Mary Elizabeth Braddon

LES OISEAUX DE PROIE
(tome 1)

traduction : Charles Bernard Derosne

1874

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Table des matières

 

LIVRE PREMIER  AMITIÉ FATALE. 4

CHAPITRE I  UNE MAISON DE BLOOMSBURY.. 4

CHAPITRE II  VIEUX JOURNAUX.. 11

CHAPITRE III  MONSIEUR ET MADAME HALLIDAY.. 30

CHAPITRE IV  MALADIE INQUIÉTANTE.. 47

CHAPITRE V  UNE LETTRE DE L’ALLIANCE.. 54

CHAPITRE VI  LES INCERTITUDES DE M. BURKHAM... 63

LIVRE DEUXIÈME  LES DEUX MACAIRES. 79

CHAPITRE I  LE TEMPLE DE L’OR.. 79

CHAPITRE II  LA PENTE RAPIDE.. 86

CHAPITRE III  PEINES ET ASPIRATIONS DU CŒUR.. 109

LIVRE TROISIÈME  PROSPÉRITÉ. 130

CHAPITRE I  UN BON MARIAGE.. 130

CHAPITRE II  CHARLOTTE.. 141

CHAPITRE III  PERSPECTIVES D’AVENIR DE GEORGE SHELDON   160

CHAPITRE IV  NOUVELLE EXISTENCE.. 168

CHAPITRE V  À LA PELOUSE.. 180

CHAPITRE VI   LE PACTE DE GRAY’S INN.. 194

CHAPITRE VII  LA TANTE SARAH.. 214

CHAPITRE VIII  CHARLOTTE PRÉDIT QU’lL PLEUVRA.. 221

CHAPITRE IX  SHELDON AUX AGUETS. 230

LIVRE QUATRIÈME  JOURNAL DE VALENTIN.. 240

CHAPITRE I  LE PLUS VIEIL HABITANT.. 240

CHAPITRE II  LA RÉSIDENCE DE MATTHIEU HAYGARTH   250

CHAPITRE III  LA PRUDENCE DE M. GOODGE.. 264

Ce livre numérique. 285

 

LIVRE PREMIER

AMITIÉ FATALE

CHAPITRE I

UNE MAISON DE BLOOMSBURY

Il y a des maisons qui, ni plus ni moins que des personnes, ont un air respectable… elles rendent confiants les fournisseurs les plus sceptiques ; les caisses de marchandises franchissent leur seuil d’un bond…, et même les gamins qui vagabondent par la ville s’en éloignent, discrets et respectueux, faisant sans doute réflexion qu’il ne serait point décent de prendre ses ébats en des lieux si honnêtes.

Une de ces maisons-là s’élevait, il y a quelques années, dans une toute petite rue de l’ouest de Londres, entre Holborn et l’église de Saint-Pancrace. Il est peut-être dans l’ordre que la distinction excessive s’impose, de telle sorte qu’elle en devienne désagréable. La splendeur immaculée du N° 14 de Fitzgeorge Street semblait une sorte d’insolence permanente adressée aux autres maisons, ses humbles voisines. Le N° 14 faisait un contraste pénible avec l’entourage pauvre, presque sale. Les rideaux de mousseline du parloir du N° 15 étaient jaunis, fanés par la fumée, et l’éclatante blancheur des rideaux du N° 14 soulignait cruellement leur misère. Mme Magson, la logeuse du N° 13, se donnait un mal d’enfer, frottait, époussetait du matin au soir ; mais la pauvre femme perdait sa peine, et elle se désespérait en pensant qu’elle aurait beau faire elle ne parviendrait jamais à rendre les dalles de ses marches et le bouton de sa porte aussi luisants, aussi nets que ceux du N° 14.

Non contente d’être un véritable modèle de respectabilité, l’impertinente maison affichait même parfois je ne sais quelles prétentions à l’élégance. Elle s’était fait une mine aussi élégante que possible pour les environs d’Holborn. Sur les fenêtres l’on voyait de gais géraniums très bien portants, ce qui, comme chacun sait, est chose rare pour le géranium, lequel jouit généralement d’une santé déplorable. Des cages d’oiseaux se dessinaient dans l’ombre douce des rideaux de mousseline et les reflets des briques nouvellement repiquées se fondaient dans la teinte verte des stores vénitiens. Sur la porte de la rue, fraîchement vernie, étincelait une large plaque de cuivre. Et tout cela, les marches blanches, les géraniums écarlates, les stores verts, le rayonnement métallique de la plaque de cuivre, vous avait un air opulent qui, tout compte fait, n’était pas trop déplaisant.

Les privilégiés admis à visiter l’intérieur de la maison en sortaient avec un sentiment d’envie et d’admiration et n’en finissaient pas quand ils commençaient le récit des splendeurs, tant du dehors que du dedans. Le prestige de l’habitation rejaillissait, comme il arrive, sur l’habitant et on se demandait de temps en temps si ce dernier n’était pas une personne tout à fait supérieure aux autres personnes. Du reste, l’inscription gravée sur la plaque de cuivre informait le voisinage que le N° 14 était occupé par M. Philippe Sheldon, chirurgien-dentiste, et aux heures de loisir les habitants de Fitzgeorge Street faisaient des commentaires à perte de vue sur la vie, les habitudes, les affaires de ce gentleman.

Il était, cela va de soi, éminemment respectable ; les voisins ne se posaient même pas cette question. Un bourgeois qui avait une devanture de porte aussi soignée et de pareils rideaux de mousseline était nécessairement le plus correct des humains. Il est évident qu’il n’y a qu’un citoyen de mœurs dissolues et d’esprit déréglé qui puisse avoir à ses fenêtres des rideaux de mousseline chiffonnés et malpropres. Les yeux sont le miroir de l’âme, dit le poète ; or, si on ne voit pas toujours les yeux d’un homme, rien de plus logique que de contempler les fenêtres de sa maison pour savoir au juste ce qu’il vaut. C’était du moins l’opinion des habitants de Fitzgeorge Street, Russell Square.

La personne et les habitudes de Sheldon étaient, du reste, en parfaite harmonie avec l’aspect de sa maison : ses devants de chemise étaient aussi blancs que les marches de son perron ; l’éclat de sa plaque de cuivre se retrouvait dans l’éclat de ses boutons de manchettes ; le lustre de ses gilets de satin noir n’était pas moins brillant que le vernis de sa porte ; et le poli parfait de ses ongles bien taillés, extrêmement nets, sa chevelure, ses favoris irréprochables, faisaient involontairement songer à la construction régulière de la maison, à sa façade de briques, à ses fleurs, à sa plaque de cuivre orthodoxe.

Aucun dentiste, aucun autre médecin n’avait habité la maison avant la venue de Sheldon : elle était restée inoccupée pendant plus d’une année et se trouvait dans un complet état de dégradation, lorsqu’un beau jour les affiches disparurent des fenêtres, et, immédiatement après, les briquetiers et les peintres plantèrent leurs échelles contre les murs décrépits. Sheldon ayant pris la maison pour un long bail, dépensa deux ou trois cents livres pour l’embellir. Lorsque les réparations et les décorations furent terminées, deux grands wagons chargés de meubles massifs, de mode ancienne, arrivèrent de la gare du Nord et s’arrêtèrent devant la maison. Au même moment on pouvait voir un jeune homme à la figure méditative qui allait, venait, entrait dans une chambre, puis dans une autre, se mettait à genoux, se relevait, mesurait, toisait avec une règle de trois pieds, prenant rapidement des notes sur un petit carnet qu’il tenait à la main. C’était un envoyé du tapissier, et avant la nuit tombante, plus d’un voisin savait que l’étranger venait pour poser des tapis neufs. Le nouveau locataire était évidemment d’un tempérament actif et énergique, car trois jours après son arrivée, la plaque de cuivre de la porte annonçait sa profession, en même temps qu’un cadre recouvert d’un verre et placé au niveau des yeux des passants, révélait par de nombreux témoignages l’habileté et la science du dentiste. Ce cadre instruisit et divertit à la fois les gamins du voisinage, qui ne revenaient pas de la blancheur des dents et du rouge vif des gencives ; ils firent même, à ce propos, les critiques les plus irrévérencieuses. Mais ce cadre en verre et cette plaque de cuivre étaient des moyens de publicité insuffisants. Tout de suite un joli jeune homme en habit râpé se mit à courir le quartier, frappant aux portes à la manière des facteurs, deux coups aussi secs, aussi tranchants qu’il savait, et distribuant des circulaires imprimées qui apprenaient au monde que Sheldon, chirurgien-dentiste, était inventeur d’une nouvelle méthode pour poser les fausses dents, incomparablement supérieure à toutes celles déjà connues ; et que, de plus, il était breveté pour un perfectionnement merveilleux de la nature, en corail. Le nom du perfectionnement avait été fabriqué avec du grec, du latin, ce qui, en général, inspire soudain, aux braves gens qui ne comprennent pas, une confiance démesurée.

Les voisins secouèrent la tête avec une prophétique solennité en lisant ces circulaires. De tous temps les pauvres gens, ceux qui passent leur vie à lutter contre la misère, se sont laissé aller aux tentations malsaines de l’envie ; en aucun temps ils n’ont pu se défendre d’une sorte de satisfaction cruelle en voyant se préparer et s’accomplir la ruine de ceux que le sort avait d’abord le plus favorisés. Cela n’est pas à l’honneur de l’humanité, mais cela est. Fitzgeorge Street et son entourage s’étaient jusqu’alors passés des services d’un dentiste ; mais il paraissait très douteux qu’on pût, en exerçant cette profession, vivre avec le seul secours de la clientèle du quartier. Sheldon avait peut-être dressé sa tente, dans cette pensée que partout où il y a des hommes il y a des maux de dents, et que le guérisseur d’un mal si commun ne peut manquer de faire fortune en quelque lieu du monde qu’il lui convienne d’établir son petit arsenal d’horreurs. Pendant quelque temps après son arrivée, il fut l’objet de la préoccupation des voisins.

On le regardait d’un air quelque peu défiant, en dépit de la belle et solide apparence de ses meubles et de la blancheur éblouissante de ses fenêtres ; on se demandait ce que deviendrait cette prospérité toute neuve qui s’étalait si gaillardement au soleil, et si tout ce luxe ne disparaîtrait pas un beau matin en une flambée, comme un feu de paille.

Les voisins furent un peu surpris et même un peu désappointés lorsqu’ils virent que le dentiste nouvellement établi semblait faire ses affaires et trouvait le moyen de rester là où il était venu. Les rideaux de mousseline étaient changés souvent, très souvent ; la pierre à frotter, l’huile, la flanelle pour les nettoyages étaient prodiguées ; on en abusait ; quant au linge de Sheldon, il continuait à être d’une pureté resplendissante. La surprise et la défiance firent alors place à un sentiment d’envie mitigé par le respect. Le dentiste avait-il beaucoup de clients ? C’est ce que personne n’aurait pu dire. Il n’est pas d’état et de profession dans lesquels un homme persévérant ne rencontre quelque léger encouragement. Une moitié des voisins déclarait que Sheldon s’était fait une petite clientèle, et mettait de l’argent de côté, tandis que l’autre moitié doutait encore et affirmait qu’il avait des ressources particulières et vivait aux dépens de son petit capital. Puis, peu à peu, les jours et les mois s’écoulant, des bruits transpirèrent. Sheldon avait quitté sa ville natale de Barlingford, dans le comté d’York, où son père et son grand’père avaient été chirurgiens-dentistes avant lui, pour venir s’établir à Londres ; il avait cédé avantageusement une excellente clientèle et avait transporté à la Métropole ses meubles : pesantes chaises et lourdes tables dont le bois avait été usé et poli par les mains de son aïeule ; comptant bien que sa bonne mine, son adresse, son goût du travail, l’aideraient très vite à faire fortune. On sut ensuite qu’il avait un frère avocat qui venait le voir souvent. Il avait, d’ailleurs, fort peu d’amis. On cita sa régularité, sa conduite, sa sobriété. Il avait trente ans environ, était célibataire et bel homme. Sa maison se composait d’une vieille femme laide et active, importée de Barlingford ; d’une fille chargée des commissions, et d’un jeune garçon qui ouvrait la porte, introduisait les clients dans le cabinet des consultations, et de plus, entre temps, faisait une besogne plus mystérieuse. On l’apercevait alors dans un petit cabinet sur la cour, limant, tripotant de la cire, du plâtre venu de Paris, des os, paraissant très absorbé. Les habitants de Fitzgeorge Street avaient appris tout cela dans le cours des quatre années qui s’étaient écoulées depuis l’établissement du dentiste ; mais c’était tout ; ils n’avaient rien pu découvrir de plus. Sheldon n’avait fait aucune connaissance dans le quartier et n’avait-même pas cherché à en faire. Ceux de ses voisins qui avaient vu l’intérieur de sa maison y étaient entrés comme patients : ils en étaient sortis aussi satisfaits de Sheldon qu’on peut l’être d’un homme qui vous a fait beaucoup de mal pour vous faire du bien. On avait toutefois vanté les bonnes manières du dentiste et son mouchoir parfumé. Du reste, Sheldon vivait très retiré ; les voisins d’en face qui le guettaient d’un œil curieux dans les soirées d’été, pendant qu’il fumait son cigare, assis dans un fauteuil près d’une fenêtre ouverte, n’étaient pas plus renseignés sur sa pensée intime que s’il se fût agi d’un Tartare Calmouck ou d’un chef Abyssinien.

CHAPITRE II

VIEUX JOURNAUX

L’aspect de Fitzgeorge Street était froid et sombre, sous un ciel gris du mois de mars, lorsque Sheldon revint à Londres, après une absence de huit jours. Il avait été à Barlingford et avait employé ces quelques jours de congé à revoir ses anciennes connaissances. Le temps avait été déplorable pour les promenades en dog-cart, les grandes courses à cheval où les hommes et les bêtes s’animent, veulent se dépasser : une bourrasque avait failli renverser Sheldon dans les rues de sa ville natale, et un bon quart d’heure durant l’avait secoué, lui barrant le passage et l’empêchant de frapper à la porte de ses parents. Ce mois de mars avait été particulièrement rude. Il n’était donc pas surprenant, à son retour en ville, que ce voyage n’eût fait aucun bien à Sheldon.

« Cette semaine vous a changé, » lui disait la vieille femme du comté d’York, en posant sur la table une côtelette et la tasse de thé avec la théière, le sucre, le lait.

Sheldon mangea très vite. Il semblait qu’il eût hâte de se débarrasser de la présence de sa vieille ménagère et qu’il fût gêné de la voir le questionner. Elle avait été sa nourrice, et, se souvenant des petites tendresses familières de l’enfant nerveux qu’elle avait nourri, elle se laissait souvent aller avec son maître à des façons plus libres que celles des serviteurs, même les plus estimés et les plus anciens. Elle le regardait furtivement, pendant qu’il était assis dans un large fauteuil au dossier élevé, fixant d’un air rêveur la flamme du foyer, et elle aurait voulu l’interroger sur son voyage.

Mais Sheldon n’était pas un homme à faire ce qu’il avait résolu de ne pas faire, même pour être agréable à sa nourrice. Il était bon maître, payait les gages de ses domestiques très ponctuellement et ne leur donnait pas grand mal ; mais avec lui, il était de notoriété publique que les bavardes perdaient leur temps. Nancy Woolper, soyons poli, Mme Woolper le savait bien, et elle en avait fait la remarque à sa voisine, Mme Magson, le soir, en faisant un bout de causette après dîner. On peut vivre des années entières dans un quartier sans savoir ce que sont ses voisins ; mais dans les offices seigneuriaux du West End, aussi bien que dans les plus modestes cuisines des faubourgs, les domestiques des maisons les moins mondaines auront beau faire, à un jour donné, ils ne pourront se soustraire à l’offre de quelque autre politesse faite par les domestiques voisins.

« Vous pouvez ôter le couvert, Nancy, dit à ce moment Sheldon, sortant tout à coup de la rêverie dans laquelle il avait paru absorbé pendant les dix dernières minutes ; j’ai beaucoup à travailler et j’attends George dans le courant de la soirée. Rappelez-vous que je n’y suis que pour lui seul. »

La vieille rangea sur le plateau la théière et le reste, mais elle ne cessa de regarder son maître. Il était assis, la tête un peu inclinée, et ses yeux noirs, obstinément fixés sur le foyer, avaient cette lueur intense, particulière que l’on remarque dans le regard de ceux dont la vue, dépassant l’objet sur lequel elle semble s’attacher, s’en va loin par delà les choses de la réalité. Nancy observait ainsi son maître très souvent ; elle ne pouvait s’habituer à considérer l’enfant qu’elle avait fait sauter sur ses genoux comme un homme. C’était pourtant un homme presque impénétrable, et l’abîme qui s’ouvrait entre Nancy et la pensée de cet homme déconcertait la pauvre femme. Ce soir-là, elle l’examinait plus attentivement qu’à l’ordinaire, si c’est possible, car il y avait dans sa physionomie un changement qu’elle cherchait vainement à s’expliquer.

Sheldon leva brusquement la tête et vit le regard qui le fixait. Cela l’impatienta, sans doute, car il dit nerveusement :

« Qu’est-ce que vous regardez, Nancy ? »

Ce n’était pas la première fois qu’il avait surpris cette curiosité de sa servante et en avait été importuné ; mais Nancy, en femme du Nord qu’elle était, ne se laissait pas décontenancer, et avait toujours sur les lèvres une réponse plausible : elle démontrait à son maître que sa curiosité n’était que l’effet de l’intérêt qu’elle lui portait.

« Je pensais justement, monsieur, dit-elle sans baisser ses petits yeux gris, à ce que vous avez dit que vous n’y seriez pour personne, excepté pour George. Dites-moi, monsieur, que faudrait-il faire si un client nous arrivait ? Il n’y a rien comme ces méchants vents de mars pour faire pousser les maux de dents. Dites donc, monsieur, un client en voiture ?…

— Les vents de mars pas plus que les pluies d’avril ne m’amèneront probablement de clients ni à pied, ni en voiture, vous devez bien le savoir, Nancy. S’il en venait un, faites-le entrer et donnez-lui à lire le Times de la semaine dernière pendant que je ferai la toilette de mes instruments… voilà ! maintenant, allez… non… attendez, j’ai quelques nouvelles à vous donner. »

Il se leva et se tint le dos tourné au feu, fixant le tapis pendant que Nancy restait près de la table avec son plateau chargé entre les mains. Son maître ne lui dit rien pendant quelques minutes, puis se retourna à moitié, se regardant vaguement dans la glace pendant qu’il parlait.

« Vous vous rappelez Mme Halliday ? lui dit-il.

— Certainement, monsieur. C’était autrefois Mlle Georgina Cradock, Mlle Georgy, comme on l’appelait… Vos premiers amours… Je n’ai jamais compris comment elle a pu se décider à épouser ce gros lourdaud de Halliday… à moins qu’elle ne fût éprise de ses grands yeux ronds et de ses favoris rouges.

— C’est son père et sa mère qui se sont épris de sa ferme, de ses récoltes, et de ses bestiaux, Nancy, répondit Sheldon en continuant à s’observer dans la glace. Georgy y a été pour peu de chose. C’est une de ces femmes qui laissent aux autres le soin de penser pour elles. Tom est néanmoins un excellent garçon, et Georgy a eu de la chance de rencontrer un pareil mari. Si je lui ai quelque peu fait la cour autrefois, il y avait longtemps que cela était fini lorsqu’elle a épousé Tom. Cela n’a jamais été qu’une amourette et j’en ai eu dans mon temps avec bien d’autres filles de Barlingford. Vous le savez bien, Nancy. »

Sheldon était rarement aussi communicatif avec sa femme de ménage ; la bonne femme, satisfaite de la rare condescendance de son maître, eut un gros rire qu’elle accompagna d’un signe de tête.

« Je suis allé jusqu’à Hiley, pendant que j’étais à la maison, » continua Sheldon.

Sheldon disait encore la maison en parlant de Barlingford, bien qu’il eût rompu presque tous les liens qui l’y rattachaient.

« Et j’ai dîné avec les Halliday… Georgy est aussi jolie que jamais, et tous vont très bien.

— Ont-ils des enfants, monsieur ?

— Une fille, répondit Sheldon avec indifférence ; elle est en pension à Scarborough, et je ne l’ai pas vue. J’ai passé une très agréable journée avec les Halliday. Tom a vendu sa ferme. Cette partie du monde ne lui convient pas, à ce qu’il paraît ; elle est trop froide et trop humide pour lui. C’est un de ces hommes gros et gras qui sembleraient pouvoir vous renverser avec leur petit doigt et qui tremblent au premier zéphyr. Je ne pense pas qu’il fasse de vieux os, Nancy ; mais on ne peut là-dessus rien affirmer. Je pense qu’il ira bien encore une dizaine d’années ; je dirai même que je l’espère, dans l’intérêt de Georgy.

— Je ne sais cependant s’il a eu raison de vendre la ferme de Hiley, observa Nancy. J’ai entendu dire qu’elle avait les meilleures terres à quarante milles autour de Barlingford ; mais il l’a sans doute vendue très cher.

— Oh ! oui, il l’a parfaitement bien vendue, à ce qu’il m’a dit. Vous savez que lorsqu’un campagnard du Nord trouve l’occasion de gagner de l’argent, il ne la laisse jamais passer. »

Nancy reçut ce compliment décoché à ses concitoyens avec un sourire approbatif et Shelton continua. Il ne cessait de se regarder dans la glace et arrangeait ses favoris, de l’air d’un homme très absorbé.

« Maintenant, comme Tom est né pour être fermier et rien que fermier, il faut qu’il trouve une autre terre sous un ciel qui lui sera plus clément. Ses amis lui ont conseillé le Devon ou les Cornouailles. Dans ces régions fortunées il pourrait faire pousser des myrtes et des roses jusque sur son toit et envoyer des petits pois au marché de Londres jusqu’à la fin de novembre. Il peut trouver cela sans se presser. Il viendra la semaine prochaine à Londres et s’en occupera. Georgy et lui sont deux enfants qui ne sauraient jamais se tirer d’affaire tout seuls, à Londres, du moins. Je les ai engagés à descendre ici ; leur logement ne leur coûtera rien et nous ferons les autres dépenses en commun, à la mode du comté d’York ; car, je ne puis malheureusement pas prendre à ma charge deux pensionnaires pendant un mois. Pensez-vous que vous serez capable de faire le service pour nous tous, Nancy ?

— Oh ! oui, je m’en tirerai très bien ; je ne suis pas une paresseuse comme les filles de Londres, qui mettent une demi-heure pour essuyer une tasse à thé. Soyez tranquille, je m’en tirerai !… M. et Mme Halliday occuperont votre chambre, bien sûr ?

— Oui, il faut leur donner la meilleure chambre ; moi, je dors n’importe où… Maintenant, descendez, Nancy, et pensez à tout cela… Il faut que je travaille, j’ai des lettres pressées à écrire ce soir. »

Nancy se retira avec son plateau, flattée, heureuse de la familiarité que lui avait montrée son maître et, de plus, enchantée à la pensée que la maison allait être pleine de monde. Ce serait certainement un grand embarras ; mais la nature remuante de Nancy souffrait de la vie monotone qui lui était quotidiennement imposée ; elle aspirait de toutes ses forces, à la chose qui la sortirait de son train-train ordinaire. Il y aurait aussi le plaisir de secouer un peu la paresse de la fille de Londres, il faudrait bien se mouvoir, monter, descendre. Et enfin, la question des petits profits n’était pas à dédaigner ; Nancy n’était point sotte, et elle savait que dans une maison où l’on boit et où l’on mange beaucoup, rien n’est plus facile à une ménagère intelligente que de faire son affaire, comme on dit. Pendant ces quatre dernières années, Sheldon avait vécu très simplement, pauvrement presque. Nancy, qui aimait toujours en son maître l’enfant aux yeux noirs qu’elle avait bercé, il y avait vingt-neuf ans de cela, l’avait soutenu dans cette voie de privation par son ordre, son économie. Elle s’était montrée honnête, délicate même, allant jusqu’à refuser de petits bénéfices que l’usage l’autorisait à accepter sans scrupule. Mais, ce que Nancy avait fait pour son maître, elle n’était pas disposée à le recommencer pour d’autres, pour des gens riches, qu’elle n’avait point bercés. Ici son intégrité cessait d’être excessive. Elle se mit en tête de faire supporter à Thomas Halliday, pendant son mois de séjour au logis, toutes les dépenses du ménage. Elle trouva cela juste, toujours à la mode du comté d’York.

Pendant que Nancy méditait sur ses devoirs domestiques, le maître de la maison, lui aussi, méditait et sur des sujets qui devaient être infiniment plus graves. Il avait pris dans un tiroir un portefeuille de cuir et en avait tiré une liasse de papiers. Il ne fit mine d’écrire aucune espèce de lettres, quoiqu’il eût prétexté qu’il avait à le faire en congédiant sa servante, mais les coudes appuyés sur la table, il mordillait le bout d’un porte-plume en bois qu’il maniait nerveusement entre ses doigts en regardant le mur avec une fixité stupide. Sous la clarté du gaz son visage semblait fatigué ; ses yeux étaient tout brillants de fièvre.

Sheldon était ce qu’on appelle un bel homme ; il avait la régularité fade des têtes en cire qui se voient à la porte des coiffeurs. Oui ! ses traits étaient réguliers, son nez d’une belle coupe aquiline, sa bouche ferme et très fendue, son menton et sa mâchoire un peu plus carrés cependant que ne le sont en général les mentons et les mâchoires des têtes que nous venons de dire. Son front, où se dessinait assez nettement la bosse de la clairvoyance, ne révélait en somme rien de très supérieur. Le phrénologue qui aurait voulu savoir l’homme qu’était Sheldon, ne l’aurait pu en se bornant à l’examiner du regard : il lui aurait fallu le secours de ses doigts ; car une des choses qui frappait le plus chez le dentiste, c’était sa chevelure : elle était abondante, très soignée, très noire, comme ses favoris. Les favoris, bien taillés, attiraient aussi l’attention. Et après les cheveux et les favoris, les dents de Sheldon apparaissaient entre ses lèvres blanches, massives, caractéristiques : c’était une réclame parlante du plus bel effet. Un artiste aurait peut-être jugé les dents trop larges, trop carrées. Étaient-elles donc vraiment belles ? On ne savait. Généralement on disait qu’elles semblaient mieux faites pour la mâchoire d’un des grands félins, qui broient si bien dans les jungles de l’Inde les os des imprudents, que pour celles d’un homme. Néanmoins, comme elles étaient d’une blancheur magnifique et que le teint de Sheldon était très foncé, cela faisait contraste et ce n’était pas laid.

Sheldon était un homme laborieux, actif, et patient. L’oisiveté du rêve lui répugnait ; sa pensée toute entière était au travail ; elle se concentrait sur l’objet qu’elle voulait atteindre avec une force et une souplesse d’une précision extraordinaire, comme mathématique. Les cases de ce cerveau avaient été rangées symétriquement comme le grand livre d’un commerçant. Ses idées y étaient enregistrées avec tant d’art et de méthode, que sur un signe de sa volonté, Sheldon faisait sortir à son heure celle dont il avait besoin. Ce soir-là, il resta plongé dans ses réflexions jusqu’au moment où il fut interrompu par le bruit d’un double coup de marteau frappé à sa porte. Cette façon de frapper était évidemment familière à son oreille, car il murmura : « George ! » mit de côté son pupitre, et se leva sur le tapis du foyer pour recevoir le visiteur attendu.

Une voix d’homme se fit entendre en bas ; une voix qui ressemblait à celle de Sheldon lui-même. Puis, un pas vif et ferme résonna dans l’escalier, la porte s’ouvrit, et un homme, qui lui-même ressemblait beaucoup à Sheldon, entra dans la chambre. C’était George Sheldon, le frère de Philippe Sheldon de deux ans plus jeune que lui. On n’eût, certes, pas pris les deux hommes l’un pour l’autre ; mais ils se ressemblaient beaucoup, et l’on voyait tout de suite qu’ils étaient frères. Leurs façons surtout étaient les mêmes. Ils étaient de la même taille, grands et bien conformés. Ils avaient tous deux les yeux noirs et brillants, les favoris et les cheveux noirs, les mains nerveuses, le bout des doigts carré, et le poignet osseux. Quelque chose d’âpre les distinguait, mais ce quelque chose avait été assoupli par les frottements de la vie moderne. À la première vue, ils pouvaient plaire ou déplaire ; mais quelle qu’eût été la première impression, on ne pouvait s’empêcher en les examinant de penser vaguement à ces hommes du Nouveau-Monde, solides et agiles, au regard clair, aux manières gracieuses et cassantes, qui conservent en eux je ne sais quoi de menaçant.

Ils s’accueillirent par un signe de tête amical ; ils étaient trop pratiques pour se livrer à aucune démonstration d’amitié fraternelle ; ils s’aimaient pourtant, se rendaient à l’occasion de mutuels services, et prenaient de temps à autre, rarement, leurs plaisirs ensemble. C’était tout. Leur amitié allait jusque là, mais pas au delà.

« Eh bien ! Philippe, dit George, je suis bien aise de vous voir de retour. Vous avez l’air fatigué cependant. Vous avez sans doute fait beaucoup de visites là-bas ?

— J’ai bien employé mon temps. J’ai passé une journée chez Halliday. Il s’en va passablement vite.

— Hum ! murmura George, il est regrettable qu’il ne s’en aille pas plus vite. Il devrait avaler sa gaffe, afin que vous puissiez épouser Georgy.

— Bah ! si Georgy devenait veuve, voudrait-elle de moi ? dit Philippe de l’air d’un homme qui doute.

— Oh ! elle ne serait pas longue à se décider. Avant son mariage, elle était très aimable avec vous, et l’eût-elle oublié, elle n’oserait pas vous refuser si vous la demandiez en mariage. Vous savez bien, Philippe, qu’elle a toujours eu un peu peur de vous.

— Je ne sais rien de cela. C’était une assez gentille personne ; mais malgré sa simplicité, elle savait très bien se défendre contre un amoureux pauvre et donner la préférence à un riche.

— C’était le fait de ses vieux parents. Georgy se serait jetée dans l’huile bouillante si son père et sa mère lui avaient dit de le faire. Ne vous souvenez-vous pas, lorsque nous étions enfants, à quel point elle avait peur de salir sa robe ? Je ne crois pas qu’elle ait épousé Tom de meilleur cœur qu’elle allait en pénitence pour avoir taché ses vêtements. Vous souvenez-vous ?… Elle s’en allait dans un coin, parce que ses parents le lui ordonnaient, et elle a épousé Tom par la même raison. Je ne crois pas non plus qu’elle ait été bien heureuse avec lui.

— Il n’y a qu’elle qui puisse le savoir, répondit tristement Philippe ; ce que je sais, moi, c’est que j’ai grand besoin d’une femme riche, car mes affaires vont aussi mal que possible.

— La pêche n’a pas été bonne, hein ?… La vieille douairière n’est pas revenue ?… Pas beaucoup de commandes de râteliers à dix guinées ?

— J’ai reçu l’année dernière à peu près soixante-dix livres, dit le dentiste, et mes dépenses sont d’environ cinq livres par semaine. J’ai couvert la différence avec l’argent que j’avais pour m’établir, espérant que je pourrais me soutenir et me faire une clientèle ; mais la clientèle diminue tous les ans. Je crois que dans le commencement on est venu à moi à cause de la nouveauté ; car, pendant les premiers douze mois, cela n’a pas été trop mal ; mais maintenant, autant vaudrait jeter son argent par la fenêtre, que de l’employer en circulaires et en annonces.

— Ainsi, une femme jeune, avec vingt milles livres et une mâchoire à mettre en état, ne s’est pas encore présentée ?

— Non ; ni une vieille non plus. Je ne regarderais pas à l’âge, si elle avait de l’argent, » répondit Philippe avec amertume.

George leva les épaules et plongea ses mains dans les poches de son pantalon, avec un geste de désespoir tout à fait cocasse. Il était le plus jeune des deux, et affectait dans son costume, ses manières, et son langage, un certain air de maquignon fort différent de la tenue et de la mise étudiées de son frère. Ses vêtements étaient amples et empestaient toujours le tabac. Il portait des bijoux, des breloques, des boutons de chemise, des épingles, des chaînes pendantes, et des trousseaux de clefs de montre. Ses favoris étaient plus épais que ceux de son frère, et il portait des moustaches, une belle paire de moustaches touffues, crânement retroussées, qui auraient mieux fait sous le nez d’un capitaine de guérillas que sous celui d’un paisible citadin. Sa situation comme avocat n’était guère meilleure que celle de son frère comme dentiste ; mais il avait ses plans pour arriver à la fortune et il espérait en faire une beaucoup plus belle que celle qu’opèrent ordinairement les membres du barreau. Il s’était mis à la poursuite des généalogies, à la recherche des faits oubliés, des moyens de renouer des anneaux rompus ; c’était une sorte de résurrectionniste légal, un piocheur dans les cendres et la poussière du passé ; il se disait qu’avec le temps il découvrirait un trésor qui le dédommagerait du travail et de la patience qu’il aurait déployés la moitié de sa vie.

« Je puis me résigner à attendre ma bonne chance jusqu’à l’âge de quarante ans, disait-il quelquefois à son frère dans ses moments d’expansion. Il me restera encore dix ans pour en jouir, et vingt de plus pour faire de bons dîners, boire de bon vin, et déblatérer à la manière des vieux contre la décadence de toutes choses.

Ils se tenaient debout aux deux côtés de la cheminée. George regardait son frère, pendant que Philippe fixait sur le foyer ses yeux couverts par ses lourds sourcils. Le feu était presque éteint, George se baissa et se mit à l’activer nerveusement.

« S’il est quelque chose que je haïsse par-dessus tout, et je hais beaucoup de choses, dit-il, c’est un feu qui s’éteint… Comment va-t-on à Barlingford ?… On y est aussi gai que par le passé, je suppose ?

— Pas plus gai que lorsque nous l’avons quitté. Les choses ont mal tourné pour moi, à Londres, et au milieu de mes tracas j’ai été plus d’une fois tenté d’en finir avec un coup de rasoir ou avec quelques gouttes d’acide prussique ; et lorsque j’ai revu ces rues froides et tristes, ces noires maisons, la place du marché déserte, l’église Saint-Jean-Baptiste, avec ses pierres massives, et entendu le monotone ding-dong des cloches sonnant pour les prières du soir, je me suis demandé comment j’avais jamais pu vivre une semaine dans un pareil lieu. J’aimerais mieux balayer les rues à Londres que d’habiter la plus riche maison de Barlingford, ainsi que je l’ai dit à Halliday.

— Et Tom va venir à Londres, si j’ai bien compris votre lettre ?

— Oui ; il a vendu Hiley, il désire trouver un autre domaine dans l’ouest de l’Angleterre. Lui et Georgy vont venir passer quelques semaines à Londres, et je les ai engagés à loger ici. Je ferai aussi bien d’utiliser la maison de cette façon, car vraiment elle ne vaut pas cher au point de vue professionnel.

— Hum ! je ne comprends pas votre but.

— Je n’ai aucun but particulier. Tom est un bon garçon et sa société vaudra mieux que la solitude d’une maison vide. La visite ne me coûtera rien ; Halliday supportera sa part de la dépense.

— À la bonne heure, cela pourra avoir au moins un résultat, répliqua George, qui considérait que toute action de la vie humaine doit être calculée de manière à produire un résultat productif ; mais je crains que vous ne soyez bientôt fatigué de cet arrangement. Tom est un très bon garçon, à sa manière, et très fort de mes amis, mais ce n’est, en somme, qu’un cerveau vide. »

La conversation changea de sujet, et les deux frères se mirent à parler de Barlingford et de ses habitants ; de quelques parents qui leur restaient et les rattachaient encore à leur ville natale ; ils parlèrent aussi de leurs anciens camarades d’enfance. Le dentiste prit dans le buffet une bouteille entamée de whisky pour son frère et pour lui ; mais la conversation n’en continua pas moins. Philippe était triste et distrait et répondait seulement de temps à autre ; il finit même par déclarer qu’il était harassé.

« Ce n’est pas une plaisanterie que de venir de Barlingford par un train de petite vitesse, et je ne pourrais me permettre l’express, dit-il, en manière d’explication, en réponse à son frère qui lui reprochait sa distraction.

— Alors, je pense que vous ferez bien de vous mettre au lit, reprit George qui avait fumé deux cigares et bu la bouteille de whisky, avec de l’eau chaude et du sucre. Je m’en vais… Je vous ai dit en arrivant combien vous me paraissiez fatigué. Quand attendez-vous Tom et sa femme ?

— Au commencement de la semaine prochaine.

— Si tôt que cela… Allons, bonsoir, je vous reverrai certainement, avant qu’ils arrivent. Vous feriez bien de venir jusque chez moi, demain soir. J’ai une affaire en train, qui m’occupe beaucoup en ce moment.

— Toujours vos mêmes travaux ?

— Toujours. Il ne m’en vient pas beaucoup d’autres.

— J’ai bien peur que vous ne tiriez jamais grand profit de celui-là.

— Je ne sais pas. Un joueur de whist a souvent bien des mauvaises cartes avant qu’il tombe sur une série d’atouts ; mais les atouts finissent toujours par venir s’il a la patience de les attendre. Tout homme a sa chance, Philippe ; il ne faut que savoir la saisir ; mais il y en a beaucoup qui se découragent et s’endorment avant que leur chance arrive. J’ai déjà dépensé bien du temps et du travail en pure perte ; mais les atouts sont dans le jeu, et il faudra bien qu’ils en sortent un peu plus tôt, un peu plus tard… »

George fit un signe d’adieu et se retira, et, tout en s’en allant, il sifflait gaiement. Philippe l’entendit et tourna sa chaise vers le feu avec un geste d’impatience.

« Vous pouvez être très savant, mon cher George, se dit le dentiste à lui-même, mais vous ne ferez jamais fortune à lire des testaments et à feuilleter des registres de paroisses pour rechercher les héritiers légitimes ; il n’est nullement probable qu’une somme un peu ronde attende qu’on vienne la chercher, quand tous ceux qui peuvent alléguer le plus léger prétexte pour s’en emparer sont encore au monde. Non, non, mon garçon, croyez-moi, il faudra que vous trouviez un meilleur moyen pour vous enrichir. »

Le feu avait baissé de nouveau, et Sheldon demeurait mélancoliquement assis devant les charbons noircis. L’état de ses affaires était fort mauvais… plus mauvais qu’il n’avait osé le confesser à son frère. Les voisins et les passants qui enviaient la brillante demeure de Sheldon ne soupçonnaient pas que le maître de la maison était entre les mains des usuriers et que la pierre à frotter qui servait à blanchir les marches de sa porte était payée par les trésors d’Israël. La philosophie de Philippe était toute mondaine. Il savait que le soldat de fortune qui veut remporter la victoire dans la grande bataille de la vie doit tenir son harnais en bon état et cacher les blessures qu’il peut recevoir sous l’éclat de sa cuirasse, de ses armes, et de ses galons.

Sa tentative pour se créer une clientèle ayant échoué, l’habile Sheldon ne voyait pas d’autres chances de salut que de laisser les restes de cette mésaventure à un confrère qui les paierait plus qu’ils ne valaient. C’est dans ce but qu’il conservait intacte la blancheur de ses rideaux de mousseline, bien que le savon et l’empois fussent payés avec de l’argent emprunté à soixante pour cent. C’est également dans ce but qu’il entretenait une sorte de pratique et cette apparence d’honorabilité qui est par elle-même une sorte de capital. C’était certainement une rude besogne que de défendre la forteresse contre les assauts de la misère, mais le dentiste se comportait vaillamment, et luttait avec opiniâtreté, attendant d’un jour à l’autre la victime que le sort lui devait. Il faisait réflexion qu’il serait excellent de pouvoir dire un jour : J’ai été pendant quatre ans un des notables habitants de Bloomsbury ; et cela lui donnait du courage. Il avait tendu des filets en divers endroits pour attraper l’innocent poisson et son petit capital. Plusieurs fois, il avait cru réussir ; mais capital et poisson s’étaient contentés de rôder autour du filet sans y entrer. Du reste, il n’avait jamais parlé de céder son fonds : il attendait les propositions, les provoquait sournoisement, mais ne les faisait pas.

Chaque jour, dans les derniers temps, l’état des choses empirait ; toutes les vingt-quatre heures l’échéance des billets déjà renouvelés apparaissait terrible, implacable. Philippe se sentait tomber graduellement dans les profondeurs douloureuses, compliquées, où le démon de l’Insolvabilité tient sa cour et rend ses arrêts. Tant qu’il avait eu son petit capital il n’avait point fait de dettes ; mais ce capital épuisé et les affaires de son état allant de mal en pis, il fut bien obligé d’emprunter. Ses prêteurs se lassèrent vite et refusèrent de lui faire la moindre avance. La chaise sur laquelle il était assis, le tisonnier avec lequel il arrangeait le feu ne lui appartenaient pas. Un jugement obtenu par un des juifs, ses créanciers, autorisait celui-ci à faire vendre ses meubles ; et, en rentrant chez lui, il pouvait trouver placardée sur son mur l’affiche du commissaire-priseur et son commis occupé à dresser l’inventaire de son mobilier. Si à ce moment la victime tant attendue qui devait acheter sa clientèle s’était présentée il eût été trop tard ; ses créanciers seuls auraient bénéficié du marché.

Il est rare qu’un homme se trouve acculé par une plus sombre fatalité que celle qui accablait Sheldon. Cependant ce soir-là il ne paraissait à vrai dire ni découragé, ni désespéré, mais simplement préoccupé par la préparation, l’exécution possible de quelque grand projet.

« Ce serait une bonne affaire pour moi, murmura-t-il, si j’étais de taille à la faire réussir. »

Le feu s’éteignit tout à fait ; les horloges sonnèrent minuit. Philippe réfléchissait à l’avenir devant les cendres encore tièdes de la cheminée. Les domestiques s’étaient retirés à onze heures, après avoir poussé les lourds verrous de la porte d’entrée, ce qui était bien inutile. Un mortel silence emplit la maison. Sheldon, toujours assis, entendait avec une netteté qui l’irritait les voix des passants attardés et les miaulements des chats du voisinage. Un meuble en acajou qui était dans un coin fit entendre un craquement étrange, long et triste. Il n’y prit pas garde. Il n’était point superstitieux. Son esprit froid ne se laissait pas distraire par les choses surnaturelles. Il était de ceux qui pensent qu’avec un crayon et un bout de papier on peut mettre en formules très nettes les problèmes les moins accessibles à l’homme.

« Je ferai mieux de lire l’exposé de cette affaire avant qu’ils arrivent, dit-il, ayant probablement épuisé le sujet de ses réflexions. Il n’y a pas de meilleur moment que celui-ci pour le faire librement, à ma guise. Dans le jour, on ne sait jamais si l’on n’est pas épié, espionné. »

Il regarda à sa montre, puis alla à une armoire où il prit de petits fagots, des allumettes, et de vieux journaux. Parfois il allumait son feu lui-même et notamment lorsqu’il voulait, la nuit, travailler plus fort que de coutume ou le matin de bonne heure. Il le ralluma aussi habilement que la ménagère la plus entendue et resta à le surveiller jusqu’à ce qu’il fût pris par tous les bouts. Puis il prit son bougeoir et descendit l’escalier qui conduisait à la pièce où il arrachait avec des pinces les dents de ses semblables. La grande chaise garnie de crin, éclairée par la pâle lumière du bougeoir, avait comme une apparence fantastique ; l’imagination d’une personne plus impressionnable eût pu la croire occupée par le fantôme d’un patient, expiré sous les tenailles de Sheldon. Il alluma le gaz d’un bec mobile qu’il avait l’habitude de faire arriver presque dans la bouche des clients qui venaient le soir. De chaque côté de la cheminée se trouvaient des armoires qui servaient de bibliothèque ; les livres n’avaient pas une grande valeur, et, néanmoins, les armoires étaient constamment fermées.

Sheldon prit une clef dans la poche de son gilet, puis ayant ouvert la bibliothèque, il en tira une pile de livres très pesants. C’étaient des volumes reliés du journal la Lancette. C’était un véritable fardeau, et je ne crois pas que le dentiste aurait pu supporter un poids plus considérable. Il s’y prit très adroitement, disposa de son mieux, entre ses bras, les lourds volumes, et remonta dans sa chambre. Il s’assit, jeta autour de lui un regard rapide, ouvrit un des livres, un autre, un troisième, se mit à le parcourir… il s’arrêtait, lisait un article d’un bout à l’autre, avec un redoublement d’attention, ou bien très vite quelques lignes ; il prenait des notes sur un petit carnet oblong et semblait se dire :

« Bien… bien… tout cela est bon… parfait…, et ceci donc !… et encore ceci ! n’omettons rien… »

Il était encore là, écrivassant, courbé sur sa table, quand les horloges voisines jetèrent une à une, à la file, sans ordre, trois coups distincts, qui tombèrent dans la nuit.

CHAPITRE III

MONSIEUR ET MADAME HALLIDAY

Les invités de Sheldon arrivèrent le jour annoncé. C’étaient des bourgeois de province, extrêmement considérés dans leur pays, jugés tout à fait comme il faut par leurs compatriotes, mais qui ne ressemblaient pas le moins du monde à des bourgeois de Londres.

Thomas Halliday était du comté d’York. C’était un homme gros, parlant haut, d’un caractère facile, jovial. Il avait hérité d’un petit domaine acquis par le travail et l’économie de son père. Sa vie avait toujours été des plus simples, il réalisait le type du fermier et rien de plus. Pour lui une exposition de bestiaux ou une foire aux chevaux étaient les joies suprêmes de l’existence. La ferme où il était né, et où il avait été élevé, était située à environ six milles de Barlingford ; ce qui fait que les meilleurs souvenirs de son enfance et de son adolescence étaient dans cette petite ville et surtout sur la place de son marché. Lui et les deux Sheldon avaient été camarades d’école et ils étaient restés bons amis ; ils s’amusaient ensemble comme on peut s’amuser à Barlingford ; ils faisaient la cour aux mêmes beautés provinciales dans les thés cérémonieux, en hiver, et pendant l’été, organisaient des pique-niques entre hommes, pique-niques dans lesquels plus on mangeait, plus on buvait, plus l’on était heureux. Halliday avait toujours respecté George et Philippe, se sentant moins fort, plus humble qu’eux ; ce qui ne l’empêchait pas de sentir la supériorité factice que lui donnait sa richesse sur ses amis. Il n’eût pas échangé les champs fertiles de Hiley pour la science et l’esprit des deux frères. Il était déjà propriétaire de sa maison bien meublée et de sa ferme fort bien garnie, lorsque lui et Philippe devinrent amoureux de Georgina Cradock, la plus jeune fille d’un avoué de Barlingford, voisin du père des deux Sheldon. Philippe et la jeune fille tout enfants avaient joué ensemble dans les grands jardins murés qui se trouvaient derrière les deux maisons et une intimité toute fraternelle les avait longtemps unis ; mais, lorsque plus tard ils se rencontraient en soirée, M. Cradock commença à surveiller les libertés de leur jeune affection. Georgina n’avait point de dot, et le digne avoué, son père, pensait qu’on trouvait le bonheur domestique bien plutôt dans la boîte à argenterie et l’armoire au linge, que dans les avantages physiques de son fiancé. Les dents blanches et les favoris noirs de Philippe ne le convertirent pas ; de sorte que le pauvre Sheldon fut jeté par-dessus le pont, comme il disait lui-même, et un beau jour Georgy épousa Halliday, avec tout le cérémonial et la solennité usités dans la bourgeoisie de Barlingford.

Cette union s’accomplit sans crise, sans déchirement. Philippe lui-même ne montra aucun désespoir extravagant. Son père était quelque peu médecin en même temps que dentiste, et si Philippe avait nourri quelque sombre dessein, il n’aurait pas eu besoin de s’adresser aux complaisances ou à l’amitié d’un pharmacien ; car sur les planches du laboratoire de son père, il eût pu trouver une douzaine de petites fioles noires dont le contenu, en trois ou quatre secondes, l’aurait prestement débarrassé du fardeau de la vie. Mais Philippe était plus philosophe ; il s’éloigna fièrement de M. et Mme Halliday, pendant quelque temps après leur mariage, ce qui fît penser qu’il se considérait comme assez malheureux. Mais la prudence qui avait toujours été la conseillère de Philippe fut également sa consolatrice dans cette légère crise : elle l’amena à juger assez vite que la réussite de sa tentative amoureuse eût peut-être été, en somme, la plus mauvaise opération qu’il eût pu faire au début de sa carrière.

Georgina n’avait pas de fortune ; cela dit tout. L’expérience aidant sa philosophie naturelle, le jeune dentiste ne tarda pas à découvrir que la vie des habitants les plus fortunés de Barlingford ressemblait tout à fait à celle des canaris. Ils étaient enfermés dans une jolie cage, avec abondance de grains et d’eau. La cage est propre, le vieux oiseau s’y trouve bien et n’est pas tourmenté du désir de voir des horizons nouveaux ; mais de temps en temps surgit une couvée de jeunes descendants qui battent de l’aile, sont plus impatients, et ne demandent qu’à prendre leur volée au plus tôt et à courir le monde librement. Avant qu’une année se fût écoulée depuis le mariage de Georgy, son premier amoureux s’était complètement résigné et était dans les meilleurs termes avec son ami Tom. Il dînait avec le jeune ménage et du meilleur appétit. La façon dont Philippe envisageait les conditions de sa vie avait, en effet, creusé entre lui et Georgina un abîme bien plus profond que ne l’avait fait la cérémonie de la paroisse d’Hiley. Philippe était arrivé à penser que l’existence de sa ville natale n’était qu’une sorte de végétation animale, pareille à celle des crabes, des huîtres, et autres pauvres bêtes inférieures. Il comprenait alors que par delà les dernières maisons de son petit bourg, il y avait un monde immense, où un homme comme lui pourrait faire quelque figure. Ce monde l’attirait, ce qui est simple.

Une fois certain qu’il ne ferait rien de digne de lui à Barlingford, Sheldon pensa tout de suite à Londres. À ce moment même son père mourut très à propos. Philippe céda sa clientèle à un jeune praticien plus modeste et accourut dans la grande ville, où il fit l’infructueux essai d’établissement que nous avons dit.

Sheldon avait perdu quatre ans à Londres et il s’en était écoulé neuf depuis le mariage de Georgy. Pour la première fois il allait se trouver en face du sort heureux ou malheureux qu’il avait un instant convoité ; de la femme qui l’avait dédaigné pour un autre. Il résolut de juger la situation avec la froideur d’un anatomiste ; cette résolution, du reste, ne lui coûta pas beaucoup ; elle lui fut même facilitée par les circonstances. Les jeunes époux demeuraient chez lui ; dînaient à sa table ; c’étaient deux natures expansives et bavardes ; ils étaient de ces gens qui, à tout bout de champ, devant les étrangers, parlent de leurs affaires, se chamaillent, laissent voir au premier venu le fond de leur intimité.

Sheldon avait la sagesse d’observer une stricte neutralité ; il prenait un journal lorsque la petite discussion commençait et le quittait lorsqu’elle était finie, avec la plus parfaite apparence d’indifférence. Mais il est probable que le mari et la femme n’appréciaient qu’à demi cette réserve ; ils eussent probablement préféré qu’il jugeât en dernier ressort ; cela eût passionné le débat, c’est-à-dire l’eût fait plus intéressant. Pendant ce temps, Philippe les observait silencieusement par-dessus son journal et faisait à son aise ses remarques sur chacun. Qu’il fût satisfait de voir que les amours passées n’avaient pas toujours raison ou qu’il vît avec quel plaisir son rival avait le dessous, rien, dans sa figure, ni dans ses façons, ne le faisait deviner.

La naïve, mais bourgeoise gentillesse de Georgina s’était transformée. C’était alors une très avenante jeune femme. Son teint et ses joues roses n’avaient rien perdu de leur ancienne fraîcheur ; ses longs cheveux châtain clair étaient aussi doux, aussi brillants que lorsque, toute jeune fille, elle les tressait pour aller au théâtre de Barlingford. Mignonne et frêle, Georgina avait eu une éducation ordinaire ; elle s’imaginait avoir acquis toute la science humaine en apprenant l’abrégé historique de Goldsmidt et les éléments de la Grammaire française. De plus, elle considérait comme le dernier mot de la perfection de la toilette une robe de moire antique et une grosse chaîne d’or ; et à ses yeux une maison lourdement meublée, un cheval et un gig, étaient l’expression la plus élevée de la splendeur terrestre et de la prospérité.

Telle était la frivole créature que Sheldon avait autrefois admirée et à laquelle il avait été sur le point d’offrir des vœux éternels. En l’étudiant maintenant, il se demandait comment il avait pu avoir d’elle une si haute opinion, mais il n’avait pas beaucoup de temps à donner à cette étude abstraite et fastidieuse ; il avait mieux à faire : notamment à s’occuper de ses propres affaires et de l’état dans lequel elles se trouvaient.

De leur côté M. et Mme Halliday étaient tout entiers ou à leurs affaires ou à leurs plaisirs, comme cela se trouvait ; ils aimaient beaucoup à s’amuser. Dans le jour ils allaient aux expositions et le soir aux théâtres, puis revenaient à la maison faire de petits soupers, après lesquels les doux camarades causaient amicalement avec grand renfort d’eau-de-vie et d’eau chaude.

Malheureusement pour la pauvre Georgy, ces heureux jours étaient souvent troublés par des nuages orageux. Cette pauvre petite femme était affligée de cette terrible fièvre intermittente : la jalousie, et le gros Thomas était un de ces hommes qui ne peuvent pas rencontrer une femme sans lui faire hic et nunc, un bout de cour. De plus, n’ayant par lui-même aucune ressource intellectuelle, il recherchait la compagnie. Cette disposition avait assez vite fait de lui un habitué des parloirs de tavernes et des petites réunions de sportsmen toujours à l’affût d’une partie de plaisir. Il en résultait qu’il laissait souvent en tête à tête son agréable maison et sa jeune femme. La pauvre Georgy trouvait ainsi de nombreuses occasions de nourrir ses craintes et ses soupçons jaloux ; elle se demandait sans cesse où pouvait être un homme aussi souvent absent de chez lui. Elle n’avait jamais été très éprise de son mari, mais ce n’était pas une raison pour qu’elle ne fût pas très jalouse. Cette jalousie se manifestait d’une façon maussade et fatigante, plus terrible à supporter que la fougue vengeresse de Clytemnestre. C’était vainement que Halliday et ses gais compagnons, ses amis, lui certifiaient l’innocence arcadienne des courses de chevaux et la pureté exquise de l’atmosphère fumeuse des parloirs de tavernes. Les soupçons de Georgy étaient trop vagues pour être réfutés, mais cependant assez fondés pour être l’occasion de bouderies, de reproches, toutes choses qui sont, par essence, les plus féminines et les plus ennuyeuses du monde.

Cependant l’honnête et bruyant Tom faisait tout ce qu’il pouvait pour lui prouver sa bonne foi et son attachement : il achetait à sa femme autant de robes de soie et de chapeaux qu’elle pouvait en porter. Il fit un testament par lequel il l’instituait sa seule légataire, et poussa même la sollicitude jusqu’à faire assurer sa propre vie, à différentes compagnies, pour un capital de cinq mille livres.

« Je suis d’une nature à pouvoir être enlevé subitement, disait-il à Georgy, et votre pauvre père désire que je mette en bon ordre tout ce qui vous concerne. Je ne suppose pas que vous vous remarierez, ma chère ; par conséquent, je n’ai pas de précautions à prendre pour la petite fortune de Charlotte. Si je dois la confier à quelqu’un, il vaut mieux que ce soit à ma petite femme qu’à un beau parleur de tuteur qui spéculera à la Bourse avec l’argent de ma fille et prendra la route de l’Australie lorsque tout sera mangé. Si vous voulez avoir confiance en moi, ajouta-t-il d’un ton de reproche, je vous prouverai que j’ai confiance en vous. »

Sur quoi, la pauvre petite Mme Halliday murmurait d’un air plaintif que ce n’était pas sa fortune et les assurances sur la vie dont elle avait tant besoin, mais d’un mari qui restât chez lui, heureux de la tranquillité de son foyer. Le pauvre Tom promettait de s’amender et tenait facilement sa promesse jusqu’à la prochaine occasion. À dire vrai, ce n’est pas commode à un homme jeune et généreux, solidement établi, qui fait valoir sa propre terre, qui a trois ou quatre bons chevaux dans son écurie, et une cave bien garnie, de rester froid devant les avances d’une camaraderie cordiale et sincère, j’en appelle aux bons compagnons ? qu’ils répondent.

À Londres, Halliday retrouva un de ses préférés. George était celui des deux frères qu’il aimait le mieux. George l’entraînait souvent hors de son tranquille séjour pour le conduire dans quelque mystérieux repaire, d’où il ne sortait qu’après minuit, sentant le vin, la démarche peu assurée, et les vêtements empestant la pipe.

