Mary Elizabeth BRADDON

LE CAPITAINE
DU VAUTOUR

traduction :
Charles Bernard Derosne

1873

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Table des matières

 

CHAPITRE I  LE CHEMIN DE MARLEY. 5

CHAPITRE II  MILLICENT. 31

CHAPITRE III  REGARD EN ARRIÈRE. 49

CHAPITRE IV  LE CAPITAINE PROUVE UN ALIBI 60

CHAPITRE V  MILLICENT RENCONTRE L’OMBRE DE SON MARI 72

CHAPITRE VI  SALLY SOULÈVE LE VOILE DU PASSÉ  85

CHAPITRE VII  COMMENT DARRELL RETROUVA SON CHEVAL  94

CHAPITRE VIII  COMMENT LA VENUE D’UN COLPORTEUR ÉTRANGER OPÉRA UN GRAND CHANGEMENT DANS L’ESPRIT ET DANS LES MANIÈRES DE SALLY. 105

CHAPITRE IX  LE VALET DE SIR LOVEL MORTIMER EST IVRE  117

CHAPITRE X  LA MAISON DE CHELSEA.. 127

CHAPITRE XI  SEPT ANS APRÈS. 137

CHAPITRE XII  LE CAPITAINE FANNY. 148

CHAPITRE XIII  LA FIN DE JANVIER.. 156

CHAPITRE XIV  LE TESTAMENT DE RINGWOOD.. 168

CHAPITRE XV  MARIAGE DE MILLICENT. 179

CHAPITRE XVI  LA TROISIÈME APPARITION DU FANTÔME  188

CHAPITRE XVII  LE CAPITAINE CHEZ LUI 208

CHAPITRE XVIII  CE QUI ARRIVA DANS LA CHAMBRE QUI DONNAIT SUR LE JARDIN.. 217

CHAPITRE XIX  APRÈS LE MEURTRE. 231

CHAPITRE XX  AVANT LE JUGEMENT. 241

CHAPITRE XXI  LE COLPORTEUR REVIENT UNE SECONDE FOIS À L’OURS-NOIR.. 255

CHAPITRE XXII  MÈRE ET FILS. 276

CHAPITRE XXIII  DÉCOUVERTE DU CADAVRE. 283

CHAPITRE XXIV  LE PROCÈS DE MILLICENT. 290

Ce livre numérique. 316

 

 

 

À
MONSIEUR ARSÈNE HOUSSAYE

 

Souvenir.

CH. BERNARD DEROSNE.

CHAPITRE I

LE CHEMIN DE MARLEY

— Il n’est arrivé personne par la diligence ce soir ? – demanda le forgeron de Compton-des-Bruyères au gros et lourd propriétaire de l’Ours-Noir, la première et la plus vaste hôtellerie du pays.

— Personne, excepté le Capitaine Duke.

— Comment !… le Capitaine était donc allé à Londres ?…

— Il y est resté trois semaines, – répliqua l’aubergiste, qui paraissait être d’une humeur maussade et taciturne.

— Hum !… – dit le forgeron ; trois semaines à Londres ; trois semaines à jouer, à se quereller, à perdre son temps, à danser aux bals de Chelsea, et à donner des soupers à Covent Garden ; trois semaines à dépenser l’argent du Roi ; trois semaines…

— À aller au diable !… trois semaines à aller au diable !… – fit une voix derrière lui ; pourquoi ne dites-vous pas cela en bon anglais, John Homerton ?

— Bon Dieu ! mais n’est-ce pas M. Darrell Markham que voici ?

— Lui-même et nul autre, – reprit celui qui venait de parler.

C’était un homme fort grand, qui portait une longue, redingote, de maîtresses bottes et un chapeau à trois cornes qui lui cachait les yeux.

— Mais ne dites rien, Homerton ; personne ici ne sait que je suis à Compton, et comme je n’y suis venu que pour affaires, mon séjour y sera de très courte durée. Il faut que je reparte dans deux heures. Que disiez-vous donc du Capitaine George Duke, du vaisseau de Sa Majesté le Vautour ?

— Je disais, monsieur Darrell, que si j’avais une femme aussi jolie que Mme Duke, et si je ne pouvais rester près d’elle que deux mois de l’année, je ne passerais pas la moitié de mon congé à Londres. Je crois, monsieur Darrell, qu’avec sa beauté, votre cousine aurait pu faire un meilleur mariage que celui-là.

— Je le crois aussi, Homerton.

Pendant ce court dialogue, ils étaient restés tous trois debout à la porte de l’auberge. Le forgeron tenait la bride de son vigoureux petit cheval blanc, âgé au moins d’un quart de siècle, tout prêt à monter en selle pour retourner à sa forge, située à l’extrémité de la ville ; il avait été retenu plus longtemps qu’il ne l’aurait voulu, mais comment résister aux charmes de la conversation de l’aubergiste ? Darrell Markham s’éloigna des deux hommes, et, se promenant sur la grande route poudreuse, il considéra l’entrée d’un petit chemin étroit et sinueux qui traversait les bruyères stériles et sombres ; elles s’étendaient à une distance de plusieurs milles. L’Ours-Noir se trouvait à la porte de la ville, sur le bord même de cette froide campagne.

— Il fera très noir cette nuit, – dit Markham, – et ce ne sera pas une promenade agréable d’aller à Marley.

— Vous ne comptez certainement pas vous y rendre ce soir, monsieur ? – dit l’aubergiste.

— Il le faut, Samuel. Qu’il fasse beau, qu’il fasse mauvais, je coucherai à Marley ce soir.

— Vous êtes bien courageux, monsieur Darrell, – dit le forgeron avec un air d’admiration profonde.

— Il n’y a pas autant de courage que vous le pensez à traverser les bruyères de Compton. J’ai des pistolets qui ne ratent jamais ; mon cheval est robuste, et ses jambes sont solides. J’ai une bourse bien garnie, et je saurai bien la garder ; j’ai déjà dans ma vie rencontré plus d’un voleur de grande route ; ils ont toujours trouvé leur maître.

— Faut-il vraiment que vous arriviez à Marley ce soir, monsieur Markham ?

— Il le faut, il le faut, monsieur Pecker ; je dormirai cette nuit au Lion d’or

— Monsieur l’hôtelier, indiquez-moi, je vous prie, le chemin de Marley, – dit un étranger, s’arrêtant devant la porte de l’auberge.

Les trois interlocuteurs levèrent en même temps les yeux et virent un cavalier qui, à son tour, les regardait en face ; il était arrivé si doucement qu’on n’avait même pas entendu le bruit des sabots de son cheval. À quel moment s’était-il arrêté ? D’où venait-il ? ce qu’il y avait de certain, c’est qu’il était là. La faible lueur d’un crépuscule d’automne tombait sur son visage ; les derniers rayons d’un soleil rougeâtre brillaient sur sa chevelure brune.

Ainsi éclairé par le soleil couchant, cet homme était très beau. Il avait les traits réguliers, le visage pâle et un peu bronzé par le soleil étranger, les yeux bruns avec des sourcils noirs, des cheveux châtain clair bouclés que la brise d’octobre faisait voltiger sur son large front. Ce cavalier était de taille moyenne, vigoureux, et bien proportionné ; c’était enfin le type de la mâle beauté anglaise. Le cheval n’était pas moins robuste que son maître avec son large poitrail et ses membres nerveux.

— Je désire savoir quel est le chemin le plus court pour aller à Marley, – dit le cavalier pour la deuxième fois.

Il y avait eu quelque chose de si brusque dans la manière dont il était apparu aux trois compagnons, qu’aucun d’eux n’avait songé à lui répondre.

L’aubergiste fut le premier qui se remit de sa surprise.

— Capitaine, prenez ce chemin sinueux qui traverse la bruyère là-bas ; il vous conduira droit comme une flèche, – lui répondit-il honnêtement, malgré ce paradoxe.

Le cavalier inclina la tête.

— Merci et bonsoir, – dit-il en s’éloignant au petit galop par l’étroit chemin des bruyères, qui n’était d’ailleurs guère plus mauvais que la grande route.

— Quel est ce Capitaine ? – demanda Darrell Markham dès que l’étranger fut parti.

— C’est le mari de votre cousine, monsieur, le Capitaine George Duke.

— George Duke ?… Mais il vous a parlé comme un étranger.

— C’est sa manière, monsieur, – dit l’aubergiste ; – voilà bien le pire ; un jour il vous dit : « Mon bon ami, que je suis content de vous voir ! que voulez-vous boire avec moi ? » Un autre jour, il vous regarde de travers. On ne sait jamais comment le prendre ; malgré tout, c’est un brave homme que le Capitaine.

— Très beau garçon, – dit Darrell. – Je ne m’étonne plus que Millicent s’en soit éprise.

— Il y a pourtant des gens qui disent que Mlle Millicent en aimait un autre avant le Capitaine, – insinua le malin aubergiste.

— Ces gens-là devraient trouver quelque chose de mieux à faire que de bavarder sur les affaires de cœur d’une jeune femme, – fit Markham. – Mais, je vous le répète, Pecker, si je ne pars pas tout de suite, je n’arriverai pas à Marley ce soir : il va faire nuit dans une heure. Donnez ordre qu’on m’amène Balmerino.

— Vous êtes réellement, forcé de vous en aller ce soir, monsieur Markham ?…

— Encore une fois, oui. Voyons, dites au garçon d’écurie d’amener mon cheval ; sans cela l’obscurité me surprendrait avant que je fusse à mi-chemin.

— Bonsoir donc, monsieur, – dit le forgeron ; – j’aurais voulu que vous restassiez à Compton ; on y est triste, maintenant que le vieux seigneur est mort, que le jeune seigneur se ruine à Londres, et que vous êtes toujours absent. Compton n’est plus ce qu’il était quand vous étiez petit garçon, monsieur Darrell, et que votre oncle passait les fêtes de Noël au manoir ; c’était le bon temps… mais à présent…

— Parbleu ! il faut bien que nous vieillissions tous, John, – dit Darrell en réprimant un soupir.

— Il est dur de soupirer et de parler de vieillir à vingt-huit ans, monsieur, – dit le forgeron. – Bonsoir, monsieur Darrell, et… pardonnez la liberté que je prends en vous disant : Que Dieu vous garde !

Homerton monta sur son vieux cheval blanc et se dirigea vers les lumières brillantes de la grande rue.

Au moment même où le forgeron s’éloignait, on entendit dans l’intérieur de l’auberge une voix de femme qui criait :

— Où est-il cet imprudent ?… où est mon cher enfant ?… il ne partira pas ce soir… je ne veux pas qu’on lui coupe la gorge, moi… Je ne veux pas qu’on lui brûle la cervelle sur la grande route du Roi.

En même temps, une grosse femme d’une cinquantaine d’années sortit de l’auberge, et jeta ses gros bras rouges, ornés de mitaines noires, autour du cou de Markham.

— Vous ne partirez pas ce soir, monsieur Darrell, n’est-ce pas ? J’ai entendu Pecker qui vous demandait de rester, mais il a des manières si maussades, il ne sait pas demander, – dit dédaigneusement l’importante Mme Pecker. – Ah ! je perds souvent patience avec lui… Comme il est probable, vraiment, que vous resteriez ici, si l’on n’avait à vous offrir qu’un ou deux canards à moitié morts !

Cette observation sans bienveillance était dirigée contre Pecker ; la nature endormie de l’aubergiste attirait sans cesse sur lui le dédain de sa magnifique et énergique moitié.

Pauvre propriétaire de l’Ours-Noir ! En vérité, on peut bien dire qu’il n’existait pas. Il y avait des garçons, des servantes, des valets d’écurie à l’Ours-Noir, mais il n’y avait point de propriétaire. Pecker était si absolument éclipsé par la splendeur de sa grosse et souveraine épouse, que ses serviteurs même ne s’apercevaient pas qu’il fût de ce monde. Quand il donnait un ordre, on n’en tenait pas compte ; et si, par quelque malheureux hasard, un des domestiques, peu accoutumé aux habitudes de la maison, tâchait de le remplir, cela causait, pendant toute la journée, un terrible désordre dans le ménage de l’Ours-Noir. Aussi Pecker n’était pas gai. S’il recevait un voyageur, il lui donnait une idée si triste de la vie en général, et en particulier de celle que l’on menait à Compton, que neuf voyageurs sur dix s’en allaient découragés dès qu’on avait donné à leurs chevaux une botte de foin accompagnée d’un peu d’eau de la grande cuve placée sous le chêne devant la porte. Il ne parlait que de brigands sur le chemin ; il avait la bouche pleine de tempêtes terribles, et s’il abordait un sujet politique, on voyait, en l’écoutant, une avalanche de calamités sans nombre tomber sur la vieille Angleterre ; s’il discutait à propos d’agriculture, les plus mauvaises récoltes devaient ruiner le pays. Quelques personnes assuraient qu’il était triste naturellement, et que lorsqu’il souriait ce sourire lui faisait mal. D’autres, au contraire, déclaraient qu’avant son mariage il était moins sombre, que le poids de son bonheur conjugal était trop grand pour lui. Il succombait sous la félicité d’être uni à une aussi splendide créature que Mme Pecker ; cette bonne fortune si inattendue avait détruit sa santé et troublé son esprit. Sûrement tel qu’il était, il se sentait tout à fait impuissant à lutter contre sa belle, mais gigantesque épouse. Un étranger, voyant pour la première fois la félicité conjugale qui régnait dans la maison de l’Ours-Noir, aurait pensé que Pecker y était un intrus, un aubergiste nominal, ou, comme l’on pourrait dire, un hôtelier-consort. Cependant, pour un intrus, il n’en était pas un : l’auguste famille des Pecker avait régné de temps immémorial à l’Ours-Noir. Feu Samuel Pecker, le père de l’époux de Sarah, était un gros et robuste gaillard de six pieds ; il ressemblait aussi peu à son fils qu’il est possible à deux Anglais de ne pas se ressembler. Samuel avait hérité de son père de toute la propriété : la maison, les hangars, les jardins, les basses-cours, les écuries, les vacheries, les étables à cochons, tout enfin ce qui était connu sous la dénomination de l’Ours-Noir ; mais Samuel n’avait pas longtemps joui de son pouvoir. Six mois après être monté sur le trône, six mois après s’être installé dans le grand fauteuil de cuir du comptoir de l’Ours-Noir, il épousa Sarah, qui était la femme de charge du seigneur Ringwood Markham, du manoir, et la veuve d’un matelot nommé Thomas Masterton.

Voilà pourquoi en ce moment Sarah Pecker tenait embrassé le cou de Darrell dans ses deux gros bras. Elle avait connu Darrell dès son enfance ; elle ne croyait pas que, parmi tous les hommes du monde qui fréquentaient le Ranelagh et les cafés, ni parmi ceux qui sont dans l’armée, dans la marine, dans Leicester, dans Kensington, au club de White, chez Bellamy, au Mail, dans Change Alley, à Bath, à Tunbridge Wells, ou enfin dans n’importe quel endroit à la mode d’Angleterre, on pût trouver un cavalier aussi beau, aussi distingué, aussi intelligent, aussi élégant, aussi courageux, aussi généreux, aussi charmant, aussi noble que Darrell Markham.

— Vous ne partirez pas ce soir, monsieur Darrell, – lui dit-elle ; – vous ne voudriez pas que l’on dit que vous êtes sorti de l’Ours-Noir pour vous faire assassiner dans les landes de Compton. Dans ce moment même, Jenny est occupée à vous faire rôtir un chapon, et je vous donnerai une bouteille de vin de votre pauvre oncle, que Pecker a acheté à la vente du manoir.

— C’est inutile, Sarah ; je te dis qu’il m’est impossible de rester. Je sais que Jenny sait très bien faire rôtir un chapon, et que tes hôtes sont toujours fort bien traités ; rien ne me serait plus agréable que de rester ici, mais je ne le puis vraiment pas. Il faut que je prenne la diligence qui part de Marley demain, à cinq heures du matin, pour York. Je n’aurais pas dû m’arrêter du tout à Compton, mais je n’ai pu résister à la tentation de te donner une poignée de main, Sarah, en souvenir du bon vieux temps qui n’est plus, et aussi pour te demander des nouvelles de Nat Holloway le meunier, et de Lucas Jordan le médecin, et de Selgood le notaire, et de quelques autres de mes anciens camarades… et… et…

— Et de Mlle Millicent ?… n’est-ce pas, monsieur Darrell ?… car Londres peut bien être une belle et grande ville toute pleine de jolies femmes qui se promènent sur le Mail avec leurs paniers et leurs falbalas à la française… mais vous n’avez pas oublié Mlle Millicent, n’est-ce pas, Darrell ?

Elle l’avait allaité et soigné quand il était un tout petit enfant, et elle l’appelait quelquefois Darrell tout court.

— Vous avez tort, Darrell, vous avez tort. L’année passée, il y a eu un joli mariage à l’église de Compton ; tout était magnifiquement conduit ; ah ! que la fiancée était belle ! Mais il y avait quelque chose qui clochait, et ce quelque chose-là, c’était le fiancé.

— Si tu ne veux pas que la nuit me surprenne, ni que quelque vaillant chevalier me brûle la cervelle sur le chemin de Compton, il faut me laisser partir tout de suite, Sarah… Oh ! Sarah, le bon vieux temps que celui où je t’appelais Mme Sally Masterton, quand j’étais encore dans la chambre de la gouvernante au Manoir.

En disant ces mots, il s’éloigna en soupirant, puis il se mit à siffloter un vieil air anglais bien doux et bien plaintif, et, debout sur le seuil de la porte, il considéra la vaste étendue des bruyères.

Le garçon d’écurie amena le cheval : un vigoureux alezan, haut de seize paumes. Et quelle fière allure ! il n’avait qu’une seule tache blanche, une raie longue et mince sur un des côtés de la tête.

Le jeune homme entoura de son bras le cou du cheval, le caressa et le regarda comme il aurait regardé un ami en la fidélité duquel il eût eu toute confiance, – chose assez rare dans ce bas monde.

— Mon brave Balmerino, mon bon Balmerino, – dit-il, – ce soir nous ferons ensemble vingt-quatre milles à travers un rude pays. Tu m’aideras à remplir une mission dont le résultat sera peut-être détestable, et tu m’éloigneras de bien des souvenirs amers et de bien tristes pensées ; tu feras tout cela, Balmerino, tu feras tout cela, n’est-ce pas mon vieux cheval ?

Le cheval frotta sa tête contre l’épaule du jeune homme et fit entendre un léger hennissement.

— Bonne bête ! cela veut dire oui, – dit Markham en s’élançant en selle. – Bonsoir, mes vieux amis ! adieu, vieille maison ! Je dirai comme M. Garrick dit dans une pièce de M. de Shakspeare : « Richard est encore lui-même ! » Adieu !

Il fit un signe de la main, et s’éloigna lentement dans la direction du sentier des bruyères ; mais avant qu’il n’eût traversé la route, Pecker, ordinairement si flegmatique, se leva subitement devant lui et l’arrêta ; il avait le visage pâle et défait.

Darrell tira brusquement la bride de Balmerino et le fit reculer ; l’aubergiste de l’Ours-Noir avait été bien près d’être écrasé tout net.

— Monsieur Darrell, – fit le maussade aubergiste, – n’allez pas ce soir à Marley… n’y allez pas… Ne me demandez pas pourquoi, monsieur, ne me demandez pas pourquoi, car je ne saurais vous le dire, mais n’y allez pas ! J’ai senti une de ces choses… Je ne sais pas comment cela s’appelle… J’ai eu de ces pressentiments qui vous frappent aussi distinctement que pourraient le faire les paroles les plus claires. N’y allez pas !… n’y allez pas !

— Quoi ?… un pressentiment… Pecker ?…

— C’est le mot, monsieur. N’y allez pas !…

— Il le faut pourtant, Samuel, il le faut ! Si, en allant à Marley, je cours à ma mort, que la volonté de Dieu soit faite.

Il lâcha la bride, et Balmerino partit avec une telle rapidité que Pecker ne vit bientôt plus de Darrell Markham qu’un nuage de poussière blanche poussé par le vent d’automne, vers les bruyères, que l’approche de la nuit rendait de plus en plus sombres.

Sarah se tenait debout sous le porche couvert de chaume de l’Ours-Noir ; elle regardait aussi le cavalier qui s’éloignait.

— Pauvre Darrell ! brave, généreux, noble Darrell !… Pour l’amour que je porte à Mlle Millicent, j’aurais désiré que le Capitaine Duke lui ressemblât un peu.

— Mais si par hasard le Capitaine ne le désire pas du tout ?… Comment faire, madame Pecker ?

La personne qui venait de répondre au monologue de Mme Pecker était un homme de taille moyenne, vêtu comme un officier de la Marine royale ; il s’était approché de la porte de l’hôtellerie aussi doucement que l’avait fait le cavalier étranger une demi-heure auparavant.

Pour la première fois, l’imprudente Sarah trembla devant un homme ; la grosse femme ne put que balbutier.

— Je vous demande bien pardon, Capitaine Duke, – dit-elle, – je ne faisais que penser !…

— Vous pensiez à haute voix, madame Pecker. Ainsi donc, vous aimeriez à voir George Duke, Capitaine du vaisseau de Sa Majesté le Vautour, aussi négligent, aussi paresseux, aussi inutile, aussi propre à rien que Darrell Markham ?

— Je vais vous dire ce que c’est, Capitaine. Vous êtes le mari de Mlle Millicent, et je ne pourrais rien dire contre vous par amour pour cette chère demoiselle. Mais ne parlez pas mal de M. Darrell Markham, car c’est une chose que Sarah Pecker ne permettra pas, tant qu’elle aura une langue dans la bouche et des ongles au bout des doigts.

Le Capitaine partit d’un grand éclat de rire sonore et prolongé, un rire qui vraiment était une musique, un rire qui n’avait pas son pareil, tant il était harmonieux. Il y avait des gens dans la ville de Compton-des-Bruyères, dans le port de Marley, et à bord de la frégate de Sa Majesté le Vautour, qui prétendaient trouver parfois dans ce rire quelque chose de cruel et de désagréable à entendre. Mais a-t-on jamais vu un homme dans une situation élevée échapper à la calomnie ? Et pourquoi, s’il vous plaît, le Capitaine Duke aurait-il été une exception à cette règle générale ?

— Je vous pardonne, madame Pecker, – dit-il, – je vous pardonne. Je peux souffrir qu’on dise du bien de Darrell Markham. Pauvre diable, je le plains !

Après cette observation si amicale, le Capitaine du Vautour se mit à marcher à grands pas devant le seuil de l’auberge ; il rencontra Samuel qui, après l’avis solennel qu’il venait de donner à Darrell, était rentré à l’hôtellerie par une porte de derrière.

Si le Capitaine Duke, de la marine de Sa Majesté, eût été un revenant, son apparition n’aurait pas étonné davantage le doux Samuel ; il recula, et, de ses petits yeux bleus tout grands ouverts, il regarda fixement le Capitaine.

— Vous n’y êtes donc pas allé ? – demanda-t-il.

— Comment, je n’y suis pas allé ? Où cela ?…

— À Marley.

— Pas allé à Marley ? non ! Qui vous a dit que j’avais l’intention d’y aller ?

Le peu d’énergie qui restait au cœur de Pecker s’évanouit tout à coup quand il entendit la voix sonore du Capitaine, et il murmura doucement :

— Qui me l’a dit ?… Oh ! personne… excepté… excepté vous !

Le Capitaine sourit de nouveau de son étrange sourire.

— Je vous ai dit cela, moi ?… je vous ai dit cela, Pecker ?… Quand ?

— Il y a une demi-heure… quand vous m’avez demandé quel chemin il fallait prendre.

— Quand je vous ai demandé quel chemin il fallait prendre pour aller à Marley ?… Mais je connais ce chemin-là aussi bien que le gaillard d’arrière du Vautour.

— Cela m’a surpris aussi, Capitaine, de vous voir arrêter votre cheval à cette porte et de vous entendre me demander le chemin… Oui, je dois vous dire que j’ai trouvé cela assez bizarre…

— Moi !… j’ai arrêté mon cheval ?… Quand ?…

— Il y a une demi-heure.

— Pecker, je n’ai pas mis le pied à l’étrier de tout aujourd’hui. Je n’aime pas trop les chevaux, et surtout ce soir que je suis fatigué de mon voyage. Je sors à l’instant du salon de ma femme, où j’ai pris une tasse de thé. Grand Dieu ! je me suis assez ennuyé à écouter son bavardage !

— Et pourtant le curé Bendham dit qu’il n’y a pas de revenants !

— Pecker, vous êtes ivre-mort.

— Je n’ai pas bu un verre de bière aujourd’hui, Capitaine. Demandez à Sarah.

— Non il n’a rien bu, Capitaine, – répondit Mme Pecker à cette question. Oh ! je veille à ce qu’il ne boive pas.

— Eh bien, alors, madame Pecker, qu’a-t-il donc, ce diable de fou ! – demanda le Capitaine en colère.

— Que Dieu ait pitié de vous ! Moi, je n’en sais rien, – répliqua dédaigneusement Mme Pecker. Il a la tête aussi pleine de folies que la plus vieille femme de tout le Cumberland. Il voit toujours des revenants, des spectres, des linceuls, et toutes espèces d’horreur ; c’est ce qui dérange son esprit pour les affaires, et le rend incapable même de régler ses livres de comptes. Aussi je perds patience avec lui.

Mme Pecker aimait beaucoup à dire qu’elle perdait toute patience avec son mari ; on la croyait sur parole.

— Oh ! n’importe ! cela ne me regarde pas, – dit l’aubergiste avec douceur ; – il y avait trois hommes qui l’ont vu, voilà tout !

— Trois hommes !… Ils ont vu qui ?…

— Nous étions trois qui l’avons vu… Nous avons vu…

Ici l’aubergiste fit une horrible grimace, comme s’il avalait quelque chose avec avidité.

— Voyez ! – fit Mme Pecker, – il avale sa langue maudite !

— Bon ! – murmura Samuel, – nous l’avons vu.

— Qui donc ?…

— Le Capitaine, il y a une demi-heure, il s’est arrêté sur son cheval devant cette porte et m’a demandé de lui indiquer le chemin de Marley.

— Duke regarda fixement celui qui venait de parler ; il le regarda sérieusement, d’un air pensif, avec ses grands yeux noirs perçants, puis il se mit à rire. La figure stupéfaite de l’aubergiste l’amusait tant qu’en traversant le vieux vestibule il ne pouvait encore s’empêcher de rire, et qu’en ouvrant la porte du salon boisé, dans lequel les gens comme il faut avaient l’habitude de se réunir, il riait toujours. Il s’assit en riant dans le grand fauteuil ; il étendit les jambes pour permettre aux talons de ses bottes de se sécher sur les chenets de fer, en riant plus fort ; il continua de rire en appelant Pecker, et il put à peine commander son punch qui était son breuvage favori, tant il riait à gorge déployée.

Il n’y avait personne que le Capitaine dans la salle, et lorsque l’aubergiste eut fermé la porte, Duke continua de rire. Cependant une pensée amère contractait les muscles de son visage, et l’expression agréable de ses yeux noirs fit place tout à coup à une profonde tristesse.

Quand on lui apporta son punch, il en but trois verres. Mais ni le grand feu de bois qui pétillait dans le vaste foyer, ni la boisson brûlante, ne paraissaient le réchauffer ; il frissonnait tout en buvant.

Il frissonnait, et, attirant sa chaise plus près du feu, il posa de nouveau ses pieds sur les deux chenets en fer, et il regarda d’un air sombre la flamme qui pétillait.

— Mon cauchemar !... mon ombre !… ma malédiction !… – s’écria-t-il.

Ces quelques mots qu’il venait de prononcer exprimaient une haine aussi durable que sa vie.

Tout à coup une pensée nouvelle parut le frapper ; il se leva si brusquement qu’il renversa le lourd fauteuil sur lequel il était assis : puis il quitta la salle en marchant à grands pas.

De l’autre côté du vestibule se trouvait le parloir commun de l’auberge ; la salle dans laquelle les négociants de la ville se réunissaient chaque soir, la salle de chêne, étant consacrée aux gens comme il faut, tels que le docteur, le notaire et le Capitaine Duke. Le parloir commun était plein ce soir-là, et de la porte ouverte on entendait un grand bruit de voix qui causaient et riaient.

Le Capitaine vint à cette porte, et, soulevant son chapeau, il salua la petite assemblée.

En un moment tout le monde fut debout, car le Capitaine George Duke du vaisseau de Sa Majesté le Vautour était un personnage à Compton-des-Bruyères ; et ce n’était plus un étranger dans le pays, son mariage avec la fille unique du vieux châtelain en avait fait un indigène.

— Messieurs, – dit-il avec grâce, – je suis fâché de vous déranger ; Pecker n’est-il pas ici, je vous prie ?

Pecker était là, mais il était si abattu et si interdit que, lorsqu’il entendit prononcer son nom, il quitta la place qu’il occupait à la table. On eut dit une pâle Aphrodite mâle sortant du sein des ondes ; il resta muet.

— Pecker, je désire savoir l’heure exacte, – lui dit le Capitaine ; – ma montre est dérangée, et Mme Duke est tellement absorbée par les romans de M. Richardson, et par les soins qu’elle prodigue à son petit chien, que toutes les pendules de la maison sont dérangées. Quelle heure est-il à votre infaillible horloge en bois qui loge sur l’escalier, Samuel ?

L’aubergiste enfonça ses deux petites mains grasses dans ses cheveux roux ; après cette simple opération, il sembla se trouver plus à son aise : puis il sortit sans bruit pour exécuter l’ordre du Capitaine. En un moment on présenta à Duke une douzaine de gros chronomètres en argent ayant la forme d’un oignon, et autant de grandes montres de Tompion enveloppées dans leurs chemises de cuir.

— J’ai sept heures et demie.

— Huit heures moins un quart.

— Il est huit heures moins vingt, monsieur le Capitaine.

Le Capitaine Duke aurait pu choisir, s’il l’avait voulu, entre une demi-douzaine d’heures différentes : il se contenta de dire doucement :

— Messieurs, je vous remercie beaucoup, mais je vais régler ma montre sur la vieille horloge de Pecker, car je crois qu’elle va mieux que celles de l’église, du marché, et même de la prison.

— Cependant, l’horloge de la prison est trop exacte quelquefois le lundi matin, n’est-ce pas, Capitaine ? – dit un petit cordonnier qui était le bel esprit du village.

— Elle est quelquefois fort loin d’être assez exacte, monsieur Tomkins, – répondit le Capitaine en montrant sa montre, avec un sourire sérieux aux lèvres. – Si tous les gens qui le méritent étaient pendus, il y aurait plus de place dans le monde pour les honnêtes gens, monsieur Tomkins… Eh bien ! Samuel, quelle heure est-il exactement ?

— Il est huit heures moins dix, monsieur le Capitaine. Quel temps !… Quelle soirée !… J’ai regardé par la fenêtre de l’escalier, et j’ai vu le ciel si noir, que j’ai eu peur de le voir tomber sur ma tête.

— Huit heures moins dix, c’est bien, – dit le Capitaine en remettant sa montre dans son gousset.

Il se dirigea vers la porte de la salle ; arrivé sur le seuil, il s’arrêta.

— Brave Samuel, à propos, – dit-il, – à quelle heure avez-vous vu mon ombre ?

En faisant cette question, il riait et regardait la compagnie, il clignotait même malicieusement des yeux dans la direction de l’aubergiste embarrassé.

— À l’église de Compton, il sonnait huit heures quand votre ombre a traversé la bruyère, monsieur le Capitaine ; mais ne me demandez plus rien là-dessus, je vous en prie, ne m’en parlez plus. Cela ne me regarde pas, cela ne regarde personne, mais… – répéta-t-il, – je l’ai vue.

Les habitués de l’Ours-Noir ne faisaient pas ordinairement grande attention à ce que disait le digne aubergiste. Cependant ces trois derniers mots parurent les émouvoir, et ils regardèrent tour à tour d’un air effaré le visage de Pecker et celui du Capitaine.

— Notre brave aubergiste a trop bu de son excellente bière aujourd’hui, messieurs, – dit Duke : – bonsoir !

Il quitta le parloir et rentra dans la salle de chêne, où il se jeta encore une fois dans sa position favorite auprès du feu. Il s’imaginait voir dans les flammes des falaises âpres et escarpées et des abîmes sans fond, où de temps en temps quelques charbons tombaient comme un homme qui renonce à la vie et qui du sommet d’un rocher se jette dans un gouffre.

Les grands yeux noirs du Capitaine regardaient directement et fixement les aspects changeants du foyer : c’était alors un personnage bien différent de cet homme, dont la voix douce et gaie venait de résonner dans le parloir commun de l’auberge. Ceux qui l’avaient vu dans l’une des deux pièces auraient eu quelque peine à le reconnaître dans l’autre.

Il ne demeura pas longtemps seul ; bientôt Nathaniel Halloway, le meunier, entra et partagea le punch du Capitaine. Puis, le notaire Selgood et M. Jordan le chirurgien, – le docteur Jordan, le docteur par excellence, dans tout Compton, – qui entrèrent bras dessus bras dessous. Les quatre hommes étaient très liés et très gais ; ils burent, ils fumèrent, ils parlèrent politique jusqu’à minuit, heure à laquelle le Capitaine se leva brusquement de sa chaise et voulut se retirer.

— Voilà minuit qui sonne au clocher de l’église de Compton, – dit-il en se levant de table. – Messieurs, j’ai une jeune et jolie femme qui m’attend, et j’ai un demi-mille à faire avant d’arriver chez moi ; je vous quitte. Vous finirez votre punch et votre conversation sans moi.

Nathaniel Holloway se leva aussitôt.

— Capitaine, vous n’allez pas nous quitter ainsi, vous n’êtes pas sur votre gaillard d’arrière, et vous ne ferez pas ici tout ce que vous voudrez. Pour ce qui est du joli petit amiral en jupons, vous vous arrangerez toujours avec lui. Restez, mon vieil ami, et finissez votre punch.

Et le bon meunier, que la boisson avait un peu égayé, retenait le Capitaine par sa manche, ornée de broderies d’or.

Duke se débarrassa de cette étreinte ; il ouvrit la porte qui donnait dans le vestibule, et il sortit suivi de ses bons amis le docteur Jordan et le notaire Selgood.

 

*    *    *

 

Cinq minutes auparavant tout était tranquille dans la maison, maintenant tout est bruit et désordre. Voici d’abord la bonne Mme Pecker qui tour à tour se lamente, pleure, et gronde. Puis, voilà Samuel, son mari, épouvanté, inutile, qui gêne tout le monde, et qui s’affaisse sous les émotions réunies de sa propre stupéfaction et du mépris général. Voilà ensuite le garçon d’écurie et deux femmes de chambre aux joues rouges et à l’air ahuri qui se pressent, se heurtent, se culbutent. Voici la cuisinière et le garçon de salle qui accourent. Enfin, voyez au milieu de cette salle, étendu dans les bras de deux hommes, le facteur et un laboureur de la ferme, celui qui cause cette émotion et cette frayeur. Sarah agenouillée près de lui, le priant, le suppliant de parler, de se mouvoir, d’ouvrir ses paupières alourdies : c’est Darrell Markham qui est étendu là, immobile et glacé… lui qui cinq heures auparavant était parti tout plein de vigueur et de jeunesse pour le petit port de mer de Marley.

— Jim Bowlder, un des laboureurs de la ferme du baron Morris, et moi, nous l’avons trouvé par hasard dans un petit sentier, – dit l’un des hommes. – Il faisait tellement noir que nous n’avons pas pu distinguer d’abord si c’était un homme ou un mouton ; nous l’avons pris dans nos bras, nous l’avons tâté, et nous avons senti qu’il était engourdi par le froid et l’humidité… il se pouvait qu’il eût été gelé ou assassiné ; sur son bras gauche et sur sa poitrine il y avait quelque chose de mouillé ; c’était du sang. Moi et Jim Bowlder nous l’avons soulevé ensemble ; Jim l’a pris par les pieds, et moi par la tête, et nous l’avons apporté ici.

— Qui est-ce ?… qu’y a-t-il ? – demanda le Capitaine Duke en s’avançant au milieu de la petite foule.

— C’est Darrell Markham, Capitaine, le plus proche parent et l’ami le plus cher de Mlle Millicent !… Assassiné !… assassiné sur le chemin des bruyères de Compton à Marley.

— Pas à plus d’un mille d’ici, madame, – interrompit le laboureur qui avait ramassé le blessé.

— Darrell Markham !… le cousin de ma femme… Darrell Markham !… Mais pourquoi est-il venu ici ?… Que faisait-il à Compton ?…

Ses grands yeux noirs regardèrent la figure si calme qui reposait sur l’épaule du facteur, et qui était toute mouillée par l’eau et le vinaigre avec lesquels Sarah avait arrosé le front du blessé.

— Pourquoi est-il venu ici ?… Il y est venu pour être assassiné… Il est venu ici pour qu’on me le tue, mon pauvre chéri… mon pauvre chéri !… – dit Mme Pecker en sanglotant.

Pendant tout ce désordre, Lucas Jordan, le chirurgien, se glissa derrière le petit groupe, et prenant le bras de Markham dans sa main, il se mit, avec les ciseaux qui pendaient à la ceinture de Mme Pecker, à taillader la manche du pauvre jeune homme depuis le poignet jusqu’à l’épaule.

— Molly, donnez-moi une cuvette, – dit-il tranquillement.

La femme de chambre, malgré sa terreur, apporta la cuvette et la tint dans ses mains tremblantes sous le bras de Darrell.

— Tenez-la bien, ma fille, – dit le docteur en tirant sa lancette de sa poche, et en l’enfonçant dans le bras raidi de Markham.

Le sang coula lentement et par intervalles inégaux.

— Est-ce qu’il est mort ?… est-ce qu’il est mort, Jordan ? – s’écria Sarah.

— Pas plus que moi, madame Pecker. Une balle de pistolet est entrée là dans le bras droit, et a brisé l’os au-dessus du coude. Il s’est évanoui par la perte de son sang et le froid de la nuit. Il en sera quitte pour cela et pour quelques meurtrissures reçues dans la chute qu’il a faite en tombant à bas de son cheval. Ah ! il y a bien encore une petite blessure dans le crâne faite par des petits cailloux aigus qui se trouvaient sur la route, mais pas davantage.

Pas davantage !… Cela parut en effet si peu de chose à ces gens épouvantés, qui un moment auparavant avaient cru Darrell parfaitement mort, que Mme Pecker peu habituée pourtant à se laisser aller à la sensiblerie, prit la main du docteur entre ses deux grosses mains et la couvrit de larmes et de baisers.

— Ainsi, c’est bien Darrell Markham, – dit le Capitaine d’un air pensif ; – Darrell l’irrésistible, Darrell qui allait épouser sa cousine Millicent, aujourd’hui ma femme. Hum !… un jeune jouvenceau, blond, aux cheveux dorés, et au nez aquilin ! Vous dites, docteur, qu’il n’y a pas à redouter qu’il en meure, n’est-ce pas ?

— Nullement, à moins que la fièvre ne le prenne, ce qu’à Dieu ne plaise !

— Mais si elle le prenait ?

— Alors il y aurait tout à craindre… Avec des tempéraments nerveux…

— Il a un tempérament nerveux !

— Très nerveux ! Il est probable que la suite d’un accident comme celui-ci sera un accès de fièvre, or, la fièvre amènera peut-être le délire. Madame Pecker, il faut qu’il soit très calme, qu’il ne voie personne, personne… c’est-à-dire personne dont la présence pourrait l’agiter le moins du monde.

— Je vais garder cette porte moi-même, docteur, et je voudrais bien voir, – dit la bonne femme en regardant son petit époux d’un air terrible, – je voudrais bien voir celui qui oserait le déranger, même en respirant trop fort.

L’hôtelier de l’Ours-Noir cessa instantanément de respirer ; il avait compris.

— À présent, il faut porter le malade en haut, madame Pecker, – dit le docteur. – Il faut le mettre dans le meilleur lit et dans la chambre la plus tranquille de la maison, et cela sans perdre une minute.

Sur l’ordre du médecin, le facteur et le laboureur reprirent leurs places, l’un à la tête, l’autre aux pieds de Darrell ; le valet d’écurie les aida. Les trois hommes avaient déjà soulevé le blessé, lorsqu’il porta sa main gauche à son front humide ; il ouvrit lentement les yeux.

Les trois hommes s’arrêtèrent, et Mme Pecker s’écria :

— Ah ! quel bonheur !… il n’est pas mort ! Cher monsieur Darrell, parlez-nous… dites-nous que vous n’êtes pas mort.

Les yeux bleus du blessé regardèrent les visages effrayés qui se pressaient autour de lui.

— Il a tiré sur moi… il m’a volé la lettre au Roi… il m’a pris ma bourse… il m’a blessé.

— Qui est-ce qui a tiré sur vous, mon cher enfant ?… qui est-ce qui vous a blessé, mon cher Darrell ?… – s’écria Mme Pecker.

Le jeune homme la considéra d’un œil vague et noyé ; évidemment il ne savait pas où il était, il ne reconnaissait pas les gens qui l’entouraient… Il détourna ses yeux injectés de sang de la figure de Mme Pecker, et son regard erra de l’aubergiste à la femme de chambre, de la femme de chambre au facteur, du facteur au médecin, du docteur enfin au Capitaine George Duke, du vaisseau de Sa Majesté le Vautour.

Tout à coup ses yeux s’ouvrirent de toute leur grandeur.

— Voilà !… voilà l’homme !

— Quel homme, monsieur Darrell ?

— L’assassin.

— Je vous disais bien qu’il aurait le délire, – dit le docteur.

Les noirs sourcils du Capitaine s’abaissèrent sur ses grands yeux, et un air farouche se répandit sur son beau visage.

— Vous rêvez, mon cher enfant, – dit Mme Pecker en essayant d’apaiser Markham. – Quel homme, mon chéri ?… où est-il donc ?

Darrell leva lentement celui de ses deux bras qui n’était pas blessé, et dirigea sa main blanche vers la figure du Capitaine du Vautour.

— Le voilà !… – dit-il en se soulevant à moitié entre les bras de ceux qui le soutenaient.

Puis il retomba sans connaissance.

— Je m’en doutais, – murmura le Capitaine.

— Et moi aussi, Capitaine, je m’en doutais, – dit le docteur. – Il aura un accès de fièvre chaude, puis il s’éteindra comme une lampe sans huile.

— Il lui faut surtout du calme ? – demanda le Capitaine, tandis qu’on montait le blessé à l’étage supérieur par le grand escalier de chêne.

— Il faut qu’il soit entièrement tranquille et que rien ni personne au monde ne vienne le déranger… sans cela je ne réponds pas de sa vie, Capitaine. Je le connais depuis son enfance, et je sais que la moindre surexcitation lui causerait un transport au cerveau.

— Pauvre garçon ! c’est un de mes parents par mon mariage avec sa cousine ; c’est justement pour cette raison que nous ne nous aimons pas. Voici même la première fois que nous nous rencontrons. C’est étrange !

— Il y a bien des choses étranges dans la vie, Capitaine, – dit sentencieusement le docteur.

— Vous avez raison, docteur, – reprit le marin. – Ainsi, voyez… Darrell Markham en allant de Compton à Marley a été blessé par une personne ou par des personnes inconnues. C’est vraiment une chose extraordinaire, très extraordinaire…

CHAPITRE II

MILLICENT

Millicent Duke était seule dans son petit salon ; il faisait grand vent, la tempête hurlait et faisait rage contre les fenêtres. Mme Duke essayait de lire le dernier roman de M. Richardson : c’était un joli volume bien relié et embelli de petites gravures ovales, que la femme du curé de Compton-des-Bruyères lui avait prêté ; mais elle ne pouvait pas lire. Le livre lui échappait à chaque instant des mains, et, assise près du feu, elle paraissait réfléchir profondément tout en écoutant le bruit du vent qui grondait dans la cheminée. Regardons Mme Duke, assise près de son feu solitaire ; sa main blanche soutenait sa petite tête, et son coude s’appuyait sur le bras du fauteuil où elle était presque blottie.

La lueur du feu voltigeait par intervalle sur son joli visage qui était celui d’une jeune fille ; tantôt les flammes coloraient ses joues d’une douce rougeur, tantôt elles les laissaient dans l’ombre quand le feu montait ou que les cendres rouges s’éteignaient dans le foyer. Oui, c’était un frais et joli visage, aux traits délicats et aux doux yeux bleu foncé ; il y avait dans ses yeux une mélancolie pleine de douceur, une tristesse semblable à celle qui serait causée par des larmes depuis longtemps séchées, mais non oubliées ; il y avait aussi des lignes pensives autour de sa bouche qui n’annonçaient pas une jeunesse entièrement heureuse. Hélas ! la tristesse et Millicent se sont rencontrées face à face, et cette nuit n’est pas la première où elles aient été compagnes et reposé sur le même oreiller. Malgré cette mélancolique rêverie qui met des ombres sur sa beauté, Millicent est une très jolie fille, ou peut-être est-ce cette tristesse même qui augmente sa beauté. Est-ce vraiment une femme mariée, qui a gardé cette timidité de jeune fille, une timidité presque enfantine, comme dit son mari, – ce mari, dans ses meilleurs jours, n’est jamais ni trop aimant, ni trop tendre : – il dit « qu’il est aussi difficile de savoir s’y prendre avec Millicent qu’avec un petit enfant, car elle est toujours prête à se plaindre comme une enfant gâtée qu’elle est. » Il y a des personnes à Compton-des-Bruyères qui se souviennent du temps où cette enfant gâtée ne se plaignait jamais ; elles se rappellent le temps où un rayon de soleil de printemps tombant sur la route était à peine plus brillant que le sourire de Millicent Markham ; mais ce temps, c’était le bon vieux temps passé, quand son père, le seigneur du pays, vivait encore, et quand elle se promenait sur un petit cheval blanc dans la campagne, avec son cousin Darrell Markham.

Ce soir, elle est particulièrement triste ; la plainte aiguë du vent qui siffle autour de la fenêtre treillissée la fait frissonner jusqu’au cœur ; elle ramène la pèlerine de sa robe de soie grise sur ses épaules, elle traîne le lourd fauteuil plus près encore du foyer. Depuis longtemps elle a envoyé coucher sa domestique, grande paysanne bien découplée ; elle ne peut donc plus demander de bois pour entasser dans la grande cheminée. Les bougies se sont presque consumées dans les vieux flambeaux d’argent ; dix heures, onze heures, minuit, ont sonné à la tour de l’église de Compton, et le Capitaine Duke n’est pas rentré.

— Il est plus heureux avec eux qu’avec moi, – se disait Millicent tristement. – Qui peut s’étonner de cela ? Ils le font rire, et moi je ne puis que le fatiguer, l’ennuyer avec mon visage pâle.

En parlant, elle leva les yeux vers le miroir ovale fixé à la boiserie devant elle ; elle y vit cette pâle et mélancolique figure réfléchie par la lueur vacillante du feu et des bougies près de s’éteindre.

— Et autrefois on disait que j’étais une jolie fille ! Je crois qu’à présent il me reconnaîtrait à peine ! – dit-elle avec un soupir.

Après minuit, le temps se traîna plus lentement encore ; au moment où une heure sonna d’un son vibrant et lugubre dans la rue solitaire, elle entendit le pas de son mari sur le trottoir. Elle s’élança vivement de son fauteuil, et courut dans l’étroit vestibule ; mais, comme elle allait retirer les verrous, elle s’arrêta soudain et posa la main sur son cœur.

— Qu’ai-je donc ce soir ?… qu’ai-je donc ?… – murmura-t-elle ; – je sens que quelque grand malheur va m’arriver. Cependant, quel malheur peut encore m’atteindre ?

Son mari frappa avec la poignée de son sabre, tandis qu’elle tirait les verrous.

— Est-ce que vous écoutiez à la porte, Millicent, que vous l’avez ouverte si vite ? – demanda-t-il en entrant.

— J’ai entendu votre pas dans la rue, George, et je me suis hâtée de vous faire entrer… Vous venez bien tard, – ajouta-t-elle, tandis qu’il marchait à grands pas dans le parloir et se jetait dans un fauteuil.

— Oh ! oh ! encore un reproche, sans doute, – dit-il, riant d’un rire moqueur ; – certes, je ne manque pas de raisons pour me retenir chez moi : une femme larmoyante et un mauvais feu.

Il lui tourna le dos et se pencha au-dessus du foyer, se chauffant les mains au-dessus de la flamme.

Elle s’assit devant la table d’acajou, et, prenant le roman de Richardson, qu’elle avait mis de côté, elle fit semblant de lire à la faible et dernière lueur des deux bougies.

— Vraiment, dit-il sans même se tourner vers elle pour la regarder, sans changer d’attitude et sans l’appeler seulement par son nom, – il y a eu un accident près d’ici ce soir !

— Un accident !

Elle laissa tomber son livre et leva ses beaux yeux avec une vague expression d’alarme.

— Un accident ! j’en suis fâchée ; mais quel accident ?

Il n’y avait point que l’accent d’une douce compassion dans sa voix ; on sentait toujours un peu d’embarras dans ses manières, comme si elle eût été sans cesse préoccupée de quelques tristes pensées et qu’elle parlât sans songer à ce qu’elle disait.

Comme il n’avait pas répondu à sa première question, elle lui demanda :

— Quel accident, George ?

— Un homme a été presque tué par des brigands sur les bruyères de Compton.

— Mais pas tué tout à fait, George… pas tué ? – demanda-t-elle avec anxiété, toujours du même ton à moitié distrait, comme si, en dépit d’elle-même, elle ne pouvait fixer tout à fait son esprit sur le sujet dont son mari lui parlait.

— Ne vous ai-je pas dit qu’il a été presque tué ? – répéta le Capitaine. – À la vérité, on ne sait s’il vivra ou s’il mourra. C’est un beau garçon aux cheveux blonds, aux yeux bleus, un beau garçon. Le pauvre diable !

— J’en suis très fâchée, – dit-elle doucement.

Et comme son mari ne quittait pas son siège près du feu, elle prit encore une fois son livre. Son mari se retourna et la regarda tandis qu’elle était penchée sous la lumière, et, après l’avoir contemplée pendant quelques instants avec une expression de colère mal étouffée, il dit en riant dédaigneusement :

— Que le ciel nous préserve de ces femmes qui ne font rien que lire des romans ! La mort d’un de leurs semblables leur est bien indifférente, pourvu que Clarisse soit raccommodée avec son amant et que la vertu de Paméla soit récompensée dans le sixième volume. Quelle créature tendre et compatissante ! elle pleure sur Charles Grandisson, et elle ne me demande pas même qui est à présent entre la vie et la mort dans la chambre bleue, à l’Ours-Noir.

Elle le regarda glacée de crainte. Elle était pourtant habituée à entendre des injures et accoutumée à les parer par des excuses.

— Je vous demande pardon, George ! – dit-elle ; je vous assure que je ne suis pas insensible. Je suis très fâchée pour ce pauvre homme blessé et à moitié mort, quel qu’il soit. Si je pouvais faire quelque chose pour le servir ou pour le soulager, je le ferais, n’importe à quel prix. Que puis-je vous dire de plus, George ?

— Et on parle de la curiosité des femmes !… – s’écria-t-il avec dédain. – Vous ne me demandez même pas quel est l’homme blessé !

— Si, je vous le demande, George. Pauvre créature ! qui est-ce ?

Il y eut une pause de quelques minutes. Elle s’était levée et se tenait près de la table, essayant de raviver la bougie. Le Capitaine regarda en face la pâle figure de sa femme, et il dit, lentement et distinctement :

— C’est votre cousin germain, Darrell Markham !

Millicent jeta un faible cri. Folle, éperdue, elle leva ses deux petites mains blanches au-dessus de sa tête. Elle demeura quelques minutes dans cette attitude, calme en apparence et muette, puis elle se glissa doucement le long de la table. Son mari l’observait en ricanant ; des éclairs de fureur brillaient en même temps dans ses yeux.

— Darrell ?… Mon cousin Darrell est mort ? – s’écria-t-elle.

— Il n’est pas mort, Millicent ; le mal n’est pas si grand que vous le pensez ; votre cher cousin, si blond et si joli, n’est pas mort, ma douce et chère femme, il se meurt seulement.

— Il est couché dans la chambre bleue de l’Ours-Noir.

Elle répéta ces mots qu’il avait dit quelques minutes auparavant, elle les répéta comme une insensée.

— Il repose dans la chambre bleue de l’Ours-Noir. Oui, dans la chambre bleue, numéro quatre, dans le grand corridor. Vous connaissez très bien la chambre, n’est-ce pas ?… vous y avez été souvent voir la vieille femme de charge de votre père, cette veuve du marin et actuellement la femme de l’aubergiste ?

— Il est entre la vie et la mort ? – dit-elle du même son de voix compatissant.

— Oui, il y était tout à l’heure ! Dieu seul sait comment il peut être à présent. Il y a une demi-heure que je ne l’ai vu ; la chance peut avoir tourné pendant ce temps-là, et il peut être mort !

Comme il disait ce dernier mot, elle s’élança de sa chaise, et, sans même le regarder, elle courut à la hâte vers la porte de la rue. Elle avait déjà mis la main sur les verrous, lorsqu’elle s’écria d’un ton de terrible angoisse :

— Oh ! non ! non !…

Elle tomba à genoux et elle appuya sa tête contre la serrure de la porte.

Le Capitaine du Vautour suivait des yeux tous ses mouvements, et au moment où elle tomba à genoux il lui dit :

— Tu allais courir à lui !

Pour la première fois, depuis qu’il avait prononcé le nom de Darrell Markham, elle regarda son mari, sans tristesse, mais sans crainte ; non, avec un regard brillant et plein de défi qu’elle lui lança de loin.

— Oui ! – dit-elle.

— Pourquoi n’y vas-tu pas, alors ? Tu vois que je ne suis pas cruel ; oh ! je ne te retiens pas. Tu es libre, va ! Veux-tu que je t’ouvre la porte ?

Elle se remit sur ses pieds avec effort, s’appuyant toujours contre la porte.

— Non, – lui dit-elle, – je ne veux pas aller le voir ; je ne puis rien faire pour lui : je ne pourrais que l’agiter, peut-être cela le tuerait.

Le Capitaine se mordit les lèvres, et toute expression souriante s’évanouit de ses grands yeux.

— Mais sachez-le bien, George Duke, – reprit Millicent, – que ce n’est pas la peur que vous m’inspirez qui m’empêche d’aller là-bas ; ce n’est ni la crainte de vos cruelles paroles, ni de vos regards plus cruels encore qui m’empêche d’aller le voir, lui. Si ma présence pouvait lui épargner une douleur… si je pouvais par mon affection lui donner un moment de paix et de soulagement, et que la ville de Compton fût une mer de feu, je la traverserais sans frayeur.

— Le joli discours ! Dans quel roman l’avez-vous trouvé ?… – s’écria le Capitaine ; – mais je n’ai pas grande confiance dans ces belles paroles ; peut-être ai-je de bonnes raisons pour m’en méfier. Je me figure que si Darrell Markham demandait à vous voir à son dernier soupir, vous iriez surtout, parce que Compton n’est pas une mer de feu.

En même temps il se levait. Elle s’élança vers lui elle saisit son bras entre ses deux petites mains par une étreinte convulsive.

— Darrell a-t-il demandé à me voir ?… – s’écria-t-elle avec passion ; Darrell a-t-il demandé à me voir ? Oh ! George, sur votre honneur de gentleman, de marin, et de serviteur de Sa Gracieuse Majesté, par votre espoir au ciel, par votre confiance en Dieu, dites-moi s’il a demandé à me voir !

Il lui fit attendre sa réponse pendant qu’il allumait lentement son bougeoir à la petite flamme qui brûlait encore dans un des flambeaux.

— Ce n’est pas à moi de vous le dire, – fit-il, – je ne veux pas servir de messager entre vous et lui. Bonsoir !

Et, passant devant elle, il monta lentement l’escalier.

— Si vous voulez veiller, faites-le, – dit-il – ce n’est pas moi qui vous en empêcherai ; deux heures vont sonner ; pour moi, je suis fatigué : bonsoir !

Il monta l’escalier, et il entra dans une petite chambre à coucher située au-dessus du parloir. Elle était bien, mais simplement meublée, et la propreté la plus exquise y régnait. Un bon feu brûlait dans le foyer, mais quoique le Capitaine frissonnât de tout son corps, ce fut vers la fenêtre qu’il se dirigea.

Il l’ouvrit doucement et se pencha dehors juste au moment où deux heures sonnaient.

— C’est comme je l’avais pensé, – murmura-t-il en entendant le bruit des verrous qu’on tirait et le craquement de la porte. – Pardieu ! je savais bien qu’elle irait le voir !

Le faible bruit d’un pas léger et rapide rompit à peine le silence de la rue déserte.

— Et la moindre émotion peut lui être fatale !… – dit le capitaine du Vautour en fermant la fenêtre.

 

*    *    *

 

Darrell était couché dans la chambre bleue de l’Ours-Noir ; il était plongé dans une complète torpeur. M. Jordan, le médecin, avait déclaré que si son bras cassé devait jamais être remis, ce ne serait pas avant quelques jours que l’opération pourrait être tentée. En attendant, Sarah avait reçu l’ordre de baigner constamment le bras du malade avec une lotion rafraîchissante. Si le jeune homme retrouvait quelque connaissance, la bonne hôtesse de l’Ours-Noir ne devait en aucune manière le déranger par ses questions ni par ses doléances ; elle ne devait admettre personne que le médecin dans sa chambre. Mme Pecker se voua avec la meilleure volonté du monde à ses devoirs de garde-malade ; elle fit seulement l’observation suivante :

— Je voudrais bien voir l’individu mâle ou femelle qui se permettrait d’approcher de lui pour l’ennuyer ou le chagriner, quand même ce serait le pasteur de la paroisse, – dit-elle avec détermination ; – il ne faudrait pas que celui-ci fît grand cas de ses yeux, s’il essayait de surprendre Sarah Pecker. Une fois pour toutes, il ne faut pas que personne s’approche de lui, – ajouta Mme Pecker en se tournant du côté du grand escalier, vers les domestiques qui se pressaient autour d’elle, quand elle sortit de la chambre du malade, avides d’avoir des nouvelles de Darrell Markham. — Quant à toi, – continua-t-elle avec un redoublement de sévérité en s’adressant à son maître et seigneur le bon Samuel, – je ne veux pas que tu viennes le fatiguer avec tes questions perpétuelles : « Ne va-t-il pas mieux ? » « Crois-tu qu’il se rétablira ? » et autres sornettes ! Quand le bras d’un jeune gentleman a été cassé, et quand ce pauvre jeune gentleman est demeuré étendu comme s’il était mort sur une lande solitaire par une froide nuit d’octobre, il ne peut pas se remettre de tout cela en vingt minutes. Donc, tout ce que vous avez à faire ici, vous autres, c’est de retourner à la cuisine et d’y rester tranquilles jusqu’à ce qu’on ait besoin de vous. M. Darrell aura tout ce dont il aura besoin. Oui, s’il désirait la couronne d’or et le sceptre du Roi, il faudrait bien qu’un de vous allât les chercher à Londres.

