Emmanuel Bove

UN SOIR
CHEZ BLUTEL

1927

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 3

CHAPITRE II 19

CHAPITRE III 43

CHAPITRE IV.. 71

CHAPITRE V.. 104

CHAPITRE VI 124

Ce livre numérique. 134

 

CHAPITRE PREMIER

Vers vingt heures, le rapide, parti de Strasbourg à midi, passa Château-Thierry où des voyageurs, sur un quai proche de la gare des marchandises, attendaient un train omnibus. Maxime Corton occupait une des huit places assises d’un compartiment de troisième classe.

Pour la première fois, une Polonaise goûtait le pain français dont elle avait entendu parler depuis mil neuf cent seize. Par l’intermédiaire d’un consul que toutes ses relations sollicitaient de domestiques, elle avait obtenu une place de bonne dans une famille. Elle demanda à Maxime où se trouvait l’avenue de La Bourdonnais. Elle dissimulait l’adresse, tâchait même de l’oublier, pour ne pas mentir s’il l’interrogeait. Comme les gens simples, elle craignait de cacher la vérité. Il lui semblait que, si elle venait à être découverte, ses parents, ses maîtres ne lui témoigneraient plus jamais la moindre confiance. Comme ces employés modèles qui s’appliquent à ne jamais voler, ne serait-ce qu’une fois, parce que, si justement ils étaient pris, tous leurs efforts, toutes les années de dévouement et de fidélité seraient perdus, elle se surveillait continuellement. Elle avait peur d’être surprise en flagrant délit de mensonge. Quand elle voulait dissimuler quelque chose, elle jouait la candeur. Aussi ses camarades, mieux placées que quiconque pour la connaître parce qu’elles lui ressemblaient, la tenaient-elles pour une hypocrite. En apprenant que l’avenue de La Bourdonnais se trouvait près de la tour Eiffel, elle pensa qu’elle allait habiter le centre de Paris, à proximité de la station de métro la plus importante, que les autobus et les lumières l’empêcheraient de dormir, et elle ne se tint plus de joie.

Un Allemand, qui, après avoir fait le pèlerinage de Verdun en autocar, était monté dans le train à Commercy, parlait des trois langues principales avec lesquelles on peut voyager dans le monde entier : l’allemand, l’anglais et le français. En travers sur sa mère, un enfant dormait. Quand elle remuait ou le changeait de côté, il continuait de dormir bien que sa tête penchât et que ses jambes balançassent. Il faisait une chaleur étouffante. Les femmes avaient accepté que les hommes fumassent. De temps en temps, le voyageur le plus près des manettes de réglage se levait, les manœuvrait. Puis il attendait quelques minutes. À force de les toucher, il ne savait plus si le chauffage était ouvert ou fermé. Alors ses voisins se joignaient à lui. Ils s’acharnaient sur tout ce qui est réglable : l’abat-jour de la lampe, les rideaux, les vitres dont la courroie à trois trous ne permettait qu’un jeu limité. Parfois un homme, une serviette sur l’épaule, comme les soldats qui vont aux douches, passait dans le couloir encombré de permissionnaires, de voyageurs montés après les gares de correspondance qui guettaient, faute de places assises, les coins aux abords des soufflets. Certains occupants des compartiments avaient mis des pantoufles, d’autres des casquettes. Des paquets, des valises, des mallettes d’osier fermées par des cadenas de bicyclette encombraient les filets, gênaient les jambes sous les banquettes. Une fois pour toutes, les voyageurs avaient décidé de ne plus délimiter la zone de leurs bagages et d’accepter qu’ils fussent mélangés. Ils ne protestaient plus, quand on les déplaçait. Ils veillaient seulement à ce qu’aucun d’eux, même s’il ne leur appartenait point, ne sortît du compartiment. Souvent il arrivait que les conversations tombaient, que les gens oubliaient qu’ils se trouvaient les uns en face des autres. Ils ne se connaissaient plus. Ils trouvaient soudain des occupations inattendues, des améliorations à leur position. Ils voulaient marquer par des silences le provisoire de leurs liens, ménager une séparation facile à l’arrivée. Ces arrivées dans les gares terminus en compagnie de frais amis qui ne sont peut-être pas sincères, ils les redoutaient. Mais il en était qui, au contraire, sympathisaient sur-le-champ, qui, sortis à l’instant d’une vie monotone, mêlés tout à coup au monde entier, entrevoyaient de nouveaux horizons, peut-être de nouvelles situations, la fortune, grâce à ces inconnus que le voyage mettait à leur côté. Les questions n’amenaient pas de réponses et ne provoquaient que d’autres questions. « Vous allez sans doute à Paris ? » « Vous aussi probablement ? » « Pour affaires ? » « Oui et non. » Et les professions avouées apportaient des espoirs ou des désillusions. On veillait à ne rien laisser paraître de ses ennuis. Les naïfs, devant tant de gens d’apparence quiète, se sentaient perdus. Ils écoutaient, sans y prendre part, les conversations préliminaires qui roulaient sur l’emploi de contrôleur que des hommes forts n’eussent pas dû exercer ; sur certaines femmes qui parcouraient la ligne trois fois par semaine dans le but de trouver un homme riche, ce qui amenait à dire qu’il en était d’autres qui se spécialisaient dans les traversées de l’Atlantique ; sur les rats de trains ; sur le danger de la sonnette d’alarme qui favorise les assassins, car, leur coup fait, ils n’ont qu’à la tirer et attendre que le train ralentisse pour disparaître ; sur les vagabonds qui s’accrochent sous les wagons ; sur la responsabilité des aiguilleurs ; sur le nombre de kilos auquel les voyageurs ont droit sans supplément. Devant l’importance d’une compagnie de chemin de fer, l’avoir droit, comme à l’armée, faisait surgir des gens qui en connaissaient tous les détails. Ils savaient qu’en cas d’accident, même s’ils n’étaient pas blessés, ils pouvaient se plaindre de douleurs internes, que si, à un buffet, le train partait sans eux, ils pouvaient télégraphier dans le bureau du chef de gare et prendre le train suivant, qu’ils pouvaient monter en deuxième classe si les wagons de troisième étaient complets.

Le train passa Noisy-le-Sec. Tous ces gens aux destinées un instant communes comme les routes aux isthmes, qui pensaient tous qu’ils avaient bien fait de choisir ce compartiment sans quoi ils n’eussent point eu les mêmes voisins, comprirent en même temps qu’ils allaient arriver. Certains se levèrent. D’autres regardèrent leurs bagages. Maxime Corton endossa son pardessus qu’il avait plié comme une capote de soldat pour le mettre dans le filet. C’était d’ailleurs une de ses habitudes. Au théâtre, au café, il pliait ainsi son pardessus, avant de le remettre au vestiaire. Il gagna le couloir qui se trouvait justement du côté le plus intéressant de la banlieue. Pendant la guerre, il avait fait cent fois le voyage, même pour vingt-quatre heures, prenant pour revenir un des trois trains qui partent successivement à 21 heures 45, 50 et 55. Il connaissait les stations par cœur depuis la gare régulatrice de Vaire-Torcy. Il guettait les premiers autobus de la place de la Villette. Les tramways de Villemomble, qui fut longtemps dans son esprit Villemonde, lui donnèrent un avant-goût des communications de la région parisienne. Les rails et les fils du télégraphe commençaient à s’entrecroiser, à fuir en des perspectives différentes. Les grues ne ressemblaient plus aux grues modestes, inclinées à quarante-cinq degrés. Elles se déplaçaient sur des rails parallèles, se mouvaient dans tous les sens, et semblables à ces mains de bois imitées parfaitement, dont les doigts ont toutes les phalanges articulées, elles approchaient le plus qu’il soit possible de la liberté du geste d’un géant. Un règlement spécial pesait sur les terrains entourant les gazomètres de la ville de Paris. Maxime songeait à l’immense labeur d’entretenir toutes ces carcasses de fer, de vérifier les poutres, les boulons si nombreux. Des poteaux de ciment, pareils à ceux qu’il avait vus en Allemagne, flattaient en lui un sentiment de patriote amoureux de modernisme et qui déplore continuellement que la France soit en retard sur les autres pays. Il aperçut l’usine de l’Amer Picon. Dans son enfance, il n’avait pas imaginé les produits célèbres sortant de quelques fabriques semblables à celles, petites et tristes, de la banlieue de sa ville. Elles étaient, dans son esprit, animées d’une vie agréable, gaie, pareilles et aussi vastes que sur les gravures des prospectus qui les représentaient. Comme ce jour de la guerre où il avait rencontré dans un hôtel de Bar-le-Duc un des frères Amieux, il ressentait chaque fois, à la vue de ces usines, la même désillusion. À la publicité champêtre qu’un comité combattait, succédait à présent celle de la région parisienne. Ce n’était encore que les enseignes de fer-blanc, imitant l’enseigne lumineuse, mais ne s’éclairant qu’à la clarté d’autrui, que les placards d’un chapelier du boulevard Sébastopol. Le train ralentit. Les réserves de la Samaritaine étaient, elles aussi, plus petites que Maxime ne l’avait supposé. Alors qu’avant seules les bornes kilométriques pouvaient être lues, on suivait à présent la marche du train de cent en cent mètres. Un immense entrepôt qui ne portait pas de nom propre possédait ses voies, ce qui faisait songer au contrat qui le liait à la Compagnie de l’Est. Elles étaient branchées sur la grande ligne. Cela paraissait aussi anormal que le particulier louant un canal ou un boulevard. Le bas de la publicité verticale de la tour Eiffel était dissimulé. Celle-ci semblait petite, à côté de ces tours Eiffel qui figurent sur ces plans où les monuments de Paris sont représentés au naturel.

Le convoi passa les fortifications qui firent sourire les habitants de Belfort et de Verdun. Bien que l’on se trouvât à présent dans la ville, il y eut quand même des terrains, des talus, une maison dans un jardin. Entre deux hauts murs, lisses et noirs, inclinés comme des digues, au sommet desquels se dressaient des immeubles de trois à huit étages, Maxime songea aux fuites impossibles, aux escalades à l’aide des ongles, aux cordes lancées qui ne peuvent s’accrocher nulle part, aux prisons qu’enfant il construisait dans son esprit et où tout était prévu pour que l’on ne pût s’en évader. Plus loin, une brèche fermée par une haie lui rappela des souvenirs de soldat. C’était l’endroit où les permissionnaires pas en règle, dont la permission n’était pas rose et qui eussent dû emprunter la ceinture pour se rendre en province, sautèrent sur le ballast jusqu’en 1917, année où la Place de Paris fut avertie. Sous un tunnel, à l’endroit de la catastrophe de 1921, le convoi s’arrêta pour qu’il n’y eût pas deux fois un accident à la même place. En revenant à la lumière, comme s’il avait suffi d’une minute de nuit, une autre ville, où la mécanique était plus précise, les maisons habitées, les cafés joyeux, commença. Les aiguilleurs, dans les postes suspendus, pensaient déjà au train suivant. Des ponts sans piliers étaient, disait-on, des chefs-d’œuvre d’architecture. Tout le monde sentait, sans pouvoir se l’expliquer, que les poutres de fer entrecroisées étaient d’autant plus solides qu’elles supportaient un poids plus lourd.

Le train à présent avait dépassé les derniers signaux, qui étonnaient tant le fonctionnement d’une telle organisation ne semblait pouvoir être assujetti à la fantaisie des couleurs. Il n’avait plus qu’à s’arrêter à un mètre du dernier butoir. Il roulait doucement. Sur le quai, une foule, au milieu de laquelle se trouvaient quelques policiers en civil, attendait.

Maxime Corton revenait à Paris pour y vivre en paix, pour attendre que son passé aventureux et plein de souvenirs amers changeât avec le temps et devînt un sujet de fierté. Déjà, la banlieue lui était apparue familière. Il était arrivé par une seule ligne, parallèle à tant d’autres, alors que dans son esprit il eût dû couler sur Paris comme un fleuve. Les gares s’étaient succédé dans un ordre qu’il n’avait pas retenu. L’une d’elles même, il l’avait oubliée au point qu’il sentit qu’elle eût été morte en lui pour toujours s’il ne l’avait point revue, si son nom ne s’était plus jamais présenté à ses yeux. Déjà des rues avaient reparu qui existaient dans sa mémoire. Elles n’étaient pas plus petites que celles de l’enfance, mais pourtant elles étaient différentes. Des tramways avaient passé là où elles devaient être désertes. Les ponts avaient eu des résonances oubliées. Tout s’était animé par les couleurs et le bruit alors que dans sa mémoire c’était toujours le même passant qui suivait le même trottoir, le même cocher qui descendait de la même voiture et que l’on perdait de vue peu à peu. Déjà, les premières personnes aperçues n’avaient plus été les mêmes. Des métiers, des classes sociales les avaient revêtues. Un maçon avait dîné à la terrasse d’un restaurant. Un boulanger avait fermé sa boutique, un automobiliste s’était arrêté.

En marchant, Maxime se souvint que pendant la guerre il obliquait à droite pour sortir soit par le buffet, soit à l’esbroufe par l’entrée. Le hall était sonore. Une lumière pâle l’éclairait dans ses endroits les plus solitaires car les architectes, en le construisant, n’avaient pas prévu où le monde se masserait. Il en est ainsi des constructions mécaniques, des hôtels, des lignes de métro chez lesquels, bien que portés à l’étude durant des années, apparaissent après six mois d’exploitation des lacunes, des oublis qui, s’ils fortifient l’expérience, ne se révèlent pas moins ailleurs dans les entreprises suivantes. On ne savait déjà plus qui avait voyagé. Maxime portait une valise de carton chromé qui imitait le cuir même au toucher. Il passa devant les douaniers qui, pratiquant le coup de l’exception, venaient de s’en prendre à un voyageur. Il y avait de nouveau du chocolat dans les appareils automatiques. Le mécanisme intérieur était changé. C’était trois pièces de nickel qu’il fallait mettre avant de tirer. Aussi, bien qu’ils fussent repeints, n’appartenaient-ils plus à la vie présente, à moins que grâce à une nouvelle monnaie une seule pièce n’eût suffi à les actionner. Seules les balances, avec leur fente destinée à recevoir une pièce de dix centimes, trop haute pour que les enfants pussent se peser seuls à cause de cette habitude inconsciente qui fait que l’on redoute les farces possibles, que l’on place à hauteur d’homme tout ce qui, par une simple pression, sert à appeler, à annoncer quelque chose, à prévenir, continuaient à fonctionner comme avant la guerre, si bien que tout le monde suivait son poids, se pesait pour se distraire, même après les repas. Des attelages de chariots à bagages serpentaient dans les gares. Douze personnes accompagnaient un ami qui partait. Au milieu de la foule, ils avaient peur de se perdre. Se tenir par la main eût gêné la circulation. Ils se reconnaissaient au chapeau, s’attendaient, s’appelaient par leur nom. La foule répondait n’importe quoi. Elle les empêchait de passer, s’efforçait de les séparer. « Cela ne peut être qu’un départ joyeux après quelque fête, quelque victoire », pensait-elle. Il y eut même deux farceurs qui tentèrent de les embrasser et simulèrent des adieux touchants. Maxime chercha des yeux la protectrice des jeunes filles. Les bureaux de la société avec ses dortoirs vides devaient se trouver dans les combles, plus haut encore que ceux où s’élaborait en silence la maquette d’agrandissement de la gare de l’Est, à côté d’autres œuvres de protection où l’on remettait des secours aux enfants qui avaient perdu leurs parents au cours d’un voyage, qui rapatriaient les gens sans ressources, à côté du grenier où, après les arrivées officielles, on rangeait les tapis et les plantes vertes. Il devait y avoir aussi quelque part une salle nue où siégeait une sorte de conseil de révision pour les aspirants cheminots ayant accompli leur service militaire au cours duquel, d’ailleurs, on les avait déjà pressentis. Les beaux jours du commissariat spécial étaient passés. Des commerçants établis dans le voisinage de la gare avaient obtenu l’autorisation de faire poser, sur un mur, une plaque d’émail qu’ils se partageaient avec plus de justice que le rideau d’un théâtre puisqu’ils avaient chacun un carré de la même grandeur. De même que les grands magasins passent les premiers une commande aux petits inventeurs, de même la Ville de Paris ou la Préfecture essaient d’abord les innovations dans les gares, sur les champs de courses, au carrefour de l’Opéra. C’est ainsi qu’un avertisseur d’incendie d’un modèle perfectionné, sans glace à briser, qui remplacerait ceux des rues quand ceux-ci seraient usés, se dressait au milieu du hall.

Maxime traversa la cour. Des panneaux indiquaient encore par quelles portes les conscrits incorporés la semaine précédente avaient dû entrer. L’horloge avançait d’une minute pour permettre aux retardataires d’avoir leur train. Maxime chercha des yeux un hôtel. Ils se touchaient sur la place et tâchaient d’être engageants aux voyageurs par le rappel des villes passées : Strasbourg-Hôtel, Nancy-Hôtel, ce qui faisait croire aux Strasbourgeois qu’ils connaissaient peut-être le patron, ou bien par une appellation de tout repos : Est-Hôtel, hôtel de la Gare de l’Est, hôtel des 2-Gares, le 2 en chiffre à cause d’un vague goût de modernisme. Ce fut dans ce dernier que Maxime entra. L’enseigne du Touring-Club y était apposée sur un mur, ainsi que tous les règlements sans exception. Dans l’entrée, il y avait des rocking-chairs, des plantes, un voyageur de la tête du train qui demandait déjà une chambre.

Maxime remplit la fiche de police, laissa sa valise dans le bureau de l’hôtel et ressortit afin de se restaurer. Il descendit le boulevard de Strasbourg où des filles qui n’avaient pas le droit de stationner aux abords de la gare commençaient à interpeller les passants. Elles étaient échelonnées de vingt en vingt mètres, en travers du trottoir, comme des mendiants ou des camelots. Des maris les montraient à leur femme.

— Tiens, tu vois celle-ci. Si j’étais seul, elle me parlerait.

— Et comment leur réponds-tu ?

— Je ne réponds même pas. Je passe sans rien dire.

— Jamais tu ne t’es arrêté ?

— Une fois peut-être.

Quelques magasins étaient ouverts : une charcuterie, une boulangerie où les mêmes personnes achetaient dans l’une du jambon, dans l’autre des petits pains. Une chemiserie fermée était illuminée comme si elle était ouverte. Au coin de la rue du Château-d’Eau, aucun rideau de fer ne masquait la devanture d’un magasin de cycles et accessoires pour autos. On apercevait dans la pénombre, sur une estrade, aux lumières fugitives de la rue, des bicyclettes neuves que personne ne tenait.

Maxime entra dans une brasserie où les spectateurs des théâtres voisins venaient aux entractes, où, dans une arrière-salle, il y avait six billards de match. Un miséreux lui vendit un journal du soir qu’il avait ramassé et replié. Les faits divers, la politique, les sports avaient leur place. Mais nulle part Maxime ne put trouver une information se rapportant à son voyage, aux villes traversées, à la gare de l’Est. Personne n’avait donc volé ni assassiné dans toutes ces campagnes, dans toutes ces cités qu’il avait aperçues par la portière. Aucun accident grave n’avait donc eu lieu. Les incidents qui s’étaient produits dans les gares, et dont il ne connaissait point le dénouement à cause du départ du train, avaient donc été sans importance. Maxime ressentait le même étonnement que lorsque les journaux ne relataient pas les fêtes corporatives, les commencements d’incendie, les collisions auxquels il avait assisté. Et la ville lui apparut plus grande, plus fourmillante d’une vie telle que le monde qu’il venait de parcourir semblait ne plus exister. Du sous-sol aménagé en jardin d’hiver montaient des rires. Les garçons ne portaient pas, comme dans les buffets de province, des tabliers bleus et ne sciaient plus de bois. Ils appartenaient à une corporation. Ils formaient un des mille groupements de la ville. Tout le monde faisait partie d’un groupement, même la caissière qui était toute seule. Par des judas vitrés on apercevait l’intérieur de trois cabines téléphoniques que les portes, en s’ouvrant et en se refermant, éclairaient parfois à contretemps. Les hommes y laissaient en une minute un nuage de fumée et des écouteurs plus chauds, les femmes des parfums et les bottins, trop lourds pour elles, ouverts. Elles étaient nombreuses dans la salle, assises de manière à être le plus éloignées possible les unes des autres, car, ainsi, chacune d’elles pouvait être une passante. L’une occupait la table voisine de celle de Maxime. Elle avait ôté son chapeau. De temps en temps elle se retournait pour se regarder dans la glace qui se trouvait derrière elle. Comme si elle avait été seule, elle restait de longs moments à examiner une petite tache sur son visage, à la toucher, à la presser pour qu’elle changeât de couleur, et cela avec une attention telle que l’on ressentait une impression de déséquilibre à la pensée qu’elle ne portait sans doute pas la même attention sur les hommes qu’elle conduisait dans sa chambre. À force de se faire servir des cafés qui débordaient, elle buvait penchée, bien que sa soucoupe fût intacte. Elle se rougissait les lèvres à chaque instant, comme si au fond d’elle-même elle avait la sensation de porter encore sur sa bouche la trace du dernier baiser, se poudrait avec ce soin qu’apportent les filles à la fois pour oublier et être de nouveau désirables. Cette femme accessible au milieu de l’indifférence donna à Maxime l’impression que la ville s’étendait sans fin autour de lui, qu’il se trouvait justement à l’endroit où les hommes ne désiraient pas les femmes, qu’ailleurs ils les désiraient peut-être violemment. Il se sentit perdu. Il y avait trop d’hommes, trop de femmes pour qu’on pût les surveiller individuellement.

Ils lièrent conversation sans prétexte, par une question à laquelle elle répondit si naturellement que Maxime, un instant, resta étonné. Il voulut alors connaître son caractère le plus vite possible. Il lui demanda si elle était douce. Les grandes lignes lui suffisaient. Ce qui lui importait surtout, c’était qu’elle n’eût aucune tare. Peu lui faisait, en réalité, qu’elle fût intelligente ou bête. Il avait seulement besoin de savoir qu’elle ressemblait à tout le monde, qu’elle se pliait, à peu près, à la plupart des usages, que pour elle un crime était un crime, qu’il ne tombait justement pas sur une femme qui était décidée, ce soir-là, à se venger des hommes.

— J’arrive, tel que vous me voyez, de Vienne.

— Vous avez de la chance. Moi aussi, j’aurais aimé voyager. Malheureusement je ne suis jamais sortie de Seine-et-Oise.

Elle parlait. Elle avait des désirs. Il fut rassuré.

— Et c’est joli, Vienne ?

— Oui, mais il faut connaître la langue.

Il lui demanda si elle avait vraiment aimé, si elle avait été malheureuse, si elle avait toujours ses parents. Elle répondait évasivement. Il devina que tout cela ne l’intéressait pas, que sa toilette et sa vie du lendemain étaient ses seuls soucis. Ses ongles, couverts de vernis, étaient taillés en amande. Elle devait aimer la forme de l’amande. Pour lui faire plaisir, il lui dit qu’elle avait les yeux en amande.

— C’est vrai ?

— Mais oui, on dirait deux amandes.

Elle tira une cigarette de son sac à main, l’alluma. Pour tout cela, elle s’était passée de Maxime.

— Vous avez quel âge, si je ne suis pas indiscret ?

— Curieux… devinez.

— Vingt-deux années ?

Maxime n’avait pas osé dire : ans.

— Non, vous êtes bien gentil, mais vous vous trompez, mon petit ami.

— Vingt-quatre.

— Oui, vingt-quatre. Vous voyez, c’est jeune tout de même.

Elle sourit. Que la conversation prît un tour d’idylle lui plaisait. Elle provoqua Maxime pour qu’il continuât sur ce ton.

— Et devinez mon nom.

— Jeanne.

— Pas du tout.

— Marthe.

— Vous approchez. Il commence comme cela.

— Madeleine.

Elle se mit à rire. Maxime, dès qu’il connaissait la première lettre d’un prénom, le devinait tout de suite.

— Vous avez peut-être connu une Madeleine. C’est pourquoi vous avez trouvé si vite.

Ce soir-là, en compagnie d’un homme qui venait de loin, qui n’était pas semblable à ceux qu’elle rencontrait chaque jour, qui ignorait peut-être ce qu’elle faisait, elle se sentait changée. En quittant la brasserie, elle le conduisit dans un hôtel qu’elle connaissait.

Mais, au milieu de la nuit, Maxime prétexta un violent mal de tête pour partir.

— Je ne puis que dormir seul. Il ne faut pas m’en vouloir. Le voyage m’a fatigué. Je me reposerai mieux dans ma chambre.

Elle ne voulut pas le laisser partir et eut durant une seconde un soupçon qu’elle ne pouvait définir.

— Mais si, laisse-moi. Tu vois bien comme je suis fatigué.

Maxime avait hâte de quitter cette chambre que Madeleine occuperait le lendemain jusqu’à la dernière limite. Il se sentait mal à l’aise à côté de cette femme que l’on pourrait chasser même si elle avait raison, qui n’avait aucun droit, qui ne pouvait rien prendre de haut, qui, s’il se passait quelque chose de répréhensible près d’elle, une bagarre, un vol, serait arrêtée de toute façon, bien qu’elle fût innocente.

— Alors, tu veux me quitter ?

— Comprends-moi, ma petite chérie.

— Tu es si mal ici ?

— Mais non, je voudrais rester, mais…

— Mais quoi ?

— Mais rien.

— Eh bien pars, mon petit. Après tout je ne sais pas pourquoi je te retiens.

Maxime remonta le boulevard de Strasbourg. Le portier l’attendait. Il le conduisit dans sa chambre et se retira non sans avoir changé la clef de côté. Maxime s’assit. Le valet de chambre avait posé sa valise sur une chaise, ouvert le lit par on ne sait quelle pensée maternelle. La fenêtre était ouverte. De temps en temps, une locomotive arrêtée sifflait. Dans cette chambre nouvelle où il n’avait encore fait aucun geste, Maxime aurait voulu aller dans tous les coins, se cacher derrière une porte, monter sur une chaise, soulever et baisser la trappe de la cheminée, ouvrir et fermer les tiroirs, l’armoire, les placards, se coucher sur le sol, sauter, pour qu’elle lui devînt plus familière, mais il n’en eut pas le courage. Il se leva, s’accouda un instant à la fenêtre. Sur toute la place de la gare il n’y avait pas une personne. Il ferma la fenêtre puis s’allongea tout habillé. Le lit avec toutes ses couches mystérieuses, ce lit que Maxime ne savait pas démonter et si lourd qu’il avait été placé tout de suite à côté de la porte, ce lit dont les ressorts se détendaient soudain sans que l’on remuât, il le sentait sous son dos comme un homme inconnu qui l’eût suivi. Au bout d’un quart d’heure il se leva, ferma les volets de bois qui n’avaient pas été changés au moment où le propriétaire de l’hôtel avait fait installer le confort moderne et que des crochets, semblables à ceux que les enfants baissent, maintenaient encore contre la façade, puis il se déshabilla. Lorsqu’il eut ôté son veston il hésita un instant à continuer. Il n’avait plus la force de se disperser dans cette chambre inconnue. Comme les vagabonds qui dorment la tête sur leur sac, il eût voulu sentir près de lui tout ce qui lui appartenait. Mais il était si fatigué qu’il ne s’arrêta pas à ce désir. Il se glissa entre les draps, ferma la lumière et s’endormit quelques secondes après.

