Emmanuel Bove

NON-LIEU

1946

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Table des matières

 

Première partie  PARENTS ET AMIS. 4

1. 4

2. 18

3. 35

4. 45

5. 53

6. 63

7. 73

8.. 80

9. 90

10.. 103

11. 110

12. 119

13. 129

14. 136

15. 140

16. 148

Deuxième partie  LA PRISON.. 154

1. 154

2. 160

3. 169

4. 175

5. 183

6. 192

7. 198

8.. 204

Troisième partie  VERS LA LIBERTÉ. 208

1. 208

2. 216

3. 223

4. 233

5. 238

6. 242

7. 251

Ce livre numérique. 257

 

Première partie

PARENTS ET AMIS

1

Une semaine s’était déjà écoulée depuis mon arrivée à Paris.

Je suivais le boulevard de Courcelles, me dirigeant vers les Ternes. Il était désert. Je ne m’étais jamais rendu compte comme cette après-midi-là combien, depuis l’occupation, la famille, l’amitié, le fait de se trouver dans sa ville natale, avaient perdu de leur importance. Jadis, dans une situation difficile, il y eut eu mille possibilités pour moi de me tirer d’affaire, de me créer de nouveaux amis, de me loger, de trouver des appuis, des secours. Mais, dans la détresse présente, plus rien ne comptait, ni les recommandations, ni les garanties, ni même la parenté. Tout le monde était sur ses gardes. Je venais de m’en apercevoir. Je sentis un vide affreux. J’avais vu beaucoup de mes amis. Mais il suffisait que je retournasse chez eux pour qu’ils devinssent plus froids à mon égard.

Où aller ? Dans les récits de la Révolution on lit que les fugitifs rassemblent de la paille, se font des litières dans des kiosques à musique ou bien vont coucher dans les bois de Meudon, mais, aujourd’hui, cela n’était plus possible.

Je regardais les Allemands que je rencontrais. Certains étaient accompagnés de femmes que j’avais peine à m’imaginer se donnant à eux tellement elles avaient un air dur. Comme personne ne faisait attention à eux, ils avaient adopté une attitude invariable avec tout le monde, qui était de paraître se croire seuls au monde.

Quelquefois des officiers, non plus en tant qu’Allemands, mais en tant que gens placés socialement au-dessus de moi, me souriaient avec bienveillance. J’avais la lâcheté de leur répondre, pour ne pas les indisposer, ce qui me mettait parfois dans une situation grotesque à l’égard de mes compatriotes. J’entrevoyais le moment où ceux-ci allaient me montrer leur mépris, à moi qui en avais tué deux de ces Allemands, à moi qui avais fait évader, au risque de ma vie, quatorze prisonniers, à moi dont la tête était mise à prix.

De tout ce qui m’est arrivé, le plus extraordinaire est peut-être cette situation où je me suis parfois trouvé près de passer pour un pro-Boche à l’égard de Français qui, s’ils avaient été à ma place, seraient encore bien sagement dans leur camp de prisonniers en train de travailler pour les nazis.

Il était huit heures du soir. Il fallait qu’à toute force je trouvasse une chambre. J’aurais voulu attendre pour chercher qu’il fût plus tard, mais les hôtels eux-mêmes commençaient déjà à fermer. Je me disais pour m’encourager qu’il n’était pas possible que les petits inspecteurs de police qui visitaient les hôtels portassent sur eux la liste complète des gens recherchés. Ils devaient simplement relever les noms et, une fois de retour, procéder à des confrontations à l’aide des fichiers. Ils ne devaient pas rentrer avant minuit. Si l’on supposait qu’ils se mettaient immédiatement à ces travaux de vérifications, il fallait encore attendre qu’ils revinssent sur les lieux. D’autre part, j’avais toujours entendu dire qu’une vieille tradition interdisait toute action entre le coucher et le lever du soleil. Évidemment, il devait exister des cas où l’on passait outre. En m’en allant à l’aube, il me semblait que je ne risquerais pas grand-chose.

Je me dirigeai vers Levallois. Pendant plus d’une heure, je rôdai dans les rues désertes. Je cherchais un hôtel qui n’eût pas plus d’un étage, deux au maximum, de façon que je pusse, en cas de besoin, sauter par la fenêtre. Je voulais aussi qu’il se trouvât à l’écart, loin de toute artère centrale, afin que l’inspecteur dans la tournée duquel il figurait, le négligeât. J’en aperçus un enfin, mais au dernier moment je n’y entrai pas. En regardant à travers les glaces, j’avais constaté que les clients se connaissaient et qu’il y régnait une atmosphère familiale que je n’eusse pas manqué de troubler.

C’est vraiment pénible d’être dans une situation pareille. Chaque fois que je m’apprêtais à faire quelque chose, une raison se présentait qui m’obligeait toujours à m’abstenir.

Tout à coup je remarquai sur le côté un de ces couloirs ouverts toute la nuit. Je montai au premier étage. Un homme était en train d’arranger un lit dans une sorte de bureau. Dans un instant, l’hôtel, le couloir, l’escalier, seraient plongés dans l’obscurité, ce qui n’eût certainement pas été le cas si l’on eût attendu la police.

Aucune table dans ce bureau. L’homme me donna pourtant une fiche à remplir, mais il ne trouva pas d’encrier. Je m’offris d’accomplir cette formalité le lendemain matin.

« Oh ! non, répondit-il, ce qui me fit frissonner. On ne sait jamais quand ils viennent ! »

Un instant, je songeai à m’inscrire sous un faux nom, puisque le portier était bien incapable de vérifier ce que j’écrirais. Puis je pensai à écrire mon nom de telle façon qu’on ne pût le déchiffrer, mais je lus au bas de la fiche cette sèche recommandation en caractères gras : « Écrivez lisiblement. »

Le portier me pria de payer d’avance. C’est ridicule, mais ce manque de confiance me soulagea. Ainsi, l’hôtel se méfiait de ce que j’allais faire. Il me considérait donc comme un homme libre sur lequel il n’avait aucune prise, un homme qui pourrait s’en aller quand il en aurait envie.

Je montai dans ma chambre. Un couvre-lit à franges qui pendait jusqu’à terre dissimulait le sommier métallique affaissé dans le milieu.

Je ne regardai même pas la chambre. Je fermai la porte à clé. La serrure était de travers. J’examinai les encoches tordues. Il y avait aussi un loquet à fermeture papillon, mais une poussée de l’épaule et il sautait.

J’ouvris la fenêtre malgré le froid. Je me trouvais au premier étage, ce qui était parfait. Cette fenêtre donnait malheureusement juste au-dessus du couloir de l’entrée, si bien que si j’étais amené à sauter, j’allais tomber dans les bras des policiers restés en bas. Je songeai à retourner au bureau de l’hôtel. Il me fallait un prétexte. Je ne pouvais pas, sans bagages, n’ayant besoin que d’un lit pour dormir, faire le difficile.

Et moi qui me surprenais de plus en plus souvent à être fier du courage dont j’avais fait preuve après mon évasion et surtout pendant, car il ne fallait pas oublier que pour assurer sa réussite, pour sauver mes camarades, j’avais tué deux Allemands ! Je commençais à m’apercevoir que, contrairement à ce que j’avais cru, mes craintes ne diminuaient pas avec le temps. Elles augmentaient au contraire.

En arrivant à Paris j’avais songé naïvement à me cacher dans des endroits tout à fait à l’écart : terrains clôturés, entrepôts en plein air, chantiers dont les travaux étaient suspendus, etc. Mais j’aurais couru d’autres dangers. En m’y introduisant, j’avouais que je me cachais, je commettais une infraction, et les individus qui pouvaient alors s’approcher de moi n’étaient plus tenus, comme les autres, à respecter certaines convenances. Il eût fallu que je me rendisse dans ces lieux isolés en prenant la précaution de n’être vu de personne, c’est-à-dire en acceptant le risque d’intriguer des gens qui, autrement, n’auraient fait aucune attention à moi. En traversant une nuit un village, Roger Baumé et moi, nous n’avions pas hésité, en entendant des pas, à nous jeter dans un fossé. Nous étions, à ce moment-là, bien décidés à nous défendre.

Depuis que je me trouvais à Paris, cette belle énergie s’était évanouie. Il ne s’agissait plus pour moi d’escalader des murs, de ramper, de me jeter dans des encoignures, mais simplement de ressembler à tout le monde, de passer inaperçu.

J’avais songé aussi à aller à Versailles, chez mon père. Mais je n’arrivais toujours pas à me souvenir si, dans les papiers que j’avais eu la bêtise de laisser au camp, ne figurait pas son adresse ainsi que celle de ma mère. Certains de mes camarades avaient peut-être été arrêtés. Ils avaient peut-être parlé, comme sans doute ceux qui, au dernier moment, n’avaient pas voulu nous suivre. Mon fascicule portait : 243, rue Saint-Jacques, mais dans les innombrables questionnaires que les Allemands m’avaient fait remplir, n’avais-je pas donné une adresse plus récente ? Dès le début, j’avais eu l’intention de m’évader et j’avais subordonné tous mes actes à ce but, mais n’avais-je pas failli à un moment ? Il est difficile d’être sûr de ne pas avoir commis des fautes, le détail de nos journées une fois oublié.

Le plus sage était de ne pas aller encore à Versailles, et surtout de ne pas prêter aux hommes lancés à mes trousses une habileté trop grande. Quelque désirable que fût ma capture, je devais me dire que mes ennemis n’apportaient pas le même désir de réussir que j’eusse apporté moi-même dans la recherche, par exemple, d’un être cher. Aussi m’efforçais-je de ne pas m’exagérer les dangers que je courais, et de tout considérer avec les yeux d’un homme qui n’aurait rien à se reprocher. C’était difficile.

Je me décidai enfin à aller voir M. Georget, un professeur, grand ami de mon père, chez qui, il y avait quelques années, j’avais vécu pendant que je faisais ma première année de droit. Avec ses orbites qui faisaient deux grands trous dans son visage, avec son air triste, on eût dit une chouette. Il avait une longue barbe blanche peu fournie. Ses yeux clignaient à la lumière. Il avait vécu tant d’années dans les livres qu’un homme en chair et en os qui ne fût pas professeur ou étudiant lui causait autant de frayeur qu’une jolie femme. Il était modeste, droit, bon, mais je dois dire que dans la situation où je me trouvais, je n’attachais pas une grande importance à ces qualités.

J’envisageai tous les accidents possibles. Un homme aussi scrupuleux et aussi naïf pouvait être mêlé à une fâcheuse histoire sans même s’en douter. Il pouvait s’être compromis en protégeant d’autres gens qui ne le méritaient même pas ou qui se trouvaient dans mon cas, car aussi exceptionnel que celui-ci me semblât, il n’était certainement pas unique. Je ne tardai heureusement pas à me rendre compte que l’excès de précaution et de réflexion était aussi dangereux que l’insouciance.

M. Georget habitait, rue de Sèvres, une maison que rien ne signalait à l’attention. Elle était d’un rang un peu supérieur à ses voisines, car le numéro, au lieu de figurer sur une plaque d’émail bleu, était gravé dans un écusson juste au-dessus de la porte. Les fenêtres très rapprochées et très étroites montraient que les chambres étaient petites.

Je passai devant la maison la première fois très lentement, comme si je flânais, la deuxième, d’un bon pas, comme un homme qu’on attend mais qui n’est pas en retard, la troisième, très vite, avec une expression ennuyée, comme si j’avais oublié quelque chose, la quatrième, d’un pas assuré, avec une mine soulagée. Chaque fois j’avais jeté un rapide coup d’œil dans le couloir. Il avait toujours été vide. Pourtant, je ne me décidai pas encore à m’y aventurer.

Si l’ami de mon père avait pu deviner ce qui se passait, il eût été bien surpris. Moi l’individu dangereux, j’avais peur d’être pris à cause de lui, homme paisible et respectable. Moi, dont la présence pouvait avoir les plus graves conséquences pour lui, j’avais peur d’être arrêté à cause de lui.

Enfin, je me décidai à m’engager sous la voûte. Sachant le mal que me faisaient les bruits inattendus, je me tenais toujours sur mes gardes. Juste à un moment de distraction, une bicyclette tomba dans la cour. Je crus être pris. Je me retournai brusquement comme si la porte d’entrée s’était refermée sur moi. Il me paraissait que des hommes allaient surgir de partout, que j’étais tombé dans une souricière. Je ressortis et je restai quelques instants dans la rue à reprendre ma respiration.

Enfin, je frappai à la loge du concierge. Il leva la tête, m’interrogeant à travers la vitre. Il y avait maintenant un autre cap dangereux à franchir, celui où j’allais prononcer le nom de Georget, celui où ce nom allait peut-être réveiller une affaire endormie.

— Est-ce que monsieur… je fis semblant de chercher le nom comme si mes relations avec le professeur étaient si peu importantes que je l’avais oublié. Un nom qui commence par un G, un vieux monsieur à barbe blanche.

— Vous voulez dire M. Georget ?

— Oui, c’est ça ! m’écriai-je avec une expression joyeuse, mais sans quitter des yeux une seconde le concierge. Est-ce qu’il habite toujours là ?

— Au troisième à gauche, monsieur, répondit l’homme.

Je gravis un escalier obscur. Arrivé au premier étage, je redescendis quelques marches pour jeter un coup d’œil par-dessus le rideau qui masquait la petite fenêtre de la loge. Au fond du couloir, j’apercevais la porte d’entrée. Elle était toujours ouverte. En me penchant, je vis des gens passer qui ne tournaient même pas la tête. Le concierge lisait un journal. Il avait un pince-nez. Je frappai au carreau. « Est-ce bien au troisième ? — Mais oui », dit le concierge étonné.

En montant de nouveau l’escalier, je me dis que si je continuais à me conduire ainsi, cela finirait par me jouer un vilain tour. Je revoyais l’expression étonnée du concierge, et j’imaginais ses soupçons éveillés. Évidemment, j’étais rassuré quant à M. Georget, mais voilà qu’en revanche je ne l’étais plus quant au concierge. Je l’imaginais se posant une foule de questions, me trouvant bizarre, prévenant je ne sais qui. Il s’en fallut de peu que je ne redescendisse encore, non pour lui parler, mais pour le regarder, sans qu’il me vît, et m’assurer qu’il lisait, qu’il ne pensait pas à moi. La crainte qu’il ne me surprît alors m’arrêta. Vous imaginez la scène : ce concierge levant la tête et m’apercevant, immobile, les yeux fixés sur lui.

M. Georget m’accueillit avec beaucoup de cordialité. Il me fit servir tout de suite une collation, oh ! pas grand-chose : une tranche de pain noirâtre et de la confiture au sucre de raisin. Je craignais qu’il ne se demandât pourquoi je n’allais pas chez mon père ou chez des amis plus intimes car, au fond, la raison pour laquelle je me rendais chez lui plutôt qu’ailleurs pouvait ne pas lui paraître très claire. Il la trouvait cependant naturelle, comme on trouve naturel un compliment. Une expression d’amour-propre flatté parut sur son visage. Il me montra tout de suite la chambre qu’il mettait à ma disposition. J’y serais évidemment en sécurité. En admettant que je ne sortisse plus, il semblait impossible que je pusse être retrouvé.

Le premier jour, j’éprouvai une immense sensation de sécurité. J’étais sauvé. Le deuxième, cette sensation demeura, quoique légèrement atténuée. Le troisième, elle s’évanouit. Je me rendais compte qu’en réalité, ma situation n’était pas meilleure qu’auparavant. M. Georget s’étonnait déjà que je l’eusse choisi. Quand nous demandons un service, il faut que la personne à qui nous le demandons soit la seule à pouvoir nous le rendre.

J’essayai plusieurs fois de savoir ce que M. Georget pensait. Mais rien n’est plus difficile quand on a affaire à des gens gentils. Était-il décidé à me garder chez lui ? Dans ses paroles, il semblait qu’il n’y eût aucune limite à sa générosité. Mais d’autre part, il demeurait dans le vague. C’était plus par la profonde bonté qu’il me témoignait que par des actes précis qu’il me montrait que je ne le gênais pas.

Je n’étais pas rassuré. Il demeurait sur un terrain qu’il lui serait facile de quitter. Quand il me disait : « Vous pouvez compter sur moi, mon cher petit, vous êtes ici chez vous, ma femme et moi nous ne vous laisserons jamais dans l’embarras », je n’étais qu’à demi satisfait. J’aurais préféré qu’il me dît : « Voici la clé, surtout ne sortez pas, je vais vous donner un costume, je vais tâcher de savoir comment on peut se procurer des papiers. »

Je sentais que Mme Georget surtout commençait à me trouver exagérément prudent pour un garçon qui prétendait s’être tout simplement évadé d’un camp de prisonniers. Les premiers jours, à la suite des fatigues endurées, j’avais été excusable. Je prétendais qu’il m’était désagréable de sortir dans un pareil accoutrement, que je me plaisais beaucoup dans ma chambre, etc. Mais mes explications avaient un grand défaut : on ne voyait pas très bien comment les choses s’arrangeraient dans l’avenir.

Comme j’étais resté douze jours sans sortir, on me parla d’un cousin, évadé également, qui avait repris son emploi au Crédit Industriel et Commercial. Je compris le sous-entendu. Après le déjeuner, pour la première fois, je fis une petite promenade.

J’avais affaire à des gens tranquilles chez qui ma présence était tout à fait déplacée. Ils étaient très fiers de m’offrir l’hospitalité. Ils s’imaginaient qu’ils faisaient ainsi acte de patriotisme. J’en étais gêné. Ils me parlaient parfois avec une nuance de complicité.

En attendant de trouver ailleurs un abri aussi sûr, j’étais bien obligé de paraître de leur avis. Mais je manquais de chaleur. Ils m’énervaient de plus en plus à ne pas se rendre compte du tragique de ma situation et à paraître croire que dans quelques jours j’allais pouvoir reprendre une vie normale.

Je m’étais imaginé qu’une fois à Paris, je vivrais dans une atmosphère de lutte et d’exaltation, et voilà qu’au cours des interminables journées que je passais chez M. Georget, l’impression que je perdais mon temps se faisait de plus en plus forte en moi. Le perdais-je vraiment ? Je ne pouvais pas le perdre puisque la seule chose qui me restait à faire jusqu’à la fin de la guerre était de me cacher. Eh bien ! j’étais caché. Que voulais-je d’autre ? Je compris alors que le plus grand des dangers qui me guettaient, ce n’était ni la police, ni l’égoïsme des gens, mais l’attente contre laquelle j’allais avoir à lutter.

J’aurais pu trouver ailleurs un gîte, mais j’étais déjà sous le coup de cette paresse qui nous saisit quand les choses sont provisoirement arrangées. Je me disais que partout il y aurait un détail qui n’irait pas, qu’il valait mieux me contenter de ce que j’avais et ne pas être, comme on me l’avait souvent reproché, toujours mécontent. Mon salut ne dépendait pas de ce que je trouverais ailleurs, mais de la façon dont je saurais m’accommoder de ce que j’avais à présent. Mais en même temps, je pensais qu’il me fallait au contraire chercher à améliorer ma situation et ne pas perdre mon temps là où il était évident que je ne pourrais pas rester. J’étais donc bien perplexe. À présent que ma vie était en jeu, je me rendais compte que mes défauts, auxquels je n’avais jusqu’alors pas prêté grande attention, étaient immenses. Finalement, je me décidai à attendre que la nécessité m’obligeât d’agir. Que faire d’autre ?

J’étais en sécurité, je ne risquais pas grand-chose. Je me forçai à être aimable. Je trouvais même que je ne l’avais pas été assez jusqu’à présent. J’avais été trop occupé de moi-même. J’avais trop eu le sentiment que ce qu’on faisait pour moi était naturel. J’avais trop conscience des qualités que j’avais montrées pour envisager seulement qu’on pût ne pas m’estimer.

