pourrait devenir la cause. Quant à Vienne, j’en avais parlé dans un but politique, afin de rassurer M. le comte de Choteck et de lui montrer que je ne fuyais pas le prince de Metternich.

À huit heures du soir, le jeudi 23 mai[28], je montai en voiture. Qui le croirait ? ce fut avec une sorte de peine que je quittai Waldmünchen ! Je m’étais déjà habitué à mes hôtes ; mes hôtes s’étaient accoutumés à moi. Je connaissais tous les visages aux fenêtres et aux portes ; quand je me promenais, ils m’accueillaient d’un air de bienveillance. Le voisinage accourut pour voir rouler ma calèche, délabrée comme la monarchie de Hugues Capet. Les hommes ôtaient leurs chapeaux, les femmes me faisaient un petit signe de congratulation. Mon aventure était l’objet des conversations du village ; chacun prenait mon parti : les Bavarois et les Autrichiens se détestent ; les premiers étaient fiers de m’avoir laissé passer.

J’avais remarqué plusieurs fois, sur le seuil de sa chaumière, une jeune Waldmünchenienne à figure de vierge de la première manière de Raphaël : son père, à prestance honnête de paysan, me saluait jusqu’à terre avec son feutre à larges bords, il me donnait en allemand un bonjour que je lui rendais cordialement en français : placée derrière lui, sa fille rougissait en me regardant par-dessus l’épaule du vieillard. Je retrouvai ma vierge, mais elle était seule. Je lui fis un adieu de la main ; elle resta immobile ; elle semblait étonnée ; je voulais croire en sa pensée à je ne sais quels vagues regrets : je la quittai comme une fleur sauvage qu’on a vue dans un fossé au bord d’un chemin et qui a parfumé votre course. Je traversai les troupeaux d’Eumée ; il découvrit sa tête devenue grise au service des moutons. Il avait achevé sa journée ; il rentrait pour sommeiller avec ses brebis, tandis qu’Ulysse allait continuer ses erreurs.

Je m’étais dit avant d’avoir reçu le permis : « Si je l’obtiens, j’accablerai mon persécuteur. » Arrivé à Haselbach, il m’advint, comme à Georges Dandin, que ma maudite bonté me reprit ; je n’ai point de cœur pour le triomphe. En vrai poltron, je me blottis dans l’angle de ma voiture, et Schwartz présenta l’ordre du gouverneur ; j’aurais trop souffert de la confusion du douanier. Lui, de son côté, ne se montra pas et ne fit pas même fouiller ma vache. Paix lui soit ! qu’il me pardonne les injures que je lui ai dites, mais que par un reste de rancune je n’effacerai pas de mes Mémoires.

Au sortir de la Bavière, de ce côté, une noire et vaste forêt de sapins sert de portique à la Bohême. Des vapeurs erraient dans les vallées, le jour défaillait, et le ciel, à l’ouest, était couleur de fleurs de pêcher ; les horizons baissaient presque à toucher la terre. La lumière manque à cette latitude, et avec la lumière la vie ; tout est éteint, hyémal, blêmissant ; l’hiver semble charger l’été de lui garder le givre jusqu’à son prochain retour. Un petit morceau de la lune qui entreluisait me fit plaisir ; tout n’était pas perdu, puisque je trouvais une figure de connaissance. Elle avait l’air de me dire : « Comment ! te voilà ? te souvient-il que je t’ai vu dans d’autres forêts ? te souviens-tu des tendresses que tu me disais quand tu étais jeune ? vraiment tu ne parlais pas trop mal de moi. D’où vient maintenant ton silence ? Où vas-tu seul et si tard ? Tu ne cesses donc de recommencer ta carrière ? »

Ô lune ! vous avez raison ; mais si je parlais bien de vos charmes, vous savez les services que vous me rendiez ; vous éclairiez mes pas, alors que je me promenais avec mon fantôme d’amour ; aujourd’hui ma tête est argentée à l’instar de votre visage, et vous vous étonnez de me trouver solitaire ! et vous me dédaignez ! J’ai pourtant passé des nuits entières enveloppé dans vos voiles ; osez-vous nier nos rendez-vous parmi les gazons et le long de la mer ? Que de fois vous avez regardé mes yeux passionnément attachés sur les vôtres ! Astre ingrat et moqueur, vous me demandez où je vais si tard : il est dur de me reprocher la continuation de mes voyages. Ah ! si je marche autant que vous, je ne rajeunis pas à votre exemple, vous qui rentrez chaque mois sous le cercle brillant de votre berceau ! Je ne compte pas des lunes nouvelles, mon décompte n’a d’autre terme que ma complète disparition, et, quand je m’éteindrai, je ne rallumerai pas mon flambeau comme vous rallumez le vôtre !

Je cheminai toute la nuit ; je traversai Teinitz, Stankau, Staab. Le 24 au matin, je passai à Pilsen, à la belle caserne, style homérique. La ville est empreinte de cet air de tristesse qui règne dans ce pays. À Pilsen, Wallenstein espéra saisir un spectre : j’étais aussi en quête d’une couronne, mais non pour moi.

La campagne est coupée et hachée de hauteurs, dites montagnes de Bohême ; mamelons dont le bout est marqué par des pins, et le galbe dessiné par la verdure des moissons.

Les villages sont rares. Quelques forteresses affamées de prisonniers se juchent sur des rocs comme de vieux vautours. De Zditz à Beraun, les monts à droite deviennent chauves. On passe un village, les chemins sont spacieux, les postes bien montées ; tout annonce une monarchie qui imite l’ancienne France.

Jehan l’Aveugle, sous Philippe de Valois, les ambassadeurs de George[29], sous Louis XI, par quelles laies forestières passèrent-ils ? À quoi bon les chemins modernes de l’Allemagne ? ils resteront déserts, car ni l’histoire, ni les arts, ni le climat n’appellent les étrangers sur leur chaussée solitaire. Pour le commerce, il est inutile que les voies publiques soient aussi larges et aussi coûteuses d’entretien ; le plus riche trafic de la terre, celui de l’Inde et de la Perse, s’opère à dos de mulets, d’ânes et de chevaux, par d’étroits sentiers, à peine tracés à travers les chaînes de montagnes ou les zones de sable. Les grands chemins actuels, dans des pays infréquentés, serviront seulement à la guerre ; vomitoires à l’usage de nouveaux Barbares qui, sortant du nord avec l’immense train des armes à feu, viendront inonder des régions favorisées de l’intelligence et du soleil.

À Beraun passe la petite rivière du même nom, assez méchante comme tous les roquets. En 1748, elle atteignit le niveau tracé sur les murs de l’hôtel de la poste. Après Beraun, des gorges contournent quelques collines, et s’évasent à l’entrée d’un plateau. De ce plateau le chemin plonge dans une vallée à lignes vagues, dont un hameau occupe le giron. Là prend naissance une longue montée qui mène à Duschnick, station de la poste et dernier relais ! Bientôt, descendant vers un tertre opposé, à la cime duquel s’élève une croix, on découvre Prague aux deux bords de la Moldau. C’est dans cette ville que les fils aînés de saint Louis achèvent une vie d’exil, que l’héritier de leur race commence une vie de proscription, tandis que sa mère languit dans une forteresse sur le sol d’où il est chassé. Français ! la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, celle à qui vos pères ouvrirent les portes du Temple, vous l’avez envoyée à Prague ; vous n’avez pas voulu garder parmi vous ce monument unique de grandeur et de vertu ! Ô mon vieux roi, vous que je me plais, parce que vous êtes tombé, à appeler mon maître ! Ô jeune enfant, que j’ai le premier proclamé roi, que vais-je vous dire ? comment oserai-je me présenter devant vous, moi qui ne suis point banni, moi libre de retourner en France, libre de rendre mon dernier soupir à l’air qui enflamma ma poitrine lorsque je respirai pour la première fois, moi dont les os peuvent reposer dans la terre natale ! Captive de Blaye, je vais voir votre fils !

LIVRE IV[30]

Château des rois de Bohême. – Première entrevue avec Charles X. – Monsieur le Dauphin. – Les Enfants de France. – Le Duc et la duchesse de Guiche. – Triumvirat. – Mademoiselle. – Conversation avec le roi. – Henri V. – Dîner et soirée à Hradschin. – Visites. – Musée. – Général Skrzynecki. – Dîner chez le comte de Choteck. – Pentecôte. – Le duc de Blacas. – Incidences. – Tycho-Brahé. – Perdita, suite des incidences. – De la Bohême. – Littérature slave et néo-latine. – Je prends congé du roi. – Adieux. – Lettres des enfants à leur mère. – Un Juif. – La servante saxonne. – Ce que je laisse à Prague. – Le duc de Bordeaux. – Madame la Dauphine. – Incidences. – Sources. – Eaux minérales. – Souvenirs historiques. – Vallée de la Tèple. – Sa flore. – Dernière conversation avec la Dauphine. – Départ.

Entré à Prague le 24 mai, à sept heures du soir, je descendis à l’hôtel des Bains, dans la vieille ville bâtie sur la rive gauche de la Moldau. J’écrivis un billet à M. le duc de Blacas[31] pour l’avertir de mon arrivée ; je reçus la réponse suivante :

« Si vous n’êtes pas trop fatigué, monsieur le vicomte, le roi sera charmé de vous recevoir dès ce soir, à neuf heures trois quarts ; mais si vous désirez vous reposer, ce serait avec grand plaisir que Sa Majesté vous verrait demain matin, à onze heures et demie.

« Agréez, je vous prie, mes compliments les plus empressés.

« Ce vendredi 24 mai, à sept heures.

« BLACAS D’AULPS. »

 

Je ne crus pas pouvoir profiter de l’alternative qu’on me laissait : à neuf heures et demie du soir, je me mis en marche ; un homme de l’auberge, sachant quelques mots de français, me conduisit. Je gravis des rues silencieuses, sombres, sans réverbères, jusqu’au pied de la haute colline que couronne l’immense château des rois de Bohême. L’édifice dessinait sa masse noire sur le ciel ; aucune lumière ne sortait de ses fenêtres : il y avait là quelque chose de la solitude, du site et de la grandeur du Vatican, ou du temple de Jérusalem vu de la vallée de Josaphat. On n’entendait que le retentissement de mes pas et de ceux de mon guide ; j’étais obligé de m’arrêter par intervalles sur les plates-formes des pavés échelonnés, tant la pente était rapide.

À mesure que je montais, je découvrais la ville au-dessous. Les enchaînements de l’histoire, le sort des hommes, la destruction des empires, les desseins de la Providence, se présentaient à ma mémoire, en s’identifiant aux souvenirs de ma propre destinée : après avoir exploré des ruines mortes, j’étais appelé au spectacle des ruines vivantes.

Parvenu au plateau sur lequel est bâtie Hradschin[32], nous traversâmes un poste d’infanterie dont le corps de garde avoisinait le guichet extérieur. Nous pénétrâmes par ce guichet dans une cour carrée, environnée de bâtiments uniformes et déserts. Nous enfilâmes à droite, au rez-de-chaussée, un long corridor qu’éclairaient de loin en loin des lanternes de verre accrochées aux parois du mur, comme dans une caserne ou dans un couvent. Au bout de ce corridor s’ouvrait un escalier, au pied duquel se promenaient deux sentinelles.

Comme je montais le second étage, je rencontrai M. de Blacas qui descendait. J’entrai avec lui dans les appartements de Charles X ; là étaient encore deux grenadiers en faction. Cette garde étrangère, ces habits blancs à la porte du roi de France, me faisaient une impression pénible : l’idée d’une prison plutôt que d’un palais me vint.

Nous passâmes trois salles anuitées et presque sans meubles : je croyais errer encore dans le terrible monastère de l’Escurial. M. de Blacas me laissa dans la troisième salle pour avertir le roi, avec la même étiquette qu’aux Tuileries. Il revint me chercher, m’introduisit dans le cabinet de Sa Majesté, et se retira.

Charles X s’approcha de moi, me tendit la main avec cordialité en me disant : « Bonjour, bonjour, monsieur de Chateaubriand, je suis charmé de vous voir. Je vous attendais. Vous n’auriez pas dû venir ce soir, car vous devez être bien fatigué. Ne restez pas debout ; asseyons-nous. Comment se porte votre femme ? »

Rien ne brise le cœur comme la simplicité des paroles dans les hautes positions de la société et les grandes catastrophes de la vie. Je me mis à pleurer comme un enfant ; j’avais peine à étouffer avec mon mouchoir le bruit de mes larmes[33]. Toutes les choses hardies que je m’étais promis de dire, toute la vaine et impitoyable philosophie dont je comptais armer mes discours, me manqua. Moi, devenir le pédagogue du malheur ! Moi, oser en remontrer à mon roi, à mon roi en cheveux blancs, à mon roi proscrit, exilé, prêt à déposer sa dépouille mortelle dans la terre étrangère ! Mon vieux Prince me prit de nouveau par la main en voyant le trouble de cet impitoyable ennemi, de ce dur opposant des ordonnances de Juillet. Ses yeux étaient humides ; il me fit asseoir à côté d’une petite table de bois, sur laquelle il y avait deux bougies ; il s’assit auprès de la même table, penchant vers moi sa bonne oreille pour mieux m’entendre, m’avertissant ainsi de ses années qui venaient mêler leurs infirmités communes aux calamités extraordinaires de sa vie.

Il m’était impossible de retrouver la voix, en regardant dans la demeure des empereurs d’Autriche le soixante-huitième roi de France, courbé sous le poids de ces règnes et de soixante-seize années : de ces années, vingt-quatre s’étaient écoulées dans l’exil, cinq sur un trône chancelant ; le monarque achevait ses derniers jours dans un dernier exil, avec le petit-fils dont le père avait été assassiné et de qui la mère était captive. Charles X, pour rompre ce silence, m’adressa quelques questions. Alors j’expliquai brièvement l’objet de mon voyage : je me dis porteur d’une lettre de madame la duchesse de Berry, adressée à madame la Dauphine, dans laquelle la prisonnière de Blaye confiait le soin de ses enfants à la prisonnière du Temple, comme ayant la pratique du malheur. J’ajoutai que j’avais aussi une lettre pour les enfants. Le roi me répondit : « Ne la leur remettez pas ; ils ignorent en partie ce qui est arrivé à leur mère ; vous me donnerez cette lettre. Au surplus, nous parlerons de tout cela demain à deux heures : allez vous coucher. Vous verrez mon fils et les enfants à onze heures et vous dînerez avec nous. » Le roi se leva, me souhaita une bonne nuit et se retira.

Je sortis ; je rejoignis M. de Blacas dans le salon d’entrée ; le guide m’attendait sur l’escalier. Je retournai à mon auberge, descendant les rues sur les pavés glissants, avec autant de rapidité que j’avais mis de lenteur à les monter.

Prague, 25 mai 1833.

Le lendemain, 25 mai, je reçus la visite de M. le comte de Cossé, logé dans mon auberge. Il me raconta les brouilleries du château relatives à l’éducation du duc de Bordeaux. À dix heures et demie je montai à Hradschin ; le duc de Guiche[34] m’introduisit chez M. le dauphin. Je le trouvai vieilli et amaigri ; il était vêtu d’un habit bleu râpé, boutonné jusqu’au menton et qui, trop large, semblait acheté à la friperie : le pauvre prince me fit une extrême pitié.

M. le dauphin a du courage ; son obéissance à Charles X l’a seule empêché de se montrer à Saint-Cloud et à Rambouillet tel qu’il s’était montré à Chiclana : sa sauvagerie en est augmentée. Il supporte avec peine la vue d’un nouveau visage. Il dit souvent au duc de Guiche : « Pourquoi êtes-vous ici ? Je n’ai besoin de personne. Il n’y a pas de trou de souris assez petit pour me cacher. »

Il a dit encore plusieurs fois : « Qu’on ne parle pas de moi ; qu’on ne s’occupe pas de moi ; je ne suis rien ; je ne veux rien être. J’ai 20,000 francs de rente, c’est plus qu’il ne me faut. Je ne dois songer qu’à mon salut et à faire une bonne fin. » Il a dit encore : « Si mon neveu avait besoin de moi, je le servirais de mon épée ; mais j’ai signé, contre mon sentiment, mon abdication pour obéir à mon père ; je ne la renouvellerai pas ; je ne signerai plus rien ; qu’on me laisse en paix. Ma parole suffit : je ne mens jamais. »

Et c’est vrai : sa bouche n’a jamais proféré un mensonge. Il lit beaucoup ; il est assez instruit, même dans les langues ; sa correspondance avec M. de Villèle pendant la guerre d’Espagne[35] a son prix, et sa correspondance avec madame la dauphine, interceptée et insérée dans le Moniteur, le fait aimer. Sa probité est incorruptible ; sa religion est profonde ; sa piété filiale s’élève jusqu’à la vertu ; mais une invincible timidité ôte au dauphin l’emploi de ses facultés.

Pour le mettre à l’aise, j’évitai de l’entretenir de politique et ne m’enquis que de la santé de son père ; c’est un sujet sur lequel il ne tarit point. La différence du climat d’Édimbourg et de Prague, la goutte prolongée du roi, les eaux de Tœplitz que le roi allait prendre, le bien qu’il en éprouverait, voilà le texte de notre conversation. M. le dauphin veille sur Charles X comme sur un enfant ; il lui baise la main quand il s’en approche, s’informe de sa nuit, ramasse son mouchoir, parle haut pour s’en faire entendre, l’empêche de manger ce qui l’incommoderait, lui fait mettre ou ôter une redingote selon le degré de froid ou de chaud, l’accompagne à la promenade et le ramène. Je n’eus garde de parler d’autre chose. Des journées de Juillet, de la chute d’un empire, de l’avenir de la monarchie, mot. « Voilà onze heures, me dit-il : vous allez voir les enfants ; nous nous retrouverons à dîner. »

Conduit à l’appartement du gouverneur, les portes s’ouvrent : je vois le baron de Damas avec son élève ; madame de Gontaut avec Mademoiselle, M. Barrande[36], M. la Villate[37] et quelques autres dévoués serviteurs ; tout le monde debout. Le jeune prince, effarouché, me regardait de côté, regardait son gouverneur comme pour lui demander ce qu’il avait à faire, de quelle façon il fallait agir dans ce péril, ou comme pour obtenir la permission de me parler. Mademoiselle souriait d’un demi-sourire avec un air timide et indépendant ; elle semblait attentive aux faits et gestes de son frère. Madame de Gontaut se montrait fière de l’éducation qu’elle avait donnée[38]. Après avoir salué les deux enfants, je m’avançai vers l’orphelin et je lui dis : « Henri V me veut-il permettre de déposer à ses pieds l’hommage de mon respect ? Quand il sera remonté sur son trône, il se souviendra peut-être que j’ai eu l’honneur de dire à son illustre mère : Madame, votre fils est mon roi. Ainsi j’ai le premier proclamé Henri V roi de France, et un jury français, en m’acquittant, a laissé subsister ma proclamation. Vive le roi ! L’enfant, ébouriffé de s’entendre salué roi, de m’entendre lui parler de sa mère dont on ne lui parlait plus, recula jusque dans les jambes du baron de Damas, en prononçant quelques mots accentués, mais presque à voix basse. Je dis à M. de Damas :

« Monsieur le baron, mes paroles semblent étonner le roi. Je vois qu’il ne sait rien de sa courageuse mère et qu’il ignore ce que ses serviteurs ont quelquefois le bonheur de faire pour la cause de la royauté légitime. »

Le gouverneur me répondit : « On apprend à Monseigneur ce que de fidèles sujets comme vous, monsieur le vicomte . . . , » Il n’acheva pas sa phrase.

M. de Damas se hâta de déclarer que le moment des études était arrivé. Il m’invita à la leçon d’équitation à quatre heures.

J’allai faire une visite à madame la duchesse de Guiche[39] logée assez loin de là dans une autre partie du château ; il fallait près de dix minutes pour s’y rendre de corridor en corridor. Ambassadeur à Londres, j’avais donné une petite fête à madame de Guiche, alors dans tout l’éclat de sa jeunesse et suivie d’un peuple d’adorateurs ; à Prague, je la trouvai changée, mais l’expression de son visage me plaisait mieux. Sa coiffure lui seyait à ravir : ses cheveux, nattés en petites tresses, comme ceux d’une odalisque ou d’une médaille de Sabine, se festonnaient en bandeau des deux côtés de son front. La duchesse et le duc de Guiche représentaient à Prague la beauté enchaînée à l’adversité.

Madame de Guiche était instruite de ce que j’avais dit au duc de Bordeaux. Elle me raconta qu’on voulait éloigner M. Barrande ; qu’il était question d’appeler des jésuites[40] ; que M. de Damas avait suspendu, mais non abandonné ses desseins.

Il existait un triumvirat composé du duc de Blacas, du baron de Damas et du cardinal de Latil ; ce triumvirat tendait à s’emparer du règne futur en isolant le jeune roi, en l’élevant dans des principes et par des hommes antipathiques à la France. Le reste des habitants du château cabalait contre le triumvirat ; les enfants eux-mêmes étaient à la tête de l’opposition. Cependant l’opposition avait différentes nuances ; le parti Gontaut n’était pas tout à fait le parti Guiche ; la marquise de Bouillé, transfuge du parti Berry, se rangeait du côté du triumvirat avec l’abbé Moligny[41]. Madame la dauphine, placée à la tête des impartiaux, n’était pas précisément favorable au parti de la jeune France, représenté par M. Barrande ; mais comme elle gâtait le duc de Bordeaux, elle penchait souvent de son côté et le soutenait contre son gouverneur.

Madame d’Agoult[42], dévouée corps et âme au triumvirat, n’avait d’autre crédit auprès de la dauphine que celui de la présence et de l’importunité.

Après avoir fait ma cour à madame de Guiche, je me rendis chez madame de Gontaut. Elle m’attendait avec la princesse Louise.

Mademoiselle rappelle un peu son père : ses cheveux sont blonds ; ses yeux bleus ont une expression fine ; petite pour son âge, elle n’est pas aussi formée que la représentent ses portraits. Toute sa personne est un mélange de l’enfant, de la jeune fille et de la princesse : elle regarde, baisse les yeux, sourit avec une coquetterie naïve mêlée d’art ; on ne sait si on doit lui dire des contes de fées, lui faire une déclaration, ou lui parler avec respect comme à une reine. La princesse Louise joint aux talents d’agrément beaucoup d’instruction : elle parle anglais et commence à savoir bien l’allemand ; elle a même un peu d’accent étranger, et l’exil se marque déjà dans son langage.

Madame de Gontaut me présenta à la sœur de mon petit roi ; innocents fugitifs, ils avaient l’air de deux gazelles cachées parmi des ruines. Mademoiselle Vachon, sous-gouvernante, fille excellente et distinguée, arriva. Nous nous assîmes et madame de Gontaut me dit : « Nous pouvons parler, Mademoiselle sait tout ; elle déplore avec nous ce que nous voyons. »

Mademoiselle me dit aussitôt : « Oh ! Henri a été bien bête ce matin : il avait peur. Grand-papa nous avait dit : Devinez qui vous verrez demain : c’est une puissance de la terre ! Nous avions répondu : Eh bien ! c’est l’empereur. Non, a dit grand-papa. Nous avons cherché ; nous n’avons pas pu deviner. Il a dit : C’est le vicomte de Chateaubriand. Je me suis tapé le front pour n’avoir pas deviné. » Et la princesse se frappait le front, rougissant comme une rose, souriant spirituellement avec ses beaux yeux tendres et humides ; je mourais de la respectueuse envie de baiser sa petite main blanche. Elle a repris :

« Vous n’avez pas entendu ce que vous a dit Henri quand vous lui avez recommandé de se souvenir de vous ? Il a dit : Oh ! oui, toujours ! mais il l’a dit si bas ! Il avait peur de vous et il avait peur de son gouverneur. Je lui faisais des signes, vous avez vu ? Vous serez plus content ce soir ; il parlera : attendez. »

Cette sollicitude de la jeune princesse pour son frère était charmante ; je devenais presque criminel de lèse-majesté. Mademoiselle le remarquait, ce qui lui donnait un maintien de conquête d’une grâce toute gentille. Je la tranquillisai sur l’impression que m’avait laissée Henri. « J’étais bien contente, me dit-elle, de vous entendre parler de maman devant M. de Damas. Sortira-t-elle bientôt de prison ? »

On sait que j’avais une lettre de madame la duchesse de Berry pour les enfants, je ne leur en parlai point, parce qu’ils ignoraient les détails postérieurs à la captivité. Le roi m’avait demandé cette lettre ; je crus qu’il ne m’était pas permis de la lui donner, et que je devais la porter à madame la dauphine, à laquelle j’étais envoyé, et qui prenait alors les eaux de Carlsbad.

Madame de Gontaut me redit ce que m’avaient dit M. de Cossé et madame de Guiche. Mademoiselle gémissait avec un sérieux d’enfant. Sa gouvernante ayant parlé du renvoi de M. Barrande et de l’arrivée probable d’un jésuite, la princesse Louise croisa les mains et dit en soupirant : « Ça sera bien impopulaire ! » Je ne pus m’empêcher de rire ; Mademoiselle se prit à rire aussi, toujours en rougissant.

Quelques instants me restaient avant l’audience du roi. Je remontai en calèche et j’allai chercher le grand burgrave, le comte de Choteck. Il habitait une maison de campagne à une demi-lieue hors de la ville, du côté du château. Je le trouvai chez lui et le remerciai de sa lettre. Il m’invita à dîner pour le lundi 27 mai.

Revenu au château à deux heures, je fus introduit comme la veille auprès du roi par M. de Blacas. Charles X me reçut avec sa bonté accoutumée et cette élégante facilité de manières que les années rendent plus sensible en lui. Il me fit asseoir de nouveau à la petite table. Voici le détail de notre conversation : « Sire, madame la duchesse de Berry m’a ordonné de venir vous trouver et de présenter une lettre à madame la Dauphine. J’ignore ce que contient cette lettre, bien qu’elle soit ouverte ; elle est écrite au citron, ainsi que la lettre pour les enfants. Mais dans mes deux lettres de créance, l’une ostensible, l’autre confidentielle, Marie-Caroline m’explique sa pensée. Elle remet, pendant sa captivité, comme je l’ai dit hier à Votre Majesté, ses enfants sous la protection particulière de madame la Dauphine. Madame la duchesse de Berry me charge en outre de lui rendre compte de l’éducation de Henri V, que l’on appelle ici le duc de Bordeaux. Enfin, madame la duchesse de Berry déclare qu’elle a contracté un mariage secret avec le comte Hector Lucchesi Palli, d’une famille illustre[43]. Ces mariages secrets de princesses, dont il y a plusieurs exemples, ne les privent pas de leurs droits. Madame la duchesse de Berry demande à conserver son rang de princesse française, la régence et la tutelle. Quand elle sera libre, elle se propose de venir à Prague embrasser ses enfants et mettre ses respects aux pieds de Votre Majesté. »

Le roi me répondit sévèrement. Je tirai ma réplique, tant bien que mal, d’une récrimination.

« Que Votre Majesté me pardonne, mais il me semble qu’on lui a inspiré des préventions : M. de Blacas doit être l’ennemi de mon auguste cliente. » Charles X m’interrompit : « Non ; mais elle l’a traité mal, parce qu’il l’empêchait de faire des sottises, de folles entreprises. » – « Il n’est pas donné à tout le monde, répondis-je, de faire des sottises de cette espèce : Henri IV se battait comme madame la duchesse de Berry, et comme elle il n’avait pas toujours assez de force.

« Sire, continuai-je, vous ne voulez pas que madame de Berry soit princesse de France ; elle le sera malgré vous ; le monde entier l’appellera toujours la duchesse de Berry, l’héroïque mère de Henri V ; son intrépidité et ses souffrances dominent tout, vous ne pouvez pas, à l’instar du duc d’Orléans, vouloir flétrir du même coup les enfants et la mère : vous est-il donc si difficile de pardonner à la gloire d’une femme ? »

« — Eh bien, monsieur l’ambassadeur, dit le roi avec une emphase bienveillante, que madame la duchesse de Berry aille à Palerme ; qu’elle y vive maritalement avec M. Lucchesi, à la vue de tout le monde ; alors on dira aux enfants que leur mère est mariée ; elle viendra les embrasser. »

Je sentis que j’avais poussé assez loin l’affaire ; les principaux points étaient aux trois quarts obtenus, la conservation du titre et l’admission à Prague dans un temps plus ou moins éloigné : sûr d’achever mon ouvrage avec madame la Dauphine, je changeai la conversation. Les esprits entêtés regimbent contre l’insistance ; auprès d’eux, on gâte tout en voulant tout emporter de haute lutte.

Je passai à l’éducation du prince dans l’intérêt de l’avenir : sur ce sujet, je fus peu compris. La religion fait de Charles X un solitaire ; ses idées sont cloîtrées. Je glissai quelques mots sur la capacité de M. Barrande et l’incapacité de M. de Damas. Le roi me dit : « M. Barrande est un homme instruit, mais il a trop de besogne ; il avait été choisi pour enseigner les sciences exactes au duc de Bordeaux, et il enseigne tout, histoire, géographie, latin. J’avais appelé l’abbé Mac-Carthy, afin de partager les travaux de M. Barrande ; il arrivera bientôt[44]. »

Ces paroles me firent frémir, car le nouvel instituteur ne pouvait être évidemment qu’un jésuite remplaçant un jésuite. Que, dans l’état actuel de la société en France, l’idée de mettre un disciple de Loyola auprès de Henri V fût seulement entrée dans la tête de Charles X, il y avait de quoi désespérer de la race.

Quand je fus revenu de mon étonnement, je dis :

« Le roi ne craint-il pas sur l’opinion l’effet d’un instituteur choisi dans les rangs d’une société célèbre, mais calomniée ? »

Le roi s’écria : « Bah ! en sont-ils encore aux jésuites ? »

Je parlai au roi des élections et du désir qu’avaient les royalistes de connaître sa volonté. Le roi me répondit : « Je ne puis dire à un homme : Prêtez serment contre votre conscience. Ceux qui croient devoir le prêter agissent sans doute à bonne intention. Je n’ai, mon cher ami, aucune prévention contre les hommes ; peu importe leur vie passée, lorsqu’ils veulent sincèrement servir la France et la légitimité. Les républicains m’ont écrit à Édimbourg ; j’ai accepté, quant à leur personne, tout ce qu’ils me demandaient ; mais ils ont voulu m’imposer des conditions de gouvernement, je les ai rejetées. Je ne céderai jamais sur les principes ; je veux laisser à mon petit-fils un trône plus solide que n’était le mien. Les Français sont-ils aujourd’hui plus heureux et plus libres qu’ils ne l’étaient avec moi ? Payent-ils moins d’impôts ? quelle vache à lait que cette France ! Si je m’étais permis le quart des choses que s’est permises M. le duc d’Orléans, que de cris ! de malédictions ! Ils conspiraient contre moi, ils l’ont avoué : j’ai voulu me défendre… »

Le roi s’arrêta comme embarrassé dans le nombre de ses pensées, et par la crainte de dire quelque chose qui me blessât.

Tout cela était bien, mais qu’entendait Charles X par les principes ? s’était-il rendu compte de la cause des conspirations vraies ou fausses ourdies contre son gouvernement ? Il reprit après un moment de silence : « Comment se portent vos amis les Bertin ? Ils n’ont pas à se plaindre de moi, vous le savez : ils sont bien rigoureux envers un homme banni qui ne leur a fait aucun mal, du moins que je sache. Mais, mon cher, je n’en veux à personne, chacun se conduit comme il l’entend. »

Cette douceur de tempérament, cette mansuétude chrétienne d’un roi chassé et calomnié, me firent venir les larmes aux yeux. Je voulus dire quelques mots de Louis-Philippe. « Ah ! répondit le roi… M. le duc d’Orléans… il a jugé… que voulez-vous ?… les hommes sont comme ça. » Pas un mot amer, pas un reproche, pas une plainte ne put sortir de la bouche du vieillard trois fois exilé. Et cependant des mains françaises avaient abattu la tête de son frère et percé le cœur de son fils ; tant ces mains ont été pour lui remémoratrices et implacables !

Je louai le roi de grand cœur et d’une voix émue. Je lui demandai s’il n’entrait point dans ses intentions de faire cesser toutes ces correspondances secrètes, de donner congé à tous ces commissaires qui, depuis quarante années, trompent la légitimité. Le roi m’assura qu’il était résolu à mettre un terme à ces impuissantes tracasseries ; il avait, disait-il, déjà désigné quelques personnes graves, au nombre desquelles je me trouvais, pour composer en France une sorte de conseil propre à l’instruire de la vérité. M. de Blacas m’expliquerait tout cela. Je priai Charles X d’assembler ses serviteurs et de m’entendre ; il me renvoya à M. de Blacas.

J’appelai la pensée du roi sur l’époque de la majorité de Henri V ; je lui parlai d’une déclaration à faire alors comme d’une chose utile. Le roi, qui ne voulait point intérieurement de cette déclaration, m’invita à lui en présenter le modèle. Je répondis avec respect, mais avec fermeté, que je ne formulerais jamais une déclaration au bas de laquelle mon nom ne se trouvât pas au-dessous de celui du roi. Ma raison était que je ne voulais pas prendre sur mon compte les changements éventuels introduits dans un acte quelconque par le prince de Metternich et par M. de Blacas.

Je représentai au roi qu’il était trop loin de la France, qu’on aurait le temps de faire deux ou trois révolutions avant qu’il en fût informé à Prague. Le roi répliqua que l’empereur l’avait laissé libre de choisir le lieu de sa résidence dans tous les États autrichiens, le royaume de Lombardie excepté. Mais, ajouta Sa Majesté, les villes habitables en Autriche sont toutes à peu près à la même distance de France ; à Prague, je suis logé pour rien, et ma position m’oblige à ce calcul. »

Noble calcul que celui-là pour un prince qui avait joui pendant cinq ans d’une liste civile de 20 millions, sans compter les résidences royales ; pour un prince qui avait laissé à la France la colonie d’Alger et l’ancien patrimoine des Bourbons, évalué de 20 à 30 millions de revenu !

Je dis : « Sire, vos fidèles sujets ont souvent pensé que votre royale indigence pouvait avoir des besoins ; ils sont prêts à se cotiser, chacun selon sa fortune, afin de vous affranchir de la dépendance de l’étranger. — Je crois, mon cher Chateaubriand, dit le roi en riant, que vous n’êtes guère plus riche que moi. Comment avez-vous payé votre voyage ? — Sire, il m’eût été impossible d’arriver jusqu’à vous, si madame la duchesse de Berry n’avait donné l’ordre à son banquier, M. Jauge, de me compter 6,000 francs. — C’est bien peu ! s’écria le roi ; avez-vous besoin d’un supplément ? — Non, Sire ; je devrais même en m’y prenant bien, rendre quelque chose à la pauvre prisonnière ; mais je ne sais guère regratter. — Vous étiez un magnifique seigneur à Rome ? — J’ai toujours mangé consciencieusement ce que le roi m’a donné ; il ne m’en est pas resté deux sous. — Vous savez que je garde toujours à votre disposition votre traitement de pair : vous n’en avez pas voulu. — Non, sire, parce que vous avez des serviteurs plus malheureux que moi. Vous m’avez tiré d’affaire pour les 20,000 francs qui me restaient encore de dettes sur mon ambassade de Rome, après les 10,000 autres que j’avais empruntés à votre grand ami M. Laffitte — Je vous les devais, dit le roi, ce n’était pas même ce que vous aviez abandonné de vos appointements en donnant votre démission d’ambassadeur, qui, par parenthèse, m’a fait assez de mal. — Quoi qu’il en soit, sire, dû ou non, Votre Majesté, en venant à mon secours, m’a rendu dans le temps service, et moi je lui rendrai son argent quand je pourrai ; mais pas à présent, car je suis gueux comme un rat ; ma maison rue d’Enfer n’est pas payée. Je vis pêle-mêle avec les pauvres de madame de Chateaubriand, en attendant le logement que j’ai déjà visité, à l’occasion de Votre Majesté, chez M. Gisquet. Quand je passe par une ville, je m’informe d’abord s’il y a un hôpital ; s’il y en a un, je dors sur les deux oreilles ; le vivre et le couvert, en faut-il davantage ? »

« — Oh ! ça ne finira pas comme ça. Combien, Chateaubriand, vous faudrait-il pour être riche ?

« — Sire, vous y perdriez votre temps ; vous me donneriez quatre millions ce matin, que je n’aurais pas un patard ce soir.

Le roi me secoua l’épaule avec la main : « — À la bonne heure ! Mais à quoi diable mangez-vous votre argent ?

« — Ma foi, sire, je n’en sais rien, car je n’ai aucun goût et ne fais aucune dépense : c’est incompréhensible ! Je suis si bête qu’en entrant aux affaires étrangères, je ne voulus pas prendre les 25,000 francs de frais d’établissement[45] et qu’en sortant je dédaignai d’escamoter les fonds secrets ! Vous me parlez de ma fortune, pour éviter de me parler de la vôtre.

« — C’est vrai, dit le roi ; voici à mon tour ma confession : en mangeant mes capitaux par portions égales d’année en année, j’ai calculé qu’à l’âge où je suis, je pourrais vivre jusqu’à mon dernier jour sans avoir besoin de personne. Si je me trouvais dans la détresse, j’aimerais mieux avoir recours, comme vous me le proposez, à des Français qu’à des étrangers. On m’a offert d’ouvrir des emprunts, entre autres un de 30 millions qui aurait été rempli en Hollande ; mais j’ai su que cet emprunt, coté aux principales bourses en Europe, ferait baisser les fonds français ; cela m’a empêché d’adopter ce projet : rien de ce qui affecterait la fortune publique en France ne pouvait me convenir. » Sentiment digne d’un roi !

Dans cette conversation, on remarquera la générosité de caractère, la douceur des mœurs et le bon sens de Charles X. Pour un philosophe, c’eût été un spectacle curieux que celui du sujet et du roi s’interrogeant sur leur fortune et se faisant confidence mutuelle de leur misère au fond d’un château emprunté aux souverains de Bohême !

Prague, 25 et 26 mai 1833.

Au sortir de cette conférence, j’assistai à la leçon d’équitation de Henri. Il monta deux chevaux, le premier sans étriers en trottant à la longe, le second avec étriers en exécutant des voltes sans tenir la bride, une baguette passée entre son dos et ses bras. L’enfant est hardi et tout à fait élégant avec son pantalon blanc, sa jaquette, sa petite fraise et sa casquette. M. O’Hégerty le père, écuyer instructeur, criait : « Qu’est-ce que c’est que cette jambe-là ! elle est comme un bâton ! Laissez aller la jambe ! Bien ! détestable ! qu’avez-vous donc aujourd’hui ? etc., etc. » La leçon finie, le jeune page-roi s’arrête à cheval au milieu du manège, ôte brusquement sa casquette pour me saluer dans la tribune où j’étais avec le baron de Damas et quelques Français, saute à terre léger et gracieux comme le petit Jehan de Saintré.

