Emmanuel Bove

UN HOMME QUI SAVAIT

1985

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


 

Il était dix heures du matin. Maurice Lesca prit le sac en toile cirée, le plia, le mit sous son bras. Il ferma la porte de la petite cuisine. C’était un homme de 57 ans qui, au cours de sa vie, avait été plutôt embarrassé que servi par sa grande taille et sa force. Il avait autant de cheveux blancs que de cheveux châtains. Selon la lumière, les uns ou les autres prédominaient, le vieillissant ou le rajeunissant. Les déboires d’une existence déjà longue étaient inscrits sur son visage. Il portait un chapeau amolli par le temps, rabattu non seulement sur les yeux, mais sur les oreilles et sur la nuque. Son pardessus gris-vert était ample. Quand Maurice Lesca marchait dans la rue, on le reconnaissait de loin à sa façon de mettre les mains dans l’ouverture verticale des poches, de les porter en avant, comme s’il cachait quelque chose de trop volumineux pour entrer dans une poche. Pour qu’on ne s’aperçût pas qu’il n’avait ni col ni cravate, un cache-col était croisé sur sa poitrine. Son pantalon trop long lui cachait les talons. Ses chaussures usées n’avaient plus de forme précise, et ne se ressemblaient même pas exactement.

— Je vais faire les courses, dit-il à sa sœur qui habitait l’autre chambre du logement depuis sept mois.

Aucune réponse ne lui parvint. Il ne s’en étonna pas et sortit. Il commença à descendre les quatre étages humides de la maison de la rue de Rivoli, en face de la Samaritaine, où il s’était installé il y avait dix-sept ans. Il passa le palier du deuxième sur la pointe des pieds. Là, derrière une porte, un chien qu’on laissait seul toute la journée geignait dès qu’il entendait marcher. Maurice Lesca ne pouvait le supporter. Devant la loge du concierge, il s’arrêta un instant pour regarder les lettres glissées entre la vitre et le rideau de la porte. Malgré la pluie, une pluie fine et invisible, il y avait foule dehors. Il resta indécis sous le porche. D’habitude il regardait le temps qu’il faisait avant de sortir. Ce matin-là, il avait oublié. « Voilà ce que c’est que de penser toujours à la même chose. » Il longea rapidement les maisons jusqu’au coin d’une rue étroite où se trouvait un petit café-restaurant. Il prit une consommation au comptoir, alluma une cigarette, échangea quelques paroles avec le patron, puis sortit. Quelques instants plus tard, il entrouvrait la porte d’une blanchisserie et, sans entrer, demandait si son linge était prêt. Sur une réponse affirmative, il dit qu’il le prendrait en revenant. Puis il alla faire quelques achats pour son déjeuner. Dans chaque magasin, il attendait patiemment son tour. Il fallait que la marchande s’adressât à lui pour qu’il se fît servir. Il se conduisait depuis dix-sept ans, parmi les ménagères du quartier, comme un nouveau venu qui ne veut pas qu’on l’accuse de vouloir passer le premier. Dans la minuscule boutique d’une marchande de journaux, un enfant pleurait. On l’apercevait assis par terre au milieu de papiers déchirés, dans le réduit sans air que formait le fond de la boutique.

— Qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Lesca en essayant de distraire l’enfant par des gestes.

L’enfant s’arrêta de pleurer. Sa mère le prit dans ses bras.

— Donne la main à Monsieur le docteur.

Lesca sourit.

Il sortit presque aussitôt. La vue des enfants enfermés lui faisait mal. Il remonta lentement les quatre étages. Il s’arrêtait à chaque palier à cause de son cœur. Enfin il arriva chez lui. Il alla poser son sac à la cuisine. Puis il revint dans sa chambre et s’assit dans un grand fauteuil de cuir d’un vieux modèle, à pieds tournés et à roulettes. Tout le mobilier ressemblait à ce fauteuil. Il y avait dix-sept ans, il avait dit à un petit brocanteur, au hasard d’une promenade : « Trouvez-moi de quoi meubler deux pièces. » Quelques jours plus tard, le brocanteur lui avait dit : « J’ai ce qu’il vous faut. » Lesca n’avait jamais voulu se déranger. « Je suis sûr que ça ira parfaitement. Faites porter tout ça chez moi. »

Il tenait un journal déplié à la main. Il n’avait ôté ni son pardessus ni son chapeau. De temps en temps, il regardait dehors. Il lui semblait chaque fois que la pluie avait cessé, puis tout à coup il l’apercevait plus drue qu’avant.

— Emily, je suis rentré, dit-il au bout d’un moment à sa sœur.

Personne ne répondit. La porte de l’autre chambre était ouverte pourtant. Les autobus faisaient trembler les vitres. Le logement n’avait pas été aéré. On ne l’aérait jamais. L’air passant entre les jointures des fenêtres suffisait à donner, quand on rentrait le soir, la sensation de renouvellement. Lesca serrait ses narines, puis il laissait ses doigts sous son nez. Il aimait l’odeur du tabac mêlée à celle de la peau. Soudain il se leva, ôta son pardessus, son chapeau. Il n’avait pas encore fait sa toilette et il se sentait laid et sale. Il se mit à aller et venir. Depuis plusieurs mois il ne regardait plus dans la chambre qu’occupait à présent sa sœur. Quand il fut fatigué de tourner en rond, il alla s’asseoir derrière un bureau qui se trouvait dans un coin de la pièce. Que tout ce qui l’entourait était pompeux et misérable, ce buffet en chêne massif, ce sommier dans un coin, ces bois de lit sculptés derrière une porte, cette table de salle à manger aux coins arrondis, et ce bureau surtout, avec ses bibelots poussiéreux, et son affreux tiroir sur le côté, divisé en cases pour la monnaie, car c’était plutôt un comptoir qu’un bureau ! Pendant quelques minutes, ses yeux restèrent posés sur l’encrier monumental, réduction en cuivre d’une fontaine de Dijon. Puis il se leva et se remit à marcher.

— Emily.

Il ne reçut pas davantage de réponse. Il se rassit dans le fauteuil de cuir. « Ça aussi, murmura-t-il, c’est du beau meuble de jadis. » Il alluma une nouvelle cigarette, laissa l’allumette brûler tout entière. Chaque fois, c’était une cigarette de moins dans le paquet. Mais on ne peut tout de même pas se priver de tout. On ne peut tout de même pas, chaque fois qu’on a envie de fumer, se dire qu’on ne devrait pas. Il regarda la fenêtre. Il ne pleuvait peut-être plus. En tout cas on ne voyait rien à cause de la buée sur les carreaux. Était-ce croyable ? Il menait donc la vie d’un petit retraité qui achète lui-même son déjeuner, qui le cuit, qui lave son linge, qui coud ses boutons. Un petit retraité ! Même pas. Il n’avait plus de retraite. Qui la lui verserait ? Il n’avait jamais été dans l’administration. Il n’avait été nulle part. Il n’était pas non plus un petit rentier. Il n’avait pas de rente. Pourtant tout le monde croyait qu’il était un petit rentier. Il y avait de quoi se mettre en colère. Avoir tellement l’air d’une chose et n’en avoir aucun des avantages. Seize cents francs par an ! Le loyer n’était que de seize cents francs et il ne pouvait même pas le payer. À chaque terme, les mêmes histoires recommençaient. Il appuya sa nuque contre le dossier du fauteuil. Ses yeux se posèrent sur la corniche du buffet. Le regard était tourné ailleurs. Les hommes de valeur, les hommes intelligents, ayant surtout du caractère, avaient tous les mêmes succès. Ah ! s’il avait suivi le chemin qui s’était ouvert devant lui dans sa jeunesse, s’il avait été patient, si chaque année il s’était contenté d’être un peu plus riche, un peu plus honoré que l’année précédente, il serait aujourd’hui aussi heureux que le professeur. Il habiterait un bel appartement. Il serait servi. Il aurait une femme élégante qui parlerait de lui dans le monde, etc. Le malheur était qu’il avait trouvé tout cela ridicule. Il ne pouvait donc pas se plaindre. Et si aujourd’hui, au lieu d’être un personnage aussi important que le professeur, il devait chaque mois emprunter à ce même professeur quelques centaines de francs (non sans craindre chaque fois que ce ne fût trop tôt, qu’il ne le lassât, qu’il n’abusât) c’était tout naturel. Et si aujourd’hui, il arrivait que ce fût le gendre de ce professeur qui le reçût et qu’il dût demander au second mari de celle qui fut sa femme à lui, Lesca, les quelques centaines de francs dont il avait besoin, aussi extraordinaire que cela paraisse, c’était également tout naturel. Dans la vie, on rencontrait des choses plus extraordinaires encore.

Maurice Lesca se redressa.

— Emily, dit-il.

Elle ne répondait même pas. Eût-elle répondu si sa situation avait été différente ? Il fallait être juste. Elle n’eût peut-être pas répondu davantage. Non, il ne pouvait pas se plaindre. Quoi de plus légitime qu’un homme qui recherche la considération, dont la démarche, la voix, les gestes, sont façonnés par cette ambition, soit obligé de faire des démarches humiliantes ! Il était fait pour donner des conseils, pour protéger et il fallait qu’il allât solliciter les gens. Il n’y avait pas moyen de faire autrement. Il fallait vivre. Certains regrettaient sincèrement de ne pas pouvoir lui donner plus. Mais tout le monde n’était pas comme cela. Il fallait tout supporter. Il fallait s’asseoir, attendre, écouter les conseils, les écouter quand on aimait tellement soi-même à en donner. Il fallait être aimable, lutter contre l’envie de dire : « Donnez si vous voulez, ne donnez pas si vous ne voulez pas. »

— Emily ! appela-t-il.

Elle ne donna pas signe de vie. Il se leva brusquement. Un homme n’est jamais perdu car quelque avancé que soit son âge, quelque délabrée que soit sa santé, il peut toujours avoir de nombreuses années à vivre, et tant qu’on vit tout est possible. Il se rendit à la cuisine. Il ôta son veston, l’accrocha au bouton de la porte. Il commença sa toilette. L’eau rebondissait sur l’évier. « C’est ça qui est désagréable quand on se lave dans une cuisine. » Il n’avait d’ailleurs plus depuis longtemps le souci de la propreté. Il s’habituait à ses vêtements, à son linge même. Il fallait que celui-ci dégageât une odeur qu’il n’était plus seul à percevoir pour qu’il se décidât à le changer. C’était un événement et pendant les quelques secondes où il avait le torse nu, il lui semblait qu’il allait mourir de froid. Ce jour-là, il se changea. Quand il sortit de la cuisine, il était rasé, il avait un col propre. Il regarda l’heure. Il était midi moins le quart.

— Emily !

Comme il ne recevait pas de réponse, il retourna dans la cuisine, prépara deux œufs. Lorsqu’ils furent prêts, il les porta dans la chambre. Le déjeuner ne séparait la matinée de l’après-midi qu’avec un effort de l’imagination car il durait de cinq à dix minutes. Il s’assit ensuite dans le fauteuil. Il apercevait la pluie qui coulait sur les carreaux. Il avait noué les rideaux à l’espagnolette pour avoir un peu plus de jour. Son regard était dirigé droit devant lui. « Et dire que chaque jour se ressemble, et que je suis là, et qu’il est peut-être trop tard, et que je serai peut-être toujours là. »

Soudain Emily parut. Elle portait une robe qu’elle avait taillée dans un vieux manteau de draperie sans teinte. Elle s’était donné beaucoup de mal pour coudre aux poignets une série de petits glands ainsi que des boutonnières tressées. Le décolleté formait une pointe étroite qui descendait bizarrement pour une vieille femme jusqu’entre les seins. Une rosace d’argent noirci, semée de pierres de couleur, le fermait. Ses cheveux, d’un gris de coton mouillé, étaient noués derrière la tête par un bout de ruban. Ils formaient, après le nœud, une queue à laquelle elle portait constamment la main pour la faire boucler. Le moindre désordre découvrait des parties de cuir chevelu couvertes seulement d’une sorte de duvet. Quelques anciennes rides qui s’étaient allongées et creusées donnaient au visage une expression masculine. Ses yeux d’un bleu pâle étaient myopes. On sentait qu’elle avait le désir de faire dame, de ne jamais être, même dans les occupations quotidiennes, autre chose qu’une femme momentanément dans l’obligation de travailler. Elle portait une grosse alliance et cet or, au milieu de cette misère, semblait sans valeur. Elle regarda son frère par-dessus son lorgnon. Ses bras pendaient le long de ses hanches sans gaucherie, mais sans grâce, comme ceux d’une femme qui a regardé les autres femmes et qui voudrait leur ressembler. Lesca avait baissé les yeux. Il observait sa sœur à la dérobée.

— Tu ne m’as pas entendu tout à l’heure ? demanda-t-il en ne se cachant plus de la regarder à la dérobée.

— Il aurait fallu te répondre ?

— Oh ! ce n’était pas nécessaire, dit Lesca en souriant. Ce n’était pas nécessaire. Ce n’était pas indispensable. Mais cela m’aurait fait plaisir.

Elle haussa les épaules. Puis elle se rendit à la cuisine. Lesca la suivit.

— Comment vas-tu ce matin ? demanda-t-il.

Elle se retourna brusquement.

— Très bien, dit-elle sur un ton agressif.

— Cela me fait plaisir.

Elle ouvrit le petit buffet de bois blanc, regarda les quelques ustensiles qui s’y trouvaient, mais n’en prit aucun. « Je ne sais plus ce que je voulais », dit-elle.

— Cela me fait plaisir, répéta Lesca. Cela me fait plaisir de savoir que tu vas bien. Je craignais…

— Ça suffit, Maurice, dit-elle en faisant un mouvement d’impatience.

— Je craignais que tu ne sois souffrante. Tu ne me répondais pas.

— Qu’est-ce que cela veut dire : je craignais, je craignais… Tu ne craignais rien du tout. Je t’en prie, laisse-moi tranquille.

Lesca prit un air profondément étonné.

— Qu’est-ce que tu as ?

Elle ne répondit pas. « Ce sont les allumettes que je cherchais », dit-elle. Elle alluma le gaz. Son frère se trouvait tout près d’elle. Elle semblait l’avoir oublié.

— Tu crois donc que ta santé… dit-il sans terminer sa phrase.

Elle ne répondit pas.

— J’avais justement quelque chose de très important à te dire, continua-t-il.

— Ah ! dit-elle.

Il baissa les yeux et, comme tout à l’heure, regarda sa sœur à la dérobée.

— Je vais avoir bientôt de l’argent, dit-il comme si cette nouvelle était sans importance.

Emily ne quitta pas des yeux la casserole de lait qu’elle avait mise sur le gaz.

— Tu m’entends ? demanda-t-il.

— Oui, oui.

— Cela ne t’étonne pas ?

— Pourquoi cela m’étonnerait-il ?

— Oh ! Emily, s’écria-t-il, comme tu es bonne, toi !

Elle tourna la tête une seconde dans la direction de son frère.

— Je t’en prie, Maurice.

— Je vais être riche, Emily, continua Lesca. Je ne peux pas te dire exactement quand, mais dans un ou deux mois au plus tard. Riche ! J’exagère peut-être un peu.

— Certainement ! s’exclama Emily.

— Il faut bien parler, n’est-ce pas ?

Emily se baissait de temps en temps pour voir si le gaz brûlait toujours.

— Oui, tu es bonne, Emily. Tu détestes que je te fasse des compliments. Mais je te le dis. Il faut que je te le dise. On m’a toujours reproché de manquer de fonds, n’est-ce pas ? Tu ne réponds pas ?

— Que veux-tu que je réponde ?

Elle se mit à rire.

— On ne peut pas se fier à moi, n’est-ce pas ? Je suis un homme sans parole.

Il s’approcha de sa sœur.

— Je t’annonce aujourd’hui une grande nouvelle. Bientôt je vais avoir de l’argent et ma vie, tu m’entends, ma vie changera.

Il s’interrompit. Emily paraissait ne pas l’écouter.

— Emily, dit-il, tu ne peux pas faire attention à ce que je te dis ?

— Si, si.

— Tu ne me prends pas au sérieux alors ?

— Oh ! si.

Lesca tendit les deux mains théâtralement.

— Merci, merci, fit-il d’une voix profonde.

— Il me semble que pour aujourd’hui ça peut suffire, dit Emily.

— Tu me crois ? Dis-moi que tu me crois, supplia Lesca humblement.

— Mais tu t’en moques pas mal que je te croie ou non, dit-elle avec humeur.

— Moi ?

Elle éteignit le gaz, chercha un bol dans le buffet.

— Tu as raison, dit-il en redevenant naturel. Mais il faut bien animer la conversation.

Le visage d’Emily se durcit.

— Comment veux-tu qu’on s’intéresse à toi ? dit-elle.

Lesca reprit le ton humble.

— Si tu savais le bien que tu viens de me faire !

— Oh ! assez.

— Si, laisse-moi te le répéter. Si tu savais comme à certains moments je souffre de n’être pris au sérieux par personne, de passer pour un farceur, un menteur.

— Encore de la comédie !

— C’est vrai, c’est vrai. C’est de la comédie. Tu as raison.

Il se tut brusquement. Puis il sourit. Il était à présent très calme.

— Après tout, dit-il, qu’on me prenne au sérieux ou pas m’est bien égal.

Emily prit son lait, passa devant son frère sans le regarder. Il la suivit.

— Tu vois, tu vois ! Tu interprètes toujours mal ce que je dis, reprit-il.

— Puisque cela t’est égal !

— Mais non, Emily, cela ne m’est pas égal. Tu ne comprends donc pas ?

Il alla s’asseoir en face de sa sœur.

— Pardonne-moi, Emily. Je n’apprécie pas assez ta bonté. Au fond, tu es la seule personne qui ne m’en veuille pas.

— Je n’ai aucune raison de t’en vouloir.

Lesca leva une main.

— Crois-moi, je ne l’oublierai pas. Le jour est proche où j’aurai de l’argent. N’oublie pas ce que je vais te dire. À ce moment, je me rappellerai…

— Oh ! ça, c’est une autre histoire.

— Laisse-moi finir. Je me rappellerai que notre vie…

— Notre vie ! s’exclama Emily ironiquement.

Lesca parut profondément surpris.

— Cela te choque ?

— Oh ! non, rien ne me choque.

Emily se leva brusquement et retourna à la cuisine.

— Emily ! cria Lesca.

Elle ne répondit pas.

— Tu ne veux plus m’écouter ?

— Non.

Il resta un instant interloqué.

— Quel malheur ! murmura-t-il.

À ce moment, elle revint. Elle ne l’avait pas fui.

— Ce que je te dis ne t’intéresse donc pas ? demanda-t-il.

— Pas le moins du monde.

Il garda un instant le silence. Puis il se leva, marcha quelques instants à travers la pièce. À la fin, il s’assit dans le fauteuil.

— Tu as raison, Emily. Ce n’est pas très intéressant.

Il appuya de nouveau sa tête contre le dossier. Il ferma les yeux. La pluie s’était mise à tomber avec violence. Il l’entendait frapper les carreaux. Il entendait aussi sa sœur aller et venir, mais il ne pensait plus à elle. Il ouvrit les yeux. Elle passait justement devant lui pour retourner dans sa chambre. Il ne la vit même pas. Il pensa : « Je suis prisonnier. Toute ma vie, j’ai été prisonnier. Je croyais être libre, mais j’étais prisonnier. Toujours quelqu’un ou quelque chose m’a empêché de faire ce que je voulais. Je voudrais avoir une bombe. Il y a des moments où on a envie de faire tout sauter. Mais, pour faire tout sauter, il faudrait pouvoir. Et même ça, on ne peut pas. Je ne peux rien, rien, rien. Je suis lié. Je suis impuissant. »

Comme il dormait mal depuis plusieurs mois, Lesca avait pris l’habitude de se coucher au début de l’après-midi. Il s’étendit sur son lit, se couvrit les jambes avec son pardessus. Mais il eut beau fermer les yeux, il ne s’assoupit pas. Il pensait aux petits événements de ces dernières semaines, mais il était dans une si mauvaise disposition qu’il les voyait tous lui nuire. Il avait été imprévoyant. Les gens avaient bien ri. Il s’était conduit comme un enfant. Il avait même été grotesque.

À quatre heures il se leva, alla à la fenêtre voir te temps qu’il faisait. Il ne pleuvait plus. L’eau ruisselait partout, mais il ne pleuvait plus. Il alla se rafraîchir la figure à la cuisine. Il brossa son pardessus. Puis il sortit. Le patron du petit café-restaurant se tenait sur le pas de sa porte. Lesca oublia de le saluer. Il s’en aperçut un peu plus loin. Il revint précipitamment sur ses pas, s’excusa longuement, donna toutes sortes de raisons à son oubli. Il s’éloigna. « Est-ce que je me retourne ou est-ce que je ne me retourne pas ? » se demanda-t-il. Il suivit la rue de Rivoli. Il y avait tant de monde qu’il était obligé parfois de descendre du trottoir malgré les autos. De temps en temps, quand il voyait dans la foule une personne qui lui était sympathique, il la regardait avec une insistance équivoque. Il était vieux, il était malade, il était pauvre (du moins le pensait-il), il ne pouvait rien pour personne, mais il tenait à montrer par ce regard qu’il éprouvait de la sympathie. D’ailleurs que pouvait-on attendre de lui ? Mais il était de ces âmes dévouées, perdues dans la foule, dont ceux qui veulent faire de grandes choses ont besoin, et qu’il savait apprécier. Il traversa la Seine. Cette fin d’après-midi était vraiment extraordinaire. De l’eau partout, et malgré cela le printemps dans le ciel bleu. Le soleil s’était déjà couché. Il n’avait pas voulu se montrer. Mais dans sa générosité il laissait les portes de son domaine ouvertes à tous. Lesca arriva place Saint-Michel. « Si je n’étais que vieux, malade et pauvre ! pensa-t-il. Mais il y a des moments où je perds confiance. » Il n’attendait plus alors un visage sympathique. Le premier venu lui paraissait digne de communier avec lui par le regard. Un vent tiède, qui n’annonçait pas la pluie puisqu’elle était finie, passait sur le boulevard noirci par l’eau. Lesca sentait naître en lui un immense besoin de changement. Il tourna rue des Écoles. Dans le lointain, la lumière s’obscurcissait. Il pensa : « En supposant que la curiosité de quelqu’un soit éveillée par ma personne, qu’il me suive, il se demanderait : où va cet homme ? » Il se retourna. Personne ne semblait le suivre. Il murmura en souriant : « Cet homme ! Cet homme ! » Cela lui faisait toujours dresser l’oreille d’être appelé un homme. Et quand il s’appelait lui-même un homme, il éprouvait comme le sentiment de s’être vanté. Il pensa : « Cet homme a l’air bien fatigué. On voit qu’il est plongé au milieu des misérables soucis de la vie. Heureusement qu’il n’est pas seul ! Il suffit de regarder autour de soi. Il en existe des milliers comme lui. Tous courent assurer le lendemain. » Il se retourna encore. Il se voyait, toujours le même, dans toutes les glaces, devantures, cloisons de café. Il venait de sortir de chez lui, après une longue journée au cours de laquelle il n’avait rien fait. Il se voyait avec ses vêtements usés, cet air d’homme qui n’offre aucun intérêt pour personne, mais qui fait pourtant partie de la société. « Je vais parler à Mme Maze. Il y a quand même une chose que je possède, c’est l’expérience. J’ai de l’expérience, une belle, une grande expérience, si je n’ai rien d’autre. Évidemment, Mme Maze me trouvera peut-être indiscret. Elle pourra peut-être même se demander si je n’ai pas d’arrière-pensée. Mais je dois faire mon devoir. »

Quand il arriva au bout de la longue rue des Écoles, une autre rue aussi longue se présenta sur sa droite. Le lointain de cette rue s’assombrissait plus encore que celui de la rue des Écoles. Elle montait légèrement. Lesca s’arrêta pour allumer une cigarette, puis il reprit sa route, mais à pas beaucoup plus lents. La nuit n’allait pas tarder. Si le ciel était toujours bleu, les rues, elles, étaient plongées dans un clair-obscur d’impasse. Quelques instants plus tard, Lesca traversa la rue, puis s’immobilisa face à une petite librairie située sur le trottoir qu’il venait de quitter. Pendant deux ou trois minutes, il n’abandonna pas des yeux ce magasin quoiqu’il parût attendre quelqu’un et qu’il tournât constamment la tête. Finalement il retraversa la rue. De la buée ternissait les glaces de la porte de la devanture, et la lumière, issue du fond de la boutique, semblait venir de très loin, la faisant scintiller comme du givre. Après avoir encore fait semblant durant un long moment d’attendre quelqu’un, il s’approcha de la librairie, posa même la main sur le bec-de-cane. Mais il n’osa faire plus. Ce ne fut qu’au bout de plusieurs minutes qu’il se décida à entrer.

Un peu avant la guerre, en se promenant, Lesca était entré dans ce petit magasin où on vendait des livres, de l’encre, des cahiers et toute une série d’articles de cuir provenant de la même maison. Il voulait acheter une pochette de papier à lettres. En s’en allant, il avait levé les yeux. Il avait alors rencontré ceux de la propriétaire du magasin. Brusquement, il avait eu la sensation qu’il n’était plus seul. Il était parti cependant comme si rien ne s’était passé. En s’éloignant il avait réfléchi. « Je comprends maintenant pourquoi j’ai échoué dans tout ce que j’ai entrepris. Je comprends pourquoi je suis pauvre, pourquoi je n’ai pas d’amis, pas de femme, pas d’enfant. Ce qui vient de m’arriver, c’est ce qui m’est déjà arrivé cent fois. Je ne plais qu’aux gens qui souffrent, qu’à ceux que la vie a déjà éliminés, que là où il ne peut rien m’arriver d’heureux. Cette commerçante est une pauvre femme seule, qui a eu certainement une assez jolie situation, mais qui ne l’a plus, qui a eu des déboires, tous les déboires, les financiers et les sentimentaux, et qui s’est faite libraire pour gagner sa vie parce que la clientèle est paraît-il plus choisie. Il a suffi d’un regard pour qu’elle me reconnaisse comme un des siens : un homme qui a reçu une bonne éducation, qui a eu aussi des déboires, qui a passé l’âge des colères et des mensonges. »

Quelques jours plus tard, Lesca avait repris le chemin de la librairie. Il n’avait pas une grande envie de revoir cette femme. Mais on ne savait jamais. En cours de route, il avait failli plusieurs fois rebrousser chemin. Quelque chose l’humiliait. Il sentait bien qu’il ne trouverait pas ce qu’il allait chercher, qu’il ne voudrait pas de ce qu’il trouverait. Mais il se disait, pour se donner du courage, que quelque insignifiant que ce fût, ce serait quand même plus que ce qu’il avait. Au dernier moment, une appréhension le saisit. Il connaissait tellement bien le genre d’amitié qui pouvait naître entre une femme comme cette commerçante et lui. Il savait tellement bien que tout cela était si loin de ses aspirations véritables. Mais quand il fut reparti et que le vide de sa vie se présenta à lui, il pensa qu’après tout il pouvait bien essayer. Il revint sur ses pas, entra dans le magasin. Ce fut ainsi que commencèrent des relations qui devaient se transformer avec le temps en une grande et sincère amitié. Mme Maze n’était pas la femme qu’il avait imaginée. Elle avait eu pourtant des malheurs. Mais elle n’en parlait pas. Elle ne se considérait pas comme une victime des hommes ou de la vie. Elle gardait en toutes circonstances un grand naturel. Aussi quand, quelques semaines plus tard, elle dit à Lesca qu’elle n’avait jamais rencontré un homme aussi large d’esprit et généreux de sentiment que lui, mesura-t-il le prix d’un pareil compliment. Il comprit qu’au fond la situation de fortune importait peu et qu’on pouvait très bien aimer des êtres desquels on ne pouvait attendre aucun avantage matériel. Il regrettait évidemment qu’une telle femme n’eût pas été riche. Il l’eût aimée de toutes les forces qui lui restaient. Mais il se consolait en pensant que, si elle l’avait été, elle n’eût peut-être pas su garder toutes les qualités qui lui plaisaient tant. La crainte qu’il avait eue au début de s’encombrer comme il avait fait tant de fois de gens desquels il n’avait rien à espérer s’atténua. « C’est toujours la même histoire, se disait-il pourtant parfois. Elle se présente différemment, voilà tout. » À la fin, elle s’évanouit complètement. L’aventure avait perdu de sa nouveauté. Elle était déjà trop ancienne pour qu’il continuât à s’interroger. Il avait une amie à qui il pouvait ouvrir son cœur. Il passait chez elle des heures agréables. Leur amitié était sincère. L’un et l’autre se gardaient bien d’ailleurs de la mettre à l’épreuve. Et quand cette prudence se faisait trop voyante, Mme Maze aussi bien que Lesca en riaient les premiers, se donnant ainsi l’illusion que le jour où ce serait nécessaire ils sauraient l’abandonner.

— Vous êtes en retard aujourd’hui, monsieur Lesca, dit une voix de femme sortant d’une pièce cachée par un panneau de livres. Le thé est prêt depuis longtemps. Dépêchez-vous.

— Je vous salue, chère amie, dit Lesca en se mettant pour plaisanter au garde-à-vous.

— Venez, venez, monsieur Lesca.

Il la rejoignit. Le thé était servi. Il ne manquait rien. Tout était parfaitement en ordre. Une minuscule serviette brodée était posée sur une assiette. Chaque jour, il refusait de s’en servir. Mme Maze portait une robe de soie noire. Elle était légèrement fardée. Aucune mèche ne s’écartait de la masse grise des cheveux dans laquelle on apercevait, de place en place, une fine épingle destinée à l’étayer. Les rides qui partaient du coin de ses yeux, comme des rayons, lui donnaient une expression à la fois flétrie et enfantine.

— Je m’excuse, dit Lesca, mais le travail, n’est-ce pas ?

— Allons, ne parlez pas de votre travail !

Lesca sourit.

— Asseyez-vous, dit Mme Maze en changeant une tasse à la dernière minute.

Bien que ce sourire fût demeuré sur son visage, Lesca en réalité ne souriait plus. Il observait Mme Maze, les paupières à demi baissées. De temps en temps, par une légère contraction du coin des lèvres, il redonnait vie à son sourire.

Après le thé, il dit incidemment :

— J’ai réfléchi, chère amie. J’ai réfléchi. Notre conversation d’hier a été très intéressante, ne trouvez-vous pas ? Je vous ressemble un peu.

Mme Maze baissa la tête.

— Ne parlons plus de cela, voulez-vous ! dit-elle sur le ton d’une personne qui veut avoir l’air sincèrement gêné par un compliment.

— Sur le moment, je ne me suis pas très bien rendu compte…

— Vous auriez fait la même chose à ma place.

— Ce n’est pas sûr, dit Lesca en laissant entendre par une moue, comme il le faisait souvent, qu’il n’avait pas une grande opinion de ses propres vertus.

Il alluma une cigarette. Il ne souriait plus. Il avait cet air des gens qui souffrent d’une chose dont ils ne peuvent parler et qui la cachent en affectant d’être comme tout le monde.

— Ce que vous avez fait est très beau, Gabrielle.

— Je vous assure que je ne pensais pas à la beauté de la chose, répondit-elle de cet air de ceux qui veulent paraître faire le bien naturellement, sans même se rendre compte qu’ils le font.

— Ce n’est pas ma femme qui aurait agi comme vous. Je ne vous ai jamais parlé d’elle, reconnaissez-le. Je n’aime pas parler de ma vie. Vous non plus d’ailleurs. Les gens s’ennuient. Ils attendent que vous ayez fini. Et il existe des imbéciles qui parlent quand même. Laissez-moi vous dire cependant que ma femme, malgré toute sa prétendue bonne éducation, ne m’a pas raté, elle, quand il s’est agi de régler notre situation. Du jour au lendemain j’ai eu sur le dos tous les avocats de Paris.

— Et vous voudriez que je lui ressemble ?

Lesca posa sur Mme Maze un regard profond.

Il garda le silence un long instant, puis il s’écria :

— Moi ? Voyons, Gabrielle. Vous me connaissez assez. Vous savez que je vous approuve entièrement. Il ne s’agit pas de ressembler à ma femme, ni à elle ni à personne. Il s’agit simplement de ne pas être bête.

Il venait à peine de prononcer ce dernier mot qu’il se leva. Il ferma les poings, les secoua.

— Ah ! Ah ! Voilà que je me mets à parler comme les gens que nous n’aimons pas.

— Je le pensais mais je n’osais vous le dire.

— Pardonnez-moi. Je crois entendre parler ma tante.

Il se rassit. Il demanda une autre tasse de thé. Comme c’était la quatrième, il refusa de prendre du sucre et du lait.

— Vous êtes ridicule, dit Mme Maze.

Elle eut beau insister, il ne céda pas. Il alluma encore une cigarette.

— Au fond, dit-il, quand je réfléchis, je trouve que je n’ai pas tellement tort.

— Vous m’amusez, Maurice, quand vous parlez ainsi. Cela ne vous va pas, croyez-moi.

Il prit un air étonné.

— Je n’aurais jamais cru, continua Mme Maze, que vous, le fantaisiste, le généreux, le fou, vous deviendriez un jour tellement raisonnable.

Il baissa les yeux. Pour que Mme Maze ne s’aperçût pas qu’il fuyait son regard, il les leva aussitôt. Mais malgré tous ses efforts, il dut les baisser de nouveau. Il tendit les mains par-dessus la table vers Mme Maze.

— Je sais bien, dit-il sur un ton attristé, que vous avez raison, Gabrielle. Je le sais, je le sais. Mais je pense à vous. Quand je vous vois ici, dans cette boutique, vous, cela me fait de la peine. Ce n’est pas votre place. Évidemment, il vaudrait mieux se taire, je m’en rends bien compte. Le geste est beau.

Il s’arrêta, puis avec un sourire à la fois ironique et peiné :

— Mais les gestes tout de même !

Il s’interrompit encore.

— Voyons, entre nous, poursuivit-il, les gestes, les plus beaux gestes, qu’est-ce que c’est ?

— Vous me décevez, fit Mme Maze sur un ton léger.

— Je le sais bien, dit-il. Si vous croyez que je ne me déçois pas moi-même !

Il se leva. Pendant un instant, il fit le simulacre d’être ébloui. Puis il s’inclina cérémonieusement devant Mme Maze.

— Vous avez devant vous, madame, un homme qui aime à donner des conseils, à guider les personnes qui lui sont chères, à travers les embûches de la vie. Vous avez devant vous, madame, un homme aux paroles duquel il ne faut attacher aucune importance, car il parle pour parler. Il aime aussi à s’écouter. C’est un homme qui, en réalité, n’est pas sérieux.

En quittant Mme Maze, Lesca se sentit mal à l’aise. Il s’était montré sous un mauvais jour. Il avait manqué de courage, de décision. Il avait parlé comme on lui avait si souvent parlé et Mme Maze lui avait répondu ce qu’il avait lui-même toujours répondu. Elle n’était pas de ces femmes qui reviennent sur l’opinion qu’elles se sont faite. Il pouvait cependant se glisser un doute dans son esprit. Il aurait dû se moquer de lui-même avec plus d’entrain. Son attitude de la fin avait sonné faux. « Il faudra que demain je mette les choses au point, pensa-t-il. Elle riait quand je suis parti. Évidemment, elle riait. Mais à présent ? Elle se demande peut-être de quoi je me mêle. Je n’ai même pas su lui faire comprendre qu’il ne s’agissait que de son intérêt à elle. Elle va peut-être se demander si elle me connaît vraiment. Pourquoi, brusquement, s’intéresse-t-il à cette histoire ? Que je suis maladroit ! Je ne peux tout de même pas dire tout le temps que j’agis par bonté, par générosité, par affection pour elle. Il faudrait le dire pourtant. » Un instant, il faillit revenir sur ses pas tant il lui était pénible de laisser s’écouler vingt-quatre heures sur ce malentendu. Mais c’était bien difficile. Elle pouvait être désagréablement surprise de le revoir.

Le lendemain, dès qu’il fut en présence de Mme Maze, il lui dit :

— Je suis aujourd’hui particulièrement content de vous voir, chère amie. En vous quittant, j’ai eu l’impression que ce que je vous avais dit pouvait être interprété par vous de différentes manières.

En arrivant, Lesca ne s’était pas mis au garde-à-vous. Il n’avait pas voulu accepter une tasse de thé.

— Je vais vous dire aujourd’hui exactement ce que je pense.

Une de ses mains était posée immobile sur la table. Il s’efforçait visiblement d’éviter tout geste qui pourrait distraire Mme Maze.

— Vous croyez sans doute que je tiens à ce que vous alliez le voir ?

Au lieu de répondre, Mme Maze pencha la tête en joignant les mains.

— Comme vous avez l’air sérieux, aujourd’hui ! dit-elle.

— Nous nous moquons pas mal de l’argent, continua Lesca. Nos vies en sont la preuve. Autrement nous ne serions pas là, ni vous ni moi, dans cette arrière-boutique. Eh bien ! je crois en effet qu’il faut que vous alliez le voir, uniquement dans votre intérêt à vous, vous m’entendez. C’est justement parce que l’argent n’est rien pour moi, que je peux vous donner ce conseil. Un autre vous donnerait le même conseil que je trouverais cela abominable. Mais moi, ce n’est pas la même chose. Vous comprenez pourquoi, Gabrielle ! Vous me connaissez. Vous savez qui je suis. Vous comprenez ce que je veux dire. Ce n’est pas la même chose.

