Emmanuel Bove

UN PÈRE ET SA FILLE

1928

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Table des matières

 

UN PÈRE ET SA FILLE. 3

Ce livre numérique. 63

 

UN PÈRE ET SA FILLE

Jean-Antoine About passait pour un homme étrange dans le quartier de la place Vintimille. Son âge était difficile à déterminer. « Moi, je suis sûr qu’il a soixante ans bien sonnés », disaient certains. D’autres voyaient en lui un homme mûr prématurément vieilli. Bien qu’il fût venu habiter le quartier au commencement du siècle, ce n’était que depuis cinq ou six ans que tous le connaissaient de vue. Sa mise négligée, sa saleté, son air hagard avaient attiré l’attention. Mais ce qui intriguait surtout les boutiquiers des rues avoisinantes, c’était qu’il demeurât dans un immeuble bourgeois, flanqué aux deuxième et cinquième étages d’un balcon de la longueur de la façade.

Cette maison, dont Jean-Antoine About habitait un des deux appartements du quatrième, se trouvait dans une rue toute proche du square Vintimille, si bien qu’en se penchant à la fenêtre il apercevait une partie de la grille et les premiers bosquets du jardin. Souvent il s’accoudait à la dernière croisée de l’appartement. C’était justement celle d’une chambre incommode à cause du mur en biais qui touchait l’immeuble voisin. Aussi ce réduit avait-il été aménagé en salle de bains et servait-il de cabinet de débarras.

Jean-Antoine About s’était installé là un petit coin, ce dont sa femme, au temps où elle avait partagé sa vie, se moquait en ces termes : « Il te faut toujours des petits coins !… » ou bien : « Tu ne peux donc pas vivre sans cagibi ? »

De cet endroit, il distinguait un tiers de la place du square, ce qui l’exaspérait lorsqu’un accident se produisait ou que des gens se disputaient car, en ces circonstances, un seul des interlocuteurs ou seulement le devant d’une automobile se présentait à ses yeux. S’il était habillé, il sortait alors, se mêlait aux curieux et guettait les fenêtres pour faire signe que « cela valait la peine de descendre ». Mais il suffisait que ce signe vînt de lui pour qu’aucun des locataires accourus aux fenêtres ne bougeât.

On le fuyait. Des gens se retournaient à son passage, d’autres s’écartaient comme auprès des ivrognes de qui l’on redoute un pas de côté. Il regardait les femmes d’une façon si impertinente que les mères, à son approche, enfermaient leurs filles, que des passantes, pour le braver, ne baissaient pas les yeux cependant que d’autres s’appliquaient à l’ignorer. Il s’arrêtait devant les magasins pour contempler les serveuses. On disait qu’il fallait le conduire au commissariat. Plusieurs commerçants avaient menacé de lui donner une correction. Il fréquentait des gens louches, sans faux col, chaussés de bottines voyantes, en compagnie desquels il avait été aperçu dans des cafés. Finalement, sur la prière de nombreux habitants du quartier qui avaient établi une sorte de pétition, la police fit une enquête. Mais celle-ci ne donna aucun résultat.

Antoine About vivait seul avec une vieille bonne du nom de Nathalie qu’il tutoyait, injuriait, mais à qui il laissait toute liberté. Une idée fixe le poussait à la courtiser. Il ne pouvait se trouver devant elle sans essayer de la prendre par la taille, cela avec de petits rires égrillards. Elle le remettait doucement à sa place. D’être traité en enfant ne le déchaînait pas. Patiemment il tentait de nouveau d’embrasser sa bonne sans que les refus de celle-ci déclenchassent en lui un sentiment de colère ou de dépit. Une sorte de peur, de faiblesse le rendait peu dangereux dans ses entreprises que Nathalie ne considérait pas comme sérieuses. Ainsi, il ne se passait pas de jour qu’il ne la guettât, dissimulé dans l’embrasure d’une porte, et qu’il ne se jetât sur elle. Toujours avec douceur, elle le repoussait jusqu’à ce qu’il s’éloignât.

Et même la nuit, à son retour, il tentait de pénétrer dans la chambre de Nathalie qui n’oubliait pas de fermer sa porte à clef. Il frappait, alors, pleurnichait, criait : « Ouvre-moi… Nathalie… je t’aime… ouvre-moi… » Puis il allait se coucher sans se déshabiller, sans faire de lumière, ainsi qu’au temps où, commis, il habitait une mansarde.

Un matin, comme il s’apprêtait à sortir, qu’il répétait sans cesse à Nathalie : « Qu’est-ce que tu fais donc ? Tu n’es pas encore prête ! » car il aimait à descendre l’escalier avec elle par peur des concierges et des boutiques immédiates, et qu’il la menaçait de ces mots : « Je te chasserai comme une chienne… comme une chienne… », on sonna à la porte. Il alla ouvrir en disant : « C’est moi qui ouvre aujourd’hui. » Une femme vêtue d’une blouse noire lui tendit un télégramme. Alors ses traits changèrent. Un bouleversement intérieur fit que ses joues pâles rosirent. Il perdit son sang-froid. Pourtant, dans le désordre de son esprit, la pensée de donner un pourboire surnagea.

— Nathalie… Nathalie… apporte un franc.

Il prit le télégramme. La vieille bonne avait refermé la porte et se tenait près de lui.

— C’est pour vous ou pour moi ? demanda-t-elle.

Il lut l’adresse et répondit :

— Je ne sais pas.

— Lisez donc.

De nouveau, il baissa les yeux.

— Je crois que c’est pour moi.

— Enfin, est-ce que c’est pour vous ou pour moi ?

Il le déchira. D’un trait il parcourut la seule ligne qui y était écrite. Il balbutia : « C’est pour moi. » Son visage se couvrit d’une sueur légère. Il voulut prendre une attitude désinvolte, replier le télégramme, mais ses doigts tremblaient.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Nathalie.

Il ne répondit pas. Elle lui ôta le télégramme des mains et lut : Suis malade. Pardonne. Rentrerai maison ce soir. Edmonde.

Antoine About gagna sa chambre. Il était ivre de bonheur. Par moments, des sortes d’amnésies faisaient qu’il oubliait, durant quelques secondes, le télégramme de sa fille. Il lui semblait alors qu’il se trouvait dans une nuit profonde et que, quelque part dans cette nuit, il y avait une porte qu’il n’avait qu’à tirer pour que, de nouveau, la lumière l’inondât. C’étaient alors des recherches folles. Il portait la main à son front. Il s’imaginait que, les bras en avant, il marchait, trébuchant et s’enlisant tour à tour, et qu’il eût suffi qu’il rencontrât le bouton d’une porte pour sortir de ce cauchemar. Au bout de quelques instants, il trouvait ce bouton. Il tirait, il tirait… et il se souvenait de tout.

« Je suis malade », disait le télégramme. Dans son cerveau, si calme depuis plusieurs années, l’idée de la maladie, l’indécision sur l’attitude qu’il devait prendre et une joie mêlée de dureté s’entrechoquaient. Il imaginait son enfant atteinte d’une maladie honteuse, celle-là même qu’il avait redoutée le plus pour elle et dont la peur avait été une des causes de son intransigeance. « C’est certainement ce qu’elle a… », pensa-t-il. De songer qu’en ce cas sa fille se fût tue sur ce sujet le rassura. Puis l’inquiétude le reprit au souvenir du penchant qu’avait Edmonde de s’humilier. « Elle veut souffrir davantage. Elle est malade. Elle veut me l’apprendre et, pour comble d’humiliation, me supplier de la chasser une deuxième fois. »

De nouveau, la nuit envahit le cerveau d’Antoine About. Ce fut encore les mêmes tâtonnements, les mêmes efforts désespérés vers la clarté. Il avait peur de disparaître comme les moribonds à la veille des fêtes. Dans le lointain de son âme, il sentait le bonheur semblable à une lisière lumineuse. Et il se démenait, se frappait pour revenir à soi.

À la fin, il se rendit dans la chambre de sa fille dont les volets n’avaient pas été fermés depuis son départ. Sur des malles, entassées dans un coin, se trouvaient des chaussures de femme dont l’intérieur était gris d’une véritable poussière floconneuse. Une toile recouvrait le lit. Deux cadres sans photographie pendaient à un mur. Pour la première fois Antoine About ouvrit la fenêtre. Il appela la bonne :

— Nathalie… viens… viens vite…

La fièvre l’avait gagné subitement. Il ne savait plus ce qu’il faisait. Il se mit à parcourir l’appartement dans tous les sens sans pouvoir s’arrêter. Maintenant, il désirait ardemment que tout fût luisant de propreté et que disparût ce désordre qui révélait sa déchéance.

Il retourna dans sa chambre. Le soleil la rendait inhabitable en été. Il ferma les volets. Dans un demi-jour semblable à celui que donnent les feuillages en été, il relut le télégramme. « C’est donc bien vrai… elle va revenir… Elle vivra près de moi… la pauvre petite… Ah ! comme elle sera heureuse ! » Il parlait à haute voix. De temps en temps il faisait un geste qui n’avait aucune signification. Il la voyait s’empresser autour de lui. Soudain, dans le fauteuil où il s’était assis, il se replia sur lui-même. En une seconde, son expression changea.

De joyeuse, elle devint inquiète. Il lâcha le télégramme, le regarda à terre avec méfiance, puis le ramassa.

— Nathalie… Nathalie !

Quand la bonne fut près de lui, il lui montra le carré de papier.

— Tu le vois, tu le vois. Il est bleu. Cela vient de ma fille. Elle arrive.

Puis, comme il l’avait fait un instant auparavant, il lâcha le télégramme qui alla glisser sous une chaise.

Antoine About regarda Nathalie avec une expression malicieuse :

— Maintenant, elle n’arrive pas. Tu comprends, Nathalie ? Ramasse le télégramme et donne-le-moi.

La bonne obéit. Antoine About triompha :

— Maintenant, elle arrive. Est-ce que tu comprends ?

Ce manège continua quelques minutes. Antoine About s’acharnait à faire comprendre à la vieille servante que tant qu’il tenait le télégramme sa fille venait et que, lorsqu’il le lâchait, elle ne venait plus.

Jean-Antoine About avait soixante-quatre ans. C’était un homme petit, chétif et animé d’une vie telle que, dans sa jeunesse, on avait pensé « qu’un feu intérieur le consumait et qu’il mourrait jeune ». Son père, cultivateur dans l’Aube, était venu à Paris aussitôt libéré du service militaire, attiré par les fêtes et la vie des cafés. Grâce à sa constitution et à ses certificats d’études et de bonne conduite, il entra, à vingt-quatre ans, comme employé manutentionnaire à la Compagnie de l’Est et fut affecté à la gare de marchandises de Pantin. Travailleur et honnête, il ne tarda pas à passer au service des réclamations. Il était chargé de retrouver, dans le dépôt des colis égarés, ceux qu’on lui demandait. C’est là qu’il fit la connaissance d’une femme de chambre que ses patrons avaient envoyée à la recherche d’un paquet perdu depuis six semaines. Peu après, ils se mariaient et Jean-Antoine naissait.

À présent, quand Antoine About jetait un regard en arrière, il constatait que sa vie pouvait être divisée en deux parties d’égale importance : celle où il avait obéi et celle où il avait commandé. Il gardait de la première un souvenir désagréable où brillaient cependant des éclaircies heureuses comme le rappel d’heures libres, de jours sans responsabilité, d’ambitions que rien n’avait encore déçues. Élevé dans un milieu modeste, il s’était, comme on dit, fait lui-même. À mesure que sa réussite s’était affirmée, la vénération qu’il portait à ses parents avait diminué tant il lui apparaissait qu’ils étaient de médiocres gens d’avoir végété si longtemps. Devant la simplicité que prennent les choses lorsque l’on s’est familiarisé avec elles, il était saisi de stupeur que ses parents n’eussent réussi à se tirer de leur pauvreté. En examinant sa propre carrière, il s’efforçait de se prouver qu’elle ne dépendait pas de faits extérieurs, tels que la vogue imprévue d’un quartier ou d’un produit, mais de son esprit d’initiative et de sa décision. Que les patentes, les déclarations d’impôts, les traites, les billets de fonds, les échéances eussent semblé un obstacle à ses parents l’étonnait, lui pour qui, aujourd’hui, aucune formalité n’avait de secret. Les sacrifices que les siens avaient consentis à son instruction, il les ignorait. Il ne se rendait pas compte que c’était grâce à eux que, dès ses débuts dans la vie, il s’était trouvé sur le plan même des commerçants et que son ascension était d’un échelon plus courte que celle de ses parents, dont le gros de l’effort avait déjà été donné le jour où ils osèrent quitter leur village pour venir à Paris.

