Alfred Cérésole

EN CASSANT
LES NOIX
(morceaux choisis)

Récits vaudois
Illustrations : Frédéric Rouge

1896

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

www.ebooks-bnr.com

 

 

 


Table des matières

 

PROLOGUE.. 4

Allons « gremailler. ». 5

Madelon. 20

I. Le ménage Torgnolet. 22

II. Le bœuf à Sami. 28

III. Le cousin Théodore. 32

IV. Au fond du puits. 36

Rosette et Chrysan. 41

Cambillon. 50

Pas de chance ! 62

I. Mon interrogatoire. 63

II. Mon excommunication. 72

III. Mon monument funèbre. 82

De bivouac en bivouac. 91

Souvenirs d’une caravane vaudoise dans les Alpes Maritimes. 91

Aux futurs ministres. 130

Miettes en prose. 135

1. Une légende sur la vigne. 136

II. Devant la cible. 139

III. À propos de notaire. 141

IV. Le grenadier Guntz. 142

V. Question sociale. 144

VI. Précoce intelligence. 146

VII. En gare. 147

Ce livre numérique. 148

 

PROLOGUE

 

Flétries sont les roses ;

Le sol est froid et nu ;

Les deux gris sont moroses ;

L’hiver est revenu.

 

Mais, sous le toit champêtre,

Tout s’anime parfois :

Heureux on y peut être

En y cassant les noix.

 

 

Allons « gremailler. »

 

À Mesdemoiselles de Loës, à St-Légier

La neige tombe au seuil qu’un beau jour nous passâmes…

Près du foyer, l’esprit pétille avec les flammes ;

Au cher logis, l’amour vient réchauffer les âmes.

Neige, tu peux tomber !

Mme Melley.

 

Elles sont souvent charmantes, dans nos campagnes romandes, ces gaies soirées où la famille se groupe, renforcée par un contingent d’invités divers, voisins et voisines, dans le but de casser les noix et de « gremailler. »

— « Gremailler ! » va s’écrier avec horreur quelque puriste, caché derrière la pauvreté de son dictionnaire académique, qu’est-ce que ce mot peut bien signifier ?

— Demandez-le, vous répondrai-je, à quiconque a vécu de la vie de nos campagnes romandes ; demandez-le à nos pères, ou à nos grands’mères, à nos familles vaudoises, on vous dira que « gremailler » est un bon vieux mot fort commode, auquel nous tenons, issu du patois gremailli, qui veut dire éplucher des noix brisées, pour en enlever l’amande ou le « grumeau » (du patois gremo, gremallion, venant du latin gremium). Ces « grumeaux » ou cerneaux, dégagés ainsi du zeste desséché, qui les encadre, et de la coque, qui les enveloppe, seront portés au moulin, d’où ils reviendront sous l’aspect liquide et doré de l’huile exquise que l’on sait.

Mais pour « gremailler » avec soin, il faut du temps et du monde, surtout si la récolte a été abondante. On attend ordinairement, pour procéder à cette opération, que les travaux extérieurs aient pris fin et que, dans la maison, gens et bêtes, maîtres et serviteurs, aient pris leurs quartiers d’hiver.

Ce moment ne reviendra que trop vite.

Voyez plutôt : Fin d’octobre déjà, les brises froides de l’automne ont fait tourbillonner les dernières feuilles des rameaux dépouillés. Sur les hauts noyers, les longues perches ont fait tomber les dernières noix. Les brouillards s’attardent dans la plaine et se lèvent lentement en humectant les côteaux de leur haleine grise. Dans les prairies, retentissantes il y a peu de jours des gaies sonneries des troupeaux, tout est silence. Le bétail est rentré. Longtemps, à l’étable, il broutera l’herbe desséchée. Dans les fruitiers, pommes, poires, fruits divers, répandent leur savoureux parfum. Les jours se font courts, et, sur les champs de pommes de terre récoltés, vient de s’éteindre la fumée des derniers feux rustiques.

 

Beaux soirs d’automne, adieu ! Adieu, teintes éclatantes des forêts !… Hiver, voici ton heure ! Vent froid du nord, voici ton règne ! Neige, tu peux venir !

Oh ! qu’il fait bon, alors – si la santé nous tient fidèle compagnie, quand le bûcher a sa provision prête, et que rien d’essentiel ne manque au logis bien clos – de s’engager avec courage dans cette saison, qui, quoi quon en dise, a sa poésie aussi et ses bonheurs intimes, de sarmer ensemble de sagesse et de gaîté pour traverser les longs frimas !

Qu’il est doux, lorsque la rafale gronde et que la tourmente gémit au dehors, de se blottir sous le même toit, de se serrer plus près les uns des autres, heureux de compatir aux souffrances de moins favorisés et de jouir avec reconnaissance des plaisirs simples que l’hiver apporte avec lui, sous son manteau de neige !

À peine en a-t-on franchi le seuil, que voici Noël aux doux chants et aux joyeux sourires ! Voici en outre les bonnes lectures, les longues veillées passées autour de la lampe commune. Voici la vie sociale plus riche et plus active. Voici, surtout, à la campagne et au village, ces soirées joyeuses où l’on se groupe pour casser les noix.

C’est à partir de décembre – au mois de janvier surtout – après que les noix ont longtemps séché, étendues par milliers, au haut des maisons, sur des claies d’osier, ou sur les planchers secs de salles bien aérées, que le campagnard, maître de sa ferme, convoque son monde, amis, serviteurs et servantes, et que, dans une série de longues soirées, on « gremaille » à l’envi.

Pour activer la besogne et éviter le trop long tapage des marteaux brisant les noix, le maître du logis fait préparer souvent le travail qui sera réservé plus tard à tous. Quelques jours avant, sur des « carrons rouges, ou sur des plots robustes ou encore sur les bords de vieux « mortiers », (troncs creusés portés sur leurs jambes de bois dur) les marteaux retentissent et font craquer les noix. Quel joyeux tapage, entremêlé de bons rires, là où l’on sait rire encore !

Malheur à celui qui, au milieu de ce tintamarre champêtre, et, dans un instant de distraction, laisserait, sans la voir, tomber dans la corbeille des noix à « gremailler » une coque mal fendue ! Il sera sûr de la recevoir sur le nez, pour sa punition, et obligé d’expier sa faute par un récit ou par un couplet.

Arrive le premier soir du « gremaillage » proprement dit. Les invitations ont été lancées. Les noix ont été fendues. Elles attendent dans des sacs ou dans de larges corbeilles. Des vingtaines de mains agiles vont avec soin en extraire les cerneaux.

Voisins et voisines, amis et amies, arrivent non seulement avec l’idée de rendre service, mais surtout de s’en donner à cœur joie.

Arrière d’ici les esprits moroses, les pédants, les gêneurs, les fâcheux ! Pour être à l’aise et jouir, l’essentiel est comme partout de savoir bien choisir son entourage. Être condamné à avoir, à sa gauche, une « piorne », à sa droite une « bûche », et, devant soi, un « plot », il est évident que le charme de la soirée sera modeste. Dans ce cas, il ne reste plus qu’à « posséder son âme par la patience », à se renfermer dans un égoïste silence, ou bien à faire le gamin, en lançant, sans en avoir l’air, quelques débris de noix, ce qui n’est pas du meilleur genre et n’est pas du goût de tous.

Mais tranquillisons-nous : la maison qui nous accueille, et où nous passerons nos soirées, sait très bien faire les choses ; elle sait recevoir et mettre chacun à l’aise. Ce n’est pas une de celles où l’on s’ennuie et qui vous fait soupirer d’appréhension rien qu’à l’idée de devoir y passer une heure. Non ! Sous le toit où nous allons entrer, il y a de la joie et de la bienveillance ; il y a des sourires dans les regards, de la grâce dans les visages.

En outre, il y aura du monde : Monsieur le juge a promis de venir ; Monsieur le pasteur a été convoqué, ainsi que « sa dame » ; Monsieur le régent, un bon chanteur, sera là ; deux ou trois étudiants ont promis leur présence ; Monsieur le syndic, et deux conseillers de paroisse seront de la partie ; puis, mieux que tout cela, quelques-unes des plus jolies filles du village, aux gorges de fauvettes, seront des nôtres. Tout promet donc.

 

Bise, tu peux souffler.

 

En effet, au dehors, l’hiver chante ce soir sa plainte. La neige tombe par flocons serrés. Les hauts sapins des forêts voisines, balancés par la tourmente, mènent un grand bruit d’océan, aux vagues courroucées. Au loin, les chiens de garde aboient ; les hiboux s’entre-répondent de leurs sifflements lointains ; et, près des rochers, la voix rauque des renards jette au vent sa note glapissante.

Campagnard, ferme bien ton logis ; dépose, ce soir, quelques bûches de plus près de l’âtre, et mets dans tes lampes de l’huile fraîche pour la nuit.

Six heures sonnent.

Le falots grands et petits convergent de toutes parts vers la grande ferme, à la vaste cuisine et aux murs épais et solides. Tous ceux qui arrivent franchissent le seuil de la maison en en piétinant bruyamment les dalles pour faire tomber de leurs chaussures la neige adhérente. Les femmes, les filles, avec de petits soupirs de bien être et de délivrance, secouent avant d’entrer robes et jupons.

— De ma vie, quel temps !

— Oh ! c’est bien l’hiver.

— Et pour de bon !… En avant, les luges !

— Pitié ! c’est que je suis toute décoiffée ! Tant pis pour mes frisolets.

— Eh ! bonsoir Daniel !

— Bonsoir, Lisette.

— Comment va Jean-Louis ?

— Et le rhume de Julie ?

— Entrez ! entrez ! mes amis, dit le maître de céans. Voisins, voisines, soyez les bienvenus ! Tout est prêt ! Il y a de la besogne pour tous et du bon petit nouveau, si vous êtes sages.

Et nous voilà bientôt tous casés, – au nombre de vingt, trente, jeunes et vieux, jolies et autres, – dans une vaste cuisine, à haute cheminée, éclairée, au centre, par deux lampes posées entre « gremailleurs » et « gremailleuses » ; à droite, par un gros « falot-tempête » suspendu à la paroi ; à gauche enfin, par deux antiques lanternes d’écurie, croisées de fils de fer, et dont les nocturnes et bons services sont depuis longtemps « hors de concours ».

Sur la longue table de bois dur, placée au centre, ainsi que sur les deux tables plus petites adjacentes, des monticules de noix fendues et prêtes à « gremailler », attendent les doigts agiles, qui, au bruit des gais babils, vont en dégager les cerneaux. Sous les bancs, les « tabourets » et les pieds des conviés, de grandes nappes blanches, des « fleuriers » à la toile solide ont été étendus, afin de recueillir plus aisément les débris jetés par les « gremailleurs ».

Au bout d’une demi-heure, chacun s’est mis à la besogne, et les assiettes de toutes couleurs et dimensions commencent à se remplir, pendant que les coquilles, chassées par la main, tombent sur le sol.

Au haut de la tablée, non loin de sa vaillante et fidèle épouse, se dessine la figure vénérable du grand-père, coiffé de son bonnet sombre au mouchet noir. Près de lui, voici sa fille aînée et son gendre. Plus loin, sont placés ses autres fils et filles, entremêlés de parents et d’invités. Les jeunes femmes ont mis la coiffe à large dentelle noire. Près des tables de côté, rient et chantent déjà trois étudiants lausannois et leurs gentilles « cousines ». Un domestique, dans la maison depuis vingt ans, et deux servantes aux bras robustes font le service d’ensemble et exécutent les ordres et les désirs de tous.

Il y a, dans cette petite assemblée, si bigarrée d’aspect et qu’éclaire la pittoresque lueur des lampes, des visages bien variés d’allure : depuis ceux que les années ont labouré de rides, jusqu’à ceux, pleins de fraîcheur et de jeunesse, qui font tourner les têtes et feront chanter. Je vois entr’autres, sous des cheveux en broussailles, des yeux bleus et des yeux bruns, qui certes n’ont pas été faits seulement pour regarder des noix ou des aiguilles, et dont la joyeuse et franche clarté fera entonner plus d’une chanson et battre plus d’un cœur très vite.

Et pourquoi non ? Il faudrait en vérité désespérer du monde s’il n’en était plus ainsi ! Et ne sait-on pas que c’est de soirées semblables, c’est-à-dire d’un voisinage, d’une poésie bien dite, d’un gentil récit, d’une chanson d’amour, d’un « gentil bout de causette », d’un soir de « gremaillage » enfin, que sont issus bien des mariages, que deux cœurs se sont compris et se sont unis pour la vie ?

— En effet, me conta l’autre jour Jean-Louis, puisqu’il faut tout dire, c’est bel et bien, en cassant les noix, que l’amour m’a pris, moi !

— Tiens ! vous aussi !

— Oui, certes ! J’avais Julie juste en face de moi. Je la connaissais et je l’appréciais bien déjà, seulement que de lui avoir causé, de temps à autre, à la fontaine ou à la laiterie. Mais, ce soir-là, je ne sais pas ce qu’il y avait dans l’air, ni ce que le bon Dieu avait mis sur son visage ou dans mes yeux… bref, Julie, ce soir-là, avec son teint de santé et ses boucles en recoquillons sur la nuque et sur le front, était d’un joli, mais d’un joli, que, ma parole, si sa mère n’avait pas été si près de nous, j’aurais bousculé la table pour… pour… – vous comprenez – lui donner… et lui dire dans l’oreille le plus beau des mots et lui raconter les plus gentilles raisons qu’on puisse trouver. C’est que, sous ses cils bruns, ses yeux si doux avaient une telle ombre de velours, et sa bouche était si rose de gentille malice, qu’il aurait fallu être de bois ou de carton pour ne pas tressaillir. Juste à ce moment, ne voilà-t-il pas qu’un de la tablée, mon cousin, alors fiancé, qui, d’une voix d’extra, chante ces paroles, que j’ai gravées depuis dans ma mémoire :

 

J’ai rêvé de toi sous les aubépines,

Quand l’oiseau chantait,

Quand l’aube argentait

Le flanc des collines,

J’ai rêvé de toi (bis).

Car je t’aime comme les fleurs,

Toujours éprises,

Aiment les brises

Et l’aube en pleurs.

Car je t’aime, je t’aime,

Car je t’aime et pour toujours !

 

J’ai rêvé de toi, au fond des bocages.

Asile d’amour,

Assis tout le jour,

Sous leurs frais ombrages,

J’ai rêvé de toi (bis).

Car je t’aime comme l’oiseau

Aime la branche

D’où son nid penche

Au bord de l’eau.

Car je t’aime, je t’aime,

Car je t’aime et pour toujours.

 

J’ai rêvé de toi, le soir, dans la plaine.

Le long des sentiers.

Sous les églantiers,

Au bord des fontaines,

J’ai rêvé de toi (bis).

Car je t’aime, comme la nuit

Aime l’étoile ;

Comme la voile

Le vent qui fuit,

Car je t’aime, je t’aime,

Car je t’aime et pour toujours.

 

— Eh bien ! continua Jean-Louis, pendant que mon cousin chantait sa première strophe, j’ai senti mon cœur battre comme jamais. À la seconde, Julie m’a regardé d’une manière que j’ai senti qu’il y avait chez elle plus que de l’amitié. À la troisième, ma foi, tant pis ! voyant que personne ne pouvait faire attention à nous, je lui ai fait sous la table, bien délicatement, avec le pied, un petit signe, et cela par trois fois, qu’elle a compris, en a rougi de suite et souri d’amour et de gaîté.

— Ça veut bien aller, que je me suis dit. Ça pique !

« En effet, ce soir-là, – après avoir, en gremaillant, chanté tous les numéros de mon répertoire, – nous nous sommes raccompagnés. On s’est dit ce qu’il fallait, et, – ce n’est pas plus malin que ça, – le 8 de janvier, un mercredi, nous étions promis, fiancés !

« Oh ! pour ces choses-là, il n’y a pas d’hiver qui fasse ; la neige, ni la bise n’y peuvent rien. On va, on s’aime, et le bon Dieu fait le reste.

 

Ainsi que l’ont expérimenté Jean-Louis et bien d’autres avec lui, tandis que les doigts travaillent à séparer et à entasser les grumeaux, pendant que les coquilles de noix disparaissent sous la table avec un petit bruit de ferraille ou craquent de toute part sous les pieds, les yeux ne perdent pas leur temps, les cœurs pensent, les voix chantent, les âmes s’attirent, les esprits coquettent, chacun roucoule à sa manière et l’on s’en conte de toutes jolies, à voix basse peut-être et sans en avoir l’air.

Cette joyeuse expansion ne se produira pas, il va sans dire, toujours de la même manière, ni dès la première heure. Au début, les conversations sont souvent timides et gauches. On s’attend, on veut « voir venir ». Mais, peu à peu, sous l’influence du génie du lieu, de la chaleur ambiante, des affinités réciproques, de la frayeur surtout de paraître bête, oh ! comme les langues se délient !

 

On commence par se communiquer les nouvelles des derniers jours : celles qui constituent l’importante chronique du village ou de la paroisse.

C’est l’Isaline qui vient de se fiancer. — Pas possible ! Avec qui ? — Avec le gros Jules. — Pauvre fille ! — Pas tant que ça ! il a du bien. — Oh ! mais rien de plus.

C’est le taupier Lambinet qui est mort d’une attaque. — Sa femme était trop méchante. — Il en était à sa trois millième taupe. — Respect pour lui !

C’est la femme du cordonnier Pedreli qui a eu son dixième, la nuit passée. — Grand Dieu ! quelle tâche ! — En faudra-t-il faire des souliers pour entretenir cette marmaille ! — Ce serait pourtant bientôt le moment d’arrêter.

— Ça ne nous regarde pas.

C’est le municipal Bétion qui a démissionné.

— Il a bien fait ; des bedans comme lui, on en trouve treize à la douzaine. — Il n’est pas le seul.

C’est la vache au juge qui a vêlé. — La mère et le génisson vont bien. Race rouge Viquerat. — Bravo !

C’est le pintier « du bout » qui s’est fait sauter la cervelle. — Il fallait s’y attendre. — Il y a longtemps que cela menaçait. — Que Dieu ait pitié de son âme !

C’est la Société de couture qui prépare une vente. — Il faudra l’appuyer. — Les pauvres en ont besoin.

C’est la vieille Ursule qui quitte la commune. — Bon débarras : une mauvaise langue de moins ! — Si d’autres pouvaient seulement suivre, etc.

 

Après ces petits potins, les esprits et les oreilles ont besoin cependant de quelque chose de mieux. On demande un chœur. On appelle une chanson ; et le refrain en est redit ensemble. Puis, entre deux chants, voici les récits des plus âgés, les histoires de jadis, les récitations en vers, en prose, les souvenirs tantôt gais, tantôt tristes. Quel défilé plein de variété ! Tantôt on rit à gorges déployées ; tantôt, ici ou là, on essuie une larme furtive.

Puis l’heure de se restaurer vient à sonner à la vieille pendule.

C’est le moment où le maître du logis, voyant que ses gens ont été vaillants à l’ouvrage, se lève ; il va chercher dans les catacombes de la ferme et dans des channes d’étain, le cidre ou le vin nouveau. Pendant ce temps, la maîtresse de céans et ses filles déposent sur la table des bricelets, du taillé, des pommes, du pain sucré, ou, tout simplement, ce qui est exquis, le bon pain noir, à la croûte brune et croquante, et le fromage, aux yeux ronds et humides, fait au « Grand chalet » d’en haut.

— En avant les nocettes et le petit gris !

— Un morceau sur le pouce, quoi de meilleur ?

— Des noix et du pain, que ça va bien ensemble !

— Qu’en dis-tu, Lisette ?

— Alors !… à votre santé !

— Santé, à tous ! dit le maître.

Ce picotin, pris à la vêprée, a un charme spécial.

— Ce nouveau redemande, dit un conseiller.

— Il n’y a pas ! il nous a tous trompés en bien.

— À trente-cinq centimes le litre, ce n’est pas cher.

— Ma foi non !

— Cette nocette, – fredonne un étudiant à sa cousine, sur un air du Chalet, – cette nocette

 

Nous rendra sur le champ notre première ardeur !

 

Les visages s’épanouissent. La gaîté redouble. On chante le vieux refrain :

 

Quand on est si bien ensemble,

Pourrait-on jamais se quitter !

 

Puis on entonne la Fête du Quatorze, le Canton de Vaud, etc.

— Une « pomponette ! » crie un autre étudiant.

— Ça y est !

— Appuyé, chacun dira ou chantera la sienne à son tour.

— Soit !

Dans ce cas, s’il y a parmi les convives et même les domestiques, un Dzoset, c’est-à-dire un des nombreux Joseph issu des campagnes fribourgeoises, il faudra bien qu’il dise quelque chant de la Gruyère. S’il se trouve un Valaisan, quelque Jean-Marie, Xavier, Placide ou Séraphin des environs de Sion ou de Martigny, il faudra qu’il conte quelque chose dans le bon idiome de l’Entremont ou du Val d’Anniviers. Si quelque gentille Savoyarde, au bonnet rond, effeuilleuse fidèle et en retraite, s’abrite encore dans la maison, il faudra que de sa voix haute et argentine elle nous dise un des chants d’amour d’Yolande pleurant l’absence de son amant :

 

Parti, hélas ! parti,

Sans elle pour la djère.

 

Et puis, entre deux chants, entendez-vous ce feu roulant de bons mots, de pointes joyeuses, de jolis récits qui pleuvent en miettes charmantes, bonnes à recueillir ?

 

Eh bien, lecteur, c’est de quelques-uns de ces récits, vers, miettes, chansons, souvenirs, éclos dans l’atmosphère simple du foyer, que les pages de ce livre sont faites.

En les parcourant avec bienveillance, on voudra bien se souvenir du lieu et des moments dans lesquels ils ont été dits.

Peut-être ce modeste bouquet, fait de fleurs rustiques, en rappelant quelques-unes des soirées les plus paisiblement poétiques de nos campagnes romandes, sera-t-il, comme ses prédécesseurs, favorablement accueilli ?

Puisse-t-il tout au moins se dégager des froides pages où il s’est desséché en de noirs caractères, un parfum qui soit sans amertume et résulter de la lecture de ce volume une impression instructive et bienfaisante !

Hélas ! il ne se publie que trop de livres tristes (comme si la vie ne l’était déjà pas assez !) sans que celui-ci vienne encore en augmenter le nombre. Distraire et instruire, instruire et distraire, et distraire sans faire de mal, ni dégoûter des hommes, ni de la vie, n’est-ce pas là ce qui doit être le but et la devise de quiconque écrit et respecte la santé morale et le bon sens de ses lecteurs ?

 

***  ***  ***

 

Au moment de clore ce premier chapitre, – préambule nécessaire pour mettre l’esprit du lecteur « au point », – quelques strophes viennent chanter sous ma plume.

 

J’aime le cercle de famille

Se formant dans les soirs d’hiver ;

J’aime, lorsque le bois pétille,

À « gremailler » près d’un feu clair.

 

Alors, pour se distraire et rire,

On chante, en épluchant les noix ;

Alors, plus d’un se plaît à dire

Quelques souvenirs d’autrefois.

 

Ce sont des contes du vieil âge,

Ce sont des vers dits sans façon,

Chacun, gaîment, avec courage,

Dit son récit ou sa chanson.

 

Dans nos foyers, terre romande,

Quand vient l’hiver, jeunes ou vieux,

Nous aimons, sans qu’on nous commande,

Dire, pour toi, nos chants joyeux.

 

Au son des vers de tes poètes,

Contant les récits d’autrefois,

Nous aimons célébrer tes fêtes,

En paix, chez nous, cassant nos noix.

 

Car il est doux, quand tout pétille,

Amour, gaîté, aux soirs d’hiver,

De se grouper bien en famille,

En « gremaillant » près d’un feu clair.

Madelon.

 

AUX MEMBRES DES SOCIÉTÉS DE LA « CROIX BLEUE »
ET DE « L’AVENIR. »

 

S’il existe tel pays, où, à propos d’un délit, il faut dire : « Cherchez la femme, il en est d’autres où il faudrait dire : « Cherchez la bouteille. »

Vo mi l’otto que la pinte.

 

Le récit que je vais conter – aux faits vrais et aux allures vaudoises, – est dédié à tous les braves cœurs qui, sans médire du fruit de la vigne, ont au fond de l’âme une sainte haine : celle de l’ivrognerie, et un grand amour : celui qui a pour but le relèvement des buveurs.

Ce que vous allez entendre vous montrera comment une femme de sens, de poigne et d’esprit s’y prit un jour, et cela d’une manière à la fois plaisante et forte, pour relever son « schnapseur » de mari, nommé David Torgnolet, dit Chopineau.

I. Le ménage Torgnolet.

Le ménage Torgnolet, – aujourd’hui parmi les heureux de ce monde, – fut loin de l’être jadis.

Madelon, fille accorte et robuste, vrai gendarme en jupons, ne plaisantant ni avec le travail, ni avec le devoir, avait eu la toquade, à vingt-deux ans, d’agréer pour époux David Torgnolet.

Celui-ci, – campagnard sec, petit, aux yeux de renard et au profil de fouine, – aimant bien sa Madelon, mais encore plus la rigolade, avait, il y a vingt-cinq ans, placé sur la tête de son épouse, avec la couronne d’oranger, le « voile d’illusion ».

Né il y a un demi-siècle, le petit David Torgnolet avait « senti l’air pour la première fois », – comme il le disait lui-même, – la veille de la foire de la Saint-Denis. Il fut loin d’avoir à se plaindre de l’accueil qui lui fut fait en ce monde. Il y fut le bien reçu, choyé et cocollé par tous.

Débarqué sur cette terre avec « une tignasse d’extra, » à quarante-cinq ans, hélas ! il n’en restait déjà plus qu’un souvenir, au point qu’un jour sa malicieuse Madelon, en voyant le soleil de mai se mirer en reflets brillants sur le crâne dénudé de son ancien fiancé, se permit de lui dire sans aucun respect :

— Mais, mon pauvre David, que deviens-tu ? ta tête dépasse tes cheveux !

— Comment dis-tu ?

— Je dis que tu es chauve avant l’âge et que tu as sur les épaules un genou qui fait joliment la rate.

— Madelon ! Madelon ! Je t’en prie, modère tes propos. Je ne dis rien de ta langue, moi… Est-ce ma faute si j’ai couché trop souvent dans des lits trop courts ?

— Pas depuis notre mariage en tous cas.

— C’est bon ! n’insiste pas.

