Isabelle de Charrière
Belle De Zuylen

SIR WALTER FINCH
ET SON FILS WILLIAM

1806

édité par les Bourlapapey,

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Table des matières

 

SIR WALTER FINCH  ET SON FILS WILLIAM. 3

SUITE DES FINCH.. 69

Ce livre numérique : 126

 

SIR WALTER FINCH

ET SON FILS WILLIAM.

Vous êtes né à Ivy Hall, Westmoreland, le premier Juin de l’année mille sept cent quatre-vingt. Il y a quatre jours que vous vîntes au monde.

Votre mère était si bien résolue à vous nourrir elle-même qu’elle n’a pas voulu se pourvoir d’une nourrice. Je l’en avais pourtant bien instamment priée, et même un jour je lui amenai une pauvre femme avec l’enfant qu’elle avait au sein. La femme était belle quoique fort maigre, l’enfant était gras, vif et très bien portant. C’était une quinzaine de jours avant celui où votre mère devait être à son terme. Au nom du ciel, lui dis-je, laissez cette femme demeurer dans un coin du château, ou, si vous le voulez, dans l’étable, auprès des vaches. En même temps que nous ferons un acte de charité, nous nous mettrons l’esprit en repos sur le compte de l’enfant à naître. Si vous n’aviez pas tout de suite une abondance de lait, l’enfant trouverait en attendant de quoi se nourrir. – Votre mère ne le voulut pas. – Elle a une fièvre qui pourrait bien devenir miliaire ou putride, et point de lait du tout. Mon pauvre enfant ! on vous nourrit comme on peut. Hélas ! je tremble pour vous. Que n’ai-je fait cacher la pauvre femme dans quelque chaumière du voisinage ! Il est bien sûr que si votre mère était venue à le savoir elle ne me l’aurait jamais pardonné, mais j’aurais pu faire en sorte qu’elle ne le sût de sa vie. Au pis aller, j’aimerais mieux avoir à supporter sa colère que votre mort. Mon fils ! serez-vous un composé de l’entêtement un peu vindicatif de votre mère et de la loyauté timide et souvent mal raisonnée de votre père ? J’espère mieux de vous. Vous êtes si joli ! Ô vivez, mon fils ! ô Dieu, conservez mon fils ! – J’écris ceci pour que mon fils, s’il peut vivre, sache un jour dans quelle anxiété je suis aujourd’hui pour lui. C’est le quatrième de sa naissance. Supposé qu’il lui reste un peu de faiblesse de tempérament de ce manque d’une bonne nourriture pendant quatre jours, il n’en voudra pas, je pense, à son père. En tout cas, il saura sur quoi doit porter son chagrin. Trop de condescendance pour une femme. – Elle était grosse, presque à son terme, assez incommodée. Mariée fort jeune, elle m’a apporté, avec un bien assez considérable, de la chasteté, de la décence, de l’ordre, de l’économie. – La pauvre femme ! elle a soupçonné la mendiante d’être ma maîtresse, et son enfant d’être mon fils ! – Je vais auprès d’elle et la veillerai cette nuit avec une garde. Sa tante, lady C., l’a veillée la nuit dernière. Lady C. est venue assister à ses couches. – Si tu perds ta mère, mon cher fils, sois persuadé que ce n’est pas manque de soins. Elle a eu le meilleur accoucheur de la Comté. Actuellement un médecin qui est en possession de toute sa confiance et de celle de sa famille, demeure ici et ne la quitte presque pas. Elle n’a pas voulu faire ses couches à Londres.

Ce 11 Juin.

Ta mère est plus mal. Sa tante ne cesse encore de vanter son excellent tempérament, et prétend qu’il doit nous ôter toute crainte ; mais le médecin est alarmé. On ne te néglige pas, et tu te portes assez bien. J’ai parlé de te donner une chèvre pour nourrice, et, malgré les clameurs des femmes qui prennent soin de toi, je le ferai très assurément. – On l’a fait ailleurs avec succès d’après les conseils de Cagliostro. – Mais je n’y pourrais avoir l’œil. Je suis trop agité, trop occupé de ta mère.

Ce 13 Juin.

William, vous n’avez plus de mère. Je reste chargé seul de la tâche de veiller sur vous.

Ce 18 Juin.

Il se présente assez de nourrices, mais pas une n’annonce à la fois de la santé, de la douceur et des mœurs honnêtes.

Ce 30 Juin.

Vous vivez, mais vous ne prospérez pas. Je vais vous porter à la fille de ma nourrice, à ma sœur de lait, mariée en Écosse. Vous partagerez la nourriture qu’elle donne à son propre enfant âgé de trois mois. C’est une bonne femme, un peu vive ; mais son mari est si indolent qu’il faut bien qu’elle le gouverne, et il est assez naturel qu’elle le brusque quelquefois un peu. Leur habitation est fort isolée. J’y fus l’année dernière. Le pays est pauvre ; les enfants de Sara sont malpropres, mais sains et vigoureux. Quand nous serons arrivés à Glascow, je quitterai ma voiture, et Ralph et moi nous te porterons chez Sara Lee. Lady C. voulait te prendre chez elle, et te donner sa femme de chambre pour nourrice ; mais cette femme vient de Londres. Son mari a été valet de pied du prince de Galles, et elle écrit à sa maîtresse que l’enfant dont elle accoucha la veille du jour où tu vins au monde est mourant. Tu serais chez Lady C., bien lavé et peigné ; mais j’aime mieux que tu sois un peu sale et parmi les enfants et les chèvres de Sara.

Ce 10 Juillet.

Je reviens de mon expédition. Sara nous a très bien reçus. Vous êtes plus joli que son nourrisson, et déjà vous lui êtes préféré par sa propre mère. Vous courez plus de risque d’être gâté que négligé ! J’ai trouvé ici tous les visages allongés et rembrunis. Lady C. se flattait que, rebuté par l’aspect que m’offrirait Sara et sa famille, je vous rapporterais. – Elle ne me connaît pas, et n’a jugé de moi que par mes complaisances pour sa nièce. Eussent-elles été excessives, je ne m’en repentirais pas. Une jeune femme, ma femme, celle qui a dû espérer de trouver en moi un protecteur, un ami indulgent, avait des droits presqu’illimités. Il eût fallu qu’elle-même y mît des bornes, et c’est ce qu’elle n’a pas fait. Une seule fois je lui adressai quelques représentations dans lesquelles je n’avais que son bien-être en vue. N’aurais-je donc fait, en me mariant, dit-elle, que changer une gouvernante contre un gouverneur ? Depuis ce moment je n’ai jamais objecté, ni remontré, ni contredit. – Ma femme me demanda un jour si je ne serais pas d’avis que les femmes partageassent avec les hommes toutes les charges et tous les honneurs ? Sans doute, lui répondis-je, si nous n’étions déjà pas, sans elles, trop de postulants. C’était dans une promenade qu’elle me fit cette question. L’instant d’après, un coup de fusil que nous entendîmes à plus de six cents pas de nous, la fit crier et pâlir. Vous ne seriez pourtant pas d’avis, lui dis-je, qu’on vous fît général d’armée. Non, dit-elle, seulement chancelier ou ambassadeur. Mon fils, vous lirez ceci avant de prendre une femme. – Lady C. est fort étonnée. J’ai rapporté vos robes, vos bonnets, avec leurs dentelles et leurs broderies, et j’ai envoyé une centaine d’aunes de toile blanche et peinte à Sara. On brûlera les habits de laine des enfants. Je serais fâché que vous prissiez certaine maladie qui n’est pas rare dans le pays où vous êtes. – Lady C. est votre marraine ; je suis fâché que tout cet arrangement lui déplaise si fort, mais je crois avoir pris un bon parti : – je m’y tiendrai.

Ce 14 Juillet.

Lady C., très mécontente de mes bizarreries, est décidée à retourner demain à Thorn Hill. Je n’ai nul sujet de m’affliger de son départ, mais sa mauvaise humeur ne laisse pas de me faire de la peine. — Je crois que vous êtes un philosophe, m’a-t-elle dit ce matin. — Qu’est-ce, Madame, qu’un philosophe ? — Une espèce d’hommes que je ne puis souffrir. — Lord C., dont vous vous plaignez si souvent, serait-il aussi un philosophe ? — Non : sans compter ses vices, il a de très grands défauts ; mais au moins n’est-il pas un de cette monstrueuse espèce d’hommes qui ne suit que ses propres idées dans les choses où il y a des idées adoptées aveuglément de tout le monde. Il m’a laissé gouverner mes enfants comme c’est l’usage et comme je l’ai trouvé bon. – Ici je me suis souvenu que trois filles qu’ont eu lord et lady C. sont mortes en bas âge. Comme milord ne souhaitait qu’un fils, il s’en est aisément consolé. — Au reste, m’a dit votre marraine, je présume que vous oublierez bien vite cet enfant exilé au bout du monde, et que vous ne tarderez pas à vous remarier. Du moins en ferez-vous la tentative, mais vous ne pourrez réussir qu’auprès d’une fille dont personne ne voudra, car je préviendrai le public que vous êtes… Ici elle s’est arrêtée, ne trouvant pas d’épithète bien-fâcheuse qu’il ne fût absurde de me donner. Je serais très affligé, Madame, ai-je dit, si j’apprenais que lady C. parlât mal d’un homme qui la respecte et qui lui a des obligations ; mais, quant à l’effet que cela produirait sur de jeunes filles et sur leurs parents, je n’en suis nullement en peine. J’aurais, pour moi et contre vous, votre propre témoignage et celui de toutes les personnes qui pendant trois ans m’ont vu le mari du monde le plus complaisant et le plus doux. J’ai vingt lettres de vous à votre nièce où vous la félicitez du choix que vous l’avez aidée à faire. — Et vous prétendez vous servir de tout cela pour remplacer au plus tôt ma pauvre nièce, et donner une belle-mère et des frères à son fils ? — Non, Madame. Je ne prévois pas que je pense jamais à me remarier, car trois ans de mariage… — M’allez-vous dire que c’est assez, et que ma pauvre nièce, cet ange qui est maintenant dans le ciel, vous a dégoûté du mariage pour le reste de votre vie ? — Non, Madame : je dirai seulement que trois ans de mariage m’ont appris que cet état ne laisse pas d’imposer des devoirs de plus d’une espèce, qu’il est difficile de les remplir tous, qu’on est porté à les sacrifier les uns aux autres faute d’assez de jugement ou de fermeté pour tenir toujours entr’eux la balance égale. — Ah ! que voilà bien le langage des maris ! Ils se plaignent tous de n’avoir pas assez de fermeté pour résister aux volontés de leurs femmes, et Dieu sait qu’au lieu de fermeté ils ne manquent que de douceur et de condescendance. — Je n’ai pas dit un mot, Madame, de ce que vous supposez, et vous m’avez mal entendu. — Oh, sir Walter ! je vous entends de reste. Mais, vous direz ce qu’il vous plaira : ma nièce était un ange. J’avais eu plus de part que personne à son éducation, oui, plus que toutes ses gouvernantes ensemble, me réservant toujours le choix de ses livres et de ses compagnes : car on sait que je ne fais et ne conseille que d’excellentes lectures. Quant aux amis, je ne vois que des gens raisonnables et éclairés. — Madame, je désire de vous comprendre. Souhaiteriez-vous qu’ayant pris, d’après l’expérience que j’en ai faite, un grand goût pour le mariage, je cherchasse à me remarier bientôt ! — Ô, sir Walter, quelle question ! Si c’est une plaisanterie, elle est bien mauvaise, et je n’attendais pas cela de vous. – Ici votre marraine, mon fils, s’est mise à pleurer. – Ce qu’on n’apprend ni au collège, ni aux universités, c’est de soutenir comme il le faudrait une pareille conversation. Je croyais l’avoir passablement appris depuis mon mariage, mais quelque chose encore me manque à cet égard. Les pleurs de votre marraine m’en ont averti. Il faudrait n’exiger aucune justesse, ne tendre à aucune conclusion, et ne répondre jamais qu’au dernier mot prononcé par l’interlocutrice. J’ai répété que je ne prévoyais pas que je voulusse me remarier, – mais que je ne prenais à cet égard aucun engagement. Vous lirez tout ceci, mon fils. Notez qu’en effet lady C. a la réputation d’aimer la lecture, de se connaître en livres, de les bien choisir, de bien choisir aussi sa société, et qu’il y a des gens passablement glorieux d’être reçus chez elle. Milord s’en est aperçu, et je l’en ai vu rire aux larmes en présence de sa femme, sans qu’elle pût deviner de quoi il riait.

Ce 15 Juillet.

Lady C. est partie. – Je ne détaillerai pas ici, mon cher William, toutes les raisons qui vraisemblablement m’empêcheront de me remarier. – Je ne veux pas vous faire peur du mariage. – Mais apprenez que je ne regarde pas, actuellement, comme un sacrifice très méritoire celui que je me propose de vous faire en restant veuf ; apprenez aussi sur quoi je fonde l’espoir que j’ai de n’avoir pas sur ce point de grandes tentations à surmonter. – J’ai été élevé dans la peur des femmes. L’exemple de mon père, tourmenté depuis vingt ans de la goutte, depuis dix de mistriss White, jointe à la goutte, m’effraya extrêmement au moment où les femmes pouvaient commencer à m’être de quelque chose. Ô les femmes ! les femmes ! les maudites femmes ! criait sir Thomas dans l’excès de ses souffrances. Mon fils, ce sont les femmes… – Mais mistriss White entrait-elle, mon père se taisait, et il aurait souri s’il l’avait pu. Après un accès de goutte, qui se portant à l’estomac l’avait mis à deux doigts de la tombe, mon père jugea à propos d’épouser mistriss White. Peut-être en avait-il fait la promesse pendant le péril ; et quoi qu’on dise communément : Passato il periglio gabbato il santo, le saint, cette fois, n’entendant pas raillerie, il fallut accomplir le vœu. Aussitôt on vit arriver à Ivy Hall trois petits bambins, assez mal élevés et très importuns, avec une grand’mère, des oncles, des tantes… Oh Dieu ! quel cortège ! Mon père, honteux, attristé, n’y put tenir. Il s’en alla à l’Hermitage, à douze milles d’ici, chez un ami qui vivait seul. Pendant ce temps-là, lady Finch donna un repas à ses parents et à quelques voisins, et en fit si bien les honneurs que, voulant descendre pour la cinquième ou sixième fois à la cave, elle roula du haut en bas de l’escalier, et se fractura un bras, une jambe, la nuque du cou et la tête. On ne put tout raccommoder. Se sentant mourir elle avoua que de trois enfants qu’elle produisait, il n’y avait qu’une petite fille de neuf ans qu’elle dût attribuer à sir Thomas. Je reçus cette déclaration. Quel spectacle que l’agonie de cette femme ! – J’avais alors un peu plus de seize ans. – Quand mon père revint, les White, grands et petits, avoient déjà quitté Ivy Hall, si ce n’est Margaretta, que je voulus garder pour qu’elle amusât et servît mon père ; mais, du plus loin qu’il la vit, il s’écria : Je ne veux autour de moi ni femme ni fille ; je ne veux pas qu’un cotillon m’approche. On l’envoya donc le plus loin qu’on pût, chez une couturière en robes, où elle est restée jusqu’à ce qu’une dot de cent livres sterling l’eût mariée avec un marchand de fromage de Gloucester[1]. Sir Thomas défendit à tous ceux qui composaient sa maison, sous peine d’être aussitôt chassés, de prononcer le nom de la défunte coquine. C’est ainsi qu’il appelait cet objet d’amour, puis de terreur, qui à la fin avait fait son tourment et sa honte. En vérité, il sembla renaître de ses cendres, et il a vécu encore quelques années aussi heureux que la goutte le permettait. Ce ne serait encore rien que la goutte, disait-il quelquefois, mais le souvenir de ses causes maudites ! – À dix-sept ans je fus envoyé à l’université. Mes études préparatoires étaient faites ; je me livrai à celles qu’on prescrit particulièrement aux jeunes gens destinés à l’Église. Le décorum nécessaire à mon état, joint à tout ce que j’avais vu et entendu si récemment, me garda alors des femmes, et j’étudiai sans distraction jusqu’à l’âge de près de vingt ans. Mon frère aîné étant revenu de ses voyages, je fus invité à le venir voir à Ivy Hall. J’allai, je le vis et ne le reconnus pas. Mon frère était aimable et poli ; il ne buvait ni ne jurait, mais il était si pâle et si décharné ! il avait une toux si fréquente et si sèche ! C’est encore aux femmes que nous devons cela, me dit mon père quand nous fûmes seuls. J’en suis fâché, je l’aimais. À l’heure qu’il est, le voilà plus vieux que son père. Oh ! les femmes, les femmes ! Ne seraient-elles point en droit, dis-je à sir Thomas, de crier tout de même : Oh ! les hommes, les hommes ? Peut-être, me répondit-il naïvement. J’avoue n’y avoir jamais pensé. Ce n’est pas la seule preuve que j’aie eue, que mon père se fatiguait peu à penser ; j’ai même lieu de croire que, de père en fils, dans notre noble et antique famille, on ne pensait presque point. Aussi ne dirai-je pas comme l’arrière-petit-fils de Grotius : Je ne doute pas que mes descendants ne soient imbéciles. Mon bisaïeul avait beaucoup d’esprit ; mon aïeul n’était qu’un homme d’esprit ; à peine pouvait-on en dire autant de mon père : on ne peut le dire de moi, et mon fils est décidément un sot. – Sir Thomas reprit : Votre frère, mon ami, voudrait se marier ; il a vu à Paris la fille du duc De *, lady Mary *, et il s’en est amouraché ! Au premier mot on la lui donnerait ; mais ce serait grever bien mal-à-propos votre bien d’un douaire. Dans ce moment mon frère entra. Un mort n’est guère moins en vie. Cependant il était frisé, poudré, parfumé. Le lendemain je me remis en route pour Cambridge. Demain, William, je continuerai. Cette histoire est assez longue, ou du moins je pourrai me laisser entraîner à la faire longue.

Ce 16 Juillet.

J’étais dans un whisky, à une lieue encore du terme de mon voyage ; j’admirais la nature. Voyez, disais-je à Ralph, combien le ciel est pur, clair, serein ! C’était à quatre heures, un des premiers jours de septembre. Tout-à-coup, au tournant d’un chemin, je vois une voiture arrêtée. J’arrête machinalement la mienne. Une figure angélique frappe ma vue ; une voix angélique se fait entendre et pénètre jusqu’à mon âme. Encore à présent je lui entends dire : ne craignez rien madame ; il n’y a rien à craindre. C’était en français, mais l’accent n’était pas précisément français. Non, la France, trop orgueilleuse déjà, ne peut sûrement pas se vanter de lui avoir donné le jour. À peine venait-elle de jeter les yeux sur moi, elle me saluait, quand le carrosse se remit en mouvement. La vision finit là, et jusqu’à cet instant tout a été dit. Cependant ce n’a pas été un rêve : Ralph l’a vue ainsi que moi. Après quelques minutes il me dit : Eh bien, Monsieur, restons-nous ici ? Alors j’excite doucement mon cheval, et nous continuons lentement notre route. — Ralph, à qui parlait-elle ? — À une dame un peu âgée, qui paraissait une gouvernante. — Y avait-il quelqu’autre personne dans la voiture ? — Oui, une jolie femme de chambre. — Combien de chevaux ? — Quatre, et deux domestiques à cheval. Les armoiries ? — Je n’ai pu les voir, le carrosse était chargé de poussière. – Arrivé à Cambridge, je vais chercher lord Frédéric *, mon seul ami, et aussitôt je lui parle de l’inconnue. Les jours suivants il court avec moi s’informer. Nous n’apprenons rien. Si elle était ce qu’elle vous a paru, me dit-il enfin, tout le monde l’aurait remarquée. Mais il avait tort et je le lui dis. Une pareille figure n’est pas remarquable pour des yeux vulgaires. Blonde, fort blanche, des yeux bleus, des traits doux et réguliers, une coiffure très simple ; – je l’ai presque toujours vue entre les femmes et moi. C’est d’elle que votre mère était jalouse, sans savoir qu’elle existât. Je n’ai jamais parlé d’elle qu’à lord Frédéric. C’est à la faveur d’une ombre de ressemblance, ombre passagère, imaginaire peut-être, que Fanny Hill s’empara un moment de mon attention. – Vous avez une sœur, mon fils : je l’ai envoyée en Amérique, non pour l’éloigner de moi, mais parce qu’elle aurait fait ombrage à votre mère, et parce qu’une très bonne femme a bien voulu s’en charger. Il ne s’en est pas fallu de beaucoup, pour le dire en passant, que je n’aie épousé Fanny Hill. Ce fut mon premier mouvement quand j’appris qu’elle était grosse. Une maîtresse, un enfant illégitime blessaient ma régularité ; heureusement pour moi, je la surpris dans les bras d’un jeune laboureur, et ma perplexité cessa ; mais sa fille est venue au monde précisément lorsqu’il le fallait pour qu’il n’y eût point de doute sur la paternité. Voilà assez d’objets d’affection et de sollicitude. Toi, mon cher William, ta sœur Félicia, – car je puis la rappeler quelque jour. J’ai marié Fanny avec John, le laboureur, six mois après ses couches, qui sont et seront, j’espère, toujours un secret pour lui. Elle est assez bien établie. Voilà, dis-je, assez d’objets d’une tendre affection. Deux enfants ! Mais l’inconnue surtout te préservera d’une belle-mère. Si pourtant je la retrouvais, qu’elle fût libre, qu’elle voulût accepter ma main et ma fortune, alors n’approuverais-tu pas que je te misse sous sa protection ?

Ce 28 Juillet.

Je me suis occupé de vous, mon cher William. J’ai envoyé Ralph chez Sara : vous vous portez bien ; les habillements neufs sont faits. Je reprends mon histoire. Lord Frédéric me voyant toujours occupé de l’inconnue, me raillait quelquefois. Si, disait-il, elle était aussi sotte que belle… Je ne la crois pas fort spirituelle, lui disais-je. Je pense que les anges n’ont pas précisément de l’esprit, et qu’on a tort de dire : de l’esprit comme un ange. La placidité d’un ange doit empêcher les saillies de l’imagination, en même temps que celles de l’humeur ; la bonté d’un ange ne permet pas les épigrammes, la pureté d’un ange est un obstacle aux plaisanteries tant soit peu libres ; et qu’est-ce que l’esprit sans ces choses-là ? – À votre compte, un ange pourrait bien n’amuser pas du tout. – Il n’est pas de la dignité d’un ange d’amuser : tout ce qu’il peut faire est de se laisser amuser ; mais la plus haute dignité serait de n’avoir pas besoin d’amusement. – L’ange aura-t-il du sens au moins ? – Oui, mais dans une sphère assez bornée, et relativement à des objets simples, nobles et purs comme lui-même. Ne lui donnez point de procès à suivre, point d’élection à faire tomber sur un mari ; ne lui donnez pas cinq ou six enfants, ni autant de domestiques à tenir en règle. Sa fermeté ne pourra consister qu’en une parfaite égalité d’âme, son courage qu’en une patience extrême. — Et en un clin d’œil vous avez vu tout cela ? — Certainement. — Et vous la voudriez pour votre compagne à vie ? — Oui. — Mais vous ne l’avez vue qu’assise dans son carrosse… — Je le sais bien, et j’ai déjà pensé que si elle était boiteuse je la porterais, ou la mènerais dans un petit chariot partout où elle voudrait aller. – Cette chimère, mon fils, cette femme, en quelque sorte fantastique, nous était devenue si familière qu’elle était de toutes nos promenades, de toutes nos conversations, et notre goût pour la retraite, l’étude, la campagne, en fut considérablement augmenté ; car, le moyen d’associer notre ange avec les plaisirs bruyants de nos jeunes camarades ! Le moyen de placer son image au milieu de Londres, de ses brouillards, de sa poussière, et parmi le commérage de la ville et de la cour ! Nos projets même se ressentaient de l’idée qui nous dominait. Ceux qui ne pouvaient convenir à l’inconnue ne nous convenaient pas non plus. Or, les titres ne lui auraient donné aucun relief, les diamants ne l’auraient point embellie, mais le fin lin paraissait fait pour elle, et il appartenait aux fleurs de la parer. J’étais peut-être le plus enthousiaste des deux, et cependant j’étais le plus tranquille. La curiosité de lord Frédéric était inquiète et ardente ; il me questionnait sans cesse, quoiqu’il n’ignorât pas que je ne savais rien. Je me rappelle qu’un jour je lui dis : Pour vous donner une idée un peu distincte, pensez qu’elle ressemble à Clarisse Harlowe et à Julie d’Étanges ; mais elle est plus gracieuse que la première, et elle a je ne sais quoi de plus noble et de plus sage que l’autre. Je crois que sa gouvernante a mieux valu que la bonne Chaillot. Vous êtes plaisant, me dit lord Frédéric, de me renvoyer à des livres pour une idée distincte ! Elle ressemble donc à ce que personne n’a vu et qui n’a point existé. Était-ce ma faute ? – Ceci me rappelle ma méprise, quand je trouvai que Fanny Hill lui ressemblait. L’illusion cessée, je n’ai pu la comprendre ni la faire renaître. Tout au plus le cou, les cheveux, ce qui n’a rien de commun avec l’idée qu’on prend d’une personne en la regardant. – Mais en voilà bien assez sur ce chapitre.

Ce 30 Juillet.

Je ne songeais pas à quitter Cambridge. Lord Frédéric le quitta, je restai. Je crois que j’y serais encore à continuer mes études, et cela autant par distraction que par goût, si mon père ne m’eût écrit de revenir chez lui incessamment. Je le trouvai pleurant la mort d’un homme qui avait encore tous les accessoires de la vie. Il expira le lendemain. Dans trois mois vous serez majeur, me dit mon père. Mettez-vous en possession de mon bien dès à présent ; je n’ai plus la force ni le courage de le gérer. Quand je ne serai plus, vous pourrez, si vous le voulez, songer à épouser celle qu’on avait déjà comme accordée à votre frère. À peine écoutais-je mon père : je n’ai jamais pensé à ce mariage. Vers ce temps-là j’appris que lord Frédéric était allé faire un tour sur le continent avec sa famille. – Mon père survécut près d’un an à son fils aîné. Déjà on m’avait conseillé de renoncer à la carrière ecclésiastique, et j’y avais consenti de grand cœur. Je n’étais fait pour aucune charge publique. Dans le fonds je n’aime que les livres. Ma bibliothèque, et mon parc avec un livre, voilà où je suis bien. La chasse m’est insupportable ; la compagnie des femmes, où il faut parler un peu, de peur de passer pour un sot mal élevé, et ne parler de rien de suite, de peur de passer pour un pédant, me déplaît aussi. Je n’aime ni les expériences d’agriculture, ni aucune autre. Tantôt le bruit, tantôt l’odeur, tantôt la fatigue me rebute. En revanche, presque toutes les théories m’intéressent. – Ce que j’en dis n’est pas pour blâmer ni louer les différents goûts des autres, et tu aimeras, mon fils, ce qu’il te plaira sans que je m’en formalise ; tu feras même à Ivy Hall, moi vivant, tous les essais de culture que tu voudras. – Dès que je m’appelai sir Walter Finch, avec un bien clair et libre de toutes dettes, on me pressa de me marier. L’un me parlait de la fille de son ami, l’autre me faisait l’éloge de sa propre nièce. Je différai tant que je pus, mais enfin, je fus conduit à épouser ta mère. L’amour, de mon côté du moins, n’eut pas la moindre part à ce mariage ; de sorte que les premiers jours j’étais sans cesse tenté de vivre comme si je n’avais pas été marié. Tout-à-coup quelques mots assez vifs de lady C., et un air un peu piqué de ma jeune épouse, me firent souvenir de tous mes devoirs, et je me résolus à les remplir. L’engagement que je pris avec moi-même fut si précipité, que je ne songeai à faire aucune restriction. Je ne me réservai aucune liberté. Après m’être demandé ce que je ferais si j’avais épousé l’inconnue, je promis intérieurement de faire tout ce que j’aurais fait. Dans les occasions imprévues, je m’interrogeais de la même manière, et me conduisais d’après les réponses que je m’étais faites. Je ne sais comment votre mère, qui n’était pas extrêmement fine, aperçut à peu près la vérité. Il semble, me disait-elle, que quelqu’un vous conseille tout ce que vous faites pour moi. Cela ne vient pas de vous-même. Je l’assurais que je ne recevais de conseil de personne et n’avais aucune liaison qui ne lui fût parfaitement connue. Quoique je disse vrai, il y avait aussi quelque vérité dans son observation et quelque fondement à ses plaintes ; mais que pouvais-je faire ? Redoubler de complaisance et de dévouement ; mais cela ne guérissait pas absolument la plaie. Si votre mère, mon fils, a été passablement heureuse, ce n’a point été par moi, mais par les choses étrangères dont je la laissais jouir sans la contrarier jamais. Quand il fallait que je concourusse à ses amusements pour qu’elle en pût jouir avec plénitude, j’y concourais, non seulement sans me plaindre, mais avec tout l’empressement et toute l’industrie dont je suis capable. J’ai été en trois ans quatre fois à Londres, et, ce qui était bien plus méritoire, deux fois chez lady C., à Thorn Hill. J’ai donné, à chaque jour de naissance de votre mère, une grande fête à Ivy Hall. On y a dansé et joué la comédie. J’y fis le prologue de All for love. Le petit chien de votre mère m’a à moitié mangé mon Horace. Lord Frédéric et moi en avions rempli les marges de nos observations, – et je n’ai fait autre chose que de lui ôter l’Horace, lui donnant en échange quelque moderne poète français. Je fumais quelquefois, – je n’ai plus fumé. Je me levais et me couchais tard ou de bonne heure, selon ma fantaisie, – j’ai observé des heures fixes. J’aurais voulu ne dîner pas et souper, – j’ai dîné et n’ai pas soupé. – Je ne pense pas que je me remarie. – Je vous dirai, en passant, mon cher William, que vis-à-vis de vous je n’ai pris ni ne prendrai un engagement pareil à celui que je pris à l’égard de votre mère. Les gens sublimes et à systèmes d’éducation croiraient, s’ils voyaient ceci, que c’est de peur de vous gâter par une condescendance illimitée ; ils se tromperaient et me feraient trop d’honneur. C’est pour moi-même, c’est pour l’amour de moi que je veux conserver plus de liberté. Mon bonheur, mon repos, entrent chez moi en ligne de compte. Dans ce que je ferai relativement à vous, j’aurai en vue premièrement vous, secondement moi, troisièmement la société, je veux dire votre pays et vos contemporains, car, de vous élever pour l’univers et pour tous les siècles, je n’y pense pas. Je sens qu’il pourrait y avoir de bonnes choses à faire pour vous, que je ne tenterai pas, les trouvant pour moi trop pénibles. Quand je verrai en opposition une peine certaine pour moi et un avantage douteux pour vous, il y a toute apparence que je m’abstiendrai, ou pour mieux dire me dispenserai. En théorie du moins, les gens dont je parlais tout à l’heure semblent vouloir que la génération présente ne vive que pour la génération future. Je ne vois nulle justice à ce sacrifice qu’on prétend exiger. Mon fils, si je continue, comme je n’en doute pas, cette histoire de votre enfance et de votre éducation, jeune encore vous la lirez, et il ne sera pas trop tard, à ce que j’espère, pour que vous puissiez réparer mes fautes, et suppléer à ce que j’aurai pu négliger.

Ce 6 Novembre.

Ralph vous est allé voir. Il a mené chez Sara une blanchisseuse et une couturière. Le drap, le bath, la flanelle ont été substitués à la toile peinte, à laquelle on reviendra au mois de Mai.

Ce 20 Décembre.

Je viens d’apprendre une chose bien singulière. L’inconnue était lady Mary *, et lord Frédéric l’a si bien cherchée qu’il l’a trouvée. Elle était à Nice avec une parente. Lord Frédéric l’a épousée.

Ce 2 Juin 1781.

Vous êtes sevré ; vous vous portez très bien. Il y a eu hier un an que vous vîntes au monde. – Il y a près de trois ans que lord Frédéric est marié. J’ai relu pendant l’hiver mes classiques grecs et latins, et n’ai bougé d’Ivy Hall. Avant l’hiver je vous irai voir à Lone Banck.

Ce 4 Septembre.

Je vous ai vu, mon cher William. Vous êtes un très bel enfant. Vous marchez, mais ne parlez pas encore. Un gros chien, quatre chèvres, trois petits garçons, voilà ce qui forme votre cour. – Oui, votre cour. Ce n’est pas ma faute. Sara exige pour vous des égards. Je ne cesse, disait-elle, de répéter aux aînés de mes enfants que c’est grâce à master William qu’ils sont proprement vêtus ; que c’est grâce à l’argent de sir Walter, que mon mari a le loisir de les peigner et de leur apprendre l’alphabet et leurs prières ; aussi ne manquent-ils pas de prier tous les soirs pour sir Walter Finch et pour son fils. Il n’y a pas de mal qu’ils apprennent de bonne heure à avoir de la reconnaissance et de la complaisance. Que risque-t-on de leur donner les habitudes dont on s’est trouvé bien soi-même ?