CHAPITRE II

À neuf heures, le valet de chambre de l’hôtel des 2-Gares frappa résolument à la porte de Maxime comme ces gens qui ne connaissent pas votre sommeil, et qui sont vexés d’entrer dans votre vie à l’endroit où elle est le plus intime, cela tout en restant loin de vous. Maxime, avec cette conscience subite qui vous vient au réveil lorsque l’on ne dort pas chez soi, répondit tout de suite d’une voix si claire qu’il craignit que le domestique ne fît la réflexion suivante : « On ne se fait pas réveiller quand on ne dort pas. » Au premier abord, il prit la buée qui recouvrait les vitres pour des fleurs de givre. Un deuxième examen le déçut. Sa montre-bracelet avait perdu dix minutes dans la nuit parce qu’à partir de la dix-huitième heure le ressort faiblissait. Peu après, il se leva, ouvrit le chauffage central à fond sans tenir compte des degrés intermédiaires qui, dans ce genre d’invention, lui semblaient ne jamais devoir fonctionner. En veste de pyjama, car il dormait sans le pantalon, il arpenta un instant le tapis déteint, troué aux pieds des meubles, ce qui rendait le déplacement de ceux-ci impossible comme s’ils eussent été fichés en terre à la façon des tables sous les tonnelles. Il tira les tentures. La lumière d’un jour gris et froid entra dans la pièce. Au même moment Maxime pensa aux voyageurs qui y couchaient pendant les grandes chaleurs, à la poussière et au vent lourd qui devaient pénétrer par la fenêtre ouverte. Il fit sa toilette au cours de laquelle mille gouttelettes d’eau plurent sur la glace, puis il se vêtit. Depuis de nombreuses années il achetait d’occasion ses costumes et ses chaussures dans des teintureries ou sur ces marchés en plein air qui sont objet de curiosité et sujet de conversation. Il choisissait des souliers américains, perforés, à semelle débordante. Il savait reconnaître les cannes de jonc à l’arête aussi bien que ces revendeuses à la toilette ou ces marchandes d’antiquités, âgées et vêtues de dentelle, qui l’étonnaient quand il les portait, ainsi que ses fume-cigarette, à estimer. Elles ne pouvaient être que d’anciennes femmes entretenues qui avaient appris, au temps de leur splendeur, sans le laisser paraître, mais avec une application dont personne de leurs parents ou amis ne les eût crues capables et qui se révèle chez ceux que la fortune favorise brusquement, à juger de la valeur de tout, des marques, cela à cause de la crainte perpétuelle de revenir à leur condition première, et qui, plus tard, étaient devenues les dames du « Bon vieux temps », des « Toilettes de théâtre », du « Style Ancien » et même du « Revers de fortune ». Elles n’avaient ainsi pas tout à fait perdu contact avec leur passé. Quand on leur téléphonait de venir acheter une fourrure, elles en étaient joyeuses à la pensée que c’était le commencement d’une gêne dans une famille, qu’une maîtresse serait peut-être chassée. Devant ces femmes qui connaissent les marques de cigares, les histoires que les hommes se racontent entre eux, le mystère de la tenue de chasse, qui savent si une jeune fille peut réussir par sa tête, un homme par ses manières, Maxime se sentait pesé, épié, estimé à la coupe qu’il ignorait de son complet. Elles étaient pour les autres femmes ce que ces hommes de cinquante ans qui sont de vrais hommes aux yeux des jeunes filles, qui se réunissent entre eux, qui font partie de sociétés, qui parlent de la femme italienne ou anglaise, étaient pour Maxime. Et quand il lisait ou entendait une histoire qui contait que des mégères, armées de balais, s’étaient réunies pour donner une correction à un homme, pour lui déchirer ses vêtements, que celui-ci, honteux, se sauvait en tenant son pantalon, il imaginait ces mégères semblables à ces anciennes femmes entretenues.

Comme Maxime passait devant le bureau de l’hôtel, le patron, en lui demandant s’il gardait la chambre, ce à quoi il répondit affirmativement, lui donna une lettre sur laquelle était écrit : « Pour M. Maxime, hôtel des 2-Gares. » C’était un mot de Madeleine. Elle avait réfléchi après le départ de Maxime. Il n’était pas comme les autres. Elle craignait qu’il ne la méprisât. Elle voulait le revoir. Elle lui fixait rendez-vous, à quatre heures, jeudi, dans un café qui s’appelait « de l’Opéra » mais qui, après ses explications, se trouvait rue Taitbout. Elle ne signait pas. Elle terminait par cette phrase : « Je suis ta petite chérie (j’aime quand tu m’appelles comme cela) et plus caressante que tu penses. » Cette lettre étonna Maxime. Rien dans l’attitude que Madeleine avait eue la veille ne la laissait deviner. D’ordinaire, il avait la curiosité de savoir l’impression qu’il faisait sur les gens. Cette fois, alors qu’il ne s’en était pas soucié, il apprenait justement qu’une étrangère gardait de lui une image agréable, d’autant plus précieuse à ses yeux qu’elle était née de l’ensemble de ses paroles et de ses actes, qu’elle lui signifiait qu’il s’était bien conduit, qu’elle lui apportait la certitude réconfortante que durant trois heures il avait plu à toutes les minutes. La pensée qu’après son départ elle n’avait pas dû dormir pour qu’un tel sentiment eût le temps de naître, qu’elle avait songé à lui cependant qu’il l’oubliait, qu’elle s’était levée de bonne heure pour qu’il reçût sa lettre avant de quitter l’hôtel, ne fit qu’accentuer sa bonne humeur. La journée qui s’annonçait triste, pleine de démarches qui n’aboutiraient sans doute pas, lui apparut soudain devoir être courte. L’heure du rendez-vous tombait justement au moment qui lui eût été le plus pénible pour peu que les amis à qui il voulait demander aide le reçussent mal. Il remit la lettre dans l’enveloppe qu’il regrettait maintenant d’avoir mal déchirée, et la glissa dans son portefeuille.

Une pluie fine s’était mise à tomber pendant qu’il descendait l’escalier. La rue était jonchée de papiers, d’épluchures et de toutes sortes de tickets que des miséreux ramassaient comme sur les champs de courses, mais à des fins plus compliquées. Les devantures étaient pourvues abondamment de madeleines de Commercy, de miel de Bar-le-Duc. Des taxis tournaient court pour rechercher sur l’autre trottoir des clients qui ne voulaient pas traverser. Maxime s’assit à la terrasse d’un bar dont le rideau de fer, grâce à la permission de quatre heures du matin pour fermer et à celle de quatre heures du matin pour ouvrir, n’était baissé que tous les deux ans, le jour du changement de propriétaire. Une vieille femme vendait des épingles de nourrice. Un soldat se faisait expliquer le mécanisme d’un briquet. Un camelot cherchait à placer la poignée des illustrés parisiens pour un franc, vieux de plusieurs années, dans lesquels on trouvait des plaisanteries, que tout le monde jugeait aujourd’hui de mauvais goût, sur Deschanel. Après avoir hésité pendant une demi-heure, Maxime se décida enfin à téléphoner à André Blutel. De tous ses amis, c’était celui avec lequel il se sentait le plus à l’aise et qu’il devinait le moins rancunier. Depuis cinq ans, il l’avait perdu de vue. Il l’avait quitté sans le prévenir, à un moment où, plein de mépris pour ceux qui l’approchaient, il ne se doutait pas combien il regretterait plus tard de n’avoir conservé aucun rapport avec eux. Il sentait à présent que tous se détournaient de lui, surtout s’il laissait deviner dans quelle situation critique il se trouvait. Mais, imprudent et malhabile, il était incapable de dissimuler quoi que ce fût. Parce qu’il avait mis tous ses camarades au courant de ses ambitions, il s’était créé beaucoup d’ennemis. Il n’était pas discret. Il se vantait de ses bonnes fortunes. C’était plus fort que lui. Il fallait qu’il racontât à tout le monde ses moindres ennuis, ses joies, ses espoirs. Qu’il fût seul, par exemple, à savoir que dans tel magasin tel objet se vendait moins cher qu’ailleurs, il le racontait sans penser que, la chose s’apprenant, le stock serait plus rapidement épuisé. Mais en réalité c’était moins par franchise qu’il agissait ainsi que par peur que l’on n’apprît par la suite qu’il avait profité seul d’une occasion. Il soupçonnait toujours que ses pensées, si elles n’apparaissaient pas à ses interlocuteurs quand il se trouvait à leur côté, ne manquaient pas de se montrer telles qu’elles étaient dès qu’il se séparait d’eux, alors que des attitudes ou des paroles ne continuaient plus à leur prêter une vérité. L’impression que l’on devinait des intentions cachées à ses gestes, à ses propos lui était intolérable. Il préférait aller au-devant des soupçons. C’était le côté élégant de Maxime, cette façon de se surveiller, de ne jamais paraître remarquer une petitesse, de passer au travers des événements avec un détachement qui faisait dire : « Il sera heureux. »

— C’est toi, Blutel ? Maxime te téléphone. Tu l’as donc oublié ?

— Maxime ! ce n’est pas possible… Mais où étais-tu ?

Ils prirent rendez-vous pour le lendemain et, pour être à l’aise dans un monde étranger à son ami, Blutel lui annonça qu’il y avait de grands changements dans sa vie, qu’il lui raconterait tout cela demain, que ce serait trop long au téléphone, qu’il était très pris et, avant de raccrocher, il lui demanda son adresse pour le prévenir au cas où il ne serait pas libre.

 

*

*    *

 

Après avoir déjeuné, et s’être promené jusqu’à trois heures et demie, Maxime se rendit au café de l’Opéra. Tout l’après-midi, il avait réfléchi à la voix de Blutel et s’était demandé si le ton agréablement surpris avait été feint. Mais la pensée que son ami, en apprenant que c’était Maxime qui lui parlait au téléphone, n’eût pas songé à feindre le plaisir s’il ne l’avait réellement ressenti, sinon quelques secondes après, lorsqu’il aurait eu conscience qu’il ne manifestait que de l’étonnement, avait finalement rassuré Maxime. De retrouver Madeleine lui souriait. La pluie avait brusquement cessé. Tout le monde ne le savait pas encore. L’éclaircie dans le ciel de mars, éclaircie soutenue par un printemps proche, faisait revivre dans la mémoire de Maxime cent autres éclaircies semblables. Il respirait cet air filtré par la pluie qui est le meilleur. Les phonographes du dimanche, que l’humidité avait voilés, chantaient à présent nettement. C’était l’heure des entractes. Dans un rayon de soleil, toutes les gouttes en suspens brillaient avec tant d’éclat qu’elles se détachèrent.

Maxime entra au café de l’Opéra. Madeleine, assise de manière à le voir dès qu’il paraîtrait, ne regardait justement pas la porte. Elle ne buvait jamais les consommations qu’elle commandait. Son café, refroidi plus vite par la cuiller, était intact devant elle. Que Maxime fût soudain près d’elle, alors qu’elle ne s’était laissé distraire de son guet que deux ou trois fois, fit qu’elle eut un sourire plus bref, un geste plus vif, signifiant : « enfin », qu’elle ne les eut voulus.

— Excusez-moi… il pleuvait à torrents.

Il faillit ajouter « petite chérie », mais la crainte qu’elle ne pensât qu’il l’appelait ainsi parce qu’elle lui avait écrit que cela lui plaisait le retint. Il s’assit à côté d’elle sur la banquette qui finissait une place plus loin. Un sentiment de déséquilibre l’envahit de sentir d’un côté une femme lui appartenant, de l’autre le vide. Il changea de place, s’assit à la gauche de Madeleine sous le vague prétexte qu’il préférait ce côté.

— Grande chérie ! dit-il en riant.

Elle l’embrassa. Elle était heureuse de ressembler à toutes les femmes. Il n’était pas encore tard. Elle redoutait dix heures, onze heures du soir. Elle souhaitait que les horloges s’arrêtassent. Il lui semblait que dans la nuit, même près de Maxime, elle ne serait plus la même. Il y avait juste douze personnes dans la salle. Quatre hommes jouaient au poker, que des jetons mettaient à l’abri de la brigade des jeux. Une femme écrivait, se servant du buvard à chaque phrase. La caissière n’avait pas confiance dans les garçons. Elle retardait le service en vérifiant chaque plateau. De temps en temps, se dirigeant vers la salle du fond, passait un employé, la casquette à la main.

— Alors, ma petite Madeleine ?

— J’étais anxieuse. Je pensais que tu ne viendrais pas. Je me disais : il n’a pas reçu ma lettre. Et puis je me disais il l’a reçue. Je voyais ta tête en la lisant. Tu devais être étonné. Tu as dû te dire : elle est folle.

Elle cherchait dans ses yeux, sur son visage, les raisons de son amour et attendait qu’une expression lui prouvât qu’elle ne s’était pas trompée, que tout ce qu’elle avait imaginé était réel, pour pouvoir parler avec plus de suite. Maxime la prit par la taille. Elle s’efforça de croire que c’était le signe qu’elle cherchait. Mais elle resta indifférente. Il sentit que quelque chose faisait qu’il n’était plus le même, que Madeleine lui échappait. Alors il murmura simplement, en la serrant contre lui : « Je t’aime, petite chérie. » L’hésitation de Madeleine avait été si légère qu’elle s’évanouit. Elle venait de retrouver le même Maxime tant il était en réalité semblable à celui de la veille. Son inquiétude avait disparu. Elle redevenait la femme pour qui les longs préliminaires sont de l’hypocrisie, la femme qui disait : « On se plaît ou on se plaît pas. » À quoi bon se jouer la comédie. C’est bon pour les hommes vieillis qui pensent que « plus cela tardera, plus cela sera agréable ». Du jour au lendemain, elle était prête à tous les sacrifices. Il en était ainsi chaque fois qu’elle s’éprenait d’un ami de rencontre.

— Es-tu content que je sois à toi ?

— Naturellement, ma chérie.

— Tu sais, les hommes sont pourtant pas intéressants. Pour que je t’aime, il faut que tu aies quelque chose.

À force d’avoir vu réussir les femmes qui avaient une vague originalité, elle croyait à ce quelque chose et était flattée lorsque ses camarades, à tour de rôle, lui demandaient si elles étaient originales et si elles réussiraient. Maxime, pour elle, n’était pas commun, avait une manière à lui de se tenir, de parler, et même de regarder. Elle eut un sourire triste.

— Et tu m’aimes vraiment ? Au fait, tu ne m’aimes peut-être pas du tout. Tu préfères les blondes, n’est-ce pas, et moi qui t’aime !

Elle pensait que, du moment qu’elle parlait sérieusement, ce qu’elle disait était vrai et ne devait pas être suspecté.

— Je t’aime aussi, moi. Je te trouve différente des autres femmes.

— Pourquoi ?

— Tu es plus franche. Et j’aime ton expression.

— Eh bien toi, je t’aime parce que tu es naturel. Si tu es gentil, tu viendras me voir chez moi. Personne n’est venu avant toi, même Maurice.

— Qui c’est Maurice ?

— Tu le sauras plus tard. Comme tu es curieux ! Cela ne m’étonne plus que tu sois sans femme.

Ils sortirent. Le ciel était plus bleu et, comme il arrive parfois, on sentait que la nuit serait belle mais qu’il pleuvrait à l’aube. La foule, sur les grands boulevards, s’arrêtait à propos de rien. Tout ce qu’une ville compte de repos hebdomadaires qui tombent le dimanche se trouvait là. Les magasins étaient ouverts. Des passants se commandaient un complet ou achetaient un chapeau qu’ils ne voulaient pas se faire envoyer et qu’ils emportaient dans un sac en papier. Un film se déroulait sur un écran en plein air. Le directeur d’une maison de commerce avait déjà commandé d’allumer son enseigne lumineuse. Dans le vacarme du boulevard des coups de sifflet retentissaient parfois. Les passants s’arrêtaient, espérant qu’ils allaient assister à une arrestation. Un nouveau procédé de publicité se faisait sa propre réclame et donnait, toutes les minutes, son adresse. Maxime tenait Madeleine par le bras. Il craignait qu’on ne la prît par la taille sans qu’il le sût et qu’elle ne pensât que c’était lui. Ils s’arrêtèrent à l’angle des boulevards Sébastopol et Saint-Denis.

— Où allons-nous ? demanda Maxime.

— Suivons le mouvement, répondit Madeleine.

— Je suis fatigué.

Maxime était épuisé. Il avait mal aux épaules. Ses mains n’eussent pu serrer fortement un objet.

— Prenons l’apéritif.

— Non, Madeleine. Je vais rentrer chez moi jusqu’au dîner. Je prendrai un bain. Cela me remettra. Viens me chercher à huit heures et demie. Nous dînerons ensemble.

D’être resté deux heures en compagnie de Madeleine sans que ni l’un ni l’autre n’eussent su que faire lui avait donné la migraine. Il éprouvait le besoin d’être seul durant une heure.

— Je vais t’accompagner jusqu’à ton hôtel, n’est-ce pas, Maxime ?

— Qu’est-ce que tu feras en attendant ?

— J’irai chez moi.

— C’est loin ?

— Tu le sauras plus tard.

Ils se séparèrent devant la gare de l’Est. Maxime acheta les journaux du soir. Dès qu’il eut passé la porte de son hôtel, il se sentit comme en famille. À sa grande surprise, il y avait un pneumatique dans sa case. C’était Blutel qui lui écrivait de venir dîner chez lui le soir même, qu’il le présenterait ensuite à tous ses amis, qu’il recevait justement ce soir-là. Maxime ressortit aussitôt avec l’espoir de rattraper Madeleine, mais il ne put la retrouver. En rentrant il pria le patron de dire à la dame qui viendrait le demander à huit heures qu’il était obligé d’aller dîner chez des amis, 110, rue Turbigo, qu’il ne pourrait donc la voir ce soir, mais qu’il l’attendrait le lendemain toute la matinée.

Lorsque Maxime eut pris son bain, il tira l’ampoule électrique de sa chambre au point que le poids toucha le plafond pour l’attacher au-dessus de son lit, s’allongea et lut les journaux. À sept heures, complètement remis, il gagna à pied la rue Turbigo. Les autobus n’étaient pleins que dans un sens. Lavées par la pluie, les lumières éclairaient davantage. Des hommes cherchaient une jeune fille honnête pour l’inviter à dîner. D’autres, pour réussir plus vite, suivaient les femmes laides. Il longea un instant une grille calculée pour que les têtes les plus petites ne pussent passer au travers. Des agents cyclistes suivaient une tournée tracée d’avance. En marchant, Maxime imaginait, entre autres, que Blutel lui dirait soudain : « Mais tu n’as que trente ans. Tu es en bonne santé. Il faut absolument que tu trouves une situation en rapport avec tes capacités qui sont grandes. Tu ne peux plus vivre ainsi sans quoi tu finiras mal. Tu as tout pour réussir, l’initiative, l’esprit d’entreprise, ce qu’il faut de prudence et d’audace. Je veux que tu aies une situation. M’entends-tu ? Je le veux. Alors qu’on voit tant d’imbéciles occuper des postes importants, ce serait vraiment une injustice que tu n’aies pas ta place, tes responsabilités. Un peu de patience. Dans huit jours, tu verras. » Ces paroles, comme si elles eussent été réellement prononcées, ranimaient Maxime. Il suivait à présent une rue où enfant il était souvent passé. Les magasins qu’il avait aimés semblaient plus espacés les uns des autres. Les intervalles qui, dans sa mémoire, n’occupaient aucune place n’en finissaient plus, coupés par des porches où des plaques commerciales signalaient à Maxime tout un monde obscur d’agences, de sages-femmes, de maisons de commerce qu’il n’avait jamais soupçonné dans cette rue. Un vent violent s’était levé. Dans les boulevards qui donnaient sur le nord, qui conduisaient vers les premières gares de banlieue, il décoiffait les passants. Les journaux du lendemain seraient pleins d’accidents, de chutes. Il y avait trop de maisons, trop de cheminées, trop de toits pour que tous fussent solides et surveillés. Les architectes responsables n’étaient pas tranquilles. On craignait d’être électrocuté par un trolley que le vent pouvait casser. Dans le métro, venues par les stations en plein air, des rafales passaient devant les voyageurs qui attendaient sur les quais.

Toutes les salles à manger de l’immeuble de Blutel, du premier au cinquième, étaient éclairées. Le cœur de Maxime battait. Il était ému à la pensée de revoir un ami.

Ce rendez-vous avait été pour Blutel le grand événement de la journée. Depuis qu’il avait envoyé le pneumatique, il ne tenait plus en place. Plusieurs fois dans la journée, il avait mis sa montre à l’heure, cherché par des moyennes l’heure exacte. Blutel se laissait aller chez lui au point qu’il s’était quelquefois trouvé embarrassé quand on lui rendait visite sans le prévenir et qu’on le surprenait en pantalon déchiré et en tricot de femme, mais il était des plus soigneux pour les rendez-vous. Ce n’était pas le matin qu’il faisait sa toilette et s’habillait pour la journée. C’était avant de sortir. Parfois, il restait une semaine sans sortir, sans prendre de bain, sans changer de linge, et cela pour paraître à soi-même plus étincelant le jour du rendez-vous final. C’était ce qui s’était passé ce dimanche-là. Toute la journée, il s’était amusé à mettre de l’ordre dans ses livres, à se salir. Puis il avait attendu qu’il fût six heures passées pour commencer sa toilette, afin d’être un peu pressé, d’avoir l’illusion que la partie intéressante de la journée commençait à ce moment. Ordinairement, qu’un tel éclat ne fût que pour lui et passât au-dehors inaperçu l’agaçait. Quand, frais et élégant, il allait retrouver une amie, il avait pourtant, en cours de route, l’impression que seul il pouvait être aimé, que seul il apportait à sa toilette assez de soins. Durant la première minute de l’entretien, malgré mille désillusions semblables, il attendait inconsciemment quelque chose. Et de voir que, chaque fois, il était traité de la même manière, que ses interlocuteurs ne remarquaient rien et lui lançaient des boutades, que la conversation était égale, faisait qu’il ne tardait jamais à redevenir normal.

Les deux amis se reconnurent tout de suite. Ils s’avancèrent l’un vers l’autre avec assurance mais inquiets d’un changement ignoré. Ils se serrèrent la main longuement. La porte à deux battants du salon d’attente était ouverte sur la salle à manger. Les magazines et les journaux touchés par les malades avaient été mis de côté. Les vases en surnombre de l’appartement privé du docteur Blutel se trouvaient sur les meubles. Un poêle à bois était allumé dans chaque pièce. Cette soirée, comme le bal, le théâtre, était pour Blutel le côté réussite de la vie. Il veillait à s’instruire de la vie luxueuse. Parfois il se rendait dans des dancings où il lui arrivait des aventures qui, ailleurs, lui eussent paru sans intérêt. L’admiration de la richesse ressortait de tous ses gestes, émanait de lui et lui donnait trop vite un aspect que de nombreuses personnes prenaient au sérieux, mais qui n’était pas le sien. Parce qu’il se rendait compte de la médiocrité de sa situation en regard de certaines autres, il n’attachait que peu d’importance à ce qu’il possédait, considérant ses biens comme insignifiants à côté de ceux qu’il désirait. Comme la plupart des ambitieux fantasques, car ils savent qu’ils n’atteindront jamais aux sommets auxquels ils aspirent par des économies, il était généreux. Avait-il affaire à quelque camarade pauvre, il ne manquait pas de lui promettre dix mille francs. Il se souvenait de tout ce qu’il avait promis. Souvent, il supposait qu’une somme d’un million venait de lui échoir. Il faisait alors le calcul de ce qui lui resterait une fois qu’il serait venu en aide à tous ceux qui l’entouraient. Il disait à chaque instant à sa maîtresse, Geneviève Queyrat : « Quand je serai riche, je t’offrirai une villa, à moins que tu ne préfères autre chose. » Mais comme le spectacle de la douleur physique, des maladies, lui avait ouvert l’esprit, il se demandait souvent s’il tiendrait parole, si une autre manière de voir, en admettant qu’il devînt riche, ne succéderait pas à la première. Il savait que la fortune change un homme. Il avait remarqué que, lorsqu’il possédait une somme d’argent plus importante que d’habitude, il éprouvait déjà une difficulté à exercer sa générosité. Mais cette retenue, qui, au fond de son être, lui semblait devoir se produire parce qu’il était destiné à la ressentir plus tard avec plus de force encore, ne le gênait qu’un instant. Il l’excusait par un raisonnement très simple : « Cette somme m’apparaît importante parce que je suis habitué à n’avoir point d’argent. Elle me donne l’illusion qu’au moins un de mes désirs serait réalisable. Il est naturel qu’il me faille deux ou trois jours avant de retrouver mon état normal. Mais cela ne se présenterait pas si je possédais une fortune. Rien ne m’empêcherait alors de tenir mes promesses puisque tous mes désirs seraient exaucés. » Il concluait toujours qu’il ne changerait pas, s’essayant déjà à sa largesse future sur les petites sommes que les parents de Geneviève ou ses clients lui apportaient. Ses gains lui permettaient de se rendre une fois par semaine dans les cabarets où l’on s’amuse, qu’il ne quittait qu’à l’aube pour ne revenir que sept jours plus tard, en feignant une grande lassitude, en donnant des rendez-vous comme un homme très pris, en cachant qu’il était docteur car il lui eût répugné, en cas d’accident ou de malaise, d’être le docteur qui se trouve dans la salle, ce qui, à ses yeux, aurait rendu sa personne étroite. Pour retourner dans ces endroits, il attendait toujours un lundi ou un mardi. Il arrivait à une heure si tardive qu’il paraissait avoir déjà passé une partie de la nuit à s’amuser, craignant, malgré tout, que l’on ne devinât son manège, montrant les six jours précédents au cours desquels personne ne l’avait vu comme occupés par tant de fêtes qu’il n’avait pu venir.

C’était un des points qu’il avait de commun avec Maxime et qui avait fait que tous deux s’étaient liés d’amitié. Blutel affectait en outre de mépriser les femmes, de ne croire à la fidélité d’aucune, d’avoir du sang oriental dans les veines par quelque ancêtre. Il parlait parfois de sa maîtresse avec tant de liberté qu’il finissait par donner de lui une image antipathique. Mais Maxime passait sur ces défauts. Ce qu’il aimait chez son ami, c’était son aptitude à tout accepter, à être de toutes les fêtes. Il partait toujours le dernier. Quand il s’amusait avec six ou sept camarades, il ne manquait jamais de figurer parmi les trois qui finissaient la nuit aux Halles. Il n’avait qu’un désir : vivre largement, et était toujours prêt à tous les excès, à ne quitter un ami que pour dormir, à venir le réveiller trois heures après et à recommencer. Cela plaisait à Maxime qui avait la plupart du temps senti autour de lui le sentiment contraire. Il n’était qu’une chose qui l’avait empêché de s’attacher davantage à son ami, c’était que Blutel agissait ainsi avec tout le monde.

— Tu vis donc toujours ?

Ce fut la première parole de Blutel.

— Je croyais que tu étais mort. Berteaux est mort. Podzi est mort. Nitzberger aussi.

— Et Delange ? demanda Maxime.

— Musicien. Il a beaucoup de facilité. Il est très aimé. Alors toi, tu vis donc. Tant mieux. C’est très bien.

Il frappa Maxime sur l’épaule, le regarda des pieds à la tête.

— Tu vis ! Et moi qui croyais que tu étais mort. On m’avait dit que tu avais mal tourné, que tu t’étais engagé à la Légion étrangère. Est-ce vrai tout cela ?

— À moitié, répondit Maxime en se demandant qui avait pu parler à Blutel de la Légion étrangère où il avait seulement failli s’engager.

— Souvent je pensais à toi, mon vieux Maxime, à toi et à Perrot, et à Audemar. Je faisais une moyenne. Je calculais que sur douze camarades par exemple, il y en avait bien trois ou quatre de tués. Et je ne sais pas pourquoi, je te mettais dans les morts. Mais puisque tu vis, et bien, c’est Podzi qui est mort.

Maxime écoutait son ami parler. Il le retrouvait plus confiant en soi, avec cette arrogance, qu’un petit mot de reproche suffirait à faire disparaître pour un mois, que donne le commencement de la réussite. Alors qu’il n’avait pas imaginé un instant que Blutel pût être mort, lui n’avait pas hésité à le supprimer des vivants, et cela probablement sans peine puisque aucune joie n’était venue illuminer ses traits à la vue de son ami. D’avoir vaincu des difficultés, de n’avoir même pas été blessé au front, d’avoir fini ses études malgré quatre ans d’interruption à cause de la guerre, d’avoir fait la connaissance d’une femme qui, à peine devenue sa maîtresse, lui avait loué et meublé un appartement aux fins d’exercer sa profession lui avaient donné, non pas tout de suite, mais avec le temps, une sorte de suffisance sans méchanceté, sans vanité, faite plutôt de satisfaction. Il aimait à répéter : « Je suis un type ? »

Il avait cru à la chance. Il avait méprisé ses biens, son entourage. Mais à mesure qu’il avait vieilli, ce sentiment avait été en s’affaiblissant. Maintenant, il prenait plaisir à regarder le chemin parcouru et, bien qu’il fût loin d’avoir atteint son objectif de jeune homme, à se répéter : « Ce n’est pas si mal que cela. Il faut être tout de même quelqu’un pour être arrivé où je suis, et cela par mes seuls moyens. » À son appétit de luxe avait succédé, au lieu de l’aigreur que la non-réalisation de ses espérances eût pu provoquer, un contentement qui était né au moment où il s’était subitement aperçu – il y avait à peine un an – qu’il avait tout de même une situation qui n’était point à négliger. Assagi par le temps, revenu de toutes ses illusions, il considérait, depuis, que les efforts de sa jeunesse n’avaient tendu qu’à l’établissement de cette situation, alors qu’en réalité elle s’était construite peu à peu, sans qu’il s’en fût douté et malgré lui.

— Qu’est devenu Blumenthal ? demanda Maxime.