— Soit !

Et Madelon de refouler un gros soupir accompagné d’un regard plein de malice.

Cependant, il n’y avait pas de misère sous le toit des Torgnolet. David, fils d’un « gros de l’endroit », avait du bien. Pour la fortune, il en avait aussi, mais, saperlipopette ! – comme disait son notaire, – il prenait peine à la réduire à grand train. Quant à son intelligence, à son savoir, qu’en faut-il bien dire ? S’il n’avait pas trop épuisé son cerveau par les excès, s’il ne s’était pas laissé couler tant de petits verres le long de la gargamelle, il eût été peut-être parmi les premiers de son village, car il connaissait les affaires ; il avait une certaine routine, du flair et de l’entregens.

— Notre pauvre David, disait son ancien régent, n’est ni dans les bêtes, ni dans les fendants. Que voulez-vous ? il est dans le gros courant.

— Il est « dans les épais », ajoutait le juge. Il est au nombre de ceux avec lesquels il n’y a plus rien à faire et sur lesquels il ne faut plus compter. Hélas ! ça en est tout noir dans cette commune.

Quant au caractère, soyons juste ! Lorsque Torgnolet n’avait pas la boussole faussée par les liqueurs, c’était un des plus gentils compagnons qu’on pût voir : aimable, doux, bon enfant, prêt à rendre service… Mais dès qu’il avait mis le nez dans ses deux ou trois verres d’absinthe, c’étaient la vaudaire et le bornan qui faisaient rage dans la maison. On ne comptait plus les briques. Après avoir chanté à la pinte, d’une voix délirante :

 

Mon cœur renaît à l’espérance !

 

à la maison, c’étaient des jurements et des coups de tonnerre, où l’amour et l’espérance n’avaient plus rien à faire qu’à débagager de suite.

À la fontaine du village, – là où les femmes, dit-on, blanchissent le linge et noircissent leur prochain, – on parlait-souvent de Torgnolet.

— Mais, – disaient souvent et volontiers les femmes pour se reposer d’une médisance, – David n’est pas encore le plus mauvais de tous ; il peut être la fleur des galants, quand il est à jeun ; mais quand il a bu, – il n’y a pas, – il ne reste qu’à se sauver de l’autre côté du trottoir. C’est un vire-amour !

— En effet, ajoutait sa bonne vieille tante, mon neveu n’est pas méchant. Il faut le voir avec ses bêtes ; il tournerait ses porcs avec un plumeau pour ne pas les brusquer.

— Eh ! c’est dommage, pourtant !

Eh ! oui, pauvre David ! que d’histoires ne racontait-on pas à son sujet ! Son casier n’était que trop riche.

C’est lui, disait-on, qui, au dîner de noce de son cousin Théodore, s’était laissé « emmêcher » de bonne heure et n’avait pas craint de crier aux convives, qui, selon lui, avaient le tort de ne pas faire suffisamment honneur aux vins :

— Eh ! mes amis ! pour le manger, soit ! patience et liberté ! Qui ne peut ne peut ! Mais, je vous en prie, pour le boire, refuser ! ce n’est rien que de la paresse.

Sur ce propos, Madame la ministre avait estimé que le moment était venu de quitter la société.

C’est aussi à ce pauvre Torgnolet que ses amis demandèrent un soir :

— Dis donc, Chopineau, quand tu rentres tard le soir de la pinte, que dis-tu à ta femme en la revoyant ?

— Oh ! bien, je ne fais pas tant d’affaires ; je lui dis : « Bonsoir, Madelon ! » bien crânement, j’ôte mes souliers, et puis… c’est elle qui dit le reste.

C’est encore lui qui, dans la crainte d’être mal reçu au logis et pour conjurer une bourrasque de sa Madelon, crut devoir faire le tendre et le paternel, en se mettant à bercer le petit Torgnolet, qu’il croyait dans son berceau, alors que sa mère l’avait entre ses bras.

— Dodo, mon petit, mon mignon, mon petit chéri !

— Voyons, David, n’as-tu pas bientôt fini ta comédie ! Le petit est avec moi.

— Alors, c’est différent !

C’est lui, enfin qui, un autre soir, prévoyant un orage et des reproches, se coucha sans mot dire à côté de sa femme, et, avec un aplomb plein de malice, se mit à ouvrir sur le lit conjugal son immense riflard.

— Mais, David, deviens-tu fou ? que penses-tu d’ouvrir ainsi ton parapluie ?

— Madelon, Madelon, la prévoyance est une grande vertu ; je pressens une roille et je m’abrite.

— David, commence voir par finir tes manières, s’il te plaît.

— Je t’obéis si tu ne retournes pas le feuillet.

— Eh ! quel homme !

— Madelon, si tu ne fais pas ta gouttière, je ferme le riflard.

— Te confonde seulement pour un compagnon ! Tout ce qu’on lui dit pour son bien, c’est comme des gouttes de pluie sur le dos d’un canard.

— Allons, ma collette, souffle la chandelle.

— Je veux bien ; mais de grâce, David, promets-moi de changer.

— Ça viendra, Madelon, ça viendra ! n’aie crainte ! mais pas tout d’un coup, par degré… c’est plus solide.

— Comment, par degré, que veux-tu dire ? Depuis le temps que tu fais des promesses, je ne vois pas d’amélioration. Eh ! donneur de bonjours ! si tu étais un homme, tu finirais une bonne fois et pour la toute, au lieu de vinocher de ci, de là, sans honte ni vergogne.

— Madelon, doucement… Par degré, je te dis. Par degré… et ne dégoise pas trop loin.

— Par degré !… David, tu m’énerves à la fin, avec ta ritoule… Rappelle-toi ce qui est arrivé au cousin Théodore. Un malheur est vite là.

— As-tu bientôt fini, Madelon ? Voyons ! si tu tournais le robinet.

— Ah ! si tu commençais par le tourner toi-même ! Tu crois que je n’ai pas bientôt assez de cette vie d’angoisse et de soubresaut… Ma parole !… s’il n’y a pas dans le vaste monde des animaux – Dieu me le pardonne – qui savent mieux se conduire que mon mari !…

— Comment dis-tu, Madelon ?

— Je dis que je souffre et que j’en ai assez, et j’ajoute, – si tu as de la mémoire, – souviens-toi du bœuf à Sami !

— Du bœuf à Sami ?

— Oui. Et si tu avais de l’escient et si tu voulais prendre exemple sur lui, je serais encore la plus heureuse des femmes.

— Et tu serais plus roucoulante avec moi ?

— Oui, certes !

— Dans ce cas, patience, Madelon ! Ton David – malgré tout ce qu’elles disent à la fontaine et dans le village – te fera encore du plaisir… Tu vas voir ! Que Dieu me soit en aide ! Mais, encore une fois, n’allons pas trop fort, ne traçons pas trop vite ; pour faire les montées, n’allons pas tout droit ; il faut des contours et savoir se corriger par degré.

— Par degré, soit ! On verra.

— En attendant, Madelon, bonne nuit !

David Torgnolet, constatant que l’orage avait cessé, jugea de sa dignité de fermer son riflard, et, dix minutes après, le guet passant devant son logis, put l’entendre ronfler comme un orgue.

II. Le bœuf à Sami.

« Souviens-toi du bœuf à Sami ! » avait dit la brave Madelon dans un accès d’indignation bien justifiée.

Qu’avait-elle voulu dire par là ?

Voici le fait :

Leur voisin Samuel Ballivau, dit Sami, possède un grand domaine avec une belle écurie, et fait, en hiver, un peu de distillerie.

Dans sa cave, située près de l’étable, il avait transvasé dans un tonneau neuf quelques brantées d’eau-de-vie. Le liquide ne pouvant pas tout dans le nouveau vase, Sami avait versé ce qui restait dans un « seillon » qui demeura jusqu’au soir près de la porte d’entrée de l’écurie.

Lorsque ce fut l’heure de « gouverner », Sami fit sortir son bétail pour l’abreuver à la fontaine. Il avait alors un très beau bœuf du nom de « Botza », au manteau rouge tacheté de blanc. Lorsque ce bel animal mit à son tour la tête hors de l’étable, ses yeux furent immédiatement attirés par le « seillon » où se trouvait, semblait-il, une eau parfaitement pure.

Il faut que ce jour-là Botza ait eu de la fièvre, une soif à tout vider et des narines de carton, car il eut à peine vu le liquide qu’il se dirigea de son côté, y plongea le museau et vida le « seillon » en trois gorgées.

— Mâtin, quel goût ! se dit-il.

Botza se redresse subitement, renifle, se secoue, brame, lève la queue et se précipite vers la fontaine pour y plonger ses narines et calmer l’incendie qui brûle dans son gosier.

Là, près du bassin, et sur le moment de rentrer à l’écurie, une ou deux vaches s’approchèrent du pauvre Botza, sans doute par façon d’amitié ; mais, en le flairant au museau, elles semblèrent se méfier de lui et lui dire :

— Mais, mon pauvre ami, où t’es-tu embardoufflé pour empester de la sorte ?

Il y eut jusqu’au jeune taureau « Fleuri », tacheté noir et blanc, arrivé depuis peu de la Gruyère, qui, en voyant la mine abattue du pauvre Botza, fit ses réflexions. À un moment donné, on le vit dresser la tête, tendre le cou, retrousser ses lèvres, montrer ses dents, en l’air, comme s’il voulait dire :

— Ah ! elle est bonne celle-là !

Botza, mal à l’aise, regarda du côté de l’écurie, alla tant bien que mal se mettre au chaud, mais non sans avoir, en passant, flanqué un formidable coup de pied au fatal seillon, qui s’en fut rouler sur le pavé.

Rien d’insolite ne se passa d’abord : vaches et génisses ruminaient à leurs places, pensant sans doute à ce qui avait bien pu arriver à ce pauvre Botza… Mais, au bout d’une heure, voilà que celui-ci entra tout à coup en furie. Comme enragé, fou, on le vit tirer sur sa corde, dresser la queue, rouler les yeux, souffler avec colère, s’effrayer, bondir, turter, ébranler son râtelier du choc de ses cornes, bouleverser le foin de sa crèche, hurler, jusqu’à ce qu’enfin essoufflé, éreinté, faisant mal à voir, on le vit s’abattre sur la paille écumant de rage et de fureur.

Au bruit de ce vacarme, Sami accourt avec les domestiques. On se regarde. On s’interroge.

— C’est une crise !

— On lui a jeté un mauvais sort !

— Il est tombé du haut mal !

— On l’a ensorcelé !

— Il est perdu !

— Vite au vétérinaire !

On eut bientôt la clef du mystère. Botza avait bu du kratz.

Que faire ?

On le laissa tranquille, bien tranquille. On l’entoura de paille fraîche ; on l’y laissa reposer à l’aise. Il resta couché et dormit pendant de longues heures.

Lorsqu’il revint à lui, ses yeux étaient battus et tristes. Il regarda de droite et de gauche, se demandant ce qui s’était passé depuis l’instant où il avait été à la fontaine. Pendant longtemps, il ne voulut rien manger, ni boire. Il n’avait plus d’appétit et mit un assez long temps à se remettre.

Inutile d’ajouter que la leçon profita. En bœuf intelligent qu’il était, et qui tient à sa propre conservation, Botza ne remit plus le nez dans un seillon d’eau-de-vie ; vous pouvez en être sûr. L’odeur seule le mettait en fureur.

En effet, chose curieuse, lorsqu’un jour, par plaisanterie, on essaya, près de la fontaine, de lui tendre une seille contenant un peu d’eau de vie, Botza ne cacha pas sa manière de voir : on le vit renifler avec horreur, faire un violent écart et se sauver en beuglant dans le verger.

Bien plus ! quand il revint de son escapade, on remarqua même à plusieurs reprises, qu’il se méfiait de passer près du banc où se trouvait le seillon qui l’avait enivré pour la seule et dernière fois de sa vie.

 

Après ce que je viens de conter, que l’homme qui a de l’entendement réfléchisse et compare.

Que celui qui se dit le « roi de la création » par son intelligence, mais qui l’est souvent si peu par sa volonté, ne craigne pas de se répéter souvent : Pense au bœuf à Sami !

III. Le cousin Théodore.

Souviens-toi du cousin Théodore avait dit aussi Madelon, le fameux soir du parapluie. Que signifiait cette parole ? Vous allez l’apprendre en trois mots.

Le cousin Théodore, homme très bien, très estimé, n’était pas un buveur de profession du tout. Il ne s’était enivré qu’une fois de sa vie, mais sa rentrée au logis ce soir-là, fut navrante et terrible.

Pour la seule et unique fois où il se laissa prendre et terrasser par la boisson, il lui en coûta cher.

Voyez plutôt :

M. Théodore, comme on l’appelait dans la contrée, avait un intérieur charmant, la plus gentille des femmes et un fils unique de dix ans, qui était leur joie et leur rayon de soleil.

Un soir, en temps d’agitation électorale, M. Théodore prit part à un banquet très animé, ou par extra, on s’échauffa beaucoup. Il chanta, pérora, but plus qu’à son tour. Les vapeurs de l’alcool lui envahirent le cerveau, et, le sang à la tête, la langue épaisse, titubant, voyant double, il regagna son logis sans qu’il fut très tard.

On l’attendait à la maison. La lampe était allumée au logis tranquille.

L’enfant qui n’avait pas vu son père de tout le jour, l’entendant rentrer ne fit qu’un saut, courut à sa rencontre, et, du haut de l’escalier de pierre, frappant ses mains de joie, cria :

— Voilà papa ! voilà papa !

Pauvre père !… humiliant retour ! Dans la demi-obscurité du vestibule, on le vit chercher la barrière à tâton et monter en chancelant les marches de l’escalier.

Lorsqu’il fut arrivé à l’étage, son fils ouvrit ses bras et lui tendit ses lèvres pour l’embrasser ; mais, – ô malheur ! ô vertige ! – le père, trébuchant au bord de l’escalier et posant lourdement sa main gauche sur l’épaule de l’enfant, tomba avec lui. Avec un bruit sourd, atroce, tous deux roulèrent comme une masse sur les degrés du perron.

Deux heures plus tard, le docteur entrait dans la maison et y passait la nuit.

Quelle nuit !

— Une des plus affreuses de ma vie, conta le médecin. De temps en temps, j’allais à la fenêtre l’ouvrir pour rafraîchir mon front enfiévré.

Dans son lit propret, étendu sur sa couche, l’enfant était mort.

Près de là, sur une chaise longue, la mère était couchée, pâle, inerte, sans connaissance.

Et lui, le chef, le père, le pauvre malheureux, dans la pièce voisine, dormait, comme dort un homme ivre, sans que rien ne pût le tirer de sa torpeur.

Oui, il dormait lui, d’un sommeil lourd, stupide, tandis que sa femme, épouse charmante, évanouie d’effroi, était sur le seuil de la tombe, et que leur enfant, d’une pâleur de marbre, portait à la tempe la marque bleuâtre du coup mortel reçu en tombant sur un des angles de granit du perron.

Enfin Théodore s’éveilla.

— Où suis-je donc ? dit-il en voyant à ses côtés le docteur et en passant ses mains agitées sur son front en désordre. Que se passe-t-il ici ?

— Rien d’heureux, hélas !

— Où est mon fils ?

— Vous ne sauriez lui parler.

— Où est Albert, docteur ? Répondez !… Je veux le voir… Que signifie ces airs de mystère ?… Ne suis-je pas le chef ici ?

Pour éviter une scène d’extrême violence, le docteur dit :

— Puisque vous le voulez… venez !

Il ouvrit la porte et, soutenant le père par le bras, il le conduisit près du lit de l’enfant.

— Vous pouvez le revoir… mais quant à lui parler… pauvre père !

— Quoi donc ?

— Vous ne le pouvez plus.

— Horreur !

Et le docteur, pâle d’émotion, soulevant le linceul qui cachait le visage de l’enfant, découvrit ce beau corps inanimé, en ajoutant ces simples mots :

— Il a expiré avant minuit.

— Mon Dieu !… serait-il vrai ? Albert mort !… Mon fils tué… par ma faute !… Quel châtiment !… ô misérable que je suis !…

Et le pauvre père, tordu par les remords et la douleur, se laissa tomber au pied du lit en poussant des cris affreux.

Un an après, cet homme intelligent, dont le bonheur avait été brisé pour toujours en une seule nuit, rendait le dernier soupir dans une maison d’aliénés.

Son corps fut déposé près de la tombe de sa femme et de son fils.

Il ne s’était enivré qu’une seule fois.

Souviens-toi du cousin Théodore.

IV. Au fond du puits.

Maintenant que vous avez compris pourquoi la vaillante Madelon, en guise d’avertissement, parlait ainsi à son mari, tantôt de son pauvre cousin, tantôt du bœuf à Sami, je vais vous conter, pour finir, comment, avec son faiblard d’époux, qui ne voulait donc se corriger que par degré, elle finit par obtenir la victoire.

Ah ! les femmes, quand elles tiennent la corde par le bon bout, ne la lâchent pas de sitôt ; et vous allez voir qui fut au bout de la corde, où et comment.

— Madelon ! lui dit David un soir. À voir ma moustache qui grisonne, je m’aperçois que j’ai dépassé l’âge de mourir jeune. Il me semble que je sens venir l’escient des derniers jours… Les amis sont morts. La sagesse arrive et la fougue s’en va… Ton mari, je crois, va te faire plaisir… Mais crois-moi, il ne faut pas le brusquer ; va tout doux, par degré ! Et tu verras bientôt… t’inquiète !

— Belles phrases ! se dit Madelon. Que j’en ai entendues, de cette espèce. Et ce refrain ? Par degré ! par degré ! que mes oreilles en sont lassées et mes nerfs fatigués… Il n’y a pas ! il faut pourtant en finir une fois. Mais, comment ?… Il ne manquerait plus qu’un soir, en rentrant pris de vin, il n’aille, ce qui a déjà failli arriver une fois, glisser, tomber et se dévaler dans le puits du jardin, où, ma parole, il ne descendrait pas par degré, mais ferait un plongeon digne de sa parlotte.

Chose curieuse ! ça ne manqua pas.

Une semaine plus tard, après une assemblée de laiterie, David Torgnolet rentra, après onze heures du soir, très « influencé » et même « avec un panache des grands jours ».

Or, en passant par le jardin et en voulant sauter un petit mur de séparation, il arriva sur les planches du puits, où il glissa, tomba, et, entre deux fragments de bois pourri, se dévala, et… piouf ! disparut dans le trou noir avec un joli bruit d’eau remuée.

Heureusement qu’à cette saison, le puits n’avait que quatre à cinq pieds d’eau. Il n’en fallait pas davantage pour que David en eût jusqu’au menton. On l’entendit d’abord « botasser, gargosser », éternuer, puis crier comme un aveugle :

— Madelon, au secours ! je suis dans le puits ! Tout au fond ! À l’aide !

Madelon, qui ne s’était pas encore couchée et filait à son rouet, entendant les bramées de son homme, se dit :

— Ah ! cette fois, il a son affaire.

Le sang lui donne le tour ; elle allume le falot et arrive au bord du puits.

Elle se penche, regarde en bas, et voit Chopineau ayant de l’eau jusqu’aux épaules et lui faisant des yeux, mais des yeux de misère et de supplication qu’elle ne savait pas si elle devait rire ou pleurer.

— Ah ! t’y voilà, cette fois ! tu as ton compte ! Que t’avais-je dit ?

— Eh ! s’il te plaît, ne me gronde pas maintenant. Madelon, fais jouer la poulie ; lance-moi la corde et tire-moi dehors.

— Oui, mon petit, on y va de suite. Madelon, qui se rend compte qu’elle tient son renard dans la trappe et la leçon qu’il lui faut, se dit : « Il ne fait pas froid ; il n’est pas blessé ; n’allons pas trop vite ; sauvons-le par degré. »

— Voilà le sceau et la corde. Empoigne-les ! Y es-tu ?

— Oui, ma Madelon.

— Me promets-tu d’être sage à l’avenir ?

— Oui, tire seulement.

Madelon fait jouer la manivelle un moment. La poulie crie. David remonte peu à peu de l’abîme en « tournicotant » comme un lustre dans son puits. Les pieds sont bientôt hors de l’eau.

— Me jures-tu d’en finir avec ton eau-de-vie ?

— De grâce ! dépêche-toi, Madelon.

— N’iras-tu plus avec ta bande de vauriens ?

— Tire, tire, je suis tout trempe.

— Ah ! tu ne veux rien jurer, ni promettre. Eh bien ! moi aussi, j’irai par degré.

Et piouf ! elle le replonge.

— Oui, tout doux, tout beau, mon ami ! Je te tiens, mon boillat. Nous allons te faire pirouetter et valser à l’hameçon jusqu’à ce que tu m’aies promis d’en finir.

— S’il te plaît, Madelon, je barbotte, je gèle ; tire, tire !…

— Seras-tu sage ?

— Oui, quand je te dis ; ne lanterne pas.

Madelon fait de rechef chanter la poulie. Au clair de la lune, on voit enfin apparaître la face ruisselante, sale et cocasse de David Torgnolet, qui n’avait rien de fier avec ses yeux en bredouille, son nez cabossé et sa mine emberlicoquée.

— Ah ! te voilà. Tu es propre et joli ! Je te fais mon compliment.

— S’il te plaît, ne fais pas ta gouttière !

— Comment dis-tu ?

— Oui, nom de sort ! ne peux-tu pas te dépêcher à la fin, s’écrie David en colère, au moment où il va poser la main sur le bord du puits.

— Ah ! tu te fâches ! c’est ainsi que tu me remercies ! Tout doux, mon petiot ! Hardi ! Par degré ! Encore un plongeon. Marche !

— Et cric, crac, la poulie tourne dans l’autre sens. David pirouette en bas et rebarbotte dans l’eau du puits.

— Madelon ! Madelon ! Pitié ! Je me noie ! Au secours… Je te jure de te faire plaisir.

— Et de rompre pour la toute ?

— Oui.

— Bien sûr ?

— Aussi sûr que je suis dans l’eau.

— Tu le jures ?

— Je le jure.

Cette fois la poulie chanta gaiement, d’un trait, sans longs arrêts, ni degrés. Madelon triomphante aida David à sortir du puits. À deux, on courut au logis ; on fit du café noir ; on mit une bonne fascine sèche sur les braises du foyer ; on mit le « moine » dans le lit ; et quand David fut sec et dégrisé, on le vit tranquillement et tout penaud s’enfiler entre ses draps.

Dès lors, la leçon porta ses fruits, et, on peut le dire, la promesse fut tenue.

Madelon, après avoir été un peu vive, prit son homme par la douceur et le succès couronna sa patience.

Au reste, sitôt qu’elle le voyait faire mine de broncher, elle ne lui parlait plus ni du « bœuf à Sami », ni du « cousin Théodore » ; elle n’avait qu’à lui dire :

— Tu sais, David, rappelle-toi du puits… Et gare au plongeon !

Rosette et Chrysan.

IDYLLE RUSTIQUE DÉDIÉE À MES AMIS DU
« CLUB ALPIN SUISSE . »

 

À quoi bon vivre sans aimer ?

Au bon pays de Vaud, vivait autrefois un nommé Chrysan. Il était jardinier, fils de jardinier, cultivant avec soin fleurs et semis.

« Or, un jour, – il y a de cela cent ans, – il reçut de son parrain, un nommé Blancard, de Marseille, ancien capitaine au long cours, et qui avait voyagé en Chine et au Japon, une plante nouvelle qu’on n’avait encore jamais vue dans le doux pays romand.

Chrysan, à ce moment-là, était âgé de vingt-cinq ans ; et son cœur, il faut tout dire, était absolument épris d’une charmante villageoise du nom de Rosette, demeurant près de chez lui.

Chrysan, beau gars, blond, aux cheveux d’or, à l’œil vif, à l’âme tendre, se dit :

— Voici l’automne qui vient et, avec la fin d’octobre, la fête de ma Rosette. Si tout va bien, je vais pouvoir, pour mon orgueil et pour sa joie, lui faire hommage des premières fleurs de ma plante orientale. Rosette en aura le premier bouquet et les premiers parfums, comme elle aura mes premières amours.

Aussi, avec un soin jaloux, Chrysan suivait-il, dès septembre, les progrès de sa plante japonaise, lui disant chaque dimanche, à l’heure de ses silencieuses tournées et de ses rêveries, des mots d’amour et de tendresse infinie :

— Grandis, ma petite ! Crois, ma mignonne ! Ouvre-toi ! Fais-toi belle pour Rosette ! Que pour celle que j’aime ta tige soit robuste, ton sourire joyeux et ton parfum embaumé !

Rosette, il faut le dire, était une jolie blonde au port splendide, à l’œil profond et au visage le plus doux qu’on pût rêver. Rien qu’à la voir passer dans le village, avec son beau sourire fait de grâce et de santé, le regard aimait à la suivre, et il passait après elle je ne sais quelle lumineuse clarté, un air fait de jeunesse honnête et de printemps radieux.

Aussi, le soir, lorsque, dans les nuits d’été, la lune se mirait dans les eaux du vieux Léman ou faisait étinceler la rosée des prairies d’alentour, il n’était pas rare d’entendre chuchoter sous certain massif de noisetier, ou de voir un couple heureux passer en silence le long des vieux murs couverts de lierre qui avoisinent l’église.

Avec le chaud parfum qui monte des prés fraîchement fauchés et avec la voix harmonieuse du poète, ils auraient pu redire ces strophes d’une musique si douce :

 

Ô nuit, ô douce nuit d’été qui viens à nous

Parmi les foins coupés et sous la lune rose,

Tu dis aux amoureux de se mettre à genoux

Et sur leurs fronts brûlants un souffle frais se pose.

 

Ô nuit, ô douce nuit d’été qui fais fleurir

Les fleurs dans les gazons et les fleurs dans les branches,

Tu dis aux tendres cœurs des femmes de s’ouvrir,

Et sous les blonds tilleuls errent les formes blanches.

 

Ô nuit, ô douce nuit d’été qui, sur les mers,

Alanguis le sanglot des houles convulsées,

Tu dis aux isolés de n’être point amers,

Et la paix de ton ciel descend dans leurs pensées.

 

Ô nuit, ô douce nuit d’été qui parles bas,

Tes pieds se font légers et ta voix endormante

Pour que les pauvres morts ne se réveillent pas,

Eux qui ne peuvent plus aimer, ô nuit aimante ![1]

 

***  ***  ***

 

Avec la fin d’octobre, la fête de Rosette arriva. La bonne fée des jardins, qui préside aux amours sans défaillance, fit sentir sur les fleurs de Chrysan sa magique influence.