Ce 30 Avril 1782.

Vous avez eu la petite vérole, ainsi que vos trois camarades. Le mal était à son plus haut période quand Sara a su ce que c’était. Alors elle a jugé qu’il était trop tard ou trop tôt pour m’écrire, et qu’il fallait m’épargner une inquiétude qui ne pouvait plus être bonne à rien. Je n’ai donc été informé que lorsque vous avez été en pleine convalescence. J’ai, mon fils, une bien sensible joie. Je suis un peu indisposé. Ralph vous ira voir incessamment.

Ce 15 Mai.

Il semble que votre maladie vous ait fait grandir. Vous êtes à merveille et vous commencez à parler assez distinctement. Au retour de Ralph j’ai écrit à lady C. Elle trouve mauvais que vous n’ayez pas été inoculé il y a longtemps. On voit bien, à ce qu’elle dit, que je vous oublie et vous néglige. Elle craint pour vous la galle et l’accent Écossais. Puis elle m’appelle un musty philosopher, et après m’avoir dit bien du mal de moi, elle voudrait que je me fisse connaître dans le monde, dans la chambre des communes ; après quoi je pourrais devenir pair du royaume. Certainement, dit-elle, il vous serait très agréable de laisser un si beau titre à votre fils. J’allais lui répondre que, d’après ce qu’elle pense de moi, elle doit trouver fort bon que je me cache ; mais c’était retomber dans ma vieille erreur, de vouloir argumenter avec qui n’entend pas l’argument, et, déchirant la lettre commencée, je lui ai simplement écrit, que je la remerciais de sa bienveillance pour vous et pour moi. Après un demi-quart d’heure de conversation on doit savoir à quoi s’en tenir, pour la vie, sur quelqu’un, quant à sa capacité d’entendement ; pourquoi donc vouloir encore essayer de lui faire entendre ce qu’il ne peut entendre ? – Il y a pourtant un avantage à cette sottise, pour celui qui vit avec des sots. Il s’entretient dans l’habitude de parler raison, ce qui entretient celle de penser raison. S’il me fallait vivre avec lady C., je parlerais à elle pour l’amour de moi. Enfermé avec une buse, un oison, il serait assez utile, et d’ailleurs assez consolant de s’imaginer que l’animal entendra un jour, si on ne se lasse pas de lui parler. – Puissiez-vous, mon fils, n’avoir jamais besoin d’une illusion pareille ! – Ne serait-ce point là le fond de la fable de Pygmalion ? Souvent seul dans son atelier avec une femme, ou, si l’on veut, une statue, son propre ouvrage, il lui parlait, et il vint à croire qu’elle l’entendait. Je penche à croire que c’était une belle femme, un modèle, et non tout-à-fait une statue. Combien de temps l’illusion aura-t-elle duré ?

Ce 20 Mai.

J’ai reçu une lettre de lord Frédéric. « J’aurais, me dit-il, des remords si vous n’aviez pas été marié quand je l’ai cherchée, ou si vous aviez été veuf quand je l’ai trouvée. Je la reconnus à l’instant où je la vis, et la demandai aussitôt à ses parents. Elle ne montra d’autre volonté que de se conformer à la leur. Elle n’est pas boiteuse. »

Ce 6 Octobre.

Je vous suis allé voir. Vous êtes très fort pour votre âge. Je me rappelle qu’on m’avait dit que lady Mary était mariée, mais je n’y avais plus pensé, parce que cela me paraissait peu intéressant. Comment deviner que celle qui portait ce nom était la même qui me rendait si indifférent, si distrait sur tout son sexe ? On m’avait en quelque sorte proposé de l’épouser, mais je n’écoutai pas, détourné d’elle par son image. Peut-être m’a-t-on dit, dans le temps, que lord Frédéric était marié ; peut-être même disait-on avec qui, mais j’aurais cru que ce mariage s’était fait comme le mien, et alors c’est à peine un événement dans la vie d’un homme. Sans vous, William j’aurais déjà presqu’oublié que j’ai été marié, et je me surprends à me croire garçon, au lieu de me savoir veuf.

Ce 7 Octobre.

Je me suis enfin résolu à répondre à lord Frédéric. Milord, je vous félicite : voilà toute ma lettre.

Ce 20 Octobre.

Quand mon frère revint de ses voyages, on me dit que celle qu’il voulait épouser était dans sa dix-septième année. J’avais alors près de vingt ans. Je me suis marié en Juillet 1777. Le mariage de lord Frédéric s’est fait plus tard. Elle avait vingt ans, je pense, cependant elle n’a montré d’autre volonté que de se conformer à celle de ses parents. Je suis curieux de savoir si lord Frédéric lui a rappelé notre rencontre. – Elle est mariée. – Je suis persuadé que je ne me remarierai pas.

Ce 2 Mai 1785.

En reprenant ce cahier, si longtemps interrompu, j’ai jeté les yeux sur mes dernières pages. Je vois que j’étais occupé d’un objet dont il était assez inutile de vous entretenir. – Je ne veux cependant rien retrancher, ni rien effacer. Si c’est un malheur d’avoir une belle-mère, vous verrez avec quelqu’intérêt ce qui a détourné jusqu’ici ce malheur de vous, et l’en détournera vraisemblablement toujours. Je vous suis allé voir plusieurs fois, et plus souvent j’y ai envoyé Ralph. Rien ne vous a manqué. Vos cinq premières années ont été heureuses. Vous ne connaissez que trois ou quatre lettres de l’alphabet, mais qu’importe ! Il m’en coûte de vous arracher à vos protecteurs, à vos camarades, à votre riant quoiqu’agreste berceau. Une proche parente de ma mère, femme âgée et respectable, me mande à Paris, auprès d’elle, et me prie de vous mener avec moi. Il ne m’est pas permis de désobéir. Ma mère fut élevée par cette femme. Je vous envoie chercher.

Ce 10 Mai.

Votre départ de Lone Banck y a fait verser bien des larmes, et vous, vous pleuriez de telle sorte qu’après avoir fait une demi-lieue de chemin avec vous, Ralph, attendri et embarrassé, vous a proposé d’emmener un des enfants de Sara. À ces mots vous l’avez embrassé et avez cessé de pleurer. Lequel aimez-vous le mieux ? a demandé Ralph. — Tous trois. — Nous ne pouvons les emmener tous trois, et leurs parents ne voudraient pas rester seuls. — Emmenons-les aussi. — Cela ne se peut pas. – Vous étiez près d’une ferme dont Ralph connaissait la fermière. Il y est entré avec vous, espérant vous distraire et vous faire oublier sa proposition ; mais quand vous avez vu qu’il n’en parlait plus, vous vous êtes remis à pleurer. Il faut donc choisir, vous a dit Ralph, et, voyant que vous ne pouviez vous y résoudre, j’irai, a-t-il dit, et les parents donneront celui qu’ils voudront. Vous avez paru content et vous êtes mis à jouer avec la fille de la fermière, enfant de votre âge. Au silence qui régnait, Ralph en s’approchant de la maison de Sara a cru qu’il n’y avait personne. Cependant il est entré. Les trois enfants étaient autour d’une table, sur laquelle on avait laissé le déjeuner. L’aîné avait ses deux coudes et ses deux bras sur la table, et la tête appuyée sur ses mains. Harry caressait le gros chien d’un air distrait et triste. Le petit Tom seul mangeait sa tartine. Où est master William ? dit-il à Ralph. — Chez Mary Worth. Je voudrais parler à vos parents. John a fait signe qu’ils étaient au jardin. Ralph y est allé et les a vus assis sur un banc : Sara pleurait ; son mari lui disait : je l’aimais autant que mes fils et je le regrette beaucoup. Ralph s’est présenté et a déclaré l’objet de sa venue. Sara aussitôt s’est levée et a pris le chemin de la maison, son mari et Ralph la suivaient. En entrant Sara a dit : Master William désire d’emmener un de vous. John, vous êtes l’aîné, voulez-vous aller ? J’irai, a dit John. J’étais accoutumé à faire bien des choses pour lui, et déjà je me disais : pourquoi le laissons-nous aller ainsi seul ? Permettez-vous, mon mari, qu’il aille ? a dit Sara. J’en serai charmé, a répondu son mari. Alors John a dit à Harry : vous êtes l’aîné après moi ; mes habits, mon catéchisme, ma brouette, mon arrosoir doivent être à vous, je n’emporte que mon bâton, mais ayez soin de mon merle, qu’il ne manque jamais de chènevis ni d’eau fraîche, ni même de séneçon quand vous en pourrez avoir : et, après avoir embrassé son père, sa mère et ses deux frères, il est parti avec Ralph. Vous les attendiez sur le chemin. Ralph a fait donner un verre de lait à John ainsi qu’à vous ; il a payé et remercié Mary Worth, puis vous vous êtes tous trois remis en route. Mary Worth, en vous voyant aller avec John, a dit : Dieu bénisse ces enfants ! À Glascow vous avez trouvé ma voiture et vous êtes arrivé ici hier au soir.

Ce 12 Mai.

Vous n’êtes guère occupé que de John. Je vous laisse en repos : les questions vous importunent. John regarde et écoute beaucoup plus que vous. Est-ce parce qu’il a trois ou quatre ans de plus ? ou serait-il organisé de sorte à être toute sa vie un meilleur observateur ? Comme il sait lire, il feuillette tout ce qu’il trouve : le Calendrier de la Cour, la Gazette, Pope, Parnell, Hume. Quelle étrange et confuse impression il doit recevoir ! Le voyant dans une sorte de perplexité, je lui ai dit de la Gazette : cela est arrivé récemment ; de Hume : cela anciennement. Et cela ? m’a-t-il dit, en montrant un poète. — Ce sont des fables. — Ah, oui ! j’ai une vieille tante qui nous en raconte quelquefois. Elle nous fait rire et pleurer, et ma mère hausse les épaules, et dit : sots enfants ! il n’y a pas à tout cela un mot de vrai : mon père écoute et quelquefois il s’endort. – On fait vos habits. Le tailleur a demandé à John de quelle couleur il voulait le sien. — Gris, comme celui de mon père. — Et vous, vous a-t-on dit, voulez-vous aussi être habillé comme votre père ? — Non, comme John. – John a beaucoup de complaisance pour vous, mais vous avez de la considération pour lui. Vous paraissez voir en lui tout ce qui vous reste de vos anciens appuis. Nous avons contracté, vis-à-vis de John, des obligations pour la vie.

Ce 14 Mai.

J’ai écrit à lord C. que s’il croyait que sa femme nous reçût bien, je passerais par Thorn Hill ; mais que si j’avais à craindre des sarcasmes sur votre accent et vos manières, je le priais de se trouver à Warwick, où je compte arriver dans trois jours, et que là je lui dirais adieu. Nous partons demain ; nous irons à petites journées. Je ne crains pas de vous fatiguer, mais de vous étourdir. – Je laisse ici toute chose sous la surveillance de l’ancienne femme de chambre de votre mère. Mes fermiers lui rendront leurs comptes. Je le leur ai dit ; aucun d’eux n’en a fait la moindre difficulté ; ils la connaissent et la respectent. Quand une femme a de la capacité, il faut le reconnaître et en tirer parti. Plus exacte que la plupart des hommes dans les choses de détail par où elle a commencé, celle-ci a, peu-à-peu, étendu sa sphère et fait mieux qu’un homme ce qu’elle sait aussi bien. Les circonstances faisant connaître les femmes, les mettent enfin à leur place, au lieu que les hommes sont destinés avant d’être connus, puis nommés à des places pour lesquelles bien souvent ils ne valent rien. J’aime ces suppléants qui, sourdement, sans bruit, sans gloire, font la besogne du fonctionnaire en titre, mais ne le débusquent pas. Ceci, mon fils, me rappelle une petite histoire qui m’a fort amusé quand on me l’a faite. Pourquoi ne me flatterais-je pas qu’elle vous amusera aussi ? – Feu la duchesse de Northumberland avait dans une de ses maisons de campagne une race de chats fort beaux, qu’elle faisait nourrir avec grand soin. Après une assez longue absence elle revient dans cette maison, et voit avec plaisir cette famille accrue et florissante ; elle caresse et admire, mais au bout d’un jour ou deux elle aperçoit un chat d’une autre race, fort maigre. Que fait ici ce vilain animal, dit-elle avec indignation ? Il prend des souris, lui répondit-on. Les chats de votre grâce lui laissent toutes les souris à prendre. – J’avais un homme d’affaire et un maître d’hôtel dont Betty a fait longtemps toute la besogne. – Supposé, William, que vous vous mariez et que votre femme vous gouverne, je dirai : il n’y a pas de mal, car si elle n’est pas une femme d’un grand sens, mon fils est un sot. Soumis sans être subjugué, j’ai été dans un cas unique.

Ce 18 Mai, à Thorn Hill.

Lord C. m’attendait sur la route. Il m’a engagé à venir ici avec lui. Sa femme nous a très bien reçus : elle vous caresse et vous admire. Je ne blâme pas, m’a-t-elle dit, qu’on laisse un enfant se bien développer, se faire une manière d’être bien à soi, exempte de préjugés, ne se fiant aux décisions de personne. C’est au sortir de l’enfance qu’il faut qu’il apprenne à respecter l’opinion, cette reine du monde. Oh oui ! c’est alors qu’il devra courber son esprit sous le joug de l’opinion et des bienséances. Peut-être, ma chère, a dit lord C., ne vous trompez-vous qu’en ce que c’est précisément le contraire. Vous demandez de l’homme ce qui convient à l’enfant. Je vous assure, a repris lady C. comme si on l’avait applaudie, que jusqu’à quatorze ou quinze ans ma nièce a toujours été encouragée à ne voir que par ses propres yeux, à ne céder qu’à la conviction. Quand elle en eut à peu près seize, je lui dis : Il faut désormais parler, marcher, s’habiller, vivre, en un mot, et penser comme tout le monde, et ne point vous singulariser, ce qui ne fait que rendre ridicule et attirer des ennemis. Vous savez tous deux que ma nièce était citée comme un exemple par toutes les mères. Ah ! faut-il que cette plante, ainsi cultivée, ait été moissonnée sitôt par la cruelle mort ? Taisons-nous, m’a dit lord C., en jetant sur moi un regard très significatif. Ceci devient trop triste, ma chère. Parlons d’autre chose.

Ce 19 Mai.

Pendant le dîner, le vieux chapitre des droits méconnus des femmes a été agité ; et tous les lieux communs les plus usés ont reparu. Enfin, lord C. a dit : vous ne parlez pas, ma chère, d’une prérogative que toute notre tyrannie n’a pu vous enlever. On gémit, mais on la supporte ; vous m’entendez sans doute : la parole vous est laissée. Vous prenez la parole et la gardez ; le torrent roule et submerge ; on est si sûr de ne pouvoir l’arrêter, qu’on ne le tente pas même. On vous laisse parler incessamment. N’est-ce pas là une indemnité suffisante pour toutes nos usurpations ? Elle me paraît si précieuse aux femmes, qu’à mon gré elle compense tout et leur ôte le droit de se plaindre. Je dis ceci d’après mes plus sérieuses réflexions ; mais, pour parler plus sérieusement encore et pour en finir (s’il se peut), je conviendrai avec vous, qu’à vue de pays il y a autant de femmes sensées que d’hommes sensés, et qu’on pourrait admettre dans la chambre des communes et dans celle des pairs autant de femmes que d’hommes, sans que la nation en souffrît visiblement. Une femme raisonnable sur cent, ce serait à peu près la même proportion que parmi nous ; mais nous avons assez d’hommes pour les deux chambres. C’est de soldats et de matelots que nous manquons quelquefois : approuveriez-vous qu’au lieu de recourir à la presse on enrôlât des femmes, et vous, qui êtes une femme de qualité, voudriez-vous passer rapidement par les grades inférieurs, puis être fait capitaine d’un vaisseau de ligne ? — Milord, si nous parlons éternellement, vous plaisantez sans cesse. — Je ne plaisante point. Veut-on que les femmes soient de tout, qu’on le dise. Qu’un même habit soit donné à tout le genre humain, qu’il n’y ait plus en apparence qu’un sexe : que les femmes concourent à tous nos exercices, que leurs privilèges et leurs titres d’exclusion, leurs grâces et leur insignifiance disparaissent ; qu’elles soient, ainsi que nous, médecins, apothicaires, avocats, magistrats, guerriers. – Mais s’il y a quelque avantage à ce que, parmi nous comme parmi la plupart des animaux, les fonctions des deux sexes soient distinctes, laissons les choses comme elles sont ; que l’homme soit garde côte, et la femme garde malade ; que l’homme prenne le poisson, et que la femme le cuise. Quand des talents distingués et rares mériteront des distinctions éclatantes, ils sauront bien les obtenir. — Vous voyez, m’a dit lord C. quand nous avons été seuls ! Ah ! pourquoi l’ennui n’est-il pas admis par les lois comme une cause suffisante de divorce ? Mon ami, l’ennui a fait tous mes travers, et tout ce qu’on appelle si sévèrement mes vices. Sans quelques violations de la foi conjugale que serais-je devenu ! Mais je commence à m’ennuyer autant des femmes d’autrui que de la mienne, et, quant à ces créatures abjectes qui ne font seulement pas semblant de penser, elles ne fournissent dans leur société dégoûtante, que dis-je, elles ne font pas même espérer le moindre amusement. Voilà ce qui les distingue de nos dames, qui, par la musique de leurs paroles, font croire qu’on y trouvera quelque sens. J’ai deux petits garçons de dix et de treize ans, mais il s’en faut de beaucoup qu’ils n’aient la vigueur qu’annoncent vos petits compagnons de voyage. – Remarquez bien ceci, William. Un mariage désassorti, pour l’esprit seulement, sert de motif ou du moins de prétexte à un désordre de mœurs qui mène à sa suite l’ennui, le chagrin, le dégoût. Lord C. n’a trouvé qu’une aggravation à des maux auxquels il cherchait des compensations. Évitez-les, William, ou cherchez-y d’autres remèdes.

Ce 20 Mai.

Hier lady C. croyant avoir en réserve une foule de bonnes choses sur le chapitre traité la veille, a voulu le recommencer. Aussitôt lord C. a fait semblant de s’arranger pour dormir. Pardon, sir Walter, m’a-t-il dit. Je cède de bonne grâce à un narcotique auquel il me serait impossible de résister. Hier je m’en défendis en raisonnant comme un sot, sans but, sans espoir de produire le moindre effet. Aujourd’hui je ne puis ni ne veux en faire autant. – Vous me réveillerez quand milady aura fini. – Lady C., comme vous le croyez bien, s’est mise en colère. Eh bien ! Madame, lui ai-je dit, ne prodiguez pas vos arguments à un homme qui ne les entendra pas, puisqu’il s’endort, ni à un autre homme qui n’en a pas besoin, puisqu’il est entièrement de votre avis. Je reconnais le besoin que nous avons de la capacité des femmes. J’ai laissé une femme à la tête de ma maison et de toutes mes possessions à Ivy Hall. – À son occasion je me suis rappelé une vieille histoire avec laquelle j’achèverai d’endormir milord. Il vous sera aisé d’en faire l’application et de voir quel rôle je voudrais que les femmes jouassent parmi nous. Là-dessus j’ai raconté les chats de la duchesse de Northumberland. Quoi ! s’est écriée lady C., vous voudriez que, dans une maison ou dans la société, on dît d’une femme comme de ce vilain chat : que fait-elle ici ? — Oui, Madame, et je trouverais cela fort glorieux, pourvu que l’on pût répondre : Elle fait tout ce que les autres devraient faire. — Oh vraiment, voilà un rôle bien désirable ! Mais sans doute vous plaisantez. — Si peu, Madame, que si jamais j’écris un roman, je veux que l’héroïne, peinte d’après cette idée, soit l’âme invisible de tout ce qui l’entourera. Nécessaire à chacun, elle s’ignorera elle-même : personne ne saura ce qu’elle est, ce qu’elle fait, ce qu’elle vaut. — Et qu’y gagnera-t-elle donc ? a dit milady. — Indiscret, qui m’empêchez de dormir, s’est écrié milord, taisez-vous et dormez. – Dans ce récit, mon fils, j’ai plus pensé à m’amuser qu’à vous être utile. Tâchez pourtant d’en tirer quelque profit. Je quitterai demain avec plaisir deux personnes si diverses et liées sans être unies.

Ce 10 Juin, à Saint-Cloud.

Notre voyage a été heureux et agréable. John a eu de grands soins de vous, et nous a sauvé les inquiétudes que nous aurions pu avoir, Ralph et moi. – J’ai trouvé en madame Melvil une femme pleine de sens, d’esprit et de politesse. Elle nous a donné un appartement fort gai dans une jolie maison qu’elle a louée ici pour la belle saison. Sa femme de chambre ayant une fille d’environ vingt ans, madame Melvil a dit à la mère dès le lendemain de notre arrivée : Votre fille, Madame Gros, me suffit dans ce moment pour mon service ; ayez soin de nos Anglais, et surtout du petit William. Au bout de quelques jours Mme Melvil m’a dit : Outre le plaisir que j’attendais de votre société, plaisir dont, vieille et faible comme je suis, j’avais grand besoin, je désirais de vous connaître, pour juger s’il serait raisonnable de faire un testament en faveur de votre fils ; mais c’est une peine que je ne me donnerai pas. Vous hériterez de moi, comme fils unique de mon unique parente. Dans aucun cas, votre fils ne peut se mal trouver de dépendre de vous, car je vois que vous êtes judicieux, généreux, et en particulier très bon père. J’ai témoigné que j’étais flatté de cette opinion, et n’ai rien répondu relativement au testament. Si elle vous eût légué son bien, elle ne m’eût point fait de peine, et la pensée qu’elle en a eue pourra en temps et lieu influer sur moi. Une demi-volonté de cette nature ne doit pas rester sans aucun effet.

Ce 26 Juin.

Madame Gros a beaucoup de soin de vous, et vous façonne déjà un peu à la politesse française. Il faut la laisser faire. — Fi donc, Monsieur, vous êtes malpropre. — Vous parlez trop haut. — Vous oubliez de saluer. — Vous mangez votre goûter sans rien offrir à personne. Cela ne peut se souffrir chez un jeune homme de votre état. – À la bonne heure. Quel meilleur argument y a-t-il à employer pour des choses de cette nature. Il est bon d’apprendre dès l’enfance à être poli ; on l’est toute sa vie avec plus d’aisance et de grâce ; mais, ce qui me touche davantage, vous apprenez à parler français avec l’accent français, et non comme moi, qu’on appelle milord dans les boutiques de Paris, et qu’on surfait indignement. Vous dites déjà le plus joliment du monde : Je me réjouis, Monsieur, de vous voir en bonne santé. Je suis fâché, Madame, que vous ayez mal à la tête. – John nomme toutes les choses dont il a besoin. – À propos de John, j’ai cru l’autre jour lui voir un peu de tristesse, et vous observant tous à table comme vous dîniez avec lui, Mme Gros, sa fille et Ralph, j’ai vu que toutes les attentions étaient pour vous. Après dîner je vous ai envoyé avec Mlle Fanchette auprès de Mme Melvil, et j’ai dit en présence de John à Mme Gros : Je vous supplie, Madame, de traiter mieux encore John que William. Pour l’amour de William, John a quitté d’excellents parents ; il est ici par choix, par amitié. S’il croyait qu’on le néglige, et s’il avait de l’ennui, je le renverrais en Écosse : mon fils voudrait le suivre, et je ne le retiendrais pas. Tout ceci me ferait d’autant plus de peine que Mme Melvil aime à voir William, qui d’ailleurs est trop heureux de recevoir vos soins et vos avis. Il ne saurait être en de meilleures mains. Vous et mon ami Ralph, vous êtes tout ce que je puis souhaiter de mieux pour les directions et l’exemple. — Monsieur le chevalier est trop bon, a dit Mme Gros. Il est bien vrai que ce petit Écossais est un fort aimable enfant, dont on fera sûrement quelque chose. Je ne demande pas mieux, Monsieur, que de le traiter comme s’il était aussi votre fils. – John là-dessus lui est allé secouer la main, et m’a jeté un coup-d’œil où l’attendrissement et la reconnaissance se peignaient. – Me voilà fort à mon aise. — Ne laissez pas vos enfants avec des valets, disent les endoctrineurs. Sotte et arrogante recommandation ! Dites-moi, pédants orgueilleux, si vous exigez que le père emmaillote son enfant, l’habille, et s’il est malade le veille, le serve, le soigne seul ? Ou bien voulez-vous qu’après avoir obtenu d’un étranger les plus essentiels, les plus pénibles, les plus dégoûtants services, on le repousse et lui interdise tous les autres soins ? Voulez-vous lui dérober le prix d’amour et de reconnaissance que l’enfant est disposé à lui accorder ? Voulez-vous rendre celui-ci dur, vain, ingrat, et dispenser l’autre d’être honnête, en vous montrant convaincu qu’il ne saurait l’être, et qu’on ne doit attendre de lui que des conseils et des exemples pernicieux ? Oh ! dites plutôt aux pères : choisissez bien vos valets, et ils seront plus utiles à votre enfant qu’un précepteur qu’on prendra sur parole, ou des maîtres de pension, gens blasés pour la plupart, ennuyés, rassasiés, las d’enfants et d’instruction, qui, après s’être voués à un pénible métier par besoin, n’y emploient bientôt plus qu’une stupide routine.

Le premier dimanche de Juillet.

Le temps est superbe. Vous revenez de voir jouer les eaux. Vous êtes un peu étourdi de ce beau spectacle et de la foule qu’il attirait ; mais Ralph est plus désorienté encore que vous. – Qu’est-ce qu’il a vu ? – Que peut-il être arrivé ? – J’ai posé ma plume. – J’ai regardé Ralph. — Vous êtes pâle, Ralph. — Vous me semblez ému. Ces enfants ont-ils couru quelque danger. — Non, Monsieur, mais c’est que je l’ai vue. — Qui ? — Avec lord Frédéric. Dieu ! qu’elle est belle ! Et elle a dit en montrant William : Voyez cet enfant, Milord. Il me rappelle des traits, un regard que j’ai vus je ne sais où. Milord nous a regardés, et, me reconnaissant, il a changé de couleur. Aussitôt il a emmené la dame d’un autre côté ; mais revenant sur ses pas il a dit à un laquais : restez, et quand ces enfants quitteront le jardin, suivez-les et voyez où on les mène. Il y avait avec la dame une bonne, ou nourrice, qui tenait par la main une charmante petite fille. — Cette dame, Ralph… Cette dame est la fille du duc de *. Si mon frère avait vécu il l’aurait épousée. Elle est la femme de lord Frédéric. – Ralph a paru surpris, n’a rien dit et m’a quitté.

Le soir.

Lord Frédéric m’est venu voir. Il a eu de la joie et de l’embarras. J’ai loué, m’a-t-il dit, une terre à trois lieues d’ici. Je vous conjure d’y venir. – J’ai hésité à lui répondre. — Je ne crois pas que vous risquiez rien, a-t-il repris. Vous aurez de l’admiration et ce sera tout, à ce que je présume. Quant à elle, je ne sais ce qu’elle éprouvera, car elle ne vous a pas oublié, et vous êtes un homme qu’on peut aimer plutôt que vous n’êtes un Dieu qu’on adore ; mais je ne puis me priver de vous, non pas même pour l’amour d’elle. – Personne ne vous a remplacé dans mon cœur. J’ai faim et soif de vous voir. – Cette visite m’a mis dans un état étrange et indéfinissable. Ils dormaient, ces sentiments que je croyais morts, ils dormaient… On les réveille.

Ce 12 Juillet.

Madame Melvil me voyant l’air préoccupé m’a demandé à quoi je rêvais. Je lui ai raconté mon histoire, non pas en deux mots : j’ai quitté et repris trois fois mon récit. J’ai raconté mon père, mes études, lord Frédéric, l’inconnue, mon mariage, et enfin la rencontre du parc et la visite qui l’a suivie. Mme Melvil connaît lady Mary ; c’est chez elle, à Paris, que mon frère l’a vue pour la première fois. Elle veut que j’aille chez lord Frédéric. Un ancien ami, disait-elle, mérite bien cela de votre part. — S’il vous croyait fâché contre lui, il serait malheureux ; puis il ne sied pas à un homme d’être excessivement craintif. – Mais actuellement que craindriez-vous ? Vos illusions vous obsèdent. Peut-être se dissiperont-elles. Elles ne naîtront pas… vous ne risquez rien. Allez, restez quelques jours. Nous aurons soin de William.

Ce 10 Août.

Il ne servirait de rien, mon cher William, de vous détailler comment j’ai passé mon temps à Beaupré, chez lord Frédéric. Sa fille sera-t-elle un jour ma belle-fille ? En la regardant je l’ai souhaité mille fois. Elle est belle quoiqu’elle ne ressemble pas à sa mère. Elle est vive et passionnée comme son père. Il lui dit un jour, la voyant fort en colère : Fi donc, Honoria ! Fi, que vous êtes laide ! que votre voix est aigre ! oh que l’emportement sied mal à une fille ! Regardez votre mère. Pour être agréable comme elle, il faut avoir sa douceur et sa sérénité. — Je vous remercie, Milord, a dit lady Mary ; mais si c’est comme cela que vous raisonnez avec elle, ne trouvez pas mauvais qu’elle consulte son miroir pour sa toilette, et qu’elle déchire, comme elle fit hier, un bonnet qui ne lui sied pas bien. – Lady Mary avait raison. Aviver et éteindre tour-à-tour la vanité, s’en servir et la repousser, vouloir que l’on compte tantôt pour beaucoup l’impression que l’on fait sur les autres, tantôt qu’on l’oublie, la néglige, la méprise, c’est une contradiction absurde. – Les instructions morales sont malheureusement trop pleines de contradictions et de confusion. On y emploie le vert et le sec, on met en avant des arguments que l’on retire ensuite comme s’ils pouvaient cesser d’être justes au moment où l’on s’imagine qu’ils peuvent devenir dangereux. Ce sont des armes de toutes les fabriques dont le moraliste se sert tant qu’elles lui conviennent, mais il les réprouve et veut les briser dès qu’il voit d’autres s’en saisir et en faire un usage auquel il ne les avait pas destinées. Je commence à être assez las de raisonnements moraux, politiques et autres. Dans toutes les questions, le pour et le contre se peuvent soutenir. – C’est un labyrinthe où je me perds, que les pensées des hommes.

Ce 30 Août.

Madame Gros vous invitait à apprendre à lire. Les mêmes arguments étaient employés que lorsqu’il s’agit de vous laver les mains ou de tirer votre chapeau. Mais la chose était sans doute plus contraire à votre goût, car vous faisiez la sourde oreille. Enfin on a essayé de vous rendre jaloux de John. John Lee saura lire, vous a-t-on dit, et William Finch ne le saura pas. Voilà qui sera beau ! — Eh bien John Lee lira pour William Finch. – Vous l’aviez dit en Anglais. Je suis arrivé par hasard et l’ai traduit. Mme Gros était surprise que je prisse aussi peu d’intérêt à la chose. Dans le fait je n’étais occupé que de votre réponse que je trouvais fort plaisante. Elle est neuve en ce qu’elle est explicite ; mais de tout temps, les princes, les grands semblent l’avoir faite. John Lee lira pour William Finch, répétais-je en vous caressant. — Vous trouvez donc cela bien beau, m’a dit Mme  Gros un peu courroucée. – Mme Gros n’aurait pas entendu ma réponse, je n’en fis point. Écoutez, mon ami, vous ai-je dit, je n’ose décider s’il est absolument nécessaire de savoir lire ; mais si vous voulez savoir lire un jour il faut tout de suite vous mettre à l’apprendre. Je ne veux jamais l’apprendre, m’avez-vous répondu ; cela est trop ennuyeux et trop difficile. Il a fallu battre et gronder John et Harry pour leur apprendre à lire. Je crains, vous ai-je dit, que vous ne vous repentiez de votre refus. — Oh non, n’ayez pas peur, Monsieur ; non, jamais, jamais ! — Mais si l’on vous promettait de ne point vous battre. — Ce serait quelque chose ; mais me promettra-t-on aussi de ne me faire lire que quand il pleuvra, et de me laisser courir dans le parc toutes les fois qu’il fera beau temps ? — Cela ne serait pas bien. Ce que vous auriez appris un jour s’oublierait le jour suivant, et vos maîtres s’ennuieraient autant que vous de cette manière d’instruction. — Tant mieux, ils me laisseraient là. — Non, à tous égards ce serait tant pis. L’habitude de la régularité est nécessaire. Il en faut en tout. Que diriez-vous si la cuisinière ne faisait pas tous les jours votre dîner, si le palefrenier ne pansait pas tous les jours mon cheval ? Mais on peut bien faire votre leçon plus courte dans un beau jour que dans un jour pluvieux. — Oh ! toujours, toujours courtes. — Voulez-vous, au lieu de vous en rapporter à nous, demander pendant trois jours à tous ceux que vous rencontrerez, s’ils savent lire, puis s’ils sont bien aise ou fâchés les uns de savoir, les autres de ne savoir pas lire ? — Je le veux bien avez-vous répondu. – John a dit : Je sais écrire pour marquer les réponses sur une feuille de papier. Oui, non, fâché, bien aise. Nous relirons cela, nous compterons, nous saurons ce que les gens (grown people) en pensent, et vous vous déciderez. — Mais au fond qu’est-ce que ces gens bien aise ou fâchés me font à moi ? avez-vous dit avec humeur. – J’étais embarrassé. Mme Gros ne comprenait rien à aucun de nous. Enfin vous avez cédé, et hier, après que John et Ralph ont compté les voix et fait le dépouillement nécessaire, vous avez consenti en pleurant à ce qu’on voulait. Madame Gros vous montrera en français, Ralph et John en Anglais. – Cet appel au public qu’on a fait pendant trois jours, a donné lieu à des scènes fort plaisantes. Personne n’est convenu de ne savoir pas lire, presque personne n’a su pourquoi il était bien aise de savoir lire. Deux jeunes hommes ont dit en être fâchés, et c’étaient peut-être les seuls qui sussent tout de bon lire. L’un a dit que l’étude lui avait presque fait perdre l’esprit. L’autre qu’il venait de recevoir une lettre désolante de sa maîtresse. Mais que pouvaient deux opinions motivées contre cinquante qui ne l’étaient pas ? John s’était chargé de compter, non de peser les suffrages.