Ayant ainsi déclaré sa volonté suprême, Mme Pecker remonta l’escalier et rentra dans la chambre du malade.

— Si la même personne pouvait être à la fois en deux endroits différents, – murmura le digne hôtelier en se retirant dans les offices de l’auberge, – je pourrais très facilement me rendre compte de toute cette aventure ; mais, comme il ne pouvait pas être en même temps ici et là-bas, puisque le pasteur dit que cela est impossible !… Ah ! ma tête se perd,… je ne peux rien y comprendre !…

Et Pecker s’assit sur un banc devant le feu, et commença de se gratter la tête.

— Après tout, – dit-il, – puisque M. Markham est blessé, il n’est pas probable que ma femme redescende, et je crois que je puis bien me permettre de prendre ici un gobelet de la bière à quatre pence.

Deux heures et demie après minuit sonnaient à la pendule de l’escalier juste au moment où l’aubergiste alla chercher ce gobelet de bière ; il s’arrêta dans le vestibule ; on frappait de faibles coups à la grande porte en chêne qui était fermée et barrée pour la nuit, puisque le médecin s’était décidé à rester avec le malade jusqu’au lendemain.

Samuel, le poltron, laissa échapper sa bougie.

— Ce sont des revenants sans doute, – murmura-t-il. – Compton n’en est-il pas tout plein ?

On frappa encore, cette fois un peu plus rudement.

— Ils frappent bien fort pour des fantômes, – dit Samuel, – et ils sont assez entêtés.

Les coups redoublèrent.

— Oh ! oh ! alors il faut que j’ouvre, – murmura Pecker en gémissant ; – mais à quoi bon retirer les verrous ? sans doute il n’y a là personne de visible.

Cependant c’était bien une âme vivante qui frappait ; lorsque Samuel eut ouvert doucement, avec beaucoup de précaution et bien des soupirs étouffés, une femme se glissa par l’étroite ouverture de la porte. Elle traversa le vestibule, et se dirigea vers la chambre où reposait Darrell Markham.

La peur qu’avait su lui inspirer sa gigantesque épouse s’empara furieusement de l’âme de l’aubergiste ; il s’élança avec une agilité de panthère, et au pied de l’escalier il arrêta la visiteuse.

— Il ne faut pas, madame, – lui dit-il, – il ne faut pas, excusez-moi, mais il y va de ma vie, et je ne puis vous laisser monter, madame, ni vous, ni personne, pas même le pasteur. Oui, madame, Sarah !… me l’a défendu !… Sarah !…

La visiteuse laissa tomber le grand capuchon gris qui enveloppait son visage.

— Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur Pecker ? – dit-elle ; – c’est moi, Millicent, Millicent… Duke.

— C’est vous, mademoiselle Millicent ! vous, madame Duke !… Oh ! mademoiselle !… oh ! madame !… votre cher cousin…

— Monsieur Pecker, pour l’amour de Dieu, ne m’empêchez pas de monter ! ôtez-vous de là ! – s’écria-t-elle avec passion : – Darrell peut mourir pendant que vous me retenez !

— Mais, madame, vous ne pouvez aller le voir ; le médecin, madame… et Sarah, mademoiselle Millicent… Sarah est terrible sur ce sujet, madame !

— Laissez-moi passer, – lui dit-elle ; – j’ai dit qu’un incendie ne m’arrêterait pas ; ôtez-vous de là.

— Non, madame… Sarah !

Millicent étendit ses deux mains blanches et fines, et poussa le propriétaire de l’Ours-Noir avec tant de force qu’il glissa le long de la balustrade en chêne. Elle monta en courant l’escalier qui conduisait à la porte de la chambre bleue ; sur le seuil elle se trouva face à face avec Sarah.

La jeune femme tomba à genoux ; ses cheveux blonds se répandirent épars sur ses épaules ; son long manteau traînait sur le parquet de chêne.

— Sarah… Sarah… ma chère Sarah, laisse-moi le voir…

— Pas vous… pas vous… ni personne, – dit l’hôtesse d’un air sévère. – Vous êtes la dernière personne qu’il doit voir, madame George Duke.

Ce nom la frappa comme un coup de massue ; elle eut un long frémissement.

— Laisse-moi… laisse-moi le voir ! – dit-elle ; – moi, l’unique enfant du frère de son père… sa cousine germaine… la compagne de ses jeux… son amie… sa chère et aimante amie, sa…

— Celle qui aurait dû être sa femme, madame Duke, – interrompit l’hôtesse.

— Qui aurait dû être sa femme, et qui jamais… jamais n’aurait dû être à un autre ; qui aurait dû être sa femme heureuse, aimante et fidèle. Laisse-moi le voir ! – s’écria-t-elle en levant ses deux mains jointes vers Mme Pecker.

— Le médecin est là ; voulez-vous qu’il vous entende, madame Duke ?

— Quand tout le monde m’entendrait, je ne cesserais pas de te demander ce que je te demande…

L’hôtesse tenait une bougie à la main ; en voyant le visage défait de Millicent et ses yeux pleins de larmes, l’hôtesse sentit que le cœur lui manquait.

— Madame Millicent, le médecin a défendu que personne l’approchât ou lui parlât !… Il ne faut pas qu’on l’agite ! Croyez-vous que votre vue ne le troublerait pas ?

— Mais il a demandé à me voir, Sarah ; il a parlé de moi ?

— Quand donc, mademoiselle Millicent ?

Sarah était déjà trop attendrie pour appeler encore la fille de son maître défunt par son nouveau nom de Mme Duke.

— Quand aurait-il parlé de vous, mademoiselle Millicent ?

— Ce soir, ce soir, Sarah !

— M. Darrell a demandé à vous voir !… Qui vous a dit cela ?…

— Le Capitaine Duke.

— Monsieur Darrell n’a pas ouvert la bouche dix fois ce soir, mademoiselle Millicent, et ce qu’il a dit n’avait aucun sens ; il n’a pas une seule fois prononcé votre nom.

— Mais mon mari m’a assuré…

— C’est donc le Capitaine qui vous a envoyée ici, alors ?

— Non, non… Il m’a dit seulement… c’est-à-dire il m’a fait comprendre que Darrell avait demandé à me voir.

— Votre mari est un singulier homme, mademoiselle Millicent !

— Laisse-moi entrer dans cette chambre, Sarah ! laisse-moi seulement voir Darrell, je ne lui dirai pas un seul mot, je retiendrai même mon haleine… seulement laisse-moi le voir.

Mme Pecker rentra dans la chambre bleue, et parla tout bas à l’oreille du médecin.

Millicent était toujours à genoux sur le seuil de la porte à moitié ouverte. Ses yeux essayaient de percer la muraille de chêne épais qui la séparait du pauvre blessé.

L’hôtesse revint.

— Si vous voulez voir un cadavre, mademoiselle Millicent, vous pouvez entrer, Darrell est couché absolument comme un mort.

Elle prit la jeune femme dans ses bras, et la porta dans la chambre. Là, vis-à-vis d’un feu flamboyant, Darrell gisait sans connaissance sur un lit à colonnes entouré de lourdes draperies. Sa tête roulait sur l’oreiller, ses cheveux blonds étaient tout mouillés de la lotion avec laquelle Mme Pecker lui avait baigné le crâne. Millicent chancela et, tombant dans un fauteuil que Sarah avait occupé avant elle, elle prit la main de Darrell dans les siennes et la pressa sur ses lèvres tremblantes. Il y eut sans doute quelque chose de magique dans cette douce pression, car le jeune homme ouvrit les yeux pour la première fois ; il regarda sa cousine.

— Millicent, – dit-il sans aucun signe de surprise, – chère Millicent, que c’est bien à vous de me soigner !

Elle l’avait soigné trois ans auparavant dans une maladie dangereuse ; dans son délire il mêlait le présent avec le passé, s’imaginant qu’il était encore dans sa vieille chambre au manoir de Compton, et que sa cousine avait veillé à côté de son lit.

— Appelez mon oncle, – dit-il, – appelez mon oncle, je veux le voir !

Puis, après une pause, il murmura en regardant autour de lui :

— Mais certainement cette chambre n’est pas la vieille chambre ; quelqu’un l’aura sans doute changée…

— Darrell, mon cher monsieur Darrell, – s’écria l’hôtesse, – ne savez-vous pas où vous êtes ? Avec de vrais et fidèles amis. Ne savez-vous pas cela, mon cher enfant ?

— Oui, oui, – dit-il, – je le sais… je le sais… Je suis resté longtemps étendu sur la terre humide, et mon bras est blessé, je m’en souviens, Sally, je m’en souviens ; je me sens quelque chose d’étrange dans la tête…

— Regardez ici, monsieur Darrell, voici Mme Duke qui est venue de l’autre extrémité de Compton, par cette nuit si froide et si orageuse, tout exprès pour vous voir.

La bonne femme disait cela pour soulager le malade, mais ce nom rappela au jeune homme le mariage de sa cousine ; et il s’écria :

— Mme Duke ! oui, je m’en souviens aussi.

Puis, tournant sa tête fatiguée sur l’oreiller, il reprit avec énergie :

— Madame Duke… Millicent Duke, venez-vous ici pour me tourmenter ?

À ce moment on entendit une vive dispute en bas dans le vestibule, puis un bruit de pas qui montaient à la hâte. Mme Pecker courut à la porte, mais avant qu’elle y fût arrivée, la porte fut rejetée avec violence par le capitaine du Vautour, qui entra brusquement dans la chambre. Il était suivi de près par le médecin, qui alla se placer devant le lit, en s’écriant :

— Je déclare, Capitaine Duke, que si quelque mal résulte de votre imprudence, je vous en rendrai responsable.

Le Capitaine ne prit point garde à cette observation ; il se tourna vers sa femme.

— Quand plaira-t-il à madame Duke, – dit-il d’un air farouche, – de retourner chez elle avec moi ? Il est près de quatre heures du matin, et la chambre d’un jeune homme même malade est un endroit peu convenable pour une jeune femme à une heure si avancée.

Darrell s’était levé sur son lit.

— Je vous dis que c’est l’homme… Millicent… Sarah… regardez… c’est l’assassin qui m’a arrêté dans la bruyère de Compton, qui m’a blessé au bras, et qui m’a volé ma bourse.

— Darrell !… Darrell !… – s’écria Millicent, – vous ne savez pas ce que vous dites… Cet homme est mon mari !…

— Votre mari !… un brigand ! un…

Il retomba sans connaissance sur l’oreiller.

— Capitaine George Duke, – dit le chirurgien, – si cet homme meurt, vous l’aurez tué !

CHAPITRE III

REGARD EN ARRIÈRE

John Homerton, le forgeron, avait eu grandement raison de dire que le jeune Ringwood Markham se ruinait à Londres. Les simples habitants d’un village sont portés sans doute à exagérer les dangers et les vices de la métropole, dont ils se font une idée étrange ; mais dans ce cas l’honnête Homerton n’exagérait rien, car le jeune gentilhomme faisait tout ce qu’il pouvait pour s’avancer sur ce doux et facile chemin qui mène à la perte de son avoir.

Ringwood avait trois ans de plus que sa sœur Millicent ; il était de six ans plus jeune que son cousin Darrell, car le vieux Markham s’était marié tard, et peu de temps après son mariage il avait adopté l’enfant unique d’un frère cadet, qui était mort jeune, laissant un peu de bien à son orphelin.

Ringwood ressemblait beaucoup à sa sœur. Il avait les mêmes cheveux blond doré, les mêmes grands yeux bleus et limpides, les mêmes traits délicats, et le même teint blanc et rose. Mais ce qui était charmant dans une jeune fille de dix-neuf ans n’était que fadeur dans un homme de vingt-deux ; le vieux seigneur était désolé de voir que son fils bien-aimé ne devenait rien qu’un joli garçon, un fat au visage efféminé, l’admiration des pensionnaires et des femmes sur le retour, le type des Stephens et des Damons qui, à cette époque, envahissaient la poésie anglaise. Ringwood pourtant avait toujours été le favori de son père, à l’exclusion même de la jolie et aimable Millicent ; et, comme Darrell arrivait à l’âge viril, le vieux gentilhomme était tourmenté de voir celui-ci hardi, robuste, athlétique, habile à tous les exercices virils. Il tirait bien l’épée, c’était une fine lame, un cavalier courageux ; c’était, de plus, un jeune homme généreux, insouciant et ouvert. Ringwood, au contraire, ne pensait qu’à sa jolie figure et à son gilet brodé ; il soignait surtout les ornements en acier luisant qui brillaient sur la poignée de son épée ; il savait mieux se servir du fourreau que de la lame.

Le baron se l’avouait tristement à lui-même : Ringwood Markham était un dandy inutile à lui et aux autres.

Le vieillard cacha son chagrin au plus profond de son cœur ; il ne recula point d’ailleurs devant l’injustice et se mit à haïr Darrell parce que le jeune homme était bien supérieur à son fils.

Darrell et Millicent s’aimaient depuis leur enfance, depuis le jour où le jeune orphelin avait regardé curieusement dans le berceau de sa petite cousine, et contemplé avec étonnement et admiration cette jolie petite figure et ces petites mains roses.

On ne me croirait peut-être pas si je disais que l’amour de Millicent pour lui avait commencé au même moment ; je sais pourtant bien qu’il en fut ainsi ; je sais encore que les deux premières syllabes que Milly bégaya furent les deux sons si simples qui forment le nom de Darrell.

Ils s’aimaient donc dès cet âge si tendre ; ils s’aimaient si fidèlement et si réellement, que peut-être ne furent-ils jamais des amants dans le vrai sens du mot.

Ils n’étaient point jaloux ; ils n’avaient point ces charmantes querelles ni ces raccommodements encore plus charmants ; il n’y eut jamais entre eux aucune intervention de femmes de chambre gagnées à prix d’argent, chargées de petits billets doux parfumés ; ils s’aimaient honnêtement et franchement, d’une affection calme et toujours égale, qui avait si peu besoin de mots pour s’exprimer que le monde n’en soupçonnait pas la profondeur.

Le vieux baron vit cet attachement croissant entre les deux jeunes gens ; il ne le favorisa ni ne le découragea. Il n’avait jamais beaucoup aimé Millicent. Ses enfants lui venaient d’une femme qu’il n’avait épousée que pour sa fortune, et qui mourut négligée et point pleurée ! Quelques personnes disaient même qu’elle était morte de chagrin avant que Millicent eût accompli sa première année.

Ainsi le temps s’écoulait doucement. Millicent et Darrell passaient les jours à se promener ensemble à cheval dans les chemins verts et ombrageux qui serpentent entre deux haies, sur les prés nouvellement fauchés, et sur les bruyères des environs de Compton, tandis que Ringwood rôdait dans le village ou flânait devant le comptoir de l’Ours-Noir ; mais une catastrophe arriva juste à point pour changer le cours des choses.

Darrell et Ringwood eurent une querelle terrible ; il y eut des coups de poing échangés et de cruelles paroles. Ce fut la fin du séjour de Darrell au manoir de Compton.

J’ai déjà dit que Ringwood était un fat et un paresseux, mais il ne manquait pas de gens à Compton qui le ménageaient encore bien moins : quelques-unes l’appelaient poltron, menteur, et sans âme ; cependant on ne parla jamais mal de lui en présence de son robuste cousin Darrell.

Le jour arriva cependant où Darrell lui-même lui donna ces noms cruels. Il avait découvert une intrigue entre lui et une jeune fille de dix-sept ans, la fille d’un petit fermier, une intrigue qui se serait terminée par le désespoir et la honte de la pauvre enfant. Rouge de colère, le jeune homme avait saisi son cousin par le collet de son habit de velours, et l’avait amené de force en présence du père de la jeune fille, en disant avec un juron, ce qui n’était malheureusement que trop commun il y a une centaine d’années :

— Vous ferez bien d’avoir l’œil sur ce jeune homme, fermier Morrison, si vous voulez préserver votre fille des entreprises d’un coquin.

Ringwood devint très pâle, – il était de ces gens que la colère fait pâlir et non rougir ; – il s’élança sur son cousin comme un chat, et le saisit par la gorge comme s’il avait voulu l’étrangler ; mais un coup de poing de Darrell l’étendit par terre, sur le parquet couvert de sable du fermier Morrison ; Ringwood vit mille lumières devant ses yeux éblouis.

Darrell retourna à grands pas au manoir. Il emballa quelques vêtements et les mit dans la valise de sa selle ; il écrivit deux lettres : une à son oncle, lui disant assez brusquement qu’il avait battu Ringwood parce qu’il l’avait surpris se conduisant comme un scélérat ; la deuxième adressée à Millicent, presque aussi brève que la première : il disait tout bonnement à la jeune fille qu’il y avait eu une querelle entre lui et Ringwood, qu’il allait à Londres pour faire fortune, et qu’il ne reviendrait que pour demander sa main.

Il laissa ces lettres sur la grande cheminée de sa chambre à coucher et descendit aux écuries, où il trouva son cheval Balmerino ; il attacha sa petite valise à la selle, sauta sur son cheval, et quitta la maison dans laquelle il avait passé sa jeunesse.

Ringwood revint à la maison la figure très pâle et le front enveloppé d’un mouchoir.

Il trouva son père assis près du feu, dans le parloir ; la porte de ce parloir était entr’ouverte, et comme le jeune homme essayait de passer sans être vu pour arriver à l’étage supérieur, son père l’appela et lui dit sévèrement :

— Ringwood, viens ici.

Il entra rechignant, baissant la tête blessée, et regardant le parquet.

— Ringwood, est-ce que tu t’es fait mal à la tête ?

— Le petit cheval a eu peur de quelques moutons qui étaient dans la lande, et il m’a jeté sur une pierre.

— Tu mens, Ringwood. J’ai dans ma poche une lettre de ton cousin Darrell. Allons, mon garçon, tu es le premier des Markham qui ait jamais reçu un coup de quelqu’un sans le rendre avec intérêt, tu as de l’inclination à la lâcheté de ta mère, aussi bien que tu as sa figure.

— Il n’est pas nécessaire de parler d’elle, – dit Ringwood ; – vous ne l’avez pas trop bien traitée, si l’on en croit ce que disent les gens du pays.

— Ringwood, ne m’offense pas. Il est assez humiliant pour moi d’avoir un fils qui ne sait pas se défendre lui-même. Laisse-moi et va te coucher.

Le jeune homme quitta la chambre comme il y était entré : la tête basse ; il monta l’escalier très doucement, car il pensait que son cousin Darrell était toujours dans la maison, et il ne désirait point l’éveiller.

Millicent resta donc seule au manoir de Compton, absolument seule, car après le départ de Darrell, elle n’avait plus personne pour l’aimer.

Je crois que les physiologistes modernes auraient trouvé dans la nature de Millicent beaucoup de motifs d’étonnement et beaucoup de choses obscures. C’était une organisation délicate et frêle, charmante, si l’on savait la diriger, mais très facile à abuser et à conduire. Ce n’était pas une fille de talent : ses distractions intellectuelles étaient de l’ordre le plus simple, et un vieux roman la rendait heureuse pendant plusieurs jours ; elle pleurait sur les vers les plus fades qui aient jamais été écrits par les poètes les plus médiocres dans les greniers à l’est de Temple-Bar. Chez elle, le cœur prenait la place de l’esprit. En faisant appel à son affection, on aurait pu faire d’elle tout ce qu’on aurait voulu. Si Darrell lui avait demandé d’apprendre le grec pour l’amour de lui, elle s’y serait mise avec courage ; elle se serait assise avec douceur à ses côtés pour traduire une page d’Homère. Devant ceux qui l’aimaient, sa nature s’épanouissait semblable à une fleur qui s’ouvre au soleil du matin. Privée de cette douce influence, cette même nature se rétrécissait et devenait quelque chose de plus petit et de plus humble qu’elle-même.

Darrell étant donc parti, et la chère vieille Sally Masterton ayant quitté le manoir pour devenir la maîtresse de l’Ours-Noir, la pauvre Millicent fut abandonnée aux mauvaises humeurs de son père et de son frère : ni l’un ni l’autre ne se souciait plus d’elle que de son petit épagneul moitié blanc et moitié couleur de feu qui la suivait partout dans la maison. Cette organisation si délicate fut durement froissée ; les journées de Millicent furent plus que jamais employées à lire des romans et à broder un gilet pour Darrell. Le pauvre gilet dont les couleurs étaient flétries et fanées à l’avance par les larmes de la brodeuse !

Elle garda la lettre de Darrell sur son sein. Elle n’était pas plus savante alors sur les manières du monde que naguère lorsque Darrell l’avait regardée endormie dans son berceau ; elle ne mettait pas en doute que son cousin ne fit fortune, et qu’il ne revînt dans quelques années la réclamer pour sa femme. Elle ne doutait pas plus de cela que de sa propre existence, mais, malgré cet espoir, les jours étaient longs et tristes, son père négligent, son frère maussade et hautain, et l’intérieur lugubre.

Cependant son plus grand malheur était encore à venir. Il apparut dans la personne d’un certain Capitaine George Duke qui séjourna quelques jours à Compton en allant de Marley à la capitale, et qui trouva moyen de faire la connaissance du vieux Markham et de Ringwood dans le parloir de l’Ours-Noir. Ils devinrent en quelques jours de grands amis ; le loyal marin promit au Baron de repasser à Compton en retournant à bord de son vaisseau le Vautour.

Les simples villageois croyaient de bonne foi que le Capitaine Duke était ce qu’il disait être, c’est-à-dire un officier de la marine de Sa Majesté ; d’autres personnes à Marley disaient que le vaisseau dont le nom était inscrit sur les registres de l’Amirauté sous le nom du Vautour était une étrange espèce de navire. Les méchants prononçaient tout bas les mots de corsaire ! pirate ! négrier ! Cependant les plus hardis même faisaient bien attention de ne dire ces choses que lorsque le Capitaine ne pouvait pas les entendre, car l’épée de George Duke sortait facilement de son fourreau. Quoi qu’il en soit, le beau, le gai, le joyeux et le généreux George Duke devint le grand favori du vieux Markham et de son fils.

Le manoir de Compton retentissait tous les soirs de son rire si franc ; les bouchons sautaient, les vers s’entrechoquaient quand les trois hommes veillaient jusqu’à minuit (heure terrible à Compton), en buvant du vin de Bourgogne et de Bordeaux. Ce fut dans une de ces orgies, où ils étaient tous trois entre deux vins, que le vieux Markham promit de donner sa fille Millicent en mariage au Capitaine George Duke.

— Vous êtes amoureux d’elle, George, et vous l’aimez ! – lui dit le vieillard. – Je peux lui donner deux mille livres sterling à ma mort, et si Ringwood meurt, elle sera la seule héritière de la propriété de Compton. Vous la posséderez, mon cher ami. Je sais bien qu’il y a quelque petit attachement entre Milly et mon neveu, mais ce n’est pas un obstacle, car je n’aime pas ce garçon ; ainsi, la sentimentale demoiselle vous épousera avant huit jours.

Duke s’élança de sa chaise pour serrer la main du vieillard et il s’écria :

— C’est la plus jolie fille de toute l’Angleterre, et j’aime beaucoup mieux l’avoir pour femme qu’aucune duchesse de Saint-James.

— Quant à cela, elle est assez jolie, – dit Ringwood d’un air méprisant, – et elle le serait bien plus, si elle ne pleurait pas toujours.

Le fermier Morrison aurait pu raconter que Ringwood lui-même avait pleuré dans sa cuisine, le jour où Darrell l’avait si rudement corrigé, et quand le fermier lui avait dit en termes nets que, s’il se montrait jamais sur ses terres, il recevrait un châtiment dont il se souviendrait jusqu’à la fin de ses jours.

Les deux enfants avaient hérité de quelque chose de la timide faiblesse de leur pauvre mère, si délicate, si peu aimée, qui était morte dix-sept ans auparavant dans les bras de Sally Masterton. Timide et sensible comme était Millicent, elle avait pourtant une nature très élevée, et sous cet air craintif et cette susceptibilité impressionnable qui, si on la maltraitait, lui faisait répandre des larmes, il y avait un courage latent et calme qui n’existait point chez l’égoïste et léger Ringwood.

En cette occasion, comme en bien d’autres, de dures paroles furent adressées à Millicent. D’abord elle apprit la résolution de son père de la marier à George Duke avec un regard fixe, vague, apathique, comme si ce malheur était trop grand pour qu’elle pût essayer même de s’en défendre. Le Baron insista ; les yeux bleus et clairs de Millicent se remplirent alors de grosses larmes, et elle tomba à ses pieds.

— Ce n’est pas possible, monsieur ! – dit-elle en joignant ses deux petites mains délicates. – Vous savez bien que j’aime mon cousin Darrell, que nous serons mari et femme dès qu’il vous plaira de nous donner votre consentement. Il y a longtemps que vous l’auriez pu deviner, monsieur, puisque nous n’avons pas eu le courage de vous en parler. Je serai votre enfant soumise en toute autre chose que celle-ci : mais je n’épouserai jamais personne que Darrell… jamais !

Il n’est pas nécessaire de raconter la vieille histoire de la tyrannie et de l’emportement d’un vieillard stupide et grossier. Le vieillard ne voulut prêter l’oreille à aucun délai, et avant que Darrell eût pu recevoir la lettre que Millicent lui avait adressée à un hôtel de Covent Garden, car elle avait gagné un des domestiques pour la donner au facteur de Compton, – avant que les yeux de la fiancée se fussent séchés, – avant que le village eût discuté ce sujet à loisir, – avant que Sarah eût pu finir le jupon qu’elle piquait pour la toilette de noce, on entendit la sonnerie et le carillon de la cloche de l’église de Compton, et un beau matin Millicent Markham et George Duke se tinrent debout l’un à côté de l’autre aux pieds de l’autel.

Quand Darrell reçut la pauvre petite lettre toute mouillée de larmes qui lui apprenait ce mariage, il s’abandonna à un emportement et à une fureur aveugles qui tombaient également sur le vieux Baron, sur Ringwood, sur le Capitaine Duke, et même sur la pauvre malheureuse Millicent elle-même. Il est difficile pour un homme de comprendre l’influence que la tyrannie d’un père brutal exerce sur une fille faible qui ne sait se défendre. Darrell s’écria que Millicent aurait dû lui être fidèle en dépit du monde entier, comme il aurait été lui-même au milieu de toutes les épreuves. Ainsi, devenu fou à la suite du naufrage de son bonheur, il se précipita pour quelque temps dans les dissipations de la ville ; il essaya d’oublier la jolie Millicent dans la bière des tavernes et dans les flots du vin de Bourgogne.

Il n’était guère probable qu’un mariage fait dans de telles circonstances fût heureux. George n’était sous aucun rapport un personnage agréable au foyer domestique. Chez lui, il était toujours maussade et de mauvaise humeur, toujours prêt à se plaindre du pâle visage et des yeux gonflés de pleurs de sa femme. Pendant la plus grande partie de l’année, il demeurait absent ; il partait sur son navire pour un de ces voyages mystérieux dont l’Amirauté ignorait le but. Pendant ces longues absences, si Millicent n’était pas heureuse, elle goûtait du moins quelque repos. Trois mois après le mariage, on trouva le vieux Baron mort dans son fauteuil ; Ringwood, héritant de la propriété des terres, ferma le manoir et partit pour Londres, où il fut bientôt perdu pour les honnêtes gens de Compton et noyé dans un gouffre de vices.

C’est ainsi qu’allaient les choses quinze mois après le mariage de Duke et de Millicent, époque à laquelle Darrell avait été attaqué et laissé pour mort sur le sombre chemin des landes qui conduisait à Marley.

CHAPITRE IV

LE CAPITAINE PROUVE UN ALIBI

Darrell ne mourut pas de la surexcitation que le médecin avait annoncée devoir lui être fatale ; il se rétablit lentement, si lentement que la neige couvrit la lande qui était sous les fenêtres de l’Ours-Noir avant que son bras blessé fût bien remis, et que son corps affaibli retrouvât sa vigueur. Ce fut une maladie longue et douloureuse. La bonne Sarah faillit tomber malade à son tour, tant elle avait soigné sans relâche son fils bien-aimé, comme elle appelait Darrell. Samuel avait reçu l’ordre de porter des chaussons de lisière et de se glisser comme un larron dans les corridors de sa spacieuse hôtellerie. On relégua les voyageurs dans un petit parloir bien obscur, situé sur le derrière de la maison, de sorte que le bruit de leurs orgies ne pouvait incommoder le malade. La tristesse et le silence régnèrent à l’Ours-Noir jusqu’au jour trois fois heureux où le docteur Jordan déclara que son patient était hors de tout danger. Sarah sacrifia un baril de sa meilleure bière ; elle versa généreusement cet excellent breuvage à tous les passants qui s’arrêtèrent ce jour-là pour s’informer des nouvelles de la santé du pauvre Darrell.

Le Capitaine Duke était absent ; il faisait un petit voyage sur les côtes d’Espagne quand Darrell commença de se rétablir ; et juste au moment où il fut presque rétabli, le marin revint à Compton.

La neige était très épaisse dans la petite rue quand le Capitaine arriva. Il trouva Millicent assise, dans son attitude habituelle, auprès du feu, en lisant un roman.

Il était de belle humeur ; il avait grand air, et une tournure superbe dans son uniforme flétri par le mauvais temps : ce n’était pas tout à fait l’uniforme de la Marine royale, mais cela y ressemblait beaucoup. Cependant il y avait quelques différences d’ordonnance qui trahissaient le Capitaine.

Il prit Millicent dans ses bras, et lui donna un baiser sur chaque joue sans prendre garde à un faible tressaillement de la jeune femme qui le repoussait.

— J’arrive à la maison avec une foule de bonnes choses, Milly, – lui dit-il en s’asseyant vis-à-vis d’elle, tandis que la robuste servante entassait de nouvelles bûches dans le feu qui flambait joyeusement. – Une caisse d’oranges, un tonneau de vin de Cadix : c’est de l’or liquide, ma fille, et presque aussi précieux que ce métal. J’ai aussi quantité de jolis bijoux pour mettre sur ton cou et tes bras blancs, et pour attacher à tes jolies petites oreilles.

Le Capitaine fouilla dans sa poche ; il couvrit la table d’une quantité de bijoux étrangers qui brillèrent à la lueur du feu. Il y avait des objets en or arabe artistement travaillés, et des pierres de couleurs étranges qui se reflétaient dans le chêne poli de la table, comme les astres dans une rivière.

Millicent rougit en se penchant sur les bijoux. Elle balbutia quelques douces phrases de remerciements ; elle rougit davantage en pensant au peu de prix qu’elle attachait à toutes ces babioles. Son âme rêvait d’autres trésors qui ne pourraient jamais être à elle… les trésors de l’amour profond et fidèle de Markham.

Au moment où cette pensée traversait son esprit, le Capitaine semblait la regarder nonchalamment ; en réalité, il la pénétrait de son regard.

— À propos, – lui dit-il, – comment se porte votre joli cousin aux cheveux blonds ? S’est-il rétabli de cette secousse, ou bien est-il mort ?…

Une horrible expression de méchanceté passa dans ce regard noir : lorsqu’il la vit frissonner à ce mot cruel : la mort !

— Voilà un mauvais compte à régler entre vous et moi, madame, – pensait-il.

— Il va beaucoup mieux… Oui, il est en convalescence, – lui dit Millicent avec douceur.

— L’avez-vous vu ?

— Je ne l’ai pas revu depuis la nuit où vous m’avez trouvée à côté de son lit.

Elle le regarda d’un air calme, presque fier, en parlant ainsi ; ce regard lui disait : « J’ai la conscience pure, faites ce que vous voudrez, vous ne me ferez pas rougir ni trembler. »

Elle avait en vérité la conscience nette. Maintes fois Sarah était venue la voir, et lui avait dit :

— Votre cousin est très triste ce soir, mademoiselle Millicent ; venez avec moi et asseyez-vous auprès de son lit, ne fût-ce que pendant une demi-heure, pour le réjouir. La pauvre vieille Sally sera près de vous, et, là où elle est, les plus médisants ne peuvent rien voir de mal.

Mais Millicent avait toujours refusé en disant :

— Cela ne nous rendrait que plus malheureux, chère Sally. J’aime mieux ne pas y aller.

Personne ne sut jamais que parfois, quand la nuit était bien avancée, que sa servante dormait, que les lumières de la Grande-Rue de Compton étaient éteintes, cette même Millicent, si inflexible, sortait à la dérobée, enveloppée de son long manteau gris sombre, qu’elle se glissait devant l’auberge de l’Ours-Noir, qu’elle restait là debout dans la neige ou sous la pluie, pendant dix minutes, à regarder la faible lumière qui brillait à la fenêtre de la chambre où reposait Darrell.

Une fois, elle était à cette place, les pieds dans la neige ; elle vit Sarah ouvrir la fenêtre, et elle entendit la voix de son cousin qui demandait s’il neigeait.

Elle fondit en larmes au son de cette faible voix. Il y avait si longtemps qu’elle ne l’avait entendue, elle s’imaginait que peut-être elle ne l’entendrait plus jamais.

Un des matelots du Vautour apporta la caisse d’oranges et le tonneau de vin de Xérès de Marley à Compton, la nuit même du retour du Capitaine, et Duke en but une demi-bouteille avant d’aller se coucher. Il essaya inutilement de persuader à sa femme de goûter la liqueur couleur de topaze : elle préférait le vin de primevère que faisait Sally au meilleur vin de Xérès qui ait jamais été fait dans la Péninsule.

De bonne heure, le lendemain, le constable de Compton vint au cottage muni d’un ordre d’arrêter le Capitaine, accusé d’avoir attaqué et volé quelqu’un sur le grand chemin du Roi. Pâle, contenant sa fureur, le Capitaine se mit à marcher à grands pas dans la pièce où Millicent était assise pour le déjeuner.

— Dites-moi, Millicent, je vous en prie, qui a persuadé à votre joli cousin d’essayer de faire pendre un homme innocent, dans l’intention de vous rendre veuve ?… Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Comment, George ? – murmura-t-elle.

— Sans doute, – s’écria-t-il ; – ne vous souvenez-vous pas que votre Darrell a soutenu devant vous que c’était moi qui l’avais blessé ?

— Je m’en souviens très bien, George ; mais j’ai pensé que c’était le délire de la fièvre, et je le crois encore à présent.

— Je n’attendais pas moins de votre courtoisie, – répondit son mari. – Heureusement pour moi je peux très facilement remettre cette sotte affaire dans son vrai jour, mais je n’en suis pas moins reconnaissant envers Darrell pour sa bonne intention.

On conduisit le Capitaine Duke devant le magistrat, dans le cabinet duquel il trouva Darrell.

La longue maladie du jeune homme l’avait rendu très pâle ; il portait toujours le bras en écharpe.

— Je vous remercie, monsieur Markham, de ce service d’ami, – dit le Capitaine en croisant les bras et en s’appuyant le dos contre la porte ; nous trouverons sans doute, je l’espère, l’occasion de régler bientôt tous nos comptes.

Le digne magistrat n’était pas peu embarrassé pour agir dans cette affaire. Il est vrai qu’à Compton on ne connaissait que très peu le Capitaine George Duke ; mais il paraissait incroyable que le mari de la fille du vieux Markham pût être coupable d’une attaque à main armée sur la grande route.

Darrell fit sa déposition franchement et de la manière la plus simple. Il dit qu’il avait quitté l’Ours-Noir pour aller à Marley ; – qu’à trois milles de Compton, un homme qui, il le jurait, était l’accusé, s’était approché de lui, et lui avait demandé sa bourse et sa montre ; – qu’il avait tiré son pistolet de son ceinturon, mais que, pendant qu’il l’armait, l’homme, le Capitaine Duke, avait tiré sur lui et l’avait blessé au bras, puis l’avait jeté à bas de son cheval, et l’avait laissé évanoui sur la route. Il ne se souvenait de rien de plus, jusqu’à son réveil à l’Ours-Noir, où il avait reconnu l’accusé parmi les gens qui étaient là.

Le magistrat toussa d’un air de doute.

— Les exemples de personnes qui se sont trompées sur l’identité des accusés ne sont pas rares dans l’histoire judiciaire de ce pays, – dit-il silencieusement. – Monsieur Markham, pouvez-vous jurer que l’homme qui vous a attaqué est le Capitaine Duke ?

— Si l’homme qui se tient debout, le dos appuyé contre la porte, est le Capitaine Duke, je peux jurer de la manière la plus solennelle que c’est là l’homme qui m’a volé.

— Quand vous avez été trouvé par les personnes qui vous ont relevé, a-t-on aussi trouvé votre cheval ?

— Non, mon cheval n’était plus là.

— Pourriez-vous le reconnaître ?

— Le reconnaître ? Quoi, mon bon Balmerino ?… je le reconnaîtrais entre mille.

— Bien, – dit le magistrat, – c’est déjà beaucoup ; je considère le cheval comme un grand point dans l’affaire.

Il médita si longtemps sur ce point important que son greffier lui poussa respectueusement le coude en lui parlant à l’oreille.

— Ah ! ah !… oui, certainement, bien entendu, – grommela-t-il sans pouvoir arriver à finir sa phrase : puis, après une pause, il toussa de nouveau et, d’une voix magistrale : — Monsieur le Capitaine Duke, fit-il, – je vous prie, avez-vous quelque chose à dire contre cette accusation ?

— Très peu de chose, – répondit le Capitaine, – mais, auparavant, voulez-vous être assez bon pour envoyer chercher M. Samuel Pecker, l’hôtelier de l’Ours-Noir ?

Le magistrat à son tour parla bas à l’oreille du greffier, et le greffier fit un signe de tête ; le magistrat reprit tout haut :

— Qu’on aille chercher le susdit Samuel Pecker.

En attendant l’aubergiste, le digne magistrat s’endormit sur son journal, le greffier tailla sa plume ; quant à Darrell et au Capitaine, ils se regardèrent fixement. Une lueur rouge et sinistre brillait dans les yeux du marin.

Pecker arriva, pâle et les cheveux mal peignés, pour satisfaire à la sommation du magistrat. Il avait une idée vague que le résultat de cette matinée pourrait devenir pour lui un cas pendable, ou que, s’il était assez heureux pour échapper à ce péril, il souffrirait moralement une centaine de morts dans les mains de son épouse Sarah. Il ne put se figurer un seul instant qu’on pût avoir besoin de lui dans le cabinet du magistrat, à moins qu’il ne fût accusé de quelque crime monstrueux qu’il aurait commis sans le savoir.

Aussi respira-t-il et fut-il soulagé d’un grand poids quand on lui dit qu’il était appelé comme témoin.

— À présent, Capitaine Duke, qu’avez-vous à dire ? – demanda le magistrat.

— Voulez-vous être assez bon pour adresser deux ou trois questions à M. Darrell Markham ?

Le magistrat regarda le greffier, le greffier fit un signe de tête, et le magistrat s’inclina en signe d’acquiescement à la demande du Capitaine.

— Voulez-vous lui demander si il sait à quelle heure l’attaque a eu lieu ?

Avant que le magistrat eût le temps de continuer, Darrell prit la parole.

— Je peux répondre à cette question avec exactitude, – dit-il. – Le vent soufflait tout droit à travers les landes, et j’entendis distinctement l’horloge de l’église de Compton sonner sept heures et trois quarts, au moment où l’homme s’est approché de moi.

— Au moment où je me suis approché de vous ? – demanda George Duke.

— Au moment où vous vous êtes approché de moi, – répondit Darrell.

— Monsieur Pecker, soyez assez bon pour dire au magistrat où j’étais à huit heures moins un quart, dans la soirée du 27 octobre ?

— Vous étiez dans le parloir de l’Ours-Noir, Capitaine, – répondit Samuel en respirant à de rapides intervalles. Vous êtes venu dans l’autre pièce me demander l’heure ; et moi, j’ai monté l’escalier pour voir quelle heure il était à la vieille pendule de mon père : il était huit heures moins dix : c’était l’heure exacte, car l’horloge va toujours bien.

— Il y avait d’autres personnes dans le parloir, ce soir-là, qui m’ont vu, qui m’ont entendu vous faire cette question, n’est-ce pas, monsieur Pecker ?

— Il y avait plusieurs, personnes qui vous ont vu régler votre montre d’après la pendule de mon père, répliqua Samuel. — Ce n’est pas vous, Capitaine Duke, qui avez volé M. Darrell, mais je sais qui c’est.

À cette assertion inattendue, il y eut une stupéfaction profonde dans le sanctuaire de la justice.

— Vous le savez ! – s’écria le magistrat ; – pourquoi n’avez-vous pas, depuis longtemps, fait cette déclaration à ceux qui avaient le droit de l’entendre ? Ceci est très mal, monsieur Pecker, vraiment très mal.

Le malheureux Samuel sentit qu’il s’était compromis.

— Ce n’était pas plus le Capitaine Duke que moi, – balbutia-t-il ; – c’était l’autre.

— L’autre !… quel autre ?…

— Celui qui a arrêté son cheval à la porte de l’Ours-Noir, et qui m’a demandé quel chemin il fallait prendre pour aller à Marley.

Rien ne put le faire sortir de là. Le magistrat, le greffier et Darrell l’interrogèrent encore, mais il déclara toujours avec la même opiniâtreté qu’un homme s’était arrêté à l’Ours-Noir pour demander le chemin de Marley, que cet homme ressemblait tant au Capitaine Duke, que Pecker et Homerton y avaient été trompés tous les deux et l’avaient pris pour le Capitaine lui-même. Il respira bruyamment, il balbutia, il s’étouffa, il s’embrouilla dans ses phrases ; mais affirmant toujours la même chose, jurant qu’il ne mentait pas, et priant qu’on sommât Homerton de venir confirmer sa déposition.

On appela Homerton devant le tribunal, et celui-ci déclara qu’il croyait sincèrement que c’était bien le Capitaine Duke qui s’était arrêté à l’Ours-Noir pendant que Darrell, l’aubergiste, et lui-même, se tenaient à la porte.

Mais cette déclaration fut détruite en un instant par un alibi irréfutable. Un quart d’heure après le départ du voyageur pour Marley, le Capitaine était arrivé à l’auberge dans la direction de la Grande-Rue.

Ni le magistrat ni le greffier n’avaient rien à dire à cela. Cette affaire paraissait un mystère sans exemple pour l’expérience légale des dignitaires de Compton. Elle ne se voyait nulle part dans les archives judiciaires du pays. Pendant que le magistrat et son factotum se consultaient à voix basse et sans arriver à rien décider, le Capitaine trouva lui-même le moyen d’obtenir sa délivrance.

— Je suppose que l’accusation est détruite, – dit-il, – et qu’il n’est pas nécessaire que je reste ici, monsieur ?

Le magistrat saisit avec avidité l’occasion qui lui était offerte de se débarrasser de l’affaire.

— L’accusation est détruite, – dit-il d’un air solennel. – C’est comme vous le dites, Capitaine Duke, et comme j’allais dire la même chose, il est inutile que nous vous retenions plus longtemps. Vous quittez cette salle avec une réputation aussi bonne qu’avant d’y être entré. – Tandis qu’il faisait ce compliment un peu ambigu, on entendit quelques rires étouffés parmi les spectateurs. – Je suis fâché, monsieur Markham, que cette affaire soit si mystérieuse. Il est évident que vous faites ici une confusion de personnes ; c’est un cas difficile pour la loi ; mais, je l’ai déjà dit, je considère le cheval qui manque comme un point… un point très important.

Le Capitaine et Darrell quittèrent en même temps le cabinet.

— J’aurai un petit compte à régler avec vous, monsieur Markham, pour l’affaire de ce matin, – dit le Capitaine à l’oreille de son accusateur.

— Je ne me bats pas avec un voleur, – répliqua Darrell.

— Comment !… Oseriez-vous ?…

— J’ose dire que je ne crois pas du tout au conte de George Duke et de son sosie. Je crois que vous avez prouvé un alibi par quelque supercherie de la pendule de l’Ours-Noir, et je crois sincèrement que vous êtes l’homme qui a tiré sur moi !

— Vous serez puni de ces paroles ! – grommela le Capitaine entre ses dents serrées ; – vous serez puni deux fois pour chaque mot insolent que vous venez de prononcer, Darrell Markham.

Il se dirigea à grands pas vers sa maison, après avoir jeté un implacable regard sur le jeune homme ; il rentra dans le cottage, où il trouva Millicent, pâle et anxieuse, qui attendait le résultat de cette étrange affaire.

Darrell quitta Compton le soir même, par la diligence, et, plus pauvre de son cheval, de sa montre et de sa bourse, il recommença de nouveau à chercher fortune dans Londres, où les cœurs sont cruels et froids comme la pierre.

CHAPITRE V

MILLICENT RENCONTRE L’OMBRE DE SON MARI

Une quinzaine de jours après le départ de Darrell, le vaisseau le Vautour se trouva en état de faire une autre course ; le Capitaine Duke se rendit à Marley pour surveiller les derniers préparatifs.

— Je mettrai à la voile le 30, Milly, – dit-il le jour où il quitta Compton, – et comme je n’aurai pas le temps de revenir ici te dire adieu, je désire que tu viennes à Marley me voir avant que je parte.

— J’irai, si vous le désirez, George, – lui dit-elle doucement.

Elle était toujours douce et obéissante comme une enfant envers un homme dur, mais jamais comme une femme aimante avec son mari.

— Très bien ! Il y a une diligence qui passe ici en allant de York à Carlisle ; elle s’arrête à Marley : tu pourras la prendre, Millicent.

— Oui, George.

La neige ne fondait pas sur les landes de Compton pendant les sombres mois de janvier. Millicent se sentit le cœur bien serré, tandis qu’elle se tenait devant la porte de l’Ours-Noir, attendant l’arrivée de la diligence de Carlisle. Elle regardait la vaste nappe d’une blancheur éblouissante qui s’étendait bien loin sur l’horizon obscur. Elle avait souvent vu la lande ainsi parée par le clair de lune, quand Darrell gisait malade sur son lit ; et, quoique ce temps eût été bien triste pour elle, elle songeait en soupirant au passé.

— Alors il était plus près de moi, – pensait-elle ; – maintenant il est perdu dans l’affreux tourbillon de ce terrible Londres… perdu pour moi, et peut-être à jamais !

Sarah cria et s’indigna en apprenant qu’elle allait faire ce voyage en plein hiver.

— Le Capitaine est-il devenu fou, – dit-elle, – de faire faire à une pauvre et délicate créature comme vous un voyage de vingt-quatre milles dans une vieille diligence qui sent mauvais, par un temps comme celui-ci ?… S’il veut que vous attrapiez un rhume qui causera votre mort, mademoiselle Milly, il fait tout ce qu’il peut pour arriver au but de ses désirs.

Mme Pecker parlait encore quand la grande et lourde diligence arriva. Un ou deux voyageurs regardèrent par la portière, et demandèrent du cognac et de l’eau pendant qu’on changeait les chevaux. Quelques-uns descendirent et entrèrent dans l’auberge pour se chauffer au grand feu du parloir et boire un verre de liqueur. Un homme assis sur le siège du cocher refusa de bouger ; il avait la figure tournée du côté de la lande et regardait tout droit vers la mer de neige.

Le visage de cet homme eût-il même été tourné vers le petit groupe de personnes qui étaient à la porte de l’auberge, qu’on n’aurait pas facilement reconnu ses traits, car il portait un chapeau à trois cornes enfoncé sur ses yeux ; le col de son épais habit de cheval était relevé jusque par-dessus ses oreilles.

— Voilà là-haut un compagnon qui me fait peur, – dit un des voyageurs de l’impériale en le montrant aux autres d’un signe. – C’est un homme de mauvaise mine qui fait peur ; je voudrais bien savoir où il va et d’où il vient ?

Mme Pecker aida Millicent à monter dans la voiture ; elle l’installa dans un coin bien chaud, et l’enveloppa de son gros manteau fourré.

— Vous ferez bien, mademoiselle Milly, de prendre un des cache-nez de Samuel pour mettre autour de votre cou, et aussi un de ses pardessus pour mettre sur vos pieds. Il fait un froid trop rigoureux pour un pareil voyage.

Millicent refusa l’habit et le cache-nez, mais elle embrassa sa vieille nourrice au moment où le cocher fouetta ses chevaux.

— Que Dieu te bénisse, Sally, – dit-elle, – je voudrais bien que le voyage fût fini et être de retour auprès de toi.

La diligence partit avant que Mme Pecker pût lui répondre.

— La pauvre chère enfant ! – dit la femme de l’aubergiste, – penser qu’elle part seule et sans ami par un temps comme celui-ci !… Je lis dans ses tristes yeux bleus, son regard semble dire qu’elle voudrait reposer tranquille enfin dans le cimetière de Compton !

La grande route de Compton à Marley serpentait au milieu des landes stériles et froides, et traversait des villages aux maisons écartées ; quelquefois elle passait devant une ferme solitaire. Le voyage était plus long en prenant par ce chemin que par la traverse, et il faisait tout à fait nuit quand la diligence roula sur le pavé raboteux de la grande rue de Marley.

Millicent trouva son mari qui l’attendait à l’auberge où la diligence s’arrêta.

— Tu arrives juste à temps, Milly, – lui dit-il, – le Vautour met à la voile ce soir.

Le Capitaine demeurait dans une taverne sur le quai ; il mit le bras de Millicent sous le sien, et la conduisit par la rue principale.

Cette rue était éclairée çà et là par de petits réverbères à l’huile qui répandaient une lumière vacillante sur les visages des passants.

Millicent regarda derrière elle. Le voyageur de l’impériale qu’elle avait remarqué à Compton les suivait.

Le Capitaine sentit la petite main de sa femme serrer son bras avec un frémissement de peur.

— Qui est-ce qui t’a fait tressaillir ? – lui demanda-t-il.

— C’est le… l’homme ?…

— Quel homme ?…

— Un homme qui voyageait sur l’impériale de la diligence, et dont le visage était tout à fait caché par son chapeau et son manteau ; il est à présent derrière nous.

George regarda en arrière, mais le voyageur de l’impériale avait disparu.

— Tu es une folle enfant, Millicent ! – dit-il ; – qu’y a-t-il d’étonnant à voir un compagnon de voyage dans la Grande-Rue, dix minutes après que la diligence est arrivée ?

— Mais il semblait nous suivre.

— Mais, jeune provinciale, les gens marchent tout près les uns des autres dans une ville où tout le monde est occupé, et cela sans avoir aucune intention de suivre leurs voisins. Millicent… Millicent, quand apprendras-tu donc à être raisonnable ?

Le Capitaine du Vautour semblait de bien meilleure composition qu’à l’ordinaire pendant cette soirée de janvier.

— Je serai loin d’ici dans vingt-quatre heures, Milly, – dit-il. – Nul autre qu’un marin ne peut comprendre l’ennui qu’un marin éprouve quand il est à terre. Hier au soir, j’ai eu des nouvelles de ton frère Ringwood.

— De mauvaises nouvelles ? – demanda Millicent avec anxiété.

— Mauvaises nouvelles pour toi, qui hérites de tout son argent, s’il meurt célibataire. Il mène une vie dissolue, il dépense mal à propos son bien dans les tavernes et dans des endroits encore pires. Heureusement pour toi que les terres de Compton sont bien assurées, de sorte qu’il ne peut ni les hypothéquer ni les vendre.

La petite auberge où logeait George Duke donnait sur la mer, et Millicent pouvait voir les lumières du Vautour briller au loin dans la nuit, à travers la fenêtre du petit parloir où le souper était servi.

— À quelle heure mettez-vous à la voile, George ? – demanda-t-elle.

— Un peu avant minuit. Tu pourras venir jusqu’à la jetée avec moi, et tu retourneras à Compton demain matin par la diligence.

— Je ferai exactement ce que vous voudrez… Ce voyage sera-t-il long, George ?

— Non, pas long : je serai de retour au plus tard dans deux ou trois mois.

Le cœur de Millicent fut accablé par cette réponse. Elle était si heureuse pendant l’absence de son mari ; elle était heureuse dans sa jolie petite maison, avec sa robuste et joyeuse servante, avec ses amis qui l’avaient connue depuis son enfance, avec ses romans, avec son vieux compagnon, le fidèle épagneul blanc et feu ; – elle était heureuse avec tout cela, – heureuse aussi avec le souvenir toujours vivant de Darrell.

Pendant que George et sa femme étaient assis à la petite table et causaient, un des domestiques de l’auberge vint dire au Capitaine que quelqu’un le demandait.

— Qui me demande ? – dit-il avec impatience.

— Un homme en habit de cheval avec un grand chapeau sur les yeux.

— Dites-lui que je suis occupé, et que tout à l’heure je vais mettre à la voile.

— Je le lui ai dit, Capitaine, mais il m’a répondu qu’il voulait absolument vous voir. Il a fait plus de deux cents milles tout exprès, à ce qu’il prétend.

Une expression de furieuse colère se répandit sur le beau visage du Capitaine.

— Maudit soit cet importun ! – s’écria-t-il avec violence. – Qu’il monte !… Viens, Millicent, – ajouta-t-il quand le garçon eut quitté la chambre ; – prends une de ces bougies et va dans la chambre en face, c’est ma chambre à coucher. Va, ma fille, va…

Il lui mit le chandelier dans la main avec un geste d’impatience, et la poussa presque hors de la salle.

Elle traversa promptement le palier de l’escalier et entra dans la chambre, mais pas avant d’avoir reconnu dans l’homme qui montait l’escalier le voyageur de l’impériale, pas avant d’avoir entendu son mari dire en fermant la porte sur son visiteur :

— Vous ici !… c’est vous !… Par le ciel, je l’avais deviné !…

Quelques bûches brûlaient dans le grand foyer de la chambre à coucher du Capitaine. Millicent s’assit sur un banc devant le feu ; elle resta ainsi pendant plus d’une heure, et, durant tout ce temps, elle se demanda quel pouvait être le sujet du long entretien que cet étranger avait avec son mari. Une fois elle se risqua sur le palier pour savoir si le visiteur était parti ; elle entendit les voix des deux hommes vibrer comme s’ils se querellaient, mais elle ne put distinguer leurs paroles.

Onze heures sonnaient à la pendule, juste au moment où la porte du parloir se rouvrit et où l’étranger descendit. Le Capitaine Duke entra dans la chambre où Millicent rêvait.

— Viens, – lui dit-il, – je n’ai qu’une demi-heure à rester avec toi avant de partir ; mets ton manteau et suis-moi.

Ce soir-là, il faisait un froid très âpre. La lune était presque dans son plein, et illuminait la longue jetée de pierre et les quais d’une lueur d’acier qui donnait à tous les objets un éclat fantastique. Les contours des antiques maisons du quai apparaissaient aigus sous cette lumière blafarde ; les cordes, les ancres hors d’usage, les sacs de lest placés sur le bord du parapet, les chaînes, les poteaux, les anneaux de fer fixés dans la maçonnerie, tout cela se voyait distinctement par cette nuit claire. Les derniers buveurs avaient quitté la taverne du quai, les derniers vagabonds avaient abandonné les rues étroites, les dernières lumières s’éteignaient aux fenêtres, et Marley, à onze heures et demie, était aussi tranquille que le paisible cimetière de Compton-des-Bruyères.

Millicent frissonnait en marchant à côté de son mari. Une ou deux fois elle regarda le Capitaine à la dérobée ; elle pouvait distinguer les lignes arrêtées de son profil, et elle voyait à l’air de son visage que son esprit était troublé. Ils quittèrent le quai pour aller sur la jetée, qui s’étendait bien loin dans la mer.

— Le canot doit m’attendre au bout de cette jetée, – dit le Capitaine Duke. – La marée monte, et le vent est bon.

Il marcha pendant quelque temps en silence. Millicent le regardait toujours ; tout à coup il se tourna vers elle, et lui dit brusquement :

— Millicent, as-tu une bague ou n’importe quel petit bijou sur toi ?

— Une bague, George ?… – dit-elle, toute troublée de la brusquerie de cette question.

— Une bague, une broche, un médaillon, un ruban, quelque chose sur quoi tu puisses faire un serment dans une vingtaine d’années si cela était nécessaire.

Elle portait suspendu à son cou un médaillon que Darrell lui avait donné, et elle aurait mieux aimé mourir que de s’en séparer.

— Un médaillon ? – dit-elle en hésitant.

— N’importe quoi ! Ne t’ai-je pas dit la moindre chose ?…

— J’ai mes petites boucles d’oreilles de diamants, George.

— Donne-m’en une, alors ; j’ai la fantaisie d’emporter avec moi quelque souvenir de toi pendant mon voyage. Cette boucle d’oreille fera très bien mon affaire.

Elle ôta le bijou de son oreille et le lui donna. Dans son indifférence elle ne songeait même pas à lui demander quel motif il avait pour vouloir ce bijou.

— Ceci est mieux que toute autre chose, – dit-il en mettant la boucle d’oreille dans la poche de son gilet ; – elles sont de fabrique indienne et d’un modèle rare. Rappelle-toi, Millicent, que l’homme qui viendrait à toi et dirait qu’il est ton mari, ne sera cependant pas George Duke, s’il ne peut pas te montrer cette boucle d’oreille de diamants.

— Que voulez-vous dire, George ?

— Quand je reviendrai à Compton, demande-moi à voir le bijou pareil à celui qui est à ton oreille. Et si je ne peux pas te le montrer…

— Eh bien, alors, George ?

— Chasse-moi comme un imposteur.

— Mais vous pouvez le perdre.

— Je ne le perdrai pas.

Ils gardèrent le silence et marchèrent encore le long de la jetée ; leurs ombres s’étendaient lugubres devant eux sur les pierres éclairées par le clair de lune.

Ils étaient à un demi-mille du quai, seuls, bien seuls ; nul autre bruit que celui de leurs pas et celui des vagues qui se brisaient contre le bastion de pierre ne venait interrompre le profond silence de la nuit.

Le canot du Vautour attendait. Le Capitaine Duke prit sa femme dans ses bras, et pressa ses lèvres sur le front glacé de la jeune femme.

— Tu auras à faire une promenade solitaire pour retourner à l’auberge, Millicent, – dit-il ; – mais je leur ai dit à l’hôtel de te bien soigner et de te faire partir par la diligence qui retourne demain matin à Compton. Au revoir, et que Dieu te guide ! Souviens-toi de ce que je t’ai dit ce soir.

Quelque chose d’inusité dans ses manières – une tendresse qu’elle ne lui connaissait pas – toucha le doux cœur de Millicent.

Elle l’arrêta au moment où il allait descendre les marches.

— Mon malheur vient de ce que je n’ai jamais été une bonne femme pour vous, George : je vais prier pour votre salut pendant que vous serez bien loin sur la mer.

Le Capitaine serra sa petite main tremblante.

— Adieu, Millicent, – lui dit-il, – et souviens-toi ! Avant qu’elle pût lui répondre, il était parti. Elle vit les matelots pousser le canot loin des marches ; elle entendit les battements réguliers des rames qui frappaient l’eau ; elle aperçut une dernière fois la petite embarcation, qui bondissait légère sur le flot.

Il était parti ; elle pouvait retourner à sa tranquille maison de Compton, à la lecture de ses romans, à ses vieux amis, au souvenir de Darrell.

Elle resta debout, regardant le petit bateau jusqu’à ce qu’il ne fût plus qu’une petite tache noire qu’elle pouvait à peine distinguer, puis elle revint à la hâte vers le quai.

