Edgar Rice Burroughs

LE RETOUR DE TARZAN

traduction : Pierre Cobore

1938

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

CHAPITRE I  À BORD DU TRANSATLANTIQUE. 4

CHAPITRE II  DÉCLARATION DE GUERRE. 12

CHAPITRE III  CE QUI SE PASSA RUE DE VARIZE. 20

CHAPITRE IV  LA COMTESSE S’EXPLIQUE. 25

CHAPITRE V  UN COMPLOT QUI ÉCHOUE. 32

CHAPITRE VI  UN DUEL. 38

CHAPITRE VII  LA DANSEUSE DE SIDI AISSA.. 43

CHAPITRE VIII  LE SERMENT DE KADOUR.. 51

CHAPITRE IX  LA LUTTE CONTRE « EL ADREA ». 56

CHAPITRE X  DANS LA VALLÉE DES OMBRES. 59

CHAPITRE XI  JOHN CALDWELL, DE LONDRES. 65

CHAPITRE XII  DEUX NAVIRES, AU LARGE….. 72

CHAPITRE XIII  LE NAUFRAGE DE L’« ALICE ». 78

CHAPITRE XIV  RETOUR À LA JUNGLE. 84

CHAPITRE XV  NOIR ET BLANC. 91

CHAPITRE XVI  LES MARCHANDS D’IVOIRE. 98

CHAPITRE XVII  LE CHEF BLANC DES WAZIRIS. 106

CHAPITRE XVIII  LA LOTERIE DE LA MORT. 114

CHAPITRE XIX  LA CITÉ DE L’OR.. 125

CHAPITRE XX  LA PRÊTRESSE. 132

CHAPITRE XXI  LES RESCAPÉS. 139

CHAPITRE XXII  LE TRÉSOR DE LA CITÉ D’OPAR.. 146

CHAPITRE XXIII  L’ÉPOUVANTABLE HORDE. 152

CHAPITRE XXIV  LE RETOUR À OPAR.. 158

CHAPITRE XXV  À TRAVERS LA SYLVE PRIMITIVE  163

CHAPITRER XXVI  LA FIN DU FILS DE LA JUNGLE  171

Ce livre numérique. 176

 

CHAPITRE I

À BORD DU TRANSATLANTIQUE

« Magnifique !… murmura la comtesse de Coude à mi-voix.

— Comment ? fit le comte en se tournant vers son épouse. Qu’est-ce qui est magnifique ? »

Et le comte jeta les yeux sur l’horizon, sans apercevoir autre chose qu’une mer grise sous un ciel bas.

« Ah ! rien, répondit la jeune femme en rougissant légèrement. Je songeais seulement à ces extraordinaires gratte-ciel de New York, que nous venons de quitter… »

Et la blonde comtesse ramassa un coussin qui venait de glisser de son fauteuil de pont, s’installa plus confortablement et se remit à parcourir un magazine.

Sans autre commentaire, son mari se plongea de nouveau dans sa lecture, après s’être demandé, avec un peu de surprise, pourquoi, à trois jours de bateau de New York, la comtesse s’avisait subitement de trouver magnifiques des constructions qu’elle avait qualifiées précédemment d’horribles. Quelques instants plus tard, le comte ferma son livre.

« Je vous avouerai que je m’ennuie un peu, chère amie, dit-il à sa femme. Je vais tâcher de trouver quelques autres âmes en peine pour organiser une partie de cartes. Vous m’excusez, Olga ?

— Ce n’est pas très galant de votre part ! répondit la jeune femme en souriant, mais comme je m’ennuie aussi, je vous pardonne. Allez, et jouez si cela vous amuse. »

Lorsque le comte eut disparu, les yeux d’Olga se posèrent de nouveau sur la haute silhouette athlétique accoudée au bastingage et qui avait été le véritable motif de son exclamation un peu inconsidérée.

La comtesse de Coude avait vingt ans et son mari quarante. Elle n’en faisait pas moins excellent ménage avec celui que son père lui avait désigné pour époux.

L’exclamation que lui avait arrachée la vue de l’étranger n’avait été que l’expression d’une admiration toute objective, comme elle aurait pu en éprouver devant une belle statue ou un monument harmonieux.

Comme l’inconnu s’éloignait et s’apprêtait à quitter le pont, la comtesse fit un signe à un steward qui passait.

« Qui est ce monsieur ? demanda-t-elle.

— Il est inscrit sur les registres du bord sous le nom de M. Tarzan, venant d’Afrique, répondit le steward.

— C’est un peu vaste comme lieu d’origine ! » songea la jeune femme en reprenant, encore une fois, sa lecture.

Tarzan, sans se douter le moins du monde de l’intérêt flatteur qu’il avait inspiré à la comtesse, s’était rendu nonchalamment au fumoir.

Il était perdu dans ses rêveries et celles-ci étaient d’une couleur plutôt sombre. Son cœur vaillant s’était voué, à jamais, à une jeune fille, Jane Porter, qui avait fait, de la bête sauvage des forêts d’Afrique que Tarzan avait été pendant toute son adolescence, le gentleman qu’il était aujourd’hui.

La noble naissance de Tarzan avait été découverte ; l’être inculte qui avait partagé la vie errante des grands singes de la jungle équatoriale avait droit au titre de John Clayton, lord Greystoke. Il aimait Jane, Jane l’aimait, et la vie semblait lui offrir toutes ses promesses, mais la jeune fille avait donné sa parole au cousin de Tarzan, William Cecil Clayton ; celui-ci avait réclamé l’accomplissement de sa promesse et Tarzan s’était retiré le cœur brisé, devant son rival, abandonnant son titre et sa fortune à son heureux parent, et tous les biens qui lui importaient peu si Jane ne pouvait les partager avec lui.

Tarzan remuait donc ces tristes pensées, assis dans un des profonds fauteuils de cuir du fumoir, lorsque, voulant chercher son porte-cigarette dans sa poche, il leva machinalement les yeux sur une haute glace qui lui faisait vis-à-vis, et attacha son regard sur la scène singulière qu’il y voyait se refléter.

Quatre hommes jouaient aux cartes, autour d’une table couverte d’un tapis vert. Tarzan connaissait vaguement trois d’entre eux, dont l’un, le comte de Coude, lui avait été désigné incidemment comme une haute personnalité française, parente du ministre de la Guerre.

En revanche, l’individu qui faisait face au comte était totalement inconnu à Tarzan, et lui produisait à première vue une impression peu favorable, à cause surtout du regard faux de ses petits yeux enfoncés.

Or, derrière le comte se tenait, d’un air indifférent, un personnage qui paraissait suivre le jeu, et Tarzan venait d’assister à une singulière manœuvre de la part de ce dernier : tirant de sa poche, d’un mouvement insensible, un objet dissimulé dans sa main, l’homme s’était légèrement rapproché du comte, et avait transféré cet objet dans la poche du veston de celui-ci, qui, tout absorbé par le jeu, ne s’était aperçu de rien.

Le jeu continua ensuite plus de dix minutes : le comte avait gagné une somme considérable sur son adversaire et, l’heure avançant, allait se lever, lorsque l’homme aux yeux faux se leva brusquement et pointa un index accusateur vers le comte :

« Si j’avais su que monsieur était un tricheur professionnel, j’aurais refusé de faire cette partie », dit-il d’une voix stridente.

Le comte et les deux autres joueurs se levèrent d’un bond. Le visage de de Coude était livide.

« Savez-vous à qui vous parlez ? dit-il.

— À un tricheur ! riposta l’autre, et c’est bien la première fois de ma vie ! »

Le comte, fou de rage, allait se précipiter sur son accusateur, mais il fut séparé de lui par les autres joueurs.

« Vous faites une fâcheuse erreur, monsieur, dit l’un des partenaires à l’homme aux yeux faux. L’honorabilité du comte de Coude ne peut être suspectée.

— Si je me trompe, fit l’autre, je suis prêt à en faire réparation, mais auparavant, je désire que monsieur le comte tire de sa poche les cartes que je l’ai vu y cacher. »

Cette altercation avait attiré un nombreux public, qui se pressait maintenant autour des joueurs.

« Cet homme est fou, dit le comte, mais je consens à ce que l’un de vous, messieurs, vienne me fouiller afin de prouver ma bonne foi.

— Nous n’en ferons certainement rien ! Cette accusation est ridicule ! firent les autres.

— C’est trop fort ! s’exclama l’accusateur. Je suis sûr de ce que j’avance, et je vais le prouver ! »

Il allait s’avancer vers le comte, qui l’écarta avec dédain :

« Je n’accepterai d’être fouillé que par un gentleman ! » dit-il.

Comme nul volontaire ne se présentait, le comte retourna lui-même les poches de son veston.

Trois cartes en sortirent et tombèrent à terre.

Un silence de mort suivit, tandis que le visage du comte, de pâle, devenait cramoisi de honte et d’indignation.

Mais à ce moment, une voix s’éleva, celle d’un étranger à la haute taille, aux yeux clairs, qui maintenait dans sa poigne puissante un individu chétif qui se débattait.

« Ce monsieur est victime d’une conspiration montée contre lui ! J’ai assisté à toute la scène, et c’est cette personne, dit-il en montrant son prisonnier, qui a glissé les cartes dans la poche de celui qu’on accuse. »

Le comte dévisagea l’homme que tenait Tarzan :

« Mais c’est Rokoff ! » s’exclama-t-il.

Puis il se tourna vers son accusateur, qui avait vainement tenté de s’enfuir :

« Et vous, je vous reconnais maintenant, bien que vous ayez coupé votre barbe : vous êtes Paulvitch. Je comprends tout, maintenant !

— Il faut appeler le commissaire du bord, dit quelqu’un.

— Non ! fit hâtivement le comte. J’ai seul eu à souffrir de ce pénible incident et je souhaite, seulement qu’il n’en soit plus parlé. Ces deux hommes auront peut-être le tact de s’enfermer dans leurs cabines pendant le reste du voyage…

« Quant à vous, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers Tarzan, je ne sais comment vous remercier de m’avoir délivré de cette infamante accusation. Permettez-moi de me présenter. »

Et il tendit sa carte à Tarzan, qui avait laissé aller son prisonnier. Les deux complices, dont chacun s’écartait maintenant avec dégoût, sortirent en hâte du fumoir, après avoir lancé un regard de haine farouche sur le comte et sur Tarzan.

Ce dernier, à son tour, tendit sa carte, sur laquelle de Coude lut ces mots gravés :

 

Jean C. Tarzan.

 

« Mon seul regret, dit le comte, est d’avoir attiré sur vous l’inimitié d’un homme comme Rokoff. Sa haine est redoutable, et vous venez d’en avoir la preuve.

— Peu m’importe, dit Tarzan. Je ne puis craindre un homme qui use d’armes aussi basses ! »

Ce soir-là, dans leur cabine, la comtesse de Coude contemplait son mari avec surprise :

« Qu’avez-vous, Raoul, dit-elle enfin, vous paraissez soucieux ?

— Nicolas est à bord, répondit le comte. Le saviez-vous ?

— Nicolas ! s’exclama-t-elle. Mais je le croyais en prison !

— Je le croyais aussi, mais il est pourtant ici, avec Paulvitch, son âme damnée. Je ne puis subir plus longtemps leurs persécutions, Olga ! J’ai décidé d’en référer au capitaine…

— Non, Raoul, je vous en supplie, n’en faites rien ! s’exclama la comtesse en se jetant à ses pieds. Rappelez-vous votre promesse ! Je vous en conjure, ne menacez pas Rokoff ! »

De Coude posa longtemps ses regards sur ceux de sa femme comme pour deviner la raison qui lui faisait protéger ce misérable.

« Qu’il en soit comme vous le voulez, Olga, dit-il enfin, mais vous le regretterez peut-être. Ils ont essayé de salir mon honneur ! »

Et le comte narra à sa femme les événements qui s’étaient déroulés dans le fumoir.

« Je n’aurais jamais pu établir mon innocence sans l’intervention d’un passager, M. Tarzan, qui avait assisté à la scène…

— Tarzan ! s’exclama involontairement la comtesse.

— Oui. Le connaissez-vous ?

— … Non. J’ai entendu, je crois, prononcer son nom par un steward. »

Et la comtesse détourna les yeux, un peu embarrassée par ce demi-mensonge.

CHAPITRE II

DÉCLARATION DE GUERRE

Ce n’est que le lendemain dans l’après-midi, que Tarzan se retrouva face à face avec les deux misérables dont il avait dévoilé les indignes manœuvres, et, certes, il les retrouva à un moment où ceux-ci étaient particulièrement peu désireux de le voir intervenir.

Ils se trouvaient dans un coin désert du pont, et semblaient discuter âprement avec une femme élégante, à la fine silhouette, mais dont le visage était à moitié dissimulé par un haut col de fourrure.

L’attitude de Rokoff était si menaçante que Tarzan, instinctivement, se rapprocha de lui sans être vu. Des bribes de phrases lui parvenaient, mais comme le groupe discutait en une langue étrangère, il ne put comprendre ce qui se disait.

Soudain, Rokoff, à qui la jeune femme venait d’adresser une phrase véhémente, lui saisit le poignet avec brutalité et le tordit. Elle eut un léger cri de souffrance, mais déjà une lourde main s’appesantissait sur l’épaule de l’homme qui se retourna brusquement pour rencontrer les yeux gris au regard froid de celui qui l’avait déjà bafoué la veille.

« Ah çà ! grinça Rokoff, de quoi vous mêlez-vous ?

— Je vous interdis de brutaliser cette dame ! dit froidement Tarzan qui, d’une poussée, fit tomber l’homme à genoux.

— Ah ! tu insultes Nicolas Rokoff ! C’en est trop ! »

Et l’homme tira de sa poche un revolver qu’il braqua sur Tarzan.

« Non, Nicolas ! ne faites pas cela ! » cria la femme.

Mais déjà, d’une seule détente du bras, Tarzan avait fait voler l’arme par-dessus bord.

« Vous voulez donc absolument vous ranger parmi mes ennemis ? fit Rokoff, dont les yeux s’éclairèrent d’une lueur fauve. Je me vengerai de vous comme des autres ! »

Tarzan haussa les épaules, et se tourna vers la jeune femme pour lui demander si l’homme ne l’avait pas meurtrie, mais elle avait disparu.

Il reprit sa promenade sur le pont, sans un regard pour Rokoff et son compagnon, qui murmuraient des imprécations.

Il se demandait quelle était cette femme, dont les traits, vaguement entrevus, malgré les soins qu’elle mettait à se dissimuler, ne lui étaient pas inconnus.

Cette scène l’avait légèrement déprimé, et, devant la haine et les bas sentiments qu’il venait de voir se déchaîner, il se prenait à regretter sa jungle natale, où du moins la cruauté des êtres n’était que l’expression de la nécessité, où l’on ne tuait que pour subsister.

Il rêvait ainsi, sur la passerelle, lorsque son instinct l’avertit que des yeux étaient fixés sur lui.

Il se retourna brusquement, et aperçut une jeune femme, debout à quelques pas de lui. Elle détourna aussitôt la tête et s’éloigna, mais Tarzan l’avait reconnue : c’était la jeune femme qu’il avait délivrée des brutalités de Rokoff et de Paulvitch.

Il se demanda un instant quelles singulières circonstances avaient pu mettre une femme qui, manifestement, appartenait à la meilleure société, en relation avec un homme comme Rokoff.

Après le dîner, Tarzan, désœuvré, entama une conversation avec le second lieutenant, puis, quand les devoirs de l’officier l’appelèrent ailleurs, il reprit sa promenade sur le pont. Il s’était arrêté un moment, pour admirer le magnifique clair de lune, lorsque deux hommes passèrent près de lui, lentement, sans le reconnaître.

Tarzan, lui, avait aussitôt deviné les silhouettes de Rokoff et de Paulvitch.

Il perçut un lambeau de phrase : « Et si elle crie, vous n’aurez qu’à la frapper… »

C’en était assez pour réveiller en Tarzan l’esprit d’aventure et le désir d’entraver, encore une fois, les louches machinations des deux hommes.

Il se mit donc en devoir de les suivre, sans faire plus de bruit que naguère, lorsqu’il pourchassait une gazelle.

Les deux hommes descendirent à l’étage des cabines de première classe, et Tarzan réussit à les suivre et à se blottir dans l’embrasure d’une porte, au moment où ils s’arrêtaient pour inspecter des yeux la coursive, avant de frapper à une cabine.

« Qui est là ? fit, de l’intérieur, une voix féminine.

— C’est moi, Nicolas, répondit Rokoff d’un ton assourdi. Puis-je entrer ?

— Ne pouvez-vous me laisser en paix ? reprit la voix. Je ne vous ouvrirai pas !

— Allons, Olga, fit Rokoff avec impatience, je ne vous ferai aucun mal, et je ne désire même pas entrer chez vous, mais j’ai quelques mots à vous dire, et je ne puis vous les communiquer à travers cette porte… »

Tarzan entendit le bruit d’une clef tournant dans une serrure, et il risqua un coup d’œil pour voir la suite des événements. La porte était maintenant entrouverte, et Rokoff se tenait dans l’embrasure, masquant l’intérieur de la pièce.

« Eh bien, qu’avez-vous à me dire ? » reprit la voix féminine.

Rokoff se pencha en avant et sembla murmurer quelque chose.

« Non, Nicolas ! fit la voix avec fermeté, il est inutile d’insister. Menacez tant que vous voudrez, je n’obéirai pas. Sortez maintenant, je vous prie, vous m’avez donné votre parole de ne pas entrer ici.

— Je n’ai qu’une parole, fit orgueilleusement Rokoff qui, probablement, se vantait. Mais réfléchissez bien avant de me donner votre dernier mot car vous le regretterez avant qu’il soit longtemps.

— Jamais ! » reprit la femme.

Tarzan vit alors Rokoff s’effacer, mais avant que l’occupante de la cabine ait pu refermer la porte, Paulvitch, posté derrière son complice, s’élançait et entrait brusquement dans la pièce. Rokoff referma soigneusement la porte sur lui et, de l’extérieur, se mit à écouter.

D’une voix éclatante, la jeune femme commandait à Paulvitch de sortir sans délai.

« Je dois exécuter ma mission, répondit l’autre. La volonté de Rokoff est, puisque vous avez refusé sa proposition, que je vous martèle le visage de coups de poing de façon à vous défigurer. »

Un silence mortel suivit cette affreuse déclaration.

« Alexis Paulvitch, reprit enfin la voix de la femme, vous êtes un lâche et un misérable. Si vous portez la main sur moi, je serai vengée par mon mari d’une façon terrible.

— Nous saurons bien parer à cet inconvénient ! » prononça la voix railleuse de Paulvitch.

Sans plus parlementer, la jeune femme lança un long cri d’appel.

Comme pour y répondre, Tarzan bondit de sa cachette et se rua sur Rokoff qui, surpris, n’eut pas le temps de s’enfuir. Sans tarder, Tarzan tourna la clef, ouvrit la porte, et se trouva face à Paulvitch, décontenancé. À ses côtés, la jeune femme semblait respirer avec peine. Comme Tarzan l’avait déjà pressenti, c’était la même personne qu’il avait délivrée, la veille au soir.

« Que signifie tout cela ? fit Tarzan en secouant rudement Rokoff qui garda le silence. Sonnez madame, je vous prie, dit-il en s’adressant à la jeune femme, ces criminels doivent être remis sans délai à la garde du capitaine de ce navire.

— Non, non, s’écria-t-elle en se levant du fauteuil où elle était prostrée. Je ne crois pas qu’ils m’aient réellement voulu du mal… je serais heureuse de ne pas être mêlée à un scandale !… acheva-t-elle avec une note de prière dans la voix, devant laquelle il ne restait à Tarzan qu’à s’incliner.

— Ne puis-je donc rien faire de plus ? fit-il indécis.

— Rien, je vous en prie ! répéta la jeune femme.

— Supporterez-vous donc d’être sans cesse persécutée par ces deux bandits ? »

Elle hésita et parut ne savoir que répondre. Tarzan devina qu’elle avait peur des deux hommes et n’osait parler devant eux. « Eh bien, s’il en est ainsi, dit-il, partez tous deux ! » Et, d’une seule poussée, il jeta les deux hommes sur le palier.

« Sachez bien, reprit-il, que j’aurai l’œil sur vous jusqu’au débarquement, et ne vous avisez plus de recommencer, car je pourrais manquer de patience, à la longue. »

Les deux hommes déguerpirent sans demander leur reste.

Tarzan se tourna vers la jeune femme :

« Quant à vous, madame, vous m’honoreriez en me faisant confiance et en m’avertissant si vous avez de nouveau à vous plaindre de ces tristes individus.

— J’espère, répondit-elle en tremblant un peu, que vous n’aurez pas à regretter d’avoir pris si courageusement ma défense. Méfiez-vous d’eux ! mais soyez assuré de mon infinie reconnaissance ! »

Avec un charmant sourire, qui révéla des dents étincelantes, elle tendit la main à Tarzan, qui s’inclina et prit congé.

Il était quelque peu intrigué de constater que deux personnes à bord – la jeune femme et le comte de Coude – étaient simultanément en butte aux persécutions de Rokoff. Quelle étrange histoire était à l’origine de tous ces événements ?

Les journées suivantes s’écoulèrent tranquillement, et Tarzan n’aperçut plus aucun des personnages de ce petit drame.

Pourtant, la veille du dernier jour du voyage, il se trouva face à face avec la jeune femme sur le pont. Elle le salua gracieusement et engagea presque aussitôt la conversation :

« Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous renouveler mes remerciements pour le secours que vous m’avez apporté l’autre soir, dit-elle. À vrai dire, c’est la première fois, depuis ce jour-là, que je sors de ma cabine… j’avais peur.

— N’importe qui aurait agi comme moi à ma place, murmura Tarzan.

— Vous semblez, en tout cas, voué à jouer le rôle d’ange gardien de mon ménage, reprit la jeune femme avec un léger sourire.

— Comment cela ? fit Tarzan, surpris. Je ne comprends pas.

— Vous m’avez par deux fois sauvée, expliqua-t-elle, et mon mari m’a conté les circonstances où vous aviez pu prouver qu’on avait cherché à le convaincre de tricherie au jeu.

— Votre mari ?

— Oui, je suis la comtesse de Coude.

— Si j’ai pu vous être utile, madame, dit Tarzan, j’en suis amplement récompensé en apprenant que j’ai pu rendre service à la femme du comte de Coude. »

Une passagère de la connaissance de la comtesse venait de s’approcher, et celle-ci s’éloigna avec elle, après avoir adressé à Tarzan un sourire si charmant que celui-ci sentit qu’un homme pouvait accomplir des exploits incomparablement supérieurs au sien pour être récompensé par un tel sourire.

Il ne revit pas la jeune femme durant la journée et, le lendemain, dans le tohu-bohu du débarquement, il la perdit complètement de vue, mais il se rappela souvent son sourire, par la suite, en se demandant si le destin capricieux ne les remettrait pas, un beau jour, en présence l’un de l’autre.

CHAPITRE III

CE QUI SE PASSA RUE DE VARIZE

À son arrivée à Paris, Tarzan descendit chez son vieil ami d’Arnot, un officier de marine qui avait conçu une sincère amitié pour l’homme étrange et à demi civilisé qu’il avait connu alors que celui-ci n’était encore qu’une véritable bête sauvage, errant dans la brousse avec les grands anthropoïdes, ses frères.

Les deux premières semaines du séjour à Paris furent consacrées par lui à faire connaissance avec la grande capitale. Tout l’émerveillait, tout l’intimidait aussi dans cette ville, non pas uniquement matérialiste comme New York, mais qui, grande cité commerçante et industrielle, est en même temps l’asile des penseurs et des savants.

Tarzan se mit à lire avec fièvre. Il passait ses journées à la Bibliothèque Nationale, et, le soir, se rendait fréquemment au théâtre.

Une nuit, il revenait précisément du spectacle et avait décidé de rentrer à pied, son inaction relative lui faisant saisir avec plaisir toutes les occasions de prendre un peu d’exercice.

L’appartement de d’Arnot était situé à Auteuil, boulevard Murat, et pour gagner la demeure de son ami, Tarzan devait traverser de nombreuses rues désertes de ce quartier, où alternent les immeubles neufs et les terrains vagues. Tarzan longeait la mélancolique et sombre rue de Varize lorsque, soudain, il tressaillit et s’immobilisa.

Au troisième étage d’une maison à peine achevée, et qui semblait n’être pas encore habitée, des ombres passaient devant une fenêtre faiblement éclairée, et une voix de femme venait de lancer un appel désespéré.

Avant que l’écho de ce premier cri se fût éteint, la voix poussait un nouvel appel plus déchirant encore et Tarzan se précipitait dans l’escalier de l’immeuble, qui sentait le plâtre frais.

L’instant d’après, il se trouvait dans une pièce presque dépourvue de meubles, où une douzaine d’individus à la mine patibulaire cherchaient à réduire à merci une femme d’une trentaine d’années. Cette femme aurait pu passer pour belle sans l’expression à la fois lasse et désabusée de ses traits, et sans la dureté de son regard.

L’irruption de Tarzan ne parut pas déconcerter les bandits, qui se retournèrent tous contre lui.

« Au secours ! murmura encore la femme d’une voix étranglée. Ils veulent me tuer ! »

Tarzan, déjà, était aux prises avec les agresseurs de l’inconnue, qui brandissaient des couteaux et des matraques d’un air menaçant. À son indicible surprise, il reconnut l’un de ces hommes qui, se tenant prudemment hors de portée des coups, venait de se glisser par une porte entrouverte : c’était Rokoff ! L’enivrante sensation du combat grisait Tarzan, et déjà la panique se glissait parmi les assaillants. Il s’était défait, d’un coup de poing au menton, d’une espèce d’hercule qui le menaçait d’une massue, et ceux qui restaient ne cherchaient plus qu’à fuir.

Au bout du corridor, Rokoff attendait patiemment l’issue d’une bataille dont le résultat, pour lui, ne faisait pas de doute. Il préférait toutefois se tenir à l’abri, n’intervenir que lorsque tout serait fini et que celui qui avait osé se mettre en travers de ses projets serait hors de combat.

Pourtant, ayant risqué un coup d’œil dans l’entrebâillement de la porte, Rokoff, la rage au cœur, s’aperçut qu’il s’était trompé dans ses prévisions et, sans plus attendre, il se précipita dans la rue, en quête du plus proche avertisseur de police.

Là, il téléphona au poste qu’un homme était en train de commettre un meurtre, au numéro 27 de la rue de Varize.

Lorsque les agents arrivèrent, ils trouvèrent trois hommes qui gémissaient sur le sol, une femme épouvantée blottie dans un coin, et un jeune homme bien vêtu, mais au regard brillant encore d’une flamme sauvage, qui les défiait du regard.

« Que se passe-t-il ? » demanda l’un des agents.

Tarzan raconta brièvement les faits, mais lorsqu’il se tourna vers la femme pour avoir confirmation de ses paroles, il fut confondu par la déclaration que fit celle-ci. « Il ment ! cria-t-elle, en se tordant fébrilement les bras. Cet homme est entré chez moi, sans doute pour me dévaliser, et il s’est jeté férocement sur ces messieurs qui, alertés par mes cris, étaient venus à mon secours. »

Ce démenti impudent étourdit Tarzan, qui demeura un instant sans voix.

Les agents se consultaient du regard. Ils étaient assez sceptiques quant à la déclaration de la jeune femme, récit qui leur semblait bien invraisemblable, mais, dans le doute, ils décidèrent d’emmener avec eux tous les acteurs de cette étrange scène.

« Allez, ouste, fit le brigadier. Suivez-nous tous. Vous vous expliquerez au poste. »

Mais Tarzan n’était pas encore assez au fait des coutumes des pays civilisés pour supporter d’être traité sur le même pied que ceux qui venaient, il s’en apercevait maintenant, de l’entraîner dans un guet-apens.

« Je suis innocent, déclara-t-il avec calme, et j’ai seulement voulu défendre cette femme. J’ignore pourquoi elle a agi ainsi, mais je suis sûr maintenant qu’elle est la complice de ces individus.

— C’est bon, c’est bon, fit l’agent avec impatience. Vous raconterez tout cela au commissaire. »

Il s’approchait déjà pour saisir Tarzan par le bras, mais rapide comme la foudre, un poing redoutable s’abattit sur lui, et il s’en alla rouler à l’autre bout de la pièce. Le geste avait été si inattendu qu’un bref instant de stupeur régna parmi les collègues de l’infortuné agent avant que ceux-ci songeassent à saisir leurs revolvers.

Pendant ce temps, Tarzan avait avisé la fenêtre ouverte, qui donnait sur un marronnier aux épais branchages. Au moment où les agents, revenus de leur surprise, allaient se précipiter sur lui, il ferma le commutateur de l’électricité qui se trouvait près de lui, et se laissa couler, par la fenêtre, dans l’épaisse ramure de l’arbre. De là, il sauta, avec cette extraordinaire agilité qu’il devait à ses longues années passées dans la forêt équatoriale, sur un arbre voisin, et bientôt il disparaissait en courant à l’autre extrémité de la sombre rue.

Après avoir fouillé tout l’immeuble dans l’espoir de retrouver l’être fantasmagorique qui leur avait si inopinément échappé, les agents, vexés et humiliés, entraînèrent au poste, sans trop de douceur et malgré leurs protestations, les autres protagonistes de la rixe. Quant à Tarzan, il avait repris une démarche de flâneur dès qu’il s’était retrouvé dans des avenues plus peuplées et mieux éclairées.