Ce 5 Novembre.

Nous sommes à Paris. Tout va bien, excepté que l’air de la ville, et l’hiver sont contraires à la faible santé de Mme Melvil. Elle pense que je ne m’en trouve pas trop bien non plus, et m’exhorte à aller passer quelque temps chez lord Frédéric. Sa maison est agréable et élégante. Un grand-oncle lui a laissé de la fortune, et il s’en est trouvé plus libre dans le choix d’une compagne ; mais la duchesse sa mère ne l’entendait pas comme cela. Entre des mains habiles, dit-elle, l’argent est un aimant pour l’argent. Insensible aux charmes de sa belle-fille, étrangère aux vives et délicates sensations de son fils, elle a fait prendre à celui-ci le parti de vivre loin d’elle. Jamais, William, vous n’en serez réduit là. Si vous me donniez une bru qui me fût extrêmement désagréable, c’est moi qui passerais la mer.

Ce 20 Décembre.

Vous commencez à lire assez passablement, mais non encore à comprendre à quoi cela peut servir. – Vous êtes joli et aimable. Vous avez des reparties justes et qui nous semblent fines, mais vous êtes paresseux. Votre maître de danse est pourtant très content de vous. Le mouvement du corps dispense de celui de l’esprit. John n’a pas voulu apprendre à danser, ni même assister à votre leçon. Cela serait bon, dit-il, si l’on voulait danser sur un théâtre et gagner sa vie à cela. En revanche il m’a prié de lui donner un maître de dessin ; mais dès qu’il a pu faire des lignes bien droites, des quarrés, des ronds, des ovales, il a songé à appliquer le dessin à l’art de bâtir, et je crois qu’il sera architecte. Il ne voit aucune jolie maison qu’il ne voulût la dessiner ; il prend même des mesures : il a inventé de faire une échelle. Ceci m’a paru un acte de génie. Vous ne voulez pas dessiner des têtes, lui ai-je dit ? — Non, cela ne serait bon à rien, mais je voudrais pouvoir bâtir quelque jour une jolie maison et une étable à Lone Banck. Quelques leçons de géométrie, de perspective lui feraient grand bien. Je les lui donnerai. – Vous faites assez communément ce que vous voyez faire à John. Je serais charmé que vous devinssiez architecte, mais Ivy Hall est tout bâti ; d’ailleurs vous n’y avez pas passé vos premières années comme John à Lone Banck. Un stimulant qui vous manque, donne au premier goût de John une énergie que vos goûts n’auront peut-être jamais, et il peut résulter de là une différence de caractère pour vous deux, qui subsistera toujours. Vous serez aussi toute votre vie plus dépendant que lui. On a plus fait pour vous. Mais je ne pense pas que vous soyez ingrat ou léger. La famille de Sara Lee a concentré cinq ans de suite vos affections. Quoique vous ne vous montriez point insensible à mes soins ni à ceux de Mme Gros et de Ralph, vous regardez John d’un tout autre œil ; c’est de lui que vous espérez. Quand il vous quitte, vos regards le suivent et sollicitent son prompt retour. Quand il revient, vous volez à sa rencontre. C’est même à ses yeux que vous voudriez briller un peu ; et quand votre leçon de lecture est bien allée, vous voulez qu’il le sache. Vous êtes presque honteux de danser parce qu’il méprise la danse ; et depuis qu’il a regardé avec un sourire dédaigneux l’habit neuf que Mme Gros a obtenu qu’on fit pour vous, elle n’a pu vous engager à le mettre. Cependant vous trouvez des biais pour vos refus, vous accordez des compensations, et il en résulte une contrainte, une habitude de ménagements, qui constitue la délicatesse des procédés de la classe polie et raffinée de la société. À cet égard, vous vous trouverez à votre place, ou, pour mieux dire, vous vous serez rendu propre à votre place.

Ce 1er Mai 1786.

J’ai passé une grande partie de l’hiver chez lord Frédéric. Nous retournons demain à St Cloud. Vous aurez tout à l’heure six ans. John en a près de dix. On ne saurait voir de plus aimables enfants que vous.

Ce 6 Juin.

John voyant qu’on démolit et qu’on bâtit au château, m’a prié de permettre qu’il y allât travailler. — Mais que pourrez-vous faire ? — Porter du sable, tortiller et détortiller le cordeau. – Je verrai tailler la pierre, faire le mortier et le ciment, se servir de l’équerre, prendre l’aplomb. – Surpris de lui entendre prononcer tous ces mots, j’ai applaudi et consenti ; mais vous voulez en être et vous êtes encore si petit ! Je crains qu’une pierre ne vous écrase. Ralph m’a promis de veiller si bien sur vous qu’il ne vous arriverait rien de fâcheux. Nous regarderons de loin, a-t-il dit. J’ai acheté un dictionnaire d’architecture ; nous apprendrons, William et moi, les termes de l’art, tandis que John l’exercera. J’ai souri de ce partage. – Oui, William Finch parlera, brillera dans la conversation. John Lee saura faire. – J’ai consenti. Mme Melvil était présente. On peut appeler William, m’a-t-elle dit, l’enfant et l’élève de l’occasion. Vous ne démentez pas un instant votre humeur. Vous vous êtes marié parce qu’on avait mis votre femme sur votre chemin : vous faites pour votre fils ce qui se présente. Trop modeste pour former un plan, trop irrésolu pour prendre seul un parti, vous vous contentez de juger de l’occasion et d’en profiter si elle est bonne, sans vous laisser entraîner par elle quand elle vous mènerait mal. Serait-il vrai ? ai-je dit. — Pensez-y vous-même, rappelez-vous votre histoire. – Que nous nous connaissons tard, mon cher William ! Il faut, avec un heureux hasard, un ami pénétrant et sincère pour nous montrer à nos propres yeux, et tandis que chacun nous voit, nous nous ignorons.

Ce 12 Juin.

Je me suis avisé d’écrire à lord Frédéric ce que m’avait dit de moi Mme Melvil. Ne le saviez-vous pas ? m’a-t-il répondu.

Ce 1er Juillet.

Je doute, mon cher William, que jamais vous soyez aussi heureux que dans ce moment-ci. C’est vous qui jouissez d’un des plus beaux lieux du monde, et non la reine de France, qui l’a acheté si cher, et qui, paraissant si désireuse d’en jouir, le bouleverse. Je vois partout : De par la reine. Quel délire, et que les grands sont à plaindre ! Mais vous, William, sans que rien vous appartienne, vous jouissez ; vous vous amusez, vous vous êtes fait l’ami des maçons, des charpentiers, des moindres manœuvres et des poissons de cet étang qu’on détruira sans doute aussi. Ô malheureux petits poissons rouges ! colonie amenée de si loin, que deviendrez-vous ? Loin de fuir quand William vous apporte du pain, vous vous rassemblez et venez en troupe au-devant du bienfait. Heureux âge que le vôtre, ô William ! quand les pédants ne s’en emparent pas. John n’a pas plus de soucis que vous, quoiqu’il ait plus d’intention. Il m’a mené hier devant la façade du château. Cela n’est pas bien beau, je crois, m’a-t-il dit, et c’est un peu délabré ; mais je vais vous mener de l’autre côté, qui est neuf. Voyez les fenêtres ! ne sont-elles pas trop hautes pour leur largeur ? Un Monsieur qui était là a fait des explications, lui a parlé de corridors, de dégagements, d’entre-sols. John, sans répondre, a secoué la tête, et quand nous avons été seuls, il m’a dit : Elles sont trop hautes pour leur largeur. Il sera architecte. – Aujourd’hui on a parlé en votre présence de l’Émile de Rousseau, d’Émile menuisier. – Du conseil que donne Rousseau, de sa prophétie. — Me ferez-vous apprendre le métier de menuisier, m’avez-vous dit ? Non, mon cher William. — Pourquoi ? — Parce que je ne veux pas vous confier à un menuisier, à ses ouvriers, à ses apprentis ; vous deviendriez avec eux trop différent de ce que vous devez être dans le métier d’homme opulent auquel vous paraissez destiné. Ralph et moi nous pourrions à la rigueur diminuer cet inconvénient en ne vous perdant pas de vue ; mais il serait trop ennuyeux pour nous de rester dans un atelier à voir faire des armoires et des tables. Cependant, Monsieur, m’a dit un jeune philosophe fort élégant, si la fortune enlevait à Mr votre fils ce qu’elle lui donne ou lui promet… — Alors comme alors, Monsieur. Je ne prétends pas le préparer à tout ce qui est possible, mais seulement à ce qui est vraisemblable. Et vous, Monsieur, seriez-vous apprenti menuisier ? — Non, Monsieur : j’ai essayé pendant quelques jours, et j’aurais raboté des planches comme un autre ; mais l’odeur de la colle et la fumée affectaient ma poitrine, mes yeux, ma tête. — Et surtout vos habits, a ajouté Mme Melvil. Je vous ai entendu vous plaindre amèrement de cet inconvénient, et j’ai vu Madame votre mère fort touchée de votre douleur. – Mon fils, ce que je vous ai répondu était dans ma pensée ; c’est vrai, et c’est de conséquence. Un menuisier n’est pas seulement menuisier, c’est un homme du peuple, un homme d’ordinaire mal élevé, qui parle et pense grossièrement. La présence de Ralph ou la mienne n’aurait pu vous garantir totalement du mal que j’aurais redouté d’une telle société ; mais combien d’autres choses il y aurait à dire sur ce chapitre ! Dans un livre, rien n’est mieux qu’un gentilhomme menuisier ; il est l’un et l’autre avec noblesse, avec un plein succès ; mais croyez que, dans la réalité, il sera un mauvais menuisier et un plat gentilhomme. L’esprit n’est pas comme ces grands fleuves dont les branches se séparant peuvent fertiliser différentes contrées. Trop divisé il ne suffit à rien et laisse partout des landes arides, ou couvertes de plantes avortives, étiolées. Si j’avais pensé que vous dussiez être un jour dépouillé de votre patrimoine, je ne vous aurais pas tiré de Lone Banck : l’habitude d’une vie pastorale était déjà prise. Les habitants des bois et des prairies, la plaintive écho, la chèvre et ses petits étaient vos camarades ; il n’y avait qu’à vous laisser au milieu d’eux. Mais il ne faut pas prendre de lâches précautions. Elles supposent des malheurs auxquels il ne faudrait pas survivre. Il faut les empêcher ou mourir. – Mourir en s’efforçant de les empêcher. Non, mon fils, dans aucun cas ce n’est pas menuisier qu’il vous convient d’être, c’est homme riche et libéral ; c’est protecteur, bienfaiteur des artisans, non leur semblable et leur émule. – Hier encore j’aurais parlé autrement. – Aujourd’hui j’ai profondément réfléchi. J’ai trouvé que ce serait trop aimer la vie que de la vouloir nue, dépouillée, dégradée. – Il y a pourtant des torrents auxquels vous ne pourriez résister seul si tout leur cédait lâchement. Alors fuyez à Lone Banck auprès de vos premiers amis ; mais n’allez pas plus loin, et que jamais on ne vous revoie parmi les débris d’une terre dévastée.

Ce 15 Août.

Vos progrès ne sont pas rapides, mais pourtant, de mois en mois, je vois que vous avancez. Vous lisez assez couramment, et savez un peu de géographie. – John est très assidu au château. Il joint un commencement de théorie à la pratique qu’il acquiert. Je lui ai donné les ouvrages d’un Jésuite sur l’architecture, ouvrages dont j’ai toujours fait le plus grand cas. Vous vous plaignez de ne le voir presque plus. Bien souvent il dîne au château. Une pierre prête à poser lui sert de siège et de table, et, tandis qu’il tient son pain d’une main et son fromage de l’autre, il trouve le moyen d’avoir son livre ouvert à côté de lui, de manière à y pouvoir fixer les yeux. Pour vous consoler, je vous ai envoyé passer quelques jours chez lord Frédéric. Ralph m’a dit que vous étiez resté immobile devant lady Mary. Sa fille vous a tiré par la manche, vous vous êtes joués ensemble fort gaiement ; mais elle battait un petit chevreau, ce qui vous a fort déplu. Vous l’avez menacée d’emmener le chevreau si elle ne cessait pas. — L’emmener ! il n’est pas à vous ! – Mon père l’a acheté. — Je lui rendrai l’argent. — Il me l’a donné. — Ce n’était pas pour le battre. – Lord Frédéric est survenu ; il a trouvé que vous aviez raison. — Mais, papa, a dit Honoria, vous me l’aviez donné sans stipuler que je ne le battrais pas. — Cela était sous-entendu. De l’argent que William m’en donnera, je vous achèterai un bonnet, un fichu, un bilboquet que vous ne pourrez pas battre. — Je veux garder le chevreau et le battre. — Eh bien ! je vous rendrai les coups. Honoria, peu convaincue sans doute, a battu, comme pour essayer, la petite bête, en regardant du coin de l’œil son père, qui aussitôt lui a donné un soufflet. Elle pleurait. Lady Mary est arrivée. Elle a dit à sa fille : — Il y a bien loin d’ici des gens blancs comme nous qui achètent des gens noirs : ils les font travailler, et quelquefois les battent cruellement pour les moindres fautes. Ne trouveriez-vous pas fort bon qu’on battît ces blancs pour leur apprendre à ne plus battre les noirs ? — Si j’étais un noir je le trouverais fort bon. — Et si vous étiez un de ces blancs ? — Je le trouverais fort mauvais. Je ne sens pas les coups que je donne, mais je sens le coup que mon père m’a donné. Vous, maman, vous ne le sentez pas, et tandis que je pleure vous venez me parler de noirs et de blancs qui ne me font rien du tout. — Pardonnez-moi, Honoria, je crois sentir les coups que vous recevez, et je voudrais vous en éviter d’autres et vous rendre plus juste et plus douce. En disant cela, elle a soupiré, et Ralph a vu qu’elle avait les yeux humides. — Misérable petit chevreau ! a dit Honoria, vous êtes cause qu’on me bat. Monsieur William, vous serez bien le maître d’emmener cet odieux animal. Mais, Monsieur William, vous avez l’air bien stupéfait ! Vraiment, vous ressemblez à une figure en estampe que j’ai, et qui s’appelle l’étonnement. C’est un sot air que celui de cette figure. N’avez-vous jamais reçu de soufflet ? — Non pas, qu’il me souvienne. À Lone Banck, nous nous battions quelquefois, Tom et moi ; nous étions de même force, mais je n’ai jamais reçu de coups de Sara, de Ralph ni de mon père. — C’est être heureux. Mais un petit monsieur doit savoir un peu de tout, et j’ai envie que vous sachiez de moi ce que c’est qu’un soufflet. — Je ne vous le rendrai pas, parce que vous êtes une fille, et plus petite que moi. – Je suis fort aise de savoir cela. – Et elle s’avançait la main levée. — Mais moi, lui a dit son père, je vous fouetterai jusqu’au sang, comme je fus obligé de le faire quand vous aviez mordu et égratigné l’enfant du fermier. – Honoria a tressailli, et un moment après elle est allé baiser le chevreau, et lui a donné du lait. — Faisons la paix, a-t-elle dit, et ne me quitte pas. Je ne te battrai plus. Cela n’irait pas avec mon père. (It won’t do.) – Lord Frédéric ne fait que ce qu’il doit. Pour l’amour de sa fille, de lui-même, de sa femme, de la société, il faut bien qu’il use de cette rigueur. Mais combien je suis aise, mon cher William, de n’en avoir pas besoin avec vous ! La petite Honoria a un esprit d’entreprise, un désir de faire des expériences que vous n’avez pas. – Il paraît que vous n’aurez besoin, quant à la morale, que de douces et vagues insinuations. Oh ! tant mieux ! les arguments sans réplique sont si difficiles à trouver et à soutenir ! Je ne vous rendrai pas le soufflet parce que vous êtes une fille, et plus petite que moi, est une jolie phrase. Peut-être l’aviez-vous entendu dire, mais n’importe. La générosité se fonde sur des aperçus délicats, ou se reçoit par tradition. C’est quelque chose de moins clair, mais de plus beau que la stricte justice. Je suis bien aise que, de façon ou d’autre, elle se soit glissée dans votre âme. Ne ressembleriez-vous point un peu à lady Mary ? Don Quichotte enfant aurait dit comme vous.

Ce 1er Octobre.

Nous retournerons à Paris plus tôt que l’année dernière. Mme Melvil est faible. S’il me faut la perdre, je la regretterai amèrement. Je me suis fort accoutumé à ce pays-ci. J’y vis avec les choses, non avec les gens. Oh ! la drôle de nation ! Le hasard vous a introduit auprès des petits enfants de Mr de Malesherbes. Je voudrais que vous pussiez m’introduire auprès de lui. Je sentirais mieux que vous le bonheur de le voir. Un français, un homme d’esprit, un homme éclairé, qui a été ministre, qui a renoncé à l’être, et qui est simple et modeste ! – C’est un phénomène. Je vous ai recommandé de le bien regarder, de le bien écouter, vous disant que vous seriez bien aise, un jour, de vous rappeler ses traits, ses manières, les moindres choses que vous auriez remarquées chez lui. – Je vis, dis-je, avec les choses plus qu’avec les gens ; je lis, je regarde. C’est assez pour s’occuper chez soi et se délasser hors de chez soi. Quant à vous, William, vous prenez une teinte de politesse et d’aménité qui vous restera, à ce que j’espère, et qui vous sauvera l’ennui des continuels petits avertissements. Vous ne serez ni brusque et malhonnête, ni continuellement tourmenté par la crainte et le danger de l’être.

Ce 1er Janvier 1787.

Madame Melvil s’affaiblit. Vous êtes rempli pour elle de douces attentions. Mme Gros vous a appris à ne marcher dans sa chambre que sur la pointe des pieds, à parler bas. De vos jolies petites mains vous relevez, vous rebattez ses oreillers quand elle quitte un moment sa chaise longue, et moi je vous imite. J’apprends de mon enfant à soigner ma vieille parente. John vous a dit qu’il faudrait prendre votre leçon de danse chez notre voisine la marquise de **, dont la fille apprend à danser du même maître que vous. Il a même offert, pour vous déterminer, d’y aller avec vous. Le maître, accompagné de John, a été chargé d’en faire la demande à la marquise ; et comme elle est française, et par-conséquent polie, elle a tout de suite consenti. Aimables enfants ! on ne peut vous regarder sans plaisir, ni examiner vos petites actions sans espérer de vous pour toute la vie.

Ce 1er Mars.

Une amie de Mme Melvil a trouvé fort mauvais que je ne fisse pas faire une consultation de médecins. Que peuvent des médecins contre la vieillesse ? a dit en souriant Mme Melvil. – Mais, ma chère amie, vous mangez très peu, vous êtes extrêmement faible : des parents affectionnés comme vous méritez assurément que soient les vôtres, font en pareil cas une consultation de médecins. Il y a quelques jours que j’en trouvai quatre et deux chirurgiens chez ma vieille amie la duchesse de la V**. Mme Melvil haussa les épaules. J’ai vu de ces sortes d’assemblées, dit-elle, et me suis persuadée que Molière n’avait pas chargé ses tableaux.

Ce 26 Mars.

Mme Melvil est morte. Je suis resté auprès de son lit avec Ralph pendant quarante-huit heures. – Elle est morte. Il n’y a plus d’espoir de lui voir s’ouvrir des yeux où la bienveillance s’est montrée jusqu’à la fin. On peut porter en terre ce corps que la vie n’anime plus… Vous vous êtes approché et avez voulu baiser une main glacée par la mort. Je vous ai averti du froid que vous sentiriez. John a dit : Je l’ai touchée. Ôtez-vous, William, vous frémirez. Cela n’est bon à rien. Allons plutôt porter une couverture et ce duvet, qui ne peut plus la réchauffer, au Suisse qui se meurt ; mais malgré John vous avez voulu toucher de votre bouche la main de celle qui n’est plus, et vous avez pâli. Le Suisse est fort vieux. Il a dit qu’il ne se souciait pas de survivre à sa maîtresse, et qu’il était temps qu’il mourût.

Ce 28 Mars.

Le Suisse vient d’expirer. Il avait servi Mme Melvil pendant 46 ans, 16 ans de plus que Mme Gros. Quel panégyrique qu’un serviteur si vieux ! – Nous voulions veiller aussi son corps, mais des prêtres s’en sont emparé : le Suisse était catholique. – Excepté les prêtres, chacun ici semble croire que la mort soit contagieuse. De peur de se trouver près d’elle, on fuit avant qu’elle ne soit là. Bien souvent, les derniers regards d’un mourant voient ceux qu’il aimait, moins affligés qu’effrayés, se préparer à cette retraite cruelle, ou même il ne les voit plus, ils ont fui déjà. Il reste seul avec l’idée de sa prochaine destruction. Heureux s’il ne la croit pas totale, ou si le néant ne lui fait point peur ! – Pourquoi Mr Bailly, dans son admirable rapport sur l’Hôtel-Dieu, a-t-il appelé les Français une nation sensible ? Il y a quelque temps que John a voulu voir avec Ralph les hôpitaux et bicêtre. Un homme qui paraissait un idiot ayant mal répondu à une question que lui faisait Ralph, un autre se moqua de lui ; ils se querellèrent et se donnèrent rendez-vous pour se battre derrière l’église. Ralph s’interposa. Qu’y a-t-il là de si grave ? dit-il. Vous vous êtes trompé, et il vous en a averti. Quoi ! répondit l’offensé, me faire passer auprès du monde pour un imbécile ! – Entendrait-on quelque chose de semblable à Bedlam ? J’en suis curieux. – John ne fait plus que des plans d’hôpitaux, et vous le regardez faire avec beaucoup d’intérêt.

Ce 4 Avril.

Je voulais vendre au plus tôt les meubles de cette maison, payer ce que pouvait devoir Mme Melvil, recueillir cette partie de sa succession qui se trouve en France, puis partir. Ralph m’a prié et conseillé de vous laisser encore pendant deux mois à vos maîtres de danse, d’écriture, de grammaire française. Ce sera peut-être pour la vie, m’a-t-il dit. Qui sait si nous reviendrons en France ? J’ai consenti. Ralph alors m’a communiqué le projet qu’il avait d’épouser Fanchette Gros, et de l’emmener en Angleterre avec sa mère. Je ne puis plus me passer, m’a-t-il dit, de vivre avec des Françaises. Ma grand’mère, qui était née en Languedoc, m’avait bien dit que c’était tout autre chose que les femmes de mon pays. Je ne sais si ce sont quelques gouttes de sang français que j’ai dans les veines qui m’ont disposé comme je suis ; mais il me semble à présent, quand il m’arrive de voir des Anglaises, que ce soient des machines à ressort. Elles se lèvent, s’assoient, questionnent, et répondent subitement. Pas un mot, ni un petit accent qui soit pour la bonne grâce. Point de transition d’une chose à une autre. Le mot de transition dans la bouche de Ralph m’a fait sourire. Je lui ai dit sans façon que je trouvais une française de 21 ans trop jeune pour lui, et même pour moi qui suis plus jeune que lui d’une dizaine d’années. — Tout de bon, Monsieur ? — Oui, tout de bon. — Oh bien, Monsieur, j’épouserai sa mère. J’y avais déjà pensé, et cela m’est presqu’égal — Et vous emmènerez Fanchette avec vous, ce qui aura de grands inconvénients. — Non, Monsieur. Si je m’adresse à sa mère au lieu d’elle, elle épousera un valet de chambre de l’ambassadeur de Suède. — Vous êtes devenu plus français, Ralph, que je ne pensais, et à peine notre séjour en France aura-t-il eu autant d’influence sur William et sur John que sur vous. Quoi, sans inclination particulière, et seulement pour l’amour des transitions françaises, vous voulez vous marier et me quitter ? — Me marier, oui ; c’est une folie dont tôt ou tard chacun veut essayer ; mais non pas précisément vous quitter, Monsieur, ni votre fils, que j’aime comme s’il était le mien, et c’est pourquoi je ne me soucie pas beaucoup d’avoir des enfants. Voici mon projet, si vous voulez avoir la patience de l’écouter. — Certainement, Ralph. Arrivé à Londres, Monsieur, avec Mme Gros qui serait alors mistriss Young, comme vous savez, je mettrais ensemble ses épargnes, les miennes et une somme d’argent que m’a laissé dernièrement un vieux oncle, et j’en achèterais une jolie maison dans le quartier de la cour. Là, Monsieur, j’arrangerais un joli appartement pour vous et pour mon jeune maître, car vous voudrez achever son éducation, et vous même vous ne voudrez pas vous enterrer tout vif à Ivy Hall. Tout le monde souhaite de voir un homme comme vous jouer un rôle dans le monde politique, et ici chacun me dit : Pourquoi votre maître n’est-il pas lord maire, ou président au parlement de Londres, ce qui est une fort belle dignité ? Ces gens confondent un peu les noms et les choses, mais le fonds de leur idée est juste. Ils pensent qu’un homme éclairé, noble, honnête dans toutes ses actions, devrait s’élever aussi haut que possible, ne fût-ce que pour se mieux montrer en exemple aux autres. Enfin, Monsieur, je ne doute pas que quand vous me verrez arrangé en Piccadilly, Pallmall, ou Saint-James’s Square, et prêt à vous recevoir de manière à ce que vous n’ayez aucun embarras domestique, vous ne preniez le parti de vous faire élire membre de la chambre des communes, et de passer vos hivers à Londres. Je crois vous voir déjà assis dans un beau salon meublé à la française, de damas cramoisi, avec des baguettes dorées, des glaces et de bons fauteuils bien rembourrés. Vous offrez à vos amis du parlement, avec un bowl de punch, des pâtisseries excellentes, de la façon de mistriss Young, mon épouse. Lord C. y vient, trop heureux de s’éloigner des grandes dames et des petites miss avec qui il ne passe sa vie qu’à regret. — Que de choses, Ralph, vous me proposez ! — Monsieur, je vous les facilite. — Il serait trop bizarre de devenir par occasion un des législateurs de mon pays. — Monsieur, vous ne le deviendrez jamais autrement. — Peut-être, Ralph ; mais j’aime mieux ne l’être point. — Nous verrons cela, Monsieur ; mais vous m’avouerez au moins que pour le reste mon projet est assez raisonnable. William a besoin de maîtres qu’il ne saurait trouver à Ivy Hall. Du reste, vous et moi, Monsieur, nous lui tiendrons lieu de Mentor, comme on dit ici. Je sais bien que je ne voudrais, pour rien au monde, céder ma place au fils d’un curé suisse ou écossais. J’aimerais mieux renoncer, pour la conserver, à Mme Gros et à mon établissement de Londres. — Je suis extrêmement touché, Ralph, de tout ce que vous venez de me dire. Arrangez vos affaires comme cela vous conviendra le mieux, et conservez votre influence sur les miennes. Je ne quitterai Paris qu’en Juin ou Juillet, et j’irai directement à Thorn Hill avec William et John, puis à Ivy Hall, puis en Écosse. Je veux que mon fils revoie Sara Lee et sa famille. Si pendant ce temps-là vous vous êtes établi à Londres, je vous mènerai William ; je conviendrai avec vous des maîtres qu’il faudra lui donner, et après avoir passé l’automne chez moi, je viendrai passer chez vous une partie de l’hiver.

Ce 3 Avril 1788, à Ivy Hall.

Tout est allé comme nous l’avions projeté. À Thorn Hill, ici, chez Sara vous avez été bien reçu, et vous êtes montré reconnaissant, doux, aimable. Arrivé avec vous à Londres, dans l’élégante demeure de Ralph, j’ai cherché et trouvé un excellent maître de latin. Quoi ! encore des verbes et des adverbes nouveaux, m’avez-vous dit avec douleur ! Cette fois, au lieu de délibérer, je vous ai demandé quelle récompense vous vouliez que je vous donnasse lorsque vous auriez appris ce que je désirais que vous apprissiez. — Donnez-moi, dès à présent, mon frère de lait pour compagnon d’étude, et un petit de la chienne de Lone Banck. Tom a plus de mémoire et d’ambition de savoir que moi. Faites-le venir, je ne demande pas autre chose. Je vous l’ai promis, et, retourné à Ivy Hall, j’ai fait chercher Tom et le chien. Celui-ci s’est perdu à Londres, mais Tom a parfaitement répondu à votre attente. L’hiver s’est très bien passé. John, qui avait été mis chez un architecte, venait tous les dimanches auprès de vous et de son frère, et vous menait voir tantôt un bâtiment, tantôt un autre. Vous vous êtes lié d’amitié avec l’un des neveux de lord Frédéric, jeune homme de la plus grande espérance. – Je suis fort aise que vous vous appliquiez au latin, sans préjudice du français. Quand on ne sait de langue vivante que la sienne, on est trop de son pays ; quand on ne sait que les langues vivantes, on est trop de son temps. – Depuis que je me suis persuadé que vous ne pourriez jamais, avec honneur, vous laisser réduire à l’état d’homme du peuple, j’ai souhaité que vous eussiez tout au moins ces connaissances qui attestent un homme bien élevé. N’en eussiez-vous que la brillante superficie, ce serait quelque chose ; mais si je vous voyais jouir de tout le plaisir que peut donner l’étude, et de toute la considération qui s’attache à des talents distingués quand ils sont joints à une noble origine, je serais un heureux père. Vous n’auriez pas besoin alors de solliciter des emplois, des places brillantes, pour en obtenir de l’occupation et de l’éclat. Vous auriez du loisir sans être désœuvré, et retiré loin du monde vous ne seriez pas obscur. – La noblesse d’aucun pays n’a produit autant de savants hommes que la nôtre. Voyez lord Orrery, lord Naper, lord Schaftesbury, lord Littleton, le chevalier Dalrymple. J’en pourrais nommer d’autres si ceux-ci ne suffisaient pas pour prouver ce que j’avance, ce dont je m’honore.

Ce 1er Juin.