— La vallée des fleurs, fit Blutel qui avait la manie de traduire les noms israélites.

— Oui.

— Marié. Il fait du commerce et gagne beaucoup d’argent. Pense donc, il est le seul fabricant en France de réglisse.

— Et les frères Pavloff ?

— Ruinés. Les plus vieux fabriquent le yaourt Stella. Il y a trois étoiles sur les étiquettes pour créer une confusion avec les cognacs. Les plus jeunes ont monté un restaurant russe dans un baraquement de l’île de la Jatte et perdent sur les clients. On ira les voir un soir. C’est amusant. Ils ont un orchestre. Les clients ne s’en vont pas avant minuit. Ils ont cloué aux murs des tapis, des yatagans, le plan de leurs pêcheries de caviar raflées par les bolcheviks. À partir de dix heures, ils chantent des chœurs. Mais toi, qu’as-tu fait ? Tu arrives comme cela, tout d’un coup, après des années et tu n’as rien à dire. C’est bien toi.

Maxime ne comprit pas pourquoi c’était bien lui. Il allait parler lorsque la porte s’ouvrit et Geneviève parut. Elle avait, à trois jours près, le même âge que Blutel, ce qui faisait qu’elle avait les mêmes libertés que lui, le même poids dans la conversation.

— Je te présente mon ami Maxime Corton de qui je t’ai souvent parlé, dit pompeusement Blutel à Geneviève.

Elle sourit.

— Comme je suis heureuse de vous connaître enfin !

— Tu aurais tout de même pu nous écrire ! observa Blutel.

Geneviève intervint.

— Il vient d’arriver et tu commences déjà à l’importuner. Laisse-le tranquille. N’est-ce pas, monsieur, que j’ai raison de prendre votre défense ?

Dès son jeune âge, Geneviève s’était sentie attirée vers l’homme. Elle disait souvent qu’une femme seule est sans défense, qu’il lui est impossible de rester honnête, de résister à tous les désirs qu’elle fait naître. Elle la plaignait tout en n’aimant pas les femmes, tout en leur trouvant des infirmités, tout en expliquant à son amant du moment comment elles les dissimulaient. « Tu vois cette femme, disait-elle, elle porte ce renard autour du cou parce qu’elle est voûtée. Tu n’as qu’à remarquer. Elle ne le quitte jamais. » Elle répétait que le seul moyen d’être respectée était de vivre avec un homme. Il n’avait pas leur mesquinerie, ne s’arrêtait pas à des détails, jugeait tout avec plus de largeur. Elle eût désiré fréquenter les endroits où ils se réunissent, y être la seule femme admise. Elle les enviait, allant jusqu’à dire qu’ils n’avaient point de jours critiques, qu’ils étaient plus libres, qu’ils avaient tous les droits. Elle voulait, à leurs yeux, paraître mépriser les belles paroles, les promesses. Par contre, alors qu’il eût semblé qu’elle dédaignât les flatteries, elle les provoquait au contraire. Dans son esprit, les compliments qu’elle recevait n’étaient pas semblables à ceux adressés aux autres femmes. Elle pensait que la sympathie qu’on lui témoignait était due en partie à sa beauté, en partie à ce que les hommes se trouvaient à l’aise près d’elle. Ils le sentaient et ne manquaient jamais, à son côté, de dénigrer les autres femmes en perdant parfois toute mesure, ce dont Geneviève ne se rendait même pas compte. Elle était traître à son sexe. Elle racontait ce que les femmes aiment, ce qu’elles attendent de leur mari. Elle apportait aux hommes, sur le ton de l’un d’eux, les manières féminines de voir et de sentir. Seule, elle pensait savoir aimer. Celui qu’elle chérissait était, pour elle, un heureux être. Qu’elle eût appris qu’il l’avait trompée, elle n’en eût éprouvé aucun chagrin, mais une grande blessure d’amour-propre. Du jour au lendemain elle l’aurait oublié. Il n’était pas digne qu’elle souffrît pour lui. Elle connaissait les partis politiques, savait la différence entre un procureur et un avocat, savait que le maryland est plus doux que le caporal, savait reconnaître les grades des officiers. Elle pensait à cela presque chaque jour afin de ne pas l’oublier. Elle suivait aussi la mode des hommes. Elle était chaque fois la première femme qui remarquât les manies nouvelles, celles du chapeau de feutre baissé devant, de la cravate entrée dans la chemise. Son désir le plus cher eût été d’être conduite par un homme sérieux, qui ne l’eût alors pas délaissée, dans une maison de rendez-vous. Les femmes qui y vivaient étaient ses rivales en connaissance de l’homme. Elle redoutait qu’elles n’en connussent sur eux plus qu’elle-même. Elle affectionnait également de paraître aimer les plaisirs de la table, les jeux. Elle était arrivée à ne vivre que pour l’homme, à n’aimer que ce qui pouvait lui plaire. Elle était toujours prête à partir, à faire un long trajet à pied, à entrer dans n’importe quel café. Elle n’avait aucune camarade. Elle s’efforçait d’être à la fois la maîtresse et l’amie de son amant. Elle passait derrière les comptoirs pour téléphoner, donnait des pourboires, laissait les journaux derrière elle, se maquillait les lèvres dans les glaces de toutes les tailles, tenait à montrer à son compagnon qu’elle était semblable à lui par la liberté des gestes, mais cependant femme coquette et délicate quand même. Quand elle sortait avec Blutel, elle tenait à avoir les mains libres. Elle lui confiait son sac et son parapluie. Elle ne lui donnait pas le bras. Devant les autres hommes, elle avait honte d’appartenir à un seul d’entre eux. Elle craignait qu’ils ne la rayassent du nombre des femmes désirables. Elle voulait avoir l’impression d’être convoitée par tous. Elle savait, dans une société d’hommes, ne pas marquer de préférence, ce à quoi elle s’appliquait doublement et pour être courtisée par tous et pour être digne de pénétrer dans cette société. En prévision de ces réunions, elle était froide avec Blutel dans le tête-à-tête, de crainte que plus tard elle dût repousser ses caresses. Elle n’en tolérait de lui aucune devant le monde. Et surtout, elle ne supportait pas qu’on lui parlât d’amour, que l’on racontât qu’un tel avait eu une bonne fortune. Elle donnait à cette appréhension des raisons de pudeur, de dignité. Elle disait : « Que l’on fasse ce que l’on veut dans l’intimité, je le comprends très bien, mais pourquoi raconter à tout le monde ses petites affaires ? » ou bien : « Cela les regarde. Ils sont libres de faire ce qu’ils veulent, mais nous nous sommes aussi libres de ne pas aimer ça. » Il lui était douloureux d’entendre dire qu’un homme adorait une femme. Elle changeait alors la conversation. Quand une femme se tenait à côté ou devant elle au théâtre, elle ne la quittait pas des yeux avant qu’elle l’eût surprise dans une attitude déplaisante. La soirée ne dépendait alors plus que de cette femme. Si par malheur celle-ci ne laissait prise à aucune critique, Geneviève devenait de mauvaise humeur, trouvait le spectacle bête et n’avait plus qu’une pensée : attendre qu’il fût dix heures et demie pour partir. Par contre, si elle avait pu surprendre chez cette inconnue quelque défaut, elle ne manquait pas, dès qu’elle était rentrée, d’imiter devant Blutel ses attitudes avec une telle facilité que l’on eût pu supposer que son attitude habituelle n’était pas plus vraie que la seconde. Le bel homme existait pour elle. Elle savait le découvrir, ce à quoi d’ailleurs elle se distrayait dans les lieux publics, le regarder en lui faisant comprendre qu’elle s’y connaissait et en même temps que c’était inutile de perdre son temps à lui faire la cour. Elle affectait de le mépriser. « Je sais que vous êtes beau, semblait-elle dire. Mais je ne me donnerai jamais à un homme comme vous. » Puis dans la conversation, changeant à peine de plan : « La beauté de l’homme ne m’intéresse pas. Ce qui compte c’est la bonté, l’intelligence. » Elle tenait beaucoup à faire l’impression d’une femme qui ne se donne qu’en connaissance de cause. Mais derrière ses attitudes de femme maîtresse de soi, elle cachait une sensibilité naïve qui la poussait à s’attendrir sur les jeunes gens qui se mariaient avec les femmes âgées, qui mouraient, qui assassinaient. Elle plaignait leur jeunesse, les voyait au travers d’un brouillard comme les étudiants pauvres, leur cherchait des excuses. Son premier amour avait été pour un jeune homme qui faisait dire, quand il se trouvait à son côté, cette phrase qui la ravissait : « Quel beau couple ! » Former un beau couple avec un homme avait été son premier désir. Elle avait choisi son amant à cette fin. Jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, elle n’avait jugé les danseurs, les jeunes mariés que dans l’ensemble. Ce ne fut que plus tard qu’elle remplaça le beau couple par un mari et une femme qui s’entendent bien, qu’elle désira la puissance et le respect chez l’homme. À vingt ans, elle eût été incapable d’aimer un homme de sa taille ou plus petit qu’elle, un homme qui portât des moustaches ou des lunettes, qui eût un autre aspect que celui d’un adolescent sportif. Mais par la suite, jusqu’à ce qu’elle rencontrât André Blutel, son idéal avait été l’homme mûr, riche, qui protège la femme, qui eût cet aspect sérieux et digne qu’elle pensait faire disparaître à certain moment par l’attitude enfantine qu’elle se fût alors amusée à prendre.

Elle savait donner à sa voix une intonation de profonde sincérité. Quand elle parlait, aux mots qu’elle articulait s’ajoutait une telle expression de franchise, un tel mépris des détours, qu’il semblait qu’elle fût incapable de mentir. Comme ces personnes respectables qui volent de menus objets aux étalages et qui, s’il advient qu’elles soient surprises en flagrant délit, s’affolent au point de penser à mourir, on avait l’impression que Geneviève, confondue de mensonge, se fût enfuie ainsi qu’une folle. Mais elle apportait à mentir beaucoup de prudence et de soin. Elle connaissait le nombre de ses mensonges quotidiens et n’était inquiète que lorsque l’un d’eux dépendait du silence d’un camarade. Ils eussent pu être divisés en deux catégories, ceux qui ne lui causaient aucune appréhension, qui n’existaient qu’en elle-même, qu’elle pouvait nier même lorsqu’elle se coupait, et ceux qui dépendaient de quelqu’un, ce qui l’obligeait à des relations amicales ou ce qui lui faisait redouter quelque chantage. Parfois, le soir, quand elle était nerveuse, son esprit imaginait ce chantage imminent. Elle voyait la personne détentrice d’un secret arriver chez elle ou bien écrire à Blutel. Elle se demandait alors ce qu’elle eût fait si elle avait à choisir entre telle ou telle chose. À propos de tout, elle pensait ainsi. Quand, au cours de ses réflexions, quelque être tout-puissant qu’elle ne se représentait pas la mettait devant la perspective d’un scandale ou celle de perdre un seul doigt dans un accident, elle restait plusieurs minutes à réfléchir et, soudain, comme au sortir d’un cauchemar, elle éprouvait un profond soulagement à la pensée que personne au monde n’avait la puissance ni la raison de la placer devant cette alternative.

Le besoin de plaire lui donnait envers elle-même une dureté qui faisait qu’elle ignorait la douleur physique, au point que si elle était morte jeune elle eût souri sur son lit, qu’elle eût tendu toutes ses forces vers le seul but de ne point faire une grimace. Quand elle souffrait de la migraine, elle n’en parlait jamais, se dominait afin de paraître la même, sans chercher à laisser deviner, au travers de son attitude, son mal. Elle voulait que rien, venu d’elle-même, ne pût contrecarrer quoi que ce fût. Et malgré soi, en se promenant près d’elle dans la rue, on redoutait l’accident qui l’eût jetée pantelante sur le sol tant il eût été pénible de la voir essayer de se redresser, essayer de sourire et murmurer dans un souffle : « Ce n’est rien. »

CHAPITRE III

Geneviève, Blutel et Maxime passèrent à la salle à manger.

— Il faut se dépêcher de dîner, fit Blutel en s’asseyant. Ils ne vont pas tarder à arriver. Je t’ai dit, Maxime, que je recevais quelques amis, si on peut appeler ces gens des amis. C’est Geneviève qui veut toujours organiser des soirées. Cela commence à devenir ennuyeux.

— Vous m’excuserez, monsieur Maxime, dit Geneviève, je ne savais pas que vous viendriez. André avait pensé à vous inviter pour demain. Mais il était tellement pressé de vous revoir. Nous aurons quand même le temps de parler. Ils n’arriveront pas avant neuf heures. Vous nous raconterez vos aventures. Cela doit être émouvant. Il paraît que vous avez été à Vienne au moment de la famine.

À cette phrase que Geneviève avait prononcée sur un ton aimable, Maxime comprit que Blutel avait parlé de lui. Il essaya de se représenter la scène, d’imaginer en quels termes il l’avait dépeint. Il sentit confusément que Geneviève savait d’autres choses sur sa vie. Il n’eut pas le temps de réfléchir davantage. Blutel observa :

— Oui, j’ai dit à Geneviève que tu avais été à Vienne.

Maxime devina le double but de cette intervention.

Elle était destinée d’une part à lui faire croire qu’il n’avait dit que cela, d’autre part à rappeler Geneviève à l’ordre. En effet, à partir de ce moment, elle ne cessa pas de s’étonner aux moindres paroles de Maxime.

— Il faut vous dire la vérité. J’ai été à Vienne avec l’espoir que je trouverais une situation. Malheureusement, cela n’a pas été brillant. Je n’ai rien trouvé.

— Et maintenant, que comptes-tu faire ?

C’était la première fois que Blutel parlait avec sérieux. Quelque chose, sur son visage, semblait le signaler. Il avait l’air de s’en rendre compte lui-même comme ces gens au moment où ils essaient de prononcer des paroles sensées après le fou rire. Il s’entendait parler, ce qui lui donnait justement envie de reprendre le ton précédent pour se soulager. Mais il n’osait plus, sentant que tout à coup le tour de la conversation avait changé, qu’il restait seul en arrière. Il ne put pourtant s’empêcher de sourire.

— Je pense à tout à l’heure.

Cependant qu’étonnés Maxime et Geneviève le regardaient avec attention, il chercha ce qui avait pu être dit de drôle. À cause de sa hâte de trouver, les paroles prononcées n’avaient plus ni forme ni sens. Il désigna Maxime :

— Je ne pouvais croire que c’était toi !

Maxime et Geneviève sourirent comme l’on acquiesce à une demande que l’on n’a pas entendue. Blutel s’était repris. Il interrogea de nouveau son ami :

— Maintenant, que comptes-tu faire ?

Le vide qui séparait les deux questions identiques fut oublié aussitôt.

— Je compte chercher une situation à Paris.

— Vous avez bien raison, fit Geneviève. Au fond, il n’y a qu’à Paris que l’on puisse arriver à quelque chose. N’est-ce pas, André ?

Pour paraître cette fois suivre avec attention la conversation, Blutel voulut discuter.

— Paris, c’est comme partout ailleurs. Pourquoi mets-tu Paris toujours en avant ? Il n’y a pas que Paris sur la terre. J’ai des amis qui réussissent très bien à Lyon, à Boulogne-sur-Mer.

— Tu te contredis. Hier, tu affirmais le contraire.

— Laisse-moi finir. Paris, c’est bien pour ceux qui y ont toujours vécu, qui y ont des relations. Je le reconnais. Mais à Maxime, cela lui est égal. Ce qu’il veut avant tout c’est une situation où il y ait de l’avenir. Il ne l’aura pas ici.

Blutel excellait dans ce ton bon enfant. Il s’en servait à propos de tout. Que l’on parlât par exemple d’une femme qui avait épousé un homme beaucoup plus jeune qu’elle, il disait : « C’est très bien. Je ne vois pas pourquoi on trouverait cela mal. Il y a des femmes âgées qui sont plus jeunes de caractère que beaucoup de demoiselles à marier. »

— Alors tu crois que je devrais me rendre en province ? demanda Maxime.

— Non, je ne te dis pas d’aller en province plus qu’aux colonies. Je dis qu’il faut prendre la situation où elle se trouve. Si c’est à Paris, tant mieux.

— Et toi, tu ne connaîtrais rien ?

— Au fait, tu ne connaîtrais rien pour lui ? appuya Geneviève qui regrettait de n’avoir pas posé cette question la première et qui pour se rattraper avait répété presque textuellement ce que venait de dire Maxime.

Blutel fit semblant de réfléchir un instant. La première seconde, il pensa à ses cigarettes qu’il venait de poser à côté de lui sur la table. Puis, se surprenant, il fut soudain pris d’un petit remords. Il leva les yeux, chercha dans sa mémoire des amis mais n’en trouva aucun, même pas ceux qu’il rencontrait tous les jours. Son esprit était complètement vide. Les objets qu’il apercevait autour de lui n’y laissaient même plus de traces. À la fin, il vit Maxime et Geneviève qui le regardaient. Il eut alors l’impression que s’il disait « non » le vague persisterait à demeurer en son cerveau, qu’on le prierait de chercher encore, qu’il faudrait recommencer à lever les yeux. Il répondit :

— Je vois quelqu’un.

— Qui ? demanda aussitôt Geneviève.

Il n’avait aucun nom sur la bouche.

— Le gros.

— Quel gros ?

— Enfin, tu sais bien ?

— Masson ?

— Oui, c’est ça. Il est entrepreneur à la Ville de Paris.

— Quel dommage que nous ne l’ayons pas invité ce soir. Si on avait su. Mais au fait, Gibelin vient. Il pourrait peut-être faire quelque chose pour ton ami.

Geneviève regarda Maxime et lui sourit :

— Vous voyez, monsieur, je m’occupe de vous. André, si on ne le talonne pas, se laisse aller.

Et se tournant vers Blutel :

— N’est-ce pas que si je n’étais pas là, tu ne ferais rien ?

Après avoir souri à sa femme, il dit :

— Maxime, tout s’arrange dans la vie. Il suffit de ne pas se faire de mauvais sang. Regarde cet appartement, regarde ces meubles, ce n’est pas luxueux, mais c’est quand même quelque chose. Eh bien, tout cela, je l’ai acquis par mon travail sans m’en rendre compte.

Il se versa à boire puis, s’apercevant que le verre de Geneviève était vide, lui donna le sien.

— Tu as un peu de retard, Maxime, mais crois-moi, dans cinq ans, tu m’auras rattrapé.

— Tu exagères peut-être un peu, fit Geneviève.

— Pourquoi ?

— Au fait, c’est vrai, pourquoi ?

Le dîner terminé, tous trois se rendirent au salon. Il était neuf heures. Geneviève, qui jusqu’à présent avait paru trouver du plaisir à causer avec Maxime, ne se souciait plus de lui. Elle allait, venait, disparaissait plusieurs minutes. Chaque fois qu’elle se trouvait face à face avec Maxime, elle lui souriait comme si elle eût été obligée de le faire et détournait aussitôt la tête. Il ne s’expliquait pas ce changement. Profitant d’un moment où il était seul avec Blutel qui, assis dans un fauteuil, fumait un cigare qu’elle lui avait allumé, il lui demanda :

— Est-ce que tu crois que je l’ai blessée ?

— Tu es fou, elle est comme cela. Il ne faut pas faire attention. Dans un quart d’heure, elle te fera tous les sourires.

Geneviève, en effet, était très changeante. Sans que l’on fît un geste ou que l’on prononçât une parole qui pussent la froisser, elle passait tout à coup de la bonne humeur la plus enjouée à un mutisme de fillette punie injustement. Blutel avait au début essayé de la corriger de ce qu’il appelait « ce grave défaut ». Mais il n’y était parvenu ni par la douceur ni par la violence, car il était partisan d’user des deux méthodes. Il n’avait alors pas tardé à en prendre son parti sans essayer de comprendre. Mais d’avoir été obligé de s’interrompre au moment où il racontait une histoire qui l’intéressait, de remettre des parties de plaisir projetées, de se passer plusieurs fois de déjeuner faisaient qu’il avait acquis une sorte d’indifférence et que les désillusions qui l’atteignaient au-dehors l’affectaient moins. On sonna.

— Cela doit être Demongeot, fit Blutel. Il arrive toujours le premier.

Il appela :

— Geneviève, Geneviève ! et quand elle se trouva près de lui :

— Cela va mieux, j’espère. Voilà Demongeot.

Maxime remarqua que Blutel, qui avait affecté jusqu’à présent un certain mépris à l’égard de ses invités, changeait complètement. Il devenait inquiet. Il avait décroisé ses jambes.

— Allons, Geneviève, efforce-toi d’être gaie, Demongeot aime les gens gais.

Geneviève, à ces mots, parut se reprendre. Elle semblait sortir d’un rêve.

— C’est Demongeot, déjà ?

— Mais oui, cela ne peut être que lui.

— Que faut-il que je fasse, dis-moi vite, André ?

Elle était perdue, un peu affolée, et justement à cause de cela on sentait qu’elle avait retrouvé son état normal.

— Allons, Geneviève, éloigne-toi de moi. Ça a l’air bête.

Elle recula, se regarda dans la glace, vit Maxime, s’approcha de lui :

— Vous allez faire la connaissance de notre ami Demongeot, c’est un homme charmant.

Un instant après, la bonne l’introduisait.

Demongeot était vêtu avec simplicité. C’était un homme de quarante ans. Il avait des joues creuses, un long nez mince et des pommettes saillantes dont la peau, de ne reposer sur aucune chair, se couperosait au moindre froid. Ses avant-bras étaient extraordinairement velus. Ils signalaient tout de suite, à ceux qui voient en cela une des marques d’une forte constitution, une vigueur et un tempérament ardents, mais apportaient ordinairement une gêne qui, si elle était infiniment légère, n’en ressemblait pas moins à celle que causerait quelque infirmité grave, et n’en restreignaient pas moins également le champ de la conversation puisque personne n’osait plus parler d’animaux. Les jugements qu’il portait sur autrui étaient empreints d’indulgence. Hanté par le besoin d’être logique avec soi-même, il expliquait ses contradictions, en voyait à chaque instant dans ses paroles, ce qui rendait ses phrases pleines d’incidences si longues, si compliquées que les jeunes personnes le tenaient pour un « raseur » et se moquaient de lui avec peu d’esprit car, pour le faire, elles s’interrompaient où il ne se fût pas interrompu, partaient dans des dissertations qu’elles rendaient grotesques par l’emploi de mots qui n’eussent pu sortir de sa bouche. Vers trente ans, il s’était aperçu que tout ce qu’il avait espéré dans sa jeunesse ne se réaliserait pas, que sa place dans le monde était déjà fixée, son chemin tracé, qu’il n’avait plus qu’à vivre paisiblement en exerçant sa profession de dentiste. Il voulut alors se former un caractère à soi, défini, qui eût quelque grandeur et dominât la vie quotidienne. À cette fin, il s’examina, remarqua qu’il était, au fond, insensible au gain, qu’il était bon, mais pas au point de se sacrifier. De cette faiblesse était justement né ce besoin de se connaître qui ne le quitta plus. Il se plaçait à présent comme l’arbitre de lui-même et des autres. Déjà, enfant, il avait aimé à arbitrer les jeux. Il chassa de soi toute ambition et tout désir et ne vécut plus qu’avec la pensée de regarder et de juger. Il répétait souvent cette phrase malgré son côté bête : « Je suis un spectateur au théâtre de la vie. » Puisqu’il ne s’était jamais senti irrésistiblement emporté par une qualité ou un défaut, il tira parti de sa neutralité et posa à l’homme équilibré. Il commençait à parler rarement, mais quand cela lui arrivait ne s’arrêtait plus, veillant alors à ne blesser personne, à ne pas perdre son sang-froid. Il affectait d’avoir sur toutes choses la vue la plus juste. Il croyait au désintéressement, mais en parlait de telle façon que, un fait jetant sur lui une nouvelle lumière, il eût pu se désister. Ce qu’il avait attendu de la vie, il ne l’avait jamais nettement défini. Il avait plus senti la loi de son être que volontairement imaginé des réussites féeriques. Le passage de la jeunesse pleine de rêves à la maturité s’était effectué sans qu’il s’en fût aperçu. Ce qu’il regrettait était imprécis. Il ne gardait de son enfance qu’un souvenir chaud et plein d’un mystère assez fort pour qu’il comprît qu’il avait manqué quelque chose. Sa vie s’était poursuivie sans changement. À quarante ans, il se retrouvait dans le même décor de sa jeunesse. Il veillait maintenant à ne pas se laisser envahir par l’amertume. Aucune aventure ne lui avait appris à jouir avec sagesse de sa paix. La force des choses lui avait pourtant donné cette sagesse. Les vies miraculeuses l’étonnaient. Il ressentait à l’endroit des hommes qui avaient vécu intensément une animosité qui, au début, avait été marquée d’une pointe d’envie et qui, par la suite, à l’âge où toutes ses aspirations vagues s’étaient évanouies, s’était transformée en critique indulgente. Il affectait l’indulgence en toute circonstance, ce qui le mettait parfois en fâcheuse posture vis-à-vis de sa femme qui professait la théorie contraire, pour qui l’indulgence était une porte ouverte à tous les vices. Il se répétait souvent que, membre d’un jury, il acquitterait le pire assassin, non pas que son acte ne lui inspirât point de dégoût, mais à cause de sa religion de l’indulgence. Il aimait à se mettre de tous les arbitrages, de tous les comités juges, et regrettait que les circonstances ne lui eussent point permis d’entrer dans la magistrature. Il aurait été le « bon juge », celui qui est accessible à toutes les misères humaines, celui qui sait pardonner. Et si les événements l’avaient placé devant le même assassin qui, acquitté par lui, eût commis un deuxième crime, il l’eût peut-être encore acquitté, car il trouvait sa supériorité sur autrui de ne jamais se lasser d’être indulgent. Pourtant, il arrivait un moment où son indulgence se lassait. C’était vers la cinquième ou sixième fois que l’on manquait à ses devoirs. Alors, froidement, il ne pardonnait plus. Il lui apparaissait que cela avait été dans le but de se moquer de lui, de le provoquer, que l’on persistait dans le mal. Il se sentait blessé dans son amour-propre et condamnait. Il expliquait ensuite son changement et, comme les bons soldats déplorent les excès d’une forte tête qui fait consigner toute la compagnie, il déplorait qu’à cause de certains il fût impossible de vivre en paix. Il ne tirait pourtant de cela aucun enseignement. Chacun de ces cas était pour lui le dernier. Il ne désespérait pas qu’un jour les hommes s’entendraient entre eux, et cela grâce à l’indulgence qui, plus qu’une prédisposition particulière de l’esprit, était à ses yeux la source du bonheur de demain. Chaque jour, de nombreux cas de conscience se présentaient à lui, l’obligeaient à réfléchir longuement avant d’adopter une attitude, même lorsqu’il s’agissait d’enfantillages. Mais dans les grandes circonstances, affolé, il ne se posait aucune question et penchait tout de suite vers la solution qui troublerait le moins sa quiétude. Ce n’était qu’après, lorsque les choses s’étaient arrangées, qu’il réfléchissait sur le parti qu’il avait pris. Il avait alors le don de se justifier. Avait-il blessé quelque ami pauvre, avait-il agi avec trop de rapidité pour obtenir une faveur, qu’il trouvait au fond de lui-même des excuses. « Je ne suis pas encore maître de moi. Je suis trop impulsif et trop peu fait pour lutter. » La paix revenue, il redevenait indulgent, bon et généreux. Mais il était quelque chose qu’il ne pouvait supporter, qui le rendait malade au point de l’empêcher de dormir et qui, en grande partie, expliquait le renoncement dans lequel il vivait, c’était d’être en compétition, pour quoi que ce fût, avec d’autres personnes. Cela lui était intolérable. Il redoutait ces luttes, les fuyait et affectait à leur endroit un profond mépris. La pensée que d’autres manœuvraient mieux que lui, que les juges n’avaient pas plus de raisons de pencher pour lui que pour ses concurrents faisait qu’il préférait se retirer malgré la joie qu’il eût eue à remporter la victoire. Il suivait alors d’un œil apparemment distrait les épisodes de la lutte, affectait de n’attacher à tout cela que peu d’importance et de paraître plus proche d’une vie simple. Cela, tout le monde le croyait et lui-même, en dépit de sa clairvoyance, ne s’était jamais avoué son inquiétude et son envie. À vingt ans, il avait aimé, en même temps qu’un camarade, la même femme. C’était un des plus mauvais souvenirs de sa vie. Après avoir tenté de supplanter son ami, il avait soudain abandonné la partie. Deux ans plus tard, ayant rencontré son rival, il lui avait dit que c’était à cause de son amitié pour lui qu’il s’était retiré. Depuis, l’ami lui vouait encore une gratitude que Demongeot acceptait avec la certitude qu’elle lui était due, mais en affectant de la trouver injustifiée, ce qui ne faisait qu’accroître l’impression de profond désintéressement qu’il donnait. Il était autre chose qu’il ne pouvait supporter : la rancune. Il divisait les hommes en deux catégories. La première, celle où les hommes n’étaient pas rancuniers, il la parait de toutes les qualités dans la conversation et allait parfois si loin qu’un scrupule l’envahissait et qu’il terminait par quelque phrase restrictive. La seconde, celle des rancuniers, il lui vouait une telle hostilité qu’il ne voulait, parmi ses amis, aucun homme qui en fît partie. Demongeot, en bon Français, s’attristait sur les défauts de son pays. Il devinait l’impression que le Français faisait à l’étranger, souffrait dans son amour-propre de la lenteur des administrations à la pensée que des visiteurs s’en rendraient compte. Et chaque fois qu’un pays se mettait en république, il ressentait une diminution de sa propre personne comme si la France perdait de son prestige moral, comme si les idées généreuses ne partaient plus d’elle.