Il était cependant toujours de bonne humeur, même après ces escapades et ne cessait de protester dans son langage campagnard qu’il n’y avait pas le moindre mal.

« Sur ma parole, vous savez, ma chère, George et moi avons pris une demi-douzaine d’huîtres, un cigare, une bouteille de pale ale, et nous sommes rentrés de suite après. »

La pauvre Georgy ne se sentait nullement rassurée par ces protestations d’huîtres et de cigares, dites d’une bouche empâtée par un mari qui avait peine à se soutenir. Ce séjour à Londres, si charmant à son début, menaçait de devenir plus difficile, plus fâcheux. George et ses amis avaient fini par faire du jeune fermier à peu près ce qu’ils voulaient. Il n’était jamais au logis, et Georgy n’avait d’autre distraction, durant les longues et humides soirées de mars, que ses travaux de couture à la lumière du gaz dans le salon de Sheldon, pendant que celui-ci, qui prenait rarement part aux plaisirs de son frère et de ses amis, travaillait en bas, dans son cabinet de torture, à quelque appareil de dentition mécanique.

Fitzgeorge Street, quoique particulièrement enclin à découvrir chez ses voisins les indices d’embarras pécuniaires ou des histoires où la morale fait piteuse figure, ne trouva aucun scandale à signaler à l’occasion de la visite de M. et Mme Halliday à leur compatriote et ami. Le bruit s’était répandu au dehors, grâce à l’éloquence de Mme Woolper, que Sheldon avait autrefois prétendu à la main de la dame et avait été éconduit ; les voisins s’étaient en conséquence mis en campagne, ne demandant qu’à pouvoir découvrir chez le dentiste quelque retour du passé. Il y aurait eu de joyeuses discussions dans les cuisines et arrière-boutiques si Sheldon eût montré des attentions particulières pour sa jolie hôtesse ; mais l’on arriva positivement à savoir, toujours par Nancy et par la servante, ce phénomène de paresse et d’iniquité, que non seulement Sheldon n’était nullement aux petits soins auprès de la jeune femme, mais qu’il la laissait seule pendant des heures entières, en l’absence de son mari, nez à nez avec ses travaux à l’aiguille, tandis que lui préparait des onguents destinés à réparer les désastres que le temps inflige à la beauté.

La troisième semaine de la visite de M. et Mme Halliday approchait de sa fin et le jeune fermier n’avait encore pris aucune décision, quant aux choses qui l’avaient amené à Londres. La vente de la ferme d’Hiley était un fait accompli ; l’argent qui en provenait était déposé chez le banquier de Tom ; mais on n’avait rien fait pour trouver une autre terre en remplacement de celle que son père et son grand-père avaient exploitée avant lui. Il était allé chez des agents d’affaires et avait rapporté chez lui des plans de domaines, lesquels, chacun dans leur genre, paraissaient réunir toutes les perfections désirables : mais, en attendant, il n’avait encore vu aucune de ces merveilles. Il attendait que le temps fût plus favorable pour aller faire un tour dans l’Ouest. Pendant qu’il attendait, le mois de mars faisait des siennes ; à dire vrai, il n’était guère propice à un voyage. La pluie, le vent, la grêle faisaient rage ; il aurait fallu s’arrêter en route, piétiner dans la boue des fermes. On prit le parti de rester au logis ; à quoi la camaraderie ne perdit rien, au contraire. Le temps, aidé par des parties de cartes chez George, les autres parties chez quelque autre, les promenades du matin à Newmarket, les soirées là où il y avait quelque chose de curieux à voir, et les autres soirées dans des endroits inconnus ; le temps, dis-je, passait très vite pour Halliday. C’était au mieux, mais la paix de son ménage se troublait de plus en plus.

Ce fut un soir, à la fin de la troisième semaine, que Sheldon quitta pour la première fois son cabinet et monta au salon où la pauvre Georgy était occupée à son éternel travail de couture, cet honnête travail à l’aiguille qui vient si à propos protéger les matrones contre les dangers de la solitude.

Sheldon apportait un journal du soir.

« Voici un compte rendu de l’ouverture du Parlement, dit-il, vous serez peut-être bien aise de le lire… Je voudrais avoir un piano pour le mettre à votre disposition, ou, dans mes connaissances, quelque dame qui pût vous tenir compagnie. Je crains que ces longues soirées de mars ne soient bien tristes pour vous, pendant que Tom est dehors.

— Elles sont fort tristes, en effet, répondit Georgy d’un ton chagrin, et Tom ne me laisserait pas seule ainsi tous les soirs, s’il avait quelque estime et quelque affection pour moi, mais il n’en a aucune. »

Sheldon déposa le journal et s’assit en face de son hôte. Il garda le silence pendant quelques instants, battant machinalement la mesure avec le bout de ses doigts sur la vieille table d’acajou ; enfin, souriant à demi, il dit :

« Cependant, Tom est assurément le meilleur des époux. Je sais qu’il s’est un peu dérangé depuis qu’il est à Londres, mais vous savez qu’il n’y vient pas souvent.

— Il est absolument le même à la maison, répondit tristement Georgy. Il va continuellement à Barlingford avec l’un ou l’autre ou pour y retrouver d’anciens amis. Certainement, si je l’avais mieux connu, je ne l’aurais jamais épousé.

— Comment, je croyais que c’était un si bon mari. Il me disait, il y a peu de jours, qu’il a fait un testament par lequel il vous laisse tout ce qu’il possède, et comme quoi il a fait assurer un capital de cinq mille livres sur sa vie.

— Oui, je sais tout cela ; mais ce n’est pas là ce que j’appelle être un bon mari. Ce n’est pas son argent que je désire. Je ne veux pas qu’il meure. J’ai seulement besoin qu’il reste chez lui.

— Pauvre Tom ! je crains bien que cela ne soit pas dans sa nature. Il aime le mouvement et le plaisir. Vous avez épousé un homme riche, Mme Halliday. Vous l’avez choisi vous-même, vous le savez, sans égard pour les sentiments de qui que ce soit. Vous avez sacrifié une affection loyale et sincère à votre intérêt ou à votre inclination. Je ne sais pas, et je ne demande pas auquel des deux… si le résultat n’a pas été heureux, vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous-même. »

Philippe resta assis, les bras appuyés sur la petite table, regardant Georgy en face. Ses yeux noirs devaient avoir quelque chose de scrutateur ; car Mme Halliday rougit et pâlit ensuite sous leur regard. Elle avait vu très souvent Sheldon depuis son mariage, mais c’était la première fois qu’il lui adressait une parole ressemblant à un reproche. Les yeux du dentiste s’adoucirent un peu pendant qu’il la considérait ; mais, cependant, ce qu’ils exprimèrent ressemblait moins à de la tendresse qu’à une compassion dédaigneuse telle que celle que peut inspirer à un homme fort la faiblesse d’un enfant. Il lui était facile de voir que cette femme le redoutait, et il était dans ses intérêts de se faire craindre d’elle. Dans tout ce qu’il faisait, Sheldon avait un but ; ce soir-là, son but était de mesurer la puissance de son influence sur Mme Halliday ; autrefois, avant son mariage, cette influence avait été très grande : il voulait savoir ce qui en était resté.

« Vous avez fait votre choix, Mme Halliday, continua-t-il presque aussitôt, et un choix que tous les gens prudents ont dû approuver. Quelle chance pouvait avoir un homme n’ayant d’autre héritage à attendre qu’une clientèle valant quatre à cinq cents livres contre l’héritier de la ferme d’Hiley, avec ses deux cent cinquante acres et ses trois mille livres de bétail, de plantations, et de fonds de roulement ? Les hommes prudents ont-ils jamais été arrêtés par les choses de la franchise et de l’honneur, par les promesses passées, les affections de l’enfance ? Ils réduisent toutes choses en livres, shillings, et pence, et, suivant eux, vous avez eu raison quand vous m’avez refusé pour épouser Tom. »

Georgy quitta son ouvrage et prit son mouchoir. Elle était de ces femmes qui se réfugient dans les larmes lorsqu’elles se sentent vaincues. Ses pleurs avaient toujours calmé l’honnête Tom, si irrité qu’il fût, et, sans doute, leur effet serait le même sur Sheldon.

Mais Georgy dut bientôt s’apercevoir que le dentiste était d’une autre trempe que l’honnête fermier. Il regardait couler ses pleurs avec la froide attention d’un savant ; il était même heureux de constater qu’il pouvait encore faire pleurer la pauvre enfant. Elle lui était nécessaire dans l’accomplissement de certain dessein qu’il avait conçu pour lui-même, et il voulait s’assurer de son degré de souplesse. Il savait que l’amour qu’elle avait ressenti pour lui, n’avait, à aucune époque, été excessif, que sa légère flamme avait certainement dû s’éteindre depuis neuf années ; mais son but pouvait aussi bien être atteint par la crainte que par l’affection, c’est pourquoi il était venu avec l’intention de calculer exactement son pouvoir sur la faiblesse de son hôtesse.

« C’est très mal à vous de dire d’aussi cruelles choses, M. Sheldon, dit-elle en pleurant. Vous savez très bien que mon mariage s’est fait par la volonté de papa et non par la mienne. Oh ! certes, si j’avais pu prévoir qu’il me laisserait ainsi, passerait ses nuits dehors, et rentrerait dans de pareils états, je n’aurais jamais consenti à le prendre pour mari.

— Vous n’auriez pas consenti ?… Oh ! si, vous l’auriez fait. Si vous étiez veuve demain et libre de vous remarier, vous choisiriez encore un homme semblable à Tom. Un homme qui rit très haut, qui fasse de beaux compliments, qui ait un gig avec un cheval de belle allure, voilà l’espèce d’homme que les femmes préfèrent, et c’est encore celle que vous choisiriez.

— Bien certainement, je ne me remarierais pas du tout, répondit Mme Halliday, d’une voix entrecoupée de sanglots. J’ai assez vu les douleurs du mariage pour ne pas désirer recommencer ; mais je ne désire pas que Tom meure, si peu bon qu’il soit pour moi. Ils disent toujours qu’il ne fera pas de vieux os… Quelle chose horrible, ne trouvez-vous pas… de parler des os d’une personne qui vit, et souvent j’ai été inquiète, tourmentée pour lui, mais il ne m’en a guère de reconnaissance. »

Ici Mme Halliday se mit littéralement à sangloter, si bien que Sheldon crut devoir ébaucher quelques mots de consolation.

« Allons, allons, je ne veux pas vous tourmenter davantage. Ce serait absurde et contraire aux lois de l’hospitalité, n’est-ce pas vrai ? Seulement, il y a des choses qu’il n’est pas possible d’oublier. Laissons le passé pour ce qu’il est. Quant au pauvre Tom, je ne doute pas qu’il vive longtemps, quoi qu’en puissent dire tous ces bavards. Il faut toujours que l’on parle à tort et à travers. Cela ne coûte rien de dire qu’un grand gaillard de six pieds, solidement bâti, n’est qu’un faible roseau qui fléchira au premier vent. Allons !… allons !…, Mme Halliday, il ne faut pas que votre mari, lorsqu’il reviendra, voie que je vous ai fait pleurer. Il peut rentrer de bonne heure ce soir… Allons !… allons !… nous aurons des huîtres à souper, et nous causerons ensuite du bon temps d’autrefois. »

Mme Halliday secoua douloureusement la tête.

« Il est déjà plus de dix heures, et je ne pense pas que Tom rentrera avant minuit. Il n’aime pas que je reste à l’attendre ; mais, si je ne l’attendais pas, je ne saurais pas à quelle heure il revient.

— Espérons pour le mieux ! dit gaiement Philippe ; je vais aller commander les huîtres.

— N’y allez pas pour moi ou pour Tom, il aura certainement soupé quand il rentrera, et, quant à moi, je ne pourrais rien prendre. »

Mme Halliday insista sur ce point, de sorte que Sheldon fut forcé de renoncer à la réjouissante pensée des huîtres et du pale ale, mais il ne retourna pas à ses travaux. Il s’assit en face de sa visiteuse, qu’il se mit à observer silencieusement et en semblant réfléchir pendant qu’elle travaillait. Elle avait séché ses pleurs ; elle semblait chagrine et impatiente ; elle regardait sa montre souvent. Sheldon essaya deux ou trois fois de reprendre la conversation, mais elle languissait ; ils demeurèrent silencieux, se considérant, s’examinant.

Peu à peu l’attention de Philippe parut se détacher de Georgina. Il tourna sa chaise et se tint en face du feu, avec cette même fixité de regard que nous avons déjà remarquée chez lui, la nuit qui suivit son retour. Sa position était depuis quelque temps si désespérée, qu’il n’avait plus la force, comme autrefois, de se dégager de l’étreinte du souci, alors même qu’il avait, dans sa pensée, arrêté ce qu’il fallait faire ou ne pas faire. En dépit de sa résolution, certains sujets s’imposaient à son esprit troublé et l’obsédaient sans cesse. Il avait le sens des choses pratiques tellement développé, qu’il fut plus inquiet du désordre nouveau qu’il dut constater dans ses facultés que des pensées mêmes qui le provoquèrent. Il resta longtemps assis en face de Mme Halliday, sans s’apercevoir de sa présence, laissant fuir les heures, absorbé.

Les tristes prévisions de Georgy ne l’avaient que trop inspirée. Il était près d’une heure lorsqu’un bruyant double coup de marteau annonça le retour d’Halliday. Le vent soufflait violemment et une pluie battante avait fouetté les vitres pendant la dernière demi-heure. Mme Halliday était près de suffoquer.

« Je suppose qu’il n’aura pas pu trouver de cab, » dit-elle brusquement, au moment où le bruit du marteau retentit.

Car, minuit passé, on a beau attendre une personne d’instant en instant, depuis plusieurs heures, le bruit du battant de la porte qui l’annonce vous surprend toujours.

« Il est revenu à pied avec la pluie et il va sans doute avoir un gros rhume, ajouta-t-elle tristement.

— Alors, il est heureux pour lui d’être dans la maison d’un médecin, » répondit en riant Sheldon.

C’était certainement, nous l’avons dit, un bel homme, mais il riait mal, M. Sheldon.

« J’ai fait toutes mes études médicales, vous le savez, et je suis aussi bien en état de soigner un rhume, une fièvre quelconque, que de fabriquer un râtelier de fausses dents. »

Halliday fit à ce moment irruption dans la chambre, en chantant sur un ton très faux la ritournelle d’un chœur populaire. Il était très en train, comme on dit, mais il n’était pas ivre.

« Je suis venu à pied seulement depuis Covent Garden, et, en route, je n’ai pris qu’un pot de porter et un Convent welsh-rabbit. J’ai entendu une musique exquise, des chanteurs qui avaient des voix d’anges… et j’ai soupé dans un endroit où les duchesses elles-mêmes ne craignent pas de venir en sortant de leur loge grillée, à ce que m’a dit George. »

Mais la pauvre et naïve Georgina ne croyait guère aux duchesses, à la voix angélique des chanteurs, ou à la simplicité primitive du welsh-rabbit. Elle se représentait avec terreur et netteté des choses moins innocentes. Elle s’imaginait son Tom dans un grand salon où il y avait de belles femmes, où l’on exécutait une musique enragée, où l’on se déhanchait en poussant des hourrahs formidables, mêlés au crépitement des bouteilles de champagne qui détonaient dans l’atmosphère corrompue de la salle. Des robes de satin, des pierres précieuses, des épaules nues resplendissaient sous le scintillement de la lumière que versait un lustre lourd et touffu. Une fois, au théâtre, elle avait vu quelque chose d’à peu près pareil, et depuis elle voyait toujours son mari mêlé à cette orgie, qui avait frappé sa chaste et fraîche imagination.

Les vêtements du rôdeur de nuit étaient très mouillés et ce fut en vain que sa femme et Sheldon le pressèrent d’en changer ou d’aller se mettre au lit. Il resta debout devant la cheminée, racontant ses innocentes aventures et cherchant de bonne foi à dissiper le nuage qui assombrissait le joli visage de Georgy. Lorsqu’enfin il consentit à aller se coucher, le dentiste secoua la tête d’un air compétent et attristé.

« Vous aurez un violent rhume demain, soyez-en sûr, Tom, et vous ne devrez vous en prendre qu’à vous-même, dit-il pendant qu’il souhaitait le bonsoir à son joyeux ami.

— Tant pis, mon vieux, répliqua Tom, si je suis malade, vous me soignerez ; si je dois en mourir, j’aime mieux être exécuté par un médecin que je connais que par un inconnu. »

Ce trait lancé, Halliday descendit lourdement les escaliers, suivi de sa femme, qui n’était pas consolée le moins du monde.

Philippe resta un instant sur le palier, suivant de l’œil les deux visiteurs, puis il rentra lentement dans le salon, où après avoir ranimé le feu, il s’assit devant la cheminée, un journal à la main.

« À quoi bon me coucher, si je ne puis dormir ? » murmura-t-il tristement.

CHAPITRE IV

MALADIE INQUIÉTANTE

La prophétie de Sheldon se réalisa tout à fait : Tom se réveilla avec un très gros rhume. Comme beaucoup d’hommes du même tempérament, un rien l’abattait. Là où un autre plus délicat, mais plus rompu à l’effort, eût fait bonne contenance, il tomba, lui, comme une masse.

Philippe le plaisanta à ce sujet.

« Gardez le lit si vous voulez, Tom, mais cela n’est nullement nécessaire. Comme vous avez les mains chaudes et la langue chargée, je vais vous donner une potion, vous serez tout à fait remis pour dîner. Je vais faire dire à George qu’il vienne ce soir faire une partie de cartes avec nous. »

Tom suivit les prescriptions de son ami. Il prit la médecine, lut le journal, et passa la plus grande partie de cette triste journée à dormir. À cinq heures et demie il se leva, s’habilla pour dîner, et la soirée s’écoula très agréablement, et même si agréablement que Georgy se surprit presque à désirer que son mari fût atteint de quelque maladie chronique qui l’obligeât à rester chez lui. Elle poussa un petit soupir de désappointement, lorsque Sheldon frappa gaiement sur les larges épaules de son mari, en lui disant qu’il serait tout à fait remis le lendemain.

Cependant les circonstances permirent à la jalousie de Georgy de sommeiller quelque temps en paix. Le rhume de Tom dura plus longtemps qu’on ne s’y attendait et fut suivi d’une fièvre lente.

« Une fièvre bilieuse, mais qui n’a rien d’inquiétant, dit Sheldon.

Le malade et sa femme s’en rapportèrent complètement à leur ami, lorsqu’il les assura tous les deux que l’indisposition de Tom était la plus bénigne du monde.

« Un peu fatigante, c’est vrai, mais absolument sans danger, » ajouta-t-il.

Il eut à répéter très souvent cette assurance à Georgy. L’irritation de celle-ci avait fait place à la sollicitude la plus affectueuse ; elle ne quittait pas Tom qui, ne bougeant point de son lit, était hors d’état de courir avec les camarades et acceptait avec une douce reconnaissance les tasses de bouillon et l’arrowroot que lui offrait sa femme.

La maladie d’Halliday était très pénible : c’était une de ces affections intermittentes qui laissait le malade, les amis du malade, et tous ceux qui le soignaient, dans une incertitude continuelle. Un peu plus mal un jour, un peu mieux le lendemain ; reprenant parfois quelque force, et brusquement, perdant plus qu’il n’avait gagné. Le malade déclinait insensiblement : au bout de trois semaines, alors qu’il ne pouvait plus quitter le lit, que ce qui lui restait de résistance s’en était allé, comme l’appétit, Georgy comprit enfin que cette maladie, considérée d’abord comme si peu inquiétante, était, en somme, une maladie grave.

« Je pense que si… si vous n’y voyez pas d’objection… il serait bon de consulter un autre médecin, monsieur Sheldon, dit-elle un jour d’un air très embarrassé, craignant de blesser son hôte en paraissant suspecter son habileté. Vous comprenez, vous… vous êtes tellement occupé avec vos clients… bien certainement ce n’est pas que je doute de votre talent… Mais ne croyez-vous pas qu’un médecin spécialiste pourrait vous aider utilement pour mener à bonne fin la guérison de Tom ? Voilà si longtemps qu’il est malade et vraiment son état ne paraît pas s’améliorer. »

Philippe leva les épaules.

« Comme vous voudrez, ma chère madame Halliday, je n’entends nullement vous imposer mes services. C’est uniquement affaire d’amitié de ma part ; vous le savez. Je n’entends pas recevoir six pence pour les soins que je donne à ce pauvre Tom. Appelez un autre médecin, certainement, si vous le jugez à propos, mais dans ce cas, vous le comprenez, je devrai me retirer. La personne que vous ferez venir peut être un savant, comme ce peut être un ignorant. C’est une chance que l’on court avec un inconnu. Je ne puis, quant à moi, vous donner aucune indication à ce sujet, car je n’ai de rapports avec aucun médecin de Londres. »

Georgy parut alarmée : il lui fallait envisager la question d’une façon nouvelle. Elle s’était imaginé que tous les médecins devaient être savants, et si elle avait eu des doutes sur Sheldon, c’est seulement parce qu’il était plutôt dentiste que médecin. Elle se demanda si elle pouvait sans imprudence enlever pour ainsi dire son mari des mains d’un ami, d’un homme d’expérience en somme, pour confier le soin de sa guérison à un ignorant peut-être.

« Je me tourmente toujours trop facilement, » pensa-t-elle.

Puis regardant Sheldon d’un pauvre air, elle dit :

« Que pensez-vous que je doive faire ? Je vous en prie, dites-le moi. Encore ce matin, il n’a rien voulu manger à déjeuner, et même la tasse de thé que je l’ai décidé à prendre, a paru lui répugner. Et puis, cet affreux mal de gorge qui le fait tant souffrir… Que dois-je faire, monsieur Sheldon ?…

— Ce qui vous paraîtra le plus convenable, madame Halliday. Je n’ai nullement la prétention de vous conseiller. C’est une question de sentiment plutôt que de raison, et vous seule pouvez prendre une détermination à cet égard. Si je connaissais quelqu’un que je pusse honnêtement vous recommander, ce serait une autre affaire ; mais je ne connais personne. La maladie de Tom est tout ce qu’il y a de plus simple, et je me sens tout à fait en état de l’en tirer sans faire d’embarras ; mais si vous pensez autrement, mettez-moi, je vous en prie, en dehors de la question. Il y a cependant une chose que je dois vous faire observer. Comme beaucoup de gaillards de sa trempe, votre mari a les nerfs aussi impressionnables qu’une femme, et si vous faites venir un docteur étranger qui se présentera avec une figure longue et des airs solennels, il est à craindre que votre mari n’en soit affecté, ce qui pourrait lui faire plus de mal en quelques jours que le médecin ne pourra faire de bien en autant de semaines.

Il y eut alors un moment de silence. Les opinions et les doutes de Georgy étaient aussi vagues les uns que les autres. Les dernières paroles de Sheldon l’inquiétèrent ; elle était troublée de l’état de son mari, mais toute sa vie elle avait été habituée à ne point penser par elle-même, à suivre en tout l’avis des autres.

« Pensez-vous réellement que Tom pourra se rétablir vite ? demanda-t-elle.

— Si je pensais autrement, je serais le premier à conseiller que l’on prît d’autres mesures. Quoi qu’il en soit, ma chère madame Halliday, appelez quelqu’un d’autre pour votre propre satisfaction.

— Non, dit Georgy avec un douloureux soupir, cela pourrait effrayer Tom. Vous avez parfaitement raison, monsieur Sheldon ; il est très impressionnable, et l’idée que, moi, je suis inquiète, pourrait le rendre plus malade. Je m’en rapporterai à vous. Tâchez de le rétablir promptement. Vous tâcherez, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle, suppliante, enfantine, gracieuse, comme elle avait coutume.

Sheldon, qui s’était mis à chercher quelque chose dans un des tiroirs de la table, tournait le dos, en ce moment, à son hôtesse.

« Vous pouvez compter que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, madame Halliday, » répondit-il en continuant de fouiller le tiroir.

George était venu souvent chez son frère depuis que Tom était tombé malade. George et Tom avaient été autrefois les Damon et Pythias de Barlingford, et George sembla réellement affecté lorsqu’il vit s’empirer l’état de son ami ; mais les changements étaient si difficiles à apprécier, les alternatives du mieux au plus mal et du plus mal au mieux étaient si fréquentes, que ceux qui entouraient le malade n’éprouvaient pas de sérieuses inquiétudes. En dépit des souffrances du malade, on ne pouvait se résigner à considérer cette fièvre lente comme une chose grave. Le malade était constamment altéré et n’avait aucun appétit ; mais Sheldon déclarait que ces symptômes étaient les effets les plus ordinaires de la fièvre bilieuse la plus légère, Tom ne pouvait manquer de s’en débarrasser, et après il se porterait mieux que jamais.

Au début de sa maladie, Tom avait pu jouer aux cartes, mais la dernière semaine il avait dû y renoncer ; il était trop faible même pour lire le journal ou pour en écouter la lecture. Un jour George vint voir son vieil ami.

« C’est pour vous égayer un peu, mon vieux camarade, » dit-il.

Mais il trouva que Tom en était arrivé à ne pouvoir plus être égayé, même par sa bonne humeur, ses histoires, son récit d’un steeple-chase, dans lequel deux de leurs voisins s’étaient gravement blessés en sautant un double fossé.

« Tom me paraît plus mal, avait dit George à son frère. Il est en mauvaise voie. N’êtes-vous pas de mon avis, Philippe ?

— Non, cela n’a rien de sérieux ; il est un peu affaibli ce soir, et voilà tout.

— Un peu affaibli… il me semble tellement affaibli à moi, que si cela augmente, je crois qu’il en mourra. Si j’étais de vous, je demanderais une consultation. »

Philippe haussa les épaules et fit dédaigneusement claquer ses lèvres.

« Si vous connaissiez les médecins comme je les connais, vous ne seriez pas si pressé de mettre un ami à leur merci, dit-il négligemment. Ne vous alarmez pas pour Tom. Il est aussi bien qu’il puisse être. Pendant ces dix dernières années, il s’est livré à des excès de boisson et de nourriture, et, en somme, cette fièvre bilieuse ne pourra que lui faire du bien.

— Le croyez-vous ?… » dit George d’un air de doute.

Il y eut une pause pendant laquelle les deux frères se regardèrent furtivement l’un l’autre et surprirent réciproquement leur regard.

« Je ne sais si cela tient aux excès de boisson et de nourriture, dit George ; mais, pour sûr, il y a quelque chose qui ne va plus chez Tom, cela est très évident. »

CHAPITRE V

UNE LETTRE DE L’ALLIANCE

Le soir du même jour où Mme Halliday avait discuté avec Sheldon l’opportunité d’appeler un docteur étranger, George vint de nouveau voir le malade. Il s’aperçut du changement de son état, plus que les personnes de la maison qui étaient constamment près de lui ; il le trouva beaucoup plus mal.

Il se garda néanmoins de laisser paraître aucune inquiétude. Il parla à son ami avec sa gaieté ordinaire, resta une demi-heure assis auprès de son lit, et fit son possible pour faire sortir Tom d’une sorte de torpeur léthargique qui l’accablait. Il s’efforça aussi de rassurer Mme Halliday, qui, avec l’alerte Nancy, garde-malade tout à fait inappréciable, ne quittait pas la chambre de son mari. Il échoua. L’apathie léthargique de Tom ne put se dissiper et le courage de Georgy allait en diminuant à mesure que ses craintes augmentaient.

Elle aurait bien désiré appeler un autre médecin, elle aurait bien voulu chercher ailleurs quelque élément de tranquillité et de consolation ; mais elle avait peur d’offenser Philippe comme d’alarmer son mari. Il en résulta qu’elle attendit, en continuant de lutter contre son anxiété croissante. Sheldon n’avait-il pas assuré que la maladie de son mari était sans gravité ? Quel motif pourrait-il avoir de la tromper ?

Un bol rempli de bouillon était sur la petite table, à côté du lit ; il y était depuis des heures sans avoir été touché.

« Je me suis donné tant de peine pour le faire bon, dit d’un ton de regret Mme Woolper, comme elle passait près de la petite table pour arranger le lit ; et le pauvre M. Halliday n’en a pas pris une cuillerée. Il ne vaudrait plus rien demain. Comme, avec mes allées et venues continuelles, je n’ai rien mangé à dîner, je le ferai réchauffer pour mon souper. Rien ne va bien dans la maison, madame Halliday, car vous ne mangez pas non plus ; et, quant à faire un dîner pour M. Sheldon, autant vaudrait jeter la viande dans la gouttière ; il y aurait au moins chance que les chats en profitent.

— Philippe a donc perdu l’appétit, Nancy ? dit George.

— Je dois le croire, monsieur George. Hier, j’ai fait rôtir un poulet pour lui et Mme Halliday ; ils n’en ont pas mangé une once à eux deux. C’était pourtant un joli poulet bien tendre, cuit à point, avec du cresson frais autour… Il suffit d’une maladie pour en amener d’autres, bien sûr… De sa vie je n’ai vu votre frère aussi abattu que maintenant.

— Non, répondit George d’un air pensif ; Philippe n’est ordinairement pas facile à abattre. »

Le malade dormait en ce moment. George resta quelques minutes auprès du lit à considérer sa figure altérée, puis il se tourna se disposant à quitter la chambre.

« Bonsoir, madame Halliday, dit-il, j’espère que le pauvre vieux Tom sera un peu mieux quand je reviendrai demain.

— Je l’espère, » répondit tristement Georgy.

Elle était assise près de la fenêtre, regardant le ciel qui peu à péri devenait plus sombre. Le soleil se couchait dans des nuages humides, chargés de pluie, orageux, et à la clarté de ses derniers rayons, succéda une sorte de nuit, lourde, grise, qui emplit démesurément l’espace.

Cette figure immobile près de la fenêtre, ce ciel couvert roulant ses tristes nuages, cette chambre presque noire, encombrée de fioles, formaient un tableau lugubre qui demeura longtemps présent aux yeux de celui qui le contemplait alors.

George et Nancy sortirent de la chambre ensemble ; la vieille ménagère portant la tasse de bouillon.

« Il semble être en mauvais chemin, ce soir, Nancy, dit George en faisant de la tête un signe en arrière et en désignant la chambre du malade.

— Il est en mauvais chemin, répondit gravement la vieille femme, quoi qu’en puisse penser M. Philippe. Je n’ai pas l’intention de rien dire contre la science de votre frère ; car un homme aussi travailleur que lui doit certainement être très savant, et si j’étais malade moi-même je me confierais entièrement à lui. J’ai entendu dire à Barlingford que les avis de mon maître étaient aussi bons que ceux d’un médecin en titre, et qu’il y en avait fort peu de ceux-ci qui en sachent autant que lui ; mais, malgré tout cela, M. George, je ne crois pas qu’il s’entende à la maladie de M. Halliday aussi bien qu’il le faudrait.

— Pensez-vous que Tom soit en danger ?

— Je ne veux pas dire cela, M. George, mais je pense que son état va en s’empirant au lieu de s’améliorer.

— Hum ! murmura doucement George, si Halliday venait à mourir, Philippe aurait une bonne chance d’épouser une femme riche.

— Ne dites pas cela, M. George ! s’écria d’un ton de reproche la vieille nourrice. N’ayez pas même une pareille pensée quand le pauvre homme peut-être se débat contre la mort. Je suis bien sûre que M. Sheldon n’y pense pas, lui ! Il m’a dit avant l’arrivée de M. et de Mme Halliday que lui et Mlle Georgy avaient depuis longtemps oublié le passé.

— Oh ! si Philippe a dit cela, c’est différent. Philippe dit volontiers ce qu’il pense et pense toujours ce qu’il dit, » répondit George.

Sur quoi il descendit l’escalier, laissant Nancy libre de le suivre avec son plateau. Il marchait dans l’obscurité en riant en lui-même comme si ce qu’il venait de dire n’eût été qu’une plaisanterie. Il se rendit près de son frère, dans son laboratoire. Philippe était occupé à un travail en plâtre. Le dentiste leva la tête au moment où George entrait, et il sembla qu’il eût préféré en ce moment-là ne point le voir.

« Eh bien ! dit George, au travail comme toujours… Les clients viennent, sans doute ?

— Au diable soient les clients ! répondit Philippe avec un rire amer. Ce n’est pas une commande que j’exécute, c’est seulement une expérience.

— Vous paraissez aimer les expériences, Philippe, » dit George en s’asseyant près de la table où son frère travaillait à la lumière du gaz.

Éclairé par cette lumière, le visage de Sheldon paraissait pâle, ses traits étaient tirés, ses yeux battus, cernés par l’insomnie. George resta quelque temps à le considérer en silence, puis il tira son porte-cigares :

« Cela ne vous fait rien que je fume ici ? dit-il.

— Rien, absolument. Vous êtes le bienvenu si cela vous amuse de me voir travailler au montage d’une mâchoire inférieure.

— Ah ! cela est une mâchoire inférieure ? J’aurais cru que c’était quelque débris de vieux château. Non, Philippe, je ne tiens pas à suivre votre travail, mais je désire vous parler sérieusement.

— À propos de quoi ?

— À propos de ce pauvre diable qui est là-haut. Pauvre Tom ! lui et moi étions très bons amis autrefois, vous le savez. Il est en très mauvais chemin, Philippe.

— Vraiment ! Savez-vous que vous tournez tout à fait au médecin, George ? Je n’aurais jamais cru que vos recherches dans les vieux parchemins et dans les registres des paroisses eussent pu vous initier aux mystères de la science médicale, dit le frère aîné d’un ton moqueur.

— Je ne connais rien à la médecine, mais j’ai assez de jugement pour être certain que Tom est à peu près aussi mal qu’il puisse être. Ce que je ne puis m’expliquer, c’est qu’il ne prenne aucun remède qui puisse le guérir. Il reste là, couché, allant chaque jour de mal en pis, sans qu’aucune médication spéciale lui soit appliquée. C’est une étrange maladie que la sienne, Philippe.

— Je n’y vois absolument rien d’étrange.

— Est-ce votre avis ?… Ne pensez-vous pas que les circonstances au moins sont étranges ? Un homme vient chez vous fort et bien portant, tout à coup il tombe malade et sa situation devient pire de jour en jour, sans que personne puisse dire ni pourquoi ni comment.

— Cela n’est pas vrai, George. Tout le monde dans la maison connaît la cause de la maladie de Tom. Il est resté un soir avec des vêtements mouillés et s’est absolument refusé à en changer. Il a été pris d’un rhume qui a amené une fièvre lente. Voilà toute l’histoire et tout le mystère de cette affaire.

— Cela paraît assez simple, c’est vrai ; mais à votre place, Philippe, je voudrais que l’on fît venir un autre médecin.

— Cela regarde Mme Halliday, répondit froidement Sheldon. Elle sait que si elle met en doute mes talents, elle est libre d’appeler qui lui conviendra. Maintenant, George, en voilà assez là-dessus. J’ai déjà eu assez d’inquiétudes à ce sujet pour que vous ne veniez pas vous ingénier à m’en casser la tête. »

Ils causèrent encore quelques instants de choses et d’autres, mais la conversation ne tarda pas à tomber, et, dès qu’il eut achevé son cigare, George se leva pour se retirer.

« Bonsoir, Philippe, dit-il, si jamais la fortune vous sourit, j’espère que vous me ferez une bonne part. »

Cette remarque ne paraissait en aucune manière se rattacher à ce qui venait d’être dit entre les deux frères, cependant l’aîné n’en parut pas surpris.

« Si jamais quelque affaire tourne bien pour moi ; George, dit-il gravement, vous trouverez en moi un bon ami. »

Sur ce, George prit congé et sortit. Il s’arrêta un moment au coin de la rue pour regarder la maison de son frère. Il pouvait de là apercevoir les fenêtres éclairées de la chambre du malade ; il les fixa, les considéra quelques minutes.

« Pauvre Tom ! se dit-il à lui-même avec un soupir. Pauvre Tom ! nous avons été bons amis autrefois, et nous avons passé ensemble de bien douces soirées. Pauvre Tom ! »

Philippe resta une partie de la nuit à travailler, comme il l’avait fait plusieurs fois les nuits précédentes. Lorsqu’il eut fini, un peu avant minuit, il monta à la chambre commune, au salon, comme on l’appelait par courtoisie. Les domestiques étaient couchés, car il n’y avait pas de veille régulière établie auprès du malade. Mme Halliday reposait sur un sofa, dans la chambre de son mari, et Nancy couchait dans un cabinet à côté, toujours prête à répondre au moindre mot, au moindre bruit.

Un silence complet régnait dans la maison en ce moment. Philippe se promenait dans le salon, réfléchissant. Au bout de quelque temps, il s’arrêta devant le foyer et se mit à regarder les lettres qui avaient été déposées sur le marbre de la cheminée. Les lettres adressées à Halliday lui étaient envoyées du comté d’York, Philippe les prit l’une après l’autre. Toutes paraissaient être des lettres d’affaires ; pour la plupart elles portaient des timbres de province, mais l’une d’elles avait été primitivement mise à la poste à Londres, le timbre l’indiquait. Sheldon l’examina avec une attention particulière.

C’était une grande lettre, ayant l’aspect d’un document officiel, sur laquelle, à travers l’enveloppe qui la recouvrait, on apercevait le signe distinctif et le titre de l’Alliance, compagnie d’assurances sur la vie.

« Je suis curieux de savoir si cette affaire est en règle, pensa Sheldon pendant qu’il tournait machinalement la lettre entre ses doigts. Je ferais peut-être bien de m’en assurer. Le timbre de la poste de Londres date déjà de trois semaines. »

Il resta quelques moments indécis, puis il alla à l’armoire où l’on mettait le bois, la théière, les tasses, les bouilloires, d’autres objets. Il y prit une petite théière en métal dont il se servait lorsqu’il voulait offrir un grog à un ami. Après y avoir versé un peu d’eau, il la posa sur le feu, devant lequel il s’assit et se mit à le raviver. L’eau ne tarda pas à bouillir et Sheldon, ayant trouvé une tasse qu’il plaça sur la table, y versa le contenu de la théière. Il mit sur cette tasse la lettre de la compagnie d’assurances avec la partie collée en dessous ; puis il recommença à se promener dans la chambre. Sa promenade dura dix minutes à peu près. Il revint vers la table, prit la lettre ; l’enveloppe céda, s’ouvrit facilement, et Sheldon put à son aise examiner l’affaire de son ami.

La lettre de la compagnie l’Alliance était un simple avertissement. Elle informait le destinataire que le semestre de l’annuité à payer pour une assurance de trois mille livres, sur la vie de Thomas Halliday, arrivait à échéance à un jour indiqué, après lequel il y aurait vingt et un jours de grâce ; que, faute de paiement de l’annuité avant l’expiration de ce délai, la police d’assurance se trouverait annulée.

Les lettres pour Halliday étaient arrivées en retard pendant les quinze derniers jours. Celles venant du comté d’York étaient adressées à la ferme d’Hiley, d’où elles avaient été envoyées par le nouveau propriétaire à la mère de Georgy à Barlingford. Celle-ci les avait gardées pendant plus de huit jours, espérant toujours le retour prochain de son gendre. Ce fut seulement lorsque Georgy lui annonça la maladie de son mari et l’impossibilité où il était de se mettre en route qu’elle se décida à lui retourner sa correspondance.

C’est ainsi que les vingt et un jours de délai de grâce n’avaient plus que vingt-quatre heures à courir lorsque Philippe ouvrit la lettre de son ami.

« Ceci est sérieux, murmurait-il, tandis qu’il réfléchissait debout, la lettre décachetée dans les mains. Il y a trois mille livres qui dépendent du pouvoir que cet homme aura ou n’aura pas de remplir un chèque. »

Après quelques minutes de réflexion, il plia la lettre et la recacheta avec le plus grand soin.

« Il ne serait pas bon de l’ennuyer de cela ce soir, pensa-t-il, et, quoi qu’il puisse en résulter, il faut attendre jusqu’à demain matin. »

CHAPITRE VI

LES INCERTITUDES DE M. BURKHAM

Le jour suivant se leva gris, pâle et froid, comme bien des jours de printemps, et dès l’aube Nancy entra dans la chambre du malade. Il était encore plus défait et plus abattu que la veille.

Mme Halliday se réveilla en sursaut ; elle avait eu un sommeil pénible, agité.

« Qu’y a-t-il, Nancy ? » demanda-t-elle presque avec un cri d’effroi.

Elle connaissait cette femme depuis son enfance ; depuis la veille, elle la trouvait changée, bouleversée ; elle la regarda : elle fut comme stupéfaite, elle n’en revenait pas. À l’ordinaire, le visage de la brave femme avait tout le luisant d’une vieille pomme d’api conservée ; ce matin-là, il était méconnaissable, blême, pâle, d’une pâleur mate, maladive, effrayante. Georgy était glacée. Quant à Nancy, si vive, si gaie, elle semblait dominée par une force extraordinaire qui l’avait comme pétrifiée, lui imposant une attitude calme, impassible, comme surnaturelle.

« Qu’y a-t-il, Nancy ? répéta Mme Halliday en se levant du canapé.

— Ne vous effrayez pas, Mlle Georgy, répondit la vieille qui était disposée à oublier que la femme de Halliday avait cessé d’être Georgina Cradock ; ne vous effrayez pas, ma chère enfant, je n’ai pas été bien durant toute cette nuit, et… et je me suis tourmentée au sujet de M. Halliday. Si j’étais de vous, je ferais venir un autre médecin. Ne faites pas attention à ce que dit M. Philippe, si adroit et si instruit qu’il soit, il peut se tromper, voyez-vous. Enfin, je ne veux pas vous en dire plus long, mais suivez mon conseil, madame Georgy, et appelez un autre médecin tout de suite, » répétait la vieille femme en serrant les mains de Mme Halliday avec une énergie passionnée, comme pour donner plus de force à ses paroles.

La pauvre et craintive Georgy se recula d’elle avec terreur.

« Vous m’épouvantez, Nancy, disait-elle. Croyez-vous Tom plus malade ?… Vous n’avez pas été avec lui de toute cette nuit. Il a dormi avec beaucoup plus de calme. Qui donc vous rend si inquiète ce matin ?

— Ne prenez pas garde à cela, madame Georgy, faites venir un autre médecin, voilà tout ; mais voyez-le au plus vite. M. Sheldon ne dort jamais beaucoup, je vais aller à sa chambre et lui dire que vous avez résolu d’avoir un nouvel avis sur l’état de votre mari, mais pour cela il faut que vous me souteniez.

— Oh ! je le ferai, et par tous les moyens ! » s’écria Mme Halliday, qui n’était que trop disposée à subir l’influence d’une nature plus décidée et plus forte que la sienne.

L’idée d’être soutenue par une autre lui donna tout de suite le désir d’agir.

Nancy se dirigea vers la chambre de son maître. Le sommeil de Sheldon était sans doute très léger, si toutefois il dormait, car il se trouva tout éveillé au premier coup frappé par sa femme de ménage : en moins de deux minutes il sortit de sa chambre à moitié habillé. Nancy lui dit que Mme Halliday était de plus en plus inquiète et qu’elle voulait consulter un nouveau docteur.

« Elle vous a envoyée me dire cela ? demanda Philippe. Et quand désire-t-elle qu’on fasse appeler ce nouveau docteur ?

— Ce matin même, si cela est possible. »

Sept heures venaient de sonner et le temps commençait à s’éclaircir.

« Très bien, dit Sheldon, ce sera fait. Le ciel me préserve jamais de rien faire qui pût contrarier la chance la plus furtive, la plus lointaine de la guérison de mon vieil ami. Si un étranger peut mieux que moi lui rendre la santé, que cet étranger soit appelé. »

Sheldon ne fut pas long à se préparer pour satisfaire Mme Halliday. Il allait partir à jeun lorsque Nancy lui apporta une tasse de thé. Il prit la tasse presque machinalement et entra dans la salle à manger, où Nancy le suivit. Pour la première fois il remarqua dans la physionomie de sa ménagère ce brusque et singulier changement qui avait tant surpris Georgina ; il était un peu moins apparent que deux heures avant, mais la Nancy Woolper d’aujourd’hui n’était pas celle d’hier.

« Vous avez une très mauvaise mine, très étrange, Nancy, dit Sheldon, en fixant sur elle ses regards pénétrants. Êtes-vous indisposée ?

— Pour dire vrai, monsieur Philippe, j’ai passé une très mauvaise nuit, je me suis sentie faible, malade.

— Je suis sûr que vous vous êtes trop fatiguée… Prenez garde de ne pas dépasser la mesure de vos forces.

— Oh ! non, ce n’est pas cela, monsieur Philippe. Il n’y en a pas beaucoup qui puissent supporter la fatigue aussi bien que moi. Non, ce n’est pas cela ! Mais j’ai pris hier au soir quelque chose qui m’a fait mal.

— C’est encore une folie plus grande, à votre âge, vous devriez savoir ménager votre estomac. Qu’est-ce que c’était ? Un mets trop épicé, je présume, ou quelque chose de ce genre.

— Non, monsieur ; c’était simplement une goutte du bouillon que j’avais préparé pour M. Halliday. Il n’y en avait pas de quoi faire mal à un enfant, bien sûr.

— Le croyez-vous ? répliqua Philippe avec dédain. Cela prouve seulement votre ignorance. C’est sans doute le bouillon qui était préparé dans la chambre de M. Halliday ?

— Oui, monsieur ; c’est vous-même qui l’aviez monté.

— Ah ! oui, en effet, très bien, alors. Eh bien ! Nancy, apprenez qu’un aliment qui est resté pendant des heures exposé à l’air pestilentiel de la chambre d’un fiévreux ne peut être pris sans inconvénient que par le malade lui-même. N’en doutez pas, c’est cette imprudence qui vous a rendue malade.

— Oui ; monsieur, et j’ai eu des maux de cœur qui m’ont fait beaucoup souffrir, répondit d’un ton plaintif la bonne femme.

— Que cela vous serve de leçon une autre fois. Ne prenez plus jamais rien qui vienne de la chambre d’un malade.

— Je ne pense pas que j’aie bien longtemps l’occasion de le faire, monsieur.

— Que voulez-vous dire par là ?

— C’est que je ne crois pas que M. Halliday ait encore beaucoup de temps à vivre.

— Ah ! vous autres femmes, vous voyez toujours les choses en noir.

— Dame ! à moins que le nouveau docteur connaisse quelque remède qui puisse le guérir… Oh ! je vous en supplie, monsieur, trouvez un bon médecin qui soit capable de sauver le pauvre homme. Rappelez-vous, monsieur Philippe, combien vous et lui étiez amis dans votre enfance, presque frères… Pensez à ce que diraient les méchantes langues s’il venait à mourir sous votre toit. »

Pendant cette conversation, Sheldon, debout près de la porte de la chambre prenait sa tasse de thé ; il leva la tête et regarda sa ménagère avec une expression de surprise profonde.

« Que diable entendez-vous par là, Nancy ?… Qu’est-ce que mon toit a à faire avec la maladie de M. Halliday ou avec sa mort, s’il doit en venir là ? Qui peut avoir à dire qu’il meure ici ou ailleurs ?

— Songez donc, monsieur, vous êtes son ami, vous avez autrefois fait la cour à Mme Georgy, et il n’a pas d’autre médecin que vous ! Qui sait ?… monsieur, les mauvaises gens pourraient se mettre en tête qu’il n’a peut-être pas été soigné… comme il le fallait !

— Parce que j’étais son ami ? Voilà qui est très logique. Eh bien ! madame Woolper, je vais vous dire la vérité, moi ! Si toute autre personne que celle qui m’a nourri, enfant, avait osé me parler comme vous venez de le faire, je l’aurais immédiatement jetée à la porte. Tenez-vous pour avertie, Nancy, et ne vous avisez pas une seconde fois de prétendre m’indiquer ce que j’ai à faire à l’égard de mon ami ou de mon malade. »

Il lui tendit sa tasse et il sortit. Il s’était exprimé sans colère, mais simplement, avec l’accent d’un homme qui croit devoir réprimander une vieille et fidèle servante, qui s’est permis une sottise ou une impertinence. Nancy resta sur la porte le regardant s’éloigner, puis elle reprit avec une lenteur machinale ses occupations quotidiennes, en se disant à elle-même :

« Cela ne peut pas être… non, cela ne peut pas être. »

Philippe revint, moins d’une heure après, amenant avec lui un médecin du voisinage. Celui-ci vit le malade, discuta le traitement à suivre, dit à Mme Halliday quelques paroles d’espérance, et se retira en disant qu’il allait envoyer une potion. La pauvre Georgy, dont le courage s’était un peu relevé, en entendant les paroles rassurantes du docteur étranger, le perdit de nouveau lorsqu’elle vit qu’il se bornait à ordonner une potion. Son mari en avait déjà tant pris de ces potions ! Cela ne l’avait pas empêché, hélas ! d’aller plus mal de jour en jour.

Elle regarda attentivement le nouveau venu pendant qu’il échangeait sur le seuil de la porte quelques mots avec Sheldon. C’était un tout jeune homme. Dans la pensée de Georgina, il était évident qu’il venait à peine d’obtenir son diplôme de docteur, et il ne représentait en aucune façon l’homme auquel Sheldon eût dû vraisemblablement s’adresser pour qu’il l’aidât de ses lumières. On doit se rappeler toutefois que c’était uniquement pour satisfaire à ce qu’il considérait comme un caprice de femme que Sheldon s’était décidé à appeler un étranger.

« Il paraît bien jeune, dit Georgy d’un ton de regret, dès que le docteur fut parti.

— Cela n’en vaut que mieux, ma chère Mme Halliday, répondit gaiement Philippe. La science de la médecine est éminemment progressive et les hommes jeunes sont ceux qui en savent le plus. »

La pauvre Georgy ne comprit pas très bien, mais Sheldon lui avait parlé avec tant d’assurance que tout de suite, et sans effort, elle fut de son avis ; elle n’avait point coutume de discuter les opinions d’autrui, mais de s’y soumettre. D’ailleurs, à cet égard, n’était-il pas évident que Sheldon en savait dix fois plus qu’elle ?

« Tom semble être un peu mieux ce matin, » reprit-elle.

Le malade s’était endormi ; il reposait dans l’ombre faite par les lourds rideaux du vieux lit à colonnes.

« Il est mieux, répondit Sheldon, et il me paraît même assez bien pour qu’à son réveil je lui communique plusieurs lettres d’affaires qui sont à la maison depuis quelques jours. »

Il s’assit alors à la tête du lit, où il attendit tranquillement que le malade se réveillât.

« Mme Halliday, dit-il quelques instants après, votre déjeuner est prêt ; vous feriez bien de descendre pendant que je veille ici. Il est bientôt dix heures.

— Je n’ai pas faim du tout, dit tristement Georgy.

— Oui, mais vous ferez bien de manger un peu. Vous vous rendrez malade vous-même, prenez-y garde, et vous n’aurez plus la force de donner vos soins à Tom. »

Cet argument décida immédiatement Georgy. Elle descendit à la salle à manger où elle s’efforça de suivre de son mieux le conseil de Sheldon. Les inquiétudes, les terreurs de sa tendresse lui faisaient oublier et sa jalousie, et ses larmes, et ses douloureuses solitudes. Elle ne se souvenait plus que d’une chose : il avait été aimant, bon pour elle pendant les premières années de leur mariage, il l’avait rendue heureuse, et demain, peut-être, il allait mourir.

Sheldon attendit patiemment le réveil du malade ; il regarda cependant deux fois sa montre en une demi-heure ; une fois même il se leva doucement et chercha dans la chambre ce qu’il fallait pour écrire. Il trouva une sorte de buvard qui appartenait à Georgina et un coquet petit encrier ayant la forme d’une pomme, avec une queue et des feuilles dorées ; il s’assura qu’il y avait assez d’encre et que les plumes étaient en bon état, puis il vint tranquillement s’asseoir auprès du lit et se remit à attendre.

Le malade ouvrit enfin les yeux, et par un très léger sourire, il montra qu’il reconnaissait son ami.

« Eh bien ! Tom, comment vous trouvez-vous ce matin, mon vieux ?… Un peu mieux, d’après ce quel j’ai appris de Mme Halliday ? dit gaiement Philippe.

— Oui, je crois que j’éprouve une ombre de mieux ; mais le diable veut que ce ne soit jamais qu’une ombre. Le mieux ne va pas plus loin. La petite ne se plaint plus de moi, n’est-ce pas, maintenant, Sheldon… ni de mes retards, ni de mes soupers aux huîtres ?…

— Non, non, plus à présent. Vous aurez à vous ménager pendant une ou deux semaines, lorsque vous serez rétabli. »

Halliday sourit un peu.

« Je me surveillerai, soyez tranquille, si jamais je me rétablis ; vous pouvez y compter… Mais figurez-vous que je m’imagine quelquefois avoir fait mon dernier souper en ce monde… Je crains que le moment ne soit arrivé où il faut que je pense sérieusement à d’autres choses… Tout ce qui concerne ma petite femme est en règle, Dieu merci !… J’ai fait mon testament il y a plus d’un an et j’ai assuré sur ma vie une somme assez ronde presque aussitôt mon mariage… Le vieux Cradock ne m’a pas laissé en repos jusqu’à ce que ce fût fait… Ainsi l’avenir de Georgy est en sûreté, mais quand un homme a vécu comme moi, insouciant, au jour le jour pour ainsi dire, sans grande religion, sans faire beaucoup de mal peut-être, mais sans faire beaucoup de bien non plus, il faut qu’il pense à l’autre monde, lorsqu’il se sent près de quitter celui-ci… Hier, j’ai demandé à Georgy sa Bible : la pauvre chère créature en a été toute effrayée, elle s’est écriée : « Ne me parlez pas de cela, Tom, M. Sheldon assure que vous allez de mieux en mieux. » Cela vous indique, mon cher, à quel point il est rare que je lise la Bible… Non, Philippe, je sais que vous avez fait pour moi tout ce que vous avez pu, mais je ne suis pas d’une forte constitution et je crains bien que tous les médicaments que vous pourrez me faire avaler n’y changent rien.

— Cela n’a pas le sens commun, mon cher ami, c’est ce que disent tous ceux qui ne sont pas habitués à être malades, dès qu’ils se trouvent arrêtés un jour ou deux.

— Mais voilà trois semaines que je suis au lit, murmura d’un ton chagrin Halliday.

— Bien…, bien…, peut-être que M. Burkham vous rétablira en trois jours et alors vous ne manquerez pas de dire que votre ami Sheldon n’était qu’un ignorant.

— Non…, non…, je ne le dirai pas, mon vieil ami, je ne suis pas assez injuste pour cela, je ne vous accuserai pas quand je sais que c’est la faiblesse même de mon tempérament qui aura fait tout le mal. Quant à ce jeune homme que vous avez amené pour faire plaisir à Georgy, je ne pense, pas qu’il soit, capable de faire pour moi plus que ce que vous avez fait.

— Nous trouverons moyen à nous deux de vous rendre la santé, n’en doutez pas, Tom, répondit Sheldon du ton le plus encourageant. Vraiment, vous paraissez ce matin presque aussi vaillant qu’autrefois. Je vous trouve, si bien disposé que je crois pouvoir vous parler d’affaires, vous voyez… Il est arrivé ces jours derniers quelques lettres pour vous. Je n’ai pas voulu vous tourmenter, parce que vous étiez trop souffrant ; mais ce sont, je pense, des lettres d’affaires et vous feriez bien de les ouvrir. »

Le malade regarda le petit paquet que son ami avait, tiré de sa poche et secoua péniblement la tête.

« Je me sens trop faible ; il vaut mieux attendre.

— Allons, allons, mon vieux, un peu de courage, ces lettres peuvent être importantes et puis cela vous ranimera de faire un effort.

— Je vous dis que je ne le pourrais pas, mon cher Sheldon, je ne suis vraiment pas en état de le faire… Ne pouvez-vous donc le faire pour moi ?… Ouvrez vous-même ces lettres, si vous voulez.

— Non, non, Halliday, je ne veux pas. Il y en a une qui porte le timbre de la compagnie d’assurances l’Alliance. Je présume que votre police d’assurance est bien en règle ? »

Halliday se souleva un instant sur le coude, comme s’il revenait à la vie ; mais presque aussitôt, en poussant un soupir, retomba sur les oreillers.

« Je n’en sais rien, dit-il anxieusement ; vous feriez mieux de vous en assurer, Philippe, dans l’intérêt de ma femme. L’on croit souvent tout en règle lorsqu’une police a été signée par les administrateurs, et souvent on oublie qu’il y a la prime à payer. Vous ferez bien d’ouvrir la lettre. Je n’ai jamais eu de mémoire pour les dates, et cette maladie me les a fait complètement sortir de la tête. »

Sheldon ouvrit donc l’imprimé que, dans sa bienveillance et ses préoccupations pour les intérêts de son ami, il avait si judicieusement examiné la veille. Il le lut avec l’apparence d’une grande attention.

« Vous avez raison, Tom ! Les vingt et un jours de grâce expirent aujourd’hui. Il n’y a pas un moment à perdre. Il faudrait signer tout de suite un chèque et je le ferai porter au bureau de la compagnie. Où est votre livre de chèques ?