Vous avez aujourd’hui huit ans accomplis. – Je donne une fête aux gens du village et des environs. On boira copieusement à votre santé. Lady C. voudrait que vous vinssiez passer quelque temps à Thorn Hill. Je n’y consentirai pas, car à moins qu’il ne faille dépayser un enfant pour lui faire perdre de mauvaises habitudes, je crois qu’on fait bien de le laisser longtemps dans un même endroit, quand même il serait aussi bien ailleurs. Les changements fréquents donnent, à la fin, le goût, l’habitude, et en quelque sorte le besoin du changement. Mais si je vous faisais venir à Torn Hill, il faudrait que j’y allasse, et encore n’y seriez-vous pas aussi bien qu’en Saint-Andley Street. Entre le galimatias de milady, et les sarcasmes, les ironies de milord, vous ne sauriez bien souvent de quoi il s’agit, et vous vous trouveriez tout-à-fait désorienté. Un langage simple et vrai me paraît de première nécessité avec les enfants. – Milady fait actuellement des romans dont milord se moque. Voilà de quoi subsiste la conversation à Thorn Hill. Le roman qui a paru n’est pourtant pas absolument mauvais. Le langage en est assez pur, les sentiments à l’abri du blâme, ainsi que les aventures. Si celles-ci n’étaient un peu bizarres et accompagnées d’une foule d’événements très imprévus, le livre tomberait des mains, on s’endormirait, bercé par la trivialité de la morale et la monotone noblesse du style. – Et cela se lit. Les auteurs des journaux, des annonces de livres admirent qu’une femme remarquable par l’élégance de ses mœurs, de sa personne, de sa maison, réunisse tant de talent avec tant de grâces et de vertus. Là-dessus lady C. redouble de prétentions à toutes les qualités et les agréments possibles. Son mari m’a dit que depuis qu’elle était auteur sa pension ne lui suffisait plus, que sa parure lui coûtait beaucoup plus que lorsqu’elle était très jeune, mais que sa maison était mieux réglée qu’auparavant. À la bonne heure, mais si elle avait du talent et de l’esprit, je serais fâché qu’ils fussent étouffés sous tant d’autres prétentions. – Quand j’ai dit à son mari que ses ouvrages du moins étaient d’elle, et d’elle seule : pardonnez-moi, m’a-t-il répondu, un ami fournit le plan, les incidents sont imités de tous les romans du jour, et l’homme qui corrige les épreuves revoit le style ; mais je voudrais qu’elle n’y mît du sien absolument que son nom, alors ils auraient quelque chance d’être passables. Milord avait un air, en disant ces derniers mots, qui m’a fait douter de la vérité des premiers. Les uns pouvaient n’avoir été dits que pour amener les autres. Voilà comme on se gâte l’esprit, comme on perd même de sa probité en vivant avec une personne qui ne nous convient pas. Je suis un peu plus content de milady que je ne l’étais avant qu’elle ne se mît à écrire. Elle garde pour ses livres quelques-uns de ses raisonnements de conversation.

Ce 1er Janvier 1789.

Me voici à Londres. Je suis très satisfait. Vous entretenez votre français et votre politesse avec mistriss Young, toutes vos bonnes qualités avec Ralph et vos amis. Quand le petit-fils du duc vient chez vous, il dîne avec le petit Écossais, la femme de chambre française et l’excellent Ralph. Il n’y a qu’une table. Peggy, qui fait le gros ouvrage de la maison, mange et couche chez sa mère, à deux pas d’ici. J’y ai mis mes gens en pension. Je dîne à la taverne quand je ne vais pas chez lord C., et, le soir, je me fais donner des huitres, quelques pâtisseries de la façon de mistriss Young, du vin et du punch. Le salon est meublé en vert, au lieu de l’être en cramoisi. C’est, avec l’élection au parlement, la seule réforme que j’aie faite au plan de Ralph.

Ce 6 Février 1790.

Le duc de *** étant fort mal, lord Frédéric est venu en Angleterre, laissant sa femme et sa fille en France jusqu’à la belle saison. Il m’a chargé de les aller trouver et de les ramener. J’irai. Si je meurs d’ici à dix ans, m’a-t-il dit, je vous prie d’épouser lady Mary, qui, ne s’entendant à rien, toujours noble, jamais soupçonneuse, serait perpétuellement la dupe des malhonnêtes gens. — Mais, lui ai-je répondu, je suis moi-même si peu habile ! — Assez pour elle. Un homme actif, inquiet, d’une régularité excessive ferait le malheur de sa vie. N’eût-elle que le tourment de le voir faire, ce serait trop. Soit que vous l’épousiez, ou non, vous devez la protéger tant que vous vivrez. Que votre fils, s’il se peut, devienne son gendre. Sa douceur, votre indulgence contiendront Honoria, qui ne pourra résister à de bons procédés. Si elle tombait en d’autres mains, je la craindrais pour elle-même et pour sa mère.

Ce 30 avril.

J’arrive avec lady Mary. Son beau-père est mort il y a déjà quelques semaines. En mon absence, lord Frédéric, dont le frère aîné est en Italie, a pris sur lui de vous envoyer à Eaton avec lord John. Celui-ci n’y voulait pas aller sans vous, ni vous sans Tom. J’aurais eu quelque peine à me déterminer seul pour l’éducation publique, quoique, dans ce pays du moins, je la croie presque indispensable. John Lee m’a prié de lui permettre d’aller en Italie avec la famille ***. Je l’ai extrêmement recommandé aux Dames et à l’Instituteur des jeunes hommes. Il leur est supérieur en tout, et sera bientôt le favori de leur mentor. – On croit, à voir comment je vis, que je fais de grandes épargnes, et je pense que bien des gens me prennent pour un avare. Que m’importe ce qu’ils en pensent ! Je me suis ouvert sur ces objets au seul lord C, qui m’a paru avoir besoin d’être excité par l’exemple. Un libertin, mon fils, finit presque toujours par être un égoïste dur et parcimonieux. Je lui ai dit ce que je faisais pour Félicia, et de quelle manière j’en avais agi avec sa mère. Je comptais remeubler, cet été, le salon d’Ivy Hall, et faire un addition considérable à ma bibliothèque, tant en espace qu’en livres ; mais j’aime mieux payer le voyage de John et les études de Tom, et je hais l’embarras des anticipations et des dettes.

Ce 30 Mars 1793.

Un neveu de lord Frédéric, plus âgé de huit ans que lord John, son frère, commandera une frégate dans une expédition dont on ne connaît pas encore l’objet. – Il emmène son frère qui se destine au service de mer. Vous demandez à courir une même carrière que votre ami, mais vous êtes si jeune ! vous ne connaissez encore ni cette carrière ni aucune autre. Les dangers de celle-ci, en menaçant votre vie, porteraient une atteinte bien cruelle à mon repos.

Ce 4 Avril.

Je cède à vos instances et à celles des deux neveux de lord Frédéric. Il y a à bord d’habiles gens dans plus d’un genre. On vous donnera toutes les leçons qui préparent au métier de marin, mais vous ne serez cependant que volontaire. Quelque longue que soit la course, on m’a promis de ne vous donner aucun grade. Je ne voudrais pas que l’occasion disposât cette fois-ci de vous. Lady Mary et Honoria vous voient partir à regret.

Ce 6 Octobre 1794.

Dieu soit loué, mon cher William ! Vous voilà de retour. Combien j’ai souffert l’année dernière, dans les mois orageux de Novembre et de Décembre ? Vous avez grandi et, sans avoir embelli, vous êtes mieux que vous n’étiez. Il me semble que le plus grand plaisir que vous ayez eu a été de revoir John à Naples. Il reviendra l’année prochaine. Tom, qui ne m’a pas quitté pendant votre absence, est devenu presque savant dans les lettres grecques et latines. Votre hiver se passera à relire avec lui et moi les classiques latins, français, anglais ; à faire des armes, à prendre des leçons d’équitation. Au printemps je vous enverrai à l’université. Ralph louera sa maison de Londres, et prendra un appartement à Cambridge pour le temps que vous y serez. Sa femme et lui ont eu simultanément cette bonne pensée. J’ai été si content de mistriss Young dans cette occasion, que je lui ai donné une assez belle boîte avec votre portrait. Quant à Ralph, c’est tout simple. Mon intérêt et le vôtre constituent ensemble son intérêt le plus cher. Monsieur, me dit-il hier après m’avoir longtemps parlé de vous avec tendresse, il sera bien entre nos mains. Si ses mœurs s’altéraient, si sa santé était exposée, je m’en apercevrais encore plus vite que vous ne pourriez faire, et pourrais encore mieux m’informer, avertir, permettre un petit mal, s’il le fallait, pour en prévenir un grand ; mais j’empêcherai tout mal, si je puis, et remédierai de mon mieux à ce que je n’aurai pu empêcher.

Ce 20 Avril 1796, à Cambridge.

Je vous suis venu voir. Tout va bien, sinon que Tom, en même temps qu’un garçon plein d’esprit, de talents, d’application, est un espiègle et un petit libertin. Il n’a pas attendu les plaintes que Ralph pouvait me faire, il m’a avoué ses fautes de lui-même, et, se reconnaissant indigne de mes bontés, il m’a dit, les larmes aux yeux : Renvoyez-moi à Lone Banck. La vue de mes parents et de leur humble demeure me fera rentrer en moi-même, et je pleurerai mes égarements. — Oui, lui ai-je répondu, vous passerez l’été à Lone Banck avec vos parents, vos livres et surtout avec vos réflexions ; mais vous achèverez ensuite vos études à Édimbourg, et deviendrez un bon avocat et un honnête homme. Tom m’a remercié affectueusement et prenant pour prétexte quelques papiers que j’ai à copier, il m’a prié de permettre qu’il ne me quittât plus. Toutes ses accointances sont abandonnées, il déserte même les professeurs et les collèges. Quand vous avez su l’arrangement projeté, vous m’avez conjuré de vous laisser aller avec Tom. Je vous ai dit que nous le rejoindrions à Édimbourg, mais qu’auparavant vous iriez voir lord Frédéric et sa famille. Je désire aussi que vous passiez quelques semaines chez moi et quelques jours chez votre marraine. À l’heure qu’il est, vous embarrasseriez un peu les habitants de Lone Banck. Ils réparent et agrandissent leur demeure sous la direction et aux frais de leur fils aîné, à qui l’on a très bien payé les plans qu’il a faits pour différents édifices. Ses succès ont été d’autant plus complets qu’il a surveillé l’exécution de ses plans avec une extrême assiduité, surmontant industrieusement les difficultés qu’il n’avait pu prévoir, en tirant même parti. C’est là son talent. Il fait naître des obstacles les plus embarrassants de hardies beautés. Je me perds, disait-il, dans mes idées quand je puis de toute manière tailler en plein drap ; mais prescrivez-moi une somme que je ne doive pas passer, et faites-moi bâtir sur des rochers crevassés et des précipices, demandez presque l’impossible, je méditerai, je chercherai tant, que je trouverai le beau. C’est ainsi, pensai-je, qu’une idée difficile à exprimer peut fournir au style ses beautés les plus remarquables. C’est ainsi que le général que tout menace, inspiré par les obstacles comme par un Dieu propice, triomphe d’un ennemi qui se croyait sûr de vaincre. – Dans ce que vous entreprendrez, mon fils, craignez moins les difficultés que votre négligence et le relâchement de votre esprit.

Ce 21 Avril.

Ce que je vous dis hier, mon fils, n’est pas ma seule objection contre votre séjour à Lone Banck. Tom a besoin de solitude. Dans certains moments de la vie, il faut être à soi pour pouvoir se reconnaître. – Ralph et sa femme sont tout résolus à planter le piquet à Édimbourg. J’y passerai aussi l’hiver. Cette fois c’est Tom et ses incartades qui nous mènent, mais il n’y a pas de mal du tout que vous sortiez d’ici, et qu’à l’aide d’objets nouveaux votre esprit puisse se débarrasser d’une certaine inquiétude, d’une tristesse vague qui me fait peur pour vous. John, fortement occupé d’un seul objet, n’a presque pas senti cette crise de la nature où l’homme semble acquérir, avec de nouveaux organes, de nouveaux besoins, et se trouve avoir avec la société des relations qu’il n’avait pas soupçonnées. Tom, moins délicat et plus ardent que vous, a tout brusqué. Au lieu d’être conduit par une imagination troublée à des réflexions sur le mal moral et physique, sur la variété et l’obscurité des systèmes de morale et de religion, il s’est grisé avec ses camarades, et a autant couru la nuit qu’il étudiait le jour. C’est son assiduité à ses études qui a trompé Ralph pendant quelque temps. Au cœur de l’hiver il le trouvait au travail dès six heures du matin, et ne pouvait croire qu’il ne se fût point couché. Quant à vous, vous ne vous êtes jamais douté de rien, car Tom, discret et décent, vous aime et vous respecte trop pour avoir voulu risquer de vous nuire. Cette délicatesse m’a extrêmement touché en sa faveur. Il vous est sincèrement attaché, et vous pardonne un peu d’humeur que vous lui témoignez assez souvent. Il voit bien, je pense, que c’est le malaise où vous êtes qui en est cause, et que dans le fond vous l’aimez autant que jamais. Pas plus loin qu’aujourd’hui, nous avons eu une scène assez plaisante, qui se composait de tous les sentiments que je viens de décrire. Vous aviez rêvé quelque temps assez tristement quand enfin vous m’avez demandé si j’étais franc-maçon. Je vous ai répondu que non ; qu’étant très jeune j’avais eu envie de le devenir, mais que cela n’était pas trop compatible avec l’état auquel je me destinais, et qu’ensuite je n’y avais plus songé. Si ces gens-là ont des secrets intéressants, m’avez-vous dit, il serait pourtant assez bon de les savoir. Nous savons si peu de chose ! il se passe tant de choses inexplicables ! Je n’ai rien répondu, et vous êtes retombé dans votre rêverie. Je regardais Tom, comme pour lui dire de m’aider à la dissiper. J’ai fait un drôle de pari, a-t-il dit tout-à-coup. Il y a bien des jours qu’il est fait, et je n’ai pu encore me résoudre à le gagner. Êtes-vous sûr de gagner ? avez-vous dit. — Oui, je m’en crois sûr. — Qu’est-ce donc qui vous arrête ? — J’ai besoin d’un homme d’esprit pour le gagner noblement. — Vous êtes obligeant, Monsieur ! Mais voilà mon père, qui semble être venu tout exprès à Cambridge pour que vous n’y manquassiez pas d’un homme d’esprit. – Vous m’auriez suffi à cet égard, mais ce n’est pas tout ce qu’il me faut que de l’esprit dans mon homme d’esprit, surtout si je l’aime et le respecte ; il faut qu’il n’en veuille ni à lui ni à moi quand il sera tombé dans un piège… — Que vous lui aurez tendu ? — Non, je ne le lui aurai pas tendu. Sans qu’il y ait de finesse de ma part, il y aura duperie de la sienne : voilà bien de quoi mettre un homme de mauvaise humeur. — Me croyez-vous si susceptible ? En ce cas-là adressez-vous à mon père ; mais il me semble que mon amour-propre n’est pas très pointilleux ; vous l’avez mis quelquefois à l’épreuve. — Voulez-vous donc vous exposer à me faire gagner mon pari ? — Oui. — Et si dans la joie de mon triomphe j’avais l’insolence de sourire ?… — Riez aux éclats, cela ne fera rien du tout. — Eh bien soit. Ayez la bonté de me donner le second volume du président Hainaut : il y en a trois. – Les livres étaient sur la table ; Tom les avait mis l’un sur l’autre devant vous, comme sans réflexion. Vous en avez ouvert un. C’est le premier, avez-vous dit. Puis un autre, – c’est le troisième ; mais lorsque vous avez ouvert celui qui restait, — j’ai gagné, s’est écrié Tom. Quel autre pouvait-ce être que le second ? J’avais parié qu’un homme d’esprit, même un homme d’esprit, ouvrirait en pareil cas le troisième livre ou la troisième boîte. — C’est pour s’assurer… S’assurer de quoi ? de ce qui est déjà sûr : c’est perdre son temps, et c’est pis que cela, car se permettre de chercher l’évidence lorsqu’on la tient, c’est consentir à la méconnaître. – J’écoutais avec plaisir et surprise. Vous étiez un peu sombre. Tom n’osait faire semblant de le voir. J’ai pris la parole. — Tom, comment cette idée vous est-elle venue ? — De fil en aiguille, en causant avec mes amis. — Je suis sûr, ai-je dit, que j’aurais fait comme William. — Monsieur, j’en suis persuadé. Nous faisons tous comme cela. Votre visage, William, s’est un peu éclairci, et vous avez dit : le second volume était mis exprès sous les autres. — Oui, sans cela l’expérience ne pouvait pas se faire. Vous ne pouviez plus le chercher, quand déjà vous l’auriez reconnu. J’ai été tenté de faire l’expérience avec deux livres seulement, et je crois qu’elle aurait réussi tout de même. — Nous faisons tous comme cela, ai-je repris. Tom, vous l’avez dit, et je crois que cela est vrai. Une certaine lenteur, une certaine mollesse d’esprit serait donc naturelle aux hommes, il faudrait des efforts pour nous faire une habitude contraire à notre penchant. Je le crois, a dit Tom, et quoique dans certains cas il paroisse assez indifférent de chercher ce que l’on a trouvé, il me semble qu’il ne faudrait jamais se le permettre, parce que cela n’est jamais utile, et peut nuire quelquefois ; d’ailleurs l’habitude en est funeste, fâcheuse : elle ralentit nos mouvements dans certaines occasions pressées, et nos jugements dans certaines occasions où il n’est pas permis d’hésiter. Oh ! suspendre son jugement est souvent une fort bonne chose, avez-vous dit. Non, non, s’est écrié Tom. Si j’ai confié mon secret à William Finch et à un autre, et que j’apprenne que mon secret soit divulgué, il est impossible que ce soit par William Finch, c’est donc nécessairement par l’autre. Il ne m’est pas permis d’en douter et je puis, je dois sur l’heure prendre le traitre au collet[2].

Ce 2 Juin, à Tom Hill.

On a célébré hier votre anniversaire par une mauvaise petite comédie et de fades couplets de la façon de quelques jeunes dames que lady C. protège et encourage. Sans les sarcasmes de lord C., vous n’auriez su quelle contenance prendre. Vous vous occupiez généreusement à les réprimer quand vous pouviez vous empêcher d’en rire. La fête a été terminée par un souper et un bal, où nos soi-disant Muses s’étaient transformées en véritables Grâces. Je ne vois pas, disait lady C., ce que l’absence de toute élégance, ce que le désordre et la maussaderie de l’habillement pourraient ajouter à l’esprit. Il y a temps pour tout. Sans doute, a dit lord C. : on regarde sa montre, et si l’heure en est venue, on donne congé à son esprit pour ne penser qu’à son miroir. Oui, oui, a repris sa femme. Voyez ce que Voltaire dit partout de la marquise du Chastelet ! Les pompons et les compas étaient pêle-mêle sur sa toilette. Elle n’entendait pas mieux Newton que l’art de se rendre agréable. – Ah ! voilà un trait de lumière, me suis-je dit. C’en est fait, la généralité des femmes est condamnée à une éternelle médiocrité dans tout ce qui demande de l’application et ne conduit pas uniquement à plaire. Nos dames croient sans doute que Sapho, que Mlle Agnesi dansaient, se mettaient bien. Et pourquoi non ? diraient-elles, si je leur en faisais la question. Ah ! je le vois, plus femmes que toute autre chose, les femmes ne voudraient s’assurer les suffrages de l’univers et des siècles qu’à condition de ne pas perdre le moindre éloge du moindre fat. Heureuse mistriss Damer, quel miracle vous excepte de tout ce que je viens de dire, et vous acquiert, avec le plaisir de produire des chefs-d’œuvre, celui de les voir si justement admirés ? – Quelquefois je cherche dans ce que je vois quelqu’image ébauchée de la femme que je voudrais donner à mon William ; et non-seulement je n’aperçois rien, mais je ne puis pas même me créer un fantôme désirable. Souhaiterais-je la nullité ? Non. La médiocrité modeste ? Non. Elle est si découragée ! il faut la flatter et lui en faire sans cesse accroire. La médiocrité présomptueuse ? Oh non ! elle est insupportable, moins pourtant que l’autre, quoique plus ridicule. Elle remue ses pesantes ailes et croit planer dans les airs. – Me contenterais-je d’une simple ménagère ? Non, le vulgarisme serait son partage. Vous rougiriez d’elle, et, la voyant bouger, ranger sans cesse, vous finiriez par vous regarder comme un meuble hors de sa place, dont vous la débarrasseriez en désertant votre maison. Voudrais-je d’une bru comme lady C. ? Non : décidément non. Comme votre mère ? Hélas ! peut-être. Il ne sera point créé pour vous une femme parfaite. Si vous en aimez une assez follement pour la croire sans défauts, épousez-la, mon fils ; rien de plus raisonnable que cette folie, car l’illusion pourra vous rendre heureux, du moins pendant un temps, et après cela vous ne serez que comme un autre époux, que comme celui qui se sera froidement trompé. Mais plutôt encore, si une femme vous aime, que ce soit elle que vous épousiez. Ses défauts se cacheront ; ils disparaîtront pour un temps ou pour toujours. C’est là la qualité distinctive des femmes. L’amour les soumet, et la plus impérieuse d’entr’elles s’enorgueillit de sa soumission. Au lieu qu’un homme subjugué en rougit. Sans cesse il secoue sa chaîne, et elle se rompt enfin. Je vois ici deux femmes fort aimables, mais fort tristes : elles ne font ni comédies ni couplets. Quelques mots leur sont échappés, qui me persuadent que l’une est désolée d’avoir cédé à son amant, l’autre d’avoir renvoyé le sien. La première ne regarde son mari que les larmes aux yeux ; le mari de la seconde est impatiemment souffert. Je ferai ensorte qu’elles se parlent. Toutes deux prendront leur parti, l’une d’une faiblesse, l’autre d’une vertu qui leur coûtent si cher. Mon fils, s’il se peut, ne vous attachez pas à des femmes mariées. On leur fait trop de mal. Le soir, vous m’avez fait remarquer, mon fils, que quoique lady C. déraisonne sans cesse, ce n’est presque jamais entièrement, et qu’il est plus facile à son mari de se moquer d’elle que de la réfuter. Le bon sens serait-il une ornière dont on ne peut sortir tout-à-fait ?

Ce 3 Juin.

Dans vos moments de spleen, vous me parlez du genre humain avec misanthropie ; de la société avec dégoût. Les lois, dites-vous, sont imparfaites, leur exécution l’est encore plus. Ici, on les laisse sans effet ; là, on renchérit sur leur rigueur. Où donc habitent la justice, la raison, la vérité ? Il fallait ne m’inspirer pas le désir de les connaître, ou m’en donner les moyens ; me dire au moins si elles existent, si elles ne sont pas de vaines chimères, des mots vides de sens. Oh combien, me disiez-vous, aujourd’hui même, combien ce jeune laboureur que je vois rompre avec effort la terre durcie aurait tort d’être jaloux de moi ! Il ne soupçonne pas que lorsqu’il travaille et que je me promène, mon esprit se tourmente mille fois plus que son corps ne se fatigue. C’est à moi à envier son sort, et en effet je l’envie. — Vous avez autant de tort, vous ai-je répondu, qu’il en aurait s’il enviait le vôtre. Il ne connaît pas vos peines, ni vous les siennes. — Dans son état, m’avez-vous dit, il est rare qu’on se tue : cela est-il rare aussi dans le mien ? – J’ai soupiré, mon fils ; je vous ai plaint. Nous étions à l’extrémité du parc, j’ai aperçu près de nous les deux femmes dont je parlais hier. Éloignons-nous, ai-je dit à demi-voix. Elles paraissent tristes et cherchent de la consolation dans une confiance mutuelle. Vous paraissiez surpris, et vous m’avez dit avec un sourire mélancolique : Quoi, elles ne viennent pas de l’université, n’y doivent pas retourner ; elles ne lisent point de livres de métaphysique, et elles pleurent ! Ô mon fils ! qui est-ce qui ne paie pas quelquefois son existence par des larmes ? N’envions le bonheur de personne, tâchons d’augmenter le bien-être de chacun : personne n’en a trop. Plus loin nous avons rencontré une jeune fille qui revenait du marché de la ville voisine. Elle pleurait : elle avait perdu une partie de l’argent que lui avoient valu ses poulets, son beurre et ses œufs. Vous lui avez rendu fort au-delà de sa perte, et m’avez dit : L’affliction des gens de cette classe se dissipe aisément. — Oui, mon fils, pourvu qu’ils rencontrent des gens compatissants de la nôtre. Ceux-ci auront peut-être aussi des peines, et il pourra arriver que leurs peines, aux uns et aux autres, différentes quant au genre, égales quant à l’intensité, disparaîtront à la fois. Il y a un moment que cette fille pleurait, et vous étiez fort triste. Peut-être jalousait-elle votre sort, tandis que vous portiez envie à un jeune homme de même classe qu’elle, et la voilà qui court gaiement, et votre front s’est considérablement éclairci. Vos jouissances et les siennes, sans être semblables, sont équivalentes : que ferait de plus l’égalité des conditions ? Mais, m’avez-vous dit, si tout était commun, l’argent n’aurait aucune valeur ; la jeune fille n’aurait rien à perdre. — Non, car elle n’aurait rien possédé. Des gens plus forts qu’elle ne lui auraient peut-être laissé ni œufs, ni poulets ; on les aurait pris sans donner rien en échange. Dans cet état de choses, les faibles se cacheraient, les forts seraient rois jusqu’à ce qu’ils rencontrassent d’autres forts ; alors ils se battraient entr’eux ; le plus fort des forts, ou le plus habile, deviendrait seul roi, et, pour n’être pas inquiété dans son pouvoir, il ferait des conventions avec les moins forts, et ceux-ci avec les faibles. Et voilà les hommes comme ils sont : une petite fille se hasarde sur le grand chemin, et si elle perd son argent, ou qu’on lui prenne, soit ses œufs, soit le prix de ses œufs, un William Finch pourra compenser cette perte.

Ce 6 Septembre 1797, à Londres.

Lord John et son frère ont fait renaître chez vous une grande velléité pour la mer. Comme vous voudriez, William, vous ai-je dit ; mais Ralph, Tom et moi ? — Et moi s’est écrié lord John ; moi donc, et lord Duncan, lord Saint-Vincent, la patrie et la gloire ? Vous étiez fort combattu. Honoria s’est approchée. — Croyez-vous, Monsieur, que je vous laissasse aller sur mer pour y perdre un bras, un œil, une jambe ? La belle chose que d’être un pair d’Angleterre mutilé et laid à faire peur ! — Vous y laissez bien aller vos cousins, a dit lord John. — C’est vrai, mais j’ai tant de ces cousins. — Nous vous sommes donc moins chers que William ? — Non pas moins chers, mais moins uniques. N’est-il pas l’unique fils du meilleur ami de mon père et de ma mère ?

Après les fêtes de Noël 1797, à Édimbourg.

Vous êtes fort accueilli dans plusieurs nobles et aimables familles. Cependant c’est à Lone Banck que vous avez voulu passer vos vacances : John y est. Il y a élevé une tour gothique qu’on appelle Williams Bourg. Tom a fait graver sur le frontispice : l’Art reconnaissant à l’amitié généreuse. Vous savez cela, William, encore mieux que moi ; mais ce que vous ignorez peut-être, c’est que Tom a enterré quelques livres sous les murs de la tour. Si des barbares, dit-il, ravagent ce pays, un pâtre retrouvera dans quelques siècles ces monuments de la science et du génie. Il a fait graver sur toutes les pierres angulaires des fondements : Dig. Deeper. Creusez. Profundius. Oh, quelle agréable surprise, quand, arrivant le soir à Lone Banck, vous aperçûtes de loin cette tour illuminée ! Tom montait la colline avec vous. Il vous dit ce que c’était, car vous ne saviez pas qu’on l’eût bâtie, et on venait de l’achever. Que Tom était content ! Vous n’avez plus de Spleen.

Ce 20 Octobre 1798.

Vous avez passé presque tout l’été à Lone Banck, logé dans votre tour. L’architecte y occupait le rez-de-chaussée, le lettré avec ses livres s’était placé au-dessus de votre chambre, que j’ai partagée pendant quelques jours. Nous voici revenus à Édimbourg.

Ce 1er novembre 1798.

Depuis que nous avons connaissance de la bataille d’Abukir, vous en parlez sans cesse. Que cette petite folle d’Honoria, dites-vous, m’a joué un mauvais tour avec ses malheureuses prédictions ! Lord John a été blessé, mais légèrement ; son frère s’est extrêmement distingué et n’a pas reçu une égratignure. Les voilà déjà nommés parmi les héros. – Il arrive ici journellement de très jolies personnes ; on va donner des fêtes, peut-être oublierez-vous vos regrets.

Ce 30 Mars 1799.

Oui, William, elle est fort jolie, cette petite miss Brown, mais bien coquette aussi. Hier j’étais dans mon cabinet, la porte entr’ouverte. Tom la croyait fermée ; je l’entendais vous dire : Ce n’est pas une femme pour vous. Elle a beau être coiffée, habillée comme une dame de qualité, et en être une, puisque son père est lord Viscount Brown ; elle a beau jouer de la harpe et de la guitare, ce n’est pas une femme pour vous, et vous seriez marié plus selon votre rang et votre dignité avec la fille de Mary Worth, la voisine de ma mère. — Ah Tom ! si vous l’aviez vue danser hier ! — Je sais comment elle danse ; beaucoup trop bien pour une belle-fille de sir Walter Finch. Je vous réponds que si vous l’épousez, votre père n’ira de sa vie à un bal où elle devra danser. — Mais pourquoi cela, Tom ? — Oh ! si vous ne le savez pas avant que je le dise, vous ne le sauriez pas après. Rappelez-vous ce que dit Salluste de Sempronia. — Mais, Tom, elle ne danse pas seulement, elle travaille comme Minerve. C’est elle qui brode ses ceintures, les garnitures de ses robes. Ce chapeau si joli qui la parait hier, elle l’avait fait. — Oui, je n’en doute pas. La coquetterie, quand elle n’est pas jointe à une extrême opulence, fait beaucoup de ces Minerves. Mais elles figureraient mieux, à mon avis, dans une boutique de mode, que dans l’Olympe, ou même à Ivy Hall.

Ce 1er Avril.

Pourquoi ne me parlez-vous pas de miss Brown, vous ai-je dit ce matin ? Je vois bien qu’elle vous occupe extrêmement. Vous avez rougi. Eh bien ! William, répondez-moi. — Que vous dirai-je, Monsieur ? Je suis amoureux, si on peut l’être sans être aveuglé. Tom m’a tourmenté continuellement de ses observations. Il me désole, car, malgré moi, je trouve qu’il dit vrai. Elle est diablement coquette ! Au moment que dans une assemblée on la dirait occupée de moi seul, Tom s’aperçoit qu’elle a l’œil aux aguets du côté de la porte. Si monsieur Edgeomb vient à entrer, son air change imperceptiblement, et avec de petites manières assez réservées, parce qu’il n’est plus bien jeune ; elle l’attire, le captive ; alors il doit croire qu’elle n’a badiné avec moi que comme avec un frère, et moi, sans les avertissements de Tom, je croirais qu’elle ne le traite avec tant d’égards que parce qu’il a rendu des services à lord Brown. Monsieur Edgeomb est très riche. Lord Brown ne l’est pas. D’ailleurs, j’en veux à cette petite fille, de m’avoir fait perdre la plus belle occasion de voir un pays que je meurs d’envie de connaître. — Quel pays, William ? La Turquie, le Levant. Lorsque ce désir me vint vous n’étiez, Monsieur, ni ici ni à Londres. J’ai donc écrit à lord Frédéric, le priant de parler à sir Sidney Smith, dont la réponse a été la plus obligeante du monde. Il m’aurait pris avec lui volontiers, et cependant, comme un sot, je le laisse partir, et je reste. — Vous pourriez l’aller trouver. — Oui, c’est ce que j’ai pensé. — Je serai bien aise que vous mettiez quelqu’intervalle entre votre éducation et votre établissement. — Croyez-vous que miss Brown voulût attendre mon retour ? — Oh ! si elle ne le voulait pas… — Je vous entends, Monsieur. Tout devrait être dit, et tout serait dit. Oui, si seulement elle hésitait je n’y penserais plus, je vous le jure. Parlez-lui, Monsieur ; sondez-la, jugez de ses dispositions envers moi, jugez son caractère. Je m’en remets entièrement à vous. — William, je pourrais être partial. J’avais d’autres vues. — D’autres vues ? — Oui, d’autres vues. — Quoi ! Honoria, peut-être ? Mais, n’importe. Entre vos vues et mon inclination, vous jugerez impartialement. Vous serez clairvoyant et juste. Parlez à miss Brown, et puis décidez pour moi. Vous condescendrez peut-être à me rendre compte de vos motifs. — Oh ! certainement ; et si vous jugez autrement que moi, vous serez le maître de révoquer ma décision. — Non, je ne le serai pas, je ne veux pas l’être. – Voulez-vous aller attendre cette décision à Ivy Hall ? — C’est bien loin. J’irai à Lone Banck. — Soit. Mais il faut partir aujourd’hui. — Oui, tout à l’heure. Avez-vous vu, mon fils, combien votre confiance m’a touché ?

Ce 3 Avril.