— Je ne vous ai jamais vu dans cet état, Maurice.

Il jeta un regard bizarre sur Mme Maze. C’était le regard d’un homme qui entend un bruit alors qu’il se croit seul.

— Laissez-moi finir, continua-t-il. Je vous dis que moi, ce n’est pas la même chose. Savez-vous pourquoi ? Parce que moi, au fond, je m’en moque. Je le fais uniquement pour vous. Je ne pense qu’à vous. L’argent est une chose qui n’existe pas pour moi. Je peux donc, moi, je peux donc vous dire d’aller le voir.

Mme Maze comprit que Lesca ne plaisantait pas.

— Vous ne voudriez tout de même pas qu’après ce qui s’est passé je lui fasse cette joie !

C’était la première fois, depuis le début de cet entretien, qu’elle répondait à Lesca autrement que par des réflexions ironiques. Il parut décontenancé. Il prononça quelques mots sans suite, puis garda un instant le silence.

— Oh ! non, je ne le voudrais pas, dit-il doucement.

Son exaltation s’était évanouie. Il avait apparemment retrouvé son calme. Il sourit. Mme Maze le regarda avec étonnement. Elle sourit à son tour.

— Vous cherchiez donc à me mettre hors de moi ? demanda-t-elle.

— Moi ? s’exclama Lesca.

— Voilà que vous reprenez de grands airs ! Vous reconnaîtrez qu’il est plutôt difficile de vous comprendre.

— Oh ! non. Rien n’est plus simple. Qu’est-ce que vous voulez, ce n’est pas ma faute. Vous avez raison. Je le reconnais, vous avez raison. Je m’en suis rendu compte tout à coup. Je m’imagine toujours que les gens sont comme nous, qu’ils raisonnent comme nous. Je me trompe, voilà tout. Je n’arrive jamais à me mettre dans la tête que nous avons affaire à des médiocres. « Ah ! elle n’a plus d’argent. Ah ! elle a besoin de moi. Voilà ce que c’est que de s’en aller ! Heureusement que j’ai été là pour veiller sur son argent. Elle est bien contente de me retrouver aujourd’hui. » Vous avez raison, Gabrielle. Je le reconnais. Qu’est-ce que vous voulez, je suis idiot. Ces réflexions ne me viennent même pas à l’esprit. Je ne m’imagine pas qu’elles viennent à l’esprit des autres. Je vous voyais cherchant ce qui vous appartient comme on va à la banque. Tout devrait se passer aussi simplement.

 

*

*     *

 

Le soir, quand il rentra, Lesca se laissa tomber dans le fauteuil de cuir. Il ne s’était pas arrêté aux étages en montant l’escalier et son cœur battait violemment. Il jeta son chapeau sur la table, mais avec si peu de précision qu’il tomba à terre. Emily devait se trouver dans l’autre pièce. Elle avait la manie de rester chez elle par discrétion et de ne jamais signaler sa présence avant qu’on l’appelât.

— Emily, cria Lesca lorsqu’il eut retrouvé son souffle.

— Tu m’appelles ? demanda-t-elle sans bouger, comme quelqu’un dont l’indépendance est complète et qui ne se dérange pas.

— Veux-tu avoir la gentillesse de me donner un verre d’eau ? Je ne me sens pas très bien.

Elle ne répondit pas. Quelques instants s’écoulèrent durant lesquels il guetta les moindres bruits. Il n’osait pas appeler de nouveau de peur qu’elle ne répondît toujours pas. Enfin il entendit bouger. Il ferma à demi les yeux, entrouvrit la bouche, se courba légèrement en avant. Juste à ce moment, Emily parut. Elle regarda son frère de l’air d’une personne qu’on a l’habitude de faire aller et venir avec des appels tragiques et qui s’est aperçue qu’il ne se passe jamais rien.

— Je vais te l’apporter, dit-elle.

Elle passa à côté du chapeau, mais elle ne le ramassa pas.

— Je crois que je n’en ai plus pour très longtemps, dit Lesca quand elle fut revenue. Tu t’imagineras que je dors et je serai mort. Dieu m’aura rappelé à lui. Tu seras libre. Plus personne ne te demandera de verre d’eau. Emily ! Emily ! Est-ce que cela te fera de la peine ?

Elle lui tendit le verre. Elle l’avait laissé trop longtemps sous le jet et de l’eau coulait à l’extérieur. En même temps, elle posa sur son frère un regard indifférent. Il était visible qu’elle avait pris le parti de ne jamais lui répondre. Puis sans dire un mot, elle retourna dans sa chambre.

Lesca but le verre d’eau d’un trait, puis le posa à terre. Il alluma une cigarette. Quand il l’eut à moitié fumée, il dit à haute voix, comme si personne ne pouvait l’entendre : « Et voilà ! C’est fini ! Les soins dont j’ai besoin m’ont été donnés ! Il a suffi que j’ouvre la bouche pour que tout de suite on s’occupe de moi ! Je n’ai plus qu’à me reposer, qu’à me tenir tranquille ! C’est tout de même agréable de ne pas être seul quand on commence à vieillir ! Un autre aurait peut-être dû appeler des voisins, des inconnus ! » Tout à coup, il se mit à crier : « Pourquoi ? Pourquoi ? Est-ce un châtiment ? Est-ce le châtiment ? Je n’ai rien fait de mal pourtant. J’ai été imprévoyant, c’est vrai. J’ai toujours tout donné à tout le monde. Je n’ai jamais pensé à moi. J’ai toujours été trop bon. Voilà la raison. Emily ! Emily ! »

Il se tut, attendant une réponse. Ses oreilles bourdonnaient. Il craignait de ne pas entendre. Il tendit la tête en avant. Aucun bruit, sauf ces battements dans les oreilles. Il appela encore. Cette fois il entendit :

— Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ?

— Ce que j’ai aujourd’hui ? Rien, rien, rien. Je trouve simplement que j’ai été trop bon. Mais oui, j’ai été trop bon. J’ai l’air de plaisanter. C’est vrai pourtant. Chaque fois que j’ai rencontré sur mon chemin un malheureux je l’ai aidé. Mais oui. J’ai donné de l’argent à tout le monde. Évidemment, il m’en aurait fallu davantage. Ce que je gagnais n’était pas suffisant. Mais je me privais moi-même. N’est-ce pas que c’est vrai, Emily ?

— Comment veux-tu que je sache ? Je ne connais pas ta vie.

Lesca jeta sa cigarette. Ces derniers mots paraissaient l’avoir surpris. Il regarda la porte d’un œil inquiet. Il cherchait quelque chose à répondre.

— Tu ne connais pas ma vie, toi, ma sœur !

Aucune réponse ne vint. Il alluma une autre cigarette et pendant quelques minutes, demeura immobile, les yeux mi-clos.

— Tu ne connais pas ma vie ! répéta-t-il. En effet, je n’y avais pas songé, je suis un étranger pour toi. Nous ne nous connaissons pas. Le hasard nous a réunis ici. C’est tout.

Il se leva brusquement, se rendit dans la chambre d’Emily. Elle était allongée sur son divan. Elle s’était enveloppé les jambes dans son manteau. Une lampe de chevet éclairait le livre qu’elle lisait.

— Voyons, Emily, tu vois bien que je te parle sérieusement.

Elle déplaça légèrement la lampe pour voir son frère.

— Écoute, Maurice, dit-elle, tu es fatigant à la longue.

— Tu ne veux donc pas admettre que j’ai été trop bon, que si je suis dans cet état aujourd’hui, c’est parce que j’ai été trop bon ?

— Je n’en sais rien, mon pauvre Maurice.

— Je t’en supplie, Emily, réponds-moi.

Elle ôta le manteau qui entourait ses jambes, s’assit sur le bord du divan.

— Je t’en prie, dit-elle en feignant une grande lassitude, pas de grands mots. Ne me supplie pas.

— Réponds-moi alors, dit-il.

— Répondre à quoi ?

— Enfin, Emily !

— Que veux-tu que je te réponde ? Si tu as été malheureux, ce n’est pas ma faute. Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ? Que se passe-t-il aujourd’hui ? Tu n’as jamais été dans cet état.

Lesca se radoucit soudain.

— Tu sais bien ce que je veux dire, Emily. Ce n’est pas gentil. Tu fais semblant de ne pas comprendre. Ce n’est pas gentil. J’ai toujours été bon pour toi.

Elle se cacha le visage dans ses mains.

— Oh ! Ça ! cria-t-elle.

— Qu’as-tu ? demanda Lesca.

— Rien, rien, dit-elle en retrouvant son calme aussitôt. Je te jure, Maurice, continua-t-elle, que je ne comprends absolument rien à ce que tu me racontes.

— Très bien, dit-il.

Il s’éloigna.

— Tu veux dîner la première ?

— Non, dîne d’abord.

Il ôta son pardessus, ramassa son chapeau. Puis il se rendit à la cuisine. Il mit une casserole d’eau sur le feu, puis s’immobilisa, les yeux fixés sur les débris de nourriture qui se trouvaient entre les lamelles du réchaud à gaz, ainsi que sur les réflecteurs placés sur les flammes.

— Et si j’avais de l’argent sur moi, dans mes poches, dit-il en revenant auprès de sa sœur et en se frappant la poitrine de ses deux mains.

Elle le regarda comme on regarde un homme qui, brusquement, ne contrôle plus ses paroles.

— Oui, si j’avais de l’argent ! continua-t-il.

— Je ne comprends toujours pas.

— Je n’en ai pas. Je tiens à te le dire tout de suite pour que tu ne te fasses pas des illusions.

— Que tu es bête !

Il s’approcha du divan, prit le bras d’Emily. Elle n’essaya pas de se dégager mais tout dans son expression disait que ce bras ne lui appartenait plus.

— Je suis ton frère, Emily.

Elle le regarda avec mépris.

— Dîne…

— Assez, dit-elle en se dégageant avec brusquerie. Assez de phrases.

Il parut réfléchir.

— Je fais des phrases. C’est vrai. C’est pourtant vrai. N’est-ce pas extraordinaire ? Moi, faire des phrases !

— Je crois pouvoir te le dire, fit Emily dont le visage s’était subitement adouci.

Il s’éloigna de nouveau. L’eau bouillait. Il l’ôta et ne sut plus que faire à la cuisine. Il revint dans sa chambre, prit une assiette, retourna dans la cuisine. Il aimait manger debout sur ce buffet qui avait la hauteur d’un écritoire. Quand il eut terminé, il se mit à marcher de long en large. Il entendait de temps en temps Emily tourner une page de livre. Chaque fois qu’il passait devant la porte, il la voyait couchée sur le divan comme une jeune femme. Il était au fond étonné qu’elle eût une position aussi gracieuse. Il avait parfois le sentiment qu’elle était une étrangère. Il lui semblait bizarre qu’elle se trouvât là, dans cet abandon si intime, sans penser une seconde à se cacher de lui.

À la fin, il entra de nouveau dans la chambre et demanda avec beaucoup de douceur :

— Je ne te dérange pas ?

Elle jeta sur lui cet éternel regard par-dessus les lunettes, mais elle ne prononça pas un mot. Il prit une chaise, la porta tout près du divan, et s’assit.

— Emily, ne trouves-tu pas qu’il y a des situations extraordinaires ? Je pense à la nôtre par exemple.

Elle ne leva même pas les yeux.

— Pendant des années, continua-t-il, des années, des années, des années, des années, des années, combien d’années, Emily ?

— Combien d’années ? Pourquoi ? demanda-t-elle sans cesser de lire.

— Trente-cinq, trente-sept, dit-il.

— Peut-être, murmura-t-elle.

— N’est-ce pas étrange que nous soyons là, aujourd’hui ?

Elle ne répondit pas.

— Emily !

Comme elle continuait à lire, il cria :

— Emily !

Elle ne leva toujours pas les yeux.

— Qu’est-ce que j’ai ? Regarde, regarde, cria-t-il plus fort encore. Qu’est-ce que j’ai ? Qu’est-ce que j’ai ?

Il tremblait ou plutôt il grelottait. Ses mâchoires étaient serrées au point que le cou s’était élargi et que les tendons en étaient distincts.

Emily continuait de lire. Bientôt Lesca se calma. Il respirait encore bruyamment, mais on sentait qu’il ne souffrait plus. Il se leva, remit la chaise à sa place. Avant de sortir, il regarda Emily. Elle ne lisait plus. Elle était adossée à un maigre coussin et elle avait les yeux fixés devant elle.

— Tu ne dînes pas, Emily ?

Elle se leva, éteignit la petite lampe de chevet. En passant près de son frère, elle s’arrêta.

— Tu devrais te coucher, dit-elle.

 

*

*     *

 

Lesca était descendu de bonne heure. Il avait fait sa toilette avant de sortir, ce qui lui arrivait rarement. Il posa ses provisions sur la table. Emily était encore couchée. Elle préparait son café la veille. Elle le versait dans une bouteille Thermos qu’elle plaçait à portée de sa main. Elle n’avait donc pas besoin de se lever pour prendre son petit déjeuner. Puis, après s’être couvert les épaules d’un châle, elle tricotait jusqu’à onze heures, quelquefois midi, en regardant distraitement son travail, plongée dans des réflexions sans fin sur un sujet souvent insignifiant. Lesca ne lui adressa pas la parole. Il ressortit aussitôt. Une heure plus tard, il s’arrêtait dans une rue populeuse, devant une maison dont personne ne devait prendre soin, en apparence à l’abandon, à la porte de laquelle étaient fixées une dizaine de plaques commerciales. Il monta un large escalier, d’autant plus obscur que le ciel était couvert. Les marches, basses et nombreuses, étaient souillées de pas mouillés. Au troisième étage, il ouvrit une porte, entrant sans frapper, comme l’y incitait un panneau émaillé. Une jeune fille s’avança à sa rencontre du fond d’un couloir éclairé à l’électricité.

— Est-ce que votre père est là, mademoiselle Suzanne ?

Elle regarda le visiteur avec étonnement. Elle paraissait ne l’avoir jamais vu.

— Oui monsieur. Il est là.

À ce moment une femme petite et grosse, dont la poitrine était maintenue par la ceinture serrée d’un tablier noir, ouvrit une porte.

— Vous voulez voir monsieur Olivetti, dit-elle en se substituant à la jeune fille.

— Comment allez-vous madame Olivetti ?

Elle s’approcha, surprise, puis s’écria brusquement :

— Ah ! monsieur Lesca ! C’est vous monsieur Lesca ! Comme mon mari va être content de vous voir ! Entrez, entrez.

Elle le conduisit dans un salon d’essayage.

— Asseyez-vous monsieur Lesca. Mon mari va venir tout de suite. Comme il va être étonné ! Quelle surprise vous nous faites !

Lesca reconnaissait bien l’appartement du tailleur. Le même désordre, les mêmes gravures de mode fixées aux murs, la même glace à trois faces, le même tabouret, la même odeur de cuisine, les mêmes étoffes traînant partout. Il s’approcha de la fenêtre, regarda la rue d’où montaient les cris des marchands de quatre-saisons. En réalité il n’entendait rien. Sous son œil gauche, dans le creux du cerne, un étrange battement soulevait la peau, comme si, à la suite d’un froissement musculaire, une artère avait été découverte. Il avait baissé le col de son pardessus. Il tenait son chapeau à la main. Il venait de le porter pendant deux heures au plus et son front était flétri comme s’il venait de subir une longue et pénible compression. Soudain un homme en manches de chemise parut sur le pas de la porte. Il n’était pas rasé. Il avait cet aspect à la fois négligé et propre des hommes qui ont laissé à leur femme le soin de s’occuper de leur toilette.

— Vous, monsieur Lesca, s’écria-t-il les yeux brillants d’une joie immense. Comme c’est gentil d’être venu nous voir.

— Il y a longtemps que je voulais venir, dit Lesca.

— Oh ! comme c’est gentil, répéta M. Olivetti, le visage empreint de reconnaissance.

On devinait que c’était un homme sans méchanceté, aimé de tous, qu’une simple visite comme celle-ci remplissait de bonheur.

— Il y a bien dix ans que je ne vous ai pas vu, dit-il.

— Plus même, répondit Lesca. J’ai pensé souvent à vous. Je me disais chaque fois, il faut que j’aille voir mon brave monsieur Olivetti, et l’occasion ne se présentait pas.

— Nous ne vous avons pas oublié ! monsieur Lesca. Oh ! non. Nous parlions tout le temps de vous. Nous nous demandions si vous reviendriez un jour.

— Vous voyez, je suis revenu.

— Nous avons vu votre beau-frère, il n’y a pas bien longtemps.

Lesca ne répondit pas. Il s’était fait une place entre les coupons qui encombraient le canapé. M. Olivetti se tenait devant lui. Les manifestations de sa joie se faisaient plus rares, mais on sentait qu’il était profondément ému.

— Vous n’avez pas changé, monsieur Olivetti.

— Ne dites pas cela, monsieur Lesca. J’ai changé là-dedans, dit-il en montrant sa poitrine. J’ai des années en plus.

— Moi aussi, dit Lesca.

— Oh ! non, ce n’est pas la même chose.

Mme Olivetti, qui n’avait pas voulu gêner les premières effusions, était revenue. Elle se tenait un peu en retrait, sans oser parler, avec une expression attendrie.

— Je vais vous quitter maintenant, dit Lesca subitement las. Je voulais vous voir. Je vous ai vus.

Le battement de son œil qui avait disparu reprit brusquement. Lesca se leva, prit son chapeau. Il avait une plaque rouge sur chacune de ses pommettes. M. Olivetti appela sa fille. Il voulait montrer ce qu’était devenue l’enfant de jadis. Mais Lesca ne chercha aucune parole aimable à lui dire. Il pensait déjà à autre chose. Quand il fut dans la rue, au lieu de prendre l’autobus qui le conduisait directement chez lui, il éprouva le besoin de flâner. Il fit quelques comparaisons de prix avec son quartier. « Il ne manquait plus que cela ! » dit-il tout à coup. Il eût voulu pouvoir marcher les yeux fermés dans cette foule pour ne plus voir les étiquettes qui attiraient son regard.

 

*

*     *

 

Dès qu’il se trouvait dans l’arrière-boutique de Mme Maze, Lesca devenait un autre homme. Il oubliait son logement, sa sœur. Il se voulait libre. Il accompagnait ses paroles de gestes. Pourtant il arrivait parfois, pendant que Mme Maze parlait et qu’il était tenu de l’écouter, qu’il reprît son aspect habituel. Elle lui demandait alors : « Qu’est-ce que vous avez tout à coup ? » Il sursautait. « Je n’ai rien, je n’ai rien », disait-il. Il profitait de cet incident pour garder la parole et, petit à petit, retrouvait sa gaîté.

— Au fond, dit-il à Mme Maze, vous ne m’avez jamais dit quel genre d’homme est votre mari. Je dois vous avouer que je ne me le représente pas du tout.

En prononçant ces mots, Lesca avait pris un ton détaché, légèrement moqueur. Pourtant, en même temps, son œil s’était mis à trembler comme chez M. Olivetti.

— Je n’aurais jamais supposé que cela pût vous intéresser, Maurice.

Lesca rougit légèrement.

— Si, cela m’intéresse beaucoup. Je vous dirai tout à l’heure pourquoi.

— Vous tenez alors à ce que je vous fasse le portrait de mon mari ? Rien n’est plus facile. C’est un vrai gentleman.

— Oh ! fit Lesca ironiquement.

— Vous voulez savoir qui est mon mari. Je vous réponds. J’ai beau ne plus l’aimer, je suis obligée de reconnaître ses qualités.

— Je ne vous reproche rien, dit Lesca. Je me doute que vous ne vous êtes pas mariée avec un imbécile quelconque. Enfin, est-ce qu’il est bon, intelligent, est-ce qu’il comprend la vie ?

— J’avais vingt ans quand je l’ai connu, continua Mme Maze. J’étais une jeune fille. Nous nous aimâmes.

— Oui, oui, je comprends, dit Lesca. Mais vous ne me répondez pas. Est-ce qu’il est intelligent ? Je vous pose cette question parce que j’ai une idée derrière la tête. J’ai l’intention d’aller trouver votre mari.

— Vous voulez aller le voir ? s’écria Mme Maze avec stupéfaction.

Lesca se mit à rire.

— C’est idiot, n’est-ce pas ?

Mme Maze ne répondit pas. Elle regardait Lesca. Elle se demandait s’il parlait sérieusement. Elle le trouvait étrangement calme.

— Je sais bien que c’est idiot.

En réalité Lesca était profondément ému. Il entendait son cœur dans sa poitrine, comme si elle ne contenait que lui.

— Mais c’est nécessaire, continua-t-il. Ne trouvez-vous pas ? Si je ne le fais pas, qui le fera ?

— Personne, s’écria Mme Maze.

— Pourquoi personne ? Je vous assure qu’il faut que quelqu’un le fasse. Je ne peux plus supporter que vous restiez dans cette pauvre boutique, à travailler, pendant que ce qui vous appartient demeure chez un homme qui n’en a pas besoin, qui ne demande qu’à vous le rendre. Cette situation est grotesque. Votre amour-propre, oui, je sais. Mais l’amour-propre n’a rien à faire dans une affaire de ce genre. C’est vrai, moi, à votre place, je ne demanderais rien. Mais je ne suis pas à votre place. Je peux faire faire ce que, vous, vous ne pouvez pas réaliser. Croyez-moi ! Je connais trop, aujourd’hui, la valeur de l’argent. Au fond, je ne suis peut-être pas celui que vous pensiez, ni même celui que je pensais moi-même. Je suis peut-être plus attaché que je le croyais aux choses matérielles. Ce qui est étrange, Gabrielle, c’est que je ne puis plus supporter que de l’argent, qu’il m’appartienne ou qu’il ne m’appartienne pas, soit perdu.

Lesca s’interrompit. Il sourit. Il entendait toujours son cœur. Maintenant, à chaque battement, il éprouvait la sensation qu’on le touchait.

— Je veux vous parler tellement raisonnablement, poursuivit-il en se caressant une joue pour accroître encore l’impression de couleur qu’il devinait, que je ne sais plus ce que je dis. Je veux vous amener à accepter des choses que je n’accepterais pas à votre place. Et pourtant, je sens que j’ai raison. Je suis peut-être jaloux, rétrospectivement. Il faut dire que votre mari a la part vraiment trop belle. Il vous épouse à vingt ans, dans toute votre beauté. Il use de vous. Puis il prend une maîtresse. Vous partez et il garde ce qui vous appartient. Je trouve cela admirable. Un homme, vous m’entendez Gabrielle, et je suis, moi, un homme, je peux donc vous parler en connaissance de cause, un homme, un gentleman comme vous dites, n’aurait rien gardé de ce qui ne lui appartient pas.

— Mais il n’a rien gardé, s’écria Mme Maze. C’est moi qui ai tout laissé. Vous ne le connaissez pas. Il n’y a même pas pensé. C’est un homme qui ne s’est jamais occupé d’argent. Sa famille le lui a assez reproché. Ce que j’ai laissé n’est d’ailleurs pas tellement important. Je n’étais pas riche. Je suis la fille d’un officier.

Lesca sentit un souffle froid sur son corps. Il se tassa légèrement. Il mit une main sur son front. Il éprouvait maintenant une douleur entre les côtes à chaque battement de son cœur. Cette douleur ressemblait à une piqûre.

— La somme serait-elle insignifiante, dit-il en se forçant à s’y intéresser, elle vous appartient. Elle doit vous revenir. C’est naturel. Je vous disais tout à l’heure que je voulais aller voir votre mari…

— Oh ! ça n’est pas possible, s’écria Mme Maze.

Les épaules de Lesca s’affaissèrent. Pendant un instant, il ne resta plus de ses yeux qu’une cornée toute saignante à sa jonction avec l’orbite. Puis, brusquement, une lumière extraordinaire baigna son visage.

— Vous ne m’avez pas laissé finir, ma chérie. Je suis fou. J’allais vous dire que je suis fou. Jamais, jamais, jamais, je n’aurais été voir cet homme. Comment avez-vous pu croire que j’irais ? Vous me connaissez. Je parlais, je parlais comme un homme raisonnable. Mais je ne suis pas raisonnable. Je ne l’ai jamais été. Vous le savez bien. Il faut laisser les choses telles qu’elles sont. Il faut vivre. Il faut aimer. Il ne faut pas penser à toutes nos misérables erreurs. N’est-ce pas, Gabrielle ? Qu’est-ce que vous voulez, je suis par moments une sorte de Don Quichotte. Je ne peux supporter les atteintes faites aux personnes que j’aime. Et puis, chaque jour, je suis trop longtemps seul. Ma sœur, ma sœur… ce n’est rien. Alors je pense sans arrêt, et je m’aperçois que j’ai toujours été trompé, que tout le bien que j’ai voulu faire a toujours été ridiculisé, que finalement je suis arrivé là où je suis. Et vous, Gabrielle, ce serait la même chose. Alors je me révolte. Et voilà la conséquence.

Quand il se retrouva dehors, il courut presque jusqu’à la première rue déserte. Il s’arrêta, s’appuya contre un mur. Il avait le visage couvert de sueur. Ce n’était plus une piqûre d’aiguille qu’il ressentait à la place de son cœur, mais une déchirure. « Quelle idée de fou, quelle idée de fou ! » répétait-il sans arrêt. La tête lui tournait. Il dut appliquer les deux mains contre le mur pour garder l’équilibre. Dix minutes s’écoulèrent. Enfin, il put lâcher le mur. Il prit son mouchoir, s’essuya les mains, le front.

 

*

*     *

 

Quand il rentra (beaucoup plus tard que les autres jours car en quittant Mme Maze il avait passé plus de deux heures assis dans un café, immobile, les yeux ouverts, sans penser), il trouva sa sœur assise dans le fauteuil de cuir. D’habitude elle se levait tout de suite. Elle attachait une grande importance à la délimitation de ce qui lui appartenait et de ce qui ne lui appartenait pas. Et quand, profitant de l’absence du possesseur, elle se servait de ce qui n’était pas à elle, elle mettait une hâte un peu ostentatoire à le rendre dès qu’il rentrait. Ce soir-là, elle ne bougea pas. Elle n’avait ni livre ni ouvrage à tricoter sur les genoux. La bordure de toile festonnée qu’elle fixait avec des épingles à l’intérieur de son décolleté était grise et froissée. Il y avait quinze jours qu’elle ne l’avait pas changée, qu’elle ne la quittait ni pour faire sa cuisine ni même pour se coucher. Elle avait dû pleurer. Ses yeux étaient secs mais gonflés. Lesca fit semblant de ne s’apercevoir de rien. Il était lui-même très déprimé à la suite de ses visites à Mme Maze et à Olivetti. Il avait manqué de courage. « J’ai été ridicule, se disait-il à chaque instant depuis qu’il avait quitté le café. J’agis de telle façon qu’on se demande toujours après mon départ : “Qu’est-ce qu’il voulait au fond ?” » Il s’assit sur une chaise, délaça ses souliers, mais ne les ôta pas. Depuis quelque temps, ses chevilles enflaient de façon anormale au cours de la journée. Il déboutonna aussi son col, desserra sa cravate. Puis il alla à la cuisine, mais il n’avait pas faim. Il y resta un long moment. De temps en temps, il remuait un objet quelconque pour faire croire qu’il préparait son dîner. À la fin, il alla se planter devant sa sœur. Sa nuque reposait sur le dossier du fauteuil. Elle avait les mains croisées dans le creux que formait son corps plié en deux. Elle parut ne pas s’apercevoir de la présence de son frère.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il.

Comme elle sembla ne pas entendre, il se rendit dans l’autre chambre avec l’espoir qu’elle le suivrait pour ne pas le laisser seul au milieu de ses affaires à elle. Mais comme elle ne bougea pas, il revint près d’elle.

— Tu n’as rien, j’espère, dit-il.

Elle regarda enfin son frère.

— Tu espères ! dit-elle en décroisant ses mains.

— Oui, j’espère que tu n’as rien. Tu as l’air si drôle.

— Tu espères ! répéta-t-elle sur un ton dont l’ironie surprenait tant le visage était douloureux.

— Mais oui !

— C’est gentil de ta part. C’est très gentil d’espérer.

Elle ferma les mains, les serra tellement qu’elles devinrent des petits poings.

— Tu espères ! continua-t-elle. Tu es trop bon. Je te remercie.

Brusquement elle se redressa. On avait l’impression que tout son visage s’était déployé pour ne pas laisser échapper le regard de Lesca. La chair flétrie de son cou s’était tendue. Elle avait oublié ses rides, ses marbrures, ses bouffissures dans sa colère qui montait.

— Sais-tu ce que tu es ? dit-elle tout à coup.

— Moi, moi ? fit Lesca en agitant les mains.

— Cela ne t’intéresse pas. On le voit bien. Naturellement. Quand on a une si bonne opinion de soi. Oui, c’est ça qui est effroyable chez toi. C’est cette opinion que tu as de toi-même. Rien n’existe au monde que toi, n’est-ce pas ? Rien, rien. Toi, toi tout seul. Le reste ne compte pas.

— Moi, moi ? répéta Lesca.

— À force de te moquer des gens… Tu te moques des gens. Ils ne te valent pas, n’est-ce pas ? Alors tu te moques de tout le monde. Tu t’es toujours moqué de tout le monde. Mais voilà le résultat. Tu n’as qu’à te regarder dans une glace.

Emily regarda son frère avec une pitié mêlée de dégoût.

— Tu t’imagines donc qu’il n’y a que toi ? Et quand on n’a pas d’argent, on n’est pas digne de toi ! Il faut être riche. Il faut avoir une belle situation. Est-ce que tu te moques aussi de ceux qui ont une belle situation ? Tu aimes mieux te moquer de moi, c’est plus facile, c’est moins dangereux. Tu ne risques rien, n’est-ce pas ? Cela te distrait. C’est une distraction agréable. Quand on ne sait pas quoi faire, eh bien ! on se moque des gens ! Cela fait passer le temps, et on a besoin que le temps passe quand on n’aime pas beaucoup travailler. Tu peux continuer. Cela m’est égal.

Emily était tellement excitée que Lesca n’essaya même pas de lui répondre. Il la regardait avec la tristesse d’un père maltraité par ses enfants.

— Oui, c’est ça, joue aussi la comédie.

Il se mit à rire.

— Oui, moque-toi, moque-toi toujours. Cela m’est égal. Je te le répète. J’ai peut-être agi dans la vie comme une idiote, mais ma conscience ne me reproche rien. Ce que j’ai fait est ridicule ! Pour toi, évidemment que c’est ridicule. Mais je le referais, s’il le fallait, malgré tes moqueries. Je ne te ressemble pas. Je suis fière de ce que je suis. Ah ! toi, je sais, tu n’agirais pas comme cela. Oh ! non. Je vais te dire quelque chose qui te fera sourire. Il faut avoir aimé pour me comprendre. Et toi, tu n’as jamais aimé. Tu n’aimes que toi-même. Mais tu es bien puni aujourd’hui. Souviens-toi de ce que je te dis. Tu finiras tes jours tout seul, dans ce lit. Personne ne t’apportera même un verre d’eau. À ce moment, tu penseras peut-être à moi. Surtout ne regrette rien.

 

*

*     *

 

Toute la nuit, Lesca pensa à Mme Maze. Il éprouvait une sensation désagréable. C’était comme si des événements importants se passaient à son insu, comme si on se servait de ses conseils sans le lui dire. Depuis plusieurs années déjà, cette crainte le harcelait. Il s’imaginait que les gens, après avoir paru n’attacher aucune importance à ce qu’il avait dit, suivaient quand même ses conseils. Ils en tiraient naturellement de grands avantages et comme ils ne lui avaient rien dit, ils n’avaient même pas la peine de le remercier. Cette crainte lui venait la nuit surtout. Elle le mettait parfois hors de lui. Le matin heureusement, il se rendait bien compte qu’il avait été victime de son imagination. Ses actes se ressentaient pourtant de ces anxiétés. Il prenait de plus en plus les devants. « Faites comme si je n’existais pas », disait-il après avoir donné son avis sur un sujet, tant lui était pénible la pensée qu’on pût se servir de lui à son insu. C’était comme si on lui prenait ce à quoi il tenait le plus et qu’il ne pût même pas se plaindre. Vers deux heures du matin, il éteignit la lumière. Emily dormait. Cela le surprenait toujours qu’elle dormît si bien. Il entendait le bruit incessant de sa respiration. Elle dormait comme la jeunesse. Il pouvait parler, se retourner, se lever, marcher, elle ne se réveillait jamais. S’il s’assoupissait, en se réveillant, il entendait toujours cette même respiration, non pas celle de quelqu’un qui se repose, mais celle d’un être qui lutte. L’effort d’Emily durait toute la nuit, inlassable. « Que je suis petit ! murmurait Lesca. Qu’est-ce que cela peut me faire qu’on se serve de mes conseils ? Je n’en attends rien, et je souffre comme si j’en attendais quelque chose. C’est extraordinaire comme il faut se défendre, toujours, contre le monde, contre soi-même, contre tout. » L’obscurité aidant, il en vint petit à petit à en vouloir à Mme Maze. « Cette femme est grotesque. Elle fait cela exprès pour m’être désagréable. Si ça se trouve, tout est déjà réglé depuis longtemps entre elle et son mari. Ce n’est pas moi qui me moque d’Emily, c’est Gabrielle qui se moque de moi. » Puis jugeant brusquement les événements avec plus de clairvoyance, il se disait que Mme Maze avait dû être certainement frappée par ses arguments et qu’elle allait agir, mais sans le lui dire. De nouveau, il se perdit dans des idées noires. « C’est effroyable, tout cela est effroyable. Je passe pour un escroc. Au fond, c’est ça. Elle se méfie de moi. Elle ne veut pas me mêler à ses affaires. Elle a raison. C’est moi qui suis un imbécile. Je n’avais qu’à ne pas me mêler de cette histoire. Et je me fâche, et je prends tout au tragique. C’est à croire que j’y suis personnellement intéressé. »

À la fin, il n’y tint plus. Il alluma la lumière. Elle lui fit l’effet d’un verre d’eau à un homme qui meurt de soif. Pendant quelques instants, il la regarda les yeux écarquillés. Enfin, il se leva. Par précaution, il alla fermer la porte de la chambre d’Emily. Il était trois heures et demie. Souvent il se levait ainsi en pleine nuit. Il aimait le silence qui l’environnait, les petites flammes bleues du gaz, rangées en cercle, sur lesquelles il faisait chauffer son café. Il s’habilla, chercha un paquet de cigarettes. Il fit le tour de la chambre pendant plus d’une demi-heure. Puis il prit du papier, un crayon, et s’assit. Cela lui était déjà arrivé quelquefois d’écrire des lettres pour d’autres, pendant la guerre particulièrement. Il n’y avait alors jamais vu de mal. Il avait eu le sentiment de rendre service en fabriquant de jolies phrases. Cette nuit-là, il en fut tout autrement. Il lui apparut que dans le fait d’imaginer ce qu’un autre devait dire, il y avait quelque chose de laid, de trompeur, d’hypocrite. Il resta un long moment à réfléchir. La maison, la rue, tout était paisible. Seul le ronflement d’Emily troublait le silence. Il écrivit :

 

Tu seras étonné de recevoir cette lettre

Mon cher Paul, mon cher Pierre, mon cher Jean.

Tu croyais certainement ne plus jamais avoir de mes nouvelles,

Je croyais, moi aussi, ne jamais t’en donner.

Quand je suis partie, j’étais pleine d’illusions, etc.

Je t’ai laissé tout ce qui m’appartenait.

Dans ma souffrance, je ne pensais pas à ces choses. Des années se sont écoulées depuis. Tu as pu te rendre compte que mon désintéressement n’était pas une comédie, qu’il était sincère et profond. Maintenant que nous ne sommes même plus des séparés, des divorcés, maintenant que nous sommes de vrais étrangers l’un pour l’autre, je te demande de régler notre situation, si toutefois cela ne te gêne pas en ce moment. Il n’y a rien en cette demande qui puisse te froisser, tu dois le comprendre. De même qu’il n’y a rien qui puisse m’humilier. Pendant toutes ces années je n’ai pas songé à ce que je laissais derrière moi. Aujourd’hui, nous sommes raisonnables, n’est-ce pas ?

Nous regrettons tout ce que nous avons perdu, gâché, négligé, notre jeunesse aussi bien que le reste.

Nous pensions ne tenir à rien. Nous tenons à tout.

Je n’ai pas plus besoin aujourd’hui de ce que je t’ai laissé que je n’en avais besoin hier. Mais puisque tout est fini, chacun pour soi, n’est-ce pas ? Il faut que les choses soient à leur place.

 

En relisant cette lettre, ce brouillon plutôt, l’œil de Lesca se mit à battre. Il regarda l’heure. Il était cinq heures et demie. Il avait mis deux heures pour écrire ces quelques lignes. Il s’aperçut qu’il tremblait de froid. Il se leva. Il était tout courbatu. Il se mit à marcher en faisant des pas très courts pour se donner plus de mouvement. La peau de son visage était tellement tirée qu’il lui semblait qu’on écartait ses paupières. Il se sentait sale, vieux, usé. Une odeur de sueur fraîche se mêlait à la vieille odeur de ses tricots. Il se mettait donc à écrire des lettres pour des gens qui ne le lui demandaient même pas ! Pendant qu’il y était, il n’avait qu’à les signer aussi. Il avait du dégoût pour lui-même. Il fallait vraiment qu’il fût tombé bien bas pour en arriver là. Écrire une pareille lettre à un homme qu’il n’avait jamais vu ! Par bonté ? Par pitié ? Naturellement. Mais comme c’était laid !

