Mary Elizabeth Braddon

LA TRACE DU SERPENT
(tome 2)

traduction : Charles Bernard-Derosne

1864

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Table des matières

 

LIVRE QUATRIÈME  NAPOLÉON LE GRAND.. 4

CHAPITRE I  LE PETIT GARÇON DE SLOPPERTON.. 4

CHAPITRE II  M. AUGUSTE DARLEY ET M. JOSEPH PETERS VONT À LA PÊCHE   27

CHAPITRE III  L’EMPEREUR FAIT SES ADIEUX À L’ÎLE D’ELBE   36

CHAPITRE IV  JOIE ET BONHEUR POUR TOUT LE MONDE   55

CHAPITRE V  LES CHEROKÉES FONT UN SERMENT.. 63

CHAPITRE VI  M. PETERS RAPPORTE COMME QUOI IL A CRU SAISIR UNE TRACE, ET COMMENT IL L’A PERDUE.. 74

LIVRE CINQUIÈME  L’AGENT MUET. 98

CHAPITRE I  LE COMTE DE MAROLLES CHEZ LUI. 98

CHAPITRE II  M. PETERS VOIT UN REVENANT.. 108

CHAPITRE III  LES CHEROKÉES REMARQUENT LEUR HOMME   122

CHAPITRE IV  LE CAPITAINE, LE CHIMISTE ET LE LASCAR   132

CHAPITRE V  LE NOUVEAU LAITIER DANS PARK LANE.. 140

CHAPITRE VI  LE SIGNOR MOSQUETTI RACONTE UNE AVENTURE   149

CHAPITRE VII  LE SECRET D’OR EST DIVULGUÉ, ET LE VASE QUI LE RENFERMAIT EST BRISÉ.. 157

CHAPITRE VIII  UN PAS DE PLUS SUR LA VRAIE PISTE.. 167

CHAPITRE IX  LE CAPITAINE LANSDOWN ENTEND PAR HASARD UNE CONVERSATION QUI PARAÎT L’INTÉRESSER.. 179

LIVRE SIXIÈME  SUR LA TRACE. 191

CHAPITRE I  PÈRE ET FILS. 191

CHAPITRE II  RAYMOND DE MAROLLES SE MONTRE PLUS FORT QUE TOUT BOW STREET.. 212

CHAPITRE III  LE BOXEUR GAUCHER IMPRIME SON CACHET   223

CHAPITRE IV  CE QU’ON TROUVE DANS LA CHAMBRE DANS LAQUELLE LE MEURTRE A ÉTÉ COMMIS. 237

CHAPITRE V  M. PETERS SUIT UNE MARCHE BIZARRE ET ARRÊTE LE MORT   259

CHAPITRE VI  LA FIN D’UNE TÉNÉBREUSE CARRIÈRE.. 292

CHAPITRE VII  ADIEUX À l’ANGLETERRE.. 316

Ce livre numérique. 330

 

LIVRE QUATRIÈME

NAPOLÉON LE GRAND

CHAPITRE I

LE PETIT GARÇON DE SLOPPERTON

Huit années s’étaient écoulées depuis le procès de Richard Marwood. Comment ces huit années avaient-elles été employées par Dick le Diable ?

Dans une petite chambre de quelques pieds carrés, dans l’asile réservé aux fous du Comté, à quatorze milles de la ville de Slopperton, n’ayant pour toute société humaine que celle d’un vieux gardien sourd et renfrogné et d’un petit garçon, son aide. Pendant huit monotones années, avoir la même nourriture, les mêmes heures où cette nourriture doit être prise, les mêmes règles et le même ordre dans toutes les actions de sa vie inactive. Pensez à cela, et ayez pitié de cet homme surnommé Dick le Diable, qui fut autrefois la créature la plus étourdie et la plus gaie d’un cercle de gais et étourdis compagnons. Pensez à cette promenade quotidienne dans une grande cour carrée et dallée, promenade solitaire, car on ne lui permet même pas la compagnie des autres fous, de crainte que la folie qui l’a poussé à commettre un crime abominable ne se déclare de nouveau, et mette en danger la vie de ceux qui l’entourent. Huit longues années pendant lesquelles il a compté chaque pierre du pavé, chaque fente et chaque brèche de chacune de ces pierres. Il connaît la forme de toutes les ombres qui tombent sur le mur blanchi à la chaux, et peut dire l’heure qui leur correspond. Il sait qu’à un certain moment de la soirée, pendant l’été, les ombres des barreaux de fer de la croisée produisent de longues lignes noires en travers des carreaux du pavé, et montent, montent, divisant le mur comme s’il était formé de panneaux, jusqu’à ce qu’elles se rencontrent, et absorbant dans leur réunion la lumière mourante, l’entourent et l’absorbent aussi, lui, pour le laisser encore une fois dans les ténèbres. Il sait aussi qu’à un certain moment de la matinée, pendant l’hiver, ces mêmes ombres sont les premiers indices du jour naissant, que, de l’épaisse obscurité de la nuit sombre, elles jaillissent sur le mur en bandes séparées par le jour matinal, froid et brillant, n’éclairant seulement que pour faire ressortir la noirceur de l’ombre. Il a été quelquefois assez fou et assez malheureux pour prier que ces ombres se produisissent différemment, que l’ordre même de la nature pût être renversé, afin de rompre cette froide et mortelle monotonie. Il a quelquefois prié pour que, en levant les yeux, il pût apercevoir une grande lueur dans le ciel et apprendre que le monde touchait à sa fin. Combien de fois aussi il a prié pour mourir, serait chose difficile à dire : ce fut pendant un temps son unique prière. Il arriva un moment où il ne pria plus. Il lui était permis, par intervalles, de voir sa mère ; mais ces visites, quoiqu’il comptât les jours, les heures et les minutes qui s’écoulaient entre elles, le laissaient plus accablé que jamais. Elle apportait avec elle, dans sa prison solitaire, tant de souvenirs d’un passé joyeux de liberté, de bonheur de famille, bonheur que dans sa folle jeunesse il avait fait de son mieux pour détruire ; tant de souvenirs aussi de cet âge insouciant, de ses bons compagnons, de ses amis dévoués, qu’elle laissait après elle, et les tristesses d’un sombre désespoir beaucoup plus terribles que la plus terrible mort. Elle lui représentait le monde extérieur, car elle était la seule créature attachée à lui qui passât jamais le seuil de sa prison. L’aumônier de l’asile, le docteur, les gardiens et les fonctionnaires appartenant à l’asile, tous étaient des parties ou des matériaux de cette grande prison de pierre, de brique et de mortier, et aussi incapables de le plaindre, de l’écouter ou de le comprendre que les pierres, les briques et le mortier eux-mêmes. La routine est la règle de cette vaste prison ; et si ce malheureux, ce criminel insensé ne peut vivre avec les règles et la discipline, il doit mourir en les suivant, et être enterré d’après elles ; et lorsqu’il aura ainsi débarrassé la place, sa petite chambre n° 35 sera prête pour quelque autre, aussi méchant, aussi dangereux et aussi infortuné que lui.

Le bruit qui circula d’abord dans l’asile fut, qu’ayant été reconnu coupable d’avoir commis un meurtre, il pourrait, très vraisemblablement, trouver nécessaire, dans sa disposition particulière d’esprit, d’assassiner quiconque se rencontrerait sur son chemin, chaque matin avant déjeuner. La surveillance exercée sur lui fut, en conséquence, très sévère. Dans les premiers jours il fut plutôt connu dans l’asile comme ayant joué un rôle célèbre dans le public ; et les gardiens, quoique un peu timides pour s’approcher de lui en personne, étaient extrêmement enchantés de l’observer par une petite ouverture ovale percée dans le panneau supérieur de la porte de sa cellule. Ils amenaient aussi certains visiteurs qui venaient perfectionner leur intelligence en faisant une visite à l’hôpital des fous et désiraient jouir de la vue spéciale et particulière de cet assassin condamné, et généralement cela leur faisait gagner un shilling de pourboire comme extra. Les fous eux-mêmes eurent vent de sa présence. Un gentleman qui se disait empereur de l’Océan allemand et de la machine hydraulique de Chelsea, était très tourmenté de le voir ; il avait reçu une dépêche de son ministre de la police qui l’informait que le prisonnier avait les cheveux rouges, et il désirait confirmer ce renseignement ou donner congé au ministre.

Une autre personne très respectable, dont le procès était pendant devant la Chambre des Communes, et qui prenait des notes, à ce sujet, tous les jours sur une ardoise avec un morceau de crayon qu’il portait attaché à sa boutonnière avec un anneau, et qui lui servait aussi de cure-dent. Il confiait son ardoise à un gardien qui la faisait passer au télégraphe électrique pour être posée sur le bureau de la chambre et retournée au propriétaire, nettoyée, dans une demi-heure, ce qui était toujours fait à la minute ; celui-là soupirait aussi après une présentation au pauvre Dick, car Maria Martin lui était apparu pendant tout le chemin de Red Barn pour lui dire que le prisonnier était son cousin germain par le mariage de son oncle avec la troisième fille de la septième femme de Henri VIII, et il faisait observer qu’il n’était que naturel et convenable que des parents aussi proches nouassent entre eux des relations intimes.

Une dame, qui se déclarait être la fille unique du Pape par son union secrète avec une jeune femme de haut rang, héritière d’un gentleman, associé à un commerce de muffins quelque part dans Drury Lane, tomba amoureuse sur le champ de Richard, à la seule description de sa personne, et supplia un des gardiens de lui faire savoir qu’elle connaissait un passage souterrain qui conduisait directement de l’asile à la boutique d’un boulanger dans Little Russel Street, Covent Garden ; d’une longueur de quelques cent cinquante milles, passage construit par Guillaume le Conquérant pour la commodité de ses visites à la belle Rosamonde quand le temps était mauvais et que, s’il consentait à unir sa destinée à la sienne, ils pourraient s’échapper par ce passage et s’établir dans le commerce des muffins, à moins cependant que Sa Sainteté à la triple couronne ne les invitât à se rendre au Vatican, ce qui, peut-être dans les circonstances actuelles, n’était guère probable.

Mais quoique un événement, qui partout ailleurs eut seulement fait sensation pendant neuf jours, put, dans la triste monotonie d’un endroit comme celui-ci en causer une pendant plus de neuf semaines, encore devait-il être oublié à la fin. Aussi Richard finit-il par être oublié de tous, excepté de sa mère au cœur brisé, du gardien et du petit garçon qui servait d’aide à celui-ci.

Ayant pour hallucination particulière l’idée qu’il était l’empereur Napoléon Ier, il se trouvait être naturellement une médiocre rareté dans un séjour où chaque misérable créature se figurait être quelqu’un ou quelque chose qu’elle n’était pas, où hommes et femmes tournaient autour de rêves incohérents, dont les sujets n’existaient plus que dans la mort, où des êtres humains, autrefois élégants et bien doués, trouvaient une extravagante et imbécile félicité dans des couronnes de paille et des décorations de papiers et de chiffons ; et, chose plus triste que tout le reste, c’était la conscience des misères qui les avait conduits à cet état. Les premiers jours il appela sa petite chambre le rocher de Sainte-Hélène et son gardien Sir Hudson Love. Il se tenait volontiers les bras croisés derrière le dos et les yeux fixés sur le sol dans l’attitude familière du général français. Son beau visage, avec sa pâleur livide, ses yeux fixes et sombres et ses cheveux noirs, coupés courts suivant les règles et la discipline de l’asile, lui donnaient un air de ressemblance avec les portraits de l’empereur, ressemblance dont il s’écartait seulement par sa taille élevée. Mais il devint plus calme de jour en jour et à la fin il ne parlait plus que pour répondre aux questions qu’on lui adressait et cela pendant huit longues années.

Dans l’automne de la huitième année, il tomba malade. Une étrange maladie, qui pouvait à peine être appelée peut-être une maladie, mais plutôt la fin suprême de sa dernière lueur d’espérance et son abandon complet au désespoir. C’était bien là le nom de la maladie sous laquelle fléchit à la fin l’esprit fier et courageux de Dick le Diable. Le désespoir, une curieuse maladie, qui ne peut être guérie par les règles et la discipline, quelques salutaires quelles puissent être ; qui ne peut être guérie même par le régime de la pension, qui passait pour être un moyen tout puissant, capable de rétablir quiconque en était favorisé, ni certainement par le docteur de l’asile, qui trouvait le cas de Richard difficile à expliquer, et plus particulièrement difficile alors qu’il n’y avait aucune altération physique à combattre. C’était une maladie physique, parce que le malade devenait chaque jour plus abattu, perdait l’appétit, et ne voulait plus bouger de son lit ; mais c’était la maladie de l’esprit agissant sur le corps, et la guérison de ce dernier ne pouvait être effectuée que par la guérison du premier.

C’est ainsi que Richard, étendu sur son étroite couchette, observait les ombres sur le mur nu et les nuages qui passaient dans le pan de ciel qu’il pouvait apercevoir à travers la croisée grillée en face de son lit, et cela durant les longs jours brillants de soleil et les nuits éclairées par la lune, pendant le mois de septembre.

Une triste après-midi, qu’il regardait le ciel, il vit s’avancer un nuage noir et à sa suite un plus noir encore, puis une foule de sombres compagnons aux formes bizarres ; il tomba ensuite une telle averse, qu’il ne se souvenait pas en avoir vu une semblable tout le temps de sa captivité. Mais cette forte ondée n’était que le commencement d’un temps effroyablement pluvieux, qui dura trois semaines, à la fin desquelles le pays d’alentour fut inondé de tous les côtés, et Richard entendit dire d’autre part à son gardien que la rivière en dehors de la prison, qui coulait habituellement à vingt pieds du mur d’un côté de la grande cour, était gonflée à un tel degré, qu’elle baignait la maçonnerie du mur à une considérable hauteur.

Le jour où Richard entendit cela, il entendit un autre dialogue qui avait lieu en dehors de sa chambre. Il était couché sur son lit, méditant sur l’amertume de sa destinée, comme il l’avait fait tant de fois, et pendant tant de jours, jusqu’à ce qu’il fût devenu comme il l’était l’esclave des lugubres habitudes de son esprit, et forcé de parcourir le même terrain toujours et toujours, qu’il le voulût ou non. Il était donc couché quand il entendit le gardien dire :

« Je pense que cette maussade petite brute devrait prendre sur elle d’aller mieux en un moment comme celui-ci, où je ne puis avoir un gamin par amitié ou pour argent ; l’administration donne seulement pour cela trois shillings par semaine qui veuille venir ici prendre soin de lui. »

Richard comprit que ce lui faisait allusion à sa personne. Le docteur avait ordonné que le petit garçon restât dans sa chambre pendant la nuit depuis sa maladie, et cette présence avait été quelquefois pour lui une consolation dans l’insipide monotonie de son existence, en observant les efforts de l’enfant pour rester éveillé et ses parties clandestines de billes sous le lit, quand il pensait que Richard ne le regardait pas, ou en l’écoutant ronfler dans son sommeil.

« Les enfants, voyez-vous, autant c’est hardi quand ça veut courir partout, ou risquer de se briser la tête, quand c’est leur plaisir, autant ils font une plaisanterie de traverser la voie du chemin de fer quand une machine à grande vitesse va arriver, et s’amusent entre eux pendant une heure avec deux pence de poudre et une chandelle allumée, autant ça les ennuie de rester seuls pendant des nuits avec lui, dit le gardien.

— Mais il est assez inoffensif, n’est-ce pas ? demanda l’autre.

— Inoffensif ! Que Dieu le bénisse, ce pauvre innocent ! Excepté qu’il m’a appelé sir Mugton Slow lorsqu’il est arrivé d’une façon tout à fait injurieuse et qu’il a exécuté une danse comique, dont la principale beauté consistait à frapper la partie postérieure de sa tête, étendant son autre main devant lui sans montrer personne, pas plus qu’avec sa main derrière lui, qui était occupée à donner ensuite une légère tape sous son coude, et à secouer de ses doigts quelque chose qui n’y existait pas, en marchant dessus d’un air de mépris, ce qu’il disait être la mode française pour le menuet, si dansé dans la haute société, que la police était obligée d’intervenir, de crainte que la noblesse ne se passionnât trop pour cet amusement. »

Une minute ou deux après cette conversation, le gardien entra dans la chambre de Richard avec la tasse de bouillon réglementaire ; une panacée, comme on le supposait, pour tous les maux, depuis les dépôts à la tête jusqu’au rhumatisme. Comme après avoir déposé la tasse, il se disposait à partir, Richard lui adressa la parole.

« Le petit garçon est parti, alors ?

— Oui, monsieur. »

Le gardien le traitait avec un grand respect, car il avait été magnifiquement rémunéré par mistress Marwood à chacune de ses visites pendant les huit années de l’emprisonnement de son fils.

« Oui, monsieur, il est parti. La place n’était pas assez amusante pour lui, s’il vous plaît. Je l’aurais amusé, si j’avais été l’administration : n’avait-il pas les corridors pour courir et une demi-heure chaque soir pour se divertir dans la cour ? Il est entré au service d’un médecin ; il dit que cela l’amusera de porter des remèdes pour les faire prendre aux autres et d’épier la mine qu’ils feront en les avalant.

— Et vous ne pouvez vous procurer un autre petit garçon pour venir ici ?

— Mais, vous voyez, monsieur, les petits garçons de cet endroit ne semblent pas envier la place. Aussi ai-je obtenu de l’administration des ordres pour insérer un avis dans un des journaux de Slopperton, et je vais aller m’en occuper cette après-midi. Ainsi, vous aurez du changement dans votre service, peut-être monsieur, avant la fin de la semaine. »

Rien ne pouvait mieux prouver l’extrême tristesse et la désolation de l’existence de Richard ; le seul fait de l’arrivée probable d’un enfant étranger pour veiller sur lui, lui paraissait un événement important. Il ne pouvait s’empêcher, quoique se moquant lui-même de sa folie, de faire des suppositions sur l’aspect probable de cet enfant. Serait-il grand on petit, robuste ou frêle ? quelle serait la couleur de ses yeux et de ses cheveux ? sa voix serait-elle sonore ou criarde, ou bien aurait-il cette voix particulière et incertaine, commune aux enfants trop précoces, sonore un instant et criarde une minute après, mais qui est toujours dans l’un des tons extrêmes, quand vous vous attendez à l’entendre dans l’autre ?

Mais ces préoccupations faisaient naturellement partie de sa folie, car il n’est pas à supposer, je présume, qu’un long régime de séquestration cellulaire puisse produire une altération quelconque dans l’esprit d’un homme sain ; car, s’il en était ainsi, la justice humaine et les législateurs n’infligeraient jamais un si terrible châtiment à une créature d’une nature semblable à la leur, et pas plus sujette qu’eux à l’erreur.

Ainsi donc Richard, couché sur son petit lit, pendant les longs jours pluvieux, attend le départ de son ancien compagnon et l’arrivée du nouveau. Le crépuscule du troisième jour arrive et il est encore dans la même position, regardant la croisée grillée et comptant les gouttes d’eau qui tombent des gouttières, car pour l’instant la violence de la pluie s’est calmée. Il comprend que c’est une soirée d’automne, mais il n’a pas vu la chute d’une seule feuille jaunie ou la couleur fanée d’une fleur d’automne ; il comprend que c’est la fin de septembre, parce que son gardien le lui a dit et que, lorsque sa fenêtre est ouverte, il peut entendre quelquefois, dans le lointain, amortis par l’atmosphère pluvieuse, aussi bien que par la distance, les coups de fusil répétés de quelques chasseurs. À ce bruit, il pense aux septembres d’autrefois quand, avec un écervelé comme lui, il faisait une escapade de quinze jours pour chasser dans le comté, battait les buissons ou foulait les grandes herbes des prairies pour faire enlever dans l’air transparent des volées de petites créatures emplumées. Il se souvient des joyeuses courses à pied, des auberges sur le bord de la route, des jolies filles de comptoir et de la bourse en commun ; il voit encore la fumée bleue des deux courtes pipes d’écume tourbillonnant dans le ciel gris du matin ; il entend les joyeux éclats de rire de deux cœurs heureux, résonnant dans l’air froid de l’aube ; il se rappelle les rencontres des terribles gardes-chasses, aux principes si féroces et aux consciences si timorées, qui ne voulaient pas laisser endormir leur vigilance même pour une demi-couronne ; il se rappelle les soirées pleines de gaieté dans les grandes cuisines des vieilles auberges, où l’on buvait des quantités inouïes de bonne vieille ale et où l’on chantait des chansons comiques avec des chœurs si bien attaqués que, pour ne pas y participer, il fallait être accablé d’une grande fatigue, ou être passé de la plus folle gaieté à un singulier degré de soudaine mélancolie qu’on dût être définitivement conduit à finir la soirée dans les larmes ou même sous la table. Il se souvient de tout cela et il se demande (étant fou, il est naturel qu’il s’adresse cette question), s’il est bien ce même individu qui était autrefois le compagnon le plus spirituel, le plus beau, le plus généreux, le meilleur, baptisé il y a longtemps sous des flots de champagne, dans une rivière de vieux vin du Rhin, de Moselle et de Bourgogne, sous le nom de Dick le Diable.

Mais un événement vient interrompre ces tristes souvenirs dans l’obscurité grandissante, car bientôt Richard entend tirer le verrou de sa porte et la voix du gardien disant :

« Là, entre, et ne dis à la personne que tu arrives. Je vais venir avec son souper et sa lampe, et je t’apprendrai alors de ce que tu as à faire. »

Richard, naturellement, regarda dans la direction de la porte, car il comprit que ce devait être l’enfant étranger.

Or, comme son dernier jeune compagnon comptait un certain nombre de printemps, sans parler d’un même nombre d’hivers enregistrés sur des mains crevassées d’engelures, les yeux de Richard se portèrent vers la porte ouverte, à une hauteur du sol ordinairement atteinte par un garçon de quinze ans, et Richard ne vit rien. En conséquence, il abaissa son regard, et à une élévation à peu près voisine de celle qu’aurait pu avoir le bouton le plus bas du gilet de son dernier compagnon, il aperçut la petite, pâle et chétive figure d’un très pâle et très chétif petit garçon.

Ce chétif petit garçon resta debout, frottant son petit pied droit contre le petit fuseau de sa jambe gauche, et regardant attentivement Richard. Dire que son visage mince avait beaucoup d’expression, serait dire très peu ; car l’expression régnait dans tous les traits de sa physionomie.

Résolution, réflexion, énergie, force de volonté et vivacité d’esprit, tout cela était écrit en lignes incontestables sur cette figure pâle et rétrécie ; ses traits étaient remarquablement réguliers et n’avaient rien de commun avec les traits ordinaires d’un enfant de son âge et de sa classe ; son petit nez était parfaitement aquilin ; sa bouche pleine de décision eut pu appartenir à un premier ministre ayant du sang des Plantagenets dans les veines ; ses yeux d’un gris-bleu, étaient petits et un peu trop rapprochés, mais le feu qui les illuminait était celui d’une intelligence merveilleuse dans un être aussi jeune.

Richard, quoique étourdi et paresseux, n’avait jamais été dépourvu du goût des choses intellectuelles, et dans les bons jours passés, il s’était occupé de l’étude de plus d’une science, et avait adopté et rejeté plus d’une vérité. Il y avait en lui du physionomiste, et un seul coup d’œil jeté sur le visage du petit garçon lui fit voir suffisamment de quoi exciter sa surprise et son intérêt.

« Ainsi, dit-il, vous êtes le nouveau petit garçon ; asseyez-vous. »

Il lui montra, en parlant, un petit escabeau de bois près du lit.

« Asseyez-vous, et habituez-vous au logis. »

L’enfant obéit, et s’assit sans hésiter à côté de l’oreiller de Richard, mais l’escabeau était si bas et il était si petit, que Richard dut changer de position pour pouvoir plonger ses yeux sur lui par-dessus les bords de son lit. Quant à se faire au logis, les petits yeux gris se promenèrent sur les quatre murs blanchis, puis ils se fixèrent sur les barreaux de la croisée avec une telle attention, qu’il sembla à Richard que l’enfant calculait l’épaisseur et la force de résistance de chaque barre de fer, avec l’exactitude d’un mathématicien.

« Quel est votre nom, mon garçon ? » demanda Richard.

Il s’était toujours fait aimer de ses inférieurs, par ses manières, alliant la noble réserve d’un haut et puissant monarque, à la bonté familière d’un prince populaire.

« Slosh, monsieur, répondit l’enfant, en faisant un grand effort pour retirer ses yeux de dessus les barreaux de fer et les tourner sur Richard.

— Slosh… un nom curieux. Votre nom de famille, j’imagine.

— Mon nom de famille et mon prénom en même temps, monsieur : Slosh par abréviation de Sloshy.

— Mais vous n’avez pas de nom de famille, alors ?

— Non, monsieur ; enfant trouvé, monsieur.

— Un enfant trouvé, mon ami ; et on vous appelle Sloshy, mais c’est le nom de la rivière qui traverse Slopperton.

— Oui, monsieur, trouvé dans la vase de la rivière, quand je n’avais que trois mois, monsieur.

— Vous avez été trouvé dans la rivière, pauvre enfant !… et par qui ?

— Par la personne qui m’a adopté, monsieur.

— Et cette personne ? demanda Richard.

— Est employée dans la police active, monsieur ; agent. »

Ce seul mot opéra un changement subit dans les manières de Richard, il se leva sur son coude, regarda attentivement l’enfant et lui demanda d’un air empressé :

« Cet agent, quel est son nom ? Mais, non, murmura-t-il, je ne dois pas même connaître le nom de cet homme. Attendez, dites-moi, vous connaissez peut-être quelques-uns des individus de la police active de Slopperton, en dehors de votre père ?

— Je connais la boule de chacun d’eux, et c’est un beau régiment, qui fait honneur au pays, et est très heureux de son sort.

— Connaîtriez-vous, par hasard, parmi eux, un homme muet ?

— Seigneur Dieu, monsieur, c’est lui ?

— Qui ? lui ?

— Le père, monsieur ; celui qui m’a trouvé et m’a adopté. J’ai un message pour vous, monsieur, du père, et j’allais vous le communiquer, mais j’ai pensé que je pouvais un peu regarder autour de moi auparavant ; mais, attendez… Oh ! mon Dieu, le gentleman a un accès, il s’est évanoui. Holà ! dit-il, courant vers la porte et appelant d’une voix perçante. Venez ouvrir par ici ; voulez-vous apporter une lumière. Le gentleman s’est évanoui, il est comme mort et il n’y a pas ici une goutte d’eau pour lui jeter sur la figure. »

Le prisonnier, en effet, s’était renversé sur son lit, privé de sentiment. Pendant huit longues années il avait conservé dans son cœur une lueur d’espoir, quoique faible, qu’il recevrait un jour quelque témoignage du souvenir de l’homme qui avait pris une part étrange dans la crise dramatique de sa vie. Ce rayon de lumière s’était dernièrement éteint avec tous les autres rayons qui avaient autrefois éclairé sa triste existence, mais dans le moment même où tout espoir était abandonné, ce témoignage, si ardemment attendu, tombait sur lui si soudainement, que le choc était trop violent pour son esprit bouleversé et pour son corps affaibli.

Quand Richard se remit de sa défaillance, il se trouva seul avec le petit garçon de Slopperton. Il fut assez surpris de la position du jeune personnage, qui avait placé l’escabeau de bois sur la petite table carrée en bois de sapin à côté du lit, et s’était assis sur ce siège, comme dans une chaire improvisée, ayant de cette élévation la vue complète du visage de Richard, sur lequel ses deux petits yeux gris étaient attentivement fixés, avec le même air réfléchi qu’il avait eu en regardant les barreaux de fer.

« Allons, maintenant, dit-il, avec le ton encourageant d’une garde-malade expérimentée, allons, maintenant, nous ne devons pas nous permettre de telles absences, parce que justement nous entendons parler de nos amis ; parce que, voyez-vous, si nous allons ainsi, nos amis ne pourront rien faire de bon pour nous, tout excellentes que puissent être leurs intentions.

— Vous m’avez dit que vous aviez un message pour moi, dit Richard d’une voix faible mais inquiète.

— Oui, et il n’est pas long, le voici, répondit le jeune homme du haut de sa chaire ; puis il continua ayant complètement l’air de citer les paroles du texte : Relevez votre bec…

— Relevez quoi ? murmura Richard.

— Votre bec. Relevez votre bec, ce sont ses propres paroles ; et comme il n’a pas encore appris à faire un mauvais dîner de ses propres paroles il n’est pas probable qu’il veuille reprendre celles-ci pour les manger. Il m’a dit, sur ses doigts, bien entendu, « Dis à ce gentleman de relever son bec, et de s’en reposer pour tout le reste sur toi, car tu es une édition en miniature de tout ce qui peut trancher les difficultés, comme jamais couteau ne saurait le faire, ou alors je dirais que je t’ai élevé pour rien qui vaille. »

Ce discours était tant soit peu vague, aussi n’était-il pas extraordinaire que Richard n’éprouvât pas immédiatement une grande consolation. Cependant, malgré lui, il en trouvait une considérable dans la présence de cet enfant, quoique il eut presque du mépris pour lui-même, d’attacher la moindre importance aux paroles d’un bambin à peine âgé de huit ans. Certainement ce bambin de huit ans avait une finesse qui eut été presque remarquable dans un homme du monde de cinquante, et Richard ne pouvait s’empêcher de penser qu’il avait pris ses grades dans quelque autre hémisphère et avait été jeté dans celui-ci, petit de taille, mais complètement développé sous le rapport de la sagacité ; il lui semblait encore qu’un homme intelligent et achevé avait été réduit aux dimensions de ce petit garçon, pour le rendre plus pénétrant, comme l’on fait bouillir un quart de jus de viande pour le concentrer en une pinte, afin d’avoir des potages plus consommés.

Mais n’importe d’où il venait et ce qu’il était, l’enfant se trouvait là, déclamant du haut de sa chaire et présentant à Richard la tasse de bouillon qui composait son souper.

« Maintenant, ce que vous avez de mieux à faire, dit-il, c’est de vous bien porter ; car jusqu’à ce que vous alliez bien, et que vous soyez assez fort, il n’y a pas la moindre probabilité de pouvoir changer d’appartement, à moins que vous ne teniez à garder le même, ce qui n’est peut-être pas très vraisemblable. »

Richard le regarda avec un étonnement qu’il ne put contenir.

« Me regarder, ne vous guérira pas, dit son jeune compagnon, avec un manque de respect amical, quand même vous prendriez le modèle de ma figure à pouvoir la dessiner même dans l’obscurité. Ce que vous avez de mieux à faire, c’est de manger votre souper, et demain nous verrons ce que nous pouvons faire pour vous par rapport au vin de Porto ; car si vous n’êtes pas fort et bien portant avant que la rivière qui baigne le mur en dehors ne soit baissée, il est probable qu’il s’écoulera du temps avant que vous puissiez voir le côté extérieur du mur en question. »

Richard saisit fortement le petit bras de l’enfant, avec une étreinte qui, en dépit de son état de faiblesse, avait une vigueur fiévreuse, qui fit presque tomber son jeune compagnon de son échafaudage.

« Ne me parlez jamais d’une chose aussi folle, dit-il, dans le désordre de son agitation.

— Que Dieu vous bénisse, dit l’enfant ; votre esprit ne voit que des choses folles. Nos habitudes sont plus sérieuses, mais ce que vous avez à faire, c’est de dormir, et non de vous tourmenter ; et comme je vous l’ai déjà dit, et comme je vous le répète, quand vous serez bien portant et fort, nous penserons à changer d’appartement. Nous prendrons pour prétexte que la vue du dehors est trop animée, et que le mur blanchi nous fatigue les yeux. »

Pour la première fois depuis de nombreuses nuits, Richard dormit parfaitement, et en ouvrant les yeux le matin du jour suivant, sa première pensée fut de se convaincre que l’arrivée du petit garçon de Slopperton n’était pas un rêve extravagant, enfanté dans son cerveau dérangé. Mais non, l’enfant était là ; qu’il se fût endormi dans sa chaire ou qu’il n’eût jamais quitté Richard des yeux de toute la nuit, il était là, ayant les yeux exactement fixés sur sa figure, comme ils l’avaient été la soirée précédente.

« Eh bien, je déclare que vous êtes bien mieux depuis la bonne nuit que vous venez de passer, dit-il, en se frottant les mains, tandis qu’il examine Richard ; et nous sommes disposés à déjeuner aussitôt que nous le pourrons, ce qui ne tardera pas, à en juger d’après le bruit des bottes ferrées de notre gardien qui descend le passage avec son bidon à la main. »

Ce renseignement vague fut confirmé par le bruit extérieur dans le corridor de pierre, qui retentissait comme si une grosse paire de bottes à la Blucher voyageait de compagnie avec un bidon et une cuiller à café.

« Chut ! dit l’enfant, levant son doigt en signe d’avertissement, restez sombre. »

Richard ne savait pas positivement ce que voulait dire restez sombre ; mais comme, mentalement et physiquement, il s’était résigné sans effort à suivre la direction de son petit compagnon, il resta parfaitement calme, et ne prononça aucune parole.

Pour obéir à ce jeune guide il mangea aussi son déjeuner, jusqu’à la dernière bouchée de la portion réglementaire de pain et jusqu’à la dernière cuillerée de la ration réglementaire de café, y compris même, le marc (qui dominant dans ce liquide, formait une espèce de dépôt au fond du bidon, communément appelé par les pensionnaires de l’asile, l’épais) car, comme le dit l’enfant, ce marc est fortifiant. Le déjeuner terminé, le médecin de l’asile arriva, dans le cours de sa ronde matinale, pour faire sa visite à la cellule de Richard. Sa science était à bout, il n’avait pu parvenir à trouver un traitement pour l’étrange maladie dont le prisonnier était atteint. Un des caractères principaux de la maladie de ce jeune homme, ayant été la perte complète d’appétit et l’absence presque absolue de sommeil, lors donc qu’il apprit que son malade avait bien mangé à souper, bien dormi toute la nuit, et finissait à peine d’absorber son déjeuner réglementaire ; il dit :

« Allons, allons, nous sommes mieux, puisque notre indisposition se dessine ; nous avons l’esprit tranquille aussi, n’est-ce pas ? Nous ne nous tourmentons pas de Moscou, et ne nous rendons pas malheureux pour Waterloo, je l’espère ? »

Le docteur de l’asile était un charmant homme, réjoui et bon vivant, qui s’accommodait des fantaisies de ses malades, toutes bizarres qu’elles pussent être, et quoique la moitié des rois de l’histoire d’Angleterre fussent représentés dans l’établissement, il passait pour ne jamais oublier le respect dû à un monarque, quelque familier que pût être celui-ci. Aussi était-il généralement aimé, et avait-il reçu plusieurs ordres du Bain et de la Jarretière, sous la forme de chiffons rouges et de morceaux de papiers, et des titres nombreux expédiés au moyen de vieux papiers roulés et de lambeaux de journal, qui eussent pu lui servir à s’établir magnifiquement, s’il eût eu seulement quelques bouteilles et une poupée noire pour enseigne. Il savait que la folie de Richard consistait à se croire l’aigle enchaîné du rocher battu par la mer, et pensait lui faire plaisir en se prêtant à son hallucination.

Richard le regarda avec un air plein de tristesse.

« Je ne pense plus à Moscou, monsieur, dit-il d’une voix grave : les éléments m’ont vaincu, et ils furent plus forts qu’Annibal ; mais à Waterloo, ce qui a brisé mon cœur, a été non la défaite, mais la disgrâce. »

Il détourna la tête en parlant et se coucha en silence, tournant le dos à l’excellent docteur.

« Pas de reproches sur sir Hudson Lowe, j’espère ? dit l’homme de l’art, on vous donne tout ce que vous désirez, général ? »

Le bon docteur, avait si bien pris l’habitude de complaire à ses malades, qu’il avait toujours leurs titres sur le bout de la langue, et suivait parfaitement en cela les traces du Pinnock de Goldsmith.

Le général ne répondant pas à la question, le docteur porta les yeux du prisonnier à l’enfant, qui, par considération pour l’homme de l’art, descendit de sa chaire, et se tint debout, tirant une très petite mèche de cheveux, avec un geste qui voulait représenter un salut.

« Demande-t-il quelque chose ? dit le docteur.

— Ne demande-t-il pas ? dit l’enfant, répondant à une question par une autre. Il n’a fait autre chose que de toujours demander une goutte de vin. Il dit qu’il se sent une espèce de faiblesse, que le vin seul pourrait guérir.

— Il en aura, alors, dit le docteur ; un peu de vin de Porto légèrement ferré lui fera plus de bien que toute autre chose, et assurez-vous par vos yeux qu’il le prend. Je lui ai donné il y a quelque temps du quinquina, et cela a si peu réussi à lui donner des forces, que quelquefois je me mets à douter qu’il l’ait pris. S’est-il plaint de quelqu’autre chose ?

— Oui, monsieur, dit l’enfant, regardant avec attention son questionneur, et semblant peser chaque mot avant de le prononcer. Il y a une chose que j’ai pu saisir dans ce qu’il dit quand il se parle à lui-même, et cela lui arrive terriblement souvent, une chose qui tourmente horriblement son esprit, mais je ne suppose pas qu’il soit, au reste, bien utile de la mentionner ici. »

Il s’arrêta, hésitant, et regardant anxieusement le docteur.

« Mais pourquoi pas, mon garçon ?

— Parce que, voyez-vous, monsieur, ce après quoi il soupire si ardemment est contre les règlements de l’asile ; au moins contre ceux que l’administration met en vigueur pour les individus dans sa position.

— Mais qu’est-ce donc, mon brave ami ; dis-moi ce qu’il désire ? dit le médecin.

— Vraiment, c’est une singulière envie, j’ose le dire, monsieur. Mais il fait allusion en parlant des autres… Il hésita, comme arrêté par un sentiment de délicatesse envers Richard et substitua le mot « pensionnaire. » Et il dit, que s’il pouvait seulement lui être permis de se mêler à eux de temps en temps, il serait heureux, aussi heureux qu’un roi. Mais naturellement, comme je le lui disais quand vous êtes entré, monsieur, c’est contre les règlements de la maison, et par conséquent impossible. La raison de cela, c’est que les règlements d’ici étant comme ceux des Médos et des Péruviens (il voulait sans doute dire des Mèdes et des Perses) ; on ne peut les enfreindre.

— Je ne suis pas de cet avis, dit l’excellent docteur ? Ainsi, général, ajouta-t-il, en se tournant du côté de Richard, qui alors restait couché les yeux fixés sur lui, d’un air tout à fait inquiet, ainsi, général, vous désireriez vous mêler dehors à la société de vos amis de la maison.

— Cela me ferait plaisir, en vérité, monsieur. »

Le regard profond et ardent avec lequel Richard examinait le visage du docteur, ne ressemblait nullement à celui d’un fou.

« C’est bien, alors, dit le médecin. (C’était le plus accompli des docteurs que j’eusse jamais rencontré, toujours un excepté et c’était un Irlandais qui était un ange descendu sur terre). C’est bien, alors, nous devons nous occuper de vous faire accorder cette faveur ; mais je vous avertis, général, que vous trouverez là le prince Régent, et je ne répondrais pas que vous ne puissiez rencontrer lord Castlereagh, et cela pourrait être pour vous chose désagréable, n’est-ce pas, général ?

— Non, non, monsieur ; n’ayez aucune crainte. La différence dans les opinions politiques ne saurait jamais…

— Intervenir dans les relations privées. Un noble sentiment général, et que vous avez éprouvé, j’ose le dire, quand vous avez ordonné la mort du duc d’Enghien. Très bien, vous vous mêlerez à la société des autres pensionnaires demain matin ; je parlerai à ce sujet au conseil cette après-midi ; c’est aujourd’hui justement jour de réunion. Vous trouverez George IV, un charmant compagnon ; il est venu ici parce qu’il avait la manie de vouloir prendre aux autres tout ce qui tombait sous sa main : il appelait cela prélever des taxes. Bonjour, je vais vous envoyer immédiatement du vin de Porto, et on vous en donnera deux verres par jour ; ainsi donc, bon courage, général.

— Parfait, dit le petit garçon de Slopperton, comme le docteur fermait la porte derrière lui ; voilà un médecin qui est une vraie brique, et tout ce que je puis dire, c’est de répéter ses dernières paroles, qui devraient être imprimées en lettres d’or, hautes d’un pied, paroles qui sont : bon courage, général. »

CHAPITRE II

M. AUGUSTE DARLEY ET M. JOSEPH PETERS VONT À LA PÊCHE

Une longue période de pluies incessantes n’avait nullement accru les beautés naturelles du Sloshy, et n’avait en aucune façon ajouté aux agréments inhérents aux résidences sur les bords de la rivière. Les habitants des maisons du bord de l’eau étaient dans l’habitude d’aller se coucher le soir, avec la ferme conviction de trouver le lendemain matin la partie inférieure de leur domicile, une cuisine confortable, transformée en une miniature de lac.

Et puis, encore, la rivière avait la malice de se glisser de temps à autre dans l’appartement d’une façon familière, au moment où l’on s’y attendait le moins, quand mistress Jones était en train de faire cuire son dîner du dimanche, ou pendant que mistress Browne était allée au marché, et comme elle avait une manière de s’introduire qui rappelait celle d’un spectre dans un mélodrame, c’est-à-dire en sortant du plancher, l’étonnement occasionné par son apparition n’était pas sans mélange de contrariété.

Elle s’insinuait, comme un hôte non convié à un thé composé d’amis, et isolait subitement sur sa chaise chaque convive mâle ou femelle comme dans une île.

Dans les cuisines situées sur le bord du Sloshy, il n’y avait pas une souris, pas un grillon, tant l’eau était un terrible ennemi engloutissant toutes les joies et toute la paix domestique.

Il est vrai que, pour quelques esprits indépendants et aventureux, la crue de la rivière apportait une espèce de volupté excentrique. Cela donnait à l’insipide monotonie de Slopperton une saveur des délices de Venise, et pour une imagination vive, chaque barque de charbon qui arrivait se changeait en gondole, et ne demandait qu’un chevalier avec un pourpoint de satin, des souliers à la poulaine et une guitare, pour compléter le tableau.

On avait en effet entendu dire à miss Jones, la modiste et confectionneuse de robes, que lorsqu’elle avait vu l’eau monter jusqu’aux croisées de son salon de réception, elle avait pu difficilement se persuader qu’elle ne fût pas réellement dans la cité des coursiers ailés, à l’angle de la place circulaire de Saint-Marc, et à trois portes du Pont des Soupirs. Miss Jones était parfaitement au courant de la topographie vénitienne, ayant été abonnée à un ouvrage, à un penny le numéro, qui racontait les aventures d’un célèbre bravo de cette cité.

Pour les esprits ardents des jeunes citoyens du bord de l’eau, la rivière enflée était une source de délices pure et sans mélange. Faire un tour de circumnavigation dans la cuisine inondée, sur un cuvier à lessive, avec un plumeau pour mât, est peut-être, à l’âge de six ans, une sorte de plaisir plus grand que celui que nous éprouvons, dans un âge plus avancé, quand nous pouvons errer sur les splendides hauteurs des Alpes et dans les magnifiques paysages d’Écosse, alors que la raison nous a instruits par ses froides leçons, et que nous savons que, tandis que le soleil brille pour nous sur un versant de la montagne, les ombres nous attendent de l’autre côté.

Voici un gentleman en saute-en-barque et en chapeau blanc, qui fume une pipe de terre très courte et très culottée. Je me demande ce qu’il pense de la rivière.

Huit années se sont écoulées depuis sa dernière apparition à Slopperton ; il était venu alors comme témoin dans le procès de Richard Marwood ; alors il avait un œil poché et les coudes percés. Maintenant son organe visuel n’est nullement entouré de nuances violacées qui altèrent sa couleur naturelle, d’un brillant gris-clair. Maintenant aussi, pour user du langage familier, il est bien emplumé ; son saute-en-barque est à la dernière mode (car il y a une mode même pour les saute-en-barque) ; son pantalon écossais, parfaitement collant jusqu’aux genoux, fait admirablement ressortir le développement de son mollet et étale les couleurs bleues et vertes des Macdonalds. Son chapeau n’est ni bosselé, ni écorné en plusieurs endroits, signe qu’il est comparativement neuf, car le monde dans lequel il vit considère comme démonstration amicale l’action d’enfoncer le chapeau d’un homme sur sa tête, et comme attention tout à fait polie celle de le faire sauter dans le ruisseau.

Pendant les huit dernières années, la position de M. Auguste Darley (c’est le nom du témoin) a été décidément en hausse. Il y a huit ans, il était un étudiant en médecine, perdu dans l’immensité de Londres, mangeant du pain et du fromage avec son scalpel et marquant à la craie ses consommations de bouteilles de stout à la brasserie, au coin de Goodge Street, quand le propriétaire de l’établissement consentait à lui faire crédit ; car il y avait des jours où cet homme impitoyable refusait de se contenter de la marque blanche. Aujourd’hui, il a un dispensaire en son nom, un admirable établissement, qui serait entièrement consacré aux recherches scientifiques, si les dominos et les paris de courses n’avaient, jusqu’à un certain point, tendance à y prédominer. Ce dispensaire est situé dans un quartier populeux, dans le Surrey, près du bord de l’eau, et dans les rues et les squares, pour ne rien dire des cours et des écuries autour de l’établissement, le nom d’Auguste Darley est synonyme de tout ce qui est joyeux et populaire. Sa présence seule passe pour produire un effet aussi heureux que sa pratique médicale. Et quant à celle-ci, considérée en elle-même en dehors de ses qualités curatives, c’était une chose vraiment curieuse et plaisante, cela peut passer pour un compliment douteux, mais, malgré tout, elle était administrée avec une parfaite bonne foi, et, de plus, était fort appréciée.

Quand quelqu’un tombait malade, on envoyait chercher Gus Darley (il n’avait jamais été appelé monsieur qu’une fois dans sa vie, et cela par un officier du shérif, qui, l’arrêtant pour la première fois, n’était pas en termes familiers avec lui ; tout Cursitor Street le connaissait depuis longtemps comme Gus, mon vieux camarade, et Darley, mon garçon) ; si le malade était très mal, Gus lui racontait une bonne histoire ; si le cas paraissait grave, il chantait une chanson comique ; si le malade, pour parler le langage populaire, était bas, Darley restait à souper, et si, pendant ce temps, le malade n’était pas complètement rétabli, il envoyait chercher un penny de sel d’Epsom ou trois liards de rhubarbe et de magnésie, plaisamment étiquetée mélange. C’était une consolante illusion pour chaque malade de Gus Darley que de croire qu’il lui avait prescrit un amalgame vraiment mystérieux de drogues extraordinaires qui, quoique pouvant causer une mort certaine à quelque autre individu, était néanmoins, dans toute la pharmacopée, la seule préparation qui pût lui conserver la vie.

Le bruit généralement répandu dans le quartier du dispensaire était que la description d’un jour de Derby, faite par Gus Darley, était le meilleur sel d’Epsom qui eût jamais été inventé pour guérir les maladies d’un homme, et on l’avait vu rentrer des courses au logis à dix heures du soir et accourir près du lit d’un malade (avec plein succès), une serviette mouillée autour de la tête, et avec la pénible conviction qu’il faisait une ordonnance pour deux malades à la fois.

Mais aujourd’hui, il se promène sur les bords gonflés du Sloshy, avec sa pipe à la bouche et un visage préoccupé, regardant à tout moment le haut de la rivière. Bientôt il s’arrête près du chantier d’un constructeur de bateaux et s’adresse à l’homme en train de travailler.

« Eh bien ! dit-il, ce bateau est-il enfin fini ?

— Oui, monsieur, dit l’homme, entièrement fini, et il a une fière tournure, encore ; vous pourriez dîner sur sa coque ; la peinture en est aussi sèche qu’un os.

— Et pour le double fond ? demanda-t-il.

— Oh ! tout est en règle, monsieur ; deux pieds et demi de profondeur et six pieds et demi de long. Et je vous dirai, monsieur, sans vous offenser, que vous devez avoir en vue d’attraper plus d’anguilles que vous n’en attraperez, je crois, si vous vous imaginez remplir tout ce double fond-là. »

L’homme, en parlant, montre l’endroit où le bateau est couché à sec et élevé sur des madriers dans le chantier de construction. Son pont est large, plat, lourdement bâti, et assez grand pour contenir une demi-douzaine de personnes.

Gus s’avance pour l’examiner ; l’homme le suit.

Il relève le fond du bateau au moyen d’un gros bout de corde, comme la porte d’une trappe, à deux pieds et demi au-dessus de la quille.

« Vous croyez, dit Gus, qu’un homme pourrait rester couché dans la quille du bateau avec ce pont par-dessus ?

— Assurément, monsieur, il le pourrait, et même un homme d’une assez jolie taille, quoique je ne dise pas pour cela que ce soit un lit des plus confortables. Il pourrait certainement être saisi de crampes, s’il était d’un tempérament remuant. »

Gus se mit à rire et dit :

« Vous avez raison, cela lui arriverait certainement, à ce pauvre camarade ! Venez, maintenant ; vous êtes un gaillard de haute taille, je désirerais voir si vous pourriez rester là-dedans une minute ou deux. Nous prendrons un peu de bière quand vous en sortirez. »

L’homme lança sur lui un coup d’œil tant soit peu décontenancé. Il avait entendu parler de la légende de la branche de gui. Il avait assisté à la construction du bateau ; mais, malgré tout, il pouvait y avoir quelque ressort caché quelque part, et la demande de Gus pouvait couvrir quelque mauvaise intention ; mais quiconque avait regardé notre ami le médecin en plein visage ne pouvait concevoir aucun soupçon sur lui ; aussi l’homme se mit-il à rire et dit :

« Ah ! vous êtes un farceur, vous, bien différent de l’autre (personne n’avait jamais de manières très respectueuses en s’adressant à Gus Darley). Il n’y a pas moyen de vous refuser. »

Et l’homme se plaça dans le bateau, puis, s’étendant dans le fond, laissa Gus faire retomber le faux pont sur lui.

« Comment vous trouvez-vous ? demanda Gus ; pouvez-vous respirer ?… avez-vous suffisamment d’air ?

— Parfaitement, monsieur, dit l’homme à travers un trou dans le plancher. C’est un lit tout à fait spacieux quand on s’y est une fois arrangé ; seulement il n’a pas été disposé pour permettre des exercices actifs.

— Pensez-vous que vous puissiez rester pendant une demi-heure ? demanda Gus.

— Que Dieu vous bénisse, monsieur ; pendant une demi-douzaine d’heures, si j’étais payé en conséquence.

— Pensez-vous qu’une demi-couronne soit suffisante pour vingt minutes ?

— Mais je ne sais pas, monsieur ; supposons que vous mettiez trois shillings ?

— Très bien, dit Gus, ce sera trois shillings. Il est maintenant midi et demi (il regarde sa montre en parlant). Je vais m’asseoir ici et fumer une pipe ; si vous restez tranquille jusqu’à une heure moins dix minutes, vous aurez gagné les trois pièces. »

Gus entre dans le bateau et s’assied à la proue ; la tête de l’homme couché repose à la poupe.

« Pouvez-vous me voir ? demanda Gus.

— Oui, monsieur, quand je louche.

— Très bien, alors ; vous pouvez voir que je ne tire pas le verrou. Tranquillisez-vous, il y a déjà cinq minutes de passées. »

Gus finit sa pipe, regarde de nouveau sa montre (une heure et un quart). Il siffle un air d’opéra, puis saute hors du bateau et relève le faux pont.

« Tout va bien, dit-il, le temps est écoulé. Eh bien, est-ce assez confortable ? demanda Gus.

— Que Dieu vous protège, monsieur, fameusement gentil, sauf qu’il y fait tout à fait chaud, et que cela vous dessèche joliment le coffre. »

Gus lui donna de quoi apaiser cette sécheresse et lui dit ensuite :

« Vous pouvez alors mettre le bateau à l’eau, mon ami sera ici dans cinq minutes avec son attirail et nous verrons alors à faire une promenade. »

Le bateau est lancé, et l’homme s’amuse à ramer en remontant un peu la rivière, tandis que Gus épie l’arrivée de son ami.

Après dix minutes environ, son ami paraît, dans la personne de M. Joseph Peters, employé de la police, avec deux filets à anguilles sur les épaules (ce qui lui donne quelque ressemblance avec un Neptune de terre ferme) et un sac en tapisserie assez grand qu’il porte à la main.

Gus et lui échangent quelques observations au moyen de l’alphabet silencieux, auquel Gus est presque aussi bien initié que l’agent muet et ils entrent dans le bateau.

Ils envoient chercher par le constructeur un gallon de bière dans une bouteille de grès, la moitié d’un pain de quatre livres et un morceau de fromage. Ces provisions étant embarquées, Gus et Peters saisissent chacun un aviron, éloignent le bateau du bord et s’efforcent de voguer dans le milieu de la rivière.

CHAPITRE III

L’EMPEREUR FAIT SES ADIEUX À L’ÎLE D’ELBE

Le même jour, mais à une heure plus avancée de l’après-midi, Richard Marwood, mieux connu, comme l’empereur Napoléon, se joignit aux pensionnaires de l’asile du comté dans leurs exercices journaliers sur les terrains destinés à cet usage. Ces terrains consistaient en pièces de maigre gazon, ornées çà et là d’un carré dans lequel de tristes arbustes, ou quelques chrysanthèmes maladives, dressaient leurs têtes mélancoliques, battues et flétries par les dernières pluies abondantes. Ces pièces de gazon étaient entourées d’allées roides, droites et sablées, et le tout était enclos par un mur élevé, surmonté de chevaux de frise. Les pointes de fer composant cet ornement avaient été ajoutées depuis peu d’années, car, malgré les agréments et les attraits de l’établissement, quelques absurdes habitants du lieu, soupirant après des scènes plus gaies et plus brillantes, avaient été surpris essayant, sans pouvoir y réussir, d’échapper aux nombreux avantages de leur demeure.

Je n’oserais me hasarder à dire si la végétation avait ou non quelque mystérieuse sympathie avec la nature animée, mais il est certain que ni fleurs, ni arbustes, ni gazon, ni herbes sauvages ne poussaient comme les autres fleurs, les autres arbustes, l’autre gazon ou les autres herbes sauvages, dans les terrains de l’asile des fous du comté. Depuis l’ormeau décharné qui étendait deux grands bras raboteux, comme s’il eut poussé une sauvage imprécation, semblable à celle qui eût pu sortir de la bouche d’un être humain victime de la pire forme de folie, jusqu’au banal mouron poussant dans un coin de l’allée sablée, qui avait des racines, des feuilles et des fibres, ne ressemblant en rien à celles de son espèce, et s’échappait de sa tangente particulière, avec une fantaisie de petit chat joueur, dont aurait pu être affligée une jeune miss de dix-sept ans malade d’amour ; depuis les grands buissons de laurier, qui se balançaient au vent avec une agitation mélancolique et incessante, propre aux seuls aliénés, jusqu’à l’excentrique pissenlit, qui dressait sa tête ébouriffée au-dessus du gazon échevelé et tourmenté ; toute chose verte dans ce vaste lieu semblait être plus ou moins atteinte par la terrible maladie, dont l’influence ou les émanations sont d’une nature si subtile, qu’elles infectent même les pierres des murs grisâtres qui renferment les êtres brisés qui étaient autrefois forts et complets, et éteignent les intelligences qui étaient autrefois brillantes et élevées.

Mais pour vous, étranger à ce lieu, examinant pour la première fois ces groupes d’hommes et de femmes se promenant lentement de long en large dans les allées sablées, ce qui aurait été le plus étonnant, et peut-être même le plus affligeant, c’eût été de voir l’apparence presque heureuse de ces créatures misérables. Ô ! don béni de celui qui apaise la tempête ! ô ! sagesse merveilleuse et pleine de miséricorde de celui qui approprie la force du fardeau ! Voilà un de tes bienfaits ! cet homme sujet aux inquiétudes, et aux doutes, ou aux aspirations insensées vers un milieu impossible à atteindre, que toute la sagesse du monde était impuissante hier à calmer, est heureux aujourd’hui avec un morceau de papier ou un chiffon de ruban ! Nous, qui favorisés de la divine clarté, jetons un regard sur ces ténèbres intellectuelles dignes de pitié, nous sommes peut-être beaucoup plus malheureux, parce que nous ne pouvons dire combien de petits chagrins cette mort dans la vie peut ensevelir. Ils se sont retirés de nous, leur langage n’est pas notre langage, ni leur monde notre monde. On a fait, je crois, cette étrange question : qui peut dire si leur folie ne vaut pas mieux que notre sagesse ? Celui-là seul, dont la main puissante produit l’accord de l’âme, peut dire ce qui est discordant ou ce qui est harmonieux. Nous les observons comme nous faisons pour toute autre chose, à travers le verre obscurci de l’incertitude terrestre.

Non, ils ne semblent pas être malheureux. La reine Victoria est à causer avec lady Jane Gray sur le dîner du jour, et sur la surabondance blâmable de gras dans un gigot de mouton qu’on leur a servi. La chronologie n’inquiète jamais ces bonnes gens, personne ne pense encourir la défaveur pour faire un anachronisme, et lord Brougham partagera une pomme verte avec Cicéron, ou Guillaume le Conquérant se promènera bras dessus, bras dessous avec Pie IX, sans la moindre préoccupation de la vraisemblance ; et quand, un certain jour, un gentleman qui pendant trois ans avait acquis une popularité considérable sous le titre de cardinal Wolsey, changea subitement de fantaisie et avoua qu’il était simplement John Thomson, les pensionnaires de l’asile furent unanimes pour exprimer le plus profond mépris pour cette malheureuse aberration.

En conséquence, le héros du jour c’est Richard. Il est immédiatement environné à son apparition par toutes les célébrités et un grand nombre de non célébrités de l’établissement. L’empereur de l’Océan allemand et de la machine hydraulique de Chelsea en particulier, a tellement à lui dire qu’il ne sait par où commencer, et quand il commence, il s’interrompt pour reprendre de nouveau, d’une façon à la fois affable et égarée.

« Pourquoi Richard ne s’est-il pas réuni à eux plus tôt, demande-t-il, ils sont vraiment si enjoués, et si sociables, pourquoi, au gracieux nom de la divinité (il ouvre ses yeux de toute leur grandeur en prononçant le gracieux nom de la divinité et regarde derrière lui par dessus son épaule, comme s’il croyait plutôt avoir invoqué quelque démon), pourquoi Richard ne s’est-il pas réuni à eux ? »

Richard répond qu’il ne lui avait pas été donné de le faire.

Puis, il le regarde fixement d’un air mystérieux ; il est plein de fierté et porte une coiffure de sa façon, une espèce de couronne faite avec un journal et un mouchoir de poche bleu et blanc à ramages ; il plonge ses mains le plus profondément possible dans les poches de son pantalon, se plante droit devant Richard au milieu de l’allée sablée, avec un coup d’œil particulièrement significatif :

« Est-ce le Khan ? »

Richard dit qu’il ne pense pas.

« Ce n’est pas le Khan, murmure-t-il d’un air pensif, votre opinion est positivement que ce n’est pas le Khan ?

— C’est positivement mon opinion, répond Richard.

— Alors je balance entre le dernier duc de Devonshire et Abd-el-Kader. J’espère que ce n’est pas Abd-el-Kader ; j’ai une meilleure opinion d’Abd-el-Kader, oui vraiment. »

Richard le regarde entièrement déconcerté mais ne dit rien.

« Il y a eu évidemment, continua son ami, quelque machination d’une influence mauvaise pour empêcher votre apparition parmi nous avant ce jour. Vous êtes, en effet, un membre de la société, depuis…, laissez-moi compter…, trois cent soixante-trois ans. Soyez assez bon pour me reprendre, si je fais un mauvais calcul. Trois cent soixante-douze ans, ai-je dit, et vous ne vous êtes jamais réuni à nous ! Maintenant, il y a là quelque chose de radicalement mauvais, pour me servir du langage des anciens dans leurs fêtes religieuses, il y a là une vis desserrée. Vous deviez vous réunir à nous, positivement, vous le deviez ; nous sommes très sociables ; nous sommes certainement folâtres, nous avons un bal chaque… soir. Mes idées quant à l’époque, je vous avoue, sont vagues ; mais je sais que c’est ou tous les dix ans ou toutes les semaines ; je penche à croire que c’est toutes les semaines, en ces occasions nous dansons. Êtes-vous un disciple de Terp, de celle que l’on peut appeler, la dame aux nombreuses sœurs célibataires, avez-vous un faible pour la lumière fantastique ? »

En manière d’illustration, l’empereur de la machine hydraulique, exécuta un entrechat, qui eût fait honneur à un vieil éléphant prenant sa première leçon de polka.

Il y avait un avantage dans la conversation de ce gentleman, c’était que, si ses questions étaient quelquefois d’une nature difficile et embarrassante, il était assez bien élevé pour n’avoir jamais l’air d’attendre une réponse. Il parut frappé pour la première fois, d’avoir manqué peut-être d’une certaine façon au cérémonial particulièrement usité par une personne de sa distinction, en ayant parlé si familièrement à un individu qui lui était complètement étranger ; en conséquence, il sauta subitement d’un ou deux pas en arrière, laissant la trace des creux formés dans le sable humide par la pression de ses pieds, et dit d’un ton si digne qu’il en était presque sévère :

« Pardon, à qui ai-je l’honneur de faire ces observations ? »

Richard fut obligé de dire qu’il n’avait pas une carte sur lui et ajouta :

« Vous avez entendu parler de l’empereur Napoléon ?

— Buonaparte, oh ! certainement, très souvent, très souvent, et vous êtes ce haut personnage ? ah ! mon Dieu ! c’est vraiment malheureux. Je ne parle pas de votre charmant séjour d’été à Moscou, ou de votre agréable retraite d’hiver dans les champs de Waterloo ; c’est réellement désastreux, très désastreux.

Sa pitié pour Richard était si profonde, qu’il était ému jusqu’aux larmes, et cueillit un pissenlit avec lequel il essuya ses yeux.

« Ma propriété de Chelsea, ajouta-t-il bientôt, est flottante, très flottante. Je trouve dans mes locataires une tendance à se soumettre à se priver de leurs provisions d’eau, plutôt que de payer la taxe. Notre seul plan est de vider tous les réservoirs une demi-heure avant l’heure du thé. Persévérons dans cette mesure une semaine ou deux, et nous verrons qu’elle aura pour résultat de les fatiguer et qu’ils payeront ; mais tout cela porte sur les nerfs, porte beaucoup sur les nerfs. »

Il hocha la tête avec solennité, frotta ses yeux très fort avec le pissenlit, puis mangea cette plante exotique.

« Un agréable tonique, dit-il, reconnu pour aider à la digestion ; mon Océan allemand me donne des profits plus considérables sous le rapport des bains de mer. »

Richard exprima combien il s’intéressait aux vues commerciales de son noble ami ; mais en ce moment ils furent interrompus par l’approche d’une dame qui, se trémoussant avec un sautillement tout particulier à elle, aborda en bondissant l’empereur de la machine hydraulique et s’empara de son bras.

C’était une exubérante créature de quelques quarante printemps, coiffée d’un chapeau, dont le choix seul l’eût marquée au coin d’un cerveau fêlé, sans qu’il fût nécessaire d’avoir d’autre preuve. Dire qu’il ressemblait à un sceau à charbon, ne serait pas en donner une idée ; dire qu’il ressemblait à un sceau à charbon détérioré par une avalanche d’eau tombé sur sa carcasse et complètement disloqué, serait peut-être approcher un peu plus de la vérité ; ajoutez à cela un voile vert, plus épais qu’une serviette ordinaire et trois plumes disposées avec goût, suivant la direction adoptée par les modistes parisiennes, pour placer le plumage d’oiseaux étrangers et vous pourrez vous former quelque idée de la coiffure de la dame. Sa robe était courte et étroite, mais abondamment ornée d’une espèce de garniture qui, aux yeux du vulgaire, aurait passé pour des bandes de calicot, mais qui aux yeux des pensionnaires était considérée comme des dentelles de Valenciennes. Sous le bas de cette robe apparaissait une paire de bottines vert-pomme ; bottines d’une forme telle, que nul cordonnier à l’esprit sain n’aurait pu en inventer une semblable dans ses rêves les plus désordonnés, mais qui, dans cet établissement, était adoptée et être plutôt recherchée qu’autre chose. Cette dame n’était autre que la demoiselle qui avait prémédité une fuite avec Richard huit ans auparavant, et qui s’était donné pour noble parenté le pape et le fabricant de muffins.

« Eh bien, dit l’empereur de la machine hydraulique, avec un ton et des manières d’une jeunesse entièrement ridicule, même dans un garçon de quinze ans ; et où s’est caché ce précieux trésor depuis le mouton gras ? serait-ce timidité de jeunesse ou aurions-nous un cœur construit de perfidie ? J’espère que c’est de la timidité. »

Le précieux trésor porta ses yeux sur son enchanteur à côté d’elle, puis sur Richard, en ayant l’air de s’excuser par un haussement d’épaules.

« Le sexe est faible, vainqueur d’Azincourt ; je vous demande pardon de Waterloo ; le sexe est faible, c’est un fait constaté par l’art médical. Pauvre créature, elle m’aime ! »

La dame parut s’apercevoir pour la première fois de la présence de Richard. Elle fit une très profonde révérence. En l’exécutant une des bottines vertes décrivit un cercle complet et elle dit interrogativement :

« De Gloucestershire, monsieur ?

— L’empereur Napoléon Bonaparte, dit le propriétaire de l’Océan allemand, ma chère, vous devez le connaître.

