Emmanuel Bove

UN CÉLIBATAIRE

1932

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.. 3

CHAPITRE II 34

CHAPITRE III 82

CHAPITRE IV.. 93

CHAPITRE V.. 103

CHAPITRE VI 111

Ce livre numérique. 131

 

CHAPITRE PREMIER

Depuis le déjeuner, Albert Guittard était mécontent de lui. Il s’était pourtant levé de bonne humeur. Ne devait-il pas rendre visite, vers les cinq heures, à monsieur et madame Penner ? Mais il s’était passé un petit événement désagréable que nous rappellerons brièvement afin d’éclairer le caractère de cet homme étrange. Il venait de sortir de table et s’apprêtait à faire la sieste lorsque la sonnette de la grille du jardin retentit. Bien qu’il approchât de la cinquantaine et qu’il fût célibataire, M. Guittard n’était pas vieux garçon au point de ne pouvoir supporter d’être dérangé. Il attendit donc, avant de gagner son bureau où, sur un divan, il avait l’habitude de dormir jusqu’à quatre heures, d’être fixé sur cette visite. Au bout d’une minute à peine, la femme de chambre vint lui annoncer qu’un certain M. Bourrette était au salon.

— Bourrette ? demanda Guittard à qui ce nom ne disait rien.

— C’est cela, monsieur.

— Bourrette ? Vous êtes sûre d’avoir entendu ce nom ?

— Bourrette, certainement, Bourrette… monsieur.

— Ce monsieur Bourrette ne vous a pas dit ce qu’il voulait ni de la part de qui il venait ?

— Je ne le lui ai pas demandé, monsieur.

— Eh bien ! allez le lui demander. Je ne le connais pas et je n’ai aucune raison de le recevoir chez moi. Comment est-il ?

— C’est un monsieur d’un certain âge.

— Enfin, de quoi a-t-il l’air ?

— Mais je ne sais pas, monsieur. Il a peut-être l’air d’un homme comme tout le monde. Il a une serviette sous le bras.

— Quelle importance cela a-t-il qu’il ait une serviette sous le bras ? Demandez-lui d’abord sa carte et demandez-lui qui il est. Et vous pouvez lui dire aussi, de ma part, que lorsqu’on se présente chez des gens qu’on ne connaît pas, la politesse commande d’annoncer l’objet de sa visite. Dites-le-lui de ma part. Cela lui servira de leçon.

À peine la femme de chambre eut-elle disparu qu’il appréhenda qu’elle ne répétât à l’innocent visiteur les paroles qu’il avait prononcées sans autre raison que celle de soulager une mauvaise humeur qu’il n’avait même pas, mais que, par caprice, il lui plaisait de manifester. Son amour-propre lui défendait pourtant de la rappeler. Avec une gêne qu’il ne s’avouait pas et en maugréant de manière que, s’il se passait quelque chose de fâcheux, il fût assez échauffé pour enfler la voix et ne pas donner l’impression d’une girouette, il attendit son retour. Quelques secondes s’écoulèrent, puis la femme de chambre reparut et lui tendit la carte de visite de l’inconnu. Albert Guittard y jeta un coup d’œil : Émile Bourrette, 14, square Lamballe, Nice.

— C’est tout ? demanda M. Guittard. Il ne vous a pas dit ce qu’il désirait ?

— Si, monsieur. Il vient de la part de l’hospice de Montvermeil.

— Et alors ?

— Il voudrait, sans doute, que Monsieur, comme tous les hivernants, versât quelque chose pour les pauvres.

— Mais je ne suis pas un hivernant. Quand on habite depuis quatre ans une ville, il me semble qu’on peut être reconnu citoyen de la cité. Allez lui dire que je ne suis pas un hivernant et que je n’ai pas besoin qu’on vienne me demander l’aumône. Je sais ce que j’ai à faire.

Albert Guittard était nerveux. Une heure plus tard, en réfléchissant avec plus de calme à cette scène, il ne s’expliqua pas la raison de son emportement. C’était, en effet, un homme plutôt doux. Malheureusement, il lui arrivait souvent comme à un enfant gâté, de s’exciter pour des détails qui n’en valaient pas la peine. C’était une distraction, dans sa vie monotone, d’amplifier les moindres événements, de donner à une simple visite, les apparences d’une violation de domicile. Aussitôt après le départ de M. Bourrette il avait d’ailleurs été le premier à se repentir de son attitude. La crainte que le refus de participer à une œuvre de bienfaisance ne fût mal interprétée en haut lieu et qu’il ne s’attirât ainsi des ennuis, ajoutée à un remords, le décida à réparer. Peu après, il faisait porter, à l’hospice de Montvermeil, un chèque. Au sortir de sa sieste, il avait oublié cet incident et il ne songeait déjà plus qu’à la visite qu’il devait rendre aux Penner.

Albert Guittard, grâce à un concours de circonstances sur lequel il serait trop long de nous étendre, s’était retiré, fortune faite, il y a une dizaine d’années. Il aurait pu s’enrichir davantage, s’il l’avait voulu, car, lorsqu’il laissa sa maison de commerce dans les mains d’un de ses neveux, elle n’avait jamais été aussi prospère. Mais, en homme avisé qu’il prétendait être, il jugeait que la vie ne devait pas être uniquement consacrée au labeur et qu’il y avait des jouissances dans ce monde qu’il fallait goûter avant qu’il fût trop tard. Ces jouissances, c’était l’amour, c’étaient les arts. C’était la douceur de rêver. Il avait cru que, du jour où il abandonnerait la direction de sa maison, elles se présenteraient à lui en foule et sa première désillusion fut qu’il ne se passât rien. Il avait acheté, aux environs de Nice, la villa « Commodore » qu’il appela ainsi parce que, de ses fenêtres, on apercevait la mer et qu’avec un peu d’imagination on pouvait la comparer à quelque commodore surveillant l’océan. Sans ambition, sans famille proche, il ne rêvait plus que de se marier avec un être délicat, aimant la musique, la poésie, la peinture, avec qui il eût voyagé par le monde. Il aurait désiré une femme de son âge, point particulièrement jolie, ni bonne maîtresse de maison. Il ne demandait pas qu’elle eût une beauté extraordinaire qui eût satisfait sa vanité. Il demandait simplement que sa future compagne prît plaisir à sa compagnie. Peu lui importait d’être entouré, aimé, soigné. C’était donc avec le plus profond désintéressement qu’il cherchait à se marier. Madame Penner, justement, incarnait à ses yeux son idéal. Elle était un peu plus jeune que lui. De grands yeux bleus donnaient à son visage une lueur de jeunesse et ses cheveux, précocement blanchis, surmontant un visage uni et comme brûlé de soleil, semblaient plutôt avoir été décolorés par le grand air et la lumière. Elle se plaisait à dire qu’elle avait eu beaucoup de déceptions dans la vie, que le mariage n’était pas ce que l’on imaginait quand on était jeune fille. Mais, en même temps, elle affichait une certaine bonhomie, une certaine joie à des occupations secondaires, qui contrastaient étrangement avec ses paroles. Et c’était consciemment qu’elle provoquait cette opposition qu’il lui était agréable de s’entendre signaler, car, depuis des années, elle avait une réponse toute prête. C’était qu’il fallait se faire une philosophie, que la vie, malgré ses inconvénients, ne marchandait pas les heures de bonheur, qu’il fallait toujours, aux moments de découragement, songer aux ennuis qui accablaient un de ses amis. Et elle avait, en outre, ceci de charmant qu’elle ne dissimulait pas à son mari les déceptions qu’il lui avait apportées et qu’elle le rendait responsable avec bonne humeur, ce qui, d’ailleurs, ne semblait pas, le moins du monde, l’affecter. C’était un ancien colonel, maigre, jaune, complètement chauve. Quand il parlait, il ne pouvait s’empêcher de faire allusion aux années qu’il avait passées aux colonies. On sentait que cette vie, sous d’autres tropiques, avait laissé une empreinte profonde en lui et que c’était presque avec les yeux d’un Indochinois qu’il regardait les mœurs françaises. Chaque fois qu’il parlait de l’Europe, comme cela remontait à 1900, date à laquelle il s’était marié pour partir aussitôt, et que de cette époque à aujourd’hui il y avait un trou, cela donnait, à ses paroles, quelque chose de bizarre. Il semblait, on ne savait pourquoi, mériter de l’indulgence. On l’excusait de ne rien savoir de la guerre, d’ignorer combien en avaient été douloureuses les quatre années qu’elle dura. Il n’avait, d’ailleurs, pour sa femme, aucune prévenance. Manifestait-elle un désir qu’il n’avait aucune hâte de l’exaucer, et c’était ce qui choquait le plus Albert Guittard qu’il se souciât si peu de sa femme. Ce dernier n’admettait pas que l’on manquât de galanterie. Il croyait faire preuve d’une grande connaissance du cœur des femmes en les plaignant en ces circonstances, sinon ouvertement, du moins d’une façon telle qu’elles ne pouvaient manquer de remarquer qu’il veillait sur elles. En ce qui concernait madame Penner, il n’avait pourtant pas osé le faire bien qu’il en mourût d’envie, par peur de son mari. Il attendait déjà, depuis longtemps, une occasion favorable. Mais, chaque fois qu’il lui avait semblé possible de se risquer, il avait tant hésité que l’occasion s’était envolée avant qu’il eût tenté quoi que ce fût, si bien que pour ne pas s’en vouloir il concluait que cette occasion n’en avait pas été une. Il souffrait alors en silence que son idole fût si peu respectée. Toutes ses maîtresses, il les avait choyées, il avait satisfait leurs moindres désirs. Il avait conservé avec toutes des relations touchantes et, lorsqu’il entreprenait une conquête, son premier soin était de faire savoir à la nouvelle élue qu’il était en correspondance avec ses amies de jadis. Il eût désiré que Lili Menjoz, par exemple, ou madame Laplante, ou encore la petite Josette Young glissassent dans l’oreille de madame Penner ses vertus et ses délicatesses. Il n’eût d’ailleurs pas manqué de le leur demander si le hasard les avait de nouveau conduites à Nice. Une seule fois, il avait été traité par une femme d’hypocrite et de comédien. Encore aujourd’hui, il se rappelait tous les détails de cette aventure. Elle lui laissait un souvenir pénible. Cette femme, qu’il avait tout fait pour oublier, lui apparaissait encore quotidiennement comme un exemple de vulgarité.

Avant d’arriver chez les Penner, qui habitaient, depuis leur retour des colonies, c’est-à-dire depuis deux ans, une sorte de copie de mas provençal, il ne put maîtriser l’émotion qui l’avait envahi. Il arrêta sa voiture dans une côte et descendit comme pour s’assurer que tout était en ordre. Il alluma une cigarette, puis avant de repartir, jeta un coup d’œil sur la campagne qui se déroulait devant lui jusqu’à la mer.

« Je suis comme un collégien ! » pensa-t-il. Il aimait à se servir de ce terme, et s’il paraissait l’employer d’une manière péjorative, il le faisait inconsciemment. « Je ressemble à un collégien qui se rendrait chez sa première maîtresse. Ce n’est vraiment pas le cas. » Il eut un sourire satisfait. Mais cette fatuité n’était qu’apparente. Elle lui servait de stimulant. Avant d’affronter madame Penner, il avait besoin de se convaincre que cette visite était sans grande importance pour un homme qui n’en était pas à ses débuts.

Lorsqu’il s’avança vers les époux Penner qui prenaient le thé en plein air, sur la terrasse, il était de nouveau maître de lui. À sa vue, Clotilde Penner eut une exclamation joyeuse :

— Comme c’est gentil d’être venu, monsieur Guittard ! Mon mari voulait justement que je vous téléphone pour vous demander si vous ne nous aviez pas oubliés. Vous prendrez tout de suite une tasse de thé et vous allez vous asseoir là, dans ce fauteuil colonial.

M. Penner n’avait pas cet air ravi que semblait lui trouver sa femme, ni celui d’un homme qui s’est enquis d’un de ses amis. Il regarda son hôte par-dessus les lunettes qu’il avait mises pour lire un journal et dit à Clotilde :

— Inutile de demander. Sers une tasse de thé à monsieur Guittard.

Puis, au lieu de se lever pour serrer la main de son invité, il se contenta de lui faire signe de loin que c’était une formalité inutile. Albert Guittard s’assit auprès de madame Penner et, pour dire quelque chose, il lui demanda si elle n’avait pas trop souffert de la chaleur. Sans quitter son journal des yeux, son mari prit la parole pour elle :

— Ma femme, depuis que je la connais, prétend qu’elle supporte très bien la chaleur. Vous ne voudriez pas qu’elle s’en plaigne. Pour ne pas se contredire, elle est obligée, par une température sénégalienne, d’être à son aise. Au Pôle Nord, elle supporterait également très bien le froid. N’est-ce pas, chérie, que tu supportes tout très bien, la chaleur, le froid, ton mari ?

Madame Penner sourit à ces taquineries comme une femme qui trouve spirituel tout ce que dit son mari. Son sourire, plus encore que ces paroles, déplut à Guittard, non par crainte que l’entente qui régnait entre les deux époux ne lui ôtât tout espoir, mais parce qu’il trouvait insensé qu’une femme, aussi fine que Clotilde, pût ne pas se révolter contre un langage semblable. Depuis trois semaines déjà, il se proposait de prendre la défense de madame Penner, puisqu’elle ne le faisait pas, mais il ne savait comment, ce qui le plongeait dans un agacement semblable à celui qu’il éprouvait lorsque, prévenu que l’objet d’art qu’il cherchait depuis des mois se trouvait à tel endroit, il lui apparaissait dans la nuit, qu’il arriverait trop tard.

La familiarité de M. Penner le mettait hors de lui. Il aurait voulu avoir le droit de dire ce qu’il pensait à cet homme désagréable, de prendre Clotilde sous sa protection. Dans cette posture avantageuse, il aurait plu certainement. Un besoin impérieux de ridiculiser ce mari le tourmentait, mais, en même temps, la peur l’arrêtait. Il avait, en outre, l’impression que si son rival était si sûr de lui, cela provenait de sa confiance en l’amour de sa femme. Cette confiance justement en un amour qu’il eût voulu susciter lui-même, lui était odieuse. Mais tout cela ne se passait qu’au fond de son âme. Guittard, en apparence, était parfaitement aimable.

— Vous avez l’air, dit-il à cet homme qu’il détestait, de vous ennuyer beaucoup ici.

À chaque instant, Guittard s’adressait ainsi à Penner, voulant ainsi laisser sous-entendre qu’il n’avait donc aucun plaisir à se trouver auprès de sa femme. Mais le mari semblait ne rien remarquer. Il répondit :

— Énormément. Si encore Clotilde faisait quelque chose pour moi !

Il la regarda en souriant, comme s’il désirait se faire pardonner ses taquineries. Puis, il se leva et, s’approchant de sa femme, se pencha pour l’embrasser. Guittard regarda Clotilde avec un air de reproche. Il aurait voulu profiter de cette occasion pour s’assurer qu’elle l’aimait au moins un peu, mais elle ne parut rien remarquer et, après avoir rendu le baiser de son mari, elle le repoussa en lui disant :

— Allons, sois sage, chéri. Nous ne sommes pas seuls.

Cette dernière parole était destinée à Guittard qui se contractait pour ne pas se trahir. Ce ne fut que lorsqu’il eut fait quelques pas que Penner, se retournant, dit à Guittard :

— Je voudrais vous parler une minute, tout à l’heure. Vous viendrez me rejoindre au bureau, si cela ne vous ennuie pas.

Ce fut dit comme si ce n’était qu’en cours de route que l’ancien colonel s’était rappelé avoir quelque chose à confier à son hôte.

Lorsque M. Penner eut disparu, Guittard poussa un soupir de soulagement. Il avait cette antipathie pour le colonial qu’ont certaines vieilles personnes pour les gens qui troublent leur solitude. Tout ce qu’il faisait lui était insupportable. Dès qu’il prononçait une parole, elle était ridicule. Dès qu’il allumait une pipe, il le faisait avec des doigts horribles et il pensait à la salive de cet homme. Guittard avait une répulsion telle pour Penner qu’il avait l’impression qu’il se serait trouvé mal de vivre près de lui. Tout le dégoûtait. Il suffisait qu’il restât immobile, pour qu’il eût envie de se jeter sur lui et de le mettre en pièces, tant cette tranquillité l’agaçait. Mais remuait-il qu’il entrait dans une sourde colère qu’il ne s’arrêtât pas de tourner ainsi autour de lui. C’était le dégoût pour un être vivant poussé à son extrême, le dégoût qui faisait que, si par hasard, il se mouchait, ou touchait son visage, ou tirait son veston, ou encore se regardait les ongles, tournait à la répulsion. Il avait envie de crier à Clotilde qu’elle était incapable d’aimer un homme semblable. Il était convaincu qu’elle cachait le même dégoût et il brûlait que tous deux s’entendissent sur ce point, se fissent complices, car il en arrivait, tellement sa haine était grande, à perdre de vue sa cause pour ne désirer Clotilde que dans le but de se venger de cet homme. Clotilde eût cédé à son amour qu’il se sentait capable de ne plus cacher sa haine, de la montrer à tous, puisqu’il n’aurait eu plus rien à redouter de personne.

Resté seul avec Clotilde, il eut un doux sourire, combien lointain de cette haine.

— Vous êtes, lui dit-il, j’en suis sûr, plus sensible que votre mari à la beauté de cette soirée.

Ceci fut dit comme un léger compliment, sans la moindre intonation défavorable à l’absent, comme une simple constatation, bien qu’il mourût d’envie de laisser percer son animosité.

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

— Il me semble que vous le comprenez bien mal.

— Mais pas du tout.

— C’était une impression… une impression… balbutia Guittard qui craignait, par-dessus tout, de laisser paraître un mauvais sentiment et cela bien qu’à froid il se reprochât sa timidité.

— Je pensais, continua-t-il, que votre mari était loin de ces sensations féminines, qu’il vivait d’une manière plus réelle. Ce qui, je m’empresse de le dire, n’est pas un défaut. Il faut agir ainsi pour être heureux dans la vie.

Madame Penner eut un air incrédule. Elle dit :

— Ce n’est pas un défaut, mais vous ne voudriez pas avoir cette qualité.

Guittard se défendit alors de toute autre pensée. Il avait ceci d’assez noble qu’il ne faiblissait pas quand, en le faisant, il montait dans l’estime de son interlocuteur. Eût-il même le beau sentiment que l’on découvrait, qu’il eût continué à le nier s’il avait commencé par le faire, sacrifiant ainsi sans regret les avantages qu’il eût pu tirer d’un sourire entendu, sinon d’un aveu.

Sa fierté était trop grande pour revenir sur sa parole. Il préférait se passer d’un profit quelconque que de se dédire. Il demeura donc stoïque malgré l’encouragement de madame Penner et, brusquement, changea de conversation. Car il n’éprouvait aucune pudeur à changer de conversation, à laisser dans l’indécision un point de controverse : Clotilde, pour le taquiner, ne voulut pas le laisser faire.

— Mais ce n’est pas de cela que nous parlions, dit-elle en souriant. Ne changez donc pas ainsi de sujet.

Guittard se résigna à reprendre la discussion précédente comme un guerrier, la lutte, sans envisager une seconde de céder, aussi décidé qu’auparavant.

— Ce n’est pas gentil à vous, madame, de mal interpréter mes paroles. Jamais je ne me permettrais de dire, encore moins de penser, quoi que ce fût de désobligeant à l’égard de votre mari.

C’était en toute sincérité qu’il avait prononcé ces paroles. La douceur de madame Penner, l’amour qu’il lui portait, faisaient de lui un autre homme en quelques instants et la haine qu’il vouait à un rival s’évanouissait au moindre sourire de sa femme.

— Je veux, dit-elle, que vous aimiez mon mari. Je veux que vous ne vous regardiez plus ainsi, en ennemis, car, mettez-vous à ma place, ce n’est vraiment pas agréable pour moi. Soyez donc tous les deux bons amis et tout sera pour le mieux.

Parce qu’il fut touché dans son cœur, Guittard abandonna brusquement la position qu’il avait défendue jusque-là. Il reconnut que son interlocutrice avait raison, cela avec une soudaineté qui donna à son attitude précédente un aspect étrange. Il avait donc nié une chose qui était, puisque à présent il avouait sa véritable pensée. S’il était ainsi capable de jouer la comédie, qu’est-ce qui prouvait qu’il ne la jouait pas éternellement ? Ce fut ce que lui dit madame Penner. Cette remarque le plongea alors dans un grand trouble (car Clotilde ne manquait jamais de tirer des conclusions fâcheuses de tous les aveux et de tous les épanchements, comme si ces derniers étant la vérité, le reste, par conséquent, n’avait été que mensonge). Il ne sut comment expliquer son changement et, brusquement il regretta son aveu. « Je le savais bien », pensa-t-il. Souvent, dans sa vie, il avait prononcé ces mots, mais toujours trop tard.

— Pardonnez-moi, balbutia-t-il. J’ai été amené à prononcer ces paroles malgré moi.

Il voulut ajouter : « À cause de vous. » Mais il redoutait par-dessus tout de faire des gaffes et continuellement il pesait ses mots.

— Je ne pensais pas ce que je disais.

Il voulait ainsi rattraper ce qu’il croyait être une maladresse. Mais madame Penner l’interrompit.

— Non, non, non… ne vous rétractez pas… Vous pensez ce que vous avez dit. Vous n’êtes plus un enfant. D’ailleurs, je le sais, moi…

En prononçant ces derniers mots, elle le regarda dans les yeux.

— Oui, c’est vrai, dit-il.

— Alors, pourquoi me mentir ?

Guittard était si enfantin qu’au lieu de se réjouir de ce que madame Penner pût seulement avoir avec lui une telle conversation dans le dos de son mari, il était affolé. À ce moment, la voix de ce dernier se fit entendre.

— Vous ne venez donc pas ?

Guittard se leva et, s’excusant auprès de Clotilde, il voulut se retirer non sans faire sentir combien le sans-gêne de ce mari lui semblait odieux.

— Vous m’abandonnez aussi ? demanda-t-elle.

Cette question plongea Guittard dans un état où il n’était pas habitué à se trouver, celui de l’homme dont les sous-entendus passent inaperçus et qui ne peut cependant les montrer plus clairement. Il y était si peu habitué qu’il dit :

— Vous voyez bien que cela ne dépend pas de moi.

— Cela dépend alors de mon mari ? fit agressivement madame Penner qui s’amusait à mettre à jour tout ce qu’il pouvait y avoir de mécontentement dans le cœur de cet amoureux maladroit.

— Ne vous pressez pas, mais je vous attends, continua la voix de M. Penner.

— Vous vous y prenez bien mal, dit alors Clotilde, le rôle d’un amoureux, sachez-le, est d’abord de séduire le mari de celle qu’il adore.

Ce conseil démonta Guittard. Il était donc si visible qu’il aimait madame Penner que celle-ci s’en était aperçue. Il se rassit. Il avait l’impression que Clotilde se moquait de lui et, tout à coup, il se sentit rougir. Elle le tournait en ridicule en faisant semblant de croire qu’il n’était que gentiment amoureux d’elle, alors qu’il l’était d’une manière profonde qui n’avait rien à voir avec ces simagrées.

— Mais… mais… balbutia-t-il.

— Ne cherchez pas des faux-fuyants ! Vous avez de l’antipathie pour mon mari, et, pourtant, je ne crois pas qu’il vous ait fait quoi que ce soit. C’est un homme très doux, un peu rude d’aspect, quand on ne le connaît pas, mais dont le fond est très bon.

— C’est certain, répliqua Guittard à ce panégyrique. Vous me faites dire des choses qui n’auraient jamais effleuré, ne serait-ce qu’une seconde, mon esprit.

À ce moment, la voix de M. Penner se fit encore entendre :

— Monsieur Guittard, je vous attends toujours.

L’invité se leva. De nouveau, il s’excusa auprès de Clotilde.

— Mais restez donc, lui répondit-elle, rien ne presse.

— Votre mari m’appelle pourtant.

— Il n’est pas à une minute près. Il vous appelle simplement pour que vous ne l’oubliiez pas.

En effet, la voix s’était tue et, rassuré, Guittard reprit sa conversation avec madame Penner. Il lui semblait impossible, à présent, de montrer ses sentiments, de prononcer enfin une parole qui dévoilât son cœur. Clotilde ne venait-elle pas de louer son mari ? Comment eût-il pu, au même moment, se mettre en avant ?

— N’avez-vous jamais songé à aller en Corse ? demanda-t-il avec la satisfaction que l’on éprouve à montrer son mécontentement, sans pour cela qu’on puisse vous en faire le reproche tellement il serait facile de simuler l’étonnement en ce cas.

— En Corse ?

— À Ajaccio, par exemple ?

— Mais, mon cher ami, pourquoi me posez-vous cette question ? demanda Clotilde en feignant une grande surprise bien qu’elle eût très bien compris le mobile de cette diversion.

— Je ne sais pas… je viens de me demander cela. Je serais bien embarrassé de vous en dire la raison.

Madame Penner, alors, cessa de regarder son interlocuteur avec étonnement et, comme une mère qui, passant sur une insolence de son enfant, continuerait à le caresser, elle continua :

— Il faudrait peut-être que vous alliez retrouver mon mari… Il vous attend certainement avec impatience.

— Mais c’est vous qui me reteniez…

— Comment… comment… je vous retenais ? À vous entendre, il semblerait que vous êtes un enfant auquel tout le monde impose ses volontés. Mais, mon cher ami, je ne vous ai jamais retenu… Je suppose que si vous êtes resté près de moi, c’est que vous le vouliez bien.

Guittard fut bouleversé par ces paroles. Il sentait qu’il avait profondément froissé Clotilde et, en même temps, qu’il pût l’avoir fait, lui rendait cette dernière moins désirable. Jamais, jusqu’à ce jour, il n’avait parlé si longuement à madame Penner. Il avait, à présent, le sentiment qu’il s’était trompé, que tout ce qu’il avait espéré d’elle, avait été d’un jeune homme, d’un collégien comme il eût dit. Il ne l’aimait tout de même pas au point de se laisser traiter de la sorte. Et plus il réfléchissait, moins il comprenait l’attitude de cette femme avec laquelle il s’était toujours conduit le plus correctement du monde. Pourquoi, alors que, jadis, elle avait semblé le tenir en grande estime, ce qui avait été, d’ailleurs, une des causes de son admiration pour elle, pourquoi avait-elle, ce jour, été aussi désagréable et l’avait-elle traité en gêneur, en vieux monsieur amoureux ?