Quelle longue et solitaire promenade dans le silence de la nuit pour une femme élevée aussi délicatement que Millicent ! Elle n’était pas hardie ; elle était plutôt un peu trop timide et trop sensible, comme le lecteur le sait fort bien ; elle aimait trop à lire les stupides romans qu’on écrivait il y a un siècle, pleins de mystères, d’horreurs, de manoirs hantés par des revenants, de corridors secrets, de rencontres à minuit, et d’assassins masqués.

Les horloges de Marley sonnaient minuit quand elle approcha du milieu de la jetée solitaire ; une à une les différentes voix de fer répétèrent lentement les heures, les échos affaiblis par la distance prolongèrent les sons ; et pour l’imagination de Millicent tout Marley et toute la mer tremblaient de ces vibrations sonores. Quand le dernier coup de la dernière horloge eut cessé et que la ville retomba dans le silence, elle entendit le bruit des pas d’un homme qui s’approchait.

Il fallait bien qu’elle passât devant cet homme pour gagner le quai.

Une crainte étrange et vague s’empara d’elle. Ce pouvait être un brigand ; il pouvait l’attaquer, la voler.

La pauvre femme se préparait à lui jeter sa bourse, à lui donner ses bijoux, tout, excepté le médaillon de Darrell.

Les pas approchaient toujours, mais lentement ; la silhouette de l’étranger se montrait de plus en plus distinctement dans le pâle clair de lune. Il se trouva face à face avec Millicent. Alors elle s’arrêta et demeura immobile ; ses pieds semblaient cloués à la terre, une invincible torpeur paralysait tous ses membres, et un froid surnaturel la saisit jusqu’à la racine de ses cheveux.

Ses mains tombèrent impuissantes, inertes à ses côtés ; ses yeux fixes regardaient le visage de cet homme. Il portait un habit bleu et un chapeau à trois cornes posé gracieusement sur le coin de l’oreille.

Elle était seule ; elle avait à franchir un demi-mille sans rencontrer aucune demeure humaine, sans aucun secours humain à espérer, – seule à minuit avec l’OMBRE DE SON MARI !

Ce n’était pas une illusion, ni l’erreur née d’une imagination enfiévrée. Là, devant elle, trait pour trait, était une ombre qui ressemblait à George Duke.

Elle trébucha en passant devant ce fantôme ; puis, appelant tout son courage à son aide, elle s’élança sur le quai. Le vent s’engouffrait dans sa robe, elle courait, elle arriva à l’auberge. Une servante avait veillé pour la recevoir ; un feu de charbon de terre brûlait dans le petit salon boisé ; là, tout était riant et tranquille.

Millicent tomba dans les bras de la servante en sanglotant.

— Ne me quittez pas, – dit-elle, – ne me laissez pas seule pendant cette terrible nuit… J’ai souvent entendu parler de ces choses extraordinaires, mais jusqu’à présent je n’y croyais pas. Le vaisseau qui mettra à la voile cette nuit fera certainement un mauvais voyage : j’ai vu l’ombre de mon mari !…

CHAPITRE VI

SALLY SOULÈVE LE VOILE DU PASSÉ

Une année presque entière s’était écoulée depuis cette soirée éclairée par la lune d’hiver, pendant laquelle Millicent s’était trouvée face à face avec l’ombre de son mari sur la longue jetée de pierre de Marley. Cette histoire était bien connue dans le tranquille village de Compton-des-Bruyères, bien que Millicent ne l’eût racontée sous le sceau du secret qu’à Sally.

Sally avait essayé de garder ce secret solennel, mais ses réticences avaient été remarquées. En trois jours tout le monde à Compton savait que l’hôtesse de l’Ours-Noir avait quelque chose sur le cœur, qu’elle pourrait, si elle le voulait, révéler à ses amis.

En outre, Millicent n’était pas la seule qui eût fait la funeste rencontre. Pecker lui-même n’avait-il pas la prétention d’avoir vu lui aussi le fantôme du Capitaine ?

— Je l’ai vu, Sarah, je l’ai vu aussi distinctement que je vois à présent le feu et la broche devant lesquels je suis assis, – répétait sans cesse l’aubergiste.

Il était donc naturel que la révélation de ce mystère se fit peu à peu. Lorsque les trois mois fixés pour le voyage du Vautour furent passés, et qu’on ne vit pas revenir le Capitaine Duke, les bonnes gens de Compton commencèrent à se regarder avec des grimaces significatives. Personne ne s’attendait à revoir jamais George Duke vivant sur la terre britannique.

Millicent n’avait aucune connaissance de ce qui se disait à ce sujet dans la ville de Compton. Enfermée dans son cottage, elle lisait des romans et vivait assise dans son grand fauteuil, avec son épagneul blanc et feu couché à ses pieds, et le médaillon de Darrell suspendu à son cou. La robuste servante sortait de temps en temps dans la soirée pour apprendre les caquetages de Compton ; mais si, par hasard, elle pensait à les répéter à sa maîtresse, elle sentait les mots s’évanouir sur ses lèvres en regardant la pâle figure de Millicent et ses tristes yeux bleus.

— Madame a déjà bien assez de chagrin sans que je lui redise leurs bavardages, – disait-elle.

Les jours et les nuits s’écoulèrent, – l’herbe grandit dans les prés, et les vagues de verdure couvertes de rosée tombèrent sous les coups du faucheur, – les laboureurs recouvrirent de chaume les meules de foin groupées autour de la ferme, – le blé grandit, les épis de seigle se dorèrent au soleil, – les lourds chariots gémirent sous le riche fardeau de la moisson, – les chanvres séchèrent aux bises d’automne, et les baies des pruneliers devinrent noires dans les haies, – le feuillage des bois se flétrit, les feuilles mortes jonchèrent le sol, – la première gelée brilla sur les marais blanchis, – le brouillard de novembre enveloppa doucement la vaste campagne. On ne recevait point à Compton de nouvelles du Capitaine Duke et du Vautour.

— Il n’est absent que depuis dix mois, – disait Millicent quand Sally lui insinuait qu’il serait peut-être convenable de prendre le deuil. – George Duke n’a jamais été un marin fort désireux de revenir près de sa femme. Il lui est plus agréable ou plus profitable de s’absenter ; il ne pense même pas à moi, et rien ne le ramènera ici plus tôt qu’il n’a envie d’y revenir. Serait-il absent depuis trois ans que je ne penserais rien de plus, et que je m’attendrais chaque jour à le voir rentrer dans la maison.

— Celui que vous avez rencontré sur la jetée de Marley, peut-être, mademoiselle Milly, – répondait Sally d’un ton solennel, – mais non pas le Capitaine Duke ! Des choses semblables à celles que vous et Samuel avez vues l’hiver passé sont des signes trop clairs, et il me semble que c’est douter de la Providence après cela que de ne pas croire votre mari noyé. J’ai rêvé trois fois que je voyais mon premier mari, Thomas Masterton, mort sur un petit rocher au milieu d’une mer courroucée ; à la troisième fois, j’ai mis mes habits de veuve.

— Mais tu avais reçu la nouvelle certaine de sa mort, Sally, n’est-ce pas ?

— Je n’avais pas reçu d’autres nouvelles que son absence de dix-sept années, mademoiselle Milly. Si cela n’est pas assez de nouvelles pour rendre une femme veuve, que vous faut-il donc ?

Millicent était assise aux pieds de Sally, devant un brillant feu de charbon de terre, dans le confortable petit parloir de l’Ours-Noir. C’était une consolation pour la pauvre femme de passer ces longues soirées d’hiver avec la bonne Sally, à écouter le vent qui hurlait dans la grande cheminée, à compter les gouttes de pluie qui frappaient les vitres, et à parler du temps passé.

Les habitués de l’Ours-Noir étaient des gens très réguliers, qui arrivaient et s’en allaient toujours à la même heure, et qui buvaient le même grog depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin ; en sorte que Sally, quand sa chère jeune maîtresse venait lui faire une visite, laissait au faible Samuel la tâche de faire accueil à ses pratiques et de les servir. Elle quittait alors les affaires du comptoir pour attirer la tête blonde de la gracieuse Millicent sur ses genoux, et caresser les boucles de ses cheveux ; elle consolait de son mieux ce cœur délaissé avec les souvenirs du bon temps.

Sarah Masterton avait été pendant longtemps femme de charge au manoir ; cependant Millicent ne l’avait jamais entendue parler de Thomas Masterton le marin : mais par cette sombre soirée de novembre, ces quelques mots dits par hasard frappèrent Millicent ; la jeune femme fut saisie d’une étrange envie de savoir quelques détails sur le premier mari de Sarah.

— Était-il bon pour toi, Sally ? – demanda-t-elle, – et l’aimais-tu ?

Sally regarda tristement le feu avant de répondre.

— Il y a si longtemps de ça, – dit-elle, – je ne peux guère m’en souvenir. Je n’étais qu’une jeune fille bien niaise, quand Masterton vint pour la première fois à Compton. Je l’aimais bien, mademoiselle Milly, et il n’était pas bon pour moi.

— Pas bon pour toi, Sally ?

— Affreusement méchant et cruel ! répondit Sally d’une voix étouffée, et ses yeux s’enflammèrent à ce pénible souvenir. — J’avais un peu d’argent que mon vieux grand-père m’avait laissé ; c’était de cet argent et non de moi qu’il avait besoin. J’avais quelques cuillers d’argent et une théière qui avaient appartenu à ma grand’mère, et il les aimait plus que moi. J’avais mes épargnes et il m’arracha de force chaque guinée, chaque couronne, chaque shilling, chaque penny, jusqu’à ce qu’il m’eût laissée sans habits pour me couvrir et sans pain à manger. Vous me voyez ici avec Samuel ; je fais tout à ma fantaisie et je le mène rondement. À me voir maintenant, vous ne me croiriez pas la même femme. J’avais peur de Masterton, mademoiselle Millicent… il me faisait peur.

Le souvenir même de son mari mort paraissait encore frapper de crainte ce robuste cœur. Elle s’accroupit plus près du feu, s’attachant à Millicent comme si elle eût demandé protection à cette délicate créature ; elle regarda vers la fenêtre derrière elle, comme si elle s’attendait à la voir s’ébranler sous quelque secousse bien plus terrible que celle du vent et de la pluie.

— Sally ! Sally – s’écria Millicent d’un ton caressant, car c’était maintenant à son tour d’être la consolatrice, – pourquoi avais-tu peur de lui ?

— Parce qu’il était foncièrement méchant… Je ne vous ai pas dit encore toute la vérité, je ne l’ai jamais dite à personne et je ne la dirai jamais à d’autre qu’à vous. J’ai toujours soutenu qu’il était marin ; ce n’est pas vrai : il était bien contrebandier, et l’un des plus téméraires qui aient jamais volé le Roi ; c’est ce que j’ai découvert trois mois après notre mariage.

— Millicent l’écoutait, tenant une de ses grosses mains serrée entre les siennes ; ses grands yeux bleus regardaient fixement la flamme brillante.

— Ma pauvre et bonne Sally ! c’est très pénible pour toi, – dit-elle. – Compton est un endroit si reculé et nous sommes si ignorants, qu’il n’est pas étonnant que tu aies été trompée. D’autres l’ont été depuis, Sally.

Sarah fit un signe de tête : elle connaissait bien les mauvais bruits qui couraient, parmi les habitants de Compton, sur le vaisseau le Vautour et sur son capitaine ; elle soupira d’un air pensif, et elle murmura :

— Ah ! mademoiselle Milly, si Masterton n’avait fait que la contrebande, je l’aurais supporté sans me plaindre, car dans ce temps-là j’étais plus douce que je ne le suis à présent ; nous ne demeurions pas à Compton, mais dans un petit village sur le bord de la mer, ce qui était plus commode pour le vilain métier de mon mari. Nous avions vécu ensemble cinq ans, et moi je n’osais jamais me plaindre d’aucune privation ni de la perversité avec laquelle Thomas fraudait le Roi chaque jour de sa vie. Je ne me souciais plus beaucoup de ce qu’il faisait, car j’avais ma consolation et mon bonheur auprès de moi… J’avais mon fils, qui était né un an après que nous avions quitté Compton, – mon amour de fils avec ses grands yeux noirs et ses jolis cheveux bouclés. Mais une affliction plus amère me visita bientôt, mademoiselle Milly ; l’enfant avait à peine quatre ans, que son père se mit en tête de lui donner ses mauvaises habitudes ; il mettait tous ses gros mots dans cette innocente bouche, et élevait l’enfant de manière qu’il devînt une malédiction pour lui-même et pour tous ceux qui l’aimaient. Je ne pus supporter cela, je ne pus souffrir qu’on me foulât ainsi aux pieds, et je ne pus permettre qu’on voulût perdre mon enfant sous les yeux de sa mère. Un soir, je le dis à Masterton ; je fus violente peut-être, car j’étais presque folle, et la colère m’emportait ; je lui dis que j’avais l’intention d’emmener l’enfant avec moi loin de lui, que je me mettrais en condition, que je travaillerais pour le petit, et que j’en ferais un honnête homme. Il se mit à rire et me dit que je pouvais bien faire tout ce que je voudrais de ce marmot, et je le crus, car je pensais que vraiment il ne s’en souciait guère ; je m’endormis avec l’enfant dans mes bras, ayant l’intention de partir le lendemain de bonne heure et de retourner à Compton, où j’avais des amis. Oh ! Millicent… Millicent !… Dieu veuille que vous ne connaissiez jamais de pareilles épreuves ! Quand je m’éveillai, mon enfant n’était plus là, et depuis je n’ai jamais revu ni Masterton ni mon fils.

— Et tu es restée dans le village où il t’avait laissée ? – demanda Millicent.

— J’y suis restée plus d’un an, espérant toujours qu’il reviendrait avec le petit ; mais je n’ai jamais eu de leurs nouvelles. Au bout de ce temps, je revins ici, où votre père m’a pris pour sa femme de charge, et où j’ai été plusieurs années très heureuse ; mais je n’ai jamais oublié mon fils, Millicent ; jamais je ne me couche sans le voir dans mes rêves avec ses beaux yeux noirs fixés sur moi.

— Oh ! Sally… Sally… tu as cruellement souffert ! Que de raisons tu as de haïr la mémoire de cet homme !

— Nous ne devons pas parler mal de ceux qui sont morts, mademoiselle Milly ; qu’ils reposent en paix chargés du poids de leurs péchés ! Pour nous, espérons des temps plus heureux ! Quand Masterton s’en alla sans me laisser un sou pour acheter du pain, je ne pensais guère alors que je deviendrais un jour la maîtresse de l’Ours-Noir. Pecker a été un bon et fidèle ami pour moi, et je bénis la Providence qui l’a envoyé au manoir pour me faire la cour. Il s’asseyait les soirs dans la chambre de la femme de charge, sans parler, et il paraissait toujours triste ; un soir il tomba à mes genoux, en disant : « Sally, voulez-vous être ma femme ?… »

À ce moment-là même Pecker osa se présenter à la porte pour demander quelque chose. Sa femme lui répondit de la belle manière ! Il se retira tout troublé, le pauvre homme, et sans avoir obtenu la réponse dont il avait besoin.

La bonne Sarah croyait de son devoir de cacher scrupuleusement à son faible époux les sentiments de tendresse et de reconnaissance qu’elle nourrissait pour lui ; elle craignait, si elle le traitait avec la bonté la plus ordinaire, qu’il n’en prît avantage sur elle.

L’hiver commença donc ainsi, et Millicent aurait été sans amis, si elle n’eût eu près d’elle la bonne Sally et la petite femme du curé, qui devait nourrir et vêtir ses sept enfants avec la modique somme de soixante livres par an. Millicent était si modeste, elle vivait si retirée, qu’elle n’avait jamais fait de connaissances. Dans l’heureux vieux temps, quand elle demeurait au manoir, Darrell avait été son confident, son compagnon de jeu ; elle n’avait jamais eu besoin d’un autre ami, et elle n’en avait pas désiré. Maintenant elle devait se renfermer dans sa petite maison avec ses vieux et antiques miroirs et ses tables surannées, avec ses vieux fauteuils en acajou noir, ses chaises de chêne trop lourdes pour que ses faibles bras pussent les remuer, dans sa petite demeure, toujours propre et tenue avec ordre, et les gens de Compton ne la voyaient jamais qu’à l’église, ou sur le chemin qui conduisait à l’Ours-Noir.

Millicent ne recevait d’ailleurs aucune nouvelle de Darrell ; mais il écrivait une lettre chaque mois à Sarah qui était bien embarrassée pour lui griffonner sa réponse. Sarah lui apprenait que Millicent était triste et que le Capitaine Duke était toujours en mer. Par Sally, Mme Duke avait aussi des nouvelles de son cher cousin ; il avait trouvé des amis à Londres, et un noble lord écossais, qu’on soupçonnait de n’avoir pas un très grand attachement pour la famille de Hanovre, l’avait pris pour secrétaire. Mais assez d’autres lords écossais avaient expié leur loyauté par le supplice, et l’on voyait encore de hideux et terribles avertissements à Temple-Bar ; de sorte que ce que l’on faisait pour le service de la famille exilée était tenu bien en secret : les fautes du passé avaient rendu prudents les hommes les plus courageux.

CHAPITRE VII

COMMENT DARRELL RETROUVA SON CHEVAL

Tandis que Millicent était assise dans le petit parloir de l’Ours-Noir, la tête appuyée sur les genoux de Sarah et les yeux fixés sur le foyer, Darrell se dirigeait à cheval vers l’ouest, à travers un épais brouillard de novembre ; il portait des lettres de son maître, lord C…, adressées à un gentilhomme du comté de Sommerset, dont les propriétés étaient situées près de Bristol.

Darrell s’arrêta à Reading le premier soir de son voyage. Il faisait nuit quand il entra dans la ville, et il s’avança entre deux rangées de réverbères à l’huile dont la lumière était bien tremblante, jusqu’à la porte de l’auberge qu’on lui avait recommandée. Les fenêtres supérieures de l’hôtellerie étaient brillamment illuminées, et il put entendre le choc des verres et le bruit des chansons. Au rez-de-chaussée de la maison, il y avait beaucoup de robustes fermiers venus au marché de Reading, et bon nombre de gens de la ville s’étaient assemblés autour du comptoir pour discuter les affaires de la journée.

Darrell jeta les rênes de son cheval au valet d’écurie, en lui donnant quelques indications sur la manière de le traiter.

— J’irai à l’écurie quand j’aurai dîné, – dit-il, – pour voir comment vous l’aurez soigné, car demain il aura beaucoup de chemin à faire, et il faut qu’il parte frais.

Le valet d’écurie emmena le cheval ; c’était un animal grand, osseux, de poil gris, assez fort pour supporter les plus longues courses.

On conduisit Darrell par un large escalier, à travers un long corridor ; le même bruit de voix qui avait attiré son attention au dehors frappa de nouveau ses oreilles.

— Vous avez une société un peu turbulente, – dit-il à l’aubergiste, qui apportait deux bougies de cire et le conduisait.

— Ces messieurs sont gais, – répliqua l’aubergiste. – Ils sont restés longtemps à table. Sir Lovel Mortimer n’a pas son égal pour faire circuler une bouteille parmi ses convives.

— Sir Lovel Mortimer ?

— Oui, monsieur ; c’est un riche baronnet du Devon qui voyage avec quelques-uns de ses amis ; ils se rendent à Londres.

— Sir Lovel Mortimer, – répéta Darrell ; – je ne connais personne de ce nom dans le Devon.

— Il a l’air d’un homme accoutumé à beaucoup de luxe. Tous les domestiques de la maison sont occupés à le servir depuis qu’il s’est arrêté ici pour dîner.

Darrell n’avait aucune envie de connaître plus au long les habitudes de ce baronnet du Devon. Il mangea un dîner fort simple, but une demi-bouteille de vin de Bordeaux, puis il se rendit à l’écurie. Le palefrenier le conduisait ; l’écurie était spacieuse et contenait seize stalles toutes remplies.

— Ces chevaux bais appartiennent tous à sir Lovel Mortimer et à ses amis, – dit le valet, – et ce sont de très belles bêtes.

En même temps, il frappa sur la croupe d’un des chevaux ; l’animal se retourna, et remuant la tête, regarda les deux visiteurs.

— Voilà le plus beau, monsieur, – dit le garçon ; – il vaudrait cent guinées, n’importe à quel marché, j’ose le dire.

Darrell tressaillit, s’élança vers le cheval et, le saisissant par les oreilles, il attira sa tête au niveau de la sienne.

— Prenez garde ! monsieur, – s’écria le valet alarmé ; – le caractère de cet animal n’est pas trop doux ; il a essayé de mordre un de nos garçons tout à l’heure.

— Il ne me mordra point, moi, – dit Darrell. – Donnez-moi la lanterne.

— Il a un mauvais caractère, – répéta le garçon en reculant.

— Donnez-moi la lanterne, mon garçon, vous dis-je ; je connais son caractère bien mieux que vous.

Le valet d’écurie obéit, mais de mauvaise grâce.

— Je m’en doutais, – dit le jeune homme, tenant la lanterne devant la tête du cheval. Tu reconnais ton maître, n’est-ce pas, mon vieux Balmerino ?

Le cheval se mit à hennir joyeusement.

— Cet animal paraît vous connaître, monsieur, – s’écria le garçon.

— Nous nous connaissons aussi bien que deux frères se sont jamais connus, – dit Darrell en caressant de sa main le cou de Balmerino. – Je l’ai monté pendant plus de sept ans, et je l’ai perdu l’année dernière. Connaissez-vous ce sir Lovel Mortimer qui le possède aujourd’hui ?

— Pas beaucoup, monsieur. Tout ce que je sais, c’est que c’est un beau gentilhomme. Il vient toujours à la maison quand il va de Londres dans l’ouest.

— Est-ce que cela lui arrive souvent ? – demanda Darrell.

— Six ou huit fois l’année, – répliqua le garçon d’écurie.

— Ce monsieur aime bien à courir les grands chemins ! – grommela le jeune homme. – Est-ce qu’il monte ce cheval depuis longtemps ?

Le valet hésita et se gratta la tête d’une air pensif.

— J’ai vu tant de chevaux bais, – répondit-il. – Je ne peux pas jurer avoir déjà vu celui-ci.

— Je donnerais volontiers cent livres pour la rencontre de ce soir, Balmerino, mon vieil ami, – murmura Darrell, – quoique ce soient les dernières poignées de guignées qui me restent au monde !

Il rentra dans la maison, et allant au comptoir, il prit l’aubergiste en particulier.

— Je veux parler à l’un de vos convives d’en haut, mon digne hôte, – dit-il ; – il faut que sir Lovel Mortimer réponde à deux ou trois questions que je compte lui faire avant de quitter cette maison.

L’aubergiste parut pris de peur à la seule idée de déranger son noble client.

— Sir Lovel n’est pas un homme à recevoir trop de compagnie, – dit-il, – mais si vous êtes un de ses amis…

— Je n’ai jamais entendu prononcer son nom avant ce soir, – répondit Darrell ; – mais quand un gentleman se promène sur le cheval d’un autre gentleman, il doit se tenir prêt à répondre à quelques questions.

— Sir Lovel Mortimer se promène sur le cheval d’un autre gentleman ?… – dit l’aubergiste épouvanté ; – vous vous trompez, monsieur.

— Je viens de voir dans votre écurie un cheval que je jurerais être le mien devant n’importe quel tribunal d’Angleterre.

— Il peut arriver qu’un gentleman se trompe, – grommela l’aubergiste.

— J’ai monté Balmerino pendant sept ans, fit Darrell. – Soyez assez bon pour donner ma carte à sir Lovel, et dites-lui que je désire avoir un entretien de cinq minutes avec lui.

L’aubergiste obéit avec répugnance. Sir Lovel était fatigué de son voyage ; il n’aimait pas à être dérangé. Mais Darrell insista, et l’hôte monta l’escalier. Il revint dire au jeune homme que sir Lovel était prêt à le recevoir.

Darrell suivit l’hôtelier, et celui-ci l’introduisit avec beaucoup de cérémonie dans l’appartement de sir Lovel. La chambre qu’occupait le baronnet était une grande pièce lambrissée, éclairée par des bougies de cire dans des chandeliers à bras appendus entre les trois fenêtres et aux panneaux de la muraille. Dans les grandes occasions on s’en servait comme d’une salle de bal, et elle avait toute la froide et antique grandeur d’un appartement de gala. Un monceau de bûches flambait dans la grande cheminée ; devant le foyer était un jeune homme à l’air efféminé, étendu nonchalamment sur un fauteuil. Il était vêtu d’une robe de chambre magnifique et portait des bas de soie à coins brodés, des souliers à talons rouges avec des boucles étincelantes de diamants ; il avait une perruque blonde, bouffante et frisée qui couvrait presque toute sa figure. Il était seul, et, malgré deux bols de punch vides et un régiment de bouteilles rangées devant lui sur la table, il semblait parfaitement calme.

— Asseyez-vous, monsieur Markham, – dit-il en étendant gracieusement une main aussi petite que celle d’une femme, tout étincelante des diamants et des émeraudes dont elle était chargée ; asseyez-vous… Byers, apportez-moi encore une bouteille de claret, et qu’il soit meilleur que le dernier ! Mes deux amis ont regagné leurs lits en chancelant, monsieur Markham, ils sont un peu gris de l’orgie de ce soir, mais moi j’ai conservé tout mon sang-froid et je suis votre très humble serviteur.

Sir Lovel Mortimer avait une voix claire et sonore, et parlait d’un air languissant en traînant ses mots comme les élégants du Ranelagh et des Parks.

Darrell raconta brièvement comment il avait reconnu son cheval dans l’écurie.

— Et vous l’avez perdu ?… – dit sir Lovel.

— Il y a eu un an le mois passé.

— Chose étrange ! – grasseya le baronnet. – J’ai donné cinquante guinées pour cet animal à la foire de Barnstaple, en juillet dernier.

— Vous souvenez-vous de qui vous l’avez acheté ?

— Oui, parfaitement. C’était un vieil homme en cheveux blancs. Il se disait fermier dans le Devon.

— Toute trace du coquin qui m’a volé est donc perdue, – dit Darrell. – J’aurais donné beaucoup pour que vous eussiez tenu directement mon cheval du scélérat qui m’a volé ma bourse, ma montre, et quelques papiers d’importance dans la bruyère de Compton au mois d’octobre dernier.

Les yeux noirs et inquiets de sir Lovel s’illuminèrent d’une lueur étrange pendant qu’il regardait son interlocuteur : ces yeux inquiets étaient étrangement en désaccord avec la voix du baronnet et avec ses manières languissantes. On eût dit que toute cette langueur efféminée n’était qu’une feinte que ces regards trop vifs trahissaient malgré lui.

— Voulez-vous me raconter l’histoire de votre rencontre avec les chevaliers du grand chemin ? – demanda-t-il.

Darrell lui fit le récit de sa rencontre avec les brigands ; il omit seulement ce qui concernait Millicent et le Capitaine Duke.

— Je ne m’attends guère à ce que vous m’en croyiez sur ma parole, – lui dit Darrell, – ni que vous accueilliez mes prétentions sur ce cheval ; mais si vous voulez bien descendre à l’écurie, vous verrez au moins que le fidèle animal se souvient de son ancien maître.

— Il n’est pas nécessaire que j’aille à l’écurie, – fit le baronnet ; – je suis le dernier homme qui mettrait en doute la véracité d’un gentleman.

L’hôtelier apporta le claret et deux verres. Sir Lovel avec un verre plein fit raison à son visiteur qui but à sa santé.

Le baronnet semblait enchanté de la compagnie de Darrell. Il parla de la métropole, il se vanta de ses conquêtes, puis, passant d’un sujet à un autre, il aborda la politique. Darrell, qui avait écouté avec patience ce stupide babil, devint sérieux.

— Vous paraissez ne prendre intérêt à aucun parti, monsieur Markham, – dit sir Lovel après avoir essayé inutilement de découvrir l’opinion du jeune homme.

— Pas trop, – répliqua Darrell ; – j’ai été élevé à la campagne, où tout ce que nous connaissions en fait de politique se bornait à faire carillonner les cloches à l’anniversaire de la naissance du Roi, et à prier pour Sa Majesté dans l’église les dimanches et les jours de fête.

Sir Lovel haussa les épaules.

— Voulez-vous que nous mangions ensemble quelques rôties de pain grillé ? – demanda-t-il. – Mes amis sont trop gris pour venir souper, et je serai charmé d’avoir votre société pour boire un bol de punch.

Darrell le pria de l’excuser.

— Je suis obligé de partir demain matin de très bonne heure, – dit-il, – et j’ai grand besoin de passer une bonne nuit.

Le baronnet ne voulut accepter aucune excuse, il sonna, et Byers, qui servait en personne ce convive important, reçut l’ordre d’apporter des rôties et du punch.

— Pendant le souper, nous pourrons arriver à un arrangement amical à propos du cheval, monsieur Markham, – dit sir Lovel.

Darrell le salua. L’arrangement amical sur lequel les deux hommes s’arrêtèrent fut que Markham donnerait au baronnet vingt livres et son cheval gris en échange de Balmerino. La valeur du cheval gris étant à peu près de vingt livres, sir Lovel consentit à perdre dix livres dans ce marché. Aussi Darrell et le baronnet se séparèrent-ils les meilleurs amis du monde, et le lendemain de bonne heure on amena à la porte de l’auberge Balmerino sellé, bridé aux ordres de son ancien maître.

L’animal était dans un état parfait, et, lorsque Markham s’élança en selle, il hennit fièrement comme s’il reconnaissait cette main légère. Le pavé de la rue de Reading retentit du bruit de ses sabots ; en dix minutes il fut sur le chemin de Bath, laissant bien loin derrière lui la ville de Reading.

Darrell dîna à Marlborough, et lorsque la nuit commença avec un épais brouillard, il se trouva dans la partie la plus solitaire du chemin entre Marlborough et Bath. Il avait une bonne paire de pistolets, et se sentait en garde contre toute attaque. Mais pour la deuxième fois de sa vie il eut lieu de se repentir de son imprudence, car au détour du chemin il entendit les sabots de plusieurs chevaux galopant derrière lui. Il saisit ses pistolets, mais trois hommes, dont l’un s’approchait par derrière, l’assaillirent. Au moment où il allait tirer, il reçut une terrible coup sur la tête, le même coup qui l’avait renversé, un an auparavant, entre Compton et Marley.

Quand il eut repris connaissance, il se trouva étendu sur le dos dans un fossé sec et peu profond ; le brouillard avait disparu ; les étoiles brillaient d’un éclat pâle et froid sur ce paysage d’hiver. On avait fouillé les poches du jeune homme, et on lui avait pris ses pistolets ; mais il vit qu’on avait attaché à une haie le cheval gris qu’il avait vendu au baronnet.

Étourdi du coup qu’il avait reçu, les membres tout raidis d’avoir reposé quatre ou cinq heures sur la terre froide et humide, Darrell put à peine se remettre en selle, pour aller à un mille et demi jusqu’à la première auberge.

Les paysans qui tenaient cette hôtellerie furent épouvantés de voir cette figure blême et le front taché de sang du voyageur.

L’aubergiste, debout et la bouche ouverte, écouta Darrell lui raconter l’aventure de la nuit précédente et l’échange des chevaux.

— Le baronnet est-il un beau garçon, petit et efféminé ? – dit-il. – A-t-il des yeux noirs et de petites mains ?

— Oui.

L’homme regarda d’un air de triomphe tout le monde autour de lui.

— Mon Dieu ! je m’en doutais, – dit-il. – C’est le Capitaine Fanny.

— Le Capitaine Fanny !…

— Oui, l’un des scélérats les plus redoutables de tout l’ouest de l’Angleterre, et le plus difficile à surprendre ; on lui a donné le nom de Capitaine Fanny à cause de ses petites mains, de ses pieds, de ses manières de femme.

Le valet d’écurie entra pendant que l’aubergiste parlait.

— Voilà pour vous, monsieur, – dit-il en donnant un morceau de papier à Darrell ; – je l’ai trouvé attaché à la bride de votre cheval.

Le jeune homme déplia le papier et lut ces mots :

« Avec les compliments de sir Lovel Mortimer à M. Markham, et pour se conformer au vieux proverbe qui dit que dans un échange il n’y a point de vol. »

CHAPITRE VIII

COMMENT LA VENUE D’UN COLPORTEUR ÉTRANGER OPÉRA UN GRAND CHANGEMENT DANS L’ESPRIT ET DANS LES MANIÈRES DE SALLY.

Darrell attendait à l’auberge, sur le bord de la route, la poste qui devait lui apporter un paquet contenant de l’argent que son ami et patron, lord G…, lui envoyait. Il était contrarié et humilié de sa rencontre avec le Capitaine Fanny ; pour la seconde fois de sa vie, il avait été vaincu, et, pour la seconde fois, il se trouvait hors d’état de se venger. Le constable à qui il raconta l’histoire du vol ne fit que hausser les épaules, et lui offrit de lui raconter une douzaine d’aventures pareilles arrivées dans la dernière quinzaine. Selon lui, Darrell n’avait rien à faire de mieux que de se consoler doucement de la perte de son argent et de son cheval, et de continuer sa route.

Pendant le temps que Darrell mit à parcourir les comtés de l’ouest en voyageant lentement et à petites journées vers la ville ; tandis qu’à l’Ours-Noir, Sally et tous les habitants de Compton, depuis le curé, le notaire et le médecin, jusqu’au paysan le plus humble du village, s’occupaient des préparatifs de Noël qui approchait, Millicent attendait de jour en jour le retour de son mari. Tout Compton pouvait bien croire que le Capitaine Duke était mort, Millicent ne le croyait pas. Elle pensait que tous les orages qui déchirent les cieux et qui soulèvent l’Océan ne pouvaient causer la mort de George. Elle attendait son retour avec un morne effroi, se disant chaque jour qu’il pouvait arriver. Le matin elle se levait avec la pensée qu’avant que la longue journée fût finie, elle le verrait assis au foyer. Elle n’entendait jamais sans trembler le bruit d’une porte, dans la crainte que la main qui l’ouvrait ne fût celle du Capitaine ; elle n’écoutait jamais les pas d’un homme dans la grande rue du village sans frissonner à l’idée qu’elle allait reconnaître le pas de son mari. Sa rencontre sur la jetée de Marley, par le clair de lune, avec l’ombre de George Duke, avait ajouté une terreur superstitieuse à l’aversion qu’elle avait pour lui. Elle le regardait depuis lors comme un être possédant un pouvoir surnaturel. Elle croyait toujours qu’il était auprès d’elle, invisible, impalpable, caché dans les recoins obscurs de la sombre boiserie, ou couché dans la neige de l’autre côté de la persienne, ou bien espionnant ses pensées les plus secrètes, et que, connaissant sa répugnance pour lui, il s’absentait de longues années seulement pour la tourmenter en reparaissant quand elle ne l’attendrait plus et qu’elle se croirait heureuse.

Son frère Ringwood ne lui écrivait jamais, et toutes les nouvelles qu’elle recevait de lui indirectement parlaient de sa mauvaise conduite et de sa dissipation, de ses querelles dans les tavernes et dans les rues de Covent Garden. Elle savait qu’il dépensait tout son bien avec des débauchés, mais elle n’avait jamais pensé à la chance de sa mort qui la rendrait maîtresse du vieux et superbe manoir dans lequel elle était née.

Sally était alors au beau milieu de ses préparatifs pour la fête de Noël. Des oies grasses pendaient aux crocs dans le garde-manger ; leurs longs cous touchaient presque la terre. De gras dindons et des chapons magnifiques se balançaient pêle-mêle avec le lourd aloyau de bœuf qui devait être la pièce principale du dîner de Noël. Partout, du garde-manger au lavoir, des caves au grenier, il y avait des signes d’abondance et de grandes promesses de bonne chère. Dans la cuisine comme dans l’office, Sally était la divinité qui dirigeait tout. Betty, la cuisinière, plumait les oies, tandis que sa maîtresse faisait les tourtes et préparait les ingrédients pour le pudding qu’on devait apporter le lendemain, garni de houx et tout entouré de rhum enflammé, dans le parloir en chêne. Ces apprêts étaient si importants que la maîtresse et la servante travaillaient encore laborieusement à neuf heures, le soir du 24 décembre, dans la grande cuisine de l’Ours-Noir. Cette cuisine était située sur le derrière de la maison ; elle était séparée des chambres principales, du vestibule et du comptoir, par un long corridor, ce qui empêchait les habitués de Mme Pecker d’entendre le bruit des assiettes et des plats et de sentir l’odeur de la cuisine. Personne ne devait rien savoir du dîner qu’elle avait ordonné, jusqu’au moment où on le verrait fumant sur la table.

Sally et sa bonne étaient tout à fait seules dans la cuisine, car Samuel était au comptoir, et les deux femmes de chambre servaient les voyageurs arrivés par la diligence de Carlisle. La gelée qui était de saison, et dont tout Compton s’était réjoui, avait cessé juste à l’approche de Noël ; une pluie fine tombait sans bruit au dehors contre les volets des fenêtres solidement barrées.

— Je n’ai jamais vu un pareil temps, – dit Mme Pecker en fermant la porte avec beaucoup de bruit. – Rien que de la pluie, de la pluie qui tombe aussi droit qu’une des raies que Samuel fait avec son crayon entre les chiffres d’un compte. Par un pareil temps, Noël n’est plus Noël. Nous ferions aussi bien d’avoir des canards, des petits pois, et une tourte de cerises pour demain, car il fait une chaleur étouffante et si humide, que je puis à peine supporter le feu.

Les domestiques de l’Ours-Noir connaissaient trop la valeur d’une bonne place et d’une vie paisible pour jamais contredire ce que disait leur maîtresse ; Betty la cuisinière se mit tout de suite d’accord avec Mme Pecker, et répéta que certainement il faisait trop chaud.

La porte de derrière, qui communiquait avec la cuisine de l’Ours-Noir, était l’entrée dont les marchands du village se servaient quand ils apportaient leurs fournitures à Mme Pecker, aussi bien que les rôdeurs, les mendiants, les vauriens, les paresseux, qui généralement n’apparaissaient que pour être aussitôt congédiés avec une parole sévère de Sarah ou d’une des servantes.

Cette veille de Noël, Mme Pecker attendait un paquet d’épiceries du bourg voisin, que le voiturier de Compton devait lui apporter.

— Purvis est en retard, Betty, – dit-elle lorsque la pendule sonna neuf heures, – j’aurai pourtant besoin des raisins secs pour la première fournée de pâtés. La peste soit de lui ! il jase, il boit à chaque maison où il s’arrête.

On eût dit que le voiturier avait entendu les injures amassées sur sa coupable tête, car à l’instant même retentit bruyamment un coup frappé sur le volet de la fenêtre.

— Voilà Purvis, j’en gagerais ma vie, – s’écria Sarah ; – le fou ne sait pas distinguer la porte de la fenêtre. Allez vite, Betty, chercher le paquet. Vous fouillerez après dans ma poche pour y prendre douze sous ; je ne peux ôter mes mains de la farine.

La fille s’empressa d’ouvrir et reparut aussitôt. Ce n’était pas Purvis, mais un colporteur qui désirait montrer des soies et des dentelles à Mme Pecker.

— Des soies !… des dentelles !… – s’écria Sally, – je ne veux point de ces falbalas. Dites à cet homme de s’en aller sur-le-champ. Je ne veux pas voir de pareils vagabonds encombrer ma porte.

La fille retourna, fit des remontrances à l’homme, qui parlait très bas, mais qui déclara qu’il ne quitterait pas la maison avant d’avoir vu la maîtresse de l’Ours-Noir.

Betty revint pour la seconde fois vers sa maîtresse.

— Il ne veut pas partir ? – s’écria la formidable Sarah d’une voix retentissante ; nous allons bientôt voir cela. Dites-lui que les constables ne nous manquent pas à Compton, et qu’ils sont sévères pour les vagabonds.

— Mais vous ne serez pas si sévère pour moi, vous, Mme Pecker ? – dit l’homme en entrant dans la cuisine.

C’était un robuste gaillard aux larges épaules ; il avait le nez crochu des juifs, des yeux noirs étincelants, et son teint, qui avait été exposé à toutes sortes d’intempéries, avait presque la couleur du cuivre ; il portait un chapeau à trois cornes, garni de galons ternis et posé avec nonchalance sur un côté de sa tête ; ses cheveux étaient d’un rouge sombre, et une barbe raide et noire tombait sur son double menton. Il portait des boucles d’or aux oreilles, et quelque chose qui ressemblait à un diamant luisait sur la sale dentelle du jabot déguenillé de sa chemise ; la rude main bronzée qui tenait sa boîte ouverte, tandis qu’il parlait à Mme Pecker, était couverte de bagues qui pouvaient aussi bien être du cuivre que de l’or.

— Vous ne refuserez pas de regarder mes soieries, madame Sally, – dit-il d’une manière insinuante, – ou de donner à un pauvre homme fatigué un verre de quelque chose de réconfortant, en l’honneur de la veille de Noël.

Mme Pecker ôta ses mains de la farine, mais, si blanches qu’elles fussent, elles n’étaient pas d’une nuance plus blanche que son visage, ordinairement si rouge. Pour la première fois, l’hôtesse de l’Ours-Noir semblait incapable de trouver une réponse vigoureuse.

— Vous pouvez entrer, – dit-elle en ouvrant la bouche pour respirer, et en parlant d’une voix basse et rauque ; puis elle se jeta dans une chaise. – Betty, ma fille, allez en haut. Je vais voir ce que cet homme désire.

Mais la cuisinière n’était nullement disposée à perdre un seul mot de la conversation qui allait avoir lieu entre sa maîtresse et le colporteur, et, bien qu’habituée à obéir instantanément à Sarah, elle osa hésiter cette fois.

— S’il s’agit de soie et de dentelle, madame, – dit-elle, – je m’y connais très bien ; car, dans ma dernière place, ma maîtresse achetait bien souvent aux juives et aux colporteurs, et je peux dire si ces gens-là sont honnêtes.

— Je ne doute pas que vous ne soyez très savante, la fille, – répliqua le colporteur, – mais j’ose dire que votre maîtresse peut bien choisir une robe de soie sans votre avis. Allons, la belle, sortez de la cuisine, entendez-vous ?

— Eh bien ! en voilà de belles ! – s’écria Betty en remuant la tête sans quitter sa position auprès de Mme Pecker.

— La fille, m’entendez-vous ? – dit brutalement le colporteur, – allez.

— Je ne m’en irai pas parce que vous me le dites ! – s’écria Betty. – Madame, je ne vous laisserai pas seule avec un homme comme celui-là.

Elle ajouta à voix basse, de façon à ce que Sally seule pût l’entendre :

— Votre montre d’argent est accrochée sur le manteau de la cheminée, et il y a trois cuillers sur le dressoir.

— Allez, Betty, – dit Mme Pecker d’une voix basse et rauque ; – allez, ma fille, je ne mettrai pas plus de dix minutes à choisir une robe, et si cet homme désire me parler, il faut qu’il en ait le loisir.

Elle se leva de sa chaise avec effort, suivit Betty dans le corridor, la vit entrer dans le vestibule, revint et ferma à clé la porte de la cuisine.

Le colporteur était debout devant le feu quand elle rentra ; il fumait une pipe. Il avait ôté son chapeau ; ses longs cheveux tombaient en boucles grasses autour de son cou ; ses grandes bottes fumaient, tandis qu’il chauffait au feu ses jambes mouillées.

— Avez-vous bien tout arrangé de façon que personne ne nous entende ? – dit-il quand Mme Pecker rentra dans la cuisine.

— Oui.

— Point d’yeux, point d’oreilles aux portes ni trou de la serrure ?

— Non.

— C’est bien. Maintenant, Sarah Pecker, écoutez-moi.

Ce que dit le colporteur et combien de temps il prit pour le dire, personne ne le sut jamais que la maîtresse de l’Ours-Noir. Betty la cuisinière, qui mettait tour à tour son œil et son oreille au trou de la serrure, ne put voir que la faible lueur du feu qui brillait dans la cheminée, entendre que le rauque murmure de la voix du juif.

Ce murmure même cessa, et Betty crut que l’homme était parti. Cependant Mme Pecker ne venait pas ouvrir la porte.

Pendant plus d’un quart d’heure Betty écouta encore.

— Il doit être parti, – pensait-elle.

Elle secoua la porte.

— Donnez-moi la clé, s’il vous plaît, madame, – cria-t-elle à travers la serrure. – La dernière fournée de pâtés sera toute brûlée, si l’on ne les retourne pas.

Mais elle ne recevait toujours point de réponse.

— Madame !… madame !… cria-t-elle.

Même silence.

La fille demeura là tout effrayée. Puis elle jeta un cri perçant, et aussi vite que ses jambes purent le lui permettre, elle courut chercher Pecker.

Est-ce que ce colporteur aux boucles d’oreilles avait enlevé l’imposante Sarah.

Samuel était dans le parloir boisé ; il causait avec quelques marchands de Compton un peu gris déjà, grâce au punch qu’ils avaient bu, et aussi à l’influence de la saison.

— Mon maître !… mon maître !… – s’écria la servante, montrant sa pâle figure à la porte.

— Qu’est-ce qu’il y a, Betty ? – demanda Samuel.

Lui aussi, il avait peut-être un peu profité de la saison ; il était gai, ou, plutôt, moins triste qu’à l’ordinaire.

— Betty, qu’est-ce qu’il y a ? – répéta-t-il en se dressant et en regardant la fille d’un air de défi qui semblait dire : « Supposeriez-vous que j’ai bu ? »

Betty le regardait fixement, sans voix et sans haleine.

— Qu’est-ce que vous avez, Betty ?

— Ma maîtresse, monsieur…

Quelque chose – certainement ce n’était pas un rayon de joie – illumina la physionomie de l’aubergiste tandis qu’il disait :

— Est-ce qu’elle est tombée malade, Betty ?

— Non, monsieur ; mais un colporteur, monsieur, un étranger à l’air féroce a demandé à voir ma maîtresse. Moi je lui ai dit de s’en aller, et j’ai essayé de lui faire peur en le menaçant des constables ; mais il n’a pas voulu déguerpir ; il a offert à ma maîtresse des robes de soie, et elle m’a renvoyée de la cuisine… et elle a fermé à clé la porte du corridor… il y a une heure et plus de cela, et… faites excuse, monsieur, je crois qu’il a enlevé ma maîtresse.

Un autre rayon, mais plus vif que le premier, illumina la figure de l’aubergiste.

— Votre maîtresse est un peu lourde, Betty, – murmura-t-il d’un air pensif ; – le colporteur était-il un gros homme ?

— Il en ferait deux tels que vous, monsieur, – répliqua la fille.

— Cela se peut, Betty, mais deux comme moi ne seraient rien contre Sally.

Il paraissait si bien disposé à se rasseoir et à prendre l’affaire avec philosophie, que la servante perdit presque patience.

— La porte du corridor est fermée à clé, – répéta-t-elle, – et je ne peux l’enfoncer ; ne ferions-nous pas mieux de prendre une lanterne et d’aller à la cuisine par l’autre chemin ?

Samuel fit un signe de tête.

— Vous avez raison, Betty, – lui dit-il, – allez chercher la lanterne, et j’irai avec vous… Mais, si cet homme a enlevé votre maîtresse, – ajouta-t-il d’un air réfléchi, – il y a tant de chemins de traverse autour de Compton ; que ce ne serait pas la peine de les poursuivre.

Betty marcha la première la lanterne à la main pour montrer le chemin de la cour.

Ils trouvèrent Purvis, le voiturier, à la porte de derrière.

— J’ai frappé six fois, – dit-il ; – personne ne me répond.

Betty ouvrit la porte et entra. Samuel et le voiturier la suivaient.

Le colporteur était parti ; et Sarah évanouie était étendue par terre.

Ils la relevèrent, et lui jetèrent de l’eau froide et du vinaigre à la figure. Il y avait là des plumes arrachées d’une oie grasse ; on brûla quelques-unes de ces plumes sous les narines de Sarah ; elle reprit ses sens.

— Je parierais un écu, – dit Betty, – que la montre et les cuillers sont volées !

Mme Pecker enfin ouvrit les yeux, et voyant le doux Samuel à ses côtés, elle fondit soudainement en larmes ; elle jeta ses robustes bras autour du cou de son mari et, tout à fait indifférente à la présence du voiturier et de Betty, elle s’écria avec passion :

— Tu as toujours été un bon mari pour moi, Samuel, et moi je n’ai pas été une femme indulgente ; mais nous sommes punis pour nos péchés dans ce monde aussi bien que dans l’autre, et j’essayerai à l’avenir de te rendre plus heureux, car je t’aime, mon cher mari, je t’aime !…

Le spectacle de cette émotion si rare épouvanta presque Samuel ; ses petits yeux bleus eurent un regard humide en contemplant son épouse en pleurs.

— Mon Dieu ! ne dis pas cela, Sarah ! je ne désire pas que tu sois meilleure envers moi ; je suis très heureux à présent. C’est vrai que tu me parles quelquefois un peu brusquement, mais j’y suis habitué, et je me croirais perdu avec une femme qui ne me contredirait pas.

— Les cuillers et la montre ne sont plus là, – s’écria Betty, qui avait examiné la cuisine. – Je savais bien que ce colporteur était venu avec de mauvaises intentions.

— C’est vrai !… c’est vrai !… – murmura Sarah.

Bientôt dans le village de Compton on put voir, – chose assez bizarre – que, par le seul fait d’avoir été volée d’une valeur de dix ou quinze livres par un colporteur sans probité, une grande réforme s’était faite dans le caractère et dans les manières de Sarah à l’égard de son mari Samuel. Il en était pourtant ainsi. Noël passa. Des gelées rigoureuses succédèrent aux pluies fines, et la pluie fit fondre les glaces. Des brises plus douces soufflèrent sur les bruyères de Compton ; les fleurs du printemps s’épanouirent dans les haies verdoyantes. Sarah continuait toujours à être douce envers son mari stupéfait.

Le doux aubergiste de l’Ours-Noir croyait faire un rêve : il avait la clé des caves, et Sally lui permettait de boire autant de liqueurs qu’il en désirait. Samuel ne faisait pas d’ailleurs un trop mauvais usage de ce privilège, car il était sobre de son naturel. Vraiment il était devenu presque le maître dans sa maison. Quelquefois même ce nouvel état de choses lui paraissait si beau qu’il s’en croyait indigne. Une fois il vint vers sa femme et lui dit :

— Sarah, parle-moi moins doucement, s’il te plaît, car je me sens l’esprit un peu dérangé.

CHAPITRE IX

LE VALET DE SIR LOVEL MORTIMER EST IVRE

Nous avons déjà dit que Ringwood Markham était un mauvais sujet. À une époque où les épées étaient souvent hors du fourreau, le jeune châtelain n’avait guère de chance de se faire respecter dans les maisons de jeu et dans les tavernes. Il dissipait ou se laissait arracher la fortune que son père avait amassée, grâce à la vie tranquille et économe que la famille Markham menait au manoir de Compton avant la mort du vieux seigneur. La propriété du manoir était fort importante, et elle était si bien garantie que Ringwood n’avait ni le pouvoir de la vendre ni celui de l’hypothéquer. Voyant toutes les épargnes de son père disparaître, il sentit que le temps n’était pas loin où il faudrait retourner à Compton, vivre en châtelain sur ses terres, s’il ne voulait devenir un aventurier méprisable et méprisé dans les mêmes lieux où il avait été jadis le favori d’une demi-douzaine de vils flatteurs et d’amis obséquieux.

Ringwood n’avait jamais aimé. C’était un de ces hommes assurés contre les tempêtes qui troublent des âmes plus austères, et qui n’ont à craindre que le sable mouvant de l’extravagance. Sans avoir le moindre germe de passion dans son tempérament lymphatique, il avait été poussé par sa vanité à imiter les vices des plus débauchés ; avec un dégoût absolu pour la boisson, il avait appris à être un ivrogne ; sans aucun goût pour les cartes, il s’était à demi ruiné au jeu : mais il avait eu beau faire, il n’était toujours qu’un fat efféminé, et les hommes se moquaient de sa jolie figure, de ses cheveux dorés et de sa taille mince.

Darrell et son cousin Ringwood s’étaient rencontrés à Londres une ou deux fois, mais leur ancienne mésintelligence n’avait fait que s’envenimer, au moins dans le cœur de l’un ; la froideur qui existait entre eux n’avait pas diminué. Darrell ressentait pour le frère de Millicent un mépris qu’il n’essayait pas de cacher, et la terreur seule qu’il inspirait à Ringwood empêchait celui-ci de lui montrer la haine que leur courte rencontre dans la maison du fermier avait fait naître dans son cœur. L’existence de Darrell se passait bien loin des tavernes et des cafés. Il était trop vaillant pour noyer ses regrets dans l’ivrognerie et la dissipation ; il combattait contre son propre cœur ; il sortit vainqueur de cette lutte. Fidèle à la mémoire du passé, il était fidèle aussi à ses devoirs du présent. Il avait des rêves ambitieux qui le consolaient dans les tristes heures où la figure mélancolique de sa cousine Millicent se glissait entre lui et les pages d’un pamphlet politique. Il avait de belles espérances d’avenir, mais il sentait bien qu’il ne serait jamais heureux.

Dans l’été qui succéda à ce Noël célèbre à la veille duquel avait été volée Sarah de trois cuillers d’argent, d’une montre de Tompion, et par-dessus le marché privée de ses sens par le colporteur étranger ; pendant que les faucheurs étaient occupés à Compton et dans les environs, par un beau jour de juin, Ringwood vivait dans un misérable petit logement dans le voisinage de Bedford Street, Covent Garden. La bourse du jeune châtelain diminuait chaque jour, mais, quoiqu’il eût été obligé de quitter son bel appartement et de renvoyer son valet, bien qu’il ne fût plus assez riche pour dépenser un billet de vingt livres à souper, ou pour briser son verre en morceaux en le jetant contre le mur après avoir porté un toast, Ringwood trouvait toujours moyen de porter un habit couleur fleur de pêcher avec des broderies en argent, et de montrer son élégante personne et sa jolie figure dans tous les endroits qu’il avait toujours fréquentés.

Il passait la moitié du jour dans son lit, et il se levait à une heure ou deux de l’après-midi ; il paraissait jusqu’au crépuscule dans une robe de chambre en satin. On lui apportait son dîner d’une taverne voisine avec un numéro de journal tout taché de bière, dans lequel il épelait les nouvelles avec patience (il ne savait pas bien lire), afin d’en faire parade avec ses compagnons le soir. Ce fut pendant qu’il avait les yeux collés sur ce journal, la lumière du soleil de juin éclairant sa misérable chambre, où sa belle toilette de la soirée reposait à côté des débris du déjeuner du matin, sous la forme d’une tasse de chocolat vide, ce fut pendant l’heure du dîner de Ringwood qu’une servante de la maison meublée vint le déranger en lui disant qu’il y avait en bas un monsieur qui s’appelait M. Darrell Markham et qui désirait lui parler.

Ringwood jeta instinctivement un coup d’œil sur sa cheminée, où reposaient des pistolets et des rapières ; puis d’une voix un peu timide il dit à la servante de faire monter le visiteur.

On entendit le pas rapide de Darrell sur le palier avant que la servante eût quitté la chambre.

— Nous n’avons pas le temps de faire des cérémonies, Ringwood, – dit le jeune homme en s’élançant dans l’appartement, ni de conserver aucun sentiment de haine. Je viens vous parler de votre sœur.

— De Millicent ?…

La figure de Ringwood montra un grand soulagement quand Darrell lui apprit l’objet de sa visite.

— Oui, je viens vous parler de Mme George Duke. Si votre sœur était morte et enterrée, Ringwood, je doute que vous en eussiez appris la nouvelle.

— Millicent n’a jamais aimé à écrire, dit le jeune homme en forme d’excuse ; mais que lui est-il arrivé de mal ?

— Je ne sais si ce qui est arrivé peut être bon ou mauvais pour ma pauvre cousine, – répliqua Darrell. – Le Capitaine Duke est absent depuis un an et demi, et à Compton on n’a reçu de nouvelles ni de lui ni de son vaisseau.

Ringwood ouvrit les yeux et respira avec peine : c’était sa manière d’exprimer une grande émotion. Il était si essentiellement égoïste qu’il n’avait jamais pu faire qu’un mauvais hypocrite, n’ayant pas appris à simuler même le plus léger intérêt pour les affaires d’autrui.

Darrell se promenait à grands pas de long en large dans la chambre ; ses éperons retentissaient sur le parquet effondré.

— Je n’ai reçu ces nouvelles qu’aujourd’hui par une lettre de Sally Pecker, – répondit-il ; – je n’avais pas eu de nouvelles de Compton depuis huit mois, car je n’aime pas à me ressouvenir de ma vieille demeure. Aujourd’hui j’ai reçu cette lettre de Sally. Il y a longtemps qu’on a cessé d’attendre le retour du Capitaine. Millicent seule l’attend encore.

— Et que pensez-vous de cela ? – demanda Ringwood.

— Ce que je pense ?… mais je pense que le Capitaine Duke et son vaisseau le Vautour ont eu le sort que méritent tous ceux qui naviguent sous de faux pavillons. Je connais des gens qui parlent d’un vaisseau portant le nom de Vautour peint sur l’arrière, que l’on a vu sur les côtes du Maroc ; il avait un drapeau noir déployé au grand mât et un grand nombre de nègres enchaînés à fond de cale. Je connais des gens qui parlent d’un méchant commerce que fait ce navire entre la côte d’Afrique et les Indes occidentales, et qui parlent aussi d’endroits où l’on craint l’arrivée de Duke plus que la fièvre jaune. Grand Dieu ! est-il possible que cet homme ait trouvé le destin qu’il méritait si bien et que Millicent soit libre !

— Libre ?

— Oui, libre d’épouser un honnête homme, – s’écria Darrell, dont la figure s’animait.

Ringwood avait juste assez d’esprit pour être méchant. Il se souvint de la rencontre dans la cuisine du fermier Morrison, et il dit avec malice :

— Millicent ne sera jamais libre jusqu’à ce qu’elle reçoive la nouvelle positive de la mort de son mari ; si George est un homme qui fasse le métier que vous dites, son cadavre peut aller pourrir sur quelque rivage étranger, et jamais on ne le saura.

— Il est absent depuis un an et demi, – répondit Darrell, – et s’il ne revient pas avant sept années à partir du moment où il l’a quittée, Millicent peut se marier.

— Est-ce que la loi veut cela ?…

— Je l’ai toujours entendu dire depuis mon enfance. Un an et demi est déjà passé ; il n’y a plus que cinq ans et demi à attendre. Ma petite Millicent, ma pauvre Millicent, ce temps passera comme un jour, avec une pareille espérance.

Darrell en même temps se jeta dans une chaise près de la fenêtre ouverte, et cacha sa figure dans ses mains.

Ringwood ne put résister au plaisir de lui faire une autre blessure.

— Je ne serais pas étonné de voir le Capitaine de retour avant la fin de l’été, – dit-il ; – d’après le peu que je connais de Duke, je ne le crois pas homme à perdre facilement la vie.