Jusqu’à l’âge de trente ans, il rêva d’un bailleur de fonds. Une telle ardeur l’animait qu’il répétait sans cesse : « Celui qui aurait confiance en moi et m’avancerait une grosse somme d’argent ne ferait pas une mauvaise affaire. Il ne tarderait pas à vivre de ses rentes. » À cette intention, il se rendit dans plusieurs agences ou cabinets d’affaires dont il relevait les adresses sur les journaux. Mais chaque fois on lui proposa le contraire, c’est-à-dire d’avancer de l’argent contre quoi on lui offrait un poste de directeur largement rémunéré ou même des rentes. Durant un mois, il côtoya journellement un monde dont l’agitation obscure et les ambitions folles, justement semblables aux siennes, le déprimèrent. Il abandonna ses recherches. « De plus malins que moi ne réussissent pas », pensa-t-il. Il constata que, au point où il en était, seul le hasard eût pu le sortir d’affaire. Ce fut à ce moment qu’une idée vint le remonter. Pour se détacher de la foule des arrivistes, des gens sans conscience, qu’il sentait grouiller autour de lui dans les antichambres de ces officines, il résolut d’acquérir des connaissances techniques dans une spécialité. Au lieu de s’éparpiller dans toutes les voies, il se dirigerait vers un seul but, usant, pour l’atteindre, de toutes ses forces. Alors, son expérience et ses capacités le rendraient indispensable et les capitaux viendraient tout seuls. Les mots « stage, capacité, spécialisation » revenaient à ce moment continuellement sur ses lèvres. Il n’avait plus qu’un désir : passer par tous les échelons d’un métier qu’il n’avait plus qu’à choisir.

Un mois après il entrait comme employé dans l’importante maison de drap Daniel, rue du Sentier, avec la résolution de passer par tous les échelons, devrait-ce durer des années, afin de connaître tous les rouages de l’organisation et tous les secrets de la fabrication.

Malheureusement, comme si ses patrons eussent deviné le but secret que poursuivait Antoine About, ils gênaient ses ambitions en opposant à ses demandes des réponses semblables à celle-ci : « Monsieur About, vous êtes trop bien spécialisé dans notre service d’échantillons pour que nous nous privions de vous. » Il se renseignait alors, à la sortie des magasins, soit auprès des ouvrières des ateliers, soit auprès du personnel de l’administration, cela avec beaucoup de prudence afin de ne pas éveiller l’attention. Le soir, dans sa chambre, il lisait tous les livres, tous les journaux concernant les textiles, ainsi que des ouvrages sur la spéculation, les changes, la Bourse, qui, il le sentait, se rattachaient directement à sa corporation. Au restaurant, dans les tramways, partout où il pouvait lier connaissance, il tâtait le public et posait à ses interlocuteurs, après quelques instants d’entretien, des questions auxquelles il semblait n’attacher aucune importance. « Si vous aviez à choisir, demandait-il, préféreriez-vous un complet de serge ou de drap ? » ou bien : « D’après vous, qu’est-ce qui est plus cher, un mètre de velours ou un mètre de soie ? »

La spécialisation complète, absolue était, selon lui, le seul moyen de sortir de la médiocrité. Il y croyait comme à une religion. Elle seule le faisait vivre et espérer une existence meilleure. À mesure qu’il vieillissait, ce besoin de se spécialiser devenait une maladie, d’autant plus grave qu’il lui semblait que son ignorance grandissait à mesure que ses connaissances s’accroissaient. Il voulut se renseigner sur l’usage des étoffes à l’étranger, sur les goûts de chaque pays et ce fut avec stupeur qu’il apprit que la soie était employée en Chine aussi couramment que le coton en France.

Dans la maison Daniel, il entretenait des relations amicales avec les fournisseurs, avec les clients, si bien qu’un jour il fut soupçonné de manœuvres déloyales. On l’observa durant plusieurs mois sans qu’il s’en doutât. Le bruit se répandit qu’un inspecteur de police, engagé comme employé, le surveillait. Une sorte d’interdit pesait sur lui. Ses camarades de travail avaient l’impression qu’il avait trahi quelque chose ou volé, qu’une plainte allait être déposée. Plus personne ne lui serrait la main. Un certain Marcel, en compagnie de qui il avait fait, le dimanche, des promenades en banlieue, le prit un jour à part pour le prier de lui rendre la lettre qu’il lui avait écrite pendant un congé et dans laquelle il disait que la maison Daniel était « une sale boîte ».

Finalement, comme un gros client venait de résilier ses commandes, le patron eut la certitude que son employé était appointé par une maison rivale dans le but de détourner les clients en leur faisant des prix plus avantageux. Le lendemain, Antoine About était mis à la porte. Cette nouvelle fut apprise avec un soupir de soulagement par le personnel qui craignait d’être compromis par des actes ou des paroles dont il ne se souvenait plus.

Une semaine après, Antoine About, qui avait réclamé par écrit un certificat, recevait une lettre glaciale dans laquelle M. Daniel lui faisait savoir que, « à son grand regret, il ne pouvait satisfaire à sa demande, non pas que son travail ne l’eût point mérité, mais à cause de certains faits sur lesquels il valait mieux ne pas insister ».

Ce renvoi brutal aida, pour une grande part, la réussite d’Antoine About. Lorsqu’il se fut lassé de répéter : « C’est une injustice ! » et que ses sentiments d’amour-propre se furent calmés, il eut conscience que quelque chose le rendait différent des autres employés, non seulement une connaissance profonde de l’industrie du textile, mais surtout une grande indépendance, une initiative, une audace qui n’avaient pu être supportées chez un subordonné. « On sentait que je n’étais pas à ma place…, se disait-il souvent. On était jaloux. »

Le premier mois, ivre d’enthousiasme et de liberté, il ne fit que rendre visite à tous les gens qu’il connaissait. Des économies lui permettaient de vivre. Il racontait partout les causes exactes de son renvoi. Lorsqu’il devinait que ses paroles provoquaient un doute chez ses interlocuteurs, il ne pouvait qu’ajouter : « Croyez-moi si vous le voulez ! » Le besoin d’être cru, de prouver ce qu’il avançait, était si impérieux en lui que, pour la première fois (devant l’impuissance de convaincre qui que ce fût, impuissance qui jusqu’à présent ne lui était jamais apparue mais qui, au moment de pénétrer dans un monde plus vaste, se révélait comme une tare), il eut conscience de sa faiblesse et de son ignorance.

Parfois, il imaginait une visite à quelque personnage tout-puissant. Il s’appliquait alors, dans le silence de sa chambre, à parler avec suite et logique à un interlocuteur invisible. Mais il ne tardait pas à s’apercevoir qu’il bafouillait. À tout moment, il perdait le fil de sa pensée. Il manquait de souffle. Pour remédier à son manque de savoir, il s’imposa de lire tous les manuels, toutes les grammaires, tous les livres qui lui tombaient sous la main. Une admiration profonde croissait en lui pour ce monde inconnu qui écrivait, pour les journalistes, pour les orateurs. La pensée de les approcher était loin de son esprit. Ce qu’il désirait ardemment, c’était simplement de pouvoir soutenir avec eux une conversation, de ne les choquer en rien. Un jour, enfin, il se décida à se rendre chez le directeur d’une importante maison de draperies dont il avait entendu dire que les débuts avaient été difficiles. Il admirait plus que tout au monde les hommes partis de rien et arrivés à une haute situation. Peu lui importait qu’ils eussent volé, tué, avant d’arriver. C’était la force que son être chétif respectait. Mais il ne fut pas reçu.

Si, dans la conversation, il avait des mépris superficiels pour certains d’entre eux, il finissait toujours par dire : « C’est un type. » Tout homme entouré d’une administration, d’un personnel, de capitaux, d’honneurs était un « type » pour lui. C’était plus encore, et cela lui était apparu subitement dans son inaction momentanée, vers ce « type » qu’il tendait que vers une situation.

Aussi, quelques mois après qu’il eut quitté la maison Daniel, tout ce qu’il avait appris durant des années lui sembla-t-il inutile. « Ce sont de petits moyens. Il faut voir grand ! » répétait-il. Et souvent, lorsqu’il se retrouvait seul, une sorte de fureur le prenait à la pensée qu’il lui manquait si peu de chose pour être grand et que pourtant ce peu de chose était si difficile à acquérir. Comme la femme que simplement une bouche trop grande enlaidit, il rageait de ne pouvoir changer son esprit, d’autant plus qu’il le sentait malléable. « Il suffirait que je parle bien, que j’aie réponse à tout. » Mais il avait beau faire, il demeurait le même. Un profond désespoir l’envahissait alors. Il avait conscience de la médiocrité à laquelle il était voué. Il s’enfermait dans sa chambre et pleurait, des heures. L’avenir lui semblait chargé de nuages. Rien ne venait l’éclaircir. C’était partout, autour de lui, la même hostilité qu’il ne se sentait pas la force de vaincre.

Complètement découragé, il décida de partir pour un petit village de l’Aube où ses parents, entre-temps, s’étaient retirés. Il avait alors trente-cinq ans.

L’orgueil fit qu’en arrivant à Onjon, près de Troyes, il eut subitement conscience de la densité de ses ambitions, de sa grandeur à lui, à côté des paysans calmes qui le regardaient parce qu’il venait d’une ville. Ce sentiment de supériorité le remonta. Tout ce monde qui vivait dans la paix lui ouvrit soudain de vastes horizons. Dans le nombre immense des habitants de la terre, il était de ceux qui approchaient le plus du but. Tout ce qu’il avait vu et entendu le mettait bien au-dessus de ces gens modestes et sédentaires.

Il ne tarda pas à se créer des relations. À tous, il parlait de la vie fiévreuse des villes. D’ordinaire, on l’écoutait pieusement. Si, d’aventure, certains lui lançaient quelques objections, Antoine About, tout de suite, brillait par ses répliques.

Durant les grandes vacances, il fit la connaissance de Marthe, la fille de l’instituteur. Elle avait dix-huit ans. Jusqu’à ce jour, elle avait passé la plus grande partie de l’année comme interne à l’école normale de Châlons. Elle venait d’obtenir son brevet supérieur. Aussi était-elle en ce mois d’août particulièrement joyeuse à la pensée de ne plus retourner dans ce bâtiment austère qui donnait sur la Marne.

Marthe était sauvage et timide dès qu’elle ne se trouvait plus dans une compagnie de jeunes filles où on la devinait espiègle et prête à toutes les farces. À propos de rien, elle avait le fou rire et elle rougissait jusqu’aux oreilles à peine lui avait-on adressé la parole. Elle allait alors se cacher dans une autre chambre ou dans le jardin et, quand elle reparaissait, il était curieux de remarquer qu’elle le faisait comme si de rien n’était. À cela, à sa façon de baisser les yeux, à cette volonté butée de ne pas répondre lorsque des personnes lui faisaient des remontrances, on sentait qu’elle était avertie de bien des choses, que l’homme qu’elle épouserait serait à ses yeux ridicule et plein de défauts qu’elle saurait paraître ignorer. Les difformités physiques la frappaient tout de suite. Une sorte de cruauté la poussait à en rire. Elle se moquait de tout le monde. C’était toujours elle qui, la première, donnait des sobriquets aux gens. En présence de Jean-Antoine About, bien qu’elle gardât une attitude gênée parce qu’elle le connaissait mal, elle regrettait qu’aucune de ses camarades d’école ne fût là pour lui faire part du sobriquet : « Bout-de-zan », qui lui était apparu devoir le mieux s’appliquer au jeune homme.

Ce caractère ne déplut pas à Antoine About. Marthe était jolie. Et, en outre, il lui eût été agréable de former une jeune fille qu’il soupçonnait plus instruite que lui.

Une fin d’après-midi, il la rencontra dans un chemin de traverse, comme elle revenait d’un champ. Il lui demanda la permission de l’accompagner. Il ne l’avait vue jusqu’à présent qu’au côté de son père, timide et réservée. Elle répondit en minaudant :

— Et pourquoi donc, monsieur ?

— Je serais heureux de causer un peu avec vous.

