Célestin Castella

UNE EXCURSION
SUR LA DENT DE JAMAN

SOUVENIRS ET
LÉGENDES GRUÉRIENNES

1866

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Table des matières

 

UNE EXCURSION  SUR LA DENT DE JAMAN. 3

MA GRUYÈRE. 38

Ce livre numérique. 41

 

UNE EXCURSION

SUR LA DENT DE JAMAN.

Enfin la dernière heure du dernier jour de la bénichon[1] de mon village natal avait sonné. Par la grâce de Dieu, cette fête bachique était ensevelie avec tout son triste cortège de libations, de tapage, de cris, de querelles, de verres cassés, de bruyantes veillées et de je ne sais quoi encore.

Il ne restait donc plus que l’escarcelle des aubergistes garnie aux dépens des goussets vides d’un grand nombre de campagnards.

Mais le temps était toujours si beau, le ciel si bleu, le soleil si radieux, que soudain une idée lumineuse surgit dans mon esprit.

« Tiens, il faut que tu bénichonnes à ton tour, me dis-je ; chacun son temps, chacun ses amusements. » Je connaissais à Montbovon un citoyen vraiment digne de ce nom, et cependant il n’avait ni titre, ni emploi, c’était tout simplement… un ancien trompette de cavalerie, c’était un de ces hommes de la vieille roche, un de ces amis sincères qu’on regrette toujours de n’avoir pas connus plus tôt, tant il y a de bonté, de dévouement, de générosité dans leur cœur, tant il y a de grâce, de politesse, d’agrément dans leur caractère. Le 28 septembre, je pris la plume et lui écrivis ces deux mots :

 

« Mon cher A…

« Tu n’as qu’à te tenir prêt. Je vais mettre à exécution l’excursion que nous avons projetée : dimanche prochain 1er octobre dans la soirée, j’aurai le plaisir de te serrer la main à l’Hôtel de Jaman. Le lendemain, avec l’aurore et aux premiers gazouillements des oiseaux, nous partirons pour aller respirer, sur les monts qui ombragent ton village, l’air pur et vivifiant de la liberté ! À nous deux d’escalader les hauts sommets pour admirer au sein de cette grandiose et sublime nature les innombrables merveilles du Créateur ; à nous deux les panoramas ravissants, les horizons immenses, les douces émotions, les plaisirs imprévus ! Ton cœur sensible ne s’harmonise que trop bien avec le mien pour que nous ne puissions et ne devions pas les goûter ensemble.

« Compte donc sur moi, à moins que des nuages malencontreux ne viennent obscurcir notre beau ciel, rouler leurs sombres tourbillons sur les flancs de nos monts et dérouter notre charmant projet.

« Ton ami dévoué, C. C. »

 

Voilà, ami lecteur, de quelle manière je me disposais à célébrer le redzingon de notre bénichon et en quels termes enthousiastes je l’annonçais à mon trompette d’Intiammont. J’avais à cœur d’être fidèle à ma parole. Aussi, vers deux heures de l’après-midi, je me mettais en route, le bâton du voyageur à la main, le carnet de notes en poche, pour me diriger vers cette charmante vallée de la Haute-Gruyère si digne d’être visitée et surtout mieux connue.

 

Li ashe on plie bî paiî

Tié noushrâ Grevire ?

No volin allâ vitiî

Sche li a rin à rire ?

I né pâ po critiquâ,

Ma rintié po no-j-amujâ.

Schin né pâ, el lon et la,

Schin né pâ dei gâlé.

 

Je quittai la route qui longe la rive gauche de la Sarine pour passer sur la rive droite à côté du beau village de Grandvillard, le séjour des gais « compères, » des bons enfants, des excellents chanteurs et des jeunes filles sémillantes.

Hélas ! cette fois-ci je ne puis m’arrêter dans cette intéressante localité où j’ai coulé, au sein de l’union, de l’amitié et de la fraternité, de si doux moments de plaisir. « À une autre fois votre tour, chers amis, » me dis-je, tout en m’enfonçant dans l’étroit chemin bordé de noisetiers qui conduit à Lessoc. J’atteignis bientôt le petit hameau du But, perché sur le bord d’une rampe aride et escarpée. Quelle jolie chapelle en rotonde ! La porte ouverte à demi me laisse voir un grand nombre de femmes « priant » des chapelets et lisant des oraisons. C’est ici le lieu où, s’il faut en croire un malin farceur de la contrée, maintes belles à marier viennent faire des pèlerinages et dire leurs neuvaines à Notre-Dame de Bon-Secours.

Bref, en quelques minutes me voilà à Lessoc : Lessoc, dont j’admire la charmante église si agréablement située sur un petit monticule vers la partie supérieure du village ; Lessoc, célèbre par le caractère affable de ses habitants, par la propreté et le bon aspect de ses bâtiments où tout respire l’aisance et le bien-être ; Lessoc, qui se glorifie non sans raison de sa belle fontaine, dont le dôme gracieux supporté par quatre colonnes de marbre prête tantôt un doux ombrage, tantôt un bienfaisant abri aux gaies lessiveuses qui viennent si souvent rire et jacasser en ce lieu commun, ce forum ou cercle féminin, où il se raconte tant de curieuses et étranges nouvelles. Vous dire que le beau sexe de Lessoc ne sait pas faire usage de sa langue, ce serait, chers lecteurs, une contre-vérité énorme ; quel est celui d’entre vous qui ne connaît ce proverbe : Allingâye quemin ouna fille dé Leschot que ne craint pas dé rebarballâ houet dzounos in-riola intoua dé li ?

Assez, n’est-ce pas ?… Je reviens à ma fontaine. Ce remarquable bassin dans lequel tombent quatre jets de cristal est remarquable par l’abondance et la limpidité de son eau ; néanmoins, il a pour le voyageur altéré un grave inconvénient qu’on ne lui pardonnera jamais. Il a le tort de se trouver à deux pas de l’auberge, car c’est vers celle-ci que le passant porte bientôt toute son attention… Entrons un instant, car il me semble que j’avalerais volontiers une chopine. Là, dans une chambre, presque obscure, plusieurs paysans jouent à qui mieux mieux avec les cartes de feu Jacques Burdel… Quarante de valets ! Souschanta dé fémallé ! Té pringnié por ouna rousha ! Binocle !…

Ce genre d’amusement paraît beaucoup plus en usage dans la Haute-Gruyère que dans le reste du district, il y a une particularité à noter dans le langage des gens de Lessoc : le prénom est toujours précédé de l’article, ainsi le Pierre, le Théodule, le Jean, etc. Mais n’insistons pas trop là-dessus, car il pourrait nous en cuire,… et décampons. Il me semble déjà voir mon cher A. s’impatientant de mes retards. Arrêtons-nous cependant un instant pour admirer les beaux aspects que les environs de ce village présentent à vos regards enchantés. Qu’elle est délicieuse cette rive gauche de la Sarine qui s’étale là devant vous avec ses gracieux et coquets villages, ses vertes prairies ! Qu’elles sont belles ces montagnes parsemées de chalets, entrecoupées de gorges, de défilés dans lesquels l’œil aime à plonger. Oh ! combien on s’extasie à la vue de tous ces monts sourcilleux qui découpent leurs nombreuses dentelures sur l’azur d’un ciel sans nuages ! Je traverse de nouveau la Sarine sur un petit pont en bois (Pont crouvâ) situé dans un lieu des plus sauvages et des plus pittoresques. Là, la rivière étroitement et profondément encaissée entre des rochers perpendiculaires et couronnés de noirs sapins, gronde, mugit avec fracas, bondit, bouillonne avec rage ; ce ne sont qu’entonnoirs profonds et d’un beau vert de mer, ou cascades brillantes et écumeuses. Aussi les légendes du pays ne manquent pas de nous raconter maintes histoires lugubres et effrayantes de brigands postés en ce lieu pour dévaliser le pauvre voyageur qu’un mauvais génie conduisait dans ce passage solitaire et désolé.

Encore quelques pas, et comme pour vous dédommager des sombres pensées que l’étrange aspect de ces lieux fait naître irrésistiblement, vous apercevez le joli petit village de Montbovon avec sa modeste église retirée dans les vergers, son beau et spacieux hôtel qui se présente si gracieusement sur le bord de la route.

J’arrive enfin. À peine mettais-je le pied dans le corridor de l’Hôtel de Jaman que j’aperçus à l’autre bout de l’allée un homme qui venait à moi en me tendant la main.

C’était mon cher ami, mon brave trompette de cavalerie, mon futur compagnon de voyage.

— Bravo ! bravo ! là, cette fois-ci nous en sommes, s’écria-t-il ! oh ! si tu m’avais manqué ! saperlotte !

— Allons donc ! moi, manquer à ma parole ? répondis-je ; avec d’autres à Montbovon, cela pourrait se concevoir, on aurait peut-être de bonnes raisons pour en agir ainsi ; mais, avec toi, jamais : à nous deux maintenant une bonne bouteille. Entends-tu ? je crois que c’est bien le cas de commencer par là.

Si tôt dit, si tôt fait.

Et vous auriez dû nous voir rire, causer, babiller et trinquer.