Il traversait la rue Michel-Ange, en réfléchissant au curieux incident qui venait de se produire, lorsque, levant les yeux, il rencontra le visage d’Olga de Coude, souriant derrière la glace d’une somptueuse voiture qui l’entraînait à toute vitesse.

« Rencontrer Rokoff et la comtesse de Coude dans la même soirée, monologua Tarzan… Décidément, Paris n’est pas si grand qu’on le dit, après tout ! »

CHAPITRE IV

LA COMTESSE S’EXPLIQUE

« Votre Paris est plus dangereux que ma jungle natale, dit en souriant Tarzan qui venait d’achever de conter les événements mouvementés de la veille au soir à son ami d’Arnot.

— Mais quel but poursuivaient ces gens en agissant ainsi ? dit d’Arnot préoccupé ; voilà ce que je n’arrive pas très bien à comprendre.

— C’est très simple, à mon avis. Je vous ai dit que, durant mon voyage à New York au Havre, je m’étais fait un ennemi en la personne d’un misérable du nom de Rokoff, et je vous ai raconté en quelles circonstances. Cet homme a dû m’épier depuis le début de mon séjour à Paris, constater que je rentrais souvent à pied tard le soir, et échafauder toute cette comédie afin de me tenir à sa merci et probablement de me supprimer…

— Ce n’était, somme toute, pas mal combiné, fit d’Arnot en riant, mais il avait compté sans votre force prodigieuse, mon cher Tarzan !

— J’espère que ceci sera un avertissement suffisant, dit Tarzan à son tour. Mon seul regret, c’est d’avoir frappé cet agent qui, après tout, ne faisait que son devoir, mais sur le moment, je me sentais encore un peu dans l’état d’esprit d’une bête sauvage que l’on veut capturer, et je n’ai songé qu’au moyen de me sauver le plus rapidement possible. »

À ce moment, le valet de chambre de d’Arnot entra, et, sur un plateau, tendit une lettre à son maître. D’Arnot, après s’être excusé auprès de son hôte, prit connaissance de la missive et resta un instant silencieux.

« C’est une lettre de lord Greystoke », dit-il enfin. Il se tut de nouveau, redoutant à l’avance de porter un coup douloureux à son ami.

« Ils doivent se marier à Londres dans deux mois », ajouta-t-il enfin, à regret.

Tarzan savait à qui d’Arnot faisait allusion. Il ne répondit rien, mais resta triste et soucieux pendant le restant de la journée.

Ce soir-là, les deux jeunes gens avaient décidé de se rendre à l’Opéra. Pour échapper à ses tristes pensées, Tarzan se rendit aux amicales instances de d’Arnot, bien qu’il eût tout d’abord refusé de l’accompagner, se sentant peu d’humeur à aller dans le monde, après la douloureuse nouvelle qu’il venait d’apprendre : Jane, cette jeune fille qu’il chérissait avec tant d’ardeur, allait s’unir à un autre…

Il écoutait distraitement la musique de Wagner, lorsque son attention fut magnétiquement attirée vers une loge d’où, il le sentait, des yeux étaient fixés sur lui.

Il reconnut le gracieux visage de la comtesse Olga de Coude, qui lui fit un signe imperceptible pour lui indiquer qu’elle désirait lui parler. Dès le premier entracte, Tarzan se présentait à la loge de la comtesse qui l’accueillit chaleureusement.

« J’ai beaucoup de remords, dit-elle, d’avoir paru ingrate envers vous, et de vous avoir laissé sans nouvelles de moi après le grand service que vous m’avez rendu naguère.

— Je ne vous ai point suspectée d’ingratitude, répondit Tarzan, mais j’espère vivement que vous n’êtes plus victime des persécutions des deux misérables dont j’ai essayé de vous débarrasser ?

— Hélas ! dit amèrement la comtesse, cette persécution, comme vous le dites, ne finira, je le crains bien, qu’avec ma vie… Mais je voudrais vous parler plus tranquillement que nous ne pouvons le faire ici. Je serai chez moi demain à cinq heures.

— Je ne manquerai pas de me présenter à votre porte à l’heure que vous m’indiquez », dit Tarzan.

Le lendemain, Tarzan arrivait devant la grille du luxueux hôtel particulier occupé par le comte de Coude. À sa vue, un homme qui s’entretenait mystérieusement avec l’un des domestiques, devant une entrée de service, s’effaça précipitamment.

Tarzan avait été introduit auprès de la comtesse. Ils parlèrent d’abord de choses indifférentes, puis la comtesse, après avoir réfléchi un moment, se décida d’aborder un autre sujet :

« Malgré la discrétion dont vous faites preuve, dit-elle, je devine que vous vous êtes demandé quel était le but que poursuivait Rokoff en me tourmentant comme il le fait… » Elle poursuivit, malgré le vague geste de dénégation de Tarzan :

« C’est très simple. Mon mari a toute la confiance du ministre de la Guerre et il est en possession de documents que bien des puissances étrangères paieraient cher. Rokoff est un espion international ; il ne reculerait devant rien pour mettre la main sur ces précieux papiers et, s’étant rendu compte qu’il ne pourrait les dérober aisément, il emploie diverses manœuvres pour obtenir de les recopier, soit en usant de procédés d’intimidation à mon égard, soit en mettant mon mari dans une situation où il serait à la merci du chantage qu’opérerait alors sur lui ce misérable.

« Certes, si mon mari avait été convaincu de tricher au jeu, lors de l’incident dont vous avez été témoin, il aurait préféré se tirer une balle dans la tête plutôt que de prêter la main aux projets de Rokoff, mais grâce à vous, ce drame a été évité, de même que votre intervention m’a permis d’échapper aux mauvais traitements qu’allait m’infliger Paulvitch, son complice, parce que je refusais de livrer ces documents…

— Les misérables ! murmura Tarzan.

— J’ai voulu vous avertir, reprit la comtesse en souriant mélancoliquement, parce que je crains pour votre propre vie. Je sais que Rokoff a juré votre perte autant que la nôtre.

— Mais pourquoi, dit Tarzan, n’avertissez-vous pas les autorités, afin de vous mettre en sûreté et de vous délivrer de ce cauchemar ? »

Elle hésita un moment avant de répondre.

« Écoutez, dit-elle enfin ; je vais vous donner une vraie preuve de confiance en vous révélant ce que je n’ai jamais dit à personne : Rokoff, ce misérable, ce lâche, cet espion, est mon frère ! »

Elle soupira, puis reprit :

« Il appartient, comme moi, à une noble famille russe apparentée aux Romanoff, mais il a été chassé de l’armée après s’être déshonoré ; notre famille l’a renié et, depuis, il vit d’expédients.

— Mais ses crimes ne vous autorisent-ils pas à considérer, vous aussi, qu’aucun lien de parenté ne vous unit plus à lui, puisqu’il n’hésite pas à travailler au malheur de sa propre sœur ? fit Tarzan.

— Peut-être, poussée à bout, agirais-je en effet ainsi, dit la comtesse, mais il détient un secret qu’il n’hésiterait pas à révéler, si je le faisais arrêter… »

Après une ultime hésitation, la comtesse reprit : « Je ferais aussi bien de tout vous dire… Sachez donc que, dans mon pays natal, alors que j’étais toute jeune encore, à peine âgée de seize ans, je m’étais enthousiasmée pour les doctrines professées par nos nihilistes. Je me fis affilier à l’une de ces organisations, mais j’y renonçai, effrayée, lorsqu’on m’ordonna de faciliter les agissements d’un homme qui devait jeter une bombe sur le cortège impérial. Je refusai donc d’appartenir plus longtemps à une telle association, mais je ne me sentis pas le droit de dénoncer ce complot… » Olga de Coude réprima l’émotion qui faisait trembler sa voix.

« Et je me sens ainsi, aujourd’hui encore, un peu complice de l’attentat qui faillit coûter la vie à bien des innocents. L’entreprise avorta, heureusement, mais Rokoff a des preuves de mon passage parmi les nihilistes, et il m’a menacée de me dénoncer à mon mari si j’osais m’élever contre lui. »

Tarzan sourit : « Vous étiez si jeune alors ! Comment votre mari pourrait-il vous en vouloir d’avoir été séduite par des idées que vous avez en tout cas abandonnées depuis longtemps ?

— Vous ne connaissez pas le comte de Coude, fit vivement Olga. Il est beaucoup plus âgé que moi, et je n’espère aucune indulgence de sa part… »

Lorsque Tarzan quitta la comtesse, quelques instants plus tard, elle lui fit promettre de revenir bientôt, et il partit, charmé par sa grâce et sa franchise, conquis par son regard mélancolique et son aimable sourire… Olga était restée seule, et réfléchissait à ce que lui avait dit Tarzan, lorsqu’elle fut tirée de ses méditations par l’apparition d’un individu qu’elle n’apercevait jamais qu’avec appréhension. C’était Rokoff !

« Que faites-vous ici ? dit-elle en sursautant.

— Ah ! cette chère petite sœur a peur de moi ! fit l’autre en ricanant. Vous trouviez plus d’agrément, paraît-il, à la compagnie de l’espèce de sauvage qui sort d’ici ?

— Que voulez-vous dire, balbutia Olga, et comment êtes-vous entré chez moi ?

— Je suis entré parce que cela me plaît, et que je suppose que vous ne refusez pas l’entrée de votre maison à votre frère, Olga », dit froidement Rokoff. Olga serra convulsivement les poings, mais Rokoff poursuivit, d’une voix doucereuse :

« J’ai écouté avec intérêt votre édifiante conversation avec cet individu. Vous imaginerez-vous par hasard, ma pauvre enfant, que le comte de Coude accepterait l’idée que sa femme a appartenu à une association de dynamiteurs ? »

Il ricana :

« Pour ma part, j’en doute, et je vous répète ce que je vous ai déjà dit : si, oubliant tout sentiment fraternel, vous me dénoncez aux autorités françaises, je ferai part moi-même à votre mari de cet épisode pittoresque de votre vie, ma chère Olga, et j’en informerai par la même occasion quelques journalistes qui ne manqueront pas de faire des échos amusants à ce sujet.

— Infortunée que je suis ! balbutia Olga, atterrée.

— Enfin, ajouta Rokoff, qui s’apprêtait à partir, mais ne résista pas au plaisir de lancer cette dernière flèche, je vous conseillerais, ma chère sœur, de ne pas recevoir trop souvent ce Tarzan. Vous pourriez vous en repentir… et j’en serais sincèrement navré ! »

Et tandis qu’Olga froissait avec rage son mouchoir de dentelle, Rokoff s’en fut en riant toujours.

CHAPITRE V

UN COMPLOT QUI ÉCHOUE

Pendant le mois qui suivit, Tarzan se rendit assidûment chez la comtesse de Coude. Celle-ci, qui menait une vie assez retirée, auprès d’un mari absorbé par ses fonctions, le recevait toujours avec joie, et il oubliait auprès de cette charmante femme le désespoir qui le saisissait quand il était seul et qu’il songeait à Jane.

Olga avait d’abord été effrayée en songeant aux menaces voilées de Rokoff, puis elle s’était rassurée peu à peu.

Parfois, d’Arnot, qui connaissait depuis longtemps les de Coude, accompagnait son ami dans ses visites et il arrivait que le comte fît une brève apparition, toujours écourtée par les multiples affaires qui réclamaient sa présence.

Rokoff était au courant de tout ce qui se passait dans la demeure de sa sœur, grâce aux intelligences qu’il s’était ménagées, moyennant finances, auprès d’un des domestiques de la maison.

C’est ainsi qu’il apprit certain jour que le comte devait se rendre à une importante conférence qui le retiendrait fort tard dans la soirée.

Il vit là l’occasion de mettre à exécution ses ténébreux desseins et de se venger de sa sœur en ruinant l’estime que son mari avait pour la droiture de son caractère.

Vers onze heures du soir, ce jour-là, Paulvitch, suivant les instructions de Rokoff, demanda au téléphone l’appartement de d’Arnot.

Quand il eut Tarzan au bout du fil, il lui transmit, en déguisant sa voix, « de la part du valet de chambre, François », un soi-disant message de la comtesse qui désirait le voir immédiatement.

Sans perdre un instant, Tarzan, dévoré d’inquiétude, se rendit chez Olga.

Le valet de chambre qui lui ouvrit était celui qu’avait acheté Rokoff. Dûment stylé à l’avance par le Russe, le domestique introduisit le visiteur chez la comtesse en même temps qu’il l’annonçait.

Olga était dans le grand bureau du comte, occupée à écrire. En apercevant Tarzan, elle bondit sur ses pieds :

« Que se passe-t-il ? s’écria-t-elle. Comment se fait-il que vous veniez chez moi à cette heure ?

— Mais… fit Tarzan, interdit, vous m’avez vous-même fait appeler par votre valet de chambre François !

— François ? fit Olga, de plus en plus surprise. Aucun de mes domestiques ne porte ce nom, et je n’ai chargé personne de vous faire venir !

— Que signifie ceci ? fit Tarzan inquiet. Ne serait-ce pas une nouvelle traîtrise de votre estimable frère ?

— Ah ! fit Olga en réfléchissant. Vous devez avoir raison… Mon mari est sorti ce soir, pour une conférence importante, et il doit y avoir à ce faux message un motif qui ne peut être qu’un piège… Je suis inquiète… terriblement. Écoutez ! dit-elle en prenant brusquement une décision, je vais immédiatement courir l’avertir. En mon absence, je vous confie la garde de ces précieux dossiers… »

Et Olga appuya sur un bouton qui déclencha un mécanisme secret. Une partie de la bibliothèque s’ouvrit, démasquant la porte d’acier d’un coffre-fort.

 

*    *    *

 

Le comte avait reçu, au cours de la réunion, un pli qui lui était adressé personnellement et qui n’était autre qu’une lettre anonyme écrite en termes crus par Rokoff qui n’hésitait pas à accuser la comtesse de vouloir livrer les documents à une puissance étrangère dont Tarzan serait l’agent et l’avertissait de la présence insolite du jeune homme à son domicile. Aussitôt, de Coude prit congé hâtivement de ses hôtes et se jeta dans sa voiture, plein de trouble et de colère.

Il pénétra brusquement dans l’appartement d’Olga et vit sa femme occupée à manœuvrer le mécanisme secret en présence de celui qu’il considérait maintenant comme un vulgaire espion.

Fou de rage et d’indignation, de Coude se précipita sur Tarzan. Le géant, surpris à l’improviste, ne voulut d’abord prendre qu’une attitude défensive, mais la fureur monta en lui en entendant les injustes insultes et les imprécations que le comte lançait à sa femme et, bientôt, sans s’en rendre compte, il rendit coup pour coup.

Il ne s’arrêta qu’en voyant de Coude s’écrouler et Olga, avec un grand cri, se jeter en sanglotant sur le corps inanimé de son mari.

« Vous l’avez tué ! cria-t-elle, en se tordant les bras avec désespoir. Mon Dieu, vous avez tué mon mari ! »

Frémissant, hagard, Tarzan essuya la sueur qui ruisselait de son front.

Le sang-froid lui revenait graduellement et il se rendait compte maintenant de la terrible situation dans laquelle ils se trouvaient tous deux, Olga et lui, si, dans sa rage aveugle, il avait tué le comte, coupable seulement, après tout, d’avoir trop vite cru à un rapport mensonger.

Il se pencha sur le corps inerte, et, avec un soulagement indicible, constata que le cœur battait encore faiblement. Il transporta de Coude sur un canapé et lui frotta les lèvres avec du cognac que la comtesse, tremblante, lui apporta. Le comte remua faiblement.

« Il ne mourra pas, Dieu soit loué ! dit Tarzan.

— Ah ! qu’avez-vous fait, mon ami ! soupira la jeune femme.

— Pardonnez-moi, Olga, dit humblement Tarzan. Je ne suis encore qu’un sauvage, je le sais… Je vous ai déjà conté ma vie dans la forêt. Je n’ai pas encore appris à dompter mes instincts brutaux, et je n’ai pu réprimer ma fureur en l’entendant vous insulter. Pardonnez-moi, je vous en supplie !

— Je n’ai pas à vous pardonner, mon ami, fit tristement la comtesse. La faute de tout ceci incombe à mon misérable frère et peut-être à mon imprudence… Partez, maintenant, j’espère que Raoul va reprendre bientôt connaissance, et il ne faut à aucun prix qu’il vous retrouve ici quand il sortira de cet évanouissement. »

Courbant la tête, Tarzan sortit du boudoir et referma doucement la porte.

À ce moment, il aperçut une tenture qui remuait légèrement, et l’écartant d’un geste brusque, il vit le valet de chambre qui l’avait introduit, avec si peu de cérémonie, chez sa maîtresse.

« Ah ! fit Tarzan d’une voix sourde, c’est donc toi qui sers d’espion et de complice à Rokoff ! »

Puis, une idée lui venant subitement, il prit à la gorge le domestique vert de peur.

« Écoute, misérable, je pourrais t’étrangler sur place, mais je te fais grâce pour cette fois si tu m’indiques immédiatement en quel endroit je puis trouver Rokoff ! »

Sans se faire prier davantage, mais en bégayant d’effroi, le domestique donna une adresse.

Pendant ce temps, Rokoff et Paulvitch faisaient une partie de cartes dans la chambre du Russe, pour tuer le temps en attendant les nouvelles que devait leur apporter le valet de chambre infidèle. Soudain, un pas rapide retentit dans l’escalier.

« Eh bien ! fit Rokoff avec un méchant sourire, voici Joseph qui va nous raconter la petite scène de famille qui vient de se dérouler chez mon misérable beau-frère ! »

Et, dans son impatience, il courut à la porte, pour ouvrir plus vite au visiteur. Mais il changea de visage en apercevant la silhouette de l’homme qui se dressait devant lui : c’était Tarzan !

« Que me voulez-vous ? hurla-t-il en tentant vainement de refermer la porte.

— Vous le savez parfaitement, dit Tarzan en le traînant dans la chambre où Paulvitch, inquiet, attendait. Je devrais vous tuer et délivrer l’humanité d’un misérable tel que vous, mais je n’en ferai rien, puisque les lois de ce monde ne sont pas celles de la jungle. Je consens donc à vous laisser la vie, mais vous allez immédiatement faire une confession écrite de l’infâme complot que vous aviez forgé contre votre sœur ! »

Rokoff, dont les dents claquaient, fit un signe d’assentiment et, la rage au cœur, s’empara d’une plume. Une heure plus tard, Tarzan, la confession de Rokoff signée et datée dans sa poche, quittait le Russe.

« Si j’étais à votre place, lui dit-il avec mépris en guise de congé, je quitterais la France ou, mieux encore, j’aurais un sursaut de courage pour me tirer une balle dans la tête ! »

CHAPITRE VI

UN DUEL

D’Arnot dormait lorsque Tarzan revint de son expédition chez Rokoff. Il ne voulut pas réveiller son ami, mais le lendemain matin, il lui conta tous les événements qui s’étaient déroulés dans la soirée.

D’Arnot l’écouta soucieusement. Bien que le plan eût échoué, le misérable pouvait pourtant, grâce à ses menées, réussir à se débarrasser de ses deux ennemis, car, de toute évidence, dès que le comte serait rétabli, il ne manquerait pas d’envoyer ses témoins à Tarzan, pour avoir « abusé de sa confiance ».

Le jeune lieutenant ne se trompait pas. Une dizaine de jours plus tard, deux personnages graves, compassés, se présentaient à lui, de la part du comte de Coude, et lui demandaient les conditions de combat qu’acceptait Tarzan, le comte laissant généreusement à son adversaire le choix des armes.

Quand d’Arnot fit part à Tarzan de cette visite, il fut surpris de l’indifférence avec laquelle il l’accueillit.

« N’oubliez pas, cher ami, que de Coude est une fine lame et que de plus, il est célèbre pour la justesse de son coup d’œil, au pistolet. Quelle arme choisissez-vous ?

— Avouez que le choix est difficile ! fit Tarzan en souriant. Peu m’importe d’ailleurs… Décidez pour moi, d’Arnot.

— Eh bien, laissez-moi vous conseiller de choisir l’épée. De Coude se contentera peut-être de vous transpercer le bras, tandis qu’au pistolet, il pourrait fort bien vous fracasser la tête !

— Bah ! fit Tarzan. Je vous remercie de votre conseil, mais tout compte fait, je vais précisément me décider pour le pistolet !

— Mais… s’exclama d’Arnot, vous êtes fou ! Ou bien, c’est un suicide déguisé ? »

Tarzan haussa légèrement les épaules. Que lui importait en effet maintenant la vie, alors que la date du mariage de Jane se rapprochait inexorablement ? La mort pouvait venir, il l’accueillerait avec joie ! Il remuait encore ces tristes réflexions, tandis que la voiture de d’Arnot l’entraînait à toute allure dans la direction d’Étampes où devait avoir lieu le duel.

D’Arnot et lui arrivèrent sur le terrain un peu après de Coude et ses témoins, accompagnés d’un chirurgien. Après un bref conciliabule entre les témoins, dix pas furent comptés entre les adversaires. Ils avaient trois coups à tirer.

D’Arnot, pâle et nerveux, donna le signal. Le comte, impassible, leva le bras et visa… D’Arnot retint difficilement un cri d’angoisse : Tarzan, un léger sourire sur les lèvres, s’offrait comme une cible vivante aux balles de son adversaire, sans même le mettre en joue !

« Allons, monsieur, défendez-vous ! » fit le comte en fronçant les sourcils. Tarzan ne répondit rien et continua à attendre la balle de de Coude.

« Dans ces conditions, c’est presque un meurtre… dit le comte avec colère, mais tant pis, vous l’aurez voulu ! »

Il appuya sur la gâchette…

Mais si bon tireur que fût le comte, il n’avait pu viser sans un léger frémissement un homme qui semblait ainsi réclamer la mort. La balle ne fit qu’effleurer les côtes de Tarzan. Sa chemise se teignit pourtant aussitôt de rouge et le chirurgien s’empressa.

« Ah çà, monsieur, dit de Coude, très sombre, en s’approchant de son adversaire malgré les représentations de ses témoins. Vous jugez-vous donc vous-même coupable ?

— Je suis coupable, c’est vrai, dit vivement Tarzan, mais c’est uniquement de n’avoir pas compris plus vite l’abominable piège qui nous était tendu ! Ce papier, que je puis vous faire lire maintenant que vous ne pouvez croire que je veuille esquiver un duel, vous le prouvera ! »

Et il tendit à de Coude la confession de Rokoff. Le comte s’en saisit et la lut attentivement. Lorsqu’il eut achevé sa lecture, il tomba dans une courte rêverie, puis tendit franchement la main à Tarzan.

« Vous êtes un homme d’honneur, monsieur, dit-il gravement, et je bénis la balle qui ne vous a point traversé le cœur comme je l’avais souhaité dans mon aveuglement. »

Le chirurgien avait achevé son pansement. Ceux qui, l’instant auparavant, étaient des ennemis mortels, revinrent à Paris dans la même voiture, devisant amicalement.

Bien que la blessure de Tarzan fût superficielle, il avait perdu beaucoup de sang, et eut la fièvre pendant quelques jours. Chaque matin, de Coude faisait prendre de ses nouvelles, et dès que Tarzan fut remis sur pied, il le pria de passer à son bureau dans l’après-midi.

Le fils de la jungle fut accueilli chaleureusement par de Coude et, dès cet instant, il ne fut plus jamais fait allusion entre eux au duel qui les avait opposés, ni aux circonstances qui avaient entraîné leur rencontre.

« J’ai pensé à vous, cher ami, pour un poste qui m’a paru vous convenir parfaitement, dit le comte. Il y faut de la décision, du courage, un mépris total de la mort, et c’est une mission qui, en cas de succès, peut vous mener aux plus hautes fonctions – probablement dans les services diplomatiques.

« D’abord, mais pour peu de temps, vous ne serez qu’un agent spécial, attaché au ministère de la Guerre. Suivez-moi, je vais vous présenter à votre futur chef. Il vous expliquera la tâche que l’on attend de vous, mieux que je ne saurais le faire, et vous pourrez ainsi juger tout de suite si vous pouvez accepter ou non cette proposition. »

Une demi-heure plus tard, Tarzan avait accepté la dangereuse mission qui lui était offerte. Le lendemain, il revint prendre de nouvelles instructions, car le général Rochère, son chef, l’avait averti qu’il allait l’envoyer en voyage d’ici peu, probablement dès le lendemain.

Tarzan était profondément reconnaissant à de Coude de l’avoir aiguillé dans cette direction. Enfin, il allait avoir un but dans la vie, s’arracher à des pensées trop lancinantes, voyager et agir…

Il avait eu peine à attendre le retour de d’Arnot pour lui annoncer la bonne nouvelle, et il fut un peu déçu de voir que son ami était moins enthousiasmé que lui.

« Somme toute, fit d’Arnot en souriant avec un peu d’amertume, vous êtes heureux de quitter Paris et de ne plus me voir pendant de longs mois, ou peut-être davantage encore. Tarzan, vous n’êtes qu’un ingrat !

— Non, Paul, je ne suis pas un ingrat, et je ne vous oublierai jamais, mais j’ai besoin d’espace, de mouvement, d’action et je ne puis vivre davantage dans cette grande ville sans arbres et sans air ! »

Et, le lendemain, Tarzan quittait Paris, via Marseille et Oran.

CHAPITRE VII

LA DANSEUSE DE SIDI AÏSSA

La première mission dont était chargé Tarzan était non seulement importante mais délicate.

Un certain lieutenant des spahis était soupçonné d’entretenir des relations mystérieuses avec les agents d’une grande puissance européenne. Le lieutenant Gernois, tel était le nom de l’officier, alors en garnison à Sidi-Bel-Abbès, avait été précédemment attaché à l’État-major où certaines informations de la plus haute importance lui étaient passées entre les mains. C’étaient ces documents qu’il était soupçonné de chercher à négocier.

Tarzan devait donc s’installer en Algérie, sous l’apparence d’un inoffensif sportsman américain, et surveiller de près les agissements du lieutenant Gernois. C’est avec une joie profonde que Tarzan avait vu se dessiner à l’horizon les contours de sa bien-aimée terre d’Afrique. Il lui semblait qu’il allait retrouver sa véritable patrie en mettant le pied sur le sol algérien.

Mais l’aspect de cette contrée différait absolument de l’Afrique qu’il connaissait, et ne ressemblait pas plus que Paris à sa jungle natale.

À Oran, il passa une journée à errer dans les rues étroites du quartier arabe, émerveillé comme un enfant devant le monde nouveau qui s’offrait à ses yeux.

Le lendemain, il arriva à Sidi-Bel-Abbès, où il présenta ses lettres d’introduction aux autorités civiles et militaires.

Il se lia avec plusieurs officiers français, et devint bientôt leur compagnon favori, tant son accent les amusait, et tant sa force prodigieuse les émerveillait. Il se fit présenter à Gernois, un homme taciturne et renfermé, d’environ quarante ans, qui semblait n’entretenir que peu de relations avec ses camarades.

Pendant un mois, Tarzan ne put rien noter de suspect dans l’attitude de l’officier, et il commençait à espérer que les soupçons conçus à son sujet étaient mal fondés, lorsque soudain Gernois fut désigné pour se rendre à Bou-Saada, dans le petit Sahara, loin dans le Sud.

Une compagnie de spahis et trois officiers devaient aller relever la compagnie qui occupait cette oasis. Fort heureusement, parmi les officiers qui accompagnaient Gernois, se trouvait le capitaine Gérard, l’un des nouveaux amis que s’était fait Tarzan, et, quand celui-ci lança l’idée de suivre la colonne dans son voyage, on crut à la fantaisie d’un riche désœuvré, et il n’éveilla aucun soupçon.

Le voyage s’était déroulé sans incident, lorsqu’un matin, alors que la colonne avait fait halte à Bouira et que Tarzan, qui s’était établi dans le modeste hôtel de l’endroit, prenait rapidement son petit déjeuner, il aperçut par la fenêtre, dans la cour de l’auberge, Gernois qui semblait s’entretenir avec animation, à voix basse, avec un indigène vêtu du costume arabe, mais dont la tournure et la silhouette parurent vaguement familière à Tarzan.

Soudain, Gernois s’aperçut que Tarzan le regardait, et aussitôt il interrompit sa conversation en congédiant l’homme qui partit sans avoir tourné la tête dans la direction de l’observateur.

C’était la première fois que Gernois laissait prise à quelque soupçon, et Tarzan se promit de resserrer sa vigilance.

Le lendemain, la colonne atteignait Sidi-Aïssa. Gernois avait rejoint son poste, et l’étranger avait disparu.

C’était jour de marché à Sidi-Aïssa, et la foule présentait un aspect si pittoresque et si mouvementé que Tarzan décida d’y passer l’après-midi et de rejoindre ensuite le détachement qui se dirigeait sur Bou-Saada.

Il se mit donc à flâner en compagnie d’un jeune Arabe du nom d’Abdul, qui lui avait été recommandé comme un guide fidèle et un parfait interprète. Il aurait passé une excellente journée si, à une ou deux reprises, il n’avait cru reconnaître, de loin, la silhouette de l’homme avec qui Gernois s’était entretenu. En tout cas, si c’était bien l’homme, il s’éclipsait dès que Tarzan tournait la tête dans sa direction.

Dans un café arabe, Tarzan lia connaissance avec un personnage à l’allure pleine de dignité, qui se nommait Kadour ben Saden, et séduit par les graves sentences dont l’Arabe émaillait ses discours en mauvais français, il le pria de partager son dîner.