Était-ce parce que, tout de suite après le départ du colonel, il avait prononcé une phrase qui pouvait être mal interprétée ?

Madame Penner n’aimait pourtant pas son mari au point de se formaliser d’une allusion aussi anodine. « Non, je me trompe, pensa-t-il. Mon imagination me fait entrevoir une foule de choses qui n’existent pas. Clotilde est très gentille et mon tort a été de m’attendre à des aventures extraordinaires dès que je me trouverais en sa présence. Il ne s’est rien passé et, immédiatement, à cause de cela, les quelques paroles que nous avons échangées m’ont paru devoir contenir un monde qu’elles ne contenaient pas. »

Remis par ces réflexions, Guittard sourit.

— Je me suis mal exprimé. J’ai voulu dire que si je n’avais pas rejoint plus tôt votre mari, c’était parce que j’avais conclu de vos paroles qu’il ne tenait pas particulièrement à me voir au moment qu’il m’appelait et que ses cris n’étaient destinés qu’à m’empêcher de l’oublier.

Cette phrase, d’une longueur disproportionnée à son intérêt, fit sourire à son tour madame Penner.

— Allez-y, cher ami, sans remords. Je saurai rester seule.

Puis, se redressant brusquement, elle ajouta :

— Mais qu’est-ce que tout cela veut dire ? Je n’aime pas beaucoup ces apartés. Je ne vois pas ce que Raoul a à vous faire savoir d’une manière si confidentielle. C’est cela, allez le chercher et dites-lui que je ne veux pas rester seule.

— Vous voilà enfin, fit M. Penner à Guittard qui venait d’entrer dans son bureau.

Cette pièce était sombre. Comme le « mas » était construit sur un terrain fortement en pente, le dos de la maison avait pour horizon une large bande de terre et de rochers. Or, le bureau du colonel Penner se trouvait justement au rez-de-chaussée de cette façade obscure. Jamais le soleil n’y pénétrait. Une poussière, à laquelle on ne s’attendait pas, recouvrait tous les meubles. On devinait que, pour vivre, dans une pièce semblable, il fallait avoir un très faible souci de confort.

M. Penner, assis devant une table couverte de papiers, de petites bouteilles d’encre de Chine, de fleurs, de crayons, d’objets de cuir, parmi lesquels un baudrier et un étui à revolver, semblait réfléchir. Des armes nègres étaient fixées aux murs. Des fourrures recouvraient le divan, de biais dans la chambre, de manière à rappeler vaguement l’Orient. Albert Guittard n’était jamais entré dans cette sorte de sanctuaire et il fut surpris. À sa vue, M. Penner, contrairement à l’attitude qu’il avait eue dans le jardin, se leva et, très amicalement, le bras destiné à entourer l’épaule de son visiteur déjà arrondi, s’avança vers ce dernier.

— Je vous attends depuis un moment.

— Excusez-moi, mais votre femme…

— Je sais. Elle a horreur de la solitude. Il lui faut toujours une compagnie, quelqu’un à qui elle peut raconter toutes les folies qui lui passent par la tête. Et quand elle a jeté son dévolu sur vous, je vous assure qu’il n’est pas facile de s’éclipser.

La haine que Guittard vouait à cet homme, au lieu de s’accroître comme on pouvait s’y attendre, se calma. Ce colonial n’était pas, après tout, aussi antipathique qu’il l’avait pensé et Clotilde avait eu raison en disant qu’il gagnait à être connu.

— J’ai tenu à vous parler en tête-à-tête, continua l’ancien officier, parce que j’avais un service particulièrement délicat à vous demander. Oh ! ne craignez rien, il ne s’agit de rien de grave. Ma femme m’a dit que vous lui aviez parlé, la semaine dernière, de votre désir d’entreprendre un grand voyage en Orient. Est-ce exact ?

À ces mots, Guittard dut se maîtriser pour ne pas montrer la gêne qui l’avait envahi, il lui était pénible, d’entendre dans la bouche même du mari, des paroles qu’il avait dites à Clotilde dans le seul but de lui plaire. Il voulut tout de suite en amoindrir la portée.

— J’ai dit cela pour parler. C’est une intention que je caresse depuis ma première jeunesse et il m’était agréable de savoir ce qu’une personne, connaissant ces mystérieux pays, pensait d’une intention semblable.

Tout en s’excusant ainsi, il apparut à Guittard que son interlocuteur devait penser qu’il eût mieux fait de se renseigner auprès de lui et il eut l’impression que, de sa justification, on n’était pas dupe. Il poursuivit :

— D’ailleurs, je suis très heureux que vous me rappeliez ce désir, car je me réservais justement de vous en parler…

— Ce que j’ai à vous demander, voyez-vous, m’embarrasse tellement qu’avant de le faire j’aimerais que vous me disiez si vous comptez fermement partir ou si ce n’est qu’un désir que vous ne songez à réaliser que si les circonstances vous le permettent.

Albert Guittard réfléchit quelques secondes. Il ne voyait pas très bien où voulait en venir son hôte et il craignait à la fois de répondre oui et non. Le service qu’on se proposait de lui demander n’existait peut-être pas et n’avait de raison d’être que pour prendre la liberté de l’interroger sur ses intentions, avec l’espoir, sans doute, d’apprendre qu’il partirait. M. Penner était peut-être beaucoup plus jaloux qu’il ne voulait le laisser paraître et souhaitait ardemment d’être débarrassé d’un rival. Pour en avoir le cœur net, Guittard répondit affirmativement.

— En effet, c’est mon intention d’entreprendre ce grand voyage à l’automne.

— C’est ce que vous auriez de mieux à faire. Vous arriveriez après la saison des pluies et vous pourriez jouir agréablement de votre séjour.

— Et je ne reviendrais qu’au milieu de l’année prochaine.

M. Penner hésita. Il alluma une cigarette, regarda longuement son briquet puis, en dévisageant non sans émotion son interlocuteur, il poursuivit :

— Il est toujours délicat de se confier, que ce soit à un ami ou à un indifférent. Il est des choses que l’on doit garder pour soi et lorsque, pour une raison ou une autre, on les dévoile, on ne sait jamais quelle sera la réaction du confident. Un homme qui aura paru avoir l’indulgence requise, c’est justement celui qui s’écarte de vous avec dégoût et celui à qui vous n’auriez jamais songé, c’est celui qui vous aurait écouté avec le plus de compréhension intelligente. Je vous connais peu, et si vous êtes mon ami dans les relations quotidiennes, j’ignore si vous le demeureriez dans une situation exceptionnelle. Vous venez quelquefois chez moi. Ma femme ne vous est pas une compagnie désagréable. À notre tour, nous vous rendons quelquefois vos visites. Sont-ce là des relations qui me permettent de m’adresser à vous comme à un ami véritable ? Je vous le demande.

Ce langage plut infiniment à Guittard. Comme nous l’avons déjà dit, c’était un homme qui menait une vie monotone, exempte de joies et de soucis. En cette circonstance, il était flatté d’être pris ainsi directement à parti ; et s’il redoutait, à présent, une chose, c’était que ce qui allait suivre ne le déçût par sa futilité. Il lui était agréable d’entrer dans les secrets d’un homme, d’autant plus qu’inconsciemment il sentait que cela lui servirait auprès de Clotilde.

— Vous pouvez avoir toute confiance en ma discrétion, dit-il, en essayant de mettre dans sa voix l’émotion et la franchise qu’il n’avait pas dans son cœur.

— Eh bien ! mon ami, me permettrez-vous de vous appeler ainsi, je voudrais vous dire…

Il s’interrompit : Clotilde venait de paraître à l’entrée de la pièce.

— Quels sont ces secrets ? dit-elle en souriant. Vous avez l’air de deux conspirateurs, ainsi, dans les ténèbres.

— Nous parlions de choses et d’autres, sans importance, répondit son mari.

— Est-ce bien vrai, monsieur Guittard ?

— Mais, certainement, répondit-il à contrecœur.

— Laisse-nous encore un instant, demanda M. Penner.

— Je veux bien vous laisser, mais promettez-moi tous deux de me rejoindre le plus vite que vous pourrez.

D’être devenu, malgré lui, le complice de M. Penner, était profondément désagréable à Guittard. Il répondit pourtant, comme son hôte :

— Nous avons tout de suite fini.

De nouveau seuls, les deux hommes échangèrent un long regard.

— J’ai été interrompu par ma femme, reprit le colonel. Vous m’en excuserez. Le service que je voulais vous demander est d’autant plus délicat que vous n’avez aucune raison de prendre parti pour moi. Nous sommes, ma femme et moi, tous les deux associés dans votre esprit et je suis certain qu’il vous sera désagréable d’avoir à dissimuler à l’un ce que l’autre vous demandera.

— En effet, crut bon de remarquer Guittard, que tous ces préparatifs commençaient à alarmer.

— Cependant, nous sommes tous les deux des hommes et cela crée entre nous des liens peut-être plus solides que ceux qui peuvent vous unir à ma femme.

— En effet, répéta Guittard, pour atténuer ce que cette même expression avait pu avoir d’inamical la première fois qu’il l’avait prononcée.

— Et c’est d’homme à homme que je veux vous parler. Au cours des longues années que j’ai passées à Saigon, j’ai eu l’occasion, je ne vous le cacherai pas, de tromper ma femme. Dans ces villes, où on peut compter les Français, les intrigues, les cancans fourmillent et rendent la vie moins monotone. Mais jamais je n’ai voulu agir bassement, tellement était grand mon amour pour Clotilde. Pourtant, sur la fin de mon séjour, je me suis follement épris de la femme d’un de mes officiers. Vous raconter l’histoire de cet amour serait trop long. Laissez-moi vous dire simplement qu’elle a été pour moi l’être le plus cher au monde. Nous nous aimions, d’ailleurs, tous les deux, avec la même force. Durant cinq ans, notre bonheur fut sans nuage. Son mari était parti à l’intérieur des terres et Clotilde, soit indifférence, soit pour d’autres raisons plus intimes, fermait les yeux. Mais l’heure de mon départ approchait. D’une part, ma santé, de l’autre, le désir de ma femme, ne pouvaient me permettre de reculer cette date. Une fois rentré en France, je n’avais plus, pour consolation, que l’espoir de la revoir, dans sept ans, date à laquelle son mari rentrerait à son tour. Nous nous étions promis de ne vivre que pour ce retour. Deux fois par mois, nous nous écrivions et, dans nos lettres, nous nous racontions tout ce qui nous arrivait, tout notre espoir de nous retrouver, tout notre amour. Voici sa dernière lettre. Elle date du mois de juin de l’année dernière. Depuis, je n’ai jamais eu de ses nouvelles. Tenez, lisez-la…

Guittard eut un geste de refus.

— Je comprends que vous ne vouliez pas la lire. Qu’il me suffise de vous dire que ses derniers mots étaient les suivants : « Je t’embrasse de toutes les forces de mon amour. Je t’écrirai par le prochain paquebot. Surtout ne succombe pas aux tentations de la France et ne m’oublie pas… sans quoi… Ton aimée : Andrée. » Voilà les derniers mots qu’elle m’ait écrits. Depuis, le silence. Son mari l’a-t-il surprise en train de m’écrire, a-t-il trouvé mes lettres, est-elle tombée malade, s’est-elle tuée de désespoir, est-elle morte dans un accident ? Je ne sais. Et comme j’ai appris que vous alliez partir, je n’ai pu m’empêcher de vous parler de ce drame. Mais je ne vous demande rien. Tout à l’heure, je vous parlais d’un service délicat. Je me suis mal exprimé. La seule chose que je voulais, c’était que vous sachiez mon histoire et que, si le hasard vous amenait à Saigon, vous tâchiez peut-être de découvrir les raisons de ce silence.

— Mais je ne demande pas mieux, répondit machinalement Guittard.

En vérité il pensait à tout autre chose. Il pensait à Clotilde qui ignorait sans doute son infortune. En même temps qu’il partageait l’anxiété de M. Penner, qu’il la comprenait, qu’il le plaignait, il aurait voulu pouvoir le mépriser. Ne venait-il pas d’obtenir la confirmation de ce qu’il pensait ? Un tel aveu légitimait sa haine. Et pourtant, celle-ci s’était complètement envolée. Jadis, alors qu’il n’avait eu aucune raison d’en vouloir à cet homme, il le détestait et, à présent, que par sa bouche même il avait appris sa faute, il ne trouvait plus la force de le haïr. Ah ! comme il aurait aimé à apprendre cette aventure par un tiers ! Comme il se serait senti grand à côté de son rival. Au lieu de cela, il se vit complice. Il songea de nouveau à Clotilde. Depuis qu’il avait appris l’inconduite de son mari, elle lui semblait moins désirable. La pitié qu’il avait pour M. Penner lui ôtait la volonté de le supplanter. Il ne se sentait plus le courage d’aggraver les peines de cet homme déjà si accablé. Pourtant, il se sentait tout-puissant de posséder ce secret. Et c’était la cause de sa magnanimité. Amoureux de Clotilde, il se jura que jamais il ne se servirait de cet aveu.

— Vous ne me méprisez pas trop ? demanda M. Penner avec angoisse.

Guittard voulut montrer qu’il connaissait la vie et qu’aucun secret ne le surprenait.

— Pourquoi voudriez-vous que je vous méprise ? Au contraire, votre peine me fait vous estimer. Vous êtes un homme.

— Merci ! balbutia le malheureux.

— Je me rends compte, pour des raisons que j’aime mieux ne pas vous dire, de ce qu’il doit vous être pénible de posséder votre foyer à un endroit et votre cœur à un autre. Dans ces circonstances, la pitié pour les êtres qui vous aiment et que l’on n’aime pas nous déchire. On ne veut pas les faire souffrir et, à cause de cela, on fait souffrir les autres.

— Comme ce que vous venez de dire est juste !

Flatté, Guittard continua, sans ajouter rien de neuf, se contentant de développer l’idée qu’il venait d’émettre :

— On voudrait transformer le cœur de ceux qui vous sont proches, leur faire comprendre le drame qui se joue en soi, mais on n’ose le faire et on demeure seul avec sa douleur. En tout cas je puis vous assurer de mon dévouement. Si je pars pour l’Orient, comme c’est ma ferme intention, je vous promets de faire tout ce qu’il sera possible de faire pour vous apporter, sinon le réconfort, du moins la lumière.

— Merci, merci encore…

— Ne me remerciez pas. Tout homme de cœur agirait comme moi. Je n’ai aucun mérite et vos remerciements me gênent plus qu’ils ne me touchent.

— Monsieur Guittard, que puis-je vous dire alors pour vous montrer mon infinie reconnaissance ?

— Rien ! répliqua théâtralement notre héros.

Les deux hommes échangèrent encore quelques paroles puis, quittant ce bureau obscur, ils se rendirent auprès de Clotilde.

— Vous voilà enfin ! dit-elle. Vous ne pouvez pas dire que je ne vous ai pas laissés parler en toute tranquillité.

— Mais nous n’avons rien dit, répondit son mari.

En regardant Clotilde, Guittard se sentit soudain le maître de son bonheur. N’était-il pas détenteur d’un secret qui, de cette femme heureuse, eût pu faire un être désespéré ? Et ce pouvoir l’emplit d’émotion. « Un jour, pensa-t-il, vous saurez peut-être tout et, dans votre accablement, vous vous tournerez vers l’homme qui a su avant vous et qui, pourtant, a eu la grandeur de ne rien vous dire, malgré son amour pour vous. Vous lui en saurez alors gré et un nouveau bonheur commencera pour vous. »

— Ce n’est vraiment pas gentil de votre part de m’avoir laissée seule aussi longtemps, continua-t-elle avec cette expression touchante qu’ont les victimes avant de connaître leur sort.

— N’exagérons rien ! dit Penner.

— Un quart d’heure à peine, surenchérit Guittard qui jouissait de l’autorité nouvelle que les circonstances lui avaient donnée.

De savoir quelque chose qui eût influé sur la vie de Clotilde le rendait plein d’indulgence à son égard. Sa susceptibilité avait disparu.

De temps à autre son regard croisait celui de M. Penner et il se sentait alors comme chargé d’une mission sacrée. « Non seulement, pensa-t-il, elle ignore son malheur, mais elle ignore également le bonheur qui en découlera. Elle sera aimée, gâtée, et elle ne s’en doute pas… » Comme l’inconnu qui frapperait à votre porte pour vous annoncer un gain fabuleux et inattendu, Guittard conservait une certaine gravité. Depuis qu’il avait écouté la confession de Penner, sa joie n’avait fait que grandir. Cette femme, qui se reposait encore sur son mari, lui semblait aussi seule que si elle n’eût eu personne au monde. Et il la voyait déjà lui appartenant. Aucune jalousie n’envahissait Guittard. Il était sûr de son fait. Qu’il eût un seul mot à prononcer pour que de cette union ne restât rien l’emplissait de confiance et de bonté. Ah ! certes non, ce n’était pas lui qui prononcerait ce mot ! Mais, tout de même, il pouvait le faire. Comme l’avare qui se contente, sinon de posséder les choses, du moins de pouvoir le faire quand il lui plaira, Guittard se contentait de sa puissance.

— J’espère que vous ne vous êtes tout de même pas trop ennuyée, chère madame, dit-il, avec un petit air de supériorité qui n’échappa pas à Clotilde.

— Pas plus que vous, certainement, répondit-elle sèchement.

— Oh ! alors, vous ne vous êtes certainement pas ennuyée.

— Je le sais bien.

— Je t’en prie, Clotilde, dit son mari, tu sais ce que tu m’as promis ?

— Oui, oui, je sais. Mais que me reproches-tu ? Je ne me fâche pas.

— Ma femme est très nerveuse et elle ne verra certainement aucun inconvénient à ce que je vous le dise, confirma M. Penner en s’adressant à Guittard.

— Toutes les femmes le sont plus ou moins.

— Surtout quand elles ont des raisons de l’être, répliqua Clotilde.

— Calmez-vous, calmez-vous, crut bon de dire Guittard, fort de l’autorité nouvelle dont il était investi.

— Mais, monsieur Guittard, il me semble que, depuis votre entretien avec mon mari, vous devenez bien protecteur. Vous n’étiez pas ainsi, tout à l’heure. Seraient-ce les confidences de mon mari qui vous auraient, à ce point, fait perdre le contrôle de vous-même ?

Ce coup droit interloqua notre héros. « Les femmes, pensa-t-il, ont la prescience des choses. Clotilde m’en veut de ce qu’elle suppose que son mari a pu me dire d’elle. Ah ! si elle savait comme il a été peu question d’elle, elle serait certainement moins agressive. »

— Mais, qu’ai-je fait ? demanda humblement Guittard.

— Ce n’est rien… Ce n’est rien… répéta M. Penner, en se tournant, tantôt vers sa femme, tantôt vers son confident, avec l’espoir de les apaiser tous les deux.

— Je te l’avais bien dit ! poursuivit Clotilde en s’adressant à son mari.

— Mais je t’affirme que ce n’est rien.

— Tu es donc aveugle ?

— Je ne sais pas, répondit M. Penner.

— En tout cas, tu n’as pas mes yeux.

Tout le temps de ce dialogue, Guittard manifesta les signes du plus grand étonnement. Il devinait qu’il y avait un détail qui lui échappait et il cherchait à le deviner. Clotilde soupçonnait-elle quelque chose ? Avait-elle surpris leur conversation ? Il n’eut pas le loisir de réfléchir davantage.

— Monsieur Guittard, dit Clotilde, mon mari vous a raconté son grand amour. Je tiens à ce que vous sachiez qu’il ne l’aurait pas fait sans m’en avertir. Il est possible qu’il aime cette femme, mais il m’aime, moi, davantage. J’ai tenu à vous le dire, parce que vous avez eu le manque de délicatesse de sembler me prendre en pitié. D’ailleurs, je m’en doutais. Et, au dernier moment, si vous l’avez remarqué, je ne tenais pas particulièrement à ce que vous alliez rejoindre mon mari.

— Mais, répliqua Penner, Monsieur n’a jamais douté que tu étais pour moi plus que n’importe qui.

Cette révélation laissa Guittard complètement abasourdi. Il balbutia, en guise de réponse, quelques monosyllabes. D’un seul coup, sa satisfaction s’était envolée. Il lui apparut qu’on s’était moqué de lui. Il s’en voulut de l’effort qu’il avait fait pour s’apitoyer sur les malheurs du colonel, de sa joie à la pensée que Clotilde allait un jour lui appartenir. En même temps, les époux Penner lui apparaissaient sous un jour tellement étrange qu’il sentit qu’à partir de cet instant il ne pourrait jamais plus s’entendre avec eux. « C’est inconcevable ! » pensa-t-il. Le dépit faisait naître, à présent, en lui, une profonde colère. Il observa son hôte. Celui-ci n’avait pas du tout l’air embarrassé. De temps en temps, il levait une main au ciel en signe d’impuissance. « C’est inconcevable ! répéta Guittard en lui-même. J’aurais tout cru, sauf cela. Dans quelle boue suis-je tombé ? Et moi qui avais une si grande foi en Clotilde ! »

Guittard se leva. Personne ne le retint. Il jeta un regard plein de mépris sur le colonial. Ce dernier fit semblant de ne pas le remarquer.

— Évidemment, je n’aurais pas dû vous raconter cette petite amourette.

— Mais si, interrompit Clotilde. Ce n’est pas cela que je te reproche. Je connais assez les hommes pour savoir qu’ils ne peuvent être fidèles toute leur vie, mais tu n’aurais pas dû le faire, d’une façon telle qu’on puisse, après, me prendre en pitié.

— Ah ! ça, fit M. Penner, je t’assure que je ne l’ai pas fait. Monsieur Guittard pourra te le dire lui-même. Je lui ai simplement demandé de tâcher d’apprendre ce qu’était devenue la petite Andrée, de la même façon que, si tu m’en avais prié, je lui eusse demandé de s’enquérir de ton ami, monsieur Crupe.

Guittard, déconcerté par cette scène, voulut montrer aux Penner sa grandeur d’âme :

— En effet, dit-il, c’était bien ainsi que je l’avais entendu.

Mais à peine fût-il parti, qu’il regretta ce dernier propos. « J’aurais dû leur dire ce que je pensais. C’est une chose inimaginable qu’on puisse ainsi se moquer d’un ami. Au fond, ils savaient très bien ce qu’ils faisaient tous les deux. Et ils se seraient bien gardés de m’en parler avant. Cet homme me raconte qu’il a trompé sa femme comme si celle-ci ne l’avait jamais su. Quant à elle, qui sait que son mari m’a tout raconté, elle feint de tout ignorer ! Il faut arriver à mon âge pour rencontrer de telles invraisemblances. Et moi qui ai eu la naïveté de prendre tout cela au sérieux ! »

Ce qui contribuait, surtout, à accabler Guittard, c’était le sentiment de son erreur. N’aurait-il pas dû s’apercevoir que derrière cette apparente incompréhension qu’ils avaient l’un de l’autre, les Penner étaient parfaitement unis ? Et lui, comme un enfant, il s’était jeté au milieu d’eux, croyant que ce serait un jeu de les séparer.

CHAPITRE II

Lorsque Guittard fut rentré chez lui, il s’assit sur un divan et se mit à réfléchir. « On a lu dans mes pensées comme on a voulu. Ces gens se sont moqués de moi. » Il resta un instant perplexe. Puis il se rendit dans sa chambre et, à la lumière électrique, dans une haute glace, il se vit des pieds à la tête. Il fut frappé par sa pâleur, par quelque chose de vieux qui émanait de lui et qui contrastait avec l’activité de son esprit. Mais il ne s’attarda pas davantage à ce spectacle. Il redescendit, se fit servir un verre de Porto, alluma un bon cigare. « Les gens sont bêtes, se dit-il ; dès qu’ils s’imaginent qu’on tient à eux, ils se croient tout permis. Si j’avais su, je n’aurais pas perdu mon temps ainsi. Il y avait des régates, cet après-midi et c’eût été certainement plus drôle que d’écouter ces histoires. »

Car Guittard avait ceci des hommes qui vivent seuls qu’il était cynique dès qu’il se retrouvait chez lui, cynique, soigneux et plein d’habitudes. Il mit une robe de chambre et, prenant un journal, le parcourut. Il éprouvait le besoin de reconquérir l’importance que les événements lui avaient fait perdre et c’était dans l’oubli de ses désirs qu’il y parviendrait. Il sentait son prestige compromis dans l’aventure Penner et ce fut avec sévérité qu’il s’adressa à son valet de chambre. Il éprouvait un profond soulagement à se retrouver le même qu’avant, à être de nouveau le chef, à ce que tout dépendît de lui. Ce qu’il gardait surtout de sa visite, c’était une profonde humiliation. Des moments semblables sont fréquents dans la vie. Il était parti avec l’idée de parler lui-même de son amour et il rentrait sans avoir ouvert la bouche sur ces sujets. Et au lieu de se désespérer, seul avec lui-même, il s’en voulait d’avoir agi d’une manière si enfantine, il se le reprochait trouvant qu’il était indigne d’un homme de sa valeur de sortir aussi ridiculement d’une impasse. N’avait-il pas, au moment de la panique, causée par la baisse du franc, fait preuve d’un flair extraordinaire en ne perdant pas confiance ? Et il se revit, donnant des avis, des conseils, les raisons de sa foi, cependant que tous l’écoutaient avec scepticisme. Et aujourd’hui, qui avait eu raison contre tous ? Il résolut de montrer à madame Penner et à son mari qui il était, combien on s’était trompé sur lui. Il avait été profondément blessé dans son amour-propre et il projeta, pour se venger, de les oublier.

Quelques jours s’écoulèrent sans qu’il donnât signe d’existence aux Penner, laissant passer le temps avec cette joie que l’on éprouve lorsque chaque heure qui s’écoule vous rend plus grossier envers des gens à qui on veut déplaire. Jusqu’alors, il avait toujours, le lendemain d’une visite, téléphoné aux Penner pour prendre de leurs nouvelles, mais cette fois il n’en fit rien. Il voulait leur montrer qu’il ne tenait pas à eux, qu’il se moquait pas mal d’eux. Quand il sortait, sa principale préoccupation était de ne pas les rencontrer et quand une fois il les aperçut, au loin, il fit demi-tour avec cet à-propos que l’on a, et dont on se réjouit, quand on est certain d’avoir vu le premier. Pourtant, le temps lui semblait long et il commençait à trouver ridicule de se priver de voir des amis par seule crainte de rencontrer les Penner.