Henri est mince, agile, bien fait ; il est blond ; il a les yeux bleus avec un trait dans l’œil gauche qui rappelle le regard de sa mère. Ses mouvements sont brusques ; il vous aborde avec franchise ; il est curieux et questionneur ; il n’a rien de cette pédanterie qu’on lui donne dans les journaux ; c’est un vrai petit garçon comme tous les petits garçons de douze ans. Je lui faisais compliment sur sa bonne mine à cheval : « Vous n’avez rien vu, me dit-il, il fallait me voir sur mon cheval noir ; il est méchant comme un diable ; il rue, il me jette par terre, je remonte, nous sautons la barrière. L’autre jour, il s’est cogné, il a la jambe grosse comme ça. N’est-ce pas que le dernier cheval que j’ai monté est joli ? mais je n’étais pas en train. »

Henri déteste à présent le baron de Damas, dont la mine, le caractère, les idées lui sont antipathiques. Il entre contre lui dans de fréquentes colères. À la suite de ces emportements, force est de mettre le prince en pénitence ; on le condamne quelquefois à rester au lit : bête de châtiment. Survient un abbé Moligny, qui confesse le rebelle et tâche de lui faire peur du diable. L’obstiné n’écoute rien et refuse de manger. Alors madame la Dauphine donne raison à Henri, qui mange et se moque du baron. L’éducation parcourt ce cercle vicieux.

Ce qu’il faudrait à M. le duc de Bordeaux serait une main légère qui le conduisît sans lui faire sentir le frein, un gouverneur qui fût plutôt son ami que son maître.

Si la famille de saint Louis était, comme celle des Stuarts, une espèce de famille particulière chassée par une révolution, confinée dans une île, la destinée des Bourbons serait en peu de temps étrangère aux générations nouvelles. Notre ancien pouvoir royal n’est pas cela : il représente l’ancienne royauté : le passé politique, moral et religieux des peuples est né de ce pouvoir et se groupe autour de lui. Le sort d’une race aussi entrelacée à l’ordre social qui fut, aussi apparentée à l’ordre social qui sera, ne peut jamais être indifférent aux hommes. Mais, toute destinée que cette race est à vivre, la condition des individus qui la forment et avec lesquels un sort ennemi n’aurait point fait trêve, serait déplorable. Dans un perpétuel malheur, ces individus marcheraient oubliés sur une ligne parallèle, le long de la mémoire glorieuse de leur famille.

Rien de plus triste que l’existence des rois tombés ; leurs jours ne sont qu’un tissu de réalités et de fictions : demeurés souverains à leur foyer, parmi leurs gens et leurs souvenirs, ils n’ont pas plutôt franchi le seuil de leur maison, qu’ils trouvent l’ironique vérité à leur porte : Jacques II ou Édouard VII, Charles X ou Louis XIX, à huis clos, deviennent, à huis ouvert, Jacques ou Édouard, Charles ou Louis, sans chiffre, comme les hommes de peine leurs voisins ; ils ont le double inconvénient de la vie de cour et de la vie privée : les flatteurs, les favoris, les intrigues, les ambitions de l’une ; les affronts, la détresse, le commérage de l’autre : c’est une mascarade continuelle de valets et de ministres, changeant d’habits. L’humeur s’aigrit de cette situation, les espérances s’affaiblissent, les regrets s’augmentent ; on rappelle le passé ; on récrimine ; on s’adresse des reproches d’autant plus amers que l’expression cesse d’être renfermée dans le bon goût d’une belle naissance et les convenances d’une fortune supérieure : on devient vulgaire par les souffrances vulgaires ; les soucis d’un trône perdu dégénèrent en tracasseries de ménage : les papes Clément XIV et Pie VI ne purent jamais rétablir la paix dans la domesticité du Prétendant. Ces aubains découronnés restent en surveillance au milieu du monde, repoussés des princes comme infectés d’adversité, suspects aux peuples comme atteints de puissance.

J’allai m’habiller : on m’avait prévenu que je pouvais garder au dîner du roi ma redingote et mes bottes ; mais le malheur est d’un trop haut rang pour en approcher avec familiarité. J’arrivai au château à six heures moins un quart ; le couvert était mis dans une des salles d’entrée. Je trouvai au salon le cardinal Latil. Je ne l’avais pas rencontré depuis qu’il avait été mon convive à Rome, au palais de l’ambassade, lors de la réunion du conclave, après la mort de Léon XII. Quel changement de destinée pour moi et pour le monde entre ces deux dates !

C’était toujours le prestolet à ventre rondelet, à nez pointu, à face pâle, tel que je l’avais vu en colère à la Chambre des pairs, un couteau d’ivoire à la main. On assurait qu’il n’avait aucune influence et qu’on le nourrissait dans un coin en lui donnant des bourrades ; peut-être : mais il y a du crédit de différentes sortes ; celui du cardinal n’en est pas moins certain, quoique caché ; il le tire, ce crédit, des longues années passées auprès du roi et du caractère de prêtre. L’abbé de Latil a été un confident intime ; la remembrance de madame de Polastron[46] s’attache au surplis du confesseur, le charme des dernières faiblesses humaines et la douceur des premiers sentiments religieux se prolongent en souvenirs dans le cœur du vieux monarque.

Successivement arrivèrent M. de Blacas, M. A. de Damas[47], frère du baron, M. O’Hégerty père, M. et madame de Cossé. À six heures précises, le roi parut, suivi de son fils ; on courut à table. Le roi me plaça à sa gauche, il avait M. le Dauphin à sa droite ; M. de Blacas s’assit en face du roi, entre le cardinal et madame de Cossé : les autres convives étaient distribués au hasard. Les enfants ne dînent avec leur grand-père que le dimanche : c’est se priver du seul bonheur qui reste dans l’exil, l’intimité et la vie de famille.

Le dîner était maigre et assez mauvais. Le roi me vanta un poisson de la Moldau qui ne valait rien du tout. Quatre ou cinq valets de chambre en noir rôdaient comme des frères lais dans le réfectoire ; point de maître d’hôtel. Chacun prenait devant soi et offrait de son plat.

Le roi mangeait bien, demandait et servait lui-même ce qu’on lui demandait. Il était de bonne humeur ; la peur qu’il avait eue de moi était passée. La conversation roulait dans un cercle de lieux communs, sur le climat de la Bohême, sur la santé de madame la Dauphine, sur mon voyage, sur les cérémonies de la Pentecôte[48] qui devaient avoir lieu le lendemain ; pas un mot de politique. M. le Dauphin, le nez plongé dans son assiette, sortait quelquefois de son silence, et s’adressant au cardinal de Latil : « Prince de l’Église, l’évangile de ce matin était selon saint Matthieu ? — Non, monseigneur, selon saint Marc. — Comment, saint Marc ? » Grande dispute entre saint Marc et saint Matthieu, et le cardinal était battu.

Le dîner a duré près d’une heure ; le roi s’est levé ; nous l’avons suivi au salon. Les journaux étaient sur une table ; chacun s’est assis et l’on s’est mis à lire çà et là comme dans un café.

Les enfants sont entrés, le duc de Bordeaux conduit par son gouverneur, Mademoiselle par sa gouvernante. Ils ont couru embrasser leur grand-père, puis ils se sont précipités vers moi ; nous nous sommes nichés dans l’embrasure d’une fenêtre donnant sur la ville et ayant une vue superbe. J’ai renouvelé mes compliments sur la leçon d’équitation. Mademoiselle s’est hâtée de me redire ce que m’avait dit son frère, que je n’avais rien vu ; qu’on ne pouvait juger de rien quand le cheval noir était boiteux. Madame de Gontaut est venue s’asseoir auprès de nous, M. de Damas un peu plus loin, prêtant l’oreille, dans un état amusant d’inquiétude, comme si j’allais manger son pupille, lâcher quelques phrases à la louange de la liberté de la presse, ou à la gloire de madame la duchesse de Berry. J’aurais ri des craintes que je lui donnais, si depuis M. de Polignac je pouvais rire d’un pauvre homme. Tout d’un coup Henri me dit : « Vous avez vu des serpents devins ? — Monseigneur veut parler des boas ; il n’y en a ni en Égypte, ni à Tunis, seuls points de l’Afrique où j’ai abordé ; mais j’ai vu beaucoup de serpents en Amérique. — Oh ! oui, dit la princesse Louise, le serpent à sonnette, dans le Génie du Christianisme. »

Je m’inclinai pour remercier Mademoiselle. « Mais vous avez vu bien d’autres serpents ? a repris Henri. Sont-ils bien méchants ? — Quelques-uns, monseigneur sont fort dangereux, d’autres n’ont point de venin et on les fait danser. »

Les deux enfants se sont rapprochés de moi avec joie, tenant leurs quatre beaux yeux brillants fixés sur les miens.

« Et puis il y a le serpent de verre, ai-je dit : il est superbe et point malfaisant ; il a la transparence et la fragilité du verre ; on le brise dès qu’on le touche. — Les morceaux ne peuvent pas se rejoindre ? a dit le prince. — Mais non, mon frère, a répondu pour moi Mademoiselle. — Vous êtes allé à la cataracte de Niagara ? a repris Henri. Ça fait un terrible ronflement ? peut-on la descendre en bateau ? — Monseigneur, un Américain s’est amusé à y précipiter une grande barque ; un autre Américain, dit-on, s’est jeté lui-même dans la cataracte ; il n’a pas péri la première fois ; il a recommencé et s’est tué à la seconde expérience. » Les deux enfants ont levé les mains et ont crié : « Oh ! »

Madame de Gontaut a pris la parole : « M. de Chateaubriand est allé en Égypte et à Jérusalem. » Mademoiselle a frappé des mains et s’est encore rapprochée de moi. « M. de Chateaubriand, m’a-t-elle dit, contez donc à mon frère les pyramides et le tombeau de Notre-Seigneur. »

J’ai fait du mieux que j’ai pu un récit des pyramides, du saint tombeau, du Jourdain, de la Terre Sainte. L’attention des enfants était merveilleuse : Mademoiselle prenait dans ses deux mains son joli visage, les coudes presque appuyés sur mes genoux, et Henri perché sur un haut fauteuil remuait ses jambes ballantes.

Après cette belle conversation de serpents, de cataracte, de pyramides, de saint tombeau, Mademoiselle m’a dit : « Voulez-vous me faire une question sur l’histoire ? — Comment, sur l’histoire ? — Oui, questionnez-moi sur une année, l’année la plus obscure de toute l’histoire de France, excepté le XVIIe et le XVIIIe siècle que nous n’avons pas encore commencés. — Oh ! moi, s’écria Henri, j’aime mieux une année fameuse : demandez-moi quelque chose sur une année fameuse. » Il était moins sûr de son affaire que sa sœur.

Je commençai par obéir à la princesse et je dis : « Eh bien ! Mademoiselle veut-elle me dire ce qui se passait et qui régnait en France en 1001 ? » Voilà le frère et la sœur à chercher, Henri se prenant le toupet, Mademoiselle ombrant son visage avec ses deux mains, façon qui lui est familière, comme si elle jouait à cache-cache, puis elle découvre subitement sa mine jeune et gaie, sa bouche souriante, ses regards limpides. Elle dit la première : « C’était Robert qui régnait, Grégoire V était pape, Basile III empereur d’Orient… — Et Othon III empereur d’Occident », cria Henri qui se hâtait pour ne pas rester derrière sa sœur, et il ajouta : « Veremond II en Espagne. » Mademoiselle lui coupant la parole dit : « Ethelred en Angleterre. — Non pas, dit son frère, c’était Edmond, Côte-de-Fer. » Mademoiselle avait raison ; Henri se trompait de quelques années en faveur de Côte-de-Fer qui l’avait charmé ; mais cela n’en était pas moins prodigieux.

« Et mon année fameuse ? demanda Henri d’un ton demi-fâché. — C’est juste, monseigneur : que se passait-il en l’an 1593 ? — Bah ! s’écria le jeune prince, c’est l’abjuration d’Henri IV. » Mademoiselle devint rouge de n’avoir pu répondre la première.

Huit heures sonnèrent ; la voix du baron de Damas coupa court à notre conversation, comme quand le marteau de l’horloge, en frappant dix heures, suspendait les pas de mon père dans la grande salle de Combourg.

Aimables enfants ! le vieux croisé vous a conté les aventures de la Palestine, mais non au foyer du château de la reine Blanche ! Pour vous trouver, il est venu heurter avec son bâton de palmier et ses sandales poudreuses au seuil glacé de l’étranger. Blondel a chanté en vain au pied de la tour des ducs d’Autriche : sa voix n’a pu vous rouvrir les chemins de la patrie. Jeunes proscrits, le voyageur aux terres lointaines vous a caché une partie de son histoire ; il ne vous a pas dit que, poète et prophète, il a traîné dans les forêts de la Floride et sur les montagnes de la Judée autant de désespérances, de tristesses et de passions, que vous avez d’espoir, de joie et d’innocence ; qu’il fut une journée où, comme Julien, il jeta son sang vers le ciel, sang dont le Dieu de miséricorde lui a conservé quelques gouttes pour racheter celles qu’il avait livrées au dieu de malédiction.

Le prince, emmené par son gouverneur, m’invita à sa leçon d’histoire, fixée au lundi suivant, onze heures du matin ; madame de Gontaut se retira avec Mademoiselle[49].

Alors commença une scène d’un autre genre : la royauté future, dans la personne d’un enfant, venait de me mêler à ses jeux ; la royauté passée, dans la personne d’un vieillard, me fit assister aux siens. Une partie de whist, éclairée par deux bougies dans le coin d’une salle obscure, commença entre le roi et le Dauphin, le duc de Blacas et le cardinal Latil. J’en étais le seul témoin avec l’écuyer O’Hégerty. À travers les fenêtres, dont les volets n’étaient pas fermés, le crépuscule mêlait sa pâleur à celle des bougies : la monarchie s’éteignait entre ces deux lueurs expirantes. Profond silence, hors le frôlement des cartes et quelques cris du roi qui se fâchait. Les cartes furent renouvelées des Latins afin de soulager l’adversité de Charles VI : mais il n’y a plus d’Ogier et de Lahire pour donner leur nom, sous Charles X, à ces distractions du malheur.

Le jeu fini, le roi me souhaita le bonsoir. Je passai les salles désertes et sombres que j’avais traversées la veille, les mêmes escaliers, les mêmes cours, les mêmes gardes, et, descendu des talus de la colline, je regagnai mon auberge en m’égarant dans les rues et dans la nuit. Charles X restait enfermé dans les masses noires que je quittais : rien ne peut peindre la tristesse de son abandon et de ses années.

Prague, 27 mai 1833.

J’avais grand besoin de mon lit ; mais le baron Capelle[50], arrivé de Hollande, logeait dans une chambre voisine de la mienne, et il accourut.

Quand le torrent tombe de haut, l’abîme qu’il creuse et dans lequel il s’engloutit fixe les regards et rend muet ; mais je n’ai ni patience ni pitié pour les ministres dont la main débile laissa tomber dans ce gouffre la couronne de saint Louis, comme si les flots devaient la rapporter ! Ceux de ces ministres qui prétendent s’être opposés aux ordonnances sont les plus coupables ; ceux qui se disent avoir été les plus modérés sont les moins innocents : s’ils y voyaient clair, que ne se retiraient-ils ? « Ils n’ont pas voulu abandonner le roi ; monsieur le Dauphin les a traités de poltrons. » Mauvaise défaite ; ils n’ont pu s’arracher à leurs portefeuilles. Quoi qu’ils en disent, il n’y a pas autre chose au fond de cette immense catastrophe. Et quel beau sang-froid depuis l’événement ! L’un[51] écrivaille sur l’histoire d’Angleterre, après avoir si bien arrangé l’histoire de France ; l’autre[52] lamente la vie et la mort du duc de Reichstadt, après avoir envoyé à Prague le duc de Bordeaux.

Je connaissais M. Capelle : il est juste de se souvenir qu’il était demeuré pauvre ; ses prétentions ne dépassaient pas sa valeur ; il aurait très volontiers dit comme Lucien : « Si vous venez m’écouter dans l’espoir de respirer l’ambre et d’entendre le chant du cygne, j’atteste les dieux que je n’ai jamais parlé de moi en termes si magnifiques. » Par le temps actuel, la modestie est une qualité rare, et le seul tort de M. Capelle est de s’être laissé nommer ministre.

Je reçus la visite de M. le baron de Damas : les vertus de ce brave officier lui avaient monté à la tête ; une congestion religieuse lui embarrassait le cerveau. Il est des associations fatales : le duc de Rivière[53] recommanda en mourant M. de Damas pour gouverneur du duc de Bordeaux ; le prince de Polignac était membre de cette coterie. L’incapacité est une franc-maçonnerie dont les loges sont en tout pays ; cette charbonnerie a des oubliettes dont elle ouvre les soupapes, et dans lesquelles elle fait disparaître les États.

La domesticité était si naturelle à la cour, que M. de Damas, en choisissant M. La Villatte, n’avait jamais voulu lui octroyer d’autre titre que le titre de premier valet de chambre de monseigneur le duc de Bordeaux. À la première vue, je me pris de goût pour ce militaire à crocs gris, dogue fidèle, chargé d’aboyer autour de son mouton. Il appartenait à ces loyaux porte-grenade qu’estimait l’effrayant maréchal de Montluc, et dont il disait : « Il n’y a point d’arrière-boutique en eux. » M. La Villatte sera renvoyé pour sa sincérité, non à cause de sa brusquerie : de la brusquerie de caserne, on s’en arrange ; souvent l’adulation au camp fume la flatterie d’un air indépendant. Mais, chez le vieux brave dont je parle, tout était franchise ; il aurait retiré avec honneur sa moustache, s’il avait emprunté dessus 30,000 piastres comme Jean de Castro. Sa figure rébarbative n’était que l’expression de la liberté ; il avertissait seulement par son air qu’il était prêt. Avant de mettre au champ leur armée, les Florentins en prévenaient l’ennemi par le son de la cloche Martinella.

Prague, 27 mai 1833.

J’avais formé le projet d’entendre la messe à la cathédrale, dans l’enceinte des châteaux ; retenu par les visiteurs, je n’eus que le temps d’aller à la basilique des ci-devant jésuites. On y chantait avec accompagnement d’orgues. Une femme, placée auprès de moi, avait une voix dont l’accent me fit tourner la tête. Au moment de la communion, elle se couvrit le visage de ses deux mains et n’alla point à la sainte table.

Hélas ! j’ai déjà exploré bien des églises dans les quatre parties de la terre, sans avoir pu dépouiller, même au tombeau du Sauveur, le rude cilice de mes pensées. J’ai peint Aben-Hamet errant dans la mosquée chrétienne de Cordoue : « Il entrevit au pied d’une colonne une figure immobile, qu’il prit d’abord pour une statue sur un tombeau. »

L’original de ce chevalier qu’entrevoyait Aben-Hamet était un moine que j’avais rencontré dans l’église de l’Escurial, et dont j’avais envié la foi. Qui sait cependant les tempêtes au fond de cette âme si recueillie, et quelle supplication montait vers le pontife saint et innocent ? Je venais d’admirer, dans la sacristie déserte de l’Escurial, une des plus belles Vierges de Murillo ; j’étais avec une femme : elle me montra la première le religieux sourd au bruit des passions qui traversaient auprès de lui le formidable silence du sanctuaire.

Après la messe à Prague j’envoyai chercher une calèche ; je pris le chemin tracé dans les anciennes fortifications et par lequel les voitures montent au château. On était occupé à dessiner des jardins sur ces remparts : l’euphonie d’une forêt y remplacera le fracas de la bataille de Prague ; le tout sera très beau dans une quarantaine d’années : Dieu fasse que Henri V ne demeure pas assez longtemps ici pour jouir de l’ombre d’une feuille qui n’est pas encore née !

Devant dîner le lendemain chez le gouverneur, je crus qu’il était poli d’aller voir madame la comtesse de Choteck : je l’aurais trouvée aimable et belle, quand elle ne m’eût pas cité de mémoire des passages de mes écrits.

Je montai à la soirée de madame de Guiche ; j’y rencontrai le général Skrzynecki[54] et sa femme. Il me fit le récit de l’insurrection de la Pologne et du combat d’Ostrolenka.

Quand je me levai pour sortir, le général me demanda la permission de presser ma vénérable main et d’embrasser le patriarche de la liberté de la presse ; sa femme voulut embrasser en moi l’auteur du Génie du Christianisme : la monarchie reçut de grand cœur le baiser fraternel de la république. J’éprouvais une satisfaction d’honnête homme ; j’étais heureux de réveiller, à différents titres, de nobles sympathies dans des cœurs étrangers, d’être tour à tour pressé sur le sein du mari et de la femme par la liberté et la religion.

Lundi 27, au matin, l’opposition vient m’apprendre que je ne verrais point le jeune prince : M. de Damas avait fatigué son élève en le traînant d’église en église aux stations du Jubilé. Cette lassitude servait de prétexte à un congé et motivait une course à la campagne : on me voulait cacher l’enfant.

J’employai la matinée à courir la ville. À cinq heures j’allai dîner chez le comte de Choteck.

La maison du comte de Choteck, bâtie par son père (qui fut aussi grand burgrave de Bohême), présente extérieurement la forme d’une chapelle gothique : rien n’est original aujourd’hui, tout est copie. Du salon, on a une vue sur les jardins ; ils descendent en pente dans une vallée : toujours lumière fade, sol grisâtre, comme dans ces fonds anguleux des montagnes du Nord, où la nature décharnée porte la haire.

Le couvert était mis dans le pleasure-ground, sous des arbres. Nous dînâmes sans chapeau : ma tête, que tant d’orages insultèrent en emportant ma chevelure, était sensible au souffle du vent. Tandis que je m’efforçais d’être présent au repas, je ne pouvais m’empêcher de regarder les oiseaux et les nuages qui volaient au-dessus du festin ; passagers embarqués sur les brises et qui ont des relations secrètes avec mes destinées ; voyageurs, objets de mon envie et dont mes yeux ne peuvent suivre la course aérienne sans une sorte d’attendrissement. J’étais plus en société avec ces parasites errants dans le ciel qu’avec les convives assis auprès de moi sur la terre : heureux anachorètes qui pour dapifer aviez un corbeau !

Je ne puis vous parler de la société de Prague, puisque je ne l’ai vue qu’à ce dîner. Il s’y trouvait une femme fort à la mode à Vienne, et fort spirituelle, assurait-on ; elle m’a paru aigre et sotte, quoiqu’elle eût quelque chose de jeune encore, comme ces arbres qui gardent l’été les grappes séchées de la fleur qu’ils ont portée au printemps.

Je ne sais donc des mœurs de ce pays que celles du seizième siècle, racontées par Bassompierre[55] : il aima Anna Esther, âgée de dix-huit ans, veuve depuis six mois. Il passa cinq jours et six nuits déguisé et caché dans une chambre auprès de sa maîtresse. Il joua à la paume dans Hradschin avec Wallenstein. N’étant ni Wallenstein ni Bassompierre, je ne prétendais ni à l’empire ni à l’amour : les Esther modernes veulent des Assuérus qui puissent, tout déguisés qu’ils sont, se débarrasser la nuit de leur domino : on ne dépose pas le masque des années.

Prague, 27 mai 1833.

Au sortir du dîner, à sept heures, je me rendis chez le roi ; j’y rencontrai les personnes de la veille, excepté M. le duc de Bordeaux, qu’on disait souffrant de ses stations du dimanche. Le roi était à demi couché sur un canapé, et Mademoiselle assise sur une chaise tout contre les genoux de Charles X, qui caressait le bras de sa petite fille en lui faisant des histoires. La jeune princesse écoutait avec attention : quand je parus, elle me regarda avec le sourire d’une personne raisonnable qui m’aurait voulu dire : « Il faut bien que j’amuse mon grand-papa. »

« Chateaubriand, s’écria le roi, je ne vous ai pas vu hier ? — Sire, j’ai été averti trop tard que Votre Majesté m’avait fait l’honneur de me nommer de son dîner : ensuite, c’était le dimanche de la Pentecôte, jour où il ne m’est pas permis de voir Votre Majesté. — Comment cela ? dit le roi— Sire, ce fut le jour de la Pentecôte, il y a neuf ans, que, me présentant pour vous faire ma cour, on me défendit votre porte. »

Charles X parut ému : « On ne vous chassera pas du château de Prague. — Non, sire, car je ne vois pas ici ces bons serviteurs qui m’éconduisirent au jour de la prospérité. » Le whist commença et la journée finit.

Après la partie, je rendis au duc de Blacas la visite qu’il m’avait faite. « Le roi, me dit-il, m’a prévenu que nous causerions. » Je lui répondis que le roi n’ayant pas jugé à propos de convoquer son conseil devant lequel j’aurais pu développer mes idées sur l’avenir de la France et la majorité du duc de Bordeaux, je n’avais plus rien à dire. « Sa Majesté n’a point de conseil, repartit le duc de Blacas avec un rire chevrotant et des yeux tout contents de lui, il n’a que moi, absolument que moi. »

Le grand-maître de la garde-robe a la plus haute idée de lui-même : maladie française. À l’entendre, il fait tout, il peut tout ; il a marié la duchesse de Berry ; il dispose des rois ; il mène Metternich par le bout du nez ; il tient Nesselrode au collet ; il règne en Italie ; il a gravé son nom sur un obélisque à Rome ; il a dans sa poche les clefs des conclaves ; les trois derniers papes lui doivent leur exaltation ; il connaît si bien l’opinion, il mesure si bien son ambition à ses forces, qu’en accompagnant madame la duchesse de Berry, il s’était fait donner un diplôme qui le nommait chef du conseil de la régence, premier ministre et ministre des affaires étrangères ! Et voilà comment ces pauvres gens comprennent la France et le siècle.

Cependant M. de Blacas est le plus intelligent et le plus modéré de la bande. En conversation il est raisonnable : il est toujours de votre avis : « Vous pensez cela ! c’est précisément ce que je disais hier. Nous avons absolument les mêmes idées ! » Il gémit de son esclavage ; il est las des affaires, il voudrait habiter un coin de la terre ignoré, pour y mourir en paix loin du monde. Quant à son influence sur Charles X, ne lui en parlez pas ; on croit qu’il domine Charles X : erreur ! il ne peut rien sur le roi ! le roi ne l’écoute pas ; le roi refuse ce matin une chose ; ce soir il accorde cette chose, sans qu’on sache pourquoi il a changé d’avis, etc. Lorsque M. de Blacas vous raconte ces balivernes, il est vrai, parce qu’il ne contrarie jamais le roi ; il n’est pas sincère, parce qu’il n’inspire à Charles X que des volontés d’accord avec les penchants de ce prince.

Au surplus, M. de Blacas a du courage et de l’honneur ; il n’est pas sans générosité ; il est dévoué et fidèle. En se frottant aux hautes aristocraties et en entrant dans la richesse, il a pris de leur allure. Il est très bien né ; il sort d’une maison pauvre, mais antique, connue dans la poésie et dans les armes. Le guindé de ses manières, son aplomb, son rigorisme d’étiquette, conservent à ses maîtres une noblesse qu’on perd trop aisément dans le malheur : du moins, dans le Muséum de Prague, l’inflexibilité de l’armure tient debout un corps qui tomberait. M. de Blacas ne manque pas d’une certaine activité ; il expédie rapidement les affaires communes ; il est ordonné et méthodique. Connaisseur assez éclairé dans quelques branches d’archéologie, amateur des arts sans imagination et libertin à la glace, il ne s’émeut pas même de ses passions : son sang-froid serait une qualité de l’homme d’État, si son sang-froid n’était autre que sa confiance dans son génie, et son génie trahit sa confiance : on sent en lui le grand seigneur avorté, comme on le sent dans son compatriote La Valette, duc d’Épernon.

Ou il y aura ou il n’y aura pas restauration ; s’il y a restauration, M. de Blacas rentre avec les places et les honneurs ; s’il n’y a pas restauration, la fortune du grand-maître de la garde-robe est presque toute hors de France ; Charles X et Louis XIX seront morts ; il sera bien vieux, lui, M. de Blacas : ses enfants resteront les compagnons du prince exilé, d’illustres étrangers dans des cours étrangères. Dieu soit loué de tout !

Ainsi la Révolution, qui a élevé et perdu Bonaparte, aura enrichi M. de Blacas : cela fait compensation. M. de Blacas, avec sa longue figure immobile et décolorée, est l’entrepreneur des pompes funèbres de la monarchie ; il l’a enterrée à Hartwell, il l’a enterrée à Gand, il l’a réenterrée à Édimbourg et il la réenterrera à Prague ou ailleurs, toujours veillant à la dépouille des hauts et puissants défunts, comme ces paysans des côtes qui recueillent les objets naufragés que la mer rejette sur ses bords.

Prague, 28 et 29 mai 1833.

Le mardi 28 mai, la leçon d’histoire à laquelle je devais assister à onze heures n’ayant pas lieu, je me trouvai libre de parcourir ou plutôt de revoir la ville que j’avais déjà vue et revue en allant et venant.

Je ne sais pourquoi je m’étais figuré que Prague était niché dans un trou de montagnes qui portaient leur ombre noire sur un tapon de maisons chaudronnées : Prague est une cité riante où pyramident vingt-cinq à trente tours et clochers élégants ; son architecture rappelle une ville de la Renaissance. La longue domination des empereurs sur les pays cisalpins a rempli l’Allemagne d’artistes de ces pays ; les villages autrichiens sont des villages de la Lombardie, de la Toscane, ou de la terre ferme de Venise : on se croirait chez un paysan italien, si, dans les fermes à grandes chambres nues, un poêle ne remplaçait le soleil.

La vue dont on jouit des fenêtres du château est agréable : d’un côté, on aperçoit les vergers d’un frais vallon, à pente verte, enclos des murs dentelés de la ville, qui descendent jusqu’à la Moldau, à peu près comme les murs de Rome descendent du Vatican au Tibre ; de l’autre côté, on découvre la ville traversée par la rivière, laquelle rivière s’embellit d’une île plantée en amont, et embrasse une île en aval, en quittant le faubourg du Nord. La Moldau se jette dans l’Elbe. Un bateau qui m’aurait pris au pont de Prague m’aurait pu débarquer au pont-Royal à Paris. Je ne suis pas l’ouvrage des siècles et des rois ; je n’ai ni le poids ni la durée de l’obélisque que le Nil envoie maintenant à la Seine ; pour remorquer ma galère, la ceinture de la Vestale du Tibre suffirait.

Le pont de la Moldau, bâti en bois en 795 par Mnata, fut, à diverses époques, refait en pierre. Tandis que je mesurais ce pont, Charles X cheminait sur le trottoir ; il portait sous le bras un parapluie ; son fils l’accompagnait comme un cicerone de louage. J’avais dit, dans le Conservateur, qu’on se mettrait à la fenêtre pour voir passer la monarchie : je la voyais passer sur le pont de Prague.

Dans les constructions qui composent Hradschin, on voit des salles historiques, des musées que tapissent les portraits restaurés et les armes fourbies des ducs et des rois de Bohême. Non loin des masses informes, se détache sur le ciel un joli bâtiment vêtu d’un des élégants portiques du cinquecinto : cette architecture a l’inconvénient d’être en désaccord avec le climat. Si l’on pouvait du moins, pendant les hivers de Bohême, mettre ces palais italiens en serre chaude avec les palmiers ? J’étais toujours préoccupé de l’idée du froid qu’ils devaient avoir la nuit.

Prague, souvent assiégé, pris et repris, nous est militairement connu par la bataille de son nom et par la retraite où se trouvait Vauvenargues. Les boulevards de la ville sont démolis. Les fossés du château, du côté de la haute plaine, forment une étroite et profonde entaille maintenant plantée de peupliers. À l’époque de la guerre de Trente Ans, ces fossés étaient remplis d’eau. Les protestants, ayant pénétré dans le château le 23 mai 1618, jetèrent par la fenêtre deux seigneurs catholiques avec le secrétaire d’État : les trois plongeurs se sauvèrent. Le secrétaire, en homme bien appris, demanda mille pardons à l’un des deux seigneurs d’être tombé malhonnêtement sur lui. Dans ce mois de mai 1833, on n’a plus la même politesse : je ne sais trop ce que je dirais en pareil cas, moi qui ai cependant été secrétaire d’État.

Tycho-Brahé mourut à Prague : voudriez-vous, pour toute sa science, avoir comme lui un faux-nez de cire ou d’argent ? Tycho se consolait en Bohême, ainsi que Charles X, en contemplant le ciel ; l’astronome admirait l’ouvrage, le roi adore l’ouvrier. L’étoile apparue en 1572 (éteinte en 1574), qui passa successivement du blanc éclatant au jaune rouge de Mars et au blanc plombé de Saturne, offrit aux observations de Tycho le spectacle de l’incendie d’un monde. Qu’est-ce que la révolution dont le souffle a poussé le frère de Louis XVI à la tombe du Newton danois, auprès de la destruction d’un globe, accomplie en moins de deux années ? Le général Moreau vint à Prague concerter avec l’empereur de Russie une restauration que lui, Moreau, ne devait pas voir.

Si Prague était au bord de la mer, rien ne serait plus charmant ; aussi Shakespeare frappe la Bohême de sa baguette et en fait un pays maritime :

« Es-tu certain, dit Antigonus à un matelot, dans le Conte d’hiver, que notre vaisseau a touché les déserts de Bohème ? »

Antigonus descend à terre, chargé d’exposer une petite fille à laquelle il adresse ces mots :

« Fleur ! prospère ici… La tempête commence… Tu as bien l’air de devoir être rudement bercée ! »

Shakespeare ne semble-t-il pas avoir raconté d’avance l’histoire de la princesse Louise, de cette jeune fleur, de cette nouvelle Perdita[56], transportée dans les déserts de la Bohême ?

Prague, 28 et 29 mai 1833.

Confusion, sang, catastrophe, c’est l’histoire de la Bohême ; ses ducs et ses rois, au milieu des guerres civiles et des guerres étrangères, luttent avec leurs sujets, ou se collettent avec les ducs et les rois de Silésie, de Saxe, de Pologne, de Moravie, de Hongrie, d’Autriche et de Bavière.

Pendant le règne de Venceslas VI, qui mettait à la broche son cuisinier quand il n’avait pas bien rôti un lièvre, s’éleva Jean Huss, lequel, ayant étudié à Oxford, en apporta la doctrine de Wiclef. Les protestants, qui cherchaient partout des ancêtres sans en pouvoir trouver, rapportent que, du haut de son bûcher, Jean chanta, prophétisa la venue de Luther.

« Le monde rempli d’aigreur, dit Bossuet, enfanta Luther et Calvin, qui cantonnent la chrétienté. »

Des luttes chrétiennes et païennes, des hérésies précoces de la Bohême, des importations d’intérêts étrangers et de mœurs étrangères, résulta une confusion favorable au mensonge. La Bohême passa pour le pays des sorciers.

D’anciennes poésies, découvertes en 1817 par M. Hanka, bibliothécaire du musée de Prague, dans les archives de l’église de Kœniginhof, sont célèbres. Un jeune homme que je me plais à citer, fils d’un savant illustre, M. Ampère[57], a fait connaître l’esprit de ces chants. Célakowsky a répandu des chansons populaires dans l’idiome slave.

Les Polonais trouvent le dialecte bohême efféminé ; c’est la querelle du dorien et de l’ionique. Le Bas-Breton de Vannes traite de barbare le Bas-Breton de Tréguier. Le slave ainsi que le magyar se prêtent à toutes les traductions : ma pauvre Atala a été accoutrée d’une robe de point de Hongrie ; elle porte aussi un doliman arménien et un voile arabe.

Une autre littérature a fleuri en Bohême, la littérature moderne latine. Le prince de cette littérature, Bohuslas Hassenstein, baron de Lobkowitz, né en 1462, s’embarqua en 1490 à Venise, visita la Grèce, la Syrie, l’Arabie et l’Égypte. Lobkowitz m’a devancé de trois cent vingt-six ans[58] à ces lieux célèbres, et, comme lord Byron, il a chanté son pèlerinage. Avec quelle différence d’esprit, de cœur, de pensées, de mœurs, nous avons, à plus de trois siècles d’intervalle, médité sur les mêmes ruines et sous le même soleil, Lobkowitz, Bohême ; lord Byron, Anglais ; et moi, enfant de France !

À l’époque du voyage de Lobkowitz, d’admirables monuments, depuis renversés, étaient debout. Ce devait être un spectacle étonnant que celui de la barbarie dans toute son énergie, tenant sous ses pieds la civilisation terrassée, les janissaires de Mahomet II ivres d’opium, de victoires et de femmes, le cimeterre à la main, le front festonné du turban sanglant, échelonnés pour l’assaut sur les décombres de l’Égypte et de la Grèce : et moi, j’ai vu la même barbarie, parmi les mêmes ruines, se débattre sous les pieds de la civilisation.

En arpentant la ville et les faubourgs de Prague, les choses que je viens de dire venaient s’appliquer sur ma mémoire, comme les tableaux d’une optique sur une toile. Mais, dans quelque coin que je me trouvasse, j’apercevais Hradschin, et le roi de France appuyé sur les fenêtres de ce château, comme un fantôme dominant toutes ces ombres.

Prague, 29 mai 1833.

Ma revue de Prague étant faite, j’allai, le 29 mai, dîner au château à six heures. Charles X était fort gai. Au sortir de table, en s’asseyant sur le canapé du salon, il me dit : « Chateaubriand, savez-vous que le National, arrivé ce matin, déclare que j’avais le droit de faire mes ordonnances ? — Sire, ai-je répondu, Votre Majesté jette des pierres dans mon jardin. » Le roi, indécis, hésitait ; puis prenant son parti : « J’ai quelque chose sur le cœur : vous m’avez diablement maltraité dans la première partie de votre discours à la Chambre des pairs. » Et tout de suite, le roi, ne me laissant pas le temps de répondre, s’est écrié : « Oh ! la fin ! la fin !… le tombeau vide à Saint-Denis… C’est admirable !… c’est très bien ! très bien… n’en parlons plus. Je n’ai pas voulu garder cela… c’est fini… c’est fini. » Et il s’excusait d’avoir osé hasarder ce peu de mots.

J’ai baisé avec un pieux respect la main royale.

« Que je vous dise, a repris Charles X : j’ai peut-être eu tort de ne pas me défendre à Rambouillet ; j’avais encore de grandes ressources… mais je n’ai pas voulu que le sang coulât pour moi ; je me suis retiré. »

Je n’ai point combattu cette noble excuse ; j’ai répondu :

« Sire, Bonaparte s’est retiré deux fois comme Votre Majesté, afin de ne pas prolonger les maux de la France. » Je mettais ainsi la faiblesse de mon vieux roi à l’abri de la gloire de Napoléon.