Quoique nous fussions tellement différents, nous avions la même taille, M. Georget et moi. Il s’était décidé enfin à me donner un de ses vieux costumes, un complet de serge luisante, usé jusqu’à la corde, mais impeccablement repassé.

Les fenêtres des pièces principales donnaient sur une cour propre, couverte de fausses dalles dessinées sur le ciment. Ma chambre, comme les cuisines avec leur garde-manger extérieur, donnait sur une autre cour plus petite. Le lit de bois verni était très haut et mal ajusté. Une peau d’ours beaucoup plus agréable à l’œil qu’au toucher, servait de tapis. On m’avait installé une table pliante. Pour faire habité, Mme Georget avait posé sur cette table un encrier, une plume, un sous-main. C’était la deuxième fois depuis mon évasion qu’on avait eu cette attention pour moi. Au début, je n’avais pas osé ouvrir la fenêtre à cause des vis-à-vis et des sourires que les domestiques auraient pu m’adresser. Maintenant je l’ouvrais, mais sans me montrer, ce qui n’était pas facile, car la chambre était petite et encombrée d’armoires et de commodes. J’entendais des gens qui se disaient bonjour tous les matins et qui avaient une façon de se demander comment ils allaient qui me portait sur les nerfs tellement il était évident qu’ils allaient bien.

Plus les jours passaient, plus je me rendais compte que ce n’était pas chez des braves gens comme ce ménage de professeurs que je devais vivre, mais chez des hommes de mon âge, courageux, à qui j’eusse pu dévoiler ma véritable situation et qui, en cas de danger, au lieu de prendre peur se fussent faits mes défenseurs et eussent même été fiers de s’exposer pour moi.

Je me rendis compte enfin que j’étais victime d’un malentendu. M. Georget avait consenti à m’héberger mais non à me cacher. J’avais confondu les deux actions. Il craignait d’avoir été trop loin. Et rien ne m’était plus pénible que de voir cet honnête homme en lutte continuelle avec ce qu’il avait de mauvais en lui, la peur de se compromettre, le sentiment de ne pas faire assez, le désir secret que je m’en aille.

Une autre chose m’énervait encore plus. J’avais cru que ce professeur serait accablé par toutes les difficultés qui, en cette époque difficile, se présentaient dès que l’on voulait faire le moindre geste ou satisfaire le moindre désir. Mais pas le moins du monde. Il semblait ne jamais avoir été aussi à l’aise. Il était justement en train de faire des démarches pour obtenir un changement de catégorie de sa carte d’alimentation. Il ne faisait qu’en parler. Cela ne l’ennuyait pas du tout. Il défendait sa vieillesse et ses infirmités sans la moindre discrétion. Il ne voulait rien perdre de ce à quoi il avait droit et quand il lisait dans le journal qu’il lui revenait je ne sais combien de grammes de beurre, il abandonnait immédiatement ses livres pour descendre chez le crémier.

Je résolus de partir. Je n’avais pas d’argent. Je ne savais où aller, mais je me sentais un besoin profond de ne compter que sur moi-même. En restant ici, j’allais finir par être prisonnier d’une foule de bonnes intentions. Je ne voulais pas faire de peine à l’ami de mon père, ni lui laisser une mauvaise impression. J’avais eu la faiblesse de le laisser s’occuper trop de moi.

Pendant que je me torturais l’esprit ainsi pour trouver un prétexte, il m’apparut tout à coup que j’étais un insensé. Quoi ! au moment où ma vie était en jeu, je m’attardais à des questions de délicatesse. Je fermai les poings. Il fallait que je redevienne un homme, que je me répète sans cesse que j’étais de nouveau seul, face à mes poursuivants.

2

Dès que je me trouvai dehors, je m’aperçus qu’il tombait une pluie glaciale et que je n’avais pas de pardessus. « La serge est peut-être plus longue à se mouiller que les autres étoffes, mais une fois qu’elle l’est, elle est aussi plus longue à sécher », pensai-je. Tout le monde avait un pardessus, sauf moi. Ce que je redoutais le plus : attirer l’attention par une anomalie vestimentaire, se produisait donc. Je faillis remonter chez Georget. Je ne le fis pas. Mon départ m’avait coûté trop d’efforts pour le remettre en question.

Je me dirigeai vers le Luxembourg. Après tout, cette pluie m’assurait une certaine sécurité, car il semblait bien improbable qu’on me recherchât par un temps pareil. J’allai à pied jusqu’à la rue Soufflot. Comme toujours, j’avais manqué d’expérience. Je m’en rendais compte au moment où je me mêlais à la foule. Il n’y a rien de plus dangereux que de s’en tenir à l’écart, même très peu de temps. Dans ma chambre de la rue de Sèvres, j’avais grossi les dangers à un tel point que le seul fait d’aller voir des amis m’avait paru d’une audace extraordinaire. Je n’avais voulu rien prévoir, rien préparer. Écrire, recevoir des lettres, établir des projets, tout cela m’avait paru plein d’embûches, tandis que d’aller comme je le faisais à présent chez un ami sans l’avoir averti, sans qu’il sût même que j’étais à Paris, me paraissait au contraire une garantie de sécurité.

Cela comportait néanmoins des désagréments. Comme il eût été plus agréable, sous cette pluie, de me savoir attendu ! Si je ne trouvais personne, si à la fin de la journée je n’avais toujours pas d’abri, où me cacherais-je ? N’allais-je pas risquer de me faire ramasser bêtement par une patrouille ?

Enfin j’arrivai devant la maison de la rue Gay-Lussac où habitait Guéguen avec sa mère. Elle était lugubre et hostile sous la pluie. Bien qu’il fît jour, certaines fenêtres étaient éclairées. J’avais l’impression que les locataires étaient repliés sur eux-mêmes avec leurs soucis de nourriture et de chauffage.

Je m’abritai dans une encoignure et je regardai longuement cette maison. Enfin, je m’engageai sous la voûte, mais j’avais à peine fait quelques pas que je m’arrêtai net. Deux hommes parlaient au concierge. Ils me firent peur. Ils avaient visiblement l’attitude de policiers qui viennent prendre des renseignements.

Je ressortis immédiatement. Je dus me retenir pour ne pas courir. Je tournai dans la rue des Ursulines. Là, ce fut plus fort que moi, je ne pus m’empêcher de courir. Enfin, je m’arrêtai. Personne ne m’avait suivi. Je m’abritai sous un store où se trouvaient déjà une femme et un enfant. Cette présence me fit du bien. On pouvait croire que nous étions ensemble, que j’étais un homme bien inoffensif, un père, un mari.

Une heure plus tard, je retournai rue Gay-Lussac. Les lumières étaient éteintes. Je m’arrêtai devant la porte cochère et, scrutant l’intérieur du couloir, je m’assurai que les deux hommes étaient partis. Je n’étais pourtant pas complètement remis. Il fallait que je parle à la concierge.

Je lui dis que j’étais venu tout à l’heure, que je l’avais vue en conversation avec deux messieurs, que je n’avais pas voulu la déranger, que j’en avais profité pour faire une course. Comme elle ne disait pas ce que je voulais savoir, je répétai que je l’avais vue avec deux messieurs, mais en souriant cette fois, en prononçant ces derniers mots de façon à laisser entendre que je me doutais qui ils étaient.

La concierge sourit à son tour. « Oh ! non, dit-elle, ce n’est pas ce que vous croyez. »

Cette réponse me fit une excellente impression. La concierge était donc comme tout le monde, elle n’aimait pas la police. C’était de bon augure qu’elle ne s’en cachât pas vis-à-vis d’un inconnu.

René Guéguen était un garçon que j’aimais beaucoup. Je l’avais connu à Montparnasse au temps où je suivais des cours de peinture à l’Académie suédoise. Il habitait déjà cet immeuble lugubre, d’apparence banale, mais dont les quatrième et cinquième étages formaient un appartement avec atelier d’artiste très agréable. Il adorait sa mère et il était persuadé qu’à cause d’elle, il ne s’était pas marié, ce dont je me permets de douter.

Lorsque j’eus longuement raconté mon évasion, sans faire allusion cependant à sa partie dramatique, et en éprouvant déjà une légère difficulté à faire passer mes aventures pour toutes récentes, Guéguen me conduisit dans l’atelier.

Le soir, quand je fus seul, je me sentis pour la première fois depuis septembre 39, date de mon appel sous les drapeaux, dans une atmosphère de temps de paix. Assis dans un grand fauteuil de velours grenat à côtes, je regardais l’atelier qu’une lampe de chevet éclairait faiblement. Une odeur familière de térébenthine, qui me semblait un parfum rare, flottait dans l’air.

Je me plaisais toujours dans l’atelier. Pour une raison enfantine, je m’y sentais beaucoup plus en sécurité que rue de Sèvres. En cas de nécessité, il était possible de se sauver par les toits. Le seul inconvénient pour moi était d’être beaucoup mieux installé que mes propres hôtes. Le logement qu’ils habitaient à l’étage au-dessous et qu’un escalier intérieur reliait à l’atelier était tout petit. Quoi qu’en dît Guéguen, une situation moins privilégiée eût été plus durable. Cette pensée gâtait mon plaisir. Je me consolais en me disant que j’étais dans une situation qui méritait des égards. J’avais brillamment combattu. Le 10 juin, j’avais été proposé pour la croix de guerre et, sans la défaite, je serais décoré à l’heure qu’il est. Ensuite, je m’étais évadé. Guéguen était assez sensible à toutes les distinctions officielles pour s’en rendre compte. Si moi, je n’attachais aucune importance à mes titres, lui, il en appréciait la valeur.

Je m’enfermais à clé tous les soirs, mais comme je ne voulais pas que mon hôte s’en aperçût, je dormais mal, me réveillant plusieurs fois en sursaut, craignant qu’il ne fît jour, car je voulais ouvrir la porte avant son arrivée.

À part ce détail, j’étais beaucoup mieux que rue de Sèvres. Je n’avais plus cette sensation de me trouver au fond d’un cul-de-sac.

Très vite, malheureusement, cette sécurité me parut insuffisante. Beaucoup de choses pouvaient être faites, beaucoup de détails mis au point. J’examinai les toits avec attention. Je constatai que ce qui m’avait tant rassuré était en réalité insuffisant. Il était impossible, sans une corde, de passer d’une des fenêtres de l’atelier sur le toit de la maison de quatre étages se trouvant à cinq mètres au-dessous. Avec ce défaut d’appréciation exacte qui caractérise une première impression, je m’étais vu sautant sur ce toit à la moindre alerte, mais la difficulté qui m’avait paru inexistante me semblait à présent énorme.

Je me mis en tête de me procurer une corde et de l’accrocher à un piton extérieur de façon qu’elle fût déjà en place. Mais des fenêtres qui, plus loin, donnaient également sur ce toit, on pourrait s’en apercevoir. Et fait plus grave encore, Guéguen, en mettant le nez dehors, pouvait se demander ce que cette corde faisait là. Quant à l’ôter et à la remettre sans cesse, c’était une précaution dans le genre de celles qu’on néglige à la longue.

Quand j’eus décidé de l’accrocher quand même, une nouvelle difficulté surgit. Comment me procurer cette corde ? Les commerçants s’étaient moqués de moi. Il y avait belle lurette que le dernier mètre de corde avait été vendu. Je m’imaginai alors que j’en trouverais chez des voisins. Mais la pénurie de tout était si grande, les objets les plus hétéroclites avaient acquis une telle valeur que personne ne voulait se séparer de rien. Quoi qu’on demandât, la réponse était invariablement négative.

Des ficelles traînaient dans l’atelier. Mais même roulées ensemble, elles eussent été trop minces et je me fusse coupé les mains.

Quand on passe des journées entières à s’ennuyer, on finit, pour le seul besoin de s’occuper, par faire des choses qu’on s’était dit qu’on ne ferait pas. Je tressai tant bien que mal ma corde, et je l’attachai au piton du volet, la dentelle de fonte de la barre d’appui risquant de se casser comme du verre.

Pendant quelques jours, cette simple corde me donna une extraordinaire sensation de sécurité. Rien ne me rendait plus confiant que cette possibilité de fuir d’une façon que personne ne soupçonnait, car qui eût pu supposer que d’un cinquième étage, je pouvais m’échapper par la fenêtre ?

Mais une nouvelle inquiétude ne tarda pas à m’envahir. Une fois sur le toit, était-il possible d’aller plus loin ? La nécessité de me rendre compte de la topographie des lieux, de faire en quelque sorte une répétition de ma fuite, m’apparaissait de plus en plus nécessaire. Il ne fallait pas songer à interroger les gens sans prendre des précautions infinies. J’essayai de me lier avec le concierge de l’immeuble voisin. Je ne pus y parvenir car il n’y avait absolument aucune raison pour que nous échangions plus de deux ou trois paroles de suite.

Je songeai sérieusement à descendre un soir par cette corde sur le toit. Mais je renonçai très vite à ce projet de crainte qu’un incident quelconque ne se produisît et que la corde, si elle était suffisamment solide pour me permettre de descendre, n’offrît pas assez de prise pour remonter. Il eût été vraiment ridicule que je me fisse prendre au cours d’un exercice en vue d’une fuite éventuelle, exercice sans aucune utilité immédiate.

Le lendemain, il m’apparut cependant qu’il était plus sage de tenter cette expédition. Je me trouvais donc toujours aux prises avec les mêmes hésitations ! Dès qu’une précaution ne me semblait pas d’un intérêt urgent, j’hésitais à la prendre. Après, quand il était trop tard, il ne me restait plus qu’à regretter ma pusillanimité.

Depuis que j’étais à Paris, j’étais redevenu malgré moi assez semblable à l’homme que j’avais été avant la guerre. J’avais repris certaines habitudes. Autant il m’avait semblé naturel de me mettre à courir au moindre danger quand je me trouvais en Allemagne ou en Belgique, autant cela m’eût semblé anormal rue Gay-Lussac, rue de l’Abbé-de-l’Épée, rue du Val-de-Grâce, rue Denfert-Rochereau. Il fallait donc, si je tenais vraiment à ma peau, que je me fisse violence, que la vie familiale que je venais de retrouver ne me laissât pas perdre de vue que je devais défendre mon existence comme un vulgaire bandit.

Un soir sans lune, je me décidai à aller reconnaître le chemin que je pouvais être amené à emprunter. Caché dans quelque ville lointaine, je n’eusse pas hésité à le faire. Pourquoi en eût-il été autrement dans ma ville natale ?

Vers onze heures du soir, j’ouvris la fenêtre. La nuit m’effraya quelques secondes, tant le contraste était grand entre cet atelier confortable et ce trou noir où le vent soufflait avec violence.

Décidément, quelque chose en moi était cassé. Je n’étais plus l’homme qui s’était évadé d’Allemagne et qui, pendant vingt-trois jours, avait encouragé ses camarades. Malgré toute sa force de caractère, un homme ne saurait rester indéfiniment en état d’alerte. J’avais peur d’être pris pour un vulgaire cambrioleur. Je raisonnais trop. Ce que je me proposais de faire ne m’apparaissait pas tellement indispensable. Mon projet avait quelque chose de théorique. Je sentais que si je m’abandonnais dans cette voie, mille autres gestes avaient autant de raison d’être faits.

Je m’efforçais de penser à autre chose afin de retrouver la fraîcheur du bon sens ; était-il sensé ou non de descendre la nuit sur ce toit ? Était-ce utile ?

« Oui », m’écriai-je brusquement et, sans réfléchir une seconde de plus, j’escaladai la barre d’appui et me fiant uniquement à la force de mes poignets je me laissai glisser sur le toit. Je me couchai immédiatement à plat ventre car mes souliers, sur le zinc, avaient fait un bruit que je n’avais pas prévu. J’étais redevenu l’homme courageux que je suis. Je constatai avec une joie immense que j’étais prêt, à présent, à accomplir n’importe quel acte pour me défendre, à quitter s’il le fallait à l’instant même et dans l’état où je me trouvais, l’atelier de Guéguen.

La concierge, dans sa loge d’une propreté méticuleuse, était une de ces femmes tristes dont on dit qu’elles ne s’occupent de personne. Chaque fois que je la rencontrais, elle ne paraissait pas me voir bien que notre premier contact eût dû la frapper. On aurait pu lui poser des questions à mon sujet, elle n’eût pas su quoi répondre, ce qui valait encore mieux que si elle avait obéi à une consigne.

Un nouvel inconvénient ne tarda cependant pas à me préoccuper. J’étais justement trop bien. À mesure que j’apportais des perfectionnements à ma cachette, la difficulté d’y associer Guéguen surgissait. Je me créais en quelque sorte une sécurité superposée à celle qu’il me donnait. Pour ne pas le froisser, j’étais obligé de la lui cacher. Mais il s’en apercevait. Je me rendais compte que, de plus en plus, j’agissais d’une manière que, moi-même, j’eusse trouvée antipathique chez un autre. J’avais l’air de ne pas estimer suffisamment ce qu’il faisait pour moi. Il était bien trop conscient de la gravité de mon cas pour me le reprocher, mais je devinais qu’il ne trouvait pas moins bizarres les initiatives que je prenais chez lui. J’avais trop l’air de dire que quand la vie et la liberté sont en jeu, l’amitié passe au second plan. Et j’avais beau faire, je ne parvenais pas à me débarrasser de cet air, ce qui prouve qu’il ne suffit pas de connaître ses défauts pour réussir à les dissimuler.

Il devait pourtant se demander parfois s’il ne se trompait pas, lorsqu’un nouvel incident se produisit qui ne devait plus lui laisser de doutes.

Une chose devait selon moi ne coûter aucun effort à Guéguen et accroître ma sécurité dans des proportions considérables. L’atelier était relié à l’appartement du bas par une sonnette. Il s’agissait pour moi d’obtenir de Guéguen qu’il se servît de cette sonnette pour m’avertir au cas où des gens suspects viendraient me demander. Je fis plusieurs allusions au service qu’il me rendrait en agissant ainsi. Comme il ne semblait pas comprendre ce que j’attendais de lui, je le lui dis finalement. Il accepta tout de suite, mais je remarquai qu’il avait un air drôle.

Peu après, en réfléchissant, il m’apparut que cet accord n’était pas au point. Guéguen avait eu beau accepter spontanément de me rendre le service que je lui demandais, il n’avait pas eu l’air de comprendre l’importance que j’y attachais. J’avais besoin, pour ma tranquillité, de sentir que je pouvais compter absolument sur lui. Or ce n’était pas le cas. Je m’étais aperçu d’autre part que je n’avais pas été assez précis, que je n’avais pas tout dit pour ne pas justement l’indisposer. Pour que ce système de sonnerie fût efficace, il fallait aussi que Mme Guéguen fût dans la combinaison. Son fils sortait souvent et il pouvait très bien se faire que ce fût elle qui ouvrit aux visiteurs suspects.

Je revins donc à la charge. Guéguen me répondait invariablement que c’était entendu, mais je sentais bien qu’il ne pensait à ce que je lui demandais que lorsque je lui en parlais.

Et à mesure que le temps passait, je ne sais pourquoi, j’attachais de plus en plus d’importance à ce service. Une semaine plus tôt, je n’y songeais même pas, et voilà qu’à présent il me paraissait indispensable, au point que tous les autres avantages me semblaient sans valeur tant que je n’aurais pas obtenu satisfaction.

Enfin, à force d’insister, j’eus le sentiment que je pourrais compter sur Guéguen et sa mère. Je constatai alors avec surprise que le simple fait de presser sur un bouton avait pris dans l’esprit de mes hôtes l’importance du plus grand service qu’ils me rendaient, alors qu’à mes yeux il était pour eux insignifiant, d’autant plus que l’occasion de le rendre pouvait même ne jamais se présenter.

À la suite de cet incident, je fis trois remarques dont je me proposai de tenir compte à l’avenir. La première, c’est que nous avons toujours tendance à abuser de la gentillesse des gens et que c’est au moment où nous leur demandons la chose la plus quelconque, qu’ils nous montrent brusquement qu’ils en ont assez. La deuxième, c’est que notre intérêt, même quand il ne nuit pas à celui d’autrui, éveille de la mauvaise volonté. La troisième enfin, c’est qu’il est difficile, quand on court des dangers, de conserver une certaine noblesse.