— Si vous voulez, mais je vous préviens, je ne suis qu’une enfant.

Ils prirent un sentier étroit qui les obligea à marcher l’un derrière l’autre. About voulut être en tête pour frayer le passage dans les branches. De temps en temps, elle s’arrêtait pour cueillir une fleur. Elle la respirait durant quelques pas, puis elle la jetait.

— Vous êtes cruelle. Pour une satisfaction de quelques secondes, vous ôtez la vie à des fleurs innocentes.

Marthe s’arrêta. Ce qu’il y avait déjà d’un peu ridicule dans ce langage poétique pour une grande personne lui apparut décuplé.

— Les fleurs vivent-elles donc ?

— Comme si vous ne le saviez pas !

— Non, je ne le savais pas.

Elle parlait en simulant l’étonnement à la perfection. Antoine About était ravi de ces enfantillages, surtout à la pensée qu’il ferait plus tard de cette écervelée une femme. Il s’imaginait près d’elle, à Paris, lui donnant des conseils, lui expliquant les difficultés de la vie, cependant qu’à certains instants elle l’interrompait d’une question naïve.

— Vous êtes une gentille petite fille, dit-il en lui prenant la main.

Alors elle éclata de rire. Il la regarda avec stupéfaction.

— Pourquoi riez-vous comme cela ?

Jusqu’à présent, elle avait toujours été dispensée de répondre. À l’école, devant son père, elle avait pu rire sans qu’on eût insisté pour connaître les raisons de son hilarité. Mais, cette fois, elle sentit qu’il fallait répondre, qu’elle avait blessé quelqu’un. Elle ne savait que dire. Soudain, comme une folle, elle se mit à courir. Antoine About se lança à sa poursuite et, l’ayant rattrapée, la retint brutalement par les poignets. Elle était toute rouge. Elle ne riait plus. La colère faisait battre ses narines.

— Lâchez-moi.

— Je ne vous lâcherai que lorsque vous m’aurez dit pourquoi vous avez ri.

Avec une violence où perçait le mépris de la faible constitution d’Antoine About, elle se dégagea. Elle ne craignait, en se défendant, aucune représaille. Bien qu’elle fût femme, elle se sentait la plus forte.

— Vous n’avez qu’à me laisser tranquille !

Elle s’éloigna d’un pas rapide. Elle avait envie de rire et de pleurer en même temps. Antoine About la suivit. Elle se retourna et, le voyant derrière elle, de nouveau elle se mit à courir. Cette fois, il ne se lança pas à sa poursuite : « C’est une enfant, pensa-t-il, elle a besoin de se marier. »

Quinze jours après, Jean-Antoine About se présentait chez M. Leroy, le père de Marthe, et lui demandait la main de sa fille. L’enfant consultée fit cette réponse : « Si tu veux, papa. » À la fin de l’été, le mariage fut célébré dans la petite mairie du village, en l’occurrence la classe même où enseignait M. Leroy. Une vingtaine de personnes assistaient à la cérémonie qui se déroula avec plus de dignité que de joie. Le village savait que les jeunes époux allaient partir aussitôt après pour Paris.

Durant les vacances, Antoine About avait lié connaissance avec de nombreux fermiers des environs. Partout, il avait parlé des entreprises qu’il saurait monter s’il trouvait des capitaux. Il inspirait confiance par sa mise simple, par ses connaissances techniques, par un accent de sincérité qu’il paraissait, avec son visage quelconque et sa constitution chétive, incapable de simuler.

Un 15 octobre brumeux, il quittait Onjon avec sa femme dont la dot, s’élevant à vingt mille francs, avait été virée la veille sur une banque de Paris. D’autre part, de nombreux cultivateurs lui avaient promis leur concours le jour où, pour une affaire sérieuse, il aurait besoin d’eux.

Durant deux mois, il battit le pavé à la recherche d’un fonds sous-estimé. Finalement il trouva, dans une rue voisine de la place Blanche, une sorte de long couloir aménagé en restaurant par un aviateur de la guerre et qui portait l’enseigne suivante : À l’as des as.

C’était humide. La cage de l’escalier de l’immeuble formait un renflement au milieu de ce couloir et le divisait en deux salles étroites. En plein milieu de la première salle, une trappe de bois donnait accès à la cave. Peu de passants venaient se restaurer là. Aux abords du poêle qui chauffait en hiver, les boiseries étaient craquelées. Les places qui l’entouraient étaient intenables alors que le reste du couloir était glacial. Sous la porte d’entrée, il y avait un jour de deux doigts par où l’air passait, aspiré vers la deuxième porte située au fond du couloir et qui donnait sur une courette obscure où se trouvait une espèce de loge qui servait de cuisine.

Pour une somme minime, Antoine About obtint la remise du fonds et en même temps celle d’un petit logement de deux pièces situé au cinquième étage du même immeuble. Il avait remarqué que dans le quartier, où, à chaque pas, se dressait un hôtel habité par des femmes de mauvaise vie, il n’y avait point de coiffeur de dames, à moins de descendre soit jusqu’à la place Blanche, soit jusqu’aux rues passantes où le prix des ondulations et des coupes de cheveux était souvent très élevé.

Il fit tapisser de glaces les murs de ce couloir, refaire les portes, poser un parquet, installer l’éclairage électrique, des prises de courant, une chaudière dans la cave pour le chauffage central, repeindre la devanture, masquer la porte du fond par un rideau qui semblait dissimuler d’autres salles.

Quelques mois après, le salon de coiffure était ouvert au public, complètement remis à neuf, méconnaissable, luxueux au point que son étroitesse, en entrant, paraissait voulue de manière que les six cabines se suivissent ainsi que des chambres dans un hôtel.

Sept ans plus tard, Antoine About vendait son salon de coiffure, en reprenait un autre rue Vignon, entre la Madeleine et l’Opéra, et louait un appartement de cinq pièces aux abords du square Vintimille.

Il venait d’achever son installation lorsque sa fille naquit. De par la volonté de M. Leroy, qui avait une grande admiration pour Edmond About, elle fut prénommée Edmonde.

À partir de ce moment Antoine About ne vécut plus que pour sa famille. Il avait passé la quarantaine. Tout ce qu’il pouvait attendre de l’avenir lui apparaissait désormais sans intérêt. À mesure que sa situation s’était affermie, il était devenu de plus en plus taciturne. Le feu du début s’était petit à petit éteint. « Je ne serai jamais qu’un coiffeur ! » disait-il aux moments de lassitude. Devant certaines gens avec lesquels son commerce l’avait mis en relations, il sentait combien grand était l’écart qui le séparait d’eux. Ils étaient à l’aise dans la vie alors que lui, sans le salon de coiffure, serait retombé dans la foule obscure.

Petit à petit, il s’était tourné vers les siens. Il n’avait plus la force ni le goût de gravir d’autres échelons, d’acheter d’autres fonds, d’atteindre le sommet de sa corporation. Il se contentait de sa situation et ne poursuivait plus qu’un but : faire plaisir à sa femme. Chaque soir, en rentrant chez lui, il lui apportait des fleurs. Excédée, elle lui avait dit une fois une parole qui l’avait profondément blessé : « On voit bien que tu es coiffeur. Il faut que tous tes cadeaux sentent bon. » La semaine qui suivit, il continua pourtant d’apporter de petits bouquets, comme si de rien n’était. Il ne les donnait plus. Il les laissait sur une table. Semblable aux enfants qui, après la défense de siffler, sifflent encore quelques minutes, il ne voulait pas cesser brusquement d’apporter des fleurs. Ce ne fut qu’une dizaine de jours plus tard qu’il remit à sa femme une boîte de chocolats. Il ne savait quoi faire pour la rendre heureuse. Comme elle avait manifesté un jour sa lassitude de passer ses journées à la caisse du salon de coiffure en ces termes : « Ce n’est tout de même pas la place d’une femme qui a mon instruction », il engagea sur-le-champ une caissière qu’il fallut remercier quelques jours après parce que, subitement, Marthe voulut de nouveau rester au magasin sous prétexte qu’elle « y était bien obligée sans quoi on les volerait comme dans un bois ».

Elle avait alors une trentaine d’années. D’avoir été en contact avec des clientes élégantes lui avait tourné la tête. Elle ne rêvait plus qu’à leur ressembler. Elle les observait du haut de sa caisse avec envie. Un sentiment de honte l’envahissait quand, devant elles, son mari la tutoyait ou lui souriait. Elle ne lui répondait alors pas et une expression dure se peignait sur ses traits. Profitant d’un moment de calme, elle lui dit une fois à voix basse : « Cela fait mauvais effet quand tu me tutoies devant les clientes. Ça a l’air d’une petite boutique. » Depuis cette observation il se surveillait, passait devant la caisse sans tourner la tête, n’osait plus lui parler tant il lui semblait impossible de dire « vous » à sa femme. Comme pour la plupart des petites gens, l’intimité était un luxe à ses yeux. Comme eux, il en était jaloux et n’eût point toléré d’observations à ce sujet. Mais le soir, il se rattrapait. Il la conduisait au music-hall ou au cinéma, parfois dans de grands restaurants où, complètement changé, intimidé par le luxe qui l’entourait, il se surprenait à parler à sa femme comme si c’était la première fois qu’il sortait en sa compagnie. Dehors, Marthe ne manquait jamais de lui faire des remarques méchantes sur ses manières : « Il ne fallait pas t’asseoir avant moi », ou bien : « Tu fais trop de gestes pour appeler les garçons. » Elle rageait d’avoir été regardée par un homme élégant au moment où son mari lui avait caressé la main. Elle lui gardait rancune de tout, cependant qu’il ne savait que faire pour lui plaire. Il eût désiré qu’elle se liât avec quelques clientes de la bonne société. Aux gens qu’il connaissait à peine mais qu’il soupçonnait devoir appartenir à des familles honorables, il parlait tout de suite de sa femme, laissant entendre qu’elle était bien seule, qu’elle s’ennuyait, avec l’espoir qu’on lui dirait : « Mais qu’elle vienne donc passer les après-midi à la maison. » Mais jamais cette invitation ne fut faite.

Cependant qu’il souhaitait pour Marthe une vie agréable, douce, des relations sûres, elle, au contraire, se sentait attirée vers le monde où l’on s’amuse. Elle avait plusieurs amitiés qu’elle cachait à son mari parmi des femmes entretenues. À son insu, elle leur prêtait de l’argent. Elle les accompagnait dans des bars, se faisait donner des conseils sur sa toilette. Ainsi, si lentement que son mari ne s’en était pas aperçu, de jeune campagnarde sauvage elle s’était transformée en une commerçante coquette et délurée. Elle se fardait, se vêtait d’une manière de plus en plus excentrique. Dans les bars et les dancings où ses amies la conduisaient, quelque chose signalait encore cette fraîcheur dont elle était honteuse. C’étaient d’abord les attentions et les conseils à haute voix de ses camarades, puis sa gaucherie à laquelle ne manquait jamais de succéder une exaltation où apparaissaient, de temps en temps, ainsi que des lueurs, son innocence et sa pureté physique. Elle avait beau faire l’endiablée, elle était considérée malgré tout comme une intruse. Elle le sentait. Aussi tâchait-elle d’effacer cette impression par des rires et des excès d’enthousiasme dont l’exagération, surprise à des riens, la trahissait. Elle était blonde, grande et forte. Elle affectait une certaine désinvolture depuis qu’un homme lui avait dit qu’il l’avait prise pour une Américaine.

Petit à petit, elle délaissa de plus en plus son enfant. C’était Nathalie, qui venait d’entrer au service des époux About, qui s’en occupait jusqu’à ce que Antoine revînt de son travail. Il avait remarqué que sa femme négligeait son intérieur, mais il ne le lui reprochait pas. Il était heureux qu’elle sortît, qu’elle eût toujours l’air pressée, car c’était à ses yeux les signes à quoi l’on reconnaissait une femme de la bonne société. Il l’encourageait même par des questions : « Tu as vu la couturière, cet après-midi ? Tu as pris le thé ? » À mesure qu’elle devenait plus élégante, il osait de moins en moins sortir en sa compagnie. Un bonheur âpre était en son cœur de sentir qu’il était le dispensateur de cette vie joyeuse et de cette insouciance. Par une sorte de besoin d’humiliation, il faisait en sorte de se vêtir de plus en plus modestement, de se refuser les moindres distractions, de s’épuiser dans le travail, pour que le contraste entre la vie de sa femme et la sienne fût plus grand. Il était heureux quand Marthe rentrait tard pour refouler les reproches qui naissaient sur ses lèvres et surtout parce que c’était la preuve qu’elle s’était d’autant plus distraite qu’elle en avait été retardée. Il voulait se l’attacher par sa bonté, par sa générosité, par son indulgence.