Demongeot avait un grave défaut qui l’affectait beaucoup, qu’il essayait de combattre, qu’il avait enrayé en vieillissant, moins par sa volonté que par l’âge. Il se mettait parfois dans des colères rouges. À présent, cela ne lui arrivait plus, en moyenne, qu’une fois par mois. Il rentrait chez lui très calme, s’asseyait, lisait son journal. Sa femme était chez des amis. D’abord, il se raisonnait. Mais plus le temps passait, plus naissait en lui une sourde colère. Sa femme arrivait. Alors, soudain, il ne se maîtrisait plus. Aucune parole n’eût pu le calmer. Il s’approchait d’elle et comme un fou se mettait à l’injurier, retrouvant dans sa mémoire les termes les plus grossiers entendus pendant la guerre, parlant argot, et parfois allant jusqu’à la frapper avec une telle violence qu’elle se défendait en empoignant n’importe quel objet, en appelant au secours, ce qui me faisait qu’accroître encore sa rage. Il tentait de la bâillonner. Elle mordait ses mains, le griffait, lui déchirait ses vêtements. Sa colère disparaissait pour faire place à une sorte de besoin impérieux de frapper qui lui semblait, lorsque après il réfléchissait à ces scènes, devoir être plus naturel, moins honteux que la rage du début. Soudain, dans le temps qu’il lui fallait pour abattre le poing qu’il avait déjà levé, un voile passait devant ses yeux, une sorte d’apaisement l’inondait, si profond qu’il sentait à cette seconde, pour la première fois, les blessures que lui avait faites sa femme. Il gagnait son buyreau, se mettait de l’eau oxygénée sur ses plaies, se regardait dans une glace, marchait sans bruit pour entendre au travers de la cloison ce que faisait sa femme. Il tremblait alors de l’avoir grièvement blessée, se sentait tout d’un coup rassuré quand il l’entendait sangloter. Debout, complètement démoralisé, il ne se reprochait rien tant l’intensité de ses crises le dépassait. Il restait ainsi quelques minutes très calme, durant lesquelles il regardait la profondeur de ses plaies, remettait de l’ordre dans sa toilette en vue de quelque visiteur qui pourrait justement arriver. Puis, soudain, il tombait sur un divan et pleurait à chaudes larmes, en silence, pour que sa femme ne l’entendît pas. Il y avait quelques années, alors que des élans de tendresse l’animaient encore, il revenait, peu après, vers sa compagne et à genoux, le visage couvert de larmes, lui demandait pardon. Mais à présent ce besoin de pardon, il ne le ressentait plus. En se mettant en colère, c’était comme une vengeance contre toute la terre, contre ceux qui l’avaient empêché de rester toujours jeune, qu’il exerçait. Ses accès passés, il demeurait plusieurs jours sans voir sa femme. Il l’évitait. Il avait honte de lui-même. La première elle lui parlait. Elle le suppliait de lui demander pardon, de lui jurer qu’il ne recommencerait plus. Il obéissait et, quand elle lui demandait de répéter son pardon, il le faisait avec tant de mauvais cœur qu’elle n’osait plus le lui demander une troisième fois.

— Comment va Mme Demongeot ? Pourquoi ne vous accompagne-t-elle donc jamais ? fit Geneviève qui avait retrouvé son état normal plus rapidement que d’habitude, grâce à la présence de deux invités et à l’effort de volonté que, pour le rendre plus tangible à soi-même, elle avait accompagné d’exhortations intérieures qui, contrastant tellement avec son mutisme de tout à l’heure, lui étaient apparues comme des cris désespérés.

— Merci, elle va très bien. Mais nous ne sortons jamais ensemble. Ma femme ne veut pas quitter son intérieur.

Blutel eut envie de dire avec ironie : « C’est comme Geneviève. » Mais il se retint. Il reprochait continuellement à sa maîtresse de trop sortir. Il craignit que cette remarque ne lui causât une nouvelle crise. Comme il s’en était fallu de si peu qu’il ne parlât, il ne put s’empêcher d’observer sur le ton destiné à la première phrase :

— Mme Demongeot n’aime peut-être pas venir chez moi ?

En prononçant ces mots, il sentit que Geneviève serait contente. Plusieurs fois, elle avait manifesté de l’étonnement que Mme Demongeot ne lui rendît jamais une visite, mais sans attacher à ce détail l’importance que Blutel soupçonnait car elle prêtait à Demongeot ce même sentiment qu’elle éprouvait et qui faisait qu’elle s’imaginait que c’était lui qui défendait à sa femme de sortir afin que la présence de celle-ci ne le gênât point pour plaire à Geneviève.

— Pas du tout. Ma femme me parle souvent de vous. Mais elle a un caractère à part. Elle a beau être très dévouée, avoir pour moi une affection telle que si je venais à mourir elle se sentirait abandonnée sur la terre, une disposition de son esprit fait qu’elle ne peut pas supporter que du monde ou même une seule personne me parle quand elle se trouve près de moi.

— C’est de la jalousie, interrompit Blutel.

— Non, elle n’est pas jalouse. Elle se résigne très bien. Elle ne m’empêche pas de sortir. Tenez, ce soir, elle ne m’a rien dit, et ne croyez pas que toute seule dans notre appartement elle souffre. Que je sois chez vous lui est indifférent. Seulement, elle ne peut pas supporter ce que je vous ai dit tout à l’heure. Tenez, même lorsque ma mère vient passer huit jours à Noël, ma femme ne m’adresse pas la parole.

— C’est très curieux, fit Geneviève, légèrement mortifiée à la pensée que Mme Demongeot ne lui rendait pas visite pour les raisons qu’elle avait supposées et que les explications de son invité étaient de celles qui, à ses yeux, ne pouvaient être inventées.

De deviner l’amour que Mme Demongeot portait à son mari, elle en conçut une pointe de jalousie, non pas qu’elle eût quelque penchant pour Demongeot, mais de soupçonner que tous les hommes présents dans son salon avaient, eux aussi, deviné cet amour. Elle n’eut plus qu’une pensée : trouver un défaut à Mme Demongeot.

— Mais si elle ne sort jamais, vous devez à la longue vous ennuyer. Cela ne doit pas être drôle de rester enfermé des jours et des jours. Je sais que moi je ne pourrais pas le supporter. D’aller au théâtre une fois par semaine, ce n’est tout de même pas un défaut.

— Vous savez comme je vis en moi-même ou plutôt comme j’essaie de le faire. Le théâtre, pour vous parler en toute franchise, cela ne m’intéresse pas. Il y a bien une dizaine d’années que je n’ai pas été dans une salle de spectacle.

— Vous avez bien raison, monsieur Demongeot, dit Blutel qui, de voir sa maîtresse si agressive, n’avait plus de scrupule de la contrarier.

— Je n’ai ni raison ni tort. Je comprends très bien qu’il existe des gens qui prennent de l’agrément à voir une jolie pièce de théâtre, jouée par des artistes réputés. Je ne veux surtout pas que vous supposiez qu’ils me sont antipathiques parce que, moi, je ne sors pas.

— Évidemment. Vous avez raison tout de même, monsieur Demongeot. On a beau dire, s’amuser c’est superficiel.

Ce dernier adjectif faisait partie du vocabulaire dont Blutel se servait dès qu’il se trouvait mêlé à une conversation qui s’élevait au-dessus du ton familier de la plaisanterie. Il continua :

— La plupart des music-halls, car n’oublions pas que ces derniers attirent les foules, ont une note qui ne plaît pas à tout le monde. Le spectacle de la vie, pour ceux qui savent voir, est encore plus significatif.

Demongeot cherchait à comprendre. Un silence accueillit les paroles de Blutel. Pour leur donner un rapport avec la conversation, il ajouta :

— C’est comme le théâtre.

— Le théâtre ?

— Oui. Chaque théâtre a sa note.

Demongeot réfléchit un instant, puis observa :

— Je vois ce que vous voulez dire. Mais aucun théâtre, aucun music-hall ne m’intéresse. Je vous assure que je préfère rester chez moi à lire ou à méditer.

— Et vous, monsieur Maxime, que pensez-vous sur la question ? demanda Geneviève qui avait remarqué que personne ne parlait au jeune homme.

Demongeot, pour la première fois, le regarda. Il avait senti sa présence tout en parlant, mais avait affecté de l’ignorer à cause de cette tournure de son esprit qui faisait que les gens nouveaux, où qu’il les rencontrât, il commençait toujours, sans s’en rendre compte, par les haïr, non par jalousie ni par crainte qu’ils fussent possesseurs de dons plus brillants que les siens, mais parce qu’il lui semblait que, du seul fait que quelqu’un entrait dans sa vie, il bénéficiait immédiatement de tout ce que lui, Demongeot, avait acquis et cela sans en avoir eu la peine. Bien qu’il fût timide et n’osât faire de longues phrases, Maxime répondit :

— J’aimerais à aller à tous les spectacles, même au cinéma, mais pas plus d’une fois par semaine.

— Et moi, je ne m’en cache pas, j’aime le cinéma, fit Geneviève.

Que tout de suite après qu’il avait donné son avis quelqu’un eût parlé encouragea Maxime. Il ressentit une impression agréable à la pensée que ce qu’il venait de dire n’était pas ridicule, que cela avait eu aussi bien l’air d’une phrase que toutes celles que l’on avait prononcées avant lui, qu’à peine il s’était tu Geneviève avait pris la parole sans l’hésitation qu’elle n’eût point manqué de marquer s’il s’était mal exprimé. Enhardi, il continua :

— D’ailleurs, on se lasserait vite d’aller au théâtre si on assistait chaque jour…

Il n’eut pas le temps d’achever, la bonne annonça Mme Berville.

 

*

*    *

 

C’était une femme dont le visage poudré et les yeux faits avaient une expression d’une extraordinaire candeur. Elle portait une robe de soie noire décolletée recouverte de tant de dentelles qu’on distinguait, en les regardant quelques instants, cinq à six motifs différents.

Ses mains maigres et couvertes de taches de rousseur étaient parées de bagues. Elle vivait pauvrement dans un vaste appartement dont le propriétaire augmentait le loyer à chaque loi nouvelle et dont elle sous-louait deux pièces, ce qui l’avait amenée, pour la première fois de sa vie lorsqu’elle avait dû le déclarer, à entrer en contact avec la préfecture de police. Elle gardait de la visite qu’elle avait faite à la Direction des hôtels et meublés un si mauvais souvenir que, s’il lui avait fallu en faire une seconde, elle eût préféré donner congé à ses deux locataires, pourtant si bien élevés, comme elle disait. Veuve d’un colonel mort quelques mois avant la guerre, d’une pneumonie, elle recevait une pension qui passait à l’achat de toilettes et de bibelots. Il ne se passait pas de jour qu’elle ne parlât des domestiques qui l’avaient servie et dont elle se rappelait les noms, du château de la Guillotière où elle s’était rendue chaque été, des soirées lointaines qu’elle donnait en son hôtel particulier de la rue de Miromesnil et où venaient des poètes. « Ils venaient dans des capes. Ils avaient l’air de tant souffrir pour leur art que je courais vite, en cachette, dans ma chambre. Quand je revenais, avant qu’ils partissent, je leur donnais une enveloppe. Ah ! comme ils me remerciaient gentiment. Dans les milieux des artistes, on m’appelait “la bonne Mme Berville” ». Elle embellissait ainsi son passé. Elle changeait la condition d’un passant qui lui avait ramassé un gant, en faisait un des premiers ouvriers électriciens pour que sa beauté planât sur tous les hommes. Il avait balbutié en lui rendant son gant, inventait-elle, et s’était enfui tout rouge. Et elle ajoutait qu’elle était restée très digne. Chaque fois qu’elle rencontrait une amie, elle lui racontait la mort de son mari. « J’étais à son chevet. Il reposait, très calme, les bras en croix sur la poitrine. Il ne souffrait pas. Je m’assoupissais, lorsque je l’entendis se tourner, puis murmurer : “Chérie.” Je m’approchai, lui pris la main, l’embrassai sur le front. Il me repoussa doucement. Il pouvait à peine parler. D’un geste il me fit comprendre qu’il voulait me voir. Il avait les yeux ouverts et si tristes. Ils étaient mouillés, mais je ne crois pas qu’il pleurait parce que son visage était calme. Chérie. Ses lèvres tremblèrent. Il devait souffrir. Je le voyais faire des efforts pour prononcer un mot. J’eus peur. J’aurais voulu courir chercher le docteur, prévenir la garde-malade, mais je n’osai le quitter. Il me serra la main, comme pour s’accrocher à la vie. Soudain, il murmura : “Je t’aime.” Il était mort. »

Lorsque Mme Berville avait fini, elle éclatait en sanglots. Le mensonge de ce récit lui importait peu. C’était la mort qu’elle avait imaginée de l’homme qui l’eût adorée qu’elle racontait. Jamais son récit ne variait, car chaque fois elle revivait cette mort avec la même intensité.

Mme Berville ne transformait que le passé. Comme si elle eût senti que les mensonges de la vie quotidienne eussent diminué ce qu’elle montrait de son passé, elle était d’une franchise scrupuleuse dans le présent, allant même jusqu’à inventer des détails qui rendaient la vérité vraisemblable lorsqu’elle ne l’était pas. Elle ne disait pas : « Simone est venue me voir hier après-midi. » Elle disait : « J’étais en train de coudre lorsque soudain on a sonné : c’était Simone. » Elle voulait qu’il se dégageât d’elle un tel accent de sincérité que l’on ne pût la suspecter lorsqu’elle rappelait un fait embelli de sa jeunesse, lorsqu’elle parlait des jeunes gens qui la courtisaient, de sa beauté, de ses bijoux, de l’amour que lui vouait son mari. Elle avait conservé tous les cadeaux, toutes les lettres et celles-ci, quand elle les relisait, bien qu’elles fussent moins tendres qu’elle ne le supposait, elle les voyait écrites en un langage précieux et en récitait des passages sur le ton qu’elle eût pris pour dire une prière. « Chère aimée, je n’oublierai jamais votre doux visage. » Ainsi finissait une de ces lettres. Mais elle ajoutait, la voix tremblante, les mains ouvertes : « … vos yeux si profonds, votre grande âme entourée de mystère, votre cœur qui restera toujours pour moi l’énigme de ma vie. »

Le matin surtout, quand elle s’éveillait sans son imagination que le repos avait chassée, dans sa chambre froide, au chauffage central détraqué depuis que deux étages de l’immeuble avaient servi d’annexe au ministère des Pensions, il lui apparaissait que ce passé était vraiment mort. Le souvenir d’heures heureuses ou tragiques qui ont laissé une empreinte profonde en vous reste longtemps aussi vivant que la réalité. Puis, malgré les luttes qu’on livre à l’oubli, il s’efface. C’est alors qu’une odeur matinale, qu’une journée froide en été, chaude en hiver, que la manière d’un oiseau de se poser sur le sol, qu’une association d’idées rapide le font de nouveau surgir devant nous, aussi réel. Mais à la seconde qui suit, au moment où l’on comprend tout d’un coup qu’il est bien mort, un point douloureux et fugitif lui aussi nous serre la poitrine. Mme Berville ressentait plusieurs fois par jour cette oppression d’un instant, et dans le calme de sa vie solitaire le recherchait. Elle s’efforçait de ne penser à rien pour se laisser surprendre par la sensation à peine perceptible qui ferait naître encore devant elle ce passé, puis ce point à la poitrine. Et cette oppression était à ses yeux la preuve palpable que quelque chose de beau avait existé, qu’elle avait vraiment été embrassée au cours d’une fête par un président de la République, que son mari l’avait vraiment adorée, qu’il était vraiment mort comme elle le racontait, puisque le souvenir de tout cela la remuait encore aujourd’hui jusque dans sa respiration.

La vue des jeunes gens ne lui causait aucune envie. Dans son esprit, ils étaient semblables à ceux de son temps. Elle aimait leur compagnie et, n’eût-ce été la crainte qu’ils lui manquassent de respect, elle eût joué avec eux. Le respect de la femme, la galanterie étaient pour elle les plus belles qualités d’un homme. Pour les mériter, il fallait que la femme fût digne. C’était avec dignité qu’elle accomplissait les plus petits actes de la vie journalière. Les sourires ironiques qui, parfois, accueillaient ses paroles ne l’atteignaient point. Elle ne les remarquait pas ou les prenait pour des marques de courtoisie. Elle n’avait jamais discerné l’ironie, ce qui avait été la cause que plusieurs fois, au cours de son existence, elle s’était trouvée en face de gens qui avaient eu le fou rire sans qu’elle sût pourquoi. Instinctivement, elle avait eu, depuis, le fou rire et l’ironie en horreur. Elle sentait qu’ils diminuaient la grandeur de chaque chose, plaçaient les plus beaux gestes sur un plan qu’elle devinait pourtant n’être pas bas, mais contraire à sa nature. Dans l’immeuble où elle habitait depuis la mort de son mari, à cause de ses toilettes de jeune fille, claires et décolletées, à cause des soins qu’elle donnait à son visage, on la prenait pour une folle. Vêtue de soie, porteuse d’une ombrelle, elle entrait chez le crémier, chez le boulanger faire ses maigres emplettes. Elle demandait qu’on enveloppât ses moindres achats qu’elle glissait ensuite dans son sac à main orné de verroterie. Tout le monde la connaissait. Certains la prenaient pour une ancienne fille de mauvaise vie. Un après-midi, comme elle rentrait chez elle, elle avait remarqué que deux hommes s’étaient moqués d’elle. Elle ne s’était pas fâchée et avait continué son chemin. Mais une fois enfermée dans son appartement, elle avait été profondément affectée. Depuis, elle remarquait souvent des gens, la plupart des ouvriers, qui revenaient sur leurs pas pour la regarder une deuxième fois. Elle ne comprenait alors pas ce qu’ils disaient. Plusieurs de ces visages penchés vers elle dans la rue demeuraient gravés dans sa mémoire. Elle les craignait comme des choses hideuses, comme ce qu’elle soupçonnait de la misère, de l’alcoolisme, des prisons, et un drame arrivait-il qu’elle s’imaginait le meurtrier semblable à l’un de ces visages. Ce n’était que cette place que la méchanceté avait pu conquérir en elle. Sentimentale et pleine d’illusions, elle n’avait jamais été déçue. Elle disait souvent que, si elle avait eu de la voix, elle eût étonné le monde, car elle avait l’impression d’être seule à sentir profondément la musique. À la mort de son mari, elle ressentit plus le sentiment d’être seule au monde et sans défense que la douleur de perdre pour toujours un homme qu’elle aimait. Ce qu’elle craignait c’était qu’il ne souffrît à présent de ne pouvoir la protéger. Elle ne l’avait jamais regretté un instant et lui prêtait encore vie dans le ciel pour que ce fût lui qui la regrettât. Puis, durant la guerre, elle s’était réfugiée dans son passé qui lui apparaissait si calme et si ensoleillé, à côté de l’horreur de la vie d’alors, qu’elle tombait parfois dans des accès de désespoir de ne vivre ses années de bonheur que dans son esprit, d’être impuissante malgré ses efforts de volonté à les faire renaître. Mais à force de vouloir ressusciter ce passé au milieu duquel elle se voyait évoluer, grandie, aimée, turbulente et capricieuse, il arriva qu’un soir où elle se sentit nerveuse et fatiguée elle s’imagina être réellement cette enfant espiègle et que, dans la solitude de son appartement, elle se mit à jouer devant une glace, puis à courir d’une pièce à l’autre, puis encore à dire des mots sans suite, sur des tons différents pour imiter un dialogue, en pensant que ses réponses à elle étaient pleines d’esprit. Au début, quand le désir de ressembler à l’enfant qu’elle avait été la prenait, elle s’en rendait compte. Elle se disait qu’elle faisait cela parce qu’elle le voulait bien, qu’elle était capable de s’arrêter quand cela lui plaisait. « D’ailleurs, je ne m’amuse ainsi que lorsque je suis seule. » Mais, peu à peu, cette manie s’affirma. Elle ne put plus s’en passer. Il arriva même une fois qu’elle se mit soudain à rire dans la rue comme un enfant, à chanter une chanson d’école, à remuer ses doigts maigres avec une agilité qui surprenait chez une personne de cet âge. Des passants sourirent. Ce ne fut que lorsque l’un d’eux voulut la conduire dans une pharmacie qu’elle revint à elle. Les gens attroupés lui causèrent une frayeur telle qu’elle s’enfuit par une ruelle, rouge de honte, sans oser se retourner. Depuis cette aventure, elle sortait le moins possible et se surveillait continuellement. Dès qu’elle voyait un jouet, une jolie robe ou entendait un air de musique, elle serrait les poings pour se meurtrir avec ses ongles, parce qu’elle sentait que la vue seule d’une jolie chose suffisait à lui faire perdre tout contrôle sur elle-même. Elle acceptait pourtant toutes les invitations, car le monde la délassait. Elle avait alors moins besoin de se surveiller. Elle se laissait aller un peu plus. La présence de personnes autour d’elle, à cause de sa fierté plus forte encore que son mal, faisait qu’elle gardait sa maîtrise. Elle se reposait alors. Elle se sentait soulagée et partait la dernière tant elle redoutait le moment où, de nouveau seule, il faudrait qu’elle s’observât sans répit.

Geneviève, si prompte à découvrir ce qu’il y a de sincère dans un sentiment, avait eu pour Mme Berville, au début de leur liaison, une légère sympathie. D’être attirée vers quelqu’un lui arrivait si rarement qu’elle en fut contente comme si elle se justifiait et qu’elle ne tarda point à passer aux marques d’une grande amitié sans que celles-ci eussent été dans son cœur. Elle avait deviné que la naïveté de cette dame âgée n’était pas feinte. Afin de prévenir le reproche qu’elle sentait imminent qu’elle ne se liait jamais avec les femmes, elle avait usé de cette sympathie du commencement pour simuler avec plus de bonheur un profond enthousiasme à l’égard de Mme Berville. « Ce n’est pas elle, disait-elle, qui aurait provoqué les hommes. Elle a pourtant dû être mieux que ces femmes d’aujourd’hui qui ressemblent à des garçons. Aussi, dans l’ancien temps, l’homme respectait-il la femme. Tandis que maintenant, je suis sûre qu’il la méprise. » Par la suite, lorsqu’elle eut remarqué que Mme Berville ne parlait que de soi, ne racontait que les mêmes histoires, Geneviève devint plus froide. C’était d’ailleurs ce qui s’était passé avec toutes ses amies. Une personne entrevue lui semblait toujours posséder les plus brillantes qualités, la vie la plus régulière, devoir ignorer les mots d’argot, les scènes de ménage. Cette illusion, qui était un peu la cause de ce besoin qu’elle éprouvait de plaire à tous les hommes justement parce que, lorsqu’elle ne les connaissait pas, elle leur prêtait mille qualités, lui apparaissait après ridicule et faisait, à mesure qu’elle vieillissait, qu’elle se tenait de plus en plus sur la défensive. André Blutel, lui, ressentait pour Mme Berville un sentiment paternel que, malgré la différence d’âge, il ne pouvait s’empêcher de manifester. Ce n’était que lorsqu’il était échauffé qu’il oubliait de l’envelopper des formules destinées à le faire accepter. Il se trouvait alors parfois devant une phrase qu’il venait de prononcer, dont l’énormité lui apparaissait soudain. Il s’attendait à une réponse sèche. Mais Mme Berville le regardait un instant, durant lequel il semblait qu’elle avait compris, puis continuait de parler. Quant à Demongeot, il avait rencontré Mme Berville trois fois. Il attendait patiemment, pour formuler un jugement sur elle, qu’il la connût davantage. Il se contentait de l’observer sans hâte. Il avait senti qu’elle se montrerait elle-même sous son vrai jour, qu’elle n’était pas dissimulatrice et que, par conséquent, il avait tout le temps de la juger.

— J’espère, chère madame Berville, que le vent et la nuit ne vous ont pas fait peur ? fit Blutel qui, comme s’il parlait à un enfant, montrait la fenêtre et imitait le mouvement du vent en déplaçant une main devant lui.

— Vous êtes perspicace, docteur, le vent me fait peur depuis la nuit où est mort mon pauvre mari et où il ventait si fort.

Mme Berville regarda Maxime. Alors que Demongeot haïssait les visages nouveaux, elle, au contraire, se sentait attirée vers eux. Elle désirait toujours revoir en tête à tête les personnes à qui on la présentait afin de pouvoir leur raconter sa vie. Elles seraient attendries, la consoleraient. Mme Berville, au lieu de juger les gens d’après leur caractère, les jugeait bien ou mal selon qu’elle les connaissait depuis peu ou beaucoup de temps.

— C’est la première fois que vous venez chez le docteur ?

Mme Berville n’était pas curieuse. Mais le monde l’intéressait si peu qu’elle questionnait ses interlocuteurs dans le seul but de paraître faire cas de leurs réponses.

— Oui, madame. C’est la première fois.

— Il n’était pas à Paris, fit Blutel à la manière d’un officier soupçonné de parti pris à l’égard de l’un de ses soldats.

— Et où était-il donc ce jeune homme ?

— À Vienne.

— Mais c’est une ville charmante… Au temps où je recevais, il y a bien de cela une trentaine d’années, une Autrichienne qui était belle comme le jour, et de qui mon pauvre Raymond disait : « Ce n’est pas moi qui voudrais être son mari », venait me rendre visite très souvent. Mon Dieu, qu’elle était belle. Elle était blonde, plus blonde que vous, monsieur, et d’une gentillesse. Elle me demandait souvent l’explication d’un mot : « Vous, madame Berville, qui êtes Française, dites-moi s’il vous plaît ce que c’est qu’une Samaritaine. » Elle était fantasque. Il lui passait tout le temps des idées saugrenues par la tête. Un jour elle voulait absolument me faire changer de place un de mes vases japonais, un autre elle me demandait de lui rendre un cadeau qu’elle m’avait fait. « Cela, ce n’est pas pour vous, madame Berville. Une mauvaise idée m’a trompée. Je vous donnerai un autre cadeau beaucoup plus beau et différent. »

Geneviève écoutait avec attention mais, afin de laisser entendre à ses voisins qu’elle n’était pas dupe de Mme Berville, elle faisait, presque à ras du sol, comme si elle eût appelé un chien, des sortes de chiquenaudes silencieuses, tout en apportant à cacher ses mains ce même soin que lorsque enfant et jeune fille elle les dissimulait sous son pupitre ou sous la table pour faire un signe. Elle n’avait jamais tant tenu à ridiculiser Mme Berville qui, justement ce soir-là, était plus raisonnable que de coutume. Que l’on parlât d’une jeune fille belle, coquette et impertinente était intolérable à Geneviève car, à ses yeux, c’était de telles femmes que les hommes désiraient le plus. Elle ressentait alors un sentiment si bas que, comme lorsqu’elle était obligée de mentir tout de suite après avoir commis un acte qu’elle voulait dissimuler, elle avait l’impression que ses interlocuteurs lisaient toutes ses pensées sur son visage. D’un geste qui avait l’air en même temps de chasser la fumée de sa cigarette, Blutel lui fit comprendre de cesser ces signes.

