Emmanuel Bove

UN CARACTÈRE DE FEMME

1999

Bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I 3

II 13

III 20

IV.. 31

V.. 44

VI 50

VII 57

VIII 66

IX.. 75

X.. 87

XI 97

XII 105

XIII 114

XIV.. 123

XV.. 131

XV.. 139

Ce livre numérique. 142

 

I

Le 14 janvier 1922 on pouvait voir, vers neuf heures du soir, au premier étage de la maison de quatre étages située au coin du boulevard Magenta et de la rue Albouy, deux fenêtres, dont les volets n’étaient pas fermés, qui projetaient une lumière rose sur le trottoir que la pluie rendait semblable à un miroir. Les rares passants levaient machinalement la tête vers ces deux fenêtres qu’on devinait celles d’un salon confortable, où devait régner une température agréable, et guère différent sans doute de tous les salons du quartier. Les rideaux, du filet blanc mélancolique, ne montaient qu’à hauteur de roseau de sorte qu’on apercevait au-dessus, à peine déformé par les vitres, un lustre à pétales de sparterie et à ampoules de couleur. Quel que fût le goût des passants, ils ne devaient pas s’empêcher de penser qu’il faisait meilleur à ce premier étage que sous la neige fondue, grise comme de la poussière, qui tombait à l’instant où commence ce récit. En effet, une salamandre brûlait dans la pièce et à travers le mica on apercevait la rougeur du foyer. Sur un plateau de cuivre, cinq tasses d’une blancheur éblouissante étaient disposées autour du sucrier, du pot à lait et d’un autre cercle, plus petit, de verres à liqueur.

Des quatre personnes réunies autour du guéridon sur lequel était posé le plateau, aucune ne se souciait d’être vue de la rue. Il semblait même que ce fût un attrait de plus à la soirée.

Mme Bénac avait invité, ce soir-là, son frère et sa belle-sœur, ce qui ne lui arrivait jamais, afin de rencontrer le fiancé qu’elle ne connaissait pas davantage d’ailleurs de sa fille Denise. Fiancé, le mot n’était pas exact. Il s’agissait plutôt d’un ami, très riche, déjà âgé de cinquante-cinq ans environ, et appartenant à une très bonne et très vieille famille de Nancy, M. Édouard Salmand. Il n’était pas encore arrivé. Mais on n’était pas plus familier pour cela. Les volets étaient restés ouverts et on bavardait comme si l’invité était là, chacun écartant déjà tout sujet qui eût pu amener la conversation sur un thème familial. Comme M. Salmand, Mme Bénac avait un peu plus d’une cinquantaine d’années. Elle avait été commerçante et elle ne l’était plus. Elle dirigeait de son fauteuil les derniers préparatifs, tout en causant avec son frère, d’un an ou deux plus jeune, qu’elle traitait en invité en cette circonstance, ce qu’elle lui faisait comprendre de temps à autre. Il ne s’en froissait d’ailleurs pas. Toute sa vie il avait vécu de sommes prélevées sur des recettes journalières et portées dans les frais généraux du commerce de sa sœur. Aussi prenait-il le temps comme il venait. Sa femme, qu’il appelait Fernande à tout bout de champ, afin d’amener les gens à l’imiter et de créer ainsi une intimité qu’il savait lui être favorable, mettait la dernière main, avec Denise, aux préparatifs. Cette malheureuse n’avait pas connu beaucoup de joies dans la vie. Aussi ce soir-là était-elle transformée par l’importance provisoire qu’on lui accordait. Elle allait et venait avec des airs affairés, se permettant de demander où était l’argenterie avec cette assurance que donne la peine qu’on prend pour autrui. Quant à Denise Bénac, la fille de Mme Bénac, l’admiration de la famille, elle ne faisait que des remarques. C’était une jeune femme blonde, qui tranchait sur sa famille par une élégance de bon goût, des manières plus distinguées. Il était visible qu’elle s’était frottée à la bonne société.

Marcel Bénac se leva, fit quelques pas, se regarda dans la glace de la cheminée, tendit son gilet, tout cela avec la satisfaction que donne à un homme qu’on tient habituellement à l’écart le fait d’être admis à une cérémonie importante.

— Il y a longtemps, dit-il soudain à Denise, que tu aurais dû nous faire connaître M. Salmand, ne serait-ce que dans ton intérêt. Une femme a toujours plus d’influence quand on la sait soutenue par les siens.

— Tu ne sais pas ce que tu dis.

— Demande à Fernande, qui est une femme.

— Je t’en prie, tais-toi. Ce n’est pas le moment de commencer tes théories.

Marcel Bénac se retourna, prit un air innocent.

— Mais je ne commence rien. Je tiens à dire simplement que…

Il dut s’interrompre. Un coup de sonnette venait de retentir.

Peu après, M. Édouard Salmand pénétrait dans la pièce. Grand, mince, voûté, on le devinait incapable de bomber le torse. Pour cette raison sans doute, il portait la tête très haute, en arrière presque. Il avait une longue mâchoire étroite et des oreilles qui semblaient écartées tant, derrière, la nuque était maigre. En se frottant les mains avec la complaisance d’un homme qui éprouve une jouissance à ce qu’elles soient sèches, il s’inclina avec beaucoup d’amabilité devant Mme Bénac. Puis comme il tapotait à plusieurs reprises ses poches afin que les objets qui s’y trouvaient prissent leur place et ne formassent pas de bosses disgracieuses ; il eut un mouvement des épaules, une sorte de tic plutôt, dont il n’avait jamais pu se défaire, qui avait pour origine le souci de remonter le col du veston afin de masquer sa nuque décharnée.

— J’espère que je ne vous ai pas fait attendre, dit-il en examinant avec attention la pièce où on le recevait, mais sans qu’il y eût quoi que ce fût dans le regard qui ressemblât à de l’insolence, tellement la curiosité était chez lui naturelle. « Si je suis en retard, continua-t-il, c’est bien malgré moi. Impossibilité absolue de trouver un taxi par ce temps de chien. J’ai dû prendre le métro. Obligation de changer trois fois. Trois fois, j’exagère, ajouta-t-il en souriant, mais deux fois. »

— Si j’avais su, dit Marcel Bénac, je me serais permis de [… ][1]

[…] qui voulait dire également qu’il fallait retenir M. Salmand pour éviter on ne savait quelle fâcheuse rencontre. Bien qu’elle n’en eût jamais reçu, Mme Bénac avait la crainte des visites nocturnes.

— Mais qu’avez-vous, Madame ? demanda M. Salmand qui avait remarqué son trouble.

— Rien, je n’ai rien.

Elle quitta le salon en riant pour cacher cette crainte qui, elle en avait conscience, avait quelque chose d’un peu vulgaire.

— Il pleut toujours, dit le frère pour détourner l’attention en quittant la fenêtre où il se tenait depuis un long moment déjà avec l’espoir d’être aperçu du dehors, comme dans les cérémonies ces personnages qui s’isolent près des barrières derrière lesquelles sont massés les curieux.

Une fois seule, Mme Bénac s’arrêta un instant pour reprendre sa respiration. Elle était si émue qu’elle se trompa de commutateur, fit la lumière dans la cuisine avant de la faire dans l’entrée. Il y avait là, sur une table, un vase de fleurs. Sans se rendre compte pourquoi elle faisait cela, elle prit une fleur, en sécha la tige après la nappe qui recouvrait la table, porta une main à ses cheveux, se décoiffa légèrement. La raison de ces gestes bizarres était qu’elle voulait paraître, aux yeux du visiteur, sortir d’une fête afin qu’il comprît qu’elle avait des invités et qu’il se retirât sans insister. Mais quel visiteur ? Elle n’attendait personne. Elle avait beau réfléchir, elle ne trouvait pas qui pût venir la déranger à pareille heure. Enfin, elle ouvrit la porte. Une jeune femme se tenait sur le palier. Mme Bénac avait gardé de son ancienne profession de bijoutière une manière assez sommaire de juger les gens. Ils étaient tous parfaits, sauf quelques exceptions. Une telle façon de voir est nécessaire quand on a pris l’habitude d’être aimable avec tout le monde, de ne pas faire d’acception de personne. Mais comme le mal ne saurait disparaître malgré tout le désir qu’on en a, on charge une toute petite minorité de tous les péchés. La première impression de Mme Bénac fut que la visiteuse appartenait à cette minorité. Une toque sombre aux bords alourdis par la pluie cachait les yeux de la jeune femme. Elle portait un waterproof clair dont le col, comme celui des officiers, était maintenu relevé par une courroie, et qui tombait droit devant elle comme si elle n’eût pas eu de poitrine.

— Je m’excuse, Madame, dit-elle tout de suite, de vous déranger. Il y a plus d’une heure que j’attends dans la rue le Dr Salmand. Est-ce qu’il est encore chez vous ?

— Certainement, mais de quoi s’agit-il ? demanda Mme Bénac sans lâcher la porte.

— Je suis sa fille, Madame. Je suis arrivée de voyage tout à l’heure. La domestique m’a appris que mon père était chez vous. J’ai pensé qu’il avait été appelé auprès d’un malade. Mais je vois que vous êtes de ses amis.

Malgré toute l’admiration que Mme Bénac avait pour M. Salmand, elle n’en garda pas moins une certaine réserve. Bien qu’il y eût cinq ans qu’elle s’était retirée des affaires, vingt années de méfiance ne s’étaient pas écoulées sans laisser encore aujourd’hui des traces.

— Veuillez entrer, Mademoiselle.

La jeune fille obéit. D’un geste brusque elle ôta son chapeau. Puis elle défit la courroie du col. La tête apparut alors toute petite sur le cou d’une longueur et d’une minceur extraordinaires. Mme Bénac, sans l’aider, sans prononcer la moindre parole de bienvenue, l’observait. Le docteur avait donc une fille et il ne l’avait jamais dit ! Pourquoi ? Mme Bénac ne pouvait détacher son regard de la visiteuse. Celle-ci s’était redressée pour respirer profondément. Ce faisant, elle tenait d’une main son chapeau, de l’autre un sac de cuir dont la languette sous laquelle on glissait les doigts était décousue au point de se détacher d’un côté. « Elle est pauvre », pensa-t-elle. Comme si cette constatation la rassurait, elle devint sur-le-champ plus aimable.

— Nous avons des amis, Mademoiselle. Voulez-vous que je prévienne votre père, que je le prie de venir vous rejoindre ici ? Cela vous sera sans doute plus agréable que d’entrer au salon.

De l’entrée où elle se tenait immobile, la fille du Dr Salmand suivit Mme Bénac des yeux. Celle-ci ouvrit une porte. Durant un instant, la jeune fille vit un coin désert du salon, où la lumière était crue et blanchie par la fumée des cigarettes. Son père était dans cette pièce. Que faisait-il ? Était-il debout ou assis ? Parlait-il ? Mais le coin désert disparut sans avoir répondu. La jeune fille se mit alors à trembler. Elle se retourna. On eût dit que, craignant d’être frappée, elle cherchait déjà jusqu’où elle pourrait reculer. Puis soudain, elle tendit les bras le long de son corps, non pas comme quand on se met au garde-à-vous, mais de toutes ses forces, ainsi que le font les moribonds qui essayent de se soulever dans leur lit. Ce mouvement avait quelque chose d’horrible, comme tous ceux qui trahissent un immense effort alors qu’ils se font dans le vide.

Bientôt la porte du salon se rouvrit. M. Salmand parut. Quoique sa fille fût devant lui, il avait l’attitude du voyageur qu’on a fait chercher dans sa chambre et qui s’avance dans le hall d’un hôtel. De la fumée de cigarette s’élevait d’une de ses mains, en une spirale étroite et verticale. Maintenant il était à un pas de sa fille. Il la regarda, mais seulement dans les yeux. Il était visible qu’il avait choisi les yeux parce qu’ils demeurent toujours les mêmes dans le visage qui se transforme. Il ne voulait pas savoir ce que sa fille était devenue en ces quatre dernières années. Il ne voulait pas qu’un détail qui pût déceler un changement attirât son attention.

— Comment se fait-il que tu sois venue ici ?

— C’est Marie qui m’a dit où tu étais.

— Tu ne pouvais pas m’attendre à la maison ? Tu es donc tellement pressée de me revoir, au bout de quatre ans !

C’était en effet en mars 1918 que Colette avait disparu. Elle ne répondit pas. Elle revoyait Jacques qu’elle avait quitté, il y avait douze heures, sur le quai de la gare de Genève. Elle le revoyait marchant à côté du train, lorsque celui-ci s’était ébranlé. Elle revoyait le léger pardessus gris clair, malgré la pluie et le froid, les souliers jaunes dans des caoutchoucs. « Je ne pourrai pas aller plus loin que la trompe d’éléphant », avait dit Jacques. Là, il s’était arrêté. Elle le revoyait ouvrant son parapluie, parce que la verrière de la gare n’allait pas jusque-là. Il obéissait. Il pensait à sa santé.

M. Salmand se tourna vers Mme Bénac.

— Je vais partir. Cela vaut mieux.

— Il faudrait peut-être avant que Mademoiselle prît quelque chose de chaud. Cela me fait de la peine de la voir repartir ainsi.

À ce moment Denise intervint.

— Je t’en prie, maman. Laisse M. Salmand agir comme il l’entend.

Peu après le père et la fille prenaient congé. Dehors il pleuvait encore et des reflets tremblaient comme des flammes sur les trottoirs luisants. C’était une pluie fine, inclinée naturellement, qui vous mouillait à la lumière et semblait vous dédaigner dans l’ombre. M. Salmand marchait à grandes enjambées, sans prononcer une parole, sans se soucier de sa compagne. On eût dit qu’il avait hâte de rentrer. Pourtant des taxis le dépassaient auxquels il ne faisait pas signe. Peut-être éprouvait-il une joie mauvaise à laisser courir Colette derrière lui, comme un chien derrière une voiture. Soudain, place du Châtelet, il s’arrêta, se retourna, feignit d’être étonné que sa fille fût encore là.

— Qu’est-ce que tu me veux ? demanda-t-il.

— Je veux te voir.

— Pourquoi ? Je ne vois pas pourquoi. C’est bien imprévu de ta part. Tu veux me voir, tout à coup, au bout de quatre ans et c’est tellement pressé que tu viens me chercher chez des amis.

— Je ne croyais pas que tu étais chez des amis. Je croyais que tu étais chez un malade et que tu allais ressortir très vite. Je voulais t’attendre, te faire une surprise.

— Une surprise !

— Oui.

— Tu mens encore. Avoue donc tout de suite que tu as besoin de moi, que tu as quelque chose à me demander.

Colette ne répondit pas. C’était vrai, elle avait quelque chose à demander. Elle revenait poussée par la nécessité. Mais ce qui était vrai également, c’était que malgré cela elle aimait son père. S’il ne le comprenait pas, qui donc le comprendrait ?

— Non, je n’ai rien à te demander, répondit-elle, tellement elle sentait fragiles, sur cette place, au milieu de la nuit, les liens qui l’attachaient à son père.

M. Salmand, pour la première fois, regarda sa fille de la tête aux pieds. En cette circonstance c’était une marque de tendresse.

II

Le lendemain matin, lorsque Colette s’éveilla, elle songea immédiatement à la demande d’argent qu’elle allait être obligée de faire à son père. Immobile, elle n’avait pas mal, mais dès qu’elle remuait, elle sentait une lourdeur à la tête qui lui faisait appréhender de se lever. Que ferait-elle en cas de refus ? Dans le demi-jour de ce matin d’hiver, sa chambre de jeune fille semblait une chambre inconnue. Il n’y avait plus aucun objet sur la coiffeuse ni sur la cheminée. Dans un coin, une malle avait été rangée, sur laquelle étaient entassés de gros paquets. La lampe électrique n’avait plus d’abat-jour. Une poussière invisible voilait les glaces. Colette ferma les yeux. Soudain, elle entendit parler à voix basse, puis marcher sur la pointe des pieds. On respectait son sommeil, on pensait qu’elle avait besoin de repos et cette attention ne fit qu’accroître son malaise. Un temps qu’elle n’eût pu évaluer s’écoula. Comment allait-elle attendrir son père sur le sort d’un homme dont elle n’avait jamais parlé, dont M. Salmand ignorait même le nom ? Où trouverait-elle le courage de demander cet argent dont Jacques et elle avaient besoin. Elle ouvrit les yeux. Il y avait quatre ans qu’elle n’avait pas couché dans cette chambre. Elle se souvint de la visite que son père lui avait faite, la dernière nuit. Il avait frappé, il était entré sans attendre qu’elle l’y invitât. Il s’était alors trouvé dans une chambre combien différente de ce qu’elle était aujourd’hui. Il y avait eu des valises, du linge, des objets partout. Il y avait eu un abat-jour à la lampe. Il n’y avait pas eu de malle ni de paquets dans un coin, ni cette chaise près de l’armoire, au dos cassé.

— Tu es vraiment décidée à partir ?

Elle n’avait même pas répondu.

— Où vas-tu ? lui avait demandé son père.

Elle se souvint de la lettre extraordinaire qu’elle avait reçue quelques jours auparavant. Elle pouvait la relire aujourd’hui tellement tous les termes l’avaient frappée. Ma chère Colette, je vous attendrai samedi soir, à Lausanne, au train qui part le matin de Paris. Ne dites à personne où vous allez ni que c’est moi que vous rejoignez. Je vous expliquerai pourquoi. Je vous embrasse.

— Est-ce que tu pars seule ?

— Je pars seule.

Elle se souvint encore du ton cassant avec lequel elle avait répondu. N’y avait-il pas eu déjà deux mois qu’elle avait annoncé à son père que maintenant qu’elle avait vingt et un ans elle voulait être indépendante, et qu’en conséquence elle irait faire seule un séjour d’un mois en Suisse ?

— Quand reviendras-tu ?

— Tu le sais très bien. Je reviendrai dans un mois.

Et elle n’était pas revenue, et elle n’avait même pas écrit. Mais cela, c’était autre chose. Ce qu’elle se rappelait ce matin-là dans son lit, c’était la nuit qui avait précédé son départ. À trois heures du matin, son père était encore revenu. Comme la première fois, il avait frappé à la porte, mais plus doucement. Colette s’était enfermée à clef. Elle n’avait pas répondu. M. Salmand avait refrappé avec son alliance cette fois. Elle se souvint qu’elle l’avait très bien entendu et qu’elle avait continué à garder le silence, comme elle faisait en ce moment. Car on frappait depuis un instant. Brusquement, elle sortit de son demi-sommeil. « Entrez », cria-t-elle avec le sentiment qu’elle réparait une faute. C’était Marie qui lui apportait le petit déjeuner. Cette vieille domestique, quand Colette était partie, venait d’entrer au service de M. Salmand. C’était une réfugiée. Aujourd’hui, ce n’était plus une réfugiée. Colette se rappelait l’initiation et à présent cette domestique faisait partie de la maison cependant qu’elle, Colette, était une étrangère.

— J’ai apporté à Mademoiselle du café au lait. J’ai pensé que c’était ce que Mademoiselle préférait.

Colette se leva, ouvrit la fenêtre. L’appartement était situé rue d’Assas. Il donnait sur un côté du lycée Montaigne, celui où se trouvent les cuisines et l’économat. Une fumée grise montait de ces bâtiments dans l’air brumeux et humide. À gauche se dressaient des marronniers du Luxembourg, à travers lesquels, en cette saison, on apercevait les allées et un coin de la pépinière.

Colette s’habilla à la hâte, rangea la chambre, refit le lit, habitude qu’elle avait prise à Genève pour que les femmes de chambre se plaignissent moins de ne jamais recevoir de pourboire. Quand elle prit son petit déjeuner, il était déjà froid. Elle ne s’en aperçut pas. Lorsqu’elle eut refait sa valise et qu’elle l’eut posée le long du mur, près de la porte, elle s’assit sur le lit. Pendant plusieurs minutes elle resta ainsi, immobile, la tête basse, sans penser. Enfin, elle se décida à aller retrouver son père.

Vêtu d’une robe de chambre, il lisait le journal devant son petit déjeuner dans la salle à manger. Un grand désordre régnait dans la pièce. La desserte du dîner de la veille n’avait pas été portée à la cuisine. Elle embarrassait le buffet. Sur un fauteuil à roulettes se trouvaient des chemises que la blanchisseuse avait rapportées il y avait trois jours. Un journal avait glissé sous la table et personne ne l’avait vu. Marie disait qu’elle ne pouvait pas tout faire et qu’il aurait fallu être deux. Quand elle avait préparé le petit déjeuner, fait la chambre de Monsieur, le cabinet de consultation, le salon d’attente, il fallait déjà songer aux achats du déjeuner, si bien que le ménage du salon et de la salle à manger, qui arrivait en dernier dans l’ordre que la vieille femme s’était prescrit, était régulièrement sacrifié.

— Bonjour père, dit Colette en entrant lentement dans la pièce, comme si elle y était déjà entrée un instant et que, ne sachant que faire, elle y retournait par désœuvrement.

— Bonjour, Colette. As-tu bien dormi ?

— Et toi ?

— Très bien.

Il ne dormait plus que trois à quatre heures par nuit. Il avait donc eu plus de temps qu’il n’en avait eu besoin pour se faire au retour de sa fille et pour fixer l’attitude qu’il adopterait vis-à-vis d’elle. « Surtout pas d’explications », avait-il pensé. Il lui était en effet apparu qu’elles ne changeraient rien à la situation, que sa fille avait aujourd’hui près de vingt-six ans, et que dans ces conditions la seule attitude raisonnable était de la considérer comme la jeune femme indépendante qu’elle avait tant voulu être et qu’elle était après tout. Il serait donc respectueux de la personnalité de sa fille de telle manière qu’elle comprit qu’elle devait en échange l’être de la sienne. Il laissait entendre – avec beaucoup de délicatesse car il ne voulait pas que Colette s’imaginât qu’il lui gardait rancune – que les grands sentiments, lorsqu’ils ont été blessés, ont besoin de temps pour renaître et qu’après un tel orage on ne pouvait rien attendre d’un premier contact. Car après les quelques paroles qu’il avait échangées avec Colette, il ne doutait pas un instant qu’elle ne regrettât sa faute et qu’elle ne fût revenue pour toujours.

— Si Marie a le temps aujourd’hui, dit-il, elle va travailler pour toi. Ta chambre servait un peu de cabinet de débarras. Il faudrait la faire à fond. Elle en a bien besoin, n’est-ce pas ?

— Oh ! ce n’est pas indispensable.

Le Dr Salmand posa son journal. Il détestait le café tiède. Il s’en versa pourtant une tasse, avec lenteur, avec précaution. Colette s’avança dans la pièce. Un instant, la pensée lui vint de se baisser pour ramasser le journal qui se trouvait sous la table. Mais elle n’en fit rien pour ne pas paraître chez elle. Elle appuya son front contre la vitre, regarda dans la rue. À ce moment, son père se leva.

— Je vais m’habiller. Est-ce que tu m’attends ?

Colette se retourna. Elle n’avait plus le même visage. Un voile sur les yeux, quelque chose de pincé à une commissure des lèvres, une subite fatigue avaient changé son expression. Colette venait de prendre la décision de parler.

— Écoute-moi, dit-elle. Il faut que tu saches tout de suite pourquoi je suis venue. Je dois repartir ce soir. Je ne veux pas que tu t’imagines que je vais rester. Nous n’avons plus d’argent. Lui, il est incapable d’en gagner. C’est un garçon tellement étrange, tellement sensible. Et il est malade. Il faut que tu me donnes de l’argent. Quand je suis partie, il y a quatre ans, tu ne m’as rien donné. Tant que cela m’a été possible, je ne t’ai rien demandé. Aujourd’hui, je ne peux plus. Tu m’avais toujours dit que lorsque je me marierais, tu tiendrais à ce que je ne manque de rien.

Le Dr Salmand s’était rassis. Il semblait attentif à ce que disait sa fille. Pourtant, dès qu’elle avait commencé de parler, il ne l’avait pas écoutée. Il songeait à lui-même. Il songeait que si elle était malheureuse – car il n’avait pas eu besoin de l’écouter pour comprendre ce qu’elle lui avait dit – il l’était bien plus puisque les raisons qu’il avait de souffrir n’étaient pas de celles avec lesquelles on remue un interlocuteur. Il songeait que ses années à lui passeraient plus vite que celles de sa fille. Il songeait que la veille, avant qu’elle fût arrivée, ni Denise, ni personne, ne se fût permis de troubler ainsi son existence.

— Je ne peux pas te donner d’argent, répondit-il.

Colette le dévisagea avec dureté.

— Pourquoi ?

— Parce que je n’en ai pas.

S’il était une réponse à laquelle elle ne s’attendait pas, c’était bien celle-ci. Elle demeura interdite. Le voile qui recouvrait son visage disparut. Les yeux, les lèvres n’avaient plus maintenant aucun défaut.

— Je ne te demande pas beaucoup d’argent, je t’en demande un peu, de quoi vivre en attendant qu’il trouve une situation.

— Tu viens de me dire qu’il était malade.

— Il ne l’est pas au point qu’il ne puisse rendre des services à ceux qui sauront utiliser son intelligence sans le brusquer.

— Ma pauvre enfant, est-ce que tu t’imagines qu’il existe des gens qui se donneront cette peine ?

La conversation s’égarait. Colette regarda de nouveau son père avec dureté. Son amour pour Jacques était tel qu’elle découvrait partout des obstacles.

— Donne-moi de l’argent.

— Je ne peux pas t’en donner.

— Dis plutôt que tu ne veux pas.

Cette fois, M. Salmand perdit son sang-froid. N’était-il pas incroyable que sa fille, après ce qu’elle avait fait, osât insister ? Il ne prononça pourtant pas une parole. Comme s’il venait d’être gravement offensé, il se leva et quitta la pièce.

III

Si M. Salmand ne voulait pas paraître reprocher à sa fille de ne lui avoir demandé aucun conseil quand elle s’était éprise d’un homme, et si toute sa rancune semblait se porter uniquement sur le fait qu’une fois partie elle ne lui avait plus donné signe de vie, c’était que lui-même, il y avait vingt-cinq ans, s’était marié contre la volonté de sa famille. Par la suite, il avait fini par s’apercevoir que celle-ci avait eu raison, mais son orgueil l’avait empêché de le reconnaître autrement qu’en lui-même. Il s’était depuis toujours refusé à renouer avec les siens au point que, lorsqu’en 1915 son père et sa mère quittèrent Nancy pour s’installer à Paris, il ne leur avait même pas rendu une visite.

Ce fut sans rien dire à son père que Colette se rendit tout de suite après le déjeuner dans cette rue située au sud de Neuilly, derrière le bois, où habitaient ses grands-parents. Cela n’avait pas été sans mal qu’elle s’était résignée à cette démarche. Le matin, lorsque le Dr Salmand s’était brusquement retiré, la laissant seule dans la salle à manger en désordre, elle avait été en proie à un désespoir tel qu’elle avait sangloté pendant plus d’une heure. Puis elle s’était ressaisie. Elle s’était alors souvenue de ce couple de vieillards dont depuis son enfance elle avait entendu son père dire qu’il était l’étroitesse d’esprit personnifiée. Elle avait alors eu la pensée, dont elle avait d’ailleurs eu honte au fond d’elle-même, qu’elle pourrait bénéficier de cet antagonisme et obtenir de ses grands-parents ce qu’elle n’avait pu obtenir de son père. Par amour-propre, il n’avait jamais rien demandé à sa famille. Celle-ci éprouverait sans doute une profonde satisfaction à faire pour Colette ce que le propre père de la jeune fille ne faisait pas et à montrer ainsi à leur fils combien elle était plus juste que lui.