Comme il ne savait que faire, un après-midi, il décida de rendre visite à madame Beaufort, une jeune veuve, dont la beauté était fort connue. À cet effet, il se fit conduire à Beausoleil. Justement madame Beaufort n’aimait pas les Penner. Elle leur reprochait de se servir de leurs relations et de n’avoir d’estime ou d’amitié que pour celles qui pouvaient leur être utiles, ce qui était, à ses yeux, aussi grave qu’un péché. Car, avant d’échouer à Nice, madame Beaufort avait beaucoup vogué par le monde. Femme d’un diplomate, elle avait séjourné dans toutes les villes d’Europe et elle avait gardé de ces nombreux voyages des habitudes de camping, d’organisations rapides et aussi un certain mépris pour les intrigues, car son mari, fort riche, s’était peu soucié de plaire ou de déplaire.

Elle vivait seule dans une vaste villa surnommée, avant qu’elle l’achetât, « Les Palmiers ». Ce nom était resté en dépit d’un plus beau que madame Beaufort gardait en réserve. Elle y recevait souvent des amis étrangers ainsi que certains indigènes, dont était Guittard. Il la trouvait désirable, mais si, jusqu’alors, il lui avait fait la cour, c’était tellement discrètement qu’il eût été difficile de s’en apercevoir. Elle exerçait sur lui un tel empire, le dominait tellement de toute sa grâce, qu’il eût considéré comme une chance inespérée de réussir de quelque manière que ce fût auprès d’elle. Il se contentait de cette galanterie distinguée qui se manifeste assez pour qu’une personne, désireuse de se lier, puisse le faire sans danger pour son amour-propre, sans pour cela, au cas contraire, nuire à des relations amicales. Au moment où il fit la connaissance de madame Beaufort, Guittard se défendit de changer quoi que ce fût à ses manières habituelles. Il s’appliqua simplement à dissimuler ses espérances. Dans les derniers temps, chaque fois qu’il avait rendu visite à madame Beaufort, tout en se gardant bien de citer seulement le nom de madame Penner, il s’était montré plus cordial, plus bon enfant.

Aussi, ce jour-là, en retournant à Beausoleil, après une absence d’une dizaine de jours, était-il plus préoccupé de retrouver l’attitude qu’il avait eue du temps qu’il espérait l’amour de Clotilde, que de se laisser aller à sa rancœur. D’un caractère intègre, il avait horreur qu’on pût deviner les mobiles de ses actions et il craignait, il ne savait trop pourquoi, que madame Beaufort n’eût été mise au courant de ce qui s’était passé et que, l’observant sans qu’il s’en doutât, elle ne pensât qu’il se rabattait sur elle parce qu’il avait échoué ailleurs.

— Comment allez-vous, chère amie ? dit-il, dès qu’il fut introduit auprès d’elle.

— Très bien, d’une manière excellente. Mais vous-même ? Comment se fait-il que depuis si longtemps vous n’ayez pas songé à venir jusqu’ici ? Vous avez eu tort. Ces jours-ci, j’ai reçu la visite d’une jeune femme d’une délicate beauté, qui, j’en suis sûre, vous aurait plu au-delà de toute expression.

Guittard ne sourcilla pas. Il avait toujours eu peur de donner en spectacle sa déception.

De même qu’il est humain de sourire lorsqu’on s’est fait mal, de même, on cache la déception comme on cache tout ce qui vous amoindrit. Guittard se sentait embarrassé. Il était convaincu que madame Beaufort avait rencontré les Penner et il redoutait que ceux-ci n’eussent parlé de lui en termes désobligeants. Comme lorsqu’on rentre de voyage, il appréhendait une foule de choses et son principal désir était de renouer rapidement, de s’assurer que rien n’était changé, d’apprendre ce que l’on avait pu dire de lui, de rectifier aussitôt les erreurs afin qu’au lieu d’approuver ses ennemis, son interlocutrice partageât entièrement, du moins apparemment, son point de vue. Or, au lieu de cela, il apprenait qu’une jeune femme était venue et, à sa peur instinctive d’un fait nouveau, succéda ce sentiment amer que l’on éprouve quand on passe à côté du bonheur.

— Cette jeune femme, continua madame Beaufort, est tellement jolie que monsieur Hugues Morin, que vous connaissez, en est tombé amoureux sur-le-champ.

Le nom de « monsieur Morin » dans la bouche de madame Beaufort causa une impression étrange sur Guittard. Elle avait revêtu ce nom bien français d’une couche d’ironie qui échappa à Guittard et qui lui parut, au contraire, de l’affectation.

— D’ailleurs, continua madame Beaufort, vous allez la voir tout à l’heure, pour le thé, ainsi naturellement que monsieur Morin qui ne manquera certainement pas de venir.

D’un seul coup, Guittard conçut une profonde antipathie pour ce M. Morin qu’il connaissait pour l’avoir entrevu une ou deux fois chez des amis et qui, jusqu’alors, lui avait semblé le plus quelconque des hommes. Un des sentiments les plus désagréables qui soient, celui de la profusion s’offrant à soi, aveuglait Guittard. Il ne savait plus où porter son attention. Il était sollicité de tous côtés. En même temps qu’il éprouvait le désir de rester le même vis-à-vis de madame Beaufort, il tremblait de voir cette jeune femme et il souffrait que Morin l’eût devancé, car en homme peu heureux en amour, il croyait que l’important était d’arriver le premier. Jeune homme, sa grande tristesse n’était-elle pas venue de la difficulté de deviner le moment où une femme décidait de prendre un amant ?

D’un seul coup, ses préoccupations s’envolèrent. Pour retrouver son calme, il n’eut plus qu’une pensée : changer la conversation. Il désirait de toutes ses forces que cette jeune femme qu’il eût souhaité rencontrer, il y a seulement une semaine, ne vînt pas. Lorsqu’il se trouvait avec un ami, la perspective de l’arrivée d’un tiers, fût-il le mieux fait pour s’entendre avec lui, le rendait presque toujours inquiet.

— Chère amie, je n’ai pas été très bien portant et, malgré tout mon désir, je n’ai pu venir vous voir.

— Vous allez mieux, j’espère, à présent. Moi non plus, je n’ai pas été très bien. Je suis tombée et je me suis tordu le pied. Surtout, cher ami, ne baissez pas les yeux. Je suis tellement honteuse d’avoir une cheville plus grosse que l’autre.

Galamment, Guittard détourna la tête. Il se surveillait, mais on découvrait sur son visage l’expression fausse des gens qui savent et qui ne veulent pas le laisser paraître. De caractère renfermé, il attachait une importance énorme à tous ses travers, à toutes ses expressions, à tous ses gestes.

— Mais je disais cela pour rire, continua madame Beaufort, vous pouvez regarder. À mon âge, on n’est plus coquette.

Guittard baissa les yeux avec pudeur et, les relevant, bien qu’il n’eût rien vu, il dit :

— C’est insignifiant.

Il voulait plaire à son hôtesse. Il voulait retrouver auprès d’elle sa désinvolture de jadis mais, quoi qu’il fît, il sentait qu’il l’avait perdue. Et il lui apparut brusquement que ce qui causait cette perte, c’était moins ce qui s’était passé entre temps chez madame Beaufort, que ce qui s’était passé en lui. Il comprit que c’était son espoir insensé de devenir l’amant de Clotilde qui le gênait à ce point. Il avait le sentiment qu’il s’était couvert de ridicule et que tout le monde le savait déjà. Il se sentait, vis-à-vis de madame Beaufort, comme en faute. Il ne put tenir plus longtemps. Il voulait en avoir le cœur net. Il demanda :

— Chère amie, vous avez peut-être vu les Penner ? Je suis si peu sorti ces temps-ci que je ne sais vraiment plus ce qu’ils deviennent.

Il appréhendait ce qu’allait dire madame Beaufort et ce fut avec une attention subite qu’il guetta la réponse sur ses lèvres.

— Penner ?

— Oui, chère amie, les Penner.

— Mais je ne sais pas à qui vous faites allusion.

— Voyons, chère amie, les Penner : monsieur et madame Penner…

— Ah ! oui, je sais. Que j’ai peu de mémoire pour les noms propres. Mais, naturellement. Je les ai rencontrés, il y a deux jours, au thé. D’après ce que j’ai entendu dire, il paraît, d’ailleurs, que vous leur avez rendu une visite mémorable, historique, que sais-je !

— Comment ? demanda Guittard dont le visage avait pâli.

— Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je crois me souvenir que vous leur avez fait beaucoup de peine. Je vous dis simplement ce que l’on m’a répété. Vous n’ignorez pas le peu de cas que je fais de tous ces cancans. S’il fallait leur accorder quelque attention, on n’aurait vraiment pas le temps de se consacrer à ses occupations.

Guittard ne cherchait plus qu’à discerner la part de sincérité qu’il y avait dans cette réponse. Il avait l’impression que madame Beaufort en savait beaucoup plus long qu’elle ne le prétendait. Il rougissait pourtant à la pensée qu’il pouvait lui paraître mal élevé de l’avoir courtisée cependant qu’il s’efforçait maladroitement de conquérir Clotilde. La gentillesse de madame Beaufort le rassura finalement quant à cette seconde supposition. Elle semblait avoir toujours ignoré le sentiment qu’elle lui avait inspiré. Elle ne jouait certainement pas la comédie. N’avait-elle pas regretté qu’il n’eût pas rencontré chez elle la si jolie jeune femme ?

— Mais je ne leur ai fait aucune peine, fit Guittard.

Il brûlait de régler ce malentendu, de tout raconter par le menu, mais il lui apparaissait qu’il ne devait pas le faire, que ce serait tromper la confiance que M. Penner avait placée en lui. « La confiance, se dit-il comme si ce mot, en le répétant, prenait une signification plus pleine. La confiance ! Mais il n’en avait aucune en moi : tout cela était machiné. Ils ont voulu me tourner en ridicule. Eh bien ! nous verrons ! Ils m’ont pris pour un enfant. Eh bien ! pourquoi ne le serais-je pas, cet enfant ? Tout ce que monsieur Penner m’a raconté est vrai, je le crois. »

— Enfin j’ai cru comprendre, continua madame Beaufort, que vous avez eu une attitude assez inattendue.

— Vous l’auriez eue à ma place, chère amie. Quand un homme vous demande de faire l’intermédiaire entre lui et une femme qu’il aime et qu’ensuite vous apprenez, par sa propre femme, que ce que vous pensiez être un secret, n’en est pas un, il y a de quoi être surpris.

— Il vous a demandé une chose pareille ?

— Certainement.

— Mais quelles relations aviez-vous donc ensemble ?

À cette question, Guittard se sentit embarrassé :

— Des relations de gens qui se connaissent depuis peu.

— C’est bien étrange, en effet.

— Il est toujours désagréable de dire du mal de son prochain, fit sentencieusement Guittard. Mais la vérité est que ce sont des gens sans morale. On a l’impression que la femme favorise les amours du mari, que celui-ci favorise celles de sa femme et que… Tenez, comme ils se chamaillaient honteusement devant moi, lui, monsieur Penner, a eu cette parole, dite devant sa femme sur un ton naïf : « Je voulais simplement savoir ce qu’est devenue la petite Andrée. Si tu l’avais voulu, je lui aurais demandé de la même manière de prendre des renseignements sur ton ami Crupe. » Lui, c’était moi ! Je vous assure que c’est inconcevable. Et ensuite, naturellement, ils ont trouvé drôle que je ne veuille pas me prêter à une telle comédie.

— Ce n’est pas tout à fait ce qu’ils m’ont raconté, dit madame Beaufort. Il paraît que monsieur Penner, comme beaucoup d’hommes, avait une liaison en dehors de son ménage, liaison d’ailleurs qu’il n’avait pas cachée à sa femme. Madame Penner est très bonne et, quand elle l’a apprise, elle a simplement demandé à son mari de quitter la colonie, ce que ce dernier a accepté de faire. Elle a très bien compris également que son mari veuille avoir des nouvelles de cette femme, du moment qu’il ne lui cachait rien. Or, il paraît, toujours d’après ce que l’on m’a raconté, que, fort de la confidence de monsieur Penner, vous avez voulu vous en servir pour conquérir Clotilde, à qui, d’ailleurs, – et tout le monde l’a remarqué – vous faisiez la cour depuis je ne sais combien de temps.

— Ce sont d’infâmes racontars, s’écria Guittard hors de lui. Je n’ai jamais fait la cour à Clotilde. C’est un bruit qu’elle a répandu pour me ridiculiser. Croyez-vous que si j’étais amoureux d’elle, je puisse l’être d’une autre ? Mon cœur est libre.

Ce fut à ce moment que la jeune femme dont madame Beaufort avait vanté la beauté, fit irruption dans le salon.

— Comment allez-vous, madame ? dit-elle tout de suite, en se dirigeant avec décision vers l’hôtesse.

Elle souriait avec une grâce extraordinaire et Guittard eut l’impression qu’elle était heureuse d’avoir, en cette ville étrangère, une amie.

— Je vous présente, dit madame Beaufort, monsieur Guittard.

Puis se tournant vers ce dernier, elle poursuivit :

— Madame Tierbach.

— Mais j’ai beaucoup entendu parler de vous, dit Guittard avec joie. Votre mari connaît très bien une de mes grandes amies, madame Albermarle. Vous la connaissez sans doute également.

— Je n’ai pas ce plaisir, mais il me semble, en effet, avoir entendu le nom de madame Albermarle. Il m’est familier.

— C’est un hasard assez extraordinaire, dit madame Beaufort.

Brigitte Tierbach était la femme d’un médecin allemand. Celui-ci l’avait envoyée à Nice, à cause de sa santé et la seule lettre d’introduction qu’il avait pu lui donner avait été pour madame Beaufort.

La jeune femme habitait, depuis une semaine déjà, une sorte de clinique-hôtel comme il y en a tant dans le Midi. Après que madame Beaufort lui eut présenté Guittard, elle manifesta une certaine timidité. Il était ébloui par sa beauté, mais il n’osait le laisser voir de peur qu’il ne semblât étrange qu’il tombât amoureux de toutes les femmes. Pourtant, comme madame Beaufort paraissait avoir oublié la réputation de notre héros, il pensa qu’il avait bien tort d’avoir de tels scrupules. Et, pour la première fois, il sourit à la jeune femme. Mais celle-ci détourna la tête et presque aussitôt elle demanda à son hôtesse des nouvelles de Morin.

— Il doit venir tout à l’heure. J’espère que vous êtes contente, répondit cette dernière.

La joie qui se peignit sur les traits de Brigitte fit de la peine à Guittard. Une haine sourde l’envahit. Ce Morin qui lui avait fait jusqu’alors l’impression d’un bellâtre et dont il avait été jaloux, serait-il donc toujours sur son chemin ?

Morin n’avait, en réalité, rien de bien redoutable, et c’était sans doute ce qui expliquait que madame Beaufort l’eût encouragé à courtiser Brigitte.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, qui aimait la fréquentation des femmes et qui était incapable d’avoir des intentions blâmables. Il aimait à rendre service. La pensée de tirer quelque profit de sa complaisance ne lui venait même pas à l’esprit. La dernière fois qu’il avait rencontré la jeune femme, il lui avait raconté une foule d’histoires sur la France, si bien qu’elle s’était profondément amusée en sa compagnie. Ainsi apparaissait cet homme aux yeux de madame Beaufort. Mais notre héros le voyait sous un tout autre jour. Il avait deviné en lui un rival et il ne se trompait certainement pas car cet homme ne pouvait le supporter. Démasqué, ce dernier, en retour, le détestait.

Depuis qu’il était en présence de la jeune femme, Guittard sentait son animosité croître à l’égard de M. Morin. Elle n’était pas causée par de la jalousie uniquement, mais aussi par le fait qu’un homme sans attrait pût aspirer au même bonheur que lui. En outre, il ne s’expliquait pas que Brigitte pût parler de Morin comme elle le faisait. De même qu’il avait plaint Clotilde, de même il voulait, cette fois, mettre en garde la jeune femme contre la tentation. À ce moment, madame Beaufort dit :

— Monsieur Guittard, que je viens de vous présenter, est un ami de monsieur et madame Penner que vous devez vous rappeler avoir rencontrés chez moi la dernière fois. N’est-ce pas, cher ami ?

La jeune femme sourit en disant : « Vraiment ? » comme si cette amitié étant une faveur, ajoutait de l’intérêt à notre héros. Mais, lui, il demeura de pierre, apparemment, car au fond de lui-même, sous ses dehors impassibles, il venait de lui apparaître que dans le « n’est-ce pas, cher ami ? » il y avait eu une pointe d’ironie. Mais, très sensible, ou du moins, croyant l’être, Guittard avait pour principe de passer sur toutes ses impressions fugaces, de les considérer avec le même mépris que toutes les pensées saugrenues qui traversaient son esprit et de se composer un aspect sévère, insensible, droit et pur, ce qui n’allait pas sans une certaine étrangeté, car si bien s’y prenait-il pour masquer ses petites blessures d’amour-propre, il n’en restait pas moins quelque chose sur son visage.

— Nous avons parlé de vous, reprit madame Beaufort avant de s’adresser à madame Tierbach. Et vous, Brigitte, vous ne vous doutiez pas que vous rencontreriez monsieur ? À propos des Penner, j’ai oublié de vous dire, cher ami, qu’ils m’ont fait part d’un événement d’importance. Ils sont invités au gala de la semaine prochaine. Vous n’avez certainement pas reçu d’invitation, ni moi non plus. Il faut, n’est-ce pas ? faire officiellement partie de la haute société étrangère, comme ces braves Bordelais.

— En effet, je n’ai rien reçu, répondit Guittard.

— Ne parlez pas trop vite !… La direction de notre « Grand Hôtel » n’oublie personne, pas même vous. Brigitte, monsieur Morin a été invité…

Guittard était pâle. Il avait le sentiment de passer pour un personnage sans importance aux yeux de madame Beaufort et la réticence qu’elle faisait, quant à elle-même, ne le rendait pas dupe. Parce qu’elle prétendait n’être pas invitée, elle trouvait tout normal qu’il ne le fût pas également. Cela l’humiliait vis-à-vis de Brigitte à qui il eût voulu faire impression, comme Morin. Car il était de ces hommes qui sont fiers d’avantages dont personne n’a cure. En effet, que cela pouvait-il faire à cette jeune femme que Guittard fût ou pas invité ?

À ce moment, M. Morin pénétra à son tour dans le salon. Il s’avança, la main tendue, vers madame Beaufort et au moment où elle lui donna la sienne, au lieu de la serrer, il la caressa onctueusement.

— Comment allez-vous, chère amie ? Et votre charmante cheville ?

Puis se tournant vers Brigitte :

— Eh bien ! madame, vous habituez-vous à notre beau pays ? Avez-vous visité, comme je vous l’ai conseillé, le Musée Océanographique ? N’est-ce pas que c’est une merveille ? Après vous avoir quitté, j’ai regretté de ne pas vous avoir conduit moi-même. Je connais personnellement le prince qui se serait fait une joie de nous montrer lui-même toutes les monstrueuses beautés qu’il a rapportées de ses voyages.

Puis, apercevant Guittard :

— Monsieur est certainement de mon avis ?

Guittard hocha la tête en signe d’acquiescement mais il songeait à ces mots prononcés par Morin : « J’ai regretté de ne vous avoir pas fixé rendez-vous » et il pensait : « C’est une amorce. Il ne veut pas effrayer madame Tierbach en sortant tout de suite avec elle. Il est trop malin. Grâce à cela, il va pouvoir, tout à l’heure, ne plus avoir à regretter un pareil oubli. » Et ce fut avec une joie profonde qu’il vit la jeune femme ne point attacher d’importance à ces regrets. Pourtant, afin de ne pas avoir l’air jaloux ni fâché, Guittard se mit à parler :

— Mais madame restera sans doute assez longtemps dans notre pays pour avoir l’occasion d’y retourner.

— Je n’y ai pas encore été.

Alors, coupant la parole à tout le monde, Morin reprit :

— Eh bien ! que cette paresse vous soit salutaire, madame, nous irons demain tous les deux.

Les deux hommes qui, si longtemps, avaient courtisé madame Beaufort ne se souciaient plus d’elle. Celle-ci, d’ailleurs, ne semblait pas s’en émouvoir. L’éclipse que lui faisait subir bien involontairement madame Tierbach la laissait indifférente. Elle y voyait, au contraire, une confirmation de son autorité car elle savait bien qu’il eût suffi d’un mot pour que tout cela cessât. Pourtant, cette indifférence qu’elle témoignait aux deux hommes, n’était réelle qu’à l’endroit de Morin. Son attitude, à lui, était nette. Elle l’avait présenté à la jeune femme en l’encourageant à lui faire la cour, en lui affirmant que Brigitte était ce qu’il lui fallait. Elle s’était amusée à bâtir toute cette histoire pour se distraire, et elle se sentait encore toute-puissante. Mais, en ce qui concernait Guittard, il en allait autrement. Elle avait commencé par trouver étrange son silence de plusieurs jours. D’autre part, les racontars des Penner lui avaient ouvert les yeux et bien qu’elle n’eût pour lui le moindre penchant, elle trouvait singulier de sa part de l’avoir courtisé en même temps qu’il avait tenté de séduire madame Penner. Tout cela l’avait déjà mal disposée à son égard. Mais ce qui avait fait déborder la coupe, c’était que sans le moindre encouragement de sa part, alors qu’elle avait laissé entendre que Brigitte aimait la compagnie de Morin, il eût la morgue, après le ridicule dont il venait de se couvrir, de recommencer, feignant ainsi de croire que personne ne remarquait son manège. Pendant qu’elle réfléchissait ainsi, Guittard qui ne se doutait de rien, continuait à rivaliser avec ce Morin qu’il détestait si visiblement que tout le monde en était gêné. Comme il parlait avec trop d’ardeur à madame Tierbach, madame Beaufort lui dit :

— Mais vous allez rendre jalouse madame Penner, si vous continuez.

Puis, se tournant vers Brigitte :

— Vous vous souvenez de madame Penner ? N’est-ce pas qu’elle est délicieusement jolie ?

Car madame Beaufort, qui avait été si réservée au début, s’était enhardie à mesure que ses invités s’étaient faits plus nombreux. Sous le coup, Guittard n’eut aucune réaction. Jusqu’à présent, il avait cru que rien n’avait été remarqué mais, à cette attaque, il eut nettement l’impression, non pas qu’on avait lu dans son âme, mais qu’on était jaloux de lui. Il est des hommes qui ne peuvent croire que leurs petits côtés sont découverts. Il vit donc dans l’attaque de madame Beaufort un peu de dépit qu’il ne s’occupât pas davantage d’elle et en fut flatté. Hugues Morin, lui, en homme qui respecte les règles du jeu, s’était retiré de la bataille, non sans montrer à son rival le profond mépris qu’il avait pour un aussi mauvais joueur. Et Guittard, fier, enivré de ce qui lui semblait être un succès, ne comprenait pas qu’il pataugeait lamentablement. Aussi, la parole de madame Beaufort, en le ramenant à la réalité, n’avait-elle fait que l’exciter davantage, comme si en lui jetant à la figure le nom de madame Penner, on avait voulu lui nuire auprès de la jeune Allemande. Il n’avait pas compris que ce qu’on lui reprochait partout, c’était de vouloir séduire toutes les femmes.

Mais madame Tierbach, qui voulait plaire innocemment à tout le monde, comme tout vrai nouveau venu, en voyant la gêne que causait l’intérêt qu’elle avait cru bon devoir porter à Guittard, battit en retraite. En aparté, madame Beaufort dit à Morin :

— Quel drôle de personnage ! Comme on connaît peu les gens ! Il suffit d’une fois pour qu’ils nous soient révélés.

Morin répondit par un geste indulgent, le geste que l’on a quand on a sa conscience contre soi en même temps que ses amis pour soi.

Guittard, malgré les attaques dont il était l’objet, demeurait aussi hardi, si bien qu’il ne s’apercevait de rien, et mettait sur le compte de la discrétion l’attitude de madame Beaufort et sur celle du dépit la retraite de Morin. En tête à tête avec madame Tierbach qui jetait des regards désespérés vers l’hôtesse et Morin, il sentait son cœur s’illuminer. Tout en parlant avec ardeur, il se voyait, au bras de cette jolie femme, rencontrant Clotilde, s’arrêtant pour échanger quelques paroles, puis repartant aussi fièrement.

— Enfin ! cher ami, dit brusquement madame Beaufort excédée, vous n’allez tout de même pas continuer ainsi à accaparer cette pauvre Brigitte ?

Guittard eut un haut-le-corps. Il vit, debout, Morin qui le regardait et, déjà levée, sa partenaire qui avait profité de cette interruption pour rompre. Une seconde, il eut l’impression que tout se brisait autour de lui. Puis, se levant à son tour, il dit :

— Je racontais à madame que certainement j’avais une amie, à Paris, qui avait été en relation avec son mari, une amie que j’aime beaucoup et que vous connaissez peut-être aussi de réputation. Il s’agit de Winnie Albermarle, qui est douée d’un véritable talent de peintre. C’est une Américaine de mes amies qui adore la France et surtout la France intellectuelle, celle que vous aimez aussi, je crois, chère amie.

Pendant que Guittard parlait, Morin tapotait sur une petite table et madame Beaufort l’écoutait comme on écoute la fin d’une histoire ennuyeuse. Puis elle dit :

— Mais vous avez dit, je crois, également, à madame Penner, qu’elle connaissait cette dame. Cette dernière doit être très répandue, si je comprends bien.

— Les artistes, poursuivit notre héros, sont appelés à fréquenter les mondes les plus divers.

— Particulièrement quand ils ont du talent, crut heureux d’ajouter Morin qui, bien qu’il n’eût jamais ouvert un livre, ni regardé un tableau, ni écouté un concert, témoignait une haine profonde aux artistes sans talent.