Demongeot suivait gravement la conversation, posant même des questions lorsque la signification d’un détail lui échappait. Peu à peu, un portrait de Mme Berville se dessinait dans son esprit. C’était celui d’une femme orgueilleuse, ne pouvant s’accommoder de sa gêne présente et dont la candeur devait être feinte puisque, invariablement, elle se manifestait de la même manière, alors que, selon Demongeot, il y avait certainement plus de variété dans la vie. Il avait la manie de toujours commencer par mésestimer autrui, cela afin d’avoir plus de mérite à exercer une indulgence. Mais comme il compensait les défauts par des qualités, pour que ses jugements eussent quelque solidité, il trouvait aussi en Mme Berville une certaine habileté à choisir ses histoires, une certaine facilité pour les raconter et les rendre vraisemblables. À cette question qu’il se posait souvent quand il se trouvait devant une personne qu’il connaissait mal : « Est-elle honnête ? » et à laquelle il répondait après avoir imaginé cette personne dans des situations prêtant à des actes coupables comme par exemple seule à côté d’un trésor, trouvant un portefeuille sur une route déserte, au chevet d’un riche moribond solitaire, il répondit après avoir longuement regardé Mme Berville : « Je ne crois pas qu’elle toucherait à quelque chose ne lui appartenant pas. »

Maxime, au milieu de ces gens, se sentait las. L’amitié qu’il avait eue pour Blutel, il avait beau tenter de lui redonner vie, elle était morte. Geneviève lui était indifférente parce qu’elle était la maîtresse de son ancien ami.

— Mon vieux Maxime, tu as un air taciturne qui nous fait peur, observa Blutel.

Tout le monde sourit. Puis Demongeot causa à voix basse avec Geneviève.

— Mais non. C’est mon air habituel.

— Tu n’as pas changé. Tu es toujours aussi sauvage. Allons, ris donc un peu. Ce n’est tout de même pas difficile de rire.

Blutel parlait pour que Mme Berville perdît le fil de son histoire. Il n’osait s’arrêter de peur qu’elle ne continuât. Maxime était embarrassé. L’arrivée d’un nouvel invité le sauva.

CHAPITRE IV

M. Gibelin avait quarante ans. Il est des gens que l’on appelle par leur prénom, d’autres par leur nom de famille, sans qu’aucune règle ne semble déterminer les raisons de ce choix. Des personnes austères s’entendront appeler toute leur vie Dubreuil, Vigneron ou Larcher, d’autres, non moins austères, Octave, Joseph ou Fernand. Personne ne connaissait le prénom de Gibelin. Peut-être la raison en était-elle que les trois syllabes de ce nom étaient agréables à prononcer.

Gibelin s’était fait lui-même. Après des débuts difficiles, il était parvenu, grâce à la chance, à devenir propriétaire d’un important magasin d’habillement du boulevard Bonne-Nouvelle. Fils d’un facteur de campagne, il avait quitté son village à l’âge de quatorze ans et était arrivé à Paris un soir de mai. Bien qu’il eût vieilli sans prendre garde à la succession des saisons, qu’il n’eût jamais parlé de l’été en parlant de la déclaration de guerre, il ne manquait pourtant pas, en racontant ses premiers pas dans la ville, de commencer ainsi : « C’était au printemps. » Et il prononçait cette phrase avec pudeur, parce que, si sa signification ne lui échappait pas, elle n’en avait pas moins un prolongement qu’il devinait sans pouvoir s’y engager. Sans argent, il avait fréquenté ces bureaux de placement qui s’appellent : « L’Étoile » ou « La Mutuelle ». Il avait passé des heures à attendre l’emploi, faisant la queue dans de longs couloirs étroits au bout desquels se trouvait le guichet ; il avait erré dans ce même quartier de la porte Saint-Denis où, à présent, il était établi, en quête d’une place qu’il espérait obtenir par l’intermédiaire d’un de ces patrons de petits bars à qui des restaurateurs initiés téléphonaient de quart d’heure en quart d’heure pour leur demander s’ils n’avaient pas quelqu’un sous la main. Après un mois de recherches, après avoir couché en cachette dans les dortoirs que Félix Potin mettait à la disposition de ses employés, après s’être nourri de biscuits de soldat, il fut finalement engagé, comme aide-garçon de cuisine, dans un restaurant du passage des Panoramas. Gibelin était alors un jeune homme qui avait horreur de l’eau, dont les cheveux étaient cosmétiqués, les souliers toujours cirés, les réveils douloureux dans sa mansarde, qui descendait le premier, encore endormi, simplement peigné, et qui travaillait dix-huit heures par jour. Il faisait déjà des économies, achetait parfois des boutons de manchettes, des cartes postales représentant des femmes nues ou à peine vêtues. C’était lui qui, à l’aube, devait rallumer les fourneaux encore tièdes des cuisines. Il s’asseyait ensuite sur un sac de sciure et somnolait jusqu’à ce que quelqu’un arrivât. Il avait un après-midi par quinzaine de libre. Il montait alors dans sa mansarde, qui, dans le jour, sans la lumière tremblante de la bougie, lui semblait plus froide et plus triste. Il faisait son lit, balayait le carrelage, dénouait les courroies sans cran qui entouraient sa valise d’osier et repliait la jolie cravate qu’il mettrait un jour, enveloppait son papier à lettres au milieu duquel il avait glissé les quelques mots de son père et les cartes postales qu’il avait achetées. Si le ciel était bleu, il levait la tabatière, montait sur son lit et, le buste émergeant au-dessus du toit, il regardait autour de lui ou cherchait à s’expliquer la présence d’une allumette dans une gouttière. S’il pleuvait, il passait son après-midi à lire des livres auxquels manquaient des pages jusqu’à ce que la nuit fût complètement tombée. Parfois, il comptait ses économies, prenait un peu d’argent et sortait. Il se promenait dans les jardins ou allait droit devant lui par les rues, s’intéressant à tout ce qu’il voyait, s’arrêtant à toutes les devantures, même à celles des instruments de chirurgie, ne dînant pas parce que son repas lui était gardé au restaurant et qu’il préférait s’en passer que de rentrer, n’osant lier conversation avec personne. La ville, pour les gens de la campagne, c’est l’endroit où les hommes sont si près les uns des autres qu’ils peuvent vous voler et se perdre aussitôt dans la foule, où l’on ne peut faire sa justice soi-même, où il faut porter plainte auprès de gens aussi incapables que soi de retrouver le coupable.

Il attendait avec impatience de partir pour le régiment. Ce serait trois ans de vacances. Chaque année, au moment des conseils de révision, il s’arrangeait, en faisant ses courses, pour passer devant une mairie. Il s’arrêtait quelques instants et regardait avec admiration et envie les conscrits couverts de cocardes qui chantaient et se battaient comme de jeunes chiens. Et si, plus tard, un jour devint pour lui si bref et si précieux, ce fut un peu à cause de toutes ces années d’attente, années qui précédèrent son départ pour le régiment, années passées à ne désirer que la libération, années de guerre. Il travaillait sans se plaindre, faisant des économies sans songer à quoi elles lui serviraient, sans avarice, parce qu’il sentait confusément, comme l’écolier qui étudie, que plus tard cela lui serait utile.

Lorsqu’il eut dix-huit ans, il commença d’entrevoir une sorte de douceur qui planait au-dessus de la dure existence qu’il menait. C’était les femmes que l’on rencontre le soir, les lumières qui n’appartiennent à personne, le monde chaud où ne retentit jamais un ordre. Il grandissait. Un soir, il se dirigea vers une rue dont il gardait le nom, jadis sans signification, au fond de lui-même et qu’il avait trouvée seul sur un plan. Les tapis des hôtels venaient jusqu’aux portes d’entrée étroites mais de bois verni. Ces mêmes fenêtres, dont il avait entendu dire qu’elles étaient capitonnées, étaient closes. Des rires pourtant, de la musique, résonnaient à ses oreilles. Une femme lui parla. À l’instant où l’on quitte une vie pour entrer dans une autre plus belle, imaginée durant des années, on se sent envahi par une grande timidité. On n’ose encore toucher quoi que ce soit de crainte que, dans le temps du geste, la chose ne s’envole. Ce que l’on croyait n’être qu’un fossé à franchir se change doucement en une vaste plaine à parcourir dont l’horizon, au lieu de vous attendre, s’éloigne à mesure que vous avancez. Il semble pourtant que l’on est sur le point d’entrer, à l’état de veille, dans un rêve, que cela va arriver d’une seconde à l’autre, que ce qui nous en sépare est insignifiant, qu’il suffit simplement d’y pénétrer rapidement avant de se rendormir. Gibelin ne répondit pas. Il sentait qu’il faisait un premier pas. Un fond de prudence le retenait. Mais il se laissait entraîner comme à contrecœur, sans songer qu’aux yeux de cette inconnue il faisait déjà partie de ce faible pourcentage d’hommes neufs que professionnellement elle savait rassurer. À tous moments il en est des rapports quotidiens comme de ceux entre profanes et spécialistes. Le vendeur sait toutes les pensées de l’acheteur. L’électricien que l’on reçoit et qui a aussi travaillé dans d’autres appartements a été reçu de toutes les manières. Elle le conduisit dans une chambre où il y avait des glaces, des tentures, un tapis, mais tout cela pauvre et poussiéreux. Gibelin était ébloui. C’était la première fois qu’il entrait dans une pièce qu’il devinait semblable aux pièces voisines. Jusqu’à présent il n’avait habité que des mansardes ou des greniers tous différents les uns des autres. Il s’imagina sur-le-champ qu’il se réveillait ici à l’abri, qu’il n’avait pas besoin de descendre pour allumer l’immense fourneau du sous-sol, qu’il ne grelottait pas, qu’il attendait le grand jour pour se lever. Une vie nouvelle lui apparaissait. Il marcherait pieds nus sur le tapis élimé. Les mystères du confort passaient naïvement devant ses yeux. C’était l’eau chaude qui coulerait du même robinet que l’eau froide, les boutons sur lesquels il appuierait pour allumer, éteindre, appeler. Dans les livres policiers qu’il lisait, il y avait tant de boutons sur lesquels on appuyait qu’il leur prêtait des vertus magiques. Une pression du doigt suffirait à ouvrir une porte, à faire se dresser devant lui une table mise. Il dormirait jusqu’à ce que, naturellement, il s’éveille. Il se regarderait des pieds à la tête dans la grande glace de l’armoire. Il serait heureux.

Cette vision du bonheur avait duré un instant. Il revit la femme qui l’accompagnait. Ses longs cheveux et ses ongles brillants témoignaient de sa paresse. Elle portait autour du cou une fourrure. Sa robe était de soie alors que ses vêtements, à lui, étaient d’une étoffe sombre sans reflet. En la regardant, tout un monde interlope lui apparaissait, et il devinait que c’était dans ce monde que l’on ne travaillait pas, que l’on photographiait les cartes postales qu’il aimait.

 

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Par la suite, il prit goût à ces escapades. Il ne manquait pas une occasion de côtoyer ces femmes, d’écouter leurs confidences. Chaque mois, il découvrait des soins nouveaux à donner à son corps, si bien que, si son père l’avait revu à ce moment, il ne l’eût point reconnu. Gibelin lui écrivait pourtant toujours gentiment, omettant seulement de parler de ses fugues, mais à chaque fois avec quelque chose de moins sincère, au point que s’en rendant un jour compte il décida de ne pas écrire de nouvelles lettres avant de relire les copies qu’il avait conservées pour en imiter le ton.

Et tout en travaillant, il rêvait de cette vie facile. Le soir, quand il regagnait sa mansarde, il se déshabillait le plus vite qu’il pouvait, se couchait et, bien qu’il fût exténué, songeait à ce monde qu’il avait entrevu. Il aspirait à devenir aussi malin qu’un Parisien, à plaisanter avec ces filles, à paraître à son aise auprès d’elles. Il imaginait alors tout ce que la prochaine fois il leur dirait. Il ne désirait plus que d’obtenir une place dans un hôtel ou un café qu’elles fréquentaient. Quelques mois après, il quittait le restaurant du passage des Panoramas pour entrer comme valet de chambre du dernier étage d’un petit hôtel de la rue Fontaine. Puis la guerre éclata.

 

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Blessé en août 1915, il fut réformé trois mois après. Successivement, il fut garçon dans un établissement de bains, tourneur, boulanger, cordonnier. Il n’y avait pas d’hommes. Le hasard fit qu’un jour il devint coupeur chez Bertal, tailleur établi boulevard Bonne-Nouvelle. Ce fut un parent permissionnaire qui le mit au courant ; le patron était au front. Sa femme dirigeait le magasin. Des uniformes de toutes les nations étaient exposés à la devanture. Les gravures de modes ne représentaient que des officiers à cheval, ou accoudés sur un canon, ou suivant les péripéties d’une bataille avec des jumelles. Un matin on apprit que Bertal était tué. Un an plus tard, Gibelin se mariait avec Mme Bertal et prenait la direction du magasin. Quelques mois lui suffirent pour qu’il se rendît compte que dorénavant il était maître de sa destinée. Ses débuts difficiles avaient fait de lui un homme qu’aucun effort ne rebutait, qui était familier avec ses ouvriers, qui savait exactement les appointements et les gratifications qu’il fallait leur donner. Mais la fréquentation des filles, le danger et l’oisiveté de la guerre lui avaient donné un certain goût de l’excès qu’il ne tarda pas à manifester. Dès que la mauvaise impression causée par son mariage sur la famille de sa femme se fut dissipée, il changea l’enseigne du magasin pour une autre où figurait ce seul mot : « Gib. » Il aurait voulu que le diminutif de son nom devînt synonyme de complet-veston, qu’il passât dans la langue courante comme le « Kooh-i-noor », le « Gillette », le « Borsalino », que dans la conversation les hommes remarquassent : « Je porte un “Gib” et je n’ai qu’à m’en louer. » L’assurance lui venait. Il avait de l’initiative et le goût de la réclame. Comme il avait exercé tous les métiers, il créa un rayon de tenues de travail. La première année, il fit apposer au-dessus de son magasin un immense calicot qui empiétait sur les immeubles voisins. Les passants y lisaient : « Ici, pas de succursale. À tout acheteur d’un complet, un pantalon gratis. » Gratis était un de ses mots favoris. Ce qu’il désirait, c’était de trouver une phrase que tout le monde répéterait dans les circonstances les plus diverses, comme celles de la guerre : « N’allez pas là-bas » ou « Tue-le », et dans laquelle le mot « Gib » figurerait. Il en inventa quelques-unes : « C’est mon Gib », « T’as pas un Gib », « Et ton Gib ? » Mais, malgré ses efforts, leur renommée ne dépassa pas son entourage. Il rageait de n’avoir pas trouvé le premier : « Oui, mais Gib habille mieux. » Il ne s’entêta pas. Au bout d’un mois, ce moyen d’atteindre le public lui apparut ridicule. Il créa alors une annexe pour femmes et eut l’idée de faire défiler devant sa clientèle modeste des mannequins qu’il recrutait lui-même dans les bars du quartier. Dans tous les journaux, il fit passer un écho ainsi conçu : « À l’instar des grandes maisons de couture de la rue de la Paix, Gib, le célèbre maître tailleur du boulevard Bonne-Nouvelle, s’est assuré le concours de douze mannequins. Notre clientèle pourra ainsi juger de l’élégance de nos modèles dont les prix défient toute concurrence. Entrée libre. » Puis il se présenta chez le général Joffre pour lui offrir gratuitement un uniforme et lui demander l’autorisation de s’honorer d’être son fournisseur sur ses prospectus. Il ne fut pas reçu. En désespoir de cause, il interrogeait discrètement tous ses clients avec l’espoir que l’un d’eux fût ministre et se rendait au domicile des grands acteurs. L’un d’eux, finalement, lui donna pour deux mille francs sa photographie sur laquelle il avait écrit : « Gib m’habille si bien que je dors avec mon Gib. » Il exposa cette photographie à sa devanture, qu’il renouvelait chaque mois. Il s’adressait, pour ses mannequins de cire, au fournisseur du musée Grévin. Un maître étalagiste, lié par contrat à un grand magasin de nouveautés, la lui faisait en cachette. C’était, selon les saisons, le hall d’un hôtel, une jetée, un salon, un chalet de montagne, ce qui l’obligeait d’exposer, en même temps que ses vêtements, des fauteuils, des filets de pêche, des alpenstocks, des ombrelles qu’il n’avait pas le droit de vendre. Pour utiliser toute la place disponible, il fit parqueter et lambrisser la cave. Elle servit alors de salon d’essayage. Il supprima le rideau de fer qui, la nuit, masquait sa devanture et le fit remplacer par une grille à hauteur d’homme. Jusqu’à l’aube, le magasin désert était illuminé. Les jours de brouillard, une rampe d’ampoules rouges éclairait la façade. Gibelin ne se lassait point. Il cherchait tous les moyens d’attirer l’attention. Dans une agence de la rue de Provence, il loua deux hommes-sandwiches qu’il s’amusait à suivre. Il fit distribuer des prospectus et, le premier eut l’idée de faire imprimer au verso un plan de Paris pour qu’on les conservât. Rien n’arrêtait son activité. Il loua le premier étage qu’il fit peindre en rouge comme le rez-de-chaussée afin que le passant jugeât de l’importance de la maison « Gib ». Une photographie de l’immeuble et des employés de Gibelin fut tirée à dix mille exemplaires et chacun d’eux envoyé à des particuliers dont il avait relevé l’adresse dans le Bottin. En 1921, il louait le deuxième étage et obtenait du propriétaire et de la préfecture de police l’autorisation d’installer sur le toit une réclame lumineuse. Il se rendit dans différentes entreprises de publicité et finit par arrêter son choix sur l’enseigne suivante : Gib, écrit comme à la main en lettres de deux mètres de haut et dont le paraphe, dirigé vers le sol et finissant ainsi qu’une flèche, désignerait l’emplacement des magasins. Le premier jour où elle illumina le toit au point d’obliger les habitants des chambres de bonne à fermer leurs volets, il sortit sur le trottoir opposé. On apercevait, dans les vitrines des étages, des acheteurs, des vendeurs qui allaient et venaient. La rampe rouge était éclairée. Les passants s’arrêtaient à chaque instant. Par les soupiraux, ils regardaient les ouvriers, assis à la turque, sur de vastes tables, travailler dans le sous-sol sans lever la tête. Derrière les vitres dépolies qui, aux étages, masquaient la cage de l’ascenseur, une ombre montait et descendait tour à tour. Gibelin pensa alors à fonder des succursales. Des affiches représentant un vieillard, un homme et un enfant impeccablement vêtus furent collées dans Paris et la banlieue. Une camionnette, sur les panneaux de laquelle était fixée la reproduction émaillée de cette affiche, livrait à domicile les commandes. Ayant remarqué que les femmes en faisant leurs achats n’aiment pas à se rencontrer avec les hommes, il fit construire une deuxième entrée dans le couloir de l’immeuble, à l’endroit où se trouvait la loge de la concierge. Des mosaïques où « Gib » revenait aussi souvent que le bouquet d’une tapisserie cachèrent la vieillesse des murs. Un film où l’on voyait un vagabond entrer dans ses magasins, être reçu avec politesse, être mesuré et en sortir vêtu comme un prince passa à l’entracte dans tous les cinémas.

 

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— Et madame Gibelin, ne vous accompagne-t-elle pas ? demanda Geneviève.

— Mais non, jeune madame. Ne savez-vous pas que notre magasin reste ouvert tous les soirs jusqu’à minuit ? Il faut que ma femme ou moi soit là.

— On voit bien que tu n’as jamais eu personne sous tes ordres, à part moi, fit Blutel, sans quoi tu eusses su qu’une maison de commerce sans maître, c’est une…

Il dut s’interrompre pour chercher une comparaison.

— C’est une quoi ?

— C’est une ruche sans la reine des abeilles.

Le mot ruche lui était venu tout d’un coup à l’esprit. Il avait senti que les abeilles comme le pain, les arbres, l’eau, comme toutes les choses simples, donneraient à ce qu’il dirait l’apparence d’un proverbe.

— Mais ce n’est pas un proverbe, ce que tu dis là, répliqua Geneviève.

— Tu crois donc que tu les connais tous ?

Gibelin s’était assis. Les gens qui vivent dans une spécialité sont entourés d’un air de dimanche quand ils en sortent pour quelques heures. Leurs gestes ont quelque chose d’inachevé. Ils paraissent attendre un événement. L’ordre qu’ils se sont donné de ne pas parler de leurs affaires est encore sur leurs lèvres. On devine que le commerce continue sans eux parce qu’ils ont donné, avant de partir, les dernières instructions. On craint qu’ils ne se souviennent tout d’un coup d’un oubli.

— Vous avez donc des clients nocturnes ? demanda Mme Berville.

— Naturellement. C’est souvent au moment où les gens ne songent pas à acheter qu’ils achètent. Mettez-vous à leur place. Ils se promènent. Ils ont toute la soirée devant eux. Ils voient du monde dans un magasin. Ils lisent : « Entrée libre. » Ils entrent. Ensuite, c’est notre affaire.

Gibelin savait se mettre à la place de tout le monde. Il usait de ce moyen en toutes occasions pour connaître les pensées de ses amis ou de ses clients et en faisait la clef de toutes les réussites. Pour lui, un homme qui ne savait pas se mettre à la place d’un autre n’avait aucune chance dans la vie. Il répétait souvent : « Ce n’est pas si facile que cela de se mettre à la place de quelqu’un », alors qu’en réalité il n’éprouvait aucune difficulté à le faire.

Maxime, Blutel et Demongeot formaient un groupe. De temps en temps, Geneviève jetait un coup d’œil sur eux. Soudain, quittant Mme Berville et Gibelin, elle s’approcha de son ami, le tira un peu à l’écart et lui dit à voix basse :

— Tu devrais parler à Gibelin pour Maxime.

Blutel se retourna. Il craignait que Maxime n’eût entendu sa maîtresse. Ses sens n’avaient aucune exactitude. Il ne devinait pas jusqu’où la voix de Geneviève avait été.

— Parle plus bas.

— Vas-y tout de suite.

— Mais comment faut-il lui dire ?

— Je n’en sais rien. Tu es un homme. Tu dois savoir.

— Donne-moi une idée au moins.

Geneviève regarda Demongeot, lui sourit et ajouta en se tournant vers Blutel, mais à haute voix cette fois pour être entendue de tous :

— Les hommes d’aujourd’hui, il faut que ce soit les femmes qui les dirigent. Dès qu’il se passe quelque chose d’imprévu, tu es perdu, André, tu ne sais plus que faire.

Geneviève avait la manie de parler ainsi à son ami, en s’adressant aux gens qui pouvaient se trouver autour d’eux. Dans la rue, dans les tramways, sous le couvert de la conversation, elle faisait à chaque instant des allusions sur la lenteur des moyens de communication, sur la goujaterie de certains, sur tout ce qu’elle sentait de commun entre ses réflexions et celles d’autrui, et cela sans regarder ses voisins, mais en leur souriant simplement une fois avant de les perdre de vue, ce qui avait le don d’exaspérer Blutel.

Geneviève aimait à intervenir pour défendre un jeune homme. Elle y apportait une flamme, un désintéressement qu’elle tenait d’autant plus à affirmer qu’elle sentait qu’une attitude plus timide pouvait trahir une sympathie que seul le but de rendre service n’eût pas provoquée. Il lui semblait que plus elle mettait d’ardeur à soutenir son protégé, moins on pouvait la soupçonner d’avoir quelque sentiment pour lui. Mais parfois il arrivait qu’elle dépassait la mesure et que son zèle, par trop bruyant pour être sincère, éveillait l’attention de Blutel qui lui prêtait alors des sentiments qu’elle n’avait pas pour le jeune homme dont elle prenait la défense.

— N’est-ce pas, messieurs, que mon idée est bonne ?

— Quelle idée ?

— De rester ouvert jusqu’à minuit. D’ailleurs, ce n’est pas commode. Le roulement du repos hebdomadaire a été long à établir. L’employé qui part à minuit ne considère pas que son repos commence le lendemain matin. J’ai eu des histoires avec le syndicat. Mais j’ai tenu bon. Ce système double presque mon chiffre d’affaires.

— C’est l’essentiel, observa Demongeot.

Maxime voulut placer un mot :

— Vous avez raison de rester ouvert jusqu’à minuit. Dans une entreprise comme la vôtre, il ne faut pas craindre d’innover.

Mme Berville approuva. Elle avait pensé cela, mais n’avait pas osé le dire parce qu’elle n’était pas sûre que le verbe innover était français.

— Attends qu’il soit seul, fit Geneviève à Blutel qui venait enfin d’accepter de parler de Maxime à Gibelin.

Justement à ce moment Gibelin se leva et, s’approchant de la cheminée, se regarda dans la glace. Blutel le rejoignit, lui offrit un cigare. Geneviève l’observait à la dérobée. Soudain, elle qui jusqu’à présent avait tout fait pour que ce fût son ami qui parlât, elle se dirigea vers lui. Brusquement un revirement s’était effectué en elle. Maintenant elle voulait montrer à Blutel qu’une femme, grâce à sa beauté, obtient plus facilement quelque chose d’un homme qu’un autre homme.

— Monsieur Gibelin, j’ai à vous parler. Avez-vous une minute d’attention à m’accorder ?

Geneviève avait prononcé ces mots le plus rapidement qu’elle avait pu tant elle avait craint que son ami ne la devançât. Ses désirs subits étaient si violents qu’elle eût pleuré de dépit si Blutel avait parlé avant elle. Mais lui, trop content d’échapper à ce qu’il appelait en soi une corvée, s’était tu. Il éprouvait un sentiment de fierté à la vue de Gibelin aux petits soins pour sa maîtresse et de soulagement à la pensée qu’il pourrait toujours la désapprouver si les choses ne s’arrangeaient pas.

— Vous êtes notre grand ami, monsieur Gibelin, et vous allez devenir notre sauveur.

— Tiens, tiens, fit Gibelin qui, peu habitué à se défendre en dehors de ses affaires, ne pensait pas qu’on pût lui demander un service.

— Vous avez remarqué le jeune homme blond qui est ici. Ne vous retournez pas, monsieur Gibelin. Il nous regarde justement.

Maxime au contraire leur tournait le dos. Geneviève avait menti pour que la conversation eût tout de suite un ton confidentiel et pour donner à Gibelin l’impression qu’il trempait dans un petit complot, ce qui le ravissait car il eût aimé à être mêlé à des intrigues, à jouer un rôle d’homme de confiance, car à force d’être directeur, de n’avoir jamais de rapports avec des chefs, il recherchait dans ses loisirs le sentiment agréable qui lui manquait, d’être estimé par un supérieur. Il avait de l’admiration pour les invités qu’il rencontrait chez Blutel, pour Mme Berville en particulier, et était heureux lorsqu’on paraissait oublier qu’il était directeur d’une importante maison d’habillement. Il parlait peu, restait effacé, cherchait à se donner l’illusion qu’il était reçu pour lui-même. Aussi Geneviève, en le prenant à part, l’avait-elle profondément flatté.

— Oui, oui, je vois qui vous voulez dire.

— C’est un ami de jeunesse d’André.

— Ah ! ah !

— Il a fait des bêtises. Maintenant, il les regrette et voudrait se créer une situation. Il y aurait peut-être chez vous quelque chose pour lui.

Gibelin cacha la désillusion que cette demande lui causait. Selon lui, celle-ci n’eût dû être faite que lorsqu’il se trouvait dans son bureau. De même que les docteurs n’aiment point qu’on leur pose, en dehors des heures de consultation, des questions sur les maladies, cela parce qu’il leur paraît humiliant d’être exclusivement des docteurs, de même Gibelin se sentait froissé quand, à une soirée par exemple, on lui parlait de quelque chose qui pût se rattacher à ses occupations du jour. Il jugeait de la délicatesse de ses amis au silence qu’ils gardaient sur sa profession. Cette fois, pourtant, parce que la demande venait d’une personne qu’il estimait beaucoup, il se fit violence :

— Mais sans doute. Il faudra que nous en reparlions un matin, à mon bureau. Dites-lui donc de venir me voir.

— Voulez-vous que je l’appelle ?

— Oh ! ce n’est pas la peine.

— Mais si, vous pourrez déjà vous faire une opinion sur lui. Monsieur Maxime, venez donc parmi nous.

Le jeune homme s’approcha. Il avait déjà deviné, depuis une minute, que l’on parlait de lui. À cause de cela, il avait failli, lorsque Geneviève l’avait appelé, faire semblant de ne pas entendre. Gibelin l’examina des pieds à la tête. À ce moment deux nouveaux invités firent leur entrée dans le salon. Geneviève, avant d’aller à leur rencontre, montra à Gibelin la partie de son visage comprenant une joue et le menton et dit à voix basse : « Elle a ça qui n’est pas joli. » Puis, elle avança vers eux. C’étaient Marcel Collet et sa femme Thérèse.

