Mary Elizabeth Braddon

LES OISEAUX DE PROIE
(tome 2)

traduction : Charles Bernard Derosne

1874

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Table des matières

 

LIVRE CINQUIÈME  LES RELIQUES DU MORT. 3

CHAPITRE I  TRAHISON D’UN PAPIER BUVARD.. 3

CHAPITRE II  VALENTIN INVOQUE LE FANTÔME DU PASSÉ   10

CHAPITRE III  LA CHASSE AUX JUDSON.. 27

CHAPITRE IV  UN COUP D’ŒIL SUR LE PASSÉ.. 39

LIVRE SIXIÈME  L’HÉRITIÈRE DES HAYGARTH.. 64

CHAPITRE II  DÉSAPPOINTEMENT.. 64

CHAPITRE II  SUITE DU JOURNAL DE VALENTIN.. 89

CHAPITRE III  L’ACADIE.. 113

CHAPITRE IV  DANS LE PARADIS. 128

CHAPITRE V  TROP BEAU POUR DURER.. 139

CHAPITRE VI  TROUVÉ DANS LA BIBLE. 147

LIVRE SEPTIÈME  L’ENGAGEMENT DE CHARLOTTE  186

CHAPITRE I  LA PATIENCE FAIT LA FORCE.. 186

CHAPITRE II  FAIBLESSE DE MADAME SHELDON.. 202

CHAPITRE III  AVEU DE VALENTIN À GEORGE SHELDON   211

CHAPITRE IV  AFFABILITÉ DE PHILIPPE SHELDON.. 219

CHAPITRE V  BIENVEILLANCE DE SHELDON.. 233

CHAPITRE VI  LE GRAND CHEVAL DE VALENTIN.. 249

CHAPITRE VII  PRUDENCE DE SHELDON.. 258

CHAPITRE VIII  LA PAIX DE NOËL.. 270

Ce livre numérique. 291

 

LIVRE CINQUIÈME

LES RELIQUES DU MORT

CHAPITRE I

TRAHISON D’UN PAPIER BUVARD

De bon matin, le jour même où Valentin Haukehurst avait expédié son télégramme, Sheldon se présenta de nouveau au bureau de Gray’s Inn.

Un chétif petit bonhomme lui ouvrit, et Sheldon l’aîné qui, toujours affairé, courait la ville en cab, au grand trot, pour ne pas perdre de temps, fut exaspéré en apprenant que son frère était sorti.

« Sorti ! répéta-t-il avec mauvaise humeur. Il est toujours dehors… Où puis-je le trouver ?

— Mon maître rentrera dans une demi-heure. S’il plaît à M. Sheldon de l’attendre ?… répondit le petit bonhomme.

— S’il me plaît de l’attendre ?… s’écria l’agent de change. Quand donc les clercs d’avocats auront-ils assez de bon sens pour comprendre qu’il n’a jamais plu à personne d’attendre. Où votre patron est-il allé ?

— Je crois qu’il a tourné du côté de Holborn, monsieur, » répliqua le jeune garçon en hésitant un peu.

Il savait très bien que George avait des secrets pour son frère et qu’il ne convenait pas d’être trop prodigue d’explications. Mais Philippe lui paraissait fort redoutable, et celui-ci le questionnant, il pouvait d’autant moins s’empêcher de lui dire la vérité, que son maître n’avait pas eu la prévoyance de le munir d’un bon mensonge pour le cas où il en aurait besoin.

« De quel côté de Holborn ? demanda vivement Philippe.

— Il a parlé du bureau du télégraphe.

— C’est bien ! » s’exclama Sheldon, en s’élançant aussitôt vers l’escalier, laissant sur le seuil le jeune homme complètement ahuri.

Bureau du télégraphe signifie affaires, et tout ce qui se rapportait aux affaires de son frère avait, à ce moment, pour Sheldon, un intérêt particulier. Il avait médité dans le silence de son cabinet sur le sourire triomphant de George, et, plus il avait réfléchi, plus il s’était convaincu que son frère devait être engagé dans quelque grave et heureuse entreprise. De quelle nature était-elle ? Il considérait comme un devoir pour lui de le découvrir.

Tout entier à cette pensée, Sheldon rejoignit son cab et se fit conduire au bureau télégraphique. Le motif apparent de sa visite à Gray’s Inn était une excuse suffisante pour expliquer qu’il recherchait son frère ; il s’agissait d’une de ces bribes d’affaires assez piteuses, qu’il lui procurait de temps à autre.

Au moment où le cab s’arrêtait devant le bureau télégraphique, la figure de George disparaissait dans un petit passage situé à gauche de l’établissement. Au lieu de se mettre à sa poursuite, Philippe entra directement dans le bureau.

Il était vide. Il n’y avait personne derrière le grillage percé de guichets étroits ; un bruit de petits coups et de frottements qui se faisait entendre dans une autre pièce y révélait la présence d’un employé, mais dans le bureau même, Sheldon était seul.

Sur un papier buvard placé devant le guichet du milieu, l’agent de change aperçut un pâté d’encre encore humide ; il posa dessus l’extrémité de son doigt pour s’assurer du fait ; puis il se mit à examiner le papier buvard. C’était un homme qui hésitait rarement ; ses plus heureux coups à la Bourse avaient été promptement conçus et promptement exécutés. En ce moment, il prit le papier buvard, regarda avec une grande attention les syllabes à demi formées qui s’y trouvaient tracées. Il était aussi calme que s’il eût été assis dans son bureau, Occupé à lire le journal. Un homme plus hésitant eût regardé à droite et à gauche, eût attendu, et eût manqué l’occasion. Philippe, qui avait coutume de ne pas compromettre ses chances par un excès de précautions, avait vu tout ce qu’il voulait voir sur le papier buvard avant que l’employé sortît de la pièce du fond.

« C’est bien ce que je pensais, » murmura-t-il, en reconnaissant les traces de l’écriture allongée de son frère.

Le message avait été écrit d’une main lourde, avec une mauvaise plume de fer, et avait laissé sur le papier buvard une empreinte assez accentuée. Par-ci, par-là, les mots ressortaient clairs et fortement marqués, en d’autres endroits ce n’étaient que des lettres indéchiffrables. Sheldon, accoutumé à lire des choses illisibles, ne put déchiffrer le tout, mais en vit assez pour s’éclairer. De l’argent devait être remis à un homme appelé Goodge en échange de certaines lettres. Il connaissait assez bien les affaires de son frère pour savoir que ces lettres, achetées à prix d’argent, devaient être des lettres importantes, ayant rapport à la recherche de quelque héritage. Jusque-là, c’était simple et clair, mais au-delà, ce ne l’était plus. Où ce Goodge se trouvait-il ? Par quelle personne l’argent devait-il lui être remis en échange des lettres ? Les noms et l’adresse n’avaient pas laissé de traces sur le papier buvard, ou une impression si faible qu’il n’y avait rien à en tirer.

Sheldon remit le papier à sa place, et il se dirigeait, en réfléchissant, vers la porte du bureau, lorsque le bruit de l’intérieur ayant cessé subitement, l’employé fit son apparition.

« Voilà qui est fait… Votre dépêche part immédiatement. »

L’agent de change dont la figure était à demi cachée à l’employé, placé qu’il était entre ce fonctionnaire et la lumière venant de la porte ouverte, comprit immédiatement l’erreur de celui-ci : il le prenait pour son frère.

« Je ne suis pas certain de vous avoir donné la véritable adresse, s’empressa-t-il de dire en faisant le simulacre de lire un papier qu’il avait pris dans sa poche et tenait à la main. Faites-moi le plaisir de voir comment je l’ai écrite, je vous en serai obligé. »

L’employé sortit un moment et revint en apportant la dépêche.

« De George Sheldon à Valentin Haukehurst, hôtel du Cygne-Noir, à Ullerton, dit-il à haute voix en lisant la dépêche.

— Très bien, merci, » s’écria l’agent de change.

Il jeta un coup d’œil à l’employé et eut juste le temps de remarquer l’étonnement de celui-ci au moment où il s’aperçut de la confusion qu’il avait faite des deux personnages. Sheldon traversa la rue, sauta dans le cab, et dit au cocher :

« Au Cabinet littéraire de Burton Street aussi vite que possible !… Je vais examiner les annonces du Times, se dit-il à lui-même. C’est une chance. Si l’affaire de George est ce que je présume, je dois trouver là quelque indication. »

Il prit dans sa poche un petit agenda oblong et se mit à parcourir les notes de la semaine précédente. Il trouva celle-ci au crayon parmi d’autres à l’encre :

Haygarth, intestat. G. S. Voir ce que c’est.

« C’est cela ! s’exclama-t-il. Haygarth… intestat. Valentin, non à Dorking, mais travaillant pour mon frère. – Goodge. – Lettres à acheter. – Cela ressemble à ces mosaïques que l’on trouve dans les vieux monuments ; quelques tas de pierres qui ont l’air de débris et avec lesquelles on compose néanmoins des figures parfaitement géométriques. Je vais parcourir le Times au cabinet littéraire, et s’il y est fait mention du Haygarth, je saurai bien le découvrir. »

Le cabinet littéraire de Burton Street était un temple quelque peu sombre, voué aux sciences et aux lettres. Il était voisin, porte à porte, d’un établissement de bains, très fréquenté par les citoyens de Bloomsbury. Souvent des gens qui venaient se baigner montaient l’escalier de la salle de lecture au lieu de descendre dans le sous-sol où se trouvaient les bains. Sheldon avait été un des visiteurs assidus et des bains et du cabinet littéraire ; il était assez connu du directeur pour pouvoir entrer et sortir sans être questionné et user librement de la salle de lecture. Il y entra donc, et ayant demandé le dernier volume relié du Times, ainsi que la dernière collection des feuilles non reliées, il commença ses investigations, en examinant d’abord les feuilles les plus récentes. Si rapidement et adroitement qu’il tournât les grandes pages du journal, ce travail l’occupa près de trois quarts d’heure, après lesquels il parvint enfin à rencontrer l’avis publié dans le mois de mars précédent.

Il fit entendre un petit sifflement, comme un soupçon de sifflement, au moment où il lut : « John Haygarth. Cent mille livres ! »

La fortune qui attendait son réclamant s’élevait à cent mille livres ! Sheldon connaissait des despotes commerciaux dont la richesse se comptait par millions et dont les décrets gouvernaient toutes les bourses de l’Europe ; néanmoins cent mille livres lui parurent une très douce chose. Il se sentit tout disposé à disputer hardiment cette capture dont la conquête avait trop prématurément fait son frère si triomphant.

« Il a refusé ma collaboration, pensa-t-il pendant qu’il rejoignait le cab, après avoir pris copie de l’annonce, soit ! il m’aura alors pour adversaire… Omega Street, Chelsea, » cria-t-il au cocher.

Et bientôt il eut franchi les confins de Bloomsbury, roulant vers les quartiers de Belgrave. Il avait complété sa recherche dans le journal à midi dix minutes, et, à une heure moins vingt minutes, il se présentait au logement de Paget. Le capitaine était en ce moment assez désœuvré par suite de la stagnation des affaires. Sheldon eut avec lui une longue entrevue, et le résultat de cette entrevue fut le départ du capitaine pour Ullerton, par le train express de deux heures. Et voilà comment Valentin et son patron arrivèrent à se rencontrer à la station de Ullerton.

CHAPITRE II

VALENTIN INVOQUE LE FANTÔME DU PASSÉ

« 7 octobre. – Minuit. – J’ai été assez heureux de quitter Spotswold ce matin très peu de temps après avoir terminé mes recherches dans la sacristie, et à cinq heures de l’après-midi je me suis retrouvé à Ullerton. En revenant, j’ai sérieusement réfléchi à cette apparition inattendue de Paget sur le lieu principal de mes investigations, et, plus je considère ce fait, plus je suis disposé à suspecter les motifs qui ont pu conduire ici mon patron et à redouter son intervention. Est-il possible que sa présence à Ullerton ait rapport à l’affaire qui m’y a amené ? Telle est la question que je me suis faite cent fois pendant le voyage, et que je me fais encore à présent.

« Je ne doute pas que je me tourmente de chimères ; mais je ne connais que trop l’habileté machiavélique de l’homme, et tout ce qui vient de lui m’effraie. Mon premier soin en rentrant à l’hôtel fut de m’assurer si quelqu’un portant son nom ou répondant à la description que je fis de sa personne y était arrivé en mon absence. Je fus soulagé en apprenant qu’aucun étranger quel qu’il fût n’y était descendu depuis l’après-midi du jour précédent. Qui y était venu prendre un repas ? C’était une autre question moins facile à résoudre. Dans la soirée, un grand nombre de personnes étaient entrées dans la salle à manger et en étaient sorties, et mon patron et ami pouvait fort bien être venu y boire son grog, lire les journaux, et s’être informé de mes mouvements sans être remarqué.

« Comme disait l’immortel locataire du Théâtre du Globe : Je ne sais pourquoi j’aurais des craintes… et pourtant je sens que j’en ai.

« Je trouvai une lettre chargée de George contenant vingt livres en billets de banque, et, la prenant avec moi, je m’en allai tout droit chez mon ami Jonas. Je le trouvai en train de prendre son thé. Je lui montrai l’argent ; mais mon estime pour la probité du révérend gentleman n’étant pas illimitée, j’eus soin de ne pas le lui donner avant qu’il m’eût montré les lettres. Voyant que j’étais réellement en mesure de lui payer le prix convenu, il alla vers un bureau de forme ancienne, dont il ouvrit un des tiroirs, un de ces tiroirs secrets qui n’échapperaient pas trois minutes à l’expert le moins habile. De cette cachette, qu’il considérait certainement comme le chef-d’œuvre de l’art mécanique, il retira un paquet de lettres jaunes et fanées ; il s’en exhala une odeur de feuilles de roses desséchées et de lavande, qui semblait comme un parfum du passé.

« Lorsque mon révérend ami eut déposé le paquet sur la table, à la portée de ma main, je lui présentai les billets de banque. Ses vieux doigts gras s’en saisirent avidement et ses yeux brillèrent un moment d’un éclat extraordinaire.

« Après s’être assuré que c’était bien des engagements de la vieille douairière de Threadleneedle Street, alias la Banque d’Angleterre, Goodge consentit obligeamment à signer une espèce de reçu que j’avais préparé pour la satisfaction de mon patron.

« — Je crois que vous avez dit qu’il y avait quarante lettres particulières ? fis-je observer avant de commencer à compter les pièces en présence de Goodge.

« Le gentleman me regarda avec un air d’étonnement qui, si je ne l’avais pas jugé le plus parfait des hypocrites, eût pu me sembler la simplicité même.

« — J’ai dit de trente à quarante, je n’ai jamais dit qu’il y en eût quarante.

« Je le regardai et il me regarda. Sa physionomie me dit assez clairement qu’il cherchait à me tromper, et la mienne lui exprima d’une façon non moins claire qu’il n’avait pas chance d’y réussir. S’il avait gardé quelques lettres dans le but de m’extorquer un peu plus d’argent, ou s’il en conservait avec l’idée qu’il pourrait les vendre à quelque autre, je n’aurais pu le dire, mais je ne mettais pas en doute ce fait principal, à savoir qu’il se jouait de moi.

« Je dénouai le ruban rouge qui entourait le paquet de lettres. Oui, il y avait là une preuve matérielle qui eût pu confondre mon ami devant une cour criminelle : le ruban rouge portait la marque de l’endroit où il était resté lié pendant un demi-siècle, et un peu au-dessous de cette marque une trace beaucoup plus récente. Quelques lettres avaient évidemment été extraites et le paquet renoué à nouveau.

« Je ne mis pas en doute que cela avait dû avoir lieu pendant la durée de ma négociation avec Goodge. Que devais-je faire ? Refuser de prendre les lettres et demander que l’argent fût restitué ? Je connaissais assez bien mon ami pour savoir qu’il eût autant valu demander à l’Océan de restituer une goutte de l’eau qui y tombe. Les lettres qu’il m’avait remises pouvaient ou ne pouvaient pas rétablir quelque anneau de la chaîne que je cherchais à renouer ; les lettres soustraites pourraient être plus ou moins importantes que celles qu’il me remettait ; dans tous les cas la transaction était chanceuse et l’argent de Sheldon était aussi complétement hasardé que s’il eût été risqué au Dorby.

« Cependant, avant de me retirer poliment, j’étais résolu à ne pas laisser à Goodge l’idée que j’étais sa dupe.

« — Vous m’avez annoncé qu’il y avait quarante lettres, lui dis-je. Je me rappelle parfaitement ce mot : quarante lettres particulières. Il y en avait certainement quarante et vous en avez retiré du paquet. Je sais fort bien que je n’ai pas contre vous d’action légale, notre transaction s’étant faite verbalement et sans témoins, il faut donc que je me contente de ce que vous me remettez, mais je ne veux pas que vous vous berciez de l’idée d’avoir refait un clerc d’avocat ; vous n’êtes pas assez habile pour cela, M. Goodge, bien que je vous croie assez coquin pour chercher à tromper tous les avocats inscrits au tableau.

« — Jeune homme, faites-vous attention ?…

« — Comme je suis victime du manque de témoins à nos conventions, je puis aussi bien profiter de l’absence de témoins à notre entrevue. Vous êtes un fourbe et un trompeur, M. Goodge, et je vous souhaite le bonsoir.

« — Sortez d’ici, jeune homme ! s’écria Jonas furieux.

« Sa graisseuse figure devint rouge comme une betterave ; il étendit la main vers le tisonnier avec une intention plutôt défensive qu’offensive.

« — Sortez d’ici, jeune homme ! Je vous dis ce qu’Abimelech a dit à Jedediah. Sortez d’ici !

« Je ne suis pas certain que ces deux noms propres dont le Révérend embellit en cette occasion son discours soient bien dans les Saintes Écritures, mais je sais que les hommes de cette espèce sont toujours disposés à recourir aux Abimelech et aux Jedediah de la Bible, uniquement, je crois, parce que ces noms ont quelque chose de ronflant qui attire les saltimbanques.

« Pendant que j’étais en train de me retirer fort tranquillement, car je n’avais aucune crainte du tisonnier clérical, mes yeux s’arrêtèrent sur une petite table couverte d’un tapis de différentes couleurs et sur laquelle étaient posés quelques-uns de ces livres à reliure brune qui sont comme la preuve de l’humble piété de leurs possesseurs. Au beau milieu des livres apparaissait quelque chose d’extraordinaire : un gant !… un gant d’homme en peau de chevreau de couleur pâle ; ce gant était petit et avait certainement été nettoyé. Tel aurait pu être le gant d’un Brummel en exil ; mais jamais la patte carrée d’un Goodge n’eût pu s’y glisser. Imaginez plutôt une collerette de point d’Alençon ou de Chesterfield au cou de John Wesley.

« Au moment même, une idée qui ne m’a pas quitté depuis me vint à l’esprit : ce gant devait appartenir à mon respectable patron Horatio, et ce devait être pour lui que des lettres avaient été retirées du paquet ; il avait dû voir Jonas ce jour même, et l’avait payé pour qu’il me trompât.

« Et alors j’en revins à me poser de nouveau cette question. Est-il possible que le capitaine ait pu avoir aucune connaissance de mon affaire ? Qui aurait pu lui en parler ? Qui aurait pu trahir un secret qui n’est connu que de George et de moi ?

« Après tout, n’y a-t-il pas d’autres personnes que Paget qui portent des gants de chevreau nettoyés ? Mais, je savais que c’était l’habitude du capitaine d’oublier un de ses gants, et c’est le souvenir de cette circonstance qui m’avait tout d’abord suggéré la pensée de son intervention dans l’affaire Goodge.

« Je passai toute ma soirée à lire les lettres de Mme Re-becca Haygarth. La pâleur de l’encre, la mauvaise écriture, les abréviations surannées, et l’orthographe plus que douteuse faisaient cette tâche laborieuse. Néanmoins, je persistai bravement dans mon travail et deux heures sonnaient à la vieille horloge de la Place du Marché au moment où je commençais à lire la dernière lettre. À mesure que j’avançais dans cette affaire, je sentais croître jour par jour l’intérêt que j’y prenais ; un intérêt sui generis en dehors de toute préoccupation personnelle ; je ne considérais même pas que par-là, je gagnais presque honnêtement ma vie, car si, à l’occasion, je risquais un mensonge, je ne faisais pas pis qu’un secrétaire d’ambassade ou un avocat d’Old Bailey.

« Le plaisir que je prends aux progrès de mes recherches est un plaisir tout nouveau pour moi ; il est comme ce stimulant qui fait que le chasseur trouve si délicieux de franchir des fossés et des haies.

« J’aimerais certainement à gagner trois mille livres, mais ne dussé-je tirer aucun profit de mon travail, je sens qu’au point où j’en suis je continuerais quand même. J’ai besoin d’approfondir le mystère de cet enterrement nocturne à Dewsdale ; j’ai besoin de connaître l’histoire de cette Mary Haygarth qui repose sous le grand if à Spotswold, et dont la mort est regrettée par une personne qui n’espère pas de consolation.

« Est-ce le lieu commun d’un veuf et ce pleureur inconnu s’est-il ensuite consolé avec une autre femme ? Qui sait ? comme disent les Italiens. Parviendrai-je jamais à pénétrer ce mystère du passé ? Ma tâche me semble presque aussi impossible que si George m’eût chargé de découvrir les descendants de la quatre-vingt-dix-neuvième femme de Salomon. Cent années en arrière semblent aussi loin, pour obtenir un résultat pratique, que s’il fallait aller le chercher dans l’autre monde.

« Les lettres ne me paraissent pas avoir une grande importance ; ce sont des épîtres prétentieuses et réservées qui traitent de matières spirituelles beaucoup plus que de temporelles. Mme Rebecca semble avoir été trop préoccupée de la santé de son âme pour avoir eu beaucoup de temps à consacrer à quelque chose d’aussi peu intéressant que le corps des autres. Les lettres sont pleines de discours sur l’état de son propre esprit et empreintes de cet orgueil qui veut simuler l’humilité. Mme Rebecca se jette constamment des cendres sur la tête ; mais elle prend soin néanmoins de faire comprendre à son ami le pasteur à quel point cette tête est une tête sacrée, une belle tête !

« J’ai mis de côté trois des lettres les plus séculières que j’ai choisies après avoir parcouru un nombre considérable de pages insensées et dignes de la Wesleyenne Mme Guyon. Ces trois lettres mettent quelque peu en lumière le caractère de Matthieu Haygarth, mais elles ne contiennent aucun renseignement positif.

« J’ai copié littéralement ces lettres en modifiant seulement les erreurs de l’orthographe, si communes à une époque où le Prétendant à la couronne d’Angleterre ne savait pas lui-même écrire correctement.

« La première porte la date du 30 août 1773, une semaine après le mariage de la dame avec notre ami Matthieu Haygarth.

 

Révérend ami et pasteur,

« Lundi dernier, nous sommes arrivés à Londres qui me paraît être une grande et puissante ville, mais sans plus de vertus, de piété que l’ancienne Babylone. Mon mari qui connaît cette ville beaucoup mieux que bien d’autres choses qu’il serait plus important pour lui de connaître, a trouvé bon de rire tout haut de la sainte répulsion que j’ai éprouvée à la vue de certains lieux. Nous avons été l’autre soir à un grand jardin, appelé par les uns Jardin du Printemps, et par d’autres Wauxhall, comme ayant été autrefois la résidence de cet ennemi de l’Arche Sainte et infâme papiste Waux ou Faux ; mais bien que je fusse reconnaissante à mon mari, de ce qu’il avait voulu me procurer une distraction agréable, je n’ai pu voir sans honte, des chrétiens se démener comme des enfants, au milieu des verres de couleur, et écouter avec ravissement une musique profane, alors que, avec beaucoup moins de dépense de temps et de santé, ils auraient pu se réunir pour se perfectionner les uns les autres.

« Mon obligeant Matthieu aurait voulu me conduire dans d’autres endroits du même genre, mais inspirée comme je l’espère et le crois par la direction de votre esprit, j’ai pris sur moi de lui dire combien ces sortes de plaisirs me paraissent vains et futiles. Il a discuté vivement en m’affirmant que le Roi et la Reine, qui sont l’un et l’autre des exemples éclatants de perfection et de sainteté, fréquentaient le Ranelagh et le Wauxhall. On les y voit très souvent, m’a-t-il dit, à la franche satisfaction de leurs sujets.

« Sur quoi, je lui répondis que quelle que soit mon estime pour mon Souverain et sa respectable épouse, je préférerais achever mon existence hors de leur vue plutôt que de chercher à les rencontrer dans ces lieux consacrés aux souvenirs les plus frivoles. Il m’a écoutée avec calme, mais sans paraître convaincu ; car un moment après il lui est arrivé de soupirer et de gémir en murmurant :

« — Je suis allé autrefois au Wauxhall, peu de temps après l’ouverture de ce jardin. Oh ! quel brillant éclairage ! On eût dit les étoiles du soir descendues dans la sombre verdure des arbres ! Comme la musique m’a paru délicieuse ; je croyais entendre l’hymne des anges tombant sur terre comme la rosée du soir ! Mais il y a plus de vingt ans et tout est changé depuis.

« Vous comprenez combien j’ai été scandalisée d’entendre cette folle rapsodie. Je l’ai reprochée à mon époux en termes clairs et précis. Il s’est alors calmé et m’a demandé pardon, mais pendant toute cette soirée il a semblé préoccupé et a recommencé de temps à autre à gémir et à soupirer. Eh vérité, j’ai besoin avec lui d’une grande patience, car, bien que par moments je le croie dans la vraie voie chrétienne, il en est d’autres où je crains que la griffe de Satan ne soit encore sur lui et que mes prières et mes conseils ne soient vains.

« Vous qui connaissez les désordres de son passé, si tant est que ce passé soit connu par d’autres que lui-même, qui a toujours gardé le silence sur son genre de vie en cette ville, bien qu’il soit le plus franc des hommes sur tout autre sujet, vous savez dans quelle sérieuse intention j’ai accepté le fardeau du mariage, espérant par là obtenir la complète conversion de cette âme égarée. Vous savez à quel point défunt mon respectable père a désiré que Matthieu et moi nous soyons unis par des liens sacrés. Son père et le mien ont été amis intimes du temps de sa Très Gracieuse Majesté la Reine Anne. Vous savez comment, après avoir été pendant bien des années perdu pour la bonne compagnie, Matthieu est rentré dans le droit chemin après la mort de son père. Il a vécu d’une manière rangée ; faisant partie de notre congrégation, et plus d’une fois a versé des larmes en entendant les discours de notre vénéré et inspiré fondateur. Vous comprendrez donc combien je souffre de la pensée que mes efforts pourront être impuissants sur cette âme que j’ai promis de ramener à votre bercail. Pas plus tard qu’hier, je me promenais avec lui lorsqu’il s’est arrêté tout à coup et s’est écrié de cette façon impétueuse qu’il a conservée :

« — Écoutez, Becky, voulez-vous voir la maison dans laquelle j’ai passé les plus agréables moments de ma vie ?

« Et comme je ne lui répondais pas, croyant à un simple caprice, il m’a montré une petite maison sale et noire avec les fenêtres en saillie et un haut pignon.

« — La voici, Becky ! s’est-il écrié. N° 7, John Street. Clerkenwell. Une pauvre petite boîte qui n’a que les quatre murs ; un chenil en ruines avec un escalier où vous vous briseriez le cou si vous ne le connaissiez pas, et à une demi-journée de distance des beaux quartiers de la ville. Cette maison a été pour moi un paradis, et sa vue, bien qu’il y ait plus de dix-huit ans que je n’y aie mis les pieds, m’amène encore des larmes dans les yeux.

« Puis il se mit à marcher si vite, que je pouvais à peine le suivre, jusqu’à ce que nous fussions arrivés à Smithfield. Alors il commença à me parler des choses curieuses qu’il avait vues à la foire de Saint-Barthélemy, et il voulut me faire voir l’endroit où était établie la baraque d’un nommé Fielding, qui a acquis depuis une infâme réputation comme auteur de mauvais romans, non moins ennuyeux qu’immoraux. Après quoi, il me parla de Fawke, le sorcier qui a fait une grande fortune, d’un pauvre homme nommé Tiddy Dobb, qui était fabricant de pain d’épices, et d’autres choses semblables ; mais il ne put rien dire au sujet des premières prédications de notre vénéré fondateur, ce qui m’eût beaucoup plus intéressée que ses bavardages à propos de bouffons et de faiseurs de tours, de marchands de pain d’épices et de saltimbanques.

« Lorsque nous eûmes fait le tour de la place, il était temps de prendre une voiture pour regagner notre demeure. Lorsque nous y sommes arrivés, son accès de mélancolie l’avait repris et il est demeuré absorbé toute la soirée, bien que je lui aie lu à haute voix les sermons imprimés d’un membre distingué de notre communauté. Cela vous montre combien il est difficile pour ces enfants de Satan de s’arracher de ses griffes, puisque le faible cœur de mon mari, arrivé à l’âge de cinquante-trois ans, aspire encore après des fêtes impures et des jardins de plaisir illuminés avec des verres de couleur.

« Je termine, car je suis à bout de papier et il est temps que je m’aperçoive que vous devez être également à bout de patience. Mes compliments à Mme Goodge. Il ne me reste que la place nécessaire pour vous assurer que les plaisirs de cette folle et vaste ville n’ont pas le pouvoir d’enlever de mon cœur son privilège le plus cher, celui de se dire,

« Votre humble suivante et servante,

« REBECCA HAYGARTH. »

 

« Il me sembla voir dans cette lettre, comme l’ébauche d’un ancien roman. Pourquoi la vue de cette vieille maison a-t-elle fait pleurer Matthieu ? Et pourquoi le souvenir du Wauxhall et de la foire de Saint-Barthélemy lui sont-ils si doux ? Puis, cette tristesse lorsque le passé lui revient à l’esprit ?

« Qu’est-ce que tout cela signifie, je me le demande ? Était-ce seulement sa jeunesse passée que regrettait le pauvre Matthieu, rangé, converti, et wesleyanisé, ou était-ce quelque souvenir plus doux que celui de ses premières années qui s’associait dans sa pensée à celui des illuminations coloriées du Wauxhall et de la misérable maison de Clerkenwell ? Qui pourra sonder le cœur d’un homme mort depuis cent ans ? Je pourrais épuiser un volume de lettres avant de pénétrer le mystère de cet homme.

« Les deux autres que j’ai choisies ont trait aux dernières semaines de la vie de Matthieu. J’y crois voir la trace de quelque mystère domestique que cet honorable citoyen cachait à sa femme, mais que dans plusieurs occasions il avait été à demi décidé à lui révéler.

« Peut-être que si la piété de la dame, laquelle, pour le dire en passant, paraît s’être montrée très sincère et très méritante, eût été un peu moins dogmatique dans son expression, le cœur du pauvre Matthieu se fût plus facilement ouvert.

« Qu’il y ait eu un secret dans la vie de cet homme, j’en suis convaincu ; mais cette conviction ne me fournit aucune preuve qui puisse avoir la moindre valeur pour George.

« Je fis une copie de ces deux lettres ; la première, écrite un mois avant la mort de Matthieu ; la seconde, quinze jours après cet événement.

 

« … J’ai dernièrement été tourmentée au sujet de l’état d’esprit de mon mari. Ces accès de mélancolie dont je vous ai déjà informé lui ont repris. Pendant quelque temps, j’ai cru que cette disposition d’esprit était le signe des troubles d’une âme qui veut se régénérer ; mais dans le courant du mois dernier, j’ai eu le chagrin de découvrir qu’il fallait attribuer cette sorte de spleen à l’influence du mauvais esprit. M. Haygarth se plaît à dire que sa vie touche à sa fin. Cette pensée me paraît venir en droite ligne de l’Enfer. Mon mari se porte comme il s’est toujours porté ; il le reconnaît lui-même, et un instant après il s’écrie qu’il va mourir. Dimanche dernier, dans la soirée, nouvel accès. Les prières étaient faites, il prit soudainement la parole comme il en a coutume.

« — Je voudrais te dire quelque chose, femme, s’écria-t-il, quelque chose qui touche à mon existence vagabonde à Londres et qu’il importe de te faire connaître.

« Je m’empressai de lui répondre que je n’avais aucun désir d’entendre parler de ces tristes jours, qu’il ferait mieux de se taire et d’écouter respectueusement l’explication des Écritures que M. Humphrey Bagot, notre digne pasteur et ami, avait promis de venir nous faire après souper. Nous étions assis en ce moment dans la chambre bleue, la table était dressée pour le souper, et nous attendions notre ami, un homme de condition modeste, un simple brocanteur, mais dévot et zélé, qui me vend du thé noir, du vrai thé noir, celui de la Reine. Après que je l’eus ainsi rembarré, sans mauvaise intention, M. Haygarth se mit à soupirer, puis il reprit tout à coup :

« — Lorsque je serai sur mon lit de mort, femme, je te parlerai. N’oublie pas de me le demander. Et si je venais à mourir subitement, tu feras bien de chercher dans le vieux bureau en bois de rose, où tu trouveras une lettre. Je t’écrirai ce que je ne pourrai te dire.

« Avant que j’aie eu le temps de lui répondre, M. Bagot est arrivé, et nous nous sommes mis à table. Après le dîner, il nous a lu le Sixième Chapitre des Hébreux, qu’il nous a longuement commenté. Il n’avait pas terminé, que Satan s’était complètement emparé de M. Haygarth qui dormait en ronflant bruyamment. »

« Ceci fait clairement allusion à un secret que la sotte fanatique, Mme Haygarth, s’est laborieusement étudiée à ne pas entendre. L’extrait suivant fait partie d’une lettre écrite après que les lèvres qui n’avaient pu parler ont été closes à jamais. Ah ! Mme Rebecca, vous n’étiez qu’une humble mortelle, bien que vous ayez pu paraître une lumière des plus éclatantes parmi les sectateurs de Wesley, car que n’auriez-vous pas donné alors pour pénétrer le secret du pauvre Matthieu ?

« … Quelques jours s’étant écoulés depuis le fatal événement, je me suis rappelé ce que m’avait dit mon mari avant que je quittasse Dewsdale pour aller à des assemblées religieuses à Kemberton et aux environs. Je suis revenue seulement deux semaines avant la mort de mon pauvre Matthieu. Je me remis en mémoire ses paroles ; paroles que, dans mon faible entendement, je considérais comme une aberration d’esprit, mais que je reconnais aujourd’hui avoir été un avertissement divin ; puis, je cherchai la lettre qu’il m’avait annoncé devoir laisser dans le bureau en bois de rose ; mais, bien que je l’eusse cherchée avec le plus grand soin, cela a été peine perdue. Il n’y avait aucune lettre. J’ai pourtant examiné tous les coins, recoins, et jusqu’aux crevasses du bureau.

« Dans un tiroir secret, caché dans un vieux livre de prières, tout écorné, j’ai trouvé une boucle de cheveux blonds qui semblaient avoir été coupés sur la tête d’un enfant. Ils étaient entourés d’une longue tresse de cheveux noirs, laquelle, en raison de sa longueur doit nécessairement avoir appartenu à une femme. Je vis aussi le portrait en miniature d’une jeune fille dans un cadre d’or. Je ne souillerai pas ce papier par le récit des soupçons qui me vinrent à l’esprit lorsque je trouvai ces étranges objets, pas plus que je ne veux être assez peu chrétienne pour calomnier un mort. Mon mari a été dans ses derniers jours le plus rangé des hommes et le plus plein d’humilité. Les secrets de sa vie antérieure ne viendront plus maintenant à ma connaissance que du côté du ciel. J’ai serré le livre, le portrait, et les cheveux dans mon secrétaire, comptant vous les montrer la première fois que j’aurais la joie de vous entendre. Jusque-là, dans les jours de misère comme dans les jours de bonheur, j’ai la confiance que je continuerai d’être avec la même sincérité,

« Votre humble et obligée servante et disciple.

« REBECCA HAYGARTH. »

 

« Là s’arrêtent mes extraits de la correspondance de Mme Haygarth. Ils sont très intéressants pour moi, comme évoquant l’ombre vague d’une existence éteinte ; mais qu’ils puissent jamais valoir la peine d’être produits comme une preuve en justice, c’est une autre affaire. Sans aucun doute cette miniature, qui a jeté tant de consternation dans l’esprit de la rigide Rebecca, n’est autre que le portrait de Molly, dont les yeux m’ont rappelé ceux de Charlotte.

« Pendant que je copiais les précieuses épitres de Mme Rebecca, les choses que j’écrivais me sont apparues avec la netteté d’un tableau. Je voyais la chambre bleue dans cette soirée du dimanche ; les graves époux assis, avec un air compassé, l’un en face de l’autre ; les magots chinois sur la cheminée ; les carreaux hollandais bleus et blancs avec d’originales figures trapues de citoyens flamands à pied et à cheval ; deux chandelles éclairant faiblement la table aux longs pieds minces ; deux pauvres flammes pâles qui se reflétaient lugubrement sur les noirs panneaux polis de la boiserie ; la grande Bible ouverte sur une table voisine ; le vieux pot à bière en argent, et les couteaux et les fourchettes aux manches en corne de cerf sur la table, attendant le souper ; la solennelle horloge faisant entendre dans un coin son tic-tac, et au milieu de tout cela Matthieu se lamentant au souvenir de sa jeunesse passée !

« Je suis devenu étrangement romanesque depuis que je suis tombé amoureux de Charlotte. Il fut un temps où je n’aurais ressenti qu’un mépris moqueur pour les lamentations du pauvre Matthieu, mais maintenant j’éprouve pour lui une sorte de tendresse triste, et je prends plus d’intérêt à sa vie terre à terre, à ce portrait, à ces deux boucles de cheveux, qu’au plus émouvant roman qu’ait jamais créé l’imagination humaine. On a bien raison de dire que la vérité est plus invraisemblable que la fiction ; ne peut-on avec autant de justesse dire que la vérité a pour toucher le cœur humain une puissance supérieure aux plus sublimes créations d’un Shakespeare ou d’un Eschyle ?

CHAPITRE III

LA CHASSE AUX JUDSON

« 10 octobre. – Hier et avant-hier, je n’ai rien fait. Samedi ; après un long déjeuner, j’ai relu une seconde fois les lettres de Mme Rebecca, et employé ma matinée à rechercher les parcelles d’informations qui auraient pu m’échapper à la première lecture ; mais je n’ai rien trouvé d’important. Si estimable que m’ait toujours paru le fondateur de la fraternité wesleyenne, j’avais par-dessus la tête de ses vertus, de ses discours, de ses voyages, de ses assemblées religieuses, et de ses prières en commun avant d’en avoir fini avec la correspondance de Mme Haygarth. Dans l’après-midi, je suis allé flâner dans la ville. Je me suis adressé à plusieurs hôtels, à l’effet de découvrir si par hasard le capitaine n’y était pas logé. Je suis allé à la gare ; j’ai assisté au départ d’un train. J’ai passé une demi-heure dans la boutique du meilleur marchand de tabac de la ville, dans l’espoir d’y rencontrer mon élégant patron, qui a l’habitude de s’offrir tous les jours deux cigares extras. S’il est encore à Ullerton ou non, je ne saurais le dire ; mais il ne vint pas chez le marchand de tabac, et je dus me replier sur mon hôtel après avoir perdu ma journée. Cependant je ne pense pas que George ait à se plaindre de moi ; car j’ai rudement travaillé pour vingt-cinq shillings par semaine et je me suis voué à cette affaire avec une somme d’enthousiasme dont je ne me serais jamais cru capable, excepté pour…

« Je suis allé à la messe dimanche matin, et je me suis plus pieusement incliné que je n’ai coutume ; car, bien qu’un homme vivant des ressources de son esprit ne soit pas fatalement un païen ou un athée, il lui est fort difficile d’être tout à fait bon chrétien ; même ma piété d’hier n’a pas été très édifiante, car pendant le sermon, mes pensées vagabondaient à qui mieux mieux du côté de Charlotte.

« Dans l’après-midi, j’ai lu les journaux et j’ai sommeillé au coin de la cheminée de la salle à manger, pensant toujours à Charlotte. Le soir, tard, j’ai été me promener dans les rues, songeant quel pauvre être abandonné j’étais !

« Allons ! voilà que je me plains encore !

« Cette après-midi, nouvelle lettre de Sheldon ; elle m’ouvre un nouveau champ d’exploration dans le territoire souterrain du passé. Cet homme a une merveilleuse aptitude pour ce genre de travail ; il a, ce qui est plus encore que de l’aptitude, une expérience acquise par dix années d’insuccès. Un pareil homme doit réussir tôt ou tard. Sera-ce pendant que je suis son allié ? Je suis disposé à en douter. Je me regarde comme un être dépourvu de chance qui porte malheur aux autres comme à lui-même. C’est une folle superstition peut-être que de s’imaginer que l’on est particulièrement voué à une mauvaise destinée. Cependant les Euménides ont été très sévères pour moi. Ces aimables déesses ont mis leur méchante main sur moi depuis mon berceau. A-t-il jamais été payé, mon berceau ? Je ne le crois pas. Peut-être existe-t-il une déesse vengeresse, dont la mission spéciale est de poursuivre les insolvables, une Némésis attachée à la Cour des Banqueroutiers.

« La lettre de Sheldon révèle une grande subtilité d’esprit. Elle est plus longue que la précédente. Je la transcris ici en entier, voulant faire de ce rapport un résumé complet de tous les faits relatifs à l’affaire Haygarth.

 

« Gray’s Inn, dimanche soir.

« Cher Haukehurst,

« J’ai reçu vos copies de lettres et elles me paraissent choisies avec beaucoup de discernement, en supposant, toutefois, que rien ne vous ait échappé dans l’examen des autres. Il sera bien, du reste, de m’envoyer le surplus. Vous pourrez prendre note de tout ce qui vous pourra servir à vous-même, mais il vaut autant que les originaux soient entre mes mains.

« Je trouve un point très important dans la première lettre que vous avez choisie, c’est l’allusion à une maison dans John Street. Il est clair que Matthieu a habité cette maison. Nous retrouverons peut-être quelque chose de son existence dans le voisinage. Je commencerai mes investigations aux alentours, et si j’ai la bonne fortune de tomber sur un centenaire qui ait encore sa tête, je puis arriver à quelque découverte utile.

« Il y a près de la prison pour dettes plusieurs hospices dont les pensionnaires atteignent à des âges qui rappellent ceux du Pentateuque. Peut-être pourrai-je rencontrer là quelque citoyen qui se rappelle quelque contemporain de Matthieu. Londres était à cette époque aussi grand qu’aujourd’hui, et les hommes passaient leur vie entière dans un ministère, ce qui leur donnait tout le loisir nécessaire pour s’occuper des affaires de leurs voisins. Ayant maintenant une sorte de guide pour me diriger dans mes recherches sur la jeunesse déréglée de Matthieu, j’en suivrai la trace avec le plus grand soin. Je poursuivrai mon enquête métropolitaine pendant que vous continuerez vos investigations provinciales, et, agissant simultanément, nous pouvons espérer aboutir avant peu. Pour ce qui vous concerne, je suis d’avis que vous alliez de l’avant sur la piste de la branche des Judson. Vous devez vous rappeler que l’unique sœur de Matthieu était une Mme Judson, de Ullerton. Je préférerais trouver un héritier légal venant en ligne directe de Matthieu, et ma théorie sur ce point vous est connue. Mais si nous échouons dans cette direction, nous serons bien obligés de nous retourner vers les Judson, qui forment une ligne désespérément compliquée, laquelle exigera peut-être la moitié d’une vie d’homme pour être démêlée, sans compter que d’autres que nous peuvent avoir entrepris la même affaire et dans le même sens, à savoir la branche féminine de l’arbre des Haygarth.

« Il faut que vous tentiez de découvrir quelques descendants des Judson, afin de mettre la main sur des preuves nouvelles : anciennes lettres, inscriptions sur des vieux livres, etc. Que Matthieu eût un secret, cela est certain, et qu’il ait été disposé à le révéler à ses derniers moments, cela est non moins certain. Qui peut savoir s’il ne l’a pas confié à sa sœur unique, bien qu’il n’ait pas osé le dire à sa femme ?

« Vous avez agi avec tant de perspicacité jusqu’à ce moment que je ne crois pas utile de vous fatiguer par d’autres suggestions. Lorsque l’argent sera nécessaire j’y pourvoirai ; mais je dois vous demander d’en être très économe, car je ne puis emprunter qu’avec de grands sacrifices, et si cette affaire venait à ne pas réussir, je serais inévitablement ruiné.

« Votre, etc.,

« G. S. »

« Mon ami Sheldon est un homme qui n’est jamais plus que Votre, etc., pour le reste de l’humanité. Je suppose que ce qu’il appelle ruine serait simplement un tranquille passage devant la Cour des Faillites et le transport de son cabinet sous d’autres cieux. Je ne puis supposer que cette ruine soit une catastrophe effrayante pour un homme qui a pour tout bien une demi-douzaine de mauvaises chaises de crin, deux vieux pupitres, et un pauvre tapis de Turquie en loques.

« La chasse aux Judson est une chose très facile, si je la compare à la tâche de fouiller le passé pour y retrouver la trace effacée des pas de feu Haygarth. Si la famille Haygarth paraît être une race éteinte, la branche des Judson a crû et multiplié, et dès le début j’ai été arrêté par un encombrement de richesses, sous la forme d’une demi-page de Judson dans le dictionnaire des adresses de Ullerton.

« Savoir si je devais m’adresser à Théodore Judson, avocat, ou au Révérend James Judson, curé de Saint-Gamaliel, ou me diriger en premier chez Judson et Cie, merciers et marchands de draps, ou chez Judson et Grinder, filateurs de bourre de soie, c’était là la grande question. En m’informant auprès de mon hôte au sujet des antécédents de ces Judson, je trouvai qu’ils paraissaient sortir d’une source commune et avoir tous dans les veines du sang du vieux Jonathan Haygarth.

« — Les Judson étaient autrefois une famille obscure, des gens du peuple, me dit mon hôte, jusqu’au moment où Joseph Judson, boutiquier et marchand de drap de bas étage, eut la chance de conquérir le cœur de Ruth Haygarth, fille unique du riche épicier, non conformiste, de la place du Marché. Ce mariage a été le point de départ de la prospérité de Joseph Judson. Le vieil Haygarth a soutenu son industrieux et honorable gendre dans le chemin pierreux qui mène à la fortune. Plus d’une fois sans doute il a dû lui venir en aide.

« Les renseignements de mon hôte étaient aussi vagues que le sont en général les renseignements ; mais il était facile néanmoins d’en conclure que les membres de la famille actuellement bien posée des Judson avaient presque tous profité dans une certaine mesure de la fortune laborieusement acquise par Jonathan Haygarth.

« — Presque tous ont trouvé moyen d’ajouter à leur nom celui de Haygarth, me dit mon hôte ; Judson, de la maison Judson et Grinder, s’appelle Thomas Haygarth Judson. Il est membre de notre Club du Commerce, et il est riche à cent mille livres.

« J’ai remarqué à propos de cela, que, dans les villes de province, un riche commerçant n’est jamais censé posséder moins de cent mille livres. Cela paraît être la mesure habituelle de l’ambition commune.

« — Il y a ensuite J. H. Judson, de Saint-Gamaliel, continua mon hôte, qui est James Haygarth Judson, puis le jeune Judson, le fils de l’avocat qui met sur ses cartes Haygarth Judson et permet volontiers qu’on l’appelle de ce nom, ce qu’on lui refuse généralement de faire, parce qu’il se donne des airs, fait l’important le soir sur la place. Le bruit court que son père est héritier légal d’un million en argent laissé par le dernier des Haygarth, et que lui et son fils ont intenté une action contre la Couronne pour réclamer cet héritage. Mais j’ai entendu le jeune Judson nier le fait, un jour qu’on lui en parlait dans ma salle à manger, et je ne pense pas que ce bruit soit bien fondé.

« Je suis fâché d’apprendre cela. M. Judson, l’avocat, ne serait pas un adversaire insignifiant. Je sentis que je devais me tenir à l’écart de Théodore Judson, l’avocat, et de son présomptueux fils, à moins que les circonstances ne m’obligeassent à marcher d’accord avec lui. En même temps, je pensais que tout ce que je ferais pour me rapprocher des autres Judson m’amènerait fatalement à connaître ces membres particuliers de la famille.

« — La famille Judson est très unie ? demandai-je insidieusement.

« — Ma foi, oui et non. La plupart sont cousins au troisième ou quatrième degré, voyez-vous, et cela n’est pas une très proche parenté dans une ville où il ne manque pas de concurrence et d’intérêts opposés qui nous divisent. Le jeune Théodore Haygarth Judson, comme il s’appelle lui-même, est intime avec Judson, de Saint-Gamaliel ; ils ont été au collège ensemble, voyez-vous, et ils se donnent de l’importance parce qu’ils ont passé une couple d’années ou à peu près à l’Université de Cambridge. Ces deux-là s’entendent très bien, mais Judson, le filateur, ne parle ni à l’un, ni à l’autre, lorsqu’il les rencontre dans la rue, et il s’est souvent mal exprimé sur leur compte dans ma salle à manger. William Judson est de la religion dissidente, et il vit beaucoup en lui-même. Les autres Judson sont trop fiers pour lui. Cependant, je ne vois pas ce qu’il y a de compromettant à prendre un ou deux grogs avec des amis, ajouta mon hôte d’un air rêveur.

« Ce fut chez William Judson, le dissident, le solitaire, que je résolus de me présenter d’abord. Comme dissident, il aurait probablement plus de respect que tout autre pour la mémoire du non-conformiste Haygarth et aurait conservé les traditions qui se rapportaient à lui avec plus de soin que les autres membres anglicans et frivoles de la famille Judson ; de plus, vivant surtout avec lui-même, il serait moins, bavard.

« Je ne perdis pas de temps pour me présenter à la maison de commerce, et, après avoir remis au domestique la carte de George, en m’annonçant comme venant pour une affaire qui concernait la famille Haygarth, je fus immédiatement introduit dans un comptoir très propre.

« J’y vis un petit vieillard, très vivant, très actif, vêtu d’un habit de drap fin avec une cravate de batiste et un jabot blanc comme neige. Il me reçut avec une politesse un peu surannée. Je fus enchanté de voir qu’il avait au moins soixante-quinze ans ; je l’aurais été plus encore, si je l’avais trouvé plus vieux.

« Je m’aperçus très vite que M. Judson, le drapier, était un personnage tout autre que le Révérend Jonas. Il me questionna avec beaucoup d’attention sur les motifs qui me poussaient à vouloir être renseigné sur le défunt Haygarth. J’éprouvai quelque répugnance à faire de la diplomatie avec lui comme avec Goodge. Tromper le malin Jonas était un triomphe, mais tromper le confiant drapier était chose presque honteuse. Néanmoins, ainsi que je l’ai dit plus haut, en mettant tout au pis, je ne m’écartais pas plus de la vérité qu’un avocat ou un diplomate. Judson accepta mes explications avec une complète simplicité et parut fort satisfait d’avoir une occasion de parler des Haygarth.

« — Vous n’êtes pas engagé dans la tentative pour soutenir les prétentions de Théodore Judson à la réclamation de l’héritage du dernier John Haygarth, hein ? me demanda tout à coup le bonhomme, comme soudainement frappé d’un oubli.

« Je l’assurai que les intérêts de Théodore Judson et les miens n’avaient absolument rien de commun.

« — Je suis content, répondit le drapier, non pas que j’aie le moindrement à me plaindre de Théodore Judson, entendez-le bien, encore que ses principes et les miens diffèrent considérablement. Je me suis bien laissé dire que lui et son fils espèrent faire valoir une prétention à cet héritage ; mais ils n’y réussiront pas, monsieur, ils n’y réussiront pas. Il y avait ici autrefois un jeune homme qui est parti pour l’Inde en 1841 ; un libertin, un débauché, monsieur, qui cherchait toujours à emprunter de l’argent sous prétexte qu’il voulait se mettre dans les affaires et faire honneur à sa famille ; ou bien pour avoir de quoi se coucher ou dîner. Mais ce jeune homme était l’arrière-petit-fils de Ruth Haygarth, l’aîné survivant des petits-fils de Ruth Haygarth ; et si cet homme est encore vivant, c’est lui qui doit régulièrement hériter de la fortune de John Haygarth. S’il vit encore ou s’il est mort en ce moment, c’est plus que je ne puis dire, attendu qu’on n’a jamais entendu parler de lui à Ullerton, depuis qu’il l’a quitté. Mais, jusqu’à ce que Théodore Judson puisse fournir des preuves légales de la mort de cet homme, il n’a pas plus de chance d’avoir un sou de la fortune de Haygarth que je n’en ai d’hériter de la couronne d’Angleterre.

« Le petit vieillard s’était monté jusqu’à un léger ton de colère avant d’avoir achevé, et je pus voir que les Théodore Judson étaient aussi impopulaires dans le comptoir du drapier qu’ils l’étaient à l’hôtel du Cygne Noir.

« — Quel était le nom de baptême de cet homme ? demandai-je.

« — Peter. Il s’appelait Peter Judson, et était l’arrière-petit-fils de mon grand’père, Joseph Judson, qui habitait cette maison même, monsieur, il y a plus de cent ans. Attendez un peu ; Peter Judson devait avoir environ vingt-cinq ans lorsqu’il a quitté Ullerton ; de sorte que c’est à présent un homme entre deux âges, s’il ne s’est pas tué ou si le climat ne l’a pas tué il y a longtemps. Il est parti comme subrécargue sur un navire marchand ; c’était un garçon intelligent, capable de travailler quand il voulait s’en donner la peine, malgré sa vie dissipée. Théodore Judson est un très bon avocat ; mais si habile qu’il puisse être, il n’avancera pas d’un pas vers la possession, de la fortune laissée par John Haygarth, avant qu’il ait prouvé la mort de Peter Judson, et il n’ose pas publier d’annonces pour se procurer cette preuve dans la crainte de faire surgir d’autres réclamants.

« Quelque contrarié que je fusse d’apprendre qu’il y eût plusieurs prétendants à l’héritage du Révérend ab intestat, je fus bien aise de voir que l’impopularité de Théodore Judson disposerait probablement ses parents à prêter assistance à tout étranger susceptible de mettre ce gentleman hors de la liste des compétiteurs. Ce fut sur cette donnée que je crus devoir me diriger dans mon entrevue avec le vieux drapier.

« — Je regrette de ne pas être libre de vous expliquer la nature de mon affaire, dis-je d’un ton tout à la fois insinuant et confidentiel ; mais je pense pouvoir prendre sur moi, sans manquer à la confiance de celui qui m’emploie, de vous assurer que, quelle que soit la personne à laquelle reviendra l’argent du Révérend John Haygarth, ni M. Judson, l’avocat, ni son fils, ne mettront le doigt sur un sou.

« — Je ne suis pas fâché d’entendre cela, répondit Judson enchanté, non que j’en veuille le moins du monde au jeune homme, comprenez-le bien ; mais parce qu’il est complètement indigne d’une pareille bonne fortune. Un jeune homme qui passe à côté de ses parents dans les rues de sa ville natale sans avoir la simple courtoisie due à l’âge et à la respectabilité, un jeune homme qui se moque d’une fortune acquise dans un honnête commerce, un jeune homme qui appelle ses cousins sauteurs de comptoir et ses tante et oncle momies, un tel jeune homme n’est pas digne de devenir riche, et je vous dirai franchement que j’aimerais mieux voir n’importe qui hériter de cette fortune, plutôt que Théodore. Croiriez-vous, mon cher monsieur, qu’on l’a vu dans cette même rue se promener en tandem. Je voudrais bien savoir quel nombre de chevaux il mettrait à son tilbury ou quelles avanies il ne ferait pas à ses parents s’il avait à sa disposition cent mille livres.

« Pour la seconde fois Judson s’était indigné. La conversation fut interrompue pendant quelques minutes. Il se remit un peu.

« — Je vais vous dire ce que je ferai pour vous, mons… monsieur Haukesell, dit-il, mêlant ensemble mon nom et celui de Sheldon, je vais vous donner un mot d’introduction pour ma sœur. S’il est quelqu’un qui puisse vous aider à chercher dans le passé, c’est bien elle. Elle est plus jeune que moi de deux ans, étant âgée de soixante ans, et aussi vive et aussi active qu’une jeune fille. Elle a passé toute sa vie à Ullerton ; c’est une femme qui fait collection de tous les bouts de papier qui lui tombent dans les mains. Si de vieilles lettres ou de vieux journaux peuvent vous servir, elle en a beaucoup en magasin.

« Sur ce, le bonhomme écrivit un billet qu’il sécha avec de la poudre renfermée dans une bouteille dont le dessus était percé de trous.

« Pourvu de cette épître antique, écrite sur beau papier et scellée avec un grand cachet carré formé d’un petit monument en cornaline que le drapier portait à la chaîne de sa montre, je partis pour aller trouver Mlle Hezekiah Judson.