— Merveille de mes yeux ! Parfum de mes sens ! s’écria-t-il un matin en voyant de larges fleurs épanouies. Que vous êtes belles et que par votre odeur et vos rayons, vous êtes dignes de celle que vous allez fêter !

Sitôt dit, sitôt fait.

Au matin du grand jour, Chrysan en cueillit le premier bouquet, superbe, étincelant dans ses reflets d’or. Il en lia les tiges avec un ruban de couleur ; il y suspendit une lettre d’envoi portant comme adresse :

 

POUR ROSETTE

 

et, à l’intérieur, il écrivit d’une main ferme, ces simples mots qui en disaient plus que bien des pages :

 

Chrysan t’aime !

 

Tout eût été bien vite arrangé et conclu, pour leur bonheur à tous deux, si, chez Rosette, une tante avare n’eût contrarié leur amour et retardé leurs projets.

Chrysan était pauvre, et, pour Rosette, on rêvait un « parti » meilleur.

Cependant la discrétion du jeune homme, sa laborieuse honnêteté, ses bouquets surtout firent merveille. Les fleurs furent trouvées splendides, leur parfum exquis, et Rosette, avec autant de soin que de fierté, garda le doux billet du galant jardinier.

 

***  ***  ***

 

Un an s’écoula ; puis deux, puis trois ; et, à chaque automne, la belle Rosette recevait du fidèle Chrysan son bouquet de fête avec ce refrain enrichi et au parfum toujours meilleur :

 

Chrysan t’aime !…

Chrysan t’aime encore !…

Chrysan t’aime toujours !…

 

En serrant avec un doux orgueil, en ses mains féminines, ce bouquet annuel, au rayonnement embaumé, il semblait à l’amoureuse si poétiquement fêtée, que l’épanouissement des fleurs reçues était toujours plus large, leurs couleurs toujours plus chaudes, leur parfum plus exquis.

— Quelle sauvage et pénétrante odeur ! dit un soir Rosette, en appuyant sa tête sur l’épaule de Chrysan. Âcre parfum, et cependant douce odeur !… Que se passe-t-il donc, ami, en cette fleur tardive ?… Qu’y mets-tu, je te prie, pour qu’elle s’élargisse ainsi à chaque automne et pour que l’ardeur de ses teintes semble exprimer une passion toujours plus vive.

— Rosette, ma mignonne, cette fleur, tu le devines, est l’image de mon cœur.

— Parle, Chrysan.

— Âcre parfum, dis-tu, c’est celui de l’attente. Doux parfum, celui de l’amour. Larges corolles toujours épanouies, symbole d’une affection toujours grandissante. Couleurs sans cesse renouvelées, image des surprises radieuses que ton amour me fait découvrir.

— Merci, Chrysan ! Merci !… Ta parole est un chant qui me berce et ce que tu me dis ravit mon cœur.

— Rosette, joie de mes yeux, puisque nous nous comprenons si bien, n’es-tu pas, comme moi, lasse d’attendre ?… Oh ! quand donc la cloche, qui sonne là-haut le couvre-feu, tintera-t-elle pour nous appeler au saint lieu ? Quand le parfum de mes fleurs dira-t-il ma joie ?

— À Dieu notre sort, Chrysan ! Et à toi, ce soir, avec ce baiser, tout mon amour.

 

***  ***  ***

 

Après trois ans d’attente et de fidélité sans ombre ni colère, Chrysan, triomphant de tous les obstacles, eut le privilège de célébrer son union avec celle qui avait été son rayon de joie, devint sa vaillante compagne et fut une mère sans égale.

Durant un quart de siècle, ils furent heureux.

Des deux époux, ce fut Rosette qui partit la première, ayant, à chaque anniversaire, reçu de son Chrysan, le bouquet au billet court, tendre et bon.

Lorsque, dans les premiers jours de novembre, Rosette rendit son âme à Dieu et que sa chère dépouille fut déposée près des cyprès, Chrysan fit couvrir sa tombe d’un tapis resplendissant composé de ses fleurs aimées ; puis il fit graver sur la pierre tumulaire ces mots, que, durant longtemps, les feuilles de l’automne caressèrent dans leur valse mélancolique :

 

Ici tu gis, Rosette, ô ma chérie,

Ton Chrysan t’aime et t’aimera toujours.

 

***  ***  ***

 

Amis, ici finit mon petit conte, fait d’une simple idylle, – tel du moins que le parfum de mes fleurs et les frimas de novembre me l’ont rappelée l’autre soir encore.

Ceci vous explique trois choses : pourquoi le nom de la fleur orientale que vous connaissez est masculin, – pourquoi son parfum est si doucement âcre – et enfin pourquoi les cœurs amoureux, qui sont maintenant dans le secret de ces souvenirs, feront bien – en amour du moins – de ne plus écrire « Chrysanthème » en un mot.

Ce n’est pas tout.

S’il m’est permis de transformer le symbole qui, avec cette fleur d’automne, se trouve au centre de ce récit et d’en élargir le cadre et l’horizon, que vous dirai-je, pour conclure ?

Chrysan, le beau Chrysan, à la voix d’argent et au cœur d’or, ne serait-il pas l’image du Suisse tenace et fort, du montagnard à l’âme fidèle, vaillante et poétique ? Ne serait-ce pas vous, fils de nos monts aimés ?

Et notre Rose, à tous, n’est-ce pas cette patrie des hauts sommets, l’Alpe chérie, à laquelle tout Suisse doit quelques-unes de ses heures les plus belles et de ses impressions les plus profondes ?

Eh ! bien, nous tous – Suisses de très loin ou Suisses de tout près, Chrysans jeunes et vieux, alertes encore ou déjà grisonnants – n’est-ce pas à la Patrie des cimes blanches et des lacs bleus, qu’avec un amour inaltérable, nous disons tous, d’une voix qui ne tremblera jamais que d’émotion et de tendresse :

 

Chrysan t’aime et t’aimera toujours !

 

Et si, mon frère et mon ami – de concert avec cette passion sans honte ni souillure pour l’Alpe aimée – tu sens encore à tes côtés, à l’ombre de ta Rose, une douce Rosette, bonheur et joie de ton foyer… oh ! laisse-moi, à l’air pur des hauts sommets de l’âme et à l’appel de tes plus doux souvenirs, m’écrier pour finir ce conte :

 

Oh ! vive notre Rose et vive ta Rosette !

Ton Chrysan t’aime et t’aimera toujours !

 

NOTE

À propos du conte qu’on vient de lire, il ne sera pas inutile de rappeler ici que c’est, en effet, en l’année 1789, que le capitaine marseillais, Pierre Blancard rapporta de l’extrême Orient la première fleur d’où sont sorties, en Europe, les plantes extraordinaires qui sont l’ornement de nos serres et de nos jardins dans l’arrière saison.

Trente-sept ans plus tard, soit seulement en 1826, M. Bernet, horticulteur-amateur, de Toulouse, eut la bonne idée de faire venir des graines et de pratiquer des semis. Il obtint d’abord une demi-douzaine de variétés. Dix ans après, il en comptait trente, s’accordant le plaisir de distribuer des « pieds » en grand nombre à ses amis. Enfin, vingt ans plus tard, après un travail très minutieux et persévérant, il réussissait à constater la possession de trois cents variétés. Aujourd’hui, on en compte plus de deux mille décrites, dont quelques-unes ont des dimensions atteignant jusqu’à 22 centimètres de diamètre.

Dès le début de son apparition, la fleur japonaise fut aussitôt classée dans le « genre Chrysanthème, » qui signifie « fleur d’or ». Ce genre était déjà représenté en Europe, mais bien plus modestement, par le « Chrysanthème des moissons, » petite fleur jaune très abondante dans le Midi. Pour la distinguer, on la désigna sous le nom de « Chrysanthème de Chine ». Plus tard, le grand botaniste Linné fit remarquer que cette fleur était en réalité un « pyrèthre » de la même famille que le pyrèthre d’or employé comme bordure dans nos jardins. Le nom ne fut pas modifié. Mais ce qui changea, ce furent et la couleur et la proportion de la fleur. On peut dire que chaque horticulteur a dans ce but des recettes particulières. Le procédé « d’agrandissement » le plus employé et le plus certain consiste, on le sait, à ne laisser qu’une seule fleur sur chaque « pied ». C’est ainsi qu’en 1893, par ce procédé, joint à un traitement spécial, un amateur est parvenu à amener à un diamètre de 19 centimètres une fleur d’une variété dont la taille normale n’a rien d’extraordinaire.

Cambillon.

CONTE D’AUTREFOIS TEL QUE ME L’A DIT JEAN-LOUIS

(Parler vaudois)

À Ernest Francillon, à Saint-Imier

Dédaigneux du bonheur qui fleurit sous nos pas,

Pour le chercher ailleurs, nous nous donnons la fièvre ;

… Le seul bien qu’on estime est celui qu’on n’a pas.

Théod. Monod.

 

 

Il est de par le monde des gens qui ne sauront jamais jouir de rien. Toujours à gongonner, maronner, loin d’apprécier leur sort et de savoir prendre la vie par le bon bout, il faut que ces chevaliers de la grogne soient sans cesse à guigner par-dessus le mur de leur voisin pour avoir occasion de se plaindre et de piorner.

Tristes corps ! Tristes vies !… en vérité. Mais patience ! ils reçoivent sur le nez souvent au moment où ils s’y attendent le moins. Si vous en voulez la preuve, je vais vous la donner en vous contant ce qui s’est passé chez Casimir Cambillon.

 

Cette petite histoire – que je tiens de mon oncle, qui la savait de sa tante – mériterait d’être gentiment racontée. En essayant de vous la dire, peut-être ferai-je plaisir à quelqu’un et serai-je – qui sait ? – utile à plusieurs. Un petit avertissement, ça vaut bien quelque chose.

Il s’agit de l’ancien taupier et commis d’exercice Casimir Cambillon, surnommé tantôt Trabetzet, parce qu’il allait faire boucherie en hiver de maison en maison, tantôt Pipe-en-bec, parce que, au point de vue du tabac ou du cigare, c’était un des plus terribles torailleurs qu’il fût possible de rencontrer.

Pipe-en-bec, mort à l’âge de soixante-huit ans, bon campagnard (il n’y a rien à dire), demeurait avec Zélie, sa robuste épouse (dont il n’eut pas d’enfant) à deux portées de fusil de son village.

Leur maison, située près des bois, faisait plus pitié qu’envie. C’était une baraque solitaire, ombragée par un grand noyer. Les feuilles de cet arbre, ainsi que les aiguilles des sapins d’alentour, en s’entassant sur le toit très bas de cette maison, y avaient, à la longue, produit une sorte de terreau, sur lequel l’herbe et la mousse verdissaient au printemps.

L’habitation de Cambillon se composait, à l’intérieur, d’une seule chambre, d’une noire cuisine, avec vaste cheminée savoyarde, dite « à bascule », dominant au nord les dépendances : soit le fenil et l’écurie. Celle-ci abritait une seule petite vache, de race valaisanne, une dizaine de poules et quelques lapins.

On n’était pas mal dans la baraque à Casimir, quand, surpris par l’orage, on s’y abritait, et que Zélie, de sa cafetière au bedon bien arrondi, vous offrait une tasse de café, sortant bouillant du coquemard, ou que son homme, ouvrant un petit buffet sombre, en sortait avec précaution une picholette de vieille gentiane, bonne pour les jours de chasse ou pour les soirs de braconnage.

Chaque matin, à la belle saison, après le déjeuner pris en commun, Trabetzet en bourrait « une » de vieux Griesbach, allumait, saluait sa Zélie et se rendait au champ ou à la vigne.

Sa femme, – blonde, vaillante, au regard vif, à la parole nette et brève, – restait ordinairement au logis pour les soins divers à donner au ménage : soigner le bétail, faire la cuisine, veiller aux savonnages, au jardin, retaconner les habits, préparer les marchés, vendre les œufs, etc.

Or, un matin, Pipe-en-bec, – on ne sait pas pourquoi, sous l’influence sans doute d’un mauvais rêve ou d’une mauvaise langue, – fut d’humeur gringe. Il trouva le café mauvais, le pain sans sel, la table sale. Au moment de mettre sa hotte sur le dos, il se tourna vers sa femme et, d’un air peu galant, lui dit :

— Dis donc, Zélie, il me semble que tu te la coules bien douce, pendant que je vais taper du fossoir au grand air.

— Comment l’entends-tu, Casimir ?

— Oui, il me paraît que, tandis que ton mari s’escormanche au soleil, ou qu’il reçoit, en plein champ, le vent, le froid et les averses, tu ne te foules pas la rate ici, dans la cambuse.

— Ah ! tu crois, Casimir ! Tu as découvert ça dans ta caboche d’ancien taupier de la commune !

— Oui, je le crois… quand je vois que tu es toujours bien à la chotte ici, en temps de pluie, – bien à l’ombre quand l’été grille tout, bien au chaud, près du cassoton, quand la bise me glace les reins… Si tu voulais changer avec moi, Zélie, ne serait-ce que trois jours, tu en verrais de rudes ! Oh ! les femmes ont la bonne part.

— Changer trois jours, Casimir ?… Ça y est, mon homme… Pris au mot !… Reste ici pour soigner la maison, préparer le manger, faire mon ouvrage, et moi, je file au champ. En route !

— D’accord, Zélie ! D’accord ! dit mon taborniau de Pipe-en-bec. C’est moi qui reste ; et, quant à toi, cours au champ et reviens pour midi.

— En règle, Casimir ! J’y vais… Ce n’est pas pour moi que j’ai frayeur.

Sur ce, Zélie prit gaillardement la hotte de son homme, plaça sur ses robustes épaules la pelle et le foussoir, et partit en jetant encore en arrière un malin sourire.

— Nous verrons, Casimir, nous verrons !… En attendant, ouvre l’œil, soigne nos bêtes, tire l’aiguille et prépare-moi une soupe qui te fasse honneur.

Pipe-en-bec, un peu surpris de se voir si lestement exaucé par son accorte bourgeoise, se trouva donc tout à coup seul au logis, maître de céans, tenant en main le pochon, absolument chef et roi devant la marmite de son foyer.

— Commençons voir d’abord par en bourrer une, se dit-il à haute voix. Ça donne des idées… Coquine de Zélie, va ! Comme elle a promptement compris et défilé la parade ! C’est qu’elle est fine comme un grillet… Maintenant, ce n’est pas le tout que ça : il s’agit de me tirer sans trop de vergogne de mon pari ; sinon, gare les vengeances ! pauvre Trabetzet !… Tout d’abord, saperlotte ! c’est qu’il faut commencer par relaver. Ceci veut encore aller tout seul… Bon !… Mais, après, quel plat faudra-t-il bien mettre cuire ? Midi est bientôt là… Des macaronis, on en a eu hier… Des choux, on a mangé le dernier dimanche… Attends voir, Casimir Cambillon, tu n’es pas si bête : quand on tient le pochon par le manche, il faut savoir s’en servir à son goût et selon sa fantaisie… C’est en règle. Je m’en vais me préparer mon plat, celui que je préfère, celui que Zélie me fait de sept en quatorze, quand j’ai fait une bonne tirée, et que mes reins sont démanguillonnés… J’entends une bonne, une puissante bouillie au riz et au fromage, quelque chose de cossu, de ravigotant, de réussi, qui ait là, du goût, de l’odeur et du remontant… Oh ! la bouillie au riz, mes amis ! la bouillie au riz, bien épaisse, grasse, mêlée avec du beurre et des belles tranches de bon demi-gras, capable de faire tenir droite la cuiller et de remplir tout le district d’un parfum à faire éternuer les jaloux… Oh ! mes amis ! la bouillie au riz, mais c’est mon bonheur ! c’est toute mon enfance ! Je m’en vais m’en préparer un plat, mais un plat, à ma guise, et dont Zélie me dira des nouvelles… À l’œuvre, Casimir ! Soyons d’attaque !

 

Pipe-en-bec eut en vérité un beau moment de joie, d’indépendance et d’enthousiasme. À l’avance, en songeant au plaisir entrevu et promis par son génie, on eût pu le voir se pourlécher les babines et l’entendre fredonner une petite marseillaise de circonstance :

 

Aux armes, Pipe-en-bec !

Prépare bien ton bec !

 

Sur quoi, il crut entendre un vieux pic de la forêt dire en passant, dans un écho plein d’impertinence :

 

Désarme, Pipe-en-bec !

Sinon, gare à ton bec !

 

— Poison de pic ! va, se dit Casimir. Qu’il se mêle de ce qui le regarde ! S’il y a des diables pour faire parler les oiseaux aujourd’hui, qu’ils viennent seulement ici se faire vousoyer. On n’en a pas peur.

Sur ce, Cambillon prit une poignée de rebibes, entassa joliment son bois sur le foyer et y mit le feu.

À peine avait-il vu la flamme des copeaux s’élever gaîment en l’air, qu’il entendit une autre voix, très connue celle-là, celle de « Pinzon », sa petite vache valaisanne, qui se mit à beugler à l’écurie.

Parbleu ! c’était son heure, et la pauvre bête négligée avait l’air de bramer en des accents suppliants :

 

Ô Zélie !

Tu m’oublies !

Que j’ai faim,

Dans mon coin !

 

— Oui, oui, ma Pinzon ! Casimir est là ! N’aie pas peur. Mais attends une minute… Il faut que j’aille, avant toute chose, chercher de l’eau, sans quoi mon feu flambera pour rien et ma marmite me fera des farces.

Sur ce raisonnement, Cambillon prit sa boille et alla la remplir à la fontaine. À son retour, il en versa trois bonnes casses dans la marmite et se mit à souffler avec ardeur sur les tisons fumeux d’un bois trop vert.

— Pouh ! Pouh !… Tu vas rire, ma Zélie, en goûtant la bonne assiette que te prépare ton mari. Pouh ! c’est tout plaisir… Pouh !… Diable de fumée !…

Au moment où il se redressait pour se frotter les yeux et s’essuyer deux larmettes tombées au champ d’honneur, les mugissements plus accentués encore de Pinzon se firent entendre de l’étable.

— Encore !… Un peu de patience !… Ne faut-il pas, avant que d’aller gouverner, que je verse dans l’eau mon riz pour l’attendrir et le faire crever ?… Pardine ! Minute ! Pinzon, on y va.

Cela dit, Pipe-en-bec dénicha un petit sac de riz bien fermé ; il en versa le tout dans la marmite, et, armé de son pochon, il se remit à remuer avec un sérieux qui avait l’air de dire :

« Une heure solennelle sonne !… Moqueurs et jaloux, ne m’embêtez pas ! »

 

En vérité, l’ancien commis et taupier en retraite était beau à voir dans cet instant de grave et sérieux office.

Cependant, sa majesté eut à souffrir subitement d’un accroc qui lui fut pénible : Un coup malencontreux du pochon vint à heurter sa pipe ; elle tourna dans ses dents, et, le couvercle ouvert, son contenu tabagique tomba dans la marmite.

— Poison de couvercle ! cria Pipe-en-bec avec angoisse. Voilà une sorte d’épice que Zélie n’a pourtant pas mis souvent dans ma soupe… C’est égal ! Casimir ! Allons toujours ! Brassons le commerce ! Gare au brûlon ! La vapeur saura bien corriger le goût et faire filer le Griesbach.

Dans cet instant de réflexions quelque peu angoissées, la vache de Trabetzet mugit pour la troisième fois.

— Oui ! oui ! Pinzon. J’y vais. Ton tour est venu.

Casimir courut à l’étable pour fourrager sa bête.

— Malheur ! s’écria-t-il ; c’est qu’il n’y a plus de foin ! Que faire ? Si je vais au pré faire une fauchée, qui surveillera ma marmite ? L’eau profitera de mon absence pour se mettre à bouillir, à monter, gargosser, faire danser le riz, le faire sauter dans le feu… et mon plat sera perdu… Il n’y a pas ! Il faut s’en tirer comme on peut… Une idée me vient : Si je détachais un moment ma vache et si je la faisais brouter l’herbe de mon toit ?… Ça y est ! Viens, Pinzon, viens ! avec deux bonnes planches, je vais te mener sur un petit pâturage où jamais encore ta jolie tête de valaisanne n’a mis son museau.

Aussitôt mon Cambillon détacha sa bête et la tira sans trop d’efforts sur le toit très bas et voisin d’un vieux mur qui longeait l’écurie et facilitait l’ascension.

— Ici tu peux te régaler, ma Pinzon.

Et il recourut à sa cuisine.

À peine eut-il versé dans sa marmite une nouvelle portion d’eau pour remplacer celle qui avait déjà bouilli et jailli au dehors, qu’il se dit :

— Mais, attention, Casimir ! Nom de sort ! Et si Pinzon allait tomber du toit, ce serait une autre affaire ! Il faut l’attacher.

Il y courut.

En un clin d’œil, il fut sur le toit ; il noua une boucle solide autour du cou de la bête et fit descendre le reste de la corde par la cheminée.

Satisfait de cette intelligente mesure, il revint lestement et derechef à sa marmite. Il y mit du fromage et du beurre, plus une pincée de sel. Après quoi, tranquillisé sur le sort de sa vache, il s’attacha, par sage précaution, l’extrémité de la corde au-dessus du genou gauche, afin d’être prêt, cas échéant, à toute secousse. Sur quoi, rallumant une nouvelle bouffarde, il se mit à remuer sa bouillie avec une sage lenteur.

— Ciel ! se dit-il, quelle riche odeur et que de souvenirs ! Pauvre Zélie ! tu vas voir que ton mari n’est pas si bête qu’on le dit et que, ma parole, il sait encore s’en tirer.

À peine avait-il dit ces mots, qu’il se sentit « tiré » lui-même en l’air par une formidable secousse. La corde, fortement serrée à son haut de jambe, le fit pirouetter d’un coup subit, et, la tête en bas, le suspendit comme un lièvre ou un jambon dans la vaste cheminée.

Qu’était-il arrivé ? Que signifiait cette foudroyante ascension opérée par ce câble aérien ? Hélas ! Vous l’avez deviné : La gentille Pinzon, en broutant près du bord, avait glissé, puis dégringolé du toit, sans crier « à l’aide ! » Mais, comme la corde n’était pas assez longue, la pauvre bête se vit suspendue par le cou, brâmant à faire pitié, tandis qu’à la cuisine, son poids avait enlevé du sol natal le pauvre Pipe-en-Bec. Celui-ci, gigotant dans l’espace noir, voyait, – ô sort navrant ! – sa pipe tourner au fond de la marmite, dans la bouillie au riz.

Quelle position ! Quelle tenue pour un ancien commis d’exercice qui rêvait d’en remontrer à sa moitié ! Que de pensées assaillirent à cette heure son cerveau !

« Ô noble travail au grand air, sur la terre solide et féconde ! Ô beaux champs de raves ou de blés mûrs ! Ô coteaux ensoleillés, caressés par les vents ou arrosés par les pluies ! Que vous êtes plus doux à voir, meilleurs à contempler que ce foyer d’où monte une âcre fumée et que cette marmite où bouillit, hélas, avec une pipe adorée, le plat si bon que j’avais rêvé… Zélie, Zélie, à mon secours ! »

Dans cet instant, le vieux pic moqueur vint à passer derechef sur la cheminée, et l’on entendit ce refrain malicieux résonner comme le rire d’un démon :

 

Mon pauvre Pipe-en-bec,

Gare, oh gare à ton bec !

 

À cette heure même, Zélie, arrivant tranquillement des champs pour le repas du milieu du jour, sortit du bois. S’approchant de sa demeure, elle entendit avec émoi les brâmées de sa bête et les appels sortant de son logis. Avec une consternation facile à comprendre, elle vit Pinzon suspendue à son toit, sortant la langue et jetant des regards angoissés.

Tirant son couteau de sa poche, elle vola au secours de sa vache. Comme un éclair, elle coupa la corde et remit la bête sur ses pieds. Au même moment, il se fit dans la maison un bruit étrange : celui, d’une masse qui tombe et d’une ferraille qui roule.

La colère dans l’âme, elle courut à sa cuisine pour dire son fait à celui qui pouvait être l’auteur de tant de désordres et de clameurs.

— Ah ! le gueux ! le brigand ! il aura son compte. Casimir ! Casimir ! Où es-tu ? Est-ce toi, le malheureux, qui laisse étrangler ainsi ma vache ? Saurais-tu seulement garder un lapin dans une caisse ? Oh ! le monstre !

 

Trêve aux reproches !

Lorsque la bouillante Zélie eut la douleur de contempler son homme à terre, lorsqu’elle le vit tout gris de cendres, la tête embardoufflée de riz, elle eut un moment de pitié profonde et ne songea qu’à deux choses : à l’asseoir tout d’abord sur une chaise, puis à lui laver la tête, dans le sens littéral d’abord, et dans le sens figuré de cette expression. Elle eut d’autant plus de bon sens de calmer les éclats de sa colère, que le pauvre Cambillon avait à ce moment-là les deux oreilles absolument farcies de sa bouillie au riz. Hélas ! si ses oreilles en furent pleines, son palais n’en eut rien. Bernique ! Tout était perdu !

Prenant alors une bonne serviette mouillée, la brave Zélie, avec une magistrale vigueur, la promena sur la face de son homme et le débarbouilla en conscience.

Pendant qu’elle procédait ainsi soigneusement à cette besogne, et que le linge passait et repassait sur la bouche du pauvre Pipe-en-bec, celui-ci, navré, cherchait à expliquer ce qui s’était passé. Son discours fut plus haché et confus que clair et glorieux.

— Ma pauvre Zé… Riz au fromage… Pinzon appelle… Vais pour gouver… toit… corde… revenu… pris… pendu… puis, patatra dans la marmite… Pipe en briques !… Bouillie… fichue !…

En vérité, pour un rien, il allait se mettre à pleurer.

— Eh bien ! voilà ce que c’est, mon tout beau, de vouloir tenir le pochon par le manche !… Franchement, Casimir, à chacun son domaine, et quand on voit ce que tu as su faire d’une matinée ici : l’état de cette cuisine, le riz perdu, la vache étranglée, ton œil poché, tu n’auras pas de peine à avouer…

— S’il te plaît, Zélie !…

Et le pauvre Cambillon, tout capot, les yeux rouges, mettant sa main sur la bouche de celle qui allait le sermonner d’importance, ajouta avec une humiliation aussi suppliante que justifiée :

— C’est bon ! Zélie ! c’est bon !… pas tant de discours. J’ai eu du malheur. Tais-toi.