Kadour accepta, et comme le dîner était bon, il ne se sépara de son hôte qu’après lui avoir fait jurer de lui rendre un jour visite dans son douar, où il affirma qu’abondaient les antilopes, les panthères, les gazelles et tout le gibier qu’un chasseur pouvait souhaiter.

Après le départ du noble Arabe, Tarzan décida d’achever la soirée, toujours avec le fidèle Abdul, dans un café chantant.

Il écouta longtemps, sans se lasser, la plaintive et monotone mélopée des musiciens arabes, et lorsqu’une danseuse aux vêtements brodés passa devant lui en agitant une bourse, il lui tendit un billet de banque en la remerciant pour sa danse gracieuse.

La jeune femme jeta un bref coup d’œil surpris à cet étranger qui ne lui lançait pas des paroles brutales, ainsi que c’était généralement le cas parmi la clientèle peu choisie de ce café.

Elle hésita, puis dit rapidement en un français hasardeux :

« Je veux te remercier : sache que deux hommes te veulent du mal. Prends garde, ils vont venir ! »

Tarzan eut un geste de remerciement, mais déjà la danseuse était passée plus loin.

Une demi-heure s’écoula. Tarzan n’avait pas bougé, malgré les suppliantes prières d’Abdul, qui aurait voulu quitter l’endroit qui lui semblait dangereux.

Soudain, un Arabe entra dans la salle, se posta non loin de Tarzan et se mit à proférer un long discours sur un ton de menace. Comme il s’exprimait en arabe, Tarzan l’écouta sans mot dire.

« Que dit-il ? demanda-t-il enfin à Abdul.

— Il vous cherche une querelle, fit le jeune guide en tremblant. Il dit qu’un chien de chrétien s’est permis de parler à une danseuse de sa religion…

— Bah ! Il est fou !

— Il dit aussi que vous êtes un chien, un fils de chien, un menteur et que votre grand-mère était une hyène se nourrissant de viande pourrie ! »

À ce moment, la gaieté qui secoua l’assistance prouva que les rieurs étaient du côté du chercheur de querelle.

Tarzan se leva en souriant, sans même avoir l’air de regarder du côté de l’Arabe, mais d’un magistral coup de poing, il le coupa au milieu d’une phrase et le jeta à terre.

Aussitôt, ce fut la mêlée. Les paisibles consommateurs du thé à la menthe, sentant se réveiller en eux les instincts belliqueux de leurs ancêtres, prenaient parti pour leur compatriote. Des poignards étaient dégainés, des imprécations vociférées, et Tarzan, dans le désordre général où les valeureux partisans de la même cause en arrivaient à se combattre sans miséricorde, réussit à gagner la cour intérieure, suivi du fidèle Abdul qui tremblait de tous ses membres.

La situation était encore critique, car d’un moment à l’autre, on allait s’apercevoir de la disparition de Tarzan, et on ne manquerait pas de chercher dans la petite cour, qui ne semblait présenter aucune issue. Soudain, un faible tintement d’anneaux entrechoqués retentit et une main s’empara de celle de Tarzan.

« Suivez-moi ! » fit une voix étouffée.

Tarzan eut l’intuition qu’il se trouvait près de la danseuse qui lui avait déjà donné un précieux avis.

Il ordonna donc au tremblant Abdul de marcher derrière lui et se mit en devoir de se laisser docilement conduire par la femme qui l’entraînait dans un escalier étroit dont toutes les marches craquaient.

« Il faut nous hâter, dit la danseuse dans un murmure, car ils vous cherchent. Nous allons nous enfermer dans ma chambre et vous descendrez par la fenêtre avant qu’ils n’aient l’idée de chercher de ce côté. »

Mais ils atteignaient à peine le palier supérieur que des hurlements se faisaient entendre derrière eux.

Épouvantée, la danseuse regarda en arrière et eut un cri : déjà les poursuivants s’engageaient dans l’escalier.

« Vite ! Vite ! » fit-elle en se précipitant vers une porte basse à demi-dissimulée dans la muraille.

Les deux hommes se hâtèrent derrière la jeune femme et se trouvèrent dans un sommaire réduit qui constituait l’appartement privé de la danseuse.

Tarzan se dirigeait vers la fenêtre grillée, afin de ne pas perdre un instant, mais à ce moment un bruit de voix retentit dans le corridor et Abdul lui fit signe d’attendre.

« Ils se séparent et une partie d’entre eux va vous attendre sous la fenêtre pour le cas où vous vous enfuiriez par là ! » annonça-t-il à Tarzan.

La femme arabe eut un geste de terreur :

« Alors, nous sommes perdus ! murmura-t-elle.

— Pas vous ! dit Tarzan, surpris.

— Ils me tueront aussi, dit-elle en frémissant. Ne vous ai-je pas aidé ? »

Tarzan comprit qu’elle avait raison et qu’elle ne pouvait espérer aucune pitié de la tourbe qui hurlait déjà derrière la porte en assenant des coups de poing sur le bois épais.

Il se pencha par la fenêtre : d’un moment à l’autre, une grappe d’Arabes hurlants allait surgir et barrer le chemin. Ils n’auraient jamais le temps de s’enfuir tous les trois par cette voie.

Tarzan leva les yeux et aperçut le toit en terrasse qui surplombait de quelques pieds la fenêtre. Sa décision fut aussitôt prise.

« Passez les bras autour de mon cou et ne craignez rien », dit-il à la danseuse qui, courageuse mais résignée, s’était accroupie sur un divan.

Passivement, elle lui obéit et Tarzan ordonna à Abdul, occupé à invoquer tous les prophètes de l’Islam :

« Attends-moi ici, je reviens te chercher aussitôt que possible. En attendant, pousse tous les meubles qui se trouvent dans cette chambre contre la porte, afin d’arrêter les poursuivants. »

Puis sans attendre la réponse d’Abdul, dont les lèvres blanches étaient d’ailleurs incapables d’articuler un mot en ce moment, Tarzan posa ses pieds sur le rebord de la fenêtre, mit les mains sur le bord de la terrasse et d’un prodigieux rétablissement, malgré le poids de la danseuse, il se hissa sur le toit où il déposa la jeune femme.

Après quoi, sans perdre un instant, il se pencha au bord de la terrasse et héla Abdul.

Il lui prit la main, souleva le jeune Arabe comme une plume et le posa à côté de la danseuse.

Il était temps ! Avec un craquement, la porte venait de céder…

CHAPITRE VIII

LE SERMENT DE KADOUR

Aplatis sur le toit, à l’abri des regards grâce au léger rebord de la terrasse, les fugitifs écoutaient les cris de déconvenue échangés par leurs poursuivants. « Ils sont furieux contre ceux de la rue qui vous ont laissé échapper, traduisait Abdul, le visage fendu maintenant d’un large sourire, et ceux de la rue disent qu’il n’est pas possible que vous ayez pris ce chemin ! »

Après de longues palabres, désespérant de retrouver ceux qu’ils cherchaient, les poursuivants étaient rentrés dans le café, et seul un petit groupe continuait à monter la garde dans la rue.

Tarzan et ses compagnons avaient rampé avec précaution un peu plus loin sur la terrasse, afin de se trouver à l’abri du soleil et des oreilles au guet.

Tarzan remercia la danseuse pour tous les dangers qu’elle avait courus pour un simple étranger.

« Tu n’es pas comme les autres ! Tu m’as parlé doucement et tu ne m’as pas insultée !

— Que feras-tu demain ? dit Tarzan. Veux-tu retourner dans ce café ou n’es-tu plus en sûreté à Sidi-Aïssa ?

— Je n’étais pas ici volontairement, dit la danseuse avec un soupir. J’étais une captive…

— Captive ! s’exclama Tarzan. Comment cela ?

— Esclave serait mieux dire… Je fus enlevée, une nuit, du douar de mon père par une bande de malfaiteurs. Ils me menèrent ici et me vendirent au propriétaire de ce café. Il y a presque deux ans que je mène cette vie haïssable et je n’avais encore jamais eu une chance d’essayer de m’évader. Mais je ne sais si je retrouverai jamais la tribu de mon père, qui est établie bien loin d’ici, vers le Sud.

— Si tu souhaites retrouver les tiens, tu peux me suivre jusqu’à Bou-Saada, où je dois me rendre, et de là, je demanderai au commandant du poste de te faciliter le reste du voyage.

— Merci, ah ! merci ! cria-t-elle. Comment pourrai-je jamais m’acquitter envers toi, étranger ? Mon père te récompensera, car il est noble et puissant : c’est le cheik Kadour ben Saden !

— Kadour ben Saden ! s’exclama Tarzan. Mais il était à Sidi-Aïssa cette nuit même. Il a dîné avec moi il y a quelques heures.

— Mon père est ici ? murmura la jeune Arabe sans oser en croire ses oreilles. Allah soit loué, car alors je suis vraiment sauvée !

— Psst ! chuchota Abdul qui, pendant ce temps s’était rapproché du bord du toit, venez, maître. »

Tarzan rampa à côté de lui, mais Abdul secoua la tête :

« Ils viennent de partir, dit-il avec regret, mais j’ai vu deux hommes qui disaient que l’étranger qui avait payé pour vous provoquer dans le café chantant offrait une somme plus élevée encore si une embuscade était tendue sur notre route vers Bou-Saada et si vous y trouviez la mort.

— Quel est donc cet homme qui est ton ennemi ? demanda la jeune danseuse.

— Je ne le connais pas, dit Tarzan en réfléchissant. À moins que… »

Mais l’hypothèse qui venait de lui passer par l’esprit était si improbable qu’il la rejeta aussitôt.

Quand le calme fut revenu définitivement dans les ruelles, les trois fugitifs, en passant de terrasse en terrasse, s’éloignèrent de l’endroit dangereux et, par des chemins détournés, rejoignirent enfin l’hôtel de Tarzan.

Le premier soin du jeune homme fut de faire venir Kadour ben Saden. L’aubergiste avait d’abord soulevé quelques difficultés pour envoyer un commissionnaire à une heure aussi tardive, mais la vue d’une pièce blanche le calma, et au bout d’une heure environ, le messager revint, suivi par le cheik. Celui-ci lança, en entrant, un regard interrogateur sur Tarzan.

« Le noble étranger m’a fait l’honneur… » commença-t-il.

Mais ses yeux tombèrent à ce moment sur sa fille, et il eut un cri de joie.

« Allah est miséricordieux puisqu’il me rend l’enfant que j’ai tant pleurée ! » dit-il en serrant sa fille avec transport dans ses bras.

Lorsqu’il connut les détails des circonstances auxquelles il devait de retrouver son enfant, l’Arabe tendit gravement la main à Tarzan.

« Quelque jour, dit-il d’un ton solennel, il sera donné à Kadour ben Saden de te rendre le bien que tu viens de lui faire, étranger ! »

Et Tarzan comprit que ce n’étaient pas là de vaines paroles…

Après une nuit presque sans sommeil, il fut décidé que, dès le lendemain, l’escorte composée du cheik, de sa fille, de quatre de ses hommes, de Tarzan et d’Abdul, partirait pour Bou-Saada. Il était bien probable que l’embuscade préparée contre Tarzan n’était pas prévue pour une expédition aussi nombreuse et que les ennemis, intimidés, n’oseraient peut-être pas même faire usage de leurs armes.

C’est en effet ce qui se produisit. Le voyage, au galop rapide des petits chevaux arabes, s’effectua sans incident. Toutefois, dans un défilé formé par les derniers contreforts de l’Atlas, les voyageurs aperçurent au loin deux burnous blancs qui s’enfuyaient, emportés par le galop de leurs chevaux.

« Voici nos amis, sans doute, dit Kadour clignant de l’œil et montrant ses dents étincelantes.

— Oui, mais ils ne semblent pas vouloir renouer connaissance avec nous ! » riposta Tarzan en riant à son tour.

Enfin, ils arrivèrent à Bou-Saada. Tarzan se sépara du cheik et de sa fille à l’entrée de la ville, mais il dut jurer solennellement de venir bientôt dans le douar de Kadour Ben Saden. Il fit cette promesse de bon cœur, car il avait été conquis par la noble simplicité de l’Arabe, et par les yeux rieurs de sa fille, qui avait commencé, durant le voyage, à lui enseigner les éléments de l’arabe.

Lorsque Tarzan arriva à l’hôtel du Petit Sahara, où étaient descendus les officiers, l’un d’eux était encore dans la salle, devant son bol de café au lait. C’était Gernois, qui lui tournait le dos.

Tarzan allait passer outre, lorsqu’il tressaillit : la silhouette d’un Arabe venait de se profiler dans l’encadrement de la fenêtre, et l’homme avait échangé quelques mots, à voix basse et rapide, avec le lieutenant.

CHAPITRE IX

LA LUTTE CONTRE « EL ADREA »

Le jour même où Kadour ben Saden reprenait la route du Sud, Tarzan recevait une lettre de son ami d’Arnot, par laquelle il apprenait qu’au cours d’un voyage à Londres, il avait rencontré les Porter, séjournant dans cette ville pour quelque temps. Jane semblait triste, elle luttait pour retarder son mariage de semaine en semaine. Elle venait de décider Clayton à accepter l’invitation d’un de leurs amis, lord Tennington, pour une croisière autour de l’Afrique.

Il lui écrivait aussi qu’il avait revu les de Coude, et qu’Olga avait versé cinquante mille francs à son frère, en échange du serment qu’il ne l’importunerait jamais plus, et quitterait l’Europe.

Cette lettre jeta Tarzan dans des rêveries à la fois douces et amères, car il comprenait bien que Jane ne l’avait pas oublié et que c’était même la raison de la répugnance qu’elle éprouvait à l’idée de son mariage avec Clayton.

Ces réflexions augmentant son humeur solitaire, Tarzan faisait de longues randonnées autour de Bou-Saada, sous prétexte de faire la chasse aux gazelles, mais en réalité pour échapper aux conversations oiseuses.

Un jour, passant dans un ravin étroit, il entendit une balle siffler au-dessus de sa tête. Éperonnant son cheval, il gagna la crête, et n’aperçut pas âme qui vive. « Décidément, pensa-t-il, je vais enfin savoir où Rokoff est venu continuer le cours de ses exploits. »

Ce soir-là, le capitaine Gérard proposa à Tarzan de se joindre à une colonne de reconnaissance, dont il prendrait la tête avec le lieutenant Gernois. Aucune proposition ne pouvait mieux convenir à Tarzan, qui voyait là un moyen de surveiller le suspect. Il accepta donc ; et dès le lendemain, la colonne quitta Bou-Saada, avec Tarzan.

Les premières étapes se déroulèrent sans événements, mais à Djelfa, Gérard apprit qu’une horde de pillards désolait la région, se réfugiant dans les montagnes à la moindre alerte, et demeurant insaisissable. Après réflexion, le capitaine décida de séparer la colonne en deux groupes ; il donna le commandement du second à Gernois, afin d’encercler la montagne.

À la grande surprise de Tarzan, Gernois lui proposa, avec un gracieux sourire, de se joindre à lui, et ils partirent ensemble, botte à botte, à la tête du petit détachement de spahis.

La cordialité de Gernois disparut dès qu’ils furent hors de vue du détachement Gérard, et, d’un ton rogue, il ordonna la halte de midi auprès d’un ruisseau.

Après l’étape, Tarzan s’apprêtant à partir, Gernois, en déclarant que ses hommes allaient simplement battre les buissons aux alentours, lui ordonna, d’un ton sans réplique, de les attendre au camp. Tarzan, seul civil de la troupe, obéit, par courtoisie et par discipline, tout en pestant intérieurement.

Il s’étendit à terre, à l’ombre, pour attendre le retour du détachement, mais bientôt un sommeil invincible s’empara de lui et il ne se réveilla qu’à la nuit noire, tiré de sa léthargie par les ruades désespérées de son cheval, qu’il avait attaché à un arbre auprès de lui.

Il se dressa d’un bond et aperçut aussitôt, malgré les ténèbres, la cause de la terreur de sa monture. Superbe, majestueux, redoutable, « El Adrea », le lion noir, s’apprêtait à bondir. Tarzan sentit son cœur battre de joie. Il leva lentement sa carabine, visa posément entre les deux lueurs jaunes des prunelles du lion, et tira.

Au bruit de la détonation, le cheval terrorisé cassa sa bride en un dernier effort, et s’enfuit au triple galop. Mais Tarzan n’y prit pas garde, tout au triomphe de sa victoire. Un pied sur la dépouille de son ennemi, il lança une fois de plus aux échos le terrible cri de sa tribu !

Puis, comprenant que Gernois ne reviendrait pas le chercher, comme il l’avait promis, il chercha en vain dans sa tête quel complot le lieutenant avait bien pu échafauder, et il s’enfonça, à pied, dans l’étroite vallée par laquelle le détachement avait disparu, quelques heures plus tôt.

Il venait à peine de s’éloigner, qu’une demi-douzaine de silhouettes blanches, pareilles à des fantômes, dans la nuit, mais armées de fusils dont le canon luisait vaguement, faisait irruption sur le lieu du campement sans émettre aucun bruit.

Les hommes fouillèrent les buissons, toujours sans bruit, poussèrent quelques exclamations étouffées à la vue du cadavre du lion. Puis, d’un commun accord, s’enfoncèrent à leur tour dans l’étroite gorge où avait disparu Tarzan.

CHAPITRE X

DANS LA VALLÉE DES OMBRES

Le fils de la jungle marchait allègrement dans l’étroite vallée, baignée par les rayons de la lune. Une fois de plus, le souvenir tendre et amer de Jane l’obsédait, et c’est à peine s’il maintenait ses facultés en éveil. Que redoutait-il dans ce lieu désert ?

Soudain, il s’arrêta net. Un bruit trop significatif venait de frapper ses oreilles : il était suivi dans le défilé par une petite troupe d’hommes. En un éclair, il comprit le plan du déloyal Gernois…

Alors saisissant son fusil, il se retourna, et aperçut au loin la tache blanche des burnous de ses poursuivants.

« Qui est là ? » fit-il d’une voix claire.

Pour toute réponse, une détonation retentit, et Tarzan, frappé à la tête, chancela et s’écroula.

Prudemment, les Arabes attendirent un instant pour s’assurer que ce n’était pas là une ruse de leur victime.

Ils s’approchèrent furtivement, à la façon des chacals, et avant que Tarzan eût repris connaissance, ils le ligotèrent et le transportèrent là où les Arabes avaient dissimulé leurs montures.

Ils le jetèrent au travers de la croupe d’un cheval, et les cavaliers piquèrent, à francs étriers, à travers le désert que l’aurore colorait déjà d’une teinte indécise.

Après six heures de cette course effrénée, ils parvinrent à un douar d’environ vingt tentes. Les femmes et les enfants du village se massèrent autour du prisonnier et l’injurièrent copieusement. Un vieux cheik apparut, et d’un geste les chassa, comme des mouches importunes.

« L’un de mes hommes m’a appris, dit-il à Tarzan, encore tout étourdi, que tu as vaincu « El Adrea ». Un homme blanc nous a payés pour te capturer, mais tu seras traité avec le respect dû à celui qui triomphe d’un seigneur du désert. »

Et Tarzan fut conduit avec ménagements à une tente où il fut laissé seul.

Une légère blessure à la tempe laissait couler son sang. La balle l’avait seulement effleuré, mais le choc avait été si violent qu’il avait perdu connaissance.

Tarzan gonfla tous ses muscles et essaya de rompre ses liens. Hélas ! peine perdue, toutes les précautions avaient été prises, et sa prodigieuse force ne pouvait suffire à avoir raison des épaisses cordes de chanvre. Quelques aliments lui furent apportés, et la journée s’écoula ainsi. Le crépuscule tombait lorsqu’un groupe d’Arabes approcha de la tente du prisonnier. Un individu à la courte barbe noire, vêtu lui aussi du burnous, vint à Tarzan : c’était Rokoff.

« Quelle bonne surprise de retrouver ici M. Tarzan ! railla-t-il, ne dissimulant pas la joie de tenir enfin cet ennemi en son pouvoir. Je tiens à vous saluer selon vos mérites, noble étranger ! »

Et sans attendre, il lança plusieurs coups de pieds dans les côtes de Tarzan impuissant, qui avait détourné de lui ses regards avec dégoût.

Cette fois encore, le vieux cheik intervint :

« Arrête ! dit-il. Cet homme est à toi, et tu peux le tuer, mais je t’interdis de l’insulter ! »

Intimidé, Rokoff s’arrêta.

« Soit, fit-il en grinçant des dents. Je m’en vais le tuer tout de suite.

— Pas dans l’enceinte de mon douar, en tout cas. Je te le livre, et tu feras de lui ce que tu voudras, à une journée de distance de cette oasis. D’ici là, mes hommes t’escorteront, et si tu me désobéis, les vautours auront le corps de deux Blancs en pâture au lieu d’un seul !

— C’est bon, fit brusquement Rokoff. Nous partirons demain à l’aube. »

Et jetant un dernier regard de haine sur Tarzan, il sortit de la tente.

La nuit était tombée depuis longtemps, quelques lointains rugissements en troublaient le silence, peu à peu ils se rapprochaient. Gérard ne s’était pas trompé : le lion abonde dans cette région !

Tarzan songea qu’il n’avait plus que quelques heures à vivre, lorsque subitement son attention fut attirée par un léger frôlement qui fit trembler l’étoffe de la tente.

Soudain, une voix féminine murmura son nom à ses côtés.

« Qui êtes-vous ? dit Tarzan à voix basse.

— La danseuse de Sidi-Aïssa ! » répondit la voix tandis qu’un contact froid avertissait Tarzan que la jeune fille, armée d’une lame, tranchait ses liens.

L’instant d’après, il était libre.

« Viens ! » chuchota la danseuse.

En rampant, ils sortirent de la tente et s’éloignèrent du douar silencieux. Lorsqu’ils furent assez loin, Tarzan interrogea la jeune fille :

« Comment êtes-vous venue ? Comment saviez-vous que j’étais prisonnier ici ?

— Courons, dit-elle. Je t’expliquerai tout à l’heure, mais il faut nous hâter, car « El Adrea » rôde dans ces parages. »

Ils reprirent leur chemin vers les montagnes.

« J’ai caché les chevaux là-bas, dit-elle en désignant un point à l’horizon.

— Vous avez bravé bien des dangers pour un étranger », dit Tarzan, ému.

La jeune fille se redressa fièrement.

« Je suis la fille du cheik Kadour ben Saden, dit-elle, et tu m’as rendue à mon père.

— Mais comment avez-vous su que j’étais captif dans ce douar ? insista Tarzan.

— Un cousin de mon père rendait visite au cheik de la tribu qui te fit prisonnier, lorsque les hommes t’ont apporté. Il a raconté cette histoire à notre douar, et à la description qu’il nous fit de toi, je t’ai tout de suite reconnu. Mon père étant en expédition, j’ai cherché à entraîner nos hommes pour te secourir, mais… ils n’ont pas voulu se battre contre un cheik voisin pour un infidèle, je suis donc partie seule… »

Sans mot dire, Tarzan lui serra la main avec gratitude, et ils continuèrent à marcher un moment en silence.

Soudain la jeune fille s’arrêta :

« C’est étrange, dit-elle. Les chevaux doivent être par ici, et je ne les entends pas… »

Elle pressa le pas, et l’instant d’après, Tarzan l’entendit pousser un cri de désappointement :

« Ils se sont sauvés ! balbutia-t-elle. C’est là que je les avais attachés. »

Tarzan se pencha sur le sol pour examiner les traces, et fronça les sourcils :

« Le lion est venu par ici, dit-il lentement, et c’est pourquoi les chevaux se sont sauvés. Peut-être ont-ils ainsi échappé à ses griffes… »

Ils n’avaient plus qu’à poursuivre leur route à pied le plus rapidement possible afin d’échapper à la poursuite qui serait engagée dès que la fuite de Tarzan serait constatée.

Ils avançaient dans une étroite vallée, quand, tout à coup, ils s’arrêtèrent, figés.

À vingt mètres d’eux, « El Adrea » se dressait, battant de sa queue, avec rage, ses flancs creux, et dardant sur eux ses prunelles flamboyantes. À leur vue, il lança le formidable rugissement du fauve affamé.

« Vite ! Votre couteau, fit Tarzan à la jeune fille, qui, d’une main tremblante, lui tendit un mince poignard.

— À quoi bon, dit-elle. C’est la fin…

— Non, dit Tarzan, qui se sentait plus à l’aise avec une simple lame qu’armé d’un fusil à répétition. Mais écartez-vous ! Il va charger. »

La jeune fille obéit, et le fils de la jungle se rapprocha de la terrible bête qui, elle aussi, avançait lentement, cherchant à magnétiser l’homme de ses larges yeux phosphorescents.

Tarzan s’était courbé, tenant soigneusement le poignard dans sa main droite. Malgré sa mortelle épouvante, la danseuse ne pouvait s’empêcher d’admirer le géant, aussi résolu et menaçant qu’« El Adrea » lui-même, alors qu’un homme de sa race, devant le monstre, n’aurait songé qu’à se prosterner et à faire une dernière prière au Dieu des Croyants.

Le lion était tout près de lui, maintenant. Il se ramassa, et bondit…

CHAPITRE XI

JOHN CALDWELL, DE LONDRES

Terrorisée, la jeune fille avait fermé les yeux…

Elle les rouvrit en entendant un hurlement de triomphe, un cri effrayant, qui, pourtant, n’était pas poussé par le roi du désert.

Elle vit alors l’homme, un pied sur la dépouille inanimée d’« El Adrea », qui se frappait la poitrine en poussant de nouveau ce cri inhumain qui arrivait à elle, amplifié par l’écho.

Quand Tarzan aperçut le visage épouvanté de la jeune fille, il rougit et dit avec embarras :

« Pardonnez-moi, dit-il doucement. J’oublie parfois que je suis maintenant un homme civilisé. Quand je tue, je me sens de nouveau une bête féroce des bois… »

Il ne donna pas d’autre explication, mais vit bien que la jeune fille le regardait avec crainte.

Les deux voyageurs reprirent leur route. Le soleil était déjà haut lorsque, près d’un ruisseau à demi desséché, ils retrouvèrent les chevaux qui paissaient l’herbe rase. Ils s’en emparèrent sans difficulté, et s’acheminèrent dès lors au galop dans la direction du douar de Kadour ben Saden.

Ils arrivèrent au but, harassés, vers neuf heures du soir. Le vieux cheik reçut Tarzan avec de grandes démonstrations de sincère amitié et insista pour qu’il restât son hôte indéfiniment.

D’autres tâches appelaient Tarzan, toutefois il ne pouvait se dérober complètement aux instances de Kadour et resta toute une semaine dans son douar.

Enfin, il annonça fermement qu’il lui fallait partir. Le cheik et sa fille l’accompagnèrent jusqu’à Bou-Saada, et ne le quittèrent qu’en emportant l’assurance qu’il reviendrait un jour parmi eux.

Le soir tombait lorsque Tarzan entra dans la ville. Il put gagner son hôtel sans avoir été vu par aucune personne de sa connaissance.

L’hôtelier l’accueillit en écarquillant les yeux comme s’il voyait un revenant.

En souriant, mais sans donner d’explication, Tarzan réclama son courrier, que l’aubergiste se hâta de lui apporter. Tarzan y trouva une brève lettre de son supérieur, qui lui enjoignait d’interrompre sa mission actuelle et de se rendre au Cap par le plus prochain paquebot. D’autres instructions devaient lui être communiquées par un agent, lorsqu’il serait parvenu à destination.

C’était bref, mais explicite. Tarzan prit ses dispositions pour quitter Bou-Saada dès le lendemain matin, puis ayant recommandé à l’aubergiste le silence au sujet de son retour, il alla chez le capitaine Gérard qui, il le savait, était revenu d’expédition la veille.

L’officier manifesta autant de joie que de surprise à la vue de Tarzan.

« Quand le lieutenant Gernois m’eut appris qu’il ne vous avait pas retrouvé au lieu du rendez-vous, nous battîmes les montagnes pendant deux jours. À ce moment, on nous affirma que vous aviez été victime d’une rencontre avec un lion. Votre fusil fut retrouvé, et votre cheval revint seul au camp. Tout espoir de vous retrouver nous abandonna. Le lieutenant Gernois manifesta beaucoup de douleur de votre perte et s’accusa lui-même de l’avoir provoquée involontairement… Comme il va être ravi de vous retrouver sain et sauf !

— Sans doute, dit Tarzan avec un léger sourire.

— Je lui apprendrai la bonne nouvelle dès demain, poursuivit l’officier. J’aurais aimé l’avertir tout de suite, mais il est en ville, ce soir. »

Après avoir expliqué sa disparition, affirmant qu’il s’était égaré, Tarzan fit de chaleureux adieux à l’officier, et le quitta. Il se doutait de l’endroit où se trouvait Gernois. Pendant son séjour au douar, un émissaire de Kadour s’était informé discrètement où se cachait Rokoff. C’est là qu’il alla.

Après avoir longé des ruelles étroites et obscures, il se trouva devant une maison basse, de médiocre apparence, dont une fenêtre était éclairée.

Tarzan regarda à travers la vitre et sourit. Il ne s’était pas trompé. Devant, une table étaient assis Rokoff et Gernois, ce dernier parlait avec véhémence :

« Rokoff, vous êtes un démon ! grondait-il. C’est vous qui m’avez poussé au déshonneur en me promettant de l’argent, c’est vous qui m’avez incité à faire supprimer cet étranger venu, selon vous, pour me surveiller, et aujourd’hui, vous me réclamez une somme supérieure à celle que j’ai reçue, sous peine de me dénoncer ! Ah ! je vous abattrais comme un chien !