Décidément, il venait curieusement à l’esprit de mon entourage les mêmes pensées à mon sujet. Déjà M. Georget, et c’était un peu la raison pour laquelle j’étais parti, se proposait de me faire rencontrer le fils d’un de ses amis, évadé comme moi. Or, voilà que Guéguen, exactement sur le même ton, m’annonça qu’il avait un de ses amis qui s’était évadé d’Allemagne, et que ce serait une très bonne chose que nous nous rencontrions.

Je lui demandai avec inquiétude s’il avait parlé de moi. « Mais bien sûr », me répondit-il. Je ne doutais pas que Guéguen eût agi dans une bonne intention, mais je ne voulais pas qu’on sût que j’étais un évadé. Je le lui dis. « Mais pourquoi ? Au contraire. » Je ne sus que répondre. Guéguen ne pouvait comprendre que je tinsse tant au silence. Si j’avais persisté à cacher mon mérite, à ne pas me servir d’un titre qui, selon lui, m’ouvrait toutes les portes et faisait naître tant de complaisances, il se fût demandé ce que j’avais. J’eusse eu l’air de vouloir ne compter que sur lui. Comme il paraissait de plus en plus étonné, je feignis finalement d’être de son avis. Mais après avoir parlé d’autres choses, je refusai sa proposition. Dès que je me trouvai seul, je fus de nouveau harcelé de remords.

Je résolus finalement d’aller voir cet ami malgré les dangers que j’apercevais dans cette visite. Au fond, même quand la vie est en jeu, on finit par se lasser de prendre des précautions. On se familiarise avec les risques. On s’expose de plus en plus. C’est comme sous le feu de l’ennemi. On finit par croire qu’on ne sera jamais touché.

Au moment de faire cette visite, j’eus une sorte de sursaut d’indépendance. Je me dis : « C’est trop bête. » Puisque la seule idée de cette visite m’était si désagréable, pourquoi la faire ? Pour pouvoir dire à Guéguen : « Je l’ai faite ! » Mais n’étais-je pas dans une situation où toutes les considérations d’amitié, toutes ces petites faiblesses de la vie quotidienne, devaient disparaître ?

Le soir même, j’annonçai à Guéguen que, réflexion faite, j’aimais mieux pour le moment ne voir personne. Que Guéguen se froissât m’était tout à fait égal. Je ne songeais qu’à moi et peu m’importait qu’on se froissât ou non.

J’eus l’impression que Guéguen pensait : « Inutile de l’importuner. » Il venait de renoncer à son projet avec la facilité des gens qui font des démarches pour les malheureux, quand ils ne savent même pas si ceux-ci suivront leurs conseils.

Je me ressaisis. Je m’écriai : « Tu as raison, j’irai le voir. » Mais le charme était rompu.

L’idée de gagner ma vie dans une profession des plus humbles m’était déjà venue. Je m’imaginais que plus bas je me trouverais dans l’échelle sociale, plus je serais à l’abri, moins j’attirerais l’attention. Quand j’avais fait part à Guéguen de cette intention, il m’avait regardé avec étonnement. Je ne m’en étais pas moins mis à la recherche d’un ancien camarade de l’Académie suédoise qui se vantait d’avoir exercé tous les métiers.

J’étais tellement ahuri par cette vie sédentaire que, quand je me trouvai dans le car de Maisons-Laffitte, cela me fit un drôle d’effet de voir les voyageurs monter, descendre, se parler, comme si c’était la chose la plus naturelle qui fût. J’étais prêt à pleurer d’attendrissement. Quand donc reviendrait le temps où, moi aussi, je serais comme ces gens ? Quand donc aurais-je, comme eux, la faculté de ne plus songer aux dangers, de vivre, de plaisanter même ?

Mais je n’avais pas trouvé mon camarade après une journée entière passée à courir d’adresse en adresse. À la fin, épuisé, j’étais rentré. Mais à aucun moment, je n’avais songé à me plaindre. Pendant tout le temps qu’avaient duré mes démarches, je n’avais pour ainsi dire pas pensé à ma situation. Alors que d’ordinaire j’étais si prudent, je n’avais pris aucune précaution, absolument comme si l’honnêteté de mes démarches me mettait à l’abri de tout soupçon. Tout le monde m’avait guidé et renseigné avec complaisance. Cela m’avait paru de bon augure. Je n’avais pas douté qu’il en serait ainsi chaque jour, lorsque je travaillerais.

Le soir, lorsque je fis part à Guéguen de l’heureuse disposition dans laquelle m’avait mis cette journée harassante, je fus frappé qu’il demeurât aussi sombre. Ma joie s’évanouit. Il venait de m’apparaître que j’étais encore le jouet d’illusions enfantines, que les hauts et les bas par lesquels je passais n’étaient motivés par rien, que ma situation était toujours aussi tragique.

Le lendemain, j’avais pourtant voulu continuer mes recherches. Mais le sentiment de sécurité avec lequel je m’étais déplacé la veille avait disparu. Je n’osai interroger personne. Je me sentais suspect à tout le monde. À midi j’étais rentré sans avoir rien fait, voyant tout en noir.

Quelques jours plus tard, Guéguen m’annonça, comme s’il avait oublié qu’il m’en avait déjà parlé, qu’il allait recevoir quelques amis à qui il avait raconté mon histoire. Je n’avais naturellement rien à craindre, ces amis étaient tous sûrs. Par la même occasion, je ferais la connaissance du fameux évadé qui désirait me connaître.

La perspective de cette petite soirée me fut profondément désagréable. Elle faisait apparaître en pleine lumière ce qui nous séparait, Guéguen et moi. Il estimait qu’en une période aussi pénible je ne pouvais que me réjouir de trouver des sympathies et des appuis. Je faisais, selon lui, partie de la grande famille des Français dressés contre l’envahisseur, où j’étais appelé même à jouer un rôle de premier plan. Il considérait que je me trouvais dans une position évidemment assez dangereuse, mais guère plus que celle des personnes que j’allais rencontrer.

Mais moi, je savais que j’étais bien seul. Je n’avais aucune envie de me mêler à des conversations sur l’héroïsme et la guerre. Je n’avais aucune envie d’être présenté à dix personnes dont l’une pouvait très bien me trouver antipathique et, par la suite, me nuire. Mais si je me dérobais, je sentais que ce serait très inamical envers Guéguen. Il y avait d’ailleurs une impossibilité matérielle, l’atelier étant la seule pièce suffisamment grande pour recevoir.

Depuis mon évasion, c’est-à-dire depuis que j’étais en danger d’être fusillé d’un jour à l’autre, mon caractère s’était modifié. J’avais acquis une profonde indifférence pour ce qu’on pouvait penser de moi. Si en agissant d’une façon grossière, ou avec ingratitude, je renforçais ma sécurité, je n’avais pas un instant d’hésitation. Les considérations qui jadis m’eussent retenu ne jouaient plus. Mon intérêt passait par-dessus tout. En toutes circonstances, je me considérais un peu comme un homme qui quitte un bateau en train de sombrer. Malgré les efforts que je faisais pour être sociable, je n’arrivais pas à respecter les conventions usuelles dès qu’il m’apparaissait qu’on ne m’était pas dévoué corps et âme.

Je réussis pourtant à paraître me réjouir de cette soirée ! Mais dès que je fus seul, je réfléchis longuement à l’attitude que je devais adopter.

C’était surtout le fameux évadé que je redoutais de rencontrer. D’après ce que j’avais cru comprendre, c’était un homme courageux. Il avait fait preuve d’un sang-froid extraordinaire. Il avait risqué sa vie plusieurs fois. Il avait sauvé un de ses camarades. De retour en France, trait qui plaisait beaucoup, il n’avait pas voulu accepter l’hospitalité d’une femme qu’il avait craint de compromettre doublement, et comme homme et comme évadé, etc. Tous ces détails eussent dû me le rendre sympathique. Pourtant il me déplaisait profondément. Quelque chose de conventionnel à mes yeux émanait de ces exploits. Dans sa façon de se cacher, de vivre depuis son évasion, je sentais un certain respect de l’ordre tel que les Allemands l’avaient établi. Je sentais que s’il était repris, les choses ne se passeraient pas comme pour moi. Elles se passeraient un peu comme pour un soldat qui a droit aux honneurs de la guerre. Il s’était évadé en respectant les règles. C’était ce qui plaisait à tout le monde et ce pourquoi on ne craignait pas de se compromettre pour lui. J’avais même l’impression qu’il se trouverait des patriotes, si c’était nécessaire, pour se dénoncer à sa place. Tout se passait dans une atmosphère d’honneur et de légalité dont mon évasion était totalement dépourvue.

Et Guéguen s’imaginait que cet évadé et moi étions deux frères ! Je le voyais déjà, cet évadé, flairant la différence, demandant des précisions apparemment comme un homme de la partie à un collègue, mais en réalité par méfiance, feignant de tout accepter sans vérifications. J’allais être obligé de donner le nom du camp, celui des villes que j’avais traversées, peut-être le nom de mes camarades, de mes officiers.

Guéguen ne manquait pourtant pas de gentillesse, à part ce mouvement d’humeur qui lui avait fait dire que j’avais la manie de la persécution, que j’avais un complexe de persécuté, ce qui m’avait paru vrai sur le moment, mais ce qui m’avait fait m’écrier peu après : « Il y a de quoi ! »

L’amitié telle qu’on la pratique en temps normal apparaît bien fragile dans les moments difficiles. Je n’avais rien de précis à reprocher à Guéguen. Il faisait tout ce qu’il pouvait. Mais il manquait de cœur. Jusqu’à présent je n’avais jamais jugé les gens selon leur cœur. C’était secondaire. L’important était qu’ils se conduisissent en amis. Et voilà que, tout à coup, je découvrais qu’on pouvait avoir du cœur ou ne pas en avoir. Et Guéguen, justement, mon ami Guéguen, n’avait pas de cœur…

Tous les efforts que j’avais faits pour assurer ma tranquillité avaient donc été inutiles : la corde, la sonnette, la concierge, les voisins. Tout serait à recommencer ailleurs. Et non seulement ces efforts, mais tout ce que je me proposais de faire, tous les jalons que j’avais posés pour l’avenir.

Quand on se trouve dans une situation comme la mienne, on ne se lamente pas longtemps. S’il le faut, on abandonne instantanément les projets les plus compliqués, ceux qu’on a mis des semaines à édifier. On vit dans un cantonnement comme un soldat qu’un ordre peut déplacer à l’instant même. J’avais pris des habitudes. Je me souvenais de cette première soirée où, seul dans l’atelier, oubliant d’où je venais et ce qui m’attendait, je m’étais imaginé que j’avais toujours vécu là, je m’étais servi des objets que je ne connaissais pas comme s’ils m’appartenaient depuis toujours. Je ne m’étais même pas donné la peine de changer de place les vases, les bibelots. Je n’avais pas songé à mes goûts. D’un seul coup, j’avais adopté tous ceux de Guéguen, je m’étais mis à sa place, et j’avais joui sans arrière-pensée de ce qu’en d’autres temps j’eusse avant tout transformé, et peut-être méprisé.

J’avais tout admiré autour de moi comme si je ne devais jamais quitter cet atelier. Mais alors qu’en temps normal j’eusse souffert de perdre ainsi brusquement ce qui m’entourait, aujourd’hui, je m’en serais séparé sur-le-champ sans regret.

3

Je n’avais demandé d’appui à personne de ma famille pour la raison bien simple que je ne voulais pas aller là où la police prévoyait que j’irais. Mais je commençais à comprendre qu’une telle prudence était exagérée. Sans aller chez mon père, je pouvais habiter chez celle de mes tantes qui avait épousé un administrateur colonial du nom de Xavier de Miratte et qui vivait seule, depuis une dizaine d’années, rue Rambuteau. La police ne pouvait connaître ma famille au point de savoir que cette tante existait. Ce serait tout de même plus naturel que de m’imposer au brave Georget ou à Guéguen.

Les premiers jours que je passai rue Rambuteau me firent un bien immense. Ma tante était une femme très bonne, capable de grands dévouements pour ceux qui entraient à l’improviste dans sa vie, ce qui surprenait ses intimes, car ils la croyaient méchante et avare.

Le mal qu’elle se donnait pour cacher son avarice était touchant. Aux questions les plus naturelles, elle faisait des réponses incroyables. Je lui demandai un jour, comme elle buvait du café sans m’en offrir, s’il était bon. Elle me répondit qu’elle ne le savait pas. Je la regardai avec étonnement. Elle ajouta alors, avec un tremblement qui trahissait un affolement intérieur, qu’elle était enrhumée, qu’elle n’avait pas de goût. Après tout, j’étais peut-être injuste. Il ne faut pas confondre l’avarice d’une personne qui gagne sa vie avec celle d’une personne qui vit chichement sur un petit avoir.

Je l’avais priée d’écrire à mon père et de lui laisser entendre de façon voilée que je voulais le voir. La réponse ne tarda pas. Cette rapidité me réconforta, car si j’étais obligé de quitter ma tante, au moins n’aurais-je pas à revenir chercher cette réponse, car depuis mon évasion, je ne sais pourquoi, c’était un vrai supplice pour moi de retourner dans un endroit ou chez des gens que j’avais quittés.

Par toutes sortes d’allusions, que j’avais suggéré à ma tante de glisser dans sa lettre, j’avais fait comprendre à mon père, qu’il fallait qu’il se tînt sur ses gardes et qu’il n’annonçât surtout à personne ma visite. En arrivant à Versailles, je regrettai ma prudence. Au fond, il est difficile de savoir d’avance s’il faut ou non prévenir les gens. Le fait de prévenir provoque des réactions inattendues. Elles sont quelquefois très dangereuses.

En effet, quand j’arrivai au collège où mon père était professeur, je m’aperçus avec effroi que le concierge avait été prévenu. Avant même que je dise mon nom, il avait deviné qui j’étais. Au lieu de me conduire directement dans le bâtiment principal, comme il eût fait avec un visiteur ordinaire, il me fit entrer dans le petit pavillon, près de la grille, où se trouvait sa loge. Puis je l’entendis dire à sa femme d’aller faire un petit tour dans la cour et près des bâtiments principaux pour voir si on n’avait pas remarqué mon arrivée, si rien d’anormal ne se passait.

Il ferma la porte à clé. Quelqu’un frappa peu après. J’eus un haut-le-corps. Rien ne m’était plus désagréable que d’être enfermé seul dans un endroit où je n’avais pas le droit de me trouver. Si cette personne qui frappait était le directeur, qu’elle demandât ce que je faisais là, comment il se faisait que nous nous enfermions à clé, etc., qu’eussé-je répondu ? Heureusement, on n’insista pas. La conduite du concierge continua de me surprendre. Au lieu d’aller prévenir mon père, il prétendit qu’il ne pouvait pas le déranger. J’eus l’impression qu’il prenait cette décision sur lui, et qu’il faisait du zèle.

Par la fenêtre, j’apercevais le lycée, tout blanc, avec son péristyle, un ancien hôtel Louis XVI modernisé. J’étais frappé qu’il fût si différent de mon souvenir et d’y découvrir la vie avec toutes ses préoccupations quotidiennes là où il n’y avait que ma jeunesse.

Je m’assis dans un de ces magnifiques fauteuils comme il y en a dans toutes les loges des établissements publics. À cause de moi la porte était fermée. À cause de moi, me semblait-il, tous les visiteurs ne sauraient où aller, ni où se renseigner, ni où déposer un paquet, ni où téléphoner. Ils se demanderaient : « Mais qu’est-ce qu’il se passe donc ? » On allait sommer le concierge d’ouvrir, je dis bien sommer. Ma présence serait révélée à tous. J’aurais à l’expliquer et j’en serais incapable.

Je demandai au concierge d’ouvrir la porte. Il crut que je voulais lui épargner des ennuis. Touché par ma gentillesse, il me répondit que je ne m’inquiète pas, qu’il saurait bien quoi dire si on insistait trop, qu’il tenait avant tout à suivre les recommandations de mon père. Il fallait que personne ne me vît.

Enfin, il envoya son petit garçon prévenir mon père. Peu après, on entendit de nouveau frapper. Derrière les rideaux blancs et assez opaques de la porte vitrée, j’apercevais une ombre. « C’est moi, dit mon père. — Ouvrez vite », dis-je au concierge.

Mon père referma la porte derrière lui. C’était étrange, après tant d’événements, de le voir se cacher pour venir me parler alors que c’eût été à moi de le faire.

Je n’avais jamais aimé aller voir mon père là où il avait ses occupations, là où il y avait au-dessus de lui des gens qui pouvaient lui donner des ordres, en dessous, d’autres gens qu’il devait surveiller. Cela me gênait. Rien n’est plus pénible que de voir un être que l’on aime absorbé, craintif, obligé d’obéir et de commander pour que la chaîne dont il est un maillon ne soit pas rompue.

En vérité, j’étais victime de ma sensibilité, car tout cela était bien égal à mon père. Il était au contraire très fier de se montrer dans l’exercice de ses fonctions.

Dès qu’il me vit, avant toute chose, comme si nous nous étions quittés la veille, il me dit que j’étais arrivé un peu trop tôt, qu’il n’avait pas complètement fini, qu’il allait revenir dans un instant.

Cela me fit de la peine qu’une rencontre aussi importante que celle d’un père et de son fils que la guerre a séparés pût être repoussée, ne fût-ce qu’un instant, à cause du travail.

La femme du concierge dit qu’il valait mieux que je passasse dans la pièce du fond, car on risquait de me voir. Il était difficile de tenir la loge indéfiniment fermée. Elle m’introduisit dans une sorte de souillarde obscure. Son mari, je m’en rendis compte à ce moment, était un de ces serviteurs exemplaires qui se mettent avec toute leur famille au service de leurs maîtres et qui permettent à ces derniers d’empiéter sur leurs droits de mari et de père.

J’attendis une heure. Les concierges du lycée avaient repris leurs occupations. À la fin, mon père arriva. Je l’entendis qui demandait où j’étais. J’ouvris la porte. Mon père s’excusa longuement de m’avoir fait attendre. Il m’avait bien dit de ne pas venir avant onze heures.

Il était aussi ému que moi. Il m’expliqua ce qu’il avait à faire, très vite, comme si nous avions à parler de choses beaucoup plus importantes tout de suite après. Mais il recommençait sans cesse les mêmes histoires, sur un ton saccadé, mêlant même les concierges à la conversation.

Je sentis qu’il se cachait sous cet air agité, qu’avant même de savoir ce que j’allais dire, il redoutait de m’entendre. Il voulait cependant me montrer que je pouvais me fier à lui, mon père.

Il me pria de m’asseoir mais, lui, il demeura debout. Il me dit qu’il préférait me voir le soir, car pendant son travail il n’avait pas sa tête à lui, que d’ailleurs, à onze heures dix, il faudrait de toute façon qu’il me quittât. Il ne pouvait me dire à quel point il était heureux d’avoir pu me parler, ne fût-ce qu’un instant, tout de suite. Il penserait à moi. Il ne voulait pas que je m’inquiétasse. Tout s’arrangerait finalement, mais dans cette maison (il eut un regard vers les bâtiments du collège), l’atmosphère était irrespirable. On avait essayé de se débarrasser de lui pour des raisons politiques, mais on n’avait pas pu car, depuis dix-sept ans, il avait donné trop de preuves de son dévouement. Il me conseilla le sang-froid et la patience. Il avait beaucoup de relations, mais naturellement, il fallait du temps pour les atteindre, il ne fallait surtout brusquer personne.

À onze heures dix, il montra encore plus de nervosité. Brusquement, il se leva comme si un train devait partir. Nous avions beaucoup de choses à nous dire, mais nous n’avions pas le temps.