Mais lorsqu’elle arriva rue de la Ferme, Colette fut prise de peur devant la gravité de sa démarche. Qu’allait faire son père si jamais il apprenait que sa fille avait été demander à ceux mêmes auxquels il avait juré de n’avoir jamais recours ce qu’il avait refusé ? Pendant une demi-heure, elle se promena dans les rues avoisinantes. Jacques l’attendait. La pension n’avait pas été payée depuis deux mois. En quittant Genève, elle n’avait même pas pu prendre un billet d’aller et retour. Tout à coup, elle se mit à trembler à la pensée qu’elle serait peut-être forcée de rester à Paris faute d’argent, que Jacques s’imaginerait qu’elle l’avait abandonné au moment le plus critique de sa vie. « Je vais y aller, murmura-t-elle, même si je ne dois plus jamais revoir mon père. » Elle revint sur ses pas, s’arrêta devant un petit hôtel particulier construit en 1880, de style gothique, avec pour fenêtres d’escalier des meurtrières ogivales.

Elle sonna. Une vieille servante ouvrit avec méfiance la porte, cependant qu’au premier étage un rideau se mouvait. De nouveau, Colette pensa à son père. S’il la voyait devant ces trois marches qu’elle s’apprêtait à gravir ! S’il l’entendait prononcer le nom de Mme Salmand, elle, sa fille, à qui il était si fier d’avoir donné une éducation si différente de celle qu’il avait reçue à Nancy !

Lorsqu’elle se fut fait connaître, la bonne se décida enfin à la laisser entrer dans le hall, une vaste pièce éclairée comme un atelier, encombrée de meubles, sur un côté de laquelle partait un escalier recouvert d’un tapis rouge et au plafond de laquelle pendaient trois lanternes de fer forgé.

— Veuillez attendre un instant.

La domestique monta l’escalier lentement, en levant ses jupes devant elle, courbée au point de toucher les marches qu’elle n’avait pas encore gravies, cependant que Colette, qui voyait cet intérieur pour la première fois, sentait soudain peser sur elle tout le poids d’une famille qu’elle ne connaissait pas mais dont elle faisait partie.

Elle attendait depuis quelques minutes, lorsque la bonne reparut au haut de l’escalier.

— Entrez dans le salon, dit-elle en se penchant au-dessus de la grosse rampe de chêne, c’est la deuxième porte à votre gauche.

Colette obéit. Elle se trouva alors dans une grande pièce encombrée elle aussi de meubles, très sombre, distincte de la salle à manger sans fenêtre où le jour n’entrait que par le plafond fait de vitraux de couleur, grâce à une différence de niveau du sol.

Il y avait une dizaine de minutes que Colette était entrée dans le salon lorsque, enfin, des voix retentirent, accompagnées d’un bruit de pas dans l’escalier. Bientôt, un homme de quatre-vingts ans s’avança. Il était coiffé d’une calotte et chaussé de pantoufles quadrillées comme du tissu de voyage. À sa vue, Colette remarqua tout de suite qu’il avait les jambes courtes par rapport au torse, puis, elle se le représenta jeune homme.

En apercevant sa petite-fille, le vieillard sourit, désigna un fauteuil, puis revint sur ses pas pour fermer la porte, ce qui prit plusieurs minutes, car il tenait à entendre, au moment où il la poussait, le pêne se détacher nettement.

— Il y a très longtemps, très longtemps que je ne vous ai rencontrée. Vous ne vous souvenez sans doute pas de moi. Vous aviez dix-sept ou dix-huit ans, je crois.

— Je me rappelle vous avoir vu rue d’Assas, avant la guerre. Vous êtes venu, un jour, il me semble.

— Oui, c’est vrai. Mais que vous êtes aimable de vous déranger pour rendre visite à un vieil homme comme moi ! Votre père n’a pas voulu vous accompagner, n’est-ce pas ?

— Il ne sait même pas que je suis venue.

— Il vous l’aurait défendu ?

— Je ne sais pas. Je ne crois pas.

Pendant une demi-heure, ils bavardèrent ainsi. Finalement, Colette se décida à dévoiler la véritable raison de sa visite.

— Mon père, dit-elle, car elle avait remarqué que dès qu’elle parlait de ce dernier, l’attention du vieillard était plus grande, ne comprend pas certaines choses.

— Parlez plus fort, s’il vous plaît.

— Mon père ne comprend pas certaines choses.

— Quelles choses ?

— Il ne comprend pas qu’on puisse vivre loin de lui.

— Ah ! Vous n’habitez pas chez lui.

— Seulement quand je suis à Paris. J’habite l’étranger. Je vous disais que mon père ne comprend pas qu’on puisse avoir besoin d’une aide.

Elle s’arrêta. Elle avait eu l’impression qu’elle parlait à un étranger. Au mot « aide » l’expression attentive du vieil homme s’était évanouie. Il sembla tout à coup sommeiller. Un instant plus tard, il dit cependant :

— Votre père doit aller vous voir de temps en temps.

— Jamais.

— Pourtant, vous n’êtes pas sa mère, vous.

Colette commençait à comprendre combien naïve elle avait été de s’imaginer que son grand-père allait la secourir. Elle ne se rendait pourtant pas encore compte de l’étendue de son abandon. Aussi se réjouit-elle profondément de n’avoir pas été plus explicite, de ce que le vieillard pût toujours croire qu’elle lui faisait une visite inspirée par un sentiment filial.

— Je ne vais pas vous déranger plus longtemps.

M. Salmand se leva, chercha ses lunettes, puis, à petits pas, se dirigea vers le hall. Là, il appela la domestique.

— Voilà, voilà, répondit celle-ci au haut de l’escalier. Madame est prête. Elle descend.

— Ce n’est pas la peine, cria le vieillard. Colette s’en va.

Mais il était trop tard. La vieille femme étant déjà engagée dans l’escalier, il était beaucoup plus simple de la laisser descendre que d’essayer de lui faire comprendre qu’elle devait faire demi-tour.

— Comme je suis contente de vous connaître, ma chère enfant, dit-elle quelques instants plus tard à Colette qui l’attendait dans le hall en compagnie de M. Salmand.

— Ta chère enfant, cria le vieillard, car sa femme était encore plus sourde que lui, a besoin d’une aide, est-ce que tu comprends ? D’une aide.

Colette fit un geste de dénégation.

— Édouard ne s’occupe pas de sa fille.

— Je ne comprends pas.

— Elle habite l’étranger, continua-t-il en criant encore plus fort.

— L’étranger ? répéta la domestique sur un ton interrogatif.

— La Suisse. Elle a besoin d’une aide. Nous ne pouvons rien faire, n’est-ce pas ?

— Il faudrait peut-être voir Édouard.

— Jamais, dit M. Salmand sur le même ton qu’il avait crié : la Suisse.

— Que faire alors ?

— Je ne sais pas.

— Faire ce que nous pouvons, si elle est raisonnable.

Colette sortit alors de l’espèce de torpeur où la plongeaient les cris de ces vieilles personnes.

— Il faut que je parte, dit-elle.

Et, profitant de la confusion qu’elle avait amenée dans cette demeure d’ordinaire silencieuse, elle ouvrit la porte d’entrée.

La nuit tombait. Elle s’annonçait belle. Malgré la brume glacée qui montait du sol humide, les lumières qui commençaient à naître étaient scintillantes. Colette se dirigea vers l’avenue de Neuilly. Elle avait les joues et les oreilles brûlantes. Comment allait-elle retourner à Genève ? Cette question, elle se la posait sans cesse comme si, à force de le faire, elle allait pouvoir y répondre une fois. Jacques l’attendait. Le plus dur moment était passé pour lui. Encore la soirée, puis la nuit, la nuit qui passerait vite puisqu’il dormirait, et demain matin, par le train qui part le soir de Paris, elle arriverait. Mais elle ne descendrait pas du train. Elle avait froid. Son manteau de pluie était encore sombre aux épaules d’avoir été trempé. Comment allait-elle retourner à Genève ? Avec quel argent ? Un instant, elle eut la pensée de retourner chez ses grands-parents, d’attendre pendant des heures qu’ils se missent d’accord et de partir sans même revoir son père.

Elle était arrivée dans l’interminable avenue de Neuilly. Très loin, au-dessus de la porte Maillot, il y avait une arche lumineuse, semblable à un amas d’étoiles. Colette avait un peu d’argent sur elle mais elle ne songea pas à prendre un taxi. Elle préférait la marche à l’alcôve d’une voiture où elle eût étouffé. Soudain, l’idée de tenter encore une fois d’obtenir de l’argent de son père lui traversa l’esprit. Il avait peut-être été de mauvaise humeur le matin. Maintenant il allait comprendre. Aussi, pourquoi ne lui avait-elle pas fait remarquer que pendant quatre ans elle ne lui avait rien demandé, que c’était celui qui l’attendait là-bas, dans une pension genevoise, qui avait fait face à toutes les dépenses ? N’était-il pas équitable qu’à présent qu’il n’avait plus rien, elle se chargeât à son tour de faire subvenir le ménage ?

Devant Luna-Park elle arrêta enfin un taxi et se fit conduire rue d’Assas. Ce ne fut qu’après une heure d’attente qui sembla interminable à Colette qui espérait encore pouvoir partir le soir qu’elle put voir son père.

— Où étais-tu donc cet après-midi ? demanda-t-il.

— Je me suis promenée jusqu’au Louvre. Mais ce que j’ai fait n’a pas d’intérêt. Te rappelles-tu ce que je t’ai demandé ce matin ?

— Impossible, Colette. Je te le dis tout de suite.

— Tu veux donc m’obliger à aller demander de l’argent à quelqu’un d’autre que toi.

— À qui, je me le demande.

— À ma famille.

— À mon père ?

— Pourquoi pas ?

Le Dr Salmand prit le bras de sa fille, le serra de toutes ses forces. Comment osait-elle envisager seulement une pareille démarche ? Demander de l’argent à des vieillards ! Ce qui frappait aujourd’hui le médecin n’était plus ce qui l’eût frappé jadis. Il y avait quelques années, une telle éventualité l’eût profondément humilié après ce qui s’était passé entre eux et lui. Mais à présent ils étaient si vieux qu’ils ne pouvaient plus éveiller la susceptibilité de personne. Comment Colette osait-elle songer à une pareille démarche ? Comment ne se rendait-elle pas compte de ce qu’il y a d’indécent dans le fait de songer seulement à demander une aide quelconque à des gens de cet âge ? Pourquoi n’allait-elle pas également à Nancy solliciter ses petites nièces âgées l’une de neuf ans, l’autre de douze. Non, il ne s’était pas trompé. Il manquait à Colette un certain sens moral. Il n’était pas étonnant qu’elle eût agi avec lui comme elle avait fait. C’était dans la logique de son caractère. Mais un jour, il pouvait le lui prédire dès à présent, elle souffrirait, beaucoup plus qu’elle croyait souffrir aujourd’hui.

— Tu veux vraiment aller demander de l’argent à mon père ? dit le Dr Salmand qui n’avait pas lâché le bras de sa fille.

Elle croyait que cette colère était causée par de l’orgueil. « Il aime mieux que je sois malheureuse, pensait-elle, que de souffrir dans son orgueil. Il a juré de ne jamais rien demander à sa famille et parce que je me propose de rompre ce serment, il perd le contrôle de lui-même. » Avec la conscience de ne faire aucune peine véritable à son père, elle répondit :

— Oui, je le veux.

Le Dr Salmand lâcha le bras de sa fille. Il fit quelques pas, puis revint se placer devant elle.

— Tu le veux vraiment ?

— Je ne peux pas faire autrement puisque toi, tu refuses.

— Réponds-moi. Tu le veux vraiment ?

Colette hésita un instant tant le ton de son père était menaçant.

— Oui, dit-elle enfin.

Le Dr Salmand ne répondit pas. Il examina sa fille. Seuls ses yeux bougèrent dans son visage immobile. Puis il se rendit dans l’antichambre. Lorsqu’il revint, il avait son pardessus et son chapeau.

Colette le regarda sans comprendre.

— Nous y allons, dit-il.

— Où ?

— À Neuilly. Oh ! ne crois pas que j’entrerai avec toi. Je t’attendrai dehors. Je veux simplement voir si tu as le courage de faire ce que tu dis. Tu reconnaîtras que c’est une curiosité qu’un père peut bien avoir.

Colette ne remua pas. Elle était effrayée par la colère qu’elle avait provoquée. Elle cherchait comment revenir sur ce qu’elle avait dit. Mais elle craignait de paraître alors avoir voulu exercer une sorte de chantage.

— Eh bien ! est-ce que tu viens ?

— Non. J’ai changé d’avis.

— Ah ! non, maintenant c’est trop tard.

En disant ces mots, le Dr Salmand prit Colette par les épaules, la poussa dans l’entrée, puis sur le palier. Aussitôt dans la rue, il appela un taxi, donna l’adresse de la rue de la Ferme.

Il faisait nuit maintenant. Du taxi, on n’apercevait pas le ciel constellé. Porte Maillot, Colette reconnut les guirlandes d’ampoules sous lesquelles elle avait passé, deux heures plus tôt. Elle n’avait pas prononcé une parole. De temps en temps, le visage fin de Jacques se présentait devant elle. C’était pour cet homme qu’elle se trouvait dans ce quartier lointain, au côté de son père. Bientôt le taxi quitta l’avenue pour s’engager dans les petites rues voisines du Bois. À ce moment seulement, Colette comprit ce qui se passait.

— Je ne sortirai pas du taxi, dit-elle.

— Nous ne sommes tout de même pas venus jusqu’ici pour rien, répondit le Dr Salmand avec calme.

Rue de la Ferme, le taxi s’arrêta devant le petit hôtel particulier.

— Eh bien !

Colette ne bougea pas. Elle regardait avec terreur la portière. Son père avait une main sur la poignée. Mais il ne bougeait pas non plus.

— Tu ne veux vraiment pas descendre ?

— Non.

— Pourquoi ? C’est toi qui m’as dit tout à l’heure que tu tenais à voir tes grands-parents.

— Je l’ai dit, mais je le regrette.

Édouard Salmand regarda sa fille. Sa détresse était si visible qu’il eut pitié d’elle.

— Nous allons rentrer, dit-il. Demain, j’irai à la banque. Je te donnerai ce dont je peux disposer. Tu feras ensuite ce que tu voudras.

IV

Le surlendemain matin, Colette regagnait Genève. Son visage était reposé. Elle avait maintenant plusieurs mois de tranquillité devant elle. En partant, elle avait embrassé son père. Il l’avait laissée faire, sans un geste. Sur le moment, elle avait été un peu attristée par cette froideur, mais à présent, dans le train qui traversait une campagne ensoleillée, elle n’y songeait plus. Son séjour à Paris, quand il lui arrivait d’y penser, lui semblait avoir été une sorte de cauchemar. Durant tout le trajet, elle demeura dans le couloir du wagon et lorsque la fatigue l’envahissait elle s’asseyait sur un strapontin, si serrée contre la paroi qu’elle n’avait pas besoin de se lever pour laisser passer les voyageurs. Que sa joie était profonde de s’éloigner de Paris, de se rapprocher de Genève ! Comme les lumières clignotantes de l’avenue de Neuilly paraissaient déjà lointaines !

Elle n’avait pas écrit à Jacques pour lui annoncer son retour, non qu’elle n’y eût pas pensé mais parce qu’à la suite de l’heureuse conclusion de son voyage, elle éprouvait le besoin de se sentir seule pendant quelques heures, libre, sans obligation d’aucune sorte. La seule pensée que personne ne serait à la gare, que son père avait déjà repris ses habitudes sans se soucier d’elle, et qu’elle avait pourtant dans son sac de quoi épargner à Jacques tout souci pendant plusieurs mois, l’emplissait d’un bien-être si profond qu’elle était presque reconnaissante à toute la souffrance de ces derniers jours, puisque c’était grâce à cette souffrance qu’elle était si heureuse à présent.

À Genève, pour jouir du trajet de la gare à l’autre bout de la ville où se trouvait la pension, elle laissa sa valise à la consigne et partit à pied. Il faisait nuit, mais cette nuit n’avait rien de commun avec celle de Paris. C’était une nuit claire, glacée, où chaque lumière avait une identité. La ville n’avait pas étouffé la nature. Celle-ci apparaissait entre les maisons sous forme de jardins dont l’espace n’avait pas été mesuré, le long des quais, sous forme d’une eau bouillonnante.

Enfin Colette arriva devant la petite pension de Florissant. Celle-ci se trouvait dans un chemin plutôt que dans une rue, où toutes les villas, toutes les grilles, étaient couvertes de lierre. À la porte, presque cachées par le lierre, il y avait six boîtes à lettres. Elle reconnut la sienne où, dans l’espace réservé à la carte de visite, Jacques avait écrit son nom au crayon. Elle poussa la grille – ce qui provoquait chaque fois, malgré le va-et-vient des pensionnaires, un enchevêtrement de fil de fer et de lierre – et se trouva dans le jardin. Dans un instant, elle allait retrouver Jacques et lui annoncer la bonne nouvelle. Son cœur battait. Elle s’arrêta un instant. Sa chambre était éclairée. À Paris, Colette se l’était imaginée éclairée de cette façon. Elle en éprouva une émotion profonde, comme si, revenant après des années, elle trouvait une vie qui n’avait pas changé sans elle. Enfin elle entra dans la maison. La même veilleuse tremblait dans le hall où toutes les cannes, oubliées ou trouvées depuis des lustres, formaient une gerbe dans laquelle puisaient les pensionnaires. Elle monta l’escalier, prit un corridor, ouvrit une porte qui donnait sur quelques marches qu’elle gravit, tourna à droite, s’arrêta enfin devant sa chambre. Elle demeura un instant immobile, subitement frappée par tous les détours qu’elle avait fait. Ils venaient de lui montrer, mieux que son effroyable séjour chez son père, combien grande était sa dépendance. En gravissant un étage, en tournant à gauche, en tournant à droite, en regravissant trois marches, elle avait eu brusquement le sentiment d’une sorte de fatalité la guidant dans ce dédale, le sentiment que la chambre vers laquelle elle se dirigeait avec tant de sûreté était le seul lien au monde où elle fût chez elle.

Elle frappa à la porte, ouvrit sans attendre qu’on l’y invitât. Un journal était épinglé autour de l’ampoule électrique placée au-dessus du lit. Jacques, couché tout habillé, son pardessus gris clair sur les jambes, lisait. Il se dressa, se débarrassa du pardessus en écartant les jambes, s’assit sur le lit, mit ses chaussures sans s’aider des mains. Colette l’avait embrassé, lorsqu’il se leva. Il avait déjà compris que le voyage n’avait pas été inutile. C’était un homme de vingt-trois à vingt-six ans, grand, maigre, portant de longs cheveux châtains rejetés en arrière, mais dont des mèches tombaient à chaque instant sur ses tempes. Il avait des yeux bruns, très brillants, un nez fin, un teint terreux qu’assombrissait encore ce soir-là une barbe de trois jours. Mais ce qui frappait le plus, c’était une sorte de cavité qu’il avait derrière l’oreille gauche. Il avait été trépané.

— J’ai été t’attendre à la gare hier, dit-il en rangeant son livre sur une étagère qui se trouvait au-dessus d’une table couverte de papiers.

Colette le regarda en souriant, mais il demeura grave. Il avait cet aspect des hommes qui sont restés enfermés plusieurs jours pendant qu’on s’est débattu pour eux. En effet, depuis le départ de Colette, et quoiqu’il lui eût promis de sortir, il n’avait pas quitté la chambre. Il n’était même pas descendu prendre ses repas dans la salle à manger. Il n’avait eu aucun contact avec le monde. Pendant trois jours il avait ruminé les mêmes pensées, les mêmes calculs. Et devant Colette qui revenait de voyage, qui avait vu du monde, qui avait parlé, il se sentait obscur et misérable.

— Je n’ai pas pu rentrer comme je te l’avais dit.

— Ah ! dit-il simplement, sans paraître le moins du monde contrarié par ce retard.

— Je ne t’ai pas télégraphié parce que j’étais certaine que tu ne t’inquiéterais pas.

Il tourna la tête vers Colette.

— J’aurais dû m’inquiéter ? demanda-t-il sans la moindre ironie.

— Mais non, répondit Colette sur le même ton.

Lorsqu’elle eut ôté son manteau et son chapeau, fait un peu de toilette, elle s’assit dans l’unique fauteuil de la pièce, un fauteuil très bas, dont un pied était plus court que les trois autres, et que Jacques poussait devant la table quand il écrivait.

— Tu n’as rien à me dire ? demanda-t-elle.

— Non.

— Je suis certaine que tu n’as pas fait ce que je t’ai dit. Tu n’es pas sorti de cette chambre depuis l’autre jour. Je le devine.

— J’ai travaillé.

Colette regarda Jacques. Il marchait de long en large les mains derrière le dos. Parfois il s’arrêtait pour jeter un coup d’œil sur les papiers qui couvraient la table. L’avant-veille, la veille et dans l’après-midi de ce jour, il n’avait pas dû faire autre chose que de marcher ainsi. Il y avait à peine une demi-heure que Colette était rentrée que, par étapes successives, en refermant d’abord le livre, en l’ouvrant une minute après, en s’asseyant enfin, il se replongea dans sa lecture. Elle n’y prit pas garde. Comme la plupart des femmes, une fois un but atteint, elle estimait qu’elle n’avait rien d’autre à désirer. Elle était heureuse d’avoir retrouvé Jacques tel qu’elle l’avait quitté. Après quatre ans d’une existence difficile au côté de cet homme, lui reprocher son accueil était la dernière chose à laquelle elle pensait.

— Tu ne m’as pas raconté ton voyage, dit Jacques lorsqu’il fut las d’aller et venir.

— Oh ! il n’a pas été bien intéressant.

Colette fit cependant le récit de ce qui s’était passé. Mais son récit fut loin de la réalité. Elle prétendit que son père l’avait reçue avec joie, que c’était pour cette raison qu’elle était restée plus longtemps qu’elle n’avait voulu. Le Dr Salmand lui avait donné ce qu’elle lui avait demandé. Il l’avait fait de si bonne grâce qu’elle regrettait à présent de n’avoir pas demandé davantage. À aucun moment elle ne fit allusion aux heures terribles qu’elle avait vécues. Pour comprendre la raison de ce silence, il faut nous reporter à quatre ans en arrière et même à plus.

En 1917, Jacques Leshardouin, qui n’avait alors que dix-huit ans, avait déjà tenté plusieurs fois de s’engager. De caractère assez particulier, au lieu de faire son droit comme son frère aîné Paul, déjà sous les drapeaux, il suivait des cours de peinture à l’École des Beaux-Arts. Ce fut ainsi qu’il connut Colette et qu’une grande amitié naquit entre les deux jeunes gens. Pendant un an alors il ne songea plus à s’engager. Mais au début 1917, alors que normalement il eût dû partir au printemps, il devança l’appel, ce qui lui donnait un droit dont il n’usa pas : celui de choisir son arme. Une correspondance clandestine s’établit alors entre eux, Colette ne voulant pas faire de peine à son père dont la jalousie était féroce. Mais, à l’automne 1917, elle ne reçut plus de nouvelles de Jacques. Cela dura six semaines. Enfin, elle apprit qu’il avait reçu un éclat d’obus à la tête, derrière l’oreille, et un autre au poumon, que pendant sept jours il était resté entre la vie et la mort. Il fut transporté au Val-de-Grâce. Elle le vit à ce moment régulièrement. Après avoir traîné plusieurs mois, il fut réformé en janvier 1918. Jusqu’en mars, il essaya de reprendre son activité de jeune homme, de retourner à l’École des beaux-arts. Mais sa santé demeurait mauvaise, ce qui incita sa famille à l’envoyer en Suisse. Le 7 mars, alors que tout était prêt, alors que Colette, de son côté, avait déclaré à son père au cours d’une scène violente, mais sans donner la raison de son désir, qu’à son âge – elle avait vingt et un ans – elle était assez grande pour faire ce qui lui plaisait, en l’occurrence un voyage d’un mois en Suisse ; le 7 mars donc, alors que tout était prêt, que Colette devait voyager dans le même train que lui, il s’était brusquement refusé à partir. Que s’était-il passé dans son esprit ? La joie de faire ce voyage avec Colette avait-elle été trop forte pour son cerveau ébranlé ? En tout cas personne ne le sut jamais. Ses parents insistèrent. Il se barricada alors dans sa chambre, refusant d’ouvrir même pour prendre la nourriture que sa mère déposait sur une chaise devant sa porte. On songeait déjà à faire forcer la porte lorsque la fatalité voulut qu’un événement tragique se produisît à ce moment. Paul, le frère aîné de Jacques, était grièvement blessé. On l’avait transporté dans un hôpital de Troyes. Le major priait les parents de venir le plus vite possible. Jacques ouvrit alors sa porte. Les volets étaient fermés. Pour qu’on ne doutât pas qu’il avait passé quarante-huit heures dans l’obscurité, il avait jeté sa lampe sur le marbre devant la cheminée. Son lit n’était pas défait ; malgré le froid, il avait fermé le calorifère. Il était dans un état lamentable. Il grelottait. Sa mère seule remarqua tous ces détails. « Mon pauvre garçon, dit-elle, tu veux donc que nous te perdions aussi. » M. Leshardouin s’efforçait de garder son sang-froid. Le soir même il partait avec sa femme pour Troyes. Une autre scène avait précédé ce départ. Jacques avait voulu absolument les accompagner, mais les parents n’avaient pas voulu, craignant que l’état de leur fils ne s’aggravât. Il était dans un état de surexcitation extraordinaire. Dans l’état de faiblesse où il était, il eût été dangereux de lui imposer encore la fatigue du voyage, les émotions qui l’attendaient à Troyes. Finalement, on parvint à lui faire entendre raison. Il n’en pouvait plus. Ses parents s’apprêtaient à partir lorsqu’il s’endormit. Un frère de M. Leshardouin à qui on avait téléphoné arriva. Avec l’aide de la femme de chambre et de la cuisinière, il porta le jeune homme dans la chambre de ses parents, le coucha, recommanda qu’on veillât sur lui, puis s’en alla. Au milieu de la nuit, Jacques se réveilla. Il crut qu’il était enfermé dans sa chambre. Il poussa un cri. Puis il se souvint de tout. Alors, il fut la proie d’une crise violente de désespoir. Jusqu’au matin, il pleura. Lorsque le jour vint enfin, sa décision était prise. Il s’habilla, se rendit dans la chambre de son frère. Il savait que celui-ci y avait laissé au cours de sa dernière permission un revolver. Mais il eut beau fouiller partout, il ne le trouva pas. Il revint dans la chambre de ses parents, il ne le trouva pas davantage. Ce ne fut qu’au bout d’une heure de recherches qu’il parvint à le découvrir, caché dans la bibliothèque de son père. Sa décision était prise. Il allait téléphoner à Colette, lui dire qu’il voulait la voir tout de suite. Il lui demanderait alors de le présenter à son père, de prévenir celui-ci qu’il voulait un certificat de complaisance attestant qu’il était en parfaite santé, car dans sa folie il accordait à un tel papier une importance qu’il n’avait pas. Son frère avait été grièvement blessé. Seul, lui, Jacques, pouvait le venger. Une fois en possession de ce papier, il irait au bureau de la place, s’engagerait. Et si on ne l’acceptait pas, il se tuerait. Mais pour rien au monde Colette n’eût parlé de Jacques à son père, surtout après la scène qu’elle venait d’avoir. Chaque fois qu’elle lui avait fait connaître un jeune homme, il avait tout de suite trouvé mille défauts à ce dernier. Elle savait trop combien il aurait la partie belle avec Jacques pour s’exposer à entendre critiquer un homme qu’elle aimait. Elle essaya de faire comprendre à Jacques qu’il agissait comme s’il ne l’aimait pas, que cette démarche qu’il lui demandait serait inutile car même s’il était pris, on s’apercevrait bien vite qu’il n’était pas en bonne santé. Il parut tellement désespéré par cette réponse qu’elle finit par lui conseiller d’aller voir un certain commandant Gilhouin, dont elle avait entendu le nom prononcé par son père, qui était justement au Val-de-Grâce. Jacques lui téléphona immédiatement. Il n’était pas à l’hôpital et ne devait pas y reparaître avant la fin de la semaine. Comme il insistait, on lui donna l’adresse personnelle du major. Il alla alors voir Colette. Pendant deux heures, elle essaya de lui faire comprendre que ce qu’il faisait était insensé, que puisqu’ils s’aimaient tous les deux, ils n’avaient qu’à se marier maintenant qu’il était libre. Mais Jacques ne pouvait admettre que son frère ne fût pas vengé. Elle était si convaincue qu’il n’était pas venu à cause du malheur qui le frappait qu’elle ne lui reprocha même pas de l’avoir laissée aller à la gare inutilement. Pourtant sur la fin il parut faiblir et Colette rentra rassurée chez elle.