— Vous auriez tort, dit Rokoff avec nonchalance. N’oubliez pas que Paulvitch, mon féal ami, en sait autant que moi à votre sujet, et qu’il me vengerait… Allons, causons sérieusement. Donnez-moi les papiers, versez-moi la somme indiquée et nous serons quittes !

— Mais ces papiers sont d’une grande importance, dit le traître. Ce sont des informations secrètes que j’ai recueillies à mon passage à l’État-major, et…

— Eh bien, ne vouliez-vous pas les vendre aux ennemis de votre patrie ? fit Rokoff avec un gros rire. C’est donc ce que je compte faire moi-même, avec la seule différence que vous n’en toucherez pas un sou… mais en revanche, vous pouvez être assuré de mon silence pour toutes vos « erreurs » passées ! »

Gernois garda le silence un instant, puis, le visage contracté, sortit son portefeuille et tendit un pli et un chèque à Rokoff qui s’en empara avidement.

« Prenez, fit-il d’un ton sombre, mais vous tiendrez votre promesse, car un homme poussé à bout ne recule devant rien, et avant de disparaître, je rendrai à la société le service de la débarrasser de vous ! »

Et l’officier renégat ouvrit brusquement la porte. Tarzan n’eut que le temps de s’effacer pour laisser passer Gernois qui s’éloigna, sans regarder derrière lui, d’un pas saccadé.

Lorsque Tarzan fut certain que l’officier ne se raviserait pas et était définitivement éloigné, il poussa la porte et entra dans la pièce.

Rokoff leva les yeux et devint livide en apercevant son ennemi.

« Vous ! gronda-t-il.

— Moi ! fit simplement Tarzan.

— Que me voulez-vous ?… murmura Rokoff, me tuer, sans doute… vous n’oseriez pas ! Vous seriez condamné…

— Si, j’oserais parfaitement, et je ne serais pas condamné, car tous les soupçons tomberaient sur Gernois, quand Paulvitch parlerait, dit placidement Tarzan. Et d’ailleurs, je ne m’arrête pas à ces considérations. Vous êtes un lâche, Rokoff, et je crois bien que je vais vous tuer… »

Paralysé par l’épouvante, Rokoff sentit une main puissante lui étreindre la gorge.

« Oui, poursuivit Tarzan, je vous tuerais volontiers. Pourtant, je vous fais grâce, encore cette fois, non par pitié, mais en souvenir de la femme charmante que le caprice de la nature vous a donnée pour sœur. Seulement, vous allez me jurer de quitter, dès demain, le territoire français, et me donner immédiatement les papiers que vous cherchez à cacher… »

Et Tarzan arracha des mains de Rokoff les documents que lui avait remis Gernois.

Puis il sortit, laissant Rokoff effondré et respirant à peine.

 

*    *    *

 

Le lendemain matin, Tarzan partit pour Bouira et Alger. Comme il passait devant la véranda de l’hôtel, il aperçut le lieutenant Gernois, assis dans un fauteuil d’osier.

Le regard de l’officier traître croisa celui de l’homme qu’il croyait mort, son visage devint aussi livide. Machinalement, il porta la main à la visière de son casque, et Tarzan, sans répondre, détourna les yeux avec mépris.

Ce fut la dernière vision qu’il eut du traître.

À Sidi-Aïssa, Tarzan rencontra un officier français dont il avait fait précédemment la connaissance.

« Connaissez-vous la nouvelle, à propos de ce pauvre Gernois ? lui dit le soldat.

— Que lui est-il arrivé ?

— Il s’est tué ce matin vers onze heures… »

 

*    *    *

 

Deux jours plus tard, Tarzan atteignit Alger. Le prochain bateau pour Le Cap ne partait que dans quarante-huit heures. Il rédigea, pendant ce délai, un long rapport à son chef sur tous les détails de sa mission, négligeant d’y joindre les documents qu’il avait pris à Rokoff, car, ayant constaté leur réelle importance, il décida de les conserver sur lui jusqu’au jour où il pourrait les remettre entre les mains de l’agent du Cap.

Suivant les instructions de son chef, Tarzan avait retenu sa place sous un nom supposé : John Caldwell, de Londres. Il s’était d’ailleurs demandé, sans trouver de réponse, quelle était la raison de cette précaution, et quelle mission allait lui être confiée au Cap.

À bord, le premier soir, Tarzan fut placé à table près d’une jeune fille que le commissaire du bord lui présenta.

Hazel Strong ! C’était le nom de l’amie intime de Jane Porter, dont la jeune fille lui avait souvent parlé, jadis, tandis qu’il ne supposait pas qu’il serait séparé d’elle à jamais.

CHAPITRE XII

DEUX NAVIRES, AU LARGE…

Deux navires venaient de passer le détroit de Gibraltar, et s’avançaient maintenant, à plusieurs dizaines de kilomètres de distance, au large de l’immense Océan.

L’un d’eux, un petit yacht de plaisance, appartenait au richissime lord Tennington. Sur le pont, une jeune fille se tenait pensivement accoudée. C’était Jane Porter. Pour la centième fois, elle revoyait en esprit la scène douloureuse au cours de laquelle Tarzan s’était chevaleresquement incliné devant son cousin Cecil, à qui elle avait promis sa main avant de connaître le fils de la jungle… Elle soupira longuement. Elle avait épuisé tous les délais, tous les prétextes, et au retour de cette croisière sur les côtes d’Afrique, il lui faudrait tenir sa parole et devenir la femme de Cecil…

Sur la passerelle de l’autre paquebot, Tarzan et Hazel Strong bavardaient, allongés sur des chaises longues.

« Oui, dit Tarzan, j’aime infiniment l’Amérique, j’y ai connu là-bas des gens charmants, en particulier une famille de Baltimore, – votre ville, je crois ? – le professeur Porter et sa fille.

— Jane Porter ! s’exclama la jeune fille. Vous connaissez Jane ? Mais c’est ma meilleure amie ! Nous nous aimons comme deux sœurs et je suis bien triste de penser que je vais la perdre…

— Comment cela ? dit Tarzan. Ah ! je comprends, vous pensez que devant se marier et vivre en Angleterre, vous la verrez plus rarement ?

— Oui, et le plus triste pour moi, c’est de songer qu’elle ne sera pas heureuse… Il est affreux de se marier par devoir ! Je le lui ai dit, mais elle a des principes et bien qu’elle en aime un autre, elle s’est refusée à rendre sa parole à son fiancé. Rien ne l’empêchera d’accomplir ce mariage insensé, sauf Cecil, lord Greystoke, s’il lui rendait lui-même sa parole…

— Je suis navré pour elle, dit Tarzan d’une voix à peine perceptible.

— Et je suis navrée aussi pour celui qu’elle aime, car il l’aime également. Je ne l’ai jamais vu, mais Jane m’a parlé de lui pendant des journées entières. C’est un homme étrange, qui a passé toute sa jeunesse dans la jungle africaine, où il partageait la vie des singes… Il n’avait jamais vu un blanc avant de connaître le professeur Porter et Jane.

— Très étrange, en effet ! » murmura Tarzan qui se creusait la cervelle pour changer le cours de la conversation. Heureusement, la mère de Hazel Strong vint rejoindre les jeunes gens, et l’on parla d’autres choses.

Les journées s’écoulaient paresseusement à bord du navire. La mer était calme, le ciel clair, et Tarzan passait la plus grande partie des après-midi en compagnie de Mrs. Strong et de Hazel.

Un jour, il trouva la jeune fille en conversation avec un étranger au visage glabre, qu’il n’avait encore jamais aperçu à bord, mais dont pourtant la stature lui parut familière.

« Monsieur Caldwell, dit Hazel en se tournant vers Tarzan, je vous présente M. Thuran, qui était souffrant ces jours-ci, et dont je viens de faire la connaissance.

— J’ai l’impression d’avoir déjà eu l’honneur de vous rencontrer, monsieur, dit Tarzan en s’inclinant courtoisement.

— Je ne sais pas… non, je ne pense pas… » fit l’autre, manifestement mal à son aise.

Et Thuran se retournant vers la jeune fille reprit l’explication interrompue, sur certains détails techniques de la marche du navire.

Tarzan l’écoutait distraitement, et cherchait à se rappeler où il avait bien pu voir déjà cet homme.

Soudain, il tressaillit. L’autre venait de lui décocher un regard inquiet et haineux, sous les lunettes d’écaille dont il s’était paré.

Ce regard avait suffi à Tarzan pour reconnaître Rokoff, bien que celui-ci eût rasé sa barbe, et modifié sa physionomie autant qu’il lui avait été possible de le faire sans recourir à un maquillage apparent. Le pseudo-Thuran, de plus en plus incommodé, salua Hazel, et s’apprêta à s’éclipser.

« Un instant, intervint Tarzan. Si miss Strong le permet, je désirerais vous dire quelques mots, monsieur. »

Thuran marmotta un acquiescement et les deux hommes s’éloignèrent hors de la vue de Hazel, surprise.

« Quel jeu jouez-vous, Rokoff ? fit brusquement Tarzan.

— Je quitte la France, et les possessions françaises, comme je vous l’ai promis, murmura le Russe.

— Je vois cela, mais j’ai peine à croire que votre présence à bord du même paquebot que moi soit une pure coïncidence. D’ailleurs le croirais-je, votre déguisement m’en dissuaderait immédiatement !

— En tout cas, dit Rokoff, reprenant quelque assurance, ce navire bat pavillon britannique ; vous ne pouvez donc rien élever contre moi, et j’ai bien le droit de me déguiser puisque, vous-même, vous avez cru bon de voyager sous un nom d’emprunt !

— Je n’ai pas l’intention de vous donner mes raisons, dit Tarzan avec calme. Mais je vous ordonne de ne plus approcher miss Strong, qui est une jeune fille respectable, à laquelle un individu de votre espèce ne devrait pas adresser la parole.

— Mais…

— Suffit. Obéissez, ou je n’hésiterais pas à vous faire basculer par-dessus bord, fit sèchement Tarzan. N’oubliez pas qu’au moindre prétexte, je tiendrai parole ! »

Sans répondre, suffocant de rage, Rokoff courut s’enfermer dans sa cabine, où il retrouva Paulvitch, son âme damnée.

« J’enverrais ce maudit Tarzan au fond de la mer, clama Rokoff, si seulement je savais où il a mis les documents !

— Nous n’avons qu’à aller faire un tour dans sa cabine quand l’occasion s’en présentera, fit placidement Paulvitch. Fiez-vous à moi, j’épierai le moment favorable. »

Deux heures plus tard, la chance souriait aux deux aventuriers. Paulvitch avait vu Tarzan sortir rapidement de sa cabine en oubliant d’en refermer la porte à clef. Il se mit aussitôt à la besogne, tandis que Rokoff, dans le couloir, faisait le guet.

Malgré toute son expérience en la matière, Paulvitch, après avoir tout fouillé, s’apprêtait à abandonner la partie lorsque, au moment de sortir de la cabine, il examina un imperméable que Tarzan avait négligemment jeté sur son lit. D’une poche, il en sortit un pli d’allure officielle, dont l’examen rapide amena un sourire de satisfaction sur ses lèvres, puis, il s’en alla.

La perquisition à laquelle venait de se livrer Paulvitch n’avait laissé aucune trace. Tarzan, lui-même, aurait juré que nul n’était entré dans sa cabine pendant son absence.

De nouveau ensemble, les deux hommes, jubilant, débouchèrent une bouteille de champagne pour célébrer l’heureuse réussite de leur plan.

« N’oubliez pas, objecta Paulvitch, que dès qu’il s’apercevra de la disparition de ce pli, il vous soupçonnera !

— J’espère bien que, dès cette nuit, nous nous débarrasserons définitivement de lui ! » fit Rokoff en ricanant.

Ce soir-là, après que Hazel, fatiguée, eut rejoint sa cabine, Tarzan, comme chaque soir, resta un long moment à l’arrière du navire, à contempler la nuit paisible en fumant une dernière cigarette.

Il était si absorbé dans ses pensées qu’il ne vit pas deux ombres s’avancer prudemment vers lui sur le pont déjà désert.

Soudain, les deux silhouettes se concertèrent d’un signe, et bondirent ensemble sur Tarzan, accoudé au bastingage. Surpris à l’improviste, le géant ne put garder son équilibre, et tomba d’un bloc, au sein des eaux…

Hazel qui, étendue sur sa couchette, rêvait en fixant le hublot de sa cabine, vit passer une masse sombre derrière la vitre épaisse. Elle n’eut pas le temps de voir exactement ce que c’était, et le cœur battant, elle attendait le cri solennel : « Un homme à la mer ! » Pas un bruit ! Tout resta silencieux à bord, et le navire poursuivit sa course.

Hazel, rassurée, ferma les yeux et s’endormit.

CHAPITRE XIII

LE NAUFRAGE DE L’« ALICE »

Le lendemain matin, la place de Tarzan fut vide, à l’heure du déjeuner.

En revanche, Hazel trouva une compagnie agréable en la personne de M. Thuran, qui semblait d’excellente humeur et débordait de gaieté.

Dans le courant de l’après-midi, elle s’inquiéta sérieusement de l’absence de Caldwell, et finit, après quelques hésitations, à faire demander, par un steward, s’il n’était pas souffrant.

Quelques instants après, le steward revint informer miss Strong que M. Caldwell n’était pas rentré dans sa cabine la nuit dernière et que nul ne l’avait vu.

Suivie par l’honnête M. Thuran, qui semblait fort affecté par cet incident, la jeune fille se précipita chez le capitaine pour avoir de plus amples détails sur cette déconcertante disparition.

Le capitaine était lui-même soucieux et embarrassé. Le navire avait été fouillé, la cabine de Caldwell examinée, et il était impossible d’éclaircir ce mystère.

L’enquête à bord se termina, classiquement, par l’hypothèse d’un accident. Hazel, qui se rappelait avec horreur l’objet qui était tombé à la mer, était sûre maintenant que c’était son compagnon de voyage, et ne put croire à la version officielle de l’accident. Mais quelle autre aurait-elle pu avancer ?

Quant à M. Thuran, il faut lui rendre cette justice qu’il faisait de son mieux pour sortir la jeune fille de la mélancolie dans laquelle elle était tombée. L’idée lui était venue que la riche héritière constituait un parti digne de sa valeur personnelle et, en conséquence, il avait décidé de s’arrêter au Cap aussi longtemps qu’elle y séjournerait.

En effet, dès le débarquement, il devint un visiteur assidu chez l’oncle de Hazel, au Cap, où celle-ci résidait. Ses attentions étaient délicates, elles savaient rester discrètes et ne jamais importuner. La famille Strong accueillit avec plaisir cet étranger courtois et empressé, et considéra bientôt M. Thuran comme indispensable. Enfin, un jour que Rokoff estima l’occasion favorable, il fit sa demande à la jeune fille. Profondément surprise, celle-ci ne répondit qu’évasivement.

« Chère Hazel, dit le soi-disant Thuran, je vous aime depuis le premier jour où je vous ai vue. J’attendrai autant qu’il le faudra, car je suis sûr qu’un amour aussi sincère et aussi profond que le mien sera un jour récompensé. Ne me répondez donc pas maintenant, vous êtes encore indécise, mais dites-moi seulement une chose : n’aimez-vous encore personne ?

— Eh bien, non, dit Hazel. Je n’ai encore jamais considéré aucun jeune homme autrement que comme un camarade, et je ne puis encore vous dire si j’ai pour vous d’autres sentiments que ceux que l’on éprouve envers un très bon ami. »

Rokoff ne pouvait que s’estimer satisfait du résultat de sa démarche, et la nuit même, il échafaudait de magnifiques projets, basés sur la dot imposante de la jeune fille.

Une joyeuse surprise attendait Hazel le lendemain : Jane Porter se présenta à la maison de son oncle. « Chère Hazel, lui dit-elle, en embrassant tendrement son amie, je savais que tu étais en ce moment au Cap, et comme le yacht de Tennington fait une escale ici, je suis venue te trouver aussitôt. »

Des invitations furent échangées entre les hôtes du yacht et les parents de Hazel. M. Thuran y fut convié, reçut lui-même lord Tennington à son hôtel, et sut se rendre agréable au noble Anglais. Incidemment, il lui apprit, comme en confidence, que ses fiançailles officielles avec Hazel n’étaient qu’une question d’opportunité, et il reçut avec une feinte modestie les chaleureux compliments de Tennington.

Le lendemain, une charmante réception réunissait tout le groupe à bord du yacht, et comme Mrs. Strong et sa fille annonçaient qu’elles devaient repartir bientôt pour l’Amérique, Tennington leur offrit cordialement l’hospitalité à bord du yacht, ainsi qu’à Thuran jusqu’à Londres.

Thuran se confondit en remerciements : justement, il devait se rendre à Londres pour affaires et sans doute ensuite en Amérique. Quant à Jane, elle était heureuse de se trouver avec Hazel sur ce chemin du retour vers l’Angleterre, mais désespérée, en pensant à son mariage qui aurait lieu là-bas ; aussi, c’est à peine si elle adressait la parole à Cecil, son fiancé.

Deux jours plus tard, les jeunes filles se tenaient toutes deux dans la cabine de Hazel, qui montrait à Jane quelques photographies de son voyage.

« Tiens ! dit-elle soudain, voici une photo que j’ai prise d’un pauvre garçon que tu connaissais, je crois, John Caldwell ! Te souviens-tu de lui ? Il m’a dit qu’il avait fait autrefois ta connaissance.

— Je ne me souviens pas, dit distraitement Jane. Montre-moi la photo ?

— Il est tombé à la mer pendant notre voyage, continua Hazel en tendant l’épreuve à son amie.

— Que dis-tu ? cria Jane en jetant les yeux sur l’image. Il s’est noyé ?... Il est mort ?… Ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ?… »

Et elle perdit connaissance.

Quand les soins de Hazel l’eurent ranimée, Jane se mit à pleurer silencieusement.

« Je ne pouvais pas me douter, dit son amie consternée, que la mort de Caldwell te ferait tant de peine…

— Caldwell ? Il ne se nomme pas ainsi !

— Oh ! mais si : John Caldwell, de Londres.

— Je voudrais croire que je me trompe, dit Jane d’une voix brisée, mais ses traits sont trop bien gravés dans ma mémoire pour que j’aie fait erreur…

— Que veux-tu dire ?

— Je ne sais pourquoi il a changé de nom… mais ce John Caldwell, qui est mort… était en réalité Tarzan !

— Jane !

— Je ne peux pas me tromper ! Ah ! Hazel, es-tu bien sûre qu’il soit mort ?

— Hélas !

— C’est horrible ! Mort tout seul, dans les abîmes de l’Océan ! Ce cœur vaillant, il a donc cessé de battre… »

Jane ne put continuer, et chancela en proie à une véritable crise nerveuse.

Pendant plusieurs jours, elle fut malade, défendant sa porte à tous, principalement à Clayton. Enfin, lorsqu’elle reparut sur le pont, ses compagnons de voyage ne purent retenir un cri de compassion : ce n’était plus la fraîche jeune fille éclatante de beauté qu’ils avaient connue, mais un triste fantôme aux yeux désespérés…

Avec la maladie de Jane, la malchance s’installa à bord du petit navire. L’une des machines eut une grave avarie, puis le mécanicien en chef se fractura la jambe en essayant de la réparer.

Un pénible pressentiment oppressait les passagers, et chacun d’eux, craignait que ces avertissements du sort ne fussent que les signes avant-coureurs d’une catastrophe plus terrible.

Hélas ! ils n’attendirent pas longtemps. Le petit yacht se trouva pris dans une terrible tempête et, à demi paralysé par l’arrêt de la machine, il se mit à danser au gré des flots, dans lesquels il commença bientôt à s’enfoncer.

L’équipage et les passagers étaient tous réunis sur le pont. Le capitaine avait averti Tennington que l’Alice ne pouvait plus tenir la mer que pendant vingt minutes environ.

Avec sang-froid Tennington ordonna de mettre les canots à la mer, de les approvisionner rapidement, tandis que les passagers réunissaient en hâte leurs bagages les plus précieux.

Quand les quatre canots de l’Alice furent parés, ils s’éloignèrent doucement de l’épave, emportant l’équipage et les amis de lord Tennington.

Celui-ci, debout sur le dernier canot, regardait mélancoliquement la fin du yacht à bord duquel il avait fait tant de joyeuses croisières.

La nuit, épaisse et lourde, s’écoula. De nouveau le soleil tropical brilla sur la mer apaisée. Jane sommeillait, à demi couchée au fond d’un canot. Lorsque le premier rayon de soleil parut, elle jeta les yeux autour d’elle. Elle se trouvait dans le canot avec trois marins, Clayton et M. Thuran.

Elle contempla la mer, cherchant les autres canots, mais aussi loin que sa vue put atteindre, rien ne troublait plus l’aride monotonie de l’étendue des mers. Ils étaient seuls.

CHAPITRE XIV

RETOUR À LA JUNGLE

Quand Tarzan tomba à la mer, sa première réaction fut de s’écarter autant que possible du danger que pouvait constituer l’hélice du bateau.

Il n’avait pas le moindre doute sur l’identité du personnage qui l’avait lancé par-dessus bord, et tandis qu’il se tenait à la surface de l’eau, en faisant la planche, il regrettait amèrement d’avoir été une proie si facile pour Rokoff.

Il avait une chance sur cent d’être aperçu et recueilli par une barque, et une chance identique d’atteindre la terre, mais il décida de concilier les deux en se rapprochant le plus possible de la côte.

Il se mit donc à nager, à grandes brassées régulières, après s’être dépouillé de ses vêtements qui constituaient un poids superflu et paralysaient ses mouvements.

Il put ainsi nager pendant des heures sans éprouver la moindre fatigue et, s’aidant de la position des étoiles, il se dirigea vers la terre, sans toutefois se défendre d’un sentiment d’angoisse à la pensée de la distance inconnue, et probablement énorme, qui l’en séparait…

L’aube pointait, lorsque Tarzan arriva à proximité d’une masse rocheuse qui s’érigeait au milieu des flots. Terriblement las, Tarzan se hissa sur la roche, et s’endormit comme une masse.

Il ne se réveilla que sous les rayons brûlants du soleil de midi, contre lesquels il était cependant protégé par l’ombre d’une roche. Sans bouger, Tarzan réfléchit à ce qu’il allait faire. Il fallait quitter sans délai cette île rocheuse sur laquelle il souffrait déjà de la faim et de la soif et d’où il ne pourrait plus fuir quand ses forces seraient épuisées par le jeûne. Il devait donc regagner la côte, malgré les requins et malgré la soif qui le tourmentait, dès que les rayons du soleil obliqueraient.

Il se redressa avec un soupir, et, se frottant les yeux, n’osa croire aux deux agréables surprises qui s’offraient à lui.

La première, ce fut la coque retournée d’un canot de sauvetage, qui flottait à côté du rocher, entourée d’épaves diverses ; la seconde, une ligne brunâtre, celle d’une terre qui se dessinait, au bout de l’horizon, à l’est.

Sans perdre un instant, Tarzan se jeta à l’eau, et au prix d’efforts démesurés, parvint à retourner le canot. L’embarcation paraissait en parfait état, et il ne restait plus au naufragé qu’à choisir, parmi les épaves, deux planches longues et étroites qui pussent lui servir de rames.

Ce ne fut que fort tard dans l’après-midi du lendemain qu’il parvint, avec ses rames primitives, en vue de la terre.

Enfin, il atteignit une plage de sable fin, et, le cœur battant de joie, posa de nouveau le pied sur cette terre d’Afrique qui l’avait vu naître.

Cette fois, ce n’était plus l’Afrique sèche et sablonneuse du Nord, mais la sylve épaisse et profonde des étendues sans fin de l’Afrique équatoriale.

Avec ivresse, Tarzan contempla ce paysage familier : la mer battait une plage étroite au bord de laquelle s’amorçait déjà les premiers taillis de la jungle.

Sans hésiter, Tarzan s’engagea dans la broussaille, à la recherche d’une source, pour apaiser sa soif ardente.

Il marcha longtemps, avant de se désaltérer, puis lorsqu’il eut trouvé de l’eau, un nouveau problème se posa. Tarzan était nu, et se trouvait sans arme. Certes, il se fiait à la vigueur de ses bras, et à sa force irrésistible, mais il aurait souhaité une arme défensive et offensive.

Par bonheur, il trouva bientôt des lianes sèches et solides, avec lesquelles il confectionna rapidement une longue corde, selon l’usage des noirs du Cameroun. Quand il eut achevé sa tâche, il considéra son œuvre avec satisfaction : ce lasso allait lui permettre d’assouvir sa faim.

Le crépuscule tombait, et Tarzan se blottit dans les branches basses d’un arbre qui s’élevait au bord de la source. Il attendit plus d’une heure, patiemment, sa proie. À un moment, un bruissement d’herbes, imperceptible à tout autre, lui parvint, et il sut quel était le rival qui venait, lui aussi, guetter son repas du soir.

Un animal s’approcha craintivement de la source, pour s’abreuver : c’était un daim, et Tarzan eut l’eau à la bouche en songeant à cette chair délicate et tendre.

Les hautes herbes dans lesquelles s’était blotti l’autre chasseur étaient parfaitement immobiles, mais Tarzan savait que les yeux du guetteur avaient aussi étincelé, à la vue de cette pièce de choix, et qu’il n’attendait que le moment propice pour se jeter sur son gibier.

Le lion – car c’était un lion – s’apprêtait à bondir, toutes griffes en avant, lorsqu’au même instant, un lasso décrivit une courbe dans les airs, et vint enserrer le cou du daim. Un faible cri, et le fauve vit sa proie s’élever dans les airs, hors d’atteinte, tandis qu’un visage moqueur, à travers les branchages, lui faisait une grimace de dérision.

Furieusement, le lion rugit, puis menaçant, affamé, s’installa sous l’arbre qui servait d’abri à son ennemi, griffant avec rage le tronc dont il enlevait l’écorce.

Pendant ce temps, sans se soucier de la déconvenue de son rival, Tarzan s’était installé commodément dans les branchages pour y prendre son repas.

Avec délices, il déchiquetait les lambeaux de cette chair encore toute vivante, et but avidement un sang chaud qui lui rendait ses forces et son énergie.

Il faisait tout à fait nuit lorsqu’il se sentit repu.

Il laissa le reste de la carcasse entre deux branches, pour le lendemain, et passa d’arbre en arbre, à la recherche d’un gîte confortable pour la nuit. Le lion, à terre, le suivait en grondant sourdement.

Tarzan n’avait cure de sa poursuite, n’ayant pas la moindre intention de descendre des ramures, entre lesquelles il circulait avec l’aisance d’un singe. Le fauve s’aperçut que sa vengeance allait lui échapper, car, sur un dernier grondement d’avertissement, il fit demi-tour et disparut, en quête d’une autre proie.

Bientôt, à la fourche d’un arbre gigantesque, Tarzan s’endormit paisiblement, sous cette lune brillante qui tant de fois avait déjà bercé son sommeil.

Ainsi revint, sans effort, à la vie sauvage, celui qui pendant deux ans s’était efforcé de devenir un civilisé…

Le lendemain, dès son réveil, Tarzan alla boire à la source. Puis se jetant dans la mer il nagea quelques minutes. Enfin, il se nourrit du reste de sa chasse.

Il s’en fut à travers la jungle, son lasso sur l’épaule, afin de se procurer les armes qui lui manquaient.

Il marcha longtemps, longtemps, sans se décourager, car les villages sont rares dans la brousse. Il trouva une fois quelques huttes désertes et croulantes, mais n’y découvrit pas la moindre lame qui pût lui être utile.

Il s’avança avec méthode, suivant autant que possible les cours d’eau, car c’est toujours dans leurs parages que l’on trouve les habitations des hommes.

Pendant trois jours, il ne trouva rien, enfin, le quatrième, il arriva dans une sorte de jungle qui lui était peu familière : taillis rares, forêt dénuée, et au loin, de hautes montagnes.

Tarzan, tenté, songea à s’engager dans cette direction, mais une faible odeur vint frapper ses narines : c’était la présence de l’homme. Tarzan, répétant sa tactique habituelle, se cacha dans un arbre, attendant le passant qui bientôt apparut.

Ce fut un guerrier noir, armé de son arc et sa sagaie. Tarzan se félicita à la pensée que toutes ces armes allaient bientôt être siennes.

Cependant, non loin de lui, le fourré avait tressailli. Tarzan regarda attentivement : c’était un lion qui s’apprêtait à attaquer la même proie que lui.

Cette vue suffit à modifier le dessein de Tarzan. Il s’agissait maintenant de défendre ce guerrier sans défense.

Le fauve allait charger… En l’espace de quelques secondes, la bête s’élança. Tarzan lui enserra le cou de son lasso et poussa son fameux cri d’avertissement. Le noir fit un bond en arrière, hors de l’attaque immédiate de la bête.

Seulement, l’action de Tarzan avait été si rapide qu’il n’avait pu maintenir son équilibre pour résister à la poussée de la bête. Il chancela, et tomba sur le sol, à moins de dix pas de l’animal furieux et affolé.

Rapide comme l’éclair, la bête se retourna. Sans armes, à demi étendu à terre, Tarzan se trouvait plus près de la mort qu’il ne l’avait encore jamais été.

Ce fut le noir qui le sauva. Le guerrier avait compris qu’il devait la vie à cet étrange homme blanc, et rapidement, il lança sa sagaie dans le flanc du lion.

Furieux, le fauve se retourna, laissant ainsi à Tarzan le temps nécessaire pour se relever, saisir l’extrémité du lasso et l’enrouler par deux fois autour d’un arbre. Le lion se débattit à l’autre bout, rugissant de rage et de douleur.