J’ai invité à déjeuner lady Brown, sa fille, lady El… et quelques hommes. – Après avoir mis les dames au jeu, j’ai mené miss Brown dans un cabinet où j’avais fait porter des estampes, que j’ai dit lui vouloir montrer. Nous nous en sommes occupés quelques moments, puis je lui ai parlé de vous ; elle a baissé les yeux et a fait de petites mines, comme si elle eût voulu cacher de l’embarras et de la rougeur ; mais elle n’en avait point. — Vous avez presque fait tourner la tête à William, ai-je dit. — Oui, presque, et presque est équivalent à point du tout. Je suis sûre qu’il n’a pas oublié que je suis une Écossaise sans fortune, et sans aucune de ces connexions qui favorisent l’ambition d’un jeune homme. — Moi, je suis persuadé qu’il n’a pas songé à cela du tout. — À quoi songe-t-il donc, car il est avec moi d’une circonspection extrême ? — Il songe que vous êtes très jolie, que vous avez fait plusieurs conquêtes, dont vous n’en négligez aucune. — Moi des conquêtes ? — Oui ; monsieur Edgeomb, par exemple. — C’est un ami de mon père. — Mon fils songe, peut-être, encore qu’il est trop jeune pour se marier. — Il est grave donc pour son âge. — Je le trouve trop jeune, non-seulement pour se marier, mais pour prendre un engagement, et s’il m’en croit, il n’en prendra un que lorsqu’il sera majeur. L’âge que la loi veut qu’on attende pour disposer de sa fortune, est peut-être encore trop peu avancé pour faire le choix d’une compagne qui devra l’être à jamais. D’ailleurs, mon fils aurait quelqu’envie de joindre sir Sidney Smith, et de voir, avec les flottes et les armées Turques, Russes et Françaises, le Levant, peut-être l’Égypte. Cette curiosité balance chez lui une inclination qu’il ne croit pas bien vivement partagée. — Voudrait-il que je n’eusse qu’une seule idée, quand il en a plusieurs, sans compter les vôtres ? — Peut-être le voudrait-il. — Cela ne serait pas juste. — Songez donc que son rival est d’une toute autre espèce que vos rivales. Celles-ci ne sont autres que les Dardanelles, les Sept-Tours, Damiette, Alexandrie. — Mais votre opinion, Monsieur ? — Mon désir, Mademoiselle, est qu’il apprenne à vous mieux connaître et qu’il attende. — Qu’il attende, Monsieur ! Cela peut vous convenir, car en attendant il se détacherait. J’ai tout à l’heure dix-huit ans : c’est l’âge où une fille sans fortune doit se marier. Monsieur Edgeomb n’a pas, comme monsieur votre fils, les grâces de la première jeunesse ; mais sa figure n’est point mal ; il a bon air : je lui trouve de la douceur et du sens… — Sans oublier, Mademoiselle, qu’il est très riche et qu’il n’a plus de père qui s’avise de s’ingérer dans sa conduite. — Monsieur, s’il est riche ce n’est pas sans doute un défaut, mais ce que j’allais ajouter à son éloge quand vous m’avez interrompue, c’est qu’il ne parle pas d’attendre, et que si j’y consens il m’épousera tout de suite, me mènera pendant la belle saison à Bath et à Tumbridge et avant l’hiver à Londres. — Allez, Mademoiselle, à Bath, à Tumbridge, à Londres. Il ne faut pas que mon fils soit un obstacle à votre résolution. Je lui rendrai compte de notre conversation et du conseil par lequel je la termine. — N’oubliez pas aussi de lui dire aussi, Monsieur, que je vous en remercie bien sincèrement. Monsieur Edgeomb est actuellement en voyage ; mais dès qu’il sera revenu je l’instruirai de ce qu’il veut bien appeler son bonheur.

Mon fils, je vous enverrai à l’heure même tout ce gros cahier. Lisez, méditez ; c’est à vous d’achever de corriger, de perfectionner votre éducation. Me demandez-vous comment vous devez vous y prendre, je vous dirai : passez cet été et s’il se peut un temps plus long à Ivy Hall, seul ou avec Tom. Là, reposez votre âme, et repassez lentement vos souvenirs. Revivez à Lone Banck, à Saint-Cloud, à Paris, à Londres, à Eaton, à Cambridge, à Édimbourg : puis étudiant votre jeune expérience, voyez ce que vous êtes et ce que vous voudriez et pourriez être, de quelle manière les hommes et les choses influent sur vous, comment vous pouvez tirer le meilleur parti de vos facultés, ce que vous pouvez faire de mieux pour votre bonheur et pour votre réputation, qui, à ce que je crois, ne vous sera pas indifférente. Nul homme ne peut réunir tous les talents, tous les succès, toutes les jouissances. D’après votre capacité la plus marquée et vos goûts les plus chers, il faut choisir ce qui vous convient le mieux, puis renoncer au reste. Des plans incertains, un caractère vague, une vie morcelée, ne satisfont ni soi ni le monde. Si d’abord vous vous liez par vos résolutions, bientôt vous vous trouverez enchaîné par vos habitudes. En méditant sur vous-même, ne négligez pas de regarder autour de vous. Reconnaissez au juste le temps où vous vivez. Voyez la guerre qui partout se rallume et que nous ne verrons peut-être jamais s’éteindre. Voyez votre patrie : voyez les dettes, les impôts, les difficultés de toute espèce embarrasser les ministres et peser sur l’état, qui néanmoins se soutient glorieusement. Talents, valeur, prodiges d’habileté, d’énergie, de constance, vous êtes la plus belle et la plus étonnante de nos propriétés nationales ! Essaierez-vous, mon cher fils, de partager les travaux et les honneurs de vos compatriotes ? Entre les affaires et la retraite, vous voyez le choix que j’ai fait. En voici la raison : Jamais je n’ai reconnu un but auquel je voulusse parvenir à tout prix. Jamais je n’ai voulu astreindre ma volonté à celle de personne. Jamais je n’ai voulu me liguer ni même m’associer avec d’autres hommes, car nous accordant sur le but, nous pouvions différer sur les moyens. Vous pouvez penser autrement sans que je songe à vous blâmer. Je n’oserais même vous blâmer si vous preniez le parti du service de la mer, et mon âme ne doit pas se mettre à la place de la vôtre, ni prétendre vous servir de flambeau. Vous jouirez dès à présent du revenu de la succession de madame Melvil. Je pars pour l’Amérique. – Mon testament est fait. Je n’ai oublié ni Betty, ni Ralph, ni Tom, ni John, ni Félicia, ni la fille de lord Frédéric. J’emmènerai John. J’établirai Félicia, ou la ramènerai. Si elle convient à John, John à elle, je les marierai ensemble. Vous attendrez pour vous marier votre majorité, ou mon retour. Je n’ai point de pressentiment sinistre et j’espère vous revoir au plus tard dans un an, peut-être déjà dans six mois.

 

Fin

SUITE DES FINCH

Lone Bank ce…

Cette étonnante lecture, Monsieur, n’est pas faite encore elle n’est qu’ébauchée. J’ai vu que j’avais une sœur et qu’elle s’appelait Félicia. Je n’ai plus cherché alors que Félicia en feuilletant à la hâte tout le cahier. J’ai retrouvé enfin Félicia à la dernière page et je vois que vous ne l’avez jamais oubliée c’est sûrement elle seule qui vous attire en Amérique. Oh ! ramenez-la, Monsieur ! une sœur ! J’ai une sœur. Quelle plus douce relation ! Épouse ou non de John Lee elle devra avoir une appartement à Ivy-hall. Peut-être aurez-vous dit à Ralph dans quel port vous vous embarquiez. J’espère qu’il pourra vous faire tenir cette lettre avant votre départ, je vais me hâter de la lui envoyer. Vous ne presserez sûrement pas Félicia de se marier : ce serait appartenir bien vite à un époux avant d’avoir été à son père et à son frère. John n’est-il pas un peu trop occupé de ses bâtiments ? Cependant ce mariage me plairait plus qu’aucun autre que j’imagine. Il serait bien fâcheux qu’elle épousât un Américain mais si cela arrivait j’irais certainement la voir : Que le ciel, les vents, la mer vous soient Monsieur constamment favorables. Dieu bénisse mon père et Félicia.

P. S. Je suis jaloux de John, il est avec vous il verra bientôt ma sœur cependant je l’embrasse avec une véritable amitié. C’est un digne garçon.

 

Me voici à Ivyhall Monsieur ! comme vous me l’aviez ordonné. J’y suis de corps seulement ; ma pensée est partout où vous m’avez mené depuis ma naissance souvent après avoir tenu les yeux fixés sur mon Cahier je suis surpris quand je les lève de ne pas voir soit la Chambre de Madame Melvil, soit le parc de St Cloud, soit mon logement à Cambridge. Tandis que les objets les plus éloignés se rapprochent beaucoup d’impressions récentes s’éloignent – Mlle Brown est oubliée. À l’occasion des choses que je trouve dans le cahier je m’en rappelle beaucoup d’autres qui n’y sont pas. Il y en a aussi que je lis sans pouvoir me les rappeler je n’ai pu encore me rendre présent le moment passé chez Mary Worth lorsque je descendais de Lone Bank avec Ralph. Sa fille est à présent une grande et belle personne. Je ne puis me la représenter autrement que je ne la vois mais je me souviens parfaitement de quantité de petits événements plus anciens. Oh ! mon père que vous êtes que vous avez toujours été bon.

Les bontés ordinaires des pères les plus tendres ne sont rien au prix des vôtres – Vous m’avez rendu compte et raison de vous et cela non pas une seule fois ni entrainé par quelqu’attendrissement à une seule confidence, mais constamment, continuellement. – En me parlant du passé comme du présent vous m’avez livré votre vie entière autant que vous l’avez pu vous avez fait de votre expérience la mienne. Je vais en quelque sorte vous imiter. Je vous rendrai compte des impressions que je reçois. Vous savez ce que vous avez fait pour moi. Vous saurez quel parti, quel profit, j’en tire. Si je puis vous envoyer de temps en temps ce que j’aurai écrit je le ferai, si non vous le lirez à votre retour.

 

Je commence à étudier avec quelque sang froid le précieux écrit. D’abord je n’y cherchais que Félicia ensuite je n’y ai vu que Lady Mary et sa fille, mais surtout Lady Mary. Jamais Roman n’inspira autant d’intérêt que cette première impression faite sur le cœur de mon père. Ô ! quand je reverrai Lady Mary comme je la regarderai ! De ce moment elle a pour moi toute une autre existence. J’ai rencontré hier Fanny Merryman. J’ai senti que je rougissais mais je me suis bien vite remis et lui ai parlé. Je l’aurais volontiers appelée Fanny Hill. Cette femme ne peut plus m’être indifférente. Je lui dois d’avoir une sœur. Direz-vous Monsieur à Félicia tout le secret de sa naissance ? À bon compte je vous promets une discrétion scrupuleuse. Vous ne m’avez rien prescrit à cet égard, aussi n’en était-il pas besoin – Tom s’est annoncé par une lettre et je l’attends à tout moment.

 

Tom a trop de pénétration pour ne s’être pas aperçu que j’avais de nouvelles idées dans la tête. Après avoir quelque temps éludé ses questions je lui ai dit de quoi il s’agissait et j’ai consenti à lui faire part de mon trésor à condition qu’il ne me demanderait rien et se contenterait de ce que je lui accorderais de mon plein gré. Il l’a promis, et prenant le cahier dans mon secrétaire je me suis établi à l’une des extrémités de la Chambre laissant Tom à l’autre : j’avais peur qu’il ne m’escamotât quelques mots par dessus mon épaule. Ce Tom a des yeux de lynx et pas tout à fait autant de discrète dignité que son frère. Oh ! quel cris et quels sauts il a fait en entendant la première conversation de Lady C ! Il croyait l’entendre elle-même et il s’amusait comme un roi. Je ne lui ai pas lu un mot de ce qui concerne ma mère et je me suis presque repenti de n’avoir pas gardé le même silence sur mon grand père.

Le Souper fut hier le plus morne du monde, le déjeuner ce matin n’a pas été plus gai. Les amies de Sir Harry sont furieuses de son départ, Miss Delford est déconcertée malgré son impertinence ; son père ne sait ce que tout cela veut dire. Honoria a dit au sien : nous devrions partir, nous sommes ici en trop mauvaise compagnie car ce qui n’est point aimable parle et ce qui l’est se tait. Tom et moi nous partirons en même temps que Lord Fréderic. Il est triste de laisser après soi la pauvre Miss Melvil.

 

Lord Fréderic qui voyage comme nous à cheval nous a proposé d’aller avec lui jusqu’à *** où nous souperions ensemble et où nous ne nous quitterions que demain matin. Je n’ai su comment refuser, mais j’aurais mieux aimé retourner droit à Ivyhall. Une fois qu’il me faut consentir à ce détour j’en ferai un plus grand, je reverrai Cambridge et j’y chercherai non mes propres traces mais les vôtres.

 

Nous sortions de Cambridge et suivions la route qui devait nous ramener ici. C’était la même que vous suiviez en sens contraire lorsque vous fîtes cette rencontre qui a tant influé sur votre vie, qui influe tant sur tout mon sort. J’en avais la tête remplie. Quand nous avons été à une demi lieue de la ville j’ai donné mon cheval à tenir à mon domestique et priant Tom de prendre les devants et de m’attendre pour déjeuner à la première bonne auberge qu’il trouverait, j’ai suivi lentement regardant à droite et à gauche, repensant vos pensées, espérant de trouver, de reconnaître, le lieu où elles avaient pris naissance, elles et tant d’autres. Je cherche, j’arrive. Oh que vous avez bien fait mon père d’éterniser ce souvenir. Sur ce bloc de marbre blanc, j’ai lu votre histoire. La vidi qui hic vidi illam.

De retour à Ivyhall nous avons repris le fil de nos réflexions. Mais Miss Melvil ne peut plus en être écartée. C’est une agréable réalité qui a pris la place d’un être auparavant fantastique.

 

La pensée m’est venue il y a longtemps d’aller voir la mère de Miss Melvil à **. Je l’ai dit à Tom qui m’en a dissuadé de toutes ses forces. Sir Harry aime sa cousine, m’a-t-il dit, ou je suis bien trompé il trouverait très mauvais qu’un autre que lui se mêlât de son sort. Mais puisqu’il ne sait pas lui ai-je répondu rendre ce sort supportable il ne doit pas trouver mauvais que d’autres le fassent ou du moins le tentent ; et vous m’avouerez qu’il serait assez lâche de se laisser écarter de ce que l’honneur et le penchant suggèrent par la seule crainte d’offenser Sir Harry. William, m’a dit Tom ; je vous regarde comme étant en quelque sorte confié à mes soins, et je ne veux pas qu’un coup d’épée donné ou reçu prive votre père et vos amis de vous, ou vous de votre patrie. Prendriez-vous lui ai-je dit en riant Sir Harry pour le Tirel de Caleb William. Pas tout à fait a dit Tom. Mais j’avoue que cette Miss Melvil-ci m’a déjà fait penser à celle du roman. Sans être précisément aussi romanesque que * je veux chercher les moyens de servir Miss Melvil en attendant que le retour de mon père me permette de fixer son sort aussi agréablement que je le pourrai.

Je reviens de ***. Arrivé à la meilleure auberge je me suis informé de mistriss Melvil, mais personne ne la connaissait. Je me suis mis à arpenter les rues et je l’ai demandée à ceux que je rencontrais et aux gens des boutiques espérant toujours qu’on me dirait : c’est ici, Monsieur, ou c’est là. À la fin une petite fille m’a dit suivez-moi, Monsieur, si vous voulez voir ma maîtresse je vous mènerai auprès d’elle. Mais tout à coup une certaine crainte d’offenser le malheur et de me montrer trop hardi m’a rendu immobile sur le seuil de la porte où j’avais suivi la petite fille. Je l’ai rappelée. Demandez lui ai-je dit en balbutiant si un étranger, je veux dire un parent peut avoir l’honneur de voir Mme Melvil, dites-lui que j’ai vu il n’y a pas longtemps sa fille. Un moment après la petite fille s’étant mise à la fenêtre ma prie de monter. Imaginez ma surprise quand j’ai vu Miss Melvil auprès de sa mère. Il m’a fallu du temps pour prendre une contenance. À la fin j’ai dit, je suis possesseur, madame d’un bien assez considérable qu’a laissé Mme Melvil morte à Paris. Je crois avoir ouï dire qu’une partie de ce bien lui avait été légué par son mari. Il avait beaucoup vécu en France et ne savait peut-être pas qu’il eut dans son pays des parents peu riches comme on m’a dit qu’était le père de Mademoiselle Melvil. D’après cette supposition qui me paraît naturelle il me semble que je dois à Mlle Melvil et à sa mère, tout au moins une annuité. Veuillez permettre, madame que je m’acquitte de cette dette… Qui n’en n’est point une a interrompu Mme Melvil ; mais une invention ingénieuse de votre bienfaisance et de votre délicatesse. Mais j’espère Monsieur que vous voudrez bien ne me pas croire dénuée moi-même de délicatesse. Comment penserai-je a recevoir un don d’un jeune homme inconnu et qui ne me paraît pas être majeur encore. Inconnu, ai-je dit en rougissant jusqu’au blanc des yeux, vous me faites apercevoir Madame que je suis un impertinent et cependant je n’avais aucun dessein de l’être. Au moment où je suis entré il me semblait que j’avais été nommé à vous par Mlle votre fille, je me serai trompé. Non Monsieur, a dit avec bonté Mme Melvil, mais votre nom quelque connu qu’il puisse être n’apprend rien sur votre compte à une vieille femme aussi retirée que je le suis. Miss Melvil ne vous a donc point parlé de moi et cela est tout simple, ne croyez pas que j’imaginasse qu’elle eût dû en parler. Je ne suis ici que depuis deux heures au plus a dit Miss Melvil et j’avais tant de choses a dire à ma mère, tant de choses a lui demander ! — Ma pauvre fille a interrompu Mme Melvil, s’est refugiée ici se croyant à charge à sa tante, elle en était traitée avec si peu de bonté. Oh ! maman ne nous plaignons pas, a dit Miss Melvil. Ma tante n’aura su comment se débarrasser de moi autrement qu’en se montrant plus exigeante que par le passé : d’ailleurs il y a un certain guignon dans cette affaire. Tout a concouru pour me rendre désagréable à Lady Raleigh. Ceux qui me voulaient du bien comme ceux qui me voulaient du mal, m’ont un peu nui. Vous aurai-je nui aussi Mademoiselle ai je dit avec émotion. Oui, m’a-t-elle répondu, mais votre intention était si honnête et si obligeante qu’il m’est impossible de vous en vouloir. Je vous prie, lui ai je dit en me levant de vouloir bien détailler tout ceci à Mme votre mère et lui faire observer que puisque c’est moi qui en bonne partie vous fais perdre votre place chez Lady Raleigh, place si peu agréable que vous ne pouviez l’occuper que par nécessité, il est juste, indispensable que je répare cette perte. Je me recommande à vous, soyez équitable, puis en ma faveur soyez éloquente. Je viendrai savoir demain si l’on me permet de faire ce que je dois. Le lendemain matin je suis retourné chez Mme Melvil. Eh bien ai-je dit à sa fille qu’avez-vous obtenu ? Miss Melvil m’a fait signe de me taire et m’a montré une femme de chambre de Lady Raleigh arrivée par le coche et qui était chargée de ramener par le coche aussi la fugitive dans sa prison. Cette femme m’a salué d’un air de surprise de me trouver là. Ma Maîtresse l’avait bien pensé a-t-elle dit que Mademoiselle comptait sur quelqu’autre appui que sur celui de sa famille et c’est dit-elle pour l’honneur de Mademoiselle plus que par toute autre considération qu’elle veut la ravoir mais ce n’est pas à moi qu’elle en fera accroire là-dessus il faut à Milady une parente à tourmenter et puis a dire vrai personne dans la maison ne sait depuis hier au matin ce qu’il faut qu’il fasse, rien ne se trouve. Ce qu’on commence on ne sait comment le finir d’ailleurs. Sir Harry pourrait revenir et on ne sait comment il prendra ce départ ; il se pourrait qu’il en fit un bruit terrible contre madame sa mère. Allons Mademoiselle, décidez-vous s’il vous plait tout de suite et hâtez-vous de vous habiller, l’heure du coche va frapper dans un moment et je n’oserais retourner sans vous. J’ai cru qu’il fallait me retirer et je l’ai fait, c’est une des actions les plus méritoires de ma vie. Si j’avais eu l’approbation de mon père j’aurais offert ma main sur le champ à Miss Melvil. L’après-diné je suis retourné auprès de sa mère. Elle était fort triste ce qui l’a empêchée de me renvoyer ou de me traiter avec une cérémonie repoussante. Privée de sa fille elle avait un si grand besoin de consolation qu’elle ne pouvait plus dédaigner celle que ma sensibilité lui offrait. Elle m’a écouté quand je lui ai parlé de Miss Melvil avec pitié ainsi qu’avec admiration ; et bientôt me sentant enhardi par son air et ses maniérés je l’ai en quelque sorte obligée à me dire sa situation. Elle est si triste que j’en détourne ma pensée. Je l’ai forcée de recevoir un billet de cinquante livres sterling. Je suis revenu à Ivyhall après deux jours d’absence. Tom en me revoyant a fait des extravagances à force de joie et après s’être fait raconter mon expédition il m’a cordialement serré la main. Je vous approuve, m’a-t-il dit quoique je vous eusse déconseillé ce que vous avez fait. Mais de grâce ne poussez pas plus avant le Donquichotisme et s’il s’y mêle quelque penchant particulier sachez le vaincre aujourd’hui qu’il est encore faible et domptable. La seule chose que vous deviez vous permettre c’est d’engager Mme Melvil à vous donner des nouvelles de sa fille. Elle me l’a promis ai-je dit à Tom et je lui écrirai incessamment pour lui rappeler sa promesse.

 

Copie de la lettre que je viens de recevoir de Madame Melvil

Vous n’aviez pas besoin, Monsieur de me faire souvenir de mes engagements. Je ne pouvais pas plus les oublier que je ne puis vous oublier vous-même quand du matin au soir je jouis de votre bienfaisance tantôt en payant les petites sommes que je devais tantôt en m’accordant certaines distractions et certaines jouissances qui m’étaient auparavant interdites. Le besoin que j’en avais donne à votre bienfait plus de prix que vous n’avez pu le penser…

Voici ce que me mande ma fille. Sa tante lui a dit en la revoyant qu’elle aurait pu très aisément la remplacer et qu’elle ne l’avait rappelée que pour épargner à sa famille le blâme qu’une jeune personne privée de ses protecteurs naturels pouvait encourir par ses imprudences. Après cela elle lui a enjoint de ne point parler à Sir Harry de la folie qu’elle avait faite laquelle lui attirerait sa juste indignation. Puisqu’on se propose de faire à mon neveu un secret du chagrin et de la fuite de ma fille, je vous prie, Monsieur, de vouloir bien ne pas dire que vous l’ayez vue chez moi. Elle est tête à tête actuellement avec sa tante mais d’un moment à l’autre on attend Sir Harry. Je suis Monsieur etc. etc.

Caroline Montaigue

 

Copie d’une seconde lettre de Mme Melvil

Ma fille me mande que Sir Harry est revenu à Kings Mill. Il s’était fait précéder d’une caisse remplie d’habits qu’en arrivant il a fait déballer et qu’il a voulu donner à ma fille. Mais elle lui a si fortement représenté l’indécence qu’il y aurait tant à recevoir ses présents qu’à s’habiller avec une sorte de recherche quand tout le monde sait que sa mère est dans le besoin que moitié confus, moitié en colère il a distribué le tout entre les femmes de chambre de ma sœur. Ma pauvre Molly craint bien qu’il ne résulte de là quelque désagrément pour elle, mais elle n’a pu détourner Sir Harry de ce qu’il avait résolu. Elle n’a nul crédit sur son esprit et cependant Lady Raleigh lui en veut beaucoup quand il ne fait pas ce qu’elle désire. Elle croit peut-être qu’il ne tiendrait qu’à Molly de lui faire épouser Miss Delford et cependant rien n’est si faux. Il a pris cette jeune personne en une sorte d’aversion la première fois qu’il l’a vue. Cela date de loin et ma fille n’était pas encore à Kings Mill dans ce temps là. Il est vrai qu’ensuite et avant d’avoir revu Miss Delford il disait à ma fille toutes les fois qu’il se querellait avec elle : bientôt nous serons débarrassés l’un de l’autre. J’épouserai Miss Crésus, j’irai me divertir à Londres et ne me souviendrai pas plus de ma cousine Cendrillon que si elle n’était pas au monde. (Tom ou moi lui avions je crois donné le même nom) Mais ni alors ni ces derniers jours quand Sir Harry a montré tant d’humeur, ma fille n’a pas dit le moindre mot pour le détourner de ce mariage. S’il arrive quelque chose de remarquable à Kings mill, j’aurai l’honneur monsieur de vous en informer.

 

Troisième lettre de Mme Melvil

Pendant quelques jours le secret de la course que ma fille a faite ici a été gardé ; mais un matin Sir Harry s’étant aperçu que son chien favori manquait il fit un bruit affreux contre tous les domestiques de la maison. Molly accourut pour l’apaiser. Alors un pauvre petit garçon d’écurie dit à ma fille : c’est votre faute mademoiselle le jour que vous quittâtes la maison nous fûmes un moment si étonnés que nous ne savions ce que nous faisions et même de toute la journée nous ne pûmes nous en remettre. Je ne m’aperçu donc que le soir bien tard que Pollux s’était sauvé, j’espère encore qu’il reviendra comme vous êtes revenue. Sir Harry se contint un moment et ce ne fut que rentré dans le Salon où était sa mère qu’il interrogea Molly. Comment se serait-elle disculpée sans accuser sa tante, après avoir gardé le silence pendant un assez long temps elle a dit ne pouvoir et ne vouloir dire autre chose sinon quelle était allée voir sa mère et qu’arrivée à midi elle était repartie le lendemain. Je proteste a-t-elle ajouté en s’adressant à son cousin n’avoir pas eu une pensée ni proféré un mot dont vous ayez a vous plaindre. Là-dessus elle est sortie du Salon et s’est hâtée de m’écrire. Je suis monsieur etc.

 

Copie d’une lettre de Sir Harry

Kings mill

Monsieur,

À mon retour ici j’ai tout trouvé dans une drôle disposition. Vraiment certaines visites qui paraissent fort agréables ou du mains fort insignifiantes produisent quelques fois de diablement sérieux effets. Miss Molly Melvil était ici depuis environ quatre ans la plus paisible jeune personne du monde et quoique ma mère, je l’avoue à regret, n’eût pas pour elle tous les égards possibles, elle ne paraissait pas s’en apercevoir, me grondait quand j’en faisais mention ; et toutes les fois que je n’étais pas le meilleur fils du monde elle me ramenait à mon devoir ou plutôt à mon esclavage et c’est ce qui a causé mainte querelle entre nous, les seules au reste que nous ayons eues ou à peu près les seules. Mais tout est bien changé. On s’en va sans avertir et l’on cause un désordre terrible dans la maison. Ma mère m’a assuré qu’elle avait pleuré quoiqu’au reste je n’en croie rien, tous les domestiques perdent la tête. Pollux mon meilleur chien se sauve et quand je reviens fort empressé et fort aise de ne plus trouver Miss Delford et que j’offre des robes qui auraient empêché à l’avenir d’insolentes créatures de prendre ma cousine pour une femme de chambre, on m’oppose ma mère, ma tante, la décence, des raisonnements et des subtilités sans fin qui se terminent par un refus. Je crains bien je l’avoue qu’un autre, un étranger, un homme que l’on ne connaît que par quelques paroles flatteuses qu’il sait mieux dire que moi ne trouvât beaucoup moins d’obstacles. Une bavarde de femme de chambre a dit un mot qui me ferait croire que ma tante n’est pas la seule personne que Molly est allée voir. Mais voyant tout mon sang me monter au visage, la fille a tremblé et s’est tue. Si je le savais, si Molly avait pu donner un rendez-vous ce n’est pas sur elle tomberait ma plus grande colère. J’espère que monsieur Finch voudra bien répondre à son très humble serviteur,

Henry Raleigh

 

Ma réponse au chevalier Raleigh

Monsieur,

J’ai eu l’honneur de voir Miss Melvil chez madame sa mère où je m’attendais aussi peu à la trouver qu’elle pouvait s’attendre à m’y voir venir. Avant d’admettre aucune pensée qui soit défavorable à votre parente je vous engage à voir Madame Melvil. Après cela je suis prêt à répondre à ce que vous aurez à me dire.

 

Tom a reçu une lettre de Lonebanck. Sara lui dit que son fils Harry trouve depuis longtemps sa filleule fort à son gré, mais que pour elle, elle la trouvait quasi trop belle. Cependant le mariage se fera. Sara Worth n’est point du tout coquette ni vaine de sa figure. Tom est fort content. J’avais un peu craint ses réflexions sur les suites de ma visite à Mme Melvil, mais point du tout, il ne m’a pas rappelé une seule fois qu’il me l’eut déconseillée. Voyant peut-être que j’en étais surpris il m’a dit ce matin : Je trouve que trop souvent, les hommes dans leurs pensées et leurs paroles se remettent à une époque passée, et que cela les empêche de se mettre promptement à l’époque où ils en sont pour ne plus voir que celle là et tout ce qui actuellement doit être fait et dit. Ils se décideraient assez bien aujourd’hui sur ce qu’il fallait faire hier et demain ils jugeront ce qu’il faudrait faire aujourd’hui. Ils sont toujours trop tard dans leurs pensées tantôt d’un jour, tantôt d’une heure, tantôt d’une minute et c’est souvent être beaucoup trop tard car une minute a pu porter les plus grands changements dans notre situation. Tom a raison. Ceci m’a rappellé l’expérience faite à Cambridge sur le président Hainaut ou plutôt sur moi. Puisque Tom a tant de sens je le mettrai au fait de tout ce qui m’arrive.

 

Nous avons été quelques jours sans entendre parler de rien de ce qui se passait à Kings Mill. Tom m’a engagé à faire avec lui de grandes promenades, le temps était fort beau. Il n’y a guère moyen de s’occuper de la nature, de considérer pendant le jour le lumineux monarque du ciel, et pendant la nuit les innombrables étoiles sans penser à Dieu avec respect et étonnement. On croit alors partager l’hommage qu’on lui rend avec tout ce qui existe les hommes, les bêtes et jusqu’aux être inanimés ou plutôt on croit que tous ont le même sentiment que nous, qu’ils admirent et qu’ils adorent. Mais l’idée de Dieu semble se rétrécir quand la pensée se porte sur les différents systèmes de Théologie, sur les différents cultes qu’on rend au Suprême être. Je voulus hier entrer dans une église pour assister au service divin, je m’arrêtai à la porte et retournai dans les champs et les bois pour y chercher l’idée de la divinité la plus digne d’elle que je pusses me former – Tom a très bien réussi à me faire oublier, ou du moins à me calmer sur les scènes du monde dont j’étais naguère un des acteurs. À peine Lady Raleigh me paraît-elle mériter que l’on pense à elle. J’ai un confus espoir qu’il n’est pas en sa puissance de tourmenter beaucoup une âme innocente et élevée comme celle de Miss Melvil. Me promenant hier au clair de lune, j’aurais voulu pouvoir crier à Miss Melvil : promenez-vous comme moi, regardez le même spectacle et vous vous croirez riche et indépendante ou du moins vous ne penserez pas que rien puisse vous manquer. Il n’y aura plus de Lady Raleigh pour vous, il n’y aura plus de différence entre sa fortune et la vôtre.