Darrell ne fit pas attention à cette remarque. Peut-être ne l’avait-il pas entendue. Ses pensées flottaient au milieu de cette émotion pleine d’espérance vers l’océan éloigné d’un avenir heureux.

— Écoutez, Ringwood, – dit-il bientôt en se levant et en marchant vers la porte, – je ne suis pas venu pour vous tenir les discours d’un amant. Si Duke ne revient pas, Millicent sera une femme abandonnée et sans ressource pour six ans encore, n’ayant rien pour vivre que l’intérêt des deux mille livres que le Baron lui a données pour dot. Je ne suis qu’un pauvre homme, c’est vrai, mais j’ai pour lui venir en aide les droits d’un cousin ; il ne faut pas cependant qu’elle sache d’où vient ce secours. Comme son frère, vous êtes obligé de la protéger. Faites bien attention qu’elle ne manque d’aucun secours qui puisse la consoler dans sa vie solitaire.

Si Ringwood n’avait pas eu peur de son robuste cousin, il aurait insinué, en se lamentant, quelque petite excuse sur sa propre pauvreté ; mais il se contenta de dire avec tristesse :

— Je ferai tout ce que je pourrai, Darrell.

Darrell lui serra la main pour la première fois depuis leur querelle, et le laissa à sa toilette et à ses plaisirs du soir.

Ringwood mit son habillement complet couleur fleur de pêcher brodé d’argent, et posa avec coquetterie son chapeau à trois cornes sur les longues boucles de sa chevelure. À une époque où les perruques et les cheveux poudrés étaient à la mode, le jeune seigneur tirait vanité de ses boucles abondantes qui bouclaient sans papillotes et qui tombaient avec grâce sur son front étroit. Ce soir-là, il prit un grand soin de sa toilette, car il avait un rendez-vous au Ranelagh avec une joyeuse compagnie dont le chef était un certain baronnet des comtés de l’Ouest, nommé sir Lovel Mortimer, plus connu dans deux ou trois tavernes d’une réputation équivoque que dans les demeures de l’aristocratie.

Le baronnet éclipsait Ringwood aussi bien par l’élégance de sa toilette que par l’affectation languissante de ses manières. Les grandes dames regardaient d’un œil approbateur la taille svelte de sir Lovel quand il dansait gracieusement les figures d’un menuet ; et maint œil brillant répondait par un doux regard aux grands yeux noirs et inquiets du jeune baronnet. Cette expression anxieuse que Darrell avait observée dans la grande salle de l’auberge de Reading était sans doute plus frappante dans une assemblée telle que la brillante salle de danse du Ranelagh.

Le baronnet avait le don d’être partout à la fois. Son habit de velours blanc, sur lequel étincelaient des boutons de rose brodés en soie mélangée de petites pierres de strass, la poignée de son épée de cour et ses boucles de souliers ornés de diamants, tout cela brillait le même soir dans bien des endroits différents. Personne, excepté un habile observateur, ne se serait aperçu que sir Lovel Mortimer n’avait que très peu de connaissances dans le monde aristocratique, et que les seules personnes auxquelles il parlât familièrement étaient les quatre ou cinq jeunes gens qui l’avaient accompagné, en y comprenant Ringwood. Remarque d’autant plus difficile à faire que le jeune baronnet changeait sans cesse de place.

Le jeune Ringwood était ravi d’avoir fait une connaissance aussi distinguée. Il était difficile au simple Cambrien, élevé dans un modeste village, de découvrir la différence entre les pierres de strass de l’habit brodé de sir Lovel et les diamants de ses boucles de souliers ; il ne remarqua pas davantage la grande différence qui existait entre les manières du baronnet et celles des comtes et des marquis du vrai monde. Ringwood suivait les mouvements de sir Lovel d’un regard ravi, plein de respect et d’admiration. Quand la salle devint moins pleine et que le baronnet fit la proposition de retourner à son appartement de Cheyne Walk, d’y faire la partie, de manger quelques grillades et de jouer aux dés, Ringwood fut le premier à y consentir.

Les jeunes gens se rendirent donc à la maison de sir Lovel. Elle n’était pas située à Cheyne Walk même, mais dans une rue obscure qui conduisait à la rivière, – une rue dans laquelle les maisons étaient petites et sombres.

Sir Lovel s’arrêta devant une de ces maisons dont les fenêtres n’étaient pas éclairées, et frappa avec violence.

Ringwood, qui avait déjà bu beaucoup, saisit le marteau de cuivre de la porte, et frappa un coup encore plus épouvantable.

— Il n’est pas nécessaire d’éveiller tous les habitants de la rue, monsieur Markham, – dit le baronnet d’un air contrarié ; – sans doute mon domestique veille.

Mais sir Lovel Mortimer s’était trompé, car les jeunes gens attendirent quelque temps devant la porte avant qu’elle s’ouvrit ; quand enfin les verrous furent retirés et que la société fut admise dans la maison, ils se trouvèrent dans l’obscurité.

— Que veut dire ceci, chien de paresseux ? – s’écria sir Lovel : – tu t’es donc endormi ?

— Oui, – répondit une voix rauque et mal assurée ; – je… me… suis peut-être bien… endormi.

— Tu es ivre, coquin, – s’écria le baronnet. – Allons, apporte-nous une bougie… M’entends-tu ?

— J’en cherche une, – répondit la voix ; – je cherche un briquet.

On entendit un bruit de main heurtant une planche à chandeliers ; une allumette s’enflamma, puis une bougie dont la faible lueur éclaira la figure de celui qui avait parlé.

Le domestique de sir Lovel Mortimer était bien ivre ; sa figure était sale ; sa perruque, tombant sur ses sourcils, se brûlait en ce moment à la bougie qu’il tenait à la main ; sa cravate était attachée de travers et entourait son cou comme une corde destinée à le pendre ; ses yeux étaient obscurcis et humides par suite de l’abus des liqueurs fortes : c’était à grand-peine qu’il pouvait se tenir droit, et il se balançait çà et là tandis qu’il regardait fixement d’un air hébété son maître et ses compagnons.

Mais ce ne fut pas l’ivresse de cet homme qui fit tressaillir Ringwood.

Le domestique de sir Lovel Mortimer était le Capitaine George Duke.

Vers quatre heures de l’après-midi, le lendemain, Ringwood s’éveilla du long sommeil de l’ivresse ; la première chose qu’il fit fut de chercher une feuille de papier sur laquelle il griffonna une demi-douzaine de mots ; il la plia et l’envoya à l’adresse suivante :

 

« DARRELL MARKHAM, ESQ.,

Chez le Comte de C…,

St. JAMES SQUARE. »

 

Ces quelques mots étaient :

 

« George Duke n’est pas mort. Je l’ai vu la nuit dernière dans une maison de Chelsea.

À vos ordres

R. MARKHAM. »

CHAPITRE X

LA MAISON DE CHELSEA

Darrell avait quitté Londres pour s’occuper des affaires de son protecteur, quand le messager de Ringwood remit chez lui ce petit billet.

Une semaine se passa avant qu’il ne revînt à Saint James Square, où il trouva la lettre de son cousin. Un coup d’œil jeté sur cette lettre lui suffit ; il chiffonna le papier dans sa poche, et, sans perdre un instant, il courut directement au logement du jeune homme, près de Bedford Street.

Il trouva Ringwood au lit, déchiffrant les pages graisseuses d’un roman de Fielding ; de grands pots à couvercle de la taverne voisine et des verres cassés étaient dispersés sur la table ; des bouteilles vides gisaient sur le parquet ; les os d’un poulet et les restes d’un pain ornaient la nappe sale. Ringwood avait invité la veille deux de ses vieux amis à souper.

— Ringwood, dit son cousin, tenant à la main la missive du jeune homme, qu’est-ce que cela veut dire ?

— Quoi ? demanda Ringwood avec un regard fixe et stupide.

Les fumées du vin et de la bière qu’on avait bus dans l’orgie de la soirée précédente demeuraient sur son esprit, qui, même en ses meilleurs moments, n’était pas très clair.

— Qu’est-ce que cette lettre, dans laquelle vous dites, je crois bien, le mensonge le plus grand qu’un homme ait jamais osé dire ? George Duke en Angleterre… George Duke à Chelsea… Ringwood, qu’est-ce que cela signifie ?… Parlez !…

— Ne vous emportez pas, – dit Ringwood.

Et, jetant son livre dans un coin de la chambre, le coude appuyé sur son oreiller, il regarda Darrell d’un air sérieux et à moitié égaré, très comique à voir.

— Mon Dieu ! donnez-moi au moins le temps de recueillir mes idées. J’ai menti !… Vous feriez mieux de ne pas appliquer de pareilles expressions à un homme comme moi. Demandez dans les environs de Covent Garden si je n’ai menacé de jeter un crachoir à la tête d’un capitaine de vaisseau qui m’avait insulté ; je l’aurais fait comme je le disais, si le bravache ne m’avait pas d’abord jeté par terre. Mais je suis prêt à soutenir ce que je vous ai écrit. Qu’est ce que j’ai donc dit dans cette lettre ?

— Prenez-la et lisez-la vous-même, – répondit Darrell en lui donnant la lettre.

Ringwood déchiffra sa propre écriture avec autant de peine que si c’eût été quelque grimoire grec ou hébreu ; puis, la rendant à son cousin, il agita ses boucles de cheveux, ce qui mit son bonnet de soie de travers et lui donna un air tout à fait tapageur.

— Quant à cette lettre, – mon cousin Darrell, dit-il, – ce n’est rien. J’ai trouvé George Duke, du Vautour, en qualité de domestique chez mon élégant ami sir Lovel Mortimer : que pensez-vous de cela ? Il était si parfaitement ivre que son maître l’a envoyé se coucher après l’avoir vertement réprimandé et avant que j’aie eu le temps de lui dire un mot : que dites-vous à cela ?

— Ce que je dis à cela ? – s’écria Darrell, – mais je pense que ce n’est pas vrai. C’est une stupide erreur de votre part.

— Cela n’est pas vrai, n’est-ce pas ? C’est une stupide erreur de ma part ?… Vraiment, monsieur Markham, vous êtes trop poli pour entrer dans la chambre d’un homme qui n’a pas son épée au côté et en profiter pour le traiter de fou et de menteur. Je vous dis que j’ai vu Duke ivre et faisant l’office d’un domestique chez mon ami sir Lovel Mortimer.

— Duke vous a-t-il reconnu ? – demanda Darrell.

— Ne vous ai-je pas dit qu’il était ivre mort ? – s’écria le jeune homme hors de lui. – Comment pouvait-il me reconnaître ? J’aurais pu lui parler, mais avant que j’eusse pu le faire, sir Lovel lui avait donné un coup de pied et l’avait envoyé se coucher. En y réfléchissant, j’ai pensé que cela aurait été bien pénible pour moi de faire connaître au baronnet mes affaires de famille et de lui avouer que son valet était mon beau-frère.

— Mais, depuis, n’avez-vous pris aucune information sur ce scélérat ?

— J’ai dit à sir Lovel que je croyais connaître la figure de cet homme, et je lui ai demandé qui il était. Le baronnet m’a répondu qu’il n’en savait rien, qu’il l’avait à son service depuis un an, et que c’était un garçon fidèle ; seulement, a-t-il ajouté, il aime trop la boisson.

Darrell ne fit d’abord aucune réponse au discours de son cousin ; il marchait çà et là dans la chambre.

— Ringwood, – dit-il enfin en s’arrêtant brusquement à côté du lit, – il y a dans tout ceci quelque mystère que ni moi ni vous ne pouvons pénétrer. Je connais ce sir Lovel Mortimer, ce prétendu baronnet des provinces de l’Ouest.

— Alors vous connaissez mon meilleur ami, – dit Ringwood avec un sourire d’orgueil.

— Je connais un des brigands les plus audacieux qui aient jamais échappé à Old Bailey.

— Un brigand !… le baronnet… le modèle de la mode et le miroir de la grâce ; le plus élégant petit-maître qui ait jamais dansé au Ranelagh ; le propriétaire d’une des plus belles terres du comté de Devon. Prenez garde, Darrell, à la façon dont vous parlez de mes amis.

— Vous feriez mieux d’apporter plus de circonspection à les choisir, répliqua Darrell. – Mon pauvre Ringwood, j’espère que vous n’avez pas permis à cet homme de vider vos poches au jeu.

— J’ai perdu quelques guinées avec lui, – grommela Ringwood.

Le jeune gentilhomme avait payé assez cher la société des gens à la mode, et il avait supporté ses pertes sans aucune plainte ; mais il n’aimait pas à s’entendre prouver qu’il avait été dupe.

— Vous voulez me dire alors, – reprit-il tristement, – que ce sir Lovel…

— N’est pas plus sir Lovel que vous, – répliqua Darrell ; – toute l’élégance à laquelle il prétend est celle qu’il a trouvée sur le grand chemin du Roi ; la seule terre dont il sera jamais le maître fournira peut-être assez de gros bois pour lui élever un gibet, au bout de sa carrière. Les chevaliers de la grande route et les constables le connaissent sous le sobriquet de Capitaine Fanny. La maison où il vous a conduit était sans doute un repaire de brigands.

Ringwood n’avait rien à dire à cela ; il s’assit, son bonnet de nuit dans sa main, un pied hors du lit, regardant son cousin, et se grattant la tête d’un air de doute.

— Ce n’est pas tout, – continua Darrell, – il y a quelque mystère dans la liaison de cet homme avec Duke. Ils pourront bien prouver une douzaine d’alibi et jurer tout ce qu’ils voudront. Moi, je déclarerai toujours que Duke est l’homme qui m’a assailli entre Compton des-Bruyères et Marley, – que Duke est l’homme qui m’a volé mon cheval, – et que ce cheval, je l’ai retrouvé dans la possession de votre ami le baronnet, autrement dit le Capitaine Fanny. – Ainsi donc Duke, que nous croyions sur mer, était caché à Londres et parcourait la campagne pour voler les honnêtes gens. Son vaisseau le Vautour n’est qu’une fiction ; au lieu d’être un marchand, un corsaire, un pirate, un négrier, Duke n’est ni plus ni moins qu’un brigand.

— La seule chose que je sache, c’est que je l’ai vu dans une maison de Chelsea une nuit de la semaine passée, – murmura Ringwood.

— Levez-vous et habillez-vous, Ringwood, – s’écria Darrell, pendant que je cours chez le magistrat ; – ce scélérat de Capitaine Fanny m’a volé mon cheval ; il m’a vidé mes poches sur le chemin de Bath : nous obtiendrons l’ordre de l’appréhender au corps ; nous emmènerons avec nous deux constables ; vous nous indiquerez la maison dans laquelle vous avez vu Duk ; nous découvrirons le scélérat, et avant la nuit nous aurons pénétré tout ce mystère.

— Deux constables, ce n’est pas beaucoup, – murmura Ringwood : – sir Lovel est toujours entouré de ses amis…

Darrell regarda son cousin d’un air de mépris non déguisé.

— Nous ne vous demanderons pas de regarder la bande de brigands en face, – dit-il ; – nous vous demanderons seulement de nous indiquer le chemin et de nous montrer la maison ; après quoi, vous pourrez aller vous cacher dans un coin, pendant que j’entrerai avec les constables.

— Quant à vous montrer la maison, – répliqua Ringwood déconcerté, – c’est bien aisé ; mais un homme peut être aussi courageux qu’un lion, et ne pas se soucier d’être tué par un misérable caché derrière une porte.

— Je courrai tous les risques de recevoir une balle égarée, cher cousin, – s’écria Darrell en riant ; – seulement levez-vous et habillez-vous sans perdre de temps, pendant que j’irai chercher les constables.

Obtenir l’ordre d’arrêter l’homme fut une longue affaire. Le crépuscule était venu lorsque Darrell revint à l’appartement de Ringwood, accompagné de deux constables et muni du document officiel qui lui permettait d’arrêter le Capitaine Fanny.

Il trouva son cousin tout équipé pour l’expédition armé jusqu’aux dents. Un formidable sabre de marine pendait à ses côtés, et les canons de deux pistolets énormes sortaient de ses poches. Si, par malheur, ils avaient fait explosion, les balles seraient allées se loger dans les coudes de Ringwood.

Darrell mit un peu d’ordre dans la toilette de guerre de son cousin ; Ringwood consentit à contre-cœur à s’armer seulement de pistolets.

— Il ne suffit pas d’avoir un sabre ; la question est de savoir si vous êtes capable de vous en servir, – dit Darrell. – Venez, cher cousin, nous ne vous laisserons pas seul au milieu du combat, soyez-en sûr !

Ringwood regarda attentivement les deux constables pour voir si c’étaient des hommes qui ne fuyaient pas ; satisfait de cet examen, il consentit à monter dans la voiture avec ses trois compagnons.

Ringwood n’était rien moins que le meilleur des guides ; le cocher eut une tâche difficile à remplir. D’abord Ringwood voulut aller à Chelsea par la barrière de Tyburn, et ce fut à grand’peine qu’on put lui persuader que Ranelagh et Cheyne Walk n’étaient pas situés dans cette direction. Puis le jeune seigneur tourmenta le malheureux cocher, lui fit prendre brusquement un détour à gauche et suivre des chemins tortueux à droite. Quand ils passèrent le Corner de Hyde Park, il devint inquiet et voulut aller directement aux marais qui entouraient Westminster, déclarant à ses compagnons qu’il fallait passer par l’abbaye de Westminster pour arriver à Chelsea.

Enfin, quand Darrell, perdant patience, ordonna au cocher d’aller selon sa fantaisie et de ne plus perdre de temps, le frère de Millicent se jeta au fond de la voiture avec humeur, et s’écria qu’on se moquait de lui.

Arrivés à Cheyne Walk, ils quittèrent la voiture, décidés à chercher la maison du Capitaine Fanny. Ringwood ne fut pas plus utile en ceci qu’auparavant.

— Je n’ai jamais su le nom de la rue, – dit-il ; – d’ailleurs, j’étais parti de Ranelagh pour aller à Cheyne Walk, et non de Londres, ce qui est bien différent ; et puis j’étais avec une joyeuse société cette nuit-là, et j’ai peu observé le chemin.

Enfin, Darrell eut une idée : c’était de conduire doucement son cousin dans toutes les petites rues derrière Cheyne Walk. – Ringwood s’arrêta subitement à la porte d’une maison à l’air solide, et s’écria :

— C’est ici, je reconnais le marteau.

— Vous êtes bien sûr que c’est la maison, Ringwood ? – demanda Darrell.

— Comment… si j’en suis sûr ! Ne vous ai-je pas dit que je reconnais le marteau ?… Est-il probable que je puisse me tromper… le croyez-vous ? – demanda le jeune homme indigné. – Je reconnais le marteau parce que j’ai frappé, et que sir Lov… lui… le Capitaine, m’a dit que j’étais fou… Il est en cuivre rouge et a la forme d’une tête de dragon. Je m’en souviens parfaitement.

— Une tête de dragon est un modèle assez commun pour un marteau de porte, dit Darrell à bout d’espoir.

— C’est vrai ; mais toutes les têtes de dragon ne sont pas aplaties d’un côté comme celle-ci, n’est-ce pas ? – s’écria Ringwood. – Ce cuivre doit avoir été bossué par le bâton d’un constable ou la lourde canne d’un mauvais sujet ; mon cousin, je vous dis que si vous désirez voir Duke, vous ferez bien de frapper à cette porte. Comme j’ai été l’ami de sir Lovel, j’aimerais mieux ne pas paraître dans cette affaire ; je me cacherai au coin de la rue.

C’était bien là le sentiment d’un homme d’honneur. Ringwood se retira, laissant son cousin et les deux constables sur le seuil de la porte. Il y avait longtemps qu’il faisait nuit, et la nuit était obscure : point de lune, et un brouillard épais s’élevait de la rivière.

Darrell ordonna aux deux hommes de se cacher derrière une petite porte qui faisait saillie à quelque pas de cette maison, pendant qu’il frapperait et reconnaîtrait les lieux. Une servante l’ouvrit ; elle avait une bougie à la main. Elle lui dit que le baronnet avait jadis occupé, avec son domestique et deux ou trois amis, une partie de cette maison, mais qu’il en était parti depuis trois jours, et que l’appartement qu’il habitait était maintenant à louer.

— Savez-vous où sir Lovel est allé ? – demanda Darrell à la servante.

— Je crois qu’il est retourné dans le comté de Devon mais si monsieur désire le savoir exactement, je vais le demander à ma maîtresse.

Darrell ne le désirait pas. Il était si désappointé du résultat de son entreprise qu’il ne se souciait plus de rien.

Cependant au moment de s’éloigner, il adressa encore une question à la servante.

— Quelle espèce d’homme était-ce que le domestique de sir Lovel ? – dit-il.

— C’était un garçon peu aimable et passablement grognon, – reprit la fille.

— Savez-vous son nom ?

— Son maître l’appelait toujours Jérémiah, monsieur ; les autres messieurs l’appelaient « bourru de Jérémiah, » car il grommelait et grondait toujours, excepté quand il était ivre.

Et quelle espèce d’homme était-ce ? – demanda Darrell. – Était-il beau garçon ?

— Quant à cela, – reprit la domestique, – c’était plaisir de le regarder, mais il était trop grognon pour vivre dans la compagnie de bonnes gens.

Darrell glissa une pièce d’argent dans la main de la fille, en lui souhaitant une bonne nuit. Les constables sortirent de leur cachette.

— Est-ce bien la maison, monsieur ? demanda l’un d’eux.

— Oui, – reprit Darrell, – nous avons trouvé le nid ; mais les oiseaux sont envolés. Il faut nous consoler, mes amis, et retourner chez nous, car notre ordre pour l’arrestation n’est plus que du papier mort pour ce soir.

Ils trouvèrent Ringwood qui les attendait assez patiemment au coin de la rue ; il se mit à rire un peu malicieusement du désappointement de son cousin.

— Vous me croirez pourtant une autre fois, – dit-il, – puisque vous avez acquis la certitude que c’était bien la maison.

— Oui, c’était la maison, – répondit Darrell de fort mauvaise humeur, – mais cela ne me satisfait guère. Comment puis-je savoir si ce domestique du brigand était réellement Duke, ou si vous n’avez pas été trompé par quelque ressemblance imaginaire ?

CHAPITRE XI

SEPT ANS APRÈS

L’étoile du jeune Ringwood brilla encore d’un faible reste d’éclat pendant quelque temps dans la métropole. Sa bourse était vide, son crédit épuisé, sa santé perdue ; il se voyait si bien usé par les courtes années qu’il avait passées à Londres, qu’il n’avait plus rien à faire de mieux que de retourner à Compton-des-Bruyères et de demeurer au manoir, avec une vieille femme pour gouvernante et deux laboureurs de la ferme pour domestiques. Cette vieille femme était restée au manoir de Compton depuis que les volets des fenêtres principales en avaient été fermés, au milieu de la poussière et des toiles d’araignée qui recouvraient les portraits de la famille Markham, appendus aux boiseries, et souriant sous un pâle sourire. La vieille femme de charge, dis-je, avait mené une bonne vie dans la sombre et triste maison, pendant que Ringwood son maître festoyait dans les tavernes de Covent Garden. Elle ne fut pas trop satisfaite quand, par un soir brumeux du mois d’octobre, le jeune châtelain parut dans l’avenue solitaire. Il entra par la porte de derrière qui conduisait aux communs. Une fois là, il se tint debout devant la vaste cheminée de la cuisine, et dit à la servante d’un air maussade qu’il était revenu pour habiter le manoir.

Son arrivée ne causa cependant que très peu de changement dans la maison ; il s’établit dans le parloir de chêne, où son père avait tant fumé et tant bu, et s’était ainsi apprêté sans secousse à descendre dans le cercueil. Après avoir donné des ordres pour que les seuls volets des appartements qu’il occupait fussent ouverts, il résolut de ne pas visiter les habitants de Compton. Ces gens simples ne savaient pas que Ringwood avait dévoré toute sa fortune : ils prirent donc naturellement de l’ombrage de la vie excentrique et solitaire qu’il menait. Sur-le-champ ils trouvèrent la solution de l’énigme en le traitant d’avare.

À l’heure du crépuscule, le châtelain sortait du manoir, et, se dirigeant vers la maison hospitalière de la bonne Sally, il allait boire son verre de punch dans le parloir de l’auberge, où les habitants de Compton l’entouraient et lui rendaient hommage, comme ils avaient fait jadis à son père. Ringwood sentit que ces simples villageois valaient un peu mieux que les habitants de Londres, qui avaient vidé ses poches en riant sous cape de ses prétentions et de sa personne. Certainement, il était plus heureux à Compton que dans ses appartements de Bedfort Street, ou avec ses anciens compagnons de taverne.

Millicent ne voyait que rarement son frère. De temps en temps il lui rendait visite dans la soirée, en allant à l’Ours-Noir ; il demeurait quelques minutes avec elle à parler du village, de la ferme, ou de quelque autre sujet de la vie ordinaire. Mais la compagnie de sa sœur l’ennuyait, et après un quart d’heure il commençait à bâiller, puis embrassait Millicent sur le front et lui souhaitait une bonne nuit, et enfin se rendait lentement chez Sarah, brandissant sa canne en marchant, et tout ému de la sensation que produisait son habit brodé sur les gamins du village et les commères qui bavardaient sur leurs portes. Il avait été convenu entre Darrell et Ringwood que Millicent ne devait rien savoir de l’aventure de la maison de Chelsea et de la misérable destinée de Duke, devenu le valet d’un bandit.

Les gens de Compton, qui connaissaient la rencontre de Darrell avec le brigand sur la lande, et de Mme Duke avec le fantôme sur la jetée de Marley, disaient que le Capitaine du Vautour était double, qu’il se montrait à ceux qui lui étaient proches ; et que l’apparition de son ombre était un signe de peine et de malheur arrivés à George Duke lui-même. Ils ajoutaient qu’on avait déjà entendu parler de choses pareilles, et que le ministre de la paroisse pouvait dire le contraire tant qu’il lui plairait, mais qu’il y avait des fantômes que tout le latin de ce vieux prêtre ne pourrait pas faire rentrer dans la mer Rouge.

De tranquilles années s’écoulèrent sans changement, soit au manoir, soit à l’Ours-Noir, soit au petit cottage où Millicent passait ses paisibles jours. À Compton, on ne recevait de nouvelles ni du Vautour ni de son Capitaine ; et quoique Millicent ne voulût pas prendre les habits de deuil, elle comprit bien qu’elle était seule au monde, et que le nœud que d’autres avaient formé pour elle avait été tranché par la main puissante de la mort.

Pendant la première et la deuxième année qui suivirent le retour de Ringwood, on crut assez généralement qu’un jour ou l’autre il se marierait. Dans les environs de Compton, on considérait la propriété du manoir comme une fortune considérable, et mainte fille de riche fermier mettait ses plus jolis rubans, et posait son chapeau le plus élégant un peu de travers dans l’espoir de charmer le jeune châtelain. Mais le cœur de Ringwood n’était pas une forteresse facile à assiéger ; l’égoïsme y tenait sa cour ; une indifférence complète à tous les plaisirs simples, et l’ennui, lui faisaient cortège.

Comme sa fortune s’améliorait par la nouvelle existence même qu’il menait, quelque chose de réellement semblable à l’avarice s’empara de sa froide nature. Il avait dépensé son argent avec d’ingrats compagnons qui s’étaient moqués de lui et qui, lorsque sa bourse avait été vide, n’avaient pas voulu lui donner une guinée. Il était donc averti par le passé d’être plus sage pour l’avenir.

Les petits fermiers de la propriété du manoir de Compton commençaient à se plaindre ; ils murmuraient entre eux que Ringwood était un propriétaire fort dur, que le temps actuel était pire pour les pauvres gens que le temps du vieux châtelain, et ils ne disaient que la vérité. À mesure que la bourse de Ringwood se remplissait, le jeune homme sentait un besoin ardent d’économiser davantage. Quand il pensait à l’avenir, une crainte vague le faisait frissonner ; il avait peur que sa santé abîmée ne se raffermît point. L’air vif même du pays du Nord soufflant à travers la vaste plaine ne pouvait ramener sur ses joues rougies par la fièvre les couleurs de la santé. Ringwood pensait qu’avec la jolie figure de sa mère il avait hérité peut-être de la faiblesse de son tempérament. Mais il ne permettait que rarement à son esprit de s’appesantir sur ces choses. Il se promenait sans cesse sur un petit cheval gris autour de la ferme, surveillant les ouvriers à leurs travaux ; il couvait des yeux le progrès de ses récoltes, tandis que les saisons faisaient leur œuvre, et qu’il rencontrait partout la riante figure de l’abondance.

Les récoltes du Nord ne se font que lorsque la saison est un peu avancée ; la récolte dont nous parlons fut surtout tardive dans le septième automne après que le vaisseau le Vautour eut quitté le port de Marley. Septembre avait été pluvieux et froid ; octobre commença sous un aspect bien sombre, comme un hiver prématuré. Dans les premiers jours de ce mois d’octobre, si triste, on était en train de mettre le blé en gerbes à la ferme du manoir de Compton, tandis que Ringwood se promenait sur son petit poney de champs en champs, pour surveiller les travaux des moissonneurs. Le jeune châtelain était méfiant, et il pensait que l’ouvrage n’était jamais si bien faite que lorsqu’il était là.

Il paya cher ce manque de confiance en ceux qui le servaient, car ce fut pendant une de ces promenades qu’il gagna un gros rhume, et le voilà si malade qu’il fut obligé de garder le lit.

À la première nouvelle de sa maladie, Millicent arriva près de lui, patiente, aimante, empressée à le soulager, à l’apaiser, à le guérir. Comme toutes les personnes de son tempérament, il était également faible de corps et d’esprit, et il sentait vivement le danger de son état ; il s’attacha donc à sa sœur comme un enfant malade à sa mère. Au milieu de la nuit, il s’éveillait avec des gouttes de sueur froide sur le front et lui criait de venir près de lui ; puis, soulagé, rassuré en la trouvant qui veillait à côté de son lit, il s’endormait tranquillement la main serrée dans celle de sa sœur.

Le médecin de Compton secoua la tête quand il vit ses joues colorées par la fièvre et quand il eut examiné la poitrine étroite du jeune châtelain. Peu satisfaite de l’opinion du médecin du village, Millicent envoya chercher à Marley un autre docteur ; mais celui-ci confirma ce que son collègue avait déjà dit : il y avait peu d’espoir que Ringwood se rétablit. Peu importe que l’on appelât sa maladie un gros rhume, ou une toux spasmodique, ou une inflammation des poumons, ou une fièvre lente. On aurait pu tout dire en un seul mot – consomption. Sa mère était morte avant lui de la même maladie ; elle avait décliné doucement, peu à peu, comme il était en train de le faire.

Dans le triste silence de ces longues nuits pendant lesquelles le malade s’éveillait si souvent, et voyait toujours la belle figure de Millicent éclairée par la faible lumière de la lampe de nuit ou par les flammes du foyer, – Ringwood commença de méditer sur sa vie passée, – une vie courte, dans laquelle il n’avait rien fait d’utile ; – une vie égoïste, qui s’était passée dans une indifférence parfaite du bien-être d’autrui. – Peut-être à cause de cette terrible inutilité, était-ce une vie coupable.

Quelques nuits avant celle où il mourut, le jeune seigneur resta longtemps éveillé ; il compta tous les quarts d’heure qui sonnèrent à la tour de l’église de Compton ; il écouta le bruit que faisaient les cendres en tombant sur le foyer de pierre, et le bruit que faisaient les feuilles de lierre qui s’agitaient et frappaient contre les carreaux de la fenêtre. On eût dit les doigts d’un squelette frappant pour se faire ouvrir. Ringwood regarda la figure de sa sœur assise dans une chaise basse près du foyer, ses grands yeux bleus pensifs fixés sur le feu, et un livre, qu’elle ne lisait pas, s’échappant de sa main qui le tenait à peine.

— Comme elle est jolie !… – pensa-t-il, – mais quelle beauté attristée ! Combien peu de joie a rayonné dans ses yeux depuis les anciens jours, quand elle et Darrell étaient des amis et des compagnons de jeu, avant que le Capitaine Duke eût montré son beau visage au manoir !

Alors il se souvint de la part qu’il avait prise à conclure ce malheureux mariage, et comment il avait persuadé à son père de ne point écouter les supplications de la jeune fille !…

Il se souvint aussi du vil motif qui l’avait poussé à en agir ainsi, et de la haine méprisable qu’il avait alors pour son cousin Darrell, qui l’avait déterminé à s’opposer au bonheur de sa sœur, afin que Darrell, le premier, en souffrît. Il mourait maintenant, et le monde et tout ce qu’il contenait lui était de si peu de chose, qu’il pardonnait facilement à son cousin leurs anciennes querelles et lui souhaitait même du bien dans l’avenir.

— Millicent !… Millicent !… dit-il tout à coup.

— Oui, mon frère, – reprit celle-ci en se glissant à côté de lui, – je te croyais endormi… Y a-t-il longtemps que tu es éveillé, Ringwood ?

— Oui, très longtemps.

— Il y a longtemps, mon pauvre frère !

— Peut-être vaut-il mieux s’éveiller quelquefois, – murmura le malade. – Je ne désire pas glisser hors de la vie sans m’en apercevoir. Je pensais, Millicent…

— Tu pensais, mon cher frère ?…

— Que j’avais été pour toi un mauvais frère.

— Un mauvais frère, Ringwood ! Non !… non !… non !…

En parlant ainsi, elle tomba à genoux devant le lit et jeta ses bras aimants autour de ce corps amaigri.

— Oui, Millicent, j’ai été un mauvais frère pour toi… J’ai poussé à ton mariage avec un homme que tu haïssais… j’ai voulu te séparer de l’homme que tu aimais… j’ai aidé à rendre ta jeunesse malheureuse… Tu sais bien tout cela, et cependant te voici qui me soignes nuit et jour aussi tendrement que si je n’avais pensé à rien qu’à ton bonheur.

— Tout cela est pardonné, mon cher Ringwood, – dit-elle. – Ce serait bien mal, si l’affection entre un frère et une sœur ne pouvait survivre à d’anciennes injures, et si elle ne devenait plus grande et plus sincère après d’anciens chagrins. Il y a longtemps que j’ai oublié mon malheur. Cher Ringwood, j’ai mené une vie tranquille depuis quelques années, et il me semble qu’il a plu à Dieu de me délivrer des liens qui me paraissaient si cruels.

— Après ma mort, tu seras presque riche, Milly, – dit son frère d’une voix plus gaie. – Pendant les cinq années qui viennent de s’écouler, j’ai fait beaucoup pour améliorer la propriété, et tu trouveras un sac plein de guinées dans le tiroir à poignée de cuivre où je mets mes papiers et mes comptes. Je crois que tu peux te fier à John Martin, le régisseur ; Lawson et Thomas prendront soin de la ferme dans ton intérêt. Quand je serai mort, il faudra que tu deviennes une femme d’affaires, Milly ; ce sera un grand et beau changement pour toi de quitter le cottage et la Grande-Rue de Compton, et de venir ici, dans cette grande maison.

— Ringwood… Ringwood… ne parle pas de cela !

— Mais il le faut, Millicent. Il est grand temps de parler de ces choses quand on sent qu’on n’a plus une heure avant de faire le grand voyage. Je veux que tu me promettes quelque chose, Millicent, avant que je meure, car une promesse faite à un moribond est toujours sacrée.

— Cher Ringwood, y a-t-il rien au monde que je ne ferais pour toi ?

— Je savais bien que tu ne me refuserais pas. Maintenant, écoute : combien y a-t-il de temps que le Capitaine Duke est absent ?

À cette question subite, Millicent pensa que Ringwood avait le délire.

— Il y aura sept ans au mois de janvier prochain, mon cher frère.

— C’est ce que je pense. Maintenant, Milly, écoute, écoute-moi : quand le mois de janvier sera près de finir, je désire que tu fasses un voyage à Londres, et que tu portes une lettre de moi à Darrell.

— Je le ferai, mon cher Ringwood. Mais pourquoi en janvier ?… Pourquoi pas plus tôt ?…

— Parce que c’est ma fantaisie ; la fantaisie d’un malade, peut-être. La lettre n’est pas encore écrite, mais je vais l’écrire avant de me rendormir. Donne-moi la plume et l’encre, Milly.

— Demain… mon frère, pas ce soir, – lui dit-elle d’un ton suppliant. – Tu es déjà fatigué d’avoir tant parlé, tu écriras la lettre demain.

— Non, ce soir même, – dit-il avec impatience, – tout de suite. J’aurai la fièvre d’inquiétude si je ne l’écris pas à l’instant. Ce ne sera que quelques lignes.

La pauvre garde-malade crut qu’il valait mieux satisfaire ses désirs que de l’irriter par un refus ; elle lui apporta du papier, des plumes, de l’encre, et arrangea le tout sur une petite table à côté de son lit ; elle l’appuya ensuite sur des oreillers pour lui rendre sa tâche aussi facile que possible, puis elle se retira et alla s’asseoir auprès du foyer.

Le lecteur sait combien Ringwood trouvait malaisé d’écrire, même lorsqu’il était en bonne santé ; ce soir-là plus que jamais c’était pour lui une rude tâche. Il écrivit longtemps et péniblement avec une mauvaise plume d’oie ; et pourtant il ne traça que quelques lignes. Il les lut et les relut avec une satisfaction évidente, puis il plia très soigneusement la grande feuille de papier, il la cacheta avec un grand cachet de cire rouge aux armoiries de la famille Markham, et mit l’adresse avec de grands pâtés d’encre :

 

« À DARRELL MARKHAM, ESQ.,

Pour être remis par Millicent Duke,
à la fin de janvier 17
… »

 

— J’ai fait bien du tort à Darrell, – dit-il en donnant la lettre à sa sœur, – mais ceci peut tout réparer. C’est ma dernière volonté et mon testament, Milly ; je n’en ferai point d’autre, car il n’y a personne que toi pour hériter de la propriété.

— Tu as donc légué quelque chose à Darrell ? – demanda-t-elle.

— Je ne lui lègue rien que cette lettre ; je me fie à toi pour la remettre dans ses mains.

 

*    *    *

 

Sarah venait au manoir quand elle avait un moment de liberté pour assister Millicent dans sa tâche et soigner le mourant. Elle était près d’elle au terrible moment, quand les dernières cordes qui retenaient le jeune châtelain à la vie se brisèrent.

Jusqu’à la fin, le moribond eut sous les yeux des figures attendries, entendit de douces voix à son oreille ; des doigts délicats touchèrent son front brûlant. Il valait mieux mourir ainsi que de répandre son sang sur un parquet sablé, dans une querelle de taverne, quoiqu’il eût été le duelliste, le tapageur, le bravache le plus distingué qui eût jamais vécu entre Covent Garden et Pall Mall.

CHAPITRE XII

LE CAPITAINE FANNY

Six années s’étaient écoulées depuis la veille de ce fameux Noël, où le colporteur étranger avait volé Sarah, et pendant laquelle s’était produit un changement si merveilleux dans la félicité de son mari Samuel. Betty était justement occupée, comme six ans auparavant, à plumer des oies et des dindons ; de nouveau Sarah Pecker était debout devant son grand dressoir, roulant la pâte pour les pâtés de Noël ; de nouveau l’immense feu de charbon de terre montait en hurlant dans la cheminée ; le four était rouge. Ce four était vraiment une caverne glorieuse d’où toutes espèces de bonnes choses paraissaient toujours prêtes à sortir ; – de gros pains à la croûte dorée, des fournées de pâtés tout chauds, de petits régiments de gâteaux plats, dont on faisait d’ailleurs si peu de cas qu’on les jetait sans cérémonie sur le foyer pour refroidir ; de nouveau on attendait le messager retardataire chargé des épiceries du bourg voisin ; de nouveau de douces odeurs inconnues aux parfumeurs de la cour, et célèbres partout ailleurs sous le nom de punch au rhum, sortaient par les portes entrouvertes du parloir.

Ces préparatifs de Noël n’étaient donc point différents de ceux de la Noël des six dernières années, quoiqu’il y eût de grands changements dans la maison. Nous en avons déjà parlé au lecteur. La voix et les manières de Sarah étaient devenues merveilleusement douces ; quelque chose de timide se mélangeait à ses allures majestueuses : une espèce d’inquiétude perpétuelle, dont personne ne savait le sujet. Sarah était tellement changée que Samuel était quelquefois obligé de la distraire et de la consoler lorsqu’il la voyait triste, et de lui donner de modestes petits verres de punch ou de bons petits soupers pour la ranimer.

Ce digne mari ne s’était pas moins amélioré que son épouse même par la nouvelle manière dont elle le traitait.

Il n’avait plus peur ni de sa clientèle ni de sa voix. Il ne tremblait ni ne rougissait plus, quand on l’engageait dans une conversation, il osait maintenant boire un gobelet de sa bière sans regarder timidement par-dessus son épaule. Samuel était un nouvel homme ; peut-être croyait-il toujours aux apparitions de fantômes. Il était toujours un peu timide quand il s’agissait d’aller quelque part dans l’obscurité. Malgré tout, c’était un lion en comparaison de ce qu’il était avant que le colporteur étranger eût causé l’évanouissement de Mme Pecker.

L’Ours-Noir était particulièrement gai cette veille de Noël, car une société de gentilshommes était arrivée d’York, et ils dînaient dans le parloir blanc, appartement d’apparat dont on ne se servait que rarement, et qui était situé au premier étage. Ces gentilshommes devaient coucher cette nuit à l’auberge, y passer le jour de Noël, et le dindon qui reposait inerte sur les genoux de Betty leur était destiné.

— N’est-ce pas que l’un d’eux est beau ? – dit la cuisinière en arrachant avec force une des plus grosses plumes de son oie. – Madame, il faut le voir ; quels yeux il a… comme ils vous pénètrent… C’est un véritable éclair ! Et de petites mains blanches, pareilles à celles de Mme Duke, et toutes couvertes de diamants. Ma foi ! il est charmant ! Les autres semblent avoir peur de lui… Les deux autres désiraient partir d’ici après le dîner ; il a dit qu’il allait rester ; l’un d’eux lui a demandé si l’endroit était… quelque chose ; je n’ai pas pu saisir le mot, mais il a éclaté de rire, et il a répondu à l’autre qu’il n’était qu’un lâche coquin, mal fait pour vivre dans la société des gentilshommes ; quant à l’autre, il fit beaucoup de bruit en posant son verre sur la table, et il dit que le Capitaine avait raison… Seulement il jura d’une manière affreuse, ajouta Betty avec horreur.

Tandis que la cuisinière parlait encore, Samuel se présenta à la porte de la cuisine.

— Ces messieurs qui sont dans le parloir blanc sont des gens excessivement bruyants, – dit-il ; – ils demandent une demi-douzaine de bouteilles de vieux vin de Porto et ils ne sont que trois, et ils ont déjà bu du madère et du bordeaux. Veux-tu monter, Sarah, et les prier d’être plus tranquilles ? Moi, je descendrai chercher le vin, pendant que tu arrangeras un peu ta toilette.

Sarah y consentit ; elle essuya la farine de ses mains, elle arrangea les rubans de son bonnet, elle mit ses mitaines ; elle venait de finir ces apprêts juste au moment où Samuel sortit de la cave portant deux bouteilles couvertes de toiles d’araignée sous chaque bras.

— J’en ai apporté quatre, Sally, – dit-il en posant son précieux fardeau sur la table de la cuisine : – je vais les monter ; toi, tu monteras quelques verres.

Le trio de convives installé dans le parloir blanc était en effet un peu turbulent. Deux grosses bougies brûlaient dans des chandeliers d’argent massif, sur la table en chêne poli, parsemée de noix, de figues, de raisins secs, d’oranges, de casse-noisettes, et littéralement garnie de bouteilles vides et de verres à vin étincelants et taillés à facettes. L’un des convives s’était enfoncé dans sa chaise et avait posé ses bottes éperonnées sur la table, pendant qu’il s’amusait à enlever la peau d’une orange et à la jeter à son voisin. Celui-ci, à moitié ivre, était assis, les coudes sur la table, le menton posé dans ses mains, et regardait son tourmenteur d’un œil fixe et abruti. Le troisième personnage paraissait de beaucoup le plus sobre des trois ; il bâillait, le dos tourné du côté du feu, le coude appuyé sur la cheminée, il était en train de raconter une anecdote grivoise juste au moment où Mme Pecker entra. Ses yeux noirs et brillants, ses petites dents blanches, qui étincelaient quand il parlait, éclairaient un visage qui, malgré sa jeunesse évidente, était déjà las et pâli : la figure d’un homme prématurément vieilli par les excès et la débauche. La main du temps, pendant les six dernières années, avait tracé plus d’une ride autour des yeux inquiets et de la bouche résolue de sir Lovel Mortimer, autrement dit le Capitaine Fanny. Dieu seul sait ce qui surprit et émut la bonne maîtresse de l’Ours-Noir quand elle entra ! Sarah devint très pâle lorsqu’elle posa le vin et les verres sur la table et frémit sous l’étrange regard des yeux noirs du Capitaine Fanny. J’ai déjà dit que ce n’étaient pas des yeux ordinaires. Ce n’étaient pas seulement des yeux inquiets, cette inquiétude ressemblait à de la terreur ; non à une terreur nouvelle d’aujourd’hui ni d’hier, mais à une terreur éprouvée depuis trop longtemps pour que le souvenir en fût bien distinct ; quelque choc reçu longtemps avant que l’esprit de cet homme eût le pouvoir de se rendre compte de sa force, mais qui avait laissé une impression durable, sur ses traits. Sous l’étrange influence de ses yeux perçants, Sarah laissa tomber un de ses plus beaux verres, qui se brisa en morceaux.

— Nous avons le grand honneur d’être servis par l’hôtesse de l’Ours-Noir en personne, n’est-ce pas ? dit galamment sir Lovel tout en admirant ses petites mains couvertes de bijoux.

Ce superbe Capitaine après tout, n’était qu’un jouvenceau chétif et fatigué.

En tout autre moment Sarah eût fait une révérence, elle eût arrangé les plis de son tablier de mousseline, elle eût demandé à ses convives s’ils étaient contents de leur dîner, si leurs chambres étaient confortables, si le vin était de leur goût ; mais ce soir-là elle paraissait avoir la langue liée, comme si l’expression inquiète des yeux du capitaine l’avait fascinée et réduite au silence.

— Oui, – murmura-t-elle, – je suis Sarah Pecker.

— Madame Pecker, vous paraissez aimable et avenante, – répliqua le Capitaine d’un air de superbe protection. – Vous êtes par vous-même une recommandation suffisante pour l’Ours-Noir ; eh, parbleu ! Compton-des-Bruyères a besoin d’un endroit agréable pour le malheureux voyageur qui se trouve par hasard dans ses tristes parages. A-t-on jamais vu un pareil endroit, messieurs ? – ajouta-t-il en se tournant vers ses deux camarades.

Sarah était née dans le village de Compton, et n’était nullement disposée à laisser parler avec mépris de son village natal ; détournant donc les yeux de la figure du superbe chevalier de grand chemin, comme si elle eût trouvé plus facile de parler quand elle ne le regardait point, elle dit avec dignité :

— Compton-des Bruyères peut être un lieu solitaire, messieurs, étant éloigné de Londres presque d’une semaine, mais en été c’est un village très agréable, et il y a bien des familles nobles qui demeurent dans les environs.

— À propos, – reprit le Capitaine Fanny, – nous avons remarqué une grande maison carrée, en briques rouges, située au milieu d’un beau bois, sur une petite élévation, à un demi-mille de l’autre côté du village. Elle a l’air d’un triste et vieux donjon… la moitié des fenêtres est fermée… à qui est-elle ?

— C’est le manoir de Compton, monsieur, – répondit Sarah, – et il appartient au jeune Ringwood Markham.

— Ringwood Markham !… un joli garçon qui a les yeux bleus et la taille élancée ?…

— Lui-même, monsieur.

— Je l’ai connu à Londres, il y six ans.

— C’est très probable, monsieur. Le pauvre monsieur Ringwood a fait jadis sa partie dans la vie de Londres, et il n’y a rien gagné, le malheureux garçon. Depuis trois semaines il est enterré.

— Et le manoir de Compton lui appartenait ?

— Oui, monsieur, et aussi la ferme du manoir de Compton, qui rapporte un revenu de quatre ou cinq cents livres par an.

— Et qui donc est à présent le propriétaire du manoir ? – demanda le Capitaine.

— Sa sœur, monsieur, Mlle Millicent. Mme Duke.

— Mme Duke !… la femme d’un marin, un certain George Duke ?…

— La veuve du Capitaine Duke, monsieur.

— Comment ! la veuve ?… Duke est donc mort ?…

— Il n’y a pas de doute, monsieur. Il y aura sept ans au mois de janvier prochain que le Capitaine a quitté Marley, et depuis on n’a jamais eu de nouvelles ni de lui ni de son vaisseau le Vautour.

— Et la veuve de Duke a hérité d’une propriété de la valeur de quatre ou cinq cents livres par an ?

— Oui, monsieur, elle rapporte cela, je ne me trompe pas d’un rouge liard.

— Et la seule preuve qu’ait jamais eue Mme Duke de la mort de son mari est son absence de Compton depuis sept ans ?

— On ne peut guère trouver une preuve plus convaincante que celle-là, je crois.

— N’est-ce pas ? – s’écria le jeune homme en riant. – Mais, madame Pecker, j’ai vu tant de choses et des hasards si étranges dans ce monde, que je ne crois jamais qu’un homme soit mort, si je ne l’ai vu dans son cercueil. Et encore, il y a des gens si extraordinaires, que je ne serais guère surpris de les rencontrer à la grande porte du cimetière sortant de leur tombe. Le monde en dehors de Compton-des-Bruyères est assez grand ; qui sait si le Capitaine Duke ne reviendra pas demain pour réclamer sa femme et sa fortune ?

— À Dieu ne plaise ! – dit Mme Pecker sérieusement ; – j’aimerais mieux ne souhaiter de mal à personne ; mais plutôt que de voir la pauvre Mlle Millicent malheureuse par le retour du Capitaine qui dépensait tout son argent, je voudrais que le Capitaine du Vautour fût noyé cent fois dans les mers étrangères.

— Voilà un souhait vraiment pieux ! – s’écria le Capitaine Fanny en riant. – Cependant, puisque je ne connais pas ce monsieur, madame Pecker, je ne vois pas d’objection à vos paroles. Ainsi soit-il ! Mais, quant à croire qu’une absence de sept ans soit une preuve suffisante pour rendre une femme veuve, c’est une erreur vulgaire et commune, madame Pecker, une erreur que je ne m’attendais guère à entendre répéter par une femme de votre bon sens. Sept ans ! mais il y a des maris qui sont revenus après une absence de dix-sept ans !

Mme Pecker ne répondit rien, mais devint encore plus pâle ; personne ne put s’en apercevoir, car elle se pencha sur la table, et ramassa les verres qu’elle mit dans un panier.

Quand elle eut quitté la chambre, et que les trois jeunes hommes se trouvèrent encore seuls, le Capitaine Fanny éclata en rires bruyants.

— Quelle nouvelle !… – s’écria-t-il ; – quelle plaisanterie, mes amis ! George Duke est mort et enterré, et la veuve de George Duke a une belle propriété et une ferme qui rapporte cinq cents livres de rente ! Si ce fou, si ce Jeremiah du diable ne s’était pas querellé avec ses meilleurs amis et ne nous avait pas quittés avec tant d’ingratitude, voici qui aurait été une fameuse chance pour lui !

CHAPITRE XIII

LA FIN DE JANVIER

Le Capitaine Fanny, autrement dit sir Lovel Mortimer, ne quitta l’Ours-Noir que le lendemain de Noël dans la matinée. Lui et ses deux amis partirent gaiement par un soleil glacé de décembre, après avoir manifesté leur satisfaction de la bonne chair que Mme Pecker leur avait servie ; après avoir payé le compte sans même y jeter un coup d’œil ; après avoir donné de généreuses gratifications aux garçons d’écurie, aux servantes et à tous les autres gens de cet établissement, qui n’avaient aucun droit à la générosité du baronnet.

Tous les valets de l’Ours-Noir s’écrièrent que c’était un gentilhomme noble, beau, et généreux comme un prince. C’est que ses guinées étaient de la monnaie solide. Sir Lovel au demeurant était un parfait gentilhomme, avec des manières affectées, et par conséquent comme il faut, qui sans doute étaient celles de la vraie noblesse ; ses yeux, ses grands yeux brillants, noirs et inquiets, paraissaient immobiles comme les étoiles de minuit se reflétant dans une mer irritée, et ils n’étaient guère moins effrayants. Dans la cuisine de l’Ours-Noir, on parla beaucoup des yeux brillants du Capitaine Fanny. Betty la cuisinière fit une sotte remarque qui fit tomber sur elle le ridicule et la réprobation de ses camarades : cette folle déclara que les yeux de sir Lovel Mortimer lui rappelaient le colporteur qui avait volé les cuillers.

La valetaille de l’Ours-Noir était si occupée à discuter les mérites du noble voyageur, que l’annonce d’un vol des plus audacieux, accompagné de violence, qui avait eu lieu près de Carlisle, dans la nuit du 23 décembre, ne fit sur eux que très peu d’impression. Ils ne furent pas plus sérieusement affectés par le récit d’une attaque de la malle-poste d’York, dont ils entendirent parler deux jours après le départ de sir Lovel Mortimer et de ses amis.

Le séjour d’un jeune et beau baronnet était un si rare événement à l’Ours-Noir qu’on devait s’en souvenir et en parler longtemps ; tandis qu’une attaque, un vol et un meurtre sur un grand chemin du Roi étaient des événements qui arrivaient tous les jours. Il s’ensuivait une fête à Londres le lundi matin, et tout le monde allait faire en pique-nique le spectacle de Tyburn. Des voleurs retirés des affaires faisaient alors de bonnes récoltes de concert avec leurs anciens camarades.

Les dernières soirées de décembre se passèrent donc à l’Ours-Noir à causer des jeunes et joyeux visiteurs qui avaient récemment égayé l’hôtellerie par leur présence, tandis que Millicent Duke, encore plus pâle et toujours jolie dans sa robe de deuil, restait assise toujours toute seule dans le parloir de chêne du manoir de Compton, le bureau aux poignées de cuivre ouvert devant elle ; son esprit travaillait patiemment, elle essayait de comprendre les comptes de la ferme que son notaire lui avait donnés.

Mme Duke trouvait dans la fidèle Sarah une amie inestimable qui prenait part à son chagrin et se réjouissait de sa nouvelle fortune. Sans l’assistance de cette vigoureuse créature, elle aurait certainement fait cadeau du manoir et de la ferme à son robuste receveur de rentes du Cumberland, et elle serait retournée tranquillement à son cottage de la grande rue, pour y attendre sa propre mort, ou l’arrivée du Capitaine. Mais Sarah valait une douzaine de notaires et une demi-douzaine d’intendants. Elle assista à la lecture du testament, dans lequel son nom était inscrit pour… « cinquante guinées d’or, et une bague de deuil contenant de mes cheveux, comme souvenir de mon amitié et de sa bonté ; la bague devra coûter au moins dix guinées. » Elle pesa sur tous les points principaux de ce document compliqué, et elle le comprit bien mieux que le notaire qui l’avait rédigé. Elle parla tant à Millicent des quarts de froment, du foin et des navets, qu’à la fin le cerveau de la pauvre Mme Duke se remplit quelque peu d’une vague admiration pour le savoir prodigieux de Sarah. Le robuste receveur de rentes tremblait devant la maîtresse de l’Ours-Noir ; il s’embrouillait en donnant ses longues explications et tremblait en se rendant compte d’un quart de foin mal employé à faire des attaches, de peur qu’on ne le soupçonnât de quelque détournement.

Lorsque tout fût dûment arrangé et mis en ordre, Millicent se trouva presque riche. Assez riche dans tous les cas pour être considérée comme une personne de premier rang par les simples habitants de Compton-des-Bruyères.

Le manoir lui appartenait. Ce massif édifice, bâti en briques rouges, avec ses belles fenêtres aux lourds châssis qui dataient du temps des Tudors, éclairées par des vitres taillées en biseau et encadrées dans des guirlandes de lierre flottant, du lierre si vieux que les branches en étaient devenues aussi grandes et aussi massives que des troncs d’arbres ; ce noble bâtiment avec son vestibule pavé de grandes dalles carrées, et son large escalier de chêne, où l’on aurait pu monter une voiture attelée de deux chevaux, si l’on en avait eu la fantaisie, les tableaux fanés, les tapisseries qui tombaient en poussière, les chambres à panneaux de chêne avec leurs plafonds bas et noirs, leurs larges foyers, et leurs vastes cheminées carrées, les grandes écuries dévastées, les jardins et le parc, avec des sentiers humides à moitié couverts de mauvaises herbes fourmillant de lapins, les milliers d’arpents de terre labourable qui, il faut le reconnaître, n’étaient pas de trop bonne terre : tout cela était la propriété de Millicent, et elle devait l’habiter et y vivre seule ; seule, à moins que son mari, le Capitaine George Duke, du vaisseau le Vautour, si longtemps absent, ne revint réclamer sa part dans la fortune de sa femme.

La pensée d’une possibilité d’une chance qu’il revînt jamais la faisait frissonner jusqu’au cœur et en arrêtait les battements.

S’il allait revenir à la maison !… Si après tant d’années dépensées à attendre, à trembler toutes les fois qu’elle entendait un pas d’homme, – si, maintenant qu’elle avait cessé d’attendre, – maintenant qu’elle était riche, et pouvait plus tard être heureuse, – si, à ce moment, ce fléau de sa jeunesse allait revenir et la réclamait encore une fois comme lui appartenant pour la tourmenter et la posséder par les lois de Dieu et celles des hommes !… Que ferait-elle ? Cette pensée la rendait folle. Quelquefois encore elle s’imaginait voir le Capitaine du Vautour debout sur le seuil de la porte, ses yeux fixés sur elle. Se jetant alors à genoux, elle priait Dieu de lui épargner cette angoisse terrible et de la faire mourir plutôt que de faire revenir son mari.

La boucle d’oreille de diamants, pareille à celle que le Capitaine Duke avait emportée avec lui le soir de leur séparation à Marley, reposait au fond d’un meuble secret dans une petite boîte à bijoux de maroquin rouge. Millicent était trop naïve et trop honnête pour songer même à désobéir aux ordres de son mari. Elle regardait quelquefois le bijou solitaire… Si jamais on lui présentait l’autre ! Elle ne souhaitait aucun mal à Duke. Son seul désir était de ne le rencontrer jamais. Elle aurait volontiers vendu la propriété de Compton, et elle lui aurait envoyé tout l’argent de la vente, si elle avait su qu’il vivait, à condition qu’il ne reviendrait pas auprès d’elle.