Le concierge entra à ce moment. Mon père se mit à lui parler avec la même fébrilité qu’à moi, découvrant toute son amitié pour ce concierge et me rappelant cette manie qu’il avait de se faire des amis parmi les petites gens, avec lesquels il tramait toutes sortes de complots dont le but final était de rendre service à un malheureux.

Nous avions rendez-vous à quatre heures. J’avais dit à mon père que ce serait peut-être un peu tard si je devais trouver un endroit où coucher. Il m’avait répondu de ne pas m’inquiéter, qu’il arrangerait cela. Mais je connaissais mon père. Il était plein de bonne volonté ; malheureusement, des circonstances imprévues l’empêchaient toujours de tenir ses promesses. Après quelques démarches infructueuses, il vous prenait à témoin qu’il ne pouvait plus rien pour vous. Il vous demandait encore de l’aider et si vous en étiez incapable, il se reconnaissait impuissant. Il s’en lamentait. Vous ne pouviez douter de sa sincérité, mais le fait demeurait le même. Puisque tout ce qui était humainement possible de faire avait été tenté, il ne restait plus qu’à s’incliner. Il rentrait chez lui, reprenait sa petite vie tranquille, mais les autres, ceux qui avaient compté sur lui, qui pendant des jours avaient vécu des espoirs qu’il leur avait donnés, que devenaient-ils ? Et si vous insistiez, il avait l’air tellement malheureux de n’être qu’un pauvre petit professeur, que vous vous sentiez pris de pitié.

J’allai me promener dans les rues de la ville. Je n’avais encore rien mangé. Je n’avais pas de tickets. Et tout ce qu’on achetait était tellement cher qu’en calculant le prix de chaque bouchée, j’étais effrayé au point de ne plus sentir tout à coup le goût de ce que je mangeais.

J’aurais pu, peut-être, en observant de quelle façon on procédait dans chaque restaurant, en trouver un où on ne demandât les tickets qu’après, mais j’avais peur d’une histoire.

Je me décidai à entrer dans une boulangerie et à mendier en quelque sorte un morceau de pain. Justement le boulanger venait de donner devant moi à une jeune femme du pain sans tickets. Je lui dis que j’étais de passage. Il m’en refusa. La colère m’envahit. Je lui dis qu’il venait d’en donner à une femme qui n’avait pas plus de tickets que moi. Il éleva à son tour la voix. Il ne s’agissait plus de moi. Il commençait déjà à parler du pain comme on parle de la patrie et du devoir.

Je me calmai instantanément. C’était en perspective typiquement le genre d’histoire dont j’ai le plus horreur et que je m’efforce toujours d’éviter, ce genre d’histoire qui se produit aux revues militaires lorsque votre voisin vous crie « chapeau » au moment où passe un simple fanion.

Je sortis de la boulangerie sans insister, me disant qu’un jour j’aurais ma revanche, mais en attendant, profondément déprimé par l’impossibilité où ma situation me mettait d’élever la voix.

Puis j’allai m’asseoir près du bassin de Neptune. Quand on doit passer des heures dans un lieu public, il vaut mieux s’asseoir que tourner en rond et finir par avoir l’air de chercher quelque chose. Il y a toujours des désœuvrés en quête d’une aventure et un malentendu peut se produire. Si vous ne répondez pas alors à leurs avances, ils peuvent vous en garder rancune, ils peuvent connaître dans les parages des promeneurs à qui ils n’adressent cependant pas la parole, ils peuvent revenir à plusieurs vous chercher querelle.

Je ne bougeais pas. Je faisais semblant de lire un livre de radiesthésie que j’avais pris au hasard dans le panier d’un bouquiniste de la rue de la Paroisse pour me donner une contenance.

Je songeai de nouveau à ce fameux processus des recherches policières qui me préoccupait tant. Je voulais toujours en parler, mais personne ne me paraissait avoir assez d’amitié pour moi pour, à la fois, m’écouter et me rassurer.

Mon père me rejoignit enfin. Je n’ai jamais connu personne chez qui la satisfaction du travail accompli fût si provocante. Son esprit était beaucoup plus agile que tout à l’heure. Il se croyait obligé de paraître plein d’idées. Il me parla de son ami Mondanel, un des chefs de la Préfecture de police. Il fallait absolument que je le voie, car il fallait que je régularise ma situation, que je travaille, que j’organise ma vie pour longtemps, que je me fasse oublier.

Pendant qu’il me reconduisait à la gare (il n’avait plus été question un instant que je restasse à Versailles) je me mis à lui parler du fameux processus des recherches qui m’obsédait tant.

Dans mon esprit, le commandant du camp, aussitôt après notre évasion, avait prévenu non pas les diverses gendarmeries avec lesquelles il était ordinairement en contact, mais son chef hiérarchique, le directeur de tous les camps. C’est qu’il ne s’agissait pas d’une évasion ordinaire. La gravité de ce qui s’était passé était telle que d’autres personnages beaucoup plus importants se substituaient à notre petit commandant. Ils avaient prévenu directement les Kommandanturs de Belgique, de Hollande, de Paris. Celle-ci avait alerté la Sûreté, la Préfecture. J’imaginais même l’entrevue. Les fonctionnaires français convoqués étaient reçus avec beaucoup d’égards. Ils étaient si souvent appelés pour des affaires au sujet desquelles, au fond d’eux-mêmes, ils n’étaient pas d’accord avec leurs collègues allemands, que cette fois ils étaient bien trop contents de pouvoir enchérir en toute liberté de conscience. Ils feraient leur devoir. On pouvait compter sur eux. Ils allaient donner un témoignage de leur bonne volonté et de leur désir de collaboration. Il existait des choses sur lesquelles, entre peuples civilisés, on ne pouvait que partager la même façon de voir. Le chef de la police française se retirait respectueusement, après avoir acquiescé entièrement à ce qu’on lui demandait, mais sans oublier qu’il était un Français, c’est-à-dire poliment, sans claquer les talons, sans répondre au salut hitlérien par un autre salut hitlérien, laissant deviner dans son regard qu’il gardait sa personnalité et que cette fois s’il obéissait, c’était parce qu’en une telle circonstance tout honnête homme ne pouvait qu’obéir. Ensuite, l’affaire n’avait qu’à suivre son cours. Il ne s’agissait plus que de la recherche de l’assassin.

Ce dernier tableau que je fis de la conduite des fonctionnaires français ne plut pas à mon père. Il me dit que je n’avais pas le droit de parler ainsi de mes compatriotes. D’ailleurs, j’exagérais. Les Français n’étaient pas comme ça ! Je faisais des suppositions gratuites.

Puis, me répondant sur le ton que j’avais employé, il ajouta que les polices française et boche avaient autre chose à faire que de courir après nous. Tout ce que j’avais dit ne reposait sur rien. Tout était beaucoup plus simple. Le chef du camp était un brave type qui faisait son service parce qu’il ne pouvait faire autrement. Il avait naturellement été obligé de faire un rapport sur notre évasion. Ce rapport circulait de bureau en bureau. Deux sentinelles avaient été blessées. (Je n’avais pas osé dire qu’elles avaient été tuées.) Cela nous paraissait très grave. Mais à tous ces officiers supérieurs, à tous ces chefs de police, qu’est-ce que cela leur faisait après tout ? On nous recherchait donc, mais sans nous en vouloir particulièrement. Il ne fallait surtout pas nous imaginer que notre tête était mise à prix, que toutes les polices d’Europe s’occupaient de nous, car c’était en s’abandonnant à de pareilles billevesées qu’on finissait par prendre malgré soi un air suspect, craintif, et que finalement on se faisait remarquer et arrêter. Il était même possible qu’on ne nous recherchât plus. D’autres affaires avaient succédé à la nôtre, et il fallait bien que les anciennes cédassent la place aux nouvelles.

4

Quelques jours plus tard, j’allai voir également Richard.

Quand j’avais été prisonnier, mon demi-frère Richard avait fait d’innombrables démarches en ma faveur. Richard n’était pas le frère que je rêvais, c’est-à-dire qui m’eût protégé et qui m’eût mis en garde contre ceux dont je ne voyais pas la méchanceté. Comme il était resté au début sans nouvelles, il avait cru que j’avais été tué. Il avait consulté toutes les listes possibles. Il avait adressé des lettres recommandées un peu partout. Il me semble qu’en pareil cas, on ne fait rien pour connaître la vérité. Il en était tout autrement avec lui. Il avait exagéré l’intérêt qu’il me portait. Il s’en était servi pour apitoyer tout le monde. Il ne pouvait soi-disant pas rester plus longtemps dans l’incertitude. Il vivait un supplice affreux. Rien n’était plus cruel que le doute. Il feignait de croire, quand on lui disait qu’on ne pouvait pas le renseigner, qu’on lui cachait la vérité. Il suppliait qu’on ne le ménageât pas. Il jurait qu’il aurait la force de supporter la plus grave nouvelle et il répétait encore qu’il préférait tout à l’ignorance.

Puis, quand il avait appris que j’étais prisonnier, il avait commencé les démarches les plus insensées pour me faire libérer. Il avait couru partout, fait établir des certificats couverts de visas, obtenu des attestations de toutes sortes, mis en demeure des gens qui me trouvaient sympathique comme le directeur du contentieux de la Nationale, mais qui enfin n’avaient aucun intérêt particulier à se donner du mal pour moi, à agir, leur reprochant finalement leur mollesse. Il me glissait dans les colis des messages, il m’écrivait d’une écriture minuscule d’interminables lettres sous les étiquettes des boîtes de conserve, et chaque fois je tremblais, ignorant moi-même le procédé nouveau qu’il employait.

C’était bien à contrecœur que j’allais le voir car, avec tout le bruit qu’il avait fait à mon sujet, il n’eût pas été étonnant qu’il eût déjà reçu la visite de la police à mon sujet. Mais il avait dû apprendre que j’étais à Paris et si je ne lui donnais aucun signe d’existence, il allait se remettre en mouvement, toujours soi-disant dans mon intérêt. Il ferait semblant de croire que je ne savais pas me défendre, que comme toujours j’étais perdu aussitôt que je me trouvais en présence des difficultés de la vie. Il faut ajouter que mon demi-frère avait ceci de redoutable qu’il ne craignait pas de faire appel aux autorités dès qu’il s’agissait du bien des gens. Je croyais l’entendre, disant à la police qu’il était très inquiet, qu’il savait que j’avais des ennuis et qu’il craignait que, justement à cause de cela, on ne m’eût fait un mauvais coup. J’avais disparu. L’anxiété l’empêchait de dormir. « Faites des recherches. Tâchez de savoir. »

Je lui dis que j’allais très bien et malgré son insistance, je ne lui donnai pas mon adresse. Je lui dis que j’habitais chez des amis et que je devais partir le lendemain. Il voulut savoir quels amis. Je lui dis qu’il ne les connaissait pas, que leur nom ne lui dirait rien, et je répétai que je les quittais le lendemain.

Par la suite, chaque fois que je rencontrai des gens qui l’approchaient, je leur recommandai de ne pas lui parler de moi, à leur grand étonnement d’ailleurs. Mais je leur expliquai que, dans son désir de bien faire, Richard pouvait commettre une imprudence. Je n’étais pourtant pas tranquille. J’appris plus tard qu’il était de nouveau à ma recherche. Il disait à tout le monde que je lui cachais quelque chose pour ne pas lui faire de peine. Il aurait, paraît-il, laissé entendre qu’il savait bien que c’était très grave.

J’en étais toujours à me demander ce que je devais faire lorsque mon père vint un matin me chercher pour me conduire chez Mondanel. Chaque fois que j’avais commis une faute dans ma vie, il m’avait toujours conduit chez ceux qui en avaient été les victimes. Chaque fois que j’avais couru un danger, il avait toujours cru qu’il n’y avait pas de meilleur moyen de m’être utile que de m’accompagner chez ceux mêmes qui me menaçaient.

Nous allâmes à pied jusqu’à la Préfecture de police, en suivant le boulevard Sébastopol. Rien n’est plus désagréable que ces démarches à deux. Il s’en dégage une impression pénible de gravité qu’aggrave encore le fait qu’on ne peut y renoncer. Je me disais, pour me rassurer, que même si Mondanel ne jugeait pas ma situation avec le même optimisme que mon père, le fait que nous allions le voir en amis l’obligeait à ne prendre aucune décision qui pût m’être hostile. Il pouvait nous dire de ne plus revenir, mais il était tenu de nous bien recevoir.

Bientôt nous arrivâmes devant la Préfecture. Des agents montaient la garde. Leur rôle n’avait en réalité pas une grande raison d’être puisque les Allemands étaient les maîtres. On le sentait à un certain relâchement dans leur attitude, à une sorte de discrétion qui montrait qu’ils ne savaient jamais très bien si les gens qui entraient ou sortaient eussent accepté une observation.

Nous traversâmes une cour, puis une autre. Nous nous engageâmes dans un escalier étroit que seuls les fonctionnaires devaient emprunter. Ce côté peu officiel de notre démarche me mit en confiance. Je me disais qu’en nous présentant comme nous le faisions, Mondanel ne pouvait nous considérer que comme des amis, qu’il lui serait plus facile de nous conseiller sans s’engager en tant que directeur de son service.

J’étais impatient de me trouver en sa présence pour me rendre compte par moi-même de sa gentillesse. Mon père m’avait bien dit qu’il était gentil. Mais quelquefois aucune sympathie ne naît en nous pour ces gens dépeints comme devant être gentils. C’est pourquoi je demandais toujours plusieurs fois avant de voir un inconnu : « Est-ce qu’il est gentil ? — Oui, très gentil… », me répondait-on. Et cela finissait par me rassurer. J’attendais au fond beaucoup de Mondanel. Quand on nous affirme qu’un homme fera tout ce qu’il faut, et qu’on a de l’imagination, il est permis de supposer les choses les plus extraordinaires.

Mondanel occupait seul un de ces bureaux minuscules qui, dans les administrations, donnent une impression de puissance occulte. Mon père s’assit. Je restai debout, car il n’y avait pas d’autre chaise.

Mon père avait raison. M. Mondanel était en effet très gentil. C’était un homme petit, chauve, portant des lunettes. Dès mon arrivée, il avait tout de suite compris que mon père allait lui demander un service pour moi, et il me regardait avec une bienveillance anticipée.

On sentait dans son amabilité que le grief qu’on aurait pu lui faire d’être resté à son poste sous la domination allemande ne lui venait même pas à l’esprit. Le point où cette domination pesait sur l’administration dont il faisait partie était trop lointain pour être perceptible. Il eût été bien étonné si on lui eût reproché quelque chose. Il manquait simplement de caractère. Il parlait en homme indépendant, comme si rien ne s’était passé. Les Allemands avaient beau être là, il estimait que rien n’était changé. Le fait était admis de tous. Maintenant, il ne restait plus qu’à inspirer du respect à nos vainqueurs, à leur montrer que nous n’étions pas des nigauds, que nous savions nous adapter à la réalité.

Il témoigna beaucoup d’amitié à mon père. Pour nous montrer sa confiance, il parla devant nous à ses subordonnés, téléphona, ne cacha rien des secrets officiels, si bien que je craignis qu’une fuite se produisant par la suite, je fusse soupçonné. Mais ce n’étaient pas des vrais secrets !

Mon père lui parla longuement de moi, lui raconta mon histoire, ou du moins ce qu’il pensait être mon histoire, car je m’étais bien gardé de tout lui dire. Il me faisait un peu de peine en croyant tellement à cette amitié, en paraissant s’imaginer qu’on peut tout attendre d’une personne par le seul fait qu’elle est de votre famille ou qu’on l’a toujours connue. Je me félicitais de ne pas lui avoir dit que j’avais tué deux sentinelles. Je le lui avais laissé entendre, mais avec tant de réticences, qu’il avait renoncé à savoir exactement ce qui s’était passé. Mondanel, lui aussi, ne chercha pas à savoir. Il se contenta de dire qu’il allait voir ce qu’il pourrait faire, se renseigner. Il demanda mon adresse pour m’écrire. Mon père s’empressa de la lui donner.

Dès que nous fûmes dehors, je ne cachai pas mon inquiétude. Ce que je redoutais surtout, c’était l’enquête à laquelle Mondanel allait se livrer pour son compte personnel. Il avait beau avoir dit qu’il le faisait par amitié, que ce n’était pas le directeur qui agissait, mais l’ami, je ne croyais pas à l’oubli complet de la fonction sociale.

Je ne le disais pas à mon père, mais j’avais le sentiment que Mondanel était avant tout fonctionnaire. En admettant qu’au début il fût plein de bonnes intentions, il n’était pas du tout certain qu’au moment où il aurait devant les yeux de vraies pièces officielles démontrant que j’étais un assassin, il ne changerait pas.

Un autre danger se présentait à mon esprit. En admettant encore que Mondanel fût fidèle à son amitié quoi qu’il découvrît sur mon compte, il pouvait commettre une imprudence, laisser paraître qu’il me connaissait, et des gens plus intéressés que lui à ma capture pourraient le mettre d’une façon ou d’une autre en demeure de me livrer, et il pouvait céder.

J’avais tant d’appréhension que mon père lui-même ne me parut plus aussi confiant. Il était visiblement déçu. Il n’avait pas revu son ami depuis la guerre et il s’était imaginé que Mondanel allait se plaindre, lui dire combien il était pénible d’être obligé de travailler avec les Boches, etc. Il s’était imaginé que Mondanel allait lui faire part de ses scrupules, de ses débats de conscience et, au lieu de cela, il avait trouvé un homme, aussi cordial qu’avant certes, mais secret, décidé, ayant l’air de très bien savoir ce qu’il faisait et d’en prendre la responsabilité, et aussi de ne tolérer aucune question familière à ce sujet. Je commençais à comprendre que mon père regrettait de m’avoir conduit chez son ami, ce qui aggrava mon désarroi en me faisant entrevoir que quand on est dans l’ennui, les dangers viennent de partout, même de ceux qui nous veulent le plus de bien.

Je dis alors à mon père qu’il serait plus prudent que je quittasse immédiatement la rue Rambuteau, puisque nous avions eu la bêtise de donner mon adresse à Mondanel. Mais mon père était un homme qui avait horreur de prendre des décisions rapides. Il croyait que Mondanel, en admettant qu’il fût amené à nous trahir, ce qui d’ailleurs paraissait invraisemblable, ne le ferait de toute façon pas immédiatement, qu’il commencerait d’abord par changer d’attitude, qu’il n’en arriverait là qu’après une lente évolution.

J’observai que je préférais malgré cela prendre des précautions. Je voulais partir de suite, n’importe où, ne pas retourner chez ma tante de Miratte pour y prendre mes affaires. Mon père me dit qu’il ne pouvait pas m’abandonner ainsi à moi-même, qu’il allait me conduire chez son beau-frère Charles. Je protestai. Ce Charles était un brave homme, mais je ne me voyais pas habitant chez lui.

Finalement, je pensai que mon père avait raison, que ce qui importait avant tout c’était que je fusse à l’abri. Quant aux craintes qui m’envahissaient à propos de tout, il fallait bien que je me rendisse compte qu’elles étaient personnelles, que les gens, quels qu’ils fussent, ne les partageaient pas. Charles serait comme les autres. C’est comme quand on songe aux maladies qui nous attendent. À vouloir pour elles un médecin idéal on resterait sans soins. Il ne faut pas se faire d’illusions. Il faut se dire d’avance que celui qui nous soignera alors, qui essayera de nous sauver de la mort, ne sera guère différent du pauvre petit médecin auquel, aujourd’hui, nous ne voudrions pas demander le moindre conseil.

5

Je retournai rue Rambuteau attendre que mon père vînt me conduire chez son beau-frère Charles. J’attendis un mois. Je n’avais presque pas d’argent. J’étais devenu tellement craintif que je n’osais même pas entrer dans une banque pour vendre le bon du Trésor de dix mille francs payable au porteur que j’avais confié à Mme Gaillard.