Ah ! si jamais l’ami Gillet a vu sous son toit hospitalier des visages tristes ou mécontents, des dispositions à rebrousse-poil, à coup sûr ce n’étaient pas les nôtres.

« Tu ne passeras nulle part la nuit que chez moi, me dit mon brave A… ; nous allons bientôt faire de la musique. »

Pensez donc un peu si j’acceptai sans façon (schin gaugné) l’aimable invitation de mon ami. Mais, cette musique, que diable sera-ce ? pensai-je en moi-même.

De la musique à Montbovon ?… C’est probablement sa vieille trompette qu’il va décrocher de la paroi ou exhumer de quelque armoire pour en faire résonner quelques airs guerriers ? Je m’étais grossièrement trompé. Sur un signe de son père, une charmante petite fille d’environ dix ans, physionomie angélique, la chevelure blonde et soyeuse, s’élança vers un piano, et, promenant agilement ses petits doigts de chérubin sur le clavier, elle remplit aussitôt la chambre de mélodieux accords, de suaves mélodies, d’airs gais et entraînants, et cela, avec tant de grâce et de précision, que j’en fus enchanté, et, quelques heures après, je m’endormais sous cette impression de bonheur, bercé de cette mélancolie étrange, indescriptible, presque surnaturelle, douce plutôt qu’amère, qui s’empare des cœurs bien doués, et que favorise une nature aux aspects grandioses et poétiques comme la nature qui étale ses splendeurs autour des villages de la Haute-Gruyère et de Montbovon en particulier.

Le lundi matin, à cinq heures et demie, nous étions déjà debout. Le ciel était d’une sérénité parfaite. Un soleil sans nuage dardait ses rayons de feu contre les sommets les plus élevés des monts, qui resplendissaient comme des rochers de diamants. Le vent frais du malin, le ruhlio venant de la Tine soufflait avec assez de force et nous fouettait la figure. La matinée était belle, ma foi ! mais un peu trop fraîche.

Salut à toi, Hôtel de Jaman, qui nous ouvres en ce moment tes portes et tes volets !

« Et si nous allions piquer un verre d’eau-de-cerises ? où donc en déguster d’aussi bonne si ce n’est à Montbovon ? »

Vous dire ce qu’il advint de cette proposition, ce serait, je crois, chose inutile… Toujours est-il que, alertes et joyeux, l’on se mit en route, emportant les vœux de l’hôtesse et de sa charmante sœur. Lorsque deux jeunes femmes, affables et jolies, vous souhaitent si gracieusement un bon voyage, quel bon augure ! Pour qu’on ne réussît pas, il faudrait vraiment que toute la diablerie du Petit-Mont y plantât ses griffes.

En sortant du village, nous enfilons un sentier pierreux, marchant sur le roc nu. Puis, par des contours continuels qui nous promènent tantôt sur des pâturages desséchés et littéralement grillés par le soleil, tantôt à travers de gracieux bosquets de hêtres, nous voilà arrivés au-dessus de la longue descente du Pontet, au bas de laquelle se trouve le vieux pont en pierres jeté sur les rives escarpées de l’Hongrin. Ce pont est situé dans un site pittoresque et sur un passage très fréquenté. Il paraît dater de plusieurs siècles. Mais, pourquoi ne répare-t-on pas l’un de ses parapets presque entièrement démoli par l’inexorable marteau du temps ? Ce vieux et respectable serviteur, qui relie le hameau d’Allières au village de Montbovon, et dont l’importance n’est pas moindre aujourd’hui qu’au temps de sa construction, mérite-t-il qu’on le laisse dans un pareil état de délabrement ?

Bientôt la vue des premières maisons d’Allières vous réjouit, lorsque vous sortez de ce profond ravin dans lequel le fougueux torrent roule avec un bruit sauvage ses ondes agitées. Oui, c’est bien dans l’une de ces rustiques habitations que naquit, il y a bien quatre-vingts ans, l’infortuné Xavier Jordan (dit de Vers la Chapelle) : c’est bien ce chemin étroitement resserré entre deux haies qui fut le théâtre du triste événement dont toute la contrée a conservé le lugubre et toujours palpitant souvenir.

Xavier avait atteint sa vingt-cinquième année. C’était un fort et robuste montagnard, un vrai montagnard. Il revenait d’une foire de Bulle, où (à l’auberge des Treize-Cantons) il avait, d’un coup de main et de quelques coups de trique, mis à la porte et envoyé promener dans la rue une bonne demi-douzaine de fortes têtes venant de je ne sais quel village de derrière le Gibloux. Ayant passé le vieux pont dont je viens de parler, il commençait à gravir la montée qui conduit vers la chapelle… C’était en hiver, vers onze heures du soir. La nuit était magnifique, la lune promenait silencieusement son disque d’argent au milieu du firmament étoilé et jetait ses rayons mélancoliques sur le petit vallon d’Allières profondément enseveli sous un épais manteau de neige. Il faisait un froid sibérien, la neige criait sous les pieds de la belle mule noire que Xavier montait chaque fois qu’il se rendait aux foires. Tout à coup la bête se cabra épouvantée, démenant la tête, soufflant avec bruit et renâclant.

Un énorme loup sortant d’un bosquet voisin avait bondi à travers un petit pré, pour s’arrêter au milieu du chemin, la gueule ouverte, les yeux flamboyants.

Xavier n’était qu’à trois cents pas de sa maison dont il voyait la lumière derrière les petites croisées. On l’attendait donc.

Il poussa un cri de détresse, un cri surhumain qui réveilla tous les échos du vallon. Un hurlement de rage répondit à ce cri, puis, d’un bond, le loup avait sauté au cou de la mule et y enfonçait ses dents affamées.

À son tour, le pauvre animal si cruellement attaqué poussa un de ces hennissements étranges et lamentables que les chevaux ne font entendre qu’en de pareilles occasions, puis, s’affaissant sur elle-même, et, par un brusque mouvement, se jetant de côté, elle renversa son maître dont une jambe resta enfermée sous le corps de l’animal.

Le loup continuait sur celui-ci son œuvre de destruction.

Le pauvre montagnard ne comprenait que trop bien que son tour aussi allait venir. Quadruplant ses forces par un effort désespéré et suprême, il parvint à se dégager enfin, au moment où le loup venait à lui avec sa tête hideuse, sa mâchoire béante et ensanglantée.

Soudain trois ombres gigantesques se dessinèrent sur la neige brillante. « Grand Dieu ! je suis sauvé, » s’écria Xavier. La haie voisine s’ouvrit en craquant sous l’effort de robustes poignets, et, avec la rapidité des batteurs de blé, une grêle de coups d’énormes pieux tomba sur le crâne du loup, qui n’avait pas même songé à fuir, tant sa voracité l’attachait à sa proie.

Comme on le devine déjà, les cris de détresse avaient été entendus : deux domestiques et un voisin venaient au secours du montagnard et lui sauvaient la vie.

Le lendemain on enlevait les cadavres gelés de la mule et du loup, couchés à côté l’un de l’autre.

… Hélas ! le pauvre Xavier était une de ces existences qui semblent vouées au malheur. S’il réussit à s’échapper de la dent de la bête fauve, il n’en devait pas moins finir ses jours d’une manière tout aussi tragique.

Environ vingt-cinq ans s’étaient écoulés : c’était vers le milieu de janvier 1838. Notre montagnard descendait des meules de foin (des fés) du pâturage de Haut-Oudon. Ne pouvant maîtriser un de ses convois, car le traîneau alpestre glissait avec une rapidité effrayante sur la neige glacée et durcie qui tapissait une pente excessivement rapide, le malheureux fut emporté avec son fardeau pour disparaître bientôt dans d’affreux précipices. On ne le revit plus jamais.

L’esprit tout rempli du souvenir de cet infortuné et brave citoyen qui fut pendant si longtemps l’ami de mon père, je me trouvai, presque sans m’en apercevoir, devant la porte de la jolie chapelle d’Allières placée sous le vocable de Ste-Madeleine. Oui, c’est bien la célèbre pécheresse que je vois sur ce petit tableau, le visage en larmes, les cheveux épars. Elle pleure sur ses infidélités, sur ses égarements passés ; mais il lui a été beaucoup pardonné, parce qu’elle a beaucoup aimé !

Mais laissons cette sainte femme en proie à un repentir d’autant plus précieux et plus respectable qu’il devient plus rare de nos jours, et poursuivons notre route au milieu de ce petit hameau que le hasard passant dans ces montagnes a sans doute oublié en chemin. Une douzaine de maisons, partie en bois noirci par les siècles, partie en murs grossièrement maçonnés, sont échelonnées de distances en distances sur les deux côtés d’un étroit chemin pierreux. Plusieurs granges sont disséminées çà et là sur de petites prairies d’un excellent rapport, tant le fourrage est là-haut fin, succulent et aromatique. Ce fut auprès de l’une de ces granges que se déroula, il y a environ une trentaine d’années, un drame sanglant dont le souvenir est encore vivant dans la vallée.