La mode allait être aux parements argentés ou dorés et aux godets. Prévenue par on ne sait qui, Mme Collet en portait déjà. Gibelin regarda sa robe en connaisseur. Quand un ami lui demandait si l’étoffe de son complet était de bonne qualité, si la façon en était soignée, il tâtait le drap, examinait la boutonnière, et à la façon dont le revers était piqué lui répondait oui ou non. Thérèse, née Sauveur, était la fille d’un fonctionnaire de la Ville de Paris, dont le bureau, bien qu’il dirigeât un service, se trouvait sous les combles de l’Hôtel de Ville et donnait sur la Seine que l’on ne pouvait pourtant apercevoir à cause d’un rebord de plusieurs mètres. M. Sauveur était un homme étrange qui, depuis la mort de sa femme qu’il avait adorée, ne parlait plus, se nourrissait à peine et dormait deux ou trois heures par nuit. Il ne se passait pas de jour qu’il ne rencontrât une femme en qui il croyait reconnaître celle qu’il avait aimée. Il l’arrêtait, lui demandait si elle n’était pas Mme Sauveur, puis s’éloignait non sans se retourner plusieurs fois, le visage attentif, les yeux calmes. La nuit, il parlait seul, s’amusant à imiter les voix de toutes les personnes qu’il connaissait, ou bien, durant des heures, il regardait la plus grande photographie de sa femme qu’il plaçait dans tous les sens, parfois la tête en bas. Il avait délaissé sa fille. Celle-ci avait grandi toute seule. D’avoir vécu d’abord près de parents qui s’aimaient tellement qu’ils ne s’étaient jamais occupés d’elle, puis au côté d’un homme à demi fou, n’avait pourtant pas développé sa sensibilité. Elle n’avait, durant toute sa jeunesse, désiré qu’une chose, se marier pour sortir de cet enfer. Elle avait fait à chaque instant ce raisonnement : « Après une enfance comme la mienne, j’ai bien le droit d’être heureuse. » À l’armistice, elle avait été folle de joie. Les hommes ne mourraient plus. Tous ceux qu’elle rencontrait vivraient. Et celui qu’elle aimait sans le connaître, que son âme sentimentale plaçait au milieu de tous, dont le caractère compléterait exactement le sien, qu’elle voulait faible parce qu’elle était volontaire et pour que théoriquement elle fût heureuse, ne serait pas tué. Elle fit sa connaissance en 1921. Tous deux se marièrent quelques mois après. Elle était heureuse. Elle ouvrait constamment son sac à main, comme les soldats leur portefeuille, mettait des pièces de monnaie dans la poche du milieu, de daim blanc à cause d’une coutume née au temps où il y avait des louis, se regardait dans la glace, arrangeait sa coiffure avec un peigne polonais, qui se fermait comme un canif, que son mari avait rapporté de Varsovie où il s’était rendu pour convoyer un train de prisonniers. Dernièrement, elle venait de retenir, par l’intermédiaire de son père, un petit appartement dans un immeuble en construction de la Ville de Paris. Il serait prêt pour le terme d’octobre. Pour le moment, elle vivait avec son mari dans la chambre d’hôtel que ce dernier avait occupée avant qu’il se mariât. Elle avait apporté une lampe à alcool, tendu des ficelles pour faire sécher du linge, fait livrer un petit buffet où elle rangeait le beurre, les œufs, le lait, les bols et qu’elle dissimulait à l’aide d’une étoffe de batik. Le pot de fleurs qu’elle avait posé sur le rebord de la fenêtre, elle l’arrosait en s’y reprenant à plusieurs fois pour que l’eau eût le temps d’être bue et ne tombât pas sur la tête des passants. Un paravent cachait la table de toilette. Quand on venait la voir, elle disait : « Ne faites pas attention à notre vie de bohème. » Elle souffrait dans cette chambre d’hôtel de sentir que celle-ci avait été louée pour un homme seul, que le propriétaire ne devait pas être content qu’elle fît le petit déjeuner et le dîner. Elle n’avait qu’un désir : posséder un appartement. Avant qu’elle eût obtenu celui de la Ville de Paris, la crise du logement lui était apparue comme une des plus graves conséquences de la guerre. Depuis, à l’idée que dans quelques mois elle serait enfin chez elle, elle ne parvenait plus à s’endormir. Dans le jour, il ne se passait pas une heure qu’elle ne songeât à cet appartement pour le loyer duquel son mari devrait sacrifier la moitié de ses appointements. Elle se voyait déjà faire le thé, recevoir des amis, des jeunes ménages. Elle connaissait déjà tous les prix des meubles, des tapis, avait l’adresse d’une fabrique. La liste de ce qu’elle achèterait était faite : un lit-divan, une bibliothèque de coin, des papiers-tentures imitant la toile de Jouy, un lustre de six bougies, chacune surmontée d’une petite ampoule électrique en guise de flamme, une salle à manger rustique.

Assise dans le salon du docteur Blutel, elle ne cessait de regarder autour d’elle, portant son attention principalement sur la manière dont étaient cloué le tapis, accrochés les tableaux, disposés les fauteuils, cela sans envie, cet intérieur lui apparaissant trop vieux jeu.

Elle était entièrement dévouée à son mari et ne vivait que pour lui. Le matin, quand il dormait, elle se levait doucement, mettait déjà de l’ordre et ressentait une légère émotion à la vue de ses vêtements posés sur les chaises. Le soir, cependant que son mari, pianiste dans un grand cinéma, était absent, il lui arrivait de déplier ses chemises. Soudain, il lui apparaissait qu’elle vivait avec un homme et, bien qu’elle fût mariée depuis plusieurs années, elle ressentait alors une impression aussi forte que si cela avait été la première fois qu’elle se trouvait dans la chambre d’un garçon. Pour faire durer cette impression, elle quittait brusquement ses occupations et, haletante, mettait ses mains dans les poches d’un veston de son mari, touchait ses cols, ses cravates, son chapeau haut de forme, s’asseyait sur le bras d’un fauteuil pour se donner l’illusion d’être sur ses genoux, déboutonnait avec impatience son corsage comme si c’eût été lui qui l’eût fait.

Une demi-heure avant qu’il arrivât, elle se revêtait entièrement, se recoiffait, se poudrait, cela pour qu’il la déshabillât comme si elle était rentrée avec lui. D’autres fois, elle se couchait, faisait semblant de dormir, ce à quoi elle apportait un tel naturel qu’il eût été impossible de supposer qu’elle était éveillée. Elle ronchonnait, ouvrait les yeux, prononçait même des paroles sans suite et finalement s’asseyait brusquement sur le lit en feignant d’avoir seulement repris conscience à cette dernière seconde. Pourtant, elle était très franche. Ce n’était que le plaisir qu’elle éprouvait en simulant un réveil qui était la cause de ces petites comédies.

Elle se faisait violence pour que rien, dans l’intimité avec un homme, ne la choquât. « La vraie femme, disait-elle, ne trouve rien de laid chez l’homme. Aucune maladie ne doit lui inspirer de dégoût chez celui qu’elle aime. » Elle eût été offensée qu’il se cachât pour faire sa toilette. Elle voulait que son mari et elle ne formassent qu’un seul être, qu’il n’y eût rien de caché entre eux. C’était une joie pour elle de connaître d’un homme les petitesses que d’autres ignoraient. Elle les désirait plus nombreuses encore qu’elles ne l’étaient en réalité. Elle aimait à les lui rappeler devant du monde par des mots sous-entendus. C’était à ses yeux la preuve qu’il était bien à elle. Comme la plupart des femmes, elle avait aussi une âme d’infirmière. On devinait qu’elle n’eût pas eu besoin de s’accoutumer à vivre parmi les malades pour les soigner. À n’importe quel moment, elle eût assisté à une opération sans éprouver le moindre sentiment d’horreur. Les infirmités de naissance ne lui causaient aucune frayeur. Elle était toute proche de la chair.

Quand son mari regardait distraitement une passante, elle lui demandait sèchement : « Cette femme t’intéresse-t-elle ? » Elle était très jalouse. Souvent elle lui disait qu’elle eût donné « je ne sais quoi » pour le suivre sans qu’il s’en doutât. « On rirait alors. Je suis tellement sûre que tu te retournes pour regarder les femmes. » Elle lui posait sans cesse des questions, lui interdisait de prendre le métro parce que l’intimité y est plus grande que dans les tramways, que, dans des chansons populaires, des jeunes gens y avaient fait connaissance. Quand elle était seule dans la chambre, elle fouillait partout, glissait une épingle entre la glace de la cheminée et le mur, regardait derrière les tableaux, sous les tapis, sur l’armoire, entre toutes les pages des livres, dépliait les vieux journaux pour y découvrir, écrite dans une marge, une adresse. Quand elle trouvait un mot écrit machinalement au crayon, elle voyait à sa présence les raisons les plus diverses. Chaque lettre était la première d’un autre mot. L’ensemble devait former une phrase, une adresse, un nom, que son mari craignait d’oublier. Alors, elle ne disait rien. Elle le guettait, attendant en vain qu’il cherchât ce journal. Parfois, durant des heures, elle fouillait ainsi dans la chambre, s’arrêtant pour réfléchir à tous les endroits possibles où il eût pu cacher une photographie, apportant à ses recherches une attention, une patience et un soin inouïs, ne se lassant jamais, au point que si elle avait découvert quelque chose elle eût été à la fois heureuse et bouleversée : heureuse parce que ses doutes étaient confirmés, qu’elle allait pouvoir prendre son mari de haut, le mépriser, bouleversée parce que la supposition qu’il eût seulement pu causer avec une autre femme lui était intolérable.

Elle devinait toutes ses pensées. Lorsque, sans le savoir, elle l’entendait s’entretenir avec quelqu’un, elle devinait au ton de sa voix s’il parlait à un homme ou à une femme. Elle voulait qu’il fût distant et hautain, qu’il montrât à tout le monde qu’il l’aimait, qu’il parlât tout de suite d’elle. Quand il rentrait, elle lui demandait aussitôt son portefeuille, tâtait ses vêtements, prenait chaque fois la sparterie pour des lettres dissimulées dans la doublure. Si ses papiers d’identité n’étaient plus à la même place, elle l’accusait d’avoir retiré une lettre à la poste restante, d’avoir montré à quelqu’un sa photographie. Elle exigeait qu’il lui rendît, à cinquante centimes près, compte de l’emploi de son argent de poche. Elle connaissait le nom, la manière de vivre des vingt-quatre musiciens de l’orchestre où jouait son mari. Elle voulait qu’il voyageât debout sur la plate-forme des autobus. Elle savait l’adresse et la profession de son ancienne maîtresse et le menaçait toujours, sans qu’il sût pourquoi, d’aller la voir. À minuit un quart, il fallait qu’il fût rentré. Elle avait la science du détail. Sur une pochette déplacée, elle bâtissait toute une histoire. Elle surveillait ses cheveux, ses manchettes. Après plusieurs heures d’absence, il fallait que rien de sa toilette n’eût changé. Elle l’observait même durant son sommeil avec l’espoir qu’il parlerait en rêvant. Quand un camarade venait le voir, elle l’épiait avec méchanceté, tant elle était certaine qu’il savait sur son mari plus de choses qu’elle, qu’il venait pour une raison qu’on lui cachait. S’absentait-il soit pour chercher des cigarettes, soit à cause de ce besoin qu’ont les hommes de laisser leur femme seule avec leurs amis, elle questionnait le camarade, tâchait d’apprendre des choses que son mari ne lui avait pas racontées. L’ami parti, elle disait : « Tu ne m’avais pas dit qu’à l’entracte tu allais au bar du cinéma. » Parfois, dans les moments de silence, justement comme s’il pensait à une femme entrevue, elle lui demandait brusquement : « À quoi penses-tu ? » Il répondait : « À toi. » Elle se fâchait alors, ajoutait que ce n’était pas vrai, certaine en effet qu’il mentait, que, puisqu’il ne le lui disait pas, c’était qu’il avait quelque chose à cacher et se mettait en colère. Elle tenait à ce qu’il la mît au courant des plus petits détails de sa vie. Elle eût aimé par exemple qu’il lui dît : « Pour gagner l’orchestre, il y avait tant de monde que je n’ai pu passer tout de suite. Une femme était à ma droite. Elle m’a regardé. » C’était cela qu’elle ne pouvait admettre, qu’il regardât une femme une seconde au moment où justement celle-ci le regardait. Elle lui défendait de se mettre à la fenêtre, de sortir le matin en même temps que le couple voisin, d’aller chez un coiffeur à la fois pour hommes et dames. Quand elle voyait sur une enveloppe une addition, elle voulait savoir ce qu’elle signifiait. Elle était si soupçonneuse que souvent, lorsqu’il rentrait le soir à l’heure habituelle, elle lui demandait machinalement : « Comment se fait-il que tu rentres si tard ? » Puis, s’apercevant qu’il était juste minuit un quart et craignant qu’il ne se fâchât, elle parlait aussitôt d’autre chose. Elle croyait toujours qu’il mentait. À peine avait-il répondu à une de ses questions qu’elle ne manquait jamais de dire : « Tu me dis cela, mais je ne suis pas obligée de te croire. »

Pourtant, elle avait parfois des élans de tendresse. Elle se serrait alors contre lui et, presque sur le point de pleurer, le suppliait de lui jurer qu’il ne la trompait pas, qu’il l’aimait plus que tout au monde. Il le jurait. Elle le regardait avec amour, les yeux mouillés, se serrait plus encore contre lui, et balbutiait d’une voix tremblante : « Ne m’en veux pas, je t’aime tellement. J’ai tellement peur de te perdre. Je suis à toi, tellement à toi que je mourrais si j’apprenais quelque chose. » Elle s’interrompait soudain pour sangloter. Ce qu’il y avait d’autoritaire en elle avait disparu. Elle ne voyait plus en son mari qu’un maître et un protecteur. Elle devenait docile. Tout ce qu’il eût pu lui ordonner, elle l’eût accepté avec joie.

Marcel Collet supportait cette tyrannie. C’était un homme très soigneux et méticuleux. Ses jours de repos, il les passait à faire sa chambre à fond. Il déplaçait l’armoire pour balayer partout, préparait souvent lui-même le déjeuner, cousait ses boutons. Ensuite, lorsque tout était en ordre, il s’asseyait devant la table et entreprenait de classer ses partitions, ce qui n’en finissait plus car il changeait, pour le plaisir de manipuler sa musique, l’ordre alphabétique qui d’abord lui avait tant plu à cause de cet air encyclopédique que donnait le voisinage d’une valse et d’une sonate pour l’ordre des genres qui lui apparaissait subitement plus sérieux. Ou bien, il triait toutes les lettres qu’il avait reçues depuis des années et s’efforçait de déchiffrer le timbre de la poste afin de les mettre dans leur ordre chronologique. Il ne laissait rien au hasard. Que les trains partissent avec du retard le mettait en colère. Il souffrait de sortir sans avoir auparavant retourné ses poches pour en chasser les brins de tabac. Il apportait autant de soin à ne trahir aucune de ses pensées qu’il en eût mis à dissimuler une liaison. Chaque soir il rentrait à l’heure, se préparait de bonne grâce à l’interrogatoire de Thérèse. Son plaisir était d’exciter la jalousie de sa femme sans paraître la remarquer, cela par des attitudes, mais jamais par un acte coupable qui eût amené des scènes par trop violentes. Il était flatté d’être le sujet d’une telle surveillance. Le dialogue suivant s’établissait souvent entre Thérèse et lui :

— Tu n’as regardé aucune femme ?

— Comment veux-tu que je regarde une femme en jouant du piano ?

— Entre les morceaux.

— Tu sais bien qu’il fait nuit dans un cinéma.

— Et aux entractes ?

— Comme tu es soupçonneuse ! Tu sais bien que je ne regarde jamais les femmes.

— Tu me dis cela ?

— Ou alors il faut que l’une d’elles se trouve devant moi. Je suis bien obligé à ce moment de la voir.

— Tu la regardes donc ?

— Je ne peux pas faire autrement, sans quoi on se heurterait.

— Tu les regardes et elles te regardent ?

— Naturellement. Elles sont dans mon cas.

Thérèse se fâchait alors. C’était ce que Marcel Collet avait cherché. Il la laissait se répandre en paroles violentes. Parfois, lorsqu’il était de bonne humeur, il la calmait. Mais d’habitude, il profitait de la colère qu’il avait provoquée pour s’apitoyer sur son sort, se plaindre amèrement de n’être pas aimé ni compris. Il faisait partie de la fameuse classe 11, celle qui venait de finir ses trois ans de service lorsque la guerre éclata. D’avoir perdu les sept plus belles années de sa vie, de n’être pas devenu le virtuose que dans sa jeunesse il rêva d’être, de boiter légèrement car, blessé à une jambe pendant la guerre, il s’appuyait depuis instinctivement sur l’autre, laquelle, à cause de cela, avait forci avec le temps, l’avaient aigri. Aux moments d’abattement, il se rendait compte que jamais il n’arriverait à une situation plus haute que celle de chef d’orchestre dans un cinéma et il rageait intérieurement à la pensée que, s’il apprenait à l’instant qu’il était justement nommé chef d’orchestre, il ne se tiendrait plus de joie et oublierait ses rancœurs.

« Je ne suis pourtant pas si malheureux quand je pense à tout ce que j’ai enduré. » Il regardait alors en arrière. Il se voyait terré au milieu d’une nuit glacée, si sale, si découragé, souffrant tellement du froid, de la fatigue que l’ivresse ne pouvait que l’entourer d’un ballon de brouillard au milieu duquel il se sentait lourd et prêt à rouler avec lui vers quelque gouffre. Mais au matin, avant l’aube que la peur lui faisait pourtant découvrir, comme son imagination volait ! Un jour viendrait où, de nouveau, il serait libre, où il aurait sa chambre à lui, sa liberté à lui, et non celle trop vaste des choses et de l’armée pour qu’il pût la percevoir. Il s’éveillerait le matin dans un lit ensoleillé. Il lui semblait que jamais plus il ne transpirerait, que jamais plus il n’aurait froid, que jamais plus il ne serait pressé. Le soldat chagrin qui prétendait qu’il n’y avait pas une grande différence entre la vie civile et la vie militaire lui était odieux. Dans les déplacements, il marchait la tête basse, songeant à la femme idéale qui serait sa compagne. Quand le régiment cantonnait dans un village à demi détruit, il allait de chambre en chambre abandonnée. Le papier moisi des murs, les cheminées sculptées dans les pièces vides, une étagère qui n’avait d’autre raison d’être que de supporter un vase le troublaient profondément. Il eût été libre qu’il eût choisi la chambre la plus lointaine, où restaient le plus de signes d’une existence paisible et qu’il l’eût habitée toujours, sûr de vivre et heureux.

Lorsque, au début de 1919, il apprit qu’il serait démobilisé six semaines après, il ne vécut plus. Les journées lui semblaient interminables. Il comptait les heures, les minutes. Il ne dormait presque pas et quand il s’éveillait brusquement, à cause de la pensée d’être libre, si forte dans son cerveau qu’elle le frappait à chaque instant au cours de son sommeil, il regardait sa montre en craignant qu’il ne fût pas encore minuit, que malgré le mal qu’il avait eu à s’assoupir la journée de la veille ne fût pas encore achevée. Il soignait son corps. Il redoutait, plus encore que durant la guerre, qu’il ne se transformât. Durant six semaines, il aurait voulu ne pas vieillir d’un jour. La liberté, comme il craignait qu’elle ne devînt autre dans les derniers jours ! Elle se présentait à son esprit à la merci de simples mesures de police. Lisait-il qu’un arrêté préfectoral modifiait la circulation dans Paris, que la gare de l’Est allait être agrandie, qu’il souffrait de n’être pas témoin de ces changements.

Le clairon matinal le délivrait de ses nuits pleines d’insomnies. C’était le seul moment qui passait vite, celui où il restait couché au lieu de se lever. De souhaiter que le temps avançât lentement le reposait des heures interminables du jour et de la nuit. Parfois, il sentait qu’il se fût alors rendormi, et de ne pouvoir le faire le mettait de mauvaise humeur, et le joug de l’armée, de peser ainsi sur ses désirs les plus intimes, lui semblait de plus en plus lourd. Jusqu’à la soupe de dix heures et demie, de nombreuses occupations qui avaient une légère parenté avec celles de la vie libre le distrayaient. Mais ensuite, c’était l’après-midi sans fin. Il craignait continuellement de manquer de respect à un supérieur, de passer en conseil de guerre, d’être condamné à cinq ans de bagne, ce qui même lui apparaissait plus vraisemblable que d’être libéré. Aussi était-il obéissant. Il arrivait pourtant, et cela sans qu’il s’expliquât pourquoi, que tout à coup deux jours passaient avec rapidité. Puis de nouveau, le temps lui semblait ne jamais devoir s’écouler. Lorsqu’il voyait un attroupement dans la rue, il appréhendait d’apprendre que l’Allemagne n’eût décidé de recommencer la guerre, ou refusé de signer le traité de paix. Des rires le rassuraient. À chaque instant, il se revoyait comme il avait été quinze jours auparavant. Ces deux semaines s’étaient tout de même écoulées puisqu’il les avait rayées sur son calendrier. Dans quinze autres jours, il ne resterait plus que deux autres semaines, les dernières. Et il calculait que presque les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de son service étaient accomplis. Ce qu’il restait à faire était insignifiant.

Lorsque quarante-huit heures seulement le séparèrent de la démobilisation, il devint à demi fou. Jouissant déjà de sa liberté, ayant rendu au magasin son équipement, il passa l’avant-dernière nuit dans les cafés du village, complètement ivre. La nuit suivante, il ne dormit pas une seconde. Dans les cantonnements, les soldats chantaient. D’autres, allongés, fumaient. Des poêles volés brûlaient toute la provision de bois qu’il ne faudrait plus renouveler. C’était une nuit semblable à celle de l’armistice. Les hommes étaient bêtes de joie. Un fantôme eût-il surgi, une explosion eût-elle retenti, le fleuve fût-il venu jusqu’aux baraquements qu’ils se seraient tous levés comme dans un songe, sauvés à travers les champs et seraient revenus à l’aube, un à un, anxieux et craintifs, au bureau du sergent-major demander leur feuille de route et de liberté.

À quatre heures du matin, la première lumière du jour vint éclairer les fenêtres de la forge où l’escouade de Collet était cantonnée et dont la terre battue, si humide, ne buvait pas les quarts de vin renversés. Il n’y avait déjà plus rien au mur. À part les paillasses qui l’encombraient, la forge avait de nouveau l’air d’une forge. À chaque place se trouvaient des musettes boutonnées. Rien n’était laissé au hasard. À l’intérieur de la France, toutes les familles étaient prévenues. Tout ce que l’on peut prévoir durant six semaines passées à cela était prévu. On savait les horaires par cœur, où l’on coucherait la première nuit. Du vin rouge chauffait dans un bouthéon. Les soldats burent une dernière fois. Ils allaient tous se quitter et se retrouver quelquefois dans la nouvelle vie parce qu’ils étaient si nombreux. Ils s’amusaient à s’embrasser. Mais aucun n’eût retardé d’une minute son départ. Les plus riches avaient déjà mangé il y a quinze jours leur dernier rata, bu leur dernier quart de vin. Les plus pauvres avaient coupé la veille leur dernière boule de pain. C’était fini.

À sept heures, toutes les dernières obligations s’étaient envolées une à une comme des feuilles. Il ne restait plus que le dernier café. Collet ne parlait plus depuis des heures. Il s’imaginait les choses les plus folles, que tous ses camarades faisaient partie d’une noce, qu’ils allaient tout à l’heure, comme lui, se coucher. Tout ce qu’il avait enduré disparaissait dans le brouillard. La vie commençait. Ils avaient tous vingt-sept ans. Les mille conversations, les mille amis, les mille villages, les mille chefs, les mille fusils n’étaient plus. Tels les hommes étaient ce jour, tels ils seraient demain. Ils n’avaient plus le temps de changer. Ils ne perdraient plus leurs cheveux ni leurs dents. Ils partaient de ce jour, conscients de ce qu’ils possédaient, de ce qui restait d’eux. Pas une seconde, ils ne doutaient de l’avenir. L’avenir c’était la liberté, c’étaient de petites choses, c’était le choix d’un chapeau, d’une chambre, c’était une femme à qui l’on pourrait commander gentiment, faire des reproches, c’étaient les enfantillages, c’était de pouvoir se plaindre quand on n’a rien. Et il faudrait qu’ils ne s’étonnassent point lorsque leur femme s’excuserait d’un oubli insignifiant, que du jour au lendemain ils apprissent à toucher des choses fragiles, à parler lentement, à ne plus sortir avec toutes leurs lettres.

Pendant un mois, Marcel Collet vécut chez des amis. De jouir d’une liberté qu’il avait attendue si longtemps faisait que par moments une confusion s’établissait dans son esprit, qu’il ne savait plus à quel moment de sa vie il se trouvait. Le moindre objet, il le comparait à ceux de l’armée. Quand il commanda un costume, il ne put s’empêcher de songer aux magasins de la compagnie. Les relations que les gens entretenaient entre eux lui apparaissaient pleines de douceur. Incapable de définir les sensations qu’il ressentait devant cette même vie dans laquelle il était absolument nécessaire de se plaire puisqu’il n’en existait pas une autre, il avait tout expliqué par la concurrence. Ce qui l’étonnait c’étaient les groupements d’hommes qui ne sont pas soldats mais qui portent des uniformes, comme les sergents de ville, et qui malgré cela avaient un air de liberté. Que les ouvriers vinssent à l’heure dans les usines l’étonnait encore plus. Il devinait toutes les possibilités qui s’ouvraient devant lui. Que le commerce et l’industrie prospérassent sans discipline apparente lui faisait voir dans une brume lointaine tous les mobiles mystérieux de la vie. Il goûta ainsi sa liberté. Les officiers qu’il rencontrait lui semblaient déjà moins haïssables. Petit à petit, il s’acclimata, ressembla aux autres hommes. Un bonheur sans borne l’envahissait d’être vêtu comme tout le monde, d’être mêlé aux femmes, à ces gens qui défendaient violemment des opinions. Il s’imaginait que toutes les portes lui étaient ouvertes, qu’il pouvait côtoyer les gens qu’il voudrait, les hommes puissants, les femmes élégantes, qu’il reconnaîtrait dans la rue les députés à qui il avait tellement pensé. Mais il eut beau se promener devant le Palais-Bourbon, dans le quartier de l’Étoile, aucun homme ne lui semblait être député, aucune femme une grande amoureuse. Toute cette société qui avait brillé dans les chansons de troupe, tous ces milieux anarchistes que les chansons révolutionnaires lui avaient fait entrevoir n’existaient pas ou n’étaient pas apparents.

Puis les mois passèrent. Il prit une chambre dans un hôtel, la même que celle qu’il habitait à présent avec Thérèse. Il chercha une place. Il connut pendant une année cette vie de musicien qui joue dans les cinémas de banlieue du vendredi soir au dimanche. Au commencement, ses déplacements lui semblèrent un jeu. Il ne pouvait se plaindre tant il avait répété que la plus dure profession et la liberté valaient mieux que l’armée. Il était libre, après tout. Qu’était un déplacement à sept heures du soir à côté de la guerre ? Il était encore heureux. Mais, au bout d’un an, une hiérarchie lui apparut dans les places qu’un imprésario du boulevard Saint-Marcel lui donnait. Il commença à désirer les meilleures, se vexant quand on l’envoyait à un mariage dans la salle de quelque restaurant-coopérative. Finalement, il devint pianiste dans un grand cinéma. Alors commença pour Collet une vie régulière. La guerre était déjà oubliée. Quand il rencontrait quelque camarade de régiment, un de ceux même en compagnie desquels il avait passé cette dernière nuit qui déjà lui semblait avoir été si joyeuse à cause d’un état d’esprit qui n’était pas naturel, il était embarrassé. Tous deux ne savaient quoi se dire. Ils avaient tant bu ensemble qu’ils s’invitaient machinalement au café, qu’ils commandaient des apéritifs dont ils avaient appris les noms chacun de leur côté. Parfois, une certaine fraternité naissait de leurs souvenirs communs. Ils s’échauffaient, buvaient d’autres apéritifs. Alors, ils s’asseyaient et, malgré eux, malgré le profond effort qu’ils faisaient pour paraître heureux dans leur vie présente, un regret voilait leurs paroles. Ils se souvenaient d’un village de l’Aube où ils avaient été au repos, une semaine de printemps, sans revue, sans exercice ; d’un soir où, couchés dans l’herbe, ils avaient chanté toutes les chansons qu’ils connaissaient ; ils se rappelaient que la paix leur était apparue si belle, l’amour si grand, la vie comme un songe. Ils se trouvaient, maintenant, dans ce songe. Chacun avait ses intérêts à défendre. Des occupations, de nouveaux sentiments les séparaient.