Il entra brusquement dans la chambre d’Emily. Elle dormait avec une expression têtue, comme si elle savait qu’il y avait de la lumière et qu’elle ne voulait pas se réveiller.

Il lui toucha l’épaule.

— Je ne peux pas dormir, Emily, dit-il.

Elle ouvrit les yeux. Il la regarda avec une joie humble immense qui ressemblait trop à celle qu’il avait vue la veille sur le visage d’Olivetti. Emily s’assit brusquement dans son lit, comme si elle avait été prise en faute et leva la tête. Elle avait la prétention naïve de n’attacher aucune importance à son sommeil, à son appétit, enfin à tous les besoins de son pauvre vieux corps. Lesca la regarda. Bien qu’elle fût femme et qu’aucun poil n’eût poussé la nuit sur ses joues, il vit qu’elle était aussi flétrie que lui. Ses lèvres se confondaient avec la chair environnante. Elles n’étaient plus faites de cette peau plus fine et plus colorée. Il aperçut des vêtements de dessous qui traînaient partout. Il tourna la tête. Il n’osait la regarder.

— Que je suis heureux de te voir ! dit-il en imitant toujours sans s’en rendre compte Olivetti. Je vais t’apporter du café, Emily. Je voudrais que tu me parles. Je n’ai pas dormi cette nuit, et j’ai tellement d’idées noires dans la tête que j’ai besoin que quelqu’un soit là, éveillé, à côté de moi.

Elle prit la tasse de café qu’il lui apporta, courbé et prévenant. Il s’assit à côté du divan.

— Je n’ai pas pu dormir. J’ai entendu sonner minuit, une heure, deux heures, trois heures, quatre heures… C’était épouvantable.

Emily buvait tout doucement. Elle secouait encore parfois la tête, très vite. Elle n’était pas complètement réveillée.

— C’est à cause de toi, continua-t-il.

Elle tendit sa tasse à Lesca.

— Oui, c’est à cause de toi. Tu m’as dit des choses tellement injustes.

Elle parut ne pas entendre.

— Je sais bien que tu étais en colère. Je sais bien que tu les as regrettées, mais dans l’obscurité, elles me faisaient mal. Je me demandais si tu n’avais pas raison. Après tout, tu avais peut-être raison. J’étais un égoïste. Je n’avais aimé personne. Tu vois comme on fait du mal sans s’en douter quand on se met en colère.

Emily jeta sur son frère un regard découragé.

— Je t’en prie, dit-elle, ne recommence pas à te moquer de moi. Tu n’as même pas écouté ce que je t’ai dit. Et le peu que tu as entendu te laisse bien indifférent.

Lesca fit un geste de surprise.

— Ce n’était vraiment pas la peine, continua Emily, de me réveiller pour me dire cela.

Lesca leva les bras comme s’il désespérait de se faire comprendre de sa sœur.

— Mais ce n’est pas pour cela que je t’ai réveillée, s’écria-t-il. Tu ne sens donc rien ! Tu ne vois rien !

Emily ferma les yeux, comme si elle se rendormait.

— Je suis donc une pierre ? Tu crois qu’il n’y a rien ici.

Il posa sa main sur sa poitrine.

— Emily, je t’en prie, écoute-moi, ouvre les yeux. Je ne peux pas attendre. Dis-moi quelque chose. J’ai besoin d’entendre quelque chose.

Ses paupières se levèrent.

— Que veux-tu que je te dise ? demanda-t-elle. Dis-le-moi, dis-le-moi. Je te le dirai pour que tu me laisses en paix.

Lesca se dressa.

— Attends, cria-t-il, ce sera moins long que tu ne crois. Tu comprendras alors ce que je suis. Tu appartiens à cette misérable catégorie de gens qui ont besoin de voir pour comprendre. Eh bien, tu verras, je t’en fais la promesse, la promesse solennelle. Tu verras, et tu seras surprise, et tu regretteras. Tu oublies trop de choses. Tu crois que tu peux tout te permettre, que je suis sans défense, un malheureux.

Emily avait refermé les yeux, mais elle avait beau vouloir paraître ne rien entendre, un coin de ses lèvres, légèrement contracté, ôtait toute paix à son visage.

— Souviens-toi de ce que je te dis, Emily. Cela ne durera pas. On saura un jour ce que je suis, toi comme les autres. Et on sera étonné. Je n’ai jamais aimé personne… Il y a vraiment de quoi rire. Moi, n’avoir jamais aimé personne ! Moi, un avare, un cœur dur…

Il était dans un tel état d’exaltation qu’Emily sortit de son lit. Elle mit à la hâte un manteau et, prenant son frère par le bras, l’entraîna dans l’autre pièce.

— Calme-toi, dit-elle. Tu vas avoir une crise. Couche-toi. Il faut que tu te reposes.

Elle venait à peine de prononcer ces mots qu’une grande paix l’envahit. Il posa sur sa sœur un regard de profonde reconnaissance.

— Oui, oui, tu as raison, dit-il.

Il s’étendit tout habillé. Elle alla chercher son pardessus, le couvrit. Il la regarda faire, les yeux brillants de bonheur.

— C’est cela, c’est cela, dit-il.

Elle éteignit la lumière. Quelques instants après, il s’endormait.

 

*

*     *

 

Maurice et Emily étaient d’origine bordelaise. Leur père, qui avait occupé un poste important aux environs de Noyon, s’était fixé dans cette ville. Il s’y était marié également. Sa femme était morte alors que Maurice et Emily avaient respectivement sept et quatre ans. Ils avaient grandi livrés à une vieille bonne. Cinq ans plus tard, on avait trouvé leur père mort dans son bureau de l’usine, un revolver à côté de lui. Une enquête judiciaire avait été ordonnée par le parquet. Quoique mauvaise, la situation de l’ingénieur ne justifiait pas un tel acte. La veille de son suicide, beaucoup de gens l’avaient rencontré. On ne l’avait jamais tant vu. Tout le monde s’accordait pour dire qu’il avait été très gai. Deux jours avant, il avait même rendu visite à un propriétaire de la ville dont il convoitait une maison. Les spécialistes de ces questions savent que, chez un homme décidé à se donner la mort, une telle attitude est fréquente. Mais la population, elle, ne pouvait croire à un suicide. Finalement l’affaire fut close, puis oubliée, mais un mystère n’en demeura pas moins attaché au nom de Lesca. Les deux enfants furent recueillis par une sœur de Mme Lesca, une femme de trente-quatre ans, mariée mais séparée, à qui il était arrivé dans sa jeunesse une aventure qui l’avait marquée pour toute sa vie. Elle avait été violentée, à dix-huit ans, par un ouvrier agricole de ses parents. Personne ne l’avait su. Elle avait vieilli avec le sentiment d’une souillure affreuse. Quand elle eut trente ans, elle s’éprit d’un homme et l’épousa. Elle lui avait laissé entendre qu’il lui était arrivé une aventure malheureuse, mais sans plus de précision. Quelques mois après le mariage, elle lui avoua la vérité. Il ne parut pas frappé par cet aveu. Pourtant, trois ans plus tard, il voulut divorcer et la quitta. Un peu avant, elle avait eu un enfant qui était venu au monde mort-né. Cet événement la bouleversa. Elle vit une corrélation entre celui-ci et le malheur qui lui était arrivé. Elle était dans une telle disposition d’esprit que lorsque survint la mort de sa sœur, suivie de celle, plus tragique, de son beau-frère, elle ne douta plus qu’une fatalité pesait sur elle. Seule la peur d’un blâme général la contraignit à se charger des orphelins. Elle se trouvait secrètement indigne d’eux. Elle ne se sentait pas la force de les élever. Elle se trouvait à un moment de la vie où, au lieu de chercher à s’accroître, on a besoin de se replier. Elle se fit violence et se consacra entièrement aux deux enfants. Mais, malgré toute sa bonne volonté, une atmosphère pénible les enveloppa. Ils sentaient bien qu’ils étaient une contrainte pour leur tante. Elle ne leur parlait jamais durement, mais quelque chose d’artificiel se dégageait de son affection. Elle avait peur de leur nuire. Elle n’osait s’opposer à aucun de leurs désirs tout en tremblant qu’ils ne fissent mauvais usage de leur liberté. Quand il eut dix-huit ans, Maurice partit pour Paris afin d’y continuer ses études. La séparation avec sa sœur âgée de quinze ans alors fut pénible. Au cours de ces dernières années, une grande amitié s’était formée entre les deux jeunes gens. Ils convinrent qu’ils se retrouveraient à Paris dès qu’Emily serait assez grande pour quitter Noyon. Maurice venait de terminer ses études de médecine lorsque sa sœur le rejoignit. Il était devenu un homme. Il s’était fait de nombreux amis parmi des étudiants riches et quand il vit sa sœur, modestement vêtue, portant un grand chapeau en arrière, et pas jolie du tout, enfin ne lui faisant honneur en rien, il craignit qu’elle ne contrariât l’idée qu’il voulait donner de lui-même. Il la tint à l’écart autant que c’était possible. Puis quand il s’aperçut non sans étonnement que personne ne remarquait rien d’anormal chez cette jeune fille, la jalousie s’éveilla en lui. Il l’éloigna de plus en plus. Il l’empêcha de voir des gens qui étaient des amis tout indiqués pour elle. Ce fut un jour pénible que celui où le professeur Peix, croyant lui faire plaisir, lui offrit de s’occuper d’elle. Finalement, il réussit à l’installer à Versailles, dans une famille qu’il avait connue en arrivant à Paris et de laquelle il n’attendait rien. Il allait la voir de temps en temps. Il était d’une extrême gentillesse maintenant qu’il n’avait plus rien à craindre d’elle. Avec le temps, elle avait fini par comprendre ce qui s’était passé dans le cœur de son frère. En arrivant à Paris, elle avait rêvé d’une union profonde. Elle s’était vue devenant la collaboratrice de son frère (devenu lui-même un grand savant), sa conseillère, son amie. Elle espéra pendant deux ans. Aux moments les plus sombres, il avait toujours une bonne parole qui lui redonnait courage. Enfin, quand elle ne douta plus qu’elle se leurrait, elle prit la décision de faire sa vie de son côté. Elle suivit des cours de puériculture. Et, insensiblement, elle se détacha de son frère. Ce fut à ce moment qu’il épousa la fille du professeur Peix. Persuadé qu’il s’acheminait vers une situation extraordinaire, il ne songea plus du tout à sa sœur. Quelques années plus tard, il chercha cependant à la revoir. Un grand changement s’était opéré en lui. Il n’avait pas tardé à comprendre qu’il avait fait fausse route. Dans sa naïveté de jeune provincial, il s’était laissé éblouir par la famille Peix, par les tête-à-tête avec le professeur. Celui-ci avait un talent particulier pour les provoquer de manière qu’ils parussent une faveur insigne. Il parlait de la gloire future de son gendre comme si elle ne faisait aucun doute. Maurice l’écoutait avec ferveur et admiration. Il était prêt à faire tout ce qu’on lui disait. Il se sentait encore incapable de plaire autrement que par une bonne volonté totale et un acquiescement continuel. Mais bien vite il découvrit sous ces phrases l’homme qui parle à plus jeune que soi et qui trouve là plus facilement la considération qu’il cherche partout. Il s’aperçut que le professeur était aussi bête que sa fille. Il s’était vu lancé dans la société parisienne. Il s’était vu grand médecin à la mode, encore jeune, bien de sa personne, ayant des relations, etc. Mais derrière la grande réputation du professeur, il n’y avait rien, ni intelligence, ni fortune, ni bonté, ni noblesse. On s’épuisait à faire son propre chemin, à maintenir des apparences. On attendait plutôt une aide du gendre qu’on ne songeait à l’aider. Sa jeune femme luttait pour tout le monde, avec plus d’ardeur même quand il s’agissait de sa famille. Le professeur était un homme sans valeur profonde, faible, paralysé par une femme qui se croyait continuellement dans l’obligation de tenir un rang. Maurice comprit qu’il ne ferait jamais rien dans ce milieu, qu’il ne serait jamais que le petit protégé d’une famille ambitieuse. Il n’eut plus qu’un désir : retrouver sa liberté. Quand il y fut parvenu, non sans des difficultés qu’il n’aurait jamais imaginées, il constata que, de même qu’il s’était trompé en croyant faire un beau mariage, il s’était trompé également en se consacrant à la médecine. Il comprit qu’il n’avait aucune vocation véritable. Il n’avait vu jusqu’à présent dans sa profession qu’un moyen d’atteindre à la fortune. Il avait trente-trois ans. Que pouvait-il faire d’autre sans argent ? Devenir riche et puissant par la médecine était impossible du moment où il ne se sentait aucune vocation. Il lui aurait fallu, comme le professeur Peix, prendre continuellement de grands airs, s’insinuer partout, être d’une habileté qu’il n’avait pas. Alors commença pour Maurice cette vie médiocre d’homme qui a renoncé et qui, faute de pouvoir faire autre chose, continue dans la voie à laquelle, au fond de son cœur, il a renoncé. Il se disait toujours que c’était provisoire, que dès qu’une occasion se présenterait, il abandonnerait tout, mais cela dura jusqu’à la guerre de 14. Il fonda une clinique, associé à un vieux médecin qu’une condamnation empêchait d’exercer en son nom. Il pensa alors à sa sœur. Il pouvait lui être utile. Mais il l’avait perdue de nouveau de vue. Il la retrouva grâce à la tante de Noyon. Elle était mariée avec un petit employé et elle habitait un logement de deux pièces derrière la rue d’Alésia. Il fut frappé de la voir si médiocre et si fière de l’enfant qu’elle promenait l’après-midi au parc Montsouris. Le petit air provincial qui l’avait fait rougir, il en avait moins honte que celui qu’elle avait aujourd’hui : un air de ménagère sans jeunesse, sans coquetterie, dans l’odeur d’un intérieur modeste. À cette époque il alla la voir plusieurs fois. Il devina tout de suite qu’elle n’accepterait pas de s’occuper en dehors de son foyer. Il lui parla cependant de la clinique. Elle ne répondit jamais nettement. Il sentit que le mari la conseillait. C’était un homme sans grands moyens qui ne distinguait dans le monde que les honnêtes et les malhonnêtes gens. Maurice sentit qu’il faisait partie à ses yeux de cette dernière catégorie et bientôt il ne revint plus. La clinique n’avait pas tardé à faire faillite. Ç’avait été une de ces affaires comme il s’en monte beaucoup, copiées sur d’autres qui sont prospères, mais qui, elles, ne marchent pas. Maurice se rendit compte qu’il ne suffit pas de prendre des décisions sages. Il faut aussi être aidé par les circonstances. Il avait cru faire acte d’intelligence, de courage, en rompant avec un milieu bourgeois et, dix ans plus tard, des regrets lui venaient de plus en plus nombreux. C’est que les années s’étaient écoulées de telle façon qu’à la fin de chacune d’elles il n’avait pas été plus avancé. Jamais, malgré ses efforts, il n’avait trouvé le moyen de vivre selon ses désirs. Toujours, il avait attendu l’occasion, en vivotant d’expédients, sans songer au temps qui passait. Il avait quarante-deux ans quand la guerre de 14 éclata. Il fut mobilisé comme lieutenant-major. À part quelques incursions dans la zone des armées, il passa toute la guerre dans le Sud-Ouest. Il se trouva que pendant trois mois il fut placé sous les ordres du professeur Peix. On ne parla pas de la fille de celui-ci. Quoique plus vieux d’une quinzaine d’années, ils étaient en réalité l’un et l’autre au même point. Il se produisit alors un événement assez extraordinaire. Lesca se prit de sympathie et de respect pour ce même professeur qu’il avait considéré comme un imbécile. « Le professeur Peix n’est tout de même pas le premier venu », pensa-t-il. Au cours de ces dernières années, à force de vivre parmi de petites gens, la figure du professeur avait grandi en lui à son insu. Il fallait reconnaître que c’était quelqu’un. Médecin-chef des hôpitaux, officier de la Légion d’honneur, professeur à la Faculté, un tel personnage eût fait sensation dans les milieux qu’avait fréquentés Lesca. Placé à la tête de la clinique par exemple, la faillite eût été certainement évitée. Le professeur sentit tout cela. Il en fut très flatté. Il eut des égards particuliers pour le lieutenant-major, jamais il ne fit allusion au passé ni ne fit sentir à son ancien gendre ce qu’il avait perdu par sa faute. Lorsque la paix revint, Lesca rentra à Paris. Il pouvait encore ouvrir un cabinet, d’autant plus qu’il n’était plus à un âge où une absence de fonds vous paralyse. Il pouvait cacher les errements de l’avant-guerre derrière la guerre elle-même. Mais la médiocrité de la chose le dégoûta. C’eût été vraiment trop bête.

Pendant quelques mois, il attendit il n’aurait su dire quoi. Il traversait une période amère. Il voyait le peu d’argent qu’il possédait diminuer. Il avait l’impression qu’il n’en gagnerait plus jamais, qu’il était tenu à l’écart de l’essor général. L’échec de sa vie lui paraissait de plus en plus évident. Il était accablé de regrets. À mille détails il s’apercevait qu’il y avait de moins en moins de rapport entre l’homme qu’il était et celui qu’il avait voulu être. Il recherchait ce qu’il méprisait ou négligeait jadis. Certains petits événements quotidiens prenaient à ses yeux une importance énorme. Il n’avait plus confiance en personne. La plus petite contradiction le mettait en colère. Il ne pouvait plus faire une connaissance nouvelle sans songer d’avance à tous les ennuis que celle-ci allait lui causer. Un beau jour, il éprouva le besoin de se secouer, de sortir de cet état lamentable. Il lui fallait un changement, un endroit où il put se reposer, ne plus s’occuper de rien. L’idée lui vint d’aller habiter quelque temps chez sa sœur. Il se présenta un matin chez elle, comme à son habitude, sans prévenir, comme s’il l’avait quittée la veille. L’enfant était devenu un grand jeune homme. Quand le ménage s’aperçut de l’état où se trouvait Maurice, sa méfiance de jadis s’évanouit. Il ne sut que faire pour être agréable à Lesca. Il n’y a pas plus charitable pour les découragés et les vaincus que les gens modestes. Emily et son mari crurent que Lesca avait enfin compris ce que, eux, avaient compris depuis longtemps. Ils interprétèrent son désir d’habiter chez eux comme une approbation tacite de leur existence à eux et une critique de la sienne. Maintenant qu’il était un homme comme tout le monde, qu’il n’avait plus de ces ambitions si humiliantes pour ceux qui n’en ont aucune, qu’il était apparemment satisfait de son sort, on pouvait lui montrer ce qu’on était véritablement. Mais au bout d’un mois, Lesca ne put supporter cette atmosphère de jalousie et d’envie qu’il devait confondre, pour plaire à ses hôtes, avec celle de la grande vertu. Ils s’étaient enhardis, en plus. Leurs sourcils se fronçaient quand il sortait. S’il rentrait en retard, un froid planait sur le repas. Ils avaient l’impression qu’il avait des occupations, qu’il n’avait pas renoncé, qu’il préparait quelque chose. Un jour, il annonça, sans se rendre compte de l’effet que cela produisait, qu’il avait rencontré un très vieil ami (il s’agissait de l’ancien associé). « Je constate que vous n’avez pas changé ! » observa le mari d’Emily avec aigreur. Un autre jour, il parla de s’absenter quelques jours pour aller à Noyon. « Si vous vous déplaisez chez nous, il ne faut pas vous croire obligé de rester ! » lui fit-on remarquer. Lesca s’absenta quelques jours après pour se rendre à Noyon, mais il ne retourna pas rue d’Alésia. Il se portait mieux. Le séjour chez sa sœur lui paraissait moins sombre. La maison de sa tante avait été démolie. Il allait pouvoir gagner de l’argent en s’occupant des dommages de guerre. Sur place, il obtint des majorations, une priorité de paiement, etc. Il se procura des factures de complaisance. Et, ce qui n’était pas négligeable, il se familiarisa avec la législation nouvelle, si bien qu’il put par la suite, en faisant pour d’autres Noyonnais ce qu’il avait fait pour sa tante, réaliser des gains importants. Mais cette source ne tarda pas à se tarir. Il avait gardé le contact avec le professeur. Il en était venu à penser que cet homme était malgré tout plus intelligent que la plupart. Il admirait qu’après ce qui s’était passé il ne lui en ait jamais voulu et qu’alors qu’il eût pu triompher de son abaissement, il continuait à le traiter comme au temps où il avait donné les plus grandes promesses. Et puis, il fallait aussi songer au monde. Une telle relation, tenue cachée ou non, redonnait confiance à un homme dont on ne discernait plus très bien le rang.

Il fallait vivre. Que faire maintenant ? Malgré son horreur pour tout ce qui touchait à la médecine, Lesca dut, comme il y avait été obligé toute sa vie, recourir à elle. Il entra au service d’un certain docteur Chouard, un spécialiste des voies urinaires de l’avenue Trudaine, mais d’une façon qui en quelque sorte lui convenait assez bien. Il ne s’agissait pas pour lui de soigner, le spécialiste se réservant cette noble tâche. Il s’agissait d’une besogne bien plus délicate. Le spécialiste avait remarqué que la plupart de ses clients prétendaient que la personne qui les avait contaminés n’était pas malade. Elle était au-dessus de tout soupçon. Comment eût-elle pu être malade, etc. Le docteur Chouard avait alors un sourire sceptique. À ce moment apparaissait Lesca, en blouse blanche, comme si on le dérangeait de quelque travail de laboratoire. Le spécialiste répétait ce que venait de dire le client. Lesca prenait à son tour le même air sceptique. Le client se troublait. Quand il était légèrement atteint, il commençait à craindre d’autres dangers plus graves. « Si cette personne ne veut pas venir me voir, disait le docteur Chouard, et si cela peut vous rassurer, mon collaborateur pourrait tâcher de savoir ce qu’il en est. Il pourrait vous accompagner, parler à cette personne. » La tâche de Lesca commençait à ce moment. Il ôtait sa blouse blanche, remettait son veston, prenait son chapeau, puis s’en allait avec le client. Souvent il devait attendre dans un café que ce dernier eût préparé sa visite. Une fois en présence de la personne présumée malade, son rôle consistait, en faisant intervenir toutes les ressources de la délicatesse et de la psychologie, à l’amener doucement à se rendre avenue Trudaine. S’il insistait ainsi, disait-il, c’était dans un but élevé. Presque toujours, heureusement, les personnes qui croyaient ne rien avoir n’avaient en effet rien. Mais les rares fois où elles s’étaient trompées justifiaient la peine qu’il se donnait. Il ne fallait pas risquer de ruiner sa santé, etc., quand il était si simple d’être fixé une fois pour toutes. Souvent on mettait Lesca à la porte. Mais souvent aussi on se laissait influencer par son air bonhomme, inoffensif. Ayant augmenté ainsi d’une unité la clientèle du docteur Chouard, il ne lui restait plus qu’à attendre le règlement des honoraires, sur lesquels son dû lui était remis ponctuellement. Il faut dire que, deux ou trois mois avant de se livrer à cette étrange occupation, un phénomène curieux s’était produit dans les facultés intellectuelles de Maurice Lesca. Bien qu’il n’eût pas vieilli de façon particulière (il avait un peu grossi, il est vrai), qu’il ne bût pas d’alcool, qu’il n’eût aucun vice, bien qu’il ne lui fût arrivé aucun malheur, il ne voulait plus penser. Son visage n’avait pas changé. Ce n’était que lorsqu’on lui posait une question trop précise qu’on discernait cette bizarre volonté. Le milieu de son regard se mettait à trembler, comme un instrument de précision sur un meuble à côté duquel on marcherait. Lesca ne répondait pas. Il ne savait rien. Il ne voulait rien savoir. Pourquoi lui posait-on des questions ? Ne pouvait-on pas le laisser tranquille ?

Un jour Lesca reçut une lettre de sa sœur. Son mari était mort subitement. Il n’avait pas été malade pourtant. Le matin, il s’était rendu à son bureau comme d’habitude. À midi, la boulangère était montée pour transmettre une communication téléphonique de la maison Crespin. Le mari d’Emily ne se sentait pas très bien. Il ne rentrerait pas déjeuner. À trois heures, nouvelle communication. Il demandait à sa femme de venir le chercher. Elle courut à son appel. Elle trouva son mari assis sur une chaise, entouré de quatre ou cinq de ses collègues. Il sourit en la voyant. Le travail continuait dans les bureaux. Elle fut néanmoins frappée par son aspect. Des lignes d’ombre faisaient saillir ses traits. Il avait déboutonné son col. Quelque chose de plus jeune émanait de son cou libéré. Aux questions que tout le monde lui posait, il était incapable de répondre. Il ne savait pas ce qu’il avait. Quand on lui demandait où il souffrait, il levait la main en signe d’ignorance. Emily le conduisit à la maison. Il se coucha aussitôt en arrivant. Il n’aurait peut-être pas dû, car à peine étendu et couvert, il eut une syncope, suivie bientôt d’une autre. À minuit, il était mort. Emily s’était révoltée contre la stupidité de ce malheur. Elle essaya d’avoir des éclaircissements. Elle apprit avec stupeur, de la bouche même du médecin qui, quelques heures auparavant, lui avait dit que ce n’était rien, que son mari était gravement malade depuis des années. C’était incroyable. Jamais il ne s’était plaint. Jamais il n’avait même songé à consulter un médecin. Elle se souvenait encore de sa crainte, chaque fois qu’il avait dû passer un conseil de révision, qu’on ne jugeât sa myopie insuffisante pour le maintenir réformé. Elle se souvint qu’il s’était plaint que la maison Crespin lui avait retenu de l’argent en prévision d’une maladie, elle se souvint également des nombreuses circonstances où il avait eu besoin d’un prétexte pour ne pas aller au bureau sans qu’il eût jamais songé à alléguer l’état de sa santé.

Lesca ne répondit pas à la longue lettre de sa sœur. Mais quelques semaines plus tard, il lui envoya un mandat. Ce fut le premier d’une longue série. Elle le remercia. Elle le pria de venir la voir ou de lui dire, s’il ne pouvait pas se déranger, où elle pourrait le rencontrer. Il ne répondit pas davantage. Quelque temps après, il lui envoya un autre mandat. Elle lui écrivit aussitôt, lui donnant de nouveaux détails sur sa vie, sur ce qu’elle projetait, sur ce qu’elle attendait et espérait de son fils. Elle s’imaginait que les mandats étaient la preuve du grand intérêt que lui portait son frère. Il regrettait sans doute de ne pas s’être toujours conduit avec elle comme il aurait dû. En ne lui cachant rien de sa vie, elle lui faisait comprendre que tout cela était oublié, et elle le mettait à l’aise. Il ne répondit toujours pas, mais il envoya encore un mandat. Elle lui écrivit, sans le remercier cette fois, pour lui dire comment elle employait cet argent. On sentait qu’elle ne voulait pas laisser paraître ses sentiments de reconnaissance. Elle ne comprenait pas très bien ce que cachait cette façon mystérieuse de lui venir en aide. Elle était intriguée. Certaines paroles de son mari lui revenaient à l’esprit. De nouveau elle reçut un mandat. Lesca n’avait pas trouvé un mot à écrire sur la place pourtant si petite réservée à la correspondance. Elle répondit encore une fois, la dernière. Lesca n’en continua pas moins à lui envoyer de l’argent. Il ne pensait jamais à elle. Tout à coup, en passant devant un bureau de poste, il entrait, faisait la queue au guichet des mandats, remplissait une formule, donnait l’argent, mettait le reçu dans son portefeuille, et quand il sortait, il éprouvait un immense bien-être. Celui-ci durait une semaine, quinze jours, jusqu’à ce que de nouveau, pour le retrouver, Lesca entrât de nouveau dans un bureau de poste. Tant qu’il demeura chez le docteur Chouard, il envoya ainsi de l’argent. Mais neuf mois plus tard, il le quitta. Il n’eut plus alors les moyens d’envoyer des mandats. Les premiers temps, il en souffrit comme d’une privation physique. Puis, il s’y accoutuma. Emily lui envoya à ce moment plusieurs lettres. Quand il reconnaissait l’écriture de sa sœur, il ne les ouvrait pas et les mettait dans un tiroir. Ce ne fut que longtemps plus tard, au moment où de nouvelles perspectives s’ouvrirent devant lui et qu’il envisagea d’envoyer de nouveau de l’argent à sa sœur, qu’il les ouvrit. Emily s’étonnait de sa façon d’agir. Elle le priait de lui faire parvenir par retour du courrier l’argent sur lequel elle comptait. S’il ne voulait plus en envoyer, il aurait pu au moins la prévenir. Elle lui disait qu’il était fier, orgueilleux, qu’il s’était moqué d’elle, qu’au, fond il n’avait aucune bonté, qu’il avait voulu l’humilier, et que, son but atteint, il avait montré sa vraie nature. Lesca ne laissa paraître aucune amertume. Il déchira les lettres. Il avait d’autres préoccupations. Les nouvelles perspectives étaient des plus intéressantes. Il avait revu son ancien associé. Il s’agissait de fonder, non pas une clinique, mais une maison de santé aux environs de Paris. Les capitaux étaient déjà réunis. Lesca pouvait être utile grâce à ses relations avec le professeur Peix. On ne lui demandait rien d’autre que d’obtenir du professeur qu’il acceptât de présider le comité de direction. Lesca fut présenté à plusieurs personnes. Il ne remarqua pas que, pour son modeste rôle, on lui en montrait beaucoup trop. « Et moi ? » demanda Lesca en apprenant que tous les médecins attachés à l’établissement devaient être actionnaires. « C’est à vous de savoir vous arranger avec le professeur, répondit son ami. Puisque vous lui procurez une si belle situation, demandez-lui qu’en échange il vous permette d’être des nôtres. » Il donna quelques conseils à Lesca. Il fallait surtout ne pas avoir l’air de demander un service au professeur, il fallait au contraire avoir l’air de lui en rendre un. Lesca ne broncha pas. Il se rendit chez son ancien beau-père. Mais ce dernier, quelque insistance qu’y mît Lesca, refusa, prétextant qu’il était trop vieux (il allait avoir soixante-dix-huit ans). Lesca crut que tout était perdu lorsque le professeur Peix, de cet air faussement indifférent des gens dont l’intérêt est toujours en jeu bien qu’apparemment il ne le soit plus, lui dit : « Et mon gendre, le professeur Paluel, est-ce qu’il ne ferait pas aussi bien que moi à la tête de votre comité ? » Les commanditaires feignirent d’être déçus, puis ils acceptèrent. C’est ainsi que Lesca fut amené à faire la connaissance de l’homme qui avait épousé sa femme. L’entrevue eut lieu au domicile du professeur Peix. À aucun moment, Lesca ne montra la plus petite gêne. Alors que, malgré l’importance de la conversation, le professeur Paluel observait Lesca à la dérobée, chaque fois que l’occasion le permettait, ce dernier ne paraissait même pas savoir en présence de qui il se trouvait. L’affaire fut conclue. Elle reçut même un commencement d’exécution. Puis elle craqua. La justice fut saisie. Quelques semaines après, le professeur Paluel eut la surprise d’apprendre qu’une partie de la somme qu’il avait versée pour le compte de Lesca (une très petite partie il est vrai) avait été rendue par le syndic à ce dernier. Lesca n’en avait jamais parlé ! Le professeur Paluel raconta l’histoire à son beau-père. Ils décidèrent d’attendre les explications de Lesca. Elles furent si confuses, si bizarres, qu’en l’espace de quelques minutes Paluel changea complètement d’attitude vis-à-vis de Lesca. Il se mit à rire. Lesca n’existait plus à ses yeux. C’était un original, un malade, un inquiet, un homme qui ne savait pas ce qu’il faisait. « Vous ne vouliez pas me croire. Je vous l’avais toujours dit », observa le professeur Peix dès que Lesca fut sorti.

Peu de temps après cette singulière histoire, Lesca tomba gravement malade. Depuis un mois déjà, il avait remarqué que sitôt sa toilette terminée, comme si le simple contact de l’eau avait suffi, un mal de tête intolérable le prenait. Il n’osa plus se laver. Pendant deux ou trois jours il alla mieux. Puis ce fut le simple fait de prendre son petit déjeuner qui lui causa ces maux de tête affreux. Il s’en priva. Pour éviter ces douleurs, il aurait fallu, selon lui, des conditions de vie idéales. Aucun bruit, aucun effort, aucune brusquerie, et surtout aucune émotion. Il essaya alors de trouver ces conditions idéales, mais comme c’était impossible, il se mettait à chaque instant en colère. On voulait le tuer. Le monde était ligué contre lui, etc. Puis son état s’aggrava. Un matin il se réveilla tremblant de peur. Il venait de lui apparaître que même des conditions idéales de vie ne lui suffisaient plus.

Il venait de se réveiller. Il n’avait entendu aucun bruit, ni éprouvé aucune émotion, et pourtant il sentait dans sa tête un mal atroce. Rien n’était arrivé, et il avait déjà mal. Puis, à ces maux de tête s’ajouta bientôt un état fébrile constant. Quelquefois il rentrait à trois heures de l’après-midi pour se coucher. Le seul fait d’ôter son chapeau lui donnait des frissons. Cela dura un mois et, brusquement, un soir, il se mit à délirer. Il avait quarante de fièvre. Il appela. La femme de chambre de l’hôtel alla prévenir le professeur Peix. Ce dernier était couché. Il téléphona à son gendre qui accourut aussitôt et transporta lui-même, dans sa propre voiture, Lesca à l’hôpital Laënnec. Pendant six semaines, il fut impossible de faire baisser la température. Le cœur, déjà faible, n’était parfois plus perceptible à l’auscultation. Une issue fatale semblait imminente, lorsque brusquement, un matin, la fièvre tomba. Lesca était sauvé. Il partit en convalescence pendant quelques mois dans une sorte d’hôtel médical du Midi dont le professeur Paluel connaissait le directeur. Ce fut en rentrant à Paris qu’il s’installa rue de Rivoli. Devant la gravité de son état, sa famille de Bordeaux lui avait fait parvenir une petite somme d’argent. Grâce à la bonté du professeur Paluel, il n’avait pas eu besoin de la dépenser. Alors commença pour Lesca une existence morne. La maladie l’avait transformé. Il avait renoncé à toute activité. Le peu d’argent que sa famille lui avait donné s’envola rapidement. Il avait heureusement la sympathie, d’ailleurs assez inexplicable, du professeur Peix et de Paluel. Quand il allait leur demander un petit service, il était rare qu’ils le lui refusassent.

Il vivotait ainsi depuis cinq ans lorsqu’un matin on frappa à sa porte. C’était Emily, mais combien changée elle aussi. Son air de petite bourgeoise avait disparu. Quelque chose de rigide émanait d’elle. Elle avait une énorme valise d’osier. Elle avait monté les quatre étages avec cette valise sans savoir si son frère était là ni s’il pourrait la garder. Lesca l’aida à entrer la valise. Elle s’assit aussitôt. Quelques minutes après, elle leva les yeux, vit son frère. Il était changé. Elle ne s’en aperçut pas. Ce fut ainsi qu’elle s’installa chez lui. Jamais elle ne lui donna de raison. Il devina cependant par la suite que quelque chose s’était passé entre elle et son fils.

 

*

*     *

 

Lesca s’arrêta à quelques pas de la boutique de Mme Maze. Il tira son portefeuille de sa poche, l’ouvrit avec précaution tant il contenait de vieux papiers en morceaux, s’assura que la lettre – le brouillon plutôt – qu’il avait écrite dans la nuit s’y trouvait bien. Puis, durant une trentaine de secondes, la tête haute, le regard droit, il respira profondément.

La librairie avait un comptoir garni de livres qui ressemblait un peu à celui d’une pharmacie. Derrière, une sorte de ruelle conduisait à un réduit obscur. En le traversant on arrivait dans l’appartement de Mme Maze, dans la salle à manger-salon d’abord, puis dans la chambre à coucher. Ces deux pièces donnaient sur une cour étroite par des portes-fenêtres condamnées.

— Ne vous dérangez pas, c’est moi, dit Lesca après avoir refermé très vite la porte d’entrée pour ne pas user la pile de la sonnerie, et en s’engageant tout de suite derrière le comptoir.

— Je ne vous attendais plus. Comment se fait-il que vous veniez si tard ? dit Mme Maze en s’avançant précipitamment à sa rencontre.

Lesca rougit légèrement. Il venait d’avoir l’impression que Mme Maze se méfiait de lui. C’était ridicule. Mais pourquoi était-elle accourue ? Il regarda sa montre, commença par faire semblant d’être le premier étonné qu’il fût si tard, puis dit qu’il venait toujours à cette heure-là. Il alla s’asseoir près d’un vieil appareil de chauffage à gaz dont la plupart des baguettes d’amiante étaient cassées. Il faisait frais dans ces deux pièces. À l’origine elles avaient dû être des hangars. Les tentures et les tapis qui recouvraient le sol cimenté n’avaient de chaleur que pour les yeux.