J’étais furieux d’être obligé de rester chez ma tante. Chaque jour, j’en voulais davantage à mon père de son manque de parole. Par amour-propre, je ne lui rappelais pas sa promesse. Je me butais de plus en plus. Quand je songe aujourd’hui à cette attitude, je suis frappé d’étonnement. Comment ai-je pu me montrer si susceptible à un moment où mon intérêt seul devait me guider ?

J’allais voir quelquefois Mme Gaillard, Juliette enfin. Depuis mon retour, je n’avais jamais voulu coucher chez elle. Mais cette situation où je m’étais mis bêtement de ne pas céder, d’attendre le temps qu’il faudrait pour que mon père me fît signe, me faisait commettre des imprudences presque volontairement. C’est ainsi que j’avais pris l’habitude d’aller passer de temps en temps une nuit rue de La Tour.

Nous ne nous aimions pas tellement avant la guerre, mais depuis que son mari était prisonnier, elle s’était prise d’une sorte de passion pour les quinze cent mille Français internés en Allemagne. J’en avais été un.

Je prenais avant de me coucher les mêmes précautions que chez moi, mais au fond c’était plus en prévision de l’arrivée inopinée de son mari que par peur de la police. Je ne voulais jamais qu’elle éteignît la lumière. C’était étrange, mais dans l’obscurité je me sentais beaucoup moins en sécurité. Je craignais que si l’on sonnait, Juliette ne me dît : « Ne bouge pas », et qu’elle n’eût l’idée baroque de laisser croire qu’il n’y avait personne.

Elle se serrait contre moi. J’avais tellement maigri que si mon visage s’était affiné mon corps avait enlaidi. Je sentais qu’elle cherchait une protection, et cela me faisait une drôle d’impression à moi qui en cherchais une également, à moi qui tremblais pour ma vie, qu’elle me fît jouer un tel rôle, elle qui débordait de santé et qui ne craignait absolument rien. Je ne parvenais pas à m’endormir.

J’éprouvais un immense besoin de parler, de raconter ce qui s’était passé exactement au moment de mon évasion, afin d’être protégé, et de dissiper ce qu’il y avait d’artificiel en nos relations. Mais j’étais retenu par le souvenir des paroles qu’elle avait prononcées avec cette inconscience de certaines gens qui s’imaginent que tout le monde est de leur avis, paroles où j’avais senti sa haine pour ce qu’elle appelait la racaille. Elle haïssait les Allemands, mais elle haïssait aussi certains Français. Et, je ne sais pourquoi, j’avais l’impression que si je me laissais aller à parler, je risquais de devenir brusquement à ses yeux, malgré notre intimité, un de ces Français.

Je me disais que le meilleur moyen de ne pas se tromper était de se taire, mais que ce serait aussi un tel soulagement de parler. Ce serait tellement merveilleux d’être là, à l’abri, avec une femme qui savait tout et qui ne m’en aimait que davantage. Elle était à moi, et, dans le lit, personne d’autre qu’elle ne m’entendrait. Un secret dévoilé ainsi ne pouvait être répété.

Chaque fois que j’étais sur le point de parler, je me rappelais que la fois précédente je m’étais réjoui de n’en avoir rien fait. Une nuit, pourtant, je cédai. Nous parlâmes à voix très basse pendant deux heures. Je répétai sans cesse les mêmes choses. Quand un sujet nous touche, nous pouvons ainsi en parler indéfiniment sans y ajouter rien de neuf.

Je croyais que Juliette s’étonnerait que j’eusse mis si longtemps à lui dire la vérité sur mon évasion. Mais ce que je lui avouai était si grave, qu’elle trouva mon silence naturel et qu’elle ne songea même pas à me faire un reproche.

« Il faut dormir », dit-elle enfin. Cette parole me glaça. Je lui dis que je n’avais pas sommeil, que je voulais parler encore. « Il faut dormir, répéta-t-elle. Tu m’as tout dit… Demain, je verrai ce qu’il faut faire. » Une joie immense m’envahit. Puis je fus pris de crainte à la pensée qu’il n’arrivât quelque chose avant qu’elle eût pu agir pour moi. Je lui en fis la remarque. Elle se mit à rire. « Il ne faut pas penser tout le temps aux catastrophes ! » Elle m’embrassa. « Dors, dit-elle. Il n’arrivera rien. »

Le matin, je m’éveillai longtemps avant elle. Je ne savais encore si je devais regretter de m’être laissé aller à parler. J’attendis qu’elle s’éveillât. « Qu’est-ce que tu ferais si tu ne me revoyais pas ? » lui demandai-je dès qu’elle ouvrit les yeux.

« Ne dis pas de bêtises… », me répondit-elle. Je ne regrettais rien. J’éprouvais cependant un malaise. Je pensais au mari à présent. Il pouvait se faire qu’un événement imprévu se produisît, que je ne pusse par exemple revenir passer la nuit chez Juliette, que je ne fusse plus là pour lui répéter à chaque instant de se taire. Garderait-elle alors mon secret ? Ne s’en servirait-elle pas pour se faire pardonner ?

Tout est possible dans la vie. Et voilà que je me mettais à trembler que notre liaison ne vînt à être connue.

N’avais-je donc pas eu assez de soucis pour m’en créer ainsi de nouveau ? Le fait d’être surpris, auquel je n’avais jusqu’à présent attaché aucune importance, devenait soudain à mes yeux un danger aussi grave que les autres.

Jusqu’à présent, ce n’eût été qu’une histoire banale. Il a profité de la captivité du mari pour le tromper. C’est honteux. Comment peut-on à ce point manquer de sens moral ? Je n’aurais pas été le seul à être un abject individu. Juliette n’aurait pas été épargnée. Mais ce qu’on nous aurait reproché serait resté dans le domaine des trahisons amoureuses. Tandis que maintenant un mot de Juliette suffisait à nous en éloigner, à nous placer sur un terrain autrement dangereux. Et ce mot, au cours d’une scène, Juliette pouvait très bien le prononcer.

Quelques jours plus tard, Juliette m’annonça, qu’elle avait parlé de moi à l’un de ses amis, M. Bressy chargé de la comptabilité au ministère de la Justice. Elle avait pris rendez-vous. Elle allait me conduire à lui. Un instant je fus pris de panique à la pensée qu’elle avait tout raconté. Elle me rassura. Elle n’avait parlé que de la nécessité où je me trouvais de travailler. Elle s’adressait un peu à moi, depuis la fameuse nuit, comme à un être mou, négligent, qui se laisse aller, et qui finirait par tomber dans la plus affreuse déchéance si on ne le secouait pas. Il ne fallait pas que je me terre. Il fallait au contraire que je voie des gens, que je les interroge, que je cherche un moyen de me mettre officiellement à l’abri. C’était possible. Nous haïssions tous les Boches. En avoir tué deux était plutôt un honneur. Pour cette raison, certains Français étaient capables de faire beaucoup pour moi. À tous les postes, il y avait des hommes prêts à aider les patriotes parce qu’ils étaient eux-mêmes patriotes. M. Bressy était justement un de ces hommes. Cela ne se savait pas, mais il avait expulsé tout seul un détachement d’Allemands de sa propriété.

Au dernier moment, Juliette ne put m’accompagner. Elle devait chanter à un goûter chez des amis. Je lui dis que cela m’était très désagréable d’aller seul au ministère de la Justice.

Sa réponse fut que j’étais un enfant. Bressy m’attendait. Il savait qui j’étais. Je n’avais d’ailleurs rien à lui demander. Il s’agissait d’une simple prise de contact. Je convins que j’avais tort.

Mais dès que je fus seul, je me mis à la recherche d’un ami qui pût m’accompagner. J’étais nerveux. Je n’aimais pas ce genre d’intrigue qui consiste à approcher un personnage important par une femme, par un employé, par un médecin. Il me restait une heure avant le rendez-vous. Je courus à gauche et à droite à la recherche d’un ami qui pût m’accompagner non pas dans le bureau de M. Bressy, mais jusqu’au salon d’attente.

Personne n’était libre. Je fus pris tout à coup de frayeur. Rien ne m’était plus pénible que de me voir refuser ainsi par trois ou quatre personnes ce que je demandais. J’avais l’impression que si j’avais rencontré autant de refus, c’était parce que je n’aurais pas dû faire de telles demandes et de là à penser, quand on se trouve dans une situation comme la mienne, que j’avais bêtement attiré l’attention sur moi, il n’y avait qu’un pas. Enfin le hasard me servit. Je rencontrai un employé de la Nationale que je connaissais et dont c’était le jour de sortie.

Après m’être assis dans le salon d’attente, je donnai mon nom à l’huissier. Puis, je me levai et me mis à marcher de long en large. L’huissier revint au bout de quelques secondes et me pria d’attendre. J’allai m’asseoir à côté de mon compagnon. Je lui posai une foule de questions mais j’étais incapable d’écouter ses réponses. Chaque fois que je voyais l’huissier se lever, croyant que c’était moi qu’il venait chercher, et voulant, je ne sais pourquoi, qu’à ce moment mon compagnon fût en train de parler, je lui posais une nouvelle question.

Enfin je fus introduit dans le bureau de M. Bressy. Sans me regarder, il me désigna un siège. Je l’observai. Je craignais qu’il n’en sût plus à mon sujet que Juliette ne me l’avait dit. Il avait beau s’intéresser à moi puisqu’il avait dit à Juliette de me conduire à lui, il n’avait absolument pas l’air de soupçonner ma présence.

La sonnerie du téléphone retentit. Il se passa à ce moment quelque chose de vraiment curieux. En écoutant la personne qui lui téléphonait et qu’il ne voyait pas, il me regarda. Je souris. Je croyais que ce qu’elle lui disait ne l’intéressait pas et qu’il profitait de la liberté d’esprit que cela lui donnait pour faire en quelque sorte connaissance avec moi. Mais je m’aperçus peu après avec surprise qu’il ne me voyait pas.

Au moment où je m’imaginais qu’il me souhaitait la bienvenue avec ses yeux, il dit tout à coup, toujours sans cesser de me regarder : « Ah ! non, non… c’est impossible. Mettez-vous à ma place. Que feriez-vous ? Non. Nous en reparlerons plus tard. » Il raccrocha sans hésitation, sans ajouter un mot, et son visage redevint immobile.

J’avais assisté à toutes sortes de mouvements de son âme, et il n’en était nullement gêné. Il se mit à prendre quelques notes, puis à chercher un dossier. Tout à coup, je ressentis un immense soulagement. Il venait simplement de dire, en se parlant à lui-même : « C’est extraordinaire, on ne trouve jamais ce que l’on cherche. » Je marmonnai quelques mots par politesse, ne sachant pas si je devais le faire ou non, puisque c’était à lui-même qu’il parlait et non à moi.

Il trouva enfin les papiers qu’il cherchait, et il se remit à écrire. Quand il eut terminé, il me regarda, mais cette fois en me voyant. Je crus qu’il allait dire : « Excusez-moi. Maintenant je suis à vous. » Son regard avait cette expression que j’avais déjà remarquée chez tant de gens. Il tâchait de voir si Juliette ne s’était pas trompée, si mes ennuis dataient vraiment de la guerre et non d’avant.

Ma situation, si particulière à tant d’égards, ne pouvait qu’affaiblir en moi le sentiment des distances sociales et M. Bressy, je le compris très vite, ne s’y résignait pas. Il trouvait que je n’étais pas assez respectueux des règles d’avant-guerre, que le fait d’être reçu par lui me paraissait trop naturel. Il me fit des réflexions désagréables. Ma situation n’était pas si mauvaise que je le disais. Je ne pouvais me plaindre, etc.

Un secrétaire entra à ce moment. Comme s’il venait d’être dérangé, Bressy se remit à écrire. Le secrétaire s’était immobilisé. Nous attendions tous les deux que Bressy voulût bien s’apercevoir de notre présence. Je dis quelques mots au nouveau venu à voix basse. Il ne me répondit pas. Je lui souris, puis par délicatesse, je changeai de siège pour ne pas lui tourner le dos. Enfin le visage du nouveau venu se dérida. Il me fit signe de ne pas m’occuper de lui, ce qui me causa un grand plaisir tellement, dans ma situation, j’avais besoin de m’assurer la sympathie de tous.

En partant, j’aurais voulu pouvoir dire combien Bressy avait manqué de cordialité. Il m’était profondément antipathique. Il avait l’air de se demander quels étaient mes rapports avec Juliette. C’était encore une conséquence de ma situation de ne jamais pouvoir dire ce que j’avais sur le cœur. Un domestique congédié peut le faire et moi, je ne le pouvais pas.

Mon père ne donnait toujours pas signe de vie et j’allais de plus en plus souvent chez Juliette. Dans mon abandon, je m’accrochais à elle. Je passais quelquefois quatre ou cinq jours dans son appartement. J’aimais mieux ne pas sortir quand elle oubliait de me laisser la clé, car rien ne me causait une plus grande frayeur que d’attendre après avoir sonné. Mais bientôt l’idée que son mari pût aussi bien que moi revenir d’Allemagne ne me quitta plus. S’il me trouvait là, j’avais beau être un évadé moi aussi, je n’en aurais pas moins l’air d’avoir profité de sa captivité. Mais je n’arrivais pas à me décider à quitter Juliette. Chaque jour, je prenais la décision de partir définitivement le lendemain. Quelquefois je me fâchais contre elle. Je trouvais qu’au lieu de me retenir, elle aurait dû m’obliger à partir. Elle me disait alors qu’elle ne me retenait pas. Je lui répondais qu’elle jouait la comédie, qu’elle mentait, qu’elle ne voulait pas que je parte. Ces discussions étaient excessivement déprimantes. Rien n’est pire que d’être attaché à une femme dans les grandes circonstances de la vie. Quand elle sortait, je passais par des hauts et des bas continuels. Je prenais brusquement la décision de partir sans même la revoir. Cela me paraissait le seul moyen. Mais la pensée de la faire souffrir m’était intolérable. Ce que je ne comprenais pas, c’était que nous ne parvenions pas à nous entendre comme deux associés. C’eût été si facile si Juliette avait voulu. Nous avions beau nous aimer, nous n’arrivions pas à agir dans notre intérêt commun. Juliette aurait dû s’arranger pour me cacher ailleurs. Elle serait venue me voir. Elle m’aurait apporté ce dont j’avais besoin. Elle aurait dû comprendre quel effroyable supplice était pour moi l’idée que son mari pût revenir d’un moment à l’autre. Mais non, elle ne croyait même pas aux dangers qui me guettaient. Elle trouvait que j’étais très bien chez elle, que je n’avais qu’à attendre. Elle était persuadée que son mari n’était pas un homme à tenter une évasion. Et si je lui disais qu’elle ne connaissait pas les hommes, qu’ils peuvent agir de façon bien différente hors de leur foyer, que moi je les connaissais, que nous étions tous pareils, tous capables de grandes actions, elle se mettait à rire. Je me promettais chaque jour d’avoir une explication avec elle. Mais nous en avions eu déjà tellement sans résultat qu’elle se refusait à m’écouter. Je m’efforçais, par toutes sortes d’avertissements, de retenir son attention. « Écoute-moi, Juliette, j’ai à te parler sérieusement. Cette fois, je ne reviendrai pas sur ce que j’ai à te dire. J’ai pris une décision. Fais attention à mes paroles. » Mais elle ne faisait que semblant de m’écouter. Je me fâchais alors de nouveau. Je sentais que ce n’était qu’à la suite d’une grande scène que je pourrais partir. Cela, j’en étais incapable. C’eût été de la méchanceté. Et je restais. Je lui disais que si la police m’arrêtait, ce serait à cause d’elle. Pour toute réponse elle m’embrassait. Je cédais alors. Je demandais pardon. Je l’embrassais à mon tour. Mais après je ressentais un tel dégoût de moi-même que j’en pensais parfois à me suicider. C’était aussi impossible que le reste, mais j’y pensais. « Après tout, me disais-je, tant pis. Advienne que pourra. Oublions tout. Si je dois être pris, eh bien ! elle l’aura voulu. » Je lui disais : « Tu l’auras voulu ! » Elle me répondait qu’elle aimait mieux courir n’importe quel risque que d’être séparée de moi. Je me remettais en colère. Non, ce n’était pas admissible. Il fallait que je réagisse, etc. Elle se mettait à pleurer. Enfin, c’était effroyable. Toutes ces scènes, coupées par des moments de tendresse, me rendaient fou. Partir, partir, partir, voilà ce qu’il me fallait faire. Mais ensuite, quand je retrouvais mon calme, il m’apparaissait que les hommes font leur malheur par incapacité de se contenter de ce qu’ils ont. On finit par haïr ce qui nous entoure, alors qu’on était bien tranquille, et l’on se jette dans l’inconnu. On finit par prendre en horreur la vie présente. On ne peut plus supporter son bonheur, et l’on va s’exposer à des dangers réels. C’est excusable d’agir ainsi quand on ne risque pas grand-chose, mais quand notre vie est en jeu, c’est de la folie. Brusquement, je trouvais que Juliette avait raison et je le lui disais. Elle ne triomphait même pas. Elle trouvait simplement que j’allais mieux, qu’il fallait que je me couche pour que mon mal disparût complètement. Elle savait bien qu’à la longue je guérirais. Je l’écoutais avec joie. J’avais le sentiment qu’elle voyait les choses avec justesse, que c’était moi qui étais en dehors de la réalité. Puis, le lendemain, s’il pleuvait, si j’étais de mauvaise humeur, tout recommençait.

6

Mon père vint enfin me chercher pour me conduire chez son beau-frère Charles. C’était un petit homme vif qui portait des bijoux, chauve, avec quelques longs cheveux très fins et qui, dans les différentes circonstances de la vie, s’habillait de la façon qu’il croyait appropriée à ces circonstances. Il habitait un petit appartement rue Victor-Massé, encombré de bibelots sans valeur et d’objets qui avaient eu une utilité mais qui n’en avaient plus aucune, comme des rouages d’horlogerie, des parties détachées de vieux appareils photographiques, de dynamos, de phonographes. Le jeu, la poésie, les femmes, la musique, la mécanique, lui avaient inspiré successivement une grande passion. En un mot, c’était un personnage pittoresque.

Comment avais-je pu en vouloir à mon père d’avoir tant tardé à me conduire chez cet homme ? Il allait certainement trouver le moyen de jouer une autre comédie à mon sujet. J’avais passé par tant d’épreuves et les heures que je vivais étaient si graves que le pittoresque ne m’amusait pas du tout. Il fut heureusement entendu que je ne passerais que quelques jours rue Victor-Massé. Pendant ce temps, mon père se mettrait à la recherche d’un abri où je pourrais organiser ma vie et m’occuper de façon utile.

Chaque fois qu’on sonnait j’étais pris de frayeur, car presque personne ne venait voir Charles, ce qui donnait à un coup de sonnette isolé dans la journée un air lourd de menace. Je m’en voulais de ma pusillanimité. Elle était excusable. Enfermé dans cet appartement, coupé des gens que je connaissais, je me rendais compte que mon sort dépendait à présent de deux personnes qui ne m’inspiraient aucune confiance : mon père et son beau-frère.

Rien n’est plus pénible que les malheurs qui nous arrivent par des intermédiaires. Quand quelqu’un qui nous est cher par exemple ne rentre pas, plutôt que de rester chez soi où le concierge, un ami ou un coup de téléphone nous renseignera, il vaut mieux sortir, aller au-devant du malheur pour tâcher de savoir ce qui s’est passé avant qu’on ne nous le dise.