 

Sir Harry est venu ici hier matin accompagné du jeune homme que je trouvai à Kingsmill quand j’y arrivai avec Lord Fréderic. Nous nous promenions sur le grand chemin Tom et moi assez près de l’entrée du parc. Ces messieurs descendirent de cheval et nous prîmes avec eux le chemin du château. Sir Harry n’avait pas l’air précisément en colère mais agité et il semblait chercher à se donner un air fier. Après quelques instants de propos communs il s’approcha de moi et doublant le pas il fit en sorte de laisser assez loin derrière nous Tom et l’autre jeune homme. Votre réponse, Monsieur était laconique et sèche mais raisonnable dans le fond et je ne dois pas m’en plaindre. Si j’avais pu obtenir de Miss Melvil de me dire tout ce qui s’était dit et ne s’était pas dit, les paroles, le ton, le silence je me serais bien passé de questionner sa mère car Miss Melvil ne ment jamais. Mais je ne sais où diable elle a pris depuis les maudites visites qu’on nous a faites une réserve obstinée qu’elle n’avait jamais eue. Il m’a donc fallu aller à **, voyage dont je me serais d’autant mieux passé que je tremblais que le hasard ou quelqu’autre chose ne vous menât chez moi en mon absence. Entre nous soit dit, j’ai mené avec moi Mr Macham uniquement d’après une crainte semblable. J’ai pris en horreur les visites qu’on fait à Kingsmill, enfin vous êtes ici tranquillement et Macham est là derrière nous, voilà qui est bien. Mais pourquoi donc vous occuper de ma famille, de ma tante, de sa fortune, de son logement qui est un peu petit peut-être, de sa servante qui n’est qu’un enfant fort gauche. Il n’était pas mal à propos que tout cela fut un peu amélioré, mais il me semble que ce n’était pas trop votre affaire, et que ces cinquantes livres sterling auraient été mieux données par moi que par vous. Madame votre tante, ai-je répondu, ne vous aura pas dit que j’avais hérité du bien de Mme Melvil qui tenait ce bien en partie de son mari. Bah bah ce n’est la qu’un prétexte s’est écrié Sir Harry. Il y a peut-être une cinquantaine de Melvil en Écosse je ne pense pas que vous leur alliez donner cinquante guinées à chacun. J’ai souri et n’ai rien répliqué. Monsieur Finch m’a dit Sir Harry je ne pense pas que vous puissiez avoir des vues sérieuses sur Miss Melvil et vous croyez bien que je ne souffrirais pas qu’on en manifestât d’autres. Je le crois, ai-je répondu. Mais croyez aussi, Monsieur que je suis tout aussi éloigné de les avoir que vous pouvez l’être de les souffrir. Tout ceci dit Sir Harry d’un air vraiment ingénu me trouble étrangement et me fâche d’autant plus que je ne vois pas bien ce qui me fâche. Je me plains sans avoir sujet de me plaindre. Je voudrais vous rendre les cinquantes pièces et je sais bien que je ne puis pas les offrir, ni vous les recevoir, enfin je suis depuis quelques jours le plus malheureux chien du monde. Par pitié, si vous êtes obligeant vous me montrerez les trois lettres que ma tante vous a écrites. Voilà un billet d’elle par lequel elle vous y autorise. Je vous assure que vous soulagerez infiniment mon inquiétude. Nous entrions au château lorsque Sir Harry m’adressait cette prière. Je l’ai mené dans le salon et je suis allé chercher les lettres de Mme Melvil mais après les lui avoir données je l’ai prié d’en remettre la lecture à l’après-diné et d’être sans défiance puisque personne ne songeait à le tromper. Pourquoi vous tromperait-on ai-je ajouté quand on ne vous doit aucun compte de sa conduite et que l’on est entièrement indépendant de vous car je ne pense pas que vous vous attribuiez aucune autorité sur Miss Melvil, sur sa mère ou sur moi. Aucune autorité ! s’est écrie Sir Harry. Cela est un peu fort. Elle demeure depuis longtemps à Kings Mill sous la protection de ma mère. Sous la protection ai-je répété. Oui Oui, je vous entends a dit Sir Harry. Oui c’est là le diable. Mais nous dînerons, je me sens déjà un peu moins mal à mon aise qu’en arrivant ici et encore un coup ma mauvaise humeur n’est pas un droit et je n’ai pas le droit de me plaindre. Le dîner a été assez gai grâce à Tom et à Mr Macham qui est fort aimable. Sir Harry est loin de manquer d’esprit et s’il avait eu un père comme le mien je crois qu’il en aurait profité. Du côté des connaissances son éducation a extrêmement bien réussi et il fait honneur à l’université d’Oxford où il a achevé ses études. Avec cela il a le sens droit à ce qu’il me semble, mais il a peu réfléchi et ne paraît pas avoir jamais contraint ses inclinations qui sont impétueuses et dont l’expression est plus franche que civile. Tom dit que c’est un paysan de qualité qui a appris par hasard le grec et le latin, la logique et l’histoire. Après dîné il m’a proposé d’aller au jardin avec lui pour y lire ensemble les lettres que je lui avais remises, nous sommes allés et Sir Harry a lu haut faisant des commentaires que je joindrai à la lettre.

« Vous n’avez pas besoin Monsieur de me faire souvenir de mes engagements je ne pouvais pas plus les oublier que je ne puis vous oublier vous même. »

Des engagements, Monsieur Finch ! Ma tante ne m’avait parlé d’aucun engagement. Ah oui pourtant, elle avait pris celui de vous écrire et de vous donner des nouvelles de sa fille. Cela n’était pas bien nécessaire ce me semble mais passe, elle avait reçu un billet de cinquante pièces. Sot que je suis de ne m’être jamais informé avec détail du sort de ma tante. Mais je suis jeune, à peine vingt ans et revenu d’Oxford seulement depuis six mois. « Quand du matin au soir je jouis de votre bienfaisance tantôt en payant de petites sommes que je devais, tantôt en m’accordant certaines distractions etc. »

Quoi ! quand je l’ai vue elle s’était accordée quelque chose ! il me semblait que tout lui manquait. Son logement est triste, ses meubles sont peu commodes, sa servante est une maladroite enfant. Pauvre femme ! et les larmes lui sont venues aux yeux il a relu ce même passage et il a continué – Sans doute elle a plus besoin de distractions que jamais. Sa fille qu’elle a vue quelques moments lui a été aussitôt enlevée. Miss Melvil serait une société désirable pour chacun, que ne doit elle pas être pour une mère ! et cette mère est si isolée, si dénuée si… il faut le dire, si durement abandonnée de sa famille. Monsieur Finch, je suis forcé de le dire, vous avez fait une bonne action ; j’ai bien pu l’imiter, mais c’est un pauvre mérite. Aller déterrer cette femme qui ne vous est rien est tout à fait beau de votre part. Ensuite continuant de lire –

« Voici ce que me mande ma fille, sa tante lui a dit en la revoyant qu’elle aurait pu très aisément la remplacer. »

— Point du tout, ma mère, vous vous trompez extrêmement. J’ai déjà passablement couru l’Angleterre et je n’ai rien vu qui eut l’air la moitié aussi doux, aussi modeste, aussi aimable que ma cousine. Sa figure n’a pas beaucoup d’éclat, mais cela vient peut-être de l’excessive simplicité de son vêtement et je soupçonne qu’elle aurait rivalisé les plus belles si elle avait voulu se parer des étoffes que je lui avais fait envoyer. Mais au bout du compte qu’importait à ma mère plus ou moins d’éclat ou de beauté dans sa nièce. Elle est très agréable à voir, elle est très bonne à entendre et méritant beaucoup elle exige peu, encore une fois ma mère on ne remplace pas aisément une Molly Melvil.

Sir Harry a lu bas le reste de la lettre et il a dit en me la rendant : de la dureté pour Molly, une sorte de tromperie relativement à moi voilà tout ce que je vois ici, Monsieur et ni ma tante ni vous n’êtes point a blâmer. Voyons la seconde lettre. Il en a lu bas la moitié disant de temps en temps, c’est vrai voilà bien ce qu’elle me disait. Mais tout a coup en lisant ces mots : elle n’a nul crédit sur son esprit il s’est écrié : Comment l’avez-vous pu dire, Madame, le savez-vous. Molly n’a pu le dire elle sait qu’elle a cent fois arrêté chez moi un mauvais projet. Tantôt elle m’a empêché de boire, tantôt de jurer, tantôt de battre un insolent laquais. Ce pauvre Pollux qui s’est sauvé c’est elle qui me le fit acheter et elle lui a épargné bien des coups. Elle me manda lors qu’on attendait Miss Delford à Kings Mill que je ferais bien d’y revenir et je n’y revins que pour l’obliger. Il est bien vrai que je menai avec moi des Dames qui ne pouvaient plaire à ma mère. Mais enfin je revins comme le voulait Molly. Il est vrai que je ne voulus pas renvoyer au marchand les étoffes achetées pour elle comme si j’avais été un petit garçon hors d’état de payer ces emplettes ni les revendre comme aurait pu faire un juif. Puis continuant sa lecture il s’est mis a rire au nom de Miss Crésus c’est vrai il y a longtemps que j’appelle ainsi cette maudite héritière et j’ai quelques fois appelé Molly ma cousine Cendrillon. Mais on sait que Cendrillon était charmante, qu’elle devint une grande reine et qu’elle avait surtout le plus joli pied du monde c’est ainsi que l’a Molly. Il est encore très vrai que jamais elle ne m’a détourné d’épouser Miss Crésus au contraire et ces jours passés elle n’a jamais voulu convenir avec moi qu’elle fut la plus désagréable personne du monde. Passons à la troisième lettre… Mais non, je vois bien qu’il n’y a rien que de fort innocent dans le soin que Mme Melvil a pris de vous instruire et j’aurais honte d’une plus longue défiance. Mais pourquoi donc Molly ne voulut-elle pas m’expliquer et me raconter la visite qu’elle avait faite à sa mère après que le hasard m’en eut instruit ? Alors reprenant cette troisième lettre de Mme Melvil je montrai à Sir Harry cette ligne. Comment se serait-elle disculpée sans accuser sa tante. La mère et la fille ont raison dit Sir Henry et vous en vérité, Monsieur vous n’avez aucun tort. Je voudrais bien que tout cela ne fut pas arrivé et que ma famille ne vous eut pas donné lieu de vous ingérer dans ses affaires. Mais n’importe, le blâme n’en doit pas tomber sur vous. Je tâcherai de vaincre mon chagrin et même je vous remercie de votre condescendance. Nous sommes retournés auprès de Tom et de Master Macham qui un peu en peine de notre long tête à tête ne laissaient pas de s’entretenir en gens d’esprit. J’ai mené toute la compagnie dans la bibliothèque et là Sir Harry s’est montré connaisseur en livres anciens et modernes, il se connaît même en belles éditions. Je lui voyais une certaine joie bien naturelle de nous pouvoir dire certaines choses intéressantes et que nous ignorons Tom et moi. Voyant sa surprise et son plaisir je lui ai dit : il y a quelque gloire Sir Harry a en savoir plus que mon ami, mais il n’y en a point je le dis à regret à être plus habile que moi. J’ai eu médiocrement de talent et d’application pour l’étude. Mais s’est écrié Sir Harry si vous n’êtes pas très savant vous êtes très poli et très aimable et c’est ce dont je suis tenté de vous vouloir bien du mal avec cela on plait beaucoup plus au beau sexe qu’avec le savoir d’un pédant et les manières d’un campagnard. Cette saillie a si fort diverti Tom qu’avec beaucoup d’affection et de cordialité il a prié Sir Harry de passer la nuit a Ivyhall. Le voulez-vous Master Macham a dit Sir Harry. Très volontiers a répondu celui-ci. Une chose me fait hésiter a dit Sir Harry vous savez que j’ai un fond de mauvaise humeur contre le maître de la maison. Si jamais j’ai envie de me couper la gorge avec lui je serais très fâché d’avoir reçu l’hospitalité chez lui. Mais lui ai-je dit le mal est fait. Vous avez dîné chez moi d’ailleurs n’ai-je pas été chez vous plusieurs jours et plusieurs nuits. Oh bien restons a dit Sir Harry. Ces Messieurs sont donc restés et nous avons bu gaiement du punch ensemble.

 

J’avais écrit ce matin en me levant tout ce qui s’est passé hier et je croyais mes deux hôtes partis depuis l’aube du jour comme ils se le proposaient hier au soir. Point du tout. En sortant de ma chambre et passant près de la bibliothèque j’ai vu Sir Harry profondément occupé à lire, à peine m’a-t-il aperçu quand je me suis approché. On ne peut sortir d’ici, m’a-t-il dit. Je viens de trouver des livres aussi anciens que l’art de l’impression et qu’on regarde à Oxford comme la chose du monde la plus curieuse et la plus rare. Vraiment votre père est un heureux mortel et selon toute apparence un Savant du premier ordre. Quant à vous, vous parlez français tout aussi bien si ce n’est mieux qu’Anglais ce qui vaut aussi son prix et Monsieur Lee est a ce que m’a dit Macham, un habile jurisconsulte, un fort bon légiste. Vraiment je me trouve ici en fort bonne compagnie. Mais cette bibliothèque surtout aurait la moitié de mon temps si je passais ici quelques jours. J’y reviendrai peut-être et ce ne sera pas j’espère avec des sentiments hostiles. À présent déjeunons, il faut retourner à Kingsmill et ne pas laisser plus longtemps Miss Melvil avec sa tante. Si je le puis je rachèterai les étoffes en question des femmes de ma mère et j’obligerai Molly à accepter du moins les plus modestes. Si elle les refuse je les enverrai à ma tante qui au pis aller les vendra. Ce ne sera pas la première fois je pense que la pauvre femme sans être marchande aura vendu. Peut-être qu’au commencement de son mariage il a fallu faire de l’argent des habits qu’elle avait étant fille. Il faut que je tâche de savoir si le lieutenant Melvil valait tous les sacrifices que ma pauvre tante lui a faits. Je suis tenté de le croire car outre qu’elle ne me paraît manquer ni de sens ni de tact je pense que Molly ressemble à Mr Melvil. Ces yeux si doux, ces fossettes aux deux joues qui lui vont si bien ne sont pas un héritage du côté maternel. Le son de sa voix n’est pas non plus celui de sa mère ni de la sœur aînée de sa mère et l’on m’a dit que le père et la mère de ces dames étaient diablement rudes en paroles et en actions c’est ce qui a fait qu’on a si mal traité ma tante, ne lui donnant rien, ne lui laissant rien, ne compensant en aucune manière les substitutions faites à sa Sœur aînée, donnant à celle qui avait chose qui ne peut bien aller que dans la parabole de l’Évangile. Allons déjeuner, et ne pensez pas, Monsieur que je sois partout aussi bavard qu’ici. Il semble depuis quelques jours que j’ai continuellement un peu de fièvre et une sorte de délire, mes idées s’accumulent dans ma tête d’une manière qui m’est nouvelle et demandent à sortir comme si elles étaient trop pressées. Or ce n’est qu’à celui qui peut bien nous entendre qu’on est tenté de parler a moins d’être un plus grand fou que je ne suis. Tom et Mr Macham nous attendaient et nos hôtes sont partis d’abord après déjeuné.

Assurément je ne suis pas insensible à ce qui se passe sur le continent. L’expédition surtout des russes et des anglais en Hollande m’occupe souvent l’esprit. Je lis toutes les gazettes ; nous sommes Tom et moi au fait de toutes les discussions du parlement ; mais j’avoue que Kings mill m’occupe davantage. Je crois bien que l’Amérique occuperait encore plus mon imagination si je savais un peu mieux où vous prendre et si je pouvais me faire quelqu’idée de Félicia. Il me tarde de recevoir des nouvelles. Il a soufflé d’horribles vents, mais mon père était au port je n’en puis pas douter, il était avec John auprès de Félicia. Oh combien ce père m’est cher, Combien j’aime et j’estime John et combien je suis disposé à chérir tendrement Félicia.

 

J’ai reçu des lettres qui me comblent de joie. Félicia est donc tout ce que mon cœur désirait qu’elle fut.

 

La conversation est tombée aujourd’hui entre Tom et moi sur le peu d’envie que j’avais à St Cloud, d’apprendre à lire et sur la manière dont on m’y détermina. Nous en sommes venus à distinguer bien des manières différentes de savoir lire et écrire. Tel homme lit la bible et sans y rien comprendre, il prend une certaine idée de recueillement, un certain respect, quelque modération s’il est en colère, quelque repentir s’il vient de se livrer à sa violence. Il ne lit pas tant qu’il croit lire et vraiment il ne sait pas lire mais seulement fixer ses yeux sur un livre dans lequel il croit que sont écrits ses devoirs. S’il essaye d’édifier sa femme et ses enfants il se trompe à chaque mot et bientôt se plaignant de ses yeux ou de ses lunettes il remet le livre à sa place. Il a pourtant été aux écoles et comme il sait par cœur le credo et l’oraison dominicale il les reconnait et les lit couramment. Un autre homme en sait assez pour lire l’almanach, pour y retrouver le mois, le jour, la date d’un marché qu’il a conclu. Il a soin de marquer avec un vieux crayon le jour où chacune de ses vaches fera le veau, il griffonne son nom au bas d’un reçu mais il fait écrire un mémoire de deux lignes par un de ses voisins. Ce voisin, s’il a lu quelque vieux conte pour rire, quelques chansons et quelques affiches où sont annoncées des ventes de bétail et d’instruments d’agriculture n’a fait dans tout cela aucune attention à la manière dont les mots sont composés, il ne les classe point. Je prends n’a pour lui aucun rapport avec il prend et son orthographe le prouve. Il n’en a point de fixe. Prenez fera peut-être deux mots et la seconde syllabe pourra commencer par une lettre majuscule. Cependant en demandant le prix d’une one de dra et d’une pere de cu Lote il pourra faire des comptes très justes et avec cette même manière d’écrire il pourra donner des avis utiles, il en pourra donner de pernicieux. Il pourra plaisanter avec finesse et calomnier avec audace, ce qu’il écrit n’est précisément que la représentation du son des paroles qu’il emploierait s’il parlait. Il y a pourtant apparence qu’il n’emploiera guère le talent qu’il a par dessus ceux dont je viens de parler auparavant que pour les choses les plus nécessaires à la vie, car s’il a de l’esprit, il se doutera qu’il écrit mal, s’il n’en a point, il n’a pas d’idées qu’il veuille communiquer à d’autres. En montant toujours la même échelle nous trouverons des hommes qui lisent toutes sortes de livres et sauront toujours de quoi ils traitent. Ils pourront en rendre compte avec assez de facilité ne faisant que deux ou trois fautes d’orthographe à chaque ligne et n’employant que rarement un mot tout à fait impropre. Dans cette classe je comprends les femmes avec cette différence que beaucoup d’entre elles entendent avec plus de finesse que les hommes ce qu’elles lisent mais écrivent encore plus mal. Montons encore et nous trouverons des femmes qui entendent fort bien dans un livre les pensées détachées, les détails mais elles n’en saisiront pas l’ensemble et prendront souvent à gauche le but de l’auteur. Elles écrivent de fort jolies lettres et ne pourront faire un récit exact ni donner une idée nette d’aucune chose que ce soit. Je place à peu près sur le même échelon les hommes qui entendent bien le livre qui traitera de leur métier qui sera analogue à leur vocation et à leurs habitudes. Ces hommes là écrivent ainsi qu’ils lisent. L’avocat parlera fort bien d’un procès, le négociant d’une affaire de commerce, l’homme de plaisir d’une intrigue, l’homme de cour d’une fête ou d’une présentation. Je n’ai après cela à monter que d’un degré encore et je trouverai une personne sur dix ou douze mille qui saura tout lire, qui pourra écrire tout ce qu’il pensera. La pensée de l’auteur est entendue par lui dans toute sa finesse et dans toute sa force. Ses réticences même sont entendues. Le lecteur devient comme auteur lui même de tout ce qu’il lit avec attention et s’il trouve quelqu’omission, quelque négligence il les sent et les déplore. Il y a tel livre qui n’a peut-être jamais eu la bonne fortune d’être bien lu que par son auteur. Quand nous verrons un auteur s’enthousiasmer de son livre, le caresser, le tenir le jour dans sa poche et la nuit sous son chevet ne croyons pas pour cela qu’il ait un excessif amour propre, seulement il s’entend mieux que personne et trouve un grand plaisir à reconnaître dans telle réflexion, dans telle description tantôt ce qu’il croit profond et vrai, tantôt ce qu’il trouve parfaitement beau, ce qui a charmé ses sens et dont le souvenir réjouit encore tout son être. Pascal malgré toute son humilité devait trouver un grand plaisir à relire ses provinciales. Pascal savait tout lire et tout écrire et nous n’imaginons pas Tom et moi un livre qu’il n’eut pas entendu ni un genre d’écrire qu’il n’eut pu se rendre propre.

 

Je relis tous les jours la petite lettre de mon père en attendant la grande lettre qu’il m’annonce. Alors je répondrai avec un grand empressement. Mais j’ai beau relire cette petite lettre je ne puis y voir ni comment Félicia est belle ni comment elle est spirituelle ni comment elle est obligeante et bonne. J’ai bien de quoi me réjouir beaucoup de ce qu’elle est mais non de quoi m’amuser et me plaire a imaginer comment elle est.

 

Sir Harry est ici depuis deux ou trois jours. Il est venu seul et s’est présenté d’un air fort honnête. Madame Melvil qu’il venait de voir et sa fille qui était à Kings mill me faisaient m’a-t-il dit leurs compliments. La première occupait depuis quelques jours un logement assez agréable. L’autre se mettait avec un tant soit peu plus d’élégance et il ne voyait pas que personne y trouvât à redire sinon peut-être Lady Raleigh mais lui-même il s’était mordu les doigts bien des fois d’avoir opéré ce changement parce qu’on la remarquait davantage et qu’on ne savait pas à quoi cela pouvait mener. J’ai jugé à propos de ne répondre à tout cela que par des lieux communs tout à fait insignifiants et j’ai entretenu Sir Harry de livres et de manuscrits lui promettant de lui faire lire des choses plus curieuses encore que celles qu’il avait remarquées. Mais Sir Harry sut fort bien revenir à la conversation dont je le détournais. Vous pensez bien, mon cher Monsieur Finch, me dit-il que j’ai pu me flatter que Molly Melvil ne se marierait pas. Elle n’est pas assez belle pour emporter un cœur d’emblée et si on se met à réfléchir un manant n’osera se présenter à elle. Un homme de naissance sans bien ne le pourra pas et un homme dont la fortune égalera son rang ne le voudra pas, il trouvera trop d’autres partis qu’une ambition bien naturelle lui fera préférer. Alors Molly me reste, elle est comme ma sœur, mes chagrins, mes plaisirs sont les siens et si je me marie, comme je ne ferai plus ménage avec ma mère, j’emmène Molly. Si ma femme est aimable, Molly et elle seront amies, si elle ne l’est pas, je chercherai un refuge et une consolation auprès de Molly. Vous entrez bien dans mes projets je pense ? Du moins je les comprends ai je répondu. — Je ne doute pas que vous ne les approuviez. — Vous n’avez nul besoin de mon approbation. — Cela est très vrai, mais je vous demande cependant si vous m’approuvez. — Je trouve que vos projets relativement à Mlle Melvil devraient être subordonnés à ses convenances. — Mais n’est-il pas vrai que vous ne croyez pas qu’elle se marie ? — C’est de quoi je ne puis du tout juger. — On fait rarement la folie d’épouser une fille sans aucun bien et qui n’en peut jamais avoir. — Ce n’est pas là toujours une folie. — Mais pensez-vous qu’un homme bien né et opulent put penser à Molly ? — Pourquoi non. Là-dessus Sir Harry est devenu très pensif et après s’être promené en long et en large dans le salon il ma dit : Je voudrais bien Monsieur Finch oser vous faire une question qui pourrait bien vous paraitre impertinente mais qui assurément ne serait pas faite par impertinence ni par une oiseuse curiosité. — Faites-la, Sir Harry. S’il ne me convient pas de vous répondre je me tairai et vous n’infèrerez rien de mon silence car il ne prouvera rien du tout sinon que j’ai quelque répugnance à laisser lire trop avant dans mes intentions quant à mes actions je ne me souviens d’aucune dont je ne voulusse bien rendre compte. — Eh bien Monsieur Finch je vous demande si vous n’avez jamais pensé à épouser Miss Melvil. — Oui Monsieur, très souvent. — Permettez-vous Monsieur encore une question — De grand cœur. — Le lui avez-vous dit ou fait dire, écrit ou fait écrire ? — Non Monsieur. — Et vous attendez, Monsieur ?… — Le retour de mon père, il a souhaité que je ne me mariasses pas avant son retour, or parler de mariage c’est comme se marier. À présent Monsieur, si vous le voulez bien nous parlerons d’autre chose j’ai dit tout ce que je pouvais vouloir dire. — Impossible, Monsieur il faut que je parle que je me plaigne. Quoi il me faudra perdre l’espoir de vivre dans mes vieux jours avec la compagne de mon enfance. Je ne pourrais faire asseoir sur ses genoux ni mes enfants ni mes petits enfants. Elle ne répétera pas pour les leur enseigner de petits mots caressants qu’ils devront me dire. Oh Monsieur ! Cela est triste fort triste. Vous m’ôtez un espoir bien doux. Peut-être pensez-vous dans cet instant : pourquoi ne tentez-vous pas vous même de l’avoir pour femme vos enfants et vos petits enfants seront les siens et ils caresseront en même temps et vous et elle. Si vous me faisiez la même question que je vous ai faite : avez-vous jamais pensé à l’épouser. Je répondrais oui et non. Avant d’avoir été au collège je la regardais comme une sœur avec qui je me querellais souvent mais que j’aimais beaucoup. Peu à peu cette affection est devenue plus sérieuse. Elle a voulu quelques fois me gouverner et m’a assez souvent fâché. Mais elle cachait ou réparait mes sottises et j’étais passablement reconnaissant. Enfin à mon retour de Cambridge j’ai été si occupé d’abord à mettre fin à une petite aventure commune et vulgaire puis à me donner un faux air d’homme à la mode en courant le pays avec de célébrés soi-disant beautés que je n’ai presque pas fait attention à Molly. Elle m’avait pourtant aidé dans mes embarras et excusé dans mes ridicules, mais il me semblait que cela se devait ainsi et qu’elle faisait non pas précisément son devoir car à quoi était-elle obligée mais son métier. C’est sa faute aussi pourquoi se faire si peu valoir, il ne faut pas se vanter d’une bonne action, cela la gâte et la dépare ; Mais on fait bien de faire connaitre que c’est soi et non le hasard qui l’a faite. Cent fois je m’y suis trompé et j’ai su après à qui je devais l’attribuer et peut-être me suis-je trompé cent autres fois sans être désabusé. Étais-je malade Molly me veillait non pas dans ma chambre ni dans mon antichambre mais de manière à m’entendre sans être aperçue et pour peu que je remuasse elle m’envoyait ce dont j’avais besoin. Un jour que je perdis au jeu une somme extravagante, Molly qui n’avait rien trouva moyen de me fournir de quoi payer. Je ne crois pas en vérité l’en avoir jamais remerciée ; mais me manquait-il quelque chose, avait-on perdu, égaré, cassé ; je m’en prenais à elle. Souvent je la grondais de mes propres sottises prétendant qu’elle aurait du m’empêcher de les faire. Vous pensez bien Monsieur que je ne pensais pas alors à l’épouser. Mais savez-vous depuis quand l’idée m’en est venue. Tour à tour je l’accueille et la repousse. Tour à tour je la regarde comme le comble de la sagesse et comme le comble de la folie. C’est depuis que revenant à Kings mill et vous y trouvant ainsi que votre ami et Mr Macham je vous ai vu tous trois les yeux fixés sur Molly et l’oreille attentive à ses moindres paroles. Tout à coup il m’a semblé voir trois rivaux, trois ennemis, trois amants trois époux de ma cousine et me demandant pourquoi vous me fâchiez si fort, j’ai reconnu la vérité, j’ai senti et tout ce qu’elle valait d’affection et tout ce que j’en avais pour elle. Mais vous paraissez compter sur l’approbation de votre père et moi je n’aurai jamais celle de Lady Raleigh, non jamais jamais. On prétend qu’elle m’aime à l’excès et qu’elle me gâte comme jamais on ne gâta un fils unique ; mais entre nous, ce n’est que dans les choses où son ambition et son intérêt ne sont pas intéressés. Kings Mill est à moi et au moment où je me marierai ou deviendrai majeur ma mère n’y a plus rien à voir. Elle n’y demeure même aujourd’hui que par une condescendance particulière de mes tuteurs que j’ai au reste toujours sollicitée. Or ce Kings mill est le paradis terrestre de ma mère. Elle l’a gouverné, soigné tant que mon père a vécu et sa grande ambition est de me faire épouser une fille qui me donne une terre plus attrayante encore pour moi, plus près de Londres par exemple. Si je trompe cet espoir et romps ce projet, si je me marie de manière à devoir rester dans ma terre Savez-vous Monsieur Finch ce que ma mère fera ? Elle ne manquera pas de se remarier et portera dans une autre famille les biens qui lui ont été substitués. J’ai vingt ans, ma mère n’en a que trente sept elle se remariera très assurément. Le même Monsieur Delford que vous avez vu est tout prêt à l’épouser, d’autres le sont comme lui. Elle est encore belle, elle est riche ; un an après que j’aurai déclaré ou même laissé entrevoir l’intention d’épouser Molly Melvil Soyez sûr Monsieur Finch que j’aurai un frère ou une sœur. Vous pouvez voir par la conduite de ma mère avec Mme Melvil combien dans ma famille la colère est douce et le ressentiment facile à fléchir. Oui Monsieur j’aurai un beau-père, j’aurai des frères et des sœurs ils partageront le bien que je devrais avoir seul. Ma mère supposerait plutôt un fils que de ne se pas donner un autre héritier que moi. Voilà n’est-il pas vrai une agréable perspective. Je ne puis rien répondre à cela Sir Harry lui ai-je dit sinon qu’il n’est point sûr du tout que Miss Melvil voulût accepter ma main et que c’est trop tôt vous inquiéter. — Trop tôt m’inquiéter ? que dites vous monsieur que dois-je donc attendre pour m’inquiéter ? que Molly ait quitté Kingsmill. Alors je ne m’inquiéterai pas je me désolerai. — Eh bien c’est donc vous inquiéter mal à propos car il n’est point sûr que Miss Melvil veuille de moi — Et de qui voudrait-elle donc ? Quand bravant ma mère, ses menaces, la perte de la moitié de mon bien j’irais en même temps que vous lui demander sa main croyez-vous qu’elle hésitât à vous préférer. — Oui certainement, je le crois.  Eh bien moi je ne le crois pas, vous êtes plus aimable que moi, plus doux mieux élevé vous parlez mieux. — Je puis vous assurer, Sir Harry que je vois chez vous des choses qui si j’étais miss Melvil ou tout autre femme ou homme me feraient au moins hésiter entre nous. J’estime plus que vous ne croyez votre science, non pas tant pour elle-même peut-être qu’à cause de la force d’intention et de persévérance qu’il faut avoir eue pour l’acquérir. Mais ne parlons plus de cette affaire ; je m’engage si vous voulez à ne pas faire vis à vis de votre cousine la moindre démarche sans vous en avertir. Là-dessus Sir Harry m’a tendu une de ses mains et a serré la mienne ; avec l’autre il s’essuyait les yeux. Nous avons passé le reste de la journée assez agréablement et le mauvais temps ayant en quelque sorte forcé sir Harry à rester ici le lendemain et le surlendemain ni lui ni moi n’avons trouvé ce temps difficile à passer. La préférence que chacun de nous donne aux qualités dont l’autre est doué est certainement très sincère. Il n’y a qu’un sot je pense qui jouisse avec orgueil de lui-même et de son mérite. On sent trop qu’il n’en résulte pas un grand contentement et l’on ne sait pas si bien à quoi se borne l’avantage que tire un autre de ce qu’il possède. Tom s’affectionne de plus en plus à Sir Harry mais non pas au point que j’en puisse être jaloux. Quand je ne vous préfèrerais pas m’a-t-il dit, à tout autre par telle ou telle raison, je vous préférerais parce que vous êtes vous. Qu’un autre puisse devenir le nourrisson de ma mère, mon frère de lait, mon camarade d’enfance, mon ami et mon protecteur dans ma jeunesse alors vous aurez un rival dans mon affection – Je n’ose plus écrire à *** et je n’en reçois plus de nouvelles.

 

Sir Harry est revenu. En arrivant il avait l’air assez triste et à peine m’avait-il salué qu’il m’a dit : Eh bien je lui ai parlé, je lui ai répété toute notre conversation. Ce n’était pas manquer à ma promesse et je vous faisais un plus beau jeu qu’à moi ; mais quand c’eût été une infidélité de ma part je ne crois pas que j’eusse pu ne la point commettre. Le moyen de la voir sans cesse, et de me trouver souvent seul avec elle malgré les précautions que ma mère a commencé de prendre pour nous en empêcher, le moyen de la voir s’occuper de moi de mon bien être sans lui dire : Molly vous paraissez ne jamais penser à vous, mais d’autres y songent. On vous a déterrée de dessous votre humble obscurité. Oui Molly on sent le bonheur qu’il y aurait à vous avoir toujours pour l’âme de sa maison, de sa famille, de sa propre existence. Molly a paru surprise et moi sans savoir ce que je disais, sans presque m’apercevoir que je parlasse je lui ai rapporté tout ce que nous nous étions dit l’autre jour et presque surpris après cela de l’en avoir instruite je lui ai dit : mais à présent Molly, prenez que je ne vous ai rien dit du tout car peut-être que d’après nos conventions proposées par moi-même à MFinch je ne devais rien vous dire. Elle a souri de ma simplicité avec tant de douceur et une si jolie teinte de malice que je me suis mis a rire moi-même avec plus de gaieté que de confusion. Eh bien Molly lui ai-je dit, vous ne dites rien ? Je ne dois rien dire m’a-t-elle répondu puisque je dois être comme si je n’avais rien entendu. — Mais encore Molly êtes vous surprise de tout ceci ? Je ne sais, m’a-t-elle dit mais, surprise ou non, je n’en suis pas aussi satisfaite que vous le croyez peut-être. L’une et l’autre proposition, si elle m’était faite, me paraîtrait trop brillante et je ne les accepterais pas. En même temps elle m’a quitté et comme j’ai appris que Miss Delford et son père devaient arriver ce soir-là même, je me suis hâté de partir. Arrivé à Yorck chez un homme de ma connaissance, j’ai écrit à ma mère un billet dont voici la copie.

