Alice de Chambrier

AU DELÀ

Poésies réunies par Philippe Godet

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

LETTRE  DE M. SULLY PRUDHOMME À M. PH. GODET  6

PRÉFACE  DE LA QUATRIÈME ÉDITION.. 8

AU DELÀ.. 10

POURQUOI MOURIR ?. 10

FUGITIVE. 12

MAISON ABANDONNÉE. 13

L’AÏEULE. 15

CONTE DE FÉES. 17

L’AUTOMNE. 19

FEUILLES D’AUTOMNE. 21

CHANSON DU SOIR. 23

LA PENDULE ARRÊTÉE. 25

CAPTIF. 28

CHANSON DU PRINTEMPS. 30

LES TROIS PAS DU NAIN. 32

LA COMÈTE. 35

À L’HELVÉTIE. 38

LUNE D’ÉTÉ. 40

L’INSCRIPTION. 42

LA LUNE ROUGE. 44

SOIR AU VILLAGE. 45

CONFIANCE. 47

LA BELLE AU BOIS DORMANT. 48

LES SPHINX. 51

AUX ENFANTS. 53

QUI ES-TU ?. 55

L’INCONNU. 57

LE PROGRÈS. 59

LES IGNORÉS. 61

HEURE SAINTE DU SOIR. 62

DAVID.. 64

LORSQUE LE SOIR DESCEND. 66

L’ÉNIGME. 68

L’INACCESSIBLE. 69

LA LUMIÈRE INCONNUE. 70

CHAINES. 73

LES MAGOTS. 74

PLAISIR D’ENFANT. 76

DÉSIR.. 78

PÉGASE ATTELÉ. 79

JOUR TRISTE. 81

SUR LA HAUTEUR. 83

LES VICTIMES DE LA JEANNETTE. 84

LE SOIR D’UN JOUR DE PLUIE. 86

VIE FORTUNÉE. 87

AMITIÉ.. 89

OH ! LAISSEZ-MOI !….. 91

LAMARTINE DEVANT L’ÉMEUTE. 92

LA MARE. 94

À QUOI BON REVENIR ?….. 96

QUAND VIENT L’HIVER. 98

SENTIER PERDU. 100

LA PLUME. 102

ALICE DE CHAMBRIER   NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE  104

I. 104

II. 108

III. 115

IV.. 133

V.. 137

Ce livre numérique. 140

 

 

 

 

 

LETTRE

DE M. SULLY PRUDHOMME
À M. PH. GODET

Monsieur Sully Prudhomme, à qui nous avions communiqué quelques poésies d’Alice de Chambrier, nous a adressé la lettre suivante, qu’il a bien voulu nous autoriser à publier.

 

Paris, 16 novembre 1883

Monsieur et cher confrère,

Pardonnez-moi de vous remercier si tard de votre intéressant envoi. Je suis en ce moment accablé d’occupations. Vous m’avez, avec une rare délicatesse, dispensé de vous répondre, mais j’ai lu les poésies de Mlle Alice de Chambrier que vous m’avez communiquées, et je ne saurais retenir l’expression de mon étonnement.

Il est inconcevable qu’une jeune fille morte à vingt et un ans ait pu, en l’espace de cinq ans, produire tant d’ouvrages différents et des poésies si originales.

La facture de ses vers n’est pas molle et banale comme l’est habituellement la versification des jeunes filles. La distinction singulière de ses pensées et de ses sentiments s’est communiquée à son style par un don naturel d’appropriation des mots aux choses, du mouvement de la phrase à l’émotion, qui me surprend vivement.

Le don le plus heureux ne peut dispenser aucun artiste d’acquérir par l’étude et le long usage toutes les ressources de son art. Aussi l’inexpérience est-elle sensible en plusieurs endroits dans les vers de Mlle de Chambrier ; mais il y a de la grâce dans l’inexpérience des poètes d’élite, parce que leur maladresse n’est jamais vulgaire ; l’accent est toujours si vrai, si intime, si touchant dans les poésies de cette pauvre enfant, qu’on y sent son âme comme à nu, et c’est une riche et belle âme.

Veuillez agréer, Monsieur et cher confrère, l’assurance de ma sympathie dévouée.

SULLY PRUDHOMME.

PRÉFACE

DE LA QUATRIÈME ÉDITION

Quand parut, voici deux ans, ce petit recueil de poésies, nous étions loin de prévoir le succès qui lui était réservé ; une édition de mille exemplaires nous semblait une entreprise hardie : publiée le 15 décembre 1883, elle était épuisée à Noël ! Une nouvelle édition de mille exemplaires s’écoula dans le mois de février 1884. L’été suivant, une troisième édition, cette fois de deux mille, publiée à Paris, fut enlevée à son tour dans l’espace d’une année. Aujourd’hui nous offrons au public la quatrième édition d’Au delà.

La Suisse, la Suisse romande surtout, a fait la grande part de ce succès : dans les seuls cantons de Vaud, Genève et Neuchâtel, il s’est vendu près de 3000 exemplaires de l’ouvrage, qui est aujourd’hui dans toutes les mains. En même temps, il franchissait notre frontière : jamais livre publié en Suisse n’a fait aussi rapidement son chemin en France, nous avons presque dit en Europe ; car non seulement à Paris et dans la province, mais en Italie, en Allemagne, en Angleterre, en Hollande, notre poète a rencontré cet « accueil lointain d’âmes hospitalières », dont parle Sully Prudhomme. Ce modeste recueil, œuvre posthume d’une jeune fille de vingt et un ans, lu partout, partout admiré, partout aimé, a conquis sa place parmi les livres qui demeurent.

Nous le réimprimons sans y rien changer, si ce n’est que nous ornons cette édition d’un nouveau portrait, héliogravure de la maison Lemercier, de Paris.

Nous ne voulons pas analyser ici les causes du succès d’Au delà : c’est à la critique littéraire qu’il appartient de les rechercher. Constatons-le toutefois : il y a là non seulement une affaire d’engoûment passager, mais la consécration définitive d’une œuvre et d’un nom.

Il nous est doux de remercier nos auxiliaires, nos nombreux confrères de la presse, qui, partout, ont accueilli ce livre avec sympathie et nous ont aidé à élever un monument durable à celle que nous pleurons.

Neuchâtel, décembre 1885.

PHILIPPE GODET.

AU DELÀ

Ces poèmes sont classés par ordre chronologique. Ils s’échelonnent de juillet 1879 – Alice de Chambrier a alors 18 ans – à la veille de son décès en décembre 1882.

LES BOURLAPAPEY

POURQUOI MOURIR ?

 

La fourmi demanda quelque soir à la rose :

« Pourquoi faut-il mourir ? » La belle fleur frémit

« Je ne le sais, fourmi, lui dit-elle, et je n’ose

Songer à cet instant où tout sombre et finit.

Va demander au chêne ; il te dira peut-être

Pourquoi, s’il faut mourir, il faut quand même naître »

La fourmi s’en alla vers le chêne géant :

« On doit savoir beaucoup, chêne, quand on est grand,

Dit-elle ; réponds-moi : pourquoi faut-il mourir ?

Il serait si beau d’être et de ne point finir ! »

Mais l’arbre tristement branla sa haute cime :

« Comment saurais-je ça, fourmi, pauvre être infime

Que je suis ? Va plus haut, arrête le nuage ;

Peut-être qu’il pourra t’en dire davantage. »

La fourmi s’en alla : « Ô nuage, dis-moi,

Tu dois bien en savoir la raison, dis, pourquoi

Devons-nous tous mourir et quitter cette terre ?

Exister est si doux ; mourir est chose amère ! »

Le nuage pleura : « Va demander plus haut

Pourquoi nous devons tous disparaître si tôt ;

Je ne fais que passer…, la lune dans la nue

Peut-être le saura ; ce soir, à sa venue,

Va la questionner. » Quand l’astre de la nuit

Sur la terre jeta son doux regard qui luit,

La fourmi s’avança : « Belle lune, dit-elle,

Dis-moi, sais-tu pourquoi tu n’es pas immortelle ? »

La lune soupira : « Monte jusqu’au soleil,

Il est plus grand que moi, va guetter son réveil. »

Quand le jour fut venu : « Soleil, dit la fourmi,

Pourquoi faut-il mourir ? On est si bien ici. »

L’astre du jour pâlit : « Ah ! demande à l’étoile !

Pour elle, elle si haut, le ciel n’a point de voile. »

Mais les astres brillants, à la voûte du ciel,

Dirent : « Demande à Dieu, lui seul est éternel ! »

 

Bevaix, 2 juillet 1879.

 

Note. Les versificateurs reprocheront une faute à cette pièce, qui est un des premiers essais d’Alice de Chambrier : on y trouve, à trois reprises, la succession immédiate de deux rimes, féminines ou masculines, différentes !… Mais les poètes penseront avec moi qu’il eût été pédant d’exclure pour cette seule raison ce morceau de notre recueil.

Ph. G.

FUGITIVE.

 

Nous sommes étrangers et passons sur la terre

Comme un esquif léger qui fuit en se jouant

Sous les furtifs baisers d’une brise légère,

Et dans l’horizon bleu disparait lentement ;

 

Heureux si le sillon qu’il marque dans sa fuite

Demeure quelque temps après qu’il a passé ;

Si quelque tourbillon n’efface tout de suite

Le chemin qu’en son cours rapide il a tracé ;

 

Heureux si, dans les lieux d’où le sort nous entraîne,

Il nous demeure un cœur où nous vivions encor,

Un seul cœur qui nous suive en la plage lointaine

Que l’on nomme ici-bas le sépulcre d’un mort.

 

Octobre 1879.

MAISON ABANDONNÉE.

 

Eux sont loin maintenant, et le logis demeure.

On dit qu’il est humide et par le temps miné :

Nul n’a compris, hélas ! qu’il se désole et pleure

Tous les êtres chéris qui l’ont abandonné.

 

Un lierre l’a couvert d’un manteau de verdure,

Comme pour en voiler l’éternelle douleur ;

Nul œil indifférent ne doit voir la blessure

Qui ronge lentement la maison jusqu’au cœur.

 

Et souvent, dans les nuits où souffle la tempête,

Lorsque le vent s’attaque à ses murs crevassés,

La maison sent la mort qui passe sur sa tête

Et se dit que peut-être elle a souffert assez…

 

Quelquefois, cependant, l’abandonnée espère

Qu’ils n’ont pas oublié, qu’ils reviendront un jour,

Et voyant sous le vent trembler l’herbe légère :

« Les voilà, pense-t-elle, enfin c’est le retour ! »

 

Mais le jour a passé, déjà le soir est proche ;

Personne n’est venu, ce n’était rien encor.

De l’angélus au loin, grave, tinte la cloche,

Et la vieille maison pleure son bonheur mort.

 

Puisque ceux qu’elle aimait déjà l’ont oubliée,

Puisqu’ils ne songent plus au vieux foyer noirci

Dont la vie à la leur est à jamais liée,

Le reste des mortels peut l’oublier aussi.

 

Elle n’abritera désormais plus personne

Et demeurera seule avec leur souvenir,

Car elle ne veut pas qu’un autre pas résonne

Aux lieux où son amour n’a pu les retenir.

 

Juin 1880.

L’AÏEULE.

 

Tous les hôtes joyeux sont partis, et l’aïeule,

Errant d’un pas distrait dans le logis désert,

Se trouve tout à coup bien étrangement seule

En ces lieux désolés, si pleins de vie hier.

 

Car il lui semble encor, derrière chaque porte,

Entendre un pas d’enfant ou quelque cri joyeux ;

Mais ce n’est que le vent qui, sombre et triste, emporte

Les derniers souvenirs de ces jours radieux.

 

D’une chambre dans l’autre elle passe incertaine,

Ne s’expliquant pas bien ce qu’elle cherche ainsi

Et ne s’avouant pas, elle toujours sereine,

Que son œil fatigué s’est de pleurs obscurci.

 

Chaque endroit, chaque salle, et chaque meuble même

À son cœur désolé rappelle un souvenir ;

C’est là que les petits lui disaient : Je vous aime,

Et que tout proche d’elle ils cherchaient à venir.

 

C’est là, vers cette table, auprès de la fenêtre,

Que le cadet mignon aimait à s’établir,

Avec tous ses soldats qu’il commandait en maître,

Prenant sa grosse voix pour se faire obéir.

 

C’est là, sur ce vieux banc, dans les belles soirées,

Que, fatigués du jour, tous arrivaient s’asseoir ;

Et le bruit des chansons, les ris, les voix nacrées

S’élevaient lentement dans le calme du soir.

 

Et toute au temps vécu, la grand’mère s’arrête ;

Les derniers feux du jour lui font, étincelants,

Une auréole d’or qui glisse sur sa tête

Et baise avec amour ses nobles cheveux blancs.

 

13 septembre 1880.

CONTE DE FÉES.

 

Tout près d’ici je sais un beau prince enchanté

Qu’éveille quelquefois une fée à la brune

En lui mettant au front un nimbe de clarté :

Ce prince, c’est le lac, et la fée est la lune.

 

La fée aime le prince, et le prince lui rend

Cet amour qu’une nuit d’étoiles vit éclore ;

Mais l’espace se trouve entre les deux si grand

Qu’ils en pleurent parfois jusqu’aux feux de l’aurore.

 

Lui l’attend tout le jour, sombre et chagrin souvent,

Lorsqu’il voit sur le ciel s’étendre un gros nuage

Qui, rapide, poussé par le souffle du vent,

Va lui prendre, rival, sa mignonne au passage.

 

Elle, toujours sereine en ses calmes splendeurs,

Le voyant malheureux et morose loin d’elle,

Lui jette, lumineux jusqu’en ses profondeurs,

Son regard débordant de tendresse éternelle.

 

Et sous l’humide éclat de ce regard si pur,

Le prince sent la paix qui rentre dans son être ;

Celle qui tout là-haut rayonne dans l’azur

N’est plus si loin de lui qu’elle paraissait être…

 

Ils s’aimeront ainsi jusqu’à la fin des temps,

Sans voir encor le jour de leur union poindre :

Elle ne peut quitter ses parvis éclatants,

Et lui dans l’infini ne saurait la rejoindre…

 

Il existe, endormis sous un pouvoir fatal,

Bien des princes, ayant tous leur fée adorée,

Et les princes c’est nous, la fée est l’Idéal

Dont notre âme ici-bas se trouve séparée.

 

18 septembre 1880.

L’AUTOMNE.

 

L’automne nous arrive, et la nature entière

Voyant, sombre et muet, son tombeau se rouvrir,

Comprend qu’elle est tout près de son heure dernière

Et, le cœur désolé, se prépare à mourir.

 

Mais si d’après nos lois il faut qu’elle succombe,

Elle ne dira pas qu’elle se sent faiblir

Et, radieuse, un jour descendra dans la tombe,

Sans que nos yeux aient vu son visage pâlir.

 

Car toute la nature en sa splendeur est femme,

Elle veut être belle à l’heure de la mort,

Elle veut emporter les regrets de notre âme,

Elle veut qu’ici-bas nous pleurions sur son sort.

 

C’est pourquoi, lorsque vient languissante l’automne

Elle met un manteau tissé de pourpre et d’or

Et pose sur sa tête une triple couronne

Dont les feux rayonnants la grandissent encor.

 

Sa robe de topaze étincelle, émaillée

De mille diamants aussi purs que des pleurs,

Et de ses blanches mains, tristement effeuillées

On voit se détacher des corolles de fleurs.

 

Alors, à l’horizon devenu grave et sombre,

S’élève tout à coup la voix de l’aquilon ;

Il sort en bondissant des abîmes de l’ombre,

Dissimulant la mort sous son noir tourbillon.

 

Il s’approche rapide, et la nature tremble,

Car elle connaît trop ce hurlement lointain

Et sait que l’ennemi contre elle se rassemble,

Que le trépas est près, et qu’il est son destin.

 

Et durant une nuit, quand le monde, tranquille,

Repose doucement en un calme sommeil,

Dans son tombeau béant elle glisse immobile…

Et l’hiver nous salue à l’heure du réveil.

 

13 octobre 1880.

FEUILLES D’AUTOMNE.

 

J’aime entendre le vent qui sanglote dans l’ombre

Durant les soirs brumeux de l’automne pâli,

Lorsqu’il erre plaintif dans la campagne sombre

Où le joyeux été repose enseveli.

 

Fuyant de ses baisers les mortelles atteintes,

Toutes les feuilles d’or quittent, d’un vol pressé,

L’arbre qu’elles ornaient de leurs changeantes teintes

Et qui demeure seul en face du passé.

 

Elles s’en vont par bande à travers la bruine,

Parfois rasant la plaine ou montant jusqu’aux cieux,

Troupe folle d’oiseaux que l’inconnu fascine,

Et que guide au hasard son vol capricieux.

 

Mais quelqu’une parfois, déchirée et lassée,

Ne pouvant soutenir sa course plus longtemps,

Se laisse retomber sur la terre glacée

Qui lui semblait si belle et si verte au printemps.

 

Puis c’est une seconde, aussi pâle et flétrie,

Qui vient toucher le sol en un long tournoiment,

Comme un ramier, trahi par son aile meurtrie,

Sur le chemin désert s’abat languissamment.

 

Bientôt, s’amoncelant, elles couvrent la plaine ;

Sur leurs restes l’hiver jette son blanc manteau,

Et, du souffle glacé de sa puissante haleine,

Il leur fait un immense et tranquille tombeau…

 

Hélas ! et c’est ainsi que durant notre vie

S’effeuille l’arbre vert de nos illusions :

Une première feuille est d’une autre suivie,

Puis leur nombre s’accroît et devient légions ;

 

Et lorsque de nos ans arrivera l’automne,

Comme les feuilles d’or, de même dormiront

Tous nos rêves d’hier sous la blanche couronne

Dont l’âge aux doigts de glace aura ceint notre front.

 

26 octobre 1880.

CHANSON DU SOIR.

 

Sur nos fronts déployant ses ailes,

La nuit aux yeux rêveurs étend

Son voile émaillé d’étincelles

Comme la robe d’un sultan.

 

Le lac enveloppe ses grèves

D’un long baiser rempli d’amour ;

Le monde s’abandonne aux rêves

Qui naissent au déclin du jour.

 

L’âme s’envole sur la trace

D’un nuage au reflet vermeil,

Qui fuit tout joyeux dans l’espace

À la poursuite du soleil.

 

Elle franchit les monts tranquilles,

Qui vont songeurs dans l’infini

Perdre leurs sommets immobiles

Où les grands aigles font leur nid.

 

Elle sourit aux vertes plaines

Où paissent les troupeaux joyeux,

Écoute les chansons lointaines

Qui montent dans l’azur des cieux ;

 

Elle se penche sur les rives

Des grands fleuves au bord glissant,

Et dont les ondes fugitives

À l’inconnu vont en dansant ;

 

Elle effleure les sombres plages

Où, contre les rochers géants,

Viennent avec des cris sauvages

Mourir les flots des océans ;

 

Elle erre sur les forêts vierges,

Passe au-dessus des hauts palmiers

Dont les troncs droits semblent les cierges

D’un temple aux immenses piliers…

 

Et, quittant les terres connues,

Elle s’en va, d’un seul élan,

Au delà des rapides nues,

Dans le grand ciel étincelant.