— L’empereur Nap-o-lé-on Bo-na-parte, dit-elle très lentement, épelant chaque syllabe en comptant sur ses doigts, est du Gloucestershire ! Quelle agréable chose ! tous ces grands hommes viennent du Gloucestershire, c’est un fait bien connu, du Gloucestershire. Les muffins ont été inventés dans le Gloucestershire par Alfred le Grand. Avez-vous connu notre cher Alfred ? Vous êtes peut-être trop jeune, une grande perte, mon cher monsieur, une grande perte : un mal de dents qui se porta sur les nerfs du cerveau l’enleva dans quarante jours, trois semaines et un mois. Nous essayâmes de tout, depuis les pissenlits (ses yeux errent comme si elle cherchait à découvrir l’objet qui a servi à ses essais), depuis les pissenlits jusqu’aux chevaux de frise. »

Elle s’arrête brusquement, fixant Richard en plein visage, comme si elle attendait qu’il dît quelque chose ; mais celui-ci ne dit mot. Ensuite elle s’enfonça subitement dans la contemplation de ses bottines vertes, examinant l’une d’abord et puis l’autre, comme roulant dans son esprit la probabilité de leur besoin de raccommodage.

Bientôt elle lève subitement la tête et dit d’un ton très solennel :

« Connaissez-vous l’homme aux muffins ? »

Richard secoua la tête.

« Il vit dans Drury Lane, ajouta-t-elle en le regardant d’un air qui semblait dire : « Allons donc, point de plaisanterie, vous le connaissez bien assez. »

— Non, dit Richard, je ne me souviens pas de l’avoir vu.

— Nous sommes soixante-dix-neuf personnes dans cet établissement qui le connaissons, monsieur, soixante-dix-neuf, et vous osez rester là à me dire que vous…

— Je vous assure, madame, que je n’ai pas l’honneur de le connaître.

— Ne pas connaître l’homme aux muffins ! Vous ne connaissez pas l’homme aux muffins, méprisable individu, singe efflanqué que vous êtes ? »

Il serait difficile de deviner la suite des invectives qu’aurait pu dérouler la dame, car elle n’était pas réputée pour le raffinement de son vocabulaire quand elle était fortement agitée ; mais, en ce moment, un homme grand et vigoureux, l’un des gardiens, s’avança en criant à haute voix :

« Eh ! là-bas, qu’est tout ceci ?

— Il dit qu’il ne connaît pas l’homme aux muffins, s’exclama la dame, son voile flottant au vent comme une banderole, ses poings sur les hanches et ses bottines vert-pomme fièrement campées d’un air de défi dans le sable de l’allée.

— Oh ! nous le connaissons bien assez, dit l’homme en faisant un signe de l’œil à Richard, et les muffins qu’il fabrique sont très mollets. »

Ayant ajouté ce renseignement sur le gentleman en question, le gardien s’éloigna en regardant d’un air sévère et fixe dans les yeux la charmante demoiselle, ce qui sembla produire un effet instantané et très calmant sur ses nerfs.

Comme tous les aliénés, autorisés à se divertir entre eux pendant une heure dans les jardins de l’établissement, étaient considérés, après tout, comme assez peu dangereux, les gardiens n’étaient pas dans l’habitude de faire grande attention à eux. Ces fonctionnaires se rassemblaient en un petit groupe près du portique de l’asile, fumant leurs pipes et parlant politique, ne se préoccupant nullement des malheureuses créatures sur lesquelles ils devaient veiller. Mais la reine Victoria ou l’empereur Néron, lady Jane Grey ou lord John Russell se permettaient-ils un écart sur leurs dadas respectifs, ou se laissaient-ils aller à quelque escapade trop dangereuse et trop inconvenante, et aussitôt une robuste main s’appesantissait sur l’épaule du délinquant, avec l’ordre de rentrer dans l’intérieur, ordre qui était très rarement méprisé.

Richard ayant eu cette après-midi la permission de se mêler aux prisonniers ses compagnons pour la première fois, le petit garçon de Slopperton avait reçu l’ordre d’avoir l’œil sur lui ; et l’enfant tenait sur lui un œil très sévère, ne laissant jamais échapper pendant une seule minute un regard, un mot ou une action du prisonnier.

Les gardiens, cette après-midi, étaient réunis sous le portique, devant lequel les jardins s’étendaient jusqu’à un mur extérieur élevé. Le terrain entre le portique et le mur avait une longueur d’un peu moins d’un quart de mille, et au fond se trouvait la grande entrée et la loge du concierge. Les jardins, cependant, entouraient le bâtiment de trois côtés, et sur le côté gauche le mur se prolongeait parallèlement à la rivière du Sloshy. Cette rivière était en ce moment si enflée, par les dernières pluies, que les eaux baignaient le mur à une hauteur de six pieds, couvrant entièrement le chemin de halage, qui existait ordinairement entre le mur et le bord de l’eau.

Richard et l’empereur de la machine hydraulique, accompagnés de la démonstrative enchanteresse en bottines vertes, tous trois engagés dans une conversation amicale, quoique tout à fait désordonnée, se trouvaient marcher dans la direction des terrains situés de ce côté, et, par conséquent, hors de la vue des gardiens.

Pourtant le petit garçon de Slopperton les suivait pas à pas. Ce jeune gentleman ayant les mains dans ses poches, musait et flânait de long en large, avec un air qui semblait dire que ni homme ni femme ne l’intéressaient pas plus que le prince danois, de mémoire oubliée. Peut-être était-ce par une extrême lassitude de la vie que, sans s’en douter, il était occupé à siffler l’air d’une chanson, se rapportant à un passage du récit de la vie d’une jeune lady du nom de Gray, appelée Alice de son nom de baptême, dont le cœur était à un autre et qui par conséquent, en pure logique, ne pouvait pas lui appartenir à lui chanteur inconnu.

Peut-être aussi y avait-il quelque chose de contagieux dans cette mélodie, car l’enfant de Slopperton n’eut pas plutôt sifflé les premières mesures, qu’un individu dans le lointain, en dehors du mur des jardins de l’asile, reprit l’air et le finit. Cette circonstance, futile en elle-même, parut occasionner un plaisir considérable à l’enfant, et il s’approcha vivement de Richard qu’il interrompit au milieu d’une fort intéressante conversation, pour lui dire tout bas à l’oreille ou plutôt au coude :

« Tout va bien, général ! »

Comme Richard, l’empereur de la machine hydraulique et la fille unique du pape parlaient tous à la fois et de sujets complètement différents, leur conversation était peut-être un peu décousue pour pouvoir être rapportée par un sténographe ; mais, comme conversation, c’était réellement une chose charmante.

Richard, poursuivant toujours l’idée extravagante qui passait dans l’asile pour occuper son cerveau dérangé, depuis le jour de son procès, était occupé à faire à ses compagnons un récit de sa fuite de l’île d’Elbe.

« J’étais déterminé, dit-il en s’adressant à l’empereur de la machine hydraulique qu’il tenait par un bouton ; j’étais déterminé à tenter un effort désespéré pour retourner en France parmi mes amis.

— Sentiments très louables, assurément, dit la demoiselle aux bottines vertes et qui vous font honneur.

— Mais échapper d’une île était une entreprise d’une difficulté extrême, continua Richard.

— Naturellement, dit la demoiselle, considérant le prix de la farine ; la farine monta à un demi penny le boisseau dans le quartier de Drury Lane, ce qui, naturellement, réduisit la grosseur des petits pains.

— Et eut un mauvais effet sur la taxe de l’eau, interrompit le gentleman.

— Maintenant, continua Richard, l’île d’Elbe était entourée d’un mur élevé.

— Une très convenable disposition, facilitant extraordinairement les moyens de couper l’eau aux habitants, » murmura l’empereur de l’Océan allemand.

Le petit Slosh exprima de nouveau ses sentiments par rapport à Alice Gray et une personne de l’autre côté du mur s’accorda avec lui.

« Et, dit Richard, sur la crête de ce mur étaient des chevaux de frise.

— Bonté du ciel ! s’écria l’empereur, absolument ce que vous désignez là par une coïncidence extraordinaire nous l’avons aussi. Nous avons des chevaux de frise dans le but, je crois, d’empêcher les chats d’entrer. Les chats sont des animaux désagréables, particulièrement, ajouta-t-il d’un air rêveur, particulièrement le matou ; je veux dire le sexe le plus fort.

— Surmonter l’obstacle de ce mur était une grande difficulté.

— Naturellement, naturellement, dit la demoiselle, une grande entreprise la baisse des muffins et des petits pains, une dangereuse entreprise.

— Il y avait un bateau qui m’attendait pour me recevoir de l’autre côté, » dit Richard regardant le haut du mur éloigné de lui d’environ cent mètres.

Une personne de l’autre côté du mur s’était rapprochée beaucoup plus pendant ce temps et, mon Dieu, comme elle était animée sur ce qui concernait Alice Gray.

« Mais la question, continua Richard, était de savoir comment escalader le mur, et en disant cela il a toujours les yeux fixés sur les chevaux de frise.

— J’aurais essayé des petits pains, dit la dame.

— J’aurais coupé l’eau, remarqua le gentleman.

— Je ne fis rien de tout cela, dit Richard, j’essayai d’une corde. »

À ce moment même, par l’opération de quelque pouvoir invisible, une solide corde à nœuds fut jetée en travers des chevaux de frise et le bout vint tomber dans l’intérieur à quatre pieds environ du sol.

« Mais son cœur est à un autre et ne peut jamais être à moi. »

Le gentleman qui ne pouvait avoir l’espoir de posséder l’affection de miss Gray, était évidemment près du mur en ce moment. Dans un temps si court, qui n’aurait pas suffi au maître le plus habile dans l’art de la sténographie pour relater l’événement, Richard jeta loin de lui, à une demi douzaine de pas, l’empereur de la machine hydraulique, avec une telle violence que ce gentleman accrocha, en trébuchant, les talons de la fille unique du pape et tomba comme une masse sur cette dame comme sur un lit de plume et avec l’agilité d’un chat ou d’un matelot, il grimpa en haut de la corde et disparut par dessus les chevaux de frise.

Le gentleman était devenu alors indifférent à la perte de miss Gray, car il siffla la mélodie de l’air le plus triomphant, marquant la mesure avec le bruit sec de ses rames plongeant dans l’eau.

Il fallut un peu de temps à l’empereur et à son amie pour se rétablir des effets de la secousse qu’ils avaient éprouvée l’un contre l’autre et quand ils furent remis, ils restèrent quelques instants à se regarder mutuellement dans une muette stupéfaction.

« Le gentleman a quitté l’établissement, dit enfin la dame.

— Et a fait une écorchure à mon coude, murmura le gentleman en frottant la localité en question.

— Une manière bien impolie, encore, de le quitter, dit la dame ; ses petits pains, je veux dire son éducation a été évidemment fort négligée.

— Ce doit être un propriétaire de Chelsea, dit l’empereur. Les propriétaires de Chelsea sont passés en proverbe pour leurs mauvaises manières. Ils sont dans l’usage de fermer la porte au visage du collecteur de la taxe dans le dessein d’endommager le bout de son nez, et lord Chesterfield n’a jamais donné à son fils le conseil de se conduire ainsi. »

Il convient aussi bien d’établir ici que l’empereur de la machine hydraulique avait été, dans les derniers jours de sa vie, collecteur pour la taxe de l’eau dans le quartier de Chelsea ; mais s’étant malheureusement adonné complètement à la boisson et ayant aussi un penchant marqué pour spéculer (certaines gens prononçaient le mot sans la première lettre) ce qui impliquait la dilapidation de l’argent de son souverain, il avait perdu sa place et définitivement son bon sens.

La dame, son amie, avait tenu autrefois une boutique de boulangerie dans le voisinage de Drury Lane et se trouvant, à l’âge de quarante ans, dans un jour de mauvaise inspiration, elle plaça ses affections sur un jeune homme de dix-neuf ans ; la pente de son esprit était les muffins, et, après avoir été ruinée par le jeune homme en question, elle s’était réfugiée dans la bouteille de gin, et de là était passée dans l’asile de son pays natal.

Le lecteur curieux demandera, peut-être, ce que fait pendant tout ce temps le jeune gardien de Richard auquel on avait recommandé de ne pas le perdre de vue, et comment il a rempli sa mission ?

Il est immobile, regardant très froidement la dame et le gentleman qui sont devant lui et paraît s’intéresser fort à leur conversation.

« Je vais certainement aller, dit l’empereur de la machine après un instant de silence, je vais certainement aller instruire le surintendant de ce procédé ; le surintendant doit, en réalité, en être informé. »

Le surintendant était, dans l’asile, la dénomination polie donnée aux gardiens. Mais au moment où l’empereur commençait à se mouvoir lourdement dans la direction de la façade de la maison, l’enfant appelé Slosh passa devant lui en courant, et avant que le vieux gentleman n’eût atteint le portail, il avait raconté aux gardiens ébahis toute l’histoire de la fuite.

Les gardiens accoururent à la porte, crièrent au portier d’ouvrir et dans quelques minutes se trouvèrent sur la route devant l’entrée. Ils se précipitèrent de là vers le côté de la rivière, il n’y avait pas trace d’être animé sur la rivière gonflée, et on voyait seulement deux hommes montés sur un bateau près du bord opposé, paraissant occupés à pêcher l’anguille.

« Il n’y a pas de bateau plus rapproché que celui-là, dit un des gardiens, il n’aurait jamais pu l’atteindre en si peu de temps, aurait-il été le meilleur nageur de l’Angleterre ? »

Les individus croyaient réellement qu’ils avaient été informés de son évasion au moment même où il venait de l’exécuter.

« Il doit avoir sauté tout d’un coup dans la rivière, dit un autre, peut-être est-il quelque part s’efforçant de garder sa tête sous l’eau.

— On ne peut pas faire cela, dit l’homme qui avait parlé le premier, mon opinion est que le pauvre diable s’est noyé. Ils ont la fureur d’essayer de s’évader, quoiqu’il n’y en ait aucun qui ait jamais pu y réussir. »

Il y avait un bateau amarré à l’angle du mur de l’asile, un des hommes monta dessus.

« Montre-moi l’endroit d’où il a sauté par dessus le mur » demanda-t-il à l’enfant qui en indiqua du doigt la direction.

L’homme rama de ce côté.

« Pas de vestige de lui nulle part par ici, cria-t-il.

— Ne feriez-vous pas mieux d’interroger ces hommes ? demanda son camarade, ils doivent l’avoir vu sauter. »

L’homme du bateau fit un signe d’assentiment et traversa la rivière pour aller rejoindre les deux pêcheurs.

« Oh ! là bas, dit-il, avez-vous vu quelqu’un passer par-dessus ce mur ? »

Un des pêcheurs qui venait justement d’attraper une magnifique anguille, leva la tête d’un air surpris et demanda :

« Quel mur ?

— Mais celui de l’asile, là bas, droit devant vous.

— L’asile ? Voilà maintenant que vous venez nous dire que c’est un asile ; j’avais toujours pris cela pour une résidence de gentleman avec un parc, dit le pêcheur qui n’était autre que M. Auguste Darley, en tenant sa pipe hors de sa bouche.

— Je désirerais que vous répondissiez directement à ma question, dit l’homme, avez-vous vu quelqu’un sauter par dessus ce mur, oui ou non ?

— Eh bien, non ! dit Gus. Si je l’avais vu je serais allé sur lui et l’aurais rattrapé. Me prenez-vous pour un imbécile ? »

L’autre pêcheur, M. Peters, leva alors la tête et, posant son filet, figura quelques mots avec ses doigts.

« Attendez un peu, cria Gus, à l’homme qui ramait pour s’éloigner, mon ami que voilà dit qu’il a entendu un plongeon dans l’eau il y a dix minutes et pense que c’était quelques gravois lancés par dessus le mur.

— Alors il a sauté ; le pauvre garçon, j’ai peur qu’il ne se soit noyé.

— Noyé ?…

— Oui, ne vous ai-je pas dit qu’un des aliénés a essayé de s’échapper par dessus ce mur et doit être tombé dans la rivière.

— Pourquoi ne me disiez-vous pas cela plus tôt alors, dit Gus, que faut-il faire ? Où y a-t-il des dragues ?

— Mais, à un demi mille plus loin, par malheur, à une auberge en bas de la rivière, au Joyeux bateau de la vie.

— Alors voici ce que nous allons faire, dit Gus : mon ami et moi allons descendre jusque-là pour chercher les dragues pendant que vous, camarades, vous allez regarder par ici.

— Vous êtes vraiment bon, monsieur, dit l’homme, nous pouvons, après tout, draguer le lit de la rivière, car je suis contrarié de l’idée que nous ne reverrons plus l’empereur Napoléon. Gare à mes yeux ! Voilà une affaire qui va causer un fameux tapage dans le conseil.

— Ainsi nous partons, dit Gus, bon courage, il peut encore remonter. »

Après ces paroles d’encouragement, MM. Darley et Peters se mirent à voguer avec une rapidité qui promettait la prompte arrivée des dragues.

CHAPITRE IV

JOIE ET BONHEUR POUR TOUT LE MONDE

Les dragues arrivèrent-elles à l’asile du comté à temps pour rendre quelque service ? Voilà une chose qui est encore à l’état de mystère ; mais M. Joseph Peters aborda sur son bateau au chantier du constructeur, au commencement de la nuit de cette journée d’automne. Il était seul et laissa son embarcation, ses gaffes et autre attirail de pêche aux soins des hommes qui habitaient le chantier, puis enfonçant les mains dans ses poches, il s’en alla dans la direction de la petite rue de Gulliver.

Si jamais M. Peters avait eu un air triomphant dans sa vie, si jamais sa bouche avait été tournée d’un côté, c’était bien dans cette soirée ; mais cette contorsion, qui faisait grimacer ce trait de son visage, était celle de la bouche d’un conquérant.

Huit années avaient fait aussi quelque chose pour Kuppins. Le temps ne l’avait pas oubliée, quoiqu’elle fût une humble individualité. Le temps avait fait des retouches à sa personne, ajoutant un peu ici, retranchant un peu là, et produisant enfin un ensemble tout à fait imposant. Kuppins avait grandi. Quand cette jeune fille atteignit sa dixième année, il y eut un propos qui courut dans la petite rue de Gulliver et ses environs, que, par suite d’une fatale prédilection pour le gin et le bitter qu’avait eue sa mère dans une période intéressante de sa vie, Kuppins ne grandirait pas davantage ; mais elle donna à la fois un démenti au propos, au gin et au bitter en dépassant ses courtes robes d’enfant à l’âge avancé de dix-sept ans ; et maintenant, elle était plutôt une jeune femme élancée et avait une paire de joues si roses qu’elles eussent fait honneur à de plus robustes santés que celles qui fleurissaient dans Slopperton sur le Sloshy.

Le temps avait encore fait quelque chose pour la chevelure abondante de Kuppins, car celle-ci était maintenant brossée, peignée, tirée et torturée de manière à ne pas être fort éloignée d’être lisse, et en outre elle était retroussée, raffinement dans son procédé de toilette qui avait demandé des années pour être effectué, et qui, exécuté aujourd’hui, réussissait peut-être un peu à faire paraître cette chevelure, aux yeux des admirateurs, pour une grosse balle de coton noir traversée de part en part par une épingle à cheveux. Elle ne portait jamais plus d’une épingle dans ses cheveux, et quand on fait entrer en ligne de compte qu’elle s’en servait dans l’occasion pour extraire les bigorneaux de leurs coquilles, on pourra dire, en définitive, que c’était un instrument d’une grande utilité.

Pour quel motif Kuppins était-elle dans un tel état d’excitation, particulièrement dans cette soirée ? qui pourra le dire ? Toujours est-il certain qu’elle était fortement animée. Au premier bruit de la clef tournant dans la serrure de la porte du n° 5 de la petite rue de Gulliver, Kuppins, le flambeau à la main, s’élança pour ouvrir. Avec quelle impétuosité elle entoure de ses deux bras le cou de M. Peters pour l’embrasser, laissant un morceau de suif dans les cheveux de celui-ci, et une odeur de brûlé dans ses favoris ; comment, dans son agitation, éteignit-elle la chandelle, et par un coup de main ou de poumons la souffla-t-elle pour la rallumer, sont choses qui ont besoin d’être vues pour être appréciées. Son premier mouvement fut d’entraîner M. Peters au haut de l’escalier et de le faire entrer dans l’éden intérieur qui avait la même apparence aujourd’hui que celle qu’il avait il y a huit ans. On pouvait presque s’attendre à trouver le baby au visage cramoisi grandi dans son berceau jaune. Mais il n’y était pas, et ces affreux oreillons dont il était atteint quand M. Peters l’avait rencontré pour la première fois, n’ont pas paru lui avoir causé le moindre abattement. Kuppins poussa l’agent dans le fauteuil sur lequel il avait coutume de s’asseoir, s’installa sur un autre en face de lui, posa le chandelier sur la table, moucha la chandelle et puis, les yeux ouverts de toute leur grandeur, attendit évidemment que M. Peters dit quelque chose.

Il dit quelque chose à sa manière, naturellement ; les doigts commencèrent à manœuvrer.

« Je l’ai… dirent les doigts.

— Exécuté ! s’écria Kuppins, étrangement animée tout ce temps ; exécuté, vous avez exécuté cela ! Ne vous ai-je pas toujours dit que vous y parviendriez ? N’avais-je pas rêvé trois fois que vous y aviez donné suite ? et une maison en feu, cela signifiait la rivière ; et une armée de soldats, cela voulait dire le bateau ; et tout le monde en deuil, signifiait joie et bonheur. Tout cela s’est vérifié, tout cela était la vérité. Oh ! que je suis heureuse ! »

En foi de quoi, Kuppins commença une série d’évolutions et d’exercices de voix humaine, vulgairement connus dans les environs pour des accès d’hystérie si violents, par le fait, que M. Peters n’aurait pas réussi à les calmer s’il l’avait essayé, et c’est pour cela peut-être qu’il n’essaya pas, mais promena ses regards dans toutes les directions pour chercher quelque chose de froid qu’il pût mettre dans son dos, et, n’ayant trouvé autre chose sous sa main que le tisonnier, il se mit à la frictionner avec cet instrument dans les régions voisines de l’épine dorsale, comme si elle avait été un feu mal allumé, ce qui la fit revenir à elle.

« Et où est l’enfant du bon Dieu ? » demanda-t-elle bientôt.

M. Peters indiqua sur ses doigts que l’enfant du bon Dieu était encore à l’asile et qu’il devait y rester un temps convenable, jusqu’à ce qu’il pût le quitter sans éveiller les soupçons.

« Et penser, dit Kuppins, que nous avons remarqué la demande d’un jeune garçon pour veiller sur ce pauvre M. Marwood, et penser que nous avons eu l’idée d’envoyer notre Slosh remplir cette place, et qu’il serait assez habile pour vous y aider dans vos projets. Oh ! bonté du ciel ! »

Comme Kuppins témoignait ici l’envie de se livrer à une seconde attaque d’hystérie, M. Peters changea la conversation en regardant d’un œil questionneur deux casseroles sur le feu.

« Des tripes, dit Kuppins, en réponse à son coup d’œil interrogatif, et des pommes de terre très farineuses. »

Sur quoi elle commença à préparer la table pour le souper. Kuppins était presque la maîtresse de la maison maintenant, car la propriétaire, fort âgée, était atteinte de rhumatismes, et gardait sa chambre en compagnie d’un gros chat noir, et ayant pour distraction les cancans que Kuppins récoltait dans le voisinage pendant le jour et qu’elle répétait le soir à sa maîtresse. Laissons M. Peters fumer sa pipe et rôtir ses jambes devant le feu, tandis que Kuppins dresse les tripes et dépouille les pommes de terre farineuses de leurs enveloppes brunes.

Où est pendant ce temps l’empereur Napoléon ?

Deux gentlemen arpentent de long en large la salle d’attente de la station de Birmingham, attendant depuis dix minutes l’express pour Londres. L’un d’eux est M. Auguste Darley, l’autre est un individu enveloppé dans un grand manteau ; il a les favoris et les cheveux rouges et porte une paire de lunettes, mais derrière ses lunettes sont deux yeux d’un noir foncé qui ont beaucoup de peine à s’harmoniser avec la chevelure rouge, pas plus que son teint pâle et brun ne s’harmonise avec la nuance ardente des favoris. Ces deux gentlemen sont venus à travers champs d’une petite station située à quelques milles de Slopperton sur le Sloshy.

« Eh bien, Dick, dit Darley, ceci ne vous rappelle-t-il pas le vieux temps, mon garçon ? »

Le gentleman aux cheveux rouges, qui fumait un cigare, le retira de sa bouche, serra la main de son compagnon et dit :

« Oui, Gus, mon vieil ami ; et si j’oubliais jamais la part que vous avez prise aux événements de ce jour, puissé-je… puissé-je retourner à cet endroit et y dévorer mon propre cœur comme je l’ai fait pendant huit ans.

Il y eut comme un brouillard humide derrière ses lunettes pendant qu’il prononçait ces paroles, ce qui fit que Gus proposa de prendre un verre de brandy avant le départ du train.

« Allons, Dick, mon vieil ami, vous êtes comme une femme ce soir, je vous assure ; il ne faut pas de cela, vous savez. J’aurai à vous présenter à quelques-uns de nos vieux camarades et à vous faire passer une joyeuse nuit avec eux, quand nous serons arrivés à Londres, ce qui sera probablement demain matin, si nous continuons à aller de ce train.

— Je vais vous dire ce qui en est, Gus, répondit le gentleman aux cheveux rouges. Quiconque n’a pas passé par les malheurs que j’ai eu à subir ne pourrait exprimer ce que je ressens ce soir. Je crois, Gus, que je finirai par devenir réellement fou, et que ma délivrance opérera ce que mon emprisonnement n’a pu accomplir, et ne fera tourner la tête. Mais, je vous en prie, Gus, aidez-moi, dites-moi la vérité ; quelqu’un de mes vieux camarades m’a-t-il jamais cru coupable ?

— Pas un, Dick, pas un seul ; et je sais que si l’un d’eux avait seulement eu l’air de manifester une telle idée, les autres l’eussent étranglé avant qu’il eût pu prononcer un mot. Une autre goutte de brandy, dit-il précipitamment, en lui fourrant le verre dans la main. Vous n’avez pas plus de courage qu’un petit chat ou qu’une femme, Dick.

— J’ai eu assez de courage pour passer huit années là, dit le jeune homme en étendant la main dans la direction de Slopperton ; mais ce souvenir ne fait que me bouleverser. Ma mère, vous lui écrirez, Gus ; la vue de mon écriture pourrait lui faire mal, sans un mot d’avertissement ; vous lui écrirez pour lui dire que j’ai trouvé un moyen de m’évader, et puis vous lui écrirez de nouveau pour lui dire que j’ai réussi. Nous devons lui éviter une forte secousse, Gus ; elle a déjà trop souffert par rapport à moi. »

En ce moment, la cloche sonna pour le départ du train ; les jeunes gens prirent place dans une voiture de seconde classe, et la locomotive les emporta rapidement de la fumeuse et étouffante ville manufacturière dans la campagne éclairée par la lune.

Gus et Richard allument leurs cigares et s’enveloppent dans leurs couvertures de voyage. Gus se renverse et s’arrange pour dormir (il peut presque fumer en dormant), et, au bout d’un quart d’heure, il est en train de rêver à un malade impatient qui n’aime point les chansons comiques et ne peut comprendre la plaisanterie, mais qui a trois jolies filles et paye son mémoire à la Noël, sans même regarder aux items.

Richard Marwood, lui, ne peut parvenir à s’endormir. Pourra-t-il jamais dormir ? Ses nerfs pourront-ils jamais regagner une espèce de tranquillité, après la surexcitation des trois ou quatre derniers jours ? Il jette un regard en arrière, sur cette époque horrible, et il se demande et se demande encore, jusqu’à ce qu’il soit à la fin, forcé de détourner son esprit de cette pensée de peur de devenir fou, comment il a fait pour endurer tout cela, comment il a pu vivre au milieu de tout cela ? Était-ce défaut de moyens de suicide ? Bah ! il aurait pu se briser la tête contre les murs, il aurait pu refuser résolument toute nourriture et se condamner ainsi à mourir de faim. Comment fit-il pour endurer tout cela ? Huit ans ! huit siècles ! et à chaque heure nouvelle, une nouvelle angoisse. Faisant un retour vers le passé, il comprend ce qu’alors il ne comprenait pas : c’est que, dans la pire amertume de son désespoir, il y avait un vague et indéfini rayon d’espoir, si vague et si indéfini, qu’il ne pouvait le reconnaître lui-même, et à l’aide duquel, seul, il a supporté le terrible fardeau de ses jours ; et les mains jointes et la tête inclinée, il adresse à ce Dieu, dont la miséricorde a fait descendre sur lui cette clarté éloignée, une action de grâce qui n’est peut-être pas la moins sincère et la moins profonde expression de la honte et du repentir qui s’élève présentement dans son cœur, après les cent paroles honteuses et désespérées qu’il n’a cessé longtemps de répéter.

Peut-être un semblable procès était-il nécessaire à Richard Marwood, pour en faire un homme digne et bon ; il fallait quelque chose pour réveiller son énergie endormie, quelque chose pour exciter les meilleurs sentiments d’un noble cœur, pour stimuler l’activité d’une intelligence jusqu’à présent gaspillée. Quelque chose pour le ramener au Dieu qu’il avait oublié, et pour en faire en définitive l’homme que Dieu en le créant, avait voulu qu’il fut.

La locomotive vole toujours. Fut-il jamais un horizon si découvert ? Exista-t-il jamais un si beau clair de lune ? La terre avait-elle jamais été aussi belle, et le ciel aussi brillant, depuis l’apparition de l’homme dans le monde ? Non pas pour Richard ! il est libre, libre de respirer cet air vivifiant, de marcher sur cette splendide terre ; libre de chercher pour le livrer à la justice, le meurtrier de son oncle.

Dans le silence de la nuit le train express entre avec fracas dans la gare d’Euston Square ; Richard et Gus s’élancent hors de la station et sautent dans un cab. Même Londres enfumée, et endormie sous les rayons de la lune, paraît magnifique aux yeux de Dick le Diable, tandis qu’ils traversent bruyamment les rues solitaires, en se dirigeant vers leur destination.

CHAPITRE V

LES CHEROKÉES FONT UN SERMENT

Le cab s’arrête dans une rue étroite dans le voisinage de Drury Lane, devant la porte d’un modeste cabaret, qui s’annonce lui-même, en lettres d’or ternies sur une enseigne sale, comme « Le Cherokée, tenu par Jim Stilston ». Jim Stilston est un professeur très distingué du noble art de la défense de soi-même ; et est très connu pour un coup particulier, qu’il porte d’une façon badine avec son poing droit, de ses amis et du public en général, sous le nom du boxeur gaucher.

Ordinairement, à cette heure de la nuit, la respectable hôtellerie est plongée dans le calme qui convient à la maison d’un propriétaire qui a fermé ses volets et verrouillé sa porte, à l’heure précise où les cloches de Saint-Martin-le-Grand et de Saint-Clément-le-Danois sonnent minuit. On n’aperçoit que la faible lueur d’une veilleuse à l’une des croisées supérieures ; mais malgré tout, Richard et Darley descendent de voiture, et après avoir renvoyé le cab, Gus regarde de tous côtés dans la rue pour voir s’il n’y a personne, pose ses lèvres sur le trou de la serrure de la porte de l’hôtellerie de M. Stilston et produit une imitation parfaite du faible miaulement d’un membre invalide de l’espèce féline.

Le boxeur gaucher a, sans doute, le cœur tendre et nourrit une affection toute particulière pour les chats dans le malheur, car la porte s’ouvre doucement, juste assez grande pour laisser entrer Richard et son ami.

La personne qui les introduit est une jeune femme, qui a été surprise apparemment en mettant ses cheveux en papillotes, car elle a précipitamment jeté sa brosse et son peigne dans un coin du comptoir parmi les biscuits et les petits pâtés. Elle est évidemment très endormie, et a une envie extrême de bâiller à la figure de M. Auguste Darley ; mais aussitôt qu’ils sont entrés, elle ferme la porte et reprend sa place derrière le comptoir. Il y a un seul bec de gaz allumé, et il est presque difficile de croire que le gentleman assis dans un fauteuil devant un feu à moitié éteint dans la salle du comptoir, sa noble tête couverte par un foulard de coton rouge, n’est autre ni plus ni moins que l’immortel gaucher ; il ronfle bruyamment à faire tout frémir autour de lui, et de façon à faire désirer aux gens nerveux qui l’entendent qu’il eut débarrassé son cerveau avant de se mettre à dormir.

« Eh bien ! Sophia Maria, sont-ils tous là-haut ? dit M. Darley, en indiquant du doigt la porte qui conduit à l’escalier.

— Tous sans exception, monsieur, et il n’y a pas moyen de les renvoyer maintenant. M. Splitters a fait un drame pour le Théâtre Victoria, et ils ont eu une abominable querelle avec lui parce qu’il y a dans cette pièce quinze meurtres, et quatre valets de comédie qui disent tous : « Non, ne faites pas cela ». Le patron vient d’y monter à l’instant pour leur parler car ils étaient en train de se jeter des pots de bière à la tête, en plaisantant, et il a eu peur qu’ils n’en vinssent à se cracher à la figure ; et vous savez, monsieur, continua la dame en se tournant vers Richard, en manière d’explication, vous savez que cela rend un gentleman furieux si on lance un crachat sur lui, surtout s’il est en toilette de cérémonie, pour assister à une soirée.

— Alors je vais monter vite et leur parler une minute, dit Gus ; suivez-moi, Dick.

— Quant à votre ami, monsieur, remontra l’Hébé du boxeur ; il n’est pas un Joyeux. L’est-il, monsieur ?

— Oh ! je réponds pour lui, dit Gus ; tout va bien. Sophia Maria, apportez deux verres de grog bouillant et dites au boxeur de monter, quand je sonnerai. »

Sophia Maria lança un regard d’inquiétude de Gus sur le patron endormi, et dit :

« Il se réveillera en fureur, si je le dérange ; il est maintenant dans son premier sommeil, et il ira au lit aussitôt que la place sera vidée.

— Ne craignez rien, Sophia ; réveillez-le quand je sonnerai, et envoyez-le là-haut, il y trouvera quelque chose qui le mettra de bonne humeur. Allons, Dick, grimpons, vous connaissez le chemin. »

Les Joyeux Cherokées faisaient sentir leur voisinage par une si étouffante atmosphère de tabac dans l’escalier, que quiconque non initié à leurs mystères, en eût positivement été suffoqué. Gus ouvrit la porte d’une pièce sur le derrière, au premier étage, d’une étendue beaucoup plus considérable que l’aspect général de la maison ne pouvait le faire préjuger. Cette pièce était remplie de gentlemen, qui variaient par l’âge, la taille, le costume et les agréments personnels, autant que cette diversité peut régner dans une salle remplie de gentlemen. Les uns jouaient au billard, d’autres regardaient et pariaient pour les joueurs, ou le plus souvent leur faisaient de vifs reproches pour un coup qui, dans le dialecte des Joyeux Cherokées, était qualifié de l’adjectif Cherokée : mou, qui disait tout. D’autres mangeaient un mets particulier, intitulé : rôtie au fromage, une curieuse préparation à soulever le cœur d’une personne non habituée, et qui ressemblait à un cataplasme de moutarde ou à un savon jaunâtre à l’état de dissolution, tandis que de gais compagnons secouaient les cendres de leurs pipes dans leurs assiettes, répandaient leur porter en portant le verre à leurs lèvres et charmaient gaiement le temps de la façon la plus enivrante. Un gentleman, un jeune Cherokée, après avoir mangé sa rôtie s’était laissé aller au sommeil la tête dans son assiette et ses sourcils dans la moutarde. Quelques-uns jouaient aux cartes, d’autres aux dominos ; l’un des gentlemen était tout en pleurs, parce que le double-six qu’il voulait poser était tombé à côté dans un crachoir, et qu’il ne se sentait ni la force morale ni la puissance physique de le ramasser ; mais, à l’exception du gentleman endormi, chacun parlait très haut et sur des sujets complètement différents, l’effet général que cela produisait était plein d’animation, pour ne pas dire de confusion.

« Gentlemen, dit Gus, j’ai l’honneur d’amener un ami que je désire vous présenter.

— Très bien, Gus, dit le gentleman engagé dans la partie de dominos ; c’est moi qui dois jouer. »

Et, fixant un œil moitié ouvert sur l’ivoire souillé, il s’échappa en une série de ridicules imprécations contre le monde en général et contre le domino en particulier.

Richard prit un siège à une petite distance de ce gentleman et à l’extrémité de la longue table, siège consacré dans les grandes occasions au vice-président. Quelques bruyants spectateurs de la salle de billard se trouvèrent disposés à trouver cela mauvais et murmurèrent quelques mots pour comparer la perruque et les favoris rouges de Dick aux populaires accompagnements d’une tranche de bœuf bouilli.

« Je pense, Darley, s’écria un gentleman tenant une queue de billard avec laquelle il s’efforçait, mais en vain, de lisser sa chevelure ébouriffée, je pense, mon vieux camarade, et j’espère que votre ami a commis un ou deux meurtres, parce que, dans ce cas, Splitters pourra le caser dans un nouveau drame. »

Splitters, qui était resté quatre heures dans un état de complet abattement à cause des cruelles allusions faites à propos de son dernier chef-d’œuvre, poussa un grognement de l’angle éloigné de la table où il s’occupait à chercher une consolation dans les verres des autres, ce qui, chacun buvant une boisson différente, ne contribuait pas médiocrement à aggraver le dérangement de son esprit.

« Mon ami n’a jamais commis de meurtre de sa vie, Splitters ; ainsi il ne peut servir de sujet dramatique sous ce rapport ; mais il a été accusé d’en avoir commis un, et il est aussi innocent que vous l’êtes, vous qui n’avez jamais assassiné dans votre vie que Lindley Murray et la langue de votre pays.

— Qui a assassiné quelqu’un ? dit le joueur de dominos passant sa main gauche dans ses cheveux jusqu’à ce que sa chevelure ressemblât à une plante hérissée du genre cactus. Qui est assassiné ? Je voudrais que tout le monde l’eût été, et que je pusse exécuter ma danse de prédilection sur leur tombeau. Attrape ce double-six, c’est le camarade que je dois jouer.

— Vous nous direz sans doute le nom de votre ami à la chevelure châtain, Darley, dit un gentleman la bouche pleine de rôtie au fromage. Il ne semble pas avoir une humeur trop brillante ; il eût mieux fait d’aller à la Gaieté de la Mort dans l’autre rue. »

La Gaieté de la Mort était le sobriquet d’un club rival qui s’était vanté de faire tomber celui des Cherokées.

— Qui est mort ? murmura le joueur de dominos. Je voudrais que tout le monde le fût, je me serais engagé à l’enterrer à bas prix. J’aurais gagné, ajouta-t-il d’un air douloureux, si j’avais ramassé ce double-six.

— Je suppose que votre ami veut être vice-président à notre prochaine réunion, dit le gentleman à la queue de billard qui, à défaut de querelles, se plaignait toujours que la société fût trop paisible pour lui.

— Ce ne serait pas la première fois, qu’il serait le Vice, et ce ne serait pas la première fois qu’il serait Président, si vous le nommiez, dit Gus ; allons, vieux camarade, dites-leur que vous êtes de retour, et demandez-leur s’ils sont enchantés de vous voir ? »

À ces mots, le gentleman aux cheveux rouges se dresse de toute sa hauteur, jette au loin ses boucles rouges et ses terribles favoris, et promène ses regards sur les Cherokées, les mains enfoncées dans ses poches.

« Dick le Diable ! »

Tel fut le cri qui s’éleva, un bref et sauvage hourrah, comme il n’en avait jamais été entendu dans cette réunion, qui était, comme nous le savons, la plus turbulente qui eût existé de mémoire de Cherokée. Dick le Diable évadé, de retour, aussi beau que jamais, aussi gaillard que jamais, aussi brillant compagnon, à la tête aussi extravagante et au cœur aussi généreux qu’il y a huit ans, alors qu’il était la vie et l’âme de leur réunion. Quels serrements de main ! chacun secouait la sienne, encore et toujours, et puis ils se la serrèrent entre eux, et le joueur de billard essuyant ses yeux avec sa queue, et le gentleman endormi se réveillant et frottant les siens avec la moutarde, et le joueur de dominos, qui, malgré son horreur pour l’humanité, n’eût pas endommagé la plus petite aile du plus petit papillon, fit même un miraculeux effort, ramassa le double-six et le présenta d’une manière magnanime à Richard.

« Prenez-le, prenez-le, vieil ami, et qu’il fasse votre bonheur ; si j’avais joué ce domino, j’aurais gagné la partie. »

Après quoi il exécuta deux ou trois pas d’une danse Cherokée, et retomba dans ses ridicules imprécations susdites, en un langage mêlé de français et d’anglais, contre les habitants d’un monde incapable de l’apprécier.

Il fallut un certain temps avant qu’une apparence de calme pût être rétablie ; mais quand le silence régna à peu près, Richard s’adressa ainsi à la société :

« Gentlemen, avant la malheureuse circonstance qui m’a séparé de vous pendant si longtemps, vous me connaissiez bien, je crois, et je suis fier de penser que j’avais votre confiance et votre estime. »

Approuvèrent-ils ? Oh ! complètement. Ils choquèrent tous leurs verres, et en brisèrent trois, ainsi très probablement ils approuvèrent.

« Je n’ai pas besoin de faire allusion à l’accusation fatale dont j’ai été la victime. Vous êtes, je le comprends, vous êtes informés de tous les incidents de cette affaire, et vous me rendez heureux en me croyant innocent. »

En le croyant innocent ? en le reconnaissant innocent ? Ils étaient si indignés à la simple idée que quelqu’un pût penser autrement, qu’un individu dans le corridor, le boxeur en personne, exprima en grondant, un énergique adjectif, contre le tapage et la police.

« Gentlemen, j’ai reconquis aujourd’hui ma liberté, grâces soient rendues au dévouement d’une personne envers laquelle j’ai contracté une dette pour la vie, et grâces aussi à l’assistance de mon vieil ami Gus Darley.

Chacun ici voulut secouer la main de Gus, qui était tout à fait confus ; mais à la fin, Richard continua :

« Maintenant, gentlemen, me reposant sur votre amitié, écoutez, écoutez, (et un autre verre est brisé), je viens en appeler à vous pour m’aider dans le but futur de ma vie. Ce but sera la découverte du meurtrier véritable de mon oncle, Montague Harding. De quelle manière, quand, où, a-t-il été tué, vous pouvez me prêter votre assistance dans cette affaire, je ne puis vous le dire en ce moment, mais vous êtes tous, gentlemen, des hommes d’esprit. Quelques verres de plus furent brisés, et des flots de bière versés sur les bottes des auditeurs. Vous êtes tous des hommes diversement expérimentés, ayant une connaissance parfaite du monde et de la vie de Londres. D’étranges choses arrivent tous les jours, qui peut dire qu’un de nous ne tombera pas, par un hasard extraordinaire, ou par la volonté de la Providence, sur la trace de ce crime, pour le moment, complètement enseveli dans le mystère ? Promettez-moi, en conséquence, gentlemen, de me faire bénéficier de votre expérience ; et n’importe où cette expérience vous jettera dans la société d’hommes mauvais, souvenez-vous, que l’homme que je cherche peut se trouver parmi eux par suite de quelque circonstance inespérée, et que le trouver est l’unique objet de ma vie. Je ne puis vous donner le moindre indice sur ce qu’il a été ou sur ce qu’il est ; il peut être mort et hors de l’atteinte de la justice, mais il peut vivre aussi et s’il vit, l’homme qui a subi l’infamie de son crime saura le traîner à sa condamnation. Gentlemen, dites-moi que vos sympathies sont pour moi. »

Ils le lui affirmèrent, non pas une fois, mais une douzaine de fois, lui serrant la main qu’ils inondèrent chaque fois de liqueurs diverses. Mais ils cessèrent enfin cette démonstration et le gentleman à la queue de billard après avoir cogné leurs têtes avec cet instrument pour les apaiser se leva comme président et dit :

« Richard Marwood, tous nos cœurs vous sont dévoués, absolument et complètement, et nous jurons de disposer pour vous de toutes les forces de nos intelligences, et de la plus grande énergie de nos facultés pour vous aider dans vos recherches. Gentlemen, êtes-vous disposés à souscrire à ce serment ? »

Ils étaient prêts à souscrire au serment, et chacun d’eux le répéta avec beaucoup de bruit à la vérité, mais du plus profond de son cœur.

Après cet acte solennel, un gentleman sort de l’ombre du corridor, et ce gentleman n’est autre que l’illustre gaucher qui a monté l’escalier pour répondre à l’appel de Darley. Son nez a été cassé plusieurs fois, et cela ne l’a pas embelli ; il a un nombre considérable de balafres sur le visage, comprenant presque toutes les variétés connues de cicatrices et cela ne l’a pas rendu plus beau ; son teint, en outre, a peut-être une ressemblance trop voisine avec un savon marbré, pour avoir le caractère de la beauté ; mais il y a une superbe et virile expression dans sa figure, qui, dans ses moments d’amabilité, rappelle à l’observateur un bienveillant bouledogue.

Il avance vers Richard et le prend par la main ; ce n’était pas une petite chose que d’avoir la main serrée par le boxeur gaucher, mais Dick le Diable ne sourcille pas à cette pression.

« M. Richard Marwood, dit le gaucher, vous êtes un bon camarade pour moi, depuis le temps où vous étiez assez âgé (il s’arrête ici et cherche dans son esprit à ressaisir les occupations convenables à une tendre jeunesse) ; même depuis le temps où vous étiez assez âgé pour pouvoir pocher un œil et le faire passer au noir, ou pour briser les dents de vos amis dans leurs bouches, d’un léger revers de main. Je vous ai connu en bas de l’escalier, jurant contre la fille de comptoir, et consacrant votre existence à partager entièrement le sort des Joyeux, quand les autres jeunes gens de votre âge sont occupés à se gâter avec des drogues sucrées et des pommes vertes, ce qu’ils appellent vivre. Je vous ai connu empêchant ce gentleman là-bas (il fait un geste avec son pouce dans la direction du joueur de dominos) d’arracher le marteau de sa porte, et le lui renvoyant le matin du jour suivant avec quatorze pennys et six pence pour payer le port ; mais je ne vous ai jamais connu faisant une mauvaise action ou portant un coup à un adversaire renversé. »

Richard remercie le boxeur de la bonne opinion qu’il a de lui, et ils se donnent une nouvelle accolade.

« Je vais vous dire ce qui en est, continua l’hôtelier ; je suis un homme qui parle peu… Si un gaillard m’offense je lui donne ma gauche entre les yeux, gentiment ; s’il recommence, je lui redonne ma gauche, avec intention et il ne recommence pas. Quand un gentleman comme je les aime me fait honneur, je me sens reconnaissant, et quand la chance se présente, je lui témoigne ma gratitude. M. Richard Marwood, je suis votre ami jusqu’à la dernière goutte de mon claret, et que l’homme qui a assassiné votre oncle se trouve éloigné de ma gauche, s’il tient à conserver sa beauté. »

CHAPITRE VI

M. PETERS RAPPORTE COMME QUOI IL A CRU SAISIR UNE TRACE, ET COMMENT IL L’A PERDUE

Une semaine après l’assemblée des Cherokées, Richard Marwood reçut sa mère dans une petite maison garnie qu’il avait louée dans Spring Gardens. Mistress Marwood, possédant toute la fortune de son frère assassiné, était une femme très riche. Elle avait dépensé fort peu de chose de ses considérables revenus, pendant les huit années de l’emprisonnement de son fils, encouragée qu’elle était par les insinuations mystérieuses et les promesses vagues de M. Peters, qui lui faisaient espérer la délivrance de son cher et unique enfant. L’heure était arrivée, elle le tenait de nouveau libre dans ses bras.

« Non, mère, non, dit-il, je ne suis pas libre. Je suis libéré des murs de la prison, mais non libéré de la tache d’une fausse accusation. Jusqu’à l’heure où toute l’Angleterre me déclarera innocent, je ne serai pas, en vérité, un homme libre. Car, voyez-vous, mère, je ne puis sortir de cette chambre pour aller dans la rue là-bas, sans un déguisement semblable à celui que pourrait porter un meurtrier lui-même, de crainte que quelque agent de Slopperton ne puisse reconnaître le fou criminel et ne me renvoye à ma cellule de l’asile.

— Mon enfant bien-aimé. »

Elle pose ses mains sur ses épaules et contemple d’un air plein d’orgueil son beau visage.

« Mon enfant bien-aimé, ces gens de Slopperton te croient mort. Vois. »

Elle touche en parlant sa robe noire.

« C’est pour toi que je la porte. Une supercherie bien pénible, Richard, même pour un but comme celui-ci. Je ne puis penser à cette rivière et à ce qui aurait pu arriver.

— Chère mère, j’ai été sauvé, peut-être afin de pouvoir réparer cette vie coupable et débauchée du passé.

— Seulement débauchée, Richard ; jamais coupable. Toujours le même noble esprit, toujours le même cœur généreux, toujours mon chéri et unique enfant.

— Vous vous souvenez de ce que dit le jeune homme, dans la comédie, mère, quand il s’est mis dans une mauvaise affaire en négligeant son jardin et en faisant la cour à la fille de son maître : Vous serez encore fière de votre fils.

— Je serai fière de toi, Richard ? mais j’en suis fière. Nous sommes riches, et la fortune est une puissance. Justice te sera faite, mon cher enfant, tu as des amis…

— Oui, mère, de véritables et dignes amis. Peters, l’avez-vous amené avec vous ?

— Oui, je l’ai persuadé d’abandonner sa place. Je lui ai constitué une rente viagère de cent livres, mince récompense pour ce qu’il a fait, Richard, mais c’est tout ce que j’ai pu lui faire accepter, et encore n’a-t-il voulu y consentir qu’à la condition que chaque moment de sa vie serait consacré à ton service.

— Est-il ici dans la maison, maintenant, mère ?

— Oui, il est au-dessous ; je vais sonner pour le demander.

— Volontiers, mère. Je dois aller rejoindre Darley, et je l’emmènerai avec moi. Vous allez me prendre pour un fils plein d’inattention et de négligence, mais souvenez-vous que ma vie n’a qu’un seul objet, celui de trouver cet homme. »

Il lui pressa la main et la laissa derrière la croisée occupée à regarder son ombre s’éloigner dans la rue calme et sombre.

Sa reconnaissance envers le ciel pour avoir retrouvé son fils est profonde et vivement sentie ; mais il y a une ombre de tristesse sur son visage tandis qu’elle le suit des yeux dans la demi-obscurité ; elle pense aux huit années perdues de sa jeunesse et de sa brillante virilité, dont il va dépenser maintenant le reste à poursuivre une chimère, car elle est persuadée qu’il ne découvrira jamais le meurtrier de son oncle. Comment, après huit ans, sans le moindre indice pour suivre sa piste, comment espérer saisir le véritable criminel ?

Mais la Providence est au-dessus de nous, Agnès Marwood, et dans le sentier obscur et tortueux de la vie, la lumière quelquefois arrive à l’improviste au moment où l’on s’y attend le moins.

Si vous traversez directement Blackfriar’s Bridge, sans vous laisser distraire au-delà du pont par les enchantements de ce lieu de flânerie à la mode le New Cut, ou par l’éloquence de la dernière célébrité de cette chapelle circulaire consacrée autrefois à Rowland Hill, si vous n’êtes pas homme à vous laisser attirer par les asticots et autres appâts de pêche, les articles de bric-à-brac, les oiseaux et les cages d’oiseaux, ou par un barbier en plein vent, vous pourrez atteindre définitivement, à l’extrémité de la route, une localité connue des habitants du district sous le nom de Friar Street. Quant à dire si jamais, à quelque époque ténébreuse de notre histoire ecclésiastique, les membres de l’Église mère, furent réduits à la nécessité de vivre dans ce quartier, je ne pourrais le faire. Mais si jamais quelques-uns des princes de la foi catholique avaient établi leur demeure dans ce voisinage, il faut croire que les odeurs des chaudières de savon à l’angle de la rue, les fortes émanations des fabriques de chandelles de l’autre côté, et dans le milieu les parfums variés des divers établissements de manufacturiers qui gagnent des milliers de livres par semaine, sans compter les partielles effluves domestiques représentées par un amalgame d’odeurs de harengs saurs, de chiffons moisis, de vieilles bottes, d’oignons, de lessives, de cheminées fumeuses, de chats morts, d’œufs pourris et de deux ou trois égouts à ciel ouvert, il faut croire, dis-je, que toutes ces senteurs luttant ensemble n’envahissaient pas l’atmosphère de Friar Street avec une intensité aussi considérable dans le bon vieux temps qu’elles l’infectent de nos jours, à cette époque de luxe et de raffinement.

L’établissement de M. Darley, réputé chirurgie et pharmacie par excellence, était peut-être un des lieux les plus prétentieux de la rue. Il s’annonçait, en effet, avec une telle redondance de lettres dorées et de becs de gaz, qu’il semblait dire : « En vérité, maintenant, vous pouvez être malades, ou si vous ne l’êtes pas, vous devez l’être. » Ce n’était pas une très vaste maison, cet établissement de M. Darley, mais il y avait au moins une demi-douzaine de poignées de sonnettes à la porte d’entrée. Là étaient inscrits : cabinet de chirurgie ; ici : sonnette de jour ; là : sonnette de nuit (Gus voulait en avoir pour le matin et l’après-midi, mais on lui dit que ce n’était pas dans le caractère de la profession). Puis, outre ces sonnettes pour le cabinet de chirurgie, pour le jour et pour la nuit, il y avait une autre plaque brillante de cuivre, avec l’inscription visiteurs, et une semblable sur laquelle était gravée le mot officine. Quoiqu’il n’y eût qu’un petit parloir sur le derrière au-delà de l’officine, dans laquelle les visiteurs pénétraient toujours, et qu’il était d’usage pour tous les susdits visiteurs de traverser directement la susdite pharmacie pour entrer dans le susdit parloir, sans s’inquiéter d’une sonnette quelconque, la plaque de cuivre était considérée plutôt comme un objet de convention que de nécessité.

Mais Gus disait qu’elles faisaient bien, surtout quand elles étaient bien nettoyées, ce qui n’arrivait pas toujours, deux gentlemen américains, amis de Darley, ayant l’habitude de les asperger de jus de tabac, dans l’obscurité de la nuit. En agitant la sonnette, on réussissait le plus souvent à entrer après six heures, mais dans le cas contraire on pouvait rester devant la porte toute la soirée, c’est-à-dire un temps indéfini jusque dans la matinée du jour suivant, car la société de Darley se dispersait rarement de très bonne heure, et laisser ses visiteurs dehors et prendre le thé au lait dans l’intérieur était fréquemment une façon simultanée de se conduire dans la maison de notre jeune chirurgien.

S’il eût été seulement un chirurgien, il eût été un Benjamin Brodie ; car, lorsqu’on fait entrer en ligne de compte qu’il peut toucher du piano et de l’orgue, jouer de la guitare et du violoncelle, sans avoir appris aucun de ces instruments ; qu’il peut composer une chanson et la mettre en musique, qu’il peut dessiner des chevaux et des chiens d’après Herring et Landseer, faire plus de calembours dans une phrase que n’importe quel écrivain burlesque existant, faire la cour à une demi-douzaine de femmes à la fois, et être cru de toutes sans se soucier plus d’aucune que d’un demi-penny ; chanter une chanson comique ou raconter une histoire drolatique ; nommer le vainqueur du Derby d’avance plus sûrement qu’aucun prophète de ce côté de l’eau ; faire son livre de compte d’une main, tandis qu’il écrit une ordonnance de l’autre ; le lecteur judicieux avouera qu’il y avait une grande quantité de talents de toutes sortes dans la nature de M. Auguste Darley.

À la brune de cette soirée d’automne particulière, il est fortement occupé à ranger un tas de petits paquets étiquetés sels supérieurs d’Epsom, tandis que son aide, un très frêle jeune homme, en apparence beaucoup moins âgé que son maître, allume le gaz. La porte à moitié vitrée qui communique avec le petit parloir de derrière, est entrebâillée et Gus est en train de causer avec quelqu’un dans l’intérieur.

« Si, je passe l’eau ce soir, Bell, » dit-il.

Une voix féminine partant de l’intérieur, l’interrompt.

« Mais vous ne devez pas sortir ce soir, Gus ; la dernière fois que vous êtes allé chez cet horrible boxeur, le petit garçon de mistress Tomkins a été malade, et on a envoyé chercher M. Parker dans London Road. Et vous êtes si aimé de tout le monde, chéri, que l’on dit que si vous restiez toujours chez vous, vous auriez la meilleure clientèle du quartier.

— Mais Bell, comment un individu pourrait-il se condamner à rester au logis tous les soirs pour vendre, la moitié du temps, deux sous de sels ou un emplâtre à un pauvre diable ? S’ils voulaient être malades, ajouta-t-il presque sauvagement, je ne m’ennuierais pas en ne bougeant pas, il y aurait quelque intérêt à rester s’ils venaient seulement pour se faire arracher les dents, mais ils ne veulent pas, et je suis sûr que si je leur vendais notre infaillible teinture contre le mal de dents, et que si elle ne les en débarrassait pas, c’est que rien n’y ferait.

— Venez prendre votre thé, Gus, et dites à Snix d’apporter sa tasse. »

Snix était l’élève qui, sur-le-champ, retira d’une étagère sous le comptoir la tasse dans laquelle buvait un homme pris de boisson lorsqu’il était conduit dans la pharmacie, Gus avait coutume de le saigner, dans le double but de s’exercer dans son art et de calmer le patient.

La personne du sexe féminin qui occupait le parloir était une jeune femme aux cheveux noirs et aux yeux bleus, âgée d’un peu moins de vingt ans. C’était la sœur unique d’Auguste Darley ; elle tenait sa maison, et dans un cas pressé pouvait faire une prescription ; bien plus, elle était connue pour savoir arracher les dents de lait d’un jeune patient et pour lui rendre son argent après l’opération afin qu’il pût se consoler par l’achat de quelques friandises.

Isabelle Darley est peut-être à juste raison ce que les précieuses jeunes filles qui n’ont jamais dépassé les limites de la pension ou d’un salon pourraient appeler un peu osée ; mais quand on prend en considération qu’elle est restée orpheline en bas âge, qu’elle n’est jamais allée à l’école de sa vie, et qu’elle a été habituée, pendant un temps très considérable, à la société des amis de son frère, principalement des membres du club Cherokée, il ne paraîtra pas étonnant qu’elle ait quelque chose d’un peu plus masculin dans ses manières et de plus avancé dans ses opinions que les autres personnes de son sexe.

Le parloir est petit, comme on l’a déjà dit. L’un des Cherokées avait suggéré l’idée lorsque plusieurs visiteurs étaient présents et que le moment du départ était venu, de les extraire séparément de l’intérieur avec un tire-bouchon ; d’autres Cherokées étant arrivés quand la pièce était comble de visiteurs, avaient donné l’avis que quelqu’un entrât d’abord avec une chandelle allumée pour s’assurer si l’atmosphère était propre à la respiration. Le logement, peut-être, n’était pas agrandi par le caractère de l’ameublement, qui consistait en un piano qui servait heureusement de buffet, d’une chaise destinée aux opérations de chirurgie dentale, d’une petite colonne du style corinthien, sur laquelle était accrochée par une chaîne attachée à une cheville en fer, une cuvette servant aux mêmes usages. Les Cherokées préparaient du punch dans ce vase, et un Joyeux d’humeur badine était tombé dans le ravissement en détachant de la cheville la cuvette toute remplie par manière d’agréable divertissement. Il y avait un violoncelle dans un coin, et une étagère pour des livres, meuble qui était un tourment pour le dos des Cherokées, car le contact d’une tête d’homme suffisait pour en jeter bas les tablettes et pour faire tomber le contenu de la bibliothèque de M. Darley sur la tête en question en forme de pluie littéraire, un sofa d’une bonne largeur, avec cette élasticité ordinaire, ces bras et ce dossier durs qui distinguent le genre lit-canapé. Il va sans dire que tables, chaises, objets de Chine, çà et là un buste en plâtre de la fabrique de Paris, caricatures sur les murs, lampe qui ne pouvait brûler, et tout un attirail pour la confection des rôties au fromage, étaient bagatelles qui ornaient l’appartement et dont la nomenclature ne vaut pas la peine d’être faite. Les oiseaux de miss Darley, en outre, quoique faisant rejaillir graines et eau dans les yeux des inoffensifs visiteurs, quoique laissant tomber sur leur nez des morceaux souillés de sucre, ne pouvaient naturellement être considérés comme un désagrément, mais positivement la pharmacie et le parloir, qui étaient derrière, étaient, pour en finir, un peu trop encombrés de meubles.

Tandis qu’Isabelle est occupée à verser le thé, deux gentlemen ouvrent la porte de la pharmacie, et la sonnette qui devrait sonner et qui ne le fait pas, en dégringolant au pied du premier visiteur, manque de le faire choir tout de son long dans l’officine du disciple d’Esculape. Ce premier visiteur n’est autre que M. Peters, et le personnage de haute taille qui est derrière lui, enveloppé dans un manteau, est Dick le Diable.

« Me voici, cria-t-il de sa voix sonore et franche ; me voici, nous avons trouvé enfin votre demeure, malgré les fascinations de toutes les vieilleries en coquillages du Royaume-Uni ; me voici, et avec moi le meilleur ami que j’aie dans le monde, sans même vous excepter, mon vieux camarade. »

Gus présenta Richard à sa sœur Isabelle, qui depuis son enfance avait entendu parler du jeune homme, enfermé dans un asile de fous à Slopperton, comme du plus grand héros, après Napoléon Bonaparte, que le monde eût jamais glorifié. Elle était petite fille de onze ans à l’époque du procès de Dick, et n’avait jamais vu l’écervelé camarade de son plus écervelé frère ; elle considère maintenant le beau visage au teint brun, ayant un regard presque respectueux dans ses yeux bleus et profonds. Mais Belle n’est en aucune façon une héroïne, et elle a une douzaine d’occupations qui ressemblent fort peu à celles d’une héroïne. Elle a le thé à verser et elle échaude les doigts de Richard dans son agitation nerveuse ; elle jette le sucre dans sa théière, et verse tout le lait dans une tasse à thé. Il est impossible de dire ce qu’elle eût fait sans l’assistance de M. Peters, mais ce gentleman se montra le véritable génie de l’ordre, il prépara de minces tartines de beurre pour une demi-douzaine de personnes, et personne de la société n’y toucha ; remplit de nouveau la théière avant qu’elle fut vide, alluma la lampe à gaz qui était suspendue au plafond, ferma la porte qui communiquait avec la pharmacie, et l’autre porte qui conduisait à l’escalier, et fit tout cela si tranquillement que personne ne s’aperçut après tout qu’il eut fait quelque chose.

Pauvre Richard ! malgré la reconnaissance et le bonheur qu’il éprouve pour sa délivrance, il y a de la tristesse dans son regard, et un embarras dans ses manières qu’il s’efforce en vain de surmonter.

Une petite créature, ronde, joufflue, qui pouvait être âgée de douze à vingt ans, en se rapportant aux lumières des personnes expertes à évaluer l’âge, enlève le service à thé et casse une soucoupe. Gus lève la tête :

« C’est toujours ainsi qu’elle fait, dit-il sans se fâcher : Nous sommes tout à fait habitués à ce bruit. Elle réduit à rien notre assortiment de Chine, et nous sommes quelquefois obligés d’envoyer acheter des objets pour le thé avant de pouvoir déjeuner ; mais c’est une bonne fille, et elle ne met pas au pillage le miel ou les jujubes, l’acide tartrique et les poudres de Sedlilz, comme faisait l’autre ; ce n’est pas que je m’en souciasse beaucoup, continua-t-il, mais elle remplissait les sacs d’arsenic de crainte d’être découverte, et cela aurait pu avoir des inconvénients si par hasard nous les avions vendus.

— Maintenant, Gus, dit Richard, en rapprochant sa chaise du feu et allumant sa pipe, après en avoir préalablement obtenu la permission de Belle, qui vivait dans une continuelle atmosphère de fumée de tabac ; maintenant, Gus, je désire que Peters vous raconte tous les détails de l’affaire ; comment il a pensé que j’étais innocent, comment il a trouvé le plan qu’il forma pour sauver ma tête, comment il a essayé de chercher et de découvrir une trace du meurtrier véritable, comment il a cru l’avoir découverte et comment il l’a perdue.

— Ma sœur peut-elle rester pendant qu’il fera son récit ? demanda Gus.

— C’est votre sœur, Gus ; elle ne saurait différer tellement de vous qu’elle ne soit pour moi une amie sincère et compatissante. Miss Darley, continua-t-il, en se tournant de son côté pendant qu’il parle : vous ne me croyez pas aussi mauvais que le monde m’a jugé ; vous voudriez me voir réhabilité et voir mon nom lavé de la tache d’un crime odieux.

— M. Marwood, j’ai entendu le récit de votre malheureuse histoire bien des fois de la bouche de mon frère. Eussiez-vous été mon propre frère, je n’aurais pas ressenti, croyez-moi, un plus profond intérêt pour votre sort ou un chagrin plus véritable pour votre infortune. Il n’est besoin que de regarder votre figure ou d’entendre votre voix, pour connaître quel bon et honnête jeune homme vous êtes, et combien peu vous méritez l’accusation qui a été portée contre vous. »

Il se lève et lui donne la main. Ce n’est pas la faible pression d’une main de femme qui enlèverait à peine le duvet d’une aile de papillon, mais une bonne et cordiale poignée de main qui vient directement du cœur.

« Et maintenant au récit de M. Peters, dit Gus, pendant que je vais confectionner un vaste bol de punch au wisky.

— Pouvez-vous suivre ses mains, Gus ? demanda Richard.