Le lendemain matin, Jacques se rendit chez le Dr Gilhouin. C’était un homme assez singulier. Il vivait seul avec des chats dans un petit pavillon de Montrouge. Jeune, il avait eu la plus belle carrière devant lui, mais comme M. Salmand il s’était mal marié. Au début de la guerre, sa femme était morte. Il avait alors renoncé à toute ambition.

Jacques s’était levé de bonne heure tant il craignait que le Dr Gilhouin ne fût sorti avant qu’il arrivât. Il n’avait presque pas dormi de la nuit. La première fois qu’il s’était assoupi, après avoir éteint, il s’était réveillé en sursaut, le corps couvert de sueur, avec la sensation effroyable qu’il était enfermé dans un caveau sans porte et sans fenêtre. Il se dressa alors en poussant des cris. Puis il ne put plus crier. Il étouffait. Alors, il se débattit, renversa un verre, une montre. Le bruit que firent ces objets déchira les ténèbres. Il aperçut le rectangle plus clair de la fenêtre, des reflets sur les meubles. Il reconnut sa chambre. Il fit de la lumière. Il attendit alors, assis sur son lit, que les battements de son cœur s’atténuassent. Quand il se rendormit, une heure plus tard, sans avoir fait l’obscurité cette fois, il se réveilla peu après avec la sensation non moins effroyable qu’il se trouvait dans un lieu où la nuit n’existait plus. C’était à cause de la lumière que maintenant il étouffait, une lumière éblouissante et froide. Il s’éveilla, éteignit, alluma de nouveau, puis se leva. Pendant longtemps il marcha de long en large dans sa chambre. Il pensait à son pauvre frère, à Colette, à ses parents.

Le matin arriva enfin. Jacques avait les mains brûlantes. Son corps était moite. Il se leva, s’habilla à la hâte, prit un taxi. Peu après, il arrivait à Montrouge. Le Dr Gilhouin était chez lui. Il reçut Jacques dans son cabinet, une pièce pauvrement meublée, qui donnait sur le toit grillagé d’un poulailler.

— La fille d’un de mes confrères m’a téléphoné à votre sujet, mais je dois dire que je n’ai pas très bien compris de quoi il s’agissait. Vous voulez une recommandation pour le médecin de la place. Mais c’est une chose impossible, cher Monsieur. Je n’ai pas le droit de le faire. En admettant même que je passe outre, mon confrère se demanderait si je n’ai pas perdu la tête. Tous les jeunes gens de votre âge sont au front. Je ne connais personne autour de moi qui ferait quoi que ce fût pour vous épargner le sort de tous les Français.

Jacques n’eut aucune difficulté à faire comprendre à son interlocuteur qu’il ne s’agissait pas du tout de ce qu’il pensait, mais au contraire du désir de servir. « Je suis réformé et je veux reprendre du service pour venger mon frère. » Le Dr Gilhouin regarda Jacques avec étonnement. Il se fût agi d’un autre, il eût certainement eu le sentiment de l’avoir blessé en le croyant capable de vouloir s’embusquer, mais en ce qui concernait Jacques, le médecin n’en eut pas conscience, tellement l’homme qui était devant lui était exalté.

— Cela m’est impossible, dit-il sur le même ton, comme si ce que lui demandait à présent Jacques était absolument semblable à ce qu’il avait d’abord supposé.

— Est-ce que vous m’avez bien compris ? demanda Jacques qui, comme d’autres ont conscience de leur richesse, avait conscience des sentiments élevés qu’il pouvait éprouver.

— Très bien, très bien, Monsieur.

Jacques parla encore un peu conventionnellement comme quand on ne connaît pas son interlocuteur, du désir qu’il avait de venger son frère, de ses blessures selon lui insignifiantes. Si on l’avait réformé, c’était parce que son père avait une grosse influence. On avait cru lui faire plaisir. Tous ces arguments ne firent aucune impression sur le Dr Gilhouin.

— C’est inutile d’insister, Monsieur. Je ne peux pas de quelque manière que ce soit me permettre d’influer, en admettant que j’en aie la possibilité, ce qui n’est même pas le cas, sur la liberté d’interprétation d’un de mes collègues.

Ces paroles furent dites sèchement par un homme qui voyait dans la visite de Jacques plus qu’une soif de sacrifice digne d’admiration, un caprice de fils de famille habitué à considérer qu’on pouvait toujours tourner la loi.

— Je voudrais, dit-il, que vous me fassiez une lettre d’introduction pour le médecin de la place.

Le Dr Gilhouin regarda le visiteur avec étonnement.

— Vous n’avez pas compris ce que je vous ai dit ? C’est inutile d’insister.

Jacques garda le silence.

— Allons, rentrez chez vous, dit le médecin en se levant, et reposez-vous. Vous en avez besoin.

Jacques demeura immobile. Le Dr Gilhouin s’approcha de lui. Jacques, durant tout l’entretien, s’était arrangé pour faire face à son interlocuteur de manière que celui-ci ne vît pas le trou qu’il avait derrière l’oreille. Pour continuer à faire face au médecin qui s’avançait, il se tourna, mais avec une telle brusquerie que le médecin eut un mouvement. Ce fut à ce moment que, dans un geste d’une rapidité qui n’avait presque rien d’humain, Jacques tira son revolver de sa poche et fit feu presque à bout portant sur le Dr Gilhouin.

Ce fut avec beaucoup de sang-froid que Jacques sortit du pavillon, arrêta un taxi, se fit conduire rue Vaneau. Il était soulagé. Il ne songeait plus ni à son frère, ni à personne. Cependant que le taxi roulait vers Paris, à travers un quartier qu’il n’avait jamais vu, il se sentit subitement rasséréné. Il n’éprouvait plus aucune douleur de la perte de son frère, ni ce sentiment d’amoindrissement que lui causaient ses blessures. Mais quand il approcha de la rue Vaneau et qu’il reconnut son quartier, il se mit à trembler. Seulement à ce moment, il commença à se rendre compte de ce qu’il venait de faire. C’était confus.

En rentrant, il trouva un télégramme de son père lui annonçant que Paul était mort. Il n’en ressentit aucune émotion. Mais dans l’après-midi la lumière se fit peu à peu dans son esprit. Il la voyait grandir avec terreur. Avec la lucidité qui lui venait vers la fin de l’après-midi, il comprit enfin qu’il était un criminel. Il n’avait pas déjeuné. Il était resté assis jusqu’à cet instant dans un fauteuil du salon. Il se leva, eut un vertige de quelques secondes, se rendit dans le cabinet de travail de son père. Là, il écrivit une longue lettre à ses parents, dans laquelle il raconta tout ce qui s’était passé en leur absence, mais sans le moindre remords, comme s’il s’agissait d’une chose inéluctable. Il la termina en disant qu’il allait disparaître et qu’on n’entendrait plus jamais parler de lui. Très calmement, il téléphona alors à la gare de Lyon pour savoir à quelle heure il y avait un train pour Lausanne. Le lendemain matin, à 7 heures, il arrivait à Lausanne. Dans la soirée de ce même jour, il écrivit à Colette cette lettre étrange dont chaque mot était resté gravé dans sa mémoire. C’était un mardi. Le samedi de la même semaine, elle le rejoignait.

V

Quelques mois s’écoulèrent sans que Colette soupçonnât quoi que ce fût. Jacques l’avait reçue avec une joie telle qu’elle en avait été profondément émue. Quand elle lui avait appris qu’elle comptait repartir en France au bout d’un mois, il avait pleuré. Il ne voulait surtout pas être seul. Il n’y avait qu’elle au monde qui l’aimait. Il ne voulait pas non plus rentrer en France. Depuis qu’il avait été si grièvement blessé, il avait renoncé à tout dans la vie. Colette était son unique raison de vivre. Elle se laissa séduire par l’importance qu’elle sentait avoir dans la vie de ce jeune homme malade. Un jour, comme elle voulait écrire à son père, il l’en empêcha. « Que personne ne soit entre nous, lui dit-il. Moi-même je n’écris plus à ma famille. » À chaque instant il revenait sur un projet qui lui était cher. Dès que la guerre serait terminée, tous deux partiraient très loin. Colette n’était pourtant pas tout à fait heureuse. À certains moments, une inquiétude qui avait, elle le sentait, de nombreuses causes qu’elle ne savait démêler, qui toutes prises isolément lui semblaient insuffisantes et qui pourtant, réunies, la plongeaient dans un profond malaise, l’envahissait. Quand elle avait quitté son père, sans lui dire où elle allait à la fois pour obéir à la lettre de Jacques et pour faire son premier acte d’indépendance, elle n’avait pas pensé que cela irait si loin. Elle s’était vue simplement reprendre avec Jacques des conversations artistiques, échanger des idées sur leurs goûts réciproques, avec pour seule différence avec Paris l’illusion qu’elle serait libre, que chacun de ses mouvements aurait une signification qu’il n’avait pas eue alors qu’elle était tenue par les heures des repas, par les explications qu’elle était obligée de donner par courtoisie sur l’emploi de son temps. En un mot, elle n’avait pas songé à se séparer aussi péremptoirement de son père bien que dans la conversation elle eût souvent dit qu’elle estimait être arrivée à un âge où l’on ne dépend plus de personne, sinon par les devoirs qu’on s’impose soi-même. Or, après quelques semaines où elle s’était d’autant plus complaisamment laissé isoler qu’elle y avait vu une manifestation de son indépendance, elle avait brusquement eu peur. Indispensable à Jacques au point qu’il refusait de prendre un repas si elle était absente, en même temps qu’elle s’était mise à l’aimer beaucoup plus profondément elle avait commencé à le considérer sous l’aspect de l’homme dont elle allait partager l’existence, mais aussi à songer à ce que cela impliquait pour l’avenir. C’était à ses yeux un grand enfant n’ayant aucun sens des réalités. N’était-il pas dans leur intérêt à tous deux de renouer chacun avec les siens, de rentrer à Paris, de se marier, quitte ensuite à partir ensemble aussi loin que Jacques le désirerait, car il était évident que s’ils rompaient ainsi avec tout le monde, ils finiraient par se trouver sans ressources et sans famille à qui en demander. À cette première manifestation de sagesse vinrent s’ajouter bientôt d’autres considérations. Jacques devenait de plus en plus lunatique. S’il tombait plus tard gravement malade, comment le soignerait-elle, où demanderait-elle du secours ? Elle se sentait toute disposée à faire sa vie avec Jacques, mais un fonds de prudence bourgeoise lui commandait de ne s’aventurer qu’au grand jour. En réalité, elle avait peur de cette pénombre vers laquelle l’attirait Jacques et si elle ne la manifestait pas davantage, c’était uniquement parce qu’elle sentait qu’elle était en contradiction avec elle-même, ou plutôt avec ce qu’elle avait cru être. Un mois passa encore sans qu’elle laissât paraître les craintes qui croissaient en même temps que son amour. Pour plaire à Jacques, elle n’avait toujours pas écrit à son père et ce qui lui avait paru plus étrange Jacques l’avait obligée à louer à son nom un appartement meublé dont il occupait une chambre. Ce fut à ce moment que se produisit un événement qui la frappa plus que tout ce qui avait précédé.

Un soir de juin, comme ils venaient de dîner sur la terrasse d’un hôtel d’Ouchy, Jacques tira de sa poche un paquet enveloppé dans du papier de soie. Il le posa sur la table, puis le poussa devant Colette.

— C’est un collier, dit-il. Je voudrais que vous disiez qu’il est à vous et que vous le vendiez.

— Un collier ?

— Oui, c’est un collier de perles qui appartenait à ma mère.

Colette ne répondit pas. Toutes ses inquiétudes lui revinrent en mémoire. Puis elle songea surtout à cette question d’argent qu’elle avait jusqu’à ce jour toujours écartée. Quand elle était arrivée, elle avait voulu participer aux dépenses, mais Jacques s’y était si formellement refusé qu’elle n’avait pas insisté. Depuis, elle avait éprouvé une gêne profonde chaque fois que Jacques avait réglé quoi que ce fût pour elle. Mais il le faisait si naturellement et d’autre part elle était tellement décidée à devenir sa femme qu’elle s’efforçait de ne pas le remarquer.

— Votre mère vous a donné ce collier ?

— Naturellement.

Cette réponse fut faite sur un tel ton qu’elle ne la convainquit pas.

— Pourquoi vous l’a-t-elle donné ?

Cette fois Jacques ne répondit pas. Au moment de quitter le restaurant, Jacques voulut que Colette mît le collier dans son sac. Elle refusa. Il insista. Elle refusa plus énergiquement encore. Elle pressentait que ce collier n’avait pas été donné à Jacques. Quelle attitude prendrait-elle donc plus tard, quand elle serait présentée à Mme Leshardouin si, aujourd’hui, elle acceptait de se faire la complice de son fils ? Jacques ne reparla plus du collier de la soirée. Mais le lendemain, il le tira de nouveau de sa poche. Comme Colette se détournait, il dit : « Je n’ai plus d’argent, Colette. Il faut absolument que vous le vendiez. »

Cette fois elle eut le courage de dire ce qu’elle pensait depuis si longtemps. Cette vie ne pouvait plus durer. Il fallait penser à l’avenir puisqu’ils s’aimaient. En admettant qu’elle vendît le collier, que feraient-ils plus tard lorsque le prix du collier aurait été dépensé. « Nous vendrons autre chose », répondit Jacques. Elle poussa un cri. « Mais enfin Jacques, quelle est donc cette vie que vous vous proposez de mener ? » Il pâlit. L’émotion lui fit sentir le contour de son visage. « C’est absolument nécessaire », murmura-t-il. Colette crut que le moment était venu de ramener cet homme dans la bonne voie.

— Écoutez-moi, Jacques. Vous savez que je vous aime et que je ne vous donnerai que de bons conseils. Il faut que nous rentrions à Paris. Là, nous nous marierons.

— Ma famille ne voudra pas.

— Eh bien ! nous saurons alors à quoi nous en tenir.

Jacques se mit à trembler.

— C’est impossible, dit-il.

Un trait de lumière traversa l’esprit de Colette. Elle comprenait à présent tout ce mystère dont Jacques s’était entouré depuis son arrivée.

— Vous avez pris ce collier ?

Cette scène avait lieu dans la chambre de Colette. Jacques se laissa tomber sur le lit et brusquement éclata en sanglots. Il n’en pouvait plus. Depuis trois mois, il avait manœuvré de manière à lier Colette à lui. Depuis trois mois, il ne songeait qu’à cet homme qu’il avait vu hurler devant lui en portant les mains à son cœur au lieu de les tendre en avant pour amortir sa chute. Depuis trois mois il s’attachait à Colette comme une ombre, surveillait chacun de ses gestes, guettait le moment où il pourrait tout lui avouer avec la certitude d’être aimé quand même et pardonné. Ce moment n’était pas arrivé et pourtant il ne pouvait plus faire autrement que de parler. Il se redressa à demi, fit signe à Colette de s’asseoir près de lui, lui demanda si elle l’aimait, si elle l’aimait vraiment, au point de l’aimer quoi qu’il eût fait. Comme il était en nage, elle essuya son front. Il lui parla brusquement de lui-même, de sa jeunesse. Enfin, il parla de son frère. Il ne lui avait pas encore dit que celui-ci était mort. Il ne le lui avait pas dit pour que ce fait ne fût pas isolé de l’autre, pour que le jour où il le révélerait, celui-là parût une des causes qui l’avait déterminé à agir. Maintenant il ne pouvait plus reculer. D’un trait, il raconta ce qui s’était passé dans le pavillon de Montrouge. Colette poussa un cri, s’éloigna instinctivement de Jacques. « C’est épouvantable », cria-t-elle. Il se leva. Elle recula encore. Il lui faisait brusquement horreur. Elle répéta encore plusieurs fois : « C’est épouvantable » puis, ouvrant la chambre de Jacques, elle s’y enferma précipitamment.

Quand elle en sortit, une heure plus tard, c’était une autre femme. Le premier choc passé, elle avait examiné froidement et la situation et son cœur. Il y avait plusieurs solutions. Rentrer seule à Paris et abandonner Jacques à son sort lui parut pendant un instant la seule chose à faire. Mais c’eût été une lâcheté. Il était visible que, dans ce cas, Jacques n’hésiterait pas à se donner la mort. Et elle fut étonnée de la terreur que cette éventualité lui donna. Persuader Jacques de rentrer avec elle, de se constituer prisonnier, de subir le châtiment qu’il méritait était une autre solution. Elle s’y arrêta longtemps. Mais il y avait en celle-ci quelque chose qui lui répugnait, c’était son sort à elle. Elle songeait à son père. Elle songeait que personne ne croirait qu’après avoir téléphoné elle-même au Dr Gilhouin, après avoir rejoint Jacques tout de suite après le drame, elle avait ignoré pendant ces trois mois ce qu’il avait fait. Elle songeait aussi que, tout de suite après leur retour, ils seraient séparés par les familles, par la justice, probablement pour toujours. Quant à la troisième solution à laquelle elle n’avait pas cessé de penser confusément cependant qu’elle examinait les autres, elle lui sembla la meilleure. Puisqu’elle avait choisi cet homme, ne devait-elle pas suivre son sort quoi qu’il eût fait ? En une telle circonstance, il serait noble de sa part de lui témoigner son amour. Elle savait pourquoi il avait tiré. Elle savait qu’il n’était pas un vulgaire criminel. Elle n’avait qu’à se donner à lui sans arrière-pensée, et essayer de lui faire retrouver son équilibre.

VI

Si Colette n’avait fait aucune allusion, en rentrant de Paris, à ce qu’elle avait enduré, c’était qu’aujourd’hui, après quatre ans d’une vie obscure et difficile, elle n’avait plus la noble ambition de redonner à Jacques une élévation d’âme qui le ferait mépriser l’homme qu’il avait été, mais celle beaucoup plus modeste de lui cacher ce qui pût lui rappeler le passé.

Avec les quelque mille francs que Colette avait rapportés, la vie put reprendre son cours habituel. Jacques semblait à présent en bonne santé. Depuis un an, il suivait des cours à l’université, mais très irrégulièrement car il était incapable de contention d’esprit. C’était Colette qui l’en avait persuadé, dans sa crainte que lui inspirait l’avenir. Elle avait pensé qu’ils pourraient partir plus tard, lorsqu’il aurait terminé ses études de médecine, pour une colonie saine où il aurait pu gagner sa vie. Avant, elle avait imaginé que Jacques pourrait être bibliothécaire car elle faisait continuellement de petits plans et elle était alors rassurée. Quand il n’étudiait pas, il se promenait seul dans les jardins qui bordent le lac. Il reprit cette habitude. Il marchait des heures en rêvassant car il avait une horreur presque maladive de s’asseoir. Toutes les pensées imaginables lui traversaient l’esprit au cours de ces randonnées interminables. Tantôt il abandonnait Colette et s’engageait à la Légion étrangère sous un faux nom. Tantôt il travaillait vingt heures par jour au point de regarder la nature quand il s’interrompait, avec des yeux émerveillés. Tantôt encore une petite fortune lui tombait du ciel et il organisait définitivement sa vie. Il se voyait prévoyant tout, faisant des calculs et finalement, lorsque tout était réglé, se laissant vivre. Lorsqu’il rentrait après ces heures de solitude, il n’était que plus sombre.

Il y avait une semaine que Colette était revenue lorsqu’un jour, en revenant du marché – qu’elle faisait un panier à anse rigide à la main, comme si elle allait cueillir des fruits – elle trouva le billet suivant de Jacques : « Je ne viendrai pas déjeuner. Attends-moi. Je serai là entre 3 et 4. »

Colette relut plusieurs fois ces deux lignes. Elle cherchait à deviner ce qu’elles pouvaient bien cacher. C’était la première fois que Jacques lui laissait ainsi un mot. Il contenait implicitement l’aveu d’un événement important dont il n’y avait rien à craindre. Mais pourquoi alors n’avoir pas dit quel était cet événement ? Le style télégraphique n’est jamais qu’un artifice. Il n’advient pas qu’on soit au point de ne pouvoir ajouter les quelques mots qui éclaireraient le destinataire. Que s’était-il donc passé ? Colette fut prise de peur. Avec qui Jacques devait-il déjeuner ? Elle avait remarqué au cours de cette dernière année qu’il avait beaucoup changé. Il ne parlait presque plus. Elle ne s’en inquiétait pas car visiblement ce silence n’était pas une marque d’indifférence à son égard. Elle croyait avoir compris qu’il souffrait non pas de remords, mais de désœuvrement.

Il était cinq heures lorsque Jacques rentra enfin.

— Excuse-moi, Colette, dit-il tout de suite.

Sa pâleur, le tremblement de ses mains contrastaient avec l’air d’homme occupé qu’il voulait prendre. Colette le regarda avec méfiance. Elle connaissait trop Jacques pour ne pas pressentir quelque chose. Ce qu’elle redoutait par-dessus tout, c’était quand Jacques prenait sur lui de décider et qu’il la mettait devant le fait accompli. Elle savait par expérience que chaque fois cela avait été cause de complications désagréables et que finalement ç’avait été à elle qu’incombait la tâche de réparer.

— Il s’est passé une chose extraordinaire, commença Jacques avec ce regard qu’il fixait sur Colette pour qu’elle ne doutât pas de sa sincérité, le regard qu’il avait quand il avait agi à sa tête. « Je me trouvais ce matin à la bibliothèque lorsque j’ai fait la connaissance d’un monsieur d’une quarantaine d’années, portant une barbiche noire. Je le connaissais d’ailleurs déjà de vue, mais je n’avais jamais prêté une attention particulière à lui. Il m’a demandé si je n’étais pas par hasard français. J’ai répondu affirmativement. Il m’a appris alors qu’il l’était également. Nous avons bavardé. « Voulez-vous que nous déjeunions ensemble ? » m’a-t-il demandé. J’ai accepté à la condition que je puisse passer ici pour te prévenir. Pendant le déjeuner, il a voulu savoir comment je m’appelais. J’ai changé de conversation.

Colette paraissait écouter ce récit extravagant avec attention. En réalité, elle attendait la grosse invraisemblance qui lui permît de l’interrompre. Celle-ci ne tarda pas.

— Au café, le monsieur à qui je me gardais de poser des questions pour qu’il ne se crût pas autorisé de le faire aussi, m’apprit qu’il était… Tu ne devineras jamais qui est cet homme.

— Qui est-ce ?

— Je te répète que tu ne le devineras jamais. Je fus stupéfait. C’était M. Colonas, le consul de France. Il me l’apprit le plus naturellement du monde. Nous avons alors parlé de Paris. Je lui ai dit que j’avais eu un frère tué à la guerre, que j’avais dû interrompre mes études à différentes reprises à cause de ma santé. « Et vous, avez-vous été à la guerre ? » m’a-t-il demandé. Je n’osais pas mentir. Je répondis que j’y avais été, que j’avais même été gravement blessé. « Est-ce que vous ne seriez pas par hasard, a-t-il continué, Jacques Leshardouin ? » Un instant, je songeai à feindre un profond étonnement, mais il me regardait avec une telle pénétration que je ne m’en sentis pas capable. « Ne vous évertuez pas à trouver une réponse, poursuivit-il avec douceur. Je sais que vous êtes Jacques Leshardouin. Je connais toute votre histoire. Il y a longtemps que je cherchais à avoir un entretien avec vous pour vous en parler justement. »

Colette remarqua que Jacques, une fois arrivé à ce point de son récit, s’exprima avec plus d’aisance.

— Pourquoi ne retournez-vous pas en France ? Je ne comprends pas votre conduite. Finalement, vous devrez rentrer un jour. Pourquoi ne le faites-vous pas ? La vie que vous menez en ce moment est sans issue. À votre âge, il faut songer à prendre votre place dans la société. Vous ne pouvez pas rester ainsi indéfiniment en marge. Si vous attendez trop, il sera peut-être un peu trop tard. Si je vous parle ainsi, c’est que j’ai la conviction profonde que les hommes vous pardonnent. Tous nous avons commis des fautes de jeunesse. »

Cette fois Colette ne put en entendre davantage.

— Ne te donne pas toute cette peine, Jacques. Il y a longtemps que j’ai compris que tu mentais.

— Moi ?

— Pourquoi ne dis-tu pas tout de suite que tu voudrais rentrer en France, que tu es las de mener la vie que nous menons, que tu espères être pardonné par tous. Mais tu te trompes, mon pauvre ami.

À la suite de cette scène, Colette réfléchit longuement. Il ne lui servait à rien de s’emporter contre le mensonge enfantin de Jacques, bien qu’elle eût témoigné à celui-ci assez de dévouement et d’amour pour qu’il lui parlât à cœur ouvert. Il avait des excuses : sa santé, cette existence d’homme traqué beaucoup trop lourde pour son corps meurtri, la crainte de l’avenir, et sans doute une sorte de contrition imparfaite causée par la crainte d’un châtiment. Il valait mieux essayer de parer aux ravages qu’une existence solitaire faisait dans l’âme du jeune homme. Au lieu de calculer chaque jour ce qu’on pouvait dépenser, au lieu de passer son temps à se lamenter sur la diminution quotidienne d’un avoir que rien ne remplacerait, il était plus sage de tenter de se créer une vie normale, une vie qui ne fût guère différente, sinon qu’elle se déroulerait à l’étranger, de celle que le ménage eût mené à Paris. Les soi-disant conseils du consul avaient fait comprendre à Colette ce que Jacques désirait secrètement. Elle n’avait pas de temps à perdre si elle voulait le faire entrer dans une voie plus raisonnable. Car, s’il était une solution qui lui paraissait insensée, c’était celle de se rendre à Paris pour tâcher de régler le passé. Elle connaissait trop la faiblesse de Jacques pour ne pas prévoir – en admettant, ce qui était loin d’être certain, que le mobile de son acte criminel, le temps qui s’était écoulé depuis, sa famille, lui valussent des circonstances atténuantes et par cela une condamnation avec sursis ou bénigne – qu’il serait le jouet de tous ceux qui l’entoureraient et qu’elle, en conséquence, serait écartée.

Quelques jours plus tard, elle lut dans un journal qu’une situation de gouvernante était offerte par une famille genevoise à une jeune fille française. L’idée lui était venue de travailler de manière à stimuler Jacques par son exemple. S’il envisageait un projet aussi fou que de rentrer en France et de se constituer prisonnier, c’était – du moins se l’imaginait-elle – à cause de la proximité de la fameuse scène du consul et du voyage qu’elle avait fait à Paris – que Jacques était trop seul, qu’il ruminait trop de pensées. Si tous deux, comme des associés, décidaient de sortir du mauvais pas où ils se trouvaient, en travaillant, en bâtissant chaque jour l’avenir, ils n’auraient plus l’occasion, dans cette existence remplie, de s’abandonner à des réflexions démoralisantes. Colette savait très bien qu’elle ne provoquerait cette émulation que si, la première, elle donnait l’exemple.