CHAPITRE IV

UN COUP D’ŒIL SUR LE PASSÉ

« 10 Octobre. – Je trouvai facilement la maison où demeurait Mlle Hezekiah Judson. C’était une de ces maisons de forme carrée, entourée de plates-bandes de fleurs, et fermée par une palissade d’un vert éclatant, qui ne font nulle part plus d’effet que dans les faubourgs d’une ville de province.

« J’en avais entendu assez depuis mon court séjour à Ullerton, pour savoir que vivre dans Lancastre Road équivalait à un brevet de respectabilité au-dessus de toute atteinte. Il n’y a que les gens très bien posés pour dédaigner de s’enfermer chez eux comme dans une prison.

« Mlle Hezekiah avait une existence extrêmement pure, elle avait de plus des rentes ; cela suffisait pour donner au faubourg qu’elle habitait un prestige irréprochable. Je fus reçu, par une femme âgée, empesée comme un faux-col, mais avec un visage assez agréable. Elle me fit entrer dans un parloir très propre, mais très humide, comme les pièces qu’on n’habite pas ; elle m’y laissa pendant qu’elle allait porter à sa maîtresse ma lettre d’introduction. J’eus le temps de me faire quelque idée du caractère de Mlle Judson, en examinant les choses parmi lesquelles elle vivait. Sur la table des livres de poésie se mêlaient à des livres de religion ; de chaque côté des serins tapageurs chantaient dans une grande cage de cuivre, et un épagneul dodu ronflait, pelotonné sur un coussin. Ce que voyant je pensai : le wesleyanisme de la dame n’est pas farouche ; sa piété se tempère par des émotions d’un ordre plus temporel, telles que le bonheur d’entendre jaser les serins et dormir les chien obèses. Je ne me trompais pas. Mlle Judson apparut ; la servante la suivait, elle portait un plateau sur lequel il y avait du vin, des gâteaux. C’était la première fois que dans mes visites on m’offrait des rafraîchissements. J’en tirai la conséquence que Mlle Judson devait être la personne la plus facile de celles que jusqu’alors j’avais rencontrées.

« Cela me donna bon espoir ; je m’imaginai qu’il serait très malin de jouer la candeur ; c’est pourquoi je ne crus pas devoir lui cacher que l’affaire qui m’amenait avait rapport à l’héritage laissé par John Haygarth, et qui attendait un réclamant.

« — La personne pour laquelle vous agissez n’est pas M. Théodore Judson ? demanda-t-elle avec quelque raideur.

« Je l’assurai que je n’avais jamais vu M. Théodore, et que je n’étais en aucune façon intéressé à son succès.

« En ce cas, je serai heureuse de vous aider autant qu’il sera en mon pouvoir, mais je ne veux rien faire pour soutenir les intérêts de Théodore Judson junior. J’ose croire que je suis une bonne chrétienne, et si Théodore Judson junior venait ici pour me demander pardon, je le lui accorderais comme une bonne chrétienne doit le faire ; mais je ne puis ni ne veux seconder ses cupides desseins. Je ne puis me prêter à une altération quelconque de la vérité. Judson senior n’est pas l’héritier régulier du défunt John Haygarth, bien que je doive reconnaître que ses droits primeraient ceux de mon frère. Il y a une autre personne avant Théodore Judson et les Théodore Judson le savent bien. Mais fussent-ils fondés dans leurs réclamations, je les considérerais encore comme indignes de jouir de cette fortune. Si ce chien pouvait parler il rendrait témoignage du mauvais traitement qu’il a reçu de Théodore Judson junior à la porte de son jardin, ce qui suffirait auprès de toute âme sensible pour montrer ce que vaut le caractère de l’homme. Un jeune homme capable de satisfaire de mauvais sentiments envers une vieille parente aux dépens d’un inoffensif animal ne sera jamais un homme qui mérite la richesse.

« J’exprimai mon adhésion à cette façon de voir, et je fus bien aise de m’apercevoir qu’avec Mlle Judson comme avec son frère, l’arrogance de Théodore me serait d’un grand secours. Cette dame n’avait que deux ans de moins que son frère et était plus encore que celui-ci disposée à bavarder. Résolu de tirer de la circonstance tout l’avantage possible, je l’écoutai silencieusement. Je hasardais seulement une question de temps à autre. Cela me sembla long, je dois l’avouer.

« En récompense de ma force d’âme, j’obtins de Mlle Judson la promesse de m’envoyer toutes les lettres et papiers qu’elle pourrait trouver sur l’histoire personnelle de Matthieu Haygarth.

« — Je sais que j’ai un gros paquet de lettres, écrites par Matthieu lui-même, parmi les papiers de ma grand’mère, dit Mlle Judson. J’étais la préférée de ma grand’mère, et j’avais l’habitude de passer avec elle une partie de mes journées. Quand elle mourut, je portais encore une robe courte ; mais, dans mon temps, les jeunes filles portaient des robes courtes beaucoup plus tard qu’à présent. J’avais quatorze ans. Je l’ai bien souvent entendue parler de son frère Matthieu, qui est mort quelques années avant ma naissance. Elle l’aimait beaucoup et il avait de l’affection pour elle. Elle m’a souvent aussi raconté combien il était beau dans sa jeunesse et quelle belle tournure il avait dans son costume de cheval chocolat brodé d’or, un jour qu’il était venu à Ullerton pour la voir en secret, n’étant pas en bons termes avec son père.

« Je demandai à Mlle Judson si elle avait jamais lu les lettres de Matthieu Haygarth.

« — Non, dit-elle, je les regarde quelquefois lorsque je mets de l’ordre dans le tiroir où je les conserve. Il m’est parfois arrivé d’en lire quelques mots, mais rien de plus. Je les garde par respect pour le mort ; mais je crois que cela me ferait du mal de les lire. Les pensées et les sentiments exprimés dans de vieilles lettres semblent si récents qu’ils nous poussent à faire un retour sur nous-mêmes et à nous affliger en voyant que ces lettres fanées sont tout ce qui reste de celui qui les a écrites. Il est très bien de se rappeler que nous ne sommes que des voyageurs et des passagers sur cette terre, mais il n’en est pas moins douloureux de penser quelles traces légères nous y laisserons.

« Les serins parurent comprendre Mlle Judson ; un gazouillement d’assentiment retentit, et j’en pris congé avec un petit sentiment de compassion. Oui, moi vagabond, moi Robert-Macaire jeune, j’avais pitié des serins qui étaient en cage et de la vieille dame solitaire qui commençait à sentir la mort qui venait, et qui se rendait compte de la médiocrité de son existence.

« 11 octobre. – Je porte aujourd’hui la peine de ma témérité à affronter l’atmosphère humide du parloir de Mlle Judson : je suis terriblement grippé. J’ai donné ordre de faire du feu dans ma chambre ; cette douceur que je m’accorde n’est guère en rapport avec la rémunération que je reçois de Sheldon. Cela n’empêche pas que je sois assis devant mon feu, méditant sur la vie de Matthieu Haygarth.

« Sur la table, à côté de moi, plus de cent lettres sont éparpillées, toutes de l’écriture hardie de Matthieu ; mais, même à présent, malgré tout ce que j’ai pu lire, l’histoire de cet homme est loin d’être claire pour moi. Ses lettres sont pleines d’allusions et d’indications, mais il y en a bien peu de compréhensibles. Ce sont des énigmes dans lesquelles la plupart des noms sont déguisés. Il n’y a que des initiales.

« Il y a dans ces lettres beaucoup de choses qui ont rapport à l’époque de la vie secrète de Matthieu. Elles sont adressées à la seule personne de sa famille dans laquelle il eût pleine confiance. Ce fait transpire plus d’une fois, comme on le verra dans les extraits que je vais en faire, si ma grippe qui me rend idiot, quand elle ne me fait pas éternuer, me permet de faire quelque chose de raisonnable.

« J’ai divisé et classé ces lettres d’abord d’une façon, et ensuite d’une autre, jusqu’à ne plus m’y reconnaître. Dans cette situation, ce que j’ai de mieux à faire est d’abandonner toute idée de classification, de les relire tranquillement en suivant autant que possible l’ordre des dates, et en prenant note de ce qui me paraîtra en valoir la peine. L’esprit pénétrant de George fera le reste.

« En conséquence, je commence mes notes par un extrait de la première lettre de la série. Je m’abstiens de conserver l’orthographe de Matthieu, qui est bien la plus fantaisiste que j’aie jamais rencontrée.

 

« 14 Décembre 1742. –… En vérité, ma chère Ruth, j’ai la plus grande affection pour vous et je vous dirai ce que je ne voudrais dire à personne. J’ai revu cette jeune fille que j’avais eu la bonne fortune de protéger contre les insultes des mauvais sujets au mois de septembre dernier. C’est bien la plus jolie créature qui se puisse voir, élégante, gracieuse, de ton, de paroles, comme une patricienne. La personne la mieux élevée de Ullerton ne l’est pas mieux qu’elle. Je l’ai rencontrée dans les environs de la prison du Shériff, où son père est renfermé en ce moment, et j’ai eu avec elle une très agréable conversation. Elle m’a reconnu de suite et a paru bien aise de me rencontrer. Ses jolis yeux bleus se sont remplis de larmes lorsqu’elle m’a remercié d’avoir bien voulu être son défenseur à la Foire. Ainsi, vous le voyez, Madame Ruth, votre frère est mieux apprécié à Londres qu’ailleurs. Si vous aviez vu la pauvre créature et l’aviez entendue raconter sa touchante histoire, je suis sûre que votre excellent cœur se serait ému. Ses infortunes sont les plus imméritées du monde. Son père est malade, en prison. Elle a perdu sa mère il y a trois ans, et la pauvre orpheline est seule pour soutenir son père malade et sa petite sœur. Songez à cela, madame Ruth, dans votre riche demeure. Je vous jure que Mme Molly est plus jolie qu’aucune des belles dames qui étaient à l’ouverture de la grande salle de danse de Ranelagh, au printemps dernier, où j’ai rencontré Mlle Cunings et lady Harvey, qui passe aussi pour une merveille. »

 

« Cet extrait me paraît démontrer de la manière la plus évidente que mon ami Matthieu s’est considérablement épris de la belle jeune femme dont il s’était constitué le défenseur dans quelque rixe. Cela s’accorde avec les renseignements que j’ai eus de mon vieux pensionnaire de l’hospice de Ullerton, qui se rappelait avoir entendu son grand-père parler d’une intervention de Matthieu dans quelque bataille à la grande fête de Smithfield.

« Dans mon extrait suivant, il est encore question de Molly, après un intervalle de quatre mois. Il semblerait que Matthieu, dans ses confidences à sa sœur, eût été jusqu’à lui avouer sa tendresse pour la fille du pauvre bateleur des tréteaux de Londres ; mais je ne trouve rien de semblable dans les lettres que j’ai dans les mains. Une pareille lettre a pu être considérée par Mme Ruth comme trop dangereuse pour être conservée. La sœur de Matthieu n’était pas encore mariée à cette époque et vivait sous la sévère surveillance paternelle. Cette lettre de Matthieu me paraît avoir été écrite en réponse à quelque remontrance de Ruth.

 

« 12 Avril 1743… – Certainement, ma chère sœur, vous ne pouvez pas me croire assez vil et assez immoral pour vouloir abuser d’une pauvre jeune fille qui se fie à moi, comme à un galant homme ; ce que je veux m’efforcer d’être pour l’amour d’elle. J’aurais mauvaise opinion de vous si vous me jugiez capable d’une pareille infamie. Vous me dites que Mlle Rebecca Caulfields possède plus que jamais l’estime de mon père ; mais, Ruth, je suis obligé de vous dire que cette estime ne peut être la règle de mes actions, car je considérerais comme la pire des tyrannies celle qu’un père prétendrait exercer sur les sentiments de ses enfants. Dans ma pensée, se serait même comme une sorte de barbarie qui porterait la jeunesse à se révolter contre les privilèges de l’âge. Je ne doute nullement que Mlle Rebecca ne soit une personne très recommandable, bien qu’elle se soit laissée endoctriner par cette nouvelle secte de Méthodistes ou, comme quelques-uns disent, de charlatans, fondée récemment par un jeune écervelé, nommé Wesley, et un autre encore plus fou, nommé Witfelde. Je suis bien certain qu’il ne manque pas d’hommes à Ullerton qui seraient fort aises d’obtenir la main et la fortune de Mlle Rebecca ; mais sa fortune fût-elle dix fois plus considérable, je ne saurais unir ma vie à celle d’une personne pour laquelle je n’éprouve aucune affection. Maintenant, ma chère sœur, ayant répondu à toutes vos questions autant qu’il m’est possible de le faire par lettre, il ne me reste qu’à vous demander de me donner souvent de vos nouvelles et de croire que vous n’avez pas de plus affectionné serviteur que votre frère,

« MATTHIEU HAYGARTH. »

 

« Cet extrait fait supposer que notre Matthieu aimait sincèrement la fille du comédien et n’avait à son égard que des vues honnêtes. La manière dont il repousse les doutes de sa sœur révèle une généreuse indignation et la résolution de ne pas épouser la fortune de Mlle Rebecca. Je commence à penser que la théorie de Sheldon au sujet d’un mariage antérieur et secret pourrait bien devenir un atout dans son jeu. Dieu seul sait combien pourra être long et difficile le travail nécessaire pour arriver à prouver ce mariage. Et alors même que nous parviendrions à en trouver la preuve, nous n’aurions avancé que d’un pas dans notre obscur sentier ; nous aurions encore à découvrir qu’elles ont été les suites de cette union et à suivre la trace des descendants inconnus de Matthieu pendant un siècle.

« Je me demande ce que faisait Sisyphe lorsque sans cesse son rocher retombait sur lui. A-t-il jamais regardé le sommet de la montagne pour calculer la distance qu’il avait encore à parcourir avant que sa tâche fût accomplie ?

« La lettre dans laquelle se trouve ensuite un passage qui mérite d’être transcrit est d’une date beaucoup plus récente et abonde en initiales. Le timbre de la poste est illisible. Je puis seulement reconnaître les lettres P O et L ; les deux premières l’une à côté de l’autre, la troisième après un léger intervalle. Le contenu indique qu’elle a dû être écrite de quelque triste village. Ce village ne serait-il pas Spotswold ? Les lettres P O et L, qui restent apparentes sur le timbre de la poste, s’ajusteraient très bien avec le nom de ce village. C’est encore une question que j’abandonne à la sagacité de Sheldon. La date est de Mars 1749.

 

« M*** ne va pas bien. Quelquefois, j’ai le chagrin de croire que cette vie tranquille ne lui convient pas, habituée qu’elle a été à l’activité, au bruit. Je lui ai fait quelque reproche ; mais elle m’a dit, avec des larmes dans les yeux, qu’être près de moi, de M***, et de C*** était assez pour qu’elle fût heureuse, et que sa maladie est la seule cause de sa tristesse. Je prie le ciel qu’elle se rétablisse bientôt. Le petit M*** embellit tous les jours, et vraiment, ma chère sœur, si vous trouviez moyen de revenir voir votre affectionné frère, vous reconnaîtriez vous-même qu’on ne peut pas avoir un plus bel enfant. Il est intelligent et a de si gentilles façons qu’elles lui gagnent tous les cœurs. Mme J*** dit qu’elle l’adore et qu’elle a presque peur de tourner au paganisme en ressentant une si grande affection pour une créature terrestre ; elle a dit cela à notre bon curé qui a ri avec elle de cette folie.

« Nous avons eu des pluies continuelles la semaine passée. Un temps pareil ne peut que retarder le rétablissement de M***. Le médecin de G***, chez lequel je l’ai conduite, dit qu’il faut qu’elle prenne l’air tous les jours, soit à pied, soit en voiture, ou en chaise à porteurs ; mais avec ce temps et dans un endroit où on ne trouve, ni voiture, ni chaise, elle est bien forcée de rester à la maison. Je lui ai proposé d’aller demeurer à G*** ; elle n’a pas voulu, disant que cet été elle serait aussi bien portante que jamais. Je prie Dieu qu’il en soit ainsi ; mais il y a des moments où je n’ose plus espérer. Si vous pouvez revenir nous voir, vous apprécierez si elle paraît plus mal que lorsque vous l’avez vue l’automne dernier. Elle a essayé de votre tisane d’infusion de tanésie, et vous envoie tous ses remerciements pour votre bon souvenir. Je présume que les méchants propos sur mon compte ne manquent toujours pas à Ullerton. L’on m’y représente sans doute comme courant à Londres les combats de coqs et les théâtres, les fêtes du Vauxhall et les bals de Covent Garden ? Mon père continue-t-il à dire pire que pendre de moi, ou n’a-t-il pas oublié que j’existe ? Dans ce dernier cas, j’espère que vous le lui rappellerez.

« Votre affectueux frère et obéissant serviteur,

« MATTHIEU HAYGARTH. »

 

« Cette lettre me paraît démontrer l’existence d’un mariage. Qui peut être ce petit M*** dont il parle si tendrement, si ce n’est son enfant ? Quelle peut être cette femme dont la santé lui cause tant d’inquiétude, si ce n’est la sienne ? Ce n’est que de sa femme seule qu’il puisse parler ainsi librement à sa sœur. Le lieu où il lui demande de venir les voir ne peut être qu’un domicile conjugal. Il me paraît donc très clair qu’à cette époque, Matthieu était marié secrètement et vivait à Spotswold, où sa femme et son fils ont été enterrés plus tard, et d’où le corps de l’enfant a été ultérieurement transporté à Dewsdale, pour être déposé dans la tombe où son père sentait qu’il ne tarderait pas à aller le rejoindre. Cette allusion aux commérages de Ullerton indique clairement que le père de Matthieu croyait qu’il dépensait dans la métropole la subvention paternelle, à un moment où le jeune homme vivait modestement à une distance de cinquante milles à peine de sa ville natale. Cela ne serait plus possible à notre époque de chemins de fer ; mais dans ce bienheureux siècle, la distance de Ullerton à Spotswold était un voyage qui n’exigeait pas moins d’une journée. Que Matthieu vécût dans un autre lieu que celui où il était censé demeurer, cela résulte de plusieurs passages de ses lettres, tels que les suivants, à peu de chose près :

« J’ai été hier, jour du marché, à G***, où je me suis trouvé à l’improviste face à face avec le fils aîné de Peter Brown. Ce garçon a ouvert de grands yeux comme une oie en me regardant. Je lui ai rendu son regard avec les intérêts en lui disant que s’il était envieux de savoir mon nom, je m’appelais Simon Lubchick, fermier, pour le servir. Le pauvre nigaud m’a demandé humblement pardon en me disant qu’il me prenait pour un gentleman de Ullerton… un ami de son père. Sur quoi je lui ai donné un shilling et nous nous sommes quittés parfaitement satisfaits l’un de l’autre. Ce n’est pas la première fois que la rencontre de gens de Ullerton m’a donné la venette. »

« Parmi les lettres qui suivent il y en a de fort tristes. Le petit M*** est mort. Le cœur désolé du pauvre père exprime sa souffrance en termes fort nets :

« Novembre 1751. – Je remercie sincèrement ma chère sœur de sa bonne affection et de sa sympathie ; mais hélas ! il n’est plus ; et il me semble que sans lui je ne peux plus avoir aucun plaisir, aucune joie en ce monde… Un pauvre petit enfant de six ans, et pourtant si cher à mon cœur que la terre me paraît vide, et solitaire sans lui. N***dépérit sensiblement ; elle garde le lit chaque jour davantage. En vérité, ma chère Ruth, je ne vois plus que des chagrins, de la misère, devant moi, et je serais heureux de reposer en paix dans la même tombe que mon petit M***. »

« Je ne puis rien trouver de plus sur cette mort ; seulement çà et là de tristes allusions. Je présume que la plus grande partie des lettres de Matthieu a dû être perdue, car les dates de celles que j’ai dans les mains sont très espacées et je trouve dans la plupart l’indication évidente d’autres correspondances. Après la lettre sur la mort du petit M*** il y a une lacune de huit années. Puis vient une lettre portant le timbre de Londres, très bien marqué.

» J’en extrais le passage suivant :

« 4 Octobre 1759. – La ville est bien triste, tout le monde, grands et petits, riches et pauvres, est en deuil du général Wolf. Quelle noble mort, et combien elle est préférable à la vie quand on considère ses peines et ses misères ! Cette opinion a été aussi celle de bien des gens qui valaient mieux que votre serviteur. Jeudi dernier je me trouvais avec un écrivain distingué, le docteur Johnson, celui qui a écrit l’admirable histoire de Rasselas, que je vous ai envoyée dès son apparition. Ce Johnson, je dois l’avouer, est infiniment moins distingué comme gentleman que comme auteur. Il porte du linge sale, met mal sa cravate, et a des façons qui, chez un autre, seraient considérées comme celles d’un homme mal élevé. Il a fait une réflexion qui m’a vivement impressionné. L’une des personnes présentes, presque tous gens de savoir et de talent, excepté votre pauvre ignorant de frère, fit observer que c’était un dire, chez les anciens, que le plus heureux homme du monde était celui qui n’était jamais né ; et le plus heureux après celui-là, celui qui mourait le premier. Sur quoi, le docteur Johnson s’est écrié très haut et avec colère :

« — Cela est un sentiment païen, monsieur, et je suis honteux de voir un gentleman chrétien le répéter avec admiration. Entre les païens et ceux qui suivent la doctrine du Christ il y a autant de différence qu’entre un esclave et un loyal serviteur qui sert un bon maître. Chacun d’eux porte un fardeau semblable, mais le serviteur sait qu’il recevra sa juste récompense, tandis que l’esclave n’espère rien et par cela seul en conclut que le plus grand bonheur pour lui c’est de ne pas travailler.

« Je ne pus m’empêcher d’approuver la sagesse et la piété de ce discours, mais, à la vue de tout un peuple en deuil, j’enviai le sort du jeune général, sa mort glorieuse ; j’aurais voulu être parmi les victimes sur les hauteurs de Québec. J’ai été voir la veille maison dans J. Str., mais je n’ai pas voulu y entrer pour voir M. F***, et nos anciennes chambres, car j’aurais craint une apparition de ceux qui les ont habitées autrefois. C*** travaille à Highgate, où elle est en très bon air. Je vais la voir souvent. Elle est presque aussi grande que vous. Présentez mes compliments à Mlle Rebecca, puisque vous dites que cela fera plaisir à mon père et qu’il est maintenant disposé à avoir meilleure opinion de moi. Mais s’il pense que jamais je la demanderai en mariage, il s’abuse tout à fait. Vous savez où repose mon cœur, dans une tombe avec tout ce qui a contribué à me rendre la vie chère. Remerciez mon père de l’argent qu’il m’a envoyé, dites lui que je passe mon temps en bonne compagnie, sans plus jamais boire ni jouer et que j’irai lui présenter mes respects dès qu’il me l’ordonnera ; mais je ne désire pas quitter Londres, étant bien aise d’être près de C***. »

« Qui est cette C***, que Matthieu allait voir à Highgate et qui était presque aussi grande que Ruth Judson ? N’est-ce pas très probablement la même C*** qui se trouve mentionnée dans les lettres précédentes, conjointement avec le petit M*** ? Si cela est, peut-il y avoir aucun doute qu’elle soit la fille de Matthieu ? De qui pourrait-il parler comme il fait dans cette lettre, si ce n’est de sa fille ? Elle était à Highgate, dans une institution probablement, où il allait la voir. Elle était presque aussi grande que Mme Judson. Elle avait dû atteindre à cette taille récemment, autrement il n’en eût pas donné la nouvelle à sa sœur. Et puis, il ne désire pas quitter Londres, parce qu’il est bien aise d’être près de C***.

« Je le parierais sur ma vie, C*** est sa fille.

« Agissant en conséquence de cette conviction, j’ai extrait tous les passages où il est question de C***, quelque soit l’espace de temps qui les sépare.

« Ainsi, en 1763, je trouve :

« C*** est devenue fort belle, et Mme N*** m’a dit qu’elle « était très admirée par un frère de son amie Tabitha. Elle ne sort jamais qu’avec Tabitha. On n’aurait pas plus d’égards pour une duchesse. Mme N*** l’aime tendrement ; elle la considère comme la jeune fille la plus douce et la mieux élevée que l’on puisse voir. Je lui ai donné la nouvelle édition de Sir Charles Grandisson, qu’elles lisent tout haut, chacune à son tour, le soir, pendant que Mme N*** travaille à l’aiguille. C*** m’a donné un gilet de laine qu’elle a tricoté elle-même et quelque paires de bas qui sont trop gros pour que je puisse m’en servir. Je ne le lui ai pas dit. »

« Encore en 1764 :

« Le frère de Tabitha Meynell va plus souvent que jamais à Highgate. Il est employé dans le magasin de son père ; c’est un jeune homme très rangé et très estimable. Si un mariage avec lui doit rendre C*** heureuse, je serais le dernier des hommes si j’usais de mon autorité pour contrarier son inclination. Elle n’a encore que dix-huit ans, ce qui est bien jeune pour changer de position ; c’est pourquoi j’ai dit à Mme N*** qu’il fallait prendre patience. En attendant les jeunes gens se voient très souvent. »

« Encore en 1765 :

« Le jeune Meynell est plein de constance. Il montre beaucoup de penchant pour C*** dans ses conversations avec Mme N*** ; mais il attend mon autorisation pour lui exprimer ses sentiments à elle-même. C’est vraiment un garçon exemplaire. Son père jouit d’une excellente réputation dans Aldergate Street où il demeure. J’ai dîné à sa table depuis que je vous ai écrit et l’on m’a marqué une grande considération. Lui, Thomas Meynell, le père, donnera à son fils cinq cents livres. J’ai promis que j’en donnerais mille à C*** et lui meublerais une maison à Chelsea.

« Chelsea est un charmant petit village près de Londres ; de sorte que, selon toute probabilité, je vous annoncerai un de ces jours un mariage. Je suis fâché d’apprendre que mon père est obligé de garder le lit ; assurez-le de toute mon affection, et dites-lui que j’irai à Ullerton dès qu’il le désirera. C’est une satisfaction pour moi de savoir que Mlle Rebecca soit aussi remplie d’attentions pour lui et qu’il trouve du soulagement dans ses prières et ses exhortations. Je lui ai plus d’obligation de cela que de l’amitié qu’elle témoigne pour mon indigne personne. Dites-lui, je vous prie, que je suis entièrement à son service. Notre nouveau roi est aimé et admiré de tous. Il n’en est pas de même de ses ministres, sur le compte desquels il circule d’injurieux pamphlets dont le peuple s’amuse, etc., etc. »

« Dans cette lettre, je découvre un certain adoucissement de sentiments à l’égard de Mlle Rebecca. L’année suivante, en 1766, d’après mes notes, le père de Matthieu est mort ; mais je ne trouve aucune lettre datée de cette même année, que Matthieu a sans doute passée à Ullerton. Aucune, depuis cette époque, jusqu’à l’année où Matthieu a épousé Mlle Rebecca. Pendant l’année qu’a durée cette union et qui a été la dernière de sa vie, je trouve plusieurs lettres ; quelques-unes écrites à Londres, les autres du manoir de Dewsdale ; mais dans ces lettres si affectueuses et confidentielles qu’elles soient, il y a peu de renseignements positifs.

« Ces dernières lettres sont l’expression des sentiments de Matthieu régénéré et wesleyanisé ; de même que les épîtres plus prétentieuses de sa femme Rebecca, elles traitent principalement de matières spirituelles. Dans ces lettres, je crois distinguer la marque d’un esprit affaibli ; en déclinant, il est devenu la proie de terreurs religieuses, et bien que je reconnaisse pleinement l’influence réformatrice que John Wesley a exercé sur le peuple anglais, j’imagine que le pauvre Matthieu aurait été plus à son aise entre les mains d’une femme d’une piété moins exigeante, moins impérieuse. Un sentiment de frayeur, presque de désespoir perce dans toutes ces lettres. Il se lamente et regrette le bonheur passé de sa jeunesse ; puis, il se lamente et pousse des soupirs sur sa propre iniquité qui l’a fait heureux avec tant d’insouciance et de frivolité.

« Ainsi dans une lettre, il dit :

« Quand je pense à ce temps de folie inconsidérée que j’ai passé avec M*** et combien près d’elle je croyais jouir du plus grand bonheur que la terre puisse nous accorder ou le ciel nous promettre, je tremble pour ma pauvre âme dans laquelle la vraie lumière n’avait pas encore pénétré. Si je pouvais seulement en conserver le souvenir, je serais moins affligé ; mais je ne le dois pas, car les plus zélés des membres de notre secte proclament que mourir avec la préoccupation d’une affection terrestre ou trop regretter ceux que nous laissons sur la terre n’est pas d’un bon chrétien, qu’un châtiment attend ceux qui s’y laissent aller. »

« Puis encore, dans une autre épître, il écrit :

« J’ai entendu, jeudi dernier, un sermon d’un tout jeune homme qui, de garçon charpentier qu’il était, est devenu prédicateur. Il a dit que jouir d’une existence heureuse et trouver plaisir dans les choses de ce monde, si le repentir ne nous absout pas, nous conduit à une inévitable damnation. C’est une douloureuse pensée. Je me suis mis à songer à M***, qui m’a rendu si heureux jusqu’à ce que la mort vînt me l’enlever. Et maintenant je sais que dans cette vie tout n’est que vanité. Je vous assure, ma chère sœur, que je suis profondément triste, quand je réfléchis sur cette vérité. Oui, cela est très douloureux à penser. »

« Plus tard, vient cet étrange pressentiment de la mort, ce sentiment instinctif d’une main cachée qui l’attire de si bonne heure vers la tombe, puis avec ce pressentiment vient le désir que le petit M*** soit transporté dans un lieu où son père puisse reposer près de lui. Il se trouve plusieurs passages dans les dernières lettres qui font prévoir le mystérieux enterrement nocturne à Dewsdale.

« La nuit dernière, j’ai rêvé du cimetière de S***. Il me semblait que j’étais assis sous le vieux if et que j’entendais la voix d’un enfant qui implorait ma pitié. Le souvenir de ce rêve m’a oppressé toute la journée, et, plus d’une fois, Rebecca m’a demandé ce qui me tourmentait. Si seulement mon petit M***reposait plus près de nous, dans ce tombeau où je sens que je ne tarderai pas à être transporté, je crois que je serais plus heureux. Reprochez-moi cette folie, si vous voulez. Je deviens vieux, et Satan me poursuit par de folles tentations. Que vous importe, à vous, que mon âme ou mon corps repose ici où là ? Il n’en demeure pas moins que j’éprouve un désir irrésistible d’être enterré avec mon petit M***. »

« Je trouve de même dans ces dernières lettres la marque du désir où était Matthieu de révéler un secret, ainsi que la correspondance de Rebecca, dont j’ai déjà fait mention, l’a montré.

« … Nous avons parlé de beaucoup de choses, et elle a été plus douce et plus affectueuse pour moi qu’à l’ordinaire. J’ai été sur le point de l’entretenir de M*** et de réclamer son amitié pour C***, mais elle ne m’a pas paru se soucier de connaître mes secrets, ce qui m’a fait craindre de l’offenser en lui apprenant la vérité. Si bien que je n’ai pas eu le courage de la lui dire. Avant de mourir, je m’expliquerai avec elle, dans l’intérêt de C***, de M***, et du petit. J’irai de bonne heure à Ullerton la semaine prochaine, pour faire mon testament, que, cette fois, je ne changerai pas. J’ai brûlé le dernier, n’en étant pas satisfait. »

« Ce passage se trouve dans la dernière lettre du paquet qui m’a été confié. La lettre est datée du 5 septembre 1774. Matthieu est décédé le 14 du mois d’après, et selon toute probabilité le testament auquel il est fait allusion n’a jamais été rédigé. Ce qui est certain, c’est que Matthieu, dont les derniers moments ont été très courts, est mort ab intestat, et que son fils John a hérité d’abord d’une partie, puis, plus tard, de la totalité de sa fortune. Il est fait plusieurs allusions à son petit-fils, dans les dernières lettres ; mais je ne pense pas que la petite créature ait jamais occupé une grande place dans le cœur du père. Peut-être Matthieu ne l’avait-il pas vu assez souvent pour le prendre en affection, surtout alors que son esprit affaibli était absorbé par le souvenir du petit M*** et de celle qu’il n’avait jamais avouée pour sa femme.

« Ainsi se termine l’histoire de Matthieu, autant qu’il m’a été possible d’en suivre la trace dans les insondables abîmes du passé.

« Il me semble que ce que j’ai maintenant à faire est de me mettre en quête d’informations au sujet de ce jeune Meynell, dont le père demeurait dans Aldergate Street, était un des plus respectables citoyens de ce quartier, et en état de donner un fort dîner au père de la bien-aimée de son fils. Il devait sans doute être un personnage assez important pour avoir laissé d’une manière ou d’une autre la trace de ses pas sur le sable du temps. Le perspicace Sheldon sera en état de me dire comment il faudra m’y prendre pour commencer cette recherche ; je ne vois pas que je puisse rien faire de plus à Ullerton.

« J’ai adressé à Sheldon une copie complète de mes extraits de la correspondance de Matthieu, et j’ai renvoyé à Mme Judson les lettres soigneusement empaquetées, ainsi qu’elle me l’avait recommandé. J’attendrai maintenant des nouvelles de Sheldon, ainsi que la guérison de ma grippe, avant de faire aucun pas sur le grand échiquier qu’on appelle la vie.

 

*   *   *

 

« Que peut signifier la prolongation du séjour de Paget dans cette ville ? Il y est encore. Il a passé devant cette maison aujourd’hui même, pendant que j’étais à ma fenêtre dans cet état d’esprit piteux et abject que peuvent seules produire la grippe et la mauvaise humeur à son paroxysme. Je crois, pour le dire en passant, que je subissais l’influence de l’une et de l’autre de ces deux maladies. Qu’est-ce que cet homme peut faire ici ? Sa présence me donne toutes sortes de craintes. Je ne puis me distraire de l’inquiétante pensée que le gant de chevreau que j’ai aperçu dans le parloir de Goodge y a été laissé par le capitaine. Je me dis que cette idée est absurde, je me répète que Paget ne peut avoir eu connaissance de l’affaire qui m’a amené ici, et ne peut, par conséquent, chercher à me supplanter ; mais si souvent que je puisse le redire, je suis néanmoins très tourmenté. Je suis porté à croire que la limite qui sépare la grippe de l’idiotisme est bien étroite. Ce Paget est un fieffé fripon, et puis il est lié d’intérêt avec Sheldon, une autre espèce de coquin, malgré ses apparences de gentleman.

« 12 octobre. – Il y a certainement quelque chose. Un autre depuis moi a mis la main sur les lettres de Haygarth. Ce matin j’ai reçu une note irritée de Mlle Judson, me rappelant que j’avais promis de lui renvoyer le paquet de lettres hier, dans l’après-midi, et m’informant qu’elle ne les avait pas encore reçues à onze heures du soir. Or, à ce moment, elles ont été apportées à la porte de derrière de son jardin par un sale petit garçon qui a sonné comme si le feu était à la maison et qui s’est sauvé après avoir brusquement déposé le paquet entre les mains de la servante. Voilà pour ce qui regarde le messager. Quant au paquet lui-même, Mlle Judson m’informe qu’il avait une apparence malpropre, indigne des mains d’une femme comme il faut, que de plus une lettre manquait.

« Sans avoir égard à ma grippe, je descendis immédiatement jusqu’au sous-sol de l’auberge pour trouver le garçon auquel j’avais remis le paquet, la veille à dix heures et demie du matin, et lui demandai par quel messager il l’avait envoyée. Le garçon ne put me le dire. Il ne se le rappelait pas. Je lui dis nettement que je considérais ce manque de mémoire comme tout à fait inexplicable. Le garçon ne fit qu’en rire avec cette insolence dont use tout garçon d’hôtel bien élevé envers un voyageur qui ne paie que vingt shilings par semaine, nourriture et logement compris.

« Selon lui le paquet avait été remis à un parfait messager. Cela ne pouvait même pas faire question. Si c’était au garçon d’écurie ou à l’un des autres garçons de l’hôtel, ou bien à une fille de cuisine qui faisait quelquefois les commissions, le garçon ne pouvait prendre sur lui d’en jurer, étant homme à préférer la mort au parjure. Quant à croire que mon paquet avait été ouvert, cela était ridicule. Que pouvait-il y avoir à voler dans une feuille de papier ? Y avait-il de l’argent dans le paquet ? Je fus obligé de reconnaître qu’il n’y avait pas d’argent ; sur quoi le garçon se mit à rire formidablement.

« Ne pouvant rien apprendre de ce côté, je m’appliquai à interroger sévèrement le garçon d’écurie, le garçon préposé aux bottes, d’autres garçons, et la fille de cuisine. Il en résulta la démonstration de ce fait curieux qu’aucun d’eux n’avait porté un paquet. Le garçon d’écurie était certain de ne pas l’avoir fait ; celui qui était préposé aux bottes était prêt à faire le même serment sur la Bible ; la fille de cuisine ne pouvait se remettre en mémoire rien qui eût rapport à un paquet, bien qu’elle fût en état de me rendre un compte péniblement circonstancié de l’emploi de sa matinée, où elle avait été et ce qu’elle avait fait.

« Je demeurai donc convaincu qu’il y avait eu une trahison, de même que dans l’affaire Goodge, et je me demandai à moi-même à qui je pouvais imputer cette trahison.

« Mes soupçons se portèrent instinctivement sur Paget. Cependant, n’était-il pas plus présumable que Théodore Judson senior et Théodore Judson junior étaient impliqués dans cette affaire, que c’étaient eux qui surveillaient et contrariaient mes plans ? Les Théodore Judson avaient-ils quelque connaissance d’un mariage secret de Matthieu et soupçonnaient-ils l’existence d’un héritier dans la descendance de ceux qui étaient issus de ce mariage ? Je m’adressais ces questions ; mais je les trouvais infiniment plus faciles à poser qu’à résoudre.

« Après avoir ainsi réfléchi, je pris le parti de me rendre chez Mlle Judson. Je lui affirmai sur ma foi de gentleman que le paquet avait été remis par moi-même au garçon de l’hôtel, la veille, à onze heures du matin, et je demandai à voir l’enveloppe. C’était bien la mienne, une large enveloppe bleue de bureau avec l’adresse écrite de ma propre main. Mais, par ce temps d’enveloppes gommées, rien n’est plus facile que d’ouvrir une lettre. J’enregistrai mentalement en moi-même le vœu de ne plus jamais confier un document de quelque valeur à la sauvegarde d’un morceau de papier gommé. Je comptai les lettres pour me convaincre par moi-même qu’il en manquait une, puis je tâchai de découvrir laquelle manquait. J’échouai complètement. Pour faciliter mon travail dans la copie des extraits, j’avais, avant de le commencer, mis des numéros sur les lettres dont j’avais l’intention de transcrire des passages. Mes numéros, au crayon, dans leur ordre, étaient parfaitement visibles au coin de la suscription de chacune des lettres dont je m’étais servi. Je les retrouvai tous intacts et je pus ainsi m’assurer que je n’avais pris aucun extrait de celle qui manquait.

« Cela m’occasionna une nouvelle inquiétude. Serait-il possible que quelque renseignement plus important que tous ceux que j’avais transcrits eût échappé à mon attention.

« Je me brisais le cerveau dans mes efforts pour me rappeler ce que pouvait être le contenu de la lettre absente ; mais je ne trouvai rien qui me parût valoir la peine d’être noté dans les lettres que j’avais laissées de côté.

« Je demandai à Mlle Judson si elle ne soupçonnait pas la personne qui avait pu ouvrir le paquet. Elle me regarda avec un sourire glacial, plus glacial encore que l’atmosphère de son parloir, et d’une voix narquoise :

« — Ne me demandez pas si je connais la personne qui a abusé de ces lettres ; votre surprise a été admirablement bien jouée, mais on ne me trompe pas deux fois. Lorsque vous vous êtes présenté, j’ai eu des soupçons ; mais vous étiez porteur d’une lettre de mon frère, et, en bonne chrétienne, j’ai repoussé ces soupçons. Je vois maintenant que j’ai été la dupe d’un imposteur et qu’en vous confiant ces lettres je les ai confiées à un émissaire de THÉODORE JUDSON.

« Je protestai que jamais, à ma connaissance, mes yeux ne s’étaient arrêtés sur aucun des Théodore Judson ; mais la défiante parente secoua la tête avec un sourire froid et sec, exaspérant au plus haut point.

« — On ne me trompe pas deux fois, dit-elle. Quel autre que Théodore Judson a pu se servir de vous ? Quel autre que Théodore Judson est intéressé à la fortune des Haygarth ? Oh ! c’est bien digne de lui d’employer un étranger ? Il savait que ses efforts personnels seraient infructueux ! C’est bien digne de lui de surprendre ma confiance par l’entremise d’un vil salarié !

« J’avais été traité de jeune homme par le révérend Jonas, maintenant j’étais qualifié de vil salarié par Mlle Judson. Je trouvais cela raide. Je n’aurais pu dire lequel des deux m’était le plus désagréable, et je commençais à penser que la nourriture et le logement dans le présent et une fantastique apparition de trois mille livres dans l’avenir compensaient pleinement les ignominieuses avanies qu’il me fallait subir.

« Je revins à mon auberge complètement brisé, tellement que l’influence la plus abrutissante de la grippe n’aurait pu me faire descendre plus bas. J’écrivis un bref et succinct récit de mes démarches que j’envoyai à George, après quoi je m’affaissai sur ma chaise, malade, désespéré, non moins humilié qu’Ajax lorsqu’il s’aperçut qu’il avait taillé en pièces un troupeau de moutons en le prenant pour des Grecs ; aussi misérable que Job sur son fumier, mais, je suis heureux de le dire, à l’abri des cris des compagnons de l’un et des amis de l’autre. Sous ce rapport, du moins, j’avais quelque avantage sur tous les deux.

« 13 octobre. – La poste de ce matin m’a apporté une courte lettre de Sheldon.

« Revenez immédiatement. J’ai trouvé le registre qui contient la mention du mariage de Matthieu Haygarth. »

« Sur ce, j’ai planté là Ullerton, avec une explosion d’ivresse que nul langage humain ne saurait rendre ; ce qui fait que je n’y essaie même pas. »

LIVRE SIXIÈME

L’HÉRITIÈRE DES HAYGARTH

CHAPITRE II

DÉSAPPOINTEMENT

De par le monde il n’est peut-être pas, pour un homme civilisé, de lieu plus maussade que Londres, au mois d’octobre. Cependant, pour Valentin tout frais débarqué de Ullerton, Londres sembla un coin du Paradis. Le faubourg de l’Ouest de cette grande cité n’était-il pas habité par Charlotte et ne pouvait-il pas espérer qu’il la reverrait ? Il espérait. Il avait même ressenti quelque chose de plus que de l’espérance. Pendant qu’il s’avançait sur Londres à toute vapeur, il s’était bercé d’une délicieuse certitude. Le lendemain de bonne heure, du moins d’aussi bonne heure que possible, il se hâterait d’aller à Bayswater ; il se présenterait à l’élégante grille de Sheldon ; elle serait là dans le jardin, très probablement, sa divine Charlotte, si radieuse que les sombres brouillards d’octobre en deviendraient dorés. Elle serait là ! Elle l’accueillerait avec son doux sourire, cet angélique sourire qui était le sien !

C’est avec de telles pensées qu’il s’était réconforté pendant le voyage. Mais une fois arrivé, comme il se dirigeait à pied vers Chelsea, sous une pluie battante, ses brillantes visions commencèrent à s’obscurcir. N’était-il pas plus que probable que Charlotte aurait quitté Londres pendant cette triste saison ? N’était-il pas également à présumer que Sheldon lui ferait mauvais accueil ?

En songeant à ces attristantes éventualités, Haukehurst entreprit de chasser de son esprit l’image de Charlotte et de tourner ses idées vers des considérations d’un ordre plus pratique.

« Je suis curieux de savoir si ce faquin de Paget est de retour, pensa-t-il. Que lui dirais-je, s’il est revenu ? Si j’avoue l’avoir vu à Ullerton, je lui fournirai l’occasion de me questionner sur les affaires qui ont pu m’y conduire. Ce que j’ai de mieux à faire est peut-être de ne rien dire et d’attendre qu’il s’explique lui-même. Je suis très convaincu qu’il m’a reconnu sur la plate-forme. »

Paget était chez lui lorsque son protégé y arriva ; il était assis devant son feu, enveloppé d’une très respectable robe de chambre, chaussé de pantoufles, avec un journal du soir sur les genoux, une svelte bouteille d’eau-de-vie près de son coude, un cigare pâle et sec aux dents.

Le capitaine reçut très gracieusement son ami. Comme Valentin était trempé, il lui dit seulement du ton d’un Brummel :

« Pourquoi diable, mon cher, portez-vous des pardessus si mouillés ?… Puis, nous voilà donc enfin de retour de Dorking ? »

Il s’arrêta un moment en jetant sur Haukehurst un regard railleur.

« Et comment avez-vous trouvé la tante ?… Probablement disposée à vous laisser une bonne petite somme, n’est-ce pas ?… Il n’y a que cette considération qui ait pu vous retenir aussi longtemps dans un trou tel que Dorking. En quel état avez-vous laissé les choses ?

— Je n’en sais rien, répondit Haukehurst un peu impatienté, car ses pires soupçons lui paraissaient fondés, je sais seulement que j’ai eu beaucoup d’ennuis.

— Ah ! assurément ! Les vieilles gens, surtout ceux qui n’ont pas été habitués au monde, sont généralement fort ennuyeux. Il n’y a que les gens du monde qui puissent rester toujours jeunes. Le bavardage sentimental qui consiste à vanter la fraîcheur et la pureté d’un esprit naïf n’a pas l’ombre de sens commun. Oui, je n’en doute pas, votre vieille tante de Dorking a dû vous ennuyer énormément. Ôtez votre pardessus et mettez-le dans la chambre à côté, puis sonnez pour qu’on nous monte de l’eau chaude. Voici de l’excellent cognac… voulez-vous un cigare ? »

Le capitaine lui tendit en souriant un magnifique porte-cigare en cuir de Russie. Paget était un homme capable de descendre aussi bas que possible dans les profondeurs de l’Océan social et de réapparaître brusquement au moment où tous ceux qui le croyaient disparu s’imaginaient qu’il jouissait de toutes les aises de la vie.

Jamais Valentin n’avait trouvé son patron mieux disposé qu’il le paraissait ce soir-là, et jamais il ne s’était senti plus porté à se défier de lui.

« Et, qu’avez-vous fait de votre côté pendant mon absence ? demanda à son tour le jeune homme. Avez-vous mis quelque affaire en train ?

— Oui, un petit bout d’affaire en province. Quelque chose d’un nouveau genre qui pourra devenir excellent si nous trouvons des gens assez clairvoyants pour en apprécier les bonnes chances et qui aient assez de courage pour risquer leurs capitaux ; mais le travail en province est chose fort ennuyeuse. J’ai parcouru deux ou trois villes dans les districts du Centre : Beaufort, Mudborough, et Ullerton, et partout j’ai trouvé la même stagnation dans les affaires. »

Rien n’aurait pu être plus parfaitement joué que l’air d’insouciante innocence du capitaine en rendant compte de ses mouvements. Était-ce une comédie ?… Disait-il la vérité ?… Valentin se posa cette difficile question. Les deux hommes restèrent longtemps assis, fumant et causant ; mais ce soir-là Valentin trouva la conversation de son philosophique ami étrangement désagréable. Cette manière cynique d’envisager la vie, qui peu de temps avant lui semblait la seule rationnelle, affectait péniblement les sentiments plus délicats qui s’étaient éveillés en lui pendant les tranquilles semaines qu’il venait de passer. Il avait été longtemps disposé à partager les pensées amères qu’inspiraient au capitaine le monde et les hommes qui ne l’avaient pas comblé, mais ce soir-là Horatio le révolta. Ses sarcasmes, ses dédains des choses les plus respectables, en dépit de la gaieté apparente dont il les habillait, avaient quelque chose de pénible ; on eût cru entendre un ricanement désespéré d’un ange maudit chassé du ciel.

Ne rien croire, ne rien espérer, ne rien respecter, ne rien craindre, considérer la vie comme une suite de jours qu’il avait uniquement employés à mentir le mieux possible, à se bien nourrir, bien vêtir, est certainement une conception des plus dégradantes. C’était du moins l’avis de Valentin. Il était toujours assis au coin du feu, mais n’écoutait qu’à demi son compagnon ; mieux vaudrait à tout prendre ressembler à Mme Rebecca, esprit étroit et égoïste, abruti par ses aspirations perpétuelles vers un avenir supérieur à l’humanité.

Il se sentit soulagé en prenant enfin congé du capitaine. À peine était-il dans sa chambrette, qu’il s’endormit d’un profond sommeil, rêvant aux Haygarth et à Charlotte. Il se leva de bonne heure le jour suivant, mais lorsqu’il descendit au salon, il trouva son patron déjà installé devant un feu pétillant, occupé à parcourir les colonnes du Times. Sa montre d’or était sur la table préparée pour le déjeuner ; l’eau qui bouillait faisait un petit bruit agréable dans une casserole où deux œufs frais attendaient.

« Vous n’aimez pas les œufs, je sais, Valentin, » dit le capitaine en retirant la casserole du feu.

Il avait entendu le jeune homme faire fi d’un œuf né en France et depuis trop longtemps séparé de son pays natal, mais il savait très bien que Haukehurst ne dédaignait pas un œuf anglais, venu au monde du matin ; mais même en matière d’œufs le capitaine n’oubliait jamais ses intérêts.

« Voilà de ces saucisses que vous aimez tant, mon cher, ajouta-t-il gracieusement, en montrant des espèces de rouleaux grisâtres qu’on aurait pu prendre pour de petites cornes. Ne prenez pas la peine, je verserai le café moi-même. Il y a une manière de s’y prendre. La moitié des qualités du café dépendent de celui qui le verse. »

Le capitaine remplit lui-même sa large tasse avec une extrême sollicitude ; il fut moins scrupuleux pour la tasse de Valentin, et le liquide tomba moins pur. Valentin, du reste, n’y vit rien.

« Goûtez donc à ces saucisses, dit le capitaine en attaquant son second œuf après avoir coupé sur le pain une longue tranche de croûte et en poussant la mie du côté de son protégé.

— Non, je vous remercie ; elles ont un petit air de rossignol qui n’a rien d’engageant, et puis elles empestent l’ail.

— Votre goût est devenu bien délicat ! dit le capitaine. Nous allons donc voir des femmes ce matin, mon gaillard ?

— Il n’y a pas beaucoup de femmes sur ma liste de visites. Ah ! à ce propos comment va Diana ?… l’avez-vous vue récemment ?…

— Non, répondit aussitôt le capitaine, il y a seulement un jour ou deux que je suis revenu de ma tournée en province, et je n’ai pas eu assez de temps à perdre pour aller la voir. Elle va bien, je n’en doute pas ; elle est aussi bien qu’elle puisse être dans la maison de Sheldon, et doit s’en trouver fort satisfaite. »

Après qu’il eut achevé la lecture de son journal, le capitaine se leva et endossa son pardessus ; il ajusta son chapeau devant la glace de la cheminée, puis arrangea ses favoris avec l’attention excessive qu’il apportait dans l’accomplissement de tous les petits soins qu’il devait à sa respectable personne.

« Et que comptez-vous devenir aujourd’hui, Valentin ? demanda-t-il au jeune homme, qui restait mélancoliquement assis devant le feu en se caressant les genoux.

— Je n’en sais trop rien, répondit hypocritement Haukehurst. Je crois que j’irai jusqu’à Gray’s Inn pour dire bonjour à George.

— Vous dînerez dehors, je présume ? »

C’était une manière polie de dire à Haukehurst qu’il n’y aurait pas de dîner pour lui à la maison.

« Probablement. Vous savez que je ne suis pas difficile ; je prends ce qui se trouve, un souper au champagne comme un sandwiche au jambon et un verre d’ale.

— Oui, la jeunesse n’y regarde pas de si près. Je vous retrouverai sans doute ici lorsque je rentrerai ce soir ? Je dînerai probablement dans la Cité. Au plaisir.

— Je n’en connais pas beaucoup de plaisirs, murmura à part lui Haukehurst. Vous êtes un fort aimable homme, mon ami Horatio, mais je commence à sentir que j’ai de vous par-dessus les oreilles. Pauvre Diana, quel père !… »

Sans perdre plus de temps en commentaires sur son patron, il se dirigea immédiatement sur Gray’s Inn ; il était de trop bonne heure pour se présenter à La Pelouse. Il ne pouvait guère, d’ailleurs, se présenter à la maison gothique sans un prétexte plausible ; il prit donc le chemin de Gray’s Inn. Sur la route il y avait une taverne près du Strand, où se réunissaient habituellement les membres d’une certaine société littéraire. Il y entra et eut l’heureuse chance d’y rencontrer un des membres de l’association, un auteur dramatique, lequel lisait dans un journal du matin le compte-rendu d’une pièce d’un de ses rivaux, représentée la veille. Il paraissait même se réjouir beaucoup des critiques acerbes dont elle était l’objet. Haukehurst obtint de ce gentleman une loge pour l’un des théâtres du West End, et une fois muni de ce talisman, il se sentit tout prêt à frapper à la porte de Sheldon.

« Sera-t-elle bien aise de me revoir ? se demanda-t-il à lui-même. Bah ! je suis sûr qu’elle m’a déjà oublié. Quinze jours sont un siècle pour certaines femmes, et je croirais assez que Charlotte est une de celles-là. Elle est très impressionnable et doit oublier vite. Je suis curieux de m’assurer si elle ressemble réellement à cette Molly, dont la miniature a été trouvée par Mme Haygarth dans le bureau en bois de rose, ou si cette ressemblance n’a été qu’un effet de mon imagination. »

Haukehurst fit à pied le chemin de Chelsea à Gray’s Inn. Il était près de midi lorsqu’il se présenta chez George qu’il trouva assis devant son bureau. L’immense feuille généalogique des Haygarth était ouverte devant lui ; il semblait profondément absorbé par l’étude d’un volume de notes. Il leva les yeux sur Valentin au moment où celui-ci entrait, mais sans cesser de mâcher le bout de son crayon, tout en faisant un signe d’accueil au voyageur. On a déjà vu que ni l’un ni l’autre des Sheldon n’avait le caractère démonstratif.

Après cet accueil familier, l’avocat continua pendant quelques minutes d’examiner ses notes, tandis que Valentin, assis dans un vieux fauteuil de cuir, se chauffait.

« Eh bien ! jeune gentleman ! s’exclama Sheldon au moment où il fermait avec bruit son livre d’un air de triomphe. Je pense que vous voilà en bonne voie et vous devez bénir la bonne étoile qui vous a mis sur ma route.

— Ma bonne étoile n’a pas fait beaucoup pour moi jusqu’à présent, répondit froidement Haukehurst. Si je suis en bon chemin, je présume que c’est parce que vous êtes dans un meilleur, mon cher George ; il est donc inutile de prendre avec moi des airs si protecteurs… Comment donc êtes-vous parvenu à vous procurer le certificat de mariage de la jeune Molly ? »

George considéra son collaborateur avec admiration.

« J’ai eu le privilège de rencontrer dans ma vie beaucoup d’hommes froids, M. Haukehurst, dit-il, mais vous êtes assurément le plus froid de tous… mais il ne s’agit pas de tout cela. J’ai trouvé la preuve certaine du mariage de Matthieu, et je considère l’héritage comme aussi assuré pour nous que si nous le tenions.

— Ah ! les oiseaux qui s’ébattent dans les bois peuvent avoir un fort beau plumage, mais je leur préférerais un pauvre moineau que je tiendrais dans mes mains. Je n’en suis pas moins fort aise de voir que nos affaires marchent bien. Comment donc avez-vous découvert la trace de ce mariage ?

— Ce n’est pas sans un rude travail, je vous assure. En fait, mon idée d’un mariage secret n’était qu’une hypothèse possible, et j’osais à peine me flatter de l’espoir qu’elle pût se trouver fondée. Mon idée était basée sur deux ou trois faits. D’abord, le caractère du jeune homme, sa longue résidence à Londres, hors de la surveillance de ses respectables parents et amis ; puis, l’état extraordinaire de la législation sur les mariages au temps où notre homme vivait.

— C’étaient là certainement des considérations sérieuses.

— C’est ce que j’ai pensé. Avant votre départ pour Ullerton, je m’étais imposé la tâche de rechercher toutes les aventures de mariages de Mayfair et de Gretna Green, et d’examiner à fond tout ce qui s’y rapportait. Je suis entré en relations intimes avec les œuvres du Révérend Alexandre Keyth, de Mayfair, qui avait mis en vogue les mariages clandestins, celles du Docteur Geynham, agréablement surnommé l’Évêque de l’Enfer et de plusieurs autres gaillards du même calibre. Le résultat de mes investigations a été de démontrer qu’à cette époque il était beaucoup plus difficile pour un jeune écervelé d’échapper au mariage que de le consommer. On pouvait l’y amener par toutes sortes de moyens. En profitant d’un jour où il se trouvait en état d’ivresse ou d’un moment où il était abruti par les suites d’une lutte de boxe, quelque farceur jovial aurait même pu, en donnant son nom, l’empêtrer d’une femme qu’il n’eût jamais vue jusque-là ou bien encore lui faire délivrer le certificat d’un mariage sans qu’il eût jamais eu lieu.