Pendant qu’il prenait son thé, Lesca ne parla presque pas. Il éprouvait une inquiétude incompréhensible. Il souriait pour la cacher. Il n’osait aller jusqu’à parler. Soudain, il dit :

— J’ai une lettre pour vous, Gabrielle.

— Une lettre !

Il la prit dans sa poche sans tirer son portefeuille, comme un papier préparé.

— C’est un brouillon… un brouillon de lettre, balbutia-t-il.

Il n’osait le donner.

— Montrez-moi cette lettre, dit Mme Maze.

— Non, non, j’ai réfléchi. C’est une idée que j’ai eue. Mais cette idée est idiote.

— Puisque vous l’avez là, donnez-la-moi. Voyons, donnez-la-moi.

Il regarda Mme Maze avec colère, puis il froissa le papier.

— Je vous dis que je ne veux pas vous la montrer.

— Mais de quoi s’agit-il donc ? demanda Mme Maze subitement inquiète.

— Oh ! pardon, s’écria Lesca. Si vous saviez ce qui se passe en moi. J’ai tellement peur de vous faire de la peine, et en même temps, je sens que je ne peux pas faire autrement si je veux vous protéger… vous protéger…

— Il s’agit encore de cette histoire ?

— Attendez. Écoutez-moi avant. Asseyez-vous. Je vais vous la lire. Vous comprendrez.

Il déplia le papier, le regarda longuement. Puis il se mit à trembler. Pourquoi n’avait-il pas relu cette lettre avant d’en parler ? De quoi se mêlait-il ? Qu’avait-il à prendre tellement à cœur les intérêts d’autrui ?

— Non, non, non, cria-t-il.

Il se leva brusquement et déchira la lettre.

— Qu’y avait-il donc dans cette lettre ? demanda Mme Maze en s’approchant de lui et en le regardant dans les yeux.

— Il y avait des idées, des idées qui me sont venues dans la nuit. Vous avez raison, Gabrielle. Vous avez raison de penser que je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Vous avez mille fois raison.

Il se tut. De la sueur perlait sur le bout de son nez. Il avait beau l’essuyer, elle reparaissait immédiatement.

— Et si tout cela était de la comédie ! dit-il d’un trait. Si tout se déroulait selon un plan, s’il n’y avait pas de lettre, si j’avais fait semblant de ne pas vouloir vous la donner, si j’avais fait semblant de vouloir la lire, si j’avais su d’avance que j’allais la déchirer… C’est ce que vous pensez, n’est-ce pas ?

Il passa une main de son front à son menton plusieurs fois de suite.

— Mais qu’est-ce qu’il y avait donc dans cette lettre ? insista Mme Maze.

— Je ne peux plus vous le dire maintenant. Je ne vous le dirai jamais. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Parce qu’il n’y avait plus de doute… Tout ça aurait été une comédie.

Il se rassit. Profitant de ce que Mme Maze le regardait en se demandant ce qu’il avait, il dit d’une voix devenue grave et calme :

— Parlons d’autre chose, Gabrielle, voulez-vous ?

Puis, sur ce ton artificiel des gens qui changent de conversation, il ajouta :

— Quel temps a-t-il fait aujourd’hui ? Est-ce qu’il a plu ou non ?

— C’est maintenant, Maurice, que vous jouez la comédie. Allons, dites-moi de quoi il s’agissait dans votre lettre.

Il ferma les yeux, les couvrit de sa main. Le bas de son visage se contracta, comme s’il était caché aussi.

— Je souffre, Gabrielle, murmura-t-il. J’ai tellement l’impression que vous ne comprenez pas au fond ce que je veux. C’est ma faute, d’ailleurs, et cela m’attriste aussi. Je voulais que vous écriviez une lettre. La seule raison que j’ai de le vouloir, c’est votre intérêt. Mais dès qu’il s’agit d’intérêt, on ne sait plus, tout devient confus, tout est possible… et moi, avec mes pauvres sentiments, je ne sais plus que dire, que faire. Je prends peur. Si vous, Gabrielle, vous pouviez… je n’ose pas dire quoi… Et même en ce moment… je vous parle… Mais si tout ce que je vous disais n’était pas sincère… en ce moment même… si je jouais la comédie…

Mme Maze frappa à plusieurs reprises dans ses mains.

— Maurice, Maurice, voyons, voyons… c’est assez.

Il baissa la tête. Ce bruit de mains lui avait été profondément désagréable, mais il ne voulait pas le montrer de peur de froisser Mme Maze.

— Oui, c’est assez, dit-il pour qu’elle ne frappât pas de nouveau dans ses mains.

Au même moment, son œil se mit à trembler.

— Gabrielle, murmura-t-il en lui tenant les mains, que pensez-vous de moi ?

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Il me semble que vous ne comprenez pas.

— Si, si, je comprends, beaucoup mieux que vous ne croyez.

— Non, vous ne comprenez pas.

Son visage eut une expression douloureuse. Il serra les mains de Mme Maze, avança la tête vers elle.

— C’est que je vous aime, Gabrielle.

Il avait à peine prononcé ces mots qu’il se mit à tousser.

Mme Maze se leva, alla lui chercher à boire.

— Je vous aime, répéta-t-il. Vous êtes ma seule amie.

Il se tourna comme si quelqu’un entrait, prit une expression de personne dérangée, recomposa ses traits. Il n’y avait personne.

— Vous croyez vraiment, Maurice, que je doive le faire ?

Lesca eut un sursaut, puis une joie immense l’envahit. Il courba les épaules, plissa ses paupières pour éteindre la lumière qui s’était répandue sur son visage.

— Au fond, Gabrielle, que sommes-nous ? dit-il. Nous nous faisons des illusions sur nous-mêmes.

— Je me le demande quelquefois. C’est vrai, dit Mme Maze.

Lesca la regarda durement. Elle avait les yeux baissés. Elle ne pouvait le voir. Les sourcils de Lesca restèrent joints un long instant. Tout à coup Mme Maze le regarda. Il se troubla, puis ses lèvres s’allongèrent et s’amincirent. On n’eût pu dire si cette expression étrange était l’esquisse d’un sourire ou une envie de pleurer.

— J’aurais tant voulu, dit Mme Maze, ne rien demander. Il a été si méchant, si brutal. Il me semblait que c’était le seul moyen que j’avais de le punir.

Lesca leva les bras, les agita avec frénésie. Il avait l’air d’un homme tellement certain de posséder la vérité qu’il est prêt à se faire tuer sur place plutôt que de se taire.

— Ah ! Ah ! Ah ! cria-t-il. C’est de la folie. Comment pouvez-vous croire cela ? Ah ! comment pouvez-vous être assez bête !

Il s’arrêta net, conscient d’avoir été trop loin. Mais, malgré cette véhémence, Mme Maze n’avait pas bronché. Il reprit en élevant encore la voix :

— Le seul moyen de le punir ! Le seul moyen de le punir ! Il s’en fiche. Des punitions comme celle-là, qu’est-ce que vous voulez que cela lui fasse ? Je vous le demande, Gabrielle. Mon Dieu, quelle naïveté ! Vous êtes admirable, Gabrielle ! Vous êtes admirable. Vous êtes restée une enfant. Vous avez les illusions d’une enfant.

Mme Maze caressait doucement ses cheveux, du bout de ses doigts. On ne pouvait pas encore savoir ce qu’elle allait dire. Elle ne réfléchissait pas. Elle souffrait parce que ce que disait Lesca était, elle le sentait, vrai et aussi parce que ce qu’elle avait fait était bien. Ce qu’elle avait pris pour de la noblesse avait donc été de la bêtise ! Elle ne le croyait pas encore. Pourtant Maurice avait raison. Elle avait été bête. Il n’y a que les âmes médiocres qui pensent qu’on peut être l’un et l’autre en même temps. Son visage devenait de plus en plus sombre. Lesca s’en aperçut. Il prononça quelques mots sans suite. Puis il l’appela. Il avait pitié d’elle. Il avait frappé trop fort. Il avait cru que la résistance serait plus grande. Il avait blessé cette femme.

— Pardonnez-moi, dit-il avec une douceur subite. C’est vous, Gabrielle, qui êtes dans la vérité. Ce que vous avez fait est beau et moi, ce que je fais est laid.

Elle leva les yeux. Il l’observait justement, avec l’attention d’un homme qui n’attache aucune importance à ce qu’il dit. Il ne songea même pas à donner plus de sincérité à son regard. Le moment était trop grave pour que l’hypocrisie des relations habituelles fût nécessaire.

— Jamais plus, continua-t-il toujours avec la même douceur, je ne vous parlerai de cette histoire. Chacun doit agir dans la vie comme il l’entend. Chacun sait mieux que son voisin ce qui lui convient. Et tout ce que nous faisons contre notre instinct profond, en obéissant par exemple à des suggestions, se retourne un jour contre nous. Vous avez été désintéressée ! C’est très bien. C’est qu’il faut que vous le soyez. Vous êtes généreuse, fière ! C’est très bien.

Lesca s’arrêta essoufflé.

— Je le crois en effet, dit Mme Maze en montrant la joie que lui causaient ces paroles.

Lesca subit un déchirement en lui-même. Il continua comme si de rien n’était.

— Oui, c’est la seule chose raisonnable. Nous nous moquons pas mal de notre intérêt, n’est-ce pas Gabrielle ? Il existe tellement de belles choses dans la vie ! Comme nous serions heureux si nous étions libres ! Gabrielle, pendant des années vous avez obéi à votre instinct. Continuez, continuez, restez vous-même, et vous ne regretterez jamais rien.

— N’est-ce pas que c’est mieux ?

— Beaucoup mieux, infiniment mieux. Maintenant, Gabrielle, il faut que je vous demande quelque chose pour moi. Oubliez ce qui s’est passé. Dites-moi que vous ne m’en voulez pas.

Mme Maze le regarda avec étonnement.

— Je n’aurais pas dû, continua Lesca, jeter le doute dans votre esprit. Mais que voulez-vous, Gabrielle, cela me révoltait.

Il joignit les mains.

— Je n’ai pensé qu’à votre bien, poursuivit-il. J’aurais dû comprendre que le vrai bien de chaque être, personne ne le connaît, n’est-ce pas, n’est-ce pas ?

Quand il sortit il était tellement ému qu’il marcha droit devant lui sans penser à rentrer. Il ne s’aperçut même pas qu’il dépassait la petite rue qui le conduisait aux quais et qu’il prenait habituellement. « Je l’ai empêchée d’accepter, je l’ai empêchée d’accepter », répétait-il sans arrêt. « C’est magnifique ! C’est magnifique ! » Il se heurta à un passant. Il se retourna furieux. « Vous l’avez fait exprès », cria-t-il. Le passant le regarda avec une telle surprise que Lesca balbutia des excuses et se sauva. « C’est magnifique ! C’est magnifique ! » Il s’aperçut enfin qu’il s’éloignait de chez lui. Il revint sur ses pas. Son excitation commençait à tomber. Comme il respirait avec difficulté, il s’arrêta pour reprendre haleine. « C’est magnifique, dit-il, mais je n’ai plus la force de me mettre dans de pareils états. » Peu à peu, il considérait avec plus de lucidité ce qui venait de se passer. Il s’étonna alors de cette folie qui l’avait saisi en sortant de chez Mme Maze. Et tout doucement, comme s’il faisait une petite promenade hygiénique, il rentra chez lui.

 

*

*     *

 

Emily était en train de coudre. Elle avait dû s’abandonner à de sombres pensées toute l’après-midi car elle posa sur son frère un regard qui n’avait aucun rapport avec l’occupation paisible à laquelle elle se livrait. Lesca referma la porte sans prononcer un mot. Il se rendit à la cuisine, mais il n’y fit absolument rien. Peu après, il en sortit. Emily avait déjà regagné sa chambre. Il l’y rejoignit. Comme d’habitude, il avait gardé son chapeau et son pardessus. Il tenait à la main un journal du soir qu’il venait d’acheter. Emily ne leva même pas la tête. Il regarda ce qu’elle faisait, bien qu’il ne s’y intéressât pas le moins du monde. Il vit qu’elle cousait un ourlet au bas d’une manche, qu’elle éprouvait beaucoup de difficultés à le faire pour ne pas perdre trop de tissu.

— Cela ne se verra sans doute pas, dit-il.

Elle ne leva pas davantage la tête. Le temps était passé où elle tombait dans le piège.

— Tu n’as pas peur que la manche soit trop courte ? demanda-t-il.

— Cela ne fait rien, dit-elle en continuant son petit travail avec une apparente attention.

Il ne l’intéressait en réalité pas plus qu’il n’intéressait Lesca.

Il se mit à arpenter la chambre. Il pensait à Mme Maze. L’histoire de cette femme était typiquement une histoire personnelle, une histoire à laquelle seule Mme Maze elle-même pouvait attribuer une importance quelconque. Tout le monde a des histoires de ce genre dans sa vie, si grosses de conséquences pour soi-même, et tellement insignifiantes pour autrui. « Et moi, j’agis comme si cette histoire comptait autant à mes yeux qu’à ceux de Mme Maze ! » Il s’arrêta de marcher. « C’est ça qui est laid », murmura-t-il. Il savait bien qu’au fond il lui était égal que Mme Maze cherchât ou ne cherchât pas à reprendre cet argent. Qu’est-ce que ça pouvait lui faire ? De quoi se mêlait-il ? Pourquoi se faisait-il tant de souci ? L’intérêt de Mme Maze ? Il se mit à rire si bruyamment qu’Emily leva les yeux.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-elle.

— Ce que j’ai ? dit-il en ne sachant pas encore ce qu’il allait répondre.

Il continua de rire.

— Ce que j’ai ? reprit-il. Je suis content, très content. Je suppose, ma chère Emily, que tu t’en réjouis.

Emily avait compris que, comme d’habitude, elle ne pourrait rien tirer de son frère. Elle se replongea dans son travail.

— Écoute-moi, Emily.

Elle fit semblant de ne pas entendre.

— Il faut que je t’explique une chose, une chose très importante. Sais-tu de quelle chose je veux parler ? Je veux parler de la différence qui existe entre ce qui paraît et ce qui est.

— Oui, je sais, dit Emily en éloignant son travail pour en examiner l’ensemble.

— Je ne suis pas, dit Lesca, ce que j’ai l’air d’être.

— Je sais, je sais, répéta Emily en penchant la tête tantôt à gauche, tantôt à droite.

— Tu t’en apercevras bientôt, Emily.

Cette fois, elle regarda son frère.

— Tu me dis toujours cela, fit-elle avec irritation. Mais qu’est-ce que tu veux que cela me fasse ? Une fois pour toutes, dis-le-moi. Est-ce que ce sont des menaces ?

Il se retourna brusquement. Il aimait à discuter avec un interlocuteur assis. Il faisait alors beaucoup de gestes, de subites volte-face. Il allait, il venait.

— Je te dis cela parce que tu n’as pas l’air de comprendre certaines choses.

— Quelles choses ?

Il parut profondément étonné.

— Tu me demandes quelles choses, toi, Emily ? Allons, allons, tu sais bien ce que je veux dire.

— Moi ?

— Oui. Tu verras. Aie un peu de patience. Tu comprendras.

— Je comprendrai quoi ? demanda-t-elle en se contenant.

— La différence, répondit-il tout doucement, d’un air énigmatique.

Cette fois elle se contenta de hausser les épaules, puis elle reprit son travail. Lesca quitta la pièce. Il ôta son pardessus, son chapeau. Il demeura un long moment immobile, ne sachant ce qu’il devait faire. Puis il revint près d’Emily.

— J’ai oublié de te dire une chose.

Emily baissa les paupières en signe de lassitude. Il la regarda longuement, puis comme s’il renonçait à lui faire entendre raison, il ressortit. Il tourna pendant une dizaine de minutes autour de sa chambre. Il pensait à Mme Maze. Oui, il avait eu raison. Il n’avait pas à lui donner de conseils. Il ne faut jamais forcer les gens à faire ce qu’ils ne veulent pas. Il avait beau avoir une grande affection pour Mme Maze, il devait la laisser libre. Il n’aurait même jamais dû lui parler de son mari.

— Emily, cria-t-il brusquement.

— Qu’est-ce que tu veux encore ?

Il s’approcha de sa sœur. Il souriait. Il se frottait les mains.

— Je t’approuve, dit-il.

Elle garda le silence.

— J’ai découvert quelque chose. Tout vient de ma santé. Il y a quelques années, je n’étais pas du tout comme cela. Tu n’étais pas là. Tu n’as pas pu t’en rendre compte.

Emily continuait de coudre comme si elle était seule.

— Je te répète, Emily, que je t’approuve. Tu as raison d’être comme tu es. Tu as compris qu’il était difficile d’être autrement avec moi. Tu as mille fois raison. La vérité est que, par moments, je ne sais plus très bien ce que je fais. Tout va tellement mal. Tout est tellement désespéré.

Emily leva les yeux.

— Tu ne peux donc pas t’arrêter de parler, Maurice.

Le visage de Lesca se contracta. Un nuage roula devant ses yeux. On s’imaginait donc qu’il plaisantait toujours. Il ouvrait son cœur et on lui demandait quand il allait enfin se taire. Il allait s’emporter lorsque, brusquement, il murmura : « Est-ce que, au fond, je parlais sérieusement ? »

— Tu as raison, dit-il pour dire quelque chose.

Tout à coup il s’assit sur le divan à côté d’Emily.

— Emily, dit-il en lui prenant les mains pour l’empêcher de coudre.

Elle le regarda. Lui, il ne la regardait pas. Il regardait juste à côté d’elle, fixement. Il resta ainsi un long moment, sans prononcer un mot, cependant qu’Emily, un peu craintive, gardait l’immobilité. Puis il se leva et regagna sa chambre. « Je ne parlais pas plus sérieusement qu’avant », pensait-il en allant et venant. « C’est-à-dire qu’il aurait pu se faire que je parle sérieusement, mais les circonstances ne l’ont pas permis. Ah ! pensons à autre chose. » Il ouvrit la fenêtre, ferma les volets. Puis il retourna dans la chambre d’Emily pour les fermer également. C’était la seule chose qu’il faisait pour elle. Comme il fallait se pencher au-dehors pour décrocher les volets, il avait toujours peur qu’elle ne tombât par la fenêtre, une peur incompréhensible. Mais il ne songea même pas à jeter un regard sur sa sœur.

 

*

*     *

 

En se dirigeant vers la rue Monge, Lesca prit plaisir à regarder les magasins, le va-et-vient des rues. Il faisait beau. Le ciel était bleu. Quelques nuages blancs flottaient dans le lointain, mais ils s’en allaient. Lesca marchait lentement. Quand il s’arrêtait devant un étalage, il n’avait pas l’air d’un client éventuel, mais d’un homme qui s’intéresse aux choses en soi. De temps en temps, il portait une main à son front, comme s’il voulait se rendre compte s’il avait froid ou chaud. Il se sentait calme. Pourquoi s’était-il donc tellement agité la veille ? Il se le demandait parfois. Mais il avait beau chercher à répondre à cette question, il ne le pouvait pas. Il prit le boulevard Saint-Germain, au lieu de la rue des Écoles comme il en avait l’habitude. Des enfants jouaient dans le jardin de Cluny. Il regarda un instant les cartes accrochées à la grille par des mendiants. Puis il continua sa route. On devait construire ou réparer quelque chose sous terre car, sur une distance d’une centaine de mètres, il fallait marcher sur des caillebotis entre des palissades et la grille du jardin. Aujourd’hui, cet inconvénient l’amusa. Il y avait des endroits où il fallait attendre que les gens eussent passé pour passer à son tour. Il attendait indéfiniment et les gens, derrière lui, grognaient. Il traîna ainsi pendant plus d’une demi-heure. Il n’aimait pas arriver chez Mme Maze avant le crépuscule. C’est pourquoi il préférait aller chez elle l’hiver. Enfin de l’ombre se mélangea à la lumière. Il faisait encore grand jour, mais on n’éprouvait plus de regret à aller s’enfermer dans une arrière-boutique. Avant d’entrer, il s’arrêta un instant, comme les gens qui ont monté des étages, non pas pour reprendre sa respiration, mais pour penser à Mme Maze. Il fallait tout de suite qu’il sût où il allait, qu’il se rappelât où il en était dans ses relations avec sa chère amie. Il se représenta l’intérieur du magasin, le logement derrière. Enfin, il entra. Mme Maze l’attendait comme d’habitude. Il passa derrière le panneau de livres, suivit la ruelle. Mme Maze l’accueillit avec un sourire heureux. Elle portait une robe de foulard de soie d’une souplesse et d’une douceur de voile, mais sous laquelle elle était sanglée comme une malade.

— Aujourd’hui, vous êtes exact, dit-elle.

Il s’assit sans ôter son pardessus.

— Vous n’ôtez pas votre pardessus ?

— Ah ! pardon. C’est vrai.

Depuis qu’il était chez Mme Maze, il avait une impression craintive. Mme Maze prépara le thé. Plusieurs fois il se retourna pour voir ce qu’elle faisait. Tout à coup son œil se mit à trembler. Il le frotta, le pressa de son index.

— Vous n’êtes pas comme d’habitude, dit Mme Maze.

— Mais si, mais si, répondit Lesca.

— Que s’est-il passé ?

— Rien. Je vous assure. Rien.

Il se mit à rire. La veille il avait ri avec Emily. Il riait maintenant. Rien n’était plus naturel. Quand il riait un jour, il pouvait être certain qu’il rirait le lendemain de nouveau, quelquefois le surlendemain aussi. Il quitta le fauteuil pour s’asseoir sur une chaise.

— Mais qu’est-ce que vous avez, Maurice ? demanda Mme Maze.

— Vous me posez cette question parce que j’aime mieux la chaise que le fauteuil ?

— Non, pas pour cela particulièrement.

— J’ai besoin d’être plus haut. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que je me sens las.

Il se remit à rire.

— Avez-vous pensé à ce qui s’est passé hier ? demanda subitement Mme Maze.

Il la regarda. Leurs yeux se rencontrèrent comme le premier jour où ils s’étaient vus. Il détourna aussitôt la tête.

— Non, dit-il. C’est fini d’ailleurs. Il ne faut plus en parler. Nous ne devons plus en parler.

— Vous avez raison, Maurice.

Comme la veille, il sentit un déchirement en lui. Pour cacher son trouble, il tapota la table un doigt après l’autre.

— Allons, allons, dit-il, parlons d’autre chose.

Il venait à peine de prononcer ces mots qu’il porta la main à sa poitrine et empoigna à la fois son gilet, sa cravate, son tricot.

— Oh ! mon Dieu, s’écria Mme Maze.

— Je ne sais pas, je ne sais pas, balbutia-t-il.

Le dessus de sa lèvre supérieure était couvert de gouttes de sueur.

— Vous vous sentez mal ? demanda Mme Maze.

— Je ne sais pas, répondit-il. Je ne sais pas encore.

Il serrait toujours ses vêtements. Soudain il s’adossa à la chaise. Puis il laissa sa tête tomber en arrière. Mme Maze se leva, essaya de lui faire lâcher son gilet.

— Laissez-moi, laissez-moi.

Sa respiration était bruyante et rapide. Il se redressa, regarda Mme Maze.

— Non, ne me laissez pas, dit-il.

Il lâcha son gilet, prit les mains de Mme Maze qu’il serra avec la même force.

— Vous avez mal ? demanda-t-elle.

— Je ne sais pas encore.

— Mais si vous n’avez pas mal…

— Taisez-vous, dit-il en la serrant plus fort.

De temps en temps il passait sa langue au-dessus de sa lèvre pour faire partir la sueur. Mais il en avait sur tout le front maintenant et tout autour des narines. Il devait en avoir encore sur les tempes car ses cheveux étaient mouillés.

— Vous m’effrayez, Maurice. Dites-moi ce que vous avez. Voulez-vous boire ? Voulez-vous vous allonger ?

— Laissez-moi, laissez-moi.

Il ne lâchait pas les mains de Mme Maze. Ses yeux allaient et venaient, aussi bien de haut en bas que de gauche à droite. D’ordinaire, ils étaient légèrement voilés. Ils étaient ce jour-là agrandis et d’une mobilité extraordinaire. Soudain il lâcha les mains de Mme Maze. Il baissa la tête très lentement, puis la releva. Il porta de nouveau une main sur sa poitrine, mais sans la fermer, comme pour une caresse. Sa respiration devenait plus régulière. Il dit :

— Qu’est-ce que j’ai eu, Gabrielle ?

— Vous n’avez rien, vous allez mieux, répondit-elle.

— Je n’ai pas souffert, dit-il. J’ai eu peur. J’ai cru que j’allais avoir une douleur ici.

Il montra sa poitrine.

— C’est la première fois, dit-elle, que je vous vois dans cet état.

— Ah ! dit-il.

— Vous savez bien que vous n’avez jamais été dans cet état.

Il regarda la théière, les tasses. Puis il se tourna légèrement.

— Je vais mieux, oui, je vais mieux. Il n’y a pas de doute. Je vous dirai tout à l’heure ce que j’ai eu.

Il but une tasse de thé, puis il resta un long moment complètement immobile.

— Vous savez ce que j’ai eu ? demanda-t-il en se tournant avec précaution vers Mme Maze. Un contrecoup. C’est un contrecoup. Hier, je me suis énervé. Et je ne voulais plus parler de cette histoire. J’ai eu tort, Gabrielle. Depuis, j’ai pensé à une foule de choses. Vous, que pensez-vous ? Ai-je vraiment tort ?

— Comment ?

Il porta de nouveau la main à sa poitrine.

— Je n’ai pas mal, dit-il. Je n’ai pas eu mal. Écoutez-moi, Gabrielle. Il faut que je vous parle, oh ! pas de moi, de vous. J’ai dit une chose hier, puis j’ai dit le contraire. Maintenant je pense que j’avais peut-être raison. Tout à l’heure, je pensais que j’avais tort. Que penserai-je dans cinq minutes ? Je n’en sais rien. Le contraire de maintenant, sans doute. Vous savez, Gabrielle, je suis en train de devenir un autre homme. J’ai tout à coup l’impression que je vais éprouver une douleur atroce… et je n’éprouve rien. Je n’ai rien senti tout à l’heure, absolument rien, et pourtant vous avez vu dans quel état j’étais. Et puis, j’ai des scrupules extraordinaires. Je me suis demandé toute la nuit si vous ne me méprisiez pas.

— Quelle idée, Maurice ! s’écria Mme Maze.

— Je ne sais pas pourquoi. Ou plutôt si, je le sais, mais je ne peux pas vous le dire. Il y a des moments, Gabrielle, où j’ai l’impression que tout m’abandonne. Dans mon affolement je suis complètement incapable de retenir les quelques personnes qui ont de la sympathie pour moi. Je veux tout faire et je ne sais pas quoi. Avec vous, c’est ce qui se passe en ce moment. Je sens que j’ai raison et puis je me dis que j’ai tort. À présent, je ne sais plus quoi vous dire, Gabrielle. Je ne peux rien vous conseiller. Et je m’y suis pris de telle façon que, quoi que vous fassiez, j’aurai conscience d’avoir mal agi. C’est incroyable, mais c’est toujours ainsi.

— Vous pensez toujours à cette histoire !

— À cette histoire ? Oh ! non. Je ne pense plus à cette histoire en particulier. Elle n’illustre qu’un état d’esprit qui est toujours le même en toutes circonstances. Au fond, je ne veux pas me rendre à l’évidence, mais ma vie est peut-être finie.

— Ne dites pas de bêtises.

Lesca rougit.

— Ne croyez pas que je le pense vraiment, répondit-il. Ma vie est loin d’être finie. Je ferai des choses extraordinaires… attendez et vous verrez. Non, non, je dis des bêtises. Vous avez encore raison. Je dis des bêtises.

Gabrielle s’approcha de Lesca. Elle posa une main sur son épaule.

— Calmez-vous, calmez-vous. Vous êtes énervé. Tout cela va passer.

Il ne répondit pas. Il prit sa main, la caressa. Brusquement, il se leva.

— Oui, oui, s’écria-t-il, soyons comme avant. Ne nous laissons pas aller. Je sais bien que tout est de ma faute.

— Vous ne me laissez pas parler, dit Mme Maze. J’allais vous dire une chose qui vous ferait plaisir.

Lesca pâlit. Il jeta un regard sournois sur Mme Maze. Puis il baissa la tête pour écouter ce qu’elle allait lui dire.

— Vous êtes plus intelligent que moi, Maurice. Vous êtes plus sage. Mais qu’est-ce que vous voulez, je suis une femme. J’ai agi comme une femme. Grâce à vous, mon cher Maurice, je vois aujourd’hui plus clairement les choses.

Un bonheur immense envahit Lesca. Il se cacha le visage dans ses mains.

— Non, non, non, cria-t-il. Ne parlons plus de cela. Je ne veux plus entendre parler de cela. C’est affreux. Cette histoire est affreuse. J’ai cru qu’une chose était bonne pour vous. Puis je ne l’ai plus cru. Maintenant, c’est fini.

 

*

*     *

 

Quelques jours plus tard Lesca suivait le boulevard des Italiens. Il était dix heures du matin. Le temps était doux et pluvieux. Il marchait sans rien regarder. Au milieu de l’agitation de la ville on le sentait semblable à ce qu’il était chez lui. De temps en temps, il cherchait des yeux un numéro au-dessus du porche d’une maison. Mais il était encore loin du lieu où il se rendait car s’il ne le trouvait pas il n’en continuait pas moins sa route. Quelque chose de nouveau se dégageait de sa démarche. Il allait ce jour-là vers un but précis, comme jadis quand il était dans les affaires ou qu’il se rendait chez un malade. On devinait qu’il éprouvait une certaine fierté de lui-même, quoiqu’il répétât assez souvent : « De quoi ai-je l’air ? de quoi ai-je l’air ? » Il avait un petit aspect endimanché. Ou plutôt il l’avait en sortant de chez lui car, maintenant, il s’efforçait par toutes sortes de petites rectifications, de le perdre. Il avait desserré sa cravate. Il avait relevé le col de son pardessus. « Je me fiche d’eux, murmurait-il parfois. Mais de quoi vais-je avoir l’air ? C’est ridicule. Je me demande pourquoi je me suis embringué dans cette histoire. » Il se souvint de Mme Maze et, tout à coup, il rougit. Que pensait-elle au fond ? Il eût fallu qu’elle fût aveugle pour ne pas s’apercevoir qu’il avait subitement changé, quand, l’autre jour, elle avait fini par céder. Il avait eu beau crier : « Non, non, non, c’est affreux », une joie immense l’avait envahi. Et quand après elle lui avait dit qu’il n’avait qu’à aller voir de sa part son homme d’affaires, elle n’avait pas pu ne pas voir, malgré les « c’est affreux », qu’il jubilait intérieurement. Pourquoi ? pouvait se demander Mme Maze. Ne suis-je pas libre de jeter mon argent par la fenêtre si cela me plaît ? Pourquoi tient-il tellement à ce que je ne perde rien de ce qui m’appartient ? M’aime-t-il donc tellement ? Songe-t-il si sincèrement qu’il le prétend à mon avenir ? Appréhende-t-il vraiment qu’un jour je ne sois dans le besoin ? C’était complètement grotesque. Tout ce que Lesca entreprenait, même si c’était dans un but totalement désintéressé, se tournait contre lui. Et voilà qu’aujourd’hui il se rendait boulevard Bonne-Nouvelle, chez un notaire qu’il ne connaissait pas, pour parler d’une chose qu’il n’avait même plus présente à l’esprit. Il avait mis un faux-col dur. Qu’allait-il dire ? Il ne le savait même pas. Il y avait encore trop peu de temps qu’il était réveillé. Et pourtant, il avait l’air bien intéressé à cette affaire… « De quoi ai-je l’air ? murmura-t-il. D’un homme qui sort de chez lui à dix heures du matin pour se rendre chez un notaire. Mon Dieu, que je suis maladroit ! Je m’y prends de telle façon que le bien que je veux à autrui, j’ai l’air de le vouloir pour moi. Grotesque, tout cela est grotesque. » Mme Maze ne pouvait douter qu’il n’eût une arrière-pensée. C’était honteux. N’aurait-il pas dû être plus ferme ? Puisque, au fond, Gabrielle ne voulait pas de cet argent, pourquoi faire toutes ces histoires ? Et cette crise ? Est-ce qu’elle ne paraîtrait pas un jour préméditée ? « Je suis un pauvre imbécile ! Quand je donne quelque chose, je le donne si bizarrement qu’on hésite à accepter, qu’on se demande pourquoi je le donne. Oh ! pas Mme Maze. Pas encore du moins. C’est une femme bienveillante. Elle ne voit pas le mal. Elle n’a pas d’ami pour le lui montrer, à part moi. Mais un jour, qui sait ! » Il continuait sa route de son pas rajeuni d’homme actif. « Oui, de quoi vais-je avoir l’air ? Que vient faire cette vieille barbe dans cette histoire ? Monsieur le notaire va se le demander. » Lesca allait donc jouer le rôle de ces gens qu’il méprisait, de ces gens qui se disent mandatés par d’autres et dont on se demande : « Qu’est-ce qu’ils ont pu faire pour mériter la confiance de ceux qu’ils représentent ? » et qu’on déteste parce qu’il est plus difficile de s’entendre avec eux qu’avec les intéressés eux-mêmes.

 

*

*     *

 

Lesca jeta un regard d’envie sur l’étude. La première salle était séparée du public par une balustrade comme une chambre royale. Lesca examinait à la dérobée les employés assis derrière de petites tables, les murs tapissés de casiers cartonnés. Il pensa : « C’est une bonne affaire. » Le premier clerc occupait le centre de cette salle. Il était assis derrière un vrai bureau. Il demanda un renseignement. Un employé lui répondit aussitôt. « J’aurais mieux fait de me diriger dans cette voie », se dit Lesca. Il s’approcha d’une fenêtre obscurcie par de la poussière délayée. Elle donnait sur une cour encombrée de triporteurs, de voitures à bras. Une petite entreprise de transport garait là son matériel. « Il suffit de sortir un peu du train-train quotidien pour s’apercevoir que les gens sont ingénieux, qu’ils gagnent de l’argent », pensa-t-il. Il avait écrit son nom sur une feuille de calepin. Il attendait. De temps en temps il avait un tic. On eût dit que, sans vouloir se servir de sa main, il cherchait à chasser une mouche qui se promenait près de son œil. En réalité ce n’était pas tout à fait un vrai tic. Il dépendait de Lesca de s’en débarrasser, comme de tous ceux qu’il avait aux narines, aux lèvres, aux épaules. Une étroite banquette se trouvait entre deux fenêtres. Lesca s’approcha de la balustrade et, se penchant par-dessus, à voix basse, sur un ton des plus confidentiels, comme s’il craignait d’être entendu des autres personnes, il demanda à un employé s’il pouvait se permettre de prendre la liberté de s’asseoir en attendant que monsieur le notaire lui fasse l’honneur de bien vouloir le recevoir. L’employé regarda Lesca en se demandant si celui-ci ne se moquait pas de lui. L’aspect du client dut le rassurer car il lui fit entendre, par un petit geste protecteur, qu’il pouvait s’asseoir. Lesca remercia plusieurs fois en s’inclinant. Il s’excusait d’avoir osé poser cette question, mais il n’était pas en très bonne santé. On pouvait le faire attendre longtemps, ce qu’il comprenait très bien, car il n’était pas un client important, etc. Il s’assit tout au bout de la banquette, posa son chapeau sur ses jambes jointes et, les yeux fixes, ne bougea plus.

— Vous pouvez entrer, dit l’employé au bout de quelques minutes.

Lesca ne répondit pas. Il faisait semblant de ne pas croire que c’était à lui qu’on parlait déjà.

— Hé, là-bas, monsieur, on vous attend.

Lesca se leva d’un bond, prit une expression affolée, et comme s’il avait perdu son sang-froid devant l’importance de l’honneur qu’on lui faisait, courut vers la porte de sortie au lieu de se diriger vers celle du bureau de maître Donguy.

— Vous vous trompez de porte, cria l’employé.

Lesca s’arrêta net. Il jeta de tous côtés un regard suppliant. « Vite, vite, semblait-il dire, qu’on me montre le chemin afin que je ne fasse pas attendre le patron, le grand patron. »

— C’est cette porte, dit encore l’employé.

Tout le monde riait. Lesca, qui s’inclinait à chaque instant pour remercier, alla frapper à la porte.

— Entrez, cria une voix aigrelette de l’intérieur.

— Eh bien ! entrez donc, firent les employés en le voyant rester immobile.

Dès qu’il eut ouvert la porte, avant même d’avoir fait un pas, Lesca se plia littéralement en deux. Le notaire, étonné, se leva. Lesca s’avança en balançant cérémonieusement son chapeau comme si, chaque fois, il achevait un grand salut.

— Je m’excuse infiniment, monsieur le Notaire, de vous déranger. Je sais que les instants d’un homme comme vous sont précieux. Je ne resterai que quelques minutes.

Le notaire était un petit homme usé et sec. Quelques cheveux de différents gris collés sur le crâne, pas seulement des rides, mais aussi des petites parties de visage comme mortes, complètement ratatinées, des dents fausses parfaitement imitées, mais sans éclat, une belle et grande alliance à l’auriculaire, tels étaient les détails qui frappaient au premier abord. Depuis quelques minutes le bruit d’un démarreur montait de la cour. L’auto ne partait pas. Le notaire avait chaque fois un geste d’agacement.