Peu à peu, Collet s’était aigri. Il prenait soin de ses vêtements, se privait pour faire des économies. En été, il passait quinze jours chez ses parents, à la campagne. À trente-cinq ans, alors qu’il avait toute la vie devant lui, il se tournait déjà chaque jour vers son passé. Il commençait à regretter, cela non sans s’en défendre, ces mêmes années de guerre qu’il avait tant haïes. Il pensa que, puisque les hommes étaient moins nombreux que les femmes, il trouverait tout de suite une compagne. Pourtant toutes les femmes qu’il connaissait étaient mariées ou avaient un amant. Enfin, il fit la connaissance de Thérèse.

La conversation reprit après les présentations. Thérèse, qui aimait à figurer dans un groupe de femmes, s’était assise à côté de Mme Berville et de Geneviève. Quand elle sortait, elle ne manquait jamais de dire : « Nous vous laissons, messieurs, à vos conversations. Nous, nous allons parler de choses qui n’intéressent pas les messieurs. » Elle opposait continuellement l’homme à la femme. Rien ne lui était plus agréable, au music-hall, que les chansons sur les défauts de l’homme ou de la femme. Un soir, elle rit aux larmes parce qu’un diseur, s’adressant aux spectatrices, terminait ses refrains par ces mots : « N’est-ce pas, mesdames, l’homme est un égoïste. » Pour cela, elle s’entendait bien avec son mari qui, de son côté, était fier de faire partie d’une société d’hommes, de leur parler, de prendre leurs gestes et leur ton, surtout quand Thérèse le regardait. Il essayait alors de se montrer à elle sous un jour qu’elle ignorait, de lui montrer qu’il était vraiment homme, comme si de vivre continuellement près d’elle eût pu laisser naître un doute en l’esprit de sa femme. Pourtant, malgré ses efforts, il sentait dans ses manières quelque chose de pas naturel quand elle l’observait de loin et elle, avec son intuition, elle devinait sa gêne et en était flattée comme si cela la confirmait en l’opinion qu’elle avait que son mari ne ressemblait pas aux autres hommes.

Maxime attendait que Blutel reparlât à Gibelin. Mais ils s’étaient séparés. Collet s’approcha de lui.

— Êtes-vous du Nord ou du Sud ? demanda-t-il sans raison à Maxime. Moi, je suis de Lens, continua-t-il.

Cette façon de parler étonna Maxime. Il approuva en disant :

— Une ville de mineurs, je crois.

— En effet. La population est composée presque uniquement de mineurs.

Puis, sans ajouter un autre mot, Collet s’éloigna vers le groupe que formaient Gibelin, Blutel et Demongeot. Il était un peu gêné par ce qu’il venait de dire. À la vue de Maxime, il avait senti à son endroit une légère sympathie physique et, en même temps, une certaine aversion pour cette apparence de froideur qu’il croyait discerner. Malgré lui, il s’était trouvé devant Maxime. Alors, il lui avait demandé avec désinvolture s’il était du Nord. Puis, il était brusquement parti pour laisser l’impression de posséder réellement cette énergie dont les circonstances l’avaient revêtu.

Maxime, resté seul, cherchait à s’expliquer cette attitude. Il ne la comprenait pas. Il regarda Collet qui lui tournait volontairement le dos. « Il est fou ! » pensa-t-il. Sur cette phrase qu’il prononça légèrement sans y croire, il alla s’asseoir dans un fauteuil.

CHAPITRE V

Après une vie aventureuse au cours de laquelle Paris était resté malgré tout son centre de la terre, Maxime, lorsqu’il eut atteint sa vingt-huitième année, décida de revenir et de se fixer. Tous les écarts de sa jeunesse l’avaient lassé. Il éprouvait le besoin de vivre d’une manière stable, en sécurité, de régulariser ses papiers. Cela avait donc été avec le désir de séjourner plusieurs années dans le même immeuble pour que le propriétaire pût donner de bons renseignements sur lui, pour qu’au commissariat il obtînt un certificat de domicile qu’il sentait à présent nécessaire, qu’il avait pris à Strasbourg le train pour Paris. Il voulait être en règle avec l’autorité militaire ; il voulait que le bureau de recrutement eût son adresse tant il craignait d’être officiellement suspect, recherché, signalé de ville en ville, et aussi pour être allégé de ce sentiment de frayeur qui l’envahissait quand deux gendarmes venaient pour un autre dans sa maison. Il redoutait trop d’être arrêté pendant trois heures, d’être interrogé, d’ignorer si on le relâcherait le soir comme dans les rafles de la guerre.

Il lui manquait sa carte d’électeur, un duplicata de son casier judiciaire, sa carte d’identité, son acte de naissance. Il ne possédait qu’un double de son livret militaire sur lequel il avait effacé, et cela avec l’arrière-pensée qu’il commettait un délit, le faux métier de maître d’hôtel indiqué à dix-huit ans dans un vague but d’humiliation et qui, aujourd’hui, lui aurait nui pour l’obtention d’un emploi sérieux, sur lequel le service anthropométrique de l’armée avait apposé les empreintes du pouce et de l’index de ses deux mains afin que, si un doigt était semblable à celui de quelque criminel, les autres vinssent l’innocenter.

Il avait peine à s’imaginer que la veille du jour où il était né il n’avait pas vécu, que cette veille dont il devinait l’histoire, il n’en faisait pas partie. Parfois, il supposait qu’il n’était peut-être pas né ce jour, que ce n’était qu’officiellement que sa vie commençait le 20 août 1898, qu’il était venu au monde une semaine avant et que, déclaré plus tard, on l’avait, pour simplifier les choses, inscrit sur les registres du jour. De huit ans à l’âge où l’on cherche son écriture, il s’amusa à signer. Il emplissait des pages entières, des buvards, des marges de livre, de son nom qu’il fit suivre successivement, à mesure qu’il grandissait, de sa rue, de sa ville, de son pays, de son continent, et, finalement, du mot : Terre. À cause des vacances d’été, on fêtait son anniversaire soit avant le départ, soit au retour, sans tenir compte du jour exact, ainsi que ces victoires que, pour célébrer, on fait coïncider avec quelque réjouissance nationale.

Ses souvenirs n’avaient point d’âge. Certains de son enfance étaient plus nets que d’autres de sa jeunesse. Il fallait, pour qu’il sût comment il était à sept ou quatorze ans, qu’il prît des points de repère sur les appartements que sa famille avait occupés. Il connaissait leur ordre, savait le nombre d’années passé dans chacun d’eux. Il avait retrouvé ainsi une pensée qu’il avait eue à l’âge de trois ans. Ses parents, il se les rappelait à peine, bien qu’ils fussent morts alors qu’il était jeune homme. Seul un grand désespoir faisait qu’il s’attristait sur son sort. Une femme de rencontre avec laquelle il avait dansé dans un café du camp de Châlons lui avait raconté qu’à deux ans elle battait son père, ce qui faisait rire toute sa famille, qu’elle disait « pion » pour pantalon, qu’elle était tombée d’un premier étage. Il avait peut-être ressemblé à cette inconnue. Mais il ne s’était jamais trouvé quelqu’un pour lui rapporter ses gestes d’enfant. Il ne restait personne qui l’eût connu jadis. Il aurait fallu que son nom et son portrait parussent dans les journaux, pour que les derniers membres d’une famille dispersée lui eussent écrit. Et encore eût-il fallu qu’il reçût les lettres, sans doute adressées à quelque préfecture aux fins de le retrouver. Cela le laissait pourtant indifférent. Ses actes, ses pensées de jeunesse, il les cherchait en soi. Mais comme il avait remarqué qu’ils perdaient toute saveur développés par lui-même, que ses auditeurs le soupçonnaient d’embellir, il les oubliait, ou, si l’atmosphère d’une soirée, le cours d’une conversation faisaient qu’il eût pu en tirer quelque vanité, il prenait à part l’ami du moment, les lui racontait pour qu’il les répétât. Alors, tout paraissait plus vrai. L’attention portée sur les paroles de l’ami, il la devinait portée également mais d’une manière plus profonde sur lui.

Quand il feuilletait des collections de journaux ou de magazines, il cherchait immédiatement les numéros du 20 août 1898. Il savait qu’à cette époque on parlait beaucoup du président de la République. À cause de la rubrique « Il y a cent ans », il apprenait même ce qui s’était passé le 20 août 1798. Les noms des grands hommes nés en 1798, en 1698 et même en 1598, il les retenait. Comme il se comparait à eux et qu’il avait fait le calcul des années qu’il lui restait à vivre pour leur ressembler entièrement, il retenait aussi la date de leur mort.

À sept ans, il avait aimé une maîtresse d’allemand. Il raconta cette passion jusqu’au jour où il apprit par une autre maîtresse d’allemand que c’était un sentiment commun à beaucoup d’enfants. Turbulent et craintif, il courait le plus vite de sa classe avec Fontenaz dont il ne retenait le nom qu’à cause de leur rivalité. Il ne comprenait pas que le diabolo n’amenât aucun accident, que personne ne le reçût sur la tête. Il aimait les jeux et était de ces garçons qui crient, font autant de gestes et de sauts que ceux qui se battent, mais se tiennent à l’écart par peur des coups. On lui avait si souvent répété qu’il était grand, qu’il avait les épaules larges, qu’il fut étonné à vingt ans de n’être pas plus fort.

À présent, il regrettait de ne pas posséder toutes ses mensurations successives de six mois en six mois. Avec quelle joie, lui qui adorait faire des graphiques, lui qui ne passait pas une semaine sans se regarder et se comparer sur les photographies annuelles du collège, eût-il établi le tableau de sa croissance. Partie d’un mètre par exemple, une ligne eût monté, tantôt à peine inclinée, tantôt presque verticale, jusqu’à un mètre soixante-douze. Sur un autre tableau, moins important, il aurait fait le graphique de son poids parti de sept livres, car il savait qu’en venant au monde il avait pesé sept livres et même que, les poids manquant, on s’était servi d’un objet d’un kilo pour les compléter. Il savait aussi qu’il avait marché à douze mois, ce qui est exceptionnel, qu’il avait eu peur des chiens, qu’il avait changé quatre fois de nourrice, ce qui fit dire plus tard à sa mère qu’il avait le sang de quatre femmes différentes.

À sept ans, il lut son premier mot : avis, dont il ne s’expliquait ni le sens ni la présence de l’« s ». Il se serait perdu qu’il eût pu déjà demander sa route. C’était une année impaire, une année masculine où il se sentait plus homme, moins doux, moins aimant que les années paires. Ce fut l’année où ses parents divorcèrent. Son père le conduisit dans une ville étrangère, près d’une autre femme. Quatre ans plus tard, il entrait au collège. Il se souvenait qu’un jour il avait rencontré sa mère (en réfléchissant, il sentait qu’elle l’avait attendu) et qu’elle avait voulu l’entraîner, mais qu’il s’était sauvé. Trois ans plus tard, il lisait La Culotte rouge, Les Pages folles, Frou-Frou, qu’il achetait chez une mercière si vieille qu’il n’était pas gêné. Il était le dernier de sa classe. Parfois son père venait le trouver dans sa chambre pour le supplier de travailler. Maxime devinait déjà confusément qu’il avait souffert, que sa vie avait été difficile. Son désir, inconscient en lui, était de souffrir aussi, de vivre pour devenir un homme. Il se répétait : « Je veux être grand par mes seuls moyens. » Il concevait l’homme mûr comme chargé d’expérience, comme ayant tout vu, comme ayant passé par toutes les déchéances. Il voulut devenir cet homme. Il ne crut qu’à une chose : se faire soi-même. Ajoutée à sa paresse, cette ambition fit qu’il délaissa ses études si sèches à côté des douleurs qu’il se croyait prêt à endurer. Et quand, par la suite, les circonstances le conduisirent dans de pauvres hôtels, il lui sembla toujours que la misère entrevue était peu de chose en regard de celle imaginée. Il suffisait qu’il l’approchât pour qu’à ses yeux elle s’amoindrît. C’était dans la souffrance du monde qu’il voulait entrer. Mais chaque fois elle le décevait. Il la croyait plus profonde. Quand il errait dans des quartiers misérables, qu’il souhaitait fermés au restant du monde, désespérés, sans lumières, il rageait d’y rencontrer un taxi ou une femme bien vêtue. Alors, il se tournait vers les misères des capitales étrangères, lesquelles lui apparaissaient véritables, sans liens avec les classes sociales supérieures. Il rêvait de solitude dans une mansarde au milieu d’une ville inconnue, de voyages, d’aventures au cours desquelles il serait condamné à mort, il s’évaderait, il sauverait la vie de quelqu’un d’une manière si probante qu’il ne pourrait y avoir, par la suite, de doute là-dessus. Un tel besoin l’animait de prouver ses exploits qu’il souhaita, pendant la guerre, de recevoir une balle en pleine poitrine qui n’atteindrait aucun organe, qui pourrait être extraite, mais qui laisserait une cicatrice comme à ce Sénégalais (avec lequel il avait voyagé dans un train de permissionnaires) dont le cou avait été traversé de part en part. Les aventuriers avaient un immense prestige à ses yeux. C’était pour cela qu’il ne travaillait pas. Sortir du collège pour faire de la médecine lui apparaissait comme une jeunesse gâchée. Il avait soif de vivre, de souffrir pour être plus grand ensuite, pour que les misères qu’il eût endurées devinssent plus tard le sujet de conversations. Il voulait être cet homme qui a connu successivement la vie âpre et la vie dorée, ce saint dont la pureté serait telle qu’il accomplirait presque des miracles, ce savant découvrant un sérum, cet avocat qui défend les pauvres, ces pauvres eux-mêmes. Il désirait tout : la puissance, la bonté, la déchéance, la science.

Le soir, parfois, il sortait en cachette pour aller rejoindre les danseuses d’un bar. Il aurait aimé à vivre comme elles, la nuit, à se lever à quatre heures de l’après-midi, ce à quoi il songeait souvent, en revenant du collège, à la fin de ces jours d’hiver où, dans un demi-brouillard, naissait avec les lumières une activité qui lui semblait préluder aux plaisirs. Avec un camarade, il allait dans leur chambre sans comprendre le mystère de ces appartements transformés en pension, où l’on entre sans sonner, où les salles à manger, les salons sont aussi des chambres à coucher. Il les regardait dans leur lit avec admiration. Il s’asseyait à côté d’elles et sentait qu’il avait trop de prévenances, qu’il eût fallu qu’il fût plus rude pour être des leurs. L’une d’elles, un jour, l’appela son amant. Il ne la quitta plus, devinant que le moment où il allait être « crampon » approchait, mais n’ayant pourtant pas le courage de partir. Il était prêt à tous les sacrifices, à toutes les attentes. Il était à l’âge où l’on ne se détourne pas des amis dans la peine, où l’on est fier de leur rester fidèle, où l’on cherche à se compromettre pour que tous jugent de votre attachement profond. Il souhaitait que quelque chose de malheureux arrivât à l’une de ces femmes. Il voulait toucher plus que conquérir, qu’on l’aimât parce qu’il souffrait du désordre de ses pensées. Alors, que n’eût-il pas fait ? Quel dévouement n’eût-il pas témoigné ? Mais jamais personne ne répondit à cette offre timide.

Son père l’adorait. Il citait à tout le monde les mots d’esprit de Maxime, ceux du moins qui répondaient à son humour. Ne croyant pas au tragique, mais enclin, à cause d’une vie difficile, à parler de certains faits avec une emphase dont il ne se rendait pas compte, une boutade de son propre fils l’éclairant tout d’un coup sur lui-même lui procurait une joie mêlée de fierté qu’il ne pouvait taire. Ce fut ainsi qu’une fois, parlant de la roulette de Monte-Carlo, il alla jusqu’à dire que des pères jouaient leur fils. « S’ils gagnent, cela leur fait trente-six fils », avait observé Maxime. Venu à Paris à l’âge de quatorze ans, sans argent, il vécut toute sa jeunesse avec la seule pensée de devenir un savant. Seul, sans le moindre secours, il s’enferma dans une chambre du Quartier latin avec des dictionnaires, des livres incompréhensibles comme ceux d’une classe supérieure et, se nourrissant de pain et de demi-sel, essaya de tout apprendre par cœur. Les diplômes, les noms des lycées, l’austérité des bibliothèques faisaient impression sur lui. Mais il avait un fond de farceur qui l’empêcha de réussir. Il rata tout ce qu’il entreprit. Ce fut alors que, découragé, il se sépara de sa première femme, se remaria et quitta Paris. Tout ce qu’il n’avait pu atteindre, il voulut que son fils l’atteignît. Il ne vécut plus que pour cela. Son expérience devait servir au bonheur de son enfant. Mais il avait compté sans le hasard qui avait fait que son fils l’admirait, désirait, lui aussi, souffrir. À mesure que Maxime grandissait, il s’écartait du but tant désiré par son père.

Un soir, après avoir attendu que ses parents se fussent couchés, Maxime s’était levé, avait revêtu un complet cintré à la taille, emprunté à un ami, et chaussé des escarpins aux talons le plus hauts possible pour un homme. Soudain son père avait frappé à la porte et, comme il le faisait toujours, était entré aussitôt sans attendre de réponse. D’un seul coup, il avait compris. Son fils sortait la nuit. En un instant, il pénétra plus avant dans les pensées de son enfant qu’il ne l’avait fait jusqu’alors. Mais il eut la force de ne rien laisser paraître de son trouble, de se retirer comme si de rien n’était, après avoir demandé un renseignement quelconque, dans la chambre la plus éloignée de l’appartement pour ne pas entendre son fils sortir. Quand, vers cinq heures du matin, Maxime rentra, il vit de la rue que la fenêtre de sa chambre était éclairée. Une frayeur folle l’envahit. On était en pleine guerre. L’épuisement, la nervosité firent qu’il éclata en sanglots et n’osa rentrer. Il traîna dans les rues jusqu’à ce que le jour se levât. Puis, il se décida à entrer avec la seule pensée de trouver le temps de se dévêtir avant de voir son père. Il aurait alors beau être sorti la nuit, il lui semblait que sa faute dût être moins grave. Il pourrait mieux se défendre. Le flagrant délit aurait disparu. Son père était assis sur une chaise, dans la chambre de Maxime. La lumière était éteinte. À la vue de son fils, il se leva, lentement, pour ne pas l’effrayer. Il était encore accablé par les besoins d’argent. Il devait mourir six mois plus tard. Son visage avait cette expression triste que l’on revoit chez les amis morts, la dernière fois qu’on les a rencontrés. « Tu ne sais pas, Maxime, comme tu t’abîmes la santé. Tu vas tomber malade. » Il lui prit les mains, les serra. « Comme elles sont maigres. Regarde ces os, c’est là qu’on voit comme l’organisme est affaibli. » Maxime obéit et, au même moment où il sentit que ses doigts ne pouvaient signaler un organisme affaibli, que de nombreuses personnes bien portantes avaient les mains aussi maigres, il éclata de nouveau en sanglots. Sans balbutier un mot, il tomba à genoux, se cacha la tête dans son lit qu’il avait défait avant de partir, dans lequel il avait mis quelques cheveux qu’il s’était arrachés pour que la bonne ne soupçonnât rien. Son père l’examina un instant, puis lui caressa longuement l’épaule avec un amour que coupaient des secondes d’anxiété lorsque sa main passait sur la clavicule saillante. Il ne raconta jamais cette scène, n’en parla jamais à Maxime. Un mois après il était transporté à Leysin, où il ne tarda pas à perdre la raison. Il n’avait plus qu’un désir, lui qui ne comprenait pas la musique, entendre sa femme jouer du piano. Elle en fit monter un à dos d’âne, et, oubliant les dettes, les saisies, les lettres que des femmes, ignorant que son mari était malade, lui écrivaient encore, elle jouait chaque fois qu’il le demandait. Elle avait tant souffert que plus tard, même après des années, quand il lui arrivait de parler de ces mois les plus tristes de sa vie, il ne lui vint jamais à l’esprit de créer une opposition entre la détresse dans laquelle elle se trouvait et l’obligation de jouer à la moindre prière de son mari. Maxime apprit la mort de son père dans le collège où il avait été envoyé huit mois auparavant. Alors, un grand changement s’opéra en lui. Maintenant qu’il ne pouvait perdre un être plus cher, il se sentit libéré. Il n’aimait plus personne. Il n’avait qu’à vivre librement. Il écrivit à sa belle-mère qu’il ne voulait plus rester au collège, qu’il était en âge de s’engager et il finissait en lui demandant de lui faire parvenir un peu d’argent pour le voyage et pour subvenir à ses premiers besoins. Après quoi, elle n’entendrait plus parler de lui.

Il avait dix-huit ans. Il arriva à Paris un soir de mai 1917, avec cinq heures de retard. Les rues étaient désertes et obscures, toutes les lumières teintes en bleu. Partout le long des cafés fermés, sur le macadam lisse, courait un air de liberté dont il se souvint toujours. Il prit un taxi, se fit conduire dans le quartier où il avait vécu enfant. Il chercha une chambre. Quand la porte se referma sur lui, il eut le sentiment qu’enfin la vie commençait. Durant un mois, tant que l’argent envoyé par sa belle-mère dura, il fréquenta les bars, se lia avec une femme, avec un Corse dont la vue allait en s’affaiblissant au point que dans dix ans il serait aveugle, et qui à cause de cette disgrâce était prêt à tout pour jouir de ce temps. Un matin, Maxime se trouva sans argent. Alors, il comprit que ce qu’il appelait la vraie vie allait commencer, qu’il connaîtrait enfin ce que son père avait connu, qu’il allait être puni, car, dans son esprit, son père était mort du chagrin que son fils lui avait causé. Pour vivre, il vendait chaque jour une partie de sa garde-robe. Quand il ne posséda plus que les vêtements qu’il portait, il les déchira, les tacha. Qu’ils eussent quelque élégance, il ne pouvait le supporter. Ressembler à un vrai vagabond était son but. Puis, pour goûter la méchanceté humaine, il se rendit chez la femme qu’il avait connue en arrivant, avec l’espoir que l’aspect de sa nouvelle condition ferait qu’elle le chasserait. Mais ce fut avec amabilité qu’elle le reçut, qu’elle l’enjoignit d’écrire à sa belle-mère. Il sortit de cette entrevue découragé et à cause de ce dernier conseil et à cause qu’elle n’avait pas pris sa déchéance au sérieux. Bientôt il dut manger dans les soupes populaires et chercher du travail. Il se rendit à l’embauche des grandes usines. Chaque fois, il était pris, mais à peine avait-il passé une demi-journée à pousser des chariots d’obus qu’il n’en pouvait plus et trouvait le moyen de partir malgré les portiers qui avaient ordre de ne laisser sortir personne. Il pensa alors à s’engager à la Légion étrangère sous un faux nom. Au dernier moment, il n’en eut pas le courage. Un homme rencontré lui conseilla de devancer l’appel et de choisir son arme. Il hésita quelques jours. Il ne possédait plus rien. Il couchait dans un réduit sans fenêtre dont il n’avait pas payé le loyer depuis deux mois. Il était affamé au point d’entrer dans les boulangeries demander du pain, au point de s’asseoir à la terrasse d’un café, de commander un chocolat, des croissants, et de se sauver à toutes jambes. Il ne se faisait plus raser. Durant des heures il restait dans son réduit, la porte ouverte afin de voir clair, à chercher ce qu’il pourrait vendre. Malgré cette vie misérable, il avait pourtant l’intuition que ce n’était pas la vraie déchéance. Le passé était encore trop proche. Il eût suffi qu’il écrivît à sa belle-mère pour qu’il reçût de l’argent. Il n’avait habité que trois chambres. Les vêtements qu’il portait, même déchirés, étaient les mêmes que ceux qu’il avait portés en Angleterre. Mais parfois, il ressentait une sorte de fierté de laisser deviner, à son veston de bonne coupe, à ses souliers, qu’il était en réalité un jeune homme de bonne famille momentanément gêné. Parfois aussi, il avait la coquetterie de dissimuler sa misère, et cela à cause d’un penchant qui lui faisait aimer les hommes modestes et humbles. Il croyait s’approcher ainsi de la misère cachée, de celle qui devait être grande puisque l’autre ne l’était point. Des trucs d’étudiants bohèmes, surpris dans des cafés, lui venaient à l’esprit. Il se noircissait les pieds pour qu’on ne les vît pas au travers des souliers déchirés, retroussait ses manches de chemise élimées, étalait sa cravate pour dissimuler le plastron. Il voulait être correct afin que sa pauvreté touchât davantage, afin que plus tard il pût, en citant comme par hasard un de ces trucs, donner une idée de ce qu’avait été sa jeunesse.

Finalement il devança l’appel. Huit mois après, l’armistice était signé. Il monta sur le Rhin. Il se souvenait que son régiment avait traversé des villes inconnues dont les promenades et les avenues donnaient peut-être sur d’autres promenades et d’autres avenues, dont le centre, soupçonné au bas d’une rue, se trouvait peut-être du côté opposé, où le soldat devait rester dans le rang, loin des devantures fragiles qu’il eût pu briser sans le vouloir avec son fusil, où il ne tournait la tête qu’au commandement nouveau de la fin de la guerre : « Tête gauche, tête droite », qui retentissait sur les places, devant le perron d’un hôtel de ville, où l’on faisait des détours pour éviter des encombrements, détours si brusques que l’on apercevait la queue du régiment marcher dans un autre sens que soi, où vous ne pouviez faire signe, à cause du pas cadencé, aux femmes blondes et libres qui vous avaient découvert entre mille. Sur les routes, les hommes chantaient, lançaient des pierres qu’ils ramassaient sans perdre un pas. Ils dominaient soudain des vallées profondes, d’où montaient des fumées qui se perdaient avant l’espace libre, passaient des ponts éloignés de toute ville et pourtant neufs, devant des châteaux sans en connaître l’histoire, au pied de montagnes ou à la lisière de forêts sans en connaître les noms. Ce qui faisait la fierté d’une contrée, ils l’ignoraient. Il se souvenait des arrivées dans les villages à la tombée du jour. Pendant que les sergents-majors et les soldats désignés comme interprètes pour le jour répartissaient les cantonnements, choisissaient pour eux les maisons où les jeunes filles étaient jolies, pendant que les ordonnances qui avaient mis leur sac dans l’ambulance, qui avaient suivi le régiment en tenant une chaîne de roulante et s’étaient fait tirer comme des cyclistes cherchaient leur officier sur la place, les heures d’attente étaient interminables pour les soldats. Maxime, assis dans un fossé qui avait la forme d’un fauteuil, se demandait s’il tomberait chez l’instituteur, chez un cultivateur, s’il aurait une chambre pour lui seul ou bien s’il faudrait partager un grenier à douze, s’il mangerait à la table de ses hôtes ou s’il faudrait chercher la roulante perdue dans quelque coin de ferme où il y avait un puits, les soldats les plus obscurs, d’où partaient les ordres du capitaine. Il espérait l’impossible, la maison blanche au commencement du village, entourée de fleurs, avec sa jeune fille à la fenêtre, avec ses rideaux comme dans les villes, avec ses meubles brillants que les soldats antiquaires eussent voulu acheter, avec, à l’entrée, ses trois marches blanches que l’on gravit sans fatigue, qui ne vous retiennent pas d’entrer ni de sortir et qui, pourtant, vous éloignent tant de la route. Mais c’était le colonel qui, tout de suite, se la réservait, faisant aussitôt déménager les parents pour avoir, une nuit, le balcon de bois en vue de quelque proclamation possible.

Ces premières nuits de solitude, quand après des années de terrible contact avec tous les hommes, avec tous les sentiments, quand après avoir caché ses désirs, car pour un fruit, pour un lit on est toujours cent, quand après avoir mangé dans du fer tantôt la première part, tantôt la dernière, quand après avoir tout divisé par vingt et tout d’un coup par quarante, quand après avoir entendu tous les ordres, partagé toutes les choses on se retrouve seul avec soi-même, seul devant une glace, devant une assiette de porcelaine, si seul que l’on peut vider ses poches, quitter ses habits et les regarder, que personne ne doit passer devant vous pour sortir, que l’on peut se dévêtir des deux côtés du lit, allumer, éteindre sans interroger personne, il ne les oubliait pas.