— Mais, jusqu’à quel point ces mariages clandestins étaient-ils valables ?

— C’est là qu’est la difficulté. Avant la loi actuelle sur les mariages, qui date de 1753, un mariage clandestin était indissoluble. C’était un acte illégal, et les parties contractantes étaient punissables ; mais le nœud gordien était aussi solide que s’il eût été lié de la façon la plus orthodoxe. La grande difficulté pour moi était de prouver l’existence du fait. Lors même que ce mariage aurait eu lieu et eût été valable à tous-égards, comment démontrer d’une façon incontestable la célébration de la cérémonie, alors que toutes celles de ce genre étaient accomplies avec une négligence manifeste et un mépris complet des lois ? Comment prouver, lors même que j’aurais pu me procurer un certificat régulier en apparence, que ce n’était pas un de ces documents mensongers se rapportant à des mariages qui ne s’étaient jamais faits ? Ces considérations et une foule d’autres me faisaient presque désespérer d’arriver à un bon résultat ; néanmoins, persuadé que le mariage secret n’avait pu avoir lieu que dans l’enceinte des mariages clandestins et dépourvu de toute indication particulière, j’ai commencé mes recherches par l’examen de tout ce qui se rapportait à la matière.

— Cela a dû être un long travail ?

— Cela a été long, répondit Sheldon en réprimant un soupir provoqué par le souvenir du martyre qu’il avait enduré. Je n’ai pas besoin d’entrer dans des détails à ce sujet… sur le nombre de personnes auxquelles j’ai dû m’adresser pour obtenir l’autorisation d’examiner les liasses de papiers ; les signatures et contre-signatures qu’il m’a fallu me procurer ; l’étendue des bavardages et absurdités qu’il m’a fallu entendre avant de pouvoir compléter mes investigations. Le résultat a été zéro, et, après un travail de galérien, je me suis trouvé tout juste aussi avancé qu’au début de mes recherches. C’est alors que vos extraits des lettres de Matthieu sont venus m’ouvrir une nouvelle voie. J’en ai tiré la conclusion qu’il y avait eu bien réellement un mariage et qu’il avait eu lieu comme un acte volontaire de la part du jeune homme. J’ai alors entrepris ce que j’aurais dû commencer par faire. Je me suis mis résolument à examiner les registres de toutes les paroisses situées dans un certain rayon. J’ai commencé par celles de Clerkenwell, dans l’enceinte de laquelle nos amis ont passé de si heureux jours, ainsi que l’indique une des lettres les plus mystiques de Mme Rebecca ; mais après avoir fait la chasse dans toutes les moisissures des vieilles églises, à un mille aux alentours, je n’y ai pu découvrir aucun document relatif à l’existence des Haygarth. J’ai, en conséquence, abandonné Clerkenwell et me suis retourné vers le quartier du Sud, dans le voisinage de la Prison du Banc de la Reine, où le père de Molly était emprisonné, considérant comme très probable que Molly avait dû partir de là pour commencer sa carrière conjugale. Cette fois, mes prévisions se sont trouvées mieux fondées. Après avoir examiné les registres de Saint Olive, de Saint Sauveur, et de Saint George, après avoir dépensé en pourboires à des sacristains plus de shillings que je ne veux me le rappeler, je suis enfin tombé sur un document que je considère comme valant trois mille livres pour vous… pour moi… une somme très respectable.

— Je voudrais savoir de quelle couleur seront nos cheveux quand nous toucherons cet argent, dit mélancoliquement Valentin. Ces sortes d’affaires prennent ordinairement le chemin de la Cour de Chancellerie, n’est-ce pas ? C’est une route sur laquelle le malheureux voyageur peut rencontrer la mort avant d’en voir la fin. Vous paraissez avoir grande confiance, et, puisqu’il en est ainsi, je ferais sans doute bien de vous imiter. Trois mille livres seraient pour moi un fameux point de départ dans la vie ; je pourrais devenir un honorable citoyen, payant des impositions ; mais j’ai une sorte de pressentiment que ma main ne cueillera jamais le laurier de la victoire, ou, pour parler plus clairement, que moi ou les miens, ne toucherons jamais rien des cent mille livres du vénérable ab intestat.

— Pourquoi ? Quel oiseau de mauvais augure vous êtes ce matin, s’exclama George, avec un mécontentement évident ; vous croassez comme un véritable corbeau. Vous arrivez à mon bureau juste au moment où je commence à compter sur un succès après dix années d’incessants travaux, dix années de déceptions continuelles, et vous venez me parler de la Cour de Chancellerie ! C’est un nouveau genre que vous vous donnez, Haukehurst, et à vous parler franchement, il ne me plaît pas du tout.

— Eh bien ! soit ; je ne devrais pas parler ainsi, répondit Valentin en s’excusant, mais il y a dans la vie de l’homme des jours où il semble qu’il y ait un sombre nuage entre lui et tout ce qu’il regarde, et je suis dans un de ces jours-là. Je sens sous mon gilet quelque chose d’oppressé… mon cœur peut-être… un sentiment d’abattement physique ou moral dont je ne puis me défendre. Si quelqu’un eût marché près de moi depuis Chelsea jusqu’à Holborn en murmurant à chaque pas à mon oreille de funestes pressentiments, je ne serais pas plus abattu que je ne le suis.

— Qu’avez-vous donc mangé à déjeuner ? demanda avec impatience Sheldon. Ce doit être quelque beefsteak dur et mal cuit ; ne me faites pas, je vous en prie, supporter les conséquences de votre mauvaise digestion. Me dire qu’il y a un nuage entre vous et tout ce que vous voyez est tout simplement une façon sentimentale de me dire que vous avez la bile en mouvement. Je vous en prie, reprenez vos esprits et occupons-nous de nos affaires. Pour commencer, regardez la cote A. C’est une copie du registre où est inscrit le mariage de Matthieu Haygarth, célibataire, de Clerkenwel, avec Mary Murchison, fille majeure, de Southwark, dans le comté de Surrey ; puis, sous la cote B, une copie du registre où est constaté le mariage entre William Meynell, célibataire, de Smithfield, comté de Middlesex, et Caroline Mary Haygarth, de Highgate, dans le même comté.

— Ainsi vous avez trouvé la preuve d’un deuxième mariage dans la dynastie des Haygarth ?

— Comme vous le voyez. La C*** des lettres de Matthieu est la Caroline Mary, ici mentionnée, la fille et héritière de Matthieu Haygarth, appelée Caroline, sans doute en considération de Sa Gracieuse Majesté l’épouse de George II, et Mary, d’après la Molly dont le portrait a été trouvé dans le bureau de bois de rose. Je n’ai pas eu beaucoup de peine à trouver le certificat Meynell, du moment où les lettres m’ont appris que le prétendu de Mademoiselle C*** avait un père qui demeurait dans Aldergate Street et qui approuvait le choix de son fils. Le citoyen d’Aldergate Street était propriétaire de la maison qu’il habitait ; il était beaucoup mieux établi au point de vue social que le pusillanime et superstitieux Matthieu. Il était dès lors à présumer que le mariage s’était accompli dans la demeure de Meynell. Dans cette croyance, j’ai eu seulement, pour trouver ce que je cherchais, à scruter les registres d’un certain nombre d’églises aux alentours d’Aldergate Street, et après une journée et demie d’un rude travail, j’ai découvert l’inappréciable document qui, en m’avançant d’une génération, me met dans le droit chemin pour la découverte de mon héritier légal. J’ai consulté tous ces mêmes registres au sujet des enfants des susdits William et Caroline Mary Meynell mais je n’ai rien trouvé qui y eût rapport, ni aucune autre mention au nom de Meynell. Toutefois nous aurons à examiner tous les registres des autres églises voisines, avant de perdre l’espoir de rencontrer ce renseignement dans le voisinage.

— Et par quoi devons-nous commencer ?

— Par la recherche de tous les descendants de William et de Caroline en quelque lieu qu’ils puissent être. Nous sommes maintenant tout à fait hors de la piste des Haygarth et des Judson et avons à battre un sentier nouveau.

— Très bien ! s’exclama plus gaiement Valentin, et comment nous y prendrons-nous ?

— Nous devons partir de Aldergate Street. Le Meynell de Aldergate Street doit avoir été un homme important, et ce sera bien surprenant s’il n’est pas question de lui dans les archives topographiques du quartier qui encombrent les rayons poussiéreux des librairies. Nous devons consulter tous les vieux ouvrages de ce genre et lorsque nous aurons obtenu les informations que les livres peuvent procurer, nous nous mettrons à la recherche des traditions orales, ce sont toujours les meilleures en pareille circonstance.

— Cela veut dire un autre abordage avec d’anciens marins… Je vous demande pardon, je veux dire avec les plus vieux habitants, reprit Valentin avec un bâillement de désespoir. Très bien. Je présume que ces sortes d’individus sont moins obtus lorsqu’ils vivent au milieu du vacarme d’une grande ville que lorsqu’ils végètent dans les faubourgs d’une cité manufacturière. Où trouverai-je mes octogénaires phraseurs, et quand devrai-je commencer mes opérations avec eux ?

— Le plus tôt sera le mieux, répliqua Sheldon. J’ai pris déjà beaucoup de renseignements préalables qui vous rendront ce travail facile. J’ai fait une liste d’un certain nombre de personnes qui sont bonnes à voir. »

Sheldon choisit un papier parmi les nombreux documents qui encombraient la table.

« La voici, dit-il. John Grewter, papetier en gros ; Anthony Sparsfield, sculpteur en bois et doreur, sont, autant que j’ai pu m’en assurer, les deux commerçants les plus anciens dans Aldergate Street. Vous pourrez sans doute apprendre par eux quelque chose de Meynell. Je ne prévois pas de grandes difficultés au sujet des Meynell, si ce n’est la possibilité d’en trouver plus qu’il ne nous en faut et l’embarras que nous aurons à faire le part de chacun.

— J’irai dès demain matin tâter le pouls de mon ami le papetier, dit Valentin.

— Vous feriez mieux de n’aller chez lui que dans l’après-midi, à l’heure où les affaires sont à peu près terminées, répliqua le prudent Sheldon. Maintenant, ce que vous avez à faire est de commencer par vous armer de volonté et de patience. Si vous agissez aussi bien à Londres que vous l’avez fait à Ullerton, ni vous, ni moi n’aurons à nous en plaindre. Je ne crois pas avoir besoin d’insister sur la nécessité de garder le secret ?

— Non, répliqua Valentin, c’est plus qu’évident. »

Il donna ensuite connaissance à George de sa rencontre avec le capitaine, sur la plate-forme, à Ullerton, et des soupçons que lui avait inspirés la vue d’un gant dans le parloir de Goodge.

L’avocat secoua la tête.

« Je crois que vous allez un peu loin dans vos suppositions au sujet du gant, dit-il un peu songeur, mais je n’aime pas cette rencontre à la station. En fait de manœuvres, mon frère Philippe est capable de tout, et je n’ai pas honte d’avouer que je ne suis pas de force à lutter avec lui. Il est venu ici un jour que j’avais toute grande ouverte devant moi la table généalogique des Haygarth, et j’ai vu qu’il flairait quelque chose. Nous avons à nous défier de lui, Haukehurst, et il nous faut aller vite si nous ne voulons pas nous laisser distancer par lui.

— Je ne laisserai pas l’herbe croître sous mes pieds, répliqua Valentin. J’avais pris un véritable intérêt à cette histoire des Haygarth. Elle me faisait l’effet d’un roman. Je n’ai pas autant de goût pour la chasse aux Meynell, mais j’espère que je m’y intéresserai à mesure que j’avancerai. Voulez-vous que je revienne après-demain vous conter mes aventures ?

— Je crois que vous ferez mieux de procéder comme la première fois et de me faire connaître le résultat de votre travail sous la forme d’un compte-rendu journalier. »

Sur ce, ils se séparèrent.

Il était alors deux heures et demie ; il serait trois heures avant que Valentin pût arriver à La Pelouse, une heure très convenable pour se présenter devant Mme Sheldon et lui offrir une loge pour la pièce nouvelle.

Un omnibus le transporta à Bayswater ; il lui sembla qu’il marchait comme une tortue. Enfin, les arbres sans feuilles du parc de Kensington apparurent à Valentin à travers les chapeaux des voyageurs assis en face de lui. Il vit à travers ces arbres desséchés, le souvenir de sa chère Charlotte. C’était sous leur ombrage qu’il s’était séparé d’elle, et maintenant il allait revoir son radieux visage. Il avait été absent une quinzaine de jours environ ; mais en songeant à Mlle Halliday, ces quinze jours lui semblaient un demi-siècle.

Les chrysanthèmes s’épanouissaient dans le petit jardin de Sheldon, les carreaux des fenêtres brillaient ; on eût dit une de ces maisons peintes et encadrées que l’on voit dans les bureaux des agents d’affaires ; le gazon est du plus beau vert, les croisées du bleu le plus éclatant, les briques du plus beau rouge, et les pierres de la plus parfaite blancheur.

« Cette maison me ferait grincer les dents si je ne savais l’exquise personne qui l’habite, » pensa Valentin en lui-même, pendant qu’il attendait à la grille.

Il chercha vainement dans le jardin l’apparition d’une forme féminine ; aucune robe flottante, aucune plume coquettement posée ne lui révéla la présence de la divinité.

La femme de charge lui apprit que Mme Sheldon était chez elle, en lui demandant s’il lui serait agréable d’entrer au salon pour l’attendre. S’il lui serait agréable ?… N’eût-ce pas été un bonheur pour lui d’entrer dans une fournaise ardente s’il avait eu la chance de rencontrer Charlotte au milieu des flammes. Il suivit la femme de chambre dans l’irréprochable salon d’attente où les livres d’apparat étaient rangés sur la somptueuse table. Tout y était propre et glacial ; un feu récemment allumé flambait, se reflétait dans le poli de la grille d’acier du foyer, et une femme penchée sur un ouvrage à l’aiguille était assise auprès d’une des larges croisées.

C’était Diana ; elle était seule. Valentin sentit quelque peu son cœur défaillir, lorsqu’en apercevant cette figure solitaire il vit que ce n’était pas celle de la femme qu’il espérait rencontrer.

Diana leva les yeux et le reconnut ; une légère rougeur monta à ses joues, mais elle s’effaça presque tout de suite, et Valentin n’y vit rien.

« Comment vous portez-vous, Diana ? dit-il. Me voici revenu, comme vous voyez. J’apporte à Mme Sheldon une loge pour le Théâtre de la Princesse.

— C’est très aimable à vous, M. Haukehurst ; mais je ne pense pas qu’elle soit disposée à en profiter. Elle se plaignait d’un mal de tête cette après-midi.

— Oh ! elle oubliera bien vite son mal de tête si elle a envie d’aller au spectacle. C’est une petite femme qui est toujours prête lorsqu’il s’agit d’aller au théâtre ou au concert. D’ailleurs, Mlle Halliday peut désirer y aller, et elle n’aura pas de peine à décider sa maman. Qui aurait-elle de la peine à décider ? ajouta en lui-même Haukehurst.

— Mlle Halliday n’est pas à Londres, » répliqua froidement Diana.

Il sembla au jeune homme que son cœur était tout à coup devenu pesant comme du plomb.

« Quelle folie ! pensa-t-il, d’être ainsi vaincu par cette belle enchanteresse, moi qui, jusqu’alors, m’étais considéré comme à l’abri de toute émotion… Elle n’est pas à Londres ! répéta-t-il, sans chercher à cacher son désappointement.

— Non, elle est allée rendre visite à des parents dans le comté d’York. Elle a des parents, elle. Cela doit nous paraître étrange, à vous et à moi. »

Valentin ne parut pas s’émouvoir de cette réflexion triste et cynique.

« Et elle sera longtemps absente, je présume ? dit-il.

— Je n’ai aucune idée du temps que son absence pourra durer. Il paraît qu’on l’idolâtre là-bas. Vous savez que c’est son privilège d’être idolâtrée, et il est assez probable qu’on la gardera le plus longtemps possible. Vous paraissez désappointé de ne pas la rencontrer.

— Je suis très désappointé, en effet, répondit franchement Valentin, c’est une aimable fille. »

Ces paroles furent suivies d’un silence pendant lequel les doigts habiles de Mlle Paget reprirent leur travail.

Elle piquait l’un après l’autre, avec la pointe de son aiguille, de petits grains de verre de toutes couleurs quelle fixait ensuite sur un canevas placé devant elle, sur un métier à broder. Cela exigeait autant de soin que de précision, et la main de la jeune fille ne tremblait pas, en dépit du trouble qui lui secouait le cœur.

« Je suis très fâché de ne pas la rencontrer, reprit presque aussitôt Valentin, car sa vue m’est très chère. Pourquoi chercherais-je à vous cacher mes sentiments, Diana ? Nous avons supporté tant de misère ensemble, que tout doit être commun entre nous. Je vous ai toujours considérée comme une sœur, et je ne veux avoir aucun secret pour vous, bien que la froideur de votre accueil puisse me faire craindre de vous avoir offensée.

— Vous ne m’avez nullement offensée, et je vous remercie d’être aussi franc avec moi. Vous auriez toutefois peu gagné à ne pas l’être, car il y a longtemps que je connais votre affection pour Charlotte.

— Vous aviez deviné mon secret ?

— J’ai vu ce qu’aurait pu voir toute autre personne qui eût pris la peine de vous examiner pendant dix minutes quand vous venez ici.

— Comment… étais-je vraiment dans un aussi piteux état ? fit en riant Valentin. Étais-je si visiblement épris, moi qui ai si souvent blagué le sentiment ? En voilà des histoires, Diana !… Que diable tripotez-vous là avec vos grains ? Cela a tout l’air d’un travail extraordinairement savant.

— C’est un prie-Dieu que je fais pour Mme Sheldon… il faut que je gagne ma vie.

— Et vous vous abîmez les yeux à cette machine-là… pauvre petite ! Il est bien dur que votre beauté et vos talents ne soient pas mieux récompensés ; mais, un de ces matins, je n’en doute pas, vous épouserez quelque millionnaire, ami de M. Sheldon, et l’on entendra parler de votre maison et de votre huit-ressorts. Oui, ma mignonne, ni plus ni moins.

— Vous êtes bien bon de me promettre un millionnaire. Mon existence a été si remarquablement fortunée jusqu’à présent, que je suis bien en droit de l’attendre. Mon millionnaire vous invitera à dîner et vous pourrez jouer à l’écarté avec lui. Papa aime beaucoup l’écarté.

— Ne me parlez pas de cela, Diana, dit Haukehurst presque frémissant. Oublions plutôt que nous ayons jamais mené une semblable vie.

— Oui, répondit Diana, oublions-le si nous pouvons. »

Le ton d’amertume avec lequel elle s’exprimait le frappa péniblement. Il demeura assis en silence pendant quelques minutes, la jugeant malheureuse, la plaignant ; sa vie lui semblait barrée. Pour lui, il pouvait espérer rencontrer quelque chance de réussite. Il était libre de courir le monde, de tenter de s’y frayer un chemin, mais que pouvait faire une femme abandonnée au milieu de ce triste monde ? Elle ne pouvait attendre que la venue du prince qui viendrait la délivrer ! Et Valentin se rappela combien de femmes l’avaient vainement attendu, ce prince charmant.

« Oh ! ayons des femmes médecins, des femmes avocats, des femmes poètes, des femmes manœuvres, n’importe quoi, plutôt que ces créatures dépendantes qui, dans une maison étrangère, fabriquent des prie-Dieu en soupirant après la liberté ! » pensa-t-il en lui-même pendant qu’il considérait la pâle figure de son amie à la faible clarté du soir. « Laissez pour un instant votre ouvrage et parlez-moi, Diana, dit-il avec quelque impatience. Vous ne sauriez croire combien il est pénible de voir s’abrutir sur un travail à l’aiguille la femme qui vous est le plus sympathique. J’ai peur que vous ne soyez pas heureuse dans cette maison. Ayez confiance en moi, comme je l’ai en vous. Est-on bon pour vous ici ? Charlotte l’est assurément, mais les autres… M. et Mme Sheldon ?

— Ils sont excellents. M. Sheldon n’est pas démonstratif, comme vous savez ; mais je ne suis pas accoutumée à voir des figures ravies. Il est meilleur pour moi que mon père ne l’a jamais été, et je ne vois pas comment je pourrais demander plus. Mme Sheldon est extrêmement bonne pour moi à sa manière… vous la connaissez, vous savez ce que cela peut être.

— Et Charlotte ?

— Vous avez vous-même répondu pour Charlotte tout à l’heure. Oui, elle est très charmante pour moi, beaucoup plus que je ne le mérite ; j’allais presque dire : que je ne le désire.

— Et pourquoi donc pourriez-vous ne pas désirer ou mériter l’affection qu’elle a pour vous ?

— Parce que je ne suis pas une personne aimable. Je ne suis pas sympathique. Je sais que Charlotte est très séduisante ; mais quelquefois sa séduction me pèse. Il faut croire que l’atmosphère de l’affreux séjour où j’ai passé mon enfance m’a aigri le caractère.

— Non, Diana ; vous avez seulement appris à parler plus aigrement. Je connais votre cœur, il est noble et franc. Combien de fois ne vous ai-je pas vue réprimer votre indignation, révoltée par les ignominies de votre père ! Nos existences à l’un et à l’autre ont été fort dures, mais nous pourrons avoir des jours meilleurs. J’espère et je veux croire que nous en aurons.

— Ils ne viendront jamais pour moi.

— Vous dites cela comme si vous étiez convaincue. Et pourquoi donc ne viendrait-il pas pour vous de plus brillants, de meilleurs jours ?

— Je ne puis vous en dire la raison. Tout ce que je sais, c’est qu’ils ne viendront pas. Et vous, pouvez-vous espérer qu’il puisse résulter rien de bon de votre amour pour Charlotte, vous qui connaissez M. Sheldon ?

— Je suis disposé à tout espérer.

— Vous pourriez espérer que M. Sheldon donnera sa belle-fille à un homme pauvre ?

— Je puis ne pas être toujours aussi pauvre. D’ailleurs, M. Sheldon n’a sur Charlotte aucune autorité positive.

— Il a sur elle une influence morale, et elle est très docile à influencer.

— Même en dépit de M. Sheldon, je veux espérer. N’essayez pas, Diana, d’arracher une faible fleur qui a poussé dans un terrain désert. Elle est pour moi la fleur du prisonnier. »

Mme Sheldon entra. Elle fut très cordiale, très éloquente, au sujet de son mal de tête, et néanmoins, malgré cela, elle se montra très disposée à aller au théâtre, dès qu’elle eut entendu dire que Haukehurst était assez aimable pour lui apporter une loge.

« Diana et moi pourrons y aller, dit-elle, si nous pouvons être prêtes après notre dîner de six heures. M. Sheldon n’aime pas le théâtre. Toutes les pièces l’ennuient. Il prétend qu’elles sont uniformément stupides. Mais vous comprenez, lorsqu’on a toujours l’esprit préoccupé les meilleures pièces doivent paraître médiocres, ajouta, Mme Sheldon, d’un air entendu et grave, et mon mari est si souvent préoccupé. »

On bavarda encore un peu théâtre et Haukehurst se leva pour se retirer.

« N’attendrez-vous pas M. Sheldon ? demanda Geor-gina, il est dans la bibliothèque avec le capitaine Paget. Vous ne saviez pas que votre père était là, Diana, ma chère ? Il est arrivé avec M. Sheldon, il y a une heure.

— Je ne veux pas déranger M. Sheldon, dit Valentin, je reviendrai bientôt. »

Il prit de nouveau congé des deux dames et sortit. Il avait à peine quitté le salon qu’il passait devant la porte de la bibliothèque ; cette porte se trouva ouverte, ce qui lui permit d’entendre la voix de Philippe qui disait :

« … vos soins en ce qui regarde le nom de Meynell. »

Ce n’était que la fin d’une phrase ; mais ce nom sonna immédiatement à l’oreille de Valentin comme un avertissement.

« Meynell ! Est-ce seulement une coïncidence ou Paget est-il sur nos traces ? » pensa-t-il en lui-même.

Et alors il se demanda si ses oreilles ne l’avaient pas trompé ; si le nom de Meynell, qu’il avait cru entendre n’était pas simplement un nom pareil à celui qui l’intéressait si fort.

C’était le capitaine qui avait ouvert la porte. Il sortit dans le vestibule et reconnut son protégé. Ils quittèrent la maison ensemble et le capitaine fut plus gracieux que jamais.

« Nous dînerons ensemble, Valentin, » dit-il.

Mais, à sa grande surprise, Haukehurst n’accepta pas.

« Je suis épuisé de fatigue, dit-il, et vous ferais une triste compagnie. Veuillez m’excuser. Je vais retourner à la maison et me contenterai d’une côtelette. »

Le capitaine le regarda avec ébahissement ; il ne pouvait comprendre qu’un homme refusât de bien dîner.

Valentin avait depuis quelque temps des préventions nouvelles ; il ne se souciait plus de l’hospitalité de Paget. À Omega Street, les dépenses de maison étaient supportées en commun. C’était une sorte de club au petit pied où il pouvait, sans se dégrader, rompre le pain avec l’élégant Horatio.

Valentin retourna donc ce soir-là à Omega Street, où, après un frugal repas, il se livra à ses méditations. Elles étaient tristes et telles que les gens qui vivent paisiblement chez eux n’en connaissent pas de pareilles.

CHAPITRE II

SUITE DU JOURNAL DE VALENTIN

« 15 octobre. – Je suis parti pour la Cité, avant midi, après un court déjeuner avec mon ami Horatio, qui, étant ce matin dans ses humeurs noires, faisait un assez triste convive. Je ne devais me présenter chez le digne John Grewter, papetier en gros, que dans l’après-midi ; mais, n’ayant aucune raison particulière pour rester à la maison, j’ai eu la fantaisie d’aller rôder dans le vieux quartier de la Cité où Matthieu Haygarth avait passé sa jeunesse. J’ai été visiter Clerkenwell ; j’ai parcouru les alentours de Smithfield, en pensant au vieux temps des foires, aux ivrognes, et à tous ces farceurs qui, à l’heure qu’il est, font des petits tas de poussière dans les cimetières de la Cité. La grande horloge de Saint Paul a sonné trois heures ; je me dis que ce devait être l’heure où M. Grewter se reposait.

« La boutique du papetier m’a paru aussi sombre et aussi triste que le sont en général toutes celles de la Cité ; mais elle exhale je ne sais quelle subtile odeur de richesse qui a un charme mystique pour les narines de celui dont la bourse est vide. Des piles de grands-livres, des montagnes de livres de comptes emplissaient le magasin peu éclairé ; quelques commis travaillaient derrière une cloison vitrée, où le gaz était déjà allumé sous les abat-jour verts placés au-dessus de leurs pupitres. Je me demandai ce que cette existence pouvait avoir d’agréable, s’il était possible, même quand on n’a pas d’autre moyen de gagner sa vie, de s’intéresser à un commerce pareil. Hélas ! pour moi, je n’ai jamais connu d’autres livres de comptes que ceux des paris de courses. Un jeune homme vint s’informer de ce que je voulais, en me regardant de façon à me donner à entendre que, si je n’avais pas besoin de deux ou trois grosses de livres de comptes, je n’avais rien à faire là. Je lui dis que je désirais parler à M. Grewter, et lui demandai si ce gentleman était visible.

« Le commis me répondit qu’il n’en savait rien ; il me dit cela d’un ton signifiant clairement que, dans son opinion, je ne serais pas admis à le voir.

« — Vous pourriez peut-être aller vous en informer ? lui suggérai-je.

« — Oui, sans doute. Est-ce le vieux ou le jeune M. Grewter auquel vous désirez parler ?

« — Le vieux M. Grewter, répondis-je.

« — Très bien. Je vais aller-voir. Toutefois, vous feriez bien de me remettre une de vos cartes.

« Je présentai une des cartes de Sheldon.

« En lisant le nom, le commis fit un mouvement comme si un serpent l’eût piqué.

« — Vous n’êtes pas M. Sheldon ? dit-il.

« — Non ; M. Sheldon est mon patron.

« — À quel propos apportez-vous la carte de M. Sheldon ? Je connais M. Sheldon, de Gray’s Inn.

« — Alors, je suis sûr que vous le connaissez comme un homme très accommodant.

« — Le diable soit de lui ! il m’a presque mis en faillite. Ainsi vous êtes le clerc de M. Sheldon et vous désirez voir notre patron. Vous ne prétendez pas dire certainement que la maison Grewter…

« Cela fut dit sur un ton de frayeur. Je me hâtai de rassurer le commis du papetier.

« — Je ne crois pas que M. Sheldon ait de sa vie vu M. Grewter, dis-je.

« Ceci dit, le commis eut la condescendance d’aller porter mon message dans les parages inconnus situés derrière le magasin. Je commençai à penser que la carte de Sheldon n’était pas la meilleure lettre d’introduction possible.

« Le commis revint presque aussitôt suivi par un homme de haute taille, à barbe blanche, avec une figure franche et une paire d’yeux gris au regard pénétrant. Un très beau spécimen d’octogénaire.

« Il me demanda ce que je désirais d’un air tellement soupçonneux que je dus faire connaître sans circonlocution ce qui m’amenait. Étant maintenant à une plus grande distance du Révérend ab intestat John Haygarth, le secret n’était plus aussi nécessaire. J’informai mon octogénaire que je poursuivais une investigation juridique relativement à un ancien habitant de la rue, et que j’avais pris la liberté de m’adresser à lui dans l’espoir qu’il pourrait peut-être me fournir quelques renseignements.

« Il me regarda tout le temps, comme s’il avait la pensée que je venais lui demander de l’argent. Je dois avouer que j’avais quelque chose du solliciteur. Mais lorsqu’il vit que j’avais seulement besoin de renseignements, ses yeux gris s’adoucirent un peu et il m’engagea à le suivre.

« Son parloir n’était guère moins sombre que sa boutique. Le mobilier semblait être sorti d’une manufacture contemporaine des Meynell, et la lumière du gaz y semblait une sorte d’anachronisme. Après quelques observations préliminaires, peu encouragées par les manières de M. Grewter, je m’informai s’il avait jamais connu le nom de Meynell.

« — Oui, dit-il, il y avait un Meynell qui demeurait dans cette rue quand j’étais jeune… Christian Meynell, un fabricant de tapis. La maison de commerce existe encore, et c’est une très vieille maison, car elle était déjà ancienne au temps de Meynell. Mais Meynell est mort avant mon mariage, et son nom est aujourd’hui presque oublié.

« — N’avait-il pas de fils ? demandai-je.

« — Assurément, oui ; il avait un fils, Samuel. C’était un de mes camarades. Mais il n’a pas pris goût aux affaires, et, après la mort de son père, il a laissé les choses aller à la diable… C’était une espèce d’écervelé. Il est mort deux ou trois ans après son père.

« — Est-il mort célibataire ?

« — Oui. Il avait bien été question d’un mariage avec une Mlle Doberly, dont le père était fabricant de meubles ; mais Samuel était trop extravagant pour les Doberly, qui étaient des gens posés. Il est parti pour l’étranger, où il a pris une espèce de fièvre qui l’a tué.

« — Est-ce que ce fils était le seul enfant de Christian ?

« — Non ; il y avait de plus deux filles. La plus jeune s’est mariée ; l’aînée est venue demeurer avec elle… et elle est morte sans se marier, à ce que j’ai entendu dire ?

« — Savez-vous qui la jeune sœur a épousé ?

« — Non ; elle ne s’est pas mariée à Londres. Elle était allée dans l’intérieur du pays rendre visite à quelques amis… C’est là qu’elle s’est mariée et établie… je ne sais à quel endroit… je n’ai jamais entendu dire qu’elle fût revenue à Londres. La fabrique de tapis a été vendue aussitôt après la mort de Samuel Meynell. Les acquéreurs ont conservé le nom pendant près de vingt ans : « Taylor, successeur de Meynell, maison fondée en 1693, » comme l’annonçait son enseigne placée au-dessus des fenêtres. Le nom de Meynell a été supprimé depuis. Les anciens noms s’oublient, comme bien vous pensez, et il est inutile de les conserver quand ils sont oubliés. »

« Oui, les vieux noms s’oublient, le souvenir des morts s’efface. Le roman de Matthieu semblait être arrivé à une boiteuse et impuissante conclusion, avec ce récit de l’histoire de la fabrique de tapis.

« — Vous ne pourriez pas vous rappeler dans quelle partie de l’Angleterre était allée la fille de Christian ?

« — Non ; je n’y ai pas pris grand intérêt. Je ne crois pas avoir parlé trois fois dans ma vie à cette jeune fille, bien qu’elle demeurât dans la même rue et que son frère et moi eussions souvent occasion de nous rencontrer à une taverne où l’on parlait beaucoup, à cette époque, de l’Empereur Napoléon et de la guerre.

« — N’avez-vous aucune idée de l’époque à laquelle elle s’est mariée ? lui dis-je.

« — Je ne me rappelle pas exactement l’année. C’était après mon mariage, car je me souviens que ma femme et moi étions assis à notre fenêtre, le soir d’un dimanche d’été, et nous avons vu la sœur de Samuel Meynell qui se rendait à l’église. Je me le rappelle comme si c’était hier. Elle avait une robe blanche et un spencer de soie verte… oui… et je n’ai épousé ma première femme qu’en 1814, mais quant à vous dire précisément à quel moment Mlle Meynell a quitté Aldergate Street, je ne le peux pas. »

« Ces réminiscences du passé, si peu importantes qu’elles fussent, semblèrent exercer une influence émolliente sur l’esprit du grand vieillard, dont les regards devinrent moins soupçonneux en même temps qu’il sembla disposé à m’aider dans mes recherches dans la mesure où il le pourrait.

« — Le père de Christian Meynell de s’appelait-il pas William ? demandai-je après avoir pris quelques notes sur mon carnet.

« — Quant à cela, je ne puis vous le dire. Si Christian Meynell était encore vivant, il ne serait pas, il est vrai, de dix ans plus vieux que moi ; mais je n’étais qu’un petit garçon lorsque son père est mort. Il doit y avoir dans son ancien magasin de vieux livres sur lesquels son nom doit être inscrit, s’il n’ont pas été détruits. »

« Je pris la résolution d’aller m’informer au magasin de tapis, n’espérant qu’à moitié y trouver les livres d’une époque depuis laquelle près d’un siècle s’était écoulé. Je hasardai une autre question.

« — Sauriez-vous si Christian Meynell était fils unique ou le seul fils qui fût arrivé à l’âge d’homme ? lui demandai-je.

« Mon vieux camarade secoua la tête.

« — Christian Meynell n’a jamais eu aucun frère, autant que j’ai pu le savoir, dit-il ; mais les registres de la paroisse vous renseigneront à ce sujet. Si, comme je le pense, le père de Christian a passé toute sa vie dans Aldergate Street. »

« Après cela, je fis quelques autres questions au sujet des églises du voisinage ; puis ayant remercié M. Grewter de sa politesse, je pris congé de lui.

« J’ai dîné avec ce qui s’est trouvé à la maison, et j’ai employé le reste de ma soirée à la rédaction de ce journal ; puis à une tendre rêverie dans laquelle la figure de Charlotte occupait le plan principal.

« Combien la pauvreté et la dépendance ont mis d’amertume dans l’esprit de Diana. C’était pourtant une si aimable fille !…

« 16 octobre. – Mon travail d’aujourd’hui a été limité aux investigations des registres de paroisses ; une fort ennuyeuse besogne, tout au moins ; mes efforts n’ont heureusement pas été tout à fait infructueux. Dans la belle et vieille église de Saint Giles, j’ai trouvé les registres contenant la mention du baptême d’Olivier Meynell, fils de William et de Caroline Mary Meynell, 1768, ainsi que de l’enterrement du même Olivier dans l’année suivante. J’ai trouvé l’inscription du baptême d’une fille des mêmes William et Caroline Mary, et, plus loin, l’enterrement de ladite fille, âgée de cinq ans. J’ai également trouvé les mentions du baptême de Christian Meynell, fils des mêmes William et Caroline Mary, dans l’année 1772. Plus tard, se trouve l’inscription du décès de Sarah, veuve de Christian Meynell. Plus tard également, le baptême de Samuel Meynell, puis le baptême de Susan Meynell, et enfin, celui de Charlotte Meynell.

« Ce sont là les seules inscriptions que renferment les registres au sujet de la famille Meynell. Il n’y est aucunement fait mention de l’enterrement de Caroline Mary, femme de William Meynell, ni de celui de Christian Meynell, ni de Samuel Meynell, son fils. La constatation de ces derniers est cependant indispensable à Sheldon pour rendre sa réclamation valable. Après avoir terminé mes recherches dans les registres, je suis entré dans le cimetière pour y chercher le caveau de famille des Meynell ; je l’ai trouvé sous la forme d’un vieux monument carré, entouré d’une grille, presque entièrement dévorée par la rouille, mais supportant encore des inscriptions commémoratives des noms et des vertus des trépassés. Ce champ de repos renferme une compagnie plus distinguée que celle des Meynell. John Milton, John Fox, l’auteur du Martyrologe, et John Speed, le chronologiste, y ont également trouvé leur dernière demeure.

« Dans l’espoir d’obtenir quelque nouvel éclaircissement, je me suis hasardé à faire une seconde visite à M. Grewter.

« Cette fois, je l’ai trouvé assez mal disposé à s’occuper d’une affaire qui ne devait lui procurer aucun profit, chose qu’il m’a nettement déclarée être contraire à ses principes. Je crois bien que cette manière d’envisager les choses est celle des commerçants en général.

« Je lui demandai s’il ne pourrait pas me dire où Samuel Meynell avait été enterré.

« — Je présume qu’il a été enterré à l’étranger, répliqua avec une aigreur croissante le vieux gentleman, puisque c’est à l’étranger qu’il est mort.

« — Ah ! il est mort à l’étranger… Pourriez-vous me dire en quel lieu ?

« — Non, monsieur, je ne le puis pas, répliqua M. Grewter encore plus aigre. Je ne m’occupais pas des affaires des autres à cette époque et je ne m’en occupe pas davantage aujourd’hui. Je n’aime pas non plus à être dérangé à ce propos par des étrangers.

« Je m’excusai autant que possible de mon importunité ; mais cela ne put apaiser l’enragé Grewter.

« — Votre meilleure excuse sera de ne plus la renouveler, répliqua-t-il. Ceux qui connaissent mes habitudes savent que je suis dans l’usage de faire un somme d’une demi-heure après mon dîner. Cela est nécessaire à ma santé, sans cela je ne le ferais pas. S’il ne s’était pas trouvé que j’aie un nouveau garçon de magasin, vous ne m’auriez pas dérangé deux après-midi de suite.

« Jugeant qu’il était impossible d’apaiser M. Grewter, je le quittai pour aller chercher un esprit plus pacifique dans la personne de M. Anthony Sparsfield, sculpteur en bois et doreur, à Barbican.

« Je trouvai facilement l’établissement de Sparsfield et fils, sculpteurs-doreurs. C’était une sombre boutique basse, sur les croisées de laquelle étaient exhibés plusieurs cadres entourés d’ornements sculptés très avantageux pour les mouches et une peinture à l’huile dans le mystérieux style de Rembrandt. L’air de vétusté qui caractérisait presque toutes les boutiques du voisinage était particulièrement apparent dans l’établissement de Sparsfield.

« Dans la boutique, je trouvai un homme d’une quarantaine d’années, à la figure douce, qui causait avec une pratique. J’attendis patiemment que cette pratique eût terminé une minutieuse description du cadre qu’elle désirait pour placer une série d’épreuves avant la lettre de gravures d’après Landseer. Puis, lorsque la pratique fut partie, je demandai à l’homme à la figure douce si je pouvais voir M. Sparsfield.

« — C’est moi qui suis M. Sparsfield, répliqua-t-il poliment.

« — Vous n’êtes pas M. Anthony Sparsfield ?

« — Je vous demande pardon, mon nom est Anthony.

« — J’avais entendu dire que M. Anthony Sparsfield était une personne beaucoup plus âgée.

« — Oh ! Vous voulez sans doute parler de mon père, répliqua-t-il ; mon père est vieux et ne s’occupe plus guère des affaires maintenant ; non que sa tête ne soit toujours aussi bonne. Il y a même d’anciens clients qui préfèrent le voir lorsqu’ils viennent faire leurs commandes.

« Cela était de bon augure. Je dis à M. Sparsfield que je n’étais pas un client et lui exposai la nature de mon affaire. Je le trouvai aussi bien disposé que M. Grewter avait été désobligeant.

« — Mon père et moi sommes des gens taillés sur le vieux patron, dit-il, qui ne tenons pas à paraître au-dessus de notre état, comme le font aujourd’hui beaucoup d’autres commerçants. Le vieux gentleman prend son thé en ce moment dans le parloir, au premier, et si cela ne vous dérange pas de monter près de lui, je suis sûr qu’il se fera un plaisir de vous donner tous les renseignements qu’il pourra. Il aime beaucoup à parler du passé. »

« C’était bien là le type du vieux habitant que j’avais besoin de rencontrer, un type bien différent de M. Grewter, qui apportait dans ses réponses à mes questions autant de parcimonie que s’il eût fallu me donner à chaque fois une banknote de cinq livres.

« Je fus conduit à un joli salon, au premier étage, dans lequel flambait un gai foyer et où l’on aspirait une agréable odeur de thé et de pain grillé. L’on m’invita à prendre une tasse de thé, et, voyant qu’en acceptant je serais considéré comme un homme aimable, j’acceptai. Le thé était très chaud, mais très faible et très doux ; M. Sparsfield et son fils ne le dégustèrent pas moins avec autant de plaisir que si c’eût été le plus exquis des nectars.

« M. Sparsfield l’aîné avait quelques rhumatismes et était légèrement asthmatique, mais c’était malgré tout un joyeux vieillard, très disposé à parler des vieux temps où Barbican et Aldergate Street étaient bien autrement agréables qu’aujourd’hui, ou du moins lui avaient paru tels.

« — Meynell !… s’écria-t-il. J’ai connu Samuel Meynell aussi bien que si c’eût été mon propre frère, et j’ai connu le vieux Christian Meynell presque comme si c’eût été mon père. Il y avait plus de sociabilité à cette époque, voyez-vous, monsieur. Il semble aujourd’hui que le monde soit trop plein pour laisser place à l’amitié. Il n’y a plus que lutte et concurrence, concurrence et lutte partout. Un homme vous fera maintenant pour vingt-cinq shillings un cadre qui aura plus d’apparence que celui que je pourrais faire pour cinq livres. Seulement, la dorure sera complètement partie au bout d’un an. Voilà comment le monde marche aujourd’hui. Il y a beaucoup de choses dorées qui ont de belles apparences, mais cela ne dure pas.

« Après avoir laissé au bonhomme le temps de moraliser à son aise, je le ramenai poliment au sujet qui m’intéressait.

« — Samuel Meynell était le meilleur garçon qui eût jamais existé, dit-il ; mais il aimait trop la taverne. Il y en avait à cette époque de très agréables où l’on avait l’habitude de se réunir pour causer des choses du jour, on se tenait compagnie, en prenant un verre de liqueur et en fumant une pipe. Le pauvre Samuel Meynell y prenait un peu trop de sa liqueur favorite, et lorsque la jeune femme à laquelle il faisait la cour, Mlle Doberly, lui a manqué de parole, en se mariant avec un boucher en gros, lequel était assez vieux pour être son père, Samuel s’est adonné tout à fait à la boisson ; il a négligé ses affaires. Un jour il vint à moi et me dit « Tony, j’ai vendu ma maison de commerce, » entre nous, nous nous disions Tony et Samuel, voyez-vous, monsieur, « et je vais partir pour la France ! » C’était peu de temps après la bataille de Waterloo ; beaucoup de gens avaient la fantaisie d’aller en France à cette époque. On n’appelait plus alors l’Empereur Napoléon que l’Ogre de Corse et le Tigre, comme depuis on a appelé l’Empereur Napoléon III Badinguet et le reste ; les Français ne sont jamais idiots à moitié ! On disait aussi que les Français ne mangeaient que des grenouilles. Enfin, monsieur, nous fûmes tous très surpris d’apprendre que Samuel s’en allait à l’étranger, mais comme il avait toujours été très extravagant, on ne vit là qu’une nouvelle folie de sa part, et nous avons été moins surpris en apprenant une ou deux années après qu’il s’était enivré à en mourir avec du brandy à bon marché, ce qu’ils appellent eau-de-vie, les pauvres ignorants, à Calais.

« — Il est mort à Calais ?

« — Oui, répliqua le bonhomme. J’ai oublié qui nous en a apporté la nouvelle, mais je me souviens parfaitement du fait. Le pauvre Samuel est mort et a été enterré là.

« — Vous êtes sûr qu’il a été enterré à Calais ?

« — Oui, aussi certain qu’il soit possible de l’être. Les voyages, à cette époque, n’étaient pas chose facile ; on ne trouvait à l’étranger que des diligences, qui, d’après ce que j’ai entendu dire, étaient le véhicule le plus lent que l’on ait jamais inventé. Il n’y avait plus personne pour ramener en Angleterre les restes du pauvre Samuel, car sa mère était morte et ses deux sœurs étaient établies quelque part dans le comté d’York.

« Dans le comté d’York ! Je ne serais pas surpris que ma physionomie eût paru extraordinaire au moment où M. Sparsfield mentionna ce comté particulier, car ma pensée prit des ailes pour s’élancer vers Charlotte presque aussitôt que le mot sortit de ses lèvres.

« — Comment, Mlle Meynell s’est établie dans le comté d’York ? dis-je.

« — Oui, elle a épousé un fermier de ce pays ; sa mère était née dans le comté d’York, et elle-même s’y étant rendue avec sa sœur pour aller rendre visite à quelques parents du côté maternel, elle y est restée et n’est jamais revenue à Londres depuis. L’une des deux s’est mariée ; l’autre est morte fille.

« — Vous rappelez-vous, le nom de l’homme qu’elle a épousé ?

« — Non, répliqua M. Sparsfield. Pour cela, j’ai tout à fait oublié.

« — Ne pourriez-vous pas vous rappeler le nom de l’endroit où elle a été… de la ville, du village, du bourg ?

« — Je me le rappellerais peut-être si je l’entendais nommer, répondit-il d’un air pensif. Je devrais pourtant me le rappeler, car j’ai entendu bien des fois, dans le temps, Samuel parler de la résidence de sa sœur Charlotte. On l’avait baptisée Charlotte, voyez-vous, à cause de la reine » J’ai une espèce de souvenir que le nom du village se terminait en cross, comme qui dirait Charing-Cross ou Waltham-Cross.

« Cela était vague, mais c’était néanmoins infiniment plus que ce que j’avais pu extraire de M. Grewter. Je pris une seconde tasse de l’innocent thé de mes hôtes, afin d’avoir un prétexte pour prolonger ma visite et chercher à faire jaillir quelque lumière de la mémoire du vieux sculpteur en bois.

« Je ne pus néanmoins y parvenir. Je fus, par conséquent, obligé de battre en retraite, mais en me réservant le privilège de renouveler ma visite si l’occasion s’en présentait.

« 18 octobre. – J’ai envoyé avant-hier, à Sheldon, un extrait de mon rapport, et j’ai eu hier matin une longue entrevue avec lui. Il avait examiné avec le plus grand soin les renseignements que j’avais recueillis, et il approuvait mon travail.

« — Vous avez admirablement bien réussi, en considérant le peu de temps que vous y avez mis, dit-il ; vous avez dû vous féliciter de trouver le terrain préparé pour vous comme jamais il ne l’a été pour moi. La branche des Meynell semble se circonscrire dans la personne de la fille de Christian et ses descendants ; notre plus importante affaire maintenant est de découvrir quand, où, et avec qui elle s’est mariée, et ce que ce mariage a pu produire. Je pense que vous êtes en état d’y parvenir ?

« Je secouai la tête de l’air d’un homme qui doute.

« — Je ne puis espérer trouver le nom du mari de cette jeune dame, dis-je, à moins de rencontrer quelque autre vieillard doué d’une meilleure mémoire des noms et des lieux que mon obligeant Sparsfield ou mon revêche Grewter.

« — Il y a des hospices, dit Sheldon ; vous n’avez pas encore tenté cette voie-là ?

« — Non ; il me faudra donc visiter les hospices, répliquai-je avec la résignation du pauvre que son dénuement oblige à tout faire, bien que, je l’avoue, l’insipide verbiage des vieillards des hospices dépasse presque ce que je puis supporter.

« — Eh ! qui vous dit que vous ne pourrez pas obtenir le nom de l’endroit de votre ami le doreur ! dit George. Il vous a mis en quelque sorte sur la voie en vous disant que le nom finit en cross. Il croit qu’il se rappellerait le nom s’il l’entendait prononcer. Pourquoi ne pas tenter cette épreuve avec lui ?

« — Mais, pour la faire, il faudrait que je susse le nom moi-même, répliquai-je, et dans ce cas je n’aurais pas besoin de l’assistance de Sparsfield.

— Vous n’êtes pas fertile en expédients, dit Sheldon en se renversant sur sa chaise pour prendre sur une tablette un petit livre très vieux, comme tous ceux qui l’entouraient. Voici un Dictionnaire des Communes, dit-il en l’ouvrant à la table des matières. Nous éprouverons la mémoire du vieux Sparsfield avec tous les cross qui se trouvent dans le comté, et si le moindre écho du nom se rencontre encore dans son faible cerveau nous parviendrons à l’éveiller.

« Mon patron se mit alors à parcourir avec l’ongle de son doigt l’une des colonnes de l’index du livre.

« — Prenez votre crayon et écrivez les noms à mesure que je les appellerai, dit-il. Nous y voici. Aysley-Cross… En voilà encore d’autres : Bowford-Cross, Callindale-Cross, Huxter’s-Cross, Jarnham-Cross, Kingboroug-Cross…

« Puis, après avoir lu attentivement la colonne, il s’écria :

« — Voilà tous les cross qui se trouvent dans le comté d’York ; ce sera bien le diable si vous ou moi ne parvenons pas à découvrir dans l’un d’eux les descendants de la fille de Christian. La fille elle-même peut bien exister encore, d’après le peu que nous en savons.

« — Et que comptez-vous faire au sujet de Samuel Meynell, mort à Calais ? Vous aurez sans doute à fournir la preuve de sa mort ; car je présume que dans une affaire de ce genre, il faut que l’on puisse tout prouver.

« — Très certainement, il me faudra prouver le décès de Samuel, expliqua l’ardent généalogiste ; j’en fais mon affaire et m’en occuperai moi-même pendant que vous ferez la chasse à la branche femelle de Meynell. J’ai besoin de prendre l’air après un aussi rude travail. Je ferai un saut jusqu’à Calais pour y chercher le registre où est relatée l’inhumation de Samuel. Je présume que l’on aura pris la peine de le faire enterrer, bien qu’il fût étranger.

« — Et si je parviens à extraire de la mémoire du vieux Sparsfield le nom que nous cherchons ?

« — Dans ce cas, vous vous rendrez immédiatement à l’endroit et commencerez vos recherches sur les lieux. Il doit y avoir environ cinquante ans que cette femme s’est mariée ; vous pourrez encore rencontrer quelque habitant assez âgé pour l’avoir connue et se la rappeler. Oh ! à propos de cela, je pense qu’il vous faudra, de l’argent pour les frais ? ajouta Sheldon avec un soupir.

« Il prit dans son portefeuille une banknote de cinq livres qu’il me remit comme s’il eût fait un grand sacrifice personnel. Je sais qu’il est pauvre et que c’est en en pressurant d’autres, non moins pauvres que lui, qu’il parvient à gagner quelque argent ; une partie de cet argent est risquée par lui comme une spéculation sur les chances de la succession Haygarth, de même qu’il a autrefois spéculé sur des chances qui ne promettaient pas autant de profit.

« — Trois mille livres ! me dit-il, pendant qu’il me tendait la pauvre petite banknote ; songez quelle belle prime cela est et travaillez pour l’obtenir le mieux que vous pourrez. Plus nous approchons du but et plus nos progrès me paraissent lents ; cependant, tout compte fait, ils ont été très rapides.

« Il faut que je sois devenu bien sentimental, car l’impossibilité de réaliser ces trois mille livres occupait moins ma pensée que la perspective d’avoir à me rendre dans le comté d’York, ce comté où Charlotte est née, ce comté où elle se trouvait en ce moment même. Je me rappelais néanmoins que c’est le plus vaste comté de l’Angleterre et que de toutes les coïncidences de temps et de lieu il n’y en avait pas de moins probable que celle qui pourrait amener une rencontre entre Charlotte et moi.

« — Je sais qu’en fait je ne serai pas moins séparé d’elle dans le comté d’York qu’à Londres, me dis-je à moi-même ; mais j’aurai le plaisir de m’imaginer que je m’en trouve plus près.

« Avant de quitter George je lui fis part du lambeau de conversation entre Paget et Philippe que j’avais surpris à La Pelouse, mais il repoussa mes soupçons avec dédain.

« — Je vais vous dire ce que je pense, Haukehurst, me dit-il en fixant sur moi ses yeux noirs perçants. Le capitaine, non plus que mon frère, ne peuvent avoir aucune connaissance de notre affaire, à moins que vous ne soyez un traître et leur ayez vendu nos secrets. Mais, écoutez bien, si vous avez fait cela, vous vous êtes trompé vous-même et eux en même temps. J’ai dans les mains les pièces capitales sans lesquelles tout ce que vous pouvez savoir ne peut servir absolument à rien.

« — Je ne suis pas un traître, lui répondis-je tranquillement, car je sens trop de mépris pour lui pour que rien de ce qu’il lui plaît de me dire puisse m’inspirer de la colère. Je n’ai jamais dit un seul mot de nos affaires ni au capitaine, ni à votre frère. Si vous commencez à vous défier de moi, il est temps que vous cherchiez à vous procurer un autre collaborateur.

« À l’instant même, mon Sheldon fut à mes pieds, moralement parlant.

« — Ne tournez pas au mélodrame, Haukehurst, dit-il. Il y a, tous les jours de la semaine, des gens qui se vendent, et personne ne blâme le vendeur, pourvu qu’il fasse un bon marché. Seulement, dans la circonstance, ce serait un marché très bête.

« Après cet entretien, je pris congé de Sheldon ; il se proposait de partir pour Calais le jour même par le train du soir ; il ne devait en revenir que lorsqu’il aurait complété ses investigations ; s’il me trouvait absent à son retour, il en conclurait que j’aurais obtenu le renseignement désiré, et que j’étais parti pour le comté d’York ; dans ce cas, il attendrait patiemment que je lui donnasse de mes nouvelles. Je m’en fus directement chez Sparsfield. J’avais passé la plus grande partie de la journée dans le bureau de Sheldon, de sorte que quand je me présentai devant mon complaisant Sparsfield junior, Sparsfield junior était déjà sur le point de se mesurer avec le thé et les rôties. Je fus de nouveau invité à monter au premier, au salon de famille, où, comme la première fois, je fus traité avec cette simple confiance et cette bienveillance que j’ai eu la chance de rencontrer aussi souvent dans le cœur de cette grande ville dépravée que dans le plus innocent village. Avec des gens aussi cordiaux, je ne pouvais faire autrement que d’agir cordialement.

« — Je crains de vous paraître importun, M. Sparsfield, lui dis-je, mais je ne doute pas que vous ne me pardonniez, lorsque vous saurez que l’affaire dont je m’occupe a pour moi une importance vitale, et que votre aide peut m’être d’un grand secours pour la conduire à bonne fin.

« M. Sparsfield senior m’affirma qu’il avait toujours été prêt à aider ses semblables, et eut l’amabilité d’ajouter qu’il avait de la sympathie pour moi. Je suis depuis quelque temps devenu si sensible en matière de sentiment, que je m’empressai de le remercier de sa bonne opinion, après quoi je lui fis connaître que j’allais mettre sa mémoire à l’épreuve.

« — Et ce n’est pas une mémoire de pacotille, s’écria-t-il gaîment en croisant les mains sur ses genoux. N’est-ce pas, que j’ai une bonne mémoire, Tony ?

« — Il y en a peu de meilleures, mon père, répondit le respectueux Anthony junior. Votre mémoire est de beaucoup meilleure que la mienne, j’en suis très persuadé.

« — Ah ! dit le bonhomme, en riant de bon cœur, c’est qu’on vivait autrement de mon temps. Il n’y avait pas de gaz, il n’y avait pas de chemins de fer, et les commerçants de Londres se contentaient de vivre des années dans la même maison. Maintenant, il faut qu’un commerçant aille faire sa tournée à l’étranger comme un prince de la famille royale, qu’il s’en aille ici et là, et quand il a été partout, il ne sait plus lire que les journaux. Les gens restaient chez eux de mon temps, mais ils y faisaient leur fortune, ils conservaient leur santé, leur clairvoyance, et leur mémoire, aussi bien que leur intelligence ; ce qui fait que beaucoup d’entre eux ont vécu assez longtemps pour voir les folies de la génération qui les a suivis.