Les enfants arrivés, nous nous sommes approchés d’eux. Le roi parla de l’âge de Mademoiselle : « Comment ! petit chiffon, s’écria-t-il, vous avez déjà quatorze ans ! — Oh ! quand j’en aurai quinze ! dit Mademoiselle. — Eh bien ! qu’en ferez-vous ? » dit le roi. Mademoiselle resta court.

Charles X raconta quelque chose : « Je ne m’en souviens pas, dit le duc de Bordeaux. — Je le crois bien, répondit le roi, cela se passait le jour même de votre naissance. — Oh ! répliqua Henri, il y a donc bien longtemps ! » Mademoiselle penchant un peu la tête sur son épaule, levant son visage vers son frère, tandis que ses regards tombaient obliquement sur moi, dit avec une petite mine ironique : « Il y a donc bien longtemps que vous êtes né ? »

Les enfants se retirèrent ; je saluai l’orphelin : je devais partir dans la nuit. Je lui dis adieu en français, en anglais et en allemand. Combien Henri apprendra-t-il de langues pour raconter ses errantes misères, pour demander du pain et un asile à l’étranger ?

Quand la partie de whist commença, je pris les ordres de Sa Majesté. « Vous allez voir madame la dauphine à Carlsbad, dit Charles X. Bon voyage, mon cher Chateaubriand. Nous entendrons parler de vous dans les journaux. »

J’allai de porte en porte offrir mes derniers hommages aux habitants du château. Je revis la jeune princesse chez madame de Gontaut ; elle me remit pour sa mère une lettre au bas de laquelle se trouvaient quelques lignes de Henri.

Je devais partir le 30 à cinq heures du matin ; le comte de Choteck avait eu la bonté de faire commander les chevaux sur la route : un tripotage me retint jusqu’à midi.

J’étais porteur d’une lettre de crédit de 2,000 francs payable à Prague ; je m’étais présenté chez un gros et petit matou juif qui poussa des cris d’admiration en me voyant. Il appela sa femme à son secours ; elle accourut, ou plutôt elle roula jusqu’à mes pieds ; elle s’assit toute courte, toute grasse, toute noire, en face de moi, avec deux bras comme des ailerons, me regardant de ses yeux ronds : quand le Messie serait entré par la fenêtre, cette Rachel n’aurait pas paru plus réjouie ; je me croyais menacé d’un Alléluia. L’agent de change m’offrit sa fortune, des lettres de crédit pour toute l’étendue de la dispersion israélite ; il ajouta qu’il m’enverrait mes 2,000 francs à mon hôtel.

La somme n’était point comptée le 29 au soir ; le 30 au matin, lorsque les chevaux étaient déjà attelés, arrive un commis avec un paquet d’assignats, papier de différente origine, qui perd plus ou moins sur la place et qui n’a pas cours hors des États autrichiens. Mon compte était détaillé sur une note qui portait pour solde, bon argent. Je restai ébahi : « Que voulez-vous que je fasse de cela ? dis-je au commis. Comment, avec ce papier, payer la poste et la dépense des auberges ? » Le commis courut chercher des explications. Un autre commis vint et me fit des calculs sans fin. Je renvoyai le second commis ; un troisième me rapporta des écus de Brabant. Je partis, désormais en garde contre la tendresse que je pourrais inspirer aux filles de Jérusalem.

Ma calèche était entourée, sous la porte, des gens de l’hôtel, parmi lesquels se pressait une jolie servante saxonne qui courait à un piano toutes les fois qu’elle attrapait un moment entre deux coups de sonnette : priez Léonarde du Limousin, ou Fanchon de la Picardie, de vous jouer ou de vous chanter sur le piano Tanti palpiti ou la Prière de Moïse !

Prague et route, 29 et 30 mai 1833.

J’étais entré à Prague avec de grandes appréhensions. Je m’étais dit : Pour nous perdre, il suffit souvent à Dieu de nous remettre entre les mains nos destinées ; Dieu fait des miracles en faveur des hommes, mais il leur en abandonne la conduite, sans quoi ce serait lui qui gouvernerait en personne : or, les hommes font avorter les fruits de ces miracles. Le crime n’est pas toujours puni dans ce monde ; les fautes le sont toujours. Le crime est de la nature infinie et générale de l’homme ; le ciel seul en connaît le fond et s’en réserve quelquefois le châtiment. Les fautes d’une nature bornée et accidentelle sont de la compétence de la justice étroite de la terre : c’est pourquoi il serait possible que les dernières fautes de la monarchie fussent rigoureusement punies par les hommes.

Je m’étais dit encore : On a vu des familles royales tomber dans d’irréparables erreurs, en s’infatuant d’une fausse idée de leur nature : tantôt elles se regardent comme des familles divines et exceptionnelles, tantôt comme des familles mortelles et privées ; selon l’occurrence, elles se mettent au-dessus de la loi commune ou dans les limites de cette loi. Violent-elles les constitutions politiques ? elles s’écrient qu’elles en ont le droit, qu’elles sont la source de la loi, qu’elles ne peuvent être jugées par les règles ordinaires. Veulent-elles faire une faute domestique, donner par exemple une éducation dangereuse à l’héritier du trône ? elles répondent aux réclamations : « Un particulier peut agir envers ses enfants comme il lui plaît, et nous ne le pourrions pas ! »

Eh non, vous ne le pouvez pas : vous n’êtes ni une famille divine, ni une famille privée ; vous êtes une famille publique ; vous appartenez à la société. Les erreurs de la royauté n’attaquent pas la royauté seule ; elles sont dommageables à la nation entière : un roi bronche et s’en va ; mais la nation s’en va-t-elle ? Ne ressent-elle aucun mal ? ceux qui sont demeurés attachés à la royauté absente, victimes de leur honneur ne sont-ils ni interrompus dans leur carrière, ni poursuivis dans leurs proches, ni entravés dans leur liberté, ni menacés dans leur vie ? Encore une fois, la royauté n’est point une propriété privée, c’est un bien commun, indivis, et des tiers sont engagés dans la fortune du trône. Je craignais que, dans les troubles inséparables du malheur, la royauté n’eût point aperçu ces vérités et n’eût rien fait pour y revenir en temps utile.

D’un autre côté, tout en reconnaissant les avantages immenses de la loi salique, je ne me dissimulais pas que la durée de race a quelques graves inconvénients pour les peuples et pour les rois : pour les peuples, parce qu’elle mêle trop leur destinée avec celle des rois ; pour les rois, parce que le pouvoir permanent les enivre ; ils perdent les notions de la terre : tout ce qui n’est pas à leurs autels, prières prosternées, humbles vœux, abaissements profonds, est impiété. Le malheur ne leur apprend rien ; l’adversité n’est qu’une plébéienne grossière qui leur manque de respect, et les catastrophes ne sont pour eux que des insolences.

Je m’étais heureusement trompé : je n’ai point trouvé Charles X dans ces hautes erreurs qui naissent au faîte de la société ; je l’ai trouvé seulement dans les illusions communes d’un accident inattendu, et qui sont plus explicables. Tout sert à consoler l’amour-propre du frère de Louis XVIII : il voit le monde politique se détruire, et il attribue avec quelque raison cette destruction à son époque, non à sa personne : Louis XVI n’a-t-il pas péri ? la République n’est-elle pas tombée ? Bonaparte n’a-t-il pas été contraint d’abandonner deux fois le théâtre de sa gloire et n’est-il pas allé mourir captif sur un écueil ? Les trônes de l’Europe ne sont-ils pas menacés ? Que pouvait-il donc, lui, Charles X, plus que ces pouvoirs renversés ? Il a voulu se défendre contre des ennemis ; il était averti du danger par sa police et par des symptômes publics : il a pris l’initiative ; il a attaqué pour n’être pas attaqué. Les héros des trois émeutes n’ont-ils pas avoué qu’ils conspiraient, qu’ils avaient joué la comédie pendant quinze ans ? Eh bien ! Charles a pensé qu’il était de son devoir de faire un effort ; il a essayé de sauver la légitimité française et avec elle la légitimité européenne : il a livré la bataille, et il l’a perdue ; il s’est immolé au salut des monarchies ; voilà tout : Napoléon a eu son Waterloo, Charles X ses journées de Juillet.

Ainsi les choses se présentent au monarque infortuné ; il reste immuable, accoté des événements qui calent et assujettissent son esprit. À force d’immobilité, il atteint une certaine grandeur : homme d’imagination, il vous écoute, il ne se fâche point contre vos idées, il a l’air d’y entrer et n’y entre point du tout. Il est des axiomes généraux qu’on met devant soi comme des gabions ; placé derrière ces abris, on tiraille de là sur les intelligences qui marchent.

La méprise de beaucoup est de se persuader, d’après des événements répétés dans l’histoire, que le genre humain est toujours dans sa place primitive ; ils confondent les passions et les idées : les premières sont les mêmes dans tous les siècles, les secondes changent avec la succession des âges. Si les effets matériels de quelques actions sont pareils à diverses époques, les causes qui les ont produits sont différentes.

Charles X se regarde comme un principe, et, en effet, il y a des hommes qui, à force d’avoir vécu dans des idées fixes, de générations en générations semblables, ne sont plus que des monuments. Certains individus, par le laps de temps et par leur prépondérance, deviennent des choses transformées en personnes ; ces individus périssent quand ces choses viennent à périr : Brutus et Caton étaient la république romaine incarnée ; ils ne lui pouvaient survivre, pas plus que le cœur ne peut battre quand le sang se retire.

Je traçai autrefois ce portrait de Charles X :

« Vous l’avez vu depuis dix ans, ce sujet fidèle, ce frère respectueux, ce père tendre, si affligé dans un de ses fils, si consolé par l’autre ! Vous le connaissez, ce Bourbon qui vint le premier après nos malheurs, digne héraut de la vieille France, se jeter entre vous et l’Europe, une branche de lis à la main ! Vos yeux s’arrêtent avec amour et complaisance sur ce prince qui, dans la maturité de l’âge, a conservé le charme et la noble élégance de la jeunesse, et qui, maintenant, orné du diadème, n’est encore qu’un Français de plus au milieu de vous ! Vous répétez avec émotion tant de mots heureux échappés à ce nouveau monarque, qui puise dans la loyauté de son cœur la grâce de bien dire !

« Quel est celui d’entre nous qui ne lui confierait sa vie, sa fortune, son honneur ? Cet homme que nous voudrions tous avoir pour ami, nous l’avons aujourd’hui pour roi. Ah ! tâchons de lui faire oublier les sacrifices de sa vie ! Que la couronne pèse légèrement sur la tête blanchie de ce chevalier chrétien ! Pieux comme Louis XII, courtois comme François Ier, franc comme Henri IV, qu’il soit heureux de tout le bonheur qui lui a manqué pendant si longues années ! Que le trône, où tant de monarques ont rencontré des tempêtes, soit pour lui un lieu de repos ![59] »

Ailleurs j’ai célébré encore le même prince : le modèle a seulement vieilli, mais on le reconnaît dans les jeunes touches du portrait : l’âge nous flétrit en nous enlevant une certaine vérité de poésie qui fait le teint et la fleur de notre visage, et cependant on aime malgré soi le visage qui s’est fané en même temps que nos propres traits. J’ai chanté des hymnes à la race de Henri IV ; je les recommencerais de grand cœur, tout en combattant de nouveau les méprises de la légitimité et en m’attirant de nouveau ses disgrâces, si elle était destinée à renaître. La raison en est que la royauté légitime constitutionnelle m’a toujours paru le chemin le plus doux et le plus sûr vers l’entière liberté. J’ai cru et je croirais encore faire l’acte d’un bon citoyen en exagérant même les avantages de cette royauté, afin de lui donner, si cela dépendait de moi, la durée nécessaire à l’accomplissement de la transformation graduelle de la société et des mœurs.

Je rends service à la mémoire de Charles X en opposant la pure et simple vérité à ce qu’on dira de lui dans l’avenir. L’inimitié des partis le représentera comme un homme infidèle à ses serments et violateur des libertés publiques : il n’est rien de tout cela. Il a été de bonne foi en attaquant la charte ; il ne s’est pas cru, et ne devait pas se croire parjure ; il avait la ferme intention de rétablir cette charte après l’avoir sauvée, à sa manière et comme il la comprenait. Charles X est tel que je l’ai peint : doux, quoique sujet à la colère, bon et tendre avec ses familiers, aimable, léger, sans fiel, ayant tout du chevalier, la dévotion, la noblesse, l’élégante courtoisie, mais entremêlé de faiblesse, ce qui n’exclut pas le courage passif et la gloire de bien mourir ; incapable de suivre jusqu’au bout une bonne ou une mauvaise résolution ; pétri avec les préjugés de son siècle et de son rang ; à une époque ordinaire, roi convenable ; à une époque extraordinaire, homme de perdition, non de malheur.

 

Pour ce qui est du duc de Bordeaux, on voudrait en faire à Hradschin un roi toujours à cheval, toujours donnant de grands coups d’épée. Il faut sans doute qu’il soit brave ; mais c’est une erreur de se figurer qu’en ce temps-ci le droit de conquête serait reconnu, qu’il suffirait d’être Henri IV pour remonter sur le trône. Sans courage, on ne peut régner ; avec le courage seul, on ne règne plus : Bonaparte a tué l’autorité de la victoire.

Un rôle extraordinaire pourrait être conçu par Henri V : je suppose qu’il sente à vingt ans sa position et qu’il se dise : « Je ne puis pas demeurer immobile ; j’ai des devoirs de mon sang à remplir envers le passé, mais suis-je donc forcé de troubler la France à cause de moi seul ? Dois-je peser sur les siècles futurs de tout le poids des siècles finis ? Tranchons la question ; inspirons des regrets à ceux qui ont injustement proscrit mon enfance ; montrons-leur ce que je pouvais être. Il ne dépend que de moi de me dévouer à mon pays en consacrant de nouveau, quelle que soit l’issue du combat, le principe des monarchies héréditaires. »

Alors le fils de saint Louis aborderait la France dans une double idée de gloire et de sacrifice ; il y descendrait avec la ferme résolution d’y rester, une couronne sur le front ou une balle dans le cœur : au dernier cas, son héritage irait à Philippe. La vie triomphante ou la mort sublime de Henri rétablirait la légitimité, dépouillée seulement de ce que ne comprend plus le siècle et de ce qui ne convient plus au temps. Au reste, en supposant le sacrifice de mon jeune prince, il ne le ferait pas pour moi : après Henri V mort sans enfants, je ne reconnaîtrais jamais de monarque en France !

Je me suis laissé aller à des rêves : ce que je suppose relativement au parti qu’aurait à prendre Henri n’est pas possible : en raisonnant de la sorte, je me suis placé en pensée dans un ordre de choses au-dessus de nous ; ordre qui, naturel à une époque d’élévation et de magnanimité, ne paraîtrait aujourd’hui qu’une exaltation de roman ; c’est comme si j’opinais à l’heure qu’il est d’en revenir aux Croisades ; or, nous sommes terre à terre dans la triste réalité d’une nature humaine amoindrie. Telle est la disposition des âmes, que Henri V rencontrerait dans l’apathie de la France au dedans, et dans les royautés au dehors, des obstacles invincibles. Il faudra donc qu’il se soumette, qu’il consente à attendre les événements, à moins qu’il ne se décidât à un rôle qu’on ne manquerait pas de stigmatiser du nom d’aventurier. Il faudra qu’il rentre dans la série des faits médiocres et qu’il voie, sans toutefois s’en laisser accabler, les difficultés qui l’environnent.

Les Bourbons ont tenu après l’Empire, parce qu’ils succédaient à l’arbitraire : se figure-t-on Henri transporté de Prague au Louvre après l’usage de la plus entière liberté ? La nation française n’aime pas au fond cette liberté ; mais elle adore l’égalité ; elle n’admet l’absolu que pour elle et par elle, et sa vanité lui commande de n’obéir qu’à ce qu’elle s’impose. La charte a essayé vainement de faire vivre sous la même loi deux nations devenues étrangères l’une à l’autre, la France ancienne et la France moderne ; comment, quand des préjugés se sont accrus, feriez-vous se comprendre l’une et l’autre France ? Vous ne ramèneriez point les esprits en remettant sous les yeux des vérités incontestables.

À entendre la passion ou l’ignorance, les Bourbons sont les auteurs de tous nos maux ; la réinstallation de la branche aînée serait le rétablissement de la domination du château ; les Bourbons sont les fauteurs et les complices de ces traités oppresseurs dont à bon droit je n’ai jamais cessé de me plaindre : et pourtant rien de plus absurde que toutes ces accusations, où les dates sont également oubliées et les faits grossièrement altérés. La Restauration n’exerça quelque influence dans les actes diplomatiques qu’à l’époque de la première invasion. Il est reconnu qu’on ne voulait point cette restauration, puisqu’on traitait avec Bonaparte à Châtillon ; que, l’eût-il voulu, il demeurait empereur des Français. Sur l’entêtement de son génie et faute de mieux, on prit les Bourbons qui se trouvaient là. Monsieur, lieutenant général du royaume, eut alors une certaine part aux transactions du jour ; on a vu, dans la vie d’Alexandre, ce que le traité de Paris de 1814 nous avait laissé.

En 1815 il ne fut plus question des Bourbons ; ils n’entrèrent en rien dans les contrats spoliateurs de la seconde invasion : ces contrats furent le résultat de la rupture du ban de l’île d’Elbe. À Vienne, les alliés déclarèrent qu’ils ne se réunissaient que contre un seul homme ; qu’ils ne prétendaient imposer ni aucune sorte de maître ni aucune espèce de gouvernement à la France. Alexandre même avait demandé au congrès un roi autre que Louis XVIII. Si celui-ci en venant s’asseoir aux Tuileries ne se fût hâté de voler son trône, il n’aurait jamais régné. Les traités de 1815 furent abominables, précisément parce qu’on refusa d’entendre la voix de la légitimité, et c’est pour les faire brûler, ces traités, que j’avais voulu reconstruire notre puissance en Espagne.

Le seul moment où l’on retrouve l’esprit de la Restauration est au congrès d’Aix-la-Chapelle ; les alliés étaient convenus de nous ravir nos provinces du nord et de l’est : M. de Richelieu intervint. Le tzar, touché de notre malheur, entraîné par son équitable penchant, remit à M. le duc de Richelieu la carte de France, sur laquelle était tracée la ligne fatale. J’ai vu de mes propres yeux cette carte du Styx entre les mains de madame de Montcalm, sœur du noble négociateur[60].

La France occupée comme elle l’était, nos places fortes ayant garnison étrangère, pouvions-nous résister ? Une fois privés de nos départements militaires, combien de temps aurions-nous gémi sous la conquête ? Eussions-nous eu un souverain d’une famille nouvelle, un prince d’occasion, on ne l’aurait point respecté. Parmi les alliés, les uns cédèrent à l’illusion d’une grande race, les autres crurent que, sous une puissance usée, le royaume perdrait son énergie et cesserait d’être un objet d’inquiétude : Cobbett lui-même en convient dans sa lettre[61]. C’est donc une monstrueuse ingratitude de ne pas voir que, si nous sommes encore de la vieille Gaule, nous le devons au sang que nous avons le plus maudit. Ce sang, qui depuis huit siècles circulait dans les veines mêmes de la France, ce sang qui l’avait faite ce qu’elle est, l’a sauvée encore. Pourquoi s’obstiner à nier éternellement les faits ? On a abusé contre nous de la victoire, comme nous en avions abusé contre l’Europe. Nos soldats étaient allés en Russie ; ils ont ramené sur leurs pas les soldats qui fuyaient devant eux. Après action réaction, c’est la loi. Cela ne fait rien à la gloire de Bonaparte, gloire isolée et qui reste entière ; cela ne fait rien à notre gloire nationale, toute couverte de la poussière de l’Europe dont nos drapeaux ont balayé les tours. Il était inutile, dans un dépit d’ailleurs trop juste, d’aller chercher à nos maux une autre cause que la cause véritable. Loin d’être cette cause, les Bourbons de moins dans nos revers, nous étions partagés.

Appréciez maintenant les calomnies dont la Restauration a été l’objet ; qu’on interroge les archives des relations extérieures, on sera convaincu de l’indépendance du langage tenu aux puissances sous le règne de Louis XVIII et de Charles X. Nos souverains avaient le sentiment de la dignité nationale ; ils furent surtout rois à l’étranger, lequel ne voulut jamais avec franchise le rétablissement, et ne vit qu’à regret la résurrection de la monarchie aînée. Le langage diplomatique de la France à l’époque dont je traite est, il faut le dire, particulier à l’aristocratie ; la démocratie, pleine de larges et fécondes vertus, est pourtant arrogante quand elle domine : d’une munificence incomparable lorsqu’il faut d’immenses dévouements, elle échoue aux détails ; elle est rarement élevée, surtout dans les longs malheurs. Une partie de la haine des cours d’Angleterre et d’Autriche contre la légitimité vient de la fermeté du cabinet des Bourbons.

Loin de précipiter cette légitimité, mieux avisé on en eût étayé les ruines ; à l’abri dans l’intérieur, on eût élevé le nouvel édifice, comme on bâtit un vaisseau qui doit braver l’Océan sous un bassin couvert taillé dans le roc : ainsi la liberté anglaise s’est formée au sein de la loi normande. Il ne fallait pas répudier le fantôme monarchique ; ce centenaire du moyen âge, comme Dandolo, avoit les yeux en la tête beaux, et si, n’en véoit goutte ; vieillard qui pouvait guider les jeunes croisés et qui, paré de ses cheveux blancs, imprimait encore vigoureusement sur la neige ses pas ineffaçables.

Que, dans nos craintes prolongées, des préjugés et des hontes vaniteuses nous aveuglent, on le conçoit ; mais la distante postérité reconnaîtra que la Restauration a été, historiquement parlant, une des plus heureuses phases de notre cycle révolutionnaire. Les partis dont la chaleur n’est pas éteinte peuvent s’écrier : « Nous fûmes libres sous l’Empire, esclaves sous la monarchie de la charte ! » Les générations futures, ne s’arrêtant pas à cette contre-vérité, risible si elle n’était un sophisme, diront que les Bourbons rappelés prévinrent le démembrement de la France, qu’ils fondèrent parmi nous le gouvernement représentatif, qu’ils firent prospérer les finances, acquittèrent des dettes qu’ils n’avaient pas contractées, et payèrent religieusement jusqu’à la pension de la sœur de Robespierre. Enfin, pour remplacer nos colonies perdues, ils nous laissèrent, en Afrique, une des plus riches provinces de l’empire romain.

Trois choses demeurent acquises à la légitimité restaurée : elle est entrée dans Cadix ; elle a donné à Navarin l’indépendance à la Grèce ; elle a affranchi la chrétienté en s’emparant d’Alger : entreprises dans lesquelles avaient échoué Bonaparte, la Russie, Charles-Quint et l’Europe. Montrez-moi un pouvoir de quelques jours (et un pouvoir si disputé), lequel ait accompli de telles choses.

Je crois, la main sur la conscience, n’avoir rien exagéré et n’avoir exposé que des faits dans ce que je viens de dire sur la légitimité. Il est certain que les Bourbons ne voudraient ni ne pourraient rétablir une monarchie de château et se cantonner dans une tribu de nobles et de prêtres ; il est certain qu’ils n’ont point été ramenés par les alliés ; ils ont été l’accident, non la cause de nos désastres, cause qui vient évidemment de Napoléon. Mais il est certain aussi que le retour de la troisième race a malheureusement coïncidé avec le succès des armes étrangères. Les Cosaques se sont montrés dans Paris au moment où l’on y revoyait Louis XVIII : alors pour la France humiliée, pour les intérêts particuliers, pour toutes les passions émues, la Restauration et l’invasion sont deux choses identiques ; les Bourbons sont devenus la victime d’une confusion des faits, d’une calomnie changée, comme tant d’autres, en une vérité-mensonge. Hélas ! il est difficile d’échapper à ces calamités que la nature et le temps produisent ; on a beau les combattre, le bon droit n’entraîne pas toujours la victoire. Les Psylles, nation de l’ancienne Afrique, avaient pris les armes contre le vent du Midi ; un tourbillon s’éleva et engloutit ces braves : « Les Nasamoniens, dit Hérodote, s’emparèrent de leur pays abandonné. »

En parlant de la dernière calamité des Bourbons, leur commencement me revient en mémoire : je ne sais quel augure de leur tombe se fit entendre à leur berceau. Henri IV ne se vit pas plutôt maître de Paris qu’il fut saisi d’un pressentiment funeste. Les entreprises d’assassinat qui se renouvelaient, sans alarmer son courage, influaient sur sa gaieté naturelle. À la procession du Saint-Esprit, le 5 janvier 1595, il parut habillé de noir, portant à la lèvre supérieure un emplâtre sur la blessure que Jean Châtel lui avait faite à la bouche en le voulant frapper au cœur. Il avait le visage morne ; madame de Balagni lui en ayant demandé la cause : « Comment, lui répondit-il, pourrais-je être content de voir un peuple si ingrat, qu’encore que j’aie fait et fasse tous les jours ce que je puis pour lui, et pour le salut duquel je voudrois sacrifier mille vies, si Dieu m’en avoit donné autant, me dresser tous les jours de nouveaux attentats, car depuis que je suis ici je n’oy parler d’autre chose ? » Cependant ce peuple criait : Vive le roi ! « Sire, dit un seigneur de la cour, voyez comme tout votre peuple se réjouit de vous voir. » Henri, secouant la tête : C’est un peuple. Si mon plus grand ennemi étoit là où je suis, et qu’il le vît passer, il lui en feroit autant qu’à moi et crieroit encore plus haut. »

Un ligueur apercevant le roi affaissé au fond de son carrosse, dit : « Le voilà déjà au cul de la charrette. » Ne vous semble-t-il pas que ce ligueur parlait de Louis XVI allant du Temple à l’échafaud ?

Le vendredi 14 mai 1610, le roi, revenant des Feuillants avec Bassompierre et le duc de Guise, leur dit : « Vous ne me connoissez pas maintenant, vous autres, et quand vous m’aurez perdu, vous connoîtrez alors ce que je valois et la différence qu’il y a de moi aux autres hommes. — Mon Dieu, sire, repartit Bassompierre, ne cesserez-vous jamais de nous troubler, en nous disant que vous mourrez bientôt ? » Et alors le maréchal retrace à Henri sa gloire, sa prospérité, sa bonne santé qui prolongeait sa jeunesse. « Mon ami, lui répondit le roi, il faut quitter tout cela. » Ravaillac était à la porte du Louvre.

Bassompierre se retira et ne vit plus le roi que dans son cabinet.

« Il étoit étendu, dit-il, sur son lit ; et M. de Vic, assis sur le même lit que lui, avoit mis sa croix de l’Ordre sur sa bouche, et lui faisoit souvenir de Dieu. M. le Grand en arrivant se mit à genoux à la ruelle et lui tenoit une main qu’il baisoit, et je m’étois jeté à ses pieds que je tenois embrassés en pleurant amèrement[62]. »

Tel est le récit de Bassompierre.

Poursuivi par ces tristes souvenirs, il me semblait que j’avais vu dans les longues salles de Hradschin les derniers Bourbons passer tristes et mélancoliques, comme le premier Bourbon dans la galerie du Louvre ; j’étais venu baiser les pieds de la Royauté après sa mort. Qu’elle meure à jamais ou qu’elle ressuscite, elle aura mes derniers serments : le lendemain de sa disparition finale, la république commencera pour moi. Au cas que les Parques, qui doivent éditer mes Mémoires, ne les publient pas incessamment, on saura, quand ils paraîtront, quand on aura tout lu, tout pesé, jusqu’à quel point je me suis trompé dans mes regrets et dans mes conjectures. – Respectant le malheur, respectant ce que j’ai servi et ce que je continuerai de servir au prix du repos de mes derniers jours, je trace mes paroles, vraies ou trompées, sur mes heures tombantes, feuilles séchées et légères que le souffle de l’éternité aura bientôt dispersées.

Si les hautes races approchaient de leur terme (abstraction faite des possibilités de l’avenir et des espérances vivaces qui repoussent sans cesse au fond du cœur de l’homme), ne serait-il pas mieux que, par une fin digne de leur grandeur, elles se retirassent dans la nuit du passé avec les siècles ? Prolonger ses jours au delà d’une éclatante illustration ne vaut rien ; le monde se lasse de vous et de votre bruit ; il vous en veut d’être toujours là : Alexandre, César, Napoléon ont disparu selon les règles de la renommée. Pour mourir beau, il faut mourir jeune ; ne faites pas dire aux enfants du printemps : « Comment ! c’est là ce génie, cette personne, cette race à qui le monde battait des mains, dont on aurait payé un cheveu, un sourire, un regard du sacrifice de la vie ! » Qu’il est triste de voir le vieux Louis XIV ne trouver auprès de lui, pour parler de son siècle, que le vieux duc de Villeroi ! Ce fut une dernière victoire du grand Condé d’avoir, au bord de sa fosse, rencontré Bossuet : l’orateur ranima les eaux muettes de Chantilly ; avec l’enfance du vieillard, il repétrit l’adolescence du jeune homme ; il rebrunit les cheveux sur le front du vainqueur de Rocroi, en disant, lui, Bossuet, un immortel adieu à ses cheveux blancs. Vous qui aimez la gloire, soignez votre tombeau ; couchez-vous-y bien ; tâchez d’y faire bonne figure, car vous y resterez.

Le chemin de Prague à Carlsbad s’allonge dans les ennuyeuses plaines qu’ensanglanta la guerre de Trente Ans. En traversant la nuit ces champs de bataille, je m’humilie devant ce Dieu des armées, qui porte le ciel à son bras comme un bouclier. On aperçoit d’assez loin les monticules boisés au pied desquels se trouvent les eaux. Les beaux esprits des médecins de Carlsbad comparent la route au serpent d’Esculape qui, descendant la colline, vient boire à la coupe d’Hygie.

Du haut de la tour de la ville, Stadtthurm, tour emmitrée d’un clocher, des gardiens sonnent de la trompe, aussitôt qu’ils aperçoivent un voyageur. Je fus salué du son joyeux comme un moribond, et chacun de se dire avec transport dans la vallée : « Voici un arthritique, voici un hypocondriaque, voici un myope ! » Hélas ! j’étais mieux que tout cela, j’étais un incurable.

À sept heures du matin, le 31, j’étais installé à l’Écu d’Or, auberge tenue au bénéfice du comte de Bolzona, très noble homme ruiné. Logeaient dans cet hôtel le comte et madame la comtesse de Cossé (ils m’avaient devancé), et mon compatriote le général de Trogoff[63], naguère gouverneur du château de Saint-Cloud, ci-devant né à Landivisiau dans le rayon de la lune de Landernau, et, tout trapu qu’il est, capitaine de grenadiers autrichiens à Prague, pendant la Révolution. Il venait de visiter son seigneur banni, successeur de saint Clodoald, moine en son temps à Saint-Cloud. Trogoff, après son pèlerinage, s’en retournait en Basse-Bretagne. Il emportait un rossignol de Hongrie et un rossignol de Bohême qui ne laissaient dormir personne dans l’hôtel, tant ils se plaignaient de la cruauté de Térée. Trogoff les bourrait de cœur de bœuf râpé, sans pouvoir venir à bout de leur douleur.

 

Et mœstis late loca questibus implet[64].

 

Nous nous embrassâmes comme deux Bretons, Trogoff et moi. Le général, court et carré comme un Celte de la Cornouaille, a de la finesse sous l’apparence de la franchise, et du comique dans la manière de conter. Il plaisait assez à madame la Dauphine, et, comme il sait l’allemand, elle se promenait avec lui. Instruite de mon arrivée par madame de Cossé, elle me fit proposer de la voir à neuf heures et demie, ou à midi : à midi j’étais chez elle.

Elle occupait une maison isolée, à l’extrémité du village, sur la rive droite de la Tèple, petite rivière qui se rue de la montagne et traverse Carlsbad dans sa longueur. En montant l’escalier de l’appartement de la princesse, j’étais troublé : j’allais voir, presque pour la première fois, ce modèle parfait des souffrances humaines, cette Antigone de la chrétienté. Je n’avais pas causé dix minutes dans ma vie avec madame la Dauphine ; à peine m’avait-elle adressé, dans le cours rapide de ses prospérités, deux ou trois paroles ; elle s’était toujours montrée embarrassée avec moi. Bien que je n’eusse jamais écrit et parlé d’elle qu’avec une admiration profonde, madame la Dauphine avait dû nécessairement nourrir à mon égard les préjugés de ce troupeau d’antichambre, au milieu duquel elle vivait : la famille royale végétait isolée dans cette citadelle de la bêtise et de l’envie, qu’assiégeaient, sans pouvoir y pénétrer, les générations nouvelles.

Un domestique m’ouvrit la porte ; j’aperçus madame la Dauphine assise au fond d’un salon sur un sofa, entre deux fenêtres, brodant à la main un morceau de tapisserie. J’entrai si ému que je ne savais pas si je pourrais arriver jusqu’à la princesse.

Elle releva la tête qu’elle tenait baissée tout contre son ouvrage, comme pour cacher elle-même son émotion, et, m’adressant la parole, elle me dit : « Je suis heureuse de vous voir, monsieur de Chateaubriand ; le roi m’avait mandé votre arrivée. Vous avez passé la nuit ? vous devez être fatigué. »

Je lui présentai respectueusement les lettres de madame la duchesse de Berry ; elle les prit, les posa sur le canapé près d’elle, et me dit : « Asseyez-vous, asseyez-vous. » Puis elle recommença sa broderie avec un mouvement rapide, machinal et convulsif.

Je me taisais ; madame la Dauphine gardait le silence : on entendait le piquer de l’aiguille et le tirer de la laine que la princesse passait brusquement dans le canevas, sur lequel je vis tomber quelques pleurs. L’illustre infortunée les essuya dans ses yeux avec le dos de sa main, et, sans relever la tête, elle me dit : « Comment se porte ma sœur ? Elle est bien malheureuse, bien malheureuse. Je la plains beaucoup, je la plains beaucoup. » Ces mots brefs et répétés cherchaient en vain à nouer une conversation dont les expressions manquaient aux deux interlocuteurs. La rougeur des yeux de la Dauphine, causée par l’habitude des larmes, lui donnait une beauté qui la faisait ressembler à la Vierge du Spasimo.

« Madame, répondis-je enfin, madame la duchesse de Berry est bien malheureuse, sans doute ; elle m’a chargé de venir remettre ses enfants sous votre protection pendant sa captivité. C’est un grand soulagement à ses peines de penser que Henri V retrouve dans Votre Majesté une seconde mère. »

Pascal a eu raison de mêler la grandeur et la misère de l’homme : qui pourrait croire que madame la Dauphine comptât pour quelque chose ces titres de Reine, de Majesté, qui lui étaient si naturels et dont elle avait connu la vanité ? Eh bien ! le mot de Majesté fut pourtant un mot magique ; il rayonna sur le front de la princesse dont il écarta un moment les nuages ; ils revinrent bientôt s’y replacer comme un diadème.

« Oh ! non, non, monsieur de Chateaubriand, me dit la princesse en me regardant et cessant son ouvrage, je ne suis pas Reine. — Vous l’êtes, madame, vous l’êtes par les lois du royaume : monseigneur le Dauphin n’a pu abdiquer que parce qu’il a été roi. La France vous regarde comme sa Reine, et vous serez la mère de Henri V. »

La Dauphine ne disputa plus : cette petite faiblesse, en la rendant à la femme, voilait l’éclat de tant de grandeurs diverses, leur donnait une sorte de charme et les mettait plus en rapport avec la condition humaine.

Je lus à haute voix ma lettre de créance, dans laquelle madame la duchesse de Berry m’expliquait son mariage, m’ordonnait de me rendre à Prague, demandait à conserver son titre de princesse française, et mettait ses enfants sous la garde de sa sœur.

La princesse avait repris sa broderie ; elle me dit après la lecture : « Madame la duchesse de Berry a raison de compter sur moi. C’est très bien, monsieur de Chateaubriand, très bien : je plains beaucoup ma belle-sœur, vous le lui direz. »

Cette insistance de madame la Dauphine à dire qu’elle plaignait madame la duchesse de Berry, sans aller plus loin, me fit voir combien, au fond, il y avait peu de sympathie entre ces deux âmes. Il me paraissait aussi qu’un mouvement involontaire avait agité le cœur de la sainte. Rivalité de malheur ! La fille de Marie-Antoinette n’avait pourtant rien à craindre dans cette lutte ; la palme lui serait restée.

« Si Madame, repris-je, voulait lire la lettre que madame la duchesse de Berry lui écrit, et celle qu’elle adresse à ses enfants, elle y trouverait peut-être de nouveaux éclaircissements. J’espère que Madame me remettra une lettre à porter à Blaye. »

Les lettres étaient tracées au citron. « Je n’entends rien à cela, dit la princesse, comment allons-nous faire ? » Je proposai le moyen d’un réchaud avec quelques éclisses de bois blanc ; Madame tira la sonnette dont le cordon descendait derrière le sofa. Un valet de chambre vint, reçut les ordres et dressa l’appareil sur le palier, à la porte du salon. Madame se leva et nous allâmes au réchaud. Nous le mîmes sur une petite table adjoignant la rampe de l’escalier. Je pris une des deux lettres et la présentai parallèlement à la flamme. Madame la Dauphine me regardait et souriait parce que je ne réussissais pas. Elle me dit : « Donnez, donnez, je vais essayer à mon tour. » Elle passa la lettre au-dessus de la flamme ; la grande écriture ronde de madame la duchesse de Berry parut : même opération pour la seconde lettre. Je félicitai Madame de son succès. Étrange scène : la fille de Louis XVI déchiffrant avec moi, au haut d’un escalier à Carlsbad, les caractères mystérieux que la captive de Blaye envoyait à la captive du Temple !

Nous revînmes nous asseoir dans le salon. La Dauphine lut la lettre qui lui était adressée. Madame la duchesse de Berry remerciait sa sœur de la part qu’elle avait prise à son infortune, lui recommandait ses enfants et plaçait particulièrement son fils sous la tutelle des vertus de sa tante. La lettre aux enfants était quelques mots de tendresse. La duchesse de Berry invitait Henri à se rendre digne de la France.

Madame la Dauphine me dit : « Ma sœur me rend justice, j’ai bien pris part à ses peines. Elle a dû beaucoup souffrir, beaucoup souffrir. Vous lui direz que j’aurai soin de M. le duc de Bordeaux. Je l’aime bien. Comment l’avez-vous trouvé ? Sa santé est bonne, n’est-ce pas ? Il est fort, quoiqu’un peu nerveux. »

Je passai deux heures en tête-à-tête avec Madame, honneur qu’on a rarement obtenu : elle paraissait contente. Ne m’ayant jamais connu que sur des récits ennemis, elle me croyait sans doute un homme violent, bouffi de mon mérite ; elle me savait gré d’avoir figure humaine et d’être un bon garçon. Elle me dit avec cordialité : « Je vais me promener pour le régime des eaux ; nous dînerons à trois heures, vous viendrez si vous n’avez pas besoin de vous coucher. Je veux vous voir tant que cela ne vous fatiguera pas. »

Je ne sais à quoi je devais mon succès ; mais certainement la glace était rompue, la prévention effacée ; ces regards qui s’étaient attachés, au Temple, sur les yeux de Louis XVI et de Marie-Antoinette, s’étaient reposés avec bienveillance sur un pauvre serviteur.