— Dans la poche du paletot qui est pendu là. »

Philippe apporta à son ami le livre de chèques, le buvard de Georgy, et aussi le petit encrier ; puis, avec une souplesse presque féminine, il rangea les objets de la façon qui lui parut la plus commode pour écrire. Il soutint avec son bras le corps affaibli de Halliday, pendant que celui-ci écrivait lentement et péniblement le chèque. Lorsqu’il eut signé, Sheldon poussa un soupir comme s’il eût éprouvé un grand, un profond soulagement.

« Vous vous chargez de l’envoyer au bureau de l’Al-liance, mon vieil ami, dit-il, pendant qu’il détachait du livre la petite feuille oblongue pour la remettre à Sheldon, c’est très bien à vous de m’avoir fait penser à cette affaire… je l’avais complètement oubliée… Je crois, d’ailleurs, que j’ai eu tout à fait la tête perdue pendant cette dernière semaine.

— Mais non, assurément, Tom ; mais non !

— Oh ! si, j’en suis sûr… j’ai eu toutes sortes d’hallucinations… Dites-moi, étiez-vous caché dans cette chambre la nuit avant celle-ci, pendant que Georgy était endormie ? »

Sheldon réfléchit un instant avant de répondre.

« Non… non, je n’y suis pas venu l’avant-dernière nuit.

— Non ! Eh bien, je l’ai cru, murmura le malade ; vous voyez bien, je n’avais pas la tête à moi alors, Philippe, car j’ai cru voir et je me suis imaginé que j’entendais remuer les bouteilles et les verres derrière les rideaux.

— C’est que vous rêviez probablement.

— Oh ! non, je ne rêvais pas, certes ! J’étais aussi éveillé que maintenant. Mais ce n’est pas tout. Je me sens quelquefois, pendant des heures entières, aussi faible d’esprit que de corps et je ferai bien de profiter du moment où j’en ai la force pour vous dire ce que je veux vous dire. Vous avez été pour moi, Philippe, pendant toute cette maladie, le plus brave, le plus dévoué des amis. Je ne suis pas un ingrat. Si les choses tournent mal, comme je le crois, Georgy vous donnera un bel anneau de deuil ou, si vous le préférez, cinquante livres pour en acheter un. Maintenant, donnez-moi votre main que je la serre pour la dernière fois peut-être et laissez-moi vous remercier de tout mon cœur. »

Le malade avança sa pauvre main, amaigrie, toute blanche. Philippe le regarda un instant d’une étrange façon, puis il serra la main qu’il lui tendait dans ses doigts souples et musculeux ; il avait certainement hésité avant de prendre cette main.

Sheldon n’avait pas approfondi l’Évangile ; cependant lorsqu’il sortit de la chambre, il lui sembla subitement voir écrite sur le mur, en caractères de feu, cette phrase qu’il avait apprise étant petit enfant à l’école de Barlingford :

Dès qu’il parut, il alla au-devant de lui, en disant : « Maître !… maître !… » Et il l’embrassa.

Le nouveau médecin venait voir le malade deux fois par jour ; il paraissait inquiet et même déconcerté par les symptômes qu’il observait. Georgy, servie par l’instinct de sa tendresse, vit qu’il n’était pas sûr de lui, et elle pensa que Sheldon avait peut-être eu raison de dire qu’il ne suffisait pas de pratiquer la médecine pour être un bon médecin. Elle lui fit part de ses appréhensions, en lui demandant s’il ne serait pas à propos de remplacer M. Burkham par un docteur plus âgé ; mais Sheldon s’y opposa formellement.

« Vous m’avez demandé de faire venir un étranger, et je l’ai fait, dit-il, avec la dignité un peu solennelle d’une personne qui vient d’être offensée ; il faut maintenant suivre le traitement qu’il indique et vous contenter de ses avis, à moins qu’il ne demande lui-même à être assisté. »

Georgy fut obligée de se soumettre.

« Hélas !… » dit-elle.

Et elle retourna à la chambre de son mari où elle s’assit derrière les rideaux du lit pour pleurer en silence. Il y avait alors deux personnes qui veillaient dans la chambre. Nancy ne la quittait pour ainsi dire jamais et avait toujours les yeux ouverts. C’était un triste séjour à ce moment que la maison de Sheldon et plus d’une fois le pauvre Halliday s’excusa de l’avoir ainsi troublée. S’il eût été plus ferré sur l’histoire moderne, il se fût rappelé Charles Stuart et eût demandé pardon d’être aussi long à mourir…

Cependant l’espoir revint brusquement. Tout à coup le malade sembla reprendre des forces. Le mieux s’accentua et si bien que Georgy fut sur le point de considérer M. Burkham comme le plus savant et le plus habile des docteurs et des hommes. Son inquiétude, son doute à lui se dissipèrent, et il paraissait très satisfait de l’état du malade.

Malheureusement cela ne dura pas. Un matin, en faisant sa visite, il crut découvrir des symptômes nouveaux qui l’effrayèrent tout à fait. Il le dit à Sheldon qui ne parut nullement partager ses craintes. Une discussion s’ensuivit et l’on vit alors clairement que Sheldon était parfaitement de force à tenir tête à la science du docteur diplômé. M. Burkham écoutait ses avis avec déférence, ne l’interrompait pas ; il n’était néanmoins qu’à demi convaincu lorsqu’il se retira. Il s’éloignait rapidement de la maison lorsqu’il s’arrêta tout à coup au coin de la rue.

« Que dois-je faire ?… se demandait-il à lui-même. Quel parti dois-je prendre ?… Si je ne me trompe pas, je serais coupable de laisser aller les choses comme elles sont ; si je me trompe, je suis perdu si j’appelle un autre confrère. »

Sa tournée du matin faite, il ne rentra pas comme de coutume chez lui. Il s’arrêta au coin des rues voisines et fit le tour du square ; il semblait très préoccupé. Une fois même il prit le chemin de la maison de Sheldon, puis revint sur ses pas, et se décida enfin à rentrer chez lui. Il se mit à table pour dîner. Il était évidemment inquiet ; il répondait à peine aux questions de sa jeune femme. C’était un homme dans une position assez précaire. Il avait employé toute sa petite fortune à l’achat d’une clientèle qui n’avait presque rien produit, et il luttait comme il pouvait contre les difficultés de la vie.

« Vous avez quelque chose dans l’esprit qui vous inquiète, Harry ? lui dit sa femme avant la fin du repas.

— Oui, ma chère, répondit-il, j’ai un cas très embarrassant et j’en suis fort tourmenté. »

Sa femme se retira discrètement après dîner. Le jeune médecin resté seul se mit à arpenter sa chambre de long en large ; il paraissait très agité. Au bout d’une heure il prit subitement son chapeau et sortit.

« Je veux avoir une consultation, je la veux à tout prix, quoi qu’il en puisse résulter, se disait-il à lui-même pendant qu’il s’avançait rapidement dans la direction de la maison de Sheldon. Il est possible que les choses soient ce qu’elles doivent être… Je n’ai aucune raison de croire qu’il ait des motifs particuliers… Mais je veux avoir une consultation… oui, je le veux… et je l’aurai. »

Il regarda la maison de son malade au moment où il entrait dans la rue. Toutes les persiennes étaient fermées. Il frissonna, puis il se remit un peu, se disant que le soleil donnant en plein sur ce côté de la rue, il était possible que la fermeture des persiennes n’eût pas d’autre cause. Un jeune garçon endormi, à l’air stupide, lui ouvrit la porte. Dans le corridor d’entrée, M. Burkham se trouva face à face avec Sheldon.

« Je suis fort inquiet de mon malade depuis ce matin, monsieur Sheldon, dit le jeune docteur, et je viens avec la résolution formelle d’appeler en consultation un confrère plus expérimenté que moi. Pensez-vous que Mme Halliday y fera aucune objection !

— Je suis certain qu’elle ne s’y serait pas opposée, répondit gravement Philippe, si vous l’aviez demandé plus tôt ; mais j’ai le regret de vous dire qu’il est trop tard. Il y a une demi-heure que mon pauvre ami a rendu le dernier soupir. »

LIVRE DEUXIÈME

LES DEUX MACAIRES

CHAPITRE I

LE TEMPLE DE L’OR

C’est au centre même de la Belgique, que s’élève l’élégante petite ville de Spa. Deux ou trois beaux hôtels garnis, une longue suite de bâtiments neufs, aux larges fenêtres, formant une cour quadrangulaire ; une grande rue, un petit temple rabougri, semi-classique ; quelques grandes villas régulières, presque belles, jetées çà et là sur la colline ; une gare qui a l’air d’avoir été déposée là, dans la matinée, comme un paravent d’occasion : tels sont les traits caractéristiques de Spa. À droite et à gauche de ce petit tas de boutiques et d’hôtels, s’étendent de sombres avenues de grands chênes qui semblent être les chemins qui mènent au paradis.

Dans la saison des eaux, Spa est une délicieuse oasis placée par la Providence dans ce rocailleux et ferrugineux pays. À des intervalles réguliers, le silence est interrompu par des bruits de roues et des tintements de cloches, par le claquement des fouets, les jurons sonores des postillons, et l’empressement tumultueux des garçons d’hôtel. C’est seulement alors qu’une sorte d’animation confuse se répand dans la petite ville ; c’est comme une apparition passagère, un trouble momentané de sa quiétude naturelle.

Cependant en somme ce calme n’est qu’apparent. Gagnez la grande maison aux fenêtres hautes et entrez. Quand vous êtes entré, vous vous trouvez nez à nez avec un domestique en livrée ; vous devez lui remettre votre canne, c’est la loi !

Une porte vitrée s’ouvre sur un salon où sont entassés des hommes, des femmes, les uns assis, les autres debout, faisant cercle autour d’une table recouverte d’un tapis vert. Tous ces gens sont là pour jouer ou regarder jouer, et vous, vous êtes dans la salle de jeu.

Ce salon n’est qu’une sorte d’antichambre, un salon de petit jeu.

Une autre porte ouvre sur une seconde salle. Les joueurs y sont presque tous assis ; derrière les chaises d’autres joueurs se promènent. L’on y voit également des femmes, mais en plus petit nombre que dans la pièce d’entrée ; ces femmes sont plus jeunes, plus belles, plus richement habillées, que celles qui ne risquent que de la monnaie d’argent.

La plus jeune et la plus jolie de celles qui se trouvaient dans ce salon doré, une après-midi du mois d’août, neuf années après le décès de Tom Halliday, était une jeune fille. Elle se tenait debout derrière la chaise d’un Anglais qui avait l’air militaire : un assez bel homme, d’un certain âge, à la figure fatiguée, comme celle des viveurs.

La jeune fille tenait d’une main une carte et de l’autre une épingle avec lesquelles elle accomplissait un mystérieux travail, qui consistait à noter les coups gagnés ou perdus par son voisin. Elle était très jeune et sur sa figure délicate se retrouvait, en traits plus fins, celle de l’homme dont elle surveillait le jeu ; mais tandis que ses yeux étaient gris et froids, les siens avaient cette indéfinissable profondeur que seuls les yeux noirs peuvent révéler. Elle était à la fois la plus jolie des femmes présentes et la moins bien habillée. La couleur de son léger manteau de soie était passée du noir au brun rouge ; le chapeau de paille avait été brûlé par le soleil, et ses rubans de même ; néanmoins, on sentait qu’il y avait de sa part comme un effort pour paraître à la mode. La protestation de sa pauvreté se lisait surtout dans ses gants rayés, déteints, nettoyés. D’élégantes Parisiennes, des grandes dames belges regardaient l’Anglais et sa jolie fille avec un air d’arrogante surprise ; car il est interdit d’introduire des femmes mal vêtues dans ce temple de l’or. Il est presque inutile de dire que c’était surtout ses compatriotes féminins qui semblaient le plus mépriser la robe d’alpaga de la pauvre fille. Mais celle-ci ne s’en inquiétait-guère ; elle ne perdait, pas sa carte de vue, et, lorsqu’elle levait les yeux, c’était vers un point unique que se dirigeaient ses regards, vers les grandes portes qui fermaient le premier salon. Des flâneurs, allant et venant, ouvraient et fermaient fréquemment ces portes, tout doucement, presque sans bruit : des pas se faisaient entendre sur le parquet. La jeune fille levait les yeux, et, désappointée, se remettait à son jeu.

Elle attendait évidemment quelqu’un. Elle suivait attentivement le jeu de son père, elle marquait soigneusement sa carte ; mais elle accomplissait ces devoirs d’une façon purement mécanique, et c’était seulement lorsqu’elle regardait les portes de ce dangereux paradis qu’elle paraissait s’animer. Elle attendait quelqu’un qui était très long à venir. Qui pourrait calculer le nombre d’amères déceptions et de cruelles souffrances que ressent une femme en une demi-heure ? Si jeune qu’elle fût, la pauvre fille connaissait déjà la souffrance.

L’homme jouait avec l’impassibilité d’un joueur expérimenté ; ses yeux quittaient rarement le tapis vert, et pas une seule fois il n’avait regardé en arrière, du côté de la jeune fille. Ce jour-là il gagnait, mais il acceptait sa bonne fortune aussi tranquillement qu’il avait souvent, à cette même table, supporté la mauvaise. Il paraissait poursuivre l’application d’un système qui lui était particulier. Les joueurs, ses voisins, regardaient avec envie la pile d’or qui grossissait, palpée par ses doigts nerveux. Des novices qui se tenaient à l’écart, après avoir perdu deux ou trois napoléons, contemplaient l’heureux Anglais, avec un mélange de curiosité et de pitié. Il avait toute l’apparence d’un gentilhomme déchu, d’un homme qui avait pu être autrefois un élégant militaire et en conservait encore toutes les prétentions, mais sans le pouvoir de les justifier.

Enfin, un éclair de satisfaction apparut brusquement sur le visage de la jeune fille. Elle venait de lever les yeux. Un observateur ne s’y fût pas trompé, eût tout de suite remarqué ce changement subit. La personne qu’elle attendait venait d’entrer.

Les portes s’étaient ouvertes pour donner passage à un homme de vingt-cinq ans environ, dont la belle figure brune et le costume négligé avaient quelque chose qui rappelait la personne et le génie de George Gordon, Lord Byron. Le nouvel arrivant était un de ces hommes que les toutes jeunes femmes admirent volontiers et dont se méfient les autres, celles qui savent un peu mieux ce que vaut le monde. Il y avait en lui du bohème, de l’étudiant débauché, débraillé, mais élégant. Le nœud de sa cravate était mal attaché, ses pantalons étaient trop larges, son veston de velours noir, qui sentait le Quartier-Latin à plein nez, scandalisait les irréprochables hôtes de Spa. Ce qui dominait en lui, c’était je ne sais quelle insouciance poétique et crâne tout à la fois. Il portait de belles moustaches noires, et, sous ses épais sourcils, brillait d’une pâle lueur un œil gris, mélancolique ; ses cils, très longs, étaient soyeux.

Il se savait beau, mais il affectait de mépriser sa mâle beauté ; cependant dans l’abandon calculé de son costume, il y avait certainement de la prétention. À côté de lui, le joueur qui accompagnait la jeune fille faisait triste mine. Un abîme d’un demi-siècle séparait ce reste de beau, style Régence, et le gandin fringant du Quartier-Latin.

La jeune fille lança vers le nouvel arrivant un triste et rapide regard au moment où il s’avançait vers la table, et une légère rougeur colora ses joues lorsqu’il s’approcha d’elle. Il marcha droit vers la chaise ; il empestait le tabac ; il la salua d’un geste familier, amical et lui dit :

« Bonjour, Diana. »

Ce fut tout. La rougeur disparut ; la jeune fille pâlit ; elle reprit sa tâche avec la carte et l’épingle ; car, si dans ces quelques instants elle avait éprouvé un désappointement, c’était, sans doute, un désappointement auquel elle était habituée.

Le jeune homme circula autour de la table, jusqu’à ce qu’il trouvât une chaise libre, et il s’y assit, et après avoir regardé le jeu pendant quelques minutes, il se mit à jouer lui-même. Depuis le moment où il se laissa tomber sur ce siège vacant jusqu’à celui où il se leva, trois heures après, le jeu excepté, il ne parut pas avoir conscience de ce qui se passait autour de lui. La jeune fille le regarda à la dérobée, quelquefois, mais il ne sourcilla point, et la seule chose qu’elle put voir, ce fut le masque impassible d’un joueur de profession que le regard d’une femme ne saurait troubler.

Enfin, elle poussa un soupir, en appuyant fortement la main sur le dos de la chaise derrière laquelle elle se trouvait. Ce mouvement fut senti par l’homme qui y était assis, et, pour la première fois, il tourna les yeux de son côté.

« Vous êtes fatiguée, Diana ? lui dit-il.

— Oui, mon père, je suis très fatiguée.

— Alors, donnez-moi votre carte, et allez-vous-en, répondit le joueur d’un ton maussade. Les jeunes filles se fatiguent de rien. »

Elle lui remit la mystérieuse carte perforée, couverte de trous d’épingle ; puis, après avoir rôdé quelque temps dans le salon et erré d’une fenêtre à une autre, elle finit par sortir. Elle passa dans une pièce voisine. Des enfants prenaient une leçon de danse aux sons d’un petit violon. Elle s’assit sur une banquette, resta là quelques instants, puis se leva, se mit encore à la fenêtre, et silencieuse, un peu inquiète, elle comptait les groupes élégants qui bavardaient, causaient, se reposaient dans l’ombre.

« Avec quel luxe extravagant l’on s’habille aujourd’hui, pensa-t-elle, et combien ma toilette paraît pauvre à côté de celles-ci. Cependant, si je demande à papa un ou deux napoléons sur ce qu’il a gagné aujourd’hui, il me regardera des pieds à la tête, en me disant que j’ai une robe, un manteau et un chapeau, et me demandera ce qu’il peut me falloir de plus. Je vois ici des jeunes filles dont les pères sont si bons pour elles et si fiers d’elles ! Des filles laides, couvertes de soie, de dentelles, de rubans, de tout ce qui coûte très cher. Imbéciles !… sottes !… qui me regardent comme si j’étais une bête sauvage, d’une espèce inconnue. »

Les salons étaient garnis d’immenses glaces dans lesquelles Diana Paget, triste, irritée, se voyait partout reflétée dans son misérable accoutrement. Depuis peu de temps seulement, elle s’était aperçue qu’elle pouvait, comme une autre, avoir droit à des attentions. Son père, qui ne pouvait ou ne voulait lui donner une tenue convenable, affectait, lorsqu’il réprimandait sa fille, de le prendre de très haut, sur un ton rigide, austère. Redoutant qu’un jour elle ne s’enorgueillît de sa beauté, il avait pris soin de lui inspirer, dès son plus jeune âge, la pensée qu’elle était une véritable incarnation de tout ce qu’il y a d’inférieur, d’insignifiant, de gauche.

CHAPITRE II

LA PENTE RAPIDE

Parmi les nombreuses imprudences dont Horatio Paget, autrefois cornette dans un régiment de cavalerie innommé, et toujours capitaine dans le monde, s’était rendu coupable dans sa longue carrière, il n’y en avait pas qu’il se reprochât plus amèrement qu’un mariage fou qu’il avait fait, étant déjà d’un certain âge. Ce ne fut que lorsqu’il eut abandonné la dernière chance que l’indulgence de la Fortune lui avait accordée, que le petit maître de la Régence, membre à une certaine époque du Beefsteack’s Club, l’homme qui, dès sa plus tendre jeunesse, avait joué au piquet dans les salons dorés de Georgina Devonshire, se trouva couché sur un lit de malade dans un des garnis borgnes de Londres, et plus près de la mort qu’il ne s’y était trouvé dans sa courte carrière militaire. Il eut ce jour-là une fière peur, une de ces peurs auxquelles les gens de sa trempe sont particulièrement sujets. Il sentit qu’il allait choir dans l’Océan de l’Éternité, et cela l’ennuya dans de très grandes proportions. En plus de son chagrin et de son ennui, il ouvrit tout grand son cœur à la gratitude. Il se cramponna à une main délicate et bienfaisante qui le retenait de son mieux à la vie, et qui se trouvait là tout exprès, à côté de lui. C’était celle d’une douce jeune femme. Dieu seul sait avec quelle souplesse, quelle dextérité elle administrait les médicaments, les bouillons, et tout ce qui s’ensuit. Elle fut, pour ce libertin moribond, une esclave dévouée, infatigable. Il n’en fallait pas moins pour le sauver.

« Ne me remerciez pas, dit le docteur, quand son faible malade crut devoir pousser quelques bruyantes protestations de gratitude, sachant très bien que ce serait la seule monnaie avec laquelle l’homme de l’art serait payé. Remerciez cette jeune femme, si votre cœur a besoin de s’épancher, car sans elle vous ne seriez plus en état d’exprimer votre gratitude. Et si jamais vous étiez repris d’une seconde inflammation des poumons, vous pourriez demander au ciel de vous envoyer une autre garde-malade semblable, en admettant qu’il soit possible de la trouver. »

Après cet exorde, le rude et brave médecin s’éloigna, laissant Horatio seul avec la femme qui lui avait sauvé la vie.

Ce n’était que la fille de sa logeuse. Elle n’était pas riche, cette logeuse, et n’avait point spéculé sur les extravagances des riches célibataires. C’était une honnête veuve qui vivait dans une petite rue d’un quartier éloigné et qui louait un petit salon maigrement meublé et une chambre à coucher plus maigrement meublée encore, à tout gentilhomme que des revers de fortune pouvaient conduire dans ce quartier désert. Le capitaine Paget était tombé bien bas dans la vie lorsqu’il avait pris possession de ce misérable réduit et s’était reposé dans les nippes de la veuve.

Il devait y avoir, dans la vie d’un tel homme, un lugubre et vide intervalle qui séparait le jour où il avait dépensé ses derniers sous de l’heure à laquelle il commença délibérément à peser sur la bourse des autres. Ce fut pendant cet intervalle désespéré que Paget était venu s’établir chez la veuve. Mais bien qu’il demeurât dans ces parages éloignés de la Cité, il ne pouvait supporter l’existence de l’autre côté de l’eau. Il sortait de sa demeure chaque jour, pour gagner les brillants quartiers, resplendissant de linge blanc et de gants frais, avec un paletot irréprochable et des bottes vernies.

La garde-robe a son soleil de l’Inde, et l’éclat d’un habit fait par un grand tailleur peut se comparer à l’éclat du soleil des tropiques : il est glorieux jusqu’à la fin et tombe en un instant. La garde-robe du capitaine était à cette époque à son soleil de l’Inde, et lorsqu’il s’aperçut combien le macadam de Bond Street était près de la plante de ses pieds, il ne put réprimer un mouvement d’admiration pour la belle contenance de ses bottes dans leur décadence même.

Il marcha dans le West End de longues et tristes heures durant la période de cette décadence. Il essaya de vivre de la façon honnête d’un gentleman en empruntant de l’argent à ses amis ou en escomptant un billet de complaisance obtenu de quelque innocent trompé par les brillantes allures et la volubilité du capitaine. Il passait ses journées dans les antichambres et les salons d’attente des clubs, dont il avait été membre autrefois ; il faisait de longues courses, laissant de petits billets pour des hommes qu’il ne trouvait pas chez eux, et qui, pendant qu’il griffonnait, retenaient leur souffle pour ne pas trahir leur présence. Ceux qui avaient été les amis les plus intimes du capitaine Paget semblaient avoir résolu simultanément de passer leur vie hors de chez eux ; c’est du moins ce qu’il parut au capitaine. Leurs domestiques étaient affligés d’une incertitude étrange et chronique, quant à leurs faits et gestes. Quelle que fût la porte à laquelle il sonnât, il semblait également douteux que le maître dût rentrer pour dîner ou qu’il dût rentrer à une heure quelconque de la journée du lendemain ou jusqu’à la fin de la semaine. Rentrerait-il même jamais ? On ne savait. Lorsque le capitaine, à la brune, ayant battu le pavé, soutenu par le faible espoir d’être admis dans une maison amie, apercevait une lueur à travers la porte de la salle à manger, entendait déboucher les bouteilles et le choc des verres et de l’argenterie, la réponse était toujours la même : « Monsieur n’est pas chez lui et ne doit pas rentrer. » Désormais, tous les gens sérieux devaient être sortis pour le capitaine. Mais de temps en temps, dans les clubs, il rencontrait quelque jeune homme qui, n’ayant pas de femme au logis pour veiller sur sa bourse et se lamenter sur un billet de cinq livres mal dépensé, avait encore pitié du prodigue tombé, et croyait ou faisait semblant de croire à son histoire d’embarras d’argent momentanés. Ces jours-là, le capitaine dînait magnifiquement dans quelque restaurant français, prenait une demi-bouteille de chablis avec des huîtres et se réchauffait avec du chambertin qu’on lui apportait dans une bouteille couverte de poussière et de toiles d’araignée, étendue dans un panier d’osier, comme il convient à tout vin de race noble.

Mais, dans ces derniers temps, des rayons de soleil bienfaisants avaient rarement illuminé le triste cours de la vie du capitaine. Les désenchantements, les ennuis s’étaient installés comme à demeure dans son existence ; le succès n’y montrait plus sa face joyeuse qu’à de très rares intervalles. Lorsqu’il traversait la rivière pour gagner l’ouest de la ville, il avait coutume de flâner sur le pont de Waterloo et de regarder mélancoliquement couler l’eau. Il se demandait si le fleuve se trouverait là, près de lui, à sa disposition, lorsque, protégé par la nuit et ayant donné son dernier sou pour le péage du pont, il ne connaîtrait plus le besoin d’une monnaie terrestre.

« Un jour, j’ai vu un gaillard à la Morgue, un pauvre malheureux qui s’était noyé. Grand Dieu ! qu’il était horrible à voir !… Si au moins on était reconnu… on serait enterré proprement, et, mourir pour mourir, autant mourir ainsi qu’autrement… Mais être trouvé dans cet état et rester couché dans la cabane des asphyxiés, au bord de la rivière, avec un écriteau pourri, avoir pour tout linceul du limon, de la vase, et du fumier autour de soi, attendant qu’un homme passe et dise : c’est lui… vraiment, c’est dur… Et, qui sait, un homme mort sent peut-être ces choses-là ?… »

Ce fut dans une de ces lugubres flâneries auxquelles il s’habitua, qu’Horatio Paget prit ce refroidissement qui le tint couché des semaines entières. L’automne qui venait de finir avait été humide, triste, pluvieux. Le capitaine, bien que très intelligent à certains égards, n’était pas un homme chez lequel les choses de l’esprit tenaient une très grande place. Quand il se trouva prisonnier dans le salon mesquin de Mme Kepp, il eut une impression très pénible. Quand il avait lu plusieurs pages du journal qu’il empruntait, et fait telle ou telle réflexion sur l’article de fonds, ou grogné à l’annonce de quelque riche mariage fait par un de ses anciens amis, ou ri de bon cœur à l’annonce de la faillite d’un autre de ses amis, après avoir tisonné le feu une douzaine de fois avec impatience, en une heure, jurant après les pincettes et le mauvais charbon à chaque fois, après avoir fumé son dernier cigare et verni ses bottes de prédilection, regardé à la fenêtre, et après s’être miré mélancoliquement dans le petit miroir placé sur la cheminée, le capitaine pouvait constater que ses ressources intellectuelles étaient épuisées. Alors une colère nerveuse s’emparait de lui. En dépit de la pluie torrentielle, des nuages noirs qui chargeaient le ciel, il jetait ses pantoufles dans un coin, le coin le plus éloigné du salon de Mme Kepp, qui se trouvait, hélas ! tout près du fauteuil du capitaine, il mettait les plus fortes de ses bottes vernies qui ne l’étaient plus guère, il boutonnait son plus beau pardessus, ajustait son chapeau devant sa glace, et partait, parapluie en main, faire son tour dans les beaux quartiers. Toujours vers l’Ouest, à travers la pluie et l’orage, il retournait vers les lieux où s’étaient écoulés sa jeunesse et ses beaux jours, errant et déclassé, pour revoir la lueur rougeâtre des feux brillants des clubs se refléter sur les vitres, pour revoir les lampes des grands salons de lecture s’allumer de bonne heure au crépuscule de l’automne, et admirer la douce clarté qui se répandait sur les riches reliures des livres, pour se perdre dans le rouge sombre des tentures de l’appartement. Pour cette pauvre créature mondaine, l’angoisse d’être exilée de ces palais était plus amère que la souffrance de l’ange déchu. C’était l’époque de l’année la plus triste, et il n’y avait pas beaucoup d’élus dans ces somptueux salons de lecture où les lampes avec leurs abat-jour, jetaient leurs pâles et nets rayons sur la splendeur du sanctuaire. Le capitaine Paget pouvait donc errer ainsi sur le théâtre de sa jeunesse envolée sans craindre beaucoup les reconnaissances. Mais ces excursions devinrent de jour en jour plus inutiles. Il commença à comprendre pourquoi les gens n’étaient jamais chez eux lorsqu’il frappait à leurs portes et faisait entendre son élégant coup de marteau. Il ne put endurer plus longtemps l’humiliation de semblables rebuffades ; il vit bien que les domestiques connaissaient le but de ses visites aussi bien que leurs maîtres et avaient leurs réponses toutes faites à quelque heure du jour qu’il se présentât. Il cessa d’assiéger les portes de ses anciennes connaissances. Le rideau dont il avait couvert sa vie de folie, était percé à jour. Il sentit qu’il ne lui restait plus qu’à mourir.

Il semblait à cette époque que la fin de tout était proche pour lui. Le capitaine prit froid un soir qu’il s’en retournait chez lui : ses habits ruisselaient et ses belles bottes vernies n’étaient plus qu’une éponge. Le froid qu’il avait pris détermina une violente fluxion de poitrine. Ce fut alors qu’une femme le prit sous sa protection et se mit en tête de le sauver, offrant à ce viveur, sur sa fin, son exquise tendresse.

L’ange qui consola le vagabond désespéré et accablé n’était qu’une pauvre fille ignorante et de basse extraction. Elle se nommait Anna Kepp. Elle servait le capitaine, dans sa chambre, depuis qu’il demeurait chez sa mère, mais il n’avait pas pris garde à elle plus qu’aux filles de couleur qui le servaient lorsqu’il était dans l’Inde avec son régiment. Paget avait été un coureur, un duelliste, un réprouvé dans les beaux jours passés, mais il n’avait jamais été très libertin, et il ne savait pas que la jeune fille qui lui apportait son déjeuner et fléchissait sous le poids du seau à charbon qu’elle déposait dans sa chambre, était une des plus jolies filles qu’on pût voir.

Le capitaine était tellement aristocrate, que pour lui la beauté, sans l’éclat des diamants et la richesse des atours, n’était plus la beauté. Il attendait pour la reconnaître que le domestique l’eût annoncé par son nom et que le sourd murmure d’approbation d’une société de gens bien élevés eût acclamé son entrée avant de fléchir le genou devant elle. Les beautés dont il se souvenait avaient reçu leurs lettres de créances des mains du Prince Régent, et s’étaient accumulées en se succédant dans les hôtels splendides des Devonshire et des Hertford. Comment ce célibataire fané et râpé aurait-il su que cette jeune fille vêtue d’une pauvre robe de coton, avec ses cheveux rejetés en arrière, son pâle visage, ses joues barbouillées de taches noires, était d’une beauté ravissante ? Ce ne fut que pendant les heures monotones de sa convalescence, alors qu’il était couché sur le pauvre petit canapé usé du salon de Mme Kepp, canapé qui était à peine plus fané, plus faible, et plus fini que lui, ce fut alors seulement qu’il découvrit la grâce de ce visage qui s’était si souvent penché vers lui durant ses accès de délire.

« Savez-vous que je vous prenais pour toutes sortes de gens, ma chère ? » dit-il à la fille de sa logeuse.

Celle-ci travaillait à une petite table, tandis que sa mère sommeillait dans un coin, un bas de laine sur son bras et une paire de lunettes sur son respectable nez. Mme Kepp et sa fille avaient contracté l’habitude de passer leurs soirées dans l’appartement de leur locataire, le malade ayant dit, à plusieurs reprises, que pour lui c’était le comble de l’horreur d’être laissé seul.

« Je vous prenais pour toutes sortes de gens, Anna, poursuivit le capitaine d’un air rêveur. Parfois, je vous prenais pour la comtesse de Jersey et je voyais le sourire qu’elle eut la première fois que je lui fus présenté. J’étais bien jeune au beau temps de la belle Jersey ; puis il y avait cette autre avec qui je prenais le thé à Brighton. Oh ! Dieu, comme la vie semble triste de nos jours ! Le roi est mort et tout a changé, tout… tout ! Je suis un homme très vieux, Anna. »

Il avait cinquante-deux ans, mais il sentait qu’il était un vieillard. Il n’avait plus rien et avait survécu à ses meilleurs amis. Les protecteurs étaient morts et partis, et les hommes qu’il avait patronnés lui fermaient leurs portes les mauvais jours venus. Il y avait longtemps qu’il avait tourné le dos à toute sa famille ; il n’y avait plus personne pour lui tendre la main. Avoir survécu à tout plaisir et à toute affection est l’amertume la plus grande de la vieillesse, et Horatio, à cinquante-deux ans, éprouvait cette amertume dans toute sa cruauté.

« Je suis un homme très vieux, Anna, » répétait-il d’un ton plaintif.

Mais Anna ne pouvait pas le trouver vieux. À ses yeux, il était et serait toujours l’élégance, la distinction faite homme. C’était le premier homme du monde qu’elle eût vu. Mme Kepp avait donné abri à d’autres locataires qui se faisaient passer pour des gentilshommes : ils avaient affecté de faire paraître de grandes façons, l’avaient pris de très haut avec la veuve et sa fille ; mais quelle lourdeur, quelle gaucherie, quel strass comparé à ce pur diamant. Anna, avant que le seuil de l’humble habitation eût été honoré des pas d’Horatio, avait déjà vu des bottes vernies ; mais comme elles étaient grossières et vulgaires, et quels pieds de rustres avaient ceux qui les portaient ! Les mains fines et blanches de Paget, avec son cou-de-pied cambré, la courbe patricienne de son nez aquilin, la coupe parfaite de son vêtement, la grâce souple de son langage, tout cela avait troublé le petit cœur tendre d’Anna, et d’autant mieux que son héros était malheureux, abandonné. Qu’un pareil homme fût délaissé, semblait, une destinée injuste et cruelle aux yeux de la douce fillette. Et alors, quand la maladie vint le saisir, le confiant à sa tendresse et à sa compassion, alors l’innocente fille prodigua tous les trésors de son cœur au gentilhomme ruiné. Elle ne pensait ni à une récompense, ni à un salaire ; elle savait que le locataire de sa mère était dans une misère complète et que ses loyers avaient été payés de moins en moins régulièrement, en commençant par des semaines pour finir par des mois de retard. Elle n’avait pas conscience de la profondeur du sentiment qui avait fait d’elle une admirable garde-malade, car sa vie était très remplie par le travail, et elle n’avait ni le temps, ni le goût d’approfondir ses sentiments.

Elle protesta énergiquement quand le capitaine parla de son âge.

« Quelle drôle d’idée qu’un homme se croie vieux à cinquante ans ! » dit-elle.

Horatio frémit en entendant l’accent et le mauvais anglais de cette jolie fille, bien qu’ils sortissent des lèvres qui lui avaient prodigué tant de consolation.

« Vous avez encore bien des années devant vous, monsieur, s’il plaît au bon Dieu, ajouta-t-elle avec piété, et je ne doute pas que vous ne trouviez encore de bons amis pour vous venir en aide. »

Le capitaine secoua tristement la tête.

« Vous parlez comme si vous alliez me dire la bonne aventure avec un jeu de cartes. Non, ma fille, je n’aurai qu’un ami sur lequel je puisse compter si jamais je me rétablis assez pour sortir de cette maison, et cet ami c’est moi. J’ai dépensé la fortune que m’avait laissée mon père. J’ai dépensé le prix de ma commission. Je me suis défait de tous les objets de valeur que je possédais ; pour dire le mot vulgaire : Je suis décavé, Anna. Mais d’autres hommes ont dépensé toutes leurs pièces de six pence et n’en sont pas moins arrivés à vivre tranquilles pendant plus de cinquante ans après. J’ose dire que je pourrai faire ce qu’ils ont fait. Si le vent est dur pour l’agneau tondu, je crois que les vautours et les hiboux savent se tirer d’affaire. J’ai essayé ma chance comme agneau tondu, et la tempête m’a été très sévère. J’en ai assez et vais me joindre aux vautours. »

Anna regardait avec un profond étonnement le locataire de sa mère. Elle avait l’intuition qu’il venait de proférer quelque chose de méchant, une sorte de blasphème, mais elle était trop naïve et trop innocente pour suivre la pensée de cet homme.

« Oh ! je vous en prie, ne parlez pas d’une manière aussi extravagante, monsieur, fit-elle d’un ton suppliant. Cela me rend trop malheureuse de vous entendre parler ainsi.

— Et pourquoi quelque chose de ce que je dis pourrait-il vous rendre malheureuse, Anna ? » demanda le locataire d’un ton sérieux.

Il y eut quelque chose dans cette interrogation qui mit le pâle visage de la jeune fille en feu, le fit tout rouge. Elle fut obligée de se pencher beaucoup sur son ouvrage pour cacher cette rougeur intempestive. Elle ne savait pas que le ton du capitaine présageait une demande sérieuse, elle ne savait pas que la grande prise de sa vie était près de s’accomplir.

Horatio était déterminé à faire un sacrifice. Le docteur lui avait dit qu’il devait la vie au dévouement de cette fille, et il eût été quelque chose de moins qu’un homme s’il ne s’était pas senti remué par un sentiment de gratitude. Dans les tristes heures de sa lente convalescence, il avait eu le temps de voir mieux la femme à qui il devait tout, en admettant que la pauvre et indigne créature valût quelque chose. Il comprit qu’elle lui était dévouée et qu’elle l’aimait plus sincèrement qu’il ne se souvenait jamais d’avoir été aimé. Il vit aussi qu’elle était belle. Le capitaine eût pu avoir de la reconnaissance pour une femme laide, mais jamais il n’aurait pensé à une femme laide comme il pensait à Anna. Ses réflexions aboutirent à ceci : elle était belle et elle l’aimait ; sa vie à lui était tout à fait misérable et solitaire ; il résolut donc de prouver sa gratitude par un sacrifice grand et noble. Avant que la jeune fille eût pu relever son visage de l’ouvrage à l’aiguille sur lequel elle s’était penchée pour cacher sa rougeur, Horatio lui avait demandé d’être sa femme. L’émotion coupa la voix de la pauvre enfant lorsqu’elle voulut répondre. Elle fit un effort sur elle-même, courut au canapé sur lequel il était couché, d’un seul mouvement elle tomba à genoux devant le capitaine. Une mendiante choisie pour femme par un roi n’eût pas été plus émerveillée, plus profondément troublée que ne le fut cette candide et gracieuse créature, lorsqu’elle s’agenouilla aux pieds du locataire de sa mère.

« Moi, je serai votre femme ! Oh ! en vérité, monsieur, ce n’est pas là ce que vous avez voulu dire ?

— Mais si, vraiment ; je le désire du fond du cœur et de toute mon âme, ma chère ! répondit le capitaine. Je ne vous offre pas là une grande chance, Anna, car je suis à peu près aussi bas dans la vie qu’un homme puisse l’être. Mais je ne pense pas être toujours pauvre. Allons, chère enfant, ne pleurez pas, dit-il avec un peu d’impatience, car la jeune fille avait couvert son visage de ses mains et les pleurs coulaient à travers ses doigts. Voyons, levez la tête et dites-moi si vous voulez, oui ou non, accepter pour votre mari un vieux garçon fané et passé ?

Paget avait admiré bien des femmes dans les brillantes années de sa jeunesse. Souvent il s’était cru très amoureux, mais il est douteux qu’une puissante passion ait jamais dominé réellement son cœur qui, froid naturellement, ne s’animait qu’au souffle des passions égoïstes. Horatio, de très bonne heure, s’était prosterné devant une idole à lui, et avait découvert une religion. L’idole c’était Horatio, la religion c’était le plaisir d’Horatio. Il aurait pu être flatté de l’émotion qu’il inspirait à Mlle Kepp. Mais il était malade, maussade. De plus, toute sa vie, il avait eu horreur des femmes qui pleurent ; elle l’ennuya.

« Est-ce oui ou non, ma chère ? » demanda-t-il un peu contrarié.

Anna leva vers lui ses yeux pleins de larmes et d’un air effrayé :

« Oh ! oui, monsieur, si je puis vous être bonne à quelque chose, vous soigner quand vous serez malade, et travailler pour vous jusqu’à ce que mes doigts soient usés jusqu’aux os. »

Elle tordait ses mains en disant cela. Elle se voyait déjà travaillant pour son Dieu, son héros, le gentleman dont les bottes vernies avaient été comme la promesse d’un monde supérieur, plus beau cent fois que celui qu’elle habitait. Mais le capitaine modéra ses transports par un geste doux de ses blanches mains amaigries.

« Voilà qui est dit, ma belle, dit-il d’un ton languissant. Je ne suis pas encore très fort, et tout ce qui ressemble à de l’embarras, m’est on ne peut plus pénible. Ah ! ma pauvre enfant ! si vous aviez vu un dîner chez le marquis de Hertford, vous auriez pu vous rendre compte de ce qu’on pouvait faire sans bruit et sans embarras. Mais je vous parle là de choses que vous ne comprenez pas. Vous serez ma femme et une bonne, obligeante, et obéissante petite femme, je n’en doute pas. Voilà qui est arrangé. Quant à ce qui est de travailler pour moi, mon cher amour, tout ce que ces jolies petites mains pourraient faire pour moi, ce serait de me gagner un cigare dans la journée. Or, il est rare que je n’en fume pas six par jour : donc, vous voyez que tout cela n’est que du sentiment dépourvu de sens commun, c’est de l’enfantillage. Maintenant vous pouvez éveiller votre chère mère, car j’ai besoin de faire un petit somme et je ne puis fermer l’œil tant que cette brave dame est là à ronfler d’une si effroyable façon. Mais pas un mot de nos petits engagements, Anna, jusqu’à ce que vous soyez seule avec votre mère. »

Là-dessus le capitaine étendit son mouchoir de poche sur son visage et se laissa aller au sommeil. Cette petite scène avait fatigué le capitaine, bien qu’elle eût été jouée si tranquillement que le sommeil de Mme Kepp n’en avait pas été troublé. Sa fille la réveilla peu de temps après et elle reprit son travail à l’aiguille, tandis qu’Anna prépara le thé pour son bien-aimé dormeur. Les tasses et les soucoupes firent plus de bruit ce soir-là qu’elles n’avaient coutume. Anna était toujours très troublée : il semblait que l’émoi de son cœur se communiquât au bout de ses doigts sous l’indécision desquels la porcelaine résonnait. Il allait être son mari ! elle serait la femme d’un gentilhomme, et quel gentilhomme ! Quand on pense que des misères, des riens, comme un habit fait par un des premiers tailleurs de West End, et des bottes faites par un des premiers bottiers des mêmes parages, peuvent arriver à faire éclore cette fleur exquise de tendresse, de dévouement, qui s’appelle l’amour d’une femme ! C’est avec raison qu’un philosophe moderne a dit que l’histoire du monde n’est qu’une question de vieux habits. Anna avait commencé par admirer la grâce des produits de MM. tels et tels, et maintenant elle était prête à engager sa vie à l’homme qui les portait !

Mlle Kepp obéit au désir de son amoureux, et ce ne fut que le jour suivant, lorsqu’elle fut seule avec sa mère dans la petite cuisine au-dessous de l’appartement du capitaine, qu’elle informa cette digne femme de l’honneur qui lui était réservé. Pour Anna commença alors la longue série de contrariétés auxquelles la condamnait son attachement pour un homme sans le sou. La veuve était une femme qui connaissait la vie. Elle s’obstina à ne pas découvrir les avantages que pouvait présenter une union avec un homme de cinquante ans, ruiné.

« Comment pourra-t-il te faite vivre, je serais bien curieuse de le savoir, disait Mme Kepp, pendant que la jeune fille se tenait rougissante devant elle après lui avoir raconté son histoire, puisqu’il ne peut même pas me payer régulièrement ? Et tu sais la peine que j’ai eu pour obtenir mon argent, Anna. Puisqu’il ne peut même pas se tirer d’affaire tout seul, comment fera-t-il lorsqu’il faudra vivre à deux ?

— Ne me parle pas ainsi, ma mère ! s’écria la jeune fille toute frémissante, qui ne se rendait pas aux arguments pratiques de sa mère. Tu parles comme si mon unique préoccupation de la vie était de me couvrir de chiffons et de bien me nourrir. D’ailleurs le Capitaine ne sera pas toujours pauvre. Il m’a dit cela hier au soir quand…

— Il t’a dit cela, répéta l’honnête veuve avec une moue dédaigneuse. Est-ce qu’il ne m’a pas raconté bien souvent que j’aurais mes loyers régulièrement après cette semaine, puis après une autre, et ai-je jamais été payée régulièrement, je te le demande ? Et maintenant, est-ce que je ne le garde pas par pure charité ? Une pauvre femme veuve comme moi qui pourrait bien avant peu avoir besoin de charité elle-même… Et si cela n’avait pas été pour tes pleurnicheries, il y a trois semaines qu’il serait dehors, quand le médecin a déclaré qu’il était assez bien pour qu’on le changeât de place, car tu sais que je ne l’aime pas, cet homme !…

— Et tu l’aurais mis dehors, mère, pour l’exposer à mourir dans la rue ? s’écria Anna ; je ne te croyais pas le cœur aussi dur. »

À partir de ce moment, il y eut des discussions continuelles entre la mère et la fille, qui jusque-là avait été la plus soumise des enfants. Les fanatiques ne pardonnent jamais aux insensés qui refusent de croire à la divinité de leur Dieu et les femmes qui aiment sont des fanatiques. La jeune fille ne pouvait pardonner à sa mère de dénigrer son idole, et la mère ne pouvait pas pardonner à sa fille ce qu’elle appelait sa folie. Enfin, après bien des scènes, après bien des mots durs, cruels, amers, échangés entre les deux femmes, après bien des pleurs, des insomnies, des misères, Anna, un beau matin, pendant que sa mère était au marché, s’enfuit avec le capitaine. Mlle Kepp laissa une petite lettre piteuse pour sa mère, pleine de fautes d’orthographe, mais pleine aussi de tendresse, de bons sentiments. Elle suppliait sa mère de lui pardonner, elle avait beaucoup lutté, son amour avait été le plus fort, etc., etc.

« Oh, mère ! si tu savais combien il est nauble, tu ne pourrais pas m’en vouloire de l’aimer comme je le fais, et nous viendrons te retrouver après notre mariage, et tu seras payée de ce qu’on te doit jusqu’au dernier sou. »

Après avoir écrit cette épître dans la cuisine, avec une décision que le capitaine jugea peut-être excessive chez la femme de son choix, Anna mit sa plus belle robe, sauta en fiacre, et, en compagnie d’Hotario, dit adieu à la maison maternelle. Elle aurait bien voulu emporter une petite caisse de bois blanc où reposait sa garde-robe, mais après l’avoir examinée, le capitaine lui dit qu’une boîte de cette taille les compromettrait partout.

« Vous pouvez vous passer quelque temps de bagages, chère enfant, mais gardez-vous bien d’emporter celui-ci. »

La jeune fille obéit sans comprendre. Elle ne comprenait pas souvent ce que son amant voulait dire, et il ne paraissait pas tenir beaucoup à ce qu’elle le comprit. Il lui parlait plutôt du ton dont on parle à un ami fidèle, quand cet ami est un chien.

Le capitaine dénicha de suite une paroisse où le nouveau code du mariage lui permettait de s’unir à Mlle Kepp sans façon, en présence du cocher de fiacre et d’une femme qui balayait le devant de la porte. Le capitaine subit cette courte cérémonie aussi tranquillement que s’il se fût agi de prendre un abonnement à la compagnie des eaux. Les pleurs de la pauvre Anna qui coulaient sous son petit voile noir l’exaspérèrent. Il avait oublié l’anneau nuptial, mais il ôta une petite bague en onyx de son doigt pour la passer au doigt plus grossier de son épouse. C’était le dernier, absolument le dernier de ses bijoux ; des brocanteurs imbéciles et peu versés dans les choses de l’art antique, avaient jugé la bague sans valeur. C’est toujours d’un mauvais augure, un futur qui oublie ce simple anneau d’or, symbole de l’union éternelle ! Une personne superstitieuse eût pu s’effrayer, en voyant quel était le sujet gravé sur la bague du capitaine. Elle représentait la femme de Néron, qui ne fut pas une femme heureuse le moins du monde. Mais comme Anna pas plus que le clerc, le cocher, ou la brave femme au balai n’avaient jamais entendu parler de Néron, et que de plus Paget était trop indifférent pour être superstitieux, personne n’en tira de conclusions fâcheuses, et Anna partit gaillardement avec le gentilhomme. Cette fois, il était bien son mari. Elle était enchantée, très fière, et son bonheur eût été parfait, si de temps en temps l’image de sa mère indignée n’était venue en troubler la quiétude.

Le capitaine conduisit sa femme dans un charmant appartement dans Mayfair, et elle fut surprise de l’entendre dire à la propriétaire que lui et sa femme arrivaient du comté de Devon, et qu’ils avaient l’intention de rester une semaine ou deux à Londres, en passant, avant de se rendre sur le Continent.

« Ma femme a passé la plus grande partie de sa vie à la campagne, dit le capitaine, il faut donc que je lui fasse voir un peu Londres, malgré cet horrible temps. Mais le diable s’en mêle, mon domestique n’a pas compris mes ordres, et il est parti tout droit pour Paris avec mes bagages. Nous pouvons cependant réparer tout cela demain. »

Rien ne peut rendre les mines courtoises et humbles avec lesquelles la propriétaire accueillit les paroles du capitaine. Celui-ci lui avait d’ailleurs offert des répondants, et les gens qu’il avait cités étaient tout bonnement les premiers du pays. Le capitaine connaissait assez la nature humaine pour savoir que si les répondants en imposent souvent, il est très rare qu’on aille les chercher.

À dater de ce jour, jusqu’à l’heure de sa mort, Anna n’entendit que très rarement son mari dire une chose qui fût vraie. Il s’était rangé parmi les bêtes de proie. C’était un gentilhomme pauvre qui s’était couché malade chez Mme Kepp, mais c’était un bandit, un homme prêt à tout, une sorte de fauve qui s’était levé de son lit de douleurs.

Alors commença une vie nouvelle, faite de fraudes, de guet-apens, d’expédients honteux. Comme le loup cervier rôde autour des bergeries, prêt à enfoncer ses griffes et ses crocs dans les chairs des pauvres agneaux sans défense, ainsi cet aventurier prit ses mesures, ses plans. Ses douces façons le servirent singulièrement dans l’exploitation qu’il fit de l’imprévoyance, de l’imprudence humaine. Désormais Horatio ne vécut plus qu’aux dépens de la faiblesse de ses semblables. Il y avait certainement de mauvais jours quand les moutons étaient lents à venir se prendre au piège. C’était chose assez commune pour le capitaine de tomber des splendeurs de Mayfair ou de Saint James, mais jamais il ne retourna à Tulliver’s Terrace, bien que Anna lui eût souvent demandé d’un ton suppliant de vouloir bien acquitter sa dette envers sa mère. Quand son mari était en fonds, il lui prenait la tête entre ses mains, la caressait et lui répondait au sujet du billet de Mme Kepp, qu’il verrait. Si, au contraire, sa bourse était maigrement garnie, il lui disait avec mauvaise humeur qu’il avait mieux à faire que de s’occuper des prétendus droits de sa mère, quand il ne savait lui-même comment il se tirerait d’affaire.

Le billet de Mme Kepp ne fut jamais payé, et jamais Anna ne put revoir sa mère. Mme Paget était une créature douce, aimante, mais essentiellement craintive et molle. Elle ne pouvait se résoudre à se retrouver en face de sa mère, sans lui apporter l’argent que lui devait le capitaine. Elle ne pouvait se résigner à affronter les reproches de la veuve ; elle redoutait ses questions, ne savait comment elle y répondrait, avait peur de l’indignation de son cœur de mère. Son beau rêve, hélas ! avait été bien court ! Elle trouvait alors que sa mère avait eu raison, et qu’elle payait bien cher la pauvre gloire d’avoir épousé Paget. Elle connut peu le bonheur durant les quelques années de sa vie conjugale. Être menée d’un endroit à un autre ; dîner aujourd’hui dans Mayfair et demain dans un restaurant à un shilling porter des beaux habits qui n’ont pas été payés et se les enlever de sur les épaules quand le prêteur l’exige pour sa garantie ; savoir que son existence est un mensonge, un piège perpétuel ; sentir à ses côtés grandir le mépris, voilà le bilan d’une femme dont le mari vit des ressources de son intelligence. Et par-dessus toutes ces misères, Mme Paget avait à endurer les caprices du caractère d’Horatio. Quand les victimes tombaient dans le piège et semblaient de bonne prise, le capitaine était très bon pour sa femme à sa manière, c’est-à-dire qu’il la faisait sortir. Et après lui avoir fait un sermon sur le chapeau fané qu’elle portait et qui l’agaçait, il lui en achetait un autre ; puis il lui faisait faire un dîner qui la rendait malade, après quoi il la renvoyait chez elle en fiacre, tandis qu’il allait finir la soirée dans une société où ses goûts étaient plus aisément satisfaits. Mais quand la chasse était mauvaise, oh ! alors, quel triste compagnon c’était que cet élégant Horatio ! Après avoir souri tout le jour de son rire menteur, tandis que la colère et l’ennui lui rongeaient le cœur, c’était une sorte de soulagement pour le capitaine que de se montrer violent, furieux dans l’intimité. Il avait alors vraiment quelque chose de la bête fauve. L’homme qui vit aux dépens de ses semblables a besoin d’endurcir son cœur ; car un sentiment de compassion, un atome d’humaine pitié briseraient ses plans les mieux conçus à l’heure du succès. Horatio et la compassion se brûlèrent de bonne heure la politesse dans le cours de la carrière peu scrupuleuse du capitaine.

Le capitaine ne se montrait pas constamment malveillant envers la femme dont il avait daigné lier le sort au sien. La conscience qu’il avait conféré un très grand honneur à Anna, en lui offrant sa main et une part dans sa vie difficile, ne l’abandonnait jamais. Il ne fit aucun effort pour élever la pauvre fille ignorante au rang de sa compagne. Il tressaillait lorsqu’il l’entendait faire un cuir, et s’éloignait d’elle d’un ton maussade en maugréant et en jurant ; mais bien qu’il trouvât désagréable de la voir aussi peu éduquée, il aurait trouvé plus ennuyeux encore de refaire son éducation. Or, l’ennui était une chose pour laquelle Horatio professait une aristocratique aversion. L’idée que son genre de vie pouvait répugner à sa femme, que cette fille roturière et d’une éducation plus qu’inférieure pouvait éprouver des scrupules qu’il n’avait jamais soupçonnés et pouvait connaître les tortures du remords et de la honte que sa nature grossière à lui ne connaîtrait jamais, ne lui put entrer dans la cervelle. C’eût été, en effet, une absurdité trop grande chez la fille du pauvre Kepp d’affecter une susceptibilité de conscience inconnue au descendant des Paget.

Anna avait peur de son élégant mari et elle l’adorait et le servait dans un doux silence, gardant le secret de ses propres chagrins et le gardant si bien qu’il ne devina jamais les nombreuses causes de sa pâleur et de son regard maladif. Elle lui avait donné une jolie petite fille, aux grands yeux noirs un peu étranges. Elle eût voulu que cette enfant fût l’espoir et la consolation de sa triste existence. Mais le loup n’est point un animal domestique, et un enfant pouvait devenir une entrave dans les évolutions rapides auxquelles le capitaine Paget et sa femme avaient coutume de se livrer. Avant que l’enfant fût âgée de huit jours, le capitaine faisait paraître une annonce dans un journal quotidien, et moins de quinze jours après, Anna fut forcée de remettre son trésor à une vieille femme de bel embonpoint, qui avait consenti à élever l’enfant au biberon dans un misérable quartier, très éloigné.

Anna livra l’enfant sans un murmure, avec autant de douceur qu’elle se fût livrée elle-même si le capitaine avait amené à son intention un bourreau masqué dans la pièce voisine. Elle n’avait pas la moindre idée de résistance envers son mari. Elle supporta son existence cinq ans environ après la naissance de son enfant, et pendant ces malheureuses années, l’unique effort de sa vie était d’assurer le minime salaire payé pour l’entretien de la petite fille. Mais avant le cinquième anniversaire de la naissance de l’enfant, la mère mourut subitement. Elle s’éteignit dans une sorte de galetas, dans les bras de son hôtesse, qui la consolait dans ses heures de misère comme elle avait consolé le gentilhomme ruiné. Au moment de la mort de sa femme, le capitaine était à la prison pour dettes, et il fut bien étonné de ne pas la voir le matin lui apporter des petites douceurs comme elle avait coutume de le faire.