— Je vous en prie, asseyez-vous monsieur, dit-il en désignant l’un des deux fauteuils de cuir qui faisaient face à son bureau et où s’asseyaient d’habitude le mari et la femme.

Lesca s’assit sur le bord d’un de ces fauteuils et, pour parler, se pencha en avant comme s’il voulait être le plus près possible du notaire et qu’il était effrayé de parler à haute voix.

— Je suis un ami d’une de vos clientes, madame Maze, murmura Lesca.

— Vous pouvez parler plus fort, monsieur, dit maître Donguy, personne ne vous entend.

— Oh ! merci, monsieur le Notaire. Quand je dis un ami je me fais peut-être un trop grand honneur, continua Lesca en se retournant pour voir par où il pourrait tirer le fauteuil pour se rapprocher, mais c’était un gros meuble arrondi de partout, n’offrant aucune saillie. Madame Maze m’a chargé, si on peut dire, d’une démarche auprès de vous. Pour être plus exact, elle ne m’en a pas chargé. Elle a été d’accord pour que je la fasse. Mais permettez-moi de me présenter. Je vois que vous regardez le papier sur lequel je me suis permis d’écrire mon nom. Je me doute qu’il ne vous dit rien. Je suis un petit médecin de quartier. Je ne le suis même plus car il y a plus de trente ans que je n’exerce plus. J’ai été malade. Je vis surtout pour l’amitié. Je connais madame Maze depuis des années. C’est pourquoi, monsieur le Notaire, vous me voyez devant vous. Je vous disais donc que madame Maze approuvait la démarche que je fais en ce moment auprès de vous. Vous n’avez eu, monsieur le Notaire, que des rapports professionnels avec elle. Je m’excuse encore une fois de vous faire perdre votre temps, mais pour comprendre le sens de ma démarche, il est nécessaire que vous connaissiez tous les petits détails que je vous expose. Madame Maze est une femme qui a d’immenses qualités, et qui a un défaut, un défaut qui, je m’empresse de vous le dire, n’en est peut-être pas un à vos yeux. Elle est d’une fierté maladive. Puisque vous vous êtes occupé de ses intérêts, vous vous rappelez, si toutefois vous pouvez vous rappeler un cas particulier et si peu important au milieu de toutes les affaires considérables dont vous avez la charge, vous vous rappelez qu’elle a quitté son mari – un homme de cœur, c’est vrai, mais un homme possédé du démon des femmes – avec lequel elle était mariée sous le régime de la séparation de biens, je crois que c’est vous-même d’ailleurs qui avez rédigé le contrat. Elle l’a donc quitté, il y a une quinzaine d’années, et avec une fierté à laquelle je rends hommage tout en la désapprouvant, elle a préféré abandonner tout ce qui lui appartenait plutôt que d’avoir le moindre rapport avec son mari, même par personnes interposées.

Lesca s’interrompit. « Le démon des femmes, la séparation de biens, le contrat, l’hommage, murmura-t-il. Grotesque. Quelle honte ! » Son œil se mit à trembler.

— Je n’ai pas à juger le mari, monsieur le Notaire, continua Lesca. Je ne le connais pas. Je ne tiens pas à le connaître. Mais je crois que vous serez de mon avis. En une telle conjoncture, vous auriez agi comme moi, vous n’auriez pas attendu qu’on vous le demande, vous auriez fait parvenir de vous-même à cette femme tout ce qui lui appartenait. C’était le geste naturel d’un galant homme.

Lesca s’interrompit encore. « Quelle honte ! quelle honte ! Comment ai-je pu tomber si bas ? »

— Il n’en a rien fait, poursuivit Lesca. Je vous le répète, je n’ai pas à le juger. Comme il est naturel, madame Maze lui cherche des excuses. Elle prétend que ce n’est que de la négligence de sa part. Je le crois aussi. Il est riche. Le bien de madame Maze ne peut que lui paraître insignifiant. À l’instant où ce bien lui sera réclamé, il sera le premier à s’étonner de sa conduite. Maintenant, monsieur le Notaire, daignez m’écouter attentivement. Je vous demanderai tout à l’heure ce que vous pensez de ma façon d’agir. Voici ce que j’ai fait. J’ai dit à madame Maze qu’elle avait tort. Elle n’est pas riche. Elle travaille pour gagner sa vie. Je l’ai persuadée finalement de réclamer son bien. Voilà ce que j’ai fait. Ai-je bien agi ? Je souffre de me trouver ainsi devant vous. Ma position est délicate.

Lesca prit son mouchoir, frotta ses lèvres sur lesquelles s’était formée une sorte de croûte molle. « Quelle honte ! Quelle comédie ! »

— Je suis confus, monsieur le Notaire, continua-t-il, de vous obliger, oh ! excusez-moi, le mot m’a échappé, je suis confus de vous mettre dans l’obligation de réfléchir à un cas particulier si peu intéressant. Ai-je mal agi ? Au fond, cela m’est égal. Je trouve comme vous que la conduite de madame Maze ne manque pas d’une certaine grandeur. Et moi, le vieil ami, j’use de mon influence pour ramener cette femme dans la réalité. Ce n’est pas très beau, n’est-ce pas ?

Le notaire lissa ses sourcils du bout de ses doigts.

— Je trouve, dit-il d’une voix sèche, que ce que vous avez fait est tout à fait naturel.

— Oh ! merci.

— Ne me remerciez pas. Vous me demandez mon opinion, je vous la donne. C’est tout. Maintenant il faut que je vous pose une question à mon tour. Est-ce que vous êtes venu me voir pour savoir ce que je pensais de cette affaire ou pour me demander de régulariser cette situation ?

— Pour vous demander, si vous étiez d’accord bien entendu, de la régulariser.

— Très bien. Dans ce cas je tiens à vous dire tout de suite que je ne peux absolument rien faire sans un mot de madame Maze elle-même.

Lesca rougit. Il voulut parler malgré cela. Mais il entendait chaque mot comme si un autre les prononçait. Il perdit le fil de sa pensée. Il balbutia quelques paroles sans suite.

— Je suis tout à fait de votre avis, dit le notaire en faisant semblant de ne rien remarquer.

— Naturellement, naturellement, dit enfin Lesca. Je venais justement vous annoncer la visite de madame Maze.

— Il n’est pas nécessaire qu’elle se dérange.

— Oui, oui, je sais. D’ailleurs, mon rôle à moi, mon modeste rôle est terminé. J’ai fait tout ce que j’ai pu, comme je l’ai toujours fait dans ma vie. Je ne peux pas faire plus, n’est-ce pas ?

— Une simple lettre suffira, dit maître Donguy.

— Vous êtes trop bon, monsieur le Notaire.

— Dès que j’aurai un mot d’elle, je ferai le nécessaire.

Lesca se leva. Il recommença ses courbettes. Mais quelque chose en lui était glacé. Il remarqua que le notaire ne fit que le simulacre de le raccompagner. Il traversa la grande salle où se trouvaient les employés en montrant avec le chapeau qu’il tenait à la main la porte de sortie, pour qu’on comprît qu’il s’en allait, qu’il ne dérangerait pas plus longtemps. Dans le large escalier de pierre où il y avait autant de courants d’air que dans la rue et qui était éclairé, comme la rue, par des becs de gaz tremblants, il s’arrêta, se redressa. « Quel imbécile ! » dit-il à haute voix. « Quel crétin ! Est-il possible qu’il existe des gens aussi bêtes ! » Il descendit quelques marches. « Et moi aussi, je suis un imbécile. » Une fois dehors, il entra dans le premier café et prit un verre d’alcool. « Toujours la même chose. Toujours les mêmes difficultés, les mêmes chinoiseries. Rien ne marche comme on le désire, comme on le prévoit. J’aurais dû dire : je viens de la part de madame Maze. Elle vous prie de faire ceci, cela. J’ai été idiot. J’avais peur. Peur de quoi ? Pas de lui certainement, mais peur d’avoir l’air d’un escroc, peur qu’il ne se dise : mais qu’est-ce qui me prouve qu’il connaît ma cliente ? Qu’est-ce qui me prouve qu’il est chargé par elle de venir me voir ? Et puis j’avais honte aussi. J’avais honte de faire une pareille démarche. J’en ai assez, assez, assez. C’est fini. Gabrielle fera ce qu’elle voudra. Je ne veux plus être mêlé à cette histoire. Je dis ça chaque fois. Cette fois, c’est la dernière. »

Quand il rentra, il trouva Emily en train d’écrire à son fils. En cours de route il avait encore pensé à cette visite au notaire. « Il s’est peut-être aperçu que je me moquais de lui. J’ai peut-être exagéré. Il s’est douté de quelque chose. Je n’avais pas l’air sérieux. Enfin, en trois mots, j’ai été maladroit, comme toujours. »

— N’écris pas, Emily, je t’en prie, ce n’est pas gentil. On dirait que je n’existe pas pour toi.

Il prononça ces mots avec douceur. Il avait l’air d’un homme qu’une grande déception a rendu meilleur. Il semblait dire : je comprends maintenant tous les torts que j’ai envers toi. Elle jeta sur lui le regard d’une personne qu’on dérange. Elle semblait dire : tu pourrais avoir la délicatesse de choisir un autre moment pour jouer la comédie. Le pauvre cache-col qui s’en allait par mètres dès qu’on voulait casser un bout de laine qui dépassait entourait le cou de Lesca. Il ne l’avait pas ôté. Il s’assit en face de sa sœur.

— Emily, dit-il.

— Quoi encore ?

— Je voudrais te parler, Emily. J’ai quelque chose de très important à te dire.

— Oui, je sais, de toujours très important.

— Laisse-moi finir. Mais avant je voudrais que tu fasses un effort pour me comprendre. Je suis ton frère…

— Oh ! mon Dieu, s’écria Emily.

— Je ne suis pas un inconnu, je ne suis pas un ennemi. C’est ça que tu devrais comprendre. Si tu le comprenais, tu m’écouterais.

— Je t’écoute. Tu vois, j’interromps ma lettre.

Elle prit une attitude résignée. Il la regarda comme un infirme regarderait quelqu’un se moquant de lui, avec un air de doux reproche et de menace lointaine. « Ah, vous riez ! Vous manquez de charité. Ce n’est pas bien. Mais un jour vous le regretterez. Il sera trop tard alors. »

— La vie, dit Lesca avec amertume, nous a séparés quand nous étions jeunes. Elle nous réunit quand nous sommes vieux.

Emily leva la tête avec brusquerie.

— Assez, je t’en supplie. Tu ne penses pas un mot de ce que tu dis. Tu t’écoutes parler, et il faut que je t’écoute aussi. C’est grotesque.

Il leva les paupières avec lenteur, comme ces gens qui voudraient avoir trouvé ce qu’ils vont dire avant que leur regard rencontre celui de leur interlocuteur.

— Voyons, Emily, dit-il enfin.

— Dès que tu parles comme cela, tu sais bien que tu me mets hors de moi. Et tu recommences chaque fois.

— Dès que je parle comme cela ? Quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ? Comme quoi ? Je parle, je parle toujours de la même façon. Je ne te comprends pas.

Une sorte de vernis glacé brillait dans les yeux d’Emily.

— Tu me comprends très bien, Maurice. C’est extraordinaire. Pourquoi, je me le demande, pourquoi ne peux-tu pas être naturel ? Tu ne regrettes rien. Tu n’as rien à regretter. Moi non plus. Alors, alors ?

Il ne répondit pas. Il se frotta le visage de ses deux mains allongées, comme pour effacer toutes ces paroles afin de revoir les choses avec fraîcheur. Puis il dit avec cet apparent oubli auquel les hommes bienveillants font croire quand ils mettent une offense sur le compte d’un mouvement d’humeur :

— Quand je serai riche, Emily, il se produira, comme par hasard, un grand changement. Nous nous entendrons alors. Car je vais être riche, Emily. Riche ! le mot est un peu fort. Car je vais avoir de l’argent, un peu d’argent, Emily.

— Je suis contente pour toi.

Il parut ne pas entendre cette réflexion ironique.

— Tu n’as pas la curiosité de savoir ce que je vais faire quand j’aurai cet argent ? demanda-t-il.

— Tu feras ce que tu voudras…

— Ma vie ne changera pas, continua-t-il, du moins en apparence. J’irai voir Peix, comme par le passé. Je préparerai moi-même mes repas, comme par le passé… comme par le passé… Pas mal, n’est-ce pas ? Mais je ferai aussi des choses extraordinaires.

— Tant mieux, dit Emily.

— Des choses que tu ne soupçonnes pas.

Lesca s’échauffait.

— Tu ne me connais pas, Emily. La destinée nous a tenus éloignés trop longtemps. Et quand elle nous a réunis, j’étais dans un mauvais moment. Tu ne peux pas te faire une idée de ce que je suis d’après ce que tu vois aujourd’hui. Tu ne vois rien. Tu ne vois qu’un vieil homme fatigué, réduit à l’impuissance. Mais attends. Quand j’aurai l’argent dont je te parle, tu changeras d’opinion sur moi, je te l’assure.

— J’espère que tu m’en donneras, dit Emily avec un petit rire affecté.

— Ça non. Ne compte pas sur moi. Je ne te donnerai pas d’argent. Il ne faut jamais donner d’argent.

— Je m’en doute, dit-elle avec le même rire. J’aime mieux te dire que je ne t’en demanderai pas.

Lesca posa son chapeau sur sa table. Tout à coup il l’écrasa de la main.

— Vieillerie, dit-il les lèvres rentrées, vieillerie de fripier.

— Voilà, ça recommence déjà.

— Pas plus à toi qu’aux autres, continua Lesca. Personne ne touchera un centime.

Emily se leva.

— J’aime mieux te laisser, dit-elle.

— Parfait, parfait. Écris à ton fils, à ton cher fils. Il y a si longtemps, n’est-ce pas ? que tu ne lui as pas écrit.

Emily se retourna.

— Ne parle pas de mon fils. Parle de tout ce que tu veux, mais pas de lui.

— C’est un pauvre imbécile, dit Lesca.

Emily poussa un cri. Durant un instant elle resta immobile. La colère l’avait envahie. Elle voulait frapper son frère. Mais comment ? Elle se mit à trembler, puis brusquement elle courut dans sa chambre.

 

*

*     *

 

À quatre heures, Lesca se trouvait déjà chez Mme Maze. Dehors le soleil brillait mais dans le salon sans fenêtre le lustre était éclairé. La porte était ouverte. On apercevait la lumière du jour dans la boutique. Lesca marchait de long en large en fumant une cigarette. « Cela devait arriver », disait-il de temps en temps. Mme Maze le regardait alors avec étonnement sans oser pourtant lui poser de questions.

— Vous m’entendez, Gabrielle, cela devait arriver. Petit à petit, sans m’en rendre compte, je me suis substitué à vous. J’ai compris maintenant. Je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Cela devait arriver. Je veux toujours rendre service, même quand on n’y tient pas. Car vous n’y tenez pas, Gabrielle. Mais c’est fini. Je ne m’occupe plus de cette histoire. Vous m’entendez, je ne m’en occupe plus, je ne m’en occupe plus. Ce n’est pas agréable de voir les gens se moquer de vous. C’est fini.

— Je ne demande pas mieux, dit Mme Maze.

Lesca recula comme s’il avait reçu un coup.

— Je pensais, dit-il, qu’au fond vous teniez à ce que je m’occupe de cette affaire.

— Moi, je croyais que c’était vous qui y teniez, dit Mme Maze.

— Moi, pourquoi moi ? s’écria Lesca en rougissant.

— Vous insistiez tellement. Vous disiez que c’était sage, utile. J’ai fini par croire que vous aviez raison. Ce que je sais, c’est que moi, toute seule, je n’aurais jamais rien fait.

Lesca alluma une autre cigarette.

— Je ne sais pas, dit-il, pourquoi je suis allé chez ce Donguy. Je ne voulais pas y aller, vous m’entendez, Gabrielle. Je sentais que c’était ridicule. Et puis j’y suis allé. Je me disais : c’est pour elle. Mais vous n’y teniez même pas, Gabrielle. Mettez-vous à ma place. De quoi ai-je l’air ? Je me le demandais déjà ce matin.

Lesca s’interrompit. Il ferma un instant les yeux, les rouvrit. Il était las.

— En réalité, dit-il après ce silence, tout cela n’a pas une bien grande importance.

— Vous avez raison, dit Mme Maze.

Lesca eut au creux de l’estomac une sensation de chute dans le vide. Il sourit aussitôt après.

— Je ne sais pas, je ne saurai jamais montrer ce que je suis réellement, n’est-ce pas Gabrielle ?

— Pourquoi ?

— Il me semble que, d’après ce que je dis, vous ne pouvez vous faire qu’une opinion bizarre de moi.

— Pas du tout, répondit Mme Maze.

— Vous devez vous imaginer que je suis un homme buté, dont le regard reste fixé sur un seul objet, qui ne tient compte que de son intérêt ou de celui des êtres qui lui sont chers. Il ne vit qu’avec l’idée d’obtenir gain de cause. L’expression est juste. Obtenir gain de cause. Enfin, je suis un homme petit, mesquin, étroit. Ma vue est courte. Je ne vois pas loin. Je ne domine pas les choses. Je le sens bien, C’est ce qu’on doit penser de moi.

— En tout cas, moi, dit Mme Maze, je pense tout le contraire.

— Vous dites cela par gentillesse, Gabrielle. Merci. Mais je sais bien que je ne suis rien, ni ce que je vous ai dit ni le contraire. Ou plutôt si, je sais ce que je suis : un homme qui a une marotte, celle de jouer un rôle, et qui ne sait pas s’y prendre. D’ailleurs, tout cela n’est pas très intéressant. Ce que je suis n’a vraiment aucune importance.

Il baissa la tête, puis la releva aussitôt en souriant.

— Vous êtes triste aujourd’hui, dit Mme Maze.

— Moi ! Triste ! Jamais je ne suis triste. Je ne sais pas ce que c’est que la tristesse. Je suis peut-être – et momentanément – un peu découragé.

— À cause de moi ? demanda Mme Maze.

— Non. À cause de tout. Ce que je fais ne mène à rien, même quand je réussis.

— Enfin, dites-moi, Maurice, qu’est-ce qui s’est passé ? Vous avez l’air tellement changé aujourd’hui.

— Il s’est passé, répondit Lesca, que ce matin j’ai compris beaucoup de choses. Ce qui m’arrive m’est déjà arrivé cent fois. Mais, avant, je n’en comprenais pas le sens. À présent, je vois ma vie. Tout s’éclaire. Je crois dominer les événements et ils me surprennent toujours. Dans ces conditions, il vaut mieux rester tranquille, n’est-ce pas ?

— Vous êtes dans un mauvais jour, Maurice.

— Peut-être, dit Lesca.

Il s’assit, s’adossa à la chaise, regarda le plafonnier.

— Vous prenez les choses trop à cœur, Maurice. Il regarda Mme Maze avec un sourire amer et reconnaissant. Puis il tendit la main, demandant ainsi de loin un contact affectueux. Mme Maze se leva, fit quelques pas pour saisir cette main.

— Quel dommage, dit-il, que ce soit si tard. Son expression changea subitement. Elle devint inquiète. Il retira sa main.

— Qu’avez-vous ? demanda Mme Maze.

— Il y a une chose que je déteste, s’écria-t-il. C’est cela. C’est cela.

— Quoi ? demanda Mme Maze.

— Je ne veux pas vous faire de peine, Gabrielle. Je vous ai fait lever. Je vous ai dérangée. Vous êtes venue. Je déteste cela. Je m’en veux. Je vous ai tendu la main. Je vous ai fait pitié, n’est-ce pas ? « Il est malheureux. » Vous l’avez pensé… sûrement.

Mme Maze reprit la main de Lesca. Il essaya de se dégager, puis il laissa sa main. Pendant quelques instants Gabrielle et Lesca restèrent ainsi, l’un près de l’autre, sans bouger ni parler. Tout à coup, Lesca se leva.

— Je m’en vais, dit-il.

— Vous n’allez pas partir dans cet état, Maurice. Vous ne partirez, Maurice, que lorsque tout sera réglé. Ne m’en veuillez pas. Je crois que tout est de ma faute. J’en suis certaine. Je ne voulais pas. Maintenant que je veux, et je suis sûre que je veux, il faut que j’agisse en conséquence. Vous ne partirez pas. Je veux vous donner une lettre.

Une joie immense envahit Lesca.

— Une lettre, dit-il comme s’il ne comprenait pas.

Mme Maze était sortie. Lesca sentait son cœur battre. « Je n’accepte pas », dit-il à haute voix. « Je ne veux plus m’occuper de cette histoire. Je ne veux plus. C’est assez. J’ai déjà beaucoup trop fait. Je n’accepte pas, je n’accepterai pas cette lettre. J’en ai assez, assez, assez. »

— Tenez, dit Mme Maze en revenant.

Il prit la lettre, la garda à la main un instant, puis la mit dans une poche.

— Je ne sais pas pourquoi je prends cette lettre, dit-il. Je n’accepte pas, je n’accepte pas.

— Mais si, mais si, dit Mme Maze. Il ne faut pas vous mettre dans un état pareil, surtout quand on peut tout arranger si facilement.

Il faisait des gestes dont il était impossible de deviner la signification. Étaient-ce des gestes de refus ? Non, puisqu’il gardait la lettre. D’acceptation ? Non plus. C’étaient des gestes de confusion. Lesca ne savait plus que dire, que faire. Mme Maze lui parlait avec douceur. En cet instant, aucune parole ne pouvait avoir de sens. Mme Maze sentait qu’elle avait fait plaisir à Lesca, même s’il prétendait le contraire. Elle était heureuse. Lesca pensait qu’il y a des hommes qui acceptent ce qu’ils ont refusé. Il leur ressemblait. Était-ce de la faiblesse ? Il était incapable de répondre. Il avait refusé, il avait accepté, mais Mme Maze était une femme.

 

*

*     *

 

Lesca se réveilla en sursaut. Il y avait de la lumière. Elle criblait ses yeux de piqûres.

— Emily, appela-t-il.

Personne ne répondit. Il s’aperçut qu’il était étendu tout habillé sur son lit. Il avait encore ses chaussures aux pieds. Ceux-ci étaient glacés. Il se leva.

— Qu’est-ce que tu fais, Emily ?

Il regarda l’heure. Il était trois heures du matin. Il se souvint alors qu’il était rentré très tard, à onze heures peut-être, qu’il avait traîné jusque-là dans un café. Puis il avait préparé son dîner. Mais brusquement, il avait décidé de manger plus tard. Il avait éteint le gaz et il s’était allongé avec l’idée de se relever peu après.

— Emily, cria-t-il de nouveau.

Comme sa sœur ne répondait toujours pas, il se rendit dans sa chambre, fit la lumière. Elle s’éveilla et, avant même de se rendre compte de ce qui se passait, fit semblant de n’avoir pas dormi. Elle avait toujours honte de dormir, comme si le sommeil était un plaisir.

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda-t-elle.

Il se retourna, regarda autour de lui. Puis, comme s’il comprenait seulement ce qui s’était passé, il dit :

— Ce n’est donc pas toi qui as laissé allumé. C’est moi.

— Il faut te coucher, dit Emily.

Il se mit à marcher dans la chambre sans prononcer un mot. De temps en temps, il jetait un regard sur sa sœur. Elle s’était adossée à son oreiller, et elle avait pris l’attitude d’une personne qui ne songe plus à dormir.

— Je me suis endormi, dit Lesca. Cela ne m’arrive pourtant jamais. Et je n’ai plus sommeil.

Il marcha encore un long moment, puis il s’assit au pied du divan.

— Tu sais, Emily, dit-il très lentement et très calmement, il se passe en ce moment des choses bien extraordinaires.

Elle n’eut pas la curiosité de chercher à savoir ce qu’il voulait dire. Elle avait renoncé depuis longtemps à lui poser des questions. Elle espérait lui faire comprendre ainsi combien il l’agaçait en parlant par énigmes.

— Des choses bien extraordinaires, répéta-t-il.

Il regarda sa sœur. Elle portait un tricot d’un gris sale, un foulard autour du cou. Elle émergeait des draps comme une personne habillée. Seuls ses cheveux un peu défaits et quelque chose de propre dans le visage disaient qu’elle était couchée.

— Est-ce que je te dérange, Emily ? demanda Lesca avec douceur.

— Non, mais je trouve qu’il est l’heure de te coucher, dit-elle.

— Oh oui ! dit-il. Il est très tard.

Il sourit.

— Alors tu veux que je m’en aille ? demanda-t-il.

— Oui. Couche-toi.

Il se leva.

— Bonsoir, Emily. Bonne nuit, dit-il lentement.

— Bonsoir.

— Est-ce que tu veux que j’éteigne, ou bien éteindras-tu toi-même ? demanda-t-il.

— J’éteindrai.

Il sortit à pas lents, comme quelqu’un qui ne sait pas ce qu’il va faire. Il marcha encore dans sa chambre pendant une dizaine de minutes. « Je n’ai pas dîné, pensa-t-il, mais à présent cela ne vaut plus la peine. » De temps en temps, il regardait si Emily avait éteint.

— Oui, Emily, des choses très extraordinaires…

Il ne reçut pas de réponse.

— Tu dors ? demanda-t-il.

— Non, je ne dors pas.

— C’est agréable, ne trouves-tu pas ? dit encore Lesca, d’être comme tout le monde.

Il s’arrêta de marcher. Emily ne répondit pas. Il attendit un instant, puis il se déshabilla avec lenteur. Il éprouvait un grand plaisir à faire des choses aussi simples. Il se coucha, éteignit. La nuque appuyée contre le mur, il regardait la lumière qui sortait de la chambre d’Emily. Il la regarda longtemps. Tout à coup, elle s’éteignit. Il sentit sa poitrine se contracter. Il faillit demander à Emily de rallumer. Il n’osa pas. Il appela pourtant :

— Emily.

Aucun bruit ne troubla le silence. Il s’étendit jusqu’au fond de son lit. L’avenir lui paraissait sombre, plein de dangers, mais sans menace précise. Et il parvint à s’endormir.

 

*

*     *

 

Un matin, en allant faire ses courses, Lesca vit son nom sur une enveloppe glissée entre le rideau et la vitre. Il fut pris d’inquiétude. Il avait reconnu l’écriture de Mme Maze. Il avait été la voir chaque jour, sauf la veille justement. Qu’avait-il pu se passer en si peu de temps ? Quelquefois il restait trois ou quatre jours sans se rendre à la librairie et Mme Maze ne lui écrivait pas pour cela. Elle savait bien qu’il finissait toujours par venir. Un événement inattendu avait dû se produire. Il pensa aux démarches qu’il avait faites au cours de cette dernière quinzaine. Il n’avait rien caché à Gabrielle. Il déchira l’enveloppe. Mme Maze le priait de passer sans faute le jour même rue Monge. Elle avait quelque chose de très important à lui communiquer.

Lesca marcha jusqu’à la place du Châtelet sans voir personne. « Rien ne suit son cours normal. Une affaire est terminée, du moins on le croit, et voilà qu’un événement imprévu remet tout en cause. » De temps en temps Lesca clignait l’œil droit. « Ce que je fais est imbécile, imbécile, imbécile », dit-il à haute voix. « Ah, je veux me mêler de ce qui ne me regarde pas ! C’est sans doute un coup de Donguy. Quel pauvre type ! il s’imagine peut-être que je suis un usurpateur. Il critique dans mon dos. Il voudrait me dire : Ah, mais pardon, Mme Maze ne m’a pas dit la même chose. » Lesca s’arrêta pour traverser une rue. Il pensait si peu à ce qu’il faisait qu’il laissa plusieurs fois le flot de voitures repartir. « Il jouait donc la comédie quand il m’a reçu si aimablement. » Lesca traversa enfin la rue. « Comme la vie est compliquée ! Que va penser Mme Maze ? C’est bien la peine de se donner autant de mal pour rendre la chose simple, naturelle, si un idiot comme ce Donguy s’amuse à mettre tout par terre. »

Lesca revint sur ses pas, puis rentra chez lui. Ses colères finissaient toujours ainsi. Son premier mouvement était de partir, d’aller quelque part, n’importe où, puis, comme il se calmait à mesure qu’il s’éloignait, il finissait par faire demi-tour. En montant l’escalier, il eut beau marcher doucement, le chien l’entendit et se mit à pleurer.

À quatre heures il ressortit pour se rendre chez Mme Maze. Il avait réfléchi. Il s’était efforcé de sortir de lui-même, de juger sa façon d’agir, de la regarder avec les yeux d’autrui ! Évidemment, certains (Donguy par exemple) pouvaient estimer qu’il jouait un rôle bien misérable. Qu’est-ce que c’était que ce malheureux déclassé qui ne possédait même pas de quoi vivre et qui se faisait tant de soucis pour l’argent d’une femme seule ? Il vivait avec une sœur qu’il n’aimait pas, laquelle d’ailleurs ne semblait pas se faire beaucoup d’illusions sur lui. Il avait profité des aspirations vagues d’une de ces innombrables femmes auxquelles le mariage n’a pas réussi. Il avait joué le rôle de l’ami sûr. « Il faut reprendre votre argent, croyez-moi. » C’était bien entendu par affection profonde et sincère qu’il insistait ainsi, et non pas, comme certains l’insinuaient bassement, avec l’arrière-pensée qu’il y aurait alors toujours moyen de s’approprier cet argent !

Lesca ralentit le pas. Puisque c’était ainsi il n’y avait qu’une seule façon de se sortir d’affaire, dire à Gabrielle ce qu’il lui avait déjà dit tant de fois : je ne m’occupe plus de cette histoire. Il se redressa. Son rôle était terminé. Il leva la tête, regarda les premiers bourgeons tout plissés, tout gluants qui sortaient de manière incompréhensible de branches noires, mouillées, mortes. Il y avait des semaines qu’il n’avait été aussi heureux. Plus rien de sa vie ne l’attristait. Il ne se disait plus : il faut dire ceci, il faut dire cela. Il souriait aux gens. Il se répandait en excuses dès qu’il gênait la circulation. « Moi, gêner un passant en ce moment, c’est inconcevable ! »

Avant d’entrer dans la librairie, Lesca regarda à travers la devanture. Il avait un peu honte, lorsque des clients se trouvaient là, de traverser le magasin pour se rendre dans l’appartement. Il aperçut, non sans difficulté car Mme Maze, qui n’aimait pas à être vue de l’extérieur, tapissait la porte vitrée de magazines, une femme et un garçonnet. L’acheteuse hésitait à arrêter son choix sur un cahier. Elle en avait un, puis un autre. Mme Maze la regardait faire avec indifférence. Elle ne savait pas que Lesca la voyait. Elle avait cet air qu’il lui connaissait bien, air lointain, air de se moquer complètement de ses clients, air de ne pas vouloir s’abaisser à les guider. « Sachez ce que vous désirez », semblait-elle dire. Une commerçante dont on dit : elle n’est vraiment pas aimable. Lesca se mit à faire les cent pas. Tout à coup, en apercevant de loin la boutique, il éprouva une sensation étrange. Cette boutique, là, dans cette rue quelconque, ressemblait à toutes les boutiques. Rien ne la signalait à l’attention. Et pourtant il savait tout ce qui s’y passait. Il y était reçu comme chez lui. Il connaissait toutes les manies de la propriétaire. Il venait de la voir. Elle vendait en ce moment des cahiers et personne ne tournait même la tête. Il y avait dans Paris, des milliers de boutiques pareilles, des teintureries, des chapeliers, des crémeries. En passant, il jetait un regard à la dérobée sur le pauvre étalage où des livres sans intérêt étaient valorisés par des coupe-papier et des articles de cuir. Cette boutique ne lui était donc pas inconnue.

La cliente sortit enfin. Lesca n’entra pas tout de suite. Il venait d’oublier tout ce qu’il avait préparé pendant des heures. Il ferma les yeux quelques instants. Ce qu’il avait à dire lui revint.

— Vous m’avez écrit, dit-il à Mme Maze dès qu’elle l’eut rejoint dans le petit salon sans fenêtre. Pourquoi m’avez-vous écrit ? Je ne comprends pas. On dirait que je m’occupe pour vous d’une affaire de la plus haute importance. Je ne m’occupe d’absolument rien, vous le savez bien, Gabrielle. Rien n’est pressé, rien n’est grave. C’est ridicule. Et ce mot : communiquer. Vous avez quelque chose à me communiquer ? Vous ne pouvez rien avoir à me communiquer.

Lesca fit semblant de rire, mais sans conviction, simplement en faisant : ah, ah, ah !

— Vous ne savez pas ce qui s’est passé, dit Mme Maze.

— Je vous dis qu’il n’a rien pu se passer, absolument rien, attendu qu’il n’y a rien.

— Écoutez-moi d’abord. J’ai reçu une lettre de mon mari.

— Jamais vous n’avez reçu une lettre de votre mari, s’écria Lesca.

— Écoutez-moi, je vous prie, Maurice. Mon mari est confus. Il est confus. Il n’avait jamais songé à cette question d’intérêt. Il s’excuse mille fois. Est-ce que vous comprenez maintenant ? Je suis dans une situation effroyable. Que pense-t-il de moi ? Il avait oublié et moi pas… Non, Maurice, je n’aurais jamais dû…

Lesca ne buvait pas. Pourtant sa gorge se contracta plusieurs fois de suite comme s’il avalait l’une après l’autre des gorgées de liquide.

— Pourquoi ? demanda-t-il.

— Voyons ! Vous ne comprenez pas ? Mais si, vous comprenez. Vous savez bien qu’entre un homme et une femme qui se sont aimés certaines choses demeurent et il ne faut pas y toucher. On ne peut pas y toucher.

— Ah bon ! J’en ai assez, fit Lesca qui brusquement ne savait plus ce qu’il disait. Évidemment, il y a des choses auxquelles il ne faut pas toucher, auxquelles vous ne pouvez pas toucher. Mais moi non plus, je ne peux pas y toucher. Je ne sais pas pourquoi vous m’en parlez. Elles ne me regardent pas. L’amour des autres ne me regarde pas. Alors j’en ai assez, tout à fait assez. Il y a longtemps déjà. Je vous le dis chaque fois. C’est vous qui ne m’écoutez pas. Pourquoi une lettre, je parle de votre lettre. Pas besoin de lettre. C’est inutile. Je vous répète que j’en ai assez.

— Ne m’en veuillez pas, Maurice.

— Moi ! Vous en vouloir ? Et pourquoi, mon Dieu, pourquoi ? Toute cette histoire me laisse complètement indifférent.

— Je vous en supplie, Maurice, ne m’en veuillez pas. Je vous assure que ma conduite est naturelle, qu’il n’existe pas une femme de cœur qui me donnera tort. Je ne veux rien, rien, rien réclamer à mon mari. Je n’ai besoin de rien. Expliquez cela à Donguy. Qu’il écrive à mon mari qu’il s’est trompé. Et vous, ne m’en veuillez pas.

Lesca porta une main à sa gorge, comme pour aider à la contraction. Ses lèvres étaient toutes droites. Un creux s’était formé de chaque côté de ses narines.

— Donguy, Donguy ! s’écria-t-il. Moi expliquer quelque chose à Donguy. Mais je le méprise, ce Donguy. C’est le genre de personnage que je déteste le plus au monde. Et pourquoi me dites-vous tout le temps de ne pas vous en vouloir ?

— Je sens que je vous fais de la peine, n’est-ce pas, Maurice ?

— De la peine ? À moi ? Pourquoi, pourquoi ? Il y a des moments où vous êtes une énigme pour moi, Gabrielle. Faites ce que vous voulez. Vous êtes libre. Je ne suis qu’un ami. Faites tout ce que vous voulez. Je n’ai pas un conseil à vous donner. Je ne sais pas pour quelle raison je suis mêlé à cette histoire. Je n’y ai aucun intérêt. Je me le demande chaque fois. C’est pour votre bien, peut-être. Enfin, je ne sais pas. Faites ce que vous voulez. Si cela vous ennuie, si c’est au-dessus de vos forces, eh bien ! ne le faites pas. C’est si simple. Tout me paraît si simple. Je ne comprends pas pourquoi nous en parlons tout le temps.

— Pardonnez-moi, Maurice. Je me suis trompée. J’ai cru que je pourrais tout supporter, et vous voyez, au premier choc, je ne peux pas. Promettez-moi de ne pas m’en garder rancune.

Lesca se leva brusquement.

— Vous ne savez pas ce que vous dites, Gabrielle.