« Madame, la grande envie que j’aurais de vous plaire ni les exhortations de miss Melvil ne l’emporteront jamais sur mon aversion pour Miss Delford. J’ai l’honneur de vous en prévenir afin qu’aucun malentendu ne puisse nous causer à cet égard de l’embarras. En tout autre point, je désire de satisfaire ma mère mais le mariage est quelque chose de trop personnel et de trop éternel pour n’y pas consulter son propre goût. Je vais chez Mr Finch à Ivyhall et je resterai absent de Kingsmill jusqu’au départ de miss Delford et de son père. »

 

Ce matin un homme à cheval a apporté une lettre de Lady Raleigh à son fils elle est conçue en ces mots : « J’ai déclaré à ma nièce et je déclare à mon fils que s’il fait la moindre démarche auprès de sa cousine qui tende à un mariage avec elle je disposerai à l’instant du bien qui est ma propriété par un testament ou d’une maniéré plus irrévocable encore. Il sera très difficile à Sir Harry de dérober ses actions ou ses discours à ma surveillance. D’ailleurs, les apparences me suffiraient pour exécuter ma menace et mes soupçons me tiendront lieu de conviction je punirais ce que je croirais être comme ce qui serait réellement. »

Pauvre Sir Harry ! il jette feu et flamme. J’ai eu toutes les peines du monde à l’empêcher de faire sur le champ à sa mère la réponse que lui aurait dicté son chagrin. À peine le domestique porteur de la lettre était parti que nous avons vu arriver le palefrenier de Mr. Macham il a remis à sir Harry le billet suivant. Je sais mon cher cousin ce que vous avez écrit et je suis instruite aussi de ce qu’on vous a répondu. Vous m’estimez sûrement assez pour croire que je voulusse être une cause de rupture entre un fils et sa mère. Ce n’est pas, je l’avoue pour l’amour de Lady Raleigh, mais pour l’amour de vous que j’en fais ici la solennelle déclaration. Soyez heureux mon cousin avec une femme plus capable que moi de faire votre bonheur. Mon intelligence et mes talents sont très médiocres et j’ai été trop longtemps à Kingsmill dans une dépendance presque servile pour y prendre jamais le ton qui conviendrait à votre femme. Mais quelque modeste que j’y pusse être Lady Raleigh ne pourrait supporter que j’eusse ici une autre place que celle qu’elle m’y a toujours assignée. Elle quitterait votre maison et vous vous repentiriez bientôt d’un mariage qui aurait occasionné ce départ. Voilà ce que je me suis dit mille fois et ma résolution prise ainsi de longue main vous paraitra j’espère comme elle est, c’est-à-dire invariable. Ce que je viens de dire, prouve que malgré nos querelles je ne me méprenais pas sur votre affection et que j’avais besoin de raisonner avec moi-même pour me préparer à la conduite que je devais tenir. Peut-être aurait-il été plus sage de ne pas faire cet aveu, mais puisqu’il est fait je veux qu’il reste et qu’il serve d’adoucissement à une résolution que vous trouverez peut-être un peu dure. Quelque jugement que vous en portiez aujourd’hui soyez sûr que le temps viendra où vous m’en remercierez. Je quitte Kingsmill ce soir pour m’en aller auprès de ma mère. Le procédé de Lady Raleigh à mon égard est tel que le supporter et rester auprès d’elle serait non de la douceur mais de la bassesse.

La lettre n’était pas achevée que le domestique de Mr. Macham était déjà hors de vue et Sir Harry désolé voyait dans le choix qu’avait fait sa cousine de son messager et dans la diligence avec laquelle il s’en allait autant de preuves que Miss Melvil était décidée en faveur d’un trop heureux rival. Faudrait-il s’est-il écrié que nous ne l’ayons ni l’un ni l’autre ! Je me serais consolé de devoir vous la céder ; mais ce Macham autrefois un polisson de mon voisinage qu’à peine je daignais regarder, puis commis de comptoir et enfin d’après une mortalité qui semble s’être mise dans sa famille un riche propriétaire, une manière de seigneur – oh la chose est insupportable ! Mais je m’en vais trouver cette cruelle Molly et je lui dirai tant et tant de choses qu’elle n’aura pas le cœur de me rejeter.

Pendant qu’on sellait son cheval il s’est hâté d’écrire sur un chiffon de papier ces mots qu’il a chargé son domestique de porter à sa mère. Miss Melvil me refuse mais je cours l’obliger à changer de résolution. Si je n’obtiens rien d’elle ce ne sera pas faute d’avoir tenté l’impossible. Vous n’avez donc Madame qu’à réaliser vos menaces car je mérite tout votre courroux. Au reste soyez toujours la Maîtresse à Kingsmill, d’ici à vingt ans il n’y a pas apparence que j’y remette les pieds et quoi qu’il arrive vous n’y verrez pas celle que vous n’y avez voulu voir qu’à titre de servante ou d’esclave. À mesure qu’il écrivait cette étrange lettre il nous la lisait haut. Tom et moi avons fait tout ce que nous avons pu pour l’empêcher de l’envoyer mais inutilement. Sir Harry et son domestique sont partis à la fois l’un pour Kings mill l’autre pour ***, et je suis resté abasourdi. Je verrai par les nouvelles que Sir Harry a promis de me donner, si je ne dois plus rien espérer. Voilà un projet qui me paraissait à la fois bien sage et bien doux, un projet qui me semblait inspiré par mon père lui-même. S’il y faut renoncer quel autre oserai-je jamais faire ? Il n’y a m’a dit Tom que la frénésie de Sir Harry qui me calme un peu pour vous. À peine pourriez-vous jouir du bonheur que vous désiriez quand vous verriez ce qu’il en coûte à ce pauvre garçon. Lors de son autre séjour ici, j’étais tenté de mépriser ses hésitations et son attachement à la fortune de sa mère mais aujourd’hui qu’il y renonce et cela sans espoir de gagner quoi que ce soit en échange j’avoue que je l’honore beaucoup et qu’il ne peut plus avoir de chagrin que je ne partage. J’aime non seulement son désintéressement mais sa loyauté, il avertit sa mère de ce qu’il fera — Oh ! pour cela ai je dit j’y vois plus de fureur que de franchise, il s’est donné le plaisir de dire à sa mère de braver son déplaisir, et méprisait ses menaces — Oh, William William m’a dit Tom c’est ici le rival qui parle. Je vous plains vous êtes plus amoureux que je ne pensais mais la prière que fait Sir Harry à Lady Raleigh de rester à Kingsmill est-elle due aussi à la passion ou est-elle l’effet de la générosité — J’y vois de l’un et de l’autre ai-je dit mais puisque je cours risque aujourd’hui d’être injuste tout ce que je pourrais dire il n’en faut me taire.

 

Ce soir entre chien et loup je me promenais seul dans l’avenue du parc j’ai entendu les pas d’un cheval : c’était Sir Harry. Elle est perdue pour tous deux a-t-il dit Macham l’aime, et l’épouse venez faire avec moi un petit voyage soit en Écosse soit dans la partie méridionale de l’Angleterre, votre ami en sera et vous ferez tous deux une bonne œuvre car en vérité je me sens près de devenir fou. Lady Raleigh m’a fait dire à *** qu’elle épouserait incessamment Mr Delaware. Voilà ce qui ne me fait rien du tout. – Nous partons demain pour Lonebanck.

Notre course nous a très bien réussi. Les premiers jours il n’y avait guère que Tom qui parlât. Arrivés à Lonebank nous y avons appris que ce jour-là même Harry Lee épousait Sara Worth. On nous a priés d’assister à la cérémonie ce qui ne pouvait pas se refuser. Sir Harry a été frappé de la beauté de l’épouse. Le hasard voulait qu’il eut sur lui plusieurs magnifiques bagatelles un étui un portefeuille il a tout donné. Tom a fait des vers moi seul je n’ai pu témoigner mon contentement et ma bienveillance que par des paroles. Seulement j’ai prié qu’on me permit d’être le parrain du premier fils qui leur naîtrait, j’aurai pour commère ma nourrice. Tout ceci faisait de temps en temps une puissante diversion aux regrets de Sir Harry mais l’effet que j’en éprouvais était plus marqué encore. Quand je suis à Lonebank je retourne à l’enfance et c’est avec peine que je me rappelle ma jeunesse c’est à dire l’âge où je suis encore. Lorsque je me vois à Édimbourg ou à Ivyhall, mais je suis bien plus jeune à Lonebank et je n’y ai aucun souci, je n’y méprise pas la fortune et parce que je n’y songe pas. Le temps s’y passe sans rien vouloir sans rien faire sans imaginer d’autres besoins que ceux des gens qui l’habitent d’autres pensées que les leurs, d’autres mortels que ma nourrice son mari, et ses enfants. Tom a cédé à Sir Harry sa chambre dans la tour et cela à cause des livres qui y sont restés. Sir Harry ne voit pas un livre qu’aussitôt il ne lise. Un jour il trouva un livre grec où l’on avait exposé la doctrine de Pythagore. Tom qui le surprit dans cette lecture, se livra à toute son admiration pour le philosophe. Le plus sage peut-être et sans doute le plus humain qui ait jamais été. Puis ils tomba sur sa manière de gouverner ses disciples et en particulier sur le silence auquel il les obligeait. Je me suis tu, a dit Tom non pas sept ans mais environ six mois par ordre de Sir Walter il m’envoya à Lonebank réfléchir et me taire ; je lus peu, mais je pensai à ce que j’avais lu. Je pensai à ce que je pouvais et ce que je voulais être. J’y déplorai le cours de folie dans lequel je m’étais déjà engagé et je rebroussai chemin de manière à pouvoir reprendre une autre route qui pour n’être pas encore la meilleure possible est peut-être la meilleure que je sois actuellement capable de suivre. Parlez-vous tout de bon interrompit Sir Harry. Vous avez réfléchi pendant six mois ? Ma foi je ne crois pas avoir réfléchi la valeur de six jours en mettant toutes les minutes de réflexion bout à bout l’une contre l’autre, c’est donc peut-être parce que je n’ai jamais réfléchi que j’ai apprécié si tard Molly Melvill, en vérité je crois pouvoir dire sans me trop vanter qu’il n’y a pas eu à Oxford de plus laborieux étudiant que moi et cependant cela n’empêche pas que je ne parle presque comme un enfant, vous avez dû tous deux vous en apercevoir et j’agis à peu près de même une chose ensuite une autre sans avoir du tout arrangé à l’avance, cela viendrait-il aussi de n’avoir pas réfléchi ? Je suis trop triste à présent pour me mettre à réfléchir ici tout seul, si ce n’était cette considération je me mettrais en pension chez Mistriss Lee, et pour être bien seul je renverrais mon cheval, mais j’espère qu’avec vous deux j’apprendrai plus ou moins à être comme un homme. Avertissez-moi quand vous me verrez divaguer trop étrangement, votre peine ne sera pas perdue je n’ai eu pour précepteur qu’un pédant insupportable que je voyais peu et que surtout je n’écoutais jamais. Si vous pouvez réparer pour moi ce malheur je vous en serai obligé toute ma vie et s’il vous manque pour une citation une épigraphe ou autrement des vers grecs ou latins des tirades des orateurs ou des doctrines des philosophes employés moi j’ai de tout cela à votre service et en particulier pour vous Monsieur Lee je serai un réservoir de droit naturel civil, Romain, Anglais, où il n’y aura qu’à puiser, puisque vous savez réfléchir vous aurez mieux à faire qu’à compiler dans votre tête des choses pour la plupart fort ennuyeuses mais je prétends aussi réfléchir plus ou moins dorénavant ; mon cher Pythagore regardez-moi à l’avenir comme un de vos disciples dit Sir Harry en baisant le livre. Ces deux jeunes gens-ci seront […] dans votre école après avoir resté 4 jours à Lonebank j’ai proposé à Sir Harry de l’accompagner à Édimbourg, à ***. Le hasard nous a fait rencontrer Mr et Mme Edgcomb ; il était l’heure de dîner. Mme Edgcomb nous a priés tout trois et de l’air du monde le plus dégagé de nous mettre à table avec elle c’est ainsi que j’ai passé en revue les divers objets d’une attention partiale, mais je ne regrette que Miss Melvil celle que mon père lui même n’avait désignée comme ce que la femme pouvait être de meilleur, de plus utile, de plus assorti à sa vocation. Nous sommes arrivés ici il y a environ une heure Sir Harry a trouvé une lettre qu’il est allé lire dans sa chambre.

 

Mistriss Macham a écrit à son cousin que lady Raleigh n’était pas mariée encore, elle ajoute qu’on prétend que les parties n’ont pu s’accorder sur le contrat de mariage. Aujourd’hui dit-elle que la pierre d’achoppement est hors du chemin, il se pourrait qu’il n’en coûtât qu’un mot à un fils pour regagner les bonnes grâces de sa mère. Sir Harry à demi-fâché à demi-reconnaissant a fait vingt commentaires bizarres sur cette lettre et a fini par ne vouloir ni aller à King mill ni écrire sinon à son domestique pour se faire apporter ce qu’il lui faut pour la course projetée à Thornhill, et à Londres.

 

J’étais seul ce matin avec Sir Harry ; je lui ai dit : Quand votre chagrin sera plus amorti encore qu’il ne l’est à présent vous me raconterez comment s’est fait le mariage de votre cousine avec Mr. Macham. Je puis vous le dire tout de suite m’a-t-il répondu. Tout à l’heure j’y pensais je me suis réveillé ce matin avec l’idée peu agréable que Mr. Macham se réveillait près de Molly et j’ai repassé mot à mot notre dernière conversation. Eh bien donc après vous avoir quitté et m’éloignant d’ici à toute bride mon cheval s’est déferré près de ***, ce qui a donné au messager de ma mère le temps d’arriver avant moi chez ma tante. Je suis entré sans façon. Molly était seule elle m’a tendu un billet qui lui était adressé et dans lequel j’ai lu. « Vous pourrez dire à Sir Harry que sa mère est résolue à se remarier, espérant avoir des enfants plus respectueux et plus obéissants que lui. » Pourquoi me dit Molly m’aurait-on envoyé cela si ce n’était pour que je vous engageasse à changer de résolution. Il serait donc temps encore de prévenir l’effet de la menace de votre mère. C’est de quoi je me soucie le moins lui ai-je répondu. C’est votre résolution que je veux vous faire changer, pardonnez-moi de vous avoir souvent querellée injustement, de n’avoir pas fait toujours bien vite ce que vous désiriez de moi. Je vous ai toujours aimée quoique je ne l’aie bien su que tout dernièrement. Rappellerez-vous si je vous ai jamais quitté pour Miss Delaware ou pour aucune petite Miss ou petite Lady du monde. À peine vous quittai-je pour pêcher ou chasser et quand vous avez voulu m’empêcher de jouer vous avez réussi. Bref il faut que vous soyez ma femme toutes ces belles considérations que vous faites dans votre lettre ne signifient rien du tout en comparaison du plaisir que j’aurai à vous voir à moi et du désespoir que j’aurai a en être séparé. Vous ne vivrez pas à Kingsmill si ma mère veut continuer d’y vivre. Cela est si clair et si simple qu’il me semble n’y devoir pas ajouter un mot, et quant à votre mère à laquelle j’ai un peu songé dans la route je crois qu’elle tient un peu de la mienne et que nous ferons tout aussi bien de l’arranger sans nous et nous sans elle mais il en sera cependant ce que vous voudrez. Là-dessus Molly prenant un air extrêmement doux entre le rire et le pleurer m’a dit : Sir Harry ne vous affligez pas et ne regrettez pas de n’avoir pas parlé plutôt car jamais je n’aurais voulu accepter ce que je refuse à présent et cela non par manque d’affection je vous jure mais par affection ainsi que par honneur. Actuellement ma parole est donnée mais quand je n’aurais rien promis à un autre je n’en accepterais pas plus… Je ne sais si elle a dit encore quelques paroles à la suite de celles-là car je n’entendais plus et ne voyais rien. Enfin je lui ai demandé quel était l’heureux homme à qui elle s’était promise mais Molly n’a voulu me répondre qu’après que je lui eusse donné les plus solennelles assurances de l’écouter sans emportement. J’ai donné ma parole dit-elle à un homme qui a été comme moi le rebut de sa famille qui ainsi que moi est né pauvre que la fortune n’a favorisée qu’après l’avoir maltraité fort longtemps. Il a mieux compris mon sort qu’un autre et il a offert de le changer aussitôt qu’il a pu disposer de lui. J’hésitais retenue par le chagrin de me séparer de vous et de quitter un asile auquel j’étais affectionnée d’ailleurs je me trouvais un trop mauvais parti pour qui que ce fut. Vous savez ce qui s’est passé en dernier lieu et après que vous eûtes quitté Kingsmill d’une manière si désobligeante pour Miss Delaware, Lady Raleigh se vengea de vous sur moi je vins chez ma mère. On m’obligea de retourner à Kingsmill, vous y revîntes et me parlâtes de vos intentions et de celles de Mr Finch. Vous savez ce que je vous répondis ce que vous écrivîtes à votre mère et la réponse que vous en reçûtes ; elle m’avait parlé d’une manière conforme à ce qu’elle vous écrivit et avec si peu de ménagement et j’oserai le dire avec si peu de décence que je résolus de ne pas passer la nuit à Kingsmill. Je vous écrivis mais ne sachant comment vous envoyer ma lettre ni comment m’y prendre pour quitter Kingsmill sans éprouver la scène la plus fâcheuse j’envoyai prier Mr Macham de me venir parler, il se chargea de vous faire tenir ma lettre et m’offrit sa voiture pour me conduire ici j’ai longtemps balancé, il m’a vivement pressée m’a fait souvenir de tout ce qu’il m’avait montré de préférence dans tous les temps. Sa main, sa fortune, le mérite d’un grande constance la faculté de pourvoir au sort de ma mère m’étaient offerts avec le plus vif empressement. J’ai accepté j’ai promis avec la seule clause que ma mère sanctionnerait ma promesse. Vous croyez bien qu’elle n’a pas hésité. Arrivée ici le matin j’ai bientôt été suivie de Mr Macham… C’est assez c’est assez me suis-je écrié, Macham est heureux et moi je suis bien à plaindre je ne veux pas vous fatiguer de mes lamentations ni courir le risque de voir mon heureux rival il est sans doute avec Mme Melvil je ne l’a verrai pas non plus. Peut-être aurait-elle pu plaider ma cause. Il est impossible qu’elle n’ait pas démêlé mes sentiments, si elle a voulu punir la mère dans la personne du fils elle ne pouvait mieux réussir sans doute mais n’importe, c’est à moi même qu’il faut m’en prendre. Dites-lui que les cent livres que j’ai promis de lui payer toutes les années sa vie durant ne lui manqueront jamais et que dès que je serai majeur un acte formel en confirmera la donation avec cette somme et ce que votre mari pourra donner elle vivra seule fort à son aise. Ne vivez pas avec elle excepté vous qui êtes un ange et moi qui ne sais ce que je suis nôtre famille est je crois diabolique et je crois qu’un Raleigh a pris femme aux enfers. Ô ! ma mère que vous avais-je donc fait et que vous avait fait cette douce chère enfant pour nous séparer. Ma tante pouvait balancer au moins et retarder, peut-être empêcher mon malheur, elle ne l’a pas voulu. Adieu Molly, que je baise encore une fois vos mains, que je vous embrasse une dernière fois et je suis sorti comme un fou et j’ai pleuré comme je pleure à présent.

J’étais seul ce matin avec Sir Harry. Il m’a demandé comment l’idée m’était venue de m’adresser à sa cousine. Je l’avais en quelque sorte dans la tête lui ai-je répondu et je la préférais a toutes les femmes. Je lui faisais déjà ma cour avant de l’avoir vue. Voulez-vous voir où j’avais pris son idée et là dessus je l’ai mené auprès de mon bureau et je lui ai lu ce que vous dites des femmes à propos de Betty. L’Histoire des chats de la Duchesse de Northumberland racontée d’abord pour moi puis répétée à Lady C. et qui amène ce portrait d’une femme telle que mon père s’est plu à l’imaginer, à la peindre, et dont le portrait s’est trouvé être celui de Molly Melvill. Sir Raleigh était en extase. Un père comme le mien pensant et écrivant sans cesse pour son fils lui a paru le plus beau présent que le ciel put faire à un jeune homme, il m’a prié presque à genoux de lui lire le commencement de mon cahier et il voulait toujours une page de plus ou une période ou seulement une ligne enfin il a tant fait qu’il a eu connaissance de Félicia alors m’arrêtant par le bras il s’est écrié est-elle en vie ? est elle encore fille ? en vérité je suis convaincu que je l’épouserai elle sera ma femme, j’en ai le pressentiment j’en ai la conviction. Sir Walter me donnera sa fille pour me consoler de ma cousine et je serai votre frère William Finch vous verrez que cela sera. Je ne puis pas nier que je ne le souhaite. Pardon John pardon mon excellent ami une ambition que je ne connais pas pour moi même s’est glissée furtivement dans mon âme pour ma sœur.

 

Nous revenons aujourd’hui de Thornhill où nous nous sommes arrêtés en allant à Londres et aussi en revenant. Que de choses se sont retracées à mon souvenir dans les divers endroits que j’ai revus. Ralph a très bien reçu Sir Harry. Nous avons demeuré chez lui ; Sir Harry avait déjà été à Londres mais cette fois il lui semblait que tout y avait changé. Il était comme un homme qui se place pour regarder un objet tout autrement qu’il n’a fait auparavant. Souvent il me disait : que pensait votre père de telle ou telle chose ? où se promenait-il ? Qui voyait-il ? Comment était-il vêtu ? comment désirerait-il que vécut sa fille ? Quelquefois cela devient risible et d’autres fois cela est touchant. Sir Harry a certainement beaucoup de naturel ainsi que beaucoup d’acquis mais il y a quelque chose d’intermédiaire qui lui manque encore. Il n’est point formé pour la société, ni par elle. Nous sommes allés voir ensemble l’abbaye de Westminster. C’était bien la peine, a-t-il dit à la reine Élisabeth quand il s’est vu près de sa tombe, de faire décapiter celle-là dans l’espoir d’arriver ici un peu plus tard, à ta place j’aurais mieux aimé dix années de moins et n’avoir pas noirci si vilainement ma vie. Tu fus pourtant une grande Reine et ta cruauté me fait un vrai chagrin. Nous sommes allé voir le Muséum que je n’avais jamais vu. Mes compagnons le connaissaient. J’ai extrêmement admiré les oiseaux d’Amérique peints par une Hollandaise. Après avoir passé quelques jours à Londres nous sommes retournés à Thornhill, où déjà nous nous étions arrêtés en venant et où nous avions promis de séjourner en retournant. Là Sir Harry m’a fort embarrassé. Lord C. faisait-il quelque plaisanterie sur sa femme ou sur quelqu’autre dame de la société, Sir Harry, ne voyant point d’inconvénient à applaudir au maître du logis, ne contraignait pas le moins du monde son bruyant rire et en faisait retentir les salles. Un jour je l’ai pris a part et l’ai prié d’avoir moins de complaisance pour Lord C. et plus d’égards pour Milady ; il me l’a promis de fort bonne grâce et pour le récompenser je lui ai raconté quelques unes des anciennes conversations dont vous avez tenu note mais bientôt ne se contentant pas du récit il a voulu que je les lui lusse, car il faut savoir que le compte rendu voyage avec nous, je n’aurais peut-être pas pensé à le prendre le sachant presque par cœur mais Sir Harry a voulu que nous l’eussions à notre portée. Si cela s’était adressé à moi m’a-t-il dit comme à vous je vous réponds bien que ce serait mon vade mecum en tout et toujours, il faudra que vous m’en lisiez journellement au moins quelques lignes pour que je puisse m’accoutumer à la tournure de votre père, et en prendre quelque chose car il s’agit de lui plaire assez au moins pour que d’emblée il ne me refuse pas sa fille. Je lui ai donc lu nos anciens séjours ici, mais j’ai pris parti plus ou moins pour Lady C. contre mon père lui-même. Non, m’a dit Sir Harry vous êtes trop bon de démêler un peu de sens parmi tant de paroles, mais vous le démêlez moins que vous ne le prêtez et si vous expliquiez à Lady C. ce que vous croyez qu’elle a voulu dire, si vous appuyiez son avis auprès d’elle-même. Vous verriez que ce n’est pas ce que vous avez imaginé, que vous ne l’avez pas comprise, et qu’elle ne vous comprend pas. Au reste j’ai bien quelque chose de ce déblottement qui confond les faits avec les arguments, le fond du discours avec les parenthèses, les choses triviales avec celles qui ne le sont pas. J’ai eu un peu de honte en me reconnaissant dans cette manière de discourir mais la différence est grande pourtant, j’ai une idée que je suis, Milady n’a souvent que des paroles que les sons enchainent l’une à l’autre on ne sait trop comment. Depuis cette conversation Sir Harry ne s’est plus laissé aller à une gaîté inconvenante mais il me lance des coups d’œil qui ne m’embarrassent guères moins. Ce matin il m’a fait relire cette conversation qui fut amenée par la comédie et les couplets dont on honora mon jour d’anniversaire, cela l’intéressait, d’autant plus qu’il entend journellement des discours très semblables, Milady étant toujours d’avis qu’on peut réunir toutes sortes de soins et de talents. Il faudra que j’entende parler là-dessus un jour votre père m’a-t-il dit. À mesure que je vois à d’autres des talents, et des qualités que je n’ai pas, à vous un français pur, et beaucoup de politesse sans compter que vous chantez agréablement, et dansez très bien. Quand j’entend Mr Lee jouer divinement bien de la flûte et d’après ce qu’il a vu faire à son frère dessiner des plans esquisser des paysages il me prend aussi tôt envie d’avoir toutes sortes de maîtres et de savoir un peu de tout. Gardez-vous en bien s’est écrié Tom, gardez-vous de l’universalité et de la médiocrité que Sir Walter reproche aux femmes, soyez un homme et un Anglais, vous ne parlez pas français comme mon ami William mais vous connaissez mieux que lui les ressources, les trésors de notre propre langue ; je ne sais pas comment vous dansez mais vous courez et chassez très bien et quant à ma flûte je la donnerais bien volontiers contre la facilité que vous avez d’entendre Pindare, Sapho, et Anacréon. Tout ce qui ne nous absorbe point ne nous occupe pas assez pour y exceller. Les Anciens n’ont mieux valu que nous que parce que ils n’étaient pas à la fois des guerriers, des littérateurs, des Damerets, des nouvellistes, des amateurs des beaux arts, je sais que César, Alcibiade, Scipion se partageaient comme les modernes entre plusieurs occupations et obtenaient plus d’un genre de succès mais ces exceptions ne doivent rien changer à notre opinion là dessus, c’est l’unité de pensée de désir de motif qui a fait cette foule de héros Romains et Grecs que nous admirons. C’est cette une teneur uniforme de nos caractères qui pourrait nous rendre ce que nous devrions être. Nos marins par je ne sais quelle heureuse fatalité ont leur esprit moins dispersé que nous, il semble que leur âme soit continuellement sur mer. J’attribue les énormes succès des généraux de nos redoutables voisins à ce qu’ils ne sont plus choisis parmi des gens qui jouaient qui dansaient, qui faisaient des vers et assistaient à la toilette des belles dames, vous ferez bien Sir Harry de prendre dans votre façon de vous énoncer je ne sais quoi de plus réglé de plus péremptoire car il faut que vous jouiez quelque jour un rôle public qui soit digne de vos lumières naturelles et acquises mais voilà tout ce que vous avez à exiger de vous. À la suite de cette conversation nous nous sommes promis Sir Harry et moi d’entrer tous deux en même temps dans la Chambre des communes et là sans nous attacher à aucun parti, à aucune faction de nous aider mutuellement de nos facultés respectives. Je pourrais bien donner quelques fois aux idées de mon ami la forme la plus convenable mais quant au fond il me fournira plus qu’il ne recevra de moi. Tom veut plaider quelque temps en Écosse et aux assises d’Angleterre après quoi il ne désespère pas de se faire élire pour un bourg Écossais. Pendant notre séjour à Thornhill Tom qui s’y ennuyait est allé chez Lord Frédéric et il en est revenu ici directement il m’a dit qu’Honoria était plus belle qu’il ne l’avait encore vue au point qu’il n’a pu s’empêcher de lui faire compliment sur son embonpoint et sa fraîcheur. Vous ne lui auriez pas dit la même chose il y a un mois a dit Lord Frédéric à Tom. Nous avons ici la sottise de régler notre humeur sur des choses plus variables que le vent plus inconstantes que la fortune et notre humeur influe infiniment sur notre santé. Honoria a rougi et Tom a gardé le silence mais quand il s’est vu seul avec elle il lui a parlé de Sir Harry et de moi. Qu’est ce donc, lui a-t-elle dit, que cette rivalité entr’eux au sujet de Miss Melvill aujourd’hui Mistriss Macham il est rare qu’une pareille concurrence produise un effet pareil à celui que nous voyons ; elle a coutume de désunir deux amis et non de lier ensemble deux hommes qui ne se connaissaient pas. Tom l’a assurée que si elle était bien au fait de cette affaire rien ne l’étonnerait et il lui a demandé en riant si Sir Harry Raleigh ne lui paraîtrait pas une conquête digne d’elle. C’est selon que vous l’entendez a répondu Honoria, tout ce que je puis vous dire c’est que je ne la tenterai pas et que je la refuserais si je l’avais faite. L’air, le ton, je ne sais quoi qui tenait plus d’une notification que d’un propos en l’air ont persuadé à Tom que tant que je ne serai pas marié Honoria ne se marierait point. Dans le fond m’a-t-il dit vous paraissez faits l’un pour l’autre ce n’est pas le même caractère primitif mais ce sont les mêmes habitudes l’intelligence tournée sur les mêmes objets vous vous entendrez au premier mot, vous ferez plus vous vous devinerez l’un l’autre, c’est quelque chose que de ne s’offenser que le voulant bien et non par des malentendus et des maladresses mais Honoria ne voudra jamais vous offenser à moins que le premier vous ne l’eussiez extrêmement chagrinée car ou je me trompe fort ou elle vous aime véritablement.

Sir Harry mandé par sa mère va demain à Kingsmill il a eu bien de la peine à s’y résoudre. Après son départ je compte écrire ici ce que j’ai appris par Lady Francis elle-même d’elle et de sa parente que nous avions vues toutes deux si tristes à Thornhill il y a trois ans. Je l’a revoyais à présent si contente qu’à peine elle me paraissait la même personne, elle a vu mon étonnement et m’a engagé à l’aller voir à ***, où elle est avec son amie. J’y suis allé. – J’écris exactement ce qu’elle m’a dit.