Pourtant, un soir, elle ne rentra pas dîner. Edmonde avait à ce moment sept ans. La bonne l’avait couchée. Il ne dîna pas, errant d’une pièce à l’autre de l’appartement, s’accoudant toutes les minutes à la fenêtre pour explorer la rue, craignant que sa femme ne fût entrée sans qu’il la vît, qu’elle ne se trouvât maintenant dans l’escalier, qu’elle n’allât le surprendre en train de la guetter, le frapper sur l’épaule tout à coup.

À dix heures, Nathalie demanda la permission de monter se coucher. Il resta seul dans l’appartement. Jusqu’à minuit, il ne fit qu’aller et venir, sans se faire trop de mauvais sang. « Elle a dû aller au théâtre avec des amies. Elle aurait pu tout de même me téléphoner », pensait-il. Lui qui ne fumait pas le soir, il ne cessait d’allumer cigarette sur cigarette. Il était nerveux. De temps en temps, il se recoiffait avec un petit peigne de poche. La crainte d’un accident traversait parfois son esprit, mais la colère sourde qui, avec le temps, montait en lui chassait cette hypothèse.

Quand une heure du matin sonna, il ne se contint plus. « Il faudrait être aveugle… il faudrait être aveugle…, répéta-t-il sans arrêt. Je suis long à comprendre, mais quand je comprends, je comprends bien. C’est clair. Ah ! puisque c’est ainsi, nous allons voir… » Il marchait de long en large dans la salle à manger. Chaque fois qu’il entendait un taxi, il courait à la fenêtre. Ses mains étaient moites. À chaque instant, il les frottait contre son pantalon pour les sécher. « Quand on veut tromper les gens, on s’y prend plus habilement. » C’était le côté vengeur de Jean-Antoine About. À d’autres moments, il s’asseyait sur une chaise et, dans le silence, se défendait contre la vérité. Elle approchait. Il avait beau reculer, elle continuait d’avancer. Il allait dans une minute, dans une seconde, tout apprendre et alors, alors seulement, ce serait fini.

De nouveau, il alla s’accouder à la fenêtre. C’était une nuit chaude de printemps. De sombres nuages glissaient lentement sur le ciel constellé. Un taxi s’arrêta soudain à l’angle de sa rue et de la place Vintimille. À ce moment la lune, longtemps voilée, éclaira la façade des maisons d’en face. Antoine About vit distinctement sa femme descendre de la voiture. Puis celle-ci repartit, cependant qu’un bras d’homme, passé au travers de la portière, s’agitait en signe d’adieu.

Marthe parcourut à la hâte les trente mètres qui la séparaient de la maison. Il était évident que le chauffeur de taxi, au lieu de s’arrêter, comme on le lui avait sans doute commandé, sur la place même, avait continué jusqu’à l’angle de la rue par inattention.

Ce ne fut que lorsque sa femme eut disparu dans l’immeuble qu’Antoine About quitta la fenêtre. Il fit quelques pas dans la pièce. Bien qu’il ne comprît pas très bien ce qui venait de se passer, il se sentit soudain comme libéré de tous liens et maître de sa destinée. Avant même que la pensée de chasser sa femme l’eût effleuré, il voyait déjà toutes les transformations qu’une vie solitaire amènerait dans ses habitudes. C’était lui qui se chargerait de l’éducation d’Edmonde. Sa femme n’existait plus. Tout changeait autour de lui. Pourtant il restait calme. Il ferma les fenêtres, s’assit dans un fauteuil, et, de ses mains qui tremblaient, prit un journal. Quelques secondes après, Marthe pénétrait dans la salle à manger.

— Tu m’attendais pour dîner ? Il ne fallait pas m’attendre.

Elle avait le sang à la tête. Ses cheveux qui passaient sous son chapeau étaient légèrement défaits. Elle était vêtue d’une robe de soie noire et portait, sur le bras, un renard argenté.

La pensée de simuler l’ignorance vint un instant à l’esprit de son mari. Il n’avait qu’à prononcer un seul mot pour que sa vie fût brisée. S’il ne disait rien, tout demeurerait comme avant. D’articuler ce premier mot si grave, il ne s’en sentait pas, à l’instant, la force. Et il ne le trouvait pas, ce mot. Aucun ne lui semblait assez grand pour exprimer d’un coup et sa colère et son mépris et sa douleur. Se levant d’un bond, il s’approcha de Marthe et, la regardant dans les yeux, la prit brutalement par les poignets.

— Qu’as-tu ? Qu’as-tu, Jean ?

Il ne répondit pas. Avec rage, il demanda :

— D’où viens-tu ?

— Pourquoi veux-tu le savoir ?

— D’où viens-tu ? Comprends-tu le français ?

— Si tu le prends sur ce ton, je vais…

— Réponds… je te dis.

— Puisque tu y tiens, je viens de voir des amies… Nous avons dîné ensemble… Nous avons été au théâtre…

— Ce n’est pas vrai. Tu mens. Tu viens d’arriver en taxi avec ton amant.

— En taxi ? Avec mon amant ? Tu es fou.

— Je t’ai vue.

— Lâche-moi d’abord.

Elle se dégagea avec violence comme le jour où, à Onjon, il lui avait pris la main.

— Je te dis que je t’ai vue.

— Et moi, je te dis que ce n’est pas vrai.

Prise au dépourvu parce qu’elle avait pensé ne pas avoir à donner d’explications sur l’emploi de son temps, elle avait eu peur un instant. Mais, retrouvant son sang-froid, elle avait pris immédiatement le parti de tout nier.

— Réponds, je t’en supplie, continua Antoine About.

Il apparut à Marthe qu’elle pouvait calmer son mari et gagner du temps en tergiversant sur la question du taxi. « Il a dû mal me voir puisque la voiture s’est arrêtée sur la place. » Subitement radoucie, se faisant presque caressante, elle remarqua :

— C’est quelqu’un qui me ressemblait. Je te dis que je suis venue à pied.

— D’où viens-tu ? Je te demande d’où tu viens.

— Je te dis que j’ai dîné avec des amies. Elles ont tellement insisté que je n’ai pas pu refuser.

— Et où avez-vous dîné ?

— Dans un restaurant, du côté de la Madeleine.

— Tu mens.

À la vue de son mari, pâle, tremblant de colère, Marthe eut soudain le sentiment que tout s’écroulait autour d’elle, qu’elle allait se trouver seule, sans argent. Il lui apparut que nier, nier tout, l’évidence même, était son seul salut.

— Je ne mens pas.

— Tu mens.

— Je te jure que je ne mens pas.

Cette fois About ne put supporter tant de cynisme. Sa raison sombra. Un brouillard voila le passé. Il s’approcha de Marthe. Une seconde, l’idée de la prévenir qu’il allait la frapper lui traversa l’esprit. Puis, de toutes ses forces, il lui assena un coup de poing en plein visage. Elle poussa un cri perçant, fit quelques pas en titubant, la tête enfouie dans ses bras repliés, puis, s’appuyant contre un mur, regarda en face son mari. Les yeux emplis de larmes de colère, elle se mit à l’injurier :

— Brute… voyou… assassin…

Anéanti, il demeurait devant elle les bras ballants.

— Tu es une brute… frapper une femme… tu n’as pas honte…

Il n’entendait pas ce qu’elle disait. Pour la première fois, une immense détresse l’envahit. Il pensa à Edmonde.

— Ne crie pas… Tu vas réveiller la petite.

Mais sa femme était hors de soi.

— Elle saura tout… elle saura comme tu me traites… Tout le monde le saura.

À la pensée que c’était lui qui était trompé, qui souffrait, et que c’était sa femme qui se posait en justicière, Antoine About ne se contint plus. De nouveau, il s’avança vers elle. Une telle expression de folie était peinte sur son visage que Marthe, à demi morte de peur, se sauva dans un coin de la pièce.

— Elle ne saura rien parce que je te tuerai, garce.

Les yeux exorbités, les doigts écartés, il s’approchait de sa femme qui, terrorisée, ne songeait même plus à se défendre. Soudain, comme il allait l’atteindre, elle hurla :

— Si tu fais encore un pas, j’appelle… j’appelle Edmonde… Elle verra… de ses propres yeux…

Jean-Antoine About s’arrêta. Ses traits prirent une expression de douceur infinie. Ses bras retombèrent le long de son corps. Il était accablé. Tout ce qu’il avait fait pour cette femme, toutes les ambitions qu’il avait eues pour elle, toutes les attentions délicates et obscures qu’elle avait éveillées en lui, tout le bonheur qu’il avait désiré lui donner, tout, et même cette pensée de lui offrir sa vie si cela était nécessaire, qui lui venait en travaillant, se présentèrent à son esprit. De nouveau, comme au temps où, chassé de chez Daniel, il sentait sa faiblesse devant le monde, il comprit qu’il était peu de chose, maigre et sans défense, qu’il n’avait rien des qualités qu’il admirait chez autrui. Il se rappela combien il avait pleuré dans sa jeunesse. Les instants d’exaltation au cours desquels il avait cru en son avenir repassèrent devant ses yeux et lui apparurent enfantins. Aujourd’hui, il avait dépassé la quarantaine. Il ne lui restait plus rien à attendre de la vie ni à regretter. Son existence était uniforme. Les années durant lesquelles sa petite réussite s’était effectuée lui semblaient insignifiantes. Ce qu’il avait laborieusement édifié s’effondrait. Il regarda sa femme avec tristesse.

— Tu ne m’aimes donc pas ?

Elle avait les cheveux défaits, le visage couvert de larmes.

— Brute… tu n’as pas honte !

Il ne se fâcha pas. Doucement, il se dirigea vers un fauteuil, s’assit, puis se mit à pleurer.

— Tu peux pleurer maintenant après ce que tu as fait.

Elle triomphait. Elle retrouvait le mari qu’elle était habituée à connaître. En l’accablant d’injures, elle se vengeait de l’audace qu’il avait eue de changer. Au fond d’elle-même, il lui semblait que, grâce à la Providence, tout avait bien tourné. Si elle rayonnait intérieurement, elle s’appliquait à paraître souffrir d’une grande injustice. Et Antoine About continuait de pleurer, cependant qu’elle le harcelait d’injures et de phrases méprisantes parmi lesquelles revenaient sans cesse ces mots : « Ce n’est pas honteux d’être soupçonnée par une brute pareille. »

À la suite de cette scène violente, les deux époux vécurent un mois côte à côte sans s’adresser la parole. Puis, d’un commun accord, il fut entendu qu’il valait mieux se séparer. Antoine About remit à sa femme une somme d’argent contre quoi elle lui promit qu’« il n’entendrait plus parler d’elle ». Elle tint parole. Un matin, elle partit sans même embrasser son enfant.

Durant les premiers mois qui suivirent le départ de sa femme, Jean-Antoine About vécut dans une sorte de somnolence. Il délaissait son magasin, sa fille, ses occupations. Il passait des heures éloigné de tout ce qui pouvait lui rappeler le passé, souvent en compagnie de gens qu’il rencontrait dans les cafés et à qui il cachait son nom.

Son appartement lui était devenu odieux. Dès huit heures, il se levait et partait toute la journée, soit pour une ville de banlieue, soit pour un quartier lointain où il passait son après-midi au cinéma. Quand il rentrait, au milieu de la nuit, il ne se rendait même pas dans les autres pièces de l’appartement et se couchait immédiatement. Comme il avait du mal à s’endormir, il parcourait des catalogues, des prospectus, car tous les prospectus qu’on lui donnait il aimait à les conserver et à les lire au lit, puis il s’assoupissait.