— Je puis en suivre la moindre contorsion et le moindre mouvement ; lui et moi avons parlé bien souvent de vous avant d’aller à la pêche, dit Gus, levant la tête et abandonnant un instant son agréable occupation de peler un citron.

— Maintenant donc, au récit, » dit Richard.

Et en conséquence, M. Peters commença.

Peut-être, que considérant l’abandon de sa place dans la police de Slopperton, comme un grand événement, pour ne pas dire comme une crise dans sa vie, M. Peters l’avait célébré par un autre événement, et laissant aller ses affaires au courant, il avait profité de cette circonstance pour se laver les mains. Sans comparaison, l’alphabet digital était considérablement plus propre que lorsque, il y a huit ans, il avait mimé les deux mots non coupable, dans le wagon du chemin de fer.

C’était une chose vraiment curieuse à voir que cette petite réunion composée de Gus, de Richard et de Belle, tous attentifs et les yeux fixés sur les doigts en mouvement de l’agent ; le silence était rompu seulement par intervalles par un des trois personnages.

« Quand je vis d’abord ce jeune gentleman, disent les doigts, M. Peters désignant Richard d’un coup de coude, je me tenais de l’autre côté de la voie, attendant que mon supérieur Jinks, qui était autant à son affaire qu’une chatte faisant ses petits (M. Peters avait tout à fait ce que nous pourrions appeler une méthode fantaisiste d’orthographier, retranchant la lettre finale de certains mots pour l’accoler à d’autres, suivant l’inspiration de son goût), attendant, dis-je, que Jinks réclamât mon assistance. Voilà donc, monsieur, en demandant pardon à madame, car elle veille si bien comme un homme, sans se laisser aller aux défaillances et aux accès nerveux communs à son sexe, que j’oubliais complètement qu’elle fût une femme. Voilà donc que je n’eus pas plutôt jeté les yeux sur M. Marwood qui était là à fumer sa pipe au nez de Jinks, lui répondant vivement et ayant une allure que nous pourrions comparer à celle d’un coq ; que je me dis, on a arrêté un innocent. Mes premières paroles et mes dernières sur le compte de ce gentleman ici présent, furent : on a arrêté un innocent. »

M. Peters promena un regard de triomphe sur ses auditeurs attentifs, se frotta les mains en manière de ponctuer son récit, et continua sa narration manuelle.

« Pourquoi ? dirent les doigts interrogativement ; pourquoi avais-je la conviction que ce gentleman n’était pas coupable de ce meurtre ; pourquoi pensais-je que les camarades de Slopperton avaient suivi une mauvaise piste ? Parce qu’il tenait tête ?… Dieu bénisse vos beaux yeux miss ; par galanterie il s’adresse ici à Isabelle, non pas le moins du monde pour ça. Quand un gaillard est capable de couper la gorge à un autre sans hésiter, il n’est pas vraisemblable qu’il ne soit pas préparé à tenir tête à un agent de police. Mais quand j’examinai la figure de ce jeune gentleman, que remarquai-je en elle ? Eh bien, aussi facilement que j’aperçus son nez et ses moustaches, qui ne sont vraiment pas mal, dirent les doigts entre parenthèses ; je vis qu’il n’avait pas commis le crime. Maintenant, un drôle qui a été conduit à paraître devant un juge et un jury, est, peut-être, capable de les affronter et de ne pas changer une ligne de son pot à bière ; mais il n’y en a pas un qui puisse soutenir cette première tape sur l’épaule de la main d’un agent qui lui dit en propres termes : la partie est finie. Le plus effronté et le plus intrépide d’entre eux faiblit à cet attouchement. S’ils conservent la couleur de leur visage (ce que quelques-uns ont le pouvoir de faire ; et malgré cela nul n’a échappé au châtiment) ; s’ils peuvent donc conserver la couleur de leur visage, la sueur perce, froide et humide, sur leurs fronts et leurs habits. Mais ce jeune gentleman était pris par derrière, il était étonné, et il était ferme, et il usait de mauvaises paroles ; mais sa couleur n’avait pas changé, et il n’avait pas été un instant bouleversé, jusqu’au moment où Jinks, comme un maladroit, lui parla de l’assassinat de son oncle, ce qui le fit devenir aussi blanc que ce plâtre de Bon-a-part. »

M. Peters, à défaut d’une meilleure comparaison, tourne les yeux dans la direction d’un buste du vainqueur de Marengo qui, enfumé de tabac et orné d’une paire de moustaches faites avec un bouchon brûlé, n’était en aucune façon l’objet le plus blanc des choses créées.

« Voici, maintenant, à quoi sert un agent, s’il est digne de manger le pain qu’il gagne. Quand il voit deux indices d’un côté et deux de l’autre, il peut les réunir ; quoiqu’ils puissent paraître éloignés d’un mille les uns des autres à tout individu non initié au métier, et en faire une somme de quatre. Ainsi, pensais-je, le gentleman n’a pas été déconcerté quand on l’a arrêté, mais il a été bouleversé quand il a appris que son oncle avait été assassiné ; à présent, s’il a commis cet assassinat, il en a connaissance, et il peut jouer la surprise, mais je ne serais pas surpris, que ce gentleman fut surpris d’une stupeur aussi réelle que – l’imagination de M. Peters eut de nouveau recours au buste de Napoléon – que celle qu’éprouva ce personnage étranger, quand il vit sa vieille garde décimée à la bataille de Waterloo.

— Dieu sait, Peters, dit Richard, retirant sa pipe de sa bouche et relevant sa tête penchée sur le feu, Dieu sait que vous aviez raison, je fus saisi de stupeur à la nouvelle de la mort de cet excellent homme.

— Eh bien, on avait poursuivi l’innocent, je vis cela aussi clair que le jour, mais où était le coupable ? C’était là la question ! Quel que fût l’auteur de l’assassinat, l’avait-il commis pour prendre l’argent renfermé dans le cabinet, était-ce un agent payé, et, quel qu’il fût, avait-il trouvé l’argent ? Qui se trouvait dans la maison ? La mère de ce gentleman et la servante. Je n’étais rien dans la police de Gardenford, et j’étais moins que rien dans celle de Slopperton : aussi ne pouvais-je entrer dans cette maison du Moulin Noir ; ce jeune gentleman fut envoyé en prison et je fus renvoyé à mes occupations. Mes ordres étaient de retourner à Gardenford le soir même et de quitter Slopperton par le train de trois heures trente. En vérité, j’étais un peu intrigué par ce jeune gentleman, car je voyais que c’était une affaire de mort pour lui ; l’argent trouvé dans ses poches, le sang sur sa manche ; une absurde et invraisemblable histoire d’une lettre d’introduction et une très évidente disposition à tenter un coup hardi, suffisaient pour le faire pendre, voilà tout ; et pour toutes ces raisons, j’avais une intime conviction qu’il était aussi innocent de l’assassinat que ce plâtre antique de la fabrique de Paris. »

M. Peters avait régulièrement recours aux bustes pour ses comparaisons, afin d’économiser le temps et la peine d’en chercher de nouvelles.

« Mais mes ordres, continuèrent les doigts, étaient positifs ; aussi je me dirigeai vers la station pour partir par le train de trois heures trente, et comme j’entrais dans la gare, j’entendis le sifflet et vis le train s’éloigner. J’arrivai trop tard, et comme le train suivant ne devait partir que dans trois heures, je pensai que je pouvais faire une promenade et visiter les curiosités de Slopperton. Je me mets donc à marcher à l’aventure, jusqu’à ce que j’arrive sur le bord d’une gentille rivière à l’aspect sale, et comme en ce moment je me sentais le gosier un peu sec, je continuai de marcher pour trouver un cabaret, mais je ne pus en découvrir un seul avant de tomber presque dans un misérable endroit sombre, qui avait l’air de vendre environ une demi-pinte par jour, régulièrement, quand les affaires allaient bien. Néanmoins, j’entrai, je passai devant le comptoir et j’aperçus une porte, droit devant moi, qui conduisait dans la salle. Le corridor était très sombre, la porte était entrebâillée, et j’entendis des voix dans l’intérieur : « Eh bien, voyez-vous, les affaires sont les affaires, et les plaisirs sont les plaisirs ; mais quand un individu du métier prend un plaisir dans ses affaires, il trouve le moyen de faire celles-ci comme d’habitude sans en avoir l’air, tout en se divertissant : » aussi écoutai-je. La voix que j’entendis d’abord était une voix d’homme, et quoique l’endroit fût une espèce d’étable, fréquentée seulement par des mariniers ou des individus de cette classe, cette voix-là était celle d’un gentleman. Je ne puis dire si j’ai prêté jamais beaucoup d’attention moi-même à la grammaire, quoique je ne doute pas que ce ne soit chose fort agréable et très amusante de la posséder ; mais, malgré tout, j’ai assez roulé dans le monde pour distinguer la manière de parler d’un gentleman de celle d’un marinier, aussi bien que je ferais la différence du son d’un accordéon de celui d’un autre instrument. C’était une voix claire, au timbre doux et tout à fait mélodieuse et agréable ; mais elle faisait entendre les mots les plus cruels et les plus durs qui aient jamais été adressés à une femme par un être assez hardi pour s’appeler un homme. Vous n’êtes pas trop bon, mon ami, me dis-je, avec vos mots lardés de pointes et vos froides railleries, qui que vous soyez. Vous êtes un homme bien élevé, avec vos cheveux blonds et vos mains blanches, quoique je ne vous aie jamais vu, et vous ne me paraissez pas très éloigné de vouloir faire un mauvais coup. Bientôt, comme je faisais ces réflexions, il dit quelque chose qui fit monter le sang à mon visage et le rendit brûlant comme du feu : « J’espérais une somme d’argent, et j’ai été désappointé. » Et avant que la jeune fille eût eu le temps d’ouvrir la bouche pour parler, il reprit aussitôt : « Ne vous avisez jamais de savoir comment, » dit-il ; « ne vous en avisez jamais. » Il espérait une somme d’argent, et il avait été désappointé. C’est ainsi qu’avait été l’homme qui avait assassiné l’oncle de ce jeune gentleman. Il n’y avait pas grand’chose, peut-être, dans tout cela. Mais pourquoi était-il aussi effrayé à l’idée qu’elle pût lui demander d’où il espérait cet argent et comment il avait été désappointé ? Il y avait là quelque chose. À quelque prix que ce soit, je veux jeter un coup d’œil sur vous, mon ami, et en conséquence, j’entre très doucement et sans me faire remarquer. Il était assis, tournant le dos à la porte, et la jeune femme à qui il parlait était debout, occupée à regarder dehors par la croisée ; ainsi aucun d’eux ne m’aperçut. Il était en train d’élever un édifice avec des cartes, et était parvenu à le monter très haut, quand je posai, soudain, ma main sur son épaule. Il se retourna et me regarda.

M. Peters s’arrêta ici un instant et promena ses yeux sur le petit groupe, qui ne cessait de considérer ses doigts avec une vive attention. Il était évidemment arrivé à l’endroit palpitant de son récit.

« Et maintenant, que remarquai-je sur sa figure, quand il me regarda ! D’abord ce regard que je n’avais pu trouver sur le visage du jeune gentleman quand Jinks l’arrêta dans la matinée, ce regard que j’ai remarqué sur de nombreuses figures, sans l’avoir jamais vu différer, qu’il se manifestât d’une manière ou d’une autre, toujours le même regard au fond : le regard d’un homme coupable d’une action qui doit le conduire à la potence et qui se sent découvert. Mais comme on ne peut donner un regard comme preuve, ceci ne valait rien comme but pratique. Mais je me dis à moi-même, si jamais il y a eu quelque chose de certain dans ce monde depuis son commencement, j’ai rencontré une certitude. Je m’assis donc et pris un journal. Je lui déclarai que j’étais muet, et il crut que j’étais sourd également ; aussi continua-t-il de parler à la jeune fille. C’était une assez vieille histoire que celle qui s’était passée entre la jeune fille et lui, et qui faisait le sujet de la conversation ; mais chaque mot nouveau qu’il prononçait faisait ressortir davantage la vilenie de ce cynique personnage. Bientôt il lui offrit quelque argent, quatre souverains. Elle le remercia comme il devait l’avoir mérité, et lui jeta violemment toutes les pièces au visage. L’une d’elles le blessa au-dessus de l’œil, et j’en fus enchanté. « Vous êtes marqué, mon homme, » pensai-je, « et rien ne saurait arriver de plus heureux pour moi. » Il ramassa trois des souverains : mais, malgré toutes ses recherches, il ne put trouver le quatrième. Il fit panser sa blessure, qui était d’une jolie profondeur, et s’éloigna. Quant à la jeune fille, elle fixa la rivière d’un œil particulièrement triste, puis elle s’éloigna aussi. Je n’aimais pas beaucoup le regard qu’elle avait jeté sur la rivière ; aussi, comme j’avais encore une demi-heure avant le départ du train, je la suivis. Je crois qu’elle le comprit, car elle coupa court bientôt par une petite rue, et quand je fis le détour après elle, on ne la voyait plus ni à droite ni à gauche. Alors, comme je n’avais qu’une demi-heure, je pensai qu’il était inutile de poursuivre cette jeune et infortunée créature à travers tous les tours et détours de tous les bourbiers reculés de Slopperton ; aussi, après quelques minutes de réflexion, je me dirigeai vers la station. Que je sois pendu, si je n’étais pas encore en retard pour le départ du train. Je ne sais comment cela se faisait, mais je ne pouvais chasser la jeune femme de mon esprit, et je ne pouvais m’empêcher de songer à ce qu’elle avait l’intention de faire d’elle et de son petit enfant. Je redescendis donc du côté de l’eau, et comme j’avais une bonne heure et demie à dépenser, je fis un bon bout de chemin, en pensant au jeune homme et à sa blessure sur le front. Peut-être avais-je fait un mille au plus, quand j’arrivai à un bateau solitaire qui était à l’ancre. C’était une embarcation à charbon, et il y avait à bord un jeune homme, assis sur la quille, occupé à fumer et à regarder dans l’eau. Lui et moi étions les seuls êtres en vue dans cet endroit, et il ne se fut pas plutôt aperçu que je venais le long du bord, qu’il se mit à crier : « Eh ! là-bas ! avez-vous rencontré une jeune femme descendant dans votre chemin ? » Ces mots me saisirent d’étonnement, je ne sais pourquoi, cela se rapportait si bien à ce que je pensais en moi-même. Je secouai la tête, et il ajouta : « Il y a eu quelque malheureuse jeune fille par ici qui a essayé de noyer son petit enfant. J’ai vu la petite créature dans l’eau, et je l’ai repêchée avec ma gaffe. J’avais vu la jeune fille rôder aux environs, à la brune, et puis j’ai entendu le bruit de l’eau quand elle y a jeté l’enfant ; mais le brouillard était si épais, que je n’ai rien pu voir sur le bord pendant ce temps-là. » Le bateau était justement près du rivage, et je sautai dedans. N’étant pas assez fortuné pour posséder une voix, vous savez combien cela est désagréable avec des étrangers, je ne pouvais parvenir à me faire comprendre du jeune homme, et il cessa de crier quand il vint à savoir que j’étais muet ; il n’eût pas parlé sur un ton plus élevé si j’avais été un monsieur. Il me dit qu’il porterait l’enfant au dépôt de mendicité, et qu’il espérait que la mère ne s’était pas portée à quelque violence contre elle-même. Je n’espérais pas de même, car je me souvenais du regard qu’elle avait jeté sur la rivière, et cela ne me rassurait pas beaucoup sur son compte. Je pris dans mes bras la petite créature toute mouillée. Le jeune homme l’avait enveloppée dans une vieille cotte, elle criait piteusement et avait un air, oh ! un air si misérable et si meurtri ! Eh bien ! cela peut sembler une ridicule plaisanterie ; mais j’ai le cœur facilement attendri au sujet des petits enfants, et j’avais eu souvent la pensée que j’aimerais à essayer la puissance de l’éducation dans la direction de mon métier, et à élever un enfant, dès le berceau, pour la position d’agent de police, pour voir si je ne pourrais pas en faire un ornement pour la police active. Je n’étais pas marié, et n’étais nullement destiné probablement à avoir une famille par moi-même ; aussi, quand je pris ce baby-là dans mes bras, il me vint dans la tête, je ne sais comment, de l’adopter et de l’emporter. Sur cela, je l’enveloppai dans mon manteau, et le pris avec moi pour aller à Gardenford.

« C’est un étonnant garçon que celui-là, dit Richard, nous l’élèverons, Peters, et nous en ferons un gentleman.

— Un instant ! dirent les doigts avec beaucoup de vivacité. Je vous remercie de votre bonté, monsieur, mais si la police de ce pays était privée de ce garçon-là, elle serait volée d’un bijou qu’elle ne consentirait pas à perdre.

— Poursuivez, Peters, racontez-nous le reste de votre histoire.

— Eh bien ! quoique je sentisse en moi-même que, par une de ces chances bizarres qui arrivent dans la vie peut-être aussi souvent qu’elles arrivent dans les romans, j’étais tombé sur l’homme qui avait commis le meurtre ; je n’avais pas cependant de preuve suffisante pour obtenir un mandat d’amener. Je fus transféré de Gardenford à Slopperton, et pendant tous les moments de loisir que je pouvais avoir, je m’efforçais de retrouver l’homme que j’avais remarqué ; mais je ne le vis plus nulle part, et je n’entendis plus parler d’un individu quelconque répondant à son signalement. J’allai dans les églises, car je le croyais capable de se cacher derrière un masque de piété. J’allai au théâtre, et je vis sur la scène une jeune femme accusée d’avoir empoisonné une famille, et dont l’innocence était prouvée par un gaillard de la police, qui ne connaissait pas plus son métier qu’une mouche. J’allai partout et de tous les côtés, mais je ne revis jamais cet homme, et voilà que l’on était excessivement près du procès de ce jeune gentleman, et rien de fait. Comment faire pour le sauver ? Je réfléchissais à cela le jour et la nuit ; mais l’affaire dépassait mon imagination, je ne trouvais absolument rien. Un jour j’entendis parler d’un vieil ami du prisonnier qui était assigné en chair et en os comme témoin à l’audience ; cet ami, je résolus de le voir, car deux têtes… (M. Peters regarde autour de lui, comme s’il s’attendait à être contredit), valent mieux qu’une.

— Et cet ami, dit Gus, était votre humble serviteur, qui était heureux de prouver que le pauvre Dick avait dans le monde un ami sincère qui croyait à son innocence, comme je suis sûr de la mienne.

— Eh bien, M. Darley et moi, reprit M. Peters, nous réunîmes nos idées et nous arrivâmes à cette conclusion, que si ce jeune gentleman était fou quand il avait commis le meurtre, on ne pourrait le pendre, mais qu’on l’enfermerait dans un asile pour le reste de sa vie, ce qui peut ne pas être agréable en résumé, mais ce qui vaut mieux que d’être pendu, un beau matin.

— Ainsi vous résolûtes de prouver que j’étais fou ? dit Richard.

— Nous n’eûmes pas de trop mauvaises preuves pour y réussir, peut-être, mon vieil ami, répliqua Darley, cette fièvre cérébrale, que nous considérions comme un malheur, quand elle vous tint pendant trois mortelles semaines, nous fut d’une grande utilité, nous avions à nous appuyer dessus, car nous savions que nous ne pouvions vous sauver par aucun autre moyen : mais pour vous tirer de ce mauvais pas, nous avions besoin de votre participation, et nous ne pûmes arrêter le plan que lorsqu’il était trop tard pour aller vous trouver, et vous communiquer nos projets ; nous ne l’arrêtâmes qu’à minuit dans la nuit qui précéda votre procès. Nous essayâmes de voir votre avocat, mais il avait quitté la ville le matin de ce jour et ne devait être de retour qu’après le commencement de l’affaire. Peters rôda autour du Palais toute la matinée, mais il ne put le voir, et rien n’était fait quand le juge et le jury prirent leurs places. Vous savez le reste ; vous savez comment, par une heureuse chance, le juge vous comprit mal, comment Peters attira votre attention, comment, sous sa direction, vous plaidâtes coupable.

— Oui, ajouta Dick, et comment sept doubles lettres formées par ses doigts me dirent tout le plan et m’indiquèrent mon rôle ; ces lettres formaient ces trois mots : simulez la folie.

— Et vraiment vous vous conformâtes bien au rapide avertissement, Dick, dit Gus, sur ma parole, dans le moment je fus presque bouleversé, et je pensai qu’en supposant avoir imaginé ce mensonge, nous n’avions fait que rencontrer la vérité, et que notre pauvre ami avait réellement perdu la raison, à la suite de cette effroyable accusation.

— Un morceau de papier, dit M. Peters, sur ses doigts actifs, donna le mot à votre avocat, un gaillard assez délié, quoique jeune.

— Je puis lui offrir maintenant une récompense digne de ses services, dit Richard, et je dois aller le trouver dans ce but. Mais Peters, pour l’amour du ciel, dites-nous ce que vous savez sur ce jeune homme, que vous soupçonnez être l’assassin. S’il me faut courir jusqu’aux confins du monde pour l’atteindre, je le trouverai, et le traînerai à la lumière lui et son infamie, afin que mon nom puisse être lavé de la tache honteuse dont il est souillé. »

M. Peters prit un air très sérieux.

« Vous devez courir un peu plus loin qu’aux confins de ce monde pour le trouver, j’en ai peur, monsieur, dirent les doigts. À quoi vous servirait de le chercher à présent, car je puis vous dire la station d’où il s’est élancé la dernière fois que je le vis, et je crois que sur cette ligne, exception faite de temps en temps pour quelque fantôme de vieille femme, on ne donne pas de billets de retour.

— Mort ? dit Richard, mort et échappé à la justice ?

— C’est à peu près cela, monsieur, répliqua M. Peters. A-t-il pensé que quelque chose était découvert et qu’il était trahi, a-t-il été contrarié au-delà de toute expression en ne trouvant aucun argent dans le secrétaire, je ne puis prendre sur moi de vous le dire ; mais je l’ai trouvé six mois après l’assassinat, sur la bruyère, mort, avec une fiole de laudanum gisant à côté de lui.

— Et découvrîtes-vous qui il était ? demanda Gus.

— C’était un sous-maître dans une institution de jeunes gens, et j’ai entendu dire que c’était un jeune homme rempli de piété ; ce qui n’empêche pas qu’il a assassiné l’oncle de ce jeune gentleman, ou mon nom n’est pas Peters.

— Hors de l’atteinte de la justice, dit Richard, alors la vérité ne pourra jamais être mise en lumière, et jusqu’à la fin de mes jours je suis condamné à porter le stigmate d’un crime dont je suis innocent. »

LIVRE CINQUIÈME

L’AGENT MUET

CHAPITRE I

LE COMTE DE MAROLLES CHEZ LUI

Les habitants de Friar Street et autres localités semblables, étant dans l’habitude de s’éveiller le matin en respirant les odeurs mêlées de suif venant des savons qu’on faisait bouillir, et d’aller se coucher le soir avec le parfum d’os brûlés sous leur nez, ne pouvaient naturellement avoir quelque chose de commun dans leur nature extérieure avec les citoyens de Park Lane et de ses environs, pour les nerfs olfactifs desquels, les plantes exotiques dépensent leurs courtes et artificielles existences dans les escaliers, les boudoirs et les serres à l’élégante architecture et aux riches glaces ; et parfument les eaux jaillissantes dans des bassins dorés, pendant les longs jours d’été.

Tout individu capable de se livrer à cet exercice renommé de métaphysique, que l’on appelle aller droit aux conclusions, pourrait s’imaginer que les chagrins et les maux vulgaires, qui peuvent être considérés comme existant d’une manière parallèle avec le savon bouilli et les os brûlés, c’est-à-dire l’amour sans espoir et les tortures de la jalousie, la maladie, la mort, la folie ou le désespoir, devaient être aussi bannis des régions de Park Lane et exclusivement confinés dans le cercle de Friar Street. Nulle personne douée du sentiment des convenances, ne voudrait certainement supposer qu’il en est autrement, et ne consentirait à se représenter milady la duchesse de Magfavi mangeant des harengs saurs à l’heure ridicule d’une heure après midi, ou garnissant sa grille de charbon de ses doigts d’albâtre, ou se lamentant sur la mort de son enfant, ou se désolant sur l’infidélité de son époux, absolument comme mistress Stiggins, la marchande de pommes de terre et de charbon, sur une petite échelle, ou mistress Higgins dont les seuls revenus proviennent de matelas confectionnés sur place.

Et il peut paraître dur, ô mes frères, que la fortune, le rang, le pouvoir, institutions divines, sans doute, soient des institutions impuissantes ici-bas ; elles peuvent bien exclure les atmosphères viciées, les mauvaises odeurs, les vues désagréables et les bruits discordants ; elles peuvent entourer ceux qui possèdent le privilège de la naissance, de la beauté, de la grâce, de l’art, du luxe et de toutes sortes de plaisirs ; mais elles ne peuvent fermer la porte à la mort ou à l’affliction : car, Mayfair et Saint Gilles doivent ouvrir également leurs brillantes demeures à ces inflexibles visiteuses, toutes les fois qu’il plaît à ces hôtes sinistres d’y frapper.

Vous n’envoyez pas vos invitations pour vos concerts du matin, vos fêtes champêtres, ou vos thés dansants, à la misère ou au chagrin, oh, nobles duchesses et comtesses ; mais avez-vous jamais vu leurs faces dans la foule, quand vous songiez le moins à les rencontrer ?

À travers le feuillage et les splendides fleurs de la serre, à travers les rideaux de damas blanc de la grande porte vitrée, le soleil d’automne glisse ses rayons refroidis dans un boudoir au second étage d’un vaste hôtel dans Park Lane. Les tapis veloutés de cette pièce, les parquets de la chambre à coucher et du salon attenant, imitent une pelouse sur laquelle sont tombées des feuilles d’automne ; le dessin est vraiment si parfait, qu’il est difficile de penser que la légère brise qui pénètre par la croisée ouverte ne va pas enlever les feuilles fragiles qui semblent voltiger sous la lumière du soleil. La tapisserie des murs est du blanc le plus tendre, et elle est ornée des portraits sur émail de Louis XVI, de Marie Antoinette, de Madame Élizabeth et de l’infortuné petit prisonnier du Temple, enchâssés dans des panneaux ovales, aux quatre côtés du boudoir. Tout objet dans cet appartement, quoique étant parfait de forme et de nuance, est d’un style simple et calme ; on n’y voit pas de ces meubles de Boule, à dorures et à marqueteries, de ces fleurs artificielles, de ces estampes françaises, de ces boîtes à musique qui pourraient orner le boudoir d’une danseuse de l’Opéra, ou d’une femme de parvenu. Les fauteuils, les somptueux sofas sont recouverts de damas blanc, et leur bois est en érable uni. Sur le marbre de la cheminée, sont deux ou trois vases de la forme la plus classique, et qui, avec le buste de Napoléon de Canova, sont les seuls ornements de la pièce. Près du foyer, dans lequel brûle un médiocre feu, se trouve une table chargée de livres, les plus récentes publications françaises, anglaises et allemandes du jour ; mais elles sont empilées en un grand tas, comme si elles avaient été parcourues l’une après l’autre et mises de côté sans avoir été lues. À côté de cette table est assise une dame, dont la beauté est rendue encore plus saisissante par la simplicité de sa toilette noire.

Cette dame est Valérie de Lancy, maintenant comtesse de Marolles, car M. de Marolles a acquis un domaine dans le midi de la France, avec une partie de la fortune de sa femme, qui lui donne le titre de comte de Marolles.

Un homme chanceux, ce Raymond de Marolles. Une belle femme, un titre et une immense fortune, ne sont pas de si méprisables biens dans la loterie de la vie ; mais ce Raymond est un homme qui veut étendre ses richesses : aussi s’est-il établi comme banquier sur une grande échelle dans l’Amérique du Sud, et est-il venu dernièrement en Angleterre, avec sa femme et son fils, dans le but d’établir une succursale de cette banque à Londres. Il est bien entendu, que cet homme avec ses hautes relations et son énorme fortune, est considéré et possède un immense crédit dans tout le continent de l’Amérique du Sud.

Huit années n’ont rien enlevé à la beauté de Valérie de Marolles ; ses yeux noirs ont le même feu, sa tête fière a la même grâce hautaine : mais, dans la solitude et au repos, son visage porte l’empreinte d’une profonde tristesse pénible à voir, car c’est la sinistre tristesse du désespoir. Le monde dans lequel elle vit, qui la connaît seulement comme la brillante, spirituelle, vive et étincelante Parisienne, songe peu qu’elle cause parce qu’elle n’ose pas réfléchir, qu’elle est sémillante et animée parce qu’elle n’ose pas rester calme ; qu’elle court d’un endroit à un autre à la poursuite du plaisir et de l’excitation, parce que, dans l’excitation seule et dans une existence aussi fausse et aussi vide que les joies qu’elle donne, elle peut fuir le fantôme qui la persécute. Oh ! image qui ne veut pas s’éloigner. Oh ! spectre pâle et pensif qui surgit devant nous à toute heure et à tout moment pour se moquer et rire de nos fêtes bruyantes et tumultueuses que, conformément à la loi des contrastes, nous appelons plaisirs. Ce fantôme, c’est le passé !

Valérie n’est pas seule ; un petit garçon, de sept à huit ans, se tient debout devant ses genoux et lit à haute voix dans un livre de fables :

« Une grenouille vit un bœuf. »

Il commence et, comme il lit le premier mot, la porte du boudoir s’ouvre et donne passage à un gentleman dont le pâle et beau visage, les yeux bleus, les cils blonds, la chevelure et les sourcils noirs font reconnaître pour l’époux de Valérie.

« Ah ! dit-il, lançant un coup d’œil railleur sur l’enfant qui lève les yeux un instant, puis les baisse sur le livre avec une indifférence qui dénote peu d’amour pour le nouveau venu, vous instruisez votre fils, madame, vous lui apprenez à lire, n’est-ce pas une absurdité ? Le bambin a une belle voix et l’oreille d’un maestro ; qu’il apprenne le solfège et très probablement, un de ces jours, il sera un homme aussi illustre que… »

Valérie le regarde avec le mépris d’autrefois, avec cette froideur glaciale des premiers jours.

« Désirez-vous quelque chose de moi ce matin, monsieur ! demande-t-elle.

— Non, madame. Ayant l’entière disposition de votre fortune, que pourrais-je désirer ? Un sourire ? Non, madame ; vous gardez vos sourires pour votre fils ; et, au reste, ils sont à bon marché dans Londres les sourires de la beauté.

— Alors, monsieur, puisque vous n’avez pas besoin de ma signature, puis-je vous demander pourquoi vous venez m’insulter par votre présence ?

— Vous instruisez votre fils à respecter son père, madame, dit Raymond en ricanant et il se jette dans un fauteuil en face de Valérie : vous donnez un bon exemple au futur comte de Marolles ; il sera un modèle de piété filiale comme vous en êtes un de…

— Ne craignez pas, monsieur de Marolles, que j’apprenne un seul jour à mon fils à respecter son père ; craignez plutôt que je ne lui apprenne à le venger.

— Mais, madame, c’est à vous à craindre cela. »

Pendant la durée de ce court dialogue le petit garçon a saisi la main de sa mère, en la regardant d’un œil sérieux et inquiet ; tout jeune qu’il est, il y a du courage dans son coup d’œil et un air de fermeté et de résolution dans sa lèvre supérieure qui promet pour l’avenir. Valérie détourne les yeux de la figure cynique de son époux et caresse de sa main les boucles noires de la chevelure de l’enfant. Ces boucles lui rappellent-elles celles d’une autre chevelure noire ? Aperçoit-elle d’autres yeux dans la clarté de ceux qu’elle contemple maintenant ?

« Vous êtes vraiment assez bonne pour me demander, madame, le sujet de ma visite, votre discernement naturel vous faisant comprendre qu’il n’y a rien de bien remarquablement attrayant dans la fréquentation de ces appartements et dans les lectures enfantines exclusivement composées de mots d’une syllabe (il jette en parlant un coup d’œil sur l’enfant et ses cruels yeux bleus ne sont jamais si cruels que lorsqu’il regarde de ce côté), pour m’engager à pénétrer ici sans quelque motif.

— Monsieur sera peut-être assez bon pour être bref dans l’exposé de ce motif. Il peut imaginer que, me consacrant entièrement à mon fils, je ne vois pas avec plaisir ses études ou même ses amusements interrompus.

— Vous élevez votre jeune comte Almaviva comme un prince, madame ; c’est quelque chose d’avoir un sang noble dans les veines, même d’un seul côté. »

Si elle avait pu le tuer du regard lancé par son œil noir étincelant, il fut tombé mort tandis qu’il prononce les mots qui frappent l’un après l’autre son cœur brisé : il connaît son pouvoir, il sait en quoi il consiste, il sait comment en user et il se plaît à la torturer, parce que, malgré qu’il ait obtenu d’elle rang et fortune, il n’a jamais pu la subjuguer, elle l’a toujours défié même dans son désespoir.

« Vous êtes inconvenant, monsieur. Je vous en prie, soyez assez bon pour me dire ce qui vous amène ici ; car je ne voudrais pas faire injure à votre bon sens en vous disant que votre visite est la bienvenue.

— Ce sera alors en peu de mots, madame. Nos arrangements domestiques ne me conviennent point. On ne nous a jamais vus nous quereller, il est vrai, mais on nous a vus rarement nous adresser mutuellement la parole et on ne nous à jamais vus ensemble en public. Tout cela était fort bien dans l’Amérique du Sud où nous étions roi et reine de notre cercle ; ici ce n’est plus la même chose. Pour le moins nous avons l’air mystérieux ; le haut monde est enclin au scandale. Nos gens tirent des conséquences : monsieur n’aime pas madame et il l’a épousée pour son argent ; ou, d’un autre côté, madame n’aime pas monsieur, mais elle l’a épousé parce qu’elle avait une puissante raison de le faire. Cela ne convient pas, comtesse. Un banquier doit être considéré, ou le monde peut craindre de lui donner sa confiance. Je dois être ce qu’on m’appelle aujourd’hui : l’éminent banquier, et je dois jouir de la confiance générale.

— Afin de pouvoir mieux la tromper, monsieur, voilà le motif qui vous fait désirer la confiance publique, n’est-il pas inscrit dans votre code de morale publique ?

— Madame devient mathématicienne ; son argument par induction lui fait honneur.

— Mais votre affaire, monsieur ?

— Était de vous signifier mon désir, madame, qu’on pût nous voir plus souvent ensemble en public. L’Opéra Italien, actuellement, madame, quoique, vous ayez pour lui un si grand éloignement, éloignement, soit dit en passant, que vous ne professiez pas durant la première période de votre vie, est un lieu de réunion fort à la mode. Tout le monde sera là ce soir pour assister au début d’un chanteur d’une célébrité européenne. Peut-être me ferez-vous l’honneur de m’y accompagner ?

— Je ne saurais prendre aucun intérêt, monsieur…

— Aux succès d’un ténor. Ah ! comme nous perdons les goûts de notre jeunesse. Mais vous voudrez bien occuper la loge du premier rang que j’ai louée pour la saison au théâtre de Sa Majesté. Il est de l’intérêt de votre fils, de votre chérubin, de condescendre à ma demande. »

Il lance encore une fois un regard sur l’enfant avec un sourire railleur sur ses lèvres minces, puis il s’éloigne et dit en s’inclinant profondément devant elle :

« Au revoir, madame ; je commanderai la voiture pour huit heures. »

Un cheval qui, à la vente du Tattersall, avait attiré l’attention de tous les amateurs par sa perfection en tous points et par la somme élevée de son enchère, caracole devant la porte de l’hôtel sous la main de son habile cavalier, un groom bien appris à l’élégante livrée. Un autre cheval, également de pure race, attend son cavalier, le comte de Marolles ; le groom descend et tient la bride tandis que le gentleman sort de l’hôtel et s’élance en selle. C’est un cavalier consommé ce comte de Marolles, un bel homme aussi malgré l’impatience et l’astuce de ses yeux bleus et de ses lèvres minces et nerveuses. Sa toilette est parfaite, suffisamment à la hauteur de la mode pour dénoter dans celui qui la porte un homme de haut ton, mais sans l’exagération qui lui donnerait le cachet d’un parvenu. Il a cette élégance et cette grâce étudiée qui, à l’œil de l’observateur, paraît être du laisser-aller, mais qui est en réalité la perfection de l’art le plus remarquable de tous : l’art de cacher l’art.

Il est midi et il n’y a pas beaucoup de monde dans Piccadilly par cette matinée de septembre ; mais parmi les quelques gentlemen qui passent à cheval devant M. de Marolles, les plus distingués le saluent. Il est bien connu dans le grand monde comme l’éminent banquier, le propriétaire d’un superbe hôtel dans Park Lane, le héros de la célébrité parisienne qui porte la croix de la Légion d’honneur qui lui a été donnée par Napoléon ler à l’occasion d’un dîner chez Talleyrand, le possesseur de propriétés considérables en France et dans l’Amérique du Sud, ayant une fortune dite colossale, et une délicieuse femme ; au reste, si ses titres de noblesse sont tout à fait de fraîche date et si, au dire d’impertinentes gens, il n’a jamais eu un grand’père ou même une espèce de père que l’on puisse citer ; les grands hommes depuis les âges mythologiques ont été renommés pour sortir de la meilleure origine qu’ils ont pu.

Mais pourquoi étant banquier, pourquoi possédant une énorme fortune, essayer encore de l’agrandir par la spéculation ? Cette question est à débattre entre Raymond de Marolles et sa conscience. Peut-être n’existe-t-il pas de bornes à l’ambition de cet homme qui entra dans Paris, il y a huit ans, en obscur aventurier et qui est aujourd’hui millionnaire au dire de plusieurs.

CHAPITRE II

M. PETERS VOIT UN REVENANT

M. Peters, pensionné par la mère de Richard par un revenu de cent livres a pris une petite maison garnie dans un très petit square, non loin de l’établissement de M. Darley ; il est tout fier de son adresse qui sonne haut : Wellington Square, Waterloo Road. Ayant accompli ce premier devoir, il sent qu’il n’a plus rien à faire dans la vie que de se reposer sur ses lauriers et de jouir avec dignité du repos qu’il a si bien gagné.

Naturellement, M. Peters, comme célibataire, ne peut, en aucune manière, gérer son intérieur par lui-même ; et ayant monté une maison selon ses besoins, il n’est pas dans la position de s’y établir et de la conduire ; aussi n’a-t-il rien de mieux à faire que d’envoyer chercher Kuppins, et en conséquence il envoie chercher Kuppins.

Kuppins sera cuisinière, gouvernante, blanchisseuse et demoiselle de compagnie tout à la fois, et elle aura pour gages dix livres par an, le thé, le sucre et la bière, gages connus dans Slopperton uniquement dans les plus hautes et les plus aristocratiques familles, dans lesquelles les domestiques sont arrêtés, sans qu’on leur accorde aucune permission de sortir les dimanches.

Kuppins vient donc à Londres, amenant avec elle l’enfant trouvé, et, en arrivant à la gare d’Euston Square à huit heures du soir, elle se trouve lancée dans les merveilles éblouissantes de New Road.

Certainement, elle n’est pas pavée avec de l’or, cette merveilleuse cité, et elle est peut-être, après tout, actuellement un peu boueuse ; mais les boutiques ! oh ! quels centres de splendeur ! Quelle joie pleine de délices que d’être exposé à être écrasé à chaque minute ! Sans parler de cette chance délicieuse d’être bousculé par la foule qui est rassemblée autour d’une femme ivre qui se débat avec un policeman. Il doit y avoir sans doute une élection générale, ou un incendie considérable, ou un homme pendu, ou un meurtre qui vient d’être commis dans la rue voisine, ou quelque événement extraordinaire qui vient d’avoir lieu, pour qu’il y ait une telle foule de piétons rassemblés, une telle presse de cabs, de charrettes, d’omnibus et de tapissières de déménagements, roulant avec fracas, arrachant et brisant tout, équipages conduits par des cochers possédés d’un suprême degré de folie, et tirés par des chevaux aussi emportés que ce coursier célèbre qui servit au poétique et artistique châtiment de notre vieille connaissance Mazeppa. Tottenham Court Road ! quelle magnifique promenade ! Environnée, bien entendu, par les hôtels de la noblesse ! Et ce superbe établissement, avec ses guichets en fer, Buckingham Palace ou la Tour de Londres ? Kuppins penche à croire que c’est la Tour de Londres, parce que les guichets en fer ont un aspect guerrier et évidemment sont mis comme moyens de défense, dans le cas d’une attaque de la part des Français.

M. Peters, qui escorte Kuppins, lui dit que c’est le magasin de MM. Shovlbred, marchands de toiles et de mercerie. Elle pense qu’il doit rêver et qu’il a besoin d’être pincé et réveillé avant de faire un pas de plus. C’est un voyage tout à fait pénible pour M. Peters, car Kuppins demande à faire arrêter le cab tout les vingt-cinq pas à peu près, pour descendre et admirer quelque chose dans ce merveilleux Tottenham Court Road. Voici une femme à la face de porc, que l’on peut voir pour trois pence, et si elle ressemble au transparent qui la représente, un transparent de trente pieds de hauteur, déchiré de toutes parts et d’une fraîcheur peu brillante, il faut que M. Peters ait, en vérité, le cœur bien dur pour refuser de descendre de voiture et d’aller la voir. Puis voici l’homme au parapluie couvert d’estampes, près de la chapelle, et Kuppins désirerait faire l’acquisition de quelques spécimens des beaux-arts, particulièrement le portrait de l’honorable mistress Peel, en chapeau de velours noir avec une plume d’Autruche blanche ; voici encore, au coin, le magasin d’articles de Chine : oh ! les beaux verres, les magnifiques carafes, tout cela étalé sur le trottoir, devant la porte, prodigieux à voir, étonnant de bon marché ; et puis ensuite la friture, dont l’odeur, pénétrant par la portière du cab (Kuppins veut avoir la portière ouverte, et sa tête est toujours si en dehors, qu’elle risque d’être décapitée par les omnibus qui passent), aurait donné de l’appétit à un gourmet classique après un repas dans le restaurant d’Apollon ! En un mot, tout ce que peut faire M. Peters est de garder saine et sauve dans le cab une moitié de l’enthousiaste Kuppins, tandis que l’autre moitié s’agite, gesticule et s’exclame hors de la portière du véhicule. L’enfant trouvé a insisté pour monter sur le siège, où, se tenant sur les genoux du cocher, et adhérant à la partie supérieure de la voiture, elle présente une certaine ressemblance avec le signor Tomkinso, le prince des contrées orientales, au Cirque royal d’Astley.

Mais la pire fantaisie de Kuppins est peut-être la folle envie qui la tourmente de voir Tottenham Court, et quand on lui dit qu’il n’existe pas un tel endroit, et qu’il n’a jamais existé, au moins que M. Peters n’en a jamais entendu parler, elle commence à considérer Londres, malgré toutes ses gloires, tout à fait comme un taudis. Ensuite, Kuppins est encore énormément désappointée de ne pas passer devant l’abbaye de Westminster et la Banque d’Angleterre, monuments qu’elle s’était imaginée être tous les deux situés à Charing Cross, et il est un peu ennuyeux pour M. Peters d’être à chaque instant interrogé pour savoir si chaque médiocre église qu’ils rencontrent n’est pas la cathédrale de Saint-Paul, ou pour le moins la lugubre enceinte de Newgate. Passer sur un pont, et que ce pont ne soit pas le pont de Londres, pas même celui de Waterloo, renferme un mystère incompréhensible ; entendre dire que Shot Tower, située du côté de Surrey, n’est pas le Monument, est chose trop renversante pour être supportée. Quant au théâtre Victoria, qui est illuminé avec une telle splendeur, que le vestibule paraît être l’entrée d’un pays féerique, Kuppins est si intimement convaincue que c’est Drury Lane, ou peut-être encore rien moins que le palais du Parlement ou Covent Garden, que les protestations des doigts de M. Peters ne sauraient déraciner cette illusion de son esprit.

Mais la course, après tout, touche à sa fin, et Kuppins, saine et sauve avec son bagage, descend devant le numéro 17 de Wellington Square, avec M. Peters et l’enfant trouvé. Ils pénètrent dans un élégant salon sur le devant, meublé d’une table à la Pembroke d’un brillant irréprochable, mais d’une complète vétusté, recouverte d’un tapis de laine aux couleurs du Royal Stuart ; d’une demi-douzaine de chaises en jonc, si neuves et reluisant d’un si beau vernis, qu’il est à craindre qu’elles ne s’attachent aux vêtements de la personne assez peu initiée à leur nature ou à leurs propriétés, pour se risquer à s’asseoir dessus ; d’un tapis de Kidderminster dont le dessin est d’une dimension à convenir aux besoins d’un hôtel de ville, mais qui paraît un peu disproportionné pour l’appartement de M. Peters, deux motifs et un quart de ce dessin suffisant pour couvrir la longueur entière de la pièce ; d’un manteau de cheminée orné d’une glace divisée en trois compartiments par des colonnes dorées de l’ordre corinthien, rehaussées d’ébène, et décoré en outre de deux petits chats en velours noir, de chaque côté, et d’un petit garçon en velours de diverses couleurs sur un petit cheval en velours brun au milieu.

Le matin du jour suivant, M. Peters annonça son intention de promener l’enfant trouvé dans la ville de Londres, pour lui montrer l’extérieur de Saint-Paul, le Monument, Punch et Judy, et autres curiosités appropriées à l’intelligence de son âge. Kuppins brûlait du désir d’aller visiter la femme à la face de porc, créature magnifique, qu’elle ne pouvait s’empêcher de se représenter comme la plus étonnante merveille de toute la capitale ; mais Kuppins devait rester au logis à son poste de maîtresse de maison, pour arranger et inspecter les rouages domestiques du numéro 17 de Wellington Square. Aussi l’enfant trouvé, magnifiquement paré d’une collerette blanche et d’une paire de bottines trop étroites, prit la main de son protecteur, et tous deux s’élancèrent pour leur excursion.

Dans tous les cas, Punch et Judy remportèrent la palme, selon le jugement du jeune gentleman, sur les merveilles de ce qu’il appelait le gros village.

Il n’existe peut-être pas une vue plus splendide que celle offerte par l’extérieur de Saint-Paul ; mais, d’un autre côté, il est beaucoup trop blanc, et l’enfant trouvé aurait mieux aimé voir le chef-d’œuvre de sir Christophe Wren relevé par quelques teintes de peinture fraîche avant d’être invité à l’admirer. Le Monument, sans doute, était vraiment admirable en lui-même ; mais à moins de pouvoir être perpétuellement perché sur son sommet, et perpétuellement exposé, à une épaisseur de cheveu près, à se précipiter sur le pavé au-dessous, cet édifice n’était pas beaucoup de son goût. Mais Punch, avec sa façon délicieuse et originale de s’énoncer, ses conversations familières d’un comique renversant avec Judy, et le drôle de chien plein de mélancolie, ayant une collerette autour du cou et une aversion évidente pour sa profession ; oh ! cela, vraiment, était un spectacle à voir continuellement et à exciter d’autant plus l’admiration qu’on le verrait davantage ; c’est ce qu’eût dit, sans aucun doute, l’enfant trouvé, s’il eût été familier avec le docteur Johnson, ce qui, heureusement, n’était pas, pour le repos de son esprit. Oh ! quel bonheur d’être né dans cette humble classe de la société où un homme peut descendre dans la tombe tranquillement sans avoir eu connaissance de Rasselas, et mourir sans avoir lu Télémaque ou Charles XII. Heureux enfant trouvé, qui n’a pas été condamné à recevoir une éducation libérale ! Ni déclinaison, ni conjugaison, ni longue division, ni pont aux ânes n’ont jamais rompu ton repos.

C’est une journée tout à fait pénible pour M. Peters, et il n’est pas fâché, quand, vers quatre heures de l’après-midi, après avoir fait faire à l’enfant trouvé le tour de la Banque d’Angleterre (le jeune gentleman s’obstinant à vouloir franchir les grands guichets massifs, dans le désir insensé de demander de l’argent), après lui avoir montré le vaste dos de la vieille dame de Threadneedle Street et la maison de correction, ils débouchent de Lombard Street pour atteindre un omnibus qui doit les ramener au logis. Mais comme ils viennent de sortir de la rue, l’enfant trouvé s’arrête malheureusement, et force M. Peters à faire de même.

Devant les portes à panneaux de glaces d’une superbe construction, qu’une plaque de cuivre annonce être la banque anglo-hispano-américaine, stationnent deux chevaux et un groom en bottes à revers et culotte de peau de daim. Il attend évidemment quelqu’un qui est dans l’intérieur de la banque, et l’enfant trouvé insiste vivement pour attendre aussi afin de voir le gentleman monter à cheval. Le complaisant agent y consent, et ils flânent sur le trottoir pendant quelques instants avant que les portes vitrées ne soient violemment ouvertes par un commis cravaté de blanc, pour donner passage à un gentleman qui a complètement l’air d’un étranger.

Il n’y a rien de bien remarquable dans ce gentleman ; ses gants, d’une couleur pâle de lavande, sont assurément d’un goût parfait ; la coupe de ses habits est une recommandation pour son tailleur ; mais que peut-il y avoir dans son apparition pour forcer M. Peters à s’appuyer sur le candélabre du réverbère ? Voilà ce qui est difficile à dire. Quoi qu’il en soit, M. Peters se cramponne au candélabre le plus voisin, et devient aussi blanc que la plus blanche feuille de papier qui sortit jamais de la boutique d’un papetier. Ce gentleman, qui n’est autre que le comte de Marolles, a mieux à faire que d’occuper ses beaux yeux bleus à regarder un si mince gibier que M. Peters et l’enfant trouvé. Il monte sur son cheval et le fait marcher au pas.

Aussitôt fait, M. Peters, abandonnant le candélabre, saisit l’enfant trouvé ébahi et s’élance sur les pas du cavalier. En un instant il se trouve dans le passage encombré par la foule devant Guidhall ; un cab vide passe près de lui, il lui fait signe de s’arrêter avec des gestes d’énergumène et saute dedans, sans se dessaisir de l’enfant trouvé. Le comte de Marolles est obligé de serrer un moment les rênes de son cheval pour lui faire éviter l’encombrement des cabs et des omnibus ; d’après l’instruction de M. Peters, l’enfant désigne le cavalier au cocher du cab, en lui enjoignant emphatiquement de suivre ce gentleman et de ne pas le perdre un instant de vue. Le conducteur fait signe qu’il a compris, fait claquer son fouet, et marche lentement derrière le cavalier qui a quelque difficulté à se frayer un chemin dans Cheapside. L’agent, dont le teint conserve encore une grande ressemblance avec le papier à écrire, regarde en dehors de la portière, comme s’il craignait que le cavalier qu’ils suivent ne vienne à s’évanouir comme un souffle dans l’air ou à disparaître par une trappe dans le cimetière de Saint-Paul. L’enfant trouvé suit des yeux ceux de son protecteur, puis les tourne vers M. Peters, et ne sait évidemment que penser de cet événement. À la fin, son patron retire sa tête de la portière et se parle ainsi à lui-même sur ses doigts.

« Comment peut-il se faire que ce soit lui, puisqu’il est mort ? »

Ceci est au-dessus de l’intelligence de l’enfant, qui évidemment ne comprend pas la portée de la question, et qui évidemment aussi n’a pas l’air de trouver tout cela de son goût, car il dit :

« Ne vous préoccupez pas de cela ; allons, vous dis-je, pas maintenant.

— Comment se peut-il que ce soit lui, continue M. Peters, élargissant la question. Quand je l’ai trouvé moi-même, mort, là dans cette bruyère et que je l’ai ramené au bureau de police, et que je l’ai vu ensuite ensevelir ? qui donc aurait pu être celui qui était à l’embranchement des quatre routes, trempé et gisant dans la boue, il y a cinq ans. »

Ce discours entièrement obscur ne se trouve pas convenir beaucoup plus à l’enfant que le premier, car il crie avec plus d’énergie que précédemment.

« Maintenant je vous dis et je vous le répète que cela ne m’amuse pas, père ; ne vous inquiétez pas de tout cela maintenant, s’il vous plaît. Qu’est-ce que cela signifie ? qui est mort il y a cinq ans, les habits trempés et gisant dans la boue, et à l’embranchement de quatre routes dans la bruyère ? Qui ? »

M. Peters met sa tête hors de la portière, et dirigeant l’attention de l’enfant trouvé vers l’élégant cavalier qu’ils suivent, dit sur ses doigts d’un air solennel :

« Lui !

— Mort, lui ? dit l’enfant, se serrant près de son père adoptif ? Mort ! et, ma foi ! il a l’air de se bien porter, malgré cela ; mais, continua-t-il, où sont les habits trempés, et l’embranchement des quatre routes et la boue, dans laquelle il gisait ? Je croirais presque qu’il porte un large vêtement pour cacher tout cela, n’est-ce pas ? »

M. Peters ne répond pas à cette question, mais semble réfléchir et, si l’expression peut être permise, penser tout haut sur ses doigts, comme c’était quelquefois son habitude.

« Il ne saurait positivement exister deux individus aussi ressemblants. Celui que j’ai trouvé mort était le même que celui que j’ai vu dans l’auberge, conversant avec la jeune femme ; et s’il en est ainsi, celui-ci est un autre, car le premier est mort, aussi sûr que des œufs sont des œufs. Quand les œufs cesseront d’être des œufs, ce qui, – continuait Peters en manière de raisonnement, – attendu qu’ils se vendent vingt pour un shilling venant de France, et qu’ils sont dangereux, si vous avez quelque prévention contre les germes à moitié couvés, n’est pas, malgré tout, vraisemblablement près d’arriver de quelque temps ; alors, seulement, celui que j’ai trouvé dans la bruyère reviendra de nouveau à la vie. »

L’enfant, le cou tendu, au risque de tirer son épine dorsale au point de rompre cette partie délicate de sa charpente osseuse, était trop affairé en dehors de la portière du cab, occupé qu’il était à ne pas perdre de vue le comte de Marolles, pour accorder aucune attention aux doigts de M. Peters. L’extérieur de Saint-Paul, et Punch et Judy, étaient bien sur leur chemin, mais n’offraient que des distractions peu intéressantes, comparées au délicieux plaisir de suivre un revenant monté sur un cheval et portant des gants de chevreau couleur de lavande.

« Il y eut une circonstance, continua l’agent plongé dans ses réflexions, qui me parut curieuse, lorsque je trouvai le corps de ce jeune gentleman. Qu’était devenue la cicatrice de la blessure faite par le souverain que la jeune femme lui avait jeté à la tête ? Je ne pus en découvrir la moindre trace, quoique je l’aie minutieusement cherchée, et cependant ce coup n’était pas de ceux qui ne laissent aucune cicatrice après six mois, ni même après six ans. J’ai eu la figure égratignée, quoique célibataire, et je sais ce qui en est au bout du compte, et l’embarras que l’on éprouve pour se tirer de là, en disant que l’on s’est amusé à jouer avec de petits chats irrévérencieux, et autres choses de ce genre ; mais pour ce qui est de cette entaille, d’un demi-pouce de profondeur, produite par l’arrête tranchante d’un souverain ? Si je pouvais seulement apercevoir son front, c’était justement au-dessus du sourcil, je pourrais la voir même avec son chapeau sur la tête. »

Tandis que M. Peters se livre à de telles réflexions, le cab continue sa course et suit le comte de Marolles en bas de Ludgate Hill, en traversant Fleet Street et le Strand, Charing Cross et Pall Mall, Saint James Street et Piccadilly, jusqu’à ce qu’il arrive avec lui au coin de Park Lane.

« Voici, dit M. Peters, où vivent les filous élégants ; très probablement il habite par ici ; voilà qu’il conduit son cheval comme s’il allait bientôt s’arrêter ; descendons. »

Sur quoi l’enfant trouvé communique le désir de M. Peters au cocher, et ils descendent de voiture.

Les prévisions de l’agent sont exactes ; le comte s’arrête, et, sautant de son cheval, jette les rênes au groom. Il arrive en ce moment qu’une voiture découverte, dans laquelle sont assises deux dames, passe se dirigeant vers Grosvenor Gate ; une des dames salue le banquier de l’Amérique du Sud, et comme celui-ci ôte son chapeau pour rendre le salut, M. Peters, qui ne regarde qu’une seule chose, voit très distinctement la cicatrice qui est le seul souvenir de cette rencontre dans l’auberge sur les bords du Sloshy.

Raymond dit en jetant les rênes au groom :

« Je ne monterai plus à cheval aujourd’hui, Curtis ; dites à Morgan de tenir prêt à huit heures l’équipage de la comtesse pour l’Opéra. »

M. Peters, qui ne paraît pas être un individu doué de la faculté d’entendre, mais qui semble vivement occupé à attirer l’attention de l’enfant trouvé sur les beautés architecturales de Grosvenor Gate, prend néanmoins bonne note de cette remarque.

L’élégant banquier monte les marches de son hôtel, à l’entrée duquel stationnent d’obséquieux valets, dont les livrées somptueuses et les superbes mollets remplissent d’admiration le jeune esprit de l’enfant trouvé.

M. Peters conserve une attitude très sérieuse tandis qu’ils s’éloignent ; mais enfin, quand ils ont à moitié descendu Piccadilly, il a recours de nouveau à ses doigts, et s’adresse en ces termes à son jeune compagnon.

« Que pensez-vous de tout cela, Slosh ?

— De quoi ? dit l’enfant trouvé, de l’individu en culotte de peluche écarlate qui a ouvert la porte, ou du fashionable revenant ?

— Du fashionable !

— Mais, je pense qu’il est remarquablement beau et de manières très élégantes, tout bien considéré ! dit résolument le précoce enfant.

— Oh ! c’est ce que vous pensez ? Le pensez-vous réellement, Slosh ? »

Slosh répète qu’il le pense.

M. Peters, dont la gravité ne fait que s’accroître, demande de nouveau :

« Oh ! c’est ce que vous pensez ? Le pensez-vous réellement, Slosh ? »

Et l’enfant répond comme précédemment. À la fin, M. Peters s’arrête brusquement pour la plus grande incommodité des passants, et dit :

« Je suis enchanté que vous le trouviez beau, Slosh ; et je suis enchanté que vous le trouviez élégant, ce qui, tout bien considéré, est une chose peu ordinaire. Je suis enchanté que l’air de sa personne vous convienne autant, parce que, Slosh, entre vous et moi, cet homme est votre père ! »

C’est au tour de l’enfant maintenant de se cramponner à un candélabre de réverbère. Avoir un revenant pour père, et, comme Slosh le remarque plus tard, un revenant qui porte des bottes vernies et qui vit, en outre, dans Park Lane, est suffisant pour ôter la respiration à tout petit garçon, pour si précoce qu’il puisse être et pour si super humainement aguerri qu’ait pu le rendre sa pratique des choses de la police. Après tout, l’enfant trouvé supporte le choc parfaitement bien, se rétablit de l’effet produit par l’information, et se retrouve dispos dans moins d’une minute.

« Je n’aurais pas voulu vous instruire de cela justement à présent, vous savez, Slosh, continue M. Peters, parce que nous ne pouvons pas prévoir comment cela va tourner, et si cette ligne de parenté peut nous servir dans nos projets. Il y a une affaire pendante depuis longtemps entre lui et moi que je veux éclaircir. Je puis avoir besoin de votre assistance, vous me la prêterez loyalement… Me la prêterez-vous, Slosh ?

— Mais, naturellement, dit ce jeune gentleman. Y a-t-il quelque récompense à espérer à son sujet, père ? – Il appelait toujours M. Peters, père, et n’était pas disposé à changer ses habitudes pour un phénomène quelconque de revenant, même du genre paternel, qui pouvait surgir subitement dans Lombard Street. – Y a-t-il quelque récompense à espérer à son sujet ? demande-t-il avec instance : les banquiers sont bons, je le sais, de nos jours. »

L’agent considéra les traits grêles et fins de l’enfant avec un regard scrutateur, particulier aux individus de sa profession.

« Alors, vous me servirez loyalement si j’ai besoin de vous, Slosh ? Je pense que vous serez peut-être obligé de sacrifier l’intérêt de famille dans l’affaire, savez-vous ?

— Pas un mot de tout cela, dit le jeune enthousiaste. Je pendrais ma grand’mère pour un souverain, et pour l’orgueil de l’avoir attrapée, si c’était une sorcière. »

« Les copeaux du vieux tronc sont du même bois, et il n’est que raisonnable de penser qu’ils ont la même fibre, rumine M. Peters tandis que l’enfant trouvé et lui roulent vers le logis dans un omnibus. Je pensais bien en avoir fait un petit génie, mais je ne savais pas qu’il y eût une telle disposition cachée venant de son père. Il sera la gloire de sa profession. Tendresse de cœur a causé la ruine de plus d’un agent, quand ayant la tête pour combiner de profondes ruses, il n’a pas le cœur assez dur pour les mettre à exécution. »

CHAPITRE III

LES CHEROKÉES REMARQUENT LEUR HOMME

Le Théâtre de Sa Majesté est particulièrement brillant dans cette soirée. Les diamants et la beauté resplendissent à tous les étages, dans les loges aux draperies couleurs d’ambre. Les stalles sont pleines et le parterre regorge ; dans le passage des élégants il n’y a pas une place ; vraiment, comme un gentleman le fait remarquer à un de ses voisins, si le Pandémonium est aussi encombré que cette salle, il a envie de se faire ministre méthodiste dans sa vieillesse, et de s’adonner à la fréquentation des réunions à thé.

Le gentleman qui fait cette remarque n’est autre ni plus ni moins qu’un membre distingué du club des Joyeux et le joueur aux dominos dont il a été question dans un chapitre précédent.

Il est debout et cause avec Richard. À le voir en ce moment, une lorgnette à la main, sa chevelure disposée d’une façon conforme aux usages de la société, et rappelant avec des modifications ce héros célèbre de l’almanach de Newgate, et d’un roman moderne, M. Jack Sheppard ; portant un habit de cérémonie, des bottes en cuir breveté, et le gilet blanc de rigueur, vous auriez cru, à le voir ainsi, qu’il n’a jamais été ivre-mort de sa vie.

Combien il est difficile, soit dit en passant, en observant un homme dans certaine phase de son existence, de deviner ce qu’il peut être dans une autre ! Je me demande souvent si le président de la chambre des communes n’a jamais chanté des chansons comiques. Il ne paraît pas qu’il l’ait jamais fait, mais il aurait pu le faire.

Ce gentleman est M. Percy Cordonner. Tous les Cherokées sont plus ou moins lettrés, et tous les Cherokées ont plus ou moins leur entrée dans tous les lieux de bonne compagnie, depuis le Théâtre de Sa Majesté jusqu’aux réunions de plaisirs et des membres du P. R. Mais quel motif amène ce soir Richard à l’Opéra, et qui est ce petit gentleman à côté de lui, qui n’a pas l’air d’un amateur de musique ?

« Sont-ils tous là ? demande Dick à M. Cordonner.

— Tous sans exception ; à moins que Splitters n’ait été incapable de s’arracher à sa fête nocturne mêlée de sang et de flammes du Bengale, au Vic. Sa pièce a été jouée quarante fois, et je suis fermement convaincu qu’il a assisté à chaque représentation, et qu’il s’arrache les cheveux quand les acteurs oublient les beautés du dialogue et restent confus. Ils ne sont pas confus, continue-t-il en tombant dans sa rêverie ; quand nos compositions sont à court de types, ils tombent sur eux et les mettent dehors.

— Vous êtes sûr alors qu’ils sont tous là, Percy ?

— Tous sans exception, vous dis-je. Je suis le délégué ; ils ont rendez-vous chez le marchand d’huîtres dans Haymarket ; vous savez, il y a une jolie fille et des huîtres fraîches de Colchester ; inutile de vous préoccuper d’un extra pour le citron, et vous pouvez lui presser la main quand elle vous donne votre monnaie. Ils doivent venir ici deux à la fois, pour poser leur marque sur le gentleman en question. Est-il déjà dans la salle, vieux camarade ? »

Richard se tourne vers le petit homme tranquille, qui est notre vieil ami M. Peters, et lui adresse une question ; celui-ci secoue la tête pour toute réponse.

« Non, il n’est pas encore ici, dit Dick. Jetons un coup d’œil sur le théâtre et voyons de quelle sorte d’étoffe est fait ce signor Mosquetti.

— Je le disséquerai, pour le principe, dit Percy ; et meilleur il sera, plus je le disséquerai, autre principe. »

La curiosité est vivement excitée par ce nouveau ténor à la réputation européenne. L’opéra représenté est Lucia, et l’apparition d’Edgardo est attendue avec anxiété. Bientôt le héros au jupon écossais et aux bottes à entonnoir fait son entrée. C’est un bel homme, à la figure pâle et au teint méridional ; ses manières sont aisées et indolentes ; sa voix est mélodieuse par elle-même ; ses notes amples vibrent et coulent avec douceur, sans le moindre signe d’effort. Quoique Richard prétende avoir l’œil sur le théâtre, quoique peut-être il essaye de diriger son attention de ce côté, sa figure pâle, son regard distrait et sa lèvre inférieure en mouvement, dénotent qu’il est extrêmement agité. Il attend le moment où l’agent de police lui dira : « Voilà le meurtrier de votre oncle ; voilà l’homme pour le crime duquel vous avez souffert et devez souffrir, jusqu’à ce qu’il soit traîné devant la justice. » Le premier acte de l’opéra paraît interminable à Dick le Diable, tandis que son philosophique ami, M. Cordonner, semble aussi froid qu’il aurait pu l’être à la vue d’un tremblement de terre, de la fin du monde, ou de quelque autre événement peu important de cette nature.

Le rideau est tombé sur le premier acte, quand M. Peters pose sa main sur le bras de Richard et lui montre une loge au premier rang.