Avant même qu’elle eût pu répondre, il était déjà sorti. Sans regarder ni à gauche ni à droite, il traversa la rue. Il marchait le plus vite qu’il pouvait. Puis il retraversa la rue. Il souhaitait confusément non pas être renversé, mais frôlé par une automobile. Un chauffeur l’injuria. Il se retourna, fit de grands gestes, et partit droit devant lui. Il avait donc agi de telle façon que Mme Maze, dès qu’elle renonçait à quelque chose, était persuadée qu’elle lui faisait de la peine. Dix fois de suite, il lui avait dit qu’elle ne lui faisait aucune peine, qu’elle était libre de faire ce qu’elle voulait, elle ne le croyait pas. Plus il se défendait, plus elle était convaincue qu’il souffrait et plus elle le suppliait de lui pardonner. Qu’avait-il donc fait ? Que lisait-elle donc sur son visage ? Ne comprendrait-elle donc jamais qu’il se moquait pas mal de cette histoire, que la seule raison pour laquelle il avait insisté, fait quelques démarches, c’était une sorte de pitié. Il ne pouvait pas le lui dire. Mais c’était la vérité. Il avait souvent pitié d’elle. Encore tout à l’heure, quand il l’avait vue, à travers la devanture, si triste, si lointaine, à côté de cette femme qui choisissait un cahier. Il aimait Mme Maze. Il voulait lui rendre la vie plus douce, lui épargner des difficultés au cas où il lui arriverait quelque chose, où elle tomberait malade. Il savait ce que c’était. Le professeur lui avait sauvé la vie. Il savait ce que c’était que d’être obligé d’avoir de la reconnaissance, et on est condamné à en avoir un jour quand on manque de prévoyance. Et au lieu de comprendre tout cela, Gabrielle s’imaginait qu’elle lui faisait de la peine.

Il revint sur ses pas. Il était plus calme. En partant comme il l’avait fait, sur un coup de tête, il se rendait bien compte à présent qu’il donnait à Mme Maze une raison de plus de croire qu’elle l’avait peiné. « Il a été tellement furieux en apprenant que je ne voulais rien demander à mon mari qu’il est parti comme un fou. » Il fallait rétablir la vérité.

— Gabrielle, dit-il dès qu’il fut de retour, je reviens comme vous voyez. J’ai décidé, vous le savez, de ne plus m’occuper de votre histoire. Mais il faut qu’aucun malentendu ne subsiste. Tout à l’heure, je suis parti d’une façon qui a dû vous surprendre. Vous avez cru certainement que la cause en était votre changement d’attitude. Eh bien ! non. Je n’ai aucune raison de me mettre en colère quand vous décidez une chose ou une autre. Encore une fois, je vous le dis : vous êtes libre. Ce n’est pas cela. Je suis parti parce que vous sembliez craindre de me faire de la peine. Voyons, Gabrielle ! Comment pouvez-vous me faire de la peine ? Je vous pose cette question. C’est impossible. Vous ne pouvez pas me faire de peine, pas plus que vous ne me ferez plaisir. Cet argent est à vous. Prenez-le, ne le prenez pas, faites ce que vous voulez. Mais je vous en supplie, n’allez pas vous figurer qu’en ne le prenant pas vous me faites de la peine. Je m’étonne que vous ne voyiez pas ce que cela a de blessant.

Mme Maze se tenait debout près de la porte, comme se tiennent souvent les femmes, sans raison particulière d’être à un endroit.

— Mon pauvre Maurice, dit-elle quelques instants plus tard en l’interrompant.

Il la regarda avec étonnement.

— Mon pauvre Maurice, répéta-t-elle.

— Vous trouvez que je suis à plaindre ? demanda-t-il ironiquement.

— Je suis une femme bien difficile, n’est-ce pas ?

— Pourquoi ?

— Je vous en donne des soucis !

Lesca sentit battre la paupière de son œil droit. Il l’arrêta du doigt. Il était gros. Il se sentit plus gros encore tellement l’air qu’il absorbait et rejetait faisait de bruit.

— Pas le moins du monde, répondit-il sèchement.

— J’ai tort, continua Mme Maze. Je comprends que j’ai tort, Maurice. Tout à l’heure, pendant que vous vous êtes absenté, j’ai réfléchi. Eh bien j’ai décidé de changer. Il n’y a pas de pires femmes que celles qui conservent des sentiments très honorables, très dignes de respect, dont un autre homme est l’objet. Il faut tout quitter quand on aime, n’est-ce pas Maurice ? Même ce qui donne une haute idée de notre caractère. Si vous n’étiez pas là, ma conduite serait naturelle, noble, belle, enfin tout ce que vous voulez. Mais vous êtes là ! Eh bien ! il ne faut plus que je vous ennuie avec ma fierté, mon amour-propre, mon orgueil. Laissons tout cela. Continuez, Maurice. Ne vous occupez pas de moi. Faites ce que vous vouliez faire.

Lesca rougit de bonheur. Il avait d’ordinaire les traits si tirés, les paupières si fripées, le teint si terreux, que quand il rougissait on avait l’impression qu’il venait de faire un immense effort.

— Il ne vaut mieux pas, dit-il. Nous serons d’autant plus heureux que nous ne parlerons plus jamais de cette histoire.

Mme Maze sourit. Elle s’approcha de Lesca, lui prit le bras comme s’ils allaient sortir ensemble.

— Si, si, dit-elle. Il faut en finir avec cette histoire.

— Non, dit Lesca.

— Si, si, continua-t-elle, sans quoi, je le sens bien, il y aura toujours quelque chose qui n’ira pas.

Lesca balbutia quelques mots. Il ne savait plus où il était. Quand il partit, il avait les oreilles brûlantes. Quel homme était-il donc aux yeux de Gabrielle ? « Que pense-t-elle de moi ? » se demandait-il à chaque instant. « Je refuse… et puis j’accepte. Mais pourquoi accepte-t-il toujours ? C’est affreux. Mon Dieu, qu’il est difficile avec certaines gens d’être soi-même ! »

 

*

*     *

 

De son lit, Lesca regardait les volets. Les lamelles de fer étaient inclinées de manière à cacher la lumière de la rue. L’une d’elles était usée comme une vieille pelle. À ce seul endroit, la lumière était visible. Lesca savait que plus la tache était jaune, plus il faisait nuit. Il avait à peine dormi une heure et il avait déjà un goût amer dans la bouche. « C’est le foie », pensa-t-il. Il passa la main sur son visage. Il entendit le bruit que faisaient les poils de sa barbe, un bruit pour lui seul, comme quand il croquait du sucre. Une douleur légère, semblable à celle que donne une névrite bénigne, lui serrait la poitrine. Il s’assit avec l’espoir qu’elle s’évanouirait. Il se sentait vieux, sale, au milieu de ce lit mou, couvert de vêtements usés, dans ces draps où les pieds, la tête avaient laissé des traces sombres. Il sentait, sous ses bras, la flanelle durcie par la sueur séchée, il sentait ses pieds trop chauds, humides dans les chaussettes qu’il gardait pour se coucher et qu’ensuite il n’avait pas le courage d’ôter. Mais la tache jaune pâlissait, d’or devenait primevère. Le jour se levait. Il sortit du lit, s’habilla tout de suite, mit son col, sa cravate et même son chapeau. Alors il se sentit mieux. Il s’habillait toujours ainsi, la nuit, quand il se levait. Il avait le pressentiment qu’il mourrait dans son lit, au milieu d’un enchevêtrement de vêtements, tout couvert de transpiration, grelottant de fièvre, incapable de bouger. Et chaque fois qu’il était debout, le chapeau sur la tête, il lui semblait qu’il ne craignait plus rien. Il était trois heures et demie. Il marcha pendant une heure, sans faire de bruit, comme sur le palier du deuxième. Parmi toutes les hardes de son lit se trouvait une vraie couverture. Il s’assit dans le fauteuil, s’enveloppa les jambes et, toujours coiffé de son chapeau, resta assis, la lumière allumée. Soudain le bruit joyeux du camion du laitier, des bidons qu’on jetait sur le trottoir, le tira de son engourdissement. Il était six heures du matin. La nuit était terminée depuis longtemps déjà, depuis plus d’une heure, depuis que le camion avait quitté le dépôt, depuis quatre heures et demie, cinq heures. Lesca pensait à ce camion quand il ne dormait pas. Il était réconforté de le savoir en route.

Lesca s’assoupit plusieurs fois. Quand il fit complètement jour, il se rendit à la cuisine, but une tasse de café. Puis il tourna pendant une vingtaine de minutes dans sa chambre. « Je vais y aller aujourd’hui. Il faut que j’y aille. Je serai débarrassé, puisqu’on m’attend depuis trois jours. Je vais finir par tomber malade. » Il sortit. La journée était une des premières du printemps. Rien de ce qui fait le printemps n’était encore visible, ni fleurs, ni fruits, ni feuilles aux arbres, ni même du soleil, mais la douceur de la belle saison se sentait sous la fraîcheur de l’air. Lesca marchait dans les rues bruyantes, sous le ciel gris et léger, avec une joie de convalescent. Pourtant, à certains moments, son visage avait une expression morne. Il suivit la rue de Rivoli jusqu’à l’Hôtel de Ville. Puis il revint sur ses pas, monta le boulevard Sébastopol. Il regardait toutes les horloges. Le temps n’avançait pas. Quelquefois même il reculait, quand, venant de voir l’heure, ses yeux tombaient sur une horloge qui retardait. « Il faut que j’attende dix heures », disait-il de temps en temps. « C’est une sorte de supplice de ne pouvoir faire immédiatement ce qu’on a décidé après de longues hésitations. J’aurais mieux fait d’hésiter encore, d’attendre au moins pour me décider que je puisse agir. »

Au croisement des grands boulevards, il tourna à gauche. Il était dix heures moins dix depuis un moment déjà. Il ne pouvait plus être dix heures moins dix. Il devait être dix heures. Boulevard Bonne-Nouvelle, il s’arrêta devant l’immeuble de Donguy. Avant d’entrer, il jeta autour de lui un regard inquiet. Il constata que personne n’était arrêté et, sans qu’il eût pu dire pourquoi, il éprouva un soulagement. Il s’engagea sous la voûte, monta les deux étages. Dans l’étude régnait cette atmosphère particulière aux journées de travail qui commencent. Rien d’imprévu ne pouvait arriver et, pourtant on y sentait quelque chose de joyeux. Avec des gestes de suspect qui cherche un papier, Lesca montra une lettre à un employé.

— Veuillez attendre, monsieur, lui répondit-on.

Il se planta devant une fenêtre, face à la cour. Il tremblait légèrement. « Ce n’est pas pour moi, ce n’est pas pour moi, disait-il à voix basse. Je ne devrais pas trembler comme cela. » Sa bouche était entrouverte. Il essayait de la fermer, mais alors il ne pouvait plus respirer.

— Vous pouvez venir, monsieur, dit l’employé au bout de quelques minutes en soulevant une planche de la balustrade.

Lesca fit semblant de ne pas comprendre. L’employé dut lui répéter qu’il pouvait venir. Alors, comme s’il était invité à pénétrer dans un lieu sacré, Lesca ôta son pardessus, courut le poser sur la banquette, lissa ses cheveux de la main, serra sa cravate, tira sur son veston, puis, en s’excusant, en demandant à chaque pas s’il pouvait avancer, alla s’asseoir à la petite table de l’employé. Celui-ci ouvrit une boîte à cigares dans laquelle se trouvaient des bijoux de jeune fille. Il tenait un crayon à la main. Une liste dactylographiée se trouvait devant lui. À ses pieds, Lesca remarqua deux ballots enveloppés dans des journaux et ficelés grossièrement.

— Est-ce que vous avez votre liste, monsieur ? demanda l’employé.

— Non, non, balbutia Lesca, mais cela ne fait rien, cela n’a pas d’importance. Je m’en rapporte à la vôtre.

Lorsque le pointage des bijoux fut terminé, l’employé défit les ballots. L’un contenait un manteau de fourrure, l’autre, des draps et une statuette.

— C’est lamentable, dit Lesca.

L’employé leva les yeux, étonné.

— Non, non, je pense à autre chose, dit Lesca.

La porte de l’étude se referma toute seule.

Lesca l’avait ouverte en s’aidant de ses pieds. Il tenait, dans chaque main, un ballot. Il pensait : « Quelle idée ai-je eu de me mêler de cette affaire ! Et ces gens, quelles pauvres gens ! » Le soleil allait percer. On l’apercevait dans le ciel gris, sans forme encore. Lesca traversa le boulevard, prit une petite rue qui s’enfonçait vers le centre. Il ne savait plus où il allait. Il ne songeait qu’à s’éloigner, qu’à se perdre. Les trottoirs étaient étroits. Dans ce quartier commerçant, il n’était pas seul à porter des paquets, et cela le réconfortait. « Enfin Gabrielle sera contente, pensa-t-il, puisque c’est à elle. » Puis il revit la cérémonie du pointage. « Quelle honte ! » Lesca avait pointé lui aussi. À ce moment, il lui avait semblé qu’il manquait un bijou. Il l’avait fait remarquer puisqu’il prenait tant à cœur les intérêts de Mme Maze. « Nous allons le trouver, avait dit l’employé. Il ne peut être qu’ici. » En effet, le bijou avait été retrouvé. « Quelle honte ! » Lesca avait remercié en partant. Il y a quelque chose d’ambigu dans les remerciements qu’on fait en emportant de l’argent. Avait-il remercié pour la peine qu’il avait donnée ou pour l’argent lui-même ? Il avait fallu aussi reficeler le manteau de fourrure. L’employé s’était excusé de faire si mal les paquets. Lesca avait dû l’aider. On avait dû demander de la ficelle à un autre employé. Personne n’en avait eu. Et puis Donguy avait paru pour remettre l’argent à l’employé, un reçu à la main auquel il attachait ostensiblement autant d’importance qu’à l’argent. Lesca s’était levé, mais le notaire n’avait pas semblé le reconnaître. « Incroyable, absolument incroyable ! » Il l’avait pourtant bien vu. Il était venu s’assurer, sans aucun doute, que Lesca était bien Lesca. Comme tout cela avait été misérable !

Lesca entra dans un café, s’assit, posa les paquets sur la banquette, près de lui. Une horloge se trouvait en face de lui. Il s’aperçut avec étonnement qu’il était midi et quart. Deux heures, cette comédie avait duré deux heures. Il commanda un sandwich, mangea en attendant un œuf dur. Ses yeux étaient baissés. Il ne parlait pas, mais ses lèvres se séparaient légèrement, puis se rejoignaient sans cesse, à une cadence toujours pareille. Tout à coup il se leva, paya, et sortit. Le soleil s’était enfin montré, mais trop tard. C’était le soleil d’un après-midi quelconque. Lesca prit l’autobus. De sa place, il voyait la foule qu’il laissait derrière lui et qui se renouvelait sans cesse. Il voyait un cycliste. Il voyait l’étrange petite machine du receveur. « C’est bien français », pensa-t-il. Soudain il se souvint de la boîte de cigares. Il l’avait oubliée. Si on la lui avait volée ? « Ce serait le comble », dit-il à haute voix. Son voisin se tourna vers lui. Lesca baissa la tête.

Dès qu’il fut chez lui, il ferma la porte à clef derrière lui. Emily se trouvait à la cuisine. Elle n’y faisait jamais rien. Quand son frère lui demandait de venir, elle répondait toujours : dans un instant. Elle dit à Lesca :

— Est-ce que tu as déjeuné ?

— Oui, répondit-il.

Les journaux qui enveloppaient le manteau de fourrure étaient coupés par la ficelle. Lesca refit le paquet, puis il alla le mettre dans le coin entre la tête de son lit et le buffet, derrière la chaise qui lui servait de table de nuit. Emily entra à ce moment dans la pièce. Il s’assit dans le fauteuil de cuir. Au commencement de l’après-midi, le soleil, passant entre deux maisons, pénétrait dans l’appartement pendant une demi-heure. Lesca alluma une cigarette. Il la porta lentement à ses lèvres, aspira profondément la fumée, puis il eut un étrange mouvement de tout le corps. On eût dit que, durant un instant seulement, le contact de ses vêtements lui avait été intolérable. Il jeta sa cigarette. Les coins de sa bouche s’étaient étirés. Il devait souffrir. Pourtant, quelques instants après, il se mit à chantonner, battant la mesure imperceptiblement. Mais il s’arrêta très vite. Il était encore essoufflé de sa matinée. Il se leva, alla et vint dans la chambre. Chaque fois qu’il passait près de la cigarette qu’il venait de jeter, il l’écrasait une nouvelle fois. Emily lavait le couvert dont elle s’était servi. Il s’assit sur son lit, jeta un regard sur le manteau de fourrure.

— Emily, cria-t-il tout à coup d’une voix si forte qu’Emily sortit aussitôt de la cuisine.

Il était tombé sur le côté. Il tirait d’une main sur sa cravate, la serrant ainsi davantage au lieu de la dénouer. Il agitait l’autre main au-dessus de sa tête. Il piétinait ses propres pieds comme pour chasser par un autre mal, un mal plus grand. On ne voyait plus ses yeux, tellement ils étaient comprimés entre l’arcade sourcilière et les pommettes. Emily cherchait autour d’elle ce qu’elle pouvait bien faire pour le soulager, sans émotion apparente. Elle n’avait encore fait aucun mouvement que Lesca se redressa. Il regarda Emily sans paraître la reconnaître. Il respirait très vite.

— Je croyais, dit-il, que j’allais avoir une crise.

Elle l’aida à s’étendre complètement.

— La vérité est que tu n’as rien eu, dit-elle.

— J’ai eu peur. J’ai pris les devants. C’est instinctif.

Elle haussa les épaules.

— Je vais t’apporter une tasse de café, dit-elle.

Quand elle revint, il avait les yeux fermés, les mains jointes sur son ventre. Il respirait calmement, d’une façon bizarre. À chaque expiration, sa bouche s’arrondissait de telle façon qu’il avait l’air de souffler sur quelque chose. Dès qu’Emily fut repartie, ses paupières se levèrent, découvrant deux yeux clairs. Quand Emily repassa, il ne les baissa pas.

— Je croyais que tu dormais, dit-elle. Veux-tu ton café ?

Il ne répondit pas. Sa bouche ne s’arrondissait plus. Elle était restée entrouverte.

— Maurice, cria-t-elle, prise de peur.

Il tourna la tête lentement vers elle.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda Emily.

— Je vais mieux.

Lesca n’avait pas bougé quand la nuit tomba. Les lumières de la rue dansaient au plafond. La chambre d’Emily était éclairée.

— Emily, appela-t-il.

— Oui, dit-elle.

— Quelle heure est-il ?

— Huit heures.

Il se leva, fit superficiellement son lit. Il se sentait beaucoup mieux. Il se mouilla ensuite les cheveux, se donna une apparence de fraîcheur. Puis il traîna encore quelque temps. Quand on a été longtemps couché, on aime à se confirmer sa liberté de mouvement en touchant à tout.

— Je vais faire un petit tour, dit-il à sa sœur.

Beaucoup de monde circulait encore dans les rues, car la journée avait été belle. Les glaces de certains cafés étaient ouvertes. L’air était d’une extraordinaire limpidité. Lesca se dirigea vers la place du Châtelet. Il sortait rarement le soir. Il lui arrivait de rentrer tard, mais presque jamais il ne sortait s’il se trouvait chez lui. Il traversa les deux bras de la Seine. Il se rendait rue Monge sans l’avoir décidé, se laissant porter, comme s’il reconduisait des amis dans un quartier momentanément sans intérêt pour lui. Mais quand il se trouva dans les parages immédiats de la librairie, son cœur se mit à battre. Ce pauvre cœur, il l’avait vraiment surmené au cours de son existence. Impossible de lui donner du repos. Encore aujourd’hui, et malgré toutes ses précautions, Lesca ne pouvait organiser sa vie de manière à le laisser en paix. Pourtant, en s’installant rue de Rivoli, il avait fait ce qu’il avait pu. Comment s’étonner à présent de tous les troubles qu’il ressentait ? Il aperçut l’étroite boutique de Mme Maze, éteinte comme toutes les autres, mais si modeste qu’elle n’avait pas besoin de rideau de fer pour la protéger. Un bec de gaz éclairait de l’extérieur l’étalage endormi. Lesca s’arrêta pour voir si une lumière ne brillait pas dans l’embrasure d’une porte entrouverte. Il n’y avait rien. Mme Maze était bien enfermée chez elle. À moins qu’elle ne fût sortie. Il revint sur ses pas. Son cœur battait aussi fort, mais sans cause profonde, de lui-même, comme un organe qui vient de fournir un effort. Des lumières tremblaient sur l’eau, semblables à des glaives tordus. Il était bien loin le temps où il errait la nuit avec des camarades.

Rien n’était changé pourtant. Les sergents de ville continuaient à porter des pèlerines et les mendiants à faire un manchon de leurs manches.

La chambre d’Emily était éclairée. Il y entra. Emily était en train de tricoter, les yeux fixés sur les pointes de ses aiguilles, mais la pensée absente. Lesca s’assit sur l’unique chaise de la pièce. Il resta ainsi près d’une heure, sans prononcer un mot, allumant cigarette sur cigarette. À la fin, gênée par cette présence, Emily dit qu’elle allait éteindre. Il la regarda longuement, toujours sans prononcer un mot. Elle savait qu’il aimait à intriguer par le silence.

— Qu’as-tu ? lui demanda-t-elle agacée.

Il continua à la dévisager.

— Laisse-moi, dit-elle.

— Je n’ai rien, répondit-il enfin.

— Après ce qui t’est arrivé, poursuivit Emily, tu ferais mieux de te reposer que de jouer la comédie.

— Tu ne comprends donc pas ? demanda Lesca.

— Non.

Il se leva, fit semblant de partir, puis revint près de sa sœur. Son expression sombre et mystérieuse avait disparu. Il la regardait affectueusement. Il lui tendit la main.

— Bonne nuit, dit-il.

Il sortit lentement. Sur le pas de la porte, il se retourna.

— Réfléchis, dit-il.

Elle avait posé son ouvrage. Elle dressa la tête, découvrant son cou nu.

— À quoi veux-tu que je réfléchisse ?

— À ton avenir. Je ne serai peut-être pas toujours là. On ne me donnera peut-être pas toujours de l’argent. Je peux mourir.

Il venait à peine de prononcer ces mots qu’elle éteignit.

— Tu as tort, dit-il sans faire un mouvement malgré l’obscurité.

Il entendit un « oh » de lassitude.

— Souviens-toi de ce que je te dis. Il sera bientôt trop tard.

Elle ralluma.

— Que veux-tu dire ? Pourquoi trop tard ?

— Ne te fâche pas, Emily. C’est pour ton bien que je te parle ainsi. Regarde comme tu vis. Tu n’es pas heureuse. Je ne peux pas être plus clair.

— Je te gêne ?

— Non. Tu ne me gênes pas. Tu ne me gêneras jamais. Mais tu es plus jeune que moi. Tu es en meilleure santé. Et tu as un fils, que tu aimes. Tu peux vivre chez toi, indépendante, heureuse… si tu te réveilles… tu comprends. Il faut que tu te réveilles. Tu oublies trop la réalité.

Emily cherchait sur le visage de son frère le sens de ces paroles. Mais une expression de grande bonté cachait ses vrais sentiments.

— Je t’en prie, ne parle pas de mon fils, dit-elle.

— Réfléchis, Emily. Je ne pense qu’à ton bien.

— Merci, répondit-elle sèchement.

Il s’éloigna puis, se ravisant, revint encore une fois auprès de sa sœur.

— Tu es assez intelligente, Emily, pour me comprendre. Il faut sortir, voir du monde. Si tu restes enfermée, ici, personne ne s’intéressera jamais à toi. Si tu sors, qui sait, peut-être qu’une occasion se présentera ?

— Quel genre d’occasion ? s’écria Emily. Vraiment, il y a des moments où je me demande si tu n’es pas fou. Tu as une façon tellement inattendue de voir les choses…

— Une chance, je veux dire. Enfin, tu sais mieux que moi ce que tu veux. Je suppose que, comme tout le monde, tu serais heureuse d’avoir de l’argent. Pourquoi n’en demandes-tu pas à ceux qui en ont ? Ils seront peut-être très contents de t’en donner.

Emily secoua comme une jeune femme ses cheveux clairsemés. Elle regarda son frère avec une expression féminine de défi.

— Au fond tu veux que je te demande, à toi, de l’argent !

— À moi ? s’écria Lesca sans fermer la bouche pour montrer sa stupéfaction.

— Oh, ne joue pas la comédie !

— Quelle comédie ?

— Tu as raison, dit Emily. Tes histoires ne me regardent pas. Elles ne m’intéressent pas. Et je ne veux pas les connaître.

— Moi, te donner de l’argent ! continua Lesca. Mais où le prendrais-je, mon Dieu ?

— Oh, Maurice, aie pitié de moi, donne-moi quelque chose, poursuivit Emily ironiquement.

— Oui, si tu veux, dit Lesca.

Il était impossible de voir s’il parlait sérieusement ou non. Emily ne savait pas rester longtemps ironique. Son visage se contracta.

— Oh, ça non ! dit-elle.

— Tiens ! s’étonna Lesca avec douceur.

— Je n’accepterai jamais rien de toi, tu m’entends, jamais rien, cria-t-elle.

— Très bien, très bien, dit Lesca avec douceur, mais si on ne veut pas accepter, on peut prendre.

Cette réflexion surprit tellement Emily qu’elle se tut.

— Prendre ? demanda-t-elle enfin.

— Oui, prendre.

— Voler, tu veux dire.

— Pourquoi pas ?

— Vraiment il est impossible de te parler, dit-elle. Tu perds la tête par moments. Voler. Tu en parles froidement, comme si c’était tout naturel. Enfin, est-ce que tu te rends compte de ce que tu dis ?

— Je ne t’ai jamais dit de voler. C’est toi qui es folle.

Il fit quelques pas, se retourna avant de sortir de la chambre.

— Je te répète que tu as tort, dit-il.

— Assez, assez, dit Emily en tirant ses couvertures, en frappant son oreiller comme si elle allait dormir dans un instant.

— Réfléchis, dit encore Lesca.

Emily éteignit sans répondre. Il dut marcher à tâtons jusqu’au commutateur de sa chambre à lui. Puis il ferma la porte de sa sœur. Il resta un long moment immobile. « Quelle honte », murmura-t-il en apercevant le paquet à la tête de son lit. « Et ces débris d’or, et ces morceaux de jade, et ces pierres desserties ! »

 

*

*     *

 

Le lendemain après-midi, il sortit avec l’intention de se rendre chez le professeur Peix. « C’est une visite tout indiquée en cette circonstance. Je lui demanderai deux cents francs. Le moment ne peut être mieux choisi. » Mais en cours de route, il changea d’avis. La perspective d’une conversation avec une autre personne qu’Emily lui causait une appréhension affreuse. En sortant de chez lui, il avait aperçu le concierge sous la voûte. Pour n’avoir pas à simplement le saluer, il était resté plusieurs minutes dans l’escalier, à faire semblant de chercher quelque chose dans son portefeuille. « J’aurais dû me douter que je n’irais pas chez le professeur. Cela m’aurait épargné tout ce voyage », dit-il en arrivant boulevard Raspail. Il alla flâner au Luxembourg. De temps en temps, il s’arrêtait pour regarder jouer les enfants. Des parents lui souriaient. Il leur parlait. S’il avait horreur de parler aux gens de son entourage, il éprouvait un grand plaisir à parler à des inconnus. Ils avaient l’amour-propre de montrer qu’ils étaient sensés, équitables. Des généralités échangées émanait le désir si humain et si réconfortant de s’accorder. Lesca se sentait inoffensif. Il n’était plus un comédien. Toutes les paroles qui sortaient de sa bouche étaient vraies, droites, généreuses. Une grande confiance en lui l’envahissait. Il était après tout le brave homme à qui les mères de famille souriaient. En doutait-il donc ? On peut avoir lutté au cours de sa vie sans être pour cela un homme suspect. Ce qui s’était passé la veille était normal. Il pouvait être fatigué. Ces mères de famille l’eussent très bien compris. Évidemment, il aurait dû aller hier rue Monge. Mais il n’avait pas pu, et quand il y était allé, c’était trop tard. D’ailleurs, rien ne pressait. Mme Maze avait attendu dix ans, vingt ans, il ne savait au juste. Comment pouvait-il supposer qu’elle s’impatienterait d’un retard de vingt-quatre heures, de quarante-huit heures ? alors que deux jours plus tôt elle ne voulait même pas entendre parler de Donguy.

Tout à coup la pensée lui vint d’aller la voir immédiatement, sans attendre une minute. Il la mettrait au courant de ce qui s’était passé. Il rirait, il parlerait d’autre chose. Au fond, cette histoire était sans importance. Mme Maze l’avait assez dit. Il resta pourtant encore un long moment à se promener dans le Luxembourg. Il marchait lentement. Chaque fois qu’il s’asseyait, il ne pouvait rester immobile, se relevait aussitôt. Enfin, il s’achemina vers la rue Monge. Dès qu’il se trouva à une centaine de mètres de la librairie, il comprit qu’il n’y entrerait pas, qu’il n’aurait pas plus la force de parler à Mme Maze que tout à l’heure à son concierge. Il eut même, un instant, le sentiment qu’il ne pourrait plus jamais parler à quelqu’un. Une profonde anxiété se peignit sur son visage. Un passant le regarda, comme cela se produit parfois, avec fixité. Il tourna la tête. Qu’avait pensé ce passant ? Sortant de lui-même, il se vit dans cette rue sans pittoresque, pauvrement vêtu, courbant ses rudes épaules, tournant en dedans sans le vouloir son pied droit, avec son visage de fouine, très fin, un visage d’enfant sur un triple menton, un visage ravagé au point que même rasé il portait encore mille traces de flétrissures, des larmes de froid, des coupures, des gerçures, des peaux blanches séchées sur les lèvres. Des hommes semblables à celui-ci, il en avait jadis rencontrés, mais sans y prêter attention, des hommes beaucoup plus vieux que lui, calés dans leur âge, dont il était impossible de savoir s’ils avaient été bons ou méchants. Aujourd’hui, il était devenu comme eux. Il regardait la librairie. Voici un an, quand il avait fait la cour à Mme Maze, il s’était trouvé, tout près de la librairie, dans la même impossibilité d’y entrer. Il était jaloux. Il avait surveillé la porte du magasin depuis un petit café comme on en voit dans les tronçons de rue déserte avec table et comptoir d’un mètre. Il s’asseyait contre la vitre, faisait le guet, comme tant d’hommes inoccupés.

Il traversa la rue avec l’intention de passer devant la librairie. Mais Mme Maze regardait souvent dehors, à travers l’étalage, pour se distraire. Il n’osa pas. Il entra dans le petit café, resta debout. Il y avait de la lumière dans la librairie, mais une lumière inutile puisqu’il faisait encore jour. Gabrielle l’attendait. Quand il venait tous les jours, le magasin était éteint. Quand il en manquait un, cette lumière, le lendemain, l’attendait. Au bout d’une heure, il s’en alla. « Je reviendrai », dit-il.

En arrivant chez lui, il comprit que son passage rue Monge n’avait pas été inutile. Grâce à lui, il rentrait sans crainte. Combien grand eût été son désarroi s’il n’avait pas passé une heure tout près de Mme Maze ! Dès qu’il eut refermé sa porte, il se mit à trembler. Emily n’était pas là. Il eut beau se dire qu’elle descendait tous les soirs à cette heure chercher son lait, il continua de trembler. « De quoi ai-je donc peur ? » se demandait-il. Le paquet se trouvait toujours à la tête de son lit. Il s’assit afin de ne faire aucun bruit et de pouvoir surprendre les moindres allées et venues. Soudain la porte s’ouvrit. C’était Emily. Il poussa un profond et silencieux soupir.

— Ah, tu étais sortie ! dit-il.

— Je suis allée chercher le lait.

« Pourquoi ai-je eu peur ? » se demanda-t-il encore.

— As-tu réfléchi ?

— Tu recommences ?

— Je voudrais savoir si tu as réfléchi.

— À quoi ?

— Tu le sais bien. Tu peux faire quelque chose en ce moment. Mais pour cela, il faudrait que tu le veuilles. Ce n’est pas difficile.

— Tu voudrais que je retourne à Bordeaux ? demanda Emily.

— Oh non, surtout pas. Tu serais malheureuse là-bas. Et ton fils ? Tu ne voudrais pas vivre loin de lui. Tu ne le vois pas, mais tu sais qu’il est là. Tandis qu’à Bordeaux…

— Alors quoi ?

— Puisque tu aimes ton fils, puisque tu l’adores… il me semble que cela devrait te donner du courage, de l’audace…

— Décidément, je ne te comprends pas.

Tout à coup, Lesca tendit l’oreille.

— Fais quelque chose, dit-il à voix basse en se dirigeant sur la pointe des pieds vers la porte d’entrée.

— Qu’as-tu ? demanda Emily.

— Tais-toi. Est-ce que tu n’entends pas marcher ? On monte, il me semble. Est-ce qu’on monte ?

— Qu’est-ce que cela peut te faire ?

— Rien.

Il s’appuya contre un mur. Il passa très vite, à plusieurs reprises, son pouce sur le bout de ses doigts. On entendait en effet comme un bruit de pas, mais ce bruit ne se rapprochait pas.

— On ne monte pas, dit Emily.

— Qu’est-ce que c’est alors ?

— Un bruit dans un appartement.

Lesca revint près d’Emily.

— C’est un bruit de pas, dit-il. Tu entends bien, boum, boum. Ce sont des pas.

Emily se demandait ce qu’avait son frère. Elle le regardait comme si, dans une situation périlleuse, il était tombé malade.

— Les bruits viennent certainement de l’atelier du troisième. Tu entends bien qu’ils ne se rapprochent pas ni qu’ils s’éloignent.

— C’est vrai, dit Lesca en se calmant. Ils se rapprocheraient que cela n’aurait d’ailleurs aucune importance.

Un journal traînait sur une chaise. Il le posa sur la table, s’assit. Emily s’était retirée dans sa chambre.

— Une chose m’ennuie, dit-il peu après. Tu ne comprends jamais ce que je te dis.

— C’est qu’il n’y a rien à comprendre, répondit-elle.

— Je parle clairement pourtant. Je te dis de faire quelque chose.

— Oh, ne recommence pas.

— Fais quelque chose. Jamais tu ne trouveras un meilleur moment.

— Tu veux que j’aille à Noyon.

— Non, non. Il faut que tu sois indépendante. Tu peux l’être. Cela ne dépend que de toi. Tu n’as qu’à vouloir. Tu es donc incapable de vouloir ! Alors ce n’était pas la peine de faire toutes ces histoires avec ton fils. Tu dis tout le temps que je joue la comédie. C’est toi qui la joues. Dans le fond, tu es bien contente de ne plus le voir. Tes sacrifices, tu as trop parlé de tes sacrifices…

Emily parut dans l’embrasure de la porte.

— Tais-toi, dit-elle. Si tu continues, je vais écrire à monsieur Peix.

— À Peix ! Mais écris-lui. Je ne demande que ça. Il te parlera comme je te parle. Il faut faire quelque chose, Emily. Toi, tu dois faire quelque chose. Tu le peux en ce moment. Enfin, tu ne me comprends pas. Moi, je ne peux pas, mais toi, tu dois. Tu aimes quelqu’un, tu aimes ton fils. Ce serait si facile. Tu n’as qu’à prendre ce que tu trouves et t’en aller si tu as envie de vivre, et être heureuse, avec ton fils près de toi. Il sera alors plein d’admiration pour toi. Voilà ce que je ferais, si j’étais à ta place bien entendu.

Emily sourit à son frère. Un instant elle regarda la porte. Elle avait peur.

— Qu’entends-tu par là ? Je dois prendre ce que je trouve.

— Oui. Tu fais quelque chose. Tu agis.

— Encore faut-il que je trouve quelque chose.

— Si on veut vraiment, on trouve toujours.

Cette fois Emily ne se contint plus.

— Je ne te croyais pas capable de parler comme cela. J’aurais dû m’en douter. Je connais assez ta vie.

Elle partit dans la cuisine, claqua la porte vitrée avec force.

Lesca courut au même moment se jeter sur son lit.

— Emily, cria-t-il.

Elle ne l’entendit même pas.

— Ah, ah, ah, ah !

Il s’était recroquevillé sur lui-même. Comme il était gros et lourd, il avait l’air de ne pouvoir simplement se relever.

— J’étouffe, j’étouffe, cria-t-il encore. Oh mon Dieu, que je souffre, que je souffre, Emily, viens.

Emily ouvrit la porte. Elle posa sur son frère un regard perplexe. Il avait de grosses gouttes de sueur sur son front. Elles ne coulaient pas comme dans les maladies où les fonctions naturelles sont arrêtées. Emily lui prit le pouls, puis elle s’efforça de le mettre dans une position plus confortable.

— Qu’as-tu ?

— La porte, la porte, murmura-t-il.

Elle courut à la porte d’entrée, puis revint en disant qu’il n’y avait personne. Elle avait fini par croire qu’il appréhendait une visite. Il s’était redressé. Il avait essuyé le devant de son front. De grosses gouttes de sueur demeuraient intactes sur ses tempes.

— Est-ce que tu souffres ou est-ce que tu ne souffres pas ? lui demanda-t-elle.

— Je ne souffre pas.

— Que signifie cette comédie, alors ?

— Ce n’est pas une comédie, dit Lesca en articulant difficilement. Tu as claqué la porte. Je te l’ai déjà dit. J’ai cru que j’allais avoir une crise. Je ne peux plus rien supporter. Ce bruit m’a fait tellement peur que j’ai cru…

Il se leva, se recoiffa.

— Tu as pris du lait pour moi ? demanda-t-il.

Ils s’assirent tous les deux à la table.

— Maintenant que tu es calme, dit Emily, je vais te demander une chose. Pourquoi, depuis quelques jours, t’intéresses-tu tellement à moi ? Tu sais bien que je ne te demanderai jamais rien.

Lesca frappa la table des deux mains avec une telle force qu’il lui sembla que des aiguilles lui perçaient le bout des doigts.