 

Puis elle s’arrête, indécise,

Croyant reconnaître, égaré

Dans un murmure de la brise,

Un timbre de voix adoré…

 

Doux souvenir d’êtres qu’elle aime,

Partis pour des lieux inconnus,

Et qui, depuis l’heure suprême,

Ne sont, hélas ! pas revenus !…

 

Et l’âme, triste, se réveille,

Frissonnant dans l’ombre du soir :

Le nuage à l’aile vermeille

A disparu dans le ciel noir…

 

Décembre 1880.

LA PENDULE ARRÊTÉE.

 

C’est une chambre peinte à fresque

Avec de hauts murs lambrissés ;

Lorsque l’on entre, on croirait presque

Rentrer dans les siècles passés.

 

On éprouve une gêne étrange

Dans cet endroit silencieux :

Il semble que l’on y dérange

Un rendez-vous mystérieux.

 

Je ne sais point pour quelle cause

L’appartement fut délaissé ;

La fenêtre en est toujours close,

Sous le grand store bien baissé.

 

Il s’y passa, l’on peut le croire,

Autrefois des faits importants,

Mais nul ne connaît plus l’histoire

Que recouvre la nuit du temps.

 

On y voit sur la cheminée,

Entre deux flambeaux vermoulus,

Une pendule très ornée

Qui depuis longtemps ne va plus.

 

Il s’est enfui bien des années

Tandis qu’inactive elle dort,

Ses aiguilles comme enchaînées

Par le silence de la mort.

 

Que fut l’heure mystérieuse

Dont elles ne sauraient bouger ?

Quelle est la main triste ou joyeuse,

Qui retint le battant léger ?

 

C’est un secret et je l’ignore,

Un secret que l’oubli scella…

Les meubles seuls pourraient encore

Raconter cette histoire-là ;

 

Car dans la triste et vieille chambre

Tout parle encor du temps ancien,

Même le léger parfum d’ambre

Qui vous saisit lorsqu’on y vient.

 

Les ans, dans leur marche sévère,

Ont fui, par les jours emportés,

Mais la pendule solitaire

Ne les a pas même comptés.

 

Il n’est plus qu’une heure pour elle,

Heure égale à l’éternité,

Et cette heure unique c’est celle

Où son battant fut arrêté.

 

Ainsi parfois sur cette terre

Où nous avons été placés,

Nous rencontrons, triste mystère,

Des cœurs vivant aux jours passés.

 

Comme la pendule fidèle

Dans la salle aux lambris dorés,

Ils se sont de l’heure actuelle

Volontairement séparés.

 

Pour eux aussi, toute la vie,

L’instant présent et l’avenir,

Est dans une heure évanouie

Qui ne doit jamais revenir…

 

Le temps a beau marcher sans trêve,

Ils ne l’entendent pas couler,

Et trop absorbés par leur rêve,

Ils ne peuvent s’en éveiller.

 

Qu’importe si les jours s’amassent,

Qu’il soit le matin ou le soir,

Que les ans s’arrêtent ou passent,

Ils ne veulent pas le savoir.

 

Désormais leur être demeure

Sur le même point arrêté ;

Ils ne connaissent plus qu’une heure,

Et c’est pour eux l’éternité.

 

4 février 1881.

CAPTIF.

 

Le poète jamais n’est maître de sa lyre,

Dont les cordes souvent éclatent sous ses doigts ;

C’est lorsqu’il sent le plus qu’il peut le moins décrire,

Et que, voulant chanter, il demeure sans voix.

 

Lorsqu’à l’entour de lui tout n’est que poésie.

Que la nature en fête étale ses splendeurs,

Seul il reste muet, l’âme comme saisie,

Se sentant trop petit pour de telles grandeurs.

 

Et son cœur frémissant déborde d’harmonie,

Il écoute vibrer de célestes accords ;

Mais un lien puissant enchaine son génie :

Il demeure vaincu, malgré tous ses efforts.

 

Il voit les astres d’or dans les espaces luire,

Il voit le grand ciel bleu se mirer dans les flots.

Il entend leur langage et ne peut le traduire

Que par d’amers soupirs, pareils à des sanglots.

 

Ah ! nul ne peut savoir ce qu’il souffre en lui-même,

Aux heures d’impuissance où, malgré son désir,

Il comprend, envahi par un regret suprême,

Qu’il touche à l’idéal sans pouvoir le saisir.

 

Il est comme un oiseau captif dans une cage

Et qui, par les barreaux de sa claire prison,

Contemple, dominé par un désir sauvage,

L’air bleu qui librement circule à l’horizon.

 

C’est en vain qu’il voudrait s’élever dans l’espace,

Se perdre en cet azur dont il se voit banni ;

Il retombe brisé, l’aile meurtrie et lasse,

Les yeux mornes, encor tournés vers l’infini.

 

22 février 1881.

CHANSON DU PRINTEMPS.

 

Sais-tu, mignonne ! la pervenche

Émaille déjà les buissons,

Et les oiseaux de branche en branche

Disent tout joyeux leurs chansons.

 

Partout se réveille la vie

Sous les chauds rayons du soleil :

C’est le printemps, il nous convie

Ensemble à fêter son réveil.

 

Viens ! nous irons, l’âme joyeuse,

Porter nos pas bien loin, bien haut,

Dans la forêt mystérieuse

Où tout chante le renouveau.

 

Viens ! à deux il est plus facile

D’épeler au livre de Dieu,

Et si j’y suis trop inhabile,

Tu voudras bien m’aider un peu.

 

Tu dois comprendre bien des choses

Que seul je ne trouverais pas,

Car tes rêveuses sœurs les roses

Ont dû t’en instruire tout bas ;

 

Et durant ces heures trop brèves,

Revivant le printemps dernier,

Nous allons retrouver nos rêves

Pris aux épines du sentier.

 

22 février 1881.

LES TROIS PAS DU NAIN.

 

Mavali le puissant repose en son palais.

C’est midi, le soleil jette de chauds reflets

À travers les plis lourds des tentures bien closes.

Une grande torpeur saisit hommes et choses.

Dans la salle où le roi négligemment s’endort,

Douze esclaves, liés avec des chaînes d’or,

Agitant sur son front un éventail de plume,

Le gardent anxieux, – car le maître a coutume,

S’il sort d’un rêve aimable avant qu’il soit fini,

Si l’air est trop pesant ou s’il a mal dormi,

De livrer à la mort les douze misérables.

Des bourreaux sont tout prêts à punir ces coupables,

Car Mavali toujours dit qu’il repose mal.

À la porte, veillant sur le sommeil royal,

Soixante hommes vaillants attendent en silence.

Si quelque bruit troublait la morne somnolence

Qui couvre le palais à cette heure du jour,

Eux de même seraient condamnés sans retour.

Dans la salle à côté, cinquante bayadères

Aux riches ornements, aux tuniques légères,

Prêtes à s’élancer, essaim jeune et charmant,

Attendent que le prince ait fait un mouvement :

Peut-être que leur vue aimable et ravissante

Calmera du tyran la colère naissante ;

Peut-être que, devant leur divine beauté,

Il passera du songe à la réalité

Sans s’en apercevoir et sans penser au glaive.

 

Mavali dort toujours. – Soudain un bruit s’élève,

Étouffé, contenu d’abord, puis grandissant…

C’est une voix humaine au timbre glapissant.

Les esclaves tremblants écoutent et frissonnent :

Ce tumulte qui croît, ces accents qui résonnent,

C’est l’arrêt qui les jette à la mort !… Mavali

Ouvre les yeux tout grands et s’assied sur son lit ;

Le bruit ne cesse pas, la voix devient plus claire.

L’œil sinistre, le front plissé par la colère,

Le roi prête l’oreille, et d’une forte voix :

« Qui donc m’a réveillé ? » demande-t-il trois fois,

« Je rêvais de succès, de plaisirs et de fête,

Qui donc m’a réveillé ? » Tous inclinent la tête

Et se taisent. Le roi sourit avec dédain,

Puis il fait aux bourreaux un signe de la main.

 

Mais dans ce même instant pénètre dans la salle

Un brahme, nain affreux, hâve, le manteau sale,

Haut de trois pieds à peine. Il vient devant le roi,

Le salue et lui dit : « Ô prince, écoute-moi !

Laisse à ces malheureux dont le regard t’implore

Le plaisir envié de te servir encore,

Et daigne m’assister pour un vœu que j’ai fait. »

Mavali l’écoutait, courroucé, stupéfait.

Le brahme nain reprit : « La faim et la misère,

Prince, sont mes seuls biens ; je veux trois pas de terre

Pour y bâtir moi-même un ermitage. » — « Quoi !

Mais pour un avorton faible et laid comme toi,

C’est aspirer bien haut et ne point être sage !

Que feras-tu, vraiment, avec un ermitage ?

Un terrier te suffit ! » Et d’un air méprisant,

Le roi le regardait. « Prends garde, roi puissant,

Prends garde à ton orgueil ! » lui répondit le brahme.

« Quand j’aurai les trois pas que de toi je réclame,

J’y mettrai ton palais avec ce qu’il contient. »

— « Tu mettrais mon palais dans cet espace ! Eh bien,

Je voudrais voir cela ; comme je m’en vais rire !

Mais prends garde, vieux fou, si tu n’y peux suffire ! »

Mavali se leva : « J’ai hâte de te voir

Commencer ton travail ; sortons, j’irai m’asseoir

Au lieu choisi par toi. »

 

 

Ce fut dans une plaine

Que le soleil brûlait de son ardente haleine

Que le nain s’arrêta. Le roi, toute la cour,

Tout le peuple assemblé se mirent à l’entour.

Le nain ne bougeait pas. Le roi sourit : « Sans doute

Tu cherches, pauvre fou, cria-t-il, quelle route

Tu vas faire tenir à mon palais, afin

De l’amener entier sur ton vaste terrain ! »

« Oui, dit le nain, je veux que la foule s’espace :

Il faut un grand chemin pour que ton palais passe. »

Le roi reprit : « Voilà, que te faut-il encor ? »

« Rien, » répondit le brahme… et, sans faire d’effort,

Il disparut d’un pas dans le lointain immense…

Ce fut un court moment d’horreur et de démence ;

Puis, au bord opposé de l’horizon brillant,

Il reparut, divin, magnifique, effrayant,

Et, saluant le roi plein de stupeur profonde :

« Je suis Vishnou, dit-il, et j’ai conquis le monde ! »

 

Juillet 1881.

LA COMÈTE.

 

Comme un oiseau de flamme aux gigantesques ailes

Qui, venu du nadir s’en retourne au zénith,

La comète poursuit ses courses éternelles,

Certaine de sa route à travers l’infini.

 

Rien ne peut l’arrêter, ni les groupes de mondes

Qu’elle effleure en passant de sa traîne aux plis d’or,

Ni les longues horreurs des ténèbres profondes

Où le céleste plan dirige son essor.

 

Elle ira jusqu’au point désigné dans l’espace,

Illuminant soudain les inconnus glacés,

Poursuivant son chemin comme un éclair qui passe,

Jusqu’au moment où Dieu lui dira : « C’est assez ! »

 

Lui seul la voit encor, parmi ces lointains mornes,

Vers le but qu’il choisit arriver lentement,

Et s’arrêter enfin aux invisibles bornes

Que pour elle il plaça dans le noir firmament.

 

Mais, arrivée au point où, triste et languissante,

Dans la nuit elle va disparaître sans bruit,

Un invisible attrait, une force puissante,

Lui fait abandonner la route qu’elle suit.

 

Et vers la profondeur indescriptible et terne,

Vers les lieux qu’elle a fuis dans son cours orgueilleux,

La comète soudain se retourne, et discerne

Une étoile pâlie à l’autre fond des cieux.

 

Cette étoile lointaine en l’immensité noire,

C’est l’astre de la vie et du joyeux réveil,

C’est l’astre environné de beautés et de gloire,

Qui porte la santé dans ses feux : le soleil.

 

Il attire vainqueur la comète éperdue,

À l’heure où celle-ci s’engouffrait dans la nuit ;

Il lui rend ses clartés et sa force perdue,

Et, joyeuse et superbe, elle revient à lui.

 

C’est ainsi que parfois l’âme humaine s’égare,

Astre fait de lumière et de souffle divin,

Loin de son Créateur dont elle se sépare

Pour rechercher le mot du grand problème humain.

 

Seule, elle veut aller jusqu’au bout des sciences ;

Prise au perfide attrait d’un rêve ambitieux,

Elle veut découvrir en ses tristes démences

Le pourquoi de la terre et le pourquoi des cieux.

 

Elle va, jusqu’au jour où, lassée, abattue,

Elle ne trouve plus que tristesse et néant,

Où, prise d’un dégoût qui l’accable et la tue,

Elle s’arrête au seuil de l’abîme béant.

 

Mais si loin qu’elle fuie, égarée en cette ombre,

Il n’est jamais trop tard pour espérer encor ;

Dieu la voit avancer sur cette route sombre,

Il la voit s’engloutir lentement dans la mort.

 

Et, faisant tout à coup luire un rayon étrange

Dans la sinistre horreur de cette obscurité,

Il peut, lorsqu’il lui plaît, donner des ailes d’ange

À l’âme que son œil suit dans l’immensité.

 

Et comme, distinguant la lumineuse gerbe,

La comète retourne au grand astre de feu,

Dans un essor puissant, magnifique et superbe,

L’âme, prenant son vol, s’en revient à son Dieu.

 

Bevaix, 31 août 1881.

À L’HELVÉTIE.

 

Inspire-moi des vers dignes de toi, patrie,

Grandioses et purs comme tes pics déserts,

Riants et colorés comme la rêverie

Qui s’empare de nous sur tes alpages verts !

 

Le temps s’est écoulé, jetant son ombre immense

Sur les siècles tombés au gouffre du néant

Et dont le cours nouveau sans cesse recommence,

Brisant les nations sous son pas de géant ;

 

Il n’a pu renverser tes cimes immobiles ;

Elles sont toujours là, blanches, dans le ciel bleu,

Pareilles à des sœurs aux cœurs fiers et tranquilles,

Montant dans l’infini pour s’approcher de Dieu.

 

Il n’a fait qu’effleurer tes lacs aux flots limpides ;

Tu leur souris toujours de tes sommets altiers,

Qui se mirent, parés d’auréoles humides,

Dans l’onde harmonieuse expirant à tes pieds.

 

Il n’a rien su changer à tes verts pâturages

Où l’on voit les troupeaux passer en liberté,

Réveillant les échos des agrestes alpages

Par leurs cloches au son maintes fois répété.

 

Et les pâtres joyeux errant dans la prairie,

De leurs voix aux accents fiers et mélodieux

Redisent un vieil air tout plein de rêveries,

Qui se perd en montant dans l’infini des cieux…

 

Rien n’a changé !… Pourtant, si tu restes la même,

Tous ceux qui t’ont reprise aux pouvoirs ennemis

Ont un jour de la mort suivi l’appel suprême…

À l’ombre de tes monts, ils se sont endormis ;

 

Et nul homme ici-bas ne connaît plus leur tombe ;

Pour beaucoup le trépas est devenu l’oubli,

Comme la feuille, hélas ! qui se fane et qui tombe

Et que le vent du nord dans l’ombre ensevelit…

 

Ce qu’ils ont fait pour toi, l’âme calme et sereine,

Le ferions-nous encore, empressés et nombreux,

Sans craindre la souffrance et sans compter la peine,

Comme, aux jours d’autrefois, tous ces fidèles preux ?

 

Toi que l’on voit toujours, le front dans la lumière,

Saluant avant tous le soleil au matin,

Et qui restes pensive et grave la dernière

À le voir s’éloigner dans le rouge lointain,

 

Ah ! donne-nous des cœurs aussi grands que tes cimes,

Aussi purs que la neige au flanc de tes glaciers,

Et fais renaître en nous les dévoûments sublimes,

Les vertus de ces jours par nous trop oubliés !

 

Rends-nous un peuple fort, un peuple saint et juste

Et jaloux d’obéir à ton premier signal,

Un peuple s’avançant dans un espoir auguste

Sur le rude chemin qui mène à l’Idéal !

 

Juillet-août 1881.

LUNE D’ÉTÉ.

 

Lune, toi qui franchis, pâle et silencieuse,

L’azur plein d’astres d’or dont la foule te suit ;

Qui jettes sur nos fronts ta clarté radieuse,

Comme un rêve d’argent qui traverse la nuit ;

 

Tes rayons égarés dans le cristal de l’onde

Semblent des diamants entraînés par le flot,

Qui les berce aux accents d’une chanson profonde,

Belle comme le ciel, triste comme un sanglot.

 

Tes limpides reflets vont jouer sur les crêtes

Des grands monts sourcilleux rêvant dans l’infini,

Posent des franges d’or sur les fines arêtes,

Sur les rocs crevassés où l’aigle fait son nid.

 

Dans ton ellipse immense et sans cesse la même,

Combien d’êtres humains n’as-tu pas vus, hélas !

S’avancer lentement jusqu’au gouffre suprême

Où doivent s’engloutir les vivants d’ici-bas ?

 

Et sais-tu que toi-même aussi, nocturne reine,

Tu cesseras un jour de briller dans les cieux ?

Tu mourras comme doit mourir la race humaine,

Et l’ombre habitera les airs silencieux.

 

De toutes tes splendeurs, de tes beautés divines,

De ce rayonnement qui remplissait les airs,

Il ne restera rien qu’un chaos en ruines

Traversant égaré la nuit de l’univers !

 

Piora, août 1881.

L’INSCRIPTION.

SOUVENIR DU SAINT-GOTHARD.

 

C’est bien loin, à Piora ; près du chemin sauvage

Qui d’Airolo conduit à la verte hauteur,

On voit sur un vieux roc qui date d’un autre âge

Quelques mots de latin dont nul ne sait l’auteur.

 

Les jours accumulés ont dégradé la pierre ;

Depuis longtemps déjà tout est presque effacé,

Et nul ne peut jeter un rayon de lumière

Sur ce témoin étrange et triste du passé.

 

Ce vieux bloc entaillé paraît être une tombe :

Quelqu’un repose là du sommeil éternel,

Bercé par le torrent qui s’écoule et qui tombe

Avec un chant plaintif qui monte vers le ciel.

 

Et ce tombeau, dont nul ne connaît l’origine,

Mais qui doit bien avoir mille et quatre cents ans,

Est un tombeau chrétien, car la marque divine,

La croix, étend sur lui ses deux bras tout-puissants.

 

Elle est sculptée en grand dans la roche durcie,

Et les siècles nombreux n’ont pu l’anéantir ;

Elle veille toujours, bien que vieille et noircie,

Sur la tombe d’un mort, peut-être d’un martyr.

 

Son nom est effacé, sa mémoire est éteinte ;

Quelques lettres pourtant conservent leur dessin,

Et l’on peut déchiffrer cette parole sainte :

« Il est mort en Jésus-Christ, le Nazaréen. »

 

Le voyageur qui passe en ce lieu solitaire

Y demeure pensif et triste un long moment,

Cherchant à pénétrer le secret que la terre

Ne livrera qu’au jour du dernier jugement.

 

Et quelquefois, devant cette tombe isolée

Où l’oiseau vient chanter, où la mousse fleurit,

Où la neige, l’hiver, met un blanc mausolée,

Où la brise du soir glisse comme un esprit,

 

Il se dit qu’il voudrait, loin du bruit et du monde,

Ainsi que l’inconnu fermer un jour les yeux

Et dormir comme lui dans cette paix profonde,

À l’ombre de la croix, sous l’espace des cieux.

 

Bevaix, 10 septembre 1881.