Millicent était la seule personne à Compton qui doutât du trépas du Capitaine Duke. Les sept ans qui s’étaient écoulés depuis le jour de son départ, – années d’absence non interrompues par aucune nouvelle ; les accidents communs de naufrage et de désastre sur mer, les soupçons que bien des personnes entretenaient sur la manière illégale dont le Capitaine gagnait sa vie, tout amenait à cette conclusion qu’il était mort, qu’il s’était abîmé dans la mer avec son vaisseau ; qu’il avait été tué par le coutelas d’un corsaire français ou le cimeterre d’un pirate mauresque. La rencontre de Millicent avec le fantôme de son mari sur la jetée de Marley ne faisait que confirmer l’opinion que George Duke ne faisait plus partie que du monde des ombres.

Naturellement, Millicent avait parlé à sa fidèle amie de la lettre écrite par Ringwood quelques moments avant sa mort, qui devait être remise par elle à Darrell.

Les deux femmes regardèrent longtemps et avec curiosité cette feuille de papier avec son grand cachet rouge ; elles se demandèrent souvent ce que pouvaient être les lignes mystérieuses qu’elle contenait ; mais les désirs du frère de Millicent étaient sacrés, et, comme la première moitié de janvier touchait à sa fin, Mme Duke se mit à penser à son grand voyage à Londres.

Elle ne s’était jamais éloignée de la maison qu’une fois pour faire une courte visite à la ville d’York ; la pensée de ce voyage à la grande métropole la remplissait d’un sentiment qui était presque de la terreur. Je me demande si en cet an de grâce 1863 une Anglaise s’effrayerait autant d’aller à Calcutta que la pauvre Millicent s’effrayait de se rendre au sud de l’Angleterre ; mais sa fidèle amie Sarah ne l’abandonnait pas dans cette crise de sa vie.

— Vous n’irez pas trouver toute seule M. Darrell, n’est-ce pas, Millicent ? – lui demanda-t-elle, un jour qu’elles parlaient de ce voyage.

— Qui viendrait donc avec moi, chère Sally ?

— Ah ! vraiment, qui ?… – reprit Sarah d’un air moqueur, – qui ? si ce n’est Sally Pecker, de l’Ours-Noir, qui vous a soignée quand vous étiez un petit baby ; j’aimerais assez à voir quel autre que moi irait avec vous ?

— Toi, Sally ?

— Moi-même… J’y enverrais bien Samuel, chère mademoiselle Millicent, car un homme, enfin, est toujours un porte-respect, et nous pourrions lui mettre les vieilles livrées de la famille Markham ; nous l’appellerions votre domestique. Mais Dieu vous en garde ! Quel pauvre mouton égaré serait mon mari dans la ville de Londres ! Je ne peux l’envoyer chercher au bourg quelques épiceries, sans savoir d’avance qu’il m’apportera des raisins secs au lieu du sucre, ou qu’il laissera fouiller dans ses poches pendant qu’il regardera un bateleur. Non, mademoiselle Millicent, Samuel est le meilleur des hommes ; mais il ne vous faut pas un enfant incapable de se conduire lui-même pour vous aider à trouver M. Darrell ; de sorte que vous m’emmènerez.

— Ma chère, ma bonne, ma fidèle Sally ! mais que fera-t-on sans toi à l’Ours-Noir ? Il nous faudra bien une quinzaine de jours pour aller à Londres et revenir ici, si nous calculons quelque retard dans le retour de la diligence…

— Ils feront de leur mieux, mademoiselle Millicent, et peu importe après tout que je trouve un peu de désordre dans la maison à mon retour ; il ne faut pas que cela vous tracasse, je ne m’en soucie pas du tout. Les choses vont trop bien, voyez-vous, à l’Ours-Noir et je pense souvent que les domestiques travaillent si bien pour me narguer.

Sarah était si bien résolue à accompagner Millicent, qu’à la fin Mme Duke céda, remerciant sa robuste protectrice. Elle se mit à garnir un chapeau de deuil de ruches et de brides en crêpe noir. C’était Sarah qui avait imaginé la garniture de ce petit chapeau coquet, c’était Sarah qui avait trouvé quelques ornements en jais dans un coffre plein des babioles qui avaient appartenu à la mère de Millicent.

— Il ne faut pas que M. Darrell vous trouve changée, Milly, fit-elle en attachant un collier de jais au joli cou de Millicent. Ces vêtements noirs vont très bien à votre peau blanche. Oh ! notre Darrell n’aura pas honte de sa cousine de province, en dépit de toutes les belles dames de Londres qu’il a pu voir depuis qu’il a quitté Compton.

Sarah avait une horreur naturelle et presque religieuse pour les jolies habitantes de la métropole, qu’elle désignait sous le nom générique de Les dames de Londres. Elle croyait fermement que la portion féminine de la population de cette ville inconnue se composait, sans exception, de créatures frivoles, dissipées, joueuses, allant au bal masqué, fardées et toutes couvertes de belles robes et de bijoux, dans le seul but d’attirer les honnêtes jeunes hobereaux de province et de ravir leurs cœurs aux parentes aux joues roses qu’ils avaient laissées chez eux.

Par une triste et brumeuse matinée, Millicent et sa vigoureuse protectrice arrivèrent à la grande métropole. Sarah mit la tête hors de la portière de la diligence, dans le village d’Islington ; elle vit une masse épaisse de nuages apparaître dans le lointain devant elle, et un des voyageurs lui dit que c’était Londres. Ce fut à une grande et spacieuse auberge de Snow Hill qu’on déposa Millicent et Sarah avec la malle qui formait tout leur bagage. Sarah parla ferme à la servante qui avait apporté aux voyageurs un assemblage misérable de beaucoup de poterie, de très peu de thé faible, et de lait bleu qu’elle appelait un déjeuner. Sarah tâcha de faire comprendre à cette servante que la jeune dame en deuil qui s’était endormie sur un dur sofa, couvert d’une espèce de toile et garni de clous de cuivre jaune, était une des femmes les plus riches de tout le Cumberland, et qu’elle aurait pu voyager en poste de Compton à Snow Hill, si elle avait voulu dépenser son argent. D’abord assez bien disposée en faveur de cette servante et la croyant simple et franche, Sarah se fâcha bientôt tout rouge du sang-froid avec lequel la fille reçut cette confidence, et sur-le-champ la rangea parmi Les dames de Londres.

— Vous faites peu de cas ici, sans doute, de la bourgeoisie du Cumberland, dit Sarah d’un air ironique ; – mais il y a là-bas bien des gens qui pourraient acheter tout ce que possèdent les belles dames de la ville, et après le marché il leur resterait encore assez d’argent pour bien dîner.

Ayant adressé cette réprimande à la fille, Sarah daigna la prier de lui indiquer le chemin qu’il fallait prendre pour aller à St. Jame’s Square.

On lui dit qu’une voiture ou une chaise à porteurs l’y conduirait ; que St. James était trop loin pour qu’on pût y aller à pied, et que, d’ailleurs, étant étrangère elle s’égarerait probablement en route.

Sarah se décida sans trop de peine à suivre ce conseil ; elle ordonna qu’on allât lui chercher une voiture dans une heure.

Les dames de Londres que Mme Pecker vit passer, tandis qu’elle et la jolie personne qui lui était confiée se rendaient de Snow Hill à St. James, avaient l’air de souffrir beaucoup du froid par cette matinée de janvier. La neige qui couvrait le pavé était une sorte de composition noire inconnue à Compton, et l’obscurité de l’atmosphère effrayait vaguement la bonne Sarah.

L’hôtesse de l’Ours-Noir n’avait lu ni la traduction d’Horace de M. Creech, ni la citation du même Horace de Pope, mais elle était fermement décidée à conserver sa dignité à Londres par un maintien sérieux et impassible. Ne rien admirer fût la règle qu’elle s’imposa. Elle jura que, depuis la galerie de la cathédrale de St. Paul jusqu’aux bouffons de la foire de St. Barthélemy, tout ce qu’elle verrait ne lui arracherait aucune exclamation de surprise. Bien que la distance entre Holborn et Pall Mall lui parût presque sans bornes, elle conserva scrupuleusement son égalité d’âme ; elle regarda par les portières de la voiture les rues encombrées avec des yeux aussi calmes et aussi moqueurs que si elle avait considéré un champ de blé dans son vieux Cumberland.

Tout le panorama de la métropole affairée passa devant les yeux de Millicent comme un tableau couvert de nuages sombres, où rien n’était distinct ni palpable. On aurait pu la placer tout près d’un incendie furieux sans qu’elle vît les flammes, au milieu d’une cataracte sans qu’elle entendît le mugissement des eaux. Une pensée unique et une seule image remplissaient son cœur et son esprit, elle n’avait d’yeux ni d’oreilles pour aucune des choses nouvelles qu’elle rencontrait, pas même pour Sarah, assise sur le siège vis-à-vis d’elle.

Elle allait voir Darrell.

Pour la première fois depuis sept ans, – pour la première fois depuis qu’elle s’était tenue debout à côté du lit sur lequel il gisait sans connaissance, avec ses cheveux sanglants et ses lèvres pâles qui prononçaient encore le nom de Millicent dans son délire, elle allait le revoir, – le revoir, et peut-être le trouver changé ! si changé dans ce laps de temps, que l’ancien Darrell ne serait plus que l’ombre du jeune homme d’autrefois et qu’elle ne le reconnaîtrait pas.

Parmi tous les changements que le temps avait pu opérer dans ce cher cousin, peut-être fallait-il d’abord compter le changement de son cœur ; l’ancien amour sans espoir était passé, et une autre image sans doute avait remplacé la pâle figure de Millicent dans le cœur de Darrell. Il n’était pas marié ; elle savait cela par ses lettres à Sarah, qui arrivaient à peu près tous les trois mois. Peut-être était-ce la pauvreté qui l’avait empêché de prendre femme. À cette idée Mme Duke rougit subitement. S’il en était ainsi, elle résolut de partager sa grande fortune avec son parent, et de le rendre heureux en lui permettant d’épouser la femme de son choix.

Elle se représentait, avec sa pâle figure et sa robe de deuil, donnant sa bénédiction et la moitié de sa fortune à Darrell et à une beauté brune, à l’air fier, aux joues roses, aux yeux brillants, différente d’elle. Elle jouait en imagination cette noble scène, et composait un joli petit discours plein de douceur et d’abnégation. C’était un tableau si touchant, que Mme Duke se mit à pleurer, la figure tournée vers la portière, de peur que Sarah ne vît ses larmes.

Elle avait encore les yeux humides quand la voiture s’arrêta devant la grande maison du protecteur de Darrell. Son cœur cessa de battre, lorsque retentit le coup bruyant du cocher qui ébranla le lourd marteau de cuivre de la porte. Les jalousies étaient toutes fermées, les marches du perron jonchées de paille…

— Milord est peut-être à la campagne ? – dit Sarah, – et M. Darrell est avec lui. Oh ! mademoiselle Milly, si nous avions fait notre voyage pour rien !

Millicent se sentit incapable de lui répondre. Pendant sept ans, elle avait vécu dans un bonheur relatif sans voir Darrell ; elle sentait maintenant qu’elle pouvait à peine exister sept minutes sans lui. Une vieille femme ouvrit la porte. Milord était évidemment à la campagne. Sarah ordonna au cocher de demander M. Darrell Markham. Le portique sculpté, la figure de la vieille femme, tout cela vacillait devant les yeux de Millicent ; elle n’entendit pas un mot de ce qu’on disait. Elle comprit seulement que la portière de la voiture était ouverte, que Sarah lui disait de descendre ; qu’elle montait les marches en chancelant, qu’elle franchissait le seuil de la porte, et passait dans un vestibule pavé de dalles carrées, à l’extrémité duquel était une cheminée où brillait un triste feu sans chaleur et sans lumière.

Un gros gentleman, enveloppé jusqu’au menton dans un habit fourré, et portant de grosses bottes à l’écuyère, toutes souillées de boue et de neige, était debout devant ce feu, le dos tourné, et lisant une lettre. Son chapeau, ses gants, sa cravache, étaient sur une table près de lui.

Millicent ne vit que la forme indistincte d’un homme qui lui paraissait n’être qu’une masse d’habits et de bottes. Sarah n’était pas descendue de la voiture ; la vieille femme, debout devant la porte, faisait des signes à Mme Duke en montrant le gentleman qui était auprès du feu. Millicent eut une idée confuse qu’elle devait demander à ce monsieur de la conduire vers Darrell. La tête de l’homme était penchée sur la lettre, qu’il pouvait à peine déchiffrer à la faible lumière qui entrait par les carreaux sales, et que produisait le feu presque éteint. Millicent craignait de le déranger. Tandis qu’elle était là hésitant, il froissa la lettre dans ses mains avec impatience et se tourna tout à coup. Elle se trouva face à face avec lui.

Ce robuste gentleman, c’était Darrell Markham.

CHAPITRE XIV

LE TESTAMENT DE RINGWOOD

Il s’était opéré en son cousin un changement auquel Millicent n’avait point pensé : Darrell était devenu passablement gros pendant ces sept années, mais cet embonpoint ne lui allait pas trop mal. Sa large poitrine et son air martial inspirèrent un sentiment de sécurité à la faible Millicent. Il serra sa pauvre petite cousine toute tremblante sur son cœur et couvrit son front de baisers.

Cependant je doute que si le visage sinistre de George Duke se fût présenté à la porte du vestibule, à moitié ouverte à ce moment, le Capitaine du Vautour eût eu vraiment un motif de se fâcher.

C’était un embrassement fraternel qui rapprochait la frêle Millicent de ce brave cœur ; – c’était l’affection protectrice d’un frère qui couvrait cette figure rougissante de baisers.

Pauvre Sally ! si elle eût pu savoir combien peu d’attention Darrell ferait aux ruches, aux brides de crêpe, au collier de jais, aux bracelets, et à toutes les autres petites coquetteries qu’elle avait préparées pour son admiration !… Il ne vit que ces doux yeux bleus qui brillaient de leur ancien regard suppliant, il ne se souvint que du temps déjà si éloigné où Ringwood et lui se querellaient dans le manoir de Compton, et où la timide jeune fille interposait sa médiation entre eux. Les yeux de Millicent étaient secs, mais il y avait un brouillard devant ceux de Darrell, et il pouvait à peine voir la figure souriante qui le regardait par-dessous son chapeau de deuil.

— Que Dieu te bénisse ! ma chère Milly, que Dieu te bénisse ! – dit-il à plusieurs reprises.

Pour le moment il ne trouvait rien autre chose à dire ; au milieu des baisers, il prononçait pourtant des paroles inarticulées.

— Que Dieu te bénisse !… que Dieu te bénisse !… ma chère Milly !

Millicent, non plus, ne fit rien en cette occasion pour se créer une réputation d’éloquence. Après avoir beaucoup rougi et tremblé, elle ne put que regarder son cousin d’un air timide et lui dire :

— Mais, Darrell, comme tu es devenu gros !

Un moment avant, Markham était assez disposé à pleurer ; mais alors il éclata de rire, et, ouvrant une porte qui se trouvait devant eux, il la conduisit dans la bibliothèque de lord C…, où il y avait force poussière sur les meubles et les livres, et dont les volets étaient à moitié fermés.

— Ma Millicent, – dit-il, – mon enfant bien-aîmée, quel heureux hasard que celui qui m’a fait venir en ville par cette matinée neigeuse pour chercher des lettres importantes qu’on ne voulait point confier à un messager. J’ai passé Noël avec monseigneur dans le comté de Buckingham, et je ne pensais pas revenir à Londres si tôt.

Il ôta le chapeau de Millicent et le jeta sans cérémonie par terre. Il caressa les boucles dorées de sa cousine et il la regarda longuement.

— Ma Milly, – dit-il, – toutes ces longues et ennuyeuses années n’ont pas produit en toi plus de changement qu’une heure.

— Et en toi, Darrell ?

— Moi ! je suis devenu plus gros, Milly.

— Oui… oui… un peu plus gros : mais ce n’est pas là ce que je veux dire…

Elle hésita et joua avec un des boutons de son vêtement fourré ; elle baissa la tête, et la faible lumière qui entrait par les volets à moitié fermés brilla sur ses cheveux dorés. Innocente et confiante créature trop pure, sans doute, pour ces brumes épaisses de Londres et de St. Jame’s Square.

— Quoi donc, Millicent ? – dit Darrell.

— Je veux dire que tu dois être changé en beaucoup d’autres choses ! Tu n’es plus toi-même. J’ai passé ma tranquille existence à Compton, et aucun événement n’est venu interrompre la monotonie de ces sept dernières années, excepté la mort de mon pauvre frère ; mais toi, tu as vécu dans le monde, Darrell, dans le monde joyeux, dans le beau monde, où, comme je l’ai souvent lu, tout est agitation et où l’on goûte en quelques nuits les plaisirs d’une vie entière. Tu as vu tant de changements que tu as dû changer aussi. Je crois que nous autres provinciales nous arrivons à imiter la nature qui nous entoure. Nos âmes suivent la lente croissance des arbres qui nous ombragent, et nos cœurs ne changent jamais, pas plus que les tranquilles rivières qui coulent devant nos maisons. Toi, dans ce Londres turbulent, tu as dû faire tant de connaissances, avoir tant d’amis… des hommes nobles et brillants, des femmes belles et aimables…

Ceci était le post-scriptum, et tout le long discours de Mme Duke avait été fait pour cette dernière phrase.

Cependant ce fut à cette phrase que Darrell répondit :

— La plus belle femme de Londres n’aurait eu pour moi aucun charme, Millicent ; il n’y a qu’une figure au monde que Darrell aime à regarder, et c’est celle qu’il revoit à présent pour la première fois depuis sept ans.

— Darrell !… Darrell… »

La joie qui montait à son cœur se montra en grosses larmes sous ses paupières. Il était donc toujours le même, et aucune femme ne pouvait venir réclamer son ancien amant. Elle-même était mariée, et Duke pouvait revenir ; mais c’était assez de bonheur déjà que d’apprendre que Darrell était toujours libre.

— J’avais l’intention d’aller te voir au commencement du mois prochain, Milly.

— Me voir ?

— Oui, pour te rappeler une ancienne promesse brisée, mais non oubliée, et pour te réclamer pour ma femme.

— Moi… Darrell… moi,… mariée ?…

— Mariée !… – s’écria-t-il avec passion ; – non, Millicent, tu es veuve par toute l’évidence du sens commun, par la loi de notre pays ; tu es libre de te remarier. Mais dis-moi, ma chère Millicent, qui est-ce qui t’a fait venir à la ville ?

— Ceci, Darrell.

Elle tira de sa poche la lettre de son frère, et la lui donna.

— Trois minutes avant sa mort, mon pauvre frère Ringwood a écrit cette lettre, – dit-elle, – et il m’a priée de te la remettre. J’espère, Darrell, qu’elle contient un legs ; j’espère même qu’elle va anéantir le testament de Ringwood, et te laisser la meilleure partie de la fortune : ce serait beaucoup mieux, si tu étais le propriétaire de Compton à ma place.

Darrell demeurait debout, la lettre à la main, et regardait l’adresse d’un air pensif.

Oui, c’était bien l’écriture incorrecte et tremblante dont il s’était si souvent moqué ; c’étaient bien là les mêmes lettres mal formées, les mêmes mots mal orthographiés ; mais la main qui avait tenu la plume était froide maintenant : et la sainteté de la mort protégeait la lettre du pauvre Ringwood, et faisait de son griffonnage une relique.

— Il m’a écrit cela avant de mourir, Millicent !… – dit Darrell. – Il avait donc oublié toutes nos anciennes querelles ?

— Il a parlé de toi de la manière la plus touchante ; tu trouveras des mots bien tendres dans la lettre du pauvre garçon. Je sais, Darrell, et j’espère qu’il y est fait mention d’un legs.

— Je ne le désire pas, Millicent, et je n’en ai pas besoin ; mais je suis content que Ringwood se soit souvenu de moi avec amitié.

Darrell brisa le cachet et lut. Une expression joyeuse éclaira son beau visage.

— Millicent… Millicent !… – dit-il, – connais-tu le contenu de cette lettre ?

— Je n’en connais pas un seul mot, Darrell.

— C’est noble et généreux de la part de mon cousin Ringwood… Oh ! Milly… Milly !… il m’a fait le legs le plus précieux que jamais mortel ait reçu d’un autre homme.

— J’en suis bien contente, même s’il t’a laissé toute la propriété. Ma petite maison est assez grande pour moi, et je serais bien heureuse de te voir le maître du vieux manoir.

— Mais ce n’est pas la propriété de Compton, Milly ma chérie. Le legs de Ringwood est quelque chose de beaucoup plus cher et d’une valeur bien plus grande que toutes les terres et que toutes les maisons d’Angleterre.

— Ce n’est pas la propriété de Compton !

— Non… le legs… c’est… c’est… toi !…

Il la saisit dans ses bras et la serra encore une fois sur sa poitrine. Cette fois ce n’était pas tout à fait un embrassement fraternel, et si le Capitaine du Vautour avait entrouvert la porte de la bibliothèque, il eût été obligé sans doute d’intervenir.

— Darrell !… Darrell !… que veux-tu dire ?… » – s’écria Millicent aussitôt qu’elle put se dégager des bras de son cousin.

Elle avait les joues rouges et ses cheveux s’étaient dénoués.

— Ce que je veux dire !… lis la lettre du pauvre Ringwood, Milly !…

Mme Duke ouvrit ses grands yeux bleus tous pleins d’étonnement. Elle recommençait réellement à craindre que son cousin ne fût devenu fou.

— Lis. Milly… lis !

Ce griffonnage tracé par la main du malade n’était pas facile à déchiffrer ; il était plein de taches d’encre et de ratures, et les lettres en étaient à moitié formées. Mais aux yeux de Millicent il semblait que chaque syllabe fût gravée sur le papier en lettres de feu.

Voici ce qu’écrivait le pauvre Ringwood :

 

« Mon cousin Darrell,

« Quand vous recevrez cette lettre, le Capitaine Duke sera absent depuis sept ans. Je vous lègue ma sœur Milly, qui après ma mort sera riche, et je vous la lègue comme une fidèle et tendre femme ; oubliez toute la mésintelligence qui existait entre nous, et chérissez la pour l’amour de

« RINGWOOD MARKHAM. »

 

La figure de Millicent était devenue pourpre ; elle baissa les yeux vers le tapis de Turquie de lord C… ; elle demeura debout, tenant toujours la lettre de son frère dans ses mains tremblantes.

Darrell se jeta à ses genoux.

— Tu ne peux pas me refuser maintenant, ma Millicent, – dit-il. – Si ton cœur même essayait de me dire : Non, je n’accepterais pas ce mot cruel de tes lèvres bien-aimées. Tu es à moi, Millicent… je te possède et je tiens le legs que mon pauvre cousin m’a laissé.

— Suis-je libre de me remarier, Darrell ? – dit-elle d’un ton hésitant ; – suis-je libre ?

— Aussi libre que tu l’étais, Millicent, avant que George passât le seuil de ton père.

Pendant que Darrell était encore à genoux et que Millicent le couvrait d’un regard mêlé d’amour, de crainte et d’embarras, la porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, et Sarah entra.

— C’est bien, madame George Duke et monsieur Darrell Markham, – dit-elle, – voilà comme vous me traitez à ma première visite à Londres ! Vous me laissez assise dans cette maudite voiture depuis une heure à toutes les horloges de la ville, et vous n’avez pas eu la civilité de me prier d’entrer pour me réchauffer les doigts à ce maigre feu !

Darrell se releva. La discrète Sally ne témoigna d’ailleurs aucune surprise de l’attitude dans laquelle elle avait vu le cousin de Millicent. Quoiqu’elle exprimât beaucoup d’indignation du traitement qu’elle avait reçu, Sally paraissait très joyeuse.

— Mademoiselle Milly, vous avez pris du temps pour remettre la lettre à M. Darrell, – dit-elle d’un ton malin.

— Cela ne t’étonnera pas, Sally, quand tu sauras le contenu de la lettre, – répliqua Darrell.

Puis, plaçant la bonne Sarah dans un fauteuil à grand dossier, il la roula près du feu, et lui raconta toute l’histoire.

Dieu seul sait si Millicent aurait jamais donné son consentement à une démarche qui lui paraissait un peu criminelle ; mais, entre Darrell et Sarah, elle était impuissante, et, quand son cousin la reconduisit à la voiture qui les avait attendues si longtemps, elle lui avait promis de devenir sa femme dès le lendemain avant midi.

— Ma chérie, je me charge de tout arranger pour la cérémonie, – dit Darrell, qui ne pouvait se détacher de la voiture. – Quand tout sera fait, il faudra que j’aille dans le comté de Buckingham porter les lettres de monseigneur, et prendre congé de lui pour quelque temps. Je déjeunerai avec vous demain à l’hôtel, puis j’accompagnerai Sally et toi à l’église. Adieu, ma bien-aimée, que Dieu te bénisse !

Le cocher fit claquer son fouet, et la voiture s’éloigna, laissant Darrell debout sur les marches du perron, et regardant toujours sa cousine.

— Ah ! Sally… Sally… qu’ai-je fait ?… – s’écria Millicent aussitôt que la voiture eut quitté St. Jame’s Square.

— Ce que vous avez fait, mademoiselle Milly ? – s’écria Sarah ; – mais vous avez agi suivant les désirs de votre pauvre frère. Vous n’auriez pas osé vous y opposer, car vous savez bien que c’est un grand péché que de contrarier ceux qui sont morts !

Pendant le reste de la journée, Millicent vécut comme un rêve. Elle semblait avoir perdu toute volonté, et elle se soumit doucement à être conduite au gré de la grosse Sarah. Quant à la digne maîtresse de l’Ours-Noir, ce mariage si soudainement arrangé entre ces deux êtres qu’elle avait connus tout jeunes était un ravissement trop grand pour elle. Elle pouvait à peine se contenir dans la voiture.

— Ordonnerai-je à l’homme d’arrêter devant un marchand de soieries, mademoiselle Milly ? – dit-elle comme le véhicule allait entrer dans Holborn.

— Pourquoi faire, Sally ?

— Pour vous choisir une robe de noce, mademoiselle. Vous ne pouvez pas vous marier en deuil.

— Pourquoi pas, Sally ? Crois-tu que je pleure moins mon frère parce que je vais épouser Darrell ? Ce serait avoir trop peu de respect pour sa mémoire que de jeter mes habits de deuil avant que trois mois se soient écoulés depuis sa mort.

— Mais demain, mademoiselle Millicent ! Pensez donc quel mauvais augure ce serait du noir le jour de votre mariage !

Mme Duke sourit sérieusement.

— S’il plaît à Dieu de bénir mon mariage, Sally, – dit-elle, – je ne crois pas que la couleur de ma robe empêche rien aux bontés de la Providence.

Sarah secoua la tête.

— On a entendu parler de personnes qui ont tenté ainsi la Providence et qui ont insulté à la bonne fortune, mademoiselle Milly, – lui dit-elle.

Et sans attendre la permission de Millicent, elle ordonna au cocher de s’arrêter devant la boutique d’un marchand de soieries d’Holborn Hill.

Mme Duke ne s’opposa pas au désir de sa protectrice ; mais, quand le commis apporta des rouleaux de soieries et des brocarts, et qu’il les arrangea en gros plis sur le comptoir, Millicent eut bien soin de choisir une étoffe de couleur gris clair, bordée de noir.

— Vous paraissez bien résolue à inviter la mauvaise chance à vos noces, – dit Sarah sévèrement en voyant le choix que Millicent avait fait. – A-t-on jamais entendu parler de lis noirs et de robes grises.

Mais Millicent ne changea point d’avis ; elles retournèrent à la grande et triste hôtellerie de Snow Hill, où Sarah s’occupa tout de suite de faire la robe de mariage.

CHAPITRE XV

MARIAGE DE MILLICENT

Les trois personnes qui étaient réunies le lendemain matin dans le triste salon de l’auberge de Snow Hill ne mangèrent que médiocrement à leur déjeuner. Ce jour-là il ne tombait ni pluie ni grésil, mais il y avait dans l’air et dans les cieux cette obscurité particulière qui indique l’approche de la neige. La boue de la veille était gelée dans les ruisseaux, le pavé était dur et sec, la matinée d’un froid aigu, et les doigts engourdis de Mme Pecker pouvaient à peine arranger la robe de noce. Elle avait veillé la plus grande partie de la nuit pour la faire. C’était une gelée triste et noire ; également triste sur les vastes bruyères qui entouraient Compton, et dans les sombres rues de Londres. C’était une sombre matinée pour un mariage, pour les secondes noces de Millicent.

Sally, au reste était, la seule personne de cette petite société qui observât le temps avec attention. Les joues de Darrell brûlaient des feux de l’amour et de la joie, et si Millicent tremblait, pâlissait, elle ne savait pas si c’était à cause du froid du dehors ou des frissons de son propre cœur qu’elle ne pouvait réprimer.

La voiture les attendait dans la cour de l’auberge, et Mme Pecker arrangeait pour la dernière fois les nœuds de la robe de Millicent quand celle-ci se jeta brusquement aux pieds de Darrell, les mains jointes.

— Oh ! Darrell ! Darrell !… il me semble que c’est une très mauvaise action que nous allons commettre… – s’écria-t-elle. – Quelle preuve avons-nous que Duke soit mort ?… et quel droit ai-je de te donner ma main, quand je ne sais si elle n’appartient pas encore à un autre ? Différons ce mariage, attendons, attendons, et nous aurons peut-être des nouvelles plus sûres. Quelque chose me dit que nous n’avons pas le droit de former les vœux que nous allons prononcer aujourd’hui.

Elle s’exprimait avec une ferveur si solennelle, il y avait tant de chaleur dans ses yeux bleus et tant d’inspiration dans ses paroles, qu’elle aurait persuadé à Darrell de l’écouter sérieusement si Sarah ne s’était pas interposée. Cette matrone se mit à proférer une volée d’exclamations colériques.

— Bêtise et sottise, – disait-elle. – Enfant ! a-t-on jamais entendu un tel bruit pour rien ; et cela après que j’ai travaillé toute la nuit à la robe de noce au point que mes doigts en sont gelés !

Elle poussa Millicent et Darrell et leur fit descendre le grand escalier et monter dans la voiture avant qu’ils eussent le temps de résister.

Darrell avait choisi l’église de St. Bride pour la cérémonie. Chemin faisant Sarah poussait des lamentations sur le manque de solennité de ce mariage au milieu de Londres.

— On n’entend même pas une cloche, – dit-elle. – Ah ! si cela avait eu lieu à Compton, on aurait fait trembler la vieille tour avec le carillon de l’église pour faire honneur à la fille du Baron.

De Snow Hill à l’église St. Bride, située dans Fleet Street, il n’y avait que deux pas. Le pavé de larges pierres devant le vieux bâtiment était bien glissant à cause de la boue et du verglas, et Darrell fut obligé de soutenir sa cousine. Les bas-côtés du temple étaient à peine éclairés par cette matinée d’hiver ; et Roméo descendant dans le tombeau des Capulets ne se trouva pas dans un édifice plus sombre que celui où Darrell entra avec sa fiancée, pâle et tremblante.

Sarah donna quelques ordres au cocher ; cela fait, elle allait suivre les deux jeunes gens, quand elle fut violemment bousculée par un gros commissionnaire chargé de paquets, qui se heurta contre elle et faillit la jeter à terre.

Le pavé était si mauvais qu’on put douter un moment si la majestueuse propriétaire de l’Ours-Noir ne tomberait pas tout à fait ; mais l’intervention amicale d’un bras vigoureux, quoique délicat, d’un bras revêtu d’une manche de velours de couleur claire, la sauva fort à propos, et une voix harmonieuse et bien connue se mit à accabler le commissionnaire de reproches.

La pauvre Sally, sauvée de cette collision, faillit encore tomber par terre au son de cette voix efféminée : c’était la même qu’elle avait entendue un mois auparavant dans la plus belle chambre de l’Ours-Noir ; le bras qui l’avait sauvée était celui de sir Lovel Mortimer.

Mme Pecker aurait eu de la peine à le reconnaître, si elle ne l’avait pas entendu parler, car il était enveloppé d’un grand cache-nez de laine qui cachait la partie inférieure de son visage ; au lieu de la perruque blonde et longue qu’il portait ordinairement, il avait un grand chapeau. Mais sous ce chapeau rabattu brillaient ces yeux noirs et inquiets. Lorsqu’on avait vu ces yeux-là on ne les oubliait jamais.

— Sir Lovel Mortimer !… – s’écria Sarah en serrant de ses larges mains les bras du jeune homme.

— Chut !… ma bonne femme ; il n’est pas nécessaire de dire si haut mon nom... mais, ma brave dame, qu’avez-vous ? – reprit-il, tandis que Sarah se tenait là sans haleine, regardant d’un œil fixe la figure de son sauveur, de ce même air troublé et craintif qu’elle avait eu en le voyant pour la première fois à Compton.

— Oh ! monsieur, pardonnez à une pauvre femme sans enfants… – dit-elle. – Je n’ai jamais pu oublier la figure de Votre Honneur depuis la nuit de Noël.

Le Capitaine Fanny se mit à rire.

— Je suis habitué à faire une bonne impression sur le beau sexe, – dit-il, – et il y a maintes personnes qui ont pris la peine d’apprendre par cœur la couleur de mon visage. Mais, mon Dieu ! c’est la digne hôtesse du village du Cumberland où nous avons mangé un si fameux dîner de Noël ; maintenant, au nom de Dieu, dites-moi, qu’est-ce qui vous a amenée à Londres, madame ?

— Un mariage, Votre Honneur.

— Un mariage !… le vôtre, sans doute ; je suis donc arrivé juste à temps pour saluer la fiancée.

— Non, c’est le mariage de Mme George Duke avec son cousin germain, M. Darrell Markham.

— Mme George Duke, la veuve dont le mari est en mer ?

— Elle-même, Votre Honneur.

Le Capitaine Fanny plissa ses lèvres et se mit à siffler.

— Ha !… Ha !… madame Pecker, voici l’affaire qui vous a amenée du Cumberland à Fleet Street ; je vous prie de faire mes compliments au marié et à la mariée, et je vous souhaite le bonjour.

Il salua d’un air galant la femme de l’aubergiste, puis il la quitta prestement ; sa taille élancée fut bientôt hors de vue, et le baronnet se perdit dans la foule des piétons.

Un pasteur grelottant de froid, et vêtu d’un surplis chiffonné, lut le service du mariage ; et un affreux bedeau l’assista. La pauvre jeune femme ne put que regarder derrière elle quand le pasteur lut la phrase préliminaire où il est dit :

« Si quelqu’un connaît quelque juste raison ou un empêchement quelconque à ce que ces deux personnes puissent être unies, qu’il approche et le déclare. »

Une des lourdes portes de l’église était à moitié ouverte, un vent violent et glacé entrait à grand bruit ; mais il n’y avait point de Capitaine Duke aux aguets dans l’ombre de la porte, ou se cachant derrière un pilier, prêt à protester contre le mariage.

Quand bien même le Capitaine du Vautour eût attendu là dans ce but, il aurait bien fait de ne pas perdre de temps pour agir, car le pasteur, grelottant, mena rondement les choses, et Darrell et Millicent étaient mariés avant que Sarah se fût remise de sa rencontre inattendue avec le Capitaine Fanny.

La neige tombait à gros flocons quand Millicent, Darrell et Sarah prirent leurs places, le soir de ce même jour, dans l’intérieur de la diligence d’York. L’aube du lendemain commença à luire faiblement sur les champs et les haies blanches, lorsqu’ils arrivèrent. Le ciel était gonflé de neige ; mais Darrell et Millicent auraient pu voyager dans une atmosphère de saphirs fondus et sous le ciel azuré de l’Italie, sans apercevoir la différence. La femme de Duke avait oublié tous ses anciens chagrins dans la pensée consolante que désormais elle et Markham allaient faire ensemble le voyage de la vie. Cela étant ainsi, il lui importait peu d’aller vers le nord par ce temps froid et âpre de janvier, ou de voyager sur un chemin tout parsemé de roses sous le ciel le plus pur qui ait jamais été peint sur des écrans de Chine ou sur des plateaux à thé.

Ils arrivèrent à York le troisième jour ; là ils décidèrent de finir leur voyage dans une chaise de poste, au lieu d’attendre la pesante diligence de correspondance qui faisait le service entre York et Compton.

Le crépuscule était venu quand les quatre chevaux du dernier relais franchirent les bruyères et entrèrent dans la grande rue étroite du bourg. Ils passèrent devant la forge, et devant le petit cottage où Millicent avait si longtemps demeuré ; – ils passèrent devant la boutique du village, le seul entrepôt pour tous les besoins de la civilisation de Compton ; – ils passèrent devant des groupes d’enfants paresseux qui les huèrent ; – ils passèrent devant chaque objet familier du village jusqu’à ce que les chevaux s’arrêtassent brusquement devant la porte de l’Ours-Noir, et sous les fenêtres mêmes de la chambre où Darrell avait été couché si longtemps dans le grand lit.

Et ils s’arrêtaient là parce que Sarah connaissant le peu de confortable qui existait au manoir de Compton, avait envoyé un exprès de York pour ordonner à Samuel de faire préparer un dîner, – le meilleur dîner qu’on eût jamais mangé à l’Ours-Noir, pour faire honneur à M. et à Mme Markham.

Dans son ardeur de savoir si cette commission avait été exécutée, elle descendit la première de voiture, laissant Darrell et Millicent mettre pied à terre à leur loisir.

Elle ne trouva pas Samuel comme elle l’avait laissé, le Samuel si à son aise, si vif, si confiant en lui-même, et si gai des dernières années. Eh quoi ! Samuel était redevenu l’être pâle, à l’esprit faible et vacillant, la malheureuse créature qui regardait sa majestueuse moitié d’un regard suppliant et qui semblait dire :

— Ne sois pas violente, Sarah, ce n’est pas ma faute.

Mais Sarah était trop pressée pour observer ces changements. Elle passa brusquement devant son mari et entrant dans le grand vestibule jeta un coup d’œil sur une porte ouverte. Elle vit le parloir en bois de chêne, où, sur une nappe d’une blancheur de neige, brillait la vaisselle d’argent bien polie de la famille Pecker, à la lumière d’une demi-douzaine de bougies.

— Le dîner est-il prêt, Samuel ?

— Parfaitement, Sarah, – reprit-il tristement ; – un dindon plus gros que celui que nous avons fait cuire à Noël ; un aloyau, une paire de chapons bouillis, un pudding de raisins secs, et un pâté de Noël. J’espère que les pauvres créatures pourront y faire honneur !

Sarah se tourna subitement vers son mari, et regarda de son ancien air de mépris cette figure pâle et effarée.

— Y faire honneur !… – dit-elle, – je pense bien qu’ils mangeront avec appétit, après ce voyage et par ce froid… Mais, Samuel, qu’as-tu donc ? – ajouta-t-elle en le regardant plus attentivement qu’elle ne l’avait fait jusque-là. – Qu’est-ce que tu as donc ? Quand je veux que tu sois plus vif, plus gai qu’à l’ordinaire, et que tout soit plus gai et plus joyeux ici en l’honneur de Mlle Millicent et de son mari, mon cher et beau Darrell, te voilà tout tremblant, tout effaré. Tu auras été repris de tes anciens accès de vapeurs. Qu’est-ce que tu as, mon vieil homme ?… Et pourquoi ne fais-tu pas entrer Mme Markham et son mari ?… pourquoi ne leur présentes-tu pas tes félicitations ?

Samuel secoua tristement la tête.

— Attends un peu, Sarah, – dit-il à voix basse, attends un peu, cela arrivera en son même temps, et sans doute tout est pour le mieux ; mais d’abord j’en ai été très surpris et il m’a fait perdre mon temps à la cuisine ; car, après l’avoir vu, ni moi ni Betty n’avons eu le courage d’arroser les viandes ou de faire les sauces. Il paraissait incommode autrefois, tu le sais, Sarah ; il paraît cruel maintenant.

— Qui est-ce qui paraît cruel ?… Quoi !… Quoi !… – s’écria Sarah, sentant une vague terreur la gagner ; – qu’est-ce qu’il y a, Samuel… es-tu devenu muet ?

En effet, pendant un moment Pecker parut avoir été soudainement privé de la parole. Il secoua la tête de côté et d’autre, ouvrit la bouche pour respirer, puis il saisit le bras de Sarah, et de l’autre main il fit un signe pour lui montrer une autre porte à moitié ouverte et qui donnait sur la chambre voisine.

— Regarde là-bas ! – dit-il d’une voix basse et rauque.

Mme Pecker suivit des yeux la direction que la main étendue de Samuel lui indiquait… Dans cette chambre il n’y avait qu’un seul homme.

Cet individu portait un habit bleu foncé tout taché, de fortes bottes ; ses cheveux bruns bouclés étaient attachés avec un ruban. Il avait le dos tourné vers Sarah et son mari, et se tenait penché sur le feu ; il avait les coudes sur ses genoux, et le menton dans ses mains. Au moment où Sarah restait là clouée au plancher regardant cet homme d’un œil fixe, Darrell suivi de Millicent entra dans le vestibule, et de là dans le parloir de chêne ; puis il ferma la porte derrière lui.

— Oh ! Samuel !… Samuel !… comment pourrai-je jamais le lui dire !… – s’écria Mme Pecker.

CHAPITRE XVI

LA TROISIÈME APPARITION DU FANTÔME

Darrell et Millicent dînaient dans le parloir en chêne. Sarah et Samuel, son mari, étaient assis et se regardaient. Tous deux étaient pâles et tremblants.

C’était en vain que Millicent et Darrell avaient prié leur vieille et fidèle amie de s’asseoir avec eux, et de partager la bonne chère qui leur avait été préparée par ses ordres.

— Non, ma chère Millicent, ce ne serait pas convenable à moi de prendre place à la même table que la fille du seigneur, et… et… son cousin. Dans la douleur et le chagrin, ma chérie, car certainement la douleur et le chagrin semblent être le sort de tout le monde, je vous serai fidèle jusqu’à la mort, et si je pouvais vous épargner une larme en me tuant, je le ferais…

En parlant ainsi elle prit Millicent dans ses bras, et couvrit sa tête blonde de baisers passionnés.

— Mademoiselle Milly !… mademoiselle Milly !… – s’écria-t-elle, – il me semble que je suis assez forte pour vous sauver de quoi que ce soit, et cependant que faire, ma chérie… que faire ? je ne le sais pas !

L’innocente Millicent se mit à réprimander Sarah pour ces paroles privées de sens. Millicent commençait à s’accoutumer à la singularité de sa nouvelle position ; l’horizon lui semblait plus brillant, et elle ne comprenait pas l’émotion de Sarah.

— Qu’y a-t-il, ma chère Sally ? – dit-elle ; – tu parais triste ce soir !

— Je suis un peu fatiguée et tourmentée, mademoiselle Milly ; mais n’y faites pas attention… Ne pensez pas à moi, ma chérie ; seulement rappelez-vous que, si je pouvais vous épargner un chagrin ou une peine, je donnerais volontiers ma vie pour le faire.

Ce fut sous le coup d’une vague appréhension, causée par ce changement qu’elle remarquait dans l’esprit de Sarah, que Millicent s’assit avec Darrell pour dîner. Samuel avait fait charger la table de tant de mets qu’on aurait pu donner à dîner à toute une compagnie de robustes fermiers.

Le voyageur qui était assis auprès du feu dans le parloir commun, avait commandé un bol de punch au rhum ; mais Pecker ne le lui avait pas servi lui-même…

— Tu ne lui as donc pas parlé, – Samuel ? – demanda Sarah.

— Non, non, et il ne m’a pas parlé davantage. Je l’ai vu entrer par la porte comme le malin esprit, et je crois que c’est lui ; mais je n’ai pas eu le courage de le questionner, je me suis glissé dans le corridor, et j’ai écouté à la porte pendant qu’il faisait toutes espèces de questions sur le manoir de Compton et sur la pauvre Mlle Milly. J’ai d’abord espéré que mon esprit était un peu dérangé, que je rêvais, et que ce n’était pas lui qui était de retour ; mais il a commandé un bol de punch, et alors j’ai bien vu que c’était lui. Tu sais, Sarah, le punch a toujours été sa boisson favorite.

— Depuis combien de temps est-il là ?

— Depuis une heure.

— Seulement une heure !… seulement une heure !… – gémit Sarah ; – s’il avait plu à la Providence de lui ôter la vie avant cette heure-là, quelle délivrance pour les deux innocentes créatures qui sont là-bas dans la chambre !

— Ah ! oui, quelle délivrance !… – répéta Samuel. – Il est assis le dos tourné vers la porte, et si quelqu’un venait derrière lui avec un tisonnier de cuisine[1]…, – ajouta-t-il, en regardant d’un air pensif, le bras vigoureux de Sarah ; – mais alors, – poursuivit-il, – il y aurait un cadavre, et cela serait incommode. Quand on y pense bien, le plus gênant dans un meurtre, c’est le cadavre. Sans cela, les meurtres seraient plus communs.

Sarah n’écoutait guère le discours de son mari. Elle s’assit les mains croisées sur les genoux, elle se balançait de droite à gauche, en répétant tristement :

— Oh ! s’il avait plu à la Providence de le faire mourir avant cette heure-là… s’il avait plu à la Providence…

Ni Sarah ni son mari ne servirent les nouveaux mariés. La femme de chambre leur apporta les plats, et les rapporta presque intacts. M. et Mme Pecker étaient assis dans le comptoir, et le peu de pratiques qui vinrent ce soir-là furent reléguées dans le petit salon voisin, de l’autre côté du vestibule où se trouvait cette chambre dans laquelle le voyageur solitaire buvait son punch au rhum.

Huit heures sonnaient à l’église de Compton et à la célèbre pendule en chêne qui avait appartenu à la mère de Samuel, juste au moment où ce voyageur sortit du parloir commun. Il paya son compte, il s’enveloppa d’un épais châle de cachemire, et partit, marchant à grands pas dans l’obscurité et dans la neige.

— Il va au Manoir, Samuel, – dit Mme Pecker, lorsque la porte de l’auberge se fut refermée avec un bruit sourd. – Qui va le lui dire ?… la pauvre chérie… qui va le lui dire ?

Samuel secoua la tête.

— Il s’égarera peut-être dans la neige d’ici au manoir de Compton ! – dit-il. – J’ai lu quelque part, dans un livre de voyages, qu’il y a un certain pays où les voyageurs se perdent toujours dans la neige, mais que les chiens les sauvent. On parle aussi d’une vieille femme qui était partie du marché de Winstell très tard, par la nuit de Noël de l’année où nous avons eu tant d’orages et de neige. On ne l’a jamais revue depuis.

Sarah ne parut pas très soulagée par ces remarques un peu vaines et Samuel retomba dans un silence mélancolique.

Sarah demeura sur sa chaise, se balançant toujours et murmurant de temps en temps :

— Qui va le lui dire ?… La pauvre innocente enfant, elle s’était refusée à épouser M. Darrell, et c’est moi qui l’y ai forcée !…

Une demi-heure après le départ du voyageur, Darrell ouvrit la porte du parloir, et Millicent entra dans le vestibule tout équipée pour partir.

Son nouveau mari avait arrangé lui-même les vêtements qui devaient la protéger contre le froid âpre et piquant de la soirée. Le bras de Darrell allait la soutenir dans leur trajet vers la maison, et guider ses pas dans la neige : plus de solitude, plus de souffrances patientes, plus de vie triste et sans joie ; un avenir heureux s’ouvrait devant elle, aussi radieux à contempler qu’une longue route parsemée de fleurs et vue par un jour d’été sous le soleil.

Sarah prit ses aiguilles à tricoter, et fit semblant de travailler avec ardeur, mais elle ne devait pas échapper si facilement à Millicent.

— Ma chère Sally, tu me souhaiteras une bonne nuit, n’est-ce pas ? – dit-elle.

Sarah sortit de son comptoir, et prit encore une fois la fille de son feu maître dans ses bras.

— Oh ! mademoiselle Milly !… mademoiselle Milly !… – s’écria-t-elle, – je suis un peu triste et abattue ce soir, je suis toute tremblante, ma chérie, et je n’ai pas la force de vous parler ; mais rappelez-vous dans n’importe quelle peine, ma chérie, souvenez-vous toujours d’envoyer chercher Sally, et qu’elle sera votre amie jusqu’à son dernier soupir.

— Sally… Sally… qu’as-tu ? – demanda Millicent d’un air tendre, – je sens que quelque malheur est arrivé. Est-ce qu’il t’est arrivé quelque chose, Sally ?

— Non ! non ! non ! ma chérie.

— Est-ce que quelque chose est arrivé à un de tes parents ?

— Non ! non !

— Alors, qu’est-ce donc, Sally ?

— Oh ! ne me le demandez pas… ne me le demandez pas… pour l’amour de Dieu !

Sarah se dégagea de l’étreinte des deux bras qui serraient si tendrement son cou, et courut se réfugier dans le comptoir.

— Je n’ai pas pu le lui dire, Samuel, – dit-elle tout bas à l’oreille de son mari. – Je n’ai pas pu le lui dire. – Les mots étaient sur mes lèvres, mais quelque chose m’est monté à la gorge, et a étouffé ma voix. Maintenant, viens ici, Samuel, et fais bien attention de faire tout ce que je vais te dire.

— Je le ferai, Sarah ; je le ferai bien exactement, quand même ce serait de marcher sur l’eau et dans le feu.

— Tu vas aller chercher la lanterne, Samuel, et tu iras avec M. Darrell et Mlle Milly au Manoir pour les éclairer ; quand tu y seras, tu ne t’en iras pas tout de suite, tu attendras, pour voir ce qui va se passer, et tu me rapporteras fidèlement toutes choses, surtout…

— Surtout quoi, Sarah ?…

— S’ils le trouvent, lui !

— Je ferai ce que tu me dis, Sarah ; je t’apporte souvent du marché des épiceries que tu n’as pas commandées, mais ici je serai plus adroit, car mon cœur est de la partie.

Millicent et Darrell partirent par la nuit neigeuse… comme le voyageur qui était sorti avant eux.

Samuel les accompagna avec la lanterne. La lumière de cette lanterne de Samuel était un vrai feu follet ; elle brillait tantôt sur le sommet d’une haie sans feuillage, tantôt au fond d’un fossé, tantôt beaucoup en avant, tantôt à gauche, tantôt à droite. Les légers flocons de neige qui flottaient à travers les bruyères cachaient ce ciel d’hiver. Tout était neige, jusqu’à l’atmosphère épaisse qui ressemblait à un nuage de laine. La neige était partout – sur les toits des maisons, sur les appuis des fenêtres, sur les cheminées, sur les portiques, sur les haies, dans les fossés, sur les arbres, sur les poteaux des grandes routes, dans les rues du village et dans les chemins de la campagne ; tout n’était qu’une masse blanche.

Le Manoir de Compton était situé à près d’un demi-mille de la grande rue du village, à côté du grand chemin, avec des terres incultes, négligées et boisées à l’entour. Le chemin par lequel les voitures s’approchaient du Manoir, qui allait de la grande porte de l’entrée au fond du parc jusqu’à la maison, était presque couvert de chaque côté par des arbres. À Compton il y avait peu de voitures, et ce chemin n’était fréquenté que par les piétons.

À la porte, Darrell s’arrêta et prit la lanterne de Pecker.

— Ce chemin est un peu désagréable, – dit-il, – et peut-être ferais-je mieux de porter moi-même la lanterne, Samuel ?

La lumière de la lanterne tomba directement devant eux… Millicent aperçut sur la neige des traces de pas.

Ces pas étaient ceux d’un homme, et l’on pouvait en suivre les traces depuis la porte jusqu’à la maison.

— Qui est-ce qui peut être venu si tard au Manoir ? – s’écria Millicent.

En parlant, elle regarda par hasard Samuel. L’aubergiste chancela, ses dents claquèrent.

Darrell se mit à rire de son effroi.

— Mais, Milly, – dit-il, – la pauvre petite main qui repose sur mon bras tremble bien fort, comme si tu regardais les pas d’un fantôme. Je suppose pourtant que les pas d’un revenant ne laissent point de traces après eux. Viens, Milly, viens. Je vois une lumière dans le parloir favori de ton père. Viens, ma chérie, cette nuit froide te glace presque jusqu’au cœur.

Oui, quelque chose l’avait glacée jusqu’au cœur, mais ce n’était pas le froid. Une terreur indéfinissable l’avait saisie en voyant dans la neige les traces d’un pas d’homme. Darrell la conduisait vers la maison. Une terrasse bâtie en bonnes briques rouges et flanquée de vases en pierre régnait tout le long de la façade au pied des fenêtres du rez-de-chaussée. Darrell et Millicent montèrent un escalier qui conduisait à cette terrasse, suivis de Pecker.

Pour arriver à la porte principale, ils étaient obligés de passer devant la fenêtre où brillait la lumière du feu. En passant, ils regardèrent un instant dans cette chambre.

La lumière d’un feu qu’on venait d’allumer répandait une lueur incertaine sur les sombres panneaux de chêne. Auprès du foyer, le dos tourné à la fenêtre, était assis le même voyageur que Pecker avait vu sous son propre toit. Millicent poussa un cri et, tombant à genoux dans la neige, elle s’écria en sanglotant :

— Mon mari ! mon mari est revenu vivant pour me rendre la plus coupable et la plus malheureuse de toutes les femmes !

Elle se traînait sur la terre couverte de neige, cachant sa figure dans ses mains.

Darrell la souleva dans ses bras et la porta dans la maison. Le voyageur avait entendu le cri ; il se trouvait debout maintenant devant le foyer, le dos tourné au feu, vis-à-vis de la porte ouverte.

Dans l’ombre de cette chambre, éclairée par la lueur rougeâtre du feu, on ne pouvait voir que très peu de changement dans la figure et dans l’extérieur de George Duke. Les mêmes boucles, d’un blond ardent et un peu roux, échappés du nœud de ruban qui les retenait, tombaient sur ses épaules : le même regard ferme brillait dans ses yeux menaçants. Autant qu’on en pouvait juger dans cette demi-lumière, les sept ans passés ne paraissaient avoir produit aucun changement dans le Capitaine du Vautour.

— Qu’est-ce que c’est que cela… qu’est-ce que tout ceci veut dire ? – dit-il, lorsque Darrell déposa dans le vestibule la pauvre créature qu’il avait épousée trois jours auparavant. – Qu’est-ce que cela signifie ?

Darrell plaça sa cousine sur le canapé qui était près du foyer avant de répondre.

— Cela veut dire, George Duke, – fit-il, – cela veut dire que, si vous n’avez jamais eu de compassion dans votre vie, il faut que vous en ayez ce soir pour cette malheureuse femme.

Le Capitaine du Vautour éclata de rire.

— De la compassion !… – s’écria-t-il, – je n’ai jamais entendu parler d’une femme qui eût besoin de compassion, lorsque son mari lui est rendu après une séparation de sept années.

Darrell le regarda d’un air à moitié dédaigneux et à moitié compatissant.

— Ne pouvez-vous donc rien deviner ? – dit-il.

— Non !

— Ne pouvez-vous pas imaginer le résultat fatal causé par votre longue absence ?… bien des personnes… tout le monde… enfin vous croyait mort.

— Non !

— Ne pouvez-vous pas penser à quelque chose de probable qui a dû arriver… surtout si vous vous souvenez que cette pauvre jeune fille vous a épousé par obéissance aux ordres de son père, et contre ses propres désirs ?

— Non !

— Ne pouvez-vous rien deviner ?

— Mais supposons que je ne désire pas deviner, M. Darrell Markham. Alors si vous voulez m’apprendre quelque chose, il faut que vous me le disiez mot à mot, quelque honte que vous et madame ayez à le dire. Je ne veux pas vous aider par des suppositions, je vous le répète… Parlez, qu’est-ce que c’est ?

Il remua le feu avec le bout de sa botte ; le charbon de terre monta en une flamme étincelante, la lumière brilla sur la figure de son rival, il ne perdit donc rien de ce qui se passait sur le visage de Darrell.

— Qu’est-ce que c’est ? – répéta-t-il d’un air furieux.

— Voilà ce que c’est, George Duke… mais avant que je vous dise un seul mot de plus, rappelez-vous que ce qui est fait a été fait… malgré votre femme.

La douleur qu’il éprouvait à appeler la femme qu’il aimait de ce nom n’échappa pas au Capitaine ; Darrell put le voir à la méchanceté de ses yeux cruels, et il se contint pour ne pas donner un triomphe de plus à son rival.

— Rappelez-vous toujours, – dit-il, – qu’elle est innocente.

— Laissons-la de côté, elle et son innocence, – reprit le Capitaine, – jusqu’à ce que vous m’ayez dit ce qui a été fait.

— Millicent Duke m’a épousé, il y a trois jours, dans l’église de St. Bride à Londres, c’est son frère qui lui a ordonné de le faire dans une lettre qu’il a écrite à son lit de mort ; elle y a d’ailleurs été engagée à le faire par toutes les personnes d’ici ; par sa vieille nourrice et par moi ; j’ai usé de toutes les prières pour obtenir son consentement, malgré son propre désir, malgré sa volonté.

— Ah ! voilà ce que vous désiriez que je devinasse, n’est-ce pas ? – s’écria le Capitaine ; – par le ciel qui est au-dessus de nous, je le pensais bien ! Maintenant, venez ici et écoutez-moi, mademoiselle Millicent Markham, madame George Duke, madame Darrell Markham, ou comme il vous plaira de vous nommer, venez ici.

Elle était tombée sur le sofa, elle n’avait pas eu le bonheur d’éprouver un seul moment de défaillance. Son mari la saisit par le poignet avec violence et la força de se lever du sofa.

— Écoutez-moi, lui dit-il, – femme très innocente et très dévouée ; je vais vous faire quelques questions… m’entendez-vous ?

— Oui.

Elle ne l’appela pas par son nom, elle ne le regarda pas. Douce, tendre, et aimante comme elle était envers toute personne aimée, elle ne tâchait cependant pas de cacher l’aversion qu’elle ressentait pour lui, et qui la faisait frissonner.

— Quand votre frère mourut, il vous a laissé cette propriété, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Et il n’a rien laissé à votre cousin, M. Darrell ?

— Rien que son amitié.

— Peu importe son amitié… Il ne lui a laissé ni un arpent de terre, ni une guinée, n’est-ce pas ?

— Non.

— Bien ! maintenant, comme je ne veux pas parler à un homme qui a persuadé à la femme d’un autre homme de l’épouser, pendant l’absence de son mari, malgré son propre désir et malgré sa volonté, je me sers de ses propres expressions, faites-y bien attention, et soyez assez bonne pour le lui dire, dites-lui que, comme votre mari, j’ai une part dans votre fortune, quelle qu’elle soit ; et quant à cette petite affaire de mariage où vous avez été si innocente, je saurai arranger tout cela avec vous, sans son aide. Dites-lui cela, et dites-lui aussi que plus tôt il s’en ira, plus agréable ce sera pour nous tous.

Millicent se tenait debout les deux mains étroitement serrées ; elle regardait d’un œil fixe sans rien voir pendant qu’il parlait, et il semblait qu’elle ne l’entendait, ni ne le comprenait point. Quand il eut achevé, elle se tourna et, le regardant en face, elle dit :

— George Duke, pourquoi êtes-vous resté absent ces sept dernières années pour revenir tuer mon corps et mon âme ?

— Je suis resté absent sept années parce que, dix mois après avoir quitté Marley, j’ai fait naufrage sur une île du Pacifique, reprit-il d’un air bourru.