Le noir s’acharna alors sur la bête afin de la mettre hors de combat.

Il fallait éviter que le lion ne rompît la corde, car les deux hommes ne réussiraient pas à se mettre à temps à l’abri de ses griffes.

Épiant l’instant favorable, Tarzan se jeta sur la bête, et d’un coup l’acheva.

Quand le lion fut mort, le noir et le blanc se contemplèrent longuement. Ils échangèrent le signe de paix et d’amitié.

CHAPITRE XV

NOIR ET BLANC

La bataille avec le lion avait alerté toute une horde de sauvages habitant un proche village, dissimulé dans la dense végétation. Le fauve avait à peine rendu le dernier soupir, que les femmes et les enfants se précipitaient derrière les guerriers d’ébène, en piaillant et en questionnant.

Enfin, ils escortèrent Tarzan jusque dans leur village. Depuis que le noir avait montré l’arme avec laquelle Tarzan avait eu raison de l’animal, et avait mimé la scène du combat, ses congénères entouraient Tarzan d’un respect qui paraissait presque superstitieux.

Profitant de ces bonnes dispositions, Tarzan désigna du doigt un arc, des flèches et un couteau, en indiquant qu’il désirait obtenir les mêmes, mais le chef lui-même donna ses armes au triomphateur du lion.

Le soir même, il y eut un grand festin pour célébrer la victoire de Tarzan. Le guerrier qu’il avait sauvé, et qui n’était autre que le fils du chef, l’avait pris en affection, et lui tendait les meilleurs morceaux.

Après quoi, les guerriers se mirent à danser, mimant le combat contre le lion. En assistant à ce spectacle, Tarzan fut frappé par la beauté régulière des traits de ces hommes, qui, loin d’offrir le profil obtus et la mâchoire bestiale de la plupart des indigènes de l’Afrique équatoriale, montraient au contraire un visage fin et intelligent.

Il remarqua aussi que ces hommes portaient de lourds ornements aux poignets et aux chevilles, et qu’ils étaient en or massif.

Quand la danse fut finie, il manifesta l’intention de s’en aller, mais ses hôtes montrèrent un grand désespoir, et le supplièrent de rester parmi eux.

Tarzan essaya de leur faire comprendre qu’il reviendrait le lendemain, mais ils insistaient toujours.

De guerre lasse, Tarzan, qui avait horreur de passer la nuit dans un enclos, bondit aux branches d’un arbre qui étendait ses ramures par-dessus la palissade, et disparut dans le feuillage avant que ses nouveaux amis fussent revenus de leur ébahissement.

Il s’enfonça dans la forêt jusqu’à un endroit qui lui parut confortable, pour y passer la nuit, et le lendemain, il revint au village, aussi inopinément qu’il en était parti.

Les noirs furent d’abord effrayés de cet homme blanc qui tombait d’un arbre comme il serait tombé du ciel, mais en reconnaissant leur hôte de la veille, ils manifestèrent bruyamment leur joie, et s’empressèrent autour de lui.

Pendant quelques semaines, Tarzan vécut ainsi parmi ses nouveaux amis, chassant en leur compagnie le buffle, l’antilope et le zèbre. Bientôt, il connut leur langage, simple et direct, leurs coutumes, et leur religion.

Busuli, le guerrier qu’il avait sauvé, lui raconta quelques légendes de la tribu ; bien des années auparavant, ce peuple avait été nombreux et puissant, mais les marchands d’esclaves l’avaient décimé, et pour leur échapper, les rescapés s’étaient enfoncés dans la forêt.

« De temps en temps ils nous poursuivaient encore, et malgré la vaillance de nos guerriers, ils parvenaient à s’emparer de l’ivoire et à emmener nos femmes et nos enfants.

« C’est pourquoi le Conseil des Anciens décida que nous partirions vers le Sud, aussi loin qu’il le faudrait pour leur échapper définitivement. Nous avons beaucoup souffert en traversant la terrible jungle, mais après avoir franchi les montagnes, nous sommes arrivés ici, où nous vivons en paix.

— Et les bandits ne vous ont pas retrouvés ? demanda Tarzan.

— Une fois, l’année dernière, une petite troupe d’Arabes et de Manyémas a essayé de nous assaillir, mais nous les avons repoussés.

« Continuant notre poursuite pendant des jours, nous tenions à les mettre définitivement hors d’état de nuire, mais quelques-uns d’entre eux ont pourtant réussi à nous échapper. »

Tout en parlant, Busuli faisait machinalement tourner autour de son poignet le cercle d’or qui l’enserrait. Les yeux de Tarzan suivirent ce manège, puis désignant l’anneau :

« D’où vient ce métal jaune, Busuli ?

— Au temps de la jeunesse de mon père, notre tribu a pris cet or à des guerriers redoutables qui vivaient dans un grand village construit en pierre, loin d’ici. Depuis cette grande bataille d’où nous sommes sortis victorieux, nous ne les avons plus revus.

— Ton père pourrait-il me raconter ce qu’il a vu dans le pays de ces guerriers ?

— Non, il était trop jeune, mais Waziri, lui, se souviendra peut-être encore. »

Le vieux Waziri renseigna en effet Tarzan : le village des hommes d’où provenaient les ornements d’or se trouvait à vingt jours de distance, en remontant la rivière, dans une vallée creusée entre de hautes montagnes.

Il fut décidé que lorsque la saison des pluies serait terminée, une expédition partirait, conduite par Tarzan et Waziri, vers l’étrange cité. Tarzan dut se contenter de cette promesse, bien qu’il se sentît impatient comme un enfant de partir, à l’aventure, dans cette région inconnue.

Le lendemain, les chasseurs vinrent annoncer au village qu’un troupeau d’éléphants était dans les parages. On consacra la journée entière à la préparation de la chasse : les épieux furent affûtés, les lances aiguisées, et le sorcier s’affaira à composer des drogues et des amulettes bénéfiques.

Dès l’aurore, les hommes partirent pour la chasse. Ils étaient cinquante, y compris l’homme bronzé, aux cheveux clairs, qu’ils considéraient maintenant comme l’un des leurs.

Après trois heures de marche, ils arrivèrent sur le lieu de la chasse. À partir de ce moment, ils avancèrent plus lentement, avec d’infinies précautions, afin de suivre les traces des pachydermes sans que ceux-ci éventent leur présence.

Tarzan, le premier, découvrit la bonne piste. Son odorat merveilleux, qui tant de fois l’avait averti du danger, le prévint une fois de plus de la présence des éléphants.

Les noirs se montrèrent sceptiques devant son assurance.

« Que l’un de vous me suive », dit Tarzan.

Et il bondit sur le plus grand arbre, s’élevant si rapidement de branche en branche que le meilleur grimpeur de la tribu avait peine à le suivre. Une fois parvenu à la cime de l’arbre, un noir vit, en effet, plusieurs masses d’un gris sombre qui se repaissaient de branchages.

Aussitôt, les chasseurs s’avancèrent à la rencontre des grandes bêtes, tandis que Tarzan poursuivait son chemin, en bondissant toujours d’arbre en arbre. Arrivés en vue des gigantesques animaux, les noirs se concertèrent, et d’un seul mouvement, lancèrent leurs sagaies.

Deux d’entre eux s’étaient écroulés, le cœur percé de part en part, mais le troisième, traversé par les lances, restait debout, et de ses petits yeux injectés de sang, cherchait d’où venaient ces ennemis qui l’avaient frappé.

Déjà les chasseurs s’étaient enfoncés dans la jungle, mais l’éléphant, surprenant le bruit de leur fuite, se rua dans cette direction en poussant un formidable barrit.

L’arrière-garde des noirs était fermée par Busuli. Le monstre se précipitait derrière lui, à une vitesse encore accrue par la rage. Tarzan, qui avait assisté à toute la scène, du haut d’un arbre, descendit et courut vers la bête en poussant des cris perçants dans l’espoir de détourner son attention.

Mais rien n’y fit, seul un miracle pouvait sauver Busuli. Alors Tarzan se dressa, au milieu du chemin, entre la brute et le chasseur.

À la vue de cet obstacle, constitué par un homme blanc qui brandissait une lance pareille à celles qui l’avaient frappé si douloureusement, l’éléphant barrit de nouveau et se jeta sur le survenant pour le piétiner. Sa fureur l’aveugla si bien qu’il ne s’aperçut pas que son ennemi, courbé entre les hauts piliers de ses pattes, cherchait l’endroit vulnérable pour lui donner le coup de grâce.

Tarzan venait à peine de s’écarter du colosse, que celui-ci chancela et s’écroula de toute sa lourde masse.

Busuli n’avait pas encore compris à quoi il devait sa délivrance, mais Waziri avait tout vu, ainsi que plusieurs autres guerriers, et ils acclamèrent l’extraordinaire exploit de Tarzan.

Quant au fils de la jungle, fier de sa chasse, il lança son terrible cri de guerre et de victoire.

Peu s’en fallut que les noirs, à cette voix, ne s’enfuient, pleins d’une épouvante superstitieuse et d’une terreur respectueuse devant cet homme, plus brave que les plus braves guerriers, mais qui rugissait comme l’ancêtre des forêts, le grand gorille noir que nul homme ne pouvait se vanter d’avoir approché.

Lorsque Tarzan revint vers eux en souriant, ils se rassurèrent un peu, mais ils ne comprenaient toujours pas. Non, vraiment, il était trop difficile pour leurs cervelles obtuses d’admettre que cette étrange créature, qui sautait d’arbre en arbre comme un ouistiti, pût en même temps être, à terre, un coureur infatigable, avoir un odorat auprès duquel celui des meilleurs chasseurs était médiocre, et que, malgré la couleur de sa peau, il vécût la même vie qu’eux.

En tout cas, cet homme extraordinaire venait de leur permettre de réaliser une chasse fructueuse sans perdre aucun chasseur, ce qui était rare. L’escorte se remit en route vers le village avec des cris joyeux, mais elle avait à peine parcouru quelques centaines de mètres, qu’un bruit étrange se répercuta au loin.

« Des coups de fusil ! dit Tarzan. Ils viennent de la direction du village !

— Vite, cria Waziri, les pillards sont revenus ! »

CHAPITRE XVI

LES MARCHANDS D’IVOIRE

Les chasseurs se mirent à courir. Pendant quelques instants, la fusillade continua, puis le crépitement des balles se fit plus espacé. La résistance du village devait être terminée, et les assaillants ne pourchassaient plus que quelques fuyards.

Les guerriers avaient à peine couvert la moitié du chemin qui les séparait du village, qu’ils rencontrèrent les premiers fugitifs.

C’étaient une douzaine de femmes et d’enfants, si émus qu’ils avaient peine à raconter à Waziri les circonstances de la catastrophe qui venait de s’abattre sur leur tribu.

« Ils sont aussi nombreux que les arbres de la forêt ! cria enfin l’une des femmes. Ce sont des Arabes et des Manyémas, tous armés de fusils ! Ils se sont jetés sur le village comme une armée de sauterelles, brûlant et pillant tout sur leur passage. »

Peu à peu, d’autres fugitifs arrivèrent parmi lesquels se trouvaient quelques hommes, qui vinrent grossir la troupe des cinquante chasseurs de Waziri.

Le chef envoya des éclaireurs vers l’ennemi. L’un d’eux revint au galop.

« Ils sont tous dans l’enceinte, dit-il, à bout de souffle.

— Bien, répondit Waziri. Nous allons les encercler. »

Il donnait déjà des ordres, lorsque Tarzan s’approcha de lui :

« S’ils ont des fusils, dit-il, nous serons vaincus, et ce sont eux, au contraire, qui achèveront de nous anéantir. Je vais, moi-même, aller en reconnaissance, et je vous dirai ensuite ce que nous devons faire. J’ai l’impression que nous réussirons mieux par la ruse que par la force. Veux-tu m’attendre, Waziri ?

— Oui, répondit gravement le vieux chef. Va ! »

D’arbre en arbre, Tarzan se dirigea vers le village. Au bout de cinq minutes, il était parvenu dans le feuillage d’un chêne immense qui dominait la palissade, et de là il pouvait voir tout ce qui se passait à l’intérieur de l’enceinte. Il compta cinquante Arabes et environ cinq fois plus de Manyémas. Ceux-ci étaient occupés à se repaître de toutes les provisions de la tribu. Dans un coin, ils avaient massé un certain nombre de prisonniers.

Tarzan vit bien qu’il serait vain d’essayer de charger cette horde bien armée, et il reprit le chemin de la forêt, pour prier Waziri d’attendre, et lui soumettre le plan qu’il venait d’échafauder.

Malheureusement, entre-temps, l’un des fugitifs avait informé le vieux chef que son épouse venait d’être victime des pillards. Alors, plein de fureur, Waziri décida de se ruer sans plus tarder contre eux.

Avec de grands cris, et en agitant leurs lances, les guerriers de Waziri se jetèrent donc sur la palissade, mais avant même qu’ils aient pu l’atteindre, les Arabes avaient ouvert le feu.

Waziri tomba, ainsi qu’une douzaine de ses hommes. Déconcertés et privés de leur chef, les autres refluèrent en hâte vers la forêt, sous le feu continu des ennemis.

Non contents de ce succès, les Arabes sortirent de l’enceinte, et se lancèrent à la poursuite des guerriers, dans l’espoir d’en finir.

Alors Tarzan réunit autour de lui les plus braves et les exhorta à s’égailler dans la jungle et à se tenir hors de portée, individuellement, de l’ennemi, mais de ne rien tenter avant la nuit.

« Suivez mon conseil, et nous vaincrons, dit-il. Cette nuit, revenez tous à l’endroit où nous avons tué les éléphants, et je vous expliquerai mon plan. »

Pleins de confiance, les guerriers acquiescèrent, et se dispersèrent. Quant à Tarzan, il reprit une fois de plus le chemin du village, à travers les arbres. Là il constata que les Arabes et les Manyémas étaient bien partis à la poursuite des fugitifs, laissant le village désert, à l’exception des prisonniers enchaînés et confiés à la garde d’une seule sentinelle.

Le soldat se tenait devant la porte ouverte, regardant vers la forêt, si bien qu’il n’aperçut pas l’agile géant qui, tombant d’une branche d’arbre dans l’enceinte, s’approchait de lui.

Les prisonniers, eux, suivaient du regard, avec une crainte mélangée d’espoir, leur sauveteur. Soudain, le guerrier, flairant un danger, voulut se retourner. Mais il n’en eut pas le temps, Tarzan l’envoya rouler à terre, d’un seul coup de poing.

Le géant se tourna ensuite sur le groupe haletant des cinquante prisonniers, hommes, femmes et enfants, reliés par le cou à une lourde chaîne. Il n’avait pas le temps de briser maintenant leurs fers. Il leur ordonna donc de le suivre dans l’état où ils étaient, et, s’emparant du fusil et des munitions de la sentinelle, ils prirent tous le chemin de la jungle.

La marche était lente et difficile, car les chaînes de l’esclavage, neuves pour ces gens, entravaient leurs mouvements. De plus, Tarzan était obligé de faire un grand détour pour éviter toute rencontre possible avec les pillards de retour au village.

Il ne put retenir un sourire de satisfaction en pensant à la fureur des Arabes devant leur sentinelle inanimée et la disparition des prisonniers…

Il était plus de minuit lorsque toute la lente caravane approcha de l’endroit du lieu de rendez-vous.

De loin, Tarzan aperçut le feu que les noirs avaient allumé, moitié pour se réchauffer, moitié pour écarter les bêtes fauves. Il héla les guerriers, et ceux-ci, venant à sa rencontre, eurent la joyeuse surprise de retrouver les uns leurs parents, les autres leur femme, parmi les prisonniers délivrés.

Une grande partie de la nuit fut consacrée à fêter dignement le retour de ceux que l’on avait cru perdus à jamais, puis, à l’aube, Tarzan expliqua aux hommes son plan de bataille. Ceux-ci furent d’accord quant au moyen de se débarrasser de leurs indésirables visiteurs.

D’abord, les femmes et les enfants, gardés par vingt des plus vieux guerriers, furent cachés dans une retraite située au fond de la jungle.

Tarzan leur prescrivit de construire des huttes temporaires, car son plan de campagne pouvait prendre plusieurs jours, et même plusieurs semaines, avant d’être réalisé.

Deux heures après l’aube, un mince cercle de guerriers noirs entourait le village. À intervalles réguliers, l’un d’eux se perchait dans le feuillage d’un des hauts arbres qui bordaient l’enceinte.

Ils furent bientôt tous installés, silencieusement, dans les branches, invisibles dans le vert sombre et épais de la forêt.

Soudain, un Manyéma, qui dans le village vaquait à ses occupations, tomba, frappé d’une flèche.

Pas un bruit de lutte, pas un cri de guerre, pas de menaces homériques proférées. Rien qu’un silencieux messager de mort, venu de la forêt profonde.

Les Arabes et leurs acolytes se sentirent furieux de cette attaque sans précédent. Ils sortirent hors de l’enceinte, pour aller tirer vengeance de cet outrage, mais ils s’aperçurent soudain qu’ils ne savaient où aller.

Ils étaient encore occupés à discuter et à palabrer, lorsque l’un d’eux vacilla et tomba : une flèche vibrait encore, plantée dans sa poitrine.

Tarzan avait disposé les meilleurs archers de la tribu dans les arbres environnants, avec mission de ne jamais se montrer, et de ne frapper qu’à coup sûr.

Par trois fois, les Arabes traversèrent la clairière dans la direction d’où semblaient venir les flèches, mais à chaque fois, un dard, venant de l’autre côté, frappait l’un des leurs. Finalement, ils résolurent de battre les fourrés méthodiquement, mais les noirs restèrent introuvables.

Ces attaques sournoises mettaient les nerfs des Arabes à une rude épreuve, quant aux Manyémas, ils étaient véritablement pris de panique. Si l’un s’avançait devant les autres, il était tué ; si celui-ci s’attardait à l’arrière, il était retrouvé percé d’une flèche. C’était déconcertant.

Finalement les Arabes rentrèrent se barricader à l’intérieur du village, les choses n’en allèrent pas mieux. À intervalles variables, que nul ne pouvait prévoir, un homme tombait pour ne plus se relever.

Bientôt les Manyémas excédés en eurent assez et demandèrent à leurs maîtres arabes de quitter la place, mais les chefs pillards craignaient de s’enfoncer dans l’hostile forêt où s’embusquaient des ennemis invisibles, et d’autre part, ils désiraient emporter le stock d’ivoire qu’ils avaient découvert dans le trésor de Waziri.

Complètement désemparée, l’expédition chercha un refuge sous le toit de chaume des huttes. Tarzan, du haut de l’arbre où il était tapi, repéra la cabane dans laquelle les chefs arabes avaient pénétré, et descendant silencieusement de branche en branche, arriva presque au-dessus du toit.

Alors, bandant tous ses muscles, il brandit sa lourde sagaie, et l’envoya droit sur le toit qu’elle traversa. Un hurlement l’avertit aussitôt que l’arme avait frappé l’un des occupants de la cabane.

Cet avertissement devait donner aux Arabes la certitude qu’ils ne seraient en sécurité nulle part dans ce village.

Tarzan reprit le chemin de la forêt, rassembla ses guerriers, et se dirigea avec eux vers le Sud, afin d’y prendre du repos et de la nourriture.

Des sentinelles avaient été postées de place en place, sur la route du village, au cas où les Arabes, exaspérés, se lanceraient dans une nouvelle expédition, mais prudemment, ceux-ci restèrent à l’abri.

En passant en revue les combattants, Tarzan leur fit remarquer qu’aucun d’eux n’avait reçu la moindre écorchure, alors que les forces ennemies avaient diminué d’au moins vingt unités.

Pleins d’ardeur et d’enthousiasme, et pour couronner leurs hauts faits, les guerriers n’imaginèrent rien de mieux que de courir de nouveau à l’assaut du village, afin d’anéantir le restant des Arabes. Ils se réjouissaient déjà de leur victoire sur les Manyémas qu’ils haïssaient tout particulièrement, quand Tarzan intervint :

« Vous êtes fous ! leur cria-t-il avec irritation. Je vous ai montré la seule façon d’agir pour triompher de ces ennemis. Vous êtes tous sains et saufs : tandis qu’avec vos méthodes, trente d’entre vous seraient tombés, sans avoir pu seulement blesser un Manyéma. Vous continuerez à vous battre comme je vous l’ai enseigné, ou bien je vous abandonnerai et retournerai dans mon pays ! »

Cette menace produisit son effet, et les guerriers, assagis, promirent de lui obéir scrupuleusement, pourvu qu’il restât parmi eux.

« Très bien, dit alors Tarzan. Nous allons retourner passer la nuit au campement des éléphants. J’ai un plan qui donnera aux Arabes une idée de ce qu’ils risquent s’ils s’obstinent à rester dans ce pays, mais je n’ai besoin d’aucun de vous pour l’exécuter. Pour l’instant, partons !

— Ne continuerons-nous pas à tirer sur les Arabes cet après-midi ? dit timidement un guerrier.

— Non ! Si nous leur laissons un peu de répit, ils reprendront confiance et seront d’autant plus terrifiés quand nous recommencerons. »

Ils revinrent donc au camp de la nuit précédente, et après avoir allumé de grands feux, ils discutèrent des aventures de la journée jusque fort avant dans la nuit.

Tarzan se réveilla, un peu après minuit, se leva, et silencieusement s’engouffra dans les épaisses ténèbres de la forêt.

Une heure plus tard, il parvenait à l’orée de la clairière, devant le village. Un feu de camp était allumé derrière la palissade. Tarzan rampa à terre jusqu’à la barrière, et, à travers les interstices, aperçut une sentinelle qui somnolait à côté du feu. Toujours sans bruit, Tarzan gagna l’arbre qui lui permettrait de sauter aisément à l’intérieur de l’enceinte. Il avait emporté toutes ses armes, y compris le fusil arraché à l’autre sentinelle. Pourtant, il l’abandonna, ainsi que sa sagaie et son lasso, et il s’avança vers le guerrier endormi.

Comme une panthère, il bondit sur l’homme, et le réduisit à l’impuissance avant même qu’il ait pu sortir de son hébétude.

CHAPITRE XVII

LE CHEF BLANC DES WAZIRIS

Tarzan se saisit du corps inanimé de l’homme et, s’emparant de son fusil, traversa silencieusement le village endormi, puis il cacha sa victime dans les branches de son arbre.

Là, il visa soigneusement l’une des huttes où les chefs arabes avaient élu résidence, et tira. Un cri lui répondit : cette fois encore, il avait visé juste.

Aussitôt après le coup de feu, il y eut un instant de silence et de stupeur dans le camp, puis Arabes et Manyémas sortirent de leurs huttes comme des fourmis enfumées, plus épouvantés encore que furieux.

Lorsqu’ils eurent découvert la mystérieuse disparition de leur sentinelle, leur terreur fut à son comble, et ils se mirent à tirer à tort et à travers.

Tarzan profita du bruit de cette fusillade pour abattre encore un nouveau guerrier.

Devant ce nouvel exploit les Arabes restèrent un instant figés, puis ils furent obligés d’user de toute leur autorité pour empêcher les Manyémas de s’enfuir et de gagner la jungle, qu’ils jugeaient, à cet instant, moins dangereuse que ce terrible village.

Pourtant, nulle nouvelle attaque ne se produisit. Alors les occupants du village décidèrent de regagner leurs huttes, lorsqu’ils levèrent la tête avec inquiétude : un formidable rugissement venait de se faire entendre dont ils ne pouvaient s’expliquer l’origine.

C’était Tarzan, qui, profitant de l’inattention des pillards, leur lança sur la tête, du haut de son arbre, le corps de la sentinelle.

Sans même regarder ce qui venait de tomber, les Arabes et les Manyémas se mirent à fuir dans toutes les directions, persuadés qu’un nouvel ennemi leur arrivait par ce chemin original.

Sans attendre un seul instant la suite de l’événement, Tarzan reprit silencieusement la route du camp de Waziri.

Pendant ce temps, l’un des Arabes, plus hardi que les autres, s’approcha de l’objet tombé du ciel, qui, inerte, semblait inoffensif. Arrivé tout près, il constata que c’était le corps d’un homme, et se penchant plus près, il reconnut la sentinelle disparue !

Ses compagnons se rassemblèrent autour de lui, et après le premier moment de stupeur, lancèrent une volée de balles dans le feuillage de l’arbre du haut duquel était tombé le corps. Si Tarzan y était demeuré, il eût été immanquablement transpercé !

Bien entendu, l’événement inexplicable qui venait de se produire avait mis le comble à la frayeur des Manyémas dont une partie s’enfuit aussitôt dans la jungle, malgré les objurgations des Arabes.

Quant à ceux, moins prompts, que leurs maîtres réussirent à retenir, ils ne consentirent à rester au village que sur la promesse formelle de partir le lendemain dès l’aube.

C’est ainsi que lorsque de bonne heure, le matin suivant, Tarzan et ses guerriers revinrent à l’attaque du village, les Manyémas étaient déjà prêts à quitter le camp maudit, chargés de tout l’ivoire qu’ils avaient raflé dans les cachettes de Waziri.

Alors Tarzan grimpa dans un arbre proche, et faisant un porte-voix de ses deux mains arrondies autour de sa bouche, il proféra d’une voix solennelle ces mots qui vinrent glacer d’épouvante les malheureux Manyémas :

« Pourquoi emportez-vous l’ivoire ? Ceux qui vont mourir n’ont pas besoin d’ivoire... Et vous allez mourir si vous emportez le trésor de Waziri ! »

Quelques-uns des noirs lâchèrent aussitôt leur charge du précieux butin, terrorisés par la phrase menaçante qu’ils venaient d’entendre. Mais les Arabes, furieux, brandirent leurs fouets et les Manyémas, pour échapper à la menace la plus immédiate, se résignèrent à reprendre leurs fardeaux.

Ce fut ainsi que la horde des pillards abandonna le village de Waziri, en emportant un butin d’ivoire qui aurait pu suffire à la rançon d’un roi.

Les Arabes partirent dans la direction du Nord, pour retourner au camp qu’ils avaient établi, au-delà du fleuve Congo, sans remarquer qu’ils étaient suivis et entourés par des ennemis silencieux et inlassables.

En effet, sur les ordres de Tarzan, les guerriers noirs avaient laissé les Arabes s’enfoncer dans la forêt, et, à chaque instant, un porteur ou un guerrier s’effondrait, frappé par une flèche qu’il n’avait même pas entendu siffler.

Les Arabes avaient fort à faire pour empêcher leurs hommes d’abandonner leur charge d’ivoire et de s’enfuir comme des lièvres dans tous les sens.

Enfin, ce jour, qui pour les pillards n’avait été qu’un long et terrible cauchemar, fit place à la nuit, et les Arabes établirent un camp, qu’ils fortifièrent de leur mieux dans une petite clairière au bord d’une rivière.

Hélas ! la nuit ne devait leur apporter aucun répit.

De temps à autre, une sentinelle tombait, et il fallait la remplacer aussitôt. Les Arabes, furieux et épouvantés, comprenaient que cette tactique diabolique allait avoir raison d’eux, avant qu’ils pussent même se venger sur un seul de leurs ennemis ; aussi, dès l’aube, reprirent-ils leur route, maltraitant les Manyémas abrutis par la terreur.

Pendant trois jours, ils gravirent un véritable calvaire. Au matin du quatrième jour, les Arabes durent sévir afin que les noirs consentissent à se remettre en marche.

Enfin, au moment où les Manyémas, parmi lesquels grondait une sourde révolte, allaient se résigner à se recharger du butin volé, une voix résonna, claire et vibrante dans les frondaisons de la jungle :

« Aujourd’hui, vous mourrez tous, Manyémas, si vous n’abandonnez pas ce butin ! Révoltez-vous contre vos maîtres cruels ! Vous êtes armés, débarrassez-vous de ces Arabes et vous serez nos alliés. Nous vous laisserons en paix regagner votre village. Luttez avec nous contre vos tyrans, ou bien, Manyémas, tous, vous mourrez aujourd’hui ! »

En entendant cette voix solennelle, qui semblait celle d’un dieu, hôte des forêts, les pillards étaient demeurés immobiles, comme pétrifiés.

Quant aux Manyémas, ils avaient changé de rapides regards, tandis qu’un nouvel espoir naissait dans leur âme.

Les Arabes n’étaient plus qu’une trentaine, contre cent cinquante noirs tous armés.

Comprenant le péril, les Arabes se ressaisirent et leur scheik ordonna le départ d’une voix brève, en brandissant un fouet. Au même instant, un noir laissa choir son fardeau, refusa d’obéir, et saisissant son fusil, il tira sur ses maîtres.

Le camp devint aussitôt le théâtre d’une véritable bataille. Les Arabes, massés en carré, se défendirent vaillamment, mais, accablés par le nombre, et par une pluie incessante de flèches lancées des arbres avoisinants, ils succombèrent les uns après les autres jusqu’au dernier.

Lorsque la lutte fut terminée, Tarzan parla de nouveau aux Manyémas :

« Rechargez-vous de l’ivoire que vous avez volé, et rapportez-le au village de Waziri. Nous ne vous ferons aucun mal. »

Tout d’abord, les Manyémas hésitèrent. Ils ne se sentaient pas le courage de revivre les trois terribles journées qu’ils venaient de passer. Ils pérorèrent tout bas, discutant avec animation. Enfin, l’un d’eux se tourna dans la direction où avait retenti la voix :

« Qui nous dit que vous ne nous ferez aucun mal, une fois que nous serons de retour dans votre village ! dit-il.