Guittard vivait dans un rêve. Ces perpétuelles allusions à madame Penner, il ne voyait pas leur raison d’être. En toute bonne foi, il supposait qu’elle revenait ainsi continuellement dans la conversation parce qu’elle était l’amie de tout le monde. Il y eut bien une faible voix, chuchotant dans son cerveau, qui lui signala qu’il avait tenu les mêmes propos à deux femmes différentes, mais il ne l’écouta pas, comme si cela n’avait absolument aucune importance. N’arrivait-il pas à tous les hommes de dire à plusieurs femmes la même chose ? Quant à Morin, qu’il avait tellement haï, il se sentait maintenant très bien disposé à son égard. L’attitude réservée, effacée de ce dernier, lui avait plu et l’avait désarmé. Quant à madame Beaufort, il se sentait un peu fautif vis-à-vis d’elle mais comme elle acceptait bien la chose, il prit l’attitude de celui que les événements obligent à délaisser un ami.

La fin de l’après-midi était délicieuse. Par les grandes baies ouvertes sur la mer, entraient des effluves tièdes et parfumés de feuillage surchauffé, de fleurs épanouies. La grande chaleur commençait à tomber et déjà, aux bords du ciel, un azur plus foncé montait, cependant qu’au zénith l’immensité était encore sans teinte, comme le sont, à la longue, les choses sur lesquelles le soleil, chaque jour, répand sa lumière. Guittard, pour demeurer sur ce qu’il considérait comme un triomphe, songea à prendre congé. Il ne remarquait même pas que l’hostilité de madame Beaufort et de Morin avait gagné la belle madame Tierbach qui devait être de ces femmes sans discernement qui, par peur de faire fausse route, s’appuient toujours sur ceux qui leur témoignent de l’amitié, cela bien qu’elles aient horreur de faire de la peine.

Elle ne voulait pas être désagréable avec Guittard. Elle ne s’expliquait pas pourquoi on le moquait, et, en même temps, ne voulant surtout pas déplaire à son hôtesse, elle n’osait montrer sa sympathie.

Finalement après avoir pris congé, Guittard marcha d’un bon pas le long de la promenade, mais sans prêter la moindre attention à la beauté de cette fin d’après-midi, ce qui était pour lui le comble du bonheur car il avait été tellement solitaire et désœuvré, que des années entières il les avait passées à jouir du temps, à courir après des souvenirs, si bien que c’était un bonheur pour lui d’être enfin assez occupé pour n’avoir pas à prendre garde au temps. Il marchait donc en réfléchissant profondément à ce qui venait de lui arriver. Pas une seconde, il ne lui apparaissait qu’il avait été ridicule et impoli. Il songeait au gala du Grand-Hôtel où il allait rencontrer Brigitte, si toutefois il y était invité. Il songeait au moyen de revoir Brigitte ensuite et comme il ne voulait pas avoir recours à madame Beaufort, dont il devinait l’hostilité, comme il voulait faire les choses seul, sans dépendre de ceux qui l’avaient présenté, il résolut d’écrire à madame Albermarle pour la prier de venir. Par elle, il approcherait plus facilement la belle madame Tierbach. Mais, en y réfléchissant davantage, il se sentit pris d’un scrupule… Ne s’était-il pas conduit, des années durant, avec dureté vis-à-vis de cette femme qui l’adorait en silence, dont le rêve était qu’il l’épousât ? Mais elle était laide, ou du moins, il la trouvait ainsi. N’était-ce pas de mauvais goût que de demander à une femme amoureuse, fidèle dans sa passion au point d’avoir souffert, toute sa vie, en silence, n’était-ce pas de mauvais goût de lui demander de venir ? Cela éveillerait peut-être en elle un espoir. Et quelle déception lorsqu’elle verrait que sa présence n’avait été désirée que dans le but de faciliter une autre idylle. Guittard écouta, durant quelques instants, ses scrupules. Il lui apparaissait que c’était vraiment laid de tromper ainsi une femme amoureuse, de se servir de cet amour pour en faciliter un autre. Mais c’était dans son caractère de ne jamais s’arrêter longtemps à de telles considérations. Comme chez beaucoup d’êtres solitaires, s’était développé en lui le sentiment qu’on l’avait tenu à l’écart et que, par conséquent, il n’avait pas à faire preuve de délicatesse. D’autre part, qu’est-ce qui prouvait que madame Albermarle avait toujours pour lui les mêmes sentiments ? Ne lui avait-elle pas dit, que, même s’il se mariait avec elle, elle ne voudrait jamais qu’il changeât en quoi que ce fût par désir de lui plaire ? Ne lui avait-elle pas dit également qu’elle ne savait pas ce qu’était la jalousie ? Il pouvait donc la faire venir en toute tranquillité, d’autant plus qu’il pouvait très bien s’arranger pour qu’elle ne s’aperçût de rien. Et puis, même si elle s’apercevait de quelque chose, l’essentiel n’était-il pas qu’elle ne se rendît pas compte de l’exacte raison de sa venue ? Et cela, il savait bien qu’elle était trop éprise d’idéal, pour ne jamais même le soupçonner. L’essentiel était donc qu’elle pensât qu’il l’avait fait venir par réel désir de la voir, ce qui lui semblait très facile à accréditer une fois qu’elle serait là. Et, en poussant plus loin ses réflexions, il ressentit une certaine fierté de se montrer aux yeux d’une femme qui l’aimait, aimé par une jeune femme si belle.

Telles étaient les réflexions que fit Guittard sur le chemin du retour, cependant qu’une foule élégante l’entourait sous un ciel d’une pureté extraordinaire, avec, au loin, la vision de la mer, cependant encore que venaient à ses oreilles les orchestres des thés échelonnés sur sa route.

En rentrant chez lui, il remarqua une lettre sur la console du vestibule. C’était une invitation au gala du Grand-Hôtel. Ceci, ajouté à la décision qu’il venait de prendre d’écrire à madame Albermarle, à la joie qu’il avait de connaître madame Tierbach, à celle de se sentir occupé, fit qu’il poussa un soupir de contentement profond. Il avait l’impression délicieuse pour lui – et nouvelle – d’être le centre d’un petit monde, d’avoir des occupations, et l’impression d’ennui des journées vides s’envola. Mais tout à coup, au milieu de sa joie, un point noir lui apparut. Il y avait deux ans, dans une crise de neurasthénie, il avait également écrit à madame Albermarle, mais, cette fois, il l’avait invitée à venir prendre un peu de vacances chez lui. Elle avait accepté avec joie et, une quinzaine durant, elle avait occupé une chambre de sa villa. Or, cette fois, il voulait bien que madame Albermarle vînt à Nice, mais il ne voulait pas qu’elle descendît chez lui de peur que Brigitte ne fût non point jalouse, mais n’eût des soupçons et que cela ne nuisît à ses relations avec elle. Pendant quelques instants, Guittard vécut dans les transes. Tout son bonheur, toutes ses distractions s’envolaient. Il se voyait de nouveau seul, sans amour. Mais, peu à peu, il se ressaisit. Il eût été bien bête pour une petite question de cet ordre de se faire du mauvais sang. Il n’avait qu’à faire semblant d’avoir oublié cette invitation de jadis. Madame Albermarle ne s’en formaliserait point. D’ailleurs qu’est-ce qui prouvait qu’elle se la rappelait, qu’elle attachait de l’importance à un détail semblable ? À mesure qu’il raisonnait ainsi, il sentait sa joie renaître et ses scrupules, encore une fois, s’envolaient. C’était justement un trait de son caractère de passer ainsi sur tout, du moment qu’il tirait de son inertie quelque avantage et, de même qu’il n’avait jamais cru qu’on pût le prendre pour un personnage étrange, à courtiser toutes les femmes, de même il ne lui venait pas à l’esprit qu’il pût paraître indélicat à ne pas agir une deuxième fois comme il avait agi la première. Il écrivit donc à madame Albermarle.

Ce 7 mars 1930.

« Chère et grande amie,

» Vous êtes sans doute bien loin de moi à la minute où je vous écris. Mais de quel droit pourrais-je vous en tenir rancune ? N’avons-nous pas toujours été, l’un pour l’autre, mieux que des amis, au sens courant de ce mot, mais des êtres dont les plus fugaces sentiments étaient aussitôt compris par l’un ou l’autre, des êtres au-dessus des habituelles lois de l’amour. Aussi, quand on a le bonheur de posséder dans le monde un être semblable, vers qui se tournerait-on, aux moments de solitude, de doute, d’affliction, si ce n’est vers lui ? Nous avons passé trop de belles heures ensemble pour qu’aujourd’hui vous refusiez de m’entendre.

» Je sais votre passion pour le pays où, depuis des années, je me suis retiré. Je sais que, chaque fois que vous y êtes venue, chaque fois vous en avez gardé un inoubliable souvenir. Et je me permets de vous demander, chère et grande amie, si vous ne voudriez pas revivre ces heures délicieuses qui sont mortes. Mais il faut être prudent avec les beaux souvenirs. Il ne faut pas se jeter sur eux sans quoi, comme la chatoyante couleur des ailes de papillon, ils s’évanouissent. Il faut s’avancer vers eux, ainsi que le chasseur, vers l’oiseau craintif. Venez donc, chère et grande amie, mais venez sans bruit, comme une revenante pour ne rien effaroucher. Venez sur la pointe des pieds, si j’ose cette image. Cachez-vous et, doucement, à travers tout ce que la vie a élaboré entre nous et nos souvenirs, à travers les amis que le hasard met sur nos routes et qu’on ne peut supprimer, à travers les occupations nouvelles, nous retrouverons peut-être une de ces minutes enchantées. Quelle joie, quelle fête pour moi, mais comme j’ai peur que notre récolte ne soit vaine, comme j’ai peur que des impondérables ne nous écartent de notre précieux passé. J’ai toujours été maladroit dans la vie. Le serai-je encore cette fois ? Chère et grande amie, je vous supplie de diriger ce pieux pèlerinage. Vous, mieux que moi, saurez retrouver ce qu’il reste de nous-mêmes dans les années écoulées. Je vous attends donc, sans rien espérer et pourtant en espérant tout. J’attends donc votre présence comme l’assoiffé une eau limpide et bienfaisante. Mais surtout, chère et tendre amie, ne détruisez rien. »

Lorsqu’il eut terminé cette lettre, Guittard resta un instant songeur. Il revit les promenades qu’il avait faites avec madame Albermarle, la fameuse nuit où il lui avait pris la main sans désir, parce qu’il avait été gagné par la sincérité d’un amour profond, la beauté d’un clair de lune sur la mer, absolument silencieuse. Il avait oublié Brigitte, le gala du Grand-Hôtel, ses démêlés avec les Penner. Malgré lui, il s’était recueilli pour tâcher de dégager la poésie d’un mois de sa vie auquel il n’avait, jusqu’alors, jamais songé, obéissant à un obscur sentiment qui lui dictait de le faire. Une seconde, il lui apparut bien que sa lettre était tournée de telle façon qu’il était difficile à madame Albermarle de descendre chez lui. Mais cela ne valait-il pas mieux ? Et peut-être sortirait-il de ce deuxième séjour quelque chose de nouveau qui ferait que tout serait vrai. Car Guittard n’était pas un comédien. Il s’arrangeait toujours dans ses sentiments pour qu’il y eût une certaine marge lui permettant de se tourner, sans trahir personne, vers ce qu’il y aurait de plus sincère. Il n’avait pas écrit cette lettre sans éprouver d’émotion, mais cela n’empêchait pas que tout y était dit pour que madame Albermarle vînt et ne descendît pas chez lui et aussi pour qu’elle ne fût pas étonnée lorsqu’elle rencontrerait, en tiers, un visage nouveau.

Le gala du Grand-Hôtel consistait en une fête de nuit, suivie d’un grand bal.

Avant de s’y rendre, Guittard avait questionné son valet de chambre, longuement, afin de savoir si une lettre n’avait pas été égarée. Madame Albermarle, d’ordinaire si prompte à écrire, n’avait pas encore répondu. C’était un point noir dans la joie de Guittard de revoir Brigitte. Il avait, en effet, projeté de lui dire au cours de la soirée qu’une de ses amies allait arriver et ainsi, il espérait détacher Brigitte de madame Beaufort, sa seule relation. De guerre lasse, il abandonna ses recherches. Son habit enfilé, il se regarda un instant avant de sortir. Il avait encore fière allure, ce sexagénaire. Une vie exemplaire, l’absence d’excès, une nourriture saine et peu abondante, l’exercice matinal, une surveillance constante de sa personne, tout cela avait contribué à l’amener au seuil de la vieillesse sans la moindre diminution. Il éprouva un sentiment de fierté et comme il sortait, il rencontra un jeune chauffeur, les yeux cernés, un col cassé et douteux autour du cou, vêtu à bon marché, et il éprouva une joie profonde à se sentir plus jeune que ce serviteur. Le jour tant attendu était donc arrivé. Dans quelques instants, il allait se trouver en présence de la belle madame Tierbach.

Pourtant, en arrivant dans les jardins du Grand-Hôtel une petite déception l’attendit. À mesure qu’il marchait, il ne trouvait pas un visage de connaissance. Dans son imagination de jeune homme, il s’était vu happé au passage, retenu par le bras, et, au lieu de cela, il avançait au milieu d’un cortège d’inconnus qu’éclairait la lumière pâle de petites ampoules perchées dans les feuillages.

Un brouhaha s’élevait de tout ce monde et, première déception, il ne trouvait personne à qui parler.

Il n’y a rien de plus désagréable que cette solitude dans les fêtes alors qu’on a donné l’impression à tous ceux qu’on vient de quitter, qu’on allait s’amuser. On pense à ceux que l’on a laissés rapidement, pour ne pas être en retard, à ses réflexions dans la voiture qui vous a conduit, au cocher que l’on a quitté avec décision pour s’engouffrer dans le plaisir, à la tristesse qu’ont fait naître en vous les gens que l’on a rencontrés et qui s’ennuyaient et, brusquement, l’on se retrouve comme eux.

Guittard se fraya un passage jusqu’aux salles de restaurant transformées, pour l’occasion, en d’immenses serres où l’on servait des rafraîchissements. Une lumière aveuglante y régnait. Elle apportait sinon le plaisir du moins l’illusion. Des groupes y parlaient à voix haute. « Je suis venu trop tôt », pensa Guittard. Dans le fumoir, des hommes devisaient. Un instant, il songea à se mêler à eux, mais il aimait encore mieux être perdu dans la foule que de faire partie d’un groupe d’hommes. La fréquentation des hommes n’avait jamais été son fort. Il se sentait, auprès d’eux, deviné, et, ce soir-là, il lui apparaissait qu’ils lisaient tous sur son visage sa déception. Quand il commença à craindre que l’on ne remarquât qu’il simulait de chercher un ami uniquement pour se donner une contenance, il s’assit à l’écart. Là, il pouvait attendre sans être vu. De là il pouvait partir, également sans être vu, de manière à laisser croire à Brigitte qu’il venait d’arriver. « Et si elle ne venait pas ? » pensa-t-il brusquement. Cette simple supposition le consterna. Il regarda sa montre. Elle marquait onze heures. « Elle doit arriver d’un moment à l’autre. »

Dans le bas du parc, il y avait une sorte de longue terrasse surplombant des rochers contre lesquels la mer venait se jeter. Quelques lampadaires, fichés dans la balustrade, éclairaient cette région où personne n’allait parce que trop éloignée.

Guittard s’y rendit. Il erra quelques minutes, puis s’asseyant sur un banc, il se prit à rêver. Dans le lointain, on apercevait la lune. Des rires éclataient de temps en temps, dans les bosquets, derrière lui, mais il n’y prêtait pas garde, absorbé qu’il était par le désir de revoir Brigitte. Dans son rêve, elle arrivait seule, le cherchait en vain dans la foule des invités puis, de guerre lasse, elle venait se promener, seule, justement sur cette terrasse. Ah ! que n’eût-il donné pour que ce fût vrai !

La soirée était délicieuse. Des accords de musique, aux instants où les vagues se retiraient, venaient jusqu’à lui. Une espérance nouvelle illuminait son âme. Tout ce qu’il regrettait dans la vie, tous ses actes bêtes, inconsidérés, tout ce qui lui avait nui, lui semblait bien insignifiant et ainsi purifié de son passé, il se sentait devenir un homme fort et nouveau, un homme à qui il ne serait jamais rien arrivé de fâcheux. Il alluma une cigarette et de n’être plus dans l’obscurité qu’un petit point lumineux, accrut sa plénitude par le contraste que faisait un tel bonheur en prenant si peu de place.

Soudain, il entendit des pas sur le gravier et il vit, à vingt mètres de lui, sur sa gauche, une femme, les épaules enveloppées d’une longue écharpe, qui s’accoudait dans la pose d’un être se croyant seul. Car ce fut sans grâce, en se tenant les joues de ses deux mains. La lumière d’un lampadaire l’éclairait à demi. Il espéra, un instant, que c’était Brigitte, mais elle ne tarda pas à continuer sa route et, à sa démarche, il s’aperçut tout de suite que ce n’était pas elle. Il ne bougea pourtant pas, malgré le désir qu’il avait de montrer qu’il y avait un homme seul, triste sans doute, plein de cœur, immobile, dans l’ombre, et il laissa passer cette ombre sans se montrer. Il la suivit des yeux. Elle s’arrêta un peu plus loin et de nouveau, s’accouda. Cette fois, ce fut plus fort que lui. Il ne put résister au désir de montrer qu’il était là. Il se leva, alla dans la direction de l’inconnue. En cours de route, il s’arrêta une seconde pour allumer une autre cigarette. Lui qui fumait peu il était de ces êtres qui, la nuit, dans la nervosité du désir, dans le besoin de montrer leur visage, ne cessent d’allumer cigarette sur cigarette. Et au moment où il passa près d’elle, il sursauta en entendant ces mots :

— Je vous ai reconnu. Comment allez-vous, cher ami ?

Ce n’était pas la voix de Brigitte, mais celle de madame Penner. Guittard balbutia quelques mots. Il se sentait dans une situation fausse, comme s’il eût été surpris en quête d’aventures galantes.

— Vous m’avez fait peur, continua Clotilde Penner, comme s’il eût été caché dans les bosquets pour guetter quelque proie.

— J’étais venu fumer une cigarette dans le calme de cette belle nuit, crut bon de dire Guittard pour se justifier.

Mais il ne chercha pas longtemps à se justifier. Délaissant sa propre personne, il ne tardait jamais à soupçonner chez autrui ce que l’on soupçonnait chez lui.

— Vous veniez sans doute contempler la mer, chère amie ? demanda-t-il avec curiosité.

— Pas le moins du monde.

Guittard était intrigué et ne savait comment satisfaire sa curiosité.

— Puisque le hasard nous met l’un en face de l’autre, et nous permet de nous parler sans témoin, pouvez-vous me dire, monsieur Guittard, pourquoi vous nous avez fait ainsi grise mine ? Ce n’est vraiment pas gentil. Nous n’avons rien fait, mon mari et moi, du moins me semble-t-il, pour mériter une telle punition.

— Mais mon attitude n’a rien eu de particulier, répondit Guittard qui, lorsqu’il était pris en flagrant délit, se défendait toujours avec la dernière force, au point que cette défense finissait par le transformer et que l’on croyait, qu’en effet, il n’avait rien à se reprocher.

Madame Penner était vêtue d’une robe excessivement décolletée. Soit par calcul, soit par inadvertance, elle libéra son châle, si bien que, dans la nuit, Guittard aperçut ses épaules resplendissantes et nacrées. Il ne songeait déjà plus à Brigitte mais à tout le mal qu’il avait pu dire de Clotilde à madame Beaufort. Il en était confus. Il avait l’impression d’être sans grandeur à côté de cette si belle et si pure créature. Puis il songea que le mal que l’on disait liait celui qui le répandait à celui qui l’écoutait. Sûr de l’impunité, il ne tarda donc pas à l’oublier, car il ne redoutait que ce qui risquait d’être divulgué. Pour plus de sûreté, il tâcha de se souvenir d’une parole de madame Beaufort, afin d’en user comme d’un otage. Pourtant, il y avait quelque chose qui le gênait plus encore que le souvenir de Brigitte, dans cette entrevue : c’était ce sentiment désagréable que l’on éprouve quand, à force de persévérance, on finit par fléchir une femme et que cette dernière condescend enfin à s’occuper de vous bien que, dans son dos, on ait dit, dans un moment d’humeur, qu’elle n’était que laideur et méchanceté. On redoute alors, par-dessus tout, qu’elle n’apprenne la vérité tellement grande est la colère de ceux qui cèdent à contrecœur, après une infinité d’atermoiements, lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils se sont trompés. Et que madame Penner pût tout saisir, bien que cela fût impossible, planait sur la conversation et rendait Guittard inquiet quoi qu’il fît pour prendre la chose avec bonne humeur.

— Voulez-vous que nous prenions place sur votre banc, pour un instant ? demanda madame Penner.

— Mais, certainement. Je ne vous l’ai pas proposé parce que je ne pensais pas que vous voudriez…

À peine eut-il prononcé ces mots que Guittard eut le sentiment d’avoir commis une gaffe en laissant entendre qu’il ne pensait pas que Clotilde accepterait, ce qui semblait dire qu’elle faisait plus qu’il ne désirait. Puis, en l’espace d’un éclair, il lui parut que cette maladresse le servait.

Il ne se trompait pas, car madame Penner lui dit avec un sourire :

— Grand collégien !

Guittard ne put se défendre d’une certaine fierté à la pensée que ce qui aurait pu être une maladresse, était, au contraire, une habileté. Tous deux s’assirent. Le ciel était constellé. On apercevait, au loin, un point lumineux sur la mer. À côté des étoiles, il semblait lourd, grossier, éclairant des hommes, des pêcheurs sans doute, à des occupations vulgaires.

— L’autre jour, après votre départ, dit madame Penner, je me suis fait des reproches. Je n’ai pas été en effet aussi gentille avec vous que j’aurais dû l’être, que je le suis même avec les indifférents. – Elle regarda fixement Guittard dans les yeux. – Il est vrai que vous étiez tellement amusant dans votre manière de me montrer l’affection que vous aviez pour moi que je suis en partie excusable.

Guittard écoutait ces paroles avec un étonnement profond. Ce n’était tout de même pas possible que Clotilde fût sincère après ce qu’elle avait fait… Elle se jouait de lui en ce moment. Il eut un sourire incrédule destiné à montrer qu’il n’était pas dupe.

— Ne souriez pas comme cela, cher ami, vous me faites de la peine. Il faut que vous m’écoutiez. Après, si vous le voulez, vous pourrez encore sourire ironiquement comme vous venez de le faire.

Vous pourrez encore sourire ironiquement comme vous venez de le faire, fut très agréable à Guittard. Il aimait à s’entendre dire qu’il avait des astuces. Néanmoins, il ne s’expliquait pas l’attitude de Clotilde ou plutôt il croyait deviner qu’elle lui tendait un piège comme la première fois.

— Je vous en prie, cher ami, écoutez-moi. Je sais en quoi mon attitude a pu vous paraître bizarre. Il arrive souvent que l’on éprouve le besoin de taquiner les êtres qui vous sont le plus cher, qu’on veuille même les blesser, leur faire de la peine, simplement pour s’assurer qu’on leur est quelque chose.

Pendant que Clotilde parlait, Guittard songeait à M. Penner.

« Mais ils étaient de connivence, pensait-il. Cela se voyait bien. Toute la scène des aveux a été montée de manière que je démasque mon jeu. Ce qu’elle dit à présent est complètement faux. »

— Est-ce que vous m’écoutez ? demanda madame Penner.

Cette question tira Guittard de ses réflexions.

— Je vous disais, continua Clotilde, qu’il n’y a qu’un enfant pour tenir grief de plaisanteries comme celles de l’autre jour. Comme vous, je sais, et mieux que vous, ce qu’est mon mari et j’en souffre.

Cette dernière parole, plus encore que les précédentes, plongea Guittard dans l’étonnement. Il n’avait pas le souvenir exact de ce qui s’était passé l’autre jour, mais il savait très bien que le ton n’avait pas été tel qu’aujourd’hui madame Penner pût lui parler ainsi. À l’entendre, on eût dit qu’ils avaient été de grands amis, alors qu’il avait été traité en relation d’hôtel. Ce fait ne fit qu’accroître ses soupçons. Instinctivement, il regarda autour de lui pour voir s’il n’y avait pas d’auditeurs à cette scène. Comme si elle eût deviné cette pensée, Clotilde lui dit :

— Nous sommes seuls. Et, croyez-moi si vous le voulez, j’en suis heureuse. Vous me connaissez mal, cher ami, si vous me soupçonnez de quoi que ce soit.

Ces derniers mots, comme les autres, semblèrent à Guittard destinés à cacher quelque traquenard. Échaudé, il était long à reprendre confiance. Pourtant en écoutant parler Clotilde, il n’était plus lui-même. Il n’avait plus des pensées très nettes. Comme un homme à qui on annonce une nouvelle importante, tout ce qui faisait sa personne habituelle avait disparu pour laisser place à de la peur, à de l’inertie.

— Je vous disais tout à l’heure, Guittard, que vous me connaissiez mal. C’est la vérité. Je vous ai donné l’impression d’être une femme susceptible d’aimer son mari, d’être sa complice. C’est vrai, mais c’était par amour-propre. Il en coûte toujours à une femme de mon âge de dire qu’elle n’est pas heureuse car, aussi tendre, aussi sympathique que puisse être le confident, elle se demande si la pitié ne l’emportera pas chez ce dernier sur ce qu’elle attend de toutes ses forces.

Ces mots avaient été prononcés avec une telle détresse dans la voix que Guittard en fut ébranlé. Pourtant, il ne put s’empêcher de demander :

— Mais comment, alors, avez-vous pu agir ainsi avec moi ?

— Je ne sais pas, répondit madame Penner en portant une main à son front dans un geste d’impuissance.

Les réserves de Guittard n’étaient plus qu’apparentes. Au fond de son cœur, un immense cri de joie s’élevait. Brigitte avait disparu à tout jamais. Devant le bonheur qui se présentait à lui, plus rien n’existait. Même la certitude d’avoir été le jouet de cette femme s’estompait dans son allégresse. Il ne voulait plus y penser. Il s’était trompé. Enfin, quelqu’un répondait à son besoin d’affection. Dans un élan, il posa ses mains sur celles de Clotilde. Elle les retira aussitôt :

— Non, non, Guittard… nous parlons…

Car elle avait atteint cet âge, où il faut d’abord avoir tout réglé avant de se permettre la moindre caresse. Guittard, qui avait atteint le même âge, le comprit et sans être le moins du monde blessé dans son élan, continua :

— Je me suis trompé, chère amie. Je ne vous ai pas comprise. Vous étiez une énigme pour moi. Et ce soir, le hasard, le hasard seul, m’a enfin permis de vous connaître.