— Je veux bien me taire, Casimir ; mais l’essai de changer pour trois jours, qu’en penses-tu ?

— Oh bien ! Zélie, l’expérience est faite. Il n’y a pas à barguigner. Toi, reste à ta cuisine ; et, quant à moi, je retourne à mon champ. Le proverbe est juste qui dit : « À chacun son métier. »

— Et, ajouta Zélie, « les vaches seront bien gardées. »

— D’accord, dit Cambillon. Embrassons-nous !

Pas de chance !

Sous leur meilleur aspect, tâchons de voir les choses :

Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux ;

Moi, je me réjouis, et rends grâces aux dieux

Que les épines aient des roses.

Alph. Karr.

S’il est des jours où le fil des événements de notre vie se déroule sans accroc, il en est d’autres, en revanche, où, sans imprudence aucune, on va se heurter contre des contretemps aussi bizarres qu’inattendus, qui, soudain, vous changent l’aspect des choses, et, en déviant notre boussole, nous rendent absolument rêveurs.

En parlant de la sorte, je songe, entr’autres, à trois souvenirs : 1° l’interrogatoire que deux Anglaises inconnues me firent subir à brûle-pourpoint dans le jardin de ma cure ; – 20 à l’excommunication dont me frappa un jour un curé savoyard, en pleine visite de charité ; – et 3° à mon monument funèbre qui me fut offert « avec plaisir », en plein jour de noce.

Ces faits sont vrais.

Comme le dit le proverbe : « À tout il faut s’attendre, pour ne s’étonner de rien ».

I. Mon interrogatoire.

À mon ami Théodore Vannod, à Yvorne

C’était par une de ces superbes matinées de juin, où la nature en fête chante ses plus belles mélodies de sons et de couleurs. Les oiseaux dans les taillis, les coucous dans les bois, la lumière et les ombres, la terre et le ciel s’entrerépondaient dans leur hymne printanière.

J’avais, avec un plaisir spécial, visité, dès les premières heures, quelques-unes des écoles de ma paroisse. J’avais vu sourire l’enfant, le visage épanoui, dans des salles vastes et bien aérées ; j’avais entendu le chant de ces voix argentines et naïves, qui vont droit au cœur ; puis, dans quelques foyers, où le deuil et la souffrance étaient entrés, j’avais vu, en réponse aux accents de la prière et de l’Évangile, couler de saintes larmes de paix et d’espérance.

Regagnant ma demeure, et longeant les haies constellées d’églantiers et les grandes prairies émaillées de fleurs, d’où montait l’alouette et s’appelaient les cailles, je me sentais heureux de vivre, je trouvais la vie belle et le ministère une vocation excellente. Instinctivement, avec le regard joyeux, mon cœur montait aussi ; il montait vers le grand ciel bleu, pour bénir Dieu de ses dons, lui rendre grâce de l’œuvre qu’il nous donne à faire, du beau pays qu’il nous dit d’aimer et des trésors sans nombre que sa miséricorde y a répandus.

Rentré dans mon presbytère, après quelques lettres écrites, je vaquais, pour me reposer, à des soins d’un ordre très champêtre. Je me trouvais, si je ne fais erreur, dans mon poulailler, mettant en ordre ma basse-cour, et cela sans habit noir, lorsque mon domestique vint m’y chercher :

— Pardon, monsieur ; il y a là deux demoiselles anglaises qui désireraient voir monsieur et visiter le verger.

— Bien ! j’y vais !…

— Deux blondes sans doute, me dis-je, aux yeux bleus et au beau teint de santé ; des filles d’anciens amis ; des admiratrices de notre pays, éprises de nos Alpes, voulant se caser chez moi peut-être, ou de futures voisines voulant s’intéresser aux soins de ma paroisse, m’aider pour mes pauvres… Mais, un tour avec elles dans mon verger, un entretien sous les arbres en fleurs, il y aura peut-être des charmes imprévus dans cette entrevue ; et mon imagination sentait accourir, à travers le parfum des lilas ou des citronnelles que j’allais leur offrir, tout un monde d’impressions gracieuses et poétiques.

Ô folle du logis ! Je n’étais pas hors de mon poulailler et je n’avais pas eu le temps d’enfiler mon habit, ni de me donner un coup de brosse, que je me trouvai en face de deux grandes formes féminines très osseuses, aux toilettes sombres, aux visages rouges, aux yeux durs, à la voix mâle et à l’accent britannique de première marque.

À cette apparition, sans grâce aucune, je sentis en moi quelque chose qui s’écroulait : c’était mon rêve, hélas ! c’était toute la poésie du matin. Le chant des alouettes allait cesser.

Après les salutations d’usage, et tout en faisant quelques pas dans le jardin, celle qui savait le moins mal notre langue, me dit d’une voix forte :

— Est-ce que c’est vo qui êtes le pasteur de ce pays ?

— Oui, mademoiselle, de cette paroisse du moins.

— Est-ce qu’avec vo nous pourrions visiter ce jadin ?

— Certainement ! et je vais, si vous le voulez, vous cueillir quelques fleurs, pour peu que cela puisse vous être agréable.

Et je commençai, ici, à dégarnir un massif de pensées, là, à couper quelques roses. En dépouillant celles-ci de leurs épines, un vague instinct me fit pressentir que j’allais être piqué par ces dames dans mon épiderme spirituel. Cela ne manqua pas.

— Avez-vous, monsieur le pasteur, une paroisse considérable ?

— Deux mille cinq cents âmes, quatre villages, et, comme territoire, trois lieues et demie de longueur et deux de largeur.

— Avez-vous, dans ce pays, des âmes qui se sont données au Seigneur ?

Ah ! ça, me dis-je, est-ce qu’elle va user de mon hospitalité, sans que je sache qui elle est, pour procéder à une inspection d’église ? Possédons notre âme par la patience.

— Je crois pouvoir vous dire que ce peuple est respectueux des choses religieuses ; si tous ne fréquentent pas les cultes régulièrement, comme ils le devraient, cela tient beaucoup au fait de la fatigue, du laisser aller et des soucis de l’existence matérielle.

— Avez-vous beaucoup d’incrédules ici ?

— Je ne le crois pas ; Dieu seul peut le dire.

— Pouvez-vous me dire combien de personnes chez vous ont reçu la vie éternelle ?

En disant cela d’une voix très haute, les yeux de mon interlocutrice fixèrent les miens avec une douceur absolument négative.

— Il faudrait sentendre, lui répondis-je, sur ce que vous appelez « recevoir la vie éternelle » ; si c’est la vie heureuse et soumise qui découle de la foi chrétienne, la vie de l’espérance et de l’amour dont la source est en Jésus-Christ, je crois pouvoir vous dire que oui.

— Et vo, à qui je parle, avez-vous reçu la vie éternelle ?

— Je l’espère, et de tout mon cœur.

— Oh ! vous l’espérez seulement… Moi j’ai reçu la vie éternelle il y a douze ans et demi… juste ! C’est une chose assurée. Il y a juste douze ans et demi, je vous le dis.

— Je vous entends, mademoiselle.

Comme ce genre d’entretien me semblait manquer de tact, peu débordant de grâce, et risquer de prendre une tournure toujours plus inquisitoriale, menaçant de s’étendre fort loin, je crus devoir faire une diversion utile en acheminant mes visiteuses du côté d’un massif de lilas, d’où la vue sur le lac est de toute splendeur. Hélas ! vain dérivatif ! j’eus beau leur faire admirer la magnificence du tableau qu’elles avaient, pour la première fois, sous les yeux, elles n’en continuèrent pas moins le travail de mission très intérieure qu’elles s’étaient imposé.

Entre deux branches de lilas violet que je cueillis, et dont je leur fis hommage, je reçus en face de mes deux inconnues une nouvelle bordée de questions, auxquelles j’eus le bonheur de répondre, sans que mes nerfs se missent de la partie, Dieu merci. L’alouette du matin chantait encore dans mon cœur, mais d’une voix de plus en plus lointaine.

— Est-ce qu’on prêche ici l’Évangile ? Ce peuple le connaît-il ?

— Oui, mademoiselle. Il n’est pas un enfant de cette paroisse qui, soit à l’école, soit à l’Église, n’ait été mis à même de connaître l’histoire biblique et l’Évangile. Il n’y a pas une famille ici qui n’ait été ou ne soit placée encore sous l’influence chrétienne et qui ne réclame le ministère du pasteur dans toutes les circonstances graves de la vie. En outre, il n’y a pas de dissidence : une paroisse, une église, un pasteur.

— Mais est-ce qu’ils aiment tous le Seigneur ?

— Qui peut le dire ? Dieu seul. L’aiment-ils tous en Angleterre ?

— Y a-t-il ici des convertis qui ont quitté le diable et le monde ? Pouvez-vous le dire aujourd’hui, à moi ?

Quand j’entendis le nom du « diable » et vit ce mot plisser d’une manière acerbe et féroce ces lèvres féminines, je sentis s’aggraver la situation et le ciel s’assombrir.

À ce moment, nous vînmes à passer heureusement devant une haute et superbe bordure d’iris bleus, au parfum exquis. Cette odeur si douce me sauva, car quelque chose en moi allait se décrocher, me pousser à prendre l’offensive en la questionnant sur elle et sur son pays, où il y aurait eu beau jeu.

À quoi bon, me dis-je. Pourquoi leur faire de la peine ? Elles croient devoir ainsi utiliser leurs loisirs et se réjouissent sans doute de pouvoir écrire ce soir qu’elles ont bien rempli leur journée en évangélisant entr’autres un pauvre pasteur souisse.

— Voici de beaux iris, mesdemoiselles. Veuillez ajouter ceux-ci à vos bouquets, je vous en prie.

— Oui, ils sont très beaux ; mais, vous ne répondez pas à ma question.

— Laquelle ? S’il y a ici des enfants de Dieu et des enfants du diable ?

— Oui.

— Dieu seul, mademoiselle, connaît ceux qui sont siens.

Mon Anglaise ne put cacher ici un petit mouvement d’impatience. Ma réserve très biblique, je crois, n’eut pas l’air de satisfaire ses besoins de chiffres précis et de statistique.

— Et vous-même, monsieur le pasteur, êtes-vous converti ?

À ce moment, je vis rouge.

— Et vous-même ? aurais-je pu lui répondre…

Je n’en fis rien cependant.

Dans cet instant, un joli muguet vint montrer le collier blanc de ses clochettes embaumées dans une touffe de feuillage. Les souvenirs attachés à cette fleur des bois me remplirent de pensées paisibles. Du reste, ces demoiselles n’étaient-elles pas chez moi, mes hôtes ? Soyons donc hospitalier, au moins, comme un Arabe. Et puisqu’il pourrait fort bien arriver qu’elles soient de celles qui envoient de la copie aux journaux étrangers, il faut y prendre garde.

— Voici mon dernier muguet de cette année, mademoiselle, et si, avec cette fleur, vous voulez ma pensée sur la conversion, je vous dirai que je la conçois moins comme un changement moral qui ait lieu une fois pour toutes, que comme un travail continuel contre le mal, une lutte sans relâche contre l’égoïsme renaissant, une œuvre journalière et progressive.

— Vous ne pouvez donc pas me dire si vous êtes converti, vo, et quand vous l’avez été ?

— Si, madame. Mais, à quelle heure, à quel point, si je le suis plus et mieux que vous ? Dieu seul le sait.

Midi sonnèrent au clocher paroissial. Les vibrations de l’airain rendirent la conversation moins facile. Mon Anglaise sortit d’un petit panier couvert une brochure rose.

— Voici sur ce que nous avons dit, et en souvenir de notre visite, une traité très bonne que vous pouvez gader. Que Dieu le bénisse pour vo et pour votre famille !

— Merci, mademoiselle, j’en ferai certainement la lecture.

— Il parle de la conversion et de la vie chrétienne.

— Dans la vie chrétienne, je ne sais, mademoiselle, si je fais erreur, mais ce que j’apprécie le plus, c’est l’humilité dans l’activité charitable.

— Oh ! vous pensez.

En passant devant la cure, nous entrâmes dans la salle de la bibliothèque paroissiale et des catéchumènes, qui se trouve au plain-pied. Des tableaux archéologiques et bibliques en ornent les parois. Un harmonium en occupe une des parties centrales.

— Ces grandes armoires, dis-je, renferment seize cents volumes religieux, historiques, scientifiques et autres.

— Pourquoi ?

— Pour mes paroissiens.

— Oh ! est-ce quils lisent ici ?

— Je pense bien : en hiver surtout.

— Et qu’est-ce que ces grands tableaux ?

— Pour l’instruction des jeunes gens qui viennent ici.

— Ah ! comment, les jeunes gens sont instruits ici aussi ?

— Certainement, et très régulièrement : classe de filles, classe de garçons.

— Oh ! c’est très joli. Je ne savais pas ça… Avez-vous dans ce pays des Écoles du dimanche ?

— Il y a beau longtemps, mademoiselle.

Étonnement. Surprise. Franchement je commençais à en avoir assez.

Nous sortîmes. J’accompagnai mes visiteuses jusqu’à la porte du jardin. Quand elles furent sur le seuil, il y eut un dernier regard, un dernier salut, avec cette conclusion dite d’un ton grave, l’index de la main droite levé en l’air :

— Surtout, monsieur le pasteur ! Prenez, bien gade, il ne faut pas manquer la vie éternelle.

— Amen ! lui répondis-je avec respect.

 

***  ***  ***

 

En refermant la grande porte qui donne accès dans mon verger, j’entendis des voix bien diverses s’entrerépondre au dedans de moi :

— Quel toupet incroyable ! disait l’une.

— Quelle ignorance ! disait une autre.

— Et si nous allions en faire autant en Angleterre ! Voyez-vous nos femmes et nos filles s’introduisant, sans gêne aucune, chez leurs clergimans, les interrogeant, chez eux, dans un langage étrange, sur leur piété et celle de leurs paroissiens : comme elles seraient lestement éconduites !

— C’est égal ! elles ont crû bien faire : respectons les plus naïves bonnes volontés.

Il n’en est pas moins vrai cependant que ces grandes nymphes noires m’ont fait perdre une bonne heure, et que, grâce à elles, je n’entendis plus, ce jour-là, dans mon cœur, le chant joyeux de l’alouette matinale.

Pas de chance !

II. Mon excommunication.

À mon ami Eugène Aunant.

Elle eut lieu au mois de juillet 1876, à Novel, sur territoire français et savoyard, à une petite distance de la frontière suisse.

Novel est un pauvre village de soixante feux, privé de soleil pendant trois mois d’hiver, situé au fond d’un vallon arrosé par la Morges, dont les eaux claires se jettent dans le lac Léman, à Saint-Gingolphe, soit en face de Vevey.

Ce petit village, aux maisons d’aspect chétif et gris, a un curé et une petite église aux formes trapues, au clocher élancé et pittoresque.

Sous la direction du chef du diocèse (l’évêque d’Annecy), ce poste a souvent servi de paroisse de retraite à des prêtres dont le caractère et la tournure d’esprit avaient besoin de… recueillement.

C’est que le site est singulièrement encaissé, l’horizon étroit et l’hiver très long dans ce val ouvert au vent du nord et dominé, au sud, par de hautes parois de rochers. À quelques centaines de mètres au-dessus, ces rochers retiennent comme dans une coupe le solitaire petit lac de Lovenex, dont les pentes environnantes et les sommets qui l’entourent sont chers aux moutons et aux chamois.

 

Or, c’est ce village de Novel qu’un pensionnat veveysan de demoiselles, dans lequel j’enseignais alors, avait choisi comme but de course d’été.

La montée avait été charmante ; on avait chanté beaucoup ; sur l’herbette, on avait joué au « capitaine russe », exécuté de jolies polonaises, et les robes claires et fraîches de ces gentes demoiselles, se détachant en points roses et blancs sur le vert des prairies, mettaient autour de ce village aux toits sombres un cachet de fête et de gaieté.

 

À deux heures, par un beau soleil, abrités à l’ombre de quelques pommiers, nous venions, au milieu de la joie générale, de donner en plein air nos derniers coups de fourchette aux provisions, lorsqu’arrive une femme en haillons, âgée et gémissante, prier le « grand monsieur à la boîte verte » – c’était votre serviteur – de bien vouloir venir « à deux pas » visiter une sœur « tant malade », très affligée, et pour laquelle un conseil, « vu son état », un secours et de « bonnes paroles » seraient un acte de vraie charité.

— Le bon Dieu vous le rendra, mon bon monsieur, me dit-elle.

Sans autres, je quittai ce cercle joyeux, et, pris sans doute pour ce que je n’étais point, pour un docteur ou pour un pharmacien, peu importe, je me rendis, avec la suppliante, au domicile de sa sœur malade.

Dans une pauvre masure, sale et grise, je trouvai, étendue sur le plancher, accroupie sur la paille d’un misérable grabat, une créature humaine, à la face rongée, au corps hydropique, aux jambes enflées et verdâtres, atteintes par la gangrène, et que des mouches, par vingtaines, ne quittaient pas un instant.

Après quelques minutes d’entretien, durant lequel j’exprimai à la pauvre patiente toute ma sympathie, je lui remis d’abord, il va sans dire, quelques sous. En sentant ces pièces de monnaie dans sa main, ses yeux prirent une clarté subite. Elle me contempla, c’est bien le mot, d’un regard surpris et fixe. À mon tour – à l’observer silencieusement – je constatai que la mort la suivait de près.

— Si malade, ma pauvre femme, vous devez souffrir ?

— Beaucoup.

— Et vous vous préparez au grand départ ?

— Il y a longtemps, mon bon Monsieur.

— Heureusement que, lorsqu’on est chrétien, on sait en qui l’on croit, n’est-ce pas ? et à qui il faut regarder pour s’en aller en paix.

Elle prit son chapelet.

Puis, près de son chevet, je me mis à genoux, et je lui dis d’une voix haute et lente, en mettant ma main sur son front ridé, quelques-unes des plus belles paroles du Christ et les plus consolantes promesses que l’Évangile tient en réserve pour les âmes angoissées. Nous dîmes ensuite ensemble les six demandes de l’Oraison dominicale, puis je lui promis l’envoi d’un Nouveau-Testament que nul ne possédait dans sa famille.

Au moment où je me relevais et que je commençais à inscrire dans mon carnet l’adresse de celle que je voyais ainsi pour la première fois, la porte de la chambre s’ouvrit, et, sur le seuil, se dessinant sur l’ombre de la cuisine, je vis se dresser une grande forme noire, vêtue d’une soutane usée, surmontée d’une tête pâle, aux orbites très marqués, dans lesquels brillaient des yeux vifs, noirs et durs.

C’était Monsieur le curé de Novel, âgé de trente ans environ.

Au moment de noter ici notre dialogue, je dois faire ressouvenir que ce n’était point de mon chef que j’avais franchi le seuil de cette demeure, que j’y avais été appelé et qu’en outre pas un mot de controverse n’était sorti de ma bouche. Je m’empresse de plus de déclarer que je ne rends nullement responsable de ce qu’a dit ou fait en cette circonstance Monsieur le curé de Novel, ses collègues de la confession catholique romaine.

Quoiqu’il en soit, voici ce qui se passa :

D’un pas très majestueux, la tête haute et l’œil très sévère, Monsieur le curé me toisa du regard et me dit :

— Que faites-vous ici, Monsieur ?

— Ah ! monsieur le curé, vous avez ici une paroissienne bien malade.

— Je vous demande, monsieur, ce que vous faites ici ?

— Eh ! bien, vous le voyez : une visite de charité.

— Et de quel droit, monsieur, vous trouvez-vous dans cette maison ?

— Je pense, Monsieur le curé, que c’est du droit que tout homme, qui a du bien à faire, a d’aller là où on l’appelle.

— On vous a appelé, ici, vous ?

La famille intervenant, en son patois :

— Eh ! oui, monsu l’incoura, l’est bien la véreta. L’est bin no que l’ein appela. N’est rein una meinta !… Et pi, que cti monsu ne nos a fait que d’au bein, à no et à la Maria, que nos a de de tant balla raisons que nos ein tot compris. Nos a bailli de l’arzein… N’alla pas lou sermona, ni lou piorna per einque, se vo pié ![2]

— Monsieur le curé, ajoutai-je, vous avez là une paroissienne près du grand départ et vous n’allez pas trouver mauvais, je pense, qu’ayant été appelé auprès d’elle, et la voyant si souffrante, j’aie prié avec elle et que je lui aie redit ce qu’un chrétien doit dire à son prochain aux portes de la mort.

— Vous l’avez exhortée, Monsieur ! Et que lui avez-vous dit ?

— Quelques-unes des plus belles paroles de notre Seigneur.

Le prêtre fronça le sourcil.

— Monsieur ! Derechef, je vous invite à vous retirer.

— Vous me mettez à la porte ?

— Oui, Monsieur ! Sortez immédiatement !

— De quel droit cet ordre ? Je vous ferai remarquer que, sous le toit de cette maison, vous n’êtes pas plus chez vous que moi.

— Vous dites, Monsieur ?

— Que je suis surpris de votre langage… Qu’ici, où je n’ai fait aucun mal, votre ministère ne vous confère pas le droit de parler comme vous le faites.

— Veuillez, je vous le répète, prendre la porte.

— Je suis fâché de vous désobéir, monsieur le curé ; mais aussi longtemps que ces braves gens voudront de moi et qu’il me conviendra de leur être utile par ma présence, je resterai ici.

Le prêtre fit à ce moment un geste superbe d’autorité et s’écria :

— Retirez-vous, vous dis-je ! Sinon, je vous excommunie !

À ce moment, on entendit un bruit de voix autour de la maison.

— Monsu l’eincoura ! Rein de scandale, se vo pié (pas de scandale, s’il vous plaît), s’écrièrent les parents présents à cette scène.

— Vous voulez m’excommunier ! Monsieur le curé, je ne comprends pas.

— Nous verrons bien.

— Comment ? J’ai essayé d’exercer une œuvre de charité auprès de cette pauvre malade ; j’ai dit avec elle « Notre Père » ; je lui ai rappelé les plus importantes promesses de celui qui est notre Sauveur à tous… et vous me montrez la porte… Si un de vos paroissiens, ou vous-même, Monsieur, veniez dans le pays que j’habite apporter, avec des secours matériels, des paroles d’affection et d’espérance, croyez bien que nous ne le mettrions pas dehors.

— Qui donc êtes-vous, monsieur ? votre profession ?

— Peu importe.

— Votre nom ?

— Qu’a-t-il à voir ici ?

— Votre domicile ?

— C’est mon affaire… À vous voir si courroucé, m’interroger ainsi, me prendriez-vous pour un espion, un malfaiteur ou un démon ?

— Peut-être bien, monsieur. Sachez en tous cas que c’est moi qui commande ici, pour le temporel comme pour le spirituel… Entendez-vous bien ?… Et que nous avons des lois en France… Prenez-y garde.

— Vous menacez, monsieur le curé… Allons-y plus doucement. J’aime votre pays et je respecte ses lois ; mais nous sommes en république et au dix-neuvième siècle. Pourquoi vous arroger ici des droits qui ne sont pas les vôtres ?

Le prêtre, se montant toujours davantage, de riposter :

— Des droits qui ne sont pas les miens ! Par saint-Joseph, nous verrons bien ça… Si, sur le champ, vous ne m’obéissez point, je vous avertis que nous avons un maire ici, et des juges à Thonon…

— Je le sais.

— Et que, pour l’heure, au nom de Dieu, je vous excommunie.

— Soit !

— Oui, monsieur, vous êtes excommunié !…

 

Ces dernières paroles eurent pour effet de faire lever au ciel les bras des paroissiens du curé et de me faire asseoir paisiblement sur le seul escabeau qui fût à ma portée.

— Vous mavez menacé du maire, monsieur le curé, et, si jai bien compris, de la prison ! Soit, encore ! Mais, je vous dirai tranquillement quau risque de vous paraître un mauvais génie, vous ne m’empêcherez pas de faire, pour l’amour de Dieu et de mon prochain, une visite de charité, là où j’y suis appelé, et que je ne sortirai de ce lieu que de mon plein gré. J’attends votre maire.

Le prêtre, qui se rendit compte sans doute qu’il avait dépassé les bornes de ce qu’il avait à dire, et qui fut très surpris de cette résistance inattendue, n’alla pas quérir l’autorité civile. Il crut plus sage de se calmer et ne sortit point.

Je profitai de ce moment de silence pour me tourner du côté de la malade et lui exprimer mes regrets au sujet de la scène qu’avait occasionnée ma visite. Je lui dis encore quelques courtes paroles, en lui promettant de revenir à l’instant, avec quelques dons faciles à recueillir.

Devant la porte de la maison se trouvait un petit attroupement de femmes passablement excitées.

— Mon pouro monsu ! mon pouro monsu ! Triste affaire !… Et que d’embarras, de chagrins por vo !… Vos ité, pardine ! trau bon… ma, de tôt cé, ne faut pas teri à conchequince, car noutron noireau l’est tôt fou[3].

Je rejoignis ma bande joyeuse. Elle en était au jeu du « mouchoir » et du grand rond. L’atmosphère morale y était singulièrement différente de celle que je venais de quitter. Ma parole ! je ne me sentais au cœur à ce moment ni l’envie ni le courage d’excommunier personne, aucune de ces fillettes surtout et pas même le curé.

Ô belle nature ! que tu es bonne à revoir et à retrouver dans ton silence ! Pardonne nous de troubler ta beauté et inspire-nous la honte de nos petitesses.

Une collecte fut lestement faite pour celle que j’allais retrouver. Je courus lui en remettre le produit.

Le grand homme noir était encore là, plus raide et solennel que jamais. Il semblait figé dans son autorité farouche. J’appris que, pendant ma courte absence, il avait exorcisé la maison avec de grands gestes et de grandes paroles latines, pour en chasser sans doute les miasmes diaboliques et les hérétiques influences.

Lorsqu’il entendit l’argent résonner près du chevet de la pauvre mourante, il eut une sorte de soubresaut et un éclair étrange illumina ses yeux.

L’œil sur l’argent, il me laissa tranquille. Je pus faire mes adieux en paix et sortir sans essuyer de nouveaux anathèmes.

 

***  ***  ***

 

Dès lors, le presbytère de Novel a changé de curé.