Il ne l’avait pas vue depuis huit jours. Il lui avait envoyé deux lettres ; la seconde était irritée. Un petit garçon mal tenu et mal peigné, vêtu d’un habit en velours de coton à côtes, vint le trouver dans la salle de la prison.

Ce petit garçon avait reçu ses instructions. Il devait bien faire attention à la manière dont il annoncerait la triste nouvelle au pauvre cher gentilhomme ; mais le petit bonhomme se mit à trembler devant le nez crochu du capitaine et ses yeux gris scrutateurs, et raconta sa petite affaire tout d’une haleine, sans la moindre attention.

« La dame est morte à deux heures du matin, monsieur, et ma mère m’a dit que je devais venir vous en informer. »

Le capitaine Paget chancela.

« Grand Dieu ! s’écria-t-il en tombant sur une pauvre chaise qui craqua sous son poids, et je ne savais même pas qu’elle fut malade ! »

Il sut encore moins que toute la vie de la pauvre créature depuis son mariage jusqu’à sa mort n’avait été qu’un long martyre du cœur, une lente agonie, faite de honte et de remords.

CHAPITRE III

PEINES ET ASPIRATIONS DU CŒUR

Lorsque Diana sortit du Kursaal, elle s’en alla lentement à travers les petites rues de Spa ; elle s’arrêtait devant une boutique de papetier dont elle connaissait par cœur tout l’étalage ou bien elle regardait en arrière du côté des grandes fenêtres du temple qu’elle venait de quitter.

« Que leur importe ce que je deviens, » pensa-t-elle, en jetant son dernier regard au Kursaal, au tournant de la grande rue de Spa et d’une rue latérale dont le pavé rugueux montait vers la colline, vers les bois.

La maison dans laquelle Paget avait fixé sa résidence était située dans le plus étroit des étroits conduits qui coupent la rue principale de la ville : c’était un passage dans lequel les habitants des maisons des deux côtés de la ruelle pouvaient se donner la main par les fenêtres et où l’odeur des plantes potagères, si libéralement employées dans les cuisines indigènes, vous montait au nez… effroyablement.

Diana s’arrêta un instant à l’entrée de cette ruelle, puis, après un moment d’hésitation, elle passa outre.

« À quoi me servirait de rentrer à la maison ?… il s’écoulera des heures avant qu’ils y reviennent. »

Elle gravit la petite rue montante, se dirigeant vers les sapins ; là, elle se trouva tout à fait seule, et la tranquillité du lieu lui rendit l’esprit plus calme. Elle ôta son chapeau qu’elle suspendit à son bras, en nouant ses rubans fanés. Pendant qu’elle s’avançait, une chaude brise faisait voltiger ses cheveux sur son front. Elle avait vraiment une belle tête. Les traits de Diana étaient doux comme ceux d’Anna Kepp, mais rehaussés par la beauté plus mâle, plus patricienne des Paget : ses yeux rappelaient tout à fait ceux de l’exquise créature qui avait veillé au chevet d’Horatio ; la courbe ferme de ses lèvres fines, la distinction des lignes du menton révélaient la race des Paget, et le bas de sa figure avait une ressemblance certaine avec les portraits de femmes et de cavaliers d’un manoir appartenant à un Paget, lequel néanmoins n’avait aucun lien de parenté avec le triste capitaine. Les réflexions de la jeune fille pendant qu’elle gravissait la colline étaient loin d’être agréables. La jeunesse, qui semble pourtant marquée pour les douces impressions, n’avait été pour Diana qu’une série d’amertumes ; elle n’avait connu de près que des êtres démoralisés et cela l’avait plus vieillie que les années. L’expérience lui apprit tout ce qu’il y a de douloureux dans la vie, avant que le temps lui eût pu enseigner la résignation et la patience. L’enfance de Diana avait été sans joies, sa jeunesse s’était passée dans la solitude. Cette région déserte, cette triste étendue de terrains marécageux, sur laquelle s’étaient fixés ses yeux d’enfant, était comme le symbole de sa triste existence. Avec sa pauvre mère s’était éteint le dernier rayon qui avait éclairé ses premières années. Elle avait été mise chez une nourrice, puis chez une autre, chez une autre encore, et toutes ces femmes, pour lesquelles elle était une charge, n’avaient pu l’aimer. Il était toujours si difficile au capitaine de payer la petite somme exigée pour l’entretien de sa fille ou plutôt il lui était tellement facile de ne pas la payer, que régulièrement Diana était rapportée au logis comme un paquet. La nourrice qui se jugeait volée, et n’avait pas tort, poussait des cris de paon et faisait dans la maison un tapage d’enfer. Le capitaine lui répondait tranquillement que la loi lui permettait de réclamer ce qui lui était dû, mais qu’elle lui interdisait, de même, de faire un pareil vacarme chez un gentleman. Après ces misérables scènes, qui se reproduisaient souvent, la petite était laissée à son père, que cela impatientait, et qui ne se gênait pas pour le montrer. Lorsqu’elle eut dépassé l’âge où un enfant peut être laissé chez une nourrice, le capitaine mit sa fille en pension. À cette occasion, il se décida à s’adresser à une personne qu’il avait autrefois dédaignée, quoiqu’elle fût sa parente. Il y a sur l’arbre généalogique de chaque famille des branches misérables et éparses, et les Paget avaient des cousins pauvres qui, dans la grande bataille de la vie, avaient à lutter dans les rangs les plus humbles du vulgaire. Mlle Priscilla Paget était une de ces parentes-là. De bonne heure, elle avait montré des dispositions pour les travaux intellectuels ; elle était indifférente aux choses de la toilette, et cela, de tout temps, a semblé marquer les bas-bleus de l’avenir. Seule dans le monde, Priscilla avait tiré bon parti de son capital, à savoir une certaine éducation. Après avoir occupé pendant près de vingt ans la position de principale sous-maîtresse dans une institution de Brompton, elle avait rendu les derniers devoirs pieusement à celle qui l’employait. Un mois après les funérailles, avec ses économies, elle avait acheté l’institution et était devenue la maîtresse de la maison.

C’est à cette dame que le capitaine confia l’éducation de sa fille. Diana trouva dans la maison un abri, presque une famille ; elle y resta jusqu’à ce que sa parente fût lasse des tristes procédés d’Horatio. On se serait lassé à moins ; il promettait sans cesse, ne tenait jamais, promettait encore, et ses dettes augmentaient chaque jour ; de temps en temps il envoyait des bourriches de gibier, des huîtres, se servait de tous les moyens familiers à ceux qui ont pour métier de faire des dupes.

Le jour vint où Mlle Paget résolut de se débarrasser d’une charge sans profit, et une fois de plus Diana se trouvait rapportée chez son père, comme un paquet de marchandise. Ce sont des enfants précoces que ceux qui prennent leurs premières leçons à l’école de la misère. À l’âge de cinq ans, la jeune fille avait conscience de la dégradation que ce mode d’éducation implique. Combien à quinze ans en sentait-elle plus vivement la honte ! Priscilla fit de son mieux pour adoucir le chagrin de sa pupille au moment de son départ.

« Ce n’est pas que j’aie rien à vous reprocher, Diana, bien qu’il m’ait été fait quelques plaintes sur votre caractère, vous le savez, lui dit-elle amicalement et d’un ton sérieux, mais votre père n’est pas supportable. S’il ne m’avait fait aucune promesse, j’aurais meilleure opinion de lui. S’il m’eût dit franchement qu’il ne pouvait pas me payer et m’eût demandé de vous recevoir par charité… »

Diana, à ce mot, se leva en rougissant un peu.

« … Eh bien ! j’y aurais réfléchi et j’aurais examiné si cela pouvait se faire… Mais être trompée constamment comme je l’ai été !… Vous savez quelles promesses solennelles votre père m’a faites, vous les avez entendues… Compter sur une somme d’argent pour une époque convenue, ainsi que je l’ai fait encore et toujours sur l’assurance d’Horatio que je pouvais avoir foi en sa parole, cela est par trop fort, Diana. C’est plus que personne n’en pourrait supporter. Si vous aviez deux ou trois ans de plus, si vous étiez plus avancée, je pourrais m’arranger de manière à faire quelque chose pour vous en vous donnant la classe des petites ; mais il ne m’est pas possible de vous garder et de vous habiller pendant trois ans au moins, et je n’ai pas d’autre parti à prendre que de vous renvoyer chez vous. »

Le domicile auquel Diana fut reconduite cette fois était une chambre garnie située au-dessus d’un marchand de jouets où le capitaine vivait confortablement en exploitant une société fondée pour des prêts philanthropiques ; mais l’accueil qui attendait Diana ne fut pas cordial.

Elle trouva son père paisiblement endormi dans un fauteuil ; un jeune homme qu’elle ne connaissait pas, assis à une table près de la croisée, était occupé à écrire des lettres. C’était une sombre journée de novembre, un triste jour pour se trouver subitement abandonnée dans un monde plus triste encore ; les réverbères de la route conduisant au pont de Westminster n’étaient déjà plus que des points jaunâtres dans le brouillard de l’après-midi.

Le capitaine passa sur sa figure son mouchoir de soie avec un geste d’impatience lorsque Diana entra dans la chambre.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda-t-il d’un ton maussade sans la regarder.

Il ne la reconnut qu’un moment après : à dire la vraie, la triste vérité, il ne se souciait d’elle en aucune façon. Son mariage avait été la seule émotion de reconnaissance qu’il eût éprouvée dans sa vie et ce sentiment même n’avait pas été exempt d’un certain égoïsme ; mais il ne s’était nullement attendu à ce que ce sacrifice entraînerait un autre sacrifice, celui d’avoir la charge d’une fille dont il n’avait aucun besoin : il en voulait à la Fortune de lui avoir mis ce fardeau sur les bras.

« Si vous aviez été un garçon, j’aurais pu vous rendre utile à quelque chose, dit le capitaine à sa fille, le jour de son retour, quand il se trouva, le soir, seul avec elle ; mais, que diable puis-je faire d’une fille avec la vie incertaine que je mène ? Cependant, puisque cette vieille haridelle vous a renvoyée, il faut que vous vous tiriez d’affaire le mieux que vous pourrez, » dit-il en manière de conclusion, avec un soupir de mécontentement.

À partir de ce moment, Diana avait habité l’antre des loups, et chaque jour lui avait apporté une nouvelle leçon de fourberie et de mensonge. Il est des hommes, même parmi les méchants, qui auraient tenu à cacher à leur unique enfant le secret de leurs bassesses et de leurs artifices ; mais Paget, qui se considérait comme une victime de l’ingratitude des hommes, regardait ses méfaits comme une nécessité de son injuste destinée. Il n’est pas facile pour une intelligence droite de sonder les profondeurs de l’abîme moral où tombe, avant la fin de sa carrière, l’homme habitué à ne vivre que d’expédients ; il n’est pas facile non plus de comprendre comment, à mesure que celui-ci s’enfonce dans la voie du mal, sa conscience s’endurcit, comment le sentiment de la honte s’affaiblit en lui pour faire place à l’égoïsme sauvage de la bête. Diana, durant sa misérable enfance, avait appris à connaître quelques-uns des vices de son père, et, à l’époque où sa pension n’était pas payée, elle avait eu occasion de reconnaître qu’il n’y avait pas plus à compter sur sa parole que sur le souffle capricieux de la brise d’été. Les révélations qui l’attendaient sous le toit paternel n’avaient donc pour elle rien d’étrange, rien d’imprévu : jour par jour, elle s’accoutuma à cette atmosphère de mensonge. Le sentiment de sa dignité ne l’abandonna cependant pas ; car il est un certain orgueil qui subsiste en dépit des coups de la misère et du voisinage de la dégradation. Diana avait cet orgueil-là. Elle souffrait quand elle songeait qu’elle était la fille d’un homme qui avait perdu tout droit à l’estime ; elle tenait à être bien jugée par les autres ; elle avait en elle l’ambition et le désir de faire quelque action qui la mettrait au-dessus du vulgaire. Cela l’avait soutenue dans bien des heures d’humiliation et de chagrin. Diana sentait la honte de son père aussi vivement que sa mère l’avait sentie ; mais elle ne connut pas les remords qui avaient fait mourir la douce Anna, ni la tendre compassion qui avait animé son cœur aimant et fidèle.

Diana se trouvait tellement à plaindre, qu’elle n’avait pas le temps de plaindre les autres. Les victimes de son père pouvaient être malheureuses, mais n’était-elle pas elle-même infiniment plus misérable ? La propriétaire dont les appartements devenaient subitement vacants, sans que les loyers eussent été payés, était certainement digne d’intérêt ; mais n’était-ce pas plus pénible pour Diana, avec la sensibilité et le vif orgueil des Paget, d’avoir à supporter toutes les humiliations d’un déménagement furtif et d’un enlèvement nocturne de ses meubles.

Dans les premiers instants, Diana s’était sentie gênée par la présence du jeune homme qu’elle avait trouvé écrivant pendant cette sombre après-midi ; mais avec le temps, elle en vint à le considérer comme un compagnon et à considérer que sa triste vie eût été sans lui plus triste encore. Ce jeune homme était le secrétaire de la société des prêts philanthropiques, ainsi que des autres sociétés imaginées et organisées par Paget ; c’était l’instrument et le représentant du capitaine, mais non la dupe du capitaine ; car Valentin Haukehurst n’était pas de l’étoffe dont on fait les dupes.

L’homme qui vit sur les ressources de son esprit a besoin d’un fidèle ami pour le seconder ; le chef de la bande des loups a besoin de se faire passer pour redoutable, inabordable au moins ; une épreuve préparatoire est nécessaire ; il convient que la victime ait au moins une première salle à traverser avant qu’elle soit introduite dans le sanctuaire où rayonne le voile argenté du prophète. Paget avait trouvé un habile collaborateur dans Valentin. Valentin avait répondu à l’une de ces séduisantes annonces par lesquelles A.B.C. ou X.Y.Z. sont disposés à offrir un salaire de trois cents livres à une personne bien élevée, capable de remplir les fonctions de secrétaire dans une compagnie de fraîche date. C’est seulement après qu’il se fut présenté que le postulant avait été informé qu’il devait posséder une qualité indispensable. Coût : cinq cents livres en capital, Haukehurst était parti d’un formidable éclat de rire lorsque le capitaine lui avait révélé cette condition avec cette douceur et en même temps cette dignité de manières qui lui étaient particulières.

« J’aurais dû me douter que c’était un coupe-gorge, avait dit froidement le jeune homme, que tout votre merveilleux attirail : occupation facile, heures de travail de midi à quatre heures, avancement certain pour une personne consciencieuse et instruite, etc… Les faiseurs n’en font jamais d’autres. Votre annonce est très bien rédigée, mon cher monsieur, elle l’est trop bien. Il est si difficile pour un habile homme de ne pas être trop habile. La faiblesse prédominante de l’intelligence humaine semble être l’exagération. En tout cas, comme je n’ai pas en ma possession cinq cents livres, ni aucune chance de les avoir, je vous souhaite le bonjour, capitaine Paget. »

Il est des gens qui eussent été pétrifiés par le regard d’indignation que lança Horatio à celui qui osait mettre sa probité en question ; mais il y avait longtemps que Haukehurst avait dû dompter les impatiences de ses nerfs lorsqu’il rencontra le capitaine. Il écouta les reproches de ce gentleman avec un sourire d’admiration. Ce début, qui promettait si peu, eut cependant pour résultat d’établir entre les deux personnages une sorte d’intimité. Depuis quelque temps, Horatio cherchait un instrument digne de lui. La froide insolence de ce jeune homme lui fut une révélation. Il reconnut qu’il avait trouvé celui dont il avait besoin. Un jeune homme qui avait pu rester impassible devant l’indignation d’un rejeton des Paget devait être supérieur aux scrupules niais et pusillanimes. Le capitaine flaira tout de suite en lui le collaborateur désiré. C’est ainsi que s’établit une alliance qui devint plus forte chaque jour, jusqu’à ce qu’enfin Valentin élût domicile chez son patron, où il ne tarda pas à être beaucoup mieux traité que la fille de la maison.

L’histoire de l’existence passée de Valentin était assez bien connue par le capitaine, mais Diana n’en avait qu’une notion vague et incomplète. Elle découvrit peu à peu qu’il était le fils d’un homme de lettres, panier percé, qui avait passé la majeure partie de sa carrière dans la prison pour dettes ; qu’il s’était échappé de la maison de son père à l’âge de quinze ans et avait cherché fortune dans toutes les professions qui n’exigent aucune espèce d’études préparatoires ; celles qui sont à la portée des vagabonds et des aventuriers. À quinze ans, Valentin avait été porteur de journaux ; à dix-sept, il rédigeait à un sou la ligne des articles qu’il trouvait moyen de faire admettre dans les journaux de bas étage puis, il avait été successivement : acteur en province, écuyer dans un manège, marqueur au billard, et agent pour les paris. C’est après avoir passé par ces diverses professions libérales qu’il avait fait la rencontre du capitaine Paget.

Tel était l’homme que Paget avait admis à être le compagnon de sa fille unique. On pourrait à peine alléguer comme excuse qu’il eût pu admettre dans sa famille un homme pire que Valentin ; car le capitaine ne s’était jamais donné la peine de sonder les profondeurs de l’âme de son coadjuteur. L’égoïsme est le pire des myopes, et pour les choses qui ne le touchaient pas directement, il n’y avait pas d’homme plus aveugle qu’Horatio.

Le jour commençait à tomber lorsque Diana se sentit fatiguée de sa promenade solitaire dans les allées de la colline, où la brise d’été lui apportait les sons harmonieux d’un orchestre placé dans la vallée. La solitude avait calmé la fièvre de ses pensées, et assise dans une sorte de petite niche gothique, située au sommet de la montée, elle considérait d’un air pensif les lumières qui commençaient à apparaître au milieu du brouillard du soir.

« Ici, on n’a pas à rougir de la pauvreté du costume que l’on porte ; les arbres sont tous mis de la même façon. La nature ne fait pas de distinction. Il n’y a que le Destin qui ait le courage de maltraiter ses enfants. »

L’obscurité devenait plus épaisse, la fille du capitaine revint lentement vers la petite ville. Le logement occupée par Horatio, Diana et Valentin, se composait de quatre chambres spacieuses, situées au second étage d’une grande maison isolée. Les chambres étaient maigrement meublées ; mais il y avait de larges fenêtres et un balcon en fer sur lequel Diana aimait souvent à s’asseoir. Elle trouva vide et sans lumière la salle dans laquelle on se réunissait ordinairement. Il n’avait été fait aucuns préparatifs pour le dîner ; car les jours où la chance les avait favorisés, le capitaine et son protégé avaient l’habitude de dîner dans l’un des hôtels de la ville ; dans les jours malheureux, il leur arrivait de ne pas dîner du tout. Diana trouva dans un vieux buffet, très fréquenté par les souris, un morceau de pain et un reste de fromage à la crème, et après ce frugal repas, elle alla s’asseoir sur le balcon d’où elle dominait la petite ville qui, toute éclairée, étincelait.

Il y avait près d’une heure qu’elle était assise immobile, dans la même attitude, lorsque la porte s’ouvrit. Un pas se fit entendre derrière elle. Elle reconnut ce pas, et, sans qu’elle levât la tête, ses yeux brillèrent dans l’obscurité. Elle ne bougea pas, mais une sorte de rigidité fixa la nonchalance gracieuse de son attitude. Une main se posa doucement sur son épaule et une voix prononça le mot :

« Diana ! »

Celui qui parlait était Valentin ; le jeune homme même dont l’arrivée dans le temple de l’or avait été si impatiemment attendue par la fille du capitaine. Elle se leva et se tourna vers lui.

« Vous avez perdu, je suppose, M. Haukehurst ? dit-elle, car autrement vous ne seriez pas rentré.

— Je suis forcé d’avouer que votre supposition est fondée, Mlle Paget, et il est inutile de discuter la conclusion que vous en tirez. J’ai perdu… j’ai même perdu d’une épouvantable façon. Comme on ne fait pas de crédit dans ce tripot, je n’avais aucun motif d’y rester. Votre père n’a pas été plus heureux pendant les deux dernières heures ; mais lorsque je l’ai quitté, il se rendait à l’Hôtel d’Orange, avec quelques Français, pour y faire une partie d’écarté. Le capitaine est un habile joueur, Mlle Paget, et il possède un très joli talent : celui de faire connaissance avec des gens comme il faut. »

Peu de filles auraient été satisfaites en entendant parler de leur père avec un pareil sans-gêne, mais Diana n’en fut nullement émue. Elle avait repris sa première pose, et assise de nouveau sur le balcon, elle regardait les fenêtres éclairées du Kursaal, pendant que Haukehurst, appuyé contre un angle de la croisée, s’y tenait les mains dans les poches, le cigare aux dents.

Depuis trois années, Valentin avait constamment vécu dans la compagnie de la fille du capitaine, et pendant cette période sa manière d’être avec elle avait subi des variations-considérables. Depuis quelque temps, il avait pris à son égard le ton d’un frère aîné dont l’affection est au-dessus des niaiseries de l’amabilité. Si Diana eût été une jeune personne agrémentée d’un nez camus, de cheveux rouges et de cils blancs, Valentin ne l’aurait pas traitée avec plus de familière indifférence.

Malheureusement cette ligne de conduite, qui est peut-être la plus sage et la plus honorable qu’un homme puisse adopter lorsqu’il se trouve amené à avoir des rapports quotidiens avec une jolie femme abandonnée à elle-même, est justement celle qu’une jolie femme est le moins disposée à pardonner. Une raideur chevaleresque, une mélancolie digne, une froide réserve, qui permettent de supposer que des flots de lave bouillonnent sous cette surface glacée sont choses agréables à l’orgueil et à la curiosité féminine. Mais la cordialité simple, affectueuse, un peu brutale, est un des plus grands outrages qu’on puisse faire à la majesté du sexe.

« Je présume que papa ne rentrera pas avant minuit, monsieur Haukehurst ? dit brusquement Diana, au moment où celui-ci qui venait d’achever son cigare en jetait le reste par-dessus le balcon.

— Très probablement après minuit, mademoiselle Paget… Puis-je vous demander pourquoi je deviens tout à coup M. Haukehurst, alors que depuis trois ans vous m’avez toujours appelé Valentin ? »

La jeune fille détourna la tête avec un geste qui voulait imiter l’indifférence de son interlocuteur, et avec un regard rapide elle répondit :

« Quelle importance cela a-t-il que je vous donne un nom ou un autre ?

— Y a-t-il quelque chose qui ait de l’importance ? Il n’y a que l’argent qui en ait. Allez voir ces pauvres diables, là-bas ! s’écria-t-il en indiquant le Kursaal étincelant de lumières, et vous verrez ce qui en est. Vous verrez là le moteur vivant, palpable, universel de ce monde. Il n’y a pas autre chose que l’argent, les hommes sont ses esclaves ! Vivre ne veut pas dire autre chose que ceci : chercher à s’enrichir. Le Kursaal est en petit l’image du monde entier, Diana, et notre globe n’est pas autre chose qu’une grande table de jeu, un vaste temple élevé au veau d’or.

— Pourquoi donc imitez-vous ces gens-là, si vous les méprisez si fort ?

— Parce que je leur ressemble. L’argent est le commencement et la fin de toutes choses. Pourquoi suis-je ici et pourquoi ma vie n’est-elle faite que de platitudes et de mensonges ? Parce que mon père était un dissipateur imprévoyant qui ne m’a pas laissé un revenu de cinq cents livres par an. Je me demande quel homme je serais devenu si j’avais eu cinq cents livres de revenu ?

— Vous seriez honnête et heureux, répondit vivement la jeune fille, oubliant son indifférence simulée et dirigeant vers lui un regard triste et bon.

— Honnête, peut-être, bien que je doute qu’il m’eût été possible de l’être pour moins que cela ; mais non heureux, très certainement. Les hommes qui peuvent être heureux avec un revenu de cinq cents livres sont d’une pâte plus forte que celle dont sont faits les Haukehurst.

— Vous dites que vous ne seriez pas heureux avec cinq cents livres par an, dit Diana avec impatience ; certainement une existence modeste serait le bonheur, comparée à la misérable vie que vous menez aujourd’hui ; une vie méprisable et dégradante, qui vous met au-dessous de toute société respectable et vous courbe au niveau des chevaliers d’industrie. Si vous aviez quelque orgueil, Valentin, vous le sentiriez aussi amèrement que je le sens moi-même.

— Oui ; mais je n’ai pas d’orgueil. Quant à ma vie… Eh bien ! j’admets qu’elle soit méprisable et vile… : Oui ! misérable, je sais qu’elle l’est souvent ; mais cela me va encore mieux qu’une plate et banale respectabilité. Je puis dîner un jour avec des truffes et du champagne, et une autre fois avec du pain, du fromage, et de la petite bière ; mais je ne pourrais me faire à manger du bœuf et du mouton tous les jours… C’est là ce qui tue les êtres de mon espèce. Il y a des hommes nés pour vivre en dehors du monde, et je suis un de ceux-là, Diana. Éloignez-vous de moi si vous aspirez à quelque chose de meilleur, mais n’entreprenez pas de changer ma nature, car ce serait du temps perdu.

— Valentin, il y a de la cruauté de votre part à parler ainsi.

— De la cruauté, envers qui ?

— Envers… envers ceux qui vous portent de l’intérêt. »

La nuit était tout à fait venue ; mais, malgré l’obscurité, Diana avait baissé la tête en disant ces mots. Valentin partit d’un grand éclat de rire.

« Ceux qui prennent intérêt à moi, s’écria-t-il, connais pas !… Mon père était un ivrogne qui a laissé grandir ses enfants autour de lui, comme il eût souffert à son foyer une portée de petits chiens, parce qu’il trouvait plus commode de les y laisser que de les mettre dehors. Ma mère était bonne, je le sais, dans les commencements ; mais il aurait fallu qu’elle fût trois fois sainte pour demeurer bonne après l’existence de douze ans que mon père lui avait fait mener. Je crois qu’elle m’aimait, la pauvre femme, mais elle est morte six mois avant que j’eusse pris la clef des champs d’une espèce de taudis plus ou moins garni, que je ne pourrais sans rire appeler un domicile. Depuis cette époque, j’ai vécu en Robert-Macaire. C’est assez vous dire que je n’en ai pas eu plus d’amis qu’un gaillard de ma trempe peut en avoir.

— Vous ne devez pas dire que cela vous étonne, du moment où vous-même vous n’aimez personne au monde. »

En disant ces mots elle l’épiait, malgré l’obscurité, avec une attention excessive. Il faisait trop sombre pour qu’elle vît l’expression de son visage et l’émotion qu’auraient pu provoquer ses paroles ne pouvait se trahir que par un geste ou un changement d’attitude. Il ne bougea pas ; seulement après une pause de quelques minutes il dit lentement, en pesant sur chaque mot :

« Un homme tel que moi ne peut aimer personne. Que pourrais-je offrir à la femme que je prétendrais aimer ? Loyauté ou honneur, constance ou honnêteté ? Autant d’avantages que je n’ai jamais possédés ! Tout ce que je puis faire à leur égard, c’est de leur accorder qu’ils existent. Si quelque chose peut racheter mes défauts, Diana, c’est le courage que j’ai de ne pas m’estimer plus que je ne vaux. Je me rends justice. Votre père, lui, se juge un grand homme, une créature sympathique, souffrante, envers laquelle le monde a eu des torts… je vous demande un peu… Je sais, moi, que je ne suis qu’un chenapan. Mes concitoyens peuvent me traiter aussi rudement qu’il leur plaira. Je leur déclare d’avance qu’ils ne me feront jamais autant de mal que j’en mérite. Est-ce un homme comme moi qui peut parler d’amour ou demander à une femme de partager sa vie ? Et quelle joyeuse vie je lui préparerais, à la pauvre petite !

— Mais si cette femme vous aimait, elle vous aimerait d’autant plus que vous êtes plus malheureux.

— Oui, si elle était très jeune, un peu toquée, et romanesque en diable, mais ne pensez-vous pas que je serais un monstre si j’abusais de sa toquade ? Peut-être pendant un an ou deux m’aimerait-elle assez pour supporter mes défauts ; mais un jour viendrait, et vite, où elle ouvrirait les yeux et comprendrait qu’elle a été mise dedans… comme on dit. Elle rencontrerait d’autres femmes, qui ne la vaudraient pas peut-être, mais qui auraient su tirer un parti plus intelligent de leur beauté ? Elle les verrait riches, heureuses, honorées, et dans les rues elle se collerait le long des murs pour ne pas être éclaboussée par leurs voitures. Et alors, bonsoir… elle comprendrait qu’elle a fait le plus bête des marchés en livrant sa jeunesse à un monsieur de ma trempe. Elle se mettrait à le haïr et n’aurait pas tort. Non, Diana, je ne suis pas aussi méchant que j’en ai l’air. Je suis dans la boue et je ne m’y trouve pas mal, mais y faire descendre pour toujours une femme qui ne connaît pas ce local-là, sous le prétexte que j’en serais amoureux, non, merci... il y a encore quelques petites choses qui me dégoûtent… Eh bien, Diana, cette chose-là me dégoûte ! »

Cette conversation fut suivie d’un long silence pendant lequel Diana demeura assise en fixant d’un air étrange les lumières du Kursaal. Valentin alluma un second cigare et le fuma sans parler ; les horloges sonnaient onze heures lorsqu’il jeta le bout de ce second cigare ; sa lumineuse étincelle fit, au-dessous du balcon, dans le noir de l’atmosphère, une tache de feu qui fuyait et ressemblait à une étoile.

« Je ferais aussi bien d’aller voir ce que devient votre père là-bas, dit-il au moment où le point enflammé s’éteignait dans l’obscurité. Bonsoir, Diana ; ne restez pas trop longtemps à l’air froid de la nuit et ne veillez pas pour savoir quand il rentrera. »

La jeune fille ne lui fit aucune réponse. Elle écouta le bruit de la porte au moment où elle se fermait derrière lui, puis, posant sa tête sur ses bras appuyés sur le fer du balcon, elle se mit silencieusement à pleurer. La vie ne lui avait jamais paru aussi désespérément triste. Tout, absolument tout, s’écroulait autour d’elle ; après ce dernier coup, elle sentait qu’il n’y avait décidément plus rien à espérer. Elle était encore dans la même attitude lorsque minuit sonna. Ses pleurs avaient cessé de couler ; elle ne pleurait pas souvent ; il avait fallu, ce soir-là, que son émotion fût vraiment trop forte pour son cœur. L’air de la nuit devenait froid et humide ; elle frissonnait de temps en temps, mais elle ne quitta le balcon que lorsqu’elle entendit la porte de sa chambre qui s’ouvrait de nouveau.

Il faisait tout à fait noir, mais elle reconnut encore le pas de Valentin.

« Diana ! » appela-t-il ; puis il murmura d’un ton de Surprise : « Tiens…, pas de lumière… Ah ! elle sera allée se coucher, je suppose. Quelle pitié !… »

À ce moment, il vit qu’il y avait quelqu’un sur le balcon.

« Est-il possible que vous soyez encore dehors ! Vous voulez donc mourir d’une fluxion de poitrine ? »

Pendant qu’il faisait cette question, il était près de la cheminée, en train d’allumer une bougie. La clarté donnait en plein sur sa figure à l’instant où Diana entra dans la chambre, et elle put voir qu’il était plus pâle que de coutume.

« Est-il arrivé quelque chose ? demanda-t-elle avec anxiété.

— Oui ; et quelque chose de grave. Il faut que vous quittiez Spa demain matin par le premier train, pour retourner en Angleterre. Écoutez-moi bien, mon enfant. J’ai de quoi vous donner à peu près ce qu’il vous faut d’argent pour gagner Londres. Lorsque vous y serez, il faudra que la Providence fasse le reste.

— Que voulez-vous dire, Valentin ?

— Je veux dire qu’il faut vous dépêcher de vous en aller d’ici et de vous séparer des personnes avec lesquelles vous y êtes venue. Voyons… voyons… ne tremblez pas, ma chère enfant. Prenez quelques gouttes de ce cognac. Je veux vous voir reprendre vos couleurs avant de vous en dire davantage. »

Il versa dans un verre le reste d’une bouteille d’eau-de-vie et le lui fit boire malgré elle ; il dut forcer le verre entre ses dents.

« Voyons, Diana, dit-il après qu’elle eut bu, vous êtes depuis si longtemps élevée à l’école de l’adversité que vous devez savoir supporter la mauvaise fortune. Il y aura une compensation un jour ou l’autre, croyez-le, mon enfant. Ceux qui sont heureux ont eu à payer leur dette au malheur et à souffrir aussi bien que la famille des Macaires. Je ne suis qu’un triste sire, un aventurier ; mais je suis néanmoins votre véritable ami, Diana, et il faut que vous me promettiez d’avoir confiance en moi. Dites-moi que vous le voulez.

— Je n’ai personne d’autre en qui je puisse avoir confiance.

— Personne d’autre ici, mais en Angleterre vous avez votre vieille amie… la femme chez laquelle vous avez été en pension. Croyez-vous qu’elle refuserait de vous donner un asile momentané, si vous le lui demandiez au nom de la charité ?

— Non, je ne crois pas qu’elle s’y refuserait… Elle a toujours été bonne pour moi. Mais pourquoi faut-il que je retourne à Londres ?

— Parce qu’il faut rompre à tout prix le lien qui vous unit à votre père.

— Mais pourquoi ?

— Pour la meilleure ou la pire des raisons. Votre père a tenté ce soir un coup qui jusqu’à présent lui avait réussi. Il n’a pas pris toutes les précautions nécessaires ou ne s’est peut-être pas assez défié de l’habileté de son adversaire… Je ne sais : toujours est-il qu’il a été pris en flagrant délit et qu’il a été arrêté…

— Arrêté pour avoir volé au jeu ! » s’écria la jeune fille avec une indicible expression d’horreur et de dégoût.

Valentin avança le bras pour la soutenir, croyant qu’elle allait défaillir. Cela fut inutile. Elle resta droite devant lui, très pâle, mais ferme comme un roc.

« Et vous voulez que je parte !

— Oui, je veux que vous quittiez cette ville avant qu’on sache que vous êtes la fille de votre père. Pour votre avenir vous n’avez rien de pis à redouter. Croyez que je ne veux que votre bien, Diana, et laissez-vous guider par moi.

— J’y consens, répondit-elle avec une sorte de résignation désespérée. Il est affreux de retourner en Angleterre, sachant que j’y serai seule au monde ; mais je ferai ce que vous me dites de faire. »

Elle n’eut pas pour son père arrêté un mot d’attendrissement. Cela était cruel peut-être ; mais ce n’est pas à l’école où Diana avait été élevée que fleurissent les délicates vertus féminines et l’indulgence chrétienne. Elle suivit à la lettre le conseil de Valentin, sans abuser des lamentations sentimentales. En moins d’une heure, elle réunit en un paquet sa mince garde-robe et fit ses préparatifs de départ. À trois heures, elle se retira dans sa petite chambre ; elle s’y reposa quelques instants. À six heures, elle était avec Valentin à la station du chemin de fer, la figure cachée par un voile de gaze brune en attendant le départ.

Ce fut seulement dans le wagon que, pour la première fois, elle parla de son père.

« Croyez-vous que l’on sera bien sévère pour lui ?

— J’espère que non. Nous tâcherons de le faire se tirer de là le mieux possible. Il se peut que l’accusation soit abandonnée au premier examen. Adieu.

— Adieu, Valentin. »

Ils n’eurent que le temps de se serrer la main avant le coup de sifflet de la locomotive. Un instant après Diana et ses compagnons de voyage se dirigeaient à toute vapeur sur Liège.

Haukehurst enfonça son chapeau sur ses yeux en s’éloignant de la station.

« Le monde va me sembler bien vide et bien triste sans elle, se dit-il. Une fois dans ma vie j’aurai fait une chose honorable et désintéressée. Peut-être m’en sera-t-il tenu compte par l’ange qui est spécialement préposé à ma triste personne. Il devrait mettre cette bonne action à mon actif, cela ferait compensation avec quelques-unes de mes sottises ? Qui sait… il le fera peut-être !… »

LIVRE TROISIÈME

PROSPÉRITÉ

CHAPITRE I

UN BON MARIAGE

Dix années avaient passé légèrement sur la tête de Sheldon ; il était de ces hommes que le temps traite avec indulgence. Ses beaux yeux noirs n’avaient rien perdu de leur vivacité ; ses dents avaient conservé leur blancheur ; son teint, qui avait toujours été pâle, l’était peut-être un peu davantage, et un cercle bistré, qui encadrait ses yeux, en augmentait encore l’éclat tout compte fait, le Sheldon d’aujourd’hui était tout aussi bel homme que le Sheldon que nous avons connu il y a dix ans.

Pendant cet espace de temps, le dentiste s’était fait dans sa tenue, son costume, ses allures, un style plus pur, plus élevé. C’était toujours un homme éminemment honorable. Ce n’était pas un patricien ni un dandy, mais vous sentiez néanmoins, en le regardant, qu’il appartenait à cette classe d’hommes par lesquels sont défendus les remparts fameux de la respectabilité anglaise.

Sheldon avait renoncé à ses expériences, à ses travaux ; depuis longtemps il avait cédé tous les accessoires de son art à un jeune aspirant dentiste, avec sa respectable maison, sa clientèle, et son mobilier. C’est ainsi que la carrière de Sheldon, comme chirurgien-dentiste, s’était terminée. Un an après le décès d’Halliday, sa veuve inconsolable avait accordé sa main à son ancien amoureux, non qu’elle eût oublié son premier mari ou qu’elle se montrât ingrate envers sa mémoire, mais simplement parce qu’elle n’avait pu trouver aucune bonne raison à opposer aux demandes réitérées et pressantes de Sheldon.

« Je vous avais bien dit qu’elle n’oserait pas vous refuser, » avait dit George lorsque le dentiste revint de Barlingford où Georgy demeurait avec sa mère.

Philippe avait d’abord répondu d’une manière ambiguë aux questions de son frère, mais il avait fini par avouer qu’il avait demandé en mariage Mme Halliday, et que sa demande avait été favorablement accueillie.

« Cette manière d’apprécier la chose n’est pas très flatteuse pour moi, dit-il en se redressant avec une sorte de dignité. Depuis longtemps Georgy et moi éprouvions de l’attachement l’un pour l’autre, et il n’y a rien d’étonnant si…

— Si vous vous mariez maintenant, que Tom n’est plus. Pauvre vieux Tom !… lui et moi nous étions de si bons camarades. J’ai toujours eu dans l’idée que ni vous, ni l’autre médecin, n’aviez bien compris sa fièvre lente. Vous avez fait de votre mieux, bien certainement ; mais je crois cependant qu’en cherchant bien, on aurait pu trouver moyen de l’en tirer. Ce n’est pas, du reste, un agréable sujet de conversation pour la circonstance, c’est pourquoi je me tais et me borne à vous faire mes compliments, Philippe. C’est un bon mariage que vous allez faire là, ajouta George en regardant son frère et avec un léger tremblement dans la voix, indiquant que l’eau lui venait à la bouche en pensant à la bonne fortune de celui-ci. C’est une très heureuse chose qui vous arrive, mon cher, n’est-ce pas la vérité ? ajouta-t-il, en voyant que son frère ne paraissait pas disposé à s’étendre sur ce sujet.

— Vous connaissez assez bien l’état de mes affaires pour savoir que je n’aurais pu épouser une femme pauvre, répondit Philippe.

— Et que depuis longtemps vous éprouviez le besoin d’en épouser une riche, reprit son frère.

— Georgy a quelques centaines de livres, et…

— C’est quelques milliers, Philippe, que vous voulez dire, fit observer avec une souriante vivacité le jeune Sheldon, Voulez-vous que j’en fasse le compte ? »

George était toujours disposé à faire le compte de toutes choses et n’eût pas reculé devant l’addition des étoiles, s’il y eût trouvé quelque profit.

« Laissez-moi en faire le compte, Philippe, dit-il en levant les doigts pour procéder à l’opération : Il y a d’abord le produit de la vente de la ferme de Hiley, douze mille trois cent cinquante livres (12,350 livres), je le tiens de la bouche du pauvre Tom lui-même. Puis, il y a la petite propriété de Sheepfield, disons sept cent cinquante livres. Eh… eh bien, disons sept cents (700 livres) pour laisser une marge, et, maintenant, il y a les assurances : trois mille livres (3,000 livres) à la compagnie l’Alliance ; quinze cents (1,500 livres) au Phénix ; cinq cents (500 livres) à la compagnie de Suffolk. Tout cela, mon cher, fait un total de dix-huit mille cinq cents livres (18,500 livres), et c’est un joli denier à recueillir, juste au moment où les affaires étaient en aussi mauvais état qu’elles pouvaient être.

— Certainement, répondit Sheldon l’aîné, qui ne paraissait nullement satisfait de voir ainsi énumérer la fortune de sa future femme ; sans doute, je dois me considérer comme ayant de la chance.

— C’est ce que ne manqueront pas de dire les habitants de Barlingford, lorsqu’ils apprendront la chose, reprit George ; j’espère aussi que vous n’oublierez pas la promesse que vous m’avez faite.

— Quelle promesse ?

— Mais que si jamais une bonne fortune vous arrivait, j’en aurais ma part. Eh bien ! Philippe ? »

Sheldon se prit le menton et se mit à considérer le feu en réfléchissant.

« Si ma femme laisse à ma disposition quelque partie de son argent, vous pouvez compter que je ferai pour vous ce que je pourrai, dit-il après un moment.

— Ne dites pas cela, Philippe, répliqua George, lorsqu’un homme dit qu’il fera ce qu’il pourra, c’est un signe certain qu’il a l’intention de ne rien faire. Avec des si et des mais, voyez-vous, l’amitié fraternelle n’est qu’un mot. Si votre femme laisse quelque argent à votre disposition ! s’écria l’avocat en s’efforçant de rire. C’est une plaisanterie par trop forte ! Voudriez-vous me faire croire que la pauvre petite conservera l’administration de sa fortune lorsqu’elle sera votre femme, et aussi que vous souffrirez que ses amis prennent avant le mariage des dispositions en conséquence ? Allons donc, Philippe, vous n’êtes pas assez niais pour avoir si mal dressé vos plans.

— Qu’entendez-vous par dresser mes plans ? demanda Philippe.

— C’est un point que nous ne discuterons pas maintenant, Philippe, répondit froidement l’avocat. Nous nous entendons parfaitement l’un et l’autre, sans qu’il soit besoin d’entrer dans d’ennuyeux détails. Vous m’avez promis, il y a un an, avant la mort de Tom, que si jamais il vous arrivait une bonne fortune, j’y participerais. Il vous en arrive une qui dépasse ce que vous pouviez imaginer, et j’espère que vous tiendrez votre parole.

— Et qui vous dit que je ne veuille pas la tenir ? demanda Philippe, comme froissé. Vous n’avez pas besoin de vous mettre tant à crier ; pourquoi prendre le ton d’un voleur de grand chemin ? Mettez-moi le pistolet sur la gorge pendant que vous y êtes. Allons !... allons !... ne vous alarmez pas ainsi. J’ai dit que je ferais pour vous ce que je pourrais… Je ne puis ni ne veux en dire plus… »

Les deux hommes échangèrent un regard ; ils avaient l’habitude de mesurer les choses et les hommes à un point de vue éminemment pratique. À ce moment-là, tous les deux se toisèrent à leur véritable taille. Cela fait, ils se quittèrent le plus cordialement du monde, avec force protestations d’amitié, de bon vouloir, etc. George retourna à sa chambre poussiéreuse de Gray’s Inn et Philippe se prépara à retourner à Barlingford pour conclure son mariage avec Georgina.

Depuis neuf ans, Georgy était la femme de Philippe et elle n’avait eu aucune raison pour se plaindre de son deuxième choix ; sa vie s’était écoulée paisiblement depuis que son premier adorateur était devenu son époux. Sa façon de comprendre la vie s’était sensiblement modifiée sous l’influence de son mari. Elle ne considérait plus un dog-cart à grandes roues et une jument ombrageuse comme la plus haute expression de la félicité terrestre, car elle avait maintenant à son service une calèche à deux chevaux avec un petit groom pour ouvrir la portière et marcher derrière ses talons lorsqu’elle faisait des visites ou allait courir les magasins. Au lieu de la vaste et vieille maison de ferme de Hiley, avec ses couloirs mystérieux et les impénétrables obscurités de ses armoires, elle occupait une élégante petite maison à Bayswater, dans laquelle les yeux fatigués par le soleil auraient vainement cherché un peu d’ombre pour se reposer.

La fortune de Sheldon avait prospéré depuis son mariage avec la veuve de son ami. Pour un homme d’un esprit aussi pratique et d’un caractère aussi énergique, dix-huit mille livres étaient un solide point de départ. Son premier soin avait été de se débarrasser de tous ses anciens engagements et de tourner le dos à sa respectable maison. Les premiers mois de son mariage avaient été consacrés à un voyage sur le Continent. Il rechercha de préférence les villes commerciales, industrielles. Il fréquentait les tables d’hôte, les hôtels fameux, ceux où les hommes d’affaires, les négociants se rencontrent, prennent rendez-vous. Georgy, de son côté, était enchantée de la vie que son mari lui faisait mener sur le Continent. Elle n’avait reçu qu’une demi-instruction, n’avait jamais rien vu de sa vie ; elle était émerveillée comme un enfant ; tout excitait en elle un enthousiasme égal, les bijoux du Palais-Royal comme les bonbons fantastiques de Berlin.

Son mari était très bon pour elle, mais à sa façon, qui était une façon absolument différente de celle du doux Tom ; il réglait sa vie d’après ses propres convenances ; mais il lui achetait de très belles robes et la prenait toujours avec lui lorsqu’il courait la ville en calèche de louage. Il lui arrivait souvent de laisser Georgy et la calèche au coin d’une rue ou devant la porte d’un café, quelquefois pendant une heure. Elle ne tarda pas à s’y habituer ; elle se munit d’un roman qui, dans ces conjonctures, l’aidait à passer le temps. Si Tom l’eût ainsi laissée, toute seule, en pleine rue, elle n’eût pas manqué de se mettre l’esprit à la torture pour découvrir la trahison de son mari et ses soupçons jaloux, tout de suite, se seraient éveillés. Mais Sheldon avait je ne sais quelle sévère gravité qui rendait impossibles les suppositions de ce genre ; chacune de ses actions semblait poursuivre un but sérieux ; sa vie, dans son ensemble, apparaissait comme une chose réglée, immuable et sa femme se soumettait à lui comme elle se fût soumise à l’action de quelque puissante machine, compliquée et terrible, telle que la science moderne a su en construire.

Elle lui obéissait aveuglément et était heureuse d’assouplir sa vie à ses désirs. Elle sentait vainement d’ailleurs qu’essayer de lutter contre cette volonté eût été peine perdue. Peut-être y avait-il même quelque chose de plus dans son esprit, comme la demi-conscience d’un mystère effrayant, qui se dérobait comme un fantôme dans l’ombre du passé. À cet égard, elle avait peur de sa propre impression et se refusait à l’examiner de trop près. C’était une craintive petite femme ; elle se jugeait assez heureuse dans le présent et ne se souciait pas de soulever les voiles de l’avenir ou d’interroger le passé. Elle n’imaginait pas qu’il y eût, de par le monde, des gens assez vils pour supposer que Sheldon l’avait épousée par amour de ses dix-huit mille livres. Elle savait que certains amis prudents, certains parents avaient levé les mains et froncé les sourcils en signe d’horreur en apprenant qu’elle s’était mariée en secondes noces sans avoir fixé un douaire. Un vieil oncle lui avait même demandé si elle ne craignait pas que cette folie fît mourir son père de chagrin.

Georgy avait haussé les épaules en entendant les remontrances de ces amis ; elle avait dit qu’elle trouvait que l’on était cruel à son égard et qu’il était « un peu fort qu’elle ne pût une fois dans sa vie faire sa volonté. » Quant au douaire dont on parlait, elle protesta avec indignation ; elle n’avait pas des sentiments assez bas pour traiter son futur mari comme un escroc ; ce serait le donner à penser que de prendre tant de précautions pour mettre son argent en sûreté, etc., etc. Puis, comme une année s’était à peine écoulée depuis la mort de ce pauvre Tom, elle avait tenu à se marier, sans bruit, sans cérémonie, incognito. Enfin, elle trouva cent raisons pour ne pas se soumettre à cette clause étrange par laquelle une somme d’argent est si parfaitement immobilisée, que son propriétaire même ne peut y toucher si peu que ce soit sans tomber sous le coup de la loi qui punit les maraudeurs.

George avait été bien près de la vérité lorsqu’il avait dit à son frère que Mme Halliday n’oserait pas refuser sa main. Cette douce petite femme aux beaux cheveux blonds et à la gracieuse figure avait une peur terrible de son ancien amoureux. Elle était devenue sa femme et jusqu’alors elle n’avait pas eu à s’en repentir ; mais eût-elle eu en perspective la misère, le chagrin, qu’elle l’eût épousé de même, tant était directe et puissante l’influence qu’il exerçait sur elle. En effet, Georgy n’avait pas la conscience de ce sentiment de dépendance ; elle était ainsi faite qu’elle acceptait sans examen tout ce qui lui était proposé par un esprit plus fort que le sien. Elle lui obéissait à peu près comme un enfant obéit à un bienveillant maître d’école. Cet état de choses ne lui était pas pénible : peut-être se trouvait-elle aussi heureuse qu’il était dans sa nature de l’être, car elle n’avait aucune disposition exaltée ni pour le bonheur, ni pour le chagrin ; elle éprouvait du plaisir à avoir pour époux un bel homme de belle tournure et de tenue parfaite. La seule idée qu’elle se faisait d’un mauvais mari était celle d’un homme rentrant tard, venant de lieux mystérieux et déshonnêtes, fréquentés par des êtres non moins mystérieux et tout aussi peu honnêtes. Comme Sheldon sortait rarement après dîner, qu’il était le plus sobre des hommes, elle le considérait naturellement comme le véritable modèle de la perfection conjugale. C’est ainsi que la vie domestique s’était écoulée assez doucement pour Sheldon et sa femme pendant les neuf premières années de leur mariage.

Quant aux dix-huit mille livres qu’elle avait apportées à Sheldon, Georgy ne le questionna jamais à ce sujet. Elle jouissait d’un luxe qu’elle n’avait jamais connu du temps de Tom, et elle acceptait avec une joie facile ce bien-être qui lui venait de son second mari. Sheldon était devenu agent de change ; il avait un bureau dans un passage situé près de la Bourse. D’après son propre aveu, il avait triplé la fortune de Georgy depuis les neuf années qu’elle était entre ses mains. Comment le malheureux chirurgien-dentiste avait-il tout à coup pu devenir un opulent spéculateur ? C’était un problème trop compliqué pour que Georgy entreprît d’en chercher la solution. Elle savait que son mari avait un intérêt dans certaine charge d’agent de change et que cette association lui avait coûté quelques milliers de livres de l’argent de Tom ; elle avait eu connaissance de quelques arrangements préliminaires ayant pour objet d’assurer l’admission de son mari comme membre d’une mystérieuse association, et que l’argent de Tom Halliday avait été la semence qui avait produit la récolte ; mais, pour elle, tout se résumait en un seul mot ; son mari avait réussi.

Il est peut-être plus facile de réussir à la Bourse que d’amener un nombre donné de personnes à venir dans une rue écartée se faire arracher des dents par un inconnu. Qui sait si l’agent de change n’est pas, à l’instar du poète, un être doué et inspiré par la nature, un produit d’instincts spontanés qui se développent d’eux-mêmes, sans le secours de l’éducation. Il est certain que les divines effluves émanant du dieu Plutus semblaient être descendues sur Sheldon, car il était entré à la Bourse comme un étranger naïf, et il s’y était fait sa place parmi les hommes dont la vie entière s’était écoulée dans les comptoirs de la Cité et de ses environs.

Mme Sheldon se contentait de comprendre en gros les succès de Sheldon ; elle n’avait jamais cherché à en avoir une notion plus approfondie. Elle ne s’en préoccupait pas davantage, quoique sa fille approchât de l’âge où elle ne tarderait pas à avoir besoin d’une dot sur la fortune de sa mère. Le pauvre Tom avait pleine confiance dans la femme qu’il aimait. Il n’avait fait son testament que par mesure de précaution, à une époque où il croyait avoir devant lui cinquante ans de force et de vie, il s’était peu préoccupé d’éventualités lointaines et n’avait nullement prévu la probabilité d’un second mariage pour Georgy et d’un beau-père pour son enfant.

Sheldon avait eu de son mariage deux enfants, qui tous les deux étaient morts. Ç’avait été un coup cruel pour cet esprit fort ; il n’avait cependant pas versé une larme, ni perdu une heure de son travail au profit de son chagrin. Georgy avait juste assez de pénétration pour s’apercevoir du désappointement de son mari de ne pas avoir un autre baby pour remplacer les deux faibles créatures qui, malgré des soins assidus, répétés, n’avaient pu vivre.

« Il semble qu’il y ait une malédiction sur mes enfants, » avait-il dit une fois avec amertume.

Ce fut la seule occasion dans laquelle sa femme l’entendit se plaindre de sa mauvaise fortune.

Cependant, un jour où il avait été particulièrement heureux dans une spéculation, où il avait réalisé ce que son frère appelait le plus beau coup de filet de sa vie, Philippe revint à la maison de très mauvaise humeur, et, pour la première fois depuis son mariage, Georgy l’entendit citer un passage de l’Écriture.

« Acquérir des richesses, » murmura-t-il pendant qu’il arpentait la chambre du haut en bas, « acquérir des richesses, et ne pas savoir seulement à qui on les laissera ! »

Sa femme comprit qu’il pensait à ses enfants. Pendant leur courte existence, l’agent de change avait fréquemment parlé de progrès à accomplir dans l’art de s’enrichir, et c’était surtout la fortune de ses enfants qui le préoccupait. Aujourd’hui, ils n’étaient plus là… ils n’avaient pas, hélas ! été remplacés… Sheldon mettait toujours la même ardeur à s’enrichir ; il jouissait encore des succès rapides de ses opérations financières, de ses savantes combinaisons de spéculations ; mais pour lui un intérêt supérieur s’était dérobé à la direction de sa vie, et il n’entendait plus le son de l’or avec la même plénitude de volupté.

CHAPITRE II

CHARLOTTE

Juste un an après le départ précipité de Diana de Spa, par une belle après-midi d’été, nous nous trouvons à Bayswater dans la plus ravissante petite villa qui se pût voir. Si la maison du dentiste, dans le triste quartier de Bloomsbury, avait paru avoir quelque aspect, il faut convenir que l’élégante maison du riche agent de change, voisine de l’aristocratique Eden des jardins de Kensington, avait très grand air. Le petit domaine de Sheldon s’appelait La Pelouse. Il avait à peu près un demi-acre de superficie ; il y avait un joli jardin, un potager, une serre, des écuries pour deux chevaux, une sellerie ; au milieu du jardin, une maison ni petite ni grande, gothique, presque renaissance, avec de hautes fenêtres ogivales. Cette maison était surchargée d’ornements en pierre, en bois, qui surgissaient de partout. L’intérieur de la maison actuelle de Sheldon ne rappelait en rien le style vieillot et banal que l’on avait remarqué dans la maison de Fitzgeorge Street. Philippe avait vendu ses meubles de famille pour liquider ses engagements et avait meublé sa villa gothique dans le goût le plus à la mode, mais sans aucune prétention artistique. Tout y était propre, bien soigné, correct ; cela rappelait un peu les appartements garnis des bains de mer ; ni laisser-aller, ni désordre, ni véritable distinction. Dans l’esprit de Georgy, la villa était l’idéal de la maison d’habitation. Les ménagères de Barlingford avaient coutume de rendre leurs demeures insupportables à force de propreté et Georgy croyait encore à l’infaillibilité de sa ville natale. Dans cette maison un ordre parfait, absurde régnait ; nulle fantaisie, rien qui rappelât l’artiste, l’amateur, le collectionneur. Sheldon n’avait pas le temps de collectionner quoi que ce soit, et Georgy préférait de beaucoup les éclatants vases roses et bleus à tous les vieux bahuts fouillés. Les livres étaient rares ; trois ou quatre volumes symétriquement superposés attendaient sur une des tables ; il y avait une édition illustrée des poèmes de Cowper, un album avec des vues d’Écosse à l’eau forte, des collections du Punch, et un Vicaire de Wakefield, également illustré. Que pouvait-on demander de plus ? Personne n’avait jamais lu les livres, mais les convives de Mme Sheldon étaient quelquefois bien aises après dîner de trouver sous leur main les vues écossaises ou le Vicaire de Wakefield pour dissimuler les bâillements que provoquent parfois l’ennui et les digestions difficiles. Georgy lisait beaucoup, mais rien que des romans : elle les louait à un cabinet de lecture à la mode. Sheldon ne s’y opposait pas, mais il condamnait en bloc toutes les œuvres d’imagination : dans sa pensée elles étaient également insignifiantes et n’étaient propres qu’à fausser l’esprit. Il avait essayé de lire des romans pendant ses jours d’épreuves, mais il s’en était très vite dégoûté ; les héros de ces romans avec leurs éternelles phrases sur l’honneur, la vertu, lui avaient paru être des êtres tout à fait absurdes et inadmissibles.