Le lendemain matin, elle se leva de bonne heure. Quoiqu’elle ne prît aucune précaution pour ne pas réveiller Jacques, il dormait encore lorsqu’elle sortit. C’était un des premiers beaux jours. L’écorce noire des arbres avait brusquement gonflé. Le soleil brillait dans un ciel couvert d’une brume blanche qui se mouvait sur le fond bleu. Le vent léger qui soufflait inclinait à peine le faîte des arbres. Rien ne nous prédispose mieux à nous juger nous-mêmes avec la même clairvoyance que nous jugeons autrui qu’une promenade matinale. Colette revoyait un à un tous les actes qui l’avaient amenée à la situation actuelle. Aucun ne lui semblait coupable et pourtant elle éprouvait confusément le sentiment que, si un jour elle était vraiment malheureuse, ce serait qu’elle avait mérité une punition. N’avait-elle pas commis une faute le jour où elle avait accepté de partager le sort de Jacques ? Elle chassa cette pensée. Il était trop tard maintenant pour revenir sur ce sujet. Ce n’était pas au moment où elle s’apprêtait à bouleverser sa vie qu’il fallait faire d’aussi paralysantes réflexions. Sa vie ne devait rester qu’un combat quotidien. Et, en cette matinée printanière où il lui semblait voir les choses de plus haut, elle comprit que fatalement le jour arriverait où elle serait vaincue.

Ce fut en faisant ces tristes réflexions qu’elle arriva devant la grille de la propriété des Boustetten. Comme celle de la pension, elle était couverte de lierre. On apercevait au travers un tennis, une bicyclette était appuyée contre un arbre. C’était sympathique. On devinait à ces détails, à d’autres encore, qu’il y avait des enfants. Colette sonna. Peu après, elle était introduite dans un salon meublé à l’anglaise. Mme Boustetten vint la rejoindre. C’était une petite femme corpulente, aux cheveux blancs à la fois bouffants et soigneusement peignés, au nez relevé sans vulgarité. Les oreilles trop volontairement apparentes étaient petites, jolies. Elle était vêtue de noir. L’ensemble donnait une impression de coquetterie et d’austérité. Quand Colette eut dit qu’elle venait sur le vu d’une annonce parue dans le journal, Mme Boustetten s’épanouit. Rien ne lui faisait un plaisir plus grand que de voir que les coups de sonde qu’elle jetait de temps en temps et pour des raisons diverses dans le vaste monde inférieur au sien ne l’avaient pas été en vain. Elle fut très aimable mais il ne pouvait être question pour elle de prendre une jeune fille française autrement qu’au pair et à demeure. Elle n’en demanda pas moins à Colette de lui laisser son nom, qu’elle eut la délicatesse d’écrire non sur une feuille volante mais sur son agenda.

VII

Cette tentative ayant échoué, Colette n’eut pas le courage d’en recommencer une autre. Les jours passaient, semblables les uns aux autres. Le petit capital fondait doucement. Elle entrevoyait avec terreur le moment où elle allait être obligée de retourner à Paris. Jacques ne s’en préoccupait pas. Depuis l’histoire du consul, il était plus silencieux, plus renfermé encore. Il ne se rendait plus à l’université. Des journées entières, il restait à demi étendu dans un des fauteuils de jonc du salon de la pension, n’ôtant ses pieds de la chaise sur laquelle il les posait que lorsque quelqu’un entrait. Alors que jadis il s’enquérait chaque jour avec anxiété de ce qui restait d’argent, il était à présent indifférent à cette question. On eût dit que le succès du voyage de Colette avait écarté à ses yeux tout danger pour l’avenir. Quand ce serait nécessaire, elle n’aurait qu’à refaire le même voyage. De temps en temps, il sortait pourtant de cette torpeur, mais c’était pour parler de faire un esclandre, de crier dans la pension qu’il était un criminel, pour demander qu’on l’arrête, ou bien pour annoncer qu’il allait se jeter dans le Rhône. Il avait rédigé une sorte de testament qu’il avait confié à Colette au cours d’une scène solennelle. Elle ne devait l’ouvrir que le jour où il disparaîtrait. Il y avait heureusement des moments plus agréables pour la jeune femme. C’était quand Jacques se sentait pris de remords. Il était tendre alors. Il suppliait Colette de lui pardonner, de se mettre à sa place, de comprendre combien il souffrait d’avoir brisé sa vie, de l’avoir entraînée, elle, dans son malheur, combien il était humiliant et pénible pour lui d’être obligé de se reposer sur une femme. Elle l’embrassait alors, mais elle ne se laissait pas aller à la douceur de ces moments de communion. Elle en profitait pour lui faire jurer que jamais il n’attenterait à sa vie, que jamais il ne ferait de scandale, qu’il attendrait avec elle les jours meilleurs qui ne pouvaient manquer de venir.

Bientôt, Jacques eut une autre marotte. Il ne parlait plus de se constituer prisonnier ni de se donner la mort, mais de rentrer en France. Il voulait revoir sa famille, implorer son pardon, se livrer à elle, la laisser décider de son sort. Colette sentit alors que là était un véritable danger. Ce désir, elle le devinait, était l’aboutissement des deux autres. Pour celui-là il n’était pas nécessaire d’avoir du courage. Dans le désarroi où il se trouvait depuis si longtemps, il était naturel que finalement il éprouvât le besoin de s’en remettre corps et âme à ceux qui l’avaient élevé. Au commencement, Colette espéra que ce désir passerait. Mais il n’en fut rien. Il fit au contraire des progrès tels qu’au bout de très peu de temps, Jacques se transforma à son avantage. Son humeur devint plus égale. Il n’eut plus ces dépressions qui avaient causé tant d’appréhension à Colette. Il était visible qu’au fond de lui-même, à son insu peut-être, une décision était prise. Ce fut à ce moment que Colette conçut le projet qui, il y avait quelques semaines, lui eût paru insensé, d’aller voir sa mère à Nice et de lui demander de l’héberger avec Jacques. La vie qu’ils mèneraient tous les deux alors serait normale. Ils habiteraient la France, ils n’auraient plus de soucis d’argent. Et si Jacques persistait dans son intention de s’en remettre à la volonté de ses parents, elle, Colette, ne se sentirait plus aussi faible devant cette famille. Elle ne serait plus celle qu’elle paraissait aujourd’hui, celle qui avait perdu Jacques, mais au contraire celle qui avait essayé de le relever et qui n’avait pas craint de le conduire chez sa propre mère.

L’été naissant avait revêtu la campagne d’une épaisse verdure. De temps en temps, un ruisseau coulait librement entre les arbres, les boqueteaux, les taillis, entre toutes ces molles rotondités sur lesquelles un géant eût marché comme sur de la mousse, un géant ! parce que l’horizon était immense et les nuages tout petits dans le ciel. Mais Colette ne voyait rien. Immobile dans le coin d’un compartiment, elle avait le regard fixe de ceux qui oublient qu’ils vivent. Le train la transportait non pas vers un autre pays ni vers une autre ville, mais vers une réponse à une question tellement grave qu’il importait peu que celle-ci ne se fît pas dans le même lieu que celle-là.

C’était au printemps 1914, que le Dr Salmand, qui s’était fixé à Nice quinze ans plus tôt pour cacher un mariage d’amour qui avait provoqué un scandale dans sa famille, s’était séparé de sa femme et était venu s’installer à Paris avec sa fille. Aujourd’hui, Colette se souvenait de ce départ, de la joie immense qu’elle avait éprouvée lorsque son père lui avait annoncé sa décision. Depuis des années, elle avait souffert de la vulgarité de sa mère, des observations que celle-ci faisait sans cesse sur les dépenses, des réflexions mordantes qu’elle ne manquait jamais de faire sur l’éducation que son mari prétendait donner à Colette. Quand on était un simple médecin, fils d’un notaire de province, on ne donnait pas des goûts de luxe à son enfant. C’était mal la préparer pour la vie. On eût mieux fait de lui faire suivre les cours d’une école ménagère que de l’envoyer à une académie d’eurythmie. Colette se souvenait surtout du fameux jour du départ où sa mère, profitant d’une absence de M. Salmand, l’avait mise en demeure de choisir entre ses parents. Colette n’avait pas choisi, elle se le rappelait très bien. Elle avait eu une attitude hypocrite. Elle était partie sans desserrer les lèvres, gênée et à la fois sûre d’elle derrière l’abri que lui avait fait son père.

Lorsqu’elle arriva à Nice, il était onze heures du soir. Il y avait du monde dans les rues, dans les cafés. Elle prit une chambre dans un hôtel voisin de la gare. Brusquement elle craignit, perdue dans cette grande ville, qui dans son souvenir lui était si familière, de ne pas retrouver sa mère. Tout ce qu’elle savait au sujet de cette dernière, c’était ce que son père lui avait dit, quatre mois auparavant, à savoir que la pension qu’il était obligé de faire parvenir tous les mois à sa femme toujours installée à Nice, comme si elle n’eût pas pu habiter une ville moins chère, le ruinait.

Dès le lendemain matin, Colette partit à la recherche de sa mère. À la fin de la journée, comme elle ne l’avait pas encore trouvée, elle fut prise de découragement. Qu’arriverait-il si, dans cette agglomération grouillante, elle ne parvenait pas à découvrir sa mère ? Mme Salmand avait déménagé depuis des années sans laisser d’adresse. Colette se souvenait bien de certains amis de ses parents, de sa mère plutôt, car ç’avait été elle seule qui avait tenu à se créer des relations, mais il lui répugnait d’aller les trouver. Et puis, peut-être avaient-ils également disparu.

Le surlendemain de son arrivée, ses recherches furent également vaines. Le découragement de Colette se transforma en peur. Elle avait la conviction que, si elle reparaissait devant Jacques dans la même situation où elle se trouvait lorsqu’elle l’avait laissé, il en ressentirait une telle déception que le pire serait à redouter. Il avait eu beau feindre de rien attendre de ce voyage, elle savait trop combien un changement, quelque inférieur qu’il fût à celui qu’il espérait, lui apporterait de réconfort. La plus petite désillusion, dans l’état où il était à présent, pouvait provoquer chez lui on ne savait quel acte inconsidéré. Il n’hésiterait certainement pas à se perdre, sans envisager un instant qu’il la perdrait en même temps. Il était si occupé de lui-même, de sa faute, de ses erreurs, de sa santé, de son avenir, qu’il ne voyait plus ni Colette ni personne, et qu’il se considérait comme le centre du monde.

Enfin, Colette parvint à trouver l’adresse de sa mère. Elle habitait à présent un tout petit appartement dans un immeuble à frises peintes, à stores de couleurs voyantes. Devant la maison, Colette dut s’arrêter pour reprendre sa respiration. Des cris d’enfants, de la musique parvenaient à ses oreilles. C’était au milieu de ce bruit, dans cette maison qui comme toutes celles qui se détachent subitement des autres faisait songer aux obligations quotidiennes dont on a pris son parti, que vivait Mme Salmand. Pourquoi dans cette maison plus que dans une autre ? Cette question, Colette ne se la posa pas.

Lorsque la porte s’ouvrit les deux femmes se regardèrent un instant sans se reconnaître. Mme Salmand avait vieilli. Elle n’était plus la jolie personne qu’on admirait il y avait seulement quelques années. Elle vivait simplement dans un appartement et on devinait que le mettre en ordre était sa plus grande occupation. Elle était en peignoir, quoique sa toilette fût faite.

Enfin elle reconnut Colette. Elle poussa alors un léger cri, mais ce ne fut qu’une manifestation apparente d’émotion. Quand on a vécu seule des années à emprunter les finesses et les actes passés, il reste peu de place pour un sentiment sincère. Elle ne fut pas longue à se rappeler qu’elle avait eu la bêtise, au moment où son mari l’avait quittée, de ne pas faire valoir ses droits. Une autre à sa place eût bien mieux su profiter de la situation.

— Pourquoi n’entres-tu pas, Colette ?

Elle prit sa fille par le bras, la conduisit dans un petit salon d’où l’on apercevait très loin une mince bande de mer. Cette pièce avait un air de magasin d’antiquités dont la propriétaire traiterait ses clients comme des invités. Elle était encombrée de meubles, surchargée de bibelots, de photographies parmi lesquelles celles d’une foule de gens que Colette ne connaissait pas et qui semblaient être des parents. On sentait que cette femme délaissée avait fait volume de tout et qu’elle remplaçait les affections dont elle était privée par les témoins de son passé, que ce fût du mobilier ou d’obscures cousines.

Colette se tenait toute droite au milieu de la pièce. Ce qui la frappait surtout dans sa présence en ce lieu, c’était que sa mère n’avait pas d’autres ressources que celles qui lui venaient de M. Salmand. Elle avait le sentiment de recourir à un subalterne après avoir vainement cherché à approcher le maître, un maître que pour rien au monde elle n’eût voulu au courant de sa démarche parce qu’elle en était la favorite.

— Tu es très bien installée, dit-elle sans laisser voir l’étonnement qu’elle éprouva en tutoyant sa mère.

— Tu trouves ?

— Tu as une vue magnifique.

Enfin, Colette donna les raisons de sa visite. Elle n’avait pas vu sa mère depuis longtemps. Celle-ci ignorait en conséquence les événements importants qui s’étaient passés au cours de ces dernières années dans sa vie. Elle avait fait la connaissance d’un jeune homme dont elle était tombée amoureuse. Malade, ce jeune homme avait dû partir pour la Suisse. Pour le suivre, elle avait été obligée de se fâcher avec son père. De son côté, le jeune homme s’était fâché également avec sa famille, si bien qu’ils étaient aujourd’hui tous deux dans une situation difficile. Celle-ci n’était que provisoire fort heureusement. En attendant, Colette avait pensé venir habiter chez sa mère.

— Mais, ma pauvre fille, où vous logerais-je ?

— Tu as bien une amie qui nous prêterait une chambre et nous viendrions prendre nos repas chez toi.

En parlant, Colette s’était surtout appliquée à ne pas paraître être dans un besoin véritable.

— Et pourquoi ne t’adresses-tu pas à ton père ? Il a beaucoup de défauts, mais il n’est pas rancunier. Vous étiez si bien ensemble.

— Il ne voudra pas.

— Tu lui as déjà demandé ?

— Oui.

— Alors, c’est parce qu’il a refusé que tu viens me trouver. C’est moi qu’on vient voir quand le malade est perdu. Cela n’a pas changé.

Mme Salmand s’était redressée. Comme beaucoup de femmes de son âge, elle surveillait son maintien. Cela consistait, dès qu’il y avait un silence et qu’elle pensait alors à elle-même, à se redresser. Quoique le bas de son corps, les jambes surtout, fût déformé, elle avait encore une jolie gorge et un port assez jeune. Elle le savait et les mettait en valeur.

— Tu te trompes, dit Colette.

— Mais non, je ne me trompe pas. Cela a toujours été ainsi. Je suis moins bête qu’on le croit. Je sais très bien ce que l’on pense de moi. Est-ce que tu ne crois pas qu’une autre mère à ma place aurait accepté qu’on lui enlève son enfant ? J’ai été trop bonne. Je voyais que cela te faisait un tel plaisir de partir avec ton père. Tu t’imaginais que c’était un être extraordinaire. Eh bien, tu as vu. Aujourd’hui, c’est encore vers moi que tu reviens et non vers lui.

Colette baissa la tête. Cette conversation l’humiliait profondément. Durant un instant elle eut conscience du chemin que l’amour lui avait fait parcourir. Qu’était devenue la jeune fille fière et insouciante qu’elle avait été, cette jeune fille qui rougissait de sa mère et vénérait son père ? Elle était morte. Il ne restait plus qu’une femme dont les rapports avec le monde avaient toujours des causes d’intérêt, ces causes qu’elle avait soupçonnées chez sa mère justement et qu’elle avait tant méprisées.

— Je veux croire, ma chère Colette, qu’aujourd’hui tu te rends mieux compte de la réalité. Si j’étais une femme comme les autres, je triompherais. Mais à quoi cela sert-il ? L’expérience t’a appris plus que je n’aurais pu faire.

Colette approuva de la tête. En réalité ces paroles la blessaient. Si elle était obligée de demander partout et à tout le monde de l’appui, elle ne s’en estimait pas moins toujours aussi différente que jadis de sa mère.

— Alors, Maman, est-ce que tu crois que Jacques et moi nous pourrons venir habiter Nice ?

— Tu es libre, mon enfant, de faire ce qu’il te plaît.

— Écoute, Maman, tu as très bien compris de quoi nous avons besoin momentanément.

— Certainement. Mais pourquoi t’adresses-tu à moi plus qu’à quelqu’un d’autre ? demanda Mme Salmand comme elle eût fait à un passant qui, s’approchant d’elle, l’eût menacée de se donner la mort si elle ne lui venait pas en aide. Elle eut envie d’ajouter, comme elle eût fait en ce dernier cas : « Pourquoi vous exciter à ce point ? Si je ne peux rien faire pour vous, d’autres pourront. Il n’y a pas que moi sur la terre. »

Finalement, après s’être laissé longtemps supplier, elle dit à sa fille :

— Faites d’abord le voyage tous les deux. Après on verra. On trouvera toujours un moyen de s’arranger.

VIII

Il n’était que huit heures du matin quand, une semaine plus tard, Colette et Jacques arrivèrent à Nice. C’était un peu tôt pour se rendre rue Giolitti où habitait Mme Salmand. Ils laissèrent leurs bagages à la consigne, puis ils descendirent à pied l’avenue de la gare jusqu’à la place Masséna où ils s’assirent à la terrasse d’un glacier, sous les arcades du casino. Le temps, à cette heure matinale, ne pouvait pas être plus beau. La statue de la place de la République était d’une blancheur éblouissante au soleil. Les portes des magasins étaient ouvertes. Il y avait encore peu de monde dans les rues. Dix minutes s’écoulèrent avant qu’un garçon ne s’approchât du couple, dix minutes durant lesquelles celui-ci éprouva le sentiment – auquel se mêle celui de ne pas déranger un ordre destiné à une multitude encore absente – de jouir d’un plaisir avant tout le monde. Jacques était maintenant de bonne humeur. Cela n’avait pas été sans mal que Colette avait entraîné Jacques dans ce voyage. Alors que depuis des semaines il avait paru souffrir profondément de ne pouvoir, par la faute de Colette, se constituer prisonnier, au moment de partir il avait soudain eu peur. La question des passeports l’avait inquiété. « Ils sont supprimés », lui avait dit Colette. « Mais à Nice, on finira bien par savoir qui je suis. » Enfin, il avait cédé et à présent, dans son pays, sans que personne s’occupât de lui, il éprouvait un sentiment de détente.

Vers dix heures, ils se dirigèrent vers la rue Giolitti.

— Attends-moi, dit Colette une fois devant la maison. Il vaut mieux que j’arrive seule. Je viendrai te chercher tout à l’heure.

Elle entra dans la maison. Son cœur battait. Elle craignait elle ne savait exactement quoi. Bien qu’elle n’eût pas donné à sa mère le nom de famille de Jacques, il était possible que celle-ci, dans la semaine qui venait de s’écouler, l’eût appris. Mme Salmand avait peut-être écrit à Paris. C’était une femme qui était en relation avec des fonctionnaires, des gens en place. Cela, Colette l’avait tout de suite senti. Mais ces appréhensions étaient vaines. La première parole de Mme Salmand fut pour s’étonner que Jacques ne l’accompagnât pas.

— Il m’attend devant la maison. Veux-tu que j’aille le chercher ?

— Ce n’est pas la peine. Je vais lui faire signe par la fenêtre.

Mme de Lamotte, une amie de Mme Salmand, sous-louait des chambres. C’était une femme d’aspect assez quelconque qui avait un respect un peu exagéré de l’indépendance. Quand Colette et Jacques s’installèrent chez elle, il ne fut question que d’indépendance : indépendance de l’entrée, indépendance des compteurs. Une vie qu’on peut qualifier d’agréable commença pour le jeune ménage. Mme Salmand recevait parfois quelques amis. C’était tous pour la plupart des célibataires ou des couples sans enfant, des gens entre l’âge mûr et la vieillesse, se chauffant au soleil, marchant à petits pas. De leur famille dispersée, il y avait toujours un membre dont ils parlaient avec admiration, haine et, plus souvent, rancœur. C’était tout un monde de petits rentiers pleins de modestie, vivant dans un paysage qu’ils croyaient le plus beau du monde, attendant doucement la fin. Mme Salmand invitait alors Colette et Jacques. Elle les avait dépeints comme formant un couple idyllique mettant l’amour au-dessus de tout et que le monde avait meurtri. Ils n’avaient pas encore pu se marier, mais dès qu’ils le pourraient, c’est-à-dire dès que certaines questions d’intérêts, dans le détail desquelles il était difficile d’entrer, seraient réglées, ils le feraient. On imagine aisément l’accueil que fit ce milieu sentimental, où les plus vieux ménages racontaient encore comment ils s’étaient connus, à pareille aventure. On savait qu’il y avait un certain M. Salmand qui n’était pas précisément pauvre et qui, comme tout le monde, serait bien obligé un jour devant cette force qu’est un véritable amour. On savait que Jacques appartenait à une excellente famille qui elle non plus n’était pas précisément pauvre. On s’évertuait avec d’autant plus de zèle qu’on voulait montrer qu’on avait passé par là, à adoucir cette période difficile qui précède la reconnaissance d’un amour dont seuls les acteurs ressentent la profondeur. Chacun avait des paroles d’encouragement. Chacun comprenait.

Mais si tous ces gens avaient une influence bienfaisante sur Colette, ils ne tardèrent pas à déprimer Jacques. Ils avaient renoncé à être autre chose que ce qu’ils étaient présentement. Ils étaient satisfaits de leur état. Ils n’avaient pas d’ambition. Était-ce en se laissant vivre dans un milieu aussi lénifiant qu’il deviendrait un homme ? Avait-il le droit, alors qu’il avait à expier un crime avant tout, de s’abandonner à cette douceur. Il n’avait pas trente ans. Il voulait vivre. Il voulait reprendre une place dans le monde. Et c’était à ce moment qu’il accepterait qu’on l’entourât de prévenances !

Il y avait à peine un mois qu’il était arrivé à Nice qu’il parlait de nouveau de rentrer à Paris, de se constituer prisonnier. Mais pas plus qu’en Suisse, il n’en avait le courage. Ne voulant pas l’admettre, il faisait tomber la responsabilité de sa faiblesse sur Colette, sur Mme Salmand, sur tous les gens qui gravitaient autour de la mère et de la fille. Puis il se rendait compte de son injustice. Il était alors en proie à de violentes crises de désespoir. Il avait la détestation de ses fautes. C’était ce que redoutait le plus Colette. Il la menaçait alors de se suicider. Comme il disait, cela simplifierait tout. On n’entendrait plus parler de lui. D’ailleurs, après ce qu’il avait fait, il se demandait comment il pouvait être encore en vie. Colette parvenait alors parfois à l’entraîner chez sa mère. Mais ces visites avaient un effet contraire à celui qu’elle escomptait. Le spectacle de cette vie bourgeoise qu’il eût tant souhaitée être la sienne l’assombrissait encore. Elle lui faisait paraître sa situation plus effroyable encore. Parfois, il s’écriait : « Je ne peux plus. » La vision du scandale qui, infailliblement, devait éclater était de plus en plus nette devant ses yeux. Mais elle lui était intolérable quand on lui témoignait de l’affection, comme c’était le cas lorsqu’il rendait visite à Mme Salmand. Il imaginait le scandale se produisant un jour où justement il y avait du monde, car au fond il souffrait moins dans sa conscience que de s’être déclassé, isolé, fermé toute carrière qui lui eût valu les satisfactions pour lesquelles sa famille l’avait élevé. La Suisse, parce qu’il y avait été solitaire et où pourtant il avait tant souffert, lui semblait avoir été un lieu de délices. Il n’osait songer au lendemain. Le moindre projet l’inquiétait. Il avait sans cesse l’impression qu’on allait l’arrêter. Il se représentait la scène. Les gendarmes entraient chez Mme Salmand au moment où elle donnait une réception. On l’arrêtait au milieu de la stupéfaction générale. Il y avait même un brave homme qui s’avançait vers les gendarmes et leur disait que ce n’était pas possible, qu’il y avait certainement une erreur. On le questionnait. On le suppliait de dire la vérité, et il était obligé de reconnaître devant tout le monde, non pas qu’il avait tué un homme, ce qui n’eût rien été, mais qu’il n’avait pas voulu subir de châtiment, qu’il s’était enfui, caché pendant quatre ans. D’autres fois, il songeait à ce qu’eût été sa vie s’il n’avait pas eu cet instant d’égarement, si la maladie ne l’avait pas tenu à l’écart dès l’âge de quinze ans. Il était alors pris d’une rage telle qu’il jetait à terre tout ce qui se trouvait près de lui, et cela malgré l’inventaire qui avait donné lieu à tant d’histoires avec Mme de Lamotte. Puis tout à coup, sans même prendre de chapeau, il sortait, marchant droit devant lui jusqu’à ce qu’il fût épuisé. « Comment ai-je pu être assez bête ! Comment ai-je pu être assez bête ! » Il lui semblait qu’il perdait la raison, que la vie qui l’entourait n’était plus celle qu’il avait perdue, que les hommes, le ciel, les voitures, les arbres formaient un univers d’où il était sorti, il y avait des années, et où il n’avait plus sa place. Quand il n’en pouvait plus, il s’asseyait n’importe où, sur un banc, sur une balustrade, et pendant parfois plus d’une heure entière, demeurait immobile, la tête dans ses mains. Quand enfin il se décidait à rentrer, le souvenir de Colette ne se présentait même pas à son esprit. Il y avait longtemps qu’elle n’était plus pour lui qu’un cœur charitable pour un homme menacé de mort.

Un soir, comme il devait se rendre avec Colette rue Giolitti, Jacques entra sans raison apparente dans une grande colère. Il y avait un grand dîner chez Mme Salmand, un dîner comme elle aimait à les organiser. C’est-à-dire avec beaucoup d’apparat. Un ancien colonial qui ne parlait que de sa jeunesse passée dans le Calvados, une vieille dame anglaise qui ne disait jamais mot sur l’Angleterre, et un ménage très français, toujours bras dessus bras dessous, avaient été invités. Les jours de dîner – Jacques et Colette devaient se plier comme tout le monde à cet usage – étaient précédés d’un commun accord par un laps de temps qui allait parfois jusqu’à quatre jours où on évitait de se rencontrer de manière que le plaisir de se revoir s’ajoutât à celui de faire un bon dîner. Il y avait donc ce soir-là, lorsque Jacques s’était emporté, trois jours exactement qu’il n’avait vu Mme Salmand.

— Cette existence ne peut plus durer. Je te dis qu’elle ne peut plus durer, criait-il en allant et venant dans sa chambre. Mets-toi à ma place, Colette. Chaque matin, en m’éveillant, je me demande si le soir je coucherai dans mon lit. Les mois passent. Il n’y a pas de raison que cela cesse. Il faut que tu le saches, Colette, c’est à cause de toi que je supporte tout cela. Si tu n’étais pas là, il y a longtemps que je serais rentré à Paris, que je saurais ce que l’avenir me réserve. Mettons dix ans de prison. Mais au moins je saurais qu’à quarante ans, si Dieu me laisse la vie, je pourrais redevenir un homme comme tous les hommes.

Colette le regarda sans laisser paraître la moindre émotion. Quelques secondes plus tard seulement, elle pâlit. C’était la première fois qu’il la rendait responsable de ses malheurs.

— Tu crois que si je n’étais pas là…

Elle dut s’arrêter. Jacques gardait le silence. Il venait de lui apparaître qu’il était injuste, ingrat. « Je ne sais plus ce que je dis », murmura-t-il. Il porta pour s’excuser une main à son front, comme si sa tête était si pleine de pensées qu’il ne savait plus ce qu’il disait. Puis il ajouta :

— Si tu n’étais pas là, ce serait la même chose, car je n’ai aucun courage.

À peine eut-il dit ces mots qu’il se précipita dans la chambre voisine, tira la porte derrière lui. Colette l’y rejoignit. Il revint alors dans la pièce qu’il venait de quitter.