Bientôt une envie folle de revoir sa femme, mais de ne pas lui parler, de passer fièrement à côté d’elle, le prit. Par un de ses employés, il sut qu’elle avait fréquenté un bar de la rue Daunou, tout proche de son salon de coiffure. C’était là, en effet, que certaines de ses clientes se rendaient. Un soir, vers cinq heures, il passa plusieurs fois devant le bar sans oser y pénétrer. Jamais il n’avait été dans un bar. Il craignait de paraître ridicule, de ne savoir quelle boisson commander. Le lendemain, il revint. Il lui répugnait d’avoir l’air de chercher sa femme. Il eût préféré la rencontrer par hasard. Mais c’était plus fort que lui. Il y entra. Un groupe de femmes était assis au fond de la salle. Il sentit que parmi elles se trouvaient justement des clientes qui le connaissaient. À la fin, il osa un regard. Marthe n’était pas là. Il ressentit un profond soulagement. Il s’accouda au comptoir. Soudain, le sang lui monta à la tête. Il venait d’entendre cette phrase qui le bouleversait : « Tiens, c’est sa mocheté de mari. » Pour ne pas paraître entendre, il se raidit. Un vertige le prit. Machinalement il but le verre qui se trouvait devant lui. Puis, la tête tournée vers l’endroit où il n’y avait personne, de manière qu’on ne pût le voir, même de profil, il sortit.

En marchant, il se répéta la parole perçue. Et au fond de lui-même, il savait maintenant un gré infini à sa femme de ne s’être point trouvée là. Il se demandait où elle pouvait être à cette heure. Son ignorance lui pesait plus que s’il avait eu la certitude qu’elle était dans les bras d’un amant. Il la sentait en proie à déjà mille autres occupations. À l’approche du soir, elle devait éprouver le même sentiment d’isolement, de détresse que lui. Et s’il l’avait rencontrée à cet instant, il se fût approché d’elle au lieu de passer fièrement comme il l’avait fixé. Malgré l’évidence, il commençait à croire qu’il s’était peut-être trompé, que Marthe lui avait été fidèle.

Mais, avec le temps, il prit de nouvelles habitudes et commença d’oublier. À certains moments, il lui semblait pourtant qu’elles n’avaient point d’histoire, qu’elles ne lui appartenaient point en propre puisqu’il était seul à les avoir prises. Ses nouvelles préoccupations étaient plus légères que jadis et l’atteignaient moins, au point qu’il lui apparaissait qu’au moment où il voudrait se secouer il les chasserait. Mais il ne se secouait jamais, cherchant inconsciemment qu’elles prissent, avec le temps, de l’ampleur, qu’elles devinssent de véritables soucis, dont il n’eût pu se débarrasser. Il en était de même pour les nouvelles gens qui l’approchaient. Ils n’avaient point, comme jadis, cet air de jouer un rôle dans sa vie. Ils semblaient appartenir à un autre monde, vaste et paisible, où personne ne s’aimait ni ne se haïssait. C’était comme une cohorte de fantômes qui l’entourait. Que ceux-ci disparussent complètement ou que subitement leur nombre s’accrût lui était égal. Les maisons, les rues, elles aussi, changeaient. Partout il y avait plus d’air. Partout un vide se faisait à son approche. C’était comme quand on revient dans la ville de son enfance. Même les personnes qu’il avait connues et qu’il continuait de rencontrer étaient autres. Ainsi qu’en cette année de la vie où l’on vieillit subitement, il lui apparaissait à des riens que tous avaient passé par la même crise que lui et qu’ils étaient entourés du même isolement. En marchant sur la cinquantaine, c’était vers un monde nouveau, qui, comme le sien, était encerclé de solitude, qu’il avançait. Tout ce qui, jusqu’alors, lui avait semblé l’accompagner le quittait. Il se trouvait tout à coup aussi faible, mais sans foi, qu’au commencement de la vie.

L’amour qu’il portait à son enfant se transforma alors en idolâtrie. Une peur vague de l’atavisme faisait qu’il redoutait pour elle les maladies de ses ancêtres. Il n’était point d’attentions, de précautions qu’il n’eût à son endroit. Quand il sortait avec elle, une fierté sans borne l’envahissait. Il souffrait lorsqu’il entrait dans la conversation de son enfant des phrases blessantes pour lui et qu’elle disait par exemple que le professeur de dessin, avec sa barbe en pointe et son toupet, ressemblait à un coiffeur. Plus elle grandissait, plus il apportait de soin à dissimuler sa profession. Un jour, craignant que son nom, à la porte de son magasin, n’attirât l’attention de sa fille, il le fit enlever. Lorsque Edmonde eut quatorze ans, il voulut qu’elle prît des leçons de piano. En apprenant qu’il était un peu tard, il en conçut une profonde tristesse. Déjà son enfant commençait à souffrir de l’ignorance de son père. Jusqu’au jour où il acquit la certitude qu’il n’en était pas de même pour la peinture, il vécut dans des transes.

Il n’osait la chercher à la sortie de ses cours tant il craignait de paraître vulgaire à côté des autres parents, ni écrire aux professeurs, ni même leur parler. C’était Nathalie à qui incombaient ces soins.

Il se contentait de sortir avec Edmonde le jeudi et le dimanche. Son plus grand bonheur était de se trouver à son côté. Ils allaient à la campagne ou au théâtre. Tout ce que disait sa fille, il l’écoutait religieusement. Dans les moindres conflits, il lui donnait toujours raison.

Un jeudi de mai, un événement vint le troubler et l’humilier profondément. La veille, sa fille avait insisté pour aller visiter le jardin d’Acclimatation. Elle y avait pris rendez-vous avec une de ses camarades qui devait s’y rendre avec ses parents. « Cela sera amusant, avait-elle dit, de se rencontrer. » Elle avait caché ce rendez-vous à son père, sentant confusément qu’en le connaissant il n’aurait pas voulu venir. La journée était belle. À deux heures, le père et la fille se trouvaient déjà dans le jardin. Antoine About ne se tenait pas de bonheur. Il disait à chaque instant à sa fille de courir devant lui pour la regarder de loin tout entière. Soudain, dans une allée, Edmonde et Simone Marcelin se rencontrèrent. M. et Mme Marcelin venaient doucement derrière. M. Marcelin était un homme de cinquante ans, grand, fort et fier d’allure. Colonel d’un régiment de tirailleurs, il avait fait campagne en Chine, en Afrique, à Salonique et sur le front français. Il se tenait très droit. Une expression énergique était peinte sur son visage bronzé. Il y a trente ans, sur un coup de tête, il s’était engagé dans ce même régiment qu’il commandait aujourd’hui. Les honneurs et les dangers de la vie militaire l’avaient attiré. Il avait alors rêvé d’uniformes, de décorations, et d’être un jeune et brillant officier, de danser dans les bals de province, d’avoir les plus jolies maîtresses des villes de garnison. Après une vie aventureuse, il s’était marié avec la veuve d’un préfet. Depuis, il l’avait trompée plusieurs fois. « Ce n’était que sensuel », disait-il pour se faire pardonner.

À la vue de cet homme qui, galamment, se découvrit devant son enfant, Antoine About fut pris d’un sentiment complexe fait de honte et de peur. Il lui sembla qu’un vent brûlant soufflait autour de lui sans discontinuer. Toute la lourdeur de cette chaude après-midi pesait sur ses épaules. Il vit partout des journaux blancs dans les mains des promeneurs, des enfants enjambant les arceaux pour jouer sur les pelouses. La pensée de fuir traversa un instant son esprit. Il n’eut plus le temps de penser. Sa fille s’était tournée vers lui. Il était seul sur un espace assez large. Le colonel et sa femme le regardaient et s’avançaient déjà à sa rencontre.

— Monsieur About, certainement. Permettez-moi de me présenter : colonel Marcelin.

Puis se tournant vers sa femme :

— Monsieur About.

Le père d’Edmonde ôta son chapeau et balbutia quelques mots. Il était rouge. Il ne savait que dire. Il lui semblait que sa fille allait être compromise à jamais. Il se raidit pour être digne d’elle. Mme Marcelin l’observait des pieds à la tête. Il arrivait à peine aux épaules du colonel. Il eut honte de cette différence de taille, de ses manières, de son visage, de ses vêtements. Il lui semblait qu’il était écrit sur son front qu’il était coiffeur, que les parents de toutes les camarades d’Edmonde allaient l’apprendre, les professeurs aussi, et la phrase entendue dans le bar lui revint à l’esprit avec cette modification : « Tiens, c’est sa mocheté de père. »

Un profond désespoir l’envahit. Sa fille riait avec Simone. De la voir naïve et insouciante lui brûla le cœur. Il lui apparaissait que, dès le lendemain, elle allait être tenue à l’écart et que personne ne lui adresserait plus la parole.

— Elles ont l’air de bien s’entendre nos enfants…, fit le colonel.

Antoine About se rappela les efforts qu’il avait faits jadis pour parler avec aisance à des directeurs. Il pensa : « Je n’ai qu’à parler, dire n’importe quoi. Tout vaut mieux que le silence. »

Il sourit, désigna sa fille du doigt et dit :

— Ma fille, comme la vôtre sans doute, aime les promenades. C’est amusant ce jardin.

Il s’arrêtait pour faire des courbettes. De temps en temps, il jetait un regard inquiet sur les gens qui, lentement, le dépassaient.

— Il paraît qu’on peut monter ici sur des éléphants et sur des chameaux, continua-t-il.

— De piètres chameaux, observa le colonel.

— Les enfants adorent les jardins et les parents les accompagnent avec plaisir.

Encouragé, Antoine voulut expliquer les sentiments qu’il éprouvait à suivre Edmonde en ce lieu.

— C’est délicieux de voir son enfant prendre plaisir à des jeux qui, aujourd’hui, vous paraissent enfantins.

Au bout de quelques minutes, le colonel l’interrompit.

— En effet, c’est charmant. Malheureusement, les grandes personnes ont des occupations que jeunesse ignore. Nous nous rencontrerons certainement une autre fois. Au revoir, monsieur. Au revoir.

De nouveau seul, Antoine About eut l’impression très nette que le colonel, qu’il voyait s’éloigner, devait dire à sa femme : « Qu’est-ce que c’est que ce type-là ? » Dans ce jardin ensoleillé, au milieu des promeneurs joyeux, il se sentait misérable et chargé d’une vie obscure. Son passé se présenta dans sa mémoire. Il était fait de mille souvenirs lamentables où grouillaient toutes les petitesses, toutes les mesquineries qu’une vie peut contenir. Certains d’entre eux le firent rougir. Il appela sa fille et lui demanda de partir. Elle le regarda avec tant d’étonnement et de tristesse qu’il n’eut pas la force d’insister.

À mesure qu’Edmonde grandissait, la fierté et l’amour de son père s’accroissaient encore. Il en perdait la tête. Elle était si belle à ses yeux qu’il ne parlait jamais d’elle aux gens avec lesquels il entretenait des relations d’affaires. Il lui semblait que, en le faisant, il eût terni son enfant. Il gardait cette passion au plus profond de lui-même. Quelquefois, pourtant, des voisins qu’il connaissait depuis dix ans lui demandaient : « Et la petite, comment va-t-elle ? »

Cette simple question bouleversait Antoine About. Il y trouvait une familiarité commune qui lui rappelait sa véritable condition. Cette question, passant à travers lui, atteignait son enfant, la faisait descendre d’un échelon, la plaçait sur un plan inférieur. C’était justement ce qu’il redoutait par-dessus tout. Sa raison d’être était de maintenir sa fille au-dessus du milieu dans lequel il vivait. Il avait l’impression que l’échafaudage sur lequel elle se tenait était fragile et que le moindre relâchement de sa part risquerait d’en entraîner la chute. Il vivait dans la crainte perpétuelle de cette chute. Et que sa fille ne se doutât de rien le faisait souffrir comme s’il se fût trouvé en présence d’un malade ignorant la gravité de son mal. C’était avec une attention jamais distraite qu’il veillait à ce qu’Edmonde ne soupçonnât rien. Tout ce qu’elle désirait, il le lui accordait. À la maison, il se surveillait continuellement afin d’avoir de bonnes manières. Il parlait peu. Bien qu’il le désirât ardemment, il n’ôtait pas son veston en été. Comme si sa présence eût pu ternir la chambre de jeune fille d’Edmonde, il n’y pénétrait jamais. La crainte de paraître ignorant faisait qu’il affectait une grande indifférence pour toutes choses. De cette façon, son enfant ne lui posait que rarement des questions. Quand par hasard elle lui demandait un conseil, il répondait invariablement : « Fais comme tes amies. » Un jour, elle lui annonça que Simone faisait de la peinture et qu’elle voudrait en faire d’une manière plus suivie.