« Donnez-moi un livre qui ressemble à la réalité et je le lirai, disait-il avec impatience ; mais je ne puis accepter cette rhétorique insipide où sont exaltées des vertus qui n’ont rien d’humain. »

Une fois, cependant, un livre l’avait fait réfléchir. Le livre était d’un Français, un nommé Balzac ; la hardiesse de l’auteur l’avait séduit ; il avait été émerveillé de la triste franchise de son observation, du don singulier qu’il avait de descendre jusqu’aux dernières profondeurs du vice humain.

« Cet homme connaît les hommes ! s’était-il écrié. Il dit ce qu’il sait, brutalement, sans hypocrisie, ni concession. La convention, la banalité lui répugnent ; il n’habille pas ses personnages d’oripeaux menteurs ; il les montre ce qu’ils sont, et il serait vraiment difficile, en les considérant, de s’extasier sur leur délicatesse et leur générosité. À la bonne heure, ce Français est un maître. »

Les jours où Sheldon avait le temps de lire Balzac étaient loin. Il ne lisait plus maintenant que les journaux et, même dans les journaux, seulement les articles qui pouvaient avoir quelque influence sur les fonds publics. Rien n’est plus absorbant que la passion de s’enrichir. Sheldon avait quelquefois soupiré après les plaisirs. Il les avait envié tous, et, maintenant qu’il pouvait les connaître, il les dédaignait, préférant mille fois l’âpre et folle joie de gagner de l’argent, encore et toujours, à toutes les autres joies. Le plaisir était un axiome qui n’avait jamais été admis parmi ceux sur lesquels Sheldon s’appuyait pour diriger sa vie.

Il en résulta que l’existence de Sheldon devint de plus en plus absorbée par le tracas des affaires et par les questions d’intérêt. La pauvre Georgy se plaignait tristement de la négligence de son mari, mais sans oser le lui dire : elle se soulageait en contant ses petits ennuis à ses domestiques et à ses amies, et particulièrement aux plus humbles ; mais elle n’en disait rien à Sheldon. De quoi, en effet, pouvait-elle se plaindre ? Il ne rentrait tard que très rarement, et jamais ni plus gai, ni plus surexcité que de coutume ; il était toujours aussi froid, aussi maître de lui qu’à son réveil. Elle avait tout naturellement tourmenté le pauvre Halliday ; mais devant la gravité impénétrable de Sheldon, elle demeurait respectueuse, interdite.

Sheldon dominait sa femme à ce point que lorsqu’il lui arrivait incidemment de lui dire qu’elle était une très heureuse femme, elle tenait son opinion pour bonne et n’en demandait pas plus.

En réalité, malgré ses petites histoires à ses domestiques et à ses amies, Mme Sheldon se jugeait heureuse ; ces plaintes, assez rares d’ailleurs, étaient comme les notes basses de l’harmonie de sa vie et ne faisaient que rendre cette harmonie plus complète. Elle lisait des romans et s’occupait de ses oiseaux ; exécutait toutes sortes d’ouvrages de fantaisie avec des grains de verre et de la laine de Berlin ; arrangeait elle-même les chefs-d’œuvre du salon ; et, de temps en temps, allait faire une promenade dans les jardins de Kensington.

Tel était le cours ordinaire de son existence, parfois interrompu par un événement extraordinaire tel qu’un dîner donné à un personnage influent ou une visite à la pension dans laquelle Charlotte Halliday complétait son éducation.

Cette jeune personne, quelques mois après le mariage de sa mère avec Sheldon, avait été retirée de sa pension pour entrer dans une autre respectable maison d’éducation. C’était, à cette époque, une jeune fille aux joues roses, trop jeune pour éprouver un froissement sérieux du second mariage de sa mère, mais pas assez cependant pour n’avoir pas ressenti un vrai chagrin de la mort de son père. Tom avait tendrement aimé cette enfant de sept ans, au teint frais, aux yeux pétillants, et elle le lui avait rendu. Souvent ensemble ils avaient fait de petites causettes. Il lui avait parlé de l’avenir qu’il voyait en beau, de la nouvelle ferme qui serait un paradis comparée à Hiley, du poney que monterait Charlotte dès qu’elle pourrait porter une amazone, et d’autres choses encore. La petite fille s’était rappelé tout cela, et quand son père mourut elle eut le sentiment que quelque chose de grave s’accomplissait dans sa vie. Elle s’en souvenait et le regrettait, bien qu’elle eût maintenant dix-neuf ans et fût près de quitter la pension. Il va de soi qu’elle n’aimait pas Sheldon ; non seulement il avait usurpé la place de son père, mais il était en tous points le contraire de celui-ci. Il avait tellement dominé sa mère que Charlotte était comme seule au monde ; il remplissait néanmoins, comme peu savent le faire, les devoirs de beau-père. Charlotte reconnaissait qu’il était très bon pour elle, que c’était un excellent mari, un homme aussi consciencieux que respectable ; mais elle déclarait avec une égale sincérité qu’elle ne pourrait jamais parvenir à avoir de l’affection pour lui.

« J’avoue que c’est très mal de ma part de ne pas l’aimer, lui qui est si bon et si généreux pour moi, disait-elle à ses amies ; mais il m’est impossible d’être à l’aise avec lui. Je m’efforce quelquefois de le considérer comme mon père, mais j’échoue tout à fait. Parfois, je le vois en rêve, et, c’est bizarre, lui qui est doux pour moi, je le vois toujours méchant. Ses yeux et ses favoris noirs sont peut-être la cause de cela, ajoutait mélancoliquement Mlle Halliday mais c’est certainement fâcheux d’avoir les yeux et les favoris aussi noirs ; cela donne de la dureté à la physionomie. »

Charlotte était d’une nature très différente de sa mère. Georgy n’avait aucun caractère, tandis qu’au contraire sa fille avait en elle je ne sais quoi de particulier. C’était une imagination sans discipline. Souvent le soir, dans sa chambre, elle se mettait à griffonner des vers pleins d’exaltation, puis, le lendemain, elle les jetait au feu. Elle était musicienne, savait dessiner, très bien danser, mais elle faisait tout cela à sa façon. Sa beauté elle-même s’était affranchie du joug de la règle. Mlle Halliday avait de longs yeux gris vert, tirant sur le brun, surmontés d’une touffe de sourcils noirs, épais, comme ceux des Arabes ; sa bouche était fine, petite, et souriait d’un sourire exquis ; son menton était, peut-être, un peu plus fort qu’il ne convenait, mais Phidias lui-même n’aurait pas arrondi sa jeune poitrine d’un ciseau plus hardi et plus souple que ne l’avait fait dame Nature, laquelle, du reste, ne s’en était pas tenue là. Elle avait posé la tête de Mlle Halliday sur ses épaules avec une gracieuseté qui eût désespéré de même le grand artiste susnommé ; une à une, ou prises dans leur ensemble, les grâces de Charlotte semblaient toutes avoir été produites par une série de fantaisies heureuses. Les sourcils noirs qui faisaient sa physionomie si piquante auraient pu choquer chez une autre, et je ne sais pas si les formes un peu opulentes, peut-être, de sa gorge n’auraient pas été chez une jeune fille d’un effet discutable, si elles n’avaient pas été surmontées par le visage le plus ouvert, le plus éclatant de fraîcheur juvénile qui se pût voir : il était entouré de longues boucles de cheveux noirs. Charlotte, en somme, était une de ces créatures privilégiées que les hommes adorent et que les femmes aiment. Elle était tellement supérieure à son père et à sa mère qu’on supposait, en la regardant, qu’elle avait hérité des charmes de quelque aïeule mieux partagée. Elle avait quelque chose cependant de la bonne nature de son père et de son imprudente générosité. Enfin, je vous l’ai dit, elle avait été comblée par la nature, et sa vie était de celles qui ne sont qu’une suite de triomphes. Bien qu’elle eût été sermonnée plus qu’aucune autre à l’institution de Brompton, elle était adorée de toute la maison depuis la maîtresse jusqu’au gamin chargé de faire les chaussures. Si maîtresses et compagnes d’études, valets, chiens, et chats étaient épris de Charlotte, c’est que ses aimables et obligeantes façons ne leur avaient pas permis de faire autrement.

Elle resta neuf ans dans le gynécée de Brompton : elle sortait seulement les jours de fête. Son éducation était terminée et elle n’avait plus qu’une semaine à y passer.

Pour la plupart des jeunes filles de dix-neuf ans, ç’eût été une vraie joie ; pour Charlotte, ce n’en était pas une. Elle n’aimait pas son beau-père ; et sa mère, en dépit de sa gracieuse douceur, était une de ces personnes dont on a assez au bout d’une demi-heure. Dans l’institution, Charlotte menait une vie un peu bien régulière pour ses goûts. Et cependant, à tout prendre, elle se trouvait mieux à la pension que chez elle. Elle aimait ses compagnes qui l’adoraient ; leur babil étourdissant lui plaisait plus que la pauvre conversation de sa mère ; elle préférait le sale paillasson de l’étude aux moelleux tapis des appartements de Georgy, et les bosquets tranquilles du jardin de la pension aux parterres étriqués de Bayswater. À vrai dire, elle préférait tout aux lieux où vivait Sheldon, dont la figure soucieuse l’exaspérait.

Dans cette brillante après-midi du mois de juin, les autres jeunes filles bavardaient à pleine volée : elles attendaient les vacances, faisaient des projets. Charlotte, elle, soupirait en pensant que son dernier semestre touchait à sa fin. Elle était assise à l’ombre d’un groupe d’arbres, ayant sur ses genoux un ouvrage au crochet, et à côté d’elle, son amie de prédilection, Diana Paget.

C’est dans cette institution même que Priscilla Paget avait régné en souveraine, pendant les quinze dernières années, sur quarante à cinquante jeunes filles. Diana était celle que Charlotte avait choisie pour sa compagne préférée et sa confidente ; elle s’était attachée à elle avec une constance que l’absence et la mauvaise fortune n’avaient pu altérer. Charlotte savait très bien que Diana était une parente pauvre, que ses notes de pension n’étaient pas payées, que tous les innombrables et mystérieux extras, qui font le désespoir des parents et les délices des maîtresses de pension, n’avaient rien à voir avec Diana. Charlotte savait que la pauvre Diana était partie subitement un jour sans que son père l’eût demandé, mais par la simple raison que la patience de sa parente avait été lassée par les procédés du capitaine. Il n’est pas probable que Priscilla ait jamais parlé de cela ; mais, ceci est un axiome, dans une pension tout se sait, et les jeunes filles avaient souvent, le soir en se déshabillant, au dortoir, discuté entre elles les délits du terrible capitaine Paget.

Charlotte savait sur le bout du doigt que son amie était une personne qu’il n’y avait aucun profit à connaître. Après avoir vu Diana partir d’une façon presque honteuse, elle l’avait vue revenir mystérieusement à la suite d’une absence de plusieurs années, très pauvrement vêtue, très triste, et en même temps très peu disposée à parler de ces années d’absence. Mlle Halliday, qui savait tout cela, ne lui avait pas fait de question ; elle avait seulement serré contre son cœur la jeune vagabonde et lui témoignait plus d’affection qu’à une sœur.

« J’avais cru que je ne vous reverrais jamais, ma chère, lui disait-elle dans un coin de l’étude où elles s’étaient retirées le jour de la rentrée de Diana, et vous me manquiez cruellement. Les autres sont certainement très aimables et très bonnes pour moi. Il y a surtout une nouvelle, Mlle Spencer, avec laquelle je sympathise beaucoup ; mais il n’y en a pas une seconde au monde comme vous. Et où avez-vous été pendant tout ce temps ?… Avec votre père, je suppose ?…

— Oui ! répondit Mlle Paget tristement, j’ai été avec mon père. Ne me demandez rien au sujet de ces trois années, Charlotte ; j’ai été malheureuse au delà de toute expression, et il m’est pénible d’en parler.

— Eh bien ! n’en parlons pas, ma chérie, s’était écriée Charlotte en avançant ses lèvres pour lui donner un baiser qui eût certainement causé quelque distraction à l’homme le plus flegmatique, ne parlez et ne pensez à rien qui vous soit le moins du monde désagréable. Il faut que je vous donne mon porte-crayon en or, » ajouta Mlle Halliday en tirant vivement le crayon de sa poche.

Il y avait quelque analogie entre cette manie de donner les objets qu’elle avait sur elle et les façons de Georgy lorsqu’elle était jeune.

« Il faut que vous le preniez, ma chère ; maman me l’a donné aux vacances dernières, et je n’en ai aucun besoin. Il y a si longtemps que je l’ai que j’en suis fatiguée. Ce n’est pas une chose de grande valeur, bien que maman l’ait payée deux guinées ; mais elle a le don de se faire attraper dans les boutiques. Prenez… prenez-le, ma chérie, ne fût-ce que pour m’être agréable. Et à présent dites-moi, ma chère, maintenant que vous voilà revenue, vous allez rester pour toujours ici, n’est-ce pas ? demanda Charlotte après avoir mis le porte-crayon dans les mains de Diana, malgré celle-ci.

— Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, ma chère amie, mais je pense que je resterai ici jusqu’à ce que je sois fatiguée de la maison et de ceux qui s’y trouvent. Vous n’y serez pas bien longtemps, vous, à présent, Charlotte, car vous allez avoir dix-huit ans, et je présume que vous quitterez la pension avant d’en avoir dix-neuf. C’est ce que font la plupart des jeunes filles… Il y a d’ailleurs longtemps que vous êtes ici, et puis vous êtes plus avancée que toutes les autres. Je ne reviens pas comme pensionnaire, cela ne fait pas question, car vous savez que je viens d’avoir vingt ans. Priscilla a la bonté de me recevoir comme sous-maîtresse pour les petites filles. Ce sera une pénible tâche que d’avoir à enseigner à ces incorrigibles enfants les stupides abrégés de l’histoire et de la géographie, mais cependant je suis reconnaissante envers ma cousine de me recevoir à ces conditions, après les procédés de mon père. Sans cela, ma chère Charlotte, je serais sans domicile. Que vous êtes heureuse, vous, d’avoir pour père un homme respectable ! »

Charlotte fronça légèrement le sourcil en écoutant son amie.

« Ce n’est pas mon père, vous le savez, dit-elle gravement, et je serais beaucoup plus heureuse si ma mère et moi étions seules en ce monde. Nous pourrions vivre dans quelque petite maison sur le bord de la mer, je pourrais avoir une amazone, faire des courses à cheval dans la journée, puis le soir je lirais et je ferais de la musique pour maman, M. Sheldon est cependant très respectable et ce que je dis est sans doute très mal. Diana, je crois que je l’aimerais mieux s’il ne l’était pas tant. J’ai aperçu une fois votre père, un jour où il est venu vous voir, et il m’a semblé mieux que mon beau-père. Mais je ne suis qu’une enfant, Diana, et je pense souvent ce que je ne devrais pas penser. »

Près d’une année s’était écoulée depuis le retour de Diana ; pendant ce temps sa vie avait été très monotone. Elle avait usé avec courage les abrégés et autres précis à l’usage de la jeunesse ; en tout elle avait été un modèle. Elle avait cousu, pendant cette période, un nombre de lacets et de boutons tellement formidable qu’une mère seule peut s’en faire une idée ; toutefois son existence n’avait pas été aussi dépourvue d’agréments ni aussi triste que des romanciers mélancoliques pourraient la représenter. S’il n’y avait pas beaucoup de variété dans sa bienheureuse pension il y avait beaucoup de vie et de mouvement.

Cette existence, malgré ses petits ennuis, eût pu être considérée comme un paradis en comparaison de celle que Diana avait menée avec son père et Valentin. Mais personne ne lui demanda jamais si elle préférait à la vie de bohème qu’elle venait de quitter la dignité de celle de la pension. De temps à autre, au milieu de ses occupations, elle avait des accès de désespoir ; elle devenait rêveuse et négligeait ses élèves.

Il y avait des moments où, au milieu de cette Babel criarde, Diana, croyant entendre le vent de l’été soupirant dans les bois de pins de Spa, se figurait être encore dans ce temple classique sur les murs duquel Valentin avait tracé avec son canif ses initiales en un fantastique monogramme, surmonté d’une tête de mort et entouré d’un serpent. Elle pensait très souvent à son ex-compagnon, en dépit de ses petites élèves ; lorsqu’elle était près de lui, il avait toujours été pour elle une énigme ; maintenant qu’elle en était bien loin, il lui paraissait encore plus impénétrable. Était-il complètement méprisable, ou y avait-il dans sa nature quelque chose de bon qui compensât ses vices ? Il avait fait de son mieux pour la soustraire à la honte et au malheur, et c’était là, certainement, une bonne action ; mais n’était-il pas possible qu’il l’eût fait uniquement pour se débarrasser de sa présence comme d’un obstacle et d’un ennui ? Elle se souvenait alors avec amertume de son compagnon de misère ; puis, avec quelle sécheresse il l’avait mise dehors, avec quelle cruauté il l’avait abandonnée à elle-même en lui disant de chercher comme elle pourrait un abri en ce monde impitoyable !

« Que serais-je devenue si Priscilla avait refusé de me recevoir chez elle ? se disait-elle à elle-même. Je ne pense pas que M. Haukehurst y ait jamais songé et se le soit jamais demandé. »

Diana avait reçu plusieurs lettres de Valentin depuis sa fuite dans la petite ville d’eaux de Belgique. Dans la première, il lui disait que son père avait pris son parti de cette affaire et était en meilleure situation qu’avant l’éclat de l’Hôtel d’Orange ! Cette lettre était datée de Paris, mais elle ne donnait aucune explication sur l’état présent ou les plans futurs des deux hommes. Une autre lettre, datée de la même ville, mais avec une adresse différente, lui parvint six mois plus tard, puis ensuite une autre. C’était une chose si extraordinaire pour le capitaine d’habiter pendant douze mois la même ville, que Diana commença à espérer un peu qu’un léger amendement était survenu dans la vie de son père et de Valentin depuis qu’une amélioration s’était produite dans sa position et dans celle de son protégé.

Les préoccupations de Mlle Paget, au sujet de son père, ne l’absorbaient pas. Le capitaine n’avait jamais dissimulé son indifférence pour son unique enfant ou paru la considérer autrement que comme un embarras et un fardeau. Il n’y a donc rien d’étonnant que Diana ne songeât pas à son père absent avec une tendresse excessive ou un grand désir de le revoir. Elle pensait souvent à lui, mais ses pensées étaient douloureuses et amères ; plus douloureuses encore lorsqu’elles se reportaient vers son compagnon, ce qui arrivait plus fréquemment.

Les leçons qu’avait reçues Diana ne sont pas de celles qui rendent une femme pure et parfaite. Il y a des épreuves qui apurent le cœur et élèvent l’esprit, mais il est fort douteux qu’une créature toute jeune et sans soutien puisse gagner à une familiarité constante avec le mensonge et la fourberie, avec les embarras d’argent honteux, les fausses démarches, et tout le cortège des misères qui accompagnait la triste vie de son père. À l’âge où l’intelligence s’ouvre, elle avait senti toute l’humiliation de ces choses, comme un enfant qui mangerait d’un pain qui ne sera pas payé ou dormirait dans un lit d’où d’un moment à l’autre il pourrait être chassé. Sous cette pernicieuse influence, le cœur de la fille du capitaine s’était endurci ; aucune autre influence contraire n’était venue la contre-balancer ! Personne de bon ne s’était rencontré sur sa route pour la soutenir. Elle n’avait jamais su ce que c’est que d’être aimée : pendant treize années de sa vie, les mots tendres, les regards affectueux, lui avaient été tout à fait inconnus. Demeurer assise dans une chambre où son père écrivait des lettres, irrité, maussade, ne la laissant faire ni un mouvement, ni dire un mot ; être envoyée chez un prêteur sur gages, à la brune, avec la montre du capitaine pour être grondée et secouée d’importance à son retour si le prêteur a avancé moins qu’on ne l’espérait, n’est pas, il faut le reconnaître, un très noble et très édifiant emploi de son temps. Diana n’avait cependant pas de souvenirs plus doux dans la partie de son enfance, où elle était retombée sur les bras de son père et où celui-ci s’ingéniait à trouver quelque nouvelle victime à qui il pût la confier ou plutôt l’imposer.

Pour la première fois, à la pension, la jeune fille sut ce que c’est que d’être aimée. Charlotte avait eu une fantaisie pour elle, comme on dit en langage de pension, et s’y était attachée avec une force de tendresse particulière. Peut-être cette douce influence vint-elle trop tard ou y avait-il quelque disposition naturelle de dureté ou d’amertume dans l’esprit de Diana ? Toujours est-il que l’affection de Charlotte ne put faire disparaître l’irritation jalouse qu’elle ressentait en mesurant l’abîme qui la séparait de ses compagnes plus heureuses, de celles dont les pères paient ce qu’ils doivent. Le contraste même entre la situation de Charlotte et la sienne était de nature à paralyser toute bonne influence. Il était bien facile pour Charlotte d’être généreuse et aimable. Elle n’avait jamais été tourmentée du matin au soir par d’acariâtres ménagères aux paroles irritées, où apparaissait la rage de travailler pour rien. Elle n’avait jamais su ce que c’est que de se lever le matin avec l’incertitude de savoir où l’on couchera le soir et même si l’on aura un gîte pour se reposer. Mais, qui pouvait assurer que le père de Diana se trouverait encore le lendemain dans son logement de la veille et même s’il serait reçu dans une maison de charité, alors que la paroisse à laquelle elle appartenait lui était inconnue. Ces honteuses épreuves auraient été aussi incompréhensibles pour Charlotte que les théories les plus abstraites de la métaphysique. Était-il donc étonnant que Charlotte fût affectueuse et tendre ?

« Si votre père voulait vous habiller décemment et vous donner des chaussures convenables, je pourrais m’arranger à vous garder pour rien, avait dit Priscilla à la fille de son parent déclassé ; mais, plus on fait pour lui, et moins il est disposé à faire lui-même ; de sorte que, pour tout dire d’un mot, vous voilà obligée de retourner avec lui, car je ne puis consentir à ce qu’un établissement comme le mien soit déconsidéré par la mauvaise tenue d’une de mes parentes. »

Diana avait été obligée d’entendre bien souvent de semblables paroles pendant sa première résidence au pensionnat, et le discours de Priscilla était à peine dit, que Charlotte bondissait dans la chambre, fraîche comme l’aurore, gaie comme pinçon, avec une robe de soie claire, toute neuve, éclatante.

Si vivement cependant que Diana ressentît la différence entre la fortune de son amie et la sienne, elle ne laissait pas que de répondre, dans une certaine mesure, à l’affection de Charlotte. Son caractère ne pouvait être tout à coup modifié par cette atmosphère nouvelle d’affection et de tendresse, mais elle aimait sa généreuse amie à sa manière, elle la défendait avec une indignation touchante, si d’autres jeunes filles osaient exprimer le moindre doute sur son absolue perfection. Elle l’enviait et l’aimait en même temps. Un jour, elle acceptait son amitié avec une satisfaction non dissimulée ; le lendemain, elle lui montrait de petites révoltes, comme si cette amitié eût été une sorte de patronage qui répugnait à la fierté de son cœur.

« Gardez votre pitié pour ceux qui la demandent ! s’était-elle écriée un jour devant Charlotte décontenancée ; je suis fatiguée d’être sans cesse consolée et plainte. Allez avec celles de vos amies qui sont heureuses et riches ! mademoiselle Halliday, je suis excédée à la fin de vous entendre parler de vos robes neuves, de vos jours de fête, et des présents que vous fait votre mère. »

Puis alors, quand Charlotte considérait son amie avec un visage inquiet, Diana s’attendrissait et déclarait qu’elle n’était qu’une mauvaise créature indigne de pitié comme d’affection.

« J’ai eu tant de misère dans ma vie, disait-elle pour justifier sa mauvaise humeur, que je suis souvent disposée à me quereller sans rime ni raison avec les personnes heureuses, uniquement parce qu’elles le sont.

— Mais, qui sait le bonheur qui vous attend dans l’avenir, Diana ? s’écriait Mlle Halliday. D’un moment à l’autre, vous épouserez un homme riche, et vous oublierez que vous ayez jamais connu la pauvreté.

— Et où trouver un homme riche qui veuille épouser la fille du capitaine Paget ? demandait Diana avec une expression douloureuse et découragée.

— Peu importe d’où il viendra, mais il viendra certainement. Un beau prince, avec un palais sur les bords du lac de Côme, tombera amoureux de ma belle Diana, et alors elle ira demeurer à Côme et quittera sa fidèle Charlotte pour vivre heureuse.

— Ne dites pas de folies, Charlotte, s’écriait Mlle Paget, vous savez aussi bien que moi le sort qui m’attend. Je me regardais ce matin pendant que j’arrangeais mes cheveux devant la glace… vous savez combien il est difficile de trouver une place à la glace de la chambre bleue…, et j’y ai vu une vilaine créature, avec une méchante figure qui m’a effrayée. Depuis mon enfance, je n’ai fait qu’enlaidir et devenir mauvaise. Un nez aquilin et des yeux noirs ne suffisent pas pour faire une jolie femme, il faut de plus le bonheur, l’amour, l’espérance, et cent mille choses que je n’ai jamais connues de ma vie !

— J’ai vu cependant une belle femme traverser des moments difficiles, dit Charlotte d’un ton indécis.

— Oui ; mais quelle sorte de beauté, était-ce ?… Une de ces beautés qui nous font frissonner… Ne parlez pas de ces choses-là, Charlotte ; vous ne faites qu’aviver mes tourments et mon amertume… Je devrais me trouver très heureuse en pensant que j’ai chaque jour mon pain assuré, que j’ai des bas et des souliers, et un lit pour dormir. Je suis certainement moins à plaindre maintenant que je travaille pour gagner ma vie, que je ne l’étais autrefois lorsque ma cousine se plaignait sans cesse de ce que ses mémoires n’étaient pas payés. Mais ma vie est très triste et très vide, et lorsque j’envisage l’avenir, il me fait l’effet d’une longue plaine qui ne conduit nulle part, au travers de laquelle je suis condamnée à marcher toujours et toujours jusqu’à ce qu’à la fin je tombe et meure. »

C’est de cette façon que Mlle Paget parlait à Charlotte, alors qu’elles étaient assises toutes les deux dans le jardin, quelques jours avant la fin du premier semestre de l’année. Elle était sur le point de perdre sa fidèle amie, celle qui, bien que beaucoup plus fortunée qu’elle, lui avait néanmoins témoigné tant d’affection. Elle était au moment de perdre cette tendre compagne et elle en éprouvait plus de chagrin qu’elle ne voulait en montrer.

« Il faudra que vous veniez me voir souvent, dit Charlotte pour la centième fois. Maman se fera un vrai plaisir de vous recevoir à cause de moi et mon beau-père nous laisse faire tout ce qui nous convient. Oh ! Diana, comme je serais contente si vous pouviez venir demeurer avec nous ! Y consentiriez-vous ?

— Comment le pourrais-je ?… Ce sont des folies que vous dites là, Charlotte.

— Pas du tout, ma chère, vous viendriez comme une amie à moi, et pour maman vous seriez comme une dame de compagnie. Qu’importe comment vous viendriez pourvu que je puisse vous avoir. Mon existence sera si triste, songez donc, dans cette terrible maison neuve, si je n’ai pas près de moi une compagne que j’aime. Voulez-vous venir, Diana ? Dites-moi seulement que vous le voulez bien. Je suis sûre que M. Sheldon ne refusera pas si je lui demande que vous veniez vivre avec nous. Le voulez-vous, ma chérie, oui ou non ?… Vous seriez bien heureuse de venir, allez, si vous m’aimiez.

— Je vous aime Charlotte, de tout mon cœur, répondit Mlle Paget, avec un élan sincère ; mais tout mon cœur n’y fait pas grand’chose. Quant à venir demeurer avec vous, vous comprenez que cela serait certainement cent fois plus agréable que la vie que je mène ici ; mais ce n’est pas supposable que M. Sheldon veuille consentir à avoir une étrangère dans sa maison, uniquement parce que son ardente belle-fille a un caprice pour une de ses amies de pension, qui ne mérite pas la moitié de l’affection qu’elle lui témoigne.

— Laissez-moi juge de cela. Quant à mon beau-père, je suis presque sûr de son consentement. Vous ne sauriez croire à quel point il est indulgent pour moi, ce qui montre combien je suis mauvaise tête de ne pas l’aimer davantage. Vous viendrez, Diana, et vous serez ma sœur. Nous jouerons ensemble nos jolis duos, et nous serons gaies comme deux oiseaux en cage… ou bien plus joyeuses encore, car entre nous, je n’ai jamais bien pu comprendre le suprême bonheur de se nourrir perpétuellement de chènevis et de temps en temps d’un morceau de sucre à la poussière. »

Alors commença tout le tapage des emballages, puis les préparatifs du départ. Il y eut à l’institution une sorte de saturnale qui se termina par un bal d’adieux, et il n’y avait pas une danseuse plus belle, plus accomplie que Charlotte dans sa robe des jours de fête qui la faisait ressembler à un nuage de mousseline. La blancheur de sa peau éclatante ressortait sous l’or mat de sa grande croix et sous le velours noir de ses rubans. Elle était superbe.

À la fin de la soirée, Diana assise dans un coin de la salle, très fatiguée du bruit de la fête, considérait son amie, moitié avec chagrin, moitié avec envie.

« Peut-être m’aimerait-il, si je lui ressemblais ? » se disait-elle à elle-même.

CHAPITRE III

PERSPECTIVES D’AVENIR DE GEORGE SHELDON

Les années qui s’étaient écoulées avaient apporté très peu d’amélioration dans la position de fortune de George. Il continuait d’occuper, dans Gray’s Inn, sa vieille et sombre résidence, devenue plus noire encore par l’effet du temps. Il avait coutume de s’asseoir, pendant les chaudes journées d’été, près d’une fenêtre du second étage, fumant solitairement son cigare, et écoutant le croassement des corbeaux qui se mêlait aux cris des enfants qui jouaient dans le jardin au-dessous de lui, surveillés par leurs mères qui, elles aussi, faisaient du bruit. Dans les après-midi des dimanches, l’avocat se livrait volontiers à la méditation, se demandant quelle sorte d’homme avait été lord Bacon, et comment il avait pu se trouver compromis pour avoir reçu des cadeaux, lorsque tant d’autres l’avaient fait avec la plus parfaite tranquillité, avant lui et après lui. La casuistique d’Escobar l’entretenait dans cet ordre de réflexions, tout doucement.

Les perspectives d’avenir de Sheldon ne lui promettaient rien de satisfaisant. Depuis longtemps il voyait l’étoile de son frère s’élever avec une persistance charmante dans le firmament financier ; mais sauf un dîner par-ci par-là, il n’avait pas gagné grand’chose à la prospérité de l’agent de change. George avait souvent rappelé à son frère, et avec insistance, cette vague promesse que Philippe lui avait faite, dans les jours difficiles, de venir à son aide, si une chance heureuse lui advenait. Mais s’il n’est pas facile d’empêcher un homme qui y est disposé à se soustraire à l’engagement le plus formel, il l’est encore bien moins d’obtenir l’exécution d’une parole en l’air, dite par un frère à son frère.

Dans la première année de son mariage, Philippe avait donné à son frère cent livres pour l’aider dans une grande entreprise dans laquelle l’avocat se trouvait engagé, et qui, si elle réussissait, devait l’enrichir bien plus sûrement que les milliers de livres de Georgy. Malheureusement l’entreprise ne réussit pas, et les cent livres s’étant trouvées perdues, George s’adressa de nouveau à son frère en lui rappelant une fois de plus sa promesse. Dans cette circonstance, Philippe déclara nettement à George qu’il ne pouvait rien faire de plus pour lui.

« C’est à vous à vous tirer d’affaire de votre côté, comme je l’ai fait du mien, dit-il à George.

— Merci, Philippe, dit le plus jeune frère, j’aimerais mieux m’en tirer autrement. »

Après quoi ils se regardèrent avec une fixité extraordinaire, comme ils l’avaient déjà fait plusieurs fois.

« Vous êtes bien avare de l’argent de Tom, reprit George. Si je m’étais adressé au pauvre Tom lui-même, je suis bien sûr qu’il ne m’eût pas refusé de me prêter deux ou trois cents livres.

— Il est regrettable alors que vous ne les lui ayez pas demandées à lui-même, répondit Philippe avec une extrême froideur.

— Je l’aurais fait certainement si j’avais pu croire qu’il dût mourir aussi subitement. Ce fut un jour fatal pour moi et pour lui aussi que celui où il est venu à Londres.

— Qu’entendez-vous par là ? demanda vivement Philippe.

— Je pense que vous pouvez aisément deviner ce que je veux dire, répondit George d’un ton de mauvaise humeur.

— Je ne le puis nullement, et qui plus est, je n’ai pas l’intention de chercher à le faire. À mon tour, je veux vous dire votre fait. Maître George, depuis quelque temps vous me fatiguez de vos allusions et de vos malveillantes insinuations. Il faut que vous me connaissiez bien peu pour ne pas savoir que je suis l’homme du monde le moins disposé à supporter cela de vous ou d’aucun autre. Vous avez essayé de prendre avec moi le ton d’un homme qui sait qu’il a le moyen d’en dominer un autre. Vous auriez dû comprendre que cela ne prendrait pas. Si vous aviez vraiment un moyen de me dominer, il y a longtemps que vous vous en seriez servi. Comment n’avez-vous pas saisi tout de suite que je vois clair dans votre jeu ? »

George regarda son frère avec une expression de surprise qui frisait l’admiration.

« Eh bien ! vous êtes un esprit fort, Philippe ! » dit-il.

La conversation en resta là. À partir de ce moment, les deux frères semblèrent les meilleurs amis du monde, et George vint à la maison gothique toutes les fois qu’on l’y invita à dîner. Les dîners étaient bons et les convives étaient des gens très bien posés dans leur monde. George ne dédaignait pas les bons dîners en même temps qu’il n’était pas fâché de se rencontrer avec des hommes honorables ; mais il renonça à emprunter de l’argent à son frère.

Il resta autant qu’il put chez lui. Il avait un petit courant d’affaires principalement alimenté par des gens qui avaient besoin d’argent, ou dont les pas chancelants devaient être guidés dans le dédale de la Cour des Faillites. Il parvenait à grand’peine avec ce genre d’affaires à vivre tant bien que mal et à rester inscrit sur le tableau des avocats ; mais la grande aspiration de sa vie ne se réalisait pas ; elle était comme une ombre fuyante qu’il cherchait vainement à fixer, à faire solide et vivante.

L’idée dominante de George était qu’il y a de par le monde de grandes fortunes qui n’attendent qu’une occasion de s’offrir à quelque propriétaire entreprenant. Il trouvait juste que ce fussent les plus habiles et les plus intelligents qui provoquassent cette occasion, et il estimait qu’il était parmi ceux-là. C’est pour cette raison qu’il étudiait à fond les vieilles chroniques des comtés et fouillait sans cesse les vieux documents, touchant aux choses de l’état civil. Ses recherches l’avaient amené à connaître toutes sortes d’histoires extraordinaires. C’étaient des laboureurs enlevés à la charrue à qui l’on avait appris qu’ils étaient les légitimes propriétaires d’un revenu de quarante mille livres ; des vieillards mourant de faim dans de misérables taudis qui auraient pu prétendre à des fortunes incalculables, s’ils avaient su s’y prendre ; de pauvres femmes décrépites qui avaient couru le monde entier avec leurs sacs remplis de paperasses usées établissant leurs droits et les injustices dont elles étaient victimes, calomniées et repoussées, jusqu’à l’heure où elles rencontraient un avocat subtil, entreprenant, opiniâtre qui savait faire triompher leur cause.

George avait lu tant d’aventures de cette sorte qu’il s’était mis en tête qu’une chance pareille ne pouvait manquer d’arriver à celui qui aurait mis toute son énergie à la poursuivre. Il avait pris en main plusieurs affaires de successions dans lesquelles, à force de travail et d’efforts obstinés, il était arrivé à renouer tous les anneaux un à un ; il avait compulsé les registres des paroisses, pris des notes, fait des copies, et la froide atmosphère des sacristies lui était devenue aussi familière que l’air de Gray’s Inn ; mais le fil de toutes ces affaires s’était toujours trouvé brisé à un moment donné. Après avoir dépensé beaucoup de temps, de patience, et d’argent, soit en voyages, soit en gratifications à des gens de bas étage ; après avoir écouté sans se lasser les divagations des clercs ou des vieux habitants de différentes paroisses, George avait fini par renoncer successivement à toutes ses espérances. Un homme moins persévérant eût été las bien plus vite et eût planté là bien plutôt les arbres morts des généalogies.

Mais les idées de George Sheldon étaient tenaces, et il en poursuivait la réalisation avec une opiniâtreté qui touchait au génie. Il voyait le succès de son frère et contemplait les splendeurs de la Villa gothique avec plus de scepticisme que d’envie. Combien cela durerait-il ; combien de temps l’agent de change flotterait-il triomphalement sur cette étonnante marée produite par le flux et le reflux des valeurs cotées ?

« Cela va très bien tant qu’un homme garde sa tête et son sang-froid, pensait George ; mais d’une manière ou d’une autre les gens de bourse arrivent toujours à perdre l’une et l’autre plus tôt qu’il ne faudrait. Un de ces jours mon frère, avec toute sa sagesse, finira par tomber dans le gouffre comme un autre. À tout prendre, je préfère encore mes chances aux siennes, car je ne risque guère autre chose que mes peines, et je resterai sur pied lorsque sonnera l’heure de réaliser une plus belle fortune que celle qu’il peut faire à la Bourse avec la hausse et la baisse. »

Pendant ce même été où Charlotte avait dit adieu à la pension et à ses études, George avait entrepris une besogne au bout de laquelle il espérait être largement indemnisé de tous ses travaux de toutes ses veilles passées.

Tout au commencement de l’année avait paru dans le journal l’Observer le court avis suivant :

— « LE RÉVÉREND JOHN HAYGARTH, ancien vicaire de TILFORD HAVEN, comté de KENT, est décédé récemment sans laisser de testament, ni aucun parent pour recueillir sa succession s’élevant à cent mille livres sterling environ. La Couronne a réclamé l’héritage. La Cour des Prérogatives de Canterbury, lors de sa dernière réunion, a rendu un arrêt duquel il résulte que M. Paul a été nommé administrateur comme représentant de la Couronne. »

Quelques mois après, un autre avis ainsi conçu avait été publié dans le journal le Times :

— « UN PROCHE PARENT. – Si les alliés ou proches parents du RÉVÉREND JOHN HAYGARTH, décédé vicaire de TILFORD HAVEN, dans le comté de KENT, laissant une fortune d’environ cent mille livres sterling veulent s’adresser personnellement ou par écrit à Stephen Paul, Esq., solicitor pour les affaires de la Trésorerie de Sa Majesté, à la Trésorerie Royale, Whitehall, à Londres, il leur sera fait une communication qui les intéresse. FEU LE RÉVÉREND JOHN HAYGARTH est présumé avoir été le fils de MATTHIEU HAYGARTH, demeurant en dernier lieu sur la paroisse de Sainte-Judith, à ULLERTON, et de REBECCA, sa femme, née REBECCA CAUFIELD, ayant également résidé dans la même paroisse ; tous deux depuis longtemps décédés. »

Sur la foi de cet avis. George commença ses recherches. Sa théorie était qu’il existe toujours un héritier quelque part et qu’il faut seulement avoir assez de patience pour le découvrir : c’est pourquoi il attribuait ses insuccès passés plutôt à un manque de persévérance de sa part qu’à la faiblesse de sa théorie.

En cette circonstance, il se mit à l’œuvre avec plus de résolution que jamais.

« Cette chance est la plus belle que j’aie jamais eue, se dit-il à lui-même, et je serais pire qu’un fou si je la laissais échapper de mes mains. »

C’était un travail aussi aride qu’insupportable : il s’agissait de consulter une interminable série de registres, de questionner les plus vieux habitants, et ces vieux habitants étaient si bêtes, les renseignements fournis par les registres si obscurs ! George se mit à examiner l’une après l’autre toutes les lignes ascendantes, collatérales, de parenté de l’intestat, ainsi que de ses ancêtres ; celles des frères et sœurs de son aïeul. À ce dernier degré, la famille Haygarth se perdait dans l’impénétrable nuit des temps. Ce n’était pas une haute et puissante race de chevaliers ou de savants, d’hommes d’église ou d’hommes de robe, ce qui eût facilité la tâche de George, car Burke en aurait probablement parlé, et, après Burke, la tradition aurait dit son mot. Mais, hélas ! les Haygarth étaient une brave famille provinciale de commerçants, et ils n’avaient pas laissé d’autres traces de leur passage dans ce monde que les inscriptions sur les registres des naissances, mariages, et décès dans de pauvres églises, ou un nom jeté par hasard sur quelque feuille d’une Bible de famille.

George n’en était encore qu’au commencement. Les père et grand-père, les oncles et grands-oncles, et toute leur progéniture, formaient devant lui un imbroglio qu’il devait démêler. En même temps, il fallait s’occuper de sa petite clientèle, et il sentait que son œuvre ne serait accomplie qu’après des années peut-être. Il avait une peur terrible que, pendant ce temps, quelque autre aussi habile et non moins infatigable que lui, ne prît en main le même écheveau et ne parvint à le débrouiller. Cela le fit réfléchir, et il se décida à chercher un collaborateur digne de lui. Ce n’était pas commode de trouver un pareil auxiliaire ; car, au cas où l’affaire réussirait, il pourrait réclamer une trop forte part dans les bénéfices, ce qui n’allait pas à l’avocat. Cela n’empêche pas que le temps marchait et que le travail n’avançait guère. Sheldon était perplexe, troublé, il se demandait si un concurrent plus heureux ne l’épiait pas, ne le surveillait pas lorsqu’il entrait dans les églises, en sortait, questionnait les habitants : cette pensée le tourmentait, jour et nuit, sans paix ni trêve.

CHAPITRE IV

NOUVELLE EXISTENCE

Les vacances laissèrent quelque repos à Diana. Les petites filles étaient parties chez leurs parents, à l’exception de deux ou trois dont les familles habitaient les colonies et qu’on ne fit pas travailler. Diana n’eut plus autre chose à faire que de s’asseoir à l’ombre dans le jardin, pendant les chaudes après-midi ; elle passait ainsi de longues heures à lire ou à réfléchir. Priscilla, avec ses principales sous-maîtresses, s’en était allée se reposer et se distraire aussi au bord de la mer. Les autres sous-maîtresses étaient dans leurs familles, et sans la présence d’une vieille dame française, laquelle dormait la moitié du jour et passait l’autre à écrire à ses parents, Diana eût été la seule personne sérieuse, vivante dans cette maison abandonnée.

Elle ne se plaignait pas de sa solitude, elle n’enviait pas le sort de celles qui étaient parties. Elle se trouvait heureuse d’être seule et libre. Elle laissait ses souvenirs aller à l’aventure et elle se reportait le plus souvent aux jours difficiles qu’elle avait passés à courir le monde avec son père et Valentin. Les plus âgées, dans le petit nombre de jeunes filles qui étaient restées, jugeaient Mlle Paget insociable, par cette raison qu’elle préférait un coin isolé du jardin et la lecture d’un vieux bouquin au plaisir de leur société. Aussi, en se promenant dans le jardin, sous leurs grands chapeaux, se te-nant par la taille, les fillettes ne manquaient de se moquer, de dire du mal de Diana. Hélas ! pour Diana, le vieux bouquin n’était qu’un prétexte. La vérité, c’est qu’elle voulait être seule pour penser. Son existence, pendant l’année qui venait de s’écouler, avait été parfaitement tranquille, parfaitement honorable. Cependant ce n’était pas sans une sorte de plaisir amer qu’elle se reportait aux quelques jours joyeux qui avaient traversé comme des rayons de soleil la nuit tourmentée de sa pauvre vie de bohème, dont elle avait senti certes l’humiliation, mais que, dans la monotonie et la bourgeoise tristesse de sa vie nouvelle, il lui était impossible parfois de ne pas regretter. Était-ce donc vrai ce qu’avait dit Valentin, que mieux vaut des alternatives de profonde misère et de rare bonheur que l’uniformité fatigante d’une existence médiocre ? Diana commençait à croire que la philosophie de son ancien compagnon n’était pas absurde. Elle se voyait avec Valentin courant les théâtres, assise à côté de lui dans une loge sombre où l’on étouffait ; elle entendait les plaisanteries cassantes, les jugements faciles, les rires sonores du jeune homme pendant les entractes. Au fait, il avait été si bon garçon, si fraternel pour elle ! Puis, ils revenaient ensemble, bras dessus, bras dessous, piétinaient dans la crotte, remontant les rues pleines de bruit, de monde, parlant de la pièce, faisant des réserves, quelquefois s’enthousiasmant. Il y avait des soirs où ils s’arrêtaient sur le trottoir de longs quarts d’heure à regarder les fenêtres éclairées d’une maison où il y avait bal ; ils écoutaient la musique, Valentin sifflotait entre ses dents la valse qui finissait, battait la mesure avec sa canne, et tous deux, en souriant d’un sourire mélancolique, ils s’amusaient à compter les ombres des danseurs qui passaient et repassaient sur l’éclatante mousseline des rideaux. Et les voyages ! et les bousculades dans les gares ! et les veillées sur les ponts des bateaux sous la grande clarté de la lune ! Et les nuits froides dans le chemin de fer avec la lampe charbonneuse et son odeur d’huile, quand le capitaine ronflait et que Valentin racontait des histoires, tuant le temps en débitant toutes les facéties qui lui passaient par la cervelle ! Diana revoyait aussi les grandes villes qu’ils avaient visitées tous les trois ; Valentin ne s’étonnait de rien, disait à tous bout de champ : « Ah ! bah ! c’est toujours la même rengaine ! » Elle, au contraire, s’extasiait à propos de tout ! Ohl ! oui, il avait été bien bon ce mauvais sujet, et gai, et vivant, et charmant ! Comme tout cela était loin, hélas ! Diana ne pouvait s’en souvenir sans un serrement de cœur, est-ce que ç’avait été le bon temps ? Elle le croyait parfois, et, prise de lassitude, elle se disait qu’en dépit des outrages de la misère, c’était dans cette vie folle qu’elle avait encore connu les joies les meilleures.

Elle s’était trouvée heureuse auprès de Valentin parce qu’elle l’avait aimé. Cette vie intime, malgré son caractère fraternel, avait été fatale pour la fille de Paget. Elle n’avait pas une amie, et dans son abandon elle s’était attachée au seul être qui ne lui eût pas sans cesse reproché de lui être un embarras. Chaque injustice de son père à son égard avait resserré la chaîne qui la liait à Valentin, et comme leur amitié n’avait fait que s’accroître jusqu’à ce qu’elle n’eût plus d’autres pensées et d’autres désirs que les siens, il lui semblait impossible que lui aussi ne l’aimât pas. Cela était à ses yeux si naturel qu’elle ne se posa jamais la question de savoir si elle était aimée. Bien des choses dans la conduite de Valentin à son égard avaient été de nature à justifier son illusion ; il faut donc pardonner à cette pauvre fille, sans expérience et sans protection, son premier rêve d’amour. Elle y avait mis sa vie tout entière. Elle entrevoyait l’avenir avec son Valentin, loin de son père et de ses fourberies ; ils vivraient comme ils pourraient en faisant de la littérature, de la musique, du dessin, n’importe quoi. Comme tous les bohèmes, elle avait un penchant marqué pour les arts libéraux ; elle ne se vit jamais dans un comptoir, tripotant des étoffes, des affaires. Ils se logeraient dans quelque rue près de la Tamise, iraient tous les soirs au spectacle ou au concert, et pendant l’été passeraient leurs journées dans les parcs, les terrains communaux des faubourgs, où elle lui ferait la conversation ou la lecture, selon son caprice, pendant que couché tout de son long sur l’herbe, les yeux mi-clos, il l’écouterait en fumant des cigares. Avant sa vingtième année la femme la plus fière est disposée à considérer celui qu’elle aime comme une créature supérieure, et dans le sentiment qu’éprouvait Diana pour ce pauvre diable et ce triste sire, il y avait un mélange de crainte et de respect.

Peu à peu, ce beau rêve de jeune fille s’était évanoui. Le palais enchanté élevé par l’imagination ardente de la pauvre enfant s’était écroulé sous les rudes coups de la philosophie pratique de Valentin. Lui !… être coupable d’aimer, de se marier par amour ; lui, qui parlait comme un homme dont le cœur est à jamais fermé à l’émotion, et dont les propos cyniques et cruels faisaient frissonner Diana ! Comme elle l’aimait, elle s’obstinait à croire à son amour. Quelquefois elle avait cru découvrir dans sa voix une inflexion plus douce, dans son regard rêveur comme une sollicitude plus attentive ; mais, au moment même où sa voix, où son regard étaient plus doux, brusquement Valentin reprenait son ton indifférent et froid qu’il ne cherchait pas du tout à dissimuler ; il lui bâillait au nez, affectait quand ils étaient seuls des airs préoccupés. Par orgueil, Mlle Paget faisait de même, Anna Kepp eût fondu en larmes à la première parole un peu dure qui fût sortie des lèvres de son bien-aimé, mais la fille d’Anna, dans les veines de laquelle coulait le sang des Paget, était d’une autre nature. Elle répondait à l’indifférence de Haukehurst par une égale réserve ; si les manières de celui-ci étaient froides comme un jour d’automne, les siennes devenaient glacées comme un jour d’hiver. Seulement, de temps à autre, fatiguée de sa pénible existence, la faiblesse de la femme prenait le dessus et révélait le véritable état de ses sentiments ; elle se trahissait comme dans cette dernière soirée de Spa, au moment où Valentin et elle regardaient les lumières qui brillaient à travers les vapeurs empourprées d’un lourd soir d’été. Maintenant, dans le paisible jardin de la pension, son esprit se tournait vers le passé ; elle se rappelait à quel point elle avait été malheureuse, combien de moments de douleur elle avait eu à supporter, combien avaient été courts ses plaisirs comparés à ses souffrances ; elle se remettait en mémoire les tortures que lui avaient infligées sa vaine passion et son inutile dévouement ; elle s’ingéniait à trouver dans sa paisible existence d’alors des raisons qui la fissent la juger heureuse, mais elle ne pouvait y parvenir. Les émotions éprouvées dans le passé l’absorbaient tout à fait. Tout autre souvenir disparaissait devant le souvenir du temps où elle était près de lui, où elle le voyait, où elle entendait sa voix, et combien de tristes moments s’écouleraient maintenant avant qu’elle entendît de nouveau cette voix, avant qu’elle revît cette figure aimée ! Sa plus chère espérance, pendant ces vacances de l’été était de recevoir une lettre de lui, mais cette espérance même pouvait ne lui être qu’un nouveau sujet de déception et de chagrin. Elle luttait cependant, elle s’efforçait de chasser de sa mémoire ces visions du passé qui l’assaillaient jusque dans ses rêves. Elle échouait ; elle avait honte de sa folie, mais sa folie était toujours la plus forte.

Pendant trois semaines, Diana fut exclusivement dominée par ces tristes impressions. Au bout de ce temps la monotonie de sa vie fut interrompue par l’arrivée de deux lettres qui allaient la modifier singulièrement. Elle les trouva près de son assiette, sur la table du déjeuner, un matin de juillet. Elle ne s’était pas encore approchée de la table, qu’elle avait déjà distingué sur l’une des enveloppes un timbre étranger et reconnu sur l’adresse l’écriture de Valentin. Elle s’assit avec un gros battement de cœur. Elle brisa nerveusement l’enveloppe timbrée de l’étranger, pendant que l’institutrice française versait le thé et que le petit groupe d’écolières l’examinaient insolemment.

Cette première lettre contenait quelques lignes seulement.

 

« Ma chère Diana,

Votre père est décidé à retourner à Londres, où je crois qu’il a vraiment l’intention de vivre d’une honnête façon, s’il peut y trouver des facilités et l’assistance dont il a besoin. Je ne doute pas que vous serez bien aise de l’apprendre. Je ne puis vous dire exactement où nous logerons, mais le capitaine ira certainement vous voir. Si je parviens à pouvoir m’habiller assez proprement pour franchir sans indécence l’enceinte sacrée d’une pension de demoiselles, je l’accompagnerai. Écrivez-nous à notre ancienne adresse si vous le faites avant la fin du mois, et croyez-moi comme toujours,

Votre ami,    
V
ALENTIN. »

 

La seconde lettre était de la large et crâne écriture de Charlotte, et le style en était franc, vif, tendre, comme elle-même.

 

« Ma bien chère Diana,

Tout est arrangé. J’ai parlé à maman le jour même de mon arrivée, et alors il n’y avait plus autre chose à faire que de parler à M. Sheldon. Cela n’allait pas tout seul. C’est un homme positif, comme vous savez. Il a voulu savoir pourquoi j’avais besoin d’une compagne et de quelle utilité elle serait dans la maison, comme si le principal motif d’avoir une compagne n’était pas tout bêtement le besoin d’avoir une compagne. Je suis presque effrayée d’avoir à vous dire les fabuleuses explications que j’ai dû imaginer pour démontrer votre extrême utilité ! D’abord, j’ai affirmé votre génie comme modiste ; puis, j’ai fait des additions, des soustractions à n’en plus finir, pour bien établir les mirifiques économies que vous nous feriez faire. J’ai décrit les chapeaux coquets, mignons, exquis que vos doigts de fée confectionneraient pour maman, etc. J’ai dit que vous étiez une merveille d’adresse ; et je n’ai pas menti. Rappelez-vous, Diana, la robe de soie verte que Mme Parson m’avait faite si large des épaules et qu’en un clin d’œil vous avez transformée. Enfin, après bon nombre d’hésitations, d’argumentations, de démonstrations, d’arguitations… est-ce que cela se dit ?…, je n’en sais rien… mon beau-père a dit que si j’étais résolue à vous avoir et convaincue que vous étiez indispensable, vous pourrez venir. Il a seulement ajouté qu’il ne pouvait pas vous donner d’appointements, et que si de temps à autre vous aviez besoin d’une robe, ce serait moi qui vous l’achèterais avec ma petite bourse ; et c’est ce que je ferai de grand cœur, ma chérie, si vous consentez à venir me trouver, comme une sœur, une vraie sœur. Ma vie est horriblement triste sans vous.

Je ne fais que me promener du haut, en bas des petites allées droites en contemplant les géraniums et les calcéolaires. Mariana n’était pas bien gaiement, sans doute, dans sa ferme entourée d’eau, mais au moins les fleurs sauvages qui poussent librement dans le comté de Lincoln ne lui infligeaient pas le supplice de rencontrer sans cesse sous ses regards les carrés de fleurs rouges et jaunes et les plates-bandes bleues et blanches qui font la gloire des jardiniers modernes. Venez donc, ma chère ; je n’ai personne à qui parler et absolument rien à faire. Maman est une bonne âme, très affectueuse ; mais nous ne nous entendons pas. Je n’ai aucun goût pour les petits oiseaux, et elle, de son côté, ne s’intéresse guère à mes caprices et à mes fantaisies. J’ai lu des romans jusqu’à en être fatiguée. On ne me permet pas de sortir seule et maman ne peut aller jusqu’aux jardins de Kensington sans être sur les dents. Nous sortons quelquefois en voiture, mais cela m’ennuie à mourir de suivre lentement la file le long de la Serpentine, sans autre occupation que celle de regarder des chapeaux. Peut-être y trouverais-je du plaisir si vous étiez avec moi et que nous puissions nous moquer ensemble de quelques-uns desdits chapeaux. Notre maison est très confortable, mais, pour moi, elle a l’aspect exaspérant d’une institution philanthropique en miniature. J’ai envie de dégrader les murs, de casser les fenêtres. Enfin, je commence à comprendre ces pauvres gens qui déchirent, mettent en lambeaux leurs vêtements. L’oisiveté les accable à ce point qu’ils perdent patience et aiment encore mieux faire du mal que de ne rien faire du tout. Vous aurez pitié de mon abandon, n’est-ce pas, Diana ? J’irai à la pension avec maman, demain dans l’après-midi pour avoir votre ulti……, comment dit-on ?… En attendant et pour toujours, croyez-moi votre dévouée et fidèle,

CHARLOTTE. »

 

Les larmes vinrent aux yeux de Diana Paget pendant qu’elle lisait cette lettre.