Toutefois, si j’étais parvenu à mettre la Dauphine à l’aise, je me sentais extrêmement contraint : la peur de dépasser certain niveau m’ôtait jusqu’à cette faculté des choses communes que j’avais auprès de Charles X. Soit que je n’eusse pas le secret de tirer de l’âme de Madame ce qui s’y trouve de sublime ; soit que le respect que j’éprouvais fermât le chemin à la communication de la pensée, je sentais une stérilité désolante qui venait de moi.

À trois heures, j’étais revenu chez madame la Dauphine. J’y rencontrai madame la comtesse Esterhazy et sa fille, madame d’Agoult, MM. O’Hégerty fils et de Trogoff ; ils avaient l’honneur de dîner chez la princesse. La comtesse Esterhazy, jadis belle, est encore bien : elle avait été liée à Rome avec M. le duc de Blacas. On assure qu’elle se mêle de politique et qu’elle instruit M. le prince de Metternich de tout ce qu’elle apprend. Quand, au sortir du Temple, Madame fut envoyée à Vienne, elle rencontra la comtesse Esterhazy qui devint sa compagne. Je remarquais qu’elle écoutait attentivement mes paroles ; elle eut le lendemain la naïveté de dire devant moi qu’elle avait passé la nuit à écrire. Elle se disposait à partir pour Prague, une entrevue secrète était fixée dans un lieu convenu avec M. de Blacas ; de là, elle se rendait à Vienne. Vieux attachements rajeunis par l’espionnage ! Quelles affaires, et quels plaisirs ! Mademoiselle Esterhazy n’est pas jolie, elle a l’air spirituel et méchant.

La vicomtesse d’Agoult, aujourd’hui dévote, est une personne importante comme on en trouve dans tous les cabinets des princesses. Elle a poussé sa famille tant qu’elle a pu, en s’adressant à tout le monde, particulièrement à moi : j’ai eu le bonheur de placer ses neveux ; elle en avait autant que feu l’archichancelier Cambacérès.

Le dîner fut si mauvais et si exigu que j’en sortis mourant de faim ; il était servi dans le salon même de madame la Dauphine, car elle n’avait point de salle à manger. Après le repas, on enleva la table ; Madame revint s’asseoir sur le sofa, reprit son ouvrage, et nous fîmes cercle autour. Trogoff conta des histoires, Madame les aime. Elle s’occupe particulièrement des femmes. Il fut question de la duchesse de Guiche : « Ses tresses ne lui vont pas bien, » dit la Dauphine, à mon grand étonnement[65].

De son sofa, Madame voyait à travers la fenêtre ce qui se passait au dehors : elle nommait les promeneurs et les promeneuses. Arrivèrent deux petits chevaux, avec deux jockeys vêtus à l’écossaise ; Madame cessa de travailler, regarda beaucoup et dit : « C’est madame… (j’ai oublié le nom) qui va dans la montagne avec ses enfants. » Marie-Thérèse curieuse, sachant les habitudes du voisinage, la princesse des trônes et des échafauds descendue des hauteurs de sa vie au niveau des autres femmes, m’intéressait singulièrement ; je l’observais avec une sorte d’attendrissement philosophique.

À cinq heures, la Dauphine s’alla promener en calèche ; à sept, j’étais revenu à la soirée. Même établissement : Madame sur le sofa, les personnes du dîner et cinq ou six jeunes et vieilles buveuses d’eau élargissant le cercle. La Dauphine faisait des efforts touchants, mais visibles, pour être gracieuse ; elle adressait un mot à chacun. Elle me parla plusieurs fois, en affectant de me nommer pour me faire connaître ; mais, entre chaque phrase, elle retombait dans une distraction. Son aiguille multipliait ses mouvements, son visage se rapprochait de sa broderie ; j’apercevais la princesse de profil, et je fus frappé d’une ressemblance sinistre : Madame a pris l’air de son père ; quand je voyais sa tête baissée comme sous le glaive de la douleur, je croyais voir celle de Louis XVI attendant la chute du glaive.

À huit heures et demie, la soirée finit ; je me couchai accablé de sommeil et de lassitude.

Le vendredi, trente-et-un de mai[66], j’étais debout à cinq heures ; à six, je me rendis au Mühlenbad (bain du moulin) : les buveurs et les buveuses se pressaient autour de la fontaine, se promenaient sous la galerie de bois à colonnes, ou dans le jardin attenant à cette galerie. Madame la Dauphine arriva, vêtue d’une mesquine robe de soie grise ; elle portait sur ses épaules un châle usé et sur sa tête un vieux chapeau. Elle avait l’air d’avoir raccommodé ses vêtements, comme sa mère à la Conciergerie. M. O’Hégerty, son écuyer, lui donnait le bras. Elle se mêla à la foule et présenta sa tasse aux femmes qui puisent l’eau de la source. Personne ne faisait attention à madame la comtesse de Marne[67]. Marie-Thérèse, sa grand’mère, bâtit en 1762 la maison dite du Mühlenbad ; elle octroya aussi à Carlsbad les cloches qui devaient appeler sa petite-fille au pied de la croix.

Madame étant entrée dans le jardin, je m’avançai vers elle : elle sembla surprise de cette flatterie de courtisan. Je m’étais rarement levé si matin pour les personnes royales, hors peut-être le 13 février 1820, lorsque j’allai chercher le duc de Berry à l’Opéra[68]. La princesse me permit de faire cinq ou six tours de jardin à ses côtés, causa avec bienveillance, me dit qu’elle me recevrait à deux heures et me donnerait une lettre. Je la quittai par discrétion ; je déjeunai à la hâte, et j’employai le temps qui me restait à parcourir la vallée.

Carlsbad, 1er juin 1833.

Comme Français, je ne trouvais à Carlsbad que des souvenirs pénibles. Cette ville prend son nom de Charles IV, roi de Bohême, qui s’y vint guérir de trois blessures reçues à Crécy, en combattant auprès de son père Jean. Lobkowitz prétend que Jean fut tué par un Écossais ; circonstance ignorée des historiens.

 

Sed cum Gallorum fines et amica tuetur

Arva, Caledonia cuspide fossus obit.

 

« Tandis qu’il défend les confins des Gaules et les champs amis, il meurt percé d’une lance calédonienne. »

Le poète n’aurait-il pas mis Caledonia pour la quantité ? En 1346, Édouard était en guerre avec Robert Bruce, et les Écossais étaient alliés de Philippe.

La mort de Jean de Bohême l’Aveugle, à Crécy, est une des aventures les plus héroïques et les plus touchantes de la chevalerie. Jean voulait aller au secours de son fils Charles ; il dit à ses compagnons : « Seigneurs, vous êtes mes amis : je vous requiers que vous me meniez si avant que je puisse férir un coup d’espée ; ils répondirent que volontiers ils le feraient… Le roi de Bohême alla si avant, qu’il férit un coup de son espée, voire plus de quatre, et recombattit moult vigoureusement, et aussi firent ceux de sa compagnie ; et si avant s’y boutèrent sur les Anglois, que tous y demourèrent et furent le lendemain trouvés sur la place autour de leur seigneur, et tous leurs chevaux liés ensemble. »

On ne sait guère que Jean de Bohême était enterré à Montargis, dans l’église des Dominicains, et qu’on lisait sur sa tombe ce reste d’une inscription effacée : « Il trépassa à la tête de ses gens, ensemblement les recommandant à Dieu le Père. Priez Dieu pour ce doux roi. »

Puisse ce souvenir d’un Français expier l’ingratitude de la France, lorsqu’aux jours de nos nouvelles calamités nous épouvantâmes le ciel par nos sacrilèges et jetâmes hors de sa tombe un prince mort pour nous aux jours de nos anciens malheurs !

À Carlsbad, les chroniques racontent que Charles IV fils du roi Jean, étant à la chasse, un de ses chiens s’élançant après un cerf tomba du haut d’une colline dans un bassin d’eau bouillante. Ses hurlements firent accourir les chasseurs, et la source du Sprudel fut découverte. Un pourceau qui s’échauda dans les eaux de Tœplitz les indiqua à des pâtres.

Telles sont les traditions germaniques. J’ai passé à Corinthe ; les débris du temple des courtisanes étaient dispersés sur les cendres de Glycère ; mais la fontaine Pirène, née des pleurs d’une nymphe, coulait encore parmi les lauriers-roses où volait, au temps des Muses, le cheval Pégase. La vague d’un port sans vaisseaux baignait des colonnes tombées, dont le chapiteau trempait dans la mer, comme la tête de jeunes filles noyées étendues sur le sable ; le myrte avait poussé dans leur chevelure et remplaçait la feuille d’acanthe : voilà les traditions de la Grèce.

On compte à Carlsbad huit fontaines ; la plus célèbre est le Sprudel, découverte par le limier. Cette fontaine émerge de la terre entre l’église et la Tèple avec un bruit creux et une vapeur blanche ; elle saute par bonds irréguliers à six ou sept pieds de haut. Les sources de l’Islande sont seules supérieures au Sprudel, mais nul ne vient chercher la santé dans les déserts de l’Hécla, où la vie expire ; où le jour de l’été, sortant du jour, n’a ni couchant ni aurore ; où la nuit de l’hiver, renaissant de la nuit, est sans aube et sans crépuscule.

L’eau du Sprudel cuit les œufs et sert à laver la vaisselle ; ce beau phénomène est entré au service des ménagères de Carlsbad : image du génie qui se dégrade en prêtant sa puissance à des œuvres viles.

M. Alexandre Dumas a fait une traduction libre de l’ode latine de Lobkowitz sur le Sprudel :

 

Fons heliconianum, etc.

Fontaine consacrée aux hymnes du poète,

Quel est donc le foyer de ta chaleur secrète ?

D’où vient ton lit brûlant et de soufre et de chaux ?

La flamme dont l’Etna n’embrase plus les nues

S’ouvre-t-elle vers toi des routes inconnues,

Ou, voisine du Styx, fait-il bouillir tes eaux ?

 

Carlsbad est le rendez-vous ordinaire des souverains ; ils devraient bien s’y guérir de la couronne pour eux et pour nous.

On publie une liste quotidienne des visiteurs du Sprudel : sur les anciens rôles on lit les noms des poètes et des hommes de lettres les plus éclairés du Nord, Gurowsky, Dunker, Weisse, Herder, Goethe ; j’aurais voulu y trouver celui de Schiller, objet de ma préférence. Dans la feuille du jour, parmi les arrivants obscurs, on remarque le nom de la comtesse de Marnes ; il est seulement imprimé en petites capitales.

En 1830, au moment même de la chute de la famille royale à Saint-Cloud, la veuve et les filles de Christophe[69] prenaient les eaux de Carlsbad. LL. MM. haïtiennes sont retirées en Toscane auprès des Majestés napoléoniennes. La plus jeune fille du roi Christophe, très instruite et fort jolie, est morte à Pise : sa beauté d’ébène repose libre sous les portiques du Campo-Santo, loin du champ des cannes et des mangliers à l’ombre desquels elle était née esclave.

On a vu à Carlsbad, en 1826, une Anglaise de Calcutta passée du figuier banian à l’olivier de Bohême, du soleil du Gange à celui de la Tèple ; elle s’éteignait comme un rayon du ciel indien égaré dans le froid et la nuit. Le spectacle des cimetières, dans les lieux consacrés à la santé, est mélancolique : là sommeillent de jeunes femmes étrangères les unes aux autres, sur leurs tombeaux sont gravés le nombre de leurs jours et l’indication de leur patrie : on croit parcourir une serre où l’on cultive des fleurs de tous les climats et dont les noms sont écrits sur une étiquette aux pieds de ces fleurs.

La loi indigène est venue au devant des besoins de la mort exotique ; prévoyant le décès des voyageurs loin de leur pays, elle a permis d’avance les exhumations. J’aurais donc pu dormir dans le cimetière de Saint-André une dizaine d’années, et rien n’aurait entravé les dispositions testamentaires de ces Mémoires. Si madame la Dauphine décédait ici, les lois françaises permettraient-elles le retour de ses cendres ? Ce serait un point de controverse entre les sorboniqueurs de la doctrine et les casuistes de proscription.

Les eaux de Carlsbad sont, assure-t-on, bonnes pour le foie et mauvaises pour les dents. Quant au foie, je n’en sais rien, mais il y a beaucoup d’édentés à Carlsbad ; les années plus que les eaux sont peut-être coupables du fait : le temps est un insigne menteur et un grand arracheur de dents.

Ne vous semble-t-il pas que je recommence le chef-d’œuvre d’un inconnu[70] ? un mot me mène à un autre ; je m’en vais en Islande et aux Indes.

 

Voilà les Apennins et voici le Caucase[71].

 

Et pourtant je ne suis pas encore sorti de la vallée de la Tèple.

Pour voir d’un coup d’œil la vallée de la Tèple, je gravis une colline, à travers un bois de pins : les colonnes perpendiculaires de ces arbres formaient un angle aigu avec le sol incliné ; les uns avaient leurs cimes, les deux tiers, la moitié, le quart de leur tronc où les autres avaient leur pied.

J’aimerai toujours les bois : la flore de Carlsbad, dont le souffle avait brodé les gazons sous mes pas, me paraissait charmante ; je retrouvais la laîche digitée, la belladone vulgaire, la salicaire commune, le millepertuis, le muguet vivace, le saule cendré ; doux sujets de mes premières anthologies.

Voilà que ma jeunesse vient suspendre ses réminiscences aux tiges de ces plantes que je reconnais en passant. Vous souvenez-vous de mes études botaniques chez les Siminoles, de mes œnothères, de mes nymphéas dont je parais mes Floridiennes, des guirlandes de clématite dont elles enlaçaient la tortue, de notre sommeil dans l’île au bord du lac, de la pluie de roses du magnolia qui tombait sur nos têtes ? Je n’ose calculer l’âge qu’aurait à présent ma volage fille peinte ; que cueillerais-je aujourd’hui sur son front ? les rides qui sont sur le mien. Elle dort sans doute à l’éternité sous les racines d’une cyprière de l’Alabama ; et moi qui porte en ma mémoire ces souvenirs lointains, ignorés, je vis ! Je suis en Bohême, non pas avec Atala et Céluta, mais auprès de madame la Dauphine qui va me donner une lettre pour madame la duchesse de Berry.

À une heure, j’étais aux ordres de madame la dauphine.

« Vous voulez partir aujourd’hui, monsieur de Chateaubriand ?

« — Si Votre Majesté le permet. Je tâcherai de retrouver en France madame de Berry ; autrement je serais obligé de faire le voyage de Sicile, et Son Altesse Royale serait trop longtemps privée de la réponse qu’elle attend.

« — Voilà un billet pour elle. J’ai évité de prononcer votre nom pour ne pas vous compromettre en cas d’événement. Lisez. »

Je lus le billet ; il était tout entier de la main de madame la Dauphine : je l’ai copié exactement.

 

« Carlsbad, ce 31 mai 1833.

« J’ai éprouvé une vraie satisfaction, ma chère sœur, à recevoir enfin directement de vos nouvelles. Je vous plains de toute mon âme. Comptez toujours sur mon intérêt constant pour vous et surtout pour vos chers enfants, qui me seront plus précieux que jamais. Mon existence, tant qu’elle durera, leur sera consacrée. Je n’ai pas encore pu faire vos commissions à notre famille, ma santé ayant exigé que je vinsse ici prendre les eaux. Mais je m’en acquitterai aussitôt mon retour près d’elle, et croyez que nous n’aurons, eux et moi, jamais que les mêmes sentiments sur tout.

« Adieu, ma chère sœur, je vous plains du fond de mon cœur, et vous embrasse tendrement.

« M. T. »

 

Je fus frappé de la réserve de ce billet : quelques expressions vagues d’attachement couvraient mal la sécheresse du fond. J’en fis la remarque respectueuse, et plaidai de nouveau la cause de l’infortunée prisonnière. Madame me répondit que le roi en déciderait. Elle me promit de s’intéresser à sa sœur ; mais il n’y avait rien de cordial ni dans la voix ni dans le ton de la Dauphine ; on y sentait plutôt une irritation contenue. La partie me sembla perdue quant à la personne de ma cliente. Je me rabattis sur Henri V. Je crus devoir à la Princesse la sincérité dont j’avais toujours usé à mes risques et périls pour éclairer les Bourbons ; je lui parlai sans détour et sans flatterie de l’éducation de M. le duc de Bordeaux.

« Je sais que Madame a lu avec bienveillance une brochure à la fin de laquelle j’exprimais quelques idées relatives à l’éducation de Henri V. Je crains que les entours de l’enfant ne nuisent à sa cause : MM. de Damas, de Blacas et Latil ne sont pas populaires. »

Madame en convint ; elle abandonna même tout à fait M. de Damas, en disant deux ou trois mots à l’honneur de son courage, de sa probité et de sa religion.

« Au mois de septembre, Henri V sera majeur ; Madame ne pense-t-elle pas qu’il serait utile de former auprès de lui un conseil dans lequel on ferait entrer des hommes que la France regarde avec moins de prévention ?

« — Monsieur de Chateaubriand, en multipliant les conseillers, on multiplie les avis : et puis, qui proposeriez-vous au choix du roi ?

« — M. de Villèle. »

Madame, qui brodait, arrêta son aiguille, me regarda avec étonnement, et m’étonna à mon tour par une critique assez judicieuse du caractère et de l’esprit de M. de Villèle. Elle ne le considérait que comme un administrateur habile.

« Madame est trop sévère, lui dis-je : M. de Villèle est un homme d’ordre, de comptabilité, de modération, de sang-froid, et dont les ressources sont infinies ; s’il n’avait eu l’ambition d’occuper la première place, pour laquelle il n’est pas suffisant, c’eût été un ministre à garder éternellement dans le conseil du roi ; on ne le remplacera jamais. Sa présence auprès de Henri V serait du meilleur effet.

« — Je croyais que vous n’aimiez pas M. de Villèle ?

« — Je me mépriserais si, après la chute du trône, je continuais de nourrir le sentiment de quelque mesquine rivalité. Nos divisions royalistes ont déjà fait trop de mal ; je les abjure de grand cœur et suis prêt à demander pardon à ceux qui m’ont offensé. Je supplie Votre Majesté de croire que ce n’est là ni l’étalage d’une fausse générosité, ni une pierre posée en prévision d’une future fortune. Que pourrais-je demander à Charles X dans l’exil ? Si la Restauration arrivait, ne serais-je pas au fond de ma tombe ? »

Madame me regarda avec affabilité ; elle eut la bonté de me louer par ces seuls mots : « C’est très bien, monsieur de Chateaubriand ! » Elle semblait toujours surprise de trouver un Chateaubriand si différent de celui qu’on lui avait peint.

« Il est une autre personne madame, qu’on pourrait appeler, repris-je : mon noble ami, M. Lainé. Nous étions trois hommes en France qui ne devions jamais prêter serment à Philippe : moi, M. Lainé et M. Royer-Collard. En dehors du gouvernement et dans des positions diverses, nous aurions formé un triumvirat de quelque valeur. M. Lainé a prêté son serment par faiblesse ; M. Royer-Collard par orgueil ; le premier en mourra ; le second en vivra, parce qu’il vit de tout ce qu’il fait, ne pouvant rien faire qui ne soit admirable.

« — Vous avez été content de monsieur le duc de Bordeaux ?

« — Je l’ai trouvé charmant. On assure que Votre Majesté le gâte un peu.

« — Oh ! non, non. Sa santé, en avez-vous été content ?

« — Il m’a semblé se porter à merveille ; il est délicat et un peu pâle.

« — Il a souvent de belles couleurs ; mais il est nerveux. – Monsieur le Dauphin est fort estimé dans l’armée, n’est-ce pas ? fort estimé ? on se souvient de lui, n’est-ce pas ? »

Cette brusque question, sans liaison avec ce que nous venions de dire, me dévoila une plaie secrète que les jours de Saint-Cloud et de Rambouillet avaient laissée dans le cœur de la Dauphine. Elle ramenait le nom de son mari pour se rassurer ; je courus au devant de la pensée de la princesse et de l’épouse ; j’affirmai, avec raison, que l’armée se souvenait toujours de l’impartialité, des vertus, du courage de son généralissime.

Voyant l’heure de la promenade arriver :

« Votre Majesté n’a plus d’ordres à me donner ? je crains d’être importun.

« — Dites à vos amis combien j’aime la France ; qu’ils sachent bien que je suis Française. Je vous charge particulièrement de dire cela ; vous me ferez plaisir de le dire : je regrette bien la France, je regrette beaucoup la France.

« — Ah ! madame, que vous a donc fait cette France ? vous qui avez tant souffert, comment avez-vous encore le mal du pays ?

« — Non, non, monsieur de Chateaubriand, ne l’oubliez pas, dites-leur bien à tous que je suis Française, que je suis Française. »

Madame me quitta ; je fus obligé de m’arrêter dans l’escalier avant de sortir ; je n’aurais pas osé me montrer dans la rue ; mes pleurs mouillent encore ma paupière en retraçant cette scène.

Rentré à mon auberge, je repris mon habit de voyage. Tandis qu’on apprêtait la voiture, Trogoff bavardait ; il me redisait que madame la Dauphine était très contente de moi, qu’elle ne s’en cachait pas, qu’elle le racontait à qui voulait l’entendre. « C’est une chose immense que votre voyage ! » criait Trogoff, tâchant de dominer la voix de ses deux rossignols. « Vous verrez les suites de cela ! » Je ne croyais à aucune suite.

J’avais raison ; on attendait le soir même M. le duc de Bordeaux. Bien que tout le monde connût son arrivée, on m’en avait fait mystère. Je me donnai garde de me montrer instruit du secret.

À six heures du soir, je roulais vers Paris. Quelle que soit l’immensité de l’infortune à Prague, la petitesse de la vie de prince réduite à elle-même est désagréable à avaler ; pour en boire la dernière goutte, il faut avoir brûlé son palais et s’être enivré d’une foi ardente. – Hélas ! nouveau Symmaque, je pleure l’abandon des autels ; je lève les mains vers le Capitole ; j’invoque la majesté de Rome ! mais si le dieu était devenu de bois et que Rome ne se ranimât plus dans sa poussière ?

LIVRE V[72]

Journal de Carlsbad à Paris. – Cynthie. – Égra. – Wallenstein. – Weissenstadt. – La voyageuse. – Berneck et souvenirs. – Bayreuth. – Voltaire. – Hohlfeld. – Église. – La petite fille à la hotte. – L’hôtelier et sa servante. – Bamberg. – Une bossue. – Würtzbourg : ses chanoines. – Un ivrogne. – L’hirondelle. – Auberge de Wiesenbach. – Un Allemand et sa femme. – Ma vieillesse. – Heidelberg. – Pèlerins. – Ruines. – Mannheim. – Le Rhin. – Le Palatinat. – Armée aristocratique ; armée plébéienne. – Couvent et château. – Monts Tonnerre. – Auberge solitaire. – Kaiserslautern. – Sommeil. – Oiseaux. – Saarbrück. – Conseil de Charles X en France. – idées sur Henri V. – Ma lettre à madame la Dauphine. – Ce qu’avait fait Madame la duchesse de Berry.

 

1er juin au soir, 1833.

Le chemin de Carlsbad jusqu’à Ellbogen, le long de l’Égra, est agréable. Le château de cette petite ville est du XIIe siècle et placé en sentinelle sur un rocher, à l’entrée d’une gorge de vallée. Le pied du rocher, couvert d’arbres, s’enveloppe d’un pli de l’Égra : de là le nom de la ville et du château, Ellbogen (le coude).

Le donjon rougissait du dernier rayon du soleil, lorsque je l’aperçus du grand chemin. Au-dessus des montagnes et des bois penchait la colonne torse de la fumée d’une fonderie.

Je partis à neuf heures et demie du relais de Zwoda. Je suivais la route où passa Vauvenargues dans la retraite de Prague[73], ce jeune homme à qui Voltaire, dans l’éloge funèbre des officiers morts en 1741, adresse ces paroles : « Tu n’es plus, douce espérance du reste de mes jours ; je t’ai toujours vu le plus infortuné des hommes et le plus tranquille[74]. »

Du fond de ma calèche, je regardais se lever les étoiles.

N’ayez pas peur, Cynthie[75] ; ce n’est que la susurration des roseaux inclinés par notre passage dans leur forêt mobile. J’ai un poignard pour les jaloux et du sang pour toi. Que ce tombeau ne vous cause aucune épouvante ; c’est celui d’une femme jadis aimée comme vous : Cecilia Metella reposait ici.

Qu’elle est admirable, cette nuit, dans la campagne romaine ! La lune se lève derrière la Sabine pour regarder la mer ; elle fait sortir des ténèbres diaphanes les sommets cendrés de bleu d’Albano, les lignes plus lointaines et moins gravées du Soracte. Le long canal des vieux aqueducs laisse échapper quelques globules de son onde à travers les mousses, les ancolies, les giroflées, et joint les montagnes aux murailles de la ville. Plantés les uns sur les autres, les portiques aériens, en découpant le ciel, promènent dans les airs le torrent des âges et le cours des ruisseaux. Législatrice du monde, Rome, assise sur la pierre de son sépulcre, avec sa robe de siècles, projette le dessin irrégulier de sa grande figure dans la solitude lactée.

Asseyons-nous : ce pin, comme le chevrier des Abruzzes, déploie son ombrelle parmi des ruines. La lune neige sa lumière sur la couronne gothique de la tour du tombeau de Metella et sur les festons de marbre enchaînés aux cornes des bucranes ; pompe élégante qui nous invite à jouir de la vie, sitôt écoulée.

Écoutez ! la nymphe Égérie chante au bord de sa fontaine ; le rossignol se fait entendre dans la vigne de l’hypogée des Scipions ; la brise alanguie de la Syrie nous apporte indolemment la senteur des tubéreuses sauvages. Le palmier de la villa abandonnée se balance à demi noyé dans l’améthyste et l’azur des clartés phébéennes. Mais toi, pâlie par les reflets de la candeur de Diane, ô Cynthie, tu es mille fois plus gracieuse que ce palmier. Les mânes de Délie, de Lalagé, de Lydie, de Lesbie, posés sur des corniches ébréchées, balbutient autour de toi des paroles mystérieuses. Tes regards se croisent avec ceux des étoiles et se mêlent à leurs rayons.

Mais, Cynthie, il n’y a de vrai que le bonheur dont tu peux jouir. Ces constellations si brillantes sur ta tête ne s’harmonisent à tes félicités que par l’illusion d’une perspective trompeuse. Jeune Italienne, le temps finit ! sur ces tapis de fleurs tes compagnes ont déjà passé.

Une vapeur se déroule, monte et enveloppe l’œil de la nuit d’une rétine argentée ; le pélican crie et retourne aux grèves ; la bécasse s’abat dans les prêles des sources diamantées ; la cloche résonne sous la coupole de Saint-Pierre ; le plain-chant nocturne, voix du moyen âge, attriste le monastère isolé de Sainte-Croix ; le moine psalmodie à genoux les laudes, sur les colonnes calcinées de Saint-Paul ; des vestales se prosternent sur la dalle glacée qui ferme leurs cryptes ; le pifferaro souffle sa complainte de minuit devant la Madone solitaire, à la porte condamnée d’une catacombe. Heure de la mélancolie, la religion s’éveille et l’amour s’endort !

Cynthie, ta voix s’affaiblit : il expire sur tes lèvres, le refrain que t’apprit le pêcheur napolitain dans sa barque vélivole, ou le rameur vénitien dans sa gondole légère. Va aux défaillances de ton repos ; je protégerai ton sommeil. La nuit dont tes paupières couvrent tes yeux dispute de suavité avec celle que l’Italie assoupie et parfumée verse sur ton front. Quand le hennissement de nos chevaux se fera entendre dans la campagne, quand l’étoile du matin annoncera l’aube, le berger de Frascati descendra avec ses chèvres, et moi je ne cesserai de te bercer de ma chanson à demi-voix soupirée :

« Un faisceau de jasmins et de narcisses, une Hébé d’albâtre, récemment sortie de la cavée d’une fouille, ou tombée du fronton d’un temple, gît sur ce lit d’anémones : non, Muse, vous vous trompez. Le jasmin, l’Hébé d’albâtre, est une magicienne de Rome, née il y a seize mois de mai et la moitié d’un printemps, au son de la lyre, au lever de l’aurore, dans un champ de roses de Pæstum.

« Vent des orangers de Palerme qui soufflez sur l’île de Circé ; brise qui passez au tombeau du Tasse ; qui caressez les nymphes et les amours de la Farnésine ; vous qui vous jouez au Vatican parmi les vierges de Raphaël, les statues des Muses, vous qui mouillez vos ailes aux cascatelles de Tivoli ; génies des arts qui vivez de chefs-d’œuvre et voltigez avec les souvenirs, venez : à vous seuls je permets d’inspirer le sommeil de Cynthie.

« Et vous, filles majestueuses de Pythagore, Parques à la robe de lin, sœurs inévitables assises à l’essieu des sphères, tournez le fil de la destinée de Cynthie sur des fuseaux d’or ; faites-les descendre de vos doigts et remonter à votre main avec une ineffable harmonie ; immortelles filandières, ouvrez la porte d’ivoire à ces songes qui reposent sur un sein de femme sans l’oppresser. Je te chanterai, ô canéphore des solennités romaines, jeune Charite nourrie d’ambroisie au giron de Vénus, sourire envoyé d’Orient pour glisser sur ma vie ; violette oubliée au jardin d’Horace…

« …

« …

« Mein Herr ? dix kreutzer bour la parrière. »

Peste soit de toi avec tes cruches ! j’avais changé de ciel ! j’étais si en train ! la muse ne reviendra pas ! ce maudit Égra, où nous arrivons, est la cause de mon malheur.

Les nuits sont funestes à Égra. Schiller nous montre Wallenstein trahi par ses complices, s’avançant vers la fenêtre d’une salle de la forteresse d’Égra : « Le ciel est orageux et troublé, dit-il, le vent agite l’étendard placé sur la tour ; les nuages passent rapidement sur le croissant de la lune qui jette à travers la nuit une lumière vacillante et incertaine. »

Wallenstein, au moment d’être assassiné, s’attendrit sur la mort de Max Piccolomini, aimé de Thécla : « La fleur de ma vie a disparu ; il était près de moi comme l’image de ma jeunesse. Il changeait pour moi la réalité en un beau songe. »

Wallenstein se retire au lieu de son repos : « La nuit est avancée ; on n’entend plus de mouvement dans le château : allons ! que l’on m’éclaire ; ayez soin qu’on ne me réveille pas trop tard ; je pense que je vais dormir longtemps, car les épreuves de ce jour ont été rudes. »

Le poignard des meurtriers arrache Wallenstein aux rêves de l’ambition, comme la voix du préposé à la barrière a mis fin à mon rêve d’amour. Et Schiller, et Benjamin Constant (qui fit preuve d’un talent nouveau en imitant le tragique allemand[76]), sont allés rejoindre Wallenstein, tandis que je rappelle aux portes d’Égra leur triple renommée.

2 juin 1833.

Je traverse Égra, et samedi, premier de juin, à la pointe du jour, j’entre en Bavière : une grande fille rousse, nu-pieds, tête nue, vient m’ouvrir la barrière, comme l’Autriche en personne. Le froid continue ; l’herbe des fossés est couverte d’une gelée blanche ; des renards mouillés sortent des aveinières ; des nues grises, échancrées, à grande envergure sont croisées dans le ciel comme des ailes d’aigle.

J’arrive à Weissenstadt à neuf heures du matin ; au même moment, une espèce de voiturin emportait une jeune femme coiffée en cheveux ; elle avait bien l’air de ce que probablement elle était : joie, courte fortune d’amour, puis l’hôpital et la fosse commune. Plaisir errant, que le ciel ne soit pas trop sévère à tes tréteaux ! il y a dans ce monde tant d’acteurs plus mauvais que toi.

Avant de pénétrer dans le village, j’ai traversé des wastes : ce mot s’est trouvé au bout de mon crayon ; il appartenait à notre ancienne langue franke : il peint mieux l’aspect d’un pays désolé que le mot lande, qui signifie terre.

Je sais encore la chanson qu’on chantait le soir en traversant les landes :

 

C’est le chevalier des Landes :

Malheureux chevalier !

Quand il fut dans la lande,

A ouï les sings sonner.

 

Après Weissenstadt vient Berneck. En sortant de Berneck, le chemin est bordé de peupliers, dont l’avenue tournoyante m’inspirait je ne sais quel sentiment mêlé de plaisir et de tristesse. En fouillant dans ma mémoire, j’ai trouvé qu’ils ressemblaient aux peupliers dont le grand chemin était aligné autrefois du côté de Paris à l’entrée de Villeneuve-sur-Yonne. Madame de Beaumont n’est plus. M. Joubert n’est plus ; les peupliers sont abattus, et, après la quatrième chute de la monarchie, je passe au pied des peupliers de Berneck : « Donnez-moi, dit saint Augustin, un homme qui aime, et il comprendra ce que je dis. »

La jeunesse se rit de ces mécomptes ; elle est charmante, heureuse ; en vain vous lui annoncez le moment où elle en sera à de pareilles amertumes ; elle vous choque de son aile légère et s’envole aux plaisirs : elle a raison si elle meurt avec eux.

Voici Bayreuth, réminiscence d’une autre sorte. Cette ville est située au milieu d’une plaine creuse mélangée de céréales et d’herbages : les rues en sont larges, les maisons basses, la population faible. Du temps de Voltaire et de Frédéric II, la margrave de Bayreuth[77] était célèbre : sa mort inspira au chantre de Ferney la seule ode où il ait montré quelque talent lyrique.

 

Tu ne chanteras plus, solitaire Sylvandre,

Dans ce palais des arts où les sons de ta voix

Contre les préjugés osaient se faire entendre

Et de l’humanité faisaient parler les droits.

 

Le poète se loue ici justement, si ce n’est qu’il n’y avait rien de moins solitaire au monde que Voltaire-Sylvandre. Le poète ajoute, en s’adressant à la margrave :

 

Des tranquilles hauteurs de la philosophie,

Ta pitié contemplait, avec des yeux sereins,

Les fantômes changeants du songe de la vie,

Tant de rêves détruits, tant de projets si vains.

 

Du haut d’un palais, il est aisé de contempler avec des yeux sereins les pauvres diables qui passent dans la rue, mais ces vers n’en sont pas moins d’une raison puissante… Qui les sentirait mieux que moi ? J’ai vu défiler tant de fantômes à travers le songe de la vie ! Dans ce moment même, ne viens-je pas de contempler les trois larves royales du château de Prague et la fille de Marie-Antoinette à Carlsbad ? En 1733, il y a juste un siècle, de quoi s’occupait-on ici ? avait-on la moindre idée de ce qui est aujourd’hui ? Lorsque Frédéric se mariait en 1733, sous la rude tutelle de son père, avait-il vu dans Matthieu Laensberg M. de Tournon[78] intendant de Bayreuth, et quittant cette intendance pour la préfecture de Rome ? En 1933, le voyageur passant en Franconie demandera à mon ombre si j’aurais pu deviner les faits dont il sera le témoin.

Tandis que je déjeunais, j’ai lu des leçons qu’une dame allemande, jeune et jolie nécessairement, écrivait sous la dictée d’un maître :

« Celui qu’il est content, est riche. Vous et je nous avons peu d’argent ; mais nous sommes content. Nous sommes ainci à mon avis plus riches que tel qui a un tonne d’or, et il est. »

C’est vrai, mademoiselle, vous et je avons peu d’argent ; vous êtes contente, à ce qu’il paraît, et vous vous moquez d’une tonne d’or ; mais si par hasard je n’étais pas content, moi, vous conviendrez qu’une tonne d’or pourrait m’être assez agréable.

Au sortir de Bayreuth, on monte. De minces pins élagués me représentaient les colonnes de la mosquée du Caire, ou de la cathédrale de Cordoue, mais rapetissées et noircies, comme un paysage reproduit dans la chambre obscure. Le chemin continue de coteaux en coteaux et de vallées en vallées ; les coteaux larges avec un toupet de bois au front, les vallées étroites et vertes, mais peu arrosées. Dans le point le plus bas de ces vallées, on aperçoit un hameau indiqué par le campanile d’une petite église. Toute la civilisation chrétienne s’est formée de la sorte : le missionnaire devenu curé s’est arrêté ; les Barbares se sont cantonnés autour de lui, comme les troupeaux se rassemblent autour du berger. Jadis ces réduits écartés m’auraient fait rêver de plus d’une espèce de songe ; aujourd’hui, je ne rêve rien et ne suis bien nulle part.

Baptiste, souffrant d’un excès de fatigue, m’a contraint de m’arrêter à Hohlfeld. Tandis qu’on apprêtait le souper, je suis monté au rocher qui domine une partie du village. Sur ce rocher s’allonge un beffroi carré ; des martinets criaient en rasant le toit et les faces du donjon. Depuis mon enfance à Combourg, cette scène composée de quelques oiseaux et d’une vieille tour ne s’était pas reproduite ; j’en eus le cœur tout serré. Je descendis à l’église sur un terrain pendant à l’ouest ; elle était ceinte de son cimetière délaissé des nouveaux défunts. Les anciens morts y ont seulement tracé leurs sillons ; preuve qu’ils ont labouré leur champ. Le soleil couchant, pâle et noyé à l’horizon d’une sapinière, éclairait le solitaire asile où nul autre homme que moi n’était debout. Quand serai-je couché à mon tour ? Êtres de néant et de ténèbres, notre impuissance et notre puissance sont fortement caractérisées : nous ne pouvons nous procurer à volonté ni la lumière ni la vie ; mais la nature, en nous donnant des paupières et une main, a mis à notre disposition la nuit et la mort.

Entré dans l’église dont la porte entre-baillait, je me suis agenouillé avec l’intention de dire un Pater et un Ave pour le repos de l’âme de ma mère ; servitudes d’immortalité imposées aux âmes chrétiennes dans leur mutuelle tendresse. Voilà que j’ai cru entendre le guichet d’un confessionnal s’ouvrir ; je me suis figuré que la mort, au lieu d’un prêtre, allait apparaître à la grille de la pénitence. Au moment même le sonneur de cloches est venu fermer la porte de l’église, je n’ai eu que le temps de sortir.