Lorsque, pour affaire de pauvres, je fis visite un jour au très aimable successeur de celui qui fut pour moi si peu tendre, et qu’il me reçut dans sa chambre boisée, où pendaient carabines et fusils de chasse destinés aux chamois, je crus devoir lui conter ce que je viens de vous dire.

Il connaissait mon aventure et me regarda avec un malin et philosophique sourire.

— Hélas ! que voulez-vous, monsieur le pasteur ? C’était, m’a-t-on dit, un grand fougueux. Monseigneur l’avait envoyé ici pour qu’il se calmât. La cure ne réussit guère, ni son ministère ; et celui qui vous a si lestement « excommunié » – sans trop vous faire de mal, à ce que je vois – a été transféré d’ici à Annecy, où il doit être mort dans une maison de santé.

— Paix à son âme !

— Amen.

C’est égal ! Monter à Novel le cœur joyeux ; en redescendre excommunié, ce n’est pas de chance.

III. Mon monument funèbre.

À M. le Professeur Dandiran, à Lausanne.

C’est de mariage qu’il s’agit ici.

Les époux sont morts ; et j’ai le souvenir de leur noce très présent à la mémoire.

L’époux, un marbrier, à la moustache noire et provocante, avait vingt-huit ans. C’était un luron, un peu hâbleur, trop brusque, je le crois, pour le tempérament délicat et très nerveux de son épouse.

Celle-ci était couturière, fine d’esprit, très sensible et douée d’une voix de soprano charmante, dont elle usait comme un charme pendant les heures, où, avec ses apprenties, elle tirait l’aiguille ou maniait les ciseaux. J’aimais cette voix haute : un filet d’argent s’échappant d’un corps grêle.

Le rendez-vous, pour le départ de la noce, avait été fixé à dix heures dans la maison habitée par les parents de l’épouse. Au moment voulu, cochers, voitures et fouets enrubannés, attendaient rangés en ligne dans la rue. Nous devions nous rendre, pour la bénédiction du mariage, dans le temple d’une paroisse voisine.

Je montai seul l’escalier de la maison. Dans l’appartement du premier, l’assistance était nombreuse. Dans les chambres encombrées, aux portes ouvertes, aux meubles chargés de cartons, de bouquets, on sentait cette odeur de fleurs et de gants neufs qui est caractéristique en pareille circonstance. Le froufrou des robes de soie et des jupons empesés faisait entendre, dans le vestibule et ailleurs, son tapage de fête. Au salon, le long des parois, sur lesquelles le général Herzog encadré regardait de loin les trois Suisses du Grütli, les messieurs, rangés en habits de gala, ne savaient trop que faire de leurs longs « tubes » noirs. Des collègues de l’époux, de braves ouvriers endimanchés, avaient au col des nœuds superbes, mais semblaient quelque peu gênés de leurs mains revêtues de gants irréprochables. On boutonnait les derniers petits boutons ; les dames jetaient un dernier regard furtif dans les glaces, en ajustant leurs chapeaux ou leurs roses, lorsque je vis l’époux fringant, mais l’air inquiet, venir à moi et me dire d’une voix mystérieuse et basse :

— Auriez-vous l’obligeance, monsieur le pasteur, de me rendre un grand service ?

— Sans doute, si je le puis.

— Je ne sais pas ce qui se passe et ce que ma Louise a depuis ce matin ; mais elle pleure et pousse des soupirs à fendre les murailles.

— Mais…

— Avouez que ce n’est pourtant pas le jour.

— En effet.

— Eh bien ! elle est là, toute prête et mignonne, dans la chambre à côté. Ayez la bonté de passer seul quelques moments avec elle, et vous tâcherez de lui donner du remontant, s’il vous plaît. Il le faut. Vous comprenez que si, devant la famille et les amis, le jour de notre mariage, en allant à l’église, ma femme y marche en pleurant, en vérité, je vais faire une drôle de figure et il y a de quoi se faire ficher de soi, ne trouvez-vous pas ?

— Il me semble aussi ; mais le motif de ces larmes ?

— Je n’en sais pas plus que vous ; j’ai été pourtant aux petits soins ; pas un mot plus haut que l’autre ; hier on s’est quitté d’attaque et tout joyeux… Ce matin, je ne sais pas ce qu’il y a. À moins que ce soit ma belle-mère qui ait commencé à tourner le dévidoir et à déchaîner les averses ; elle lui aura conté sans doute quelques gandoises et donné tant de conseils que la peur sera venue et que tout le courage et la gaieté seront venus en bas. En tous cas, il y a du diable par là-dessous. Allez-y voir, monsieur le pasteur ! Allez-y voir !

— Bien ! j’y vais.

— Tenez ! c’est ici. Dites bien à Louise que je l’aime, eh ! je l’aime, qu’elle ne peut pas se faire une idée ; que je suis prompt, c’est vrai ! mais que la douceur et moi, on se connaît ; qu’elle n’a donc rien à craindre et qu’avec ce beau temps, ces amis, si Dieu me garde la vie et la santé, tout veut bien aller.

— Très bien, mon cher, et, sans paraître trop drôle, je vais tâcher de m’acquitter de la délicate mission que vous demandez de moi ; je lui dirai ce que vous venez de me déclarer, en ajoutant tout ce j’ai dans le cœur pour une gentille femme comme la vôtre, et qui se trouve, avec sa sensibilité extrême, dans une situation fort nouvelle pour elle.

— En règle ! Je compte sur vous, M. le pasteur, et à tout à l’heure. Milles excuses !

Au bout d’un quart d’heure d’entretien, on vint délicatement heurter à la porte de la chambre, où je m’étais momentanément laissé enfermer avec une naïveté aussi curieuse qu’obéissante. Sous son voile blanc et sous sa couronne de fleurs d’oranger, l’épouse, qui était parvenue à reprendre possession d’elle-même, avait dissimulé ses larmes. L’époux parut sur le seuil, pimpant et plein d’espoir, ajustant avec une virile confiance à ses mains robustes des gants superbes de blancheur.

— Eh bien ! dit-il de sa voix la plus douce, cela va-t-il mieux ? Ma colombe, avons-nous calmé ces petits nerfs ? Pouvons-nous aller ?

— Oui, mon ami… Que j’étais sotte de pleurer ainsi !

On passa au salon ; on prit les derniers ordres ; puis parents et amis descendirent l’escalier.

— S’il vous plaît, monsieur le pasteur, vous voudrez bien monter en voiture avec Louise, me dit à voix basse mon marbrier. On ne sait pas ce qui peut arriver encore d’ici à l’église.

— Soit ! – cependant je trouvai cela drôle, mais plein de nouveauté.

Avec la même amusante résignation, je m’introduisis dans une voiture fermée, capitonnée de drap bleu, où, au bout d’un instant, je me trouvai absolument enseveli dans les plis de la robe blanche de l’épouse et enveloppé par le parfum de ses fleurs.

En cette situation, j’avais donc, – non pas à m’abandonner à de silencieuses et douces rêveries, – mais à surveiller le moral de Louise, à grouper mes idées pour le discours que j’allais prononcer tout à l’heure, et à entretenir une conversation qui ne devait en aucun cas être banale.

Ce poste était assez original ; et je suis sûr que ceux que nous rencontrions en route et qui nous saluaient d’un sourire spécial, fait de malice, devaient, au milieu de cet étalage de blancheur, me trouver, comme on dit, une drôle de tête.

Ô jeunesse ! vous aimeriez bien, – je le vois et je le devine, – que je vous fasse la confidente de tout ce que nous avons dit, seuls, à deux, soit dans la chambre, dont nous venons de sortir, soit durant le trajet dans la voiture. Je me garderai bien de satisfaire cette très naturelle curiosité. Prenez patience ! Quand vous passerez par là, il sera assez temps pour vous de le savoir.

Pour le moment, j’en suis arrivé, dans ce récit, à l’instant où le roulement des voitures ayant cessé, il fallait entrer et prendre place dans le temple. Louise y fut conduite par son père. Cette fois, pour ce qui me concerne, on eut la bonté de me laisser seul… surtout pour monter en chaire. Cette solitude-là est rarement troublée. Demandez-le aux ministres, spécialement à ceux auxquels il arrive de rester court. Il faut se tirer d’affaire tout seul, alors, sans que nul ne nous vienne en aide.

Le service religieux eut lieu sans incident. L’orgue joua juste et pas trop fort. Le prédicateur fut court et sans allusions. L’épouse fut très correcte ; l’époux agité ; les amis de noce distraits ; la belle-mère angoissée et le marguillier bien à son affaire.

Lorsque l’époux fit retentir le oui solennel, il le fit d’une voix sonore et ferme, après s’y être préparé, en relevant d’un geste fier les pointes de sa moustache. Quand sa compagne dût en dire autant, ce fut d’un ton si doux et si soumis que sa mère en eût un soupir et que l’époux crut utile d’abaisser sur sa « colombe » le plus reconnaissant et le plus encourageant des regards.

Le culte terminé, les voitures roulèrent à grand fracas du côté de la campagne, pour rentrer le soir, et dîner au domicile des parents de l’épouse. Si, faute de temps, je ne fus pas de cette course, je me rendis à l’invitation du soir.

Ce fut charmant. À la raideur et à la gêne embarrassée du matin, avait fait place une amabilité pleine d’entrain et de naturel. Plus de larmes ! Plus de cœurs ni de gants glacés ! En revanche, des visages rayonnants ; des propos joyeux et des éclats de rire francs et sonores. Plus besoin, nulle part, des « remontants » de Monsieur le ministre.

— Des calmants, peut-être ? dira quelqu’un.

— Oui plutôt.

On dîna dans les meilleures conditions du monde : c’est-à-dire gaîment, avec appétit, et sans sommeliers, ni sommelières, sans surtout les regards indiscrets des étrangers d’hôtel, qui font impoliment des remarques sottes.

Ah ! vivent les noces à la maison, même sans champagne et en se serrant un peu ! Comme c’est moins banal et plus naturel ! Heureux sont ceux qui ont de la place et une belle double famille à rapprocher sous le toit aux vieux souvenirs !

Le dessert venu, les productions commencèrent. Les jeunes, bien préparés, furent pleins de ressources. Je n’ai jamais compris que, dès vingt ans au-dessus, on pût accepter une invitation à dîner de ce genre, uniquement pour y jouer de la fourchette, et sans y aller rondement et simplement de son petit toast, de sa poésie ou surtout de sa chanson. Qui chantera donc si les jeunes sont trop paresseux pour le faire ?

Ici, – je n’en crus pas mes oreilles, – qui est-ce qui accepta de chanter la première ? Ce fut l’épouse. Là où les larmes avaient coulé le matin, retentirent les chants d’amour et d’allégresse.

Avec un charme exquis et simple, les yeux baissés, les mains jointes sur les genoux, de sa voix argentine, Louise entonna, pour montrer sans doute à son époux que son cœur était à lui sans remords, ni tristesse, une romance amoureuse qui fut écoutée dans le plus sympathique des silences. Le refrain en était, je crois :

 

À toi mon cœur, tout mon amour.

 

C’était très tendre.

J’écoutais ravi, lorsqu’à la seconde strophe, je fus subitement distrait par les pieds de quelqu’un, qui, sous la table, pressait et touchait les miens avec des saccades fiévreuses. Parbleu ! C’était mon vis à vis, l’époux transporté de joie et sous le charme, qui, sans que personne pût y prendre garde, cherchait en me tendant son verre, à m’exprimer sa reconnaissante allégresse.

— Oh ! cette fois, Louise, tout va bien ! – lui dit-il quand elle eut fini. Respect pour toi ! Quelle jolie voix ! À nous la victoire ! Après les larmes, vivent les chansons ! Qu’en dites-vous, belle-mère ? Santé, pasteur !

Lorsque dix heures vinrent à sonner, je ramassai la cagnotte, où s’étaient déposées les amendes (50 centimes, je crois) de ceux qui n’avaient rien dit, ni chanté ; puis je tirai ma révérence à la compagnie.

L’époux vint m’accompagner jusqu’au haut de l’escalier, et, me frappant sur l’épaule, me dit :

— Dites-moi, pasteur, vous pouvez vous vanter de m’avoir rendu aujourd’hui un fier service. Ce matin, je voyais noir, ce soir, le ciel est tout rose.

— Puisse-t-il être sans orage, et surtout sans nouvelles averses, répondis-je.

— Espérons-le ! Mais ce n’est pas le tout que ça. Vous vous êtes dérangé de toutes manières, cher pasteur ! vous êtes venu ce matin ; vous avez parlé à Louise ; vous avez présidé le service, béni notre union, remis les choses, comme on dit, « à droit fil », tout cela n’est pas rien ! Je vous en prie, qu’est-ce que je vous dois ?

— Comment, ce que vous me devez ?

— Oui.

— Eh bien ! c’est de tenir les engagements pris ce matin ; c’est d’aimer la compagne de vos jours, non seulement les premiers temps, mais toujours davantage.

— Bien ! d’accord ! mais ce n’est pas encore ce que j’entends… Qu’est-ce que je vous dois à vous, Monsieur le pasteur, pour votre peine et vos services ?

— Merci, mon cher ! ne parlons pas de cela. Ce matin, vous avez donné sans doute pour les pauvres ; ne vous occupez pas de ma personne.

— Ah ! c’est ainsi ! Eh bien ! écoutez, Monsieur le pasteur. Permettez ! Je suis marbrier de mon état ; j’ai déjà fait bien des jolies choses dans ma vie et qu’on m’a félicité… Eh bien ! c’est moi qui veut faire votre monument funèbre, gratis et de bon cœur.

— Merci ! mon cher ! merci !

Et je descendis l’escalier quelque peu rêveur.

— Je vous le dis, – me cria-t-il encore, du haut des marches – c’est avec plaisir !

— Merci ! merci ! mais, vous savez, il n’y a rien qui presse. Salut ! Bonsoir !

 

Dès lors, j’ai souvent rencontré mon ouvrier en blouse blanche de travail, et, d’un geste significatif, j’aimais à lui faire comprendre que l’heure de la réalisation de son funèbre cadeau ne semblait pas devoir sonner encore.

Elle ne sonnera point.

Atteint de phtisie galopante, mon brave marbrier a rendu son âme à Dieu, quelque temps après son mariage, et sa femme l’a suivi de près, hélas ! dans le même champ des derniers adieux, où ils reposent à cette heure ensemble.

L’époux mort, adieu mon monument funèbre !

Pas de chance !

 

***  ***  ***

 

Et c’est ainsi que, secoué moralement par des Anglaises, excommunié par un prêtre, trompé dans l’attente d’un monument promis, je suis arrivé cependant à dépasser la cinquantaine, sans avoir trop à me plaindre ni des hommes, ni de mon sort.

De bivouac en bivouac.

Souvenirs d’une caravane vaudoise dans les Alpes Maritimes.

À M. Émile Burnat, à Nant sur Corsier.

Dans les voyages, ce qu’il y a de plus doux, après le retour, c’est encore le souvenir.

 

 

Variant le sujet de nos causeries, je voudrais évoquer ce soir les souvenirs qui se rattachent à un charmant voyage d’exploration fait dans un but scientifique, au sein de la région la plus élevée des Alpes Maritimes.

Cette excursion, vaudoise par son personnel, et effectuée en 1883 dans des conditions peu banales, au point de vue des moyens d’exécution, fait partie d’un ensemble d’expéditions, entreprises avec beaucoup de persévérance par un des botanistes les plus distingués de la Suisse romande : l’homme modeste et excellent auquel cette narration est dédiée.

Celui-ci, avec une grâce charmante, eut l’obligeance de me convier à l’accompagner dans ses recherches concernant la flore d’une contrée fort peu parcourue par les touristes.

Partis le 11 juillet de Vevey, nous franchîmes le Mont-Cenis, atteignîmes Turin, la province de Coni, pour arriver aux bains de Valdieri, au pied septentrional de la chaîne des Alpes Maritimes, où devaient nous rejoindre muletiers et mulets, avec deux grandes tentes, pour bivouaquer sur les flancs italiens ou français du massif à parcourir.

 

***  ***  ***

 

1. Les Alpes Maritimes. – Avant de nous engager dans ces vallons sauvages, avant d’attaquer cols et sommets, il importe de nous rendre compte de la situation et du caractère du territoire qu’il s’agit d’étudier.

Les Alpes Maritimes, on le sait, forment la ramification à la fois la plus occidentale et la plus méridionale de la chaîne des Alpes. Elles s’étendent, sous la forme d’un circuit très accidenté, de l’est à l’ouest, depuis les côtes qui avoisinent le golfe de Gênes jusqu’au col de Larche ou col de la Madeleine. Elles constituent, sur plus d’un point, la limite qui sépare la France de l’Italie. Elles s’allongent en ramifications diverses qui s’inclinent, au nord, vers les plaines du Piémont, ou bien elles viennent plonger, au sud, par de beaux promontoires, jusque dans la mer Méditerranée.

Au point de vue de l’aspect général, les Alpes Maritimes – ainsi que tout le département français auquel elles ont donné leur nom – sont célèbres par la beauté classique de leur littoral, par la variété pittoresque de leurs vallons inférieurs, par la magnificence sévère et beaucoup moins connue de leurs hautes vallées, par le nombre et l’élévation de leurs petits lacs, par le caractère sauvage et souvent dénudé de leurs plus hauts sommets, (dont plusieurs dépassent 3000 mètres), par le charme et l’étendue des paysages, enfin par la douceur et les bienfaits d’un climat qui attire, au nord, dans les stations balnéaires italiennes (Valdieri, Vinadio, etc.), comme au midi, sur les rives embaumées de la Méditerranée, un nombre toujours plus considérable de malades et d’étrangers.

Envisagée au point de vue de la flore, la circonscription des Alpes Maritimes est, sans contredit, une des plus riches et des plus intéressantes de l’Europe. Sur aucune surface territoriale, équivalente en étendue, prise au sein des contrées les plus favorisées de notre continent, ni en Italie, ni en Espagne, même dans la riche province de Grenade, des sommités de la Sierra Nevada au littoral, nulle part on ne trouve autant d’espèces végétales. Quand on saura que dans les Alpes Maritimes, on rencontre au moins soixante pour cent du nombre total des espèces françaises, la moitié des italiennes, un chiffre égal à celui des espèces qu’on trouve en Suisse et équivalent à celui que fournissent la Lombardie, la Toscane ou la Sicile, contrées fort riches et cinq à six fois plus vastes, – on pourra se faire une idée du plaisir que le botaniste éprouve à visiter cette intéressante région, surtout lorsqu’il lui arrive de constater qu’elle offre un nombre considérable de plantes spéciales (environ trente-six) qui, jusqu’ici, n’ont été retrouvées nulle part ailleurs. Avec une richesse et une rapidité merveilleuses, l’ascensionniste voit s’étaler et se dérouler à ses pieds, sur l’espace d’une dizaine de lieues, les diverses flores de l’Europe, qui se succèdent depuis le littoral surnommé « la petite Afrique », que caressent les plus chauds rayons du soleil, jusqu’aux sommités que recouvre une neige éternelle.

Tandis que, sur les hauteurs de la chaîne principale, certains végétaux des Alpes centrales et même de la flore arctico-alpine abondent, les villes situées sur le bord de la mer sont entourées d’une couronne faite des plus splendides représentants de la flore du littoral méditerranéen. Cette luxuriante variété vient, d’une part, de la diversité des climats, en raison de la différence des altitudes, et, d’autre part, des grandioses accidents de terrains qui se sont produits dans ces contrées.

Au point de vue géologique enfin, la même variété vient frapper l’observateur : les micaschistes, les gneiss, çà et là, les granits et protogines, forment les hautes montagnes d’où descendent, au sud, la Tinée et la Vésubie, affluents du Var, et d’où coulent, au nord, la Stura et le Gesso, affluents du Pô. Les granits, porphyres et basaltes se montrent dans le massif de l’Esterel, ainsi que des grès houillers. Partout ailleurs s’étendent les calcaires jurassiques ou crétacés. C’est dans la région des roches, dites primitives, que s’élèvent les sommets les plus élevés, tels que l’Argentera ou Stella (3300 m.), sur territoire italien, formant le plus haut créneau granitique de la chaîne ; – non loin de là, le Matto (3087 m.), qui projette sur le ciel bleu sa cime escarpée, entre les vallées de la Stura et du Gesso ; – le massif du mont Clapier, à l’ouest du col de Tende, avec la Cima dei Gelas (3135 m.), dont les flancs, tournés vers le nord, portent de véritables glaciers ; – la Cima di Tenebras (3032 m.), au nord-est de St-Etienne-aux-Monts, qui dresse entre la France et l’Italie ses formidables parois baignées à leur base par une douzaine de jolis lacs bleus ; – la Cima di Corborant (3011 m.), sur le même faîte encore et se mirant également dans des lacs ; – l’Enchastraye enfin (2965 m.), avec la Roche des Trois Évêques (2862 m.), à la triple frontière du Piémont, des Basses-Alpes et des Alpes Maritimes, où aboutissaient trois évêchés. Telles sont les principales cimes de la circonscription que nous allons parcourir, sans compter, il va sans dire, bien d’autres sommets de plus de 2500 mètres, qu’il serait facile d’indiquer encore[4].

 

***  ***  ***

 

2. Sur le Matto. – La veille du départ de notre caravane, de Valdieri, j’eus à cœur de me rendre compte, par une ascension préliminaire, de l’aspect général du massif et de ses divers chaînons. Dans ce but, je montai sur le Matto (3087 m.), dont les roches granitiques, très hardies, dominent la province de Coni. Les indications précises pour cette ascension faisant à peu près défaut dans le pays, je me fis accompagner par un ancien sergent de bersagliers, vieux troupier de Sébastopol et de Solferino, et qui, en raison de sa hardiesse et de son agilité, était surnommé « le chat » dans la contrée.

Arrivés à 3000 mètres, – c’était le 22 juillet – nous fûmes agréablement surpris, sur les névés supérieurs recouverts d’une neige immaculée, de voir bondir chamois et marmottes, et de pouvoir reposer nos regards sur un horizon immense, mais voilé, du côté de Milan et de la Lombardie. Au nord se dessinait la splendide pyramide du Viso, avec la chaîne des Alpes Cottiennes, Grées et Pennines, jusqu’au Cervin et au Mont-Rose. À l’est, la plaine piémontaise s’étalait à perte de vue dans la direction de l’Adriatique. Au sud et à l’ouest, se déroulaient, en vagues énormes et immobiles, les Alpes Maritimes, avec la teinte jaunâtre de leurs sommets tachetés de grandes bandes de névés blancs, leurs vallées profondes et abruptes, leurs cols et leurs échancrures, au-delà desquels on pressentait les grands horizons bleus de la mer. Pas d’oiseaux, peu de troupeaux et pas de cloches ! Pas de chalets nombreux, disséminés et chaudement colorés comme dans nos Alpes suisses ! Pas d’alpestres symphonies ; mais un grand silence, majestueux, planant sur d’immenses étendues ou sur des pentes imprudemment déboisées et ravinées par les eaux.

Nous exécutons, du haut du sommet, de splendides décharges de pierres, qui, dans leurs détonations formidables et dans leurs bonds immenses, allèrent mettre en fuite des troupes de chamois effrayés ; puis, tout en faisant jouer ça et là à mon fidèle piolet[5] quelques airs d’autrefois et tout en cueillant aux parois des rochers – chose rare – le Saxifraga florulenta[6], nous redescendîmes de ce sommet au caractère très austère, en trouvant à mi-hauteur les nombreux lacets d’un sentier de chasse.

 

***  ***  ***

 

3. Le personnel de la caravane et le départ de Valdieri. – Le lendemain, 23 juillet, la caravane fut prête pour le départ. De qui était-elle composée ?

Voici d’abord – à tout seigneur, tout honneur – notre « chef », celui qui aura la responsabilité du commandement, aussi bien en raison de l’autorité de son expérience qu’en raison de la bonté de son cœur et… la grandeur imposante de sa taille. Nos trois muletiers, dans leur langage à eux, le salueront chaque matin, au sortir de la tente, par ces mots : « Bonzou, monsu Gouberna ! » et, le soir, en quittant, chapeau bas, le feu du bivouac, ils se retireront en disant : « Bonne nuit, monsu Gouberna ». Vous allez voir qu’il nous « gouverna » très bien.

Le commandant de l’expédition a près de lui un fils, Jean, solide collégien de onze ans. Vient ensuite « l’adjudant » ou le « vicaire », celui qui écrit ces lignes, accompagné de son fils Louis, joyeux condisciple de celui que nous venons de nommer.

Comme serviteurs, voici d’abord Ulrich, le domestique en chef, aussi habile à planter une tente en un tour de main qu’à dénicher une fleur sur un rocher, à faire une « popotte » excellente qu’à se faire comprendre des naturels du pays en un langage nouveau : mélange de mots français, terminés à l’italienne, avec un vigoureux accent allemand. Viennent ensuite nos trois muletiers : un père et ses deux fils, braves gens de Valdieri. Le « padré (père) Spada », avec sa belle tête grise et ses traits de vieux soldat bronzé, est escorté de son fils Bartolomeo, beau gars aux yeux noirs, et de son cadet Giuseppe, joyeux compagnon ne se plaignant jamais des commissions qu’on lui donne.

N’avons-nous oublié personne ?… Pardon ! voici la cavalerie, représentée par deux jolis ânons, que l’on renverra dès qu’on aura touché les premiers névés ; puis, fermes sur leurs jambes d’acier, voici nos quatre mulets : Marquise, Lyse, Chardon et Rubino, dont un seul vaut son billet de mille, et qui gagneront bravement leur pitance journalière, en portant allègrement, de col en col, et par de durs passages, nos vivres, nos bagages et, parfois, nos propres personnes. Enfin, pour compléter la caravane et faire la sentinelle autour de nos campements, voici l’ardent, l’infatigable Tacoun, bon chien de race, aux poils blancs et à la voix retentissante.

Maintenant, en route !

Le 23 juillet, le soleil nous sourit. Nous partons de Valdieri à sept heures. La colonie des baigneurs n’est pas sans quelque inquiétude sur notre équipée. On dit qu’il y a beaucoup de neige encore sur les hauteurs. C’est égal ! avec une grâce toute italienne, on nous souhaite bon voyage, et, pendant longtemps, nous voyons les mouchoirs s’agiter aux fenêtres des maisons qu’enserre l’étroite vallée que nous allons quitter. Nous suivons le torrent du Gesso, qui, de cascade en cascade, bouillonne et gronde à nos côtés.