« Je l’aime tendrement, pensa-t-elle, mais cent fois moins encore que je devrais l’aimer. »

Puis elle revint à la lettre de Valentin ; elle lut et relut la demi-douzaine de lignes qu’elle contenait, se demandant quand il viendrait à Londres et si elle le verrait. Le revoir ! La pensée que cela était possible était pour elle comme un jet d’éblouissantes lumières qui l’empêchait de rien voir qui ne fût cela. Quant à l’offre d’aller demeurer chez M. Sheldon, ce qu’elle ferait, ce qu’elle deviendrait, lui paraissait si peu important qu’elle était disposée à laisser à d’autres le soin de décider de son sort. Tout lui semblait préférable à la vie monotone de la pension. Puis, si Valentin venait la voir chez M. Sheldon, il est probable qu’il pourrait la voir seule, comme autrefois, tandis qu’à la pension, Priscilla ou l’une des sous-maîtresses ne manquerait certainement pas de venir assister à l’entrevue ; ce qui ferait que le vrai Valentin se trouverait remplacé par un brave jeune homme embarrassé et convenable qui n’aurait rien d’intéressant à lui dire. Peut-être cette pensée exerça-t-elle une grande influence sur la décision de Mlle Paget. Elle avait tant besoin de voir son Valentin, seul, tout seul, de savoir s’il avait changé, d’épier sa première émotion lorsqu’il l’aborderait, de trouver enfin, s’il était possible, le mot de cette énigme qui était toujours le grand mystère de sa vie : Valentin, oui ou non, l’aimait-il, et son apparente froideur exprimait-elle les vrais sentiments de son cœur ?

Dans l’après-midi, Mlle Halliday et Mme Sheldon vinrent faire la visite annoncée. L’avenir de Diana y fut longuement discuté. Georgy, qui s’abandonnait aussi complètement à l’influence de sa fille qu’à celle de son mari, en était venue à considérer comme la chose la plus agréable du monde d’avoir la compagnie de Mlle Paget.

« Est-ce que réellement vous pourrez faire mes chapeaux ? dit-elle lorsqu’elle se fut mise à l’aise avec Diana. Mlle Terly me fait payer si cher un simple bout de dentelle ! M. Sheldon est très indulgent, mais cela n’empêche pas qu’il trouve quelquefois les mémoires exagérés. »

Diana, nous l’avons dit, était fort peu préoccupée de son avenir : il eût fallu d’ailleurs avoir le cœur bien ferme pour résister au chaleureux plaidoyer de Charlotte. Il fut convenu que Mlle Paget écrirait à sa parente pour lui communiquer l’offre qui lui était faite et pour lui demander si elle pouvait se passer de ses services à l’institution. Après que cette décision eut été arrêtée, Charlotte embrassa son amie, puis regagna avec Mme Sheldon la voiture qui les attendait, sous les arbres, à la porte du domaine de Priscilla.

Diana rentra en soupirant dans la salle d’étude déserte. L’affection de Charlotte ne suffisait pas, hélas ! pour lui donner l’indépendance. Aller habiter une maison étrangère, avec des étrangers, n’y avoir sa place qu’à la condition de s’y rendre sans cesse utile et d’y paraître toujours de bonne humeur, n’est pas, hélas ! la plus séduisante perspective que le monde puisse offrir à une femme jolie et fière. Diana comparait cet avenir à ces gracieuses visions d’une vie de bohème avec Valentin, dans un petit appartement près du Strand.

Il serait doux, certes, de se promener en voiture avec Mme Sheldon, mais combien mille fois eût-elle préféré être assise à côté de Valentin dans un modeste cab, au grand trot, sur la route de Greenwich ou de Richmond.

Elle avait promis d’écrire le jour même à Priscilla Paget. Elle le fit. La réponse était aussi bienveillante que possible. Priscilla l’engageait à accepter l’offre de Mlle Halliday, comme devant lui procurer une position tout à fait préférable à celle qu’elle avait à la pension.

« Vous aurez le temps d’y perfectionner votre éducation, disait Priscilla, et vous pouvez espérer trouver quelque chose de mieux dans deux ou trois ans, car, ajoutait-elle, il faut, Diana, que vous envisagiez l’avenir ainsi que je l’ai fait avant d’avoir votre âge. Il faut vous apprendre à ne compter que sur vous-même. Vous savez ce que vaut votre père et combien peu vous avez à espérer de lui. Comme vous ne serez pas payée chez les Sheldon et serez cependant obligée d’y faire bonne figure, je ferai ce que je pourrai pour vous aider à entretenir votre garde-robe. »

Cette lettre décida du sort de la fille du capitaine. Une semaine après la visite de Mlle Halliday, une voiture de place transporta Diana et tout ce que la pauvre fille possédait sur la terre et sous le soleil à La Pelouse, où Charlotte la reçut à bras ouverts. Elle fut conduite dans une chambre à coucher, très convenablement meublée, qui communiquait avec celle de son amie. Sheldon, lorsqu’il rentra pour le dîner, fixa sur elle son regard investigateur, ombragé par ses noirs sourcils. Pendant tout le repas il la traita avec politesse, mais avec froideur. Une fois, pendant qu’il la regardait, il s’aperçut, non sans surprise, qu’elle l’examinait aussi avec une sorte d’étonnement, de respect.

C’est que Sheldon était le premier homme comme il faut que Diana voyait en face dans l’intimité. Ses façons, pleines de dignité, la frappèrent tout de suite. Elle semblait se dire : « Voilà donc comment cela est fait un homme respectable ! » Et son attention, sa curiosité s’éveillèrent, comme il arrive lorsqu’on se trouve en présence d’un phénomène extraordinaire.

CHAPITRE V

À LA PELOUSE

La vie que Sheldon et les siens menaient à La Pelouse s’écoulait très paisiblement. Georgy se jugeait très heureuse d’être tombée sur une compagne qui n’avait pas sa pareille pour faire d’un bout de chiffon et de deux bouts de dentelle les plus jolis chapeaux du monde. Diana avait en effet cette adresse, cet esprit de ressources que développent les nécessités d’une vie errante et accidentée. Elle avait plus appris pendant les trois années de l’existence désordonnée qu’elle avait menée avec son père que pendant le cours de ses études régulières à l’institution de Priscilla. Elle avait appris le français à une table d’hôte, à une autre l’allemand. Elle avait pris des leçons de maintien dans les salles de concert, des leçons de toilette aux courses. Sincèrement reconnaissante de l’affection désintéressée que lui montrait Charlotte, elle faisait de son mieux pour satisfaire son amie et sa famille.

Elle y réussit admirablement. Mme Sheldon se plaisait infiniment mieux dans la société de sa fille, depuis qu’elle ne se sentait plus tenue en haleine du soir au matin par les mille curiosités de son jeune et vivant esprit. Elle aimait à rester paresseusement assise dans son fauteuil, pendant que les jeunes filles bavardaient en travaillant : de temps en temps elle semblait prendre une part à la conversation, et cela lui suffisait. Lorsque, pendant l’été, la peur de la chaleur lui faisait prendre la promenade en grippe, elle pouvait rester étendue sur un sofa à lire un roman ou écouter le ramage de ses petits oiseaux. Charlotte et Diana sortaient ensemble, suivies par un garçon en livrée, lequel, n’étant pas plus qu’un autre à l’abri des faiblesses humaines, restait souvent en arrière, regardant les enseignes des boutiques ou les caricatures du Punch à la devanture des libraires.

Sheldon se faisait un devoir d’être agréable à sa belle-fille toutes les fois que cela ne le dérangeait pas ; et comme il ne suffisait pour cela que de quelque argent, il s’y laissait très facilement aller. Ses préoccupations personnelles l’absorbaient trop pour qu’il eût le loisir de s’occuper des affaires des autres. Il ne faisait jamais aucune question sur ce qui concernait la compagne de sa fille ; mais il était néanmoins surpris de voir qu’une belle personne si bien élevée pût se contenter de s’asseoir à sa table dans une situation dépendante sans être payée.

« Votre amie, Mlle Paget, a l’air d’une duchesse, dit-il un jour à Charlotte. Je pensais que généralement les jeunes filles faisaient choix pour leur tenir compagnie d’une jeune personne d’une pauvre tournure, mais il semble vraiment que vous ayez choisi la plus belle fille de la pension.

— Oui, elle est très bien, n’est-ce pas ?… Je voudrais, papa, qu’un de vos riches messieurs de la Cité eût l’idée de la prendre pour femme. »

Mlle Halliday avait consenti à appeler « papa » le mari de sa mère, bien qu’il lui fût pénible de prononcer ce nom qu’elle jugeait trop affectueux. Elle avait tant aimé l’expansif Tom que c’était uniquement pour plaire à la pauvre Georgy qu’elle avait pris sur elle de donner à un autre ce nom qui avait été le sien.

« Mes messieurs de la Cité ont mieux à faire que d’épouser une jeune fille qui n’a pas un sou, répondit Sheldon. Pourquoi n’en cherchez-vous pas un pour vous-même ?

— Je n’aime pas les hommes de la Cité, dit vivement Charlotte ; puis, en manière d’excuse, elle ajouta en rougissant : au moins la plupart d’entre eux, papa. »

Diana avait attendu pour répondre à la lettre de Valentin que son sort fût fixé ; mais elle lui écrivit aussitôt qu’elle fut établie à La Pelouse et lui fit part de son changement de situation.

« Je pense que papa ferait mieux de me laisser aller le voir à son logement, quel qu’il soit, » écrivit-elle, car il serait préférable que M. Sheldon ne le vît pas. Personne ici ne connaît précisément mon histoire, et comme il est possible que M. Sheldon ait eu occasion de rencontrer mon père quelque part, il vaudrait mieux qu’il ne vînt pas ici. Je ne puis moi-même dire cela à mon père ; mais peut-être que, sans le blesser, vous pouvez le lui suggérer. Vous voyez que j’ai fait des progrès dans l’art de me conduire, que je suis devenue plus sage, et que j’apprends à avoir soin de mes intérêts, comme vous me l’avez conseillé. Je ne sais si cela peut contribuer au bonheur, mais je ne crois pas que cela puisse nuire… considérablement. »

Mlle Paget ne pouvait s’empêcher de plaisanter lorsqu’elle écrivait à son ancien camarade. Il ne répondait jamais et ne semblait même pas s’en apercevoir. Ses lettres étaient simples et fraternelles.

« Mes jugements bons ou mauvais lui sont indifférents, » pensait amèrement Diana.

Le mois d’août approchait de sa fin lorsque le capitaine et son protégé arrivèrent à Londres. Valentin insinua qu’il serait sage d’éviter de compromettre Diana dans sa nouvelle situation en cherchant à renouer leurs rapports passés ; mais Horatio ne pouvait admettre une chose pareille. Ses plus brillants succès dans sa carrière aventureuse avaient eu pour point de départ des rapports accidentels avec des gens comme il faut. Or, un homme qui pouvait donner à sa fille le luxe d’une dame de compagnie devait nécessairement être un de ceux-là, et le capitaine n’était pas disposé à laisser passer par scrupule l’heureuse occasion qui s’offrait à lui.

« Ma fille paraît s’être fait de nouveaux amis et je serais bien aise de voir quelle sorte de gens ils sont. Nous irons, ce soir, nous en assurer, Valentin, » dit-il en manière de conclusion.

George se trouvait à dîner à La Pelouse le jour où Horatio se décida à aller faire visite, et il se promenait dans le jardin avec les deux jeunes filles lorsque le capitaine et Valentin furent annoncés. On leur dit que Mlle Paget était dans le jardin.

« Je suis son père, avait dit le capitaine au groom, ayez la bonté de me conduire directement à elle. »

Paget était un trop vieux tacticien pour ne pas savoir qu’au moyen de cette entrée familière dans la maison il s’y mettrait tout de suite plus à son aise qu’en s’adressant d’abord à Sheldon. Il avait aperçu le petit groupe dans le jardin, et il avait pris George pour le maître de la maison.

Diana devint pâle, puis rouge, puis redevint pâle lorsqu’elle reconnut les deux visiteurs. Elle ignorait même qu’ils fussent de retour en Angleterre.

« Papa ! » s’écria-t-elle.

Et elle lui tendit la main assez froidement, à ce qu’il sembla à Charlotte, qui s’imaginait qu’un vrai père devait toujours être l’objet d’une tendresse passionnée.

Mais le capitaine ne pouvait pas se contenter de ce froid accueil. Il entrait dans ses convenances d’être extraordinairement paternel, ce jour-là, et c’est pourquoi il prit sa fille dans ses bras et se mit à l’embrasser avec un redoublement d’affabilité, ce qui ébahit tout à fait celle-ci.

Après s’être abandonné pour un moment à cette expansion, il quitta brusquement sa fille, comme s’il se fût rappelé tout à coup ses devoirs de gentleman, prit une pose, se découvrit, et salua Mlle Halliday et George.

« M. Sheldon… je présume ?… fit-il.

— George Sheldon, répondit celui-ci. Mon frère Philippe est au salon. Tenez, le voilà qui nous regarde. »

Comme il disait ces mots, Philippe fit son apparition dans le jardin. C’était par une de ces chaudes soirées dans lesquelles la plus délicieuse des villas est une étuve ; aussi dans les jardins environnants voyait-on quantité de gens qui se promenaient nonchalamment. Sheldon venait voir quel était le gentleman qui venait d’embrasser la compagne de sa fille. Le capitaine saisit ce moment pour se présenter, lui et son ami Haukehurst. Cela fait, Sheldon et le capitaine se mirent sans façon à causer tous deux pendant que les deux jeunes filles suivaient lentement l’allée sablée, Valentin marchant à côté d’elles. George les suivait, et, tout en mâchant une tige de géranium, il se reportait aux obscurs souvenirs qu’il avait récemment provoqués chez les vieux habitants au sujet de ses recherches généalogiques sur les Haygarth.

Les deux jeunes filles se promenaient à la mode de la pension ; le bras de Charlotte passé autour de la taille de son amie : l’une et l’autre étaient vêtues de mousseline blanche, et dans la demi-obscurité de cette soirée d’été, on eût pu les prendre, avec un peu d’imagination et de bonne volonté, pour deux sylphides. Haukehurst se sentait transporté dans une atmosphère toute nouvelle en se voyant dans ce jardin avec deux blanches robes à son côté. Il lui semblait que Diana, entourée par le bras de Charlotte avec ses manières réservées, était un être qu’il n’avait jamais vu, tout différent de cette Mlle Paget, dont les regards fatigués l’avaient fixé d’une si étrange façon dans les salons du Kursaal belge. La conversation fut d’abord assez languissante : on agita la question de savoir si cette soirée n’était pas plus chaude que celle qui l’avait précédée et si ce n’était pas, en réalité, la plus chaude soirée de l’année. Mais la glace fut bientôt rompue. Haukehurst se mit à parler de Paris sur un ton familier et entendu : Mlle Halliday n’y était jamais allée ; du livre nouveau, de la dernière pièce, et de la dernière mode des chapeaux, car c’était un des talents spéciaux de ce jeune drôle de pouvoir parler sur tout et d’être à son aise partout. Charlotte écoutait en ouvrant de grands yeux la conversation animée de l’étranger. Elle était lasse des insipides propos des gros bonnets de la Cité et de la grande entreprise avortée, et du taux de l’argent, et des chances de la Compagnie, etc., etc. C’était une chose toute nouvelle pour elle d’entendre parler de romans, de théâtres, et de chapeaux par un monsieur, et de voir qu’il existât des hommes qui pussent prendre intérêt à ces choses.

Elle était enchantée de l’ami de Diana. C’était elle qui, de temps à autre, encourageait Valentin par de petits « oh ! » ou de petits « ah ! » pendant que Mlle Paget demeurait silencieuse et pensive.

Ce n’était pas ainsi que Diana avait espéré retrouver Valentin. Elle le regardait de temps en temps pendant qu’il marchait à son côté. Oui ! c’était bien son ancien visage qui aurait été si beau s’il avait révélé quelque émotion, mais qui décourageait la sympathie sous son masque de glaciale impassibilité. Diana le regardait et se rappelait leur séparation par cette froide matinée dans la gare de Spa. Il l’avait laissée partir pour la grande et terrible bataille de la vie sans montrer plus d’émotion que s’il l’eût mise en wagon pour un voyage d’agrément. Une année s’était écoulée et elle le retrouvait avec son même air d’indifférence, et il bavardait à côté d’elle de mille niaiseries avec une autre femme ! La pauvre Diana ne revenait pas de cela.

Pendant que Valentin causait avec la belle-fille de Sheldon, le capitaine faisait de son mieux pour être agréable à ce gentleman lui-même. Lord Lytton a dit quelque part : « Il y a quelque chose de singulier, en quelque sorte de mesmérique, dans les rapports entre deux natures mauvaises. Mettez ensemble deux hommes honnêtes, et il y a dix à parier contre un qu’ils ne se reconnaîtront pas comme honnêtes gens ; des différences de tempérament, de manières, même d’opinions politiques, les empêcheront de s’apprécier réciproquement. Mais réunissez deux coquins, et vous les verrez s’entendre immédiatement par esprit de sympathie. » Que nos deux hommes fussent ceci ou cela, ils ne tardèrent pas à être à leur aise l’un et l’autre. Les combinaisons financières de Sheldon étaient parfois très compliquées et, pour les réaliser, il avait besoin d’aides habiles et souples. Paget était tout à fait l’homme qu’il fallait pour faire réussir les spéculation telles que Sheldon les comprenait. Sheldon était constamment en quête de quelque chose ou de quelqu’un qui pût servir ses intérêts pour le présent et l’avenir. Il comprit très vite que le père de Mlle Paget était un individu avec lequel une invitation à dîner ne serait pas perdue.

« Venez manger une côtelette avec nous demain, à six heures, dit-il en quittant le capitaine. Les deux jeunes filles feront de la musique. Elles ont beaucoup de talent, dit-on. Pour ma part, je l’avoue, je n’y connais rien. »

Paget accepta l’invitation avec la même grâce qu’elle lui avait été faite. Ces espèces d’hommes ont à se lier une facilité tout à fait extraordinaire. Imaginez, si vous voulez, les tigres du Bengale se serrant la patte dans les jungles, les loups se faisant des amabilités dans une clairière, sur la carcasse d’un pauvre agneau ; les âpres éperviers se frottant le bec, doux baiser ! après avoir mis à sac un nid de colombes innocentes, et vous aurez quelque idée de nos deux personnages.

« Ainsi, nous vous attendons à six heures précises, dit Sheldon, avec votre jeune ami, M. Haukehurst, cela va sans dire. »

Les deux gentlemen se retirèrent. Valentin donna une poignée de main à Diana et salua gravement Charlotte. George jeta sa queue mâchée de géranium pour dire bonsoir aux visiteurs, puis il les reconduisit jusqu’à la porte du jardin.

« Ce Sheldon paraît un très habile homme, dit le capitaine à Valentin pendant qu’ils se dirigeaient vers les jardins de Kensington qu’ils avaient à traverser pour se rendre à Chelsea, où le capitaine avait trouvé un logement possible. Je serais curieux de savoir s’il a quelque lien de parenté avec ce Sheldon qui est en rapport avec des prêteurs d’argent.

— Comment, avec le Sheldon de Gray’s Inn ? répondit Haukehurst. Il nous sera facile de nous en assurer. »

À partir de cette soirée, Paget et Valentin vinrent très souvent à La Pelouse. En plus d’une occasion, Sheldon trouva dans le capitaine un auxiliaire utile, et les rapports entre le respectable agent de change et l’aventurier prirent peu à peu un caractère tout à fait affectueux. Diana était stupéfaite de voir un homme aussi honorable que Sheldon donner la main à son père. Mme Sheldon et Charlotte étaient enthousiasmées du capitaine et de son protégé. Ces deux bohèmes, sans sou ni maille, savaient bien mieux plaire aux femmes que les forts négociants de la Cité, les convives ordinaires de Sheldon, qui ne savaient que boire très longuement le Porto de la maison, tandis que dans le salon leurs femmes faisaient tout ce qu’il est humainement possible de faire au monde pour endormir sur leurs sièges Diana et Charlotte. Le capitaine, lui, tournait à l’adresse de Mme Sheldon les compliments les plus fleuris et lui racontait les petits scandales du grand monde, les histoires des élégants qu’il avait fréquentés autrefois. La pauvre et simple Georgy avait pour lui ce sentiment de respect qu’inspire à une bourgeoise élevée à la campagne un homme qui a en lui ce je ne sais quoi qui révèle la haute naissance et la bonne éducation et que cinquante ans de dégradation ne sauraient effacer. Charlotte ne pouvait non plus dissimuler sa sympathique admiration pour une personne dont les allures étaient tout autres que celles des hommes qu’elle avait rencontrés jusqu’alors. Dans les moments difficiles, c’était parmi les femmes que le capitaine avait toujours rencontré ses appuis les plus fermes et ses dupes les plus faciles. Ç’avait été pour le capitaine un triste jour que celui où ses amis lui avaient refusé de lui prêter cinq livres, mais celui où les femmes de ses amis avaient fait de même avait été un jour bien plus triste encore !

Valentin venait très souvent à La Pelouse, quelquefois avec son patron et ami, et quelquefois seul. Il avait pour ces dames toutes sortes de petites attentions ; il leur apportait tantôt un roman français, choisi bien entendu parmi ceux qu’une femme peut lire, tantôt une loge pour quelque théâtre prodigue de billets de faveur. Parfois, il rencontrait les deux jeunes filles, lors de leur promenade du matin aux jardins de Kensington, et il les accompagnait sous les allées ombreuses jusqu’à la porte. Une si grande partie de sa vie s’écoulait à attendre des chances nouvelles, qu’il pouvait bien perdre quelques heures dans la société des femmes. D’ailleurs il semblait que celle de Diana et de son amie ne lui déplût pas.

Ce n’était pas Mlle Paget qui était heureuse de ses visites, de ses assiduités. Hélas ! non ! Il y avait eu un moment où elle avait désiré de toutes ses forces voir cette figure aimée, où elle s’imaginait que le plus grand bonheur qui pût lui arriver était de le retrouver n’importe où et dans quelque circonstance que ce fût. Elle le voyait maintenant presque tous les jours, et elle se sentait malheureuse. Elle le voyait, son Valentin ! mais une autre femme se trouvait entre elle et lui. Si sa voix devenait plus douce, son regard plus tendre, c’était peut-être Charlotte qui avait fait ce miracle. Qui pouvait dire même si ce n’était pas pour Charlotte qu’il venait aussi souvent et restait aussi longtemps ? Diana lui jetait un regard irrité et triste lorsqu’elle s’imaginait que c’était Mlle Halliday qui l’attirait, le captivait. Hélas ! oui, c’était Charlotte, Charlotte brillante et heureuse, et bien faite pour troubler le cœur le plus sec. Que devenait la sévère beauté de Mlle Paget devant les charmes exquis de sa jeune compagne ? Diana se sentait glacée, en suivant jour par jour les progrès de l’ascendant qu’exerçait sur Valentin cette écolière ingénue. Ce qui rendait Charlotte irrésistible aux yeux de Valentin, c’était précisément cette candeur débordante qu’il n’avait pas encore rencontrée chez les femmes qu’il avait jusqu’alors fréquentées. Il en avait vu beaucoup de belles, d’élégantes, de séduisantes ; mais cette naïve nature de jeune fille, cette franchise d’enfant étaient comme autant de révélations pour lui. En effet, dans la triste vie qu’il avait menée, où aurait-il pu rencontrer rien de pareil ? Pour la première, fois un jeune cœur découvrait des trésors de pureté et de tendresse à ses regards blasés et son cœur subissait une influence étrange et inconnue. Il avait eu de l’admiration pour Diana ; il avait été touché de son affection, il l’avait aimée autant qu’il se croyait capable d’aimer une femme ; mais lorsque la prudence et l’honneur lui avaient conseillé de ne pas s’abandonner à ce penchant, la lutte ne lui avait occasionné ni déchirements, ni désespoir. Il s’était dit qu’une union ne pouvait jamais résulter de son amour pour la fille du capitaine, et il avait mis de côté cet amour. Il avait fait cela avec beaucoup de courage et de résolution, en dépit de langoureux et tristes regards qui auraient attendri tout autre homme que lui. Il avait eu de l’orgueil et de la fermeté.

« Cela vaut mieux pour elle et mieux pour moi, se disait-il à lui-même. Le temps mettra ordre à ses fantaisies de fillette ; il faut qu’elle attende avec patience que sa beauté lui apporte l’occasion de se marier richement. Quant à moi, si jamais je me marie, ce ne peut être qu’avec la veuve d’un riche commerçant. »

L’influence du monde dans lequel son existence s’était écoulée avait dégradé Valentin et n’avait pas peu contribué à l’endurcir, mais il n’était pas cependant complètement mauvais. Il eut une conscience plus nette de ses vices lorsqu’il commença à connaître la belle-fille de Sheldon ; il sentit très bien que, s’il n’avait pas été un fiancé digne de Mlle Paget, il l’était encore bien moins de Charlotte ; il comprit que, s’il avait pu entrer dans les convenances de Sheldon d’user du capitaine et de lui pour l’aider dans le maniement de quelques obscures affaires, il n’était pas homme à accepter un de ces aides pour gendre. Il comprit tout cela et il comprit encore qu’en dehors de toute autre considération mondaine il y avait entre Charlotte et lui un gouffre infranchissable. Que pouvait-il y avoir de commun entre le complice d’Horatio Paget et cette innocente jeune fille dont le plus grand péché n’était peut-être qu’une leçon mal sue ou une dictée mal écrite ? Lors même qu’il eût pu lui offrir une position, un nom qui ne fût pas flétri, et des relations honorables, il sentait qu’il eût encore été indigne de son amour, impuissant à faire son bonheur.

« Je ne suis qu’un mauvais drôle et un vagabond, se disait-il à lui-même dans les moments où il se méprisait le plus. Si quelque fée bienfaisante venait à m’octroyer la plus magnifique villa de la terre avec Charlotte pour femme, je serais las de mon bonheur au bout d’une semaine ou deux. Je m’en irais quelque soir à la recherche d’une partie de billard et d’un bock. Y a-t-il de par le monde une femme qui puisse me rendre l’existence supportable sans bocks et sans billards ? »

Se connaissant lui-même beaucoup mieux que le philosophe grec n’admettait qu’il fût possible à l’homme de se connaître, Haukehurst décida qu’il était de son devoir de s’éloigner de La Pelouse et même d’éviter l’avenue où se promenait Mlle Halliday. Il se le répéta une douzaine de fois par jour, ce qui ne l’empêcha pas de faire sa visite à La Pelouse, dès que l’ombre d’une excuse le lui permettait et des promenades dans l’avenue favorite de Charlotte. Il se sentait faible, déraisonnable, et malhonnête ; il savait qu’il semait les dents du dragon qui deviendraient autant de démons qui s’acharneraient à le poursuivre et à le tourmenter ; mais, que faire ?… les yeux de Charlotte étaient si admirablement beaux, leur charme si terrible ! Le vague espoir qu’il n’était pas tout à fait indifférent à Charlotte et une sorte de pressentiment d’un bonheur qu’il n’avait jamais connu l’encourageaient, tout en l’énervant, et lui faisaient entrevoir comme un but à son existence jusqu’alors si parfaitement vide et stérile.

Il affectait bien encore de paraître l’homme impassible et froid qu’il avait été ; mais ce n’était plus qu’une apparence. En présence de Charlotte, il devenait naïvement le plus attentif des cavaliers, malgré qu’il en eût, prenant un intérêt d’enfant aux moindres choses qui la préoccupaient. Il était comme fasciné par les illusions de l’amour qui donnaient aux jours, aux heures un aspect imprévu. Tout le monde lui paraissait avoir subi un changement extraordinaire, la terre même sur laquelle il marchait, et jusqu’aux prosaïques et tumultueuses rues de Londres. Bien qu’il les connût depuis son enfance, les jardins de Kensington, où il se promenait avec Charlotte, lui semblaient pleins de révélations nouvelles. Valentin, pour dire le mot, était éperdument amoureux. Ce triste aventurier qui, jusqu’à l’âge de vingt-huit ans, ne s’était abreuvé qu’aux sources les plus troublées de la vie, était dompté aux pieds d’une enfant.

La découverte de cette faiblesse fut presque démoralisante pour Haukehurst. Il était honteux de cet amour fou qui réveillait tout ce qu’il y avait de meilleur et de plus pur dans son âme, livrée depuis si longtemps au mal. Il lutta résolument pendant quelque temps contre ce qu’il considérait comme une aberration ; mais l’existence qu’il avait menée, tout en lui apprenant à se tirer des situations les plus compliquées, ne lui avait pas enseigné le moyen de dominer ses propres émotions, et lorsqu’il reconnut que la présence de Charlotte était devenue un des besoins de sa vie, il prit le parti de s’abandonner à son sort, résolu cette fois à ne plus se contraindre, à ne plus lutter. Le courant qui l’entraînait était plus fort que sa volonté : s’il devait rencontrer des écueils cachés sous l’onde limpide, il n’avait plus qu’à en prendre son parti. Sa frêle barque sombrerait si telle était sa destinée. En attendant, il trouvait si doux de la sentir flotter voluptueusement sur l’écume d’une mer échauffée par le soleil, qu’il fermait les yeux, s’endormait dans son beau rêve, se disant qu’il serait bien temps de se réveiller lorsqu’on rencontrerait quelque banc de sable ou quelque écueil.

Mlle Paget avait eu bien peu de joies dans le cours de sa triste jeunesse, mais jamais elle n’avait connu une douleur pareille à celle qu’elle éprouvait en voyant chaque jour son bien-aimé Valentin ému, tremblant devant Charlotte, son amie. Elle supportait bravement son martyre, dissimulant avec un art presque sublime les soupçons atroces que sa fierté native lui interdisait d’avouer.

« Nul ne se soucie de ce qui me touche, pensait-elle ; personne au monde ne se préoccupe de savoir si je suis heureuse ou malheureuse. Que lui importe, à lui ! »

CHAPITRE VI

LE PACTE DE GRAY’S INN

L’horloge du temps, qui marche si vite pour les amoureux, va à peu près du même pas pour les logeurs en garni et les fournisseurs ; ce qui fait que, pour vivre, Haukehurst avait à se creuser la tête chaque matin, et l’éclat des beaux yeux de Charlotte ne l’aidait guère dans cette besogne-là. Il n’y avait pas de repos pour Paget et son protégé, mais l’ingénieux capitaine s’arrangeait de façon à ce que ce fût Valentin qui eût le plus à produire, et lui, Horatio, le plus à consommer. Son élève était plus docile que jamais ; il semblait se soucier fort peu de ses intérêts, et ne demandait qu’à servir son maître avec l’aveugle fidélité d’un caniche.

Depuis la malencontreuse petite affaire de Spa, vous savez, Paget avait trouvé le moyen de vivre d’une façon à peu près tranquille en apparence, sinon tout à fait honorable. Il avait fallu au capitaine beaucoup d’adresse pour se tirer de ce mauvais pas et peut-être que le souvenir et la notion plus vive des risques qu’il avait courus dans cette rencontre n’avaient pas été sans influence sur la ligne de conduite qu’il s’était imposée depuis.

« La position était inquiétante, Valentin, disait-il un soir à son compagnon, et si je n’avais pas pris les choses de bien haut en faisant sonner aux oreilles de ces coquins mon grade de capitaine, je ne sais pas comment cela aurait tourné.

— Il aurait pu se faire qu’on vous entourât la cheville d’un anneau de métal et qu’on vous envoyât un peu loin réfléchir en la compagnie de quelque aimable n° 444, dit en riant Valentin ; à votre place je n’userais plus des prérogatives du Roi, de ce côté du canal. »

Le capitaine lui lança un regard glacial ; puis, ils commencèrent une longue discussion sur la recherche des meilleurs moyens de réussir. Le résultat de cette discussion fut leur départ immédiat pour Paris. Là, les deux hommes choisirent une carrière modeste, toute commerciale. Ils se firent agents et représentants d’une maison brevetée pour un perfectionnement de la gutta-percha, qui était annoncé comme devant être désormais applicable à tous les usages imaginables : elle pouvait chausser les enfants et servir de toits aux cathédrales. Il y a des jours où le génie, tout à la recherche de la pitance journalière, descend des hauteurs. Pendant douze mois, l’élégant Paget se contenta de faire servir toutes ses facultés à l’éloge perpétuel de l’inimitable, indestructible, et incombustible caoutchouc, moyennant une très modeste commission quand il écoulait le produit. Dépenser tant d’éloquence pour mettre dans sa poche quelques sous, ce n’est pas peut-être le dernier mot de la probité, mais dans le commerce, c’est admis. Ce fut seulement lorsque le capitaine eut raisonnablement garni son porte-monnaie, grâce à sa rhétorique, qu’il trouva la position d’agent et de représentant commercial indigne de lui. Il se décida, dès lors, à retourner dans son pays natal. À cette époque, les sociétés en commandite commençaient à se multiplier dans le monde des affaires ; or, là où se forment des projets pour attirer les capitaux publics, il y a toujours place pour des hommes de la trempe d’Horatio ; ils n’ont besoin que d’une voiture de louage pour donner confiance aux moins téméraires des spéculateurs.

Le capitaine vint comme d’ordinaire avec son fidèle Valentin, toujours prêt à affronter la fortune, à aborder les hasards de l’avenir. Paget et lui, une fois à Londres, eurent la chance de rencontrer Sheldon.

L’alliance qui s’établit entre ce gentleman et le capitaine ouvrit à ce dernier des horizons nouveaux très attrayants. Sheldon était intéressé dans la fondation d’une certaine société en commandite, mais il avait des raisons particulières pour ne pas y paraître en titre. Un cheval n’est pas chose difficile à trouver sur le marché de Londres, mais un cheval d’allure imposante, qui porte la tête haute, qui ait l’air d’avoir de la race, dont la bouche délicate soit sensible, qui ne rue pas, ne se cabre pas, ne fasse pas d’écarts, c’est une autre affaire. Le capitaine était un cheval de cette espèce, et Sheldon ne fut ni long à le juger, ni à l’utiliser. Il est à peine nécessaire de dire que l’agent de change n’eut néanmoins confiance dans sa nouvelle recrue que juste autant qu’il y fut forcé, et que le capitaine et lui se comprirent à demi-mot sans en avoir l’air. Pour Paget, le soleil de la prospérité se levait avec une splendeur inaccoutumée. Il pouvait payer exactement ses loyers d’hôtel garni, ce qui lui donnait quelque chose de respectable. Il avait à ses ordres, tous les jours, un brougham très propre, que les malins seulement reconnaissaient pour une voiture de remise. Il dînait aux restaurants à la mode, portait des gants, des fleurs à la boutonnière.

Pendant que le maître faisait florès, son subordonné était comparativement oisif. La tournure et les façons patriciennes du capitaine étaient pour celui-ci une perpétuelle source d’observations, de profits ; mais Valentin n’avait rien de pareil dans sa personne. Aussi la situation que Sheldon avait trouvée pour lui était-elle beaucoup plus incertaine et beaucoup moins productive que celle d’Horatio. Néanmoins, Valentin savait s’en contenter. Il partageait le logis du capitaine, bien qu’ils ne prissent pas leurs dîners ensemble et qu’il ne courût pas avec lui dans le brougham. Il avait le gîte, la nourriture assurés, et cela étant le plus haut degré de prospérité qu’il eût jamais connu, il ne se plaignait pas. De plus, pour la première fois de sa vie, il savait ce que c’est que le bonheur. Une joie plus pure, plus vive que celles qu’il avait éprouvées jusque-là, le rendait parfaitement indifférent à un dîner bon ou mauvais, aux charmes d’une voiture, aux promenades dans la boue. Il ne songeait pas à l’avenir, il oubliait le passé, s’abandonnant de cœur et d’âme aux délices de l’heure présente.

Sheldon ne pouvait rencontrer un instrument à la fois plus docile et moins exigeant. Valentin était toujours prêt à tout faire pour le beau-père de Charlotte, depuis que ses relations avec ce gentleman lui avaient permis de passer près d’elle une si grande partie de sa vie.

Mais, malgré cette disposition supérieure de son esprit, Haukehurst n’était pas moins soumis aux mêmes lois que tous les autres hommes. Il avait besoin d’argent : ses habits étaient usés et il lui en fallait d’autres pour se présenter devant la femme qu’il aimait. Il avait eu, en plusieurs occasions, le privilège d’accompagner au théâtre Mme Sheldon et les deux jeunes filles ; ce privilège lui avait coûté quelques shillings. Il avait besoin d’argent pour acheter de la musique nouvelle, ce qui lui servait de prétexte pour se présenter à La Pelouse. Il avait besoin d’argent pour ceci, pour cela, pour des riens vulgaires, mais ce besoin n’en était pas moins absolu : un amoureux sans argent est un pauvre être sans force, un chevalier errant sans son armure, un troubadour sans son luth.

Dans cette situation embarrassante, Haukehurst eut recours à la méthode simple que la civilisation a créée pour venir en aide aux difficultés pécuniaires. Il avait plusieurs fois rencontré George à La Pelouse ; ils étaient même devenus assez intimes, ce gentleman et lui. Il savait maintenant que ce gentleman était le Sheldon de Gray’s Inn, l’allié et l’agent de certains escompteurs. Il alla un matin voir George, et, après lui avoir demandé de ne pas faire connaître sa démarche au capitaine, il lui exposa sa requête. Il ne lui fallait que trente livres, pour lesquelles il était disposé à souscrire un billet à deux mois de date avec vingt-cinq pour cent d’intérêt.

L’avocat montra d’abord beaucoup d’hésitation, mais Valentin s’y était attendu ; il s’était préparé à un refus. Il fut agréablement surpris lorsque George lui dit : « qu’il verrait à arranger cette petite affaire, seulement qu’il aurait à souscrire un billet de quarante livres. » Puis, comme preuve de la libéralité dont on userait envers Haukehurst, le bienveillant avocat ajouta qu’au lieu de deux mois il lui serait accordé trois mois de délai pour le remboursement.

Valentin ne s’arrêta pas à considérer que par cet amical arrangement il aurait à payer plus de trente pour cent. Il savait qu’il n’avait pas d’autre moyen de se procurer de l’argent ; il ferma les yeux sur ce que la transaction avait d’onéreux et remercia Sheldon.

« Maintenant que nous avons réglé cette petite affaire, je serais bien aise de causer un moment avec vous, dit George, étant bien entendu, que ce qui sera dit entre vous et moi est strictement confidentiel.

— C’est entendu.

— Il me semble que vous avez mené une vie passablement oisive pendant ces derniers mois, et je vous considère comme un trop habile homme, M. Haukehurst, pour croire que cela puisse vous convenir.

— En réalité, j’ai jusqu’à un certain point perdu mon temps, répondit insoucieusement Valentin. Mon chef paraît s’être fait une situation comme agent de votre frère ; mais je ne suis pas Horatio Paget, c’est pourquoi le brougham et les gants frais ne sont pas faits pour moi.

— Il y a pour gagner de l’argent d’autres manières de s’y prendre que d’être agent d’affaires, répondit avec ambiguïté l’avocat ; mais je présume que vous ne vous soucieriez pas d’un travail qui ne produirait pas immédiatement. Vous ne voudriez probablement pas spéculer sur les chances d’une affaire, quelque bons résultats qu’elle pût promettre ?

— C’est selon ! cela dépend de ce qu’elle serait, répondit prudemment Valentin. Vous savez que les affaires qui promettent tant échouent bien souvent au moment de réussir. Je ne suis pas un capitaliste et je ne puis, par conséquent, me faire spéculateur. Depuis quelque temps, j’ai vécu au jour le jour avec des articles que j’ai pu donner à un journal de sport et de quelques petites affaires que votre frère m’a procurées. J’ai eu l’occasion de lui être de quelque utilité, et il m’a promis de me faire donner une place dans un bureau pour la correspondance étrangère ou quelque chose de ce genre.

— Hum ! murmura George, cela veut dire quatre-vingts livres par an et quatorze heures de travail par jour, des lettres, des réponses à chaque courrier : c’est un métier de chien ! Je ne pense pas que cela puisse vous convenir, Haukehurst. Vous n’y avez pas été dressé, vous devriez viser plus haut. Que penseriez-vous d’une affaire qui pourrait vous mettre deux ou trois cents livres dans la poche si elle réussissait ?

— Je serais très disposé à la considérer comme un leurre, comme une de ces bulles de savon couleur de l’arc-en-ciel, si brillantes aux rayons du soleil et qui crèvent au moindre choc. Néanmoins, mon cher Sheldon, si vous avez réellement quelque emploi à offrir à un jeune homme qui n’est pas une bête et qui ne donne pas dans les préjugés vulgaires, vous feriez mieux de vous expliquer clairement.

— Je suis disposé à le faire, mais ce n’est pas une affaire qui puisse être discutée en cinq minutes. Il s’agit d’une chose sérieuse qui exige un assez long examen. Je sais que vous êtes homme du monde et ne manquez pas d’habileté ; mais aujourd’hui, c’est de la patience qu’il faut. Le lièvre est un bel animal dans son genre, vous savez ; mais l’homme qui veut arriver à la fortune en dehors des chemins battus, ne fait pas mal d’imiter un peu la tortue. J’ai travaillé, j’ai attendu, j’ai spéculé sur toutes sortes de choses pendant ces dernières années, et je pense que j’en ai enfin rencontré une bonne. Toutefois, il y a encore beaucoup à faire avant que l’œuvre soit accomplie, et je sens que j’ai besoin d’être secondé.

— De quelle sorte d’affaire s’agit-il ?

— Il s’agit de rechercher l’héritier légal d’un homme qui est mort intestat dans le cours des dix dernières années. »

Les deux hommes se regardèrent à ce moment, et Valentin sourit d’une manière significative.

« Dans le cours des dix dernières années, dit-il, cela fait de la marge… une belle marge !

— Pensez-vous que vous seriez apte à rechercher les moyens de rétablir les anneaux manquants à la chaîne dans l’histoire d’une famille ? demanda Sheldon.

— C’est un travail assez fastidieux, vous comprenez, et qui exige une dose plus qu’ordinaire de persévérance.

— Je puis être persévérant, dit résolument Valentin, si vous pouvez me démontrer que le jeu en vaudra la chandelle, comme on dit. Il s’agit de vous trouver un héritier légal, et j’aurai à entreprendre de le rechercher. Que recevrai-je pendant ces recherches et que gagnerai-je si je parviens à le trouver ?

— Je vous donnerai une livre par semaine et vous rembourserai vos dépenses de déplacement pendant le temps que vos recherches dureront ; puis, je vous donnerai trois mille livres le jour où l’héritier sera mis en possession de ses droits.

— Hum ! murmura Haukehurst d’un air assez indécis. Trois mille livres sont un très respectable coup de filet, mais vous avez à considérer que je puis ne pas parvenir à découvrir l’héritier, et lors même que j’y parviendrais, il y a dix à parier contre un qu’au dernier moment cela deviendra une affaire de Chancellerie, auquel cas je pourrais attendre ma récompense jusqu’au jour du jugement dernier. »

George leva les épaules avec impatience : il avait pensé que cet aventurier sans ressources accepterait avec empressement ce qu’il lui offrait.

« Trois mille livres ne se trouvent pas dans la rue, dit-il. S’il ne vous convient pas de travailler avec moi, je ne suis pas embarrassé pour trouver dans Londres une foule d’hommes énergiques, intelligents qui n’hésiteront pas.

— Et quand devrais-je commencer ce travail ?

— Immédiatement.

— Comment alors pourrai-je gagner quarante livres dans trois mois, si je ne gagne qu’une livre par semaine ?

— Ne vous inquiétez pas de ce billet, dit Sheldon, de l’air de l’homme le plus généreux. Si vous travaillez pour moi et que je sois content, j’arrangerai cette petite affaire. Je vous obtiendrai un renouvellement à trois mois.

— Dans ce cas, je suis votre homme. Un travail un peu rude ne m’effraie pas en ce moment, et je puis vivre avec une livre par semaine, ce qui n’empêcherait pas un autre de mourir de faim. Je vous écoute. Donnez vos instructions. »

Il y eut à ce moment une courte pause pendant laquelle l’avocat reprit haleine, en arpentant deux ou trois fois son bureau d’un bout à l’autre, les mains dans les poches ; puis, il s’assit à son pupitre, prit une feuille de papier à écolier, choisit une plume dans l’encrier.

« Autant vaut, dit-il, arranger les choses d’une façon régulière. Je présume que vous n’avez pas d’objection à signer un mémorandum de nos conventions. Rien qui puisse servir devant un tribunal, vous comprenez ; mais un simple acte entre nous, pour notre satisfaction réciproque et prévenir tout malentendu dans l’avenir. J’ai toutes raisons pour vous considérer comme l’homme le plus honorable du monde, vous n’en doutez pas ; mais un désaccord peut survenir entre les gens les plus honorables. Vous pourriez, par exemple, en cas de réussite, me demander quelque chose de plus que trois mille livres.

— Cela est vrai. Comme aussi je pourrais m’entendre avec l’héritier de façon à me débarrasser de vous. Peut-être est-ce ce que vous voulez dire ?

— Non, pas exactement. La première moitié de la chaîne est entre mes mains, et sans elle la seconde ne pourrait servir à rien. Mais pour prévenir tout désagrément, il vaut autant écrire nos intentions.

— Je n’y vois pas la moindre objection, répondit Valentin avec une suprême indifférence. Rédigez le mémorandum qu’il vous plaira et je le signerai. Si vous ne craignez pas le tabac, je serais bien aise de fumer un cigare pendant que vous ferez cet écrit. »

La question était une pure formule de politesse, car le cabinet de George empestait de tabac.

« Fumez tant que vous voudrez, dit l’avocat, et si vous voulez prendre un grog, vous trouverez tout ce qu’il faut dans cette armoire. Faites comme chez vous. »

Haukehurst refusa le grog et se contenta d’allumer un cigare qu’il prit dans sa poche. Il s’assit près l’une des fenêtres et il se mit à fumer. Il regardait dans le jardin en rêvant, pendant que George rédigeait la convention. Il pensait que tout ce qui pourrait l’éloigner de Londres et de Charlotte serait une bonne chose.

Lorsque l’avocat eut fini, il lut à haute voix la convention à celui qui allait la signer. Elle était conçue en ces termes :

CONVENTION :

« Entre George Sheldon, d’une part,

« Et Valentin Haukehurst, d’autre part,

« Il a été arrêté ce qui suit :

« 1° Moyennant le prix de une livre sterling par semaine pendant la durée de certaines recherches et d’une somme de trois mille livres qui lui sera payée en cas de réalisation d’un certain événement, notamment la mise en possession d’un héritier légal des propriétés de feu John Haygarth, ledit Valentin Haukehurst agira comme agent dudit George Sheldon et s’interdit de faire pendant la durée des présentes conventions aucun acte qui puisse préjudicier auxdites recherches et démarches déjà entreprises par ledit George Sheldon pour découvrir et mettre en possession un héritier légal des propriétés dudit feu John Haygarth.

« 2° À quelque époque que ce soit, ledit Valentin Haukehurst ne sera en droit de réclamer une somme plus forte que celle ci-dessus énoncée. Il ne sera non plus redevable envers ledit George Sheldon d’aucun remboursement pour l’argent que celui-ci aura pu avancer, pendant la durée des recherches, dans l’éventualité où elles n’auraient pas pour résultat de mettre un héritier légal en possession des propriétés de feu John Haygarth.

« 3° Ledit Valentin Haukehurst devra se comporter comme le mandataire fidèle dudit George Sheldon pendant tout le temps sus-indiqué. Il devra remettre audit George Sheldon tous documents ou autres preuves qui pourront résulter de ses investigations. Il sera tenu semaine par semaine, et toutes les semaines, et même plus souvent si cela est nécessaire, de rendre compte audit George Sheldon de ses travaux. Il ne pourra, sous quelque prétexte que ce soit, retenir pour lui les résultats de ses travaux ou en donner connaissance à aucun autre qu’audit George Sheldon, et cela sous peine d’une indemnité de dix mille livres, laquelle devra être payée audit George Sheldon comme étant l’évaluation convenue entre les parties du dommage qui résulterait pour lui de la rupture des présentes conventions par M. Valentin Haukehurst.

« En foi de quoi les susnommés ont ce jour, vingt septembre mil huit cent soixante-deux, signé et scellé de leur sceau les présentes conventions. »

« Voilà qui paraît assez solide pour surnager devant un tribunal, dit Valentin lorsque George eut achevé sa lecture.

— Je ne crois pas que cela eût grande valeur en justice, répondit négligemment l’avocat, bien que vous puissiez le trouver formidable. Lorsqu’on a pris l’habitude de l’argot judiciaire, il n’est pas facile de rédiger les plus simples conventions sans quelques mots superflus. Je puis appeler mon clerc pour attester nos signatures, n’est-ce pas ?

— Appelez qui vous voudrez. »

Le clerc, sommé d’apparaître, sortit d’une petite pièce sans air et sans soleil, située derrière le cabinet de son patron. Les deux hommes signèrent. Le clerc signa aussi pour attester l’authenticité de leurs signatures ; il sortit, puis Sheldon plia la convention et la mit dans l’un des tiroirs de son bureau.

« Allons, dit-il gaîment, voilà un bon commencement. Maintenant, nous ferions bien de prendre un grog, car ce qui me reste à vous dire exige un certain temps. »

Pour cette fois Haukehurst accepta l’offre de l’avocat, et il y eut une pause avant que la conversation reprît son cours.

Ce fut une très longue conversation, Sheldon produisit une volumineuse liasse de papiers et en communiqua quelques-uns à Valentin en commençant par l’annonce qui avait la première appelé son attention, mais en se gardant bien de montrer à son collaborateur l’article du journal l’Observer dans lequel l’importance de la fortune laissée par l’intestat se trouvait indiquée. Valentin avait eu, pendant le cours de sa carrière passée, peu à faire avec les généalogies et les registres baptismaux, mais sa présence d’esprit le seconda en cette circonstance. L’expérience l’avait rendu actif et prêt à tout. Tout de suite, il se montra à la hauteur de l’avocat.

« J’ai retrouvé, dit celui-ci, la trace de ces Haygarth en remontant jusqu’à leur bisaïeul, décédé intestat, lequel était un charpentier puritain, sous le règne de Charles I. Il paraît qu’il avait fait fortune. Comment ? Je n’ai pu le découvrir d’une manière quelque peu certaine ; mais il est plus que probable qu’il avait servi dans les guerres civiles et avait fait partie de ces bandes de chanteurs de psaumes, à la tête rasée, qui ne négligeaient aucune occasion de piller les châteaux des royalistes. Toujours est-il qu’il avait fait fortune, et que son fils, le grand-père de l’intestat, était un riche citoyen sous le règne d’Anne et de George I. C’était un épicier qui demeurait sur la place du Marché, à Ullerton, dans le comté de Leicester. Ce n’est plus aujourd’hui qu’une petite ville morte, mais il paraît qu’elle était assez prospère à cette époque. Cet homme, le grand-père, était bien partagé en entrant dans le monde, et il fit une grosse fortune avant d’en sortir. L’heureux coquin vivait dans un temps où le libre-échange et la concurrence étaient inconnus, où le thé valait quelque chose comme soixante francs la livre, et où un chanteur de psaumes aux cheveux plats, avec une réputation d’homme riche et honnête pouvait faire des dupes à son aise. Il avait un fils Matthieu, qui, d’après ce que j’ai pu recueillir, paraît avoir été un assez mauvais sujet pendant sa jeunesse, et ne fut, à aucune époque, dans de bons termes avec son religieux papa. Ce Matthieu s’est marié à cinquante-trois ans, et est mort un an après son mariage, laissant lui-même un fils qui, par la suite, est devenu le révérend intestat. Avec celui-ci, d’après les informations que j’ai pu me procurer jusqu’à présent, s’est éteinte la race directe des Haygarth.

Ici l’avocat fit une pause, tourna deux ou trois papiers, puis il continua :

« Le dévot épicier Jonathan Haygarth eut de plus un autre enfant, une fille appelée Ruth, qui épousa un certain Peter Judson ; elle devint mère d’une filière de garçons et de filles, et c’est parmi les descendants de ces Judson que nous pourrions avoir à chercher notre héritier légal, à moins que nous ne le trouvions dans une branche plus rapprochée. À vous dire vrai, j’ai idée que c’est dans une branche plus rapprochée que nous le trouverons.

— Et sur quoi fondez-vous cette opinion ? demanda Valentin.

— Je vais vous dire. Matthieu Haygarth est connu comme ayant eu une conduite déréglée. J’ai obtenu sur lui un bon nombre d’informations par un pauvre vieux qui est dans un hospice à Ullerton et dont le grand-père était camarade d’école avec Matthieu. C’était un débauché qui vivait constamment à Londres, où il dépensait de l’argent, pendant que le respectable chanteur de psaumes en amassait à Ullerton. Il y avait sans cesse des disputes entre ces deux hommes et sur sa fin le vieux Jonathan Haygarth fît une demi-douzaine de testaments en faveur d’une demi-douzaine d’individus, par lesquels il déshéritait complètement le dissipateur Matthieu. Heureusement pour ce mauvais sujet de Matthieu, le vieux avait l’habitude de se fâcher avec ses meilleurs amis, mode qui n’est pas entièrement perdue, malgré les lumières du dix-neuvième siècle ; si bien que les testaments furent brûlés les uns après les autres jusqu’à ce que le digne Jonathan devint aussi impotent et faible d’esprit que son illustre contemporain et homonyme le doyen de Saint-Patrick. Il fut enlevé par une attaque d’apoplexie ce qui le fit mourir absolument intestat, d’où il résulta que le débauché de Soho et de Covent Garden hérita d’une très belle fortune. C’est en 1766 que le bonhomme mourut à quatre-vingts ans. C’était un bel échantillon de ces bons vieux commerçants anglais de l’école puritaine. Matthieu avait alors quarante-six ans, et je présume qu’il était fatigué de son existence débraillée. Quoi qu’il en soit, il paraît s’être établi très tranquillement dans la vieille maison de ses pères, sur la place du Marché à Ullerton. Il s’est marié environ sept ans après avec une respectable demoiselle également de l’école puritaine. Il est mort subitement dans cette maison ou dans le voisinage une année après son mariage, laissant pour unique héritier le révérend intestat. Maintenant, mon cher Haukehurst, vous qui êtes un homme perspicace et habile, je n’en doute pas, à deviner les énigmes sociales, vous commencez peut-être à comprendre mon idée…

— Non, je n’y suis pas du tout.

— Dans mon opinion, il est peu probable que Matthieu Haygarth ait dû se marier avant l’âge de cinquante-trois ans. Les hommes de cette espèce arrivent rarement à un âge aussi avancé sans être pris d’une manière ou d’une autre dans les filets du mariage. Alors, les jeunes gens étaient moins prudents et se laissaient aller aux déceptions de l’amour plus facilement qu’aujourd’hui. Le fait que Matthieu Haygarth n’a jamais révélé ce mariage ne supprime pas la possibilité de mon hypothèse. Il est mort très subitement, intestat, ainsi qu’il paraît être dans l’habitude de ces Haygarth de le faire et sans avoir mis ses affaires en ordre. D’après le dire du vieil habitant de l’hospice de Ullerton, ce Matthieu était un fort bel homme, au cœur chaud, loyal, un bon diable, un type de roman ou de comédie, un de ces hommes qui, avant vingt ans, deviennent éperdument amoureux et traverseraient l’eau et le feu par amour pour leur belle, en un mot, le gaillard le moins fait pour rester garçon jusqu’à cinquante-quatre ans.

— Mais il se peut…

— Il se peut que ç’ait été un viveur, allez-vous dire et qu’il ait aimé sans la permission de l’Église ou de la municipalité. Cela est possible, mais si c’était un homme léger, la tradition a été bienveillante pour lui. En fait, les informations que l’on peut obtenir sur un homme décédé en 1774, sont nécessairement fort incertaines et incomplètes ; mais, si je puis m’en rapporter aux souvenirs passablement nébuleux de mon vieil habitant sur ce que son père avait appris de son propre père, à propos de Matthieu Haygarth, ce n’était pas un homme vicieux. Il n’existe contre lui aucune légende d’innocence trahie, de fillette menée à mal. Il paraît avoir joui de la vie comme les jeunes gens de cette époque, faisant combattre des coqs, rossant le guet, jouant un peu, et connaissant à fond l’intérieur des prisons pour dettes. Il a dû rester à Londres une vingtaine d’années, et pendant ce temps-là, les habitants d’Ullerton l’ont perdu de vue. Le grand-père de mon vieil habitant était commis chez un marchand de la Cité de Londres, ce qui fait qu’il a été à même de connaître la conduite dans la métropole de son ancien camarade de classe ; toutefois, les deux citadins n’avaient pas des rapports suivis. Ils se rencontraient rarement, ne se voyaient qu’accidentellement. Mais, je vous l’ai déjà dit, les souvenirs de mon vieil habitant sont assez vagues et il est prolixe en diable. Comme vous le voyez, M. Haukehurst, j’ai déjà consacré beaucoup de temps à l’étude de cette affaire, et vous trouverez le terrain très aplani, si vous le comparez à ce qu’il était quand j’ai commencé à le déblayer.