— Jacques, qu’est-ce que tu as ?

— Laisse-moi, je t’en supplie, laisse-moi. Si tu fais un pas, j’ouvre la fenêtre.

Colette savait ce que sous-entendait cette menace. Jacques avait répété cent fois que s’il se donnait un jour la mort, ce ne serait pas avec un revolver. Il ne voulait plus jamais tenir dans ses mains un revolver. Il se jetterait dans le vide, sous un train, tout sauf toucher à un revolver. Elle recula. Il lui faisait peur à présent, avec ses cheveux défaits, et surtout avec cet air qui venait de paraître sur son visage, d’avoir peur d’elle.

— Voyons Jacques, ne te mets pas dans cet état. On nous attend pour dîner.

— Dîner ! comme si je pensais à dîner ! cria-t-il en s’éloignant enfin de la fenêtre et en se laissant tomber dans un fauteuil.

— Tu sais très bien que ma mère…

Elle ne continua pas. C’eût été inutile. Il était visible que Jacques avait attendu le moment d’aller rue Giolitti pour se mettre dans cet état. Il cherchait à se rendre odieux. Ce fut à ce moment que les conséquences de cette volonté lui apparurent. Déjà les réponses évasives de Jacques dès qu’on parlait de son futur mariage ou de la situation qu’il devrait briguer avaient laissé soupçonner un désaccord sur ces points entre Colette et lui. Or tout l’intérêt, et la jeune femme l’avait depuis longtemps remarqué, qu’on portait au jeune couple provenait de l’idée agréable qu’on se faisait de leur entente. Si on s’apercevait qu’on s’était trompé, cet intérêt se refroidirait. Que deviendraient-ils alors tous les deux, sans argent, sans protection, sans situation, obligés qu’ils étaient à demeurer cachés ? Colette jeta un regard suppliant sur Jacques. Il s’était levé. Il se tenait de nouveau près de la fenêtre. D’un doigt, il montrait la rue.

— Jacques, habille-toi et viens.

— Non, je n’irai pas. J’en ai assez de jouer la comédie, assez, assez. Cette vie, je le répète, ne peut plus durer.

— C’est bien. Après tout, tu as peut-être raison. Restons ici.

En prononçant ces mots, Colette se dirigea vers la porte. Ce qu’elle demandait à Jacques, c’était de l’aimer. Le reste, après tout, n’avait aucune importance. Elle venait à peine de faire quelques pas qu’elle se sentit saisie par les épaules. Jacques l’embrassa dix fois de suite, comme on embrasse une chose qu’on tient dans le creux de la main. Des larmes coulaient de ses yeux. Il tremblait des pieds à la tête comme s’il venait de sortir d’une eau glacée.

— Pardonne-moi, pardonne-moi, balbutia-t-il. Tu ne peux pas t’imaginer comme je suis malheureux ! C’est terrible de vivre comme je fais, alors que j’aurais pu être si heureux, semblable à tout le monde, continuer mes études, réussir dans la carrière que j’aurais choisie.

Colette fut si touchée par ce revirement qu’elle ne remarqua même pas que Jacques ne parlait que de lui.

— Mais ta vie n’est pas finie ! Tu seras encore heureux, mon chéri.

— Tu le crois vraiment ?

— J’en suis certaine.

Ils s’assirent sur un divan et restèrent un long moment immobiles et muets. La nuit tombait lentement. On entendait à l’étage au-dessus Mme de Lamotte passer rapidement d’une pièce à l’autre. Colette ne pensait à rien. Elle avait oublié le dîner de sa mère. Puis Jacques se mit à parler avec calme, tout en tenant Colette serrée contre lui. Il parla pendant plus d’une heure, sans s’interrompre une fois.

IX

Tout au long de la journée du lendemain, Jacques montra beaucoup d’affection pour Colette. Mais le surlendemain, comme celle-ci, revenant de la rue Giolitti, eut la maladresse de dire que sa mère avait très mal pris l’absence du jeune ménage et qu’elle ne l’inviterait plus, Jacques se remit en colère. C’était la première fois que cela arrivait à si peu d’intervalle.

— Je vais aller voir ta mère, se mit-il à crier. Je vais aller lui dire la vérité. De cette façon, elle comprendra.

Colette eut beau tout essayer pour le retenir, rien n’y fit. Il était midi et demi. Le soleil inondait les rues désertes de sa lumière. Il y avait eu un orage vers dix heures mais déjà il n’en restait plus la petite trace. Quelques gros nuages blancs, semblables à des tourbillons, avançaient lentement dans le ciel sans se défaire. L’un d’eux était particulièrement curieux à regarder. De son sommet partait une longue mèche à demi désagrégée. Elle traversa le ciel sans subir le moindre changement, au point qu’on eût dit qu’elle ne s’était pas déplacée, que c’était la terre qui s’en était éloignée. Jacques marchait droit devant lui, sans se soucier des rues qu’il empruntait. Il avait la tête haute. Il donnait l’impression de ne plus rien craindre. Il traversait les rues sans prendre garde aux voitures, comme s’il avait conscience de ne plus courir aucun danger. « Il faut que cela finisse, il faut que cela finisse, murmurait-il de temps à autre. Nous pouvons ne pas avoir le courage de nous livrer, mais nous pouvons l’avoir de commettre un acte dont la conséquence sera de nous faire prendre. »

Il était à peine parti depuis quelques minutes que Colette courut chez sa mère. Il y avait seulement quarante-huit heures, elle avait cru qu’elle n’aurait plus la force de lutter et elle s’apercevait à cet instant avec étonnement qu’elle possédait autant d’énergie que jadis. Elle voulait être présente quand Jacques parlerait. Elle voulait l’en empêcher. Il lui semblait que l’avenir allait dépendre de cette entrevue. Mais, en arrivant chez sa mère, elle eut la surprise de ne pas trouver Jacques.

— Comment se fait-il, dit Mme Salmand, que tu viennes à cette heure-ci ?

Colette ne sut pas que répondre. Elle avait le sentiment de s’être inquiétée pour rien. N’eût-elle pas dû se rappeler que les menaces de Jacques n’avaient jamais de suite, qu’elles étaient celles d’un malade qui, en les faisant, aime à s’imaginer qu’il les mettra à exécution.

— Nous avons déjeuné très tôt, dit Colette avec embarras. Comme je ne sortirai pas dans l’après-midi, j’ai voulu te prévenir.

Mais il y avait à peine un quart d’heure que Colette était arrivée qu’on sonna.

— C’est Jacques sans doute, dit-elle en se levant et en allant ouvrir. Lorsqu’elle le vit elle poussa un cri. Il n’était visiblement plus maître de lui. Bien que la porte fût ouverte, il resonna. Deux boutons de sa chemise étaient ouverts, si bien qu’on apercevait sa poitrine.

— Laisse-moi passer, dit-il en poussant Colette qui lui barrait la route.

— Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Je te dis de me laisser passer.

Prise de peur, Colette s’écarta. Durant un instant il demeura immobile, comme surpris d’avoir la liberté de ses mouvements. Puis il ôta son chapeau, porta la main à sa cravate, se frotta brusquement les yeux comme un enfant qui s’éveille. À ce moment, Mme Salmand parut à la porte du salon.

— Qu’est-ce que vous faites là tous les deux ? Entrez donc.

Quand il se trouva dans le salon, Jacques regarda Colette. Comme elle avait le visage défait, il lui demanda avec une douceur imprévue de ne pas s’inquiéter.

Peu après, Mme Salmand, qui avait été chercher le café, reparaissait.

— Je vous dérange peut-être, continua Jacques avec la même douceur.

— J’aurais préféré vous voir avant-hier soir.

— Je crois que, dans un instant, quand vous m’aurez entendu, vous ne regretterez rien.

— Jacques ! cria Colette.

Il leva la main pour imposer le silence et très calme, continua :

— Il y a une chose très importante que je vous ai cachée. J’ai commis, il y a quatre ans, un acte abominable et ridicule.

Alors, en s’animant au fur et à mesure qu’il parlait, il raconta comment il avait menacé le Dr Gilhouin, comment il s’était réfugié en Suisse, comment Colette l’y avait rejoint. Maintenant sa vie était brisée. Il ne pouvait plus retourner dans sa famille. D’autre part, son acte appelait un châtiment, et ce châtiment, il ne l’avait pas encore subi.

Colette ne bougeait pas. Les yeux baissés, elle feignait d’attendre que Jacques finît pour cacher combien elle souffrait dans son orgueil. Elle gardait surtout une main levée, comme si Jacques lui avait coupé la parole, de manière à donner à tout ce qu’il disait l’air d’une parenthèse, une parenthèse qui dura plus de dix minutes. Enfin Jacques s’arrêta, étonné d’avoir tout dit, que ce qui l’avait tourmenté des années après avoir été dit ne pouvait être redit qu’avec les mêmes mots. Une grosse goutte de sueur, partant de la racine des cheveux, coulait de temps en temps sur son front, en passant par une tempe, sur une joue. Il était soulagé. Il avait le sentiment qu’on allait le plaindre, qu’il s’était exagéré la grièveté de sa faute, qu’on allait le lui dire. Mais il refusait de suivre ceux qui l’absolvaient. Il s’enfermait dans sa chambre – comme il avait fait si souvent – cependant que des amis inconnus surgissaient de partout pour lui redonner goût à la vie.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela plus tôt ? demanda Mme Salmand en s’adressant à la fois à sa fille et à Jacques.

Elle avait posé cette question sans paraître le moins du monde frappée par cet aveu. Il existe dans tous les milieux des gens qui semblent tirer une certaine fierté de ne s’étonner d’aucun acte humain, quel qu’il soit. Mme Salmand était de ces gens. Si dans sa jeunesse, au moment où elle avait connu celui qui devait devenir son mari, elle avait eu une conduite qui laissait à désirer, elle n’avait cependant jamais rien fait qui pût expliquer une telle familiarité avec les gestes les plus inconsidérés et les plus répréhensibles des hommes.

— Je sais, continua-t-elle, qu’il y a des choses qu’on aime mieux garder secrètes. Mais tout de même pour une mère, pour une mère qui fait tout ce qu’elle peut pour aider ses enfants, il me semble qu’on ne devrait pas avoir de secrets. Enfin, il vaut mieux tard que jamais. Maintenant au moins nous allons pouvoir examiner quelle sera la conduite qu’il convient d’adopter.

Il y avait trois jours que cet éclat avait eu lieu lorsqu’un matin Colette reçut une longue lettre de sa mère. Mme Salmand lui écrivait qu’un de ses amis, haut fonctionnaire au ministère de la Justice, était arrivé à Nice, qu’elle lui avait parlé du cas de Jacques sans citer bien entendu le nom de ce dernier et que ce personnage lui avait posé de nombreuses questions auxquelles elle avait été incapable de répondre. Elle priait Colette et Jacques de venir la voir. Elle ajoutait qu’elle estimait que le mieux était que Jacques consentît à parler avec franchise. Il pouvait avoir la plus grande confiance dans la discrétion de cette personnalité. Évidemment elle se rendait compte que cela pouvait lui être désagréable. Mais il fallait songer à l’avenir. Oh ! ce n’était pas elle, Mme Salmand, qui tiendrait grief à Jacques de rester la seule dépositaire de son secret, mais quelque fierté qu’elle pût tirer d’une telle marque de confiance, elle avait le sentiment très net qu’il était de l’intérêt de Jacques de faire tout ce qui était en son pouvoir pour régulariser sa situation, si toutefois c’était faisable. Une fois en règle avec la justice, qu’est-ce qui l’empêcherait de retourner alors dans sa famille, de présenter Colette, de se marier ? Il était impossible qu’une faute de jeunesse, commise en temps de guerre, pour des motifs aussi élevés, et qui après tout n’avait pas eu de conséquences, ruinât une vie entière.

Aussitôt après la scène de la rue Giolitti, Colette n’avait plus adressé la parole à Jacques. Puisque le passé de ce dernier était autant à elle qu’à lui, que comme lui elle en avait supporté jusqu’à ce jour les conséquences, comment avait-il pu agir de cette façon, compromettre un avenir qui n’était pas le sien seul, mais qui était celui de tous les deux ? Il ne pouvait pas ne pas prévoir les suites d’une telle révélation. Des gens, en apparence de bons conseils, allaient surgir de tous côtés. Ils feraient des démarches, se créeraient des titres à une reconnaissance future. Tant de lumière s’abattant sur un homme qui venait de passer plus de quatre ans dans l’obscurité ne pouvait être que nuisible à son amour. Il rentrerait à Paris, grisé par le repentir, la soif de châtiment et de réparation. Et au milieu de la famille et de la justice, Colette sentait bien que ce n’était pas seulement au second plan qu’elle tomberait, mais dans l’oubli. Le soir pourtant l’exaltation de Jacques fit place à un profond abattement. Il regretta alors son coup de tête, supplia Colette de le lui pardonner.

— C’est trop tard, répondit-elle d’abord. Il y avait deux routes devant toi : celle du monde et celle de notre amour à nous deux. En préférant la première, tu m’as abandonnée. À quoi cela sert-il maintenant que je te pardonne ?

Jacques s’efforça de persuader Colette que ce qu’il avait dit à Mme Salmand n’avait aucune importance, que quoi qu’il arrivât il lui resterait fidèle. Elle ne demandait qu’à être convaincue. Elle le crut, mais pas au point de ne pas redouter une nouvelle volte-face. C’est pourquoi, après avoir reçu la lettre de sa mère, elle se garda bien de la montrer à Jacques.

Ce fut donc seule qu’elle se rendit rue Giolitti, avec le dessein de calmer le zèle de sa mère. Mais celle-ci prétendit qu’après avoir obtenu de son ami si haut placé qu’il s’intéressât à Jacques, il eût été grossier de sa part de se passer de ses services. Puisqu’elle n’avait pas hésité à le déranger, il fallait bien que de son côté elle lui facilitât la tâche.

— Puisque Jacques n’a pas voulu venir, nous allons aller le voir ensemble.

Colette ne put alors empêcher sa mère de l’accompagner. Qu’allait dire Jacques quand il s’apercevrait qu’elle ne lui avait pas montré la lettre ? Mais il ne s’en aperçut pas, tant fut grande sa gêne de se retrouver en présence de Mme Salmand.

— Mon cher Jacques, dit cette dernière, comme Colette vous l’a dit, il se trouve qu’un de mes très chers amis est au ministère de la Justice et qu’il vient d’arriver à Nice. Je lui ai parlé de vous, sans vous nommer, bien entendu. À la suite de la conversation que nous avons eue, je crois qu’il serait très utile pour vous que vous le rencontriez. C’est un homme charmant, pas du tout officiel.

— Je ne veux pas le voir, répondit Jacques froidement.

— Je vous répète que c’est dans votre intérêt, mon cher Jacques. Il vous donnera des conseils, vous indiquera une marche à suivre. Il ne s’agit de rien de plus. En dernier ressort, ce sera à vous naturellement de décider.

— Je ne veux voir personne.

Lorsque Mme Salmand fut partie, Jacques s’en prit avec une mauvaise foi incroyable à Colette. C’était elle qui avait manigancé cette histoire. Elle voulait se débarrasser de lui. Elle avait profité de ce que, dans un moment d’égarement, il avait tout raconté à Mme Salmand. Il fut si injuste que Colette comprit qu’il s’appliquait à cacher sa véritable pensée. Celle-ci n’avait sans doute pas varié. Il souhaitait que les événements l’obligeassent à rentrer à Paris, à se constituer prisonnier, mais malgré lui, de manière qu’il eût la conscience tranquille vis-à-vis de Colette. Il le souhaitait et en même temps il le redoutait car, d’un autre côté, il ne voulait pas qu’une fois rentré à Paris, on pût le soupçonner d’avoir fait préparer le terrain, d’essayer d’échapper par des interventions au châtiment qu’il avait conscience de mériter, si bien que quoi qu’on fît ou quoi qu’on dît, on était toujours sûr de se tromper.

— Colette, tu m’entends, je ne veux pas que tu te mêles de cette histoire. Je ne le veux pas.

Il avait crié, mais elle ne l’avait pas entendu. Elle s’était levée. Un instant elle regarda Jacques avec tristesse, puis sans prononcer un mot, elle sortit. La journée était merveilleuse. Elle ne le remarqua pas. Périodiquement, il arrive des moments où nous nous rendons compte que le temps a marché sans nous, que nous n’avons pas grandi avec lui, que plus faible que lui nous avons été malade et qu’il est autre maintenant. Cet après-midi-là, sans qu’elle s’expliquât pourquoi, elle avait le sentiment que la nature et les hommes n’étaient plus ce qu’ils avaient été pour elle. Elle songea alors à la vie qu’elle avait menée jusqu’à ce jour. La foi en l’avenir qui l’avait soutenue s’était évanouie. Arrivée sur la promenade des Anglais, elle s’arrêta. Elle eût marché des années durant vers un but pour une raison qui brusquement lui était apparue vaine, elle ne se fût pas laissée tomber plus lourdement sur un banc. Pour la première fois elle se rendait compte, comme elle se rendait compte à cette minute que le soleil se trouvait au-dessus de la mer, qu’elle avait offert sa vie à un homme, qu’il l’avait acceptée, qu’il la lui rendait maintenant. Mais elle n’en voulait plus. Elle aimait Jacques. Son bonheur dépendait de lui. À ce moment elle eut tout à coup le sentiment que la misérable faute qui empoisonnait sa vie n’avait d’autre gravité que celle que les hommes voudraient bien lui accorder. Ce sentiment accrut encore son désespoir. Non seulement son bonheur dépendait de Jacques, mais aussi des hommes, c’est-à-dire de tous ces personnages qui passaient et repassaient lentement devant elle et qu’elle sentait aujourd’hui tellement sévères, tellement différents d’elle-même. Elle regarda sa pauvre robe, ses souliers dont le bois des talons apparaissait, la place insignifiante qu’elle occupait dans le monde. Elle se leva. Elle ne pleura pas. Il y avait autant de soleil dans les rues qu’au bord de la mer. C’était vrai. Elle avait donné sa vie à un homme. Elle avait lutté pour le garder alors qu’il eût été si simple de retourner chez son père, et de continuer à vivre comme elle avait toujours vécu. Et au lieu de lui montrer de la reconnaissance, Jacques ne songeait qu’à lui-même, qu’à sa famille, qu’à la petite situation sociale qu’il avait perdue et qu’il rêvait de retrouver.

Elle marchait maintenant dans une grande avenue. Il y avait du monde, la gaieté d’une belle soirée d’été. À son abattement de l’après-midi avait succédé une sorte d’indifférence pour tout ce qui la touchait de loin ou de près, et même pour elle-même. Elle éprouvait à présent le besoin de ne penser à rien. De temps en temps elle s’arrêtait devant un magasin. Elle ne sentait plus sa fatigue. Ce ne fut que lorsque la nuit commença à tomber, que les premières lumières parurent dans les rues, qu’elle eut conscience du temps qu’elle venait de passer loin de Jacques. Toutes les pendules lui dirent ensemble qu’il était neuf heures. Elle se dirigea d’abord à pas lents, puis à pas de plus en plus rapides, vers la villa de Mme de Lamotte. À mesure qu’elle s’en approchait, elle regrettait de plus en plus d’être partie comme elle avait fait après le déjeuner. Il lui semblait à présent qu’elle n’eût pas dû s’emporter. Quand on avait fait preuve d’autant de patience, c’était un peu ridicule. Elle n’était pas malade, elle n’avait pas les mêmes raisons que Jacques de souffrir. Dans son désarroi, elle l’avait jugé trop sévèrement. Elle n’avait qu’une hâte, revoir Jacques, lui parler comme si rien ne s’était passé, se replonger dans la vie quotidienne. Elle marchait le plus vite qu’elle pouvait. Ce retour, elle devait s’en souvenir toute sa vie. Devant la villa elle s’arrêta, prise de peur. Aucune fenêtre n’était éclairée. Peut-être Jacques demeurait-il dans l’obscurité. Peut-être était-il sorti. Elle trouvait son absence à elle tellement longue déjà qu’elle ne pouvait se faire à l’idée qu’une autre absence, celle de Jacques, s’y ajoutât. Elle poussa la grille, ouvrit la porte, appela. Personne ne répondit. Elle monta aussitôt dans sa chambre. « Jacques », appela-t-elle encore une fois. À ce moment, elle eut la sensation d’avoir expiré, de n’avoir plus d’air dans sa poitrine et malgré cela d’être incapable de respirer. Puis, brusquement, une bouffée de chaleur lui monta au visage. Elle respirait, mais par petites saccades, comme si elle craignait qu’en respirant normalement le phénomène de tout à l’heure ne se reproduisît. Il y avait une lettre en évidence sur la cheminée. Elle l’ouvrit. Jacques était parti il y avait à peine une heure pour Paris. Il se rendait dans sa famille, puis il se constituerait prisonnier. Il ne voulait pas revoir Colette avant d’être un homme libre, n’ayant plus rien à se reprocher ni à cacher.

La première pensée de Colette fut d’aller chez sa mère, mais arrivée rue Giolitti, elle revint sur ses pas. Maintenant que Jacques n’était plus là, cette dernière était redevenue pour Colette cette femme vulgaire dont elle avait eu honte et dont elle s’était séparée, il y avait neuf ans, sans même lui dire un mot. Elle passa alors une nuit interminable. Parfois elle s’assoupissait, mais brusquement elle croyait entendre ce bruit de sonnette qui avait toujours fait sursauter Jacques parce que trop fort. Puis elle fit tous les rêves qu’on peut faire en une pareille circonstance. Jacques n’était pas parti. Il était caché sous le lit. Il avait voulu lui faire peur. Ou bien il était parti, mais il descendait à Marseille, et il allait revenir. Enfin le matin arriva. Elle se leva, ne put cette fois s’empêcher d’aller chez sa mère. Celle-ci parut stupéfaite quand elle apprit ce qui s’était passé.

— C’est ta faute, dit Colette.

— Comment, s’écria Mme Salmand qui ne comprenait pas encore que la déférence que lui avait témoignée Colette ces derniers mois s’était évanouie pour toujours, en gardant ce ton d’une personne qui s’imagine qu’on lui doit de la reconnaissance et qui, pour cette raison seulement, fait attention à ne pas blesser son interlocuteur.

— Oui, c’est ta faute, continua Colette sans le moindre ménagement.

La conversation allait tourner à l’aigre lorsque fort à propos on sonna. C’était M. Montjolin, le fonctionnaire du ministère de la Justice, qui apportait un pot de résédas à Mme Salmand.

X

Le soir même, sans avoir revu sa mère ni lui avoir même fait dire qu’elle partait, elle quitta Nice. Le lendemain, quand elle arriva à Paris, elle se fit conduire immédiatement à cet hôtel situé en bas du boulevard Raspail, presque au coin du boulevard Saint-Germain, où à la suite du voyage identique qu’elle avait fait il y avait neuf ans avec son père, elle était déjà descendue. Jusqu’à midi elle demeura dans sa chambre, sans éprouver le moindre dépaysement. Puis elle alla déjeuner. Enfin, à deux heures, elle s’achemina vers la rue Oudinot. À ce moment, le calme qu’elle avait montré jusqu’alors s’évanouit. Quelques détours qu’elle fît, elle s’apercevait à chaque instant qu’il ne lui restait que quelques pas à faire avant d’arriver chez les parents de Jacques. C’était une des premières journées d’automne. Le ciel était couvert. Une grande animation régnait dans les rues. Jamais elle n’avait été si émue de sa vie. Elle se souvenait de l’impression qu’elle avait ressentie lorsque, en 1917, elle avait rendu une fois visite aux Leshardouin. Ç’avait été pendant l’offensive de la Somme. Depuis plus de quinze jours, elle n’avait pas eu de nouvelles de Jacques. À la fin, n’y tenant plus, et cela malgré la défense du jeune homme qui connaissait ses parents et voulait épargner à Colette un accueil désagréable, elle n’avait pu résister au désir d’aller voir ceux qui, malgré tout, devaient devenir un jour ses beaux-parents. Elle avait sonné au grand porche noir, toujours fermé, qu’on eût dit d’ébène. À peine sous la voûte, elle avait été arrêtée par un concierge. Puis elle avait gravi un grand escalier qui, quoique de pierre, était recouvert d’un tapis. À l’entresol, elle avait tiré un gros cordon rouge se terminant par une sorte d’épaulette. Un valet de chambre amputé d’un bras et qui portait à la boutonnière de sa veste d’alpaga les rubans jaune et vert de la médaille militaire et de la croix de guerre, lui avait ouvert. Il avait prié Colette d’attendre dans le hall, grande pièce sombre au fond de laquelle se dressait une haute bibliothèque vitrée, mais emplie en place de livres de défenses d’animaux sauvages. Colette avait attendu une dizaine de minutes. Puis une femme pouvant avoir une cinquantaine d’années, aux cheveux trop noirs pour ne pas être teints, vêtue de noir, d’un corsage de dentelle noire montant jusqu’au cou, se tenant très droite, s’était avancée vers la jeune fille.

— Vous désirez parler à mon mari ? avait-elle demandé à la visiteuse en la toisant des pieds à la tête. Puis-je savoir pour quelle raison ?

Colette avait alors expliqué qu’elle avait rencontré Jacques à l’École des beaux-arts, qu’elle était une camarade de cours de Jacques, qu’elle avait beaucoup d’amitié pour lui et que comme elle n’avait pas eu de ses nouvelles depuis longtemps – elle se garda bien de dire depuis quinze jours –, elle venait en demander à sa famille, se doutant que celle-ci devait être mieux renseignée qu’elle.

— Nous n’en avons pas, répondit froidement Mme Leshardouin. Mais si vous voulez attendre un instant, je vais appeler mon mari.

Elle se retira, laissant Colette dans le hall. Quelques minutes plus tard, M. Leshardouin s’avançait à son tour vers la jeune fille.

— Bonjour, Mademoiselle, dit-il sur un ton plus aimable, celui de l’homme dont la fermeté n’apparaît que lorsqu’il est impossible de faire autrement.

S’apercevant que le hall était obscur et ne voulant ni allumer l’électricité ni introduire cette inconnue dans l’appartement, il appela le valet de chambre et le pria d’ouvrir une fenêtre à vitraux qui donnait sur la cour. Cette fenêtre était condamnée. Il l’avait oublié. Il s’excusa alors auprès de Colette pour aider le valet de chambre à déplacer une commode et pendant quelques minutes il fut tellement absorbé par ce travail qu’il parut oublier complètement la visiteuse. Enfin, il revint à elle. C’était un homme de quelques années peut-être plus âgé que sa femme, à la barbe et aux cheveux gris, dont les paupières frappaient tout de suite l’attention quand on le voyait pour la première fois. Elles étaient lourdes, plissées, comme trop grandes pour les yeux et le regard sous elles avait quelque chose de captif. Presque chaque jour, cet homme se rendait au Palais de Justice où il présidait une chambre d’appel.

— Ma femme m’a dit que vous vouliez me parler, Mademoiselle, dit-il d’une voix grave. C’est sans doute au sujet de mon fils cadet. Il s’arrêta un instant, puis reprit comme si c’était une chose naturelle pour tous les pères de France : Comme vous, Mademoiselle, je n’ai pas de nouvelles.

— Vous ne craignez pas, avait demandé Colette avec anxiété, qu’il lui soit arrivé quelque chose ?

— Je sais qu’il est dans la Somme. Je connais d’autres jeunes gens qui sont également dans la Somme et dont les parents n’ont pas de nouvelles. C’est assez compréhensible. Chaque fois qu’il y a eu une offensive, nous restons toujours très longtemps sans recevoir de lettres de nos fils. Mais comment se fait-il, Mademoiselle, que vous portiez tant d’intérêt à mon fils Jacques ?