— Vous avez notre promesse, répondit Tarzan, toujours invisible. Craignez d’éveiller notre colère en nous résistant, car alors, vous ne sortirez pas vivants de cette forêt !

— Qui es-tu, toi qui nous parles ? cria alors le Manyéma, montre-toi, et après nous te répondrons.

— Me voici ! » dit Tarzan.

Et il émergea des frondaisons, debout sur une branche élevée.

À la vue de ce géant blanc et nu, les Manyémas restèrent pétrifiés de surprise.

« Vous pouvez avoir foi dans mes paroles, reprit Tarzan d’une voix lente. Obéissez à mes ordres et aucun mal ne vous sera fait. Lorsque vous nous aurez rendu notre ivoire, vous serez libres de rentrer dans votre village, et nous vous accompagnerons même jusqu’à la frontière de notre territoire, sinon, nous continuerons ce que nous avons fait durant les trois jours qui viennent de s’écouler. »

Cette menace acheva de décider les Manyémas, et, après un ultime échange de paroles, ils reprirent leurs fardeaux, rebroussant chemin dans la direction du village de Waziri.

Trois jours plus tard, ils étaient aux portes du village. Là, Tarzan eut besoin de toute sa force de persuasion pour empêcher ses guerriers de foncer sur les Manyémas qui étaient maintenant à leur merci, et de venger ainsi les victimes du pillage.

Enfin, il réussit à les convaincre de laisser les Manyémas camper paisiblement de l’autre côté de la palissade.

Cette nuit-là, une grande palabre devait avoir lieu pour célébrer la victoire des Waziris, et élire un nouveau chef. Depuis la mort du vieux Waziri, Tarzan avait pris le commandement des opérations, qui lui avait été concédé par consentement unanime et tacite. Les guerriers avaient été trop occupés pour trouver le temps de choisir un autre chef parmi eux, et avaient compris, étant assez intelligents, que c’était la tactique de Tarzan, uniquement, qui les avaient conduits à la victoire.

Le Conseil des guerriers s’était donc rassemblé autour du feu, pour discuter les mérites respectifs des candidats à la succession du vieux chef. C’est Busuli qui parla le premier :

« Depuis la mort de notre roi, il n’est qu’un guerrier qui s’est montré digne d’être notre chef, et capable de lutter victorieusement contre nos ennemis et de nous faire triompher, alors même que tout semblait perdu pour nous. C’est l’homme blanc qui nous a guidé pendant ces derniers jours ! »

Alors Busuli se leva d’un bond, et agitant sa lance dans les airs, se mit à danser lentement autour de Tarzan en chantant, en mesure : « Waziri, roi des Waziris ; Waziri, vainqueur des Arabes ; Waziri, roi des Waziris ! »

L’un après l’autre, les guerriers se joignirent à Busuli, pour marquer ainsi qu’ils se ralliaient à son opinion.

Pendant ce temps, les femmes s’étaient groupées autour du cercle, en frappant dans leurs paumes au rythme de la danse et du chant des guerriers.

Au milieu du cercle, Tarzan était assis immobile.

Selon la coutume de la tribu, il devait adopter le nom de celle-ci, et s’appeler désormais comme son prédécesseur, Waziri, chef des Waziris.

La danse se faisait de plus en plus rapide, les chants de plus en plus aigus. Les lances étaient maintenant brandies frénétiquement, et le sol retentissait sourdement sous les pieds nus qui le foulaient : scène curieuse qui rappelait les premiers âges de l’humanité.

Cette frénésie gagnait peu à peu Tarzan, comme un alcool grisant, et se dressant à son tour, il se joignit à la danse. Au centre de l’anneau des corps noirs qui se tordaient, il dansait maintenant, lui aussi, gesticulant et criant.

Il rejetait avec bonheur jusqu’au souvenir de cette civilisation qu’il avait été sur le point d’adopter, se replongeant avec délice dans la vie sauvage et libre pour laquelle il était fait, se réjouissant de son élection comme chef de ses compagnons noirs.

Ah ! si la frêle et délicate Olga de Coude l’avait vu en ce moment… aurait-elle reconnu le jeune homme bien rasé, bien vêtu, aux manières irréprochables, qui avait éveillé en elle tant de sympathie quelques mois plus tôt ! Et Jane Porter ? Qu’aurait-elle pensé de ce chef guerrier, dansant nu au milieu de son peuple ? Et d’Arnot ? d’Arnot qui s’était donné tant de mal pour polir et civiliser Tarzan ! Aurait-il reconnu en ce sauvage hurlant l’élève docile qu’il avait fait élire membre des clubs les plus aristocratiques de Paris ?

De tout ceci, Tarzan n’avait cure. Il était aussi fier et heureux d’avoir été pris pour chef par ces sauvages incultes, que s’il avait été nommé empereur d’un grand pays.

CHAPITRE XVIII

LA LOTERIE DE LA MORT

Après le naufrage de l’Alice, Jane Porter avait été la première à se réveiller, parmi ses compagnons d’infortune, qui sommeillaient encore, couchés dans le fond de l’embarcation.

Soudain, la jeune fille s’aperçut que l’esquif était maintenant solitaire, sur l’étendue de l’Océan, et son cœur se remplit d’appréhension. Elle eut la sensation d’être abandonnée sans recours, avec ceux qui partageaient son sort.

Clayton se réveilla à son tour. Il lui fallut quelques instants avant de reprendre contact avec la tragique réalité et de se rappeler les terribles événements de la nuit précédente. Enfin, ses yeux tombèrent sur la jeune fille, prostrée dans un coin de la barque.

« Jane ! s’écria-t-il. Dieu merci, au moins nous restons ensemble !

— Regardez, dit la jeune fille d’un ton grave. Nous sommes séparés des autres barques ! »

Clayton scruta l’horizon dans toutes les directions, sans rien apercevoir.

« Que peut-il être arrivé ? murmura-t-il en réfléchissant. Ils ne peuvent avoir sombré, la mer est absolument calme. »

Il réveilla ses compagnons et les mit au courant.

« Il est préférable que les barques se soient dispersées, dit un marin. Elles sont toutes approvisionnées comme nous-mêmes, et en prenant une route différente, nous avons plus de chance qu’une des quatre barques soit aperçue par un navire qui, ensuite, cherchera les trois autres. »

Comme, de toutes façons, il était impossible d’y porter remède, on se résigna à partager l’optimisme du marin, mais bientôt une nouvelle déception vint jeter la discorde dans le petit groupe.

Il avait été décidé que l’on ramerait à tour de rôle, dans la direction de l’Est, vers le continent, mais lorsque l’on chercha les rames, on s’aperçut que, pendant le sommeil écrasant qui s’était emparé de chacun, elles étaient tombées à l’eau.

D’aigres paroles furent échangées, les marins, furieux les uns contre les autres, étaient sur le point d’en venir aux mains, lorsque Clayton s’interposa et ramena le calme.

Quelques instants plus tard, une nouvelle querelle éclata suscitée par M. Thuran qui donnait des conseils de son cru à l’homme de barre.

« Fichez-moi la paix ! répondit hargneusement celui-ci. Vous n’êtes pas le capitaine de cette barque, je pense, et un fichu pékin comme vous ferait mieux de se taire et d’écoper l’eau qui alourdit le bateau.

— Ce n’est pas une mauvaise idée », répliqua M. Thuran avec souplesse. Puis se tournant vers le troisième marin, Wilson, il lui lança négligemment : « Passez-moi donc une de ces boîtes de conserves, mon brave, je vais la vider et m’en servir pour écoper.

— Prenez-Ia vous-même », dit brusquement l’homme.

Une altercation s’ensuivit, et Clayton dut encore intervenir, mais lorsqu’il voulut prendre les conserves, des protestations véhémentes s’élevèrent, cette fois contre lui, l’accusant de vouloir contrôler les provisions et même de chercher à s’attribuer la part du lion.

Finalement, il fut décidé que les quatre boîtes de conserves et les deux bidons d’eau seraient divisés en deux lots égaux, l’un pour les trois matelots, l’autre pour les trois passagers.

Une fois le partage ainsi réglé, chacun des deux groupes se mit en devoir d’ouvrir l’une des précieuses boîtes, pour satisfaire la faim qui commençait à se manifester.

Tout à coup, une série d’imprécations, de cris et de jurons s’éleva dans le camp des marins. Clayton s’y précipita pour en connaître la raison.

« Nous sommes volés ! hurlait Wilson. Cette boîte de fer-blanc ne contient… que du savon noir ! »

En pâlissant, Clayton ouvrit à son tour la boîte sur le contenu de laquelle il comptait pour le repas de son groupe… celle-ci, aussi, ne contenait que du savon noir.

L’une après l’autre, toutes les boîtes furent ouvertes, et la tragique réalité apparut : ils ne possédaient pas un gramme de nourriture sur la barque !

« Enfin ! fit le vieux Tomkins, en reprenant le premier son sang-froid, il vaut mieux que cette mésaventure nous arrive avec la nourriture qu’avec l’eau. On peut subsister sans manger, mais pas sans boire. »

Il parlait encore que déjà Wilson s’approchait d’un des bidons, et l’ouvrait avec précaution. Le troisième marin, Spider, approcha une tasse pour ne pas perdre une goutte du précieux liquide, mais dès qu’il en eut approché les lèvres, il poussa un cri…

Les bidons contenaient du pétrole !

Bien entendu, se rendant à l’évidence, la soif et la faim se firent plus âprement sentir. Bientôt, les jours suivants, la situation devint plus horrible. Les yeux las et rougis ne cessaient de consulter l’horizon, de l’aube jusqu’à la nuit tombante, et les nuits s’écoulaient péniblement.

Les matelots mangèrent leurs ceintures de cuir et la tige de leurs souliers, malgré les objurgations de Clayton et de Thuran qui, à juste titre, leur firent observer que ces dérivatifs ne faisaient qu’augmenter leurs souffrances.

La faiblesse de ces pauvres gens était devenue telle qu’ils n’avaient plus la force de mâcher ce cuir avec lequel ils essayaient de tromper leur faim.

Tomkins fut le premier qui succomba. Une semaine après le jour du naufrage, le matelot périt dans de grandes souffrances.

Pendant plusieurs heures, son corps resta au fond du bateau. Enfin, Jane, incapable de supporter plus longtemps cette vue, murmura à Clayton :

« Ne pourriez-vous le jeter par-dessus bord ? »

Se levant péniblement, Clayton se rapprocha du malheureux et essaya de le soulever, mais il était bien trop affaibli pour y parvenir tout seul.

« Aidez-moi ! dit-il à Wilson qui, à ses côtés, jetait un singulier regard sur les restes de son compagnon.

— Pourquoi voulez-vous le jeter ? dit le matelot.

— Il faut le faire maintenant, avant que nous soyons trop faibles pour fournir cet effort, répliqua Clayton. Songez que, sous ce soleil de plomb, le voisinage de ce corps sera intenable, demain.

— Gardons-le encore, murmura Wilson. Peut-être aurons-nous besoin de lui. »

Clayton comprit la mauvaise idée qui venait de germer dans le cerveau du matelot. Alors se tournant vers Thuran :

« Venez vite m’aider, car nous allons assister à de pénibles choses, si ce malheureux ne disparaît pas avant la tombée de la nuit. »

Wilson tenta de s’opposer, mais lorsqu’il s’aperçut que son camarade Spider s’était rangé aux côtés de Clayton et de Thuran, il abandonna la lutte, s’assit d’un air boudeur, et regarda les trois hommes qui unissaient leurs dernières forces pour mettre leur projet à exécution.

Vers le soir, Wilson commença à grommeler et à se parler à lui-même, sans quitter Clayton des yeux.

Le jeune homme, oppressé par le sentiment du danger que pouvait faire courir aux naufragés cet homme que la raison abandonnait, n’osa pas s’endormir et lutta de toutes ses forces contre la fatigue. Pourtant, il céda et s’assoupit. Un léger bruit le réveilla quelques heures plus tard. Il aperçut Wilson, qui rampait vers lui.

Jane, réveillée au même instant, poussa un cri.

Malgré leur faiblesse, Clayton, Thuran et Spider réussirent à maîtriser Wilson, qu’ils jetèrent presque inanimé dans le fond de la barque.

Le malheureux semblait apaisé et s’était lancé dans un grand discours inintelligible, entrecoupé de sanglots, puis, tout à coup, sans que rien ait pu laisser prévoir cet acte, il se releva et tomba à l’eau !

Cette scène avait frappé les nerfs malades des survivants. Spider pleurait, Jane priait, Clayton se cachait le visage entre les mains, et M. Thuran, assis à l’arrière, semblait réfléchir profondément.

Il fit part du résultat de ses méditations, le lendemain matin, à ses compagnons, Spider et Clayton.

« Vous savez, leur dit-il, le sort qui nous attend inéluctablement si nous ne sommes pas recueillis, d’ici un jour ou deux jours au plus tard. Or, cette partie de l’Océan est déserte, et nous n’avons pas encore vu la moindre fumée nous annonçant le passage d’un navire. Nous pourrions encore espérer si nous possédions quelque nourriture, mais nous n’en avons pas. Nous devons donc choisir dans l’alternative suivante : ou bien mourir tous dans quelques heures, ou bien que l’un de nous se sacrifie pour sauver les autres. Comprenez-vous ce que je veux dire ? »

Jane Porter, en entendant ces mots, crut qu’à son tour la raison l’abandonnait. Qu’une telle proposition fût émise, non par un barbare, mais par un homme civilisé et même cultivé, la chose lui semblait impossible !

« Eh bien, nous mourrons tous ensemble, dit Clayton, surpris et choqué.

— C’est la majorité qui décidera, répliqua M. Thuran, mais miss Porter n’a pas à donner sa voix, puisque ceci ne la concerne pas…

— Et comment déciderons-nous celui qui… demanda Spider.

— Par le sort, dit Thuran. Il me reste quelques pièces d’un franc dans ma poche, elles différencient les unes des autres par le millésime : celui qui tirera la plus ancienne en date sera… le condamné.

— Je n’accepterai jamais une chose pareille, dit Clayton avec dégoût.

— Vous ferez ce que la majorité décidera, ou bien vous serez choisi d’office ! décréta Thuran. Allez au vote. Je suis pour l’adoption de mon plan, et vous, Spider ?

— Moi aussi, dit le matelot en hésitant.

— La majorité s’est donc déclarée, maintenant tirons au sort. »

Il commença ses préparatifs pour l’infernale loterie qu’il venait de préconiser, tandis que Jane Porter, terrifiée, le contemplait, de ses yeux grands ouverts.

M. Thuran choisit six pièces d’un franc parmi la monnaie qui se trouvait dans sa poche, et tandis que ses deux compagnons suivaient ses gestes de près, il tendit les six pièces à Clayton.

« Regardez-les, dit-il. La plus ancienne est datée de 1875, et la dernière frappée de cette année. »

Clayton et le matelot examinèrent les pièces. Elles paraissaient identiques, à l’exception du millésime. Ils se déclarèrent donc satisfaits. Pourtant, s’ils avaient su que le toucher de M. Thuran était exercé par le maniement adroit des cartes, ils auraient été moins certains de l’aveuglement du sort. La pièce de 1875 était imperceptiblement plus mince que les autres, mais il était impossible de s’en apercevoir.

Ce fut sur celle-ci que Thuran comptait pour faire tomber le choix fatal. Alors, il disposa les pièces sous une couverture, et annonça le tirage.

« Qui est-ce qui commence ? » demanda-t-il, sachant par expérience que la majorité des gens préfère inconsciemment jouer en dernier lorsqu’il s’agit d’une loterie où nul ne souhaite de gagner.

En effet, Spider déclara qu’il préférait tirer le dernier, tandis que Clayton haussait les épaules en signe d’indifférence. Cela faisait l’affaire de Thuran qui, lui, préférait au contraire être le premier, pour des raisons qu’il était seul à connaître.

Il plongea donc la main sous la couverture, et ses doigts déliés palpèrent hâtivement chaque pièce, tâtant et repoussant aussitôt la pièce fatale. Une seconde après, il sortit sa main, tenant une pièce datée de 1888. Le tour de Clayton arriva. Sa main émergea de dessous la couverture, une pièce d’un franc dans la paume, mais le jeune homme n’osa pas tout de suite la regarder. Thuran se pencha et lut la date à haute voix : 1901.

À son tour, Spider s’avança. S’il ne tirait pas la pièce de 1875, il faudrait recommencer…

Le marin suait à grosses gouttes. Il s’aperçut un peu tard qu’en choisissant de tirer le dernier, il n’avait plus que trois chances contre une de se tirer d’affaire, tandis que Clayton en avait eu quatre, et M. Thuran cinq. Enfin, après de longues hésitations, Spider plongea la main sous la couverture et la sortit : alors, il eut un éblouissement, et faillit tomber. Clayton et Thuran se penchèrent sur lui et examinèrent la pièce qu’il tenait dans sa main crispée. Ce n’était pas celle de 1875.

Il fallait donc recommencer. Cette fois encore, le Russe sut choisir hâtivement une pièce sans danger. Clayton s’avança et Jane ferma les yeux, tandis que Spider fixait au contraire sur lui un regard avide, car si la chance favorisait encore Clayton, elle se réduisait d’autant pour lui.

Enfin, Clayton sortit sa main, il la tenait serrée et ne l’ouvrait pas. Spider impatient lui cria :

« Vite. Montrez-la-moi. »

Clayton ouvrit sa main, et le malheureux matelot jeta un cri. Ce n’était toujours pas la pièce fatale. Vert d’angoisse, Spider, qui se repentait amèrement maintenant d’avoir accepté le diabolique marché, plongea la main sous la couverture. Il regarda la pièce qu’il venait de tirer, eut une horrible grimace et la jeta à terre. Elle portait la date de 1875...

Il regarda autour de lui et, avant que Clayton ait pu l’en empêcher, se précipita dans l’eau.

Cette scène rapide et inattendue avait consterné les naufragés qui restèrent inconscients durant tout le restant de la journée. Enfin, le lendemain, Thuran se dirigea vers Clayton.

« Nous devons décider celui qui doit se sacrifier, avant d’être complètement épuisés », murmura-t-il.

Clayton très affaibli ne se rendait plus compte de l’affreuse proposition. Jane était mourante, et la pensée que son sacrifice ou celui de Thuran lui rendrait au moins temporairement des forces lui donna le courage d’accepter.

Mais cette fois, le sort, aidé par Thuran, ne pouvait aboutir qu’à un seul résultat : Clayton finit par saisir la pièce de 1875.

« Quand ? dit-il simplement à Thuran.

— Tout de suite, fit le Russe.

— Non, dit Clayton avec fermeté. Vous attendrez la nuit. Je ne veux pas que Jane voie cela. »

Et tandis que Thuran étouffait un juron de désappointement, Clayton se traîna jusqu’à Jane, contemplant sans se lasser ce visage émacié, ces paupières flétries, cette bouche desséchée, cette loque humaine qui, jadis, avait été la plus jolie jeune fille de Baltimore. La nuit tomba sans qu’il s’en rendît compte. Il était toujours près de Jane quand la voix de Thuran le rappela à la réalité.

« Je viens », dit Clayton, docilement, en jetant un dernier regard sur Jane.

Il essaya d’avancer, mais ses dernières forces avaient tellement diminué, qu’il fut incapable d’esquisser un geste.

« Venez, dit-il faiblement. Moi, je ne peux plus bouger.

— Ahl murmura Thuran, vous voulez vous soustraire au sort qui vous est réservé. »

Le Russe, à son tour, essaya d’avancer, mais lui aussi fut paralysé par la faiblesse.

« Tu m’as trahi, chien maudit ! hurla-t-il d’une voix épuisée. C’est trop tard maintenant.

— Non, dit Clayton. Puisque le sort m’a désigné, j’accepte ce sacrifice, mais qu’il vous permette au moins de veiller un peu plus longtemps sur Jane ! » Alors réunissant toute son énergie, il progressa d’un demi-mètre, mais l’effort avait été si grand qu’il perdit connaissance. Alors une main débile l’attira faiblement…

CHAPITRE XIX

LA CITÉ DE L’OR

La nuit même où Tarzan devenait chef des Waziris, la femme qu’il aimait gisait, mourante, dans une barque, à la dérive sur l’Atlantique, à deux cents milles à l’ouest du territoire des Waziris.

Et pendant ce temps il dansait parmi ses sauvages compagnons nus, et les lueurs du foyer chatoyaient sur ses longs muscles souples. Cet homme, ce fils de la jungle, personnifiait la force et la perfection physique.

La première semaine de son règne, Tarzan reconduisit les Manyémas à la frontière nord du domaine des Waziris, ainsi qu’il le leur avait promis au nom de ses guerriers. Les Manyémas furent extrêmement surpris de constater qu’on leur tenait parole, et jurèrent en retour de ne plus jamais participer à une expédition contre les Waziris.

Dès qu’il fut de retour au village, Tarzan entreprit des préparatifs pour conduire une expédition à la recherche de l’antique cité de l’or dont lui avait parlé le vieux Waziri, et il choisit cinquante de ses plus braves guerriers pour l’accompagner.

Tarzan avait assez vécu parmi les civilisés pour connaître la valeur de l’or, et pour que le métal jaune eût sur lui un pouvoir magnétique presque aussi grand que celui de l’aventure.

C’est ainsi que, par un matin resplendissant, Waziri, chef des Waziris, quitta son village à la tête de cinquante guerriers d’ébène, armés de pied en cap. Ils suivirent la route que le vieux Waziri avait décrite à Tarzan. Ils marchèrent pendant de longs jours, et à la fin de la vingt-cinquième étape, se trouvèrent sur les flancs d’une montagne, du haut de laquelle ils comptaient pouvoir déjà contempler la cité merveilleuse.

Ce fut Tarzan qui y parvint le premier, et il resta longtemps immobile, à contempler l’incroyable spectacle qui s’offrait à sa vue.

Au bout d’une étroite vallée sauvage et désolée, une ville aux murs élevés, surmontés de tours et de minarets, semblait bâtie d’or pur, sous les rayons du soleil levant. L’éloignement ne permettait pas à Tarzan de discerner les ruines et, en imagination, il voyait la ville grouillante d’animation, ses vastes temples pleins d’une foule sans cesse renouvelée.

L’expédition resta environ une heure au haut de la montagne, à contempler ce spectacle magnifique, puis Tarzan donna le signal du départ, et toute la troupe descendit l’autre versant de la montagne pour gagner l’âpre vallée.

Les guerriers étaient pleins d’ardeur, et vers le crépuscule du même jour, ils atteignirent les remparts de la ville morte. Ceux-ci étaient encore presque intacts, et s’élevaient à une hauteur de cinquante pieds. Ils en firent le tour, dans l’espoir de trouver un endroit où les murailles seraient plus accessibles, et à plusieurs reprises, Tarzan éprouva l’impression singulière que des yeux invisibles suivaient, de l’autre côté des murs, les évolutions de sa petite troupe… Cette nuit-là, les guerriers campèrent sous les murs de la ville de l’or.

Vers minuit, ils furent réveillés en sursaut par un hurlement déchirant, qui semblait provenir de la cité morte. Ce cri faillit provoquer la panique chez les guerriers de Tarzan, et il n’eut pas trop de toute son autorité pour les empêcher de fuir.

Le lendemain, ils poursuivirent leurs recherches afin de pénétrer dans la ville. Ils découvrirent, encastré dans les remparts, un étroit escalier aux marches usées par le temps, et qui constituait sans nul doute le seul moyen d’accès dans cette singulière cité. Les noirs hésitèrent beaucoup à s’engager dans ce boyau. Tarzan leur montra l’exemple en s’avançant devant eux, contraint presque à marcher de côté, car le couloir était trop étroit pour ses larges épaules.

Il arriva ainsi jusqu’à un étroit espace qui s’étendait entre le mur qu’il venait de franchir et une seconde enceinte. Toujours suivi par ses guerriers noirs, Tarzan franchit la muraille intérieure et se trouva alors dans une large avenue qui aboutissait à un immense édifice de granit noir, entouré de constructions en ruine. C’était une construction en parfait état, surmontée d’un dôme majestueux dont l’entrée principale s’ouvrait entre deux énormes piliers surmontés d’une sorte de grand oiseau sculpté à même la pierre.

Tandis que Tarzan et ses compagnons contemplaient cette étrange bâtisse, ils eurent l’impression que des ombres s’agitaient à l’intérieur.

Tarzan se souvint à ce moment d’une lecture qui l’avait vivement frappé, pendant son séjour à Paris : c’était le récit d’une légende africaine qui voulait que des hommes blancs eussent longtemps vécu, à l’écart de toute civilisation, au cœur de l’Afrique.

Se pouvait-il qu’il se trouvât devant les derniers témoignages de l’existence de ces hommes, et que peut-être quelques survivants vécussent encore dans les lieux qui avaient vu la grandeur de leurs ancêtres ?

« Suivez-moi, dit-il aux Waziris. Allons voir ce qu’il y à dans cette grande case de pierre. »

Non sans hésitation, ses hommes se décidèrent à le suivre. En franchissant le seuil du sinistre édifice, Tarzan eut de nouveau l’impression que dans l’ombre des yeux se fixaient sur lui.

Il se trouva dans une sorte de rotonde, aux murs de granit, sur lesquels étaient posées des plaques de métal jaune. Regardant de plus près, Tarzan constata que ce métal n’était autre que de l’or, et que des inscriptions hiéroglyphiques s’y trouvaient gravées. Il passa, toujours suivi par ses guerriers tremblants, dans la salle suivante, ornée de sept piliers d’or pur, et pavée de dalles d’or. Mais partout, régnait une demi-obscurité qui augmentait la crainte des noirs. Ceux-ci supplièrent Tarzan de sortir de ce singulier temple.

Tarzan se mit à rire et leur dit : « Partez, mes enfants, je vous rejoindrai de l’autre côté des murailles dès que j’aurai visité tout entier ce monument. Allez, vous respirerez mieux dehors ! »

Un peu honteux, les noirs hésitèrent à obéir, bien qu’ils en eussent fort envie, quand un cri épouvantable, semblable à celui qu’ils avaient déjà entendu la nuit précédente, vint mettre fin à leurs tergiversations. Terrorisés, les guerriers se ruèrent vers la porte du temple, et ne s’arrêtèrent, dans leur course éperdue, que lorsqu’ils eurent franchi les deux enceintes de la ville morte. Ils s’aperçurent avec consternation que leur chef ne les avait pas suivis.

Pendant ce temps, calme et sans peur, Tarzan continua à avancer, de salle en salle, dans les ténèbres. Tout était silencieux autour de lui, et pourtant de sourds piétinements parvenaient de temps à autre à ses oreilles exercées. Enfin, il arriva devant une lourde porte, et comme il s’apprêtait à l’enfoncer d’un coup de sa robuste épaule, un grondement de menace, pareil au roulement du tonnerre, se fit entendre dans l’obscurité.

Tarzan n’eut pas la moindre idée de ce qui pouvait se trouver derrière cette porte close, mais puisque les étranges habitants du temple semblaient vouloir l’empêcher de la franchir, c’était une raison suffisante pour le décider à y pénétrer.

Tarzan enfonça donc la porte et pénétra dans une nouvelle salle qui était plongée dans une obscurité complète. Tandis qu’il avançait d’un pas hésitant, un bruit sourd retentit derrière lui et en même temps il se sentit agrippé par les bras et par les jambes. De toute sa force herculéenne, Tarzan chercha à se délivrer de ces multiples étreintes, mais les agresseurs semblaient innombrables, et dès qu’il s’était dégagé d’une prise, d’autres mains s’accrochaient à lui. Peu à peu sa résistance faiblit, il fut renversé, et ses mystérieux ennemis lui lièrent solidement les mains derrière le dos, et lui entravèrent les jambes.

Pendant toute cette lutte, Tarzan n’avait pas entendu un cri, seul le bruit haletant des respirations. Cependant, les vainqueurs traînaient leur prisonnier de salle en salle, jusqu’à une sorte de cour intérieure qui se trouvait au centre du temple. Là, enfin, Tarzan put voir ceux qui l’avaient ainsi attaqué. C’étaient des êtres singuliers, au nombre d’environ une centaine, trapus, robustes, avec de courtes jambes torses ; une barbe rousse et fournie s’étalait sur leur poitrine. Ils étaient vêtus de pagnes en peau de léopard et portaient des bracelets d’or massif aux poignets et aux chevilles. Pour armes, ils possédaient de solides matraques, et un poignard passé dans leur ceinture.

Mais ce qui était le plus surprenant dans leur apparence, c’était la couleur de leur peau. Ils étaient blancs, mais d’une blancheur cireuse qui faisait ressortir davantage leurs petits yeux noirs et rapprochés, et leurs longues dents jaunes.

Jetant Tarzan sans cérémonie sur le sol de la cour, ces singulières créatures l’abandonnèrent.

Tarzan regarda autour de lui et constata que l’étroit enclos dans lequel il se trouvait était de forme circulaire ; c’était une sorte de puits, auquel aboutissaient diverses galeries percées dans les murs, et au sommet duquel il apercevait un morceau du ciel crépusculaire.

Accablé de fatigue, Tarzan finit par s’endormir, et ne s’éveilla qu’à l’aube. Bientôt, le soleil se leva, et son premier rayon descendit dans la cour, enveloppant Tarzan de sa lumière dorée. Alors, presque simultanément, de toutes les galeries, accoururent des êtres pareils à ceux qui l’avaient capturé, et qui, se prosternant à terre se mirent à chanter une lente mélopée solennelle et rythmée.