Lorsqu’il arrivait que Maxime s’asseyait à la table fleurie d’une famille inconnue, que n’eût-il point donné pour ne jamais quitter ses hôtes ? Des soldats courageux pendant la guerre désertaient sans oublier de renvoyer au bureau de leur compagnie leur tenue et leurs armes pour qu’à la désertion ne s’ajoutât pas le détournement d’effets militaires. Sûrs d’une amnistie lointaine, ils traversaient le Rhin afin de trouver dans les campagnes fertiles le même village, la même maison, la même famille inconnue et douce. Maxime suivait souvent les bords du Rhin que remontaient des chalands frais par leurs couleurs, par leur drapeau de commerce, par leur cargaison de jouets ou d’oranges. Il apercevait, sur l’autre rive, les peupliers, la paix, les plaines, un train qui ne pouvait traverser le fleuve. Des femmes malades, que l’on disait venues de Berlin, tentaient les sentinelles perdues dans des postes lointains. Maxime se promenait dans la campagne où se dressaient, de distance en distance, quelques gazomètres à cause d’un gisement, quelques usines d’énergie électrique. Il choisissait pour s’asseoir un endroit calme, tournait le dos aux cheminées de l’horizon et regardait des fourmis. Il suffisait qu’il s’imaginât être l’une d’elles pour qu’elle s’éloignât de ses compagnes et partît seule au travers des herbes. Le ciel était bleu et plus vaste qu’ailleurs. Il cueillait des fleurs. Comme l’enfant qui mange plusieurs cerises à la fois, il les sentait lorsqu’elles formaient un bouquet, essayait de les ficeler avec des herbes qu’il cassait en faisant le nœud. Il cherchait ce qu’il eût pu manger, se figurant une seconde qu’il était un homme des bois, goûtait les boules rouges, lançait des marrons, après en avoir effacé la tache farineuse. Parti par le chemin le plus long, il rentrait lorsque la nuit tombait, trop tôt pour qu’il y eût quelque chose de changé dans les villes, pour que les comptables cessassent de compter, par le chemin le plus court, ce qui l’obligeait à ôter ses souliers à chaque ruisseau. La nuit, il ouvrait la fenêtre qui donnait soit sur une ruelle déserte, soit sur un jardin, soit sur une route bordée de pommiers tournés vers le sud, dont les pommes vertes tombaient comme des marrons, soit sur une église, soit seulement sur le ciel dont les étoiles, qui lui apparaissaient toutes semblables, comme les hommes des pays lointains, devaient, entre elles, se reconnaître. Parfois, un soldat attardé passait au clair de lune entre les chaumières blanches. C’était le chançard du régiment, l’homme sur douze cents qui avait trouvé une femme le soir même. Un autre, demain, que l’on ne connaissait pas encore, partirait en permission exceptionnelle, d’autres seraient nommés cyclistes du bataillon ou infirmiers. Des chevaux, dans une écurie proche, ne dormaient pas. Un coq chantait avant l’aube.

Aussi prudemment au clair de lune qu’au soleil, des chats traversaient les rues. D’avoir la liberté de reposer le jour, les bêtes ne s’inquiétaient point de ne pas dormir. Puis Maxime refermait la fenêtre, se couchait et regardait autour de lui les proverbes brodés sur les tapisseries, les images saintes et les verreries. Le matin il fallait repartir, quitter des gens qui se levaient pour vous et n’avaient déjà plus le visage de la veille. Le régiment, de s’être reposé une nuit, devait avoir la force d’effectuer une nouvelle étape au seul réconfort des chants monotones du pas de route. On laissait son adresse en disant de ne pas écrire avant de lire dans les journaux allemands que la classe 18 française était démobilisée, on laissait un objet parce que l’on était ému, la dernière photographie, on s’embrassait et l’on partait, emportant une fleur fraîche donnée avec l’impatience qu’elle se fanât pour la mettre dans un livre, vers le rassemblement. Et l’on ne souhaitait plus qu’une chose, ne pas repasser, musique en tête, devant la maison que l’on quittait afin de n’être pas reconnu dans le rang, alors qu’on n’est plus qu’un soldat, afin qu’un ordre brutal ne retentît point juste au moment où la jeune fille blonde vous souriait.

La démobilisation vint enfin. Il débarqua un soir à la gare de l’Est. Les premiers pas après quatorze heures de voyage, la foule sur les quais, la voie 7 pour une minute centre de la gare, tout cela troublait Maxime. Il n’avait su où aller. Blutel, il redoutait de le revoir. Il ne lui avait jamais écrit. Il était parti sans lui dire adieu. Il poussa l’excuse de l’inadaptation à la vie civile jusqu’à sa dernière limite. De nouveau, il ne tarda pas à se trouver sans ressource. Mais il avait acquis un peu d’expérience. Il obtenait du crédit, ménageait son propriétaire, promettait de régler ses dettes, se servait des relations qu’il s’était faites à l’armée. Il eut la chance d’avoir affaire à des commerçants indulgents pour les anciens soldats. Durant une année, il tint ainsi, vivant d’expédients. Mais un jour de mars, il eut beau se rendre chez six amis, les supplier de lui prêter une dernière somme d’argent, tous, comme s’ils se connaissaient, comme s’ils s’étaient donné le mot, la lui refusèrent. Maxime comprit alors qu’il fallait travailler. Il retourna chez ses amis pour leur demander de lui trouver une situation. Mais il les avait lassés. Ils lui cherchèrent une place sans conviction. Un mois après, Maxime écrivait une longue lettre, dans laquelle il glissa sa photographie, à sa belle-mère. Par retour du courrier, il reçut trois mille francs. C’était la somme habituelle qu’elle donnait pour se débarrasser des importuns. Dix fois dans sa vie, elle avait donné trois mille francs. Sans prévenir personne, avec le sentiment qu’il abandonnait ses camarades à leur médiocrité, il partit pour Vienne, parce que cette ville était un deuxième Paris. La frontière à peine passée, il eut conscience d’avoir mille possibilités devant lui. Il était plein d’espoir et grisé de liberté. Trois jours après son arrivée, il faisait la connaissance d’une Viennoise, qui lui montrait ses cent mille couronnes d’avant-guerre auxquelles elle ne touchait pas, qu’elle ne voulait pas mélanger à celles d’aujourd’hui dont le même nombre ne lui eût permis de subvenir à ses besoins que durant une semaine. Il vécut avec elle un mois, dans une ruelle populeuse qui, le soir, n’était éclairée que par les fenêtres des maisons, passant ses journées à jouer aux échecs. De la connaître, il apprit pourtant que les orchidées sont les plus belles fleurs, que les œillets du corsage sont entourés de papier d’argent. Elle avait l’amour des fleurs. Il en profitait comme l’ami d’un bottier ou celui du directeur d’une fabrique de cigarettes. Avant de sortir, il prenait toujours une fleur sans la couper pour qu’il ne restât pas que la tige dans le vase du salon, la mettait à sa boutonnière sans la maintenir par une épingle, à cause d’une sorte de mépris pour tout ce que l’on doit dissimuler à côté d’une chose qui flatte les yeux, pour tout ce qui fait paraître un objet attrayant jusqu’au moment où on le touche. En se promenant, un après-midi, dans un jardin, il rencontra une jeune fille à qui il raconta tout de suite sa vie, avec le plus d’exactitude possible, en se reprenant chaque fois qu’il mentait. Ce n’était pas la première fois qu’il racontait sa vie. Il disait : « Quand je vous connaîtrai mieux, je vous raconterai ma vie. » Il touchait ainsi et ne craignait qu’une chose, tomber sur une personne qui avait sa manie, qui voudrait, la première, raconter sa vie. Un soir, il avait conduit cette jeune fille, dont il ne connaissait qu’une chose, qu’il pouvait la voir aux fenêtres d’un appartement qui, d’une rue qu’il n’eût su retrouver, paraissait vide entre trois et six heures, vers un hôtel délabré situé en face du château de Schönbrunn. Ni l’un ni l’autre n’avaient dîné. Ils s’étaient contentés de boire un chocolat à une terrasse champêtre éclairée par des globes lumineux du temps de la splendeur de Vienne et où retentissait encore une musique d’opérette. C’était un soir de juin, délicieux, parfumé par les arbres touffus et par les fleurs sauvages qui poussaient dans le parc dont les statues cassées n’avaient point de bras neufs, dont les ifs abandonnés depuis des années, mais encore carrés, servaient de cachettes aux enfants. Un tableau de Titien était parti la veille pour nourrir la population jusqu’au lundi suivant. Un vent doux et léger flottait sur la ville. Les hôpitaux étaient pleins, la famine imminente. Plus que l’hiver, l’été proche semblait devoir apporter tous les maux. Par cette soirée sereine, dans le calme d’une désorganisation complète et acceptée, l’imagination de tous entrevoyait des épidémies que l’on ne pourrait circonscrire à cause de la chaleur, des cadavres décomposés sur les bancs, dans les jardins des émeutes qui se prolongeraient jusqu’à la nuit lente à venir. La fin de Vienne était dans l’air. Elle donnait à cette soirée de répit une douceur que Maxime ne retrouva jamais. Les maisons étaient à l’abandon. Le gaz de la ville se perdait par mille fuites. Aucun ruisseau ne coulait le long des trottoirs. Des mendiants suivaient les étrangers, coupaient par des rues transversales pour se trouver devant eux. Rosa demanda à Maxime des romans français. Dans l’hôtel où les chambres n’avaient point de clef, où l’on pouvait demeurer en cachette, où les servantes étaient en même temps les patronnes, Maxime et Rosa étaient entrés. Ils avaient poussé une commode devant la porte, bien qu’elle s’ouvrît en dehors, et s’étaient assis sur un divan de bois doré. La fenêtre donnait sur un champ abandonné creusé d’un côté de fondations, aménagé de l’autre en terrain de football. Des jeunes gens jouaient avec un ballon à la lumière du seul lampadaire qui marchait. Il n’y avait plus de jour ni de nuit. On dînait à toute heure. On dormait l’après-midi. Personne ne travaillait. L’attente en commun d’un grand malheur avait détruit la régularité des habitudes. Des pères de famille sortaient se promener à trois heures du matin. Les enfants se levaient dans la nuit pour jouer. « Rosa, je vous aime, je suis seul, en bonne santé, libre. Je ne puis plus vivre ainsi. » Et il lui avait pris les mains en pleurant. Il ne savait que dire pour l’émouvoir. Il était impuissant devant elle et pourtant il eût voulu que leurs deux vies n’en fissent qu’une, qu’ils partissent par le monde à la recherche d’une température qui eût convenu à l’un et à l’autre. Il eût désiré que, comme lui, elle fût seule, prête à tout, libre au milieu des dangers. La lune s’était levée. Elle était toute proche de la terre. Elle éclairait la chambre comme le jour. C’était un jour pâle dans la nuit, venu d’on ne savait où, qui sur la ville en ruines semblait devoir toujours l’éclairer. Le ciel, comme celui des enfants, n’était pas infini. Sous lui, Maxime se sentit soudain plus fort. Il est un moment, avant les grands événements, où tous les signes annonciateurs perdent leur sens, où la catastrophe, à force d’être imaginée, semble tout à coup passée, où ses conséquences apparaissent insignifiantes dans les siècles, où l’esprit s’apaise. Rosa, souriante et blonde, qui ne parlait ni de famille, ni d’argent, ni de patrie, ouvrit son sac à main qui ne contenait pas ce que contiennent ceux d’ailleurs, où seulement se trouvaient des objets qui eussent servi aux femmes il y a cent ans. Dehors, une lettre de l’enseigne, sur sept, était éclairée. Ce n’était pas le courant qui manquait, mais elles étaient tombées. Un mendiant dormait devant l’hôtel sur cinq chaises de jardin. D’une chambre lointaine où des rires retentissaient, on essayait de l’éveiller en lançant sur lui des objets qui, à la fois, sont lourds et ne font pas mal. Le vent pénétrait dans la pièce, soulevait les rideaux, apportait du parc de Schönbrunn des bouffées d’air humide pleines d’insectes qui retrouvaient la fenêtre ou qui marchaient jusqu’au rebord de l’embrasure pour s’envoler.

À minuit, Maxime accompagna Rosa. À un carrefour, elle lui demanda de fermer les yeux, de compter jusqu’à cent. Quand il les rouvrit, elle avait disparu pour toujours. Ils ne se connaissaient que par leur prénom. La chance seule pouvait les unir de nouveau, chance bien petite puisqu’ils ne savaient pas les endroits où s’attendre. Il regagna l’hôtel où toutes les chambres sauf la sienne étaient illuminées à cause des turbines du Danube encore neuves depuis 1912. Il se mit à la fenêtre avec l’espoir que les femmes, elles aussi, repassaient devant les maisons où elles avaient aimé. Une horloge détraquée sonnait minuit toutes les heures. Maxime ferma la fenêtre à cause d’un brouillard léger qui voilait le ciel. Les jeunes gens ne jouaient plus sur le terrain. Le mendiant était parti. Un piano mécanique aux proportions d’orgue commença une valse. Il n’y avait plus de traces du jour qu’au bord des fleuves dont l’eau continuait de couler. Maxime se coucha tout habillé. Il pensait à Rosa. Il était triste. Il aurait voulu avoir apporté une photographie de lui, une lettre sans fautes, dont il eût été fier.

CHAPITRE VI

Tout le monde parlait. Demongeot disait que les erreurs judiciaires sont à présent impossibles à cause des moyens d’investigation dont dispose la police. Blutel le contredisait. Mme Berville et Geneviève discouraient sur l’homme. Maxime se leva. Il venait d’entretenir Marcel Collet de ses aventures militaires. Gibelin les avait délaissés. Réformé en 1915, il n’aimait pas que l’on parlât des tanks et des gaz asphyxiants qu’il ne connaissait point.

— Tu t’en vas ? demanda Blutel.

Comme Maxime fit oui de la tête, il quitta son fauteuil, s’approcha de lui et, doucement, dit à son oreille :

— Il n’y a rien à faire avec Gibelin. Je parlerai de toi à Collet. Surtout promets-moi, si je te ménage un rendez-vous, d’y aller. C’est un gentil garçon, mais il est susceptible. Il croit toujours que l’on se moque de lui.

Marcel Collet, en effet, pensait toujours que l’on se moquait de lui. Une expression étrange se peignait sur son visage quand, au cours d’une conversation, il ne savait pas si on plaisantait. Il regardait alors son interlocuteur. On devinait qu’un combat se livrait en lui entre le besoin de passer pour un malin, ce que l’incompréhension d’une saillie eût infirmé, et la peur d’être dupe. Ainsi, lorsqu’une personne disait pour rire un mot dans le genre de celui-ci et qui n’était drôle que parce qu’elle gardait son sérieux : « Un gardien de prison m’a parlé de toi cet après-midi », c’était fini. Elle avait beau, par la suite, dire n’importe quoi, à moins qu’elle n’assurât longuement Collet de sa sincérité, il croyait qu’elle continuait de plaisanter et clignait de l’œil à la fin de chacune de ses phrases en disant : « Ça ne prend pas. Pour d’autres, la mise en boîte. » Car, bien qu’il fût d’ordinaire assez correct, il retrouvait son langage de soldat dès qu’il se sentait atteint, même légèrement. Il épouvantait ainsi Thérèse quand il se fâchait car les termes les plus grossiers venaient alors sur ses lèvres. C’était sa manière de se défendre. Il en sentait la puissance dans la vie civile. Le vocabulaire de gros mots qu’il gardait en réserve était toujours prêt à sortir au moindre heurt. De se ménager sans le savoir une deuxième langue faisait qu’il avait conscience, ainsi que ces hommes que la guerre a poussés dans toutes les classes sociales, qu’il en existait d’autres. Aussi, quand il était de bonne humeur et voulait plaire, en employait-il une troisième qui, précieuse dans sa bouche, détonnait pour les gens qui le connaissaient. Quand il disait : « Permettez-moi », « Veuillez m’excuser », et surtout cette expression qu’il affectionnait quand il sortait avec une femme : « Passez, je vous prie », une contraction de ses lèvres rendait ces phrases pleines de prétention. C’était à ces moments qu’il se servait, pour répondre aux mercis qu’on lui prodiguait, car c’était à ses yeux le comble de la politesse que de répondre à un merci, de l’effrayant « il n’y a pas de quoi ».

Il regarda Thérèse. Elle lui fit avec la main un signe qui signifiait dans le peuple : « Sauvons-nous. » Elle en connaissait d’autres. Elle les avait appris de son mari. Et ils étaient à ses yeux plus des signes destinés à se faire comprendre de loin que des manières vulgaires. Collet s’inclina devant Geneviève.

— Nous allons prendre congé.

Blutel, qui l’avait entendu et qui sentait confusément la fatuité du musicien, ajouta en riant :

— En attendant que ce soit ton propriétaire qui te donne congé.

Il pensait que toutes ses plaisanteries passaient, qu’il était trop bon homme pour que quelqu’un se fâchât. Souvent Geneviève lui avait dit : « Tu verras qu’un jour tu recevras une paire de gifles. » Devant Collet qui gardait son sérieux, cet avertissement lui passa soudain dans l’esprit. Une seconde, il eut conscience que sa maîtresse avait raison, que sa prédiction ne manquerait pas un jour de se réaliser. Une peur enfantine fit le tour de lui-même. En le temps d’un battement de cœur, il se souvint du jour où, n’ayant pas suivi un conseil, un malheur avait failli lui arriver. Tapant sur l’épaule de Collet, il ajouta aussitôt :

— Tu ne comprends pas la plaisanterie.

— Et tu appelles cela une plaisanterie ?

— On fait ce que l’on peut.

Tout d’un coup, Blutel devint agressif. Souvent de bons mouvements l’amenaient à réparer les effets d’un mot déplacé. Mais quand cela lui arrivait, il ne pouvait supporter que son interlocuteur lui gardât rancune. Qu’il le fît plusieurs fois l’éloignait de toute relation, si bien qu’inconsciemment, au début d’une liaison, il blessait ses amis et s’excusait aussitôt pour juger de leur attitude.

Marcel Collet et sa femme se retirèrent. Maxime prétexta de la fatigue de son voyage pour les imiter.

— Tu reviendras ? demanda Blutel.

— Si cela ne te dérange pas.

— Mais non. Viens donc dîner samedi prochain.

Maxime s’inclina devant Mme Berville qui, soudain, s’intéressa à lui.

— Vous partez déjà, monsieur ?

Demongeot, qui était accoudé sur la cheminée, lui tendit la main avec froideur. Geneviève le raccompagna dans l’entrée.

— Vous ne vous êtes pas trop ennuyé ?

Elle aimait à se donner une apparence de femme libre en l’absence de Blutel. Du doigt, elle le menaça :

— Et il faudra que vous reveniez ! Promettez-le-moi.

Maxime comprit que Geneviève n’eût pas eu ces manières devant Blutel. Il en fut flatté et prononça quelques paroles trop aimables. Comme si elle n’avait attendu que cela, Geneviève changea en un instant. Ce fut avec froideur qu’elle lui dit avant de fermer la porte :

— Venez bientôt, André sera content de vous voir.

 

*

*    *

 

Maxime avait à peine fait quelques pas dans la rue qu’une ombre se dirigea vers lui. C’était Madeleine.

— Enfin ! Je perdais patience.

— Tu m’attendais depuis longtemps ?

— Je ne sais plus. Je suis si heureuse de te revoir.

— Réfléchis donc.

— Mais qu’est-ce que cela peut te faire que je sois là depuis une minute ou depuis hier ?

Maxime la prit par le bras. Il craignait que des invités ne sortissent de la maison.

— Marchons.

Il avait prononcé ce mot sur un ton si volontaire que Madeleine ajouta en riant :

— Qu’un sang impur abreuve nos sillons.

À l’avant des tramways, au lieu d’un nom de place ou de quartier, il y avait un écran de toile blanche. Ils regagnaient leur dépôt. Le vent était tombé. Des feuilles sèches volaient pourtant dans l’air. À la porte d’une boutique, dont le rideau de fer n’avait pas été baissé, il n’y avait pas de bec-de-cane.

— J’ai la migraine, dit Maxime.

— Pauvre petit. Veux-tu que nous nous asseyions dans un café ?

Une taverne faisait le coin du boulevard Sébastopol et de la rue Turbigo. Ils y entrèrent.

— Tu prendras quelque chose de chaud, tu m’entends ? Je sais mieux que toi ce qui est bon pour la santé.

Maxime pensait à Blutel, à Geneviève, aux invités. Il se sentait las. D’avoir approché tant de gens entiers, sortant si peu d’eux-mêmes, tant de destinées diverses lui donnait un profond sentiment d’isolement. Tous avaient souffert. Tous avaient des souvenirs tellement à eux qu’ils n’eussent pu croire qu’une personne au monde en devinerait seulement trois de suite. Et Maxime comprit que, s’ils souffraient tout autant que lui, ils avaient au moins la force de ne pas chercher autour d’eux un réconfort et une consolation. Ils étaient résignés. Ils avaient accepté la vie telle qu’elle était. À côté d’eux, Maxime eut l’impression d’être un enfant assoiffé de désirs et d’ambitions. Pour la première fois, il perdait confiance en soi. La trentaine lui apparut subitement. Il se souvint d’un fait auquel jusqu’alors il n’avait pas pris garde : des hommes plus jeunes que lui avaient des situations, un foyer et même des enfants. La vie, en laquelle il avait tant espéré, ne lui apportait rien. Jusqu’à présent, il avait inconsciemment attendu le jour où il dirait : « Ma vie est manquée. » Chaque année, il l’avait reculé sans effort. Mais pour la première fois, alors que Madeleine un instant distraite suivait des yeux le va-et-vient d’un garçon, il sentit tout d’un coup que ce jour était arrivé. Il vit, derrière lui, les innombrables jours gâchés. Eux qui n’avaient représenté dans son esprit qu’une succession de moments formaient, à la seconde présente, la moitié de sa vie. Comme si un rideau s’était levé, il apercevait au plus loin de sa jeunesse. Il prononça : « Il y a dix ans », puis : « Il y a quinze ans », puis encore, pour se ranimer : « Il y a vingt ans. » Il y a vingt ans, c’était trop. Il ne se rappelait rien de ce temps. Il eut alors une vision de l’avenir qui l’épouvanta. Il se souvint que, lorsque, livré à lui-même, il fut obligé de faire le manœuvre dans des usines, l’idée un jour lui était venue qu’il allait être contraint, toute son existence durant, de travailler de ses mains, de porter des obus comme dans les régions dévastées, pour vivre. Il eut froid. Instinctivement, il se serra contre Madeleine. Personne ne lui tendrait la main. Tous s’écartaient de lui, défendaient leurs biens à sa seule vue. Blutel, Gibelin, Demongeot, Collet, il les vit, chacun avec sa taille et son visage différents, chacun avec sa vie tracée, avec ses habitudes. Il pensa à Geneviève. Peut-être l’eût-elle aimé, si elle l’avait connu avant Blutel. Il ne pouvait songer à une femme sans faire la même supposition. Madeleine le regarda. Alors, il eut envie de pleurer.

— À quoi penses-tu ? lui demanda-t-elle.

Une seconde, il faillit tout lui avouer, se livrer à elle, comme un enfant à sa mère. Puis, en songeant à sa dernière pensée, à toutes celles qu’il ne pourrait avouer à Madeleine sans l’écarter à tout jamais de lui, il se raidit.

— Je ne pensais à rien.

— Tu as toujours mal à la tête ?

Elle prenait tellement part à son mal qu’en prononçant « à la tête », cela avait été à la tête elle-même de Maxime qu’elle avait pensé. Elle devinait qu’il était préoccupé. Ignorante des maux physiques, elle se demanda si les soucis pouvaient donner la migraine. Mais elle se gardait de l’interroger. Maxime, pour elle, commençait à exister depuis le moment où il avait fait sa connaissance. Son passé ne l’intéressait pas.

Maintenant le café était désert. Des garçons partaient. Maxime, pour la première fois, sentit un réconfort en la présence de Madeleine à son côté. Un besoin de tendresse, d’appui, de quelque chose qu’il ne définissait pas et qui était en même temps le désir d’ajouter à son être, à la misère qu’il entrevoyait, un autre être et celui de sentir un soutien, une défense même, fit qu’il se pencha vers sa compagne. Le contact d’un autre corps le ranima. Il se contraignit à ne plus penser. C’était un côté du caractère de Maxime que de chasser ses soucis dans une sorte d’engourdissement.

Madeleine lui prit la main. D’avoir serré celle de tant d’hommes fit qu’elle la pressa avec force pour qu’il y eût une différence. Elle était devenue timide. Il lui apparaissait qu’elle n’était pas digne de réconforter un homme et que, bien qu’elle y mît toute sa sincérité, quelque chose devait trahir le fond de son âme. Souvent elle ressentait l’impression de ne pas être pure parce qu’en elle-même il y avait toujours la pensée qu’elle dissimulait quelque chose. Quand elle se comparait à quelque jeune fille entrevue dans la rue, ce n’était ni dans les manières ni dans la toilette qu’elle trouvait une différence, mais dans l’expression du visage. Il lui semblait que le visage de toutes les femmes, de tous les hommes reflétait des pensées aimables alors que le sien, à une ride, à une contraction des lèvres, signalait au monde qu’elle se surveillait pour ne pas laisser échapper une phrase qui l’eût trahie. Pour elle, c’était plus l’inconscience que la volonté qui donnait de la grandeur aux sentiments. Aussi s’efforçait-elle en certains moments de ne pas penser en prononçant une bonne parole, ce qui l’amenait souvent à parler vite, à dire n’importe quoi, à serrer avec force son amant contre elle, cela pour avoir l’illusion d’agir spontanément. Parfois il lui arrivait de causer avec un jeune homme de bonne famille. Ce qui l’éblouissait alors, c’était l’inconscience, la fraîcheur, la franchise de son interlocuteur. Elle l’épiait avec une mauvaise expression sur le visage. Ces qualités étaient à ses yeux la marque d’une supériorité écrasante, d’autant plus qu’elle devinait que, si la fortune la favorisait, elle ne pourrait les acquérir. Elle sortait grelottante de ces entretiens comme d’un bain froid. Elle n’avait pourtant qu’une pensée, retrouver une camarade de son rang, ce qui la réconfortait.

À côté de Maxime, elle était déroutée. Elle n’avait trouvé chez lui ni fraîcheur, ni inconscience, ni franchise, et cependant ces qualités émanaient de certaines de ses paroles, de certains de ses gestes. Mais parce qu’elle se sentait tout de même dominée, cela avait été pour elle un sentiment de soulagement qu’il souffrît. Aussi ne s’observait-elle plus. Elle était à l’aise devant la douleur. Que quelqu’un fût malheureux, elle s’en réjouissait, non pas qu’elle éprouvât un sentiment laid, mais à la pensée qu’elle pouvait se montrer enfin sous son vrai jour. Le respect de la douleur qu’elle cachait lorsqu’elle se trouvait auprès de gens qu’elle soupçonnait appartenir à des familles honorables parce qu’elle croyait trahir sa modeste origine en se montrant pitoyable, elle lui laissait libre cours auprès des malheureux parce que ceux-ci ne pouvaient intérieurement le lui reprocher ni la mal juger. « Avoir vécu » était une de ses expressions favorites. Les gens avaient ou n’avaient pas vécu. Pourtant, ces derniers, au lieu de leur vouer le même mépris que ses camarades, elle les respectait en cachette. Elle avait alors conscience de trahir quelque chose. Petit à petit, afin de se justifier, elle en vint à porter le même respect à tout le monde.

Maxime regardait de temps en temps, derrière les vitres embuées, les passants. Il lui sembla, un instant, qu’un groupe de cinq personnes venait de chez Blutel. Tout à coup il comprit que Gibelin, Demongeot ou un autre pouvait entrer dans le café, le voir en compagnie de Madeleine. Il se leva :

— Allons, partons. Il est tard.

— Et où irons-nous ?

— Où tu voudras.

— Chez moi, alors.

Ils sortirent. Un besoin de dévouement sans borne envahissait Madeleine. Elle était heureuse parce qu’elle avait remarqué que ce besoin était un signe de l’amour. Ils suivaient des rues que seule elle connaissait. Maxime pensa qu’il était minuit. Il avait la faculté, la nuit, de ne pas souffrir. Elle était un répit. De penser que même s’il avait eu à agir il n’eût pu le faire le réconfortait. Un raisonnement de faible naissait dans son esprit, le même que font tous ceux chez qui la douleur n’est pas accidentelle. « On verra demain. Pour le moment, au milieu de la nuit, tout est bien. » Puisque, jusqu’au matin, aucun regret, aucune crainte ne le hanterait, pourquoi souffrirait-il ? Il embrassa Madeleine.

— J’habite là, dit-elle en montrant un hôtel.

Maxime se retourna. Ses traits s’étaient adoucis. Il avait encore devant lui des heures de paix, peut-être même des jours.


Ce livre numérique

a été édité par la

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en septembre 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Un Soir chez Blutel, Paris, Les Carnets littéraires n° 4, 1927. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page représente le Boulevard Voltaire pris de la Place de la Nation, anonyme, Paris, Carte postale ancienne éditée par AP, n° 504 (Collection personnelle, Wikimédia).

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