Edmonde avait alors dix-huit ans. Elle ne sortait pas sans emporter un volume des Fleurs du Mal. Elle avait des préférences littéraires et artistiques. Durant des heures entières elle discutait sur l’art, sur l’enfantement douloureux des œuvres, sur la différence du génie et du talent, sur la vie des grands artistes, sur la société qui ne les comprenait pas.

Aux yeux de son père, elle s’habillait drôlement. Mais il eût préféré mourir que de lui faire une observation. Elle portait des sweaters de couleurs voyantes, des feutres comme ceux des hommes mais dont elle levait les bords chaque jour d’une manière différente, des foulards de batik. Ses cheveux étaient coupés très courts sur la nuque. Elle ne se mettait aucun fard sur le visage. Elle affectait une mise négligée et un mépris de l’élégance. Sans qu’elle pût se l’expliquer, elle avait honte de son père. Auparavant, il venait l’attendre au Luxembourg où elle le retrouvait à la sortie de son cours de dessin. Pour se rendre à ces rendez-vous, elle quittait ses amies et se retournait plusieurs fois afin d’être sûre qu’il ne se trouvait derrière elle personne qui la connût.

Un jour, elle dit à son père : « Je suis grande maintenant. Ce n’est plus la peine de venir me chercher. » Il se sentait, d’ailleurs, de plus en plus gêné près d’elle. « Elle me juge », pensait-il souvent. Il osait de moins en moins lui parler. Parfois même, quand il l’entendait entrer, il ne quittait pas sa chambre. Il la fuyait et la recherchait en même temps. Ses marques d’amour devenaient de plus en plus gauches, car il ne savait comment les manifester. À chaque instant, des remarques de sa fille le plongeaient dans un abîme. Un jour, par exemple, comme il lui avait dit en la regardant avec admiration : « Je voudrais que tu sois une reine », elle avait répondu avec une pointe de mépris : « Tu devrais dire une sainte. » À table, il n’osait manger. Il se contentait de rester près d’elle, de lui sourire chaque fois qu’elle levait les yeux. Ce n’était que lorsqu’elle était partie qu’il se restaurait. Il ne l’embrassait pas. Il lui gardait seulement longtemps la main dans les siennes, ce qui amena une fois la remarque suivante de sa fille : « Tu as une façon de serrer la main ! » Il dissimulait de plus en plus son amour, trouvant un bonheur âpre de voir son enfant accepter sans même les remarquer tous les sacrifices qu’il faisait pour elle.

Mais un événement imprévu vint lui causer une grande douleur. C’était un dimanche. Il avait tenu absolument à sortir avec sa fille. Elle avait d’abord refusé puis, finalement, lui avait dit : « Eh bien, allons au Louvre. Je t’expliquerai ce qui est beau et pourquoi c’est beau. »

Comme ils longeaient les quais, Edmonde, soudain, sans dire un mot, se mit à courir. Cent mètres plus loin, elle s’arrêta. Quand il l’eut rejointe, Antoine About lui demanda :

— Mais qu’est-ce qui t’a pris ?

— Oh, rien. Ce n’est rien. J’ai eu envie de courir.

Antoine About ne comprenait rien. L’attitude de sa fille lui semblait celle d’une folle.

— Allons, viens, papa. Ne restons pas ainsi sur place.

Il obéit. Pourtant cette scène ne pouvait quitter son esprit.

— Enfin, Edmonde, dis-moi pourquoi tu t’es sauvée comme cela, tout à coup.

Elle hésita une seconde, puis naïvement :

— Sur l’autre trottoir, il y avait des gens que je connaissais.

— Tu ne voulais pas leur parler ?

— Non, penses-tu papa, ce n’est pas cela.

En un instant, toute l’ombre qui baignait l’esprit d’Antoine About se dissipa. Ce qui était obscur devenait éclatant. Il comprenait tout. Sa fille avait honte de lui. Elle s’était sauvée pour qu’on ne le vît pas en sa compagnie. Il continua de marcher sans rien dire mais une grande tristesse l’envahissait. Aucun reproche ne vint sur ses lèvres. Au lieu de se froisser, il s’en voulait d’être si gênant pour sa fille. Il acceptait son sort avec une résignation poignante en ne s’efforçant qu’à une chose : dissimuler sa douleur. Cependant, une amertume profonde lui donnait envie de pleurer. Pour cette enfant, il avait tout fait. Durant des années, il n’avait vécu qu’avec un but : la combler. Il en avait été de même pour sa femme. Personne, pourtant, ne lui en était reconnaissant. Il n’en pouvait plus. Des larmes coulaient de ses yeux. Lui aussi, il aurait voulu à cet instant se sauver.

— Il vaut peut-être mieux que tu ailles seule au Louvre. Je n’y connais rien dans la peinture.

Edmonde le regarda avec étonnement.

— Comme tu voudras, papa. Il me semble, en effet, que c’est mieux.

Il la regarda partir avec l’espoir qu’elle se retournerait pour lui faire un signe, puis, lentement, il s’achemina vers sa maison.

Cet événement devait en précéder un autre beaucoup plus grave. Un soir, après le dîner, comme il lisait son journal dans la salle à manger, Edmonde s’approcha de lui et, prise d’une tendresse inhabituelle, l’embrassa sur le front.

— Mon père chéri, je voudrais te parler sérieusement.

Antoine About n’était pas accoutumé à cette douceur. Une sorte de ravissement coula dans tout son être. Il y avait des fleurs dans des vases. C’était lui-même qui, le matin, allait les chercher pour donner à l’appartement un air plus accueillant, tant il redoutait que sa fille ne s’y ennuyât.

— Parle, mon enfant chérie.

— Tu ne m’interrompras pas avant d’avoir tout entendu.

— Mais non.

— Il ne faudra pas te fâcher si je te demande cela.

Antoine About eut un pressentiment. Il dit pourtant :

— Tu sais bien que je t’aime trop pour me fâcher.

— Eh bien, je vais te demander quelque chose. Voilà. J’ai pensé que ce serait mieux si j’habitais près de l’école de peinture. Je prendrai une chambre à l’hôtel. L’argent que tu dépenses pour moi à la maison, tu me le donneras. De cette façon, ce sera mieux pour moi, pour mon travail. On se verra la même chose. Je viendrai à la maison tout le temps.

Edmonde désirait sa liberté avec passion. Elle avait soif d’indépendance. Elle se sentait déchue d’habiter cet immeuble triste de Montmartre, d’être obligée de rentrer à l’heure des repas, de ne pouvoir sortir le soir que rarement. Elle rêvait de rester tard dans les cafés à parler de peinture, de manger dans les restaurants à n’importe quelle heure, d’avoir une existence d’artiste.

Lui ne l’écoutait plus ni ne la voyait. Tout à coup il avait compris que c’était fini, qu’il n’avait plus d’enfant, qu’il était seul. Une pensée brutale traversa comme un éclair son esprit : « Je l’enfermerai plutôt que de la laisser partir. » Puis, il retrouva son calme. « Ah, c’est bien fait, c’est bien fait. » De nouveau, il se résignait. Il sentait que rien ne pouvait retenir son enfant, que sa demande était impérieuse. Elle le regardait avec des yeux suppliants. Un instant, il s’imagina qu’elle avait un amant. Alors, il la vit devant lui. Elle lui parut si jeune, si fraîche, si naïve, si supérieure à lui que ses soupçons s’envolèrent aussitôt.

— Tu veux absolument quitter la maison ?

— Mais tu n’as pas compris, papa. Je ne quitte pas la maison. Je prends simplement une chambre près de l’académie. C’est mieux, comme cela, pour mon travail.

Antoine était désarmé devant la première volonté si farouche de son enfant.

 

*

*     *

 

Au commencement, Edmonde vint souvent voir son père. C’était une fête pour lui. Il commandait des gâteaux, fleurissait l’appartement, puis, comme s’il se fût agi d’une cérémonie, se rendait dans le salon, où, rasé, vêtu de neuf, il attendait en marchant de long en large.

Quand il la revit la première fois, après une absence de trois jours, il ne put la quitter des yeux. Tout ce qu’elle avait fait sans lui en ce laps de temps se présentait à son esprit. Elle avait donc pris des bains, des repas. Elle était coiffée comme le jour où elle l’avait quitté et, pourtant, elle avait dû ôter son chapeau peut-être dix fois.

Elle arrivait toujours en retard. Elle prenait aussitôt toutes les attitudes d’une personne qui n’a pas d’occupations immédiates et veut s’attarder. Elle se mettait à l’aise, demandait à se rafraîchir ou à boire du café, s’asseyait dans un fauteuil et affectait une pose nonchalante comme si elle eût voulu dormir. Puis, tout à coup, un quart d’heure après, elle prétextait d’un cours pour partir. Ses visites s’espaçaient de plus en plus. Son père ne sortait presque pas de peur de la manquer.

Ce qui devait arriver arriva. Durant une semaine entière, Antoine About l’attendit en vain. Chaque jour, il se promettait de se rendre le lendemain à l’hôtel de sa fille. Mais une sorte de pudeur l’en empêchait. Il craignait de rencontrer des gens avec lesquels il faudrait qu’il engageât une conversation, de paraître soupçonner de mauvaise conduite sa fille.

Pourtant, le huitième jour, il n’y tint plus. Il se leva de bonne heure, prit un taxi, et se fit conduire à l’hôtel. Plusieurs fois, en cours de route, il faillit rebrousser chemin tant il était ému. Devant l’hôtel, il demeura un moment indécis. « C’est peut-être trop tôt », observa-t-il. À la fin, il entra.

C’était un immeuble ordinaire transformé en hôtel. La cour du fond était surmontée d’une verrière. Dans le porche qui avait été aménagé en hall et pavé de mosaïques, des gens, qui parurent des étrangers à Antoine About, se balançaient dans des rocking-chairs. La fenêtre de la loge de la concierge avait été supprimée. L’embrasure formait comme une petite baie qui donnait sur une pièce étroite destinée primitivement à l’usage des fumeurs, mais où les locataires s’attablaient pour écrire leur correspondance.

— Est-ce que Mlle About est chez elle ?

— Je vais voir.

Le patron de l’hôtel regarda le tableau des clefs.

— Elle est chez elle. Je vais la prévenir.

— Ce n’est pas la peine. Je vais monter. Dites-moi à quel étage est sa chambre. Je suis son père.

Antoine About avait prononcé ces derniers mots avec fierté. Mais tout de suite il le regretta. « Je n’aurais pas dû dire que je suis son père, pensa-t-il. Que je suis bête. On va avoir maintenant moins d’estime pour elle. » Il s’engagea dans l’escalier. Son cœur battait.

À un moment, il eut comme un remords de venir à l’improviste chez son enfant et faillit revenir sur ses pas. Devant la porte de sa fille, il chercha, avant de frapper, un prétexte à sa visite. « Je lui dirai que je craignais qu’elle ne fût malade. » Il frappa.

— Qui est là ?

Il reconnut la voix de sa fille. Mais d’avoir perçu cette phrase qu’il n’avait jamais entendue dans sa bouche, cette phrase qui venait d’une chambre qu’il ne connaissait pas et où vivait pourtant l’être qui lui était le plus cher au monde, il eut comme le sentiment désagréable que ce n’était pas Edmonde qui l’avait prononcée, mais une femme inconnue.

— C’est moi.

— Toi, papa ? continua la voix qui s’était approchée de la porte.

— Oui, je viens te voir.

La voix se fit anxieuse.

— Mais je suis encore couchée. Attends-moi en bas… je te rejoins dans quelques secondes.

À ce moment, il sembla à Antoine About que, derrière la porte, une autre voix, celle d’un homme, venait de dire quelques mots.

— Mets un peignoir.

— Mais non, papa. Descends. Je te dis que je te rejoins tout de suite.

Antoine About entendit des pas derrière lui. C’était le patron de l’hôtel qui montait lentement et le regardait à la dérobée. Il eut l’impression que cet homme voulait se trouver là quand la porte s’ouvrirait et que c’était pour cela qu’il ne se hâtait pas.

— Tu descends, papa ? demanda Edmonde.

— Non, je t’attends là.

— Fais-moi ce plaisir. Descends donc, papa.

Le patron de l’hôtel continuait de monter lentement l’escalier. Mais il avait beau traîner tant qu’il pouvait, il se trouvait maintenant à l’étage au-dessus.

— Ouvre, Edmonde.

— Je ne peux pas… Je ne peux pas… Descends… je te rejoins dans une seconde.