Puis quelques-uns des chanteurs se détachèrent des groupes, et s’approchèrent de Tarzan, en dansant sur le rythme de la mélodie, sans même regarder le prisonnier, les yeux fixés sur le soleil comme dans une sorte d’extase. Pendant dix minutes environ, ils tournèrent autour du captif en continuant leurs chants et leurs danses, puis, soudain, d’un seul mouvement, ils élevèrent leurs matraques en poussant des rugissements.

En même temps, la silhouette d’une femme se dressa et les écarta à grands coups d’une matraque pareille à la leur, mais faite d’or fin.

CHAPITRE XX

LA PRÊTRESSE

Tarzan crut que cette femme venait le sauver, mais il s’aperçut vite qu’elle faisait seulement le simulacre d’abattre sa matraque, et que les hommes s’écartaient sans protester ; alors il comprit qu’il ne s’agissait que d’une nouvelle phase de la cérémonie.

La nouvelle venue s’inclina sur Tarzan, et trancha d’un coup de poignard la corde qui lui liait les chevilles. Elle lui passa ensuite cette corde autour du cou, et, lorsqu’il se fut levé, lui fit signe de la suivre, ce que Tarzan fit sans résistance, comprenant qu’il était inutile de lutter contre la horde qui l’entourait.

Ils allèrent de salle en salle, jusqu’à une vaste pièce au centre de laquelle s’érigeait un autel. C’est alors que Tarzan comprit le sens de la cérémonie qui venait de se dérouler.

Il était tombé entre les mains des derniers descendants des Adorateurs du Soleil. Le rayon de cet astre tombant sur lui était le signe que le Dieu acceptait le sacrifice, et l’intervention symbolique de la prêtresse signifiait qu’elle venait arracher la victime aux humains pour l’offrir à la flamboyante divinité.

Les fidèles étaient disposés en une longue file. Tandis que la prêtresse aidait Tarzan à gravir les marches de l’autel, de l’autre côté de la pièce une autre procession effectuait silencieusement son entrée. C’étaient des femmes, vêtues exactement comme les hommes, mais mieux proportionnés, avec des traits plus fins et des yeux qui semblaient annoncer une intelligence plus éveillée que celle de leurs seigneurs et maîtres.

Alors la mélopée reprit, sur un rythme plus rapide, et lentement une femme s’avança, émergeant de la galerie sombre qui faisait face à l’autel.

C’était la grande prêtresse. Elle était couverte de joyaux qui étincelaient faiblement dans l’ombre, et portait un poignard constellé de diamants à la ceinture.

Lorsqu’elle pénétra dans la salle, le chant s’interrompit net et les fidèles s’agenouillèrent à son passage, tandis qu’elle se dirigeait d’un pas solennel vers l’autel. À haute voix, elle entama une invocation interminable, en une langue que Tarzan ignorait totalement.

Enfin, ses yeux se posèrent sur Tarzan, et semblèrent exprimer un étonnement mêlé de curiosité. Elle lui adressa quelques mots et s’arrêta, comme pour attendre une réponse.

« J’ignore votre langage, dit Tarzan. Peut-être en connaissez-vous un autre ? »

Mais il eut beau répéter cette phrase dans toutes les langues qu’il parlait, en français, en anglais, en arabe, en waziri, et dans le sabir de la côte occidentale d’Afrique, elle secoua la tête avec impatience pour montrer qu’elle ne comprenait pas.

La grande prêtresse se détourna alors, et les fidèles reprirent leur danse et leur chant, puis sur un ordre bref, ils se précipitèrent sur Tarzan et le couchèrent sur l’autel.

Debout devant la victime, la grande prêtresse éleva lentement son arme étincelante, en murmurant des invocations, d’une voix d’abord lente, puis de plus en plus rapide et saccadée.

L’assistance était silencieuse quand, tout à coup, le bruit d’une altercation monta du fond de la salle, et une voix glapissante et furieuse lança des cris inarticulés.

Interdite, la prêtresse se tut. Tarzan tourna la tête, et aperçut un être hirsute au regard étrange qui assenait des coups terribles de sa matraque sur tous les fidèles qui l’empêchaient de passer.

L’homme poussait de tels cris qu’une panique s’ensuivit. En peu de temps, la salle fut vide, à l’exception des blessés qui jonchaient le sol, de Tarzan toujours ligoté, de la prêtresse et du forcené.

Ce dernier prit la partie et adressa quelques mots à la prêtresse tremblante.

Cette fois, à sa grande surprise, Tarzan s’aperçut qu’il comprenait ce langage, le dernier qu’il se serait attendu à voir employer par des êtres humains : c’était le guttural idiome des grands anthropoïdes, et la grande prêtresse répondait à l’homme dans ce même langage !

Ce fut une discussion au cours de laquelle le dément menaçait la femme qui peu à peu perdait son assurance.

Soudain, elle poussa un cri et s’enfuit dans la direction de la galerie par laquelle elle avait fait son apparition dans la salle. L’homme la suivit toujours en agitant sa matraque dans les airs et en hurlant de colère.

Resté seul, Tarzan, qui s’était aperçu que les cordes s’étaient relâchées, gonfla tous ses muscles, et d’un seul effort rompit ses liens. Il se dressa sur ses pieds, et s’apprêtait à s’enfuir par la première galerie qui s’offrait à lui lorsqu’un cri strident vint lui rappeler qu’à quelques pas de lui, une femme était à la merci d’un méchant homme.

Sans même que sa raison intervînt, Tarzan se précipita dans la direction d’où venait le cri.

La galerie aboutissait à un étroit escalier qui s’enfonçait dans le sol et menait à une vaste salle souterraine. L’obscurité qui y régnait n’était pas assez profonde et Tarzan put apercevoir la grande prêtresse qui se débattait contre la brute.

À la vue de Tarzan, l’homme changea de tactique et se rua sur ce nouvel ennemi. Ce fut une lutte sans merci, tandis que la prêtresse, à demi morte d’épouvante, se recroquevillait contre le mur.

Enfin Tarzan triompha de son ennemi, malgré la force de celui-ci, décuplée encore par la rage, et se dressant, un pied sur le corps de son adversaire, il lança le fameux cri de victoire de la tribu de Kerchak. La prêtresse solaire fut effrayée, et se précipita dans l’escalier, espérant échapper à Tarzan, mais déjà il la saisissait par le bras.

« Attendez ! » lui dit-il dans le langage des anthropoïdes.

La jeune femme le dévisagea avec stupeur.

« Qui êtes-vous, murmura-t-elle, vous qui parlez le langage du premier homme ?

— Je suis Tarzan, fils de Kala, répondit-il.

— Que voulez-vous ? reprit-elle, et pourquoi m’avez-vous sauvée des mains de Tha ?

— Parce que je ne puis supporter de voir une femme appeler au secours sans venir à son aide.

— Et que voulez-vous faire de moi maintenant ?

— Rien, mais en revanche, vous pouvez faire quelque chose pour moi.

— Quoi donc ?

— Me rendre la liberté. »

La jeune femme dévisagea longuement Tarzan en silence.

« Vous êtes pareil à l’homme dont j’ai toujours rêvé, dit-elle enfin à voix basse, pareil à ce qu’ont dût être jadis nos ancêtres lorsqu’ils ont construit cette ville aujourd’hui presque déserte. Je comprends difficilement pourquoi vous m’avez délivrée, et je ne comprends pas non plus pourquoi, m’ayant en votre pouvoir, vous n’en tirez pas vengeance, moi qui voulais votre perte.

— Je suppose que vous suivez les enseignements de votre religion, dit Tarzan en haussant les épaules, et je ne puis en concevoir de colère contre vous. Mais qui êtes-vous, et quel est ce peuple étrange dont vous êtes la prêtresse ?

— Je suis la gardienne du Temple du Soleil de la cité d’Opar. Nous sommes les descendants d’un peuple qui survint dans ce monde sauvage il y a plus de dix mille ans, à la recherche de l’or. Il construisit des cités s’échelonnant de la mer Orientale à la mer Occidentale et, devenu très riche et très puissant, il ne venait que rarement dans les villes de l’intérieur, préférant séjourner dans son pays d’origine, loin vers le Nord. Pendant la saison des pluies, ces villes n’étaient guère habitées que par des vieillards, des marchands et des soldats qui gardaient les forteresses et les mines d’or d’où ce peuple tirait sa richesse.

« C’est pendant une de ces périodes que la grande catastrophe survint. Pendant de longs mois, les habitants du pays intérieur attendirent vainement le retour des caravanes ; un jour, ils envoyèrent une troupe de soldats en reconnaissance, mais jamais celle-ci ne parvint à la mère patrie. Ce magnifique pays qui fit régner la civilisation sur la sauvage Afrique avait été tout entier englouti dans les flots.

« C’est de cette époque que date la déchéance graduelle des représentants de ce grand peuple. Ils furent bientôt harcelés par les tribus noires du Nord et du Sud, et l’une après l’autre, les villes de l’intérieur furent désertées et abandonnées. À la fin, les survivants s’enfermèrent dans la forteresse d’Opar, et descendant sans cesse dans l’échelle de la civilisation et de l’intelligence, nous ne sommes plus aujourd’hui qu’une petite tribu d’êtres à peine différents des singes…

« D’ailleurs, depuis des millénaires, nous vivons avec eux ; nous les appelons les premiers hommes, nous parlons leur langage. Nous ne revenons à notre langue maternelle que pour les cérémonies religieuses, mais nous y avons presque entièrement renoncé dans la vie courante, et d’ici peu de temps, rien sans doute ne nous distinguera plus de ces premiers hommes…

— Les femmes sont pourtant loin d’être aussi bestiales que les hommes de votre race, observa Tarzan.

— C’est que, lors de la grande catastrophe, seuls les hommes du commun étaient restés dans les villes, tandis qu’au contraire les temples étaient gardés par les filles de la pure race ; il en resta quelque chose dans le cours des générations, et le sang qui coule dans mes veines, par exemple, est le plus pur de la ville. En effet, toutes mes aïeules ont été grandes prêtresses du Soleil, et mes aïeux choisis parmi les plus braves et les plus sages de notre peuple. Malheureusement, poursuivit La, avec un triste sourire, notre race s’éteint et finira par disparaître. »

Elle garda un instant un silence que Tarzan respecta, puis il reprit :

« Allez-vous me rendre la liberté ?

— Le Dieu du Soleil vous a accepté comme victime, dit-elle avec solennité ; il n’est plus en mon pouvoir de vous sauver si les hôtes de ce temple vous retrouvent, mais vous avez risqué votre vie pour moi, et je veux m’en acquitter. Suivez-moi. »

Et La, précédant Tarzan, le conduisit à travers des galeries et des corridors sans fin, jusqu’à une pièce étroite éclairée seulement par une fente entre les pierres, d’où tombait un rayon de soleil presque vertical.

« Cette chambre est sacrée, dit La. Nul n’osera vous chercher ici. Je reviendrai dans quelques heures et d’ici là, vais échafauder un plan pour vous faire sortir de la ville. »

Elle disparut en prononçant ces mots et Tarzan se retrouva seul dans cette pièce située au centre de la cité éteinte d’Opar.

CHAPITRE XXI

LES RESCAPÉS

Clayton rêvait qu’il se désaltérait à longs traits d’une eau pure et fraîche et ce rêve était exquis. Mais il se réveilla et s’aperçut qu’il était trempé par les torrents de pluie qui s’abattaient sur la barque. Alors il ouvrit ses lèvres desséchées, et but avidement l’eau salvatrice. Il se sentit bientôt ranimé, si bien qu’il réussit à se traîner sur les mains dans le fond de la barque. À ses pieds gisait M. Thuran, tandis que, recroquevillée sur elle-même, Jane gardait une immobilité totale. Le jeune Anglais la contempla longuement, pensant qu’elle était déjà morte.

Au prix de longs efforts, il franchit les quelques pas qui le séparaient de la jeune fille, et, soulevant sa tête entre ses mains, l’exposa à la pluie bienfaisante. Jane n’eut pas un tressaillement, pas un geste, tandis que la pluie tropicale inondait son visage. Clayton se désespérait quand la jeune fille ouvrit les yeux.

« De l’eau ! balbutia-t-elle. Sommes-nous sauvés ?

— Il pleut, expliqua Clayton, c’est ce qui nous a ranimés.

— Et Thuran ? dit la jeune fille en tressaillant, qu’est-il devenu ?

— Je n’en sais rien, dit Clayton, mais je vais aller voir, peut-être devrais-je le ranimer.

— Non ! répondit Jane, en retenant le jeune homme par le bras, cet homme n’a pas besoin de secours, il a été si odieux. »

Clayton hésita : il se souvenait de l’épouvantable marché proposé par le Russe, mais il ne se sentait pas le droit d’abandonner une créature humaine à la mort.

Il s’approchait donc de Thuran lorsque, soudain, il aperçut au loin un spectacle magique qui lui fit pousser un cri de joie :

« Terre, Jane ! souffla-t-il entre ses lèvres crevassées. Dieu merci, voici la terre ! »

La jeune fille regarda à son tour, et vit avec ravissement que la barque était poussée par les flots vers un rivage qui s’étendait à quelques centaines de mètres, couvert par la luxuriante végétation tropicale.

Moins d’une demi-heure plus tard, la barque s’échouait mollement sur le sable de la grève. Avec mille peines, Clayton, que l’espoir galvanisait, réussit à sortir de la chaloupe et à se diriger d’un pas chancelant vers les premiers bosquets, chargés de baies et de fruits.

Il revint bientôt à la barque, les bras chargés de sa cueillette et, avec Jane, se rassasia avec avidité. Ayant alors retrouvé une partie de ses forces, le jeune Anglais se mit en devoir de secourir Thuran qui, toujours immobile au fond de l’embarcation, ne donnait plus signe de vie.

Après une heure d’efforts, le Russe fut ranimé, il put à son tour se restaurer en exprimant sur ses lèvres le jus des fruits dont son état de faiblesse ne lui permettait pas de se nourrir.

Puis les naufragés s’endormirent d’un sommeil pesant, dans leur barque, abrités des rayons du soleil par de larges feuilles que Clayton était allé cueillir. Pendant un mois, ils vécurent ainsi, dans une sécurité relative.

Une fois leurs forces revenues, les deux hommes entreprirent la construction d’un abri rudimentaire dans les branches d’un arbre, assez loin du sol pour les protéger durant la nuit des bêtes sauvages.

Le jour, les naufragés s’occupaient en cueillant des baies et des herbes, et en capturant des oiseaux ou de menus animaux pour leur repas ; la nuit, ils se hissaient dans leur abri suspendu où ils trouvaient toute sécurité contre les redoutables hôtes de la forêt. Ils s’étaient confectionnés des litières d’herbes sèches et Clayton avait, en outre, donné à Jane, en guise de couverture, un vieil imperméable qu’il portait au moment du naufrage.

Quant à Thuran, il n’avait pas tardé à montrer son caractère sous un vrai jour : égoïste, poltron, arrogant, et sans scrupules. Deux fois déjà, Clayton avait dû intervenir à cause de son attitude insolente envers Jane. Celle-ci, irritée, ne put s’empêcher un beau jour de dire au Russe :

« Vous pouvez vous féliciter que M. Tarzan qui trouva la mort sur le bateau où vous vous étiez embarqué, ne soit pas ici pour vous corriger !

— Vous connaissez cet individu ? fit Thuran.

— Je connaissais cet homme, rectifia la jeune fille, le plus noble et le plus vaillant que j’aie jamais connu !

— Ah ! par exemple ! rugit Thuran. Eh bien, sachez que votre valeureux M. Tarzan, après avoir commis à Paris un acte insensé, s’enfuit discrètement, à bord d’un navire où je le rejoignis pour lui proposer réparation, car cette jeune femme n’était autre que ma sœur. Lorsque M. Tarzan s’aperçut qu’il était découvert, il eut une telle frayeur qu’il me supplia d’agréer ses excuses. Comme je restais inexorable et que j’avais décidé un duel le lendemain matin dans une cabine, votre noble et vaillant Tarzan fut si troublé qu’il se trompa de chemin et passa par-dessus bord en croyant rentrer chez lui ! »

Jane se mit à rire franchement.

« Vous n’espérez pas que je vais croire une histoire aussi ridicule ! dit-elle.

— Eh bien, mais alors pourquoi voyageait-il sous un faux nom ? cria Thuran.

— Je ne vous crois pas, entendez-vous ? » répondit Jane en lui tournant le dos, mais son cœur se serra, car elle se rappelait brusquement que Tarzan s’était présenté à Hazel Strong sous le nom de John Caldwell.

Les jours s’écoulèrent, et les trois naufragés perdirent peu à peu toute apparence civilisée. Les vêtements de Clayton et de Thuran, déchirés aux ronces, n’étaient plus que des haillons, et bientôt il leur fallut songer à les remplacer tant bien que mal. Heureusement, Clayton avait eu soin de conserver la peau de tous les animaux tués, et Jane, avec adresse, confectionna des sortes de pagnes de fourrure dont les trois naufragés se revêtirent.

Un jour, Thuran resté couché, en proie à un accès de fièvre chaude, Clayton était parti à la cueillette des fruits dans la jungle, en compagnie de Jane. Le jeune Anglais s’avança un peu à l’écart, pour cueillir certaines exquises baies rouges, puis sa collecte achevée, il se retourna pour rejoindre la jeune fille.

Celle-ci lui adressa un sourire qui soudain se figea sur ses lèvres, tandis qu’un cri jaillissait de ses lèvres. Clayton jeta un coup d’œil en arrière, et comprit : à trente pas derrière lui, un lion venait de surgir des herbes et s’apprêtait à bondir.

Jane et Clayton envisagèrent tout de suite leur dangereuse situation, ils ne possédaient pour toute arme qu’un gourdin noueux, défense dérisoire contre un si redoutable animal.

Le lion, de son côté, certain de sa victoire, ouvrit sa large gueule et lança vers le ciel une série de rugissements triomphants.

« Courez ! Jane ! balbutia Clayton livide, en serrant les dents. Courez vite vous réfugier dans l’arbre ! » Mais Jane restait immobile, paralysée par la peur.

Le lion, décontenancé par le bruit de la voix, s’était arrêté un instant, puis il recommença à rugir et à se ramasser sur lui-même avant de bondir. Clayton ne put supporter davantage cette terrible vision, et tournant le dos au fauve il s’enfuit son visage entre ses mains.

Jane lui lança un regard méprisant. Pourquoi ne tentait-il rien ? Ah ! Tarzan, lui, au moins, n’aurait jamais agi ainsi !

Et remettant alors son sort entre les mains de Dieu, la jeune fille se laissa tomber sur les genoux et ferma les yeux, attendant l’inévitable.

Les secondes s’écoulèrent, puis les minutes, et la bête ne bondissait pas. Clayton était à demi évanoui, mais Jane, dont le cœur battait à grands coups, s’enhardit à ouvrir les yeux.

Rêvait-elle ?

« Clayton, murmura-t-elle, regardez ! »

Le jeune Anglais fit un effort pour tourner la tête vers le lion. Un cri de surprise jaillit de ses lèvres. À l’endroit même où le lion s’apprêtait à bondir, ils virent la bête étendue, immobile, une lance plantée dans son flanc.

Jane se releva, mais chancelante. Clayton voulut, tendrement, la réconforter ; alors la jeune fille, reprenant bientôt son sang-froid, l’écarta doucement.

« Non, Clayton, dit-elle, laissez-moi, désormais. Ces quelques instants que nous venons de subir équivalent à bien des années et j’ai compris, face à la mort, comment je devais agir pendant la vie. Je ne veux pas vous faire de peine, mais je ne peux prolonger plus longtemps l’engagement dans lequel je me suis obstinée, par une fausse conception de la loyauté et de la fidélité à la parole donnée.

« Ces quelques instants m’ont permis de voir clair dans mes sentiments et de comprendre que, si même nous rejoignons un jour le mondé civilisé, jamais je ne deviendrai votre femme.

— Mais, Jane, murmura Clayton, que signifie ce revirement ? En quoi notre providentiel sauvetage modifie-t-il vos sentiments ? Vous êtes sans doute énervée, mon amie ; demain vous vous sentirez mieux.

— J’ai tout mon bon sens, reprit doucement Jane, mais, puisque vous voulez le savoir, ce qui vient de se passer a fait revivre devant moi l’homme qui m’a voué sa vie et son amour. Il est mort maintenant, et je ne me marierai jamais. Je ne trouverai pas un époux aussi brave que lui, et je ne pourrais supporter de faire la comparaison, dans des occasions comme celle-ci. Me comprenez-vous ?

— Parfaitement », murmura Clayton, le visage rouge de honte.

C’est le lendemain de ce jour que survint la catastrophe.

CHAPITRE XXII

LE TRÉSOR DE LA CITÉ D’OPAR

La nuit était tombée lorsque La, grande prêtresse du Soleil, revint dans la chambre sacrée avec quelques provisions. Elle avançait en tâtonnant le long des murailles, n’ayant pas osé allumer une lampe. La salle était d’ailleurs vaguement éclairée par un rayon de lune filtrant à travers le trou pratiqué dans le mur.

« Ils sont furieux, dit-elle à voix basse à Tarzan. Jamais, jusqu’à présent, une victime n’avait échappé à l’autel, et ils redoutent le courroux du dieu. Cinquante hommes armés sont partis à votre recherche, et ils ont fouillé le temple dans tous ses recoins – sauf cette pièce.

— Et pourquoi ? Ont-ils peur d’y entrer ? demanda Tarzan.

— C’est la chambre sacrée. C’est là que reviennent les esprits et qu’ils se vengent, aussi nul n’entre jamais dans cette salle.

— Et vous ?

— Je suis la grande prêtresse, et ils ne peuvent rien contre moi.

— Dans ce cas, pourquoi m’ont-ils épargné ? » fit Tarzan en souriant.

Elle lui lança un rapide regard et répondit :

« Nul ne vous oblige à partager les superstitions de mon peuple. Pour ma part, je suis au-dessus de ces croyances grossières. Allons, restaurez-vous, et suivez-moi, car je ne pourrais revenir ici sans éveiller les soupçons, et j’ai trouvé une autre cachette, où vous attendrez le moment propice à votre fuite. »

Sans bruit, ils s’engagèrent de nouveau dans d’interminables galeries qui sillonnaient le temple et aboutirent enfin à une chambre étroite, totalement obscure, dans laquelle la prêtresse laissa Tarzan seul. Le fils de la jungle s’aperçut bientôt, dans cette pièce privée d’ouverture, qu’un faible courant d’air pénétrait par une fente dans l’un des murs. Tarzan y appliqua la main : il ne s’était pas trompé, la maçonnerie disjointe livrait passage à l’air extérieur !

Désœuvré, Tarzan entreprit de desceller le moellon et y parvint sans grande peine. À sa grande surprise, en passant le bras par le trou ainsi pratiqué, il eut la sensation que cette muraille donnait directement sur le dehors.

Afin de s’en assurer, il descella encore deux ou trois pierres, pour pouvoir se glisser dans la brèche. Hélas ! ce n’était pas ce qu’il croyait. Il se retrouva dans une étroite galerie analogue à celles par lesquelles il était passé avec la grande prêtresse.

Il avança avec précaution dans l’obscurité, pendant une quinzaine de mètres, et s’aperçut alors que la galerie s’arrêtait net, à pic sur le vide. Tarzan examina longtemps le gouffre noir qui s’ouvrait devant lui et, levant les yeux, il aperçut, tout en haut, la pâle lueur des étoiles : cette galerie aboutissait à un puits dont l’eau noire miroitait, à une profondeur considérable.

Pourtant il constata que le chemin se poursuivait de l’autre côté du puits, et une fois de plus, il espéra qu’il se trouvait sur la bonne route. Il revint en arrière, jusqu’à sa cellule et, de la galerie, replaça les pierres qu’il avait descellées. L’épaisse couche de poussière sur laquelle se posaient ses pieds nus l’avait en effet persuadé que ce passage secret était inconnu des hôtes du temple, et il espéra qu’ainsi nul ne pourrait se lancer sur ses traces.

Cette tâche accomplie, il revint au bord du puits, d’un saut se retrouva à l’entrée de l’autre galerie.

Il marcha longtemps dans les ténèbres, se heurta à une lourde porte vermoulue qui céda sous sa vigoureuse pression et se trouva dans une salle carrée, autour de laquelle étaient rangés des lingots de métal de taille régulière. Tarzan pensa d’abord que c’était de l’or, mais les lingots étaient si nombreux qu’il repoussa cette hypothèse. Songez, quel trésor fabuleux !

À tout hasard, il prit un lingot qui, à la rigueur, lui servirait d’arme, puis s’arc-boutant à une porte qui faisait face à celle qu’il venait d’enfoncer, l’enfonça comme la première.

L’air arrivait plus vif dans la galerie, et Tarzan voyait se confirmer ses espoirs. Il courut et bientôt sentit que le sol remontait en pente douce. Enfin, il se heurta à des marches de granit, les gravit, et après s’être glissé, non sans effort, dans une étroite fente pratiquée entre deux rochers, se retrouva en pleine campagne, sous le ciel étoilé, à plus d’un kilomètre de la ville d’Opar baignée par les rayons de la lune équatoriale.

Tarzan reprit haleine et il examina attentivement le lingot qu’il tenait encore à la main. De là son regard se tourna vers la ville et il murmura :

« Opar, cité enchantée au passé prestigieux ! Opar, ville étrange, tu es la gardienne du trésor le plus fabuleux du monde ! »

Le lingot était d’or massif.

Tarzan s’orienta et retrouva sans peine la vallée par laquelle il était venu à la tête de ses guerriers. Le soleil se levait lorsqu’il y parvint.

Il vit au loin une légère fumée, prudemment il se dirigea dans cette direction, car il pensait aussi aux cinquante hommes lancés à sa recherche dont la grande prêtresse lui avait parlé, mais quand il aperçut ses fidèles guerriers Waziris réunis en cercle autour de quelques tisons, il les interpella en leur langage :

« Debout, mes enfants, et saluez votre chef ! »

Les noirs se levèrent d’un bond et, reconnaissant leur chef bien-aimé, l’entourèrent en poussant de joyeuses exclamations.

Après s’être restauré et avoir pris un peu de repos, Tarzan conta brièvement à ses hommes les aventures qu’il venait de vivre, et leur montra le lingot d’or. Cet objet laissa indifférents les guerriers qui ignoraient la valeur de ce métal, pourtant ils acceptèrent sans objection de suivre Tarzan dans le long et étroit boyau qui conduisait à la chambre au trésor.

Cette fois, Tarzan s’était muni de torches, et il eut presque le vertige en pensant aux richesses qui étaient accumulées dans cette salle. Il ordonna à ses guerriers de se charger d’autant d’or qu’ils en pourraient porter, puis, ayant barricadé de son mieux la porte qu’il avait défoncée, il rebroussa chemin, suivi de ses hommes lourdement chargés.

Quatre jours plus tard, une fois la haute montagne franchie, les noirs retrouvèrent les sites familiers à leurs yeux. Tarzan leur ordonna de déposer à terre le fardeau dont ils s’étaient chargés sans murmurer, bien que, selon le code des noirs, un guerrier ne doit porter que ses armes, et leur dit de regagner seuls leur village.

« Et toi, chef ? demandèrent-ils.

— Je vous rejoindrai dans quelques jours, dit Tarzan. Allez maintenant retrouver vos femmes et vos enfants. »

Lorsqu’ils eurent disparu, Tarzan creusa un trou profond dans la clairière où il se trouvait, et y enterra le trésor qu’il avait arraché aux réserves oubliées de la cité d’Opar. Puis il reprit son chemin, sans se hâter, heureux de se retrouver seul.

Tandis qu’il voltigeait de branche en branche, comme au temps insoucieux de son adolescence, il flaira l’air avec attention et s’immobilisa. L’odeur caractéristique du lion venait de frapper ses narines, mêlée à des effluves humains – à des effluves de blancs ! Sans perdre un instant, Tarzan suivit cette trace odorante et, parvenu au bord de la jungle, il aperçut une femme agenouillée et, devant elle, un homme vêtu de peaux de bête, le visage enfoui entre ses mains. Derrière l’homme, un lion s’avançait sans hâte vers cette proie facile.

Le fauve était prêt à bondir, il n’y avait pas un instant à perdre. D’un dernier élan, Tarzan parvint à une branche qui s’étendait juste au-dessus de la bête et, de toutes ses forces, brandit sa lance acérée qui vint clouer le lion au sol. L’animal roula à terre sans émettre un son.

L’homme et la femme demeuraient immobiles. Enfin, cette dernière ouvrit les yeux et leva la tête. À la vue de ce visage tant aimé, Tarzan faillit jeter un cri de surprise. Rêvait-il ? Comment Jane se trouvait-elle ici ? Pourtant, c’était bien elle.

La jeune fille s’était relevée, elle chancelait, alors son compagnon se précipitait vers elle, pour la soutenir.

À cette vue, Tarzan sentit une fureur aveugle l’envahir. Il était sur le point de bondir sur son rival et de le réduire à néant, mais en un effort surhumain, il se dompta et, sans retourner la tête, s’enfonça tristement dans la jungle, dans la direction du village de Waziri.

CHAPITRE XXIII

L’ÉPOUVANTABLE HORDE

Pendant de longues minutes, Jane et Clayton demeurèrent silencieux, à contempler la dépouille du fauve dont ils avaient failli être la proie.

« Qui donc a pu le tuer ? murmura finalement Jane.

— Dieu seul le sait ! répondit Clayton.