En tête de la colonne, s’avancent, les premiers, nos deux petits touristes. Ils sont gaîment enfourchés sur leurs ânons, qui, ce jour-là, les porteront jusque près du col de Druoz, que nous espérons pouvoir franchir sans encombre, bien que les cartes n’indiquent sur ce passage qu’un très modeste sentier.

Après eux, viennent, escortés de leurs conducteurs, nos mulets respectablement chargés et solidement sanglés. Ils portent nos deux tentes pour huit personnes, nos couvertures, nos peaux de moutons, nos colis, nos ustensiles, toutes nos provisions pour plusieurs jours, tout cela pratiquement logé dans de longs sacs de triège fixés aux flancs ou sur le dos de ces vaillantes bêtes. En les voyant gravir les pentes les plus raides de leur pas lent et sûr, en songeant à leurs qualités diverses et aux services rendus par eux dans les rochers de nos montagnes, on ne peut que souscrire à cette pensée, c’est que « si le chameau est le mulet du désert, le mulet est bien le chameau des Alpes. »

Tacoun, qui ne trouve rien à redire à cette comparaison ne se tient pas de joie : il court de la tête à la queue de la caravane. Il saute, il gambade, il souffle, il aboie. De la voix, de la langue et de la queue, il excite son monde, bien convaincu sans doute qu’il a la responsabilité de l’entreprise et que c’est de sa surveillance que dépend le succès du voyage. Que de « Tacoun », ailleurs que sur le chemin du Druoz, il est aisé de rencontrer dans le voyage de la vie !

Pour fermer la colonne, viennent enfin le chef de l’expédition et son adjudant, tous deux heureux de laisser à la plaine les labeurs absorbants et d’échanger, dans les plus cordiales causeries, la variété de leurs impressions.

À considérer ce petit corps de joyeux touristes, si bien pourvu de toutes choses, à voir passer cette cavalerie pacifique, dont les longs mouchets rouges ballottent au vent, à entendre le bruit de ces pieds robustes, mordant le sol, faisant crier le roc ou rouler le gravier des pentes, un peintre en eût eu, je crois, de la joie et un observateur se fût dit : « Voilà une troupe qui sait ce qu’elle veut et où elle va. »

 

***  ***  ***

 

4. Première étape à Valasco. – Arrivés à 1800 mètres d’altitude, nous atteignons Valasco, superbe amphithéâtre gazonné, encadré de mélèzes et dominé par des pointes hardies. Au centre de ce petit plateau s’élève une construction moderne, moitié villa, moitié forteresse, basse maison aux formes allongées, flanquée à ses deux ailes de tourelles crénelées faites en briques rouges et blanches. C’est le chalet de chasse de Sa Majesté le Roi d’Italie.

C’est là que Victor-Emmanuel, en compagnie de quelques intimes, aimait, chaque été, à venir oublier les ennuis de la vie politique, à se libérer des exigeantes raideurs des lois de l’étiquette, pour chasser le gibier et courir le chamois. C’est là encore que son fils et son successeur sur le trône, Humbert Ier, allait arriver quelques jours après notre passage, pour se livrer aux mêmes salutaires exercices. Aussi la montagne est-elle sillonnée, tout alentour, de sentiers qui permettent d’atteindre à d’assez grandes hauteurs, même à cheval. Près de la porte d’entrée de l’édifice, le club alpin italien a fait élever, sous la forme d’une dalle de granit, placée dans la muraille, un monument à la mémoire du roi défunt. Les joies et les exercices de la montagne étaient un besoin pour sa vigoureuse nature.

En arrêtant les regards sur ce cirque grandiose et sauvage, en entrant surtout dans ces salles si correctement meublées, en parcourant ces vestibules, je ne pus m’empêcher de songer aux bonnes parties que « le roi galant homme » dut faire en ces parages, aux belles heures passées près de la flamme du foyer, aux poétiques soirées succédant aux fatigantes émotions du jour.

Ô fées de Valasco ! bienfaisants génies de ces Alpes si belles, lorsque vos rois viendront rêver ici, à la clarté poétique de l’âtre, allumé si loin des luttes de la politique et des misères humaines, quand ils monteront en ce lieu pour reposer, sur ces chevets, leurs têtes fatiguées, murmurez, ô fées, à l’oreille de vos souverains, des pensées de paix ; inspirez-leur de nobles desseins faits de sagesse et de bonté !

Pendant qu’en ce lieu nous faisons une courte halte, les marmottes effrayées sifflent et courent de toutes parts. À leur vue, Tacoun entre dans une humeur folle ; il n’en peut plus de joie et se livre, en poursuivant ces bêtes inoffensives, à des bonds extravagants de rocs en rocs. Pendant qu’il éveille les échos de ses aboiements accélérés, nous cueillons, sur les bords du Gesso, de magnifiques rhododendrons. La rivière, qui les arrose de son eau cristalline, n’est plus ici qu’un joli ruisseau, dont les méandres nombreux attestent les regrets qu’il éprouve à quitter ces hauteurs. Les bouquets cueillis par nos collégiens vont décorer, non seulement nos chapeaux, mais encore nos mulets, nos bagages, et jusqu’à la queue de nos ânons. Jamais fils d’Aliboron ne furent mieux ornés. Ils n’en éprouvèrent cependant aucune vanité. De leurs petits pas réguliers, l’oreille basse, ils n’en continuèrent pas moins humblement leur route, montrant par là que tant de prévenances étaient incapables de troubler leur serviabilité.

Au milieu d’un gazon émaillé de grassettes bleues, de belles touffes de cresson sauvage attirent aussi nos regards. Nous en remplissons une de nos boîtes. Tout à l’heure, cette cueillette, sous forme de salade rafraîchissante, fera notre régal à l’heure de la halte et du repas du milieu du jour.

Mais nous n’y sommes point encore. De zigzags en zigzags, en longeant des éboulis énormes, nous montons plus haut. Bientôt le chalet de chasse du roi disparaît à nos yeux ; l’air devient plus vif ; quelques chevaux, paissant en liberté, viennent surpris à notre rencontre et nous flairent au passage. Un éclat de voix les fait détaler en bonds fantastiques. Un ou deux de ces quadrupèdes, attirés par la curiosité, nous suivent cependant jusqu’aux bords du petit lac de Valscura.

C’est sur les rives de ce lac, posé comme une perle au fond d’une coupe de granit et dont l’aspect rappelle celui du Saint-Bernard, que nous allons nous reposer une heure. Nos estomacs, sonnant la soupe, l’ordre est donné de décharger les bêtes et de faire « la popotte. » Une fois libres de leurs fardeaux, c’est un joyeux spectacle que de voir nos mulets se rouler à l’envi sur l’herbe fine, projetant vers le ciel leurs grandes jambes noires, ou se livrant aux plus impayables ruades.

Au signal donné, Ulrich plante deux piquets en terre ; il croche la marmite, fait du feu et, pendant que la soupe cuit, il étend la nappe sur le gazon, ouvre une boîte de Chicago, décroche un tonnelet, tire une miche, distribue plats d’étain, fourchettes, couteaux et verres de caoutchouc. À peine, durant ces opérations, le grand chef et son vicaire ont-ils le temps de préparer sur le rivage leur salade au cresson et de l’assaisonner ad hoc, que notre Vatel nous convie autour de gamelles fumantes, exhalant un parfum exquis.

Qu’il fut pittoresque, ce premier repas, pris au sein de ces alpestres solitudes !

Près de nous, le petit lac aux ondes cristallines, que la neige venait à peine de quitter, battait ses rives désertes du bruit cadencé de ses vagues mélancoliques. Dans ses eaux, se reflétaient les teintes argentées de la Cima Malinveun (2939 mètres) et de la Cima de la Lausa, entre lesquelles il s’agissait de passer tout à l’heure. Du col de Druoz – c’est le nom du passage – de grands névés semblaient nous regarder, surpris de notre audace, et nous jeter, avec une inquiétante froideur, un majestueux défi. Sans trop nous troubler de cette abondance de neige, anormale en plein juillet, en ces parages, nous fûmes d’accord pour trouver le « menu excellent » et la « soupe parfaite. » La salade au cresson particulièrement, cueillie dans ces hauts jardins du bon Dieu, fut trouvée « distinguée » et « hors concours. »

Oh ! maris, trop enclins à vous plaindre des défauts des mets qui vous sont servis au logis, essayez donc une belle fois d’en apprêter un ou deux vous-mêmes. Vous y mettrez sans doute quelque chose de la sollicitude gauche et naïve que nous apportâmes à préparer notre première salade ; après cela, vous me direz si, après tant de candeur et de persévérance, vous ne serez pas disposés à une extrême bienveillance, et même, – qui sait ? – à trouver le plat que vous aurez préparé « absolument délicieux ! »

 

***  ***  ***

 

5. Le col de Druoz. – Une fois restaurés et la vaisselle bien lavée, nous nous remettons en route. Par quel chemin ? Il n’y en a presque plus. Pour tous renseignements, nous n’avons que nos yeux et le « flair » que donne l’expérience de la montagne. Il faut mettre ici d’autant plus d’attention qu’il n’y a plus trace, en ces régions, de créatures humaines et que nos cartes sont muettes.

Un peu plus haut, nous longeons d’abord de petits lacs bleus, où des îlots de glace attendent sans doute le mois d’août pour se fondre. Çà et là, un semblant de chemin se perd sous la neige. Et cependant, Dieu sait si nous aurions besoin, avant le soir, d’un tracé précis, pour franchir le col inconnu qui doit nous conduire dans la vallée de la Tinée, sur le versant méridional et français des Alpes-Maritimes.

Avec ou sans chemin, la montée s’effectue avec lenteur. Les premiers névés, sans pente trop inclinée, se franchissent sans difficulté. Les mulets cependant paraissent surpris d’enfoncer dans cette farine froide et glissante. Ils ont l’air indécis, dépaysés, surtout quand il faut franchir des pierriers rapides ou gravir des pentes entre des blocs amoncelés. Les muletiers froncent les sourcils. Ils prévoient que leur patience et la hardiesse de leurs bêtes vont être mises à une rude épreuve. Ici, en effet, la neige en pente recouvre, entre des blocs de rochers, des trous profonds, où les jambes de gens et bêtes peuvent à chaque faux pas se briser. Là, ce sont des névés durs, rapides, aboutissant dans le bas, à un abîme. Aussi, le Padré fait-il passer prudemment une bête après l’autre, un homme tenant la tête, un autre tirant la queue, chacun criant de la voix ou stimulant du geste. Ailleurs, c’est plus grave encore : quand le passage, au pied d’un rocher, est décidément trop dangereux, quand la glissade paraît inévitable, il n’y a qu’une chose à faire, chose longue, chose ennuyeuse entre toutes : débâter le mulet, porter à bras les colis et recharger plus loin, quand on croit la route bonne.

Ainsi qu’on peut le comprendre, si ces manœuvres, dignes d’une compagnie d’artillerie de montagne, eurent leur côté pittoresque, elles nous prirent un temps énorme, car nous dûmes les répéter à diverses reprises. Pendant ce temps, nous pûmes admirer le calme et la patience de nos mulets. Ils étaient vraiment beaux à observer, soit au moment d’un mauvais passage qu’il s’agissait de franchir avec courage, soit, lorsque seuls au bord du névé, ils attendaient avec une obéissance parfaite, que leur tour vînt à sonner. Or, souvent l’attente se faisait très longue. Aucun n’en profita cependant pour fuir ou nous causer des ennuis. Ces braves bêtes « comprenaient. »

Ce ne fut qu’à six heures du soir que nous parvînmes au haut du col, passage escarpé, hérissé de pointes granitiques, aux lignes anguleuses et bizarres. La vue s’étendait au loin sur la France méridionale, qui se présentait sous l’aspect le plus accidenté, dans un vaste horizon bleu, que le miroir lointain de la Méditerranée semblait rendre plus azuré encore.

À peine le soleil couchant nous eut-il salué de ses derniers rayons, qu’il fallut songer à opérer, sans retard, notre descente de l’autre côté de la montagne. Hélas ! ce fut au milieu de difficultés nouvelles. Un grand névé, d’une pente plus rapide que toutes celles que nous avions franchies, recouvrait au midi tout le parcours que nous devions suivre, et cela, jusqu’à trois cents mètres au-dessous de nous. En face de cette impasse, il n’y avait qu’une mesure à prendre : débâter de nouveau nos montures, s’emparer des colis, les glisser un à un sur la pente et s’y prendre avec de grandes précautions pour qu’aucun de nos mulets n’aille rouler dans l’abîme et peut-être jusque dans le petit lac de Terra Rougia qui, là-bas, rêvait à nos pieds.

Il fallut d’abord pratiquer une ouverture dans un mur de pierres sèches, puis chacun eut sa besogne pour passer et glisser les bagages, qui, lancés sur la pente, arrivèrent en bas en roulades et pirouettes de tous genres. Par un bonheur merveilleux, tout se retrouva au pied du col sans perte, ni casse.

Sur ces entrefaites, la nuit – une nuit froide, silencieuse et étoilée, – étendit son ombre sur ces solitudes. Les diamants de sa couronne étincelaient au firmament avec une clarté splendide. Sur la terre, dans ces vallées où nous allions descendre, puis remonter, pas un bruit, pas un appel, pas une clameur même lointaine ! Nous étions seuls, vraiment seuls ; et, en cas d’accident, nous n’avions à compter que sur nous.

Pendant qu’on rechargeait les colis, nos deux collégiens trouvèrent, entre les pierres et les rocs, quelques branches de genièvre desséchées. À l’abri d’un haut rocher, on y mit le feu. Pendant que cette flamme claire et joyeuse nous sauvait de quelque mauvais coup de froid, toujours prêt à nous surprendre, nous vîmes le front de notre chef s’assombrir, et, de sa voix profonde, nous l’entendîmes nous dire :

— Mes bons amis ! tout ceci est grave, fort grave ! L’année est affreusement tardive. Les cols sont impossibles. Nous sommes partis trop tôt. Nous allons trouver de la neige partout sur ces hauteurs et nos mulets vont se trouver dans des dangers continuels. C’est, je vous le dis, très grave !

Un grand silence se fit sur ces judicieuses et très sombres remarques. Battre en retraite ! Serait-ce digne de tant d’efforts et de vaillance ?

— Allons toujours ! dit l’un des petits.

— Cela s’arrangera ! dit l’autre.

Sur ces confiantes paroles, nous reprîmes notre descente ; mais, au contour d’un rocher, près d’une pente rapide, nous entendîmes derechef ce cri désespérant :

— Encore un névé !

À ces mots, le chef muletier et ses deux fils firent, en italien, une exclamation de colère et de dépit dont la terre trembla ; et notre maître cuisinier, Ulrich, en rédigea de son côté une en allemand d’une sonorité si tonitruante que la nuit soudain se fit plus noire. C’était un écroulement de rage, dans lequel la « Madona » et le « Teufel » s’entrechoquaient dans un enchevêtrement sinistre. Les petits en frémirent ; des larmes d’inquiétude, de grosses larmes, leur jaillirent des yeux.

Que faire ? Faudrait-il pour la troisième fois depuis la grande halte décharger et recharger ces énormes sacs ? Non ! la nuit est là ! De l’audace ! Tentons le passage au pas de course.

Électrisés par les cris, soutenus par leurs guides, les trois premiers mulets, Lyse, Chardon et Rubino, furent admirables d’élan et de courage. Les glissades furent insignifiantes. Hélas ! quand vint le tour de Marquise, la plus belle et la plus chargée de nos quatre bêtes, elle s’enfonça tout à coup au milieu du névé. Ayant de la neige jusqu’au ventre, ne pouvant sortir du gouffre où elle haletait, force fut de la débâter pour la rebâter plus loin. Elle n’eut heureusement aucun mal.

C’est ainsi que, d’arrêts en arrêts, au milieu de transes continuelles, la nuit nous enveloppa. À neuf heures seulement, nous vînmes, à la clarté de notre lanterne, frapper à la porte de deux pauvres chalets, où l’hospitalité nous fut accordée pour la nuit. Il était trop tard pour chercher à planter nos tentes. Côte à côte, nous nous étendîmes sur le plancher de la petite grange, ayant, en guise de sommiers, nos peaux de mouton, et, pour nous protéger du froid, nos grandes couvertures. La journée avait été pénible ; le repas ne fut pas long ; au bout d’une demi-heure, Ulrich et Bartolomeo se livraient, dans une harmonie vibrante, à toutes les variations du plus beau duo nasal dont jamais le Val de Castiglione ait retenti.

Dormez, braves amis ! le sommeil vous est dû.

 

***  ***  ***

 

6. Sous la tente, près d’Isola. – À notre réveil, la carte fut consultée. Nous avions cru dormir sur terre française, puisque nous étions sur le versant méridional de la chaîne ; il n’en était rien. Patience !

Un caprice de chasse du roi Victor-Emmanuel vaut à l’Italie le privilège de voir son territoire « déborder », pour ainsi dire, sur plus d’un point, par dessus l’arête des Alpes Maritimes. Ainsi l’a permis Sa Majesté impériale Napoléon III, en 1860, après la guerre d’Italie, lors de la cession de l’ancien comté de Nice à la France, et cela sur la requête de son royal cousin.

Et voilà pourquoi, grâce aux chamois et grâce aux nombreux sentiers et postes de chasse qu’avait fait construire en ces régions le « roi galant homme », les habitants du val de Castiglione ne sont pas français et se voient, en hiver, sans communication directe possible avec l’Italie, ni avec le chef-lieu de leur province.

Ce vallon, rapide et encaissé, du haut du col de Druoz jusqu’à sa jonction avec la vallée plus large de la Tinée, est long de quatre lieues. Les horribles déboisements, qui ont raviné ses pentes, lui donnent un caractère de sauvage tristesse. Sa population est pauvre et clairsemée. Elle se nourrit de laitage et du produit de maigres champs de seigle, qui, jusqu’à une grande hauteur et le long des rochers, tapissent les flancs de la vallée.

En sortant de notre fenil, nos regards s’arrêtent sur un troupeau de vaches jaunes et maigres, paissant, sans sonnerie quelconque, sur un pâturage mal entretenu. Toutes ces bêtes muettes, broutant sans bruit ces pentes, nous firent une impression étrange. Le deuil et la mort semblaient commander ce silence. Plus que jamais, je sentis ce que la voix, les sons, l’harmonie ajoutent de poésie aux scènes de la nature. Ces pauvres vaches, qui, sans argentines symphonies, tendaient l’échine vers le sol, l’œil morne et vague, me semblaient autant de condamnées broutant sans joie, n’ayant ni grâce, ni gaîté. Fut-ce alors le souvenir des joyeux carillons, qui, à la même heure, dans nos Alpes, retentissaient près de nos chalets ? Fut-ce le besoin de secouer le joug de ce morne silence, d’appeler la vie par un contraste subit ? Bref, je sentis ma poitrine se gonfler et il en sortit une si libre et si formidable « huchée » que les vaches de Castiglione, au bruit de cette clameur soudaine, répercutée par les échos, relevèrent toutes la tête et me regardèrent avec un air aussi stupide que consterné. Il fallut les cannes et les châles, jetés en l’air par la partie la plus jeune de la caravane, pour troubler l’attitude de ce troupeau, figé dans son silence, et pour le voir bondir d’effroi.

En descendant cette petite vallée, nous rencontrons quelques bergères, qui, tout en gardant leurs chèvres et leurs moutons, filent en silence. Sous leur aisselle gauche, elles serrent le manche d’une quenouille très primitive, faite d’un bâton, dont les branches supérieures, en se rejoignant, soutiennent la laine. Un fil de celle-ci aboutit à un fuseau, tourné à la main. Leur attitude est gracieuse et fait un charmant tableau.

Au milieu du jour, nous franchissons la frontière et mettons le pied sur le sol français. Au village d’Isola, les douaniers, fort surpris de notre aspect, nous arrêtent. Ils sont une douzaine, fumant leur pipe, à l’entrée de ce vieux bourg, sale, brun, très pittoresque dans son encadrement de châtaigniers superbes et de gros blocs de granit.

Le contact avec les agents du gouvernement français ne s’opère point sans longueurs, ni minuties. Il faut bien distraire un peu ces vertueux fonctionnaires, qui, à force de culoter des pipes, trouvent les heures longues et le séjour d’Isola peu récréatif. Pour leur faire plaisir, nous nous soumettons gaîment à toutes leurs exigences et nous exhibons tous nos papiers : « laisser-passer » de la préfecture veveysanne, recommandation de notre ministre à Rome (M. Bavier) à l’adresse des autorités italiennes, pièce de M. le Préfet de la province de Coni, nous accordant libre circulation sur le territoire de cette province et invitant la gendarmerie et la police à nous prêter secours en cas de nécessité, etc.

Si bien munis, nous passâmes sans encombre, mais non pas sans éveiller une très vive curiosité chez ces braves douaniers, qui, sous leurs casquettes bleues, galonnées d’argent, nous regardaient avec des airs qui voulaient dire :

— Mais que peuvent bien venir faire, en ces parages, des gens pareillement équipés ?

Lorsque le bruit sec des sabots de notre cavalerie vint à retentir derechef sur les pavés et dans les rues étroites du petit bourg, nous vîmes plus d’une fenêtre s’ouvrir, et des femmes aux yeux noirs, portant toutes sur la tête de grandes coiffes blanches, nous regarder ébahies et nous saluer du geste et de la voix. Escortés par de nombreux gamins, par le gendarme, par le garde-champêtre et par un essaim de désœuvrés en guenilles, nous allâmes nous arrêter devant une petite auberge, la seule de l’endroit, portant cette enseigné pompeuse : « Hôtel de France et d’Italie », où nous dinâmes en compagnie d’une légion de mouches qui nous harcelèrent sans trêve et nous firent accélérer notre départ.

Oubliant mouches et douaniers, sous le chaud soleil de l’après-midi, nous nous engageons dans la vallée de la Tinée. Nous la remontons pendant trois heures, jusqu’à ce qu’il nous soit donné de trouver un emplacement pour planter nos deux tentes et passer la nuit.

Le cours d’eau, qui arrose cette vallée sauvage sur un parcours de quatre-vingts kilomètres, est un torrent large et fougueux, s’étalant, de droite et de gauche, sur de vastes étendues de graviers ou d’éboulis. À l’époque des crues produites par la fonte des neiges ou les orages, la Tinée prend l’aspect d’un fleuve. Non maîtrisée par des digues, elle dévore ses berges, ou bien s’enfonce avec fracas dans des clus formidables, gorges sombres dans lesquelles elle rugit et bouillonne. En temps ordinaire, elle baigne de ses eaux claires tantôt des pentes tapissées de mélèzes et de sapins, tantôt des roches nues ou des escarpements stériles. Ses affluents descendent en cascades des hauts sommets des Alpes Maritimes. Sur leur parcours, ont été construits de vastes réservoirs à écluses dont les eaux permettent de dévaler avec une grande rapidité les bois coupés dans les forêts supérieures.

Après avoir longé ce torrent, nous arrivâmes au pied d’une grande pente couverte de taillis, de champs et de rochers. Notre chef, voyant le soleil s’incliner à l’horizon, fit choix d’un terrain vague, propice à notre bivouac. Sur un sol sec et rocailleux, à trente pas de la chaussée, de petits massifs de lavandes en fleurs répandaient un parfum exquis. Au commandement de « halte ! » on vit la caravane s’arrêter. Qui fut le plus heureux ? Petits ou grands ? Gens ou bêtes ? Tout le monde ! car l’humidité des névés de la veille, les planches peu moëlleuses du chalet de Castiglione, la poussière de la route et le soleil d’Isola s’unissaient dans leurs conséquences pour nous conseiller le repos du soir et d’organiser le bivouac.

Or, pour que celui-ci réussisse, il faut qu’il ait lieu en certaines conditions : il faut un sol favorable, un peu en pente, à l’abri du vent, sec, sans être trop rocailleux, susceptible de recevoir d’une manière solide la pointe des piquets, et ayant à proximité de l’eau potable. Si, à ces conditions essentielles, s’ajoutent encore les charmes d’un site isolé et pittoresque, l’agrément d’une belle vue, on a trouvé l’idéal.

Aussi, lorsque l’heure est arrivée de chercher un emplacement de ce genre, on goûte je ne sais quelle agréable et bienfaisante jouissance : celle que doit éprouver l’oiseau qui, le printemps venu, cherche les branches rêvées pour y poser son nid, celle de l’aigle découvrant pour sa couvée l’abri le plus sûr, celle du fauve du désert, errant au crépuscule, pour trouver le gîte pour la nuit… Et puis, quelle impression exquise s’empare de tout votre être, lorsque le site trouvé, les tentes dressées, le feu vient à briller, et que la soupe se prépare ; ou bien lorsque, après le repas pris en commun, les pipes s’allument, et que, drapé dans sa couverture, on laisse descendre du ciel la rosée rafraîchissante, on voit une à une étinceler les étoiles, on rêve, on cause, ou qu’on jette aux échos de la vallée quelques-uns des vieux airs du pays !

Ceux qui n’ont jamais voyagé avec la tente, et qui ne se sont jamais aventuré de bivouac en bivouac, dans les hautes solitudes, ne se doutent pas du charme puissant, fait d’indépendance et d’imprévu, qui s’attache à ce mode de courir le monde. Comme on se sent alors libre des entraves de l’étiquette, de la lourde atmosphère des tables d’hôte, des banalités monotones de la vie d’auberge et des esclavages de la mode et des préjugés ! On a le bonheur de retrouver un des côtés de la vie naturelle et primitive dans ce qu’elle a de plus original et de plus hygiénique. En plein air, toujours en plein air ! L’œil ouvert à toutes les merveilles de la nature, la volonté résolue à vaincre toutes les difficultés, c’est le bonheur dans la force et dans la liberté.

Tandis que nos mulets paissent au clair de lune et que notre cuisinier met de l’ordre dans notre installation, arrêtons un instant nos regards sur notre tente. Très commode et très pratique, elle unit la légèreté à la solidité. Elle n’est pas conique, comme celle de nos serviteurs, mais elle s’étale sous la forme d’un toit de maison. Construite sur le modèle adopté par Whymper pour ses « escalades dans les Alpes », (voir page 100 et suivantes), elle est capable d’abriter quatre personnes et pèse un poids total (accessoires compris) de vingt kilogrammes. Il est aisé à deux hommes de la dérouler et de la dresser en trois minutes. Faite de triège imperméable, elle forme un abri, long de près de deux mètres, ayant à peu près la même largeur et hauteur, et ne laissant entrer, grâce à l’heureuse disposition de ses toiles solides et superposées, ni eau, ni courant d’air. L’entrée en est close, par trois « paupières », si je puis parler ainsi, trois paupières triangulaires, s’attachant aux piquets de support. Ceux-ci sont au nombre de quatre et servent d’alpenstock pendant la marche. Ils peuvent se visser deux à deux, à leur extrémité, par deux petits boulons en fer. Des piquets beaucoup plus petits, au nombre de neuf, servent à fixer la toile sur son pourtour extérieur, ainsi qu’à tendre la corde qui traverse la tente à l’intérieur et en forme le faîte ou l’arête angulaire.