— Je pense que c’est surtout dans les commencements que ces sortes d’investigations doivent être difficiles.

— Vous le diriez en jurant, si vous aviez passé par là, répondit George d’un ton presque irrité. Vous vous mettrez en train avec l’extrait mortuaire de quelque vieille carcasse, si affreusement vieille, lorsqu’elle a consenti à mourir, qu’il n’y a plus au monde personne qui puisse vous dire l’époque de sa naissance, ni quels étaient ses père et mère, car, naturellement, le vieil idiot a eu soin de ne pas laisser le moindre document qui puisse faciliter notre besogne. Puis, quand vous aurez fait la chasse à une demi-douzaine de personnes du même nom, que vous vous serez creusé la cervelle pour rassembler par un lien quelconque cette demi-douzaine d’individus, qui ont pris à des époques différentes des chemins différents, ils s’éparpilleront tous comme la poussière au vent, vous en serez pour vos frais et vous vous trouverez rejeté plus loin que jamais de celui que vous cherchez. En tout cas, vous n’aurez pas à faire un semblable travail, dit Sheldon, qui contenait mal sa colère en pensant aux difficultés qu’il avait eu à vaincre, le terrain se trouve pour vous, par Dieu ! aussi aplani que celui d’un parterre à la française, et vous attraperez vos trois mille livres avant d’avoir eu le temps de vous y reconnaître.

— J’espère y arriver, » répondit froidement Valentin.

Il n’était pas homme à s’enflammer à la pensée de réaliser trois mille livres, bien que cette somme eût pu à la rigueur lui apparaître comme la fortune d’un petit Rothschild.

« J’ai certainement grand besoin d’argent et je suis tout disposé à travailler consciencieusement pour en gagner, si j’en trouve l’occasion. Mais pour en revenir à ce Matthieu Haygarth, votre idée est donc qu’il a pu faire un mariage antérieur à celui de Ullerton ?

— Précisément. Il peut certainement se faire que cela n’ait pas eu lieu ; mais vous le voyez, cette chance est dans nos cartes, et du moment où elle est dans nos cartes, mon avis est que nous ferons bien de poursuivre l’histoire de la vie de Matthieu Haygarth, à Londres, de tâcher de découvrir là notre héritier avant de nous mettre en quête des Judson. Si l’on savait où et comment les Judson se sont mariés et multipliés avant de se perdre dans la foule, on n’aurait pas tant de peine à retrouver les ramifications de leur arbre généalogique, dit Sheldon avec un profond soupir.

— Ainsi soit-il ! s’exclama insoucieusement Haukehurst, nous laisserons de côté les Judson et piquerons des deux sur Matthieu Haygarth. »

Il parlait avec l’assurance d’un Hercule généalogique pour lequel les obstacles n’existent pas. Il semblait aussi prêt à agir que si George l’eût assuré que le plus proche parent de l’intestat était un Plantagenet.

« Matthieu Haygarth… voilà notre homme, » dit-il.

Déjà il était sur le pied de camaraderie avec le fils de l’épicier comme si ç’eût été un vieil ami.

« Matthieu Haygarth… voilà ce qu’il nous faut ; mais, comment ferons-nous pour découvrir ses faits et gestes à Londres ? Un homme qui est né en 1720 est un bien vieil animal.

— Le secret du succès dans ces sortes d’affaires est le temps, répondit sententieusement l’avocat. Il faut qu’un homme ait tout son temps à lui et le cerveau libre de toute autre préoccupation. Ces deux conditions sont impossibles pour moi, et voilà pourquoi j’ai besoin d’un collaborateur. Or, vous êtes un habile garçon, sans profession, libre comme l’air, autant que je puis en juger, ergo, vous êtes le merle blanc. Nous réussirons, considérez la chose comme certaine. Ce n’est absolument qu’une question de temps. En réalité, lorsque l’on considère philosophiquement la vie, qu’y a-t-il sur terre qui ne soit pas une question de temps ? Donnez à un balayeur des rues du temps devant lui, et vous pourrez en faire un Rothschild. Il se peut qu’il ait besoin de neuf cents ans pour y parvenir, mais donnez-les lui, et il arrivera. »

Sheldon devenait expansif sous l’influence des grogs.

« Pour ce qui concerne ce Haygarth, reprit-il après avoir bu encore, le succès est certain si nous nous y prenons bien. Trois mille livres ne sont pas à dédaigner, reprit George d’un ton persuasif, lors même qu’on est obligé de les attendre un peu.

— Certainement non… et le montant de la fortune des Haygarth… je suppose que ce doit être quelque chose de très respectable, répliqua Valentin sur le même ton.

— Parbleu ! répondit Sheldon avec un air de réserve, Autrement, comment pourrais-je vous allouer trois mille livres sur la part que j’espère en obtenir.

— Assurément. Je pense que je m’en tirerai assez bien, lorsque j’y aurai mis la main ; mais je serais bien aise d’avoir vos instructions pour commencer.

— Eh bien ! mon avis est celui-ci. Il faut que vous commenciez par le commencement ; que vous alliez d’abord à Ullerton voir mon vieil habitant. J’en ai tiré tout ce que j’ai pu en tirer ; mais je n’ai pas eu assez de temps pour épuiser cette source. Il faut avoir une éternité à y consacrer avant de pouvoir faire jaillir quelque chose de cette vieille cervelle fêlée. Poursuivez ce Matthieu depuis sa naissance, visitez le lieu où il est né, fouillez tous les détails de sa vie, suivez-le pas à pas jusqu’à son départ pour Londres, et, quand vous l’aurez rejoint là, attachez-vous à lui comme une sangsue, ne le laissez pas échapper de vos doigts un seul jour, traînez-le de logement en logement, de taverne en taverne, à son entrée en prison et à sa sortie…, au galop, sans souffler, bravement. Je sais bien que c’est un métier de chien, mais il faut rudement travailler par le temps qui court pour gagner trois mille livres. En deux mots, le gibier est là devant vous, fondez sur lui, pressez-le, » dit Sheldon en manière de conclusion, en se faisant un dernier grog, qu’il avala d’un trait.

CHAPITRE VII

LA TANTE SARAH

Cette première entrevue fut suivie de plusieurs autres semblables. Valentin reçut de George des instructions plus complètes qui l’édifièrent sur l’histoire des Haygarth autant que possible ; mais la somme totale des informations de Sheldon parut à son collaborateur peser fort peu de chose lorsqu’il se mit à regarder en face l’affaire Haygarth, en se demandant par quel bout il allait la prendre.

Il s’imagina que, comme le jeune Prince des Contes des Fées, il avait une immense forêt vierge à traverser et toutes sortes de choses à faire où à ne pas faire avant d’arriver au château enchanté. La forêt vierge était la généalogie des Haygarth, et dans le château enchanté se trouvait la palme de la victoire sous la forme de trois mille livres. Cette somme suffirait-elle pour qu’il pût obtenir la main de Charlotte s’il était assez heureux pour déchiffrer l’énigme compliquée de l’histoire Haygarth ? Il n’osait l’espérer. Cet agent de change de beau-père aurait certainement des exigences plus élevées que trois mille livres !

« Il cherchera à la marier à quelque richard de la Cité, pensait Valentin, je ne serai pas plus rapproché d’elle avec mes trois mille livres que je ne le suis maintenant avec mes six pence. Ce que je puis faire de mieux pour son bonheur et le mien est de ne plus y penser et de me vouer exclusivement aux Haygarth. Cela est dur tout de même ! juste au moment où je commençais à croire qu’elle m’aimait un peu. »

Dans les entrevues qui eurent lieu avant que Valentin fît aucune démarche active dans sa nouvelle entreprise, certaines conditions furent arrêtées entre lui et Sheldon. La première et la plus sérieuse de ces conditions fut que le plus strict secret serait conservé vis-à-vis du capitaine. George insista beaucoup sur ce point.

« Je ne doute pas que Paget ne soit un très brave homme, » dit-il.

C’était une habitude qu’il avait de traiter tout le monde de brave homme.

« Paget est certainement un très aimable homme, mais il n’est pas de héros auxquels je voudrais confier un pareil secret. Vous savez que Paget est très lié avec mon frère, et toutes les fois que je vois un homme en intimité avec un de mes parents, je me fais une loi de me tenir en garde contre lui. Des parents ne travaillent jamais bien sous le même harnais ; cela paraît être contre nature. Philippe a une idée confuse du jeu que je veux jouer, une idée générale qui n’a rien de précis. Il se figure que je suis un fou et que je perds mon temps et ma peine. Je tiens à ce qu’il conserve cette opinion ; car, vous comprenez, dans une affaire de ce genre il y a toujours à craindre, qu’un autre ne gâte votre jeu en venant s’en mêler. Assurément cette annonce, que je vous ai communiquée, a été lue par d’autres personnes qui ont pu s’en occuper comme moi ? Mon espoir est que tous ceux qui auront voulu le faire se seront jetés sur la branche féminine et se seront empêtrés d’un monceau de pièces relatives aux Judson. C’est une raison de plus pour que nous placions notre confiance dans Matthieu Haygarth. La ligne des Judson est celle qu’il semble le plus rationnel de suivre, et il y a bien peu d’hommes qui songeraient à se mettre sur la piste d’un premier mariage très problématique avant d’avoir épuisé la ligne des Judson. Ainsi donc, je compte sur vous pour jeter de la poudre aux yeux du capitaine de telle façon que mon frère ne puisse rien soupçonner de nos petits projets.

— Je prendrai garde à cela, répondit Valentin ; mais en ce moment il n’a pas besoin de moi. Il a pris un très grand genre, il court la ville en voiture, dîne tous les jours dans les restaurants du West End. Il ne sera pas fâché d’être débarrassé de moi pour quelque temps.

— Mais quelle raison lui donnerez-vous pour vous absenter ? Il voudra certainement le savoir.

— J’inventerai une tante à Ullerton, et je lui dirai que je vais passer quelque temps près d’elle.

— Vous feriez mieux de ne pas nommer Ullerton. Paget pourrait se mettre dans la tête d’aller vous y rejoindre pour voir la figure de votre tante et savoir si par aventure elle a de l’argent. Paget est un excellent garçon, mais on ne sait jamais sur quoi compter avec des hommes de sa trempe. Vous feriez mieux de le dérouter complètement. Placez votre tante dans le comté de Surrey… Dites Dorking.

— Mais s’il a besoin de m’écrire ?

— Dites-lui d’adresser ses lettres, poste restante, à Dorking. Expliquez-lui que votre tante est très curieuse et pourrait vouloir mettre le nez dans votre correspondance.

— Mais il pourrait vouloir me suivre à Dorking aussi bien qu’à Ullerton.

— Certainement, répondit George ; seulement à Dorking, tout ce qu’il pourrait apprendre, c’est que vous l’avez trompé ; tandis que, s’il vous suivait à Ullerton, il y découvrirait peut-être ce qui vous y a conduit. »

Haukehurst reconnut la sagesse de cette observation et consentit à installer sa tante à Dorking.

« C’est bien près de Londres, suggéra-t-il néanmoins d’un air pensif, le capitaine pourrait facilement y venir.

— Et par cette raison même, il est peu probable qu’il le fasse, répondit l’avocat. Un homme qui a un voyage d’une heure à faire le remet de jour en jour, et finit par ne pas le faire du tout. Celui qui, au contraire, a l’idée d’aller à Manchester ou à Liverpool, a besoin de s’en occuper, de prendre ses dispositions, il pense forcément à son voyage ; celui-là, il le fait. Les personnes qui demeurent à côté de la Tour de Londres ne l’ont presque jamais visitée. Il n’y a que les bonnes gens venant de Cornouailles ou du comté d’York, de passage à Londres, qui se dérangent pour aller voir les diamants de la Couronne et les armures des preux. Croyez-moi, tenez-vous-en à Dorking. »

Donc Valentin résolut d’attendre le capitaine le soir même. Il revint au logis de bonne heure, et il était assis devant un gai petit feu, un de ces petits feux si chers à tout bon Anglais après une sombre journée d’automne, lorsque celui-ci rentra chez lui.

« Quelle besogne éreintante ! dit le capitaine en brossant son chapeau, de l’air méditatif d’un homme qui ne sait trop souvent comment il le remplacera par un neuf. Combien de personnes, pensez-vous, que j’aie été voir aujourd’hui, Valentin ?… Trente-sept ! Que dites-vous de cela ? Trente-sept entrevues et quelques-unes ont été fort rudes. Je pense qu’il y en a assez pour essouffler un homme ?

— Les poissons monnayés mordent-ils ? demanda Haukehurst, avec un affectueux intérêt.

— Tout doucement, mon cher Valentin, tout doucement. L’eau du marché a été bien battue dans ces dernières années et les poissons sont devenus défiants…, ils sont incroyablement défiants, Valentin. En vérité, je ne sais plus maintenant de quelles mouches il faut se servir pour les prendre. Je me demande si la belle tenue, le coupé, les gants de chevreau sont l’appât qui convienne le mieux… On en a abusé, Valentin, considérablement abusé, et je ne serais pas surpris qu’une modeste mouche brune… un individu râpé, avec une pauvre redingote et un parapluie sous le bras eût plus de chances. On le prendrait pour un homme riche, vous comprenez, riche, mais excentrique, et même à l’occasion, il ne serait pas bête, je crois, d’aller jusqu’à la demi-once de tabac dans un cornet de papier. Je ne doute pas vraiment qu’une prise de tabac puisée dans un cornet de papier, au bon moment, ne soit capable de décider du sort d’une transaction. »

Sous l’impression de cette brillante idée, le capitaine s’abandonna pour un moment à une profonde méditation, assis dans son fauteuil préféré et les jambes étendues devant le feu. Il avait toujours un fauteuil favori dans chacun des caravansérails que son existence vagabonde lui avait fait habiter, et il avait un admirable instinct pour choisir le meilleur fauteuil et le meilleur coin.

Le jour qui venait de finir n’avait évidemment pas été un beau jour : le capitaine semblait tristement réfléchir.

« Je prendrais bien un verre d’eau avec une goutte d’eau-de-vie, Valentin. »

Il dit cela de l’air d’un homme qui ne boit pas de grogs ordinairement, bien qu’il en fît une formidable consommation.

« Ce gaillard de Sheldon sait joliment défendre ses intérêts, dit-il d’un ton pensif, au moment où Valentin apportait l’eau-de-vie et une carafe d’eau. Goûtez-le, ce cognac, Valentin, il n’est pas mauvais. Pour vous dire la vérité, je commence à être bien dégoûté du métier d’agent d’affaires. Cela ne rapporte guère plus que l’agence pour le caoutchouc, et c’est un travail beaucoup plus dur. Je chercherai quelque autre chose si Sheldon n’agit mieux avec moi. Et vous, qu’avez-vous fait pendant ces derniers jours ? demanda le capitaine, en dirigeant vers son protégé un regard scrutateur. Vous êtes toujours fourré chez Sheldon et vous ne paraissez pourtant pas faire beaucoup d’affaires avec lui. Vous et son frère George semblez intimement liés.

— Oui, George me va mieux que l’agent de change. Je n’ai jamais pu m’entendre avec ces gaillards ultra-respectables. Je ne suis pas plus délicat en affaires qu’un autre, mais je n’aime pas les gens qui me donnent comme propre ce qui est sale.

— Et il a voulu vous charger de quelque affaire scabreuse, je suppose ? dit le capitaine ; je ne vois pas qu’il y ait de quoi troubler votre conscience. Chez un peuple commercial comme le nôtre, l’argent ne demande qu’à changer de mains. Peu importe la manière dont ce changement s’effectue.

— Non, assurément. C’est une manière commode d’envisager la question en tous les cas. Quoi qu’il en soit, je suis dégoûté du rôle qu’il veut me faire jouer, et je suis résolu à y couper court. J’ai une vieille tante à Dorking qui a quelque argent à laisser, et je crois que je ferai bien d’aller un peu voir.

— Une tante à Dorking ?… C’est la première fois que j’en entends parler.

— Ah ! je vous en ai parlé déjà, répondit Haukehurst, avec une suprême nonchalance. Je vous en ai parlé bien souvent : seulement, vous avez l’heureuse faculté de ne jamais écouter lorsque les autres vous parlent de leurs affaires. Mais il faut que vous ayez été singulièrement absorbé, si vous ne vous rappelez pas de m’avoir entendu parler de ma tante Sarah.

— Bien… bien… cela peut être, murmura le capitaine presque sur un ton d’excuse. Votre tante Sarah ?… Ah ! assurément j’ai quelque souvenir de cela. Est-ce la sœur de votre père ?

— Non ; c’est la sœur de ma grand’mère maternelle ; une grande tante, vous savez. Elle a une petite habitation à Dorking et j’espère y être hébergé pour rien quand cela me conviendra. Or, comme vous n’avez pas grand besoin de moi pour le moment, je compte aller passer auprès d’elle une semaine ou deux. »

Le capitaine n’avait aucune objection à faire au désir bien naturel exprimé par son enfant d’adoption. Il ne se préoccupa pas davantage des motifs qu’il pouvait avoir pour s’éloigner de Londres pendant quelque temps.

CHAPITRE VIII

CHARLOTTE PRÉDIT QU’lL PLEUVRA

Haukehurst n’avait aucune raison pour se rendre à La Pelouse avant son départ ; mais les allées majestueuses des jardins de Kensington appartiennent à tout le monde, et comme il n’avait rien de mieux à faire, Valentin mit un volume de Balzac dans sa poche et passa la dernière matinée qu’il eût à rester en ville sous les ormes ; abrité par leur ombre il lut, tandis que les feuilles d’automne tombaient autour de lui frappant l’herbe en mesure et sur un rythme cadencé ; elles battaient le sable tandis que les enfants avec leurs cerceaux et leurs balles sautaient et criaient dans l’allée. Son livre ne l’absorbait pas absolument. Il avait pris au hasard dans une collection à bon marché qu’il avait emportée avec lui dans ses courses vagabondes, enfouie et pressée dans le fond d’un porte-manteau au milieu des bottes, des brosses à habits, et des rasoirs de rebut.

« Je suis fatigué de tous ces personnages, se disait-il, des Beauséant, des Rastignac, des juifs allemands, des beautés patriciennes, des Circé israélites de la rue Taitbout, et des anges languissants envoyés par la province tout exprès pour se sacrifier. Je me demande si cet homme a jamais vu une femme semblable à Charlotte, une créature éclatante qui n’est que sourire et rayonnement avec une nature expansive, tendre, un ange qui peut être angélique sans être poitrinaire, dont l’amabilité ne dégénère jamais en phtisie. Dans tous les romans de Balzac domine je ne sais quel parfum d’hôpital. Je ne crois pas qu’il eût été capable de peindre une nature fraîche et bien portante. De combien de maladies n’aurait-il pas affublé Lucie Ahston ou Amy Robsart. Non, mon ami Balzac, vous êtes le plus grand et le plus terrible des peintres ; mais il vient un moment où l’homme aspire après quelque chose de supérieur aux misères de l’humanité.

Haukehurst mit son livre dans sa poche et se livra à ses méditations. Il se penchait en avant ; ses coudes étaient sur ses genoux et son visage enfoui dans ses mains. Il ne voyait ni les cerceaux qui roulaient, ni les enfants qui criaient.

« Elle est meilleure et plus belle que la plus belle héroïne de roman, pensait-il. Elle ressemble à Héloïse. Oui, ce vieux et étrange français lui convient à merveille :

 

Elle ne fut oscure ne brune

Ains fu clère comme la lune,

Envers qui les autres esloiles

Ressemblent petites chandoiles.

 

Mme Browning doit avoir connu une telle femme :

 

Ses cheveux avaient une pensée, ses mouvements une grâce,

Vous vous détourniez de la plus belle pour regarder son visage.

 

Et pourtant :

 

Elle n’était pas aussi jolie que des femmes que je connais !

 

Non, dit l’amoureux, n’était-elle pas aussi belle ? Si ! s’écria-t-il tout à coup en voyant un jupon rouge qui brillait dans le lointain, et un jeune et joli visage sous un petit chapeau noir en forme de turban. Oui, s’écria-t-il, c’est la plus adorable créature du monde et je l’aime à la folie. »

Il se leva pour aller à la rencontre de la plus adorable créature de ce monde, dont le nom terrestre était Charlotte. Elle se promenait avec Diana qui, pour des juges plus libres, aurait certainement paru la plus jolie femme des deux. Hélas ! pauvre Diana ! il fut un jour où Valentin avait dû se sermonner d’importance pour ne pas en devenir éperdument amoureux. Il avait triomphé dans cette lutte de prudence et d’honneur contre ces amours naissants, uniquement pour être entièrement vaincu par les charmes plus puissants de Charlotte !

Les deux jeunes filles pressèrent la main de Valentin. Un observateur indifférent aurait pu s’apercevoir que les couleurs disparaissaient du visage de l’une, tandis que le rouge montait aux joues de l’autre. Mais Valentin ne vit pas la pâleur soudaine de Diana. Il n’avait des yeux que pour les rougeurs de Charlotte. Celle-ci ne vit pas davantage le trouble de sa meilleure amie. Et c’était peut-être le coup le plus amer. Ce n’est pas assez que quelques-uns pleurent quand les autres s’amusent ; il faut que ceux qui pleurent n’attirent l’attention, ni la consolation de personne.

La conversation fut, comme il arrive, aussi banale, aussi vide que possible, une vraie conversation de gens qui se rencontrent.

« Comment allez-vous, M. Haukehurst ?

— Très bien ; je vous remercie.

— Maman va très bien ; c’est-à-dire non, pas très bien ; ce matin, elle a sa migraine. Elle y est très sujette, vous le savez ; et ses oiseaux chantent trop fort. Ne trouvez-vous pas, Diana, que les canaris chantent trop fort ? On m’aurait fait dire trop fortement à la pension ; mais il n’y a que les gens très savants qui savent employer les adverbes. »

Mlle Halliday, ayant dit tout ceci d’un ton précipité et presque hors d’haleine, s’arrêta subitement, rougissant plus encore, si c’est possible, et ayant conscience de sa rougeur. Elle regardait Diana d’un air suppliant, mais Diana ne venait point à son secours ; et ce jour-là Valentin ressemblait à un homme qui aurait été subitement frappé de mutisme.

Une petite discussion sur le temps qu’il faisait suivit ce silence. Mlle Halliday était poursuivie par l’idée qu’il allait pleuvoir ; peut-être pas immédiatement, mais la pluie lui semblait inévitable avant la fin de l’après-midi. Ce n’était point l’opinion de Valentin ; il était même convaincu qu’il ne tomberait point d’eau ; il avait une idée vague que le vent soufflait du Nord ; il risqua même une citation tendant à prouver qu’il ne saurait pleuvoir quand le vent vient du Nord. Charlotte et Valentin tinrent bon, et la discussion dégénéra presque en querelle, vous savez, une de ces querelles qui sont un des plus délicieux passe-temps des amoureux.

« Je parierais une fortune, si j’en avais une à perdre, qu’il pleuvra très certainement, dit Charlotte avec un œil enflammé.

— Et je n’hésiterais pas à jouer ma vie sur le contraire, » s’écria Valentin, regardant avec une tendresse non dissimulée le gracieux visage de son adversaire.

Diana ne prit aucune part à la discussion. Elle marchait bien sérieusement à côté de son amie Charlotte, aussi séparée, dans sa pensée, de son ancien compagnon que si l’immensité de l’Atlantique s’était étendue entre eux. La barrière qui les séparait n’était pourtant que Charlotte, mais Diana savait trop bien que Charlotte c’était l’univers.

Comme la question de savoir s’il pleuvrait ou non s’agitait, la glace avait été rompue. Charlotte et Valentin se mirent à causer. Diana continuait à marcher silencieuse auprès de son amie, ne parlant que lorsqu’elle ne pouvait faire autrement. Ce silence et cette attitude auraient été remarqués du premier venu, mais les amoureux, eux, ne voient rien que leur amour. Pour Charlotte et Valentin, Mlle Paget était la plus charmante, la plus gaie des amies.

Ils avaient déjà fait quelques tours quand Charlotte se mit à questionner Haukehurst, à propos d’une pièce qui devait se jouer sur un des théâtres de Londres, très prochainement.

« J’ai une grande envie de voir cette nouvelle actrice française, dit-elle ; pensez-vous qu’il soit possible d’avoir des places, M. Haukehurst ? Vous savez que M. Sheldon déteste payer pour aller au théâtre, et depuis la semaine passée ma petite bourse est épuisée. »

Le regard suppliant de Charlotte avait quelque chose d’irrésistible. Valentin aurait engagé jusqu’au dernier shilling de ses trois mille livres plutôt que de lui refuser ce qu’elle désirait. Mais heureusement pour lui, ses relations avec les journalistes lui permettaient d’avoir des billets de théâtre assez facilement.

« Ne parlez pas de m’ennuyer, il ne peut y avoir d’ennui pour moi lorsqu’il s’agit de vous. Les billets vous seront envoyés, Mlle Halliday.

— Oh ! je vous remercie… je vous remercie mille fois. Vous serait-il possible de nous avoir une loge pour que nous puissions y aller tous ensemble ?… Maman aime le théâtre. Elle y allait très souvent avec mon pauvre père, à York comme à Londres. Et vous êtes un si bon juge, M. Haukehurst, que ce sera charmant de vous avoir avec nous, n’est-ce pas, Diana ?

— Oui, répondit Diana, un juge excellent ! Nous aussi, nous allions souvent au théâtre. »

Ce fut comme un cri d’angoisse qui s’échappa du cœur meurtri de la pauvre enfant, mais ses deux amis ne s’en doutèrent pas une seconde.

« Pensez-vous avoir une loge, M. Haukehurst ? demanda avec des mines exquises la belle enchanteresse.

— Je ferai de mon mieux, répondit Valentin.

— Oh ! je suis sûre alors que vous réussirez. Nous vous écouterons pendant les entr’actes, monsieur le critique. Oh !... vous êtes de première force…

— Vous me faites beaucoup d’honneur ; mais, avant que la nouvelle pièce soit jouée, j’aurai quitté Londres. Je n’aurai donc pas le plaisir de vous accompagner au théâtre.

— Vous allez quitter Londres ?

— Oui ; demain.

— Si tôt ! s’écria Charlotte, sans essayer de dissimuler le regret qu’elle en éprouvait. Et vous partez pour longtemps, sans doute ? »

Mlle Paget eut un petit tressaillement et une rougeur fiévreuse lui monta au visage, brusquement.

« Je suis heureuse qu’il s’en aille ! se disait-elle. J’en suis extrêmement heureuse !

— Oui, dit Valentin à Charlotte, il est probable que je serai absent assez longtemps. Mes projets ne sont pas encore assez arrêtés, pour que je puisse dès maintenant fixer la date de mon retour à Londres. »

Il ne pouvait résister à la tentation de parler de son absence comme si elle devait être éternelle, et non plus il ne pouvait résister au plaisir de sonder les plus pures profondeurs de ce cœur si jeune et si frais. Mais lorsqu’il se sentit enveloppé par le triste regard de Charlotte, son cœur à lui, se fondit, et il n’eut plus le courage de jouer avec son amour.

» Je m’en vais pour une affaire, qui pourra me prendre plus ou moins de temps, mais pas plus de quelques semaines. »

Charlotte eut un soupir de soulagement.

« Et, allez-vous bien loin ?

— À une certaine distance ; oui… à… à cent cinquante milles d’ici à peu près. »

Valentin avait de l’hésitation dans la voix. Il lui avait été facile d’inventer la vieille tante Sarah pour mystifier l’astucieux Horatio ; mais il lui répugnait de mentir à Charlotte de propos délibéré. La jeune fille, très étonnée, le regardait, ne comprenant pas pourquoi il ne lui disait pas où il allait, ni ce qu’il allait faire.

Elle était affligée de la pensée qu’elle ne le verrait plus, qu’il disparaîtrait de sa vie. Il parlait de quelques semaines… mais, qui sait ? c’était peut-être pour toujours. Sa vie qui s’écoulait au milieu des banalités niaises de sa mère et des préoccupations de son beau-père, était triste, monotone, et la venue de ce beau cavalier un peu bohème, l’avait éclairée d’un gai rayon de soleil.

Charlotte demeura silencieuse. Elle s’aperçut qu’elle était en retard.

« Je crois qu’il faut nous presser de rentrer, Diana ! fit-elle.

— Je suis prête, répondit vivement Diana. Adieu, Valentin.

— Adieu, Diana ; adieu, Mlle Halliday. »

Haukehurst donna la main aux deux jeunes filles. Il serra longuement entre ses doigts celle de Charlotte et toucha à peine celle de Diana.

« Adieu, » dit-il de nouveau très tristement.

Puis, après une pause, silencieux, comme irrésolu, son chapeau à la main, il se couvrit subitement et s’enfuit presque en courant.

Les deux jeunes filles firent encore quelques pas vers la grille. Charlotte s’arrêta près d’un banc ordinairement occupé par les bonnes et les enfants, mais qui, à cette heure, était désert.

« Je suis bien fatiguée, Diana, » fit-elle.

Elle s’assit. Un petit voile s’enroulait autour de son chapeau. Elle le baissa. Les larmes qui emplissaient ses yeux ne furent pas longues à traverser le pauvre petit morceau de dentelle. Elles tombèrent sur ses genoux comme une lourde pluie. La pauvre enfant l’avait dit en riant une heure avant : il pleuvra, et il pleuvait.

Les beaux yeux de Mlle Halliday étaient secs cependant, lorsqu’elle s’en retourna à la maison ; mais elle avait le pressentiment d’un grand chagrin, un soupçon vague que la dernière bouffée de chaleur et le dernier éclat de l’été s’étaient évanouis en un instant, et que le sombre hiver serait abattu sur Bayswater à l’improviste. Qu’avait-elle donc perdu ? Oh ! pas grand’chose, tout bonnement la présence d’un jeune bohème au teint pâle, aux traits fatigués, un peu sauvage, un peu sentimental, un peu corrompu, et sans le sou. Elle n’avait perdu que cela ! Mais aussi, pour elle, c’était le premier homme dont les yeux se fussent emplis d’une mystérieuse tendresse en la regardant, le premier dont la voix eût tremblé en prononçant son nom. On fit quelques allusions au départ de Valentin pendant le dîner, et Sheldon en exprima quelque surprise. « Il va quitter Londres ? dit-il.

— Oui, papa, répondit Charlotte. Il va bien loin en province… à cent cinquante milles, nous a-t-il dit.

— Il ne vous a point dit où il allait ?

— Non ; il semblait désirer ne pas le dire, il a seulement dit que c’était à cent cinquante mille d’ici. »

CHAPITRE IX

SHELDON AUX AGUETS.

Sheldon eut l’occasion de voir le capitaine le lendemain de bonne heure et lui fit toutes sortes de questions sur son protégé. Il avait trouvé en Valentin un très utile auxiliaire, et pour quelques affaires embrouillées et louches il comptait sur lui. Son brusque départ le contraria.

« Le jeune Haukehurst aurait dû me prévenir de son absence, dit-il. Quel diable l’a poussé à partir si vite ?

— Il est allé voir une vieille tante mystérieuse à Dorking. Il paraît en espérer quelque argent, répondit négligemment le capitaine. Si vous avez besoin de lui, je pense que je pourrai le remplacer.

— Très probablement. Mais comment se fait-il qu’il ait une tante à Dorking ? Il me semble lui avoir entendu dire qu’il n’avait ni parents, ni amis dans ce monde, excepté vous.

— Et, sans doute, la tante en question… une pauvre vieille parente dont il doit être un peu honteux… pensionnaire dans quelque hospice… les espérances de Valentin peuvent se réduire à une douzaine de livres cachées dans un pot.

— J’aurais pensé que Haukehurst eût été le dernier homme du monde à se préoccuper de ces misères. J’étais à même de lui donner beaucoup de travail s’il fût resté à Londres. Lui et mon frère George sont intimement liés, il me semble ? » ajouta gravement Sheldon.

Il avait coutume de se défier de son frère et de tous ceux qui le fréquentaient.

« Je présume que vous pouvez me donner l’adresse de M. Haukehurst ?… Je puis avoir à lui écrire, ajouta-t-il.

— Il m’a dit d’adresser les lettres poste restante, à Dorking, répondit le capitaine, ce qui semble bien indiquer que la tante doit être domiciliée dans quelque hospice. »

Ils ne parlèrent plus du départ de Valentin. Paget conclut avec son patron l’affaire qui l’avait amené, et se retira, laissant l’agent de change penché sur son bureau : il semblait réfléchir profondément et traçait sur son buvard des figures fantastiques.

« Le départ de ce jeune homme est singulier, pensait-il, et il y a quelque chose là-dessous. Il n’est pas allé à Dorking, car il n’eût pas dit à Charlotte qu’il allait à cent cinquante milles de Londres. Elle l’a probablement pris au dépourvu et il lui aura dit la vérité. Je suis curieux de savoir si Paget est dans le secret. Il semble assez franc, mais on ne sait sur quoi compter avec un pareil homme. J’ai remarqué que lui et George se montraient très confiants l’un envers l’autre dans ces derniers temps. Est-ce qu’il y aurait, quelque chose entre eux ? »

Le « quelque chose » auquel pensait Sheldon était quelque chose de fort différent de ce qui occupait en réalité George et son ami Valentin.

« Je vais aller tout de suite chez lui, se dit-il à lui-même en se levant et mettant son chapeau. Je verrai s’il est réellement parti. »

L’agent de change appela la première voiture vide qu’il aperçut, et moins d’une heure après il était chez Paget.

« M. Haukehurst est-il chez lui ? demanda-t-il à la fille qui vint lui ouvrir.

— Non, monsieur, il vient justement de partir pour la campagne, il n’y a pas dix minutes. Vous auriez presque pu le rencontrer.

— Savez-vous où il est allé ?

— J’ai entendu dire que c’était à Dorking, monsieur.

— Hum ! j’aurais bien voulu le voir avant son départ. A-t-il pris beaucoup de bagages ?

— Un simple porte-manteau, monsieur.

— Avez-vous entendu où il a dit au cocher de le conduire ?

— Oui, monsieur ; à la station de Euston Square.

— Ah ! à la station de Euston Square. Je vais y aller. »

Il donna quelques pence à la domestique, remonta dans la voiture, et dit au cocher :

« Euston Square. Allez comme le vent… Voilà ! il va à Dorking, qui est au Midi, et il part de Euston Square, chemin du Nord ! murmura Sheldon, pendant que la voiture roulait sur le macadam. Il y a certainement quelque chose là-dessous. »

Arrivé à la grande station, l’agent de change se rendit à la plate-forme du départ : il n’aperçut que quelques individus désœuvrés qui flânaient en regardant de temps en temps l’horloge. Valentin n’y était pas.

Sheldon entra dans toutes les salles d’attente, au buffet, à la buvette, revint au bureau des billets, mais nulle part ne trouva Valentin.

L’agent de change n’était pas content, mais il n’était pas non plus désespéré. Il retourna à la plate-forme, et s’adressa à un homme d’équipe qui n’avait pas l’air trop bête.

« Quels sont les trains qui sont partis dans cette dernière demi-heure ? demanda-t-il.

— Un seul, monsieur. Le train de deux heures quinze minutes qui va à Manchester.

— Vous n’auriez pas remarqué dans les secondes un jeune homme brun avec des yeux et des cheveux noirs ? demanda Sheldon.

— Non, monsieur ; il y a toujours beaucoup de monde à ce train-là. »

L’agent de change n’insista pas ; il n’aimait pas à demander aux autres ce qu’il pouvait faire par lui-même. Il alla droit aux affiches, indiquant les trains de départ. Le train de 2.15 était un express qui s’arrêtait seulement à quatre endroits : Rugby, Ullerton, Murford, Manchester.

« Je gage qu’il est allé à Manchester ! pensa Sheldon, pour quelque affaire de courses qu’il veut cacher au capitaine. Je suis bien fou de m’occuper ainsi de lui, comme s’il ne pouvait pas bouger sans me nuire. Ce que je ne comprends pas, c’est son intimité avec George. George n’est pas homme à se lier avec qui que ce soit, sans motif. »

Sheldon quitta la station et se fit conduire à son bureau ; il était encore très pensif et un peu inquiet.

« Que m’importe, après tout, ce qu’ils font et où ils vont ? se demanda-t-il à lui-même impatienté de sa propre faiblesse. Qu’est-ce que cela me fait qu’ils soient amis ou ennemis, ils ne peuvent me faire aucun mal. »

Il se trouva qu’à l’époque du départ de Valentin, les orages de la Bourse s’apaisèrent. Le calme était descendu sur l’Océan commercial. Ce n’était plus qu’un grand lac tranquille. Tous les efforts des joueurs à la hausse eussent été impuissants pour relever les cours languissants des valeurs. De même pour les joueurs à la baisse. De telle sorte que les uns et les autres, se trouvaient en présence du plus triste des marchés. Philippe partageait l’abattement général, sa figure était sombre, il avait perdu une de ses forces : sa crânerie commerciale. Les envieux et les jaloux le regardaient furtivement, se demandant si Sheldon n’avait pas été atteint par les désastres de cette époque néfaste. Ce n’était pourtant pas ces choses qui pesaient sur l’esprit de Sheldon. L’agent de change éprouvait des inquiétudes et des doutes d’un ordre particulier qui n’avaient aucun rapport avec le cours des valeurs.

Le lendemain du jour où Valentin était parti pour Ullerton, Sheldon l’aîné se présenta au bureau de son frère. Il donnait de temps en temps, à George, de petites affaires, tout en persistant à lui refuser de l’argent, et cela lui permettait d’exercer sur lui une surveillance attentive. Ce matin-là, entrant chez son frère sans se faire annoncer, Philippe le trouva en train d’examiner une pièce d’aspect formidable. C’était une grande feuille de papier à dessin couverte d’un enchevêtrement de lignes, de cercles, d’annotations rouges, noires, de la plus belle écriture. Philippe, dont les yeux étaient perçants comme ceux d’un faucon, avait tout de suite remarqué ce papier et distingué plus d’un mot écrit en caractères plus gros et plus larges avant que son frère eût eu le temps de le replier, ce qui, à vrai dire, n’était pas facile. Les mots intestat et Haygarth l’avaient particulièrement frappé.

« Vous paraissez bien pressé de mettre ce document en sûreté, dit Philippe en s’asseyant sur la chaise destinée aux clients.

— Pour vous dire la vérité, vous m’avez surpris, répondit George. Je ne savais pas qui ce pouvait être, vous comprenez, et j’attendais quelqu’un qui… »

George s’arrêta brusquement, puis d’un ton un peu troublé :

« Pourquoi donc mon clerc ne vous a-t-il pas annoncé ?

— Parce que je ne l’ai pas voulu. Pourquoi aurais-je besoin de me faire annoncer ?… On croirait vraiment que vous étiez en train de conspirer et que vos complices sont cachés dans votre tiroir. À propos de cela, vous êtes très bien avec Haukehurst… tout à fait bien ? »

En dépit du sournois « à propos de cela, » cette remarque de l’agent de change parut déplacée.

« Je ne sache pas que nous soyons intimes. Haukehurst semble être un garçon très comme il faut. Nous nous voyons, mais je ne suis pas son ami, son ami intime, comme je l’ai été de Tom. »

George, dans ses conversations avec Philippe, rappelait volontiers sa liaison avec le pauvre Tom.

« Haukehurst vient de quitter Londres, dit Philippe d’un ton indifférent.

— Oui, je le sais.

— Quand l’avez-vous appris ?

— Je l’ai su hier au soir, répondit George, exaspéré par l’indifférence apparente de son frère.

— En vérité ! Vous devez vous tromper, il est parti hier à deux heures.

— Comment se fait-il que vous sachiez cela ?

— Parce que, par hasard, je me suis trouvé au chemin de fer et que je l’ai vu prendre son billet. Il y a quelque mystère dans ce voyage, soit dit en passant, car Paget m’a dit qu’il allait à Dorking. Je présume que lui et Paget ruminent quelque chose. J’ai été contrarié du départ de ce jeune homme, car j’avais du travail à lui donner. Du reste, je le remplacerai facilement. »

Pendant que son frère disait cela, George regardait dans un des tiroirs de son bureau. C’était une habitude chez lui d’ouvrir ses tiroirs et de regarder dedans quand on lui parlait.

La conversation prit un tour moins personnel. Les deux frères s’entretinrent un peu des événements du jour, mais elle ne tarda pas à languir, cette conversation, et Philippe se leva pour s’en aller.

« Cette grande feuille de papier que vous avez, eu tant de peine à plier, est probablement une de vos tables généalogiques, dit-il, comme il se préparait à partir. Vous n’avez pas besoin de prendre tant de soin pour me la dissimuler. Il n’est pas probable que je cherche à aller sur vos brisées ; mes propres affaires me donnent plus de tracas que je n’en puis supporter. Néanmoins, si vous êtes enfin parvenu à rencontrer quelque chose de véritablement bon, je ne refuserais pas de vous aider. »

George regarda son frère avec un sourire ironique.

« À condition que vous aurez la part du lion dans les bénéfices, dit-il. Oh ! oui, je connais votre générosité, Philippe. Lorsque je vous ai demandé de l’argent, vous me l’avez admirablement refusé. »

La physionomie de Sheldon s’assombrit quelque peu. « Votre manière de le demander était blessante.

— Si cela est, je le regrette. Néanmoins, puisque vous me l’avez refusé quand j’en avais besoin, il est inutile de me l’offrir, maintenant que je ne le demande pas. Il y a des gens qui pensent que j’ai sacrifié ma vie à poursuivre des chimères, et peut-être, êtes-vous de ce nombre. Eux et vous pouviez avoir raison. Mais vous pouvez être certain d’une chose, Philippe, c’est que si jamais je rencontre une bonne chance, je saurai la garder pour moi. »

Il y a des hommes qui, fort habiles à dissimuler leurs sentiments dans les circonstances ordinaires de la vie, les trahissent néanmoins au moment décisif. George n’avait aucune raison de cacher ses projets à son frère ; mais, pris à l’improviste, il s’oublia et laissa l’émotion du triomphe illuminer sa figure.

L’agent de change était plus habitué à lire sur les physionomies que dans les livres, et rien n’est curieux comme d’observer la puissance pratique qu’acquièrent les hommes qui ne lisent jamais. Il comprit la signification du sourire de George ; ce sourire à la fois vainqueur et méfiant.

« Le gaillard a trouvé quelque chose de bon, pensa-t-il en lui-même, et Haukehurst en est. Il faut que cela en vaille la peine, car il n’eût pas refusé mon offre d’argent. »

Sheldon était l’homme du monde le moins capable de laisser voir qu’il avait été choqué.

« Vous avez parfaitement raison, George, de vous attacher de toutes vos forces à votre bonne chance, dit-il avec une franchise enjouée, vous l’avez attendue assez longtemps ! Quant à moi, j’ai mis les doigts dans un assez grand nombre de plats pour pouvoir m’abstenir de les mettre dans les vôtres, quelques bons morceaux qu’ils me promettent, mon cher ami, et personne ne sera plus heureux que moi de votre succès. »

Sheldon donna une tape sur l’épaule de son frère en prenant congé de lui.

« Je crois que pour cette fois je suis plus fort que. Philippe, » murmura George.

Il enfonça ses mains nerveuses dans les poches de son pantalon, en souriant d’un sourire joyeux qui découvrit ses dents carrées.

« Oui, je puis me vanter d’avoir vaincu aujourd’hui ! » murmura-t-il.

C’est certainement une chose très charmante que de triompher d’un ennemi, si charmante que le vainqueur oublie généralement de se demander ce que lui coûtera sa victoire. On frappe un homme à terre et on ne se souvient pas que cet homme peut se relever.

George, qui connaissait le cœur humain, aurait dû comprendre qu’il devait d’autant plus redouter son frère qu’il venait de le jouer. Philippe n’aimait pas à être dupe, mais il n’était jamais plus dangereux que lorsqu’il se donnait des airs doux, bon enfant.

LIVRE QUATRIÈME

JOURNAL DE VALENTIN

CHAPITRE I

LE PLUS VIEIL HABITANT

Hôtel du Cygne-Noir,

Ullerton, 2 Octobre.

« Comme le travail que je vais entreprendre est tout à fait nouveau pour moi et que je dois informer M. Sheldon jour par jour, j’ai résolu de consigner les résultats de mes recherches dans une sorte de journal. Au lieu d’écrire des lettres à mon patron, je lui enverrai des extraits de mon journal, revus et corrigés ; cela assurera l’exactitude de mes rapports, et plus tard me servira peut-être à moi-même. Retenir de mémoire sans récrire tout ce que je puis entendre ou découvrir au sujet des Haygarth, serait impossible ; j’écrirai donc, ce qui est tout simplement héroïque de ma part.

« Et tout cela pour vingt shillings par semaine, avec la perspective lointaine de trois mille livres ! Oh ! génie, génie ! est-ce donc là ta récompense sur cette terre ?

« Quel doux regard ma Charlotte a dirigé vers moi, hier, lorsque je lui ai annoncé mon départ ! Si j’avais osé, je serais tombé à ses pieds, sous les ormes, malgré les enfants et leurs bonnes ! Je me serais écrié : Je suis un bohème, un rien-qui-vaille ; mais je vous aime, mais je vous adore ! Ayez pitié de mon amour, et oubliez mon indignité !… Si j’avais osé, je l’aurais enlevée de sa somptueuse demeure, malgré son terrible beau-père. Mais comment enlever la femme que l’on adore, quand on n’a pas de quoi payer la première étape du voyage ?

« Avec trois mille livres dans ma poche, je pourrais tout tenter. Trois mille livres ! Une année de splendeur et de bonheur… et puis… et puis, le chaos.

« J’ai vu le plus vieil habitant. Ay de mi ! Sheldon n’a pas exagéré, lorsqu’il m’a prévenu de l’intolérable prolixité de cet homme. Je pensais à l’hôte infortuné des noces, dans la ballade de Coleridge, pendant que j’écoutais cet ancien marin moderne. J’avais besoin de me rappeler de temps à autre toutes les merveilles que l’on peut obtenir avec trois mille livres pour l’écouter avec patience, sinon avec sérénité. Et maintenant que cette journée de travail est terminée, j’en suis à me dire que j’aurais aussi bien fait de ne pas l’entreprendre. Comment pourrai-je me dépêtrer à travers les bavardages que j’ai dû entendre aujourd’hui ? Pendant trois mortelles heures, j’ai écouté mon ancien marin, et qu’ai-je récolté ? Si habile que tu puisses te croire, mon ami Haukehurst, tu n’es pas l’homme qu’il fallait pour une affaire de ce genre. Tu n’as pas l’esprit juridique, et je commence à craindre que, dans cette voie nouvelle, tu n’aboutisses qu’à un échec.

« Toutefois, de ce qui est obscur pour moi, le clairvoyant Sheldon peut faire jaillir la lumière ; je suivrai à la lettre ses instructions et résumerai de mon mieux la prose du vieux marin.

« J’ai fini par obtenir de mon ancien, premièrement l’assurance que son père avait conservé le souvenir des dernières années de Matthieu Haygarth, et secondement, que son grand’père s’était aussi souvenu de la jeunesse désordonnée dudit Matthieu. Il paraît que, sur sa fin, Matthieu était devenu un citoyen des plus tranquilles et des plus estimables. Il fréquentait une chapelle dissidente, et marchait dans les mêmes voies que son défunt père. Il était bon époux et avait une femme très vive, mais regardée comme un modèle de vertu féminine, de plus, riche. C’est étrange comme ces citoyens respectables et riches cherchent toujours à augmenter leur avoir en s’alliant à de respectables et riches citoyennes.

« Dans ses dernières années, Matthieu Haygarth ressemblait à son père sous plus d’un rapport : comme son père, il avait fait plus d’un testament, et de même que son père, il est mort intestat. L’avocat qui a, dans plusieurs occasions, aidé à la rédaction de ces testaments, était un nommé Brice ; comme son client, du reste, éminemment respectable. Après son mariage, l’estimable Matthieu s’est retiré dans une modeste habitation, à dix ou quinze milles environ de Ullerton. Cette habitation était située dans un lieu appelé Dewsdale ; c’était une propriété de sa femme, qui la lui avait apportée en se mariant.

« Cette maison et ses dépendances consistant en trente acres de terre environ, fut plus tard vendue par le Révérend, intestat, John Haygarth, peu de temps après sa majorité, dans l’année qui suivit le décès de sa mère.

« C’est tout ce que j’ai pu extraire de mon ancien, au sujet des dernières années de Matthieu.

« Pour ce qui touche à sa folle jeunesse, j’ai ramassé les bribes suivantes : Dans l’année 1742-1743, à vingt-et-un ans, il a quitté Ullerton. Mon ancien marin croit qu’il s’est enfui de chez lui, à la suite d’une querelle avec son père, et il croit également qu’il est resté absent, sans interruption, pendant vingt-cinq ans. Cependant les faits précis sur lesquels cette croyance est fondée ne ressortent nullement de son récit même.

« Mon ancien suppose, toujours de la façon la plus embrouillée et la plus obscure, la possibilité que Matthieu, au temps de sa vie orageuse, a demeuré quelque part dans les environs de Clerkenwell. Il a une idée confuse d’avoir entendu son grand-père parler de Saint John’s Gate, à l’occasion de Matthieu Haygarth ; mais comme il paraît que le grand-père de mon ancien était à cette époque à peu près tombé en enfance, cette mention n’a pas grande valeur.

« Il a encore une idée très vague d’avoir entendu son grand-père dire quelque chose au sujet d’une aventure de Matthieu Haygarth, qui eût été héroïque dans son genre, une aventure dans laquelle le nom de l’écervelé Matthieu se trouve mêlé à ceux d’une danseuse ou d’une actrice de la Foire Saint-Barthélemy et d’un personnage de race noble.

« Telle est la somme totale d’informations que j’ai pu recueillir. En somme, journée très peu satisfaisante ; je commence à croire que je ne suis pas à la hauteur de ma mission.

« 3 octobre. – Autre longue entrevue avec mon ancien. J’ai été le trouver immédiatement après mon déjeuner, soit environ une heure après son dîner. J’ai veillé tard, hier, ayant été occupé jusqu’à près de dix heures à copier mon journal pour Sheldon ; je n’ai eu fini qu’à l’heure de la poste. Après quoi, je suis resté à fumer jusqu’à minuit, en pensant à Charlotte, de sorte que ce matin je me suis levé tard.

« Mon ancien m’a fait le meilleur accueil. Je m’étais muni, comme moyen, diplomatique, d’une demi-livre de tabac pour la lui offrir. C’est évidemment un homme qui accueillerait gracieusement Méphistophélès en personne, s’il lui offrait du tabac.

« Je suis revenu à la charge, toujours diplomatiquement ; j’ai parlé de Ullerton et des habitants de Ullerton, en général, glissant de temps en temps quelques questions sur les Haygarth. J’en ai été récompensé, en obtenant quelques petites informations sur Mme Matthieu. Cette dame paraît avoir été un fervent disciple de John Wesley et avoir aimé à se rendre dans diverses villes ou villages pour y entendre les sermons du prédicateur plus souvent que cela ne convenait à son mari. Elle discutait souvent avec lui à ce propos.

« Quelques années avant son mariage, Mme Matthieu était déjà membre d’une société de Wesleyens, alors nouvellement établie à Ullerton ; cette société tenait ses assemblées et faisait ses sermons dans le magasin d’un riche marchand de draps, et peu de temps avant la mort de Mme Matthieu, ladite société fit construire une chapelle qui existe encore dans un sombre petit passage.

« Sur ces derniers points, mon ancien marin s’est exprimé assez clairement ; ils appartiennent à la période de souvenirs de son père.

« Et maintenant je crois en avoir su tout ce que je puis en savoir. Je lui ai donné ma bénédiction et l’ai laissé fumant mon tabac, satisfait de lui-même et du monde entier, excepté toutefois des autorités et des directeurs des hospices, contre lesquels il semble avoir une rancune particulière.

« Après l’avoir quitté, je me suis promené environ une heure ou deux dans Ullerton, avant de rentrer à ma modeste auberge. Les rues de Ullerton sont tout ce qu’il y a de plus triste. L’abomination de la désolation règne sur la Place du Marché où l’herbe verte pousse entre les pavés. Cette ville a eu, dit-on, son temps de prospérité, mais ce temps-là n’est plus. Cependant, bien que son activité commerciale n’existe plus, il y reste encore trois ou quatre fabriques en pleine activité. J’ai entendu leurs cloches d’appel et j’ai rencontré des femmes nu-tête et des hommes en costume de travail qui se précipitaient de ce côté. Je suis allé voir la chapelle Wesleyenne. C’est un petit bâtiment original construit en briques rouges, qui a quelque ressemblance avec le joujou qu’on appelle une arche de Noé. De hautes constructions ont été élevées autour de la chapelle, qui s’y trouve enclavée. La cheminée d’une fabrique jette une ombre noire sur sa simple façade. J’ai demandé le nom du ministre actuel ; il s’appelle Jonas Goodge, il a été charpentier ; aujourd’hui, c’est un modèle de piété.

« 4 octobre. – Une lettre de M. Sheldon m’attendait en bas, lorsque je suis descendu pour déjeuner :

 

« Mon cher Haukehurst,

« Ne perdez pas courage, si le travail vous paraît marcher lentement au début. Vous ne tarderez pas à vous y habituer.

« Je crois devoir vous recommander d’adopter la méthode suivante :

« 1°– Allez à la maison de Dewsdale, qui a été habitée par M. H. et sa femme. Peut-être rencontrerez-vous quelques difficultés pour y entrer et pour y obtenir une liberté d’examen suffisante ; mais vous ne seriez pas l’homme que je pense si vous ne trouviez pas le moyen de vaincre cette difficulté. Je vous remets ci-joint quelques-unes de mes cartes dont vous pourrez faire l’usage que vous jugerez convenable. Elles ont un cachet professionnel. Vous ne ferez pas mal de vous présenter comme mon clerc attitré en disant que vous poursuivez une enquête pour le compte d’un de mes clients qui désire fournir la preuve d’un certain fait ancien, ayant quelque rapport éloigné à la famille H. Dans le cas où l’on vous demanderait si votre affaire concerne les propriétés laissées par le Révérend intestat, répondez résolument que non. Je ne puis trop vous recommander la prudence. Toutes les fois que vous pourrez vous abstenir de mentionner le nom de Haygarth abstenez-vous. N’oubliez jamais qu’il peut y avoir d’autres personnes sur la voie.

« 2° – Examinez la maison en détail : regardez les vieux tableaux, les vieux meubles, les vieux ouvrages à l’aiguille, si vous avez cette chance que le mobilier des Haygarth ait été vendu avec la propriété, ce qui me paraît vraisemblable. Le Révérend intestat devait être encore à l’Université lorsqu’il a fait cette vente, et un jeune pupille de Cantorbéry doit, suivant toutes probabilités, avoir volontiers cédé à l’acheteur les chaises et les tables de ses ancêtres comme des vieilleries plus embarrassantes qu’utiles. Il est proverbial que les murs ont des oreilles, j’espère que les murs de Dewsdale auront une langue qui parlera.

« 3°– Lorsque vous aurez fait tout ce qu’il aura été possible de faire à Dewsdale, il faudra vous mettre immédiatement à la recherche de quelque descendant de l’avocat Brice, s’il existe à Ullerton. S’il n’y en a pas, assurez-vous s’il y a quelque possibilité de le découvrir ailleurs. Ce Brice, l’avocat, doit avoir eu connaissance du contenu des testaments préparés et détruits ensuite par Haygarth, il peut en avoir conservé un brouillon, une copie, ou un mémorandum. Cela est très important.

« Tous à vous,

« G. S. »

 

« Ce Sheldon est un homme extraordinairement prudent ; il ne signe même pas sa lettre.

« Je suis parti pour Dewsdale aussitôt après mon déjeuner. J’ai pris des arrangements pour prendre pension dans cette maison, qui est une auberge de second ordre. Ils ont consenti à me donner la nourriture et le logement pour vingt shillings par semaine, le montant total de mes appointements. Ainsi donc tout ce que je gagne dans l’affaire du défunt Matthieu, c’est d’être logé et nourri. Toutefois comme cette nourriture et cet abri sont peut-être plus honnêtement gagnés que les petits dîners auxquels j’ai souvent participé avec l’honnête Horatio, je tâcherai de trouver exquis les beefsteaks les plus durs, les côtelettes les plus desséchées.

« Un chemin de fer arrive maintenant presque jusqu’à Dewsdale ; il y a une petite station qui ressemble à un four de bois hollandais, située à un mille du village. J’y suis descendu. La matinée était plutôt une matinée d’été que d’automne. L’air était doux et embaumé, le soleil jetait sur le paysage une chaude lumière, et les teintes rouges et dorées du feuillage flétri resplendissaient sous l’éclat de ses rayons. Un homme dont la vie s’écoule dans les villes doit avoir l’âme bien endurcie, s’il ne se sent pas ému devant les beautés naturelles. Je n’avais rien vu d’aussi attrayant que ces prairies et ces taillis anglais depuis que j’avais quitté les collines boisées de Spa. Un garçon à moitié idiot m’a conduit à travers champs à Dewsdale ; il m’a fait faire un mille de chemin de trop ; mais je lui pardonne et je l’en bénis, car je pense que cette promenade m’a fait du bien. Il me semblait que toutes les vapeurs malsaines avaient été chassées de mon cerveau lorsque la douce brise faisait voltiger mes cheveux.