« — Ah ! mon Dieu, père !… s’exclama Anthony junior, abasourdi par ce flot d’éloquence, quel sermon !

« — Je n’en fais pas souvent de sermons, dit le bonhomme en riant. Tout ce que je veux dire, c’est que si j’ai encore la mémoire assez nette, c’est sans doute parce que je n’en ai pas fait mauvais usage, je ne l’ai pas employée à des absurdités comme beaucoup d’autres. Je suis resté chez moi, m’occupant de mes affaires et laissant les autres s’occuper des leurs ; maintenant, monsieur, si vous avez besoin de moi, je suis prêt.

« — Vous m’avez dit l’autre jour que vous ne pouviez pas vous rappeler le nom du lieu, où s’est mariée la fille de Christian Meynell ; mais que peut-être, vous vous le rappelleriez si vous l’entendiez prononcer. Vous avez dit aussi que ce nom finissait en cross.

« — Je le maintiens, répliqua mon vieil ami, je le maintiens.

« — Très bien, alors. Il est convenu que ce lieu est dans le comté d’York ?

« — Oui, je suis également certain de cela.

« — Et que le nom se termine en cross.

« — Aussi vrai que je m’appelle Sparsfield.

« — Eh bien ! en ce cas, comme il y a seulement six villes ou villages dans le comté d’York, dont les noms finissent par cross, il y a tout lieu de croire que l’endroit que nous cherchons doit être dans les six.

« L’ayant ainsi préparé, je tirai ma liste de ma poche et je lus tout haut, très lentement, les noms des six places pour l’édification de M. Sparsfield.

« — Aysley-Cross, Bowford-Cross, Callindale-Cross, Huxter’s-Cross, Jarnham-Cross, Kingborough-Cross.

« — C’est celui-là ! s’écria soudainement mon vieil ami.

« — Lequel ? lui demandai-je avidement.

« — Huxter’s Cross… je me rappelle d’avoir pensé dans le temps que ce devait être un lieu d’approvisionnement à cause du nom de Huxter, voyez-vous, prononcé comme s’il était écrit avec chs au lieu de x. J’ai su après qu’il y avait eu là autrefois un marché, lequel n’existait déjà plus à cette époque. Huxter’s Cross ; oui, c’est bien là le nom de l’endroit où la fille de Christian Meynell s’est mariée et établie. Je l’ai entendu dire souvent au pauvre Samuel, et il me revient maintenant, comme si je ne l’avais jamais oublié.

« Le vieillard avait un air de conviction qui me fit croire qu’il ne se trompait pas. Je le remerciai de tout cœur et pris congé de lui.

« — Il peut se faire que vous ayez contribué à mettre un lingot d’argent dans ma poche, M. Sparsfield, lui dis-je, et si cela est je ferai faire mon portrait, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de vous le donner à encadrer.

« Après cette phrase de bénédiction, je quittai mes simples citoyens. Je me sentais le cœur léger pendant que je traversais les déserts métropolitains qui s’étendent entre Barbican et Omega Street. Je rougis de moi quand je me rappelle la folle cause de cette exaltation. J’allais aller dans le comté d’York, le comté qu’habitait maintenant ma Charlotte. Ma Charlotte !… Il y a du bonheur, même à écrire ce délicieux pronom possessif… le bonheur de la laitière qui se rend au marché avec son pot au lait.

« — Personne peut-il savoir mieux que moi que je ne serai pas moins éloigné de Charlotte dans le comté d’York que je le suis à Londres ? Personne. Et cependant je suis heureux que l’affaire Sheldon me conduise vers les prés et les bois de ce vaste comté du Nord.

« Huxter’s Cross… quelque lieu abandonné sans doute. J’ai acheté sur ma route, ce soir en revenant, un Indicateur des chemins de fer. Je me suis mis à étudier soigneusement les moyens de communication avec cette localité, dans les archives moisies de laquelle j’ai à découvrir l’histoire de la fille et héritière de Christian Meynell.

« — Je trouve que Huxter’s Cross n’est pas sur la ligne même du chemin de fer. On y arrive en descendant à une petite station obscure, si j’en juge par les caractères microscopiques avec lesquels son nom est écrit, environ à soixante milles au nord de Hull. Le nom de la station est Hidling, et à Hidling il paraît qu’il y a une voiture publique faisant le service entre la station et Huxter’s Cross.

« Vous faites-vous une idée, mon cher, de l’héritier d’une fortune de cent mille livres végétant dans les régions ignorées de Huxter’s Cross-Hidling sans avoir conscience de sa félicité ?

« Le trouverai-je à la charrue, ce muet et insouciant héritier légal, ou sous la forme d’une héritière aux bras brunis prosaïquement occupée à battre du beurre, ou bien découvrirai-je que le dernier des Meynell repose dans quelque cimetière abandonné où aucune voix ne saurait plus troubler son sommeil pour le prévenir de la bonne fortune qui l’attend ?

« Je vais dans le comté d’York ; cela me suffit. Il me tarde de voir partir le train qui m’y conduira. Je commence à comprendre la nostalgie des montagnards ; j’aspire après l’air du Nord, cette fraîche brise qui souffle des montagnes, sur les forêts, les plaines. Je soupire… le cœur me bat, en pensant au comté d’York… moi, le badaud de Londres, l’enfant de Temple Bar, dont l’enfance s’est passée au son des cloches de Saint Dunstan et de Saint Clément-le-Danois. Le comté d’York, n’est-ce pas le lieu de naissance de ma Charlotte ?

« J’ai hâte de connaître un pays qui produit d’aussi radieuses créatures.

CHAPITRE III

L’ACADIE

« Ier novembre. – Me voici à Huxter’s Cross. J’y demeure. J’y suis depuis une semaine. Je voudrais y passer toute ma vie. Oh ! ma raison, reviens à moi pour quelques heures, afin que je puisse écrire le récit de cette bienheureuse semaine ; rends-moi le sentiment des affaires, le souvenir de Sheldon, pendant cette pluvieuse après-midi, et je te permets de me livrer ensuite tout entier à ma félicité et à ma folie. Calmez-vous, battements de mon cœur ; calme-toi, calme-toi, cœur faible, cœur d’enfant, qui viens de passer un nouveau bail de jeunesse de déraison avec la belle, la riche, la terrible Charlotte.

« Tombe ! tombe, ô pluie ! Le jour est sombre, froid ; la vigne est collée contre les murs décrépits, et chaque souffle du vent fait tournoyer les feuilles mortes ; mais toutes ces tristesses n’éveillent aucun écho dans mon âme ; je la sens contente et légère, oublieuse du passé, sans souci du lendemain, ne songeant plus à hier, tout entière aux délicieuses pensées d’aujourd’hui.

« Maintenant, revenons aux affaires ; quittons les régions éthérées de l’imagination pour reprendre la simple relation des faits. Il y a aujourd’hui huit jours, je suis arrivé à Hidling, après un fastidieux voyage qui, avec les temps d’arrêt à Derby, Normanton, et autres petites stations, a pris la journée presque entière. Le jour tombait lorsque je pris place dans le véhicule hybride, moitié landau, moitié omnibus, qui devait me conduire de Hidling à Huxter’s Cross. Je n’ai vu de Hidling qu’une longue rue et une église ornée d’une tour carrée. Notre route s’embranchait dans cette rue, et, à la lueur du crépuscule d’automne, c’est à peine si j’ai pu apercevoir les lignes obscurcies des collines lointaines enfermant une vaste étendue de landes.

« J’ai été tellement saturé de Londres que ce paysage sauvage avait pour moi des charmes qu’il n’eût sans doute pas eu pour d’autres ; l’obscurité même me plaisait. J’avais pour compagne, dans la voiture publique, une vieille femme qui dormait paisiblement dans un coin, pendant que, penché au petit carreau ouvert, je considérais le paysage baigné par les ombres du soir.

« Le trajet dura plusieurs heures. Nous rencontrâmes deux ou trois petits groupes de chaumières ; les oies gloussaient et les coqs jetaient leur claire chanson en même temps que quelques lumières scintillant aux fenêtres supérieures, indiquaient que c’était l’heure du repos. À l’un de ces groupes de chaumières, qui rappelaient l’homme dans ce désert, nous changeâmes de chevaux avec beaucoup plus de hue !… de ho !… et de dia !… qu’on n’en eût entendu dans une contrée plus civilisée. À ce village j’entendis pour la première fois le patois natal dans toute sa pureté, et, d’après ce que j’ai compris, j’aurais aussi bien pu le prendre pour le patois des paysans de Carthage.

« Après avoir relayé, nous gravîmes une montée avec un perpétuel accompagnement de cris, de jurons, de claquements de fouet, et de hu !ho !… Nous arrivâmes à un petit village perché très haut, à ce qu’il me sembla. Le conducteur du véhicule s’approcha alors de mon simulacre de fenêtre pour me dire que « c’était là. »

« En descendant de la voiture, je me trouvai à la porte d’une petite auberge, éclairée par la lumière de l’intérieur qui arrivait jusqu’à moi, pendant qu’une vieille enseigne, suspendue, grinçait et se mouvait au-dessus de ma tête. Pour moi qui, de ma vie, n’avais eu de plus somptueuses demeures que des auberges, cela pouvait passer pour une résidence convenable. Je payai ma place au conducteur, pris mon sac de nuit, et entrai.

« Je fus accueilli par une hôtesse aux joues roses, propre, et à l’air éveillé, bien que les bras et le tablier laissassent un peu à désirer ; elle sortait de la cuisine, pièce à l’ancienne mode, carrelée en briques rouges, mais égayée par le reflet d’une belle flambée. Je crus voir un tableau flamand, lorsque j’y jetai un coup d’œil par la porte ouverte ; les plus pittoresques amas de pains et de provisions diverses apparaissaient sur une planche au-dessus de la cheminée, et l’aspect des lieux avait dans son admirable confort, une apparence des plus hospitalières.

« — Oh ! me dis-je en moi-même, combien le vent du Nord qui siffle sur ces incultes collines et l’odeur de ce pain de ménage sont préférables au son des cloches de Saint Dunstan et aux graisseuses côtelettes de Londres.

« Mon cœur s’échauffait en l’honneur du comté d’York et de ses habitants. Était-ce pour l’amour de Charlotte que je m’enflammais ainsi ?

« Je me trouvai tout de suite à l’aise avec môn hôtesse. Le patois même me devint plus intelligible, lorsque j’en eus fait cette première expérience. J’appris que je pourrais avoir une chambre propre et bien close, avec la nourriture et le service, à un prix qui me parut fabuleusement raisonnable, même en tenant compte de mes faibles moyens. Ma cordiale hôtesse me servit un repas princier : du jambon grillé et des œufs pochés, tels que je n’en avais jamais vu qu’en peinture ; des gâteaux bruns, croquants, sortant d’un miraculeux four dont j’avais entrevu la bouche par la porte qui conduisait dans l’intérieur flamand ; d’excellent thé et de la crème, de la crème parfaite.

« Après avoir joui de ce banquet, je me mis à la fenêtre pour voir le tranquille paysage à la lueur des étoiles.

« Il était situé au haut d’une colline, la colline la plus élevée du pays, et pour certains esprits, cela seul est un charme. Il semble que l’on aspire un breuvage éthéré en respirant l’air frais de la nuit. Je n’avais pas éprouvé de sensation plus délicieuse depuis le temps où j’avais visité les créneaux moussus du château d’Arques, alors que j’avais vu comme un tapis se déroulant à mes pieds les vergers, les jardins de la verdoyante Normandie.

« Mais cette colline était encore plus élevée que celle sur laquelle se dressent les tours croulantes du vieux-château féodal et le paysage était infiniment plus sauvage que celui d’Arques.

« Aucun mot ne pourrait rendre la joie que j’éprouvais dans cette contrée déserte à me sentir éloigné du Strand et de Temple Bar. Il me semblait que j’entrais dans une vie nouvelle, comme si les écailles de la lèpre eussent été enlevées par une main divine. Je me sentais plus en état d’aimer, plus digne d’être aimé par la douce créature au regard limpide, dont l’image était gravée dans mon cœur. Ah ! si le ciel m’accordait ce cher ange, il me semble que ma vie passée, que mes désordres s’évanouiraient comme par enchantement, que je serais comme régénéré. Ne pourrais-je pas vivre heureux avec elle ici, au milieu de ces collines perdues, de ces rares habitations ? Ne pourrais-je pas être heureux éternellement séparé des jeux de billard, des kursaals, des champs de course, et des bastringues ? Oui, complètement et irrévocablement heureux ; heureux comme un curé de village assuré d’un revenu de soixante-dix livres, heureux comme un laboureur qui cultive son propre champ, avec ma Charlotte trottant gaiement à mon côté.

 

« Je déjeunai le lendemain matin dans un petit parloir très convenable, situé derrière le comptoir, où j’entendis une conversation entre deux charretiers parlant le patois auquel mon oreille s’habituait de plus en plus. Ma vive et joyeuse hôtesse entrait et sortait pendant que je prenais mon repas, et toutes les fois que je pouvais la retenir assez longtemps, j’essayais de la faire bavarder.

« Je lui demandai si elle avait jamais connu le nom de Meynell, et après avoir profondément réfléchi, elle répondit négativement.

— Je ne me rappelle personne qui porte le nom de Meynell, dit-elle, mais je n’ai pas beaucoup de mémoire pour les noms ; je pourrais avoir connu ces personnes-là et ne pas me souvenir de leur nom.

« Cela n’était pas encourageant, mais je savais que, si quelque trace de la fille de Christian Meynell existait à Huxter’s Cross, j’avais un moyen de la découvrir.

« Je lui demandai s’il y avait dans le village quelque fonctionnaire chargé de la conservation des registres, et j’appris qu’il n’y en avait pas de plus important qu’un vieillard préposé à la garde des clefs de l’église. Mon hôtesse pensait que les registres devaient se trouver dans la sacristie ; quant au vieillard, il s’appelait Gorles et demeurait à deux milles, chez son gendre ; mais mon hôtesse se chargea de l’envoyer chercher immédiatement, en m’affirmant qu’il serait avant une heure à ma disposition. Je lui dis qu’en attendant j’allais me rendre au cimetière, où Gorles pourrait venir me joindre à sa convenance.

« La matinée d’automne était claire et fraîche comme une matinée de printemps, et Huxter’s Cross me semblait être l’endroit le plus agréable de la terre, bien qu’il ne se composât que d’une douzaine de maisonnettes, relevée par un bâtiment de ferme, de prétention modeste ; mon hôtellerie de La Pie, magasin général où se trouvait également la Poste aux Lettres ; puis une belle vieille église normande, située en dehors du village et dont l’apparence semble révéler qu’elle a connu de meilleurs jours. Près de l’église se dresse une ancienne croix de granit, autour de laquelle les fleurs sauvages et l’herbe ont poussé épaisses et hautes ; cette croix indique la place où existait autrefois un marché florissant ; mais toutes les habitations qui l’entouraient ont disparu, le passé de Huxter’s Cross n’a laissé d’autre souvenir que ce débris de croix.

« Le cimetière était aussi tranquille et solitaire que possible ; un rouge-gorge était perché sur la barre la plus élevée de la vieille grille en bois, chantant sa chanson joyeuse ; à mon approche, il sauta de la grille sur le mur moussu sans s’interrompre. Dans la disposition d’esprit où j’étais, j’aurais apostrophé une alouette ou un baudet ; je me sentais disposé au sentiment envers tous les êtres de la nature ; c’est pourquoi j’exprimai au rouge-gorge combien je le trouvais joli et que je périrais plutôt que d’enlever une seule plume de ses ailes.

« Obligé par le devoir de me rappeler mon Sheldon, même dans les moments où j’étais le plus enclin au lyrisme, je fis en sorte de combiner l’esprit méditatif d’un Hervey avec la clairvoyance affairée d’un clerc d’avocat, et pendant que je réfléchissais au sort commun à tous les hommes en général, je n’omis pas de rechercher sur les tombes moisies quelques traces des Meynell en particulier.

« Je n’en trouvai aucune, et cependant si la fille de Christian Meynell avait été enterrée là, le nom de son père aurait certainement été inscrit sur sa tombe. J’avais lu toutes les épitaphes, lorsque la grille en bois grinça sur ses gonds pour donner passage à un petit homme aux-cheveux blancs, un de ces vieux traînards qui semblent avoir été créés spécialement pour remplir les fonctions de sacristain.

« J’entrai avec ce respectable personnage dans l’église, dont l’atmosphère n’était pas moins fraîche que celle de Spotswold. La sacristie était faite d’une petite chambre glaciale qui autrefois avait été un caveau de famille ; elle n’était cependant pas beaucoup plus froide que le parloir de Mlle Judson, et j’endurai bravement sa température tout en examinant les registres des soixante dernières années.

« Ce fut sans résultat. Après avoir tâtonné à travers les noms de tous les nonagénaires qui s’étaient mariés à Huxter’s Cross depuis le commencement du siècle, je ne me trouvai pas plus avancé ; je n’avais rien découvert quant au mariage secret de Charlotte. Alors seulement je réfléchis à toutes les obscurités dont ce mariage était enveloppé, Mlle Meynell était venue dans le comté d’York pour rendre visite à des parents de sa mère et s’y était mariée. Le lieu dont Anthony Sparsfield se souvenait d’avoir entendu parler à l’occasion de ce mariage était Huxter’s Cross. Mais de ces deux circonstances il ne résultait pas nécessairement que le mariage avait été célébré dans ce village. Mlle Meynell pouvait avoir été mariée dans quelque autre ville du comté. Pour cette classe de modestes citoyens le mariage était un grand événement, une occasion de fête. Il y avait donc tout lieu de présumer que Mlle Meynell et ses amis avaient dû préférer que cette joyeuse cérémonie fût accomplie partout ailleurs que dans une vieille église oubliée dans un pays montagneux.

« — J’aurai à examiner tous les registres du comté d’York avant de trouver ce que je cherche, pensai-je en moi-même, à moins que Sheldon ne se décide à mettre un avis dans les journaux pour réclamer l’acte de mariage de Meynell. Il n’y a presque aucun danger dans la publication de cet avertissement, du moment où le rapport qui existe entre le nom de Meynell et la succession Haygarth n’est connu que de nous seuls.

« Agissant dans ce sens, j’ai écrit le soir même à Sheldon pour l’engager à se servir d’une annonce dans les journaux pour découvrir les descendants de Charlotte Meynell.

« Charlotte ! nom chéri ; qui me produit l’effet d’une douce musique. J’éprouvais du plaisir à écrire cette lettre à cause même de la répétition de ce nom adoré.

« J’ai employé la journée du lendemain à faire une tournée aux environs dans un joli petit dog-cart loué à mon hôtesse pour un prix très modéré. Je m’étais mis au courant de la géographie du pays environnant et je m’arrangeai de manière à visiter toutes les églises des villages dans un certain rayon ; mais, malgré mon inspection de tous les bouquins poudreux, malgré mon héroïque courage à supporter le froid et l’humidité dans les vieilles églises, mes efforts n’aboutirent qu’à un résultat absolument négatif.

« Je retournai à ma Pie à la nuit tombante, un peu découragé et extrêmement fatigué, mais néanmoins enchanté des aspects rustiques de mon comté d’adoption. Le cheval de mon hôtesse s’était admirablement conduit.

Les chandelles étaient allumées et les rideaux tirés dans ma confortable petite chambre, la table pliait sous le poids des préparatifs d’un de ces soupers qui feraient publier à un aldernam les délices de la soupe à la tortue, de la fine marée, et des rôtis de bécasse.

« Le jour suivant, à midi, un facteur des premiers âges m’a apporté une lettre de Sheldon. Le rusé compère m’y déclarait qu’il refusait de faire paraître une annonce ou de donner une publicité quelconque à ce dont il avait besoin.

« Si je ne redoutais pas la publicité, je ne serais pas. obligé de vous donner une livre sterling par semaine, » disait-il avec une parfaite candeur, « car avec une annonce je pourrais me procurer plus de renseignements en une semaine que vous ne parviendrez à en réunir en une année. Mais je connais le danger de la publicité, et je sais combien elle a dérouté souvent les meilleures combinaisons, au moment même où elles allaient réussir. Je ne veux pas dire que pareille chose puisse arriver avec notre affaire ; vous savez très bien que cela ne se peut pas, car j’ai entre les mains des papiers sans lesquels il est impossible de rien faire. »

« Je comprends parfaitement ce que cela veut dire et suis très disposé à mettre en doute l’existence de ces importants papiers. La défiance est l’une des bases essentielles de l’esprit de Sheldon. Mon ami George a pleinement confiance en moi, parce qu’il y est forcé ; il est plus ou moins inquiété par l’idée qu’il arrivera un moment où je serai tenté d’en abuser.

« Mais revenons à la lettre.

 

« Je suis d’avis que vous examiniez les registres de toutes les villes ou villages situés, disons à trente milles à la ronde. Si ces registres ne nous apprennent rien, il faudra alors nous rabattre sur les grandes villes, en commençant par Hull, comme étant la plus proche du point de départ. Ce travail sera, je le crains, très lent et très coûteux pour moi. Je n’ai pas besoin de vous recommander de nouveau la nécessité de limiter vos dépenses au strict nécessaire, car mes affaires sont dans un état désespérant. Les eaux ne peuvent pas être plus basses, pécuniairement parlant, et je m’attends à être à sec au premier jour. Voici maintenant les nouvelles que j’ai à vous donner. J’ai découvert le lieu de sépulture de Samuel Meynell, après des peines infinies dont je vous épargne les détails ; vous connaissez maintenant les difficultés de ce genre de travail. J’ai la satisfaction de vous dire que je suis en règle à présent pour ce qui concerne Samuel, ayant pu m’assurer par la notoriété publique qu’il n’a jamais été marié. Tout individu qui prétendrait descendre de Samuel serait dans l’impossibilité de le prouver. Cette affaire réglée, je suis revenu immédiatement à Londres. Calais, au mois de novembre, n’était rien moins qu’agréable. Je suis arrivé juste à temps pour vous écrire par le courrier de ce soir. Maintenant, j’attends avec impatience de vos nouvelles au sujet de Charlotte Meynell.

« À vous, etc.

« G. S. »

 

« Voulant suivre à la lettre les instructions de mon patron, je louai une seconde fois le dog-cart de mon hôtesse pour le jour suivant, et me mis de nouveau en campagne, cherchant de mon mieux la piste du mariage de Mlle Charlotte. Je revins le soir fort tard, cette fois complètement éreinté. J’étudiai alors l’Indicateur des Chemins de fer pour préparer mon départ et me décidai à me rendre à Hull par un train qui devait passer à la station de Hidling le lendemain à quatre heures de l’après-midi.

« Je me mis au lit le corps et l’esprit fatigués. Pourquoi étais-je si chagrin de quitter Huxter’s Cross ? Quel subtil instinct me faisait pressentir que cette région déserte tenait en réserve pour moi les plus grandes félicités de la terre ?

« La matinée du lendemain fut belle, toute fraîche. J’entendais les coups de fusil des chasseurs résonner dans l’atmosphère tranquille, pendant que je déjeunais près de ma fenêtre faisant face à un grand feu rouge comme une forge. On n’économise pas le charbon à La Pie ; toutes choses, dans le comté d’York, sont largement faites. J’ai entendu accuser les habitants du comté d’York de lésinerie. Est-ce qu’il est possible que ce piteux sentiment puisse entrer dans le cœur des concitoyens de ma Charlotte ! Je n’ai jamais fait qu’une courte expérience du pays, mais tout ce que je puis dire, c’est que mes amis de La Pie sont la libéralité même et qu’un souper du comté d’York m’a paru l’idéal du genre. J’ai dîné chez Philippe, je connais la Maison d’Or, mais si jamais je dois quitter le fardeau de la vie à la suite d’une indigestion, que ma mort soit provoquée par les œufs au jambon, les bruns gâteaux dorés, et le miel incomparable de cette Arcadie du Nord.

« Je prévins mon aimable hôtesse que j’allais la quitter et elle en parut fâchée ; elle me regrettait, moi, pauvre vagabond.

« Après le déjeuner, je sortis pour faire un bout de promenade. J’avais accompli mon devoir envers les églises moussues et les vieux registres je me croyais donc autorisé à prendre un congé de quelques heures en attendant le départ du véhicule hybride qui devait me conduire à Hidling.

« Je dépassai le petit groupe d’habitations aux toitures en tuiles rouges. Tout était clair, gai ; les murailles réfléchissaient le soleil d’automne, les oiseaux chantaient, les géraniums s’épanouissaient éclatants aux fenêtres. Quels pouvaient être les plaisirs ou les distractions des bonnes ménagères pour varier les délices de la brosse à frotter et de la pierre à polir ? J’aperçus des visages de jeunes filles qui me regardaient curieusement à travers de blancs rideaux de mousseline, et je compris que pour elles j’étais un personnage. Se sentir de quelque importance même aux yeux des habitantes de Huxter’s Cross n’était pas sans agrément pour un pauvre diable de mon espèce.

« Au-delà des maisonnettes trois routes se croisaient ; elles s’en allaient vers les montagnes à travers les landes. Deux de ces routes m’étaient déjà devenues familières, mais je n’avais pas encore exploré la troisième.

« — En avant ! me dis-je en hâtant le pas ; visitons ces lieux inconnus.

« Certainement, les pressentiments ne sont pas une chimère. Quelle autre chose que le sentiment instinctif d’un bonheur qui s’approchait eût pu, dans cette matinée, me rendre le cœur aussi léger ? Je chantais, en marchant bon pas le long de cette route inexplorée ; des fragments de barcarolles me revenaient à la mémoire. Le parfum de quelques rares fleurs sauvages, une odeur de mauvaises herbes qui brûlaient au loin, la fraîche brise d’automne, la teinte bleuâtre du ciel, tout me ravissait. Je sentais dans cette promenade solitaire une sorte de rénovation de moi-même, comme une existence nouvelle vers laquelle mon âme s’élançait rajeunie.

« — J’ai de grands remerciements à faire à Sheldon, me dis-je à moi-même, puisque c’est lui qui m’a obligé à venir prendre des leçons à la meilleure des écoles qui puisse former les hommes, la solitude. Je ne pense pas que je puisse désormais reprendre ma vie de bohème. Cette existence isolée m’a fait découvrir en moi des aspirations que je ne m’étais jamais connues. Combien il est vrai que les caractères des hommes dépendent de ce qui les entoure ! Avec Paget, je suis devenu un Paget. Quelques heures de tête-à-tête avec la nature ont suffi pour me faire prendre en aversion Paget et tous ceux qui lui ressemblent, tout séduisants qu’ils puissent paraître.

« En moralisant ainsi, j’en vins à rêver tout éveillé, délicieusement. La musique de mes songes était toujours la même depuis quelque temps. Combien je pourrais être heureux si le sort me donnait Charlotte avec trois cents livres sterling par an ! Je demandais modestement ce quantum de richesse comme le nécessaire pour faire un nid à mon bel oiseau. Dans mes moments de plus grande exaltation je me contentais de demander au sort la seule possession de Charlotte.

« — Donnez-moi l’oiseau sans le nid, criai-je à la Fortune, et nous prendrons notre vol vers quelque forêt inhabitée, où nous trouverons des grains et un abri.

« Pendant ce temps, j’étais passé des terrains déserts dans une région plus cultivée. Les haies bien taillées de chaque côté de la route m’indiquaient qu’elle se continuait à travers les terres d’une ferme sur les limites de laquelle je me trouvais. Je vis des moutons qui broutaient le regain d’un vaste champ situé de l’autre côté de l’une des haies, et dans l’éloignement j’aperçus la toiture rouge d’une maison de fermier.

« Je regardai ma montre ; j’avais encore deux heures à moi.

« Je m’avançai vers la maison ; je l’examinai.

« J’arrivai jusqu’à une grille peinte en blanc, au-delà de laquelle j’entrevis une figure de jeune fille.

« C’était une gracieuse figure dans le pittoresque costume de campagne que les femmes ont adopté depuis quelque temps. Le bleu vif du corsage était adouci par la teinte grise de la jupe et un ruban de couleur se mêlait à ses abondantes tresses de cheveux bruns.

« Elle me tournait le dos ; mais il y avait dans le port de sa tête, dans la grâce et la fermeté de sa tenue, quelque chose qui me fit penser à…

« Mais lorsqu’un homme est aveuglé par l’amour, il n’est rien dans la nature qui ne lui rappelle plus ou moins son idole.

« La demoiselle se retourna au moment où le bruit de mes pas résonna sur le gravier de la route. Elle se retourna ; le visage qu’elle me montra était celui de Charlotte.

« Que la postérité me pardonne si je laisse une lacune à cette phase de mon histoire. Il y a dans le cœur humain des cordes qu’il vaut mieux ne pas faire vibrer. Il est également des émotions qu’un poète seul peut exprimer. Je ne suis pas poète, et si mon journal a le bonheur d’être utile à la postérité comme l’histoire d’un bohème repentant, que la postérité me pardonne de ne pas essayer de décrire des choses que je suis impuissant à décrire.

CHAPITRE IV

DANS LE PARADIS

« Nous nous retrouvâmes face à face, ma Charlotte et moi, devant la grille aux barreaux blancs. Le vieux toit couvert en tuiles rouges que j’avais aperçu de loin, abritait celle que j’aimais. La ferme solitaire que j’avais longtemps regardée était la maison de ma bien-aimée. C’était là, au milieu des montagnes, qu’elle était venue on quittant la somptueuse villa de Bayswater. Quel bonheur de la rencontrer là, loin de son glacial beau-père, là, en pleine nature, j’allais dire en pleine liberté.

« Je crains d’avoir été assez présomptueux pour m’imaginer que j’étais aimé, ce jour où nous nous sommes séparés dans les jardins de Kensington. Un regard, une inflexion de voix, qui ne sauraient se définir, m’avaient rempli d’un espoir soudain et si magnifique, qu’il ne m’avait pas paru pouvoir se réaliser.

« — Elle est coquette, m’étais-je dit à moi-même ; la coquetterie est une des grâces que la nature a dévolues à ces séduisantes créatures. Ce petit coup-d’œil involontaire qui a si violemment agité mon faible cœur lui est sans doute familier.

« C’est là ce que je m’étais mille fois répété depuis que ma Charlotte et moi étions séparés ; mais quelle vivante chose que l’espérance ! Le sens commun a beau se battre les flancs, il ne saurait en calmer l’invincible essor ! Elle était demeurée intacte en mon cœur, en dépit de toutes mes réflexions philosophiques, et elle s’épanouissait, à la seule vue de Charlotte ! Elle m’aimait ! elle était heureuse de me voir ! C’est ce que me disait sa figure radieuse, et pouvais-je faire moins que de croire à un aussi doux aveu ! Dans les premiers moments nous pûmes à peine parler ; mais après quelques secondes, la conversation commença tant bien que mal.

« Elle me dit sa surprise lorsqu’elle m’avait aperçu. J’osais à peine avouer qu’une affaire m’avait amené à Huxter’s Cross, de sorte que je fus obligé de faire un mensonge stupide à ma bien-aimée, en lui déclarant que j’étais venu prendre dans les montagnes quelques jours de congé.

« — Et comment se fait-il que vous ayez choisi Huxter’s Cross ? me demanda-t-elle naïvement.

« Je lui répondis que j’avais entendu parler de ce lien par une personne de la Cité, songeant à l’innocent Sparsfield.

« — Et vous ne pouviez choisir mieux ! s’écria-t-elle, bien que l’on prétende que ce soit le lieu le plus triste du monde. Cette maison était celle de ma chère tante… la sœur de papa, vous savez, Grand-papa avait deux fermes. Celle-ci en était une, et l’autre la ferme de Hiley. Celle de Hiley était beaucoup plus grande et plus importante que celle-ci. Elle a été laissée à papa, qui l’a vendue peu de temps avant de mourir.

« Sa figure devint triste.

« — Je ne puis encore en parler sans chagrin, dit-elle doucement, quoique je n’eusse encore que neuf ans à cette époque ; mais à neuf ans on peut déjà beaucoup souffrir.

« Puis après une légère pause elle se remit à parler de son habitation.

« — Ma tante et mon oncle sont bien bons pour moi… Cependant ni l’un ni l’autre ne sont réellement mes parents. Ma tante est morte très jeune, à la naissance de son premier baby, et le pauvre baby est mort lui-même peu de temps après ; l’oncle Mercer a eu la ferme comme héritier de sa femme, vous comprenez. Il s’est remarié deux ans après, et sa seconde femme est bien la meilleure, la plus aimable créature qu’il y ait au monde. Je l’appelle toujours ma tante, car je ne me souviens pas du tout de la pauvre sœur de papa, et jamais il n’a existé de meilleure tante que ma tante Dorothée. Je suis très heureuse ici, dit-elle, c’est si bon de ne plus être à La Pelouse… bien que certainement j’aie été fâchée de quitter maman, ajouta-t-elle en manière de parenthèse… c’est si bon d’être débarrassée de ces déjeuners où l’on ne dit pas un mot, où l’on n’entend que le bruit des journaux que M. Sheldon déplie, replie, et qui font un bruissement exaspérant, tout le temps, s’il vous plaît ; et des dîners, donc ! quels dîners ! avec une femme de chambre qui ne cesse de vous examiner, qui vous apporte des légumes qu’on ne lui demande pas, et qui oublie le sel ou le poivre qu’on lui demande. Ici, c’est le pays de la liberté. Mon oncle Joé, c’est le mari de ma tante Dorothée, est le meilleur des hommes. C’est en toutes choses le contraire de M. Sheldon. Je ne veux pas dire que mon beau-père soit méchant, vous comprenez ; oh ! non ; il a toujours été excellent pour moi ; beaucoup plus que je ne le mérite assurément, mais les façons de mon oncle sont si différentes. Je suis certaine que vous l’aimerez. Je suis sûre aussi qu’il vous prendra en affection. Il aime tout le monde, le cher homme. Vous viendrez nous voir très souvent, n’est-ce pas ? La ferme de Newhall est la maison du bon Dieu, les portes en sont ouvertes à l’étranger qui y est toujours bien accueilli.

« À ce moment, mon devoir m’obligeait à retourner à Huxter’s Cross aussi vite que mes jambes pourraient m’y porter, afin d’arriver à temps pour prendre le véhicule hybride qui devait me conduire à Hidling, et cela, hélas ! au moment même où la chère enfant me demandait de rester, me promettait un bon accueil dans cette maison que sa seule présence transformait pour moi en paradis.

« Je regardai à ma montre ; il était impossible que je pusse arriver à Huxter’s Cross assez à temps. Ma conscience me dit tout bas que je pourrais louer le dog-cart de mon hôtesse avec un garçon pour me conduire à Hidling ; mais les chuchotements de la conscience sont bien faibles et l’amour me criait tout haut :

« — Reste avec Charlotte ; un suprême bonheur s’offre à toi pour la première fois de ta vie, tu serais bien fou de laisser échapper une pareille occasion.

« Ce fut ce dernier conseil que j’écoutai ; les intérêts le Sheldon furent mis de côté et je restai à causer avec Charlotte, auprès de la grille blanche, jusqu’à ce qu’il tût trop tard pour écouter fructueusement les reproches le ma conscience, au sujet du dog-cart.

« Ma Charlotte… oui, je l’appelle hardiment ainsi maintenant… ma Charlotte chérie est très forte en agriculture. Elle éclaira mon esprit citadin au sujet des fermes situées dans les pays de montagnes, me disant comme quoi les terres de son oncle et de sa tante étaient pauvres et sablonneuses, exigeant très peu de drainage, mais produisant aussi de très maigres récoltes. L’endroit est très pittoresque, et il a un air comme il faut que je trouvais tout à fait de mon goût ; la maison est située au milieu de prairies parsemées de bouquets d’arbres, ce qui leur donne l’air d’un parc. Il est vrai que de paisibles moutons, au lieu de cerfs majestueux, y broutent l’herbe verdoyante ; l’on voit aussi fort peu de carrosses rouler le long de l’allée sinueuse et sablée qui conduit à la maison.

« Je me sentais une soif ardente pour l’agriculture, pendant que j’écoutais ma Charlotte. J’aurais désiré qu’une place de gardeur de troupeaux se fût trouvée vacante à la ferme de Newhall. Quel emploi, si modeste qu’il fût, n’aurais-je pas été heureux de remplir pour l’amour d’elle ? Oh ! combien j’aurais voulu être au temps de Jacob, chez ce patriarche des usuriers, afin de servir sept années encore pour obtenir ma bien-aimée !

« Je restai près de la grille, ne pensant plus du tout aux intérêts de mon patron, n’ayant plus conscience du temps, de l’espace, de rien. Je ne voyais, ne comprenais que ceci : j’étais avec Charlotte ; et je n’aurais pas échangé ma position contre celle de Lord Chancelier d’Angleterre.

« Sur ces entrefaites arriva l’oncle Joé avec une figure rubiconde, rayonnant sous un grand chapeau de feutre. Il venait dire à Charlotte que le dîner était prêt. Je lui fus immédiatement présenté.

« — M. Mercer, mon cher oncle Joseph… M. Haukehurst, un ami de mon beau-père… dit Charlotte.

« Deux ou trois minutes après nous suivions tous les trois ensemble l’allée de l’espèce de parc conduisant à la ferme ; l’idée que j’aurais pu m’en aller avant dîner eût paru tout à fait déplacée à mon hôte. Abstraction faite de la partialité dont mes yeux ne peuvent se défendre en faveur de la maison habitée par Charlotte, je ne crains pas d’affirmer que la ferme de Newhall est la plus charmante des vieilles maisons. Les chambres sont hautes, ont de profondes embrasures, de larges fenêtres ; les cheminées aussi n’en finissent pas ; les foyers sont énormes ; un monde de pièces perdues, de dégagements faciles, cinq ou six escaliers ; de grands meubles, avec de l’air, de l’espace, de la clarté. Tout cela est grand, propre, et rappelle le vieux temps.

« Dans un coin, un rouet, si vieux que son fuseau pourrait être contemporain de celui de la Belle au Bois Dormant ; dans un autre, un fauteuil du temps de la Reine Anne ; de vieilles indiennes à fleurs garnissent les fenêtres et les lits, les sophas sont bas, lourds ; les secrétaires mignons, fouillés ; les bureaux, sveltes et raides, étincellent sous les cuivres qui simulent des feuilles. Une odeur de lavande, de rose, flotte, sèche et douce, partout.

« Chaque coin de la vieille demeure m’est devenu familier depuis, mais le premier jour, ce fut surtout son grand air antique et son confort extérieur qui me frappèrent.

« Je restai à dîner à la même table simple et bien garnie où ma Charlotte s’était assise bien des années auparavant sur une chaise haute, alors qu’elle connaissait à peine l’usage des fourchettes et des couteaux ; l’oncle et la tante me le dirent avec cet agréable ton amical qui leur était ordinaire, pendant que la chère enfant, assise près de moi, toute rougissante, souriait avec des petites mines exquises. Les mots seraient impuissants à exprimer la joie que j’éprouvais à les entendre parler de l’enfance de ma bien-aimée ; ils s’exprimaient si affectueusement sur sa douceur, ils s’étendaient avec un tel enthousiasme sur son humeur gracieuse, ses douces petites façons. Ses douces petites façons !… Ah ! quelle chose fatale pour le genre humain lorsqu’une femme est douée par la nature de ces douces petites façons-là ? De l’esclavage produit par un nez grec ou par des yeux castillans, il peut y avoir espoir de délivrance, mais à l’enchantement de cette indescriptible magie, il n’est aucun moyen de se soustraire.

« Je mis de côté mon Sheldon sans aucune espèce de remords et me laissai aller au sentiment du bonheur avec autant d’abandon que si j’eusse été le maître et seigneur de bon nombre de vallées et de montagnes avec dix mille livres de revenu à offrir à Charlotte en même temps que le cœur qui l’aimait si tendrement. Je n’ai aucune idée de ce que nous eûmes pour dîner ; je sais seulement qu’il était abondant et que l’hospitalité de mes nouveaux amis ne connaissait pas de bornes. Nous étions tout à fait à l’aise les uns avec les autres, et nos éclats de rire s’élevaient jusqu’aux solives massives qui supportaient le vieux plafond. Si j’avais encore possédé la moindre parcelle de mon cœur, je l’aurais offert sans hésitation à ma tante, pardon ! à la tante de ma Charlotte qui est bien la plus gaie, la plus vive, la meilleure matrone que j’aie jamais rencontrée, avec un esprit naturel qui éclate dans ses purs yeux bleus.

« Charlotte paraît avoir tendrement aimé son père, le pauvre garçon qui est mort dans la maison de Sheldon, au grand déplaisir de celui-ci, je le crois. Les Mercer parlent beaucoup de Thomas Halliday, pour lequel ils paraissent avoir une très grande affection ; ils s’expriment également avec une très grande bonté sur les deux Sheldon, qu’ils ont connus jeunes mais je ne crois pas que ni l’oncle ni la tante soient bien capables de sonder les profondeurs des eaux dormantes de l’intelligence de Sheldon.

Après le dîner nous avons été, avec l’oncle, faire un tour dans la ferme ; la dernière gerbe de blé avait été engrangée, de sorte que le personnel de la ferme jouissait d’une sorte de repos. Nous entrâmes dans un bâtiment carré, garni de nids pour les poules, et où je vis plus de bêtes emplumées que je n’en avais vu de ma vie ; nous fûmes ensuite visiter la porcherie, et l’inspection même de ces grognards turbulents m’était agréable, puisque Charlotte était là ; sa vivacité joyeuse donnait de la gaieté même aux choses les plus vulgaires. Combien j’aurais aimé à être fermier, comme l’oncle, et à dévouer ma vie à Charlotte en même temps qu’à l’agriculture.

« Lorsque l’oncle eut fait les honneurs des cours de sa ferme ainsi que de ses machines à battre le blé, il nous quitta pour vaquer à ses devoirs de l’après-midi, et nous allâmes errer ensemble sur le coteau voisin, au gré de notre fantaisie, de sa fantaisie pour mieux dire, car pouvais-je faire autre chose que de la suivre partout où il lui plaisait de me conduire ?

« Nous parlâmes de beaucoup de choses : du père qu’elle avait aimé si tendrement, et dont le souvenir était encore si cher et si présent à sa mémoire ; de son ancienne demeure à Hiley ; de ses visites chez les bons Mercer ; du temps qu’elle avait passé en pension ; de sa résidence actuelle, qui lui déplaisait, la brillante villa de Bayswater. Jamais, elle ne m’avait témoigné autant de confiance, et lorsque nous revînmes, ramenés par le déclin d’un soir d’automne, je lui avais avoué que je l’aimais, j’avais obtenu, oui… j’avais obtenu d’elle le doux aveu que j’étais aimé !

« Je n’avais jamais ressenti de bonheur pareil à celui que j’éprouvai pendant notre retour à la maison… oui, désormais cette vieille ferme devait être ma maison comme la sienne, car dans toute habitation préférée par elle, ma pensée devait la suivre. Le calme de la réflexion m’a fait sentir depuis combien ma conduite a été légère et imprudente dans toute cette affaire ; mais quand l’amour et la prudence ont-ils jamais marché d’accord ? Nous étions deux enfants, Charlotte et moi, dans cette bienheureuse après-midi, et nous nous sommes dit notre amour comme des enfants auraient pu le faire, sans nous soucier autrement de l’avenir. Depuis, nous sommes devenus plus sages l’un et l’autre ; nous avons reconnu notre folle imprudence ; mais tout en cherchant à envisager l’avenir de la façon la plus sérieuse, nous sommes trop heureux dans le présent pour être bien en état de nous rendre compte des difficultés et des dangers qui pourront se rencontrer sur notre chemin.

« Il doit certainement y avoir une providence pour les amants imprudents.

« La soirée de novembre était humide et froide à l’heure où nous rentrions ; cette tristesse de l’atmosphère m’était pénible ; elle était tellement en contradiction avec l’ardeur croissante de mon cœur ! Je serrai plus près de ma poitrine la petite main de ma chérie, et n’eus pas plus conscience à ce moment de l’existence d’aucun obstacle à notre bonheur futur que du terrain sur lequel je marchais ; il me semblait que j’avais des ailes.

« Nous trouvâmes nos chaises qui nous attendaient à la table à thé de la tante Dorothée ; et je jouis de ce délicieux banquet, dans des dispositions d’esprit qui s’élevèrent pour moi à la hauteur d’un repas olympien.

« Après le thé, nous fîmes une partie de whist. Je suis obligé d’avouer que ma chère déesse jouait affreusement mal ; elle dédaignait constamment de répondre aux invites de son partenaire et mettait sur les cartes de l’adversaire ses plus petits atouts, économie mal entendue qui est toujours une cause de perdition.

« Je restai jusqu’à dix heures, sans m’inquiéter du pays inconnu que j’avais à traverser pour retourner à La Pie ; après quoi je me mis en route à la faible clarté des étoiles, seul et à pied, bien que mon aimable hôte m’eût offert de me prêter un dog-cart. Les bonnes gens de ce pays se prêtent l’un à l’autre un dog-cart aussi volontiers que les gens de Londres s’offrent un parapluie. Je revins seul, et cette longue promenade solitaire fut pour moi une chose charmante.

« La vue des étoiles qui brillaient au-dessus de ma tête me remit en mémoire cette vieille chanson :

 

Si vous étiez la terre et si j’étais le ciel,

Mon amour brillerait sur vous comme un soleil,

Je vous regarderais avec dix mille yeux

Jusqu’à la fin du monde ou la chute des cieux.

 

« J’eus amplement le temps de réfléchir pendant ce long trajet nocturne. Je ne pouvais revenir de ma surprise en pensant à ce que j’étais à pareille époque l’année précédente, en me rappelant mes soirées oisives dans des cafés de troisième ordre de la rive gauche de la Seine, jouant aux dominos, parlant l’argot de la bohème parisienne, et me détruisant la santé en avalant de l’absinthe falsifiée, tandis que maintenant je me délectais avec des gâteaux et du miel, je trouvais un bonheur céleste à jouer au whist, par amour, dans le parloir d’un fermier. Je suis de dix ans plus jeune que je ne l’étais il y a douze mois.

« Ah ! laissez-moi rendre grâce à Dieu qui m’a accordé cette régénération bienheureuse !

« Je levai mon chapeau, et ma prière monta vers le ciel. J’étais presque honteux en entendant le son de ma propre voix. J’étais comme un pauvre petit enfant qui prononce le nom de son père pour la première fois.

CHAPITRE V

TROP BEAU POUR DURER

« Dans mes confidences, je n’avais dit à Charlotte ni la nature de ma mission, ni l’obligation dans laquelle j’étais de quitter immédiatement Huxter’s Cross pour m’en aller dans un pays inconnu, à la recherche des archives des Meynell. Comment aurais-je pu prendre sur moi de lui dire que je devais la quitter et comment, hélas ! pourrais-je me résoudre à le faire ?

« Indifférent que j’étais devenu à tout ce qui n’était pas mon amour, je résolus de me donner hardiment un congé, en dépit de Sheldon et de ses intérêts.

« — Suis-je donc esclave, me demandai-je à moi-même, au point d’être obligé de courir ici et là, à la volonté d’un autre, moyennant vingt shilings par semaine ? Allons donc !

« Remarquez en passant que le montant de la rémunération fait seule la différence en pareil cas. Il est piteux pour un clerc d’avocat de suer sang et eau pour gagner ses gages de chaque semaine ; il est tout à fait digne à un ministre d’État d’obéir à l’appel de son souverain et de courir le monde, l’ancien et le nouveau, sur un signe de celui-ci.

« J’écrivis donc à mon Sheldon. Je lui dis que j’avais rencontré des amis et que j’avais l’intention de m’accorder un petit congé. Il me restait encore une partie des trente livres que j’avais empruntées, et je me croyais millionnaire.

« Trois mille livres à cinq pour cent font cent cinquante livres par an. Je me disais qu’avec ce revenu et ce que je pourrais gagner, Charlotte et moi serions à l’abri des orages de la vie. Ah ! quel bonheur j’éprouverais à travailler pour elle ! Je ne suis certainement pas trop vieux pour commencer une vie nouvelle : pas trop vieux pour le barreau, pas trop vieux pour le journalisme, pas trop vieux pour devenir un homme honorable.

« Après avoir expédié-ma lettre pour Sheldon, je courus à la ferme de Newhall. J’avais reçu du meilleur des oncles et de la meilleure des tantes une sorte d’invitation en bloc, mais, par discrétion, je m’arrangeai de manière à n’arriver chez M. Mercer, qu’après l’heure du dîner. Je trouvai Charlotte seule dans le bon vieux parloir ; la tante était occupée à la cuisine, l’oncle faisait sa tournée ordinaire de l’après-dînée dans les porcheries, les étables, les granges. J’ai appris par la suite que Mlle Halliday avait l’habitude d’accompagner son excellent parent dans cette visite d’après-midi, mais ce jour-là, elle s’était plaint d’une petite migraine et avait préféré rester à la maison. Elle avait cependant fort peu de disposition à la migraine. Je la trouvai appuyée sur la fenêtre, regardant la route par laquelle j’arrivais. L’aurore en personne n’aurait pu être plus éblouissante. Elle m’accueillit avec un sourire presque divin.

« Nous nous assîmes près de la fenêtre où nous restâmes à causer jusqu’à ce que les lueurs grises du crépuscule se fussent étendues sur la prairie et que les moutons fussent rentrés au bercail, au gai tintement des clochettes, accompagné des larges coups de gueule des chiens. Ma Charlotte me dit que notre secret avait déjà été surpris par sa tante et son oncle. Il paraît même qu’ils l’avaient taquinée toute la journée à mon sujet, mais en bons parents.

« — Ils vous aiment réellement beaucoup, dit joyeusement ma Charlotte ; mais je crois qu’ils pensent que je vous connais depuis bien plus longtemps et que vous êtes tout à fait intime avec mon beau-père. C’est presque les tromper que de leur laisser croire cela ; mais je n’ai réellement pas eu le courage de leur avouer la vérité. Combien ils me jugeraient imprudente s’ils savaient qu’il a si peu de temps que je vous connais !

— Vingt fois plus de temps que Juliette n’avait connu Roméo, lorsqu’ils vinrent dans la cellule du moine pour se marier, lui répliquai-je.

— Oui, mais ce n’est qu’une comédie, reprit Charlotte, et il fallait bien hâter le dénouement ; à la pension, nous étions toutes d’avis que Juliette était une jeune personne bien hardie.

« — Tous les poètes admettent l’amour à première vue et je gagerais que l’oncle Joé a été amoureux fou de la tante Dorothée après avoir dansé deux ou trois fois avec elle, dis-je à mon tour.

« Puis la conversation a pris un autre tour plus sérieux. J’appris à la chère enfant que j’espérais avoir prochainement un petit revenu fixe et commencer une vraie carrière. Je lui dis à quel point elle m’avait inspiré le goût du travail et combien j’étais rassuré sur l’avenir.

« Je lui rappelai que Sheldon n’avait aucun droit sur elle et que le testament de son père l’ayant laissée entièrement sous la tutelle de sa mère, elle n’avait à consulter que celle-ci.

« — Je crois que ma pauvre maman me laisserait épouser un balayeur des rues, si je la priais bien, dit Charlotte ; mais vous savez fort bien que les volontés de maman cela veut dire les volontés de M. Sheldon ; elle ne pense exactement que ce qu’il lui dit de penser, et s’il est fortement opposé à notre mariage…

« — Comme j’en suis certain…, dis-je en l’interrompant.

« — Il agira sur maman à sa façon, jusqu’à ce qu’il l’ait convaincue…, ce qui ne sera pas long.

« Mais l’autorité de votre maman elle-même ne durera pas toujours, ma chère. Vous aurez vingt et un ans dans un an ou deux ; vous serez libre alors de vous marier comme vous l’entendez, et comme, grâce à Dieu, vous n’avez pas six pence qui vous appartiennent en propre, nous nous marierons tout de suite, en dépit de tous les beaux-pères du monde.

« — Combien je voudrais être riche pour l’amour de vous, dit-elle avec un soupir.

« — Réjouissez-vous, pour l’amour de moi, de ne pas l’être, lui répondis-je. Vous ne pouvez imaginer les complications et les difficultés que la fortune crée dans ce monde. Il n’y a pas d’esclave mieux enchaîné que l’homme qui a, comme on dit, pignon sur rue et un capital chez son banquier. Le vrai roi de la création est l’homme qui porte tout ce qu’il possède sous son chapeau.

« Après avoir ainsi moralisé, je me mis en devoir de demander à Mlle Halliday si elle était prête à supporter une situation plus humble que celle dont elle jouissait à La Pelouse.

« — Vous n’aurez pas de confortable landau, lui dis-je, pas de groom prêt à courir la ville et la campagne sur un signe, de sa maîtresse, pas de femme de chambre coiffée et en grande tenue dès onze heures du matin ; mais, au lieu de tout cela, une pauvre petite boîte en forme de maison, avec six pièces, une bonne à tout faire, dont la figure sera toujours barbouillée de charbon, de suie, de graisse. Pensez à cela, Charlotte, et demandez-vous si vous pourrez le supporter.

« Ma Charlotte se mit à rire, comme si cette perspective eût été le plus délicieux tableau que l’on pût offrir à l’humanité.

« — Croyez-vous que je me soucie de tout cela ! s’écria-t-elle. Si ce n’était à cause de maman, je détesterais cette soi-disant belle villa et tous ces soi-disant agréments. Vous voyez combien je suis heureuse ici où il n’y a aucune prétention aux grandeurs.

« — Mais je dois vous prévenir que nous ne serons pas en état dans les commencements de nous donner le luxe de thés comme ceux d’ici, lui fis-je remarquer en manière de parenthèse.

« — Ma tante nous enverra des paniers de volailles et de gâteaux, monsieur, et en attendant, nous nous arrangerons pour vivre de pain et d’eau.

« Je promis alors à ma bien-aimée un hôtel avec un landau mieux construit que celui de M. Sheldon, pour plus tard, bien entendu. Je suivrais ses beaux yeux comme une étoile, et je me sentais assez fort pour gravir la pente glissante qui mène jusqu’au sac de laine qui sert de siège au Grand Chancelier.

« Après que nous fûmes restés longtemps assis dans la demi-obscurité, bavardant avec ivresse, la tante Dorothée arriva, suivie par une robuste servante qui apportait des lumières et une autre servante, non moins robuste, chargée d’un lourd plateau, couvert de tout ce qu’il faut pour le thé ; elles étendirent sur la table une nappe d’une blancheur de neige. Presque aussitôt entra l’oncle Joé ; comme la tante Dorothée il se montra aimable, presque farceur.

« Le thé fut suivi d’une nouvelle partie de whist, dans laquelle la tante Dorothée et moi remportâmes une victoire facile sur Charlotte et l’oncle Joé. L’intimité familière de ce cercle domestique me mettait de plus en plus à mon aise ; j’y jouissais avec orgueil de la position d’un fiancé attitré. Mes Arcadiens ne s’inquiétaient en aucune façon de l’approbation ou de la désapprobation de M. et Mme Sheldon, non plus que de mes projets d’avenir ou de mon passé. Ils voyaient mon amour pour la jeune fille, ils comprenaient qu’elle en était heureuse, et ils l’aimaient tant qu’ils étaient disposés à ouvrir leur cœur sans réserve à celui qui l’aimait, fût-il riche ou pauvre, noble ou roturier. De même que dix ou douze ans auparavant, ils lui eussent donné, sans regarder au prix ou à la qualité, la poupée de cire qu’elle eût désiré, ils lui donnaient aujourd’hui leur approbation et leurs sourires en faveur du fiancé qu’elle avait choisi.

« — Je sais que Sheldon est un homme qui vise toujours à la meilleure chance, dit l’oncle José, et je parierais bien que vous aurez de la peine à vous entendre avec lui ; d’autant plus que le testament du pauvre Tom a laissé toute la fortune à sa femme, ce qui équivaut à dire que c’est M. Sheldon qui en a la disposition.

« J’assurai l’oncle Joé que l’argent était le moindre objet de mes désirs.

« — Alors, je ne vois pas pourquoi il ne vous donnerait pas Charlotte, répliqua M. Mercer. Du reste, si elle est privée de la fortune de son père, on ne la privera pas de ce que ses vieux oncle et tante auront à lui laisser un jour ou l’autre.

« Ces dignes gens étaient là me proposant une héritière aussi simplement que s’il se fût agi d’une tasse de thé.

« Je revins une fois de plus à pied, à la lueur des étoiles. Oh ! comme j’étais heureux ! Le bonheur peut-il être aussi parfait ? Une joie si pure peut-elle durer ? Je m’adressais ces questions à moi-même, et, de nouveau, je m’arrêtai sur la route au milieu de la lande solitaire ; je me découvris et remerciai Dieu d’avoir laissé pénétrer, dans mon cœur de si belles espérances.