 

J’ai pensé Mr Finch qu’étant redevable à votre père du retour de ma tranquillité je vous devais en quelque sorte mon histoire et j’ai employé le même motif de reconnaissance auprès de Lady Grenvill pour l’engager à me permettre de vous raconter aussi la sienne ; vous trouverez dans toutes deux j’en suis bien sûre de l’intérêt et de l’instruction j’entends par instruction une connaissance des femmes que l’on n’acquiert trop souvent que par son expérience c’est à dire à ses dépens ou aux leurs. Je vous ferai l’honneur de ne pas même vous recommander le secret : il n’est pas possible qu’étant le fils de Sir Walter et paré de la plus heureuse physionomie vous abusiez d’une confiance aussi gratuite que la mienne et tenant si peu de l’envie de parler. Je crois que comme les auteurs des poèmes épiques il faut que je commence l’histoire par le milieu c’est à dire par les confidences mutuelles auxquelles nous engagea Sir Walter quand il nous vit ici il y a trois ans et qu’il devina à notre tristesse que nous avions Mistriss Grenvill et moi un poids sur le cœur. Parlez-vous, (nous dit-il un jour qu’il nous vit ensemble) ouvrez-vous l’une à l’autre, Mistriss Grenvill consolera Lady Francis et Lady Francis adoucira le chagrin de Mistriss Grenvill. Dès le lendemain se promenant avec vous dans le Park de Thornhil votre père nous aperçut de loin et se détourna. Je m’en souviens, dis-je, à Lady Francis ainsi que de votre air triste et de la sorte d’étonnement qu’il me donna. Qu’est ce qui cause cette humeur sombre, je dirais presque impatiente et farouche que l’on voit chez vous. Chère Lady Francis me dit Mistriss Grenvill avant que Sir Walter m’en eut parlé j’en avais été déjà frappée j’ai plaint plusieurs fois votre époux dont les prévenances sont si mal accueillies par une femme qui n’est pourtant pas sans générosité. Hélas lui dis-je j’ai grand tort mais j’ai fait à Mr Menners un sacrifice bien pénible et dont j’ai le cœur déchiré cela me donne de l’humeur contre lui. Oh ! que ce personnage d’époux rend souvent odieux l’homme le moins fait pour l’être, un époux est un tyran par cela seul qu’il est époux. On lui fait des sacrifices qu’il ne demande pas, qu’il ignore qu’on est forcé de lui laisser ignorer car à mesure qu’il en connaîtrait mieux l’étendue il en saurait moins de gré — Et vous avez fait un pareil sacrifice. — Oui, mon amie, oui le sacrifice d’une vive inclination c’est trop peu dire le sacrifice d’une passion la plus ardemment partagée qui fut jamais. J’ai forcé mon amant à s’éloigner et peut-être ne nous reverrons nous jamais. — Quoi vous avez eu ce courage cette sagesse ? Oh ! que vous êtes heureuse. Oh ! que je porte envie à votre sort : en disant ces mots Mistriss Grenvill fondit en larmes, que n’ai-je fait comme vous, reprit-elle, après un long silence qui n’avait été interrompu que par des pleurs et des soupirs. Ce que je viens de vous dire continua-t-elle est un aveu que la douleur m’arrache. Oh ! ne me méprisez pas vous qui savez ce que c’est que l’amour. Pour moi je ne le sais plus, j’ai oublié la séduction de mon cœur et celle de mon amant. Le souvenir de ma faute me reste seul avec un regret, une honte impossible à décrire. Il me semble à présent qu’il était facile de résister, que Mr Grenvill avec des vertus distinguées possède des qualités aimables dont Lord Arthur est dépourvu. Lord Arthur me suis-je écrié, c’est aujourd’hui que vous vous trompez. Lord Arthur joint à la plus belle figure du monde des talents, des grâces, de l’esprit et même des qualités essentielles ; Auriez-vous à vous plaindre de lui et de sa discrétion. Non, m’a répondu Mistriss Grenvill il s’est conduit avec honnêteté et délicatesse et lorsqu’il a vu que je ne pouvais m’accoutumer à vivre dans le désordre à tromper mon mari, à me confier à des domestiques il s’est retiré sans humeur, sans éclat et s’est montré encore mon ami. Il vient de se marier et aurait voulu lier sa femme avec moi comme si j’eusse été encore digne et capable d’aider à une jeune femme à se bien conduire, la femme m’intéressait, mais je n’ai pu me résoudre à revoir le mari. — Voilà lui dis-je qui est rigoureux et même cruel, je serais tenté de vous accuser de dureté et d’ingratitude. On dit Lord Arthur assez triste depuis son mariage je vois à qui il faut attribuer la mélancolie d’un des hommes les plus aimables que nous ayons. Étais-je chargée de son bonheur ? m’a dit Mistriss Grenvill. C’est Monsieur Grenvill qui m’avait confié le sien — Ce bonheur n’a point été troublé, ou s’il l’a été c’est grâce à vos immodérés regrets, si vous m’en croyez, belle pénitente, vous vous efforcerez à les cacher, et bientôt vous les oublierez. Faites-vous grâce, c’est tout ce qui peut arriver de plus heureux à votre mari. Jamais jamais s’est écrié Mistriss Grenvill, je l’ai laissé pleurer quelque temps et déjà je réfléchissais sur mon propre sort avec un peu moins d’amertume que je n’avais fait avant notre conversation. Hélas me disais-je si je n’étais malheureuse comme je le suis je le serais peut-être comme elle, c’est ce que j’ai redouté, c’est ce qui m’a engagé au sacrifice que j’ai fait et dont je détruis tout le mérite par l’espèce de repentir que j’en ai. Ce peut-il, m’a dit Mistriss Grenvill que vous ne vous applaudissiez et ne vous félicitiez pas à chaque instant de la journée, vous le devriez. C’est trop me demander lui ai-je répondu tout au plus je pourrai me consoler et c’est à vous que je le devrai. J’ai craint, je l’avoue les regrets dont je vous vois accablée mais après m’y être soustraite avec une sorte de courage, j’ai cru m’être trompée en les redoutant, votre exemple me prouve que je n’avais peut-être pas tort, et douleur pour douleur la mienne n’est peut-être pas pire que la votre. Vous devez faire la même réflexion que moi et penser que si vous ne regrettiez pas d’avoir cédé vous déploreriez peut-être votre résistance. Non, non, a dit Mistriss Grenvill. Mais quel est cet homme que vous regrettez tant il doit être le plus aimable des hommes. Alors Mr Finch je l’ai nommé et j’ai cru que mes larmes étaient justifiées mais quelle a été ma surprise quand j’ai vu Mistriss Grenvill ouvrir de grands yeux étonnés. Elle s’est fait répéter ce nom, puis elle s’est tue. Comment vous exprimerai-je l’étrange impression que je reçus de son étonnement et de son silence et du jugement qu’ils exprimaient mieux que n’eussent fait des paroles ? Il n’est donc pas aussi aimable que je le croyais me dis-je en moi-même s’il était comme je l’ai cru beau dans toute sa personne, agréable dans tous ses mouvements il paraîtrait tel à tout le monde à toutes les femmes du moins et à celle ci surtout qui est spirituelle et sensible. Vous le connaissez peu peut-être dis-je à Mistriss Grenvil. Pardonnez-moi me répondit-elle mais vous ne savez pas comment il est quand il aime et pour la femme qu’il aime. Elle ne me répondit point et je ne pus me résoudre à en demander davantage et je me rappelai qu’il était le parent d’un oncle de Mistriss Grenvil et qu’il avait passé chez cet oncle un temps considérable dans le temps même où il me montrait le plus de passion. C’était bien assez de savoir que l’homme que je croyais plein de candeur aussi bien que d’agrément n’était qu’un séducteur banal et qu’ayant été sur le point de réussir auprès de moi il avait échoué auprès d’une autre femme et si complètement échoué qu’elle ne s’était pas seulement doutée qu’il put séduire. Ici notre conversation finit.

Nous retournâmes auprès de la compagnie et votre père que nous rencontrâmes sourit en me regardant. Peut-être voyait-il déjà une teinte un peu différente sur ma physionomie et en effet je sentais moins de douleur que de dépit. J’avais même de temps en temps un mouvement de joie d’avoir échappé à une douleur pareille à celle de Mistriss Grenvill et à la honte d’être devenue complètement la conquête d’un homme qui n’avait pas seulement mérité ma prévention pour lui loin qu’il eut pu excuser une faiblesse plus grande. Véritablement il était changé pour moi. Mr Menners aussi n’était plus le même je remerciai dans mon cœur la gêne que m’avait imposée l’hymen et le respect que m’avait inspiré ses devoirs et ma parole donnée à un honnête et galant homme. Quelquefois j’avais été tentée de mépriser l’aveuglement qui avait empêché mon mari de devenir jaloux, à présent j’en estimai davantage un homme qui se rendant justice et croyant que je la lui renduis aussi n’avait pas soupçonné mon engouement ni pensé que lui ou moi nous eussions rien à craindre, lui pour son honneur moi pour mon repos d’un homme qui à mon éternelle confusion avait été si redoutable à l’un et à l’autre. Mon soin fut alors de revenir peu à peu et de manière à ne surprendre personne à des manières plus accueillantes avec Mr Menners et plus agréables avec chacun, quand je retombais dans ma tristesse un regard de Mistriss Grenvill m’en retirait. Elle de son côté reprit plus d’assurance, mais ses progrès vers un état tranquille furent plus lents que les miens, quand son mari s’approchait d’elle de l’air le plus doux et le plus caressant, je la voyais frémir, une larme s’échappait de ses yeux. Cette mélancolie me dit un jour MGrenvill en présence de sa femme me désole, je n’en puis imaginer le sujet. Ma femme paraît vous aimer. Sachez ce qui l’afflige ce qu’elle regrette, ce qu’elle désire il n’y a rien au monde que je ne fisse pour voir renaître la sérénité dans son âme ses charmes m’attirent auprès d’elle comme le premier jour de notre mariage, mais qu’elle est loin de partager le plaisir que j’ai à la voir, mon abord l’attriste. Non interrompis-je il l’attendrit et ce sont de misérables vapeurs qui produisent cette faiblesse. Trouvez-vous bon que nous demeurions quelque temps ensemble je veillerai sur sa santé et je vous la rendrai gaie comme elle doit l’être, appartenant à un homme comme vous ; nous resterons chez moi à la campagne ou nous courrons à Bristol et à Bath, le voulez-vous dit Monsieur Grenvill à sa femme. Pourvu que vous en soyez répondit-elle en baignant de larmes une main qu’il lui avait tendue avec transport. Mr Grenvill survint, il a été de tout temps l’ami de Mr Menners et je n’eus point de peine à conclure entr’eux un arrangement qui devait nous réunir. Nous passons huit mois de l’année chez moi dans cette campagne et quatre mois à Londres chez Mr Menners. Nous avons revu plusieurs fois les deux hommes qui ont tant influés sur notre sort.

J’ai d’abord si bien caché mon embarras que bientôt je n’en ai plus eu et cette affaire si grave où mon cœur se croyait pour jamais intéressé a été comme non avenue. Mistriss Grenvill plus émue que moi n’a point affecté la légèreté ni l’oubli, et à mon instante prière elle a caché à Lord Arthur le ressentiment qu’il lui avait donné contre elle-même. C’est, lui disais-je, montrer trop de dédain pour lui que de n’avoir pour vous aucune indulgence et vous méritez votre indulgence par cela même qu’il mérite de vous, et de tout le monde de l’estime de l’intérêt des égards. Mistriss Grenvill est parvenue à lui en montrer mais quand elle voit son mari le préférer à tous les hommes de sa société et lui témoigner une inclination toute particulière je la vois souffrir. Je crains quelqu’indiscretion et ce n’est pas trop de mes signes, de mes regards de tous mes efforts pour lui rendre la contenance qui lui convient. Rien de tout cela n’échappe à Lord Arthur, et il m’a pris en grande amitié. Il est triste sans aimer sa femme, il la traite très bien. S’il venait ici pendant que vous y êtes il vous intéresserait sûrement mais prenez garde de ne pas regarder Mistriss Grenvill d’un air qui la fasse souvenir qu’elle a permis que je vous fisse son histoire. Quand je lui demandai cette permission elle hésita longtemps et enfin elle me dit je le veux bien c’est reconnaître le service que m’a rendu son père peut-être préviendrez-vous qu’il ne donne à une femme les regrets que j’ai. Que vous avez eus lui ai-je dit en riant, elle a soupiré. Je vous avoue lui ai-je dit que dans ce moment lord Arthur me fait plus de pitié que vous et en faisant à Monsieur Finch le récit que je lui destine j’aurai bien autant en vue son repos que celui d’une femme à laquelle il pourrait s’attacher, il est aimable et il m’intéresse. Oui, a dit Mistriss Grenvill, il pourra faire le malheur d’une femme trop sensible. C’est le sien ai-je dit, que je me propose de lui épargner. Voilà presque mot pour mot ce que me dit lady Francis. Un matin que je fus longtemps seule avec elle ce fut le jour même de mon arrivée. Mistriss Grenvill était allée faire une visite dans le voisinage, elle revint pendant que je faisais une partie de billard avec son mari et je ne la vis pas avant l’heure du dîner ; en me mettant à table je trouvai sous ma serviette un billet cacheté sur lequel était écrit « lisez incessamment ». Je sortis donc de la salle à manger j’ouvris le billet et je lus ces mots. « Ne laissez pas apercevoir que vous sachiez quoi que ce soit de notre histoire mon amie m’a dit avec tant de trouble et d’effroi j’espère que vous n’avez rien dit à Mr Finch » que j’ai cru devoir lui cacher la vérité, contente alors ou du moins plus tranquille elle a exigé que j’attendisse pour vous instruire une nouvelle permission de sa part. Réglez-vous là-dessus et qu’elle ne soupçonne rien je vous en conjure. Quand je me suis retrouvée tête à tête avec lady Francis je lui ai promis une discrétion à toute épreuve mais, lui ai-je dit, vous prétendiez commencer votre histoire au milieu comme les poèmes épiques et cependant vous n’avez fait que continuer votre récit au lieu de reprendre les choses de plus haut. Dans le fait vous me devez encore l’histoire de ce qu’a fait pour vous plaire l’homme qui a été assez heureux pour y réussir à un certain point. Je voudrais même que vous me dissiez quand et comment lord Arthur a fait sa cour à votre amie. C’était bien mon intention me répondit-elle mais quant à Mistriss Grenvill je n’ose plus vous en parler, elle a une frayeur si extrême d’être envisagée comme une femme faible ou selon ses expressions qui sont toujours sévères envers elle-même comme une femme infidèle, coupable que je me repens presque de ce que je vous ai dit. Je ne pourrais donc vous entretenir que de moi et en vérité cela n’est pas intéressant. Que j’aie vu pour la 1ère fois l’homme que je suis presque honteuse d’avoir aimée au bal ou à la comédie à la promenade ou à l’église ; de bonne foi qu’est ce que cela fait ? Dans les premiers temps de ma guérison cela me faisait bien encore quelque chose et je disais à Mistriss Grenvill combien un certain habit de velours pistache lui allait bien. Le jour de l’anniversaire du roi de telle année combien le cœur me battit un jour que le croyant à Bath je le vis entrer chez la Duchesse de *** et beaucoup d’autres choses d’une pareille importance. Mistriss Grenvill commençait par m’écouter avec bonté mais bientôt un soupir donné à des souvenirs amers, ou des yeux fixes et distraits m’avertissaient que sa pensée s’était écartée bien loin de moi, peu a peu j’ai jugé de tout cela comme elle je n’en ai plus parlé, je n’y ai plus pensé et pour vous en entretenir il me faudrait un effort de mémoire que j’espère que vous n’exigerez pas. Est-ce par hasard ou par défiance lui ai je dit que vous n’avez point nommé encore cet homme autrefois digne d’envie et qu’aujourd’hui je suis tenté de plaindre. C’est par fierté répondit-elle : « Qui plait est tout, qui ne plait plus n’est rien, » a dit je ne sais quel poète et dans cette seconde époque on est un peu honteux de ce qu’on a pensé dans la première. Nous en étions là quand nous avons vu entrer dans le parc où nous nous promenions avec Lord Arthur un autre homme de bonne mine et dont l’extérieur était agréable. Lady Francis a rougi et Monsieur *** a dit : Je crois Lord Arthur que nous interrompons assez mal à propos un tête à tête car je viens de voir sur le visage de Madame un coloris que je n’y avais pas vu depuis longtemps. Vous me déconcertez en effet a dit lady Francis par cette étrange observation et vous rendez juste ce qui d’abord était faux. Venez lord Arthur, vous qui n’avez jamais fait rougir personne prenons les devants et laissons ces messieurs faire connaissance. Mr Finch et Mr *** je vous présente l’un à l’autre. Elle est charmante encore me dit Mr *** mais il y a trois ou quatre ans que vous l’auriez vue bien plus aimable, je l’ai vue alors lui dis-je mais elle était sérieuse et je l’aime bien mieux comme je la vois aujourd’hui. Puis nous avons parlé d’autre chose jusqu’à ce que nous ayons rejoints Lady Francis dans le salon. Mistriss Grenvill y est venue avec sa fille enfant de quatre ans et les deux petits Menners qui sont a peu près du même âge à son approche. Lord Arthur s’est troublé et pour reprendre contenance il s’est mis à caresser les enfants. Pour elle son air a été si décent, elle avait tant de dignité et de beauté que jamais je n’ai été si affecté. Je plaignais lord Arthur et cependant j’enviais son sort, avoir été aimé de Mistriss Grenvill me paraissait une chose glorieuse et douce. Le souvenir du passé doit pour lui embellir le présent, mais je déraisonne il n’est plus aimé et s’il aime encore quel supplice ! Je suis retourné à Thornhill moins tranquille que j’en étais parti et le même jour fatigué de ce qui auparavant m’amusait assez je suis parti avec Sir Harry qui hier comme je l’ai déjà dit m’a laissé seul avec Tom ; celui-ci cherche dans mes yeux la cause du trouble qu’il y voit le voilà qui vient m’appeler inquiet dit-il de la longue solitude où je me suis plongé. Je vais Tom, je vais j’ai fini – William Finch vous êtes amoureux ? Pour la première fois, vous êtes amoureux.

 

Voici la lettre que je viens de recevoir de Sir Harry : – Ô ! qu’est-ce aujourd’hui que le château de Kingsmill sinon une vaste et triste et sombre solitude. Le cœur me battait à mesure que j’approchais je m’attendais à rencontrer au moins Pollux, mais il a suivi sa bienfaitrice. Le ferai-je redemander ? Non, tu as été plus libre que moi Pollux ! tu t’es fait ton sort, conserve-le ! reste. Je suis entré chez ma mère, elle était seule j’ai eu une certaine pitié d’elle. Molly la quittée, je n’ai rien dit. Après une demi heure au moins de silence Lady Raleigh m’a dit. Vous n’en êtes pas plus heureux Sir Harry pour avoir désobéi à votre mère et l’avoir bravée, je n’ai pas répondu. Après une demi heure encore de silence elle m’a demandé si tout de bon je consentais qu’elle demeurât à Kingsmill. Je lui ai dit que oui à une condition – à condition je suppose que je ne me remarie pas. — Si vous vous remariez, Madame, et que vous désiriez de vivre à Kingsmill vous m’en payerez le loyer au lieu que si vous ne vous remariez pas vous pourrez toujours vous regarder ici comme chez vous, ce n’est pas là la condition que je voudrais mettre à votre perpétuelle résidence à Kingsmill — Laquelle donc Sir Harry ? — Je voudrais que vous y fissiez demeurer soit avec vous dans le château, soit dans une maison que je bâtirais exprès, votre sœur, ma tante, la mère de Molly. Je le voudrais pour notre honneur à tous, et par d’autres raisons encore. Au reste, Madame, il va sans dire que je donnerai une demeure à ma tante en propre, en tel lieu qu’elle le voudra, de sorte qu’après avoir refusé de la faire demeurer auprès de vous elle pourra néanmoins en demeurer tout près. Ce que je viens de dire prouve au reste que le mot de condition que j’avais employé n’est pas très propre, dans aucun cas je ne pourrais obliger ma mère à quitter ma Maison, mais si elle acquiesce à ce que je demande, je la lui céderai avec plus de plaisir et lui en rendrai la demeure plus agréable. Je penserai à votre proposition m’a répondu lady Raleigh et à bon compte je consens que ma sœur vienne passer quelques jours chez moi, je suppose qu’elle saura apprécier cette condescendance — Je souhaite, Madame, que ma tante ne soit pas une grande apprécieuse — Sir Harry ?… Madame ?… — Est-ce tout de bon qu’à mon refus de faire demeurer avec moi Mistriss Melvill vous lui fissiez bâtir une maison ? Très tout de bon Madame — Vous pourriez laisser ce soin à… — N’achevez pas Madame, de grâce n’achevez pas, mais soyez sur que je n’en laisserai le soin à personne — Bâtir une maison est bien cher, Sir Harry ! Je me suis levé et j’ai couru dans toute la maison comme une ombre plaintive. Ô ! Molly Molly compagne de mon enfance, ma cousine, mon amie, ma sœur, pourquoi ne vous vois-je plus. À table Lady Raleigh m’a dit je n’ose vous parler de Miss Delaware — Vous faites bien lui ai je répondu me serait-il permis de vous parler de son père ? Lady Raleigh a rougi, nous étions seuls. Est-il vrai Madame lui ai-je demandé que vous ne vous soyez pas entendus sur les conditions ? — On s’entend rarement tout de suite — Vraiment, Madame vous m’étonnez, mais votre réponse me fait présumer qu’on peut finir par s’entendre — Il y a très longtemps que Mr Delaware me fatigue de ses sollicitations mais je n’ai consenti à l’écouter que quand je me suis vu menacé du ridicule mariage de mon fils… Avec votre nièce ai-je interrompu. Mais, Madame, je pourrai faire tel mariage qui vous paraîtrait infiniment plus ridicule je ne me gênerai pas ainsi croyez-moi ne rompez pas ou renouez — Peut-être me feriez-vous payer excessivement cher ma demeure ici ? — Non Madame si vous êtes honnête avec votre sœur je serai accommodant avec vous — Voulez-vous Sir Harry aller chercher votre tante je suppose qu’elle est présentable et que mes domestiques n’auront pas de surprise trop grande ? J’irai Madame et cela dès ce soir, je suis en effet mieux couché à York ne pouvant plus tenir à Kingsmill. C’est de York que je vous écris quand j’aurai conduit ma tante à Kingsmill j’irai, mon ami, à Ivyhall, vous voyez que je suis fidèle au désir que Molly ne vive pas avec sa mère.

 

Autre lettre de Sir Harry

Jamais rien de si plaisant que ce qui vient d’arriver. Je suis revenu à Kingsmill avec ma tante avant-hier au soir. Dans un autre temps je vous raconterai les premiers regards les premiers saluts, les premières questions. Le petit commérage qui est venu mettre fin au froid examen qu’on faisait de la figure du vêtement, du langage. La séparation de ces deux sœurs et plus ancienne d’un an que la naissance de Molly. Je me suis ennuyé, nous avons soupé. On s’est mis au lit et comme j’avais eu plusieurs mauvaises nuits j’en ai eu enfin une bonne, où au lieu de penser à ma cousine j’ai rêvé à elle et repassé en songe quelques anciens heureux moments. Aujourd’hui descendu chez ma mère je l’ai trouvée avec sa sœur. La hauteur de l’aînée une sorte de demi fierté de la cadette n’empêchaient pas qu’un certain babil de femmes n’allât assez joliment son train et je me suis flatté que ces deux sœurs vivraient passablement bien ensemble ne fut-ce chez ma mère que besoin d’avoir à qui parler et chez ma tante que l’envie de montrer qu’elle était réconciliée avec sa famille. Il était question de faire avertir Mr et Mme Macham et de les inviter à venir à Kingsmill mais j’ai prié qu’on attendit au lendemain nous avons donc dîné seuls ces deux dames et moi. D’abord après dîner Lady Raleigh est allée dans sa chambre et je me suis imaginé que c’était pour écrire à Mr Delaware mais je n’en ai aucune certitude, ce qui est sûr, c’est que Mr Delaware est entré dans le salon où j’étais avec ma tante, les rideaux étaient presque fermés pour nous garantir du soleil couchant de sorte qu’il faisait très peu clair dans la chambre. Mr Delaware ne m’a pas reconnu, ne m’a peut-être pas vu et je me suis mis sur un balcon où j’étais séparé du Salon par le rideau fermé. Aussitôt Mr Delaware qui naturellement timide s’était encouragé par quelques bouteilles de bourgogne s’est approché de Mme Melvill et lui a dit tout ce que l’on peut dire de plus obligeant. Quelle joie j’ai de vous revoir Madame. Quel air rayonnant vous avez, droite comme un jonc les yeux brillants, le teint animé. Nos plus fringantes jeunes filles ne pourraient soutenir la comparaison avec vous. Faut-il que de misérables calculs, de sordides considérations nous ayant éloignés l’un de l’autre. Songez Madame que vous avez reçu mes premiers hommages, mais peut-être ne daignâtes vous pas les remarquer – Ô ! Madame avant que votre époux avant que ma femme eussent serré les nœuds qui m’ont tant fait gémir je vous étais dévoué. Recevez ma main consentez à me rendre heureux, votre domaine sera proportionné à votre mérite et à ma fortune, répondez répondez qu’est ce qui vous arrête ? Je jure que mes sentiments sont sincères invariables en même temps l’ardent amoureux se jette ou plutôt se laisse tomber aux genoux de ma tante. Au bruit qu’il fait ma mère ouvre la porte du salon et moi j’ouvre des deux mains le rideau qui me cachait et nous voilà tous vis à vis les uns des autres, je riais, ma mère était indignée. Mr Delaware ne comprenait rien à ce qu’il voyait ni à ce qu’il avait dit. Mme Melvill surprise sans être déconcertée tendit la main à Mr Delaware et l’aida a se relever, après quoi il s’assit à côté d’elle d’un air que je ne puis rendre. C’est une méprise sans doute dit Mme Melvill et je crois devoir renvoyer à ma sœur l’hommage que j’ai reçu. Jamais dis-je il n’en fut un plus tendre, plus humble, plus ardent, et outre que Mr Delaware est trop honnête homme pour se dédire je suis tenté de croire qu’il se méprenait toutes les fois qu’il a parlé d’amour à une autre qu’à Mme Melvill. Là dessus j’ai répété mot pour mot ce que j’avais entendu mais tout ceci ne me regarde pas ai-je ajouté je laisse les deux dames et leur l’amoureux démêler cette aventure ensemble là-dessus je suis allé demander mes chevaux et je suis venu coucher à York où j’attends le dénouement de cette plaisante aventure j’enverrai tous les jours mon domestique à Kingsmil et dès que je saurai à quoi m’en tenir j’irai vous joindre.

 

Lettre que j’ai reçue aujourd’hui de Sir Harry.

La femme de chambre de ma mère a dit que Mr Delaware s’était endormi dans le fauteuil où il s’était placé à côté de ma tante. Enfin réveillé par l’attirail du thé et des lumières qu’avait fait apporter lady Raleigh il lui dit. Je ne sais pas bien ce qui s’est passé mais il me semblait Madame vous avoir vu ici tel que je vous ai toujours vue sinon que vous étiez plus belle et si je l’ose dire plus jeune si ce n’est de beaucoup au moins d’une année ou deux ; enfin c’est à vous que je croyais parler et comme je sortais de boire assez copieusement il a pu m’arriver de parler avec plus de feu qu’à l’ordinaire. Il en sera ce qui vous plaira, si vous voulez prendre pour vous mes protestations je ne crois pas que cette dame me fasse l’honneur de les vouloir garder pour elle, mais toutefois si elle est à marier c’est à dire fille ou veuve et qu’elle veuille me prendre au mot et que vous vous désistiez de vos prétentions antérieures, je suis homme de parole et je l’épouserai quoiqu’en puisse dire mon impertinente fille qui déjà malgré votre fortune, Milady, et tout votre éclat trouvait assez mauvais que je vous épousasse. Je m’en vais sur l’heure et reviendrai savoir demain ce dont vous serez convenues mais puis-je savoir avant de m’en aller à qui j’ai eu l’honneur de m’adresser. Je suis veuve de Mr Melvil et sœur cadette de Lady Raleigh a dit Mme Melvill a et oui, cadette c’est ce que je disais dit Mr Delaware, Madame, j’ai l’honneur de vous saluer ; je me flatte bien, de n’être pas cause qu’une récente réconciliation soit rompue ; Lady Raleigh était accusée d’assez de dureté envers sa sœur je suis fort aise de voir cette médisance démentie. Quel amas d’impertinences ! a dit Lady Raleigh, aussitôt que Mr Delaware a été hors de la chambre. Voilà tout ce qu’a entendu le domestique qui avait apporté le thé et les bougies. Une heure après lady Raleigh a commandé la voiture dans laquelle est entrée Mme Melvill, elle est arrivée entre neuf et dix heures chez Madame Macham.

 

J’apprends aujourd’hui que Mr Delaware s’est présenté à Kingsmill et qu’il a été renvoyé qu’il est allé chez Mme Macham et que son mariage est conclu avec Mme Melvill. On va beaucoup crier contr’elle et cela par la seule raison qu’ayant été malheureuse comme une héroïne de roman elle termine l’histoire par une action passablement vulgaire en ce qu’elle est plus intéressée que noble, mais était-elle entrée dans cette pensée du public qui s’étant accoutumé à la plaindre voulait toujours la plaindre ? Non elle était malheureuse et pauvre par accident et fort contre son gré, la voici riche, et contente de son plein gré aidée par une très étrange tournure qu’a pris le sort. Je lui applaudis quant à moi de tout mon cœur et non pas par intérêt comme on pourrait le croire car j’avais parfaitement pris mon parti du mariage de Lady Raleigh. Dira-t-on que ma tante ait coupé l’herbe sous les pieds de sa sœur ? mais point du tout. Lady Raleigh n’avait point de fortune à faire ni un amour qu’elle voulut conclure par l’hymen. Mme Melvill a tout simplement reçu ce qu’il a plu à Bacchus et à la fortune de mettre à ses pieds. Mr Delaware et son opulence. Mais quant elle aurait fait une petite niche à sa sœur est ce trop se venger de vingt ans de dureté et de hauteur ? Je crois que d’abord après le mariage j’irai féliciter la nouvelle Mistriss Delaware il me faudra voir sa sotte belle-fille mais c’est à quoi je puis encore mieux me résoudre, qu’à aller chez le mari de cette Molly qui devait être à moi.

 

Sir Raleigh est arrivé. Il a bien de la peine à ne pas rire quand il parle de la scène de Kingsmill. Aujourd’hui comme il avait dîné fort gaiement et s’était mis dans un état sinon semblable à celui de Mr Delaware du moins fort éloigné d’une grave réserve il nous a joué cette scène. Un jour tendre, une Dame assise sérieuse gracieuse se redressant écoutant avec bonté était représentée par Tom et lorsque lady Raleigh entre dans la chambre au bruit que fait la chute de monsieur Delaware j’ai été mis à la place de celui-ci et Sir Raleigh d’amoureux empressé est devenu une Dame jalouse pleine de dignité et de courroux.

Je ne puis pas dire pourtant qu’il ne respecte pas sa mère qu’il n’ait pas d’amitié pour elle mais chacune de ses expressions est si vive qu’elle efface l’impression précédente non pas pour toujours mais jusqu’à ce que celle-là vienne à son tour régner sur son imagination. Parle-t-on de Molly il pleure comme un enfant. Quelque chose lui représente-t-il Félicia c’est paré de tant de beautés et de grâces qu’il se transporte pour elle. Il s’imagine vouloir être poli et modéré comme moi. Je suis, dit-il, son modèle mais Tom est son oracle. J’ai quelque fois la vanité de penser que nous formons à nous trois une coterie de jeunes gens assez remarquable… Je me laissais entrainer comme Sir Harry et me plaisais à la peindre distrait de toute autre pensée. Dans ce moment on m’annonce Lord Arthur. Je suis flatté, et touché de sa visite : J’en suis ému. Il faut l’aller recevoir.

 

Lord Arthur aurait-il remarqué quelque chose ? Y aurait-il entre nous quelque sympathie qui serait produite par un sentiment semblable ou qui produirait cette conformité de sentiment ? Lord Arthur n’a point expliqué sa visite ni a donné aucun prétexte. Il s’est annoncé comme désirant de passer quelques jours à Ivyhall et m’a traité avec une familiarité obligeante et pleine d’égards. Tom et Sir Harry qui ne le connaissaient pas ont été un peu déconcertés dans les premiers moments. Il est plus âgé qu’aucun de nous et comme il a autant de dignité que de grâce il était impossible qu’il n’en imposât pas un peu mais bientôt tout s’est arrangé. Tom qui voulait lui plaire a été plus aimable que jamais et Sir Harry le regardait et l’écoutait avec une admiration bonhomique et badaude qui était tout à fait amusante à voir. Je n’ai pas laissé ignorer à Lord Arthur l’esprit de mon hôte j’ai même fait briller ses connaissances. À présent je n’ai plus rien à faire qu’à jouir discrètement de la société de Lord Arthur. Il est mélancolique il aime la solitude mais quand il est avec nous il est très aimable. Il nous a pressés tous trois de passer trois mois de cet hiver à Londres. Sir Harry vient d’y consentir et j’écrirai dès demain à Ralph. Sir Harry pourra occuper l’appartement de mon père. Tom et moi nous rentrerons de nos demeures de petits garçons.

Ce livre numérique :

a été édité par :

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en octobre 2014.

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Tatiana, Christine K., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Sir Walter Finch et son fils William Par Madame De Charrière Auteur des Lettres de Lausanne et de plusieurs autres Ouvrages, Genève, Paschoud, 1806. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page : Vue du château d’Édimbourg, a été prise par Laura Barr-Wells, le 12.07.2014 .

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

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[1] Les enfants, en Angleterre, ne sont pas légitimés par un mariage subséquent.

[2] Selon Chrysipus, un chien cherchant son maître, ou poursuivant quelque proie qui fuit devant lui dans un carrefour à trois chemins, va essayant un chemin après l’autre, et, après s’être assuré des deux et n’y avoir trouvé la trace de ce qu’il cherche, s’élance dans le troisième sans marchander.

MONTAGNE, tom. II, liv. II, chap. XII.

Si ce fait est vrai, le chien a précisément l’esprit qui, selon Tom, manque à l’homme.

Note de l’Éditeur.