LA LUNE ROUGE.

 

C’est le soir ; la bataille est enfin terminée :

Le vaincu s’est enfui, le vainqueur est lassé,

Et la fleur du pays, en un jour moissonnée,

Jonche tous les replis du sol dur et glacé.

 

Ils sont là tout raidis et la tête inclinée,

Adolescent joyeux, d’une balle percé,

Homme fort et vaillant, cohorte infortunée

Qui n’a pas reculé quand la mort a passé.

 

Et, sous un autre ciel, un vieillard solitaire,

Las d’avoir travaillé tout le jour à la terre,

Respire le vent frais qui le baise en passant ;

 

Il regarde pensif le grand ciel qui rayonne

Plein d’un ruissellement d’étoiles, et s’étonne

Que la lune soit rouge et paraisse de sang…

 

Bevaix, 12 septembre 1881.

SOIR AU VILLAGE.

 

Le village s’endort en son nid de verdure,

Une vague fumée encor monte des toits.

Un indicible calme envahit la nature

Et gagne lentement la campagne et les bois.

 

Un grand nuage rouge égaré dans l’espace

Jette de longs reflets sur les cieux assombris,

Puis insensiblement il se fond et s’efface

Dans le vague brouillard des crépuscules gris.

 

Tous les vieux paysans, assis devant leur porte,

Devisent sur leurs champs, sur le temps qu’il fera :

Le raisin claire un peu, la récolte est très forte ;

On aura de l’argent, lorsque l’hiver viendra.

 

Les jeunes filles vont promener sous les saules,

Marchant toutes de front en se donnant la main,

Tandis que les beaux gars aux robustes épaules

Malicieusement leur barrent le chemin.

 

Chacun voudrait pouvoir retenir sa chacune,

Ce sont de gais assauts qui n’en finissent pas,

De longs éclats de voix, des rires, et la lune,

Qui passe dans le ciel, sourit à ces ébats.

 

Et les bœufs tachetés, couchés dans l’écurie,

Ruminent lentement leur provende du soir,

Pendant que leurs grands yeux tout pleins de rêverie

Errent dans l’ombre épaisse et regardent sans voir.

 

Bevaix, 20 septembre 1881.

CONFIANCE.

 

Si tu sens vaciller ta foi

Devant la tempête hagarde,

Calme-toi,

Dieu te garde.

 

Si, d’après la commune loi,

Dans le néant tombe chaque heure,

Calme-toi,

Dieu demeure.

 

Si ton cœur est rempli d’émoi,

Si le désespoir t’environne,

Calme-toi,

Dieu pardonne.

 

Si la mort te comble d’effroi,

Si tu crains l’ombre où l’on sommeille,

Calme-toi,

Dieu réveille.

 

27 septembre 1881.

LA BELLE AU BOIS DORMANT.

BALLADE QUI A OBTENU
LA PRIMEVÈRE AUX JEUX FLORAUX DE TOULOUSE
.

 

Dans son vaste palais, sous la sombre ramure,

La Belle au bois repose, attendant le réveil ;

Son beau front est de glace et pâle est sa figure,

Ses longs cheveux lui font comme un manteau vermeil.

 

Un étrange sourire erre encor sur sa bouche,

Ses longs cils abaissés ombrent légèrement

Ce visage si pur et que la mort farouche

Semble avoir en son vol effleuré seulement.

 

Elle a joint sur son cœur ses mains fines et blanches

Et semble une statue en marbre précieux ;

Et le soleil couchant qui glisse sous les branches

À travers les vitraux la baise sur les yeux.

 

Elle ne peut sentir cette douce caresse :

L’heure de s’éveiller n’a pas encor sonné,

Elle n’a point perçu la voix enchanteresse

Qui dira : « Lève-toi, le siècle est terminé ! »

 

Mais comme elle repose impassible et sereine,

Suivant un rêve d’or qui fuit dans le ciel pur

Et qui, depuis longtemps, la ravit et l’entraîne

Jusqu’à ces inconnus que recouvre l’azur,

 

Un cavalier s’en vient à travers les broussailles,

Jusque sous les hauts murs du palais enchanté :

Il voit devant ses pas s’écrouler les murailles

Et pénètre sans peine en ce lieu redouté.

 

C’est un prince au pourpoint de velours vert très pâle,

Au visage plus beau que la clarté du jour,

Au grand chapeau chargé de rubis et d’opale,

Au regard plein de force et de vie et d’amour.

 

Il traverse la cour où d’énormes troncs d’arbre,

Renversés par le temps, gisent amoncelés,

Et gravit sans frayeur les hauts degrés de marbre

Que la pluie et la neige ont presque descellés.

 

Le long des corridors de grosses araignées,

Qui dorment dans leurs rets tissés d’argent et d’or,

S’éveillant à demi, regardent, étonnées,

Ce vivant qui pénètre au séjour de la mort.

 

Puis enfin il arrive à la salle où repose

Celle qu’il vient chercher dans le sombre palais ;

Il pousse vivement la porte à demi-close

Où passent en dansant de lumineux reflets.

 

Il voit la jeune fille endormie et si belle,

Attendant l’inconnu qui vient pour l’épouser :

Plein d’une joie immense, il se penche vers elle,

Et sur sa main glacée il pose un long baiser.

 

Dans tout le vieux manoir une rumeur s’élève ;

Dans le grand bois s’éveille un doux gazouillement,

Et la jeune princesse enfin sort de son rêve,

Puis regarde autour d’elle avec étonnement.

 

Alors, dans les clartés pâles du jour qui tombe,

Elle voit l’étranger devant elle à genoux,

Et les yeux pleins encor de lueurs d’outre-tombe,

Elle lui tend les bras et murmure : « C’est vous ! »

 

La Belle au bois dormant qui, radieuse et pure,

Dut en son noir castel s’endormir pour longtemps,

N’est-ce pas ton image, ô superbe Nature ?

Et le beau fils de roi, c’est toi, joyeux Printemps !

 

C’est toi qui viens chercher la terre ensevelie

Sous les âpres linceuls des automnes glacés,

Qui lui rends son sourire et sa splendeur pâlie,

Et dis en la baisant : « Oh ! renais, c’est assez ! »

 

Bevaix, 5 octobre 1881.

LES SPHINX.

 

Sur les larges degrés des terrasses antiques,

Près des piliers de marbre et des riches portiques

Que les reines foulaient de leur pas languissant,

Les vieux sphinx de granit, aux ailes formidables,

Se dressaient, regardant au delà des grands sables

Où le rouge soleil met des reflets de sang.

 

Ils dominent encor les ruines énormes

Qui recouvrent le sol de leurs débris informes ;

Et le temps, ce vainqueur aux sombres missions,

N’a pas su renverser ces terribles figures

Qui paraissent, la nuit, dans les lueurs obscures,

Les sinistres témoins des générations.

 

Ils veillent sur les murs de Thèbes aux cent portes ;

Mais Thèbes, sa grandeur et sa gloire sont mortes…

De l’immense cité rien ne demeure plus.

Seuls ces titans rêveurs, sous la voûte étoilée,

N’ont pas encor senti leur puissance ébranlée

Par le nombre pesant des siècles révolus.

 

Ils n’ont pas incliné leurs fronts hautains et mornes ;

On les voit, comme alors, à l’horizon sans bornes,

Songer, graves, muets, sous l’espace infini.

Sur leur lèvre immobile erre encore un sourire

Si triste et si profond, que l’on ne saurait dire

Quel désespoir habite en ces corps de granit.

 

Vers quel point est tourné ce grand regard étrange

Qui jamais ne dévie et qui jamais ne change ?

Sphinx, interrogez-vous la terre ou bien le ciel,

La plaine qui rayonne ou la lointaine étoile,

L’avenir qui se tait, le passé qui se voile ?

Quel spectacle retient votre œil surnaturel ?

 

Nul ne saurait ainsi sonder tous les mystères ;

Mais ce qui peut remplir vos rêves solitaires,

Ce que vous contemplez dans le vague lointain,

N’est-ce pas l’homme, hélas ! cette énigme suprême,

Dont nul ne sait le mot, qui s’ignore elle-même

Et ne peut désigner sa source ni sa fin ?

 

Et tandis que devant votre face immobile

Qui sur l’horizon bleu vaguement se profile,

Pour vous interroger, nous arrêtons nos pas,

Vous poursuivez toujours votre recherche vaine

Sans parvenir jamais à sonder l’âme humaine,

Ce problème éternel que l’on ne résout pas.

 

Neuchâtel, 15 octobre 1881.

AUX ENFANTS.

 

Lorsque durant l’hiver, dans les soirs de tempêtes,

Sur l’oreiller moelleux posant vos blondes têtes,

Vous fermez vos grands yeux aux terrestres clartés,

Ne songez-vous jamais, enfants joyeux et roses,

Auxquels le ciel clément prodigue toutes choses,

À ceux qu’il a laissés seuls et déshérités ?

 

Et tandis qu’au-dessus de votre couche blanche,

Votre mère, pensive, avec amour se penche,

Comme un ange du ciel qui veille auprès de vous,

Pensez-vous quelquefois aux enfances sans nombre

Qui n’ont pour les garder que la nuit morne et sombre

Et que le sol, au lieu de votre nid si doux ?

 

Pensez-vous à tous ceux qui vont dans les ténèbres,

Parmi les hurlements sinistres et funèbres

Du sauvage ouragan qui vole avec fracas ;

Qui n’ont pas d’autre lit que la neige et la glace,

Qui n’ont pas d’autre toit que le brumeux espace

Et dont le seul refuge est souvent le trépas ?

 

Ne les oubliez pas, enfants, dans les prières

Que vous dites avant de clore vos paupières

Et de vous endormir d’un sommeil calme et fort !

Dieu prêtera l’oreille à vos voix argentines,

Qui s’en iront vers lui dans les sphères divines,

Comme des cygnes blancs aux grandes ailes d’or.

 

Il doit vous écouter bien mieux que nous, sans doute,

Ô petits voyageurs sur notre sombre route,

Qui connaissez encor le langage du ciel ;

Et sa grâce descend sur votre tête blonde,

Quand vos yeux, tout remplis d’une lueur profonde,

S’élèvent suppliants à son trône éternel.

 

Bevaix, 20 octobre 1881.

QUI ES-TU ?

 

Je suis de ces rêveurs qui vont, l’âme joyeuse,

Errer dans la forêt sombre et mystérieuse

Où volent les oiseaux ;

Qui voudraient s’arrêter devant chaque merveille,

Devant chaque brin d’herbe, et qui prêtent l’oreille

Aux chansons des ruisseaux.

 

Je suis de ces rêveurs pour qui le bois sauvage,

Avec son dôme noir qui retient au passage

Les rayons du soleil,

Avec l’âcre senteur des superbes fougères,

Avec les grands sapins aux aiguilles légères,

Semble un palais vermeil.

 

Je suis de ces rêveurs que la nature enchante,

Qui préfèrent, dans l’ombre, un rossignol qui chante,

Aux concerts des cités ;

Qui, d’une étoile d’or s’élevant dans la brune,

D’un vieux clocher qui luit sous un baiser de lune,

Se sentent transportés.

 

Je suis de ces rêveurs que la nature enivre,

Qui veulent lire en elle ainsi que dans un livre

Aux autres cœurs fermé ;

Séduits par un insecte aux élytres dorées,

Par une fleur nouvelle, aux profondeurs nacrées,

Au calice embaumé.

 

Je suis de ces rêveurs affamés de chimères,

Qui s’en vont, oubliant les tristesses amères,

Errer dans le ciel bleu,

Et poursuivre un nuage étrange qui s’efface,

Un astre rayonnant qui sillonne l’espace

Comme un serpent de feu.

 

Je suis de ces rêveurs que l’espérance anime,

Et qui, de la vallée, aspirent à la cime

D’où l’on voit l’inconnu ;

Qui cherchent à monter et non pas à descendre,

Qui cherchent à sonder, qui cherchent à comprendre

Ce qu’ils n’ont pas connu.

 

Je suis de ces rêveurs qu’une seule caresse

Suffit pour entraîner à ta suite, maîtresse,

Ô muse au front sacré !

Car tous ces rêveurs-là sont tes fils, les poètes,

Qui n’ont pas d’autre joie et n’ont pas d’autres fêtes

Que ton culte adoré !

 

Bevaix, 25 octobre 1881.

L’INCONNU.

 

Hélas ! c’est donc ainsi que toute chose passe !

Chaque jour qui s’enfuit n’est jamais racheté,

Et le temps qui s’en va sans laisser nulle trace

Nous porte lentement jusqu’à l’éternité.

 

Mais nul ne connaît l’heure où la course s’achève.

Alcyons fugitifs sur l’écume des flots,

Nous allons, poursuivis par un semblable rêve,

Mêlant la joie aux pleurs et le rire aux sanglots.

 

L’avenir devant nous paraît riant ou sombre,

Mais le but qu’il présente est le même pour tous ;

Dans les clartés du jour ou dans l’horreur de l’ombre,

Le trépas se tient là, prêt à fondre sur nous.

 

Il ne faut qu’un signal pour ouvrir une tombe,

Il ne faut qu’un instant pour fermer un cercueil ;

Par un ordre inconnu l’étoile oscille et tombe :

Un mot venu du ciel met un pays en deuil.

 

Atome intelligent dans l’immense matière,

Grain de sable perdu sous l’espace du ciel,

Être étrange et divers, fait d’ombre et de lumière,

L’homme est né pour mourir et se sent immortel.

 

Il se demeure, hélas ! une énigme à lui-même,

Et, quel que soit le Dieu que son âme invoqua,

Il n’a pu jusqu’ici, sondant le grand problème,

Triomphant et joyeux, s’écrier : Eurêka !

 

Où donc la vie humaine a-t-elle pris sa source ?

Vers quel but inconnu son cours est-il poussé ?

Vers d’autres univers portons-nous notre course ?

L’avenir sera-t-il l’image du passé ?

 

Mystère de la vie, ô grand pourquoi des choses !

Arche immense d’un pont sur les siècles construit,

Et dont les deux piliers, les effets et les causes,

Plongent l’un dans le vague et l’autre dans la nuit.

 

Bevaix, 25 octobre 1881-15 avril 1882.

LE PROGRÈS.

 

Nous avons beau mêler tous les arts aux sciences,

Nous n’atteignons jamais à tes magnificences,

Ô nature, si grande et si simple à la fois !

Nous demeurons vaincus par tes divins modèles ;

Nos temples, nos palais, nos œuvres immortelles

Ne valent pas le dôme immense de tes bois.

 

Les plus belles couleurs par l’homme préparées

Pâlissent à côté des profondeurs nacrées

De quelques gouttes d’eau reflétant le ciel pur ;

La moire qui chatoie et les fines dentelles,

La gaze, le satin n’égalent pas les ailes

D’un papillon brillant qui se perd sous l’azur.

 

La vapeur que l’on voit dans une course ardente

S’élancer en jetant dans l’air sa voix stridente,

Coursier nourri de flamme et d’un geste dompté,

Ne peut suivre l’oiseau dont le vol se balance

Et qui, sans déchirer l’harmonieux silence,

Traverse en un instant la bleue immensité.

 

Les milliers de flambeaux à la clarté sereine

Que l’électricité, cette nouvelle reine,

Prête au génie humain pour combattre la nuit,

Valent-ils un rayon de soleil qui s’épanche

Sur un ruisseau qu’il dore à travers une branche,

La lune des beaux soirs et l’étoile qui luit ?

 

Tous les dogmes hardis, les ténébreux systèmes

Inventés à plaisir par les hommes eux-mêmes

Et qu’on voit, ici-bas, dominer tour à tour,

Peuvent-ils égaler cette croyance auguste

D’un Dieu qui doit punir, car il est saint et juste,

Mais qui sait pardonner parce qu’il est amour !

 

Bevaix, 5 novembre 1881.

LES IGNORÉS.

SOUVENIR DU SAINT-GOTHARD.

 

Les héros les plus grands, ce sont les moins connus,

Ce sont ceux qui dans l’ombre accomplissent leur tâche ;

Qui, sans murmures vains, travaillent sans relâche.

Puis rentrent dans la nuit dont ils étaient venus.

 

Nul n’en connaît le nombre, intrépide phalange

Prête à chaque péril, à chaque dévoûment.

Et que l’on voit parfois briller obscurément,

Comme un joyau de prix égaré dans la fange !

 

Admirables lutteurs, qui, sans même savoir

Que leur conduite est noble et que leur âme est grande,

Donnent toute leur vie et leur joie en offrande

À cet austère maître appelé le devoir !

 

Ah ! certes, parmi ceux qu’ici-bas l’on encense,

Artistes, conquérants redoutés et puissants,

Beaucoup ne valent pas ces humbles combattants

Qui passent sans éclat, sans beauté, sans science.

 

Ce sont eux qu’il faudrait pouvoir rendre immortels,

Eux qui mériteraient un temple à leur mémoire,

Comme Athène autrefois, dans les jours de sa gloire,

Pour les dieux inconnus élevait des autels.

 

Bevaix, 10 novembre 1881.

HEURE SAINTE DU SOIR.

 

Heure sainte du soir, que j’aime ton mystère,

Où l’on sent palpiter quelque chose d’austère,

Quelque chose qui touche à la divinité !

La terre est près du ciel, dans ces heures dernières,

À ce moment auguste où les grandes lumières

Se fondent au couchant avec l’obscurité.

 

La nacre, le carmin, le violet, l’orange,

Se mêlent lentement à l’air d’un gris étrange

Et couvrent l’horizon de reflets chatoyants.

Puis, comme un oiseau gris entr’ouvant sa grande aile,

Le crépuscule monte au ciel qui se constelle

Et semble un dais énorme émaillé de brillants.

 

Et dans cette ombre claire encor, la lune étale

La tranquille splendeur de son fin croissant pâle

Dont un fil d’or rejoint les deux extrémités :

Tel un anneau tombé d’une main inconnue

Et qui, fixé soudain par un point dans la nue,

Se balance en jetant mille éclats argentés.

 

Et ces éclats s’en vont jusqu’au lac qui repose

Danser en se jouant sur le gouffre morose,

Tandis que les grands flots noirs et silencieux,

Inquiets de les voir troubler la nuit livide,

S’efforcent, mais en vain, dans une étreinte humide,

D’éteindre ces rayons qui descendent des cieux.

 

2 décembre 1881.

DAVID

CANTIQUE COURONNÉ AU CONCOURS DU PRESBYTÈRE DE L’ÉGLISE ÉVANGÉLIQUE DE GENÈVE.

 

David n’avait rien que sa fronde

Pour lutter contre le géant ;

Mais au fond de son cœur d’enfant

Habitait une foi profonde :

Il savait bien que l’Éternel

Combattrait avec lui pour sauver Israël.

 

Il avançait ferme et tranquille

Contre le Philistin puissant,

Qui, l’œil hautain et méprisant,

Riait de son air juvénile

Et se moquait de l’Éternel

Qui choisissait David pour sauver Israël.

 

Mais, sans trembler, d’une main sûre,

L’enfant, que son Dieu dirigeait,

Fit au colosse, d’un seul jet,

Une inguérissable blessure.

Et c’est ainsi que l’Éternel,

Selon son bon plaisir, délivrait Israël.

 

Comme David, tu nous appelles

À de grands combats, ô Seigneur !

Pour en sortir à ton honneur,

Comme David rends-nous fidèles,

Et l’on verra que l’Éternel

Se tient auprès de nous comme auprès d’Israël !