Antoine About eut un étourdissement duquel il sentit qu’il ne pouvait sortir que par la violence. Il avait deviné que sa fille se trouvait avec un homme mais cela ne lui avait encore rien fait. Ce n’était pas sûr. Il ne voulait pas savoir. Il ne voulait pas partir. Il voulait entrer dans cette chambre. Du poing, il frappa de toutes ses forces contre la porte en hurlant soudain :

— Ouvre… Ouvre… je te dis d’ouvrir ou j’ameute l’hôtel.

Ses instincts, longtemps refoulés pour le bonheur de son enfant, reparaissaient. Il n’avait plus à être digne d’elle. Dans la chambre, Edmonde affolée le suppliait.

— Ne te fâche pas, mon papa. Je vais ouvrir… mais descends.

— Ouvre, ouvre, ou je défonce la porte.

— Oui… je vais ouvrir. Attends une seconde.

— Tout de suite… Tout de suite.

Alors, malgré sa colère, malgré ses tempes qui bourdonnaient, il perçut une voix tremblante. Il reconnut celle de sa fille. Elle semblait ne plus venir de la chambre. Elle disait : « Mais il y a quelqu’un ici. »

Antoine About ne saisit pas le sens exact de cette parole. Elle dansait dans son esprit. Il ne comprenait pas et pourtant, à présent, il n’y avait plus de doute. Sa fille elle-même venait de lui avouer qu’elle se trouvait avec son amant.

La rage croissait toujours en lui. Une pensée se précisait dans son esprit trouble : faire en un instant de sa fille ce qu’elle eût été sans lui.

D’une voix butée et rauque, il continua :

— Ouvre à ton père ou j’appelle la police.

À ce moment, le patron de l’hôtel, qui de l’étage supérieur avait entendu toute la scène, redescendit et s’approcha d’Antoine About.

— Calmez-vous, monsieur. C’est un hôtel convenable ici.

About le dévisagea avec colère puis, d’une voix empreinte d’un accent faubourien qui venait tout à coup des profondeurs de son passé, dit :

— Mêle-toi de tes affaires.

Au même instant, la clef tourna dans la serrure mais la porte ne s’ouvrit pas. Il attendit quelques secondes, les yeux fixés sur la serrure. Puis, comme un fou, il entra dans la chambre. Un jeune homme se tenait debout près de la cheminée. Effondrée dans un fauteuil, sa fille pleurait. La pièce était en désordre. Des tubes de couleurs traînaient sur la table. Aux murs, des croquis, fixés par une épingle, se balançaient légèrement. Une robe gisait à terre.

Antoine About fit quelques pas. La colère l’aveuglait. Le jeune homme, qui était grand et blond, lui dit tout de suite :

— Monsieur… je vous demande pardon… mais je veux m’expliquer.

L’émotion le faisait bégayer.

— J’appartiens à une famille honorable. Mes parents seront au courant… permettez…

— Tais-toi, fit Antoine About.

Il s’approcha de sa fille qui, depuis qu’il était entré, n’avait pas une fois levé la tête.

Il resta un instant près d’elle, la regardant de haut en bas, puis, tout à coup, lui donna un coup de pied dans les jambes.

— Tiens, de la part de ton père.

— Monsieur, je vous en supplie, fit le jeune homme en tendant les bras en avant.

— Mêle-toi de tes affaires.

Il passa la main sur son front, puis s’appuya contre l’armoire. Sa fille sanglotait. Il jetait de temps en temps un regard méchant sur elle. À le voir, il semblait seulement qu’il venait de souffrir d’un malaise. Soudain, ses genoux fléchirent. Durant une seconde on eût dit qu’il allait tomber. Mais il se raidit, fit un pas d’essai, comme les malades, puis un autre. Près de la porte, il se retourna. Un rictus déformait sa bouche et donnait à son visage une expression crapuleuse. On sentait qu’il cherchait les mots les plus grossiers qu’il connaissait pour les jeter à la face de sa fille et de son amant mais que, dans sa douleur, il ne les trouvait pas.

De nouveau, ses genoux fléchirent. Le corps tremblant, il resta comme à demi accroupi, les mains déjà en avant pour se protéger s’il tombait. Dans un suprême effort de volonté, il parvint à se redresser.

— Vous allez bien ensemble, balbutia-t-il.

Et il partit.

Dans le hall, il vit un attroupement. Des femmes de chambre causaient avec les locataires. Tout le monde s’écarta à son passage. Le portier alla chercher un taxi, mais About ne voulut pas le prendre. Il ne reconnaissait plus le patron de l’hôtel qui s’empressait autour de lui et le conduisit par le bras jusque dans la rue. Il ne pensait plus. Il alla droit devant lui comme dans un état d’hypnose. Un orage éclata. Il ne pensa même pas à s’abriter jusqu’à ce que la pluie eût cessé. Il marchait au hasard.

Le soir, il ne se coucha pas ni ne se déshabilla. Il alla et vint dans l’appartement comme un fou. Il n’avait pas déjeuné ni dîné. Par moments il réfléchissait mais, le plus souvent, il se trouvait dans une sorte d’inconscience. Il arrivait même qu’il oubliait tout, qu’il ne savait plus pourquoi il souffrait. C’était comme un abîme autour de lui.

À d’autres moments, un curieux sentiment naissait en lui. C’était un mélange d’humiliation, de regret de s’être conduit comme un homme de basse condition, d’avoir, en un instant, détruit ce qu’il avait édifié en des années, et en même temps de contentement. Puis il savourait la joie amère de la vengeance jusqu’à ce que, brusquement, il lui apparût que celle-ci se tournait contre lui.

Au milieu de la nuit, une lumière se fit petit à petit dans son cerveau. Il n’avait, pour sortir de sa douleur, qu’à se laisser doucement glisser vers la déchéance, à oublier toutes ses ambitions et tous ses rêves, et à ne plus chercher qu’à atteindre un seul but : celui d’être le dernier des hommes.

Mais cet épanchement vers le néant était encore trop neuf pour qu’il s’y arrêtât longtemps. Des accès de désespoir normaux y succédaient.

Le lendemain matin, Nathalie lui apporta une lettre. C’était sa fille qui lui écrivait :

« Père, mon âme t’est étrangère. C’est vers un autre idéal que le tien qu’elle tend. Peut-être que plus tard tu comprendras que je n’ai rien fait de mal. Le monde, dans son hypocrisie, cache ses vices derrière des principes barbares. Ceux qui les rejettent, la société les condamne à souffrir. Tu n’as pas deviné ce qu’il y avait de grand dans ma soif d’affranchissement. Je te jure encore une fois que je n’ai rien fait de mal. Je te demande pardon de t’avoir fait souffrir. On n’a pas le droit de faire souffrir. »

Dans un post-scriptum, Edmonde annonçait qu’elle avait donné congé à l’hôtel et qu’elle reviendrait habiter avec son père.

Antoine About lut cette lettre sans émotion.

Après une nuit où il avait à peine dormi deux heures, il était glacé. Cette lettre, il avait l’impression que ce n’était pas sa fille qui l’avait écrite. « Il la lui a dictée », pensa-t-il.

Puis le souvenir de la scène de l’hôtel lui revint. Plus encore que l’acte de son enfant, sa propre grossièreté avait tué son amour. Le besoin d’être enfin soi-même se faisait de plus en plus précis dans son esprit. « J’ai voulu être trop grand. » Ses aspirations avaient dépassé ses forces. À partir de maintenant, il vivrait bassement. Il était fait pour cela. Sa folie avait été de croire qu’il pouvait en être autrement.

Hanté par l’image intolérable de cet inconnu qu’il avait vu dans la chambre de sa fille, il éprouvait un bonheur douloureux à se laisser glisser vers le renoncement. Il ne méritait aucun amour. Il ne méritait pas de rendre heureux quelqu’un. Qu’on le laissât seul et tranquille, c’était tout ce qu’il désirait à présent. Il appela Nathalie.

— Vous direz que je suis parti en voyage, que vous ne savez pas quand je reviendrai. Surtout, n’ôtez pas la chaîne en lui parlant. Il ne faut pas la laisser entrer.

Durant huit jours, Antoine About s’absenta. À son retour, la première chose qu’il fit fut de demander si Edmonde était venue. Nathalie lui répondit qu’on avait sonné plusieurs fois, mais que, pour être plus sûre d’obéir à ses ordres, elle n’avait ouvert à personne.

Antoine About manifesta un certain mécontentement qu’il masqua sous cette parole : « Vous auriez dû ouvrir. C’étaient peut-être des amis. » Puis il s’enferma dans sa chambre. Les bruits de la rue lui rappelaient le passé, et il se sentit plus seul encore dans l’appartement vide.

Au cours de la soirée, il se rendit dans la chambre de sa fille et fouilla dans tous les meubles, prenant plaisir à forcer les tiroirs dont il n’avait pas la clef. Il trouva des lettres, des cartes de visite, des invitations. Il eut l’impression que toute une vie qu’il ignorait l’avait entouré. Sa solitude présente n’était donc que la continuation d’une autre solitude. Peut-être ne pouvait-il s’entendre avec personne. Peut-être était-il le vrai coupable. Et un doute, dont il ne savait comment se défendre, l’envahit.

Près de cinq ans s’écoulèrent jusqu’au jour où il reçut le télégramme de sa fille. Il avait complètement changé. Le salon de coiffure était vendu depuis longtemps. Maigri, hargneux, voûté, il était à présent un vieillard. Les soucis lui avaient donné un commencement de maladie de foie. À la moindre émotion ou contrariété, un point de côté l’empêchait de marcher. Pourtant, il passait son temps à boire et à fréquenter de mauvais cafés où il jouait aux dés, aux cartes, avec des camelots et des jeunes gens qui ne travaillaient pas.

Au train où il vivait, il avait calculé qu’avec ses pertes de jeu il serait sans argent dans trois ou quatre ans. Il ne s’en souciait pas. Il avait abandonné toute dignité, ne se soignait plus et portait toujours des complets tachés, élimés, du linge douteux, des souliers éculés. Souvent, il se couchait sans se déshabiller.

Il était devenu tyrannique et se mettait à chaque instant dans des colères folles. Nathalie ne devait plus faire sa chambre ni changer ses draps. Le reste de l’appartement, il l’ignorait. Pour se venger, parce qu’à ses yeux il était destiné à une nombreuse famille, il ne voulait pas qu’on le mît en ordre. En passant, il jetait parfois dans le salon ou la salle à manger de vieux papiers, des chiffons, des os. Le lendemain, il fallait que ces débris se trouvassent à la même place, sans quoi il injuriait la bonne.

Elle lui apportait ses repas dans sa chambre. Il mangeait assis sur son lit sans se soucier des assiettes qui débordaient. Il se plaisait dans l’abjection.

Des gens étranges venaient le chercher et, la porte d’entrée à peine ouverte, se dirigeaient tout de suite vers sa chambre sans même frapper. C’étaient des garçons de café sans travail, des souteneurs qui venaient lui emprunter de l’argent, des filles de la rue qui emportaient chaque fois quelque objet.

Le propriétaire de l’immeuble avait en vain essayé à plusieurs reprises de le chasser. Les concierges ne le saluaient plus et se refusaient à monter son courrier ou à indiquer aux visiteurs à quel étage il habitait. À cause de cela, lorsqu’il donnait son adresse, il précisait toujours l’étage.

Il redoutait tellement la solitude qu’il se plaisait à attendre, à n’importe quelle heure, des visites. Dès le commencement de l’après-midi, il était à demi ivre. Mais son ivresse n’avait rien de celle des ivrognes. Il marchait droit, parlait clairement, distinguait les cartes en jouant. Elle agissait comme sur une deuxième zone de son esprit.

Ainsi, dès que la conversation quittait le champ habituel, il ne comprenait plus. Une sorte de gêne mêlée d’inquiétude endormait son jugement. Comme les bêtes, tous ses mouvements n’étaient qu’instinctifs. Il devinait quelque chose d’anormal. De ses yeux vagues, il suppliait inconsciemment de revenir aux sujets habituels. À aucun moment il n’était assez lucide pour se souvenir nettement du passé. Il avait tout oublié. Il ne savait plus qui il était, qui il avait été.