Un voleur célèbre, plusieurs fois repris de justice, maintes fois échappé de la maison de force, et qui, les années précédentes, avait dévasté la Basse-Gruyère, trouva à propos d’aller établir, pendant un été, son quartier-général dans la vallée de l’Hongrin, où l’on ne tarda pas, en effet, à souffrir de ses déprédations. Ce misérable, qu’on ne connaissait que sous le nom de celui du Grand-Essert (chi dou grand Essert) était un homme vraiment redoutable par sa taille gigantesque et sa force herculéenne, qualités qui le rendaient d’autant plus audacieux. Aussi, n’y allait-il pas de main morte. Clochettes enlevées, moutons et chèvres… supprimés, salages enfoncés, et, tout naturellement, les malottes de beurre, les sérés, les fromages, et les habillements des gouverna fre de disparaître sans la permission des propriétaires, qui, chaque matin, tout stupéfaits de ce qui leur arrivait, ne savaient faire autre chose que de proférer une bonne douzaine de ces bons et gros jurements farcis de tz, de cr, et de gr ! Mais les jurons les plus énergiques ne remédiaient pas à l’affaire, et c’était tous les jours à recommencer. La position n’était plus tenable. Une terreur presque superstitieuse commençait à gagner la contrée.

On réussit cependant à découvrir le repaire où le mystérieux déprédateur se réfugiait depuis peu de jours. C’était une petite grange.

Deux gendarmes arrivèrent de Montbovon, renforcés d’une dizaine de paysans des environs, et dans le nombre, un excellent carabinier.

Des sentinelles se cachèrent à quelque distance de la grange, et dans toutes les directions, afin de guetter l’arrivée du voleur qu’on supposait devoir rentrer avant le jour.

En effet, vers les trois heures du matin, une forme humaine, noire et colossale, se glissa furtivement le long d’une haie, s’approcha doucement de l’une des portes du bâtiment, la poussa avec précaution et disparut dans l’intérieur.

L’alerte fut aussitôt donnée, mais l’on attendit l’arrivée du jour. Alors le cordon de sentinelles se resserra et cerna la grange. Les deux gendarmes, armés jusqu’aux dents, y entrèrent, non sans éprouver une certaine frayeur. Mais avant qu’ils eussent eu le temps de commencer leurs perquisitions, voici le brigand qui sort de sa cachette, fond sur eux à l’improviste, et, saisissant de chaque main son homme, les envoie à droite et à gauche faire une rude connaissance avec les colonnes des soliveaux. Puis, bondissant comme un tigre vers la porte, il traverse comme un spectre le groupe de paysans qui la garde et l’obstrue, et il s’élance dans la prairie.

Cinq secondes après, une détonation formidable fit retentir les échos de la vallée… Le carabinier dont j’ai parlé plus haut avait couché en joue le fuyard et lui logeait tout simplement une balle dans les épaules.

Le colosse chancela, fit deux pas encore, puis tomba pour ne plus se relever, après avoir été pendant trop longtemps la terreur et la désolation de la contrée.

Il ne serait guère poli de passer devant l’auberge d’Allières sans y faire une petite halte. Elle se présente si gracieusement avec sa jolie façade jaune, percée de nombreuses fenêtres ! N’est-ce pas l’étape obligée de tous ceux qui passent la montagne. Marchands de beurre ou de gibier qui vont au marché de Vevey, ou qui en reviennent, des armaillis qui, sous prétexte d’avoir été faire leur provision de tabac ou chercher des vêtements, reviennent bel et bien de rendre visite à leurs chères amies, à leurs robustes « gracieuses, » touristes oisifs, étudiants ou professeurs en congé, chacun veut s’y arrêter un moment, et chacun, ou à peu près, y prend son petit verre d’eau-de-vie. Quant à moi, je donnai la préférence à une tasse de lait écumant, assaisonné d’une respectable dose de rhum. Cela n’est pas fort rafraîchissant, il est vrai, mais c’est toujours un excellent breuvage et que je recommande à tous les coureurs des Alpes.

Je promène par distraction mes regards sur les parois de la chambre à boire. Nudité absolue ! On eût dit que les iconoclastes du 8e siècle avaient passé par là. Pas un tableau, pas une « image ! » Pas non plus d’horloge, pas le moindre coucou ! ma montre s’était arrêtée… Que faire ?

J’avisai la jeune fille qui faisait dans l’établissement l’office de sommelière, une bonne et gentille campagnarde aux allures décidées.

— « Eh bien ! gracieuse, lui dis-je, voulez-vous bien nous dire l’heure que vous avez à Allières ? Vous avez là une excellente horloge. »

Elle courut à la cuisine, où, à en juger du moins par ses cris, des armaillis qui faisaient la noce lui firent passer une minute assez orageuse, car elle rentra tout essoufflée, les veux ardents, tenant à la main son peigne (décutiau) tombé de ses beaux cheveux, et brisé en je ne sais combien de morceaux.

— Tin roudzei les canaillés ! exclama-t-elle dans son rude langage qu’elle n’avait certainement pas appris avec les bergers de Florian… À propos, monsieur ; nous avons huit heures moins dix centimes ! me dit-elle ensuite le plus naïvement du monde.

— Huit heures moins dix centimes !

Je partis d’un éclat de rire.

– On voit bien que ces armaillis vous ont troublé le cerveau. Mais, lui répondis-je, puisque vous voulez me parler centimes au lieu de minutes, moi, je ferai le contraire. Combien de minutes vous dois-je pour régler mon compte ?

— Eh bien ! comptez-moi trente minutes, me répondit ce diéridon de montagnarde en riant à son tour… Elle paraissait déjà avoir oublié l’assaut auquel elle avait bravement résisté à la cuisine et dans lequel le peigne malencontreux avait mordu la poussière.

S’il y a des colères qui durent, ce n’est pas, à coup sûr, celles qui proviennent d’oun’imbranschia.

Ne quittons cependant pas l’auberge d’Allières sans jeter les yeux sur un vitrail qui orne le guichet d’une des fenêtres de la chambre à boire. Il représente les armoiries de la commune de Château-d’Œx : un château fort du moyen-âge, avec ses portes cintrées, ses fenêtres ogivales, ses tourelles crénelées. Sur la tour du centre, la plus élevée, se trouve perchée la grue, la grue légendaire ou historique, l’emblème glorieux et populaire sous lequel les preux et magnifiques seigneurs comtes de Gruyères conduisaient leur brave peuple dans les expéditions lointaines : la grue qui, à Morat, conduite par le vaillant comte Louis, vit fuir devant elle les Bourguignons en déroute. Sous ce vitrail on lit ces mots : Commune de Château-d’Œx. 1767.

Ce fut précisément dans la nuit du 2 ou 3 janvier de cette même année 1767 que l’auberge d’Allières fut victime d’un événement tout à la fois effrayant et comique.

Les flancs très inclinés des monts qui s’élèvent à l’occident derrière le hameau étaient depuis longtemps couverts d’une épaisse couche de neige luisante et durcie, lorsqu’un beau jour une forte dose de neige nouvelle tomba sur l’ancienne. Cette dernière venue ne pouvant s’asseoir commodément sur la surface polie et glacée de la vieille neige, prit le parti de descendre vers des régions où elle pourrait reposer plus à l’aise. Elle se mit donc en mouvement avec un bruit effroyable, emportant de gros sapins qu’elle faisait tourbillonner comme des brins de paille, bousculant granges et chalets comme des châteaux de cartes. Les premières vagues (roubatis) de cette masse mouvante s’amoncelèrent derrière l’auberge jusqu’à la hauteur du premier étage, sans pouvoir faire chanceler le bâtiment, mais arriva bientôt le gros de l’avalanche (arein) qui se fit un amusement de raser le second étage où dormait un domestique qui rêvait sans doute de sa grosse Virginie. L’avalanche trouvant maintenant sur son passage une pente infiniment moins roide, calma son effrayante impétuosité, et ce fut en emportant doucement à sa surface sa moitié d’auberge qu’elle alla expirer, sur les bords de l’Hongrin. Le pauvre domestique tout stupéfait d’un aussi étrange voyage nocturne, qui n’avait certes rien de commun avec ses escapades chez sa « Climène, » s’habilla dans sa chambre métamorphosée en premier étage, et reprit non sans peine le chemin d’Allières, croyant ses maîtres en route pour l’éternité. Mais, ô surprise ! le vrai premier étage se trouvait encore à sa même place : la famille n’avait pas la moindre égratignure ; on en était quitte pour la peur et pour les frais d’une nouvelle construction de la maison sur son rez-de-chaussée demeuré debout.

Voilà, amis lecteurs, l’événement que vous racontera chaque paysan de l’agreste vallée de l’Hongrin.