« Mais il faut, malgré tout, que les trois mille livres de Sheldon soient à moi avant que je puisse offrir le plus humble abri à ma douce amie ! Ce serait, certes, pour moi une bénédiction de parcourir le monde pieds nus avec Charlotte à mon côté ; mais un voyage pieds nus ne s’offre guère à la femme que l’on aime. Donc, mon garçon, il faut se remettre en route. En avant ! Encore un jour dans cette délicieuse ferme, et puis plus de retard. En avant ! en avant ! oui, en avant ! et au grand galop, encore ! Je ne m’arrêterai que lorsque j’aurai découvert la ligne matrimoniale de Charlotte Meynell, arrière-petite-fille de Matthieu Haygarth, et, si elle existait encore, héritière de droit des cent mille livres qui vont en ce moment être broyées par les voraces mâchoires de la Couronne. Un jour encore, un jour de délicieux repos dans ce pays des rêves, et puis en route…, jusqu’à ce que j’aie réussi. C’est dit, morbleu ! c’est dit ! En avant !

« La pluie fouette les étroits carreaux de ma fenêtre pendant que j’écris. La journée a été désespérément pluvieuse. Je suis resté dans ma petite chambre, occupé à écrire ce qui précède. Le vent et la pluie n’auraient certainement pas eu la puissance de m’éloigner de ma chérie ; mais, eût-il fait le plus beau soleil, que je n’aurais pu convenablement me présenter trois après-midi de suite à la ferme. Demain l’annonce de mon départ sera une excuse valable pour faire une nouvelle visite chez mes aimables oncle et tante ; ce sera ma visite d’adieu. Aurais-je manqué à Charlotte cet après-midi ?… Sera-t-elle fâchée quand elle apprendra mon départ ?… Nous rencontrerons-nous encore sous d’aussi heureux auspices ?…, Retrouverai-je jamais des amis aussi bons, aussi hospitaliers que ceux que je vais laisser ?…

CHAPITRE VI

TROUVÉ DANS LA BIBLE

« 3 novembre. – Il vient d’arriver l’événement le plus surprenant ; un événement qui dépasse certainement les limites de la fiction. Comment pourrais-je tranquillement transcrire les circonstances de la scène d’hier ? J’invoque le calme d’esprit de mon Sheldon ; j’invoque toutes les divinités de Gray’s Inn et des tribunaux. Qu’elles m’accordent d’être clair. Pourvu que mon cœur agité, que la fièvre de mon cerveau me laissent quelques heures de répit !

« Un gai soleil d’automne s’était levé hier matin ; les champs avaient repris une vie nouvelle sous l’abondante pluie de la veille. Je me rendis à Newhall immédiatement après le déjeuner et j’y trouvai ma chérie près de la grille, revêtue de son ravissant corsage bleu, avec des rubans dans ses beaux cheveux bruns.

« Elle parut heureuse de me voir, bien que d’abord elle semblât vouloir faire la boudeuse, parce que je n’étais pas venu la veille. Je l’assurai que je n’avais pas moins souffert de me trouver séparé d’elle. Ma jolie boudeuse prétendit qu’elle n’en croyait rien. Après ce petit désaccord nous nous pardonnâmes réciproquement et nous devînmes encore meilleurs amis qu’auparavant ; nous fîmes ensuite une longue promenade dans les champs, nous arrêtant ; pour regarder les moutons qui, à leur tour, fixaient sur nous de grands yeux étonnés, comme s’ils se fussent écrié en eux-mêmes : « Voilà donc un spécimen des créatures qu’on appelle un couple d’amoureux ! »

« Nous rencontrâmes l’oncle Joé dans le cours de notre vagabonde promenade et nous rentrâmes avec lui à temps pour satisfaire à la vulgaire superstition du dîner, que nous aurions fort bien pu oublier si nous étions restés en tête-à-tête. Après dîner, l’oncle Joé partit pour aller donner à ses porcs ses soins quotidiens, pendant que la tante Dorothée se laissait aller au sommeil dans un large fauteuil, auprès du feu, après avoir, en manière d’apologie, fait observer qu’elle était fatiguée, ayant beaucoup travaillé le matin dans sa buanderie.

« La tante Dorothée étant bientôt après partie pour le royaume éthéré des songes, Charlotte et moi nous restâmes abandonnés à nos propres réflexions.

« Il y avait sur une table, dans un coin, un jeu de tric-trac ; pour me distraire, je proposai à ma chérie de lui donner une leçon de ce jeu. Elle y consentit et nous nous mîmes sérieusement à l’œuvre : Mlle Halliday attentive ; moi, sérieux comme un maître d’école en chaire.

« Malheureusement pour les progrès de mon élève, le jeu de tric-trac se trouva moins intéressant que notre conversation, si bien qu’après une courte tentative, d’un côté pour apprendre et de l’autre pour enseigner, nous fermâmes le jeu et nous nous mîmes à bavarder : d’abord du passé, puis de l’avenir, de cet heureux avenir que nous devions partager ensemble.

« Je n’ai nul besoin de transcrire ici cette conversation. N’est-elle pas écrite dans mon cœur ? L’avenir me semblait si beau et si exempt de nuages hier matin, pendant que, assis l’un près de l’autre, nous en causions, ma bien-aimée et moi ! Tout est changé maintenant ; la plus étrange, la plus surprenante complication est survenue, et à présent je doute, j’ai peur.

« Après que nous eûmes causé longtemps, Mlle Halliday me proposa tout à coup de lui faire la lecture.

« — Diana m’a dit une fois que vous lisiez admirablement bien, me dit la flatteuse, et je voudrais bien vous entendre… lire… des vers surtout… Vous trouverez beaucoup de poésies dans cette vieille bibliothèque. Je suis très sûre que Pope est le poète que vous lirez le mieux. Voulez-vous que nous examinions ensemble la bibliothèque ?

« De toutes les manières d’employer une après-midi désœuvrée il n’en est pas pour moi de plus agréable que l’exploration d’une vieille bibliothèque, et lorsque ce divertissement est partagé par une femme tendrement aimée, le plaisir se trouve singulièrement augmenté.

« Nous nous mîmes donc immédiatement à l’œuvre. Nous fouillâmes les rayons du vieux meuble où se trouvait renfermée toute la bibliothèque des Mercer.

« Je suis obligé de reconnaître que fort peu de choses intéressantes garnissaient les principaux rayons. Sur ceux du haut se trouvaient quelques volumes mal reliés et quelques autres brochés ; au bas reposaient des in-folios sur lesquels s’accumulait la poussière des âges.

« Je me mis à genoux pour les examiner.

« — Vous allez vous couvrir de poussière si vous y touchez, s’écria Charlotte. J’ai voulu une fois les examiner et je n’y ai rien trouvé d’intéressant.

« — Cependant, ils paraissent bien mystérieux, dis-je ; celui-ci, par exemple ?

« — Celui-là, c’est une vieille histoire de Londres avec des gravures et des cartes assez curieuses. Il est intéressant, quand on n’a rien de mieux sous la main ; mais les romans nouveaux empêchent de lire les livres de ce genre-là.

« — Si jamais je reviens ici, je veux me mettre à étudier cette vieille histoire. On ne se lasse jamais de connaître les faits et gestes du vieux Londres d’autrefois. Qu’est-ce que le gros volume que voici ?

« — Oh ! une affreuse Encyclopédie du Médecin-Vétérinaire : L’Ami des Fermiers, je crois ; il ne parle absolument que des maladies des animaux.

« — Et celui d’après ?

« — Celui d’après est un volume dépareillé d’Un Magazine. Ma Chère tante est riche en volumes dépareillés.

« — Et le suivant, dont le dos de cuir est si ridé, qu’il semble prêt à mourir de vieillesse ?

« — Oh ! celui-là, c’est la Bible des Meynell.

« — LA BIBLE DES MEYNELL !

Une sueur chaude me monta au visage pendant que, agenouillé aux pieds de Charlotte, je restais stupéfait, la main légèrement appuyée sur le haut du volume.

« — La Bible des Meynell ! dis-je de nouveau avec un léger tremblement de voix, malgré mes efforts pour me contenir. Qu’entendez-vous par la Bible des Meynell ?

« — J’entends la vieille Bible de famille qui appartenait à ma grand’maman. C’était la Bible de son père, vous comprenez… elle lui venait de mon aïeul, Christian Meynell. Eh bien ! Comme vous me regardez, Valentin ! Y a-t-il quelque chose d’étonnant à ce que j’aie eu un aïeul ?

« — Non, ma chérie, mais le fait est que je…

« Un moment de plus et je lui aurais dit la vérité tout entière ; mais je me rappelai, juste à temps, que je m’étais engagé à garder le plus profond secret sur la nature et le résultat de mes investigations, ignorant en même temps si cet engagement impliquait ou non l’observation du secret, même à l’égard des personnes que mes recherches intéressaient le plus. Jusqu’à plus ample information auprès de Sheldon, j’étais certainement condamné au silence.

« — J’ai une sorte d’intérêt qui se rattache au nom des Meynell, dis-je, car j’ai eu autrefois à m’occuper d’une affaire dans laquelle se trouvaient des personnes de ce nom.

« Ayant, à l’aide de ce faux-fuyant, abusé ma bien-aimée, je procédai à l’extraction de la Bible de la case où elle se trouvait. Le livre était tellement incrusté dans cette case que, pour l’en retirer, je dus faire un effort pareil à celui qu’exige l’arrachement d’une dent. C’était un vieux volume de noble apparence, bleui par la vétusté et imprégné de cette froide moiteur qu’exhale l’atmosphère d’une tombe.

« — J’aurai grand plaisir à examiner ce vieux livre ; quand nous aurons de la lumière, dis-je.

« Heureusement pour mon secret, l’obscurité allait croissant ; la chambre n’était plus que faiblement éclairée par la lueur intermittente de la flamme du foyer.

« Je posai le livre sur une petite table, dans un coin, puis Charlotte et moi recommençâmes à causer jusqu’à l’arrivée des lumières, presque immédiatement suivies de l’oncle Joé. Je crains fort d’avoir, dans ce court intervalle, paru un amoureux fort distrait, car je ne pouvais concentrer ma pensée sur le sujet de notre conversation ; mon esprit se reportait sans cessé à l’étrange découverte que je venais de faire, et je ne pouvais m’empêcher de me demander si, par une chance extraordinaire, l’objet même de mon amour ne serait pas en droit de réclamer la fortune accumulée par John Haygarth.

« J’espérais qu’il n’en serait pas ainsi. J’espérais que ma chérie resterait pauvre et n’hériterait pas d’une fortune qui, suivant toutes probabilités, élèverait entre nous une barrière insurmontable. J’aurais voulu la questionner au sujet de sa famille et je ne pouvais le prendre sur moi. J’étais encore livré au doute lorsque l’honnête et bruyant oncle Joé fit son entrée dans la chambre. La tante Dorothée se réveilla extrêmement surprise d’avoir aussi longtemps dormi.

« On servit le thé. Assis en face de la chère enfant, je ne pus m’empêcher de penser, à cette Molly, aux yeux gris, dont le portrait avait été trouvé dans le bureau de bois de rose, et dont la physionomie m’avait rappelé les beaux traits de la belle-fille de Sheldon. Ainsi donc, l’aimable belle-fille de Sheldon descendait en droite ligne de cette même Molly ! Étrange mystère que celui de la transmission des ressemblances ! J’avais là, devant moi, le doux visage qui avait séduit l’honnête Matthieu Haygarth !

« Ma Charlotte était la descendante d’une pauvre petite comédienne de la foire de Saint Barthélemy ; quelques gouttes du sang de Bohême étaient mêlées dans ses veines au sang plus pur de ceux qui vivent avec régularité et honneur. Cette pensée m’était agréable ; mais je n’éprouvais aucun plaisir à l’idée que Charlotte pouvait avoir des droits à une si grande fortune.

« — Elle peut avoir des cousins dont les droits passeront avant les siens, me disais-je à moi-même.

« Cela me soulageait.

« Lorsque nous eûmes pris le thé, je demandai la permission d’examiner la vieille Bible de famille, ce qui étonna beaucoup l’oncle Joé, qui n’avait aucune sympathie pour les antiquités et s’émerveilla que je pusse prendre le moindre intérêt à ce vieux livre moisi. Je lui dis que les choses de ce genre m’avaient toujours plus ou moins intéressé ; après quoi je me mis à la petite table, sur laquelle deux lumières furent apportées à mon intention.

« — Vous trouverez les naissances et les décès de tous les ancêtres de ma pauvre Molly inscrits sur la première page, dit l’oncle Joé. Le vieux Christian Meynell était étonnant pour son attention à prendre note de ces sortes de choses ; seulement l’encre est devenue si pâle, que vous aurez, je parie, beaucoup de peine à déchiffrer l’écriture.

« Charlotte regardait par-dessus mon épaule, pendant que j’examinais la première page de la Bible de famille ; malgré cette charmante distraction, je m’efforçai de conserver la présence d’esprit de l’homme d’affaires, et voici ce que je lus sur la page flétrie :

« Samuel Matthieu Meynell, fils de Christian et de Sarah Meynell, né le 9 mars 1796 ; baptisé à l’église Saint Giles, Cripplegate, en cette ville.

« Susan Meynell, fille de Christian et de Sarah Meynell, née le 29 juin 1798 ; baptisée dans la même église.

« Charlotte Meynell, seconde fille des susdits Christian et Sarah, née le 3 octobre 1800 ; baptisée à l’église sus-énoncée de Saint Giles, à Londres. »

« Au-dessus de ces mentions, en encre plus noire, et en caractères hardis d’une écriture différente, évidemment tracés par une main masculine, vient ce qui suit :

« Charlotte Meynell, mariée à James Halliday, dans l’église paroissiale de Barngrave, comté d’York, le 15 avril 1819.

« Thomas Halliday, fils des susnommés James et Charlotte Halliday, né le 3 janvier 1821 ; baptisé dans l’église paroissiale de Barngrave, le 20 février de la même année.

« Mary Halliday, fille des sus-nommés James et Charlotte Halliday, née le 27 mai 1823 ; baptisée à Barngrave, le 1er juillet de la même année. »

« Plus bas encore, une autre inscription écrite par une plume féminine :

« Susan, la sœur bien-aimée de C. H., est morte à Londres en 1835. »

 

« Ne jugez pas afin de ne pas être jugé. »

« Je suis venu pour appeler les pécheurs, et non les justes, au repentir. »

 

« Cette mention semblait indiquer vaguement quelque triste histoire : Susan…, sœur bien-aimée… pas de nom de famille… pas de date précise de la mort… puis enfin, deux lignes en forme de prière, semblant intercéder pour la défunte.

« Il m’avait été dit précédemment que les filles de Christian Meynell étaient mortes toutes les deux dans le comté d’York, l’une mariée, l’autre sans l’avoir été.

« La dernière inscription sur le livre était le décès de James Halliday, le grand-père de ma chérie.

« Après avoir longtemps examiné la singulière rédaction de la mention du décès de Susan Meynell, je fis réflexion que d’une manière ou d’une autre il fallait m’arranger pour obtenir une copie exacte de cette feuille contenant l’histoire de la famille, sinon le document original. Mon devoir-envers Sheldon m’obligeait encore à manquer à tous mes sentiments nouveaux, en invoquant hardiment un second prétexte.

« — J’ai un fort intérêt dans un ouvrage qui est prêt à imprimer, dis-je à mon honoré oncle, en ce moment engagé dans une partie de cartes avec sa femme, et j’ai dans l’idée que cette vieille feuille d’une Bible de famille pourrait y fournir la matière d’une excellente page.

« Avec tout autre que l’oncle Joé, j’eusse à peine osé employer un artifice aussi futile.

« — Est-ce possible ? dit l’innocent homme.

« — Feriez-vous quelque objection à ce que je prisse copie de ces annotations ? lui demandai-je.

« — Aucune, mon garçon. Prenez une demi-douzaine de copies, si cela peut être utile à vous ou à d’autres.

« Je remerciai mon naïf hôte et me promis d’écrire à Hull, par le premier courrier du lendemain, pour me procurer du papier à décalquer. Il y avait en tous cas quelque chose d’heureux dans cette conclusion inattendue de mes recherches ; cela me fournissait une bonne excuse pour rester plus longtemps près de Charlotte.

« — Ce n’est qu’en souvenir de ma pauvre Mary que je tiens à ce vieux livre, ajouta le fermier d’un air réfléchi ; comme vous voyez, les noms qui y sont inscrits sont ceux de ses parents et non des miens. Cette ferme et tout ce qu’elle renferme était sa propriété. Dorothée et moi ne sommes que des intrus, à bien dire, bien que j’aie apporté ma fortune aussi bien que Dorothée a apporté la sienne dans cette vieille ferme. Soit dit entre nous, Newhall a été grandement amélioré depuis le temps du vieux James Halliday, mais il n’en est pas moins pénible de penser qu’aucun de ceux qui sont nés sur cette terre n’ont laissé de petits enfants pour en hériter.

« L’oncle Joé resta pensif pendant quelque temps. Je songeais, de mon côté, à cet autre héritage d’une valeur cinquante fois supérieure à celle de la ferme qui, en ce moment, attendait un réclamant, et de nouveau je me demandai à moi-même :

« — Serait-il possible que cette charmante fille, dont la physionomie s’est attendrie à la mémoire de ses vieux parents, dont le cœur n’a jamais connu un désir intéressé, serait-il possible que ce fût elle dont les belles mains devront soustraire l’or des Haygarth aux griffes des avocats de la Couronne ?

« La vue de la vieille Bible semblait avoir ravivé les souvenirs de M. Mercer au sujet de sa première femme.

« — C’était une très bonne créature, dit-il, tout le portrait de notre Charlotte ; je m’imagine quelquefois que c’est à cause de cela que j’ai pris Charlotte en affection dès son enfance. Je croyais voir les yeux de ma première femme lorsque Charlotte me regardait. J’avais dit à Tom que ce m’était une consolation d’avoir près de moi la fillette, et c’est à cause de cela qu’il la laissait venir si souvent. Pauvre vieux Tom ! il avait coutume de me l’amener lorsqu’il venait au marché, et me la laissait quelquefois des semaines entières. Plus tard, lorsque ma Dorothée que voilà a pris en pitié le pauvre veuf solitaire, elle s’est attachée à la jeune fille autant que si elle eût été sa mère, si ce n’est plus ; car, n’ayant pas d’enfants elle-même, elle les considère comme un bien si précieux, qu’elle ne croit jamais qu’on puisse les aimer et les soigner assez. Il y a un petit baby qui repose dans le cimetière de Barngrave, près de la sœur de Tom, qui aurait pu devenir un beau jeune homme et s’asseoir à la place où vous êtes assis en ce moment, monsieur ; me regardant avec des yeux aussi vifs que les vôtres peut-être, si la volonté de Dieu n’en eût ordonné autrement. Vous voyez que nous avons tous nos chagrins ; voilà le mien. Sans Dorothée, la vie après cela n’aurait pas été d’un grand prix pour moi ; mais ma Dorothée vaut à elle seule tout ce que l’on peut désirer.

« Le fermier regardait tendrement sa seconde femme en disant ces mots. Celle-ci y répondait par un sourire exquis. Je m’imagine que, dans ces calmes solitudes, la modestie et le sourire se maintiennent plus longtemps chez les femmes que dans le tumulte et le bruit d’une grande ville.

« Voyant que mon hôte paraissait disposé à s’appesantir sur le passé, je me hasardai à tenter un effort indirect pour obtenir quelque explication au sujet de cette inscription sur la Bible qui avait excité ma curiosité.

« — Mlle Susan Meynell est morte sans s’être mariée, je crois ? dis-je. Je vois son décès mentionné ici ; mais elle est désignée par son nom de baptême seulement.

« — Ah ! très probablement, répondit M. Mercer, avec un air d’indifférence qui me parut affecté. Oui, la tante Susan de ma pauvre Molly est morte fille.

« — Et à Londres ? J’avais entendu dire qu’elle était morte dans le comté d’York.

« Je m’aperçus que j’embarrassais le pauvre Joé, et je sentis qu’un chasseur à la poursuite d’un héritier légal est exposé à se rendre quelquefois très gênant.

« — Susan Meynell est morte à Londres… ; oui, la pauvre fille est morte à Londres, répliqua gravement Joseph Mercer. Maintenant, parlons d’autre chose, s’il vous plaît ; mon garçon ; ce sujet ne m’est pas agréable.

« À la suite de cela, je ne pouvais douter plus longtemps que quelque sombre histoire ne fût contenue dans les deux versets de l’Évangile.

« L’oncle Joé fut quelque temps avant de reprendre ses joviales et bruyantes façons et on ne fit pas le whist ce soir-là. Je souhaitai le bonsoir à mes amis un peu plus tôt qu’à l’ordinaire et me retirai après avoir obtenu de prendre un calque de la feuille, aussitôt que je le pourrais.

« Cette nuit le ciel étoilé et la lande me parurent avoir perdu leur pouvoir calmant. Une nouvelle fièvre s’était emparée de mon esprit. Le plan d’avenir que je m’étais fait en moi-même se trouvait subitement brisé. La Charlotte de ce soir, héritière légale d’une fortune immense, sous la tutelle de la Chancellerie, réclamant contre la Couronne, était une tout autre fiancée que la jeune fille sans appui, sans personne, en exceptant toutefois l’humble particulier qui écrit ces lignes, pour la faire valoir, et très peu d’êtres à aimer.

« J’avais tant espéré la nuit précédente, que cette nuit l’espoir m’avait abandonné. Il semblait que la main d’un Titan eût creusé une fosse profonde entre moi et la femme que j’aimais… une tombe.

« Philippe aurait peut-être pu consentir à me donner la main de sa belle-fille sans argent ; mais voudrait-il m’accorder sa belle-fille avec une fortune de cent mille livres ? Je connaissais trop bien le caractère de Sheldon pour entretenir une aussi folle illusion. Le seul beau rêve de ma vie désordonnée s’était évanoui à l’heure même où j’avais découvert les droits de mon adorée à l’héritage des Haygarth. Mais je ne veux pas jeter l’épée avant que le combat soit terminé. Il sera temps de mourir lorsque je serai à bout de forces, écrasé sous les pieds de l’ennemi. Je veux vivre éclairé par les sourires de ma Charlotte aussi longtemps que je le pourrai ; puis, d’ailleurs, il ne faut jamais dire : Fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il n’y a pas de coupe si amère qu’un homme puisse se flatter de n’avoir pas à la vider jusqu’à la dernière goutte. Ce qui doit arriver arrivera, et en attendant, carpe diem, me voilà redevenu un enfant de Bohème !

« 5 novembre. – Après un jour de délai j’ai obtenu mon papier à calquer et j’ai pris deux copies des mentions inscrites sur la Bible.

« J’ai passé cette après-midi, près de ma chérie, ma dernière soirée dans le comté d’York. Demain je reverrai mon Sheldon et lui ferai part de l’étrange résultat de mes recherches. Entrera-t-il immédiatement en communication avec son frère ? Me relèvera-t-il de mon serment de discrétion ? Fera-t-on croire à Charlotte qu’elle est la plus proche parente du Révérend ab intestat ? Telles sont les questions que je m’adresse à moi-même pendant que, dans la solitude de ma chambre, à La Pie, j’écris mon infortuné rapport et que l’horloge du village jette ses trois coups solennels.

« Oh ! pourquoi le Révérend ab intestat n’a-t-il pas épousé sa femme de charge, fait un testament comme tout le monde, et laissé ma Charlotte suivre avec moi les obscurs sentiers d’une honnête pauvreté ? Je suis convaincu que j’aurais pu être honnête, que j’aurais pu être rangé, pour l’amour d’elle ; mais c’est le sort de l’homme de proposer et c’est le Ciel seul qui dispose. C’est vieux, cette histoire-là, mais c’est toujours vrai. Peut-être une jeunesse aussi débraillée que la mienne n’admet-elle pas de rédemption !

« J’ai été un dernier moment en tête-à-tête avec la chère enfant pendant que je prenais le calque de la vieille Bible. Elle était assise près de moi, me causant plus ou moins de distraction dans mon travail, et, en dépit des ombres que le doute avait jetées dans mon esprit, je ne pouvais me refuser au bonheur que me faisait éprouver sa présence.

« Lorsque j’en fus à l’inscription relatant la mort de Susan Meynell, ma Charlotte passa subitement de sa gaieté habituelle à une gravité pensive.

« — J’ai été très fâchée que vous ayez parlé de Susan Meynell à mon oncle Joseph, dit-elle en réfléchissant.

« — Et pourquoi, ma chérie ?

« — Il y a une très triste histoire qui a rapport à ma tante Susan… Elle était ma grand’tante, vous savez, dit Charlotte avec un grand sérieux. Elle a quitté la maison et y a causé un grand chagrin. Je ne puis raconter cela, même à vous, Valentin, car il me semble qu’il y a quelque chose de sacré dans ces pénibles secrets de famille. Ma pauvre tante Susan a quitté tous ses amis et est morte longtemps après à Londres.

« — On dit qu’elle est morte sans se marier ? repris-je.

« Cela était une question capitale au point de vue de Sheldon.

« — Oui, répliqua Charlotte en rougissant beaucoup.

« Cette émotion me parut très significative.

« — Il y a quelqu’un qui a causé le malheur de la pauvre femme, dis-je, quelqu’un sur qui retombent tous les torts ?

« — C’est vrai.

« — Une personne qu’elle aimait et dans laquelle elle a eu confiance, peut-être ?

« — Qu’elle aimait et à laquelle elle ne s’est que trop fiée. Oh ! Valentin, n’est-ce pas terrible ? Se fier de tout cœur à la personne que l’on aime et découvrir ensuite qu’elle est indigne ! Si ma pauvre tante n’avait pas considéré M. Montagu Kingdon comme un homme loyal, elle aurait eu un peu plus confiance dans ses amis au lieu de se fier si entièrement à lui. Oh ! Valentin, que vous ai-je dit là ? Je ne voudrais pas jeter une ombre de reproche sur celle qui n’est plus.

« — Mon cher amour, croyez-vous que je ne puisse plaindre aussi cette pauvre femme trompée ? Croyez-vous que je veuille souiller sa tombe ? Je devine presque l’histoire que vous hésitez à me confier. C’est une de ces histoires douloureuses, mais hélas ! trop fréquentes. Votre tante aimait une personne nommé Montagu Kingdon… d’une condition supérieure à la sienne, peut-être ?

« Je regardais Charlotte en disant cela et sa figure me fit voir que j’avais deviné juste.

« — Ce M. Kingdon avait de l’admiration et de l’amour pour elle, dis-je ; il paraissait désirer vivement l’épouser, mais, sans aucun doute, il lui imposait le secret sur ses intentions. Elle a ajouté foi à sa parole comme à celle d’un galant homme et elle a eu plus tard d’amères raisons pour se repentir de sa confiance. N’est-ce pas là le résumé de son histoire, Charlotte ?

« — J’étais bien sûre qu’il devait en être ainsi. J’étais bien sûre que, lorsqu’elle a quitté Newhall, c’était pour se marier, s’écria vivement Charlotte. J’ai vu une lettre qui en est la preuve… pour moi, du moins. Et cependant, j’ai entendu maman elle-même qui parlait mal d’elle, longtemps après sa mort, comme si elle eût de son plein gré fait choix de son malheureux sort.

« — N’est-il pas possible, après tout, que M. Kingdon ait épousé Mlle Meynell ?

« — Non, répliqua Charlotte très tristement. Cela n’est pas à espérer. J’ai vu une lettre de ma pauvre tante, écrite bien des années après, lettre qui dit toute la cruelle vérité. J’ai de plus entendu dire que M. Kingdon est revenu dans le comté d’York, marié à une dame riche, alors que ma tante vivait encore.

« — Je voudrais bien voir cette lettre, dis-je involontairement.

« — Et pourquoi, Valentin ? me demanda ma chérie en me regardant avec de grands yeux étonnés. Pour moi il m’est pénible de parler de ces choses-là ; c’est comme si l’on rouvrait une ancienne blessure.

« — Mais si l’intérêt d’autres personnes le réclame ? lui dis-je étourdiment.

« — Qui peut avoir intérêt à ce que l’on montre les lettres de ma pauvre tante ? Ce serait presque déshonorer une morte.

« Que pouvais-je dire après cela, lié comme je le suis de la tête aux pieds par ma promesse à Sheldon ?

« Après un long entretien avec ma douce amie, j’empruntai le dog-cart de l’oncle Joé, et je m’en fus jusqu’à Barngrave. J’y trouvai la petite église sous les voûtes de laquelle Charlotte Meynell avait engagé sa foi à James Halliday. Je pris une copie de tous les articles du registre qui concernaient Mme Meynell Halliday et ses enfants, après quoi je revins à Newhall pour restituer le dog-cart et prendre une dernière tasse de thé à la ferme.

« Demain, j’irai à Barlingford, situé à quinze milles de ce village, pour prendre de nouveaux extraits : ceux relatifs au mariage du père de ma jeune héritière et à sa propre naissance. Après cela je crois que mon dossier sera suffisamment complet pour que je puisse me présenter devant Sheldon en conquérant.

« N’est-ce pas avoir fait une grande conquête ? N’est-ce pas à notre époque prosaïque presque un acte héroïque que de s’être lancé dans le monde en simple chercheur et d’avoir fait gagner cent mille livres à la femme que l’on aime ? Et cependant, je voudrais que tout le monde, hormis ma Charlotte, descendît en ligne directe de Matthieu Haygarth.

« 10 Novembre. – Me voici de nouveau à Londres. Sheldon est dans l’extase ; nos affaires vont merveilleusement bien, à ce qu’il me dit, soit ; mais elles vont piano, pianissimo, comme toutes ces sortes d’affairés, hélas !

« Mon travail est terminé ; je n’ai plus à m’occuper que des choses qui me regardent et à attendre le fruit du temps.

« Puis-je accepter trois mille livres pour avoir donné à mon adorée ce qui lui appartenait par droit de naissance ? Puis-je accepter le payement d’un service que je lui ai rendu à elle ? Assurément non… Et, d’un autre côté, puis-je continuer à offrir mes hommages à cette chère âme connaissant maintenant ses droits légitimes à la possession d’une grande fortune ? Puis-je profiter de son ignorance sans que l’on m’accusé de l’avoir exploitée ?

« Avant de quitter le comté d’York, j’avais soustrait un jour de plus à Sheldon, afin de passer encore quelques heures à la ferme. Qui peut m’assurer que je rentrerai jamais dans cette douce demeure ? Quel pouvoir ai-je, moi, sur cet avenir que les heureux de ce monde dirigent avec une si parfaite précision ? Et encore, que de fois leurs calculs sont-ils déjoués ! Jouir du présent est ce qu’un bohème a de mieux à faire. C’est pourquoi j’ai voulu rester à Newhall une bonne après-midi de plus. Cette bonne après-midi n’a pas été entièrement perdue. Durant cette visite d’adieux, le brave oncle Joseph m’a donné de nouveaux détails sur l’histoire de la pauvre Susan Meynell. Cela a eu lieu pendant l’après-dînée où il m’avait fait faire pour la dernière fois un tour à ses étables et à ses porcheries.

« Très peu ferré sur les diverses qualités des variétés zoologiques, et me doutant que ma chérie m’attendait dans le parloir, cette excursion ne pouvait être qu’une corvée pour moi ; mais c’était bien le moins que je sacrifiasse une fois mon propre plaisir à celui du meilleur des hommes et des oncles. Je me mis donc à marcher hardiment à travers les champs avec l’excellent fermier. J’en fus récompensé, car ce fut dans le cours de cette promenade que M. Mercer me raconta l’histoire de Susan Meynell.

« — Je ne me souciais pas, l’autre soir, de parler de cette histoire devant la jeune fille, dit-il gravement. Son cœur est si sensible, chère petite, que ce récit n’aurait pu que l’affliger ; mais comme la chose est connue de presque tout le pays, je n’ai plus de raison de ne pas vous la dire. J’ai entendu bien des fois ma pauvre mère parler de Susan Meynell. Il paraît qu’elle était fort belle, plus belle que sa sœur Charlotte, qui était elle-même une fort jolie personne, comme vous pouvez en juger en regardant notre Charlotte. C’est tout le portrait de sa grand’mère. Mais Susan était une de ces beautés comme on en voit rarement et plus souvent en peinture qu’en chair et en os. Les jeunes gentilshommes du pays allaient à l’église exprès pour la voir, l’admirer, essayer de se faire remarquer, m’a dit ma mère. De plus, elle savait s’habiller avec un art extraordinaire. Elle avait hérité de quelques centaines de livres de ses père et mère, qui étaient des personnes très rangées. La mère était la fille unique d’un homme qui faisait valoir environ un millier d’acres de terres à lui appartenant, et le père tenait un magasin de tapis, à Londres, dans Aldergate Street.

« Je reçus ces renseignements avec une respectueuse déférence et une apparence menteuse de surprise.

« M. Mercer fit une pause pour reprendre haleine ; après quoi, il continua de me conter l’histoire à sa façon, sans l’ombre d’une prétention.

« — Si bien, mon garçon, qu’avec ses ajustements et avec ses beaux yeux, Susan paraît avoir eu un peu trop bonne idée d’elle-même. M. Montagu Kingdon, frère cadet de lord Durnsville, se prit d’amour pour elle, et lui fit la cour, non pas tout à fait ouvertement, mais en ayant mis Mme Halliday, sa sœur, dans la confidence. Il lui parut tout naturel de penser qu’il avait l’intention de la prendre pour femme. M. Kingdon était de dix ans plus vieux que Susan ; il avait servi en Espagne, et ne s’y était pas trop bien conduit. Il faisait partie d’un régiment de cavalerie dans lequel on avait un goût excessif pour la boisson. Il y avait dépensé tout son argent, ce qui l’obligea à vendre sa commission à la fin de la guerre. Ces faits étaient alors assez peu connus dans le pays où M. Kingdon se donnait de l’importance comme frère de lord Durnsville. On savait seulement qu’il n’était pas riche, et que, par-dessus le marché, la terre de Durnsville était fortement hypothéquée.

« — Alors, ce gentleman n’eût pas été un parti bien avantageux pour Mlle Meynell, si…

« — S’il l’eût épousée ?… Non, mon garçon, et c’est peut-être quand elles connurent sa pauvreté que Susan et sa sœur jugèrent qu’il n’y avait pas entre les deux amoureux une si grande différence de situation. Toujours est-il que les deux femmes lui furent favorables. Elles ne dirent rien de l’affaire à Halliday, qui avait la tête près du bonnet, comme on dit, et était dans son genre aussi fier qu’un lord. Le secret fut assez bien gardé pendant quelque temps. M. Kingdon venait toutes les fois que James s’absentait ; mais les gens de ce pays sont très perspicaces, et bien que cet endroit soit assez retiré, il y passe pas mal de monde du lundi au samedi, si bien que l’on en vint peu à peu à remarquer qu’il y avait souvent à la grille un cheval attaché par la bride à l’un des barreaux. Ceux qui étaient mieux informés reconnurent ce cheval comme appartenant à M. Kingdon. Un ami de Halliday lui en parla un jour en le prévenant que M. Kingdon était, un vaurien qui, disait-il, avait déjà une femme en Espagne. C’en fut assez pour Halliday. Il entra dans une grande fureur en apprenant que quelqu’un et surtout le frère de lord Durnsville, se permettait de venir chez lui courtiser sa belle-sœur. Ce fut à Barngrave qu’il apprit cela un jour de marché, pendant qu’il flânait avec quelques amis dans la vieille cour de l’auberge du Taureau Noir, où le marché au blé se tenait à cette époque-là. Il demanda son cheval une minute après et quitta la ville au galop. Lorsqu’il arriva, il reconnut la jument de M. Kingdon, attachée à la porte, puis M. Kingdon lui-même, se dandinant dans le jardin à côté de Mlle Meynell.

« — Et je présume, qu’il y eut une scène ? suggérai-je, très sincèrement intéressé au récit de cette histoire de famille.

« — Oh ! je le crois bien !… je le crois bien !… Je le tiens de ma pauvre Molly qui l’avait entendu raconter à sa mère. Halliday ne mâchait pas ses paroles ; il en donna la preuve à M. Kingdon. Il lui parla sec et fort, comme il avait coutume, lui disant qu’il lui arriverait malheur s’il passait de nouveau le seuil de la porte. « Si vous aviez de bonnes intentions à l’égard de cette folle enfant, vous ne vous faufileriez pas ici derrière mon dos, dit-il ; mais vous n’avez pas de bonnes intentions, et de plus, vous avez déjà une femme cachée quelque part en Espagne. » M. Kingdon nia le fait, en ajoutant qu’il ne voulait pas descendre jusqu’à se justifier envers un paysan. « Si vous étiez un gentleman, dit-il, vous payeriez chèrement votre insolence. » « Je suis prêt à payer le prix que vous voudrez, répondit Halliday, solide comme une barre de fer ; mais comme vous n’étiez pas très amateur de batailles à l’étranger, où les occasions ne manquaient, pas, je ne présume pas que vous ayez grande envie d’en venir chercher ici. »

« — Et Mlle Meynell entendait-elle tout cela ? lui demandai-je.

« Je pouvais facilement me représenter cette pauvre fille debout, les yeux hagards, écoutant les dures paroles adressées à l’homme qu’elle aimait, alors que le voile argenté de son beau rêve était si violemment déchiré par la rude main d’un paysan, d’un homme des champs indigné.

« — Oh ! je ne sais pas si elle a bien entendu, répondit M. Mercer. Du reste, Halliday raconta ensuite toute la querelle à sa femme. Il fut très bienveillant pour sa belle-sœur, quoiqu’elle l’eût trompé. Il lui parla très sérieusement, on lui racontant tout ce qu’il avait entendu dire. Elle l’écouta assez tranquillement, mais il était facile de voir qu’elle ne croyait pas un mot de ce qu’il lui rapportait. « Je sais que l’on a pu vous raconter tout cela, James, dit-elle ; mais ceux qui l’ont dit savaient qu’ils mentaient. Lord Durnsville et son frère ne sont pas aimés dans ce pays, et il n’y a rien que la méchanceté de leurs ennemis n’ait inventé. » Elle lui répondit comme cela de belles paroles. Seulement, le lendemain matin, elle n’était plus là.

« — Susan s’était donc enfuie avec M. Kingdon ? demandai-je à M. Mercer.

« — Oui ; elle laissa une lettre pour sa sœur, bourrée de phrases romanesques, où elle affirmait qu’elle l’aimait d’autant plus qu’il était calomnié ; langage des femmes, enfin, vous savez… Béni soit ce pauvre cœur aveuglé ! murmura M. Mercer, avec une pitié tendre. Elle se rendait à Londres pour se marier avec M. Kingdon, disait sa lettre, ils devaient se marier à la vieille église de la Cité dans laquelle elle avait été baptisée ; elle allait demeurer chez une ancienne amie… une jeune femme qui avait été autrefois courtisée par son frère et avait depuis épousé un boucher établi près du marché de Newgate… en attendant que les bans fussent publiés ou la licence achetée. La femme du boucher avait une maison à la campagne, et c’est là où Susan allait demeurer.

« — Tout cela paraissait assez régulier, dis-je.

« — Oui, répliqua l’oncle Joé, mais si M. Kingdon avait eu l’intention d’agir honorablement avec Susan, il lui aurait été tout aussi facile de se marier à Barngrave qu’à Londres. Il était pauvre comme un rat d’église, mais il était son propre maître et personne ne l’eût empêché de faire ce qui lui plaisait. C’est à peu près ce que pensa Halliday, je présume, car il se rendit à Londres aussi vite qu’il pût, à la poursuite de la sœur de sa femme et de M. Kingdon. Mais bien qu’il prît des informations tout le long de la route, il ne put savoir s’ils avaient passé avant lui, par la meilleure de toutes les raisons. Il se rendit à la maison de campagne du boucher où il ne trouva pas trace de Susan, si ce n’est une lettre d’elle, timbré du comté d’York, du jour même où avait eu lieu la querelle entre James et M. Kingdon. Elle annonçait son intention de rendre visite à son ancienne amie dans les quelques jours qui suivraient et faisait de vagues allusions à un mariage prochain. La lettre était là annonçant la visite ; mais personne n’avait paru.

« — En tous cas, cette lettre prouve que Mlle Meynell avait foi dans l’honnêteté des intentions de son amant.

« — Assurément, pauvre fille ! répondit M. Mercer d’un air pensif. Elle a cru aux paroles d’un mauvais drôle, et a chèrement payé sa simplicité. Halliday fit tout ce qu’il put pour la découvrir. Il chercha dans tous les quartiers de Londres ; mais ce fut sans résultat et, comme je l’ai déjà dit, par une excellente raison. Il dut donc revenir à Newhall juste aussi avancé que lorsqu’il en était parti.

« — Et n’a-t-on rien découvert depuis ? demandai-je vivement, car je sentais que c’était précisément là une de ces complications de famille qui peuvent donner naissance à toute sorte de difficultés juridiques.

« — Ne soyez pas si pressé, mon garçon, répondit l’oncle Joé, les mauvaises choses se découvrent toujours tôt ou tard. Trois ans après la fuite de la pauvre jeune femme, un groom ivrogne fut renvoyé des écuries de lord Durnsville ; il n’eut rien de plus pressé que de venir droit chez mon frère pour exhaler son venin contre son maître, peut-être aussi pour se mettre en faveur à Newhall. « Ce n’est pas du côté de Londres qu’il vous aurait fallu aller pour trouver la jeune dame, monsieur, dit-il, il aurait fallu aller du côté opposé. Je sais qu’un jeune homme a conduit M. Kingdon et la sœur de votre femme au travers du pays jusqu’à Hull, avec deux des chevaux de Mylord, en s’arrêtant en route pour manger l’avoine. À Hull, M. Kingdon et la jeune dame sont montés à bord d’un navire, un navire qui était affrété pour l’étranger. » Voilà ce que dit le groom ; mais il importait peu d’apprendre cela alors. Des avis avaient été mis dans les journaux pour l’engager à revenir ; tout ce qui avait dû se faire avait été fait, et en vain, hélas ! Quelques années après, M. Kingdon reparut aussi insolent que jamais, marié avec une personne à la figure jaune, aux cheveux crépus, dont le père possédait la moitié des Indes, au dire des gens du pays. Il battit très froid à Halliday ; mais un jour qu’ils se rencontrèrent au coin d’un bois, James poussa son cheval vers l’honorable gentleman, et demanda à celui-ci ce qu’il avait fait de Susan. Ceux qui furent témoins de la rencontre dirent que Kingdon devînt pâle comme un spectre, lorsqu’il vit Halliday s’avancer vers lui sur son gros cheval trapu. Néanmoins, la querelle n’eut pas de suites. M. Kingdon ne vécut pas de longues années pour jouir de la fortune de sa mulâtresse. Il mourut avant son frère, et ni l’un ni l’autre ne laissèrent d’enfants pour hériter de l’argent non plus que du titre de Durnsville qui, à la mort du vicomte, se trouva éteint.

« — Et qu’est devenue la pauvre fille ?

« — Ah ! pauvre fillette, que vous en dirai-je ? Ce ne fut que quinze ans après son départ de la maison que sa sœur reçut d’elle quelques lignes disant qu’elle était de ce monde. Puis arriva une seconde lettre aussi désolante que possible. La pauvre créature écrivait à sa sœur pour lui dire qu’elle était à Londres, seule, sans argent, et, à ce qu’elle croyait, sur le point de mourir.

« — Et sa sœur alla vers elle ?

« Je me rappelai les sentences écrites par la main d’une femme sur la Bible de famille.

« — C’est ce qu’elle a fait, la bonne âme, aussi vite qu’elle a pu, emportant avec elle une bourse pleine. Elle trouva la pauvre Susan dans une auberge d’Aldergate Street, l’ancien quartier, vous voyez, où elle avait passé sa jeunesse. Mme Halliday avait l’intention de ramener la pauvre fille dans le comté d’York, et avait arrangé cela avec Halliday ; mais il était trop tard. Elle trouva Susan mourante, n’ayant plus sa tête ; elle put à peine reconnaître sa sœur et lui demander son pardon.

« — Fut-ce là tout ? demandai-je immédiatement.

« M. Mercer fit dans sa narration une longue pause pendant laquelle nous marchâmes, lui, réfléchissant sur le passé, moi, attendant avec impatience des renseignement plus complets.

« — En effet, mon garçon, c’est à peu près tout. Où Susan était-elle allée pendant ces années et qu’avait-elle fait ? Mme Halliday ne put l’apprendre. Dans les derniers temps, elle avait vécu à l’étranger. Les vêtements qu’elle avait portés en dernier lieu étaient de provenance étrangère, très pauvres, et très usés. Il y avait de plus dans sa chambre à l’auberge une petite boîte en bois faite à Rouen, car le nom du fabricant de malles était sur l’étiquette du couvercle. Il n’y avait dans sa boîte ni lettres ni papiers d’aucun genre, de sorte que, comme vous voyez, rien ne pouvait réellement révéler quelle avait pu être l’existence de la pauvre créature. Tout ce que sa sœur put faire fut de rester près d’elle, de la consoler jusqu’au dernier moment, et, enfin, de veiller à ce qu’elle pût trouver le repos dans une tombe décente. Elle fut enterrée dans un petit cimetière de la Cité, dont les arbres verts se dressaient au milieu de la fumée des cheminées. M. Kingdon était à cette époque mort depuis plusieurs années.

« — Sa dernière lettre existe-t-elle encore ? demandai-je.

« — Oui ; ma première femme l’avait gardée avec ses autres lettres et papiers de famille. Dorothée l’a soigneusement serrée. Nous autres, gens de campagne, nous conservons ces choses-là, vous savez.

« J’aurais bien voulu demander à M. Mercer de me laisser voir cette dernière lettre écrite par Mlle Meynell ; mais quelle excuse pouvais-je imaginer pour le faire ? J’étais complètement lié par mon engagement envers George et n’avais aucun prétexte plausible qui justifiât ma curiosité.

« Il était un point que j’avais surtout à éclaircir dans l’intérêt de Sheldon, ne ferais-je pas mieux de dire de ma Charlotte ? Ce point, le plus important de tous, était la question de savoir s’il y avait eu mariage, oui ou non.

« — Vous paraissez assez bien fixé sur ce fait que Kingdon n’a jamais épousé la jeune femme ? dis-je.

« — Oh ! oui, répliqua l’oncle Joé, cela ne laisse aucun doute, je suis fâché de le dire. M. Kingdon n’eût pas osé revenir ici avec son Indienne, alors que Susan vivait encore, s’il eût été marié avec elle.

« — Et qu’a-t-on appris au sujet de la femme qu’il avait, dit-on, épousée en Espagne ?

« — Je ne peux rien vous en dire ?

« Il me paraît plus que probable que l’opinion des amis de la pauvre femme était exacte et que Kingdon était un vaurien ; mais quelle a pu être l’existence de Susan pendant les quinze années durant lesquelles on l’a perdue de vue ? Ne peut-elle pas s’être mariée avec quelque autre que Kingdon ? Ne peut-elle pas avoir laissé des héritiers qui surgiront plus tard pour venir contester les droits de ma bien-aimée ?

« Est-ce une bonne chose que d’être l’héritier d’une grande fortune ? Il fut un temps où il n’aurait pas été possible qu’une pareille question se posât à mon esprit. Ah ! quel subtil pouvoir possède ce qu’on appelle l’amour pour ainsi transformer le cœur humain ! Ah ! combien il me tarde d’être aux pieds de ma bien-aimée, la bénissant de la cure miraculeuse qu’elle a opérée !

« J’ai rapporté à Sheldon l’histoire de Susan telle qu’elle m’a été rapportée par l’oncle Joseph. Il est d’accord avec moi sur l’importance de la dernière lettre ; mais, si habile qu’il soit, il ne voit pas le moyen de se procurer ce document sans initier plus ou moins M. Mercer à notre affaire.

« — Je pourrais bien faire à Mercer quelque histoire au sujet d’une petite somme d’argent à revenir à sa nièce, et obtenir peut-être ainsi la lettre de Susan, dit-il ; mais ce que je lui dirais arriverait infailliblement d’une manière ou d’une autre à la connaissance de Philippe, et je ne veux pas m’exposer à mettre celui-ci sur la piste.

« L’esprit défiant de mon Sheldon est plus que jamais porté à la prudence, depuis qu’il sait que l’héritière des Haygarth est alliée d’aussi près à son frère.

« — Je vais vous dire ce qui en est, me dit-il après que nous eûmes discuté la question sous toutes les faces ; il n’y a pas beaucoup de personnes capables de m’effrayer, mais je ne crains pas de vous avouer que mon frère me fait peur. Il a toujours eu le dessus sur moi. Ce n’est pas seulement parce qu’il peut se tenir droit dans son col de chemise, pendant une journée entière, sans le briser ; ce que je serais incapable de faire ; mais c’est parce qu’il est… comment dirais-je… moins… scrupuleux que moi !

« Il s’arrêta en réfléchissant. Moi aussi je réfléchissais ne pouvant m’empêcher de me demander ce que pouvait bien être quelqu’un de moins scrupuleux que George.

« — S’il avait eu le moindre vent de cette affaire, continua presque aussitôt mon patron, il l’enlèverait de nos mains avant que vous ayez le temps de dire ouf ! et c’est lui qui ferait un marché avec nous, au lieu que ce soit nous qui en ayons un, à faire avec lui.

« Mon ami a une singulière façon de donner à entendre que nous ne faisons qu’un dans cette affaire. Pendant le cours de notre entrevue, je l’ai surpris deux ou trois fois à me regarder avec une attention curieuse lorsque le nom de Charlotte était prononcé. Soupçonnerait-il la vérité ?… c’est ce que je me demande.

« 12 novembre. – J’ai eu hier avec mon patron une autre entrevue qui a été intéressante et ne m’a pas été trop désagréable. George a bien employé son temps depuis mon retour.

« — Je ne pense pas que nous ayons à craindre aucune opposition de la part d’enfants ou de petits enfants de Susan Meynell, m’a-t-il dit. J’ai trouvé le registre dans lequel figure la preuve qu’elle a été enterrée dans le cimetière de l’église Saint Giles. Et elle est inscrite sur ce registre sous son nom de fille, et, dans un coin du cimetière, existe encore une tombe couverte d’une simple pierre, sur laquelle sont gravés les noms de Susan Meynell, décédée le 14 Juillet 1835 ; très regrettée ; puis le texte relatif au pécheur qui se repent, et cætera, dit Sheldon, comme s’il n’eût pas eu envie de s’arrêter sur une vérité si rebattue.

« — Mais commençai-je, elle peut avoir été mariée en dépit de…

« — Oui, cela se peut, répliqua immédiatement Sheldon ; mais comme vous voyez, il est probable que cela n’a pas eu lieu. Si elle eût été mariée, elle l’eût dit à sa sœur, dans sa dernière lettre, ou lorsqu’elles se sont rencontrées.

« — Mais alors, elle n’avait pas sa tête, le délire commençait.

« — Non, pas pendant tout le temps. Elle avait encore assez de présence d’esprit pour parler de ses chagrins passés, de ses enfants, si elle en avait jamais eu. De plus, si elle avait été mariée, il est probable qu’elle n’eût pas erré aussi misérablement de par le monde. Non, soyez sûr que nous n’avons rien à redouter de ce côté. La personne que nous avons à craindre, c’est mon frère.

« — Vous avez parlé l’autre jour d’un marché à faire avec lui, dis-je, je n’ai pas bien compris ce que vous entendiez par là. La fortune ne peut être réclamée que par Char… Mlle Halliday, et votre frère n’a aucun droit légal sur ce qui lui appartient.

« — Oh ! certainement non, répliqua Sheldon avec une impatience dédaigneuse, causée par mon peu de perspicacité ; mais mon frère se soucie bien de la légalité. Dans cette affaire, les idées de Mlle Halliday seront ses idées. Quand mon dossier sera assez complet pour entamer l’action, je ferai mon marché ; la moitié de la fortune pour moi le jour où elle sera recouvrée. Mlle Halliday devra en signer l’engagement avant que je me dessaisisse du moindre document ; or, dans l’état où en sont les choses, continua-t-il en me regardant très fixement, l’exécution de cet engagement dépendra entièrement de Philippe.

« — Et quand ferez-vous vos ouvertures à M. Sheldon ? demandai-je, ne comprenant rien à la fixité de son regard.

« — Pas avant que les derniers anneaux de la chaîne aient été soudés. Pas avant que je sois en mesure d’agir devant le Chancelier de l’Échiquier. Peut-être pas du tout.

« — Comment l’entendez-vous ?

« — Si je puis flotter encore quelque temps, je saurai jeter Philippe par-dessus le bord et trouver quelque autre qui agisse pour moi près de Mlle Halliday.

« — Qu’entendez-vous par là ?

« — Je vais vous le dire, répondit mon patron, en appuyant ses coudes sur la table près de laquelle nous étions assis, et en plongeant jusqu’en moi-même son regard perçant. Mon frère m’a joué, il y a quelques années, un vilain tour que je n’ai ni oublié, ni pardonné ; si bien que je ne reculerais pas devant l’idée de le payer de la même monnaie. Sans compter, je vous le répète, que je n’aime pas à voir son doigt dans cette affaire. Là où un homme de son espèce peut mettre un doigt, sa main tout entière ne tarde pas à passer, et si une fois il peut mettre la main sur l’argent de Haygarth, ce sera un mauvais moment pour vous et pour moi. Mlle Halliday ne compte exactement pour rien dans mes calculs. Si son beau-père lui disait de signer l’abandon d’un demi-million, elle inscrirait son nom au bas de la feuille de papier et poserait son joli petit doigt sur le sceau sans faire seulement la plus petite question. Je pense, dès lors, qu’elle serait encore moins disposée à faire des objections si c’était son mari qui lui demandât la même chose. Ah ! ah ! mon jeune ami, pourquoi donc devenez-vous rouge et ensuite pâle, parce que je parle du mari de Mlle Halliday ?

« Je ne fais aucun doute que je dus pâlir, lorsque ce mot effrayant fut prononcé. Sheldon s’avança un peu plus sur la table, me fixant plus que jamais.

« — Valentin, dit-il, jetterons-nous d’un seul coup mon frère Philippe par-dessus le bord ?… Partagerons-nous cette fortune entre vous et moi ?…

« — Sur ma foi et mon honneur, je ne vous comprends pas, dis-je en toute sincérité.

« — Vous prétendez ne pas me comprendre, répondit-il avec impatience, je vais m’expliquer plus clairement, et comme votre propre intérêt est en jeu, vous différerez singulièrement de vos semblables si vous n’arrivez pas à m’entendre facilement. Lorsque, au début de cette affaire, je vous ai offert la chance d’une prime sur le résultat, ni vous, ni moi n’avions la moindre idée que les circonstances placeraient si complètement à notre discrétion celle qui a le droit de prétendre à la fortune de Haygarth. J’avais échoué tant de fois dans d’autres recherches du même genre avant d’entreprendre celle-ci, qu’il m’a fallu du courage pour me mettre à l’œuvre ; mais j’avais, je ne sais pourquoi, un pressentiment que cette fois je réussirais. Les choses semblaient se présenter un peu plus clairement qu’à l’ordinaire, pas assez cependant pour tenter le premier venu. Et puis, en même temps, l’expérience de mes échecs passés m’avait appris beaucoup. J’étais mûr pour ce travail. J’aurais pu et j’aurais dû peut-être, l’entreprendre sans aide, mais j’étais fatigué et devenu paresseux, c’est pourquoi je vous ai mis dans le secret, m’étant mis en tête que je pouvais me fier à vous.

« — Vous ne vous êtes fié à moi que tout autant que vous n’avez pu faire autrement, répliquai-je, avec ma candeur habituelle. Vous ne m’avez jamais dit qu’elle était l’importance de la succession du Révérend ab intestat, c’est à Ullerton que je l’ai appris. Un partage de moitié dans cent mille livres vaut la peine qu’on s’en occupe.

« — Comment ! ils l’évaluent là-bas à cent mille livres ? demanda l’avocat avec une innocence charmante. Ces gens de campagne aiment à mettre en avant de gros chiffres. Quoi qu’il en soit ; je ne veux pas vous cacher qu’il s’agit d’une belle somme, et que si vous et moi savons tenir nos cartes, nous pouvons mettre Philippe hors du jeu et partager le butin entre nous.

« De nouveau je fus obligé d’avouer que j’étais incapable de saisir le sens de ses paroles.

« — Mettez Charlotte hors de ses mains en l’épousant, dit-il en rapprochant de moi ses yeux et ses coudes, au point que ses noirs favoris touffus effleuraient mon visage, épousez la avant que Philippe ait aucune connaissance de cette affaire ; alors, nous le tiendrons et l’argent avec. Allons ! vous voilà stupéfait, à présent ! Croyez-vous donc que je n’aie pas vu clair, mes tourtereaux ? N’ai-je pas dîné avec vous deux ? Et ne suffisait-il pas à un homme de sens, jeunes innocents, de vous voir ensemble pour deviner ce qui se passait ? Vous êtes amoureux de Charlotte et Charlotte est amoureuse de vous. Quoi de plus simple que de vous marier ? Charlotte est maîtresse de sa personne, elle ne possède pas six pence dans le monde, en plus de ce que vous et moi sommes seuls à savoir ; car, assurément, mon frère ne se dessaisira pas d’une parcelle de l’argent du pauvre Tom. Tout ce que vous avez à faire est d’aller de l’avant avec la fillette. C’est ce qui viendrait à l’esprit de tout le monde en pareille circonstance, Mlle Halliday fût-elle la plus laide haridelle de la chrétienté au lieu d’être une très présentable personne.