En retournant à l’auberge, j’ai rencontré une petite hotteuse : elle avait les jambes et les pieds nus ; sa jupe était courte, son corset déchiré ; elle marchait courbée et les bras croisés. Nous montions ensemble un chemin escarpé ; elle tournait un peu de mon côté son visage hâlé : sa jolie tête échevelée se collait contre sa hotte. Ses yeux étaient noirs ; sa bouche s’entrouvrait pour respirer : on voyait que, sous ses épaules chargées, son jeune sein n’avait encore senti que le poids de la dépouille des vergers. Elle donnait envie de lui dire des roses : Ροδα μ’ει ρηχας (Aristophane.)

Je me mis à tirer l’horoscope de l’adolescente vendangeuse : vieillira-t-elle au pressoir, mère de famille obscure et heureuse ? Sera-t-elle emmenée dans les camps par un caporal ? Deviendra-t-elle la proie de quelque Don Juan ? La villageoise enlevée aime son ravisseur autant d’étonnement que d’amour ; il la transporte dans un palais de marbre sur le détroit de Messine, sous un palmier au bord d’une source, en face de la mer qui déploie ses flots d’azur, et de l’Etna qui jette des flammes.

J’en étais là de mon histoire, lorsque ma compagne tournant à gauche sur une grande place, s’est dirigée vers quelques habitations isolées. Au moment de disparaître, elle s’est arrêtée ; elle a jeté un dernier regard sur l’étranger ; puis, inclinant la tête pour passer avec sa hotte sous une porte abaissée, elle est entrée dans une chaumière, comme un petit chat sauvage se glisse dans une grange parmi des gerbes. Allons retrouver dans sa prison Son Altesse Royale madame la duchesse de Berry.

 

Je la suivis, mais je pleurai

De ne pouvoir plus suivre qu’elle[79].

 

Mon hôte de Hohlfeld est un singulier homme : lui et sa servante sont aubergistes à leur corps défendant ; ils ont horreur des voyageurs. Quand ils découvrent de loin une voiture, ils se vont cacher en maudissant ces vagabonds qui n’ont rien à faire et courent les grands chemins, ces fainéants qui dérangent un honnête cabaretier et l’empêchent de boire le vin qu’il est obligé de leur vendre. La vieille voit bien que son maître se ruine ; mais elle attend pour lui un coup de la Providence ; comme Sancho elle dira : « Monsieur, acceptez ce beau royaume de Micomicon qui vous tombe du ciel dans la main. »

Une fois le premier mouvement d’humeur passé, le couple, flottant entre deux vins, fait bonne mine. La chambrière écorche un peu le français, vous bigle ferme, et a l’air de vous dire : « J’ai vu d’autres godelureaux que vous dans les armées de Napoléon ! » Elle sentait la pipe et l’eau-de-vie comme la gloire au bivouac ; elle me jetait une œillade agaçante et maligne : qu’il est doux d’être aimé au moment même où l’on n’avait plus d’espérance de l’être ! Mais, Javotte, vous venez trop tard à mes tentations cassées et mortifiées, comme parlait un ancien Français ; mon arrêt est prononcé : « Vieillard harmonieux, repose-toi, » m’a dit M. Lerminier[80]. Vous le voyez, bienveillante étrangère, il m’est défendu d’entendre votre chanson :

 

Vivandière du régiment,

Javotte l’on me nomme.

Je vends je donne, et bois gaiement

Mon vin et mon rogomme.

J’ai le pied leste et l’œil mutin,

Tin, tin, tin, tin,

R’lin tin[81].

 

C’est encore pour cela que je me refuse à vos séductions ; vous êtes légère ; vous me trahiriez. Volez donc, dame Javotte de Bavière, comme votre devancière madame Isabeau.

2 juin 1833.

Parti de Hohlfeld, il est nuit quand je traverse Bamberg. Tout dort : je n’aperçois qu’une petite lumière dont la débile clarté vient du fond d’une chambre pâlir à une fenêtre. Qui veille ici ? le plaisir ou la douleur ? l’amour ou la mort ?

À Bamberg, en 1815, Berthier, prince de Neuchâtel, tomba d’un balcon dans la rue[82] : son maître allait tomber de plus haut.

Dimanche, 2 juin.

À Dettelbach, réapparition des vignes. Quatre végétaux marquent la limite de quatre natures et de quatre climats : le bouleau, la vigne, l’olivier et le palmier, toujours en marchant vers le soleil.

Après Dettelbach, deux relais jusqu’à Würtzbourg, et une bossue assise derrière ma voiture ; c’était l’Andrienne de Térence : Inopia egregia forma, ætate integra. Le postillon la veut faire descendre ; je m’y oppose pour deux raisons : 1° parce que je craindrais que cette fée me jetât un sort ; 2° parce qu’ayant lu dans une de mes biographies que je suis bossu, toutes les bossues sont mes sœurs. Qui peut s’assurer de n’être pas bossu ? qui vous dira jamais que vous l’êtes ? Si vous vous regardez au miroir, vous n’en verrez rien ; se voit-on jamais tel qu’on est ? Vous trouverez à votre taille un tour qui vous sied à merveille. Tous les bossus sont fiers et heureux ; la chanson consacre les avantages de la bosse. À l’ouverture d’un sentier, ma bossue, affistolée, mit pied à terre majestueusement : chargée de son fardeau, comme tous les mortels, Serpentine s’enfonça dans un champ de blé, et disparut parmi les épis plus hauts qu’elle.

À midi, 2 juin, j’étais arrivé au sommet d’une colline d’où l’on découvrait Würtzbourg. La citadelle sur une hauteur, la ville au bas avec son palais, ses cloches et ses tourelles. Le palais, quoique épais, serait beau même à Florence ; en cas de pluie, le prince pourrait mettre tous ses sujets à l’abri dans son château, sans leur céder son appartement.

L’évêque de Würtzbourg était autrefois souverain à la nomination des chanoines du chapitre. Après son élection, il passait, nu jusqu’à la ceinture, entre ses confrères rangés sur deux files ; ils le fustigeaient. On espérait que les princes, choqués de cette manière de sacrer un dos royal, renonceraient à se mettre sur les rangs. Aujourd’hui cela ne réussirait pas : il n’est pas de descendant de Charlemagne qui ne se laissât fouetter trois jours de suite pour obtenir la couronne d’Yvetot.

J’ai vu le frère de l’empereur d’Autriche, duc de Würtzbourg[83] ; il chantait à Fontainebleau très agréablement, dans la galerie de François Ier, aux concerts de l’impératrice Joséphine.

On a retenu Schwartz deux heures au bureau des passeports. Laissé avec ma voiture dételée devant une église, j’y suis entré : j’ai prié avec la foule chrétienne, qui représente la vieille société au milieu de la nouvelle. Une procession est sortie et a fait le tour de l’église ; que ne suis-je moine sur les ruines de Rome ! les temps auxquels j’appartiens s’accompliraient en moi.

Quand les premières semences de la religion germèrent dans mon âme, je m’épanouissais comme une terre vierge qui, délivrée de ses ronces, porte sa première moisson. Survint une brise aride et glacée, et la terre se dessécha. Le ciel en eut pitié ; il lui rendit ses tièdes rosées ; puis la brise souffla de nouveau. Cette alternative de doute et de foi a fait longtemps de ma vie un mélange de désespoir et d’ineffables délices. Ma bonne sainte mère, priez pour moi Jésus-Christ : votre fils a besoin d’être racheté plus qu’un autre homme.

Je quitte Würtzbourg à quatre heures et prends la route de Mannheim. Entrée dans le duché de Bade ; village en goguettes ; un ivrogne me donne la main en criant : Vive l’empereur ! Tout ce qui s’est passé, à partir de la chute de Napoléon, est en Allemagne comme non avenu. Ces hommes, qui se sont levés pour arracher leur indépendance nationale à l’ambition de Bonaparte, ne rêvent que de lui, tant il a ébranlé l’imagination des peuples, depuis les Bédouins sous leurs tentes jusqu’aux Teutons dans leurs huttes.

À mesure que j’avançais vers la France, les enfants devenaient plus bruyants dans les hameaux, les postillons allaient plus vite, la vie renaissait.

À Bischofsheim, où j’ai dîné, une jolie curieuse s’est présentée à mon grand couvert : une hirondelle vraie Procné, à la poitrine rougeâtre, s’est venue percher à ma fenêtre ouverte, sur la barre de fer qui soutenait l’enseigne du Soleil d’Or ; puis elle a ramagé le plus doucement du monde, en me regardant d’un air de connaissance et sans montrer la moindre frayeur. Je ne me suis jamais plaint d’être réveillé par la fille de Pandion ; je ne l’ai jamais appelée babillarde, comme Anacréon : j’ai toujours, au contraire, salué son retour de la chanson des enfants de l’île de Rhodes : « Elle vient, elle vient l’hirondelle, ramenant le beau temps et les belles années ! ouvrez, ne dédaignez pas l’hirondelle[84]. »

« François, m’a dit ma convive de Bischofsheim, ma trisaïeule logeait à Combourg, sous les chevrons de la couverture de ta tourelle ; tu lui tenais compagnie chaque année en automne, dans les roseaux de l’étang, quand tu rêvais le soir avec ta sylphide. Elle aborda ton rocher natal le jour même que tu t’embarquais pour l’Amérique, et elle suivit quelque temps ta voile. Ma grand’mère nichait à la fenêtre de Charlotte ; huit ans après, elle arriva à Jaffa avec toi ; tu l’as remarqué dans ton Itinéraire[85]. Ma mère, en gazouillant à l’aurore, tomba un jour dans ton cabinet aux Affaires étrangères[86] ; tu lui ouvris la fenêtre. Ma mère a eu plusieurs enfants ; moi qui te parle, je suis de son dernier nid ; je t’ai déjà rencontré sur l’ancienne voie de Tivoli dans la campagne de Rome : t’en souviens-tu ? Mes plumes étaient si noires et si lustrées ! tu me regardas tristement. Veux-tu que nous nous envolions ensemble ? »

— « Hélas ! ma chère hirondelle, qui sais si bien mon histoire, tu es extrêmement gentille ; mais je suis un pauvre oiseau mué, et mes plumes ne reviendront plus ; je ne puis donc m’envoler avec toi. Trop lourd de chagrins et d’années, me porter te serait impossible. Et puis, où irions-nous ? le printemps et les beaux climats ne sont plus de ma saison. À toi l’air et les amours, à moi la terre et l’isolement. Tu pars ; que la rosée rafraîchisse tes ailes ! qu’une vergue hospitalière se présente à ton vol fatigué, lorsque tu traverseras la mer d’Ionie ! qu’un octobre serein te sauve du naufrage ! Salue pour moi les oliviers d’Athènes et les palmiers de Rosette. Si je ne suis plus quand les fleurs te ramèneront, je t’invite à mon banquet funèbre : viens au soleil couchant happer les moucherons sur l’herbe de ma tombe ; comme toi, j’ai aimé la liberté, et j’ai vécu de peu[87]. »

3 et 4 juin 1833.

Je me mis moi-même en route par terre, quelques instants après que l’hirondelle eut appareillé. La nuit fut couverte ; la lune se promenait, affaiblie et rongée, entre des nuages ; mes yeux, à moitié endormis, se fermaient en la regardant ; je me sentais comme expirer à la lumière mystérieuse qui éclaire les ombres : « J’éprouvais je ne sais quel paisible accablement, avant-coureur du dernier repos. » (Manzoni.)

Je m’arrête à Wiesenbach : auberge solitaire, étroit vallon cultivé entre deux collines boisées. Un Allemand de Brunswick, voyageur comme moi, ayant entendu prononcer mon nom, accourt. Il me serre la main, me parle de mes ouvrages ; sa femme, me dit-il, apprend à lire le français dans le Génie du Christianisme. Il ne cessait de s’étonner de ma jeunesse. Mais, a-t-il ajouté, c’est la faute de mon jugement ; je devais vous croire, à vos derniers ouvrages, aussi jeune que vous me le paraissez. »

Ma vie a été mêlée à tant d’événements que j’ai, dans la tête de mes lecteurs, l’ancienneté de ces événements mêmes. Je parle souvent de ma tête grise : calcul de mon amour-propre, afin qu’on s’écrie en me voyant : « Ah ! il n’est pas si vieux ! » On est à l’aise avec des cheveux blancs : on peut s’en vanter ; se glorifier d’avoir les cheveux noirs serait de bien mauvais goût : grand sujet de triomphe d’être comme votre mère vous a fait ! mais être comme le temps, le malheur et la sagesse vous ont mis, c’est cela qui est beau ! Ma petite ruse m’a réussi quelquefois. Tout dernièrement un prêtre avait désiré me voir ; il resta muet à ma vue ; recouvrant enfin la parole, il s’écria : « Ah ! monsieur, vous pourrez donc encore combattre longtemps pour la foi ! »

Un jour, passant par Lyon, une dame m’écrivit ; elle me priait de donner une place à sa fille dans ma voiture et de la mener à Paris. La proposition me parut singulière ; mais enfin, vérification faite de la signature, l’inconnue se trouve être une dame fort respectable ; je répondis poliment. La mère me présenta sa fille, divinité de seize ans. La mère n’eut pas plutôt jeté les yeux sur moi, qu’elle devint rouge écarlate ; sa confiance l’abandonna : « Pardonnez, monsieur, me dit-elle en balbutiant ; je n’en suis pas moins remplie de considération… Mais vous comprendrez les convenances… Je me suis trompée… Je suis si surprise… » J’insistai en regardant ma future compagne, qui semblait rire du débat ; je me confondais en protestations que je prendrais tous les soins imaginables de cette belle jeune personne ; la mère s’anéantissait en excuses et en révérences. Les deux dames se retirèrent. J’étais fier de leur avoir fait tant de peur. Pendant quelques heures, je me crus rajeuni par l’Aurore. La dame s’était figuré que l’auteur du Génie du Christianisme était un vénérable abbé de Chateaubriand, vieux bonhomme grand et sec, prenant incessamment du tabac dans une énorme tabatière de fer-blanc, et lequel pouvait très bien se charger de conduire une innocente pensionnaire au Sacré-Cœur.

On racontait à Vienne, il y a deux ou trois lustres, que je vivais tout seul dans une certaine vallée appelée la Vallée-aux-Loups. Ma maison était bâtie dans une île : lorsqu’on voulait me voir, il fallait sonner du cor au bord opposé de la rivière. (La rivière à Châtenay !) Alors, je regardais par un trou : si la compagnie me plaisait (chose qui n’arrivait guère) je venais moi-même la chercher dans un petit bateau ; sinon, non. Le soir, je tirais mon canot à terre, et l’on n’entrait point dans mon île. Au fait, j’aurais dû vivre ainsi ; cette histoire de Vienne m’a toujours charmé : M. de Metternich ne l’a pas sans doute inventée ; il n’est pas assez mon ami pour cela.

J’ignore ce que le voyageur allemand aura dit de moi à sa femme, et s’il se sera empressé de la détromper sur ma caducité. Je crains d’avoir les inconvénients des cheveux noirs et des cheveux blancs, et de n’être ni assez jeune ni assez sage. Au surplus, je n’étais guère en train de coquetterie à Wiesenbach ; une bise triste gémissait sous les portes et dans les corridors de l’hôtellerie : quand le vent souffle, je ne suis plus amoureux que de lui.

De Wiesenbach à Heidelberg, on suit le cours du Necker, encaissé par des collines qui portent des forêts sur un banc de sable et de sulfate sanguine. Que de fleuves j’ai vus couler ! Je rencontrai des pèlerins de Walthuren : ils formaient deux files parallèles des deux côtés du grand chemin : les voitures passaient au milieu. Les femmes marchaient pieds nus, un chapelet à la main, un paquet de linge sur la tête ; les hommes nu-tête, le chapelet aussi à la main. Il pleuvait ; dans quelques endroits, les nues aqueuses rampaient sur le flanc des collines. Des bateaux chargés de bois descendaient la rivière, d’autres la remontaient à la voile ou à la traîne. Dans les brisures des collines étaient des hameaux parmi les champs, au milieu de riches potagers ornés de rosiers du Bengale et différents arbustes à fleurs. Pèlerins, priez pour mon pauvre petit roi : il est exilé, il est innocent ; il commence son pèlerinage quand vous accomplissez le vôtre et quand je finis le mien. S’il ne doit pas régner, ce me sera toujours quelque gloire d’avoir attaché le débris d’une si grande fortune à ma barque de sauvetage. Dieu seul donne le bon vent et ouvre le port.

En approchant de Heidelberg, le lit du Necker, semé de rochers, s’élargit. On aperçoit le port de la ville et la ville elle-même qui fait bonne contenance. Le fond du tableau lui-même est terminé par un haut horizon terrestre : il semble barrer le fleuve.

Un arc de triomphe en pierres rouges annonce l’entrée de Heidelberg. À gauche, sur une colline, s’élèvent les ruines d’un château du moyen âge. À part leur effet pittoresque et quelques traditions populaires, les débris du temps gothique n’intéressent que les peuples dont ils sont l’ouvrage. Un Français s’embarrasse-t-il des seigneurs palatins, des princesses palatines, toutes grasses, toutes blanches qu’elles aient été, avec des yeux bleus ? On les oublie pour sainte Geneviève de Brabant. Dans ces débris modernes, rien de commun aux peuples modernes, sinon la physionomie chrétienne et le caractère féodal.

Il en est autrement (sans compter le soleil) des monuments de la Grèce et de l’Italie ; ils appartiennent à toutes les nations : ils en commencent l’histoire ; leurs inscriptions sont écrites dans des langues que tous les hommes civilisés connaissent. Les ruines mêmes de l’Italie renouvelée ont un intérêt général, parce qu’elles sont empreintes du sceau des arts, et les arts tombent dans le domaine public de la société. Une fresque du Dominiquin ou du Titien, qui s’efface ; un palais de Michel-Ange ou de Palladio, qui s’écroule mettent en deuil le génie de tous les siècles.

On montre à Heidelberg un tonneau démesuré, Colisée en ruine des ivrognes ; du moins aucun chrétien n’a perdu la vie dans cet amphithéâtre des Vespasiens du Rhin ; la raison, oui : ce n’est pas grande perte.

Au débouché de Heidelberg, les collines à droite et à gauche du Necker s’écartent, et l’on entre dans une plaine. Une chaussée tortueuse, élevée de quelques pieds au-dessus du niveau des blés, se dessine entre deux rangées de cerisiers maltraités du vent et de noyers souvent du passant insultés[88].

À l’entrée de Manheim, on traverse des plants de houblon, dont les longs échalas secs n’étaient encore décorés qu’au tiers de leur hauteur par la liane grimpante. Julien l’Apostat a écrit contre la bière une jolie épigramme[89] ; l’abbé de La Bletterie[90] l’a imitée avec assez d’élégance :

 

Tu n’es qu’un faux Bacchus…

J’en atteste le véritable.

. . .

Que le Gaulois, pressé d’une soif éternelle,

Au défaut de la grappe ait recours aux épis,

De Cérès qu’il vante le fils :

Vive le fils de Semèle.

 

Quelques vergers, des promenades ombragées de saules, à toute venue, forment le faubourg verdoyant de Mannheim. Les maisons de la ville n’ont souvent qu’un étage au-dessus du rez-de-chaussée. La principale rue est large et plantée d’arbres au milieu : c’est encore une cité déchue. Je n’aime pas le faux or ; aussi n’ai-je pas voulu d’or de Mannheim ; mais j’ai certainement de l’or de Toulouse, à en juger par les désastres de ma vie ; qui plus que moi cependant a respecté le temple d’Apollon ?

3 et 4 juin 1833.

J’ai traversé le Rhin à deux heures de l’après-midi ; au moment où je passais, un bateau à vapeur remontait le fleuve. Qu’eût dit César s’il eût rencontré une pareille machine lorsqu’il bâtissait son pont ?

De l’autre côté du Rhin, en face de Mannheim, on retrouve la Bavière, par une suite des odieuses coupures et des tripotages des traités de Paris, de Vienne et d’Aix-la-Chapelle. Chacun a fait sa part avec des ciseaux, sans égard à la raison, à l’humanité, à la justice, sans s’embarrasser du lopin de population qui tombait dans une gueule royale.

En roulant dans le Palatinat cis-rhénan, je songeais que ce pays formait naguère un département de la France, que la blanche Gaule était ceinte du Rhin, écharpe bleue de la Germanie. Napoléon, et la République avant lui, avaient réalisé le rêve de plusieurs de nos rois et surtout de Louis XIV. Tant que nous n’occuperons pas nos frontières naturelles, il y aura guerre en Europe, parce que l’intérêt de la conservation pousse la France à saisir les limites nécessaires à son indépendance nationale. Ici, nous avons planté des trophées pour réclamer en temps et lieu.

La plaine entre le Rhin et les monts Tonnerre est triste ; le sol et les hommes semblent dire que leur sort n’est pas fixé, qu’ils n’appartiennent à aucun peuple ; ils paraissent s’attendre à de nouvelles invasions d’armées, comme à de nouvelles inondations du fleuve. Les Germains de Tacite dévastaient de grands espaces à leurs frontières et les laissaient vides entre elles et leurs ennemis. Malheur à ces populations limitrophes qui cultivent les champs de bataille où les nations doivent se rencontrer !

En approchant de…, j’ai vu une chose mélancolique : un bois de jeunes pins de cinq à six pieds abattus et liés en fagots, une forêt coupée en herbe. J’ai parlé du cimetière de Lucerne où se pressent à part les sépultures des enfants. Je n’ai jamais senti plus vivement le besoin de finir mes courses, de mourir sous la protection d’une main amie appliquée sur mon cœur pour l’interroger lorsqu’on dira : « Il ne bat plus. » Du bord de ma tombe, je voudrais pouvoir jeter en arrière un regard de satisfaction sur mes nombreuses années, comme un pontife arrivé au sanctuaire bénit la longue file des lévites qui lui servirent de cortège.

Louvois incendia le Palatinat ; malheureusement la main qui tenait le flambeau était celle de Turenne. La révolution a ravagé le même pays, témoin et victime tour à tour de nos luttes aristocratiques et plébéiennes. Il suffit des noms des guerriers pour juger de la différence des temps : d’un côté Condé, Turenne, Créqui, Luxembourg, La Force, Villars ; de l’autre, Kellermann, Hoche, Pichegru, Moreau. Ne renions aucun de nos triomphes ; les gloires militaires surtout n’ont connu que des ennemis de la France, et n’ont eu qu’une opinion : sur le champ de bataille, l’honneur et le péril nivellent les rangs. Nos pères appelaient le sang sorti d’une blessure non mortelle, sang volage : mot caractéristique de ce dédain de la mort, naturel aux Français dans tous les siècles. Les institutions ne peuvent rien changer à ce génie national. Les soldats qui, après la mort de Turenne, disaient : « Qu’on lâche la Pie, nous camperons où elle s’arrêtera », auraient parfaitement valu les grenadiers de Napoléon.

Sur les hauteurs de Dunkeim, premier rempart des Gaules de ce côté, on découvre des assiettes de camps et des positions militaires, aujourd’hui dégarnies de soldats : Burgondes, Francs, Goths, Huns, Suèves, flots du déluge des Barbares, ont tour à tour assailli ces hauteurs.

Non loin de Dunkeim, on aperçoit les éboulements d’un monastère. Les moines enclos dans cette retraite avaient vu bien des armées circuler à leurs pieds ; ils avaient donné l’hospitalité à bien des guerriers : là, quelque croisé avait fini sa vie, changé son heaume contre le froc ; là furent des passions qui appelèrent le silence et le repos avant le dernier repos et le dernier silence. Trouvèrent-elles ce qu’elles cherchaient ? ces ruines ne le diront pas.

Après les débris du sanctuaire de la paix, viennent les décombres du repaire de la guerre, les bastions, mantelets, courtines, tourillons démolis d’une forteresse. Les remparts s’écroulent comme les cloîtres. Le château était embusqué dans un sentier scabreux pour le fermer à l’ennemi : il n’a pas empêché le temps et la mort de passer.

De Dunkeim à Frankenstein, la route se faufile dans un vallon si resserré qu’il garde à peine la voie d’une voiture ; les arbres descendant de deux talus opposés se joignent et s’embrassent dans la ravine. Entre la Messénie et l’Arcadie, j’ai suivi des vallons semblables, au beau chemin près : Pan n’entendait rien aux ponts et chaussées. Des genêts en fleurs et un geai m’ont reporté au souvenir de la Bretagne ; je me souviens du plaisir que me fit le cri de cet oiseau dans les montagnes de Judée. Ma mémoire est un panorama ; là, viennent se peindre sur la même toile les sites et les cieux les plus divers avec leur soleil brûlant ou leur horizon brumeux.

L’auberge à Frankenstein est placée dans une prairie de montagnes, arrosée d’un courant d’eau. Le maître de la poste parle français ; sa jeune sœur, ou sa femme, ou sa fille, est charmante. Il se plaint d’être Bavarois ; il s’occupe de l’exploitation des forêts ; il me représentait un planteur américain.

À Kaiserslautern, où j’arrivai de nuit comme à Bamberg, je traversai la région des songes : que voyaient dans leur sommeil tous ces habitants endormis ? Si j’avais le temps, je ferais l’histoire de leurs rêves ; rien ne m’aurait rappelé la terre, si deux cailles ne s’étaient répondu d’une cage à l’autre. Dans les champs en Allemagne, depuis Prague jusqu’à Mannheim, on ne rencontre que des corneilles, des moineaux et des alouettes ; mais les villes sont remplies de rossignols, de fauvettes, de grives, de cailles ; plaintifs prisonniers et prisonnières qui vous saluent aux barreaux de leur geôle quand vous passez. Les fenêtres sont parées d’œillets, de réséda, de rosiers, de jasmins. Les peuples du nord ont les goûts d’un autre ciel ; ils aiment les arts et la musique : les Germains vinrent chercher la vigne en Italie ; leurs fils renouvelleraient volontiers l’invasion pour conquérir aux mêmes lieux des oiseaux et des fleurs.

Le changement de la veste du postillon m’avertit, le mardi 4 juin, à Saarbruck, que j’entrais en Prusse. Sous la croisée de mon auberge je vis défiler un escadron de hussards ; ils avaient l’air fort animés : je l’étais autant qu’eux ; j’aurais joyeusement concouru à frotter ces messieurs, bien qu’un vif sentiment de respect m’attache à la famille royale de Prusse, bien que les emportements des Prussiens à Paris n’aient été que les représailles des brutalités de Napoléon à Berlin ; mais si l’histoire a le temps d’entrer dans ces froides justices qui font dériver les conséquences des principes, l’homme témoin des faits vivants est entraîné par ces faits, sans aller chercher dans le passé les causes dont ils sont sortis et qui les excusent. Elle m’a fait bien du mal, ma patrie ; mais avec quel plaisir je lui donnerais mon sang ! Oh ! les fortes têtes, les politiques consommés, les bons Français surtout, que ces négociateurs des traités de 1815 !

Encore quelques heures, et ma terre natale va de nouveau tressaillir sous mes pas. Que vais-je apprendre ? Depuis trois semaines j’ignore ce qu’ont dit et fait mes amis. Trois semaines ! long espace pour l’homme qu’un moment emporte, pour les empires que trois journées renversent ! Et ma prisonnière de Blaye, qu’est-elle devenue ? Pourrai-je lui transmettre la réponse qu’elle attend ? Si la personne d’un ambassadeur doit être sacrée, c’est la mienne ; ma carrière diplomatique devint sainte auprès du chef de l’Église ; elle achève de se sanctifier auprès d’un monarque infortuné : j’ai négocié un nouveau pacte de famille entre les enfants du Béarnais ; j’en ai porté et rapporté les actes de la prison à l’exil, et de l’exil à la prison.

4 et 5 juin.

En passant la limite qui sépare le territoire de Saarbruck de celui de Forbach, la France ne s’est pas montrée à moi d’une manière brillante : d’abord un cul-de-jatte, puis un autre homme qui rampait sur les mains et sur les genoux, traînant après lui ses jambes comme deux queues torses ou deux serpents morts ; ensuite ont paru dans une charrette deux vieilles, noires, ridées, avant-garde des femmes françaises. Il y avait de quoi faire rebrousser chemin à l’armée prussienne.

Mais après j’ai trouvé un beau jeune soldat à pied avec une jeune fille ; le soldat poussait devant lui la brouette de la jeune fille, et celle-ci portait la pipe et le sabre du troupier. Plus loin une autre jeune fille tenant le manche d’une charrue, et un laboureur âgé piquant les bœufs ; plus loin un vieillard mendiant pour un enfant aveugle ; plus loin, une croix. Dans un hameau, une douzaine de têtes d’enfants, à la fenêtre d’une maison non achevée, ressemblaient à un groupe d’anges dans une gloire. Voici une garçonnette de cinq à six ans, assise sur le seuil de la porte d’une chaumière ; tête nue, cheveux blonds, visage barbouillé, faisant une petite mine à cause d’un vent froid ; ses deux épaules blanches sortant d’une robe déchirée, les bras croisés sur ses genoux haussés et rapprochés de sa poitrine, regardant ce qui se passait autour d’elle avec la curiosité d’un oiseau ; Raphaël l’aurait croquée, moi j’avais envie de la voler à sa mère.

À l’entrée de Forbach, un groupe de chiens savants se présente : les deux plus gros attelés au fourgon des costumes ; cinq ou six autres de différentes queues, museaux, tailles et pelage, suivent le bagage, chacun son morceau de pain à la gueule. Deux graves instructeurs, l’un portant un gros tambour, l’autre ne portant rien, guident la bande. Allez, mes amis, faites le tour de la terre comme moi, afin d’apprendre à connaître les peuples. Vous tenez tout aussi bien votre place dans le monde que moi ; vous valez bien les chiens de mon espèce. Présentez la patte à Diane, à Mirza, à Pax, chapeau sur l’oreille, épée au côté, la queue en trompette entre les deux basques de votre habit ; dansez pour un os ou pour un coup de pied, comme nous faisons nous autres hommes ; mais n’allez pas vous tromper en sautant pour le roi !

Lecteurs, supportez ces arabesques ; la main qui les dessina ne vous fera jamais d’autre mal ; elle est séchée. Souvenez-vous, quand vous les verrez, qu’ils ne sont que les capricieux enroulements tracés par un peintre à la voûte de son tombeau.

À la douane, un vieux cadet de commis a fait semblant de visiter ma calèche. J’avais préparé une pièce de cent sous ; il la voyait dans ma main, mais il n’osait la prendre à cause des chefs qui le surveillaient. Il a ôté sa casquette sous prétexte de me mieux fouiller, l’a posée sur le coussin devant moi, me disant tout bas : « Dans ma casquette, s’il vous plaît. » Oh ! le grand mot ! il renferme l’histoire du genre humain ; que de fois la liberté, la fidélité, l’amitié, le dévouement, l’amour ont dit : « Dans ma casquette, s’il vous plaît ! » Je donnerai ce mot à Béranger pour le refrain d’une chanson.

Je fus frappé, en entrant à Metz, d’une chose que je n’avais pas remarquée en 1821 ; les fortifications à la moderne enveloppent les fortifications à la gothique : Guise et Vauban sont deux noms bien associés.

Nos ans et nos souvenirs sont étendus en couches régulières et parallèles, à différentes profondeurs de notre vie, déposés par les flots du temps qui passent successivement sur nous. C’est de Metz que sortit en 1792 la colonne engagée sous Thionville avec notre petit corps d’émigrés. J’arrive de mon pèlerinage à la retraite du prince banni que je servais dans son premier exil. Je lui donnai alors un peu de mon sang, je viens de pleurer auprès de lui ; à mon âge on n’a guère plus que des larmes.

En 1821 M. de Tocqueville, beau-frère de mon frère, était préfet de la Moselle[91]. Les arbres, gros comme des échalas, que M. de Tocqueville plantait en 1820 à la porte de Metz, donnent maintenant de l’ombre. Voilà une échelle à mesurer nos jours ; mais l’homme n’est pas comme le vin, il ne s’améliore pas en comptant par feuilles. Les anciens faisaient infuser des roses dans le Falerne ; lorsqu’on débouchait une amphore d’un consulat séculaire, elle embaumait le festin. La plus pure intelligence se mêlerait à de vieux ans, que personne ne serait tenté de s’enivrer avec elle.

Je n’avais pas été un quart d’heure dans l’auberge à Metz, que voici venir Baptiste en grande agitation : il tire mystérieusement de sa poche un papier blanc dans lequel était enveloppé un cachet ; M. le duc de Bordeaux et Mademoiselle l’avaient chargé de ce cachet, lui recommandant de ne me le donner que sur terre de France. Ils avaient été bien inquiets toute la nuit avant mon départ, craignant que le bijoutier n’eût pas le temps d’achever l’ouvrage.

Le cachet a trois faces : sur l’une est gravée une ancre ; sur la seconde, les deux mots que Henri m’avait dits lors de notre première entrevue « Oui, toujours ! » sur la troisième, la date de mon arrivée à Prague. Le frère et la sœur me priaient de porter le cachet pour l’amour d’eux. Le mystère de ce présent, l’ordre des deux enfants exilés de ne me remettre le témoignage de leur souvenir que sur terre de France, remplirent mes yeux de larmes. Le cachet ne me quittera jamais ; je le porterai pour l’amour de Louise et de Henri.

J’eusse aimé à voir à Metz la maison de Fabert[92], soldat devenu maréchal de France, et qui refusa le collier des ordres, sa noblesse ne remontant qu’à son épée.

Les Barbares nos pères égorgèrent, à Metz, les Romains surpris au milieu des débauches d’une fête ; nos soldats ont valsé au monastère d’Alcobaça avec le squelette d’Inès de Castro : malheurs et plaisirs, crimes et folies, quatorze siècles vous séparent, et vous êtes aussi complètement passés les uns que les autres. L’éternité commencée tout à l’heure est aussi ancienne que l’éternité datée de la première mort, du meurtre d’Abel. Néanmoins les hommes, durant leur apparition éphémère sur ce globe, se persuadent qu’ils laissent d’eux quelque trace : eh ! bon Dieu, oui, chaque mouche a son ombre.

Parti de Metz, j’ai traversé Verdun où je fus si malheureux, où demeure aujourd’hui l’amie solitaire de Carrel[93]. J’ai côtoyé les hauteurs de Valmy ; je n’en veux pas plus parler que de Jemmapes : j’aurais peur d’y trouver une couronne.

Châlons m’a rappelé une grande faiblesse de Bonaparte ; il y exila la beauté[94]. Paix à Châlons qui me dit que j’ai encore des amis.

À Château-Thierry j’ai trouvé mon dieu, La Fontaine. C’était l’heure du salut : la femme de Jean n’y était plus, et Jean était retourné chez madame de La Sablière.

En rasant le mur de la cathédrale de Meaux, j’ai répété à Bossuet ses paroles : « L’homme arrive au tombeau traînant après lui la longue chaîne de ses espérances trompées. »

À Paris j’ai passé les quartiers habités par moi avec mes sœurs dans ma jeunesse ; ensuite le Palais de justice, remémoratif de mon jugement ; ensuite la Préfecture de police, qui me servit de prison. Je suis enfin rentré dans mon hospice, en dévidant ainsi le fil de mes jours. Le fragile insecte des bergeries descend au bout d’une soie vers la terre, où le pied d’une brebis va l’écraser.

Paris, rue d’Enfer, 6 juin 1833.

En descendant de voiture, et avant de me coucher, j’écrivis une lettre à madame la duchesse de Berry pour lui rendre compte de ma mission. Mon retour avait mis la police en émoi ; le télégraphe l’annonça au préfet de Bordeaux et au commandant de la forteresse de Blaye : on eut ordre de redoubler de surveillance ; il paraît même qu’on fit embarquer Madame avant le jour fixé pour son départ[95]. Ma lettre manqua Son Altesse Royale de quelques heures et lui fut portée en Italie. Si Madame n’eût point fait de déclaration ; si même, après cette déclaration, elle en eût nié les suites ; bien plus, si, arrivée en Sicile, elle eût protesté contre le rôle qu’elle avait été contrainte de jouer pour échapper à ses geôliers, la France et l’Europe auraient cru son dire, tant le gouvernement de Philippe était suspect. Tous les Judas auraient subi la punition du spectacle qu’ils avaient donné au monde dans la tabagie de Blaye. Mais Madame n’avait pas voulu conserver un caractère politique en niant son mariage ; ce qu’on gagne par le mensonge en réputation d’habileté, on le perd en considération ; l’ancienne sincérité que vous avez pu professer vous défend à peine. Qu’un homme estimé du public s’avilisse, il n’est plus à l’abri dans son nom, mais derrière son nom. Madame, par son aveu, s’est échappée des ténèbres de sa prison : l’aigle femelle, comme l’aigle mâle, a besoin de liberté et de soleil.

M. le duc de Blacas, à Prague, m’avait annoncé la formation d’un conseil dont je devais être le chef, avec M. le chancelier[96] et M. le marquis de La Tour-Maubourg[97] : j’allais devenir seul (toujours selon M. le duc) le conseil de Charles X, absent pour quelques affaires. On me montra un plan : la machine était fort compliquée ; le travail de M. de Blacas conservait quelques dispositions faites par la duchesse de Berry, lorsque, de son côté, elle avait prétendu organiser l’État en venant follement, mais bravement, se mettre à la tête de son royaume in partibus. Les idées de cette femme aventureuse ne manquaient point de bon sens : elle avait divisé la France en quatre grands gouvernements militaires, désigné les chefs, nommé les officiers, enrégimenté les soldats, et, sans s’embarrasser si tout son monde était au drapeau, elle était elle-même accourue pour le porter ; elle ne doutait point de trouver aux champs la chape de saint Martin ou l’oriflamme, Galaor ou Bayard. Coups de haches d’armes et balles de mousquetons, retraite dans les forêts, périls aux foyers de quelques amis fidèles, cavernes, châteaux, chaumières, escalades, tout cela allait et plaisait à Madame. Il y a dans son caractère quelque chose de bizarre, d’original et d’entraînant qui la fera vivre. L’avenir la prendra à son gré, en dépit des personnes correctes et des sages couards.

J’aurais porté aux Bourbons, s’ils m’avaient appelé, la popularité dont je jouissais au double titre d’écrivain et d’homme d’État. Il m’était impossible de douter de cette popularité, car j’avais reçu les confidences de toutes les opinions. On ne s’en était pas tenu à des généralités ; chacun m’avait désigné ce qu’il désirait en cas d’événement ; plusieurs m’avaient confessé leur génie et fait toucher au doigt et à l’œil la place à laquelle ils étaient éminemment propres. Tout le monde (amis et ennemis) m’envoyait auprès du duc de Bordeaux. Par les différentes combinaisons de mes opinions et de mes fortunes, par les ravages de la mort qui avait enlevé successivement les hommes de ma génération, je semblais être resté le seul au choix de la famille royale.