Mais assez d’histoires tragiques, n’est-ce pas ? Sortons de l’auberge. Allons respirer à pleine poitrine cet air si salubre des hautes vallées, dilater nos cœurs au milieu de cette nature alpestre si belle, si resplendissante, admirer les scènes douces et paisibles qui nous entourent. Que pourrait-il donc manquer au bonheur de ces braves habitants d’Allières ? Si relégués qu’ils fussent au milieu des monts, n’est-ce pas là que naquirent leurs pères ? n’est-ce pas là qu’ils ont eux-mêmes reçu le jour, qu’ils ont grandi et qu’ils doivent finir leur calme et laborieuse carrière. Ces jolies prairies, ces rustiques maisons, ces chalets, ces verts pâturages légués par leurs aïeux suffisent à leur bonheur. Ils n’ont d’autre ambition que celle d’élever de beaux bestiaux, et de fabriquer d’excellents fromages. Ces petits enfants que je vois babillants, jouant au milieu du chemin rocailleux, sont gais comme des chardonnerets, épanouis et frais comme des roses des Alpes ; je vous assure que pour tout l’or de la Californie, ils n’abandonneraient pas leur hameau natal ; ce sont, pour parler avec l’illustre Châteaubriand, « des plantes de la montagne, il faut que leurs racines soient dans le rocher ; le soleil, les abris, et l’air de la plaine les feraient périr, tant il est vrai que Dieu cramponne les pieds de l’homme au sol qui l’a vu naître, tant il est vrai que plus un pays est sauvage et montagneux, plus l’amour de la patrie bouillonne dans le cœur de ses enfants. »

Oh ! fortunés habitants d’Allières, qui saurait dire combien d’opulents citadins vivent moins heureux dans leurs palais dorés que vous, dans vos rustiques demeures assises à l’ombre de vos monts !

Pendant qu’appuyé à la mince balustrade en fer de l’escalier, je me livrais à ces réflexions, mon brave compagnon de voyage, lui, pensait à autre chose. Il réfléchissait que les plaisirs que nous allions éprouver dans notre excursion alpestre auraient bien leur mauvais côté si nous devions par là-haut ressentir les douleurs de la faim, et les tourments bien plus cruels et plus insupportables encore de la soif. Aussi, pourvoyeur intelligent et infatigable, il ne s’était pas contenté de garnir à Montbovon sa grande gibecière de toutes espèces de provisions, il trouvait moyen, à Allières, d’y fourrer encore une énorme bouteille dont le noir goulot se montrant fièrement le long de la courroie semblait nous prévenir qu’un moment viendrait où, laissant de côté toutes les beautés de la nature, nous l’honorerions à son tour de toute notre bienveillante attention.

Puisque mon brave trompette de cavalerie sait si bien prendre ses précautions, que nous reste-t-il donc à faire si ce n’est de courir à travers monts et rochers pour aiguillonner notre appétit et dessécher nos gosiers ? Aussi fallait-il voir avec quelle agilité nous gravissions le sentier qui conduit au col. Nous traversons des pâturages pierreux et rôtis par le soleil tropical de l’été : le sol a revêtu une couleur rouge cuivrée qui fait peine à voir. Pour complément à l’étrange aspect du sol, nous voyons un modzeney dont la chevelure et la barbe rouge s’harmonisent, se confondent pour ainsi dire avec le gazon grillé. Pauvres génisses, ne serait-ce pas bientôt temps de vous descendre vers des régions plus fraîches et moins épuisées. Plusieurs chalets très rapprochés les uns des autres s’élèvent près du sentier : ce sont les cases de Jaman. Notre course avance, nous passons auprès d’une forêt de sapins passablement rabougris et bientôt un petit hameau de six ou sept bâtiments se présente devant nous ; ce sont les rustiques chalets du col ou plan de Jaman.

Je m’élançai tout haletant sur le fin et doux gazon qui tapisse le plateau. Oh ! quelle charmante et agréable surprise ! J’en conserverai un éternel souvenir. Comment ne pas dévorer du regard le ravissant et nouveau panorama qui se déroule si subitement devant vous et au milieu duquel trône en souverain le beau, le majestueux Léman, qui en est le principal ornement. Mais n’anticipons pas sur notre trop faible description, car, ici ne se borne point notre excursion ; il nous reste encore à gravir ce sombre et imposant rocher qui élève tout près à gauche sa crête audacieuse, c’est bien là cette célèbre Dent de Jaman, le but de notre voyage, le port désiré vers lequel nous aspirions depuis longtemps.

Mais avant d’entreprendre l’escalade, disons un petit mot à notre fortunée gibecière. Ne faut-il pas faire honneur à ce divin nectar que nous donne ce beau et heureux pays que nous admirons là-bas tout près devant nous, pour ainsi dire, sous notre main ?

À peine avions-nous rempli nos verres qu’une grosse, une toute grosse femme, large autant que longue, passa à quelques pas de nous. C’était une bonne vieille maman, qui fait toutes les semaines le trajet de Rossinière au marché de Vevey.

— Ah çà ! voyons, arrêtez-vous, ma brave, lui cria mon camarade. Il y a bien ici pour vous un verre qui vous dégourdira les jarrets pour descendre du côté d’Avent ; approchez sans crainte, car nous ne sommes pas des brigands, voyez-vous ! ajouta mon farceur de trompette, tout en élevant en l’air sa grosse bouteille brune.

— Oh ! mais, vous badinez, je n’ai jamais peur de ceux qui m’offrent à boire. Eh ! pardieu, non, répondit la citoyenne du Pays-d’En-Haut, tout en s’approchant à petits pas…

— Eh, mon père ! que ça me fait du bien, et que je voudrais en avoir autant toutes les fois que je passe Jaman ! exclama-t-elle après avoir avalé trois rasades, et en se confondant en remerciements.

Et pendant que toute contente et joyeuse elle s’éloignait en démenant ses larges hanches (in trécoudenin ché courts cotillons), nous suivions déjà le sentier qui conduit au sommet du rocher.

Ce capricieux sentier longe la base de la montagne, se faufilant près d’une espèce de forêt de sapins clairsemés entre d’énormes blocs anciennement détachés des hauteurs, puis vous arrivez tout à coup dans un petit vallon, perdu, pour ainsi dire, au milieu des monts, et au fond duquel un joli lac de quelques cents pieds de diamètre étale ses eaux verdâtres et tranquilles.

Assis un instant sur les rives rocailleuses de cette nappe d’eau, au milieu de cette solitude alpestre, mon âme se livra aux plus mélancoliques rêveries. Ces deux petits chalets que je vois là, tout près de moi, sont maintenant déserts ; la caressante brise des monts ne nous apporte plus les charmants yodels, les pittoresques liauba des armaillis, ni les mugissements des troupeaux, ni le doux tintement des clochettes. Nous sommes au 2 octobre, et tous les aimables hôtes qui naguère animaient, égayaient ces lieux, ont déjà disparu. Tout ici vous porte au recueillement. Oh ! combien ce calme solennel qui vous entoure, ce deuil qui semble planer sur cet agreste vallon est fait pour vous rappeler les scènes tragiques dont il fut témoin en l’année 1789 ; mais nous redirons tout cela plus tard ;… dans quelques heures, nous reviendrons nous reposer sur les bords du petit lac dans lequel se mirent les rochers et les cieux, et, assis sur l’un de ces cailloux mousseux, nous vous raconterons l’histoire de deux jeunes et intéressants personnages, dignes d’un meilleur sort.

Plus nous montons, plus le gazon devient glissant, la pente roide. Fort heureusement, on a eu l’excellente idée de construire en zig-zag un petit sentier, en piochant ici le sol, en ébréchant là le roc, aussi vous pensez bien que ce fut en félicitant ceux qui ont exécuté ce travail, que nous arrivâmes au sommet de la Dent de Jaman. C’est vous dire que cette ascension n’est ni dangereuse ni trop pénible.

Mais où trouver des paroles pour décrire toute la beauté, toute la grandeur de l’imposant panorama qui se déroule à vos regards émerveillés. Nous admirons ce superbe Léman qui étale là devant nous sa nappe limpide et d’un si bel azur, qu’on dirait vraiment qu’une partie du ciel repose mollement dans ce magnifique bassin que rien ne cache à vos yeux, depuis l’embouchure du Rhône jusqu’à la splendide et florissante Genève. Oh ! qu’elles sont belles, ces rives, décrivant mille golfes, mille promontoires, sur chacun desquels vous admirez une gracieuse et élégante ville ou un charmant et coquet village, entouré de maisons de pension, de villas féeriques qui étincellent au milieu des vignes comme des diamants à la chevelure d’une reine. Si des bords enchantés vaudois nous portons nos regards sur la rive opposée, quels aspects tour à tour gracieux, sévères et même sauvages ! Là, c’est bien la Savoie, avec ses monts colossals et glacés qui semblent sortir du Léman pour s’élancer dans les cieux, ses modestes hameaux au milieu d’étroites et paisibles vallées peuplées de châtaigniers. Au midi, c’est la plaine du Bas-Valais coupée en deux par les eaux blanchâtres et limoneuses du Rhône et dans laquelle nous voyons quelques villages entourés d’arbres fruitiers. Plus loin, dans la brume vaporeuse, nous croyons distinguer la vallée qui conduit à Chamouny et celle du St-Bernard. Partout des centaines de monts aériens. La plupart nous étaient inconnus, du moins nous ignorions leurs noms, mais ils n’en excitaient pas moins notre admiration. Au sud, vous aimez à reposer vos regards sur ces fraîches vallées, sur ces beaux pâturages, sur ces rocs dentelés de la Gruyère vaudoise, ce poétique et intéressant pays dont la population aimable et polie fraternise si amicalement avec celle de la Haute-Gruyère fribourgeoise, cette charmante vallée que vous contemplez aussi dans toute son étendue jusqu’à la dent de Broc. Au nord, la vaste plaine se cache en partie derrière les monts assez élevés qui depuis le col de Jaman au Moléson s’enchaînent sur la rive gauche de la Sarine, mais à l’ouest elle se déroule majestueusement depuis la cité d’Arve et Rhône jusqu’à Yverdon.