Comme il venait de prononcer ces mots d’une voix émue, Clotilde se leva subitement, puis, comme elle regardait Guittard qui se levait à son tour, elle dit ces simples mots : « Mon Dieu ! Qu’est-ce que je fais ? »

Guittard la regarda étonné et interrogateur.

— Je suis trop nerveuse, dit-elle, pour expliquer ce cri.

— Trop nerveuse ?

— Oui, mais ne parlons plus de tout cela, voulez-vous ? Allons voir nos amis.

— Nous rencontrerons votre mari.

— Oh ! cela ne fait rien.

Madame Penner, suivie de Guittard, fit quelques pas, puis, se retournant, regarda la mer toute couverte, semblait-il, d’écailles d’argent. Un murmure lointain venait jusqu’à nos deux personnages. C’était le murmure de la mer, d’une force de la nature, et pourtant il venait à eux ainsi qu’un bruit humain.

— Je regarde une dernière fois la mer, dit madame Penner, avant de me replonger dans « cela ».

Et elle désigna les lumières que l’on apercevait à travers les feuillages, la façade éclatante de blancheur sous les projecteurs, enfin ce foyer de chaleur où, comme dans les rêves de feu, on sentait instinctivement que le centre de la vie se trouvait.

Guittard voulut se mettre au diapason de cette sérénité, ce qui lui semblait devoir être dans son rôle d’amoureux, cela bien qu’il ne ressentît absolument rien.

— Là-bas, dit-il, est l’hypocrisie. Quel contraste !

Mais Clotilde était déjà regagnée par « cela ».

Les deux amis venaient de se mêler à la foule des invités lorsqu’une voix les appela : c’était celle de M. Penner qui se trouvait avec Brigitte et madame Beaufort. Guittard cacha son embarras. Clotilde poussa un cri joyeux :

— Vous voyez, dit-elle, que j’ai plus de flair que vous ! J’ai quand même trouvé notre ami.

Elle se tourna vers Guittard :

— Nous vous cherchions partout.

Tout le monde se mit à rire, sauf Guittard. Sa situation était gênante. À tout ce monde rassemblé autour de lui, il sentait qu’il déplaisait pour une raison ou pour une autre. Quand il les rencontrait isolément, cela pouvait passer. Mais ainsi groupés, il avait l’impression qu’ils pouvaient tous se communiquer leurs raisons et, finalement, après les avoir fondues en une, l’accabler.

Madame Beaufort lui gardait certainement rancune d’avoir abandonné sa cour. M. Penner était jaloux de sa femme. Brigitte, conseillée par tous, ne voyait aucune raison particulière de prendre sa défense et Morin, froissé dans ses prérogatives masculines, laissait les événements se succéder, sûr qu’il était que le temps parlerait pour lui. Pourtant, malgré cette sourde animosité, on lui manifestait de la cordialité. Tous avaient l’air de ne rien remarquer d’étrange dans son attitude. Il y avait cependant entre eux comme une entente. Ils s’approuvaient, s’interrogeaient pour chercher une confirmation à leurs paroles. Guittard en était un peu gêné, non pas qu’il lui était désagréable de trouver réunies les mêmes femmes à qui séparément il avait tenu des propos si bizarres, car de cela il se moquait, mais de sentir l’hostilité de ce groupe.

D’autre part, une joie profonde était en lui. Madame Penner ne lui avait-elle pas témoigné une réelle affection ? Avec la même rapidité, avec laquelle il était tombé amoureux de Brigitte, avec la même rapidité il l’avait oubliée. Il avait suffi d’un moment passé auprès de Clotilde pour que, de nouveau, il fût conquis et oubliât le reste. Pourtant, il était un détail qui choquait notre héros. Madame Penner était-elle partie à sa recherche sur les conseils de ce groupe, ou bien, subitement triste, avait-elle éprouvé le besoin de s’isoler et l’avait-elle alors rencontré par hasard ? Il l’observa avec l’espoir qu’elle le rassurerait par un regard. Mais, déjà, elle ne se souciait plus de lui. Il profita d’un instant où l’attention de tous était distraite par une femme extraordinairement belle qui passait lentement près d’eux, absolument indifférente à l’admiration qu’elle soulevait pour s’approcher de Clotilde. Mais à peine eut-il fait un pas que celle-ci s’écarta. Elle le fuyait. Elle regrettait son abandon de tout à l’heure. Au lieu de voir en cette attitude un caprice féminin, il en fut horriblement dépité. À nouveau, de mauvais sentiments l’envahirent. Non contente de s’être moquée de lui le jour où son mari lui avait fait des aveux, Clotilde, ce soir-là, avait fait naître en son cœur des espérances à seule fin de les tromper par la suite. À ce moment, il vit un sourire sur les lèvres de M. Penner. Il chercha à s’expliquer ce qui avait pu le provoquer. Tout le monde semblait préoccupé par la fête. Rien ne l’expliquait. Guittard ne répondit pas à ce sourire qui lui était adressé. Il jeta un coup d’œil sur Clotilde. Cette dernière prenait un vif plaisir à contempler la fête. De temps en temps, elle se penchait à l’oreille de son mari pour lui parler. Elle s’était ressaisie. Jamais elle n’avait paru si maîtresse de soi : Guittard en était abasourdi. Il ne savait plus quelle contenance adopter. En même temps qu’il était désireux d’interroger Clotilde, une voix lui conseillait la prudence. Mais un événement imprévu vint apporter un peu de clarté dans son esprit par l’entremise de M. Penner.

— Il est toujours désagréable, dit ce dernier, de quitter la paix de la nuit pour la clarté aveuglante et artificielle du monde.

Guittard crut deviner une allusion à son entretien avec Clotilde.

« Ce n’est tout de même pas possible, pensa-t-il, que cet homme ait dit cela par jalousie. Comment saurait-il ce qui s’est passé ? »

Il y avait, en effet, quelque chose dans le visage de Penner qui montrait qu’il n’était pas jaloux mais plutôt ironique. Et c’était cette ironie justement qui éveillait les soupçons de Guittard. D’autre part, madame Beaufort observait, à peu de chose près, l’attitude de M. Penner. En l’espace d’un instant, il sembla à Guittard que des liens autres que ceux qui apparaissaient aux yeux de tous unissaient madame Beaufort à Penner, que tout le monde le savait et, qu’au lieu de créer des complications, cela ne faisait qu’augmenter leur intimité. Il eut subitement l’impression que tout le monde voyait et savait des choses qu’il ignorait, que l’innocente madame Tierbach elle-même en avait appris plus long dans les quelques jours qu’elle venait de passer à Nice, que lui. Quant à M. Morin, il lui fit l’effet d’un homme qui, s’il n’agissait pas, s’il ne participait pas aux événements, admettait et couvrait tout de son indulgence et même de ses encouragements.

— Nous avons passé un quart d’heure exquis, n’est-ce pas, monsieur Guittard, dit madame Penner en faisant allusion à leur rencontre sur la terrasse.

— Nous n’en doutons pas, fit le colonel, avec un sourire entendu.

— Si je ne vous avais pas rencontrés, j’aurais pris plaisir également à m’égarer… surenchérit madame Beaufort.

— Ne nous taquinez pas, chers amis, dit Clotilde, à la manière d’une jeune mariée blâmant les plaisanteries qu’on lui adresse.

La confusion rougissait les joues de Guittard. Il était dans la situation désagréable de l’homme dont le complice se dérobe et qui reste seul avec ses responsabilités. Il se défendait avec maladresse, sans remarquer l’intérêt que lui portait madame Tierbach, tellement son esprit était occupé par Clotilde et par tout ce qui concernait ses rapports avec elle.

Brigitte Tierbach avait, sous ses apparences capricieuses, un grand cœur. Une certaine sensiblerie l’amenait à prendre toujours parti pour les faibles, pour ceux qui souffrent et dont on se moque. Élevée en pension, d’une beauté qui avait eu besoin de la maturité de son esprit pour être mise en valeur, elle avait, elle aussi, été une sorte de souffre-douleur dans sa jeunesse. Elle en avait gardé un tel souvenir qu’à présent il était plus fort qu’elle de se ranger du côté des plus faibles. Pourtant, en cette soirée, elle n’osait le faire ouvertement. En même temps que son cœur l’attirait secrètement vers les malheureux, en même temps une soif de plaisir, une fierté profonde, un amour démesuré de la jouissance l’amenaient à ne jamais montrer de tels sentiments. Elle les cachait profondément et ce n’était que lorsqu’en les montrant elle ne compromettait en rien ses appétits, qu’elle se laissait aller. Aussi, tout le temps que dura ce pénible entretien, elle se tut. Mais, profitant d’un moment où elle fut seule avec Guittard, elle lui sourit avec une gentillesse profonde, destinée à lui faire comprendre combien elle était étrangère à toutes ces mesquineries. Et elle le faisait avec d’autant plus de sincérité qu’elle voyait en Guittard de quoi satisfaire ses deux passions. Car c’était pour elle le comble de la chance quand elle pensait grouper sur le même homme et son désir de protection et celui d’être admirée. Guittard, à ses yeux, incarnait cet être. N’était-il pas malheureux ? À ce sourire, Guittard répondit par un autre sourire, mais forcé.

Il se sentait coupable d’avoir délaissé cette jeune femme pour madame Penner parce qu’il avait pensé avoir plus de chance de ce côté. Il avait l’impression que, comme ses amis, elle savait tout et de la voir lui sourire lui semblait, cette fois, un piège certain. Une foule, sans cesse accrue, les entourait. Au-dessus des habits, des toilettes de soirée, une brume, lumineuse et rose, flottait.

Guittard commençait à se sentir envahi de méfiance. Cette femme allait-elle, elle aussi, recommencer ce qu’avait fait madame Penner ? Et lui, brave garçon, allait-il encore être dupe pour devenir la risée de tout le monde après ? Non. Une fois suffisait. Mais madame Tierbach se faisait de plus en plus persuasive.

— Cher monsieur Guittard, dit-elle, je vois que vous ressemblez à mon mari. Vous n’êtes pas fait pour vous mêler au monde. Dès que cela vous arrive, vous n’en retirez que des ennuis.

Bien qu’il fût sensible à ce langage, Guittard ne voulait pas s’abandonner. Il avait été pris une fois. Il ne voulait pas l’être une seconde. Madame Penner ne lui avait-elle pas parlé avec la même sincérité ? Le monde entier jouait la comédie. Il s’en était déjà aperçu depuis longtemps, mais jamais avec cette force. En ce jour, tout semblait ligué contre lui et comme le joueur raisonnable qui, quand la chance tourne, ne s’obstine plus, il ne voulait pas croire aux nouvelles possibilités qui s’offraient à lui. Ce fut avec froideur qu’il répondit à madame Tierbach, se retenant même de ne pas lui reprocher d’agir comme les autres, avec hypocrisie. Mais Brigitte, comme la plupart des gens quand ils ont conscience de faire un effort pour être généreux, n’envisageait pas une seconde que cette mauvaise humeur était dirigée contre elle. Elle la mettait sur le compte des déceptions, des désillusions.

— Mais vous semblez fâché, cher monsieur. Qu’avez-vous donc ?

— Rien, je n’ai rien… répondit Guittard avec froideur.

Cette réponse ne désarma pas cette bonne madame Tierbach. Elle avait un trop grand cœur pour soupçonner un instant que Guittard s’imaginait qu’elle n’était pas sincère. Elle supposait que, comme tous les êtres sensibles, il était long à se livrer. Ce fut donc sans craindre d’être indiscrète qu’elle continua :

— Je voudrais beaucoup me promener dans le parc. Voulez-vous m’accompagner, cher monsieur Guittard ?

Cette fois, il ne douta plus qu’un piège lui était tendu. N’y avait-il pas, en effet, quelque chose d’étrange dans ce désir de s’isoler avec lui ? C’était, à peu de chose près, la même chose qui s’était produite avec madame Penner. On se moquait de lui au point de ne même plus varier les pièges, de ne même plus se donner la peine de les masquer. Mais, en de telles circonstances, Guittard adoptait une attitude commune à tout le monde, celle de vouloir jouer au plus malin. Il lui était agréable d’en remontrer à ses adversaires sur leur propre terrain. Cachant son courroux sous un sourire il répondit :

— Mais avec le plus grand plaisir, chère amie.

L’un et l’autre s’engagèrent, en silence, à pas lents, dans une allée déserte. Guittard ruminait son attitude à venir. Il serait tout ce qu’il y a de plus aimable tant qu’il n’y aurait rien de par trop tendre dans ce que dirait Brigitte, mais dès qu’elle tenterait de le séduire, il jouerait la plus profonde stupéfaction, il se défendrait, et ce serait sa vengeance de blesser ainsi une femme dans son amour-propre au moment où elle s’offrirait.

Les quelques paroles que nous avons dites sur Brigitte ne suffisent pas à la décrire et il est nécessaire, pour l’éclaircissement de ce qui va suivre, d’ouvrir ici une parenthèse.

Après une enfance triste passée dans une ville de Bavière, à soigner des frères espiègles et une mère infirme, Brigitte Lauber était tombée amoureuse du docteur Tierbach qui soignait justement sa famille. C’était un homme doux, renfermé, qui avait imposé à la jeune fille par son savoir et sa maturité. Il n’avait pas tardé à s’apercevoir de l’amour dont il était l’objet, mais en homme honnête qu’il était, il avait feint de l’ignorer tellement la différence d’âge lui semblait grande et tellement il lui apparaissait d’un enfant d’envisager seulement une union semblable. Pourtant, un jour, il se trouva seul avec la jeune fille. Le trouble de cette dernière fut si grand qu’il ne put faire autrement que d’aborder ce sujet. Avec franchise, il la dissuada de l’aimer, lui montra tous les inconvénients d’un amour aussi mal assorti, lui dit, entre autres, qu’elle serait encore une jeune femme lorsqu’il serait un vieillard. Mais Brigitte, incapable d’envisager l’avenir, n’écouta même pas ces paroles et se laissa bercer par la voix. C’était pour elle une joie immense de voir cet homme qui était l’objet de la considération de toute sa famille, qui était vénéré dans toute l’Allemagne, lui parler de choses relatives seulement à eux deux, et ce seul fait l’éblouissait tellement qu’elle n’en vit même pas la raison. Finalement, le mariage se fit. Brigitte fut la plus heureuse des femmes. Mais passant de l’emprise d’une famille à celle d’un homme comme le docteur, ç’avait été comme si elle avait échangé la tutelle d’une mère pour celle d’un père. Au lieu de devenir femme dans le mariage, elle resta jeune fille. Elle continua à s’habiller de la même façon qu’avant, à avoir les mêmes habitudes. Et il advint peu à peu ce qu’avait prévu le docteur Tierbach. Ses yeux s’ouvrirent sur la vie. Elle remarqua que les femmes sortaient, commandaient, avaient des maris de leur âge et, à son insu, le désir qu’il en fût de même pour elle s’éveilla dans son esprit. Mais elle le chassait, chaque fois qu’elle s’en apercevait, ainsi qu’une chose répréhensible. Elle avait une conscience trop pure pour oublier que c’était elle qui avait voulu ce mariage et elle trouvait injuste d’en rendre responsable son mari qui n’avait pas manqué de lui faire observer ces dangers et qui n’avait cédé que sur sa promesse d’être heureuse en sa compagnie. Elle cachait donc avec soin sa désillusion. Elle ne se l’avouait même pas, s’obligeant de toute sa puissance à être satisfaite de ce qu’elle avait elle-même choisi. Mais cet effort n’alla pas sans affaiblir sa santé. Peu à peu, elle devint de plus en plus débile. La lutte qu’elle livrait à elle-même en cachette, pour être heureuse malgré son cœur, la minait, si bien que son mari s’aperçut un jour qu’elle dépérissait. Il l’envoya, pour deux mois, dans un sanatorium de la Forêt Noire, mais rien n’y fit. Ce fut alors qu’il songea à l’envoyer dans le Midi de la France, car ce qui lui semblait devoir le mieux remonter sa femme, c’étaient les distractions. En arrivant à Nice, Brigitte eut soudain une frayeur plus grande encore que celle qu’elle ressentait perpétuellement aux côtés de son mari. Les jeunes hommes, la vie facile, les fleurs, la beauté du paysage, tout l’enivra, si bien qu’elle sentit, elle qui n’avait même pas d’expérience pour l’aider à se défendre, qu’elle était à la merci du premier beau garçon qui lui parlerait avec tendresse. Et cela, pour rien au monde, elle ne le voulait. Elle se serait plutôt donné la mort que de reparaître avec une faute sur la conscience devant celui qu’elle avait pour ainsi dire contraint à l’épouser. De toutes parts on la sollicitait. Les amis mêmes de son mari ne lui facilitaient-ils pas la faute ? Madame Beaufort n’avait-elle pas ménagé exprès un entretien avec Morin ? Brigitte sentait sa volonté faiblir. Aussi, en s’accrochant à Guittard, avait-elle ainsi songé inconsciemment à s’attacher un protecteur, un homme qui la défendrait sans pour cela désirer quoi que ce fût en échange. Elle avait, d’autre part, l’habitude des hommes âgés. Elle savait s’intéresser à leurs maux physiques, elle savait les conseiller en médecine, elle savait ce dont ils ont besoin sans les fatiguer et être toujours d’humeur joyeuse en leur compagnie malgré le frein qu’ils apportaient aux plaisirs. En demandant à Guittard de se promener avec elle, elle avait pensé à tout cela. Cet homme paisible n’était-il pas le compagnon qu’il lui fallait pour écarter d’elle toutes les tentations. Mais combien éloigné d’elle était Guittard ! Elle le regardait avec un réel intérêt, une profonde compréhension, non de son caractère, mais de son âge, et elle cherchait inconsciemment à le séduire pour faire de lui une sorte de tuteur, de spectateur de sa vie.

— J’ai tellement entendu dire qu’il était agréable de se promener dans ce parc, que j’ai voulu le faire.

Elle dévoilait ainsi, sans le savoir, qu’il avait été question de l’absence de Guittard et de Clotilde. Au lieu de voir, en cet aveu, la preuve de la naïveté de son interlocutrice, il y découvrit celle de son machiavélisme.

— Évidemment, répondit-il, ce parc est bien beau.

La peur d’être dupe une nouvelle fois le paralysait, l’empêchait de comprendre la vérité. Ce n’était plus à côté d’une jolie femme qu’il se trouvait, mais à côté d’une ennemie. Il en arrivait même à la trouver laide. Il se souvenait, pourtant, à certains moments, combien il l’avait admirée. Il avait attendu ce jour avec impatience. Il avait été jusqu’à écrire à Winnie Albermarle pour la supplier de venir. Pourtant il ne restait plus, devant lui, qu’un être qu’il soupçonnait de méchanceté. Aussi maladroit il était quand il espérait quelque chose, aussi buté il devenait quand il avait la certitude qu’il ne pouvait rien attendre de favorable. Il éprouvait même, à présent, une profonde satisfaction. Un ami serait venu lui apporter les preuves de son erreur, qu’il eût été déçu de remplacer le bonheur certain d’en vouloir à quelqu’un par celui problématique de plaire. En ce moment, il était sûr de ce qu’il avait et si on lui ôtait cela, il ne serait plus sûr de rien. Cet homme, à force de vie sédentaire sans joie, sans mouvement, sans ami, en était arrivé à apprécier autant un état d’esprit comme le sien que celui d’un homme qui aime. Ce qu’il désirait avant tout n’était pas tellement l’amour que quelque chose qui le tirât de lui-même et de la contemplation de sa misérable destinée. Car, à l’encontre de la plupart des hommes, la haine de quelqu’un, la pensée d’être dupe, n’allaient pas jusqu’à l’amener à considérer sa vie avec tristesse. L’existence était bien assez noire. Aussi beaux avaient été les instants qu’il avait vécus en ce lieu, avec madame Penner, aussi beaux étaient ceux qu’il vivait à présent. Les uns comme les autres l’avaient tiré de lui-même. C’était au fond tout ce qu’il demandait à ses rapports avec le monde. C’était aussi la raison qui faisait qu’au lieu d’adopter l’attitude digne que ses déboires eussent dû lui dicter, il suivait sournoisement cette belle madame Tierbach dans ses caprices. En arrivant près du banc où il avait parlé à Clotilde, il crut le comble de l’audace de proposer à Brigitte de s’y asseoir. Il éprouvait une jouissance profonde à paraître dupe alors qu’il ne l’était pas. Soutenu par sa haine, il éprouvait une grande joie à laisser croire à madame Tierbach qu’il tombait dans le piège qu’il s’imaginait qu’elle avait dressé. Il voulait lui donner l’illusion complète de sa bonne foi, pour savourer au fond de lui-même sa clairvoyance. De sa colère de tout à l’heure, il en était arrivé à cela. Ainsi, il se vengeait de madame Penner et il était décidé en outre à ce que toute cette comédie qu’il jouait à présent ne passât pas inaperçue. Car d’être le seul témoin de son attitude rendait cette même attitude inutile. Il attendait la phrase, le mot, le geste, qui montrerait d’un seul coup tout ce qu’il avait pensé, qui montrerait que, quoi que l’on en ait cru, il n’avait pas été dupe un instant. Il vivait pour cet instant. Avec d’autant plus d’intensité, il préparait cette victoire, que cette dernière, si elle était gagnée, devait être la conclusion non pas seulement de ce dernier entretien, mais de celui qui l’avait précédé. Mais aucun moment ne lui semblait encore favorable.

Brigitte manifesta un certain plaisir à la proposition de Guittard de s’asseoir sur ce banc, plaisir qui parut à notre héros feint.

— C’est certainement un banc d’amoureux, ne croyez-vous pas, monsieur Guittard ?

— Certainement !

— Et je trouve très drôle que vous ayez pensé à le choisir.

— Oh ! si cela vous ennuie, nous pouvons aller ailleurs !

Guittard n’avait pu s’empêcher de prononcer ces mots sur un ton dur. Mais il se ressaisit aussitôt de peur d’avoir l’air de ne pas être dupe.

— J’en connais un autre qui est encore plus à l’écart que celui-ci.

— Je crois que celui-ci suffit, dit madame Tierbach, non pas qu’elle craignît quoi que ce fût mais parce qu’il lui semblait inutile de marcher encore.

Dans la demi-obscurité qui les environnait, Guittard s’efforça de voir Brigitte. Il l’apercevait pâle, à la clarté de la lune et plus belle que jamais elle ne lui était apparue. Mais cette beauté lui était complètement indifférente et comme il la regardait, il pensait : « Ah ! vous voulez vous moquer de moi. On va bien voir qui l’emportera. » Une idée traversa alors son cerveau. S’il lui faisait la cour. S’il profitait de cet instant serein pour lui faire croire qu’il était encore plus dupe qu’elle n’avait pu l’imaginer, combien grande serait sa vengeance lorsque après lui avoir fait une vague déclaration, lorsque après lui avoir frôlé les mains, brusquement, il se lèverait pour la quitter en souriant et en lui disant : « À une autre fois ! » ou quelque chose d’analogue. Ce serait magnifique ! Ce serait bien plus fort que d’attendre bêtement une occasion au risque qu’elle ne se présente pas ou même au risque de manquer de clarté.

— Ne trouvez-vous pas, chère madame, que cette soirée est délicieuse ? dit-il avec douceur et en se servant à dessein des mêmes termes qu’il avait employés avec madame Penner, à seule fin de laisser croire qu’il était bien ce que l’on pensait. « Ah ! songeait-il, on croit que je suis amoureux de toutes les femmes ! Eh bien ! je suis amoureux de toutes les femmes. »

— Mais certainement, monsieur Guittard. C’est une soirée comme nous n’en avons pas en Allemagne, une soirée si douce… On voudrait se trouver sur une barque et qu’elle aille à la dérive, loin, loin, devant soi, sans savoir où elle s’arrêtera.

Bien qu’il fût un peu surpris par ce romantisme, Guittard admit sur-le-champ que c’était de la comédie et, se haussant jusqu’à son niveau, il continua :

— Et on voudrait qu’il y eût une douce brise venant de la terre et en apportant tous les parfums, une brise qui nous baignerait de sa douceur.

Brigitte leva brusquement les yeux. Une seconde, elle avait eu l’impression que les paroles de Guittard étaient ironiques. Mais en voyant son visage grave, comme pénétré de ce qu’il venait de dire, elle fut rassurée. Pourtant, l’effet funeste avait été produit. Elle n’éprouvait plus aucun besoin à se laisser ainsi aller, cependant que Guittard crut habile de poursuivre :

— On traverserait ainsi les mers infinies, oubliant tout, heureux seulement de communier avec la nature de plus en plus frémissante.

Cette fois, Brigitte eut conscience, non plus que Guittard se moquait d’elle, mais qu’il était un peu fou. Une seule pensée était en son esprit, revenir à l’hôtel. Mais elle était si timide, que jamais elle n’aurait osé se lever, couper la parole à un homme qui semblait si convaincu des âneries qu’il débitait sur un ton sentimental. Guittard, lui, ne se rendait pas compte du ridicule dont il se couvrait, convaincu qu’il disait ce qu’on attendait de lui et heureux à la pensée de se montrer tout à l’heure sous son vrai jour.

— Oui, écoutez-moi, chère madame. Je ne m’exprime peut-être pas avec toute la chaleur que je voudrais, je ne vous montre peut-être pas tout ce qu’il y a de pur au fond de mon cœur, mais sachez pourtant que j’en ai le plus profond désir. Brigitte, écoutez-moi…

Madame Tierbach eut un haut-le-corps qui échappa à son interlocuteur. Il tendit ses mains avec l’espoir de rencontrer celles de sa voisine. C’était le moment qu’il attendait pour changer brusquement d’attitude, pour se lever, pour dire : « Retournons » et pour prendre congé avec hauteur. Il tendit donc les mains vers Brigitte qui, dans la demi-obscurité, ne les vit pas venir. Mais quand elle les sentit sur les siennes, elle poussa un léger cri de frayeur, se leva, et, toute tremblante, dit :

— Il faut que nous retournions, madame Beaufort nous attend et doit s’inquiéter.