Je pouvais être tenté du rôle qu’on m’assignait ; il y avait de quoi flatter ma vanité dans l’idée d’être, moi serviteur inconnu, et rejeté des Bourbons, d’être l’appui de leur race, de tendre la main dans leurs tombeaux à Philippe-Auguste, saint Louis, Charles V, Louis XII, François Ier, Henri IV, Louis XIV ; de protéger de ma faible renommée le sang, la couronne et les ombres de tant de grands hommes, moi seul contre la France infidèle et l’Europe avilie.

Mais pour arriver là qu’aurait-il fallu faire ? ce que l’esprit le plus commun eût fait : caresser la cour de Prague, vaincre ses antipathies, lui cacher mes idées jusqu’à ce que je fusse à même de les développer.

Et, certes, ces idées allaient loin : si j’avais été gouverneur du jeune prince, je me serais efforcé de gagner sa confiance. Que s’il eût recouvré sa couronne, je ne lui aurais conseillé de la porter que pour la déposer au temps venu. J’eusse voulu voir les Capet disparaître d’une façon digne de leur grandeur. Quel beau, quel illustre jour que celui où, après avoir relevé la religion, perfectionné la constitution de l’État, élargi les droits des citoyens, rompu les derniers liens de la presse, émancipé les communes, détruit le monopole, balancé équitablement le salaire avec le travail, raffermi la propriété en en contenant les abus, ranimé l’industrie, diminué l’impôt, rétabli notre honneur chez les peuples, et assuré, par des frontières reculées, notre indépendance contre l’étranger ; quel beau jour que celui-là, où, après toutes ces choses accomplies, mon élève eût dit à la nation solennellement convoquée :

« Français, votre éducation est finie avec la mienne. Mon premier aïeul, Robert le Fort, mourut pour vous, et mon père a demandé grâce pour l’homme qui lui arracha la vie. Mes ancêtres ont élevé et formé la France à travers la barbarie ; maintenant, la marche en avant, le progrès de la civilisation ne permettent plus que vous ayez un tuteur. Je descends du trône ; je confirme tous les bienfaits de mes pères en vous déliant de vos serments à la monarchie. » Dites si cette fin n’aurait pas surpassé ce qu’il y a de plus merveilleux dans cette race ? Dites si jamais temple assez magnifique aurait pu être élevé à sa mémoire ? Comparez-la, cette fin, à celle que feraient les fils décrépits de Henri IV, accrochés obstinément à un trône submergé dans la démocratie, essayant de conserver le pouvoir à l’aide des mesures de police, des moyens de violence, des voies de corruption, et traînant quelques instants une existence dégradée ? « Qu’on fasse mon frère roi, disait Louis XIII enfant, après la mort de Henri IV, moi je ne veux pas être roi. » Henri V n’a d’autre frère que son peuple : qu’il le fasse roi.

Pour arriver à cette résolution, toute chimérique qu’elle semble, il faudrait sentir la grandeur de sa race, non parce qu’on est descendu d’un vieux sang, mais parce qu’on est l’héritier d’hommes par qui la France fut puissante, éclairée et civilisée.

Or, je viens de le dire tout à l’heure, le moyen d’être appelé à mettre la main à ce plan eût été de cajoler les faiblesses de Prague, d’élever des pies-grièches avec l’enfant du trône à l’imitation de Luynes, de flatter Concini à l’instar de Richelieu. J’avais bien commencé à Carlsbad ; un petit bulletin de soumission et de commérage aurait avancé mes affaires. M’enterrer tout vivant à Prague, il est vrai, n’était pas facile, car non seulement j’avais à vaincre les répugnances de la famille royale, mais encore la haine de l’étranger. Mes idées sont odieuses aux cabinets ; ils savent que je déteste les traités de Vienne, que je ferais la guerre à tout prix pour donner à la France des frontières nécessaires, et pour rétablir en Europe l’équilibre des puissances.

Cependant avec des marques de repentir, en pleurant, en expiant mes péchés d’honneur national, en me frappant la poitrine, en admirant pour pénitence le génie des sots qui gouvernent le monde, peut-être aurais-je pu ramper jusqu’à la place du baron de Damas ; puis, me redressant tout à coup, j’aurais jeté mes béquilles.

Mais, hélas, mon ambition, où est-elle ? ma faculté de dissimuler, où est-elle ? mon art de supporter la contrainte et l’ennui, où est-il ? mon moyen d’attacher de l’importance à quoi que ce soit, où est-il ? Je pris deux ou trois fois la plume, je commençai deux ou trois brouillons menteurs pour obéir à madame la Dauphine, qui m’avait ordonné de lui écrire. Bientôt, révolté contre moi, j’écrivis d’un trait, en suivant mon allure, la lettre qui devait me casser le cou. Je le savais très bien ; j’en pesais très bien les résultats : peu m’importait. Aujourd’hui même que la chose est faite, je suis ravi d’avoir envoyé le tout au diable et jeté mon gouvernat par une aussi large fenêtre. On me dira : « Ne pouviez-vous exprimer les mêmes vérités en les énonçant avec moins de crudité ? » Oui, oui, en délayant, tournoyant, emmiellant, chevrotant, tremblotant :

 

… Son œil pénitent ne pleure qu’eau bénite[98].

 

Je ne sais pas cela.

Voici la lettre (abrégée cependant de près de moitié) qui fera hérisser le poil de nos diplomates de salon. Le duc de Choiseul avait eu un peu de mon humeur ; aussi a-t-il passé la fin de sa fin à Chanteloup.

 

Paris, rue d’Enfer, 30 juin 1833.

« Madame,

« Les moments les plus précieux de ma longue carrière sont ceux que madame la Dauphine m’a permis de passer auprès d’elle. C’est dans une obscure maison de Carlsbad qu’une princesse, objet de la vénération universelle, a daigné me parler avec confiance. Au fond de son âme le ciel a déposé un trésor de magnanimité et de religion que les prodigalités du malheur n’ont pu tarir. J’avais devant moi la fille de Louis XVI de nouveau exilée ; cette orpheline du Temple, que le roi martyr avait pressée sur son cœur avant d’aller cueillir la palme ! Dieu est le seul nom que l’on puisse prononcer quand on vient à s’abîmer dans la contemplation des impénétrables conseils de sa providence.

« L’éloge est suspect quand il s’adresse à la prospérité : avec la Dauphine l’admiration est à l’aise. Je l’ai dit, madame : vos malheurs sont montés si haut, qu’ils sont devenus une des gloires de la révolution. J’aurai donc rencontré une fois dans ma vie des destinées assez supérieures, assez à part, pour leur dire, sans crainte de les blesser ou de n’être pas compris, ce que je pense de l’état futur de la société. On peut causer avec vous du sort des empires, vous qui verriez passer sans les regretter, aux pieds de votre vertu, tous ces royaumes de la terre dont plusieurs se sont déjà écoulés aux pieds de votre race.

« Les catastrophes qui vous firent leur plus illustre témoin et leur plus sublime victime, toutes grandes qu’elles paraissent, ne sont néanmoins que les accidents particuliers de la transformation générale qui s’opère dans l’espèce humaine ; le règne de Napoléon, par qui le monde a été ébranlé, n’est qu’un anneau de la chaîne révolutionnaire. Il faut partir de cette vérité pour comprendre ce qu’il y a de possible dans une troisième restauration, et quel moyen cette restauration a de s’encadrer dans le plan du changement social. Si elle n’y entrait pas comme un élément homogène, elle serait inévitablement rejetée d’un ordre de choses contraires à sa nature.

« Ainsi, madame, si je vous disais que la légitimité a des chances de revenir par l’aristocratie de la noblesse et du clergé avec leurs privilèges, par la cour avec ses distinctions, par la royauté avec ses prestiges, je vous tromperais. La légitimité en France n’est plus un sentiment ; elle est un principe en tant qu’elle garantit les propriétés et les intérêts, les droits et les libertés ; mais s’il demeurait prouvé qu’elle ne veut pas défendre ou qu’elle est impuissante à protéger ces propriétés et ces intérêts, ces droits et ces libertés, elle cesserait même d’être un principe. Lorsqu’on avance que la légitimité arrivera forcément, qu’on ne saurait se passer d’elle, qu’il suffit d’attendre, pour que la France à genoux vienne lui crier merci, on avance une erreur. La Restauration peut ne reparaître jamais ou ne durer qu’un moment, si la légitimité cherche sa force là où elle n’est plus.

« Oui, madame, je le dis avec douleur, Henri V pourrait rester un prince étranger et banni ; jeune et nouvelle ruine d’un antique édifice déjà tombé, mais enfin une ruine. Nous autres, vieux serviteurs de la légitimité, nous aurons bientôt dépensé le petit fonds d’années qui nous reste, nous reposerons incessamment dans notre tombe, endormis avec nos vieilles idées, comme les anciens chevaliers avec leurs anciennes armures que la rouille et le temps ont rongées, armures qui ne se modèlent plus sur la taille et ne s’adaptent plus aux usages des vivants.

« Tout ce qui militait en 1789 pour le maintien de l’ancien régime, religion, lois, mœurs, usages, propriétés, classes, privilèges, corporations, n’existe plus. Une fermentation générale se manifeste ; l’Europe n’est guère plus en sûreté que nous ; nulle société n’est entièrement détruite, nulle entièrement fondée ; tout y est usé ou neuf, ou décrépit ou sans racine ; tout y a la faiblesse de la vieillesse ou de l’enfance. Les royaumes sortis des circonscriptions territoriales tracées par les derniers traités sont d’hier ; l’attachement à la patrie a perdu sa force, parce que la patrie est incertaine et fugitive pour des populations vendues à la criée, brocantées comme des meubles d’occasion, tantôt adjointes à des populations ennemies, tantôt livrées à des maîtres inconnus. Défoncé, sillonné, labouré, le sol est ainsi préparé à recevoir la semence démocratique, que les journées de Juillet ont mûrie.

« Les rois croient qu’en faisant sentinelle autour de leurs trônes ils arrêteront les mouvements de l’intelligence ; ils s’imaginent qu’en donnant le signalement des principes ils les feront saisir aux frontières ; ils se persuadent qu’en multipliant les douanes, les gendarmes, les espions de police, les commissions militaires, ils les empêcheront de circuler. Mais ces idées ne cheminent pas à pied, elles sont dans l’air, elles volent, on les respire. Les gouvernements absolus, qui établissent des télégraphes, des chemins de fer, des bateaux à vapeur, et qui veulent en même temps retenir les esprits au niveau des dogmes politiques du XIVe siècle, sont inconséquents ; à la fois progressifs et rétrogrades, ils se perdent dans la confusion résultante d’une théorie et d’une pratique contradictoires. On ne peut séparer le principe industriel du principe de la liberté ; force est de les étouffer tous les deux ou de les admettre l’un et l’autre. Partout où la langue française est entendue, les idées arrivent avec les passeports du siècle.

« Vous voyez, madame, combien le point de départ est essentiel à bien choisir. L’enfant de l’espérance sous votre garde, l’innocence réfugiée sous vos vertus et vos malheurs comme sous un dais royal, je ne connais pas de plus imposant spectacle ; s’il y a une chance de succès pour la légitimité, elle est là toute entière. La France future pourra s’incliner, sans descendre, devant la gloire de son passé, s’arrêter tout émue devant cette grande apparition de son histoire représentée par la fille de Louis XVI, conduisant par la main le dernier des Henris. Reine protectrice du jeune prince, vous exercerez sur la nation l’influence des immenses souvenirs qui se confondent dans votre personne auguste. Qui ne sentira renaître une confiance inaccoutumée lorsque l’orpheline du Temple veillera à l’éducation de l’orphelin de saint Louis ?

« Il est à désirer, madame, que cette éducation, dirigée par des hommes dont les noms soient populaires en France, devienne publique dans un certain degré. Louis XIV, qui justifie d’ailleurs l’orgueil de sa devise, a fait un grand mal à sa race en isolant les fils de France dans les barrières d’une éducation orientale.

« Le jeune prince m’a paru doué d’une vive intelligence. Il devra achever ses études par des voyages chez les peuples de l’ancien et même du nouveau continent, pour connaître la politique et ne s’effrayer ni des institutions ni des doctrines. S’il peut servir comme soldat dans quelque guerre lointaine et étrangère, on ne doit pas craindre de l’exposer. Il a l’air résolu ; il semble avoir au cœur du sang de son père et de sa mère ; mais s’il pouvait jamais éprouver autre chose que le sentiment de la gloire dans le péril, qu’il abdique : sans le courage, en France, point de couronne.

« En me voyant, madame, étendre dans un long avenir la pensée de l’éducation de Henri V, vous supposerez naturellement que je ne le crois pas destiné à remonter de sitôt sur le trône. Je vais essayer de déduire avec impartialité les raisons opposées d’espérance et de crainte.

« La restauration peut avoir lieu aujourd’hui, demain. Je ne sais quoi de si brusque, de si inconstant se fait remarquer dans le caractère français, qu’un changement est toujours probable ; il y a toujours cent contre un à parier, en France, qu’une chose quelconque ne durera pas : c’est à l’instant que le gouvernement paraît le mieux assis qu’il s’écroule. Nous avons vu la nation adorer et détester Bonaparte, l’abandonner, le reprendre, l’abandonner encore, l’oublier dans son exil, lui dresser des autels après sa mort, puis retomber de son enthousiasme. Cette nation volage, qui n’aima jamais la liberté que par boutades, mais qui est constamment affolée d’égalité ; cette nation multiforme, fut fanatique sous Henri IV, factieuse sous Louis XIII, grave sous Louis XIV, révolutionnaire sous Louis XVI, sombre sous la République, guerrière sous Bonaparte, constitutionnelle sous la Restauration : elle prostitue aujourd’hui ses libertés à la monarchie dite républicaine, variant perpétuellement de nature selon l’esprit de ses guides. Sa mobilité s’est augmentée depuis qu’elle s’est affranchie des habitudes du foyer et du joug de la religion.

« Ainsi donc, un hasard peut amener la chute du gouvernement du 9 août ; mais un hasard peut se faire attendre : un avorton nous est né ; mais la France est une mère robuste ; elle peut, par le lait de son sein, corriger les vices d’une paternité dépravée.

« Quoique la royauté actuelle ne semble pas viable, je crains toujours qu’elle ne vive au delà du terme qu’on pourrait lui assigner. Depuis quarante ans, tous les gouvernements n’ont péri en France que par leur faute. Louis XVI a pu vingt fois sauver sa couronne et sa vie ; la République n’a succombé qu’à l’excès de ses fureurs ; Bonaparte pouvait établir sa dynastie, et il s’est jeté en bas du haut de sa gloire ; sans les ordonnances de Juillet, le trône légitime serait encore debout. Le chef du gouvernement actuel ne commettra aucune de ces fautes qui tuent ; son pouvoir ne sera jamais suicidé ; toute son habileté est exclusivement employée à sa conservation : il est trop intelligent pour mourir d’une sottise, et il n’a pas en lui de quoi se rendre coupable des méprises du génie, ou des faiblesses de l’honneur et de la vertu. Il a senti qu’il pourrait périr par la guerre, il ne fera pas la guerre ; que la France soit dégradée dans l’esprit des étrangers, peu lui importe : des publicistes prouveront que la honte est de l’industrie et l’ignominie du crédit.

« La quasi-légitimité veut tout ce que veut la légitimité, à la personne royale près : elle veut l’ordre ; elle peut l’obtenir par l’arbitraire mieux que la légitimité. Faire du despotisme avec des paroles de liberté et de prétendues institutions royalistes, c’est tout ce qu’elle veut ; chaque fait accompli enfante un droit récent qui combat un ancien droit, chaque heure commence une légitimité. Le temps a deux pouvoirs : d’une main il renverse, de l’autre il édifie. Enfin le temps agit sur les esprits par cela seul qu’il marche ; on se sépare violemment du pouvoir, on l’attaque, on le boude ; puis la lassitude survient, le succès réconcilie à sa cause : bientôt il ne reste plus en dehors que quelques âmes élevées dont la persévérance met mal à l’aise ceux qui ont failli.

« Madame, ce long exposé m’oblige à quelques explications devant Votre Altesse Royale.

« Si je n’avais fait entendre une voix libre au jour de la fortune, je ne me serais pas senti le courage de dire la vérité au temps du malheur. Je ne suis point allé à Prague de mon propre mouvement ; je n’aurais pas osé vous importuner de ma présence : les dangers du dévouement ne sont point auprès de votre auguste personne, ils sont en France : c’est là que je les ai cherchés. Depuis les journées de Juillet je n’ai cessé de combattre pour la cause légitime. Le premier, j’ai osé proclamer la royauté de Henri V. Un jury français, en m’acquittant, a laissé subsister ma proclamation. Je n’aspire qu’au repos, besoin de mes années ; cependant je n’ai pas hésité à le sacrifier lorsque des décrets ont étendu et renouvelé la proscription de la famille royale. Des offres m’ont été faites pour m’attacher au gouvernement de Louis-Philippe : je n’avais pas mérité cette bienveillance ; j’ai montré ce qu’elle avait d’incompatible avec ma nature, en réclamant ce qui pouvait me revenir des adversités de mon vieux roi. Hélas ! ces adversités, je ne les avais pas causées et j’avais essayé de les prévenir. Je ne remémore point ces circonstances pour me donner une importance et me créer un mérite que je n’ai pas ; je n’ai fait que mon devoir ; je m’explique seulement, afin d’excuser l’indépendance de mon langage. Madame pardonnera à la franchise d’un homme qui accepterait avec joie un échafaud pour lui rendre un trône.

« Quand j’ai paru devant Votre Majesté à Carlsbad, je puis dire que je n’avais pas le bonheur d’en être connu. À peine m’avait-elle fait l’honneur de m’adresser quelques mots dans ma vie. Elle a pu voir, dans les conversations de la solitude que je n’étais pas l’homme qu’on lui avait peut-être dépeint ; que l’indépendance de mon esprit n’ôtait rien à la modération de mon caractère, et surtout ne brisait pas les chaînes de mon admiration et de mon respect pour l’illustre fille de mes rois.

« Je supplie encore Votre Majesté de considérer que l’ordre des vérités développées dans cette lettre, ou plutôt dans ce mémoire, est ce qui fait ma force, si j’en ai une ; c’est par là que je touche à des hommes de divers partis et que je les ramène à la cause royaliste. Si j’avais répudié les opinions du siècle, je n’aurais eu aucune prise sur mon temps. Je cherche à rallier auprès du trône antique ces idées modernes qui, d’adverses qu’elles sont, deviennent amies en passant à travers ma fidélité. Les opinions libérales qui affluent n’étant plus détournées au profit de la monarchie légitime reconstruite, l’Europe monarchique périrait. Le combat est à mort entre les deux principes monarchique et républicain, s’ils restent distincts et séparés : la consécration d’un édifice unique rebâti avec les matériaux divers de deux édifices vous appartiendrait à vous, madame, qui avez été admise à la plus haute comme à la plus mystérieuse des initiations, le malheur non mérité, à vous qui êtes marquée à l’autel du sang des victimes sans tache, à vous qui, dans le recueillement d’une sainte austérité, ouvririez avec une main pure et bénie les portes du nouveau temple.

« Vos lumières, madame, et votre raison supérieure éclaireront et rectifieront ce qu’il peut y avoir de douteux et d’erroné dans mes sentiments touchant l’état présent de la France.

« Mon émotion, en terminant cette lettre, passe ce que je puis dire.

« Le palais des souverains de Bohême est donc le Louvre de Charles X et de son pieux et royal fils ! Hradschin est donc le château de Pau du jeune Henri ! et vous, madame, quel Versailles habitez-vous ! à quoi comparer votre religion, vos grandeurs, vos souffrances, si ce n’est à celles des femmes de la maison de David, qui pleuraient au pied de la croix ? Puisse Votre Majesté voir la royauté de saint Louis sortir radieuse de la tombe ! Puissé-je m’écrier, en rappelant le siècle qui porte le nom de votre glorieux aïeul ; car, madame, rien ne vous va, rien ne vous est contemporain que le grand et le sacré

 

. . . . . . . . . . . . . . .  Ô jour heureux pour moi !

De quelle ardeur j’irais reconnaître mon roi[99] !

 

« Je suis, avec le plus profond respect, madame, de Votre Majesté

« Le très humble et très obéissant serviteur,

« CHATEAUBRIAND. »

 

Après avoir écrit cette lettre, je rentrai dans les habitudes de ma vie : je retrouvai mes vieux prêtres, le coin solitaire de mon jardin, qui me parut bien plus beau que le jardin du comte de Choteck, mon boulevard d’Enfer, mon cimetière de l’Ouest, mes Mémoires ramenteurs de mes jours passés, et surtout la petite société choisie de l’Abbaye-aux-Bois. La bienveillance d’une amitié sérieuse fait abonder les pensées ; quelques instants du commerce de l’âme suffisent au besoin de ma nature ; je répare ensuite cette dépense d’intelligence par vingt-deux heures de rien faire et de sommeil.

Paris, rue d’Enfer, 25 août 1833.

Tandis que je commençais à respirer, je vis entrer un matin chez moi le voyageur qui avait remis un paquet de ma part à madame la duchesse de Berry, à Palerme ; il m’apportait cette réponse de la princesse :

 

« Naples, 10 août 1833.

« Je vous ai écrit un mot, monsieur le vicomte, pour vous accuser la réception de votre lettre, voulant une occasion sûre pour vous parler de ma reconnaissance de ce que vous avez vu et fait à Prague. Il me paraît que l’on vous a peu laissé voir, mais assez cependant pour juger que, malgré les moyens employés, le résultat, en ce qui regarde notre cher enfant, n’est pas tel qu’on pouvait le craindre. Je suis bien aise d’en avoir de vous l’assurance ; mais on mande de Paris que M. Barrande est éloigné. Que cela va-t-il devenir ? Combien il me tarde d’être à mon poste !

« Quant aux demandes que je vous avais prié de faire (et qui n’ont pas été parfaitement accueillies), on a prouvé par là que l’on n’était pas mieux informé que moi : car je n’avais nul besoin de ce que je demandais, n’ayant en rien perdu mes droits.

« Je vais vous demander vos conseils pour répondre aux sollicitations qui me sont faites de toutes parts. Vous ferez de ce qui suit l’usage que, dans votre sagesse, vous jugerez convenable. La France royaliste, les personnes dévouées à Henri V, attendent de sa mère, libre enfin, une proclamation.

« J’ai laissé à Blaye quelques lignes qui doivent être connues aujourd’hui ; on espère plus de moi ; on veut savoir la triste histoire de ma détention pendant sept mois dans cette impénétrable bastille. Il faut qu’elle soit connue dans ses plus grands détails ; qu’on y voie la cause de tant de larmes et de chagrins qui ont brisé mon cœur. On y apprendra les tortures morales que j’ai dû souffrir. Justice doit y être rendue à qui il appartient ; mais aussi il y faudra dévoiler les atroces mesures prises contre une femme sans défense, puisqu’on lui a toujours refusé un conseil, par un gouvernement à la tête duquel est son parent, pour m’arracher un secret qui, dans tous les cas, ne pouvait concerner la politique, et dont la découverte ne devait pas changer ma situation si j’étais à craindre pour le gouvernement français, qui avait le pouvoir de me garder, mais non le droit, sans un jugement que j’ai plus d’une fois réclamé.

« Mais mon parent, mari de ma tante, chef d’une famille à laquelle, en dépit d’une opinion si généralement et si justement répandue contre elle, j’avais bien voulu faire espérer la main de ma fille, Louis-Philippe enfin, me croyant enceinte et non mariée (ce qui eût décidé toute autre famille à m’ouvrir les portes de ma prison), m’a fait infliger toutes les tortures morales pour me forcer à des démarches par lesquelles il a cru pouvoir établir le déshonneur de sa nièce. Du reste, s’il faut m’expliquer d’une manière positive sur mes déclarations et ce qui les a motivées, sans entrer dans aucuns détails sur mon intérieur, dont je ne dois compte à personne, je dirai avec toute vérité qu’elles m’ont été arrachées par les vexations, les tortures morales et l’espoir de recouvrer ma liberté.

« Le porteur vous donnera des détails et vous parlera de l’incertitude forcée sur le moment de mon voyage et sa direction, ce qui s’est opposé au désir que j’avais de profiter de votre offre obligeante en vous engageant à me joindre avant d’arriver à Prague, ayant bien besoin de vos conseils. Aujourd’hui il serait trop tard, voulant arriver près de mes enfants le plus tôt possible. Mais, comme rien n’est sûr dans ce monde, et que je suis accoutumée aux contrariétés, si, contre ma volonté, mon arrivée à Prague était retardée, je compte bien sur vous à l’endroit où je serais obligée de m’arrêter, d’où je vous écrirai ; si, au contraire, j’arrive près de mon fils aussitôt que je le désire, vous savez mieux que moi si vous y devez venir. Je ne puis que vous assurer du plaisir que j’aurai à vous voir en tout temps et en tous lieux.

« MARIE-CAROLINE. »

 

« Naples, 18 août 1833. »

« Notre ami n’ayant pu encore partir je reçois des rapports sur ce qui se passe à Prague qui ne sont pas de nature à diminuer mon désir de m’y rendre, mais aussi me rendent plus urgent le besoin de vos conseils. Si donc vous pouvez vous rendre à Venise sans tarder, vous m’y trouverez, ou des lettres poste restante, qui vous diront où vous pouvez me rejoindre. Je ferai encore une partie du voyage avec des personnes pour lesquelles j’ai bien de l’amitié et de la reconnaissance, M. et madame de Beauffremont. Nous parlons souvent de vous ; leur dévouement à moi et à notre Henri leur fait bien souhaiter de vous voir arriver. M. de Mesnard[100] partage bien ce désir. »

Madame de Berry rappelle dans sa lettre un petit manifeste[101] publié à sa sortie de Blaye et qui ne valait pas grand’chose, parce qu’il ne disait ni oui ni non. La lettre d’ailleurs est curieuse comme document historique, en révélant les sentiments de la princesse à l’égard de ses parents geôliers, et en indiquant les souffrances endurées par elle. Les réflexions de Marie-Caroline sont justes ; elle les exprime avec animation et fierté. On aime encore à voir cette mère courageuse et dévouée, enchaînée ou libre, constamment préoccupée des intérêts de son fils. Là, du moins dans ce cœur, est de la jeunesse et de la vie. Il m’en coûtait de recommencer un long voyage ; mais j’étais trop touché de la confiance de cette pauvre princesse pour me refuser à ses vœux et la laisser sur les grands chemins. M. Jauge accourut au secours de ma misère, comme la première fois.

Je me remis en campagne avec une douzaine de volumes éparpillés autour de moi. Or, pendant que je pérégrinais derechef dans la calèche du prince de Bénévent, il mangeait à Londres au râtelier de son cinquième maître, en expectative de l’accident qui l’enverra peut-être dormir à Westminster, parmi les saints, les rois et les sages ; sépulture justement acquise à sa religion, sa fidélité et ses vertus.

LIVRE VI[102]

Journal de Paris à Venise. – Jura. – Alpes. – Milan. – Vérone. – Appel des morts. – La Brenta. – Incidences. – Venise. – Architecture vénitienne. – Antonio. – L’abbé Betio et M. Gamba. – Salles du palais des doges. – Prisons. – Prison de Silvio Pellico. – Les frari. – Académie des Beaux-Arts. – L’Assomption du Titien. – Métopes du Parthénon. – Dessins originaux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël. – Église de Saints-Jean-et-Paul. – L’arsenal. – Henri IV. – Frégate partant pour l’Amérique. – Cimetière de Saint-Christophe. – Saint-Michel de Murano. – Murano. – La femme et l’enfant. – Gondoliers. – Les Bretons et les Vénitiens. – Déjeuner sur le quai des Esclavons. – Mesdames à Trieste. – Rousseau et Byron. – Beaux génies inspirés par Venise. – Anciennes et nouvelles courtisanes. – Rousseau et Byron nés malheureux.

 

Du 7 au 10 septembre 1833, sur la route.

Je partis de Paris le 3 septembre 1833, prenant la route du Simplon par Pontarlier.

Salins brûlé était rebâti ; je l’aimais mieux dans sa laideur et dans sa caducité espagnoles. L’abbé d’Olivet naquit au bord de la Furieuse ; ce premier maître de Voltaire, qui reçut son élève à l’Académie, n’avait rien de son ruisseau paternel[103].

La grande tempête qui a causé tant de naufrages dans la Manche m’assaillit sur le Jura. J’arrivai de nuit aux wastes du relais de Lévier. Le caravansérail bâti en planches, fort éclairé, rempli de voyageurs réfugiés, ne ressemblait pas mal à la tenue d’un sabbat. Je ne voulus pas m’arrêter ; on amena les chevaux. Quand il fallut fermer les lanternes de la calèche, la difficulté fut grande ; l’hôtesse, jeune sorcière extrêmement jolie, prêta son secours en riant. Elle avait soin de coller son lumignon, abrité dans un tube de verre, auprès de son visage, afin d’être vue.

À Pontarlier, mon ancien hôte, très légitimiste de son vivant, était mort. Je soupai à l’auberge du National : bon augure pour le journal de ce nom. Armand Carrel est le chef de ces hommes qui n’ont pas menti aux journées de Juillet.

Le château de Joux défend les approches de Pontarlier ; il a vu succéder dans ses donjons deux hommes dont la Révolution gardera la mémoire : Mirabeau et Toussaint-Louverture, le Napoléon noir, imité et tué par le Napoléon blanc. « Toussaint, dit madame de Staël, fut amené dans une prison de France, où il périt de la manière la plus misérable. Peut-être Bonaparte ne se souvient-il pas seulement de ce forfait, parce qu’il lui a été moins reproché que les autres. »

L’ouragan croissait : j’essuyai sa plus grande violence entre Pontarlier et Orbe. Il agrandissait les montagnes, faisait tinter les cloches dans les hameaux, étouffait le bruit des torrents dans celui de la foudre, et se précipitait en hurlant sur ma calèche, comme un grain noir sur la voile d’un vaisseau. Quand de bas éclairs lézardaient les bruyères, on apercevait des troupeaux de moutons immobiles, la tête cachée entre leurs pattes de devant, présentant leurs queues comprimées et leurs croupes velues aux giboulées de pluie et de grêle fouettées par le vent. La voix de l’homme, qui annonçait le temps écoulé du haut d’un beffroi montagnard, semblait le cri de la dernière heure[104].

À Lausanne tout était redevenu riant : j’avais déjà bien des fois visité cette ville ; je n’y connais plus personne.

À Bex, tandis qu’on attelait à ma voiture les chevaux qui avaient peut-être traîné le cercueil de madame de Custine, j’étais appuyé contre le mur de la maison où était morte mon hôtesse de Fervacques. Elle avait été célèbre au tribunal révolutionnaire par sa longue chevelure. J’ai vu à Rome de beaux cheveux blonds retirés d’une tombe.

Dans la vallée du Rhône, je rencontrai une garçonnette presque nue, qui dansait avec sa chèvre ; elle demandait la charité à un riche jeune homme bien vêtu qui passait en poste, courrier galonné en avant, deux laquais assis derrière le brillant carrosse. Et vous vous figurez qu’une telle distribution de la propriété peut exister ? Vous pensez qu’elle ne justifie pas les soulèvements populaires ?

Sion me remémore une époque de ma vie : de secrétaire d’ambassade que j’étais à Rome, le premier consul m’avait nommé ministre plénipotentiaire au Valais.

À Brig, je laissai les jésuites s’efforçant de relever ce qui ne peut l’être[105] ; inutilement établis aux pieds du temps, ils sont écrasés sous sa masse, comme leur monastère sous le poids des montagnes.

J’étais à mon dixième passage des Alpes ; je leur avais dit tout ce que j’avais à leur dire dans les différentes années et les diverses circonstances de ma vie. Toujours regretter ce qu’il a perdu, toujours s’égarer dans les souvenirs, toujours marcher vers la tombe en pleurant et s’isolant : c’est l’homme.

Les images empruntées de la nature montagneuse ont surtout des rapports sensibles avec nos fortunes ; celui-ci passe en silence comme l’épanchement d’une source ; celui-ci attache un bruit à son cours comme un torrent ; celui-là jette son existence comme une cataracte qui épouvante et disparaît.

Le Simplon a déjà l’air abandonné, de même que la vie de Napoléon ; de même que cette vie, il n’a plus que sa gloire : c’est un trop grand ouvrage pour appartenir aux petits États auxquels il est dévolu. Le génie n’a point de famille ; son héritage tombe par droit d’aubaine à la plèbe, qui le grignote, et plante un chou où croissait un cèdre.

La dernière fois que je traversai le Simplon, j’allais en ambassade à Rome ; je suis tombé ; les pâtres que j’avais laissés au haut de la montagne y sont encore : neiges, nuages, roches ruiniques, forêts de pins, fracas des eaux, environnent incessamment la hutte menacée de l’avalanche. La personne la plus vivante de ces chalets est la chèvre. Pourquoi mourir ? je le sais. Pourquoi naître ? je l’ignore. Toutefois, reconnaissez que les premières souffrances, les souffrances morales, les tourments de l’esprit sont de moins chez les habitants de la région des chamois et des aigles. Lorsque je me rendais au congrès de Vérone, en 1822, la station du pic du Simplon était tenue par une Française ; au milieu d’une nuit froide et d’une bourrasque qui m’empêchait de la voir, elle me parla de la Scala de Milan ; elle attendait des rubans de Paris : sa voix, la seule chose que je connaisse de cette femme, était fort douce à travers les ténèbres et les vents.

La descente sur Domo d’Ossola m’a paru de plus en plus merveilleuse ; un certain jeu de lumière et d’ombre en accroissait la magie. On était caressé d’un petit souffle que notre ancienne langue appelait l’aure ; sorte d’avant-brise du matin, baignée et parfumée dans la rosée. J’ai retrouvé le lac Majeur, où je fus si triste en 1828, et que j’aperçus de la vallée de Bellinzona, en 1832. À Sesto-Calende, l’Italie s’est annoncée : un Paganini aveugle chante et joue du violon au bord du lac en passant le Tessin.

Je revis, en entrant à Milan, la magnifique allée de tulipiers dont personne ne parle ; les voyageurs les prennent apparemment pour des platanes. Je réclame contre ce silence en mémoire de mes sauvages : c’est bien le moins que l’Amérique donne des ombrages à l’Italie. On pourrait aussi planter à Gênes des magnolias mêlés à des palmiers et des orangers. Mais qui songe à cela ? qui pense à embellir la terre ? on laisse ce soin à Dieu. Les gouvernements sont occupés de leur chute, et l’on préfère un arbre de carton sur un théâtre de fantoccini au magnolia dont les roses parfumeraient le berceau de Christophe Colomb.

À Milan, la vexation pour les passeports est aussi stupide que brutale. Je ne traversai pas Vérone sans émotion ; c’était là qu’avait réellement commencé ma carrière politique active. Ce que le monde aurait pu devenir, si cette carrière n’eût été interrompue par une misérable jalousie, se présentait à mon esprit.

Vérone, si animée en 1822 par la présence des souverains de l’Europe, était retournée en 1833 au silence ; le congrès était aussi passé dans ses rues solitaires que la cour des Scaligeri et le sénat des Romains. Les arènes, dont les gradins s’étaient offerts à mes regards chargés de cent mille spectateurs, béaient désertes ; les édifices, que j’avais admirés sous l’illumination brodée à leur architecture, s’enveloppaient, gris et nus, dans une atmosphère de pluie.

Combien s’agitaient d’ambitions parmi les acteurs de Vérone ! que de destinées de peuples examinées, discutées et pesées ! Faisons l’appel de ces poursuivants de songes ; ouvrons le livre du jour de colère : Liber scriptus proferetur ; monarques ! princes ! ministres ! voici votre ambassadeur, voici votre collègue revenu à son poste : où êtes-vous ? répondez.

L’empereur de Russie Alexandre ? – Mort.

L’empereur d’Autriche François Ier ? – Mort.

Le roi de France Louis XVIII ? – Mort.

Le roi de France Charles X ? – Mort.

Le roi d’Angleterre George IV ? – Mort.

Le roi de Naples Ferdinand Ier ? – Mort.

Le duc de Toscane ? – Mort.

Le pape Pie VII ? – Mort.

Le roi de Sardaigne Charles-Félix ? – Mort.

Le duc de Montmorency, ministre des affaires étrangères de France ? – Mort.

M. Canning, ministre des affaires étrangères d’Angleterre ? – Mort.

M. de Bernstorf, ministre des affaires étrangères en Prusse ? – Mort.

M. de Gentz, de la chancellerie d’Autriche ? – Mort.

Le cardinal Consalvi, secrétaire d’État de Sa Sainteté ? – Mort.

M. de Serre, mon collègue au congrès ? – Mort.

M. d’Aspremont, mon secrétaire d’ambassade ? – Mort.

Le comte de Neipperg, mari de la veuve de Napoléon ? – Mort.

La comtesse Tolstoï ? – Morte.

Son grand et jeune fils ? – Mort.

Mon hôte du palais Lorenzi ? – Mort[106].

Si tant d’hommes couchés avec moi sur le registre du congrès se sont fait inscrire à l’obituaire ; si des peuples et des dynasties royales ont péri ; si la Pologne a succombé ; si l’Espagne est de nouveau anéantie ; si je suis allé à Prague m’enquérir des restes fugitifs de la grande race dont j’étais le représentant à Vérone, qu’est-ce donc que les choses de terre ? Personne ne se souvient des discours que nous tenions autour de la table du prince de Metternich ; mais, ô puissance du génie ! aucun voyageur n’entendra jamais chanter l’alouette dans les champs de Vérone sans se rappeler Shakespeare. Chacun de nous, en fouillant à diverses profondeurs dans sa mémoire, retrouve une autre couche de morts, d’autres sentiments éteints, d’autres chimères qu’inutilement il allaita, comme celles d’Herculanum, à la mamelle de l’Espérance. En sortant de Vérone, je fus obligé de changer de mesure pour supputer le temps passé ; je rétrogradais de vingt-sept années, car je n’avais pas fait la route de Vérone à Venise depuis 1806. À Brescia, à Vicence, à Padoue, je traversai les murailles de Palladio, de Scamozzi, de Franceschini, de Nicolas de Pise, de frère Jean.

Les bords de la Brenta trompèrent mon attente ; ils étaient demeurés plus riants dans mon imagination : les digues élevées le long du canal enterrent trop les marais. Plusieurs villa ont été démolies ; mais il en reste encore quelques-unes très élégantes. Là demeure peut-être le signor Pococurante[107] que les grandes dames à sonnets dégoûtaient, que les deux jolies filles commençaient fort à lasser, que la musique fatiguait au bout d’un quart d’heure, qui trouvait Homère d’un mortel ennui, qui détestait le pieux Énée, le petit Ascagne, l’imbécile roi Latinus, la bourgeoise Amate et l’insipide Lavinie ; qui s’embarrassait peu d’un mauvais dîner d’Horace sur la route de Brindes ; qui déclarait ne vouloir jamais lire Cicéron et encore moins Milton, ce barbare, gâteur de l’enfer et du diable du Tasse. « Hélas ! disait tout bas Candide à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain mépris pour nos poètes allemands[108] ! »

Malgré mon demi-désappointement et beaucoup de dieux dans les petits jardins, j’étais charmé des arbres de soie, des orangers, des figuiers et de la douceur de l’air, moi qui, si peu de temps auparavant, cheminais dans les sapinières de la Germanie et sur les monts des Tchèques où le soleil a mauvais visage.