Las de rester trop longtemps debout, et afin de tout voir avec plus de paresse, c’est-à-dire avec plus de charme, nous nous étions couchés à plat ventre, regardant les barques et bateaux à vapeur qui semblables à des mouettes, effleuraient légèrement le miroir du lac, ou les trains de chemins de fer qui, ainsi que de noirs fantômes, allaient et venaient sur la ligne d’Italie, lorsque tout à coup nous entendîmes derrière nous une espèce de jargon.

Deux dames ou demoiselles (que sais-je ?), le bâton des touristes en main, et élégamment vêtues, arrivaient sur le plateau.

— Oh ! yès, oh ! yès ! exclama la plus jeune, en nous regardant avec inquiétude. Elle fit encore quelques pas dans notre direction, pirouetta deux fois sur elle-même, consulta sa montre en or comme pour s’assurer qu’elle était bien encore là, puis rejoignit sa compagne qui, semblable à une statue, était restée clouée à la même place. Elles échangèrent quelques paroles tout en nous jetant des regards scrutateurs et inquiets, puis redescendirent doucement, s’accrochant des mains au gazon et regardant à deux fois où elles posaient les pieds.

Nous les prîmes pour deux Anglaises venant de l’une de ces maisons de pension qui fourmillent aux environs de Montreux. La présence de deux hommes inconnus avec lesquels elles se trouvaient seules dans ces régions désertes, avait-elle effarouché les filles d’Albion ? toujours est-il qu’une minute après leur apparition, ces belles créatures s’éclipsèrent de nouveau à nos regards.

Après une station de trois heures bien rapides, passées à contempler, à admirer, il fallait bien songer au retour, mais non sans avoir encore passé rapidement en revue cet immense tableau circulaire devant lequel nous nous étions si longtemps extasiés. Vingt minutes après nous étions de nouveau assis au bord du petit lac dont j’ai parlé, – dans ce vallon silencieux et paisible, où, loin du tumulte, du fracas et des ennuis du monde, au sein d’une grandiose nature, et baigné dans l’air si pur des hautes régions, on aime à savourer quelques instants de repos. Je subis à mon tour ce recueillement salutaire. Laissez-moi donc maintenant vous raconter ce que je vous ai promis.

Il y a environ quatre-vingts ans, vivait dans l’une de ces vieilles maisons en bois brunie par le soleil et par les ans, comme vous en remarquez encore aujourd’hui dans la partie supérieure du joli hameau des Sciernes d’Albeuve, une jeune fille qui venait d’entendre sonner sa vingt-deuxième année. Née de parents très respectables, Mlle Laurette Beaud était une de ces créatures sur lesquelles le bonheur, c’est-à-dire Dieu, se plaît à répandre ses dons les plus précieux. Taille svelte et élancée, yeux d’Andalouse, noirs, limpides et expressifs, chevelure noire, teint frais comme la rose des Alpes ; physionomie belle et régulière, sur laquelle on admirait un air de bonté et de modestie, doux reflet de sa belle âme : voilà Laurette, pour le physique. Intelligente, gracieuse, caractère à la fois joyeux et sévère, trempé à la montagnarde, excellent cœur, laborieuse, voilà pour le moral. Aussi tant de qualités réunies ne manquaient pas d’attirer autour d’elle un nombreux cercle d’adorateurs qui cherchaient à l’envi à mériter les bonnes grâces, à captiver les sentiments de la belle et aimable paysanne ; mais elle restait impassible devant toutes ces déclarations passionnées. Un seul avait su toucher le cœur de la belle villageoise : c’était le jeune Auguste Joillet, de Montbovon. Âgé de vingt-trois ans, Auguste était un beau jeune homme dans toute la vérité de l’expression, un aimable et bon enfant s’il en fut, et qui avait le secret de se faire aimer de tout le monde. Aussi, je vous laisse à penser si Laurette ne l’aimait qu’à demi.

Mais, hélas ! le jeune homme n’avait pas beaucoup de fortune, et c’était pour lui un grand malheur, car, sans richesse, que faire dans cette contrée où les écus sont toujours mis au premier rang ? Laurette toutefois ne raisonnait point de cette façon. « Si mon Auguste est loin d’être riche, se disait-elle souvent, c’est ce qui ne m’importe guère, je l’aime cent fois plus avec son bon et noble cœur, son caractère loyal, son éducation et son instruction soignées, et sa laborieuse activité, que tous ces gros rustres de riches paysans avec lesquels je vois déjà que je ne serais jamais heureuse. »

Les relations des jeunes gens marchaient donc de mieux en mieux, en dépit de plusieurs riches bourgeois pour lesquels la jeune fille, quoique toujours polie, n’éprouvait que du dédain.

Arriva le printemps de l’année 1789. Auguste, harcelé par les instances d’un teneur de montagnes, et encouragé du reste par ses parents, dut, pendant l’été, se mettre au métier d’armailli. Qu’il était charmant dans son nouveau costume, et combien les regards de Laurette s’attachaient sur lui, lorsque, la veille de son départ pour les hautes Alpes, le jeune homme avec sa jolie calotte de paille, son beau bredzon, le mouchoir rouge passé en cordon sur sa robuste poitrine, sa brillante chaîne de montre se balançant sur son pantalon de coton bleu, était allé aux Sciernes serrer la main de celle qu’il aimait d’un amour si sincère.

— Tu viendras, n’est-ce pas, Laurette, me trouver un beau dimanche, lorsque nous serons avec nos vaches entre la Dent de Jaman et les rochers de Naye, lui dit Auguste en la quittant ; amène avec toi quelques filles tes meilleures amies ; elles auront bien soin d’en souffler un mot à leurs galants, tu verras comment nous nous amuserons.

— Oh ! je te le promets, répondit Laurette, en serrant plus fortement encore la main de son amant, mais, fais-moi le plaisir de descendre une fois pour m’annoncer le jour où notre joyeuse caravane devra se mettre en mouvement. Je suis si impatiente de voir arriver ce moment.

Et l’aimable fille, serrant encore une fois la main d’Auguste pendant que celui-ci la pressait sur son cœur, rentra ensuite dans la maison, tout en essuyant des larmes qui coulaient sur ses joues fraîches et roses.

Le dernier dimanche de juin, vers les dix heures du soir, Laurette était comme d’habitude assaillie d’une troupe de soupirants qui passaient la veillée comme on la passe encore de nos jours lorsqu’il y a six ou huit garçons pour une fille, les uns, tout heureux, riaient, gazouillaient auprès de la gracieuse, tandis que les autres boudaient dans les coins, lorsque tout-à-coup le buébo du chalet où se trouvait Auguste entra dans la chambre, courut à Laurette qui se trouvait assise entre deux richards de la contrée, pendant qu’un troisième la cajolait aussi assis droit devant elle : « Voici une lettre qu’Auguste m’a chargé de vous remettre, » lui dit l’intrépide garçon d’une voix claire et sonore.

Laurette tressaillit, rougit, saisit avidement le papier, le plongea au fond de sa poche : « L’imprudent gamin, pensa-t-elle ; mais après tout, qu’importe, tant mieux ! tant mieux ! ils ont une bonne leçon, les ennuyeux. »

Puis elle ne tarda pas à congédier tout son monde ; ce n’était plus du papier qu’elle avait dans sa poche, on eût dit des charbons ardents.

Silencieuse, le cœur ému, assise dans sa chambre devant une petite table de chêne, voici ce qu’elle lut :

 

« Des hauteurs de Jaman.

» Ma bien-aimée Laurette,

» Tu m’attendais, n’est-ce pas ? mais un surcroît d’occupations provenant de l’absence de mon maître pendant quelques jours m’a empêché d’aller moi-même auprès de toi te serrer la main, jouir des charmes de sa chère et délicieuse compagnie. Le beau jour approche où mes vœux seront accomplis ; viens, oh ! viens dimanche prochain me trouver dans ma solitude, tu ne saurais t’imaginer combien il me sera doux de te voir arriver dans mon rustique chalet, sur ces monts où je n’ai d’autre agrément que ton cher souvenir ; pour toute joie, pour tout espoir que la pensée de voir bientôt ta gracieuse et aimable personne se dessiner sur le sentier rocailleux qui des Cases conduit au plan de Jaman où j’irai vous attendre vers les 10 heures. Amène avec toi, je le répète, tes chères compagnes et leurs galants : plus on est de fous plus on rit. Organise donc ta petite troupe, tu te placeras à sa tête, et… viens, viens, mon joli cœur !

» Ton dévoué, Auguste. »

 

Puis, sa lecture achevée, la jeune paysanne, la main sur son cœur palpitant, le visage rayonnant d’une beauté angélique, les yeux tournés du côté de Jaman, laissa éclore de ses jolies lèvres un doux sourire, sourire d’amour et de bonheur, lorsque soudain quelqu’un se mit à tambouriner aux vitres de sa fenêtre.