Le calme dans lequel je vivais ne me faisait donc aucun bien. Chaque fois que je me trouvais en présence de Charles, j’avais l’impression qu’il savait des choses qu’il me cachait. Et comme il s’occupait tranquillement de ses affaires, j’étais hors de moi. Grâce à moi, il appréciait encore davantage la bonne petite vie qu’il s’était organisée. Rien n’était plus désagréable, dans mon inquiétude, que cette impression d’accroître par ma présence le bonheur d’autrui. J’en vins alors à me dire que quand on est malheureux on ne devrait avoir recours qu’à des gens qui nous aiment profondément, qui, quoique n’ayant rien à perdre, souffriraient réellement s’il nous arrivait quelque chose, ou bien qu’à des indifférents complets comme Georget, Guéguen, ou bien encore à des gens personnellement intéressés à notre sécurité, menacés comme nous. Mais il n’y a rien de pire que ces gens qui sont soi-disant intéressés par notre sort. Il vaut mieux être seul.

Mais que faire ? Si je m’écoutais, je ne resterais nulle part. Il fallait bien que je vive quelque part. Je savais que cette impression pénible qu’on éprouve en arrivant chez de nouveaux hôtes s’évanouit peu à peu. Je ne pouvais plus me permettre d’attacher de l’importance à ces sensations de dépaysement.

Trois jours après, mon père vint me voir. Il m’annonça qu’il avait revu Mondanel. Il s’était bien gardé de me prévenir. J’éprouvai un profond malaise. Il n’avait certainement pas pu lui cacher que j’habitais chez son beau-frère. Cette réapparition de Mondanel détruisait le commencement de sécurité que me donnaient les habitudes que je venais de prendre. Tout était à recommencer.

Mon père me dit qu’il n’avait pas révélé mon adresse à Mondanel. Il me le jura, mais je n’avais aucune confiance en lui, non pas qu’il fût un menteur, mais il n’avait aucun scrupule de cacher la vérité quand il croyait être utile en le faisant.

Le plus désagréable était cette sensation qu’on essayait d’arranger les choses sans me tenir au courant de tous les détails. Au lieu de faire ce qui eût été vraiment efficace : me cacher, m’aider dans cette lutte contre l’autorité du moment, je sentais qu’on s’efforçait au contraire, par tous les moyens, de régulariser ma situation, de me faire rentrer par un truc quelconque dans la vie normale.

Rien n’est plus inquiétant que ces interventions faites en notre faveur et à notre insu par des parents ou des amis. Nous quittons des gens qui étaient de notre avis, et nous retrouvons des gens sous le coup d’une dernière conversation et qui pensent brusquement tout autrement. Nous nous sentons alors bien seuls en constatant qu’il a suffi de quelques heures, de quelques jours d’absence, pour qu’on se fasse de notre salut une idée diamétralement opposée à la nôtre. Nous devinons qu’ils se sont mis très vite d’accord pour trouver que notre situation était grave, beaucoup plus grave que nous ne le pensions, que nous ne pouvions pas la juger sainement, qu’il était urgent de faire quelque chose même si nous n’étions pas d’accord.

Dès que les gens s’entretiennent ainsi d’un tiers il se crée tout de suite entre eux une entente dont celui-ci fait les frais. Sans le vouloir, mon père avait certainement été jusqu’à dire des choses qu’il n’aurait pas dites devant moi. Je reconstituais la scène. J’entendais mon père dire que ma situation était plus grave qu’il n’avait cru d’abord, Mondanel de répondre : « Je m’en doutais », tous deux examinant avec une feinte objectivité ce qu’il convenait de faire pour moi et tombant d’accord sur la nécessité de me persuader que je devais me constituer prisonnier !

Les gens avaient l’impression que je cachais quelque chose. Je sentais que malgré mes efforts le soupçon se glissait en eux que je ne me trouvais pas dans cette situation difficile uniquement parce que j’étais un évadé, mais aussi parce que je n’avais pas de ressources. Rien n’était plus naturel. Certains indices ressemblaient comme des frères à ceux qui permettaient jadis de déceler la misère. J’avais beau rapprocher la date de mon évasion, dire, quelque long ait été le temps écoulé : « Le mois dernier, quand je suis arrivé à Paris… », les raisons de mon dénuement étaient de plus en plus difficiles à attribuer à ma situation d’évadé. Il y avait, pour les gens, quelque chose qui n’était pas clair. Pourquoi n’allais-je pas dans ma famille ?

Il m’était apparu alors que ma sécurité serait plus grande si je parvenais à gagner un peu d’argent. Quoique au milieu des événements où nous vivions, la pauvreté n’eût plus l’importance de jadis, je sentais qu’elle était toujours suspecte aux Allemands. Ils étaient tellement fiers, ils aimaient tellement le tape-à-l’œil, ils avaient tellement envie de paraître aux yeux de ces connaisseurs de Français, que j’avais l’impression très nette que si je venais à être mêlé à une sale histoire, mon sort dépendrait de la façon dont j’étais habillé. Mon pauvre costume qui m’avait paru un habit de déguisement, qui jadis m’eût assuré le plus complet des anonymats, semblait devoir me trahir de plus en plus. On m’avait raconté que lorsque l’on franchissait la ligne de démarcation en première classe, la surveillance était bien moins grande qu’en troisième, dans les restaurants chers également. J’avais remarqué que c’était dans le caractère allemand de respecter les distinctions de fortune.

Bien que les obstacles ne fussent plus les mêmes, c’était quand même toujours difficile de gagner de l’argent. Mon père devait bien en avoir. Il ne dépensait absolument rien puisqu’il était logé, nourri et blanchi au collège Sévigné. Mais il était tellement avare qu’il ne lui venait pas à l’esprit qu’on pût s’en apercevoir.

Je me résolus à en parler à Roger. J’avais déjà été le voir trois ou quatre fois rue George-Sand, mais je ne l’avais jamais trouvé. J’y étais allé non seulement pour lui, mais pour le quartier. Jadis, j’aimais beaucoup ce quartier où habitait justement la sœur si élégante de mon père et c’était pour moi qui venais des Ternes, de la partie populeuse des Ternes située dans le bas de l’avenue Mac-Mahon, parallèlement à la rue des Acacias, comme une vue sur la vie que je mènerais plus tard quand je me marierais et que j’aurais les moyens de louer un bel appartement. Mais à présent j’étais déçu. Il y avait toujours des petits jardins, des rues tranquilles. Rien n’était changé, mais l’âme de ce quartier, comme celle de tous les coins aimés de Paris, s’était évanouie. Ce qui dans mon souvenir en faisait le charme, les habitants se promenant le matin au soleil, la sensation d’aisance, le soin qu’on prenait des enfants, leur insouciance, tout cela avait disparu.

J’étais certain que par Roger je trouverais bien le moyen de faire quelques petites affaires. Rien de plus pénible que de voir que notre avenir, notre santé, notre vie même dépendent d’une somme d’argent, d’une certaine façon de vivre que d’autres possèdent sans que cela soit nécessaire pour eux, sans en connaître le prix, alors que pour nous ce n’est pas une question de vanité mais d’existence.

Je fus frappé, lorsque, enfin, je rencontrai Roger, qu’en si peu de temps il eût trouvé le moyen d’effacer toutes les traces de ce que nous avions enduré ensemble. On eût dit qu’il n’avait jamais été prisonnier, mieux même, qu’il n’y avait pas eu de guerre. Il me présenta à certains de ses amis. Dans ce genre de situation, la période de début est toujours excellente. Roger n’avait qu’une idée : me montrer qu’il était heureux, comme un homme qui revoit une femme qu’il a quittée.

Roger avait dû dire à ses amis beaucoup de bien de moi, car ils me recevaient toujours avec beaucoup d’amabilité. Pas plus que Roger, ils ne prenaient très au sérieux ma situation. Quand on sonnait, par exemple, et qu’ils n’attendaient personne, ces gens me faisaient signe de ne pas bouger. Ils fermaient aussitôt la porte de la pièce où je me trouvais comme si cela suffisait. Et quand le visiteur était quelqu’un de qui je n’avais rien à redouter, ils le faisaient entrer. Je rougissais chaque fois d’être ainsi découvert sans avoir eu le temps de montrer que je ne me cachais pas.

Comme Roger ne put pas faire grand-chose, il me vint l’idée que je pourrais peut-être reprendre ma situation au contentieux de la Nationale. Il me semblait que si l’on me recherchait encore, je l’aurais appris, j’aurais eu d’autres avertissements que ceux que j’avais eus. Il y a toujours des gens qui vous préviennent. Souvent on m’avait prévenu. Il y a des gens dont il faut se méfier, ce sont ceux qui viennent nous annoncer qu’on nous surveille. Plusieurs fois on était venu m’avertir, mais je déteste cette espèce de messagers. Je répondais par monosyllabes, je leur montrais que je n’aimais pas leur façon d’agir. Je ne leur témoignais aucune reconnaissance. Je ne les remerciais même pas, ce qui me faisait des ennemis.

« C’est un comble ! disaient-ils. Nous nous donnons le mal d’aller le mettre en garde, alors que rien ne nous y oblige, nous le faisons par pure gentillesse en ayant tout à perdre et rien à gagner, et l’on ne nous remercie même pas. On a même l’air vexé. »

Je guettai plusieurs jours de suite Fridel à la sortie de la Nationale. Il y avait une sorte de péristyle au haut duquel se trouvait la grande porte en fer forgé. Cela me faisait un drôle d’effet de voir mes pauvres petits collègues paraître dans cette entrée majestueuse de palais, sans se rendre compte du contraste qu’imposait à l’esprit leur aspect de petits employés, de les voir s’attendre, se parler comme avant la guerre, et je ne pouvais m’empêcher de me revoir par l’imagination parmi eux, pressé comme eux, avec cet air des employés qui n’ont qu’une heure et demie pour déjeuner et à qui, pour cette raison, le monde est indifférent. Rien n’était changé. Tout se passait comme si la France était libre. Fridel n’était jamais seul. Je le suivis plusieurs fois, mais au moment où il se séparait de son compagnon, il se mettait à courir, la conscience tranquille, pour arriver plus vite à la station de métro, et j’étais chaque fois frappé par le fait qu’il pût ainsi attirer l’attention sans s’en soucier le moins du monde, tellement il lui semblait naturel de courir quand on est pressé.

Enfin, je pus lui parler. Je lui racontai ce qui m’était arrivé, omettant le principal, laissant entendre cependant que quelque chose de grave s’était passé. Nous nous étions évadés à douze. Il y avait eu une histoire au dernier moment. Je ne savais pas ce qui s’était passé exactement. Toujours était-il que nous étions recherchés par la police, etc. Je venais à peine de terminer mon récit lorsque je me rendis compte qu’en d’autres circonstances je l’avais déjà fait de cette façon. Par faiblesse, par peur de mentir et de dire la vérité, cela faisait déjà plusieurs fois que j’en disais plus qu’il ne faut quand on veut cacher quelque chose. Un jour, cela me jouerait un vilain tour.

Nous allâmes déjeuner ensemble. Je sentais qu’il y avait quelque chose entre Fridel et moi qui n’allait pas. Oh, il ne s’agissait pas de rivalité professionnelle, de jalousie. Il y avait un malaise. J’avais l’impression que tout le monde était au courant de mon histoire à la Nationale et que ce pauvre Fridel était dans cette situation où j’avais déjà vu tant de gens qui ne savent choisir entre l’amitié et la peur de se compromettre. Je lui dis tout de suite qu’il n’avait rien à craindre. Il me répondit que j’étais fou, et sur un ton de si profonde sincérité qu’il m’apparut que je me trompais peut-être et que ma situation d’homme en marge me rendait trop susceptible. Mais le malaise ne s’effaçait pas. Je compris alors qu’il ne s’agissait pas de la peur de se compromettre mais de notre différence non pas d’opinions mais de réaction en face des événements. Je n’avais pourtant rien dit d’autre que je n’eusse dit avant la guerre. Fridel de même. Brusquement, je fus pris d’une peur absurde. Je n’avais plus qu’une idée : partir, quitter Fridel avant qu’il fût trop tard. J’avais l’impression que plus rien de notre amitié n’existait, que Fridel était mon ennemi, qu’il allait se lever, appeler, crier que je ne pensais pas comme lui ; qu’on allait lui donner raison, m’arrêter. Je ne pourrais même plus lui dire : « Voyons, Fridel, qu’est-ce que tu as ? » Il ne me connaissait plus. Il ne savait plus qui j’étais. Je ne pus continuer à manger.

Ce fut à la suite de cette histoire que je commençai à craindre de plus en plus le fanatisme, les gens qui criaient plus fort que les autres. J’avais peur des malentendus, des conversations politiques quand on était plusieurs. J’avais l’impression qu’on lisait sur mon visage ce que je pensais. J’avais l’impression que n’importe qui pouvait tendre le doigt vers moi, dire n’importe quoi et qu’on allait m’arrêter sans que personne osât venir à mon secours, eût le courage de dire que je n’avais rien fait. Aussi, dès que les voix s’élevaient, je m’esquivais, mais même alors je tremblais qu’on interprétât mon départ comme une preuve de je ne sais quelle culpabilité. « Hep, là-bas, pourquoi partez-vous ? » Je hochais alors la tête en signe d’approbation. Ce qui me surprenait ensuite, c’était qu’il avait suffi d’un si petit geste pour inspirer confiance. Un hochement approbateur et j’étais digne de rester, de participer aux projets futurs… Mais le plus terrible était que ces dangers se présentaient aux moments les plus inattendus. Ils me guettaient tout le temps, quand j’achetais le journal, quand je disais bonjour à mon concierge. Il était très gentil, mais un jour, par hasard, je m’étais trouvé là au moment où il exposait ses opinions : tout le monde au poteau. Depuis, chaque fois que je passais devant la loge, j’avais le sentiment quand il me souriait qu’il me faisait une grande faveur, mais que cela pouvait changer d’un moment à l’autre.

7

Vers cette époque, je trouvai une chambre chez une vieille dame qui ignorait, aussi étrange que cela paraisse, qu’il existât des règlements de police. C’était surprenant de trouver une femme qui ne soupçonnât même pas que la police pût s’occuper d’elle, qui s’imaginait que les honnêtes gens n’avaient jamais affaire à la police. Elle vivait comme j’avais vécu moi-même avant la guerre. Elle eût été étonnée, puis indignée, si l’on était venu lui poser la moindre question. Elle s’imaginait que personne au monde n’avait le droit de lui poser de questions, de demander des explications à l’un de ses actes, de pénétrer chez elle, etc. Elle s’imaginait qu’elle était libre de faire ce qui lui plaisait. Si quelqu’un, dans son entourage, avait affaire avec la police, il ne lui venait pas à l’esprit qu’il pût en être de même avec elle. Ces gens avaient plus ou moins quelque chose sur la conscience.

Cette naïveté me mettait mal à l’aise. Quand je me trouvais chez des gens capables de se défendre, cela m’était égal d’être un danger pour eux. Je n’avais aucun scrupule de les compromettre. Mais chez une pauvre femme si confiante, j’éprouvais la sensation pénible de la tromper, au point que j’avais failli m’en aller à peine arrivé.

Mais je ne tardai pas à me rendre compte que si j’attachais tant d’importance à l’honnêteté, je me fermerais tous les endroits où je serais le plus en sécurité. Une alternative se présenta à moi : ou ne vivre qu’avec des bandits et, aux risques que je courais personnellement, ajouter ceux qu’ils couraient eux, ou tromper les gens paisibles et, en vivant avec eux, risquer de les entraîner dans mes malheurs.

Enfin, j’étais chez cette vieille dame. Je n’avais qu’à y rester. Elle n’était peut-être pas aussi bonne que je l’avais pensé, ni moi aussi méchant. On ne m’arrêterait pas. Tout finirait comme partout. Je n’avais qu’à acquérir une âme de commis voyageur qui ne souffre plus quand on le met à la porte.

J’acceptai donc les gentillesses de cette vieille dame et ce, bien qu’il y eût cette ombre qu’un jour elle pourrait apprendre que je n’avais eu aucun remords à lui faire courir les pires dangers. J’agissais comme si cela ne devait jamais arriver. Et pourtant, elle m’était bien sympathique.

Je me trouvais chez elle depuis une semaine lorsque son fils fut libéré en tant qu’appartenant au corps médical. Je n’avais jamais dit que j’avais été prisonnier. Dans une défaite, le passé militaire n’éveille aucune curiosité. Personne ne vous demande ce que vous avez fait. « Maurice sera très content de vous connaître, monsieur de Talhouet », m’avait dit la vieille dame.

Ce fils arriva enfin. Il s’exprima sur sa captivité comme un prisonnier qui, au lieu de vitupérer ses geôliers, verrait d’abord leur parfaite correction. Il avait cet air des gens auxquels il est arrivé un événement tellement important qu’ils trouvent naturel que la terre entière soit suspendue à leurs lèvres. Évidemment, il avait des droits (il le montrait bien d’ailleurs dans sa façon de laisser tout faire pour lui) mais, après tout, son cas était beaucoup moins intéressant que le mien.

Je lui trouvai l’air prétentieux de ceux qui parlent de choses que leur auditoire connaît mieux qu’eux. Il était arrivé avec des valises comme un civil. Il les avait posées dans le vestibule, laissant à d’autres le soin de les ranger. Quand on rentre chez soi et qu’on trouve un étranger, il vous est rarement sympathique.

Ce garçon, lui, me témoigna tout de suite beaucoup d’amitié. De temps en temps, il jetait pourtant sur moi un regard méfiant. Tout ce qu’il disait, il le disait sur le ton d’un homme qu’on ne peut pas contredire. Tout le monde ne pouvait pas avoir été fait prisonnier. On sentait cependant qu’il avait un profond mépris pour ceux qui n’avaient pas connu la vie des Oflag. Il avait l’allure d’un homme qui sort de l’endroit même où le sort du monde est en train de se décider. Il nous disait ce qui se passait vraiment : il ne fallait pas s’imaginer que les prisonniers ne diraient pas leur mot. Ils demanderaient des comptes aux responsables, mais à aucun moment on ne sentait chez lui que les Allemands avaient une part dans cette responsabilité. Puis il parlait des Juifs, des francs-maçons, des Anglais, des communistes, ainsi que des mauvais Français, ceux notamment qui s’évadaient sans tenir compte des représailles qui s’exerçaient sur les braves types qui étaient restés.

À ce moment, je ne regrettais plus de n’avoir pas parlé de mes aventures. Il ne se changeait toujours pas. Il gardait son uniforme déteint, avec ce ridicule écusson de velours des officiers pharmaciens, avec les culottes, les leggins, et je comprenais, en voyant ce qui restait de la splendeur militaire passée, combien elle avait été arrogante. Il avait des poches coupées non pas comme celles des soldats ou des civils, verticalement sur le côté, mais en travers sur le devant et la main qu’il mettait dedans avait cette vulgarité d’une main glissée entre la ceinture et la chemise.

Je passais des après-midi entières dans des quartiers lointains où je n’avais jamais mis les pieds, tellement je sentais que ma présence chez sa mère lui portait sur les nerfs. Je m’imaginais que là où moi-même je me sentais perdu, j’étais perdu pour autrui.

Mais à force d’être seul, de ressasser tout le temps la même chose, je devenais de plus en plus nerveux. Je ne pouvais plus vivre ainsi. Cette perpétuelle crainte d’être fusillé finissait par dérégler mon imagination. Je me voyais parfois transporté dans l’avenir, devenu un promeneur du dimanche visitant ma chambre comme on visite un musée. Il y avait beaucoup de monde. C’était là que j’avais été arrêté. Un gardien expliquait comment les choses s’étaient passées. J’avais essayé de sauter par la fenêtre. On m’avait rattrapé à temps. Une bagarre avait suivi. J’avais roulé à terre. Finalement, on m’avait réduit à l’impuissance. Les visiteurs regardaient avec intérêt les débris de faïence, les meubles et les glaces cassés, car le désordre avait été respecté avec le même soin que la disposition du cabinet de travail d’un grand homme. Je dois dire que le sentiment de la célébrité de l’endroit où avait pris fin ma vie, je l’avais déjà éprouvé, dix ans auparavant, au moment où j’avais eu cette fameuse pleurésie dont j’ai parlé et où j’avais cru que j’allais mourir.