L’usage d’une tente aussi peu coûteuse (100 francs), – avec son matériel de campement (peaux de moutons, couvertures, marmite, poêle à frire, vaisselle, tonnelet, boîtes de conserve, etc.) empaqueté sous la forme du plus petit volume, – est d’un avantage inappréciable dans les explorations alpestres et surtout botaniques. Il est dans les massifs alpins des régions qui demandent plusieurs jours pour être étudiées et parcourues, et où il ne faut pas songer, à moins de descendre très bas ou fort loin, de trouver un gîte pour la nuit. C’est le cas, entr’autres, des environs du Mont Meunier, entre les vallées de la Tinée et du Var, ou bien du Monte Fronte, dans les Alpes maritimes de Ligurie. « J’ai parcouru ces pays, – me dit, le soir d’un de nos bivouacs, mon ami M. Burnat. J’étais seul avec un domestique, un muletier et sa bête, qui portait outre le matériel de campement un gros bagage de botanique. Eh bien ! les dépenses pour la nourriture des hommes, jointes au coût du mulet durant des semaines passées loin des hôtels, n’ont pas excédé le prix de quinze à vingt francs par jour, tout compris [7]. »

Pendant que nous causons encore de mille choses, la nuit s’est faite sombre ; les muletiers se sont couchés sous leur tente, dont la forme blanche différente de la nôtre, éclairée par les lueurs du brasier, se dessine sur l’ombre noire de la montagne. Tout est silence. La Tinée seule fait entendre son grand bruissement vague dans la vallée ; et on entend, de temps à autres, résonner sur la pierre le sabot d’un de nos mulets broutant dans le voisinage, sans nulle idée de s’enfuir.

— Allein cutsi ! dit l’un de nous. (Allons nous coucher).

— Allons dodo ! dit un autre.

Et sur ces paternels commandements, chacun s’en fut se blottir sous la tente, les deux petits placés au centre. Au dernier entré appartient le soin d’attacher intérieurement les cordons des trois « paupières » et d’étendre les couvertures.

Au moment de souffler la lumière de la lanterne suspendue au faîte de notre abri, un bruit insolite, un craquement de métal se fit entendre. C’était notre chef qui jugeait prudent de charger son révolver et de le déposer à ses pieds.

— Voilà pour les brigands, dit-il, et pour faire réfléchir ceux qui en voudraient à nos personnes !

Sur ces sinistres paroles, – comme jadis les frères du petit Poucet, – nos deux collégiens se regardèrent avec des yeux tout ronds, puis, sans mot dire, cachèrent leurs mentons sous la couverture, en songeant à « bonne mère » qui, là-bas, bien loin, pensait aussi à ses petits.

La nuit fut excellente. À l’aube cependant, Tacoun, agacé par des passants, qui se rendaient sans doute à quelque marché, fit une charge à fond sur ces campagnards inoffensifs, qui durent nous prendre pour une troupe de bohémiens en voyage.

Une demi-heure plus tard, ce fut plus grave. Nous entendîmes très distinctement les pas de gens errant autour de notre tente et de nos colis ; puis des voix et des chuchotements. Nous dressâmes l’oreille. Tout à coup, une grosse tête de gendarme, en patrouille dans la contrée, se montra à la porte de notre gîte, en criant d’une voix rauque :

— Hé ! Qui est là ?… Qui êtes-vous ?

— Des touristes.

— Que fabriquez-vous ? Que vendez-vous par ici ?

Un de nous, le nez sous la couverture, vexé de ce réveil subit, répondit d’une voix rieuse et forte :

— Des brosses à dents !

Le gendarme ne comprit pas, car Tacoun venait d’accourir en aboyant.

— Voyons cela ! continua-t-il. Raccommodez-vous de la vaisselle ?… Où sont vos papiers ? – Patience, mon brave Pandore ! on va vous les servir. – Nous sortîmes.

La connaissance fut lestement faite. Ils étaient là quatre douaniers, bien armés, d’origine corse, sous la conduite d’un sergent à l’allure débonnaire. Le dialogue fut court.

Absolument intrigués par notre campement et par les engins divers qu’Ulrich mit au jour pour apprêter notre déjeuner, ils s’assirent près du feu, enveloppés dans leurs capotes, pendant que, sous notre tente refermée, nous rentrâmes, essayant de retrouver le sommeil.

Ce fut inutile. La conversation, près de nous, était trop vive et trop intéressante dans sa naïveté. Impossible à Ulrich de répondre à toutes les demandes qu’on lui adressait à la fois, pendant qu’il attisait son feu et que la fumée lui remplissait les yeux de larmes. Que d’objets nouveaux pour ces gens ! Ces jolis couteaux qui s’emboîtaient dans des fourchettes et ces fourchettes qui s’emboîtaient dans des cuillers ; ces récipients en cuir, ces gobelets en caoutchouc, ces grandes boîtes vertes, ces piolets, ces herbiers, ces coffrets d’où sortait une poussière pour la soupe ou pour le chocolat, etc… ils n’avaient jamais rien vu de pareil.

— D’où ce que vous venez donc avec ce bazar et ces marchandises, dites donc ?

— De Vevey, dit Ulrich.

— C’est-il bien loin Vevey ?

— En Suisse !

— Ah ! en Allemagne alors !

Comme nous avions suspendu à la corde extérieure de notre tente un drapeau français, un drapeau italien et un drapeau suisse, nous eûmes les oreilles régalées par le dialogue suivant :

— Et puis, ces trois drapeaux, dit un des soldats, qu’est-ce que ça veut bien dire ? Voilà bien la France ; mais les deux autres qu’est-ce qu’ils signifient ?

— Je sais, moi, dit un autre ; ce tricolore, où il y a du vert, c’est l’Espagne, où ce que mon cousin a servi pendant cinq ans.

— Non, l’Espagne est grise !

— Et si c’était l’Italie, dit le sergent.

— Alors c’est différent !

— Mais, le troisième drapeau alors, le rouge avec cette croix blanche, qu’est-ce que ça peut être ?

— C’est une bannière de fantaisie, je pense.

— De fantaisie ! dit le sergent ; jamais de la vie ! Moi je vous dis que c’est le drapeau du pape, puisqu’il a une croix, et que si la croix n’y était pas, il serait le drapeau des communards de Paris, qu’il est rouge… sang de bœuf.

— Alors ! c’est donc des pèlerins, ces messieurs… Allez-vous à Rome ? Dites voir ! Sans vous commander ?

— À Rome ! dit Ulrich. Taisez-vous donc ! À Rome ! l’arome, il est dans ma marmite ! Sentez-vous pas ? Goûtez-moi donc ce chocolat.

— Parole, dit le sergent, il sent meilleur que le nôtre ; et il y trempa sa moustache.

Sur ce, nous parûmes derechef à la lumière.

— Bonzou, monsu Gouberna ! Bonzou, messieurs ! Avez-vous bien dormi ? nous dirent nos muletiers, en donnant leurs derniers coups de brosse à leurs mulets revenus de l’abreuvoir.

— Ces messieurs n’ont sans doute pas trop bien reposé, dit le sergent ; mais si la terre est dure, le chocolat va vous remettre.

Ce qui nous remit encore davantage, ce fut une consciencieuse et rafraîchissante toilette dans les eaux froides de la Tinée, où le miroir et les cosmétiques furent remplacés par l’air frais du matin, la rosée dans les herbes et la plus grande gaîté.

Je ne sais pas si tous les pèlerins qui vont à Rome ou qui en reviennent sont tous d’aussi bonne humeur que nous l’étions quand, à sept heures, nous dîmes adieu à la patrouille et levâmes le campement pour nous diriger vers de plus hautes régions. Notre petit drapeau fédéral lui-même semblait sourire au soleil. Adieu ! Isola ! – Adieu les douaniers !

 

***  ***  ***

 

7. Par monts et par vaux. – Dès lors, par monts et par vaux, des bords de la Tinée à ceux de la Stura, du nord au sud et du sud au nord, nous voilà pendant douze jours chevauchant, marchant, herborisant, bivouaquant, tantôt sur un col, tantôt sur un autre, tantôt sur les bords d’un torrent, tantôt près de la rive d’un lac, tantôt sur le versant français, tantôt sur le versant italien de l’intéressante chaîne qui sépare ces deux grands pays.

Essaierai-je maintenant de vous conter par le menu les détails de nos aventures et de l’itinéraire parcouru ? Je n’en ai point le dessein, ni au point de vue scientifique et botanique (cela a été fait par M. Émile Burnat [8]), ni au point de vue descriptif, ce qui serait trop long. Qu’il me suffise, pour achever de vous donner la figure caractéristique de ce voyage, d’extraire un ou deux épisodes encore de mes notes journalières.

Ainsi, sous date du 25 juillet, nous voici quittant la vallée de la Tinée et grimpant les pentes qui doivent nous conduire au col élevé (2600 mètres) qui, sous le nom de Colla lunga, doit nous permettre d’atteindre, au nord, la vallée de la Stura.

La montée fut longue. Nous traversons d’abord de pauvres villages. Leurs clochers délabrés sont pittoresques. L’heure y est marquée par l’ombre de l’aiguille des cadrans solaires. Sur ceux-ci, je relève de sages inscriptions latines concernant le bon emploi de la vie et l’heure du jugement :

 

« Omne time propter UNA. »

 

Traduction : « Crains-les (ou respecte-les) toutes, en vue d’une seule (la dernière). »

Ailleurs :

 

« Ex his, UNA tibi. »

 

Traduction : « D’entre toutes ces heures (qui fuient), il en est une (solennelle) qui t’attend. »

Ailleurs :

 

CRAS, – inquis – faciam concessa quæ habetur hora. – Fac HODIE hoc, non reditura dies.

 

Traduction : « Demain, – dis-tu, – je ferai les choses que l’heure me permettra. – Fais-les aujourd’hui ; car ce jour (dont tu parles) ne viendra peut-être pas. »

Sous l’impression de ces conseils, qui nous mettent dans l’âme je ne sais quelle grave et silencieuse mélancolie, nous quittons hameaux, huttes et gens, pour monter, monter toujours, en longeant, de temps à autres, de petits champs de seigle, dont les derniers essaient de mûrir à 1600 mètres d’altitude.

Au moment de mettre le pied sur les premières neiges, au milieu d’une nature alpestre absolument dénudée et sauvage, deux aigles splendides jettent dans l’air un cri effarouché, et étalent, au-dessus de nos têtes, leurs ailes immenses. Pendant que nous les suivons d’un œil très respectueux, des chamois, surpris et effrayés à leur tour, prennent la fuite dans les rochers en faisant rouler des pierres. Décidément, nous gênons du monde ici : les maîtres de céans nous trouvent osés et indiscrets. — Soyez sans crainte, charmantes créatures, ce n’est pas nous qui vous ferons du mal.

Arrivés près d’une haute et vieille croix de bois, à 2600 mètres d’altitude, nous comprenons que la frontière franco-italienne est là et que nous touchons au point culminant. On s’en aperçoit, du reste, à l’air vif qui souffle dans ce lieu désert. Le thermomètre fléchit d’une façon inquiétante pour la nuit qui approche. Pendant qu’il fait encore jour, deux d’entre nous partent « en reconnaissance » pour se rendre compte de l’aspect de la descente du côté du nord. Elle n’est pas engageante : d’immenses névés, durs comme de la glace, descendent en pentes rapides. Aussi, au « rapport » de sept heures, pendant que le marsala circule et qu’on se souffle dans les doigts, l’état-major décide-t-il que nous bivouaquerons tous sur place, mais que, le lendemain, mulets et muletiers, renonçant à ce passage, rebrousseront et nous rejoindront à Vinadio par un col moins haut et plus abordable. Ainsi fut fait.

Nous prenons donc nos mesures pour ce bivouac, entre neige et pierres, loin de tout bois, n’ayant comme eau que celle que la neige nous donne en la faisant fondre sur les rochers.

Avant que l’obscurité se fasse, nous nous hâtons d’étaler à la ronde les feuilles grises de nos herbiers. Le soin de nos plantes exige de changer régulièrement les papiers où on les fait sécher. Durant cette opération, le vent juge bon de se mettre de la partie et fait entrer en valse plantes et cahiers. Chacun se met en chasse et ramène sous un bon caillou ces grandes feuilles subitement grisées d’air pur et de liberté. Quelques-unes disparurent dans les abîmes, faisant [face ?] aux aigles ; puis, de spirales en spirales, nous quittèrent comme des ingrates, pour aller se poser sur les névés d’alentour.

Ce soir-là, la « popotte » eut quelque chose de silencieux et de grave. Il est toujours ennuyeux de prévoir une séparation, ainsi qu’une nuit froide. En outre, nous nous aperçûmes que quelques-unes des excellentes provisions « du pays » touchaient à leur fin.

— Ce soir, dis-je à Louis, nous verserons une chaude larme sur le dernier saucisson de la patrie.

— Papa, me répondit-il verse-nous plutôt un verre de vin.

Une fois les pipes allumées – autour d’un feu bien modeste, fait avec les débris d’un poteau-frontière, qui nous rendit de grands services, – nous essayâmes le chant des « Armaillis », mais ces « liaubas », sans accompagnement de clochettes, dans cette nature si froide, si grise et si déserte, nous firent un effet étrange. Ils y vibraient dépaysés. Nous nous tûmes en nous adressant à nos muletiers.

— Giuseppe, Bartolomeo, chantez-nous des chants d’Italie.

— Oh ! pas ce soir, messieurs.

— Et pourquoi pas ?

— La voix pourrait pas sortir.

— Pourquoi donc ?

— Trop de soucis pour demain.

— Dans ce cas, à la garde de Dieu ! Bonne nuit et allons nous coucher.

La retraite sonna de bonne heure. Qu’y avait-il de mieux à faire que de s’abriter sous ses toiles ? La visite des boulevards et des curiosités de Collalunga eût été vite faite. On s’étendit donc côte à côte, les peaux de moutons sur les pierres. Le ciel restant clair, la nuit fut glacée. Sur le matin, nous entendîmes les mulets, impatients de partir, s’approcher de nos tentes. Ils venaient, en flairant de leurs naseaux la toile de nos abris, nous dire : « Nous avons froid ! Partons ! »

Au lever du jour, le chocolat ne nous brûla pas le gosier. On n’en put point faire ; nous n’avions plus de bois, ni d’esprit-de-vin. Un morceau de pain, arrosé d’un peu de marsala, reçut l’ordre du commissariat des vivres et liquides, de remplacer, ce matin-là, le chaud breuvage qui n’est jamais plus apprécié et ne fait jamais plus de bien qu’après une nuit froide, alors que les membres se sont enraidis sur le sol.

À sept heures, pendant que mulets et muletiers descendent le chemin par lequel nous sommes venus, en vue de nous rejoindre à Vinadio (sur les bords de la Stura), nous prenons par les névés, et, après un bain pris dans les eaux du joli lac de San-Bernolfo, nous atteignons, après quatre heures de descente, l’hôtel très confortable de Vinadio-les-Bains.

Vinadio – comme Valdieri, – d’où nous sommes partis, – est une station balnéaire située non loin de la petite forteresse de Vinadio. Elle est visitée, durant la belle saison, par une société choisie, venue surtout de Coni et de Turin. Les pèlerins, qui se rendent dans la montagne, à la chapelle célèbre de Sainte-Anne, y apportent par leur passage, à certains jours, un peu d’animation.

Nous restons là et dans les environs, trois journées : le temps d’y herboriser assez maigrement, mais d’y avoir une aventure que je vais conter pour finir. Elle est de nature à faire comprendre le degré de défiance qui, sur la frontière italienne, existe à l’égard de la France et de quiconque parle français.

 

***  ***  ***

 

8. Pris pour des espions et arrêtés. – Prié par notre excellent chef d’explorer sans lui, une vallée voisine, celle de San-Pradel Melzo, nous partons, mon fils et moi, avec deux muletiers et deux mulets, plus nos provisions pour la journée.

Le vallon, très sauvage et peu parcouru, dans lequel nous pénétrons, et qu’il s’agit de remonter et d’étudier, est d’un accès fort rocailleux, car les sentiers en ont été labourés par les avalanches.

Çà et là, de pauvres huttes recouvertes de mottes de terre ; la fumée bleuâtre qui s’en échappe, nous prouve qu’il y a cependant, dans cette solitude, quelques humains : ce sont des faucheurs et des bergers. Quelques filles ou jeunes femmes, en haillons, mais aux traits intelligents, gardent des ânes, des ânons et des génisses. Sur les hauteurs, se détachent, en taches blanches et mobiles, des troupeaux de moutons. Ces pucerons des Alpes, haïs des botanistes à cause de leurs ravages, passent dans les alpages et broutent sans relâche, sous la garde de bergers drapés pittoresquement dans leurs grands manteaux gris.

Après être montés pendant trois heures, nous arrivons aux sources du torrent que nous longeons depuis le matin. De charmants pâturages très verts, très frais et très fleuris s’offrent à notre vue. Au pied de roches qu’ornent des rhododendrons superbes, un lac idyllique, celui de la Rossa, repose, reflétant les hautes parois et les sommets dénudés d’alentour.

Dans ce petit paradis, si paisible et si souriant, l’emplacement pour notre repas du milieu du jour est tout indiqué. Nous nous étendons sur une jolie pelouse en pente, où mille fleurettes nous sourient. Pendant qu’on déballe nos provisions, je dessine dans mon album ce ravissant paysage. J’allais avoir à m’en repentir.

À peine allions-nous mettre la dent aux choses appétissantes que Bartolomeo étale au soleil, et allions-nous lever nos verres pour boire à la santé les uns des autres et de la belle Italie, que nous voyons, à une petite distance, sortir d’une sorte de terrier sombre, et du milieu des pierres entassées, deux gardes-frontières, qui, bien armés, se dirigent sur nous.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Ce sergent, à la jolie moustache noire, à l’œil très énergique, et le soldat qui l’accompagne, ne semblent-ils pas flairer quelque bonne capture ?

Arrivé à deux pas de nous, le sous-officier salue froidement et dit avec un ton sec et impératif :

— Vostre carte, signori ! (Vos papiers, messieurs !)

— Niente carte ! répondis-je. (Pas de papiers !)

Ne les ayant pas cru nécessaires pour cette excursion d’un jour, je les avais laissés à l’hôtel de Vinadio, et j’expliquai la chose aussi simplement que possible au représentant de la force publique.

Celui-ci me regarda d’un air très défiant et me dit dans son français :

— Et pourquoi est-ce que vous dessinez ici ? Vous savez bien que c’est défendu… Au nom de la loi, donnez-moi cet album.

Je le lui tendis avec regret. En le feuilletant, il y vit des croquis divers, entr’autres celui du chalet de chasse de Victor-Emmanuel, muni de ses deux tourelles. Prenant ces dessins pour ceux d’un espion et ces croquis pour des profils de forts et de paysages frontières, je vis ses regards devenir toujours plus sévères et aller de mes dessins à ma personne. Il était évident que je passai là un mauvais quart d’heure ; cela me parut certain surtout lorsque je vis mon pauvre album, qui ne renfermait des souvenirs précieux que pour moi seul, s’engouffrer et disparaître dans la poche énorme et sale de la capote du très zélé sergent.

Sur ce, prenant son carnet, et écrivant, il me demanda :

— D’où est ce que vous êtes ?

— Nous sommes et nous venons de Vevey.

— Où ce que ça se trouve cet endroit ?

— En Suisse.

— Votre nom ?

— Le voici gravé sur mon bâton.

— Votre profession ?

— Pasteur.

— Vous n’êtes pas officier ?

— Capitaine-aumônier dans l’armée suisse.

— Eh bien ! au nom de la loi, je vous informe que vous êtes mon prisonnier, ainsi que ceux qui vous accompagnent.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que vous venez lever des dessins dans ce pays, que c’est interdit et que vous êtes sans papiers.

— Nous vous les montrerons, nos papiers.

— Nous verrons ça, ce soir… En attendant, pourquoi ces hommes et ces mulets ? Que venez-vous donc faire sur nos frontières ?

— Nous sommes des touristes.

— Oui, je vois bien, vous voulez me faire croire, avec vos grandes boîtes et vos piques, que vous êtes des apothicaires, des herboristes… C’est bon ! nous connaissons ces ruses, vous n’êtes pas les premiers qui venez espionner le pays avec vos lunettes. Vous devez être un officier français, je vous dis. Je le vois bien ; et vous me suivrez.

— Soit ! Faites votre devoir. Nous verrons.

Durant ce dialogue, les yeux de Louis devinrent de plus en plus inquiets, et ceux de Giuseppe et de Bartolomeo – surtout quand le mot d’espionner vint à retentir – devinrent absolument féroces. Je les entendis « rugir » d’une manière toujours plus sinistre, semblables à de braves dogues qui ne sont pas contents du tout et s’apprêtent à jouer de leurs crocs.

Soudain, le grand Bartolomeo, agitant ses poings dans ses vastes poches, comme pour y chercher un outil, se mit à éclater.

— Tonnerre ! s’écria-t-il. Sergent ! croyez-vous que ces messieurs soient des canailles ? Laissez-les tranquilles, et nous avec. Nom de… !

— Vous, muletier, repartit le sous-officier, mêlez-vous de vos affaires.

— C’est aussi nos affaires ! Corpo di Bacco ! Per la Madona ! Cristo Santo ! Vous verrez bien !

Et voilà les deux frères qui roucoulent ensemble un duo gros d’orage.

— Silence ! m’écriai-je, s’il vous plaît. Pas d’injures ! Calmons-nous !

— Combien de temps, me dit le sergent, comptez-vous rester ici ?

— Eh bien ! le temps de dîner, de faire le tour du lac, de grimper sur cette montagne en face et de redescendre à Vinadio…

— Bien !

Sur ce, il fait comprendre à son soldat qu’il va chercher son sac et ses cartouches, et lui donne l’ordre de nous surveiller. À son retour, il charge à balle sous nos yeux sa carabine, ce qui fait rugir de rechef Giuseppe et Bartolomeo et fait entrevoir à Louis une perspective sombre, absolument dépourvue de charmes et de chansons.

— C’est le moment d’en chanter une, m’écriai-je. Faisons bonne mine à mauvais jeu. Il ne sert de rien de nous fâcher. Ce sergent croit faire son devoir ; faisons aussi le nôtre.

Et les dix strophes de la chanson du « Canton de Vaud si beau » éveillèrent les échos des rives du lac de la Rossa. Elles nous rendirent un excellent service : elles calmèrent les frayeurs de Louis, apaisèrent nos muletiers, et, quant aux gardes-frontières, elles les surprirent d’une façon étrange.

— Un prisonnier qui chante, se dirent-ils, ce doit être un tout rusé !

Et pendant que la douce mélodie du pays aimé égrenait ses notes dans le silence, je vis le sergent devenir rêveur… Cette capture n’allait-elle pas faire sa fortune ? Et, dans un avenir rapproché, n’entrevoyait-il pas déjà la croix ou l’avancement ?

Songez donc : avoir eu la présence d’esprit et le courage de surprendre, en flagrant délit d’espionnage, un officier français se faisant passer pour touriste, avoir pu saisir son album rempli de croquis accusateurs, avoir, tout seul, réussi à conduire au poste de Vinadio et à la préfecture cette escouade d’ennemis de l’Italie… Dame ! cela mérite bien quelque chose : un grade d’officier, une décoration, une somme, des articles de journaux, en tous cas…

— Rêve, mon sergent, rêve !

Après qu’il eut rêvé, je le priai de s’asseoir avec nous, de parler d’autre chose et de partager nos provisions.

Il n’en fit rien.

— Prenez donc un verre de vin.

— Non, merci !

Les pipes s’allumèrent, et, après avoir lancé aux échos deux bonnes « huchées », je fis, avec Louis et mon gardien, le tour du lac.

Le fusil chargé, maître sergent ne me quitta point d’une semelle. Cette promenade manqua d’abandon. Elle fut courte. J’avais hâte de secouer le joug. Nous redescendîmes.

Comme il faisait, cette après-midi-là, une chaleur suffocante, je fis faire, près d’une cascade, une halte pour désaltérer et rafraîchir la caravane. Du rhum et de l’eau furent offerts. Le sergent, toujours fier et correct, n’y toucha point, malgré mon insistance ; et cependant, je voyais les gouttes de sueur ruisseler sur son visage bronzé.

À l’approche des habitations, les naturels du pays accoururent au bord du chemin pour nous voir passer. Des femmes hochaient la tête avec un regard de crainte et de pitié.

Escortés de la sorte, nous passâmes d’abord, pour donner nos noms, au poste de police municipal, puis nous arrivâmes à l’hôtel. La colonie des baigneurs y était assez nombreuse.

Celui qui vint le premier à notre rencontre fut le propriétaire ou le directeur même des bains, homme énergique et à la parole retentissante. Ce fut un curieux retour.

— Alors !… Et puis ?

— Qu’on nous ramène chez vous, comme des prisonniers, soupçonnés d’espionnage, faute de papiers.

— Voilà qui est un peu fort ! Ah ! c’est vous, sergent, qui faites cette bêtise ! À quoi pensez-vous donc ? Pour les quelques étrangers qui nous arrivent dans le pays, vous les traquez comme des fauves…

— Je fais mon devoir.

— Apprenez, sergent, que ces messieurs sont mes hôtes, et que, si vous les ennuyez, c’est à moi que vous aurez à faire, imbécile !

Pendant que la discussion devenait fort vive, je courus chercher mon portefeuille. Lorsque je présentai au pauvre sergent mes grands papiers timbrés et paraphés, j’eus presque regret d’avoir trop raison et de faire effondrer ses rêves. Quand il put lire, il devint pâle, et, portant la main très correctement à son képi, il nous fit des excuses.

— N’en parlons plus, lui dis-je. Asseyons-nous. Prenons un verre de Barrolo et rendez-moi mon album.