— Que tu es contente, hein ? d’avoir des nouvelles de ton bel armailli, cria en ricanant une voix bien connue. C’était le gros lourdaud de Valentin, garçon fort riche, mais terriblement ennuyeux.

— Allez-vous-en ; ce n’est pas honnête de venir frapper ici à ces heures, répondit Laurette d’un ton bref, y n’est rin d’itre fou chon le fâ pas a veire, murmura-t-elle en éteignant sa chandelle. Et le pauvre jaloux s’éloigna en grommelant.

Les six jours de la semaine écoulés (six siècles !), le dimanche matin, un soleil radieux parut à l’horizon, empourpré. Un temps magnifique allait favoriser cette petite choupaye. Aussi fallait-il voir nos jeunes paysannes, gaies, alertes comme des biches, gravir les sentiers rocailleux des monts, revêtues de leur beau costume national qui alors était encore dans toute sa pureté. Pas de crinolines, pas de jupes aux grandes raies arc-en-ciel, pas de caracos, paletots sacs, manches pagodes, manchettes d’araignées, collets en dentelles, fichus, filets, chapeaux qui disparaissent sous mille fanfreluches et plumages bizarres ; rien de tout cela, de bons habillements en cotonne, des manches de chemise plissées avec un soin délicat, et blanches comme la neige de la montagne, laissant voir jusqu’au coude de robustes bras bronzés dans les prairies par le soleil d’été, des tresses, ou un simple chapeau de paille aux bords garnis de dentelles en tulle, voilà tout le costume des paysannes du siècle dernier. Pardonnez-moi cette digression, amis lecteurs, et surtout vous, aimables lectrices, s’il en était parmi vous qui eussent eu l’idée progressiste de franciser, ou, pour mieux dire, de défigurer ce costume antique si décent et si beau par sa simplicité. Revenons à notre Laurette – que nous voyons ivre de bonheur au milieu de ses compagnes, en arrivant au col de Jaman.

Auguste, son ouvrage du matin terminé, avait mis sa plus belle chemise et ses meilleurs habillements d’armailli, en grisette rayée blanc et bleu, et le voilà bondissant de joie à la rencontre des charmants visiteurs. Bientôt des groupes d’hommes et de femmes se dessinèrent auprès des cases, et devinrent plus distincts.

— Pas de doute, ce sont eux ! s’écria Auguste radieux.

— Le voilà ! c’est lui, j’en suis sûre, exclama Laurette en doublant le pas.

Si les mains des deux amants se serrèrent, si leurs cœurs bondirent d’allégresse, si leurs regards se noyèrent l’un dans l’autre, c’est ce qu’on devinera bien mieux qu’on ne saurait le décrire.

— À la bonne heure ! honneur à vous ! s’écriait le jeune armailli en donnant force poignées de main. Voici Colin avec sa Pauline, voici Pierre et Claudine. Et Eugène l’intrépide qui n’oublie pas de donner le bras à Fanchon. Tiens, voici Nanette : que tu as bien fait d’amener avec toi Florentin : Jacques, où est donc ta Gueriton ? Ah ! la voici ! Allons, allons maintenant tous au chalet, mes braves gens, mon maître vous attend avec impatience. Oh ! que l’on est heureux de voir d’aussi gentilles filles venant nous rendre visite avec d’aussi bons camarades.

Et l’intéressant cortège défila en chantant, riant, badinant et roucoulant, par le sentier bordé de blocs de rocher, que nous venions de parcourir, puis arriva bientôt au chalet qui s’élève près du petit lac. Là, crème aromatique, lait écumant, bretze-kio, sérac et tomes de chèvre ne tardèrent pas à réconforter les visiteurs.

Puis on se hâta de sortir du chalet pour chercher l’air et l’espace. Après un bon repas, quoi de mieux que de s’élancer, gambader, pirouetter, sautiller sur le vert et frais gazon, faire une promenade, gravir quelques sommets voisins. Ce fut donc sur ce petit mamelon aux formes arrondies qui se trouve à la partie supérieure du vallon, entre la Dent de Jaman et l’imposant rocher de Naye, que nos gais bourgeois et bourgeoises des Sciernes et de Montbovon firent une petite excursion. Il ne restait que le buébo pour garder le chalet.

On s’assit sur le plateau. Et longues-vues de se braquer ici et là. Mais elles furent bientôt mises de côté, car d’autres beautés appelaient l’attention de nos voyageurs ! Il faut partout de la variété, que voulez-vous ?

Jamais Auguste n’avait été plus gai, plus aimable, plus beau !

Jamais Laurette n’avait été plus gracieuse, plus ravissante ! Oh ! que de joie, que de bonheur, quel pur, quel tendre amour entre ces deux jeunes existences que Dieu semblait avoir créées l’une pour l’autre ; que de douces paroles, que de charmants projets ! Le chemin de la vie, pour tant d’autres, hélas ! hérissé d’épines, montrait aux regards des deux amants sa perspective enchanteresse et émaillée de fleurs, et ils s’y élançaient tout radieux et tout confiants.

On revint au chalet en suivant le pied des rochers de Naye. Nos jeunes gens courant çà et là comme des papillons, s’amusaient à cueillir entre de grands quartiers de granit, des renoncules, des pompons d’or, des lys sauvages et mille autres fleurs charmantes ; les garçons en ornaient leurs chapeaux, les filles en mettaient une rangée sur le bord du bâvéri de leur tablier ; mais la reine des fleurs alpines manquait, on n’avait pas encore pu trouver l’aimable rose des Alpes, – et comment de jeunes montagnards oseraient-ils rentrer au village, se vanter de descendre des hautes Alpes s’ils n’apportaient pas des poignées de dzintillet ?

— En voilà ! en voilà ! s’écria tout à coup Auguste en étendant la main vers une petite esplanade située à une hauteur d’une centaine de pieds au milieu d’un rocher ; en effet, à l’extrême bord du gradin, sur un abîme béant, un magnifique buisson de roses des Alpes étalait sa couronne scarlatine.

— En faisant un petit contour, je puis bien grimper là-haut, continua-t-il, attendez-moi au bas du rocher, à mesure que je les couperai je vous les expédierai ; prends ton tablier, Laurette, pour voir si je puis en loger quelques-unes dedans.

Et le jeune armailli disparut derrière une saillie de rochers, quelques minutes après un you, you, hou, hou, hou ! retentissant se fit entendre. Auguste était arrivé sur l’esplanade.

Toutes les filles étendirent en riant leurs tabliers et bientôt une véritable pluie de rhododendrons tomba un peu partout, aussi bien sur les têtes, sur le gazon que dans les tabliers rouges.

— En voulez-vous davantage ? cria Auguste, j’en vois là de bien belles, attendez.

Soudain un cri lugubre, solennel, effrayant retentit dans l’espace. Un cri de désespoir et de mort ! Le pauvre jeune homme s’était encore avancé d’un pas sur la mousse touffue qui recouvrait la corniche de roc ; il avait cru trouver encore la pierre sous ses pieds, la mousse rompit brusquement, le malheureux étendit les bras pour se retenir quelque part… C’était trop tard… ses mains glissèrent sur le rocher, et, bondissant de pointes en pointes, il vint tomber à deux pas des jeunes gens dont la visite lui avait procuré tant de plaisir.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria Laurette, les yeux hagards et levant les mains au ciel. Elle fit un pas vers le corps ensanglanté, broyé, moulu, méconnaissable de son amant, étendit convulsivement les bras comme pour l’embrasser, puis, pâle, ployée, terrifiée comme par un coup de foudre, elle s’affaissa sur elle-même. La pauvre fille était évanouie.

Ses autres compagnes éclataient en sanglots. Les jeunes garçons s’empressaient de donner des secours à leur infortuné camarade qui respirait encore ; il balbutia deux fois le nom de Laurette, et, par un effort suprême, se souleva un peu, tourna la tête, chercha quelque chose des yeux, puis retomba inerte entre les bras de son maître. Cinq minutes après, le brave Auguste rendait sa belle âme à Dieu.

Lorsque Laurette revint à elle, elle était couchée dans un lit sous le toit du chalet ayant autour d’elle toutes ses compagnes éplorées qui la soignaient de leur mieux.

— Où est Auguste ? montrez-moi Auguste. Ce furent ses premières paroles.

— On l’a conduit chez ses parents, il va beaucoup mieux, vous le reverrez plus tard, lui répondit-on. Cet innocent mensonge calma un peu la jeune fille.

Cependant la terrible vérité ne pouvait être longtemps dissimulée. Le mercredi suivant, pendant qu’une longue file de parents, d’amis et de voisins éplorés accompagnaient sur le champ du repos le cercueil de l’infortuné montagnard, Laurette, retirée dans sa chambre, agenouillée devant cette même table de chêne près de laquelle onze jours auparavant elle avait dévoré des yeux ses lignes chéries, sanglotait la tête cachée dans ses deux mains et priait Dieu pour le repos de celui qu’elle avait perdu.

 

***  ***  ***

 

À quatre heures nous arrivâmes de nouveau à Allières. En passant devant l’auberge, des cris, des chants, qu’accompagnait une sourde rumeur, se faisaient entendre. Entrons un instant pour voir ce qui se passe. D’ailleurs, ne fallait-il pas rendre l’énorme bouteille qu’on nous avait prêtée le matin !