Un gentleman, une dame et un petit garçon viennent justement de prendre leurs places. Le gentleman, comme il est de bon ton, tourne le dos à la scène et fait face à la salle ; il lève sa jumelle pour l’inspecter à loisir. Percy place sa lorgnette dans la main de Richard en prononçant un affectionné « courage, mon vieux ! » et l’observe, tandis que celui-ci regarde pour la première fois son plus mortel ennemi.

Cette figure calme, aristocratique et sereine est-elle celle d’un assassin ? Les yeux bleus fuyants et les lèvres minces et relevées ne sont pas faciles à distinguer à cette distance, mais on voit parfaitement à travers la lorgnette l’ensemble général du visage, et il n’y a pas de danger que Richard manque de le reconnaître, en quelque lieu et à quelque heure qu’il puisse le rencontrer.

M. Cordonner, après avoir passé longtemps en revue les charmes personnels du comte de Marolles, remarque avec moins de respect que d’insouciance que « ce bandit n’a nullement mauvais air, qu’il aurait fait un magnifique coquin haut placé dans un drame de la Porte-Saint-Martin. Figurez-vous-le en bottes à la hessoise, empoisonnant tous ses parents, et riant au nez de la police quand elle vient l’arrêter. »

« Le reconnaîtriez-vous, Percy ? demanda Richard.

— Au milieu d’une armée de soldats, portant tous le même uniforme, répliqua son ami. Il y a quelque chose qui empêche toute méprise dans cette figure pâle et mince. Je vais aller chercher les autres camarades afin qu’ils puissent se le rappeler quand ils le rencontreront. »

Par groupes de deux et de trois, les Cherokées arrivèrent dans le parterre, sous la conduite de M. Cordonner, qui, pour rendre service à un ami, s’efforçait de faire violemment une trouée pour atteindre l’endroit où se tenaient Richard et l’agent de police. L’un après l’autre, ils examinèrent longtemps, à travers la très puissante lorgnette qui facilitait leur inspection, les traits paisibles de Raymond de Marolles.

Ce gentleman ne songeait guère à ces amateurs, ou plutôt à cette bande dévouée de police, formée dans le but spécial de découvrir le crime qu’il était soupçonné d’avoir commis. L’un après l’autre, les Joyeux enregistrèrent son beau visage dans leur mémoire, et avec une cordiale poignée de main jurèrent à Richard de le servir, en n’importe quel endroit et en n’importe quelle circonstance, de près ou de loin, lorsqu’ils pourraient découvrir l’occasion de le faire. Et pendant tout ce temps le comte reste complètement impassible. Non tout à fait impassible cependant lorsqu’au second acte, il reconnaît dans Edgardo, le nouveau ténor, le héros de la soirée, son ancienne connaissance du Théâtre-Italien de Paris ; le choriste, l’imitateur, M. Paul Moucée. Cet habile artiste ne s’est pas soucié de reprendre un instrument qui, lui ayant servi une fois, a été jugé devoir être mis de côté, pour n’être plus jamais employé. En effet, ce signor Paolo Mosquetti n’est autre ni plus ni moins que le malpropre buveur de petits verres, le joueur aux dominos, le choriste à trente francs d’appointements par semaine. Son talent, qui le rendait capable de chanter un air en imitant dans la perfection le ténor du jour, lui a permis aussi, avec un peu de travail et un peu moins de verres de vin et de parties de dominos, de devenir, lui aussi, un ténor à la mode, dont les triomphes ont été consacrés à Milan, à Naples, à Vienne et à Paris.

Et pendant tout ce temps Valérie de Marolles a les yeux fixés sur la scène, semblable à celle où, il y a des années, elle a vu si souvent celui qu’elle aimait, et qu’elle ne devait plus revoir sur la terre. Cette faible ressemblance, cette similitude dans la démarche, dans la voix et dans les manières, que Moucée a empruntées à Gaston de Lancy, la frappe très fortement. La ressemblance n’est pas grande, excepté quand l’acteur s’applique à imiter l’homme auquel il ressemble ; dans ce cas, vraiment, comme nous le savons, il est remarquable ; mais n’importe quand, c’est assez pour porter un coup cruel à ce cœur désespéré, rempli d’affliction et de remords, dont toutes les pensées et tous les souvenirs ne sont que trop propres à réveiller ce passé terrible et toujours présent.

Cependant, les Cherokées expriment très franchement leur opinion sur le compte de M. de Marolles, et discutent divers plans pour le livrer à la justice. Splitters, à qui l’imagination, comme auteur dramatique, suggère toute espèce de moyens possibles, sans en donner un seul naturel, propose que Richard apparaisse au comte, déguisé en fantôme de l’oncle assassiné, à l’heure convenable de minuit, et confonde le scélérat dans la forteresse de ses crimes, c’est-à-dire dans Park Lane. Cette phrase est textuellement extraite d’un programme de spectacle aussi bien que toute cette très heureuse invention, les notions de justice de M. Splitters, distributives ou poétiques, étant complètement représentées dans la personne d’un gentleman prononçant un très long discours et armé de deux pistolets.

« Le boxeur est dehors, dit Percy Cordonner ; il désire jeter un coup d’œil sur notre ami, quand il sortira, afin de pouvoir le reconnaître. Vous feriez mieux de lui laisser lancer sa gauche entre les deux yeux de l’individu, Dick ; c’est la meilleure chance que vous puissiez avoir.

— Non, non, vous dis-je, Percy. Cet homme doit être enfermé où j’ai été enfermé. Cet homme doit boire jusqu’à la lie la coupe que j’ai bue quand j’étais assis sur le banc des criminels à Slopperton et que je voyais tous les yeux tournés vers moi avec exécration et horreur, et que je savais que mon innocence était impuissante à me conserver l’estime d’une seule des personnes qui me connaissaient depuis ma plus tendre enfance.

— Excepté des Joyeux, dit Percy. N’oubliez pas les Joyeux.

— Quand je les oublierai, c’est que j’aurai tout oublié de l’autre côté de la tombe, vous pouvez m’en croire, Percy. Non ; j’ai quelques amis solides sur la terre, et en voici un. »

Et il pose la main sur l’épaule de M. Peters, qui se tient calme à côté de lui.

L’opéra est fini, et le comte de Marolles et sa charmante femme se lèvent pour quitter leur loge. Richard, Percy, Splitters, deux ou trois Cherokées et M. Peters quittent le parterre pour se trouver à l’entrée des loges avant que la famille du banquier soit sortie.

L’équipage du comte de Marolles est appelé, et comme il se range devant la porte, Raymond descend l’escalier avec sa femme au bras, le petit garçon tient la main gauche de sa mère.

« C’est une splendide créature, dit Percy. Mais il y a quelque chose de diabolique dans ces beaux yeux noirs, et pour rien je ne voudrais être son époux, s’il m’arrivait de l’offenser. »

Pendant que le comte et la comtesse traversent l’espace qui est entre les portes du théâtre et leur voiture, un homme ivre s’approche d’un pas chancelant, et avant que les domestiques ou les policemen qui stationnent à côté puissent s’interposer, il trébuche contre Raymond de Marolles, et dans ce choc fait tomber le chapeau de celui-ci. Il le ramasse immédiatement et, murmurant une excuse d’ivrogne, il le rend à Raymond, qu’il regarde très fixement en plein visage, Cet événement passe inaperçu, et le comte est un gentleman trop accompli pour faire le moindre éclat. Cet homme était le boxeur.

Tandis que la voiture s’éloigne, il rejoint le groupe sous la colonnade, n’étant pas le moins du monde ivre cette fois.

« Je l’ai vu, monsieur Marwood, dit-il, et je jure de le reconnaître après quarante tours dans l’enceinte, ce qui est capable quelquefois d’enlever un peu du Cupidon à un gentleman. Le drôle n’a pas mauvaise mine après tout, et a l’air courageux. Il est légèrement bâti, mais il peut profiter de cette disposition quand il veut pour danser un quadrille assez propret autour du gaillard devant qui il est en présence, avec agilité et souplesse. J’ai vu l’entaille sur son front, monsieur Peters, comme vous m’aviez dit de la remarquer, dit-il en s’adressant à l’agent. Il n’a pas dû attraper cela dans une glorieuse lutte face à face, au moins elle ne vient pas d’un Anglais. Quand vous traversez l’eau, en fait d’antagonistes, vous ne savez pas ce que vous pouvez trouver.

— Le coup est d’une Anglaise, cependant, dit Richard.

— Cela s’explique maintenant. Ah ! voilà le terrible avec le sexe tendre, voyez-vous, monsieur : vous ne savez jamais où il a l’intention de vous frapper. Il ne possède pas les moindres principes de l’art, certainement, monsieur, mais, mon Dieu, comme il sait bien s’en passer ! »

Et le gaucher se frotta le nez. Il avait été marié dans les premiers jours de sa carrière, et avait l’habitude de dire que dix tours de corde autour du cou étaient une bagatelle pour un individu enfermé dans son parloir de derrière, quand sa femme a mis en défaut tout ce qu’il peut posséder d’éloquence, et est en train de marquer une douzaine d’éditions différentes des dix commandements sur son teint avec ses cinq doigts réunis.

« Allons, gentlemen, dit le boxeur hospitalier, que dites-vous d’une rôtie au fromage et d’une bouteille de bitter dans mon établissement ? Nous sommes si encombrés que nous serons obligés de nous tenir en bas, car l’entraîneur de Finsbury Fizzer est arrivé de Newmarket, et ses hommes sont occupés à écouter le récit de ses exploits pendant l’intéressante semaine dernière. Ils parlent de descendre la rivière mardi, pour le grand assaut entre lui et l’Alligator Atlantique, et l’animation est épouvantable ; notre demoiselle de comptoir a des ampoules aux mains à force de nettoyer les ustensiles. Retournons donc, gentlemen, pour voir la partie, et si vous avez quelque argent libre que vous vouliez placer sur le Fizzer, je puis vous assurer de décents avantages, car il est le favori. »

Richard secoue la tête. Il dit qu’il désirerait rentrer au logis près de sa mère, qu’il a besoin de causer avec Peters sur l’affaire du jour ; il donne une cordiale poignée de mains à ses amis, et comme ceux-ci se dirigent vers l’établissement du boxeur, il les accompagne jusqu’à Charing Cross, et les laisse à l’angle de la rue qui conduit dans le paisible quartier de Spring Gardens.

Dans la salle du club des Cherokées, cette nuit-là, les membres renouvelèrent le serment qu’ils avaient fait la nuit de l’arrivée de Richard et se constituèrent formellement en police secrète de Dick. »

CHAPITRE IV

LE CAPITAINE, LE CHIMISTE ET LE LASCAR

Dans le salon d’une maison située dans une petite rue débouchant sur Regent Street sont réunies trois personnes, dans la matinée du jour qui a suivi l’aventure de l’Opéra. Il serait presque difficile de se figurer trois personnes plus dissemblables entre elles que celles qui composent ce petit groupe. Sur un sofa, près de la croisée ouverte, par laquelle arrivent dans l’intérieur les brises de l’automne, en passant par-dessus des caisses de fleurs couvertes de la poussière de Londres, repose un gentleman dont le visage bronzé et barbu, le cachet militaire même de son costume négligé du matin, annoncent être un militaire. Elle est vraiment belle la figure de ce militaire, quoique tout à fait brunie par le soleil des tropiques, et recouverte en majeure partie par une moustache et une barbe noires qui voilent en quelque sorte l’expression de sa bouche, et dénaturent le caractère individuel de sa figure. Il est occupé à fumer une pipe à long tuyau de merisier, dont le fourneau repose sur le parquet. À une courte distance du sofa sur lequel il est étendu, un domestique indien est assis sur le tapis et surveille le fourneau de la pipe, prêt à le remplir quand il est épuisé, et il lance de temps en temps un regard sur le grave visage de l’officier, ayant un air d’affection profonde dans ses yeux noirs et doux.

Le troisième personnage, dans le petit salon, est un homme pâle, maigre, ayant l’air d’un savant ; il est assis devant un bureau placé dans un angle éloigné de la croisée, au milieu de papiers et de livres qui sont entassés en piles irrégulières sur le plancher autour de lui. Livres et papiers étranges ! des cartes mathématiques portant des figures comme jamais peut-être n’en imaginèrent Newton et Laplace ; des volumes aux reliures mangées par les vers, écrits dans des langues étrangères, depuis longues années mortes et oubliées ; mais tout cela paraît familier à cet homme pâle, dont les lunettes bleues sont penchées sur de grossiers caractères arabes, qu’il lit avec ardeur et avec autant d’intérêt qu’une jeune pensionnaire dévore le dernier roman paru. Par intervalle, il griffonne quelques figures, un signe algébrique, ou une phrase en arabe sur le papier qui est devant lui, puis s’acharne de nouveau sur le livre, ne levant jamais les yeux sur le fumeur ni sur le domestique indou. Bientôt le militaire, après avoir livré sa pipe à l’Indien pour la remplir, rompt le silence.

« Ainsi donc le grand monde de Londres, aussi bien que celui de Paris, commence à croire en vous, Laurent, » dit-il.

Le savant relève la tête de sur son ouvrage, et tournant ses lunettes bleues vers le fumeur, dit avec son ancienne et impassible manière :

« Comment feraient-ils autrement quand je leur dis la vérité ? Ceux-là (il montre la pile de livres et de papiers à côté de lui) ne se trompent pas ; ils demandent seulement à être bien interprétés. Je me suis quelquefois mépris ; je n’ai jamais été trompé.

— Vous établissez des distinctions subtiles, Blurosset.

— Pas du tout : si j’ai commis des erreurs dans le cours de ma vie, elles ont été causées par ma seule ignorance et par mon impuissance à bien comprendre le sens de ces ouvrages. Je vous répète qu’ils ne trompent pas.

— Mais en comprendrez-vous toujours bien le sens ? Sonderez-vous toujours les véritables profondeurs de cet abîme ténébreux de la science des anciens jours ?

— Oui, je suis dans la bonne voie ; je demande seulement à vivre assez pour arriver à la fin.

— Et alors ?

— Alors, il sera dans le cercle de ma propre volonté de vivre à jamais.

— Fi donc ! la vieille histoire, la vieille illusion ! Quelle chose étrange que les plus sages sur cette terre aient été dupes de cette idée !

— Assurez-vous que c’est une illusion avant de dire qu’ils en ont été dupes, capitaine.

— Vraiment, mon cher Blurosset, Dieu me garde de discuter avec un homme aussi instruit que vous sur un sujet aussi obscur. Je suis mieux sur mon terrain lorsque je soutiens un fort contre les Indiens, qu’à soutenir un argument contre le Grand Albert. Vous, néanmoins, persistez-vous toujours dans la croyance que ce fidèle Mujeebez que voici est d’une manière quelconque lié à ma destinée ?

— J’y persiste.

— Et cependant, c’est vraiment singulier, quels liens peuvent exister entre nous, dont les positions et les aptitudes sont si différentes ?

— Je vous dis de nouveau qu’il sera un instrument pour confondre vos ennemis.

— Vous savez qui ils sont, ou plutôt qui il est ? Je n’ai qu’un ennemi.

— Pas deux, capitaine ?

— Non, pas deux, non, Blurosset. Il n’en existe qu’un seul, sur lequel je voudrais assouvir une terrible et mortelle vengeance.

— Et pour l’autre ?

— Pitié et pardon ! Ne parlez pas de cela ; il y a des choses que, même aujourd’hui, je ne me sens pas la force d’entendre, et celle-là en est une.

— L’histoire de votre fidèle Mujeebez est une histoire bien singulière, n’est-ce pas ? demanda le savant, abandonnant ses livres et s’approchant de la croisée.

— Très singulière ! Son maître, un Anglais avec qui il vint de Calcutta, et à qui il était sincèrement attaché.

— Oh ! oui, je lui étais attaché, dit l’Indien en très bon anglais, mais avec un accent étranger très prononcé.

— Ce maître, un riche nabab, fut assassiné dans la maison de sa sœur par son propre neveu.

— Horrible et contre naturel… Le neveu fut-il pendu ?

— Non ; le jury rapporta un verdict de folie ; il fut envoyé dans une maison de fous où, sans doute, il est encore. Mujeebez n’était pas présent au procès, il avait échappé à la mort par miracle ; car le meurtrier, en entrant dans la petite chambre où il dormait, et en le trouvant en train de se lever, lui avait donné sur la tête un coup qui le mit pendant quelque temps dans un très dangereux état.

— Et vîtes-vous la figure du meurtrier, Mujeebez ? demanda M. Blurosset.

— Non, sahib. Il faisait nuit, je ne pouvais rien voir ; le coup m’étourdit ; quand je recouvrai mes sens, j’étais dans un hôpital où je restai pendant des mois. Le choc avait produit ce que les médecins appellent une fièvre nerveuse ; pendant très longtemps je fus absolument incapable de travailler ; quand je quittai l’hôpital, je n’avais pas un ami dans le monde ; mais la bonne dame, la sœur de mon pauvre maître assassiné, me donna de l’argent pour retourner dans l’Inde, où je fus quelque temps le kitmutghar d’un colonel anglais dans la famille duquel j’appris la langue, et que je ne quittai que pour entrer au service du bon capitaine. »

Le bon capitaine pose sa main d’une manière affectueuse sur la tête de son domestique, coiffée d’un turban blanc, avec le geste tout à fait protecteur avec lequel il aurait caressé un chien fidèle et favori.

« Ensuite, vous m’avez sauvé la vie, Mujeebez, dit-il.

— Je serais mort pour vous la sauver, sahib, répondit l’Indou ; une bonne parole pénètre profondément dans le cœur d’un Indien.

— Et il n’y avait aucun doute sur la culpabilité de ce neveu ? demanda Blurosset.

— Je ne puis le dire, sahib. Je ne connaissais pas la langue anglaise alors ; je ne pus rien comprendre de tout ce qu’on me dit, excepté que le neveu de mon pauvre maître n’avait pas été pendu, mais qu’il avait été enfermé dans une maison de fous.

— Le vîtes-vous, ce neveu ?

— Oui, sahib, le soir avant le meurtre. Il vint dans la chambre avec mon maître, quand je me retirais pour me coucher ; je ne le vis qu’une minute, car je quittais la pièce comme ils entraient.

— Le reconnaîtriez-vous ? demanda le savant.

— N’importe où, sahib. C’était un beau jeune homme aux yeux d’un brun clair et au sourire franc ; il n’avait pas l’air d’un assassin.

— C’est presque une règle sûre pour se méfier, n’est-ce pas, Laurent ? demanda le capitaine avec un amer sourire.

— Je ne sais ! Un cœur plein de noirceur trace sur la plus belle figure des lignes étranges, qui sont significatives pour un observateur attentif.

— Maintenant, dit l’officier en se levant et déposant sa pipe entre les mains de son vigilant domestique ; maintenant, à ma promenade à cheval du matin, et vous aurez la place libre pour vos scientifiques visiteurs, Laurent.

— Vous n’irez pas où vous rencontreriez probablement…

— Quelqu’un que je connais ? non, Blurosset. Plus le chemin est solitaire et plus je l’aime. Il me manque les jungles épaisses et la chasse au tigre, n’est-ce pas, Mujeebez ? Cela nous manque ; ne regrettes-tu pas les chasses d’autrefois dans l’Inde. »

Les yeux de l’Indou s’illuminent, tandis qu’il répond vivement :

« Oh ! oui, sahib. »

Le capitaine Lansdown, c’est le nom de l’officier, est d’origine française ; il parle parfaitement l’anglais, mais cependant il a un léger accent étranger. Il s’est distingué par un courage et des talents militaires merveilleux dans le Punjaub, et est venu passer en Angleterre un congé temporaire. Il est singulier qu’une si grande amitié puisse exister entre ce militaire impétueux, n’aimant que le danger, et le savant français, Laurent Blurosset, chimiste et pseudo-magicien, mais qu’elle existe, est chose tout à fait évidente : ils vivent dans la même maison, sont tous les deux servis par Egerton et le domestique indien de Lansdown, et sont constamment ensemble. Les exploits du capitaine dans l’Inde l’ont mis à la mode à Londres ; mais on le voit rarement dans ces cercles brillants, dans lesquels il a ses entrées, alléguant pour excuse sa santé délabrée, en réponse aux invitations sans nombre des duchesses et des comtesses.

Laurent Blurosset aussi, après avoir été le savant à la mode à Paris, fait rage en ce moment à Londres. Il est rare, cependant, qu’il passe le seuil de sa porte, quoique sa présence soit ardemment désirée dans des réunions scientifiques, où l’opinion est encore divisée, néanmoins, pour savoir s’il est un charlatan ou un grand homme. Les matérialistes rient de mépris, les spiritualistes croient. Son désintéressement, en tout cas, parle en faveur de sa sincérité : il ne veut accepter d’argent d’aucun de ses nombreux visiteurs ; il veut bien leur rendre service, dit-il, s’il le peut, mais il ne veut pas vendre la sagesse du Tout-Puissant. C’est une chose trop grande et trop solennelle pour en faire un objet de trafic. Ses découvertes en chimie l’ont rendu suffisamment riche, et il peut se permettre de rechercher la science dans le seul espoir de trouver la vérité pour récompense. Il ne demande pas de rémunération plus élevée que la gloire de découvrir la lumière qu’il cherche. Laissons-le donc à ses visiteurs impatients et curieux, tandis que le capitaine traverse lentement à cheval Oxford Street, en se dirigeant vers Edgeware Road, d’où il s’élance dans la campagne.

CHAPITRE V

LE NOUVEAU LAITIER DANS PARK LANE

Le poste d’aide de cuisine dans la maison du comte de Marolles n’est pas sans importance, et mistress Moper est considérée comme une personne de quelque conséquence dans la salle des domestiques. Le chef français, qui a son cabinet particulier où il élabore et perfectionne de savantes combinaisons culinaires, qu’il désigne sous le nom de plates quand il condescend à parler anglais, a naturellement des rapports très rares avec la domesticité de la maison. Mistress Moper est son premier ministre : il lui donne ses ordres pour l’exécution, et se rejette dans son fauteuil pour réfléchir à la création d’un plat, tandis que sa subordonnée rassemble pour lui les éléments vulgaires de son noble art. Mistress Moper est elle-même une excellente cuisinière, et, quand elle quittera le comte de Marolles, elle a l’intention d’entrer dans une famille où il n’y aura pas de domestique étranger, et veut avoir quarante livres par an et un salon exclusivement pour elle. Elle est maintenant à l’état de chenille, mistress Sarah Moper, et elle se contente de prendre le titre d’aide de cuisine, par intérim.

Le dîner des domestiques et le repas de la femme de charge sont terminés, mais les préparatifs pour le dîner des maîtres n’ont pas encore commencé et mistress Moper et Liza, la laveuse de vaisselle, profitent d’un moment de calme avant la venue de l’orage, et sont assises occupées à raccommoder des bas.

« Ma foi ! dit mistress Moper, mes doigts passent à travers et mes talons sont usés, je n’ai jamais le temps de faire une maille. Ici, n’y a pas une minute de libre pour une domestique en sous-ordre, et je ne veux plus garder cette position de subordonnée que pendant un an encore, ou mon nom n’est pas Sarah Moper. »

Liza, qui raccommode un bas noir avec de la laine blanche (ce qui produit même un effet plein de fantaisie), n’a évidemment aucune envie d’avancer une proposition comme celle-là.

« En vérité, mistress Moper, dit-elle, c’est la chose la plus vraie que vous ayez jamais dite ; c’est bon pour celles qui reçoivent des gages pour porter des robes de soie, et pommader leurs cheveux, et se mettre à la croisée pour regarder les équipages qui vont à Grosvenor Gate ; et ne me dites pas que les gardes du corps regarderaient indiscrètement en haut, si on ne les avait pas pareillement regardés en bas. (Et Liza devient tout à fait inintelligible en ce moment.) Cette maison, mistress Moper, peut être le Ciel pour les domestiques supérieurs ; mais, pour les inférieurs, c’est un endroit qui ressemble beaucoup à ce qu’on appelle comme une lettre de l’alphabet, et ce n’est pas moi qui la prononcerai. »

On ne sait pas jusqu’où ce style de conversation, entièrement révolutionnaire, eût pu aller, car en ce moment on entendit le bruit bien connu du tintement des bidons de lait dans la rue, et le cri des laitiers de Londres.

« Voilà Budgen avec le lait, Liza ; il y a eu une pinte de crème en trop dans le dernier compte, dit mistress Mellflower ; priez-le de descendre et de rectifier cela ; voulez-vous, Liza. »

Liza monte les marches de la cour, et parlemente avec le laitier ; bientôt celui-ci descend avec bruit, heurtant les barreaux de l’escalier de ses bidons ballottants. Il est complètement gauche avec ses bidons, ce laitier, et je crains qu’il ne répande plus de lait qu’il n’en vend, comme le témoigne le pavé de Park Lane.

« Ce n’est pas Budgen, dit Liza, en manière d’explication, comme elle l’introduit dans la cuisine. Budgen a été blessé à la jambe en trayant une vache qui a lancé un coup de pied quand les mouches la tracassaient, et il a envoyé à sa place ce jeune homme, qui est entièrement neuf à la besogne, mais qui est désireux de faire de son mieux. »

Le nouveau laitier entre dans la cuisine à la fin de ce discours, et, se débarrassant de ses bidons, déclare qu’il est disposé à réparer toute erreur dans le compte.

Il a tout à fait bon air, ce laitier ; sa tête est toute bouclée de cheveux d’un blond doré, ses sourcils étonnamment clairs, mais il a des yeux d’un brun noisette, qui forment un contraste très piquant. J’ose dire que mistress Moper et Liza ne lui trouvent pas mauvaise tournure, car elles l’invitent à s’asseoir, et la laveuse de vaisselle jette les bas noirs, avec lesquels elle était précédemment aux prises, dans le tiroir d’une table, et lisse à la hâte ses cheveux avec la paume de sa main. L’homme de M. Budgen ne paraît en aucune façon éloigné d’entamer une petite causerie amicale ; il leur dit combien il est neuf à la besogne, comment il n’aurait pas songé à choisir pour métier celui de nourrisseur, s’il avait connu sur cette profession tout ce qu’il sait aujourd’hui ; combien il entre de choses dans le commerce du lait, telles que la cervelle de cheval, l’eau chaude, la mélasse, et autres substances de ce genre qui répugnent à sa conscience ; comment il est nouveau à Londres et n’en connaît pas les rues, étant arrivé tout dernièrement du pays.

« De quel côté est votre pays ? demanda mistress Moper.

— Dans le Berkshire, répond le jeune homme.

— Ciel ! dit mistress Moper, jamais chose plus extraordinaire ; le pauvre Moper sortait du Berkshire et connaissait jusqu’au moindre pouce du pays, et je crois le connaître aussi bien. Quelle partie du Berkshire, monsieur… monsieur ?…

— Volpes, » insinua le jeune homme.

M. Volpes paraît, chose étrange à dire, entièrement embarrassé pour répondre à cette question si naturelle et si simple. Il regarde mistress Moper, puis Liza, et enfin les bidons. Ceux-ci semblent venir au secours de sa mémoire, car il répond très distinctement :

« Burley Scuffers. »

C’est maintenant au tour de mistress Moper d’avoir l’air déconcertée, et elle s’écrie :

« Burley !…

— Scuffers, réplique le jeune homme. Burley Scuffers, ville de marché à quarante milles de ce côté-ci de Reading. Les Chicories, domaine de sir Yorick Tristam, sont à un mille et demi de la ville. »

Il n’y a pas à contester une description aussi détaillée. Mistress Moper dit qu’il est singulier que toutes les fois qu’elle a été à Reading, – « et je voudrais avoir autant de souverains qu’il m’est arrivé d’y aller, » murmure-t-elle entre parenthèses, elle ne se souvient pas d’avoir jamais passé par Burley Scuffers.

« C’est une assez jolie petite ville cependant, dit le laitier ; il y a une avenue de tilleuls juste à la sortie de la grande rue appelée promenade des Charcutiers, qui est encombrée par la jeunesse le dimanche soir après l’office. »

Mistress Moper est complètement convaincue par cette description et dit que la première fois qu’elle ira à Reading pour voir la vieille mère du pauvre Moper, elle se fera un devoir d’aller à Burley Scuffers pendant son séjour.

M. Volpes dit qu’il le ferait s’il était à sa place et qu’elle ne pourra mieux employer ses jours de loisir.

Ils causent beaucoup du Berkshire, et puis mistress Moper raconte des faits très intéressants sur le défunt M. Moper et la résolution qu’elle avait prise (ce qui avait été une pensée bien consolante pour le pauvre homme sur son lit de mort) de ne jamais se remarier. Cela semble affliger le laitier, et il dit que les gentlemen seront vraiment bien aveugles sur leurs propres intérêts s’ils ne réussissent pas à la faire changer un jour de détermination. Et de façon ou d’autre (je ne suppose pas que les domestiques fassent souvent de semblables choses) ils viennent à causer de leurs maîtres et de leurs maîtresses. Le laitier semble prendre un grand intérêt à leur maître, et, oubliant dans combien de nombreuses maisons le liquide innocent qu’il distribue peut être réclamé, il reste les coudes appuyés sur la table de cuisine à écouter les observations de mistress Moper, et, de temps à autre, quand elle s’éloigne du sujet, il l’y ramène par une adroite question. Elle ne sait pas grand’chose sur le comte, dit-elle, car tous les domestiques qui les servent sont nouveaux ; ils n’ont amené avec eux de l’Amérique du Sud que deux personnes : le chef, M. Saint Mirontaine, et la femme de chambre française de la comtesse, Mlle Finette. Mais elle pense que M. de Marolles est très hautain et aussi fier qu’il est haut placé, et que madame est très malheureuse, quoiqu’il soit difficile de rien savoir de ce qui en est avec ces bouches closes, monsieur Volpes, et madame, ajoute-t-elle, a un air mélancolique qui est peut-être à la mode en France, que sais-je ?

« Il est Anglais le comte, n’est-ce pas ? demande M. Volpes.

— Anglais ! que Dieu vous bénisse, non pas. Ils sont Français tous les deux ; elle est d’origine espagnole, je crois, et ils ont vécu depuis leur mariage le plus souvent dans l’Amérique espagnole. Ils parlent toujours français entre eux, quand ils se parlent, ce qui, d’après le dire de ceux qui les approchent, n’arrive pas souvent.

— Il est très riche, je suppose, dit le laitier.

— Riche ! s’écria mistress Moper, l’argent que cet homme a gagné est, dit-on, fabuleux, et c’est un homme fort assidu aux affaires ; descendant à sa maison de banque tous les jours, il monte à cheval pour se rendre à la Cité aussi régulièrement que l’horloge qui sonne dix heures. Mon Dieu, soit dit en passant, monsieur Volpes, dit mistress Moper subitement, vous ne connaîtriez pas par hasard un groom provisoire, en connaîtriez-vous un ?

— Un groom provisoire ?… »

M. Volpes paraît considérablement embarrassé.

« Parce que, voyez-vous, le groom du comte, qui n’est pas plus haut que cette table de cuisine, je crois, s’est cassé le bras l’autre jour. Il se tenait suspendu aux courroies derrière le cabriolet, ne reposant ses pieds sur rien, selon l’habitude de ces petits garçons, quand la voiture a été heurtée par un omnibus, et son bras, arraché tout d’un coup de la courroie, a été cassé comme un morceau de cire à cacheter ; on l’a conduit à l’hôpital, et il reviendra aussitôt qu’il sera guéri ; car c’est une chose à considérer, qu’il est presque le plus petit groom du West End. Connaîtriez-vous un petit groom qui voudrait venir provisoirement ? »

Le jeune homme de M. Budgen paraît si vivement impressionné par cette question, que pendant une minute ou deux il est absolument incapable d’y répondre. Il appuie ses coudes sur la table de cuisine, sa figure cachée dans ses mains et ses doigts plongeant dans sa chevelure blonde, et quand il relève la tête, chose étrange, son teint pâle est animé d’une chaude rougeur, et ses yeux brun clair ont quelque chose de triomphant dans le regard.

« Rien ne saurait mieux tomber, dit-il, rien, absolument.

— Quoi, que le pauvre garçon se soit cassé le bras ? demanda mistress Moper d’un air étonné.

— Non, non, pas cela, dit le jeune homme de M. Budgen d’un air un peu confus ; ce que je veux dire, c’est que je connais un petit garçon qui vous convient parfaitement, le petit garçon le plus capable entre tous de faire l’affaire. Ah ! continua-t-il d’une voix plus basse, et d’arriver aussi par là au véritable but !

— Oh ! quant à ce qu’il y a à faire, répliqua mistress Moper, ce n’est pas considérable : il faut se tenir derrière la voiture, avoir l’air éveillé, et donner aux autres grooms la monnaie de leur pièce, quand ils attendent devant le Calting ou l’Anthinium ; où les grooms, auxquels les plus grands noms de la pairie sont aussi familiers que le boire et le manger, nous traitent d’un air de mépris, appelant la banque boutique et bureau de renseignements jusqu’à ce qu’ils aient excité la bile de notre garçon (qui a reçu des leçons pour sa guinée de Mawler de May Fair, et qui eût mieux fait de ne pas en prendre), et se moquent de nous quand, dans l’opération du change, nous donnons nos neuf pence à la livre comme une honnête maison, ou faisons ce misérable commerce, en nous contentant de faire en compensation, avec nos clients, un bénéfice de quatre deniers ? Ah ! continua tristement mistress Moper, ce n’est pas une fois que l’enfant est rentré à la maison avec un nez aussi gros que la tête d’un baby de six semaines, et avec des yeux dans un tel état, qu’on ne les distinguait plus, et qu’en mangeant son dîner, il avalait ses dents de devant, qui avaient été brisées dans sa bouche dans une lutte à coups de poing avec un garçon trois fois plus gros et plus grand que lui.

— Ainsi, je puis envoyer le petit garçon, et vous lui ferez donner la place ? dit le jeune homme de M. Budgen, qui ne semblait pas s’intéresser vivement à ce récit minutieux des exploits du groom blessé.

— Il peut présenter un certificat, je suppose ? demanda la dame.

— Oh ! ah ! assurément. Budgen lui donnera un certificat.

— Vous ferez bien comprendre à ce jeune homme, dit mistress Moper avec dignité, qu’il ne doit pas espérer rester toujours ici. Le salaire est bon, les repas sont réguliers, mais la position n’est que provisoire.

— Très bien, dit le garçon de M. Budgen ; il ne demande pas une place pour longtemps. Je reviendrai ce soir avec lui ; au revoir. »

Après ces très courts adieux, le laitier aux cheveux blonds et aux yeux noirs sort de la cuisine.

« Hum ! murmura la cuisinière, ses manières n’ont pas le poli de Londres. Je veux l’inviter à prendre le thé.

— Vraiment ! que Dieu me bénisse, s’écria soudain la laveuse de vaisselle, s’il n’est pas parti en laissant son joug et ses bidons derrière lui ; ma foi, de tous les laitiers extraordinaires que j’ai jamais vus, celui-ci est le plus extraordinaire. »

Elle l’aurait trouvé peut-être plus extraordinaire encore, ce laitier aux cheveux blonds, si elle l’avait vu héler un cab qui passait dans Brook Street, s’élancer dedans, se débarrasser de sa chevelure blonde, dont les boucles couleur d’hyacinthe appartenaient à l’objet désigné par le plus désagréable des mots, une perruque ; se débarrasser aussi de sa blouse en toile de Hollande, vêtement porté par les fournisseurs de lait, et faisant un paquet du tout, le fourrer dans la poche de sa veste de chasse, tandis que de l’autre main il arrange négligemment sa chevelure noire sur son front ; puis, se jeter dans un coin de la voiture, où il se livre en réfléchissant au plaisir d’un cigare, pendant, que son cocher se hâte dans la direction de ce temple transpontin d’Esculape, le cabinet de chirurgie de M. Darley. Dick le Diable vient de faire le premier mouvement dans cette terrible partie d’échecs qui va se jouer entre lui et le comte de Marolles.

CHAPITRE VI

LE SIGNOR MOSQUETTI RACONTE UNE AVENTURE

Dans la soirée qui suivit cette même après-midi dans laquelle Richard Marwood fit son premier et unique essai dans le commerce du lait, le comte et la comtesse de Marolles sont invités à une réunion musicale ; je vous demande pardon, aimable lecteur, j’aurais dû dire, comme vous savez, à une soirée musicale, dans l’hôtel d’une dame de haut rang, dans Belgrave Square. Londres est presque désert, et cette réunion est une des dernières de la saison ; mais il est heureux et frappant de voir, même quand Londres est désert, selon le dire des gens auxquels on accorde quelque autorité, combien de nombreux équipages splendides s’arrêtent sous la tente dressée au-dessus du perron de la porte de milady, quand elle annonce être chez elle, combien de femmes charmantes, en toilettes éblouissantes, y, descendent, embaumant l’atmosphère du soir de Belgrave des senteurs qui émanent de leurs tresses onduleuses et de leurs mouchoirs flottants garnis de point d’Alençon, et viennent se mêler au parfum des violettes d’automne qui se flétrissent dans des caisses de Dresde sur le balcon du salon, prêtant l’éclat de leurs diamants à la lumière du gaz devant la porte, et le feu de leurs yeux pour rehausser celui des diamants susdits, balayant la poussière d’automne et la rosée du soir de leurs riches vêtements de soie, merveilles de Lyon et de Spitalfields, et honorant le sol sur lequel elles marchent.

Ce soir-là, une rangée de croisées, au moins, de Belgrave Square est brillamment éclairée. Le mercredi musical de lady Londersdon, le dernier de la saison, a été inauguré avec éclat, par une scène chantée par la signora Scorici, du Théâtre de Sa Majesté et des concerts de la noblesse, et M. Argile Fitz Bertram, le célèbre baryton anglais, le plus bel homme d’Angleterre, vient d’ébranler le square avec le duo bouffe de la Cenerentola, dans l’exécution duquel, lui Argile, a si complètement enfoncé le gracieux ténor, le signor Mosquetti, que ce gentleman a sérieusement pensé à appeler en duel le baryton pour le lendemain matin ; idée qu’il eut mise à exécution si Argile Fitz Bertram n’eût pas été un terrible casseur, et l’élève favori de M. Angelo par-dessus le marché.

Le grand Argile lui-même, relevé à ses yeux par l’impasse désespérée où il s’est placé en faisant une cour toute platonique à une grasse duchesse de cinquante ans, passe comparativement inaperçu. L’événement de la soirée est le nouveau ténor, le signor Mosquetti, qui a bien voulu assister au mercredi de lady Londersdon. Argile, qui a la meilleure et la plus généreuse nature du monde, et dont la voix ample et sonore part d’un cœur aussi sain que ses poumons, se jette dans un fauteuil (qui craque un peu sous son poids, soit dit en passant) et permet à la duchesse de minauder avec lui, tandis que la rumeur circule dans l’appartement : Mosquetti va chanter. Argile regarde négligemment, ses yeux noirs à demi fermés, avec cette expression qui semble dire « Chante de ton mieux, mon garçon, mon gosier a des notes basses qui écraseront ta demi-octave de fausset, avant que tu puisses savoir où tu en es avec la Jolie Jeanne. Chante, mon garçon, je chanterai Scots wha hae tout à l’heure ; j’ai en bas des amis de l’Essex qui veulent t’entendre et le vent souffle du bon côté pour porter ta voix. Ils ne pourront t’entendre à cinq portées d’ici. Chante de ton mieux. »

Au moment où le signor Mosquetti va prendre sa place au piano, un laquais annonce le comte et la comtesse de Marolles.

Valérie, belle comme toujours, avec sa pâleur et son air froid habituels, est reçue avec un grand empressement par la maîtresse de maison ; elle est l’héritière d’une des plus anciennes et des plus aristocratiques familles de France, et, en outre, la femme d’un des hommes les plus riches de Londres, ce qui lui assure un excellent accueil dans Belgrave.

« Mosquetti va chanter, dit tout bas la maîtresse de la maison. Il vous charmera dans Lucia certainement. Vous avez perdu le duo de Fitz Bertram, il a été charmant ; tous les cristaux de la salle à manger ont été brisés, et le gaz des candélabres éteint ; il a été charmant, je vous assure. Il chantera après Mosquetti, la duchesse de C… en est éprise, comme vous savez. Je crois qu’elle lui envoie des bagues en diamants tous les matins, et le duc, dit-on, a refusé de répondre du compte qu’elle a fait chez Storr. »

La conquête de M. Fitz Bertram n’a pas un très grand intérêt pour Valérie ; elle incline sa tête hautaine, en élevant légèrement l’arcade sourcilière de ses yeux tout juste pour indiquer la surprise d’une personne bien élevée ; mais elle s’intéresse au signor Mosquetti, et profite du siège que son hôtesse lui présente près du grand piano d’Érard. Le morceau est terminé presque aussitôt qu’elle est assise, mais Mosquetti reste près du piano, occupé à causer avec un gentleman âgé, qui est évidemment un connaisseur.

« Je n’ai jamais entendu qu’un seul homme, signor Mosquetti, dit ce gentleman, dont la voix ressemblât à la vôtre. »

Il n’y a rien de bien particulier dans ces mots, mais l’attention de Valérie est apparemment éveillée par eux, car elle fixe profondément ses yeux sur le signor Mosquetti, comme si elle attendait sa réponse.

« Et cet homme, milord ? dit interrogativement Mosquetti.

— Ce pauvre garçon est mort. »

Valérie, en ce moment, pâle d’une pâleur plus grande que de coutume, écoute comme si toute son âme était suspendue aux paroles qu’elle entend.

« Il est mort, continua le gentleman ; il est mort jeune, à l’apogée de sa réputation, son nom était… Laissez-moi me souvenir. Je l’ai entendu à Paris la dernière fois. Son nom était…

— De Lancy, peut-être milord ? dit Mosquetti.

— C’était de Lancy, oui. Il avait dans la voix des notes d’un timbre particulier et très belles en même temps, et vous me paraissez avoir les mêmes. »

Mosquetti s’inclina beaucoup à ce compliment.

« C’est singulier, milord, dit-il, mais je doute que ces notes me soient tout à fait naturelles. Je suis un peu doué du talent d’imitation et à une époque de ma vie j’avais l’habitude d’imiter ce pauvre de Lancy, dont j’admirais beaucoup la manière de chanter. »

Valérie étreint si énergiquement son éventail fragile dans sa main nerveuse que le groupe de courtisans et de belles dames, du temps de Louis XIV, exécutant une danse quelconque sur un nuage bleu, sont broyés et mis en pièces, tandis qu’elle écoute cette conversation.

« J’étais, lorsque je connus de Lancy, simple choriste au Théâtre Italien de Paris. ».

Les personnes qui écoutent se rapprochent et forment un cercle autour de Mosquetti, qui est le lion de la soirée ; Argile Fitz Bertram dresse lui-même les oreilles et abandonne la duchesse pour entendre cette conversation.

« Un infime choriste, murmura-t-il à lui-même. Assiste-moi, Jupiter, je savais bien qu’il n’était rien du tout. »

« Cette passion d’imiter, dit Mosquetti, était si grande que j’acquis une espèce de célébrité dans l’intérieur du théâtre et même hors de ses murs. Je pouvais imiter de Lancy peut-être mieux que tout autre, car on disait que je lui ressemblais par la taille, la figure et l’ensemble général.

— En effet, dit le gentleman, vous ressemblez beaucoup à ce pauvre garçon.

— Cette ressemblance, un jour, donna lieu à une véritable aventure, mais je craindrais de vous fatiguer en vous la racontant. »

Il promena ses yeux autour de lui. Il s’éleva un murmure général.

« Nous fatiguer ! non ; vous nous enchantez, vous nous ravissez, vous nous charmez au-delà de toutes expressions ! »

Fitz Bertram déploie le plus d’énergie au milieu de tout ce monde ému et dit :

« Non, non ! »

Murmurant ensuite en lui-même :

« Assiste-moi, Jupiter, quel être désagréable !

— Mais l’aventure, racontez-la nous, je vous en prie ! disent les voix impatientes.

— Eh bien, ladies et gentlemen, j’étais un pauvre diable sans souci, fort paresseux, complètement satisfait de chausser une paire de bottes rouges à demi éculées et d’endosser une tunique verte en velours de coton, courte de manches, serrée au-dessous des côtes, et de marcher et de chanter au milieu d’un chœur avec cinquante autres individus aussi paresseux que moi, porteurs d’autres bottes rouges et d’autres tuniques de velours de coton, ce qui constitue, comme vous le savez, le costume de cour d’un choriste, depuis l’époque de Charlemagne jusqu’à celle de Louis XV. J’étais donc complètement heureux d’errer sur la scène, inconnu, sans être remarqué, mal payé, plus mal habillé, pourvu que, lorsque le chœur était fini, j’eusse ma cigarette, mes dominos et mon verre de vin. J’étais, un matin, en train de jouer cette éternelle partie de dominos (et jamais, je crois, dit Mosquetti entre parenthèse, malheureux n’avait eu si souvent le double-six dans les mains), quand on me dit qu’un monsieur demandait à me voir. Ceci me parut une trop bonne plaisanterie, un monsieur me demander. Ce ne pouvait être un huissier, car je ne devais pas un liard ; les marchands de Paris n’étant pas assez fous pour me faire crédit. C’était un monsieur, un personnage à la tournure vraiment aristocratique, beau, mais sa figure ne me convenait pas, affable, et cependant je n’aimais pas ses manières. »

Ah ! Valérie, c’est le vrai moment d’écouter.

« Il avait besoin de moi, disait-il, continua Mosquetti, pour terminer une petite affaire. Une folle jeune fille, qui avait vu de Lancy sur la scène et qui, le prenant pour le héros idéal d’un roman, n’était rien moins que décidée à jeter son cœur et sa fortune aux pieds de celui-ci, il fallait la désenchanter par n’importe quel stratagème qu’on pourrait imaginer. Les parents de la jeune fille lui avaient confié la direction de l’affaire à lui, son proche parent. Consentirais-je à l’aider, voudrais-je représenter de Lancy, et jouer une petite scène dans le bois de Boulogne pour ouvrir les yeux de cette jeune fille, pensionnaire étourdie ?… y consentirais-je, vu l’importance de la chose ? Il ne s’agissait que de jouer une petite scène de comédie en dehors du théâtre, et c’était pour un bon motif. J’y consentis, et le soir même, à dix heures et demie, dans les ténèbres d’une nuit d’hiver et des arbres dépouillés de leurs feuilles, je…

— Arrêtez, arrêtez, signor Mosquetti, s’écrient les auditeurs. Madame… madame de Marolles… de l’eau, des sels, votre flacon, lady Emily, elle s’est évanouie ! »

Non, elle ne s’est pas évanouie ; c’est quelque chose de pire qu’un évanouissement, cette agonie convulsive, dans laquelle se tord la fière créature, tandis que ses lèvres, d’une blancheur livide, articulent des paroles étranges et terribles.

« Empoisonné !… empoisonné !… et innocent !… et moi, vile dupe, méprisable insensée, j’étais une poupée entre les mains de ce démon. »

À ce moment même, M. de Marolles, qu’on a été appeler de la pièce voisine, où il était occupé à discuter une mesure financière avec des membres de la Chambre basse entre précipitamment.

« Valérie, Valérie, qu’arrive-t-il ?… » dit-il en approchant de sa femme.

Elle se lève… elle se lève avec un effort terrible, et le regarde en plein visage.

« Je croyais, monsieur, connaître le hideux abîme de votre âme noire jusque dans ses plus basses profondeurs ; je m’étais trompée ; ce n’est que de ce soir que je vous connais bien. »

Imaginez un langage énergique comme celui-là dans un salon de Belgrave, et vous pourrez alors imaginer l’étonnement des assistants.

« Bonté du ciel, s’écrie le signor Mosquetti, effaré.

— Quoi donc ? s’écrie vivement l’assemblée.

— Voilà bien l’homme dont je parlais.

— Qui ?… Le comte de Marolles ?

— L’individu penché sur la dame qui s’est trouvée mal. »

L’assemblée pétrifiée éprouve une nouvelle sensation de surprise, ou plutôt quelque chose qui lui ressemble.

Argile Fitz Bertram, tord sa moustache noire d’un air pensif, et dit tout bas :

« Assiste-moi, Jupiter, je savais qu’il y aurait du tapage ; je ne pourrai pas chanter Scots what hae et j’arriverai juste à temps pour ce souper du Café de l’Europe. »

CHAPITRE VII

LE SECRET D’OR EST DIVULGUÉ, ET LE VASE QUI LE RENFERMAIT EST BRISÉ

Le nouveau groom ou comme on l’appelait dans la cuisine, le groom provisoire, prend place dans la matinée qui suivit le mercredi de Lady Londersdon, derrière le cab du comte de Marolles, comme ce gentleman roule vers la Cité.

La figure pâle et calme de Raymond ne laisse rien percer, quoique la révélation du signor Mosquetti ait rendu sa position tout à fait critique. Jusqu’à ce jour, il avait gouverné Valérie d’une main puissante, et quoique n’ayant jamais subjugué l’esprit indomptable de la fière Espagnole, il avait au moins forcé cet esprit à exécuter ses volontés. Mais maintenant qu’elle connaît la fourberie dont elle a été le jouet, maintenant qu’elle sait que l’homme qu’elle adorait si ardemment ne la trahissait pas, mais qu’il a été victime de la trahison d’un autre ; que le sang dans lequel elle a souillé son âme, était le sang d’un innocent ; qu’arrivera-t-il si dans son remords et dans son désespoir elle ose tout, et révèle tout, qu’arrivera-t-il, alors ?

« Quoi donc, dit Raymond de Marolles, cinglant son cheval sur les oreilles avec un fouet élégant, qui mord bien, malgré son apparence frêle. Quoi donc, il ne sera jamais dit que Raymond de Marolles s’est trouvé en présence d’un dilemme sans trouver le moyen de le résoudre. Nous ne sommes pas encore vaincus et nous avons vu beaucoup de choses dans une vie de trente ans et pas le moindre danger. Jouez votre meilleure carte, Valérie, j’ai un atout à jouer dans la main quand viendra le moment ; jusqu’alors, pas un mot. Je vous dis, ma bonne femme, que j’ai des serres chez moi, et que je n’ai pas besoin de vos plantes rares de Covent Garden à deux pence la botte. »

Ces derniers mots sont adressés à une femme qui le prie ardemment de lui acheter un misérable bouquet de violettes, qu’elle tient levé pour tenter l’homme à la mode, en courant à côté des roues du cabriolet, qui marche très lentement en traversant le Strand.

« Violettes fraîches, monsieur. Faites-moi ce plaisir, monsieur ; deux pence seulement, rien que deux pence, monsieur, par charité. J’ai une pauvre vieille femme à la maison, qui n’est pas ma parente, monsieur, mais que je soigne ; elle est mourante, monsieur, elle meurt de faim et de vieillesse.

— Bah ! je vous répète, ma bonne femme, que je ne suis pas Lawrence Sterne en voyage sentimental, mais un homme d’affaires pratique. Je ne donne pas des biscuits aux poneys, et ne m’occupe pas d’empêcher de mourir de faim des vieilles femmes imaginaires ; vous ferez mieux de vous garer des roues, car si vous souffrez des cors, elles pourront probablement les endommager, dit le philanthropique banquier, de son ton le plus poli.

— Arrêtez, arrêtez ! s’écrie soudain la femme, avec une énergie qui fait presque tressaillir même l’insouciant Raymond. C’est vous, oui… Jim… non, non pas Jim ; il est mort, il n’est plus. Je le sais ; mais vous, vous le beau gentleman, l’autre frère, arrêtez, arrêtez, vous dis-je, si vous voulez connaître un secret, qui est en la possession de celle qui peut mourir pendant que je suis ici à vous parler : arrêtez, si vous voulez savoir ce que vous êtes et qui vous êtes ! arrêtez ! »

Raymond est ébranlé à ces dernières paroles.

« Ma bonne femme, ne vous démenez pas tant, tous les yeux du Strand sont fixés sur nous, nous ferons bientôt un rassemblement. Calmez-vous, attendez-moi dans Essex Street, je vais descendre au coin de la rue, et nous ne serons pas observés ; quelque chose que vous ayez à me dire, vous pourrez me le dire là. Un joli temps que celui-ci, pour les découvertes, murmure-t-il, qui je suis et ce que je suis ! c’est, probablement, le secret dont cette vieille radoteuse de folle de Peters l’aveugle faisait un si grand tapage. Qui je suis, et ce que je suis ! oh, j’ose croire que je vais me trouver être un grand personnage, à l’exemple du héros d’un roman de femme. C’est une pitié que je n’aie pas la marque d’une couronne derrière l’oreille, ou une main ensanglantée sur mon poignet. Qui je suis et ce que je suis ! Le fils d’un garçon tailleur, peut-être, ou d’un apprenti chimiste, que ses hautes relations ont empêché d’avouer ma mère. »

Il arrive pendant ce temps à l’angle d’Essex Street, et saute hors du cabriolet, jetant les rênes au groom provisoire, dont la figure éveillée, nous avons à peine besoin d’en informer le lecteur, révèle les traits du petit Slosh.

La femme l’attend, et après quelques instants d’une conversation animée, Raymond sort de la rue et ordonne à l’enfant de reconduire immédiatement le cabriolet au logis ; il n’ira pas dans la Cité, mais il va se rendre autre part pour une affaire particulière.

Si le groom provisoire est capable de la responsabilité qu’il assume, et s’il ramène le cabriolet au logis, je ne pourrais le dire ; mais je sais seulement qu’un très petit garçon, ayant une casaque en lambeaux beaucoup trop grande pour lui, et un chapeau défoncé, rabattu sur les yeux au point de cacher entièrement son visage à l’observateur qui passe, se glisse furtivement, tantôt à quelques pas derrière, tantôt à cent mètres de l’autre côté de la rue, disparaissant parfois dans l’ombre d’un couloir, apparaissant de nouveau plus tard au coin de la rue, mais ne perdant jamais de vue le comte de Marolles et la marchande de violettes, pendant que ceux-ci dirigent leurs pas du côté de Seven Dials.

Dieu nous garde de les suivre à travers tous les tours et détours de cet odorant quartier, dans lequel abondent, émanations nauséabondes, aspects dégoûtants et langage grossier ; May Fair et Belgrave s’en éloignent en frémissant, comme d’un malade qu’elles préfèrent laisser seul, et d’une maladie qui pourrait être guérie si l’on voulait, non par elles, nées pour des destinées plus hautes que de réparer des mécanismes dérangés, ou d’accomplir une révolution pour détrôner la monarchie légitime de la Famine et de la Fièvre, sans parler de l’impudeur, de la saleté, de l’ivrognerie, du vol et du meurtre. Quand John Jones, fatigué du monotone passe-temps de frapper le crâne de sa femme avec un tisonnier, viendra à Lambeth assassiner l’archevêque de Cantorbéry par amour de l’argenterie, ce sera le moment, aux yeux de Belgrave, de réformer John Jones ; jusque-là, nous trouvons dix mille fois préférable de nous occuper du Théâtre de Sa Majesté et du Tattersall, et John Jones (qui, indigne républicain, dit qu’il doit avoir aussi ses amusements) a pour passer le temps sa femme à assassiner et le choléra.

Le comte et la marchande de violettes s’arrêtent enfin ; ils ont traversé les rues pestilentielles, Raymond retenant son aristocratique respiration, fermant son odorat et ses oreilles patriciennes aux senteurs et aux bruits qui l’entourent. Ils arrivent enfin dans un passage sombre, devant une grande maison étayée d’un côté, aux tuyaux de cheminée mal assurés, qui semblaient ne se tenir debout que par manque d’unanimité entre eux pour la manière dont ils devaient tomber.

Raymond, quand la femme l’invite à entrer, regarde le sombre escalier d’un air méfiant, comme se demandant si son dernier jour serait arrivé ; mais à la prière de celle qui l’accompagne, il monte.

L’enfant, en large casaque et au chapeau rabattu, est à jouer aux billes avec un autre petit garçon, sur le carré du second étage, et a l’air d’avoir vécu là toute sa vie ; et cependant je suis intrigué de savoir qui a ramené le cab aux écuries derrière Park Lane ; j’ai peur que ce ne soit pas le groom provisoire.

Le comte de Marolles et son guide passent devant le jeune joueur, qui vient de perdre son second demi-penny, et montent jusqu’au sommet même de la maison en ruine, dans les greniers qui laissent pénétrer par moments une bise glacée quand le vent souffle violemment.

C’est dans un de ces greniers que la femme conduit Raymond ; sur un lit, ou une façon de lit, quelque chose fait de pièces et de morceaux, de paille et de guenilles, qui porte le nom de lit dans cette extrémité de la ville, est couchée la vieille femme que nous avons déjà vue dans Peters l’aveugle.

Huit années, plus ou moins, n’ont pas eu certainement pour résultat de rehausser les charmes de cette femme et il y a aujourd’hui sur son visage une expression plus terrible que celle d’une vieillesse misérable ou d’une ivrognerie de femme : c’est la mort qui répand sur son teint les nuances livides que de tous les cosmétiques d’Atkinson ou de Burlington Arcade ne parviendraient jamais à cacher. Raymond n’est pas venu trop tôt pour entendre un secret de ces lèvres de spectre. Il s’écoule un certain temps avant que la femme que nous avons appelée autrefois Sillikens puisse faire comprendre à la mourante qui est ce beau gentleman et ce qu’il désire ; et même quand elle a réussi à se faire comprendre entièrement, le langage de la vieille femme est rempli d’obscurité et bien capable de fatiguer la patience d’un homme plus complaisant que le comte de Marolles.

« Oui, c’est un secret d’or ; un secret d’or, eh, mon chéri. C’est quelque chose, d’avoir un marquis pour gendre, n’est-ce pas, mon chéri, n’est-ce pas ? marmotte la vieille sorcière moribonde.

— Un marquis pour gendre ! que veut dire cette vieille radoteuse idiote ? murmura Raymond ; le respect pour sa grand’mère n’étant pas un des traits les plus prononcés de son caractère ; un marquis ! Je crois bien que le vénérable auteur de mes jours tenait une auberge ou quelque établissement de ce genre. Un marquis ; le marquis de Gramby, très probablement.

— Oui, un marquis, continua la vieille femme. Qu’en dites-vous, mon chéri ? et il épousa votre mère, et il l’épousa à l’église de la paroisse, par une froide et sombre matinée de novembre ; et j’ai le certificat… Oui, marmotta-t-elle en réponse à un geste impatient de Raymond, j’ai le certificat, et je ne suis pas disposée à vous dire où il est ; non, non pas avant d’être payée. Je dois avoir pour ce secret de l’or, de l’or ! On dit que nous dormons plus à l’aise dans le cercueil en ayant de l’argent enterré avec nous ; moi j’aimerais à reposer en ayant jusqu’au cou des souverains d’or, des souverains nouveaux sortant de la Monnaie, pesant tout leur poids et non rognés.

— C’est bien, dit Raymond avec impatience ; votre secret ; je suis riche, et je puis vous le payer. Votre secret, vite.

— Eh bien, il n’y avait pas longtemps qu’il était marié avec elle, quand un changement survint, dans son pays natal, au-delà des mers, au loin, dit la vieille femme, étendant la main dans la direction de Saint Martin Lane, comme si elle croyait que le canal britannique coulât quelque part derrière ce passage. Un changement survint, et il recouvra ses droits. Un roi avait été renversé, et un autre roi était monté sur le trône ; et beaucoup de monde aussi avait été massacré dans les rues : il y avait eu une… je ne sais pas comment ils appellent cela, mais ils sont toujours à en faire. Ainsi donc, il rentra dans ses droits et redevint un homme riche et un grand personnage ; et sa première pensée fut de tenir secret son mariage avec ma fille ; c’était très bien, vous comprenez, d’avoir ma pauvre fille pour femme, pendant qu’il donnait des leçons, à un shilling le cachet, disant parlez-vous français, etc. ; mais alors il était marquis, et c’était bien autre chose. »

Cependant, ce récit devient tout à fait intéressant pour Raymond ; il l’est de même pour le petit garçon à la grande casaque et au chapeau rabattu, qui s’est transporté, pour les opérations de sa partie de billes, sur le carré extérieur à la porte du grenier.

« Il voulait que le secret fût gardé, et je le gardai pour de l’or. Je le tins caché même à elle, ma fille, votre mère, pour de l’or. Elle ne sut jamais qui il était ; elle croyait qu’il l’avait abandonnée, et elle se mit à boire. Elle et moi, nous vous jetâmes dans la rivière, un jour que nous étions ivres-folles et que nous étions ennuyées de vos criailleries. Elle mourut, ne me demandez pas comment, je vous ai déjà dit de ne pas me demander comment ma fille est morte ; je n’ai pas besoin de cette question pour me rendre folle. Elle mourut, et je gardai le secret. Pendant longtemps, ce fut une source d’or pour moi, et il avait coutume de m’envoyer régulièrement de l’argent pour le tenir caché ; mais, tout à coup, l’argent cessa d’arriver ; je devins furieuse, mais je gardai toujours le secret, parce que, voyez-vous, il n’est plus rien quand il est divulgué, et il n’y avait personne d’assez riche pour me le payer si je le lui confiais. Je ne savais où trouver le marquis ; je savais seulement qu’il était quelque part en France.

— En France ? s’écria Raymond.

— Mais oui, ne vous l’ai-je pas dit, en France ; c’était un marquis français. Un réfugié, comme on l’appelait quand il fit connaissance de ma fille, un professeur de Français et de mathématiques.

— Et son nom, son nom ? demande vivement Raymond. Son nom, femme, si vous ne voulez me rendre fou.

— Il se donnait le nom de Smith, quand il était professeur, mon chéri, dit la vieille avec un horrible et malicieux regard. Qu’allez-vous me donner pour le secret ?

— Tout ce que vous voudrez ; seulement, dites-le-moi, dites-le-moi avant que vous…

— Mouriez, oui, chéri, je n’ai pas de temps à perdre, n’est-ce pas ? Je ne veux pas vous faire un dur marché. Vous m’ensevelirez, jusqu’au cou, dans l’or.

— Oui, oui, parlez ! »

Il est presque sur elle et lève une main menaçante. La vieille femme ricane.

« Je vous ai déjà dit que ce n’était pas le moyen, chéri. Attendez un peu. Sillikens, donnez-moi ce vieux soulier, là, voulez-vous ? Regardez dedans, il y a une double semelle, et le certificat de mariage est entre les deux cuirs. J’ai marché sur ce papier pendant trente ans et plus.

— Et le nom, le nom ?

— Le nom du marquis était de… de…

— Elle se meurt ; donnez-moi de l’eau, s’écrie Raymond.

— De Ce… Ce… »

Les syllabes arrivent par hoquets convulsifs ; Raymond jette de l’eau sur la figure de la vieille.

« De Cévennes, mon chéri ; et le secret d’or est dit. »

Et le vase qui le renfermait est brisé !

Jette le lambeau de drap sur l’affreux visage, Sillikens ; agenouille-toi et prie que le ciel te soutienne dans ton extrême isolement, car la coupable dont l’âme s’est envolée pour paraître devant son créateur était ta seule compagne et ton unique appui, quelque faible que cet appui pût être.

Paraissez à la clarté du soleil, monsieur de Marolles ; ce que vous avez laissé derrière vous dans le grenier menaçant ruine, ébranlé par les bouffées glaciales d’un vent d’automne, soufflant par rafales, n’est rien de bien terrible à vos yeux.

Vous vous êtes accoutumé à envisager la mort bien avant ce jour ; vous avez affronté cette effrayante souveraine sur son propre terrain, et fait d’elle ce que votre politique vous fait faire de toute chose sur terre, vous vous l’êtes rendue propice.

CHAPITRE VIII

UN PAS DE PLUS SUR LA VRAIE PISTE

La localité dans laquelle nous devons maintenant conduire le lecteur, n’est pas d’un aspect très poétique, n’étant autre ni plus ni moins que la pharmacie et le cabinet de chirurgie de M. Auguste Darley, lequel temple d’Esculape est embaumé, dans cette après-midi d’automne, des parfums mêlés de cavendish et de tabac ordinaire, de rhubarbe de Turquie, de punch au wisky, d’essence de roses et de muffins, assemblage d’odeurs qui forment, ou plutôt qui luttent pour former un amalgame, chaque effluve particulière revendiquant son individualité, et restant suspendue en réalité (pour me servir du langage classique) à son crochet originel. En vérité, comme a coutume de le remarquer le jeune auxiliaire de notre ami Gus :

« J’aime l’odeur de l’eau des choux, parce que c’est un signe que le dîner sera bientôt prêt, et j’aime l’arôme du séné, parce que cela prouve que le commerce va bien ; mais quand vous amalgamez ces deux odeurs, elles me rendent malade, moi qui ai mangé plus de séné tout sec pour passer le temps, et ai croqué plus de pilules noires pour m’amuser, qu’aucun autre garçon de docteur de ce côté-ci de l’eau. »

Gus est assis dans le cabinet de chirurgie, jouant l’intelligent et surtout si intéressant jeu de dominos, surtout pour celui qui regarde avec notre connaissance du club des Cherokées Joyeux, M. Peters Cordonner. Une petite cruche, n’ayant aucun des caractères conventionnels d’une poterie, goulot et anse, et bouchée avec le foulard de M. Cordonner pour emprisonner les subtiles essences de la boisson qu’elle contient, est placée entre les deux gentlemen ; pendant que Percy, en qualité d’invité, est gratifié d’un véritable grand verre orné seulement de trois échancrures triangulaires sur son bord, Gus puisant le fortifiant liquide avec une tasse à crème, fendue, entourée de papier collé pour empêcher la séparation des deux moitiés, dont deux morceaux semblent parfaitement appartenir au vase de M. P. Cordonner. Devant un maigre feu, se tient agenouillée la jeune domestique du jeune chirurgien, faisant griller des muffins, et offrant aux deux gentlemen une curieuse étude de perspective anatomique et de raccourci, à laquelle pourtant ils ne prêtent pas la moindre attention, leurs facultés étant entièrement absorbées par les morceaux d’ivoire qui sont dans leurs mains et par la consommation, en partage égal, du punch au wisky.