— Il ne manquerait plus que cela, hurla-t-il.

Emily se leva d’un bond, courut dans sa chambre. Mais elle ne claqua pas la porte.

 

*

*     *

 

Une fois couché, Lesca ne put s’endormir. Il était agité. Il avait chaud. Il se découvrait pour se rafraîchir, mais toujours trop peu de temps. Pourtant, vers une heure du matin, il commença à se calmer. Il n’éprouvait plus le besoin de bouger. La chaleur s’en allait doucement de ses membres, de son front. Il sentait qu’il ne tenait plus qu’à lui de s’endormir. Bien que ses yeux fussent fermés, et qu’il eût parfois la pénible sensation qu’ils étaient ouverts sur l’intérieur de ses paupières, son cerveau demeurait parfaitement en ordre. Il pensait nettement, simplement, comme s’il venait de se lever et qu’il faisait jour. Il entendait le sommeil d’Emily, divisé en tranches toutes différentes d’une dizaine de minutes. Du moment qu’il se sentait bien, il lui était égal de ne pas dormir, ni d’être gêné par le bruit. Au contraire, c’était même agréable. Il jouissait d’un long répit et quand, dans le lointain, il entendait les heures sonner, l’écoulement du temps lui était aussi désagréable qu’au spectacle. Il se gardait bien d’ouvrir les yeux, de peur de rompre le charme.

Alors que d’habitude il se réveillait à quatre ou cinq heures du matin, il dormit d’un sommeil frais et paisible jusqu’à huit heures. Emily était déjà levée. Elle déployait le matin une activité qui se ressentait de toutes sortes de décisions qu’elle avait prises couchée et qui, la plupart du temps, étaient bien inutiles. Lesca ne lui adressa pas la parole. Cela lui arrivait souvent, pour des raisons d’hostilité. Cette fois, il était absent et il ne la voyait même pas.

Après le déjeuner, Lesca recommença à s’agiter. Il n’avait pas fait son lit, il ne s’était pas rasé. Chacune de ces opérations lui prenait quelques instants. Il y pensait sans cesse mais il ne se résolvait pas à les faire. Il marchait très vite dans le petit appartement, puis s’asseyait, se demandait pourquoi il s’asseyait. Enfin il sortit. Devant la maison il resta un instant perplexe. « Pourquoi suis-je sorti ? » Il regardait la foule passer tout près de lui. Elle n’était pas divisée en deux courants distincts, le montant et le descendant. Elle se pénétrait inlassablement sans s’immobiliser. Il prit la direction de la rue Monge. C’était ridicule. Il savait bien qu’il n’entrerait pas chez Mme Maze, mais il ne pouvait pas faire autrement. Il avait besoin de voir la librairie, même de loin, pour retrouver son calme. En cours de route, il pensa encore à lui-même. Il ne pouvait le nier, son allure était insignifiante. Il entra dans le petit café. Il y avait peu encore, quand il pénétrait dans un lieu fréquenté par des ouvriers, il était persuadé qu’on se poussait du coude, qu’on le considérait un peu comme un intrus parce qu’on se rendait compte qu’il était d’une condition sociale différente. Cela le gênait. Quoiqu’il réussît parfaitement à ne pas faire le fier, il craignait cependant de se trahir par un détail. À présent, soit qu’il y eût une évolution dans les mœurs, soit qu’il eût perdu ce qui le distinguait des gens de petite condition, personne ne faisait attention à lui. Il se vit dans une glace. Il était bien d’une autre classe, mais si fatigué, si usé, qu’il ne la représentait plus.

Il passa son après-midi à surveiller la porte du magasin. Quand une femme poussait cette porte, il demeurait indifférent. Mais quand c’était un homme, et surtout si cet homme n’avait pas l’air bête, s’il était habillé comme tout le monde, sans recherche, ni pauvrement ni richement, il collait son front contre la mince vitre, il sortait même devant le café, cependant que son pauvre cœur recommençait à battre.

 

*

*     *

 

Le lendemain matin, en passant devant la loge, le concierge lui remit une lettre. Une bouffée de chaleur lui monta à la tête. « Ah, oui ! » dit-il en prenant la lettre. Instinctivement, il cachait le mal qu’il éprouvait. Il l’avait mise dans sa poche comme une circulaire quelconque. Il revint même sur ses pas pour demander au concierge s’il n’y avait rien d’autre pour lui. Il prit tout de suite une petite rue, puis une autre, plus petite encore. Il avait besoin d’être seul. « Elle n’a pas mis longtemps à m’écrire », murmura-t-il. Il s’arrêta, puis trouvant sans doute qu’il n’était pas assez tranquille, fit encore une vingtaine de pas. « Cher ami, lui écrivait Mme Maze, je vous ai attendu tous ces jours-ci comme d’habitude. Seriez-vous souffrant ? J’attends un mot de vous pour me rassurer. » Il remit la lettre dans sa poche. Il était soulagé. « C’est étrange, pensa-t-il, d’être soulagé quand, en réalité, on ne l’est pas. » Il se mit à marcher, la tête basse, comme dans son appartement, sans savoir où il allait. Il parlait tout seul. « Quelle comédie ! Elle n’en voulait pas de cet argent. Il suffit que ce soit moi qui l’aie pour qu’elle le veuille. Les gens sont extraordinaires. Son mari a pu garder cet argent vingt ans, elle trouvait cela naturel. Cet argent n’existait plus à ses yeux. Ah, mais depuis quarante-huit heures tout est changé. Elle tient maintenant à cet argent. Pensez donc, il est chez moi. Tout est différent. » À un moment donné, pour éviter une grande rue, il fit demi-tour. « J’attends un mot de vous. » Il répétait cette phrase depuis une minute déjà. Tout à coup il serra sa lèvre inférieure entre ses dents. « Elle n’attend donc qu’un mot de moi ! dit-il toujours à haute voix. Elle ne me demande donc pas d’aller la voir. Elle admet que je ne vienne plus, que je sois malade, sans envisager une seconde d’accourir. » Il eut peur. Il dut s’arrêter. Quand il avait la révélation d’une hostilité inattendue, il était sur le moment incapable de faire un mouvement. Il devait attendre ainsi, immobile, pour permettre à l’espoir de naître. Quelques instants plus tard, il remontait chez lui.

— Emily, appela-t-il.

Il avait le pardessus ouvert, le chapeau sur les yeux. Il n’avait même pas posé son filet à provisions.

— Emily, répéta-t-il.

Elle parut, une expression de méfiance sur le visage.

— Tu es une imbécile, dit-il.

Elle ne répondit pas. Il arrive un moment où les injures, à force d’être lancées au hasard, perdent leur pouvoir de blesser. Elle avait bien raison de se tenir toujours sur ses gardes. On ne savait jamais ce que Maurice allait faire. La veille, elle l’avait soigné. Il avait paru reconnaissant. Une nuit s’était écoulée et il l’injuriait.

— Tu es une imbécile.

Elle fit un geste d’impatience. Lesca ôta son pardessus avec tant de brusquerie qu’il retourna une manche. Il le jeta tel quel sur le lit.

— Écoute-moi, dit-il. Écoute-moi, j’ai à te parler. Tu ne sais pas te débrouiller dans la vie. C’est grotesque. Tout le monde se débrouille, sauf toi. Tu ne réponds pas ?

— Tu parles tout le temps, dit-elle avec calme.

— Et puis j’en ai assez. Je ne veux pas me mettre en colère. Je me suis déjà trop mis en colère. Cela me rend malade. Fais ce que tu veux. Vis misérablement. Laisse ton fils perdre son temps. Et dire que tu racontais que tu ferais n’importe quoi pour ton fils.

— Je suis une imbécile, dit Emily.

— Tu ne comprends rien.

— Tu voudrais peut-être que je te demande de l’argent, à présent que tu en as.

— À moi ?

— Oui, à toi, dit Emily.

— Tu es encore plus bête que je croyais. Tu t’imagines donc que je t’en donnerais.

— Oh, je sais bien que tu ne m’en donnerais pas. C’est pour cela que je ne te demanderai jamais rien.

— Ah, c’est pour cela ! s’écria Lesca.

— Oui, et pour d’autres raisons.

— Et si je t’en donnais ! Après tout, tu es ma sœur. Ce serait naturel.

— Je le refuserais.

— Mais je n’ai pas du tout l’intention de t’en donner. Ah, non ! Je sais trop comme il est difficile de le gagner.

Il s’arrêta essoufflé. Emily fit le simulacre de cracher à plusieurs reprises.

— Tu es écœurant… tu ne respectes rien… et puis j’en ai assez… tais-toi… je t’en supplie, tais-toi…

— Je n’ai pas fini, continua Lesca, je n’ai pas fini, ma chère Emily.

Il s’approcha d’elle, voulut lui prendre les mains. Elle le repoussa brutalement.

— Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-il avec douceur. Tu ne veux donc pas croire à mon affection. Tu ne te rends donc pas compte que c’est parce que je t’aime que j’insiste pour que tu fasses quelque chose. Je voudrais te voir heureuse, chez toi, près de ton fils.

— Ne commence pas une autre comédie !

— Tu vois… tu ne me comprends pas. Quand je te parle avec mon cœur, tu me réponds comme à un étranger. Je veux que tu sois heureuse, Emily. Je sais que tu pourrais l’être, si tu voulais, et c’est pour cela que je souffre. Tu as l’air d’accepter ton sort. Je voudrais que tu agisses. Pourquoi te méfies-tu de tout ce que je te dis ?

Il essaya de nouveau de prendre les mains de sa sœur. Elle le repoussa encore plus brutalement. Il resta un instant interloqué. Puis il poursuivit, sur le même ton tendre et désabusé.

— Tu auras beau faire, Emily, tu ne me décourageras pas. Tant que je serai vivant, je tâcherai de te rendre heureuse.

— Quelle phrase, mon Dieu !

— Oui, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir. Je te répète, Emily, que si tu voulais, tu pourrais trouver de l’argent. Tu n’es plus ni très jeune ni très jolie. Mais moi non plus, et j’en trouve bien.

— Que veux-tu dire ?

— Tu peux plaire. Tu as cinquante-quatre ans, je crois. Si tu n’étais pas toujours couchée sur ton lit, si tu étais coquette, vive, agréable, si tu portais quelques petits bijoux pour te donner de l’éclat, des bijoux, je peux t’en prêter, de grands changements pourraient survenir dans ta vie. Les vieilles personnes ont souvent besoin de femmes comme toi pour leur tenir compagnie. Une fois dans la place, tu pourrais te rendre indispensable. On a vu des choses extraordinaires arriver ainsi. Si tu voulais, je pourrais te présenter par exemple au professeur Peix. Il est vieux, il est veuf, il est très sensible à la flatterie, il est moins riche qu’il ne le dit, mais enfin il n’est pas pauvre. En le cajolant, tu finirais bien par gagner sa confiance. Tu trouverais alors certainement le moyen de lui prendre quelque chose…

Pendant que son frère avait parlé, Emily ne l’avait pas quitté des yeux. Elle s’était même insensiblement rapprochée de lui pour lui faire croire qu’elle se laissait de plus en plus persuader.

— Quelle idée merveilleuse ! s’écria-t-elle.

— Et tu pourrais me demander conseil.

— Mais oui, tu pourrais même venir me voir le soir, quand il dormirait.

Lesca se mit à rire.

— Je ne plaisante pas, dit-il.

— Moi non plus.

Il prit les mains d’Emily qui, cette fois, ne les retira pas.

— Tu n’es pas surprise par ce que je viens de te dire ?

— Oh, pas du tout.

— Tu ne trouves pas extraordinaire qu’un homme comme moi puisse parler ainsi ?

— Pourquoi ? Je t’ai toujours entendu parler ainsi.

Lesca baissa le bord de son chapeau, mit les mains dans les poches de son pantalon.

— J’ai l’air d’un aventurier, n’est-ce pas ?

— Même pas.

— Je peux faire travailler les autres, donner des conseils. Au fait, si notre coup réussit avec le professeur, il n’y a pas de raison que nous ne partagions pas. Attends, je vais allumer une cigarette.

Emily passa le bout de ses doigts sur ses yeux, ce qui ne lui arrivait jamais. Elle détestait les gens qui touchent à leur visage.

— Cette conversation est lamentable, dit-elle.

Sans ajouter un mot, elle se rendit dans sa chambre et referma la porte derrière elle, ce qui également ne lui arrivait jamais.

 

*

*     *

 

« Ce n’est pas la peine d’aller rue Monge », pensa Lesca. Il était tranquille. Mme Maze ne pouvait moins faire que d’attendre une réponse. Il réfléchissait en suivant les quais, le long du Louvre et des Tuileries, poussé doucement dans le dos par le soleil couchant. Car il n’avait pas voulu rester chez lui. Il voulait penser à Emily et il ne pouvait le faire que loin d’elle. « La vie serait si simple, pensait-il, si les gens ne se fabriquaient pas un personnage, s’ils suivaient leur vraie nature, s’ils ne se croyaient pas obligés de jouer leur personnage. Il faut les ignorer. Il ne faut s’adresser qu’à celui-ci. Cette pauvre Emily se croit la plus honnête des femmes. Eh bien, je dois la considérer comme la plus honnête des femmes… Et voilà ! Pauvre Emily ! » Lesca regardait la Seine qui venait inlassablement à sa rencontre, et qui ne se fatiguerait certainement pas la première. Il avait la sensation que les chairs de son visage s’affaissaient, que des ombres creusaient ses traits. Il regrettait de n’avoir pas songé à mettre un col dur et brillant. Il avait oublié de glisser ses cheveux sous son chapeau. Une mèche dépassait, sur le front, lui donnant un air équivoque, comme eussent fait des pattes. Il pensait aussi : « C’est extraordinaire comme les gens croient tout ce que nous leur disons, comme ils nous jugent rapidement. Si nous leur disons le contraire de ce que nous pensons, ils nous croient. Mais si, ensuite, nous leur disons la vérité, ils ne nous croient pas. Emily, l’honnêteté ! Madame Maze, le désintéressement ! Mais moi, quoi ? »

Il rentra vers six heures. Emily ne se trouvait pas dans la première chambre. Il n’eut même pas le courage de l’appeler. Il accrocha son pardessus, son chapeau. Il alla jeter un coup d’œil à la fenêtre. Il se sentait fatigué. Tout à coup, il lui sembla trouver l’explication de son état. Il existait une chose à laquelle il s’était proposé de penser, à laquelle il avait eu envie de penser et qu’il avait dû laisser dans l’ombre, à cause de l’excitation du matin. C’était à lui-même, c’était à sa vie. Il avait besoin de la revoir, brusquement, à l’improviste, pour tâcher d’en comprendre le sens. Avait-il été un homme sans cœur, un homme malhonnête ? Évidemment, ses actions ne gagnaient pas à être tirées du brouillard de la vie quotidienne. L’espoir d’un accroissement personnel était à la base de chacune d’elles. Mais enfin il n’avait jamais commis volontairement une mauvaise action. Et brusquement, alors qu’il venait de s’asseoir dans le fauteuil de cuir, près de la fenêtre, il se rendit compte qu’il n’avait été ni méchant, ni malhonnête, ni cruel, ni égoïste, mais qu’il avait été simplement léger. Il avait été léger. Voilà ce qu’il était, voilà ce qu’il avait toujours été : un homme léger.

— Emily, appela-t-il.

Elle parut aussitôt. Il lui avait donné des conseils abominables. Il croyait qu’elle ne lui adresserait plus jamais la parole. Eh bien ! non, elle n’avait pas changé. Elle tricotait exactement comme avant. Avait-elle tout oublié ? Ou bien n’attachait-elle aucune importance à ses paroles ?

— Emily, sais-tu ce que je suis ?

— Non.

— Je suis un homme léger.

— Je ne le crois pas, répondit-elle.

Elle s’assit devant la table. Il avait voulu lui dire aussi : « Emily, que penses-tu de ce matin ? » Mais elle était si calme que c’était inutile à présent. Elle l’eût regardé avec étonnement. Elle ne se serait souvenue de rien. Et puis, elle aurait eu un geste de mauvaise humeur, comme d’habitude, « encore cette histoire ! »

Lesca lui dit :

— Je suis fatigué. Quand tu descendras, veux-tu être assez gentille de m’apporter mon lait.

Elle lui répondit avec une amabilité qui le surprit. On eût dit que ce n’était pas lui qui l’avait malmenée, mais elle qui avait commis une faute en le prenant au sérieux.

— Je te remercie, dit-il.

— Oh, ce n’est pas la peine, Maurice !

— Tu sais, continua-t-il, que ce que je t’ai dit ce matin, je le pense vraiment. Il ne faut pas t’embarrasser de scrupules. Si une occasion se présente à toi, profites-en, prends l’argent et file. Ne t’occupe pas de moi. Je m’arrangerai toujours. Je dirai que je n’ai pas ton adresse, que je ne sais pas où tu es partie.

— Oui, oui, j’y penserai, dit-elle.

Il devina qu’elle voulait surtout éviter une scène. Il se garda de dire sa déception. Un instant, il faillit pourtant se fâcher, mais il sentit qu’il n’aurait pas la force, qu’il serait obligé de lâcher le pied très vite. Quand elle fut partie, il se renversa dans le fauteuil, posa ses pieds sur une chaise. « Oui, murmura-t-il, c’est vrai, je suis un homme léger, un homme léger. Voilà ce que je découvre aujourd’hui. Je ne l’aurais jamais cru. »

Bien qu’il se fût renversé en arrière, qu’il pesât de tout son poids contre le dossier du fauteuil, il continuait de sentir une légère douleur, une sorte de chatouillement plutôt, dans le dos, juste derrière le creux de l’estomac. Il se leva avec l’espoir que le mouvement le ferait disparaître. C’était bien ainsi que commençaient ses crises, par une petite douleur insignifiante, comme s’il y avait, juste au milieu du corps, entre les organes ou à l’intérieur de l’un d’eux, un corps dur, une pierre, un calcul peut-être. Très lentement, cette douleur gagnait en intensité, mais de façon si imperceptible qu’il pouvait croire qu’il était victime de son imagination.

Emily rentra. Il ne pensa plus à sa douleur.

— Emily, dit-il, cela ne t’ennuierait pas de faire chauffer mon lait ?

— Pas du tout, répondit-elle.

Il alla se placer près de la porte de la cuisine. Il la regarda faire.

— Je t’ai apporté aussi un œuf, dit-elle.

— Ce n’était pas la peine, Emily. Je ne prendrai rien. Mais fais-le cuire pour toi, puisque tu l’as acheté.

— Oh, merci, j’ai le mien.

Il ne pensait toujours pas à sa douleur. Il suivait tous les gestes d’Emily. Elle avait une façon personnelle de faire les choses qui le touchait. Elle réfléchissait entre chaque geste. Quand elle avait pris un bol par exemple, elle le gardait un long moment à la main sans paraître se rappeler pourquoi elle l’avait pris. Quand elle l’avait empli de lait, elle s’arrêtait de nouveau, ne sachant où le poser. Ces hésitations faisaient naître sur le visage de Lesca une expression de tendresse. Elles ne signifiaient pas à ses yeux que sa sœur fût distraite, ni qu’elle fût absorbée dans ses pensées mais qu’elle était restée la jeune fille bourgeoisement élevée de jadis, et que toutes les dures tâches auxquelles le mariage l’avait astreinte ne l’avaient touchée que superficiellement. Elle avait vieilli pour tout le monde, mais pas pour lui, son frère. Il se souvenait qu’il l’avait aimée, puis qu’il l’avait oubliée. Entre un homme et une femme, c’est compréhensible. Mais entre un frère et une sœur ! Que s’était-il donc passé pour qu’il n’eût pu lui garder ne serait-ce qu’une toute petite part de son affection ? Il se souvenait des sentiments bas qu’il avait éprouvés alors. Elle ne lui faisait pas assez honneur vis-à-vis des gens qu’il aspirait à fréquenter. Il les revoyait, ces gens. Mais comment se faisait-il que plus tard, lorsqu’il avait compris la petitesse et la vanité de sa conduite, lorsqu’il était revenu sur ses admirations, il n’eût pas songé à réparer le mal qu’il avait fait ? Ils étaient déjà trop éloignés l’un de l’autre. Et il n’en avait pas souffert… « C’est ça, la légèreté », pensa-t-il. Emily non plus d’ailleurs. Il semblait pourtant, puisqu’ils s’étaient tant aimés, que quelque chose eût dû demeurer, que les déceptions communes eussent dû les réunir à nouveau à la première occasion. Mais non. Chacun avait suivi sa voie, s’efforçant de surmonter toutes les petites difficultés de sa propre vie. Voilà à quoi pensait Lesca en regardant sa sœur.

— Emily, dit-il, je vais m’asseoir. Tu m’apporteras le lait.

Elle fit un geste affirmatif de la tête. Dès qu’il fut assis, il sentit de nouveau sa douleur. Il lui sembla qu’elle était plus forte. Allait-elle s’accroître encore, comme ce jour où, au restaurant, on avait dû le transporter dans l’appartement des propriétaires ? Avant de se mettre à table, il avait justement éprouvé la même douleur qu’à présent. Il avait déjeuné, pensant que la chaleur lui ferait comme d’habitude du bien, et tout à coup une épée l’avait transpercé. Cela avait duré trois heures. Il avait appelé au secours, il avait supplié qu’on l’endorme. Cette douleur allait-elle revenir ? Il avait autre chose à penser qu’à ce qu’il éprouvait dans son cœur. Il avait à penser à sa santé, à son lait, à sa tranquillité.

— Maurice, ton lait est bouilli, tu peux venir le chercher.

Un instant il faillit dire : « Comment ! tu ne me l’apportes pas ! » Il se leva. Il avait de nouveau oublié sa douleur.

— Emily, dit-il quelques minutes après.

— Que veux-tu encore ?

Il ne s’étonna pas que déjà les bonnes dispositions de sa sœur fussent parties. Il ne lui en voulut pas. Il savait que ces changements étaient copiés sur les siens.

— J’ai mal, dit-il.

Il s’aperçut juste à ce moment qu’il avait mal en effet.

Elle ne répondit pas.

— Mais qu’est-ce que tu as ? cria-t-il soudain.

La colère lui était montée à la tête comme une vapeur d’alcool qui s’enflamme.

Elle fixa sur lui un regard dont elle exagéra l’étonnement.

Il se leva. Sa colère était tombée aussi vite qu’elle était née. Emily le regardait toujours avec le même étonnement qui semblait non pas le sien mais celui de toutes les personnes raisonnables de la terre. Il ne se souciait pas de ce regard. Il marchait à petits pas, très vite. Il sentait sa douleur, mais elle n’était pas assez forte pour accaparer son attention. Il pensait à d’autres choses.

— Emily, il faut me pardonner, dit-il. J’ai des mouvements d’humeur. Qu’est-ce que tu veux, il y a des moments où tout me dégoûte, où j’ai la sensation que jamais je ne sortirai de cette bassesse, sinon en quittant la vie. Je te donnerais bien un peu d’argent, si tu voulais.

Il jeta sur elle un regard par en-dessous pour s’assurer de l’effet produit.

Elle n’avait pas paru entendre le mot argent.

— Moi, te donner de l’argent ! s’écria-t-il. Je ne devrais pas plaisanter ainsi. Ce n’est pas charitable. Tout ce que je peux faire, c’est te donner une bague, une petite bague sans grande valeur.

Il en tira une de son gousset, la mit à la première phalange d’un de ses doigts, puis la fit briller. Emily avait horreur des bijoux inconnus, comme de toutes les formes matérielles de la richesse. Elle détourna la tête.

— Cette bague est assez jolie, dit Lesca. Je peux te la donner, si tu veux.

— Je n’en veux pas, répondit-elle.

— Pourquoi ?

— Je ne veux rien de toi ni de personne.

— C’est de la folie, dit Lesca.

Elle le regarda avec son air exagérément étonné.

— Et de l’argent ? demanda-t-il en feignant de se retourner, mais sans perdre sa sœur de vue.

— Encore moins.

Il se rassit. Il était de nouveau très calme. On sentait qu’il se surveillait, et qu’après chaque éclat, il éprouvait un soulagement de s’être dominé.

— Emily, dit-il comme s’il parlait d’une chose qui ne le touchait pas, tu as une attitude bête.

— Pourquoi ?

— Je te répète que tu as une attitude bête. Tu le sais bien.

— Je ne comprends pas.

— Tu me comprends très bien. Tu es assez intelligente.

— Je suis intelligente, à présent.

— Tu n’as qu’un fils au monde et ce fils a besoin d’argent. Une occasion se présente à toi d’avoir de l’argent et tu ne la vois pas. Tu refuses l’argent que je t’offre.

— Tu veux me donner de l’argent ! dit Emily ironiquement.

— Il n’y a pas que toi qui agisses bizarrement. Moi aussi.

— Tu veux vraiment me donner quelque chose !

— Tiens, prends cette bague, dit-il.

— Je ne veux pas de bague.

— Et de l’argent ?

Il feignit encore de regarder derrière lui.

— Tu veux me donner de l’argent ! s’écria Emily.

Lesca posa son regard dans les yeux de sa sœur. Ce regard était si pénétrant, si profond, si gênant, qu’elle battit les paupières. Il lui prit les poignets.

— Regarde-moi, dit-il.

Elle tendit le menton, ouvrit les yeux le plus qu’elle pouvait.

— Moi, te donner de l’argent ! dit Lesca. Tu tomberas donc toujours dans le piège ! Où irais-je donc le prendre, cet argent ?

En prononçant ces mots, il tira son portefeuille, le rentra précipitamment, dans le geste grotesque d’un homme, d’un acteur plutôt, qui, voulant donner la preuve de son innocence, s’aperçoit qu’il donne celle du contraire.

— Tu as de l’argent, dit Emily.

— Naturellement.

— Pourquoi dis-tu que tu n’en as pas ?

— J’ai de l’argent puisque je t’en ai offert, dit Lesca.

Elle se mit à rire. Il l’imita.

— Tu peux offrir, ce n’est pas difficile d’offrir en sachant qu’on n’acceptera pas.

— En tout cas, je ne t’ai jamais rien offert sérieusement, dit-il.

Elle s’assombrit.

— Tu es ridicule, dit-elle.

— Et toi, tu es pauvre et tu le resteras toujours.

Elle haussa les épaules. Soudain, il se plia en deux. Il quitta le fauteuil aussitôt, fit quelques pas, toujours plié en deux. Comme la douleur demeurait aussi forte, qu’elle demeurait exactement la même quelque position qu’il prît, il se redressa, puis il s’assit de nouveau, puis il se releva, se replia en deux. Il ne savait plus comment se mettre. Qu’il restât immobile ou qu’il gesticulât, c’était la même chose.

— Emily, dit-il malgré la raideur de ses joues, j’ai mal, j’ai mal. Cette fois, c’est vrai… que faut-il que je fasse ?

— Couche-toi, lui dit-elle.

Elle enleva les vêtements qui traînaient sur le lit, elle dégagea l’oreiller. Il se laissa tomber sur le lit avec l’espoir que cette chute le soulagerait. Il se retourna sur le ventre, puis sur le côté. Il essaya de se lever en s’appuyant sur un seul bras. Un faux mouvement lui ferait peut-être du bien. Il se laissa tomber en arrière. Sa tête heurta le mur. Il continuait à geindre.

Emily le regardait sans oser s’approcher. Bien qu’il lui fît peur, elle n’était pas du tout certaine qu’il souffrît réellement.

— Frictionne-moi le dos, dit-il avec difficulté.

Elle lui ôta son veston.

— Non, non, téléphone, dit-il. Il faut me faire une piqûre. C’est intolérable. Je ne peux plus le supporter. Emily… Emily…

— Ça passera, dit-elle.

Il s’était caché le visage dans l’oreiller. On l’entendait haleter.

— Bois très chaud, dit-elle.

Elle se rendit à la cuisine. Là, comme tout à l’heure, elle resta un moment devant le réchaud sans paraître savoir par quoi commencer. Enfin, elle alluma. Puis de nouveau, avant de mettre de l’eau à chauffer, elle regarda longuement les flammes. Lesca criait maintenant. Elle semblait ne pas l’entendre. C’était donc son frère qui souffrait ainsi ! Mais souffrait-il réellement ? Elle n’avait même pas songé à allumer les deux rangées de flammes. Cet homme gros, vieux, malade, était donc son frère, ce jeune frère qu’elle avait tant aimé ! Elle s’approcha de la porte pour le regarder. Elle le vit qui se tordait sur le lit. Il avait changé, mais elle, elle n’avait pas changé. Elle était toujours mince, toujours prête à s’enthousiasmer. Elle n’avait pas voulu vieillir.

Elle lui apporta peu après une tasse de tisane. Il lui fallut de longs efforts pour la faire boire à son frère. Tout à coup il ne bougea plus. Il était couché sur le dos. Aucun coussin ne rehaussait sa tête. Ses yeux étaient grands ouverts.

— Tu vas mieux ? demanda-t-elle.

Ses lèvres remuèrent à peine. Il ne souffrait plus, depuis quelques secondes. La douleur s’était évanouie si étrangement qu’il craignait que la seule vibration de sa parole dans le gosier ne la fît revenir.

Emily s’assit sur une chaise, près de lui.

— Oui, tu vas mieux, dit-elle doucement en effleurant d’un mouvement d’allée et venue la main de son frère.

— Je crois… que je… vais mieux, dit-il en s’y reprenant à trois fois, comme si avant de parler il avait rassemblé ces quelques mots dans sa bouche.

— Je le vois bien, dit-elle.

Il voulut se déplacer. Elle l’en empêcha. Comme il était en nage, elle alla chercher des couvertures et le couvrit.

— Cette douleur est extraordinaire, dit-il.

— D’où vient-elle ?

— Je ne sais pas. Personne ne le sait. Un empoisonnement. Je crois que c’est un empoisonnement.

Quelques heures plus tard, il se coucha. Il était tellement heureux de ne plus souffrir qu’il aurait voulu ne plus jamais ni bouger, ni manger, ni boire, ni lire, ni voir personne, qu’il aurait voulu vivre simplement immobile, dans une demi-obscurité, loin de tout. Il ne tarda pas à s’assoupir. Quand il se réveilla, il n’avait aucune idée de l’heure.

— Emily, appela-t-il.

Il désirait la voir, tâcher de découvrir l’effet que cette crise avait causé sur elle. Il se rappelait qu’au restaurant, quand on l’avait transporté dans l’appartement, au premier étage, il s’était demandé aussi ce qu’on avait pensé de lui. L’avait-on considéré comme un homme condamné ? Il avait été à la hauteur du spectacle qu’il avait donné. Il se souvenait d’avoir demandé une brosse, comme s’il avait simplement glissé, d’avoir dit en partant que les plus grands médecins ne prenaient pas son cas au sérieux, que cela lui arrivait rarement, et que cela n’avait jamais eu de conséquence. Puis il se rappela la grave maladie qui était à l’origine des troubles dont il souffrait à présent. Les choses s’étaient passées comme tout à l’heure. Au cours de sa vie, il avait bien envisagé qu’un jour il tomberait malade. Il s’était imaginé qu’alors ce serait un immense mouvement de solidarité autour de lui. Et quand il s’était aperçu que, quoique gravement malade, il lui avait fallu lutter comme un homme bien portant pour obtenir qu’on le soignât, qu’on s’occupât de lui, il avait été profondément surpris. Personne n’avait rien fait. Emily n’avait rien fait. Il ne fallait compter que sur soi-même, que sur sa propre défense. Il avait triomphé une nouvelle fois. Il ne bougeait pas pour ne pas perdre le bénéfice de sa victoire.

— Emily, appela-t-il tout doucement.

Elle parut.

— Où as-tu mis mon veston ?

— Ne t’inquiète pas. Il est à côté de toi, sur la chaise, ainsi que ton portefeuille.

Une étrange déception passa sur le visage de Lesca.

— Je ne m’inquiète pas. Plus rien n’a beaucoup d’importance pour moi, Emily.

— Oui, dit Emily.

Lesca sentit que la crise qu’il venait d’avoir donnait trop de poids à ses paroles. Il en était gêné. Il se mit à sourire, mais à ce sourire aussi, la crise donnait trop de poids.

— Je suis étonné de te voir, dit-il. Je suis très étonné. Quand je me suis éveillé, j’ai vu de la lumière dans ta chambre. Mais je croyais que tu étais partie.

Elle regarda son frère méchamment.

— Pourquoi me regardes-tu ainsi ? demanda Lesca. C’eût été tout naturel.

— Je vois où tu veux en venir, dit Emily.

— Je ne t’en aurais pas voulu. Je l’aurais très bien compris. Je t’aurais même approuvée au fond de moi-même. Évidemment, tu as pris des habitudes ici. Il est dur de s’arracher à ses habitudes. Mais dans un appartement à toi, tu serais tellement mieux. Tu aurais fait venir ton fils. C’est un garçon si sensible. Et moi, j’aurais vécu comme avant ton arrivée.

Pendant qu’il parlait sur ce ton affectueux, elle avait des gestes d’exaspération de plus en plus rapprochés.

— Je l’aurais très bien compris, poursuivit Lesca. Ce n’est pas une vie de vivre à côté d’un homme comme moi, dans la pauvreté, à côté d’un homme qui a des crises terribles. De deux choses l’une, ou j’exagère mon mal, et ce n’est pas drôle, ou je ne l’exagère pas et je vais mourir, et ce n’est pas drôle non plus. Il aurait mieux valu profiter de l’occasion et partir.

— Quelle occasion ? demanda Emily durement.

— De l’occasion qui vient de se présenter. C’était une occasion. Je ne me serais aperçu de rien. En revenant à moi, je me serais trouvé devant le fait accompli.

— Tu ne te serais même pas aperçu qu’il manquait quelque chose.

Lesca ne parut pas entendre.

— Je t’aurais attendue, puis j’aurais compris que tu étais partie. Alors j’aurais repris ma vie d’avant. J’aurais remonté le lit. J’aurais changé des objets de place…

— Oh, je comprends parfaitement, dit Emily. Mais tu te fais des illusions. Quand je partirai, je n’emporterai rien.

Lesca se souleva à demi, resta appuyé sur un coude malgré la fatigue qui le gagnait instantanément.

— Comment ! s’écria-t-il, tu serais partie avec quelque chose !

— Je viens de te dire justement que je ne te ferai pas ce plaisir.

— Ce plaisir ! Quoi ?

Son coude glissa. Il tomba sur l’oreiller, tellement il appréhendait de tendre un muscle.

— Parlons d’autre chose, dit-il. C’est toujours à la suite de scènes de ce genre que j’ai mes crises.

Quand on est malade, il suffit que personne ne se trouve dans le champ du regard pour qu’on se croie seul, ou du moins pour qu’on fasse semblant de le croire. Les yeux au plafond, il murmura :

— Ce plaisir, ce plaisir, ce plaisir… Elle a trouvé ça !

Lesca resta couché toute la journée. Il se sentait bien. Il aurait pu se lever, d’autant plus que le temps était radieux, se changer, se raser, faire une petite promenade, mais il lui semblait qu’il ne serait plus à l’abri. Chaque fois qu’Emily passait dans la chambre, il détournait la tête. À aucun moment, il ne lui adressa la parole. Il lui en voulait il ne savait de quoi. Elle avait pourtant été très attentionnée pendant sa crise. Il se souvenait à présent qu’elle lui avait caressé la main. Ce souvenir lui causait une sorte de malaise, ainsi que celui d’avoir remercié Emily. « Merci », avait-il dit. Il eut un frisson, ou plutôt une sorte d’ondulation nerveuse d’une épaule à l’autre. Ç’avait été comme si, dans la plus profonde détresse, il avait mangé le morceau de pain que lui avait tendu celui même qui l’avait plongé dans cette détresse. Il avait honte de lui-même. « On est toujours honteux après qu’on a été malade », pensa-t-il pour se justifier. Il n’osait plus regarder Emily. Plusieurs fois elle lui demanda s’il n’avait besoin de rien. Il répondait par un non qu’il accompagnait d’un mouvement sec de la tête. Quelquefois il songeait à Mme Maze. Elle lui apparaissait comme un souci, comme un obstacle. Ce qui l’agaçait le plus, c’était le sentiment qu’elle lui avait joué la comédie, qu’elle lui avait fait faire ce qu’elle désirait au fond. Elle avait dû prendre ses renseignements. Il lui semblait qu’elle faisait et pensait des choses qu’elle ne lui disait pas, qu’elle devenait autre dès qu’il était parti, qu’elle savait très bien où elle voulait en venir, qu’elle était beaucoup plus pratique qu’elle voulait le laisser croire. Et puis, ce qui était pire, elle devait être jalouse de lui. Elle avait deviné qu’il poursuivait un but élevé. Elle cherchait à l’empêcher de l’atteindre. Elle seule pouvait avoir de beaux sentiments. À présent qu’elle s’apercevait qu’il en avait aussi, elle montrait sa vraie nature. Il ne fallait donc pas s’étonner qu’elle eût écrit une pareille lettre. Quelle mesquinerie ! Quand pendant des années on a joué le grand jeu du désintéressement, écrire une pareille lettre, au bout de quarante-huit heures, ça laissait rêveur.