Il y avait grande solennité : l’on fêtait le grand saint Lundi, et de la façon la plus complète, je vous assure. À peine pouvons-nous nous asseoir au bout d’une table. La chambre était remplie de joyeux compères en pleine ripaille. C’étaient des faneurs envoyés par leurs maîtres pour faucher de la litière et qui s’acquittaient de leur tâche en jouant aux cartes, des armaillis qui au lieu de garder leur bétail et soigner leur fromage, trinquaient, buvaient à qui mieux mieux, solidement attablés ; des bûcherons qui ne trouvaient pas à propos de couper des sapins et préféraient vider des bouteilles ; des passants qui n’ont rien de moins empressé que de se remettre en route ; enfin quoi, tout un monde en jubilation dans cette heureuse auberge de la Croix-Noire si admirablement située au pied des monts pour y célébrer des lundis et même des mardis bleus.

Il est vrai que l’aubergiste, homme d’assez haute taille, maigre, à la barbe longue, luisante et noire comme l’ébène, est le meilleur enfant du monde. Paysan doux, affable, excellent cœur, il a toujours à la disposition des buveurs des tasses de café noir qu’il se fait un plaisir de distribuer gratuitement pour éclaircir les cerveaux trop chargés de vapeurs. On voit que dans notre contrée, l’on ne sait pas mal sacrifier à Bacchus.

Bientôt, oh ! surprise ! nous vîmes arriver une demi-douzaine de chasseurs de chamois chargés d’un assez riche butin. C’étaient des amis de vieille date avec lesquels nous nous fîmes un plaisir de fraterniser un instant ; ils n’étaient pas de ceux qui sont apprentis dans le métier, je vous promets.

Dans nos vallées alpestres, la chasse au chamois est bien moins une ressource qu’un plaisir ; elle est un noble exercice d’adresse, de force et de courage, une sorte de perpétuel défi jeté à la mort. Aussi a-t-elle toujours été le côté pittoresque et saisissant de la vie ; à elle se rattachent toutes sortes d’aventures incroyables ; elle est l’éternelle inspiratrice des récits du foyer ; c’est là que puise le conteur populaire dans les longues veillées d’hiver. Aussi exerce-t-elle sur toutes les imaginations un pouvoir magique et irrésistible.

Le chasseur des Alpes poursuit un rêve, qui, à travers le froid, la fatigue et les dangers, doit presque infailliblement le conduire au fond des abîmes ; mais, qu’importe ! une puissance invincible le pousse et lui dit : « En avant, marche ! » Il a toujours devant les yeux les héros de la tradition montagnarde.

Comment ne se souviendrait-il pas du célèbre Bourquenoud, de Charmey, aussi intrépide chasseur de chamois que distingué botaniste, qui s’en allait herborisant sur la chaîne des Morteys, fouillant d’une main le riche gazon de ce grand jardin botanique fribourgeois, et de l’autre tenant l’arme redoutable qui abattait les hôtes innocents de ces hautes régions, que son regard d’aigle lui faisait apercevoir gambadant sur une esplanade escarpée.

Il pense encore à ce fameux Jean Yach, de Grandvillard, qui, un beau matin, dit-il, compta jusqu’à trente-huit chamois qui paissaient paisiblement et sautillaient joyeusement au creux de Bonne-Valette. « De ma vie, je n’avais vu un spectacle ; aussi charmant et aussi curieux, répétait-il souvent ; quoi ! c’était pour moi une véritable jubilation. » Aussi l’inhumain chasseur se fit-il un cruel plaisir de troubler le déjeuner de ces gentils et intéressants quadrupèdes en y portant le carnage et la mort. Ajustant sa carabine à deux coups, il en tua ou blessa cinq.

Il garde un souvenir presque religieux de l’intrépide Raymond des Sciernes-d’Albeuve, qui chassa jusqu’à quatre-vingts ans, et qui montrait avec un certain orgueil à ses amis un baquet de montagnard tout rempli de cornes de chamois tués par lui. Un jour qu’il courait comme un possédé pour arriver à son poste, Raymond fit un faux pas et glissa dans un couloir ; en quelques secondes il était descendu d’une hauteur de quelques cents pieds, se meurtrissant le dos, se déchirant les ongles, se retenant aux parois de rochers. S’étant arrêté comme par miracle sur un étroit gradin, il y resta un jour et une nuit dans une position des plus critiques, car pas la moindre issue ne se présentait à ses regards. Il fut sauvé par des armaillis qui entendirent ses cris de détresse et lui tendirent une longue corde. Le chasseur leur donna sa carabine, jurant sur ses grands dieux de n’y plus jamais toucher ; mais à peine avait-il fait quelques pas sur la montagne qu’un chamois montra coquettement sa tête derrière un buisson de roses des Alpes. Raymond s’élance sur son arme et s’écrie : « Par saint Hubert, je suis toujours chasseur ! » Et il se mit à poursuivre de plus belle sa nouvelle proie sans songer davantage à l’accident qui avait failli lui couler la vie.

Et ne croyez pas que ce soit là un fait exceptionnel. Qui n’a lu la rencontre de M. de Saussure et de ce montagnard de Sixt, jeune, beau et marié depuis quelques jours seulement à une femme charmante qu’il adorait et qu’il quittait cependant pour chasser sur la montagne ?

« Je sais le sort qui m’attend, disait-il au grand naturaliste genevois ; tous les hommes de ma famille sont morts en faisant ce que je fais ; aussi cette gibecière que je porte, je l’appelle mon drap mortuaire ; mais quand on m’offrirait tout l’or de Genève, je ne pourrais renoncer à ce moyen de mourir. »

Tel est le chasseur de chamois ; on peut dire que la montagne est sa véritable patrie. Avec quelle impatience il voit arriver les mois d’août et de septembre, qui sont l’époque la plus favorable pour ses excursions aventureuses ! Alors, dans l’après-midi d’un beau jour, après avoir frappé son baromètre, examiné l’état du ciel, flairé la brise des monts, il va décrocher sa carabine, cette chère et fidèle compagne de ses voyages ; il garnit sa gibecière de toutes les provisions et munitions nécessaires pour trois journées au moins. Sa femme, ses enfants, voyant ses préparatifs, ne lui demandent point où il veut aller, ni ne cherchent à le faire renoncer à son projet, ce serait peine perdue : le fougueux torrent qui descend des hauteurs remonterait plutôt vers sa source ! D’un air distrait il fait ses adieux à sa famille qui soupire ; il lui tarde de partir, car déjà son chien, non moins impatient que lui, hurle et s’agite joyeux. Le chalet le plus rapproché des lieux que le chasseur se choisit pour le théâtre de ses exploits lui sert de refuge pour la nuit ; l’essentiel pour un chasseur, c’est de pouvoir dormir quelques heures à peu de distance du gîte de la troupe de chamois. Ici plus qu’en toutes autres circonstances il faut savoir prendre son temps.

Parmi les chasseurs de chamois qui, par leur habileté et leur intrépidité, jouissent dans la Gruyère de la réputation des anciens héros que je viens de nommer, je citerai en première ligne les Gillet, de Montbovon ; les Dupont, de Grandvillard ; les Sudan, d’Estavanens ; les Morand, de la Tour-de-Trême ; les Ruffieux, de Broc ; les Muller, de Charmey ; les Mooser, de Bellegarde. Gare aux pauvres chamois qui ont à leurs trousses de pareils chasseurs, car ceux-ci connaissent tous les recoins de nos rochers et de nos monts, toutes les issues, tous les refuges, toutes les habitudes du gibier.

Mais quittons Allières, disons adieu à nos chasseurs, au brave aubergiste, à sa gaie servante, cette intrépide bouffonne s’il en fut ; il est temps de descendre à Montbovon. Ce fut par le même chemin où nous étions montés, que nous arrivâmes à l’Hôtel de Jaman.

Ici, mon cher trompette de cavalerie me causa une surprise des plus agréables.

Il faut que je vous dise, amis lecteurs, que mon brave compagnon de voyage est pêcheur. Dans ses moments de loisir, vous pourriez le voir longer les bords de la Sarine, ou se faufiler entre les quartiers de roc qui hérissent les rives escarpées de l’Hongrin, et là, dans ces entonnoirs profonds, dans ces bassins resserrés, saisir adroitement ces belles truites aux écailles argentées dont il garnit, son réservoir (cherva) pour les sacrifier au besoin.

— Venez donc voir ici, me dit-il après un moment d’absence, et en me conduisant à la cuisine.

Dans un de ces vases en bois faits exprès pour les pêcheurs, tchaschotâvant, frétillaient et se jouaient une douzaine de belles truites aussi vives que les cascatelles écumeuses du torrent.

— Voilà, je l’espère, de quoi nous revoir pour clôturer notre course, ajouta M. A… Au diable le métier de pêcheur si l’on ne pouvait pas régaler un ami de quelques-unes de ces truites !

— Allons donc, vous êtes un farceur, et de quel train vous y allez, répondis-je ; mais vous êtes un cœur d’or, un trésor de bonté et d’honnêteté, ah ! que je voudrais vous accompagner souvent !