« Voyons, Gus, dit M. Cordonner tout à coup, s’arrêtant au milieu de l’inglutition de sa boisson favorite, au risque de s’étrangler, ayant sur le visage une inquiétude aussi vive que ses paisibles traits étaient capables de la montrer : voyons, ce verre-là n’est pas celui qui vous sert dans l’exercice de votre profession, n’est-ce pas ?

— Comment ! mais c’est lui-même, certainement, dit son ami. Nous ne l’avons que depuis la moitié de l’été. Il ne convient pas aux malades parce qu’il est ébréché, mais je leur dis toujours, qu’après avoir eu une dent arrachée, – de la façon particulière dont je les arrache, – ajoute-t-il entre parenthèse, avec tout un arsenal de lancettes, forceps et clefs, pour dix-huit pence, ils n’ont pas le droit de se plaindre pour avoir à expectorer dans un verre fêlé. »

M. Cordonner devient pâle.

« Ils font cela ? dit-il, et résolument il lance sa dernière gorgée du délicieux breuvage par-dessus la tête de la donzelle agenouillée, avec une telle précision qu’il ne fait qu’effleurer ses papillotes. Ce n’est pas gentil de votre part, Gus, dit-il avec un doux reproche, de traiter ainsi un ami.

— Tout va bien, mon vieux, dit Gus en riant. Sarah Jane le lave, vous voyez. Vous nettoyez le verre et les ustensiles, n’est-ce pas, Sarah Jane ?

— Si je les nettoie ! répond la jeune domestique. Certes, monsieur, j’ai la prétention de le faire alors que je les essuie tout autour régulièrement avec mon tablier et que je souffle dessus pour les rendre brillants.

— Oh ! elle doit le faire comme elle le dit, ajoute piteusement M. Cordonner. Ne poussez pas plus loin vos investigations, Gus, vous ne faites qu’aggraver la chose. Oh ! pourquoi, pourquoi ai-je eu l’idée de faire cette question ? Pourquoi ne me suis-je pas souvenu ? C’est folie de songer à cette chose… que ce punch est délicieux !… et maintenant… »

Il appuie la tête sur sa main, ensevelit dans son mouchoir de poche son visage baissé sur sa poitrine, et reste calme.

Cependant la pharmacie n’est pas vide ; Isabelle est derrière le comptoir, très affairée au milieu de plusieurs bouteilles, d’une mesure en verre, d’un pilon et d’un mortier, confectionnant une ordonnance, une potion pour le rhume, d’après le latin de son frère. Cette prescription eût été un document embarrassant pour toute autre personne que Belle, car elle contenait, écrits en marge, des comptes de probabilité sur le Derby de l’année prochaine, des esquisses grossières de boxeur, et celle d’un plus jeune disciple de l’art de la boxe, surnommé William Whopping, crayonnées sur le dos du susdit ; mais tout cela n’arrête pas Belle. Elle se trouve à son aise au milieu des bouteilles, de la mesure, du pilon et du mortier, sachant parfaitement bien la manière de s’en servir.

Elle n’est pas seule dans la pharmacie ; un gentleman est accoudé sur le comptoir, il examine avec beaucoup d’attention les mains blanches en activité, et il a l’air de s’intéresser profondément aux progrès de la fabrication de la potion pour le rhume. Ce gentleman est le vieil ami de son frère, Dick le Diable.

Richard Marwood a beaucoup fréquenté le cabinet du docteur depuis la nuit où il a remis les pieds chez ses anciens amis ; il y a conduit sa mère et l’a présentée à miss Darley. Mistress Marwood a été enchantée des manières franches et de la beauté d’Isabelle, et a insisté pour la ramener dîner avec elle dans Spring Gardens. Ce petit dîner fut tout à fait communicatif, Richard étant, pour un homme condamné pour meurtre et qui s’est évadé d’un asile de fou, vraiment plein de gaieté. Il raconta à Isabelle toutes ses aventures, de façon que cette jeune fille riait et pleurait alternativement, donnant par là à la tendre mère de Richard des preuves très convaincantes de la bonté de son cœur ; et tous ensemble furent si enjoués et s’amusèrent tellement, que, lorsque onze heures sonnèrent, Gus sortit d’une discussion très épineuse (c’est-à-dire d’une altercation avec les Joyeux pour savoir si Gustave Hellas Esq., romancier satirique, écrivain de revues, méritait l’éreintement qu’il avait reçu dans le Pilori du vendredi) pour reconduire Belle au logis dans un cab, le petit trio, avant de se séparer, déclara simultanément que la soirée s’était passée comme par magie. Comme par magie ? Pourquoi la soirée, pour deux au moins des trois, s’était-elle passée comme par magie ? J’ai entendu parler d’un petit gentleman aux membres roses, ayant des ailes et un bandeau sur les yeux, qui, au dire de certaines gens, est aussi grand magicien que le Grand Albert ou le docteur Dee, qui a causé autant de malheurs et opéré autant de ruines à lui seul que tout l’horrible salpêtre extrait du sein de cette terre pacifique, qui produit le blé et porte des fleurs. Ce gentleman, je ne le mets pas en doute, présidait en cette circonstance.

Aussi la connaissance de Richard et d’Isabelle s’était transformée promptement en quelque chose qui ressemblait beaucoup à de l’amitié ; et en ce moment il est là, occupé à la regarder se livrant à l’occupation toute prosaïque de composer une potion pour la toux destinée à une vieille blanchisseuse aux croyances méthodiques. Mais c’est une fantaisie du susdit gentleman aux membres roses, de prêter son bandeau à ses victimes, et il n’est rien que puissent faire John, William, George, Henry, James ou Alfred, qui ne prenne un caractère de dignité ou de charme aux yeux de Jane, Élisa, Susanne et Sarah, ou vice versa. Bah ! ce n’est pas Mokannah qui porte le voile d’argent, c’est nous qui sommes épris de Mokannah, qui le revêtons de l’étoffe brillante qui le cache à nos yeux, et qui, en regardant ce gentleman à travers l’intermédiaire éclatant et éblouissant, persistons à le croire bel homme, jusqu’au moment où quelqu’un arrache le voile, et où nous tombons sur le pauvre Mokannah et le maltraitons, parce qu’il n’est pas ce que notre imagination en avait fait. Il est vraiment pénible pour Tom Jones, le fumeur, le buveur de bière, le joueur aux cartes, le tapageur, que Sophie veuille s’obstiner à l’élever au rang d’un dieu, et s’irrite ensuite contre lui parce qu’il est Tom Jones, le buveur passionné d’ale amère et le fumeur de mauvais tabac. Mais, advienne que pourra, le gentleman aux membres roses doit s’amuser, et j’ose affirmer que ses yeux sont assez clairvoyants derrière le bandeau qui les couvre, pour apercevoir les fous qui composent notre monde plein de sagesse.

« Vous pourriez donc avoir confiance en moi, Isabelle, dit Richard, vous pourriez avoir confiance en moi, malgré tout… malgré les égarements de ma jeunesse, et la flétrissure qui souille mon nom ?

— N’avons-nous pas confiance en vous, monsieur Marwood, de tout notre cœur ? répond la jeune fille en déguisant sa pensée sous le couvert d’une très vague généralité.

— Ne dites pas M. Marwood, Belle, cela sonne mal dans la bouche de la sœur de mon vieil ami. Tout le monde m’appelle Richard, et moi, sans vous en avoir jamais demandé la permission, je vous ai appelée Belle. Appelez-moi Richard, Belle, si vous croyez en moi. »

Elle le regarde dans les yeux, et garde un instant le silence ; son cœur bat beaucoup plus vite, si vite que ses lèvres peuvent à peine articuler les mots qu’elle prononce.

« Je crois en vous, Richard ; je crois que votre cœur est la bonté et la loyauté même.

— Pensez-vous alors qu’il soit digne de vous, Belle ? Je ne vous adresserais pas cette question si je n’avais maintenant espoir, oui, et non pas un faible espoir encore, de voir mon nom lavé de la tache qui le couvre. Si mon cœur a quelque espérance, Isabelle, cette espérance est pour vous seule. Pouvez-vous avoir en moi la confiance de la femme qui aime… confiance pendant la vie et jusqu’à la mort, au milieu de toutes les tristesses et de toutes les tourmentes ? »

J’ignore si les cantharides et la teinture de myrrhe et l’huile pour les cheveux, sont des ingrédients convenables pour une potion contre la toux, mais je sais qu’Isabelle les versa libéralement dans la mesure en verre.

« Vous ne me répondez pas, Isabelle ! Ah ! vous ne pouvez avoir confiance dans le criminel flétri, dans le fou évadé, dans l’homme que le monde appelle un meurtrier !

— Ne pas avoir confiance en vous, Richard ? Seulement quatre mots, et seulement un regard de ces yeux gris foncé, et cela suffit. Il y a beaucoup plus dans ces quatre mots et dans ce seul regard que je ne pourrais lire dans une douzaine de chapitres. »

Gus ouvre en ce moment la porte à moitié vitrée. « Allez-vous venir pour le thé ? demande-t-il. Sarah Jane est là enfoncée jusqu’aux yeux dans la graisse et les muffins ?

— Oui, Gus, cher vieil ami, dit Richard posant sa main sur l’épaule de Darley, nous allons venir immédiatement pour le thé, frère ! »

Gus le regarde d’un œil très étonné, lui secoue cordialement la main, et fait entendre un long coup de sifflet ; après quoi il s’approche du comptoir et examine la potion.

« Oh ! dit-il, je suppose que c’est pour cela que vous avez mis là dedans assez de laudanum pour empoisonner un petit régiment, hé, Belle ? Nous ferons peut-être aussi bien de jeter la potion par la croisée, car si elle sortait par la porte, je serais pendu pour vente de poison en gros. »

Ils formaient une très joyeuse réunion autour de la table à thé, et si personne ne mangeait de muffins, que M. Cordonner appelait des indigestions incorporées, ils riaient beaucoup et causaient encore davantage ; tellement que Percy déclarait que les facultés de son jugement étaient complètement bouleversées, et demandait qu’on l’informât si c’était Richard qui allait marier Gus, ou Gus qui était sur le point de s’unir à la jeune domestique, ou si c’était lui-même, Percy, qui devait contracter un mariage contre son inclination, chose qui, vu sa disposition facile, et aimant la paix, n’était pas si invraisemblable, ou, en un mot, pour user de son langage expressif, « pourquoi tant de tapage dans l’air ? »

Personne cependant ne prit la peine d’éclaircir les doutes de Percy Cordonner, et celui-ci absorba son thé avec une parfaite satisfaction, mais sans sucre, et dans un épais brouillard intellectuel.

« Il importe peu, murmura-t-il ; peut-être Richard devient-il ambitieux et veut-il être élu lord maire de la ville de Londres, et mes enfants alors liront ses aventures, dans un Pinnock à venir, qu’ils pourront comprendre. C’est une grande affaire que d’être enfant, et de comprendre ces sortes de choses. Quand j’avais six ans, je savais quelle femme avait épousé William Rufus, et combien de personnes avaient péri dans la peste de Londres. Je ne puis pas dire que cela me rendit plus heureux ou meilleur, mais j’ose affirmer que c’était un grand avantage. »

En ce moment, la sonnette de la porte de la pharmacie (sentinelle bruyante pour empêcher les petits larcins, donnant l’alarme si quelque jeune délinquant avait le désir de soustraire une bouteille d’huile de ricin, ou une pilule de calomel ou autre produit de ce genre, pour en faire son profit) retentit violemment, et notre vieil ami Peters se précipita dans l’officine, et de l’officine dans le salon, dans un tel état d’agitation, que ses doigts même semblaient hors d’haleine.

« De retour, » s’écria Richard, levant la tête avec surprise, car le lecteur doit être informé que M. Peters était parti seulement un jour avant pour Slopperton sur le Sloshy, afin de chercher de tous côtés des preuves contre cet homme, dont la parfaite image était ensevelie hors des murs de cette ville.

Avant que les doigts de M. Peters, qui était tout palpitant d’émotion, pussent former une réponse à l’exclamation de surprise de Richard, un gentleman à l’air très respectable, et dont l’apparence était presque cléricale, suivit l’agent dans le salon et s’inclina poliment devant la société.

« Je prendrai sur moi d’être mon propre introducteur, dit le gentleman, si, comme je le crois, j’ai l’honneur de parler à M. Marwood, ajouta-t-il, en regardant Richard, qui s’inclina affirmativement. Il est de notre intérêt à tous les deux, et du vôtre, monsieur, plus particulièrement, que nous fassions connaissance ; je suis le docteur Tappenden, de Slopperton. »

M. Cordonner, qui s’était discrètement retiré du groupe, comme pour ne pas s’immiscer dans une conversation confidentielle, fut assez imprudent pour essayer de choisir un livre dans la bibliothèque suspendue du jeune chirurgien, et en faisant un effort pour retirer le troisième volume de Ce Monsieur, réussit, comme d’habitude, à faire pleuvoir toute la collection littéraire sur sa tête vouée au malheur, et resta tranquillement dans la posture où il était, recouvert d’une neige de feuilles détachées des éditions à un shilling de Michel Lévy, et des fragments d’illustrations par Tony Johannot.

Richard parut un peu embarrassé de l’entrée du docteur Tappenden. Mais M. Peters donna avec ses doigts le renseignement.

« Il le connaît ! »

Et l’intérêt de Richard s’éveilla aussitôt.

« Nous sommes tous amis ici, je crois, dit le maître de pension, jetant un coup d’œil interrogatif autour de lui.

— Oh ! certainement, monsieur Dupont, répliqua Percy, l’esprit préoccupé en levant les yeux d’une des feuilles détachées qu’il avait ramassée pour la lire, parmi celles éparpillées autour de lui.

— Monsieur Dupont ! votre ami se donne le plaisir d’être facétieux, dit le docteur, tant soit peu indigné.

— Oh ! je vous en prie, excusez-le, monsieur, ce n’est qu’une absence d’esprit de sa part, répliqua Richard. Mon ami Peters m’informe que vous connaissez cet homme, cet incompréhensible et étrange scélérat, dont la mort supposée est si extraordinaire.

— Cet homme, soit celui qui est mort, soit celui qui occupe maintenant une position élevée dans Londres, a été pendant quelques années employé chez moi ; mais, malgré tout ce que notre digne ami l’agent peut dire, j’ai une tendance à croire que Jabez North, le professeur attaché à mon établissement, est celui qui est mort alors, et que c’est bien son cadavre que j’ai vu au bureau de police.

— Pas le moins du monde, monsieur, dit l’agent sur ses doigts rapides, pas le moins du monde ; cette mort a été une combinaison, d’un bout à l’autre, elle était trop bien arrangée pour être autre chose, et je fus un fou de ne pas voir qu’il y avait au fond de tout cela quelque chose de ténébreux à cette époque. On ne va pas se poser dans la campagne sur une hauteur aride au milieu d’une bruyère, avec des souliers aux semelles propres par une nuit d’orage, et une bouteille dans la main, nullement serrée, par des doigts détendus, mais seulement retenue, et vous le comprenez, placée là après coup ; sans apparence de cette étreinte convulsive, avec laquelle un homme mourant étreint l’objet sur lequel sa main s’est fermée. Je soutiens, que ce n’est pas ainsi qu’on agit, quand on ne peut supporter plus longtemps l’existence. C’était une combinaison, un plan, que peu de gens seraient capables d’ourdir en dehors de cet homme ; et cet homme est le professeur, vôtre employé, et le mort fut placé là pour arrêter toutes les recherches, et pendant que vous vous lamentiez et que vous gémissiez sur ce pauvre jeune innocent, M. Jabez North faisait le beau, et captivait une magnifique héritière, avec votre argent ou avec l’argent de votre banquier, celui-ci ayant dû supporter la perte des chèques fabriqués.

— Mais la ressemblance ? dit le docteur Tappenden. Cet homme mort était le vrai portrait de Jabez North.

— Très probablement, monsieur, il y a là-dessous quelque mystère, et quelques coïncidences dans cette existence, comme dans vos livres d’histoire, à trois demi-pence le volume, qui vous embarrassent pendant trois jours et deviennent clairs plus tard.

— Bien, continua le maître de pension, du moment où je verrai cet homme, je reconnaîtrai si c’est bien celui que nous voulons découvrir. S’il en était ainsi, je pourrais prouver une circonstance qui serait d’un grand poids, monsieur Marwood, pour démontrer qu’il a commis l’assassinat de votre oncle.

— Et cette circonstance ? » demanda vivement Richard.

Mais ce n’est pas encore le moment pour le lecteur de la connaître. Aussi quitterons-nous la petite réunion du cabinet de chirurgie de Friar Street, occupée à éclaircir cette affaire, ce qu’ils firent avec un si grand intérêt, que le matin les surprit causant sur le même sujet, M. Percy Cordonner toujours enseveli dans son coin sous la neige des feuilles détachées, dans lesquelles il lisait les pages les plus ravissantes d’une littérature variée, alternant entre Charles Dickens, George Sand, Harrison Ainsworth et Alfred de Musset, avec la plus délicieuse et la plus enivrante confusion.

CHAPITRE IX

LE CAPITAINE LANSDOWN ENTEND PAR HASARD UNE CONVERSATION QUI PARAÎT L’INTÉRESSER

Laurent Blurosset faisait rage dans le West End de Londres. Que cherchent-ils, ces habitants blasés du West End, si ce n’est une émotion ? Une émotion, obtenue par n’importe quel moyen. Si Lauret Blurosset était un magicien, cela n’en valait que mieux, s’il s’était vendu au démon, cela n’en valait que mieux encore, et n’en était que plus piquant. C’était quelque chose qui approchait presque d’une sensation, que de faire une visite matinale à un gentleman qui avait fait un pacte avec Satan, ou qui avait mis son nom sur un morceau de papier timbré, payable à vue à Lucifer lui-même ; et puis il existait une chance, une ombre de probabilité, si faible qu’elle fût, de rencontrer le maître du gentleman qu’on allait voir, et combien de délices pouvait procurer cette rencontre ! Comment devait faire ce seigneur-maître, pour visiter Marlborough Street ? avait-il un passe-partout de la porte d’entrée ? ou laissait-il sa carte au domestique, comme tout autre des gentlemen, ses élèves et ses associés ? surgissait-il d’une trappe sous le tapis de Bruxelles du salon ? ou bien se glissait-il par un panneau à coulisse de Wouwermans qui ornait les murs ? De toute façon, une visite au mystérieux chimiste de Marlborough était la meilleure chose à faire, pour terminer cette ennuyeuse saison de Londres, et M. Laurent Blurosset était considéré comme une distraction beaucoup plus attrayante que l’Opéra.

C’est dans l’obscurité grandissante de cette soirée, où il y avait une si grande animation, dans le petit cabinet de chirurgie, dans Friar Street, qu’un équipage entièrement fermé s’arrête devant la porte de M. Blurosset, et qu’une dame, enveloppée d’un voile épais, descend de la voiture. La tête gracieuse, mais hautaine, est une tête de notre connaissance : c’est Valérie, qui, dans la profondeur de son affliction, vient vers l’homme qui est en partie l’auteur de cette affliction.

Elle est introduite dans un petit appartement sur le derrière de la maison, moitié cabinet d’étude, moitié laboratoire, encombré de livres, de manuscrits, de creusets et d’instruments de mathématiques. Sur une petite table, près du feu qui brûle tristement dans la grille, sont jetées sans ordre, les cartes bien connues, les cartes qui prophétisèrent, il y a huit ans, la mort du roi de pique.

La pièce est vide quand elle y pénètre, et elle s’assied dans les ténèbres épaisses, car il n’y a d’autre lumière que la flamme vacillante du triste feu.

Quelles sont ses pensées, pendant qu’elle est assise dans l’obscurité de cet appartement silencieux ? Qui le dira ? Quelle profonde forêt, quelle immense étendue d’océan, quelle île déserte est plus morne que l’arrière-appartement d’une maison de Londres, dont la croisée laisse voir pour horizon un mur grisâtre et élevé ou quelque phénomène de végétation, lugubre, desséché par la fumée, fantastique, que nul autre sur terre que le propriétaire ne s’avisa jamais d’appeler un arbre ?

Quelles sont ses pensées dans cette pièce à l’aspect désolé ? Quel peut être le sujet de ses pensées, si ce n’est celui qui a occupé son esprit depuis huit années écoulées, le souvenir de l’homme qu’elle aimait et qu’elle a tué. Et il était innocent ! Aussi longtemps qu’elle a été convaincue de sa culpabilité, de sa cruelle et amère trahison, il lui a paru un sacrifice, ce crime de la nuit de novembre. Aujourd’hui il prend une autre couleur, c’est un meurtre, et elle a été une pitoyable marionnette dans les mains d’un démon, passé maître.

M. Blurosset entre dans l’appartement, et la trouve seule avec ses pensées.

« Madame, dit-il, j’ai peut-être l’honneur de vous connaître ? »

Il reçoit de si nombreuses visites de belles personnes que celle-ci, dont il ne peut voir la figure, peut bien être une de ses anciennes clientes.

« Il y a huit ans que vous m’avez vue, monsieur, réplique-t-elle. Vous m’avez oubliée très probablement.

— Vous oublier, vous, madame, peut-être, mais non votre voix, elle est de celles qu’on n’oublie pas.

— Vraiment, monsieur, et pourquoi donc ?

— Parce que, madame, elle porte avec elle un accent particulier auquel je ne puis me méprendre en qualité de physiologiste. C’est la voix d’une personne qui a souffert.

— C’est vrai !… c’est bien vrai !

— D’une personne qui a souffert au-delà de ce que souffre ordinairement une femme.

— Vous avez raison, monsieur !

— Et maintenant, madame, que puis-je faire pour vous ?

— Rien, monsieur, vous ne pouvez faire autre chose que ce que pourrait faire aussi bien que vous le plus ordinaire pharmacien de la ville, en consentant à me vendre une once de laudanum.

— Oh ! nous en revenons à la même idée, dit-il avec une teinte de sarcasme dans l’accent de sa voix. Je me souviens qu’il y a huit ans…

— Je vous demandai les moyens de mourir. Je ne dis pas que j’eusse alors le désir de mourir ; en ce moment même, je ne l’ai pas… j’avais un but dans la vie, et ce but, je l’ai encore. »

Tandis qu’elle prononce ces paroles, celui qui habite avec Blurosset, le militaire indien, le capitaine Lansdown, est entré dans la maison au moyen de son passe-partout, il est arrêté, en traversant le vestibule, par le son des voix qui arrive à lui de l’intérieur par la porte entr’ouverte du cabinet d’étude. Je ne prétends pas justifier une conduite aussi indigne d’un officier et d’un gentleman ; mais le capitaine s’arrêta dans l’ombre de l’antichambre, et écouta la voix de la personne qui parlait, comme si la vie et la mort étaient renfermées dans ses paroles.

« J’ai encore, disais-je, un but dans la vie, un but solennel et sacré : celui de protéger un innocent. Quelque grande coupable que je puisse être, je remercie le ciel de m’avoir encore donné le pouvoir de protéger mon fils.

— Vous êtes mariée, madame ?

— Je suis mariée. Vous savez cela aussi bien que moi, monsieur Blurosset. L’homme qui me conduisit la première fois chez vous doit avoir été, sinon votre complice, du moins votre collaborateur. Il vous révéla son plan, sans aucun doute, pour obtenir votre assistance dans ses projets. Je suis mariée à ce scélérat… scélérat tel que je ne crois pas que le ciel en ait jamais éclairé de pareil.

— Et vous voudriez protéger votre fils, madame contre son père… »

Le visage du capitaine Lansdown brille dans l’ombre d’une pâleur aussi livide que celle qui couvre la face de Valérie elle-même, tandis qu’elle regarde fixement M. Blurosset, à la lueur vacillante du feu.

« L’homme à qui je suis mariée n’est pas le père de mon fils, dit Valérie, d’une voix froide et calme.

— Comment, madame ?

— J’étais mariée auparavant, continua-t-elle. Le fils que j’aime si tendrement est le fils de mon premier époux. Le seul motif pour lequel votre digne collaborateur, M. Raymond de Marolles, trempa ses mains dans le sang innocent, était d’acquérir une grande fortune. Il la possède, et il est satisfait… Mais il ne la gardera pas longtemps.

— Et votre projet, en venant me trouver, madame ?

— Est de vous accuser. Oui, monsieur Blurosset, de vous accuser de complicité dans le meurtre de Gaston de Lancy.

— Complice d’un meurtre !

— Oui, vous m’avez vendu du poison… vous saviez à quel usage était destiné ce poison… vous étiez dans le complot, l’infâme et satanique complot qui devait plonger mon âme dans un enfer. Vous me prédites la mort de l’homme que j’avais l’intention de tuer ; vous en inspirâtes l’idée à mon cerveau dérangé, vous mîtes l’arme dans ma coupable main ; et, pendant que j’endurais toutes les tortures que le ciel inflige à ceux qui méconnaissent ses lois, vous étiez libre. Non, monsieur, vous ne resterez pas libre. Joignez-vous à moi pour accuser cet homme, aidez-moi pour le traîner devant la justice ; ou, par le ciel qui nous éclaire, par le sang qui anime mon cœur brisé, par la vie de mon unique enfant, je jure de vous accuser. Gaston de Lancy ne doit pas rester sans être vengé par la femme qui l’a aimé et qui l’a tué. »

Le nom de l’homme qu’elle a si tendrement et si passionnément aimé a sur elle une puissance que ne saurait avoir nul autre souvenir sur terre, et elle éclate en un torrent de larmes brûlantes.

Laurent Blurosset considère silencieusement cette explosion de douleur ; peut-être l’étudie-t-il comme un homme de science, et peut-il calculer combien de temps elle durera.

L’officier de l’armée des Indes, dans l’ombre du vestibule, est plus impressionné que le chimiste philosophe, car il tombe à genoux sur le seuil de la porte et cache dans ses mains son visage pâle.

Il y eut un silence de cinq minutes à peu près. Un silence qui parut terrible, n’étant interrompu que par les sanglots déchirants de cette femme désespérée. À la fin, Laurent Blurosset prend la parole ; il parle d’un ton qu’elle n’a jamais entendu auparavant, et qui n’a jamais été ouï peut-être de personne ; un ton si extraordinaire pour lui et si en dehors de ses habitudes, qu’il est, en quelque sorte, transformé en un homme nouveau.

« Vous dites, madame, que je suis le complice de cet homme. Mais, qu’en savez-vous ? ne pouvez-vous supposer qu’il n’a pas daigné condescendre à me prendre pour complice ? que ce gentleman, qui, devant tous ses succès dans la vie à sa scélératesse seule sans secours étranger, ait eu une confiance considérable dans ses propres talents, et ne m’ait pas jugé digne de l’honneur d’être son complice ?

— Comment, monsieur ?

— Non, madame, Laurent Blurosset n’était pas un homme assez habile pour que le brillant aventurier parisien, Raymond de Marolles, le prit comme son collaborateur. Non, Laurent Blurosset était purement un philosophe, un physiologiste, un rêveur, un être tant soit peu fou, et seulement un misérable jouet dans les mains de l’homme du monde, du chevalier de fortune, de l’impudent et audacieux Anglais.

— Un Anglais ?

— Oui, madame, c’est un des secrets de votre mari ; il est Anglais. Je n’étais pas assez habile pour être le complice de M. de Marolles ; je ne l’étais pas trop, dans son opinion, pour devenir sa dupe.

— Sa dupe ?

— Oui, madame, son mépris pour le savant était extrême ; j’étais un automate utile, rien de plus. Le chimiste, la physiologie, l’homme dont la tête avait grisonné à la poursuite de la science d’induction, dont les nuits et les jours avaient été consacrés à l’étude des grandes lois de la cause et de l’effet, était dans les mains de ce chevalier de fortune un jouet, aussi peu capable d’approfondir ses motifs, que la poupée de bois l’est de deviner ceux du bateleur qui tire les ficelles qui la font danser. Ainsi pensait Raymond de Marolles, l’aventurier, le coureur de fortunes, le voleur, l’assassin.

— Quoi, monsieur, vous le connaissez donc ?

— Jusques dans les replis les plus noirs de son cœur, madame. Vraiment la science serait un mensonge, la sagesse une chimère, si je n’avais lu à travers le masque superficiel de ce bas et fastueux aventurier, aussi bien que je puis lire les mots écrits dans les livres que voilà, à travers la mince apparence de caractères étrangers. Moi, sa dupe, comme il le croyait, moi, le savant fou dont les travaux le faisaient rire, même pendant qu’il cherchait à profiter de leur secours, je riais de lui, à mon tour, je lisais tous ses projets et je l’ai laissé rire et mentir, jusqu’au jour où il me plaira de lever le masque et de lui dire : « Raymond de Marolles, charlatan ! menteur ! fou ! dupe ! dans le combat entre la sagesse et la fourberie, la déesse aux yeux bleus est triomphante. »

— Mais quoi, monsieur, vous êtes alors doublement meurtrier. Vous connaissiez cet homme, et cependant vous l’encouragiez dans le plus vil complot qui poussa jamais une malheureuse femme à tuer l’homme qu’elle aimait mille fois plus que sa personne indigne. »

Laurent Blurosset laissa errer sur ses lèvres un très mystérieux sourire.

« J’agissais dans un but, madame. Je désirais éprouver les effets d’un nouveau poison. Le meurtre vient de vous… s’il y a eu meurtre… et non de moi. Vous m’avez demandé une arme, je l’ai mise entre vos mains, je ne vous ai pas forcée d’en user.

— Non, monsieur, mais vous m’avez excitée à le faire. S’il existe une justice sous le ciel, vous aurez à répondre de cet acte, aussi bien que M. de Marolles ; sinon il n’y a pas de justice dans le ciel. Les châtiments de Dieu sont plus terribles que les châtiments des hommes, et vous avez tout sujet de trembler, vous et le misérable dont vous étiez le complice… le complice volontaire et consentant.

— Et vous, madame, en nous traînant devant la justice, n’aurez-vous pas à souffrir ?

— Souffrir ! »

Elle lance un éclat de rire moqueur, dont le bruit sourd et l’expression amère est pénible à entendre… pénible surtout pour les oreilles de celui qui écoute dans l’ombre, le visage toujours enseveli dans ses mains.

« Souffrir ! non, monsieur Blurosset, il n’est plus pour moi de souffrance sur terre. Si, dans l’enfer, les damnés doivent souffrir éternellement les douleurs que j’ai endurées depuis les huit dernières années, les angoisses qui m’ont torturée dans cette nuit d’hiver dans laquelle mourut l’homme que j’aimais ; alors, en vérité, Dieu est une divinité pleine de vengeance. Pensez-vous que le pire châtiment que la loi puisse m’infliger, pour cet horrible crime, puisse approcher des angoisses de mon esprit, tous les jours et à toute heure ? Pensez-vous que je craigne le déshonneur ? Le déshonneur ! bah ! Qu’est-ce que cela ? Il n’y a jamais eu sur terre qu’un seul être dont j’estimasse la bonne opinion, et dont je craignisse le mépris. Cet homme, je l’ai tué. Vous croyez que j’ai peur du monde ? Le monde pour moi, c’était lui, et il est mort. Si vous ne voulez pas être dénoncé comme complice d’une meurtrière et comme son complice, à lui, ne me laissez pas quitter cette chambre ; car, par le ciel qui est sur ma tête, si je quitte cette chambre en vie, je vais aussitôt livrer, vous, Raymond de Marolles et moi-même entre les mains de la justice.

— Et votre fils, madame, que deviendra-t-il ?

— J’ai pris des dispositions pour assurer son bonheur futur. Il retournera en France et sera placé sous la garde de mon oncle. »

Il y a quelques minutes de silence ; Laurent Blurosset semble perdu dans ses pensées ; Valérie reste assise, ayant ses yeux caves et brillants fixés sur la flamme vacillante du feu mourant. Blurosset est le premier qui reprend la parole.

« Vous dites, madame, que si je ne veux pas être livré à la justice, comme complice d’un meurtre, je ne dois pas vous permettre de quitter cette chambre, mais que je dois vous sacrifier ma sûreté. Rien de plus facile, madame, je n’ai qu’à lever la main, à agiter un mouchoir préparé à la manière de ceux employés autrefois par les Borgia et les Médicis devant votre visage ; je n’ai qu’à répandre quelques grains de poudre dans le feu à vos pieds ; vous donner un livre à lire ou une fleur à sentir, et vous ne quitterez pas vivante cette chambre. Et c’est ce que je ferais… si j’étais ce que vous dites que je suis, le complice d’un meurtrier.

— Comment, monsieur ! vous n’avez pris aucune part au meurtre de mon époux ! vous qui me donnâtes la substance qui l’a tué ?…

— Vous êtes précipitée dans vos conclusions, madame. Comment savez-vous que la substance que je vous donnai causa la mort de Gaston de Lancy ?

— Oh ! par pitié ! ne jouez pas avec moi, monsieur. Expliquez-vous, que voulez-vous dire ?…

— Simplement ceci, madame. Que la mort de votre mari dans la soirée du jour où vous lui fîtes boire du vin que vous croyiez empoisonné peut avoir été… une coïncidence…

— Oh ! monsieur ! par pitié !…

— Non, madame, ce fut une coïncidence. La substance que je vous donnai n’était pas un poison. Vous n’êtes pas coupable de la mort de votre mari.

— Oh ! que le ciel soit loué, que le ciel miséricordieux soit loué. »

Elle tombe à genoux et plonge sa tête dans ses mains, laissant éclater des larmes de reconnaissance.

Tandis que son visage est ainsi caché, Blurosset prend dans une petite armoire d’un côté de la cheminée, une pincée de poudre qui produit des flammes de couleur, qu’il jette sur les cendres du feu mourant dans la grille. Une lumière fantastique brille et illumine la chambre d’un éclat étrange et surnaturel.

« Valérie, comtesse de Marolles, dit-il avec une gravité solennelle, on dit que je suis magicien, sorcier, un disciple de l’ange des ténèbres… Non… Quelques-uns, plus extravagants, ont poussé le blasphème jusqu’à déclarer que j’avais le pouvoir de ressusciter les morts. Votre esprit ne doit pas être trompé par des mensonges aussi grossiers. Les morts ne sortent point de leurs tombes à la volonté d’un mortel. Levez la tête, Valérie… comtesse de Marolles, non. Je ne vous donnerai plus ce nom, qui porte en lui le mensonge. Valérie de Lancy, regardez là-bas. »

Il fit signe du doigt dans la direction de la porte. Elle se lève, regarde vers le seuil, fait un pas chancelant en avant et chancelle, pousse un long cri, plein d’égarement, et tombe évanouie sur le plancher.

Dans toutes les angoisses qu’elle a endurées, dans toutes les horreurs qu’elle a traversées, elle n’a jamais perdu précédemment l’usage de ses sens. Il faut, en vérité, une cause bien puissante pour amener un tel événement.

LIVRE SIXIÈME

SUR LA TRACE

CHAPITRE I

PÈRE ET FILS

Trois jours se sont écoulés depuis l’entrevue de Valérie et de Laurent Blurosset, et Raymond de Marolles se promène de long en large dans son cabinet de travail de Park Lane. Il ne doit pas aller à la banque aujourd’hui. La pluie d’automne fouette contre la double fenêtre de l’appartement, qui est situé sur le derrière de la maison, ayant vue sur le petit carré d’un soi-disant jardin ; et sur un mur recouvert de plantes grimpantes à l’aspect triste et échevelé qui s’agitent çà et là, et percé d’une petite porte verte qui communique avec les écuries.

La journée est désespérément pluvieuse ; midi va sonner, et pas assez de jour dans le ciel obscur pour permettre de confectionner le moindre objet de toilette, non pas même une paire de manchettes pour un infortuné marin. Heureux le comte de Marolles, qui n’a pas de motif pour étendre sa promenade au-delà de la bordure pourpre et cramoisie de son tapis turc, dans un jour comme celui-ci. Les moineaux de Londres, transformés pour le moment en espèce d’oiseaux aquatiques, voltigent tristement sur les petits marécages des terrains gazonnés, flanqués çà et là de groupes surannés de géraniums flétris qui ont vu positivement de plus beaux jours. Ils ont l’air de regarder avec envie la flamme brillante réfléchie sur les doubles fenêtres de l’appartement du comte ; ces moineaux, qui voudraient peut-être s’introduire et se poser sur les côtés du foyer, et j’oserais affirmer qu’ils gazouillent l’un à l’autre en confidence :

« Une magnifique chose que d’être comte de Marolles, d’avoir une fortune qui demanderait toute la vie du vieux Parr pour être calculée, et un bon feu dans la saison humide. »

Cependant, malgré tous ces avantages, Raymond de Marolles ne paraît pas être l’objet le plus enviable de la création, par cette matinée pluvieuse. Son beau visage pâle est plus pâle que jamais ; ses yeux bleus sont cernés de noir, et sa lèvre inférieure a un mouvement nerveux et convulsif, signes qui ne furent et ne seront jamais des indices de la tranquillité d’esprit. Il n’a pas vu Valérie depuis la soirée dans laquelle M. Paul Moucée, autrement dit le signor Mosquetti, a raconté son histoire. Elle est demeurée renfermée dans ses appartements, et Raymond de Marolles s’est même peu soucié de rompre la solitude de cette femme, dont le chagrin est si près de ressembler au désespoir.

« Que fera-t-elle, maintenant qu’elle sait tout ? Va-t-elle le dénoncer ? Si elle le fait, je suis préparé. Pourvu que Blurosset, le pauvre fou de savant, joue seulement son rôle avec fidélité, je suis sauvé. Mais elle n’osera pas révéler la vérité ; par amour pour son fils elle gardera le silence. Oh ! étrange, inexplicable et mystérieux hasard, que cette fortune pour laquelle j’ai machiné de si profondes combinaisons, pour laquelle j’ai tant hasardé et me suis donné tant de peine, m’appartienne à moi seul ! Cette femme n’est qu’une pure usurpatrice, et seul je suis l’héritier légitime de la fortune des de Cévennes. Que faut-il faire ? Pour la première fois de ma vie je suis en défaut. Voler vers le marquis, lui dire que je suis son fils ; c’est difficile à prouver, maintenant que cette vieille sorcière est morte ; et même si je le prouvais, dussé-je soulever pour cela ciel et terre, que deviendrai-je si elle me dénonce à son oncle et que celui-ci refuse de reconnaître l’aventurier, l’empoisonneur ! Je pourrais bien la faire taire, mais malheureusement elle n’ignore pas les événements, et je crains qu’elle ne veuille pas même accepter une goutte d’eau de la part de son dévoué mari. Si j’avais quelqu’un pour me venir en aide, mais je n’ai personne, personne à qui je puisse me fier, personne en mon pouvoir. Oh ! Laurent Blurosset, que n’ai-je quelques-uns de vos puissants secrets pour faire que le vent d’automne, en pénétrant par la croisée de ma belle cousine, puisse sceller sa bouche pour jamais ! »

Charmantes pensées pour occuper l’esprit dans ce jour pluvieux d’automne ; mais de telles méditations ne sont nullement étrangères à celui de M. Raymond de Marolles.

C’est d’une semblable rêverie qu’il est tiré par le bruit des roues d’une voiture, le carillon d’une sonnette et le choc du marteau de la porte cochère.

« Il est trop bonne heure pour des visites du matin. Qui peut venir à une pareille heure ? quelqu’un de la banque, peut-être. »

Il arpente son cabinet, plein d’anxiété, en se demandant qui peut être ce visiteur inattendu, quand le valet de chambre ouvre la porte et annonce :

« Le marquis de Cévennes !

— Ainsi donc, murmure Raymond, elle a joué sa première carte : elle a fait venir son oncle. Nous avons besoin de toute notre cervelle aujourd’hui. Préparons-nous maintenant à voir mon père, face à face. »

Pendant qu’il parle, le marquis entre.

Face à face, père et fils ; soixante ans, beau et pâle ; des yeux bleus, un nez aquilin et des lèvres minces. Trente ans, beau et pâle, des yeux bleus, un nez aquilin et des lèvres minces aussi ; et des deux visages, aucun ne saurait inspirer de la confiance ; pas un regard de franchise, pas un coup d’œil de bienveillance, pas une noble expression ; réellement père et fils ; en tous points vous avez la même nature, père et fils.

« Monsieur le marquis me fait un honneur et un plaisir inespérés, dit Raymond de Marolles en s’avançant pour recevoir son visiteur.

— Non, monsieur de Marolles, je ne puis penser que je sois inattendu ; je viens pour me conformer aux vives supplications de ma nièce. Quant à ce que peut vouloir de moi cette très extravagante jeune femme dans cet abominable pays de votre adoption, cela surpasse complètement ma pauvre intelligence. »

Raymond pousse un soupir de satisfaction.

« Ainsi, pense-t-il, il ne sait encore rien. C’est bien, Valérie ; vous êtes longue à jouer vos cartes, je prendrai l’initiative ; mon premier atout commencera la partie.

— Je vous répète, dit le marquis en se jetant dans le fauteuil que Raymond a roulé de son côté, en réchauffant ses délicates et blanches mains au feu flamboyant ; je vous répète les supplications pressantes de ma très charmante, mais très extravagante nièce, qui m’ont décidé à traverser la Manche dans l’automne d’une année très orageuse, n’étant pas bon marin, dépassent complètement mon intelligence. »

Raymond paraît très sérieux et fait deux ou trois tours dans la pièce. Les brillants yeux bleus du marquis le suivent pendant un tour et demi, puis trouvent cette promenade monotone, et se baissent sur ses mains blanches et sur un anneau, objets toujours intéressants à considérer. Bientôt le comte de Marolles s’arrête, s’appuie sur le dossier d’un fauteuil du côté de la cheminée opposé à celui où est assis le marquis, et dit d’un ton de voix très grave :

« Monsieur de Cévennes, je vais vous entretenir d’un sujet d’une nature vraiment si pénible et si affligeante pour tous les deux, pour vous à entendre et pour moi à communiquer, que je crains presque de l’entamer. »

Le marquis paraît si profondément absorbé dans la contemplation de son anneau surmonté d’une émeraude qu’il a évidemment entendu les paroles de Raymond sans comprendre leur signification ; mais il lève la tête un instant d’un air réfléchi, rappelle les mots qu’il vient d’entendre, les récapitule dans leur ordre, fait un signe de tête et dit :

« Oh ! oh ! de nature affligeante ; vous craignez de l’entamer, n’est-ce pas ? Ne vous tourmentez pas, je vous en prie, mon bon de Marolles. Je ne pense pas qu’il y ait là de quoi vous tourmenter. »

Il abandonne l’anneau pendant une ou deux minutes et examine les cinq bagues de sa main gauche, à la recherche évidemment de la plus belle, la trouve au troisième doigt et la caresse avec amour, en attendant la très pénible communication de Raymond.

« Vous dites, monsieur le marquis, que vous êtes tout à fait incapable de comprendre le motif pour lequel ma femme vous a prié de venir si brusquement ?

— Tout à fait ; et je vous assure que je suis un mauvais marin, un très mauvais marin, quand la mer est agitée ; je suis positivement forcé, c’est réellement bien absurde, dit-il avec un rire net et éclatant ; je suis obligé de… de me cramponner au bordage du bâtiment ; ce qui est à la fois peu digne et désagréable, je vous en donne ma parole d’honneur. Mais vous disiez que…

— J’étais en train de dire, monsieur, que c’est pour moi un profond chagrin que de constater que la conduite de votre nièce a été depuis quelques mois inexplicable de toutes manières, tellement inexplicable que j’ai été conduit à craindre…

— Quoi, monsieur ? »

Le marquis croise ses mains blanches sur ses genoux, et regarde fixement le visage du mari de sa nièce.

« J’ai été conduit à craindre avec un chagrin que j’ai à peine besoin d’affirmer…

— Oh ! non, vraiment, je vous en prie, gardez le récit de votre chagrin, il doit avoir été si violent… Vous avez été conduit à craindre…

— Que ma malheureuse femme n’eût perdu la raison.

— Précisément ! Je pense qu’il faut attribuer cela au climat. Mon bon monsieur Raymond, comte de Marolles, mon très digne monsieur Raymond de Marolles, mon très excellent n’importe qui vous soyez ou puissiez être, pensez-vous que René-Théodore-Auguste-Philippe la Grange Martel, marquis de Cévennes, est une nature d’homme à être retourné entre vos doigts, quelque habile, quelque impudent et quelque astucieux coquin que vous puissiez être ?

— Monsieur le marquis…

— Je n’ai pas la moindre envie de me quereller avec vous, mon bon ami ; non. J’avouerai, au contraire, que je ne suis pas sans avoir une certaine dose de respect pour vous ; vous êtes un coquin accompli. Toute chose accomplie est, à mes yeux, chose estimable. La vertu, dit-on, se trouve dans la médiocrité dorée ; la vertu n’est pas mon fait, et en conséquence ne discutons pas cette question. Mais, pour moi, tous les moyens termes sont méprisables. Vous êtes, dans votre genre, accompli ; et, en un mot, je vous respecte. ».

Il revient à la contemplation de ses mains et de ses bagues, et concentre toute son attention sur une tête en camée de Marc Antoine, qu’il porte à son petit doigt.

« Un coquin, monsieur le marquis…

— Et un habile coquin, monsieur de Marolles ; un habile coquin ! témoins vos succès ; mais pas tout à fait assez habile pour m’en imposer ; pas tout à fait assez habile pour en imposer à tout individu doué d’une médiocre quantité de cervelle.

— Monsieur !

— Parce que vous avez un défaut. Oui, réellement. »

Il enlève avec son petit doigt un grain de poussière de l’œil du Marc Antoine.

« Oui, vous avez un défaut. Vous êtes trop égal. Personne ne fut jamais aussi estimable que vous paraissez l’être ; vous outrez cela… Si vous vous rappelez, continua le marquis, s’adressant à lui dans un air de conversation facile et critique, le grand mérite de ce scélérat de Vénitien, dans la tragédie de l’estimable mais trop vanté William Shakespeare, est qu’il n’est pas égal. Othello croit Yago, non parce que celui-ci est doux, mais parce qu’il ne l’est pas. Je sais que certaines gens, d’honnêteté excessive, ne manqueront pas de dire : « C’est une désagréable brute » ; mais, moi je le crois propre à inspirer la confiance. Vous êtes un très habile individu, monsieur Raymond de Marolles, mais vous ne seriez jamais parvenu à vous emparer de l’esprit de Desdémone ; Othello aurait lu en vous, comme je l’ai fait.

— Monsieur, je ne souffrirai pas…

— Vous serez assez bon pour me permettre de finir ce que j’ai à dire. Je suis peut-être un peu diffus, mais je ne vous tiendrai pas longtemps. Je répète que, quoique vous soyez un très habile individu, vous ne seriez jamais arrivé à mener à bonne fin l’affaire du traversin et de l’oreiller, parce qu’Othello eût lu en vous, comme je l’ai fait. Ma nièce s’obstina à se marier avec vous ; pourquoi ? Ce n’était pas une difficulté bien embarrassante à deviner, quoique mystérieuse en apparence. Vous, personnage entreprenant, ayant un mince capital, beaucoup d’intelligence et des mains blanches tout à fait impropres à un rude travail, étiez naturellement à la piste de quelque héritière que vous puissiez faire tomber dans un piège et forcer à vous épouser.

— Monsieur de Cévennes !

— Mon cher ami, je n’ai pas l’intention de vous chercher querelle. Dans votre position, j’eusse fait la même chose. Voici le véritable fil qui me servit à débrouiller le mystère. Je me dis : « Qu’aurais-je fait si la fatalité avait été assez mesquine et assez misérable pour me jeter dans la position de ce jeune homme ! » Mais naturellement j’aurais cherché quelque femme assez sotte pour se laisser tromper par cette infâme plaisanterie autorisée de vieille date, si utile aux romanciers et aux théâtres de mélodrames que l’on appelle l’amour. Maintenant, ma nièce n’est pas une sotte. Ergo, elle n’était pas amoureuse de vous. Vous aviez alors acquis quelque autre genre de pouvoir sur elle. Lequel ? Je ne le demandai pas, je ne le demande pas aujourd’hui. Il suffisait qu’il y eût nécessité pour elle, pour moi, que ce mariage s’accomplit. Elle me le jura sur le crucifix. Je suis voltairien, mais, pauvre fille, elle tient ce genre d’idées de sa mère ; aussi n’avais-je rien de mieux à faire que de consentir au mariage et d’accepter un gentilhomme d’une généalogie douteuse !…

— Peut-être pas si douteuse.

— Peut-être pas si douteuse ! Votre lèvre supérieure s’est relevée d’un air de triomphe, mon cher neveu. Papa s’est-il retrouvé dernièrement ?

— Peut-être. Je pense que je pourrai bientôt mettre la main sur lui. »

En disant ces mots, il pose une main délicate et effilée sur l’épaule du marquis.

« Sans doute ; mais si en même temps vous vouliez être assez aimable pour vous garder de la poser sur moi, vous m’obligeriez, réellement, vous m’obligeriez. Quoique cependant, dit le marquis philosophiquement en s’adressant au Marc Antoine, comme s’il eût voulu s’éclairer des lumières de ce Romain, pourquoi nous éloignerions-nous d’un coquin parce qu’il est un coquin, je n’en vois pas la raison. Nous pourrions nous éloigner de lui s’il était sale ou grossier, ou s’il mettait son couteau dans sa bouche, ou s’il prenait deux fois du potage, ou portait des habits mal faits, parce que ces choses sont ennuyeuses ; mais s’éloigner de lui parce qu’il est menteur, hypocrite ou lâche, c’est parfaitement absurde ! Je disais donc que je consentis à ce mariage sans faire de questions inutiles ou malséantes, mais en me résignant à la force des circonstances. Pendant quelques années les affaires paraissaient marcher très bien, quand tout à coup, je suis mis en émoi par une lettre très alarmante de ma nièce. Elle me supplie de venir en Angleterre ; elle est seule, sans un ami, sans un conseiller et elle est déterminée à tout révéler.

— Tout révéler ! »

Raymond ne peut réprimer un tressaillement. Le sang-froid du marquis l’a complètement déçu, lui dont l’arme capitale était ce même sang-froid.

« Eh bien, que se passe-t-il alors ? Vous, sachant que cette lettre a été écrite, ou bien devinant qu’elle le sera, vous prenez hardiment les devants. Vous voulez vous jeter en travers de la déposition de votre femme, en déclarant qu’elle est folle, n’est-ce pas ? C’est là votre projet, n’est-il pas vrai ? »

Cela semble une si bonne plaisanterie au marquis, qu’il éclate de rire en frappant le Marc Antoine, comme s’il eût voulu réellement que ce respectable Romain participât à sa folle gaieté.

Pour la première fois de sa vie, Raymond de Marolles a trouvé son égal. Dans les mains de cet homme il est complètement impuissant.

« Une excellente idée. Seulement, comme je vous le disais tout à l’heure, trop facile à comprendre, trop transparente. C’était la seule chose que vous puissiez faire. Si j’étais à la recherche d’un homme, et que je vinsse dans une partie de pays où il n’y aurait qu’une seule route, je saurais naturellement, de quelque part qu’il vienne, qu’il doit passer par cette route. De même avec vous, mon cher de Marolles, il ne vous reste qu’une seule ressource : réfuter les révélations de votre femme, en déclarant qu’elles sont les hallucinations d’une maniaque. Je ne me fais point une gloire de vous deviner, je vous assure. Il n’y a aucune espèce de talent à découvrir que deux et deux font quatre ; le génie serait à celui qui prouverait que cela fait cinq. Je ne pense pas avoir autre chose à dire. Je n’ai aucune envie de vous attaquer, mon cher neveu. Je voulais seulement vous prouver que je n’étais pas votre dupe. Je présume que vous devez être actuellement suffisamment convaincu de ce fait. Si vous avez quelque bon madère dans vos celliers, j’en prendrais volontiers un verre avant d’entendre ce que ma nièce peut avoir à me dire. »

Il se renverse dans son fauteuil, bâille une ou deux fois, et polit le Marc Antoine avec le coin de son mouchoir ; il a évidemment éloigné de son esprit le sujet dont il vient de parler, et il est disposé à une agréable conversation.

En ce moment la porte s’ouvre violemment et Valérie entre dans la chambre.

C’est la première fois que Raymond la voit depuis la soirée de l’histoire de Mosquetti, et lorsque ses yeux rencontrent les siens, il tressaille involontairement.

Que s’est-il passé ? Ce changement, cette transformation, qui a enlevé huit années de l’âge de cette femme et lui a rendu l’apparence qu’elle avait dans la soirée où il la vit pour la première fois à l’Opéra de Paris. D’où vient-elle ? Que s’est-il passé ? Une si grande et si merveilleuse transfiguration, qu’il est presque amené à douter que ce soit bien elle ; et cependant il peut à peine définir cette métamorphose. Elle lui semble une transformation, non du visage, mais de l’âme ; une nouvelle âme perçant à travers la beauté primitive, une nouvelle âme, non l’âme ancienne, qu’il croyait morte. C’est en vérité une résurrection.

Elle avance vers son oncle, qui l’embrasse avec une espèce de tendresse de salon, pleine de grâce, qui ressemble à la véritable tendresse comme la dorure ressemble à l’or brut d’Australie, comme le sentiment de Lawrence Sterne ressemble à celui d’Olivier Goldsmith.

« Mon cher oncle, vous avez reçu ma lettre, alors ?…

— Oui, chère enfant, et que pouvez-vous avoir, au nom du ciel, à me dire que vous n’ayez pu vous résigner à attendre jusqu’au changement de saison ? Je suis un si mauvais marin, répète-t-il douloureusement. Que pouvez-vous avoir à me dire ?

— Rien encore, mon cher oncle. (Ses yeux noirs brillants restent axés sur Raymond, tandis qu’elle parle.) Rien encore, l’heure n’est pas encore venue.

— Par pitié, ma chère fille, dit le marquis avec un ton d’horreur, ne soyez pas mélodramatique. Si vous devez jouer un drame de la Porte-Saint-Martin en treize actes et vingt-six tableaux, je m’en retourne à Paris. Si vous n’avez rien à me dire, pourquoi, au nom de tout ce qui est féminin, me faites-vous venir ?

— Quand je vous écrivis, je vous disais que j’en appelais à vous parce que je n’avais pas d’autre ami sur terre à qui je pusse, à l’heure de l’affliction, demander aide et conseil.

— Vous l’avez dit, vous l’avez dit. Si vous n’eussiez été la fille unique de mon unique sœur, j’eusse attendu un changement dans le vent pour traverser le canal. Je suis un si triste marin ! Mais la vie, comme l’affirme le monde religieux, n’est qu’un long sacrifice. Je suis venu.

— Supposez que, depuis l’envoi de ma lettre, j’ai trouvé un ami, un conseiller, une main pour me guider et un bras pour me soutenir, et que je n’aie plus besoin de personne sur terre, en dehors du nouvel ami que j’ai trouvé pour me venger de mes ennemis. »

La stupéfaction de Raymond augmente à chaque instant. Est-elle vraiment devenue folle, et cet éclat nouveau dans ses yeux n’est-il que le feu de la folie ?

« Je vous assure, ma chère Valérie, que si vous avez rencontré un aussi délicieux personnage, je suis très enchanté de l’apprendre, car cela me soulage de toute inquiétude. C’est mélodramatique, certainement, mais excessivement convenable. J’ai remarqué que, dans le mélodrame, les circonstances sont généralement convenables. Je ne m’alarme jamais lorsque les événements sont tout à fait mauvais et désespérés et que le scélérat se livre à la joie du triomphe, car je sais que quelqu’un mort au premier acte fera son entrée par la porte du milieu et arrangera tout avant la chute du rideau.

— Puisque Mme de Marolles, sans nul doute, désire rester seule avec son oncle, je puis peut-être me permettre d’aller dans la Cité jusqu’au dîner, où j’aurai l’honneur de vous voir, monsieur le marquis, je l’espère.

— Certainement, mon bon de Marolles ; votre chef, je crois, comprend son métier. J’aurai beaucoup de plaisir à dîner avec vous. Au revoir, mon enfant ; nous marcherons sur le velours, maintenant que nous nous entendons parfaitement. »

Il agite sa main gauche du côté de Raymond, en manière d’adieu plein de grâce et se tourne vers sa nièce.

« Adieu, madame, dit le comte en passant devant sa femme ; puis il ajoute à voix basse : Je ne vous demande pas de garder le silence pour mon salut ou pour le vôtre. Je vous recommande purement de vous souvenir que vous avez un fils, et que vous ferez bien de ne pas faire de moi votre ennemi. Quand je frappe, je frappe bien, et ma politique a toujours été de frapper à l’endroit le plus sensible. N’oubliez pas ce pauvre petit chérubin. »

Il lance sur elle un regard froid de ses yeux bleus et se retourne pour quitter l’appartement.

En ouvrant la porte, il renverse presque un gentleman âgé portant un costume noir à l’aspect clérical, cravaté de blanc, et ayant un parapluie tout mouillé sous le bras.

« Pas encore, monsieur Jabez North, dit le gentleman, qui n’est ni plus ni moins que le respectable précepteur et guide des jeunes intelligences de Slopperton, le docteur Tappenden ; pas encore, monsieur North. Je crois que vos commis de Lombard Street seront forcés de se passer de vous aujourd’hui. Vous êtes réclamé ailleurs pour le moment. »

Toute autre circonstance, toutes autres paroles que celles-ci, et il eût affronté le danger en homme digne de lui-même ; Dieu merci, nul ne peut lui être comparé. Il est prêt à tout événement, excepté à celui-là. Cette première époque de sa vie qu’il croyait rayée et oubliée, il n’est pas préparé à son souvenir, et il recule anéanti, le visage livide et les lèvres pâles, ne pouvant même articuler une exclamation d’horreur ou de surprise.

« Qu’y a-t-il ? murmure le marquis ; North… Jabez… Jabez North ? Oh ! je vois, nous sommes tombés sur l’existence antérieure à celle de Paris, et c’est (il jette les yeux sur le docteur Tappenden) une de ses preuves. »

À la fin, les lèvres de Raymond consentent à former les mots qu’il s’efforce de prononcer.

« Vous êtes sous le coup de quelque méprise, monsieur, qui que vous soyez ; je suis Français, mon nom est de Marolles. Je ne suis pas l’individu que vous cherchez. »

Un gentleman passe le seuil de la porte (il y a toute une foule dans l’antichambre) et dit :

« Au moins, monsieur, vous êtes l’individu qui présentâtes, il y a huit ans, à mon comptoir, trois chèques faux. Je suis prêt, aussi bien que deux de mes commis, à certifier par serment votre identité. Nous avons ici des gens ayant un mandat d’arrêt pour ce faux.

« Le faux et non le meurtre ?… Pas un ne le connaît alors. Ce crime au moins est enseveli dans l’oubli. »

« Il y a deux ou trois petites accusations élevées contre vous, monsieur North, dit le docteur ; mais le faux servira suffisamment nos projets pour le moment. C’est encore le cas le plus facile à bien établir. »

Que veulent-ils dire ? quelles autres charges ? Advienne que pourra, il sera ferme jusqu’au bout, il restera lui jusqu’à la fin. Après tout, il n’a à redouter que la mort, et les plus honnêtes gens doivent mourir aussi bien que les plus scélérats.

« La mort seulement au pis-aller ! murmure-t-il. Courage, Raymond, et finis la partie comme ferait un beau joueur, sans négliger une levée, quoique battu par de meilleures cartes. Je vous dis, messieurs, que je ne sais rien de votre faux, et que je ne vous connais pas. Je suis Français, né à Bordeaux, et n’ai jamais habité avant ce jour votre excentrique pays, et si, en vérité, il est d’usage ici qu’un gentleman soit en danger dans son propre bureau, je ne retournerai plus certainement visiter vos rivages, une fois rentré en France.

— Quand vous rentrerez en France, je crois que très probablement vous ne visiterez plus jamais de nouveau l’Angleterre, comme vous dites, monsieur. Si, comme vous l’affirmez, vous êtes vraiment Français (quel excellent anglais vous parlez, monsieur, et que de peine vous devez avoir eue pour acquérir un accent si parfait), vous n’aurez pas naturellement de difficulté à prouver ce fait, ainsi qu’à établir que vous n’étiez pas en Angleterre, il y a huit ans, et conséquemment que vous ne fûtes pas pendant quelques années maître d’étude dans l’institution de ce gentleman, à Slopperton. Tout cela, un jury anglais éclairé aura beaucoup de plaisir à l’entendre. Nous ne sommes pas venus, dans tous les cas, pour vous juger, mais pour vous arrêter. Johnson, faites approcher un cab pour le comte de Marolles. Si nous avons tort, monsieur, vous aurez un magnifique cas d’emprisonnement illégal et injuste, et je vous félicite sur les immenses dommages que vous obtiendrez probablement. Thomson, les menottes. Je dois vous importuner pour vos poignets, monsieur de Marolles. »

L’officier de police attend poliment le bon plaisir de son prisonnier. Raymond garde le silence un instant, réfléchit profondément, la tête penchée sur sa poitrine, il la relève soudain ayant un rayon dans les yeux et ses lèvres minces sont serrées comme un étau. Il a arrangé son jeu.

« Comme vous le dites, monsieur, j’aurai un cas excellent d’emprisonnement illégal et injuste, et mes accusateurs payeront cher leur insolence et leur erreur. Cependant je suis prêt à vous suivre ; mais auparavant je désire avoir une conversation d’une minute avec ce gentleman, l’oncle de ma femme. Vous n’avez, je présume, aucune objection à me laisser seul avec lui pendant quelques minutes. Vous pouvez monter la garde en dehors, dans le vestibule : je n’essayerai pas d’échapper. Nous n’avons malheureusement pas de trappes dans cet appartement, et je crois que l’on ne construit pas les maisons de Park Lane avec des facilités telles que panneaux à coulisses ou escaliers secrets.

— Peut-être non, monsieur, réplique l’inflexible officier de police ; mais on les construit, je m’en aperçois, avec des jardins. »

Il approche de la croisée et regarde au dehors.

« Un mur de huit pieds de hauteur… une porte conduisant aux écuries… une maison, en vérité, assez bien construite pour la circonstance, monsieur de Marolles. Thomson, l’un des domestiques, sera assez bon pour vous montrer le chemin qui conduit, dans le jardin, au-dessous de ces croisées, où vous vous distrairez tout seul, jusqu’à ce que ce gentleman ait fini de causer avec son oncle.

— Un instant, un instant, dit le marquis, entièrement absorbé pendant la précédente conversation à chercher à enlever de la narine du Marc Antoine un très obstiné grain de poussière, un instant, je vous prie. »

Comme l’officier est sur le point de se retirer : « Pourquoi une entrevue ? Pourquoi un agent de police dans le jardin, si vous appelez ce lugubre donjon de pierre sans toiture un jardin ? Je n’ai rien à dire à ce gentleman, absolument rien. Tout ce que j’avais à lui dire, je le lui ai dit, il y a dix minutes : nous nous sommes parfaitement compris. Il ne peut rien avoir à me dire, ni moi à lui et réellement je pense qu’en cette circonstance, la meilleure chose à faire c’est de mettre ces disgracieuses machines en fer. Je n’avais jamais rien vu de ce genre auparavant et comme nouveauté, c’est palpitant d’actualité et d’intérêt. »

Il touche les menottes qui sont sur la table, de l’extrémité de son troisième doigt effilé et le retire vivement, comme s’il pensait qu’elles allaient le mordre.

« Emmenez-le d’ici immédiatement. S’il a commis un faux, vous le savez, ajoute-t-il d’un air de mépris ; et il n’est pas de cette sorte d’individus qu’on aime à voir, par-dessus tout, non, réellement. »

Raymond de Marolles n’avait jamais eu peut-être beaucoup de cette absurde faiblesse, appelée attachement, pour un de ses semblables ; mais si jamais il détesta un homme de la haine la plus profonde et la plus amère avec son cœur noir et méchant, c’était celui qui était maintenant devant lui, tournant et retournant un anneau autour, de son doigt mince et délicat, et paraissant entièrement à son aise, comme s’il s’agissait d’une chose pas plus importante que le temps pluvieux ou la température froide d’un jour d’automne.

« Arrêtez, monsieur le marquis de Cévennes ; dit-il d’un ton de colère contenue ; vous êtes trop précipité dans vos conclusions… Vous n’avez rien à me dire… d’accord ! Mais moi je puis avoir quelque chose à vous dire… J’ai à vous dire beaucoup de choses, qui doivent être dites… si ce n’est en particulier, alors en public… si ce n’est par des paroles sortant de ma bouche, alors en caractères imprimés par moi dans les journaux, de sorte que Paris et Londres retentiront du bruit qu’elles feront en allant de bouche en bouche. Vous ne vous exposerez pas à cette alternative, monsieur de Cévennes, quand vous saurez ce que j’ai à vous dire. Votre sang-froid vous fait honneur, monsieur, surtout tout à l’heure, quoique vous n’ayez pu réprimer un tressaillement de surprise en entendant ce gentleman (il indique le docteur Tappenden d’un geste de la main) parler d’une certaine ville manufacturière appelée Slopperton, mais vous avez si rapidement repris votre calme, qu’il a fallu un observateur aussi attentif que moi pour apercevoir votre agitation momentanée. Vous paraissez ignorer complètement, monsieur, l’existence d’un certain fils d’un émigré aristocrate, qui enseignait, il y a trente ans, le français et les mathématiques dans cette même ville de Slopperton. Toutefois, une telle personne a existé, et vous l’avez connue, bien qu’elle se contentât de donner des leçons à un shilling le cachet, et qu’elle n’eût à cette époque ni camée ni bague d’émeraude à rouler autour de ses doigts. »

Si le marquis fut jamais digne d’admiration dans tout le cours de sa carrière, ce fut réellement en ce moment. Il sourit d’un air gracieux et moqueur, et dit avec son ton le plus poli :

« Pardonnez-moi, il avait dix-huit pence par leçon… dix-huit pence, je vous l’assure ; et il était souvent invité à dîner dans les maisons où il enseignait. Les femmes raffolaient de lui ; elles sont si simples, les pauvres créatures ! Il aurait pu épouser une fille de manufacturier, avec une immense fortune, de grosses chevilles et des mains impossibles.