— Capitaine Duke, – dit Darrell, – puisque ma présence ici ne peut que causer de la peine à votre malheureuse femme, je vais quitter cette maison. Je viendrai vous rendre visite demain, pour vous demander le compte de vos paroles d’aujourd’hui ; mais rappelez-vous que je suis le seul parent vivant de cette pauvre fille, et que je le jure par le ciel qui est au-dessus de nos têtes, si vous touchiez à un seul cheveu de sa tête, vous auriez mieux fait de mourir sur une des îles du Pacifique.

— Je ne vous crains point, monsieur Markham. Je sais comment il faut traiter cette femme innocente, sans prendre avis de vous ou de qui que ce soit. Je vous souhaite le bonsoir.

Et d’un air insolent il lui montra la porte.

— À demain ! – dit Darrell.

— Demain à votre service, – répliqua le Capitaine.

— Attends ! – s’écria Millicent, au moment où son cousin allait quitter la chambre ; – quand nous nous séparâmes à Marley, mon mari a pris une de mes boucles d’oreilles et m’a dit de la lui redemander à son retour. Avez-vous ce bijou ?

Elle le regarda en face, d’un œil effaré ; pourtant elle se souvenait de l’ombre de Duke qu’elle avait vue sur la jetée de Marley par le clair de lune.

Le marin prit dans la poche de son gilet un petit sac en toile. Ce sac contenait quelques pièces d’or et la boucle d’oreille de diamants.

— Cela vous suffit-il, madame ? – demanda-t-il.

— Oui, – répondit-elle avec un long et triste soupir.

Puis allant droit à son cousin, elle mit ses deux mains glacées dans les siennes.

— Adieu, Darrell, – lui dit-elle, – nous ne devons plus nous revoir. Que le ciel nous pardonne à tous deux notre péché, car Dieu sait que nous étions innocents de toute méchante intention. J’obéirai à cet homme en toutes choses et je remplirai mes devoirs envers lui jusqu’à mon dernier soupir ; mais je ne pourrai jamais être pour lui ce que j’étais avant qu’il ait quitté Compton il y a sept ans.

Elle repoussa doucement Markham avec un geste solennel qui, joint aux paroles qu’elle venait de prononcer, lui semblait comme une annulation de leur mariage.

Darrell la prit dans ses bras, pressa ses lèvres sur son front, puis, la reconduisant à Duke, il lui dit :

— Soyez clément envers elle, si vous espérez en la miséricorde de Dieu.

Darrell trouva Pecker dans le vestibule : Samuel se tenait penché vers la porte entr’ouverte ; il avait écouté patiemment tout ce qui s’était passé pendant la scène que nous venons de raconter.

— C’est par les ordres de Sarah, – s’écria-t-il, cherchant à se justifier lorsque Darrell, en sortant du parloir, le surprit en faute ; – elle m’a dit de lui raconter fidèlement tout ce qui arriverait. La pauvre jeune créature… la pauvre jeune créature !… C’est grand dommage, quand la Providence jette des personnes sur les îles désertes, et qu’elle ne les laisse pas bien établies là où elles ne seraient d’aucun inconvénient pour elles-mêmes et pour les autres.

Il semblait que ce soir-là Pecker fut destiné à ne parler qu’à des gens qui ne l’écoutaient pas. Darrell traversant la terrasse passa devant lui : de la terrasse il se dirigea vers le petit sentier conduisant au grand chemin.

Le jeune homme marchait si vite que Samuel avait de la peine à le suivre.

— Pardonnez-moi la liberté que je prends, monsieur Markham, mais où avez-vous l’intention d’aller ? – dit-il, quand à la fin il rattrapa Darrell au moment même où celui-ci s’élançait sur le grand chemin ; – je vous demande très humblement pardon, monsieur, mais où avez-vous l’intention d’aller ?

— Ah !... où… C’est vrai… – dit Darrell en regardant la fenêtre illuminée. Je n’ai pas envie de quitter le voisinage de cette maison cette nuit. Je veux être près d’elle. La pauvre enfant !… la pauvre enfant !… la pauvre enfant !

— Mais vous voyez, monsieur Darrell, – protesta Samuel en s’interrompant de temps en temps pour passer la lanterne de sa main droite à sa main gauche, et pour souffler sur ses doigts qui étaient glacés ; – comme le temps n’est pas très doux, je ne vois pas trop comment vous pourriez passer la nuit dans ce lieu. J’espère donc, monsieur, que vous serez assez bon pour faire votre chez vous de l’Ours-Noir tout le temps qu’il vous plaira de rester à Compton ; je n’ajouterai rien, plus longtemps vous y resterez, plus agréable cela sera pour Sarah et pour moi.

Il y avait une sincérité affectueuse dans la prière de Samuel qui ne pouvait manquer de toucher Darrell, malgré la préoccupation de son esprit en ce moment.

— Vous êtes un brave homme, Pecker, – lui dit-il, – et je suivrai votre avis. Je resterai à l’Ours-Noir cette nuit, j’y resterai jusqu’à ce que je voie comment cet homme va traiter ma malheureuse cousine.

Samuel lui montrait le chemin, et l’éclairait avec la lanterne qu’il tenait à la main. Il était près de onze heures, et il n’y avait pas une fenêtre éclairée dans la rue solitaire du village : mais, à mi-chemin entre le Manoir et l’Ours-Noir, les deux piétons rencontrèrent un homme enveloppé jusqu’au menton dans une redingote que la neige couvrait.

Samuel souhaita le bonsoir à cet homme. Celui-ci paraissait être assez bourru, car il ne fit aucune réponse. La neige était très épaisse, et les trois hommes se croisèrent sans bruit comme des ombres.

— Avez-vous jamais songé, M. Darrell, – dit Samuel peu de temps après, – que par des temps neigeux, les gens ressemblent beaucoup à des revenants ; ils sont tranquilles et solennels ?

 

*    *    *

 

On avait laissé Mme Pecker seule dans le comptoir. Elle s’était presque perdue dans une méditation rêveuse, elle avait laissé à peu près le feu s’éteindre, les chandelles n’avaient pas été mouchées, et leurs longues mèches pendaient rouges et pesantes, brûlant lentement, sans flamme, et c’est à peine si elles répandaient une faible lumière dans la chambre.

Quelques clients, qui avaient bu et causé pendant six ou sept heures, sortaient lentement au milieu de la neige et partaient tous ensemble, car, affaires et plaisirs, tout était terminé pour ce soir-là. Le garçon se préparait à fermer la maison ; et juste comme il allait commencer, il regarda le temps qu’il faisait cette nuit.

Un vent piquant d’hiver souffla sur lui, et éteignit la bougie qu’il portait à la main.

— Que faites-vous là, Joseph ? – demanda Sarah sévèrement. – Rentrez et fermez la maison.

Joseph allait obéir lorsqu’un cavalier s’approcha au galop de la porte, et, descendant de son cheval, regarda dans le comptoir faiblement éclairé.

— Mais vous êtes tous dans l’obscurité ici, mes bonnes gens, – dit-il en frappant du pied contre le parquet, pour secouer la neige de ses épaules. – Qu’est-ce qu’il y a ?

Sarah se penchait en ce moment vers les cendres rouges et chaudes, tâchant de rallumer une des bougies.

— Pouvez-vous m’indiquer quel chemin il faut prendre pour aller au Manoir de Compton, mon bon ami ? – dit le voyageur à Joseph.

— Au Manoir qui appartenait autrefois à Ringwood Markham ?

— Au Manoir qui appartenait autrefois au seigneur Markham.

Le garçon lui donna les indications nécessaires.

— Bon ! – dit l’étranger, – j’irai à pied ; de la sorte, vous pourrez aller chercher le valet d’écurie, et lui donner mon cheval à soigner. Le pauvre animal est fatigué, il a besoin de repos et d’une bonne ration de foin.

Le garçon s’empressa d’aller trouver le valet d’écurie, qui dormait dans un grenier au-dessus des chevaux. L’étranger s’avança vers le comptoir, dans l’intérieur duquel Sarah luttait toujours avec la mèche obstinée de la chandelle.

— Vous paraissez avoir une tâche difficile avec cette lumière-là, madame, – lui dit-il : – rallumez-la aussi vite que possible, s’il vous plaît, et vous me donnerez ensuite un verre de cognac, car je suis morfondu et glacé par une course de vingt-quatre milles au milieu de cette épouvantable neige.

Il y avait quelque chose dans la voix de l’étranger qui rappelait à Sarah une autre voix qu’elle connaissait ; celle-ci était cependant plus sourde et plus rauque.

Enfin elle vint à bout d’allumer la chandelle, et la plaçant devant le comptoir entre elle et le voyageur, elle prit un verre ordinaire pour le cognac.

— Un verre sans pied, un verre sans pied, madame, il ne fait pas un temps à boire dans un dé à coudre.

La figure de l’homme était tellement couverte par son grand chapeau, qu’il était tout à fait impossible de le reconnaître à cette faible lumière ; mais lorsqu’il prit le verre il souleva son chapeau afin de boire plus facilement.

Il rejeta la tête en arrière pour avaler la dernière goutte de liqueur, puis il paya le cognac, souhaita le bonsoir à Sarah et sortit à grands pas de la maison.

Sarah laissa tomber le verre vide sur le parquet, où il se brisa. Elle devint si pâle qu’elle fit peur au garçon qui rentrait après avoir fait sa commission à l’écurie.

L’homme à qui elle avait donné le cognac ne pouvait certainement pas être George Duke, car il n’y avait pas une heure que le Capitaine était parti pour le Manoir. Cet homme était une ombre qui n’était pas de ce monde, le fantôme du Capitaine du Vautour.

Sarah était une femme de beaucoup de bon sens, mais quand on l’interrogea sur la cause de sa pâleur, elle raconta à Joseph, à Betty la cuisinière, à la jolie femme de chambre, l’histoire entière du mariage de Millicent, celle du retour du Capitaine Duke et du revenant qui l’avait suivi à Compton-des-Bruyères.

— Quand Mlle Millicent s’est séparée de son mari, il y a sept ans, elle a vu la même ombre sur la jetée de Marley, – dit-elle, – et aujourd’hui qu’il est revenu, l’ombre est aussi revenue. Il y a plus que de la chair et du sang dans tout cela, croyez-moi sur ma parole.

Les domestiques de l’Ours-Noir avaient de quoi parler cette nuit-là. L’émotion qu’avait causée la visite du jeune baronnet si généreux à la Noël n’était rien en comparaison de celle causée par la visite d’un revenant qui avait demandé un verre de cognac, l’avait bu, et l’avait payé comme un chrétien.

Samuel et Sarah veillèrent tard, ils causèrent de l’apparition du fantôme, mais ils gardèrent sagement le secret vis-à-vis de Darrell, pensant qu’il avait assez de chagrin sans y ajouter celui-là.

CHAPITRE XVII

LE CAPITAINE CHEZ LUI

George Duke était assis auprès du feu, regardant d’un air sombre le charbon de terre qui brûlait, sans jamais tourner les yeux vers la pâle figure de sa malheureuse femme, toujours assise à l’endroit où Darrell l’avait laissée ; ses mains pressaient son cœur, et ses yeux bleus avaient une expression fixe et morne, effrayante à voir.

Le seul domestique du Manoir était la même vieille femme qui avait remplacé Sally comme femme de charge chez le vieux châtelain, et qui depuis avait gardé la maison pour Ringwood et sa sœur. Elle était presque aveugle et sourde, et n’était pas d’ailleurs plus surprise du retour du Capitaine que s’il n’avait pas été absent pendant sept ans.

Combien de temps Millicent resta-t-elle dans la même attitude, ne voyant rien, ne pensant à rien ? Combien de temps le Capitaine resta-t-il assis en méditant auprès du foyer dont la réverbération éclairait sa figure cruelle ? Millicent n’en sut jamais rien. Elle savait seulement qu’après très peu de temps il lui adressa la parole sans même la regarder.

— Y a-t-il quelque chose à boire, du vin ou de la liqueur, dans cette vieille maison ? demanda-t-il.

Elle n’en savait rien, mais elle alla chercher Meggis, la vieille femme sourde, pour le lui demander.

Dans l’état d’accablement où elle se trouvait, c’était un soulagement de remplir cette commission, d’aller dans le vestibule glacé, et de respirer une autre atmosphère.

Il se passa longtemps avant qu’elle pût faire comprendre à la mère Meggis ce qu’elle désirait ; enfin la vieille femme fit plusieurs signes de tête d’un air de triomphe, prit une clé dans un grand trousseau qui pendait au-dessous du dressoir, ouvrit une porte dans un coin de la grande cuisine dallée, descendit l’escalier une bougie à la main, et entra dans la cave.

Elle en sortit avec une bouteille sous chaque bras. Elle fit passer ces bouteilles devant la lumière afin que Millicent pût voir la liqueur qu’elles contenaient. L’une était de couleur d’améthyste, l’autre était de couleur mordorée. La première était du vin de Bordeaux, la seconde du cognac.

Millicent se préparait à quitter la cuisine, suivie de la vieille gouvernante, qui portait des bouteilles et deux verres, lorsqu’elle fut étonnée d’entendre quelqu’un frapper à la porte. La mère Meggis posa le plateau, et alla encore une fois au trousseau de clés, car la porte avait été fermée pour la nuit après le départ de Darrell et de Samuel. Il était alors plus de onze heures.

C’était une heure étrange pour que des visiteurs vinssent de n’importe quel endroit frapper à cette maison solitaire du Cumberland. Millicent n’eut qu’une pensée : c’était sans doute Darrell…

Elle prit elle-même le plateau et suivit la mère Meggis, qui portait la lumière et les clés. Quand elles arrivèrent au vestibule, Millicent laissa la vieille femme ouvrir la porte, et entra dans le parloir pour donner les liqueurs à Duke.

— C’est bien, – dit-il, – ma gorge est sèche comme un four. Là… là… point de tire-bouchon ! Bon Dieu ! que ces jolies femmes qui ne font rien que de lire des romans sont propres à prendre soin d’un homme !

Il prit un pistolet à sa ceinture. D’un coup de crosse il fit sauter les goulots des deux bouteilles, et renversa du vin et du cognac sur la table du parloir.

Il versa un verre de chaque bouteille, et les vida l’un après l’autre.

— Bon ! – dit-il, – le bordeaux d’abord, puis le cognac ; nous n’avions pas de liqueur comme celle-ci dans… dans le Pacifique. Qu’est-ce que c’est que cela ?

Ce qui avait attiré son attention était un bruit de voix dans le vestibule, l’organe perçant de Mme Meggis et la voix basse d’un homme.

— Qu’est-ce ? – répéta George ; – allez voir ce que c’est.

Millicent ouvrit la porte du parloir. La mère Meggis était debout, tenant la porte d’une main ; elle parlait à un étranger qui restait dans la neige sur le seuil.

Le même vent d’hiver qui avait éteint les lumières à l’Ours-Noir avait aussi éteint la chandelle que portait la mère Meggis, et le vestibule était obscur.

— Qu’est-ce que c’est ? – demanda Millicent.

— Peu de chose, madame, – répliqua l’homme qui se tenait sur le seuil : – cette bonne femme est un peu sourde, et ce n’est pas trop facile de se faire comprendre d’elle ; mais, d’après ce qu’elle me dit, il paraît que le Capitaine Duke est revenu chez lui. Est-ce vrai ?…

L’homme parlait à travers les plis épais d’un fichu de laine qui cachait son visage et déguisait sa voix. Même dans l’obscurité, il paraissait avoir peur d’être vu ; il se recula dans l’ombre de la porte pendant qu’il parlait à Mme Duke.

— C’est bien vrai, – lui répondit Millicent ; – le Capitaine Duke est de retour.

L’homme laissa échapper un juron de colère.

— Il est revenu, – dit-il ; – sans doute il est revenu tout récemment ?

— Ce soir même.

— Ce soir !… ce soir !… je suppose qu’il n’y a pas six heures de cela ?

— Il n’y a pas trois heures.

— C’est bon, – grommela l’homme, – cela ressemble à la chance que j’ai toujours. Bonsoir, madame !

Il quitta le seuil de la porte sans dire un mot, et s’éloigna en marchant sans bruit sur la neige.

— Qui était-ce ? – demanda Duke quand Millicent revint au parloir.

— Un homme qui désirait savoir si vous étiez de retour.

— Où est-il ? – s’écria le Capitaine en bondissant hors de sa chaise.

— Il est parti.

— Parti sans me voir ?

— Il n’a pas demandé à vous voir.

Le Capitaine du Vautour tenait les poings fermés, il fronçait les sourcils en regardant Millicent, comme si, dans cet éclat de colère, sans raison il allait le battre.

— Il est parti !… il est parti ! – qu’il soit maudit, n’importe qui ce puisse être ! Le soir même de mon retour, c’est trop fort !

Il marchait çà et là dans la chambre, les bras croisés sur la poitrine, la tête penchée vers le tapis.

— La chambre qui donne sur le jardin a été préparée pour vous, George, – dit Millicent se dirigeant vers la porte ; – c’est la meilleure chambre de la maison, et elle a été bien aérée, car c’était la chambre favorite du pauvre Ringwood. La mère Meggis y allumera un bon feu.

— Ah !… – dit le Capitaine.

Et levant la tête, il la regarda en souriant malicieusement ; puis il ajouta :

— Cela serait adroit de me faire coucher dans des draps mouillés, et de me tuer ainsi la nuit même de mon retour.

Elle ne daigna pas faire attention à ce qu’il venait de dire.

— Bonsoir ! George, – dit-elle.

— Bonsoir ! ma bonne et dévouée femme, je me coucherai dans la chambre qui donne sur le jardin, n’est-ce pas ? C’est bien. Et vous, puis-je vous demander sans indiscrétion où il plaira à Votre Seigneurie de se coucher ?

— Je vais me coucher dans la chambre de ma pauvre mère, – dit-elle ; – bonsoir !

Une fois seul, le Capitaine du Vautour tira la table près du foyer, et s’asseyant dans le vieux fauteuil du Baron, il étendit les jambes devant le feu, il remplit son verre, et se mit tout à fait à son aise.

La lumière du feu qui brillait en plein sur sa figure faisait voir tous les changements que son absence de sept ans avait produits. Des rides et des lignes dures, jadis invisibles, se dessinaient autour de ses yeux et de sa bouche. Il paraissait dévorer des yeux ce feu brillant, ce bon vin, et le bien-être qui régnait autour de lui. Son ombre se reflétait sur les panneaux derrière sa chaise ; il avait l’air d’un malin esprit méditant devant ce foyer solitaire et conspirant contre ce toit qui l’abritait.

De temps en temps il portait les yeux de la flamme aux bouteilles posées sur la table, aux murs éclairés par le feu, à l’antique bureau, au buffet de chêne chargé de grands pots à couvercles d’argent massif terni, à toutes ces preuves d’une vraie prospérité provinciale, et se frottant les mains doucement, il partit d’un éclat de rire triomphant.

— On est mieux ici que là-bas, – dit-il en rejetant la tête en arrière, – mieux ici que là-bas. Diable ! on est bien mieux ici. George Duke, mon ami, tu as trouvé de meilleurs quartiers depuis que tu as dit adieu à tes anciens camarades de…

Il remplit de nouveau son verre et se mit à chanter un couplet d’une vieille chanson française avec un refrain formé de syllabes qui n’avaient point de sens.

— C’est étonnant, – dit-il, – je puis à peine me figurer que ce Ringwood Markham, qui était plus jeune que moi, soit mort. Parbleu ! George Duke est un de ces hommes qui retombent toujours sur leurs pieds. J’ai beaucoup souffert pendant ces sept ans, mais après tout j’ai eu de la chance… ma bonne chance d’autrefois ; j’ai retrouvé une fortune et une pauvre femme qui n’a jamais le moindre mot à dire en compagnie… une pauvre enfant au visage pâle… toujours tremblante, qui ne fait rien que lire des romans, qui…

Il s’arrêta pour boire. Il avait alors presque achevé la bouteille, et sa voix devenait rauque et incertaine. Bientôt il s’assoupit, les coudes sur ses genoux, la tête penchée sur le feu.

— La chaîne !… – s’écria-t-il en se réveillant en sursaut, – la chaîne !… soyez tous maudits, chiens de Français !

Il regarda à ses pieds. Une des garnitures du feu était tombée sur le bout de sa botte. Le Capitaine se mit à rire et regarda tout autour de la chambre ; cette fois, c’était le regard d’un ivrogne.

— Il y a dans ma situation du changement, – dit-il, – du changement en mieux.

Les bouteilles étaient toutes les deux vides, et le feu presque éteint. Minuit avait sonné quelque temps auparavant à l’horloge de l’église lointaine ; – les coups étaient indistincts et sourds par ce temps de neige. Le Capitaine du Vautour se frotta les yeux.

— Ma tête est aussi légère qu’une plume, – grommela-t-il. – J’ai perdu l’habitude de boire du bon vin.

Je suis las et ennuyé, j’ai voyagé trois jours dans une diligence et une semaine sur mer. Maintenant, je vais à la chambre qui donne sur le jardin. Demain, je m’occuperai de vous, madame Duke, et de vous aussi, monsieur Markham.

Il montrait le poing à la flamme tout en parlant ainsi, puis se levant avec effort, il saisit une bougie, souffla l’autre, et prit en chancelant le chemin de cette chambre où il devait coucher.

La maison lui avait été si familière pendant la vie du vieux seigneur que, tout ivre qu’il fût, il ne craignit pas de s’égarer dans les sombres corridors du rez-de-chaussée.

Cette chambre qui donnait sur le jardin était grande ; elle avait été ajoutée à la maison une centaine d’années auparavant, pour la commodité d’une certaine dame fantasque, mais riche, qui avait épousé l’aïeul du vieux Markham. C’était une vaste pièce avec une fenêtre ronde qui donnait sur un jardin d’agrément aux bordures de buis proprement taillées, aux arbrisseaux de formes bizarres et qu’ornait une fontaine desséchée depuis longtemps. Une porte à moitié vitrée ouvrait sur un escalier qui conduisait à ce jardin. L’ameublement était assez riche, comme il convenait à la chambre d’honneur du manoir de Compton-des-Bruyères. Un grand lit carré de bois doré, garni de rideaux en tapisserie tombant en poussière, s’élevait vis-à-vis de la fenêtre et de la porte vitrée, masquée par une portière pareille à la tenture du lit.

Duke posa la bougie sur la table près du feu, et fit l’examen des lieux.

Millicent avait dit vrai quand elle avait annoncé que la mère Meggis allait faire un bon feu dans cette chambre. Le Capitaine cependant mit encore du charbon dans la grille, et se jetant dans un fauteuil, il essaya de tirer ses bottes humides.

— Je n’ai pas un seul vêtement qui puisse durer encore une semaine, – dit-il en regardant son habit bleu rapiécé et montrant la corde. – Ah ! ce n’est pas une mauvaise chance qui m’a fait revenir pour chercher ma femme.

Même dans son ivresse, il prenait un malin plaisir à penser qu’il était revenu pour tourmenter et faire souffrir Millicent ; cette idée lui causait une expression de triomphe, et illuminait encore ses yeux alourdis par le vin et par le sommeil.

Il ôta ses bottes, son habit, son gilet, mit une paire de pistolets sous son oreiller, et levant la couverture, il se jeta sur le lit à moitié vêtu.

— Je voudrais bien savoir si cette porte vitrée, là-bas, est fermée au verrou, – murmura-t-il en s’endormant ; – sans doute elle l’est, quoique… peu importe qu’elle le soit ou ne le soit pas… je ne crains pas les bons villageois de Compton-des-Bruyères. Et puis, les gens qui viennent de l’endroit que je quitte ne portent pas grand’chose qui vaille la peine d’être volé.

Machinalement sa main droite chercha la crosse du pistolet qui était sous l’oreiller ; il s’endormit la main appuyée sur son arme familière.

Je ne crois pas que de sa vie il eût jamais dit une prière, mais je sais, à n’en pas douter, que ce soir-là il n’en dit aucune.

CHAPITRE XVIII

CE QUI ARRIVA DANS LA CHAMBRE QUI DONNAIT SUR LE JARDIN

Millicent ne dormit point pendant cette triste nuit, car elle n’avait plus d’espoir ; elle ne se déshabilla même pas : elle s’assit immobile et glacée ; ses mains se serraient convulsivement ; ses yeux regardaient fixement devant elle ; et elle pensait, elle pensait… à quoi ?

Qu’était-elle ? Voilà la question qu’un sentiment lourd et monotone de son esprit lui posait toujours, et à laquelle rien ne répondait jamais. Qu’était-elle, et qu’avait-elle fait ? Quelle était l’étendue de son crime dans ce fatal mariage, et de quelle part de crime était-elle responsable ?

Elle s’était opposée au mariage, il est vrai, et elle avait tâché d’étouffer les tendres conseils que lui apportaient les souvenirs de sa jeunesse et sa seule affection, mais elle avait cédé… Elle avait cédé, comme Darrell l’avait dit avec vérité ; elle avait cédé contre son propre jugement instinctif et raisonnable, qui lui avait dit tout bas à l’oreille qu’elle n’était pas libre de se remarier.

Quelle était l’étendue de sa culpabilité ?

Elle avait été élevée simplement et pieusement. Elle avait été instruite par des personnes dont les esprits simples et honnêtes ne connaissaient aucun degré dans le bien et le mal, dont la profession de foi consistait en doctrines sévères qu’on ne pouvait attaquer, qui regardaient les dix commandements comme autant de limites infranchissables élevées devant les pieds de tout chrétien, et ne lui laissant ni aucune ouverture ni aucune échappatoire par où il pût s’évader.

Que lui dirait le curé de Compton, le lendemain, quand elle s’en irait à lui, et tomberait à ses pieds ? Puis une frayeur panique la saisit, elle se jeta par terre, se traîna çà et là, arracha ses cheveux dorés, et s’écria plusieurs fois qu’elle était une créature coupable et malheureuse.

Au-dessus de la pensée de son péché, au-dessus de cette conscience intérieure de son crime, s’éleva l’ombre de son avenir. Sa vie devait se passer à côté de cet être qu’elle haïssait, qu’elle craignait, et qui avait maintenant une bonne raison de ressentiment contre elle. Et ce n’était pas tout : la main sévère de la Providence offensée allait s’étendre au-dessus de sa tête.

Toutes ces pensées la rendaient presque folle. Elle ouvrit un tiroir du bureau placé vis-à-vis du foyer. Cette chambre était celle de sa mère et de son père, qui n’étaient plus, et elle se rappelait que dans ce tiroir il y avait plusieurs rasoirs qui avaient appartenu au vieux squire. Elle trouva l’étui, elle en prit un, et le tint dans sa main, regardant la lame étincelante.

— Non ! – s’écria-t-elle d’un air désespéré ; – non… non… !… je ne puis pas mourir avant de m’être repentie de mes péchés.

Dans sa terreur d’elle-même, dans son ardeur d’échapper à la tentation en fermant le rasoir, elle fit un mouvement maladroit, si maladroit que la lame glissa dans le vieux manche, et la blessa à la paume de la main. Ce n’était pas une blessure dangereuse, profonde, mais cependant assez sérieuse pour faire couler le sang sur la lame et sur le manche du rasoir, sur le parquet en chêne, dans le tiroir ouvert du bureau, et jusque sur la jupe de la robe de deuil de Millicent.

Elle remit ce rasoir dans l’étui, et l’étui dans le tiroir, puis, enveloppant sa main dans un mouchoir de batiste, elle se rassit auprès du foyer solitaire.

— Oh ! si Sally était ici, ma bonne et fidèle Sally, quelle consolation ce serait pour moi ! – dit Mme Duke.

La tranquillité et la solitude de la maison l’étouffaient. Elle ouvrit la fenêtre et regarda le jardin tout couvert de neige. Les légers flocons tombaient toujours, ils tombaient silencieusement, et d’épais nuages couvraient la vieille maison comme un vaste linceul blanc. La fenêtre où Millicent était debout se trouvait à l’angle de la maison le plus éloigné de la chambre du jardin. Cependant elle pouvait voir à l’extrémité de la terrasse la lueur de la fenêtre ronde qui se projetait sur la neige.

Cette lueur rouge faisait sur la terre blanche une petite tache lumineuse ; la tache était d’autant plus brillante que l’obscurité qui l’environnait était plus profonde.

Tandis que Millicent regardait ce petit espace éclairé, une forme noire le traversa rapidement.

Au milieu de cette triste nuit, cette circonstance, qui, en toute autre occasion, l’eût alarmée et lui aurait fait supposer que quelqu’un rôdait autour de la maison, ne fit aucune impression sur son esprit. Elle ferma la fenêtre et retourna au foyer.

Mais elle trouva bientôt la solitude et le silence insupportables ; elle prit la bougie, ouvrit la porte de sa chambre à coucher et, sortant sur le palier de l’escalier, écouta… Savait-elle bien ce qu’elle écoutait ?…

Elle entendait le tic-tac monotone de la pendule dans le vestibule et rien, excepté cela… pas un son, pas un souffle, pas un murmure dans la maison.

Tout à coup – et jusqu’à son dernier soupir elle ne sut pas comment cette idée lui était venue – elle pensa qu’elle ferait bien d’aller à la chambre du jardin, éveiller Duke, lui offrir tout l’or qu’elle possédait au monde, puis le prier de quitter Compton pour toujours.

Elle voulait faire appel à sa miséricorde, – ou plutôt à sa cupidité, mais elle savait depuis longtemps combien peu de pitié elle devait attendre de lui. C’est sous cette impression qu’elle traversa le long corridor qui conduisait à l’autre extrémité de la maison. La porte de la chambre du jardin était fermée, et la main droite de Millicent était blessée et enveloppée dans un mouchoir : quelque temps se passa donc avant qu’elle pût venir à bout de tourner le bouton de cette porte. Le sang qui avait coulé de la blessure avait traversé le bandage, et laissa des taches rouges sur l’antique bouton de cuivre…

Tout était tranquille dans la chambre du jardin. La lueur du feu brillait en flammes intermittentes qui éclairaient la tapisserie fanée et les vieux tableaux enfumés qui étaient accrochés aux murs. Millicent glissa doucement vers le lit sur lequel le Capitaine s’était jeté. Le dormeur reposait la figure tournée vers le feu, sa main tenait toujours la crosse de son pistolet : c’est ainsi qu’il s’était couché une heure auparavant.

Millicent se rappela comment elle avait vu son frère Ringwood mort dans cette chambre il n’y avait que trois mois. Frappée de respect et de crainte par ce souvenir, Millicent s’arrêta entre le chevet du lit et le foyer, se demandant comment éveiller son mari.

La lueur capricieuse brillait alors sur les cheveux du Capitaine, qui flottaient épars sur l’oreiller.

Millicent suivit des yeux cette lumière folle partout ; des boucles dorées éparses sur l’oreiller à la main qui tenait le pistolet, des colonnes du lit au plafond et au mur, sur le parquet en chêne à côté du lit, et sur une mare noire qui filtrait lentement à travers le bois.

Cette mare noire, c’était du sang qui l’alimentait par un ruisseau coulant silencieusement d’une blessure hideuse qui traversait la gorge du Capitaine du bon vaisseau le Vautour.

Millicent poussa un cri d’horreur, détourna la tête, et s’enfuit.

Au milieu de cette terreur insensée, aveugle, elle se rappela qu’il était plus facile de sortir de cette horrible maison par la porte vitrée qui conduisait au jardin que par l’escalier et le vestibule. Cette porte se trouvait dans un enfoncement caché par des rideaux de tapisserie. Millicent écarta la tapisserie, ouvrit la porte qui n’était fermée que par un verrou, descendit rapidement les marches en pierre ; et se mit à courir dans les allées solitaires et sur le grand chemin.

La neige lui montait jusqu’aux genoux tandis qu’elle se dirigeait en chancelant vers la rue du village ; elle ne sut jamais comment elle s’était traînée jusque-là ; elle se rappela cependant que les pendules sonnaient trois heures quand elle frappa à la porte de l’Ours-Noir.

Samuel, épouvanté par les événements du jour, par ce bruit à cette heure, entr’ouvrit la porte, tenant une bougie à la main.

Il avait ouvert ainsi la même porte à la même visiteuse, plus de sept ans auparavant, par une certaine nuit d’automne, quand Darrell était couché malade et en proie au délire dans la chambre bleue.

— Qui est là ? – demanda-t-il en frissonnant de tous ses membres.

— C’est moi… Millicent… Laissez-moi entrer… laissez-moi entrer… pour l’amour de Dieu, laissez-moi entrer…

Il y avait une si grande terreur dans la voix de Millicent, qu’elle fit oublier à Pecker sa propre alarme. L’aubergiste céda à cette femme éperdue, comme tous les hommes doivent céder à la puissance d’une forte émotion, et ouvrant tout à fait la porte, il la laissa passer devant lui sans l’interroger.

Le vestibule était étincelant de lumière. Darrell, Mme Pecker, et les domestiques étaient descendus à moitié déshabillés ; chacun portait une bougie allumée. La soirée avait été pleine d’agitation et de trouble, personne n’était bien endormi, et tous avaient été réveillés par les coups frappés à la porte.

Aucune ombre, aucun fantôme, aucun revenant nouvellement ressuscité dans le lit d’un mort, n’auraient pu frapper de plus d’horreur tous les esprits que la figure de Millicent, debout au milieu d’eux, la chevelure en désordre, toute trempée par la neige fondue, ses vêtements souillés et tachés de sang traînant derrière elle. Ses yeux étaient ouverts avec la même expression d’étonnement et d’effroi qu’ils avaient un instant auparavant quand elle regardait l’homme assassiné.

Pendant quelques moments elle ne put parler ; elle passait sa main sanglante sur son front, et le couvrait ainsi de taches sanglantes.

Aussi pâle, aussi livide qu’elle, Darrell la regardait, tout à fait incapable de l’interroger. Sarah fut la première à retrouver sa présence d’esprit.

— Mademoiselle Milly, – dit-elle en essayant de prendre dans ses bras la pauvre femme, – qu’est-ce qu’il y a ?… qu’est-il arrivé ?… dites-le-moi, ma chère enfant !…

Au son de cette voix familière, les yeux fixes de Millicent remuèrent, et la jeune femme éclata de rire.

— Grand Dieu ! – s’écria Darrell, – cet homme l’a rendue folle !

— Oui, folle ! – répliqua Millicent, – folle !… Qui peut s’étonner de cela ?… Il est assassiné… Je l’ai vu de mes propres yeux… Sa gorge était coupée depuis une oreille jusqu’à l’autre, et le sang coulait lentement de la blessure pour agrandir la mare noire sur le parquet… Oh !… Darrell !… Sarah !… ayez pitié de moi… ayez pitié de moi…

Elle tomba à genoux en levant ses mains jointes.

— Calmez-vous, ma chère, calmez-vous, – dit Mme Pecker en essayant de la relever. – Vous voyez, ma chérie, que vous êtes avec ceux qui vous aiment… avec M. Darrell et avec votre fidèle vieille Sally… et tous ceux qui sont ici sont vos amis. Qu’est-ce que c’est ?… Qu’est-ce qu’il y a ?… Qui est assassiné ?…

— George Duke.

— Le Capitaine a été assassiné ?… Mais qui l’a assassiné ?… Qui aurait pu faire une chose si affreuse ?

Millicent secoua la tête, mais ne fit aucune réponse.

Darrell prit alors la parole pour la première fois…

— Emmenez-la, – dit-il à Sarah à voix basse. – Pour l’amour de Dieu, emmenez-la ! Ne lui faites point de questions, mais séparez-la de tout ce monde, si vous l’aimez.

Sarah obéit ; ils la portèrent tous les deux en haut dans la chambre où Darrell s’était couché. Quelques cendres chaudes brûlaient toujours dans la grille, le lit était à peine dérangé, car le jeune homme s’était jeté tout habillé sur la couverture. Sarah y posa Millicent, pendant que Darrell rallumait le feu de ses propres mains.

En entrant dans la chambre, il avait pris la précaution de fermer la porte à clé, de sorte qu’ils étaient certains de ne pas être dérangés ; mais ils pouvaient entendre les voix confuses des domestiques.

Sarah ôta les souliers mouillés de Millicent, et lui baigna le front.

— Il y a du sang sur son front ! – dit-elle, – et du sang sur ses habits ! la pauvre chérie ! qu’a-t-on pu lui faire ?

Darrell posa sa main sur son épaule, et la femme de l’aubergiste s’aperçut que cet homme si fort tremblait violemment.

— Écoute-moi, Sarah, – lui dit-il, – quelque chose d’horrible est arrivé au Manoir. Quoi ? Dieu seul le sait, car cette pauvre fille, qui est à présent presque folle, n’en peut rien dire. Il faut que j’aille avec Samuel voir ce que c’est… Rappelle-toi qu’il ne faut permettre à personne d’entrer dans cette chambre, pendant que je serai absent. Tu comprends, n’est-ce pas ?

— Oui !… oui !…

— Tu veilleras toi-même sur ma malheureuse cousine, et tu ne permettras à aucun être humain de la voir ?

— Non, monsieur Darrell.

— Et toi-même, tu ne la questionneras pas, et si elle essaye de parler, tu l’en empêcheras.

— Oui, oui, la pauvre chérie, – dit Sarah se penchant tendrement sur Millicent qui reposait sur le lit.

Darrell resta encore un instant pour contempler sa cousine. Il eût été difficile de dire si elle avait sa connaissance ou non ; ses yeux étaient à demi ouverts, mais ils regardaient sans voir, et elle paraissait ne rien comprendre à ce qui se passait autour d’elle ; sa tête reposait sur l’oreiller, ses bras pendaient impuissants le long de son corps…

— Vous reviendrez, – dit Sarah, – quand vous aurez découvert… ?

— Ce qui est arrivé là-bas ?… Oui, Sarah, je reviendrai tout de suite.

Il descendit l’escalier, et dans le vestibule il trouva l’un des constables du village, qui demeurait à côté de l’Ours-Noir, et qui avait été éveillé par un valet d’écurie officieux, désireux de se distinguer dans cette affaire.

— Savez-vous quelque chose, monsieur Darrell ? – demanda cet homme.

— Rien de plus que ce que ces gens peuvent vous dire, – répliqua Darrell ; – j’allais justement au Manoir.

— Bien ! j’irai avec Votre Honneur, si cela ne vous dérange pas… Quelqu’un veut-il me chercher une lanterne ?

Cette demande étant un peu vague, tout le monde y répondit, et toutes les lanternes qu’on put trouver dans l’établissement furent immédiatement mises à la disposition du constable.

Ce fonctionnaire en choisit une pour lui, et en donna une autre à Darrell.

— Maintenant, monsieur Markham, – dit-il, – plus tôt nous partirons, mieux cela sera.

Mais l’officieux garçon d’écurie qui avait éveillé le constable, et les autres domestiques de l’Ours-Noir, n’avaient aucune envie d’être privés de leur part dans l’affaire ; ils se formèrent donc en un espèce de cortège improvisé, armés de deux espingoles rouillées et du tisonnier de la cuisine, dans l’intention de suivre Darrell et le constable. Mais celui-ci se tourna brusquement vers eux.

— Nous n’avons pas besoin, – dit-il, – que vous vous traîniez derrière nous dans le village avec vos armes à feu. C’est désobéir à la loi sur les émeutes. Quel que soit le malheur qui puisse être arrivé là-bas, moi et M. Markham nous sommes assez grands et assez forts pour l’examiner sans votre aide.

Là-dessus, le constable ferma la porte de l’Ours-Noir sur le maître de l’auberge et sur ses domestiques, et se mit à marcher à grands pas dans la neige, suivi par Markham.

Les deux hommes ne prononcèrent pas une parole en allant au Manoir ; une fois seulement le constable demanda de nouveau à Darrell s’il savait quelque chose sur cette affaire, et Darrell répondit, comme il avait déjà répondu, qu’il n’en savait pas le premier mot. La lumière de la fenêtre ronde et sans volets de la chambre du jardin leur indiqua de loin la maison. Cette lumière était celle de la bougie de Millicent, qui brillait toujours sur la table où elle l’avait posée avant de découvrir le meurtre.

— Nous aurons de la peine à entrer, – dit Darrell, tandis qu’ils s’avancèrent à tâtons vers la terrasse, – car le seul domestique que j’aie vu dans la maison était une vieille femme sourde, et je doute que Mme Duke l’ait réveillée.

— Mme Duke est donc sortie de la maison quand le crime a été commis, et elle est accourue directement à l’Ours-Noir ?

— Je le crois.

— C’est extraordinaire. Pourquoi n’a-t-elle pas couru d’abord chez ses voisins les plus proches pour demander du secours. L’Ours-Noir est éloigné de plus d’un mille et demi d’ici ; il y a des maisons qui ne sont qu’à un quart de mille.

Darrell ne fit aucune réponse.

— Regardez là-bas, – dit le constable ; – nous n’aurons point de difficulté pour entrer… il y a une porte au haut de cet escalier.

Et il indiqua de sa main la porte vitrée de la chambre du jardin, que Millicent avait laissée à moitié ouverte en s’enfuyant. La lumière qui brillait à travers l’ouverture projetait une raie lumineuse sur les marches couvertes de neige.

La neige qui tombait toujours effaçait les traces des pas.

— Savez-vous dans quelle chambre le meurtre a été commis, monsieur Darrell ? – demanda le constable, pendant qu’ils montaient l’escalier.

— Je n’en sais pas davantage que vous.

Le constable poussa la porte, et les deux hommes entrèrent dans la chambre.

La bougie avait brûlé, elle était là, sur la table près de la fenêtre. Le rideau en tapisserie était tiré devant la porte. La mare noire entre le lit et le foyer s’était encore élargie, mais le foyer était froid et sombre, et le lit où George Duke s’était couché était vide.

Le lit était vide. L’oreiller sur lequel la tête de George avait reposé était là, taché de son sang. La crosse de pistolet que ses doigts avaient pressée était toujours visible sous cet oreiller. Des taches de sang souillaient les draps du lit, mais le lit était vide.

— Il est sans doute descendu de son lit et s’est traîné dans une autre chambre, – dit le constable.

Et, prenant la bougie dans sa lanterne :

— Il faut que nous examinions la maison, monsieur Markham, ajouta-t-il.

Avant de quitter la chambre du jardin, il ferma la porte vitrée au verrou, puis, suivi de Darrell, il entra dans le corridor.

Ils examinèrent toutes les pièces de cette grande et triste maison, mais ils ne trouvèrent nulle trace du Capitaine. Les yeux perçants du constable observèrent tout, et, parmi d’autres choses, il prit note du tiroir à moitié ouvert dans le bureau de la chambre que Millicent avait récemment occupée. Dans ce tiroir, à moitié ouvert, il ne trouva rien que l’étui et les rasoirs qu’il mit dans sa poche.

— Qu’avez-vous besoin de ces rasoirs ? – demanda Darrell.

— Il y a des taches de sang sur l’un d’eux, monsieur Markham. On en aura besoin quand cette affaire sera examinée.

Dans une des chambres, ils trouvèrent la vieille femme de charge, qui ronflait paisiblement, ignorante de ce qui s’était passé ; et, comme il leur sembla qu’ils ne pourraient rien apprendre d’elle, ils ne l’éveillèrent pas.

Les bouteilles vides, avec leurs goulots cassés, et le grand chandelier d’argent, étaient sur la table de chêne dans le parloir, tels que le Capitaine Duke les avait laissés en s’en allant coucher. La porte du vestibule était fermée par les verrous massifs exactement comme après le départ de la femme de charge. Nulle part le moindre signe de vol ni de violence, si ce n’est la mare de sang dans la chambre du jardin.

— Qui que ce soit qui ait fait le coup, – dit le constable, – cet assassinat n’a pas eu le vol pour mobile. Il y a plus qu’un brigandage au fond de tout ceci.

Ils allèrent encore une fois à la chambre du jardin, et le constable en fit lentement le tour en regardant toutes choses.

— Je voudrais bien savoir ce que sont devenus les habits du Capitaine ? – dit-il en s’enveloppant dans son manteau et en regardant le lit d’un air pensif.

CHAPITRE XIX

APRÈS LE MEURTRE

L’aube froide et obscure de janvier commençait à paraître à Compton-des-Bruyères. La neige tombait toujours, et, pendant la nuit, elle avait enseveli le vieux village et en avait laissé un nouveau à sa place : un monceau indistinct de bâtiments dont les toits et les pignons étaient tout blancs.

La diligence qui passait par Compton en allant vers Marley avait été arrêtée par la neige à quelques milles de distance. Les chariots et les fourgons des voituriers n’avaient pu arriver au village. Il n’y avait qu’un petit nombre de cavaliers sur les chemins, et ceux qui étaient assez hardis pour braver les dangers du voyage payaient cher leur témérité. Donc, plus de communication entre Compton et le monde extérieur, et Compton devait vivre de ses propres ressources, par ce matin froid et clair : mais Compton avait de quoi causer. En vérité, on s’y aperçut à peine que la diligence n’était pas arrivée. C’eût été pourtant une espèce de plaisir solennel et triste de raconter l’événement terrible aux voyageurs ! Un meurtre avait été commis à Compton-des-Bruyères. Dans ce simple village du Cumberland, dont les annales, jusqu’à présent, n’avaient jamais été souillées ainsi par le crime le plus odieux de tous les crimes, – un meurtre avait été commis dans le silence d’une longue nuit d’hiver, sous ce linceul de neige, un meurtre tellement enveloppé de mystère, que les personnes les plus sages de Compton en étaient confondues.

Dès que le matin commença de paraître, tous les habitants de Compton connaissaient le crime. Personne ne savait comment on en avait entendu parler, ni qui l’avait dit ; mais toutes les bouches étaient pleines de conjectures et les visages avaient une importance solennelle, comme si chacun eût voulu dire :

— Je suis le seul individu dans le village qui connaisse la véritable histoire ; mais j’ai reçu des ordres d’une autorité supérieure, et je serai muet.

Tous les habitants de Compton, à l’exception d’une vieille femme alitée depuis l’enfance de Millicent, et la femme du curé, qui ne pouvait pas quitter ses sept enfants, vinrent contempler le Manoir dans la matinée. Les jeunes gens avides d’horreurs furent très désappointés quand ils ne virent que les briques et le mortier dans leur état ordinaire. Tout le monde allait au Manoir avec l’intention d’examiner l’intérieur de la maison et de chercher le cadavre du Capitaine ; chacun pensait être destiné à le trouver. Ce n’était donc pas une petite mortification de découvrir que la maison et les portes mêmes qui conduisaient au parc et au jardin étaient barricadées, et que personne, excepté quelques heureuses connaissances du constable, cet être privilégié, n’obtenait la permission d’aller plus loin.

Le constable avait installé son quartier général au Manoir ; il était assis dans le petit parloir en chêne avec une dignité solennelle, parlant de temps en temps aux agents subalternes occupés, selon l’opinion générale de Compton, à chercher le cadavre.

Ces dignes agents avaient assez de peine à faire leur ouvrage, car, lorsqu’ils franchissaient les portes, tout le monde les arrêtait, empressé de savoir s’ils avaient enfin trouvé quelque chose.

L’anxiété causée par l’impossibilité de ne rien découvrir était grande parmi les habitants de Compton. Quantité de ces gens pleins de zèle qui se mêlent de tout faisaient des recherches non autorisées dans toutes les directions les plus invraisemblables : dans les cheminées et dans les armoires des maisons voisines, dans les appentis, dans les étables à cochons, dans les écuries, même dans les champs éloignés, et jusque dans le cimetière. Quelques-uns des plus ardents demandèrent les clés de l’église, afin de chercher le Capitaine Duke dans l’armoire de la sacristie, où un assassin adroit aurait pu le cacher derrière le surplis du curé.

La mère Meggis, la femme de charge sourde, était peut-être la seule personne de Compton qui fût tout à fait indifférente à l’événement funeste qui était arrivé. Le constable fit quelque faible tentative pour lui dire ce qui s’était passé, quand il l’éveilla au point du jour ; mais il était évident que les nouvelles ne pénétraient pas la stupide obscurité de son intelligence, car elle répliqua seulement :

— Ce n’est pas étonnant à cette époque de l’année, et c’est de saison, monsieur, c’est bien de saison, quoique ce soit très mauvais pour les vieillards qui ont des engelures et qui sont sujets aux rhumatismes.

Le constable conclut d’après cela qu’elle s’imaginait qu’il parlait du temps neigeux. Quelque espérance qu’il eût pu avoir d’arriver à la vérité fut vite dissipée, de sorte qu’ayant fermé à clé la porte de cette chambre du jardin où la mare sanglante était à peine sèche, il ordonna à la mère Meggis de reprendre ses occupations journalières et de lui allumer du feu dans le parloir en chêne.

Il alla de bonne heure à l’Ours-Noir pour demander un moment d’entretien à Mme Duke, et pour entendre sa déposition sur le meurtre, mais Sarah veillait sur Millicent ; et elle, Darrell et le chirurgien du village protestèrent tous et s’opposèrent à ce qu’on questionnât la malheureuse femme avant qu’elle se fût un peu remise du choc qui l’avait abattue, de sorte que le constable fut obligé de se retirer après avoir donné quelques ordres bien bas à l’oreille des agents qui, le nez rouge, les lèvres bleues et frissonnant de froid, flânèrent autour de l’Ours-Noir pendant tout ce jour.

Millicent n’était vraiment pas en état d’être interrogée : elle était toujours dans le même engourdissement et le même abattement qui l’avaient saisie entre trois et quatre heures du matin. Sarah et Darrell la veillèrent tendrement toute la journée, et ils ne pouvaient pas dire si elle savait qu’ils étaient là : elle ne disait rien, mais quelquefois elle remuait la tête de côté et d’autre en gémissant. Ce fut un jour de supplice cruel et amer pour Darrell. Il ne quittait pas sa place à côté de son lit, il levait la tête de temps en temps, quand Sarah revenait après avoir quitté la chambre, et lui demandait ce qui se passait en bas ; il s’informait aussi avec anxiété si l’on avait découvert quelque chose du meurtre… si l’on avait trouvé l’assassin ou le cadavre.

Quelque triste pensée qu’il eût dans l’esprit, tandis qu’il restait pâle et anxieux, à côté du lit, depuis la première faible lueur grise de l’aube jusqu’aux ombres noires qui, s’accumulant sur la vaste étendue des marais, cachaient la campagne dénudée qui était devant les fenêtres et glissaient dans les coins de la chambre, – quelque pensée qu’il eût dans l’esprit durant sa veille patiente, il la garda secrète, et ne prit pas même pour confidente la bonne et dévouée maîtresse de l’Ours-Noir. L’absence du corps de l’homme qu’on supposait avoir été assassiné était une source inépuisable d’étonnements et d’embarras pour l’honnête Pecker. Il demanda plusieurs fois à des pratiques curieuses qui vinrent à l’Ours-Noir prendre un verre de bière et apprendre tous les détails qu’ils pouvaient y trouver, – car, après le manoir de Compton, l’Ours-Noir était certainement le quartier général du meurtre, – il demanda à tous ces clients comment il pouvait y avoir un meurtre sans un cadavre, quand le signe principal d’un meurtre est toujours le cadavre ?

Ceci menait à une grande discussion au sujet d’une opinion dominante à Compton, à savoir que le Capitaine Duke s’était coupé la gorge, et qu’il avait marché lentement jusqu’à un certain chemin de traverse où l’on pouvait rencontrer tous les matins, à trois heures et demie, la malle-poste de Carlisle. D’autres affirmaient qu’il était plus que probable que le Capitaine, avec une grande balafre dans la gorge, et rendu muet par la perte de son sang, se cachait quelque part près de Compton ; et des personnes timides avaient peur d’aller dans les chambres solitaires, de crainte d’y rencontrer soudain la figure hideuse du Capitaine se baissant dans quelque coin obscur.

Les ombres s’accumulaient noires et épaisses sur les landes, et le manoir de Compton, couvert de neige depuis la base jusqu’au faîte du toit du pignon, avait l’air de quelque demeure fantastique qu’on ne pouvait que faiblement distinguer à travers l’obscurité. Les agents rendaient compte de leurs recherches dans le parloir de chêne ou le constable était assis auprès d’un feu flamboyant de charbon de terre, prenant au crayon des notes sur un portefeuille gras et pléthorique, mais ils ne pouvaient fournir nul indice de l’endroit où était le Capitaine du Vautour, ni donner aucune preuve qu’il fût mort ou vivant.

Il faisait tout à fait nuit quand le constable, après avoir fermé les portes des principales chambres de la vieille maison et mis les clés dans sa poche, donna des ordres sévères à la mère Meggis de ne laisser entrer personne, et de tenir la maison bien barricadée. À force de persévérance, il vint à bout de lui faire comprendre cela, puis, lui faisant un signe de tête d’un air aimable, il la quitta pour la nuit. Elle était heureusement ignorante de ce qui s’était passé récemment sous le toit qui l’abritait, car sans cela sa nuit n’eût été qu’une longue veille.

Du Manoir, Hugh Martin, le constable, se rendit directement à une maison éloignée d’un demi-mille, qui était habitée par un digne gentleman, magistrat de la province, appelé Montague Bowers. C’était un homme tout différent du magistrat devant lequel, sept années auparavant, Darrell avait accusé le Capitaine Duke d’un vol de grand chemin.

Dans le salon particulier, le cabinet, ou le sanctum sanctorum, de M. Bowers, Hugh Martin rendait ses comptes, et il entrait dans tous les détails de ce qu’il avait fait dans la journée.

— J’ai fait tout ce que vous m’avez dit ce matin, monsieur, – disait-il. – J’ai attendu pendant tout le jour et j’ai tout gardé secret, en même temps je les ai guettés là-bas ; mais je ne vois qu’un moyen, et je ne pense pas que nous en ayons un autre que de faire ce que nous avons dit ce matin.

Hugh Martin resta enfermé avec le magistrat. Quelque temps après cela, et quand il quitta la demeure de M. Bowers, il se dirigea en grande hâte vers le village dont il suivit la grande rue jusqu’à ce qu’il arriva à la porte de l’Ours-Noir. Dans le large espace qui était devant l’hôtellerie, il rencontra un homme qui flânait par cette froide soirée comme si c’était une soirée d’été, dont l’atmosphère même fût une tentation à la paresse. Cet homme n’était nul autre que l’agent au nez rouge et aux lèvres bleues qui avait rôdé toute la journée dans le voisinage de l’Ours-Noir. Il était constable lui-même, mais dans une position si inférieure qu’on le regardait seulement comme un aide ou un satellite de l’autre. Il était néanmoins fort utile dans un combat avec les braconniers pour être jeté par terre avec la crosse d’un fusil avant que la véritable affaire commençât ; il était assez propre à chasser un jeune étourdi rebelle qui avait jeté des pierres aux oies dans l’étang du village, ou à emmener un âne errant à la fourrière pour y être gardé jusqu’à ce qu’on vînt le réclamer, ou pour conduire un ivrogne au poste, mais il n’était propre à rien de plus important.

— Est-ce que tout va bien, Bob ? – demanda M. Hugh Martin à cet individu.

— À merveille !

— Quelqu’un a-t-il quitté l’auberge ?

— Mais Pecker lui-même est entré et sorti, il a marché çà et là, de côté et d’autre, en babillant et en caquetant comme une vieille pie, mais voilà tout ; et, à présent, il est bien installé dans son comptoir.

— Personne autre que lui n’a quitté la maison ?

— Personne !

— C’est très bien. Il faut que vous ayez l’œil au guet, et, si j’ouvre une des fenêtres du premier et si je siffle, vous saurez que j’ai besoin de vous.

L’apparition du constable causa une grande agitation parmi les flâneurs du comptoir de l’Ours-Noir. Ils l’entourèrent, et ils étaient si désireux de savoir les nouvelles qu’ils le jetèrent presque par terre.

Qu’avait-il découvert ? Qui avait commis le crime ? Quel avait été le motif ? Avait-il trouvé l’arme ? Avait-il trouvé le cadavre ? Avait-il trouvé l’assassin ?

M. Hugh Martin poussa tous ces ardents questionneurs de côté sans la moindre cérémonie et, allant directement au comptoir, il adressa la parole à Pecker.

— M. Markham est en haut, n’est-ce pas ? – demanda-t-il.

— Il est dans la chambre bleue, le pauvre cher monsieur.

— Il est avec sa cousine ?

— Oui !

— Je m’en vais monter en haut, Pecker, car j’ai quelques mots à lui dire sur cette affaire.

Les spectateurs s’étaient approchés si près de M. Hugh Martin qu’ils avaient entendu chaque syllabe de ce petit entretien.

— Il a tout découvert, – dirent-ils, – quand le constable fut monté en haut : et il est allé le dire à M. Markham… très bien… il a bien raison, sans aucun doute.

Pensant que ce n’était pas improbable qu’ils eussent un intérêt quelconque dans les nouvelles que le constable venait d’apporter à la chambre bleue, ils attendirent avec patience au bas de l’escalier le retour de Hugh Martin.

Dans la chambre bleue, la tête blonde de Millicent reposait sur la large épaule de Sarah Pecker. Millicent était étendue sur un grand sofa qui avait été tiré près du feu ; à côté d’elle se trouvait une table sur laquelle était un plateau avec des tasses et des soucoupes en porcelaine ornées du vieux dessin du dragon. Darrell était assis de l’autre côté de la cheminée ; il regardait sa cousine toujours avec l’œil fixe et le même regard attentif qu’on avait pu observer sur sa figure pendant tout ce jour. Millicent les avait reconnus, et elle avait causé avec eux durant cette dernière demi-heure ; elle leur avait raconté en peu de mots les événements de la nuit passée, comment elle était allée dans la chambre à coucher de Duke avec l’intention de s’en remettre à sa miséricorde, et comment elle l’avait trouvé mort, la gorge coupée depuis une oreille jusqu’à l’autre.

Sarah avait ôté la robe tachée de sang que Mme Duke portait, et elle l’avait enveloppée dans quelques-uns de ses propres vêtements qui tombaient autour de sa taille si mince en plis épais et grossiers ; mais on avait ôté de ses mains et de son front les horribles taches de sang, et il ne restait rien maintenant sur elle pour indiquer les horreurs par lesquelles elle avait passé.

Sarah tenait une tasse aux lèvres de Millicent, et la suppliait de boire, quand Darrell s’élança de sa chaise et courut à la porte pour écouter quelque bruit venant du dehors.

— Qu’est-ce que cela ? s’écria-t-il.

C’était le bruit des pas d’un homme qui montait l’escalier ; c’était les pas de M. Hugh Martin, le constable.

La figure de Darrell devint encore plus pâle qu’elle ne l’avait été pendant toute cette journée ; il se retira en retenant son haleine, terriblement calme et effrayant à voir. Le constable frappa à la porte, et, sans attendre une réponse, il entra dans la chambre.

Hugh Martin portait à la main un certain document à aspect officiel ; ainsi armé, il traversa tout droit la chambre, et, s’arrêtant devant le sofa où Millicent était assise, il lui dit :

— Madame Duke, vous êtes ma prisonnière, au nom du Roi ; vous êtes accusée de meurtre prémédité sur la personne de votre mari le Capitaine George Duke, du vaisseau le Vautour.