« Mon patron dit cela du ton d’un homme qui n’a jamais considéré le genre féminin comme une partie fort intéressante de la création. Je présume que je parus indigné en le regardant, car il reprit en riant :

« — Je dirai qu’elle est un ange, si cela vous plaît, et si vous le croyez, cela n’en vaut que mieux. Vous devez regarder comme très heureux de vous être trouvé sur mon chemin, et comme une chose plus heureuse encore, que Mlle Halliday ait été assez simple pour se prendre d’amour pour vous. J’ai entendu parler d’hommes qui viennent au monde avec une cuiller d’argent à la bouche, je croirais volontiers que vous êtes venu en ce monde, vous, avec un service complet de vaisselle plate. Mais il ne s’agit pas de tout cela. Votre politique doit être de tirer parti de vos avantages et si vous pouvez, quelque beau matin, décider votre jeune amie à échanger son nom contre celui de Haukehurst, sans perdre du temps à demander la permission au beau-père, c’est ce qu’il y aura de meilleur pour vous, en même temps que de plus agréable pour moi. J’aimerais beaucoup mieux avoir affaire à vous qu’à mon frère Philippe, et je ne serais pas fâché de pouvoir dire quitte à ce gentleman pour le mauvais tour qu’il m’a joué, il y a quelques années.

« Les sourcils de Sheldon s’obscurcirent pendant qu’il disait cela, et il devint de nouveau rêveur. Il faut que cette vieille rancune de mon patron contre son frère touche à quelque très désagréable affaire, si j’en juge par la manière dont il s’exprime.

« Quelle perspective pour moi ! Déjà favorisé par les naïfs parents de ma bien-aimée, j’étais maintenant assuré de l’appui de George ; bien plus, poussé en avant dans mon ascension vers le Paradis par ce peu sentimental mentor. C’était à en perdre l’esprit… Charlotte une héritière et George désireux de me faire ma part dans les millions accumulés par les Haygarth !

« En ce moment je suis assis dans ma petite chambre, me rappelant le passé et cherchant à sonder les incertitudes de l’avenir.

« Est-il possible que cela arrive ? Serait-il possible que d’un seul élan j’arrivasse à gagner un prix que pourrait envier l’être le plus favorisé de la fortune ? Puis-je l’espérer ? Puis-je le croire ? Non, mille fois non ! La femme que j’aime, la fortune que j’ai si souvent désirée, ne sont pas pour moi !

« 13 novembre. – Ce qui précède a été écrit hier soir, sous l’influence de ma bête noire. Quelle infernale créature et combien elle sait effeuiller et détruire les roses qui se rencontrent sur son chemin, pour découvrir le ver caché au plus profond du cœur.

« J’ai chassé dehors ce matin cette bête noire, en trouvant sur mon assiette une lettre de ma chérie.

« — Hors d’ici ! va-t’en, bête maudite ! me suis-je écrié, tu n’es autre chose qu’un démon malveillant et je veux faire sur ma porte un signe de croix pour que tu ne puisses plus la franchir.

« Voilà ce que je dis en moi-même pendant que j’ouvrais l’enveloppe de ma bien-aimée, fermée par sa jolie petite devise imprimée sur un cachet de cire blanche : Pensez à moi. Ah ! aussi longtemps que la mémoire conservera une place dans ce monde déréglé, je penserai à toi, à toutes les secondes du jour et de la nuit je penserai à toi ! Je m’aperçus que les yeux de mon ami Horatio étaient fixés sur moi tandis que j’ouvrais ma lettre, et je savais que mes sentiments les plus cachés n’échapperaient pas à leur inspection. La prudence commande une extrême réserve partout où intervient le noble capitaine. Je ne puis prendre sur moi d’ajouter foi à son récit au sujet de l’affaire qui l’a conduit à Ullerton. Il peut se faire qu’il y soit allé, comme il le dit, pour une affaire, mais notre rencontre dans cette ville a été tout au moins un étrange hasard, et je ne crois pas au hasard, si ce n’est au théâtre, où un personnage ne manque jamais d’apparaître dès que ses amis commencent à parler de lui.

« Je ne peux pas m’ôter de l’esprit la certitude que Goodge a été acheté par un rival investigateur et que l’on a abusé des lettres de Rebecca. Je ne puis pas davantage m’empêcher d’établir un rapprochement entre le gant de chevreau usé et la personne de mon élégant ami Paget. La disparition d’une lettre dans le paquet à moi confié par Mlle Judson est une autre circonstance mystérieuse. Enfin je ne puis oublier que j’ai entendu le nom de Meynell, distinctement prononcé par Philippe, la dernière fois que j’ai été à la villa.

« George déclare impossible que le secret ait été trahi, si ce n’est par moi, et j’ai été la prudence même.

« Supposons que mes soupçons au sujet de Goodge soient fondés, les lettres extraites de la correspondance de Mme Rebecca ont pu révéler beaucoup de choses, et même mettre Horatio sur la trace de Meynell ; mais comment a-t-il pu avoir une première idée de l’affaire ?

« Ce n’est certainement pas par moi, ni par George ; son attention ne peut-elle pas avoir été attirée par cet avis qui a paru dans le Times au sujet des héritiers légaux de Haygarth ?

« Ce sont des questions dont je ferais bien de laisser la solution à l’esprit perspicace de Sheldon. Pour moi, ce que j’ai de mieux à faire, c’est de me laisser aller à l’irrésistible courant de ce qu’on appelle la vie.

« J’ai eu le malheur de faire mon entrée dans notre salle à manger commune cinq minutes après mon patron ; il a eu plus que le temps nécessaire pour examiner la suscription et le timbre de ma lettre ; il sifflait lorsque je suis entré. Les gens qui ont l’indiscrétion de regarder ce qui ne les regarde pas sifflent toujours.

« Je ne me souciais pas de lire cette lettre de ma Charlotte en voyant braqués sur moi les yeux du faucon ; c’est pourquoi je me contentai de jeter un coup d’œil à l’écriture chérie, comme si je lisais avec indifférence la première lettre venue ; après quoi je mis le papier dans ma poche, en affectant le plus grand air d’insouciance que je pus trouver. Combien il me tardait de voir la fin de cet ennuyeux repas que le Capitane semblait prendre plaisir à prolonger, comme il convient du reste à un véritable épicurien.

« Horatio ne s’est pas montré peu curieux au sujet des motifs de ma récente absence de notre domicile commun. J’ai eu de nouveau recours à la fable de Dorking : ma vieille tante allait en déclinant et réclamait d’autant plus d’attentions de la part de son neveu ; de plus je n’avais pas été fâché de veiller à ses arrangements testamentaires. Pour expliquer mon dévouement envers ma tante imaginaire, j’avais été obligé de la représenter comme ayant quelques petites choses, car le puissant esprit de mon Horatio se fût refusé à admettre l’idée qu’une vieille parente pût m’inspirer une affection désintéressée.

« Les yeux gris du capitaine clignaient terriblement pendant que je lui donnais cette explication de mon absence, aussi ai-je la douleur de douter qu’il ait accepté le second volume du roman de Dorking. Ah ! quelle vie nous menons sous les tentes d’Israël, nous autres gens sans ressources ! À travers quels tortueux chemins errent les tribus nomades qui reconnaissent pour mère Agar, l’abandonnée ! Que de mensonges, quels détours, quels subterfuges ! Paget et moi nous nous surveillons l’un l’autre comme deux habiles duellistes, avec le sourire stéréotypé sur nos lèvres et les yeux constamment en éveil. Qui peut dire si les armes de l’un ou de l’autre ne sont pas empoisonnées comme dans le fameux assaut présidé par Claudius, l’usurpateur du Danemark.

« La lettre de mon cher amour est pétrie de tendresse et d’affection. Elle revient à Londres ; et, bien qu’elle préfère le comté d’York à Bayswater, elle est bien aise d’y revenir à cause de moi… à cause de moi ! Elle quitte l’atmosphère pure de cette résidence rustique pour devenir le point central d’un réseau d’intrigues et je suis contraint de garder un secret auquel son sort est si intimement lié. Je l’aime plus sincèrement, plus purement que je ne me serais jamais cru capable d’aimer, et, néanmoins, je ne puis m’approcher d’elle que comme l’instrument de George l’intrigant en voie de mettre la main sur le trésor des Haygarth ! C’est honteux !

« Je suis l’homme du monde le moins disposé à nier la puissance de la richesse, moi qui ai pataugé toute ma vie dans le ruisseau, ce berceau du pauvre ; néanmoins, il me répugne que ce soit moi, employé subalterne, salarié de Sheldon, qui aie travaillé à apporter la fortune à mon idole, à ma bien-aimée Charlotte ; oui que voulez-vous ?... cela me répugne !… »

LIVRE SEPTIÈME

L’ENGAGEMENT DE CHARLOTTE

CHAPITRE I

LA PATIENCE FAIT LA FORCE

Mlle Halliday revint à la villa de Bayswater ; elle était plus fraîche qu’elle n’avait jamais été ; quelque chose de réfléchi s’épandait sur toute son exquise personne et la faisait resplendir d’un charme plus parfait et tout à fait nouveau.

Valentin eût été en droit de s’écrier orgueilleusement :

« Voyez ! cette femme a une âme nouvelle !… Eh bien, cette âme nouvelle est à moi !… »

C’était, en effet, l’amour qui avait fait cela. Diana s’étonnait de ce changement subit pendant que son amie, assise près de sa fenêtre préférée, le matin de son retour, regardait d’un air rêveur le jardin dépourvu de fleurs ou les sombres arbres verts qui se dressaient, comme des pyramides dans l’atmosphère grise.

Diana avait accueilli son amie avec sa froideur habituelle, au grand désappointement de celle-ci. Charlotte avait un besoin excessif d’expansion et ne demandait qu’à ouvrir son cœur. Elle soupirait après Diana, attendait le moment où elle se jetterait à son cou, lui ferait toutes ses confidences. Elle restait assise près de la fenêtre, pensant à Valentin, désireuse de parler de lui, mais ne sachant comment commencer.

Diana aussi était assise devant son éternel métier à broder, piquant ses grains de verre avec la régularité d’une machine ; les petits grains, à mesure qu’ils quittaient son aiguille, faisaient entendre un petit bruit sec.

Depuis le retour de Charlotte, les deux jeunes filles montraient vis-à-vis l’une de l’autre une réserve inaccoutumée. Charlotte, qui brûlait de raconter son doux poème d’amour n’osait pas, et Mlle Paget se laissait aller au courant des tristes impressions qui, depuis quelque temps, assombrissaient son âme.

Diana épiait furtivement Charlotte tout en épiant ses petits grains ; elle l’épiait avec des yeux étonnés, ne comprenant rien à ces éclairs de bonheur qui enflammaient ses beaux yeux. Elle ne retrouvait plus son ancienne camarade gaie, rieuse, mais une femme faite qui semblait dominée par des émotions d’un ordre supérieur.

« Elle ne doit pas s’être beaucoup occupée de Valentin, pensa Diana ; autrement elle ne semblerait pas si heureuse après une aussi longue séparation. Je doute que ces créatures privilégiées, qui séduisent tout le monde, soient capables d’éprouver un sentiment profond. Le bonheur est une habitude pour celle-ci. Les attentions de Valentin lui ont fait plaisir. Le roman lui a été agréable tant qu’il a duré, mais à la première interruption de l’aventure elle a fermé le livre et n’y a plus pensé. Oh ! que ne suis-je faite comme elle, pour oublier les jours que j’ai passés avec lui et les rêves qu’ils m’ont inspirés. »

Cette vision du passé revint à Diana, au milieu de son travail, et pendant quelques minutes, le bruit des perles cessa, tandis que les mains jointes elle attendait que ces ombres se fussent effacées. Son rêve d’autrefois lui était revenu comme un tableau magnifique, et cependant elle ne s’était jamais vue dans une somptueuse villa italienne, lançant son faîte de marbre vers le ciel, mais simplement dans un pauvre logement du Strand avec un maigre balcon et une échappée sur la rivière ; un petit salon aéré, au troisième étage, dont les murs recouverts de papier frais seraient garnis de portraits gravés des écrivains préférés ; d’un côté, un bureau à pupitre ; de l’autre, une table à ouvrage ; l’abri, sans prétention d’un journaliste qui vit au jour le jour et dont la femme est appelée à faire chaque matin des miracles d’économie domestique.

C’était ainsi que Diana avait rêvé son Paradis, et cette vision lui semblait d’autant plus belle maintenant, qu’elle ne devait pas se réaliser.

Après être restée quelque temps assise, voulant parler, mais s’attendant à être interrogée, Charlotte se vit enfin obligée de rompre le silence la première.

« Vous ne me demandez pas si je me suis bien amusée, Diana, dit-elle, les yeux baissés sur le petit paquet de breloques et de clefs qu’elle tenait dans ses doigts inoccupés.

— Vraiment, ne l’ai-je pas fait ? répliqua languissamment Diana ; je croyais que c’était une de ces questions banales qui se font toujours toutes seules.

— J’espère, Diana, que vous ne me feriez pas, à moi des questions banales ?

— Non ; je ne le devrais certainement pas ; mais je crois qu’il y a des moments où l’on n’est plus soi-même, Charlotte ; oui, même avec ses meilleurs amis. Et vous êtes ma meilleure amie ; je pourrais aussi bien dire ma seule amie, ajouta en riant la jeune fille.

— Diana ! s’écria Charlotte d’un ton de reproche, pourquoi parlez-vous avec cette aigreur ? Vous savez que je vous aime tendrement. C’est la vérité. Il n’y a rien au monde que je ne sois prête à faire pour vous. Mais je ne suis pas seule à vous aimer ; il y a M. Haukehurst, que vous connaissez depuis si longtemps… »

La figure de Mlle Halliday était tout enflammée, et bien qu’elle se penchât très bas pour examiner les colifichets dorés qui pendaient après sa chaîne de montre, elle ne put cacher sa rougeur à des yeux que la jalousie faisait clairvoyants.

« M. Haukehurst ! s’écria Diana, avec une expression indéfinissable de mépris, si j’étais sur le point de me noyer, croyez-vous qu’il me tendrait seulement la main ? Lorsqu’il vient dans cette maison, lui qui a connu tant de pauvreté et de honte, tant de bonheur aussi avec moi et les miens, croyez-vous qu’il se rappelle seulement que j’existe ? Pensez-vous qu’il s’arrête à considérer si je suis cette Diana, qui fut autrefois sa confidente, ou simplement un insignifiant personnage appelé à remplir un siège vacant dans votre salon ?

— Diana !

— C’est très bien à vous, Charlotte, de me regarder d’un air de reproche ; mais vous devez savoir que je dis la vérité. Vous parlez d’amitié. Qu’est-ce que ce mot signifie, sinon qu’on pense à un autre, qu’on souffre pour lui, qu’on s’occupe de lui ? Vous imaginez-vous, par hasard, que Valentin pense jamais à moi ! »

Charlotte fut obligée de garder le silence ; elle se rappelait qu’en effet, le nom de Diana n’avait été prononcé que très rarement dans les longues conversations de la ferme ; elle se souvenait qu’une fois, comme elle faisait, avec son Valentin, de beaux projets d’avenir, elle s’était arrêtée au beau milieu d’une description de la petite maison des faubourgs où ils iraient vivre, pour disposer d’un seul mot du sort de la pauvre Diana.

« Et la chère Diana pourra rester à la villa pour prendre soin de maman, » avait-elle dit.

Ce à quoi Haukehurst avait adhéré par un simple signe, puis la description de la maison idéale avait repris de plus belle.

Charlotte se rappelait cela maintenant avec un vrai chagrin ; elle avait été si parfaitement heureuse et si parfaitement égoïste dans son bonheur !

« Oh ! Diana, s’écria-t-elle, comme les gens heureux sont égoïstes ! »

Puis elle s’arrêta confuse, s’apercevant que sa remarque ne se rapportait en rien à la dernière observation de Diana.

« Valentin sera votre ami, chère, dit-elle après une pause.

— Ah ! voilà que vous commencez déjà à répondre pour lui ! s’exclama Mlle Paget avec un effroi contenu et plein d’amertume.

— Diana, pourquoi êtes-vous si injuste avec moi ? s’écria passionnément Charlotte. Ne voyez-vous pas qu’il me tarde de me confier à vous ? Qu’est-ce qui vous rend si amère ? Vous ne pouvez douter de la sincérité de mon affection, et si M. Haukehurst n’est pas pour vous ce qu’il a été autrefois, vous ne pouvez méconnaître à quel point vous vous montrez toujours froide et réservée envers lui. En vérité, lorsque vous lui parlez, on pourrait croire que vous avez positivement de la haine pour lui. J’ai besoin que vous l’aimiez un peu par affection pour moi. »

Mlle Halliday quitta son siège en disant ces mots, et s’approchant de la table auprès de laquelle son amie travaillait ; elle se glissa tout à côté de Diana, et d’un air moitié effrayé, moitié caressant, elle s’assit sur le coussin qui était à ses pieds, puis elle prit la main froide de Mlle Paget.

« J’ai besoin que vous aimiez un peu M. Haukehurst, Diana, répéta-t-elle, pour l’amour de moi.

— Très bien, je m’efforcerai de l’aimer un peu, pour l’amour de vous, répondit Mlle Paget d’un ton très sec.

— Oh ! Diana, dites-moi comment il a pu vous blesser ?

— Qui vous a dit que jamais il m’eût blessée ?

— Votre propre manière d’être, ma chérie. Vous ne pourriez pas être si peu aimable avec lui, que vous connaissez depuis si longtemps, avec lequel vous avez partagé tant de peines… s’il ne vous avait profondément offensée.

— Cela est votre idée, Charlotte ; mais, voyez-vous, je ne vous ressemble nullement. Je suis fantasque et capricieuse. J’aimais M. Haukehurst, et je ne l’aime plus. Quant à m’avoir blessée, toute sa vie m’a blessée, comme celle de mon père m’a blessée[1], depuis le commencement jusqu’à la fin. Je ne suis pas bonne, je ne suis pas aimante comme vous ; mais je n’aime pas les déceptions et je hais les mensonges ! Oh ! les mensonges… surtout !… et pourtant, que d’hommes mentent !

— Est-ce que la vie de Valentin, est-ce-que la vie de votre père a été si mauvaise ? demanda Charlotte toute tremblante, en fixant sur Diana un regard inquiet.

— Oui, cette vie a été toute de bassesses et de faussetés… une vie de honte, d’artifices… je ne connais pas en détail les moyens qu’ont employés mon père et Valentin pour assurer leur existence de chaque jour… et la mienne, hélas ! mais je sais qu’ils ont fait du tort aux autres. Si le mal qui a été fait l’a toujours été en connaissance de cause, quant à Valentin, je ne saurais l’affirmer. Il est possible qu’il n’ait été que l’instrument de mon père. J’espère même qu’il en a été ainsi. »

Elle dit tout cela en paraissant rêver, comme exprimant tout haut ses pensées, plutôt que comme cherchant à éclairer Charlotte.

« Je suis sûre qu’il lui a servi d’instrument sans le savoir, s’écria la jeune fille avec un air de conviction ; il n’est pas dans sa nature de rien faire de déshonnête.

— En vérité ! vous le connaissez très bien, à ce qu’il paraît, » dit Diana.

Ah ! quelle tempête s’agitait à ce moment dans ce cœur fier et passionné ! Quelles luttes entre la puissance du bien et du mal ! Pitié affectueuse pour Charlotte, tendre compassion pour la jeunesse de sa rivale, en même temps que l’inexprimable sensation de sa propre désolation.

Elle l’avait aimé si tendrement et il lui était enlevé. Il fut un temps où lui-même l’avait presque aimée… presque ! C’était ce souvenir qui rendait pour elle l’épreuve si amère. La coupe s’était approchée de ses lèvres uniquement pour être brisée à jamais.

« Ai-je dans ma vie demandé autre chose que son amour ? se disait-elle. Ai-je jamais envié aucun des plaisirs, aucun des triomphes qui font le bonheur des filles de mon âge ? Non ; je n’ai soupiré qu’après son amour. Vivre avec lui dans un logement garni, être assise près de lui pendant qu’il travaillerait, partager avec lui le labeur et la peine de la vie… tel a été mon rêve de bonheur en ce monde ; et c’est elle qui le détruit ! »

C’est ainsi que Diana discutait avec elle-même pendant qu’elle demeurait assise, les yeux fixés sur la belle créature qui lui avait occasionné la plus atroce des douleurs qu’une femme puisse causer à une autre femme. Ce cœur passionné qui ressentait si vivement les outrages de la réalité était porté au mal, ce jour-là. Le démon de la jalousie y avait enfoncé ses griffes acérées. Il n’était pas possible pour Diana de se sentir très disposée envers celle dont l’innocente main avait jeté par terre la demeure enchantée de ses rêves. N’était-ce pas une chose épouvantable que cette gracieuse enfant que chacun était disposé à adorer eût justement choisi ce cœur pour le lui ravir ?

« Il en a toujours été ainsi, pensait Diana ; l’histoire de David et Nathan est une parabole qui sera sans cesse reproduite. David est très riche, il possède d’incalculables quantités de brebis et de bêtes à cornes, mais il n’est satisfait qu’après avoir enlevé le petit agneau qui faisait la joie et le bonheur d’un pauvre homme.

— Diana, dit très doucement Mlle Halliday, il est très difficile de vous parler aujourd’hui, et j’ai tant de choses à vous dire.

— Au sujet de votre voyage ou au sujet de M. Haukehurst ?

— Au sujet… du comté d’York, répondit Charlotte de l’air d’une enfant qui a été admise au dessert et à laquelle on demande ce qu’elle aime le mieux, une poire ou une pêche.

— Au sujet du comté d’York, répéta Mlle Paget avec un léger soupir de soulagement. Je serais fort satisfaite de vous entendre parler de vos amis. Votre séjour, chez eux, a-t-il été agréable ?

— Très… très agréable, répondit Charlotte, en appuyant complaisamment sur les mots.

— Comme vous êtes devenue sentimentale, Charlotte ! Je pense que vous aurez trouvé tout un rayon de romans oubliés dans un coin de la bibliothèque de votre tante. Vous avez perdu toute votre gaieté.

— Est-ce possible ? murmura Charlotte. Cependant je me sens beaucoup plus heureuse que quand je suis partie. Qui pensez-vous que j’ai rencontré à Newhall, Diana ?

— Je n’en ai point la moindre idée. Mes notions sur le comté d’York sont très vagues. Je me figure que ses habitants sont d’aimables sauvages, juste un peu plus civilisés que n’étaient les anciens Bretons, quand Jules César est venu faire sa conquête. Qui avez-vous pu rencontrer là ? Quelque gentilhomme campagnard, je présume, qui est tombé amoureux de vos beaux yeux et aurait voulu vous décider à passer le reste de votre existence dans ces déserts du Nord. »

Mlle Paget n’était pas femme à découvrir ses blessures pour les livrer à l’examen de l’amitié, même la plus tendre. Quelque vives que fussent les plaies creusées par les dents du serpent, elle savait marcher tête haute sous le poids de la douleur. N’était-elle pas accoutumée à souffrir, elle, le bouc émissaire des nourrices volées, des logeuses indignées ? elle, qui dans la pension de sa parente avait vécu dans une situation de subalterne, soumise à toutes les corvées, méprisée même par son père ? La saveur de ces eaux amères était trop familière à ses lèvres. Si la dose était un peu plus âpre qu’à l’ordinaire, l’habitude lui avait appris à vider la coupe sans se plaindre, sinon en se résignant. Ce jour-là, elle avait été dominée par un moment de passion ; mais l’orage était dissipé, et un esprit plus observateur que celui de Charlotte s’y fût trompé.

« Vous voilà redevenue, ma Diana, à vos meilleurs moments : un peu sévère, mais loyale et franche. »

Mlle Paget fronça légèrement le sourcil.

« Non, chère, continua Charlotte avec une légère pointe de coquetterie, ce n’est point un gentilhomme campagnard. C’est une personne que vous connaissez très bien, une personne dont nous parlions tout à l’heure. Oh ! Diana, vous devez certainement m’avoir comprise quand je vous ai demandé de l’aimer pour l’amour de moi.

— Valentin ! s’exclama Diana.

— Et quel autre, chère aveugle Diana ?

— Il était dans le comté d’York ?

— Oui, chère ; c’est la chose la plus étonnante qui soit jamais arrivée. Dans une excursion qu’il faisait un matin, il s’est approché de la porte de Newhall sans avoir la moindre idée de me rencontrer là. N’est-ce pas surprenant ?

— Qu’est-ce qui a pu l’amener dans le comté d’York ?

— Il y est venu pour une affaire.

— Mais quelle affaire ?

— Je n’en sais rien. Quelque affaire de papa ou de George Sheldon, sans doute. Et cela peut être. Il écrit un livre, je crois, sur la géologie ou l’archéologie… oui, c’est cela, l’archéologie.

— Valentin écrit un livre sur l’archéologie ! s’écria Diana, vous rêvez, Charlotte.

— Pourquoi donc !… Est-ce qu’il n’est pas écrivain ?

— Il a été reporter pour un journal ; mais personne n’est moins capable que lui d’écrire sur l’archéologie. Vous vous trompez bien certainement.

— C’est possible, ma chère. Je n’ai pas fait grande attention à ce qu’il m’a dit de ses affaires. Il me semblait si étrange de le voir là, juste aussi à son aise que s’il eût été de la famille. Oh ! Diana, vous ne pourriez imaginer à quel point ma tante et mon oncle ont été bienveillants pour lui. Ils l’aiment tant !… et ils savent que nous sommes engagés. »

Mlle Halliday dit ces derniers mots en baissant sensiblement la voix.

« Comment ! s’écria Diana, voulez-vous dire que vous ayez promis d’épouser cet homme, que vous connaissez à peine et seulement sous des rapports défavorables ?

— Qu’est-ce que je connais qui lui soit défavorable ? Ah ! Diana, que vous êtes méchante et comme vous haïssez ce pauvre Valentin ! Je sais très bien, du reste, que ce n’est pas ce qu’on appelle un bon mariage. Un bon mariage veut dire que l’on aura une paire de chevaux, souvent malades, une douzaine de domestiques qui seront les maîtres, comme les nôtres, une grande maison d’un gros entretien, que personne ne peut rendre propre. Non, Diana, c’est justement là le genre de vie que je déteste. Ce que j’aimerais, ce serait une chère petite maison, avec un tout petit, tout petit jardin, dans lequel Valentin et moi pourrions nous promener tous les matins, avant qu’il se mette au travail et où nous pourrions prendre le thé ensemble pendant les soirées d’été ; un jardin assez grand pour y cultiver une douzaine de rosiers, mais pas plus. Oh ! Diana, pensez-vous que je veuille me marier avec un homme riche ?

— Non, Charlotte ; mais j’aurais cru que vous désiriez épouser un homme bon.

— Valentin est très bon. Il n’y a qu’un homme bon qui ait pu être aussi heureux qu’il a paru l’être à la ferme. Cette vie simple de la campagne n’aurait pas pu rendre heureux un méchant homme.

— Et Valentin était-il réellement heureux à Newhall ?

— Réellement, réellement, réellement ! Ne cherchez pas à affaiblir ma foi en lui, Diana. Elle ne peut être affaiblie. Il m’a dit quelque chose du passé, bien que j’aie pu voir qu’il lui était très pénible d’en parler. Il m’a dit combien il avait été dépourvu d’amis dans sa jeunesse, passée au milieu de gens sans principes, sans aveu, et quel être perdu et abandonné il était jusqu’à ce qu’il m’eût rencontrée. C’est moi qui dois être son étoile polaire, pour le conduire dans le droit chemin. Savez-vous, Diana, que je ne puis rien m’imaginer de plus doux que cela : être la bonne fée de l’homme que l’on aime. Valentin dit que tout en lui est changé depuis qu’il me connaît. Que suis-je donc pour que je puisse produire un tel changement sur mon bien-aimé ? C’est une folie, n’est-ce pas, Diana ?

— Oui, Charlotte, répliqua la voix de la raison par la voix de Mlle Paget, ce n’est que folie du commencement à la fin, et je ne puis prévoir que des tourments au bout de cette folie. Que dira votre maman d’un pareil engagement, ou qu’en dira M. Sheldon ?

— Oui, voilà la question, répliqua Charlotte très sérieusement. Ma chère maman est la meilleure femme qu’il y ait au monde, et je suis sûre qu’elle consentirait à tout plutôt qu’à mon malheur. Et puis, vous savez, elle aime beaucoup Valentin, à cause des billets de spectacle qu’il lui donne et autres choses pareilles ; mais quoi que puisse penser maman, elle sera dirigée par M. Sheldon, et sûrement il s’opposera à notre mariage. »

Notre mariage ! C’était une affaire arrangée alors, une chose qui devait se faire plus tôt ou plus tard, et il ne restait plus que la question de savoir quand et comment cela serait. Diana resta assise, immobile comme une statue, dévorant sa douleur, souffrant autant qu’ont souffert les martyrs chrétiens à l’agonie, comme souffre une femme lorsque la plus chère espérance de sa vie lui est arrachée et qu’elle n’ose pleurer tout haut.

« M. Sheldon sera le dernier homme du monde à permettre ce mariage, dit-elle.

— Peut-être, répliqua Charlotte ; mais je ne compte pas sacrifier Valentin au bon plaisir de M. Sheldon. M. Sheldon a tout pouvoir sur maman et sur sa fortune, mais il n’a en réalité aucune autorité sur moi. Je suis aussi libre que l’air, Diana, et je ne possède pas un sou au monde. N’est-ce pas délicieux ? »

La jeune fille fit cette question en toute sincérité en regardant son amie avec un air joyeux et charmant. Que d’ironie il y avait dans cette question pour Diana, dont l’existence entière avait été empoisonnée par la misère qui, aux yeux de Charlotte, semblait être une chose délicieuse.

« Que voulez-vous dire, Charlotte ?

— Je veux dire que, même ses plus grands ennemis, ne peuvent accuser Valentin d’agir par intérêt. Il ne demande pas à m’épouser par amour pour ma fortune.

— Connaît-il votre position réelle ?

— Complètement. Et maintenant, Diana, dites-moi que vous essaierez de l’aimer un peu pour l’amour de moi ; que vous serez bonne, et que vous direz un mot en ma faveur à maman, tout à l’heure, après que je lui aurai tout dit.

— Quand comptez-vous lui en parler ?

— Tout de suite ou presque tout de suite. Je sais à peine comment m’y prendre. J’ai déjà eu beaucoup de peine à commencer avec vous.

— Ma pauvre Charlotte ! quelle ingrate il faut que je sois !

— Ma chère Diana, vous n’avez aucune raison d’être reconnaissante. Je vous aime de tout cœur, et je ne pourrais vivre dans cette maison sans vous. C’est moi qui vous dois de la reconnaissance quand je vois de quelle manière vous supportez l’humeur agaçante de maman et le sombre caractère de M. Sheldon par affection pour moi.

— Oui, Charlotte, par affection pour vous, répondit Mlle Paget avec un soupir, et je ferai plus que cela par affection pour vous. »

Elle avait passé son bras autour de la belle tête de sa rivale, et considérait sa douce figure avec une tendresse suprême ; elle n’éprouvait aucune colère contre la belle enchanteresse qui lui avait ravi son doux ami ; elle ressentait seulement quelque irritation contre la Providence, qui avait décrété que cet ami lui serait enlevé.

Aucun soupçon du secret de son amie ne se présenta à l’esprit de Charlotte. Dans le cours de leurs relations Diana avait très peu parlé de Valentin, et le peu qu’elle en avait dit avait toujours été prononcé d’un ton moitié amer, moitié dédaigneux. Charlotte dans sa simple candeur acceptait cela comme une preuve de l’aversion de Mlle Paget pour le protégé de son père.

« La pauvre Diana souffre de voir son père montrer tant d’amitié à un étranger pendant qu’il la délaisse, pensait Mlle Halliday.

Une fois arrivée à cette conclusion, elle n’avait plus fait d’efforts pour pénétrer les mystères de l’âme de Diana. Elle était moins que jamais disposée à s’inquiéter des sentiments de Diana, maintenant qu’elle était sous le sceptre de l’amour avec la douce conscience que cet amour était partagé. Si tendre et affectionnée qu’elle fût, elle ne pouvait échapper à cet égoïsme relatif qui est le vice capital des amants heureux. Son cœur n’était pas assez large pour aimer plusieurs êtres. Elle en adorait un, cela lui suffisait.

CHAPITRE II

FAIBLESSE DE MADAME SHELDON

Mlle Halliday eut le soir du même jour une entrevue avec sa mère, dans la chambre à coucher de Mme Sheldon. Mme Sheldon allait se mettre au lit ; ses tables étaient encombrées de brosses à cheveux, de brosses à ongles, de peignes, de rubans, de cols, de breloques ; une odeur de vanille, de benjoin, de musc emplissait la chambre ; les sachets, les tiroirs, les petites boîtes tenaient une grande place dans la vie de Mme Sheldon ; elle était plus attachée à ces riens qu’à sa fille elle-même ; elle les comprenait avec moins d’efforts. La belle enfant était un être dont l’existence avait toujours été une sorte de problème pour Georgina. Elle l’aimait à sa façon et aurait affirmé sa supériorité sur toute autre fille du monde ; mais la faculté de la comprendre n’avait pas été donnée à son esprit étroit. La seule façon pour Mme Sheldon de lui prouver son affection, résidait en une indulgence illimitée et aussi en une facilité extrême à lui faire, à propos de tout et de rien des petits cadeaux. Charlotte ne les désirait pas, mais Georgina les trouvait de son goût, et cela l’amusait de les offrir.

Il se trouva que Sheldon était allé ce soir-là dîner dehors ; il assistait à une grande fête de la Cité, à laquelle quelques-uns des hommes les plus considérables de la Bourse avaient été invités. Mlle Halliday eut donc une excellente occasion pour faire sa confession à sa mère.

La pauvre Georgy ne fut pas peu surprise de l’aveu.

« Ma bien-aimée Charlotte, s’écria-t-elle, pensez-vous que votre papa voudra jamais consentir à pareille chose ?

— Je pense que mon cher père aurait consenti à tout ce qui aurait pu assurer mon bonheur, maman, » répondit tristement la jeune fille.

Elle songeait combien cette crise de sa vie lui eût été adoucie si le père qu’elle avait tant aimé eût été là pour l’aider et la conseiller.

« Je ne parlais pas de mon pauvre cher premier mari… » dit Georgy.

Toutes les fois que Georgina donnait à l’un de ses deux maris son numéro d’ordre, Charlotte était comme froissée dans ses sentiments de fille.

« Je pensais à votre beau-père. Il ne consentira jamais à vous voir épouser M. Haukehurst, qui en réalité, ne paraît avoir autre chose pour le recommander que ses beaux yeux et son obligeance à nous donner des billets de spectacle.

— Je ne suis pas tenue de consulter les désirs de mon beau-père. J’ai seulement besoin que cela vous convienne, maman.

— Mais, ma chère, il n’est pas possible que je consente à une chose que M. Sheldon désapprouverait.

— Oh ! maman, chère maman, je vous en supplie, ayez une fois une opinion à vous. Je reconnais que M. Sheldon est le meilleur juge qui se puisse trouver pour les affaires d’intérêt, mais ne le laissez pas me choisir un mari. Donnez-moi votre autorisation, maman, et je ne me soucie d’aucune autre. Je ne veux pas me marier contre votre volonté ; d’ailleurs, je suis sûre que vous aimez M. Haukehurst. »

Mme Sheldon secoua la tête d’un air désespéré.

« Recevoir chez soi un aimable garçon, c’est pour le mieux ; mais les choses vont moins bien quand votre fille unique vous dit qu’elle s’est mis en tête de le prendre pour mari. Je ne comprends rien à votre folie, Charlotte ; il y a à peine quelques mois que vous avez quitté la pension, et je m’imaginais que vous resteriez plusieurs années avant de penser à vous établir. »

Mlle Halliday fit une mine très longue.

« Chère maman, je ne songe pas à m’établir ! Ce sont les femmes de chambre qui parlent ainsi, je crois, quand elles quittent le service pour épouser un garçon boucher ou un autre garçon. Valentin et moi nous ne sommes pas si pressés. Tout ce que je désire, c’est être franche avec vous. J’ai horreur des mystères. C’est pour cela, maman, que je trouve que c’est mon devoir de vous dire qu’il m’aime, et pour moi… je l’aime aussi… très tendrement. »

Elle prononça ces derniers mots avec une timidité extrême.

Mme Sheldon lâcha ses brosses à cheveux et regarda la figure rougissante de sa fille : depuis quelque temps les rougeurs de Mlle Charlotte étaient chroniques.

« Mais vous n’y pensez pas, Charlotte, s’exclama-t-elle, irritée par le sentiment de son impuissance ; que dira M. Sheldon ?

— Il n’est pas nécessaire d’en parler à M. Sheldon d’ici à quelque temps, maman. C’est à vous que je dois soumission et obéissance… non à lui. Gardez-moi le secret, vous, la plus indulgente des mères et… et dites à Valentin qu’il vienne vous voir de temps en temps.

— Lui dire qu’il vienne me voir, Charlotte ! mais vous savez très bien que je n’invite jamais personne à dîner que sur le désir de M. Sheldon. Je tremble toutes les fois qu’il s’agit d’un dîner. C’est une si grande affaire d’organiser le service et il est si inquiétant de savoir si le dîner sera bon. Et si l’on s’avise de le commander au dehors, la cuisinière demande son congé le lendemain matin, ajouta mélancoliquement Georgy. Je me rappelle bien souvent, avec regret, le temps où j’étais à Barlingford, dans la laiterie, faisant pour nos parties de thé, des gâteaux de noce, dans le milieu desquels on cachait un anneau et une pièce de monnaie. Ces parties de thé étaient certainement beaucoup plus amusantes que les dîners de M. Sheldon, avec les solennels habitants de la Cité qui ne peuvent vivre sans soupe à la tortue.

— Ah ! mère chérie, nous étions bien plus heureuses dans ce temps-là. Comme je m’amusais dans ces thés, avec les gâteaux de noce, les bavardages, et les rires que faisaient éclater la pièce de monnaie et l’anneau. Je me rappelle que c’est moi qui ai eu la pièce de quatre sous à Newhall l’année dernière. Cela indique que l’on mourra vieille fille, vous savez, et maintenant me voilà engagée. Quant aux dîners, maman, M. Sheldon peut bien les garder tous pour lui et ses amis de la Cité. Valentin ne se soucie pas le moins du monde de la soupe à la tortue. Si vous voulez consentir seulement à ce qu’il nous fasse quelquefois une petite visite dans l’après-midi… une fois par semaine ou deux… pendant que vous et moi serons à notre ouvrage avec Diana dans le salon et lui permettre de nous apporter nos tasses au thé de cinq heures, il sera le plus heureux des hommes. Il adore le thé. Vous le laisserez venir, n’est-ce pas, mère chérie ? Oh ! maman, il me semble que je fais comme les bonnes quand elles demandent la permission de recevoir leur jeune homme. Voulez-vous permettre que mon jeune homme vienne prendre le thé avec nous ?

— En vérité, Charlotte, je ne sais ce que je dois faire, dit Mme Sheldon, plus hésitante que jamais ; vous me mettez dans une position très délicate et même très effrayante.

— Tout à fait épouvantable, n’est-ce pas, maman ? Mais il me semble que c’est une position dans laquelle doivent s’attendre à se trouver tôt ou tard les personnes qui ont le malheur d’avoir des filles.

— S’il ne s’agissait que de lui faire la politesse d’une tasse de thé, poursuivit la pauvre Georgy décontenancée par la pétulante interruption de Charlotte, je ne m’y opposerais pas, certainement. Je suis, jusqu’à un certain point, l’obligée de M. Haukehurst, puisqu’il a eu la gracieuseté de me donner maintes fois des billets de spectacle, mais ce n’est pas cela, Charlotte, vous savez bien que la question dont il s’agit n’est pas seulement qu’il vienne à notre thé de cinq heures, mais de savoir si vous devez être engagée avec lui.

— Chère maman, cela ne fait pas question du tout, car je suis déjà engagée avec lui.

— Mais, Charlotte…

— Je ne pense pas que je pourrais prendre sur moi de vous désobéir, chère mère, continua la jeune fille avec tendresse, et si vous me dites de votre libre volonté, de votre propre mouvement, que je ne dois pas me marier avec lui, il faudra que je courbe la tête sous votre décision, si dure qu’elle puisse me paraître. Mais il y a une chose tout à fait certaine, maman, c’est que j’ai donné ma promesse à Valentin et que si je ne me marie pas avec lui, je ne me marierai pas du tout. Alors la fatale prédiction de la pièce de quatre sous se trouvera réalisée. »

Mlle Halliday dit cela d’un air tellement décidé, que sa mère en fut toute déconcertée. Il était dans la nature d’esprit de Georgy de protester faiblement contre tous les accidents de la vie, puis de se soumettre avec tranquillité à ce qu’elle ne pouvait éviter ; du moment donc où l’acceptation de Valentin comme mari de Charlotte parut inévitable, elle ne crut pouvoir faire autrement en cette circonstance que de se soumettre également.

Valentin fut autorisé à venir à La Pelouse, où il fut accueilli avec une grâce un peu molle par la maîtresse de la maison. Il fut invité à rester pour prendre le thé à cinq heures et se prévalut avec bonheur de ce délicieux privilège. Son instinct lui dit quelle gracieuse main avait préparé ce repas d’une façon si hospitalière ; il lui dit aussi pour qui les minces tartines de beurre, ordinairement servies par la femme de chambre, avaient été remplacées par un plateau de délices tels un quatre-quarts et des confitures[2].

Haukehurst fit tout ce qui dépendait de lui pour mériter une pareille indulgence. Il courut toute la ville à la recherche de billets de spectacle, faisant la chasse aux membres des clubs littéraires, aux journalistes ou autres privilégiés. Il se mit en quête de tous les romans nouveaux, ceux qui pouvaient plaire à Georgy ; il lisait Tennyson ou Owen Meredith, tandis que les dames étaient laborieusement occupées à la confection de leurs prie-dieu, tapisseries en laine de Berlin, couvre-pieds, etc.

Haukehurst se montra, dans la situation nouvelle qui lui était faite, plein de sentiments honorables pour ne pas dire délicats. La villa était son paradis et les portes lui en étaient maintenant ouvertes. Georgy était tout à fait de ces gens chez lesquels après avoir pris un pied, il est tout à fait facile d’en prendre quatre. Ayant une fois admis Valentin au rang de visiteur privilégié, il lui eût été fort difficile de mesurer le nombre de ses visites. Heureusement, pour cette matrone effarouchée, Charlotte et son amoureux avaient de bons sentiments. Haukehurst ne se présentait jamais à la villa plus d’une fois dans la même semaine, bien que le « une fois par semaine ou deux » demandé par Charlotte eût pu être interprété largement.

« Cela était fort bien, se disait-il à lui-même, lorsque je n’étais qu’un bohème admis par tolérance et que je pouvais, un beau matin, me voir fermer la porte au nez ; mais maintenant que je suis reçu, je dois me montrer digne de la confiance de ma future belle-mère. Une fois par semaine ! un jour sur sept d’inexprimable bonheur… d’un bonheur sans alliage ! Les six autres me paraîtront bien longs et bien tristes ; mais, bah ! ils ne seront que la monture sévère et sobre qui fera paraître d’autant plus resplendissant ce joyau du septième jour. Oh ! si j’étais poète, quels chants harmonieux je dédierais dans l’intervalle à mes amours, mais je ne suis qu’un pauvre diable très prosaïque, et ne puis trouver de mots dignes pour peindre ce que je ressens. »

Si les stalles ou les loges ne pouvaient servir d’excuse pour des visites, elles fournissaient du moins un prétexte de correspondance, et nul autre qu’un amoureux n’aurait pu comprendre que l’on pût écrire d’aussi longues lettres sur un aussi petit sujet. Les lettres ne restaient pas sans réponses ; et, lorsque l’envoi était une loge, Haukehurst était généralement invité à venir occuper l’une des places. Ah ! dans ces bienheureuses soirées, combien pesaient peu la pièce, la vivacité du dialogue, la vérité des caractères, tout paraissait également délicieux aux deux amoureux ; car une lumière qui ne venait ni de la terre, ni du ciel, pendant qu’ils étaient à côté l’un de l’autre, illuminait tout ce qu’ils regardaient.

Et pendant toutes ces douces après-midi, pendant ces soirées au théâtre, Diana, assise près d’eux, était témoin d’un bonheur qu’elle avait rêvé pour elle-même. Sa présence, dans ces occasions, était l’un de ses devoirs, et elle le remplissait ponctuellement. Elle eût pu imaginer un prétexte pour s’en abstenir, mais elle avait trop de fierté dans l’âme pour le chercher.

« Ce serait une lâcheté de faire un mensonge pour m’éviter un peu plus ou moins de peine, pensait-elle. D’ailleurs, si je prétexte un mal de tête pour rester dans ma chambre, la soirée me paraîtra-t-elle moins longue ou moins pénible ? Il n’y aura que la différence entre une douleur triste et une douleur aiguë, et une douleur aiguë est, je crois, plus facile à supporter. »

Ayant ainsi argumenté avec elle-même, Mlle Paget endura son martyre de chaque semaine avec une fermeté qu’un Spartiate eût pu lui envier.

« Qu’ai-je donc perdu ? se disait-elle pendant que de temps à autre elle jetait un coup d’œil furtif sur le gracieux et nerveux visage de son ancien compagnon. Quel est donc ce trésor dont la perte me cause tant de chagrin ? Seulement l’amour d’un homme qui, dans ce qu’il a de meilleur, n’est pas digne de l’affection de cette jeune fille, et par ce qu’il a de mauvais est peut-être indigne de la mienne. Mais même avec ce qu’il a de mauvais, je sens qu’il m’est plus cher encore que l’homme le plus digne, le plus-noble, le plus beau qui existe au monde ! »

CHAPITRE III

AVEU DE VALENTIN À GEORGE SHELDON

Haukehurst, tout en faisant sa cour, ne perdait pas de temps ; il était même devenu persévérant ; il avait abandonné la bannière de la grande armée de Bohême ; il éprouvait le besoin de s’endormir dans les rangs des respectables citoyens, qui aiment leurs femmes et leurs enfants, et vont le dimanche à l’église. Il avait un stimulant qui jusqu’alors avait manqué à sa vie : il était aimé et il voulait que la femme qui l’aimait fût fière de lui.

Il sentit que le premier pas qu’il avait à faire dans la voie honnête devait la séparer de Paget ; mais, pour le moment, une rupture avec ce gentleman lui paraissait imprudente. Si quelque mauvaise action avait été commise, lors de l’excursion à Ullerton, si quelque connivence existait entre le capitaine et Goodge, il serait assurément bon pour Valentin de continuer un genre de vie qui le mettait à même d’être assez bien informé des mouvements du souple Horatio. Dans tous les actes extérieurs de la vie l’opportunité doit être la règle qui gouverne, et l’opportunité s’opposait à une rupture immédiate avec le capitaine.

« Quoi que vous fassiez, ayez toujours l’œil sur le capitaine, lui avait dit George dans l’une de leurs nombreuses entrevues au sujet de la succession Haygarth. S’il y a quelque chose sous main entre lui et Philippe, il faudra que vous ayez l’intelligence très étroite si vous ne parvenez pas à vous en apercevoir. Je regrette beaucoup que vous ayez rencontré Charlotte dans le Nord, car, bien certainement, Philippe doit avoir entendu parler de votre apparition dans le comté d’York. Cela doit l’étonner d’autant plus que sans doute Paget lui aura raconté l’histoire de Dorking. Il a prétendu vous avoir vu au moment où vous quittiez la ville pour vous rendre à Ullerton ; mais je suis porté à croire que ce n’est qu’une ruse de sa part.

— Je ne pense pas que M. Sheldon ait encore connaissance de mon séjour dans le comté d’York.

— Vraiment ! Mlle Charlotte ne tient pas à avoir son beau-père pour confident, à ce qu’il paraît. Entretenez-la dans cette disposition. Si vous savez vous servir de vos cartes, vous pouvez l’amener à se marier avec vous sans en rien dire à qui que ce soit.

— Je ne pense pas que cela soit possible. En fait, je suis certain que Charlotte ne se mariera pas sans le consentement de sa mère, répondit Valentin d’un air grave.

— Et bien entendu cela veut dire le consentement de mon frère, s’exclama George avec une dédaigneuse impatience. Quel lent et maladroit garçon vous faites ! Vous avez devant vous une immense fortune qui vous attend, une jeune fille qui vous aime, et vous perdez votre temps, vous hésitez, comme s’il s’agissait d’aller chez un dentiste pour vous faire arracher une dent. Vous avez rencontré une position que tout homme envierait, et il semble que vous soyez tout à fait incapable d’estimer à sa juste valeur la bonne chance qui s’offre à vous.

— Eh bien, peut-être suis-je lent à me faire à l’idée de ma bonne fortune, répondit Valentin d’un air encore plus rêveur ; mais, voyez-vous d’abord, je ne puis surmonter une sorte de doute à l’égard de cette succession des Haygarth. Elle est trop pareille à l’étoffe dont on fabrique les rêves et les romans. En second lieu, j’aime si sincèrement Mlle Halliday que je ne puis supporter l’idée que mon mariage avec elle puisse en aucune façon faire partie du traité qui existe entre vous et moi. »

Sheldon contempla son associé avec un dédain non dissimulé.

« N’essayez pas de jouer ce jeu avec moi, dit-il. Ce biais sentimental peut très bien réussir avec quelques hommes, mais je suis le dernier de tous qu’il puisse tromper. Vous jouez à qui perd gagne avec moi, vous voulez me mettre dehors… comme mon frère, s’il en trouvait le moyen.

— Je ne joue pas à qui perd gagne avec vous, répondit Valentin, insolent et impassible. J’ai travaillé pour vous fidèlement. J’ai gardé votre secret, quelques tentations que j’aie éprouvées de le révéler. C’est vous qui avez fait le marché avec moi et j’ai exécuté à la lettre mes engagements ; mais si vous comptez que nous ferons un marché pour hâter mon mariage avec Mlle Halliday vous vous trompez complètement. Cette jeune fille m’épousera quand cela lui conviendra, mais je ne chercherai jamais pour votre convenance particulière à l’entraîner dans un mariage clandestin.

— Oh ! est-ce là votre ultimatum ? dit l’avocat en se rongeant les ongles avec fureur et en lançant à son partenaire un regard provocateur. Je suis surpris que vous n’alliez pas jusqu’au bout en disant qu’un homme qui spécule sur l’affection d’une femme pour l’accroissement de sa fortune mérite d’être… d’être escofié, comme on dit dans notre argot moderne. Par conséquent, je dois comprendre que vous refusez de précipiter la chose ?

— Je m’y refuse très positivement.

— Et l’affaire Haygarth devra rester en suspens aussi longtemps que Mlle Halliday en restera aux platoniques satisfactions d’une cour sentimentale ?

— Je le présume.

— Hum… voilà qui est agréable pour moi.

— Pourquoi attendez-vous que Mlle Halliday soit mariée pour faire valoir ses droits ? Pourquoi ne pas les faire connaître immédiatement ?

— Parce que je ne veux pas me fier à Philippe. Le jour où vous me montrerez votre acte de mariage avec Mlle Halliday, ce jour-là seulement j’entamerai l’affaire. Je vous ai déjà dit l’autre jour que je préférais traiter avec vous plutôt qu’avec mon frère.

— Et quelle espèce de traité comptez-vous faire avec moi, lorsque j’aurai épousé Mlle Halliday ?

— Je vais vous le dire, répliqua l’avocat en se carrant, avec ses coudes sur la table, dans son attitude favorite et regardant son collaborateur en face. J’aime à être franc et ouvert, quand cela se peut, et avec vous je veux aller droit au but. J’entends avoir une moitié complète de la fortune de Haygarth, et je crois être parfaitement fondé à demander cette moitié. L’héritage ne peut être obtenu qu’à l’aide des documents qui sont en ma possession, et sans moi, il eût pu rester jusqu’au jour du jugement dernier complètement ignoré, même des descendants de Matthieu Haygarth. Considérez la chose à tel point de vue que vous voudrez, vous devrez reconnaître, je pense, que ma demande est juste, légitime.

— Je ne dis pas qu’elle soit injuste, bien qu’elle puisse paraître un peu usuraire. Quoi qu’il en soit, si Charlotte était ma femme et qu’elle consentît à abandonner la moitié de sa fortune, je ne suis pas homme à discuter sur le montant de la récompense qui vous est due. Lorsque le moment sera venu de passer un traité, vous n’aurez pas de peine à vous entendre avec moi.

— Et quand puis-je espérer qu’aura lieu votre mariage avec Mlle Halliday ? demanda George, en frappant sur la table d’un air d’impatience ; du moment où vous entendez conduire les choses dans le grand style, attendre le consentement de maman, le consentement de papa, et Dieu sait quelles absurdités, je suppose que le délai devra être très long.

— Je l’ignore complètement. Ce n’est pas moi qui chercherai à retarder le moment où je pourrai dire que cette chère enfant est à moi. Je lui ai demandé d’être ma femme avant de savoir qu’elle avait dans les veines du sang des Haygarth, et la connaissance de ses droits à cette fortune ne saurait me la rendre plus chère, tout pauvre diable que je suis. Si vous aviez le moindre sentiment poétique, vous comprendriez que l’amour d’un homme pour une honnête femme vaut généralement mieux que lui-même. Il peut être un vaurien, et néanmoins son amour pour une parfaite créature peut être aussi pur et aussi parfait que possible. C’est un mystère psychologique inconnu dans Gray’s Inn, n’est-il pas vrai ?

— Si vous voulez me faire le plaisir de parler pendant cinq minutes le langage du sens commun, vous pourrez ensuite appliquer votre puissante intelligence à l’étude des mystères psychologiques pendant un mois et plus si cela vous convient, s’exclama l’avocat qui n’en pouvait plus d’agacement.

— Et ne voyez-vous pas que je m’efforce de conserver ma tête et de parler raison, s’écria Valentin ; mais quand un homme est éperdument amoureux, il lui est difficile de maintenir ses idées sous une morale infaillible. Vous me demandez quand j’épouserai Charlotte. Demain, si cela dépendait de moi. Mme Sheldon connaît notre engagement. Elle y a donné son consentement, mais non sans protester. Je n’ose espérer que Charlotte puisse être séparée de sa mère avant quelque temps. Oui, cela durera longtemps. En attendant, je travaille ferme pour me faire une position dans la littérature ; car, avant de me marier, je veux être assuré d’un revenu sans avoir à compter sur Matthieu Haygarth, et je suis admis au privilège de faire à La Pelouse des visites régulières.

— Mais on n’a rien dit à Philippe ?

— Rien, jusqu’à présent. Je rends mes visites pendant qu’il est à la Cité, et comme je venais souvent à la villa avant mon engagement, il n’est pas probable que la mention de mon nom comme visiteur puisse lui inspirer aucun soupçon.

— Et pensez-vous réellement qu’il ne soit pas mieux instruit… mon frère qui mettrait à l’envers la cervelle d’un homme après une demi-heure de conversation ? Faites bien attention à ceci, cet homme joue simplement avec vous comme le chat avec la souris. Il s’est trouvé souvent avec Charlotte et vous avant votre voyage, et il a pu voir l’état des choses aussi clairement que moi. Il a eu connaissance de vos visites à la villa depuis votre retour, et il en a tenu compte et a dû en tirer des conclusions, soyez-en bien sûr. Quelque beau jour, pendant que vous et la jolie Mlle Charlotte jouirez de votre joli paradis des fous, il sautera sur vous deux comme le chat sur la souris. »

Cela était assez alarmant, d’autant plus que Valentin était disposé à considérer la prévision comme n’étant que trop fondée.

« M. Sheldon peut jouer le rôle du chat autant qu’il lui plaira, répliqua-t-il, après avoir réfléchi un moment ; ceci est une circonstance dans laquelle il n’osera pas montrer ses griffes. Il n’a aucun droit de contrôle sur les actions de Mlle Halliday.

— Peut-être non ; mais il saurait trouver des moyens pour empêcher son mariage s’il était dans son intérêt de le faire. Il n’est pas votre frère, mais il est le mien et j’en sais long sur son compte. Peut-être cependant n’aura-t-il pas intérêt à faire obstacle au mariage de sa belle-fille avec un homme dans votre position. Il serait possible même qu’il le préférât. Cela, dans sa pensée, pourrait simplifier les comptes qu’il lui faudra faire quant à l’argent du pauvre Halliday, qu’il espère très certainement garder en totalité. Si ses cartes sont préparées pour un mariage de ce genre, il vous ouvrira ses bras en qualité de gendre et vous donnera sa bénédiction en même temps que sa belle-fille. Je pense donc que si vous pouviez vous arranger de manière à l’informer de votre engagement sans lui donner connaissance de votre visite dans le comté d’York, cela pourrait être un coup de haute diplomatie. Il pourrait se faire qu’il fût heureux de se débarrasser de la fille et arrivât à conclure le mariage de sa propre volonté. »

… Se débarrasser de la fille !