— Mais il n’épousa pas une personne distinguée : Monsieur de Cévennes, je vois que vous me comprenez. Je ne vous demanderai pas de m’accorder cette entrevue au nom de la justice ou de l’humanité, parce que je ne voudrais pas m’adresser à vous dans un langage qui vous est étranger et que vous ne pouvez même comprendre, mais au nom de ce jeune Français de noble famille qui fut assez faible et assez fou, et même si complètement en désaccord avec lui-même et ses principes pour épouser une femme, parce qu’il l’aimait. Je vous assure, monsieur le marquis, que vous trouverez de l’intérêt à entendre ce que j’ai à vous révéler. »

Le marquis hausse légèrement les épaules.

« Comme vous voudrez, dit-il. Messieurs, soyez assez bons pour rester en dehors de cette porte. Ma chère Valérie, vous ferez mieux de vous retirer dans vos appartements. Ma pauvre enfant, tout cela doit être extrêmement pénible pour vous… presque aussi ennuyeux que le troisième volume d’un roman à la mode. Monsieur de Marolles, je suis prêt à écouter ce que vous avez à me dire, quoique (il s’adresse ici à tout le monde) je demande à protester contre cette affaire, du commencement à la fin… Je le répète, du commencement à la fin… C’est d’un mélodramatique insupportable. »

CHAPITRE II

RAYMOND DE MAROLLES SE MONTRE PLUS FORT QUE TOUT BOW STREET

« Et ainsi, monsieur de Marolles, dit le marquis comme Raymond fermait la porte sur le groupe d’individus qui se retiraient dans l’antichambre, et que les deux gentlemen restaient complètement seuls, ainsi vous avez (par quels moyens, je suis bien loin, certes, de vouloir chercher à les deviner) réussi à être informé de quelques antécédents de vôtre très humble serviteur.

— De quelques antécédents… Pourquoi ne pas dire de tous les antécédents, monsieur de Cévennes ?

— C’est comme vous voudrez mon cher jeune ami, réplique le marquis.

Il semble réellement devenir tout à fait affectueux pour Raymond, mais en le prenant de haut, d’une manière protectrice et superbe quelque chose des façons distinguées de Méphistophélès envers un docteur Faust de grande espérance.

« Puisque vous possédez ces renseignements, puis-je vous demander quel usage vous avez l’intention d’en faire ? Dans ce siècle utilitaire, toute chose est destinée à servir, tôt ou tard. Vous proposez-vous d’écrire ma biographie ! Elle ne sera pas intéressante, dans l’époque où nous vivons. Hélas ! nous ne sommes pas assez fortunés pour vivre sous la Régence, et il n’y a pas aujourd’hui beaucoup de biographies intéressantes. Suivez mon conseil, et si vous voulez l’écrire malgré tout, donnez-lui la forme d’un roman sentimental ; entrelardez-la de beaucoup de platonisme et d’athéisme, intitulez-la : Lui, et elle se vendra peut-être.

— Mon cher marquis, je n’ai réellement pas le temps d’écouter ce qui serait considéré, je n’en doute pas, dans le faubourg Saint-Germain, comme très brillant et très spirituel. J’ai à vous dire deux ou trois choses indispensables, et l’espèce de gens qui sont en ce moment à m’attendre hors de cette porte sont de nature à s’impatienter.

— Ah ! vous avez de l’expérience ; vous connaissez leurs mœurs et coutumes. Oui, ils sont impatients, murmura le marquis d’un air rêveur ; ils vous mettent dans des lieux en pierre comme si vous étiez du charbon, et derrière des barreaux comme si vous étiez des curiosités zoologiques, puis ils vous pendent. Ils vous font lever à une heure absurde du matin, et vous amènent sur une grande place, et là vous font tomber par un trou comme si vous étiez un penny jeté dans une tirelire ; et il y a d’autres gens qui se lèvent pour voir exécuter tout cela. Et cependant il y a encore des personnes qui prétendent que l’époque du roman est passée !

— Monsieur de Cévennes, ce que j’ai à vous dire se rapporte à votre mariage.

— Mon mariage ! Supposez que j’affirme que je n’ai jamais été marié, mon aimable ami.

— Je vous expliquerai alors, monsieur, que je ne suis pas seulement informé de toutes les circonstances de votre mariage, mais que je suis, en outre, possesseur d’une preuve de ce mariage.

— Supposons qu’un semblable mariage ait existé, ce que je suis prêt à nier ; il ne pourrait y avoir que deux preuves : les témoins et le certificat.

— Les témoins sont morts, monsieur, dit Raymond.

— Alors cela réduit les preuves possibles à une seule : le certificat.

— Non, monsieur, il pourrait y avoir une autre preuve du mariage.

— Et elle serait ?

— Le rejeton de celui-ci. Vous eûtes deux fils de ce mariage, monsieur. L’un de ces fils est mort il y a huit ans.

— Et l’autre ? demanda le marquis.

— Vit encore. J’aurai quelque chose à dire sur lui tout à l’heure.

— C’est un sujet auquel je ne prends aucune espèce d’intérêt, dit le marquis se renversant dans son fauteuil et s’absorbant encore une fois dans la contemplation, du Marc Antoine. Je puis avoir été marié, ou je puis ne pas avoir été marié ; il ne vaut pas la peine que je vous nie maintenant ce fait parce que si je vous l’avoue, je puis naturellement nier une minute après avoir passé le seuil de cette porte. Je puis avoir eu des fils ou je puis ne pas en avoir eu ; je n’ai aucune envie d’entendre parler d’eux et quelque chose que vous puissiez avoir à me dire sur leur compte, c’est, à ce qu’il me semble, tout à fait étranger à la question actuelle, qui consiste purement, pour vous, à aller en prison pour faux, ou à ne pas aller en prison pour faux ; mais ce que j’ai de plus pressé à vous recommander, mon très cher jeune ami, c’est de vous laisser tranquillement mettre les menottes, de monter dans le cab et de partir. Cette détermination, au moins, met fin à l’affaire, et… oh ! quel incomparable soulagement elle apporte avec elle. J’ai toujours envié Noé, flottant dans son grand bateau ; pas de livres nouveaux ; pas de chambres du Parlement ; pas de parents pauvres ; pas de journal le Times et pas de taxes universelles, comme si nous étions universels, comme dit M. Carlyle ; abondamment à manger, toute chose ayant un but. Et ce fou de Noé n’avait pas besoin de dépêcher la colombe hors de l’arche, et de remettre tout en question. Oui, il a tout remis en question, cet absurde Noé. De cette manière, cab, menottes, faux, longue conversation et gens de la police à cette porte, tout cela aurait pu être évité, si Noé avait gardé la colombe, dans l’intérieur de son arche.

— Si vous voulez m’écouter, monsieur le marquis, et garder vos réflexions philosophiques pour un temps plus convenable, nous aurons quelque chance d’arriver à nous comprendre brièvement… Un de ces deux fils jumeaux vit encore.

— Allons, positivement, voilà l’ancien sujet revenu sur le tapis. Nous n’avançons pas.

— Vit encore, dis-je. Quel qu’il soit, monsieur de Cévennes, quelle que puisse avoir été sa vie accidentée, la culpabilité et la misère de cette vie retombent tout entières sur votre tête. »

Le marquis fait avec cette tête mise en question un geste presque imperceptible, comme s’il rejetait au loin ce fardeau moral et paraissait soulagé par ce procédé.

« Ne soyez pas mélodramatique, remarque-t-il avec douceur. Ce n’est pas ici la Porte-Saint-Martin, et il n’y a point de public dans les galeries pour vous applaudir.

— Cette vie coupable et cette misère, dis-je, pèsent sur votre tête. Quand vous épousâtes celle que vous avez abandonnée à la faim et au désespoir ; vous l’aimiez, je suppose ?

— J’ose affirmer que je l’aimais ; je sais que je lui ai dit : « Pauvre petite créature ! »

— Et quelques mois après votre mariage, vous étiez fatigué d’elle, comme vous l’auriez été de tout autre jouet ?

— Comme je l’aurais été de tout autre jouet. Pauvre chère enfant, elle était mortellement ennuyeuse, ses parents aussi. Ciel et terre ! quels parents ! Ils étaient considérés comme des êtres humains à Slopperton, mais il était prudent de les tenir éloignés de Paris, car là on les eût très positivement placés au Jardin des Plantes, et assurément, dit le marquis d’un air pensif, derrière les barreaux d’une cage, taquinés par les gamins qui leur auraient jeté des gâteaux, ils eussent été tout à fait amusants.

— Vous fûtes complètement satisfait que cette malheureuse fille partageât votre pauvreté ; mais à l’heure de la prospérité…

— Je l’abandonnai sans hésiter. Voyez vous-même, monsieur de Marolles, quand j’épousai cette jeune personne, que vous vous obstinez à tirer de sa tombe (pauvre fille, elle est morte, sans aucun doute depuis ce temps, d’une façon extrêmement dramatique), j’étais un jeune homme sans un penny dans le monde, et avec de très faibles espérances de jamais en posséder un seul ; je parle au figuré, bien entendu. Je crois que les hommes de mon tempérament et de ma complexion ne sont pas très sujets à cette épidémie générale que l’on appelle l’amour. Mais autant qu’il était en mon pouvoir d’aimer quelqu’un, j’aimai cette petite fille de manufacture. J’avais coutume de la rencontrer lorsqu’elle allait à son travail et qu’elle en revenait, comme j’allais et revenais du mien, et nous fîmes connaissance. Elle était charmante, naïve et jolie ; j’étais très jeune, et j’ai à peine besoin de le dire, extrêmement stupide, et je l’épousais. Nous n’étions pas mariés depuis six mois que cet abominable Corse mit dans sa tête d’abdiquer, et je fus rappelé en France pour faire mon apparition aux Tuileries, en qualité de marquis de Cévennes. Maintenant, ce que j’ai à dire, le voici : si vous avez envie de chercher querelle à quelqu’un, cherchez querelle à ce Corse ; car s’il n’avait jamais signé son abdication à Fontainebleau (ce qu’il fit, soit dit en passant, d’une façon très mélodramatique ; je suis en relations avec certaines gens à l’esprit faible, qui ne peuvent lire la description de cet événement sans verser des larmes), je n’aurais jamais abandonné ma pauvre petite femme anglaise.

— Le marquis de Cévennes ne pouvait donc ratifier le mariage de l’obscur professeur de français et de mathématiques ? demanda Raymond.

— Si le marquis de Cévennes avait été riche, il aurait pu agir ainsi ; mais la Restauration, qui me rendit mon titre et l’unique château (mes ancêtres en avaient plusieurs) que les Jacobins n’eussent pas brûlé jusqu’aux fondations, ne me rendis pas la fortune que la Révolution avait, dévorée. J’étais pauvre ; une seule voie m’était ouverte, un riche mariage ; l’opulente veuve d’un général bonapartiste vit et admira votre humble serviteur, et la destinée de ma pauvre petite femme fut décidée. Pendant plusieurs années, j’envoyai régulièrement de l’argent à sa vieille mère, une horrible femme qui connaissait mon secret. Elle n’eut par conséquent aucun motif de mourir de faim, monsieur de Marolles. Et maintenant puis-je me permettre de vous demander quel intérêt vous avez dans cette affaire, pour que vous insistiez à me rappeler ces très désagréables circonstances, et particulièrement en ce moment ?

— Il est une question que vous ne m’adressez pas, monsieur le marquis.

— Vraiment, et quelle est-elle ? demanda le marquis.

— Vous paraissez être fort peu curieux de connaître le sort de votre fils survivant.

— Je parais fort peu curieux, mon jeune ami ; je suis fort peu curieux. J’ose espérer que c’est un très digne individu ; mais je n’ai pas la moindre inquiétude sur son sort, car s’il ressemble le moins du monde à son père, il y a très peu à douter qu’il n’ait pris parfaitement soin de lui. Les de Cévennes ont toujours pris soin d’eux-mêmes ; c’est un trait de famille.

— Il s’est montré digne de cette famille alors. On le jeta dans une rivière, mais il ne s’y noya pas ; il fut placé dans une maison de refuge et élevé comme un pauvre, mais par la force de sa volonté et le secours de son intelligence, il se tira d’embarras et se fraya un chemin dans le monde ; il se fit, ce que son père avait été avant lui, professeur dans une pension ; il se fatigua de cette position comme son père, et quitta l’Angleterre pour venir à Paris ; à Paris, suivant l’exemple de son père, il épousa une femme qu’il n’aimait pas, pour l’amour de sa fortune ; il devint maître de cette fortune, et jusqu’à ce jour même il a surmonté tous les obstacles et triomphé de toutes les difficultés. Votre fils unique, monsieur de Cévennes, le fils dont vous avez abandonné la mère, le fils que vous avez abandonné à la faim, au vol, à la noyade ou à la potence, à mendier dans les rues, à mourir dans un ruisseau, dans un hôpital ou dans une prison, a vécu et a traversé toutes ces misères pour se trouver face à face avec vous aujourd’hui et pour vous dire que pour tous ses malheurs et pour ceux de sa mère avec toute l’énergie d’une âme que ces malheurs ont plongé dans le crime, il vous exècre !

— Ne vous emportez pas, dit gracieusement le marquis. Ainsi vous êtes mon fils. Sur ma parole, j’ai pensé tout le temps, que vous étiez quelque chose de ce genre, car vous êtes un consommé coquin. »

Pour la première fois dans sa vie, Raymond se sent battu par ses propres armes ; contre le sang-froid du marquis, le torrent de ses paroles furieuses se brise comme la mer se brise sur un rocher, et fait aussi peu d’impression.

« Et quoi alors ? dit le marquis, puisqu’il paraît que vous êtes mon fils, que me voulez-vous ?

— Vous devez me sauver monsieur, dit Raymond d’une voix rauque.

— Vous sauver ! mais, mon digne ami, comment vous sauver ? vous sauver du cab et des menottes ? Si je sors trouver ces gens, et leur dis : « C’est mon fils ; soyez assez bons pour renoncer au cab et aux menottes » ; ils riront de moi. Ils sont terriblement positifs ces gens-là. Que faut-il faire ?

— Seulement ceci, monsieur : il faut que je m’échappe de cet appartement ; cette croisée donne dans le jardin, du jardin aux écuries, des écuries dans une rue écartée, et de là… »

— Ne pensez pas que vous puissiez arriver là. Je doute réellement que vous puissiez y arriver. Il y a un policeman qui monte la garde dans ce jardin. »

Raymond sourit ; il a recouvré sa présence d’esprit devant la nécessité d’agir ; il ouvre un tiroir dans une tablette de la bibliothèque, et sort un pistolet à vent, on dirait un joujou élégant.

« Je vais tirer sur cet homme, dit-il.

— Alors je donne l’alarme. Je ne veux pas être impliqué dans un meurtre. Bonté du ciel ! le marquis de Cévennes impliqué dans un meurtre ! Ce serait le sujet des conversations de tout Paris pendant un mois.

— Il n’y aura pas de meurtre, monsieur, je ferai feu sur cet homme de cette croisée, et le blesserai au genou ; il tombera, s’évanouira très probablement de douleur, et ne s’apercevra pas par conséquent si je traverse le jardin ou non ; vous donnerez l’alarme et direz aux hommes qui sont en dehors que j’ai échappé par cette croisée et par la porte qui est là-bas, ils me poursuivront dans cette direction, tandis que j…

— Vous ferez quoi ?

— Sortirai par la grande porte comme doit faire un gentleman. Je ne suis pas sans m’être préparé à un événement comme celui-ci. Chaque pièce dans cette maison a une communication secrète avec la pièce voisine. Il n’existe qu’une seule porte dans cette bibliothèque, selon les apparences, et ils la gardent soigneusement. »

Tout en parlant il ouvre doucement la croisée, fait feu sur l’homme dans le jardin, celui-ci tombe en poussant seulement un gémissement.

Comme Raymond l’a prédit, il s’évanouit de douleur.

Avec la rapidité de l’éclair, il ouvre la fenêtre avec fracas, lance le pistolet à l’extrémité la plus éloignée du jardin, enlève le chapeau du marquis de la chaise où il est posé, presse du doigt le dos de la reliure dorée d’un volume de Gibbon : un panneau étroit de la bibliothèque s’ouvre intérieurement et découvre une porte conduisant dans l’appartement voisin, qui est la salle à manger. Cette porte est faite d’après un principe particulier, et tandis qu’il la pousse pour sortir, elle se ferme derrière lui.

C’est l’affaire d’une seconde, et comme les officiers de police, alarmés par le bruit de l’ouverture de la croisée, se précipitent dans le cabinet, le marquis donne l’alarme.

« Il a échappé, dit-il, par la croisée ; il a blessé votre agent et passé par cette porte ; il ne peut avoir vingt mètres d’avance, vous le reconnaîtrez facilement, il n’a pas de chapeau.

— Arrêtez ! s’écrie l’officier de police. Ceci peut être un piège ; il peut avoir fait le tour pour sortir par la grande porte ; allez et veillez, Johnson. »

Un peu trop tard pour cette précaution. Au moment où les officiers de police se précipitaient dans la bibliothèque, Raymond traversait la salle à manger, sortait par la porte donnant sur la rue et s’élançait dans le cab même qui attendait pour le conduire en prison.

« Cinq livres, si vous arrivez pour l’express de Liverpool, dit-il au cocher.

— C’est entendu, soit ! répliqua ce digne citoyen, en clignant de l’œil. J’ai conduit beaucoup de gens comme vous, et ce sont encore les voyageurs qui payent le mieux et c’est une bonne fortune pour un pauvre diable travaillant dur, à qui les vieilles ladies avec leurs paniers et leurs parapluies regrettent de donner huit pence par mille. »

Et il descend au galop Upper Brook Street et traverse Hanover Square, tandis que les gens de la police, aidés par le docteur Tappenden et l’obligeant marquis, font des recherches dans les écuries et dans les bâtiments adjacents. Chose étrange, ils ne peuvent obtenir aucun renseignement des cochers et des palefreniers sur un gentleman sans chapeau, qui doit avoir passé par les écuries environ trois minutes auparavant.

CHAPITRE III

LE BOXEUR GAUCHER IMPRIME SON CACHET

« C’est une preuve palpable et humiliante de la décadence de la glorieuse et pure Albion et de ses enfants au cœur de lion », dit l’amusant correspondant des courses du Franc Parleur de Liverpool et de l’Aristide à trois pennys, gentleman qui, soit dit en passant, était très habile à désigner, pour une demi-douzaine de timbre-poste, les chevaux qui n’avaient aucune chance de gagner, et qui était vraiment utile pour estimer les meilleurs, en donnant des renseignements précieux sur ceux qu’on devait abandonner. La meilleure conduite à suivre était donc de parier sur le cheval désigné par lui comme devant être vainqueur ou au moins second, car avec ces honnêtes coursiers on était sûr de n’avoir aucun rang honteux, quelle que fût la fortune flottante de la course. « C’est donc, » continuait le Franc Parleur de Liverpool, « un signe de la décadence du lion et de la licorne, sur laquelle Britannia peut verser des larmes, et les habitants de Liverpool et de ses environs se désoler dans le silence du désespoir ; que la liberté de l’Angleterre n’est plus ! nous répétons. » (L’Aristide de Liverpool devient ici animé et entame les petites majuscules.) « La Bretagne n’est plus libre ! Sa liberté l’a abandonnée du jour où les sbires anglais à l’habit bleu de sir Robert Peel ont violé simultanément les libertés de la nation, les articles de la très puissante grande charte et l’enceinte du concours, et arrêté les opérations de Daddy Longlegs du Lancashire et du favori renommé de la capitale, le boxeur gaucher, pendant la quatre-vingt-neuvième passe et juste au moment où l’intérêt de la lutte allait réellement commencer. Sous l’impression de ces humiliantes circonstances, un meeting a été tenu par les arbitres et les parrains des combattants, et il a été convenu entre ces derniers et le gardien des enjeux de rendre l’argent. Mais afin que le vaillant et admiré boxeur ne puisse avoir aucune raison de se plaindre de l’hospitalité de la ville de Liverpool, les protecteurs de l’art de la boxe ont résolu de lui offrir un banquet qui sera présidé par son dernier adversaire, notre ancien favori et honoré compatriote Daddy Longlegs, ayant à ses côtés pour vice-président un gentleman, célèbre dans le sport. Il est à espérer que, pour prouver que le noble art de la défense de soi-même n’est pas complètement éteint dans Liverpool, les amis de la boxe se réuniront en très grand nombre en cette occasion. On peut se procurer des billets pour une demi-guinée, à Gloves Tavern, où se donnera la fête. »

Le jour même où le comte de Marolles quittait sa maison de Park Lane d’une si brusque manière, le banquet en l’honneur du génie de la boxe, dans la personne du boxeur gaucher, s’ouvrit magnifiquement au lieu ci-dessus mentionné, Gloves Tavern, une petite hôtellerie voisine de l’entrée d’un des théâtres inférieurs de Liverpool et principalement fréquentée par les membres de l’art de Thespis et de celui du pugilat. Les premiers peut-être étaient en nombre prédominant dans la petite salle derrière le comptoir, dans laquelle Brandolph de Burning Brand, après avoir soutenu seize combats au terrible sabre et avoir été laissé pour mort derrière les premières coulisses sept fois dans le cours de trois actes, venait prendre volontiers sa rôtie au fromage et sa pinte de porter et d’ale en compagnie du boxeur du Lancashire et du Mignon des Poteries, et écouter avec une solennité convenable les discours de ces deux personnages. La petite salle était si complètement tapissée des portraits des célébrités théâtrales et du sport, qu’Œdipe lui-même, tout renommé qu’il est pour avoir deviné la plus obscure des énigmes, n’aurait jamais pu découvrir le dessin du papier qui décorait les murs. Ici M. Montmorency, l’illustre comédien, souriait agréablement de ce sourire doucereux qu’on voit seulement dans les portraits, par-dessus ses larges épaules, moitié plus fortes que celles du Mignon dans l’attitude du combat. Là M. Marmaduke Montressor, le grand tragédien, regardant d’un air renfrogné, dans le rôle de Richard III, Pyrrhus Ier vainqueur du dernier Derby ayant eu lieu depuis plus de quatorze ans. Ici encore Mlle Pasdebasque pointait sa pantoufle de satin côte à côte avec le jeune Challoner de cette époque ; et en face de Mlle Pasdebasque, un gentleman en écarlate, au nom inconnu, franchissait sur un cheval couleur de terre de Sienne brûlée, parfaitement conservé et abondamment couvert de vernis, un fossé bleu de Prusse, ce qui faisait vivement craindre à l’observateur qu’il fût, non pas noyé, mais teint. Quant à Brandolph du Brand, il y avait de si nombreux portraits de lui et dans des poses si variées, il paraissait partout si beau et si magnanime dans tous ses rôles, que peut-être, après tout, c’était éprouver un complet désappointement que de baisser les yeux des portraits sur l’original revêtu du triste costume de la vie privée, assis devant la petite table brillante d’acajou, prenant sa part des rafraîchissements. Et vraiment si vous aviez le bonheur d’être doué de quelque imagination, vous pouviez être conduit à penser qu’il ne mangeait même pas une rôtie au fromage, en obéissant à un motif égoïste, mais que la consommation de ce comestible était en quelque sorte associée à la délivrance d’une jeune dame en mousseline blanche qu’il allait tirer des griffes de son oppresseur.

La profession théâtrale affluait, pour faire honneur à l’art son parent en cette occasion particulière ; le théâtre voisin de Gloves Tavern se trouvait heureusement fermé à cause des préparatifs énormes nécessités par une médiocre bagatelle dramatique intitulée : Victoires des Sikhs, ou le tyran du Gange, qui devait être représentée le lundi suivant avec une magnificence plus qu’ordinaire. Aussi les sectateurs de Thespis étaient-ils libres de témoigner leur admiration pour la noble science de la défense de soi-même en prenant des billets pour le dîner à dix shillings et six pence par tête, le banquet étant comme les comédiens ci-dessus mentionnés le remarquaient avec plus d’énergie que d’élégance, une affaire manquée, si le repas ne durait deux jours et si l’indigestion qui devait s’ensuivre ne les menait pas jusqu’à la fin de la semaine.

Je n’entrerai pas dans les détails du dîner en l’honneur du pugilat, mais j’introduirai le lecteur dans la salle du banquet, juste au dernier moment du repas, où le festival est près d’être terminé. Il est deux heures du matin ; la table est jonchée des débris d’un dessert, dans lesquels semblent prédominer figues, amandes, noisettes, gâteaux assortis, grappes de raisin, pelures de pommes et d’oranges ; la table est un vrai champ de bataille de Crécy ou de Waterloo, couvert de bouteilles vides en guise d’hommes morts ; main basse ayant évidemment été faite sur la cave bien garnie de M. Hemmar. D’après les verres et les cuillères qui sont devant chaque invité, il est évident cependant que les joyeux convives ont suivi l’exemple du célèbre héros de M. Augustus Sala, et qu’après avoir essayé une variété de vins étrangers sont revenus au grog pur et simple. La qualité particulière et paradoxale des vins naturels qu’on leur a servis n’a produit qu’un effet complètement assoupissant sur ceux qui les ont bus ; il y a certainement une lassitude dans le cerveau, une lourdeur et un embarras dans la parole, et une excitation exagérée et inconvenante d’emphase dans les gestes des amis du boxeur qui sont complètement en désaccord avec l’idée ordinaire que nous nous faisons du mot naturels. Mais pourquoi leur chercher querelle à ce sujet ? Ils sont inoffensifs et heureux. Il n’y a sûrement pas de crime à voir deux becs de gaz là où l’œil, dans son état normal, n’en aperçoit qu’un ; il n’est pas plus criminel d’essayer cinq fois de suite de prononcer les deux mots : slightest misunderstanding et d’échouer honteusement à chaque tentative. À tout considérer, ce doit être un sentiment affectueux qui inspire subitement à une personne une amitié folle et presque passionnée pour un individu qu’elle n’a jamais vu ; une telle amitié, en un mot, qu’on voudrait mettre sa tête sur le billot pour lui, ou être sa caution au bureau des emprunts pour cinq livres. Est-ce une mauvaise action que d’entamer un discours du genre patriotique, rempli d’allusions sur John Bull, la reine Victoria, les murs de bois, le prix de la lutte, et de fondre en larmes au milieu ? Y a-t-il manque de bonté dans le désir de voir votre ami rentré chez lui, parce que vous avez la ferme conviction qu’il a un peu trop bu et qu’il tombera contre les barreaux de la grille et s’empalera le menton sur ses pointes, ce qui, naturellement, ne risque pas le moins du monde de vous arriver ? Sont-ce là des crimes ? Non, répondons-nous hardiment. Non ! Alors hourra pour les vins naturels et le libre échange ! Ouvrons nos portes aux produits empourprés du Rhin, et qu’ils soient bien venus, trois fois bien venus les flots du liquide rouge qu’Horace chanta il y a plusieurs centaines d’années, quand notre magnifique terre était plus jeune et peut-être plus belle, et opérait sa révolution, chose pénible à avouer, parfaitement bien en vérité, sans vous ou moi pour la gouverner.

Une coupe d’argent, ayant un des travaux d’Hercule gravé sur sa surface, – pauvre Hercule, comme ils le font travailler dur dans le monde du sport ! – avait été présentée au boxeur comme un tribut de respect pour les qualités britanniques qui lui avaient attiré l’amitié de ses admirateurs ; et la santé du boxeur avait été portée trois fois, puis encore trois fois, et une autre petite fois, puis de nouveau trois fois, et encore trois fois, et une autre petite fois, et le boxeur avait fait ses remerciements, et Brandolph du Brand avait proposé celle de Daddy Longlegs, et Daddy Longlegs avait prononcé un très beau discours dans le pur dialecte de Lancashire, que les gentlemen de la profession théâtrale avaient eu la prétention de comprendre mais n’avaient pas compris, et un individu lettré qui, au fait, était le gentleman dont nous avons rapporté les lignes spirituelles ci-dessus, M. Jeffries Hollam Jones, de l’Aristide de Liverpool, correspondant des théâtres et des spectacles de sport, et habitué de Gloves Tavern, avait proposé un toast à l’art de la boxe, et le boxeur en avait proposé un à la presse, pour les libertés de laquelle, comme il avait dit dans un noble langage, inséré plus tard dans l’Aristide, les gentlemen du Ring étaient prêts à combattre aussi longtemps qu’ils auraient les cinq doigts de la main à lancer sur la boîte à intelligence de l’ennemi. Et puis Daddy Longlegs avait porté la santé du théâtre et celle de sa plus grande gloire, Brandolph du Brand, et en dernier lieu chacun avait proposé celle de chacun. Et enfin, quelqu’un ayant proposé une paisible chanson, tout le monde s’était mis à chanter.

Maintenant, comme la demande d’une chanson de la part de chaque membre de la joyeuse réunion était d’une nature si bruyante et si impérative, qu’un refus ne pouvait être fait que pour cause d’impossibilité morale ou physique, il serait bon de remarquer que la mélodie et l’harmonie pendant cette soirée furent très incertaines. Annie Laurie était évidemment une jeune femme d’un esprit indécis, et passait d’une façon agréable de C en D et de D en E, et puis revenait avec une habileté digne d’éloges en C pour finir. Le gentleman qui avait du penchant pour le ton de G aurait pu témoigner complètement sa désolation dans cette clef unique sans aucun préjudice, et un autre gentleman qui chantait une chanson comique de soixante-dix couplets de huit lignes ayant quatre lignes de chœur à chaque couplet, aurait mieux fait de s’en tenir à son premier projet de chanter extraordinairement bas, au lieu d’en changer comme il l’avait fait et de chanter extraordinairement fort, il est bien entendu que dans un chœur chaque chanteur a le droit de choisir le ton qui lui convient, ou autrement où serait la liberté individuelle ? Inutile aussi de faire allusion à cette circonstance. Mais la fête est terminée, et les convives de M. Hemmar se sont levés pour partir ; cette action de se lever pour partir n’a nullement été chose aussi insignifiante qu’ils la croyaient. Il est vraiment difficile, malgré tout dans une telle atmosphère de tabac, de trouver la porte, et c’est là, sans doute, la raison pour laquelle plusieurs gentlemen la cherchent dans une mauvaise direction et se cognent follement contre les murs qu’ils tâtent avec les mains, en cherchant cette ouverture.

Pour le moment, il y a deux gentlemen dans lesquels les vins naturels de M. Hemmar ont développé une amitié au-dessus de toute description. Ces deux gentlemen ne sont autres que les deux héros de la soirée, le boxeur gaucher et Brandolph du Brand qui, par parenthèse, est connu dans la vie privée sous le nom d’Auguste de Clifford. Son nom n’est pas écrit ainsi sur le registre de la paroisse, ce malicieux document porte William Walson, mais par ses amis et par le public il est depuis quinze ans admiré et chéri comme le célèbre de Clifford, quoique souvent appelé familièrement Brandolph, par une allusion délicate au plus remarquable de ses rôles.

Pour l’instant, Brandolph est positivement convaincu que le boxeur n’est pas dans un état convenable pour regagner seul son logis, et le boxeur est également persuadé que Brandolph lui-même fera quelque malheur s’il n’est pas surveillé ; aussi Brandolph se prépare-t-il à reconduire le boxeur jusqu’à son hôtel, qui est à une distance considérable de Gloves Tavern, puis le boxeur reviendra sur ses pas pour s’assurer de la rentrée de Brandolph dans son logement, qui est à deux portes de Gloves Tavern. En conséquence, après avoir souhaité une bonne nuit à chacun en particulier, quelquefois avec des pleurs, et toujours avec un tendre pathos très voisin des pleurs, Brandolph jette sur lui son large pardessus, absolument comme aurait pu faire Manfred avec son manteau avant de faire une évocation matinale à la sorcière des Alpes, et le boxeur enroule autour de son cou cinq mètres d’une étoffe de laine à couleurs variées, qu’il appelle un cache-nez, et ils sortent.

Une splendide nuit d’automne ! La pleine lune brille dans les hauteurs du ciel, ayant une petite étoile qui la suit dans sa marche comme un chien de chasse bien dressé sous forme de houppe brillante, tandis que les autres étoiles sont à distance, comme si elles s’étaient retirées dans leurs retranchements, comme disent les Français, et étaient en froideur avec leur reine, au sujet de quelque affaire touchant aux impôts. Une splendide nuit, aussi claire que le jour, non, presque plus claire ; car sa lumière est de celles qu’on peut regarder, et qui n’éblouit pas les yeux comme le fait celle du soleil quand on est assez présomptueux pour lever ridiculement ses organes visuels infiniment petits sur son sublime éclat. Pas un point noir sur le pavé de Liverpool, pas un chien endormi sur un seuil de porte, pas un chat libertin s’introduisant furtivement dans l’enceinte d’une maison ; mais il fait aussi jour qu’en plein midi. Une telle nuit était presque faite pour Lara, et Brandolph du Brand devient sentimental.

« Vous ne voudriez pas croire, murmure-t-il d’un air rêveur, en considérant la lune, tandis que le boxeur et lui marchent en zigzags sur le pavé, vous ne voudriez pas croire qu’elle n’a pas d’atmosphère, le croiriez-vous ? Un individu pourrait y construire un théâtre, et faire monter sa troupe en ballons, mais je vous demande si cela pourrait faire de l’argent, à cause de cette nécessité banale… une atmosphère qu’elle n’a pas ?

— Elle n’en a pas ? dit le boxeur qui certainement avait, à tout prendre, en matière d’ivresse, l’avantage sur le tragédien. Vous aurez un œil au beurre noir si vous ne vous garez pas de ce candélabre de réverbère qui est devant vous. Je n’ai jamais vu un aussi drôle de corps, ajoute-t-il, avec ses atmosphères, et ses lunes, et ses ballons ; on serait porté à croire qu’il n’avait jamais bu avant aujourd’hui un ou deux verres de vin. »

Pour arriver à l’hôtel que le gaucher honorait de sa présence, il était nécessaire de passer sur le quai, et la vue de l’eau et des bâtiments, plongés dans le calme sous la clarté de la lune, éveillèrent de nouveau la poésie naturelle du romanesque Brandolph.

« C’est superbe ! dit-il, prenant sa position favorite, et ouvrant ses bras en rond selon les rites de l’Église, avant de montrer la scène qui se déroulait devant lui. Quel calme ! C’est nous qui sommes les taches qui souillons la beauté de cette terre. Oh ! pourquoi… pourquoi faussons-nous le beau et l’héroïque ? comme l’observerait l’auteur de la Dame de Lyon. Pourquoi faussons-nous la vérité ? Pourquoi buvons-nous trop et voyons-nous double ? Debout au milieu des suprêmes silences, la création muette écoutant nos paroles, nous regardons en haut les étoiles qui paraissaient briller en bas pour le philosophe du puits ; et nous sentons que nous avons rétrogradé. » Ici l’éminent tragédien se met à bredouiller et s’assied précipitamment et avec une certaine violence sur la bordure du pavé. « Nous sentons, répète-t-il, que nous avons rétrogradé. C’est une pitié ! »

« Maintenant, qui l’enlèvera de là ? demanda le boxeur, faisant un appel silencieux aux candélabres de réverbères qui l’entourent. Qui l’enlèvera de là ? Je ne puis, et s’il s’endort là, il est très probable qu’il prendra froid. Levez-vous, pleurnicheur !… fou !… Vous ne pouvez pas rester ici ! » dit-il, avec une certaine rudesse, au descendant de Thespis, qui pleurait piteusement et essuyait ses yeux avec une affiche du Tyran du Gange, ce qui n’embellissait aucunement sa personne d’être barbouillée ainsi avec le rouge et le noir de l’annonce imprimée.

Inutile de chercher comment l’hôtelier des Joyeux Cherokées aurait jamais pu sortir son compagnon de cette position dégradante, sans l’intervention à point nommé de personnes étrangères, car, au même moment, le boxeur aperçut un gentleman qui descendait d’un cab, à une petite distance de l’endroit où il était, et qui, après avoir adressé deux ou trois questions au cocher, l’avoir payé et congédié, marcha dans la direction des marches qui conduisaient au bord de l’eau. Ce gentleman portait son chapeau complètement rabattu sur son visage, il était enveloppé dans un large et épais pardessus cachant entièrement sa taille, et portait un paquet d’une nature particulière sous son bras gauche.

« Obéi dit le boxeur comme le piéton approchait, ohé ! vous, là-bas ! donnez-moi un coup de main, voulez-vous ? »

Le gentleman interpellé par ce « vous, là-bas » n’eut pas l’air de faire la moindre attention à cet appel, sauf, en vérité, qu’il hâta considérablement le pas, et essaya de dépasser le gaucher.

« Non, vous ne voulez pas, dit notre ami le lutteur ; le drôle qui refuse de relever un homme qui est tombé est indigne de porter le nom d’Anglais, et plus tôt il sera brossé, mieux ce sera. »

Sur ce, le boxeur prépara ses poings, et se plaça en droite ligne dans le chemin du gentleman au chapeau rabattu.

« Voici ce que j’ai à vous dire, mon bon ami, dit cet individu. Vous pouvez ramasser vous-même votre compagnon ivre, ou attendre l’arrivée du prochain policeman, qui rendra service au public en vous conduisant tous les deux au poste, où vous pourrez finir la nuit conformément à votre manière très distinguée et très intelligente… mais vous serez sans doute assez bon pour me laisser passer, car je suis pressé. Vous voyez là-bas ce vaisseau américain… il a descendu la rivière pour attendre le vent, la brise peut souffler d’un moment à l’autre, et il peut arriver qu’il parte avant que je l’atteigne ; ainsi, si vous voulez gagner un souverain, allez voir si vous pouvez me rendre le service d’éveiller un batelier qui me transporte au bâtiment.

— Ah ! vous partez pour l’Amérique ? dit le boxeur en réfléchissant. Les fumées de ce vin d’Hemmar me soufflent que je dois faire connaissance avec la coupe de votre figure. Je vous ai vu déjà, je vous ai vu quelque part, quoique le souvenir de l’endroit où je vous ai vu soit confus dans mon esprit. Allons, donnez-moi un coup de main pour l’ami à moi que voici, et je viendrai à votre aide pour le batelier.

— Au diable votre ami ! dit l’autre avec emportement. Voulez-vous me laisser passer, maudit ivrogne ! »

Cela suffisait amplement pour le boxeur, qui était justement dans cette agréable disposition d’esprit qui suit la consommation des boissons fortes, sous l’influence desquelles l’œil défiant est capable de voir un ennemi dans un ami, et l’oreille prévenue est également disposée à découvrir une insulte dans le discours le plus poli.

« Allons-y donc, » dit-il.

Et se postant dans une attitude conforme aux règles de l’art, il voltigea d’un côté et d’autre deux ou trois fois comme s’il était vis-à-vis de son partenaire dans un quadrille ; puis, d’un mouvement rapide comme l’éclair, il fondit sur l’étranger avec son poing gauche et lui asséna un coup, retentissant comme le coup de marteau d’un facteur, exactement entre les yeux. L’individu tomba sous le choc, comme un bœuf sous la main d’un boucher habile.

Il est inutile de dire qu’en tombant, son chapeau roula au loin, et que, gisant inanimé sur le pavé, la clarté de la lune révéla chaque trait de son visage aussi distinctement qu’en plein jour.

Le boxeur s’agenouilla à côté de lui, l’examina attentivement pendant quelques minutes, et poussa ensuite un coup de sifflet bas et prolongé.

« Vu les circonstances, dit-il, je pourrais peut-être n’avoir jamais fait de meilleure chose que celle-ci, que j’ai faite sans intention. Il ne partira pas pour l’Amérique par ce vaisseau, dans tous les cas. Si j’envoie une dépêche télégraphique aux Cherokées, il se peut qu’ils soient enchantés d’apprendre qu’il a fui pour tomber ici. Allons, marchons, continua le boxeur dégrisé, en soulevant M. de Clifford par le collet de son habit ; aussi rudement qu’il eût fait d’un sac de charbon. Je crois entendre les pas d’un mouchard venant par ici ; aussi ferons-nous bien de décamper avant qu’on nous adresse quelque question.

— Si, dit l’illustre Brandolph, fondant encore en larmes, si la ville de Liverpool était gouvernée d’après les principes de la république de Platon, il n’y aurait pas de policemen ; mais, comme je l’ai déjà dit, nous avons rétrogradé. Prenons garde aux bornes, ajouta-t-il d’un ton plaintif. C’est étonnant l’effet que quelques verres de vin produisent sur les jambes de certaines gens, tandis que sur d’autres, au contraire… »

Ici il retomba sur le sol, et cette fois s’opposa à toutes les tentatives du boxeur pour le relever.

« Vous ferez mieux de me laisser, murmura-t-il ; c’est dur, mais c’est propre et confortable. Apportez-moi mes bottes et mon eau chaude à neuf heures ; j’ai de bonne heure une répétition du Tyran. Rentrez chez vous tranquillement, mon cher ami, et ne buvez plus rien, car évidemment votre tête n’est pas solide. Bonne nuit.

— En voilà une situation ! dit le boxeur. Je ne puis plus croquer le marmot pour lui, car je dois circuler pour voir si le bureau du télégraphe est ouvert, afin d’envoyer un mot à M. Marwood sur l’affaire de cette nuit. Le comte de Marolles est suffisamment en sûreté pour un ou deux jours, quoi qu’il en soit, car je lui ai imprimé un cachet qu’il n’effacera pas de sitôt, tout habile qu’il est. »

CHAPITRE IV

CE QU’ON TROUVE DANS LA CHAMBRE DANS LAQUELLE LE MEURTRE A ÉTÉ COMMIS

Au moment où l’arrestation du comte de Marolles avait lieu, M. Peters était absent de Londres, employé qu’il était dans une mission d’une nature secrète et délicate dans la ville de Slopperton sur le Sloshy.

Slopperton est très peu changé depuis l’assassinat du Moulin Noir, depuis que cet événement a occupé toutes les bouches pendant neuf jours. Il peut y avoir quelques hautes cheminées de fabrique de plus, un plus grand nombre de jeunes ouvrières en casaquins de coton et en colliers de corail toute la semaine, et en robes de soie faisant frou frou, et en fleurs artificielles le dimanche ; la nouvelle ville, cette parasite de vieille ville, peut s’être étendue un peu plus loin dans la campagne lumineuse et aérée, et un voile de fumée noire, suspendu dans l’atmosphère, peut apparaître au voyageur en chemin de fer qui approche de la station de Slopperton, plus large que celui qu’il a vu il y a huit ans.

M. Peters, ne faisant plus sa résidence dans la ville, avait établi sa demeure dans une hôtellerie ; et, chose étrange, il avait choisi cette petite auberge sur le bord de la rivière, dans laquelle il a entendu la conversation entre le maître d’étude et la jeune paysanne, dont les détails sont déjà connus du lecteur.

Il a eu un but particulier dans le choix de ce logis, car les Délices du batelier ne sont pas capables d’offrir beaucoup d’attraits à tout autre qu’à un batelier. Il est vraiment difficile de deviner ce que peuvent être les délices spéciales du batelier, pour que les membres de cette corporation puissent les trouver réunies dans la taverne du bord de l’eau dont nous parlons. Les délices du batelier consistent évidemment dans la non-propreté, ou bien ils iraient ailleurs à la recherche de cette vertu. Le batelier ne peut pas non plus rechercher la politesse dans ceux qui le servent, car l’hôtelier et cette jeune personne en savates, qui est fille de comptoir, caissière, valet d’écurie, cuisinière, femme de chambre et garçon de salle tout à la fois, sont notoirement bourrus dans leur conversation avec leurs clients, et ont un air maussade et insolent, très désagréable pour le chaland susceptible. Mais si, d’un autre côté, les délices du batelier consistent par hasard dans la saleté, l’humidité, la mauvaise cuisine et un détestable service, enfin en boissons dans lesquelles le petit verre d’eau-de-vie se contracte en boule, comme s’il se déclarait propriété exclusive du tavernier, en surnageant d’un air de triomphe, et en refusant opiniâtrement d’aller au fond, si de tels arguments ont les délices du batelier, certes, il les trouve là.

Quoi qu’il en soit, c’est aux Délices du batelier qu’aborde M. Peters, le jour même de l’arrestation du comte, un filet dans une main, et une ligne à pêcher dans l’autre. La personne qui l’accompagne n’est autre que M. Auguste Darley. Ce dernier gentleman descendit les marches des Délices.

Le client, soit dit en passant, était généralement initié aux agréments de cette hôtellerie en gisant ou en tombant sur le seuil, et en venant saluer avec son organe olfactif une espèce de couche épaisse formée de sciure de bois et de porter, qui constituait la partie supérieure du plancher. Le néophyte des mystères des rose-croix et de la franc-maçonnerie a, je crois, à subir des épreuves désagréables avant d’être complètement initié aux secrets du temple ; pourquoi alors le chaland des Délices n’aurait-il pas eu sa cérémonie d’initiation ? M. Darley échappa, néanmoins, avec quelques précautions, à ce danger, et entra sain et sauf dans la salle du comptoir, occupé par la susdite maussade donzelle en savates.

« Pourrait-on avoir un lit ? demanda M. Darley ; ou plutôt deux lits ? »

La donzelle le fixa pendant quelques minutes sans lui donner aucune réponse, et continua son occupation, qui était de frotter la poignée d’une pompe à porter ; cette friction, – ses mains étant non-seulement sales, mais encore chaudes et gluantes, – se trouvait produire l’effet de donner un poli au métal. Gus répéta sa question.

« Nous avons deux lits, répéta la refrognée demoiselle.

— C’est bien, alors, dit Gus ; entrez, mon vieux camarade, ajouta-t-il en s’adressant à M. Peters, dont on apercevait les grosses bottes et les jambes au sommet des marches sur lesquelles il attendait patiemment le résultat de l’entretien de son compagnon avec la prêtresse du temple.

— Mais je ne sais pas si vous pourrez les avoir, dit la jeune fille avec un air plus insolent que d’habitude. On ne nous demande pas généralement de lits.

— Alors, pourquoi étalez-vous ça ? demanda M. Darley en montrant du doigt une enseigne sur laquelle on lisait en lettres qui avaient été autrefois dorées cette inscription : Bons lits.

— Oh ! cela, dit la jeune fille, était écrit avant que nous prissions l’établissement ; et comme c’est payé dans l’impôt du mobilier, nous ne l’avons pas, naturellement, enlevé. Mais je vais demander au maître. »

Sur quoi elle disparut dans le brouillard humide, comme si elle avait été le génie de cette atmosphère, et bientôt reparut en disant qu’ils pourraient avoir des lits, mais qu’ils ne pourraient avoir une chambre particulière, parce qu’il n’y en avait pas ; ils acceptèrent cette raison comme étant excellente, et elle dit, en outre, qu’ils devaient se contenter d’une installation dans la salle du comptoir, et de ce moment la servante en savates adoucit son air maussade et méfiant, et leur dit qu’ils trouveraient l’endroit très gai, celui-ci ayant vue sur la rivière.

M. Darley commanda une bouteille de vin, ordre extraordinaire, inouï jusqu’à ce jour dans l’établissement, en faisant observer qu’il serait enchanté si le propriétaire voulait lui-même l’apporter et perdre quelques minutes en conversation avec lui ; ils entrèrent, M. Peters et lui, dans la salle.

Elle était vide, cette salle ; le batelier était évidemment à prendre ses délices quelque autre part cette après-midi ; on voyait encore sur la table les marques humides des pots de porter pris le matin par le batelier, et les marques séchées des pots de porter du jour précédent ; on voyait les débris de sa pipe, et les cartes avec lesquelles il avait fait une partie carrée (cartes qu’il avait évidemment mâchées aux coins, quand il avait eu mauvais jeu) éparpillées de tous côtés ; on voyait l’empreinte boueuse de ses pieds sur le plancher sablé, et il existait une odeur pénétrante, mêlée d’exhalaisons de velours de coton, de tabac, d’oignons, de cuir humide et de gin, qui était bien le parfum caractéristique du batelier ; mais quant à la personne du batelier, elle n’y était pas.

M. Darley marcha vers la croisée, et jeta les yeux en dehors sur la rivière :

« Une vue réjouissante, disiez-vous, Hébé en savates ? Est-ce chose réjouissante que de considérer cette eau triste et bourbeuse, en se rappelant combien de têtes malheureuses ont été englouties par ce courant ; combien de nombreuses créatures épuisées se sont couchées dans son lit, pour trouver dans la mort le repos qu’elles n’avaient pu obtenir dans la vie ; combien d’âmes égarées ont trouvé dans ces eaux noires une route pour l’autre monde, et sont parties le cœur endurci du rivage du temps pour l’océan de l’éternité ; combien de chevelures dorées ont été prises dans le filet du pêcheur, et combien de Mary, moins heureuses, étant moins innocentes que l’héroïne du chant mélodieux de M. Kingsley, ont disparu, pour ne jamais, jamais revenir ! »

M. Darley pense peut-être à tout cela, car il tourne le dos à la croisée, crie à la servante de venir allumer du feu, et procède à l’opération de bourrer sa pipe, ce grand consolateur de l’homme.

Je m’étonne extrêmement, aimables lectrices, que vous n’ayez jamais songé d’une manière ou d’autre à chercher querelle aux mânes du vaillant, du chevaleresque Walter Raleigh, du héros qui a découvert la Nouvelle-Guinée ; du rebelle audacieux, de l’adorateur passionné de filles d’honneur ; de l’importateur de la plus grande rivale qu’eût jamais eue femme dans les affections d’un homme, de cette dixième Muse, de cette quatrième Grâce, de cette sainte non canonisée, la feuille de tabac. Vous êtes fâchée contre le pauvre Tom, que vous malmenez et piquez du bec si cruellement, mistress G…, parce qu’il est rentré au logis, la nuit dernière, venant de cette petite partie à Greenwich, légèrement indisposé par le saumon et le concombre, non par le punch glacé, oh ! non, il y goûta à peine ! Vous êtes fâchée avec votre meilleure moitié, votre alter ego, et vous désirez lui donner, comme vous dites élégamment, un échantillon de votre esprit. Ma chère âme, quel souci peut avoir de vous Tom derrière sa pipe ? Croyez-vous qu’il vous écoute, ou qu’il pense à vous, tandis qu’il est à examiner paresseusement avec ses yeux rêveurs les spirales bleues de la fumée qui tourbillonnent dans l’air en sortant de son fidèle fourneau d’écume de mer ? Il rêve à la jeune fille qu’il a connue il y a quatorze ans, avant qu’il tombât sur ses genoux dans le parloir retiré, et écorchât son articulation en vous offrant sa main ; il pense au pique-nique d’Epping Forest, où il la rencontra la première fois, quand on portait des robes à taille courte et que Plancus était consul ; quand il y avait un échafaudage à Charing Cross, et des diligences entre Londres et Brighton ; quand on pouvait rencontrer des chanteurs ambulants à Beulah Spa, et qu’il n’y avait aucun M. Robson au Théâtre Olympique. Il vous regarde de tous ses yeux, le pauvre Tom, et est attentif à toutes vos paroles, du moins vous le croyez ! Ah ! ma chère dame, croyez-moi, il ne voit pas un seul trait de votre visage, et n’entend pas un mot de votre beau discours. C’est elle qu’il voit ; il la voit à l’extrémité d’un berceau de verdure, avec le soleil rayonnant à travers les feuilles sur ses boucles noires, et formant des dessins sur son innocente robe blanche ; il voit le petit coup d’œil coquet qu’elle lui lança en tournant la tête, tandis qu’il était dans une attitude qu’il reconnaît maintenant avoir ressemblé à celle d’un naufragé, au milieu des débris du banquet, des salades de homard, des pâtés de veau et de jambon, des bouteilles vides de champagne, des épluchures de fraises, des ombrelles, des chapeaux et des châles. Il entend le chant des oiseaux de l’Essex, le frémissement des feuilles de la forêt, son rire clair à elle, les roues d’une voiture, le tintement de la clochette des troupeaux, le retentissement du marteau d’un forgeron, et les chutes d’eau au loin ; tous ces bruits suaves, rustiques, qui produisent une harmonie bien différente de celle des tons courroucés de votre voix, sont dans ses oreilles ; et vous, madame, vous, pour l’impression que vous pouvez lui faire, vous seriez aussi bien perchée sur le point culminant du pic de Ténériffe, cherchant à découvrir dans le vaste océan un auditeur aussi attentif que vous pourriez en trouver de votre éminence.

Et quelle est la fée qui opère l’enchantement ! Son nom terrestre est Tabac, autrement Œil-de-Perdrix, Latakieh, Cavendish, et le magicien qui le premier l’introduisit dans le royaume britannique fut Walter Raleigh. N’êtes-vous pas enchantée, aimable lectrice, que les matelots se soient mutinés, que son fils chéri ait été tué sur cette terre lointaine, et que le Stuart mal inspiré ait récompensé le plus noble et le plus savant de son siècle par une captivité dans un donjon et par la mort des traîtres ?

Je ne sais si Auguste Darley faisait toutes ces réflexions pendant qu’il était assis au milieu de la fumée et du brouillard humide qui luttaient dans la salle des Délices du batelier, fumée et brouillard qui devaient bientôt finir par produire un bon feu, au dire de la maussade servante. Gus n’était pas marié, et en outre M. Peters et lui, ayant en main une affaire importante, avaient peu de temps à donner aux réflexions philosophiques ou sentimentales.

Le propriétaire des Délices parut bientôt avec ce qu’il assura être à ses hôtes une bouteille de porto telle qu’ils n’en avaient jamais rencontré. Il y avait dans cette recommandation un degré d’obscurité qui se ressentait des communications inspirées par la prêtresse de l’oracle. Les Éacides subjugueraient-ils les Romains, ou les Romains anéantiraient-ils les Éacides ; la bouteille de porto pouvait être d’une qualité irréprochable ou d’une qualité si exécrable qu’elle ne pouvait être dépassée par aucun vin falsifié, que dans tous les cas le propriétaire ne mentirait pas à ses promesses. Gus considéra le beau côté de la question, et pria son hôtelier d’enlever le bouchon et d’apporter un autre verre.

« Si toutefois, dit-il, vous pouvez disposer d’une demi-heure pour une causerie amicale.

— Oh ! pour cela, dit le propriétaire, j’ai assez de temps à moi ; ce ne sont pas les affaires qui me tiennent en mouvement ; il n’y a jamais de presse que dans les après-midis pluvieuses, quand ils arrivent ici avec leurs bottes sales et font plus de gâchis qu’ils ne boivent de bière. Un noyé retiré ou une enquête animent la place de temps en temps ; mais aujourd’hui, mon Dieu, il n’y a plus rien à faire, et même les enquêtes et les noyés semblent disparaître. »

Le propriétaire était un être essentiellement mélancolique et taciturne ; il s’assit devant sa propre table, essuya la bière de la veille avec la manche de sa veste, et se prépara à boire son porto avec une triste résignation, dont la sublimité aurait suffi à toute une bande de conspirateurs pour monter sur l’échafaud de la manière la plus convenable.

« Mon ami, dit M. Darley en présentant M. Peters d’un geste de la main, est étranger et il ne possède pas encore notre langue ; il la trouve incertaine et difficile à saisir sous le rapport de la construction aussi l’excuserez-vous s’il n’est pas d’humeur enjouée. »

Le propriétaire fit un signe d’assentiment et remarqua, en manière d’approbation, qu’il ne voyait pas ce qui pourrait donner de nos jours de l’enjouement à l’individu le mieux disposé pour cela.

Après un certain temps passé en conversation décousue et en descriptions très intéressantes de plusieurs enquêtes, Gus demanda au propriétaire s’il se souvenait d’une affaire qui était arrivée, il y avait huit ou neuf ans, ou aux environs, à une jeune fille trouvée noyée vers la fin de l’année.

« On trouve toujours des filles noyées, dit le propriétaire d’un air pensif. J’ai la ferme croyance qu’elles aiment cela, spécialement quand elles ont de longs cheveux ; elles ôtent leurs bonnets et lâchent leur chevelure et mettent un billet dans leur poche, écrit en grosses lettres, pour dire qu’elles espèrent qu’il aura du chagrin, et ainsi de suite. Je ne me rappelle d’aucune jeune fille en particulier, il y a huit ans, vers la fin de l’année. Je puis avoir plusieurs souvenirs confus de jeunes filles retirées de l’eau, mais je ne pourrais dire si celle-ci se nommait Jane ou Sarah.

— Vous souvenez-vous alors d’une querelle qui eut lieu entre un homme et une jeune fille dans cette salle même, et de l’homme qui eut le front coupé par un souverain qu’elle lui jeta ?

— Nous n’avons jamais de querelles dans cette salle, répliqua le propriétaire. Les bateliers ont quelquefois des mots entre eux et trépignent les uns sur les autres avec leurs grosses bottes, leurs talons ferrés et leurs orteils qui leur servent plus tard à danser quand ils sont revenus de bonne humeur ; mais je ne permets pas de querelles ici. Et cependant, ajouta-t-il après quelques minutes de réflexion, il y eut une espèce de dispute, je m’en souviens, entre une jeune fille qui se noya dans la nuit et un jeune gentleman, ici dans cette pièce. Il était assis juste à l’endroit où vous êtes maintenant, et elle se tenait debout à côté de cette croisée, et, en lui jetant avec mépris quatre souverains au visage, l’un d’eux l’atteignit au-dessus du sourcil et le fendit jusqu’à l’os ; il les ramassa quand sa tête fut bandée, et sortit en les emportant comme si rien ne s’était passé.

— C’est bien, mais vous souviendriez-vous par hasard, dit Gus, qu’il ne trouva que trois de ces souverains, et qu’il fut obligé de discontinuer ses recherches pour le dernier et de s’en aller sans l’avoir trouvé ? »

Le propriétaire des Délices se plongea immédiatement dans une très profonde méditation ; il frotta ses narines, en produisant un bruit de reniflement comme s’il savourait une prise de tabac, d’abord avec une main et puis avec l’autre, examina d’un œil sérieux le liquide couleur puce contenu dans le verre devant lui, prit une gorgée de ce liquide, fit claquer ses lèvres en connaisseur, et dit ensuite qu’il ne pouvait pour le moment se souvenir de la dernière circonstance dont on parlait.

« Vous dirai-je, continua Gus, le motif que j’ai de vous adresser cette question ? »

Le propriétaire dit qu’il lui était indifférent qu’il le mentionnât ou non.

« Alors, voici. J’ai besoin de ce souverain. J’ai une raison particulière, et il n’est pas nécessaire de vous expliquer pour le moment quelle elle est, de désirer cette même monnaie préférablement à toute autre, et d’avoir l’intention de donner une bank-note de cinq livres à l’individu qui me mettra dans la main cette pièce d’or de la valeur de vingt shillings.

— Vous ne le feriez pas ; le feriez-vous ? » dit le propriétaire en exécutant de nouveau les opérations ci-dessus décrites.

Et regardant très fixement Gus tout le temps, après quoi il porta silencieusement ses yeux de Gus à Peters et de Peters au liquide couleur puce pendant quelques minutes, il dit enfin :

« N’est-ce pas un piège ?

— Voici la bank-note, répliqua M. Darley ; examinez-la pour voir si elle est bonne. Je la poserai sur cette table, et quand vous y déposerez le souverain dont je parle, et non pas un autre, elle est à vous.

— Vous pensez alors que j’ai cette pièce de monnaie ? dit le propriétaire interrogativement.

— Je sais que vous l’avez, dit Gus, à moins que vous ne l’ayez dépensée.

— Quant à cela, dit le propriétaire, quand vous m’avez tout d’abord rappelé les circonstances de la jeune fille et du gentleman, et de l’enquête et de tout le reste, j’ai la mémoire courte et je ne pouvais me souvenir de suite de ce souverain ; mais maintenant je me rappelle avoir trouvé la monnaie en question un an et demi après, car l’humidité fut considérable cette année-là, et le conseil de salubrité vint nous ordonner de réparer nos planchers et de blanchir nos murs intérieurs à la chaux, et en arrangeant le plancher de cette pièce, nous finîmes par rencontrer ce même morceau d’or.

— Et vous ne l’avez jamais changé ?

— Vous dirai-je pourquoi je ne l’ai jamais changé ! Les souverains ne sont pas si abondants dans ces régions que je me fusse avisé de garder celui-ci pour le regarder. Mais ce dont vous parlez n’était pas le moins du monde un souverain.

— Pas un souverain ?

— Non ; ce dont vous parlez n’était qu’une pièce étrangère de deux pennys et demi avec un tas de vieilles inscriptions, et le changeur ayant eu l’audace de m’en offrir quatre pennys et six pence comme vieil or, ma foi, je la gardai, comprenant qu’elle n’avait de valeur que comme objet de curiosité. Hein ?

— Tout ce que je puis vous dire, ajouta Gus, c’est que vous fîtes très sagement de la garder, et voici cinq fois ou peut-être dix fois sa valeur, avec un gros intérêt pour votre argent.

— Attendez un peu, » murmura le propriétaire. Et, disparaissant dans la salle du comptoir, il fureta dans un tiroir de ce tabernacle et reparut bientôt avec un petit objet soigneusement enveloppé dans un morceau de journal :

« Le voilà, dit-il ; et je suis joliment content de me défaire de cette inutilité, qui ne saurait vous procurer un morceau de pain si vous mouriez de faim ; et je vous remercie infiniment, monsieur, continua-t-il en empochant la bank-note. Je voudrais pouvoir vous en céder une demi-douzaine de plus au même prix, voilà tout. »

C’était une monnaie des Indes orientales, d’une valeur approchant de six ou sept roupies, ne ressemblant nullement par la grandeur et par la configuration à un souverain, mais d’une date remontant à cinquante ans.

« Et maintenant, dit Gus, nous allons faire un tour de promenade, mon ami et moi ; vous pourrez nous faire cuire une côtelette pour cinq heures, et dans l’intervalle nous allons chercher à passer le temps aux environs de la ville.

— Les manufactures pourraient être un sujet intéressant pour des gentlemen étrangers, dit le propriétaire, dont la bonne humeur semblait extraordinairement accrue par la possession du billet de cinq livres. Il y a une forte fabrique à côté qui occupe un nombre considérable d’ouvriers, dans laquelle un engrenage a tué un homme pas plus tard que la semaine dernière, et vous pourriez la visiter, j’en suis sûr, gentlemen, et vous y seriez bien reçus, en mentionnant seulement mon nom. Je fournis les ouvriers qui vivent autour de cet établissement, qui est très peuplé. »

Gus le remercia pour ses obligeantes offres de service, et dit qu’ils se feraient un plaisir de profiter de ces renseignements.

Le propriétaire les suivi du regard tandis qu’ils côtoyaient la rivière en se dirigeant vers Slopperton.

« Je crois, remarqua-t-il en lui-même, que le causeur est fou, et que le silencieux est son gardien ; mais cinq livres sont cinq livres et ne se trouvent pas partout. »

Au lieu de chercher à la fois de l’amusement et de l’instruction, comme ils eussent pu en retirer d’une minutieuse visite à la fabrique en question, MM. Darley et Peters marchèrent d’un assez bon pas sans regarder à droite ou à gauche, choisissant les rues les plus reculées et les moins fréquentées, jusqu’à ce qu’ils eussent laissé la ville de Slopperton et les eaux du Sloshy derrière eux, et vinrent déboucher sur la grande route, seulement à quelques mètres de la maison dans laquelle M. Montagne Harding avait trouvé la mort, – l’habitation du Moulin Noir.

L’endroit n’avait jamais eu un aspect bien gai, même dans ses beaux jours ; mais actuellement, avec les souvenirs qui s’y rattachaient et en faisaient essentiellement partie, c’était une lugubre habitation pour tous ceux qui connaissaient l’horrible histoire, et la mort, comme une ombre funèbre, semblait planer sur la sombre masse et avertir l’étranger de fuir cette demeure maudite. Les volets de toutes les croisées, à l’exception d’un seul, étaient fermés ; les allées du jardin étaient envahies par les mauvaises herbes, les plates-bandes bouleversées ; les arbres avaient poussé des branches égarées qui traînaient à terre en travers du chemin de celui qui s’y introduisait, et, s’embarrassant dans ses jambes, le renversaient avant qu’il fût averti. La maison cependant n’était pas inhabitée. Martha, la vieille servante qui avait soigné Richard Marwood petit enfant, en était l’unique gardienne ; elle avait un revenu convenable et une jeune servante pour la servir ; elle l’instruisait, l’admonestait, la grondait et lui servait de chaperon, ce qui faisait la consolation de sa calme existence.

La cloche, que Darley agite à la porte, va résonner au bas de l’avenue, comme si une faible partie de sa mission était d’être entendue dans la maison, sa puissance sonore étant évidemment destinée à éveiller tout Slopperton, en cas d’incendie, d’inondation, ou d’invasion d’un ennemi étranger.

Gus pense peut-être, tandis qu’il est devant la grande porte blanche recouverte maintenant de moisissures et de mousse, autrefois si propre et si brillante aux jours où Richard et lui portaient de petites blouses de toile, ornées de ganses et de dessins variés, de boutons reluisants, et où ils se balançaient, au soleil couchant, suspendus à cette même porte.