 

Et si le mal nous environne,

Et s’il devient plus fort que nous.

Nous t’implorerons à genoux,

Toi qui ne rejettes personne !

Et répondant à notre appel,

Tu lutteras pour nous, ô Sauveur éternel !

 

1881.

LORSQUE LE SOIR DESCEND.

 

Lorsque le soir descend, j’aime entendre les vagues

Expirer sur la grève avec des sanglots vagues,

Tandis qu’un rayon pâle égaré dans les cieux

Mêle son reflet clair au bleu triste des ondes

Et brode un ourlet d’or sur les nappes profondes

Qui jettent leur chanson dans l’air silencieux.

 

J’aime entendre le vent qui s’irrite ou qui pleure

Et qui parle dans l’ombre aux branches qu’il effleure

D’un baiser qui les fait frémir et s’agiter ;

J’aime écouter, pensif, la voix subtile et douce

D’un insecte azuré qui dit aux brins de mousse

Ce que nul être humain ne saurait répéter.

 

J’aime entendre le chant limpide de la source

Qui sur un lit de sable accélère sa course

Et s’enfuit vers un but qu’elle ne connaît pas.

J’aime entendre le cri superbe du tonnerre,

Lorsque du haut du ciel il s’adresse à la terre

Qui l’écoute soumise et tremble à ses éclats.

 

J’aime écouter, la nuit, tout seul devant l’espace.

Le doux bruissement du silence qui passe

Et la vague chanson qui s’échappe du ciel,

Mystiques entretiens des sphères suspendues,

Comme des lampes d’or, aux mornes étendues

Où le froid et la nuit ont leur règne éternel.

 

Oh ! que l’homme apprendrait de choses merveilleuses

S’il percevait le sens des voix mystérieuses

Qu’il entend s’élever à chacun de ses pas !

Mais cet hymne sacré que chante la nature

Est pour l’esprit humain d’une essence trop pure ;

Il peut le pressentir, il ne le comprend pas.

 

12 janvier 1882.

L’ÉNIGME.

 

J’aime à sonder l’azur, à poursuivre un nuage

Qui vole dans les airs comme un cygne sauvage

Regagnant vers le soir son nid dans les ajoncs ;

Mon regard l’accompagne et je vais sur sa trace

Jusqu’à ce qu’il s’arrête et lentement s’efface

Dans le rayonnement des vastes horizons.

 

Je contemple pensif l’étoile vagabonde

Qui d’un cours inconstant s’en va de monde en monde

Et passe tour à tour du nadir au zénith :

Je pense que bien loin, au delà de la nue,

Dans une sphère étrange, à la terre inconnue,

Il est peut-être un point où l’univers finit.

 

Ce mystère du ciel me tourmente sans trêve,

Et, de ces régions où mon regard s’élève,

Mon cœur voudrait toujours sonder l’immensité ;

Il cherche le secret que dérobe l’espace…

Mais qu’il suive dans l’ombre un astre d’or qui passe

Ou se perde rêveur parmi l’obscurité,

 

Il ne déchiffre point ce problème insondable ;

L’énigme qu’il poursuit demeure insaisissable

Et la voûte d’azur ne se déchire pas ;

Et le grand infini, sphinx couronné d’étoiles,

Reste couvert toujours d’impénétrables voiles

Et ne rencontre point d’Œdipes ici-bas.

2 février 1882.

L’INACCESSIBLE.

 

L’homme n’atteint jamais à l’idéal qu’il rêve ;

C’est en vain qu’ici-bas il cherche à le saisir ;

Il ne peut y toucher, malgré tout son désir,

Et devant lui, toujours, il le voit qui s’élève.

 

Ainsi que Prométhée, à la terre fixé,

Rongé par le désir qui le poursuit sans cesse,

Il voit, le cœur rempli d’une immense tristesse,

Flotter devant ses yeux son rêve inexaucé.

 

Il ne peut le rejoindre et briser son entrave,

Il ne peut échapper au châtiment cruel,

Et, se sentant créé pour l’espace du ciel,

Il se trouve ici-bas lié comme un esclave.

 

Et le jour suit la nuit, la nuit succède au jour,

Le temps, d’un pas léger, fuit sans laisser de trace…

Mais jamais l’homme encore, oubliant sa disgrâce,

N’a rompu ses liens et chassé le vautour.

 

Il n’a pu s’affranchir des tristesses amères,

Il n’a pu s’élever jusqu’au vague infini,

Et ne rejoint jamais, hélas ! pauvre banni,

Le vol capricieux et doux de ses chimères.

 

7 février 1882.

LA LUMIÈRE INCONNUE.

 

Lorsque la nuit descend, nuageuse ou sereine,

Je vois soudain briller sur la hauteur lointaine

Un feu que l’on prendrait pour une étoile d’or.

Chaque soir, sans jamais y manquer, il s’allume

À l’heure où les coteaux s’effacent dans la brume

Qui voile avec lenteur la terre qui s’endort.

 

Je contemple souvent ce rayon solitaire

Qui jusqu’à moi descend plein d’un vague mystère ;

Il me semble parfois qu’il m’appelle vers lui,

Et mon être ressent mille étranges envies ;

Je voudrais m’élancer hors des routes suivies,

Jusqu’à cette clarté qui rayonne et qui luit.

 

Je laisse aller mon cœur au gré de mes pensées,

Et mille visions, aussitôt effacées,

S’en viennent tour à tour flotter devant mes veux.

… C’est une jeune fille avec des tresses blondes,

Avec de grands yeux bleus pleins de clartés profondes.

Si sereins et si purs qu’ils font songer aux cieux.

 

Pensive et diligente, elle coud sans relâche,

Elle veut achever, le soir même, sa tâche ;

Mais parfois ses regards s’en vont, doux et brillants,

Vers le large fauteuil où son aïeul sommeille,

Et la lampe répand une clarté vermeille

Sur ce front de vieillard aux nobles cheveux blancs.

 

Ou bien c’est un joyeux berger des pâturages

Qui, pour se reposer de ses rudes ouvrages,

Vient trouver sa promise et près d’elle s’assied ;

Il est robuste et fort, elle est active et belle,

Et près d’eux un chien-loup, leur compagnon fidèle,

Dort la tête appuyée aux briques du foyer.

 

Ils se disent tout bas de ravissantes choses ;

Ils comptent s’épouser dans la saison des roses,

Au temps où les oiseaux travaillent à leur nid ;

Puis de rire !… Le chien redresse un peu l’oreille

Et, comme un sûr et vieux ami qui les surveille,

Il entr’ouvre à moitié son grand œil endormi.

 

C’est peut-être un savant, un rêveur, un artiste,

Qui recherche le calme et que la foule attriste,

Et qui donne au travail les veilles de la nuit.

Il se croit oublié dans sa retraite austère,

Sans songer que, perçant les brumes de la terre,

Mon âme le devine, et mon regard le suit.

 

Ou, retrouvant encore au fond de ma mémoire

Les lambeaux oubliés d’une très vieille histoire,

Je pense à quelque gnome assis près d’un tombeau

Où dort une princesse aux longs cheveux d’ébène,

À la figure pâle étrangement sereine,

Et que doit éveiller un prince jeune et beau…

 

Hélas ! et c’est ainsi que je garde mon rêve !

Je le poursuis toujours sans fatigue et sans trêve ;

Plus d’une fois déjà je me suis dit : « Demain,

Dès la pointe du jour, je m’en irai moi-même

Chercher le dernier mot de ce lointain problème… »

Jamais l’aube qui suit ne me trouve en chemin.

 

J’ai peur de voir crouler mon palais de chimères ;

Les douces visions de mon cœur me sont chères,

J’aime tant à rêver, seul, dans l’obscurité.

En te voyant de près, ô lumière discrète,

Je me dirais sans doute : « Hélas ! pauvre poète,

Tes songes valaient mieux que la réalité ! »

 

22 février 1882.

CHAINES.

 

L’aigle, malgré l’ardeur qui fait mouvoir son aile,

N’atteint pas le soleil que cherche sa prunelle,

Et l’astre d’or s’en va dans l’abîme inconnu,

Comme un roi qui descend les marches de son trône,

Le front ceint d’une immense et superbe couronne,

Avant que jusqu’à lui l’oiseau soit parvenu.

 

Il a dû s’arrêter dans cette course altière,

À l’heure où, s’enivrant d’espace et de lumière,

Il montait en planant dans les champs de l’azur ;

À l’heure où, débordant d’une joie inconnue,

En se voyant tout seul au milieu de la nue,

Il se croyait déjà le maître du ciel pur.

 

Il n’a pu s’affranchir à jamais de la terre ;

Sur un rocher lointain, abrupt et solitaire,

Ses aiglons affamés suivent dans l’infini

Son vol audacieux qui dans l’air se balance ;

Mais, si loin qu’il puisse être, au milieu du silence,

L’aigle croit les entendre et revient à son nid.

 

C’est ainsi que parfois l’âme humaine s’élève

Et s’en va dans le ciel sur les ailes du rêve :

Elle a soif d’inconnu, d’azur, d’immensité ;

Mais sitôt qu’elle a fui les chaînes de la vie,

Le souci, noir aiglon dont elle est poursuivie,

La force à revenir dans la réalité.

6 mars 1882.

LES MAGOTS.

 

Sur la console en bois de chêne

Pleine de mille bibelots,

Les doigts blancs de la châtelaine

Avaient posé les deux magots.

 

Elle était joyeuse et folâtre ;

Ses boucles d’or aux tons soyeux

Sur son front pur comme l’albâtre

Mettaient un nimbe radieux.

 

Et les magots branlaient la tête,

Écarquillaient leurs gros yeux vairs.

Avaient l’air profondément bête

Sous leurs amples vêtements clairs.

 

Leur bouche allait jusqu’aux oreilles,

Tant ils riaient fort tous les deux ;

Et l’enfant aux tresses vermeilles,

En passant, riait avec eux.

 

Le manoir était en liesse,

Plein d’hôtes joyeux et charmants,

D’aimable et superbe jeunesse

Mêlant les fleurs aux diamants.

 

Chaque soir, le long des charmilles,

On voyait sous le dôme ombreux

Beaux cavaliers et jeunes filles

S’en aller, couples amoureux.

 

Et pendant les fêtes splendides,

Devant les danses, les bijoux,

Les nains aux visages stupides

Riaient toujours comme des fous.

 

Mais, hélas ! un jour sonna l’heure

Où tout le pays fut en deuil :

La mort entrant dans la demeure

Mit la châtelaine au cercueil.

 

Sa blanche paupière abaissée

Voila pour toujours ses beaux yeux ;

On la porta, calme et glacée,

Dans le tombeau de ses aïeux.

 

Le manoir resta solitaire,

Les grands volets furent bien clos,

Et les arbres avec mystère

Se couvrirent de leurs rameaux…

 

Pourtant, sur la haute console,

Laissant fuir les nuits et les jours,

Enivrés d’une gaîté folle,

Les deux magots riaient toujours.

 

14 mars 1882.

PLAISIR D’ENFANT.

 

Sitôt que ma leçon se trouvait terminée,

J’allais au bord du lac achever ma journée

Et rire avec le flot qui bondissait joyeux ;

Et sur le sable d’or de la riante grève,

Je m’endormais parfois pour écouter en rêve

La sereine chanson du lac harmonieux.

 

Ou bien je regardais passer les longs nuages

Semblant un vol puissant de beaux cygnes sauvages

Guidés par le hasard vers un but inconnu,

Tandis qu’autour de moi les grandes sauterelles,

En étoilant le sol du reflet de leurs ailes,

Volaient avec un bruit étrange et continu.

 

Puis, lasse de songer si longtemps sans rien faire,

Je cherchais quelque jeu qui pût me satisfaire :

Sur les flots clairs et purs comme des cristaux bleus,

Je faisais naviguer une flotte tremblante

De barques en papier, et l’onde scintillante

Les portait doucement au loin vers d’autres lieux.

 

Et, souvent, sur le pont du navire fragile

J’écrivais, d’une main encor bien inhabile,

Quelques mots enfantins, et posais quelques fleurs

Sur l’arrière incliné des mignonnes nacelles,

– Pesantes cargaisons pour leurs coques si frêles –

Puis, les voyant partir, j’essuyais quelques pleurs.

 

Mes regards les suivaient sur l’ondoyante plaine :

Je pensais que bien loin, sur la terre lointaine

Où mes pauvres bateaux aborderaient un jour,

Ils trouveraient quelqu’un sur le nouveau rivage,

Qui se demanderait d’où venait ce message,

Et, qui sait ? m’enverrait une flotte à son tour !

 

Quel était l’inconnu qui ferait cette chose ?

Je ne le savais pas, mais pourtant je suppose

Que je parais son front d’un nimbe radieux :

Ce serait un seigneur, une fée adorable,

Une belle princesse assise sur le sable…

Et je sentais mon cœur tressaillir anxieux.

 

Et tous les jours suivants, pleine de confiance,

J’attendais la réponse avec impatience…

Mais, hélas ! mon bateau n’est jamais revenu,

Et je cherchais en vain, dans l’éloignement vague,

Espérant chaque jour voir enfin sur la vague,

Mes vaisseaux revenant du pays inconnu !

 

Jeux naïfs de l’enfance !… Il se peut qu’on en rie !

Mais j’aime l’infini, j’aime la rêverie

Qui mêle au terre à terre un peu de merveilleux ;

J’aime à quitter souvent l’existence réelle,

Eût-ce, comme autrefois, pour suivre une nacelle

Qui vacille et se perd sur le flot onduleux.

 

31 mars 1882.

DÉSIR

 

Je voudrais dans un chant mettre toute mon âme,

Le rayon du ciel bleu, le parfum des grands bois,

La force du soleil, la chaleur de la flamme,

Et toutes les beautés comme toutes les voix…

 

Mais il faudrait un luth aux cordes plus puissantes :

Devant ce grand désir le mien pleure attristé ;

Tel l’oiseau qui, malgré ses ailes frémissantes,

Doit s’arrêter vaincu devant l’immensité.

 

Il aura beau franchir les mornes étendues,

S’égarer au milieu des univers nouveaux,

Effleurer en passant les sphères suspendues

Dans l’éternelle nuit où tremblent leurs flambeaux :

 

Si loin qu’il puisse aller en sa course rapide,

Il ne verra jamais les bornes de l’azur ;

Jamais son vol hardi n’atteindra dans le vide

La limite inconnue où finit le ciel pur.

 

1er avril 1882.

PÉGASE ATTELÉ.

 

Oh ! qui dira jamais la douleur impuissante

De Pégase arrêté dans son essor divin

Et qui sent tressaillir son aile frémissante

Sous le harnais pesant qu’il veut briser en vain !

 

Son être est dévoré par un espoir immense.

Il voudrait s’élancer dans l’air étincelant ;

Mais sur le champ étroit que son maître ensemence

Il doit traîner le soc d’un pas égal et lent.

 

Et comme, malgré lui, sa passion l’anime,

Comme il cherche toujours à reprendre son vol,

Le paysan, craignant cette douleur sublime,

Cherche le sûr moyen de l’attacher au sol.

 

Il met le fier coursier entre deux bœufs tranquilles

Qui du matin au soir s’en vont indifférents,

Sans désirs insensés, sans rêves inutiles,

Ouvrant droit devant eux leurs yeux mornes et grands.

 

Que peuvent-ils savoir de la sauvage envie

Qui ronge ce captif vaincu par le destin !

Marcher paisiblement sur la route suivie,

Puis la nuit, au bercail, dormir jusqu’au matin ;

 

Voir chaque jour passer, lent, calme et monotone,

Sans que nul incident n’en traverse le cours ;

Toujours du même point voir l’astre qui rayonne

Marquer également les heures et les jours :

 

Voilà leur existence invariable et douce,

Qui suffit à leurs goûts, et n’a pour excitant

Que l’aiguillon du maître et les gros mots qu’il pousse

Quand leurs pas ralentis s’attardent un instant…

 

Et le noble coursier, dont le vol magnifique

Effleurait en passant les astres radieux,

Doit remplir, enchaîné, ce travail prosaïque,

Et, triste, se courber sous un joug odieux.

 

Ah ! n’est-ce donc pas là ton image, ô génie,

Toi que ton aile d’or veut emporter au ciel,

Parmi ces régions d’où la sainte harmonie

Te jette les accents de son mystique appel !

 

Tu ne peux lui répondre et t’élancer vers elle,

Tu ne peux t’abîmer dans l’azur étoilé,

Tu ne peux, indomptable et sauvage rebelle,

Poursuivre ton désir et ton rêve envolé !

 

Ô malheureux captif en des chaînes cruelles,

Qui d’air et de clarté seras toujours épris,

Comme Pégase aussi tu sens frémir tes ailes,

Et sur le sol obscur tu restes incompris !

 

Sur la route uniforme et par chacun suivie,

Sombre tu dois marcher, et ta pensée, hélas !

Devant les vérités amères de la vie,

Se courbe sous un joug qui ne se brise pas.

 

Et la réalité, ce laboureur austère,

T’attelle, dédaignant tes plus nobles élans.

Entre l’indifférence et la rude misère,

Ces bœufs puissants et lourds qui s’en vont à pas lents.

29 mai 1882.

JOUR TRISTE.

 

Il faisait gris dans ma demeure ;

J’ai dit : « Dehors luit le soleil,

Mon âme a besoin à cette heure

De clartés et d’éclat vermeil ! »

 

Il faisait triste dans la plaine ;

J’ai dit : « Quittons l’obscurité ! »

Et sur la sommité lointaine

Avec espoir je suis monté.

 

La montagne était pleine d’ombre ;

J’ai dit : « Fuyons dans l’infini,

Loin de la terre grave et sombre,

Dans l’espace jamais terni ! »

 

Les espaces bleus étaient mornes,

Il n’y dansait point de rayons ;

En vain j’allai jusques aux bornes

Des insondables régions :

 

Je n’y trouvai point de lumière,

Le soleil semblait s’être éteint,

Les astres se cachaient derrière

Un brouillard pesant et lointain.

 

Mais après cet effort suprême,

L’âme lassée et sans vigueur,

Je dus m’avouer à moi-même

Que la nuit était dans mon cœur.

 

Chaumont, 10 juillet 1882.

SUR LA HAUTEUR.

 

J’ai pris l’étroit sentier qui contourne l’arête

Du grand mont incliné sur les flots clairs et bleus ;

Je suis, au bout d’une heure, arrivé sur la crête,

Et je me suis assis sur le sol onduleux.

 

Puis j’ai prêté l’oreille aux murmures étranges

Qui venaient lentement expirer jusqu’à moi,

Bourdonnements, sanglots, rires, vagues mélanges

Auxquels l’âme répond sans s’expliquer pourquoi.

 

Elle tressaille et vibre, et semble reconnaître

Ce langage mystique et tout harmonieux ;

Une douleur intense envahit tout son être,

Elle cherche le sens des mots mystérieux.

 

C’est comme une chanson dès longtemps désapprise,

Qui tout à coup résonne à notre cœur charmé,

Et lui fait essayer, dans sa douce surprise,

D’unir encor sa voix à ce chant bien-aimé.

 

Mais l’air seul est venu troubler nos rêveries ;

Le sens à tout jamais pour nous s’est effacé :

Nous ne retrouvons plus les paroles chéries

Et les cherchons en vain dans l’ombre du passé.

 

Chaumont, 15 juillet 1882.