Colette avait répété ce qu’elle avait dit à Mme Leshardouin, puis elle était partie, non sans éprouver un malaise à la pensée que, dans cette famille où elle avait vu que l’on souffrait silencieusement, sa présence à elle qui souffrait pourtant autant, avait eu quelque chose d’un sacrilège.

Or, ce jour-là, à cinq ans de distance, elle retournait encore rue Oudinot avec l’espoir comme jadis d’avoir des nouvelles de Jacques, mais dans des conditions combien différentes. Elle marchait la tête basse, sans songer à l’accueil qu’on allait lui faire, tremblante à la pensée d’apercevoir Jacques. Peut-être était-il déjà en prison ! Peut-être allait-il s’emporter à la vue de Colette. Soudain elle s’arrêta. Qu’allait-elle faire rue Oudinot ? On lui demanderait ce qu’elle voulait. Que répondrait-elle ? Elle étouffa. Les choses en étaient donc déjà au point qu’il n’y avait plus d’intimité entre Jacques et elle. Il est vrai qu’il n’y en avait pas eu beaucoup déjà avant. Au cours de ces dernières années, Jacques n’avait jamais prononcé de paroles plus tendres en tête à tête que devant le monde, peut-être parce qu’à force de se cacher il avait pris en horreur tout ce qui, comme une tendresse qui avait besoin de secret pour se montrer, avait une analogie avec les précautions qu’il prenait. Colette, si on la laissait voir Jacques toutefois, allait donc se trouver en présence d’un homme qui ne la connaîtrait plus. Que ferait-elle alors ?

Enfin elle sonna à la grande porte cochère, bien qu’à présent un taquet la maintenait entrebâillée. Comme pendant la guerre, un concierge s’avança à sa hauteur et lui demanda où elle allait. Elle monta à l’entresol avec le sentiment étrange de connaître justement la maison où on devait la considérer comme une ennemie. Comme jadis, un valet de chambre vint lui ouvrir, mais celui-ci n’était ni amputé, ni décoré. Elle reconnut le hall, malgré l’obscurité. Mais cette fois l’accueil fut différent. Le domestique tourna le commutateur et avant même que Colette eût prononcé un mot, il lui demanda si elle venait voir Monsieur Jacques. Elle répondit affirmativement. Alors, il conduisit Colette dans un dédale de corridors, revenant sur ses pas au bout de chacun d’eux pour ne pas laisser brûler l’électricité inutilement, puis, tout au fond de l’appartement, laissa Colette seule dans une sorte de petit cabinet de travail. Cette pièce était tapissée de livres ayant trait, à part une bibliothèque où il n’y avait que des ouvrages de droit auxquels visiblement on ne touchait jamais, à l’histoire. Le bureau était couvert de papiers. Sur la cheminée, il y avait deux bronzes arméniens, sur un pan de mur, un banal agrandissement qui jurait dans cette pièce meublée avec goût, couverte d’un tapis dont le dessin était également oriental. Cet agrandissement était celui d’une photographie de Paul. M. Leshardouin aimait à le regarder, à le sentir dans son cabinet de travail. Ce n’était pas qu’il évoquât plus que la photographie qui lui avait servi de modèle celui qui n’était plus. Mais qu’il fût, dans son cadre ovale, semblable à ces portraits entraperçus dans tant d’intérieurs modestes. M. Leshardouin aimait que la mort s’accompagnât ainsi de simplicité populaire.

Lorsque Colette s’assit, le soleil vint illuminer la pièce entière, puis disparut quelques instants après, laissant la même tristesse dans l’âme de Colette que sur les murs. Soudain la porte s’ouvrit et M. Leshardouin parut. Ce n’était plus l’homme dont nous avons parlé. C’était un vieillard. Il était voûté, non parce qu’il baissait la tête mais parce que, semblait-il, une véritable bosse avait poussé entre ses épaules. Le dessus de ses mains s’était couvert de taches de son. Sous les bourrelets de chair fripée et jaunie de ses paupières, les yeux décolorés n’avaient plus aucune vivacité.

— J’attendais votre visite, Mademoiselle, dit-il d’une voix tremblotante. Il fit signe à Colette de se rasseoir puis s’installa à côté d’elle. La veille, Jacques lui avait parlé de Colette. Il lui avait dit qu’elle était, avec sa famille, ce qu’il avait de plus cher au monde. Il l’avait supplié de veiller sur elle pendant qu’il expierait son crime. M. Leshardouin avait accepté, mais comme on accepte de rendre un service quelconque car en réalité la complaisance de cette fille pour Jacques lui était tout de suite apparue comme une des raisons qui avaient empêché son fils de se livrer plus tôt à la justice.

C’était la veille, mais dans la matinée, que Jacques s’était présenté rue Oudinot. Au valet de chambre qui lui avait ouvert, il avait simplement dit ces mots : « Est-ce que Monsieur et Madame sont là ? » Sur la réponse affirmative du domestique, il avait couru dans la chambre de ses parents en criant : « Père, père. » Brusquement, dans un corridor, il s’était trouvé en présence de celui-ci. Jadis, il avait cru qu’il n’oserait jamais paraître devant son père. Il était pourtant demeuré très maître de lui. Il revenait pour subir un châtiment. Tout de suite il le dit, craignant que son père ne pensât qu’il venait chercher dans sa famille une protection. Mais M. Leshardouin était demeuré aussi froid devant ce fils à cause de qui il avait démissionné de la magistrature, à cause de qui il avait rompu avec sa famille, ses amis, à cause de qui il vivait comme un ermite. Il y avait longtemps que ce fils n’existait plus pour lui. Il avait pourtant été trépané. Il avait pourtant agi dans un moment de dépression nerveuse. Le motif de son acte avait été pourtant de venger son frère qui venait de mourir des suites d’une grave blessure. Mais tout cela, aux yeux du vieil homme, ne pouvait excuser le crime commis. M. Leshardouin était demeuré aussi froid parce que, ce qu’il attendait de son fils n’était pas simplement de subir le châtiment qu’il méritait, ce qui allait de soi, mais d’avoir au fond de son cœur le repentir et la détestation sincère de son crime. Cela n’avait été donc que lorsqu’il eut acquis la certitude que Jacques n’essayerait pas de gagner l’indulgence de ses juges en alléguant les circonstances qui pourraient diminuer sa responsabilité qu’il le laissa entrer dans la pièce où se trouvait Mme Leshardouin. C’était elle qui, lorsque, une heure plus tard, Jacques avait voulu partir se constituer prisonnier, avait insisté pour qu’il restât jusqu’au lendemain. Elle avait allégué mille raisons. Jacques devait se recueillir. Jacques devait revivre, ne serait-ce que quelques heures, au sein de sa famille, de manière à reprendre conscience de ses origines, ce qui lui permettrait de trouver la force de subir son châtiment avec joie. Au commencement, M. Leshardouin s’était opposé à cette solution. Puis il avait cédé. C’était cette faiblesse que, le lendemain, en présence de Colette, il ne devait pas se pardonner, comme si celle-ci eût pu en inférer qu’il avait pour son fils la même complaisance qu’elle avait eue, elle, pendant quatre ans. Jacques s’était alors enfermé dans sa chambre et tout l’après-midi et toute la nuit il avait pleuré. Plusieurs fois sa mère avait frappé doucement à la porte, comme elle avait fait jadis, sans obtenir de réponse. Cela n’avait été que le matin qu’il avait consenti à ouvrir et qu’alors il avait longuement parlé de Colette.

M. Leshardouin la regardait, mais la femme qu’il voyait n’était pas Colette. C’était l’être de perdition qu’il avait imaginé durant la nuit. En vingt-quatre heures tant d’émotions avaient troublé sa vie solitaire qu’il ne savait plus très bien où il en était.

— Mon fils m’a dit que vous viendriez peut-être. Mais pourquoi ? demanda-t-il avec beaucoup de douceur.

Il y avait quelques minutes, elle eût répondu par une tirade de femme amoureuse. Elle aimait Jacques. Elle voulait l’accompagner en prison. Elle ne voulait pas le quitter. Elle voulait le réconforter. Mais la vue de ce vieillard accablé, mais l’atmosphère de ce cabinet de travail lui avaient brusquement ouvert les yeux. Elle comprenait que maintenant ses rapports avec Jacques ne pouvaient plus être ce qu’ils avaient été et que tout ce qu’elle pouvait espérer, c’était d’être admise à jouer vis-à-vis de lui le rôle que jouaient les parents. Mais cela, elle n’osa le dire.

Un quart d’heure s’était écoulé. À une question de Colette, M. Leshardouin avait répondu que Jacques n’était pas là, en accord d’ailleurs avec celui-ci qui dans sa volonté de ne voir personne n’avait fait aucune différence pour Colette. Il se considérait déjà comme un prisonnier. Aussi en disant qu’il n’était pas là, son père avait-il eu le sentiment de ne commettre qu’un pieux mensonge.

— Je vous assure, Mademoiselle, que Jacques est déjà reparti.

— Où est-il ?

— Je ne le sais pas moi-même. Il est arrivé hier en disant qu’il allait se constituer prisonnier. Inutile de vous dire qu’autrement je n’aurais pas voulu qu’il restât une minute chez moi. Puis il est sorti. Je n’avais pas à lui demander ce qu’il allait faire.

M. Leshardouin avait tenté de mentir à cette jeune femme, non pas qu’il eût pitié d’elle, mais vis-à-vis de lui-même. Mais ce jour-là, il n’avait aucun scrupule. D’ailleurs il ne mentait pas. Jacques n’avait jamais été là. Celui qui reposait dans une chambre n’était qu’un criminel.

— Je ne peux pas croire, s’écria Colette, qu’il ne soit pas resté au moins quelques heures auprès de vous. Il est ici.

— Je vous répète, Mademoiselle, qu’il n’est pas ici.

M. Leshardouin demeura inflexible non seulement pour épargner à son fils il ne savait quelles tentations, mais parce qu’une entrevue entre celui-ci et la jeune femme sous son toit lui eût paru en cette circonstance quelque chose d’abominable. Il se plaisait à croire que le châtiment de Jacques avait commencé à la minute où il avait franchi le seuil de la maison paternelle.

— Voyons, Mademoiselle, soyez raisonnable. Nous ne sommes pas des gens cruels. Nous compatissons les premiers à votre triste sort. Jacques nous a fait tous souffrir, nous ses parents qui l’avons élevé, qui avons rêvé pour lui d’une vie heureuse, et vous qui l’avez aimé, car certainement vous avez dû l’aimer beaucoup pour accepter de vivre près de lui après ce qu’il a fait.

— Je l’aime toujours.

M. Leshardouin regarda Colette avec curiosité. Il demeurait complètement étranger aux souffrances dont les signes étaient tellement apparents sur le visage de la jeune femme. Elle n’était évidemment pas méchante. C’était une pauvre malheureuse. Il estimait maintenant au fond de son cœur que cette femme, tout en manquant complètement de sens moral, ne se serait pas trouvée dans la situation où elle était aujourd’hui si elle n’avait pas rencontré Jacques. Elle n’était pas que coupable. Elle était victime également. Et de même que malgré son avarice, sa passion dominante, il s’était à moitié ruiné pour dédommager des cousins éloignés de la victime de son fils, il jugeait à présent qu’il devait faire quelque chose pour Colette. Quoi ? Il ne le savait pas encore, il ne la connaissait pas assez. C’est pourquoi, en attendant, il s’était mis à lui parler avec plus de bienveillance.

XI

Le lendemain, Colette revint rue Oudinot après avoir passé une assez bonne nuit à son hôtel. La veille, sur la fin de l’après-midi, Jacques avait quitté sa famille. Sa mère lui avait préparé du linge, des vêtements chauds, mais M. Leshardouin s’était opposé à ce qu’elle les portât à son fils. M. et Mme Leshardouin n’avaient pas assisté au départ de ce dernier. Ils n’avaient remis aucune de leurs occupations habituelles. Pourtant, ils avaient prié le valet de chambre de les prévenir lorsque Monsieur Jacques sortirait. Ils étaient en train de prendre le thé lorsque le domestique était venu les avertir. Ils s’étaient regardés sans prononcer une parole. Brusquement, il leur était apparu qu’ils avaient peut-être été trop durs. Ils avaient vu, en imagination, Jacques s’en allant se constituer prisonnier, les mains vides, seul, sans soutien, sans encouragement, sans réconfort. Mme Leshardouin avait voulu se lever. Mais son mari l’avait retenue. Puis il avait murmuré ces quelques mots : « La guerre a tué Paul », laissant entendre par là qu’elle avait tué également Jacques.

M. Leshardouin reçut Colette d’une manière toute différente. Tant que son fils avait été chez lui, il avait exagéré son intransigeance de peur que s’il laissait percer la moindre pitié, la moindre faiblesse, Jacques ne cherchât à se dérober au châtiment qu’il méritait. Maintenant que la justice allait suivre son cours sans que rien n’eût été fait pour l’influencer, M. Leshardouin était soulagé. La nuit, il avait réfléchi. Il lui était apparu que puisque Jacques avait fait son devoir, il devait faire le sien. Son fils lui avait demandé de ne pas abandonner Colette à elle-même. Il lui avait raconté l’histoire de cette jeune femme. Il lui avait dit que pour lui, Jacques, elle avait rompu avec tous ceux qui eussent pu lui venir en aide aujourd’hui. Aussi estimait-il à présent qu’il avait un devoir à remplir vis-à-vis de cette jeune femme.

— J’espère, dit-il, que vous allez être courageuse. Jacques ne pouvait pas agir autrement qu’il a fait.

— Je le sais, répondit Colette qui, maintenant que ce qu’elle redoutait le plus était arrivé, songeait déjà à l’avenir.

— J’espère que ses juges tiendront compte de l’extrême jeunesse qu’avait mon fils lorsqu’il a commis un crime et des circonstances qui ont précédé celui-ci. Mais de cela, nous n’avons pas le droit de préjuger. Le plus sage aujourd’hui est que vous songiez à organiser votre vie. Il faut que nous acceptions toutes les éventualités. Nous ne reverrons peut-être jamais Jacques. Et même si nous le revoyons, il est à prévoir que nous ne le reconnaîtrons plus, que des années de cellule auront fait de lui un autre homme.

Colette porta son mouchoir à ses yeux.

— Pourtant, dit-elle en pleurant, Jacques n’était pas responsable. Il a eu une blessure tellement grave à la tête. Vous le savez, n’est-ce pas ? Je le dirai aux jurés.

M. Leshardouin feignit de ne pas entendre ces paroles, mais quelques instants plus tard il continua ainsi :

— Je vous demanderai, Colette – c’était la première fois qu’il l’appelait ainsi et, comme toujours quand c’est à cause d’un tiers qu’on donne cette marque d’amitié, il y eut quelque chose de faux dans le ton de sa voix –, de ne rien dire ni aux jurés ni à personne. Qu’on sache que mon fils a été trépané, qu’il a agi criminellement pour une raison louable, je ne m’y oppose pas. Mais qu’on essaye, grâce à ces raisons, d’obtenir l’indulgence des juges, cela je ne le veux pas. Jacques doit reconnaître qu’il a commis un homicide. Il doit être le premier à dire qu’il n’a pas d’excuses. Mais ne parlons plus de lui. Il n’est plus de ce monde. Parlons de vous, Colette. Je crois que votre père habite Paris. Êtes-vous donc en si mauvais termes avec lui que vous ne puissiez aller habiter chez lui ?

Colette avait déjà songé plusieurs fois à cette solution, mais elle ne s’y était pas arrêtée parce qu’elle avait eu confusément le sentiment ces derniers jours que, si elle n’avait pas l’habileté de paraître n’avoir d’autre appui au monde que celui que M. et Mme Leshardouin pourraient lui donner, elle perdrait Jacques définitivement. Elle avait compris que la seule façon qu’elle avait de le revoir était de maintenir les liens les plus étroits qu’il était possible, quelque humiliant que cela fût pour elle, avec les parents, et que pour y réussir, il lui fallait profiter tout de suite de cette espèce de dette que ceux-ci croyaient avoir vis-à-vis d’elle et dont visiblement ils se libéreraient très vite.

— Je suis en très mauvais termes avec mon père, répondit Colette non sans éprouver une certaine gêne d’être obligée de faire un tel aveu à un autre père.

Après avoir tenté par tous les moyens de se défaire de ces liens dont Colette s’efforçait de l’entourer, M. Leshardouin décida que pour quelques jours, en attendant qu’on trouvât une autre solution, Colette resterait à l’hôtel, et que lui, M. Leshardouin, acquitterait la note.

Nous avons dit que aussitôt après le crime de son fils, M. Leshardouin avait rompu avec sa famille, ses amis, qu’il s’était abstenu de toute activité, comme si lui-même avait commis cet acte impardonnable. Mais ainsi qu’il arrive souvent dans de telles circonstances, il s’était ensuite créé petit à petit de nouvelles amitiés chez des gens auxquels jadis il n’eût pas daigné accorder la plus petite attention. Il avait de cette façon groupé autour de lui un milieu des plus bizarres pour lequel il faisait figure de martyr, de victime du destin, où on lui donnait quand même du respect eu égard à ce qu’il avait été, où tous étaient flattés d’être traités, grâce aux erreurs d’un fils, comme ils n’eussent pu l’être autrement. Grâce à eux, M. et Mme Leshardouin avaient l’illusion de la retraite sans en avoir la monotonie. Quand il devenait impossible, dans une conversation, de ne pas parler de Jacques, ces petites gens se montraient d’une discrétion qui touchait beaucoup M. Leshardouin. Parmi eux se trouvait un chapelier du boulevard Saint-Germain, M. Marly, que les malheurs de M. Leshardouin avaient sincèrement ému. Mais au bout de très peu de temps, après n’avoir été au début que flatté comme tout le monde de mériter l’amitié d’un homme de cette qualité, il s’était persuadé peu à peu que celle-ci ne tirait pas son origine d’un drame de famille mais d’une sympathie réciproque qui sans ce drame eût porté les mêmes fruits. Depuis, il s’efforçait, avec beaucoup de prudence et de délicatesse d’ailleurs, de convaincre M. Leshardouin que le crime dont son fils s’était rendu coupable, premièrement ne pouvait lui être imputable, deuxièmement n’était pas aussi grave qu’il paraissait quand on examinait les événements qui l’avaient précédé, cela sur un ton bonhomme qui semblait celui du bon sens, mais qui était surtout celui d’une amitié qui s’impose. M. Leshardouin aimait beaucoup cet homme, car s’il ne croyait pas les bonnes paroles de celui-ci, il aimait à les entendre. Or, il y avait deux ans, ce M. Marly avait marié sa fille avec un ingénieur, André Simonnet, dont la conduite au front avait été très brillante. Auprès du jeune ménage, M. Leshardouin avait tout de suite joui d’un très grand prestige. On lui témoignait un profond respect. On racontait autour de lui qu’il était vraiment malheureux de voir un homme de cette valeur, ayant un sens de l’honneur, de la justice, aussi élevé, se considérer comme le dernier des hommes parce que la fatalité avait voulu qu’un de ses fils reçût une balle dans la tête et perdît la raison. Il y avait un an, ce jeune ménage avait eu un fils. M. Leshardouin sollicité d’en devenir le parrain, s’y était refusé, se jugeant indigne. Ce scrupule avait encore fait monter l’estime et l’admiration de tous.

Il y avait quatre jours que Colette était rentrée à Paris, lorsque M. Leshardouin eut la pensée qu’après tout Colette pourrait aller habiter chez ce jeune ménage, en échange de laquelle hospitalité elle s’occuperait de l’enfant. Il alla voir M. Marly. Tous deux interrogèrent alors les Simonnet, qui acceptèrent avec joie cette combinaison.

Le lendemain, M. Leshardouin et Colette quittaient ensemble la rue Oudinot. Peu après, le taxi s’arrêta avenue de La Motte-Picquet, devant un immeuble moderne, au rez-de-chaussée duquel il y avait un vaste magasin d’alimentation ayant des airs de coopérative. M. Leshardouin régla le chauffeur, non sans avoir prié Colette de s’assurer que le prix donné par le chauffeur était bien celui marqué par le compteur. À cet endroit, le trottoir était très large et planté de maigres arbustes. M. Leshardouin le traversa lentement.

— Vous semblez préoccupé, dit Colette.

— Oui, je le suis.

C’était au sixième étage qu’habitaient les Simonnet. Ils accueillirent les visiteurs avec une amabilité extraordinaire. Yolande Simonnet conduisit tout de suite Colette à sa chambre, qui était déjà prête. On voulut que M. Leshardouin la vît. Peu après, il pénétrait à son tour dans cette chambre, complimenta Mme Simonnet. À aucun moment il ne se départit de son attitude de père qui confie sa fille à des directeurs de pension, bien qu’il éprouvât une certaine gêne à recommander si chaudement une jeune femme dont il blâmait au fond de son cœur la conduite. Il y avait évidemment de la grandeur d’âme dans cette attitude. Mais il y avait surtout le désir que rien ne vînt ternir le prestige qu’il savait avoir aux yeux des Simonnet, la crainte que Colette, dans son ignorance de ces affinités secrètes, ne laissât paraître de la surprise devant des rapports si amicaux entre gens tellement différents. Mais cette crainte était bien vaine car Colette eût été incapable de reconnaître ses hôtes après une absence de quelques minutes. Elle ne voyait rien. Depuis deux jours déjà son esprit était concentré sur Jacques. Où était-il ? Que faisait-il ? Pourquoi ne lui avait-il même pas écrit ? Elle comprenait qu’il traversait un des moments les plus tragiques de sa vie, mais pour quelles raisons en excluait-il celle qui, pendant des années, avait été sa compagne de tous les jours ? À certains moments, elle se demandait si elle n’était pas la victime d’une sinistre comédie, si Jacques n’avait pas décidé de longue date de la quitter, si M. et Mme Leshardouin n’étaient pas ses complices, si, en définitive, on ne cherchait pas à se débarrasser d’elle précautionneusement, sans éveiller son attention. Il n’était pas possible qu’un père pût être aussi dur avec son fils que l’avait été M. Leshardouin avec Jacques. Il n’était pas vraisemblable qu’on se désintéressât à ce point du sort de son enfant, ni que dans une circonstance aussi grave on ne se souciât même pas de savoir ce qu’il était devenu. Puis à force de réfléchir, Colette finissait par accepter ces bizarreries. Elles ne devaient pas être si exceptionnelles qu’elle croyait. C’était en en tenant compte qu’elle devait songer à l’avenir. Elle pensait alors à Jacques. Certainement on ne le condamnerait pas, ou si on le condamnait on lui accorderait le sursis. Il serait donc libre après le procès. Ils pourraient alors tous deux se marier, mener une existence paisible à la campagne. Mais pourquoi les parents n’envisageaient-ils pas cette fin ? N’était-ce pas parce que celle-ci leur était désagréable ? Leur appel à la rigueur n’était-il pas un moyen de le décourager ? Ne cherchaient-ils pas, en grossissant la faute de Jacques, à détourner Colette de celui-ci ?

En la laissant chez les Simonnet, M. Leshardouin avait dit à Colette qu’il lui écrirait dès qu’il saurait quelque chose de nouveau. Au bout de huit jours, n’ayant rien reçu, Colette ne put s’empêcher de retourner rue Oudinot.

— Mais enfin comment se fait-il, demanda-t-elle, que Jacques ne m’ait même pas écrit un mot, qu’il me laisse dans l’ignorance de tout ?

— Vous devez comprendre, Colette, que dans un remords aussi profond que celui de mon fils il ne peut y avoir de place pour les sentiments. Ne vous froissez pas, mais il faut que je vous dise, puisque vous ne comprenez pas de vous-même, que vous représentez aux yeux de Jacques tout ce qu’il y a de douceur et d’agrément dans la vie, et que dans ces conditions, au moment où il s’agit de son salut, vous ne pouvez plus prétendre jouer le rôle que vous jouiez. Nous-mêmes, ses parents, nous ne sommes guère plus favorisés que vous.

En parlant, M. Leshardouin avait branlé la tête sans interruption, ce qui ne lui arrivait jamais, sans doute pour prévenir par ce signe de vieillesse toute repartie dangereuse.

Ce ne fut qu’à l’heure du dîner que Colette rentra avenue de La Motte-Picquet. Les Simonnet ne pouvaient être pourtant plus aimables, plus prévenants, plus cordiaux même qu’ils étaient. Mais il arrivait peut-être à Colette ce qui arrivait à Jacques. Dans sa détresse, elle n’avait que faire d’une bonté si visiblement impuissante. Elle dîna rapidement, s’enferma aussitôt après dans sa chambre. Cette visite aux parents de Jacques l’avait complètement abattue. Comme elle avait eu raison, à Genève, puis à Nice, de s’opposer au retour de Jacques dans sa famille. Ce qui arrivait à présent, elle l’avait exactement prévu. Elle ôta les coussins dont on avait empli un fauteuil à son intention et s’assit. Que signifiait son séjour dans cet appartement coquet, peint de frais, où rien de ce qui peut évoquer la joie de vivre n’avait été, chez ce jeune ménage si avide de santé et de grand air. Cette situation était ridicule. Ce fut ce soir-là que l’idée de retourner chez son père lui vint pour la première fois. Elle hésita pourtant plusieurs jours. Quoiqu’elle n’attendît plus rien de ce contact avec M. Leshardouin dans lequel elle avait mis au début tant d’espoir – avec M. Leshardouin et non avec Madame car celle-ci était invisible depuis que Colette était à Paris – elle n’osait encore le rompre. Et ce serait le rompre certainement que de quitter ce brave ménage Simonnet, c’est-à-dire de se passer avec tant de désinvolture du grand service rendu par M. Leshardouin. Quelques jours plus tard, elle ne put supporter davantage cette hospitalité.

XII

En arrivant rue d’Assas, Colette fut surprise par de nombreux changements. L’appartement était méconnaissable. Il est vrai qu’en cette radieuse matinée d’octobre, la lumière n’avait rien de commun avec le brouillard grisâtre qui avait tout enveloppé l’hiver dernier, lorsque Colette était venue. Une agréable odeur de peinture surprenait dès l’entrée. Toutes les portes étaient ouvertes. Des ouvriers allaient d’une pièce à l’autre. Quant à Marie, elle avait remplacé le torchon, toujours mouillé, dont elle s’entourait la taille par un vrai tablier blanc.

— Est-ce que mon père est là ?

— Non, Mademoiselle, mais il a promis de rentrer déjeuner.

En visitant l’appartement, Colette comprit ce qui se passait. Son père ne voulait sans doute plus recevoir de malades chez lui. Tous les meubles du cabinet de consultation et du salon d’attente avaient disparu. C’était ces deux pièces que les peintres badigeonnaient de couleur. Des rouleaux de papier-tenture étaient posés sur des tréteaux. Colette les regarda. C’était une imitation de toile de Jouy. Comme si elle avait lu une lettre qui ne lui était pas destinée, elle s’éloigna aussitôt et alla s’asseoir dans cette salle à manger où jadis avait régné un si grand désordre et qui aujourd’hui était cirée et fleurie.

— Il y a du changement, dit-elle lorsqu’elle revit Marie.

La domestique ne répondit pas. Perdue au milieu de tant d’ordre, elle resta un instant immobile devant le buffet, se demandant dans quel tiroir se trouvait maintenant l’argenterie.

Mais Colette ne se laissa pas distraire longtemps par tous ces détails. Déjà elle songeait à l’entrevue qu’elle aurait dans un instant avec son père. Il était onze heures et demie. Il allait arriver d’un moment à l’autre. Comment allait-il accueillir sa fille ? Croirait-il que cette visite était une réédition de celle faite l’hiver dernier et s’emporterait-il avant que Colette pût ouvrir la bouche ? Par quel moyen lui ferait-elle comprendre tout de suite qu’il n’en était rien ? S’avancerait-elle vers lui avec bonne humeur, en riant même, comme font parfois les gens brouillés qu’une intuition simultanée a avertis qu’ils ne se trompaient pas. Elle en était là de ses réflexions, lorsqu’elle entendit brusquement la voix de son père dans le vestibule, la porte d’entrée étant restée ouverte. Elle se leva.