Il se rappelait Richard s’élançant et endommageant son nez sur le gravier ; ils avaient fait des gâteaux de boue dans cette même avenue, posé des pièges à oiseaux, bien carabinés et promettant les plus heureux résultat ; et cependant ils n’avaient jamais attrapé un seul petit animal dans ces mêmes bosquets ; ils avaient disposé une escarpolette sous les tilleuls là-bas, et construit une fontaine qui n’avait jamais coulé, mais qui avait dû être honteusement approvisionnée avec des cruches d’eau, qu’on remuait à la cuiller, comme un pouding, avant que le jet de cristal voulût consentir à monter. Un millier de souvenirs de cette époque enfantine revinrent à son esprit, et avec eux la pensée que le petit garçon en blouse brodée était maintenant un paria de la société, supposé mort, et que son nom était entaché des qualificatifs de fou et de meurtrier.

La servante de Martha, jeune paysanne aux joues roses, descendit l’avenue au bruit retentissant de la cloche, et resta pétrifiée à l’apparition des deux gentlemen, l’un d’eux dans un costume aussi éclatant que notre ami, M. Darley.

Gus dit à la jeune domestique qu’il avait une lettre pour mistress Jones. Jones était le nom de famille de Martha ; le titre de mistress était une distinction honorifique, le sacrement du mariage étant une des calamités que la digne femme avait évitées. Gus apportait un billet de la maîtresse de Martha, qui lui assurait un chaleureux accueil.

« Les gentlemen voudraient-ils prendre du thé ? » dit Martha.

— Sararanne (le nom de la jeune domestique était Sarah Anne), prononcé à la fois par euphonie et commodité, Sararanne), Sararanne leur donnerait tout ce qu’ils pourraient désirer, tout de suite. »

La pauvre Martha fut complètement désolée en apprenant que tout ce qu’ils désiraient était de visiter la chambre dans laquelle le meurtre avait été commis.

« Est-elle dans le même état où elle se trouvait à cette époque ? demanda Gus.

— On n’y avait jamais touché, leur assura mistress Jones, depuis cette sinistre époque. Telle avait été la volonté de sa maîtresse ; elle avait été tenue propre et aérée ; mais pas le moindre objet de l’ameublement n’avait été dérangé. »

Mistress Jones était atteinte de rhumatismes et bougeait rarement de son siège d’honneur à côté de la cheminée ; aussi Sararanne fut envoyée, avec un trousseau de clefs dans la main, pour conduire les gentlemen dans la chambre en question.

Pour le moment, deux choses paraissaient très évidentes dans les manières de Sararanne : la première, c’est qu’elle était enchantée de l’idée de pouvoir coqueter avec le brillant M. Darley ; la seconde, qu’elle ne se souciait aucunement d’ouvrir la chambre en question et d’y entrer ; aussi, entre le désir de séduire et sa frayeur indomptable de voir disparaître quelqu’un devant elle, il s’établit dans son esprit un combat dont les effets étaient pénibles à voir.

Les volets de la maison étaient tous fermés, à l’exception d’un, et le vestibule et l’escalier étaient plongés dans une pénombre bien plus effrayante pour les esprits craintifs que la plus noire obscurité. Dans la plus noire obscurité, par exemple, la pendule marchant huit jours dans un angle aurait été une pendule et non un sceptre de vieillard avec une grande barbe blanche et un manteau brun, comme la faisait paraître un jour incertain, produit par un ciel ouvert, recouvert de lierre et situé au sommet de la maison. Sararanne était évidemment possédée de l’idée que M. Darley et son ami avaient l’intention de l’abandonner sur le seuil même de la chambre hantée, et de s’enfuir honteusement, la laissant braver les dangers de l’appartement, seule avec elle-même. M. Darley l’assura de nouveau qu’il n’y avait rien à craindre ; que l’existence était chose précieuse à conserver, par-dessus tout, la vie étant courte et le temps long, et cætera : ce qui finit par décider la demoiselle à monter l’escalier (en regardant derrière elle à chaque marche) et à les conduire le long d’un couloir, à l’extrémité duquel elle s’arrêta, choisit, avec une remarquable promptitude, une clef dans le trousseau, la plongea dans le trou de la serrure de la porte en face d’elle, et dit :

« Voilà la chambre, gentlemen, pour vous faire plaisir, » fit une révérence, tourna les talons et s’enfuit.

La porte s’ouvre en craquant, et M. Peters est enfin au comble de ses vœux et se trouve dans la chambre même dans laquelle le meurtre a été commis. Gus jette les yeux autour de lui, s’avance vers la croisée, ouvre les volets de toute leur largeur, et un soleil d’après-midi inonde la chambre, éclairant chaque crevasse, découvrant chaque tache de poussière sur les rideaux de lit en damas dévorés par les papillons, chaque fente et chaque souillure sur le parquet rongé par les vers.

Voir M. Darley regarder autour de la chambre, et voir M. Peters se livrant à la même opération, c’est voir deux choses complètement différentes, autant qu’il est possible à une physionomie de différer d’une autre. Les yeux du jeune chirurgien errent çà et là, ne s’arrêtent nulle part, et restent deux ou trois minutes fixés sur le même objet, avant de paraître comprendre toute la signification qui lui est attachée. Les yeux de M. Peters, au contraire, font le tour de l’appartement avec une précision et une rapidité égales, vont du nombre un au nombre deux, et du nombre deux au nombre trois, et, après avoir fait une minutieuse inspection de tous les articles de l’ameublement dans la chambre, ils se fixent en dernier lieu, avec un regard d’une intensité concentrée, sur l’ensemble général de la pièce.

« Pouvez-vous découvrir quelque chose ? » demanda enfin M. Darley.

M. Peters fait un signe affirmatif avec la tête, et, en réponse à cette question, se laisse tomber sur un genou, et se penche pour examiner le plancher.

« Apercevez-vous quelque chose là ? demande Gus.

— Oui, réplique Peters sur ses doigts ; examinez ce plancher. »

Gus examine le plancher. Celui-ci est vermoulu et dans un état de grande dégradation à côté du lit.

« Eh bien ? et puis ? demande-t-il.

— Et puis ? dit M. Peters sur ses doigts, une expression d’insigne mépris perçant sur tous ses traits ; et puis ? Vous êtes un jeune gentleman de beaucoup de talent, monsieur Darley, et si j’avais besoin d’une prescription pour la bile, qui me tracasse quelquefois, ou d’un coup d’épaule pour le Derby, ce qui m’est inutile, n’étant pas un homme du sport, vous seriez l’individu que j’irais trouver. Mais, après tout, vous n’êtes pas un officier de police, ou autrement vous ne m’eussiez jamais adressé cette question. Et puis ? Vous vous rappelez qu’une des preuves les plus terribles contre M. Marwood fut les taches de sang trouvées sur la manche de son habit. Vous voyez là ces fentes et ces crevasses dans ce plancher, très bien, alors ; M. Marwood dormait dans la pièce au-dessous de celle-ci ; il était harassé, je le lui ai entendu dire, il se jeta tout habillé sur son lit. Quoi de plus naturel, par conséquent, qu’il y eût du sang sur la manche de son habit ; quoi de plus facile à deviner que voilà le chemin que le sang a suivi ?

— Vous pensez alors qu’il a coulé à travers le plancher ? demanda Gus.

— Je pense qu’il a coulé à travers, dit M. Peters sur ses doigts, avec une légère ironie ; je comprends qu’il a coulé à travers. Son avocat fut un sot de ne pas porter ce détail devant la cour, ajouta-t-il en montrant les planches sur lesquelles il était agenouillé. Si j’avais seulement vu l’endroit avant le procès… mais je n’étais rien, et c’eût été naturellement une remarquable impudence de ma part de demander à examiner la maison. Et maintenant, au numéro deux.

— Et cela est ?… demanda M. Darley, pour qui les vues de M. Peters étaient complètement remplies d’obscurité, ce fonctionnaire ayant la confiance aveugle de Richard et de son ami, et étant autorisé, par conséquent, à être tout aussi mystérieux qu’il lui plairait.

— Le numéro deux, le voici, répondit l’agent. J’ai besoin de trouver une ou deux de ces vieilles pièces de monnaie indienne, car notre jeune mort-vivant, aussi vrai que le jour d’aujourd’hui ne sera pas celui de demain, a pris celle qu’il donna à la jeune fille dans cette armoire, ou mon nom n’est pas Joseph Peters. »

Sur quoi M. Peters, à qui avait été confiée par mistress Marwood la clef de l’armoire, procéda à en ouvrir les portes et à inspecter soigneusement ce vieux meuble.

Il contenait un grand nombre de tiroirs, de boîtes, de casiers, d’enfoncements bizarres et de coins, ayant tous également une odeur de vétusté et de moisissure de bois de cèdre dans leur intérieur. M. Peters tira les tiroirs, ouvrit les boîtes, trouva des tiroirs secrets dans l’intérieur d’autres tiroirs, et des boîtes ingénieusement cachées dans d’autres boîtes, tout cela avec un bien minime résultat ; en outre des vieux papiers, des paquets de lettres attachées avec un ruban de fil rouge fané, une miniature ou deux, au sourire niais et aux couleurs fades, à la manière d’il y a cinquante ans, quand un habit bleu clair à boutons de cuivre était la toilette exigée pour une invitation à dîner, et que les élégants de la capitale portaient une montre dans chaque poche de leur culotte et vous souriaient derrière un jabot de chemise assez proéminent pour les tenir toujours à distance de leurs amis et de leurs connaissances ; un dictionnaire de Jonson, un barème, et une paire de tire-bottes ; M. Darley finit par se fatiguer de regarder l’opération et suggéra un ajournement, car il remarqua :

« Est-il vraisemblable qu’un gaillard comme ce North eût laissé quelque chose derrière lui ?

— Attendez un instant, » dit M. Peters d’un geste expressif avec sa tête.

Gus haussa les épaules, sortit son porte-cigares, en alluma un, et, approchant de la croisée, s’accouda en fumant sur la barre d’appui, et se mit à regarder les plantes grimpantes qui couvraient les murs et encadraient les croisées, tandis que l’agent poursuivait ses recherches parmi les vieilles liasses de papiers. Il était prêt à abandonner son inspection, lorsque, dans un des tiroirs extérieurs, il aperçut un objet qui avait échappé à son premier examen : c’était un sac en toile comme ceux dont on se sert pour mettre de l’argent, et vide en apparence ; mais, en réfléchissant à ses recherches inutiles, M. Peters retourna ce sac entre ses doigts dans un moment de distraction, et le fit balancer dans l’air d’arrière en avant ; dans ce mouvement, le sac donna contre un côté de l’armoire, et, à la surprise de l’agent, rendit un son métallique et sec. Il n’était donc pas vide, quoiqu’il parût l’être. Une minute d’examen montra à M. Peters qu’il avait réussi à se procurer l’objet de ses perquisitions ; le sac avait servi à renfermer de l’argent, et une petite pièce s’était logée dans la couture du fond et s’y était enfoncée si solidement qu’il n’était pas facile de l’en détacher ; dans le pillage précipité de l’armoire par l’assassin, et dans la rage aveugle qui le possédait de ne pas trouver la somme espérée, cette circonstance lui avait naturellement échappé. La pièce de monnaie était une petite pièce d’or d’une valeur moitié moindre que celle trouvée par l’aubergiste, mais de la même date et du même coin.

M. Peters fit avec ses doigts un claquement de triomphe qui éveilla l’attention de M. Darley ; et, avec un coup d’œil de fierté pour son habileté dans son art particulier et de confiance en son génie, il montra la petite pièce d’or noircie.

« Par Jupiter, s’écria Gus en admiration, vous êtes donc parvenu à la trouver ! Parbleu, Peters, je crois que vous eussiez fabriqué la preuve s’il n’en eût pas existé.

— Huit années de l’existence de ce jeune homme, monsieur, dirent les doigts rapides, ont été sacrifiées à la stupidité de ceux qui l’auraient aussi bien lancé dans l’éternité. »

CHAPITRE V

M. PETERS SUIT UNE MARCHE BIZARRE ET ARRÊTE LE MORT

Pendant que M. Peters, accompagné du sincère ami de Richard, le jeune chirurgien, fait la visite ci-dessus décrite, Dick compte les heures à Londres. Il était essentiel au succès de sa cause, Gus et Peters l’en avaient prié instamment, de ne pas se montrer en public, et de ne révéler en aucune façon le fait de son existence, jusqu’à ce que le meurtrier réel fût arrêté. Que la vérité apparaisse à tout le monde, et il sera bien temps, alors, pour Richard, de se présenter, le front pur de flétrissure, à la vue de ses concitoyens. Mais quand il apprit que Raymond de Marolles avait glissé entre les mains de ceux qui le poursuivaient, et qu’il avait fui, personne ne sachant où il était, tout ce que purent faire sa mère, son ami Percy Cordonner, Isabelle Featherby et les hommes de loi auxquels il avait confié sa cause, fut de l’empêcher de s’élancer à l’instant sur la trace du coupable. Ce fut une journée accablante pour eux tous, que celle de l’insuccès de l’arrestation. Ni les tendres consolations de sa mère, ni les assurances données par l’avoué qu’il n’y avait encore rien de perdu, ni les prières pleines de larmes d’Isabelle, qui le suppliait d’attendre patiemment, et de s’en remettre, pour l’issue de l’affaire, à la Providence ; ni la recommandation pleine de philosophie de M. Cordonner de prendre cela avec calme, de ne pas remuer la Camarine et de laisser aller le bandit, ne pouvaient lui donner la tranquillité. Il se sentait comme un lion en cage, retenu par d’ignobles chaînes loin du vil objet de sa rage. Le jour touchait à sa fin pourtant, et pas de nouvelles du fugitif. M. Cordonner insista pour rester avec son ami jusqu’à trois heures du matin, et à cette heure avancée il se retira, avec l’intention de se rendre chez les Cherokées (il y avait réunion des Joyeux cette nuit-là, et très probablement ils seraient encore assemblés), pour s’assurer, selon son expression populaire, s’il retournait de quelque chose là. L’horloge de Saint-Martin sonnait trois heures comme il était avec Richard devant la porte de la rue dans Spring Gardens, donnant, entre les bouffées de son cigare, des consolations amicales au jeune homme inquiet.

« En premier lieu mon cher ami, dit-il, si vous ne pouvez attraper l’individu, c’est que vous ne pouvez pas l’attraper, cela paraît un argument logique et mathématique ; alors pourquoi vous tourmenter ainsi ? Pourquoi essayer d’opérer la quadrature du cercle, uniquement parce que le cercle est rond et ne peut être carré ? Laissez ces idées. Si ce gaillard reparaît sur l’eau, faites-le pendre ! Je serais radieux de le voir pendre, car c’est un scélérat exceptionnel, si toutefois on opère la chose à une heure raisonnable, et si on ne l’exécute pas au milieu de la nuit, pour tromper le respectable public. S’il ne doit pas reparaître, pourquoi vous préoccuper de l’affaire ? Épousez cette jeune fille qui est là-dedans, la jolie sœur de Darley, qui semble, par parenthèse, être ridiculement folle de vous, et laissez dormir la question. Voilà ma philosophie. »

Le jeune homme se détourna avec un soupir d’impatience et dit ensuite, en posant la main sur l’épaule de Percy :

« Mon cher et vieil ami, si tout le monde était comme vous sur cette terre, Napoléon serait mort homme de loi en Corse, ou lieutenant dans l’armée française ; Robespierre aurait vécu médiocre avocat, ayant le penchant de se lever la nuit pour manger des tartes à la marmelade, et la manie d’écrire de détestables poésies ; le tiers état serait rentré paisiblement dans ses formes et dans ses boutiques, il n’y aurait pas eu de serment du Jeu de Paume ni de bataille de Waterloo.

— Et une très bonne chose encore, dit son ami philosophe, il n’y aurait eu d’autre perte que celle d’Astley, réfléchissez seulement à cela. S’il n’y avait pas eu de Napoléon, quel malheur pour les images des petits garçons, pas de Gomersal le Grand, pas d’Astley. Pardonnez-moi, Dick, de vous plaisanter. Je vais m’abattre chez les Cherokées, et voir s’il y a quelque chose dans l’air. Le boxeur est absent, ou il nous eût avertis ; le génie du P. R… aurait pu rendre des services dans cette affaire. Bonne nuit. »

Il donna à Richard une nonchalante et affectueuse poignée de main, et partit.

Maintenant, quand M. Cordonner dit qu’il va s’abattre chez les Cherokées, que le lecteur à l’esprit simple ne pense pas que l’expression « s’abattre », sortie de la bouche de ce gentleman, comporte un degré considérable de vélocité ; quoique cette locution, suffisamment vague par elle-même, soit destinée à représenter cette signification dans les esprits ordinaires. Aucun mortel n’a jamais vu Percy Cordonner se presser. On l’a vu arriver en retard pour un train, et flâner à quelques pas de la machine qui s’éloignait, en regardant cet objet d’un air indifférent, ou plutôt d’un air de reproche. L’avenir de toute sa vie eût pu dépendre de son départ par ce train en particulier, qu’il n’eût jamais manqué à ses principes au point de s’échauffer d’une manière désagréable ou de troubler d’une façon quelconque l’organisation délicate dont la nature l’avait doué. On l’a vu aux portes de l’Opéra, quand Jenny Lind devait paraître dans la Figlia, et lorsque ceux qui l’entouraient étaient atteints d’une frénésie passagère et se bousculaient réciproquement dans la boue, on l’a remarqué appuyé sur deux gentlemen pleins d’embonpoint, comme dans un fauteuil, et se tenant en l’air et à l’abri de l’humidité sur les bottes de quelque autre individu, exhalant de nobles et polyglottes malédictions contre la foule environnante, lorsque celle-ci, dans un mouvement de marée montante, troublait ou essayait de troubler sa sérénité. Aussi quand il disait qu’il allait s’abattre chez les Cherokées, il voulait dire, bien entendu, qu’il avait l’intention de s’abattre à sa manière, et en conséquence il s’achemina nonchalamment à travers les rues désertes du Strand, ayant quelque chose de la démarche insouciante et sans but que devait avoir Rasselas se promenant sous les arceaux de verdure de sa vallée heureuse. Il atteignit à la fin la taverne bien connue et s’arrêta sous l’enseigne effacée de l’Indien, frappant désespérément dans le vide de son tomahawk, dans la direction de Covent Garden, avec un bras plus remarquable par son développement musculaire que par sa correction de dessin ; il donna le signal bien connu du club et fut introduit par la demoiselle déjà décrite, qui semblait toujours consacrer ses veillées à l’opération d’arranger ses cheveux en papillotes, afin de pouvoir présenter sa tête dans un état convenable à l’admiration des pratiques du pot et de la bouteille le lendemain, et étaler un édifice de très longues boucles très pommadées (elles auraient exalté les têtes pleines de porter, et enfoncé celles échauffées de spiritueux) aux yeux de la société plus brillante du soir. Cette jeune dame, connue vulgairement sous le nom de Liza, était au fait des affaires de sport de l’établissement, lisait The life pendant les offices de l’Église le dimanche, et passait même pour avoir été en communication avec ce journal de Rhadamanthe, sous la signature de L… mise en bas des réponses aux correspondants. Elle était connue pour être l’employée, ou, selon l’expression de ses amis et admirateurs, la dame de compagnie de cette lumière du P. R…, le Mawler du Middlesex, dont la résidence était chez les Cherokées.

M. Cordonner trouva trois Joyeux au comptoir, enfoncés dans une conversation animée et dans le soda-water. Une dépêche télégraphique du boxeur venait justement d’arriver. Elle était digne, au point de vue économique de la rédaction, de l’oracle de Delphes, et avait l’avantage d’être facile à comprendre ; elle était ainsi conçue :

« Dites à R. M… qu’il est ici ; pas d’ordres, aussi lui avoir lancé la gauche ; il est incapable de bouger d’un jour ou deux. »

M. Cordonner fut presque étonné, et se trouva ainsi très près de manquer, pour la première fois de sa vie, à l’unique théorie qu’il avait adoptée.

« Voilà de bonnes nouvelles pour Spring Gardens, dit-il, mais Peters ne doit être de retour que demain soir ; si, ajouta-t-il d’un air distrait, on lui envoyait une dépêche télégraphique à Slopperton, je sais qu’il est là. Si quelqu’un peut trouver un cab et se charger de la dépêche, il rendra un service inestimable à Marwood, dit-il en traversant le comptoir et s’asseyant paresseusement sur la banquette dont le tissu représentait un tonneau vert et or rempli de Crème de la Vallée, son chapeau renversé complètement en arrière de sa tête, et les mains dans ses poches. Je vais écrire la dépêche. »

Il écrivit sur une carte :

« Rendez-vous à Liverpool ; il nous a glissé entre les mains, et il est là. »

Puis il la tendit poliment aux trois Joyeux appuyés sur le bâti de la pompe à porter. Spletters, l’auteur dramatique, la saisit avec empressement ; elle suggérait à son imagination poétique ce qui est le don le plus précieux de l’inspiration, une situation.

« Je m’en charge, dit-il ; quelle superbe ligne cela ferait dans une affiche ? le télégramme intercepté ; avec un employé comique de chemin de fer et le traître de la pièce coupant les fils métalliques.

— En route, Spletters, dit Percy Cordonner ; ne laissez pas au Strand le temps de verdir sous vos pas légers. Ne vous arrêtez pas en allant pour composer un drame en cinq actes, et vous serez un bon camarade. Liza, ma chère fille, une pinte d’Allsop, et qu’elle soit aussi douce que l’humeur de votre humble serviteur. »

Trois jours après la précédente conversation, trois gentlemen étaient réunis à déjeuner, dans une petite chambre d’une taverne ayant vue sur le quai de Liverpool. Ce trio se composait du boxeur, en simple costume du matin consistant en un pantalon collant de tartan écossais, une cravate couleur orange, un gilet aux devants bleus et en manches de chemise. Le boxeur considérait une redingote comme un vêtement particulièrement destiné à sortir, et n’eût pas plus consenti à l’endosser pour manger son déjeuner, qu’il n’eût voulu prendre ce repas le chapeau sur la tête, et sous l’abri d’un parapluie. Les deux autres personnes étaient M. Darley, et son chef M. Peters, qui a dans sa poche un petit document signé par un magistrat du Lancashire, qu’il estime un prix considérable. Ils sont arrivés directement à Liverpool sur l’avis de la dépêche télégraphique, et ont rejoint dans cette ville le boxeur, qui a reçu pour eux des lettres de Londres contenant les détails de l’évasion, et les ordres adressés à Peters et Gus d’avoir l’œil au guet. Depuis l’arrivée de ces deux derniers, le trio a mené une vie assez oisive et sans but apparent. Ils ont loué un appartement ayant vue sur le quai, près de la croisée duquel ils se tiennent la plus grande partie du jour, jouant le jeu attrayant et compliqué de all-fours. Cette conduite ne semble pas avancer beaucoup l’affaire de Richard Marwood. Il est vrai que M. Peters se glisse dehors à tous moments pour parler à des gentlemen à l’air mystérieux et inquisiteur, qui commandent le respect partout où ils vont, et devant lesquels le plus audacieux voleur de Liverpool s’évanouit comme devant M. Calcraft lui-même. Il tient avec eux d’étranges conférences au coin de l’hôtel où le trio a fixé son domicile, il se promène avec eux et va jeter un coup d’œil sur le quai et sur les bâtiments du port, il rôde jusqu’à la nuit tombante, et lorsqu’il rencontre ces gentlemen susdits faisant leur ronde à la clarté douteuse du jour, il les salue quelquefois comme amis et collègues, et d’autres fois passe à côté sans les reconnaître, et de temps en temps échange avec eux des gestes rapides qui, aux yeux d’un observateur attentif, auraient une importante signification. À part cela, on n’avait rien fait ; et, malgré toutes ces manœuvres, on n’avait pu savoir encore aucune nouvelle du comte de Marolles, excepté qu’aucune personne répondant à son signalement n’avait quitté Liverpool, ni par terre ni par eau. Cependant, ni le courage ni la patience ne manquaient à M. Peters, et après chaque entretien tenu sur l’escalier ou dans le couloir, après chaque excursion sur les quais et dans les rues, il rentrait aussi allègre que le premier jour, et venait se rasseoir à la petite table près de la croisée, sur laquelle ses collègues (ou plutôt ses compagnons, car ni M. Darley, ni le boxeur ne pouvaient être pour lui de la moindre utilité) jouaient, en prenant la tournure de vouloir se ruiner l’un l’autre du matin au soir. Mais la vérité vraie de tout cela était, qu’à tout prendre, ses soi-disants coadjuteurs étaient décidément enrôlés dans sa profession : Gus Darley, du jour où il s’était distingué dans l’évasion de l’asile, se considérait comme un Vidocq amateur, et le boxeur, du moment où il avait lancé sa gauche, et avancé, sans s’en douter, la cause de Richard et de la justice, par la suppression momentanée du comte de Marolles, soupirait d’écrire son nom ou plutôt d’apposer sa marque sur les tablettes de la renommée, en arrêtant ce gentleman de sa propre personne, et sans un secours étranger quelconque. C’était donc pour lui chose pénible que d’être obligé d’abandonner la perspective d’une si glorieuse aventure à un homme de quelques pouces comme M. Peters. Mais il avait un caractère tranquille et conciliant, et aurait jeté bas son adversaire avec autant de bonne humeur qu’il aurait mangé un dîner de son goût, ou aurait abordé en souriant l’individu qui l’aurait renversé ; aussi, avec un grognement de résignation, abandonnait-il les rênes aux mains fermes habituées à les tenir, et se livrait-il publiquement à la consommation d’innombrables pipes et de verres d’ale amère en compagnie de Gus, qui, étant un des plus anciens du club des Cherokées, était son favori intime.

Dans cette matinée du troisième jour, cependant, il y a décidément une disposition à l’ennui qui envahit également l’esprit de Gus et celui du boxeur ; le all-fours à trois, quoique un jeu délicieux et plein d’animation, fatigue l’esprit inconstant, surtout quand le troisième partenaire quitte perpétuellement la table pour prendre part avec une personne ou des personnes inconnues à un dialogue mystérieux, dont il refuse de vous communiquer le résultat. La vue que l’on a de la croisée basse du salon bleu, dans l’hôtel du Lion blanc de Liverpool, est sans doute aussi animée qu’elle est belle ; mais Rasselas, nous le savons, se lassa des plus beaux spectacles de la nature, et il y a eu des lecteurs assez légers pour se fatiguer de l’ouvrage du docteur Johnson, et pour descendre tranquillement dans la tombe sans en connaître le dénouement ; aussi est-il inutile de s’étonner que le volage Auguste eût soif des sources de Blackfriars, tandis que le boxeur, sentant en lui une honte secrète de gaspiller, dans le vide, ses forces sinon sa patience, dépérissait loin des murs familiers de Bow Street et de Vinegar Yard, en n’entendant plus de son logis le fracas et le retentissement des charrettes, et le langage grossier des routiers dans le jardin adjacent, les matins des jours de marché. Plaisirs et palais sont très bien dans leur genre, comme dit la chanson ; mais il existe spécialement un petit endroit sur terre, que ce soit un grenier dans Petticoat Lane, ou un hôtel dans Belgrave Square, qui nous est plus cher que toutes les splendides résidences ; et le boxeur languit de ne pouvoir caresser les poignées d’ébène de sa pompe à porter, et de ne pas respirer le parfum de la rôtie au fromage de sa jeunesse. Je m’exprime peut-être d’une manière un peu trop romanesque à ce sujet, plus même que je ne devrais le faire, en examinant le gaucher qui se verse une tasse de thé par l’ouverture supérieure de la théière (il dédaigne le goulot de ce vase comme étant une innovation moderne qui l’emporte sur l’ancienne simplicité), d’une façon aussi naturelle qu’énergique ; il observe simplement qu’il « est joliment embêté de ce tas de choses. » Ce tas de choses signifie Liverpool, le comte de Marolles, le cabaret du Lion blanc, la partie de cartes et l’agent de police.

« Il n’y avait personne de malade dans Friar Street quand je l’ai quittée, dit Gus tristement ; mais on s’est précipité sur les pilules universelles et régénératrices de Pimperneckel, et il en résulte généralement quelque bien.

— Mon opinion, observa le boxeur d’un air bourru, est que ce polisson d’étranger nous a glissé entre les mains et n’y retombera plus, et le plus tôt que nous retournerons à Londres, le mieux ce sera. Je n’ai jamais eu beaucoup la main à chasser les oies sauvages, ajouta-t-il en lançant un coup d’œil plein de mépris sur l’agent à la contenance paisible, et je ne vois pas que rester à faire des signes à des personnages inconnus aux coins des rues, ou sur les paliers d’escalier, soit le procédé le plus rapide d’attraper cette sorte d’oiseaux : au moins ce n’est pas l’opinion des gentlemen appartenant au cercle dont j’ai l’honneur de faire partie.

— Supposez… dit M. Peters sur ses doigts.

— Oh ! grommela le boxeur, laissez là ces doigts ; je ne puis les comprendre, vous dis-je. »

L’hercule gaucher savait blesser en parlant ainsi l’agent à l’endroit le plus sensible.

« Que le ciel me bénisse, si j’ai pu jamais distinguer ses P de ses B, ou ses W de ses X. Laissez là ces voyelles, qui embarrasseraient un conspirateur. »

M. Peters regarda le boxeur de profession, d’un air plus attristé que mécontent, et, sortant un petit calepin graisseux et un petit crayon plus graisseux encore, considérablement endommagé pour avoir été vivement mâché dans des moments de préoccupation, écrivit ceci sur une des feuilles du carnet :

« Supposez que nous l’attrapions aujourd’hui.

— Ah ! bien vrai, dit le boxeur en faisant la mine, après avoir examiné le document à deux ou trois reprises, avant d’en bien comprendre le sens ; bien vrai, positivement… Supposez que nous l’attrapions… et supposez que nous ne l’attrapions pas, d’un autre côté ; et je sais ce qui est le plus probable. Supposez monsieur Peters, que nous renoncions à chercher une aiguille dans une botte de foin, occupation qui devient fatigante pour l’individu le mieux disposé, et que nous retournions à nos affaires. Si vous aviez une fille, expression anglaise que vous savez être tirée du meilleur français, une fille pour servir vos clients, continua-t-il d’un ton fâché, vous seriez pressé de rentrer chez vous, et laisseriez vos comtes étrangers aller au diable et suivre leur chemin.

— Alors, partez, écrivit M. Peters, en très grosses lettres et sans majuscules.

— Ah ! oui, certainement, répliqua le boxeur, qui, j’ai regret de le dire, sentait péniblement, en l’absence des plaisirs de son foyer domestique, le manque de quelqu’un pour lui chercher querelle. Non, je vous remercie. Partir le jour même où vous allez l’attraper ! Ce n’est pas que je sois le moins du monde convaincu de la chose. Je vous suis bien obligé, ajouta-t-il avec un accent railleur.

— Allons donc, mon vieux, dit en s’interposant Gus, qui avait fait tranquillement main basse sur un plat de détestables rognons pendant cette petite altercation amicale ; allons, pas de dispute, boxeur. Peters n’a pas l’intention de vous contester le prix du ceinturon, vous savez ?

— Vous n’avez pas besoin de m’humilier, parce que je ne suis pas champion, dit l’ornement du P. R., qui était porté à trouver un sens malicieux dans tous les mots prononcés en cette spéciale matinée ; vous n’avez pas besoin de m’accabler de vos railleries, parce que je n’ai pas gardé le ceinturon plus longtemps.

Le boxeur avait été le champion de l’Angleterre dans sa jeunesse, mais il se reposait sur ses lauriers depuis plusieurs années, et ne sortait qu’occasionnellement de la vie privée, pour faire une passe ou deux, dans un public-house, avec quelque vieil amateur.

« Vous dirai-je ce que je pense, boxeur : mon opinion est que l’air de Liverpool ne convient pas à votre tempérament, dit Gus. Nous avons promis de rester ici avec Peters et de nous conduire en tout d’après ses ordres, par amitié pour le camarade que nous voulons servir ; et quelque fatiguée que puisse être notre patience, de ne rien faire, ce qui est peut-être tout ce que nous pouvons faire de mieux, pour ne pas commettre de bévues, le premier qui se lassera et désertera le navire ne sera pas l’ami de Richard Marwood.

— J’ai du malheur, monsieur Darley, et voilà la vérité, dit le boxeur adouci ; mais le fait est que j’avais l’habitude de faire un tour de gants tous les matins, avant déjeuner, avec le garçon de comptoir ; et, quand je ne prends pas cet exercice, j’ose affirmer que je ne suis pas le plus agréable compagnon qui existe. Je crois bien qu’ils ont des gants dans la maison. Voudriez-vous ôter votre habit et faire une passe, de bonne amitié ? »

Gus lui assura que rien ne lui serait plus agréable que cette petite diversion ; et dans cinq minutes ils eurent poussé M. Peters et la table du déjeuner dans un coin, et étaient en train de se mesurer. Le savoir de M. Darley dans l’art de la boxe se bornait à faire face le mieux possible aux mouvements scientifiques du boxeur, agile, quoique déjà âgé.

M. Peters ne resta pas longtemps à table pour déjeuner ; après avoir bu un énorme bol rempli d’un café très épais et très substantiel, d’un seul trait, absolument comme si c’eût été une pinte de bière, il se glissa tranquillement hors de la chambre.

« C’est mon opinion, dit le boxeur, tandis qu’il se tenait, ou plutôt qu’il se prélassait sur ses gardes et parait les combinaisons les plus étudiées des poings de M. Darley, avec autant d’aisance qu’il eût chassé des mouches. Mon opinion est que ce garçon n’est pas à son affaire.

— N’est-il pas à son affaire ? répliqua Gus, en jetant au loin les gants d’un air désespéré, après s’être essoufflé considérablement pendant une demi-heure sans avoir réussi à rien qu’à ébouriffer la chevelure du boxeur. Il n’est pas à son affaire ? dit-il, choisissant la forme interrogative comme la forme de langage la plus expressive, cet homme a une assez bonne tête pour être premier ministre et enlever la Chambre des Communes à chaque mouvement de ses doigts.

— Il devra faire ses P et ses B un peu plus nets, avant de faire passer un bill aux Communes, dans tous les cas, » murmura le gaucher, qui ne pouvait s’empêcher d’avoir un sentiment d’irritation contre l’agent, pour le secret absolu que celui-ci avait gardé depuis trois jours sur les plans qu’il avait formés avec des étrangers.

Le boxeur et M. Darley passèrent la matinée de cette manière remarquablement intelligente, et digne d’éloges, spécialement usitée par des gentlemen, qui, détournés de leurs occupations habituelles, sont réduits à leurs propres ressources pour se distraire et employer leur temps. Ils avaient à parcourir la feuille du jour, à partir du commencement, mais après que Gus eut jeté un coup d’œil sur le premier article, une analyse du premier Londres du Times du jour précédent, enrichi de quelques allusions locales, et fortement épicé d’à-propos satiriques à l’adresse de notre spirituel contemporain, l’Aristide de Liverpool, après que son compagnon eut regardé la composition des courses de la semaine prochaine, et fait de cruelles observations sur l’éditeur du journal, qui négligeait de décrire l’issue de l’événement entre Robert à la tête d’argent et le boxeur de Chester ; après, dis-je, que les deux gentleman eurent dévoré chacun sa colonne favorite, le journal devint un objet complètement dénué d’intérêt, et la croisée resta encore leur meilleure récréation. Pour l’esprit singulièrement tourné du gaucher, regarder par la croisée était un travail dénué d’activité par lui-même, et à moins qu’il ne lui fût permis de lancer des projectiles, d’un caractère peu nuisible, mais désagréables, comme les cendres brûlantes de sa pipe, les dernières gouttes de sa pinte de bière, l’eau sale des soucoupes sur lesquelles reposaient les pots de fleur rangés sur la croisée, ou de faire partir des allumettes chimiques dans les yeux des passants inoffensifs, il ne pouvait découvrir, pour employer son énergique expression, le plaisant de la chose. Honnêtes vieux gentlemen avec des parapluies, ladies entre deux âges avec des cabas, et des ombrelles en soie verte à poignée de cuivre, jeunes ladies de dix à douze ans allant à l’école en petites robes propres, et contentes d’elles-mêmes, telles étaient les victimes choisies par le boxeur. Mettre la tête hors de la croisée et leur demander tendrement et avec politesse des nouvelles de leurs parents, aller encore plus loin, et témoigner le plus vif désir d’être informé des affaires domestiques de ces mêmes parents, et s’ils s’étaient précautionnés de quelque appareil d’une certaine importance pour se sauver de l’inondation ; suggérer des insinuations alarmantes sur la présence de chiens enragés dans la rue voisine, ou d’un tigre venant d’échapper du Jardin Zoologique ; terrifier les jeunes écoliers en leur demandant dérisoirement s’ils ne le rencontreraient pas en allant à l’école, mais non, il n’y avait aucun danger, et retirer sa tête subitement, et disparaître totalement aux yeux du public ; agir, dans le fait, à la façon d’un clown accompli dans une pantomime de Noël, était le faible de son esprit viril ; et quand les remontrances de M. Darley l’empêchaient de se conduire ainsi, le boxeur abandonnait complètement la croisée et concentrait toutes les facultés de son intelligence dans la poursuite d’une mouche bleue alerte et bourdonnante, qui évitait son foulard à chaque tour et se cognait violemment contre les vitres des fenêtres, au moment même où son pourchasseur la cherchait au-dessus de la cheminée.

Le temps et les heures s’écoulaient péniblement dans cette matinée surtout, de nombreux verres de bière avaient été absorbés, et plusieurs parties de cartes avaient été jouées par les deux compagnons, quand M. Darley, regardant sa montre pour la vingt-deuxième fois dans la dernière heure, annonça, avec une certaine satisfaction, qu’il était deux heures et demie, et qu’il serait bientôt temps de dîner.

« Peters est bien longtemps dehors, insinua le boxeur.

— Croyez en ma parole, dit Gus, quelque chose a bien tourné, il a enfin posé la main sur le de Marolles.

— Je ne le pense pas, répliqua son allié, refusant obstinément de croire M. Peters doué d’une portion extra de souffle divin, et s’il l’a attrapé, comment fera-t-il pour le retenir ? je voudrais bien le savoir. Il ne saurait tomber sur lui avec sa gauche, murmura-t-il d’un ton dérisoire, et lui fendre la tête en deux sur le pavé, pour le faire rester tranquille un jour ou deux. »

À ce moment même, on vint frapper à la porte, et un jeune homme en costume de velours à côtes et hors d’haleine entra dans la chambre tenant à la main un très sale et très petit morceau de papier mal plié ayant la forme d’un billet à trois cornes.

« Et vous devez me donner six pence, si j’ai couru tout le chemin, remarqua le jeune Mercure ; et j’ai couru, regardez mon front. »

Et pour preuve de son témoignage, le messager montra les gouttes de sueur qui tombaient en se succédant de ses sourcils découverts et coulaient jusqu’à l’extrémité de son nez.

Le griffonnage portait ceci :

« Le Washington met à la voile à trois heures pour New-York ; trouvez-vous sur le quai et regardez les passagers s’embarquer ; ne faites semblant de me voir que lorsque je vous reconnaîtrai moi-même. Votre dévoué. »

« Cela vient de m’être remis par un gentleman très pressé, qui m’a dit de mettre mes jambes à mon cou afin d’aller plus vite ; je vous remercie infiniment, monsieur, et bonne après-midi, » dit le messager d’un seul trait, en témoignant sa reconnaissance pour le shilling que Gus mit dans sa main en le congédiant.

« Je le disais bien, s’écria le chirurgien, tandis que le boxeur s’appliquait à lire le billet avec autant d’attention, non, peut-être avec plus d’attention et de gravité que n’en prend le chevalier Bunsen pour déchiffrer une inscription illisible et à moitié effacée dans une langue ignorée des humains depuis quelque deux mille ans ; je le disais bien, Peters est sur la piste, et cet homme sera encore repris. Prenez votre chapeau, boxeur, et ne perdons pas de temps. Il ne s’en faut que d’un quart qu’il soit trois heures, et je ne voudrais pas pour beaucoup ne pas être témoin de l’affaire.

— Je ne serais pas satisfait davantage de ne pas assister à cette bonne plaisanterie, répliqua son compagnon ; et s’il faut en venir aux coups, il vaut peut-être mieux que je n’aie pas dîné. »

Un nombre assez considérable de personnes devaient partir par le Washington, et le pont du petit steamer destiné à les transporter à bord du grand bâtiment qui se balançait à l’ancre plein de grâce et de majesté en aval de la noble rivière la Mersey, était encombré de tous les genres de bagages qu’il est possible d’imaginer comme appartenant aux variétés les plus diverses du genre voyageur. On y voyait la dame célibataire, propriétaire d’un mince revenu en trois pour cent, au nez tranchant, veiné de pourpre à son extrémité ; elle partait pour rejoindre un frère marié à New-York, et mettait évidemment toute sa sollicitude à exporter un perroquet dans ce dernier état de calvitie (poliment appelée mue), un parapluie flasque et détraqué (faible dans ses nervures, en outre orné d’un bout saillant, qui apparaissait toujours du côté où l’on s’y attendait le moins et semblait avoir une envie mesurée, de happer l’épine dorsale des voisins) comme un remarquable spécimen du progrès des beaux arts dans la mère patrie. On y voyait plusieurs de ces brillants oiseaux de passage, vulgairement connus sous le nom de voyageurs, dont le plus pesant bagage consistait en un sac de nuit et une canne, et dont le léger ditto était composé d’un carnet de poche avec un porte-crayon en argent, véritable Protée pouvant se transformer en plume, en canif et très souvent en cure-dent. Ces gentlemen abordèrent le steamer au dernier moment, inspirant à l’esprit des passagers nerveux une gaieté convulsive et extraordinaire par la manière dégagée et pleine d’aisance avec laquelle ils faisaient leurs adieux aux camarades venus pour les voir partir, qui les entouraient et leur parlaient de leurs soupers et des parties projetées pour les fêtes de Noël et de paris enregistrés pour le commencement du printemps aux courses de Newmarket de l’année prochaine, comme si les naufrages et les dangers qu’on court sur mer, comme si le coulage à fond du Royal Georges, qui engloutit avec lui président et brillants comédiens écossais qui se réjouissaient de retourner au pays dans lequel ils avaient été si aimés et si admirés, comme si ne jamais atteindre le rivage étaient des événements qui ne pouvaient leur arriver. Il y avait des vieillards qui tentaient ce long voyage sur un élément qu’ils connaissaient seulement de vue, se rendant à l’appel de la noble lettre d’un digne fils qui les invitait à venir partager les beaux jours qu’il avait eu tant de peine à se procurer. On voyait là de robustes travailleurs irlandais armés de pioches et de bêches, les meilleures armes pour ouvrir la grande écaille du monde dans ces jours dégénérés. Là se trouvait une famille américaine, facile à reconnaître ; un père de famille occupé à rendre sa face blême un peu plus blême encore, en mâchant le plus fort cavendish qui a jamais été produit depuis le jour où sir Raleigh apporta dans sa patrie la plante merveilleuse ; une mère de famille, remplie du livre qu’elle a écrit sur les us et coutumes de l’ancien continent dans lequel elle a complètement écrasé l’infâme, sous la forme d’un brillant, généreux, ardent, mais trop sincère écrivain qui a jeté le gant pour protester contre cet agréable trafic des êtres, nos semblables, qui semble le commerce le plus naturel et le plus digne du monde aux esprits transatlantiques. On y voit, en un mot, tous les individus qui se réunissent habituellement quand un bon vaisseau met à la voile pour la terre du cher frère Jonathan ; mais on n’y voyait pas le comte de Marolles.

Non, décidément, pas de comte de Marolles. Il y avait un travailleur irlandais ayant l’air tout à fait tranquille, qui se tenait complètement à l’écart du reste de ses compatriotes, suffisamment bruyants et plus que suffisamment énergiques dans leur conversation remplie d’idiotisme. Il y avait donc cet Irlandais à la contenance paisible, appuyé sur sa bêche et sur sa pioche, qui avait évidemment l’intention de ne se rendre à bord qu’au dernier moment, et un gentleman âgé, en noir, qui avait tout à fait l’apparence d’un ministre méthodiste et tenait à la main un très petit sac de nuit ; mais il n’y avait pas de comte de Marolles, et, fait beaucoup plus extraordinaire, il n’y avait pas de M. Peters.

Cette dernière circonstance impressionna très désagréablement Auguste Darley ; mais j’ai le regret de dire que la figure du boxeur s’illumina d’un regard de triomphe, pendant que les aiguilles de l’horloge sur le quai marquaient trois heures et que Peters n’avait nullement paru.

« Je le savais, dit-il avec une effusion de joie ; je savais que l’individu n’était pas à son affaire ; je parierais volontiers mon établissement de Londres contre six pence de cuivre qu’il stationne, dans le moment même où je parle, à quelque coin de rue à un mille ou plus loin d’ici, faisant des signes à l’un des officiers de police de Liverpool. »

Le gentleman en costume noir, debout devant eux, se retourna en entendant cette observation et sourit. Il sourit faiblement, imperceptiblement, mais positivement il sourit. Le sang du boxeur, qui avait quelque chose de l’impétuosité du sang du Lancastre, et qui était renommé par sa propension à s’échauffer, bouillonna en une minute.

« Je vois que vous trouvez ma conversation amusante, vieillard, dit-il d’un ton très rude ; je suis descendu ici dans le but de vous mettre en belle humeur, parce que j’ai été peiné de vous voir une figure comme si vous reveniez de votre propre enterrement et que l’entrepreneur des pompes funèbres vous harcelât pour le payement de ses droits d’inhumation. »

Gus marche lourdement sur le pied de son compagnon pour l’avertir de ne pas faire d’esclandre, et, s’adressant au gentleman qui ne paraissait nullement ému des remarques pleines de mépris du boxeur, il lui demande si le bâtiment allait bientôt partir.

« Pas avant cinq ou dix minutes, j’oserais l’affirmer, répondit-il. Regardez donc, n’est-ce pas un cercueil que l’on apporte par ici ? J’ai la vue très courte ; soyez assez bon pour me dire si c’est un cercueil. »

Le boxeur, qui avait le coup d’œil d’un aigle, répliqua que c’était bien décidément un cercueil, ajoutant, avec un grognement, qu’il connaissait quelqu’un qui pourrait bien y être renfermé sans qu’il s’ensuivit un grand dommage pour la société.

Le gentleman âgé n’eut pas l’air de faire la moindre attention au bout d’avis donné gratuitement par le gladiateur gaucher, mais s’occupa subitement d’agiter ses doigts dans le voisinage de sa cravate blanche.

« Que Dieu me bénisse, s’écria le boxeur, si ce vieux baby ne joue pas le jeu de Peters et ne parle pas à quelqu’un avec les doigts ! »

Vraiment, très distingué professeur du noble art de la défense de soi-même, votre assertion n’est-elle pas un peu hasardée ? Il est certain qu’il parle sur ses doigts et ne regarde positivement personne ; mais, dans tous les cas, il parle à quelqu’un et quelqu’un le regarde ; car, de l’autre côté du petit groupe, le travailleur irlandais tient les yeux attentivement fixés sur tous les mouvements du gentleman âgé, dont les doigts forment rapidement cinq ou six mots, et Gus Darley, apercevant ce regard, tressaille d’étonnement, car les yeux du travailleur irlandais ressemblent à ceux de M. Peters, l’agent de police.

Mais ni le boxeur ni Gus ne devaient faire semblant de voir M. Peters avant que M. Peters ne les reconnût. Ce sont les propres expressions du billet que M. Darley vient, dans le moment même, de mettre dans la poche de son gilet. Aussi Gus donne-t-il un coup de coude à son compagnon et dirige-t-il son attention sur la blouse et sur le chapeau rabattu sous lesquels l’agent s’était déguisé, en lui recommandant vivement de rester tranquille :

« Nous ne sommes qu’un homme, après tout, malgré que nous soyons renommé pour nos talents et pour notre coup bien connu de la gauche, qui ressemble au coup de marteau frappé par un facteur ou par un commissaire-priseur. »

Et pour dire l’entière vérité, le boxeur était mécontent ; il ne désirait pas la présence de l’agent muet pour arrêter le comte de Marolles. Il n’avait jamais lu Coriolan et n’avait jamais vu le Romain, ni M. William Macready, dans ce rôle ; mais, malgré tout, le boxeur eût voulu rentrer chez lui, dans son cher quartier de Drury Lane, et pouvoir dire à ses admirateurs ébahis : « Seul, j’ai fait cela. » Hélas ! voici M. Peters et le vieil étranger qui tous les deux s’emparaient de l’affaire.

Tandis que des pensées sombres et vindicatives travaillent le cœur noble du gladiateur de Vinegar Yard, quatre hommes s’avancent, portant sur leurs épaules le cercueil qui a si vivement attiré l’attention de l’étranger. Ils le transportent à bord du steamer, et quelques instants après un individu aux façons ouvertes et aisées d’un gentleman, âgé d’environ quarante ans, traverse le passage étroit et s’occupe à arranger des colis qui sont en tas, séparés du reste des bagages qui encombrent le pont.

De nouveau les doigts du vieil étranger sont en activité dans la région de sa cravate. L’observateur superficiel aurait simplement pensé qu’ils étaient possédés du tic de tracasser ce bout flottant de mousseline, et cette fois les doigts de M. Peters télégraphièrent une réponse.

« Gentlemen, dit l’étranger, de la manière la plus décidée, en s’adressant à M. Darley et au boxeur, vous serez assez bons pour venir avec moi à bord de ce steamer ; je travaille avec M. Peters dans cette affaire ; rappelez-vous que je dois partir pour l’Amérique par ce vaisseau, là-bas, et que vous êtes mes amis, venus avec moi pour me voir embarquer. Allons, gentlemen. »

Il n’a pas le temps d’en dire davantage, car la cloche sonne, et les derniers traînards, ceux qui veulent jouir des derniers instants qu’ils ont à passer sur la terre ferme, grimpent à bord ; parmi ceux-ci se trouvent le boxeur, Gus et l’étranger, qui se serrent étroitement de près.

Le cercueil a été placé au milieu du bâtiment, sur le sommet d’une pile de caisses, et ses contours d’un noir funèbre se dessinent d’une manière tranchée sous le bleu clair du ciel d’automne. L’impression générale parmi les étrangers est de considérer la présence de ce cercueil comme une injure particulière. Elle est, tout au moins, peu agréable. Du moment de son apparition au milieu d’eux, un changement s’est opéré dans l’humeur de chacun des voyageurs. Ils s’efforcent d’éloigner l’objet de leur esprit, mais en vain ; il existe une horrible fascination dans la forme lugubre et déterminée, que toutes les épaisses couvertures jetées dessus, ne peuvent dissimuler. Leurs yeux se dirigent malgré eux sur le cercueil, au lieu de regarder s’éloigner Liverpool, dont les clochers et les hautes cheminées, s’abaissant de plus en plus, disparaîtront bientôt complètement. Ils s’intéressent à lui, en dépit d’eux-mêmes, ils s’adressent des questions entre eux, interrogent le mécanicien, et le purser, et le capitaine du steamer, mais ils ne peuvent rien en apprendre, si ce n’est que la personne couchée dans ce cercueil, là, si près d’eux, quoique pourtant à une si grande distance, est celle d’un Américain, gentleman de distinction, qui, étant mort subitement en Angleterre, est retransporté à New-York, pour être inhumé parmi ses amis dans cette ville. Les passagers mécontents qui doivent partir par le Washington, pensent qu’il est très désobligeant pour eux que le gentleman américain de distinction (ils se rappellent que c’est un gentleman de distinction, et modifient leur ton en conséquence) n’ait pas été enterré en Angleterre comme tout être raisonnable. Le royaume Britannique n’a pas été trouvé assez bon pour lui, supposent-ils. D’autres passagers poussant plus loin la question, demandent s’il n’aurait pu être transporté dans sa patrie par quelque autre bâtiment, et si, en vérité, il n’aurait pas dû avoir un vaisseau pour lui tout seul, au lieu d’impressionner d’une manière fâcheuse et d’attrister les esprits des passagers de première classe. Ils regardent presque avec animosité, en faisant ces remarques, du côté du cercueil recouvert, qui, pour comble de malheur, n’est pas entièrement caché par les couvertures jetées sur lui, un coin étant découvert, et laissant voir le chêne épais et grossièrement travaillé, car ce n’est qu’une bière provisoire, et le gentleman de distinction sera placé dans quelque chose de plus convenable à son rang, quand il arrivera à sa destination. Il est à observer, et plusieurs l’observent, que le passager à l’air riant, en costume fashionable de deuil, et portant le large pardessus dont l’inspiration de Bond Street a récemment doté le monde de Londres, sur son bras, se penche d’un air protecteur sur le cercueil, et témoigne pour le gentleman américain de distinction, son unique compagnon de voyage un attachement, qui, rien qu’à considérer sa contenance parfaitement radieuse, et la manière dont il s’est rendu maître de sa douleur, serait réellement chose touchante.

Maintenant, quoique un grand nombre de questions eussent été faites de tous côtés, on en fit une spécialement pour savoir s’il… – chacun baissait toujours la voix en prononçant ce petit pronom – s’il ne serait pas placé à fond de cale aussitôt qu’ils arriveraient à bord du Washington ; la réponse à cette question ayant été affirmative, causa une considérable satisfaction à tous les passagers, sauf, en vérité, à un seul, à un vieux gentleman bourru qui demanda :

« Comment faire pour avoir quelque petit objet, si on venait à en avoir besoin dans le voyage, comment le retirer du fond de cale ? »

Interrogation à laquelle on répondit d’un ton sévère, que les passagers n’avaient pas à s’ingérer de vouloir retirer des objets à fond de cale dans le voyage, et ce qui lui valut en outre les railleries du plus spirituel des voyageurs enjoués, qui insinua que, peut-être, le vieux gentleman n’avait qu’une chemise propre, et l’avait placée au fond de sa valise. Maintenant, quoique un grand nombre de questions eussent été faites, comme je l’ai dit, aucune n’eut l’air, cependant, d’être adressée au gentleman aux manières riantes, qui ramenait l’Américain de distinction à ses amis, que l’on pouvait, après tout, naturellement supposer en savoir plus que personne sur ce sujet. Celui-ci fumait un cigare, et quoique se tenant très près du cercueil, il était la seule personne à bord qui n’eût pas les yeux sur lui, son attention paraissant être particulièrement attirée par la ville de Liverpool, qui s’évanouissait dans le lointain. Le boxeur, Gus et l’allié inconnu de M. Peters, étaient très rapprochés de ce gentleman, tandis que l’agent lui-même, appuyé sur le bordage du bâtiment, proche, quoique un peu séparé des travailleurs irlandais et des jeunes paysannes aux joues roses, qui, comme passagers de seconde chambre, étaient bellement parqués ensemble, et se gardaient de souiller de leur présence, la vue ou les vêtements des êtres supérieurs, qui étaient destinés à occuper les salons et les fastueuses cabines de six pieds de long sur trois de large, à consommer des pois verts et du lait de vache fraîchement trait tout le long du voyage. Bientôt, le gentleman, âgé, d’apparence cléricale, mais médiocrement distinguée, qui s’était présenté si sommairement à Gus et au boxeur, fit quelques remarques sur la ville de Liverpool à l’ami de belle humeur du noble Américain décédé.

L’ami de belle humeur retira son cigare de sa bouche, sourit et parla ainsi :

« Vraiment, c’est une ville florissante, un petit Londres, réellement… la capitale en miniature…

— Vous connaissez très bien Liverpool ? demanda le compagnon du boxeur.

— Non, non pas très bien… dans le fait, je connais très peu de villes d’Angleterre. Ma visite a été courte. »

Il y a évidemment de l’américain dans cette remarque, quoiqu’il y ait très peu du frère Jonathan dans ses manières ; il ne semble éprouver aucune privation de n’avoir pas quelque chose à couper en parlant, et il est évident qu’il peut exister pendant dix minutes sans chiquer ou cracher.

« Votre visite a été courte ? En vérité. Et elle a eu une bien triste fin, je le constate avec regret, dit le persévérant étranger, dont toutes les paroles sont respectueusement écoutées par le boxeur et par M. Darley.

— Une très triste fin, répliqua le gentleman avec le plus gracieux sourire. Mon pauvre ami avait désiré retourner au sein de sa famille et faire les délices de nombreuses soirées près de leur foyer en les réjouissant, par le récit de ses aventures et de ses impressions dans ses voyages de l’intérieur et au dehors de la mère patrie. Vous ne pouvez imaginer, continua-t-il en s’exprimant à voix très basse, et tandis qu’il parle, laissant errer les yeux de l’étranger au boxeur et du boxeur à Gus, avec un regard qui n’a pas la plus légère ombre d’inquiétude ; vous ne pouvez imaginer l’intérêt que nous prenons, de l’autre côté de l’Atlantique, au moindre événement qui arrive dans la mère patrie. Nous pouvons être là-bas excessivement considérés, excessivement riches ; nous pouvons être universellement aimés et respectés, mais je doute… je doute positivement, malgré tout cela, dit-il d’un air sentimental, que nous soyons véritablement heureux. Nous soupirons après les ailes de la colombe, ou, pour parler pratiquement, après nos dépenses de voyage, afin de venir ici et d’y demeurer.

— Et cependant, comme conclusion, la volonté expresse de votre ami défunt a été d’être enseveli là-bas ? demanda l’étranger.

— Ce fut… sa volonté en mourant.

— Et le triste devoir d’accomplir cette volonté vous fut dévolu ? ajouta l’étranger avec un degré de curiosité et d’intérêt puéril et frivole pour un sujet n’ayant aucun rapport avec l’affaire dont il s’occupait, ce qui déconcerta Gus et fit sensiblement lever le nez au-boxeur, qui murmura en même temps en lui-même : « Le filou étranger aura bien le temps de gagner l’Amérique, pendant que ce farceur est là à minauder et à conter des nettes.

— Oui, ce devoir m’est dévolu, répliqua le gentleman de belle humeur en présentant son porte-cigare aux trois amis, qui refusèrent les cigares offerts. Nous étions parents ; la cousine germaine de sa mère a épousé mon cousin au second degré… Nous n’étions pas parents très rapprochés, certainement, mais nous étions extrêmement attachés l’un à l’autre. Ce sera une triste satisfaction pour sa pauvre veuve, et cette pensée me dédommage amplement de tout ce que je puis souffrir. »

Il paraît avoir un air trop charmant et trop dégagé pour un être qui a beaucoup souffert ; mais l’étranger s’inclina gravement, et Gus remarqua à la proue du vaisseau les yeux ardents de M. Peters fixés sur le petit groupe.

Quant au boxeur, il était si complètement dégoûté des manières et des façons d’agir de l’étranger, qu’il s’abandonna au cours de ses propres pensées, en fredonnant un air qui appartenait à ce que l’on appelle généralement une chanson comique : c’était le récit du dernier passage dans la vie d’un humble et infortuné membre de la classe des travailleurs, d’un ramoneur de profession, fait par lui-même.

Tandis que le gentleman de belle humeur s’entretenait sur ce très mélancolique sujet, l’étranger de Liverpool se hasarda à se rapprocher tout à fait du cercueil et, avec une admirable liberté d’esprit exempte de toute préoccupation, qui étonna les autres passagers debout non loin de lui, resta la main nonchalamment posée sur le couvercle en chêne épais, juste au coin où la toile grossière le laissait à découvert. Preuve parlante des sentiments presque outrés de l’attachement qu’avait le gentleman de belle humeur pour son ami défunt : cette action insignifiante sembla le vexer tout à fait ; ses yeux erraient d’un air inquiet sur la main gantée de noir de l’étranger, et à la fin, quand, dans un moment d’absence d’esprit, celui-ci tira l’épaisse couverture directement sur ce coin du cercueil, son inquiétude atteignit un degré extrême, et, retirant précipitamment l’étoffe, il lui donna la disposition qu’elle avait précédemment.

« Vous ne désirez pas que le cercueil soit entièrement couvert ? dit tranquillement l’étranger.

— Oui… non… c’est que… dit le gentleman de belle humeur, avec un certain embarras, c’est que… je… voyez-vous, il y a une sorte de profanation dans l’approche d’une main étrangère des restes de ceux que nous aimons.

— Alors, dit son interlocuteur, si nous faisions un tour sur le pont ? ce voisinage doit être vraiment pénible pour vous.

— Au contraire, répliqua le gentleman de belle humeur, vous me prendrez, je le crois bien, pour un singulier personnage, mais je préfère rester à côté de lui jusqu’au dernier moment ; le cercueil sera placé à fond de cale aussitôt que nous serons à bord du Washington ; alors mon devoir sera accompli, et mon esprit sera tranquille. Vous venez à New-York avec nous ? demanda-t-il.

— J’aurai ce plaisir, répliqua l’étranger.

— Et votre ami, votre divertissant ami ? demanda-t-il en jetant un coup d’œil tout à fait arrogant sur le cache-nez bigarré et sur le teint de savon marbré du boxeur, qui chantait toujours sotto voce la mélodie ci-dessus mentionnée, ses bras croisés sur la barre d’appui de la banquette sur laquelle il était assis, et reposant son menton d’un air de mauvaise humeur sur les manches de son habit.

— Non, répliqua l’étranger ; mes amis, j’ai regret de le dire, me quitteront dès que je serai à bord. »

Au bout de quelques minutes, ils atteignirent le flanc du noble vaisseau, qui avait paru du quai de Liverpool comme un point blanc ailé, pas assez gros pour contenir la reine Mab allant visiter les États-Unis, mais qui était d’une dimension égale à celle du navire le Leviathan lorsqu’on arrivait près de lui, et qu’on allait monter à son bord par une échelle, laquelle échelle semblait être un sujet de frissons convulsifs, et frapper de terreur la dame nerveuse avec le perroquet à la tête déplumée.

Tous les passagers, à l’exception du gracieux gentleman au cercueil et de l’étranger, de Gus et du boxeur, de M. Peters, qui traînait sur l’arrière, avaient l’air de vouloir tous grimper sur le vaisseau les uns avant les autres ; la confusion était considérablement accrue par le ton brusque et peu conciliant avec lequel on n’accéda pas à leur désir, et qui souleva un degré d’irritation d’autant plus grand que les passagers n’ayant encore pu monter regardaient, en les poignardant des yeux, ceux qui étaient en haut, et qui paraissaient très confortablement installés, et à sec, sur le pont du superbe bâtiment. À la fin, cependant, tout le monde, excepté le petit groupe précité, avait gravi l’échelle ; quelques robustes matelots préparaient de gros câbles pour hisser le cercueil, et le gracieux gentleman était occupé à les diriger, quand le capitaine du steamer dit à l’étranger de Liverpool, qui restait à flâner au bas de l’échelle en ayant M. Peters à côté de lui :

« Allons donc, monsieur, si vous devez partir par le Washington, on va donner le signal ; nous allons nous éloigner dès qu’on aura fini cette corvée. »

L’étranger de Liverpool, au lieu de se conformer à cette très naturelle injonction, chuchota quelques mots à l’oreille du capitaine, qui prit un air très sérieux en l’écoutant, et, s’avançant ensuite vers le gracieux gentleman, très inquiet et très préoccupé de la manière dont on allait hisser le cercueil sur le pont du vaisseau, posa lourdement sa main sur l’épaule de celui-ci, et dit :

« Je demande que le couvercle de ce cercueil soit enlevé avant d’être hissé par ces hommes. »

Un changement tel s’opéra sur le visage du gentleman aux aimables manières, qu’il n’aurait pu s’en opérer un semblable que sur le visage d’un gentleman qui comprend qu’il joue une partie désespérée, et bien convaincu qu’il l’a complètement perdue.

« Mon bon monsieur, dit-il, vous êtes fou. Pas pour la reine d’Angleterre je ne consentirais à dévisser le couvercle de ce cercueil.

— Je ne pensais pas que cela pût vous causer autant de peine, dit l’autre tranquillement. Je doute beaucoup qu’il soit fortement vissé, dans tous les cas. Vous avez grandement craint, tout à l’heure, que la personne couchée dans l’intérieur fût étouffée ; vous avez été terriblement effrayé quand j’ai tiré la toile grossière sur ces incisions faites dans le chêne, ajouta-t-il en montrant le couvercle, dans l’angle duquel deux ou trois fentes étaient visibles pour l’œil d’un observateur attentif.

— Bonté du ciel ! cet homme est fou, s’écria le gentleman, dont les manières avaient entièrement perdu leur aisance ; cet homme est évidemment fou. C’est trop abominable. Est-ce ainsi que doit être profanée la sainteté de la mort ? Devons-nous faire la traversée de l’Atlantique en compagnie d’un fou ?

— Vous n’avez pas à traverser le moins du monde l’Atlantique pour le moment, dit l’étranger de Liverpool ; cet individu n’est pas fou, je vous assure, mais est un des membres principaux de la police de sûreté de Liverpool, et a le pouvoir d’arrêter une personne qui est présumée se trouver à bord de cette embarcation. Il n’y a qu’un seul endroit dans lequel cette personne puisse être cachée. Voici mon mandat pour arrêter Jabez North, autrement Raymond de Marolles, autrement comte de Marolles. Je sais aussi positivement que je suis moi-même ici, qu’il est caché dans ce cercueil, et je désire que le couvercle soit enlevé. Si je suis dans l’erreur, ce couvercle pourra être immédiatement replacé, et je serai disposé à vous offrir mes excuses les plus empressées pour avoir profané le repos du mort. Allons, Peters. »

L’agent muet se place à une extrémité du cercueil, tandis que son collègue se tient de l’autre. L’officier de Liverpool était exact dans sa supposition ; le couvercle était seulement maintenu par deux ou trois clous, longs et solides, qui cédèrent au bout de trois minutes. Les deux agents enlevèrent le couvercle du cercueil, et là, la face colorée, à demi asphyxié, ayant le désespoir dans ses yeux bleus irrités, les dents serrées de rage furieuse d’être dans l’impuissance d’échapper des griffes de ceux qui le poursuivaient, là, renversé à terre enfin, gisait l’élégant Raymond, comte de Marolles.