Parfois, je me disais que je n’avais qu’à partir sans rien dire. Pourquoi prendre la peine de laisser une bonne impression de soi ? Je me rendais pourtant bien compte que cette conduite était imprudente. Je pouvais un jour tomber sur des gens qui connaissaient ceux que j’avais quittés de façon plus ou moins correcte. Paris a beau être grand, on n’y est pas à l’abri de ces hasards. J’avais fait une constatation assez inquiétante : depuis l’occupation, il y avait beaucoup plus de coïncidences qu’avant. Quelque chose faisait que Paris semblait s’être rapetissé. J’allais, je venais comme un homme qui n’a rien à se reprocher. Mais un jour, j’eus la sensation que pendant que je m’abandonnais ainsi, j’étais complètement à découvert sans le savoir, qu’on me voyait marcher, qu’au moment même où je me croyais un individu perdu dans une grande ville, on procédait à toutes sortes de préparatifs en vue de mon arrestation. Une bouffée de chaleur me monta à la tête. Je regardai, à gauche, à droite. Il y avait tant de gens partout qu’il m’était impossible de savoir si l’on me suivait ou non. Je n’eus alors plus qu’une idée : m’isoler. Je pris une petite rue, puis une autre. Enfin, j’étais seul. Je m’arrêtai. Un passant s’engageait de temps en temps dans cette ruelle. Je le regardais avec attention et j’éprouvais chaque fois un immense soulagement devant son indifférence pour ma personne. Mais il arrivait qu’un homme inquiétant s’approchât parfois, un homme vêtu comme moi, dont il était difficile de déterminer la profession. Même cet homme ne me regardait pas. Je dois dire ici que par la suite, quand je n’ai plus rien eu à craindre de personne, il m’est resté que lorsque je rencontre des gens ayant l’aspect louche que j’avais eu moi-même, je leur rends leur gentillesse en ne faisant pas plus attention à eux qu’ils ne le faisaient à moi, comme si cela pouvait leur faire le même plaisir que cela m’avait fait.

Ce fut au cours d’une de ces interminables journées que je fis la connaissance de Germaine Puech. Je m’étais assis sur un banc dans un petit square.

Des enfants jouaient. Mais, en conséquence de cette manie d’avant-guerre, il n’y avait plus de place, tant on avait voulu mettre de choses pour le bien de tous, un portique, deux kiosques, une plate-forme, des bancs supplémentaires, une enceinte de ciment dans laquelle se trouvait du sable. Les gens avaient dû se serrer pour me faire une place et ce qui m’avait été au cœur, c’était la complaisance avec laquelle on l’avait fait.

Je regardais les enfants jouer. Parfois ils se faisaient mal. Je m’étonnais qu’ils ne s’en fissent pas davantage, tant étaient désordonnés leurs mouvements, tant les dangers auxquels ils s’exposaient leur échappaient, dangers que, moi, de ma place, je voyais. Il en était un notamment qui me faisait trembler, celui d’un râteau à dents de fer et assez grand, avec lequel un enfant menaçait ses camarades. Sa mère l’avait secoué en lui disant de lâcher ce râteau. L’enfant avait jeté le râteau au loin et déjà il s’en était fallu de peu que celui-ci n’atteignît quelqu’un. Et ce râteau restait maintenant sur le sol, les dents en l’air, cependant qu’autour on courait, on se poussait, on tombait. Je pensais qu’un enfant allait tomber dessus, et que si c’était la figure en avant, il risquait de se crever les yeux. Mais les mères qui faisaient tant d’histoire pour une tache de chocolat sur les doigts ne bougeaient pas. Je me dis qu’elles savaient mieux que moi ce qu’il fallait faire et que comme toujours je voyais des dangers là où il n’y en avait pas. Et, en effet, elles avaient raison puisque personne ne se blessa.

Une femme était assise à côté de moi. Elle n’avait aucun jouet qui eût pu me laisser croire qu’elle était la mère d’un de ces innombrables enfants. Elle avait des cheveux noirs plats qui lui cachaient une partie de la joue, des yeux d’un marron trouble, des dents blanches mais dont les canines étaient extraordinairement pointues. Elle était pauvrement et négligemment vêtue. Je ne sais pourquoi, mais cette femme me paraissait profondément heureuse. Elle était assise comme quelqu’un qui ne veut parler à personne, mais que la vue de la maternité, de l’enfance intéresse. De temps en temps, quand un enfant faisait une espièglerie, elle souriait à la mère, mais de façon tellement étrange, comme si ce n’était ni à cette mère particulière, ni à cet enfant qu’elle songeait, mais à une vie lointaine qu’elle avait menée ou qu’elle aurait voulu mener, sans attendre de réponse à son sourire, sans paraître souffrir de cette sorte d’activité égoïste des mères, faite de claques, de cris, de recherches d’objets perdus.

Je liai connaissance avec cette femme. Elle était gouvernante. Elle gardait justement l’un de ces enfants. Je lui fis part de mes craintes. Elle se mit à rire. J’appris peu après qu’elle s’appelait Puech. Je lui demandai si elle était parente d’un homme politique de ce nom. C’était un nom que je connaissais vaguement, qui me semblait aussi celui d’un artiste connu. Elle me répondit qu’il y avait en effet un député qui avait porté ce nom, qu’il était de Rodez comme elle, que ce nom était très répandu là-bas, mais qu’ils n’étaient pas de la même famille.

Deux jours plus tard, j’allai habiter dans la chambre de bonne qu’elle occupait au sixième étage de l’immeuble de ses maîtres, sans discerner très bien si cette faveur était due à de l’amour ou à un besoin désintéressé de protection.

8

La porte fermait mal. D’un coup d’épaule, on eût pu l’enfoncer. Cela m’était désagréable. Je voyais déjà la police faisant irruption dans cette chambre. Mais, à la réflexion, il m’apparut que cette fragilité de la porte n’avait aucune importance. Si la police venait jusqu’ici, que la porte fût solide ou non, j’étais pris.

Je n’en passai pas moins plus d’une heure à la consolider. À la fin, j’y renonçai. À part cette porte, j’étais très bien. C’était une chambre de bonne. Il y en avait une dizaine le long du couloir. Elle avait un vasistas en guise de fenêtre. En ne sortant plus, je pouvais considérer que j’étais sauvé.

Il y avait une semaine que je n’étais pas descendu. J’avais l’illusion de me trouver dans cette situation que j’avais connue au régiment, d’homme oublié dans un poste, tout en étant parfaitement en règle. Il continue à toucher sa nourriture, sa solde. Il est porté sur les effectifs. Mais personne ne sait où il est.

Un matin, en me réveillant, je me décidai à sortir. Mais la pluie crépitait sur la vitre du vasistas. Impossible de sortir sans but précis. Je regardai mes vêtements, mes objets familiers et, durant un instant, je les vis comme s’ils n’appartenaient plus à personne, leur possesseur ayant disparu ou étant mort.

Dès que Germaine fut descendue, je m’habillai, fis le lit, mis de l’ordre. Soudain j’entendis un bruit de pas. Je sursautai. On eût dit qu’à l’origine de mes malheurs, il y avait eu un bruit semblable.

Ce qui me semble devoir être la perte de bien des coupables, c’est cette hésitation à fuir qui s’empara de moi à ce moment. J’attendais, les yeux levés vers la tabatière, mais je ne l’ouvris pas ni ne déplaçai le tabouret qui m’eût permis de me hisser sur le toit.

Enfin le bruit s’éloigna. Je pensai à me recoucher, mais je me dis que si l’on revenait je n’aurais pas le temps de me rhabiller. Je restai assis, n’osant marcher de peur de faire du bruit, n’osant ôter mes souliers à cause des flaques d’eau.

Germaine m’avait dit qu’elle reviendrait vers midi m’apporter le déjeuner. Or, aussitôt qu’elle était partie, je m’étais aperçu que j’avais oublié de convenir avec elle d’une façon particulière de frapper. J’avais beau savoir qu’elle reviendrait, la perspective que tout à l’heure elle allait frapper à la porte me causait d’avance une grande angoisse. Je savais qu’au premier coup, mon sang se glacerait. Bien que je n’eusse ouvert à aucun moment la tabatière, la mansarde s’était aérée toute seule. J’entendais le bruit que faisait la pluie. Pour tuer le temps, j’avais débarrassé les étagères et je lisais les vieux journaux d’avant-guerre qui les recouvraient. De temps en temps, je jetais un regard sur le téléphone intérieur. Je tremblais qu’il ne sonnât en l’absence de Germaine. N’allait-on pas venir si personne ne répondait ? Un peu avant midi, je me levai. J’avais déjà fumé un paquet de Gauloises de quatre-vingts francs. L’instant que je redoutais tellement approchait. J’étais si las de ma claustration que je tombais dans un profond abattement. Que faire ? Comment me tirer de cette affreuse situation. Je me vis dans cette pièce, sans possibilité d’être ailleurs, de travailler, d’être utile. Il me semblait que je ne pouvais être plus malheureux. Et pourtant c’était justement ce que j’avais le plus désiré, de vivre ainsi, ignoré de tous.

Soudain, ce que je redoutais tellement se produisit. On frappa à la porte. Je me dressai d’un bond, je fis instinctivement quelques pas en arrière. J’allais demander qui était là, lorsque je me rendis compte à temps que j’allais trahir ainsi ma présence. Sans faire de bruit, je me jetai de côté de façon que l’on ne pût me voir par le trou de la serrure. Germaine frappa de nouveau, en m’appelant. C’était fini, je n’avais plus peur.

J’ouvris. Germaine m’apportait le déjeuner. Elle m’apportait aussi un autre paquet de cigarettes. Comme elle s’étonnait que je ne lui eusse pas ouvert plus tôt, je lui dis que je ne l’avais pas entendue. Elle ne prêta aucune attention à ce mensonge.

Je refermai la porte tout de suite derrière elle. « Personne ne t’a vue ? » demandai-je. Elle ne comprit pas l’importance que j’attachais à sa réponse. Elle posa le plateau sur le lit en parlant à haute voix.

Maintenant que nous étions tous les deux, en plein jour, dans cette chambre, j’étais pris d’une autre crainte, celle de ne plus pouvoir me sauver, si c’était nécessaire, par dignité. Je ne connaissais tout de même pas assez Germaine pour dresser devant elle l’oreille au moindre bruit, pour l’empêcher de parler à haute voix, de se tenir au milieu de la pièce, de s’asseoir sur l’escabeau dont j’avais besoin pour ma fuite. Je ne voulais pas passer à ses yeux pour un poltron.

J’étais si nerveux qu’elle me demanda ce que j’avais. « Rien, rien… », lui dis-je. Je n’avais qu’une idée, qu’elle me laissât seul à présent. Comme elle ne quittait pas la chaise (ce qui m’agaçait à un point inimaginable), je m’allongeai sur le lit et je la priai de s’asseoir à côté de moi. La vue de la chaise libre me calma.

Je pris mon déjeuner à demi allongé, appuyé sur un coude. Quelquefois cela m’est arrivé dans la vie d’avoir cet air égoïste d’homme qui se fait servir par une femme et j’en ai toujours été étonné tellement il était contraire à ma véritable nature.

Chaque fois qu’elle me parlait avec tendresse, cela me faisait mal, car j’avais toujours présente à l’esprit la scène où, soudain, sans m’occuper d’elle, sans lui donner la plus petite explication, la bousculant même s’il le fallait, je serais amené à me sauver comme un fou.

Peu après, quand elle voulut retourner à son travail, je la retins, en quelque sorte pour me punir. « Ne t’en va pas déjà », lui dis-je. La chaise était toujours inoccupée et bien placée, c’est-à-dire juste sous le vasistas. On ne percevait aucun bruit. J’avais le sentiment que dans ce moment précis je ne risquais rien, que je pouvais me laisser aller à goûter l’existence. Les gens apportent tous de la menace avec eux, mais quand ils sont restés près de nous, quand nous nous sommes habitués à eux, cette menace s’évanouit et de la sympathie se dégage d’eux.

Maintenant, Germaine n’était plus un obstacle à ma fuite. Au contraire, je l’imaginais m’aidant en parlementant à travers la porte, en lançant mes poursuivants dans une autre direction, en disant avec un naturel parfait, lorsque finalement elle devrait ouvrir : « Qu’est-ce que vous voulez ? Vous voyez bien qu’il n’y a personne… »

Je passai encore une autre semaine sans sortir. J’étais de plus en plus agité. Tout à coup, il m’apparut que les dangers qui me guettaient n’étaient pas ceux dont je me défendais, mais d’autres, beaucoup plus graves, que ma claustration m’empêchait de voir. J’avais le sentiment que si je restais une journée de plus dans cette chambre, j’allais être arrêté. Il fallait absolument que je sorte pour voir ce qui se passait dehors.

Le jour, en tombant de la tabatière, donnait à la chambre quelque chose de solennel. On se serait cru dans un donjon, dans une crypte, dans un caveau. Il faisait froid et la lumière était grise.

J’embrassai Germaine. Elle me plaisait à cette minute, avec son air de ne pas se considérer chez elle, son air de dire que la vie qu’elle menait était provisoire et que moi, je serais admis dans les autres qui viendraient.

Ma nervosité s’était accrue au point que chaque fois que je prenais l’air, debout sur l’escabeau, la même cheminée immobile dans le lointain me paraissait être un homme. Et j’avais beau le savoir, je ressentais toujours la même émotion.

Je ne mangeais presque plus. J’étais devenu injuste. Quand Germaine rentrait, je ne lui adressais plus la parole, à moins que ce ne fût pour lui faire des reproches ou me plaindre de ce qui me manquait. Chaque matin, je lui demandais de m’apporter quelque chose. Quand elle n’avait pas trouvé ce que je désirais, je m’enfermais dans un silence profond. D’autres fois, je lui reprochais de ne pas venir me voir assez souvent dans la journée, de se désintéresser de moi.

Un jour, ma conduite me fit peur. Germaine allait finalement se lasser de moi. Et que ferais-je ? Dans la situation où je me trouvais, je ne pouvais pas me permettre de faire le difficile. Cela me parut si évident que, du jour au lendemain, je me transformai. J’eus l’occasion de constater alors combien on est fort, combien la vie nous est plus favorable, quand on sait se dominer.

Quelques jours plus tard, en effet, au lieu d’être obligé de partir sans savoir où aller, ce qui était inévitable si j’avais continué à me montrer si dur, j’eus la joie d’entendre Germaine me dire que je ne pouvais plus vivre ainsi et qu’elle allait me conduire chez sa sœur.

Je partis sans bagage pour ne pas éveiller l’attention. Germaine devait m’apporter ma valise quelques jours plus tard.

Ici, il me faut signaler un détail curieux. Il n’était plus question d’amour entre nous. La gravité de ma situation avait en quelque sorte empêché nos relations d’amoureux de s’épanouir et cela, sans que l’un ou l’autre nous eussions songé à nous reprocher quelque chose.

Dès que je fus parti, je regrettai cet arrangement au sujet de ma valise. Si à la gare, par exemple, des gardes mobiles demandaient à Germaine où elle allait, si l’on fouillait cette valise, je sais bien qu’au commencement elle eût parfaitement raconté l’histoire que nous avions préparée. Mais à la fin ne se fût-elle pas troublée ? Ce manque de confiance que j’avais en son énergie, je l’avais en celle de tout le monde. J’avais prévenu Germaine qu’on lui demanderait où elle habitait, à qui était la valise. Elle m’avait répondu qu’elle dirait qu’elle habitait chez sa mère. « Quelle rue ? lui avais-je demandé. — Près de la gare. — Et ton frère, où habite-t-il ? — Il habite chez ma mère. — Mais quel est le nom de la rue ? » Comme elle n’avait pas su répondre, je lui avais dit : « Tu vois ! Tu vas te faire prendre… »

Cette répétition ne m’avait pas rassuré. Le public ne comprend pas jusqu’à quel point cette racaille policière peut pousser un interrogatoire. Il s’imagine qu’il y a des bornes, qu’on ne peut dépasser une certaine limite. Il est incapable de préparer une série de réponses. C’est parfait dans la vie courante. Mais se trouvant dans une situation comme celle que je redoutais, ces braves gens se troublent très vite et il apparaît qu’ils ne veulent pas trahir quelqu’un. Ils se butent, ils ne parleront pas, du moins se l’imaginent-ils, mais la police possède de tels moyens de pression qu’il vaut mieux ne pas en arriver là.

Mon séjour dans la petite ferme du beau-frère de Germaine ne fut pas gai. Je m’ennuyais à mourir.

Chaque fois que je rencontrais les gendarmes, j’avais des battements de cœur. Je me disais que c’était ridicule. À Paris, quand on voit un sergent de ville, cela ne nous fait aucune impression. Mais les gendarmes avaient à mon égard l’attitude qu’ont des élèves avec un nouveau. Tout le monde d’ailleurs, dans quelque groupe que ce soit, a cette attitude, me disais-je pour me rassurer.

Je ne manquais jamais de les saluer et quand ils ne me répondaient pas, ou que je croyais discerner de la froideur dans leur salut, ou qu’ils ne portaient pas le doigt à leur képi, cela me plongeait dans la plus grande anxiété. Je me disais qu’ils croyaient que je cherchais à me mettre bien avec eux justement parce que je n’avais pas la conscience tranquille.

Quelquefois, le soir, il m’apparaissait que je devais m’en aller sur-le-champ, que le lendemain matin on allait venir me chercher.

Je m’endormais finalement et, le matin, comme rien ne s’était passé, je pensais que j’avais été fou de me faire autant de soucis. Je me rassurais en me disant que si l’on avait dû m’arrêter, ce serait fait depuis longtemps. Au fond, le rôle des gendarmes était d’arrêter les vagabonds, les petits voleurs, et quand je les rencontrais, conduisant à la gendarmerie un pauvre ouvrier agricole qui avait volé vingt francs, aussi pénible que ce soit de l’avouer, je dois dire que j’éprouvais une sensation de soulagement.

La nuit, quand j’avais une insomnie, j’étais pris de terreur. Il m’apparaissait qu’un crime – un événement important – venait de se produire dans le village et que ma situation irrégulière me désignait à la police. J’en venais à m’imaginer que pour me justifier il ne me restait qu’à dire la vérité et je n’échappais à l’accusation qui pesait sur moi que pour être jugé par les Allemands.

Quand je m’éveillais, je regardais, avant tout, le temps qu’il faisait. Je regardais aussi dans la cour les feuilles pendues à des fils invisibles qui se déplaçaient insensiblement. Quand il pleuvait, j’étais plongé dans une tristesse profonde. Je n’avais pas de vêtements pour me protéger. Je ne pouvais pas sortir. Il fallait que je reste dans cette pièce nue où il n’y avait qu’un sommier humide et qu’un vase de nuit que je ne savais où cacher.

Je m’étais mis dans la tête qu’il fallait que je fusse toujours en train de travailler à cause des laboureurs du voisinage, le travail étant une présomption d’honorabilité.

Je dois dire que j’étais tellement abruti que je ne pouvais pas rester un instant sans rien faire. Dès que j’étais debout, je pliais mes deux couvertures aussi raides et aussi lourdes que de l’étoffe mouillée et gelée. Je balayais partout avec une branche de genêt. Mais le ménage, quelque soigneusement que je le fisse, ne me prenait jamais plus qu’un quart d’heure. Il fallait alors que je trouve autre chose. Je sciais du bois. Je sortais des portes de leurs gonds pour les graisser, des portes auxquelles personne n’avait touché depuis que la maison avait été construite. Je réparais tout le temps quelque chose. J’avais un chiffon dans ma poche dont je me servais non seulement pour la poussière, mais pour sécher l’humidité.