— Père, s’écria-t-elle, comme je suis…

Elle s’arrêta net. Le Dr Salmand n’était pas seul. Un homme d’une cinquantaine d’années l’accompagnait. Il était de grande taille, vêtu avec recherche. On devinait à sa façon d’attendre que le Dr Salmand lui dît où mettre son chapeau, à ses reculs précipités chaque fois qu’il croyait s’être trompé de direction qu’il avait une grande considération pour son hôte.

— Comment se fait-il que tu sois là, Colette ?

— C’est qu’il s’est passé beaucoup de choses depuis que je t’ai vu, répondit la jeune femme en souriant.

— En effet, tu as vu l’appartement ?

— J’ai vu, et je te félicite.

S’apercevant qu’il n’avait pas présenté son compagnon à sa fille, le Dr Salmand se tourna vers celui-ci.

— Cher ami, je voudrais vous présenter à ma fille, mais excusez-moi, je ne me rappelle pas votre nom. C’est ridicule, surtout quand on se connaît depuis des années. Je vieillis, que voulez-vous !

— Henri Massillon, comme le prédicateur, mais je ne suis pas un de ses descendants, malheureusement.

— Naturellement. Ne vous ai-je pas demandé tout à l’heure comment allait Mme Massillon ?

— Vous me l’avez demandé, docteur, je le reconnais. Aussi je ne vous tiens grief de rien.

Lorsque Marie vint annoncer que le déjeuner était servi, tout le monde quitta le salon pour se rendre dans la salle à manger.

— Je ne me doutais pas, lorsque je vous ai demandé de déjeuner avec moi, que vous feriez la connaissance de ma fille.

À ce moment, le Dr Salmand regarda Colette pour la première fois avec attention puis presque aussitôt il baissa les yeux, parut chercher quelque chose à terre. Enfin, il reprit sa conversation avec M. Massillon. Colette eut alors le loisir de réfléchir sur cette bizarre transformation. Son père n’avait visiblement plus rien de commun avec l’homme qu’elle avait connu. Une nouvelle façon de considérer la vie avait remplacé la première. Un nouvel homme remplaçait le vieil homme. Mais comme il arrive habituellement dans ce cas, ce n’était pas uniquement parce qu’il s’était aperçu sur le déclin que la vie était belle et qu’il voulait en jouir avant qu’il fût trop tard qu’il avait changé, mais aussi contre le passé, contre les fautes accumulées depuis la jeunesse. Chacun de ses gestes le disait. Même la voix était autre. L’attention que l’on porte à rester en vie, qui est plus ou moins visible selon la qualité des personnes, émanait à présent du Dr Salmand. On ne voyait que son incapacité absolue de courir un danger, que le sentiment peint sur son visage que l’homme qu’il était n’avait aucun rapport avec celui d’hier, que la vie telle qu’il la concevait aujourd’hui était la seule qu’il eût dû vivre. Et Colette en éprouvait un profond malaise, elle qui faisait justement partie de cette vie condamnée dont son père paraissait avoir honte aujourd’hui. Elle en éprouvait un profond malaise, mais aussi un certain contentement. Le nouvel homme lui faisait moins peur que l’ancien. Elle était comme l’enfant qui souffre plus de voir la peine qu’il fait à ses parents que d’être frappé par eux. Aussi fut-ce sans appréhension qu’aussitôt après le départ de M. Massillon, elle demanda à son père de l’écouter.

— Est-ce que tu as le temps, car mon histoire est très compliquée ? demanda-t-elle comme si rien ne pressait.

— Je peux t’accorder une heure.

— Je suis obligée de remonter assez loin, si je veux que tu comprennes pourquoi, aujourd’hui, je reviens habiter chez toi.

Colette parla alors des cinq dernières années de sa vie. Lorsqu’elle dévoila enfin le nom de l’homme qu’elle avait suivi en Suisse, lorsqu’elle fit le récit du crime qu’il avait commis – sans même se donner tellement de mal pour l’excuser – lorsqu’elle raconta son voyage à Nice, l’accueil de sa mère, lorsqu’enfin elle dépeignit les quelques jours qu’elle venait de passer à Paris, son père ne fit chaque fois que hocher la tête.

— Eh bien, c’est parfait, dit-il quand sa fille eut terminé, tu vas reprendre ta chambre. Si ce garçon sort un jour de prison et que tu aies à ce moment encore envie de le rejoindre, tu seras entièrement libre de le faire.

Lorsque son père fut sorti, Colette bavarda quelques instants avec Marie, puis elle prit un livre. Elle ne réussit pas à fixer son attention sur ce qu’elle lisait. Ce nouveau changement de ses habitudes lui causait une sensation désagréable. Elle ferma le livre, marcha pendant plusieurs minutes autour de la pièce, se rassit enfin. Mais peu après, elle se leva de nouveau, recommença à aller et venir. Elle pensait à Jacques. Elle avait le sentiment qu’elle avait mal agi vis-à-vis de lui en revenant habiter rue d’Assas, qu’elle n’eût pas dû revoir son père. Longtemps elle chercha pourquoi ce sentiment l’obsédait. Enfin elle comprit que c’était parce qu’il existait une trop parfaite identité entre son actuelle façon d’agir et celle qu’elle eût adoptée si Jacques avait définitivement rompu avec elle. Qu’eût-elle fait si Jacques n’avait plus dû jouer aucun rôle dans sa vie ? Comme au matin de ce jour, elle serait retournée rue d’Assas, elle n’aurait pas éprouvé moins de crainte à parler du passé, puisqu’il ne devait plus commander l’avenir, et comme cet après-midi, elle serait restée désœuvrée. Mais quand vers cinq heures l’oxygène devint plus subtil, elle recouvra son bon sens. Comment eût-elle pu agir autrement qu’elle avait fait ? Ses sentiments n’avaient rien à voir avec l’organisation matérielle de son existence. Où qu’elle se trouvât, elle aimait Jacques de la même manière. Elle chercha alors d’autres reproches à se faire. Comment se faisait-il qu’elle n’eût pas essayé de revoir Jacques, qu’elle ne se fût pas présentée à la prison, qu’elle n’eût pas demandé qu’on lui permît de voir Jacques ? Cette faveur lui aurait peut-être été refusée, mais enfin elle eût fait tout ce qu’elle pouvait. Elle pensa alors qu’elle avait une excuse. Cette excuse, c’était qu’une telle démarche n’eût pu que déplaire à Jacques – sans parler de M. et Mme Leshardouin – sinon ne l’y eût-il pas le premier invitée ? Puisqu’il ne lui avait même pas écrit – mais avait-il le droit d’écrire en prison – c’était qu’il tenait, sans moins l’aimer pour cela, à rester seul en présence, à ne se laisser distraire par rien, de manière que son châtiment fût complet.

Elle dîna seule. Son père avait téléphoné qu’il ne rentrerait pas. Aussi, dès neuf heures, se trouvait-elle dans sa chambre où elle eut la surprise de voir remisés les fauteuils du salon d’attente où tant de malades inconnus s’étaient assis. Elle ouvrit la fenêtre et se coucha tout de suite.

Il y avait trois jours que Colette était installée chez son père lorsqu’un matin elle reçut une lettre de M. Leshardouin. Il avait appris qu’elle n’habitait plus chez les Simonnet. Il lui écrivait à tout hasard chez son père. Il lui demandait de passer le voir dès qu’elle pourrait. Rien n’eût pu causer une plus grande joie à Colette. En se rendant rue Oudinot, les pensées les plus absurdes lui vinrent à l’esprit. Jacques avait peut-être été relâché. M. et Mme Leshardouin avaient eu conscience de s’être mal conduits avec elle. Ils voulaient lui dire qu’ils se réjouissaient à la pensée qu’elle allait devenir leur belle-fille. Ils lui demanderaient de se considérer comme chez elle rue Oudinot et de venir quand la fantaisie lui en prendrait. Dès l’entrée, elle fut agréablement impressionnée. Le valet de chambre, dès qu’il la vit, ne put cacher une satisfaction sincère. Sans s’en retourner demander des ordres à son maître, il la conduisit tout de suite dans le petit cabinet de travail situé au fond de l’appartement. Une minute s’était à peine écoulée que M. Leshardouin rejoignait Colette.

— Que je suis heureux, Colette, de vous voir !

— Oh, Monsieur, balbutia la jeune femme confuse.

— Je ne vous cacherai pas que, lorsque j’ai appris hier que vous aviez quitté les amis à qui je vous avais recommandée, j’ai été pris d’inquiétude. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis imaginé que vous aviez quelque chose à me reprocher.

— Oh ! pas du tout.

— Vous m’aviez dit que vous ne pouviez retourner chez votre père. Je me suis demandé alors où vous aviez bien pu chercher asile. J’avais gardé de vous le souvenir d’une personne un peu, comment dirais-je, nerveuse, à juste titre d’ailleurs. Aussi ai-je craint je ne sais quel coup de tête.

— Je suis partie, expliqua Colette, parce que, malgré toute la bonté de vos amis, j’ai eu peur de les importuner. Mon père, quoi qu’il eût à me reprocher, ne pouvait pas cependant ne pas me recevoir.

— Enfin, je suis rassuré. Est-ce que vous êtes contente au moins ?

Colette eut un léger sourire.

— Tant que je ne reverrai pas Jacques…

— Oui, je comprends. Mais cela, c’est une autre question, Colette. Nous en avons parlé.

— Vous n’avez toujours pas de ses nouvelles ?

M. Leshardouin parut surpris par cette interrogation.

— Vous savez bien, voyons, que si j’en avais eu, je vous les aurais communiquées avant de vous parler de quoi que ce soit d’autre.

Cet accueil cordial avait fait tant de bien à Colette que, par un désir inconscient de compensation, elle se leva, voulant partir avant qu’on l’y invitât.

— Attendez. Mme Leshardouin veut vous voir aussi. Elle va venir tout de suite.

En effet, quelques instants après, Mme Leshardouin entrait à son tour dans le cabinet de travail.

— Vous êtes donc là, dit-elle en souriant dès qu’elle aperçut Colette.

— Vous voyez, Madame.

— Il ne s’est absolument rien passé, dit M. Leshardouin pour mettre sa femme au courant de la conversation qui avait précédé son arrivée.

— Il faut que vous veniez nous voir plus souvent, Mademoiselle. Vous voyez dans quelle inquiétude vous nous plongez, continua Mme Leshardouin qui avait feint de ne pas entendre la parole rassurante de son mari.

« Qu’est-ce qui a bien pu les inquiéter à ce point ? » se demanda Colette dès qu’elle se retrouva dans la rue Oudinot. « Après tout, se dit-elle un peu plus tard comme elle n’était pas parvenue à en trouver la raison, ils me portent peut-être un intérêt réel. » Mais cette supposition ne la satisfaisait pas. « Comme Jacques leur est supérieur », pensa-t-elle. Elle le revit et faillit pleurer. Beaucoup mieux qu’il y avait quelques jours, elle comprenait maintenant qu’il pût l’aimer autant qu’elle l’aimait sans avoir besoin de le lui dire. À quoi cela servait-il d’écrire ? Comme il serait grand et bon quand il serait libre, quand il serait absous, quand cette obsession du châtiment ne pèserait plus sur son intelligence ! Et tout en se rapprochant de la rue d’Assas, Colette entrevoyait pour une époque pas très lointaine un véritable bonheur. Aussi fut-ce sans le moindre sentiment de jalousie qu’elle se rendit, quelques instants plus tard, sur la prière de son père, dans l’ancien salon d’attente transformé en une ravissante chambre à coucher où Denise Bénac, qui venait d’arriver, était en train de défaire ses malles.

— Nous nous voyons toujours dans des circonstances extraordinaires, dit Denise qui laissait la blouse qu’elle avait revêtue par-dessus sa robe flotter derrière elle, comme font les femmes qui passent librement d’une occupation à une autre.

XIII

Rien n’est plus émouvant à considérer que les changements qui se sont produits dans un milieu d’où nous avons été absent pendant un espace de temps. Heureux ou douloureux, ils se sont succédé sans que les témoins en aient eu une vue d’ensemble, d’où cette impression de fatalité que nous éprouvons en reparaissant. C’est ainsi que dans cette histoire, huit mois s’étaient écoulés que Colette, sans qu’elle semblât aujourd’hui s’apercevoir de ce qui lui était arrivé, avait perdu son père et vivait avec une fillette de dix ans dans un appartement de la rue de la Convention. Il nous faut dire tout de suite que ce dernier fait n’était pas comme il semble la conséquence du premier, mais qu’il l’avait précédé. En effet, c’était au mois de janvier 1923, alors que le Dr Salmand était encore en vie, que Colette avait quitté la rue d’Assas. Voici comment c’était arrivé. Dès que Denise Bénac était venue habiter chez le Dr Salmand, Colette, par discrétion, n’avait plus paru qu’aux repas. Pour remplir les longues journées, elle était retournée à l’École des beaux-arts, mais sans la moindre passion. En vérité, elle passait son temps à penser à Jacques, à supputer quand il serait libre. Assez régulièrement, elle se rendait rue Oudinot, non parce qu’on l’y recevait toujours avec plaisir, mais avec l’espoir d’y trouver des nouvelles de Jacques. Mais invariablement on lui répondait qu’il n’y avait rien, que c’était naturel car il ne pouvait rien y avoir.

— Enfin, s’exclamait Colette, Jacques ne vous écrit même pas à vous, ses parents !

— Il n’a pas à nous écrire.

Ce fut à partir du jour où on lui fit cette réponse qu’elle soupçonna M. et Mme Leshardouin d’être en correspondance avec Jacques, mais de le cacher. Elle n’en retourna pas moins les voir car elle avait la conviction que, si vraiment un événement important se produisait, on la mettrait malgré tout au courant.

Parfois Colette se surprenait à considérer avec étonnement non pas ses occupations quotidiennes mais la période qui s’était écoulée entre elles et le départ de Jacques. Comment se faisait-il que la transition s’était opérée si facilement, sans que Colette s’en fût aperçue, et qu’aujourd’hui, alors qu’elle souffrait autant que le premier jour, elle se levait à huit heures, prenait son petit déjeuner, se rendait à l’École, rentrait, repartait ?

Il y avait deux mois que cette vie durait lorsqu’un soir que Colette se trouvait seule avec Denise, celle-ci lui demanda de la suivre dans sa chambre. Jusque tout dernièrement, elle n’avait pas témoigné à la fille du Dr Salmand beaucoup de sympathie. Elle l’avait surtout observée et cela n’avait été qu’il y avait une semaine qu’elle avait acquis la certitude que Colette ne lui vouait pas une jalousie secrète. Elle était de ces femmes qu’une pareille découverte transforme. Aussi, à partir de ce jour, de méfiante et réservée qu’elle était, devint-elle pleine de prévenance et d’amabilité. Ce fut donc sans éprouver de surprise que Colette accompagna Denise. Celle-ci ferma soigneusement la porte, puis invita Colette à s’asseoir à côté d’elle sur son lit.

— Depuis longtemps – elle aurait dû dire depuis quelques jours – je désirais avoir avec vous une grande conversation. Nous ne nous connaissons pas. Ce n’est pas naturel puisque nous vivons l’une près de l’autre. Tout ce que je sais de vous, c’est votre père qui me l’a appris. J’ai l’impression d’ailleurs qu’il ne vous comprend pas. Mais ne croyez pas qu’il ne vous aime pas pour cela. Il est avec moi exactement comme il est avec vous.

À la suite de nombreux conciliabules de ce genre, Denise fit un jour des confidences plus intimes à Colette. Elle n’avait pas toujours été, elle aussi, la personne raisonnable qu’elle paraissait aujourd’hui. « Pourquoi dites-vous moi aussi ? » avait pensé demander Colette, mais elle avait gardé le silence. Elle avait été elle aussi amoureuse d’un jeune homme qui l’avait fait souffrir, non pas consciemment mais parce que tels étaient leurs caractères qu’ils n’avaient pu s’entendre. Denise n’avait pas eu la chance de Colette. Dès le début de sa liaison avec cet homme, elle avait eu une fille. Celle-ci avait aujourd’hui dix ans. Colette apprit alors une chose qui, tout en lui causant de la peine, la surprit agréablement. C’était que cette fillette, dont toute la vie s’était écoulée en pension chez des fermiers, si, elle, Colette, n’était pas arrivée au début de l’automne, eût habité rue d’Assas. Le Dr Salmand ne l’avait plus voulu alors. Denise, qui tout en ayant bon cœur manquait de finesse, avait donné comme raison de ce revirement à Colette, pour que celle-ci ne se doutât pas de la vraie raison, que c’était un prétexte, qu’au fond il n’avait jamais voulu de cette enfant, voulant avoir Denise entièrement à lui. Colette n’avait pas été dupe et de ce jour elle garda une profonde reconnaissance à son père. Il n’était donc pas si indifférent qu’elle croyait. Sa rudesse n’était qu’apparente. Au fond de lui-même, il éprouvait encore suffisamment d’amour-propre vis-à-vis de sa fille pour ne pas se montrer devant elle dans une posture ridicule.

Denise avait eu une arrière-pensée en faisant cette confidence. Elle voulait amener Colette dont elle avait remarqué le désœuvrement à demander elle-même à son père qu’il consentît à prendre chez lui la fillette. « Vous lui direz, avait-elle précisé, que cela vous ferait un grand plaisir, que cela vous occuperait et qu’il ne s’apercevrait de rien. » Colette n’avait pas osé refuser, mais pendant plusieurs jours elle évita tout aparté avec Denise. Il lui était en effet profondément pénible de demander à son père de faire une chose qu’elle était convaincue qu’il n’avait pas faite à cause d’elle. Mais Denise revint avec d’autant plus d’insistance à la charge qu’elle s’était peu à peu persuadée qu’une telle solution ne pouvait qu’être favorable à tout le monde, à Colette parce que cela lui créerait une occupation, au Dr Salmand parce qu’il ferait une économie et qu’il ne pourrait lui être désagréable de voir l’attention de sa fille détournée de cet homme qui lui avait tourné la tête, à la fillette parce qu’enfin on pourrait former son éducation et à elle-même naturellement. Elle fit si bien que Colette ne put plus se dérober. Un soir, Denise se retira plus tôt que d’habitude pour faciliter cette intervention.

— Tu sais, père, dit Colette, il y a longtemps que je veux te parler. Je te préviens tout de suite qu’il ne s’agit pas de moi.

Depuis trois mois qu’elle habitait rue d’Assas, elle n’avait pas échangé d’autres paroles avec son père que celles qu’une vie commune rendait nécessaires. Elle avait agi ainsi parce qu’elle n’était chez son père que momentanément, par timidité, par désir de se faire pardonner, par crainte de laisser paraître malgré elle un sentiment de réprobation pour la conduite de son père, ce qui dans sa situation eût été d’une inconscience sans pareille. Mais son père n’avait pas deviné ces scrupules. Quelque indifférent qu’il parût être du sort de sa fille et de l’opinion qu’elle se faisait de lui, l’homme nouveau avait attendu ce à quoi l’ancien n’eût même pas songé. Il avait attendu que sa fille lui donnât spontanément ce qu’il exigeait de Denise, à savoir une sorte d’obéissance respectueuse. Il était pénétré de lui-même au point de considérer qu’il n’avait à faire aucune distinction entre les deux femmes. Aussi, lorsque Colette lui annonça après bien des préliminaires qu’elle serait heureuse d’avoir une occupation autre que celle de suivre des cours de peinture, celle d’élever l’enfant de Denise par exemple, le Dr Salmand en éprouva une profonde déception. C’était donc tout ce que sa fille trouvait à lui dire au bout de trois mois ! Il ne se fâcha pourtant pas. Mais il répondit sèchement que c’était impossible et pour que sa fille ne soupçonnât pas qu’il n’avait pas voulu de cette enfant à cause d’elle, il ajouta le fruit des amours de la femme qu’il aimait avec un autre. Quelques jours plus tard cependant il se radoucit.

— Je comprends très bien que tu t’ennuies chez moi. Tu es de ces femmes, dit-il avec un peu de mépris, qui ne trouvent de compensation à un amour malheureux que dans les sentiments maternels. Évidemment, cela devait finir ainsi. Eh bien, si tu veux, cherche un appartement. Cela vaudra d’ailleurs beaucoup mieux pour nous tous. Cela nous faisait de la peine de te voir errer. Tu auras un but. Évidemment, j’aurais mieux aimé qu’il fût autre. Je ne sais pas si tu le comprends, mais je trouve que c’est une ironie du sort que toi, ma fille, tu sois amenée à t’occuper de l’enfant d’une femme que je n’aurais jamais aimée si tu étais restée près de moi.

Ce fut deux mois après que Colette s’était installée avec l’enfant de Denise rue de la Convention que le Dr Salmand dut s’aliter. Quelques jours plus tard, alors que tout le monde croyait qu’il n’avait pris qu’un refroidissement, il mourait. Colette avait alors été pendant quelques jours en contact avec sa famille, des bourgeois de province pour qui les questions d’intérêt avaient une importance incroyable. Bien que Denise fût tout de suite retournée dans sa famille, ils avaient très rapidement trouvé des traces de son existence et, soi-disant pour que la femme légitime du défunt demeurât dans l’ignorance de son infortune, ils en avaient profité pour ne pas la prévenir. À les voir, on n’eût jamais pensé qu’aucun de ces parents ne se souvenait du Dr Salmand autrement que comme un lycéen ou un jeune homme. Il semblait qu’encore il y avait quelques mois ils avaient été mêlés à sa vie et qu’ils en avaient souffert.

L’inhumation eut lieu à Druchy, près de Nancy, par une matinée resplendissante d’avril. Pour aller de la propriété au petit cimetière, il fallait parcourir près de deux kilomètres. Colette, perdue au milieu des cinquante personnes qui suivirent le corbillard de campagne, ne pensait à rien. Elle ne paraissait pas même se rendre compte que le corps de son père était couché sur cette voiture plate surmontée d’un toit. Le cheval, dans les harnais de tous les jours, secouait la tête par moments, et il n’avait aucune majesté. Le soleil brillait et autour de Colette il n’y avait que des inconnus qui pourtant tous se connaissaient entre eux et détournaient la tête. Personne n’adressait la parole à cette fille dont on ignorait qu’elle avait vécu quatre ans avec un criminel. Personne ne connaissait son histoire, et pourtant personne ne la regardait. C’était ce fait, plus encore que la mort de son père, qui plongeait Colette dans cette espèce d’hébétude. Inconsciemment, elle se demandait ce que l’attitude de ces gens aurait été s’ils avaient su.

Ce ne fut que le soir, dans le train du retour, qu’elle put penser à son père. Elle se mit alors à pleurer. Parmi tous ces indifférents qui l’avaient accompagné, la seule personne qui eût pu penser à lui, c’est-à-dire sa fille, ne l’avait même pas fait.

Dans les jours qui suivirent, Colette régla différentes questions d’intérêts, revit plusieurs fois Denise. Puis elle songea à aller annoncer la triste nouvelle à M. Leshardouin. Mais de même qu’elle n’avait pas dit à ce dernier qu’elle avait loué un appartement où elle habitait avec la fille d’une amie de son père, cela dans la crainte que M. Leshardouin ne pensât qu’elle avait décidément le goût des situations baroques, elle n’osa pas non plus dire tout de suite que son père était mort. Cette fois elle ne savait pas pourquoi. Elle sentait seulement confusément que cela pouvait lui nuire. Ce ne fut que plus tard, lorsque finalement elle se fût décidée à le dire, qu’elle comprit ce qui l’avait fait hésiter. C’était une crainte aussi, mais toute différente, la crainte que M. et Mme Leshardouin, sous prétexte qu’elle ne pouvait vivre seule, ne l’envoyassent en province, dans une œuvre quelconque. Elle s’étonna que le pressentiment d’une pareille initiative eût pu l’arrêter. Il lui apparut alors que ses rapports avec cette famille étaient tels que, quoi qu’elle fît ou que quoi qu’il lui arrivât, tout était susceptible d’une mauvaise interprétation ou raison de se libérer d’elle.

Une demi-heure s’était donc écoulée sans qu’elle eût osé faire la plus petite allusion à son père. Le nom de Jacques avait été prononcé trois ou quatre fois mais incidemment, lorsque M. Leshardouin, trouvant enfin un sujet de conversation, parla d’une de ses vieilles tantes qui avait une maladie étrange l’ayant prise au talon qu’on appelait la gangrène des vieillards. Colette ayant quelques années de plus que Jacques, il s’était imaginé, sans doute, par manque de réflexion, que M. Salmand devait être déjà d’un certain âge et, par association d’idées, il avait demandé brusquement à Colette, ce qu’il n’avait jamais fait jusqu’alors, comment allait son père.

À ce moment elle s’était troublée. Elle eût pu ne rien dire, mais mentir alors qu’elle venait de conduire son père au cimetière lui fut impossible.

— Justement je venais vous annoncer, dit-elle, la mort de mon pauvre père.

M. Leshardouin sursauta.

— Ce n’est pas possible. Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit tout de suite, Colette.

— J’allais vous le dire. Je ne pensais pas que vous pourriez y attacher de l’importance.

— Voyons, voyons, Colette. Comment avez-vous pu croire que cela pouvait ne pas nous toucher ?

Il se leva, alla annoncer la nouvelle à sa femme, revint avec elle. Comme son mari, elle paraissait très émue.

— Et qu’est-ce que vous allez faire ? demanda M. Leshardouin quelques instants après.

— J’ai déjà loué un petit appartement rue de la Convention. Je vais habiter là, en attendant…

Elle n’osa pas terminer sa phrase, dire en attendant Jacques. M. Leshardouin regarda sa femme, puis Colette. Soudain il porta une main à son front.

— Est-ce que nous n’avons pas reçu une lettre de Jacques justement, demanda-t-il à Mme Leshardouin.

— Tu veux parler du mot de la semaine dernière.

— Oui. C’est bien en octobre ou en novembre qu’il doit être jugé.

— En novembre, certainement.

— Excusez-moi, Colette. Cela me fait tellement de mal de parler de mon fils. Enfin, il faut que vous sachiez qu’il va être jugé, surtout en un moment comme celui-ci, où vous venez d’être frappée si cruellement.

Cette conversation avait eu lieu en avril. À la fin d’un après-midi de juin, alors que Colette rentrait avec la fillette que Denise lui avait demandé de garder encore quelque temps, la concierge lui remit un pneumatique. « Venez demain matin, écrivait M. Leshardouin. Jacques est libre. Il veut vous voir. »

XIV

Le lendemain matin, elle se leva de bonne heure. Rien n’aurait pu lui causer une plus grande joie que le mot qu’elle avait reçu, sinon qu’il eût été écrit par Jacques lui-même. Enfin, il ne fallait pas trop demander. Elle avait amassé des forces pour l’attendre jusqu’à l’automne, et il était déjà libre, si bien que les forces inutilisées avec lesquelles elle demeurait lui donnaient une confiance en elle qu’elle n’eût pas cru avoir le jour tant attendu. Elle s’habilla à la hâte, conduisit la fille de Denise chez la mère de cette dernière. Il était à peine neuf heures lorsqu’elle se retrouva seule. Pour ne pas arriver trop tôt rue Oudinot, elle ne prit pas de taxi. Elle monta dans un tramway, descendit à l’Observatoire. Elle prit alors la rue d’Assas, s’arrêta un instant devant la maison où elle avait habité avec son père. Enfin, elle arriva rue Oudinot.

— C’est vous Colette ! s’écria M. Leshardouin. Venez vite.