Aux oreilles de Valentin ces mots firent l’effet d’un blasphème. Pouvait-il y avoir sur la terre quelqu’un, fût-ce un Sheldon, capable de ne pas savoir apprécier le privilège d’avoir cette divine créature auprès de lui ?

CHAPITRE IV

AFFABILITÉ DE PHILIPPE SHELDON

Il ne s’écoula pas beaucoup de temps avant que Valentin eût des raisons pour reconnaître que les prévisions de son patron étaient fondées. Quelques jours après son entrevue avec George, il fit sa visite hebdomadaire à la villa. Les choses allaient très bien pour lui et tout dans l’avenir lui paraissait sous un aspect plus brillant qu’il n’eût jamais cru pouvoir l’espérer. Il s’était mis résolument au travail pour se faire une place dans la littérature. Il travaillait des journée entières dans la bibliothèque du British Muséum, et la nuit il écrivait pour des journaux ou des revues. Ses relations avec des journalistes lui avaient été d’un grand secours. Il était sûr déjà de placer ses articles. Les jeunes littérateurs, pour peu qu’ils aient la plume alerte et facile, trouvent facilement, de nos jours, à se tirer d’affaire.

Valentin n’avait pas des aspirations démesurées. Il ne se croyait ni Milton, ni Shakespeare, ni Byron. Il avait vécu au milieu de gens qui faisaient de la littérature un commerce en même temps qu’un art, et quel art n’est pas plus ou moins du commerce ? Il connaissait l’état du marché ; il savait quelle sorte de marchandise avait le plus de chance d’écoulement.

L’amour donnait des ailes à la plume du jeune débutant. Il est probable qu’en explorant les rayons de la bibliothèque il avait conservé quelque chose du flibustier, prenant son bien partout où il le trouvait ; mais Molière en personne n’a-t-il pas franchement avoué qu’il faisait de même ? Haukehurst écrivait sur tout et à propos de tout. « Son cerveau doit être un gigantesque magasin de documents, » pensait le respectable lecteur.

Ces ouvrages, faciles et amusants, lui procuraient tous les mois de la part des propriétaires de plusieurs revues périodiques des chèques dont le montant paraissait devoir s’élever bientôt au revenu que le pauvre garçon avait rêvé comme le dernier mot de la fortune dans les landes du comté d’York. Il avait demandé au ciel de lui accorder sa Charlotte et trois cents livres par an, et il avait l’une et les autres !

Tout cela n’était-il pas trop de bonheur pour cet homme qui avait longtemps marché dans les sentiers du mal ? N’était-ce pas un jeu cruel de la destinée de faire entrevoir au pauvre voyageur indigne les lueurs d’un paradis dont les portes ne s’ouvriraient jamais pour-lui ?

Telle était la question que s’adressait quelquefois Valentin ; ce doute était l’ombre qui, de temps à autre, élevait un sombre nuage entre lui et le soleil.

Heureusement cette ombre ne s’élevait pas souvent entre lui et la lumière de ces yeux chéris qui étaient son étoile polaire.

Les jours devenaient plus courts en décembre et le thé de l’après-midi était pour Charlotte et son bien-aimé un moment d’autant plus délicieux qu’ils le passaient dans une mystérieuse demi-obscurité ; un rayon de jour gris se glissait froidement à travers les rideaux ouverts, comme un spectre dont la surveillance enviait le bonheur de ces heureux mortels, en même temps que la lueur rouge du foyer sans flammes se reflétait sur les courbures et les saillies d’acier de la cheminée.

Être assis auprès du feu, à cinq heures de l’après-midi, épiant sur la figure de Charlotte les changements de lumière, les lueurs rosées qui semblaient caresser complaisamment ses longs cils baissés et ses douces lèvres, était un bonheur inexprimable pour Haukehurst. Pendant que Mme Sheldon s’assoupissait paisiblement sous l’abri protecteur d’un écran, la conversation des deux amoureux prenait un tour libre, fou, charmant.

Un soir Valentin s’attarda un peu plus qu’à l’ordinaire. L’on approchait de Noël, et le jeune homme avait apporté son tribut sous la forme d’un paquet de Contes de Noël. Tennyson avait été mis de côté à cause de la fête.

Valentin avait lu, parmi ces contes, les plus fantastiques au grand agrément de ses auditeurs dans le salon de Mme Sheldon. Après le thé, ils étaient assis autour de la cheminée contant force histoires de revenants et discutant l’insoluble question de savoir si de semblables apparitions se sont jamais vues, question qui semble avoir été débattue depuis que le monde existe.

« Le docteur Johnson croyait aux revenants, dit Valentin.

— Oh ! je vous en prie, faites-nous grâce du docteur Johnson, s’écria Charlotte d’une voix sério-comique, qu’est-ce qui peut obliger les journalistes à parler sans cesse du docteur Johnson ? S’ils veulent creuser dans le passé pourquoi ne pas en déterrer des personnages plus nouveaux que le pauvre docteur ! »

La porte s’ouvrit avec un bruit rauque et Sheldon entra dans la chambre pendant que Mlle Halliday formulait sa protestation ; elle s’arrêta ; elle semblât confuse.

Dans toute maison, il y a une statue du Commandeur dont l’arrivée refroidit les cœurs et fait les lèvres subitement silencieuses. C’était la première fois que le maître de la villa avait interrompu l’un de ces thés de l’après-midi. Mme Sheldon et sa fille avaient la pensée qu’il y avait quelque chose ; elles étaient inquiètes.

« Qu’est-ce que cela ? s’écria l’agent de change de sa voix rude, vous êtes dans l’obscurité ? »

Il prit une allumette dans une petite boîte dorée accrochée au coin de la cheminée et alluma deux becs de gaz. C’était bien toujours le même homme pratique. Il jetait la grande lumière du sens commun sur les folles pensées, chassant les féeries et les rêves avec l’éclatante collaboration de la Compagnie du Gaz.

La lueur des deux becs découvrit Charlotte qui regardait d’un air embarrassé les fleurs du tapis et feuilletait nerveusement l’un des livres de la table. Valentin, debout près du siège de la jeune fille, fixait Sheldon ; son attitude était presque provocante. La pauvre Georgy se dissimulait derrière son écran favori et jetait sur les uns et sur les autres des regards évidemment alarmés. Diana était assise dans son coin accoutumé attendant l’orage.

À la surprise de tous, excepté de Sheldon, cet orage n’éclata pas ; il n’y eut pas la moindre brise, Sheldon salua amicalement sa belle-fille et dit bonsoir à son amoureux avec une cordialité significative.

« Comment allez-vous, Haukehurst ? dit-il de son ton le plus doux, il y a un siècle que je ne vous ai vu. Vous vous lancez dans la littérature, à ce que j’ai entendu dire ; c’est une très bonne chose quand cela rapporte. J’ai ouï dire qu’il y a des gens qui trouvent moyen de s’y tirer d’affaire. Y a-t-il longtemps que vous n’avez vu mon frère ? Oh ! non, car pour vous George est tout à fait un Damon, et comment s’appelait l’autre ?… Vous allez dîner avec nous, bien sûr ? Je crois que le dîner est prêt, hein, Georgy… il est six heures et demie ? »

Haukehurst fit une toute petite résistance, prétextant un autre engagement ; car en supposant que Sheldon ne sût rien, il lui répugnait de profiter de son ignorance ; mais, après avoir faiblement exprimé son refus, il regarda Charlotte, et les yeux de Charlotte lui dirent : « Restez ! » aussi clairement que possible. Bref, il resta ; ce qui fit qu’il prit sa part du poisson, du roatsbeef, du pudding, et goûta d’un excellent vin de Moselle que, par une courtoisie qui ne lui était pas habituelle, Sheldon fit apporter à son intention.

Après le dîner, l’on servit des oranges et des gâteaux secs ; puis un carafon de Sherry, posé sur un rond en argent, un carafon de Porto que Sheldon déclara presque être d’une qualité trop fine pour être bu et au mérite de laquelle Valentin fut complètement indifférent. Le jeune homme eût cent mille fois préféré suivre son idole lorsqu’elle accompagna au salon sa maman et Diana, mais Sheldon le retint.

« J’ai besoin de causer un moment avec vous, Haukehurst, » dit-il.

Les joues de Charlotte devinrent rouges comme des pivoines.

« Vous irez tout à l’heure rejoindre ces dames et elles tourmenteront à leur aise leur pauvre petit piano pour votre édification. Il faut d’abord que vous goûtiez de ce Porto. »

Valentin, après avoir conduit les dames jusqu’à la porte, reprit son siège avec soumission. Si une bataille devait avoir lieu entre lui et Philippe, plus tôt la charge sonnerait, mieux cela vaudrait.

« Son étonnante politesse me ferait presque penser qu’il a réellement envie de se débarrasser de cette chère enfant, » se dit Valentin à lui-même pendant qu’il remplissait son verre, en attendant gravement le bon plaisir de Sheldon.

« À présent, mon cher, commença à dire le gentleman en se carrant dans son confortable fauteuil et en étendant ses jambes devant le gai foyer, causons un peu de bonne amitié. Je n’aime pas à battre les buissons, vous le savez, et quelle que soit la chose que j’aie à vous dire, je la dirai nettement. En premier lieu, j’espère que vous n’avez pas une assez mauvaise opinion de ma clairvoyance pour supposer que je ne me suis pas aperçu de ce qui se passe entre vous et Charlotte.

— Mon cher monsieur Sheldon, je…

— Écoutez d’abord ce que j’ai à vous dire, vous ferez vos protestations après… vous n’avez pas à vous alarmer ; vous ne me trouverez pas tout à fait aussi mauvais que les belles-mères de romans. Vous me trouverez même de très bonne composition, mais il est bien entendu que vous agirez de votre côté avec la même franchise, la même honorabilité.

— Je n’ai pas l’intention de vous rien dissimuler, » répondit hardiment Valentin.

Cela était la vérité. Son penchant naturel le portait à la franchise, même avec Sheldon ; mais cette fatale nécessité qui domine sans cesse la vie d’un aventurier, l’obligeait cependant à user de finesse.

« Très bien ! s’écria Sheldon du ton gai et facile de l’homme du monde. Tout ce que je demande, c’est de la franchise. Vous et Charlotte êtes tombés amoureux l’un de l’autre. Comment ? Je ne sais ; si ce n’est parce qu’une jeune fille de bonne mine et un jeune garçon de belle tournure ne peuvent se rencontrer une demi-douzaine de fois sans penser à Gretna Green ou à l’église Saint George. En fait, un mariage avec vous, considéré au point de vue du sens commun, serait à peu près ce qu’il pourrait y avoir de pis pour ma belle-fille. C’est une fort belle personne, je pourrais la marier à quelque gros personnage de la Cité, immensément riche, ayant des serres pour les raisins et les ananas, avec des réceptions et tout ce qui s’en suit. Mais voyez tout de suite le hic. Un homme arrive rarement à avoir des serres et des maisons avant quarante ans, et comme je ne suis pas partisan des mariages d’argent, je ne tiens pas à mettre un fort négociant de la Cité aux trousses de Charlotte. Dans les alentours de la Bourse, il n’y a pas d’homme plus ardent aux affaires que votre humble serviteur ; mais, à mon sens, il n’y aurait rien de bête comme d’introduire le goût des affaires à Bayswater. Bien avant que Charlotte eût quitté les robes courtes, j’avais pris la résolution de ne pas la contrarier sur ce point. Donc si elle vous aime sérieusement et si vous l’aimez de même, je ne suis pas homme, mon cher, à empêcher la publication des bans.

— Mon cher monsieur Sheldon, comment pourrais-je assez vous remercier de ces bonnes paroles ! s’écria Valentin très ému, mais très surpris des intentions charmantes de l’agent de change.

— Ne vous pressez pas tant, reprit froidement le gentleman, vous n’avez pas encore entendu tout ce que j’ai à vous dire. Bien que je pusse consentir à suivre une ligne de conduite contraire à celle que, comme homme du monde, on aurait pu s’attendre à me voir choisir, je n’ai pas l’intention de laisser Charlotte et vous, faire des folies. Il ne s’agit pas de se contenter d’une chaumière et d’un cœur, avec la confiance que papa et maman seront là pour le reste. Pour parler plus clairement, si je consens à vous admettre comme futur de Charlotte, il faut que l’un et l’autre vous consentiez à attendre. Il m’importe, vous le comprenez, de savoir si vous êtes en état de créer à ma belle-fille une situation convenable. »

Valentin fit un soupir de doute.

« Je ne pense pas que Mlle Halliday ou moi éprouvions un empressement insensé à nous mettre en ménage, dit-il d’un air pensif ; cependant, vous le comprendrez aussi, il faut fixer une limite à ce temps d’épreuve. Je crains que l’attente ne soit bien longue, si je dois arriver à une position qui vous satisfasse avant de me marier.

— Votre perspective d’avenir est-elle donc si décourageante ?

— Non ; elle me semble, au contraire, à moi très brillante. Mais ce que peut gagner un journaliste ne saurait créer l’indépendance à laquelle vous devez prétendre. Pour le moment, je gagne à peu près dix livres par mois ; avec du travail, je puis porter ces dix livres à vingt, et avec de la chance à trente… quarante… cinquante… il faut seulement qu’un homme arrive à une sorte de réputation pour se faire avec sa plume une existence possible.

— Je suis très aise d’entendre cela et quand vous pourrez me prouver clairement que vous gagnez trente livres par mois, vous aurez mon consentement. Je ferai de mon côté ce que je pourrai pour vous mettre à même de bien débuter dans la vie. Vous savez, je suppose, qu’elle n’a pas au monde six pence qui lui appartiennent en propre ? »

C’était une question embarrassante pour Haukehurst. Sheldon fixait sur lui son regard scrutateur, en attendant une réponse. Le jeune homme devint très rouge, puis ensuite très pâle, avant de reprendre la parole.

« Oui, dit-il, il y a longtemps que je sais que Mlle Halliday n’a aucun droit légal à la fortune de son père.

— Ce que vous dites là est vrai, s’écria Sheldon, légalement elle n’a pas le moindre droit, mais pour un homme honorable, la question n’est pas là. La fortune du pauvre Tom s’élevait à quelque chose comme dix-huit mille livres. Cette somme est devenue mienne lorsque j’ai épousé la veuve de mon pauvre ami. Elle m’aimait d’une affection trop respectueuse pour me créer des embarras qui auraient pu m’empêcher de faire bon usage de son argent et je n’ai pas besoin de vous dire que j’en ai tiré parti de la façon la plus avantageuse pour moi et pour Georgy. Je puis donc être généreux et j’entends l’être ; seulement, c’est à moi de faire les choses comme il me convient. Mes propres enfants sont morts, de sorte qu’il n’y a personne de ma famille qui puisse faire concurrence à Mlle Halliday. Quand je viendrai à mourir, elle héritera d’une belle fortune, et si elle se marie avec mon assentiment, je lui constituerai une dot très convenable. Vous trouverez, je pense, que c’est bien agir.

— On ne pourrait agir mieux, ni plus généreusement, » répliqua Valentin enthousiasmé.

L’air d’aimable franchise de Sheldon l’avait entièrement subjugué ; en dépit de tout ce que George lui avait dit contre son frère, il était entièrement disposé à avoir confiance dans Philippe.

« Mais en retour, j’attends quelque chose de vous, répliqua Sheldon. Il faut que vous me promettiez que vous ne ferez rien de sérieux, sans que j’en aie connaissance. Vous ne chercherez pas à me tromper. Vous ne vous enfuirez pas avec Charlotte, un beau matin, pour aller vous faire enregistrer à quelque bureau de mariage ou rien de pareil, n’est-ce pas ?

— Je ne le ferai point, répondit résolument Valentin.

— Sur ce, donnez-moi la main, » s’écria l’agent, de change.

Ils échangèrent une poignée de main pendant laquelle les doigts de Valentin furent presque broyés sous la froide pression de ceux de Sheldon. À ce moment, Valentin entendit les notes amoureuses d’une romance de Mendelssohn exécutée sur le piano par sa bien-aimée ; cette romance lui rappela aussitôt qu’il était las et de la conversation et du Porto de l’agent de change.

Sheldon ne fut pas long à s’apercevoir de l’impatience de son hôte, et, ayant produit complètement l’impression qu’il voulait produire, il ne demandait pas mieux lui-même que de mettre fin à l’entretien.

« Vous ferez bien de passer au salon, dit-il d’un ton de bonne humeur, je vois que vous êtes dans un état de fièvre qui doit vous rendre insupportable la société d’un homme. Allez entendre Charlotte jouer du piano pendant que je lirai les journaux du soir et que j’écrirai quelques lettres. Vous pouvez lui apprendre que nous nous entendons, vous et moi. Du reste, nous vous verrons souvent, je pense. Vous viendrez manger la dinde de Noël avec nous… et le reste. Je me fie à votre honneur pour la fidèle exécution de la promesse que vous venez de me faire, dit Sheldon. Et je veillerai soigneusement sur vous et sur la jeune personne, mon bon ami, » ajouta à part lui le gentleman.

Le cabinet de Sheldon n’avait en soi rien qui portât à l’inspiration. Ses idées d’un sanctum sanctorum étaient très vulgaires ; une simple pièce carrée, garnie de monstrueux casiers, avec une frêle balance de cuivre pour peser les lettres, une presse à copier, une vaste corbeille pour jeter les papiers, un grand encrier de bureau garni en cuivre, capable de contenir un quart de litre d’encre, au moins, et un almanach des adresses était tout ce dont il avait-besoin pour ses heures de loisir ou de méditation. Dans une belle bibliothèque vitrée, placée du côté opposé à son bureau s’étalaient les œuvres de Shakespeare, Hume, Smollett, Fielding, Gibbon ; mais, excepté les jours où Georgy époussetait de ses belles mains les livres sacrés, les portes vitrées de la bibliothèque n’étaient jamais ouvertes.

Sheldon tourna le bec de gaz, s’assit devant son bureau, et prit sa plume. Une main de papier à lettre, avec son adresse de la Cité en tête, était à la portée de sa main, mais il ne commença pas à écrire immédiatement. Il resta assis quelque temps, les coudes posés sur la table et le menton dans ses mains, réfléchissant.

« Puis-je me fier à elle ? se demandait-il à lui-même, est-il sûr de l’avoir auprès de moi… après… après ce qu’elle m’a dit ? Oui…, je crois que je puis me fier à elle…, jusqu’à un certain point ; mais au-delà, il faudra me tenir sur mes gardes. Elle pourrait être plus dangereuse qu’une étrangère. Il y a une chose certaine, c’est qu’il me faut lui faire un sort d’une manière ou d’une autre. La seule question est de savoir si ce doit être dans cette maison ou dehors, et si je pourrai l’amener à me servir comme j’ai besoin qu’elle me serve. »

C’est sur ce point que portèrent les réflexions de Sheldon, il s’y abandonna pendant quelque temps. La question qu’il avait à résoudre était grave pour lui, et il n’était pas homme à prendre une décision sans avoir envisagé les choses sous toutes leur faces.

Il prit une liasse de papiers sur un des coins de sa table et tourna plusieurs lettres ouvertes avant d’arriver à celle qu’il cherchait. Il la trouva enfin. Elle était écrite sur une feuille de papier très grossier, avec de l’encre pâle, et évidemment de la main d’une personne sans instruction ; néanmoins, Sheldon en étudia le contenu de l’air d’un homme qui n’est pas en face d’une chose insignifiante.

La lettre qui intéressait si sérieusement l’agent de change, lettre farcie de fautes d’orthographe et dénuée de toute espèce de ponctuation, contenait ce qui suit :

 

« HONORÉ MONSIEUR,

« C’est pour avoir l’honneur de m’informer de votre santé et de celle de l’Honorée Madame à cette fin de savoir si vous vous portez aussi bien que quand vous m’avez quitté quoi que je ne sois pas aussi forte que je le désirerais ce que je ne puis pas espérer à cause de mon âge, mon pauvre neveu a été pris par le typhus mardi de la semaine dernière il est mort jeudi et nous l’avons enterré à Kensil Grenn Honoré. M. Sheldon, je n’ai plus de demeure ma pauvre nièce devra aller en service. Heureusement qu’elle n’a pas d’enfants et la pauvre-fille pourra gagner sa vie comme femme de chambre ce qu’elle était au service à Highgate avait d’épouser mon pauvre Joseph. Honoré monsieur je suis vraiment fâchée de vous déranger mais je me rappelle d’autrefois vous me pardonnerez la liberté de cette lettre que je n’aurais pas prise si j’avais aucun ami pour m’aider dans ma vieillesse.

« Votre obéissante servante

« ANN. WOOLPER.

 

« 17. Little Tottle Yard. Lambeth. »

« Aucun ami pour m’aider dans ma vieillesse… murmura Sheldon. Cela veut dire qu’elle a l’intention de se mettre à ma charge jusqu’à la fin de ses jours et de m’obliger à supporter les frais de son enterrement quand elle aura l’obligeance de mourir. C’est charmant, en vérité ! On a eu dans ses jours de pauvreté une servante à laquelle on a payé ses gages avec la plus grande exactitude et souhaité bonne chance quand elle est partie pour aller s’établir dans sa famille, et un beau matin elle vous écrit que son neveu est mort et qu’elle compte sur vous pour prendre soin d’elle désormais. Voilà le résumé de la lettre de Mme Woolper, et si je n’avais égard à une ou deux considérations, je serais très disposé à traiter cette question en homme d’affaires. J’engagerais la dame à s’adresser à sa paroisse. Je voudrais bien savoir à quoi sert d’avoir établi la taxe des pauvres, si un homme qui paie régulièrement ses impositions peut être persécuté ainsi. »

Puis, après s’être soulagé par ces réflexions, Sheldon examina la question sous un point de vue différent.

« Il faut que je m’arrange d’une manière quelconque pour rester en bons termes avec Nancy, cela est évident, car il est dangereux d’avoir une femme bavarde pour ennemie. Je pourrais décemment pourvoir à son entretien hors de chez moi pour quelque chose comme une livre par semaine ; ce serait une manière assez économique de régler tous mes vieux comptes. Mais je ne suis pas certain qu’il soit prudent d’en agir ainsi. Une vie d’oisiveté pourrait développer chez Nancy ses dispositions naturelles au bavardage, et le bavardage est ce que j’ai surtout besoin de supprimer. Non, au fait, cela ne vaudrait rien.

Pendant quelques instants Sheldon médita en silence en fronçant de plus en plus les sourcils ; puis tout à coup il frappa de la main sur la table recouverte en maroquin et exprima sa pensée tout haut.

« J’en courrai le risque, dit-il, elle entrera à la maison et surveillera mes intérêts en surveillant de près Charlotte. Non ! un mariage secret ne se fera pas ! Non, mon ami Valentin, vous pouvez être un habile homme, mais vous n’êtes pas tout à fait assez habile pour l’emporter sur moi. »

Quand il fut arrivé à cette conclusion, Sheldon écrivit quelques lignes à Nancy pour lui dire de venir le voir à La Pelouse, le lendemain.

CHAPITRE V

BIENVEILLANCE DE SHELDON

Nancy avait peu perdu de son activité, malgré les dix années qui s’étaient écoulées depuis que Sheldon lui avait soldé ses gages à sa sortie de sa maison. Son maître l’avait laissée libre de rester à son service si cela lui convenait, mais Mme Woolper était d’une nature indépendante, et elle avait préféré joindre ses petites ressources à celles d’un neveu qui était sur le point de s’établir comme épicier, plutôt que de se mettre au service de la dame qu’elle persistait à appeler Mademoiselle Georgy.

« Il y a si longtemps que j’ai perdu l’habitude d’avoir une maîtresse, dit-elle à Sheldon, que je ne pourrais pas supporter le caractère tatillon de Mlle Georgy. Ce serait irritant pour moi si elle venait travailler et me faire des questions dans la cuisine. J’aime à avoir mes coudées franches, et je ne crois pas que je pourrais m’entendre avec elle. »

Nancy partit donc pour entrer dans la maison de son parent et y perdre jusqu’à son dernier shilling de ses petites économies en efforts infructueux, pour l’aider à réussir dans son commerce. La mort de celui-ci, qui suivit de très près son insolvabilité, laissa la pauvre femme tout à fait dans la misère. Dans cette extrémité elle s’était décidée à faire appel à Sheldon. Sa réponse lui arriva, mais seulement après plus d’une semaine d’attente. Le courage de Nancy était à bout ; elle avait devant ses pauvres yeux vieillis, la redoutable perspective de ce tombeau vivant, qu’on appelle la Maison de Travail ; elle avait à peu près perdu tout espoir de secours de la part de son ancien maître, lorsque sa lettre lui parvint. Elle se sentit pour lui une grande reconnaissance. Ce ne fut pas sans émotion que Mme Woolper obéit à l’appel de son ancien maître ; elle avait nourri de son lait le personnage sec et froid qu’elle allait revoir après dix ans de séparation et bien qu’il lui eût été plus difficile de reconnaître dans l’agent de change, le même homme qu’elle avait porté dans ses bras quarante années auparavant que de se représenter une personne morte depuis ce temps, elle ne pouvait cependant oublier que ces choses avaient existé, ni s’empêcher de conserver une sincère affection pour lui.

Un étrange et sombre nuage s’était élevé entre elle et l’image de son maître dans les derniers temps de son service, mais peu à peu ce nuage s’était dissipé, laissant l’image familière claire et nette comme par le passé. Elle avait laissé assaillir son esprit par un soupçon si monstrueux, que pendant un temps, ç’avait été comme un cauchemar ; mais la réflexion lui avait bien montré qu’il était impossible que cela fût. Jour par jour elle avait vu l’homme qu’elle soupçonnait s’occupant de ses affaires comme à l’ordinaire, ne modifiant en rien ses façons, luttant tête haute contre la mauvaise fortune, vivant tranquillement dans sa maison sans être troublé par de sinistres visions, par des accès de remords ou de sombre désespoir, toujours égal, affairé, et ferme, et elle s’était dit à elle-même qu’un tel homme ne pouvait pas être coupable de l’inexprimable et horrible action qu’elle avait imaginée.

Les choses avaient été ainsi pendant une année ; puis était survenu le mariage avec Mme Halliday. Sheldon s’était rendu à Barlingford pour la célébration de cette intéressante cérémonie, et Nancy avait fait ses adieux à la maison, après en avoir remis les clefs à l’agent chargé de les remettre au successeur de Sheldon.

Aujourd’hui, après un intervalle de plus de dix ans, Mme Woolper était assise dans le cabinet de l’agent de charge, en face du regard scrutateur de son maître.

« Ainsi, vous pensez que vous pourrez vous rendre utile dans la maison comme une sorte de femme de charge, hein, Nancy ? Vous surveillerez les autres domestiques pour empêcher qu’ils ne me volent, courent les rues, et le reste ? dit Sheldon d’un air interrogatif.

— Bien sûr que je le pourrai, M. Philippe, s’empressa de répondre la vieille femme, et si je ne vous épargne pas plus d’argent que je ne vous en coûterai, le plus tôt que vous me mettrez à la porte sera le mieux. Je sais ce que c’est que les domestiques de Londres, je connais leur manière de faire, et si Mlle Georgy n’a pas de goût pour les soins du ménage, je sais, moi…

— Mme Sheldon s’entend au ménage à peu près autant qu’un enfant, interrompit Philippe, avec un suprême mépris, elle ne vous gênera en rien, et si vous me servez fidèlement…

— C’est ce que j’ai toujours fait, M. Philippe.

— Oui, oui, très certainement ; mais j’ai besoin que vous me serviez fidèlement dans l’avenir comme vous l’avez fait dans le passé. À propos, vous savez que j’ai une belle-fille ?

— La petite fille de Halliday, qui a été à l’école de Scarborough.

— Elle-même ; mais la petite fille de Tom est maintenant une belle jeune femme et une grande source d’anxiété pour moi. Je suis obligé de reconnaître que c’est une excellente fille…, aimable, obéissante, et ne laissant rien à désirer sous ces rapports ; mais c’est une jeune fille, et j’avoue franchement que je ne comprends rien aux jeunes filles. Je suis même très disposé à en avoir peur.

— Pourquoi donc, monsieur ?

— Parce que voyez-vous, Nancy, elles reviennent à la maison, en sortant de pension, avec leurs folles têtes pleines d’idées romanesques, ne sachant que lire des romans et taper sur un piano, et, avant que vous sachiez où vous êtes avec elles, elles tombent amoureuses du premier venu qui leur fait un compliment. Tel est du moins ce que mon expérience m’a appris.

— À propos de Mlle Halliday, monsieur, demanda Nancy avec simplicité, est-ce qu’elle est tombée amoureuse de quelque jeune garçon ?

— C’est ce qu’elle a fait et avec un gaillard qui n’est pas encore en situation de soutenir une femme. Si cette jeune fille était ma propre enfant je m’opposerais très certainement à ce mariage ; mais comme elle n’est que ma belle-fille je m’en lave les mains. « Épousez l’homme que vous avez choisi, ma chère, » lui ai-je dit, « tout ce que je vous demande est de ne pas l’épouser avant qu’il soit en état de vous assurer une existence convenable. » « Très bien papa, » a-t-elle répondu de son ton le plus soumis, et « Très bien, monsieur, » a dit le jeune gentleman. L’un et l’autre ont déclaré consentir à attendre tout le temps qu’il faudra, pourvu cependant que le mariage ait lieu à une époque quelconque à dater d’aujourd’hui, jusqu’au jour du jugement dernier.

— Eh bien ! monsieur ? dit Nancy, ayant peine à comprendre pourquoi Philippe, le plus concentré et le plus réservé des homme était ce jour-là si communicatif.

— Eh bien ! Nancy, ce que j’ai besoin d’empêcher, c’est que l’on ne me joue. Je sais combien sont limitées les notions d’honneur que les jeunes gens ont aujourd’hui et à quel point une jeune écolière peut se laisser aller à commettre des folies. Je ne veux pas que ces jeunes gens s’en aillent un beau matin courir à Gretna Green. Pour m’expliquer plus clairement je me défie de l’amoureux de Mlle Halliday, je me défie du bon sens de Mlle Halliday, et j’ai besoin d’avoir dans la maison une personne clairvoyante ; qui soit toujours sur le qui-vive, capable de veiller aux intérêts de ma belle-fille, en même temps qu’aux miens.

— Mais la maman de la jeune dame, monsieur… elle peut bien s’occuper de sa fille, il me semble ?

— Sa maman est follement indulgente, elle est à peu près aussi en état de prendre soin de sa fille que de siéger au Parlement. Vous vous rappelez la jolie Georgy… un peu plus âgée, un peu plus grasse et plus colorée, mais tout aussi jolie et tout juste aussi indolente. »

L’entrevue se prolongea quelque temps encore ; lorsqu’elle se termina, Sheldon s’était complètement entendu avec sa vieille servante. Nancy devait rentrer à son service et, en plus de ses devoirs ordinaires, elle avait contracté l’engagement d’exercer une active surveillance sur tous les mouvements de Charlotte ; en un mot, elle devait faire le métier d’espion. Mais Sheldon était un homme trop habile pour exposer sa demande en termes aussi précis, sachant très bien que, fût-elle à la dernière extrémité, Nancy eût refusé de remplir un pareil emploi si elle en eût clairement compris l’infamie.

Le jour qui suivit cette entrevue avec Mme Woolper, l’agent de change revint de la Cité une heure ou deux plus tôt qu’à l’ordinaire, et surprit Mlle Halliday par son apparition dans le jardin où elle se promenait seule, plus jolie que jamais, avec son chapeau noir et sa jaquette d’hiver. Elle marchait vite.

« Je désirerais causer un moment avec vous, Charlotte, dit Sheldon. Le mieux est d’aller dans mon cabinet, où nous serons à peu près sûrs de ne pas être interrompus. »

La jeune fille devint cramoisie, ne doutant pas que Sheldon allait lui parler de son mariage. Valentin lui avait raconté l’entrevue très satisfaisante de la salle à manger, et depuis ce moment, elle avait cherché une occasion pour remercier son beau-père de sa générosité. Cette occasion ne s’était pas encore présentée, et elle ne savait comment s’y prendre pour lui exprimer combien elle lui était reconnaissante.

« J’ai vraiment à le remercier, s’était-elle dit plus d’une fois à elle-même, je m’attendais absolument à ce qu’il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour empêcher mon mariage avec Valentin, et au lieu de cela, il y consent, et nous promet même une fortune. Je ne puis me dispenser de lui dire combien j’apprécie sa générosité. »

Peut-être n’y a-t-il pas de tâche plus difficile que d’exprimer de la gratitude à une personne pour laquelle on n’a jusqu’alors éprouvé qu’un sentiment voisin de l’aversion. En tout temps, depuis le second mariage de sa mère, Charlotte avait lutté contre une répugnance instinctive pour la société de Sheldon, elle n’avait pu se défendre d’une défiance innée de l’affection qu’il lui témoignait, mais à présent qu’il lui avait prouvé sa sincérité et ses bonnes dispositions dans une circonstance solennelle, elle se reprochait tout cela comme des torts graves.

« Je lis souvent le Sermon sur la Montagne, se disait-elle, et malgré cela, dans mes pensées à l’égard de M. Sheldon, je ne puis jamais me souvenir de ces mots : « Ne jugez pas si vous ne voulez pas être jugés. » Sa bonté me touche jusqu’au fond du cœur, et mon injustice me la fait sentir d’autant plus vivement. »

Elle suivit son beau-père dans son petit cabinet. Il n’y avait pas de feu, et par cette journée de décembre, la chambre était plus froide qu’un caveau. Charlotte frissonnait, elle serra plus étroitement sa jaquette autour de sa taille en s’asseyant sur l’une des chaises en maroquin rouge.

« Cette chambre est bien froide, dit-elle, très… très froide. »

Après cela il y eut une courte pause pendant laquelle Sheldon prit dans la poche de son pardessus quelques papiers qu’il rangea dans son pupitre d’un air distrait, comme s’il eût été plutôt préoccupé de ce qu’il allait dire que de ce qu’il était en train de faire. Charlotte trouva assez de courage pour prendre la parole la première.

« J’ai à vous remercier, monsieur… papa, dit-elle, prononçant le « papa » avec un léger effort. J’ai… j’ai voulu vous remercier pendant ces deux derniers jours, seulement il y a des choses qui sont si difficiles à dire que…

— Je ne mérite, ni ne désire vos remerciements, ma chère, je n’ai fait que mon devoir.

— Mais, si vraiment, vous les méritez, et je vous les adresse en toute sincérité, papa. Vous avez été très… très bon pour moi… au sujet… au sujet de Valentin. Je pensais que vous vous opposeriez certainement à mon mariage comme à une imprudence, voyez-vous, et,…

— Je m’oppose à votre mariage comme à une imprudence pour le présent, et je n’y consens pour l’avenir que sous la condition que M. Haukehurst se sera d’abord fait un nom dans la littérature. Il paraît avoir du talent.

— Oh ! oui, en vérité, cher papa, s’écria la jeune fille charmée de cet éloge de son amoureux, il a plus que du talent. Je suis sûre que vous diriez comme moi si vous aviez le temps de lire son article sur Mme de Sévigné.

— Je ne doute pas qu’il ne soit très remarquable, ma chère, mais je me soucie fort peu de Mme de Sévigné.

— Ou bien son essai sur la vie de Bossuet.

— Ma chère enfant, je ne sais même pas ce que c’était que Bossuet. Tout ce que je veux de M. Haukehurst, c’est qu’il s’assure un renom suffisant avant qu’il vous fasse sortir de cette maison. Vous avez été habituée à un certain genre de vie, et je ne puis pas admettre que vous soyez exposée à la pauvreté.

— Mais, cher papa, la pauvreté ne m’effraie pas du tout.

— Je le comprends, ma chère, vous n’avez jamais été pauvre, répliqua froidement Sheldon ; mais la pauvreté et moi avons jadis voyagé de compagnie ; je la connais et je ne désire pas la rencontrer de nouveau. »

Sheldon devint silencieux ; ces derniers mots avaient été adressés à lui-même plutôt qu’à Charlotte, et les pensées qui les accompagnaient semblaient ne lui être rien moins qu’agréables.

Charlotte était assise en face de son beau-père, attendant qu’il reprît la parole ; elle regardait les volumes richement reliés qui apparaissaient derrière les portes vitrées de la bibliothèque et se demandait si jamais personne en avait lu un seul.

« Je voudrais bien relire les romans de ce cher sir Walter Scott, pensait-elle, il n’y a jamais eu de roman plus charmant que la Fiancée de Lammermoor, et je ne crois pas qu’on puisse se lasser de le lire ; mais demander la clef de cette bibliothèque à M. Sheldon n’est pas chose possible. Je crois que ses livres sont des éditions spéciales qui ne sont pas destinées à être lues. Je serais curieuse de savoir si ce sont de vrais livres ou simplement des décors mis par le tapissier. »

Puis, son imagination se mit à vagabonder vers ce charmant modèle de cottage, où elle et Valentin iraient demeurer lorsqu’ils seraient mariés. Elle ne cessait de remeubler ce cottage. Elle le construisait et le reconstruisait, suivant le caprice du moment. Tantôt il devait avoir des fenêtres arquées, tantôt des croisées dans le style du temps d’Élisabeth ; ce devait être le plus simple, le plus original des cottages, entouré de rosiers, avec des fenêtres à coulisses, et une épaisse toiture en chaume. En cet instant, elle s’amusait à composer une petite bibliothèque pour Valentin, en attendant que Sheldon reprît l’entretien. Il aurait d’abord tous ses livres favoris à elle, cela allait de soi, et on les ferait relier de la plus élégante façon. Elle voyait déjà les petits volumes soigneusement rangés sur les tablettes en bois de chêne sculpté, que Valentin achèterait d’occasion. Elle se voyait elle-même, au bras de son mari, courant les marchands de bric-à-brac, à la recherche d’une bonne occasion. Ah ! que de bonheur, que de délices dans cette pensée ! Et combien peu, hélas ! de tous ces rêves brillants se trouvent réalisés sur la terre ! Et même sont-ils accomplis dans le ciel, ces rêves de bonheur parfait ?

Sheldon leva enfin les yeux. Mlle Halliday remarqua en elle-même que son visage semblait contracté, à la froide clarté du soleil d’hiver ; mais elle savait combien sa vie d’affaires était dure et elle ne fut pas surprise de voir qu’il avait mauvaise mine.

« J’ai quelques mots d’affaires à vous dire, Charlotte… et j’ai besoin que vous m’écoutiez avec attention.

— Je le ferai avec plaisir, papa ; mais je n’entends absolument rien aux affaires.

— Je ferai mon possible pour simplifier les questions. Je présume que vous savez combien d’argent a laissé votre père, y compris les sommes pour lesquelles il avait fait assurer sa vie !

— Oui, j’ai entendu dire à maman que c’était dix-huit mille livres. Je hais l’idée de ces assurances ; il semble que ce soit le prix de la vie d’un homme, n’est-ce pas vrai ? C’est certainement une manière d’envisager la question peu digne d’un homme d’affaires, mais je ne puis supporter la pensée que nous avons reçu de l’argent par le fait de la mort de papa. »

Ces réflexions étaient trop sentimentales et trop banales pour que Sheldon y fît attention ; il continua avec cette voix froide et dure particulière aux commis, aux acheteurs, et aux vendeurs de rentes ou d’actions, à qui il avait affaire.

« Votre père possédait dix-huit mille livres. Cette somme a été laissée à votre mère sans aucune condition. Lorsque votre mère s’est mariée avec moi sans conventions particulières, cet argent est devenu ma propriété au point de vue légal, pour en faire bon ou mauvais usage, à ma volonté. Vous savez que j’en ai tiré bon parti et que votre mère n’a jamais eu à se repentir d’avoir eu confiance dans mon honneur et ma loyauté. Le moment est venu où cet honneur va être plus sérieusement éprouvé. Vous n’êtes pas en droit de prétendre même à un shilling de la fortune de votre père.

— Je sais cela, monsieur, s’écria vivement Charlotte ; Valentin le sait également, et, croyez-moi, je ne m’attends pas…

— J’ai à régler les choses avec ma propre conscience aussi bien qu’avec vos droits… vos droits naturels, ma chère Charlotte, dit solennellement Sheldon. Votre père vous a laissée sans le sou, mais mon honneur me commande de réparer son imprudence. J’ai en conséquence, préparé un acte de donation par lequel je vous transfère la propriété de cinq mille livres placées en ce moment en actions de la Banque Unitas.

— Vous allez me donner cinq mille livres ! s’écria Charlotte stupéfaite.

— Sans aucune réserve.

— Vous voulez dire sans doute que vous me donnerez cette fortune quand je me marierai, papa ? dit Charlotte en l’interrogeant.

— Je vous la donnerai immédiatement, répliqua Sheldon. Je désire que vous soyez complètement indépendante de moi ou de mon bon ou mauvais vouloir. Vous comprendrez alors que, si j’insiste sur la nécessité d’un délai, je le fais dans votre intérêt et non dans le mien. Je désire vous faire sentir que, si je fais obstacle à votre mariage immédiat, ce n’est pas avec l’intention de différer le moment de vous compter votre dot.

— Oh ! M. Sheldon !… oh ! papa !… vous êtes plus que généreux… vous êtes noble ! Ce n’est pas que je tienne à l’argent. Oh ! croyez-moi, il n’y a au monde personne qui y tienne moins que moi ; mais votre générosité me touche jusqu’au fond du cœur. Oh ! je vous en prie, laissez-moi vous embrasser comme si vous étiez mon propre père revenu à la vie pour me protéger et me guider. Je vous croyais froid, intéressé… J’ai pu vous méconnaître à ce point… »

Elle courut à lui, jeta son bras autour de son cou, avant qu’il pût s’en défendre, et approcha sa jolie bouche rose de ses joues sèches. Son cœur débordait d’une pure émotion, sa figure était épanouie, elle était heureuse de reconnaître que le mari de sa mère était meilleur qu’elle ne l’avait jugé. Mais, à sa grande surprise, il l’éloigna de lui rudement, presque brutalement, et en le regardant, elle le vit plus sombre qu’il ne lui était jamais apparu. Colère, terreur, peine, remords, elle ne savait ce que pouvait être, mais l’expression en était si horrible qu’elle recula épouvantée et retomba lourdement sur sa chaise toute tremblante.

« Vous m’avez effrayée, M. Sheldon, dit-elle faiblement.

— Pas plus que vous ne m’avez effrayé moi-même, répondit l’agent de change, en s’approchant de la croisée près de laquelle il se tint, cachant sa figure à Charlotte. Je ne croyais pas qu’il y eût en moi autant de sentiment.

— Est-ce que je viens de vous fâcher ? demanda avec hésitation la jeune fille stupéfaite du brusque changement de façons de son beau-père.

— Non, je ne suis pas en colère. Je ne suis pas habitué à ces fortes émotions, répliqua Sheldon d’un ton saccadé, je ne puis pas les supporter. Je vous en prie, évitons toute explication sentimentale. Je tiens à faire mon devoir simplement et en homme d’affaires. Je ne demande pas de reconnaissance. Les cinq mille livres sont à vous, et je suis satisfait de voir que vous trouviez cette somme suffisante. »

Mlle Halliday ne fut pas du tout émerveillée de l’idée d’avoir subitement en sa possession cinq mille livres ; elle fut beaucoup plus impressionnée par le nouvel aspect que donnait au caractère de Sheldon sa conduite de ce jour. Ses pensées, constantes sur un point, autant que l’aiguille vers le pôle, se reportèrent vers son amant ; elle se mit à penser à l’influence que cette fortune pourrait avoir sur ses projets d’avenir. Il pourrait aborder le barreau, travailler, étudier dans les beaux appartements du Temple avec leurs grandes croisées donnant sur la Tamise, et lire le soir des livres de loi, dans le cottage, pendant un petit nombre de délicieuses années, après lesquelles il ne pouvait manquer de devenir lord Chancelier d’Angleterre. Qu’il pût dévouer à ses concitoyens, dans une simple cour de justice, une intelligence et un génie comme les siens et ne pas s’asseoir, en définitive, sur le sac de laine, était une éventualité que ne pouvait pas admettre Mlle Halliday. Ah ! que ne pourrait-on pas acheter pour lui avec cinq mille livres ! Le cottage se transformait en château ; la petite armoire aux livres était remplacée par une bibliothèque que celle de lord Brougham pouvait seule égaler ; un noble coursier attendait à la porte vitrée du vestibule pour transporter Mme Haukehurst à Temple Bar. Tout cela avant que l’aiguille aux minutes de la petite pendule de Sheldon eût passé d’un chiffre à un autre, si grande était l’aptitude de la pauvre enfant à construire des châteaux en l’air.

« Dois-je parler à maman de notre conversation ? demanda-t-elle après un moment.

— En vérité, non, répliqua Sheldon d’un ton pensif. Ces arrangements de famille ne peuvent être tenus trop secrets. Votre maman est un peu causeuse, et comme nous n’avons pas besoin que personne connaisse le montant exact de notre fortune, il vaut autant laisser les choses comme elles sont. De plus, vous ne désirez pas sans doute que M. Haukehurst en soit instruit ?

— Pourquoi non, papa ?

— Pour plusieurs raisons. La première et la principale est qu’il doit être agréable pour vous d’être sûre qu’il est complètement désintéressé. Je lui ai dit que je vous ferais don de quelque chose, mais il a pu comprendre que ce quelque chose voulait dire une couple de centaines de livres pour meubler votre maison. En second lieu, il ne faut pas oublier qu’il a été élevé à mauvaise école, et que le meilleur moyen pour lui apprendre à connaître ses propres forces est de lui laisser la pensée que son travail est la seule chose sur laquelle il puisse compter. Je lui ai assigné une tâche. Lorsqu’il l’aura accomplie, il vous aura vous et vos cinq mille livres. Jusque-là, je vous engage fortement à garder le secret.

— Oui, répondit Charlotte pensive, je crois, que vous avez raison. Il m’eût été bien agréable de lui faire connaître votre bonté ; mais je veux être tout à fait sûre qu’il m’aime pour moi-même… du commencement à la fin… sans aucune réserve, oui, sans la plus petite réserve.

— Cela est très sage, » dit d’un ton décidé Sheldon.

Ce fut ainsi que se termina l’entrevue.

Le lendemain, de bonne heure, Charlotte accompagna son beau-père dans la Cité, et elle assista à une petite jonglerie commerciale de signatures et de contre-signatures qui dépassa tout à fait sa compréhension. Après ces formalités accomplies, on lui dit qu’elle était propriétaire de cinq mille livres en actions de la Banque Unitas, et que le dividende auquel ces actions auraient droit de temps à autre, lui serait remis pour qu’elle en disposât à sa guise.

« Le revenu que produira votre capital sera plus que vous ne pourrez dépenser tant que vous demeurerez chez moi, je vous engagerais donc fortement à placer ces dividendes à mesure que vous les toucherez, de manière à accroître le capital.

— Vous êtes si bon et si prévoyant, que je serai toujours heureuse de suivre vos avis. »

Elle était vivement impressionnée de la bonté de l’homme que sa pensée avait accusé.

« Comme il est difficile de comprendre ces gens réservés et positifs, se dit-elle à elle-même. Parce que mon beau-père ne parle pas sentiment, je me suis imaginé qu’il était dur et égoïste, néanmoins il s’est montré aussi capable de faire une noble action que s’il eût été l’homme le plus poétique du monde. »

L’on avait dit à Mme Sheldon que Charlotte allait dans la Cité pour faire choix d’une nouvelle montre pour remplacer le petit joujou de Genève, qui avait fait ses délices pendant son séjour à la pension ; et comme Charlotte rapporta à la maison un chronomètre des plus coquets et des plus complets de fabrication anglaise, la simple Georgy accepta tout bonnement l’explication.

« Charlotte, vous devez reconnaître que votre beau-père est la bonté même dans bien des circonstances, dit Georgy, après avoir examiné la nouvelle montre avec admiration. Quand je pense avec quelle indulgence il a agi dans cette affaire avec M. Haukehurst et combien il s’est montré désintéressé à propos de votre mariage, je suis vraiment disposée à le considérer comme le meilleur des hommes. »

Georgy dit cela d’un air de triomphe ; elle pouvait oublier qu’il y avait des gens qui avaient dit du mal de Philippe et avaient prophétisé d’inexprimables malheurs pour elle-même et pour sa fille, malheurs qui la puniraient de l’imprudence qu’elle avait commise en se mariant une seconde fois.

« Il a été réellement très bon, maman, répliqua gravement Charlotte, et croyez que je lui suis sincèrement reconnaissante. Il n’aime pas les phrases sentimentales, mais il sait, j’espère, que j’apprécie à sa valeur toute sa générosité envers moi. »

CHAPITRE VI

LE GRAND CHEVAL DE VALENTIN

Jamais, dans ses rêves les plus brillants, Valentin ne s’était représenté le cours de la vie comme pouvant être une rivière limpide. Le Destin, qui l’avait si indignement traité pendant vingt-sept années, se repentait tout à coup de sa sévérité pour le gratifier de ses dons les plus précieux.

« Il faut que je sois ce prince des contes de fées qui commence sa vie sous la forme repoussante d’une espèce de rhinocéros et finit par épouser la plus belle princesse du royaume, » se disait-il gaiement à lui-même, pendant qu’il suivait une des longues avenues des jardins de Kensington, où les arbres dépouillés de feuilles étendaient leurs maigres branches noires, sur lesquelles des corbeaux perchés faisaient entendre leurs cris les plus rauques.

Qu’aurait pu, en vérité, demander le pauvre bohème à la fortune, au-delà des faveurs qu’elle lui avait accordées ? Il était le fiancé accepté de la plus belle des femmes qu’il eût jamais rencontrées, accueilli par ses parents, admis en sa présence, soumis seulement à une légère épreuve avant de pouvoir dire qu’elle était à lui. Que pouvait-il désirer de plus ? Quel nouveau bienfait pouvait-il attendre du Destin ?

Oui, il y avait encore une chose, une chose que Haukehurst avait à lui demander de plus, si reconnaissant qu’il fût de ses autres faveurs ; c’était une excuse convenable pour se séparer complètement de Paget ; il éprouvait le désir de se plonger dans les eaux du Jourdain pour en sortir purifié, en abandonnant ses vêtements sur le point le plus éloigné du fleuve. Or, parmi toutes les choses qui appartenaient à son passé, la société du capitaine était celle dont il tenait le plus à se débarrasser.

« Soyez sûr que vos péchés sauront vous retrouver, se disait tout bas le jeune homme, et, une fois revenus, qu’ils s’attacheront à vous comme une sangsue, s’ils prennent la forme d’un gaillard aussi dépourvu de principes. Je puis faire tous mes efforts pour couper court au passé, mais Paget voudra-t-il me laisser tranquille à l’avenir ? J’en doute. Le génie de cet homme se montre surtout dans la faculté qu’il possède de vivre aux dépens d’autrui. Il sait que je gagne régulièrement quelque argent, et il a déjà commencé à m’en emprunter. Lorsque j’en gagnerai plus, il éprouvera le besoin de m’en emprunter davantage, et, bien qu’il me soit très doux de travailler pour Charlotte, il ne me serait nullement agréable de me faire l’esclave de mon ami Paget. Si je lui offrais une livre par semaine, en lui demandant de se retirer dans les profondeurs du pays de Galles ou des Cornouailles, de s’amender et d’y vivre en ermite repentant ? Je crois que je pourrais prendre sur moi de sacrifier une livre par semaine s’il y avait quelque espoir que Paget pût cesser d’être… Paget, de ce côté du tombeau. Non ; j’ai le malheur d’être intimement lié avec ce gentleman. Lorsqu’il surnage, comme il dit, et gagne de l’argent pour son propre compte, il se paie des dîners fins et des gants à cinq shillings la paire ; mais lorsqu’il n’aura pas eu de chance, il viendra me retrouver et se lamenter à ma barbe. »

Cette pensée n’était nullement douce à Haukehurst. Dans sa vie passée, il s’était distingué par une insouciance de bohème, il avait même fait preuve d’une générosité plus que bohémienne avec ses amis et compagnons, mais maintenant tout était changé. Il n’était plus insouciant. Un certain résultat lui était demandé comme prix de la main de Charlotte, et il s’était mis à la tâche avec toute la persévérance et l’énergie nécessaires. Il avait même besoin de s’imposer des restrictions dans la crainte que son ardeur ne l’entraînât trop loin, qu’elle ne l’exposât à succomber sous un excès de travail, tant il lui tardait d’avancer vers le temple qu’il entrevoyait au bout de son chemin, tant lui paraissait charmante cette œuvre d’amour accomplie en l’honneur de sa Charlotte.

Il s’interrogeait souvent sur cette irritante question du capitaine. Comment parviendrait-il à mettre son frêle esquif à l’abri des atteintes de ce pirate éhonté ? Quel prétexte pourrait-il donner pour renoncer à sa participation au logis commun, et prendre ailleurs un appartement pour lui-même ?

« Ce serait d’une bonne politique de conserver mon digne ami sous mes yeux, se disait-il à lui-même, afin de pouvoir être sûr qu’il ne se passe rien de ténébreux entre lui et Sheldon. Mais je puis à peine croire que Sheldon ait un soupçon de la fortune des Haygarth. Si cela était, il ne m’eût certainement pas admis comme le fiancé de Charlotte. Quel a pu être son motif pour le faire ? »

Haukehurst s’était fréquemment adressé cette question, car sa confiance dans Sheldon n’était pas de la nature de celles qui dispensent des questions. Même alors qu’il éprouvait le plus grand besoin de croire à l’honnêteté des vues de ce gentleman, il ne pouvait s’empêcher d’être parfois troublé par une sorte d’effroi.

Dans la période de temps qui s’était écoulée depuis son retour, il n’avait rien pu découvrir qui fût de nature à l’inquiéter dans les procédés du capitaine. Ce gentleman paraissait toujours occupé comme courtier d’affaires, quoique d’une manière moins productive que par le passé. Chaque jour il se rendait dans la Cité, d’où il revenait le soir très fatigué de corps et d’esprit. Il parlait très volontiers de ses occupations, disait s’il avait fait peu ou beaucoup dans la journée ; si bien qu’aucun nouveau motif n’était venu appuyer les soupçons qui s’étaient élevés dans l’esprit de Valentin, à la suite de la rencontre à Ullerton et du tour qui lui avait joué le tartufe Goodge, au sujet des lettres de Mme Rebecca Haygarth.

Haukehurst se détermina, en conséquence, à trancher hardiment le lien qui le liait.

« Je suis fatigué d’être toujours aux aguets, de me méfier, se dit-il à lui-même. Si mon cher amour a droit à cette fortune, elle lui arrivera bien certainement, et, si elle ne doit jamais lui arriver, nous saurons très bien vivre heureux sans cela. En vérité, pour ma part, je serais plus fier et plus content d’avoir épousé une femme sans dot que d’être le Prince-Consort de l’héritière des Haygarth. Dans nos projets d’avenir, nous avons bâti pour nous une si charmante, si gaie habitation que je me demande si nous serions disposés à l’échanger contre un palais. Ma chérie ne pourrait plus être ma femme de ménage et faire elle-même des gâteaux au citron dans sa jolie petite cuisine, si nous demeurions dans Belgrave, et comment pourrait-elle, dans le parc de Kensington, se tenir à l’une des grandes grilles en fer, pour me voir monter à cheval, lorsque le matin je m’en irais à mon travail ? »

Pour un homme aussi éperdument épris que Haukehurst, la vile poussière que les autres estiment si haut devient chaque jour plus indifférente ; les visions du véritable amant ne se forment que derrière un bandeau qui le porte à ne voir dans le brillant minerai qu’une chose vulgaire à laquelle des esprits bas peuvent seuls accorder quelque attention. Ce fut ainsi que Haukehurst abandonna ses soupçons à l’égard du capitaine et en vint à négliger son patron et allié au grand ennui de celui-ci, qui envoyait à chaque instant au jeune homme de petits billets de quatre lignes dans lesquels il le suppliait de venir le voir.

Les entrevues depuis quelque temps n’avaient été agréables ni pour l’un ni pour l’autre des deux associés. George ne cessait de prêcher la nécessité d’un mariage immédiat ; Valentin se refusait à ne pas agir loyalement après la générosité inattendue que l’agent de change lui avait montrée.

« Générosité !… répliqua George, générosité !… La générosité de mon frère !… Parbleu ! voilà bien la meilleure chose que j’aie entendue depuis dix ans. Si cela me faisait plaisir, je pourrais vous conter, à propos de mon frère, quelque chose qui vous mettrait à même d’apprécier sa générosité à sa véritable valeur ; mais cela ne me fait pas plaisir. Si vous préférez agir contre moi et mes intérêts, vous aurez à payer le prix de votre folie ; vous pourrez vous considérer comme extrêmement chanceux, si ce n’est pas un prix extrêmement élevé.