Lesca s’assoupissait parfois. À mesure que la journée s’écoulait, il se sentait de plus en plus las. De quelque côté qu’il se tournât, il ne voyait que des visages grimaçants. Emily ne lui demandait plus rien. Il lui semblait qu’elle n’avait jamais tant traversé la chambre. Elle l’énervait. Il pouvait maintenant la suivre des yeux sans risquer de montrer son regard. Elle se tenait droite. Elle n’avait pas peur de poser ses pieds sur le sol. Elle avait l’air de vouloir lui montrer qu’elle était en bonne santé. Mais peut-être Lesca était-il enclin à noircir.

Il resta encore couché toute une journée. « Quand c’est fini, personne ne s’occupe de vous. » Mais puisqu’il baissait les yeux quand Emily passait, puisqu’il lui disait des grossièretés au fond de lui-même quand elle approchait, c’était naturel. Elle le sentait bien. « Plus les hommes vieillissent, plus ils se ressemblent. Les gens ne font plus de différence, à moins de vous avoir connu avant que vous soyez vieux. On peut être riche, ou ne pas l’être, dans le fond c’est la même chose. Il faut en prendre son parti. Il ne faut pas se froisser, ni être exigeant. Et puis quand, en plus, on est malade ! C’est à ce moment qu’on récolte ce qu’on a semé, comme on dit. Il aurait fallu se faire des amis aux belles époques, se faire aimer. Après, les gens se rappellent qu’on ne s’occupait pas d’eux. À leur tour, ils ne s’occupent pas de vous. Il ne fallait pas se croire si fort. Quel drame ! »

La nuit était presque tombée. Emily n’avait pas allumé. Elle était vieille aussi. Mais pour les femmes, ce n’est pas la même chose. Elles sont vieilles depuis longtemps. Les voitures projetaient des lumières au plafond. Lesca ferma les yeux. Ils lui piquaient comme de lire à les voir se heurter, se casser, se mêler. Parfois, une grande tache reposante passait lentement d’un mur à l’autre. Ah ! s’il avait habité un appartement vaste, propre, chaud, luxueux ! Il se serait levé, baigné, rasé. Et s’il avait eu de beaux habits, souples, bien coupés… Il aurait été un autre homme. Il se serait senti libre. Une femme de chambre lui aurait servi respectueusement son dîner, à une grande table blanche, dans une grande pièce bien éclairée. Il aurait lu des journaux illustrés, des livres illustrés. C’eût été facile alors de ne plus penser à soi-même, de guérir.

— Emily, appela-t-il.

— Je viens, dit-elle. Eh bien ! comment vas-tu ?

— Beaucoup mieux. Mais je ne me lèverai pas. Si tu veux bien, tu me feras juste un œuf de soixante-dix centimes. Tu feras attention qu’on ne t’en donne pas un de soixante centimes.

Emily sortit. La nuit était à présent complètement tombée. Les lumières couraient en tous sens sur le plafond. Lesca gardait les yeux clos. Son visage était reposé, malgré la barbe piquante, les cheveux raides, le col échancré découvrant un sous-vêtement grisâtre. Il pensait au professeur Peix. C’eût été peut-être gentil de le prévenir. Évidemment, il y avait quatre étages à monter. Mais c’eût été une marque de confiance que de recourir à lui. Il fallait le comprendre. Il ne fallait pas toujours penser que les gens détestent qu’on leur demande quelque chose. Ils aiment cela au contraire. Il ne fallait pas être comme Emily. Il ne fallait pas toujours dire : « Oh moi, je ne demande rien ! Oh moi, je suis honnête ! » Il fallait au contraire demander et les gens vous en gardaient de la reconnaissance. Ceux qui ne comprenaient pas cette vérité finissaient comme Emily, dans la solitude la plus complète. Lui, au moins, n’avait jamais eu peur de demander. Il est vrai qu’il était bien seul quand même.

 

*

*     *

 

Le matin, il se leva à huit heures. Il se sentait moins bien. Il n’avait presque pas dormi. Soudain on frappa à la porte. Il pâlit, pria Emily d’ouvrir. C’était une lettre recommandée de Mme Maze.

« Je suis très étonnée de votre silence, écrivait-elle. Vous comprendrez qu’il y a de quoi. Peut-être n’avez-vous pas reçu ma première lettre. Pour cette raison je vous envoie celle-ci recommandée. J’attends aujourd’hui une réponse de vous. »

Lesca resta un long moment immobile. Ses lèvres tapotaient l’une contre l’autre sans arrêt. « Quelle femme ! » disait-il distinctement de temps en temps. Il se mit à marcher de long en large. « Si vite… si vite… », disait-il.

— Emily, lis cette lettre.

Elle la prit avec crainte, la lut.

— Je ne sais pas de quoi il s’agit, dit-elle. Je ne connais pas cette femme. D’ailleurs, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir.

— Tu ne comprends pas ?

— Non.

— Eh bien, voilà où mène de ne pas savoir ce qu’on veut.

— Où ?

— Toi aussi, serais-tu de ces folles qui toute leur vie s’imaginent qu’elles ont quelque chose à défendre ? Jusqu’à vingt-cinq ans, c’est la virginité. Elles défendent leur virginité, après quand elles l’ont perdue, eh bien, elles trouvent autre chose. Tu as toujours l’air de croire qu’on va te faire mal.

— Moi ?

— Oui, toi.

Il se radoucit.

— Cela n’a aucune importance, dit-il.

Il se laissa tomber dans le fauteuil. De temps à autre, il regardait sa sœur à la dérobée. Sa tête et ses mains commençaient à trembler.

— Emily.

Elle se tourna vers lui. Il levait vers elle des yeux suppliants.

— Tu as mal de nouveau ?

— Non, non, dit-il. Je ne sais plus où je suis.

— Quoi ?

— Où sommes-nous ? demanda-t-il sans paraître reconnaître la chambre.

— Tu n’aurais pas dû te lever, dit Emily.

Lesca ferma les yeux. Quand il les rouvrit, Emily nouait un lacet de son soulier qui avait dû se défaire. Il ne la vit pas nouer ce lacet, il la vit penchée en avant, la tête inclinée vers le sol. Cela lui arrivait souvent de prendre un geste courant pour un geste de douleur. Il était alors pris de terreur, jusqu’à ce qu’il reconnût le geste. Cette confusion était la vraie raison pour laquelle il ne prenait aucun repas avec Emily. Au début, sans doute parce qu’elle se trouvait dans un état de grande nervosité, il lui était arrivé plusieurs fois de s’étrangler en mangeant. Il avait eu si peur qu’ensuite, à la plus insignifiante modification de physionomie, il était repris de la même peur.

— Emily, dit-il.

Elle se redressa. Il soupira si profondément que sa poitrine parut s’avancer. Emily n’avait rien.

Elle avait noué son lacet. Pendant quelques minutes, il jouit de cette sorte de bien-être qui nous envahit quand nous avons évité un accident.

— Emily, dit-il.

— Quoi ?

— Écoute-moi, Emily. Je suis incapable de te dire ce qui se passe en moi. Mais il faut que je parle. Te rendre heureuse, voilà mon idée. Pourquoi ? Je ne le sais pas. Je ne peux pas te le dire. J’ai toujours eu cette idée et je n’ai jamais pu la réaliser. C’est bizarre. Aujourd’hui je me demande si je ne pourrais pas. Ne serait-ce pas merveilleux ?

Emily le regardait avec des yeux que l’étonnement détachait légèrement des paupières.

— Je n’ai plus besoin de rien, moi, continua-t-il. Plus jamais je n’aurai besoin de quelque chose. C’est pourquoi je ris quand je reçois une lettre comme celle-là. Cette femme est vraiment d’une inimaginable bêtise. Elle a peur, tu m’entends Emily, elle a peur. Elle a peur de moi. Elle n’a pas confiance en moi. Comment peut-on se tromper à ce point ? C’est extraordinaire ce que les gens peuvent changer rapidement, comme il faut peu de chose pour qu’ils… cela ne t’intéresse pas, Emily. Mon idée t’intéresse davantage. Te rendre heureuse. Toi. Pourquoi ? Je ne sais pas. C’est mon idée.

— Je ne suis pas malheureuse, dit Emily.

— Tu seras libre, Emily. Tu ne dépendras plus de personne. J’aurais dû agir plus tôt. Tu partiras. Je te donnerai tout. Jamais je n’ai fait une chose à temps. Les idées me viennent trop tard. Ce n’est pas de la négligence.

— Je ne veux rien, dit Emily sèchement.

Lesca respira plusieurs fois de suite très vite, puis il resta un long moment sur sa réserve.

— La vie est si belle, Emily, si belle, si belle, si belle. Il me semble que j’aurais une reconnaissance infinie à la personne qui me parlerait comme je te parle.

Il s’approcha de sa sœur et, comme s’il s’adressait à une complice dans un lieu exposé, il se pencha à son oreille.

— Tu prendras tout, et tu partiras, et tu iras vivre où il te plaira, et tu seras heureuse, heureuse, heureuse…

Il baissa encore la voix.

— Il faut que tu sois heureuse, Emily. Je vais te faire un aveu. Aujourd’hui seulement j’ai le courage de te le faire. Je ne peux pas être heureux moi-même si tu ne l’es pas. Cet aveu, comme le reste, je le fais peut-être trop tard. Il faut que tu sois heureuse, Emily. Alors je serai heureux moi aussi.

Emily s’était reculée. Elle pensait : « Maurice est malade. Il va avoir une crise. Que faire ? »

— Tu n’auras qu’à partir quand je ne serai pas là, si ma présence te gêne, dit Lesca. Elle peut te gêner. Je le comprends bien. Mais je vais sortir tout à l’heure. Tu n’auras qu’à en profiter.

Sans cesser de la regarder, il se mit à marcher sur la pointe des pieds.

— Tu n’auras pas besoin, dit-il, de marcher comme cela.

Il frappa le sol du talon.

— Tu pourras faire du bruit, continua-t-il. Cela n’aura aucune importance.

Il était couvert de sueur. Il ne s’épongeait que le front et la sueur continuait de couler dans son cou. Son col était mouillé. Tout à coup, il se laissa tomber sur une chaise.

— Emily, cria-t-il.

— Qu’as-tu ? demanda-t-elle.

Il haletait. Ses yeux étaient suppliants.

— Emily, approche-toi, approche-toi. Fais quelque chose pour moi. J’ai besoin de paix. Viens, viens.

Elle obéit avec inquiétude. Il lui prit la main, la posa sur son front, puis il la lâcha. Emily l’ôta aussitôt.

— Emily, dit-il, laisse ta main. J’ai besoin de ce contact. Dans un instant, ça ira mieux.

Elle remit sa main sur le front de Lesca, mais en détournant la tête.

— Ce n’est pas la peine, dit-il.

Avant de se lever, il se tourna de façon à se servir du dossier comme d’un appui. Il fit quelques pas, se regarda dans un petit miroir, lissa ses cheveux.

— Emily, dit-il avec un calme subit, c’est entendu, n’est-ce pas ?

— Quoi ?

Il parut surpris.

— Tu n’as pas compris ?

— Je n’ai absolument rien compris, dit-elle. Je crois d’ailleurs qu’il n’y avait rien à comprendre.

Un silence s’établit entre le frère et la sœur.

— Est-ce que j’ai encore joué la comédie ? demanda enfin Lesca.

— Certainement.

Il tourna brusquement le dos à Emily, puis lui fit face de nouveau.

— C’est honteux, cria-t-il.

— Qu’est-ce qui est honteux ? dit Emily.

— Tu me remercies d’une drôle de façon.

— Je n’ai pas à te remercier.

— Pauvre femme ! dit Lesca.

— Je ne suis pas à plaindre, dit Emily.

— Tais-toi, cria Lesca.

Il n’était plus maître de lui. Il faisait tout le temps le même geste des deux mains. Tout à coup, il s’immobilisa.

— Emily, cria-t-il, j’en ai assez. Je m’en vais, tu m’entends, je m’en vais. Tu ne me reverras plus. Je ne remettrai plus les pieds ici. C’est fini. Ma patience a des limites. Ma bonté aussi. Je m’en vais.

Il arracha son pardessus de la patère, le fit tourner en le mettant, puis il se dirigea vers la porte. Mais au moment de l’ouvrir, il revint sur ses pas.

— Non, je ne m’en vais pas, dit-il.

— Fais ce que tu veux, dit Emily.

— Oui, je fais ce que je veux. Je ne m’en vais pas. Je reste.

Il se mit à rire.

— Emily, dit-il la voix changée, j’ai voulu t’effrayer.

— Tu ne m’as pas fait peur.

— J’ai voulu t’effrayer en te disant que je restais, dit-il élevant de nouveau la voix.

— Tu ne sais plus ce que tu dis. Si vraiment tu es malade, tu vas avoir une nouvelle crise.

— Mais je pars.

Emily ne desserra pas les lèvres.

— Est-ce que je pars ou est-ce que je reste ? demanda Lesca.

— Je n’en sais rien, dit Emily.

— Je reste, dit-il.

— C’est très bien.

— Non, Emily, je pars. Je pars, et je ne reviendrai jamais, tu entends, jamais, jamais. Est-ce que tu comprends ?

Cette fois, il sortit vraiment. Au deuxième étage, il s’arrêta. Une main sur la rampe, il se tourna vers une des portes. « Pauvre chien, dit-il, tu pleures, mais moi aussi, je pleure. » Dès qu’il se trouva dans la rue de Rivoli, le bruit, le mouvement et la lumière s’emparèrent de son esprit. Il n’avait aucune idée de l’heure. Intimidé par les Tuileries, la Concorde, les Champs-Élysées, il avait tourné à droite. Il ne savait pas où il allait. Tout à coup, il s’aperçut qu’il se trouvait place de la Bastille et qu’il était midi moins vingt. Il s’assit sur un banc, près de la station de métro. Un enfant lui fit signe d’un wagon. Il en fut bouleversé. Il pensait qu’il aurait pu passer rue Monge. À midi, Mme Maze préparait son déjeuner. Il ne risquait pas d’être vu à travers l’étalage. Mais à quoi cela eût-il servi ? Deux fois déjà il avait rôdé autour de la librairie. Retourner une troisième fois ? Cela devenait de la maniaquerie. Non, il n’aurait jamais cru que Mme Maze se comporterait de cette façon avec lui. Quelle petitesse ! Comment pouvait-on se montrer sous un aspect si différent ? Évidemment, il s’était montré lui aussi sous un aspect différent. L’attitude de Mme Maze n’était qu’une réponse. « Je n’aime justement pas, murmura-t-il, les gens qui répondent à des paroles par des paroles, à des actes par des actes. » Pendant plus d’une heure, il fit les cent pas le long de la grille qui borde la voie du métro. Il n’attendait personne, il se trouvait là par hasard et il ne pouvait se résoudre à s’en aller. Il pensait maintenant à Emily. Elle, au moins, ne répondait pas. Elle, au moins, ne voulait pas s’abaisser à se défendre. C’était une femme dure, sévère et sans défense. Il ne savait pourquoi, elle lui avait toujours inspiré de la pitié. « Pourquoi ? » se demanda-t-il. Elle n’acceptait aucun conseil. Elle avait toujours fait ce qu’elle avait voulu. « Il est vrai que tout le monde fait pitié à quelqu’un. Est-ce que je ne fais pas pitié, moi aussi, à certaines personnes, à Peix, à son gendre, à sa fille par exemple, et peut-être même à des gens que je ne connais pas et qui, eux, me connaissent ? »

 

*

*     *

 

Jamais la porte de l’immeuble où il habitait ne lui avait paru si grande et si lourde quand elle était fermée. Jamais il n’avait envisagé qu’elle pût ne pas s’ouvrir. Il sonna. Il était près d’une heure du matin. Il resonna. Enfin le déclic se fit entendre cinq ou six fois de suite, bien inutilement car la porte s’était entrouverte au premier. En passant devant la loge, il s’arrêta. Un peu de lumière filtrait entre les rideaux. Il frappa doucement au carreau. Personne ne répondit. « Lesca, dit-il. Ma sœur est-elle toujours là ? » Le silence continua à l’environner. Il attendit encore un instant, n’osant parler plus fort. Puis il s’engagea dans l’escalier. Il était si fatigué qu’il faisait une pause toutes les deux ou trois marches. Il avait erré toute la journée. Il s’était même rendu rue Monge. Il s’était endormi dans un cinéma. Il avait passé deux heures à écrire une lettre qu’il avait ensuite déchirée. Maintenant il rentrait éreinté, inquiet. Que s’était-il passé en son absence ? Emily était peut-être partie. Puisqu’il avait dit qu’il ne reviendrait pas, elle avait peut-être pensé : « À quoi bon rester ? » Il ouvrit la porte sans bruit. Mais à peine eut-il fait quelques pas qu’il entendit le demi-ronflement d’Emily. Sur la pointe des pieds, il se rendit dans la chambre de sa sœur. Il alluma en tournant insensiblement le commutateur. Tout à coup la lumière se fit. Il regarda Emily. Il fut surpris. Elle dormait les bras levés, arrondis au-dessus de sa tête, dans un abandon enfantin qui contrastait avec les aisselles trop creuses entre les tendons qu’aucune chair ne recouvrait. Il éteignit. Il avait tout le temps. Il mit peut-être une dizaine de minutes pour atteindre son lit, s’appliquant avec un soin infini à ne faire aucun bruit. Il n’avait pas toujours le respect du sommeil d’autrui. Mais cette nuit-là celui d’Emily lui paraissait sacré. Il s’assit sur son lit sans ôter son pardessus. Pendant plus d’une heure, il resta ainsi sans bouger. « Emily », disait-il de temps en temps à voix basse de manière que si elle était éveillée elle l’entendît. Tout à coup il se souvint de la lettre qu’il avait reçue la veille. Il eut plusieurs haut-le-corps successifs. La journée s’était écoulée sans qu’il eût fait parvenir de réponse à Mme Maze. Il pensa : « Il y a des gens qui croient toujours qu’on se moque d’eux. » Mme Maze appartenait à cette race. « C’est un peu fort, devait-elle se dire. Il n’a même pas la politesse de me répondre. » Comme s’il pouvait être question de politesse en ce moment ! Il pensa : « Que ces gens sont mesquins qui se mettent à vous haïr parce que leur amour-propre est blessé ! J’aurais dû aller la voir, lui écrire, lui apporter des fleurs, des chocolats, oh alors ! tout eût été différent. »

Dès qu’il fut couché, Lesca s’efforça de garder les yeux ouverts. Il ne voulait pas réveiller Emily, mais il ne voulait pas non plus dormir quand elle se réveillerait. Il voulait être là. Il voulait la surprendre. Il ne voulait pas que ce fût elle qui le surprît. Quand elle se tournait ou qu’elle poussait un inexplicable soupir, il se dressait pour mieux entendre la suite car, couché, il lui semblait qu’il était à demi sourd. Mais rien d’autre ne se produisait et il se laissait tomber en arrière. S’il s’assoupissait malgré lui, son attention n’en demeurait pas moins portée sur la chambre voisine. Le matin, il se réveilla en sursaut. Il sortit de son lit sans savoir ce qu’il faisait, s’immobilisa. Emily était-elle réveillée ? Avait-il bêtement tout manqué au dernier moment ? Heureusement non, elle dormait toujours, plus profondément qu’au milieu de la nuit. Il savait qu’elle dormait justement ainsi sur la fin. Elle ne se réveillait jamais paisiblement (comme un enfant qui ouvre les yeux) mais comme au sortir d’un cauchemar. Il s’habilla silencieusement. Puis il se rassit, attendit. Tout à coup la respiration d’Emily ne parvint plus jusqu’à Lesca et des bruits qui semblaient charmants, le bruit des lèvres qui se séparent, etc., se firent entendre.

— Emily, dit Lesca.

Elle ne répondit pas. Elle faisait semblant de dormir. Elle croyait que parce que ses yeux étaient toujours fermés, personne ne pourrait s’en apercevoir. Elle ne se doutait pas que son frère savait qu’elle était réveillée.

— Emily, c’est inutile.

Il se rendit dans sa chambre. Elle avait ouvert les yeux.

— Je voudrais te parler, dit-il.

Elle s’assit toute droite malgré le creux du sommier. Ses cheveux avaient beau être défaits, elle n’y porta pas la main.

— Bien, dit-elle. Je vais me lever.

Il retourna dans sa chambre. Il était habillé mais il n’avait fait aucune toilette. Il s’assit à son bureau. Il regarda les bibelots épars devant lui avec indifférence. Jamais il ne les prenait entre ses doigts, ne les caressait. Puis il se leva. Emily venait de le rejoindre.

— Comment, tu es encore là ! dit Lesca comme s’il avait ignoré que sa sœur fût dans la chambre voisine.

— Tu ne m’as pas appelée ? dit Emily.

— Je ne savais pas que tu étais là, continua Lesca.

— Qu’est-ce que tu racontes ? dit Emily.

Elle retourna dans sa chambre. Lesca la suivit. Ses paupières lui semblaient tendues tellement elles pesaient sur ses yeux. Il avait les lèvres et les narines sèches. « J’aurais dû me mouiller la figure », pensa-t-il.

Emily recouvrait son lit, gênée par le creux froissé où elle avait reposé.

— Tu m’avais dit que tu ne reviendrais pas, dit Lesca, que tu partais, que je ne te reverrais jamais.

Emily se retourna brusquement.

— C’est toi qui ne devais pas revenir, dit-elle d’un trait.

— Moi, dit Lesca, moi, ne pas rentrer chez moi. Et pourquoi ? Et où aurais-je été ?

— Ne recommence pas, dit Emily. Je connais ta façon d’agir. Quand tu n’as pas fait une chose, tu dis que ce sont les autres qui ne l’ont pas faite.

— Emily, tu m’as dit hier : « Je m’en vais, je ne rentrerai pas. » Est-ce que je rêve ?

— Je ne veux pas discuter avec toi, dit Emily. Il est trop tôt d’abord.

— Réponds-moi.

— Ça suffit, Maurice. Tu sais très bien que c’est toi qui ne devais pas rentrer.

— Moi ?

— Ne joue pas l’étonnement.

— J’ai même réveillé le concierge en rentrant hier soir pour lui demander si tu étais toujours là.

Emily haussa les épaules.

— Tu lui demanderas, dit Lesca.

— Ce n’est pas la peine, dit Emily.

Le cou allongé, la poitrine creuse, les mains tendues, Lesca faisait l’humble. Tout à coup il se transforma. Il tremblait de colère. On eût dit qu’un rayon de lumière se posait tour à tour, et très rapidement, sur tous les points de son visage.

— Je te mets à la porte, hurla-t-il.

Emily fit deux pas en arrière tout en continuant de faire face à son frère.

— Quelle parole extraordinaire ! dit-elle.

— Est-ce que tu as compris ? Je te mets à la porte. Tu vas partir immédiatement. J’en ai assez. Qu’est-ce que tu attends ?

— Bien, bien, dit Emily sur le ton qu’on prend pour un spectateur imaginaire avec les gens dont la violence n’est que passagère.

— Je te mets à la porte. Tu pourras rire alors, dit Lesca qui avait discerné cette ironie et dont la colère s’était accrue.

Emily comprit que cette fois il y avait quelque chose de plus sérieux que d’habitude dans les paroles de son frère.

— Est-ce que tu penses vraiment ce que tu dis ? demanda-t-elle.

— Pars, pars, immédiatement. Je… je…

Lesca s’était mis dans un tel état qu’Emily renonça à lui parler.

— C’est bien, dit-elle en lui tournant le dos.

— Je te mets à la porte, hurla encore Lesca.

Emily se retourna. Jusqu’à ce moment elle avait cru que cette crise de colère n’était guère différente des précédentes, qu’elle ne tirait pas plus à conséquence. Mais quand elle vit son frère, la bouche complètement tirée d’un côté, elle fut prise de peur.

— C’est tout de suite qu’il faut que tu partes, cria-t-il. Je ne sais pas comment j’ai pu te supporter chez moi si longtemps. Un sac de plomb. C’est inouï. Incapable de bouger. Eh bien, tu bougeras maintenant. Dépêche-toi, dépêche-toi enfin.

— Rassure-toi, je bougerai comme tu dis, dit Emily qui sentait à son tour la colère la gagner.

— Qu’est-ce que tu attends ? cria Lesca.

Emily se rendit dans sa chambre. Elle approcha une chaise de l’armoire, prit la valise qui se trouvait sur le sommet.

— Mais si tu pars, dit Lesca, il faudra que tu emportes tout, tout ce qui t’appartient. Je ne veux rien garder.

— Je n’ai pas tellement de choses, dit Emily. Je suis arrivée avec une valise. Je repartirai avec une valise.

— Tu emporteras tout.

— Oui.

— Tout, tu m’entends, tout. Je ne veux rien garder.

Emily ouvrit l’armoire. Un grand désordre régnait sur les étagères. Elle sortit un à un les effets chiffonnés.

— Tu emporteras tout, dit Lesca.

— Tu m’ennuies à la fin, dit Emily.

— Tout. Est-ce que tu comprends ?

Lesca s’était tellement approché de sa sœur qu’il la gênait. Elle changea de place.

— Tout. As-tu entendu ? Tout.

Emily était agenouillée. Elle se redressa.

— Est-ce que tu veux que je parte oui ou non ?

— Oui, tout de suite. Dépêche-toi donc… mais n’oublie rien.

— Je n’oublierai rien, dit Emily.

— Il faut que tu emportes tout, dit Lesca. Autrement, je ne te laisserai pas partir. C’est clair, n’est-ce pas ? Tu ne veux tout de même pas retourner à Bordeaux ou à Noyon.

— Je verrai ce que je ferai.

— Tu emportes tout, c’est simple. Alors tu es libre. Tu vas où cela te plaît. Tu ne dépends de personne. Tu te refais une existence, oh, modeste, car c’est peu de chose malgré tout. Mais c’est suffisant. Tu emportes tout, même ce qui ne t’appartient pas. Est-ce que tu comprends ce que je veux dire ?

Emily posa sa valise sur son lit.

— Non, dit-elle.

— Mais si, tu me comprends très bien, dit Lesca.

— Ah ! ça non, je ne te comprends pas du tout.

— Tu sais très bien que tu ne peux pas faire autrement, dit Lesca.

— J’emporterai ce qui est à moi, c’est tout, dit Emily.

— Et ce qui est à moi aussi.

Emily jeta avec colère un vêtement qu’elle pliait.

— Non, dit-elle.

— Mais puisque je te le permets.

— Je ne veux rien de toi, rien, absolument rien. Jamais je n’accepterai rien. Tu le sais bien. Pourquoi insister ?

Lesca alla à la cuisine boire un verre d’eau. Au lieu de revenir auprès de sa sœur, il tourna quelques instants dans sa chambre. Il parlait tout seul, s’accompagnant de gestes. Ce qu’il disait était incompréhensible. Il faisait semblant de ne plus savoir où il était. Il s’arrêta devant la porte d’entrée, croyant que c’était celle de la chambre de sa sœur.

— Ouvre, dit-il.

Il porta la main. Il venait de s’apercevoir de sa prétendue erreur.

— Emily, dit-il d’une voix suppliante. Tu ne me comprendras donc jamais. Tu ne te rends pas compte que je ne pense qu’à ton bien, que si j’insiste de cette façon, c’est que je connais les difficultés qui t’attendent. Je veux que tu sois heureuse. Tout serait si simple si tu le comprenais. Tu partirais gentiment. Je serais heureux de te savoir heureuse auprès de ton fils. Tu irais habiter le Midi, par exemple, et moi, un jour, je viendrais te voir, oh bien entendu si cela ne t’ennuie pas. Car ne crois pas que je cherche par ce moyen, tu sais ce que je veux dire, à acquérir des droits sur toi. Ce n’est pas mon genre. Tu es libre, complètement libre. Si tu ne veux plus jamais me voir, je ne t’en voudrai pas, au contraire. Au contraire ! Je ne sais pas pourquoi je dis au contraire. C’est pourtant vrai. J’aimerais ne pas savoir ce que tu deviens en sachant que tu ne manques de rien. Il y a quelque chose, Emily, entre nous, qui nous empêche de nous parler franchement. Cela ne devrait pas être. Nous avons été séparés longtemps, mais nous ne devrions pas oublier que nous sommes frère et sœur. Tu es ma sœur, Emily. Pourquoi te fâcher dès que je veux faire quelque chose pour toi ?

— Je ne me fâche pas, Maurice, dit Emily tristement. Je sais bien que tu es mon frère. Quand je n’ai plus su où aller, je suis venue chez toi. Mais qu’est-ce que tu veux, c’est plus fort que moi, je ne peux rien accepter de toi. Je me rends bien compte qu’au fond tu agis par bonté. Mais je ne peux pas. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas d’affection pour toi. D’ailleurs, quand je serai partie, nous nous entendrons beaucoup mieux, tu verras. Tu as bien fait de te mettre en colère. La situation, maintenant, est plus nette.

— Oh, Emily, tu ne peux pas partir comme cela, sans rien, s’écria Lesca.

— Si, si, je le peux très bien. Je ne suis pas si seule que tu le crois. J’ai des amis. Tu as beau ne pas les connaître, ils existent. Tu ne le crois pas ?

— Je te crois, Emily. Mais cela ne devrait pas t’empêcher de prendre ce que je te donne.

— Je te l’ai déjà dit, je ne peux pas. Je le voudrais que je ne pourrais pas. D’ailleurs, si tu as un peu d’argent, garde-le car tu en as autant besoin que moi.

— Oh, moi ! je n’ai besoin de rien.

— Je t’assure, Maurice, que c’est inutile d’insister.

— C’est pour ton bien, ma pauvre Emily. Il y a longtemps que je me donne du mal pour avoir cet argent, et je n’ai pensé qu’à toi. Et maintenant que je peux enfin te le donner, tu refuses.

— Je ne refuse pas, Maurice. Je te dis simplement ce qu’il en est. Je ne peux pas. Je ne peux rien accepter de toi. Je t’aime bien. Tu es mon frère. Je t’aime bien, malgré tes défauts, mais je ne peux rien accepter de toi.

Elle s’arrêta de parler pour regarder longuement Lesca dans les yeux.

— Ne trouves-tu pas cela mieux ? reprit-elle.

Comme il se taisait, elle répondit elle-même à sa propre question :

— Oui, c’est mieux.

— Et toi, trouves-tu cela mieux ? demanda Lesca qui n’avait pas entendu Emily répondre.

— Oui, beaucoup mieux, dit-elle.

— Tu trouves que c’est mieux ? dit Lesca, les yeux mi-clos.

— Tu le trouves aussi, au fond de toi-même, dit Emily.

Lesca se redressa brusquement. Ses yeux s’étaient agrandis au point que l’intérieur des veinules d’ordinaire cachées était apparent. Au-dessus des narines, son nez était pincé. Sa lèvre inférieure tremblait. Il fit un grand geste.

— Moi, te donner de l’argent ! cria-t-il. Tu es folle. Moi, j’allais te donner de l’argent ! Moi, je parlais sérieusement ! Mais pour quelle raison ? Que me serait-il arrivé ?

Emily cacha sa déception. Elle resta calme.

— Ne t’énerve pas, dit-elle, dans un instant je serai partie.

— Tu t’imaginais peut-être que j’allais te laisser tout emporter. Mais tu te serais demandé si j’avais toute ma tête.

Emily ramassa le vêtement qu’elle avait jeté.

— Je ne suis pas fou, Emily, continua Lesca. Ne touche à rien, tu m’entends. Emporte ce qui t’appartient, oui, mais ne touche pas à ce qui ne t’appartient pas.

— Ne crains rien, Maurice.

Lesca s’éloigna de quelques pas.

— Reste là, dit Emily. Je tiens à ce que tu me voies faire mes bagages.

— Oh, mais je n’avais pas l’intention de te laisser seule.

Emily se tourna vers son frère.

— Comment peux-tu me parler ainsi ! dit-elle.

Il s’assit près d’elle, alluma une cigarette. Il tremblait encore plus que tout à l’heure, et pourtant il avait l’air très calme. De temps en temps, d’un mouvement d’épaule, il relevait le col de son veston, d’un mouvement des bras, il dégageait ses poignets. Emily pliait ses affaires avec lenteur, laissant de côté ce qu’elle se proposait de mettre sur elle. Quand elle eut terminé, elle pria Lesca de sortir. Elle voulait se changer et mettre ce qu’elle avait sur elle dans la valise. Lesca se retira sans dire un mot. Dans sa chambre, il alluma une nouvelle cigarette, mais il savait si peu ce qu’il faisait qu’il la posa sur son bureau sans la fumer. Parfois, il s’interrompait de respirer pour écouter ce que faisait Emily dans la chambre voisine. Tout à coup la porte s’ouvrit, Emily parut. Elle avait un chapeau noir, un manteau, des gants, un sac à main. La jupe qu’elle portait tombait toute droite, coupée de plis réguliers. Une fourrure sombre fermée par une grosse agrafe d’acier entourait le cou. Lesca crut reconnaître sa tante de Noyon. Il était pâle. Jamais il n’avait eu un pareil goût d’amertume. Même s’il tenait sa langue immobile, ce goût se répandait partout, jusque sur ses lèvres.

— Emily, dit-il.

Elle boutonnait ses gants sans le moindre maniérisme, comme elle eût boutonné des guêtres.

— Tu es prête, Emily, dit Lesca.

— Oui.

— Tu pars ?

— Oui.

— Tu n’oublies rien ?

— Non.

Quelque mot que Lesca prononçât, un espace demeurait creusé entre ses dents et sa lèvre du bas, donnant au visage une expression douloureuse. Son œil se mit à trembler. Ses mains pendaient, mais les doigts se mouvaient légèrement sans se toucher. Tout à coup il s’avança vers Emily. Elle recula. Il lui saisit les poignets, si fortement qu’elle n’essaya même pas de se dégager.

— Emily, dit-il en approchant son visage de celui de sa sœur.

— Quoi ?

— Tu ne partiras pas.

Il serra les poignets encore plus fort.

— Tu ne partiras pas, continua-t-il, sans emporter l’argent que je vais te donner.

Il venait à peine de prononcer ces mots qu’il ajouta précipitamment :

— Tais-toi, tais-toi, tais-toi…

Il secoua les poignets d’Emily.

— As-tu compris ? dit-il. As-tu compris ?

Elle fit un mouvement de tête dont il était impossible de saisir la signification.

— Fais attention, Emily.

Il respirait difficilement. Maintenant dix secondes ne s’écoulaient pas sans qu’il bougeât les épaules comme pour remonter le col de son veston.

— Regarde-moi, dit-il. Regarde-moi. C’est un homme que tu ne connais pas qui te parle. Regarde-moi. Le passé est mort. Cette minute seule compte.

Emily essaya sans conviction de se dégager.

— Je vais te donner de l’argent, Emily. Attention. Tais-toi. Il faudra que tu le prennes. Fais attention à ce que tu vas faire. Tout dépend de toi. Tout, tu m’entends, tout, tout, tout. Fais attention. Si tu ne le prends pas…

Emily ne paraissait rien entendre. Elle baissait la tête, la relevait, la tournait à gauche, à droite, disant non, disant oui. Ses pupilles couraient d’un coin à l’autre de ses yeux.

— Tu prendras cet argent, dit Lesca.

Il se tenait droit. Il n’avait plus de tic. Sa lèvre s’était replacée.

— Je vais te donner de l’argent, dit Lesca. Et tu le prendras.

— Oui, dit Emily.

Ils restèrent un long moment sans prononcer un mot. Lesca avait à moitié fermé les yeux. Ce oui, dans la bouche de sa sœur, lui avait paru empreint d’une douceur infinie. Il avait l’air de sourire.

— Et si je recommençais, dit-il. C’est ce que je faisais.

Avant qu’Emily eût le temps de répondre, il ajouta :

— Non, non, rassure-toi, Emily. Je ne recommencerai pas.

 

*

*     *

 

Au moment où Emily allait quitter l’appartement, il se mit en travers de la porte.

— Tu ne partiras pas, dit-il.

Elle l’écarta. Il lui prit la main, la caressa.

— Tu pars ? demanda-t-il.

— Oui.

Quand la porte se fut refermée, il bomba la poitrine, tendit le cou. Il resta ainsi quelques secondes. Puis, brusquement, ses épaules s’affaissèrent.

Il tendit l’oreille. Il entendait les pas dans l’escalier. « Reste Emily, dit-il à haute voix. Je ne veux pas que tu partes. » Il se tut car le bruit de sa voix l’empêchait d’entendre les pas. « Pauvre Emily, pauvre Emily. » Il se tut de nouveau. Cette fois il n’entendit plus les pas. Il courut à la fenêtre, se pencha dehors. Il vit Emily monter dans un taxi. Quelle adresse pouvait-elle donner ? Il se rappela qu’elle lui avait dit : « Je ne suis pas si seule que tu crois. J’ai des amis. » Il vit le taxi partir, se mêler à toutes les voitures. Bientôt, il le perdit de vue. Il referma la fenêtre. L’appartement était-il vide ? Il s’assit dans le fauteuil de cuir. Soudain, il frissonna. Il venait de songer à Mme Maze. Il n’avait pas répondu. Il ne répondrait jamais. Qu’allait-elle faire ? Il se le demanda pendant longtemps. Puis son visage s’éclaira. Il pensait : « Elle ne fera rien. Ce serait tellement contraire à son caractère. »

2 avril 1942.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en octobre 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Un Homme qui savait, Paris, La Table Ronde, 1985. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail d’un tableau, La Nuit au léger brouillard, 1913, de Félix Vallotton.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.