LES VICTIMES DE LA JEANNETTE.

 

L’autre jour, par hasard, en ouvrant la gazette,

Mes regards sont tombés sur ces mots : « La Jeannette. »

La Jeannette !… Et longtemps je suis resté songeur,

L’œil perdu dans le vague et la tristesse au cœur.

Mon esprit, emporté loin des lieux où nous sommes,

En un rapide essor avait rejoint ces hommes,

Ces marins égarés, faibles et chancelants

Dans la neige, au milieu des icebergs croulants.

Ainsi j’ai contemplé l’héroïque phalange,

Où tu parais, Delong, d’une grandeur étrange ;

 

Ces notes de ta main écrites jour par jour,

Alors que tu voyais s’éloigner le secours,

Lorsque, sachant déjà le salut impossible,

Tu devais, un à un, sur ce chemin terrible,

Voir tes meilleurs amis abattus par la mort,

Et que tu t’éloignais, non sans avoir encor

Mis sur l’isolement de leur heure dernière

Un suprême rayon d’amour et de prière !…

 

Tu n’as pas exprimé tout ce que tu souffris ;

Il faut savoir le lire entre les mots écrits !…

Pourtant, ni la douleur, ni l’horreur infinie

De cette journalière et sinistre agonie

N’ont vaincu ton courage et fait trembler ta foi…

Âme vaillante et forte, honneur ! honneur à toi !

 

Ainsi tous, hier obscurs, mais aujourd’hui célèbres,

Ils demeurèrent grands dans ces heures funèbres ;

Et quand mon cœur les cherche en leur repos profond,

S’ils se montrent à moi, c’est l’auréole au front.

 

Oh ! voir comme ils ont vu la mort impitoyable

S’approcher, et garder l’espérance ineffable !

Rester seuls, sans secours, dans l’horreur d’un tel lieu,

Loin des siens, du pays, et croire encore en Dieu,

Sans plaintes, sans murmure !... Oh ! qu’ils furent sublimes !

Lutteurs, héros, martyrs, aimons-les, ces victimes,

Holocaustes de prix, s’immolant sans regrets

À ta cause divine, ô Lumière, ô Progrès !

 

Chaumont, 27 juillet 1881.

LE SOIR D’UN JOUR DE PLUIE.

 

Il a plu toute la journée ;

Les arbres rêvent tristement,

Et sur chaque feuille inclinée,

On voit trembler un diamant.

 

Mais au milieu du jour qui baisse,

Devant le grand ciel assombri,

Je sens une vague tristesse

Qui s’empare de mon esprit.

 

Au delà de la voûte grise,

Je voudrais, en un seul élan,

De lumière éclatante éprise,

Fuir dans le ciel étincelant ;

 

Comme le plongeur téméraire

Qui, d’un effort audacieux,

En frappant de son pied la terre

Remonte vers le jour des cieux,

 

Je voudrais, joyeuse et rapide,

Dans un semblable et noble effort.

Au delà du ciel gris et vide

Rejoindre enfin le soleil d’or.

 

Bevaix, 26 août 1882.

VIE FORTUNÉE.

 

Heureux le paysan à l’existence austère,

Qui vit dans sa chaumière et cultive ses prés,

Qui jette avec espoir la semence en la terre

Et recueille la gerbe et les épis dorés.

 

Il sait qu’il ne dépend ici-bas de personne :

La pluie et le soleil lui sont donnés à tour ;

Si la récolte est forte et si l’année est bonne,

Il rend grâces au ciel, puis reprend son labour.

 

Il se lève avec l’aube, et, l’outil sur l’épaule,

Il s’en va dans les champs tout humides encor,

Où sur chaque brin d’herbe et sur chaque corolle

Tremble une goutte d’eau, perle de nacre et d’or ;

 

Et là, tout enivré des parfums de l’aurore,

Il se met à chanter en aiguisant sa faux…

Le ciel gris, lentement, bleuit et se colore ;

Dans le taillis voisin s’éveillent les oiseaux.

 

Autour de lui bientôt tombe l’herbe fleurie…

Il revient au village et soigne son bétail.

Les vaches, les bœufs roux rêvant dans l’écurie,

Patients compagnons de son rude travail.

 

Puis il lui faut planter, herser, passer sans trêve

D’un labeur à quelqu’autre ;… il n’a jamais le temps

De se croiser les bras et d’ébaucher un rêve :

La réalité seule absorbe ses instants.

 

Il ne se forge point d’idéales chimères ;

Il vit au jour le jour, sans regrets, sans désirs,

Sans transports insensés, sans tristesses amères,

Sans mornes désespoirs, comme sans vifs plaisirs.

 

Il est heureux pourtant, heureux… et je l’envie,

Et quand les paysans, le soir, causent entre eux,

Je les entends de loin, et j’admire la vie

De ces hommes obscurs, mais forts et valeureux.

 

Dans leur franche rudesse et dans leur ignorance,

Dans la sainte fatigue infligée à leur corps,

Ils ne connaissent pas l’indicible souffrance

De l’esprit qui s’épuise en stériles efforts.

 

Asservis à la vie humble et matérielle,

Ils n’ont pas le désir d’échapper à ses lois ;

Ils ne se doutent pas que leur âme a son aile…

L’idéal les appelle, ils ignorent sa voix.

 

Ainsi les compagnons d’un héros de la Grèce,

Rendus sourds aux appels des nymphes de la mer,

Passèrent sans ouïr leur voix enchanteresse

Qui montait séduisante et divine dans l’air ;

 

Seul, Ulysse, attaché sur le pont du navire,

Entendit cet appel mystique et fugitif,

Sans parvenir, malgré son farouche délire,

À rompre les liens qui le tenaient captif.

 

Champittet, 9 septembre 1882.

AMITIÉ

 

Peut-être existe-t-il une âme sur la terre

Pour la mienne créée, et dont elle est la sœur :

Heureuse et fortunée, ou pauvre et solitaire,

Elle me comprendrait et lirait dans mon cœur.

 

Elle partagerait mes secrètes pensées,

Elle aurait mon amour, j’aurais toute sa foi ;

Sans cesse étroitement l’une à l’autre enlacées,

J’existerais pour elle, elle vivrait pour moi.

 

Nous ne nous ferions point de bruyante promesse,

Nous nous dirions beaucoup en nous parlant très peu :

Un sourire, un regard, souvent une caresse,

Quelquefois un baiser, tendre et discret aveu.

 

Nous porterions ensemble et la joie et la peine,

La croix serait moins lourde et le bonheur plus pur,

Et nous achèverions notre carrière humaine,

Sûres de nous revoir au delà de l’azur.

 

Cette félicité n’est encore qu’un rêve

Déjà cent fois détruit, cent fois recommencé.

Et l’âme que j’espère et que j’attends sans trêve

Ne s’est point révélée à mon esprit lassé.

 

Peut-être que je l’ai déjà vue en ce monde,

Peut-être que mes yeux ont rencontré ses yeux,

Et dans le court espace, hélas ! d’une seconde,

Nos cœurs qui s’appelaient ont palpité joyeux.

 

Nous nous sommes trouvés bien près de nous connaître,

Nous avons été près de nous tendre la main…

Puis avec un soupir qui montait dans notre être,

Nous avons pris chacune un différent chemin.

 

Nous avons poursuivi la route solitaire,

Le cœur plein de tristesse et de vague regret,

Avec le sentiment que jamais, sur la terre,

Un semblable destin ne nous réunirait.

 

Bevaix, 27 septembre 1882.

OH ! LAISSEZ-MOI !…

 

Oh ! laissez-moi chanter ! La nature est si belle

Dans sa diversité toujours jeune et nouvelle

Que nul chef-d’œuvre humain ne pourrait supplanter

De l’insecte à l’étoile, elle charme mon être ;

Avec le renouveau mon cœur se sent renaître :

La nature est si belle, ah ! laissez-moi chanter !

 

Ah ! laissez-moi songer ! La journée est si brève,

Et les plus beaux instants sont les instants du rêve :

C’est alors que l’esprit se sent le plus léger ;

C’est alors qu’affranchi de tout lien funeste,

Il plane et va se perdre en l’espace céleste :

La journée est si brève, ah ! laissez-moi songer !

 

Ah ! laissez-moi pleurer ! L’existence est si dure !

De tout ce que l’on aime ici-bas, rien ne dure,

Dans l’éternelle nuit, hélas ! tout doit sombrer ;

Il faut voir, dans la lutte inégale et suprême,

Le trépas engloutir tous les êtres qu’on aime :

L’existence est si dure, ah ! laissez-moi pleurer !

 

Ah ! laissez-moi prier ! l’espérance console ;

Au front de la douleur elle met l’auréole

Qui rend l’âme plus forte et lui fait oublier,

En lui montrant le ciel, les larmes de la terre ;

C’est l’étoile qui luit pour l’âme solitaire :

L’espérance console, ah ! laissez-moi prier !

Bevaix, 27 septembre 1882.

LAMARTINE DEVANT L’ÉMEUTE.

FRAGMENT.

 

… Alors j’ouïs le bruit d’un océan qui roule

Sous le fouet terrible des vents,

Et je vis s’agiter une innombrable foule

Toute pareille aux flots mouvants.

Et les cœurs frémissaient d’une horrible colère,

Pâmés en des transports ardents ;

Et, dans les rangs pressés, le tigre populaire

S’éveillait en grinçant des dents.

Hommes, femmes, enfants,… l’infernale cohorte

Fatie des bourbes de Paris,

Se réveillait soudain, menaçante et plus forte,

Remplissant l’air d’horribles cris.

Forçats, monstres, démons, meute folle et sans maître,

Lâchée en un essor puissant,

Qui peut les retenir ? La Terreur va renaître,

Et la Seine rouler du sang.

Ainsi qu’aux jours affreux d’une époque lointaine,

La plus sombre d’un grand passé,

Un souffle de malheur, de vengeance et de haine

Chasse le peuple courroucé.

Le drapeau rouge flotte et jette sur les têtes

Un reflet sinistre et sanglant ;

Il ondule… on dirait qu’un souffle de tempêtes

Passe dans l’air étincelant.

 

Alors, sur les degrés d’un bâtiment de pierre

Où montait le flot dévorant,

Le front haut et serein et la démarche altière,

Parut un homme pâle et grand.

Comme, durant les jours de la splendeur romaine,

On voyait le gladiateur

Descendre calme et grave au milieu de l’arène

Parmi les fauves en fureur,

Dans ce pressant danger montrant sa force d’âme

Et sa puissante volonté,

Il avançait sans trouble, et son regard de flamme

Rayonnait d’intrépidité.

D’un geste impérieux il fit taire la foule,

Calma l’orage déchainé,

Et sa parole, ainsi qu’un fleuve qui s’écoule,

Vibra sous l’espace étonné.

Ce fut une éloquence étrange et magnifique,

Ce fut un éblouissement,

Où l’on vit se dresser la jeune République.

Sereine en son blanc vêtement.

Et quand sa voix se tut, vers le ciel emportée,

Abaissant ses regards altiers,

Il ne vit près de lui qu’une foule domptée :

Le tigre lui léchait les pieds.

 

1882.

LA MARE.

 

Dans le couchant aux tons d’opale

Où scintille l’éther doré,

Un nuage d’un rose pâle

Vole ainsi qu’un cygne égaré.

 

Le lac est comme de la moire

Sous les derniers feux du soleil ;

Il reflète toute la gloire

Du ciel éclatant et vermeil.

 

Dans une vallée âpre et sombre

Pleine de bourbe et de marais,

Où toujours il règne un peu d’ombre,

Où le jour ne luit qu’à regrets,

 

Il est une mare fangeuse ;

Quelques roseaux croissent au bord,

Et, sur sa rive dangereuse,

Le sol mouvant cache la mort.

 

Dans les eaux noires et profondes

D’où monte un miasme d’égout,

Grouillent des animaux immondes

Dont on s’écarte avec dégoût.

 

Rien n’éclaire ce paysage

Triste comme une aube d’hiver

Et dont seul un oiseau sauvage

Change parfois l’aspect désert.

 

Mais soudain, dans la transparence

De l’univers étincelant,

Un rayon de magnificence

Sur ce lieu s’abaisse en tremblant.

 

Et voilà qu’en cette eau fétide,

Sous ces flots noirs et croupissants,

Se mire la clarté limpide

Des espaces éblouissants.

 

Et c’est ainsi que dans la vie

Il n’est pas un être assez vil,

Assez plein d’astuce et d’envie,

Si lâche et si mauvais soit-il,

 

Qui, dans un jour béni, ne puisse,

Vers l’infini levant les yeux,

Trouver un rayon de justice

Et refléter un coin des cieux.

 

Neuchâtel, 17 octobre 1882.

À QUOI BON REVENIR ?…

 

À quoi bon revenir encore avec envie

Au souvenir des lieux que nous avons quittés !

Que nous fait le pays où coule notre vie ?

La nature partout a les mêmes beautés.

 

Pourvu qu’un coin du ciel sur notre tête brille,

Pourvu qu’un arbre vert ombrage notre seuil,

Que le soir, en rentrant, une douce famille

Nous réchauffe le cœur par son joyeux accueil,

 

Que nous faut-il de plus et qu’importe le reste ?

Oui, pourquoi ces désirs et ces vagues regrets

Qui ramènent nos cœurs à quelque site agreste,

Que nos regards, hélas ! ne reverront jamais ?

 

Sachons donc oublier nos inutiles rêves,

Oublier un passé qui ne peut revenir,

Employer le présent et ses heures trop brèves

Sans y mêler le fiel d’un amer souvenir.

 

Soyons indépendants des lieux, sinon des hommes,

Nous dont toute la vie est un long changement,

Et sachons vivre heureux dans l’endroit où nous sommes,

N’importe où, quelque part sous le bleu firmament.

 

Mais nous cherchons en vain à contraindre nos âmes

De ne plus revenir au songe caressé :

Il faudrait pour cela qu’aux lieux où nous passâmes

Un peu de notre cœur ne se fût pas fixé.

 

Sur les monts, dans les bois, dans la neige ou la glace,

Sur les chemins cachés, dans les prés onduleux,

Nous avons, en marchant, dessiné quelque trace,

Notre cœur a pensé sous leurs horizons bleus ;

 

Et comme la brebis au sentier solitaire

Laisse aux buissons sa laine en flocons blancs et doux,

Les lieux où nous avons vécu sur cette terre

Gardent toujours, hélas ! quelque chose de nous.

 

Neuchâtel, 18 octobre 1882.

QUAND VIENT L’HIVER.

 

Sur sa tige la fleur se penche,

L’herbe jaunit dans le sillon,

La feuille tombe de la branche,

Le soleil baisse à l’horizon ;

 

Les bois ont perdu leur mystère,

Les flots du lac leur bleu miroir,

Et le sourire de la terre

A disparu dans le ciel noir.

 

Laissant à quelque rameau frêle

Son pauvre nid vide et glacé,

L’oiseau s’enfuit à tire d’aile

Dans un vol hâtif et pressé.

 

Il sait qu’une terre fleurie,

Où luit toujours un rayon d’or,

Nouvelle et seconde patrie,

L’attend loin des brouillards du nord.

 

C’est pourquoi, dans un cri de joie,

Lorsqu’il voit pâlir le soleil,

Son aile au vent froid se déploie

Et l’emporte au pays vermeil.

 

Notre âme est cet oiseau volage

Que pourchasse l’hiver cruel ;

Mais notre hiver, à nous, c’est l’âge,

Et notre patrie est le ciel.

 

Et quand les glaces de la vie

Couvriront notre front chenu,

Lorsque, sur la route suivie,

Le temps mauvais sera venu,

 

Comme l’oiseau, pleins d’allégresse,

Sûrs de notre immortalité,

Sachons, sans regrets, sans tristesse.

Nous enfuir dans l’éternité !

 

Bevaix, 28 octobre 1882.

SENTIER PERDU.

 

Sur la montagne étrange et sombre

Il est un sentier attrayant,

Que l’on voit serpenter dans l’ombre

Sous le feuillage verdoyant ;

 

Les pins aux aiguilles légères

Lui font un dôme immense et frais ;

Sur ses bords croissent les fougères,

Ces dentelles de nos forêts.

 

Mais parfois sa trace est couverte

De brindilles et de rameaux ;

Les mûriers et l’épine verte

S’y déroulent en longs anneaux ;

 

Les branchages touffus des chênes

Y tamisent un jour moelleux,

Et les glands roux mêlés aux faines

Germent sur le sol onduleux.

 

Bientôt il devient plus sauvage.

L’herbe y croit dans un jet plus fort,

De grands troncs barrent le passage,

L’on n’y marche qu’avec effort,

 

Et, sous un dédale de ronce,

D’aubépine aux fourrés épais,

On le voit soudain qui s’enfonce

Pour ne reparaître jamais.

 

Au delà, la haute ramure

Étroitement se réunit :

Rien ne frémit, rien ne murmure

Sous cette ombre au calme infini.

 

Hélas ! que d’êtres sur la terre,

– Ils n’ont jamais été nombrés –

Comme le sentier solitaire,

Se sont dans le monde égarés !

 

Que d’êtres au cœur plein de joie,

De tendresse et de noble essor,

Ont vu soudain finir leur voie

Dans le grand calme de la mort !

 

Bevaix, 2 novembre 1882.

LA PLUME.

DERNIÈRE POÉSIE D’ALICE DE CHAMBRIER.

 

J’ai vu dans la fange jaunâtre,

Au bord du trottoir ruisselant.

Une plume au reflet d’albâtre

Qu’avait perdue un pigeon blanc.

 

L’oiseau, dans un essor rapide,

Avait passé devant mes yeux,

Laissant après lui dans le vide

Cette plume au reflet soyeux.

 

Pendant une courte minute,

Dans l’air elle avait palpité,

Puis avait commencé sa chute

Vers la boue et l’humidité.

 

Dans sa marche incertaine et lente,

Elle semblait encor chercher

Une protection absente,

Un point auquel se raccrocher…

 

Mais en vain !… Sur l’ornière impure,

Dans un vague frémissement,

Intacte encore et sans souillure,

Elle se posa tristement…

 

Le cœur s’attendrit et s’épanche

Souvent sans qu’on sache pourquoi :

L’aspect de cette plume blanche

Me mit dans l’être un vague émoi ;

 

Elle me fit penser aux âmes

Qu’un sort triste et mystérieux

Abandonne aux chemins infâmes

Où rampe le vice odieux.

 

Qui pourrait calculer leur nombre ?

Jusqu’ici, nul ne l’a tenté…

Et l’on s’étonne si dans l’ombre

On voit sombrer leur pureté !

 

C’est comme un ange aux grandes ailes

Qui les laisserait en passant

Tomber, hélas ! blanches et frêles,

Sur notre sol noir et glissant ;

 

Pour les sauver il n’est personne,

Nul ne les tire du bourbier ;

La nuit partout les environne

Et l’orgueil les foule du pied !

Sans date.

ALICE DE CHAMBRIER

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE

I

Celle qui fait l’objet des lignes qu’on va lire était la modestie et la simplicité mêmes ; jamais le talent ne m’est apparu sous des dehors aussi naturels, avec une aussi parfaite ingénuité. On comprend dès lors que je trouve pleine de périls la tâche de parler d’elle au public. Le public !… Elle le cherchait si peu, qu’elle était résolue à ne point imprimer ses poésies avant l’âge de trente ans ; c’était une loi qu’elle s’était faite. Elle n’a pas craint, il est vrai, de participer à différents concours poétiques et de publier quelques vers dans des recueils où elle se trouvait en nombreuse compagnie ; mais une pudeur aujourd’hui assez rare, jointe à un besoin très vif de perfection artistique, l’empêchait d’affronter seule le jugement d’un public peu indulgent aux jeunes écrivains trop pressés de solliciter ses suffrages.