Darrell se jeta entre sa cousine et le constable.

— Vous l’arrêtez !… – s’écria-t-il. – Vous allez arrêter cette faible enfant qui a été la première à apporter les nouvelles du meurtre ?…

— Doucement, monsieur Markham, doucement, monsieur, – reprit le constable, qui, ouvrant la fenêtre la plus voisine, siffla celui qui veillait au-dessous. – Je suis très fâché que cette mission soit tombée sur moi, mais il faut que je fasse mon devoir. Mes ordres m’obligent à vous arrêter aussi bien que Mme Duke.

CHAPITRE XX

AVANT LE JUGEMENT

On conduisit Millicent et Darrell à un bâtiment triste et délabré qu’on appelait la prison ; ce bâtiment n’était habité que très rarement, par quelque vagabond qu’on avait trouvé coupable du crime de n’avoir rien à manger, ou par quelque autre délinquant plus commun, tel qu’un braconnier qui avait été pris sur le fait, tuant des lièvres et des faisans sur une propriété du voisinage.

C’est à ce triste endroit que Hugh Martin, le constable, et son agent Bob, conduisirent la douce Mme Duke, qui avait été élevée avec tant de soins, et le seul privilège que les supplications de Darrell et de Sarah purent obtenir pour elle fut la permission que le constable accorda à Sally de rester toute la nuit dans le cachot avec la prisonnière.

Darrell pria Hugh Martin de les mener directement à la maison de M. Montague Bowers, afin que, s’ils étaient obligés de subir un interrogatoire, cela pût avoir lieu cette nuit même. Mais le constable secoua la tête sérieusement, et dit que M. Bowers avait décidé d’attendre jusqu’au lendemain. Millicent et Sarah passèrent cette longue et triste nuit dans une chambre dévastée qu’on avait divisée en deux au moyen d’une mince cloison de bois pour le bien-être des prisonniers, quand il y en avait beaucoup. Une fenêtre garnie de barres de fer rouillé les séparait seulement de la rue du village. Elles pouvaient voir les faibles lueurs des fenêtres des chaumières qui paraissaient indistinctement à travers les carreaux malpropres, et elles pouvaient entendre de temps en temps les pas d’un piéton qui faisaient craquer la neige sous ses pieds.

Millicent était couchée sur un grabat devant cette fenêtre ; elle écoutait le bruit des pas des allants et des venants, en se rappelant combien de fois elle avait passé devant ce bâtiment sombre sans penser à ceux qui étaient dedans. Elle frissonnait, en regardant les taches humides et difformes qui se voyaient sur les murs et qui, à la faible lueur d’une chandelle, ressemblaient à de laides figures ; elle se rappelait combien de pauvres créatures s’étaient couchées là pendant de longues nuits d’hiver semblables à celle-ci, et elle se figurait voir des visages affreux dans ces taches et ces lignes tortues, et elle comptait les toiles d’araignées qui pendaient du plafond.

C’était extraordinaire de voir combien depuis son arrestation, et depuis qu’elle avait été mise dans cette étroite prison, Millicent paraissait retrouver la douceur qui lui semblait si naturelle. Avant cela, elle avait été surexcitée, mais alors elle était tout à fait calme, et elle s’était recueillie.

J’ai déjà dit que sa nature était une de ces natures qui s’élèvent avec l’occasion ; quoiqu’elle fût timide et concentrée, elle aurait pu dans certain cas devenir une héroïne. Non certainement une Jeanne d’Arc, ni une Charlotte Corday, ni aucun être aussi énergique, mais une martyre douce et sainte du vieux temps des guerres de religion, et prête à subir la mort sans murmurer.

Elle mit ses bras autour du cou de Sarah, et embrassa tendrement cette excellente femme.

— Tout sera éclairci à la fin, ma chère Sarah, – dit-elle. – On ne pourra jamais me croire coupable de ce crime, jamais… jamais… On cherche le véritable assassin, peut-être cette nuit même, pendant que je suis couchée ici. Le bon Dieu, qui sait que je suis innocente, ne me laissera jamais souffrir.

— Il ne vous laissera pas souffrir. Non… non… non… ma chérie, non !… – s’écria Sarah fondant en larmes, et serrant Millicent sur son cœur.

Sarah se rappela avec un frisson combien de pauvres malheureux souffraient à cette époque, et songea qu’il se passait à peine une semaine sans qu’il y eût une exécution à Carlisle. Comment pouvait-elle savoir si tous ceux qui mouraient de cette mort ignominieuse étaient coupables des crimes pour lesquels ils étaient mis à mort ? Elle n’y avait jamais pensé jusqu’alors ; elle avait toujours cru que les juges ou les jurés savaient bien ce qui devait être fait et que ces exécutions étaient faites pour le bien de la nation.

— Oh ! mademoiselle Milly !… mademoiselle Milly !… pourquoi n’étais-je pas avec vous la nuit passée ? – dit-elle. – L’idée m’était venue d’aller au Manoir après que M. Darrell vous avait quittée ; mais je savais que je n’étais pas une des favorites du Capitaine, et j’ai pensé que, si je venais, cela le mettrait encore plus en colère contre vous.

On entendit le dernier pas sur la neige ; les dernières lumières vacillantes disparurent dans la rue du village. La longue nuit d’hiver, qui semblait presque éternelle aux deux femmes, se passa, et l’aube triste du jour se présenta pâle et blême et à travers les fenêtres grillées de la geôle de Compton.

Une voiture qu’on avait louée à l’Ours-Noir conduisit les deux prisonniers à la maison du magistrat. La famille déjeunait quand ils arrivèrent, et ils entendirent les voix et le babil des enfants quand ils traversèrent le vestibule, avant d’entrer dans le cabinet du magistrat. La salle d’audience était une pièce sombre éclairée par deux fenêtres étroites, et les meubles consistaient en chaises de chêne à dossiers élevés, entourant une table, et une pendule solennelle qui naturellement devait glacer de terreur le cœur d’un criminel.

Millicent et Darrell avec Hugh Martin, le constable, et Sarah attendirent là l’arrivée de M. Montague Bowers, le magistrat.

Plusieurs personnes flânaient dans le vestibule, et se rassemblaient autour de la porte de cette chambre, persuadées qu’elles savaient quelque chose sur la disparition du Capitaine, et qu’elles étaient appelées à servir l’État en cette circonstance. Le valet d’écurie qui avait éveillé le constable, une demi-douzaine d’hommes qui avaient aidé dans les inutiles recherches faites pour trouver le cadavre, une femme qui avait amené la mère Meggis, la gouvernante sourde, et bien d’autres qui y avaient également rien à faire, étaient là. Il y eut un sentiment général de désappointement, et l’on parla d’injustice quand M. Bowers, laissant son déjeuner, choisit parmi la foule des gens qui étaient dehors, et ordonna à l’aubergiste de le suivre. Il entra dans la chambre de justice et ferma la porte sur tous les autres.

— Voyons, monsieur Pecker, – dit le juge en s’asseyant à la table en chêne et en trempant sa plume dans l’encre, – qu’avez-vous à dire sur cette affaire ?

Ainsi soudainement et brusquement interpellé, Samuel n’avait que très peu de choses à dire ; tout ce qu’il put faire fut de respirer avec peine, de tortiller ses manchettes plissées – il avait mis ses habits du dimanche en l’honneur de l’occasion – et de regarder d’un œil fixe le greffier du juge qui était assis la plume à la main, prêt à écrire la déposition de l’aubergiste.

— Voyons, monsieur Pecker, – dit le juge, – qu’avez-vous à dire sur cette affaire de l’homme qu’on ne peut pas retrouver ?

Samuel se gratta la tête d’une manière vague et regarda d’un air de supplication sa femme, qui était assise à côté de Mme Duke, pleurant à chaudes larmes.

— Vous voulez dire celui qui a été assassiné ? – insinua Sarah.

— Je veux dire le Capitaine George Duke, – répliqua le juge.

— Ah ! voilà ce que c’est, – s’écria l’homme embarrassé, – voilà justement ce que c’est. Le Capitaine George Duke… très bien… mais lequel des deux ?… Celui qui m’a demandé de lui indiquer quel chemin il fallait prendre pour aller à Marley… Il était à cheval, il y a eu sept ans de cela le mois d’octobre passé, vous vous en souvenez, monsieur Darrell, car vous étiez là à ce moment-là, – dit l’aubergiste adressant la parole à un des accusés. – Celui que Mlle Millicent a vu sur la jetée de Marley par le clair de la lune quand minuit sonnait aux horloges ?… celui qui est venu avant-hier à l’Ours-Noir à trois heures après midi, ou celui qui a bu et payé un verre de cognac entre huit et neuf heures du soir, et qui a laissé dans nos écuries un cheval qu’on n’a jamais réclamé depuis ?

M. Montague Bowers regarda le témoin d’un air désespéré.

— Qu’est-ce que c’est que cela ?… – demanda-t-il ; et dans son étonnement il regarda Sarah et les prisonniers ; – au nom de Dieu, qu’est-ce que cela veut dire ?

Sur ce, Samuel donna tous les détails de ce qui était arrivé à Compton-des-Bruyères depuis sept ans ; il n’oublia pas même de faire mention du colporteur étranger qui avait volé les cuillers, et il alla jusqu’à insinuer que cela pourrait bien avoir quelque rapport avec le meurtre du Capitaine Duke. Quand on le pressa de venir au fait, après avoir erré de manière à remplir presque trois des feuilles du greffier, il devint si obscur et si embrouillé, que ce fut seulement par des questions captieuses, par des interrogations brèves et directes, que le juge approcha le plus près de l’objet de son examen.

— Maintenant, supposons que vous me disiez, monsieur, Pecker, à quelle heure le Capitaine Duke a quitté votre maison avant hier-soir.

— Entre huit et neuf heures.

— Bon, et vous l’avez revu après ?…

— Entre neuf et dix heures, quand je suis allé au Manoir avec Mlle Millicent et M. Darrell.

— Mme Duke et son mari vous semblèrent-ils être bien ensemble ?

À cette question, Samuel fit une réponse évasive : il commença par déclarer que rien ne pouvait être plus affectueux que les manières de Millicent et du Capitaine ; puis il affirma que Mme Duke était tombée prosternée sur la neige, se lamentant sur son triste sort ; puis il dit qu’elle n’avait pas adressé la parole à son mari une seule fois, mais qu’elle s’était écriée presque subitement : « Pourquoi est-il revenu pour me rendre la plus coupable et la plus malheureuse des femmes ? »

Ici l’aubergiste finit brusquement, n’étant pas du tout encouragé par la mine terrible de sa femme Sarah, qui secouait la tête d’un air féroce derrière son tablier.

L’interrogatoire de Samuel prit donc longtemps avant d’être fini, et avant que toutes les informations que ce témoin un peu difficile à gouverner pouvait donner fussent épuisées. Cependant, de son discours diffus on avait tiré assez de lumière pour établir l’innocence de Darrell, puisqu’il avait quitté le manoir de Compton avec Pecker, laissant le Capitaine vivant et bien portant à dix heures. Entre cette heure et la disparition de Duke, Millicent et la gouvernante avaient été seules avec l’homme qu’on ne pouvait pas trouver. Montague Bowers félicita le jeune homme d’être si bien sorti de l’affaire, mais Darrell ne l’écoutait ni ne l’entendait ; il était debout auprès de la chaise où sa cousine était assise, il regardait cette figure pâle et souffrante, il pensait avec angoisse et terreur que chaque mot qui le justifiait ne faisait qu’augmenter les soupçons qui pesaient sur elle.

Darrell fut le premier témoin qu’on interrogea après Samuel. Tout fut révélé dans ce cruel examen : le mariage à l’église de St. Bride, la lettre de Ringwood, le retour à Compton, la surprise de l’apparition du Capitaine, les paroles dures échangées entre les deux hommes, le désespoir de Millicent, son horreur pour son mari, puis le long intervalle de plusieurs heures, après lequel Mme Duke arriva, pâle et presque folle, à l’Ours-Noir pour dire qu’un meurtre avait été commis au Manoir.

Le greffier écrivit tout cela, et Darrell signa l’interrogatoire en témoignage de la vérité de sa déposition.

Hugh Martin, le constable, décrivit l’aspect de la maison, l’absence d’aucun signe de vol ou de violence, les fermetures complètes de la lourde porte de chêne, l’argenterie sur le buffet, qui n’avait pas été touchée, et enfin le rasoir taché de sang qu’il avait trouvé dans le bureau.

On ne put tirer que très peu de renseignements de la mère Meggis, la vieille gouvernante sourde. Elle se souvint d’avoir ouvert la porte au Capitaine, mais elle ne put pas dire exactement à quelle heure. Peut-être était-ce entre sept et huit heures, ou entre huit et neuf. Elle se rappela qu’il avait marché à grands pas dans le parloir en chêne, qu’il lui avait commandé d’allumer du feu. C’était un homme insolent et parlant très haut, et il lui avait dit beaucoup de sottises parce que le bois était vert et ne brûlait pas. Elle se souvint d’avoir arrangé pour lui la chambre qui donne sur le jardin, d’après les ordres de Mme Duke ; elle n’avait arrangé aucune autre chambre pour Mme Duke, et elle ne savait pas où elle avait l’intention de se coucher. Elle se souvint d’avoir cherché le vin et le cognac que Mme Duke avait apportés de ses propres mains au Capitaine. Cela doit être arrivé, pensait-elle, à peu près vers onze heures, et immédiatement après cela la mère Meggis était allée se coucher, et elle ne se souvenait de rien de plus jusqu’à ce qu’elle eût été réveillée, le lendemain matin, par le constable, qui avait terrifié la pauvre vieille créature en se présentant à côté de son lit.

Voilà tout ce que la mère Meggis avait à dire, et, comme Samuel, elle donna beaucoup de peine à ceux qui l’interrogeaient, avant que l’on pût arriver à lui persuader de dire ce qu’elle savait.

Sarah fut aussi interrogée, mais elle ne pouvait rien dire de plus que ce que son mari avait déjà dit, et elle éclata si souvent en sanglots et en lamentations pour la fille de son ancien maître, que M. Bowers fut obligé de rendre l’interrogatoire aussi court que possible.

Quand toutes ces personnes eurent été interrogées, quand on leur eut lu leurs dépositions, et quand elles eurent été signées par chacune d’elles, il n’y avait plus rien à faire que de demander à l’accusée ce qu’elle avait à dire.

Millicent raconta son histoire avec un calme qu’aucune de toutes les personnes qui étaient là n’attendait d’elle. Elle décrivit l’horreur qu’elle avait ressentie au retour du Capitaine, et le trouble de son esprit, qu’elle avait presque perdu pendant cette terrible nuit. Elle dit, aussi bien qu’elle le put, l’heure à laquelle elle avait souhaité une bonne nuit au Capitaine, et le moment où elle s’était retirée dans la pièce la plus éloignée de la chambre du jardin, – c’était la chambre que sa mère avait habitée. Elle devint un peu embarrassée quand on lui demanda ce qu’elle avait fait entre cette heure – un peu plus de onze heures – et la découverte du meurtre. Elle dit qu’elle pensait être restée assise peut-être pendant plusieurs heures en songeant à ses chagrins, et n’avoir pas eu en ce moment conscience de la fuite du temps. Elle raconta bientôt comment, dans un violent accès de désespoir, elle avait pensé aux vieux rasoirs de son père, qui étaient dans cette chambre à portée de ses mains, et se rappela qu’elle avait songé que, si elle se faisait une profonde entaille à la gorge, cela terminerait tous ses chagrins dans ce monde. Mais la vue de l’acier sanguinaire, et la pensée qu’un tel acte serait un grand péché, avaient changé son projet aussitôt qu’elle l’avait conçu, et elle avait remis le rasoir dans l’étui avec une grande terreur et un sincère remords. Puis, après quelques questions et avec beaucoup de sang-froid, elle raconta l’autre dessein, presque aussi désespéré que le premier, qui lui était venu à l’esprit, et comment elle avait résolu de s’en rapporter à Duke, de le supplier de la quitter et de la laisser finir ses jours en paix ; comment, pressée de savoir le sort de cette dernière espérance, elle était allée directement à sa chambre ; que là elle l’avait trouvé gisant sur son lit. Quand le juge lui demanda si elle s’était approchée du lit pour se convaincre que le Capitaine était réellement assassiné, elle répondit négativement, mais elle ajouta qu’elle avait vu l’horrible blessure de sa gorge ; que le sang coulait de la blessure ouverte, et qu’elle savait qu’il était mort.

Elle parlait lentement, hésitant quelquefois un peu, mais elle n’était jamais embarrassée ni confuse, quoique la plume du greffier suivît chaque mot qu’elle disait aussi inexorablement que s’il eût été un ange enregistrant l’histoire de ses péchés. Un silence semblable à celui de la mort avait régné dans la salle pendant qu’elle racontait son histoire, interrompu seulement par le grattement de la plume du greffier, et par le bruit du balancier de la pendule.

— Je ne vous ferai qu’une autre question, madame Duke, – dit M. Montague Bowers, – et je vous prierai, pour votre propre considération, d’être prudente en y répondant. Connaissez-vous quelqu’un qui entretînt un sentiment de haine contre votre mari ?

Elle aurait pu dire qu’elle ne savait rien des habitudes de son mari, qu’elle ne connaissait aucun de ses compagnons, et qu’il aurait pu avoir une douzaine d’ennemis dont elle n’eût jamais entendu prononcer les noms ; mais elle avait l’esprit trop franc pour agir ainsi, et elle fit la réponse la plus simple à cette question.

— Non, je ne connais personne.

— Pensez-y bien encore, madame Duke, c’est une terrible affaire pour vous, et je ne voudrais pas pour tout au monde vous faire hâter. Connaissez-vous quelqu’un qui eut un motif pour vouloir la mort de votre mari ?

— Non, personne ! – répondit Millicent.

— Pardon ! monsieur Bowers, – interposa Darrell, – mais ma cousine oublie de vous dire que, pour n’en rien dire de mal, le Capitaine du Vautour était un individu mystérieux. Il n’aurait jamais été admis dans notre famille, si mon pauvre oncle n’en avait eu la fantaisie, et, au moment du mariage de sa fille, il était à peine responsable de ses actes les plus simples. Personne à Compton ne connaissait ce que Duke était, ni d’où il venait, et personne que le feu seigneur ne croyait qu’il était ce qu’il disait être, c’est-à-dire un capitaine de la marine de Sa Majesté. Il y a six ans, je me chargeai de découvrir la vérité, et j’ai découvert qu’à l’Amirauté on ne savait rien sur le compte de celui qui se faisait appeler le Capitaine Duke. Ni ma cousine ni ses parents ne connaissaient rien de sa vie passée. Ma cousine Millicent n’est donc pas en position de répondre à votre question.

— Pouvez-vous y répondre, vous, monsieur Markham ?

— Pas plus que ne le peut Mme Duke !

— J’en suis fâché, – dit M. Bowers sérieusement, – j’en suis très fâché, car, dans cet état de choses, mon devoir ne me laisse qu’un parti à prendre : je serai obligé de faire incarcérer Millicent Duke dans la prison de Carlisle, sous l’accusation de meurtre prémédité sur la personne de son mari.

Au moment où le juge dit ces mots on entendit dans la salle un cri perçant, mais il sortait des lèvres de Sarah et non de celles de l’accusée. Millicent était aussi calme que si elle eût été seulement un des témoins du procès ; elle consola sa vielle amie et la supplia de ne pas tant se livrer à la tristesse, car la Providence arrangerait tout, quand cela lui plairait.

Mais Sarah n’était pas si facile à consoler.

— Non, mademoiselle Millicent, non, – dit-elle, – avant aujourd’hui, la Providence a souffert qu’on pende des innocentes, et que Dieu nous pardonne d’avoir pensé si peu à elles. Que Dieu nous pardonne d’avoir pensé si peu à ces pauvres et innocentes créatures, qui sont mortes d’une mort honteuse ! Oh ! monsieur Darrell !… – s’écria Sarah avec une énergie soudaine. – Parlez, parlez, monsieur Darrell ; mon cher Samuel, parle et dis à Son Honneur que de toutes les créatures innocentes dans ce monde la fille de mon ancien maître est la plus innocente ; que de tous les cœurs tendres et compatissants que le bon Dieu ait jamais faits, le sien est le plus tendre. Dis-lui que, depuis sa naissance jusqu’à ce jour, sa main ne s’est jamais levée pour faire du mal à l’animal le plus insignifiant ; beaucoup moins encore serait-elle portée à attenter à la vie d’un de ses semblables ! Dites-lui cela aussi, monsieur Darrell, et il ne sera pas si cruel que d’envoyer ma chère et innocente enfant dans la prison des coupables !

Darrell tourna sa figure vers le mur ; on pouvait entendre ses sanglots, et personne parmi les spectateurs n’y vit rien d’indigne d’un homme. Le greffier même était ému, et quelque chose qui ressemblait beaucoup à une larme tomba sur les pages où beaucoup de crimes étaient inscrits. Mais, quelque compassion que M. Montague Bowers ressentît pour la pauvre femme qui était assise devant lui, calme et résignée, il n’en persista pas moins à faire ce qu’il croyait être son devoir, et il écrivit le document qui constatait que Millicent devait être conduite à la prison de Carlisle pour y attendre les assises du printemps.

Millicent tressaillit quand on lui dit qu’elle partirait pour Carlisle aussitôt qu’on aurait pu préparer la chaise de poste qui, bien entendu, appartenait à l’auberge et à la maison de poste tenue par Samuel, mais elle ne montra pas d’autre surprise. Les dépositions écrites furent pliées et mises sous clé dans le pupitre du juge. Le greffier se retira, et la prisonnière fut laissée sous la garde de Hugh Martin, le constable, et de son camarade l’agent de police, pour attendre l’arrivée de la chaise de poste qui la conduirait jusqu’à la première station de son triste voyage. Darrell et Sarah restèrent avec elle jusqu’au dernier moment, et ne se séparèrent d’elle qu’à la portière de la chaise de poste. Le jeune homme la prit dans ses bras avant de la mettre dans la voiture, et pressa ses lèvres sur son front glacé.

— Écoute-moi, Millicent… ma bien-aimée… ma chère Millicent… – dit-il, – et rappelle-toi toujours au milieu de ton chagrin ce que je vais te dire, et fie-toi à moi… Je consacrerai ma vie à la découverte de ce mystère… Souviens-toi de cela, Millicent, et ne crains rien…

Il l’embrassa encore une fois avant de la mettre dans la chaise de poste. La dernière fois que Darrell et Sarah la virent, elle était assise tranquillement avec Hugh Martin à côté d’elle, et les regardait par la glace de la voiture…

L’après-midi était sombre quand les chevaux partirent au galop, les roues de la voiture écrasèrent la neige sous leurs pieds… Elle était partie.

Il faut remarquer que ni Millicent ni la vieille mère Meggis n’avaient fait aucune allusion à l’étranger qui était venu au Manoir quelques heures avant la découverte du meurtre. La vérité est que cette circonstance n’ayant ostensiblement rien à faire avec l’événement terrible de cette nuit avait été tout à fait effacée de la mémoire de la bonne gouvernante aussi bien que de celle de mistress Duke.

CHAPITRE XXI

LE COLPORTEUR REVIENT UNE SECONDE FOIS À L’OURS-NOIR

Trois jours après qu’on eut emmené Millicent à Carlisle, un visiteur qu’on n’attendait pas arriva à l’Ours-Noir. Ce visiteur n’était nul autre personnage que le baronnet que Sarah avait vu pour la dernière fois devant la porte de l’église de St. Bride à Londres.

Ce voyageur distingué arriva vers le soir par la diligence de Marley, seul et sans domestique ; mais il portait toujours sa perruque blonde et son habit de velours ; la poignée de son épée était plus étincelante que jamais, les éperons de ses bottes militaires résonnaient de plus belle, bref, il n’avait abandonné aucun des grands airs qui, il y a quelque temps, avaient fait tant de sensation à l’Ours-Noir.

Il alla directement au comptoir où Samuel était assis dans une attitude mélancolique et regardait le feu d’un œil fixe. Le baronnet lui demanda si son ami le Capitaine Duke avait laissé un message pour lui.

Samuel, accablé par ce nom ainsi jeté à l’improviste, par ce nom qui depuis le meurtre paraissait avoir une signification affreuse qui lui était propre, n’eut que la force de murmurer une faible négation.

— Ah !… – dit le Capitaine Fanny, – je trouve cela très mal de sa part !

Il regarda Samuel d’un air si dur que le bon aubergiste qui, comme nous le savons, avait un tempérament timide, commença à croire qu’il était peut-être responsable de la négligence du Capitaine Duke, et il se considéra comme obligé d’en faire ses excuses.

— Mais la vérité est, monsieur, – ajouta-il en balbutiant sous l’expression féroce des yeux noirs et pénétrants du baronnet, – que quand les gens ont eu la gorge coupée pendant leur sommeil, sans avoir reçu un avertissement de ce qu’on allait leur faire, ils sont portés à négliger ces petites affaires.

— Des gens qui ont eu la gorge coupée pendant leur sommeil !… – répéta le brigand ; – quelles gens ?… La gorge de qui a été coupée ?… Parlez, vieux fou, voyons !…

— Ne soyez pas si pressé, – dit Samuel, – s’il vous plaît, ne soyez pas si pressé ; nous avons été fort émotionnés par ce qui est arrivé dernièrement à Compton. Ma femme, Sarah, a gardé le lit depuis ; mes nerfs ne sont jamais très forts, à présent que je n’en fais que très peu de cas, donnez-moi le temps, et je vous expliquerai tout.

Comment ! vous donner le temps !… – s’écria le Capitaine Fanny ; – ne pouvez-vous pas répondre à une simple question sans chercher dans votre esprit pendant une heure ? À qui a-t-on coupé la gorge ?

— Au Capitaine Duke.

— Le Capitaine Duke a eu la gorge coupée ?

— Depuis une oreille jusqu’à l’autre.

— Quand çà ?… où ?…

— Au manoir de Compton… le soir qu’il est revenu.

— Et cela était ?…

— Il y a cinq jours.

— Grand Dieu ! quelle chose extraordinaire !… – s’écria le Capitaine Fanny, – George Duke est revenu il y a cinq jours, et il a été assassiné le soir même de son retour ! Mais par qui ?… par qui ?…

— Ah ! voilà… – s’écria Samuel d’un air lamentable, – voilà ce qui a étonné tout le monde à Compton, Sarah surtout, puisqu’elle a gardé le lit depuis avant-hier, elle qui n’a jamais quitté pendant un jour le comptoir depuis qu’elle est entrée à l’Ours-Noir ; aussi tout est en désordre, et Joseph, le garçon, qui était le plus sobre des hommes pendant que Sarah gardait les clés, s’est enivré deux soirs de suite, et a versé des larmes parce que la pauvre Mme Duke est à présent enfermée dans la prison de Carlisle.

— Comment !… Mme Duke est dans la prison de Carlisle ?

— Oui… Elle est accusée du meurtre de son mari, elle qui n’a jamais fait du mal à une mouche, – dit Samuel avec plus de sympathie que de grammaire.

— Mme Duke est accusée du meurtre de son mari ?

— Oui… la pauvre chère femme !… Comment aurait-elle pu le faire ? j’aimerais bien le savoir, et si elle l’a fait, où donc est le cadavre ? Peut-il y avoir un meurtre sans un cadavre ? – s’écria Pecker revenant à ce point de la question qu’il n’avait jamais compris ; – mais la chose principale d’un assassinat est le cadavre. Quel est le plus grand inconvénient pour un assassin ?… c’est certainement le cadavre ! À quoi bon les jurés qui assistent le coroner, chargé au nom de la Couronne de s’enquérir des individus trouvés morts ?… Comment peut-il y avoir un meurtre sans un cadavre ?… Moi, je crois que le Capitaine Duke est vivant et bien portant et qu’il se cache quelque part, peut-être près d’ici… et qu’il rit sous cape parce qu’on soupçonne sa femme de l’avoir assassiné. Il est assez méchant pour cela et cela, lui ressemblerait fort d’agir ainsi.

Le Capitaine Fanny demeura silencieux pendant quelques minutes et réfléchit profondément.

— Chose étrange… chose étrange… chose étrange !… – dit-il plutôt à lui-même qu’à l’aubergiste, – il y a des gens qui ont du bonheur dès le commencement, et cet homme était un de ces gens-là. Ici le soir même de son retour, le soir même où il pensait avoir trouvé une belle fortune… Chose étrange !…

— Ne dites pas qu’il est tué, – reprit Samuel, – mais dites qu’on ne l’a pas vu depuis son arrivée.

— Qu’il soit assassiné ou qu’on ne l’ait pas vu, c’est toujours la même chose, s’il ne revient pas, mon brave homme. Puis supposons que Mme Duke soit jugée et trouvée coupable, la propriété de Compton reviendra à la Couronne.

— Je suppose que oui, – reprit Samuel, – ces espèces de choses vont ordinairement à la Couronne. La Couronne doit prendre un grand intérêt aux assassinats.

— Maintenant, voyons, Samuel, – dit l’élégant voyageur, – la meilleure chose que vous pouvez faire est d’apporter deux bouteilles de vin et de me conduire dans un salon confortable où vous me raconterez toute cette affaire !

L’aubergiste ne souhaitait rien tant que cela. Il avait acquis une grande popularité d’une manière subite et merveilleuse depuis le meurtre commis au manoir de Compton, et depuis l’instruction faite par le magistrat Bowers, dans laquelle il avait joué un rôle si important, et maintenant il se trouvait qu’il devait en raconter l’histoire à la prière de l’élégant baronnet, dont l’apparition même était suffisante pour mettre tout l’établissement de l’Ours-Noir en mouvement.

Samuel avait dit la vérité sur cette hôtellerie ; elle était vraiment en désordre. Betty la cuisinière était agitée et incertaine dans tous ses mouvements ; elle pensait beaucoup plus au meurtre qu’à ses opérations de cuisine, et, par conséquent, elle faisait toutes sortes d’erreurs ; elle encourageait les caquets des femmes paresseuses et malpropres, et les laissait flâner près de la cuisine de l’Ours-Noir ; elle perdait de temps en temps une demi-heure à la porte de derrière en causant avec le messager, et enfin elle tombait tout à fait dans des habitudes désordonnées et négligentes, entièrement contraires à ses habitudes ordinaires. Le garçon Joseph ajoutait sa quote-part au désordre général, en se levant dès le matin dans un état complet d’ivresse ; il se cachait dans des coins étranges, il essuyait les verres sales avec des tabliers encore plus sales, il cassait quatre ou cinq objets de porcelaine par jour, et le soir il se couchait de bonne heure, car il ne manquait jamais d’être ivre mort. Sarah avait jusqu’alors été la clé de voûte de cette arche domestique, et sans elle tout l’édifice tombait en ruine. La bonne créature, incapable de supporter sa cruelle séparation avec la fille de son ancien maître, avait depuis gardé son lit, refusant tout soulagement.

La pauvre Sarah n’avait aucun esprit plus fort que celui de son mari sur lequel elle pût s’appuyer et qui pût la consoler, car Darrell avait quitté l’Ours-Noir le soir même du jour où l’on avait emmené Millicent de Compton, laissant seulement un petit billet à l’adresse de Mme Pecker, dont le contenu était ainsi conçu :

 

« Ma chère Sarah,

Je te quitte pour remplir une mission qui, je l’espère, avec l’aide de la Providence, peut sauver ma pauvre Millicent. Aie patience et prie pour ma pauvre affligée.

DARRELL MARKHAM. »

 

Quoique Sarah fût malade, elle n’était pas destinée à rester longtemps sans être dérangée, car le soir même où sir Lovel Mortimer arriva à l’Ours-Noir pour ce rendez-vous avec son ami le Capitaine Duke, rendez-vous que la mort avait empêché d’avoir lieu, il vint un autre visiteur également inattendu à l’auberge principale de ce tranquille village du Cumberland.

Joseph, le garçon, après avoir pleuré copieusement, raconta une nouvelle version des événements de la nuit du meurtre à une société choisie qui l’écoutait. Ces gens étaient contents de la lui entendre raconter en l’absence de son maître, qui était enfermé avec son visiteur distingué dans le parloir blanc. Puis Joseph, après avoir souhaité une bonne nuit à la clientèle ordinaire de l’Ours-Noir, et fermé les portes à clé, se retira, et alla se coucher. La pendule du palier de l’escalier avait sonné onze heures ; Samuel et le Capitaine Fanny buvaient et parlaient toujours dans le salon au-dessus ; Sarah veillait et écoutait le bruit que l’enseigne de la porte de l’auberge faisait en battant çà et là agitée par le vent de la nuit, et Betty la cuisinière ne se couchait pas de peur que le visiteur distingué ne demandât à souper. Elle s’était assise auprès du feu dans la cuisine, où elle s’endormait légèrement de temps en temps en tâchant de raccommoder des bas de laine grise. Tout à coup la main qui tenait l’aiguille tomba à son côté, sa tête reposa sur sa large poitrine, et Betty la cuisinière, renonçant entièrement à la lutte, s’endormit profondément.

Elle semblait avoir joui d’un sommeil de quelques heures pendant lequel elle avait fait des rêves étranges et compliqués, – il y en avait un entre autres dans lequel elle avait rêvé qu’elle était à la tête d’une troupe d’agents de police qui trouvait le cadavre du Capitaine Duke debout et tout à fait droit dans la petite armoire de dessous les escaliers de la chaumière de sa grand-mère, dans un village des alentours, – quand elle fut réveillée par un coup frappé avec précaution à la porte de la cuisine et par l’horloge de l’escalier qui sonnait onze heures et un quart.

Son premier mouvement fut de crier, car crier était, à son avis, la meilleure chose à faire dans les circonstances extraordinaires ; mais, se souvenant qu’on n’était pas dans un temps ordinaire à l’Ours-Noir, et que, depuis les derniers cinq jours, toute espèce de visiteurs étrangers étaient venus à toutes sortes d’heures irrégulières, elle changea d’avis, et, allant doucement à la porte, elle l’ouvrit, et regarda dehors. Une forme noire était debout sur le seuil de la porte, tellement enveloppée par les vêtements qu’elle portait, et tellement cachée par le chapeau qui couvrait ses yeux, que, quoiqu’il y eût une nouvelle lumière qui brillât d’une lueur bleuâtre sur les toits des écuries et des appentis, on ne pouvait pas facilement reconnaître le visiteur, quel qu’il fût. Betty la cuisinière perdit tout courage, et un froid semblable à celui de la mort lui serra le cœur et monta jusqu’à la racine de ses cheveux.

Cela eût été alors un soulagement pour elle de crier, mais la possibilité de cet utile exercice était évanouie, et la femme épouvantée ne pouvait que se tenir là, et regarder d’un œil troublé la forme qui lui apparaissait sur le seuil de la porte.

Que faire, si c’était l’ombre horrible ou le fantôme du Capitaine Duke, qui s’était montré trois fois avant l’assassinat ?

Elle était venue sans doute pour montrer l’endroit où était caché le cadavre, ce qui est l’habitude des fantômes des hommes assassinés, et elle avait choisi Betty comme la personne la plus propre à aider dans l’enquête.

Même dans l’angoisse de la terreur, une vision de triomphe se présenta à l’esprit de cette simple paysanne, et elle pensa combien, sans aucun doute, elle s’élèverait dans l’estime de Compton après une telle aventure. Mais, de même qu’un humble bourgeois refuse quelquefois un honneur civique, comme un poids trop lourd à supporter pour lui, de même Betty, ne se sentant pas à la hauteur de la situation, sacrifia l’occasion de se distinguer dans l’avenir, et commença le prélude d’un long cri.

Avant qu’elle pût achever ce prélude, une main pesante s’appliqua sur sa bouche, et une voix rauque lui demanda ce qu’elle voulait dire, et pourquoi elle était aussi folle.

Comme cela n’est nullement la manière d’agir habituelle des fantômes et des revenants, car ils se contentent ordinairement de se livrer à des pantomimes et de désigner par des signes quelques endroits solitaires où ils ont ordinairement à faire, Betty prit courage, et, poussant un long soupir de soulagement, elle demanda à son visiteur qu’est-ce qu’il désirait, et s’il n’était pas honteux d’avoir ainsi tourné le sang d’une pauvre fille. L’étranger ne daigna pas entamer une discussion sur cette opération remarquable ; il poussa la cuisinière de côté, et il marcha à grands pas dans la cuisine, faiblement éclairée par le feu qui s’éteignait, et par une chandelle qui coulait.

Ayant surmonté sa première terreur, Betty s’aperçut alors que l’inconnu était un homme plus grand et plus gros que George Duke, et que sa figure ne ressemblait pas du tout à celle du marin assassiné.

Il était debout, le dos tourné vers le foyer, et il se débarrassait lentement d’un long châle de laine roulé autour de son cou, pendant qu’elle le suivait dans la cuisine. Cela fait, il ôta son chapeau, enfonça sa large main dans ses cheveux courts et grisonnants, et il regarda d’un œil fixe et d’un air de défi la fille de cuisine.

L’étranger était le colporteur qui avait volé la montre, la bourse et les cuillers d’argent de Mme Pecker, dans cette même cuisine, six ans auparavant. Oui, c’était le colporteur, mais ce n’était plus du tout le même individu à l’air heureux qu’il paraissait être à cette époque. Sa chevelure, qui tombait alors en boucles noires, épaisses et lisses, avait perdu son lustre et était rude, grisâtre, et coupée tout à fait court autour de sa tête d’une façon qui ne lui allait pas du tout. Son corps amaigri était vêtu d’une manière étrange : les manches de son habit étaient déchirées depuis le poignet jusqu’à l’épaule, et ne tenaient ensemble que par des bouts de ficelle noués çà et là ; sa chemise tombait en loques sur sa large poitrine, qui n’était couverte ni par un habit ni par un gilet, car l’un était beaucoup trop déchiré pour s’attacher sur sa poitrine, et l’autre manquait entièrement ; un de ses pieds était chaussé d’une grande botte qui montait au-dessus du genou ; l’autre d’un vieux soulier qui était attaché autour de son cou-de-pied par de vieux cordons et de la ficelle. Six ans auparavant il était gras et d’un bel extérieur, mais à présent son corps robuste était étrangement amaigri, sa chemise en loques et son habit déchiré pendaient autour de sa taille osseuse et anguleuse. Aucune boucle ne brillait actuellement à ses oreilles, aucune bague massive n’ornait ses grosses mains. Un vagabond à l’air terrible et désespéré, maigre et presque mort de faim, était debout sur ce seuil où le colporteur beau, vif et à l’air étranger, s’était présenté jadis.

Betty se préparait à commencer un second cri quand il mit subitement sa main dans sa poche, et qu’en tirant un grand couteau pliant, il s’écria d’un air féroce :

— Aussi vrai que je suis ici, la femme, si vous élevez la voix pour crier, je ferai une marque sur votre gorge qui vous empêchera de crier pour toujours.

Il ouvrit le couteau, qui fit le même bruit que le chien d’un petit pistolet, et gratta sa tête hérissée avec une de ses grosses mains noires et regarda l’arme offensive d’un air d’admiration, non pas comme s’il y pensait par rapport à la menace qu’il venait de faire, mais plutôt comme s’il songeait qu’en général c’était un instrument excessivement utile.

Puis il ferma le couteau, qui produisit un second bruit perçant, et, le mettant dans sa poche, il regarda de nouveau la cuisinière.

— Asseyez-vous là, – dit-il en montrant de la main la chaise où Betty avait posé son ouvrage quand elle s’était levée pour aller ouvrir la porte. – Asseyez-vous là, la fille, et répondez aux questions que je vais vous faire, ou…

Il plongea encore sa main dans sa poche pour finir sa phrase. Betty tomba sur la chaise qu’il lui avait montrée avec autant de soumission que si elle eût été en présence de M. Montague Bowers, le juge du pays.

— Où est votre maîtresse, la fille ? – demanda le colporteur.

— Elle est malade et garde le lit.

— Et votre maître ?

Betty lui dit où Samuel était.

— Ainsi, – grommela l’homme, – votre maîtresse est malade et elle garde le lit, et votre maître boit du vin avec un monsieur dans le parloir blanc… Et quel est ce monsieur ?…

Betty ne se souvenait jamais très bien des noms, mais, après bien des méditations, elle finit par dire que le monsieur se nommait… sir Lovel… quelque chose.

Le colporteur éclata d’un gros rire, une espèce de rire immodéré, rauque et affamé, qui semblait sortir d’un corps à moitié mort de faim.

— Sir Lovel, quelque chose, – dit-il ; – ce n’est pas Mortimer, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est ça, – reprit Betty.

Le colporteur rit encore.

— C’est sir Lovel Mortimer ? Eh bien, c’est drôle ! chose étrange que, des trois cent soixante-cinq jours qui font une année, sir Lovel Mortimer choisisse celui-ci pour venir à Compton-des-Bruyères. Est-il venu souvent ici ?

— Il n’est jamais venu ici qu’une fois avant ce soir, et c’était à Noël dernier.

— Et il est ici ce soir ! C’est un drôle d’individu. Je connais sir Lovel Mortimer, et sir Lovel Mortimer me connaît intimement.

Betty sembla un peu incrédule à cette assertion.

— Oh ! vous pouvez en être étonnée, la fille, – murmura le colporteur ; – mais, malgré cela, je vous dis que c’est bien vrai. Je présume que votre baronnet porte à présent un bel habit orné de dentelles, n’est-ce pas ?

— De la dentelle en argent, – reprit la fille, – et la poignée de son épée brille comme du diamant, et ses yeux sont plus noirs que ses bottes, et plus brillants que les boucles de sa cravate de dentelle ; et il est hardi, ma foi ! – ajouta Betty, se souvenant d’une escarmouche qu’elle avait eue avec le Capitaine Fanny dans un corridor sombre, une fois qu’il désirait l’embrasser.

— Oh ! il est hardi, n’est-ce pas ? – grogna l’étranger. – Je crains que sa hardiesse ne l’emporte trop loin un jour, s’il ne fait pas grande attention à ce qu’il fait, et s’il se fait des ennemis de ceux qui peuvent le trahir, oui, et qui certainement le feront, s’il se montre désagréable. Je présume qu’il est très bien habillé, n’est-ce pas, la fille ?

Betty le regarda d’un œil fixe et d’un air vague.

— Il est dans le parloir blanc, – dit-elle, – avec mon maître.

— Voyons, madame la cuisinière, – dit le colporteur, – il est très pénible de parler lorsqu’on a l’estomac vide, et je n’ai pas mis dans le mien une bouchée depuis l’aube de ce satané jour d’hiver. Ainsi, je vous serai obligé de me donner quelque chose à manger et à boire avant que nous allions plus loin.

En voyant quelque chose qui ressemblait à de l’hésitation sur la figure de la fille, il frappa lourdement de sa main sur la table en proférant un juron terrible.

— Apportez-moi ce que je désire, – rugit-il, – entendez-vous ? Croyez-vous qu’il y ait quelque chose dans cette maison que je ne puisse pas avoir, si je la demande ?

Dans son agitation et dans sa terreur, Betty apporta un choix étrange de nourriture, et elle revint à l’étranger affamé, chargée d’un aloyau froid, de la carcasse d’un poulet qui avait été cuit pour le dîner du Capitaine Fanny, de deux oignons crus, d’une botte d’herbes sèches, de la moitié d’une tourte de confitures, et d’un morceau de lard. Mais le colporteur n’était nullement disposé à être difficile. Il s’élança comme un animal vorace sur les viandes qu’elle lui avait servies, il tailla avec son couteau de grandes tranches dans le morceau de viande, et n’attendit pas même qu’on lui donnât un grain de sel pour relever le goût de sa nourriture. Il mangea avec une telle avidité que cela ne dura que très peu de temps ; puis, poussant son assiette loin de lui avec un grognement de satisfaction, il dit d’un ton féroce ce seul mot :

— Cognac.

Betty secoua la tête ; elle lui expliqua qu’il était impossible de lui donner aucune boisson, car le comptoir était fermé, et son maître en avait la clé.

— Vous êtes des gens aimables et hospitaliers ! – dit le colporteur en essuyant sa bouche toute grasse avec sa main. – Enfin, écoutez-moi : c’est une double affaire qui m’amène de si loin, du comté de Southampton à Compton-des-Bruyères, et cette affaire est premièrement et principalement de voir votre maîtresse, et secondement de rencontrer un ami que j’ai quitté il y a plus d’une quinzaine d’années, et qui m’a donné rendez-vous ici ; mais je crois que je suis arrivé avant lui. Cet ami est un homme comme il faut et bien né, et son nom est George Duke, le Capitaine du Vautour.

Betty la cuisinière tendit ses mains jointes d’une manière suppliante.

— Assez ! – s’écria-t-elle, – assez ! En voilà deux cette nuit, car celui qui est en haut a dit qu’il avait un rendez-vous ici avec le monsieur assassiné.

— Quel monsieur assassiné ?

Betty lui raconta l’histoire qui avait été si souvent racontée pendant les cinq derniers jours. Elle la raconta d’une manière un peu inintelligible et incohérente, mais avec assez de clarté pour faire comprendre au colporteur le grand fait du meurtre du Capitaine.

— On lui a coupé la gorge depuis une oreille jusqu’à l’autre, la nuit même de son retour, – dit l’homme, – voilà une affaire maladroite. Il aurait beaucoup mieux valu qu’il restât où il était, je crois. On n’a point volé d’argent ni d’argenterie, et sa jeune et jolie femme est dans la prison de Carlisle, accusée de son assassinat… Voilà une drôle d’histoire. J’ai toujours pensé que le diable en voulait à George Duke, mais sa mauvaise chance paraît l’avoir quitté à la fin.

Or, le lecteur se souvient peut-être que, quand le Capitaine Fanny avait appris le meurtre, il avait fait l’observation que l’homme assassiné avait été dès le commencement un garçon malheureux, ce qui prouve combien les opinions de deux personnes sur le même sujet peuvent être différentes.

— Ainsi, le Capitaine Duke a été assassiné… c’est une très mauvaise chose pour moi, – grommela le colporteur, – car je connaissais un des secrets de ce brave marin qui aurait fait que sa maison eût été comme si elle m’eût appartenu, et que sa bourse aurait été à moi jusqu’à la fin de mes jours. Je ferai bien de voir votre maîtresse, sans perdre plus de temps, ma fille. Est-ce que sa chambre est près du parloir où est votre maître avec le baronnet ?

— Non, la chambre de ma maîtresse est à l’autre bout du corridor.

— Bien ! allez lui dire que celui qui est venu ici il y a six ans, et qui a accepté le petit cadeau qu’elle fut assez bonne pour lui faire, est revenu et désire la voir tout de suite.

Sarah ne dormait pas ; une grande Bible était ouverte sur la table, près de son lit, et elle leva la tête de dessus l’oreiller lorsque Betty entra en courant dans la chambre.

Betty était essoufflée, et Sarah vit à la figure de la bonne que quelque chose était arrivé.

— Encore ! – s’écria-t-elle, quand la cuisinière lui eut dit qu’il y avait un homme en bas qui demandait à la voir ; – encore ! Que c’est cruel… que c’est cruel qu’il soit venu dans ce moment-ci… quand mon esprit est plein de la pauvre Millicent, et quand je prie nuit et jour que quelque chose arrive pour justifier son cher nom. Cela semble très cruel en vérité, très cruel !…

— Il y a bien des choses dans cette vie qui semblent cruelles, – dit une voix près de la porte entrouverte.

Et le colporteur maigre, s’avançant à grands pas, entra sans cérémonie dans la chambre.

— Presque mourir de faim et faire une longue promenade dans la neige lorsqu’on est à peine chaussé est très cruel, aussi bien maintes autres choses que je pourrais citer. Vous pouvez vous en aller, jeune femme, – ajouta-t-il en s’adressant à Betty, et en lui montrant la porte, – vous pouvez vous en aller, et souvenez-vous que ce que j’ai à dire est plus intéressant pour votre maîtresse que pour vous, de sorte qu’il n’est pas nécessaire que vous écoutiez à la porte ; mais ayez l’œil au guet, et prévenez-nous si votre maître ou son convive quitte le parloir blanc, vous comprenez ? Maintenant, allez.

De peur qu’après tout elle ne le comprît pas, il mit sa rude main sur son épaule et la poussa hors de la chambre. Cela fait, il ferma la porte à clé, traversa la chambre, et s’assit délibérément dans un fauteuil à côté du lit de la malade.

— Hé bien ! Sally, – dit-il en regardant autour de la chambre, tandis qu’il parlait à Mme Pecker, comme s’il cherchait quelques articles de valeur qui pourraient être cachés çà et là, – je présume que vous ne vous attendiez guère à me voir dans un pareil accoutrement.

Il leva son bras maigre, et secoua la manche déchirée de son habit et les pitoyables haillons de sa chemise pour attirer son attention sur l’état de ses vêtements.

— Je ne m’attendais guère à vous revoir après ces six années, – dit Sarah doucement.

— Oh ! vous ne m’attendiez pas, n’est-ce pas, madame Pecker, comme on vous appelle par ici ? Je ne vous dois point de remerciements pour le compliment que vous faites à mon bon sens. Vous croyez qu’après être venu par hasard dans cet endroit, où je vous ai trouvée vivant à votre aise avec de l’argent placé à la Banque peut-être et de l’argenterie, et Dieu seul sait quoi, vous croyez que j’étais assez fou, après avoir vu tout cela, pour prendre seulement une valeur de quinze livres, de m’en aller content, et de rester absent six années, vous avez cru tout cela, n’est-ce pas, madame Pecker ?

Quelques personnes mal intentionnées prétendaient que Sarah était une femme acariâtre ; si elles avaient pu voir sa figure blanche et suppliante tournée vers l’étranger, elles auraient peut-être changé d’opinion sur son compte.

— Je pensais… – dit-elle en hésitant, – je pensais que vous auriez assez de compassion, sachant ce que vous m’avez fait souffrir il y a des années, années depuis longtemps passées, et voyant qu’il avait plu à la Providence de me rendre heureuse à la fin, je pensais que même votre cœur cruel aurait eu de la compassion pour moi, et que vous vous seriez contenté de prendre tout ce que j’avais à vous donner, et de vous en aller tranquillement pour toujours.

Le colporteur la regarda et sourit dédaigneusement et d’un air féroce ; il leva son bras pour la deuxième fois, et cette fois il ôta ses haillons, et lui montra sa chair amaigrie.

— Est-ce que cela a l’air de dire que j’aurais beaucoup de compassion pour vous ? – s’écria-t-il d’une voix sauvage, – pour vous qui nagez dans l’aisance et dans le luxe, pour vous qui avez de la bonne nourriture à manger, du bon vin à boire, du bon feu pour vous chauffer, des vêtements chauds à vous mettre sur le corps, et de l’argent dans votre poche ? Mais, quand bien même je vous parlerais depuis ce moment jusqu’à la clarté du jour, je ne pourrais jamais vous faire comprendre tout ce que j’ai souffert dans les six années infernales qui se sont passées depuis que je suis venu à ce village pour la dernière fois.

— Vous avez été sur mer ?

— Cela ne vous regarde pas. Je n’ai pas été où les hommes apprennent la pitié et la compassion, et des sentiments pareils à ceux dont vous venez de parler. J’ai été là où les êtres humains sont plus dangereux les uns envers les autres que ne le sont les animaux sauvages, là où les hommes se servent plus souvent de leurs couteaux que de leurs langues, là où, s’il y avait jamais un peu d’amour ou de compassion dans le cœur d’un pauvre malheureux, il en serait arraché et changé en haine, voilà où j’ai été.

— Et vous êtes venu ici pour me demander de l’argent ! – dit Sarah, regardant en frissonnant la sombre figure de l’homme.

— Oui !

— Combien vous faut-il ?

— Cent livres !

Elle secoua la tête d’un air désespéré.

— Je n’en ai pas trente ! – dit-elle ; – chaque liard que je possède est mis dans cette boîte qui est sur la commode aux poignées de cuivre. La clé est dans la poche de la robe qui est accrochée à la colonne du lit. Vous pouvez prendre tout ce qu’il y a là, si vous voulez l’accepter, mais je n’en ai pas davantage.

— Mais vous pouvez en avoir davantage ; vous pouvez en demander à Pecker.

— Non… non…

— Vous ne lui en demanderez pas ?

— Non, pas un sou…

— Alors, moi, je vais le lui demander tout de suite ; je vais le lui demander…

— Ah ! Thomas !… Thomas !…

Elle leva ses mains d’un air suppliant, et elle colla sa main sur sa bouche comme si elle eût voulu l’empêcher de parler, mais il la rejeta sur l’oreiller.

— Je lui dirai que je suis votre vrai mari aux yeux de la loi, Thomas Masterton, et que je n’ai qu’un mot à dire pour que vous soyez obligée de sortir de cette maison, et de me suivre partout où je voudrai vous emmener.

Un moment elle reposa sur l’oreiller ; tout son corps était agité par une tempête de sanglots ; puis, se levant subitement, elle regarda l’homme en face, et dit délibérément :

— Eh bien ! dites-le-lui donc, Thomas, dites-lui que vous êtes mon mari qui m’a trompée quand j’étais une simple et pauvre fille… qui m’a frappée et m’a presque fait mourir de faim… qui m’a enlevée de chez moi et éloignée de mes amis… qui m’a pris mon unique enfant pendant que je dormais… et qui est resté absent dix-sept longues années pour revenir me réclamer, maintenant que je suis la femme heureuse d’un honnête homme. Dites-lui que vous êtes Thomas Masterton, le contrebandier et le voleur. Mais laissez-moi vous dire d’abord que, si vous osez jamais vous mettre entre lui et moi, je saurai trouver promptement des gens qui vous feront payer très cher votre cruauté.

Le colporteur essaya de rire, mais il ne put y parvenir, même faiblement.

— Vous avez toujours le cœur bien indépendant, Sarah, – dit-il, – et votre maladie ne vous l’a pas ôté. Vous ne demanderez pas d’argent à Pecker ?

— Je ne lui demanderai pas un liard !…

— Supposons que j’aie un secret à vendre, et que j’en demande cent livres, voudriez-vous m’obtenir cet argent ?

— Un secret ?

— Oui. Vous venez de parler de votre fils que vous aimiez si tendrement. Supposez que je puisse vous dire où il est… près de vous… me donneriez-vous une centaine de livres pour cette nouvelle ?

Sarah secoua la tête d’un air triste.

— Je vous connais, – dit-elle, – c’est ignoble de tâcher de me tromper.

— Voyons, – répondit le colporteur, – vous êtes très méfiante ce soir, mais je sais bien que, si vous faites un serment sur la Bible, vous ne le romprez pas ; jurez-moi sur cette Bible que, si je vous dis où est votre fils et que si je vous l’amène, vous me donnerez les cent livres dans le courant de la semaine.

Il ferma la Bible et la mit dans ses mains ; elle pressa ses lèvres sur la couverture du volume.

— Je le jure, – dit-elle, – sur cette Bible, par ce livre saint.

— Très bien ! votre fils est à présent assis avec Pecker dans le parloir blanc, à l’autre bout du corridor. Il se nomme sir Lovel Mortimer ; mais ses amis, ses compagnons, et les constables de Bow Street, l’appellent le Capitaine Fanny. C’est un des brigands les plus fameux qui aient jamais essayé d’échapper à Jack Ketch.

CHAPITRE XXII

MÈRE ET FILS

Samuel et son hôte étaient attablés et buvaient dans le parloir blanc. Entre onze heures et minuit, ils furent troublés par un violent carillon de la sonnette de la chambre à coucher de Sarah. Samuel était un mari trop bon pour ne pas reconnaître la vibration de cette sonnette particulière. Sans attendre et sans s’excuser auprès de son noble visiteur, il quitta donc le parloir à la hâte, et courut le long du corridor qui conduisait à la chambre de Sarah. Le colporteur avait quitté cette pièce sous la conduite de Betty, à qui Mme Pecker avait ordonné de trouver pour lui une chambre à coucher dans un des greniers au-dessus de l’écurie.

Sarah était donc seule quand l’aubergiste entra dans la chambre pour répondre à l’appel de la sonnette.

— Samuel, – dit-elle, mettant ses mains sur son front, comme si elle eût voulu calmer l’agitation de son esprit, – suis-je folle ou ai-je rêvé ?… Qui es là-bas dans le parloir blanc ?

— Le gentilhomme qui est venu à Noël, Sarah ; le gentilhomme…

— Les yeux… les yeux noirs et inquiets comme ceux de mon petit enfant, – s’écria Sarah d’une voix qui était presque un cri perçant, – j’aurais dû le reconnaître… à ses yeux… j’aurais dû le reconnaître…

Épouvanté, son mari crut qu’elle était dans un paroxysme de délire.

— Sarah, – dit-il, – Sarah, qu’est-ce que c’est ?…

— Les yeux, – répétait-elle, – les yeux de l’enfant dont tu m’as entendu parler ; l’enfant que j’ai perdu longtemps avant de te connaître, Samuel, l’enfant dont le cruel père était mon premier mari, Thomas Masterton…

— Mais pourquoi parles-tu de lui ce soir, Sarah ?

— Oui, pourquoi est-ce que je parle de lui ce soir ? – répéta-t-elle d’un ton sauvage, en repoussant ses cheveux de son front avec ses mains brûlantes de fièvre, – pourquoi est-ce que je parle de lui ce soir ? Qui est dans le parloir blanc ?

— Sir Lovel Mortimer, – répliqua Samuel, de plus en plus convaincu que sa femme avait le délire de la fièvre.

— Sir Lovel Mortimer, connu de ses amis, de ses compagnons et des officiers de police de Bow-Street sous le nom du Capitaine Fanny, – dit Sarah lentement, et répétant les mots de Thomas Masterton : – laisse-moi le voir.

Samuel épouvanté la regarda d’un œil fixe.

— Laisse-moi le voir !… – répéta-t-elle.

— Voir qui ?…, sir Lovel Mortimer ?… le baronnet ?…

— Le jeune homme aux yeux noirs, le pauvre malheureux garçon… le… laisse-moi le voir… laisse-moi le voir.

Samuel haussa les épaules de désespoir. Nous savons que c’était une créature simple et fidèle ; si sa femme malade lui avait demandé d’apporter la lune à côté de son lit, il aurait sans doute fait quelque faible effort pour la satisfaire. Ce n’était donc que très peu de chose de marcher le long du corridor et de demander au baronnet s’il voulait bien faire une visite à la chambre d’une malade. Sir Lovel était peut-être très savant dans la pharmacie, et il était possible qu’il saignât avec adresse, comme quelques messieurs de la campagne dans ce temps, et il pourrait peut-être faire disparaître cette fièvre et ce délire terribles.

En effet, on eût dit que sa présence avait une influence consolante sur la bonne malade, car Sarah lui fit doucement signe de prendre un siège à côté de son lit, puis, tournant sa figure blanche, mais tranquille, vers Samuel, elle lui ordonna de quitter la chambre.

Étant seule avec le jeune brigand, elle resta tout à fait immobile pendant quelques minutes, regardant – ah ! Dieu seul sait avec quel amour maternel et avec quel mouvement de désir elle regarda le profil accentué de cette jeune figure blême et amaigrie par maintes débauches, de sorte qu’à la fin le jeune homme perdit tout à fait patience.