Et pendant que la bonne vieille cuisinière prépare ses poissons, qui sautillent, se tordent bientôt dans la casserole, où le beurre ne fait pas défaut, nous nous asseyons fort commodément et bien carrément à table. Certes, il en valait la peine.

— Mais, que faites-vous donc ce soir de monsieur votre mari, demandâmes-nous à Mme l’hôtesse ; nous aimerions bien être honoré de sa compagnie.

— Il s’est éclipsé hier soir au milieu de la nuit pour la chasse au chamois, nous répondit-elle avec sa grâce habituelle. Lorsqu’une idée pareille lui passe par la tête, pas moyen de le retenir ici ; ne sont-ils pas tous les mêmes, ces enragés de chasseurs ?

Enfin le classique plat de truites ne tarda pas à paraître escorté de nombreux accessoires. Ah ! que c’est appétissant. Après une course dans les montagnes, lorsque l’on arrive le soir assez fatigué, et avec un appétit monstrueux, pensez donc si une pareille fricassée est à dédaigner ! Aussi fallait-il voir de quel train nous y allions ; de crainte de perdre un coup de dent, nous ne lâchions pas un mot.

Une autre surprise nous attendait : Mme l’hôtesse voulut bien nous régaler au dessert d’un plat de belles et délicieuses grappes de raisin soit blanc soit rouge cueillies, devinez où ? À Montbovon même, à une magnifique treille qui tapisse, tout près de nous, la muraille méridionale de l’hôtel, et dont le matin à notre départ nous avions admiré les nombreuses grappes vermeilles qui la garnissaient.

Je crois de mon devoir et comme témoignage de reconnaissance de recommander ici, comme il le mérite à tous les titres, l’Hôtel de Jaman à Montbovon. Touristes, voyageurs, voituriers, passants peuvent être assurés d’y trouver une cave bien fournie, une cuisine excellente, un service empressé, des sommelières sémillantes qui vous servent avec autant d’intelligence que de gracieuseté un dîner des plus confortables et tel, que vous ne vous croiriez pas dans ce modeste village reculé de nos Alpes, mais bien plutôt dans un hôtel d’une grande capitale, et cela à un prix relativement modique.

Hélas ! tout passe ici-bas ! J’entreprends la relation d’un simple et pittoresque voyage, et la voilà à sa fin ; je fraternise avec des amis au sein de l’union, de l’amitié et de la plus franche gaîté, en présence d’un magnifique plat de truites qui va s’amoindrissant, et bientôt le cliquetis des couteaux et des fourchettes aura cessé, les verres ne choqueront plus l’un contre l’autre ; le moment de se séparer est venu. Je serre ces mains amies avec toute l’effusion d’un cœur enthousiasmé ; je dis adieu à cet excellent ami, que je ne quitte qu’à regret et que je compte bien revoir. Et me voilà arpentant la route où je vais regagner mes pénates et reprendre mes occupations habituelles, interrompues quelques heures pour faire une course d’agrément dans les hautes vallées, sur les hauts sommets de notre chère patrie, toujours plus aimée à mesure qu’on apprend à en connaître les sublimes beautés.

Il ne me reste plus maintenant que le doux souvenir des délicieux instants écoulés pendant ces deux belles journées. De pareils souvenirs ne sont-ils pas autant de fleurs charmantes que l’on aime à cueillir sur le bord des sentiers scabreux de la vie, et dont les odorants parfums, que nous respirons à longs traits, semblent devoir rendre notre pèlerinage terrestre plus agréable et moins pénible ?

Que je serais heureux, amis lecteurs, si, en écrivant ici bien imparfaitement les simples impressions de mon excursion sur la Dent de Jaman, je pouvais faire naître en vous l’idée de parcourir à votre tour, si toutefois vous ne l’avez déjà fait, les pittoresques et poétiques contrées que j’ai parcourues ; vous en ressentiez les mêmes délicieuses émotions que j’ai éprouvées. Vous ne pourriez vous empêcher, en admirant ces magnifiques et ravissants aspects, de vous écrier avec moi : Que tu es belle, ma noble patrie, ma poétique Gruyère !

C… Castella.

MA GRUYÈRE.

 

Par un bienfait du Ciel, constant chez tous les êtres.

Nous chérissons les lieux où dorment nos ancêtres

Où fut notre berceau, là s’attachent nos cœurs.

Et l’endroit le moins riche en dons de la nature,

Quand l’exil au loin nous torture,

Nous arrache le plus de regrets et de pleurs.

 

L’Arabe vagabond dans ses déserts de sable

L’Africain sous les feux du soleil qui l’accable

Se plaisent à côté du tigre et des lions ;

L’Indien vit heureux, dans sa vaste prairie

Le mousse, sur l’onde en furie,

Le Lapon, sous son toit de neige et de glaçons.

 

Chacun pour son pays, qu’il soit doux ou terrible,

Éprouve dans son âme un charme irrésistible,

Lui consacre à la fois son amour et son sang.

Celui qui le défend laisse un nom dans l’histoire ;

Aussi voit-on la même gloire

Couronner Winkelried et le luth d’Ossian.

 

Oh ! je sais maintenant pourquoi tant de contrées

Ont vu par mille exploits leurs nations illustrées

Pourquoi la Suisse a fait germer tant de héros ;

L’amour de la patrie est une ardente flamme

Qui met l’héroïsme en notre âme,

Nous fait braver la mort sur la terre et les flots.

 

Je sais pourquoi les fils de la verte Gruyère

Gémissaient pleins d’ennui sur la rive étrangère,

Au seul air du chalet s’enfuyaient des cités ;

Car de tous les séjours, notre heureuse Helvétie,

Autant, que la riche Ausonie,

L’emporte en souvenirs, en sites enchantés.

 

Vous qui cherchez les lieux en merveilles fertiles

Venez voir nos torrents, nos montagnes tranquilles

Et surtout ma Gruyère, au gazon velouté ;

La nature avec grâce a courbé ses collines,

Et sur ses monts, dans ses ravines

Prodigué les trésors de sa fécondité.

 

On aperçoit partout des dômes de verdure,

Des forêts balançant leur noire chevelure,

Des rochers suspendus sur des gouffres sans fond,

Dans un lit tortueux la Sâne furibonde

Poursuit sa course vagabonde

Et baise en frémissant les pieds du Moléson.

 

Oui, du grand Moléson, qui, du haut de la nue,

Comme un géant debout planant sur l’étendue,

Veille sur la contrée et protège nos monts.

Là, des vaches paissant dans de gras pâturages

Donnent ces célèbres fromages,

La richesse et l’orgueil de nos heureux vallons.

 

Voyez briller là-bas la plaine verdoyante,

Avec ses prés fleuris, sa moisson jaunissante,

Ses villages épars, ses châteaux en débris.

Quand le ciel est d’azur, une brise embaumée,

De son haleine parfumée,

Enchante sur ces bords le voyageur surpris.

 

Respecté par le temps, un manoir séculaire

Se dresse fièrement, sur ce mont solitaire.

Nous montre ses remparts, ses créneaux, son beffroi.

Jadis, entre ses murs, varlets, pages, comtesses,

Chevaliers fameux en prouesses.

Se pressaient haletants des plaisirs du tournoi.

 

C’est là qu’une maison antique, autant qu’illustre,

Dont le règne sur nous a jeté tant de lustre,

Autour de son pavois assemblait ses vassaux,

Décidait avec eux et la paix et la guerre,

Ou, sous le tilleul populaire,

Entendait et jugeait les bergers des hameaux.

 

Ainsi pendant mille ans, dans leurs cours féodales

Nos comtes ont montré des mœurs patriarcales,

Unissant aux exploits la gaité du banquet.

Clarimbod, Bras-de-fer, immortels dans l’histoire,

N’ont pu faire oublier la gloire,

Du grand Chalamala, rival de Triboulet.

 

Hélas ! ce temps n’est plus ; la mort inexorable

A promené sur eux sa faulx impitoyable ;

Avec eux s’est enfui le bonheur des aïeux.

Si leur règne a passé, leur bonté paternelle

Parmi nous survit immortelle ;

Nos regrets la diront à nos derniers neveux.

 

Voilà les souvenirs dont nos brillants parages

Rehaussent leurs attraits pour ravir nos hommages ;

Voilà ce qui nous tient captifs en nos vallons.

Oui, nous te chérissons, ô ma noble Gruyère !

Comme des fils près de leur mère,

Nous vivrons près de toi, près de toi nous mourrons.

I.B…


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en juillet 2015.

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Les membres de l’association qui ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique sont : Sylvie, Francis, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après : Une excursion sur la Dent de Jaman (souvenirs et légendes gruériennes) par C.C., Fribourg, Galley, 1866. La photo de première page, Dent de Jaman, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] De « bénission » ou « bénissons » : Fête paroissiale du XVe siècle, devenue la fête des moissons et de la descente des troupeaux de l’alpage (désalpe ou rindya) dans le Canton de Fribourg. Cette fête persiste aujourd’hui dans certaines communes en septembre-octobre. On y déguste un menu spécial avec la cuchaule (pain safrané sucré) et la moutarde de bénichon. (BNR.)