Cette retenue m’a toujours semblé un signe de véritable supériorité : savoir attendre, laisser mûrir son talent dans le recueillement et le travail, c’est une grande force, c’est même une des conditions du génie, qui, en ce sens, est bien « une longue patience. »

La publication des poésies d’Alice de Chambrier serait-elle donc une sorte de trahison envers cette noble et touchante mémoire ? — Non. Maintenant qu’elle n’est plus – ou mieux, maintenant qu’elle est ailleurs – les siens ne sauraient hésiter : si son talent n’avait pas acquis encore cette maturité, cette entière possession de lui-même auxquelles tendaient son labeur et sa remarquable énergie, il avait cependant fourni déjà plus que de simples promesses, quelques œuvres exquises de forme et d’une pensée originale et haute, que nous n’avons pas le droit de laisser dormir dans l’oubli.

La mort qui l’a si soudainement frappée a donné d’ailleurs à ses essais un caractère définitif, et il ne reste à ceux qui la pleurent qu’à recueillir les meilleures de ses poésies ; n’a-t-elle pas écrit elle-même ces vers, qui, au besoin, plaideraient en sa faveur :

 

Oui, la mort qui s’approche, implacable et farouche,

La mort, noir ennemi, grandit ce qu’elle touche.

 

Nous n’avons puisé qu’avec une extrême discrétion dans les manuscrits qu’elle a laissés. Un souvenir qui nous est personnel montrera quelle sévérité elle aurait elle-même apportée dans un semblable choix. Alice de Chambrier avait bien voulu prendre pour conseiller et pour critique celui qui écrit ces lignes : elle pensait qu’un peu d’avance dans la vie justifiait le privilège qu’elle m’accordait de revoir avec elle ses poésies. Non seulement elle acceptait avec une bonne grâce d’enfant toutes mes observations, mais elle corrigeait, recorrigeait et retravaillait ses vers jusqu’au moment où je me déclarais satisfait ; alors, l’œil brillant de plaisir, elle transcrivait la pièce ainsi achevée dans un livre spécial, un beau livre recouvert de peluche vieil or. — « Est-ce pour la peluche ? » demandait-elle ; ce qui voulait dire : « Êtes-vous absolument content ? Ne trouvez-vous plus rien à reprendre ? » – Eh bien, ce volume, je l’ai sous les yeux, je viens de le feuilleter encore : il ne contient pas plus de quatorze pièces. Celles que nous y ajoutons ne sont certes point sans défaut, on y remarquera bien des vers qui eussent subi sans doute d’heureuses retouches ; mais nous avons eu soin de n’admettre dans ce recueil que des morceaux offrant, comme pensée et comme forme, un certain ensemble de qualités qui rachètent les imperfections de détail.

On se convaincra mieux encore de notre prudence d’éditeur, quand on lira la liste des œuvres composées dans l’espace d’environ cinq années par Alice de Chambrier. Cette jeune fille, morte à l’âge de vingt et un ans, avait écrit :

Trois tragédies en cinq actes, en vers : La fille de Jephté, Sophonisbe, Les Chrétiens. Un drame en un acte, en vers : Lore Nicol. Une comédie en deux actes, en vers : Service d’amie. Deux comédies en trois actes, en vers : Une poignée de mouches, Le Flatteur. Une saynète en vers : La Bohémienne. – Elle avait entrepris, peu avant sa mort, un drame en cinq actes, en vers : Le Serment d’Isolde. Il existe un plan détaillé de cette pièce, dont les deux premiers actes étaient déjà écrits.

La liste de ses poésies et poèmes accuse le chiffre considérable de cent soixante-quinze pièces qui représentent près de quinze mille vers.

Enfin, elle a écrit en prose quatre nouvelles : Les deux Aumônes, Emineh, Lilio, Belladonna ; une légende : Diane de Kerdrel ; un roman dont le manuscrit tient deux gros volumes : Mademoiselle de Vieux-Charmeilles ; enfin un long roman historique neuchâtelois : Le Chatelard de Bevaix, dont elle écrivait les dernières pages quelques jours avant sa mort.

Ajoutez à cela un travail en vue d’un concours : De la discipline dans l’École du Dimanche, – et vous aurez une idée de tout ce qui s’agitait dans cette jeune tête, et vous serez surpris de tout ce qu’elle a trouvé moyen d’exprimer à un âge où la rêverie est d’ordinaire plus séduisante que le travail, et dans une position sociale où le plaisir s’impose souvent comme un devoir.

C’était une activité sans trêve de sa vive et ardente imagination ; elle n’avait pour ainsi dire pas un jour où elle ne fût tourmentée de la fièvre créatrice. Elle trouvait toujours les journées trop courtes, et il fallait presque l’arracher à ses occupations ; retenue quatre mois dans sa chambre à la suite d’une blessure qu’elle s’était faite au talon dans une course alpestre, elle se trouvait si heureuse de pouvoir composer à son aise, qu’elle eût voulu, disait-elle, arrêter le temps qui s’écoulait trop vite. Elle semblait écrire à la tâche, comme si elle eût pressenti que le soir viendrait tôt pour elle, qu’elle entrerait jeune encore en cette nuit dont parle l’Écriture, « dans laquelle personne ne peut travailler », et l’on eût dit qu’elle se hâtait d’exprimer, tandis que Dieu lui en donnait le temps, tout ce qu’elle portait en elle de pensées élevées ou hardies, de sentiments délicats et tendres, de rêves généreux et de vivantes espérances. Travaillons, car demain nous mourrons ! Que quelque chose de nous demeure à ceux que nous avons aimés et que notre départ va rendre inconsolables !…

Cette pensée, elle l’a eue, cela n’est point douteux, et nous en verrons plus loin de nombreux témoignages. Dans le carnet de poche où elle notait ses impressions fugitives les plus intimes, on a trouvé ces lambeaux de strophes, ces vers où elle n’avait pas même pris le soin de mettre d’accord l’orthographe et la rime :

 

Quand un jour nous aurons passé loin de la terre,

Quel sillon après nous demeurera tracé ?

Sera-ce seulement une trace légère

Qui d’un souffle de vent pourrait être effacé ?

Ah ! qu’il reste de nous plus qu’un tombeau de marbre

Ou qu’une croix de bois, modeste souvenir !…

Prenons garde, aujourd’hui qu’il en est temps encore ;

Pour nous demain pourrait être le dernier jour.

II

Mais on se demande sans doute dans quel milieu s’est développé le talent abondant et riche d’Alice de Chambrier, quelles circonstances ont stimulé cette énergie, cette persévérance, cette audace d’imagination qui ne reculaient devant aucune entreprise. Ces questions, sa biographie ne les résout pas complètement (car il faut faire la part de cette « influence secrète » dont parle Boileau), mais elle les éclaire en quelque mesure.

Née à Neuchâtel le 28 septembre 1861, fille de Alfred de Chambrier et de Sophie de Sandol-Roy, Alice de Chambrier appartient à une famille qui a joué un rôle important dans nos affaires publiques et qui occupe une place dans notre littérature neuchâteloise. Je ménagerai la modestie des vivants ; mais ils me permettront de rappeler le nom d’un de nos historiens les plus distingués, Frédéric de Chambrier, l’auteur de l’Histoire de Neuchâtel et Valangin. Cet homme d’État, qui a rendu de précieux services à son pays, eut-il pour la poésie un penchant auquel son activité politique ne lui permit pas de donner cours ? Je ne sais, mais je sais que la page de son livre dans laquelle il trace le portrait du vigneron neuchâtelois est d’une poésie large et sereine, et d’une beauté vraiment classique.

Alice de Chambrier n’avait pas un an lorsqu’elle perdit sa mère. Elle fut élevée à Neuchâtel ; enfant d’une vivacité extrême, son caractère réclamait moins de sévérité que de douceur. Le sentiment du devoir et le désir de faire plaisir aux siens étaient chez elle si profonds, qu’elle pouvait être laissée complètement à elle-même pour l’accomplissement de ses tâches d’école.

Toute sa vie s’est écoulée à Neuchâtel, sauf un séjour de dix-huit mois à Darmstadt (1876-1877) ; elle avait elle-même témoigné le désir de passer quelque temps à l’étranger et d’apprendre la langue allemande : elle l’apprit si rapidement qu’elle écrivit bientôt une saynète allégorique en vers allemands destinée à être jouée par ses camarades de pension et que j’ai retrouvée parmi ses plus anciens brouillons. Au retour de Darmstadt, l’enfant pétulante était devenue une jeune fille qui, sous son calme apparent et sa rare égalité d’humeur, cachait un cœur bouillant, une sensibilité extraordinaire et un besoin d’affection dont elle réservait pour son entourage les explosions et les manifestations passionnées.

Ses premières poésies furent écrites vers l’âge de dix-sept ans. Élève de l’École supérieure des jeunes demoiselles, elle s’était acquis par ses compositions une petite célébrité de collège ; son poème d’Atlantide, où elle conte l’antique légende du continent autrefois disparu sous les flots, fit sensation alors dans le cercle des camarades et des maîtres, et fut lu, sans nom d’auteur, il est vrai, par Mme Ernst dans une de ses séances de déclamation.

Ceux qui la voyaient de près avaient compris dès ce moment qu’il y avait, chez cette jeune fille, non pas un simple caprice, mais une vocation qu’il ne fallait point contrarier ; et le jour où elle fut autorisée par son père à se livrer à ses goûts littéraires, elle s’écria qu’il n’y avait plus un seul point noir dans son existence si heureuse.

Diverses personnes ont exercé sur son développement une action dont la reconnaissance nous oblige à dire ici quelques mots.

C’est ainsi que Mme Berton, née Samson (la fille de l’illustre tragédien), qui l’avait vue en Suisse, s’intéressa à cette jeune fille si vaillamment éprise de poésie et lui adressa de franches et très judicieuses critiques sur un de ses drames en vers. Elle profita beaucoup aussi des conseils pleins de bienveillance de M. Ernest Naville, auquel elle aimait à soumettre ses poésies.

Enfin, les représentations des chefs-d’œuvre classiques données à Neuchâtel par Mme Agar firent sur elle une impression profonde et déterminèrent l’essor de son talent. Elle entra en relations suivies avec cette éminente tragédienne ; elle éprouvait pour elle une admiration et une affection presque enfantines, auxquelles Mme Agar répondait par des directions très sages et des conseils vraiment maternels.

Il est certain que le jour où la jeune fille entendit Mme Agar dans les grands rôles d’Hermione et de Phèdre, a marqué dans sa vie. Ce fut pour elle cette heure décisive qui dénoue quelque chose dans l’âme de l’artiste. Il y a ainsi, pour les esprits jeunes et prime-sautiers, des commotions imprévues et soudaines, qui sont comme la brusque obtention d’un bien convoité d’instinct sans le connaître, qui déchirent le voile et qui donnent accès à la terre promise et vaguement rêvée.

Dès lors se succèdent rapidement les compositions de tout genre, comédies de société, drames, nouvelles, poésies. Je n’attache pas plus d’importance qu’il ne convient aux lauriers remportés dans les nombreux concours ouverts aujourd’hui aux jeunes gens que dévore la passion des vers ; mais je tiens à noter ici ces petits succès d’un talent qui, avec le temps, eût pu aspirer à de plus sérieuses récompenses : ils ont été pour elle ce que Vauvenargues appelle « les premiers regards de la gloire ». Elle n’en devait pas connaître d’autres.

Une première médaille obtenue en 1880 à Royan, au concours de l’Académie des Muses Santones, pour une pièce intitulée le Phare de Cordouan ; de nombreuses mentions dans divers autres concours ; enfin la primevère d’argent qui lui fut décernée au printemps de 1882 par l’Académie des Jeux floraux de Toulouse, lui furent autant de précieux encouragements.

Avec quelle joie candide elle rapporta cette fleur, que sa gracieuse ballade, la Belle au Bois dormant, avait si bien méritée ! Elle était allée à Toulouse avec son père, pour assister, le 3 mai 1882, à la fête des Jeux floraux et recevoir sa primevère ; au retour, elle racontait avec émotion l’accueil sympathique qui lui avait été fait ; mais on n’avait pu la décider à lire elle-même, conformément à l’usage, la pièce couronnée, en présence de quelques centaines de personnes assemblées : « Je n’aurais jamais pu, me disait-elle, m’entendre lire devant tant de monde. » Un des mainteneurs fit la lecture, qui fut saluée d’applaudissements unanimes.

On sait de quel prix sont ces premiers succès pour un vrai talent : funestes à la médiocrité vaniteuse, ils fortifient et stimulent le mérite réel.

Ce sont là les « événements » de sa vie. Mais un trait saillant de son caractère, c’est qu’au milieu de ces innocentes joies qu’elle recherchait avec ardeur, elle demeurait d’une extrême simplicité, et de même qu’elle acceptait la critique avec empressement, elle souffrait les éloges sans en tirer d’orgueil. On sentait que pour cette nature d’une si rare énergie et d’un si vif essor, tout concours ouvert était comme un défi porté à son talent et qu’il relevait avec une joyeuse bravoure : il s’agissait pour elle, non de conquérir des trophées et de s’en faire gloire, mais de se mesurer avec les difficultés et de les vaincre.

Elle vivait et pensait par elle-même, et non, comme sont enclins à le faire ceux qui lisent beaucoup, par le moyen d’autrui. Ce trait – le plus original peut-être de sa physionomie, celui par lequel elle fut vraiment poète – mérite qu’on y insiste. Elle a, littérairement et humainement parlant, plus donné qu’elle n’a reçu, ou, pour mieux dire, elle recevait, non des hommes, mais de plus haut, par cette intuition supérieure qui, dans un autre domaine, s’appelle la loi et qui est la « démonstration des choses qu’on ne voit point. » J’ai vu sa bibliothèque : elle était fort mince. Bien qu’Alice de Chambrier fût ce qu’on nomme une personne instruite, ses lectures n’étaient pas étendues. Quelques livres d’histoire, quelques revues, trois ou quatre volumes de Victor Hugo, particulièrement la Légende des siècles… voilà tout. Aussi n’a-t-elle, à proprement parler, imité personne dans ses vers ; elle s’y montre elle-même ; il est rare qu’on y trouve ces empreintes facilement reconnaissables et ces réminiscences qui trahissent chez les débutants le commerce des maîtres préférés. Sa poésie, avec sa pensée naïvement hardie et la fermeté large et parfois superbe de sa forme, est bien à elle et ne rappelle distinctement, soit par ses défauts, soit par ses qualités, la manière d’aucun des poètes contemporains. Cependant, si elle eut, en dehors de son propre rêve, un idéal poétique, ce fut bien Victor Hugo, dont elle aimait par dessus tout les conceptions gigantesques et le lyrisme éblouissant.

Cette vie si simple, consacrée à tout ce qui est beau, se partageait entre la ville et la campagne. À Neuchâtel, la jeune fille travaille sans relâche, ce qui ne l’empêche pas de prendre part, avec tout l’entrain de son âge, aux plaisirs d’une société où chacun l’aime pour sa gentillesse et son enjoûment ; à Bevaix, durant les longs séjours d’été, elle donne son temps à l’étude, à la promenade, aux occupations rustiques. C’est qu’en effet elle ne se laissait point absorber par le talent dont elle était douée ; il importe même de le dire, pour prévenir toute méprise : elle n’avait rien de ce qui rend facilement désagréable la femme auteur, aucun étalage de ses prédilections, aucun ton de supériorité, point d’airs rêveurs ou penchés, point de pose enfin ; rien que bonhomie et bienveillance pour tous. Elle comprenait que la poésie est dans les choses, et non dans l’intelligence du poète, laquelle n’est bonne qu’à ordonner, en s’effaçant le plus possible, les éléments qu’elle recueille et les impressions qu’a provoquées le beau dans l’âme qui le perçoit.

Très réservée, en paroles comme dans ses écrits, sur tout ce qui touche à la religion, elle possédait cette piété active et pratique dont la manifestation est la charité. Elle avait reçu l’instruction religieuse de M. le pasteur DuBois, pour lequel elle conservait une vive affection, qui s’est montrée jusque sur son lit de mort. Mais son christianisme était tout intime et sans phrases ; il se contentait des actes, qui seront toujours la plus persuasive des prédications. Je ne l’ai jamais entendue médire ni se moquer. Son bonheur était de soulager quelque souffrance à laquelle elle apportait discrètement sa sympathie. On la plaisantait dans son entourage sur son âpreté au gain : elle encaissait avec tant de ponctualité l’argent mignon que lui rapportaient ses petits succès poétiques et les vers publiés çà et là dans divers recueils ! Tout s’expliqua lorsqu’on trouva son « livre de pauvres » tenu par Doit et Avoir, indiquant d’un côté les recettes de la poésie et de l’autre les dépenses de la charité. La dernière visite qu’elle ait faite, quatre jours avant de succomber au mal qui l’a emportée, fut une visite à une pauvre femme malade ; on ne l’apprit qu’après sa mort. Ses parents même ont ignoré de son vivant tel trait de dévoûment qui, si je le racontais, m’autoriserait à employer le mot d’héroïsme et où elle trouvait des jouissances plus profondes que dans les beaux alexandrins aux rimes sonores. Pour les belles âmes, le dévoûment est de la poésie en action.

Les pauvres, les malades, les déshérités, ils entraient, si j’ose dire ainsi, dans ses combinaisons d’avenir. Elle aimait à se représenter – étrange et rare caprice chez une jeune fille ! – qu’elle ne se marierait pas ; d’avance elle arrangeait son existence de demoiselle : elle devenait châtelaine de l’abbaye de Bevaix, restaurée par ses soins ; de sa vie elle faisait deux parts, l’une pour la poésie, l’autre pour la charité ; elle serait la providence du pays, la bonne dame aimée de tous, chevauchant à travers la campagne pour la couvrir de ses bienfaits… Innocente rêverie ! Il est à penser que sa vie eût pris un tout autre cours ; mais ce rêve, si noble et gracieux dans son invraisemblance, cette chimère d’une âme de jeune fille à la fois tendre et forte, m’a paru bien propre à la faire connaître, à la faire aimer.

Et si je voulais la surprendre dans la vie de tous les jours, que de traits touchants viendraient compléter et embellir mon récit ! Nous la verrions, bonne et serviable pour tous ceux qui l’entouraient, parents et serviteurs ; apprenant le latin avec ses jeunes frères pour pouvoir mieux les aider dans leurs études ; s’intéressant aux travaux de son père et l’enveloppant d’une tendresse de tous les instants… Mais il ne m’appartient pas de réveiller tant de souvenirs intimes et douloureusement précieux. On attend plutôt de moi que je parle de l’œuvre laissé par notre poète.

III

Au risque d’allonger beaucoup cette notice, je ferai ici une large part aux citations ; il m’a paru en effet que le lecteur lirait avec plaisir les fragments les plus remarquables de divers poèmes qui ne pouvaient être imprimés tout entiers dans la forme où l’auteur les a laissés.