— Si c’est un allié, pourquoi ne se montre-t-il pas ? reprit la jeune fille. Ne pourriez-vous l’appeler et lui dire que nous voulons le remercier ? »

Encore étourdi par les dures paroles que Jane avait prononcées quelques instants auparavant, Clayton obéit, machinalement, sans recevoir la moindre réponse à ses appels. Jane frissonna :

« Jungle mystérieuse, murmura-t-elle. Tout est terrifiant en elle, même le secours le plus inespéré !

— Nous ferions mieux de regagner notre abri, dit Clayton. Vous y serez plus en sûreté, et je ne suis pas une protection suffisante, ajouta-t-il avec amertume.

— Ne parlez pas ainsi, Clayton, dit Jane avec douceur. Vous avez fait de votre mieux ; vous avez été noble et brave, et je n’ai connu qu’un seul homme qui vous fût supérieur. Je sens que je ne pourrai jamais vous épouser, mais je vous considère cependant comme mon meilleur ami.

— Je crois que je comprends, murmura-t-il. Vous avez sans doute raison, mais nous reparlerons de cela plus tard. »

Le lendemain, l’état de Thuran avait empiré. Il était plongé dans le délire et Jane, qui avait abjuré momentanément son aversion pour lui servir de garde-malade, devait rester continuellement auprès de lui pour étancher sa soif inextinguible.

Clayton avait arraché la lance restée dans le corps du lion et, en possession de cette arme, il décida de s’aventurer plus loin, dans la jungle.

La journée s’écoula ainsi, exténuante pour Jane qui, pour échapper aux gémissements de Thuran, finit par descendre de l’abri aérien et s’installa sous un arbre, contemplant l’Océan avec le vague espoir qu’une voile se profilerait à l’horizon.

Elle était si absorbée dans ses pensées, qu’elle ne s’aperçut pas que de massives et grotesques silhouettes venaient de surgir à l’orée de la forêt. Elle fut surprise par des créatures trapues, velues, pareilles à des gorilles. Elle ne put leur échapper, déjà des bras la saisissaient, elle s’évanouit.

Lorsqu’elle reprit ses sens, elle s’aperçut que ses ravisseurs l’avaient entraînée dans les profondeurs de la forêt vierge. La nuit était venue, un grand feu brillait, autour duquel une cinquantaine d’hommes plus laids les uns que les autres s’agitaient.

Lorsqu’ils virent que leur captive avait ouvert les yeux, ils lui lancèrent un morceau de viande, comme à un chien.

Le voyage dura des jours et des jours. Jane, les pieds en sang, ne pouvait plus avancer, mais ses effrayants ravisseurs n’avaient aucune pitié pour elle.

Enfin, un soir, ils parvinrent sous les murs d’une grande ville. Jane, si faible, ne songea même pas à s’étonner qu’une si vaste cité existât au cœur de l’Afrique.

Des femmes, un peu moins affreuses que les hommes, entourèrent la jeune fille, et la conduisirent au fond d’un sinistre palais de granit, dans une petite pièce obscure où on l’enferma.

Pendant une semaine, Jane ne vit que les femmes qui lui apportèrent de l’eau et de la nourriture. Lentement, ses forces lui revinrent. Bientôt, elle serait digne d’être offerte en sacrifice au dieu solaire…

 

*    *    *

 

La vision de Jane et de son compagnon avait meurtri profondément le cœur de Tarzan. Son humeur solitaire était devenue plus farouche encore et il avait décidé de ne rejoindre son peuple Waziri que plus tard, lorsque sa blessure serait cicatrisée.

Il passa donc plusieurs jours dans la solitude, à chasser, à flâner dans la forêt, à errer d’un point à l’autre. Un matin, alors qu’il se trouvait dans une clairière, il entendit un craquement de branchages familier. S’immobilisant, Tarzan attendit de voir paraître les nouveaux venus. Bientôt, une face poilue et brutale émergea des frondaisons, épia les environs, puis, voyant que tout était calme, une tribu tout entière de grands anthropoïdes fit irruption dans la clairière.

Tarzan reconnut quelques-uns des singes qui la composaient. C’était la même horde que celle au sein de laquelle il avait été élevé, mais elle s’était considérablement agrandie depuis lors, au cours des migrations. Il se demanda si ses anciens compagnons le reconnaîtraient, et s’avança hardiment vers eux.

Avec un rugissement guttural, les anthropoïdes examinèrent l’être étrange dont leur chétive mémoire n’avait gardé qu’un souvenir confus.

« Karnath, je suis Tarzan, fils de Kala, s’écria le fils de la jungle au chef de la tribu. Te souviens-tu de moi ? Ensemble, nous avons souvent joué lorsque nous étions enfants ! »

Une lueur de compréhension passa sur le visage de la brute qui émit un grognement d’approbation.

« Et toi, Magor, poursuivit Tarzan, te rappelles-tu ton chef d’autrefois, celui qui vainquit le puissant Kerchak ? Regarde-moi, ne suis-je pas toujours le même, l’invincible Tarzan ? »

Les anthropoïdes semblèrent se concerter. Enfin, Karnath s’adressa à Tarzan.

« Que veux-tu ?

— Rien, que la paix.

— Viens donc parmi nous en paix, Tarzan », répondit le chef.

C’est ainsi que Tarzan reprit sa vie primitive d’antan, mêlé à ses compagnons d’enfance, homme-singe parmi les singes. Écartant de son esprit, par un héroïque effort, toute pensée relative à Jane, Tarzan se flattait déjà de regagner rapidement toute sa sérénité, lorsque des nouvelles bien imprévues vinrent bouleverser le calme si difficilement conquis.

Un soir, en effet, un jeune anthropoïde aventureux, qui s’était éloigné de la horde pendant plusieurs lunes pour aller chercher épouse chez une tribu voisine, revint parmi les siens et leur conta le récit de ses aventures. Entre autres choses, il leur dit avoir aperçu une tribu d’étranges singes d’une espèce différente de la leur.

« Ils avaient la face couverte de longs poils, excepté l’un d’eux, une femelle, aussi blanche de peau que cet étranger, dit-il en désignant Tarzan.

— Étaient-ils petits, avec les jambes courtes ? demanda Tarzan.

— Oui.

— Étaient-ils vêtus de peaux de bêtes et armés de matraques ?

— Oui.

— Portaient-ils des anneaux dorés autour des bras et des chevilles ?

— Oui.

— Et la femelle était-elle petite, mince, avec des cheveux dorés ? fit Tarzan haletant et saisi d’un funeste pressentiment.

— Oui.

— Semblait-elle les suivre de bon gré ou de force ?

— Ils l’obligeaient à les suivre, en la poussant ou en la traînant. C’était très amusant à voir !

— Grand Dieu ! murmura Tarzan.

— Quand les as-tu vus ? demanda-t-il encore, et dans quelle direction s’engageaient-ils ?

— Il y a la moitié d’une lune, et ils allaient vers le Sud. »

Sans ajouter un mot, le fils de la jungle bondit dans les ramures, dans la direction de la cité d’Opar.

CHAPITRE XXIV

LE RETOUR À OPAR

Quand Clayton, de retour de son expédition dans la jungle, s’aperçut de l’enlèvement de Jane, sa colère n’eut d’égal que son chagrin. Thuran reposait sur sa couche d’herbes sèches, très faible mais parfaitement lucide, car la fièvre l’avait quitté avec la brusquerie qui caractérise ces sortes d’accès. Il n’avait rien entendu et ne pouvait fournir à Clayton aucun indice sur les circonstances de la disparition de la jeune fille.

Les jours qui suivirent furent bien tristes pour le jeune Anglais. Il errait du matin jusqu’au soir dans la jungle, à la poursuite de la trace de Jane, qu’il était bien incapable de lire sur le sol foulé, comme l’aurait fait Tarzan, et ne revenait auprès de son compagnon, qui reprenait rapidement des forces, que pour lui apporter quelque nourriture et prendre du repos.

Les deux hommes n’échangeaient que les paroles strictement nécessaires, et quand Thuran, tout à fait rétabli, fut capable de chercher sa nourriture lui-même, c’est Clayton qui, à son tour, terrassé par le chagrin, fut attaqué par les fièvres.

Pendant deux jours il resta inerte sur sa couche, grelottant, sans même que son compagnon se souciât de son état. Enfin Thuran s’approcha de lui :

« J’ai décidé de partir aujourd’hui le long de la côte, à la recherche d’une agglomération humaine quelconque, déclara-t-il sèchement. Venez-vous avec moi ? »

La question était inutile, car Clayton, délirant, comprenait à peine ses paroles. L’Anglais fit pourtant un effort pour se redresser sur sa couche, mais retomba aussitôt avec un soupir.

« Adieu donc », dit Thuran d’un ton dégagé.

Et il partit, sans même offrir une goutte d’eau à son compagnon mourant de soif et trop faible pour se traîner à la source voisine.

 

*    *    *

 

Les trois chaloupes qui transportaient lord Tennington, Hazel Strong et sa mère, Archimède Z. Porter, Esmeralda et le reste de l’équipage avaient eu plus de chance que la barque où avaient pris place les autres naufragés. Elles avaient dérivé pendant la nuit, et, dans le courant du lendemain, étaient en vue de la côte. Les naufragés avaient fait force de rames, et avaient rapidement abordé sans avoir connu les scènes lamentables qui s’étaient déroulées sur la barque de Clayton.

Bien approvisionné, muni d’armes, le petit groupe s’était installé sur la rive, en attendant le passage d’un bateau, et le moral n’aurait pas été trop bas si le professeur Porter n’avait eu parfois des crises de désespoir lorsqu’il songeait à sa fille chérie.

Lord Tennington projetait de partir en expédition vers le nord de la côte, dans l’espoir de trouver du secours, car aucune fumée n’avait annoncé, jusqu’ici, le passage d’un bateau.

Assis sur la grève, auprès d’Hazel Strong, il songeait aussi avec tristesse au sort incertain des occupants de la barque disparue.

« Je ne puis m’empêcher d’y penser sans cesse, disait la jeune fille, et, pourtant cela m’est très pénible.

— Espérons qu’ils auront été recueillis, dit lord Tennington pour la rassurer. En tout cas, j’admire votre courage, car vous avez perdu plus que nous.

— Vous avez raison, dit-elle, en soupirant, j’aimais Jane comme ma propre sœur. »

L’Anglais resta un moment silencieux. Il avait voulu faire allusion à Thuran, qui autrefois lui avait parlé de ses fiançailles avec Hazel, mais celle-ci n’accordait aucune pensée particulière à son ex-prétendant.

Lord Tennington reprit :

« Je voulais parler de M. Thuran ! »

Hazel le regarda avec étonnement.

« M. Thuran, ah ! oui, c’était, certes, un homme charmant, mais je le connaissais peu, dit-elle assez froidement.

— Vous n’étiez donc pas fiancés ?

— Jamais de la vie ! » s’écria Hazel.

Lord Tennington rougit intensément, toussa deux ou trois fois et commença une phrase interminable qui ne voulait rien dire, mais que la jeune fille comprit parfaitement…

Quelques instants plus tard, les deux jeunes gens se tenaient silencieusement par la main et goûtaient la joie des premiers aveux, lorsqu’une apparition singulière vint troubler leur tête-à-tête.

Un être hagard, exténué, venait de surgir des fourrés qui bordaient la grève et se dirigeait vers eux. Tennington, se dressant sur ses pieds, chercha son revolver, quand il entendit l’homme prononcer son nom d’une voix faible en agitant les bras dans les airs. Il se précipita alors à sa rencontre, et reçut, presque dans ses bras, l’homme hâve et émacié en qui il eut peine à reconnaître l’élégant M. Thuran, son hôte à bord de l’Alice.

En hâte, lord Tennington et Hazel l’interrogèrent sur le sort des autres occupants de la chaloupe.

« Ils sont tous morts, dit Thuran. Les trois marins ont péri avant même que nous n’ayons atteint la terre, miss Porter a été emportée dans la jungle par des animaux sauvages, et Clayton est mort de la fièvre il y a quelques jours. Et… nous n’étions qu’à quelques jours de marche de votre camp… c’est trop terrible ! »

 

*    *    *

 

Un jour vint où les geôlières de Jane Porter tirèrent la jeune fille du cachot où elle languissait, pour la conduire processionnellement dans une vaste salle où étaient réunis plusieurs dizaines d’êtres semblables à ceux qui l’avaient enlevée.

Jane espérait déjà qu’elle allait pouvoir s’expliquer, implorer l’aide et le secours de ces hommes qui, après tout, semblaient connaître un rudiment de civilisation, mais elle fut poussée vers un autel qui s’érigeait au centre de la salle, et ligotée sur la dalle, tandis que les assistants entamaient un chant liturgique et funèbre.

Une femme étincelante de joyaux s’approcha à pas lents de l’autel, et après une longue prière à haute voix, renouvela sur la poitrine de la jeune fille ce geste rituel qu’elle avait, quelque temps avant, fait sur la poitrine de Tarzan.

Jane s’évanouit, abandonnée aux mains de la destinée.

CHAPITRE XXV

À TRAVERS LA SYLVE PRIMITIVE

Nuit et jour, sans repos, Tarzan avait poursuivi son chemin vers la cité d’Opar, torturé par une pensée lancinante : arriverait-il à temps ?

Il était sûr que les hommes lancés à sa poursuite, n’ayant pu l’atteindre, avaient rapporté Jane dans leur sinistre ville pour l’offrir en holocauste à leur dieu à la place de la proie qui leur avait échappé.

Il s’enfonça une fois de plus dans les profondeurs souterraines des galeries qui conduisaient à la petite cellule où l’avait autrefois enfermé la grande prêtresse et fut soulagé en constatant que les moellons qu’il avait remis en place n’avaient pas été remués ; par conséquent, sa disparition était demeurée inexpliquée, même pour la grande prêtresse.

Il refit la brèche dans le mur, et la laissa ouverte, puis poursuivit son chemin vers la salle du sacrifice, guidé par le bruit des chants et des danses rituelles.

Il semblait avoir des ailes aux talons, tant il courait vite et silencieusement dans ces couloirs qu’il connaissait à peine, mais il était tellement angoissé ! Le sacrifice qui se célébrait était certainement celui de Jane… Pourrait-il intervenir avant le geste fatal ?

La chance le servit, et Tarzan surgit de la galerie ténébreuse au moment où La élevait le bras. Pareil à un élément déchaîné, le fils de la jungle passa entre la rangée des fidèles interdits et bondit sur l’autel. À sa vue, le bras de La retomba, sans force, tandis que la jeune femme le contemplait d’un œil plein de frayeur superstitieuse.

Elle n’avait jamais pu deviner par quel sortilège Tarzan s’était enfui, mais depuis ce moment, la pensée de l’étranger ne l’avait plus quittée et maintenant, oubliant sa victime, elle contemplait le géant blanc qui venait de saisir entre ses bras Jane toujours évanouie.

« Écartez-vous, La ! lui cria-t-il. Je ne vous veux point de mal, mais n’essayez pas de vous interposer, où vous êtes morte !

— Qui est cette femme ? balbutia la prêtresse en désignant Jane.

— Elle est mienne ! » dit farouchement Tarzan.

Pendant un moment, la prêtresse d’Opar resta immobile comme une statue, puis elle s’effondra sur le sol avec un faible cri de désespoir, tandis que la horde des fidèles, remise de sa stupeur, se précipitait avec des hurlements de rage vers la galerie par laquelle s’était enfoncé Tarzan.

Les poursuivants croyaient déjà qu’ils allaient atteindre sans coup férir le profanateur de leur cérémonie, car ils savaient que cette galerie n’aboutissait qu’à une cellule sans issue. Aussi furent-ils épouvantés lorsque, ayant fait irruption dans la cellule, ils constatèrent qu’elle était vide !

Tarzan avait hâtivement remis les pierres en place et s’enfonçait dans la galerie souterraine, portant sur son cœur son précieux fardeau.

Arrivé au bord du puits, il hésita un instant devant l’abîme qu’il lui fallait franchir avec ce poids supplémentaire, puis, d’un seul élan, il bondit et se retrouva sur l’extrême bord, de l’autre côté de la galerie.

Enfin, il parvint à l’air libre, et gagna vite les bois, au cas où les habitants d’Opar seraient partis à sa recherche hors de la ville.

Il marcha longtemps, jusqu’au moment où il se trouva au bord d’un ruisseau, dans une clairière. Il déposa alors doucement Jane sur le gazon et, puisant de l’eau entre ses mains, lui baigna les tempes. Cependant l’évanouissement de la jeune fille persistait, et Tarzan, pour réchauffer le corps glacé de Jane, la prit entre ses bras et la berça doucement comme un enfant.

Finalement la jeune fille ouvrit les yeux. En un éclair, elle revit la terrible scène qui avait précédé son évanouissement. Elle se mit à trembler de tous ses membres et pensa qu’elle était morte.

Puis elle regarda autour d’elle et voyant qu’elle était si près de celui qu’elle croyait disparu dans les eaux profondes de l’Océan, elle fut tout à fait persuadée d’être entrée dans le royaume des ombres.

« Merci, mon Dieu, murmura-t-elle. Je suis heureuse d’être là !

— Enfin ! s’écria Tarzan, vous voilà revenue à la vie. Il était temps que j’arrive, en tout cas !

— Que vous arriviez où ? dit faiblement Jane.

— Dans le temple où vous alliez disparaître à jamais, dit Tarzan. Ne vous rappelez-vous pas ?

— Ne sommes-nous pas morts tous deux, Tarzan ? » fit la jeune fille encore plongée dans la torpeur.

Tarzan se mit à rire :

« Non, Jane, dit-il tendrement, nous sommes tous deux bien vivants, heureusement.

— Mais Hazel et M. Thuran m’ont affirmé que vous étiez tombé à la mer à bord d’un navire où vous aviez pris place avec eux ?

— Je vous assure que je ne suis pas un fantôme, reprit Tarzan en souriant. Quant à ce charmant M. Thuran, c’est lui qui m’a poussé par-dessus bord, mais je ne me suis pas noyé. »

La jeune fille se dressa lentement, et contempla longuement le visage souriant de Tarzan. Puis, cachant son visage entre ses mains, elle éclata en sanglots ; ainsi s’exprimait le trop-plein de sa joie.

Lorsqu’elle se fut un peu calmée, ils restèrent tous deux silencieux, plongés dans l’extase du bonheur présent.

Soudain, une pensée sembla traverser l’esprit de Tarzan qui s’assombrit brusquement.

« Et Clayton ? murmura-t-il d’une voix sombre. Qu’est devenu votre époux ?

— Je ne suis pas mariée, Tarzan ! cria Jane. J’ai voulu tenir ma parole, mais j’ai senti que je ne le pourrais jamais et je lui ai dit, le jour où nous avons été miraculeusement sauvés d’un lion furieux. »

Jane s’interrompit net, et s’écria :

« Tarzan ! C’est vous, vous seul qui avez pu nous sauver ! »

Le fils de la jungle inclina la tête sans mot dire.

« Ah ! comment avez-vous pu partir ensuite, et me laisser ? dit-elle d’un ton de reproche.

« Ne me condamnez pas, Jane ! dit Tarzan avec vivacité. Vous ne pouvez savoir ce que j’ai souffert lorsque je vous ai vue auprès de Clayton, et j’ai voulu, à ce moment, oublier que j’avais été un jour un homme civilisé, pour redevenir un sauvage, afin de moins souffrir. »

Tarzan conta alors à Jane ce qu’avait été sa vie depuis le jour où il était revenu dans la jungle. Puis Jane l’interrogea sur son existence à Paris, et il lui narra toutes ses aventures, en lui dévoilant le rôle du soi-disant Thuran, le misérable frère d’Olga de Coude.

« Cet homme est un démon », murmura Jane.

Puis, après un instant de silence, elle reprit, d’un air indifférent :

« Est-elle très jolie, Olga de Coude ? »

Tarzan se mit à rire et serra la jeune fille dans ses bras.

« Dix fois moins jolie que vous, en tout cas, ma chérie », dit-il.

Alors Jane poussa un soupir de satisfaction, et, posant sa tête sur l’épaule de son ami, s’endormit, brisée de fatigue.

Ils poursuivirent leur route les jours suivants, se hâtant dans la direction de l’abri de Clayton, où ils espéraient retrouver le jeune homme, ainsi que l’infâme Thuran.

Enfin, ils atteignirent le rivage, et aperçurent l’arbre dans lequel les naufragés avaient établi leur précaire abri, mais ils n’obtinrent nulle réponse à leurs appels.

Tarzan bondit alors lestement dans l’arbre, et en redescendit, portant sur les épaules le maigre corps de Clayton, enveloppé dans le vieil imperméable qui avait servi autrefois à Jane.

Le fils de la jungle porta le moribond auprès de la source, et humecta ses lèvres desséchées. Alors Clayton ouvrit les yeux, et il esquissa un sourire à la vue de Jane dont les pleurs coulaient silencieusement. Puis son regard tomba sur Tarzan, qu’il dévisagea avec étonnement.

« Tout va bien, mon cher Clayton, dit Tarzan, plein de pitié pour l’infortuné. Nous sommes arrivés à temps et vous serez bientôt de nouveau sur pied. »

L’Anglais secoua la tête avec effort :

« Non, murmura-t-il, il est trop tard, mais cela ne fait rien, je ne tiens plus à la vie.

— Qu’est devenu M. Thuran ? demanda Jane.

— Il m’a abandonné sans pitié, pendant que je me débattais contre la fièvre. C’est un monstre ! Si je pouvais vivre encore, ce serait pour le tuer ! »

Il avait articulé ces paroles avec force, mais l’effort avait été trop grand, il avait maintenant le front couvert de sueur.

« Vous serez vengé, dit Tarzan solennellement. J’ai plus d’un compte à régler avec lui, et il ne m’échappera pas ! »

Pendant de longues heures, Clayton demeura inerte. Enfin, vers le soir, il retrouva des forces pour quelques instants.

« Jane, murmura-t-il alors, je vous ai trompés, vous et Tarzan. Je vous aimais et c’est ma seule excuse, mais je veux que vous sachiez maintenant la vérité ! »

D’une main tremblante, il tira un papier de la poche de l’imperméable qui le couvrait, et le tendit à Jane. Puis il se renversa en arrière et expira.

Après s’être recueillie un long moment devant le corps inerte, Jane essuya ses larmes et déplia le papier que lui avait remis Clayton. Elle lut plusieurs fois les mots qui y étaient inscrits avant d’en comprendre le sens :

« Empreintes digitales prouvent que vous êtes lord Greystoke. Félicitations. D’Arnot. »

Enfin la lumière se fit dans son esprit.

« Il savait que vous étiez l’héritier du titre qui lui était échu, et ne vous en avait rien dit ? fit-elle à Tarzan en lui tendant le papier.

— Je connaissais ce message, répondit Tarzan ; il m’était adressé, et j’ai dû l’oublier dans la salle d’attente où on me l’a remis. Clayton s’en sera alors emparé.

— Pourtant, vous avez affirmé ensuite que vous ignoriez qui était votre père ? dit la jeune fille.

— Un titre et la fortune n’étaient rien pour moi sans vous, Jane. Or si je les arrachais à Clayton, je vous en privais en même temps, puisque vous deviez l’épouser.

— Et j’ai méconnu un amour comme le vôtre ! » murmura Jane.

CHAPITRER XXVI

LA FIN DU FILS DE LA JUNGLE

Après avoir enseveli et rendu les derniers devoirs à l’infortuné Clayton, les deux jeunes gens poursuivirent leur route le long de la mer. Tarzan avait hâte de ramener Jane vers une contrée plus civilisée, et il s’était tenu le même raisonnement que Thuran, en pensant que, plus au Nord, il aurait quelque chance de trouver un établissement colonial.

Deux jours plus tard, ils aperçurent, au loin, un vieillard solitaire qui, assis sur le sable, contemplait l’horizon.

« Père ! » s’écria Jane en s’élançant vers lui.

Ils étaient arrivés au camp de lord Tennington.

Après les folles exclamations, les questions sans fin, les réponses qui se succédaient pêle-mêle, chacun remit un peu d’ordre dans ses idées. Le professeur Archimède réussit à comprendre par quel extraordinaire concours de circonstances, il retrouvait sa fille en compagnie de Tarzan ; il écouta leurs aventures avec attention, mais ne cacha pas sa surprise en apprenant la triste fin de Clayton.

« Je ne comprends plus, dit-il. Thuran nous avait dit que Clayton était mort avant son départ !

— Thuran est avec vous ? fit vivement Tarzan.

— Oui, il nous a rejoints. Actuellement il est parti à la chasse avec lord Tennington. Il sera certainement ravi de vous revoir.

— Ravi et surpris », ajouta Tarzan.

Une heureuse nouvelle attendait encore les deux jeunes gens. La veille, précisément, un patrouilleur avait aperçu les signaux désespérés des naufragés, et devait venir les rechercher le surlendemain, après avoir achevé sa tournée d’inspection.

Les exclamations reprirent lorsque le professeur et sa fille entrèrent dans la clairière où les naufragés avaient édifié des huttes primitives. Esméralda, Philander, Hazel et sa mère n’osaient en croire leurs yeux, Thuran, de son vrai nom Rokoff, leur ayant apprit la mort de Jane.

Une heure plus tard, Tennington et Rokoff firent leur apparition à l’orée de la clairière. Tennington, le premier, s’aperçut du remue-ménage qui régnait dans le camp.

« Que se passe-t-il ? dit l’Anglais avec étonnement, en voyant que son compagnon verdissait soudain, les yeux fixés sur une haute silhouette qui se découpait au milieu de la clairière.

— Malédiction ! » murmura le Russe.

Et, prompt comme l’éclair, il épaula son fusil. Mais il avait compté sans Tennington qui releva brusquement l’arme au moment où le coup partait. La balle destinée à Tarzan alla se perdre en sifflant dans les airs.

Déjà Tarzan s’était rué sur son ennemi, mais il avait donné sa parole à Jane de se conduire en homme civilisé et de remettre son ennemi entre les mains des tribunaux qui statueraient sur ses forfaits.

Tarzan se contenta donc de le réduire à l’impuissance et le ligota solidement, en attendant le retour du patrouilleur. Il retrouva avec joie les papiers que Rokoff lui avait dérobés, et que le Russe avait cachés dans une ceinture à même la peau.

Le lendemain, Tarzan, laissant son prisonnier à la garde de Tennington, qui jura de ne pas le quitter de l’œil, partit pour le village de Waziri.

Son peuple, qui le croyait perdu, lui fit fête, mais lorsque Busuli et ses fidèles guerriers apprirent que leur chef allait les quitter, ils retombèrent dans la désolation. Pourtant, ils exécutèrent ponctuellement les ordres que leur donna minutieusement Tarzan, avant de reprendre le chemin du camp.

Le lendemain, le patrouilleur accosta vers le soir, et l’embarquement des passagers fut décidé pour le jour suivant, dans la matinée. Mais dès l’aube, les guerriers de Tarzan arrivèrent, commandés par Busuli, et chargés des lingots qu’ils étaient allés déterrer selon les instructions de leur chef.

Tous les membres de la petite communauté furent abasourdis devant cette prodigieuse quantité d’or, mais Tarzan refusa obstinément toute explication sur l’origine de son trésor. Quant au commandant du patrouilleur, un peu interloqué, lui aussi, il déclara avec bonne humeur qu’il avait l’impression d’être capitaine à bord d’un galion espagnol rapportant tous les trésors du nouveau monde !

Tarzan avait appris qu’un ecclésiastique se trouvait à bord du navire. Il s’enhardit alors à parler à Jane d’un projet qui lui tenait au cœur.

« Je serais heureux, lui dit-il, que notre union fût célébrée sur cette terre d’Afrique où nous nous sommes connus, sous les ombrages de ces forêts qui furent témoins de mon enfance… »

Sans répondre, Jane inclina la tête en rougissant. Le commandant du patrouilleur accepta de servir d’officier d’état civil, et le pasteur vint bénir le mariage du fils de la jungle dans la verte clairière au bord de la forêt bruissante. Tennington et Hazel Strong devaient être les témoins, mais Tennington bouleversa cet arrangement par une idée qui lui vint au dernier moment.

« Si Mme Strong le veut bien, dit-il en saisissant la main de la jeune fille, Hazel et moi nous pourrions nous marier en même temps que nos amis ! »

Ce fut donc, ce matin-là, la célébration d’un double mariage, tandis que les matelots emportaient dans les cales le trésor de Tarzan, et que Rokoff était mis au fer par le commandant, instruit de son indignité.

Dans l’après-midi, le navire leva l’ancre et s’éloigna lentement vers la haute mer.

Debout sur le pont arrière, un grand jeune homme, vêtu d’un complet de flanelle immaculé, et une gracieuse jeune femme contemplèrent longtemps le rivage, où vingt guerriers Waziris agitaient leurs lances dans les airs, pour faire leurs ultimes adieux à leur chef blanc.

« Je serais désespéré à l’idée de quitter la jungle pour jamais, dit pensivement le jeune homme, si je ne savais pas que je vais commencer une vie nouvelle auprès de vous, ma bien-aimée ! »

Et Tarzan, fils de la jungle, désormais John lord Greystoke, serra sa femme entre ses bras.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

Ebooks libres et gratuits – Bibliothèque numérique romande – Google Groupes

en février 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Alain, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Burroughs, Edgar-Rice, Le Retour de Tarzan, Paris, Hachette, 1938. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, figure sur la couverture de Tarzan and the Jewels of Opar. Elle a été réalisée par Clinton Pettee (1832-1937) en 1918.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.