J’arrivai le 10 de septembre au lever du jour à Fusina, que Philippe de Comines et Montaigne appellent Chaffousine. À dix heures et demie, j’étais débarqué à Venise. Mon premier soin fut d’envoyer au bureau de la poste : il ne s’y trouva rien ni à mon adresse directe ni à l’adresse indirecte de Paolo : de madame la duchesse de Berry, aucune nouvelle. J’écrivis au comte Griffi, ministre de Naples à Florence, pour le prier de me faire connaître la marche de Son Altesse Royale.

M’étant mis en règle, je me résolus d’attendre patiemment la princesse : Satan m’envoya une tentation. Je désirai, par ses suggestions diaboliques, demeurer seul une quinzaine de jours à l’hôtel de l’Europe, au détriment de la monarchie légitime. Je souhaitai de mauvais chemins à l’auguste voyageuse, sans songer que ma restauration du roi Henri V pourrait être retardée d’un demi-mois : j’en demande, comme Danton, pardon à Dieu et aux hommes.

Venise, hôtel de l’Europe, 10 septembre 1833.

VENISE.

Salve, Italum Regina

Nec tu semper eris.

(Sannazar.)

 

O d’Italia dolente

Eterno lume…

Venezia !

(Chiabrera.)

 

On peut, à Venise, se croire sur le tillac d’une superbe galère à l’ancre, sur le Bucenture, où l’on vous donne une fête, et du bord duquel vous apercevez à l’entour des choses admirables. Mon auberge, l’hôtel de l’Europe, est placée à l’entrée du grand canal, en face de la Douane de mer, de la Giudecca et de Saint-Georges-Majeur. Lorsqu’on remonte le grand canal entre les deux files de ses palais, si marqués de leurs siècles, si variés d’architecture, lorsqu’on se transporte sur la grande et la petite place, que l’on contemple la basilique et ses dômes, le palais des doges, les procurazie nuove, la Zucca, la tour de l’Horloge, le beffroi de Saint-Marc, la colonne du Lion, tout cela mêlé aux voiles et aux mâts des vaisseaux, au mouvement de la foule et des gondoles, à l’azur du ciel et de la mer, les caprices d’un rêve ou les jeux d’une imagination orientale n’ont rien de plus fantastique. Quelquefois Cicéri[109] peint et rassemble sur une toile, pour les prestiges du théâtre, des monuments de toutes les formes, de tous les temps, de tous les pays, de tous les climats : c’est encore Venise.

Ces édifices surdorés, embellis avec profusion par Giorgione, Titien, Paul Véronèse, Tintoret, Jean Bellini, Paris Bordone, les deux Palma, sont remplis de bronzes, de marbres, de granits, de porphyres, d’antiques précieuses, de manuscrits rares ; leur magie intérieure égale leur magie extérieure ; et quand, à la clarté suave qui les éclaire, on découvre les noms illustres et les nobles souvenirs attachés à leurs voûtes, on s’écrie avec Philippe de Gomines : « C’est la plus triomphante cité que j’aie jamais vue ! »

Et pourtant ce n’est plus la Venise du ministre de Louis XI, la Venise épouse de l’Adriatique et dominatrice des mers ; la Venise qui donnait des empereurs à Constantinople, des rois à Chypre, des princes à la Dalmatie, au Péloponèse, à la Crète ; la Venise qui humiliait les Césars de la Germanie, et recevait à ses foyers inviolables les papes suppliants ; la Venise de qui les monarques tenaient à honneur d’être citoyens, à qui Pétrarque, Pléthon, Bessarion léguaient les débris des lettres grecques et latines sauvées du naufrage de la barbarie ; la Venise qui, république au milieu de l’Europe féodale, servait de bouclier à la chrétienté ; la Venise, planteuse de lions, qui mettait sous ses pieds les remparts de Ptolémaïde, d’Ascalon, de Tyr, et abattait le croissant à Lépante ; la Venise dont les doges étaient des savants et les marchands des chevaliers ; la Venise qui terrassait l’Orient ou lui achetait ses parfums, qui rapportait de la Grèce des turbans conquis ou des chefs-d’œuvre retrouvés ; la Venise qui sortait victorieuse de la ligue ingrate de Cambrai, la Venise qui triomphait par ses fêtes, ses courtisanes et ses arts, comme par ses armes et ses grands hommes ; la Venise à la fois Corinthe, Athènes et Carthage, ornant sa tête de couronnes rostrales et de diadèmes de fleurs.

Ce n’est plus même la cité que je traversai lorsque j’allais visiter les rivages témoins de sa gloire ; mais, grâce à ses brises voluptueuses et à ses flots amènes, elle garde un charme ; c’est surtout aux pays en décadence qu’un beau climat est nécessaire. Il y a assez de civilisation à Venise pour que l’existence y trouve ses délicatesses. La séduction du ciel empêche d’avoir besoin de plus de dignité humaine ; une vertu attractive s’exhale de ces vestiges de grandeur, de ces traces des arts dont on est environné. Les débris d’une ancienne société qui produisit de telles choses, en vous donnant du dégoût pour une société nouvelle, ne vous laissent aucun désir d’avenir. Vous aimez à vous sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de vous ; vous n’avez d’autre soin que de parer les restes de votre vie à mesure qu’elle se dépouille. La nature, prompte à ramener de jeunes générations sur des ruines comme à les tapisser de fleurs, conserve aux races les plus affaiblies l’usage des passions et l’enchantement des plaisirs.

Venise ne connut point l’idolâtrie ; elle grandit chrétienne dans l’île où elle fut nourrie, loin de la brutalité d’Attila. Les descendantes des Scipions, les Paule et les Eustochie, échappèrent dans la grotte de Bethléem à la violence d’Alaric. À part de toutes les autres cités, fille aînée de la civilisation antique sans avoir été déshonorée par la conquête, Venise ne renferme ni décombres romains, ni monuments des Barbares. On n’y voit point non plus ce que l’on voit dans le nord et l’occident de l’Europe, au milieu des progrès de l’industrie ; je veux parler de ces constructions neuves, de ces rues entières élevées à la hâte, et dont les maisons demeurent ou non achevées, ou vides. Que pourrait-on bâtir ici ? de misérables bouges qui montreraient la pauvreté de conception des fils auprès de la magnificence du génie des pères ; des cahutes blanchies qui n’iraient pas au talon des gigantesques demeures des Foscari et des Pesaro. Quand on avise la truelle de mortier et la poignée de plâtre qu’une réparation urgente a forcé d’appliquer contre un chapiteau de marbre, on est choqué. Mieux valent les planches vermoulues barrant les fenêtres grecques ou moresques, les guenilles mises à sécher sur d’élégants balcons, que l’empreinte de la chétive main de notre siècle.

Que ne puis-je m’enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque, Byron, passèrent ! Que ne puis-je achever d’écrire mes Mémoires à la lueur du soleil qui tombe sur ces pages ! L’astre brûle encore dans ce moment mes savanes floridiennes et se couche ici à l’extrémité du grand canal. Je ne le vois plus ; mais, à travers une clairière de cette solitude de palais, ses rayons frappent le globe de la Douane, les antennes des barques, les vergues des navires, et le portail du couvent de Saint-Georges-Majeur. La tour du monastère, changée en colonne de rose, se réfléchit dans les vagues ; la façade blanche de l’église est si fortement éclairée, que je distingue les plus petits détails du ciseau. Les enclôtures des magasins de la Giudecca sont peintes d’une lumière titienne ; les gondoles du canal et du port nagent dans la même lumière. Venise est là, assise sur le rivage de la mer, comme une belle femme qui va s’éteindre avec le jour : le vent du soir soulève ses cheveux embaumés ; elle meurt saluée par toutes les grâces et tous les sourires de la nature[110].

Venise, septembre 1833.

À Venise, en 1806, il y avait un jeune signor Armani, traducteur italien ou ami du traducteur du Génie du Christianisme. Sa sœur, comme il disait, était nonne, monaca. Il y avait aussi un juif allant à la comédie du grand Sanhédrin de Napoléon[111] et qui reluquait ma bourse ; plus M. Lagarde, chef des espions français, lequel me donna à dîner : mon traducteur, sa sœur, le juif du Sanhédrin, ou sont morts ou n’habitent plus Venise. À cette époque je demeurais à l’hôtel du Lion-Blanc, près du Rialto ; cet hôtel a changé de lieu. Presque en face de mon ancienne auberge est le palais Foscari qui tombe. Arrière toutes ces vieilleries de ma vie ! j’en deviendrais fou à force de ruines : parlons du présent.

J’ai essayé de peindre l’effet général de l’architecture de Venise ; afin de me rendre compte des détails, j’ai remonté, descendu et remonté le grand canal, vu et revu la place Saint-Marc.

Il faudrait des volumes pour épuiser ce sujet. Le fabbriche più cospicue di Venezia du comte Cicognara fournissent le trait des monuments ; mais les expositions ne sont pas nettes. Je me contenterai de noter deux ou trois des agencements les plus répétés.

Du chapiteau d’une colonne corinthienne se décrit un demi-cercle dont la pointe descend sur le chapiteau d’une autre colonne corinthienne : juste au milieu de ces styles s’en élève une troisième, même dimension et même ordre ; du chapiteau de cette colonne centrale partent à droite et à gauche deux épicycles dont les extrémités se vont aussi reposer sur les chapiteaux d’autres colonnes. Il résulte de ce dessin que les arcs, en se coupant, donnent naissance à des ogives au point de leur intersection[112], de sorte qu’il se forme un mélange charmant de deux architectures, du plein cintre romain et de l’ogive arabe gothique ou moyen âge d’origine ; mais il est certain qu’elle existe dans les monuments dits cyclopéens : je l’ai vue très pure dans les tombeaux d’Argos[113].

Le palais du Doge offre des entrelacs reproduits dans quelques autres palais, particulièrement au palais Foscari : les colonnes soutiennent des cintres ogives ; ces cintres laissent entre eux des vides : entre ces vides l’architecte a placé deux rosaces. La rosace déprime l’extrémité des deux ellipses. Ces rosaces, qui se touchent par un point de leur circonférence dans la façade du bâtiment, deviennent des espèces de roues alignées sur lesquelles s’exalte le reste de l’édifice.

Dans toute construction, la base est ordinairement forte ; le monument diminue d’épaisseur à mesure qu’il envahit le ciel. Le palais ducal est tout juste le contraire de cette architecture naturelle : la base, percée de légers portiques que surmonte une galerie en arabesques endentées de quatre feuilles de trèfle à jour, soutient une masse carrée presque nue : on dirait d’une forteresse bâtie sur des colonnes, ou plutôt d’un édifice renversé planté sur son léger couronnement et dont l’épaisse racine serait en l’air.

Les masques et les têtes architecturales sont remarquables dans les monuments de Venise. Au palais Pesaro, l’entablement du premier étage, l’ordre dorique, est décoré de têtes de géants ; l’ordre ionique du second étage est enlié de têtes de chevaliers qui sortent horizontalement du mur, le visage tourné vers l’eau : les unes s’enveloppent d’une mentonnière, les autres ont la visière à demi baissée ; toutes ont des casques dont les panaches se recourbent en ornements sous la corniche. Enfin, au troisième étage, à l’ordre corinthien, se montrent des têtes de statues féminines aux cheveux différemment noués.

À Saint-Marc, bosselé de dômes, incrusté de mosaïques, chargé d’incohérentes dépouilles de l’Orient, je me trouvais à la fois à Saint-Vital de Ravenne, à Sainte-Sophie de Constantinople, à Saint-Sauveur de Jérusalem, et dans ces moindres églises de la Morée, de Chio et de Malte : Saint-Marc, monument d’architecture byzantine, composite de victoire et de conquête élevé à la croix, comme Venise entière est un trophée. L’effet le plus remarquable de son architecture est son obscurité sous un ciel brillant ; mais aujourd’hui, 10 septembre, la lumière du dehors, émoussée, s’harmoniait avec la basilique sombre. On achevait les quarante heures ordonnées pour obtenir du beau temps. La ferveur des fidèles, priant contre la pluie, était grande : un ciel gris et aqueux semble la peste aux Vénitiens.

Nos vœux ont été exaucés : la soirée est devenue charmante ; la nuit je me suis promené sur le quai. La mer s’étendait unie ; les étoiles se mêlaient aux feux épars des barques et des vaisseaux ancrés çà et là. Les cafés étaient remplis ; mais on ne voyait ni Polichinelles, ni Grecs, ni Barbaresques : tout finit. Une madone, fort éclairée au passage d’un pont, attirait la foule : de jeunes filles à genoux disaient dévotement leurs patenôtres ; de la main droite elles faisaient le signe de la croix, de la main gauche elles arrêtaient les passants. Rentré à mon auberge, je me suis couché et endormi au chant des gondoliers stationnés sous mes fenêtres.

J’ai pour guide Antonio, le plus vieux et le plus instruit des ciceroni du pays : il sait par cœur les palais, les statues et les tableaux.

Le 11 septembre, visite à l’abbé Betio et à M. Gamba, conservateurs de la bibliothèque : ils m’ont reçu avec une extrême politesse, bien que je n’eusse aucune lettre de recommandation.

En parcourant les chambres du palais ducal, on marche de merveilles en merveilles. Là se déroule l’histoire entière de Venise peinte par les plus grands maîtres : leurs tableaux ont été mille fois décrits.

Parmi les antiques, j’ai, comme tout le monde, remarqué le groupe du Cygne et de Léda, et le Ganymède dit de Praxitèle. Le cygne est prodigieux d’étreinte et de volupté ; Léda est trop complaisante. L’aigle du Ganymède n’est point un aigle réel ; il a l’air de la meilleure bête du monde. Ganymède, charmé d’être enlevé, est ravissant : il parle à l’aigle qui lui parle.

Ces antiques sont posées aux deux extrémités des magnifiques salles de la bibliothèque. J’ai contemplé avec le saint respect du poète un manuscrit de Dante, et regardé avec l’avidité du voyageur la mappemonde de Fra-Mauro (1460). L’Afrique cependant ne m’y semble pas aussi correctement tracée qu’on le dit. Il faudrait surtout explorer à Venise les archives : on y trouverait des documents précieux.

Des salons peints et dorés, je suis passé aux prisons et aux cachots ; le même palais offre le microcosme de la société, joie et douleur. Les prisons sont sous les plombs, les cachots au niveau de l’eau du canal, et à double étage. On fait mille histoires d’étranglements et de décapitations secrètes ; en compensation, on raconte qu’un prisonnier sortit gros, gras et vermeil de ces oubliettes, après dix-huit ans de captivité : il avait vécu comme un crapaud dans l’intérieur d’une pierre. Honneur à la race humaine ! quelle belle chose c’est !

Force sentences philanthropiques barbouillent les voûtes et les murs des souterrains, depuis que notre révolution, si ennemie du sang, dans cet affreux séjour, d’un coup de HACHE a fait entrer le jour. En France, on encombrait les geôles des victimes dont on se débarrassait par l’égorgement ; mais on a délivré dans les prisons de Venise les ombres de ceux qui peut-être n’y avaient jamais été ; les doux bourreaux qui coupaient le cou des enfants et des vieillards, les bénins spectateurs qui assistaient au guillotiner des femmes s’attendrissaient sur les progrès de l’humanité, si bien prouvés par l’ouverture des cachots vénitiens. Pour moi, j’ai le cœur sec ; je n’approche point de ces héros de sensibilité. De vieilles larves sans têtes ne se sont point présentées à mes yeux sous le palais des doges ; il m’a seulement semblé voir dans les cachots de l’aristocratie ce que les chrétiens virent quand on brisa les idoles, des nichées de souris s’échappant de la tête des dieux. C’est ce qui arrive à tout pouvoir éventré et exposé à la lumière ; il en sort la vermine que l’on avait adorée.

Le pont des Soupirs joint le palais ducal aux prisons de la ville ; il est divisé en deux parties dans la longueur : par un des côtés entraient les prisonniers ordinaires ; par les autres les prisonniers d’État se rendaient au tribunal des Inquisiteurs ou des Dix. Ce pont est élégant à l’extérieur, et la façade de la prison est admirée : on ne se peut passer de beauté à Venise, même pour la tyrannie et le malheur ! Des pigeons font leur nid dans les fenêtres de la geôle ; de petites colombes, couvertes de duvet, agitent leurs ailes et gémissent aux grilles, en attendant leur mère. On encloîtrait autrefois d’innocentes créatures presque au sortir du berceau ; leurs parents ne les apercevaient plus qu’à travers les barreaux du parloir ou les guichets de la porte.

Venise, septembre 1833.

Vous pensez bien qu’à Venise je m’occupais nécessairement de Silvio Pellico[114]. M. Gamba m’avait appris que l’abbé Betio était le maître du palais, et qu’en m’adressant à lui je pourrais faire mes recherches. L’excellent bibliothécaire, auquel j’eus recours un matin, prit un gros trousseau de clefs, et me conduisit, en passant plusieurs corridors et montant divers escaliers, aux mansardes de l’auteur de Mie Prigioni.

M. Silvio Pellico ne s’est trompé que sur un point ; il a parlé de sa geôle comme de ces fameuses prisons-cachots en l’air, désignées par leur toiture sotto i piombi. Ces prisons sont, ou plutôt étaient au nombre de cinq dans la partie du palais ducal qui avoisine le pont della Pallia et le canal du Pont des Soupirs. Pellico n’habitait pas là ; il était incarcéré à l’autre extrémité du palais, vers le Pont des Chanoines, dans un bâtiment adhérent au palais ; bâtiment transformé en prison en 1820 pour les détenus politiques. Du reste, il était aussi sous les plombs, car une lame de ce métal formait la toiture de son ermitage.

La description que le prisonnier fait de sa première et de sa seconde chambre est de la dernière exactitude. Par la fenêtre de la première chambre, on domine les combles de Saint-Marc ; on voit le puits dans la cour intérieure du palais, un bout de la grande place, les différents clochers de la ville, et, au delà des lagunes, à l’horizon, des montagnes dans la direction de Padoue ; on reconnaît la seconde chambre à sa grande fenêtre et à son autre petite fenêtre élevée : c’est par la grande que Pellico apercevait ses compagnons d’infortune dans un corps de logis en face, et à gauche, au-dessus, les aimables enfants qui lui parlaient de la croisée de leur mère.

Aujourd’hui toutes ces chambres sont abandonnées, car les hommes ne restent nulle part, pas même dans les prisons ; les grilles des fenêtres ont été enlevées, les murs et les plafonds blanchis. Le doux et savant abbé Betio, logé dans cette partie déserte du palais, en est le gardien paisible et solitaire.

Les chambres qu’immortalise la captivité de Pellico ne manquent point d’élévation ; elles ont de l’air, une vue superbe ; elles sont prison de poète ; il n’y aurait pas grand’chose à dire, la tyrannie et l’absurde admis : mais la sentence à mort pour opinion spéculative ! mais les cachots moraves ! mais dix années de la vie, de la jeunesse et du talent ! mais les cousins, vilaines bêtes qui me mangent moi-même à l’hôtel de l’Europe, tout endurci que je suis par le temps et les maringouins des Florides ! J’ai du reste été souvent plus mal logé que Pellico ne l’était dans son belvédère du palais ducal, notamment à la préfecture des doges de la police française : j’étais obligé de monter sur une table pour jouir de la lumière.

L’auteur de Françoise de Rimini pensait à Zanze dans sa geôle ; moi je chantais dans la mienne une jeune fille que je venais de voir mourir. Je tenais beaucoup à savoir ce qu’était devenue la petite gardienne de Pellico. J’ai mis des personnes à la recherche : si j’apprends quelque chose, je vous le dirai.

Venise, septembre 1833.

Une gondole m’a débarqué aux Frari[115], où, nous autres Français, accoutumés que nous sommes aux extérieurs grecs ou gothiques de nos églises, nous sommes peu frappés de ces dehors de basiliques de brique, ingrats et communs à l’œil ; mais à l’intérieur l’accord des lignes, la disposition des masses produisent une simplicité et un calme de composition dont on est enchanté.

Les tombeaux des Frari, placés dans les murs latéraux, décorent l’édifice sans l’encombrer[116]. La magnificence des marbres éclate de toute part, des rinceaux charmants attestent le fini de l’ancienne sculpture vénitienne. Sur un des carreaux du pavé de la nef on lit ces mots : « Ici repose le Titien, émule de Zeuxis et d’Apelles. » Cette pierre est en face d’un des chefs-d’œuvre du peintre.

Canova a son fastueux sépulcre non loin de la dalle titienne ; ce sépulcre est la répétition du monument que le sculpteur avait imaginé pour le Titien lui-même, et qu’il exécuta depuis pour l’archiduchesse Marie-Christine. Les restes de l’auteur de l’Hébé et de la Madeleine ne sont pas tous réunis dans cette œuvre : ainsi Canova habite la représentation d’une tombe faite par lui, non pour lui, laquelle tombe n’est que son demi-cénotaphe.

Des Frari, je me suis rendu à la galerie Manfrini. Le portrait de l’Arioste est vivant. Le Titien a peint sa mère, vieille matrone du peuple, crasseuse et laide : l’orgueil de l’artiste se fait sentir dans l’exagération des années et des misères de cette femme.

À l’Académie des Beaux-Arts[117], j’ai couru vite au tableau de l’Assomption, découverte du comte Cicognara[118] : dix grandes figures d’hommes au bas du tableau ; remarquez à gauche l’homme ravi en extase, regardant Marie. La Vierge, au-dessus de ce groupe, s’élève au centre d’un demi-cercle de chérubins ; multitude de faces admirables dans cette gloire : une tête de femme, à droite, à la pointe du croissant, d’une indicible beauté ; deux ou trois esprits divins jetés horizontalement dans le ciel, à la manière pittoresque et hardie du Tintoret. Je ne sais si un ange debout n’éprouve pas quelque sentiment d’un amour trop terrestre. Les proportions de la Vierge sont fortes ; elle est couverte d’une draperie rouge ; son écharpe bleue flotte à l’air ; ses yeux sont levés vers le Père éternel, apparu au point culminant. Quatre couleurs tranchées, le brun, le vert, le rouge et le bleu, couvrent l’ouvrage : l’aspect du tout est sombre, le caractère peu idéal, mais d’une vérité et d’une vivacité de nature incomparables : je lui préfère pourtant la Présentation de la Vierge au Temple, du même peintre, que l’on voit dans la même salle[119].

En regard de l’Assomption, éclairée avec beaucoup d’artifice, est le Miracle de saint Marc, du Tintoret, drame vigoureux qui semble fouillé dans la toile plutôt avec le ciseau et le maillet qu’avec le pinceau.

Je suis passé aux plâtres des métopes du Parthénon ; ces plâtres avaient pour moi un triple intérêt : j’avais vu à Athènes les vides laissés par les ravages de lord Elgin, et, à Londres, les marbres enlevés dont je retrouvais les moulures à Venise. La destinée errante de ces chefs-d’œuvre se liait à la mienne, et pourtant Phidias n’a pas façonné mon argile.

Je ne pouvais m’arracher aux dessins originaux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël. Rien n’est plus attachant que ces ébauches du génie livré seul à ses études et à ses caprices ; il vous admet à son intimité ; il vous initie à ses secrets ; il vous apprend par quels degrés et par quels efforts il est parvenu à la perfection : on est ravi de voir comment il s’était trompé, comment il s’est aperçu de son erreur et l’a redressée. Ces coups de crayon tracés au coin d’une table, sur un méchant morceau de papier, gardent une abondance et une naïveté de nature merveilleuses. Quand on songe que la main de Raphaël s’est promenée sur ces chiffons immortels, on en veut au vitrage qui vous empêche de baiser ces saintes reliques.

Je me suis délassé de mon admiration à l’Académie des Beaux-Arts par une admiration d’une autre sorte à Saints Jean et Paul[120] ; ainsi l’on se rafraîchit l’esprit en changeant de lecture. Cette église, dont l’architecte inconnu a suivi les traces de Nicolo Pisano[121], est riche et vaste. Le chevet où se retire le maître-autel représente une espèce de conque debout ; deux autres sanctuaires accompagnent latéralement cette conque : ils sont hauts, étroits, à voûtes multicentres, et séparés du chevet par des refends à rainures.

Les cendres des doges Mocenigo, Morosini, Vendramin, et de plusieurs autres chefs de la République, reposent ici[122]. Là se trouve aussi la peau d’Antoine Bragadino, défenseur de Famagouste, et à laquelle on peut appliquer l’expression de Tertullien : une peau vivante. Ces dépouilles illustres inspirent un grand et pénible sentiment : Venise elle-même, magnifique catafalque de ses magistrats guerriers, double cercueil de leurs cendres, n’est plus qu’une peau vivante.

Des vitraux coloriés et des draperies rouges, en voilant la lumière de Saints-Jean-et-Paul, augmentent l’effet religieux. Les colonnes innombrables apportées de l’Orient et de la Grèce ont été plantées dans la basilique comme des allées d’arbres étrangers.

Un orage est survenu pendant que j’errais dans l’église : quand sonnera la trompette qui doit réveiller tous ces morts ? J’en disais autant sous Jérusalem, dans la vallée de Josaphat.

Après ces courses, rentré à l’hôtel de l’Europe, j’ai remercié Dieu de m’avoir transporté des pourceaux de Waldmünchen aux tableaux de Venise.

Venise, septembre 1833.

Après ma découverte des prisons où la matérielle Autriche essaye d’étouffer les intelligences italiennes, je suis allé à l’Arsenal. Aucune monarchie, quelque puissante qu’elle soit ou qu’elle ait été, n’a offert un pareil compendium nautique.

Un espace immense, clos de murs crénelés, renferme quatre bassins pour les vaisseaux de haut bord, des chantiers pour bâtir ces vaisseaux, des établissements pour ce qui concerne la marine militaire et marchande, depuis la corderie jusqu’aux fonderies de canons, depuis l’atelier où l’on taille la rame de la gondole jusqu’à celui où l’on équarrit la quille d’un soixante-quatorze, depuis les salles consacrées aux armes antiques conquises à Constantinople, en Chypre, en Morée, à Lépante, jusqu’aux salles où sont exposées les armes modernes : le tout mêlé de galeries, de colonnes, d’architectures élevées et dessinées par les premiers maîtres.

Dans les arsenaux de la marine de l’Espagne, de l’Angleterre, de la France, de la Hollande, on voit seulement ce qui a rapport aux objets de ces arsenaux ; à Venise, les arts s’unissent à l’industrie. Le monument de l’amiral Emo, par Canova, vous attend auprès de la carcasse d’un navire ; des files de canons vous apparaissent à travers de longs portiques : les deux lions colossaux du Pirée gardent la porte du bassin d’où va sortir une frégate pour un monde qu’Athènes n’a point connu, et qu’a découvert le génie de la moderne Italie. Malgré ces beaux débris de Neptune, l’arsenal ne rappelle plus ces vers de Dante :

 

Quale nell’ Arzanâ dé Viniziani

Belle l’inverno la tenace pece,

A rimpalmar li legni lor non sani,

 

Che navicar non ponno, e’n quella vece

Chi fa suo legno nuovo, et chi ristoppa

Le coste a quel che più viaggi fece ;

 

Chi ribatte da proda, e chi da poppa ;

Altri fa remi, ed altri volge sarte ;

Chi terzeruolo ed artimon rintoppa[123].

 

Tout ce mouvement est fini ; le vide des trois quarts et demi de l’arsenal, les fourneaux éteints, les chaudières rongées de rouille, les corderies sans rouets, les chantiers sans constructeurs, attestent la même mort qui a frappé les palais. Au lieu de la foule des charpentiers, des voiliers, des matelots, des calfats, des mousses, on aperçoit quelques galériens qui traînent leurs entraves : deux d’entre eux mangeaient sur la culasse d’un canon ; à cette table de fer ils pouvaient du moins rêver la liberté.

Lorsque autrefois ces galériens ramaient à bord du Bucentaure, on jetait sur les épaules flétries une tunique de pourpre pour les faire ressembler à des rois fendant les flots avec des pagaies dorées ; ils réjouissaient leur labeur du bruit de leurs chaînes comme au Bengale, à la fête de Dourga, les bayadères, vêtues de gaze d’or, accompagnent leurs danses du son des anneaux dont leurs cous, leurs bras et leurs jambes sont ornés. Les forçats vénitiens mariaient le doge à la mer et renouvelaient eux-mêmes avec l’esclavage leur union indissoluble.

De ces flottes nombreuses qui portaient les croisés aux rivages de la Palestine et défendaient à toute voile étrangère de se dérouler aux vents de l’Adriatique, il reste un Bucentaure en miniature, le canot de Napoléon, une pirogue de sauvages, et des dessins de vaisseaux, tracés à la craie sur la planche des écoles des gardes-marine.

Un Français arrivant de Prague et attendant à Venise la mère de Henri V devait être touché de voir dans l’arsenal de Venise l’armure de Henri IV. L’épée que le Béarnais portait à la bataille d’Ivry était jointe à cette armure : cette épée manque aujourd’hui.

Par un décret du grand conseil de Venise, du 3 avril 1600 : Enrico di Borbone IV, re di Francia e di Navarra, con li figliuoli e discenditi suoi, sia annumerato tra i nobli di questio nostro maggior consiglio.

Charles X, Louis XIX et Henri V, descendants di Enrico di Borbone, sont donc gentilshommes de la république de Venise qui n’existe plus, comme ils sont rois de France en Bohême, comme ils sont chanoines de Saint-Jean-de-Latran à Rome, et toujours en vertu de Henri IV ; je les ai représentés en cette dernière qualité : ils ont perdu leur épitoge et leur aumusse, et moi j’ai perdu mon ambassade. J’étais pourtant si bien dans ma stalle de Saint-Jean-de-Latran ! quelle belle église ! quel beau ciel ! quelle admirable musique ! Ces chants-là ont plus duré que mes grandeurs et celles de mon roi-chanoine.

Ma gloire m’a fort gêné à l’arsenal ; elle rayonne sur mon front à mon insu : le feld-maréchal Pallucci, amiral et commandant général de la marine, m’a reconnu à mes cornes de feu. Il est accouru, m’a montré lui-même diverses curiosités ; puis, s’excusant de ne pouvoir m’accompagner plus longtemps, à cause d’un conseil qu’il allait présider, il m’a remis entre les mains d’un officier supérieur.

Nous avons rencontré le capitaine de la frégate en partance. Celui-ci m’a abordé sans façon et m’a dit, avec cette franchise de marin que j’aime tant : « Monsieur le vicomte (comme s’il m’avait connu toute sa vie), avez-vous quelque commission pour l’Amérique ? — Non, capitaine : faites-lui bien mes compliments ; il y a longtemps que je ne l’ai vue ! »

Je ne puis regarder un vaisseau sans mourir d’envie de m’en aller : si j’étais libre, le premier navire cinglant aux Indes aurait des chances de m’emporter. Combien ai-je regretté de n’avoir pu accompagner le capitaine Parry aux régions polaires ! Ma vie n’est à l’aise qu’au milieu des nuages et des mers : j’ai toujours l’espérance qu’elle disparaîtra sous une voile. Les pesantes années que nous jetons dans les flots du temps ne sont pas des ancres ; elles n’arrêtent pas notre course.

Venise, septembre 1833.

À l’arsenal, je n’étais pas loin de l’île Saint-Christophe, qui sert aujourd’hui de cimetière. Cette île renfermait un couvent de capucins ; le couvent a été abattu et son emplacement n’est plus qu’un enclos de forme carrée. Les tombes n’y sont pas très multipliées, ou du moins elles ne s’élèvent pas au-dessus du sol nivelé et couvert de gazon. Contre le mur de l’ouest se collent cinq ou six monuments en pierre, de petites croix de bois noir avec une date blanche s’éparpillent dans l’enclos : voilà comment on enterre maintenant les Vénitiens dont les aïeux reposent dans les mausolées des Frari et de Saints-Jean-et-Paul. La société en s’élargissant s’est abaissée ; la démocratie a gagné la mort.

À l’orée du cimetière[124], vers le levant, on voit les sépultures des Grecs schismatiques et celles des protestants ; elles sont séparées entre elles par un mur, et séparées encore des inhumations catholiques par un autre mur : tristes dissentiments dont la mémoire se perpétue dans l’asile où finissent toutes querelles. Attenant au cimetière grec est un autre retranchement qui protège un trou où l’on jette aux limbes les enfants mort-nés. Heureuses créatures ! vous avez passé de la nuit des entrailles maternelles à l’éternelle nuit, sans avoir traversé la lumière !

Auprès de ce trou gisent les ossements bêchés dans le sol comme des racines, à mesure que l’on défriche des tombes nouvelles : les uns, les plus anciens, sont blancs et secs ; les autres, récemment déterrés, sont jaunes et humides. Des lézards courent parmi ces débris, se glissent entre les dents, à travers les yeux et les narines, sortent par la bouche et les oreilles des têtes, leurs demeures ou leurs nids. Trois ou quatre papillons voltigeaient sur des fleurs de mauves entrelacées aux ossements, image de l’âme sous ce ciel qui tient de celui où fut inventée l’histoire de Psyché. Un crâne avait encore quelques cheveux de la couleur des miens. Pauvre vieux gondolier ! as-tu du moins conduit ta barque mieux que je n’ai conduit la mienne ?

Une fosse commune reste ouverte dans l’enclos ; on venait d’y descendre un médecin auprès de ses anciennes pratiques. Son cercueil noir n’était chargé de terre qu’en dessus, et son flanc nu attendait le flanc d’un autre mort pour le réchauffer. Antonio avait fourré là sa femme depuis une quinzaine de jours, et c’était le médecin défunt qui l’avait expédiée : Antonio bénissait un Dieu rémunérateur et vengeur, et prenait son mal en patience. Les cercueils des particuliers sont conduits à ce lugubre bazar dans des gondoles particulières et suivis d’un prêtre dans une autre gondole. Comme les gondoles ressemblent à des bières, elles conviennent à la cérémonie. Une nacelle plus grande, omnibus du Cocyte, fait le service des hôpitaux. Ainsi se trouvent renouvelés les enterrements de l’Égypte et les fables de Caron et de sa barque.

Dans le cimetière du côté de Venise s’élève une chapelle octogone consacrée à saint Christophe. Ce saint, chargeant un enfant sur ses épaules au gué d’une rivière, le trouva lourd : or, l’enfant était le fils de Marie qui tient le globe dans sa main ; le tableau de l’autel représente cette belle aventure.

Et moi aussi j’ai voulu porter un enfant roi, mais je ne m’étais pas aperçu qu’il dormait dans son berceau avec dix siècles : fardeau trop pesant pour mes bras.

Je remarquai dans la chapelle un chandelier de bois (le cierge était éteint), un bénitier destiné à la bénédiction des sépultures et un livret : Pars Ritualis romani pro usu ad exsequianda corpora defunctorum ; quand nous sommes déjà oubliés, la Religion, parente immortelle et jamais lassée, nous pleure et nous suit, exsequor fugam. Une boîte renfermait un briquet ; Dieu seul dispose de l’étincelle de la vie. Deux quatrains écrits sur papier commun étaient appliqués intérieurement aux panneaux de deux des trois portes de l’édifice :

 

Quivi dell’ uom le frali spoglie ascoce

Pallida morte, o passeggier, t’addita, etc.

 

Le seul tombeau un peu frappant du cimetière fut élevé d’avance par une femme qui tarda ensuite dix-huit ans à mourir ; l’inscription nous apprend cette circonstance ; ainsi cette femme espéra en vain pendant dix-huit ans son sépulcre. Quel chagrin nourrit en elle ce long espoir ?

Sur une petite croix de bois noir on lit cette autre épitaphe : Virginia Acerbi, d’anni 72,1824. Morta nel bacio del Signore. Les années sont dures à une belle Vénitienne.

Antonio me disait : « Quand ce cimetière sera plein, on le laissera reposer, et on enterrera les morts dans l’île Saint-Michel de Murano. » L’expression était juste : la moisson faite, on laisse la terre en jachère et l’on creuse ailleurs d’autres sillons.

Venise, septembre 1833.

Nous sommes allés voir cet autre champ qui attend le grand laboureur. Saint-Michel de Murano est un riant monastère avec une église élégante, des portiques et un cloître blanc. Des fenêtres du couvent on aperçoit, par-dessus les portiques, les lagunes et Venise ; un jardin rempli de fleurs va rejoindre le gazon dont l’engrais se prépare encore sous la peau fraîche d’une jeune fille. Cette charmante retraite est abandonnée à des Franciscains ; elle conviendrait mieux à des religieuses chantant comme les petites élèves des Scuole de Rousseau. « Heureuses celles, dit Manzoni, qui ont pris le voile saint avant d’avoir arrêté leurs yeux sur le front d’un homme ! »

Donnez-moi là, je vous prie, une cellule pour achever mes Mémoires.

Fra Paolo[125] est inhumé à l’entrée de l’église ; ce chercheur de bruit doit être bien furieux du silence qui l’environne.

Pellico, condamné à mort, fut déposé à Saint-Michel avant d’être transporté à la forteresse du Spielberg. Le président du tribunal où comparut Pellico remplace le poète à Saint-Michel ; il est enseveli dans le cloître ; il ne sortira pas, lui, de cette prison.

Non loin de la tombe du magistrat, est celle d’une femme étrangère mariée à l’âge de vingt-deux ans, au mois de janvier ; elle décéda au mois de février suivant. Elle ne voulut pas aller au delà de la lune de miel ; l’épitaphe porte : Ci revedremo. Si c’était vrai !

Arrière ce doute, arrière la pensée qu’aucune angoisse ne déchire le néant ! Athée, quand la mort vous enfoncera ses ongles au cœur, qui sait si dans le dernier moment de connaissance, avant la destruction du moi, vous n’éprouverez pas une atrocité de douleur capable de remplir l’éternité, une immensité de souffrance dont l’être humain ne peut avoir l’idée dans les bornes circonscrites du temps ? Ah ! oui, ci revedremo.

J’étais trop près de l’île et de la ville de Murano pour ne pas visiter les manufactures d’où vinrent à Combourg les glaces de la chambre de ma mère. Je n’ai point vu ces manufactures maintenant fermées ; mais on a filé devant moi, comme le temps notre fragile vie, un mince cordon de verre : c’était de ce verre qu’était faite la perle pendante au nez de la petite Iroquoise du saut de Niagara : la main d’une Vénitienne avait arrondi l’ornement d’une sauvage.