Il la conduisit dans la pièce où se trouvait Jacques. Il était debout et il avait l’attitude d’un homme qu’on a prié d’attendre et qu’on va venir chercher. Durant quelques secondes, Colette ne le reconnut pas. Ce n’était pas qu’il eût changé – quoiqu’il eût maigri au cours de ces huit derniers mois, que ses cheveux parussent collés sur sa tête – mais parce qu’il était muet comme sont ceux en qui nous croyons voir un proche.

— Jacques, Jacques, dit Colette en s’avançant vers lui.

Il demeura impassible. Il avait les bras le long de son corps, comme il avait dû les avoir devant les juges. Il était visible qu’il était embarrassé.

— Jacques, comme je suis heureuse de te revoir, continua Colette, qui s’était arrêtée, qui n’osait s’approcher de cet homme qui n’avait encore rien fait pour se distinguer des autres hommes, pour redevenir celui qu’elle avait aimé.

— J’ai beaucoup pensé à toi, dit-il enfin. Je croyais que je ne te reverrais jamais. C’est pour cela que je ne t’ai pas écrit. Cela m’aurait fait trop de peine de t’écrire.

Pendant plusieurs minutes, Jacques parla ainsi, avec calme, sans manifester à aucun moment le plus petit désir d’embrasser Colette, de lui dire qu’il l’aimait. Elle crut comprendre qu’il était encore sous le coup de l’émotion du procès. Il y avait un quart d’heure qu’ils étaient en présence lorsque M. Leshardouin reparut. À haute voix, comme si son fils était dans un tel état qu’il ne pouvait pas comprendre ce qu’il entendait, il dit à Colette :

— Il vaut mieux aujourd’hui que vous ne restiez pas plus longtemps. Revenez demain.

La nuit, Colette ne dormit pas. Elle avait une chambre qui donnait sur la rue, aussi entendit-elle les derniers autobus et, de temps en temps, comme un cri désespéré, un coup de frein qui, chaque fois, lui semblait devoir précéder un accident. Dans le demi-sommeil, elle attendait alors, les poings fermés, le cou rentré dans les épaules, les bruits de tôle et de glace d’une collision, les appels déchirants des blessés. Mais rien ne troublait le silence et un nouvel espace de temps s’écoulait durant lequel les pensées les plus sombres la poursuivaient. Il était une vérité qui se répercutait alors sans cesse à son esprit. La vie est une lutte continuelle. Rien n’est jamais acquis. Elle avait de plus en plus nettement le sentiment que le dénuement et l’amour dont elle avait fait preuve dans le passé ne seraient d’aucun poids dans l’avenir et que si elle voulait que Jacques l’aimât comme jadis, il lui faudrait le reconquérir.

Parfois des lueurs éclairaient sa chambre. Le désordre qui y régnait se présentait alors à elle et la frappait comme une de ces choses qu’un mari peut reprocher à sa femme. Si elle s’endormait quelques instants plus tard, c’était pour peu de temps. La pensée que Jacques était libre, que plus rien ne le séparait d’elle, puisque maintenant il était en règle avec les hommes et qu’il ne se trouvait pas à son côté, la réveillait en sursaut.

Le matin, quand elle eut sonné chez M. Leshardouin, elle se réjouit que cette fois ce ne fût pas ce dernier qui lui ouvrît. Elle pria le domestique de prévenir Jacques de son arrivée. Elle était décidée à lui poser des questions précises, mais seulement si l’occasion s’en présentait. Ce fut M. Leshardouin qui vint la recevoir.

— Je viens d’apprendre, dit-il, que vous aviez demandé à voir Jacques. Bien que ce soit moi-même qui vous ai invitée à venir aujourd’hui, je crois qu’il serait plus sage, Colette, que vous repartiez. Jacques a passé une très mauvaise nuit. À un moment donné, nous avons même pensé à appeler un médecin. Il délirait. Enfin, maintenant, il va mieux. Je crois néanmoins qu’il vaut mieux qu’il ne voie personne. Soyez raisonnable, Colette. Attendez quelques jours. Attendez que Jacques se soit remis.

— Quand croyez-vous que je puisse le voir ?

— Attendez la fin de la semaine.

— Samedi.

— C’est cela. Venez samedi.

Mais elle n’eut pas la force d’attendre jusque-là. Deux jours plus tard elle revenait encore rue Oudinot. Elle apprit alors que Jacques était sorti, ce qui lui fit beaucoup de peine. C’était donc ainsi qu’il se reposait. S’il était en assez bonne santé pour sortir, pourquoi ne l’était-il plus quand il s’agissait de la voir ? Elle voulut parler à M. Leshardouin. Mais le domestique revint lui annoncer qu’il était sorti également.

Enfin samedi, Colette put voir Jacques.

— Il est là, dit M. Leshardouin comme si Colette et lui avaient préparé cette entrevue en cachette de Jacques. Suivez-moi, Colette.

Il frappa à la porte de la chambre de son fils, très doucement, comme s’il ne fallait pas qu’il se doutât que son père n’était pas seul.

— Entrez !

M. Leshardouin ouvrit la porte avec précaution.

— C’est Colette qui veut te voir.

Jacques était en train d’écrire. Il se leva, ne manifesta aucune surprise.

— Entrez ! répéta-t-il en s’adressant aussi bien à son père qu’à Colette.

Elle le regarda comme nous regardons une personne chère qui nous laisse dans l’embarras. Comment se faisait-il qu’il ne s’apercevait pas que par son attitude il la mettait, chaque fois qu’elle venait rue Oudinot, dans une posture gênante ? Elle comprit aussitôt qu’elle n’eût même pas pu lui reprocher cela. En même temps qu’on ne pouvait douter que cette visite lui causât une certaine joie, il était visible que l’épreuve par laquelle il venait de passer l’avait déchargé de toute obligation envers son entourage.

M. Leshardouin se retira enfin. Colette demeura un instant indécise. Elle ne savait comment s’adresser à cet homme avec lequel elle avait non seulement vécu pendant des années mais à qui elle avait pensé sans cesse pendant des mois. D’une part, elle n’osait pas reprendre le ton de jadis, trop d’événements qu’elle ignorait s’étant déroulés depuis. De l’autre, elle craignait qu’en montrant une certaine réserve, Jacques ne l’imitât. À la fin, elle n’écouta que ses sentiments. Elle s’approcha de lui, lui prit les mains.

Il eut un mouvement de recul. Elle le lâcha.

— Qu’est-ce que tu as, Colette ?

— C’est plutôt à moi de te le demander. Je me demande si tu n’es pas… – Elle s’interrompit. Elle avait voulu dire fou, mais c’était un mot qu’elle s’était toujours appliquée à ne pas prononcer devant Jacques. – Je me demande si tu ne m’as pas oubliée.

— Je pense à toi chaque jour. Tu es la seule personne au monde que j’aime. Et tu m’accuses de t’avoir oubliée. Vraiment, Colette, tu n’es pas juste.

— Est-ce que tu m’aimes ?

— Je n’ai jamais cessé de t’aimer.

Colette s’assit. Elle était bouleversée, mais elle le fit comme une personne qu’une conversation intéresse.

— Si tu m’aimes, dis-moi pourquoi tu sembles m’éviter, pourquoi tu n’as aucune joie de me voir. Et je te fais remarquer que je ne te demande même pas pourquoi tu ne reviens pas près de moi. Je comprends que tu veuilles rester en ce moment près de ta famille. Je comprends même que tu veuilles attendre que nous soyons mariés. Mais pourquoi ne le dis-tu pas ? On ne m’a rien dit, mais je suppose, puisque tu es libre, que tu as été acquitté. Plus rien de ce qui nous séparait ne nous sépare aujourd’hui. Réponds-moi. Est-ce que tu m’aimes toujours ?

— J’éprouve pour toi un nouveau sentiment.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Je t’ai demandé si tu m’aimais toujours.

— Oui. Je te l’ai déjà dit d’ailleurs.

— Alors pourquoi me parles-tu d’un nouveau sentiment ?

— J’aurais pu en effet ne pas t’en parler puisque ce nouveau sentiment est de l’amour comme le premier.

Colette garda le silence un instant. Quelque chose était changé, mais elle n’arrivait pas à démêler quoi.

— Enfin, Jacques, tu es libre maintenant. Tout est fini.

Elle venait à peine de prononcer ces mots que Jacques, qui marchait de long en large, s’arrêta net. Durant plus d’une minute, il contempla Colette comme on contemple une personne à qui on a décidé de dévoiler un secret mais en qui on feint de ne pas avoir encore confiance. L’expression de son visage devint grave. Il leva la main.

— Tu crois que tout est fini, mais rien n’est fini, dit-il lentement avec une solennité qui apparut à Colette comme manquant de naturel. Est-ce que tu crois qu’après ce que j’ai fait, il suffit d’un acquittement pour que je me considère comme pardonné ? Est-ce que tu crois que tout puisse finir si simplement ? Ma pauvre Colette, il faut que tu comprennes que je ne suis pas un homme comme les autres et que si quelque chose est fini, c’est ma vie.

Colette voyait à présent l’obstacle qui la séparait de Jacques. Il était beaucoup plus grand que tous ceux qu’elle avait pu redouter, et beaucoup plus imprévu. Ce n’était ni la famille, ni la désaffection qu’eût pu provoquer une longue absence, ni un abattement tel qu’il diminuât les sentiments, ni même un sincère et profond besoin d’expiation qui lui fit paraître vain tout ce qui n’était pas mortification. C’était autre chose. C’était que Jacques n’avait pas vraiment souffert, qu’à aucun moment il n’avait vraiment senti la gravité de son acte et que, malgré cela, il voulait s’en donner l’apparence. Son séjour en prison ne l’avait ni fortifié ni affaibli. Il lui avait fait croire qu’il était, comme il disait lui-même, un homme qui ne ressemblait pas aux autres.

Colette se cacha le visage dans ses mains et se mit à pleurer. Elle comprenait maintenant ce que Jacques avait voulu dire par un nouveau sentiment. Il avait voulu dire un amour intérieur. Ce sentiment, comme tous les autres, devait le grandir. Il allait lui servir à se créer une belle et noble attitude. À ce moment, M. Leshardouin parut.

— Qu’as-tu fait, Jacques ? demanda-t-il en se penchant sur Colette.

Elle faillit se redresser et répondre : « Vous le savez très bien », car elle ne doutait plus que l’amabilité que lui témoignait M. Leshardouin depuis des mois venait de ce qu’il savait qu’elle ne l’engagerait en rien. Mais elle se retint. Le père de Jacques l’aida à se lever, la conduisit dans une autre pièce. Il la réconforta. Il fallait qu’elle comprît que Jacques venait de gravir un calvaire, qu’il ne pouvait pas redevenir tout de suite ce qu’il avait été, qu’il avait besoin de calme, de repos pour oublier ce cauchemar. Pour le moment, le plus sage était de ne rien brusquer. On était au début de la belle saison. M. et Mme Leshardouin conduiraient Jacques à la campagne, ou au bord de la mer. Au retour, ils ne doutaient pas que leur fils éprouvât une grande joie en revoyant Colette.

Quelques jours plus tard, elle retourna cependant rue Oudinot. Il lui était apparu en réfléchissant qu’elle s’était peut-être trompée, que Jacques souffrait réellement, que ce n’était que parce que sa famille avait toujours les yeux sur lui qu’il voulait faire croire à un drame moral se passant en lui. Elle le trouva dans la même disposition que la fois précédente.

— Je suis content, dit M. Leshardouin, que vous soyez venue, car cela nous aurait fait de la peine de partir sans vous revoir.

— Vous partez ?

— Après-demain, Colette. Nous allons à Caux. Elle regarda Jacques. Il était assis, la tête basse, en apparence indifférent à tout ce qui se passait autour de lui.

XV

Il y avait une quinzaine de jours que Colette était seule à Paris, lorsqu’elle n’y tint plus. Elle s’était confiée à Denise qu’elle avait rencontrée presque chaque jour. Celle-ci voyait partout de sourdes intrigues familiales et des hommes faibles. Jacques était un faible, un malade comme le père de la petite Yolande. Tout ce que Colette avait imaginé était peut-être vrai, mais il n’en demeurait pas moins que le mal venait de la famille. Il fallait manquer d’expérience comme Colette pour ne pas s’en rendre compte.

— Est-ce que vous êtes assez naïve pour croire que M. et Mme Leshardouin n’ont pas été en rapport avec leur fils pendant qu’il était en prison, qu’ils ont ignoré la date du procès ? Est-ce qu’ils vous ont tenue au courant ? Au contraire, ils vous ont menti, ils vous ont parlé d’une date lointaine pour que vous ne songiez pas à vous renseigner ailleurs. Et ce départ précipité pour Caux ! Est-ce qu’il ne vous semble pas une conséquence de vos trop nombreuses visites ? On vous fuit, c’est donc qu’on vous craint.

Ce fut ainsi que Denise réussit à convaincre Colette qu’elle devait rejoindre Jacques. Dans la matinée du 2 juillet 1923, elle prit le train pour Caux. Il était cinq heures de l’après-midi quand elle arriva. La journée était magnifique. Les voitures des hôtels, la rue principale, la plage couverte de cabines avaient un air de fête. Colette se souvint de sa première visite à Mme Bénac, de l’impression qu’elle avait ressentie de troubler une agréable soirée. Mais cela ne lui avait causé aucune tristesse alors qu’aujourd’hui cette animation joyeuse la faisait souffrir.

Elle se rendit sur la promenade qui longe la plage, entra dans les hôtels demander M. et Mme Leshardouin. Ils étaient inconnus. Elle fut prise d’une crainte. Si on lui avait menti ! Si on n’avait pas été à Caux, mais ailleurs ! Soudain, comme elle flânait sur la promenade, cependant que des automobiles passaient et repassaient, elle aperçut, venant vers elle, deux silhouettes noires se tenant par le bras et marchant à pas lents. C’étaient les parents de Jacques. Elle était si peu préparée à leur parler qu’elle pensa descendre sur la plage, se cacher derrière une cabine, attendre qu’ils fussent passés, et les suivre. Mais elle n’en fit rien. Quelques instants après, elle s’arrêtait devant eux, en souriant pour ne pas les effrayer. Ils la regardèrent d’abord sans la reconnaître, puis M. Leshardouin s’écria :

— Vous, Colette !

Il portait des chaussures de toile grise, un panama, mais il était en noir comme à Paris. Sa femme tenait une ombrelle.

— Comment se fait-il que vous soyez venue à Caux ?

Colette répondit évasivement. Elle ne savait pas pourquoi elle était venue. Elle pensait que c’était pour rencontrer Jacques, pour ne pas être seule.

— Où est-il ? demanda-t-elle.

— Il doit être dans le jardin qui se trouve devant le casino. Oh ! il va être content de vous voir.

Colette voulut prendre congé, mais à ce moment Mme Leshardouin lâcha le bras de son mari et dit :

— Accompagne donc Colette. Je rentrerai tout doucement.

— Ce n’est pas la peine de vous déranger, dit Colette.

Après avoir réglé différents détails, M. Leshardouin revint sur ses pas avec la jeune femme. C’était la première fois qu’elle se trouvait ainsi au grand air avec le père de Jacques. Elle s’aperçut qu’il marchait difficilement, qu’il était vraiment vieux. Était-ce la mer, le ciel immense, mais elle sentit à ce moment que cet homme, privé de la rue Oudinot, du décor où il avait toujours vécu, était faible et la craignait.

— Je ne pouvais plus rester à Paris, avoua Colette. L’idée que Jacques était libre et qu’il n’était pas près de moi m’était intolérable.

C’était la première fois qu’elle osait dire aussi franchement qu’elle aimait Jacques. M. Leshardouin ne l’intimidait plus. C’était un vieillard. Il s’arrêtait à chaque instant pour reprendre haleine, mais sans cacher sa faiblesse, comme font les hommes plus jeunes, sous un flot de paroles.

Ils arrivèrent dans le jardin. Il y avait eu un concert dans l’après-midi et les chaises étaient en désordre. Soudain, elle aperçut Jacques. Il était assis seul près d’un massif de fleurs. Comme son père, il était vêtu de noir et chaussé de gris. Un livre reposait sur ses genoux. Colette courut à lui, sans plus s’occuper de M. Leshardouin. Brusquement elle avait confiance. Depuis qu’elle avait fait quelques centaines de mètres au côté d’un homme marchant difficilement, il lui semblait qu’il ne dépendait que d’elle d’être heureuse, d’imposer sa loi. Ni Jacques ni les parents n’auraient la force de lui résister.

— Jacques, que fais-tu tout seul dans ce jardin ? demanda-t-elle sur le ton qu’elle prenait jadis pour interroger le jeune homme.

Il tourna la tête. À la vue de Colette, son visage s’éclaira. Il se leva, lui prit la main, la garda un long instant. Colette était heureuse. Il lui semblait qu’elle avait retrouvé le Jacques d’autrefois.

— Il y a longtemps que tu es ici ? demanda-t-il.

— Je viens d’arriver.

— Est-ce pour moi que tu es venue ?

— Pour qui veux-tu que ce soit ?

Ce qu’il y avait d’inattendu dans cette rencontre faisait plus pour rapprocher Jacques et Colette que toutes les visites que celle-ci avait rendues rue Oudinot. Elle avait l’impression qu’il ne cherchait plus à se dérober. En apercevant son père, il se dirigea vers lui.

— Tu vois, dit-il, Colette est venue !

Ils s’acheminèrent tous trois vers la pension retirée où les Leshardouin étaient descendus. Lorsqu’ils furent arrivés à la pension, un petit incident se produisit. Mme Leshardouin attendait dans le hall son mari. En l’apercevant en compagnie de Colette, elle se leva aussitôt et se retira. Il la suivit. La cloche du dîner avait sonné depuis longtemps qu’ils n’étaient toujours pas redescendus. Jacques monta les chercher. Il annonçait peu après à Colette que ses parents avaient décidé de dîner dans leur chambre. Il ne fallait pas qu’elle prît cela mal. Ce n’était pas pour faire comprendre à Colette qu’ils ne voulaient pas la recevoir, mais que dans leur esprit de vieilles personnes, tout le monde connaissait leur histoire et eût trouvé déplacé qu’ils acceptassent à leur table une jeune femme.

Après le dîner, Jacques et Colette allèrent se promener. Il la prit par le bras. La nuit était douce. La lune brillait dans le ciel, ainsi que les étoiles. L’heure de la marée haute approchait. On entendait les vagues se briser, puis se retirer avec un bruit de succion. Il semblait à Colette qu’elle n’avait jamais quitté Jacques. Ce qui contribuait à faire persister cette impression, c’était que Jacques lui parlait de petits détails matériels sur lui-même, sur sa famille. Bien qu’il n’y eût pas encore beaucoup de monde à Caux, sa famille avait eu beaucoup de mal à se loger. Quand on vivait à Paris, on ne se doutait pas que tant de gens retiennent des chambres. Il regrettait de n’avoir emporté qu’une dizaine de romans. Colette l’écoutait avec attention. Elle avait peur de rompre une conversation qui lui rappelait tant de soirées heureuses.

— Il faut rentrer, dit Jacques au bout d’un moment.

Ces mots tirèrent Colette de sa torpeur. Demain allait-il être semblable à aujourd’hui ? Elle ne pouvait plus rester dans l’indécision. Que signifiait cette familiarité si plus rien ne la justifiait ? Comment se faisait-il qu’il ne paraissait même pas se souvenir que la dernière fois qu’elle l’avait vu, elle était partie en pleurant ?

— Jacques, dit-elle, il faut que tu comprennes que je ne suis pas venue à Caux uniquement pour te tenir compagnie. Je veux savoir ce que tu comptes faire.

— Rien. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

— Je veux que tu me dises la vérité.

— Je te l’ai déjà dite. Nous nous sommes longuement expliqués à Paris. Vraiment, je ne te comprends plus, Colette. Tu sais très bien que je n’aime que toi.

— Pourquoi me fuis-tu dans ce cas ?

— Je ne te fuis pas. Si c’était possible, je voudrais vivre près de toi, ne jamais te quitter. Si c’était possible… mais ce n’est pas possible.

Jacques avait enlevé son chapeau. Il gesticulait. Colette eut peur.

— Pourquoi n’est-ce pas possible ? demanda-t-elle néanmoins.

— Pourquoi ? Pourquoi ? Je ne sais pas. Comment veux-tu que je te réponde ? Je ne sais pas. Puisque tu m’aimes, ne me pose pas de questions. Je ne sais pas que répondre. Regarde-moi. Est-ce que tu crois que je vais mourir bientôt ? Je te dis que tout est fini pour moi, que plus jamais je ne serai heureux. Si tu as de l’affection pour moi, laisse-moi avec mes pauvres parents.

On eût dit qu’il venait de courir, tellement il avait de difficulté à parler.

— Fais un effort, Jacques. Explique-toi clairement. Tu sais très bien qu’aujourd’hui tu es libre, que rien ne nous empêche d’être heureux, que tout ne dépend que de toi.

— Je suis libre ?

— Oui. Tu es libre.

Jacques eut à ce moment une telle expression d’impuissance que Colette sentit tout à coup un profond mépris pour cet homme monter en elle. Elle eut envie de le lui dire, mais un reste de pitié l’en empêcha. Sans ajouter un mot, elle s’enfuit brusquement dans la direction opposée à la pension. Jacques la rattrapa, la saisit par les poignets.

— Colette, il faut que tu te calmes. Je ne veux pas que tu rentres dans cet état à la pension.

Peu après, ils étaient de retour. La grande salle du bas n’était éclairée que par les lampes suspendues au-dessus du billard. Les fenêtres étaient ouvertes. De temps en temps, un joueur ramassait un insecte sur le tapis vert. Au-dessus du paravent qui séparait cette salle du salon, on apercevait une autre lumière. Mais la pièce était vide. Colette n’avait plus prononcé un mot. Elle se dirigea vers le bureau, demanda où était sa chambre. Personne ne put lui répondre. Finalement, une femme de chambre la conduisit à l’annexe. Jacques n’avait même pas osé lui souhaiter une bonne nuit. Il la regarda s’éloigner puis, lorsqu’elle eut disparu, eut un mouvement de lassitude et monta se coucher.

Le lendemain matin, Colette partit sans faire ses adieux à personne. Un instant elle avait songé, eu égard à l’âge des parents de Jacques, à aller les voir, mais la crainte de revoir celui-ci l’en avait empêchée. Au cours de l’affreuse nuit qu’elle avait passée à l’annexe, non seulement loin de Jacques mais loin de toutes les petites attentions matérielles dont on bénéficiait à la pension, elle avait décidé qu’à partir de cet instant tout était fini entre Jacques et elle. C’était un pauvre malade qu’une blessure à la tête avait rendu à demi fou. Elle ne comprenait plus comment elle avait pu s’attacher à lui jusqu’à ce jour. Le mépris qu’elle avait ressenti brusquement ne s’était pas évanoui. Il était plus fort encore, au point que c’était avec un regard miséricordieux qu’elle considérait à présent la famille Leshardouin tout entière.

Quelques jours après son retour, elle songea à organiser sa vie. Elle hésita longtemps. Elle ne savait pas s’il valait mieux qu’elle se fixât définitivement à Paris ou qu’elle retournât à Nice. Ce fut à cette dernière solution qu’elle s’arrêta enfin. Elle écrivit la lettre suivante à sa mère :

« Ma chère Maman,

Quand je suis partie, l’année dernière, je ne pensais pas qu’un jour je t’écrirais cette lettre. C’est qu’il s’est passé depuis de nombreux événements dont je te parlerai. J’aimerais beaucoup retourner à Nice. Je crois que maintenant je saurai y être plus heureuse que je n’y ai été. Réponds-moi le plus vite possible car si tu n’y voyais pas d’inconvénient, ce serait très prochainement que j’arriverais. »

XV

Il y avait quarante-huit heures qu’elle avait envoyé cette lettre lorsqu’après le déjeuner on sonna à la porte de son petit appartement. Elle alla ouvrir. C’étaient M. et Mme Leshardouin. Après avoir sonné, au lieu d’attendre près de la porte, ils s’étaient reculés, voulant montrer ainsi que s’ils dérangeaient, ils repartiraient comme ils étaient venus.

— Entrez, dit Colette.

Le bois de la porte avait joué si bien que pour ouvrir celle-ci entièrement, il fallait la soulever, ce que fit Colette. Les visiteurs entrèrent. Elle remarqua alors que M. Leshardouin portait un paquet assez volumineux. Tout le monde s’assit dans la salle à manger. Comme les deux autres pièces, elle donnait sur la rue de la Convention, dont on apercevait le faîte des maigres arbres.

— Nous nous sommes permis de vous déranger, dit le père de Jacques avec beaucoup de douceur, cependant que sa femme, les yeux fixés sur la fenêtre, semblait rêver, parce que nous tenions à vous revoir et à vous dire aussi combien l’attitude de notre fils à votre égard nous a profondément peinés. S’il n’avait pas été souffrant en ce moment, nous l’aurions obligé à nous accompagner.

— Heureusement que vous ne l’avez pas fait, dit Colette en souriant pour atténuer ce qu’il y avait d’agressif dans ses paroles, car autrement j’aurais été dans l’impossibilité de vous recevoir.

— Colette, voyons, il ne faut jamais haïr personne.

— Je ne le hais pas. Vous vous trompez si vous croyez que je le hais. Je le plains plutôt. Il me fait pitié, mais à la condition que je ne le voie pas. C’est pour cette raison que je ne veux plus le rencontrer. Je pense à autre chose. J’organise ma vie. Je vais partir d’ailleurs pour Nice. Je n’attends plus qu’un mot de ma mère. Vous êtes ses parents. Je ne veux pas vous faire de peine en vous disant pourquoi il me fait pitié. Après l’affection que j’ai eue pour lui, cela vous surprendrait. Vous pourriez supposer que j’ai de la rancune. Tout ce que je peux vous dire, c’est que si Jacques me demandait aujourd’hui de revenir à lui, je ne le ferais pas.

M. Leshardouin et sa femme se regardèrent. Ils étaient à un âge où la pensée de s’être fait un ennemi trouble profondément.

— Pourtant, Jacques n’est pas méchant, dit son père. Songez à tout ce qu’il a enduré.

— Je le sais, mais cela ne me touche plus.

Mme Leshardouin, comme à Caux, avait une ombrelle. Elle frappa le sol de petits coups rapprochés.

— Je t’en prie, dit-elle à son mari, ne parlons plus de toutes ces choses. Nous ne sommes pas venus pour cela, tu le sais. Donne la poupée à Colette.

M. Leshardouin se baissa, prit le paquet qu’il avait déposé à ses pieds.

— Nous avons pensé, dit-il en le tendant à la jeune femme, que cette poupée vous ferait plaisir. Vous nous avez dit un jour que vous vous occupiez de la fille d’une de vos amies, que vous l’aviez même prise chez vous pour vous tenir compagnie.

Colette demeura un instant interdite, puis ses lèvres se desserrèrent, ses sourcils se levèrent, trahissant un profond étonnement. S’il y avait une chose dont elle était certaine, d’autant plus certaine qu’elle se souvenait encore des efforts d’attention qu’elle lui avait coûtés, c’était qu’elle avait toujours, aussi bien aux parents qu’à Jacques, tu l’existence de la fille de Denise. Comment se faisait-il dans ces conditions que M. et Mme Leshardouin venaient lui apporter une poupée pour cette fillette ?

— Mais je ne me suis jamais occupée d’aucun enfant, dit Colette.

— Comment ! Vous nous l’avez dit vous-même.

Ce ne fut que lorsque les parents de Jacques furent partis que Colette comprit que ceux-ci, cependant que leur fils attendait d’être jugé, s’étaient occupés d’elle beaucoup plus qu’ils ne l’avaient laissé paraître.


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en mai 2018.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove Emmanuel, Un Caractère de Femme, Paris, Flammarion, 1999. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Intérieur avec femme en chemise, tempera sur carton, a été peinte par Félix Vallotton en 1899 (Collection privée).

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[1] Une page manque dans le manuscrit. (BNR.)