— Je ne peux pas concevoir, madame, que vous m’ayez envoyé chercher pour le seul plaisir de me regarder, – dit-il ; – je sais que je ne suis pas mal tourné, mais je ne suis pas comme les figures de cire de l’abbaye de Westminster, qui ne sont bonnes qu’à être regardées. Il est tard, et j’ai passé une journée fatigante, – ajouta-t-il en bâillant – avez-vous quelque chose à me dire ?

— J’ai appris de mauvaises nouvelles ce soir, – dit Sarah lentement, – de tristes nouvelles d’un enfant unique que je croyais mort et enterré depuis longtemps.

Le Capitaine Fanny ne fit aucune réponse. Il pensait que l’esprit de celle qui parlait était égaré, et qu’il valait mieux la laisser parler sans faire aucun effort pour la questionner ou pour la contredire : mais les mots qu’elle dit ensuite firent monter le sang à son visage et battre son cœur, qui au fond n’était pas celui d’un lâche.

— Une personne est venue ce soir et m’a dit qui vous êtes, – dit-elle.

Qui il était !… Cette malade qu’il trouvait dans cette auberge solitaire d’un paisible village du Cumberland, où il se croyait tout à fait libre de jouer son rôle de baronnet et de grand seigneur, hors du danger que la justice, qui était presque toujours sur ses traces, pût le trouver ; – cette faible femme le connaissait et pourrait le dénoncer. Dès son enfance même il avait joué avec le gibet, et après ces quelques battements de cœur causés par la surprise, il se remit et se sentit capable de tenir résolument tête au danger.

— Vous me connaissez ?

— Oui, vous êtes un brigand, et on vous appelle le Capitaine Fanny.

Il saisit le poignet de Sarah dans sa main effilée et nerveuse.

— Vous ne me trahirez point !

Elle secoua la tête, le regarda, et sourit tristement.

— De toutes les créatures du monde, – dit-elle, – je serais la dernière à le faire.

— Peu m’importe, – murmura-t-il en se parlant à lui-même et pas à Sarah. – Quelques mois, peut-être quelques semaines de plus ou de moins. J’en ferais peu de cas, si ce n’était pas pour Jack Ketch.

— Henri Masterton, – dit la malade – dites-moi où et comment vous avez passé votre vie ?

Elle l’appela par un nom qu’il n’avait pas entendu depuis dix-sept ans, et la légère rougeur qui y était apparue quitta ses joues creuses, les laissant aussi blanches que la couverture du lit de Sarah…

— Vous êtes étonné que je connaisse votre nom, – dit Mme Pecker, – mais… ô mon fils ! mon fils ! il est étonnant que lorsque je vous ai vu, à Noël dernier, je n’aie pas deviné la cause de mon agitation… Comme s’il pouvait y avoir une autre cause à cette agitation… Comme s’il pouvait y avoir une autre figure au monde qui pût faire battre mon cœur comme il a battu ce soir-là… Comme si je pouvais ressentir à la vue d’aucune autre figure ce que j’ai ressenti à la vue du visage d’un petit enfant qui, il y a vingt-quatre ans, m’a regardée au berceau, de mon propre petit enfant !

Le jeune homme ouvrit la bouche pour respirer, et, se tournant subitement vers Sarah, il lui parla d’une voix sourde et rauque.

— Que voulez-vous dire ?… – dit-il, – que voulez-vous dire ?… J’ai entendu dire à mon père que j’étais né dans le Cumberland, et qu’il avait quitté ma mère, et qu’il m’avait enlevé à elle alors que je n’étais qu’un petit enfant… Que voulez-vous dire ?…

La Bible que Sarah avait baisée quelque temps auparavant était ouverte sur la table à côté de son lit. Elle étendit sa main et, la posant sur la page ouverte, elle dit d’un air solennel :

— Je veux dire, Henri Masterton, que je suis la malheureuse femme et la pauvre mère que cet homme a abandonnée, et que vous êtes mon enfant.

Le jeune homme laissa tomber sa tête sur la couverture et sanglota tout haut ; sa mère pleurait et le caressait.

— Mon fils !... mon fils !… – s’écria-t-elle. – M’a-t-on dit la vérité ?… Est-ce vrai ?…

— Que je suis un voleur et un brigand… Oui, ma mère !… et que je n’ai jamais été honnête depuis mon enfance… Oui, ma mère !… et que je n’ai jamais vécu avec des honnêtes gens depuis que je puis m’en souvenir… Oui, ma mère !… Mon père m’a battu, il m’a maltraité, il m’a laissé des jours entiers dans quelque caverne affreuse, semblant oublier qu’une créature, qui était son fils, était de ce monde : mais il n’oublia pas de m’apprendre à voler, et je fus très intelligent à suivre ses leçons. Je l’ai quitté quand j’avais dix ans, et j’ai vécu avec des Bohémiens, des voleurs, des vagabonds et des mendiants jusqu’à ce que je fusse devenu plus adroit dans tous leurs méchants tours que ceux qui avaient trois fois mon âge ; ils me dorlotaient et me gâtaient à cause de ma beauté et de mon adresse ; après cela je les quittai, et je me liai avec un homme qui fut d’abord mon maître, puis mon domestique, mais qui, dès le commencement, étouffa la voix de ma conscience, et m’ôta toute espérance de devenir un meilleur homme. L’histoire de ma vie remplirait vingt volumes, mais vous pouvez en lire la morale en trois lignes. Dès le commencement, ma vie a été celle qui conduit directement au gibet.

Pour dire tout cela il avait relevé la tête. Les larmes qu’il avait versées étaient déjà à moitié séchées par la fièvre de ses joues brûlantes, et ses yeux brillaient d’une lueur sinistre.

— Dis-moi, mon fils, – reprit Sarah ce se serrant contre ce fils nouvellement retrouvé, – dis-moi, n’y a-t-il aucun danger ?… est-ce que ta vie est en danger ?

Il secoua tristement la tête.

— Je ne me suis jamais soucié où, quand, et comment je la risquais, – répondit-il. – Je l’ai souvent presque perdue pour un pari, mais ce soir je sens combien j’aimerais à la garder par amour pour toi, ma mère.

— Et y a-t-il du danger ?

— Il y en a beaucoup, si l’on me trouve, mais, si je peux seulement échapper au gibet deux mois encore, Jack Ketch perdra ses honoraires.

— Comment, mon cher enfant ?

— Parce qu’un savant médecin de Londres m’a dit, il y a quinze jours, après m’avoir examiné la poitrine, et après m’avoir frappé jusqu’à ce que je perdisse patience, que je n’ai presque plus de poumons, et que je n’ai plus que trois mois à vivre.

Sarah regarda sa figure et ses joues creuses et maigres, ses lèvres sèches et pâlies par la fièvre, l’éclat de ses grands yeux noirs qui les faisait ressembler à du verre, l’aspect aigu et maigre de ses traits ; elle vit les signes et les indices d’après lesquels il n’était pas nécessaire d’être médecin pour lire le triste verdict : – CONDAMNÉ À MORT !

CHAPITRE XXIII

DÉCOUVERTE DU CADAVRE

On trouva le cadavre de George Duke.

Près de deux mois s’étaient écoulés depuis cette nuit de janvier dans laquelle Millicent était entrée en courant, à moitié folle, dans le vestibule de l’Ours-Noir, pour raconter son effrayante histoire, car cette malheureuse femme avait langui près de deux mois dans la prison de Carlisle, en attendant qu’on ouvrît les assises du printemps, et que ces doctes et savants magistrats, ces jurés sages et honorables qui devaient décider si cette faible main avait ôté la vie à un de ses semblables fussent réunis.

On trouva le corps du Capitaine dans un étang obscur derrière les écuries du Manoir de Compton. Personne ne pourrait dire comment on n’avait pas découvert cette cachette dans l’enquête générale qui avait été faite immédiatement après le meurtre. Tous les hommes qui avaient participé à cette enquête déclarèrent avec emphase qu’ils avaient regardé partout, et cependant il était évident que personne n’avait regardé là, car la fin de mars approchait et les habitants de Compton n’avaient d’autre occupation que de parler du procès de mistress Duke qui allait avoir lieu, lorsqu’un beau jour les chevaux de trait de la ferme du Manoir de Compton ne voulurent pas boire l’eau stagnante de cet étang, et les miasmes terribles qui s’en exhalaient firent que les laboureurs de la ferme tâchèrent de découvrir la cause du mal. Une triste horreur fut mise en plein jour par cette enquête. On trouva au fond de cet étang le corps d’un homme tellement décomposé qu’on put à peine constater aucune ressemblance avec un être humain. Il était là sans doute depuis cette nuit de janvier où la neige, en continuant à tomber, avait effacé les traces des pas de l’assassin, et avait formé un rideau qui avait caché le crime.

La cour des écuries se trouvait derrière les parterres et les allées du petit jardin qui était au-dessous de la chambre du jardin où George Duke avait été assassiné. Entre la cour des écuries et ce petit jardin négligé, il n’y avait aucune barrière, excepté une haie et une petite porte à claire-voie. La distance entre cette porte et l’étang était d’à peu près trente mètres. Il était donc assez probable que le meurtrier avait dû choisir cet endroit pour cacher sa victime ; mais celui qui avait traîné le corps de Duke de la chambre du jardin à l’étang avait eu une autre tâche à remplir avant de terminer son affreuse besogne. Toutes les pièces d’eau de Compton étaient gelées pendant cette nuit de janvier, et il avait fallu que l’assassin fît un trou dans la glace avant de jeter le corps dans l’étang ; et l’eau avait gelé de nouveau sur ce trou avant la matinée du lendemain, et d’ailleurs ce trou étant bien couvert de neige, il n’était pas si extraordinaire que ceux qui avaient cherché le cadavre n’eussent pas découvert cette cachette.

Les dépouilles mortelles furent déposées dans une des chambres du Manoir de Compton, et le coroner fit l’enquête relative au corps qu’on venait de trouver.

Les détails du meurtre étaient déjà si connus par tous ceux qui étaient là, qu’il n’y avait point de motifs pour les répéter ; de sorte qu’on ne dit que très peu de chose, excepté ce qui avait rapport à la découverte du corps.

Personne ne semblait douter que ce fût le cadavre de Duke, quoiqu’il y eût très peu de signes qui pussent en faire reconnaître l’identité dans ces dépouilles décomposées. Le peu de vêtements en haillons pourris qui étaient sur le cadavre n’étaient que les fragments d’une chemise, d’un pantalon, et d’une paire de bas. Il n’y avait point de vestige de l’habit usé, avec les boutons de marine, ni du chapeau à trois cornes, ni du gilet, ni des bottes que le Capitaine portait quand il était revenu à Compton. Cependant ces objets avaient disparu dans la nuit du meurtre.

Le jury n’essaya pas d’éclaircir cette partie du triste mystère ; il ne se tourmenta pas non plus à tâcher de comprendre comment les faibles mains de Mme Duke auraient pu traîner le corps d’un homme robuste de la chambre du jardin jusqu’à l’étang derrière les écuries. La justice à cette époque faisait lestement ce qu’elle avait à faire.

Le jury rendit un verdict qui dit simplement, qu’on avait trouvé un corps dans un étang situé dans la propriété du Manoir de Compton, et qu’on supposait que ce corps devait être le cadavre de Duke que jusqu’ici on n’avait pu retrouver.

Deux mois s’étaient écoulés depuis que M. Bowers avait fait subir à Millicent un interrogatoire, et l’on n’avait pas revu Darrell. Des lettres assez brèves arrivaient de temps en temps à l’adresse de Sarah, lui apprenant combien le jeune homme travaillait pour tâcher de sauver sa cousine, mais chaque lettre témoignait moins d’espérance que la dernière, et Sarah commença à désespérer qu’il fût capable de secourir l’infortunée prisonnière qui languissait dans la prison de Carlisle.

Sarah avait visité plusieurs fois cette ville pour aller voir la fille de son ancien maître, et chaque fois elle avait trouvé Mme Duke aussi calme et aussi résignée ; il est vrai qu’elle était pâle, maigre et affaiblie, mais elle était moins changée que Sarah n’avait pensé la trouver après ce long emprisonnement.

Une fois, seulement une fois, Millicent laissa échapper quelques mots qui firent frissonner d’horreur le cœur de celle qui l’écoutait.

Ce fut vers la fin de son triste emprisonnement que Mme Duke glaça d’effroi le cœur sincère de son amie. Sarah lui avait lu la dernière lettre de Darrell dans laquelle il disait qu’il luttait courageusement contre le désespoir, et promettait qu’il travaillerait jusqu’à sa mort pour justifier sa cousine. Quand Sarah arriva à cette phrase, Millicent se tordit les mains, et commença à pleurer en disant tristement :

— Pourquoi Darrell prend-il tant de peine pour moi ?… Que le pire qui puisse arriver m’arrive !… – Je n’ai que très peu de désir de vivre plus longtemps, et après tout, Sarah… qui peut dire que je suis innocente du meurtre de George.

— Mademoiselle Millicent !… Mademoiselle Millicent !…

— Qui peut le dire ?… Je sais que j’étais presque folle pendant la nuit cruelle où mon mari revint chez lui. Qui sait si ce n’est pas, comme M. Bowers le pense, moi qui l’ai tué dans un paroxysme de folie ? Dieu sait que j’étais presque folle cette nuit-là.

Sarah tomba à genoux aux pieds de Millicent.

— Oh ! mademoiselle Milly, – s’écria-t-elle – pour l’amour que vous me portez, pour l’amour de ce Dieu miséricordieux qui nous regarde et qui voit votre faiblesse, ne dites pas ces terribles mots… Savez-vous que si vous dites, la semaine prochaine, dans le palais de justice, ce que vous m’avez dit aujourd’hui, vous vous condamnerez à une mort certaine ? Moi, je sais que vous êtes innocente, mademoiselle Millicent, et vous le savez aussi. Il ne faut pas que cette pensée vous quitte jamais, jamais… car, quand la foi de votre innocence vous quittera, vous serez folle ! Souvenez-vous que, n’importe ce que les autres pensent de vous… de quelque manière que les juges les plus sages puissent vous juger… souvenez-vous toujours, et même jusqu’à la mort, – s’il faut que cela arrive, – que vous êtes innocente !

Sarah ne se contenta pas de cette adjuration, elle fit une visite au directeur de la prison, et étant admise en sa présence, elle l’implora de mettre quelque femme bonne et discrète dans le cachot de Mme Duke pour la soigner et la veiller, car la pauvre dame était en danger de devenir folle par l’effet de ce long emprisonnement solitaire.

— Je vous demanderais bien la permission de rester avec elle moi-même, la pauvre chérie, – dit Sarah, – mais j’ai quelqu’un à la maison dont les jours sont presque comptés.

Mme Pecker parlait avec une énergie sincère qui portait la conviction avec elle, et quoique ce temps-là ne fût pas un temps où l’on montrât beaucoup de miséricorde, et qu’on ne fit alors que très peu d’attention à cette fiction de la loi qui prétend croire à l’innocence d’un homme jusqu’à l’heure de sa condamnation, le directeur accéda à la prière de Sarah, et une femme, qui elle-même était en prison pour quelque petit péché, fut mise auprès de Millicent pour alléger les horreurs de son cachot.

Sarah avait beaucoup de peine à supporter ce triste printemps. Elle avait raconté à Samuel autant de l’histoire de son fils qu’elle l’avait osé ; elle lui avait dit cependant que le colporteur était le frère de son mari mort, Thomas Masterton, et très peu de chose des crimes de son fils. Elle lui avait dit ce qui est propre à adoucir les cœurs les plus austères envers les coupables ; elle lui avait dit que, quelques défauts que Henri Masterton eût pu avoir, il serait bientôt trop tard pour qu’il pût en faire une expiation terrestre, et qu’il serait bientôt face à face avec un juge qui était plus sage et cependant plus miséricordieux qu’aucun magistrat du comté de Cumberland ou du monde entier.

De sorte que le simple et doux Pecker ouvrit ses bras au fils mourant du vagabond Thomas Masterton, et que le digne Thomas, après avoir joui du repos d’une bonne nuit et d’un bon déjeuner, s’en alla à grands pas par un sombre jour de février, après avoir laissé un message pour dire à Mme Pecker qu’il reviendrait avant la fin de la semaine pour la petite affaire dont ils avaient parlé.

Betty remplit ce message avec une louable exactitude, et Mme Pecker comprit parfaitement que la petite affaire dont il était question était les cent livres qu’elle avait promis de donner au colporteur pour prix de son secret. Sarah obtint facilement cette somme de son confiant mari, qui alla au bourg une après-midi pour toucher l’argent à la banque. Mais il arriva dans l’intervalle que Thomas Masterton, dans un nouvel habit complet, se prit à faire le fanfaron dans la grande rue du bourg, et que son faible naturel le poussa à mettre sa grosse main dans la poche d’autrui. Était-ce parce qu’il avait vécu longtemps dans un pays étranger ou parce qu’il n’avait pas pratiqué cet art depuis longtemps, je n’en sais rien, mais Thomas Masterton fut cette après-midi si loin d’arriver à son succès ordinaire, qu’il fut pris sur le fait par celui dont il avait l’intention de dévaliser la poche, qu’on le remit au constable.

Cette malheureuse circonstance l’empêcha, bien entendu, de venir réclamer la récompense que Sarah lui avait promise, et la bonne femme, après avoir vécu plusieurs jours et plusieurs nuits dans la crainte perpétuelle de son arrivée, commença à croire que quelque heureux hasard était survenu pour l’éloigner d’elle.

Elle avait assez à faire de soigner son fils malade, qui gardait toujours la chambre, couché dans un confortable grenier de la maison, et personne ne savait où il était, excepté sa mère, Samuel et le médecin qui le soignait.

Le brillant sir Lovel Mortimer – le célèbre Capitaine Fanny – n’aurait pu trouver ailleurs une cachette plus sûre que la chambre du grenier de cette vieille auberge. Bow Street était fatigué d’attendre la récompense qu’on avait promise pour sa prise. Ses compagnons, qui auraient pu le dénoncer sans scrupule, l’avaient perdu de vue, et il semblait presque que le brigand eût disparu de cette mer courroucée de la vie humaine sans laisser même une bouteille d’eau pour marquer l’endroit où il s’était enfoncé.

CHAPITRE XXIV

LE PROCÈS DE MILLICENT

Darrell n’avait pas perdu son temps. Le noble gentilhomme écossais qu’il servait était prêt à lui donner toute assistance dans son affliction, et trois jours après l’interrogatoire devant M. Montague Bowers, le procès de Millicent fut remis aux mains d’un des avocats les plus distingués. Des officiers de police de Bow Street avaient été prendre des informations, mais, de quelque côté qu’on regardât l’affaire, elle avait toujours un aspect sinistre.

En tâchant de connaître les antécédents de Duke, on avait découvert qu’il avait bien mérité le pire de tous les destins qui auraient pu lui échoir. On fit des recherches qui prirent beaucoup de temps, et qui révélèrent que le bon vaisseau le Vautour avait été saisi et brûlé par un vaisseau français, près des côtes de Barbarie, et que le Capitaine George Duke et son second, un nommé Thomas Masterton, avaient été envoyés aux galères par le gouvernement français comme corsaires et négriers, et soupçonnés d’être des assassins, et qu’ils s’étaient échappés tous les deux ensemble, le 1er janvier de cette même année.

L’avocat chargé par Darrell de préparer la défense de sa cousine croyait qu’il serait avantageux de découvrir où était ce Thomas Masterton ? dans l’espérance qu’on pourrait obtenir de lui quelque indice qui put guider dans la recherche de ce mystère, car il avait été le compagnon de l’homme assassiné.

On mit plusieurs fois une annonce dans la Gazette de Londres, et le résultat fut qu’on reçut une lettre du gouverneur de la prison de Carlisle, qui contenait des renseignements sur cet homme. Thomas Masterton était maintenant en prison pour quelque petit vol, et il attendait aux assises une sentence qui devait décider du sort de Mme Duke.

Un des agents de police les plus capables d’Old Bailey fut retenu par les avocats à qui était confiée la défense de Millicent. Darrell pria ces bons messieurs de n’épargner ni peine ni argent pour obtenir l’acquittement de sa malheureuse cousine, mais le défenseur secoua la tête en regardant ses notes, et il dit franchement à Markham qu’il ne voyait aucune lueur d’espoir dans cette triste affaire.

La veille du jour où l’on allait prononcer la sentence de Millicent, la diligence du Nord emmena Darrell, M. Pauncet, le procureur, et M. Horace Weldon, l’avocat de Carlisle, où le lendemain une femme délicate de vingt-sept ans devait répondre à l’accusation d’un meurtre prémédité.

La veille du jugement, Sarah quitta son fils mourant. La pauvre femme vint à Carlisle accompagnée de Samuel, qui était un des témoins cités par l’accusation, et dont l’esprit était presque perdu par la responsabilité de sa position.

Les rayons d’un froid soleil de mars éclairaient tous les coins du palais de justice, rempli d’une multitude confuse quand on conduisit Millicent à sa place, sur le banc où l’on met les criminels pour répondre à une accusation de meurtre. Sa santé était tellement affaiblie par son long emprisonnement, que ses gardes furent pris de compassion pour elle, et lui permirent de s’asseoir pendant l’interrogatoire.

Cinquante années après, des gens qui demeuraient à Carlisle pouvaient raconter l’histoire de cette tête blonde éclairée par les faibles rayons du soleil du printemps, et de cette figure délicate, amaigrie et flétrie par l’anxiété et la souffrance, mais toujours très belle dans sa calme blancheur.

— Non coupable !

La voix distincte et argentine avec laquelle ces deux mots furent prononcés pénétra jusqu’au coin le plus éloigné du tribunal. Il y avait une conviction générale parmi les assistants que cette faible femme avait certainement commis le crime horrible dont elle était accusée. La foi dans la sorcellerie n’était pas encore éteinte dans ce pays du Nord. Cette jolie femme, qui s’asseyait là avec une tranquillité presque surhumaine, était-elle soutenue dans son procès par le diable lui-même ? Sa jeunesse et sa beauté étaient contre elle dans l’opinion de ces simples gens du Nord. Ses pareilles n’avaient-elles pas été brûlées sur un bûcher pour des crimes semblables au meurtre de Duke ? et qui, si ce n’est le diable et ses acolytes, aurait pu lui donner le pouvoir de commettre le crime et de porter le corps de son mari par un escalier en pierres et à une distance de près de quarante mètres ? Car c’était un point remarquable que, plus incroyable et plus impossible était le crime qu’on supposait avoir été commis, d’autant plus déterminés étaient ces gens dans leur conviction de la culpabilité de l’accusée.

Les preuves fournies par les témoins étaient semblables à celles exposées et fournies naguère devant M. Montague Bowers. Samuel devint encore vague et obscur quand il s’agit de l’identité de George Duke, capitaine du Vautour, avec ce fantôme, ce revenant qui était apparu à trois reprises différentes dans le courant de ces sept dernières années.

Les provinciaux écoutèrent avec un intérêt ardent l’histoire du revenant, mais on n’en pouvait rien conclure qui pût jeter quelque lumière sur le meurtre affreux qui avait été commis au Manoir de Compton.

Samuel, dans un interrogatoire où on lui fit des questions captieuses pour voir s’il se couperait, raconta fidèlement la première apparition du revenant qui avait eu lieu dans le crépuscule d’un soir d’octobre, et il continua de dire que la prisonnière actuellement devant la cour avait vu le même fantôme trois mois après sur la jetée de Marley ; il dit aussi que le revenant s’était présenté de nouveau le soir même où le meurtre avait été commis, et qu’il avait amené avec lui un cheval en mauvais état, maigre, mais qui était positivement de chair et de sang, et qu’un maussade valet d’écurie était venu chercher ce cheval, qu’il n’avait pas voulu dire d’où il venait, ni par qui il était envoyé, mais qu’il avait payé l’argent pour la nourriture du cheval, l’avait monté, et s’en était allé.

Tout ceci avait une telle allure de sorcellerie, que cela produisit plutôt une prévention contre Millicent qu’en sa faveur. Il y avait évidemment du sortilège au fond de cette affaire, et il était très probable que cette sorcière aux cheveux blonds avait le pouvoir de faire venir sa victime dans deux ou trois endroits à la fois pour l’accomplissement de ses desseins impies.

Or, pendant que les faits racontés par Samuel produisaient cet effet sur la portion ignorante de l’assemblée, les auditeurs plus instruits croyaient que l’histoire entière était quelque création confuse qui sortait de l’esprit troublé de Pecker, comme les ombres vaporeuses et les feux follets sortent d’un sol marécageux et fangeux. M. Weldon, l’avocat chargé de la défense de Millicent, était tout à fait de cette opinion, et il n’avait que très peu d’espérance qu’en suivant ce guide il en pût résulter quelque bien, car, au lieu d’éclaircir l’affaire, il ne faisait que la rendre plus obscure. Si une douzaine d’ombres du Capitaine étaient apparues simultanément dans une douzaine d’endroits différents, le fait de leur apparition n’aurait pas pu faire disparaître l’autre fait, celui de la disparition du marin, la mare de sang qui était sur le parquet de la chambre du jardin, et la terrible série de preuves contre l’accusée, preuves fondées sur un concours de circonstances qui lui étaient défavorables, et qui rattachaient Millicent au crime affreux qui avait été commis.

Ce fut une tâche cruelle pour Darrell de se placer sur le banc des témoins et de répondre aux questions que l’avocat de la Couronne lui posa, car il savait bien que chaque mot qu’il disait ne pouvait qu’aider à la condamnation de sa malheureuse cousine. Quand on lui demanda s’il n’avait jamais vu le fantôme du Capitaine, il raconta la rencontre qu’il avait faite sur les bruyères de Compton, quand on l’avait volé et blessé, et aussi l’histoire que Ringwood le jeune seigneur lui avait racontée de sa rencontre avec un homme, qu’il avait cru être Duke, dans une maison de Chelsea.

La mère Meggis, la femme de charge sourde, Hugh Martin, le constable, et Sarah furent alors interrogés, avec le même résultat que dans l’occasion précédente, et le procès fut terminé. Il y avait des preuves accablantes contre la malheureuse femme qui était devant le tribunal.

Une pendule en dehors du palais de justice sonna trois heures à l’instant où l’avocat de la Couronne s’assit. Plus de la moitié du jour avait été employée à l’interrogatoire de ces témoins.

Après avoir lu la déposition faite par Millicent devant M. Montague Bowers, le défenseur fit un commentaire sur les faits qui y étaient mentionnés.

— Il y a deux ou trois choses, messieurs les jurés, – dit-il, – sur lesquelles je désire attirer votre attention particulière. La première est l’invraisemblance de la supposition que ma cliente, une femme faible et délicate, dont la santé était tellement affaiblie par la surexcitation et l’agitation qu’elle avait subies, aurait eu assez de force pour porter le corps d’un homme robuste pendant une distance de quarante mètres, et, en outre, de briser la glace épaisse, et de jeter le susdit corps dans l’étang où le cadavre qu’on dit être celui de George Duke a été trouvé. Cependant, convenons que ce qui serait très difficile à aucun être raisonnable soit possible, est-ce que ma cliente, après avoir fait un effort presque surhumain pour cacher la principale preuve de son crime, se serait hâtée de faire connaître le fait par une révélation qui n’était pas nécessaire ? Une pareille conduite n’aurait pu être suggérée que par l’aliénation mentale, et sa déposition, que je tiens dans ma main, et que je viens d’avoir l’honneur de vous lire, n’admet pas une telle explication. Tout y est clair et lucide, il n’y a point de contradiction, point d’inconséquence. Ma cliente raconte les événements de cette terrible nuit sans aucune hésitation et sans aucune réticence. Tout y est dit, à partir du moment où elle a été laissée seule avec le Capitaine Duke, jusqu’à celui où elle est entrée dans sa chambre et l’a trouvé blessé dans son lit ; et cependant, messieurs, c’est sur cette déposition faite volontairement par ma cliente que vous voudriez fonder la supposition de sa culpabilité. Mettez de côté cette déposition, et quelle preuve avez-vous qu’un meurtre ait été commis ? Aucune !… Une mare de sang dans la chambre où dormait l’homme qu’on ne pouvait pas d’abord retrouver, et la découverte d’un corps trop décomposé pour être reconnu. Ces faits, avec la disparition de Duke, sont les seules choses que nous ayons entendues aujourd’hui, et ces faits ne forment pas une preuve suffisante qu’un meurtre ait été commis. Le Capitaine aurait pu se rompre une artère, et il aurait pu quitter Compton par sa propre volonté, pour quelque projet que nous ne pouvons pas approfondir, ne connaissant pas le mobile de sa conduite. J’appellerai tout à l’heure un témoin qui prouvera que cet homme était un scélérat et un coquin, qu’il a passé sept ans de sa vie aux galères, et qu’il s’en était seulement échappé trois semaines avant son retour à Compton. C’était un misérable capable de tous les crimes. Sa disparition peut être un complot affreux par lequel il espère se venger sur cette malheureuse femme. Ne rejetez pas ces suppositions parce qu’au premier coup d’œil elles vous semblent improbables : – elles ne peuvent pas être plus incroyables que la supposition de la culpabilité de ma cliente. Un sang innocent a été trop souvent répandu par suite d’erreur judiciaire. L’affaire d’Ambroise Gwinett, qui sans doute vous est connue, peut fournir un parallèle singulier avec celle que nous devons décider aujourd’hui. Ma première proposition est que peut-être aucun meurtre n’a été commis ; ma seconde proposition est que, si Duke a été vraiment assassiné, il est tombé victime de quelque personne ou de quelques personnes inconnues qui avaient un intérêt à le faire mourir. Aucune chambre n’était plus facile à ouvrir que celle où il était couché, et une personne désirant entrer dans cette maison entrerait naturellement par la porte de cette chambre, qui, selon la déposition de ma cliente et celle de Marthe Meggis, la gouvernante, était seulement fermée par un verrou. Il a fallu que la chambre fût envahie par quelque personne dont l’intention était de piller la maison, qui pensait que la femme Meggis était la seule habitante, et qui ne savait pas que Duke fût là. Le meurtrier, quel qu’il fût, a été sans doute dérangé dans son horrible occupation par l’entrée de ma cliente, qui dit dans sa déposition qu’elle a eu beaucoup de peine à ouvrir la porte. Il a donc bien eu le temps de se cacher avant qu’elle entrât dans la chambre. Immédiatement après avoir fait la découverte de l’assassinat, elle s’enfuit de la maison, laissant tout en sûreté pour l’assassin. Il a fallu que deux heures s’écoulassent dès ce moment jusqu’à l’arrivée de Hugh Martin et de M. Darrell ; pendant cet intervalle, le meurtrier a bien eu le temps de cacher le corps et d’emporter les habits de sa victime ; car il faut vous rappeler que toutes traces des vêtements que Duke portait avaient disparu quand le constable et M. Markham firent leur première enquête au Manoir. Je vous demande, messieurs les jurés, si pour un instant vous croyiez que ma cliente soit coupable, que pensez-vous qu’elle ait fait de ces habits ? Quel temps, quel moyen, quelle occasion avait-elle pour cacher les lourds vêtements que portait son mari ? Moi, je réponds sans hésitation qu’elle n’en a eu aucun.

M. Horace Weldon finit sa plaidoirie par un appel éloquent aux jurés.

Thomas Masterton fut le premier témoin qu’on appela pour la défense.

Il fut très difficile d’obtenir la vérité de cet homme ; il riposta à toutes les questions qu’on lui posa d’une manière qui aurait excité beaucoup d’admiration à Old Bailey ; mais il avait un praticien d’Old Bailey à combattre, qui l’obligea à dire comment lui et Duke avaient pu s’échapper des galères.

Toutes les oreilles écoutaient tout ce que cet homme disait, tous les yeux le regardaient fixement, pendant qu’il raconta son histoire, et toutes les personnes présentes tressaillirent d’horreur en voyant le changement qui se fit soudain dans la contenance de celui qui parlait.

Au milieu d’une phrase, Masterton s’arrêta, et les joues pâles et blêmes, les yeux tout grands ouverts, il regarda à travers les têtes des avocats et celles de la foule qui entouraient la porte du palais de justice, qui était dans une position un peu élevée, et communiquait par un perron à la partie principale du bâtiment.

Un homme qui venait d’entrer dans la salle se tenait au sommet de ce perron, isolé de tous les autres spectateurs. Il parlait à voix basse à un agent qui était près de lui ; il avait l’air de lui confier un message, et il semblait, aux manières de l’homme, que l’affaire de l’inconnu n’était pas une affaire ordinaire.

— Pourquoi vous arrêtez-vous, monsieur Masterton ? – demanda le défenseur de Millicent.

Le témoin leva lentement la main, et désigna du doigt l’étranger qui était au sommet du perron.

— Parce que le Capitaine George Duke vient d’entrer dans la salle.

Il y eut un mouvement parmi la foule des spectateurs. Millicent était restée tranquillement assise sur le banc des criminels, la tête penchée en avant, et les mains posées sur ses genoux ; pendant tout le procès, elle avait eu l’air d’un spectateur qui n’avait aucun intérêt à ce qui se passait, et à qui l’issue de l’affaire était bien indifférente ; mais quand Masterton dit ces mots, elle leva la tête et regarda dans la direction que la main du témoin avait indiquée, et elle articula un faible cri de terreur.

Elle ne s’évanouit pas, mais elle s’assit comme une personne transfigurée ; ses yeux bleus étaient ouverts autant qu’ils pouvaient l’être, et elle regarda l’inconnu avec une profonde horreur.

— Encore !… – murmura-t-elle, – encore !… encore !… »

L’agent à qui le nouveau venu avait parlé se fraya un chemin à travers la foule, et il dit quelques mots tout bas à l’oreille de l’avocat de Millicent.

L’avocat se tourna vers le juge avec un geste de surprise.

— Milord, – s’écria-t-il, – j’ai toujours été moi-même convaincu de l’innocence de ma cliente, et je confesse franchement que ma liste de témoins n’était pas très forte, mais à présent je suis en droit d’appeler un nouveau témoin… je suis à présent en droit de déclarer qu’aucun meurtre n’a été commis, et que George Duke est dans ce moment-ci devant le tribunal.

— Non… non… non !…

C’était des lèvres de la prisonnière que ce faible murmure s’échappa ; mais à ce moment tous les yeux étaient fixés sur l’étranger aux yeux bruns, qui était maintenant placé sur le banc des témoins, Masterton ayant cédé sa place au nouveau venu.

— Restez où vous êtes, monsieur Masterton, – dit l’avocat de Millicent ; – peut-être aurons-nous besoin de vous tout à l’heure.

Le marin se recula de quelques pas sur le banc des témoins, regardant d’un œil fixe le nouveau venu. Sa figure portait une expression particulièrement embarrassée, et il grattait sa tête rasée avec un geste lent et réfléchi.

— Puis-je vous demander, monsieur le Capitaine Duke, – dit le défenseur, – pour quelle raison il vous a plu de vous absenter jusqu’à ce que votre femme ait été mise sur le banc des criminels sous l’accusation d’un meurtre prémédité sur votre personne ?

Il commençait à faire sombre dans les coins les plus reculés du palais, et l’obscurité avançait aussi lentement sur les bancs des criminels et ceux des témoins. Deux ou trois huissiers commencèrent à allumer les bougies dans les flambeaux à bras de cuivre ; mais la lumière rouge du soleil couchant n’avait pas entièrement disparu du bâtiment, et les grandes fenêtres étaient rouges de la dernière lueur du jour.

Dans cette demi-lumière, l’homme qui était sur le banc des témoins regarda lentement autour de la salle, examinant avec soin les figures anxieuses tournées vers lui. En regardant ainsi, il ne pouvait pas voir le visage blême de l’accusée, ni ses yeux fixés comme des yeux qui regardent un revenant.

— Je suis resté absent, – dit l’homme, – parce que je n’avais pas reçu un accueil très agréable de ma femme. Nous nous étions querellés avant que je me couchasse, et ayant trop bu, et étant découragé par l’accueil que j’avais reçu, je pensai que la vie était si peu de chose, que je me suis coupé la gorge, dans l’espoir d’en mourir ; mais, quoique j’aie perdu assez de sang pour guérir vingt malades de la fièvre, je ne me suis pas fait d’autre mal que de me rendre raisonnable. De sorte que j’ai étanché la blessure en m’enveloppant la gorge d’un fichu de laine, et que je suis sorti aussitôt de la maison, ayant l’intention de ne jamais revoir la femme qui est ici présente. J’ai marché dans la campagne pendant une distance de seize milles, et j’ai pris une place dans la diligence d’York d’où j’allais à Londres, où je suis resté depuis. Il y a trois jours que par hasard un paragraphe d’un journal m’a appris le mal causé par mon absence. J’ai pris immédiatement ma place dans la diligence du Nord, et me voici pour justifier ma femme de l’accusation qu’on a portée contre elle.

L’homme regarda autour de lui quand il eut fini de parler. L’avocat de Millicent froissa ses papiers dans sa main. Il y eut un peu de désappointement parmi les spectateurs. L’affaire se terminait d’une manière très ordinaire, et le Capitaine Duke devait avoir honte de se jouer ainsi d’une assemblée anglaise.

L’avocat de la Couronne se leva dans cette conjoncture.

— Mon savant collègue a oublié, – dit-il, – que la personne qui dit être le Capitaine Duke n’a été reconnue que par un homme, et que cet homme est un témoin pour la défense. Messieurs les jurés auront besoin d’une preuve plus forte de son identité avant d’admettre qu’aucun meurtre n’a été commis.

— Je ne crains rien, – répliqua l’avocat de Millicent ; – appelez Samuel et Sarah Pecker, Darrell Markham, Marthe Meggis et Hugh Martin.

On appela les témoins.

— Soyez assez bon, Capitaine Duke, pour vous placer dans l’endroit le plus éclairé de la salle, – dit l’avocat.

L’homme s’approcha et se plaça dans la pleine lumière des bougies. Il portait les mêmes habits qu’il avait portés la nuit de son arrivée à Compton : l’habit bleu usé, aux boutons de marine, et orné de fragments de galons ternis ; les bottes fortes, et le gilet qui montrait la corde, et le chapeau à trois cornes usé par le mauvais temps. Ses cheveux blonds ardents étaient attachés par un ruban, et ses yeux bruns avaient la même expression cruelle qu’on pouvait se souvenir d’avoir vu briller dans ceux de George Duke.

L’un après l’autre, les témoins attestèrent son identité. Hugh Martin, le constable, fut le dernier à jurer.

— Je connaissais très bien le Capitaine Duke, – dit-il, – et je peux jurer que celui que je regarde n’est nul autre que lui. Si l’on désire une meilleure preuve de son identité, je crois que je peux la donner.

— Donnez-la, alors, il nous la faut absolument, – reprit l’avocat de Millicent.

Le constable prit quelque chose dans la poche de son gilet et le présenta au défenseur. C’était un de ces boutons que portent les marins avec un fragment de drap bleu usé attaché à la monture.

— Je l’ai ramassé dans le parloir de chêne du Manoir de Compton, la nuit où l’on a supposé que le meurtre avait été commis, – dit Hugh. – Je crois que vous le trouverez pareil aux autres qui sont sur l’habit de cet individu.

Quand on l’examina, on trouva qu’il était pareil aux autres ; ils étaient d’une fabrique étrangère et portaient les armes du Roi d’Espagne : on n’avait jamais acheté ces boutons-là à Londres.

— Messieurs les jurés, – s’écria Horace Weldon, – il n’est pas nécessaire de vous retenir plus longtemps, il n’est pas nécessaire de presser M. le Capitaine Duke de nous dire les motifs qu’il a eus pour tenir une conduite si extraordinaire. Il a été reconnu devant le tribunal par six témoins. L’innocence de ma cliente est si apparente que je vous demande de l’absoudre sans quitter vos sièges.

Le juge parla très brièvement.

— Messieurs les jurés, dit-il, – je suis d’accord avec l’honorable défenseur. La chose me semble très simple, et ce que vous avez à faire est assez clair. »

Les jurés se parlèrent entre eux à voix basse ; il y eut dans la foule un murmure de satisfaction réprimé et un cri convulsif de Sarah. Le principal juré se leva et adressa la parole au juge :

— Nous trouvons la prisonnière innocente.

Cette fois les applaudissements éclatèrent bruyamment.

Pour la première fois, pendant cette journée, Millicent se leva de son siège, et se tournant vers les jurés qui venaient de l’acquitter, elle dit avec une calme résolution :

— Je vous remercie, messieurs, de votre bonté pour moi, mais, cet homme-là n’est pas mon mari !

L’avocat de Millicent s’était assis, et était occupé à rassembler ses papiers. Il se leva lorsqu’elle parla.

— Messieurs, messieurs ! – dit-il, – les événements d’aujourd’hui ont dérangé l’esprit de ma cliente. Je vous prie de n’y faire aucune attention. Monsieur le Capitaine Duke, emmenez votre femme.

— Je répète, – dit Millicent, – que cet homme n’est pas mon mari.

— Oh ! je l’ai bien dit ! je savais bien comment cela finirait, le jour où elle m’a parlé dans son cachot, la pauvre et innocente chérie, – s’écria Sarah en se tordant les mains, tandis qu’elle et Darrell s’avançaient pour emmener Millicent du tribunal. – Je savais bien que ces cruelles souffrances la rendraient folle.

— Que les amis de Mme Duke l’emmènent du tribunal, – dit le juge.

— Je ne bougerai pas avant que j’aie parlé, milord, – s’écria Mme Duke. – Est-ce que je parle comme une folle et en ai-je l’air ? Cet homme n’est pas mon mari. George Duke a été tué dans la nuit du 30 janvier dernier. C’est son cadavre que j’ai vu étendu dans la chambre du jardin, le sang en coulait par une grande balafre dans la gorge. Quant à cet homme qui est là, ce n’est pas une chose nouvelle pour moi de voir l’ombre de mon mari. Je l’ai vue, il y a sept ans, sur la jetée de Marley, lorsque les horloges de l’église sonnèrent minuit.

L’histoire du fantôme du Capitaine Duke, que Samuel avait racontée, frappa l’esprit des spectateurs, et mainte joue devint pâle à la pensée que l’homme, qui était debout et sur qui la lumière brillante des bougies frappait, pouvait être une ombre.

L’homme lui-même regarda Mme Duke d’un air renfrogné.

— Ma femme est folle, – dit-il. – Faut-il que nous restions ici toute la nuit pour écouter son délire ?

— Quelqu’un veut-il faire à cet homme deux ou trois autres questions ? – dit Mme Duke.

Le défenseur de Mme Millicent Duke lui répliqua :

— Oui, madame, si vous le désirez réellement.

— Oui, je déclare que je le désire très ardemment.

— Alors, je suis à vos ordres.

— Demandez-lui s’il a en sa possession une seule boucle d’oreille, un diamant monté en or indien d’un travail curieux, fin et délicat.

L’homme prit dans sa poche de gilet un petit sac en toile, en tira le bijou et le donna à l’avocat.

— Peut-être cela contentera-t-il ma femme ? – dit-il.

— Le bijou est d’accord avec votre description, madame Duke, – dit l’avocat, – êtes-vous contente ?

— Pas encore ; soyez assez bon pour lui demander ce que mon mari m’a dit quand il a pris ce bijou ?

L’homme sourit.

— Qu’est-ce qu’un mari aurait pu dire à sa femme en recevant un souvenir d’elle, – reprit-il ; – que dirait-il, si ce n’est de lui promettre de le garder fidèlement, et de ne pas le donner à quelque femme qu’il pourrait rencontrer dans les pays étrangers ?

— Vous l’entendez, vous l’entendez ! – s’écria Millicent, – il ne peut pas me dire ce que George Duke m’a dit, quand il a reçu ce bijou de mes mains, il y a sept ans. Il m’a dit que, n’importe qui viendrait à moi, se disant mon mari, serait un imposteur s’il ne pouvait montrer ce bijou.

— Alors, – dit l’avocat en haussant les épaules avec impatience de la sottise de sa cliente, – maintenant que cette personne peut montrer le bijou, c’est une nouvelle preuve de son identité.

Millicent porta la main à son front et demeura silencieuse pendant quelques minutes.

— Qui que ce soit qui a assassiné mon mari on a emporté ses vêtements. Cette boucle d’oreille était dans la poche de son gilet.

Il y avait dans la sincérité de celle qui parlait une ardeur qui portait la conviction dans l’esprit de ceux qui l’écoutaient. M. Horace Weldon croyait réellement que l’homme qui était là était George Duke, le Capitaine du Vautour. Cependant, et malgré lui, il était ébranlé dans sa conviction par les paroles et par l’aspect de cette femme si calme, qui semblait vouloir attacher de nouveau la corde qu’on venait de détacher de son cou.

L’avocat de Millicent était habile à étudier les physionomies, et il fixa ses yeux sérieux sur la figure de l’homme qui se tenait sur le banc des témoins. Ensuite il regarda un peu à droite, où le digne Thomas Masterton était debout sous la garde d’un des agents, étant, comme nous savons, seulement élargi pour le moment de la prison pour assister à ce procès. Les deux hommes se regardèrent sérieusement, et la bouche de Masterton remua avec une contorsion particulière, qui pouvait être ou un mouvement convulsif ou un signal.

C’était un signal, car il fut accompagné d’un geste de la main ; une espèce de geste très commun parmi les voleurs et les vagabonds français.

— Comment osez-vous faire des signes à cet homme ? – s’écria l’avocat en regardant Masterton d’un œil fixe et sévère.

— Que cet homme me fasse le contre-signe, – dit Thomas, – s’il le peut ! S’il ne le peut pas, il n’a jamais été aux galères, et il n’est pas George Duke.

— Il n’est pas George Duke ?

— Non, j’en ai douté depuis que j’ai affirmé son identité. S’il est George Duke, qu’il se déshabille et montre ses épaules nues devant le tribunal. S’il est George Duke, qu’il montre sur son dos la marque des criminels, qu’il montre une marque pareille à celle que je peux montrer, car George Duke et moi nous ayons été pris le même jour, et nous avons été marqués le même jour.

— Je présume que vous n’aurez aucune répugnance à faire cela, monsieur le Capitaine Duke ? – dit l’avocat après une pause.

La figure de l’étranger devint rouge de colère.

— Parbleu ! – s’écria-t-il, – j’ai une certaine répugnance à le faire. Du diable ! messieurs, est-ce qu’il faut qu’un homme se déshabille devant un tribunal pour montrer une marque honteuse que les ennemis de son pays ont brûlé dans sa chair, afin de prouver son identité, après qu’une demi-douzaine de témoins en ont juré ? Est-ce qu’il faut qu’un homme fasse cela parce qu’il plaît à une femme folle de renier son mari ? Pardieu ! c’en est assez pour remuer la bile du plus grand lâche qui ait jamais marché sur le sol britannique.

Comme il parlait, il regarda d’un air de défi autour de lui ; et il y eut un murmure d’applaudissement dans la salle.

— Voyons, monsieur, voyons, – dit le juge, – je ne désire pas vous faire faire quelque chose qui vous soit désagréable, mais il me semble que nous nous enfonçons dans un mystère que, peut-être, nous ne pourrons jamais éclaircir. Voici cinq personnes qui jurent que vous êtes George Duke, et en voici deux autres qui jurent que vous ne l’êtes pas. Il faut que la question soit décidée avant que vous quittiez ce tribunal, ou Millicent Duke ne le quittera pas avec une réputation sans tache. Il n’est pas nécessaire que vous vous déshabilliez devant tout le tribunal ; vous pouvez vous retirer avec deux personnes nommées par moi, et leur montrer la marque du fer.

L’homme resta silencieux, puis, après une longue pause, il regarda autour de lui d’un air résolu, et dit :

— Et si je nie que j’aie jamais été aux galères ?

— Alors vous mettrez de nouvelles difficultés dans l’affaire, – reprit le juge. – Thomas Masterton a juré que lui et George Duke avaient été pris ensemble sur le Vautour, le jour où il a été brûlé par les Français, qu’ils ont été jugés ensemble, et qu’ils se sont échappés ensemble dans les premiers jours du mois de janvier dernier.

— Tout cela est bien vrai, milord, – dit Thomas avec fermeté.

À ce moment, une faible voix s’interposa, une figure pâle se montra parmi la foule qui entourait Millicent, et Pecker, de l’Ours Noir, réclama l’attention de la cour.

— Je sais qui c’est, – dit-il ; – c’est le revenant !… le fantôme qui m’a demandé quel chemin il fallait prendre pour aller à Marley ; le revenant que M. Darrell a rencontré sur les landes de Compton ; le fantôme que Mme Millicent a vu sur la jetée de Marley.

C’était quelque chose d’étonnant de voir l’animation du petit aubergiste. Masterton frappa de sa main sur la barre de bois devant lui.

— Fantôme ! – cria-t-il. – Que Dieu nous bénisse ! Cet homme n’est point un revenant. Je sais qui il est. L’idée m’en est venue juste en ce moment, et j’étais un fou de ne pas y penser. Cet homme est le plus grand ennemi de George Duke.

Un changement affreux fut visible sur la figure de l’homme lorsque Masterton dit ces mots, et il regarda à la dérobée autour de lui, comme s’il cherchait comment il pourrait sortir de la salle ; mais il était tellement entouré qu’il ne pouvait pas plus s’échapper que s’il eût été lié par des chaînes de fer.

— Comment !… comment !… monsieur Masterton, – dit le juge, pendant que les spectateurs étonnés regardaient le marin.

— Je dis que cet homme est celui que George Duke haïssait plus que le Capitaine français qui a brûlé son vaisseau, ou le juge qui l’a condamné aux galères. Cet homme est le frère jumeau de George Duke.

— Son frère !

— Oui, son frère jumeau, et il lui ressemblait tant que sa mère n’a jamais pu les distinguer quand ils n’étaient pas ensemble. Le Capitaine m’a raconté toute l’histoire pendant un calme plat, près des côtes d’Afrique. George se fit marin et s’enfuit quand il avait quinze ans. L’autre, James, a été un voleur et un scélérat depuis qu’il a pu marcher seul ; George avait maintes fois payé pour les péchés de son frère, car aucun magistrat et aucun constable ne pouvaient distinguer l’un des jeunes gens de l’autre. James était un menteur et un poltron, toujours prêt à s’en aller tête baissée quand il y avait du danger, et à laisser son frère George dans l’embarras, et quelques tours pareils à celui-là ne dissipaient pas la haine qui existait entre eux, de sorte que quand George Duke, se fit marin, le dernier mot qu’il a dit en quittant l’Angleterre a été pour maudire son seul parent vivant et son frère jumeau. Remarquez, – ajouta Thomas Masterton, – que je vous raconte l’histoire comme le Capitaine me l’a racontée. James Duke et moi nous ne nous sommes jamais rencontrés avant ce soir, mais je sais une personne qui le connaît très bien.

— Voilà une singulière histoire, – dit le juge, – et s’il ne peut pas la contredire, elle prouve que cet homme est coupable d’un parjure.

— J’ose dire qu’il ne peut pas la contredire, milord, – interposa l’avocat de Millicent, – si cet homme qui porte les habits que George Duke a portés la nuit de sa disparition n’est pas George Duke, comment rend-il compte de la possession de ses habits, milord ? J’ose dire que cet homme est l’assassin de son frère. Il est reconnu par Sarah Pecker comme étant l’homme qui est venu à l’Ours-Noir quelques heures avant que le meurtre fût commis. Il a laissé un cheval à l’auberge pendant trois jours, et, au lieu de revenir lui-même, il y a envoyé un commissionnaire le chercher. Il se présente aujourd’hui devant ce tribunal avec une histoire invraisemblable, afin de se faire passer pour le mari de mistress Duke, et pour obtenir la possession de sa fortune. Où a-t-il été et qu’a-t-il fait depuis la disparition de George Duke ? Qu’il produise des témoins pour répondre à ces questions, et en même temps qu’il soit arrêté sous la prévention d’avoir commis un parjure et un meurtre. Je vous demande, milord, d’ordonner qu’on arrête cet homme.

Le juge donna son approbation à l’idée exprimée par son savant collègue, et le fantôme de George Duke, ou son ombre, ou son frère jumeau, fut emmené du tribunal, et écroué dans la prison de Carlisle, jusqu’à ce qu’on eût trouvé des renseignements qui pussent lui rendre la liberté ou qui justifiassent son emprisonnement jusqu’aux assises prochaines.

Les vigoureux bras de Darrell portèrent Millicent hors du tribunal. Son faible corps céda à la fin, et elle s’évanouit pendant que Masterton racontait son histoire.

De bonne heure, le lendemain, on la ramena à Compton-des-Bruyères, pas à la vaste et vieille maison où le meurtre avait été commis, mais à une agréable chambre de l’Ours-Noir, où elle fut fidèlement servie par Phœbe, la jolie femme de chambre, Sarah étant tout occupée à soigner son fils.

La carrière de Henri Masterton, autrement le Capitaine Fanny, autrement sir Lovel Mortimer, était presque finie ; il languit pendant une quinzaine de jours après le procès de Millicent, et il conserva toutes ses facultés jusqu’à son dernier soupir ; il fut frappé d’étonnement quand il entendit le récit du procès de Carlisle.

— Je croyais sincèrement que c’était James Duke qui avait été assassiné, – dit-il, – et que la malheureuse femme avait commis le crime dans un accès de folie ou de désespoir ; mais je peux révéler quelque chose sur cette affaire et justifier la réputation de cette dame ; je ferai ainsi un acte de justice avant de mourir ; mais je ferais mieux de faire un serment et de raconter mon histoire devant témoins, car peut-être cela aidera-t-il à faire pendre cet homme, ce James, qui, quant à cela, sera mieux hors de ce monde que dedans, car il n’a jamais fait de bien ni rendu le moindre service à aucune créature humaine.

Le soir, en présence de sa mère, de Samuel et de l’attorney Selgood, le Capitaine Fanny fit une déposition qui fut écrite avec soin par l’homme de loi, et qui fut ensuite signée par le malade.

Dans cette déposition, le bandit dit comment James Duke avait d’abord été son camarade, puis ensuite son complice ; comment, dès le principe, ce James Duke avait été un fort mauvais drôle, si maussade et si sournois que ceux qui le connaissaient lui avaient donné le sobriquet de maussade Jérémiah, et quelquefois, à cause de sa mauvaise chance, celui de malheureux Jérémiah ; comment la haine entre les deux frères jumeaux était bien connue de ceux qui fréquentaient l’un des deux, et comment, lui, Henri Masterton, lorsqu’il avait appris la disparition de George Duke, avait pensé que James Duke pourrait profiter de cette circonstance, et se faire passer pour son frère, et obtenir ainsi la fortune de sa femme. Cette trame avait été résolue et discutée à Londres, lorsque le hasard avait fait que le bandit rencontrât sur les marches de l’église de St. Bride les nouveaux époux. Cette rencontre fortuite avait décidé James Duke à agir immédiatement. Il était parti le soir même pour Compton-des-Bruyères, après avoir reçu une somme d’argent suffisante du Capitaine Fanny, et il avait pris rendez-vous une semaine après, à l’Ours-Noir, avec le brigand, pour partager la fortune qu’il aurait ainsi acquise avec son ancien camarade et maître.

Voilà tout ce que Henri Masterton put dire, mais cela formait un enchaînement de preuves pleines d’évidence contre l’homme qui était enfermé dans la prison de Carlisle.

Le Capitaine Fanny reposait sous un monticule de gazon, dans le cimetière de Compton-des-Bruyères, quand James Duke fut amené au banc des accusés, où Millicent s’était assise peu de temps auparavant, pour être jugé aux assises de l’été pour le meurtre de son frère George.

Anneau par anneau on déroula la chaîne des preuves qu’on avait recueillies contre l’accusé, et, on en conviendra, toutes avaient un caractère d’évidence qui était loin de lui être favorable. Chacun des pas de l’accusé, depuis Londres jusqu’à Compton-des-Bruyères, fut retracé par un témoin ; mais de toutes les preuves amoncelées contre lui, la plus accablante fut celle fournie par le garçon d’écurie d’une petite auberge située sur un chemin de traverse, à quelques milles de Compton, où James Duke avait loué un cheval, et où il était revenu à pied dans la soirée du lendemain du meurtre ; il portait un paquet et était entré dans la cour tête baissée, comme un voleur ; ses habits étaient tout tachés de sang et de terre ; ces taches, avait-il dit, étaient causées par une chute de son cheval, que pour cette raison il avait été obligé de laisser à Compton-des-Bruyères.

Le garçon qu’il avait envoyé chercher le cheval donna aussi son mot, et il dit comment le prisonnier lui avait promis une guinée, à condition qu’il refuserait de répondre aux questions qu’on pourrait lui faire à Compton.

James Duke fut donc pendu à Carlisle, et Millicent ordonna de placer une pierre tumulaire sur les dépouilles défigurées qu’on avait trouvées dans l’étang.

Cette pierre ne portait que cette inscription :

 

À LA MÉMOIRE

DE GEORGE DUKE

CRUELLEMENT ASSASSINÉ PAR SON FRÈRE JUMEAU

DANS LA NUIT DU 30 JANVIER 17…

 

Une année s’écoula presque entièrement avant que Millicent pût prendre sur elle de rentrer au Manoir de Compton. Durant cet espace de temps elle demeura dans le petit cottage qu’elle avait habité pendant les sept années qu’avait duré l’absence de son mari. La chambre du jardin fut démolie, et à sa place on bâtit une nouvelle aile en briques nommée d’abord l’aile du roi George, puis l’aile de la Chambre des Enfants. L’étang situé derrière les écuries fut comblé, et on y planta des lauriers et des houx. Je ne dirai pas au lecteur pendant combien de temps les simples villageois affirmèrent qu’aucun arbre ne pousserait jamais dans cet endroit maudit, mais je me contenterai de constater que ce coin était en plein exposé au vent d’est. Avant que Millicent rentrât à la maison où avaient vécu ses ancêtres et où ils étaient morts, pour la troisième fois elle prit part à la cérémonie du mariage, et le curé de Compton l’unit à son cousin Darrell.

Thomas Masterton, convaincu d’un petit vol, mourut dans la prison de Carlisle quelques mois après la mort de son fils, de sorte qu’il arriva que, jusqu’à son dernier soupir, Samuel n’apprit jamais la vraie histoire du colporteur à l’air étranger qui avait volé les cuillers, la bourse et la montre de Sarah.

Est-il nécessaire de raconter en détail la vie paisible et heureuse que les deux époux menèrent au Manoir de Compton ? On peut encore voir dans la salle à manger de la vieille maison un tableau représentant un groupe de famille, comme l’on en voit assez fréquemment dans de bonnes maisons bourgeoises, et qui font toujours plaisir à voir. C’est le portrait d’une jeune mère aux cheveux blonds dorés qui se penche sur le berceau d’un enfant qui dort, pendant que Darrell, en costume de chasse, est debout dans le fond avec un petit démon d’environ trois ans perché sur son épaule.

 

FIN

 


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en avril 2022.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Isa, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : M. E. Braddon, Le Capitaine du Vautour, Paris, Hachette, 1873. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Côte ouest, Cornouailles, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Erreur de traduction corrigée. (BNR.)