Dès les premières poésies d’Alice de Chambrier, on sent, à travers beaucoup d’imperfections, ce que j’appellerais la griffe, si cette image convenait à une jeune fille. Parmi ces essais d’une enfant de seize ans, on ne rencontre pas sans surprise des vers comme ceux-ci, dont l’ampleur semble appartenir à un talent déjà mur :

 

Ce monde qui gravite, imperceptible atome.

Dans cet océan bleu qu’on nomme l’infini…

 

ou bien cette belle invocation à la mer :

 

Pourquoi te plaindre, ô mer, quand la terre est si belle ?

Oh ! dis-moi le motif de ta plainte éternelle,

Le mystère attirant que recèle ton eau !

 

Atlantide serait un poème déjà presque achevé, si une inexpérience évidente n’apparaissait dans quelques vers qu’elle n’a jamais eu l’occasion de retoucher. En quatre strophes, elle décrit le continent englouti, la ville submergée ; puis elle fait un retour sur ce que furent ce pays et cette ville :

 

… Le grand océan bleu venait mouiller ses plages,

On voyait se dresser la ville aux grandes tours,

Avec ses hauts palais pleins d’étranges contours ;

Et le peuple joyeux dans la cité splendide

Disait : Vis à toujours, éternelle Atlantide !

 

Un soir d’été, le sol trembla :

 

… Quand vint le jour naissant,

Tout avait disparu : rien que la mer immense ;

À l’horizon, partout, un horrible silence ;

Sur les vagues, encor quelques tristes débris…

Et, comme un point perdu dans le vaste ciel gris,

Fuyait un aigle noir, et son aile rapide

Effleurait les grands flots où dormait Atlantide.

 

Les sujets qu’elle aborde montrent un esprit que rien n’effraie, une imagination qui prétend tout embrasser. Elle écrira, par exemple, les Adieux de Socrate à Platon, dont je cite les dernières strophes pour indiquer la note du morceau :

 

Adieu, j’entends la mort qui s’approche et m’appelle ;

Mon âme est sur le seuil de l’immortalité ;

Encor quelques instants, et, déployant son aile,

Elle découvrira ce qu’est l’éternité.

 

Elle découvrira ce qu’elle est elle-même,

Et faisant à la terre un solennel adieu,

Humble et purifiée à cette heure suprême,

Entre elle et le néant, elle trouvera Dieu.

 

Cette préoccupation de l’au delà, qu’elle attribue au sage mourant, ce fut la sienne, à elle, le grand objet de sa rêverie et de ses méditations. Que de fois j’en retrouve la trace en feuilletant ses manuscrits, et comme il lui tardait de connaître ce qu’elle appelle

 

Les mystères du grand ciel bleu !…

 

Elle était gaie pourtant, d’une gaîté égale et inaltérable ; elle jouissait vraiment et complètement de la vie ; mais dans ses vers la pensée de la mort revient avec une sorte d’insistance ; elle l’exprime sans mélancolie, sans faiblesse, sans frayeur :

 

Mais si d’après nos lois il faut qu’elle succombe,

Elle ne dira pas qu’elle se sent faiblir,

Et, radieuse, un jour descendra dans la tombe.

Sans que nos yeux aient vu son visage pâlir.

 

Dans une ode étrange à la lune, elle s’écrie :

 

Ô lune, as-tu pu lire, en cette voûte immense,

Ce que la main de Dieu trace dans le silence ?

Ah ! peut-être, qui sait ? encore quelques jours,

Tu luiras sur ma tombe en un vieux cimetière

Et tes rayons d’argent danseront sur la pierre

Où je dors pour toujours.

 

Et comme pour consoler à l’avance ceux qui la pleureront, elle écrit ce vers si touchant et si simple :

 

Je pense que les morts vivent tout près de nous.

 

N’y a-t-il pas un pressentiment analogue dans les vers qu’elle écrivait le 27 septembre 1881, la veille de son anniversaire de vingt ans ? Je cite quelques stances de cette poésie tout intime :

 

J’aurai vingt ans demain ! Faut-il pleurer ou rire,

Saluer l’avenir, regretter le passé,

Et tourner le feuillet du livre qu’il faut lire,

Qu’il intéresse ou non, qu’on l’aime ou soit lassé ?

 

Vingt ans, ce sont les fleurs toutes fraîches écloses,

Les lilas parfumés dans les feuillages verts,

Les marguerites d’or et les boutons de roses

Que le printemps qui fuit laisse tout entr’ouverts…

 

Mais c’est aussi parfois l’instant plein de tristesses

Où l’homme, regrettant les jours évanouis,

Au seuil de l’inconnu tout rempli de promesses.

Sent des larmes au fond de ses yeux éblouis !…

 

Pareil au jeune oiseau qui doute de son aile

Et n’ose s’élancer hors du nid suspendu,

Il hésite devant cette route nouvelle

Qui s’ouvre devant lui pleine d’inattendu.

 

L’œil a beau ne rien voir de triste sur la route ;

Malgré le gai soleil, les oiseaux et les fleurs,

Le cœur parfois frissonne et dans le calme écoute

Une lointaine voix qui parle de malheur.

 

Je citerai enfin quelques strophes où l’on retrouve cette même évocation tranquille d’une pensée d’ordinaire pleine d’épouvante ; elles sont tirées d’un morceau intitulé le Chant du Cygne, où, par une curieuse rencontre, notre poète soutient que les poètes ont le pressentiment de leur mort ; quelques-uns même, dit-elle, l’ont annoncée dans un chant suprême :

 

Il faut que l’ange triste eût du bout de son aile

Déjà mis sur leur front ses présages vainqueurs,

Que le premier signal de sa voix solennelle

Fût déjà parvenu jusqu’au fond de leurs cœurs ;

 

Qu’ils eussent pressenti la tombe inévitable

Ouvrant son antre noir pour le clore sur eux,

Sans pouvoir retenir en son sein redoutable

L’âme, faite pour l’air et les espaces bleus.

 

Il faut que leurs regards, à ce moment austère,

Eussent connu déjà l’avenir éternel,

Que leur âme déjà fût bien loin de la terre.

Égarée au milieu des inconnus du ciel.

 

Mais bien d’autres, hélas ! ont disparu dans l’ombre,

Enfermant avec eux dans leur tombeau glacé

Leurs espoirs, leurs désirs, leur passé clair ou sombre.

Tout ce qu’ils ont souffert, tout ce qu’ils ont pensé.

 

De ces âmes la terre était peut-être indigne,

Et leur luth trop suave et trop harmonieux.

Ne pouvant ici-bas dire son chant du cygne,

Est allé quelque jour le chanter dans les cieux.

 

Mystère impénétrable à la douleur profonde !

L’être créé ne touche à la perfection

Qu’à l’heure sainte et grande où les choses du monde

Devant celles du ciel éteignent leur rayon.

 

C’est alors seulement qu’il peut ouvrir son âme

En torrents d’harmonie et de divins accents,

Et la répandre, ainsi qu’une céleste flamme,

Sur un autel où brûle un précieux encens.

 

Tel autre poème est une longue méditation sur la métempsycose, un de ces sujets mystérieux dont les vertigineux escarpements l’attiraient. Je cite les strophes finales, paraphrase sans doute inconsciente d’un vers célèbre de Lamartine :

 

Et venus de si haut faire un pèlerinage,

Tout enivrés encor de souvenirs plus doux,

Nous avons souvent peine à finir le voyage

Et ne le terminons maintes fois qu’à genoux ;

 

Heureux si nous pouvons d’une telle origine

Conserver jusqu’au bout le sceau pur, immortel ;

Si jusqu’au dernier jour l’espérance illumine

Notre âme qui retourne au ciel.

 

Et les monts, les grands lacs, ce qui nous environne,

Toute cette nature avec son dôme bleu,

Les divines splendeurs dont elle se couronne,

Nous avons tout connu lorsque nous étions Dieu.

 

Pour le dire en passant, ce poème des Métempsycoses renferme une des strophes les mieux venues de notre poète : elle se demande si elle n’aurait pas vécu déjà une première fois sur les bords de notre lac, aux lieux où les Helvètes dressaient leurs huttes il y a quelques mille ans. Cette idée étrange, elle la rend en des vers larges et sonores, qu’elle aimait à se répéter souvent à elle-même, comme une mélodie préférée :

 

Peut-être que debout sur le seuil de nos tentes,

La plaine devant nous, l’infini sur nos fronts,

Nous écoutions rêveurs les notes éclatantes

Des cymbales et des clairons.

 

D’autres fois elle aborde la philosophie de l’histoire, comme dans le poème intitulé Évolutions, qui offre, en quelques strophes, un aperçu rapide du mouvement de la civilisation. Quelques autres pièces trahissent l’influence de la Légende des siècles, ainsi le poème en six chants intitulé la Nuit du Désert, rêverie fantastique qu’on me permettra de raconter en cueillant au passage les meilleurs vers.

L’auteur suppose que quatre grands personnages historiques, réveillés du sommeil de la tombe, sont transportés une nuit en Égypte, au pied des Pyramides. Ils franchissent les espaces :

 

Le laboureur lassé des fatigues du jour

Croit entendre passer d’un vol pesant et lourd

Quelque oiseau gigantesque à la grande envergure,

Et de son bras tremblant il voile sa figure.

 

Les quatre spectres arrivent au rendez-vous :

 

Le premier se drapait de l’ample laticlave

Qu’avait filé pour lui l’épouse avec l’esclave…

 

C’est Jules-César ; le second est

 

Petit, fort, bestial, et le teint basané ;

Sauvage, il avançait sous le ciel étonné,

Lançant parfois dans l’air quelque horrible blasphème.

Lorsqu’il avait passé périssait l’herbe même…

Et la plaine, tremblant de le voir en ce lieu,

Cria : C’est Attila, c’est le fléau de Dieu !

Le troisième portait la pourpre impériale…

 

C’était Charles-Quint. Quant au quatrième,

 

Il marche lentement et sa vaste pensée

Lui présente une tombe en un îlot dressée ;

Puis, remontant plus haut, c’est un bruit de combats

Où les clairons joyeux sonnent le branle-bas…

… Et la plaine révèle en frémissant son nom,

Criant jusques aux cieux : Salut, Napoléon !

Ils avancent tous quatre et sans bruit dans la plaine ;

Un chaud zéphir d’été glisse sa tiède haleine

Sur leurs corps décharnés au souffle de la mort

Et du froid du tombeau tout frissonnants encor…

 

Soudain, un cinquième personnage – un inconnu – paraît. Il est mal reçu par les quatre grands hommes. Farouche, Attila l’interpelle :

 

« Pauvre insensé, va-t’en ! »

D’un étrange sourire

L’étranger souriait : « Si l’on venait vous dire

Que j’ai fait plus que vous tous ensemble, Attila,

Quelle réponse, ô roi, feriez-vous à cela ? »

« Quoi ! ta tombe, étranger, est-elle si profonde,

Qu’elle n’ait rien perçu des rumeurs de ce monde ?

Dit César. Entends donc ce que nous avons fait…

À notre tour, chacun, racontons notre histoire,

Ce que nous avons fait de grand, de bien, de bon. »

« Commencez, vous, César, » lui dit Napoléon…

 

César est très bref :

 

« Du monde Rome était la puissante maîtresse :

Je fus maître de Rome et je la tins en laisse

Ainsi qu’un chien immense à mon côté rampant… »

Attila ricanait :

« Des gens d’une tribu,

Dit-il, ont dans les bois un jour trouvé perdu.

Demi-mort, un enfant… »

 

C’était Attila ; il devint un grand chef :

 

« … Devant moi se courbaient les fronts les plus puissants ;

Mais un soir, j’aperçus les sauvages cavales

Hennir, aspirer les brises occidentales,

Et puis, frappant du pied le sol humide et vert,

Frémissantes, bondir au loin vers le désert.

Mon esprit les suivit : en quels lieux s’en vont-elles ?

Existe-t-il là-bas tant de terres nouvelles,

Tant d’herbe et de forêts, tant de soyeux gazons,

Tant d’ombrages épais sous d’autres horizons,

Tant d’attraits inconnus, que ces bêtes ardentes

À la blancheur de neige, aux croupes frémissantes,

Quittent ces lieux connus pour le sombre incertain ?

Soudain me retournant, j’ai vu, dans le lointain

Du ciel oriental, une immense nuée

Comme d’un vent terrible en tous sens remuée.

Une voix en sortit, dont la terre trembla,

Et cette voix disait : « Dieu t’envoie, Attila !

« Suis le cours du soleil sur la terre et sur l’onde,

« Guidé par mon pouvoir, et va venger le monde !…

« Et si l’on veut savoir ton nom en quelque lieu,

« Je te le donne ici : marche, Fléau de Dieu ! »

Alors, j’ai rassemblé mes hommes forts et bruns,

Et j’ai dit : « Nous partons ! » Ils m’ont suivi, mes Huns,

Suivi jusqu’à la fin… J’ai pris la Germanie,

L’Helvétie et la Gaule, et vaincu l’Italie.

L’air était obscurci lorsque j’avais passé,

Et quand mon cheval noir, Henner, l’avait froissé,

Le champ ne produisait plus d’herbe, et bien longtemps

On nomma mon chemin « chemin des ossements. »

 

Charles-Quint souriait dans sa barbe argentée…

 

Mais je m’arrête… Ce récit d’Attila, qui fut composé avant tout le reste du poème, en est bien la partie la plus originale. Charles-Quint fait aussi son petit discours, où sont des traits heureux :

 

« … En maître je guidais le monde frémissant,

Et si l’on m’eut offert tout l’univers à vendre

Pour de l’or, j’aurais su dans quel endroit en prendre. »

 

Quand Napoléon a parlé à son tour, vient le récit du cinquième personnage : seul, un livre en main, méprisé, persécuté, il a entrepris la conquête du monde :

 

« … Et mon Maître à la fin, pour prix de mon effort,

M’accorda pour son nom de recevoir la mort. »

 

Ainsi parle saint Paul, qui engage une véritable discussion avec les quatre ombres, leur raconte sa conversion, son œuvre, et finit par les convaincre que les victoires morales sont plus précieuses que les succès terrestres :

 

Et sentant sur leurs fronts passer, âpre et glacé,

Le souffle de la mort, qui, déployant son aile,

Les rappelle déjà de sa voix solennelle,

La tristesse dans l’âme ils se lèvent et vont

Retrouver en son lieu leur sépulcre profond.

Et lorsque du soleil éclate la lumière,

Les géants sont rentrés dans leur sommeil de pierre.

 

Cette vision épique, notre poète l’a eue à l’âge de dix-huit ans.

Dans un autre genre, celui de la narration telle que l’a mise à la mode François Coppée, nous trouvons quelques poèmes d’assez longue haleine, trop inégaux pour être imprimés tout entiers, mais où nous rencontrerons aussi de beaux vers.

La Traversée est l’histoire d’un pauvre idiot, orphelin, seul au monde, embarqué sur un vaisseau qui doit le ramener en Europe ; les matelots, les mousses, le raillent et le maltraitent :

 

Soudain, comme le fou se dresse, l’œil en feu,

Son visage empourpré couvert de grosses larmes,

Cherchant autour de lui quelque secours, des armes,

Pour se précipiter sur ses lâches bourreaux ;

Tandis qu’il se répand en longs cris gutturaux

Qui ne font qu’exciter un rire lourd et bête,

Une enfant pâle et douce à la rêveuse tête

Arrive près du groupe : elle est très jeune encor,

Ses longs cheveux tressés ont la couleur de l’or,

Un rayon de colère anime sa prunelle :

« Oh ! comme ils sont méchants, qu’ils sont lâches ! » dit-elle

Et courant au pauvre être, elle lui prit la main.

Tous s’étaient retirés pour lui faire un chemin

Et se sentaient honteux comme devant un ange

Échappé du ciel bleu pour visiter leur fange.

Comme le chien qui suit le bras qui le défend,

Le misérable fou se pressait vers l’enfant ;

Et plusieurs, la voyant si courageuse et pure,

Passèrent lentement, avec un sourd murmure,

Leur manche sur leur joue, et se dirent tout bas

Qu’ils possédaient aussi, dans leur pays, là-bas,

Des chérubins aimés aux chevelures blondes,

Avec des yeux d’azur pleins de lueurs profondes.

 

Pendant ce temps le pauvre idiot s’était mis à genoux devant l’enfant :

 

Un rayon s’alluma dans sa prunelle éteinte,

Et, lui tendant les mains dans une extase sainte,

Suspendu tout entier à ce pur regard bleu,

Il sembla l’adorer comme on adore un Dieu,

 

Tel est le premier acte de ce petit drame. – La nuit est venue. Soudain un cri sinistre s’élève : le vaisseau brûle ! On met les chaloupes à la mer ; les passagers s’y précipitent ; il ne reste plus qu’une place dans un des canots ; mais deux passagers sont demeurés sur le navire, la petite fille, que sa mère appelle en vain, et l’idiot. Celui-ci apparaît sur le pont du vaisseau embrasé :

 

… Dans ses bras il tient, léger fardeau,

Une enfant qu’on croirait doucement endormie…

Il vient de la trouver presque morte de peur

Sur le pont plein d’une âcre et pesante vapeur.

Il glisse maintenant le long du bastingage

Avec l’agilité d’un animal sauvage ;

Il atteint la chaloupe et veut y pénétrer.

Mais il n’est qu’une place ; un des deux peut entrer,

L’autre… Le fou s’arrête un instant ; il regarde

Le canot que remplit une foule hagarde,

Puis la mer, où le feu trace un reflet changeant :

Il a compris, il sait, sublime intelligent,

Que lui doit succomber afin que l’enfant vive…

Et d’un mouvement brusque il la pose craintive

À la place qui reste… Il est temps : le bateau

S’ébranle, et dans la nuit se dérobe bientôt,

Tandis que l’idiot, avec ses grands yeux mornes,

Semblait le suivre encor sur les ondes sans bornes ;

Puis, regardant le ciel paré d’un reflet clair,

Il eut un grand sourire et glissa dans la mer.

 

L’Abandonnée est une autre narration d’un caractère non moins dramatique. Une caravane traverse le désert ; l’eau va manquer ; un vieillard israélite tombe, mourant de soif, sur le sable. Malheur à qui tombe en chemin ! La caravane le livre à son sort,

 

Et de l’infortuné lentement on s’écarte ;

Le grand chameau reprend sa route d’un pas lourd ;

Et le vieillard, avec un gémissement sourd,

S’affaisse, les deux bras étendus, sur la terre.

 

Alors un cri d’effroi retentit : « Mon père ! » C’est Gislar, la fille de l’infortuné, qui s’était endormie,

 

Par le pas régulier du grand chameau bercée.

 

La caravane, saisie d’émotion, hésite… Mais déjà la fille a rejoint son père, elle ne le quittera pas, et tous deux restent seuls dans l’immensité du désert. Gislar tire alors de dessous sa mante un flacon où elle a conservé chaque jour sa ration d’eau pour pouvoir au besoin en donner au vieillard. Celui-ci boit avidement, il est sauvé. Tous deux se remettent en route, espérant une oasis :

 

Mais l’aurore qui vient n’éclaire que le sable…

Dans le Dieu d’Israël Gislar a confiance,

… et comme pour Agar,

Il fera pour son père et pour elle un miracle ;

Le peuple d’Israël trouva plus d’un obstacle

Dans le désert de Sur, lorsqu’il fut à Mara,

Où l’eau sortait amère… et Dieu le délivra,

Lui fit trouver Elim, où coulaient, toujours pleines,

Sous un bois de palmiers, douze grandes fontaines.