— Le voici.

— Vous me permettrez d’y ajouter votre portrait ?

Il se laissa faire ; puis, seul, la tête basse, il partit, regagnant sa montagne, honteux et confus « comme un renard qu’une poule aurait pris ».

Le lendemain, lorsque nous exprimâmes le désir de visiter la forteresse de Vinadio, nous nous heurtâmes contre les refus les plus absolus ; nous n’avions aucune recommandation militaire. Nos pièces civiles étaient insuffisantes. Nous n’insistâmes point.

 

***  ***  ***

 

9. Retour. – Dès lors, – disons-le en trois mots – nos pas, sans graves aventures, mais avec une variété charmante d’impressions, nous portèrent au col de la Madeleine, où la neige vint nous surprendre, – au col de Ferro, dont les lacs poissonneux sont encore devant nos yeux, – à Lenz, où nous fûmes cantonnés, – à St-Etienne-aux-Monts, où nous prîmes part à la fête patronale, – à Praz et à Bouzier, où nous vîmes d’affreux charniers, sortes de puits noirs où se jettent les cadavres ; – à Salza Morenna, aux pâturages riants et habités ; – au col de Pouriac, à Granges, où nous allumâmes les feux de notre dernier bivouac, et où nous saluâmes un superbe bataillon de chasseurs alpins, – à Valdieri enfin, où, après cette excursion de quinze heureux jours, nous fûmes admirablement accueillis, mais où, hélas ! nous dûmes dire adieu aux vaillants muletiers qui avaient si bravement partagé les péripéties de ce voyage.

Le lendemain, 9 août, le préfet de la province de Coni recevait notre visite, et deux jours après, nous revoyions les rives du Léman, l’intelligence ravie des choses vues et le cœur absolument reconnaissant des souvenirs recueillis.

Aux futurs ministres.

DISCOURS DE JEAN-LOUIS

À mes amis Hahn, à Genevry.

 

Voisins, voisines, chers amis !

 

Entre deux nocettes, place pour deux mots !

M’est avis que lorsqu’on se sent dans le cœur trois idées qui vous tarabustent, il faut leur ouvrir la bornette pour les lâcher au grand air, au risque de se faire peut-être taper dessus ou de rester court. Tant pis ! J’ai pris la parole ; daignez m’écouter.

Jean-Louis, vous le savez, n’est pas orateur ; mais il a un tel plaisir à prendre part à ces jolies soirées de « gremaillage », qu’il se sent un courage de vétéran pour lever, ce soir, son verre devant vous et pour vous proposer une santé. Pardonnez le toupet.

Je vois ici, chers amis et amies, – venus pour gremailler avec nous, – des étudiants de notre Université, dont deux, entr’autres mon neveu, sont dans la théologie pour apprendre ministre… Bon !

Eh bien ! c’est à ces derniers que j’ai beaucoup pensé ces jours et que je voudrais m’adresser en toute simplicité et à la bonne franquette, pour boire ensuite à leur santé.

 

Messieurs les étudiants ! Vous voulez donc devenir pasteurs dans notre pays. Respect pour vous, si vous avez la vocation !… Malgré tout ce que j’entends dire, c’est, pour un homme de cœur, de talent et de santé, la plus belle carrière qu’on puisse choisir : celle où, tout en restant pauvre, – c’est possible, – vous pourrez faire le plus de bien, servir le plus chrétiennement notre pays, en y défendant la cause de la justice et de la charité, en aimant la jeunesse, en consolant les affligés, en plaidant pour le pauvre et en gagnant les âmes à la vie éternelle.

Seulement, voyez-vous, avant que d’en arriver là, il y a de rudes bourrasques, m’a-t-on dit. Dans vos académies ou vos universités, il y a de ces tourbillons d’idées qui, si le bon sens quitte la parade et si vous ne vous tenez pas ferme, peuvent vous faire perdre pied et vous fausser la boussole. Que voulez-vous ? Chacun croit aujourd’hui avoir découvert le soleil à sa manière. Les uns vous disent : « la vérité est ainsi. » Les autres : « elle est comme ça. » Ceux-ci vous disent : « oui ! » ceux-là vous crient : « non ! » Les uns ne voient de beau que du « côté de bise » ou des Allemands ; les autres ne veulent regarder que du côté du couchant et de Paris. Il y en a même qui, à force de trivogner notre vieille Bible, de fendre des cheveux en quatre et en long, et de vouloir dire du nouveau qui sent le vieux, ne lui laissent plus que la couverture ou peut-être quelques numéros de chapitre.

La coquille reste ; mais où est le grumeau ?

Voyons donc, messieurs, je vous en supplie : il y a pourtant une histoire dans cette Bible ; il y a des faits dans cet Ancien Testament et dans ce Nouveau ; il y a l’histoire d’une nation et la vie de notre Seigneur surtout. Eh bien ! ces faits, cette œuvre du bon Dieu pour ce pauvre monde, vous n’allez pourtant pas vous mettre dans l’idée que c’est de la paille et de la poussière. Si vous nous les ôtez, si vous me désossez ma Bible, si vous n’y laissez que de petits grumeaux de morale, savez-vous ce qu’elle devient votre Bible : Un « almanach de bons conseils » et rien de plus !

Ils veulent bien admirer les discours et les paraboles de notre Seigneur. Soit ! D’accord ! En vérité, il ne manquerait plus qu’ils les démolissent aussi ! Mais ces messieurs ne veulent plus, paraît-il, de ses miracles, plus rien de sa vie extraordinaire, plus rien de ce qu’il nous a dit lui-même de lui !

Alors – au nom du ciel ! – ce sermon sur la montagne, dont ils parlent encore avec respect, comment se tient-il droit ? Sur qui, sur quoi, comment se trouve-t-il aguillé ? En l’air, quoi ?… Ma parole, si j’y comprends quelque chose… Une fusée de phrases, et puis c’est tout.

Pauvres vermisseaux ! – dirai-je à ces messieurs – faites-y voir attention. De grâce ! n’y allez-pas à coup de batteran !… Certes, je sais bien qu’il y a dans la Bible beaucoup d’images, beaucoup de choses qui étaient bonnes pour les Juifs de jadis, mais notre Seigneur Jésus-Christ ! notre Sauveur, mort en croix pour nous, vivant pour nous, – oh ! ne nous le prenez pas, s’il vous plaît, et ne le lâchez pas, surtout ! Cramponnez-vous à lui, car il fait bon le regarder, car il nous aide à vivre, à aimer et à mourir, car il n’y a que lui qui soit le Roc, le Chef et la Vérité.

Et si vous me permettez d’ajouter encore un mot, laissez-moi vous dire aussi ceci :

Je suppose vos études faites, et vous allez entrer dans la carrière pastorale. Bon !

Tout d’abord, pas d’illusions ! Si bien que vous soyez reçus dans nos campagnes ou ailleurs, vous aurez des difficultés et de mauvais quarts-d’heure à traverser.

C’est que le monde est méchant, voyez-vous ! Il promet beaucoup, mais il tient peu. Il sourit par devant, mais grogne souvent par derrière. Or, il doit être dur de lancer sans cesse le filet, sans rien prendre ; de donner toujours sans rien recevoir. Ça n’ira donc pas tout seul. Il y aura plus de soupirs que de compliments. Veillez-vous donc au grain et pas de naufrage !

Pour les éviter, voulez-vous que je vous répète ce que m’a dit, pas plus tard que l’autre jour, un brave pasteur de mes amis, très souvent découragé ?

« — Mon cher Jean-Louis, m’a-t-il dit, à force de ne vivre qu’avec des cœurs de carton, des intelligences sans entrain, des volontés sans ressort, gens ne parlant que « bête ou fumier » je suis pris souvent de tristesse et je jetterais volontiers le manche après la cognée. Je ne le fais cependant pas. Lorsque « le noir » me prend, lorsqu’on m’a fait une vilenie ou qu’il me semble que je parle à des sourds, je me dis : Pense à Coillard !… c’est-à-dire : « prends patience ! Oui, il y a de tes collègues au loin, de ces braves missionnaires – en Afrique et ailleurs – qui en voient de plus cruelles que toi et qui, néanmoins, tiennent bon… Pense à Coillard ! »

Messieurs les étudiants ! Pardonnez-moi la hardiesse de ce petit conseil ; mais cette parole de mon brave pasteur vous sera peut-être utile et bonne à retenir plus tard, c’est-à-dire que vous ne penserez pas seulement à vous et que vous ne céderez ni au découragement, ni à l’ingratitude ! Le souvenir de ce vaillant missionnaire, si longtemps seul à la brèche, au milieu des sauvages du Zambèze, et ne désespérant jamais, vous fera du bien.

Quand donc il te semblera, mon neveu, que rien ne va, que rien ne bouge, que tu parles à des plots, que la sainte routine règne partout, que les mauvaises langues sont de feu et que les cœurs sont de glace : « Pense à Coillard ! »

Quand, après bien des courses et des peines, visites, sermons, catéchismes, conférences, vous n’entendrez pas le moindre petit merci, pas un mot de sympathie ni d’encouragement et qu’on vous prendra pour un cheval de fiacre ou un fonctionnaire à la journée : « Pense à Coillard ! »

Quand on vous laissera seul au travail, sans réponse à vos appels, sans écho, au milieu de gens grossiers et stupidement fiers, et que vous songerez à abandonner la partie : « Pense à Coillard ! »

Semez, semez toujours ! À Dieu la moisson et le jugement final ! En avant, toujours en avant ! « Fais ce que dois, advienne que pourra. »

 

Et puisque nous sommes ici au milieu des grumeaux et des coquilles, laissez-moi vous dire, pour finir, de vieilles rimes qui me reviennent maintenant à la mémoire. Elles se trouvent sur la première page de la grosse Bible de mon grand-père. Il les y avait écrites de sa main et « composées, dit-il, en son âge de caducité, » à l’adresse de son fils, à propos de ceux qui font de la Bible un livre à épluches et à chicanes :

 

« Souvent on fait de l’Écriture

Comme un trompeur ferait des noix :

Qui nous donne pour nourriture,

Pour le noyau, la coque dure.

Veux-tu trouver une huile salutaire

Dans les Écrits sacrés, ce précieux joyau ?

Laisse la coque et retiens le noyau,

Tu trouveras de quoi te satisfaire, »

 

Messieurs les étudiants ! Excusez, je vous prie, mon petit sermon et mes pauvres paroles. Que le bon Dieu vous aide à finir vos études, et, plus tard, qu’il soit avec vous dans les travaux de votre saint ministère !

Si l’avenir de votre destinée devait conduire vos pas chez nous et dans nos contrées, sachez que vous serez ici les bienvenus et les bien reçus.

En attendant, bon courage, et à votre santé, messieurs.

J’ai dit.

Miettes en prose.

Il faut prouver à ceux que le rire effarouche

Que, chez femme de bien, gaîté n’est pas méfait,

Et que la plus à plaindre est la femme qui fait

Sa sainte nitouche.

X.

 

À M. LE PEINTRE FRÉDÉRIC ROUGE, À AIGLE.

 

Mon cher peintre,

À vous, qui avez d’une manière si charmante illustré les pages de ce nouveau volume, j’offre ce modeste bouquet de petits récits, « miettes » trouvées sur la table commune, où, pendant plus d’un soir, nous avons causé, chanté et « gremaillé » si gaiement.

Vous voudrez bien les lire avec le même esprit que celui que l’auteur a mis à les recueillir, c’est-à-dire avec simplicité et bienveillance.

Au point de vue artistique peut-être, trouverez-vous, comme moi, que telle miette vaut parfois plus qu’une miche, quand il s’y joint le souvenir.

 

1. Une légende sur la vigne.

Lorsque Bacchus – appelé, comme on sait, Dionysos en Grèce – était encore très jeune, il fit, dit-on, un voyage pour se rendre dans l’île de Naxos, où son culte fut célébré plus tard pendant longtemps.

Le soleil étant fort chaud et le chemin encore long, l’enfant fatigué s’assit au bord de la route sur une pierre.

En regardant autour de lui, le jeune Bacchus aperçut une plante qu’il ne connaissait point encore. Avec son feuillage vert et bien découpé, elle lui parut charmante et digne d’être transplantée.

Il la déracina avec précaution ; mais, comme le soleil était dans toute son ardeur, il eut peur qu’elle ne vînt à se dessécher dans sa main.

Que fit Bacchus ?

Trouvant sur son chemin l’os d’un oiseau, à la forme allongée et à l’intérieur creux, il y introduisit la plante et poursuivit sa route ; mais voici que, dans la main du jeune dieu, la tige se mit à croître si vite qu’elle dépassa bientôt les extrémités de l’os.

Bacchus, voyant plus loin un bel os de lion, se hâta d’y insérer la plante en même temps que l’os d’oiseau qui la contenait. Mais le feuillage et la tige se développant toujours, l’os de lion ne suffit point pour la contenir. La plante le dépassait par le haut et par le bas.

Absolument surpris de cette merveilleuse croissance, Dionysos, ayant cherché un nouveau récipient, trouva un os plus gros encore que celui du lion, c’était un os d’âne. Il y plaça la plante mystérieuse sans la dégager de ses deux premières enveloppes.

Arrivé au but de son voyage, il se hâta de la mettre en terre. Lorsqu’il voulut procéder à cette opération, il constata que les racines étaient si enchevêtrées et entrelaçaient si bien l’os de l’oiseau, celui du lion et celui de l’âne, qu’il eût été impossible de dégager la tige sans échouer dans l’opération. Il planta donc l’arbuste tel quel, en pleine terre.

Sa croissance fut surprenante. Sa tige souple et allongée portait des grappes superbes, aux grains gonflés par un jus vermeil.

Quand le jeune dieu les crut mûres, il les pressa avec soin pour en exprimer le suc. Ce fut le premier vin qu’il donna à boire aux hommes.

Mais – chose curieuse ! – quand ceux-ci eurent approché leurs lèvres de cette liqueur, ils se mirent d’abord à chanter comme des oiseaux, tant leurs cœurs étaient joyeux et heureux de se trouver ensemble.

Quand ils en burent davantage, ils se sentirent remplis d’une ardeur nouvelle, forts comme des lions, prêts au combat et à traverser tous les périls.

Mais, hélas ! s’il leur arrivait de dépasser la mesure et de boire du jus de cette plante trop longtemps, leurs têtes s’alourdissaient, ils devenaient stupides et ils se mettaient à braire comme des ânes.

Et voilà comment un peu de vin réjouit et fortifie le cœur de l’homme, et comment son abus fait descendre au niveau de la brute.

II. Devant la cible.

Dans un de nos derniers tirs de village, les détonations se succédaient au stand avec entrain. Deux officiers allemands, habillés en civil, en avaient franchi le seuil pour observer de plus près nos tireurs vaudois.

Surpris de voir les beaux coups qui se marquaient, soit aux cibles, soit aux mannequins, un des deux étrangers s’adressa, pour le complimenter, à l’un de ceux qui venaient de faire une fort « jolie passe » et lui dit :

— Pardon, monsieur, oserais-je vous demander quel est le grade que vous avez dans vos milices suisses ?

L’interpellé, simple domestique de ferme, flatté de l’idée qu’il pût être pris pour un officier, répondit :

— Moi, monsieur, je suis simple soldat dans le landsturm.

— Pas officier ?

— Quand on est simple domestique, on n’a pas le moyen de courir après les étoiles ou de se payer des galons.

— Mais vous tirez très bien.

— Quant à ça, j’aime et je connais mon arme… mais pour être un tireur de marque, pas question ! il y a, en Suisse, à présent, cinq cent mille hommes qui tirent comme moi.

— Pas possible !

— Aussi, vous pouvez me croire si je vous dis que, de ce côté-ci du Rhin, on n’a pas peur des Allemands.

— Vous oubliez seulement, mon ami, que si vous êtes cinq cent mille bons tireurs en Suisse, nous serions un million d’hommes à traverser le Rhin.

— Un million ! répondit tranquillement le landsturmier ; un million ! oui, c’est un gros chiffre !… Eh bien ! – ajouta-t-il après avoir réfléchi un instant, – un million, ça fait juste deux coups par homme !…

III. À propos de notaire.

Le notaire X. est loin de jouir d’une parfaite réputation de droiture. Tant s’en faut.

— S’il n’a pas précisément volé, il a su faire, disaient de lui ceux qui le connaissaient le mieux.

Or, il fut un jour rencontré en diligence par une de ses victimes, un montagnard qu’il avait financièrement « mis dedans » et dont la colère était loin d’être calmée.

La conversation entre ces deux personnages n’eut rien, on le devine, de très cordial ni d’empressé. Elle fut tendue. Le vieux renard regardait de côté, impatient d’échapper à un interrogatoire qui pouvait commencer d’un moment à l’autre.

— Il m’a trompé dans ses promesses et dans ses écritures ; il m’a fait cautionner un tiers à son profit, il faut bien, se dit le montagnard, que je lui décoche ce qui lui revient.

À ce moment un vol de corbeaux vint à s’abattre dans une prairie, non loin de l’endroit où les deux voyageurs allaient se séparer.

— Pardon, monsieur le notaire, si je ne suis pas trop curieux : sauriez-vous la différence qu’il y a entre ces corbeaux et vous ?

— Il y en a sans doute quelques-unes.

— Celle que tout le monde redit dans la commune, c’est qu’aux corbeaux il faut toutes leurs plumes pour voler, tandis qu’à vous une seule vous suffit… Bonsoir !…

IV. Le grenadier Guntz.

Il était charcutier et coupeur de bois de son état. Il se surnommait le « Bûcheron de la Terre de feu. » Ceux qui ont porté l’épaulette rouge avec lui se souviennent de ce bel homme et de sa gaieté.

C’est lui qui, venant de saigner un porc, en pleine rue lausannoise et au milieu d’un cercle de curieux, dit au moment de procéder au découpage et en aiguisant son couteau :

— Les parents et les amis peuvent se retirer.

Et chacun d’obéir.

Or, le brave Guntz fouettait un jour devant lui, dans la rue de Bourg, à Lausanne, un porc qui, par son esprit de contradiction, lui donnait beaucoup de mal.

D’une longue verge, il touchait sa bête plus ou moins vivement, pour la faire longer honnêtement les trottoirs et l’empêcher de s’emballer dans les magasins.

L’ancien pasteur X., un peu Anglais d’allure, vint à descendre la même rue, préoccupé sans doute de la question de la protection des animaux. Voyant Guntz fouetter sa bête tout en la tenant par la « cordette », le vénérable ecclésiastique, ganté et très correctement vêtu, crut devoir s’approcher de Guntz et lui dit :

— Doucement, mon ami, doucement. Vous brusquez trop cette pauvre bête.

— Pardon, monsieur le pasteur, un instant. Tenez voir la verge et la cordette de mon porc une minute, il faut que j’entre dans ce magasin.

Et le pasteur d’obéir un peu malgré lui, de tenir la cordette avec ses gants glacés, tandis que, derrière la vitrine du magasin, le farceur de charcutier se gaudissait du spectacle offert aux passants par le brave ecclésiastique lausannois, aux prises, pendant de longues minutes, avec la grosse bête, dont il avait cru intelligent de prendre la défense avec tant d’empressement.

V. Question sociale.

Un empressé aussi mal récompensé, fut, dans la même ville, un autre ecclésiastique dont je tairai le nom.

Très rêveur et très préoccupé de la question sociale, il remontait le soir, vers dix heures, de la gare à la place Saint-François.

— Ce n’est pas le tout, se disait-il avec raison, que d’écrire des articles de journaux et de faire de beaux prêches sur la question sociale, il faut des actes, il faut aimer les petits et ne pas perdre une occasion de le leur montrer.

En faisant, à part lui, ces judicieuses réflexions, il était arrivé, – son parapluie sous le bras et les deux mains jointes derrière le dos, – aux maisons voisines de sa demeure.

À ce moment, il vit, devant une porte, un enfant de dix à onze ans, petit et vif, s’efforçant inutilement d’atteindre la poignée d’une sonnette, près de laquelle se lisait la petite enseigne d’une sage-femme.

« Voilà, se dit l’excellent pasteur, un enfant embarrassé. Il a sans doute un message pressant à faire ; il y a de l’angoisse au logis ; il faut lui venir en aide ; pas tant de paroles, mais des actes. »

— Tu ne peux pas atteindre la sonnette, mon petit ; attends, je vais t’aider.

Et le digne ecclésiastique de le soulever paternellement, en l’empoignant sous les deux bras.

Quand l’enfant eut la joie de saisir, dans ses petites mains vigoureuses, la poignée de la sonnette si convoitée, il l’ébranla de trois secouées formidables à réveiller tout un hôtel ; puis, se retournant avec un air de triomphe et de farce bien jouée, du côté de celui qui le déposait à terre, il s’écria, comme remerciement et avec un regard d’espiègle et triomphante malice :

— À présent, fichons le camp !

 

L’enfant détala de ses jambes alertes, pendant que le brave ministre, ahuri, resta planté devant la porte, au-dessus de laquelle s’ouvrit soudain une fenêtre.

La sage-femme parut, furieuse de ce vacarme :

— Qui est là ? Qui est-ce qui me casse ma sonnette ?

— J’en suis bien innocent, madame ; ce n’est pas moi, c’était lui.

Et son doigt de montrer à l’horizon, dans la nuit profonde, le maudit petit fuyard qui lui avait joué ce vilain tour.

Sur ce, le pasteur X…, reprenant, sous un autre bras, son parapluie et le fil de ses pensées sur la question sociale, se dit :

— Qu’il est difficile de faire le bien !

VI. Précoce intelligence.

La grosse Fanchette, en revenant du marché, fait la montée, pendant quelques instants, avec un gentil écolier, fils de syndic. Elle porte à son bras gauche, non sans souffler quelque peu, un gros panier couvert d’un linge blanc.

C’est en automne, aux approches des vendanges.

La conversation s’engage. Au bout d’un moment, Fanchette, prise d’une idée généreuse, dit au jeune homme :

— Devine voir, si tu peux, mon garçon, ce que j’ai dans mon panier.

— Dans votre panier ? Sous cette serviette ?

— Oui ! si tu devines, toi qui es malin, je te donne une grappe.

L’enfant, faisant semblant de réfléchir une minute, de répondre :

— Gage que c’est des raisins !

— Pardine, oui ! Eh ! voyez-vous cette malice. Oh ! pour toi, tu es bien un tout rusé. Tu es trop précoce !

VII. En gare.

— On sait que lorsqu’une locomotive est, comme on dit, en « descente de service », son chauffeur doit fourbir avec soin certains aciers et certains cuivres, afin de les maintenir en état de propreté. Une machine bien tenue et bien luisante flatte toujours l’amour-propre des hommes qui la conduisent.

Ce n’était cependant pas l’avis, paraît-il, un certain matin, d’un brave vieux mécanicien du Jura-Simplon, fidèle serviteur, bégayant un peu, mais toujours loustic, malgré tous les temps et toutes les fatigues du service.

Il arrive en gare, à Fribourg, avec une machine très sale. Les jaunes des cuivres étaient bruns et les blancs de l’acier tachetés de noir.

— Pas propre, votre locomotive !… Ne vous fait pas honneur ! dit au vieux chauffeur, en lui donnant une algarade, le chef de dépôt.

— Pé… pé… permettez, monsieur l’inspecteur ; il n’y a pas là de quoi se mettre en colère. Tenez ! ce matin, après Pa… Pa… Payerne, ma machine a croisé sur la voie un gros lièvre qui… qui… qui était sale et rudement mal étrillé et qui, quand même, traçait bigrement bien.


Ce livre numérique

a été édité par

l’Association Les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en juin 2014.

 

— Élaboration :

Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après Alfred Cérésole, En cassant les noix Récits vaudois, Lausanne, Payot, 1896. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Chemin entre Montheron et Froideville, a été prise par Laura Barr-Wells le 18.10.2011.

— Dispositions :

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[1] De Paul Bourget.

[2] Traduction : Eh ! oui, M. le curé, c’est la pure vérité : c’est bien nous qui l’avons appelé. Il n’y a pas là l’ombre d’un mensonge. Et puis que ce monsieur ne nous a fait que du bien, à nous et à la Marie, qu’il nous a dit de tant belles paroles que nous avons toutes comprises. En outre, il nous a donné de l’argent… S’il vous plaît, n’allez pas le gronder, ni lui faire des misères par ici.

[3] Traduction : Mon pauvre monsieur ! quelle triste affaire et que d’embarras et de chagrins pour vous ! Vous êtes seulement trop bon ; mais ne donnez pas trop d’importance à ce qui a eu lieu, notre « noireau » n’a pas sa tête.

[4] Ceux qui sont quelque peu au courant des cartes concernant les Alpes Maritimes seront peut-être surpris que je ne mentionne pas, parmi les hauts sommets de la région parcourue, le fameux Mercantour, taxé bel et bien 3167 m. sur la grande « carte de l’état-major sarde ». La raison en est bien simple : Il en est de ce sommet, comme du non moins fameux Mont Iseran, le prétendu géant des Alpes Grées. Il n’existe et n’a existé que dans l’imagination trop féconde d’ingénieurs et de cartographes peu consciencieux. Cette grosse erreur a été signalée, pour la première fois, en 1876, par M. Émile Burnat, relevée par lui, dans un article de l’Écho des Alpes (année 1878, pages 285 et 286) et cependant répétée, en 1882, par M. Alfred Joanne dans sa Géographie des Alpes Maritimes (page 7). Il faut tout simplement biffer ce prétendu sommet des cartes, ou, en tous cas, le reléguer entre le col de Cévéia et celui de Mercantour, c’est-à-dire au nombre des montagnes d’un ordre tout à fait secondaire. La royauté, au point de vue des sommets des Alpes Maritimes, appartient sans conteste à l’Argentera, au sud-ouest de Valdieri.

[5] Le mot piolet – si employé aujourd’hui dans le langage des alpinistes, pour désigner le solide bâton, armé d’une hache et d’une pointe, indispensable aux hautes ascensions – vient du patois montagnard : piolon, pioletta, qui signifie hachette.

[6] Voir, sur cette belle plante, l’article écrit à l’occasion de notre voyage, par M. Émile Burnat, dans le Bulletin de la Société botanique de France, tome XXX (séance du 9 novembre 1883).

[7] Une de ces tentes, don de M. Burnat, est la propriété de la « Section de Jaman » du Club alpin suisse, dont le siège est à Vevey.

[8] Voir ses intéressantes communications dans les Bulletins de la Société botanique de France.