Dérouté, Guittard resta un instant pantois. Il ne savait plus que faire. Il lui apparut qu’encore une fois il se couvrirait de ridicule s’il ne montrait pas tout de suite ce qu’il avait décidé. Et, bien qu’il fût en retard, bien qu’on pût croire, à présent, que c’était par dépit ou pour d’autres raisons encore, il voulut agir comme s’il n’avait pas été précédé. C’était plus fort que lui. Il se leva à son tour et dit :

— Mais oui, rentrons, j’allais justement vous le demander.

En cours de route, il ne prononça pas une parole, mais, arrivé devant l’hôtel, il s’inclina, en souriant, devant madame Tierbach et dit :

— À une autre fois, chère madame. Excusez-moi de prendre congé de vous si brusquement, mais des amis m’attendent.

CHAPITRE III

Le lendemain de cette scène grotesque, Guittard se leva de mauvaise humeur. Il avait le sentiment de s’être couvert de ridicule. Comment madame Tierbach interprétait son attitude ? Que se dégagerait-il de cette dernière, quand elle serait rapportée, ce qui ne faisait pas de doute ? Avait-on compris son désintéressement ? Toutes ces réflexions le mettaient dans un profond embarras. Par sa maladresse, par son manque de décision, il s’était encore trompé et au lieu de sortir victorieux de cet entretien, il en sortait d’une façon équivoque qui pouvait prêter à confusion. Il ne se le pardonnait pas, d’autant moins qu’à un moment une si belle occasion s’était offerte à lui d’avoir le beau rôle. Il l’avait laissée passer et il se trouvait, à présent, dans la situation désagréable d’un homme froissé dans son amour-propre.

Pourtant, le ton qu’il avait pris pour prendre congé avait été parfait et, devant du monde, il n’eût pas manqué de prouver son indifférence. Mais que pouvait-il, ce ton, en regard des faits ? Dans la mémoire de madame Tierbach, il serait vite effacé par ce qui avait précédé et c’était cela qui plongeait Guittard dans la colère. Il y avait eu également un autre fait qui ajoutait à son irritation. Il n’avait pas encore reçu de réponse de Winnie Albermarle. Jadis, il n’avait eu qu’un geste à faire pour qu’elle accourût. Depuis plusieurs jours déjà, il guettait le courrier et si, d’une part, il se réjouissait de ne pas recevoir de réponse, puisque sa venue n’avait plus aucune raison d’être, d’autre part, il s’inquiétait de ce silence et en souffrait comme d’une preuve d’indifférence. Encore une fois, il venait de se brouiller avec les quelques relations qu’il avait et, à ce moment, suprême avertissement, celle même qu’il avait toujours trouvée au moment où il le désirait, se dérobait. Il y a quatre ans déjà, à la suite d’une aventure semblable à celle que nous venons de rapporter par la morale qu’on pouvait en tirer, il avait appris la mort de son frère. Il avait alors senti combien grande était sa solitude et il avait vu dans cette mort comme le présage d’une fin solitaire. Puis le temps avait fait son œuvre. Le cours de sa vie était redevenu normal. Tous ses déboires s’étaient estompés et il avait repris confiance. Or, à présent, les mêmes faits venaient de se reproduire, mais avec plus de force cette fois, car c’était de ses derniers amis qu’il s’agissait et il était plus vieux. Que périodiquement le développement des événements se fît de la même façon, le frappait. Il y vit le signe d’une fatalité. Et c’était avec un espoir disproportionné à la joie qu’il en ressentirait qu’il attendait un mot de Winnie.

Trois jours plus tard, lorsqu’il reconnut, sur une enveloppe, l’écriture de son amie, il éprouva un tel soulagement que, par peur d’apprendre quelque chose de fâcheux, il n’ouvrit pas la lettre. Un pressentiment le tenaillait. Cette lettre était légère, il semblait que l’enveloppe fût vide alors que, jadis, chaque fois que Winnie lui avait écrit, elle était lourde comme une brochure. Mais il se remontait en songeant que ces seuls mots s’y trouvaient : « Je viens, attendez-moi, votre Winnie. »

C’était ce qu’il désirait de toutes ses forces pour ne pas être seul et ce qu’il appréhendait en même temps, tellement cette femme l’ennuyait et lui semblait peu intéressante. Il y a toujours dans l’amour que l’on n’a pas pour autrui, l’arrière-pensée que l’on ressemble à un héros de roman que l’on blâme, que l’on voudrait voir aimer l’être que l’auteur vous montre si sensible. Ce sentiment, qui s’était développé chez Guittard, effaçait peu à peu la véritable image de Winnie pour y substituer une autre, celle d’une femme méritant son amour ; à force de réfléchir, il finit par se juger et sans songer que l’amour ne se commande pas, il en vint à se mépriser de ne pas aimer Winnie qui lui apparaissait comme à un lecteur. Ce lecteur ne pouvait pas le mépriser, lui, de ne pas répondre à la flamme d’une femme si pure. Finalement, il ouvrit la lettre. Voici ce qu’elle contenait :

« Cher ami de toujours, comme votre lettre m’a fait du bien dans ma douleur ! Quelle joie pour moi, à ce moment de peine, de sentir votre affection au loin, toujours aussi grande et aussi belle ! Si je ne vous ai pas répondu plus tôt, vous l’avez deviné, c’est que je ne pouvais le faire, car, en ce moment, je suis malade et couchée et loin du monde. Mademoiselle Eugénie, que vous connaissez, je crois, est ma seule compagne. Oui, comme votre lettre m’a fait du bien ! Je la relis à chaque instant pour me donner le courage de supporter mes maux. Mais pourquoi faut-il que je sois immobilisée, impuissante, au moment où vous m’appelez à vous ? Quelle souffrance pour moi de sentir enfin le bonheur à portée de ma main, d’avoir pu, jusqu’à aujourd’hui, courir à lui alors qu’il ne se présentait pas, et maintenant d’être obligée de le regarder sans pouvoir faire un pas ? Je donnerais, voyez-vous, ma vie, pour pouvoir aller à vous et revivre l’instant que vous me proposez. Le reste ne compterait plus et le sort a voulu que ce soit justement le contraire. Misérable et cher ami, vous serez donc toujours celui qui aura tourmenté mon existence ! Vous l’aurez tourmentée en ne répondant pas entièrement à ma passion alors que j’avais la force de la désirer et vous y répondez au moment où la maladie me tient impuissante sur un lit. Vous augmentez encore ma souffrance en me montrant à quel point je suis lasse, puisque toutes mes forces, toutes celles que j’ai eues toute ma vie se sont envolées au moment où j’en ai besoin. Aussi, je voudrais que vous compreniez comme je souffre, en ce moment, d’être éloignée de vous et de ne pouvoir accourir à votre mot comme mon âme voudrait le faire. Je pleure ma faiblesse en vous écrivant. Aurai-je donc toujours été pour vous un objet décevant ? Car je suis assez féminine pour avoir compris que ma présence vous importunait jadis et pour avoir puisé la force de vivre dans l’attente, dans la certitude qu’un jour vous vous tourneriez vers moi. Et pourtant, je vous ai importuné malgré moi, malgré mon amour et à cause de lui. Et aujourd’hui, alors que j’ai senti votre profond désir de me revoir dans votre lettre si affectueuse, si tendre, je vous déçois encore en ne pouvant y répondre. Je ne vous cacherai plus que si je ne vous ai pas répondu avant, c’est que j’espérais mourir. J’avais un tel dégoût de moi-même que mon amour lui-même ne me soutenait plus et que je n’avais plus qu’un désir, ne plus être. Mais la mort n’a pas encore voulu de moi et je suis là, seule, loin de vous, à vous écrire si tard, à avoir froissé la grandeur de vos sentiments. Quel être misérable je fais à côté de vous ! Et je n’ose vous demander une chose parce qu’elle serait pour moi une si grande joie. J’ai le sentiment d’être égoïste, de ne penser qu’à mon bonheur. Je n’ose vous demander de renverser votre invitation et que ce soit vous qui veniez à Paris. Ah ! si vous vouliez ! Je vis dans cet espoir. J’ai honte de vous dire la gravité de mon mal pour qu’il ne soit pas une pression. Mais si vous saviez le bien, la joie, que vous me feriez. Depuis que je vous ai fait cette demande, je me sens déjà revivre et si, par un miracle, je pouvais d’ici-là guérir, quel bonheur ! Je vous en supplie, grand ami de toujours, de toutes mes faibles et malheureuses forces, venez. Si elles seules vous implorent, je doute que vous veniez. Mais si les forces de l’amour existent, si elles sont une puissance, je sais que vous viendrez et je vous quitte en ne doutant plus. »

Lorsqu’il eut achevé cette lettre, Guittard en fut bouleversé. Les sentiments mesquins qu’il avait eus disparurent pour laisser place à une profonde pitié. Pourtant, il y avait quelque chose qui le gênait, qui le rendait honteux. C’était que sa lettre avait éveillé une telle reconnaissance, c’était aussi que, ne recevant pas de réponse, il n’eût montré aucun trouble et qu’il eût laissé une semaine s’écouler sans tenter de savoir pourquoi Winnie ne répondait pas à sa lettre. Et ce qui le troublait encore plus, c’était qu’elle avait eu la noblesse de ne pas même remarquer sa carence. Néanmoins, il était si déçu, si mécontent de lui-même, qu’il ne s’attarda pas à regretter quoi que ce fût et que, par une étrange aberration, il oublia tout ce qui lui avait commandé de reprendre contact avec Winnie, pour ne voir que la situation présente. Plus rien du passé n’existait. Madame Penner, madame Beaufort, madame Tierbach s’engloutissaient dans l’oubli et les rapports qu’il avait à présent avec Winnie lui apparaissaient comme commençant à cette minute sans qu’un instant il songeât qu’ils étaient la conséquence de ses déboires amoureux. Rien ne restait. Winnie l’appelait et il allait répondre à son appel. Qu’importait que ce qui avait précédé fût laid ! La vie n’est pas une série d’événements qui s’enchaînent les uns aux autres, mais une succession d’événements indépendants. Il était neuf, comme tout le monde, devant chacun d’eux. Il ne lui venait même pas à l’esprit qu’il avait joué un rôle hypocrite tellement il se sentait à présent pur et noble et vraiment prêt à aimer, à sauver cette femme. Car la vie serait un enchaînement d’événements si nos actes seuls comptaient. Mais il y a l’infini des autres actes. Une telle lettre à un tel moment le transformait. Qui pouvait lui reprocher quoi que ce fût ? Il était innocent car comment eût-il pu prévoir tout ce qui était arrivé ? « Pauvre amie, pensa-t-il, et moi qui attendais patiemment une lettre d’elle, moi qui l’accusais de m’avoir oublié ! » Guittard se sentait grandi. Un instant, pourtant, il se demanda ce qu’il aurait fait si tout s’était passé comme il l’avait espéré, si madame Tierbach avait accepté d’être sa maîtresse. Il se fût certainement détourné de Winnie. Mais pouvait-on lui en faire le reproche puisque cela n’était pas ? Si cela avait été, tout eût été différent. Il eût été autre. Mais, tel qu’il était, il ne pouvait arriver que ce qui était arrivé. Il courrait à Winnie, il l’aimerait, il la sauverait par son amour. Il était capable des plus grands élans.

Le soir même, il prit le train pour Paris. C’était un homme métamorphosé. Il y avait bien la pensée, au fond de son esprit, que Winnie ne lui plaisait pas comme femme, mais il évitait de se la représenter physiquement pour ne voir d’elle que son âme et ses paroles. Le trajet lui sembla interminable. Il ne put dormir plus de quelques minutes. Sa nervosité était telle qu’il imaginait tous les ennuis possibles retardant son arrivée. Quand, par hasard, il se rappelait la ville qu’il venait de quitter, les anciens amis, il avait l’impression que des années s’étaient écoulées. Et puis, quand il songeait à Winnie, que pourtant il n’avait pas vue depuis quatre ans, c’était comme s’il s’était absenté un instant pour la retrouver aussitôt après. À force de suggestion, il l’aimait, allait à elle comme un amoureux. Il y avait bien pourtant, au fond de lui-même, la pensée qu’elle était laide, qu’elle lui déplairait physiquement, mais devant tout ce qu’il venait de faire pour elle, il s’arrangeait pour ne jamais laisser cette pensée se développer.

À peine arrivé à Paris, Guittard se fit conduire aussitôt chez Winnie. Mais à peine fut-il introduit auprès de son amie qu’un voile se déchira. Elle était allongée dans son lit, sans être même adossée à des oreillers. Ses yeux, pourtant, étaient ouverts. Elle n’avait aucun fard et elle était d’une pâleur effrayante que venait encore accuser sa maigreur. Guittard eut alors nettement l’impression que son rêve de l’aimer avait été fou, que jamais il ne le pourrait, qu’il y avait quelque chose, dans ses traits, qui, maintenant, lui rappelaient pourquoi il ne l’avait pas aimée avant. Elle était laide pour lui. Il se souvint, avant même d’avoir échangé une parole, qu’il l’avait toujours pensé et il s’étonna qu’il l’eût, à ce point, oublié. Non, c’était impossible. Jamais il ne pourrait l’aimer.

— Oh ! Albert, dit-elle, comme vous êtes bon !

Mais la maladie fit que cette parole qu’on sentait devoir sortir de son cœur comme un cri d’allégresse fut prononcée sans plus d’émotion visible que si elle eût demandé comment il allait. Il ne remarqua même pas ce détail, tellement il était déjà déçu, tellement son erreur lui apparaissait avec clarté.

— Mais qu’avez-vous donc, Winnie ? dit-il brusquement.

— Vous… vous ! répondit-elle sur le même ton, en apparence indifférent.

Pourtant, la maladie embellissait son visage et lui donnait une gravité qu’il n’avait pas ordinairement. Mais devant cet être inanimé, Guittard se sentait gauche et perdu. Il ne savait par où le prendre. Tout ce que son imagination lui avait fait entrevoir d’heureux, fondait devant la réalité. Devant cette femme qui le couvait des yeux avec amour, il était envahi par une profonde pitié. Il lui apparaissait qu’en un tel moment, il n’avait pas le droit de ne pas l’aimer. Si son cœur se taisait, il devait pourtant agir comme s’il l’aimait. Il fallait qu’il se fît violence. Il le fallait pour le salut de cet être malade et éploré, qui se tournait vers lui comme vers un sauveur.

— Quelle joie pour moi, dit-il, de vous retrouver, ma chère Winnie, de vous revoir, de toucher vos cheveux.

Jamais il n’avait tenu un tel langage à Winnie. Et pourtant, elle n’en semblait pas étonnée. Il est des moments, dans la vie, au cours d’un danger, à l’approche de la mort, où l’on trouve tout naturel d’obtenir ce que l’on a toujours désiré en vain. La cause en est que rien de ce monde n’est inaccessible quand l’esprit est prêt à tout recevoir. Avant ces grands moments, l’esprit s’y refusait. Mais il suffit d’un fait extraordinaire pour que nous apparaisse combien peu de chose étaient nos désirs les plus irréalisables.

Guittard devinait cet état d’esprit. En conséquence, lui, si prudent, il apportait moins de retenue à ses paroles. Bien qu’il fût loin d’être aussi détaché que Winnie, il feignait de l’être par oubli de la réalité.

— Pourquoi, chère Winnie, vous laisser abattre ainsi ? Vous verrez que vous surmonterez votre mal, que mon amour sera le plus fort et que nous serons les plus heureux de la terre.

— Je le veux de toutes mes forces. Il me semble que depuis que vous êtes près de moi, déjà je vais mieux. Votre amour me sauvera, Albert ! Votre amour est si pur, si beau, si grand. Je ne veux plus mourir maintenant ! Ce serait trop cruel de m’enlever au moment où, enfin, je pourrais être heureuse !

Cette dernière parole plongea Guittard dans l’embarras. Il venait de lui apparaître brusquement que, par sa conduite il rendait la maladie de Winnie plus terrible encore. Elle tenait à la vie comme jamais, et il n’y a rien de plus pénible que d’être la cause de la peur de mourir d’un être. Sans lui, il sentait bien le peu d’importance qu’elle eût attaché à sa guérison, tandis qu’ainsi quel désespoir si la maladie empirait !

Ces affirmations arrêtèrent durant quelques instants les marques d’amour de Guittard. De même que Winnie n’avait pas mis en doute les sentiments de Guittard, de même elle ne tira de cette nouvelle attitude aucune conclusion. Elle était certaine de son amour et toute son énergie s’employait à implorer sa guérison pour jouir du bonheur qu’elle avait attendu depuis des années.

— Albert ! murmura-t-elle, approchez-vous.

Guittard obéit.

— N’est-ce pas que je guérirai ?

— Mais oui. Cela est certain.

Il ne put davantage se contenir. Il eut conscience que son devoir était, même si cela était cruel, d’entretenir cette foi.

— Et nous partirons ensemble pour les Indes et nous serons heureux tous les deux, heureux… heureux…

Et il se mit à pleurer.

 

*

*      *

 

Quinze jours après cette scène, Guittard accompagné de Winnie encore faible, mais convalescente, regagnait sa villa de Nice. On était en juin. Jamais il n’avait paru à Guittard que la vie était aussi belle. Les moments qu’il avait traversés à Paris s’étaient estompés. Il n’en gardait qu’un attachement nouveau pour cette femme dont l’amour l’avait conquis. Il se laissait aimer au lieu de vouloir aimer comme il l’avait fait jusqu’ici. Il trouvait, dans ce nouvel état, un grand bonheur. Quand il réfléchissait, il s’apercevait bien que ce dernier eût été plus grand s’il avait aimé aussi. Mais puisque c’était impossible, il valait mieux se contenter d’être aimé. Cela le changeait. Il lui semblait qu’il venait de découvrir un monde nouveau. Comme dans un véritable amour, tout lui était doux. Il rêvait de faire partager ses joies à celle qui l’aimait, de l’associer à sa vie intime. Elle était parfaite. Elle ne lui demandait même pas de la duper. Elle se contentait de l’aimer sans chercher la moindre réciproque. Il avait conscience qu’on l’aimait, que, socialement, ce qu’il possédait était immense. Le désœuvrement de ses journées avait disparu. Winnie s’occupait de le distraire, le priait comme par enchantement dès qu’il s’ennuyait de sortir. Jamais elle n’était indiscrète. Dès qu’elle devinait qu’il avait envie d’être seul, elle disparaissait. Dès qu’elle supposait qu’il avait besoin de compagnie, elle était là. Une vie nouvelle s’ouvrait devant lui. Et, petit à petit, son attachement à cette femme qu’il n’aimait pas grandissait. Si elle lui avait manqué, il serait tombé dans un vide affreux. Il éprouvait maintenant comme un sentiment de bien-être de ne plus désirer personne, de se contenter de ce qu’il avait et il lui venait même le regret d’avoir été si long à méconnaître cette vérité que le bonheur ne s’atteignait pas d’un coup, mais qu’il fallait le construire avec les matériaux que l’on possédait.

Les jours s’écoulaient, paisibles. Guittard était de plus en plus heureux et la santé de Winnie devenait chaque jour meilleure. Elle lui témoignait encore plus de gentillesse qu’avant.

Un après-midi, comme il avait été en ville faire des achats, il rencontra madame Penner et madame Tierbach. Il leur annonça qu’il allait se marier. Puis une idée traversa son cerveau. Il les invita pour le lendemain à venir prendre le thé. Une joie profonde était en lui de se montrer à ces deux femmes sans désir, heureux. Elles verraient ainsi ce qu’il était en réalité quand on l’aimait et il les ferait regretter de l’avoir traité si mal. Ce serait sa revanche.

Mais, une fois seul, il éprouva un remords de se servir ainsi de Winnie à des fins qu’elle ignorait. Il trouvait laid de se trouver en face de cette femme qui l’aimait tant avec d’autres femmes qui, par jalousie, lui témoigneraient une hostilité polie. Il ne voulait pas faire cela à Winnie. Il entra alors dans un bureau de poste et écrivit ces lignes à madame Penner :

« Chère amie, un oubli m’a fait vous inviter demain alors que madame Albermarle et moi, nous nous absentons pour quelques jours. Veuillez m’excuser. Dès mon retour, je me permettrai de vous redemander de venir. » Puis, en sortant de la poste, il éprouva un profond soulagement.

« C’est bien fini entre nous », pensa-t-il en s’acheminant vers la promenade des Anglais où il avait rendez-vous avec Winnie.

CHAPITRE IV

Le lendemain de la rencontre dont nous venons de parler, Albert et Winnie s’entretenaient à voix basse, – la chaleur était étouffante – dans le salon de la maison de Guittard. Les persiennes étaient tirées. Bien qu’il fût près de cinq heures et que le soleil commençât à décimer, il n’y avait pas un souffle d’air.

— Nous pourrions peut-être aller faire tout à l’heure une petite promenade en ville, suggéra Albert.

— Comme vous voulez, répondit en souriant Winnie qui craignait par-dessus tout de contrarier un désir de l’homme qu’elle aimait, et qui en était arrivée à découvrir dans la moindre de ses paroles une volonté à ne pas entraver.

— J’aimerais pourtant, continua Albert que cette complaisance commençait à lasser et qui souhaitait maintenant soit un refus motivé ou une acceptation joyeuse, que cette proposition vous fît plaisir.

— Elle me fait plaisir si elle vous le fait également. Vous savez bien, mon cher ami, que mon seul bonheur est d’être près de vous. Quant au lieu, il m’importe peu.

M. Guittard se rengorgea. Il lui aurait plu cependant de tenir le même langage à une femme aimée, de se plier à tous ses caprices et de trouver ainsi une satisfaction autrement plus riche que celle de ne jamais rencontrer un refus, mais malgré tout, il était obligé de convenir qu’il était heureux. Il était tout de même assez intelligent pour comprendre que s’il ne se contentait pas à présent de ce qu’il possédait, il y avait beaucoup de chances pour que toujours il demeurât insatisfait. Depuis le rétablissement de Winnie, ne s’était-il pas dit que jamais il n’avait été aussi heureux ?

— Eh bien, je crois qu’il vaut mieux rester ici, tous les deux. Nous sommes si bien ensemble, loin des indiscrets, des faux amis et du bruit.

— Je le pensais aussi, mais je n’osais pas vous le dire.

Cet aveu emplit notre héros de joie. Il se loua de n’avoir pas entraîné Winnie en ville. Mais comme il y avait en lui le sentiment qu’il s’en était fallu d’un rien que, par ignorance, il contraignît Winnie à faire quelque chose dont elle n’eût pas envie, il lui dit :

— Vous auriez dû oser tout de suite. Pensez donc… si nous étions sortis, je n’aurais même pas su que cela vous ennuyait !

— Oh ! mais cela ne m’aurait pas ennuyée, puisque vous y auriez trouvé quelque plaisir.

Ce fut au milieu de cet échange d’amabilités que le valet de chambre annonça soudain mesdames Penner et Tierbach. Guittard en resta une seconde abasourdi. « Mesdames Penner et Tierbach ! » répéta-t-il machinalement. Il se souvint brusquement de la rencontre qu’il avait faite la veille. « Il me semble bien, pensa-t-il, que je leur ai écrit pour les décommander. Elles n’auraient donc pas reçu ma lettre… » Ce n’était pas seulement leur visite qui l’embarrassait, mais que, se fiant au mot qu’il leur avait envoyé, il n’avait point parlé de cette rencontre à Winnie. Depuis un mois qu’il vivait intimement avec madame Albermarle, il s’était appliqué à ne lui cacher aucun événement, aussi insignifiant fût-il. N’éprouvant pas pour elle un très grand amour, il avait voulu, par une franchise extraordinaire, lui en donner l’illusion. Et ce qui le dépitait encore davantage, c’était que s’il avait seulement pu se douter de ces visites, au lieu de rester des heures en présence de Winnie sans trop savoir quoi lui dire, il lui eût dépeint à sa façon ces deux femmes ; il l’eût préparée à les recevoir, alors qu’à cause de ce malentendu, il se trouvait dans une situation délicate, non seulement vis-à-vis de Winnie, mais aussi de mesdames Penner et Tierbach, qui lorsqu’elles recevraient finalement la lettre qu’il leur avait envoyée, s’étonneraient à juste titre qu’il eût été chez lui alors qu’il les avait décommandées sous le prétexte d’un voyage.

— Qui sont ces dames ? demanda Winnie avec un sourire à la fois taquin et confiant.

— Des relations de ville d’eau. Elles ont dû apprendre notre prochain mariage et elles viennent sans doute nous féliciter, dit Guittard machinalement.

Quelques secondes après, mesdames Penner et Tierbach pénétraient dans le salon.

— Comment allez-vous, cher monsieur ? dit tout de suite Clotilde. Si nous ne nous étions pas promis de venir, je vous assure que cette chaleur nous aurait tenues immobiles.

Albert regarda Winnie. Avec la plus grande netteté, il apparaissait qu’il avait rencontré ces deux visiteuses et qu’il s’était gardé de parler d’elles. Il essaya d’atténuer l’effet fâcheux qu’il s’imaginait que ces paroles devaient produire sur Winnie.

— En effet, je ne pensais pas que vous viendriez. Nous nous sommes vus si peu de temps ; cette invitation, je vous l’ai faite si rapidement que je n’espérais pas votre visite. Enfin tout est bien puisque vous êtes venues.

Cette dernière phrase fut dite comme si vraiment tout était bien. Guittard voulait ainsi montrer à Winnie qu’il n’avait rien à cacher et qu’il se réjouissait ouvertement devant elle de ces visites. En vérité il se donnait du souci bien inutilement. Eût-on montré à Winnie ce qui se passait dans l’esprit de Guittard qu’elle n’eût pas compris. Elle avait une telle foi en son fiancé qu’elle n’eût pu même soupçonner ce qui s’était passé entre lui et Clotilde. Et lui-même, le lui eût-il avoué, qu’elle lui eût parlé comme à un innocent se chargeant du crime d’un autre.

Cependant que Guittard s’efforçait de se justifier, madame Penner observait Winnie. On lisait sur son visage la curiosité. Quant à Brigitte, soit par timidité, soit pour une autre raison, elle semblait gênée. On sentait que c’était sur l’insistance de Clotilde qui, sans doute, n’avait pas voulu venir seule, qu’elle l’avait accompagnée.