Ils lui mirent les menottes avant de le soulever du cercueil, avec l’assistance du boxeur. Des années après, quand le boxeur, devenu bien vieux, avait coutume de raconter à ses admirateurs et à ses clients, frappés de terreur, l’histoire de cette arrestation, la mémoire semblait lui faire défaut, et il omettait de mentionner soit l’agent de Liverpool, soit notre digne ami M. Peters, comme ayant pris part à l’affaire, mais il la décrivait comme conduite entièrement par lui seul, avec un nombre incalculable de : « Je vois… et ainsi donc je pense… et c’est bien ce qu’il fallait faire… je le fais de suite, » et autres phrases du même genre.

Le comte de Marolles, la chevelure en désordre, le visage livide et les lèvres bleues, assis sur le banc du steamer, ayant les menottes, entre l’agent de Liverpool et M. Peters, renaviguant vers Liverpool, n’était pas un tableau bien agréable à considérer.

Le gentleman de belle humeur resta avec le boxeur et M. Darley ; on leur avait recommandé de tenir l’œil sur lui et le boxeur, en particulier, les tint tous les deux sur lui avec plaisir.

Pendant le petit voyage, il n’y eut d’autres paroles prononcées que celles-ci par l’agent de Liverpool, alors qu’il mit d’abord les fers aux poignets blancs et délicats de son prisonnier.

« Monsieur de Marolles, dit-il, vous avez déjà essayé une fois cette petite plaisanterie. Voici la seconde occasion, je le sais, où vous avez fait le mort. J’ai à vous avertir que la troisième fois, selon la croyance générale des gens superstitieux, est toujours fatale. »

CHAPITRE VI

LA FIN D’UNE TÉNÉBREUSE CARRIÈRE

Une fois encore Slopperton sur le Sloshy retentissait d’un sujet chassé de l’esprit public depuis huit ans, et ressuscité maintenant avec beaucoup plus d’exaltation et de discussion que jamais. Ce sujet était l’assassinat de M. Montague Harding. Tout Slopperton n’avait qu’une voix pour parler sur ce thème. Le procès pendant où un autre individu était accusé de ce même crime, pour lequel Richard Marwood avait été déclaré coupable il y avait des années, Richard qui, d’après ce qu’on rapportait, était mort en essayant de s’échapper de l’asile du comté.

On avait peu de détails sur le criminel ; mais on conjecturait beaucoup de choses, on en inventait davantage, et définitivement les bruits les plus contradictoires circulaient parmi les habitants de Slopperton, qui avaient chacun un récit particulier à faire sur l’arrestation de de Marolles, et qui considéraient le cas chacun à son point de vue avec une fermeté et une persistance dignes d’une meilleure cause. Ainsi, si on allait dans High Street, en pénétrant dans ce passage qui communique avec la place du marché, on eût entendu que ce de Marolles était un Français noble, qui avait traversé la Manche sur un canot dans la nuit du meurtre, était allé à pied de Douvres à Slopperton, et par conséquent n’avait pas fait moins de deux cents milles par le plus court chemin, et était retourné à Calais de la même manière. Si ayant des doutes sur le récit de cette pérégrination, à cause des légères contradictions de temps et d’espace, on eût poursuivi l’enquête un peu plus loin en descendant la même rue, on eût probablement appris que de Marolles n’était pas le moins du monde Français, mais le fils d’un ecclésiastique d’un comté voisin, et que son infortunée mère était en ce moment même agenouillée dans la salle du trône au palais de Buckingham, en train de solliciter le pardon de son fils comme se rattachant à l’intérêt du clergé. Si cette histoire eut frappé plutôt par son caractère romanesque que par sa vraisemblance, on n’avait qu’à tourner au coin pour entrer dans la rue du petit marché, un quartier tout à fait pauvre, et principalement habité par des bouchers et par le commerce des tripes et des pieds de vache, on eût pu être rassasié d’horreurs : les citoyens de cette localité ayant la ferme conviction que le prisonnier actuellement enfermé dans la prison de Slopperton n’est ni plus ni moins qu’un brigand célèbre, depuis longtemps le fléau des royaumes unis d’Angleterre et d’Irlande, coupable d’innombrables meurtres.

D’autres se renfermaient dans des descriptions intéressantes et détaillées de la tentative d’évasion de l’accusé et de son arrestation. Ceux-ci, rassemblés aux coins des rues, disputaient et gesticulaient en petits groupes ; un individu se détachait souvent de ses compagnons et s’emparait d’une place libre sur le trottoir pour donner à son histoire particulière le bénéfice de l’illustration en action. Quelques récits racontaient comment lui, le prisonnier, avait, fait la moitié du chemin pour l’Amérique, enfermé dans le tambour des roues du steamer ; d’autres donnaient des détails intéressants et affirmaient qu’on l’avait trouvé caché dans un coin de la chambre de la machine, dans laquelle il était resté pendant quarante jours sans boire ni manger. D’autres rapportaient qu’il avait été ferlé dans une voile du petit hunier d’un vaisseau de guerre américain ; d’autres comment il avait fait la traversée sur la grande hune du même bâtiment, ne descendant qu’au milieu des ombres de la nuit pour prendre sa nourriture, et comment il avait payé un quart de million au capitaine de vaisseau pour cet arrangement. Quant aux sommes d’argent qu’il avait détournée dans sa profession de banquier, elles augmentaient à chaque heure, jusqu’à ce qu’enfin Slopperton releva son nez d’étonnement à quelque chose approchant d’un milliard pour la somme totale de ses dilapidations, et un million, plus ou moins en déficit sur son livre de comptes, ne se trouvait nulle part.

Les assises étaient attendues avec une impatience comme jamais assises n’avaient été désirées, et les juges et les avocats de cette circonscription étaient un objet d’envie pour les juges et les avocats des circonscriptions voisines, et ceux-ci disaient avec amertume que jamais pareille cause ne se présentait sur leur chemin, et que c’était ressembler à un Prius Quintus Cicéron que d’être chargé de la poursuite d’un tel procès, et que si Nisi, à qui le comte de Marolles avait confié sa défense, ne le tirait pas de là, lui, Nisi, méritait d’être pendu au lieu et place de son client.

Cela parut un exemple étrange et abominable de la justice distributive que Raymond de Marolles, ayant été surpris dans sa tentative d’évasion pendant l’automne de cette année, dût attendre les assises de l’année suivante pour être jugé, et eût, par conséquent, à passer ainsi une plus longue période dans sa cellule solitaire que Richard Marwood, la victime innocente des preuves évidentes, ne l’avait fait quelques années avant.

Qui osera pénétrer dans la cellule de cet homme ? Qui osera plonger un regard dans ce cœur endurci ? Qui suivra les sombres et terribles méditations de cette intelligence pervertie ?

Enfin le jour si désiré par les citoyens libres de Slopperton, et vraiment si peu désiré de quelques hôtes de la prison, qui aimaient mieux attendre leur condamnation dans cette retraite que de traverser l’océan aux ondes amères pour une période illimitée, après l’issue de ce procès, enfin le jour des assises revint encore une fois ; une fois encore les hôtels de premier ordre de Slopperton furent encombrés et animés par les jeunes avocats élégants et par les juges graves, à la tête grisonnante ; une fois encore la salle de la cour criminelle fut un vaste océan de têtes humaines élevant vague sur vague sous le même plafond, et une fois encore les yeux curieux s’attachèrent sur le banc sur lequel était assis l’élégant et accompli Raymond, comte de Marolles, autrement dit Jabez North, pendant quelque temps pauvre du dépôt de mendicité de Slopperton sur le Sloshy, plus tard maître d’étude dans le pensionnat du docteur Tappenden, accusé de meurtre avec préméditation sur la personne de Montague Harding, aussi de Slopperton, assassiné huit ans auparavant.

Le premier point que l’avocat chargé de la poursuite s’efforça de prouver aux esprits du jury fut l’identité de Raymond de Marolles, le Parisien, avec Jabez North, le pauvre maître d’étude. Détruire la preuve de sa mort, en laquelle tout Slopperton avait cru fermement jusqu’ici, était surtout au-dessus de son pouvoir. Le docteur Tappenden avait été mis en présence du cadavre de son maître d’étude ; comment alors ce maître d’étude pouvait-il être vivant et actuellement devant eux ? Mais il y avait de nombreux témoins pour certifier que c’était bien là, en chair et en os, ce même Jabez North, dont ils se souvenaient et qu’ils avaient l’habitude de voir il y avait huit ans. Ils étaient prêts à le reconnaître, malgré sa chevelure et ses sourcils noirs. D’un autre côté, il y en avait plusieurs qui avaient vu le corps du suicidé, trouvé par Peters, l’agent de police, sur la bruyère en dehors de Slopperton, et ceux-ci étaient aussi prêts à déclarer que ce cadavre était celui de Jabez North, le maître d’étude du docteur Tappenden, et de nul autre. Mais, lorsqu’un homme, à l’air rustre, ayant un bonnet de fourrure pelé dans sa main et deux mèches de cheveux gras soigneusement roulées en boucles flasques de chaque côté de sa face hâlée, lesquelles boucles étaient regardées par ses amis aux dispositions poétiques et métaphysiques comme des marteaux de porte de Newgate ; quand cet homme, qui dit au jury s’appeler Slithery Bill et, voyant le jury ne pas être satisfait de ce surnom, Bill Withers s’ils le préféraient, fut invité à s’asseoir sur le siège des témoins, ce qu’il fit d’un air bourru et tout à fait découragé, comme quelqu’un qui aurait dit : « ce peut bien être à mon tour maintenant », jeta une lumière complètement nouvelle sur le sujet.

On demanda poliment à Bill Withers s’il se souvenait de l’été de 18… s’il pouvait se souvenir de l’été de 18… Il était sans ouvrage cet été-là, et il fit, en passant, la remarque « que, ne pouvant vivre, il aurait pu mourir de faim ou voler sans que tout Slopperton s’en mît en peine. »

On lui demanda encore poliment s’il se souvenait avoir fait une besogne spéciale cet été-là.

Il dit qu’il s’en souvenait, et fit l’importante remarque « que ce fut un tour de main joliment fait, comme jamais escroc n’en avait exécuté de pareil. »

On lui demanda s’il serait assez bon pour raconter ce que c’était.

Il consentit à cette requête avec une gracieuse inclination de tête, et procéda au lissage de ses marteaux de Newgate et croisa ses bras sur le rebord de l’espèce de banc dans lequel se plaçaient les témoins, avant d’établir le cas, puis éclaircit sa voix et commença ainsi d’une manière décousue :

Et voici ce qui en était alors. J’étais sans ouvrage, j’arrange les jardins des petites gens au printemps, je les nettoie, j’arrache les mauvaises herbes, je les ratisse et les bêche un petit peu, derrière et devant, quand je puis me procurer cette besogne, ce qui n’arrive pas toujours ; et me trouvant sans ouvrage, la vieille mère Thingamy, en bas de Peter l’aveugle, me dit, et c’était une méchante vieille sorcière, elle me dit donc : « J’ai de la besogne à donner à celui qui ne fera pas de questions et qui n’aura pas besoin qu’on lui donne d’explications » ; par cette remarque et en même temps par ses manières, je compris qu’elle avait quelque chose de bon à me proposer, et, aussi je lui dis : « Regardez par ici, mère ; si c’est une besogne qu’un estimable jeune homme, actuellement sans ouvrage, et qui n’a bu ni mangé depuis avant-hier, puisse faire, la conscience nette, je la ferai ; si ce n’est pas ainsi, n’en parlons plus. »

Ayant rapporté cette déclaration héroïque, M. William Withers essuya sa bouche, et promena ses yeux sur l’assemblée, comme pour dire : « Slopperton, sois fier d’un tel citoyen ! » — « Il n’y a pas de quoi bouleverser votre délicate constitution et vous faire un mal inguérissable, répliqua la vieille chatte ; c’est une besogne que le ministre de la paroisse pourrait faire s’il avait un camion. » — « Un camion ? Je vois que c’est pour transporter des caisses que vous êtes là à me cajoler. » — « Ne vous préoccupez pas de savoir si ce sont des caisses ou autre chose ; voulez-vous le faire, dit-elle, voulez-vous faire cela, et vous mettrez un souverain dans votre poche ; mais n’allez jamais bavarder de la chose, à moins que vous ne vouliez que votre précieux cou soit coupé un beau soir. »

— Et vous consentîtes à faire ce qu’elle demandait de vous ? insinua le conseil.

— Vraiment, je ne comprenais rien à l’affaire, répliqua M. Withers, mais j’entrepris l’ouvrage. « Ainsi, dit-elle, le marché est fait ! vous amènerez un camion près du terrain couvert de ruines, derrière Peter l’aveugle, à dix heures du soir, et vous vous tiendrez tranquille jusqu’à ce que vous entendiez un coup de sifflet ; quand vous entendrez un coup de sifflet, poursuivit-elle, vous conduirez votre camion devant notre porte d’entrée ; voilà tout ce que vous avez à faire, dit-elle, et avec cela de garder votre langue entre vos dents. » — « C’est bien, lui dis-je, je vais aller voir s’il y a quelque individu qui veuille me prêter un camion pour la soirée. » En effet, je trouvai un individu qui, voyant que j’en avais absolument besoin, tint bon pour un bob et un tanner pour sa location.

— Peut-être le jury désirerait-il qu’on lui dit quelle somme d’argent (je présume que c’est de l’argent) représentent un bob et un tanner ? dit l’avocat.

— Il faut que ce soit un joli tas d’ignorants alors, répliqua M. Withers avec plus de franchise que de circonlocution. Le moindre enfant reconnaît dix-huit pence quand on les lui présente.

— Ah ! un bob et un tanner sont dix-huit pence, très bien, dit le conseil d’un air encourageant. Continuez, je vous en prie, monsieur Withers.

— Eh bien ! dix heures arrivent, et voilà-t-il pas que la soirée était excessivement orageuse, et que j’attendais assis sur ce bienheureux camion, derrière Peter l’aveugle, suivant l’instruction donnée. À la fin, le coup de sifflet se fait entendre, et même un joli petit coup de sifflet, fort prudent, aussi doux que celui d’un rossignol qui donne son adresse à un autre rossignol, et je vins me ranger devant la porte d’entrée, comme j’en avais reçu l’ordre. Là devant cette porte, se tenait la vieille sorcière, et devant elle un jeune homme en chemise, avec un pantalon troué et en lambeaux. En regardant attentivement son visage, que vois-je ? Jim, le petit-fils de la vieille ; aussi lui dis-je : « Jim ! » d’un ton d’amitié ; mais il ne fait pas de réponse, et puis la vieille dit : « Suivez ce jeune gentleman que voilà, voulez-vous ? » J’entrai donc, et là, sur le lit, je vis quelque chose de très soigneusement enveloppé dans une vieille couverture. Cela me retourna le cœur, car je n’aimais pas beaucoup l’apparence de ce paquet ; mais je ne vis rien, et puis le jeune homme Jim, comme je le croyais, me dit : « Donnez-nous un coup de main pour ceci, voulez-vous ? » et j’eus le cœur retourné de nouveau, car, quoique ce fût la figure de Jim, ce n’était nullement sa voix, mais une voix plus agréable et moins rude ; mais je m’approchai du lit, et je saisis une extrémité de ce qui était étendu là, et j’eus le cœur tourné pour la troisième fois, car je trouvai que mes soupçons étaient exacts : c’était un cadavre !

— Un cadavre ?

— Oui ; mais le cadavre de qui ? il n’y avait pas moyen de le savoir, enveloppé qu’il était de cette manière. Mais je me sentis devenir horriblement pâle, et je dis : « S’il y a quelque chose de mal là-dedans, je m’en lave les mains, et vous pouvez faire votre sale besogne vous-même. » Je n’avais pas plutôt prononcé ces mots devant le jeune homme que j’avais pris d’abord pour Jim, qu’il me saisit subitement à la gorge et me renverse sur les genoux. Je ne suis pas un enfant ; mais, bonté du ciel ! je n’étais rien sous sa griffe, quoique sa main fût aussi blanche et aussi délicate que celle d’une jeune dame. « Maintenant, regardez bien cela, » dit-il, et je regardai, aussi bien que je le pus, avec mes yeux sortant de la tête ; « vous voyez ce que c’est, » et il sortit un pistolet de sa poche : « Si vous refusez de faire ce que nous désirons qui soit fait, ou si vous allez ébruiter l’affaire et vous comporter de quelque autre façon inconvenante, ce sera la dernière fois que vous aurez la chance de vous conduire ainsi. Levez-vous, » dit-il, comme si j’étais un chien ; et je consentis à faire ce qu’il voulait, car il y avait dans la figure du jeune homme quelque chose de si diabolique, que je commençai à croire qu’il valait mieux ne pas lutter contre lui. »

Ici M. Withers s’arrêta pour se reposer des fatigues de son discours, et se moucha d’un air délibéré dans un mouchoir qui, par son état de dégradation, ressemblait à un réseau en coton rouge pour faire cuire les choux. Le silence régna pendant ce temps dans la nombreuse assemblée, rompu seulement par le grattement de la plume avec laquelle le défenseur prenait des notes sur la déposition, et le froissement des feuilles que les chroniqueurs arrachaient de leurs carnets pour les livrer page après page.

Le prisonnier regardait droit devant lui ; ses lèvres fortement serrées n’avaient pas tremblé un instant, ses cils frangés d’or ne s’étaient jamais baissés.

« Pouvez-vous me dire, dit l’avocat chargé de la poursuite, si vous avez jamais vu, depuis cette soirée, ce jeune homme qui ressemblait si extraordinairement à votre ancien ami Jim ?

— Je ne l’ai jamais vu depuis, à ma connaissance… (il y eut de l’agitation dans l’assemblée, comme si chaque spectateur avait simultanément poussé un long soupir) jusqu’à aujourd’hui.

— Jusqu’à aujourd’hui ? » dit l’avocat.

Cette fois, ce fut plus que de l’agitation, ce fut un murmure contenu qui courait parmi les nombreux auditeurs.

« Soyez assez bon pour dire si vous pouvez le reconnaître dans ce moment.

— Je le puis, répliqua M. Withers ; le voilà, ou mon nom n’est pas celui que j’ai toujours cru m’appartenir. »

Et il montra de son doigt sale mais ferme le prisonnier.

Celui-ci leva légèrement son arcade sourcilière d’un air dédaigneux, comme pour dire :

« Voilà un assez singulier témoignage pour faire pendre un homme. »

« Soyez assez bon pour continuer votre récit, dit l’avocat.

— Eh bien, je fis ce qu’il me disait, et je plaçai le corps, lui aidant, sur le camion. « Maintenant, dit-il, suivez cette vieille femme, et faites tout ce qu’elle vous dira, ou vous vous en trouverez très mal pour votre bonheur à venir. » Après quoi, il ferma avec bruit la porte sur moi, sur la vieille femme et sur le camion, et je n’entendis plus parler de lui. C’est bien. Je suis la vieille à travers une quantité de ruelles et de chemins bourbeux, jusqu’à ce qu’ayant laissé la ville derrière nous, nous nous dirigeons sur la bruyère et la traversons, pour arriver à un endroit précieux pour sa solitude, près de la haie d’un sentier étroit ; et elle me dit que nous allions laisser là le corps et alors nous le prîmes sur le camion, et le déposâmes sur l’herbe, alors que la pluie tombait dru et que les coups de tonnerre et les éclairs se succédaient rapides dans le ciel. « Et maintenant, dit-elle, ce que vous avez à faire est de retourner d’où vous êtes venu, et de ne pas perdre votre temps aux environs ; et faites attention, ajouta-t-elle, que si jamais vous parlez ou bavardez sur cette affaire, ce sera la fin de votre bavardage dans ce monde. » Et sur ce, elle me regarda comme une vieille sorcière qu’elle était, et me montra en bas la route de son bras décharné. Je reprends donc le chemin que j’avais suivi d’abord ; mais je n’étais pas très loin, quand je vois tout à coup la vieille sorcière courant vers la ville aussi vite qu’elle pouvait traîner ses jambes. « Oh ! dis-je, vous êtes une rusée coquine, en vérité ; mais je verrai malgré vous qui est mort. » Aussi, je grimpai à l’endroit où nous avions laissé le cadavre, et là je m’aperçus bien que mes soupçons étaient vrais ; car le corps était maintenant tout découvert, la face regardant le ciel sombre, et il était habillé, autant que je pus le voir, tout à fait comme un gentleman, tout en noir ; mais la nuit était si épaisse que je ne pouvais remarquer le visage, quand tout à coup, pendant que j’étais agenouillé et que je l’examinais, arrive un éclair qui brilla si longtemps que je ne me souviens pas d’en avoir vu un pareil ; et à la lumière bleue je vis la figure plus clairement que je n’aurais pu le faire en plein jour. Je crus que j’allais tomber foudroyé. C’était Jim ! Jim, que je connaissais aussi bien que moi-même, mort à mes pieds. Ma première pensée fut que ce jeune homme qui ressemblait tant à Jim avait assassiné celui-ci ; mais il n’y avait aucune trace de violence sur le corps. Certainement, il n’y avait aucun doute dans mon esprit que ce ne fût Jim, mais encore, en y réfléchissant, je me dis : « Tout semble sens dessus dessous cette nuit, aussi vais-je m’assurer de la chose. » En conséquence, je soulevai son bras et relevai la manche de son habit. Maintenant, voici pourquoi je faisais cela. Il y avait une jeune femme dont Jim était éperdument amoureux, et qui s’appelait Bess, quoique lui et beaucoup d’autres l’appelassent Sillikens, tout court ; et un certain jour que Jim et moi étions au cabaret, nous nous trouvâmes y rencontrer un matelot que nous connaissions tous les deux avant qu’il allât à la mer. Il nous raconta donc ses aventures et autres choses de ce genre, quand il nous dit tout à coup : « Je veux vous montrer quelque chose de joli ; » et aussitôt il releva la manche de son garnsey, et sur tout son bras il y avait toutes sortes de peintures faites avec de la poudre, telles que des cœurs enflammés, Rule Britannia, et des vaisseaux à voiles déployées sur le dos de serpents volants. Jim eut une envie démesurée de cela, et dit : « Je voudrais bien, Joé (Joé était le nom du marin), je voudrais bien que vous pussiez me peindre le nom de ma fiancée, dans une guirlande de roses, sur mon bras, comme cela. » Joé répondit : « Mais je le ferai, et avec plaisir ; » et dans le fait, une semaine ou deux après, Jim vint à moi avec son bras comme un livre d’images, et le nom de Bess, aussi grand que vif de couleur, imprimé juste au-dessus de la jointure du coude. Je relève donc la manche de son habit, et attends qu’un éclair brille. Ce ne fut pas long, et je lus là : B.E.S.S. Il n’y a plus à douter maintenant, dis-je, voilà Jim, et il y a là dedans quelque crime ou quelque autre mystère que je ne comprends pas. »

— Très bien, dit le conseil ; nous pourrons avoir encore besoin de vous d’un moment à l’autre, je crois, monsieur Withers, mais pour l’instant vous pouvez vous retirer. »

Le témoin qui suivit fut le docteur Tappenden, qui raconta les circonstances de l’admission de Jabez North dans son établissement, l’excellent certificat que celui-ci avait eu de l’administration du dépôt de mendicité de Slopperton, et la bonne réputation dont il jouissait.

« Vous aviez, par conséquent, une grande confiance en ce jeune homme ? demanda le conseil pour la poursuite.

— La confiance la plus absolue, répliqua le maître d’école, au point que je l’employais fréquemment à recueillir des souscriptions pour un établissement charitable dont j’étais le trésorier : l’orphelinat de Slopperton. Je crois que je fais bien de mentionner ceci, parce que dans une occasion ce fut la cause de sa visite à l’infortuné gentleman qui a été assassiné.

— Vraiment ! Voudriez-vous être assez bon pour relater cette circonstance ?

— Je crois que ce fut environ trois jours avant le meurtre, qu’un matin, un peu avant midi, – ce moment étant celui où les élèves quittaient leurs études pour une heure de récréation, – je lui dis : « Monsieur North, je désirerais que vous allassiez faire une visite à ce gentleman indien qui demeure avec mistress Marwood, et dont la fortune fait tant de bruit. »

— Pardon ; vous dites « dont la fortune fait tant de bruit. » Pouvez-vous jurer que vous avez fait cette observation ?

— Je puis le jurer.

— Je vous prie de continuer, dit le conseil.

— Je désirerais, disais-je, que vous allassiez faire une visite à M. Harding, pour solliciter de lui un secours pour l’orphelinat ; nous sommes médiocrement en fonds. Je sais, North, que votre cœur est tout entier à l’œuvre et que vous plaiderez avec succès la cause des orphelins ; vous avez une heure avant le dîner ; il y a un peu loin jusqu’au Moulin Noir, mais en marchant vite, vous avez le temps d’aller et de revenir. Il y alla donc, et à son retour rapporta un billet de cinq livres que lui avait donné M. Harding. »

Le docteur Tappenden continua en décrivant les circonstances de la mort du petit garçon dans la chambre du maître d’étude, la nuit même du meurtre. Une des servantes, qui couchait au même étage que North, fut interrogée, et dit qu’elle avait entendu des bruits étranges dans la chambre de celui-ci, durant cette nuit, mais qu’elle avait attribué cela à ce que le maître d’étude s’était levé pour soigner le malade. On lui demanda quels étaient les bruits qu’elle avait entendus.

« La fenêtre fut deux fois ouverte et deux fois fermée.

— À quel intervalle de la première fois la fenêtre avait-elle été ouverte pour la seconde fois ? demanda le conseil.

— Environ deux heures, répondit-elle, autant que je pus le supposer. »

Le témoin à charge qui suivit fut la vieille servante Martha.

« Pouvait-elle se rappeler avoir jamais vu le prisonnier qui est à la barre ? »

La vieille femme mit ses lunettes, et regarda fixement M. de Marolles ou Jabez North, comme ses ennemis s’obstinaient à l’appeler. Après une très sérieuse inspection des avantages personnels de ce gentleman, qui fut tout à fait insupportable pour les spectateurs compatissants, mistress Martha Jones dit d’un ton presque inintelligible :

« Il avait les cheveux blonds, alors.

— Il avait les cheveux blonds, alors. Vous voulez dire, j’en conclus, dit le conseil, que la première fois que vous avez vu le prisonnier, sa chevelure était d’une couleur différente de celle qu’elle a aujourd’hui. En supposant qu’il ait teint ses cheveux, ce qui n’est pas une habitude rare, pouvez-vous jurer que vous l’avez vu avant ce jour ?

— Je le jure.

— En quelle occasion ? demanda le conseil.

— Trois jours avant l’assassinat du frère de ma pauvre maîtresse. Je lui ouvris la porte. Il me parla très poliment et admira beaucoup le jardin, et me demanda s’il pouvait l’examiner un peu.

— Il vous demanda de lui permettre d’examiner le jardin ? Dites-moi, je vous prie, si c’était en entrant, ou quand il se disposait à sortir.

— C’était quand je le reconduisais dehors.

— Et resta-t-il longtemps avec M. Harding ?

— Pas plus de dix minutes. M. Harding était dans sa chambre à coucher. Il avait dans celle-ci un bureau dans lequel il serrait ses papiers et son argent, et il avait coutume de faire toutes ses affaires dans cet appartement, et il y restait quelquefois enfermé jusqu’à l’heure du dîner.

— Le prisonnier le vit-il dans sa chambre à coucher ?

— Oui. Je lui montrai moi-même l’escalier.

— Y avait-il quelqu’un dans la chambre à coucher de M. Harding, lors de la visite du prisonnier ?

— Rien que son domestique de couleur ; il était toujours avec lui.

— Et quand vous reconduisîtes le prisonnier dehors, il vous demanda la permission de visiter le jardin ? Fut-il longtemps à le visiter ?

— Pas plus de dix minutes. Il regarda beaucoup plus la maison que le jardin. Je le remarquai examinant la croisée de M. Harding, qui est au premier étage ; il fit une attention particulière à un très beau lierre qui grimpe jusque par-dessus la croisée.

— La fenêtre, dans la nuit du meurtre, était-elle ouverte ou non ?

— Elle n’était jamais fermée. M. Harding avait l’habitude de dormir sa croisée toujours un peu entr’ouverte. »

Après que Martha eut quitté le banc des témoins, l’ancien domestique de M. Harding, le Lascar, que l’on avait trouvé à Londres au service d’un gentleman, fut interrogé.

Il se rappelait le prisonnier, mais fit la même remarque que Martha sur le changement de la couleur de ses cheveux.

« Vous étiez dans la chambre avec votre maître défunt, quand le prisonnier vint le visiter ? demanda le conseil.

— J’y étais.

— Voudriez-vous raconter ce qui se passa entre le prisonnier et votre maître ?

— Il m’est assez difficile de le faire. À cette époque je ne comprenais pas l’anglais. Mon maître était assis devant son bureau, examinant des papiers et des comptes. Je compris que le prisonnier lui demandait de l’argent. Il lui montrait des papiers imprimés et écrits. Mon maître ouvrit un portefeuille trouvé plus tard sur son neveu, et donna une bank-note au prisonnier. Se disposant à quitter la chambre, le prisonnier fit quelque remarque sur moi, et je jugeai, au ton de sa voix, qu’il lui adressait une question.

— Vous jugeâtes qu’il lui adressait une question ?

— Oui. Dans la langue indoue nous n’avons pas de forme du discours interrogative, nous la faisons dépendre entièrement de l’inflexion de la voix ; nos oreilles, par conséquent, sont plus exercées que celles d’un Anglais. Je suis certain qu’il adressa à mon maître quelque question sur moi.

— Et votre maître ?

— Après lui avoir répondu, il se tourna de mon côté et dit : « Je suis en train de dire à ce gentleman quel fidèle compagnon vous êtes, Mujeebez, et que vous couchez toujours dans mon cabinet de toilette.

— Vous ne vous souvenez pas d’autre chose ?

— Pas d’autre chose. »

Ensuite il reproduisit son témoignage donné à l’hôpital à l’époque du procès de Richard Marwood et quitta le siège des témoins.

Le propriétaire des Délices du batelier, M. Darley et M. Peters (le dernier au moyen d’un interprète) furent interrogés, et l’histoire de la dispute et de la monnaie indienne perdue fut mise au jour, et produisit une impression considérable sur le jury.

Il n’y avait plus qu’un seul témoin pour la couronne, et c’était un jeune homme, un chimiste, qui était élève chez le pharmacien à l’époque de la mort supposée de Jabez North, et qui lui avait vendu, quelques jours avant ce prétendu suicide, des substances pour teindre les cheveux.

L’avocat de la poursuite fit alors son réquisitoire.

Nous ne le suivrons pas à travers les méandres d’une masse de témoignages très compliqués ; il avait à prouver l’identité de Jabez North avec le prisonnier, et il avait à établir que Jabez North était le meurtrier de M. Montague Harding. Il réussit à prouver les deux choses à l’esprit de tous les auditeurs de cette nombreuse assemblée.

En vain le défenseur du prisonnier interrogea-t-il de nouveau et chercha-t-il à embarrasser les témoins.

Les témoins pour la défense étaient peu nombreux. Un Français, qui se disait chevalier de la Légion d’honneur, échoua d’une manière signalée en s’efforçant de prouver un alibi, et fit beaucoup de tort à la défense. Il en parut d’autres, qui jurèrent avoir connu le prisonnier à Paris dans l’année de l’assassinat. Ils ne pouvaient dire s’ils l’avaient vu pendant le mois de novembre de cette année, ce pouvait avoir été plus tôt, ce pouvait avoir été plus tard. Leurs dépositions ayant été examinées contradictoirement, ils se coupèrent honteusement, et reconnurent que ce pouvait bien ne pas avoir été cette année-là après tout. Mais ils l’avaient connu à Paris, vers cette époque. Ils l’avaient toujours cru Français. Ils avaient toujours entendu dire que son père était tombé sur le champ de bataille de Marengo, dans les rangs de la vieille garde. Ils avouèrent tous, dans la suite de leur interrogatoire, qu’ils l’avaient entendu parler anglais plusieurs fois, qu’il parlait, dans le fait, cette langue admirablement, et même comme un Anglais. Il ressortit d’un interrogatoire ultérieur qu’il n’aimait pas être pris pour un Anglais, et qu’il tenait vivement à son origine française ; que personne ne savait qui il était, ni d’où il venait, et que tout ce que l’on pouvait connaître sur son compte était seulement ce qu’il lui avait plu de raconter lui-même.

La défense fut longue et laborieuse. L’avocat du prisonnier ne s’occupa nullement de savoir si le meurtre avait été commis ou non par Jabez North. Ce qu’il s’efforça de démontrer fut que le prisonnier à la barre n’était pas Jabez North, qu’il était la victime d’un de ces cas de méprise d’identité qui sont inscrits en si grand nombre dans les archives criminelles, soit en Angleterre, soit à l’étranger. Il cita l’exécution du Français Joseph Lesurques pour l’assassinat du courrier de Lyon. Il parla du cas d’Élisabeth Canning, dans lequel une foule de témoins persistèrent soit d’un côté à soutenir, soit d’un autre à nier des récits entièrement contradictoires, sans aucun motif évidemment plausible. Il s’appliqua à disséquer la déposition de M. William Withers, il se moqua de cette tuerie générale des dignes citoyens anglais sujets de Sa Très Gracieuse Majesté. Il essaya de trouver ce gentleman en contradiction de dix minutes avec les horloges de Slopperton ; il fit de son mieux pour le troubler, en lui demandant si le camion dont il avait parlé avait deux jambes et une roue, ou deux roues et une jambe ; mais il essaya en vain. M. Withers n’était pas homme à se troubler ; il resta aussi ferme qu’un roc et jura toujours qu’il avait transporté le cadavre de Jim Lomax de Peter l’aveugle sur la bruyère, et que l’individu qui lui avait commandé de le faire était le prisonnier à la barre. M. Auguste Darley ne fut pas plus déconcerté, ni le patron des Délices du batelier, qui, malgré toutes les interrogations captieuses, conserva une attitude sombre et résolue et déclara que le jeune homme qui était à la barre, dont la chevelure alors était blonde, avait eu une dispute dans la tabagie avec une jeune femme, à laquelle il avait jeté la pièce d’or qui était là, que celle-ci la lui avait rejetée avec fureur. En un mot, la défense, quoique ayant duré une heure et demie, fut très défectueuse et un observateur attentif aurait pu voir un éclair jaillir des yeux bleus de l’individu se tenant à la barre, qui jeta un regard dans la direction de l’éloquent M. Prius Q. C. pendant que celui-ci prononçait les derniers mots de sa péroraison, regard assez meurtrier et assez plein de vengeance, quoique rapide, pour donner au spectateur quelque idée que le comte de Marolles, victime innocente des preuves tirées de l’évidence de ces circonstances, comme c’était chose possible, n’était pas la personne du monde qu’on pût le plus impunément offenser.

Le juge délivra son mandat au jury, et tous se retirèrent.

On ne respira pas d’impatience dans l’assemblée pendant trois quarts d’heure ; cette impatience était telle que les trois quarts d’heure semblèrent trois heures entières, et quelques spectateurs auraient volontiers affirmé que l’horloge s’était arrêtée. Le jury reprit sa place.

« Coupable, avec recommandation à l’indulgence ? Non ! pas d’indulgence pour un tel scélérat. Pas de merci des hommes. Oh ! priez le ciel où règne celui dont la miséricorde est aussi au-dessus de la pitié des créatures les plus compatissantes de la terre, que le firmament est au-dessus de cette terre, qui peut dire où est l’homme assez pervers qui ne puisse plus espérer en elle ? »

Le juge se couvrit du bonnet noir et prononça la sentence :

« Condamné à être pendu par le cou. »

Le comte de Marolles promena ses yeux sur la foule. Elle commençait à se disperser quand il leva sa main blanche et effilée ornée de bagues. Il allait parler. La foule, qui commençait à onduler de côté et d’autre, s’arrêta comme un seul homme. Comme un seul homme, non, comme une vague se dressant sur l’océan, changée tout à coup en pierre. Il sourit amèrement, d’un air moqueur et de défi :

« Dignes citoyens de Slopperton, dit-il en énonçant d’une voix claire qui retentit sonore et distincte dans la salle, je vous remercie de la peine que vous avez prise aujourd’hui à mon occasion. J’ai joué une grande partie, et j’ai perdu un gros enjeu ; mais n’oubliez pas que j’avais d’abord gagné cet enjeu, et que pendant huit ans je l’ai possédé et en ai joui. J’ai été l’époux d’une des femmes les plus belles et les plus riches de France. J’ai été millionnaire et un des plus opulents banquiers régnants dans l’opulent midi. Je suis sorti du dépôt de mendicité de cette ville ; je n’ai jamais eu dans ma vie un ami pour venir à mon aide ou un parent pour me conseiller. À l’homme, je ne dois rien. À Dieu, je ne dois que ceci, une volonté aussi inébranlable que les étoiles qu’il a créées, et qui ont poursuivi leurs révolutions à travers tous les temps. Sans amour, sans appui, sans protecteur, sans abri, sans mère, sans père, sans frère, sans sœur, sans ami, je me suis tracé ma propre route et l’ai suivie, défiant la terre sur laquelle j’ai vécu, et le ciel au-dessus de ma tête. Cette route a abouti à une fin qui m’a conduit ici. Qu’il en soit ainsi ! Il faut supposer, après tout, que le ciel est le plus fort. Gentlemen, je suis prêt. »

Il salua et suivit les agents de police qui le conduisirent du banc des accusés à une voiture de louage qui l’attendait à l’entrée du palais. La foule des auditeurs se rassembla autour de lui avec des figures effrayées et des yeux ardents.

La dernière fois que Slopperton vit le comte de Marolles, ce fut avec un visage pâle et beau, un sourire sardonique, et sa main blanche et délicate reposant sur la portière de la voiture de louage.

Le lendemain matin, de très bonne heure, des individus aux visages consternés étaient rassemblés aux coins des rues et causaient vivement entre eux. Le bruit d’un événement qui avait été seulement signalé d’une manière obscure à la prison s’étendit sur Slopperton comme un feu grégeois.

Le prisonnier s’était donné la mort.

Plus tard dans l’après-midi, on apprit qu’il s’était saigné à mort au moyen d’une lancette, pas plus grosse qu’une épingle, qu’il avait portée, cachée pendant des années, dans le chaton d’un anneau d’or aux formes massives et d’un travail exquis.

Le geôlier l’avait trouvé, à six heures du matin, le lendemain de son procès, assis, sa tête reposant sur la petite table de sa cellule, décoloré, immobile, et mort.

Les entrepreneurs d’exhibitions de figures de cire et plusieurs phrénologistes accoururent pour le voir et pour prendre l’empreinte de sa tête et le masque de son beau visage aristocratique. Un des phrénologistes, qui avait formulé son opinion sur le développement de son cerveau dix ans auparavant, alors que M. Jabez North était considéré comme un modèle de toutes les vertus et de toutes les grâces sloppertoniennes, et qu’on avait honteusement bafoué pour cette même opinion, devint en grande faveur et exposa toute l’histoire dans une série de lectures qui devinrent plus tard très populaires. Le comte de Marolles, avec ses longs cils, ses petits pieds, et ses bottes en cuir breveté, son costume de soirée irréprochable de Stultrian, un gilet blanc, et un certain nombre de bagues, fut extrêmement admiré dans la chambre des horreurs de l’exposition de figures de cire ci-dessus mentionnée, et fut considéré comme un spectacle valant bien un supplément de six pence. Les jeunes femmes tombèrent amoureuses de lui, et protestèrent qu’un être, on l’appelait un être, avec de tels yeux bleus en verre, avec de si beaux cils relevés, et des couches de si charmant vermillon à chaque coin de l’œil, ne pouvait jamais avoir commis cet horrible assassinat, mais était, sans aucun doute, la victime innocente de l’évidence cruelle des circonstances. M. Splitters mit le comte dans un mélodrame en quatre périodes, – non pas des actes, – mais des périodes : 1° L’Enfance, le dépôt de mendicité ; 2° La Jeunesse, l’école ; 3° La Virilité, le palais ; 4° La Mort, le cachot. Cette pièce eut un grand succès populaire, et comme M. Percy Cordonner l’avait prédit, le comte fut représenté comme vivant, en permanence, dans des bottes à la hessoise avec des glands d’or ; au mépris intelligent des unités de temps et de lieu, à deux ou trois cents milles de distance de l’endroit où il avait paru cinq minutes avant, et accomplissant, dans la scène IV, l’action même que ses ennemis avaient décrite comme s’étant déjà passée dans la scène III. Mais les spectateurs d’au-delà des ponts, devant lesquels la pièce fut représentée, n’étaient pas dans l’habitude de faire des questions, pourvu qu’on leur donne beaucoup de bottes à la hessoise et de coups de pistolet pour leur argent, vous pouvez faire la nique à l’Esthétique d’Aristote et à tous les poèmes dramatiques grecs par-dessus le marché. Que leur importe l’école classique ? Applaudiront-ils un Zaïre, vous pleurez ou un, qu’il mourût ! Non, qu’on leur donne suffisamment de feux du Bengale et d’honnêtes sentiments anglais, avec quantité de gilets chinois et de bottes pointues, et on peut se moquer de Corneille et de Voltaire, et être suffisamment assuré d’un long succès sur le théâtre de Surrey, de l’autre côté de l’eau.

Ainsi la lutte était finie, et, malgré tout, le plus habile lutteur n’avait pas vaincu. Où se trouvait la comtesse de Marolles pendant le procès de son époux ? Hélas ! Valérie, ta jeunesse a été malheureuse, mais peut-être qu’une destinée plus brillante peut encore t’être réservée.

CHAPITRE VII

ADIEUX À l’ANGLETERRE

À peine Slopperton se calmait-il un peu de l’excitation dans laquelle l’avaient jeté le procès et le suicide de Raymond de Marolles, qu’il fut de nouveau mis en émoi par des nouvelles qui étaient encore plus surprenantes. Il est inutile de dire qu’après le procès et la condamnation du faux de Marolles, il n’y eut pas chez les bons citoyens de Slopperton le moindre regret sympathique pour leur infortuné concitoyen, Richard Marwood, qui, après avoir été déclaré coupable d’un meurtre qu’il n’avait pas commis, avait péri, comme on le racontait, dans une folle tentative d’évasion de l’asile où il avait été enfermé. Que furent alors les sentiments de Slopperton, quand un mois environ après le suicide du meurtrier de Montague Harding, un article parut dans un des journaux de la localité, qui établissait d’une façon positive que Richard Marwood était encore vivant, ayant réussi à s’échapper de l’asile du comté ?

C’en était assez ; voilà, en vérité, un héros de roman, voilà l’innocence qui triomphe une fois dans la vie réelle, comme dans une pièce de théâtre. Slopperton fut universellement possédé du désir d’embrasser un citoyen aussi distingué. Les journaux de la localité furent tout remplis de ce sujet la semaine suivante, et Richard Marwood fut vivement sollicité d’apparaître encore une fois dans sa ville natale, afin que chaque habitant, sans exception, de la condition la plus élevée comme de la plus basse, fût à même de manifester sa cordiale sympathie pour les malheurs immérités de ce jeune homme, et pour le plaisir sincère causé par la réhabilitation de son nom et de sa réputation.

Le héros ne fut pas longtemps sans répondre à la demande amicale des habitants du lieu de sa naissance. Une lettre de Richard parut dans les journaux, dans laquelle il annonça, qu’étant sur le point de quitter l’Angleterre pour longtemps, peut-être même pour toujours, il aurait l’honneur de répondre en personne aux désirs de ses bons amis, et le plaisir de donner encore une poignée de main aux connaissances de sa jeunesse, avant de quitter son pays natal.

Le nouveau Jack de Slopperton, escorté par les demoiselles au teint halé, costumées de gazes rose sale et flétries, et couronnées de fleurs artificielles jaunes et bleues, venait à peine d’être proclamé dans le mois charmant qui ouvre le printemps de l’année, quand Slopperton se leva simultanément et se précipita comme un seul homme à la station du chemin de fer, pour accueillir le héros du jour. Le bruit s’est répandu, personne ne sait jamais d’où viennent ces bruits, que M. Richard Marwood doit arriver ce jour même. Slopperton doit être au débarcadère pour lui souhaiter la bienvenue quand il touchera le sol du lieu de sa naissance, pour réparer le tort qu’on lui a fait si longtemps en le vouant à l’exécration générale, comme un George Barnwell des temps modernes.

Par quel train arrivera-t-il ? Le bruit court que c’est par l’express de trois heures ; et à trois heures de l’après-midi, en conséquence, la station et la cour de la station sont encombrées par la foule.

La station de Slopperton, comme le plus grand nombre des stations, est construite à une petite distance de la ville, de sorte que l’humble voyageur qui arrive par le train parlementaire, avec toutes ses richesses terrestres dans un mouchoir de poche en coton rouge, ou dans un morceau de papier d’emballage, et pour lequel des choses telles que les voitures de place sont des luxes inconnus, est souvent désappointé de découvrir qu’en arrivant à Slopperton, il n’est pas dans Slopperton. Il y a un grand Sahara de terrains bâtis et de rues qui n’en finissent pas, autant à éviter qu’à traverser, avant que le voyageur se trouve dans High Street, ou South Street, ou East Street, ou dans l’un des quartiers populeux de cette magnifique cité.

Chaque inconvénient, toutefois, est généralement contrebalancé par quelque avantage, et rien ne pouvait mieux convenir que ces terrains couverts de ruines et ces rues interminables, pour une entrée triomphale dans Slopperton.

Un grand nombre de conversations animées se tiennent sur la galerie intérieure de la gare. Un fait remarquable à constater, c’est que chaque individu présent, et il y a là quelques centaines de personnes, paraît avoir été intimement lié avec Richard dès sa plus tendre enfance. Celui-ci se souvient des nombreuses parties de cricket qu’il a jouées avec lui dans ces mêmes champs, là-bas ; un autre serait un homme riche, s’il avait un souverain pour chaque cigare qu’il a fumé en compagnie de Richard Marwood ; ce vieux gentleman plus loin lui a montré ses déclinaisons, et avait toujours de la difficulté à lui inculquer le cas de l’ablatif ; la femme âgée, avec son parapluie hydropique, l’a nourri quand il était tout enfant. « Et quel bel enfant c’était ; on n’en a jamais vu de pareil ! » ajouta-t-elle avec enthousiasme. Ces deux gentlemen qui descendent vers la station, dans leur brougham, sont les excellents docteurs qui l’ont tiré de cette terrible fièvre cérébrale de sa première jeunesse, et dont les témoignages ont été pour lui d’une certaine utilité dans son procès. Partout, le long de la galerie encombrée, sont des amis, bruyants, animés, gesticulants, qui ont créé un héros pour leur propre compte, et qui ne se détourneraient pas en ce jour pour obtenir un salut de Sa Gracieuse Majesté elle-même.

Trois heures moins cinq minutes. Depuis le chronomètre de Dent, qui a coûté cinquante guinées, appartenant au docteur, jusqu’à l’oignon en argent du large gilet de buffle du fermier, chacun regarde sa montre, et est convaincu que son heure particulière est celle de Greenwich et que la montre des autres, et l’horloge de la station par-dessus le marché, vont mal.

Trois heures moins deux minutes. La grosse cloche sonne, et le chef de gare débarrasse la voie. Voici qu’il arrive ; ce n’est encore qu’un point de feu rouge et qu’une mince colonne de tourbillons de fumée, mais, après tout, c’est l’express de Londres. Voici qu’il arrive, labourant avec furie la campagne à la verdure naissante, lançant coup sur coup ses bouffées de fumée à travers les faubourgs ; le voici à cent mètres de la station, et là, au milieu d’un labyrinthe de rails entrecroisés et d’un chaos de wagons vides et de locomotives hors de service, il s’arrête brusquement, afin que les collecteurs de billets fassent leur ronde accoutumée.

Bonté du ciel ! Comme ils font mal leur service ces collecteurs de billets, comme ils vont lentement ! Quelle insupportable lenteur paraissent mettre les vieilles femmes des secondes classes à retirer le document réclamé de leurs sacs ! C’est tout un siècle avant que le train entre gravement dans la gare, et cependant il n’y a que deux minutes d’écoulées à l’horloge de la station.

Où est-il ? Il y a une longue file de wagons, et les yeux plongent avidement dans chacun d’eux. Voici un homme brun et gras, aux larges favoris, lisant son journal. Serait-ce Richard ? Il peut être changé, savez-vous, dit-on ; mais huit années n’auraient jamais pu le changer à ce point. Non ! le voici. Il n’y a pas de méprise possible cette fois. Le beau visage brun, avec l’épaisse moustache noire, et les boucles abondantes de cheveux noirs comme l’aile du corbeau, paraît en dehors d’une voiture de première classe. Dans un instant, il est sur la galerie de la gare, ayant à côté de lui une femme jeune et jolie, qui fond en larmes comme la foule s’empresse autour de lui, et cache sa face sur l’épaule d’une dame âgée ; cette dame âgée est la mère du héros. Comme ils l’entourent avec empressement ! Il ne parle pas, mais il tend ses deux mains, qui sont secouées de manière à être presque arrachées de leurs poignets avant qu’il sache où il se trouve.

Pourquoi ne parle-t-il pas ? Est-ce parce qu’il ne peut pas ? est-ce parce que l’émotion étouffe sa poitrine, et que ses lèvres refusent d’articuler les mots qui tremblent sur elles ? Est-ce parce qu’il se souvient du dernier jour où il mit pied à terre sur cette galerie, quand il portait des menottes à ses poignets et marchait entre deux hommes, et que la foule s’éloignait de lui et le montrait du doigt comme un scélérat et un assassin ? Un nuage couvre ses yeux noirs tandis qu’il regarde ces visages amis et empressés autour de lui, et il est bien aise de rabattre son chapeau sur son front, et de gagner rapidement à travers la foule la voiture qui l’attend dans la cour de la station. Il a sa mère à un bras et la jeune femme à l’autre ; son vieil ami Gus Darley est aussi avec lui, et tous les quatre ils montent dans la voiture.

Alors les vivats et les hourras d’éclater frénétiquement dans une rauque explosion. Trois vivats pour Richard, pour sa mère, pour son fidèle ami Gus Darley, qui l’aida à échapper de l’asile des fous ; pour la jeune dame… Mais, qui est la jeune dame ? Tout le monde est si désireux de savoir qui est la jeune dame, que Richard la présente aux docteurs ; aussitôt la foule se presse autour d’eux, et, mettant de côté toute cérémonie, écoute ouvertement et sans se gêner. Juste ciel ! la jeune dame est sa femme, la sœur de son ami, M. Darley, « qui n’a pas craint de croire en moi, » lui entend dire la foule, « quand le monde était contre moi, et qui, dans l’infortune comme dans l’adversité, a été prête à se dévouer au bonheur de ma vie en me donnant son amour. » Bonté du ciel ! redoublements de vivat pour la jeune dame, la jeune dame est mistress Marwood. Trois vivats pour mistress Marwood. Trois vivats pour M. et mistress Marwood. Trois vivats pour le couple heureux.

Enfin les acclamations cessent, au moins pour le moment. Slopperton est dans un tel état d’excitation qu’il est facile de voir que l’explosion recommencera tout à l’heure ; le cocher donne un coup de fouet préliminaire pour avertir ses fiers coursiers. De fiers coursiers, en vérité ! Un animal aussi commun que le cheval ne transportera pas Richard Marwood dans Slopperton, s’écrie le peuple exalté : nous traînerons nous-mêmes la voiture ; nous, commerçants, notables, populace, gens de rien et corvéables, tous, sans distinction, nous voulons nous faire dans ce but bêtes de somme, et nous ne pensons pas nous déshonorer en nous attelant au char triomphal de notre concitoyen. En vain Richard veut s’y opposer ; son beau visage, son sourire radieux ne font que surexciter leur enthousiasme ; ils se rappellent le jeune et brillant vaurien qu’ils ont connu autrefois, ils se rappellent ses défauts mêmes, qui étaient qualités pour la populace. Le jour où il rossa à coups de canne un policeman qui avait saisi d’une façon violente un petit garçon pour avoir mendié dans les rues. La nuit où il avait arraché le marteau de la porte d’un magistrat impopulaire qui avait été dur pour un braconnier. Ils se redisent cent escapades pour lesquelles ceux mêmes qui l’ont condamné étaient aujourd’hui disposés à l’admirer, et ils se pressent autour de la voiture dans laquelle il se tient debout, tête nue, le soleil de mai éclairant ses yeux bruns, sa chevelure noire ondulant à la brise du printemps autour de son front blanc et large, et une main effilée étendue pour réprimer, s’il se peut, cette tempête d’enthousiasme. La réprimer, non, c’est chose impossible. Vous pouvez vous tenir sur la plage et vous adresser aux vagues de l’océan, vous pouvez reprocher doucement au vautour ses mauvais desseins sur l’agneau innocent, mais vous ne pourrez mettre un frein à l’enthousiasme chaleureux d’un rassemblement britannique quand ses meilleures passions sont excitées pour une bonne cause.

La voiture avance, avec la populace bruyante qui la fait rouler. Qu’est ceci ? De la musique ? Oui, certes, deux corps de musique différents. L’un joue : « Voici venir le conquérant, » tandis que les exécutants de l’autre s’épuisent, et rendent leurs figures cramoisies à massacrer le « Rule Britannia. » À la fin cependant, on arrive à l’hôtel, mais le triomphe de Richard ne touche pas à sa fin, il doit faire un discours. En définitive, il doit répondre à leurs instances répétées. Il leur dit simplement en très peu de mots, combien cette heure, entre toutes les autres, est celle pour laquelle il a prié pendant près de neuf longues années ; comment il reconnaît dans la plus insignifiante circonstance, voire même la plus éloignée, qui a amené l’heure présente, le secours de la main toute-puissante de la Providence. Comment il voit dans les années d’infortune qu’il a traversées, un châtiment pour les fautes de sa jeunesse insouciante, pour les chagrins qu’il a causés à sa mère dévouée, et pour son mépris des bénédictions dont le ciel l’avait comblé, comment il adresse des vœux aujourd’hui pour être plus digne du brillant avenir qui s’ouvre si beau devant lui, comment il veut consacrer le reste de sa vie à aider ses semblables et à leur être utile, et comment, jusqu’à sa dernière heure, il conservera dans son souvenir la réception noble et enthousiaste qui lui est faite en ce jour. Je ne sais combien de temps il eût pu parler de la sorte, si, arrivé juste à ce point, ses yeux n’eussent été affectés d’une façon particulière, peut-être par la poussière, peut-être par l’éclat du soleil, et s’il n’eût été forcé, une fois encore, d’avoir recours à son chapeau, qu’il enfonça bellement sur ses organes de la vue, en s’élançant hors de la voiture et en se précipitant dans l’hôtel, au milieu des frénétiques acclamations du sexe fort, et des sanglots très distincts de la plus belle moitié du genre humain.

Sa visite n’était qu’un passage ; le train de nuit, devait lui faire traverser le pays pour le conduire à Liverpool, d’où il devait partir le jour suivant pour l’Amérique du Sud. Ce projet, néanmoins, fut tenu profondément secret à la foule, qui aurait peut-être pu insister pour lui donner une seconde ovation. Ce ne fut vraiment pas avec beaucoup de promptitude que se dispersa ce rassemblement enthousiaste ; il stationna longtemps sous les croisées de l’hôtel, il but force ale et porter de Londres sur le comptoir établi à l’angle de la cour des écuries, et refusa fermement de s’éloigner avant d’avoir vu Richard paraître plusieurs fois sur le balcon et de lui avoir adressé de bruyantes et répétées félicitations. Quand Richard fut tout à fait épuisé et que la foule remarqua que cette surexcitation faisait pâlir notre héros, elle s’empara de M. Darley pour en faire un vice-héros, et l’eût porté en triomphe autour de la ville, musique en tête, si celui-ci n’eût prudemment décliné cet honneur. Il fallait qu’elle fît quelque chose, cette foule, et quand enfin elle consentit à s’éloigner, elle vint sur la place du marché pour se battre, non qu’elle fût poussée par quelque idée de pugilat ou de vengeance, mais par la pure nécessité de finir la soirée d’une manière quelconque.

Il ne fut pas possible de s’asseoir pour dîner avant la tombée complète de la nuit, mais enfin les volets sont fermés et les rideaux tirés par les garçons de service ; la table étale le linge blanc et l’argenterie brillante ; l’hôtelier lui-même apporte le poisson et débouche le sherry, et la petite société se place pour commencer le repas de l’amitié. Pourquoi nous introduirions-nous dans ce petit groupe heureux ? Avec la femme qu’il aime, la mère dont la tendresse aveugle a résisté à tous les événements, l’ami dont l’assistance l’a rendu à la liberté et au monde, avec une grande fortune avec laquelle il peut récompenser tous ceux qui l’ont servi dans l’adversité, que peut avoir à désirer encore Richard ?

Une voiture fermée transporte la petite société à la station, et, par le train de minuit, ils quittent Slopperton, quelques-uns d’entre eux peut-être pour ne jamais le revoir.

Le jour suivant, une société plus considérable est réunie à bord de l’Orénoque, bâtiment se disposant à partir de Liverpool pour l’Amérique du Sud. Richard, sa mère et sa femme toujours à côté de lui, et plusieurs autres personnes que nous connaissons, se trouvent là groupés sur le pont. M. Peters y est aussi, il est venu pour faire ses adieux au jeune homme au bonheur et à l’infortune duquel il a pris un intérêt si chaleureux et qui n’a jamais faibli. C’est un homme à la fortune indépendante maintenant, grâce à Richard, qui juge les cent livres de rente placées sur sa tête une trop minime récompense pour son dévouement. Peters est accablé de tristesse à l’idée de se séparer du maître qu’il a tant aimé.

« Je crois, monsieur, dit-il sur ses doigts, que je ferai bien d’épouser Kuppins et de m’adonner tout entier à l’éducation de l’enfant trouvé ; ce sera un grand homme, monsieur, s’il vit, car tout enfant qu’il est son cœur est tout entier à sa profession. Croiriez-vous cela, monsieur, que l’enfant a vociféré trois mortelles heures parce que son père s’était suicidé et l’avait privé du plaisir de le voir pendre ? Voilà ce que j’appelle l’amour du métier, sans crainte de me tromper. »

Sur l’autre côté du pont, voici un petit groupe que Richard rejoint bientôt. Une dame et un gentleman avec un petit garçon, et à quelque distance un homme à l’air grave, avec des lunettes bleues et un domestique, un lascar.

Le gentleman sur le bras duquel s’appuie la dame a un cachet particulier, qui le fait reconnaître, aux yeux du plus vulgaire observateur, pour un militaire, malgré son costume simple et son large pardessus. Et cette dame qui s’appuie sur son bras, ce visage brun aux traits classiques n’est pas de ceux qu’on peut facilement oublier ; c’est Valérie de Cévennes et son premier et cher mari Gaston de Lancy. Si j’ai dit peu de chose de cette réunion, de cette repossession du seul homme qu’elle a jamais aimé, qui a été pour elle comme un mort ressuscité du tombeau, c’est parce qu’il est des joies qui, par leur intensité même, sont trop sacrées et trop difficiles à exprimer par des mots. Il lui a été rendu. Elle ne l’avait jamais tué. La potion que lui avait donnée Blurosset était un soporifique très énergique, qui avait produit un sommeil ressemblant à la mort par tous ses symptômes extérieurs. Par l’influence du chimiste, le bruit de la mort avait été généralement répandu. La vérité n’avait jamais été révélée qu’aux amis les plus dévoués de Gaston. Mais le coup fut trop fort pour celui-ci quand il apprit le nom de la personne qui avait tenté de le tuer, il tomba dans un accès de fièvre qui dura plusieurs mois, période pendant laquelle il perdit complètement la raison et ne dut son salut qu’au dévouement du chimiste ; dévouement qui lui était, peut-être, inspiré autant par l’amour de la science, objet de ses études, que par l’individu qu’il sauva.

En se rétablissant enfin, l’artiste eut la douleur de découvrir que cette splendide voix, qui avait fait sa fortune, avait entièrement disparu. Que lui restait-il à faire ? Il s’enrôla au service de la Compagnie des Indes ; s’éleva en grades pendant la campagne des Sikhs, avec une rapidité qui étonna les plus distingués de ses camarades. On fit sur l’histoire de sa vie un roman qui le posa en héros dans son régiment. Il était connu pour avoir de la fortune, et aucune raison d’intérêt matériel pour s’enrôler ; mais il avait dit à ses amis qu’il voulait s’élever, comme son père avait fait avant lui dans les guerres de l’Empire, par son mérite seul, et il avait tenu parole. Le sous-lieutenant français, Lansdown, devint lieutenant, capitaine…, et à chaque nouveau grade il resta aussi aimé, aussi admiré, et fut cité comme un exemple éclatant de génie militaire et d’intrépide courage.

L’arrestation du soi-disant comte de Marolles avait mis en contact Richard Marwood et Gaston de Lancy. Victimes tous les deux de la scélératesse consommée du même homme, ils firent connaissance et devinrent, en peu de temps, amis. Quelques circonstances de l’histoire de Gaston furent racontées à Richard et à sa jeune épouse Isabelle, mais il est inutile de dire que le passé ténébreux dans lequel était impliquée Valérie, resta à l’état de secret dans le sein de son époux, dans celui de Laurent Blurosset et dans le sien propre. Le père avait réuni sur son cœur son fils et la femme, à laquelle il avait pardonné depuis longtemps, et dont les années d’horribles tortures avaient servi à expier la tentative follement criminelle de sa jeunesse.

Lorsque Richard et Gaston furent devenus amis, ils décidèrent entre eux que Richard accompagnerait de Lancy et sa femme dans l’Amérique du Sud, où, loin de la vue des scènes, devenues pénibles pour tous les deux par les événements qui s’y étaient passés, ils pourraient commencer une nouvelle existence. Valérie, redevenue maîtresse de cette immense fortune dont le comte de Marolles avait si longtemps disposé, eut la faculté d’en gratifier l’époux de son choix. Le comptoir de banque fut fermé d’une manière satisfaisante pour tous ceux qui avaient eu des intérêts engagés dans la maison. Le caissier, qui n’était autre que le gracieux gentleman qui avait aidé de Marolles dans sa tentative de fuite, fut arrêté comme accusé de malversation, et forcé de dégorger les sommes qu’il avait enlevées.

Le marquis de Cévennes releva sa fine arcade sourcilière en lisant un récit abrégé du procès de son fils et du suicide qui l’avait suivi ; mais l’élégant Parisien ne daigna pas prendre le deuil pour l’infortuné rejeton de son aristocratique famille, et je doute, en vérité, si cinq minutes après avoir rejeté le journal, il eut aucun souvenir des pénibles circonstances relatées sur la feuille.

Il exprima la même surprise de bon ton à la communication du mariage de sa nièce avec le capitaine Lansdown, retiré du service de la Compagnie des Indes, et à la nouvelle du prochain départ de Valérie avec son époux pour les États de l’Amérique du Sud. Il lui envoya sa bénédiction et un service à déjeuner, avec les portraits de Louis le Bien-Aimé, de Mme Dubarry, de Choiseul et d’Aiguillon, peints sur les tasses, dans des médaillons ovales, sur fond couleur turquoise, le tout renfermé dans une cassette de Boule, intérieurement garnie de velours blanc ; et j’ose affirmer qu’il chassa de son souvenir sa nièce et les dérangements qu’elle lui avait occasionnés, aussi facilement qu’il dépêcha cet élégant présent au paquebot partant de Calais, qui était chargé de le remettre à destination.

La cloche sonne. Les amis des passagers quittent le bâtiment pour descendre dans le petit steamer qui les reconduira à Liverpool. Voilà M. Peters et Gus Darley agitant leurs chapeaux au loin. Adieu, vieux et fidèles amis ; adieu, mais non pour toujours, assurément. Isabelle se laisse aller en sanglotant sur l’épaule de son époux ; Valérie regarde au loin, dans la ligne bleue de l’horizon, avec ses yeux profonds et insondables, cherchant à découvrir ces pays lointains où ils vont aborder.

« Là, Gaston, nous oublierons.

— Jamais vos longues souffrances, ma Valérie, dit-il tout bas en pressant la petite main appuyée sur son bras. Elles ne seront jamais oubliées.

— Et l’horreur de cette abominable soirée, Gaston.

— C’était la folie d’un amour qui se croyait outragé, Valérie ; on peut oublier toute blessure faite par la main d’un tel amour. »

Gonfle tes voiles blanches, ô vaisseau ! les nuages disparaissent dans cet horizon de pourpre. Je vois dans ces lointaines contrées méridionales deux familles heureuses, deux villas aux murs resplendissants de blancheur à moitié ensevelies dans les jardins luxuriants de ce délicieux climat. J’entends les voix des enfants dans les sombres allées d’orangers, dont les fleurs odorantes tombent dans le bassin de marbre de la pièce d’eau. Je vois Richard renversé sur un fauteuil, sous la véranda, à moitié caché par les traînées de jasmins qui l’abritent des rayons du soleil couchant ; il fume sa pipe au long tuyau de merisier que sa femme vient de garnir. Gaston se promène de long en large, de son pas militaire cadencé, sur la terrasse au-dessous, s’arrêtant quand il passe à côté pour poser une main caressante sur les boucles noires de son fils bien-aimé. Et Valérie, elle est appuyée contre la frêle colonnette du portique, autour duquel s’entrelacent les roses jaunes aux suaves parfums et contemple, de ses yeux avides, l’époux de son premier choix. Ô êtres heureux ! il en est peu d’aussi fortunés que vous dans ce monde de labeur quotidien, qui jouissent au printemps de la vie de l’accomplissement des rêves chers à la jeunesse !

 


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