Aussi, dans l’après-midi du jour où il avait reçu le télégramme, se demanda-t-il plusieurs fois en examinant avec attention le carré de papier : « Qu’est-ce que c’est ? Un télégramme de quelle fille ? »

Au plus profond de lui-même, il y avait bien une voix étouffée qui le lui expliquait. Mais cette voix était la même que celle qui lui parlait depuis des années, et qu’il s’acharnait à ne pas entendre. À peine était-elle plus forte. Par entraînement, tout son être s’opposait à l’écouter. Et c’était en parlant à haute voix qu’il lui semblait le plus facile de la fuir. « De quelle fille ? Ils sont fous de m’envoyer des télégrammes. De quelle fille veulent-ils parler ? »

Il se versa un verre de vin blanc qu’il but d’un trait. Contre le jour qui se faisait petit à petit dans son cerveau, il luttait comme un désespéré. Il rebut un verre de vin, froissa le télégramme. « Qu’est-ce que c’est que cette fille-là ? »

Malgré soi, il regarda pourtant sa chambre comme si, dans quelques minutes, quelqu’un devait y pénétrer. Du linge sale gisait dans un coin. Le sol était couvert de papiers et d’épluchures. Dans des accès de démence, il avait cassé toutes les glaces avec des talons de soulier, tiré le papier-tenture en de longues traînées aux endroits où il s’était décollé.

Devant la fenêtre, il avait attaché une couverture à l’aide d’épingles et de ficelle à la tringle des rideaux, cela depuis le jour où il avait aperçu un fumiste sur le toit de la maison opposée.

Des verres traînaient sur la cheminée poussiéreuse. Dans le mur, près de la porte, une longue épingle à chapeau était plantée. Plusieurs fois par jour, il s’approchait de la porte sur la pointe du pied et, tout à coup, d’un geste brusque, il enfonçait cette épingle dans le trou de la serrure.

Il relut le télégramme. « De quelle fille veulent-ils parler ? »

Alors, son cœur se serra. Comme d’une brume, son passé émergea. Il se souvint de ses débuts difficiles, de sa femme, de tout ce qu’il avait enduré. Des heures douloureuses passaient devant ses yeux. D’instinct, il se défendit. Au lieu de se laisser aller à parcourir sa vie, il s’arrêtait à chaque réminiscence par peur de la suivante qui lui ferait peut-être plus mal encore.

« Cette fille, c’est Edmonde, c’est Edmonde ! » À mesure qu’il répétait ce prénom, elle prenait de plus en plus corps devant lui, elle souriait, puis riait, puis avait le fou rire, ou bien son visage s’attristait, puis elle pleurait, puis elle sanglotait. « Elle revient, elle revient, elle revient ! » Et il comprenait qu’elle allait revenir.

Soudain, il laissa tomber ses bras le long de son corps, dans cette attitude qu’il avait aimé à prendre devant sa femme, puis devant sa fille, pour leur faire comprendre qu’il était sans défense et aussi qu’on pouvait le juger.

Un rayon de fraîcheur traversa le taudis. Une expression enfantine vint rajeunir son visage ravagé. Il semblait que la misère du décor n’existât plus. Elle entrait, sa fille. Son père était un vieillard. Cela la frappait. Elle s’approchait de lui, baisait ses mains et balbutiait : « C’est de ma faute… c’est de ma faute… pardonne-moi ! » Et lui qui était descendu si bas pour que ce jour fût miraculeux redevenait un homme.

Une telle joie l’envahit qu’il se laissa tomber sur le lit et, dans son allégresse, frotta ses joues ridées contre les couvertures en balbutiant : « C’est fini… C’est fini !… » sans savoir exactement ce qui était fini mais trouvant en ces mots une grandeur à laquelle il essayait d’appliquer ses pensées.

« C’est fini… C’est fini ! » Maintenant, il savait ce qui était fini. C’était sa déchéance, sa douleur contre laquelle il luttait depuis des années. Elle aurait pitié de lui en le voyant dans cet état. Il pleurerait à son côté. Cette fois, un grand amour les unirait. Lui qui toute sa vie avait donné, il recevrait enfin. Il était vieux. Elle le soignerait, le veillerait. Une vie enchantée allait commencer.

Antoine About buvait toujours. Les heures étaient interminables. Il n’avait même pas fait sa toilette. Il voulait qu’elle le trouvât comme si elle était arrivée à l’improviste. Vers sept heures, il avait tellement bu qu’une torpeur engourdissait ses membres. Il appela Nathalie, chercha à lui prendre les mains, à l’embrasser en remontant le long de ses bras dans une tentative qui lui était familière.

Le soir, quand il était ivre, elle le tutoyait, parfois même le maltraitait.

— Reste tranquille, vieux grigou.

D’ordinaire, il ne l’entendait pas. Cette fois, il l’écouta avec ravissement.

— Vieux grigou ?

— Parfaitement.

— Appelle-moi encore vieux grigou.

— Vieux grigou.

À la fin, il se souvint de ce qu’il avait voulu dire à la bonne.

— Tu sais, ma fille arrive tout à l’heure. Quand tu ouvriras tu diras que le vieux grigou est là. Ne me préviens pas. Laisse-la entrer tout de suite comme les autres.

Il tournait autour d’elle.

— Allons, appelle-moi vieux grigou, des noms pires encore.

Nathalie s’éloigna. Il essaya de la retenir. Elle le repoussa brutalement. Avant qu’elle eût fermé la porte, il cria :

— Tu m’appelleras vieux grigou devant elle, hein ? Cela sera drôle.

Antoine About s’allongea sur son lit. Il avait ôté son veston. Une atmosphère de dégradation flottait autour de ce vieillard pas rasé, dont le gilet était déboutonné, dont les pieds chaussés reposaient sur les couvertures, dont les manches de la chemise étaient retroussées, et qui somnolait dans une chambre qui sentait le renfermé et le vin.

À chaque instant, il avait des sursauts. Il lui semblait que la porte s’ouvrait, que sa fille s’avançait. Il se soulevait alors à demi, puis se laissait retomber. À la fin, épuisé, il s’endormit.

Il y avait à peine une demi-heure qu’il reposait lorsque, dans son sommeil, il entendit que l’on frappait. Il ouvrit les yeux. Une ampoule électrique éclairait la pièce. Edmonde se tenait dans l’embrasure de la porte. Elle avait frappé pour le réveiller. Derrière sa fille, dans l’ombre, il aperçut la bonne. Il se leva d’un bond.

— Allons, qu’est-ce que tu attends, Nathalie… Appelle-moi vieux grigou… dépêche-toi.

Mais la servante se taisait. Il promena un regard hébété autour de lui. Il savoura un instant sa déchéance, puis tout s’effaça. Il ne vit plus que son enfant.

— C’est toi ? demanda-t-il.

Elle avait maigri. Elle était vêtue modestement. Elle n’osait faire un pas. Elle regardait la chambre avec effroi. Cet homme était donc son père !

Il attendait qu’elle s’approchât de lui et se jetât à ses pieds. Mais elle ne bougea pas.

— C’est ton père qui est là. Mais oui, c’est lui. Il a changé, hein ? Ce n’est plus le même.

Il guettait avec inquiétude un sentiment de pitié sur le visage de sa fille. Il l’attendait comme une délivrance.

Mais Edmonde demeurait impassible. Elle n’avait pas oublié que jadis son père lui faisait honte. Les paroles grossières qu’il avait prononcées à l’hôtel retentissaient à ses oreilles. De le trouver dans un tel état ne l’étonnait point. Elle avait toujours senti chez Antoine About quelque chose qu’elle ne définissait pas mais qui lui répugnait. C’était sans doute cette vulgarité, ce goût de la déchéance qui avaient dû exister, il y a cinq ans, mais qu’elle avait été trop jeune pour remarquer.

Surmontant sa répulsion, elle s’assit dans un fauteuil et posa, à ses pieds, une valise de toile.

Ce n’était plus une jeune fille, mais une femme. On devinait qu’elle avait été soumise à un homme, qu’elle avait fait le ménage, qu’elle savait coudre, qu’il n’y avait plus pour elle rien de mystérieux dans la vie. Après cinq années de privations, de vie en ménage dans des hôtels et des logements meublés, son amant venait de l’abandonner. C’était alors qu’elle avait pensé à rentrer. Après avoir hésité durant un long mois, elle s’était décidée finalement à envoyer le télégramme.

Antoine About ne la quittait pas des yeux. Il lui apparaissait petit à petit que cette femme qui se trouvait devant lui ne pouvait être Edmonde.

« Ce n’est pas elle… elle n’avait pas des mains comme cela. Non, ce n’est pas elle. » Il l’examinait tantôt à la dérobée, tantôt avec sans-gêne.

— Edmonde, dit-il doucement.

Elle leva la tête. Alors, il se mit à crier :

— C’est ma fille, c’est ma fille !

Il venait de surprendre sur son visage une expression dont il se souvenait. Mais cet élan fut de courte durée.

Quelques secondes après, Antoine About retomba dans un état de somnolence. La froideur de son enfant le blessait. Elle ne voulait pas se jeter à ses pieds. Elle ne voulait pas avoir pitié de son père. Il pensa que rien, même les actes extrêmes, n’eût pu la toucher. Une haine profonde, qui n’avait pas cessé de croître parallèlement à toutes ses réflexions, le tira tout à coup de sa torpeur. Non contente de l’avoir poussé dans un abîme, cette fille venait l’y retrouver pour qu’il souffrît encore davantage. Se levant subitement, avec des gestes fous, il se mit à hurler :

— Va-t’en… va-t’en… je ne veux plus te voir. Tu veux me faire souffrir. Tu es revenue exprès. Je lis dans ton jeu. Mais je te chasse avant. Retourne avec tes hommes.

Un rictus cruel déformait ses traits. Il se vengeait de tout ce qu’il avait enduré sur cette femme en qui il reconnaissait à peine son enfant. Il voulut la battre mais la colère et l’alcool le faisaient tituber.

Edmonde s’était levée. Elle avait ramassé sa valise et, instinctivement, elle se dirigeait vers la porte.

— Va-t’en pour toujours. Laisse-moi comme je suis… laisse-moi dans ma saleté… Ah ! tu voulais que je change. Eh bien, non, je resterai comme je suis. Cela me plaît, je resterai comme cela.

Antoine About poussa une chaise du pied, la retint de la main, la repoussa si bien qu’elle tomba. Il se précipita pour la ramasser, tomba par-dessus elle, se releva, ramassa encore une fois la chaise et la tint par un barreau.

Tout à coup, il la lâcha. Ses yeux se baissèrent. Il vit la chaise couchée sur le sol. Alors, toujours en titubant, il s’approcha du lit, s’y laissa tomber de tout son long puis, en plusieurs mouvements convulsifs, se recroquevilla, ramena ses genoux le plus haut qu’il put, pour, dans son esprit, ressembler à la chaise.

Durant quelques instants, il se cacha le visage dans ses bras repliés et fit semblant de dormir. Puis il leva lentement la tête : la chambre était vide. Doucement, il quitta son lit, gagna le vestibule où il appela d’une voix pure :

— Edmonde… Edmonde… mon enfant… où es-tu ?

Personne ne répondit. Il alla d’une chambre à l’autre. Toutes étaient obscures et silencieuses. À la fin, il se rendit à la cuisine. Nathalie, assise près de la fenêtre, lisait un livre.

— Où est Edmonde ?

— Tu n’as pas encore fini ? Va te coucher.

— Edmonde, je veux voir Edmonde.

— Elle est partie.

Antoine About tourna la tête à gauche, à droite. On devinait qu’il s’interrogeait, qu’il cherchait à comprendre.

— Elle est partie ?

— Naturellement.

Il pencha la tête comme s’il eût voulu surprendre un bruit. Puis il se redressa. Son regard implorait Nathalie. Des expressions brèves se succédaient sur son visage. Ses lèvres tremblaient. Soudain, il s’approcha de la bonne et lui prit les mains. Elle se leva et, avant qu’il eût le temps de faire un autre geste, le repoussa. Il ferma les yeux, se força à rire, puis recula.

Lorsqu’il fut près de la porte, il posa sa main sur le bouton de manière à pouvoir la fermer au moindre mouvement de la bonne, puis, la tête dans l’entrebâillement, il la regarda longtemps pour le seul plaisir de lui sourire niaisement durant une seconde chaque fois qu’elle posait ses yeux sur lui.

Mai 1927.


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en août 2017.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Romans, Paris, Flamarion, 1987. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Place Vintimille à Paris, détrempe sur papier montée sur cadre en six panneaux, a été peinte par Édouard Vuillard en 1911 (Wikimédia).

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