Les présentations faites, Albert Guittard reprit de l’assurance. Bien qu’il eût changé d’avis par la suite, n’avait-il pas au commencement désiré cette sorte de confrontation ? N’avait-il pas désiré que ces femmes, qui s’étaient moquées de lui, du moins se l’imaginait-il, vissent qu’il avait d’autres ressources ? N’avait-il pas encore désiré montrer le bonheur qu’il était capable de donner à une femme, à seule fin qu’elles regrettassent de l’avoir dédaigné ? Et ses désirs n’étaient-ils pas à présent exaucés ? Malgré la gêne dans laquelle cette entrevue le mettait, il se réjouissait de ce malentendu. Il attendait les regards d’envie, le dépit, une expression méchante. « À ce moment, pensait-il, je ferai semblant de ne rien remarquer. Je continuerai à parler avec le même enjouement. » Son bonheur serait si grand que, de ces hauteurs, il semblerait n’apercevoir aucune des mesquineries humaines. Albert Guittard était de ces hommes à l’esprit étroit qui savourent la vengeance, même lorsqu’elle s’exerce sur des êtres plus faibles qu’eux. Pourtant aucun dépit ne se lisait encore sur le visage des deux visiteuses. Elles paraissaient heureuses d’avoir retrouvé un ami véritable. Winnie était à cent lieues de soupçonner ce qui s’était passé entre Albert et ces femmes. L’observateur le plus fin n’eût pu trouver en ces dernières le moindre signe qui dévoilât cette sorte de supériorité qu’affectent toutes les femmes vis-à-vis de celles qui les remplacent. On eût dit que jamais notre héros n’avait seulement songé à leur faire sa cour. C’était absolument comme en présence d’un brave ami qu’elles se comportaient. Cette attitude, qui eût dû plutôt le réjouir, déçut Albert Guittard. Son amour-propre passait avant les sentiments qu’il avait pour Winnie. En cette fin d’après-midi, il oubliait son bonheur, sa tranquillité, pour ne désirer qu’une satisfaction égoïste.

— Je suis très heureux, dit-il aux visiteuses, de vous revoir. C’est un des plaisirs de l’existence que de retrouver inchangés les amis que les circonstances nous ont fait perdre de vue.

Winnie, toujours pour plaire à Albert Guittard, ajouta :

— Et pour moi, c’est un grand plaisir également. Je sais que les amis de monsieur Guittard ne peuvent être que charmants.

— Vous êtes trop aimable, répondit Clotilde avec une confusion qui, si elle était feinte, n’en paraissait pas moins absolument sincère.

Madame Tierbach, moins comédienne, ne balbutia, en guise de réponse, que ces quelques mots :

— Vraiment… Vous croyez… merci…

Albert Guittard, lui, n’était pas satisfait.

Malgré ses efforts, il ne découvrait aucun dépit chez les visiteuses. Elles ne semblaient pas du tout remarquer qu’il était particulièrement heureux. Il sentait qu’il ne suscitait aucune envie, et cela le contrariait d’autant plus que cette neutralité rendait la rencontre de ces deux femmes avec Winnie brusquement inutile. Le triomphe attendu tournait à un échange de politesses. Et s’il y avait une chose qui lui était indifférente, c’était bien que Winnie s’accordât avec Clotilde et Brigitte. Après avoir prononcé encore quelques paroles banales, il ne put soudain résister au besoin de se découvrir.

— Oui, dit-il alors que personne n’avait manifesté la moindre curiosité, je suis heureux.

Il se tourna vers Winnie :

— Grâce à vous, chère amie, la vie, pour moi, vaut la peine d’être vécue.

— Je vous en prie, fit madame Albermarle.

— Mais certainement. Et je suis fier de le répéter devant de grandes amies comme vous, mesdames. Il n’y a rien d’aussi ridicule que de se marier jeune. On attend alors du mariage beaucoup plus qu’il ne peut donner. On se berce d’illusions et le jour ne tarde pas à venir où la discorde entre dans le foyer. Je me félicite d’avoir été patient. Mon bonheur présent est à l’abri de tout danger. La confiance, la sagesse lui servent d’appuis.

— Vous avez mille fois raison, cher ami, dit Clotilde. Je vous admire et si je ne craignais pas de jeter quelque discrédit sur mon mari, je vous dirais que je pense entièrement comme vous. Il faut déjà avoir beaucoup vécu, beaucoup souffert, pour attacher du prix à un seul être. Quand deux jeunes gens s’aiment, ils se trompent mutuellement. Leurs yeux sont tournés vers l’avenir. Et quand l’avenir, c’est-à-dire le monde, la chance, le désir de ce que l’on ne possède pas, se mêle à l’amour, il est bien rare que celui-ci n’en sorte pas amoindri.

— Je ne suis pas du tout de cet avis, dit Brigitte avec brusquerie. Ce qui fait la beauté de l’amour, quand il est sincère et réciproque, c’est que tout ce qui peut advenir ne fait que resserrer les liens du couple.

En entendant ces dernières paroles, Albert Guittard se sentit, mais seulement durant un court instant, envahi par la joie. Il lui était apparu que Brigitte, enfin, venait de se trahir. Elle était jalouse. Malheureusement, à l’expression de la jeune femme, il comprit qu’il faisait fausse route. Son visage décelait une telle flamme, une telle foi en l’amour, que notre héros était à présent obligé de convenir qu’il n’était pour rien dans cet élan.

— Je serais aussi de l’avis de madame, continua Winnie en se tournant vers Brigitte. L’amour idéal est justement celui qu’ont deux jeunes gens l’un pour l’autre… Mais c’est l’amour idéal. Il y a les autres, heureusement. Et ils sont aussi beaux. D’ailleurs le seul amour est celui que l’on éprouve soi-même et qui nous rend heureux.

Albert Guittard regarda Winnie avec une expression ennuyée. Décidément cette entrevue tournait à son désavantage. Il avait voulu montrer à quel point il était heureux et, à cause de sa maladresse sans doute, Clotilde et Brigitte partiraient en le plaignant de son sort. Pourtant il était homme à tirer avantage de tout. Cette parole de Winnie, cette parole qui trahissait toutes les espérances déçues d’une femme, n’allait-elle pas, plus que ses affirmations, amener un sourire de satisfaction sur le visage des visiteuses ? N’allait-elle pas les autoriser à montrer leurs sentiments ? Tant que l’entente leur avait semblé parfaite, elles n’avaient peut-être pas osé. Mais à présent, puisqu’elles ne risquaient rien, n’allaient-elles pas triompher ? Et ce triomphe, ne serait-il pas la preuve de leur dépit ? Albert Guittard les observa avec anxiété, mais ce fut en vain. C’était à l’être le plus indifférent du monde qu’elles semblaient rendre visite. « Enfin, pensa Albert Guittard à qui cette indifférence finissait par paraître du mépris, ce n’est tout de même pas possible qu’elles se soucient si peu de moi. Il y a quelque chose là-dessous. Mais oui, je comprends. C’est très simple. J’aurais dû m’en douter plus tôt. Elles se sont trahies sans s’en apercevoir. Elles préféreraient mourir que de montrer leur dépit. Faut-il qu’il soit grand, ce dépit ! » Consolé par ce raisonnement, Albert Guittard se fit enjoué. N’était-il pas parvenu à ses fins ?

— Cette chaleur est si lourde, dit-il comme si auparavant il n’avait été question que du temps, que j’ai passé ma journée à relire Molière ; quand je dis Molière, je veux dire des scènes prises un peu partout dans ses pièces. Car je ne sais si vous êtes comme moi, mais je suis incapable de fixer mon attention longtemps sur le même sujet.

— Je suis exactement le contraire, répondit Brigitte toujours avec flamme. J’aime à lire du commencement à la fin et, si c’est possible, sans m’interrompre.

Durant une heure encore, la conversation se maintint sur ce ton. Après Molière, il fut question, à cause de Winnie, de Shakespeare ; à cause de Clotilde, de Bataille ; à cause d’Albert de nouveau, de Labiche. Délaissant le théâtre, on parla un peu du roman. Notre héros, toujours en veine de défendre les auteurs comiques, loua Cervantès. Puis on aborda la politique. Albert Guittard ridiculisa la Société des Nations et se montra partisan d’un gouvernement fort mais juste. Finalement il fut de nouveau question du temps, sur quoi les deux visiteuses prirent congé.

Une fois seul avec Winnie, Albert Guittard ne put cacher davantage sa mauvaise humeur.

— C’est drôle, dit-il, comme les gens sont jaloux du bonheur d’autrui.

— Mais je ne comprends pas ce que vous voulez dire, fit Winnie qui s’apprêtait justement à dire combien elle était contente d’avoir fait la connaissance de ces deux charmantes femmes.

— Vous n’avez donc pas remarqué comme elles nous enviaient ? Si elles avaient pu nous tuer du regard, elles l’auraient fait…

— Vous me faites peur, Albert.

— Leur indifférence était de la comédie. Elles sont méchantes…

— Vous êtes extraordinaire…

En disant ces mots, Winnie regarda avec admiration M. Guittard. Il avait suffi qu’il portât ce jugement pour que, avec la plus grande soumission, elle partageât son opinion. Ne connaissait-il pas mieux la vie qu’elle ? S’il affirmait avec tant de certitude qu’elles étaient méchantes et jalouses, c’est qu’elles l’étaient. Ce n’était pourtant pas l’amour seul qui faisait de Winnie un être privé à ce point de personnalité. Tant de fois l’opinion qu’elle s’était faite d’autrui avait été controuvée qu’elle n’osait plus en avoir aucune. Mais ce qui était étrange, c’était que, doutant ainsi de soi, elle eût pu placer toute sa confiance en un homme. Guittard était à ses yeux parfait. Il lui aurait commandé de mourir qu’elle eût obéi sans même lui demander la raison de cet ordre. Mais laissons l’âme singulière de Winnie et revenons à Albert Guittard.

Le soir, il s’enferma dans son bureau. Sa mauvaise humeur ne s’était pas envolée. Il était mécontent de lui. Il aurait voulu avoir quelque chose d’important à faire pour ne pas le faire. Il aurait voulu sortir de lui-même pour s’injurier. Il aurait voulu que de lui dépendît une foule d’intérêts pour ne donner satisfaction à personne et répondre aux sollicitations, aux supplications, par des cris, des accès de colère. Il alluma un cigare et, brusquement, s’approchant de la fenêtre, le lança comme une pierre. « Mais après tout je suis heureux, se dit-il brusquement. Je suis le plus heureux des hommes. Qu’est-ce que je demande à la vie ? Je demande la paix… En vérité, je ne sais pas ce que je demande. » Finalement, il s’allongea sur un canapé. Il somnolait lorsqu’un coup discret fut frappé à sa porte. C’était Winnie.

CHAPITRE V

Quelques jours s’écoulèrent et Albert Guittard commençait déjà à oublier cette mésaventure lorsqu’un matin il reçut une lettre de Clotilde.

« Cher ami, écrivait-elle, je n’oublierai jamais la sympathie que vous m’avez toujours témoignée. Il peut vous sembler étrange que brusquement j’éprouve le besoin de vous le dire. Je suis certaine que vous vous méprendrez sur mes intentions en lisant ces lignes. Aussi je tiens à mettre d’abord les choses au point. Ne croyez surtout pas que je veuille troubler votre bonheur. Je n’écris qu’à l’ami dévoué que vous avez toujours été pour moi. Il me serait bien pénible que cet élan vers vous pût faire naître un malentendu. Il faut, vous m’entendez, cher ami, il faut que vous veniez me voir cet après-midi. J’ai des choses très importantes à vous dire. Je vous attendrai donc de cinq à sept heures. À cet après-midi donc, cher ami, grand ami. Veuillez transmettre à madame Albermarle toute ma sympathie et croyez à toute ma sincère amitié. »

Lorsqu’il eut achevé la lecture de cette lettre, Albert Guittard fut la proie d’une foule de sentiments contradictoires. En même temps qu’il ne pouvait nier le contentement dans lequel cet appel le plongeait, une lourde anxiété pesait sur lui. Qu’allait-il donc se passer ? Pourquoi Clotilde éprouvait-elle subitement le besoin de le voir ? Il trouvait pourtant impoli que Winnie eût été laissée ainsi à l’écart. Cette omission n’était-elle pas volontaire ? N’indiquait-elle pas le peu de cas que l’on faisait des sentiments qu’il pouvait avoir pour quelqu’un ?

Albert Guittard plia la lettre, la mit dans son portefeuille. Au bout de quelques instants, il ne put résister au désir de la relire. Pouvait-il la montrer à Winnie ? Il la relut encore avec les yeux de Winnie cette fois. « Évidemment, pensa-t-il, il n’y a rien de compromettant. » Pourtant se glissait dans son esprit le soupçon que Clotilde avait eu, en l’écrivant, l’arrière-pensée d’amener le désaccord dans son foyer. Ces allusions à leur amitié n’étaient-elles pas destinées à jeter le trouble dans l’esprit de Winnie ? À la réflexion, il décida finalement de ne pas parler de cette lettre à madame Albermarle. Celle-ci, certainement, n’eût rien trouvé à reprendre dans ce mot. Mais on ne savait jamais. Quoiqu’elle n’eût rien démêlé de ses pensées, il eût pu se faire qu’au fond d’elle-même un reproche eût germé. Le plus sage était de considérer soi-même cet incident comme insignifiant et de n’en pas parler, comme s’il l’avait sincèrement oublié.

À six heures, Albert Guittard arriva chez les Penner. Bien qu’il affectât une certaine désinvolture, il était néanmoins assez ému. Il ne s’expliquait pas pourquoi Clotilde ne l’avait pas mis au courant, en quelques mots, de ce qu’elle attendait de lui. De cette omission volontaire, il tirait une foule de suppositions. Elle n’avait peut-être rien à lui demander. Tout ce qu’elle voulait, c’était qu’il vînt et, pour en être plus certaine, elle avait, par des sous-entendus, rendu nécessaire sa venue. Jalouse de son bonheur, elle avait voulu lui parler en tête-à-tête pour s’assurer que ce dernier n’était pas aussi grand qu’il paraissait. Il triomphait donc. Il se souvenait de l’attitude qu’avait eue Clotilde le jour où elle lui avait rendu visite avec madame Tierbach. L’indifférence de madame Penner, vue de loin, vue après la réception de cette lettre, prenait un tout autre aspect, un aspect qui comblait d’aise Albert Guittard. Ce détachement avait donc été feint puisqu’un appel lui avait pourtant succédé.

Ce fut les yeux mi-clos, une cigarette à la main, assise sur une chaise-longue, que Clotilde reçut Guittard.

— Comment allez-vous, mon cher ami ? dit-elle tout de suite en lui désignant nonchalamment un fauteuil. Comment allez-vous ? J’avais très peur, que, dans votre lune de miel, vous ne m’ayez complètement oubliée. L’homme, en temps habituel, est déjà égoïste. Mais quand il est amoureux, c’est effrayant. Le moindre événement sortant de l’ordinaire lui semble devoir compromettre son bonheur. Il a peur du passé du présent, de l’avenir. Il a peur des lettres, du télégraphe, de ses amis, de ses ennemis.

— Je ne suis pas si craintif que vous le dites, puisque je suis venu.

— Mais cela vous a beaucoup coûté, sans doute. Croyez, ami, ce ne sont pas des reproches. J’ai été comme vous bien que je sois une femme.

Malgré sa méfiance, Albert Guittard fut touché par ce langage. Durant quelques secondes, il oublia même son désir de vengeance. Il se dégage toujours une certaine tristesse de ces êtres qui, oubliant qu’ils ont été les plus forts, s’adressent avec humilité à leurs interlocuteurs.

— Je dois vous dire, continua Albert Guittard, que vous m’avez intrigué. Mais je veux supposer que vous l’avez fait involontairement.

— Oh ! je ne fais plus rien ni volontairement ni involontairement. Je ne suis qu’une pauvre femme qui souffre.

— Que voulez-vous dire ?

— Rien.

— Enfin, vous voulez donc m’intriguer jusqu’au bout ?

— Je vous dis que je ne veux rien. Je suis une pauvre femme, une faible femme. C’est tout.

Devant le spectacle de cet accablement dont il ne connaissait pas la cause, Albert Guittard, en même temps qu’il était perplexe, se sentait envahi par une légère stupéfaction. N’en était-il pas une des causes ? Son bonheur n’avait-il pas fait naître chez cette femme le sentiment qu’elle était malheureuse ? Pourtant quelque chose étonnait Albert Guittard. De la joie que procure la vengeance, il avait attendu beaucoup plus. Comment se faisait-il que, victorieux à ce point, il n’en tirât pas une satisfaction plus grande ? La vérité est qu’aussi petit que notre héros était, il n’en ressemblait pas moins à tous les hommes. Et il est bien rare que la force ne soit accompagnée d’indulgence. Le bonheur, à son insu, l’avait changé. Et si, machinalement, il désirait toujours la vengeance, elle ne lui causait plus le plaisir qu’elle lui eût causé jadis.

— Il s’est passé bien des choses depuis quelques jours, poursuivit Clotilde. Vous vous rappelez la conversation que vous avez eue avec mon mari ?

— En effet, répondit Guittard avec froideur.

— Eh bien ! cette femme vient de rentrer en France. Elle est venue relancer mon mari jusqu’ici. Elle l’a de nouveau conquis. Et maintenant, je suis seule au monde, seule, vous m’entendez. J’avais tout donné à mon mari, ma jeunesse, ma fortune. Pour lui, je me suis brouillée avec ma famille, avec mes amis. Et maintenant, il m’a abandonnée, sans me donner même la moindre explication.

— Il est parti ?

— Il l’a rejointe. Ils vivent ensemble dans un hôtel près de la gare. Mon Dieu… mon Dieu… que vais-je devenir ? Et moi qui l’aimais tant, moi qui aurais tout fait pour lui. Vous comprenez maintenant pourquoi je vous ai écrit, pourquoi je tenais tellement à vous voir. Vous avez toujours été si bon pour moi. Il n’y a plus que vous en qui je peux me confier.

— Mais vos amis ?

— Ne me parlez pas d’eux. Vous n’êtes pas un enfant. Vous savez comment le monde est fait. Je n’ai plus d’amis parce que je n’ai plus de fortune. J’ai emprunté hier mille francs à madame Beaufort. Elle me les a donnés, mais j’ai perdu son amitié. J’ai dû emprunter la même somme à monsieur Morin. Il me les a prêtés, mais c’est fini entre nous.

— Et Brigitte ?

— Oh ! elle, c’est une autre histoire. Elle est dans une situation encore plus tragique que la mienne. Elle aime un jeune Russe, un artiste. Et son mari, venu ici à l’improviste, l’a surprise.

Sur le coup, Albert Guittard oublia sa rancune.

— Ce n’est pas possible ?

— Mais si, tout est possible ! Mon Dieu… que vais-je devenir ? monsieur Guittard, je vous en supplie, soyez bon pour moi. Ne m’abandonnez pas. Vous ne pouvez pas avoir oublié tout ce qu’il y a eu entre nous, combien j’ai été gentille avec vous. Protégez-moi. Ah ! si vous vouliez, peut-être mon mari vous écouterait. Il m’a tellement dit de bien de vous ! Il avait pour vous une si grande admiration que, si vous lui parliez, si vous le raisonniez, peut-être me reviendrait-il.

— Mais je ne demande pas mieux, répondit Albert Guittard.

— Comme c’est beau de votre part. Merci, merci. Je savais bien que votre amitié pour moi était au-dessus de tout.

À ce moment, Clotilde s’interrompit. Les yeux au ciel, elle parut rêver durant quelques instants.

— Quelle drôle de chose que la vie. On s’attache à des êtres qui vous bafouent… On passe à côté de ceux qui feraient votre bonheur sans les voir… et un jour arrive où l’on se tourne vers ceux-ci, mais en amie seulement car la vie les a séparés pour toujours…

Albert Guittard était ému. Il participait de tout son cœur aux malheurs de Clotilde, mais, chose étrange, en homme qui a son bonheur à lui. Alors que jadis, une telle aventure l’eût transporté de joie par les possibilités qu’elle lui eût données de prendre la place du mari, d’être aimé d’une femme qu’il aimait. Aujourd’hui, non pour Winnie qu’il n’aimait pas en réalité, mais pour qu’on continuât à croire qu’il était véritablement heureux, il ne tenta pas de profiter de la situation. Maintenant il ne voulait plus qu’être grand et généreux, mais, sans compromettre un bonheur auquel il voulait plus que jamais croire. Son désir de vengeance, après avoir pris toutes les formes, avait trouvé à présent un moyen de se réaliser. La magnanimité serait sa vengeance. Il ferait tout ce qu’on lui demanderait, mais il ne pourrait rien donner de lui-même puisqu’il était pris ailleurs.

— Eh bien ! j’irai le voir demain, dit-il avec décision. Ou plutôt, je lui téléphonerai pour lui demander un rendez-vous, car je ne tiens pas à rencontrer cette femme.

— Oh ! si vous saviez comme je vous suis reconnaissante. Merci, monsieur Guittard, merci de tout mon cœur.

Pourtant, il y avait quelque chose dans l’attitude de Clotilde qui gênait notre héros. C’était que justement elle se contentât de ce qu’il se proposait de faire pour elle et ne parût pas déçue qu’il ne fît pas davantage, qu’il ne parlât pas par exemple de quitter Winnie, de l’aimer, elle, de refaire sa vie en sa compagnie. Mais il n’eut pas le temps d’approfondir ce sentiment. Brigitte Tierbach venait d’arriver. Elle était pâle, comme prête à pleurer. On lisait un profond affolement dans ses yeux. Jusque dans sa toilette, on le découvrait. N’avait-elle pas une écharpe qui flottait autour de son cou ? Son chapeau n’était-il pas un peu trop en arrière ?

— C’est terrible… c’est terrible ! dit-elle tout de suite.

Puis apercevant Albert Guittard, elle ajouta :

— Excusez-moi, monsieur… Je suis bouleversée. Je ne sais plus que faire… Qu’allez-vous penser de moi ? Mon mari veut m’obliger à repartir ce soir même pour l’Allemagne. Si je ne pars pas, il m’a juré qu’il irait se battre avec Dimitri. Ah ! que c’est terrible, mon Dieu, que c’est terrible ! Écoutez-moi, Clotilde, qu’est-ce que je peux faire ? Je ne pourrai jamais quitter Dimitri, et si je reste, il y aura une bataille… Vous connaissez Dimitri, il est malade, il n’est pas fort. Mon mari le tuera…

— Je ne sais pas… je ne sais… répondit Clotilde dont l’accablement était tel qu’elle ne pouvait s’intéresser à autrui.

— Excusez-moi, Clotilde… je ne pense qu’à moi… Et vous qui êtes si malheureuse aussi, vous qui me laissez parler, qui m’écoutez, alors que vous souffrez autant que moi…

En face de ces deux femmes, Albert Guittard était embarrassé. Il ne savait quelle contenance prendre. Mais ce qui l’humiliait le plus, c’était qu’il se sentait inutile.

— Il y a toujours quelque chose à faire, dit-il finalement pour jouer un rôle. Si vous aimez cet homme, vous n’avez qu’à vous enfuir avec lui. Votre mari, aussi habile qu’il peut être, ne vous retrouvera pas.

— Mon Dieu, que vais-je faire ? continua Brigitte sans tenir compte du conseil que venait de lui donner Albert Guittard, car, malgré sa douleur, il lui était apparu que ce qu’il lui proposait de faire était justement ce qu’avait fait le mari de son amie Clotilde Penner.

CHAPITRE VI

En quittant les deux femmes, Albert Guittard, en dépit de la chaleur, marcha d’un bon pas. Maintenant que le spectacle de la détresse de Clotilde et de Brigitte n’était plus sous ses yeux, il voyait la situation avec plus de netteté. « Chacun son tour dans la vie, murmura-t-il. On ne me repousse plus à présent. Je suis devenu l’ami véritable alors que jadis je n’étais qu’un importun. On a besoin de moi. À chacun son tour le beau rôle. Si je ressemblais à ces dames, je me moquerais d’elles en ce moment. Je ferais ce qu’elles ont fait avec moi. Je paraîtrais compatir à leurs peines et, brusquement, je dévoilerais mes batteries. Ce serait méchant, mais ce ne serait que leur rendre ce qu’elles m’ont fait. » Tout en marchant, il s’écoutait parler. Il se tenait droit. Il bombait sa maigre poitrine. De temps en temps, il tournait la tête à gauche, à droite, avec décision, comme si un bruit, au lieu de lui faire peur, n’avait fait qu’attirer son attention. « Ah, ah ! chacun son tour. Il y a des hauts et des bas. Ce n’est que dans les vieux jours qu’il n’y a plus que des hauts. » L’image de Winnie parut alors devant ses yeux. Pendant que le monde luttait au milieu de mille soucis, de mille trahisons, de mille peines, Winnie attendait patiemment son retour. Il était donc heureux pendant que les autres souffraient. Cette femme qui l’aimait comme pas un homme n’était aimé, cette vie paisible où chacun de ses gestes, chacune de ses paroles avaient une importance énorme, que tout cela était doux en regard des batailles, des douleurs, des haines de ce monde. Il se redressa encore davantage. Comme le jour où il avait quitté madame Beaufort et Brigitte, il ne prêtait aucune attention au charme de cette radieuse fin d’après-midi. Sa joie ne venait que de l’intérieur de lui-même. Il croisa une jeune fille plus belle que toutes les femmes au milieu desquelles il se débattait. Pas une seconde cette rencontre ne ternit sa joie. Le petit cercle au centre duquel il se tenait était pour lui le seul qui comptât au monde. Si, dans cette limite, il était malheureux, le printemps eût beau s’étendre sur la moitié de l’année et amener des réjouissances sur toutes les parties de la terre, il serait resté malheureux. Mais si, toujours dans cette limite, il était heureux, les plus grands et les plus vrais bonheurs de tous les continents n’eussent point diminué le sien. Les hommes pouvaient être beaux et jeunes, les femmes resplendissantes et intelligentes, cela n’empêchait pas que Clotilde Penner et Brigitte Tierbach qui l’avaient bafoué étaient à présent malheureuses et qu’il savourait le plaisir de ne pas l’être.

En arrivant chez lui, il trouva Winnie qui l’attendait avec impatience, mais qui se garda bien d’avouer cette impatience et de poser la moindre question à Albert Guittard.

— Eh bien ! chère et tendre amie, dit notre héros avec bonne humeur, qu’avez-vous fait en m’attendant ?