J’ai rencontré plus beau que Mila. Une femme portait un enfant emmailloté ; la finesse du teint, le charme du regard de cette Muranaise, se sont idéalisés dans mon souvenir. Elle avait l’air triste et préoccupé. Si j’eusse été lord Byron, l’occasion était favorable pour essayer la séduction sur la misère ; on va loin ici avec un peu d’argent. Puis j’aurais fait le désespéré et le solitaire au bord des flots, enivré de mon succès et de mon génie. L’amour me semble autre chose : j’ai perdu de vue René depuis maintes années ; mais je ne sais s’il cherchait dans ses plaisirs le secret de ses ennuis.

Chaque jour après mes courses j’envoyais à la poste, et il ne s’y trouvait rien : le comte Griffi ne me répondait point de Florence ; les papiers publics permis dans ce pays d’indépendance n’auraient pas osé dire qu’un voyageur était descendu au Lion Blanc. Venise, où sont nées les gazettes, est réduit à lire l’affiche qui annonce sur le même placard l’opéra du jour et l’exposition du saint sacrement. Les Aldes ne sortiront point de leurs tombeaux pour embrasser dans ma personne le défenseur de la liberté de la presse. Il me fallait donc attendre. Rentré à mon auberge, je dînai en m’amusant de la société des gondoliers stationnés, comme je l’ai dit sous ma fenêtre, à l’entrée du grand canal.

La gaieté de ces fils de Nérée ne les abandonne jamais : vêtus du soleil, la mer les nourrit. Ils ne sont pas couchés et désœuvrés comme les lazzaroni à Naples : toujours en mouvement, ce sont des matelots qui manquent de vaisseaux et d’ouvrage, mais qui feraient encore le commerce du monde et gagneraient la bataille de Lépante, si le temps de la liberté et de la gloire vénitiennes n’était passé.

À six heures du matin ils arrivent à leurs gondoles, attachées, la proue à terre, à des poteaux. Alors ils commencent à gratter et laver leurs barchette aux Traghetti, comme des dragons étrillent, brossent et épongent leurs chevaux au piquet. La chatouilleuse cavale marine s’agite, se tourmente aux mouvements de son cavalier qui puise de l’eau dans un vase de bois, la répand sur les flancs et dans l’intérieur de la nacelle. Il renouvelle plusieurs fois l’aspersion, ayant soin d’écarter l’eau de la surface de la mer pour prendre dessous une eau plus pure. Puis il frotte les avirons, éclaircit les cuivres et les glaces du petit château noir ; il époussette les coussins, les tapis, et fourbit le fer taillant de la proue. Le tout ne se fait pas sans quelques mots d’humeur ou de tendresse, adressés, dans le joli dialecte vénitien, à la gondole quinteuse ou docile.

La toilette de la gondole achevée, le gondolier passe à la sienne. Il se peigne, secoue sa veste et son bonnet bleu, rouge ou gris ; se lave le visage, les pieds et les mains. Sa femme, sa fille ou sa maîtresse lui apporte dans une gamelle une miscellanée de légumes, de pain et de viande. Le déjeuner fait, chaque gondolier attend en chantant la fortune : il l’a devant lui, un pied en l’air, présentant son écharpe au vent et servant de girouette, au haut du monument de la Douane de mer. A-t-elle donné le signal ? le gondolier favorisé, l’aviron levé, part debout à l’arrière de sa nacelle, de même qu’Achille voltigeait autrefois, ou qu’un écuyer de Franconi galope aujourd’hui sur la croupe d’un destrier. La gondole, en forme de patin, glisse sur l’eau comme sur la glace. Sia, stati ! sta longo ! en voilà pour toute la journée. Puis vienne la nuit, et la calle verra mon gondolier chanter et boire avec la zitella le demi-sequin que je lui laisse en allant très certainement remettre Henri V sur le trône.

Venise, septembre 1833.

Je cherchais, en me réveillant, pourquoi j’aimais tant Venise, quand tout à coup je me suis souvenu que j’étais en Bretagne : la voix du sang parlait en moi. N’y avait-il pas au temps de César, en Armorique, un pays des Vénètes, civitas Venetum, civitas Venetica ? Strabon n’a-t-il pas dit qu’on disait que les Vénètes étaient descendants des Vénètes gaulois ?

On a soutenu contradictoirement que les pêcheurs du Morbihan étaient une colonie des pescatori de Palestine : Venise serait la mère et non la fille de Vannes. On peut arranger cela en supposant (ce qui d’ailleurs est très probable) que Vannes et Venise sont accouchées mutuellement l’une de l’autre. Je regarde donc les Vénitiens comme des Bretons ; les gondoliers et moi nous sommes cousins et sortis de la corne de la Gaule, cornu Galliæ.

Tout réjoui de cette pensée, je suis allé déjeuner dans un café sur le quai des Esclavons. Le pain était tendre, le thé parfumé, la crème comme en Bretagne, le beurre comme à la Prévalais ; car le beurre, grâce au progrès des lumières, s’est amélioré partout ; j’en ai mangé d’excellent à Grenade. Le mouvement d’un port me ravit toujours : des maîtres de barque faisaient un pique-nique ; des marchands de fruits et de fleurs m’offraient des cédrats, des raisins et des bouquets ; des pêcheurs préparaient leurs tartanes ; des élèves de la marine, descendant en chaloupe, allaient aux leçons de manœuvre à bord du vaisseau-amiral ; des gondoles conduisaient des passagers au bateau à vapeur de Trieste. C’est pourtant ce Trieste qui pensa me faire sabrer sur les marches des Tuileries par Bonaparte, comme il m’en menaça lorsque, en 1807, je m’avisai d’écrire dans le Mercure :

« Il nous était réservé de retrouver au fond de la mer Adriatique le tombeau de deux filles de rois dont nous avions entendu prononcer l’oraison funèbre dans un grenier à Londres. Ah ! du moins la tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une fois interrompre son silence ; le bruit des pas d’un Français aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les respects d’un pauvre gentilhomme, à Versailles, n’eussent été rien pour des princesses ; la prière d’un chrétien, en terre étrangère, aura peut-être été agréable à des saintes. »

Il y a, ce me semble, quelques années que je sers les Bourbons : ils ont éclairé ma fidélité, mais ils ne la lasseront pas. Je déjeune sur le quai des Esclavons, en attendant l’exilée.

Venise, septembre 1833.

De ma petite table mes yeux errent sur toutes les rades : une brise du large rafraîchit l’air ; la marée monte ; un trois-mâts entre. Le Lido d’un côté, le palais du doge de l’autre, les lagunes au milieu, voilà le tableau. C’est de ce port que sortirent tant de flottes glorieuses ; le vieux Dandolo en partit dans la pompe de la chevalerie des mers, dont Villehardouin, qui commença notre langue et nos mémoires, nous a laissé la description :

« Et quand les nefs furent chargies d’armes, et de viandes, et de chevaliers, et de serjanz, et li escus furent portendus inviron de borz et des chaldeals (haubans) des nefs, et les bannières dont il avoit tant de belles. Ne oncques plus belles estoires (flottes) ne partit de nul port. »

Ma scène du matin à Venise me fait encore souvenir de l’histoire du capitaine Olivet et de Zulietta, si bien racontée :

« La gondole aborde, dit Rousseau, et je vois sortir une jeune personne éblouissante, fort coquettement mise et fort leste, qui dans trois sauts fut dans la chambre ; et je la vis établie à côté de moi avant que j’eusse aperçu qu’on y avait mis un couvert. Elle était aussi charmante que vive, une brunette de vingt ans au plus. Elle ne parlait qu’Italien ; son accent seul eût suffi à me tourner la tête. Tout en mangeant, tout en causant, elle me regarde, me fixe un moment, puis s’écriant : « Bonne Vierge ! Ah ! mon cher Bremond, qu’il y a longtemps que je ne t’ai vu ! » se jette entre mes bras, colle sa bouche contre la mienne, et me serre à m’étouffer. Ses grands yeux noirs à l’orientale lançaient dans mon cœur des traits de feu ; et quoique la surprise fît d’abord quelque diversion, la volupté me gagna très rapidement. . .  Elle nous dit que je ressemblais à s’y tromper à M. de Bremond, directeur des douanes de Toscane : qu’elle avait raffolé de ce M. de Bremond ; qu’elle en raffolait encore ; qu’elle l’avait quitté parce qu’elle était une sotte ; qu’elle me prenait à sa place ; qu’elle voulait m’aimer parce que cela lui convenait ; qu’il fallait, par la même raison, que je l’aimasse tant que cela lui conviendrait ; et que, quand elle me planterait là, je prendrais patience comme avait fait son cher Bremond. Ce qui fut dit fut fait…… Le soir, nous la ramenâmes chez elle. Tout en causant, je vis deux pistolets sur sa toilette. « Ah ! ah ! dis-je en en prenant voici une boîte à mouches de nouvelle fabrique ; pourrait-on savoir quel en est l’usage ? »…… Elle nous dit avec une naïveté fière qui la rendait encore plus charmante : « Quand j’ai des bontés pour des gens que je n’aime point, je leur fais payer l’ennui qu’ils me donnent : rien n’est plus juste : mais, en endurant leurs caresses, je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne manquerai pas le premier qui me manquera. »

« En la quittant j’avais pris son heure pour le lendemain. Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai in vestito di confidenza, dans un déshabillé plus que galant, qu’on ne connaît que dans les pays méridionaux, et que je ne m’amuserai pas à décrire, quoique je me le rappelle trop bien…… Je n’avais point d’idée des voluptés qui m’attendaient. J’ai parlé de madame de L…e, dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore ; mais qu’elle était laide, et vieille, et froide, auprès de ma Zulietta ! Ne tâchez d’imaginer les grâces et les charmes de cette fille enchanteresse, vous resteriez trop loin de la vérité ; les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont moins vives, les houris du paradis sont moins piquantes. »

Cette aventure finit par une bizarrerie de Rousseau et le mot de Zulietta : Lascia le donne e studia la matematica.

Lord Byron livrait aussi sa vie à des Vénus payées : il remplit le palais Mocenigo de ces beautés vénitiennes réfugiées, selon lui, sous les fazzioli. Quelquefois, troublé de sa honte, il fuyait, et passait la nuit sur les eaux dans sa gondole. Il avait pour sultane favorite Margherita Cogni, surnommée, de l’état de son mari, la Fornarina : « Brune, grande (c’est lord Byron qui parle), tête vénitienne, de très beaux yeux noirs, et vingt-deux ans. Un jour d’automne, allant au Lido…… nous fûmes surpris par une bourrasque…… Au retour, après une lutte terrible, je trouvai Margherita en plein air sur les marches du palais Mocenigo, au bord du grand canal. Ses yeux noirs étincelaient à travers ses larmes ; ses longs cheveux de jais détachés, trempés de pluie, couvraient ses sourcils et son sein. Exposée en plein à l’orage, le vent qui s’engouffrait sous ses habits et sa chevelure les roulait autour de sa taille élancée ; l’éclair tourbillonnait sur sa tête, et les vagues mugissaient à ses pieds ; elle avait tout l’aspect d’une Médée descendue de son char, ou d’une sibylle conjurant la tempête qui rugissait à l’entour ; seule chose vivante à portée de voix dans ce moment, excepté nous-mêmes. Me voyant sain et sauf, elle ne m’attendait pas pour me souhaiter la bienvenue ; mais vociférant de loin : « Ah ! can della Madonna ! dunque sta il tempo per andar al Lido ! Ah ! chien de la Vierge, est-ce là un temps pour aller au Lido ? »

Dans ces deux récits de Rousseau et de Byron, on sent la différence de la position sociale, de l’éducation et du caractère des deux hommes. À travers le charme du style de l’auteur des Confessions, perce quelque chose de vulgaire, de cynique, de mauvais ton, de mauvais goût ; l’obscénité d’expression particulière à cette époque gâte encore le tableau. Zulietta est supérieure à son amant en élévation de sentiments et en élégance d’habitude ; c’est presque une grande dame éprise du secrétaire infime d’un ambassadeur mesquin. La même infériorité se retrouve quand Rousseau s’arrange pour élever à frais communs, avec son ami Carrio, une petite fille de onze ans dont ils devaient partager les faveurs ou plutôt les larmes.

Lord Byron est d’une autre allure ; il laisse éclater les mœurs et la fatuité de l’aristocratie ; pair de la Grande-Bretagne, se jouant de la femme du peuple qu’il a séduite, il l’élève à lui par ses caresses et par la magie de son talent. Byron arriva riche et fameux à Venise, Rousseau y débarqua pauvre et inconnu ; tout le monde sait le palais qui divulgua les erreurs de l’héritier noble du célèbre commodore anglais[126] ; aucun cicerone ne pourrait vous indiquer la demeure où cacha ses plaisirs le fils plébéien de l’obscur horloger de Genève. Rousseau ne parle pas même de Venise ; il semble l’avoir habitée sans l’avoir vue : Byron l’a chantée admirablement[127].

Vous avez vu dans ces Mémoires ce que j’ai dit des rapports d’imagination et de destinée qui semblent avoir existé entre l’historien de René et le poète de Childe-Harold. Ici je signale encore une de ces rencontres tant flatteuses à mon orgueil. La brune Fornarina de lord Byron n’a-t-elle pas un air de famille avec la blonde Vélléda des Martyrs, son aînée ?

« Caché parmi les rochers, j’attendis quelque temps sans voir rien paraître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent m’apporte du milieu du lac. J’écoute et je distingue les accents d’une voix humaine ; en même temps je découvre un esquif suspendu au sommet d’une vague ; il redescend, disparaît entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d’une lame élevée ; il approche du rivage. Une femme le conduisait ; elle chantait en luttant contre la tempête, et semblait se jouer dans les vents : on eût dit qu’ils étaient sous sa puissance, tant elle paraissait les braver. Je la voyais jeter tour à tour dans le lac des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d’or et d’argent.

« Bientôt elle touche à la rive, s’élance à terre, attache sa nacelle au tronc d’un saule, et s’enfonce dans le bois en s’appuyant sur la rame de peuplier qu’elle tenait à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille était haute ; une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. Elle portait une faucille d’or suspendue à une ceinture d’airain, et elle était couronnée d’une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds qui flottaient épars, annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantait d’une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s’abaissait et s’élevait comme l’écume des flots.[128] »

Je rougirais de me montrer entre Byron et Jean-Jacques, sans savoir ce que je serai dans la postérité, si ces Mémoires devaient paraître de mon vivant ; mais quand ils viendront en lumière, j’aurai passé et pour jamais, ainsi que mes illustres devanciers, sur le rivage étranger ; mon ombre sera livrée au souffle de l’opinion, vain et léger comme le peu qui restera de mes cendres.

Rousseau et Byron ont eu à Venise un trait de ressemblance : ni l’un ni l’autre n’ont senti les arts. Rousseau, doué merveilleusement pour la musique, n’a pas l’air de savoir qu’il existe auprès de Zulietta des tableaux, des statues, des monuments ; et pourtant avec quel charme ces chefs-d’œuvre se marient à l’amour dont ils divinisent l’objet et augmentent la flamme ! Quant à lord Byron, il abhorre l’infernal éclat des couleurs de Rubens ; il crache sur tous les sujets des saints dont les églises regorgent ; il n’a jamais rencontré tableau ou statue approchant d’une lieue de sa pensée. Il préfère à ces arts imposteurs la beauté de quelques montagnes, de quelques mers, de quelques chevaux, d’un certain lion de Morée, et d’un tigre qu’il vit souper dans Exeter-Change. N’y aurait-il pas un peu de parti pris dans tout cela ?

 

Que d’affectation et de forfanterie ![129]

 

Venise, septembre 1833.

Mais quelle est donc cette ville où les plus hautes intelligences se sont donné rendez-vous ? Les unes l’ont elles-mêmes visitée, les autres y ont envoyé leurs Muses. Quelque chose aurait manqué à l’immortalité de ces talents, s’ils n’eussent suspendu des tableaux à ce temple de la volupté et de la gloire. Sans rappeler encore les grands poètes de l’Italie, les génies de l’Europe entière y placèrent leurs créations : là respire cette Desdemona de Shakespeare, bien différente de la Zulietta de Rousseau et de la Margherita de Byron, cette pudique Vénitienne qui déclare sa tendresse à Othello : « Si vous avez un ami qui m’aime, apprenez-lui à raconter votre histoire, cela me pénétrera d’amour pour lui. » Là paraît cette Belvidera d’Otway[130] qui dit à Jaffier :

 

Oh smile, as when our loves were in their spring.

……

O ! lead me to some desert wide and wild,

Barren as our misfortunes, where my soul

May have its vent, where I may tell aloud

To the high heavens, and ev’ry list’ning planets,

With what a boundless stock my bosom’s fraught ;

Where I may throw my eager arms about thee,

Give loose to love, with kisses kindling joy,

And let off all the fire that’s in my heart.

 

« Oh ! souris-moi comme quand nos amours étaient dans leur printemps…… Conduis-moi à quelque désert vaste, sauvage, stérile comme nos malheurs, où mon âme puisse respirer, où je puisse à grands cris dire aux cieux élevés et aux astres écoutants de quelles richesses sans bornes mon sein est chargé ; où je puisse jeter mes bras impatients autour de toi, donner passage à l’amour par des baisers qui rallument la joie, et laisser aller tout le feu qui est dans mon cœur. »

Gœthe, de notre temps, a célébré Venise, et le gentil Marot, qui le premier fit entendre sa voix au réveil des Muses françaises, se réfugia aux foyers du Titien. Montesquieu écrivait : « On peut avoir vu toutes les villes du monde et être surpris en arrivant à Venise. »

Lorsque, dans un tableau trop nu, l’auteur des Lettres persanes représente une musulmane abandonnée dans le paradis à deux hommes divins, ne semble-t-il pas avoir peint la courtisane des Confessions de Rousseau et celle des Mémoires de Byron ? N’étais-je pas, entre mes deux Floridiennes, comme Anaïs entre ses deux anges ? Mais les filles peintes et moi, nous n’étions pas immortels.

Madame de Staël livre Venise à l’inspiration de Corinne : celle-ci écoute le bruit du canon qui annonce l’obscur sacrifice d’une jeune fille… Avis solennel « qu’une femme résignée donne aux femmes qui luttent encore contre le destin. »…… Corinne monte au sommet de la tour de Saint-Marc, contemple la ville et les flots, tourne les yeux vers les nuages du côté de la Grèce : « La nuit elle ne voit que le reflet des lanternes qui éclairent les gondoles : on dirait des ombres qui glissent sur l’eau, guidées par une petite étoile. » Oswald part ; Corinne s’élance pour le rappeler. « Une pluie terrible commençait alors ; le vent le plus violent se faisait entendre ; » Corinne descend sur le bord du canal. « La nuit était si obscure qu’il n’y avait pas une seule barque ; Corinne appelait au hasard des bateliers qui prenaient ses cris pour des cris de détresse de malheureux qui se noyaient pendant la tempête, et néanmoins personne n’osait approcher, tant les ondes agitées du grand canal étaient redoutables.[131] »

Voilà encore la Margherita de lord Byron.

J’éprouve un plaisir indicible à revoir les chefs-d’œuvre de ces grands maîtres dans le lieu même pour lequel ils ont été faits. Je respire à l’aise au milieu de la troupe immortelle, comme un humble voyageur admis aux foyers hospitaliers d’une riche et belle famille.

LIVRE VII[132]

Arrivée de madame de Bauffremont à Venise. – Le Catajo. – Le duc de Modène. – Tombeau de Pétrarque à Arqua. – Terre des poètes. – Le Tasse. – Arrivée de madame la duchesse de Berry. – Mademoiselle Lebeschu. – Le comte Lucchesi Palli. – Discussion. – Dîner. – Bugeaud le geôlier. – Madame de Saint-Priest, M. de Saint-Priest. – Madame de Podenas. – Notre troupe. – Mon refus d’aller à Prague. – Je cède sur un mot. – Padoue. – Tombeaux. – Manuscrit de Zanze. – Nouvelle inattendue. – Le gouverneur du royaume Lombardo-Vénitien. – Lettre de Madame à Charles X et à Henri V. – M. de Montbel. – Mon billet au gouverneur. – Je pars pour Prague.

 

De Venise à Ferrare, du 16 au 17 septembre 1833.

L’intervalle était immense entre ces rêveries et les vérités dans lesquelles je rentrais en me présentant à l’hôtel de la princesse de Bauffremont[133] ; il me fallait sauter de 1806, dont le souvenir venait de m’occuper, à 1833, là où je me trouvais en réalité : Marco Polo tomba de la Chine à Venise, précisément après une absence de vingt-sept ans.

Madame de Bauffremont porte à merveille sur son visage et dans ses manières le nom de Montmorency : elle aurait pu très bien, comme cette Charlotte, mère du grand Condé et de la duchesse de Longueville, être aimée de Henri IV. La princesse m’apprit que madame la duchesse de Berry m’avait écrit de Pise une lettre que je n’avais pas reçue : Son Altesse Royale arrivait à Ferrare où elle m’espérait.

Il m’en coûtait d’abandonner ma retraite ; une huitaine était encore nécessaire à ma revue ; je regrettais surtout de ne pouvoir mettre à fin l’aventure de Zanze[134] ; mais mon temps appartenait à la mère de Henri V, et toujours, quand je suis une route, vient un heurt qui me jette dans un autre chemin.

Je partis laissant mes bagages à l’hôtel de l’Europe, comptant revenir avec Madame.

Je retrouvai ma calèche à Fusina : on la tira d’une vieille remise, comme un joyau du garde-meuble de la couronne. Je quittai la rive qui prend peut-être son nom de la fourche à trois dents du roi de la mer : Fuscina.

Rendu à Padoue, je dis au postillon : « Route de Ferrare. » Elle est charmante, cette route, jusqu’à Monselice : collines d’une élégance extrême, vergers de figuiers, de mûriers et de saules festonnés de vignes, prairies gaies, châteaux ruineux. Je passai devant le Catajo, tout orné de soldats : l’abbé Lenglet[135], fort érudit d’ailleurs, a pris ce manoir pour la Chine. Le Catajo n’appartient pas à Angélique, mais au duc de Modène[136]. Je me suis trouvé nez à nez avec Son Altesse. Elle daignait se promener à pied sur le grand chemin. Ce duc est un rejeton de la race des princes inventés par Machiavel ; il a la fierté de ne pas reconnaître Louis-Philippe.

Le village d’Arqua montre le tombeau de Pétrarque, chanté avec son site par lord Byron[137] :

 

Che fai, che pensi ? che pur dietro guardi

Nel tempo, che tornar non pote omai,

Anima sconsolata ?

 

« Que fais-tu, que penses-tu ? pourquoi regarder, en arrière dans un temps qui ne peut jamais revenir, âme inconsolée ? »

Tout ce pays, dans un diamètre de quarante lieues est le sol indigène des écrivains et des poètes : Tite-Live, Virgile, Catulle, Arioste, Guarini, les Strozzi, les trois Bentivoglio, Bembo, Bartoli, Bojardo, Pindemonte, Varano, Monti, une foule d’autres hommes célèbres, ont été enfantés par cette terre des Muses. Le Tasse même était Bergamasque d’origine. Je n’ai vu des derniers poètes italiens qu’un des deux Pindemonte[138]. Je n’ai connu ni Cesarotti[139], ni Monti[140] ; j’aurais été heureux de rencontrer Pellico et Manzoni, rayons d’adieux de la gloire italienne. Les monts Euganéens, que je traversais, se doraient de l’or du couchant avec une agréable variété de formes et une grande pureté de lignes : un de ces monts ressemblait à la principale pyramide de Saccarah, lorsqu’elle s’imprime au soleil tombant sur l’horizon de la Libye.

Je continuai mon voyage la nuit par Rovigo ; une nappe de brouillard couvrait la terre. Je ne vis le Pô qu’au passage de Lagoscuro. La voiture s’arrêta ; le postillon appela le bac avec sa trompe. Le silence était complet ; seulement, de l’autre côté du fleuve, le hurlement d’un chien et les cascades lointaines d’un triple écho répondaient à son cor ; avant-scène de l’empire élyséen du Tasse dans lequel nous allions entrer.

Un froissement sur l’eau, à travers le brouillard et l’ombre, annonça le bac ; il glissait le long de la cordelle soutenue sur des bateaux à l’ancre. Entre les quatre et cinq heures du matin, j’arrivai le 16 à Ferrare ; je descendis à l’hôtel des Trois Couronnes ; Madame y était attendue.

Mercredi 17.

Son Altesse Royale n’étant point arrivée, je visitai l’église de Saint-Paul : je n’y ai vu que des tombes ; du reste, pas une âme, hormis celles de quelques morts et la mienne qui ne vit guère. Au fond du chœur pendait un tableau du Guerchin.

La cathédrale est trompeuse : vous apercevez un front et des flancs où s’incrustent des bas-reliefs à sujets sacrés et profanes. Sur cet extérieur règnent encore d’autres ornements placés d’ordinaire à l’intérieur des édifices gothiques, comme rudentures, modillons arabes, soffites à nimbe, galeries à colonnettes, à ogives, à trèfles, ménagées dans l’épaisseur des murs. Vous entrez, et vous restez ébahi à la vue d’une église neuve à voûtes sphériques, à piliers massifs. Quelque chose de ces disparates existe en France au physique et au moral : dans nos vieux châteaux on pratique des cabinets modernes, force nids à rats, alcôves et garde-robes. Pénétrez dans l’âme d’un bon nombre de ces hommes armoriés de noms historiques, qu’y trouvez-vous ? des inclinations d’antichambre.

Je fus tout penaud à l’aspect de cette cathédrale : elle semblait avoir été retournée comme une robe mise à l’envers ; bourgeoise du temps de Louis XV, masquée en châtelaine du XIIe siècle.

Ferrare, jadis tant agitée de ses femmes, de ses plaisirs et de ses poètes, est presque déshabitée : là où les rues sont larges, elles sont désertes, et les moutons y pourraient paître. Les maisons délabrées ne se ravivent pas, ainsi qu’à Venise, par l’architecture, les vaisseaux, la mer et la gaieté native du lieu. À la porte de la Romagne si malheureuse, Ferrare, sous le joug d’une garnison d’Autrichiens, a du visage d’un persécuté : elle semble porter le deuil éternel du Tasse ; prête à tomber, elle se courbe comme une vieille. Pour seul monument du jour sort à moitié de terre un tribunal criminel, avec des prisons non achevées. Qui mettra-t-on dans ces cachots récents ? la jeune Italie. Ces geôles neuves, surmontées de grues et bordées d’échafaudages, comme les palais de la ville de Didon, touchent à l’ancien cachot du chantre de la Jérusalem.

Ferrare, 18 septembre 1833.

S’il est une vie qui doive faire désespérer du bonheur pour les hommes de talent, c’est celle du Tasse. Le beau ciel que ses yeux regardaient en s’ouvrant au jour fut un ciel trompeur.

« Mes adversités, dit-il, commencèrent avec ma vie. La cruelle fortune m’arracha des bras de ma mère. Je me souviens de ses baisers mouillés de larmes, de ses prières que les vents ont emportées. Je ne devais plus presser mon visage contre son visage. D’un pas mal assuré comme Ascagne ou la jeune Camille, je suivis mon père errant et proscrit. C’est dans la pauvreté et l’exil que j’ai grandi. »

Torquato Tasso perdit à Ostille Bernardo Tasso[141]. Torquato a tué Bernardo comme poète ; il l’a fait vivre comme père.

Sorti de l’obscurité par la publication du Rinaldo, Tasse fut appelé à Ferrare. Il y débuta au milieu des fêtes du mariage d’Alphonse II avec l’archiduchesse Barbe. Il y rencontra Léonore, sœur d’Alphonse : l’amour et le malheur achevèrent de donner à son génie toute sa beauté. « Je vis, raconte le poète peignant dans l’Aminte la première cour de Ferrare, je vis des déesses et des nymphes charmantes, sans voile, sans nuage : je me sentis inspiré d’une nouvelle vertu, d’une divinité nouvelle, et je chantai la guerre et les héros… ! »

Le Tasse lisait les stances de la Gerusalemme, à mesure qu’il les composait, aux deux sœurs d’Alphonse, Lucrèce et Léonore. On l’envoya auprès du cardinal Hippolyte d’Este, fixé à la cour de France : il mit en gage ses vêtements et ses meubles pour faire ce voyage, tandis que le cardinal qu’il honorait de sa présence faisait à Charles IX le fastueux cadeau de cent chevaux barbes avec leurs écuyers arabes superbement vêtus. Laissé d’abord dans les écuries, le Tasse fut ensuite présenté au roi poète, ami de Ronsard. Dans une lettre qui nous est restée, il juge les Français avec dureté. Il composa quelques vers de sa Gerusalemme dans une abbaye d’hommes en France dont le cardinal Hippolyte était pourvu ; c’était Châlis, près d’Ermenonville, où devait rêver et mourir J.-J. Rousseau : Dante aussi avait passé obscurément dans Paris.

Le Tasse retourna en Italie en 1571 et ne fut point témoin de la Saint-Barthélemy. Il se rendit directement à Rome et de là revint à Ferrare. L’Aminte fut jouée avec un grand succès. Tout en devenant le rival d’Arioste, l’auteur de Renaud admirait à un tel point l’auteur de Roland, qu’il refusait les hommages du neveu de ce poète : « Ce laurier que vous m’offrez, lui écrivait-il, le jugement des savants, celui des gens du monde, et le mien même, l’ont déposé sur la tête de l’homme à qui le sang vous lie. Prosterné devant son image, je lui donne les titres les plus honorables que puissent me dicter l’affection et le respect. Je le proclamerai hautement mon père, mon seigneur et mon maître. »

Cette modestie, si inconnue de notre temps, ne désarma point la jalousie. Torquato avait vu les fêtes données par Venise à Henri III revenant de Pologne, lorsqu’on imprima furtivement un manuscrit de la Jérusalem : les minutieuses critiques des amis dont le Tasse consultait le goût le vinrent alarmer. Peut-être s’y montra-t-il trop sensible ; mais peut-être avait-il bâti sur l’espérance de sa gloire le succès de ses amours. Il se crut environné de pièges et de trahisons ; il fut obligé de défendre sa vie. Le séjour de Belriguardo, où Gœthe évoque son ombre[142], ne le put calmer : « De même que le rossignol (dit le grand poète allemand faisant parler le grand poète italien), il exhalait de son sein malade d’amour l’harmonie de ses plaintes ; ses chants délicieux, sa mélancolie sacrée, captivaient l’oreille et le cœur……

« …… Qui a plus de droits à traverser mystérieusement les siècles que le secret d’un noble amour, confié au secret d’un chant sublime ?...

« …… Qu’il est charmant (dit toujours Gœthe interprète des sentiments de Léonore), qu’il est charmant de se contempler dans le beau génie de cet homme, de l’avoir à ses côtés dans l’éclat de cette vie, d’avancer avec lui d’un pas facile vers l’avenir ! Dès lors le temps ne pourra rien sur toi, Léonore ; vivante dans les chants du poète, tu seras encore jeune, encore heureuse, quand les années t’auront emportée dans leur cours. »

Le chantre d’Herminie conjure Léonore (toujours dans les vers du poète de la Germanie) de le reléguer dans une de ses villa les plus solitaires : « Souffrez, lui dit-il, que je sois votre esclave. Comme je soignerai vos arbres ! avec quelle précaution, en automne, je couvrirai votre citronnier de plantes légères ! Sous le verre des couches j’élèverai de belles fleurs. »

Le récit des amours du Tasse était perdu, Gœthe l’a retrouvé.

Les chagrins des Muses et les scrupules de la religion commencèrent à altérer la raison du Tasse. On lui fit subir une détention passagère. Il s’échappa presque nu : égaré dans les montagnes, il emprunta les haillons d’un berger, et, déguisé en pâtre, il arriva chez sa sœur Cornélie. Les caresses de cette sœur et l’attrait du pays natal apaisèrent un moment ses souffrances : « Je voulais, disait-il, me retirer à Sorrente comme dans un port paisible, quasi in porto di quiete. » Mais il ne put rester où il était né ! un charme l’attirait à Ferrare : l’amour est la patrie.

Reçu froidement du duc Alphonse, il se retira de nouveau ; il erra dans les petites cours de Mantoue, d’Urbino, de Turin, chantant pour payer l’hospitalité. Il disait au Metauro, ruisseau natal de Raphaël : « Faible, mais glorieux enfant de l’Apennin, voyageur vagabond, je viens chercher sur tes bords la sûreté et mon repos. » Armide avait passé au berceau de Raphaël ; elle devait présider aux enchantements de la Farnésine.

Surpris par un orage aux environs de Verceil, le Tasse célébra la nuit qu’il avait passée chez un gentilhomme, dans le beau dialogue du Père de famille. À Turin, on lui refusa l’entrée des portes, tant il était dans un état misérable. Instruit qu’Alphonse allait contracter un nouveau mariage, il reprend le chemin de Ferrare. Un esprit divin s’attachait aux pas de ce dieu caché sous l’habit des pasteurs d’Admète ; il croyait voir cet esprit et l’entendre : un jour, étant assis près du feu et apercevant la lumière du soleil sur une fenêtre : « Ecco l’amico spirito che cortesemente è venuto a favellarmi. Voilà l’esprit ami qui est venu courtoisement me parler. » Et Torquato causait avec un rayon de soleil. Il rentra dans la ville fatale comme l’oiseau fasciné se jette dans la gueule du serpent ; méconnu et repoussé des courtisans, outragé par les domestiques, il se répandit en plaintes, et Alphonse le fit enfermer dans une maison de fous à l’hôpital Sainte-Anne.

Alors le poète écrivait à un de ses amis : « Sous le poids de mes infortunes, j’ai renoncé à toute pensée de gloire ; je m’estimerais heureux si je pouvais seulement éteindre la soif qui me dévore… L’idée d’une captivité sans terme et l’indignation des mauvais traitements que je subis augmentent mon désespoir. La saleté de ma barbe, celle de mes cheveux et de mes vêtements, me rendent un objet de dégoût pour moi-même. »

Le prisonnier implorait toute la terre et jusqu’à son impitoyable persécuteur ; il tirait de sa lyre des accents qui auraient dû faire tomber les murs dont on entourait ses misères.

 

Piango il morir ; non piango il morir solo,

Ma il modo......

……

Mi saria di conforto, aver la tomba,

Ch’altra mole innalzar credea co’carmi.

 

« Je pleure le mourir ; je ne pleure pas seulement le mourir, mais la manière dont je meurs… Ce sera un secours d’avoir la tombe à celui qui croyait élever d’autres monuments par ses vers. »

Lord Byron a composé un poème des Lamentations du Tasse ; mais il ne se peut quitter, et se substitue partout aux personnages qu’il met en scène ; comme son génie manque de tendresse, ses lamentations ne sont que des imprécations.

Le Tasse adressa au Conseil des anciens de Bergame cette supplique :

« Torquato Tasso, Bergamasque non seulement d’origine, mais d’affection, ayant d’abord perdu l’héritage de son père, la dot de sa mère… et (après le servage de beaucoup d’années et les fatigues d’un temps bien long) n’ayant encore jamais perdu au milieu de tant de misères la foi qu’il a dans cette cité (Bergame), ose lui demander assistance. Qu’elle conjure le duc de Ferrare, jadis mon protecteur et mon bienfaiteur, de me rendre à ma patrie, à mes parents et à moi-même. L’infortuné Tasso supplie donc vos seigneuries (les magistrats de Bergame) d’envoyer monseigneur Licino ou quelque autre pour traiter de ma délivrance. La mémoire de leur bienfait ne finira qu’après ma vie. Di VV. SS. affezionatissimo servidore, Torquato Tasso, prigione e infermo nel ospedal di Sant’Anna in Ferrara. »

On refusait au Tasse de l’encre, des plumes, du papier. Il avait chanté le magnanime Alphonse, et le magnanime Alphonse plongeait au fond d’une loge d’aliéné celui qui répandit sur sa tête ingrate un éclat impérissable. Dans un sonnet plein de grâce, le prisonnier supplie une chatte de lui prêter la luisance de ses yeux pour remplacer la lumière dont on l’a privé : inoffensive raillerie qui prouve la mansuétude du poète et l’excès de sa détresse. « Comme sur l’océan qu’infeste et obscurcit la tempête………… le pilote fatigué lève la tête, durant la nuit, vers les étoiles dont le pôle resplendit, ainsi fais-je, ô belle chatte, dans ma mauvaise fortune. Tes yeux me semblent deux étoiles qui brillent devant moi… Ô chatte, lampe de mes veilles, ô chatte bien-aimée ! si Dieu vous garde de la bastonnade, si le ciel vous nourrit de chair et de lait, donnez-moi de la lumière pour écrire ces vers :

 

Fatemi luce a scriver queste carmi. »

 

La nuit, le Tasse se figurait entendre des bruits étranges, des tintements de cloches funèbres ; des spectres le tourmentaient. « Je n’en puis plus, s’écriait-il, je succombe ! » Attaqué d’une grave maladie, il crut voir la Vierge le sauvant par miracle.

 

Egro io languiva, e d’alto, sonno avvinto

……

Giacea con guancia di pallor dipinta,

Quando di luce incoronata……

Maria, pronta scendesti al mio dolore.

 

« Malade, je languissais vaincu du sommeil ;… je gisais, la pâleur répandue sur mes joues, quand, de lumière couronnée,… Marie, tu descendis rapidement à ma douleur. »

Montaigne visita le Tasse réduit à cet excès d’adversité, et ne lui témoigna aucune compassion. À la même époque, Camoëns terminait sa vie dans un hospice à Lisbonne ; qui le consolait mourant sur un grabat ? les vers du prisonnier de Ferrare. L’auteur captif de la Jérusalem, admirant l’auteur mendiant des Lusiades, disait à Vasco de Gama : « Réjouis-toi d’être chanté par le poète qui tant déploya son vol glorieux, que tes vaisseaux rapides n’allèrent pas aussi loin. »

 

Tant’ oltre stende il glorioso volo

Che i tuoi spalmati legni andar men lungo.

 

Ainsi retentissait la voix de l’Éridan au bord du Tage ; ainsi, à travers les mers, se félicitaient d’un hôpital à l’autre, à la honte de l’espèce humaine, deux illustres patients de même génie et de même destinée.

Que de rois, de grands et de sots, aujourd’hui noyés dans l’oubli, se croyant, vers la fin du XVIe siècle, des personnages dignes de mémoire, ignoraient jusqu’aux noms du Tasse et de Camoëns ! En 1754, on lut pour la première fois « le nom de Washington dans le récit d’un obscur combat donné dans les forêts entre une troupe de Français, d’Anglais et de sauvages : quel est le commis à Versailles, ou le pourvoyeur du Parc-aux-Cerfs, quel est surtout l’homme de cour ou d’académie qui aurait voulu changer son nom à cette époque contre le nom de ce planteur américain