 

Mais bientôt Gislar tombe épuisée à son tour ; la soif la dévore ; elle est en proie au délire :

 

« Père, vois-tu, là-bas !… C’est enfin l’oasis

Avec ses sources d’eau… J’en compte jusqu’à six !

Pourquoi ne vas-tu pas m’en chercher… ?

Elle coule en torrents à tes pieds, là, par terre… »

 

Le père se sent envahir, lui aussi, par cette horrible hallucination :

Il éclate de rire et se lève éperdu,

Il voit comme Gislar une source d’eau claire

Qui coule à gros bouillons près de lui sur la terre ;

Il n’a qu’à s’approcher, à prendre ; alors, rampant

Sur sa lèvre brûlante, ainsi qu’un noir serpent,

Il cherche à rattraper cette onde transparente

Dont avide il entend la chanson enivrante ;

Il l’atteint, il y trempe avec ardeur ses doigts…

Gislar est sauve enfin : « Tiens, ma fille, tiens, bois ! »

Et le sable brûlant coule sur la figure

De l’enfant, qui répond par un vague murmure ;

Et le père revient à lui, se maudissant.

 

Enfin, une caravane qui passe les recueille. Trois jours après, poursuivant leur voyage, Gislar et son père découvrent, enfouis dans les flots de sable, les cadavres de leurs compagnons, que le simoun a surpris, comme si le ciel avait voulu les punir d’avoir abandonné leurs frères.

 

Et Gislar, en longeant cette tombe mouvante,

Avait presque un remords d’être encore vivante,

Et, devant le trépas de tous ces malheureux,

Pleurait de n’avoir pu se dévouer pour eux.

 

Ce serait ici le lieu de parler de Wanda, un poème en cinq chants dont le sujet est tiré de l’histoire de Pologne ; d’un autre épisode pris à la même source, la Petite Reine de Pologne, qui renferme des traits charmants, des peintures délicates et de fort beaux vers. Mais nous serions entraînés trop loin par l’analyse de ces deux morceaux, qui n’ont pas été suffisamment retravaillés par l’auteur pour prendre place dans ce volume.

Ce sont là des narrations qui attestent un talent réel. Mais l’âme du poète ne s’y montre pas encore complètement. La poésie proprement personnelle revêt chez Alice de Chambrier une forme plus caractéristique.

Elle était poète dans le sens le plus complet, le plus absolu du mot : tout en elle était poésie, et tout, dans la vie et dans le monde extérieur, se transformait pour elle en poésie. On parle souvent de la « poésie de circonstance », comme pour désigner je ne sais quel petit genre spécial. Mais toute poésie personnelle et vécue est au fond « de circonstance ». Alice de Chambrier avait une foule d’impressions et d’idées qui ne demandaient qu’une occasion, j’allais dire un prétexte, pour s’épanouir dans ses vers ; grâce à la plénitude, à la richesse de son sentiment et de sa pensée, le moindre incident faisait jaillir de son cœur les strophes émues, aussi simplement qu’un souffle d’air fait tomber de l’arbre le fruit mûr. C’était chez elle un jeu naturel, une fonction, la vie même.

Voilà pourquoi elle est si ingénieuse à découvrir des sujets dans les choses les plus insignifiantes et pourquoi elle en tire des effets si imprévus ; voilà surtout comment il se fait que la plupart de ses poésies sont des paraboles. Je leur donne ce nom faute d’en trouver un meilleur : lisez la Comète, la Mare, la Pendule arrêtée, Plaisir d’enfant, et vous comprendrez ce que j’entends par là. Un fait quelconque de la vie ordinaire, un phénomène extérieur, un incident sans portée apparente, éveille aussitôt en elle une idée plus lointaine et plus haute et s’impose à sa méditation comme le symbole d’une vérité morale. Ainsi la comète qui fuit dans les espaces, et que le soleil attire et ramène dans son orbite, devient pour elle l’image de l’âme égarée subissant la toute-puissante attraction de Dieu ; dans la mare impure, où se mire un coin de ciel bleu, elle croit voir le cœur souillé où persiste encore un reflet de la divinité.

C’est précisément le rôle de l’imagination d’apercevoir ainsi, entre le fait matériel et le fait moral, ces analogies qui échappent au regard du vulgaire. Cette faculté, qu’on refuse, avec quelque raison peut-être, aux Neuchâtelois, Alice de Chambrier la possédait à un haut degré ; elle avait une imagination riche, hardie, dont le temps eût réglé le jeu et discipliné les audaces, mais qui certainement constitue une des faces les plus intéressantes de son talent.

J’ai dit que tout pour elle était matière à poésie ; aucun événement, grand ou petit, qui n’éveillât en elle un écho. Durant son court séjour à Toulouse, elle apprit qu’une figurante du théâtre de cette ville, qui avait joué la veille un rôle de princesse dans une féerie, venait de se donner la mort par le poison. Aussitôt elle écrit l’histoire de cette infortunée, brillante et parée sur les planches, misérable et pauvre en réalité ; voici les dernières strophes de cette pièce, qu’elle se proposait de retoucher encore :

 

C’est ainsi qu’une fois, l’hiver,

Rentrant tard, le soir, dans son bouge,

Et sans même effacer le rouge

Dont son visage était couvert,

 

Elle prit sur une tablette

Un grand flacon noirâtre et vieux,

Elle y but en fermant les yeux,

Puis s’étendit sur sa couchette.

 

Quand au fond du ciel endormi

L’aurore mit une auréole,

La princesse jouait son rôle

Bien loin par delà l’infini.

 

Alice de Chambrier a laissé ainsi une foule de poésies qui n’auront pas leur place dans ce recueil, et où elle jetait d’une plume rapide les impressions que faisaient naître en elle les incidents de chaque jour. Le 27 février 1881, quand tout Paris venait saluer Victor Hugo, elle aussi lui adressait en beaux vers un hommage qui ne fut pas sans doute le moins sincère de ceux qu’il reçut :

 

Mon chant, comme un parfum discret de violette,

Jusque vers toi s’élève, ô chêne tout-puissant !

 

Le poète répondit : Venez me voir, – et il lui fit en effet l’accueil le plus cordial.

Un autre jour, elle adressait – sans signature – aux membres actifs et aux membres honoraires de la Société de Belles-Lettres de Neuchâtel, réunis dans une fête, des strophes où elle formulait ses vœux pour une société à laquelle la Suisse romande doit une notable part de son développement littéraire :

 

Faites-la chaque jour plus grande et florissante,

Toujours, toujours plus haut portez son drapeau vert !

C’est en votre pouvoir de la rendre puissante :

Vous n’avez qu’à marcher dans le chemin ouvert.

 

Partout, à pleines mains, récoltez la science,

Ne laissez rien passer qui puisse vous servir :

L’étude est un Pégase à l’envergure immense,

Mais pour en profiter, il faut se l’asservir.

 

C’est alors seulement qu’il ouvre ses deux ailes,

Et, soumis, emportant ceux qui l’ont captivé,

Il les mène au delà des régions mortelles,

Vers les lointains sommets de l’idéal rêvé.

 

La poésie n’était point pour Alice de Chambrier un vain et futile amusement, une sorte de plaisir égoïste. C’était un culte qu’elle rendait à tout ce qui est noble et pur. Dans un dialogue entre le poète et la muse, elle s’exprime ainsi (c’est la muse qui parle) :

 

… L’art est un séducteur, s’il n’est pas un flambeau,

Et chacun de tes vers doit être une étincelle,

Une étincelle d’or qui monte vers les cieux,

Et qui va, scintillant d’une flamme éternelle,

Former un nouvel astre immense et radieux.

 

Et le poète répond :

 

Je te comprends enfin et comprends mon devoir,

… Et je pourrai chanter jusqu’à l’heure dernière,

Jusqu’à l’heure sacrée où, refermant les yeux,

Mon cœur murmurera la suprême prière,

Et prendra, libre enfin, son essor vers les cieux.

 

Ces vers expriment une aspiration qui est tout le secret de cette nature d’élite. Sa vie fut une recherche ardente du divin idéal vers lequel ses regards étaient constamment tournés. Qu’on lise le Captif, et l’on verra grandir jusqu’aux proportions d’une véritable souffrance cette inextinguible soif d’infini, et l’on comprendra le titre que nous avons choisi pour ce volume. Ce titre, c’est un cri, qui suffit à résumer l’histoire de cette âme si étrangement éprise des réalités invisibles.

Là est l’unité de ce recueil. On y peut contempler à plein cette âme limpide et ce noble cœur. Et précisément parce qu’elle s’y reflète tout entière, cette sincérité parfaite éclate jusque dans la forme et la facture de ses vers. Cette poésie, si intimement vécue et sentie, n’est point née des caprices du cœur, des orages de la passion ou des déceptions de la vanité ; c’est l’expansion d’une âme dépaysée en quelque sorte ici-bas, et à laquelle il tarde, suivant sa propre expression, de « s’enfuir dans l’éternité ». Une poésie pareille était naturellement préservée de l’affectation et de la mièvrerie ; elle atteint sans recherche à l’éclat. On y sentira souvent de l’inexpérience, mais non cet entortillement qui se remarque volontiers chez les débutants. Alice de Chambrier avait trouvé d’instinct le vers viril et ferme qui convenait à l’élévation de sa pensée.

Sa tristesse même demeure digne et contenue, et ne glisse jamais dans la sentimentalité et la manière ; si ses vers n’étaient pas signés, combien de lecteurs attribueraient à une femme cette poésie calme et sereine jusque dans ses mélancolies ? C’est l’écho d’une âme que la préoccupation d’elle-même n’a point desséchée, qui n’a point connu les amertumes de l’orgueil blessé, qui a marché dans la vie les yeux levés vers la source de tout bien et de toute beauté, et qui a été rappelée dans le plein rayonnement de ses années heureuses.

IV

Il me reste à dire quelques mots des autres œuvres d’Alice de Chambrier.

Ses tragédies d’abord méritent une petite mention. La plus originale me paraît être la Fille de Jephté, qui est aussi la plus ancienne. En réalité, l’intérêt de cette pièce se concentre sur Zarès, la mère de l’héroïne. Ce qui, dans le sujet biblique, a tenté le poète, c’est l’étude psychologique de ce cœur où l’amour maternel est aux prises avec l’obéissance due à l’époux et à Dieu même. Ce caractère et cette lutte sont peints d’une touche vigoureuse, qui n’exclut pas les nuances délicates.

 

Je l’aime, c’est ma fille, et n’ai qu’elle, voilà !

 

s’écrie Zarès avec une heureuse brusquerie. Mais déjà Miriam est résignée à mourir, et elle adresse à sa mère ces touchantes paroles, qui ont, ce me semble, un charme poignant, lorsqu’on songe à la mort prématurée de celle qui écrivait ces vers :

 

Oh ! combien je voudrais vous épargner ces larmes !

La vie était pour moi pleine encore de charmes ;

Je devais la passer entière auprès de vous,

Cherchant dans votre amour mon bonheur le plus doux…

Mais nous ne pouvons point changer la destinée :

Ma route brusquement se trouve terminée,

Elle sera finie avec le jour prochain,

Et je ne verrai pas le contour du chemin.

Mère, courbons nos fronts, car c’est Dieu qui m’appelle…

 

Une scène farouche suit ces paroles : la mère veut être aimée – c’est-à-dire obéie – plus que le père ; elle reproche avec amertume à sa fille de consentir au sanglant sacrifice. Dans ce dialogue, il se trouve un vrai cri de cœur maternel, qui est en même temps un vrai mot de théâtre, saisissant dans sa concision familière :

MIRIAM.

Dieu veut que je périsse.

ZARÈS.

Et moi je ne veux pas.

 

Les imprécations de Zarès contre Jephté sont aussi d’un beau mouvement tragique. Enfin, à la dernière scène, au moment où l’on emmène la victime, la mère, presque résignée elle-même, pousse un cri pathétique à force de naturel :

 

Une minute encor. Laissez-moi mon enfant !

Oh ! le temps est si court pour l’embrasser encore !

Dieu puissant, tu le sais, j’obéis, je t’adore,

Mais tu pourras l’avoir durant l’éternité.

 

Dans Sophonisbe, j’ai trouvé quelques tirades d’une mâle énergie, de fiers élans d’héroïsme, des accents de vertu romaine, et quelques-uns de ces vers coulés d’un jet et qu’on a justement nommés cornéliens :

 

Quand on n’a pas su vaincre, il faut savoir mourir.

 

La tragédie des Chrétiens, qui renferme de belles scènes, a un défaut grave : elle rappelle trop Polyeucte.

Je ne parle pas du petit drame en vers intitulé Lore Nicol, qui est touchant jusque dans son invraisemblance, ni des comédies, qui ne sont que de petites bluettes, dont tout le mérite est dans la bonne grâce et le naturel du dialogue.

Parmi les œuvres en prose écrites par Alice de Chambrier, il en est une, Belladonna, que plusieurs de nos lecteurs connaissent. Elle a été publiée il y a juste un an et traduite en allemand par un écrivain bernois. Ce récit fantastique, où l’auteur a placé des descriptions vives et fraîches de la nature alpestre, avait été couronné par l’Institut national genevois. Il y aurait à extraire des autres romans et nouvelles que j’ai énumérés au début de cette notice, beaucoup de bonnes pages, des pages vraiment émues et où l’on sent palpiter un cœur généreux et tendre. Mais je dois me borner à quelques mots sur le roman historique que notre poète achevait peu de jours avant de mourir. Ce fut le grand objet de son effort durant la dernière année de sa vie.

Elle rêvait de tracer une peinture de notre pays au commencement du XVe siècle, de faire revivre le temps de Vauthier de Rochefort et du Châtelard de Bevaix. L’entreprise, bien que très hardie, n’était pas pour l’effrayer. Elle se mit à étudier les sources, à fouiller les archives, à s’imprégner de l’esprit de cette époque, que son instinct de poète devinait déjà en quelque mesure. Au mois de novembre 1882, elle achevait la première ébauche de ce roman, qu’elle ne devait pas même avoir le temps de relire. Il est difficile de juger ce qu’elle en eût fait d’après l’état où elle l’a laissé ; c’est un premier jet, où rien n’est définitif, où il y a des répétitions, des longueurs, des inadvertances, mille défectuosités qu’un simple travail de révision eût fait disparaître. Et cependant, tel qu’il est, il charme le lecteur par des qualités de fond très réelles.

La figure de Vauthier de Rochefort, recomposée d’après les données qu’on possède, un peu idéalisée, vraie pourtant dans ses traits essentiels ; celle de du Terreaux, le brutal seigneur du Châtelard, qui arrête et rançonne les voyageurs ; la Claudette, bonne femme cueillant des simples et traînant par les chemins son fils idiot, le Simonnot ; enfin et surtout le père Anselme, discret précurseur de la Réforme, qui sent venir les temps nouveaux, qui, seul, sans l’intervention du prêtre, rend à Dieu son culte, l’adore en esprit et en vérité, et répand sur les tristesses qui l’entourent la bienfaisante lumière d’une charité toujours en éveil, – tous ces personnages ont bien vécu devant l’imagination de l’auteur.

L’intrigue du roman est fort simple : un jeune seigneur français, fait prisonnier par du Terreaux, est jeté dans les cachots du Châtelard de Bevaix ; le cruel hobereau a une fille, Sibylle… Comme vous le devinez, Sibylle devient l’ange gardien de Gaston de Rocheblanche, jusqu’au moment où le comte de Neuchâtel, indigné des exactions de son vassal, vient enfin assiéger et détruire le Châtelard, ainsi que l’histoire le rapporte. Tout cela est jeune, pourquoi ne pas en convenir ? mais on y trouve les qualités mêmes de la jeunesse, l’entrain, la fraîcheur, la foi.

V

Dans les dernières semaines de sa vie, notre poète travaillait aussi avec beaucoup d’ardeur à un Éloge de Lamartine, destiné au concours de l’Académie française ; c’était un de ses rêves d’être un jour couronnée par l’Académie. Elle refondit complètement ce poème jusqu’à trois fois ; à vrai dire, ce n’est pas, tant s’en faut, son œuvre la mieux venue : Lamartine ne l’inspirait pas comme l’eût inspirée quelque autre poète avec lequel elle se fût senti plus d’affinités. « Quel dommage, disait-elle, que ce ne soit pas Victor Hugo ! » Cet éloge de Lamartine renferme cependant un morceau digne d’être conservé et qu’on lira dans ce volume : ce sont des ïambes vigoureux dans lesquels elle évoque la grande figure de Lamartine apaisant l’émeute.

Au moment où Alice de Chambrier allait être enlevée, de la manière la plus imprévue, à l’amour des siens, M. Imer, éditeur à Lausanne, préparait un recueil de poésies romandes (Chants du Pays) où devaient figurer quelques pièces de notre poète ; elles y parurent en effet et sont réimprimées ici. Tombée malade, à la suite d’un refroidissement, le samedi 16 décembre 1882, elle n’interrompit pas un instant son labeur acharné. Le dimanche, elle s’entretenait encore avec une amie et formait des projets de voyage : elle ne parlait de rien moins que d’entreprendre le tour du monde. Son état n’inspirait alors aucune inquiétude sérieuse ; il s’aggrava le lundi après-midi, et, après avoir consacré de longues heures à retoucher et à recopier son poème sur Lamartine, elle dut se résigner à se mettre au lit. Le mardi, elle corrigeait encore, à trois heures après midi, ses épreuves pour M. Imer… À cinq heures, l’agonie avait commencé ; elle expira sans souffrance le lendemain matin, 20 décembre.

Son poème fut envoyé au concours de l’Académie ; comme on se le rappelle peut-être, c’est M. Jean Aicard qui obtint le prix. M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel de l’Académie, a bien voulu – et nous l’en remercions ici – faire fléchir la rigueur des règlements et rendre à la famille de Chambrier ce manuscrit, qui est une relique et le suprême témoignage de l’énergie et de la persévérance de cette jeune fille morte en plein labeur d’artiste.

Ce petit volume sera, nous osons l’espérer, accueilli avec sympathie ; nous avons fait tous nos efforts pour qu’il ne fût pas indigne de celle dont il doit fixer le souvenir. Notre travail aurait été incomplet s’il n’avait été accompagné d’un portrait d’Alice de Chambrier. Celui que nous offrons en tête du volume donne une idée très fidèle de cette physionomie où l’expression de la bouche, d’une candeur presque enfantine, contrastait avec la profondeur chercheuse du regard. On ne peut considérer sans émotion l’image de celle dont la vie si courte a été remplie par tant de poétiques visions et de nobles pensées.

 

Et pourtant, qui serait tenté de la plaindre ? Elle a été reprise au moment où allait s’engager pour elle la grande lutte qui attend tout poète, la lutte souvent cruelle entre l’idéal et la réalité. Une âme telle que la sienne en eût souffert plus qu’aucune autre ; elle avait un rêve trop haut, un besoin trop impérieux de lumière et d’évidence pour séjourner sans angoisse dans le demi-jour de cette vie : elle n’a pu trouver son équilibre qu’en mourant.

Cette terre a été bien réellement pour elle un lieu de passage : elle a répandu autour d’elle le charme souriant de sa jeunesse… Mais son regard était tourné ailleurs ; une mystérieuse puissance l’attirait vers le pôle invisible : le mot de sa destinée était au delà !

 

Neuchâtel, Octobre 1883.

PHILIPPE GODET.


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