« Et ainsi jusqu’à Dewsdale, marchant à travers ces tranquilles prairies, je me mis à penser à une foule de choses qui me venaient rarement à l’esprit à Londres. Je pensais à ma mère morte depuis longtemps ; une pauvre et bonne créature trop faible pour le fardeau qu’elle avait à supporter et tant soit peu aigrie par la misère de la vie. J’ai toutes les raisons du monde pour conserver d’elle un tendre souvenir ; nous avons tant souffert ensemble ! Je crois que mon père l’avait épousée conformément à la loi, et si je ne puis affirmer ce point, j’ai du moins la certitude que je suis bien leur enfant.

« Puis, mon esprit s’est mis à rêver à cette vie de bohème, où la pauvre Diana et moi ne nous quittions pas. Je crois que nous étions alors un peu épris l’un de l’autre, mais j’ai su du moins me conduire avec sagesse cette fois. Aujourd’hui, cette fantaisie passagère s’est dissipée, aussi bien pour Diana que pour moi.

« Si je pouvais être aussi raisonnable avec Charlotte... !

« Mais la sagesse et les yeux de Charlotte ne peuvent aller ensemble. De deux choses l’une, comme on dit chez nos voisins : Il faut qu’un homme cesse d’être sage, ou bien qu’il oublie ces yeux magnifiques.

« J’ai bien vu que cela lui avait fait mal quand je lui ai annoncé mon départ. »

CHAPITRE II

LA RÉSIDENCE DE MATTHIEU HAYGARTH

« Je trouvai sans difficulté la maison à Dewsdale. C’est un bâtiment tout uni, carré, construit en briques rouges, avec de hautes et étroites fenêtres, une haute porte étroite au-dessus de laquelle il y a un porche sculpté, une maison dans laquelle le gentleman a dû venir passer les fêtes pendant la saison d’été, après la mort de Sir Roger. Elle s’élève derrière une grille en fer surmontée d’un superbe trophée d’armes ; devant, s’étend une pelouse verte, au milieu de laquelle un bassin peuplé d’une famille d’oies criardes.

« Ce village est des plus simples et des moins importants ; on y trouve une auberge : Les Sept Étoiles ; quelques modestes cottages, une boutique où l’on vend de tout : des souliers, du sucre, des bougies, du drap, du papier. C’est là que se trouve aussi la Poste aux Lettres. Ces habitations, une vieille église noircie par le temps, avec une tour carrée à moitié cachée sous le sombre feuillage des ifs et des cèdres, et la maison autrefois habitée par les Haygarth, voilà de quoi se compose le village. L’ancienne résidence des Haygarth est maintenant celle du recteur ; je me suis assuré du fait auprès de l’aubergiste des Sept Étoiles, où j’ai pris une bouteille de soda-water, afin de sonder le terrain, avant de me mettre en campagne.

« Le recteur actuel est un homme d’âge, veuf, avec sept enfants, d’un caractère facile, plus disposé à employer son argent à faire la charité qu’à payer ses dettes.

« Après avoir recueilli ces informations préalables, je suis allé sonner à la grille et demander d’être admis dans la demeure des Haygarth. Le recteur était chez lui ; il me reçut dans une petite chambre assez malpropre, pompeusement appelée la salle d’étude. Un jeune garçon en blouse de toile de Hollande s’y barbouillait la figure avec ses doigts remplis d’encre, en cherchant la solution d’un problème d’Euclide, pendant que son père, monté sur un marchepied, explorait une longue file de vieux bouquins.

« Le recteur, dont le nom est Wendover, descendit du marchepied en secouant la poussière de ses vêtements. C’est un vieillard à tête blanchissante, aux manières très vives, presque excentriques. Je remarquai qu’il essuya aux basques de son habit la paume de ses mains, ce qui me fit augurer qu’il devait être d’un commerce facile. Je ne tardai pas à reconnaître que cette présomption était fondée.

« Je présentai la carte de M. Sheldon, me conformant en cela à ses bons avis, puis après avoir exposé mon affaire, je demandai à M. Wendover s’il pouvait me donner quelques renseignements sur la famille Haygarth.

« La fortune m’a favorisé dans cette expédition à Dewsdale. Le recteur est un vieillard aimable, bavard ; parler est pour lui une bénédiction. Il habite la maison depuis trente-cinq ans. Il la tient à loyer de la personne qui l’a achetée de John Haygarth. Pas une parcelle du mobilier n’a été enlevée depuis le temps de notre ami Matthieu, et le révérend intestat peut avoir médité sur les mystères d’Euclide à la même table d’acajou où s’évertuait le jeune garçon en blouse.

« M. Wendover, laissant ses livres et ses manuscrits épars sur le plancher de la salle d’étude, m’a conduit dans un salon meublé de maigres chaises aux pieds effilés et de fauteuils démodés. Là, il m’a invité à m’asseoir. Nous avons été fréquemment interrompus par des invasions de gamins, des battements de portes, et des clameurs perçantes et fraîches.

« MOI-MÊME. — Comme vous voyez, mon cher monsieur, l’affaire qui m’occupe a des rapports éloignés avec les Haygarth. Tous les renseignements que vous aurez la bonté de me donner, quelque insignifiants qu’ils puissent paraître, peuvent néanmoins être utiles.

« LE RECTEUR. — Assurément, assurément ! Mais vous comprenez, bien que j’aie beaucoup entendu parler des Haygarth, ce ne sont que des commérages, de simples commérages. On aime tant à bavarder, vous savez, surtout les gens de la campagne ; vous avez remarqué cela, n’est-ce pas ? Oui, j’ai entendu dire beaucoup de choses au sujet de Matthieu Haygarth. Mon ancien clerc et sacristain, un homme très remarquable, qui est mort âgé de quatre-vingt-onze ans et était encore, une année avant sa mort, en état de remplir très convenablement ses fonctions… très convenablement ; mais le rude hiver de 1856 l’a enlevé, pauvre homme, et maintenant, j’ai pris un jeune homme. Mon ancien clerc, dis-je, le vieux André Hone, c’est son nom, était employé dans cette maison depuis son jeune âge, et il aimait beaucoup à parler de Matthieu Haygarth, ainsi que de sa femme. C’était une femme riche, vous savez, très riche même… la fille d’un brasseur de Ullerton. Cette maison lui appartenait comme provenant de l’héritage de son père.

« MOI-MÊME. — Et, avez-vous su de votre clerc si Matthieu Haygarth et sa femme vivaient en bonne intelligence ?

« LE RECTEUR. — Très bien ! oui, oui ; je n’ai jamais entendu dire le contraire. Ce n’était pas un jeune couple, vous savez, Rebecca Caulfield avait quarante ans et Matthieu Haygarth cinquante-trois lorsqu’ils se marièrent. Ainsi, vous voyez, on ne peut guère dire que ce fût un mariage d’amour. (Brusque invasion d’une jeune fille sautillante s’écriant : Papa !) Ne voyez-vous pas que je suis occupé, Sophie ? Pourquoi n’êtes-vous pas à vos leçons ? (Retraite soudaine de la jeune fille sautillante, suivie d’un concert de cris dans la chambre voisine, lequel se tait net, cinq minutes après). Comme vous voyez, Mme Haygarth n’était pas jeune, ainsi que je le faisais observer, lorsque ma fille nous a interrompu ; et elle était peut-être un peu plus zélée pour la secte wesleyenne nouvellement fondée que son mari ne l’aurait voulu ; mais comme leur mariage n’a eu qu’une année de durée, ils n’ont guère eu le temps d’être malheureux en ménage, en supposant même qu’il n’y eût pas un parfait accord entre eux.

« MOI-MÊME. — Mme Matthieu Haygarth ne s’est pas remariée ?

« LE RECTEUR. — Non ; elle s’est vouée à l’éducation de son fils, dans cette maison où elle est morte. Dans la pièce qui est maintenant ma salle d’étude, elle avait fait mettre un pupitre et un couple de bancs ; ils sont maintenant dans la chambre des enfants. Elle en avait fait une sorte de petite chapelle, dans laquelle la personne qui tient le magasin général, et qui était, je crois, considérée comme une des lumières de la secte wesleyenne, avait l’habitude de venir chaque dimanche matin faire un sermon aux quelques croyants du voisinage. Lorsqu’elle est morte, son fils était âgé de dix-neuf ans, et elle a été enterrée dans le caveau de famille, dans le cimetière qui est là, tout près. Son fils est resté attaché à l’Église anglicane, et cela a été un grand sujet de chagrin pour elle. (Invasion du garçon en toile de Hollande, très ahuri et noirci d’encre et s’écriant également : Papa !) Non, John, pas avant que vous ayez trouvé la solution de ce problème. Remettez en place cette batte à cricket et retournez travailler. (Sortie maussade du jeune garçon.) Vous voyez ce que c’est d’avoir une nombreuse famille, monsieur… Sheldon... Je vous demande pardon, monsieur.

« MOI-MÊME. — Haukehurst, clerc de M. Sheldon.

« LE RECTEUR — Parfaitement. J’ai quelques vues sur le barreau pour un de mes fils aînés… l’Église est tellement encombrée aujourd’hui… Pour revenir à notre affaire, comme j’allais vous le dire lorsque mon fils John nous a interrompus, bien que j’aie entendu beaucoup de bavardages sur les Haygarth, je crains de ne pouvoir vous donner que fort peu de renseignements intéressants. Ils sont restés à Dewsdale un peu plus de vingt ans. Matthieu Haygarth s’est marié dans notre église ; son fils John y a été baptisé, et lui-même est enterré dans le cimetière. C’est à peu près tout ce que je puis vous dire de positif, et vous remarquerez peut-être que les registres de la sacristie vous en auraient appris tout autant.

« Après avoir pressé de questions le bon vieux recteur, et ne pouvant en rien tirer de plus que les informations précédentes, je lui ai demandé la permission de visiter la maison.

« Les vieux meubles et les vieux tableaux peuvent quelquefois suggérer des idées, dis-je, et pendant que nous visiterons la maison, il vous reviendra peut-être à la mémoire quelque particularité touchant les Haygarth. »

« M. Wendover consentit. Il était évidemment désireux de m’obliger et avait accepté avec une parfaite bonne foi mes explications sur l’objet de ma visite. Il me conduisit de chambre en chambre, attendant avec patience pendant que je scrutais les panneaux boisés et que je restais en contemplation devant les vieux meubles décrépits. J’étais résolu à exécuter à la lettre les instructions de Sheldon, bien que j’eusse peu d’espoir de faire quelque découverte mélodramatique, sous forme de documents cachés dans un vieux secrétaire ou moisissant derrière les cloisons.

« J’ai demandé au recteur s’il n’avait jamais trouvé aucun papier oublié dans les meubles ou dans quelque coin de la maison. Sa réponse a été négative : il avait maintes fois exploré toutes les parties de la vieille demeure et n’y avait, jamais rien rencontré de pareil.

« Ainsi l’exécution des ordres de Sheldon ne donnait pas de résultat.

« M. Wendover m’a conduit de la cave au grenier. Nous rencontrâmes des jeunes filles sautillant et des garçons en blouse de toile partout où nous passions, mais de la cave au grenier nos recherches furent infructueuses. Dans toute la maison un seul objet a arrêté mon attention et l’intérêt que cet objet m’a inspiré n’a aucun rapport avec la fortune des Haygarth.

« Au-dessus du manteau de la cheminée, dans l’une des chambres à coucher, j’ai aperçu une petite série de miniatures, de vieilles miniatures de forme ovale, pâlies et jaunies par le temps, des portraits d’hommes et de femmes, avec les cheveux poudrés et des perruques à queue qui remontent à l’époque de l’inoffensive reine Anne. Ces miniatures au nombre de sept, sont guindées, prétentieuses, ridicules ; la septième cependant a du style, n’est pas sans valeur. C’est un portrait de jeune fille dont les cheveux flottants ne sont pas poudrés, une jeune et innocente figure, aux yeux gris et aux sourcils noirs bien marqués ; la-bouche, un peu entr’ouverte, laissait apercevoir une rangée de dents blanches entourées par des lèvres roses. Une figure telle que l’imagination d’un poète pourrait la rêver. Je détachai avec soin cette miniature du clou de cuivre qui la retenait, et je la considérai pendant quelque temps.

« Je fus stupéfait : c’était tout à fait le portrait de Charlotte. Oui, c’était bien elle !… Oui, cette beauté du temps de George II me regardait et me souriait avec les yeux et les lèvres de la belle-fille de Sheldon.

« N’était-ce qu’une illusion ? Mon esprit était-il si rempli de la pensée de Charlotte, mon cœur tellement ému de sa beauté, qu’il ne me fût pas possible de rencontrer une jolie figure féminine sans être persuadé qu’elle lui ressemblait ? Quoi qu’il en pût être, je restai longtemps à contempler ces traits qui me rappelaient si parfaitement celle que j’aimais.

« Naturellement, je questionnai le recteur pour savoir qui avait été l’original de cette miniature. Il ne put rien me dire, si ce n’est qu’il ne pensait pas que ce fût ni une Caulfield, ni une Haygarth. L’homme en perruque à queue à la mode du temps de la reine Anne était Jérémiah Caulfield, le brasseur, père de la pieuse Rebecca ; la femme à la haute coiffure poudrée était la pieuse Rebecca elle-même ; l’homme à perruque du temps de George II était Matthieu Haygarth ; les trois autres étaient des parents de Rebecca ; mais la demoiselle aux cheveux flottants était une créature inconnue, dont M. Wendover ne pouvait s’expliquer la présence.

« Ayant examiné le cadre, je me suis aperçu qu’il s’ouvrait par derrière. Au dos de l’ivoire sur lequel le portrait était peint se trouvait une boucle de cheveux noirs recouverte d’un verre de cristal, et à l’intérieur, sur la plaque en métal doré qui servait de fermeture, un nom était inscrit : le nom de Molly.

« Comment cette Molly avait-elle été admise au milieu des Caulfield ?

« Mon voyage dans la maison n’ayant pas eu d’autre résultat que le petit incident romanesque de la ressemblance de Charlotte avec cette Molly, je me préparais à me retirer, pas plus avancé que je ne l’étais en entrant. Le recteur m’offrit alors très poliment de me montrer l’intérieur de l’église ; et, pensant que je ferais bien de prendre copie des mentions inscrites sur les registres de la paroisse et relatives aux Haygarth, j’acceptai. Il envoya aussitôt une servante pour prévenir son clerc afin que ce fonctionnaire pût assister à l’examen des registres. Lorsque la fille fut partie, son maître me fit traverser le jardin qui a une porte donnant sur le cimetière.

« C’est bien le plus pittoresque cimetière que l’on puisse voir avec ses ombreux sapins et ses grands cèdres. Nous marchions très lentement entre les pierres croulantes des vieilles tombes. M. Wendover me conduisit à travers un petit labyrinthe de modestes tombeaux jusqu’à une haute et épaisse grille en fer, entourant un espace carré, dans le milieu duquel se dresse un monument tout en pierre ; une petite porte ouvre sur un escalier de quelques marches qui conduit à l’entrée d’un caveau : l’ensemble est lourd, prétentieux, et révèle la puissance de l’or mêlée à une inspiration artistique médiocre.

« Ce caveau est celui des familles Caulfield et Haygarth.

« — Je vous ai mené voir ce tombeau, dit le recteur en posant la main sur la grille rouillée, parce qu’il y a une histoire romanesque qui s’y rapporte… une histoire qui, du reste, concerne Matthieu Haygarth. Je n’y avais pas pensé pendant que nous parlions de lui tout à l’heure ; mais elle m’est revenue à la mémoire lorsque nous traversions le jardin. Il n’est pas probable qu’elle ait aucun rapport avec l’objet de vos recherches. Je vais vous la dire tout de même comme une page de l’histoire de la famille, et aussi pour ne pas faire mentir le vieil adage : Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

« J’assurai le recteur que je serais heureux de l’entendre.

« — Je dois commencer par vous dire que je vous rapporte cette histoire telle qu’elle m’a été racontée à moi-même par mon vieux clerc et qu’elle pourra par conséquent vous paraître assez mystérieuse, mais il y a sur le registre de la paroisse une inscription qui indique qu’elle n’est pas dénuée de fondement. En tous cas, sans faire un plus long préambule, la voici telle qu’elle est.

« Le recteur s’assit sur une tombe en ruines, pendant que je restais appuyé contre la grille, les yeux tournés vers lui.

« — Un mois ou deux avant la mort de Matthieu Haygarth une sorte de mélancolie s’était emparée de lui, dit le recteur, soit qu’il ne fût pas heureux avec sa femme, soit qu’il sentît sa fin approcher ; c’est ce que je ne puis dire. Il ne faut pas oublier que celui qui m’a raconté le fait n’était à cette époque qu’un petit garçon, et que lorsqu’il m’en parlait, c’était un vieillard de plus de soixante ans. Ses souvenirs pouvaient donc être plus ou moins vagues, mais sur certains points ils étaient assez positifs. Il paraît que quelques semaines avant la mort de Matthieu, sa femme Rebecca Haygarth, était partie pour le Nord en compagnie d’un de ses oncles pour entendre prêcher John Wesley dans une grande occasion et assister à plusieurs réunions religieuses. Elle fut absente plus d’une quinzaine de jours ; pendant son absence, Matthieu Haygarth monta à cheval un matin de bonne heure et quitta Dewsdale. Sa maison se composait de trois servantes, d’un domestique, et du jeune André Hone, devenu depuis mon sacristain. Avant de partir, M. Haygarth avait dit qu’il ne reviendrait que tard dans la soirée du lendemain et avait recommandé que le domestique, dont j’ai oublié le nom, restât seul à l’attendre. Ses ordres furent ponctuellement suivis. Les bonnes qui se levaient toujours de bonne heure, allèrent se coucher à neuf heures, suivant leur habitude, et le domestique demeura pour recevoir son maître. Le jeune André, qui couchait dans l’écurie, tint compagnie à son camarade ; M. Haygarth rentra à dix heures du soir, il remit son cheval aux mains du jeune garçon, prit la lumière que lui offrit le domestique, et monta à sa chambre comme pour se coucher. Le domestique ferma la porte, et après avoir porté la clef à son maître, il se retira de son côté. Le petit groom resta seul pour soigner le cheval, qui paraissait exténué. Il avait à peu près terminé, lorsqu’il fut surpris d’entendre ouvrir une porte de derrière qui donnait dans la cour des écuries. Craignant que ce ne fussent des voleurs, il entrouvrit la porte de l’écurie et regarda au dehors, avec une grande précaution, bien entendu. Il faisait un beau clair de lune, et au premier coup d’œil il reconnut que celui qui avait ouvert la porte avait tout droit de le faire. Matthieu Haygarth traversait la cour en ce moment même. Il était couvert d’un long manteau noir, et sa tête était inclinée sur sa poitrine. Le gaillard, qui était probablement curieux, comme tous les campagnards, ne fit pas de cérémonie. Il laissa son ouvrage inachevé et se glissa doucement à la suite de son maître, qui vint directement à ce cimetière, à l’endroit même où nous sommes en ce moment. Là, le jeune André fut témoin, témoin caché, d’une scène étrange. Il aperçut une fosse ouverte tout à côté de cette grille, et vit un petit cercueil que descendaient silencieusement dans cette fosse le sacristain d’alors et un homme étranger qui s’en alla ensuite dans une voiture des pompes funèbres. Cette voiture qui attendait à la porte avait, sans aucun doute, dû amener l’étranger et le petit cercueil. Avant son départ, l’étranger avait aidé à combler la fosse. Quand cela fut fait, Matthieu Haygarth donna de l’argent aux deux hommes… de l’or même, à ce que crut voir André, et plusieurs pièces à chacun. Les deux hommes s’en allèrent ; mais M. Haygarth resta longtemps. Dès qu’il se crut seul, il s’agenouilla près de la petite tombe, se couvrit le visage avec les mains, et se mit à pleurer ou à prier ; André Hone n’a pu me dire lequel des deux. S’il pleurait, il pleurait silencieusement. À partir de cette même nuit, d’après ce que m’a dit mon sacristain, Matthieu Haygarth alla véritablement en déclinant. Mme Rebecca, à son retour de sa tournée religieuse, eut pour son mari les plus tendres soins, bien que, autant que j’ai pu le savoir, ce fût une femme assez froide. Il mourut trois semaines après l’événement que je viens de vous dire, et fut enterré dans ce caveau, tout à côté du petit cercueil.

« Je remerciai M. Wendover de sa narration et le priai d’agréer mes excuses pour le dérangement que je lui avais occasionné.

« — Ne parlez pas de dérangement, répondit-il avec bonté, j’ai l’habitude de raconter cette histoire. Je l’ai entendue bien des fois de la bouche du vieil André, et je l’ai contée bien souvent moi-même.

« — Cela a tout l’air d’une légende, dis-je, je n’aurais pas cru qu’une pareille chose fût possible.

« Le recteur leva les épaules avec un geste de supplication.

« — Aujourd’hui, répliqua-t-il, un fait semblable serait presque impossible ; mais il faut vous rappeler que nous parlons du siècle passé, un siècle pendant lequel, je regrette de le dire, le clergé de l’Église d’Angleterre était très relâché dans l’accomplissement de ses devoirs. Les disciples de Wesley et de Whitefield n’auraient pas augmenté en nombre comme ils l’ont fait, si le troupeau n’eût été aussi négligé par ses pasteurs. À cette époque les bénéfices étaient constamment accordés à des hommes peu dignes de remplir leur saint ministère, des joueurs, des ivrognes, des amateurs de combats de coqs et, dans plus d’une circonstance, de véritables réprouvés. À une pareille époque, presque tout était possible, et cet enterrement inusité à l’heure de minuit peut avoir eu lieu du consentement aussi bien qu’à l’insu du desservant qui, d’après ce que j’ai entendu dire, n’avait pas une grande réputation de piété ni de moralité.

« — Et vous dites qu’il en est fait mention sur le registre de la paroisse ?

« — Oui, une sorte de gribouillage portant la date du 19 septembre 1774 constate l’inhumation d’un Matthieu Haygarth, âgé de quatre ans, exhumé du cimetière dépendant de l’église paroissiale de Spotswold.

« — Alors c’est un réenterrement.

« — Évidemment.

« — Et Spotswold fait partie de ce comté ?

« — Oui, c’est un très petit village situé à environ cinquante milles d’ici.

« — Et Matthieu Haygarth est mort peu de temps après cet événement ?

« — Oui, il est mort très vite, avec une promptitude effrayante, et il est mort sans faire de testament. Sa femme est restée avec une grande fortune qui s’est encore accrue entre les mains de son fils, John Haygarth, un très sage et très digne gentleman qui a honoré, par sa belle conduite, l’Église à laquelle il appartenait. Il est mort il y a très peu de temps, je crois, et devait avoir atteint un âge avancé.

« Il est évident que M. Wendover n’avait pas lu l’avis publié dans le Times, et n’avait pas connaissance que la fortune accumulée des Caulfield et des Haygarth attendait un réclamant.

« Je lui demandai permission de voir le registre contenant la mention du mystérieux enterrement. Je donnai un shilling au clerc : un shilling à Dewsdale est l’équivalent d’une demi-couronne à Londres ; et il ouvrit aussitôt l’armoire de la sacristie. Le registre que je demandais fut extrait d’une pile de gros volumes reliés recouverts en cuir brun.

« Ce qui suit est la copie de la mention, sauf de nombreuses fautes d’orthographe qu’il ne me paraît pas nécessaire de reproduire.

« Jeudi dernier, soit le 19 septembre, A. D… 1711, a été enterré le corps de Matthieu Haygarth, âgé de quatre ans, transporté du cimetière de Sainte-Marie paroisse de Spotswold en ce comté. Payé pour le coût : sept shillings. »

« Après avoir examiné ce registre, j’ai adressé plusieurs autres questions, mais sans pouvoir obtenir de réponses plus précises. J’ai exprimé ma gratitude de l’obligeance que l’on m’avait témoignée, puis j’ai pris congé. Je ne voulais pas pousser les choses plus loin craignant de paraître indiscret au digne Wendover et pensant d’ailleurs que je pourrais revenir le voir quand cela me conviendrait.

« Et maintenant je me demande à moi-même, je demande au rusé Sheldon, que peut signifier cet enterrement mystérieux ? Est-il probable qu’il ait quelque rapport avec ce que nous cherchons ? Ce sont autant de questions que je livre à sa sagacité.

« J’ai passé ma soirée à noter les événements de ce jour, à la diable, mais cela me suffit pour me les rappeler à moi-même ; puis, j’ai serré, soigné ces notes, je les ai mises en ordre pour celui qui m’emploie. J’ai mis ma lettre à la poste avant dix heures, heure à laquelle on ferme la boîte pour Londres ; après quoi j’ai été fumer un cigare dans les rues désertes, sous l’ombre de quelques grands bâtiments carrés, avec de hautes cheminées, et je suis rentré à mon auberge où j’ai pris un verre d’eau et fumé un autre cigare. Cela fait, je me suis mis au lit, pour conclure à la façon du digne Pepys.

CHAPITRE III

LA PRUDENCE DE M. GOODGE

« 5 octobre. – J’ai rêvé toute la nuit dernière des beaux yeux de Molly et de sa chevelure flottante. Ce devait être une bonne créature. Comment a-t-elle pu se trouver dans la compagnie de ces insipides personnages aux yeux de poisson, aux absurdes coiffures ? Cela dépasse mon intellect. Qu’elle se soit confondue dans mes rêves avec Diana et jouant au trente-et-quarante avec une robe d’indienne retroussée, sur un jupon de satin piqué, que je l’aie ensuite rencontrée dans le petit temple de stuc de la colline belge, et que je lui aie percé le cœur lorsqu’elle s’est transformée en Charlotte, cela ne relève que du train-train ordinaire des songes, et ne peut, par conséquent, me causer le même étonnement.

« En relisant la lettre de Sheldon, je vois que ce que j’ai maintenant à rechercher, ce sont les descendants de l’avocat Brice ; c’est pourquoi j’ai employé l’heure de mon déjeuner à entrer dans l’intimité du plus vieux garçon de salle, un très vieux spécimen de la confrérie, avec un tablier blanc montant jusqu’au menton, et tout entier au nettoyage des cuillers et des fourchettes.

« — Connaissez-vous ou avez-vous jamais connu dans cette ville un avocat du nom de Brice ? lui demandai-je.

« Il se frotta les mains sur son tablier blanc, semblant profondément réfléchir, puis, sa vieille tête se mit à branler pour dire non. Je vis tout de suite qu’il n’y avait pas grand’chose à espérer.

« — Non, murmura-t-il d’un air dolent, rien que je puisse me remettre dans l’esprit.

« Je voudrais bien savoir ce que le bonhomme entendait par se remettre quelque chose dans l’esprit ?

« — Cependant vous êtes de Ullerton, je présume ?

« C’en était assez pour expliquer l’abrutissement du sujet.

« Imaginez-vous, mon cher, n’importe qui, employé à vous servir pendant cinquante-cinq ans des déjeuners et des dîners dans un trou comme Ullerton. Cinquante-cinq ans de beefsteaks et de côtelettes, cinquante-cinq ans de jambon et d’œufs, de rôties à peu près beurrées, et d’éternels grogs ! Après qu’il eut erré quelque temps en rangeant les fourchettes et les cuillers, et pendant qu’il s’occupait à débarrasser ma table, la figure éreintée du pauvre diable s’illumina tout à coup d’une lueur de clarté qui ressemblait presque à un éclair de raison.

« — Il y avait un Brice à Ullerton, dans mon enfance. J’ai entendu mon père parler de lui, murmura-t-il lentement.

« — Un avocat ?

« — Oui, un fameux extravagant ! Le prince de Galles était alors régent, en remplacement de son vieux père devenu fou, à ce que l’on disait. Les gens de ce temps-là étaient généralement plus extravagants qu’aujourd’hui, et puis, ils portaient des spencers. L’avocat Brice en avait un couleur prune.

« Imaginez-vous, mon cher, un avocat en spencer couleur prune ? Qui voudrait, à notre époque de lumière, confier ses affaires à un semblable personnage ? Je me rengorgeais considérablement, croyant que mon vieil imbécile allait m’être utile.

« — Oui, c’était un fier extravagant, reprit-il avec chaleur. Je me le rappelle comme si c’était hier, aux courses de Tiverford. Il y avait des courses à Tiverford dans ce temps-là, et des gentlemen-jockeys. L’avocat Brice montait sa jument rouan, on l’appelait Reine-Charlotte. Mais il a fini par mal tomber, à ce qu’on m’a dit. Il a spéculé avec de l’argent auquel il n’aurait pas dû toucher, vous comprenez, il est parti pour l’Amérique et il y est mort.

« — Mort en Amérique, est-ce possible ? Pourquoi diable n’est-il pas mort à Ullerton ! Il me semble que c’est un endroit plus agréable pour y mourir que pour y vivre. Et que savez-vous de ses fils ?

« — Les fils de l’avocat Brice ?

« — Oui, assurément.

« La bouche de mon imbécile s’ouvrait démesurément pour livrer passage à un gros rire.

« — L’avocat Brice n’a jamais eu de fils, s’exclama-t-il d’un ton qui semblait prendre en pitié mon ignorance. Il n’a jamais été marié.

« — Bien, bien… ses frères alors. Il avait des frères, je suppose ?

« — Non, autant que j’en peux savoir, répondit-il.

« Il devenait clair qu’il ne pouvait plus m’être d’aucun secours. J’appris de lui qu’il n’y avait aucun Brice dans Ullerton, et qu’il n’en avait jamais connu pendant les trente années qu’il avait vécu dans la ville. Il me donna un almanach des adresses de Ullerton pour confirmer son dire, un joli petit volume coûtant un shilling. Je lui demandai la permission de le garder un quart d’heure.

« Brice était évidemment un non-succès. En tournant les feuilles, je rencontrai à la lettre G le nom de Goodge. Goodge, Jonas, ministre de la chapelle de Beulah, demeurant n° 7, Waterhouse Lane, l’endroit même où j’avais été visiter la chapelle.

« Je pris la détermination d’aller rendre visite au digne Goodge ; il pourrait peut-être me renseigner sur le nom du pasteur qui veillait sur le troupeau wesleyen, au temps de Rebecca Caulfield, et les descendants de ce pasteur pourraient peut-être m’être plus utiles encore. La pieuse Rebecca avait dû sans doute confier beaucoup de choses à son directeur spirituel. Les premiers Wesleyens avaient toute l’exaltation des quiétistes et un peu de la ferveur enragée des convulsionnaires. Ils se flagellaient, s’écorchaient, et arrivaient jusqu’aux spasmes de l’épilepsie en l’honneur de la bulle Unigenitus. Rebecca était sans doute une fervente.

« Je trouvai aisément le n° 7, Waterhouse Lane. C’est une petite maison à deux étages, précédée d’une palissade peinte en vert, un vert extraordinaire. Elle a environ soixante pieds carrés, un brillant gravier jaune, orné d’une rangée de coquillages blanchis. Quelques géraniums écarlates fleurissaient dans des pots d’une couleur plus rouge encore. La vue de ces fleurs me rappela le jardin de Bayswater, et cette radieuse jeune fille avec qui j’en avais parcouru les allées ratissées.

« Mais les affaires sont les affaires, et si je veux jamais pouvoir aspirer à la main de ma Charlotte, il faut que je me présente devant elle comme un conquérant, le conquérant de trois mille livres. Me rappelant cela, je soulevai le marteau de la porte de M. Goodge, et quelques instants après j’étais en conversation avec ce gentleman.

« Si les dissidents, quand ils sont pieux, ont une tendance à paraître crasseux, et si l’aimable et véritablement grand Wesley a reçu du ciel pour ses disciples le don d’une chevelure miraculeuse, je l’ignore, mais ce que je sais, c’est que tous les curés méthodistes que j’ai eu l’honneur de connaître se ressemblent absolument à cet égard, et que Goodge ne fait pas une exception à la règle.

« C’est un devoir pour moi de dire que j’ai rencontré en lui un homme très poli, très disposé à m’aider, et beaucoup plus pratique et homme d’affaires que le recteur de Dewsdale.

« Il semblait que le don de l’éloquence fût descendu sur les Goodge pendant la vie même de John Wesley et dès le début de la carrière de ce prédicateur, car ce fut un Goodge qui prêchait dans le magasin du drapier, et ce furent les édifiants sermons d’un Goodge qui développèrent la piété de Mlle Rebecca Caulfield, plus tard Mme Haygarth.

« — Ce Goodge était mon grand-oncle, dit le courtois Jonas, et personne dans Ullerton n’était en meilleurs termes que lui avec Rebecca Caulfield. J’ai bien souvent entendu ma grand’mère en parler. Elle avait coutume de lui envoyer des volailles et des fruits de son jardin de Dewsdale. C’est même à l’instigation de mon grand-père qu’elle a largement contribué à l’érection de la chapelle dans laquelle j’ai le privilège de prêcher.

« Je sentis que j’étais tombé sur une mine d’or. Je me trouvais en présence d’un homme d’esprit frisant la cinquantaine, non plus d’un vieux loup de mer ou d’un radoteur. Il pouvait fort bien se rappeler les paroles d’une grand’mère qui avait connu la femme de Matthieu Haygarth. Et la pensée de cette visite à M. Goodge était venue de moi-même ; la clairvoyance de Sheldon n’y était pour rien. Je sentis que j’étais en progrès dans mon rôle d’inquisiteur.

« — Je suis employé à la poursuite d’une affaire qui a quelques rapports éloignés avec l’histoire de la famille Haygarth, dis-je, et si vous pouvez me donner quelques renseignements à ce sujet, je vous en serais extrêmement obligé.

« J’appuyai sur l’adjectif « éloigné » et me considérai dans mon for intérieur comme un Talleyrand au petit pied.

« — Quelle espèce de renseignements désirez vous ? me demanda gravement M. Goodge.

« — Tout ce qui peut avoir rapport à Matthieu Haygarth ou à sa femme.

« M. Goodge tomba alors dans une profonde méditation.

« — Je n’ai pas l’habitude d’agir sans réfléchir, commença-t-il.

« Je sentis que j’allais avoir à subir un petit speech professionnel.

« — Les créatures de premier mouvement sont les enfants de Satan, les descendants de Lucifer, les fils de Belzébuth. Je me consulte dans le silence de la nuit et j’attends les inspirations de la sagesse dans l’obscurité, à mes heures d’insomnie. Il faut que vous me donniez le temps de peser cette affaire dans mon esprit et que vous preniez patience.

« Je répondis à M. Goodge que j’attendrais volontiers sa convenance pour tous les renseignements qu’il pourrait me donner.

« — Voilà qui est bien, dit le pasteur, les gens du monde s’élancent en aveugles dans la vie comme le lion dans les forêts. Je ne les imite pas. Il est probable, n’est-ce pas, que les renseignements que je vous fournirai seront une source de profit pour celui qui vous emploie ?

« Je commençai à comprendre que mon ami Goodge et le recteur de Dewsdale étaient deux personnages fort différents, et que je devais diriger mon jeu en conséquence.

« — Cela dépendra de la nature de ces renseignements, répliquai-je diplomatiquement. Ils peuvent nous être utiles ou inutiles.

« — Et dans le cas où ils vaudraient quelque chose ?

« — Dans ce cas, celui qui m’emploie serait certainement disposé à rémunérer la personne qui les lui fournirait.

« Goodge retomba dans sa méditation.

« — C’était l’habitude de l’honoré Wesley de prendre conseil des Écritures, dit-il un moment après. Si vous voulez revenir demain matin, jeune homme, j’aurai pris conseil et serai en mesure de m’entendre avec vous.

« Je n’étais pas fort satisfait de m’entendre qualifier de jeune homme, même par un foyer de lumière tel que le révérend Jonas Goodge ; mais comme j’avais besoin de l’assistance du révérend Jonas, je me soumis avec assez de grâce à sa patriarcale familiarité. Je lui souhaitai le bonsoir, en promettant de revenir le lendemain. De retour à l’hôtel, j’écrivis à Sheldon, par le courrier du soir, lui rendant compte de mon entrevue avec Goodge et lui demandant quelle latitude il me laissait pour payer les services de ce gentleman.

« 6 octobre. – Une lettre de Sheldon :

 

« Cher Haukehurst,

« Il peut y avoir quelque chose de très important à découvrir dans ce mystérieux enterrement, à Dewsdale. Allez sans perdre de temps à Spotswold, examinez les registres, les pierres tumulaires, etc. Recherchez le plus vieil habitant. Tâchez de savoir si quelque Haygarth ou quelque personne de la famille a jamais demeuré là. Vous êtes sur une piste, suivez-la jusqu’à ce qu’elle se perde, ainsi qu’il arrive souvent, ou que vous aperceviez qu’il n’y a rien à en espérer. Cette affaire de Dewsdale vaut la peine d’être étudiée. Ne négligez pas les descendants de l’avocat Brice.

Tout à vous,

G. S. »

 

« Gray’s Inn, 5 octobre.

« Avant de partir pour Spotswold, il était nécessaire que je revisse Goodge. Je trouvai ce gentleman dans les dispositions les plus pieuses et en même temps très affairé. Il s’était adressé aux Écritures, comme le fondateur de sa secte, mais, je le crois, avec des aspirations moins idéales. Il s’était arrêté au 12e verset du 9e chapitre du Livre des Proverbes.

« — Si tu es sage, tu emploieras ta sagesse pour toi-même, dit-il solennellement. D’où je conclus que je serais impardonnable si je vous livrais ce que vous cherchez, sans aucune rémunération convenable. Je vous demande, en conséquence, jeune homme, ce que vous êtes disposé à faire ?

« Le ton avec lequel le révérend Jonas prononça ces paroles n’aurait pas été plus majestueux ni plus protecteur s’il eût été Saül et moi l’humble David ; mais un homme qui cherche à gagner trois mille livres doit savoir passer par-dessus beaucoup de choses. Voyant que le ministre était disposé à se faire brocanteur, je ne crus pas devoir user de plus de cérémonie.

« — Le prix dépendra de l’article que vous avez à vendre, dis-je, il faut que je le connaisse pour pouvoir l’apprécier.

« — Supposez que mes renseignements aient la forme de lettres.

« — Lettres de qui… à qui ?...

« — De Mme Rebecca Haygarth à mon grand-oncle Samson Goodge.

« — Et combien de lettres de ce genre avez-vous à vendre ?

« Je dis cela très crûment, mais les susceptibilités du révérend Jonas n’étaient pas des plus vives, et il ne sourcilla pas.

« — Supposons quarante lettres particulières, dit-il.

« Je dressai les oreilles et j’eus besoin, de toute ma diplomatie pour ne rien laisser paraître de ma profonde émotion. Quarante lettres particulières ! Il doit y avoir un monde d’informations dans quarante lettres particulières, à moins que celle qui les a écrites ne fût une diseuse de riens modèle.

« — Et sur quelle période s’étend la date de ces lettres ? demandai-je.

« — Sur sept années environ, de 1769 à 1776.

« Quatre ans avant son mariage avec notre ami Matthieu et trois ans après.

« — Ces lettres sont-elles un peu longues ou seulement de quelques mots ?

« — Elles ont été écrites à une époque où personne n’écrivait de courtes lettres, répondit sentencieusement Goodge. La plupart de ces lettres ont trois feuilles, et l’écriture de Mme Rebecca était très nette et très fine.

« — Très bien ! m’écriai-je. Je présume qu’il n’est pas nécessaire de vous demander à voir une de ces lettres avant de conclure. Hein, monsieur Goodge ?

« — Je ne crois pas que ce soit nécessaire, répondit le vieux jésuite. J’ai pris conseil et je m’en tiendrai à la lumière qui m’est apparue. « Si tu es sage, tu emploieras ta sagesse pour toi-même. » Non, je ne crois pas que ce soit nécessaire.

« — Et que demandez-vous pour les quarante lettres ?

« — Vingt livres.

« — Une grosse somme, M. Goodge !

« — Mais si elles ne devaient pas vous être utiles, il est probable que vous ne chercheriez pas à les avoir, répondit le ministre. J’ai pris conseil, jeune homme.

« — Et c’est là votre dernier mot ?

« — Je n’accepterai pas six pence de moins. Je n’ai pas l’habitude de manquer à ma parole. De même que Jacob a suivi Laban pendant sept ans, et sept autres années ensuite, parce qu’il avait promis de le faire, je m’en tiens à ce que j’ai dit. Or, j’ai dit vingt livres, jeune homme.

« La solennelle onction de ces paroles ne saurait se décrire ; l’audacieuse affectation avec laquelle il introduisait dans son sordide marché des semblants de scrupules eût dégoûté Tartuffe en personne. Voyant qu’il était résolu à ne pas faire de sacrifices, je pris congé de lui. Je télégraphiai immédiatement à Sheldon pour savoir s’il m’autorisait à adhérer à la demande de Goodge, puis je revins à mon hôtel où je me consacrai pendant dix minutes à l’étude d’un livret des chemins de fer à l’effet de trouver le plus court chemin pour aller à Spostwold.

« Après avoir parcouru attentivement une effrayante quantité de noms propres et d’éblouissantes colonnes de chiffres, je dénichai un endroit nommé Black Harbour, correspondant avec Wisborough, Spotswold, et Chilton. Un train partait de Ullerton pour Black Harbour le soir à six heures et devait arriver à huit heures quarante.

« Cela me laissait un intervalle de quelques heures pendant lequel je n’avais rien à faire, à moins qu’il n’arrivât des télégrammes de Sheldon. La chance de recevoir sa réponse me retint prisonnier dans la salle à manger de l’Hôtel du Cygne, où je lus presque en entier les feuilles locales et les journaux de Londres. La dépêche finit enfin par arriver :

« Dites à Goodge qu’il aura somme demandée. – Réclamez lettres de suite. – Argent envoyé ce soir par poste. »

« Tel était le message de Sheldon, court et précis, dans les limites de la taxe pour vingt mots. Je retournai chez Goodge ; je lui dis que ses conditions étaient acceptées. Je lui communiquai le télégramme sur sa demande et lui demandai de me remettre les lettres.

« J’aurai dû mieux connaître mon révérend ami et ne pas m’imaginer qu’il consentirait à se dessaisir de ses documents avant d’avoir touché son argent.

« Il se mit à sourire d’un petit sourire machiavélique.

« — Les lettres ont attendu longtemps, jeune homme, dit-il, après qu’il eut examiné le télégramme aussi attentivement que s’il eût été écrit en caractères puniques, et vous voyez qu’elles ont bien fait d’attendre. Elles peuvent bien attendre encore. « Si tu es sage, tu emploieras ta sagesse pour toi-même. » Vous pouvez venir chercher les lettres demain, et apporter l’argent. Disons à onze heures du matin.

« Je mis mon chapeau et souhaitai le bonjour à mon ami. J’ai été souvent tenté de jeter quelque chose à la tête des gens et me suis retenu ; mais jamais Satan ne m’avait aussi vivement tenté qu’en ce moment. Je crois bien que, si j’avais eu sous la main un tisonnier ou un couteau à découper, je l’aurais envoyé par le nez patriarcal de mon saint Jonas. Dans l’état des choses, je lui souhaitai le bonjour et revins à mon hôtel, où je dînai très vite. Je n’emportais qu’un petit sac de voyage ; je ne devais probablement être de retour que le lendemain soir au plus tôt.

« J’arrivai à la station dix minutes avant le départ du train. J’eus le temps d’épuiser l’intérêt que recèlent les affiches collées sur les murs ; j’appris comment je pouvais avoir mon mobilier transporté aux meilleures conditions, en supposant que j’eusse un mobilier ; je découvris où je devais m’adresser pour avoir un service de table et pour acheter des jalousies de la forme la plus convenable pour protéger mes fenêtres contre les coups du soleil d’été. J’étais encore occupé à déchiffrer la description de cette nouvelle invention de jalousies lorsque la cloche se mit à sonner. Presque aussitôt après, le train venant de Londres entra dans la gare avec un bruit de tonnerre.

« C’était le train pour Black Harbour. Il y avait un grand nombre de voyageurs pour le Nord, et beaucoup aussi qui descendaient à Ullerton. On se pressait, on se bousculait. J’eus d’abord quelque difficulté à trouver une place dans les secondes, ceux qui s’y trouvaient se tenaient devant les carreaux avec des mines désagréables, vous savez, ces mines particulières aux personnes qui voyagent en chemin de fer. Je finis néanmoins par en dénicher une ; mais pendant que j’allais d’une voiture à une autre, je fus frappé par une chose qui me donna plus tard à réfléchir. Je me trouvai face à face avec mon respectable ami et patron Horatio Paget.

« Nous n’eûmes que le temps de nous reconnaître et d’échanger un cri exprimant notre mutuelle surprise. La cloche s’étant remise à sonner, je fus obligé de m’élancer dans mon compartiment. Un instant de plus et je restais sur la voie, ce qui m’eût terriblement embarrassé. Le capitaine n’eût pas manqué de me questionner sur l’affaire qui m’amenait à Ullerton. N’étais-je pas censé être à Dorking, chez ma vieille tante ?

« Il aurait été très fâcheux pour moi de manquer ce train.

« Mais que peut venir faire le brave capitaine à Ullerton ? C’est une question que j’examinai en moi-même pendant que le train m’emmenait à Black Harbour.

« Sheldon m’a recommandé le plus strict secret, et j’ai été aussi muet que la tombe ; il est, par conséquent, presque impossible que le capitaine ait aucune idée de notre affaire. C’est bien l’homme du monde le plus capable de chercher à me supplanter, s’il avait le moindre vent de ce qui m’occupe, mais j’ai la conviction que cela n’est pas.

« Cependant l’annonce publiée par le Times sur la fortune des Haygarth a pu être lue par bien d’autres que par Sheldon. Si mon patron l’avait aussi remarquée et s’il était venu à Ullerton pour cette même affaire ?

« Cela est possible, mais ce n’est pas probable. Lorsque j’ai quitté le capitaine, il était engagé dans les affaires de Philippe Sheldon. Sans aucun doute, ce sont les affaires de Philippe Sheldon qui l’ont amené ici. Cette ville, qui semble l’abomination de la désolation à toute personne habituée à vivre à Londres ou à Paris, est néanmoins un centre commercial, et l’agent de change peut aussi bien mettre dedans les simples Ullertoniens que les enfants moins naïfs de la métropole.

« Ayant fait ces réflexions, je pris le parti de ne pas me tourmenter plus longtemps de l’apparition inattendue de mon bienfaiteur et ami.

« À Black Harbour, je trouvai une voiture publique qui me transporta à Spotswold. Cette voiture était si étroite et si basse que j’en eus des crampes dans les jambes et la tête toute meurtrie. Il faisait nuit noire lorsque la voiture me déposa, avec deux compagnons de voyage qui semblaient des campagnards, à Spotswold. Dans l’obscurité de la nuit, je ne vis qu’une demi-douzaine de maisons séparées de la route par des palissades en bois, une vieille église, et une auberge au toit bas, à la fenêtre de laquelle tremblotait une petite lumière, derrière un rideau rouge.

« Je demandai à cette auberge un asile pour la nuit et fus conduit à une chambrette dont les murs étaient blanchis à la chaux : le lit entouré de rideaux de basin empestait la pomme. C’était étroit, modeste, mais propre, et cela avait une petite saveur rustique qui ne me déplut pas. Je me figurai que je descendais à cette auberge, avec Charlotte pour femme, et il me semblait qu’il serait doux de vivre dans ce petit village perdu, oubliant, oubliés, comme dans les Huguenots. Je me complaisais dans ces chimères… moi ! qui avais été élevé au milieu du tapage de la foule, du gâchis du Strand !

« Serais-je heureux, avec cette chère enfant, si elle m’appartenait ? Hélas ! j’en doute. Un homme qui, jusqu’à vingt-sept ans, a mené la vie de bohème, est bien peu en état de goûter le pur bonheur que donne la tranquillité du foyer domestique. N’entendrai-je pas toujours le bruit des billes de billard ou la voix du croupier : « Messieurs, faites le jeu ! » N’aspirerai-je pas après le bruit, la cohue des bals du West End, les folles émotions du turf, pendant que mon innocente jeune femme sera assise à mon côté, en me disant d’admirer les yeux bleus de mon premier-né ?

« Non ; Charlotte n’est pas faite pour moi. Il y aura toujours deux classes séparées : les moutons et les boucs, et je suis parmi les boucs.

« Et cependant, il y a des gens qui se moquent des doctrines de Calvin et qui nient la prédestination.

« Est-il vrai qu’il n’y ait pas de prédestination ? N’étais-je pas prédestiné à vivre dans un bouge, à être élevé au milieu de gens sans foi et sans honneur, à me nourrir comme un vagabond, à porter des habits non payés ? Les Euménides n’ont-elles pas présidé à la naissance de Richard Savage, qui fut tellement malheureux que pour lui les lois de la nature semblaient renversées, puisque sa mère même le haïssait. Une fatalité sinistre ne s’est-elle pas attachée aux pas de Chatterton ? Une mystérieuse malédiction n’a-t-elle pas frappé ces hommes qui portaient le nom de ducs de Buckingham ?

« Quelles folles lamentations je me laisse aller à consigner dans ce journal, qui ne devrait être qu’une simple relation ; mais il est si naturel au genre humain de se plaindre, qu’à défaut de confident, il a recours aux plumes, à l’encre et au papier.

« Je consacrai ma soirée à une conversation avec l’aubergiste et avec sa femme. Le nom de Haygarth leur était aussi inconnu que s’il eût appartenu à une inscription trouvée dans le tombeau des Pharaons. Je me fis renseigner sur les quelques habitants du village, et j’appris que le vieillard le plus âgé était le sacristain : il y était né, et, à ce que croyait mon hôte, il ne s’était jamais éloigné de son lieu de naissance de plus de vingt milles. Son nom est Peter Drabbles. La première chose que j’aurai à faire demain matin sera d’aller le trouver : quelque personnage du genre de mon vieux loup de mer, je suppose ; puis, j’examinerai les registres de la paroisse.

« 7 octobre. – Matinée humide. Pluie fine. Sans parler d’un froid pénétrant qui, malgré mon épais pardessus, me glace jusqu’à la moelle des os. Je ne crois pas, du reste, que Spostwold soit beaucoup plus agréable au cœur de l’été. Tel que je l’ai vu aujourd’hui, ce lieu me paraît être le type de ce qu’il y a de plus sombre, de plus triste et de plus désolé. De longs marais entourent le petit village qui est blotti dans un fond, comme un pauvre animal abattu qui cherche à se mettre à l’abri de la bise ; sur la limite du marais, au-dessus de maisons éparses et de la petite auberge, s’élève le carré massif de la tour d’une vieille église. Elle est tout à fait hors de proportions avec les pitoyables habitations qui l’avoisinent : ce doit être les restes de quelque monastère.

« Je me dirigeai vers cette église, malgré la pluie, accompagné par le sacristain. C’était un vieux bonhomme tout cassé qui remplissait à la fois les fonctions de sacristain, de clerc, de fossoyeur, et toutes autres fonctions officielles du même genre.

« Nous fîmes notre entrée dans l’intérieur, après que mon loup de mer n° 2 eut fait sonner un trousseau de clés énormes. La porte s’ouvrit en grinçant et se ferma avec un bruit épouvantable. Si laide et si noire que paraisse l’église au dehors, elle est encore plus laide et plus noire à l’intérieur ; une humidité glaciale tombe de ses murs ; elle semble venir d’un sépulcre. L’on y rencontre tous les mystérieux recoins et armoires particuliers à cette espèce d’édifices : un orgue qui, chaque fois qu’une porte est ouverte ou fermée, laisse échapper un son plaintif ; un comble voûté qui reproduit le bruit de pas, dont l’écho fait songer à la voix d’un esprit qui jetterait un cri douloureux dans l’espace. Encore un impie qui franchit le seuil du temple sacré, encore un plébéien qui vient profaner les cendres des de Montacutes, seigneurs de ce pays !

« La sacristie a, s’il est possible, un cachet plus mystique encore que toutes les sacristies en général ; mais, un esprit occupé d’affaires dédaigne les considérations d’un ordre surnaturel. Pour un moment cependant tous les contes de Noël que j’avais lus ou entendus raconter sur les sacristies, affluèrent à mon cerveau. Le mariage du fantôme, à la suite duquel la belle main blanche de la fiancée se transforme en une main de squelette au moment où elle signe le registre. Le baptême surnaturel où, après la cérémonie, le parrain et la marraine, la nourrice et l’enfant, le prêtre et le sacristain brusquement se raidissent, pâlissent, n’ont plus de souffle, se changent en autant de cadavres.

« En un moment, le souvenir de cent contes de Noël vint m’accabler, tant était froide, mystérieuse et pesante l’atmosphère de la sacristie de Spotswold. Mais enfin, lorsque ces ombres se furent évanouies, je redevins un clerc d’avocat, et je me mis résolument à fouiller les registres et à interroger mon ancien.

« Je trouvai dans cet individu une créature tellement obtuse, qu’en comparaison de lui mon vieil habitant de Ullerton eût semblé un Pitt ou un Chatham ; mais je le questionnai et le requestionnai jusqu’à ce que j’eusse presque mis ma pauvre cervelle à l’envers et fus parvenu à apprendre de lui, premièrement qu’il n’avait jamais connu personne du nom de Haygarth, dans tout le cours de ses soixante-quinze ans de végétation, que, par politesse, je voulus bien qualifier d’existence ; secondement, qu’il n’avait jamais entendu personne parler des Haygarth ; troisièmement, qu’il connaissait intimement tous les habitants du village et était convaincu qu’aucun d’eux ne pourrait me donner l’ombre d’un renseignement à leur sujet.

« Après que je fus arrivé, avec infiniment de temps et de peine, à extraire de mon mieux ce qui précède, je passai aux registres.

« Si l’encre fabriquée dans le siècle actuel n’est pas plus durable que l’abominable fluide consacré à l’écriture il y a cent ans, je plains amèrement les générations futures. Les registres de Spotswold pourraient confondre un Bunsen. Néanmoins, prenant en considération l’incontestable fait que trois mille livres font une somme, je m’acharnai à ma besogne pendant deux heures, et parvins enfin à déchiffrer la mention suivante, écrite en vieux style et avec l’orthographe du temps :

« 1. – Matthieu Haygarth, âgé de quatre ans, a été enterré dans cette église, à côté de la tombe de Marthe Stileman, environ à dix pieds de distance du grand if. – 6 février 1753.

« 2. – Mary Haygarth, âgée de vingt-sept ans, a été enterrée sous le grand if. – 21 novembre 1754.

« Après avoir copié ces deux mentions, je vins dans le cimetière pour y rechercher la tombe de Mary Haygarth.

« Sous un if magnifique, qui pouvait être déjà vieux il y a cent ans, je trouvai confondue avec beaucoup d’autres une pierre tumulaire tellement couverte de mousse, que ce fut seulement après avoir enlevé avec mon canif la verdure parasite que je parvins à mettre à découvert les lettres qui y avaient été creusées,

« Je pus lire enfin cette courte inscription :

 

ICI

REPOSE LE CORPS

de

MARY HAYGARTH

âgée de 27 ans

Née en 1727 – Morte en 1754.

Celui qui lui dédie cette tombe s’afflige

sans espoir de consolation.

 

« Singulière épitaphe : Pas un mot de latin, aucun texte des Écritures, aucune attestation habituelle des vertus et des mérites de la personne décédée ; pas un mot indiquant si elle était morte fille, femme, ou veuve. C’était une inscription fort embarrassante pour un avocat ou un généalogiste, bien qu’elle eût pu plaire à un poète.

« J’imagine que cette Mary Haygarth doit avoir été quelque paisible créature ayant fort peu d’amis pour déplorer sa perte. Peut-être n’en a-t-elle eu qu’un, celui-là qui déclare que son chagrin est sans espoir de consolation.

« C’est là tout ce que ma patience et ma subtilité ont pu faire pour moi à Spotswold. J’ai épuisé tous les moyens d’obtenir de plus amples informations ; par conséquent, après avoir écrit et mis à la poste mon rapport pour Sheldon, je ne vis pas autre chose à faire que de retourner à Ullerton. Je n’emportai avec moi que la copie des deux mentions inscrites sur le registre des enterrements. Quels sont ce Matthieu et cette Mary Haygarth et de quelle façon peuvent-ils être alliés à notre Matthieu ? C’est une énigme qui ne peut être comprise à Spotswold.

« Là se termine l’histoire des Haygarth, dans les tombes creusées sous le grand if. »

 

FIN DU PREMIER VOLUME.

 


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en janvier 2022.

 

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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : M. E. Braddon, Les Oiseaux de proie, tome premier, Paris, Hachette, 1874. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Depuis la colline, a été prise par Laura Barr-Wells le 9.07.2014.

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