— Je suis prêt à supporter les conséquences de ma détermination, répondit Valentin. Mlle Halliday, sans un sou, m’est tellement chère, que je ne suis nullement disposé à commettre une action malhonnête pour m’assurer une partie de la fortune à laquelle elle a droit. J’ai tourné une nouvelle feuille de mon livre le jour où j’ai été certain d’être aimé, et je ne veux pas revenir aux pages anciennes. »

George leva les épaules avec humeur.

« J’ai connu un bon nombre de fous, dit-il ; mais je n’ai jamais rencontré un fou qui fût disposé à jouer à qui perd-gagne avec cent mille livres et jusqu’à présent je n’aurais pas cru à l’existence d’une pareille brute. »

Haukehurst dédaigna de répondre.

« Soyez raisonnable, dit-il. Vous me demandez de faire ce que ma conscience ne me permet pas de faire et de plus ce que vous me demandez me paraît complètement impossible. Je ne puis croire un moment qu’aucune instance de ma part puisse engager Charlotte à consentir à un mariage secret après la conduite de votre frère.

— Réellement non ! s’écria George avec une sorte de fureur, je reconnais bien là mon frère. Il est si droit dans tous ses actes qu’il l’emporterait dans un traité sur Lucifer en personne. Je vous le répète, vous ne savez pas à quel point il est profond… aussi profond qu’un puits sans fond ! Sa générosité même m’inspire d’autant plus de crainte. Je ne comprends pas son jeu. S’il consentait à votre mariage pour se débarrasser de Charlotte, il vous laisserait l’épouser haut la main ; mais au lieu de cela il impose des conditions qui peuvent retarder le mariage pendant des années et c’est ce point qui m’intrigue.

— Vous feriez mieux de suivre votre chemin sans vous inquiéter de moi ou de mon mariage avec Mlle Halliday, dit Valentin.

— C’est bien ce que je serai obligé de faire. Je ne puis laisser la fortune de Haygarth à la merci de Tom, de Dick, ou de Harry, jusqu’à ce que vous arriviez à gagner trente livres par mois en écrivassant pour des journaux. Il faudra que je fasse mon marché avec Philippe au lieu de le faire avec vous, et je puis vous dire que vous y perdrez beaucoup.

— Je ne le vois pas tout à fait ainsi.

— Peut-être, voyez-vous, ne connaissez-vous pas tout à fait mon frère. Si cet argent passe par ses mains, soyez bien sûr qu’une partie y restera attachée.

— Pourquoi l’argent passerait-il par ses mains ?

— Parce que aussi longtemps que Charlotte est sous son toit elle est jusqu’à un certain point soumise à son autorité. Et alors, je vous le dis encore, on ne peut pas calculer la profondeur de cet homme. Il vous a déjà jeté de la poudre aux yeux. Il saura si bien s’y prendre que cette pauvre fille le considérera comme l’homme du monde le plus désintéressé.

— Vous pourriez la prévenir.

— Oui, comme je vous ai prévenu. À quoi cela servirait-il ? Vous êtes disposé à avoir plus de confiance en Philippe qu’en moi, et il en sera de même jusqu’au bout. Vous rappelez-vous Palmer, Rugby, qui avait l’habitude d’aller à la messe et de recevoir les sacrements ?

— Oui, certainement, je me le rappelle. Qu’avez-vous à dire de lui ?

— Voilà. On croyait en lui, vous savez, on le considérait comme un très honnête garçon jusqu’au jour où l’on a découvert qu’il avait empoisonné plusieurs de ses amis. »

Haukehurst sourit, jugeant que cette remarque était bien peu en situation ; il ne pouvait apercevoir aucun lien entre l’empoisonneur de Rugby, et l’agent de change.

— Cela est une affaire exceptionnelle, dit-il.

— Oui, au fait, c’était une affaire exceptionnelle, répondit George négligemment. Elle prouve seulement qu’un homme peut être doué d’une façon prodigieuse pour duper ses concitoyens. »

La discussion s’arrêta là. George commença à comprendre qu’un mariage secret dans l’état actuel des choses ne pouvait pas se faire.

« Je suis presque disposé à croire que Philippe soupçonne quelque chose au sujet de cet argent, dit-il, et qu’il nous prépare quelque tour de sa façon.

— Dans ce cas, ce que vous auriez de mieux à faire serait de prendre l’initiative, répondit Valentin.

— Je n’ai pas autre chose à faire.

— Et Charlotte saura-t-elle que je me suis occupé de cette affaire ? » demanda Valentin, devenant tout à coup très pâle.

Il songeait combien il paraîtrait vil aux yeux de Mlle Halliday, si elle allait penser qu’il avait connaissance de ses droits à l’héritage de John Haygarth, lorsqu’il avait obtenu d’elle la douce confession de son amour.

« Pourra-t-elle jamais croire que mon amour pour elle a toujours été pur et sincère ? » se demandait-il avec désespoir pendant que George délibérait en silence avec lui-même.

« Elle n’a besoin de rien savoir avant que l’affaire soit en train, répliqua enfin George. Voyez-vous, il peut se faire qu’il n’y ait aucune résistance de la part des avocats de la Couronne. Dans ce cas, Mlle Halliday entrerait en possession de ses droits, après un assez long délai. Mais s’ils prétendent contester sa réclamation, ce sera une tout autre affaire. Halliday contre la Reine, et cætera… avec une suite interminable de prétentions exagérées que l’on nous opposera. Dans ce dernier cas, vous aurez à rappeler comme témoin toutes vos aventures à Ullerton, à Huxter’s Cross, et alors il faudra bien que Mlle Halliday ait connaissance du tout.

— Oui, et elle pensera… Oh ! non, je ne crois pas qu’elle puisse me méconnaître à ce point…

— Toute difficulté serait évitée si tout tranquillement vous vous mariez en secret.

— Je vous répète que je ne puis le faire, et que, même cela fut-il possible, je ne le voudrais pas.

— Ainsi soit-il. Vous préférez monter le grand cheval ; prenez garde que le magnifique animal ne vous jette honteusement par terre.

— J’en courrai la chance.

— Et moi, il faut que je coure ma chance avec mon frère. Les cartes gagnantes sont toutes dans mes mains cette fois-ci ; il sera vraiment bien habile s’il gagne la partie. »

Sur ce, les deux hommes se séparèrent. Valentin s’en fut visiter un logement de garçon qu’il avait trouvé annoncé dans le Times du matin ; et George partit pour Bayswater, où il était toujours sûr de trouver un dîner et de bons vins.

CHAPITRE VII

PRUDENCE DE SHELDON

Valentin trouva l’appartement tout à fait à sa convenance ; il était situé à moitié chemin, entre la salle de lecture au British Museum et la demeure de sa bien-aimée, à moitié chemin entre le travail et le plaisir. Le prix en était très modéré, les chambres propres et bien aérées ; il l’arrêta immédiatement pour la fin de la semaine suivante. Puis, cette affaire réglée, il reprit le chemin de son logis, résolu à rompre avec le capitaine, poliment, mais irrévocablement.

Une surprise, une très agréable surprise l’attendait à Chelsea ; il trouva le salon encombré des objets qui appartenaient en propre au capitaine, et celui-ci à genoux devant une malle, en train d’emballer.

« Vous arrivez juste à temps pour me donner un coup de main, Valentin, dit-il de son air le plus aimable. Je commence à m’apercevoir de mon âge lorsque je mets mes pauvres vieux os dans des attitudes anormales. Je présume que faire une malle ou deux ne sera qu’un jeu d’enfant pour vous.

— Je ferai une demi-douzaine de malles si cela vous est agréable, répliqua Valentin. Mais que signifie ce brusque départ ? Je ne savais pas que vous dussiez quitter la ville.

— Je ne le savais pas moi-même lorsque nous avons déjeuné ensemble. J’ai reçu ce matin l’offre inattendue d’une situation très convenable à l’étranger, une sorte d’agence qui vaudra beaucoup mieux que les affaires incertaines dont je me suis occupé dans ces derniers temps.

— Quelle sorte d’agence, et où cela est-il ?

— Autant que je ne puis m’en rendre compte pour le moment, il s’agirait de quelque chose dans le genre d’une navigation à la vapeur. Mon quartier-général sera à Rouen.

— Rouen ! mais c’est une vieille ville assez vivante et aussi pittoresque qu’un roman de Walter Scott, pourvu qu’on ne l’ait pas modernisée depuis le temps. Je suis très aise d’apprendre que vous ayez trouvé pour vous un lit convenable.

— Je ne suis pas fâché de quitter l’Angleterre, Valentin, répondit le capitaine d’un ton assez piteux.

— Pourquoi donc ?

— Parce que le moment est arrivé où nous devons nous séparer. Notre association commence à être désavantageuse pour vous, Valentin. Nous avons eu ensemble bien des hauts et des bas, et elle n’a pas été trop désagréable, tout bien considéré, mais maintenant que vous voilà lancé dans la carrière littéraire, engagé avec cette jeune personne, la main dans la main avec Philippe Sheldon, je pense qu’il est temps que je me retire. Vous n’avez pas besoin de moi et un peu plus tôt, un peu plus tard, je sens que je pourrais me trouver en travers de votre chemin. »

Le capitaine dit cela d’un ton tout à fait touchant ; si bien que le cœur de Valentin eut comme un remords en se rappelant à quel point il avait désiré se débarrasser de ce Vieux de la Montagne… et voilà que le pauvre homme offrait lui-même de se retirer.

Valentin étendit la main pour saisir celle de son vieux camarade et patron.

« J’espère que vous réussirez quelque… quelque bonne affaire, » dit-il chaleureusement.

L’adjectif « bonne » avait été par lui rapidement substitué à l’adjectif « honnête » qui avait effleuré ses lèvres. Il était à ce moment trop bien disposé envers le monde entier pour ne pas s’apitoyer sincèrement sur le sort de ce vieillard aux cheveux blancs, qui s’était si longtemps nourri du pain des coquins.

« Allons ! s’écria-t-il joyeusement, je me charge de tout emballer, capitaine, et nous irons ensuite faire ensemble notre dernier dîner, boire une dernière bouteille de champagne, à mes frais, où vous voudrez.

— Dînons chez Blanchard, répliqua Horatio, il y a chez lui une encoignure de fenêtre que j’aime beaucoup ; on voit de là les badauds de Regent Street, c’est amusant, cela me rappelle un peu la Maison d’Or. Nous boirons à la santé de Charlotte, Valentin, dans de grands verres. C’est une charmante personne ; je voudrais seulement, par affection pour vous, que ce fût une héritière. »

Les yeux des deux hommes se rencontrèrent au moment où le capitaine disait ces mots et dans la vieille pupille grise du gentleman, Valentin entrevit une sorte d’étincelle qui produisit sur lui un très désagréable effet.

« Quelle mauvaise action rumine-t-il en ce moment ? se demanda-t-il à lui-même. Je connais cette expression dans les yeux de mon Horatio, et je sais que c’est toujours un mauvais signe. »

George fit son apparition à La Pelouse cinq minutes après que son frère venait d’arriver de la Cité. Il entra avec son sans-gêne habituel, sachant très bien qu’il était plutôt supporté qu’aimé par les deux dames et seulement toléré comme une dure nécessité par le maître de la maison.

« Je viens manger une côtelette avec vous, Philippe, dit-il, afin que nous puissions causer tranquillement après dîner. Il n’y a pas moyen de vous dire six paroles de suite dans la Cité, au milieu des interruptions de vos commis. »

On parla peu pendant le dîner. Charlotte et son beau-père demeurèrent pensifs. Diana passa son temps à écouter les niaiseries que lui débitait sotto voce Mme Sheldon, à l’égard de laquelle la jeune fille se montrait admirablement patiente. Son indulgence et sa gentillesse envers Georgy lui coûtaient quelques efforts ; elle espérait par là se dégager de sa tristesse, des amers sentiments qui assaillaient son cœur condamné à être témoin du bonheur des deux amants.

George se dévoua particulièrement à un certain vin de Sherry sec qu’il affectionnait ; c’était un homme qui eût dîné et se fût délecté à la table de Judas Iscariote lui-même, tout en le tenant pour un traître.

« Voilà un faisan plus que parfait, Philippe, dit-il, après avoir fait tomber sur son assiette deux cuisses et une aile ; non, Georgy, pas de macaroni, je vous-remercie. Je ne me soucie pas de ces colifichets, après un repas… sérieux. À propos, Philippe, Haukehurst a-t-il dîné avec vous ces jours-ci ? »

Charlotte devint aussi rouge que les baies de houx béni dont les candélabres étaient ornés. C’était la veille de Noël, et ses belles mains avaient semé par la chambre des guirlandes, des touffes, des bouquets, des branches de gui, de houx, de lierre.

« Il dîne avec nous demain, répliqua l’agent de change ; vous viendrez également, je suppose, comme à l’ordinaire, George ?

— Je viendrai avec grand plaisir, si cela ne vous dérange pas. »

Georgy murmura quelque protestation banale.

« Certainement, nous sommes toujours très aises de vous voir, dit Philippe de l’air le plus encourageant ; maintenant, si vous avez à me parler d’affaires, le plus tôt sera le mieux. Ces demoiselles et vous n’avez pas besoin de rester au dessert, Georgy ; des amandes et des raisins secs n’ont rien de très tentant, et comme vous ne buvez pas de vin, vous n’avez rien de mieux à faire que de passer au salon. George et moi nous irons vous y rejoindre pour le thé. »

Les dames se retirèrent, enchantées de retourner à leur laine de Berlin et à leur piano. Diana reprit son ouvrage avec la sainte patience qu’elle apportait dans l’accomplissement de ses devoirs. Charlotte s’assit devant le piano, où elle se mit à jouer de petits bouts de valses, sur un mode lent, avec des liaisons dominantes de notes basses qui auraient écorché les oreilles d’un musicien.

Elle se demandait si Valentin viendrait ce soir-là qui était celui de la veille de Noël, et qui, dans sa pensée, devait être pour son amant une occasion de lui adresser ses vœux. C’était la première veille de Noël depuis qu’ils étaient fiancés ! Ses souvenirs se reportèrent au même jour de l’année précédente et elle se rappela avoir été assise dans cette même pièce, s’évertuant sur ce même piano, sans se douter qu’il y eût au monde une créature nommée Valentin ; elle se souvint même, chose étrange ! que dans cette ignorance, elle s’était trouvée passablement heureuse.

« Maintenant, George, dit Sheldon, après que les deux frères eurent rempli leurs verres et placé leurs chaises aux deux points opposés de la cheminée, quelle est l’affaire dont vous avez à me parler ?

— C’est une affaire d’une importance considérable dans laquelle vous n’êtes intéressé que d’une manière indirecte. L’acteur principal, c’est votre belle-fille, Mlle Halliday.

— En vérité !

— Oui, vous savez que vous avez toujours ri de mon goût pour la chasse aux héritiers. Cela ne m’a pas empêché d’aller de l’avant, sans jamais perdre l’espoir, partant sur une nouvelle piste quand l’ancienne me faisait défaut.

— Et vous avez enfin rencontré une bonne chance, George ?

— Je crois en avoir rencontré une assez bonne, et, vous avouerez, je pense, qu’il est bien extraordinaire que ma première bonne chance soit une chance qui tourne à votre profit.

— C’est-à-dire à celui de ma belle-fille, remarqua Sheldon, sans aucune apparence d’étonnement.

— Précisément, dit George, quelque peu déconcerté par la froideur de son frère. J’ai découvert récemment que Mlle Halliday a des droits à une certaine somme d’argent, et je me fais fort de la mettre en possession de cet argent… à une condition.

— Et cette condition… est ?…

— Qu’elle signera un acte par lequel elle s’engagera à m’abandonner la moitié de la somme qu’elle pourra recouvrer par mon entremise.

— Et si elle la recouvrait sans votre entremise ?

— Oh ! quant à cela, je l’en défie. Elle ne sait même pas quelle ait le moindre droit à faire valoir.

— Ne soyez point trop sûr de cela… Mais, même en admettant qu’elle ne sache rien, pensez-vous que ses amis soient aussi ignorants qu’elle ? Pensez-vous que je sois un homme d’affaires assez niais pour être resté jusqu’à présent sans savoir que ma belle-fille est la plus proche parente du Révérend John Haygarth, mort ab intestat à Tilfordhaven, dans le comté de Kent, il y a un an environ. »

Cela fut comme une volée de mitraille qui renversa presque George ; mais, après ce premier mouvement de stupéfaction, il poussa un soupir ou plutôt un gémissement de résignation.

« Pardieu, dit-il, cela ne doit pas me surprendre. Vous connaissant comme je vous connais, il faut que j’aie été fou à lier pour ne pas m’attendre à quelque travail sous main de votre part.

— Qu’entendez-vous par quelque travail sous main ? Les mêmes journaux qui ont été à votre disposition ne l’étaient-ils pas à la mienne ? N’avais-je pas plus de facilités que vous pour établir la parenté directe de ma belle-fille avec le père de John Haygarth ?

— Comment donc avez-vous découvert que Mlle Halliday est une descendante de Matthieu Haygarth ? » demanda George très doucement.

George était complètement accablé. Il commençait à sentir que son frère aurait la haute main sur lui dans cette affaire comme dans toutes les autres affaires de sa vie.

« Cela est mon secret, répliqua Philippe avec une douce tranquillité. Vous avez gardé vos secrets, je garderai les miens. Votre politique a été une politique de défiance, la mienne sera de même. Lorsque vous avez débuté dans cette affaire, je vous ai offert de m’en occuper avec vous… d’avancer tout l’argent dont vous pourriez avoir besoin. J’ai parlé en ami. Vous avez repoussé mon offre. Vous avez préféré voler de vos propres ailes. Vous avez très bien agi pour ce qui vous concerne, sans aucun doute ; mais vous n’êtes pas encore tout à fait assez fort pour m’empêcher de voir clair dans une circonstance qui intéresse l’un des membres de ma propre famille.

— Oui, dit George avec un soupir, c’est là où vous tenez la carte gagnante. Mlle Halliday est votre as d’atout.

— Soyez certain que je saurai tenir mes forces en réserve et jouer mes atouts quand il le faudra.

— Et que vous saurez comment prendre mon roi, murmura George entre ses dents.

— Voyons ! nous pouvons aussi bien discuter cette affaire amicalement. Qu’avez-vous l’intention de me proposer ?

— Je n’ai qu’une seule proposition à vous faire, répondit l’avocat avec décision. J’ai en ma possession toutes les pièces nécessaires pour soutenir la réclamation, pièces sans lesquelles Mlle Halliday ne pourrait pas plus prétendre à l’héritage Haygarth qu’elle ne pourrait prétendre être née aux îles Sandwich. Je suis en mesure d’intenter l’action en revendication contre la Couronne ; mais je ne le ferai que sous condition que j’aurai droit à la moitié de la somme recouvrée.

— Une demande très modérée, sur ma parole !

— Je crois que je pourrais bien m’entendre directement avec Mlle Halliday.

— C’est très probable, et à mon tour je crois que je pourrais facilement faire annuler votre convention comme illégale.

— J’en doute. J’ai là un projet de traité qui défierait toute objection devant une cour de justice. »

Et sur ce, George lut à haute voix un projet de transaction bien et dûment rédigé. C’était un acte passé entre Charlotte Halliday, fille non mariée, de Bayswater, d’une part, et George Sheldon, sollicitor, de Gray’s Inn, d’autre part. Par cet acte il était fait don audit George Sheldon d’une moitié de quelque propriété que ce fût, non actuellement en la possession ou la jouissance de la dite Mlle Halliday qui pourrait lui advenir par l’intervention du susnommé George Sheldon.

« Et dites-moi, je vous prie, qui fera les déboursés nécessaires pour soutenir la réclamation ? demanda l’agent de change. Je ne me sens pas du tout disposé à risquer mon argent à un jeu aussi hasardeux. Qui nous répond que d’autres descendants de Matthieu Haygarth, jouant à l’heure qu’il est à cache-cache dans quelque pays du monde ne fondront pas sur nous alors que nous aurons perdu une petite fortune en frais de procédure ?

— Je ne vous demande pas de risquer votre argent, répliqua George avec une dignité chagrine, j’ai des amis qui me soutiendront lorsqu’ils verront ce traité signé.

— Très bien, alors… Tout ce que vous avez de mieux à faire, dans ce cas, est de réduire votre demande de moitié à un cinquième et je m’arrangerai pour faire signer cet acte par Mlle Halliday avant la fin de cette semaine.

— Un cinquième ?

— Oui, mon cher. Vingt mille livres paieront largement la peine que vous avez prise. Je ne puis consentir à ce que Mlle Halliday cède plus.

— J’irai trouver Mlle Halliday elle-même, s’écria l’avocat indigné.

— Oh ! non, vous ne ferez pas cela. Vous devez connaître le danger qu’il y a à lutter contre moi dans cette affaire. Cet acte est parfaitement bien fait ; néanmoins, il n’y a pas d’acte plus facile à faire annuler. Il suffira de savoir s’y prendre. Allez !… allez !… je vous en prie, jouez votre jeu, et je ferai anéantir votre traité, aussi simplement que je briserais ce verre.

Sheldon avait en lui, au moment où il dit cela, quelque chose d’implacable.

— Il est bien dur de vous trouver contre moi, après tout le mal que je me suis donné, après avoir travaillé comme un forçat dans l’intérêt de votre belle-fille.

— Il est de mon devoir de mettre les intérêts de ma belle-fille au-dessus de tout.

— Oui, au-dessus de l’affection qu’on doit à un frère ! Je dis qu’il est bien dur que vous vous trouviez contre moi, si vous considérez les circonstances difficiles dans lesquelles je me trouvais et tout ce que j’ai fait en ne prenant conseil que de moi.

— Vous prendrez un cinquième ou rien, dit Sheldon, en contractant ses sourcils, ce qui donna à sa physionomie une expression menaçante. Si je ne puis m’arranger avec vous, je m’occuperai de l’affaire moi-même et la suivrai jusqu’au bout, tout seul.

— Je vous défie bien de le faire.

— Vous feriez mieux de ne pas me défier.

— Combien donc comptez-vous garder pour vous-même de la fortune de Mlle Halliday ? demanda l’avocat exaspéré.

— Cela me regarde, répondit tranquillement Philippe ; maintenant, je crois que nous ferions mieux de passer au salon pour prendre le thé. Oh ! à propos, ajouta-t-il après un gracieux abandon, comme Mlle Halliday est en affaires moins qu’un enfant, il vaut mieux la traiter en enfant ; je lui dirai qu’elle a des droits sur une certaine somme d’argent ; mais je ne lui dirai pas la somme. Son désappointement sera moins grand en cas d’échec, si elle a eu des espérances plus modestes.

— Vous êtes toujours prévoyant, dit George avec un sourire sardonique. Puis-je vous demander comment vous vous êtes mis dans la tête de jouer le rôle de père bienveillant dans l’amourette de Haukehurst et de Mlle Halliday ?

— Que m’importe que ma belle-fille épouse celui-ci ou celui-là ? répliqua froidement Philippe. Je désire certainement que cela tourne bien, mais je n’aurai pas la responsabilité de son choix. Si ce jeune homme lui convient, qu’elle l’épouse !

— D’autant mieux qu’il vous convient admirablement à vous-même. Je crois que je commence à comprendre votre jeu, Philippe.

— Vous pouvez me comprendre ou ne pas me comprendre, comme il vous plaira… Maintenant, si nous allions prendre le thé ? »

CHAPITRE VIII

LA PAIX DE NOËL

Valentin ne parut pas à La Pelouse la veille de Noël. Il donna cette soirée à son vieux compagnon ; il accomplit tous ses devoirs d’ami envers le capitaine, fit avec lui un joli petit dîner. Il l’accompagna à la station de London Bridge, et l’installa confortablement dans un wagon de seconde classe du train de nuit pour Newhaven.

Le capitaine avait pris son billet direct pour Rouen, et Valentin vit le train se mettre en marche ; il aurait donc pu se présenter comme témoin oculaire pour attester que le capitaine se rendait bien réellement au Manchester français.

« Ce gaillard-là sait si bien s’esquiver, se disait à lui-même le jeune homme en quittant la station, qu’il ne fallait rien moins que l’évidence pour me convaincre de son départ. Comme l’atmosphère de Londres me semble pure et fraîche, maintenant que je n’y respire plus la présence de Paget ! Je me demande ce qu’il va faire à Rouen ? Pas grand’chose de bon, probablement ; mais, qu’ai-je besoin de le savoir ? Le voilà parti ; je suis libre et débarrassé enfin des entraves du passé !

Le lendemain, c’était Noël. Haukehurst récitait quelques-unes des glorieuses strophes de Milton, tout en faisant sa toilette du matin. Il se sentait heureux ; c’était la première matinée de Noël dans laquelle il se fût éveillé avec ce sentiment de suprême bonheur ou avec la conscience que ce jour était un jour plus saint que les autres. Aujourd’hui plus que jamais il se sentait régénéré par l’amour qu’une honnête femme avait daigné lui accorder.

En se tournant vers le passé, il se rappela plusieurs journées de Noël : une journée de Noël à Paris, au milieu de la boue, de la pluie ; une soirée de Noël passée à errer sur les boulevards, puis à fumer, à boire ; un Noël en Allemagne ; plus d’un passé à la prison du Banc de la Reine ; un Noël particulièrement triste dans une chambre nue de la prison pour dettes !

Cette journée-là, Valentin devait la passer tout entière avec Charlotte et ses parents. Il devait, dans la matinée, les accompagner à l’église, se promener ensuite avec eux, puis dîner et raconter dans la soirée les contes de Noël. C’était le premier jour où il serait vraiment admis comme un des membres de l’aimable famille, et dans la joie de son cœur, il se sentait disposé à aimer tous ses parents d’adoption, même Sheldon, dont la noble conduite l’avait si profondément touché, en dépit des mots amers et des accusations de George.

Charlotte lui avait dit que son beau-père était aussi généreux que désintéressé, et qu’il y avait un secret qu’elle eût été heureuse de lui dire, si elle ne s’était engagée à ne pas le dévoiler. Cela avait puissamment contribué à rendre plus intéressant encore Sheldon aux yeux de son futur gendre.

Puis, Mlle Halliday avait fait en souriant un signe de tête et l’avait informé avec un petit rire joyeux qu’il aurait un cheval pour se promener et une édition de l’Histoire de la Grèce, de Grote, reliée en veau, avec des coins dorés, aussitôt qu’ils seraient mariés. Cet ouvrage était l’un de ceux que le jeune journaliste désirait le plus avoir.

« Chère folle Charlotte, je crains qu’on n’ait le temps d’écrire une nouvelle Histoire de la Grèce avant que ce moment arrive, avait-il répondu.

— Oh ! non, vraiment, ce moment viendra bientôt. Voyez comme vous travaillez bien et quel succès vous avez. Les directeurs de journaux ne tarderont pas à vous donner trente livres par mois, ou qui sait si vous ne pourrez pas écrire quelque livre qui vous rendra tout d’un coup aussi célèbre que lord Byron. »

Influencé par Charlotte, au sujet de son beau-père, Haukehurst sentit croître ses dispositions affectueuses au sujet de ce gentleman, et tant et si bien, que les insinuations et les railleries de l’avocat furent considérées par lui comme non avenues.

« Cet homme est lui-même un si triste sire, qu’il ne peut croire à l’honnêteté d’un autre, pensa Haukehurst en pesant la valeur morale des deux frères. Dans les rapports que j’ai eus jusqu’à présent avec Philippe, je l’ai toujours trouvé assez droit. Je ne puis m’imaginer qu’il obéisse, dans sa conduite à l’égard de Charlotte, à quelque mobile caché. On verra ce que vaut au juste son honnêteté, lorsqu’il connaîtra les droits de sa belle-fille. Ce sera une épreuve. Voudra-t-il me jeter par-dessus le bord ? Ma chérie elle-même ne me considérera-t-elle pas comme un coureur de dot ? Ah ! non, non, non, dans toutes les complications de la vie, je ne pense pas qu’il y en ait une seule qui puisse amener ma Charlotte à douter de moi. Il n’y a pas de clairvoyance plus grande que celle du véritable amour. »

Haukehurst avait besoin d’appeler à lui toute cette philosophie pour se soutenir dans cette crise. Le sentiment de bonheur qu’il éprouvait dépassait tout ce que ses rêves avaient pu lui promettre ; mais il n’avait pas une confiance illimitée dans la durée de ce bonheur.

Sheldon arriverait à connaître la position de Charlotte, il amènerait certainement son frère à lui conter l’histoire de ces recherches dans lesquelles Valentin avait été si activement employé, et alors… qu’arrive-rait-il ? Hélas ! sur ce point une perspective insondable d’inquiétudes et de dangers lui apparaissait.

L’agent de change ne pourrait-il pas, en homme positif qu’il était, envisager la question à un point de vue pratique et vil, considérer Valentin comme un faiseur qui avait spéculé sur le secret qu’il possédait pour épouser une femme riche ? Ne le dirait-il pas à Charlotte, en présentant son amant sous le jour le plus odieux ? Elle ne croirait pas à une pareille bassesse, sa foi n’en serait pas altérée, ni son amour amoindri ; mais il était douloureux de penser que ses oreilles seraient souillées, que son cœur serait inquiété par la seule supposition d’une telle infamie.

Ce fut pendant la durée du sermon de Noël que ces réflexions s’imposèrent à l’esprit de Valentin. Il était assis à côté de sa bien-aimée, il avait le plaisir de pouvoir contempler son radieux visage, ses lèvres roses entr’ouvertes par l’attention, pendant qu’elle élevait pieusement ses regards vers son pasteur. En sortant de l’église, on revint à pied à La Pelouse. Toute pensée d’inquiétude ou de doute disparut de l’esprit de Valentin ; le jolie main gantée de sa Charlotte reposait sur son bras ; le suprême privilège de porter une délicate ombrelle bleue et un livre de messe, recouvert en ivoire, lui avait été accordé. Il était fier comme un dieu de pouvoir aider sa fiancée… sa femme ! à traverser la boue, le gâchis des rues ! Ce court voyage lui semblait être le symbole de ce que serait leur existence dans l’avenir. Elle aurait à marcher à pied sec dans les sentiers fangeux de la vie de ce monde, soutenue par ses bras vigoureux. Il examinait sa toilette, n’en perdait pas un détail.

« Je ne veux plus jamais me moquer de ces petits chapeaux, Charlotte, lui disait-il. Ce velours noir, cette botte de fougère qui soutient les cheveux sont d’un effet divin. Il y a, dans l’ordonnance de cette coiffure un art supérieur. Oui, votre chapeau est parfait. Quant à votre jaquette, c’est un rêve !

— Valentin, ne dites donc pas de folies, dit en riant la jeune fille.

— Comment puis-je m’empêcher de dire des folies ? Votre présence m’éblouit comme le bouquet d’un feu d’artifice. Cependant vous ne savez pas, Charlotte, combien j’ai de tourments et d’inquiétudes qui devraient me rendre sérieux, s’écria le jeune homme avec une brusque énergie. Croyez-vous que vous pourriez jamais arriver à vous défier de moi ?

— Valentin ! Est-ce que je crois que je serai jamais reine d’Angleterre ? L’une des deux choses est aussi probable que l’autre.

— Mon cher ange, si vous voulez seulement avoir toujours confiance en moi, il n’y a pas de puissance au monde qui soit capable de nous rendre malheureux. Supposons que vous vous trouviez tout à coup en possession d’une grande fortune, Charlotte, quel usage en feriez-vous ?

— Je vous achèterais une bibliothèque aussi belle que celle du British Muséum, et vous n’auriez plus besoin d’y passer toute votre vie.

— Mais si vous aviez une grande fortune, Charlotte, ne pensez-vous pas que vous seriez beaucoup plus disposée à me laisser piocher à mon pupitre du British Muséum ? Très riche, vous deviendriez ambitieuse et vous laisseriez M. Sheldon vous présenter un homme qui fût en état de vous donner un grand nom, un rang… digne de vous !

— Je ne ferais rien de semblable. Je ne tiens pas à l’argent. Vraiment, je crois que je regretterais presque d’être très riche.

— Pourquoi, ma chérie ?

— Parce que, si nous étions très riches, nous ne pourrions plus vivre dans un cottage, et je ne pourrais plus vous faire des gâteaux pour votre dîner.

— Mon cher petit cœur ! la plus petite parcelle d’égoïsme n’entrera jamais dans votre âme pure et loyale. »

Ils arrivaient à la maison. Diana et Georgy avaient suivi les amoureux ; elles avaient parlé un peu du sermon et beaucoup de chapeaux ; la pauvre Diana faisant tous ses efforts pour avoir l’air de s’intéresser à ce qui intéressait l’inoffensive Mme Sheldon.

La conversation devint générale, toute la compagnie étant entrée dans le salon où se trouvait Sheldon, lisant son journal auprès du feu qui flambait.

« Quel profit vous autres femmes dit l’agent de change, devez tirer de votre présence à l’église ! Les Consolidés ont encore baissé de 1/8 depuis mardi soir, George, ajouta Sheldon, s’adressant à son frère qui était debout devant le feu, le coude appuyé sur le manteau de la cheminée.

— Les Consolidées sont vos « chapeaux, » papa, s’écria gaiement Charlotte. Je ne crois pas qu’il se passe un jour sans que vous en parliez, pour dire qu’ils ont été en haut, ou en bas, ou ailleurs. »

Après le lunch, les amoureux allèrent faire une promenade dans les jardins de Kensington, accompagnés, comme il convenait, par la pauvre Diana.

« Vous viendrez avec nous, n’est-ce pas, ma chère Diana ? lui avait demandé Charlotte. Vous êtes pâle et semblez souffrante depuis quelque temps, je suis sûre qu’une promenade vous fera du bien. »

Valentin avait appuyé la requête de sa souveraine et tous les trois passèrent une couple d’heures à se promener dans les petites allées des jardins, laissant les grandes avenues aux badauds qui les encombraient.

Cette promenade d’hiver fut une chose exquise pour deux des promeneurs ; pour le troisième, ce fut de la résignation. Les tortures qui avaient déchiré le cœur de Diana avaient cependant perdu de leur intensité. La piqûre du scorpion était moins âpre et moins venimeuse. Elle souffrait encore, mais ses souffrances étaient adoucies par la résignation. Il y a dans toutes les âmes une limite à ce qu’elles peuvent endurer de douloureux. Diana avait supporté sa part d’angoisses ; et, à ces peines cruelles, à ces tourments amers, avait succédé un sentiment passif de chagrin qui était presque du calme.

« Il est perdu pour moi, s’était-elle dit à elle-même, mais ce serait lâche de m’abandonner à mon chagrin, ce serait lâche de ne pas savoir être le témoin impassible du bonheur de mon amie. »

Mlle Paget n’était pas arrivée à cet état d’esprit sans une lutte sévère. Bien des fois, pendant ses mortelles insomnies, pendant ses longues et tristes journées, elle s’était dit à elle-même : du calme ! du calme ! Mais enfin, une paix réelle, le véritable baume Galiléen fut accordé à ses prières et cette âme accablée put goûter les douceurs du repos ; elle avait combattu le démon et l’avait vaincu.

Ce jour-là, pendant qu’elle marchait à côté des deux amants et écoutait leurs gais propos, elle éprouvait les sentiments d’une mère qui eût vu sa propre fille lui enlever l’homme qu’elle aimait et se fût résignée à la perte de toutes ses espérances par tendresse pour son enfant.

Il y eut le soir, à table, plus de franche gaieté, plus de beaux rêves que jamais. Le maître de la maison n’y prit qu’une faible part ; il fut calme et même pensif, laissant la conversation aller son train, sans s’y mêler. Après dîner, il se retira dans sa chambre, tandis que Valentin et ces dames restèrent auprès du feu, suivant l’usage orthodoxe de Noël, et se mirent tranquillement à raconter des histoires de revenants.

George se tenait en dehors du cercle, feuilletant les livres qui étaient sur la table, lorgnant dans un stéréoscope avec une expression évidente d’ennui. Ces sortes de soirées intimes étaient un genre de vie que Sheldon, de Gray’s Inn, déclarait « stupide » et s’il s’y soumettait, ce soir-là, c’était uniquement parce qu’il n’avait pas trouvé mieux à faire.

« Je ne pense pas que papa se soucie beaucoup des histoires de revenants, n’est-ce pas, mon oncle ? demanda Charlotte au gentleman qui bâillait magnifiquement.

— Je ne le suppose pas, ma chère ?

— Et, pensez-vous qu’il croie aux revenants ? demanda-t-elle en riant.

— Non, je suis certain qu’il n’y croit pas, répliqua George très sérieusement.

— Bon Dieu ! avec quelle solennité vous dites cela ! s’écria Charlotte, un peu surprise du ton de George, qu’elle ne s’expliquait pas.

— Je pensais à votre pauvre père…, je ne parle pas de mon frère… il est mort dans la maison de Philippe, vous savez ; et si Philippe croyait aux revenants, il ne se fût guère soucié de continuer à habiter cette maison, voyez-vous. Mais il a continué d’y vivre pendant douze mois environ, et je suppose qu’il ne s’y trouvait pas plus mal à son aise que dans aucune autre. »

Sur ce, Georgy se mit à fondre en larmes, en racontant à la compagnie comment elle s’était enfuie de la maison dans laquelle son premier mari était mort, immédiatement après les funérailles.

« Et je puis dire que la conduite de votre père en cette terrible conjoncture, Charlotte, a été au-dessus de tout éloge, continua Georgy, en se tournant du côté de sa fille ; il a été si attentif, si bienveillant, si patient !… Je ne sais vraiment pas ce que je serais devenue si le pauvre Tom était tombé malade dans une maison étrangère. Je ne mets pas en doute que l’autre docteur, M. Burkham, a fait son devoir, bien qu’il n’eût pas autant de décision que je l’aurais désiré.

— M. Burkham ! s’écria Valentin. Quel Burkham ?… Nous avons à mon cercle un membre qui s’appelle Burkham, un médecin, qui s’occupe un peu de littérature.

— M. Burkham qui a soigné mon pauvre mari était un très jeune homme, répondit Georgy ; un jeune homme blond, avec un teint frais et des façons un peu timides. J’aurais désiré qu’il fût plus vieux.

— C’est bien le même, dit Valentin. Le Burkham que je connais a le teint frais et les cheveux blonds, il ne doit pas avoir beaucoup plus que trente ans.

— Êtes-vous particulièrement lié avec lui ? demanda négligemment George.

— Oh ! non, pas du tout. Nous nous parlons quand il nous arrive de nous rencontrer… Voilà tout. Il paraît assez comme il faut, mais évidemment, ce n’est pas un grand praticien, autrement il ne ferait pas partie d’un cercle où l’on ne s’occupe que de littérature légère. Il me fait l’effet d’un de ces hommes modestes qui méritent de réussir et qui y arrivent rarement. »

C’est tout ce qui fut dit au sujet de M. Burkham ; mais il ne fut pas raconté d’autres histoires de revenants. Le souvenir de son père avait toujours sur Charlotte une influence attristante ; aussi ne fut-ce qu’après beaucoup de tendres paroles dites à voix basse par Valentin que le sourire revint sur ses lèvres.

Le grand plateau et la massive théière en argent ne tardèrent pas à apparaître, suivis presque immédiatement de Philippe.

« J’ai besoin de causer un moment avec vous après le thé, Haukehurst, dit-il, après avoir reçu sa tasse des mains de Georgy et en se disposant à la boire, tout en restant debout. Si vous voulez venir fumer un cigare dans le jardin, je puis vous dire en quelques minutes tout ce que j’ai à vous dire ; nous pourrons revenir pour faire un robre. Georgy joue très passablement et mon frère entend le whist aussi bien qu’un membre du Reform Club. »

Valentin sentit son cœur défaillir. Que pouvait lui vouloir Sheldon, si ce n’est retirer la parole qu’il lui avait donnée avant de savoir quelle était la situation pécuniaire de Charlotte ? Le jeune homme paraissait fort pâle lorsqu’il sortit ; Charlotte le suivait d’un regard anxieux, surprise de sa soudaine gravité. George n’était pas moins intrigué à l’idée d’un tête-à-tête sollicité par son frère.

« Quelle nouvelle évolution Philippe se prépare-t-il à faire ? » se demandait-il.

Les deux hommes allumèrent leurs cigares et attendirent qu’ils fussent bien enflammés avant que Sheldon prît la parole.

« Lorsque j’ai consenti à vous recevoir comme prétendant à la main de Mlle Halliday, mon cher, dit-il enfin, je vous ai dit que j’agissais comme peu d’autres l’auraient fait, et en cela, je ne vous ai dit que la vérité. Depuis que je vous ai donné ce consentement, j’ai fait une très étonnante découverte qui me met dans une situation tout à fait nouvelle.

— En vérité !

— Oui, mon cher. Il est venu à ma connaissance que Mlle Halliday, cette jeune fille que je croyais entièrement sous la dépendance de ma générosité, est l’héritière légale d’une grande fortune. Vous comprendrez certainement que cela change l’état des choses.

— Je le vois, dit vivement Valentin ; mais vous êtes convaincu, je l’espère, que je ne m’en doutais pas lorsque j’ai demandé à Mlle Halliday d’être ma femme. Quant à mon amour pour elle, il me serait difficile de vous dire quand il a commencé. Je crois que c’est la première fois que je l’ai vue. Je ne me souviens pas d’une seule fois où je ne l’aie aimée.

— Si je ne vous croyais pas au-dessus de toute considération d’intérêt, vous ne seriez pas aujourd’hui sous mon toit, M. Haukehurst, dit l’agent de change avec une extrême gravité. La découverte en question ne me cause aucun plaisir. Les droits à cette fortune ne font qu’augmenter ma responsabilité à son égard, et la responsabilité est ce que je voudrais le plus éviter. En conséquence, j’ai décidé que les choses resteraient ce qu’elles sont. Vous étiez digne d’elle lorsqu’elle était sans fortune, vous n’en êtes pas moins digne maintenant.

— Monsieur, s’écria Valentin, avec la plus grande émotion, je ne m’attendais pas à autant de générosité de votre part.

— Non, répliqua l’agent de change, l’idée que l’on se fait généralement d’un homme d’affaires n’est pas des plus flatteuses. Je n’ai cependant pas de prétention à la magnanimité. Je désire seulement envisager la question à un point de vue raisonnable.

— Vous avez montré une telle générosité de sentiment que je ne puis naviguer plus longtemps sous de fausses couleurs, dit Valentin après une courte pause. Jusques il y a un jour ou deux, j’étais obligé au secret par une promesse faite à votre frère ; mais la communication qu’il vous a faite des droits de Mlle Halliday me rend ma liberté, et je me crois obligé de vous avouer une chose qui pourra peut-être vous faire perdre votre confiance en moi. »

Sur ce, Haukehurst dit la part qu’il avait prise dans les recherches qui avaient eu pour résultat la découverte des droits de Mlle Halliday ; il n’entra pas dans les détails ; il dit seulement à Sheldon qu’il avait été l’instrument à l’aide duquel la chose s’était faite.

« Je ne puis que répéter ce que j’ai dit tout à l’heure, ajouta-t-il comme conclusion, j’ai aimé Charlotte depuis que je la connais, et je me suis déclaré à elle quelques jours avant que je connusse sa position. J’espère que cette confession n’altérera en rien votre estime pour moi.

— Ce serait mal reconnaître votre franchise que de mettre en doute la sincérité de votre explication, répondit l’agent de change. Et si vos recherches doivent, en définitive, tourner au profit de ma belle-fille, ce n’est que justice que vous en profitiez dans une certaine mesure. En attendant, nous ne saurions prendre les choses trop tranquillement. Je ne suis pas homme à m’enflammer, sachant d’ailleurs combien d’espoirs ont été brisés par la Haute Cour de Chancellerie. Votre grande découverte peut n’aboutir, en définitive, qu’à une déception et à une dépense d’argent. De même elle peut arriver à une conclusion aussi avantageuse que mon frère et vous paraissez l’espérer. Tout ce que je demande, c’est que le cœur innocent de la pauvre Charlotte ne soit, à aucun moment de sa vie, torturé par l’incertitude. Il vaut mieux ne rien lui dire de cela. Elle paraît être parfaitement heureuse dans sa position actuelle, et il y aurait plus que de la folie à troubler son esprit par de vagues espérances qui peuvent ne jamais se réaliser. Elle aura certainement à faire un peu plus tard des déclarations sous la foi du serment, etc. Quand ce moment viendra, on pourra lui dire qu’il s’agit d’une réclamation à faire dans son intérêt ; mais avant, elle n’a besoin de rien savoir. Voyez-vous, mon cher, j’ai déjà vu tant de choses pareilles n’aboutissant qu’à des misères, qu’il faut me pardonner mon excessive prudence. »

C’était juger toute l’affaire sous un jour nouveau. Jusqu’à ce moment Valentin s’était imaginé que, une fois le lien de parenté nettement établi, il suffirait que la réclamation de Charlotte fût présentée pour qu’elle eût gain de cause. La froide et pratique opinion exprimée à ce sujet par Sheldon soulevait toute espèce de doutes et de difficultés ; la chose devenait plus compliquée, plus mystérieuse.

« Et vous croyez vraiment qu’il vaudrait mieux ne pas en parler à Charlotte ?

— J’en suis certain. Si vous désirez lui éviter des ennuis et des tourments, vous prendrez soin de ne lui rien laisser connaître jusqu’à ce que l’affaire soit réglée, en supposant qu’elle soit jamais réglée. J’ai connu une affaire de ce genre qui a duré plus longtemps que la vie de la personne intéressée.

— Vous vous placez à un point de vue très décourageant.

— Je me place au point de vue pratique. Mon frère est un monomane au sujet des héritiers légaux.

— J’ai peine à me faire à l’idée de cacher la vérité à Charlotte.

— C’est parce que vous n’avez pas autant que moi l’expérience du monde, répondit froidement Sheldon.

— Je ne puis m’imaginer que la pensée de ses droits puisse avoir sur son esprit aucune influence de nature à le troubler, insista Valentin d’un air réfléchi. Il n’y a personne au monde qui attache moins d’importance à l’argent.

— Cela peut être ; mais il y a une sorte d’enivrement dans l’idée d’une grande fortune… un enivrement contre lequel aucune femme de l’âge de Charlotte ne saurait se défendre. Dites-lui qu’elle a droit à une grande fortune, et à partir de ce moment, elle y comptera, elle la prendra pour base de tous ses projets d’avenir. C’est fatal. Lorsque j’aurai ma fortune, je ferai ceci, cela ! Voilà ce qu’elle se dira continuellement à elle-même ; et, après cela, quand nous aurons échoué, ce qui arrivera très probablement, il lui restera une déception qui durera toute sa vie et altérera considérablement la satisfaction que trouve Charlotte dans son existence actuelle.

— Je suis porté à croire que vous avez raison, dit Valentin après quelques moments de réflexion. Ma chère Charlotte est parfaitement heureuse dans l’état où elle est. Il peut être plus sage de nous taire.

— J’en suis tout à fait convaincu, répliqua Sheldon. Du reste, qu’elle soit éclairée ou non, cela n’a aucun intérêt matériel en ce qui me concerne.

— Je suivrai votre conseil, M. Sheldon.

— Qu’il en soit donc ainsi. En ce cas, les choses resteront dans le statu quo. Vous serez reçu dans cette maison comme futur époux de ma belle-fille, et il est bien entendu que votre mariage n’aura pas lieu sans que j’aie été dûment consulté. Je dois avoir voix au chapitre.

— Très évidemment. Ce n’est que votre droit de demander que l’on prenne votre avis. »

Cela mit fin à l’entrevue d’une façon très agréable. Les gentlemen rentrèrent à la maison, et quelques moments après, Valentin se trouva assis à une table de whist avec les deux frères et Georgy, qui joua assez bien, mais avec hésitation, ayant une peur évidente de son mari et de son beau-frère. Charlotte et Diana pianotèrent des duos pendant que le whist suivait son cours avec un silence orthodoxe et solennel. Les yeux de Valentin erraient très souvent du côté du piano, aussi ne fut-il pas fâché lorsqu’un robre victorieux vint lui rendre sa liberté. Il parvint à amener un court tête-à-tête avec Charlotte pendant qu’il l’aidait à remettre en place la musique. Bientôt la sonnerie aigre de la pendule et un bruyant bâillement de Sheldon lui firent comprendre qu’ils devaient se retirer.

« La Providence est très bonne pour moi, dit-il à demi-voix à Mlle Halliday lorsqu’il lui souhaita le bonsoir. La conduite de votre beau-père est tout ce qu’il y a de meilleur et de plus prévoyant, il n’y a aucun nuage sur notre avenir. Bonne nuit et que Dieu vous bénisse, ma chérie ! Je crois que je considérerai toujours ce jour de Noël comme le premier qui ait existé pour moi. Jamais, jusqu’à présent, je n’avais senti à quel point ce saint anniversaire peut avoir d’austère douceur, de charme. »

Haukehurst revint à pied en compagnie de George, dont l’air sérieux et la mauvaise humeur n’étaient rien moins qu’agréables.

« Vous avez choisi votre chemin vous-même, lui dit celui-ci comme ils se séparaient. Tout ce que je désire, c’est que vous n’ayez pas à vous en repentir ; seulement, comme je crois vous l’avoir déjà dit, vous ne connaissez pas mon frère aussi bien que moi.

— Votre frère a agi envers moi avec une franchise et m’a montré des sentiments si désintéressés, que j’aimerais vraiment mieux ne pas entendre vos déplaisantes insinuations. Je hais ces manières de parler : « Je pourrais… ; si je voulais… » Tant que je serai reçu comme je le suis dans la maison de votre frère, je ne puis consentir à entendre dire du mal de lui.

— C’est un animal de très grande taille que celui sur lequel vous êtes monté depuis quelque temps, dit George, et quand un homme monte sur son grand cheval avec moi, je lui laisse toujours l’avantage de sa monture. Vous vous êtes arrangé sans aucune considération pour moi ; à l’avenir, je ne m’occuperai pas davantage de vous et de vos intérêts. Seulement s’il arrive quelque désagrément à vous ou aux vôtres par le fait de mon frère, rappelez-vous que je vous ai prévenu. Bonsoir. »

Dans la chambre de Charlotte, le feu brûla tard cette nuit. La jeune fille resta longtemps assise en toilette de nuit, brossant d’un air rêveur ses longs cheveux bruns en méditant sur les grâces et les mérites surnaturels de son Valentin.

Il y avait plus d’une heure que la famille était retirée lorsque Charlotte entendit frapper doucement à sa porte.

« Ce n’est que moi, chère, » dit une voix basse.

Et avant que Charlotte eût eu le temps de répondre, la porte s’ouvrit et Diana s’approcha immédiatement du feu, auprès duquel son amie était assise.

« Je suis si peu disposée à dormir ce soir, Charlotte, dit-elle, qu’en voyant de la lumière sous votre porte, cela m’a donné envie de venir causer quelques minutes avec vous.

— Ma très chère Diana, vous savez combien j’ai toujours du plaisir à vous voir.

— Oui, chère, je suis sûre que vous n’êtes que trop bonne pour moi… Et j’ai été si maussade, si peu gracieuse, Charlotte, que je sens que ma froideur a dû vous blesser pendant ces derniers mois.

— J’ai été un peu contrariée de temps en temps, chère, en voyant que vous paraissiez ne pas sympathiser avec moi dans mes joies et dans mes chagrins ; mais il y avait dans ce regret de l’égoïsme de ma part. Je sais très bien que si parfois votre apparence est un peu froide, votre cœur est bon.

— Non, Charlotte, mon cœur n’est pas bon ; il est mauvais.

— Diana !

— Oui, dit Mlle Paget, en s’agenouillant près de la chaise de son amie et parlant avec une énergie contenue, mon cœur a été mauvais, parce que votre bonheur l’a mis à la torture.

— Diana !

— Oh ! ma bien chérie, que vos yeux innocents ne se fixent pas sur moi avec tant d’étonnement. Vous me haïrez peut-être lorsque vous saurez tout. Non… non… non… vous ne me haïrez pas…, vous aurez pitié de moi et vous me pardonnerez. Je l’aimais, chère ; il était mon compagnon, mon seul ami, et il fut un temps…, il y a bien longtemps de cela…, avant qu’il vous eût jamais vue, où je m’imaginais qu’il faisait attention à moi et qu’un jour il m’aimerait…, comme je l’aimais… sans nous le dire, sans nous en apercevoir. Charlotte vous ne saurez jamais ce que j’ai souffert. Il n’est pas dans votre nature de comprendre ce qu’une femme comme moi peut souffrir. Je l’aimais si tendrement ! Je me suis attachée méchamment, follement, à mes espérances, à mes rêves ; alors que ces espérances étaient devenues les plus fausses, ces rêves les plus insensés qui aient jamais pu s’emparer d’une imagination. Mais, ma chérie, tout cela est passé ; et je viens à vous, dans cette nuit de Noël, pour vous dire que j’ai dompté mon cœur rebelle, qu’il n’y aura plus, désormais, aucun nuage entre vous et moi.

— Diana, ma chère amie… ma pauvre fille !… s’écria Charlotte tout à fait hors d’elle-même ; vous l’aimiez comme moi… et je vous ai pris son cœur ?

— Non, Charlotte, il ne m’a jamais appartenu.

— Vous l’aimiez, lorsque vous parliez si durement de lui !

— C’est alors que je m’exprimais le plus durement que je l’aimais le plus. Mais ne me regardez pas si tristement. Je vous répète que ma plus grande douleur est passée, qu’elle n’existe plus ; ce qui en reste est facile à surmonter ou à supporter. Ces sentiments ne sont pas éternels, Charlotte, quoi qu’en puissent dire les poètes et les romanciers. Si je ne m’étais pas rendue maîtresse de moi-même, je ne serais pas ici, cette nuit, avec votre bras autour de mon cou et son nom sur mes lèvres. Je n’ai jamais fait des vœux pour votre bonheur jusqu’à ce soir, Charlotte, et maintenant, pour la première fois, je puis le faire en tout honneur et sincérité. Je ne dis pas que pour moi Valentin sera jamais tout à fait ce que sont les autres hommes. Je pense que jusqu’à la fin de ma vie il y aura dans sa figure un regard, dans sa voix un ton, qui me toucheront plus profondément que ceux d’aucun autre, mais mon affection pour vous a surmonté mon amour pour lui, et je n’ai dans l’esprit aucune arrière-pensée en ce moment, où, assise à vos pieds, je prie Dieu qu’il bénisse votre choix.

— Ma Diana chérie, je ne sais comment vous remercier… comment vous exprimer ma confiance et mon affection.

— Je me demande si je suis digne de votre affection, chère ; mais avec l’aide de Dieu, je serai digne de votre confiance, et s’il vient jamais un jour où mon amitié puisse vous venir en aide, mon dévouement vous servir, ni l’un ni l’autre ne vous feront défaut. Écoutez, chère, voici les doux chants de l’hymne de Noël qui se font entendre. Vous rappelez-vous ce qu’a dit Shakespeare « que les oiseaux chantent la nuit entière et qu’alors aucun mauvais esprit n’erre dans l’espace, car cette nuit est faite de grâce, de sainteté. » J’ai dompté mon mauvais esprit, Charlotte, et il y aura entre nous paix et véritable amitié pour toujours, n’est-ce pas ma bien-aimée Charlotte ?…

Ainsi finit l’histoire des jeunes amours de Diana Paget… de cet amour qui avait grandi en secret, pour s’éteindre dans le silence de son cœur, et y demeurer enseveli avec les rêves éteints et les espérances qui l’avaient nourri.

Pour elle, le roman de la vie fut fermé à jamais cette nuit de Noël.

Pour Charlotte, la douce histoire n’était encore qu’à son début et les premiers chapitres étaient charmants, le livre mystique était rempli de délices. Elle avait le bonheur de posséder l’amour de son fiancé, le consentement de sa mère, et même l’approbation bienveillante de Sheldon. Que pouvait-elle demander à la Providence ? Quels dangers cachés pouvait-elle craindre ? Quel nuage orageux pouvait-elle apercevoir dans le ciel radieux ?

Il y avait cependant un nuage, un nuage pas plus grand que la main ; mais ce petit nuage qui apparaissait à l’horizon était plein de tempêtes et de terreurs.

 

*   *   *

 

Si l’histoire des jeunes amours de Diana est finie, celle de l’amour de Charlotte commence ; puis, il nous reste à connaître le sort de la fortune de John Haygarth.

Cette histoire sera racontée, cet avenir sera dévoilé dans l’ouvrage qui fait suite à celui-ci et qui est intitulé :

L’HÉRITAGE DE CHARLOTTE

FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en février 2022.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Lise-Marie, Isa, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : M. E. Braddon, Les Oiseaux de proie, tome second, Paris, Hachette, 1874. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Depuis la colline 2, a été prise par Laura Barr-Wells le 9.07.2014.

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Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Pour correspondre au texte original : « As to offence, his whole life has offended me, just as my father’s life has offended me, from first to last. » (BNR.)

[2] Dans la traduction : «  avaient été remplacées par un plateau de galettes de plomb et de confitures ». Le texte anglais étant « … had given place to a salver loaded with innocent delicacies in the way of pound-cake and apricot jam. » (BNR.)