— J’ai écrit, j’ai lu, répondit Winnie, qui, pour ne pas importuner Albert Guittard, n’osait lui avouer qu’elle n’avait cessé de penser à lui.

— Moi, j’ai pensé à vous…

— Oh ! comme vous êtes gentil. Moi aussi, j’ai pensé à vous, mais j’avais peur de vous le dire.

— Vous ne me laissez pas finir. J’ai pensé à vous… c’est vrai… mais pas comme vous l’imaginez… J’ai pensé à vous, à vos qualités de cœur et d’intelligence. Vous rappelez-vous les deux dames qui sont venues nous rendre visite, il y a quelques jours ? Je viens de les voir. La première, celle qui vous plaisait le moins, était mariée. Son mari est parti avec une maîtresse. La seconde, celle que vous trouviez sympathique, est mariée également, mais elle trompait son mari et ce dernier l’a su.

— Je n’aurais jamais cru de telles choses possibles. Elles avaient l’air pourtant si gentilles…

— Et naturellement, elles m’ont demandé conseil. Elles veulent à présent que je les protège. Elles s’imaginent que je suis toujours libre. Elles ne comprennent pas, ma chère Winnie, que je vous aime, que mon cœur est pris, que je ne peux absolument rien faire pour elles.

— Oh ! Albert, ne parlez pas comme cela. Vous me faites de la peine. Je ne voudrais pour rien au monde être la cause involontaire de leurs maux. Je ne suis pas une femme comme les autres. Si vous pouvez faire quelque chose pour elles, faites-le… Je vous assure que jamais… jamais… je ne vous en ferai le reproche.

Cette exhortation fut une déception pour notre héros. En parlant à Winnie comme il venait de le faire, il s’était plu à s’imaginer que son bonheur lui interdisait de se mêler à la vie sentimentale des autres femmes. Et de voir brusquement qu’il n’en était rien, le glaçait.

— Comment, Winnie, vous me permettriez de prendre parti dans de telles affaires ? Vous ne vous rendez donc pas compte du danger que vous courez ? Je me demande si vraiment vous m’aimez comme vous le dites.

— Oh ! Albert, comment pouvez-vous me parler ainsi. Mais je ne pense qu’à votre bonheur. S’il est vrai que je coure un risque, je vous en supplie, Albert, ne revoyez plus vos amies. Vous êtes terrible, Albert. Vous faites de moi une femme autoritaire.

— Je vous aime, Winnie.

— Mais alors, faites ce que vous voulez. Quand on aime et que l’on est aimée, on n’a rien à redouter…

— Cela dépend… Je vous assure. Winnie, que vous devriez être plus exigeante.

— Eh bien ! Albert, promettez-moi : c’est fini avec ces méchantes femmes.

Cette fois notre héros se sentit soulagé. Et ce fut avec plus de tendresse qu’il continua :

— Oublions cette petite querelle, la première et la dernière, et parlons d’autre chose.

— Mais il n’y a pas eu de querelle, balbutia Winnie qui, à ce seul mot, croyait déjà avoir perdu l’homme qu’elle aimait.

Dans la soirée Albert Guittard eut la chance de pouvoir correspondre par téléphone avec M. Penner. Ils prirent rendez-vous pour le lendemain, sans qu’il fût une seconde question des raisons de cet entretien. Ils parlèrent quelques instants de banalités, puis se séparèrent comme de vieux amis.

 

*

*      *

 

— Comment allez-vous, monsieur Penner ? dit Albert Guittard à ce dernier qui l’attendait à la terrasse du café où ils avaient convenu la veille de se rencontrer. Je suis très content de vous voir.

Albert Guittard était plein d’assurance. Il était fier du rôle de conciliateur qu’il jouait.

— Qu’avez-vous fait ? dit-il au bout d’un instant sur un ton un peu trop mélodramatique.

M. Penner porta la main à son front en signe d’impuissance. Tout dans son attitude disait qu’il n’était pas responsable de ce qui lui arrivait.

— Je vous demande : qu’avez-vous fait ? répéta, avec plus de bonhomie cette fois, Albert Guittard.

— Ce que j’ai fait ? Ce que j’ai fait ? Je vais vous le dire… je suis un lâche, un infâme personnage… Je mérite tous les châtiments, mais qu’on ne m’enlève pas Andrée, qu’elle me suive partout, car je l’aime, cette femme, je l’aime plus que ma propre vie.

— Écoutez, cher ami, vous parlez à un homme. Vous pouvez tout me dire.

— Vous savez tout. Ma femme a dû vous le raconter. Je suis parti. J’ai quitté mon foyer pour Andrée.

— Enfin, vous n’avez pas le droit d’agir ainsi. Il ne me viendrait pas à l’idée, même si la plus jolie femme de la terre tombait amoureuse de moi, de quitter Winnie.

— Mais ce n’est pas la même chose… Vous l’aimez, elle… vous l’aimez…

— C’est vrai… répondit Albert Guittard, flatté on ne sait trop pourquoi d’aimer une femme. Je l’aime en effet. Mais je ne l’aimerais pas que je n’agirais pas autrement.

— Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que de vivre avec un être que l’on n’aime pas.

— Enfin, vous l’avez aimée.

— Je ne sais même plus. Et puis, ne me parlez plus d’elle.

— C’est mon devoir.

En prononçant ces derniers mots, Albert Guittard se sentit grandi. N’était-il pas doux également à un homme qui jusqu’alors n’avait jamais été qu’un confident de devenir d’un seul coup un conseiller, un redresseur de torts. Fier, plein d’importance, il continua comme s’adressant à un homme pris de boisson :

— Vous allez me suivre, monsieur Penner, et vous allez rentrer chez vous bien sagement. Il faut m’écouter, sans quoi je me fâcherai. Vous m’entendez, monsieur Penner ?

Ce dernier regarda Guittard avec étonnement.

— Vous suivre ?

— Parfaitement. Vous allez me suivre. Clotilde vous attend. Cette fugue lui a ouvert les yeux. Elle a compris ses torts. Et à partir d’aujourd’hui, vous verrez comme vous serez heureux. Allons, levez-vous. Tout cela a assez duré. Je suis sûr que vous êtes de mon avis dans le fond. N’est-ce pas ?

— Je ne vous comprends plus.

— A-t-on jamais vu un homme briser son foyer, tout cela pour suivre une petite femme rencontrée dans je ne sais quelle colonie.

Albert Guittard venait à peine d’achever cette phrase que M. Penner frappa violemment la table du poing.

— Je vous défends, monsieur, de parler ainsi de la seule femme au monde que j’ai aimée. Je vous le défends. Vous m’entendez ?

Cet éclat ramena Albert Guittard à la réalité.

— Mais je ne parle que dans votre intérêt. Après tout, faites ce que vous voulez. Cela m’est bien égal.

M. Penner se leva brusquement.

— Au revoir, monsieur, dit-il sèchement.

Et avant qu’Albert Guittard eût eu le temps de répondre, il avait disparu. Resté seul, Albert Guittard ne put réprimer sa colère. « C’est le comble. Je n’agis que dans son bien, je ne songe qu’à son bonheur, et il me traite en ennemi ! Qu’il reste avec sa maîtresse. Dans quelques mois il l’abandonnera comme il a abandonné Clotilde. » Il se leva à son tour, et comme cet entretien avait fini beaucoup plus tôt qu’il ne l’avait pensé, il résolut d’aller rendre visite à madame Penner.

Lorsqu’il fut introduit près d’elle, il lui raconta tout de suite ce qui s’était passé.

— J’ai fait tout ce que j’ai pu, dit-il. Mais votre mari était comme un fou. À peine s’il m’écoutait. Que vouliez-vous que je fasse ? Je ne pouvais tout de même pas le retenir par la main.

— Chut ! Ne parlez pas si fort. Brigitte est à côté et elle dort.

Albert Guittard continua à voix basse :

— Il s’est conduit d’une façon inconcevable. Je le connaissais peu, mais jamais je ne l’aurais cru capable d’une telle brutalité.

— Je le savais bien.

Clotilde était accablée, non pas tant par le récit que venait de lui faire Guittard de son entrevue avec M. Penner que par la solitude dans laquelle elle vivait depuis près d’une semaine. Quant à Albert Guittard, un étrange sentiment l’envahissait. Il venait de comprendre, mais d’une manière encore confuse, que par sa maladresse le passé était oublié, non seulement de Clotilde mais de lui également. Les événements de cette journée avaient été si inattendus qu’il s’était brusquement surpris à agir non pas d’après la ligne de conduite qu’il s’était tracée en tenant compte du passé, mais naturellement, sans réfléchir, ainsi que s’il avait été personnellement lié aux malheurs conjugaux de madame Penner. Il voulut réagir sur-le-champ.

— Écoutez, Clotilde, mon rôle est terminé. J’aurais voulu pouvoir faire quelque chose pour vous, mais cela m’a été impossible. Ne m’en veuillez pas, mais…

Il s’arrêta net. Subitement il venait de lui apparaître, comme une révélation, que jusqu’à présent Clotilde n’avait pas remarqué combien grande était sa bonté de la protéger ainsi, de faire des démarches pour elle, de s’occuper de ses peines à ce point. N’avait-elle pas l’air de trouver cela tout à fait naturel ? Avait-elle donc oublié avec quelle méchanceté elle s’était conduite avec lui alors qu’il était amoureux d’elle et qu’un seul mot de sa bouche le faisait trembler ? Et elle semblait à présent n’avoir pas la moindre reconnaissance à lui témoigner. C’était incroyable. Mais il n’eut pas le temps de réfléchir davantage sur l’ingratitude humaine. Brigitte venait d’entrer dans le salon. Elle aussi paraissait profondément abattue. Ses mains pendaient le long de son corps. Sa tête était basse, ses yeux sans éclat.

— Je suis contente de vous voir, monsieur Guittard, dit-elle avec un sourire triste. Je n’ai pas eu l’occasion de vous le dire, mais je trouve votre femme si, si gentille.

— Elle vous trouve également très gentille, répondit Guittard à la manière d’un secrétaire donnant l’opinion d’un ministre.

— Écoutez-moi, monsieur Guittard, interrompit madame Penner. Il faut que je vous demande un grand service pour cette pauvre enfant. Jamais elle n’osera le faire elle-même. Vous avez été si gentil pour moi que vous pouvez l’être également pour elle qui le mérite davantage.

— Non… non… ne demandez rien pour moi, dit Brigitte confuse.

— Mais si… mais si… monsieur Guittard ne demande qu’à vous rendre service. Écoutez-moi, monsieur Guittard.

— Je vous écoute, mais soyez brève car on m’attend.

— Je vous ai raconté, je crois, l’aventure de notre chère Brigitte, poursuivit madame Penner. Elle a fait la connaissance ici d’un homme qu’elle aime. Vous qui aimez aussi, vous la comprendrez. Et son mari veut l’obliger à rentrer en Allemagne. Hier soir, déjà, il y a eu ici une scène terrible. Finalement, il a cédé. Mais ce soir cela recommencera. Brigitte voudrait, cher monsieur Guittard…

— Non… non…, je ne veux rien…

— Elle voudrait que vous lui donniez une chambre de votre maison. Là, personne ne pourrait la trouver. Elle resterait chez vous une quinzaine de jours. À ce moment, les vacances de son mari seront terminées et il sera obligé de repartir.

— Mais pourquoi n’irait-elle pas à l’hôtel ?

— Regardez-la, monsieur Guittard. Elle est encore comme une jeune fille. Libre tous les soirs, elle pourrait succomber à la tentation. Il faut qu’elle soit surveillée. Elle aime Dimitri, mais elle ne trompera jamais son mari. Elle veut demander le divorce d’abord.

Guittard, depuis un moment déjà, n’écoutait plus Clotilde. Était-ce possible ? Brigitte, cette jeune femme qui, la première fois qu’il l’avait rencontrée chez madame Beaufort, l’avait bouleversé, cette jeune femme pour laquelle il avait été jusqu’à demander à Winnie de venir à Nice, cette même jeune femme désirait aujourd’hui venir habiter sous son toit. Un instant, Albert Guittard songea à prier Winnie de retourner à Paris sous un prétexte quelconque et à accepter. Mais il se ressaisit presque aussitôt. « Je suis fou. Elle aime un homme. Et puis, voudrait-elle si elle savait que je suis seul ? Je perds la tête. » En vérité, il ne pouvait accepter.

— Ce que vous me demandez là, chère amie, est très délicat. Il faut que je demande d’abord l’avis de Winnie. Ensuite, il m’est difficile de prendre parti aussi nettement contre un homme, je veux parler de monsieur Tierbach, que je ne connais pas et qui est peut-être tout à fait dans son droit.

— Je ne crois pas que madame Albermarle y verrait une objection. Elle a connu, je crois, Brigitte jadis.

— Justement pas. Elle connaît monsieur Tierbach.

— Laissez-moi… laissez-moi, interrompit Brigitte. Ne vous occupez plus de moi… Je rentrerai en Allemagne et je me tuerai.

Finalement il fut convenu qu’Albert Guittard téléphonerait la réponse avant six heures (car c’était justement à la fin de l’après-midi que M. Tierbach devait venir chercher sa femme), et qu’il ferait tout son possible pour qu’elle fût favorable.

 

*

*      *

 

Une surprise attendait Albert Guittard chez lui. Il venait de poser son chapeau dans le hall, lorsqu’il entendit Winnie lui crier :

— Devinez qui est là ? Monsieur Tierbach a eu l’aimable pensée de nous rendre visite.

En effet quand Albert Guittard pénétra dans le salon, un homme grand, au visage ouvert, aux cheveux blonds, s’avança vers lui en souriant.

— Monsieur Tierbach est un grand ami, poursuivit Winnie.

— Je suis enchanté de faire votre connaissance, dit avec froideur Albert Guittard.

— Je suis enchanté également, répondit M. Tierbach. J’ai beaucoup entendu parler de vous par Winnie. Je suis vraiment heureux de vous connaître. Elle m’a dit tellement de bien de vous… Vraiment je suis heureux de vous connaître enfin…

De sa vie, Albert Guittard ne s’était trouvé dans une telle situation. Pour la première fois depuis des mois, il lui apparaissait brusquement comme une nécessité absolue d’inspirer à nouveau le respect de jadis, ce respect que l’on a pour un riche industriel. Il ne songeait plus qu’à redevenir M. Albert-Jean Guittard, chevalier de la Légion d’Honneur, ancien président du conseil d’administration d’une très importante société.

— Je crois que monsieur, continua le nouveau venu, a très bien connu mon ami Corto.

— En effet, répondit Albert Guittard. Nous avons fait le voyage d’Égypte ensemble, sans compter celui de la Grèce, au retour.

— La Grèce ! répéta M. Tierbach avec une expression admirative, les yeux levés au ciel.

Albert Guittard, cependant que Winnie et M. Tierbach échangeaient des propos aimables, se sentait de plus en plus mal à l’aise. Comme le professeur que des élèves rencontreraient dans un lieu peu recommandable, il ne savait où se mettre. Devant cet homme si droit, si semblable à celui qu’il avait été et qu’il était resté malgré tout, toutes ses aventures amoureuses, toutes ses démarches, toutes ses fréquentations lui apparaissaient tout à coup comme une déchéance qu’il fallait cacher. Il avait honte d’être mêlé à l’insu de M. Tierbach à sa vie privée. Il avait honte d’avoir seulement envisagé comme possible de prendre Brigitte sous son toit. Il avait honte de son entrevue du matin avec M. Penner. Il redoutait que tout ne parût à la lumière. Que penserait alors de lui M. Tierbach, et Winnie ? Un profond dégoût de lui-même l’envahissait. Il regarda l’heure. Il était cinq heures. « Elles vont peut-être me téléphoner, venir me relancer ici », pensa-t-il.

— Si jamais vous vous décidez à venir en Allemagne, disait M. Tierbach, prévenez-moi. Vous descendrez chez moi. Ce sera pour ma femme et pour moi une grande joie de vous recevoir. Car j’espère qu’elle sera complètement guérie d’ici là. Si j’avais su que vous habitiez Nice, Winnie, je vous aurais demandé de lui être une compagnie. Depuis un mois, elle est toute seule dans une clinique, sans connaître personne. Malheureusement, je n’aurai pas le temps de vous la présenter, car nous repartons presque sûrement ce soir.

Albert Guittard était de plus en plus embarrassé. Il n’osait pas dire qu’il connaissait Brigitte et il appréhendait à chaque instant qu’elle ne vînt brusquement ou qu’elle ne téléphonât, et cela justement au moment où jamais il n’avait tellement tenu à faire figure d’homme respectable. Soudain, il crut qu’il allait tomber. À travers la conversation qui s’éternisait sur des banalités, ses oreilles aux aguets avaient perçu le tintement de la sonnette de la grille d’entrée. Il se leva, mais n’osa se rapprocher tout de suite de la fenêtre donnant sur l’allée principale.

— Qu’avez-vous donc ? demanda Winnie qui s’appliquait, pour montrer combien était grand son amour, à deviner tous les états d’âme de notre héros.

— Rien… Rien… Winnie…

— Mais vous avez l’air tellement soucieux…

— Je ne l’avais pas remarqué, observa M. Tierbach par politesse.

À ce moment, une femme de chambre s’approcha discrètement d’Albert Guittard.

— Une dame demande à vous parler, dit-elle doucement. Je l’ai fait entrer dans votre bureau.

— Bien… bien…

— Qui est-ce ? demanda Winnie.

— Je ne sais pas. Je vais voir. Veuillez m’excuser un instant, monsieur, je reviens tout de suite.

Dans le hall, Albert Guittard s’arrêta pour reprendre sa respiration. Puis il fit quelques pas. Mais il dut s’arrêter à nouveau. Son émotion, jointe à la chaleur, faisait qu’il avait le visage ruisselant. Il n’en pouvait plus. « Enfin, se dit-il pour se donner du courage, je suis un homme. » Cette constatation le ranima. Il entra dans son bureau. Une femme y était assise. Il la regarda avec stupeur. Ce n’était ni Brigitte ni Clotilde. C’était une inconnue. Alors, en l’espace d’une seconde, à sa terreur succéda une violente colère.

— Qui êtes-vous, madame ?

— Je suis madame Andrée Pasquier.

D’un seul coup la colère d’Albert Guittard tomba. Il regarda plus attentivement la jeune femme. Elle était jolie. Elle avait des yeux noirs très doux. Mais quelque chose d’une bête battue émanait d’elle, de ses pauvres vêtements usés, de ses cheveux trop longs qui dépassaient de la petite toque sombre dont elle était coiffée.

— Je connais en effet votre nom, mais je ne m’explique pas votre présence chez moi.

— Permettez… permettez… dit la jeune femme dont l’attitude était un peu celle d’une employée parlant à un directeur. Il faut que je vous parle… il faut que vous sachiez tout.

— Je n’ai absolument rien à savoir. Je commence à en avoir par-dessus la tête de toutes ces histoires.

Cependant qu’Albert Guittard lui parlait si durement, la jeune femme le regardait avec une frayeur enfantine.

— Je vous en supplie, laissez-moi parler.

— Mais qu’avez-vous à me dire ? Je ne vous connais pas. Je ne m’explique même pas comment il se fait qu’on vous ait laissée entrer chez moi.

— Il le fallait. Monsieur Penner m’a tout raconté. Il m’a dit que vous vouliez le séparer de moi. Comment avez-vous pu vouloir cela, monsieur ? J’ai tout quitté pour lui, monsieur, je suis rentrée en France en me cachant sur un bateau. À Marseille, il y avait des policiers prévenus par mon mari qui m’attendaient. Sans raison ; illégalement, on m’a mise en prison pendant trois jours. À la fin, j’ai pu le retrouver, et vous sans me connaître, sur la parole d’une femme qui, avant d’être votre maîtresse, a été celle de tout le monde, même d’Annamites, d’une femme qui, par sa conduite, a brisé la carrière de son mari, l’a fait relever de ses fonctions, sur la parole de cette femme-là, vous dites du mal de moi à l’homme que j’aime depuis huit ans de tout mon cœur, de toutes mes forces.

— Je vous défends de dire que madame Penner a été ma maîtresse.

— Vous devriez au contraire nous aider, monsieur. Vous devriez nous défendre. Songez donc que monsieur Penner n’a pas pris sa liberté, il l’a achetée. Tout ce qu’il possède, il l’a laissé à sa femme et elle va, paraît-il, mendier partout sous prétexte qu’il l’a abandonnée.

— C’est possible. Mais j’ai décidé à partir d’aujourd’hui de ne plus m’occuper des affaires d’autrui.

Tout ce que venait de lui apprendre madame Pasquier sur Clotilde n’avait fait absolument aucune impression sur lui. Il n’avait plus qu’une pensée, se tirer intact de ce milieu où il s’était fourvoyé. Pas plus qu’il n’avait pitié de cette jeune femme, envoyée sans doute par M. Penner, il n’avait de ressentiment à l’égard de Clotilde. Tout ce monde, pour lui, se valait à présent.

— Je ne peux rien faire pour vous, ni pour madame Penner, ni pour monsieur Penner, ni pour personne. J’en ai assez d’être dupe.

— Mais alors, pourquoi avez-vous dit du mal de moi à monsieur Penner ?

À ce moment la porte du bureau s’entrouvrit. Discrètement Winnie, qui avait frappé plusieurs fois sans obtenir de réponse, passa la tête.

— Albert, dit-elle, monsieur Tierbach voudrait prendre congé de vous.

— Bien… bien… je viens… répondit Albert Guittard en changeant complètement de visage.

Lorsqu’il revint dans le bureau, madame Pasquier pleurait.

— Madame, je vous demanderai de vous retirer. J’ai un rendez-vous et j’ai à travailler avant.

La jeune femme ne répondit pas. D’être venue sans raison très nette chez Guittard, d’avoir été reçue avec tant de dureté alors qu’elle avait escompté une aide matérielle, un appui moral, tout cela l’avait rendue nerveuse au point qu’elle ne pouvait plus se contenir. Des tremblements la secouaient parfois des pieds à la tête. Si Albert Guittard n’avait pas été à ce point hors de lui, il eût compris ce qui s’était passé dans la journée, à partir du moment où M. Penner l’avait quitté. Ce dernier qui était venu à ce rendez-vous avec l’espoir d’emprunter quelque argent à Guittard, avait regretté son accès de colère. En rentrant au petit hôtel où il habitait avec Andrée, il lui avait tout raconté. Par amour, celle-ci avait voulu voir à son tour Guittard. Il l’avait accompagnée jusqu’à la maison de l’ancien industriel. Il l’attendait certainement dehors avec anxiété et impatience. Maintenant, elle se voyait revenir sans rien, sans argent, sans appui moral auprès de l’homme qu’elle aimait et qui était aussi seul qu’elle. C’était cette perspective qui avait provoqué cette crise nerveuse.

— Je vous prie encore une fois de vous retirer, répéta Albert Guittard.

— Je vais me retirer… je vais me retirer… Mais laissez-moi encore une minute, je n’en ai pas la force.

Soudain le téléphone retentit. Machinalement Albert Guittard regarda la porte de son bureau pour s’assurer qu’elle était bien fermée. Il décrocha l’appareil avec nervosité.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il sèchement.

C’était Clotilde qui téléphonait pour lui demander si Brigitte pouvait venir tout de suite chez lui.

— Non, répondit-il. Winnie ne veut pas.

Il raccrocha brutalement. À ce moment, toujours machinalement, il regarda la porte. Elle était ouverte. Durant une seconde, il eut un vertige. Mais devant le visage souriant de Winnie, il se ressaisit.

— Excusez-moi, Albert, de vous déranger encore une fois. Je voulais vous dire que je vais au jardin. À tout à l’heure, Albert, dépêchez-vous… dépêchez-vous…

De nouveau seul avec madame Pasquier, il perdit patience.

— Une dernière fois, je vous prie de vous retirer.

Avec une énergie inattendue, madame Pasquier se leva.

— Je m’en vais, monsieur. Pardonnez-moi de vous avoir importuné si longtemps. Nous ne sommes pas faits pour nous comprendre.

— Personne n’est fait pour se comprendre, madame.

 

*

*      *

 

La chaleur n’était plus aussi accablante, le ciel plus aussi bleu. Une multitude de fleurs embaumaient le coin du jardin où Winnie s’était assise. De temps en temps, bien qu’elle parût rêver, elle se penchait pour tâcher d’apercevoir, entre les feuilles, la grille d’entrée. Son expression devenait alors légèrement méchante. Mais c’était imperceptible et cela ne durait qu’une seconde. Soudain, elle tressaillit. Elle venait d’apercevoir une ombre. Elle se leva, changea de place de manière à ne pas la perdre de vue. Elle vit alors cette ombre de femme tourner dans la rue, s’arrêter, baisser la tête comme une personne qui pleure. Un homme s’approcha d’elle, la prit dans ses bras, l’embrassa sur le front. Puis, enlacé et triste, le couple partit lentement, et Winnie le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu.

Quelques instants après, Albert Guittard était près d’elle.

— Que je suis heureuse que vous soyez enfin près de moi… dit Winnie en le regardant avec amour et en lui prenant les mains.

— Je le suis peut-être encore plus que vous. Si vous saviez comme certaines choses sont pénibles.

— Ne me parlez pas de ces choses, Albert. Je ne veux rien savoir. Vous m’aimez, Albert ?

— Je vous aime, Winnie. Je vous trouve tellement supérieure à toutes les femmes, tellement différente… Et je crois que nous nous entendrons toujours.

— Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour que cela soit.

Albert Guittard resta un instant songeur. Puis, avec détachement, en cueillant une fleur, il demanda :

— Mais pourquoi ne me demandez-vous pas qui est la femme que je viens de recevoir ?

— Parce que je vous aime et que j’ai confiance en vous.

— Vous n’êtes donc pas jalouse ?

Winnie devint toute blanche. Elle détourna la tête comme si elle rougissait. Puis elle regarda de nouveau Albert Guittard. Son expression était complètement changée. La peau de son visage s’était tendue et comme remontée vers les yeux où apparaissaient à présent une infinité de petites rides. On eût dit qu’elle allait rire ou pleurer ou crier. Brusquement, elle baissa la tête en signe d’aveu et en même temps ses traits se détendirent.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juin 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : H. B., Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Une Célibataire, Paris, Calmann-Lévy, 1994. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Le Baiser, tempera, a été peinte par Félix Vallotton en 1898 (Wikimédia).

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