J’étais devenu maniaque de l’ordre et de la propreté. Je cherchais tout ce que je pouvais perfectionner. Je fabriquais des loquets, je posais des grillages, je réparais de vieux outils. Je passai trois jours à essayer de rendre utilisable une vieille meule dont il manquait plusieurs pièces. Je nourrissais les poules. J’entrepris même de nettoyer les abords de la ferme. Il y avait partout des ordures, des débris, des pierres accumulées depuis des années. Je résolus de tout réunir en un seul endroit.

Mais un matin, tout à coup, je fus pris de dégoût pour cette lamentable vie. Je n’avais plus le courage de la continuer. Je me dis qu’à ce prix-là, ma sécurité était trop chère.

Deux heures s’étaient à peine écoulées que je me surpris en train de chercher la brouette. C’était plus fort que moi, je ne pouvais rester sans rien faire.

Je songeai alors que si je trouvais à me distraire au village, je pourrais, tout en restant ici, me sortir des habitudes ridicules que j’avais prises. Mais rien n’est plus difficile que d’engager une petite liaison agréable dans un village. Jamais je n’avais pu donner à la campagne un rendez-vous à une femme. On eût dit que l’amour n’existait pas, sauf peut-être le dimanche, mais alors tous les hommes étaient là.

Je réussis cependant, à la longue, à faire comprendre à une servante du café que je lui faisais la cour. Finalement, nous devînmes très bien ensemble. Ma vie était transformée. Mais il ne fallait pas que je perdisse de vue que je n’étais pas dans la situation de tout le monde. Je ne pouvais pas me permettre les mouvements brusques de l’amour. Je me trouvais dans cette situation pénible pour un amoureux de ne pas pouvoir être jaloux. Un jour, je ne pus cependant m’empêcher de faire une scène violente à cette jeune femme. Tout de suite après, je fus pris d’une grande frayeur, comme si je m’étais fait un ennemi, comme si, en amour, les injures et les cris avaient la même répercussion que dans la vie normale.

Je retournai immédiatement demander pardon. Une si rapide volte-face étonna la servante. Et je sentis qu’elle se disait au fond d’elle-même qu’il fallait que je fusse rudement amoureux pour revenir si vite.

9

Un soir, brusquement, je me décidai à partir. La pluie fouettait les carreaux. Il faisait plus chaud dehors que dedans. J’étais de plus en plus sujet à des coups de tête. Ma décision était prise. Rien ne s’était passé et, pourtant, j’étais persuadé que je ne pouvais pas attendre une heure de plus. Mon hôte, à sa grande surprise, s’apercevrait le lendemain que l’oiseau s’était envolé. Je me représentais les premières recherches, puis l’étonnement en constatant que j’étais parti. J’allais donc me faire un ennemi de plus. Cette perspective me fit hésiter un instant. N’avais-je pas assez d’ennemis ainsi ? Enfin il m’apparut qu’au point où j’en étais, un de plus ou un de moins, cela n’avait pas d’importance.

J’ouvris la fenêtre malgré le vent et la pluie pour me familiariser avec cette chose effrayante qu’est une tempête en pleine campagne quand on est chez soi. Je me dis qu’en marchant jusqu’à l’aube, à raison de six kilomètres à l’heure, j’arriverais à Paris avant le lever du jour. Là, je verrais ce que je ferais. Je retournerais probablement chez Germaine Puech. Les deux semaines qui venaient de s’écouler me faisaient apprécier, d’une manière peut-être exagérée, le dévouement qu’elle m’avait témoigné.

À neuf heures, j’escaladai la fenêtre. De gros nuages, passant sans ordre devant la lune, peuplaient le ciel et faisaient paraître petite et familière mon ombre quand, durant quelques instants, elle marchait près de moi. Je remportais ma valise, mais j’avais abandonné la paire de souliers et les deux tomes dépareillés des Mémoires de Casanova.

Je traversai le boqueteau. Bientôt je me trouvai sur la route. J’avais le sentiment que je ne courais plus aucun risque, seul dans la campagne. Je ne sais pourquoi mais, ce soir-là, il n’y avait presque pas de circulation. Quand j’entendais une auto, je me cachais. Dans une maison, dans une chambre, on est à la merci des gens ; les murs, les portes nous arrêtent. Ici, j’étais libre, aussi libre que quand je m’étais évadé d’Allemagne. D’ailleurs, je m’étais persuadé que j’arrivais d’Allemagne. Cela me donnait plus de force. Je faisais table rase des trois mois que je venais de passer à Paris. J’arrivais. J’étais ainsi plus digne d’intérêt que si je venais de traîner depuis trois mois de côté et d’autre. Ici, rien ne m’empêchait de me jeter à plat ventre quand je le jugeais nécessaire. Je pouvais m’abandonner à tous les gestes de prudence imaginables. Le plus drôle est que je n’en voyais plus l’utilité. Quand arrivait une auto, au lieu de trembler, c’était presque un événement heureux au milieu de la nuit. Je me cachais, mais avec aisance, sans m’accroupir, en me mettant simplement derrière un arbre. Je regardais passer l’auto puis je reprenais ma route, la joie et la paix au cœur.

Les heures les plus longues de la nuit passèrent ainsi. Mais, tout à coup, au matin, je fus pris de frayeur. Il m’apparut que j’avais été victime une nouvelle fois de ma présomption. L’expérience ne m’avait rien appris. J’avais calculé que je ferais six kilomètres à l’heure. Or, au moment où le jour commençait à poindre, je m’aperçus que j’étais encore à douze kilomètres de Paris. Je ne saurais donc jamais doser mes efforts !

Je pressai le pas. Il me fallait éviter par-dessus tout d’être vu venant de la campagne. Mais ma fatigue était si grande que je n’avançais plus. Je quittai la grande route. Comment entrer dans Paris sans éveiller l’attention ? J’arrivai dans une de ces petites agglomérations qui ont l’air d’être des villages, qui ont des granges, des cours de ferme. Personne n’était encore levé. Les pompes à essence se dressaient inutiles le long de la route. Était-ce la fatigue, la tristesse de l’aube, la faim, la guerre ? mais je ressentis une affreuse impression de détresse. Je me cachai dans un sentier, attendant l’ouverture d’un café mais alors personne ne voulut me donner à boire. Trois heures plus tard, profitant de l’animation, j’entrai dans Paris. Juste en face des abattoirs de la Villette, je m’installai dans un café. Je restai là plus d’une heure. La salle n’était pas chauffée. Des beuglements de bestiaux retentissaient sans cesse. Des wagons s’entrechoquaient avec un bruit que l’on eût pu prendre pour celui de détonations. Là non plus, il n’y avait rien à boire ni rien à manger. Le patron avait l’air d’un commerçant dont les affaires ne marchent pas. Il se tenait dans la cuisine, bien qu’il n’y fît rien, pour laisser la salle à ses clients. J’enviais cet homme. Depuis mon évasion, j’enviais ainsi tous ceux qui vivaient tranquillement, malgré la police et les Allemands.

Je sortis du café et je me dirigeai vers le centre. Je croisais de temps en temps de superbes voitures allemandes, la plupart découvertes, et cela me frappait de les voir passer dans ce quartier pauvre, comme si leurs occupants ignoraient que ce quartier fût pauvre, comme si les étrangers, même quand ils étaient nos ennemis, ignoraient ces préventions qu’avaient nos compatriotes, et qu’ils se plussent partout sans tenir compte de nos distinctions à nous.

Devant un magasin d’alimentation, des ménagères criaient. Deux sergents de ville discutaient avec une femme. Tout le monde était hostile aux deux sergents de ville. Ceux-ci avaient cet air des gens qui ont donné un ordre auquel on n’obéit pas, qui ne reviennent pas dessus, mais qui n’osent encore faire usage de la force. Ils ne s’en allaient pas. Ils ne disaient rien. Ils attendaient qu’on obéît, et la foule croyant discerner un fléchissement, s’enhardissait de plus en plus.

Je m’étais arrêté à une trentaine de pas. D’un rapide coup d’œil, j’avais regardé l’attroupement et je m’étais rendu compte qu’il était surtout composé de femmes. Les rares hommes étaient vieux ou avaient l’aspect de petits rentiers inoffensifs. Il m’était immédiatement apparu qu’au milieu de cet attroupement j’eusse paru suspect.

La pensée de m’éloigner me vint. Je n’en fis rien. Au contraire, je m’approchai par curiosité de quelques pas. Je me retournai, examinai les lieux. D’autres gens, disséminés un peu partout, regardaient comme moi la scène sans s’y mêler, à une distance prudente. De temps en temps je me disais : « C’est sans intérêt, il vaut mieux que je m’en aille. » Mais je restais là. Les femmes criaient de plus en plus fort et les agents ne répondaient pas. Ils avaient l’air de savoir qu’en fin de compte ils seraient les maîtres.

Je m’approchai encore, décidé à m’en aller dès que cela se gâterait. Soudain, je vis arriver six agents marchant deux par deux. Bien qu’ils fussent peu nombreux, je compris que cette fois il fallait m’éloigner. Par excès de prudence, je ne voulus pas partir sur-le-champ. Comme si l’incident ne m’intéressait plus je fis demi-tour. À ce moment, je me trouvai nez à nez avec trois hommes que je sentis aussitôt être des inspecteurs en civil.

« Où allez-vous ? » me demanda l’un d’eux. Un agent s’approcha. Comme l’émotion m’empêchait de répondre, l’un des civils me prit par le bras, cependant que les deux autres s’avançaient vers l’attroupement. Malgré ma frayeur, je remarquai qu’ils paraissaient ne pas vouloir prendre parti ni pour la foule ni pour les sergents de ville, qu’ils regardaient à droite et à gauche, semblant chercher quelqu’un. J’étais incapable de dire un mot.

L’agent à qui l’inspecteur m’avait confié pouvait avoir vingt-cinq ans. Il avait cet aspect des nouvelles recrues de la police, un peu maigre, un peu fragile pour porter l’uniforme, quelque chose du petit jeune homme qui a voulu être de la police dans son enfance, quelque chose d’honnête, de sage, d’un peu dépassé par la charge dont il était investi, quelque chose d’inquiétant quand même qui faisait qu’on était heureux de le savoir encadré, soumis à une discipline collective, quelque peu rassurants que fussent les chefs. Je lui dis que je n’avais pas le temps, qu’il fallait que je partisse, qu’on m’attendait. Il ne me répondit pas. Il me fit simplement signe de rester là où j’étais. Je perdis la tête. Je lui dis : « Vous voyez bien que je n’ai rien fait. » Il ne desserra pas davantage les lèvres. Je m’écartai de quelques pas. « Voulez-vous rester là !… », me dit-il sèchement. Je levai les bras en signe de protestation. Rien n’est plus terrible que d’être entre les mains de gens qui ne font qu’obéir. Ce sergent de ville était de ces gens. Et sa jeunesse, son air honnête, ce que je discernais de bonne volonté dans son regard, tout cela justement était au service de ses chefs.

 

On me conduisit avec neuf femmes et un autre homme au commissariat. Tout le monde protestait, sauf moi. Tous ces gens avaient des accents d’indignation, de colère, que j’aurais été bien incapable de simuler. Mieux même, je devinais qu’ils eussent été déçus si on les avait relâchés trop vite. Ils voulaient profiter de l’occasion pour dire ce qu’ils avaient sur le cœur, mais moi qui n’avais rien à dire, je me sentais de plus en plus suspect. Je pris cependant l’air indigné du monsieur qui dit : « Ça ne se passera pas comme ça ! » Je m’adressai à tour de rôle à chacune des femmes, leur demandant : « Qu’est-ce que cela signifie ? » Elles me répondaient de façon évasive et je sentais chez elles une certaine froideur comme si, quoique nous fussions dans le même cas, elles ne tenaient pas à ce que leur respectable cause de ménagères ne trouvant pas de légumes fût confondue avec la mienne.

Au commencement, la police ne fit aucune différence entre nous. Je remarquai avec joie que les bourrades n’étaient pas plus fortes quand elles m’étaient destinées, ni les observations faites sur un ton plus sec. Mais je surpris soudain des regards qui me firent comprendre que l’on commençait à s’apercevoir que je ne ressemblais pas aux autres. Devais-je continuer à protester comme tout le monde ? J’allais peut-être me rendre antipathique, si bien que lorsque nous serions mis en demeure de désigner le responsable de l’incident, les regards se tourneraient vers moi. Mais si je m’arrêtais, j’avouais que j’avais peur, je reconnaissais que l’on avait raison de me juger différent, et j’allais paraître plus suspect encore.

Toutes ces ménagères sortaient de chez elles. Elles étaient vêtues chaudement et proprement. Mais moi, il était visible que je venais de passer une nuit dehors. J’étais couvert de boue. Mes vêtements mouillés plusieurs fois par des averses, séchés plusieurs fois également par la chaleur de mon corps, semblaient sortir d’une étuve. Si j’avais été âgé, cela n’eût eu aucune importance. Mais je sentais bien ce que mon air de vagabond avait d’inquiétant chez un homme jeune, ayant un visage éveillé, paraissant en bonne santé. Je me mis à tousser à tout hasard. Tout à coup je constatai qu’on ne me répondait plus quand je parlais.

On nous avait conduits dans la salle de garde en attendant que le commissaire pût tirer l’affaire au clair. Un des agents de service avait avancé trois chaises. Aucune des femmes ne voulut s’asseoir. J’étais exténué. À la fin, n’y tenant plus, je m’assis. Quelques instants s’étaient à peine écoulés qu’un agent me cria que ce n’était pas pour moi qu’on avait donné ces chaises. Je me tournai vers les femmes, avec un air de dire : « Dites donc que vous n’avez pas envie de vous asseoir ! » Personne ne broncha. Je me levai. Mais au lieu de me mêler au groupe, je me mis à marcher de long en large, ce qui était moins fatigant pour moi que de rester immobile.

À mesure que le temps passait, tout le monde faisait connaissance. Moi seul ne trouvais personne à qui parler. Puis, comme un feu qui reprend, de nouvelles protestations s’élevèrent. Elles n’avaient plus la violence qu’elles avaient eue dans la rue ou en entrant au commissariat. Aucune ménagère ne criait plus : « On n’a pas le droit de nous faire cela » sous-entendant que si on l’arrêtait il fallait arrêter toutes les ménagères de Paris. C’était qu’il apparaissait, quelque nombreux que nous fussions, que nous allions être interrogés individuellement.

Je me mis à trembler. Jusqu’à présent, je ne m’étais pas inquiété outre mesure. Je m’étais dit : « Conservons notre sang-froid. » J’avais pensé que nous étions trop nombreux pour que chacun de nous fût interrogé à part. Mais, au fait, étions-nous si nombreux que cela ? Nous étions onze. Cela n’avait rien d’extraordinaire. Je regardai la porte. Elle était ouverte, mais deux agents la barraient. Je regardai la fenêtre, une grande fenêtre de bureau à trois battants. Il y avait des barreaux derrière et je remarquai, malgré la situation où je me trouvais, un détail bien curieux. Ces barreaux, par une attention de l’architecte ou du forgeron, et cela afin de ménager un espace plus grand sur l’entablement, n’étaient pas plantés verticalement comme de vulgaires barreaux de prison, mais formaient un coude aux extrémités afin de se dresser à une distance plus grande de la fenêtre.

J’essayai alors de parler au seul homme qui, avec moi, se trouvât mêlé à cette histoire. C’était un petit vieux, vêtu d’un costume beaucoup trop grand pour lui, car il avait dû perdre comme tout le monde une vingtaine de kilos, et qui portait des rubans de décorations militaires qu’avec la meilleure volonté du monde on n’imaginait pas gagnées par lui. Il m’écoutait, mais il n’avait pas plus confiance en moi que les femmes. Je ne quittais pas des yeux ses rubans et je me disais avec amertume que même cet homme si anodin, qui portait un cabas sous le bras, avait certainement mille preuves à donner de son honorabilité. Il était cependant très gentil. Et je sentis que ce ne serait que lorsqu’on l’attaquerait personnellement qu’il se réveillerait, et qu’alors il serait peut-être plus violent que tous.

Nous attendîmes plus d’une heure dans cette salle. Enfin, on vint nous chercher, tous ensemble, contrairement à ce que j’avais craint. Parmi les femmes, il y en avait une qui parlait au nom du groupe, qui avait l’air plus excité, qui criait au scandale, etc. Tant qu’elle persista dans cette attitude, je me sentis plus tranquille. Mais elle se calma bientôt, ce qui me glaça, comme si, personne n’étant plus en évidence, c’était moi qui allais l’être. Que devrais-je dire ? Que je venais de m’évader, que j’arrivais directement d’Allemagne ? Devais-je cacher que je venais de passer trois mois à Paris ? Devais-je au contraire dire la vérité, dire que je venais de Verberie ?

Nous entrâmes dans le bureau du commissaire. Devais-je rester derrière les femmes ou me mettre en avant ? Au lieu de dire que je n’avais été que spectateur, que je n’étais pour rien dans ce qui s’était passé, n’aurait-il pas été plus habile de me plaindre aussi des commerçants ? Mais pour jouer cette comédie, je ne me sentais pas le naturel nécessaire. L’inconvénient de trop réfléchir est que finalement on ne fait jamais rien et que l’on a toujours l’air suspect.

 

Le commissaire me rassura tout de suite. C’était un homme mince, vêtu de sombre, portant des lunettes, qui n’avait rien de redoutable et qui, fort heureusement, semblait attacher beaucoup plus d’importance à ce qui se trouvait au-dessus de lui qu’au-dessous. On sentait qu’il avait en ce moment avec ses supérieurs des rapports où il devait faire preuve d’habileté, de souplesse, et qu’il essayait plutôt de les satisfaire que d’acquérir modestement une bonne réputation en remplissant avec conscience sa fonction. Je dois dire que tous les fonctionnaires de la police à qui j’ai eu affaire étaient comme cela. Il nous parla sur un ton paternel sans faire une seule fois allusion aux autorités occupantes. Il laissa cependant entendre que nous devions lui faciliter sa tâche, car elle n’avait jamais été aussi délicate. Il nous demanda de nous mettre à sa place. Finalement, il nous fit promettre de ne pas recommencer.

À ce moment se produisit une scène assez grotesque. Tout le monde acquiesçait à chacune de ses paroles lorsque, tout à coup, une des femmes se mit à crier. On voyait bien, disait-elle, qu’il ne savait pas ce que c’était, que ce n’était pas lui qui faisait le marché, qu’il n’avait pas une famille à nourrir. Il ne devait pas être si mal que ça avec les Boches. Les autres femmes la firent taire, lui disant que quand on avait affaire avec quelqu’un de bien, il fallait savoir le reconnaître.

Un léger sourire demeurait sur les lèvres du commissaire. Il avait cette maîtrise de soi intelligente de ceux que l’on attaque de trop bas. Enfin, il nous pria de nous retirer. Je respirai. J’allais partir, me faisant violence pour n’avoir pas l’air pressé, pour ne pas sortir le premier, lorsque tout à coup j’entendis : « Monsieur, s’il vous plaît. »

Je me retournai. Pour la première fois, les yeux du commissaire étaient posés sur moi. Je regardai l’autre homme, comme si ce mot de monsieur pouvait aussi bien s’adresser à lui.

« C’est à vous que je parle », me dit le commissaire en me faisant signe d’approcher. Je me tournai vers les autres gens, espérant je ne savais quel geste de solidarité, mais personne ne paraissait attacher la plus petite importance à ce qui m’arrivait. J’étais bien seul. Quoique tous ces gens fussent des indifférents pour moi, il me semblait qu’ils m’abandonnaient. Ils sortaient un à un, comme si de rien n’était. Ce que j’avais tant redouté, au moment même où je me croyais hors de cause se produisait. Je sentis un filet de sueur froide me couler le long des côtes. Je souris. « Certainement », dis-je.

Le commissaire attendit que tout le monde fût sorti. Comme la dernière personne n’avait pas fermé la porte, il me fit signe de la fermer. J’obéis avec cette complaisance exagérée que l’on manifeste quand on cherche à plaire. Quelques instants après, le commissaire se leva, sortit, me laissa seul. Puis il revint, ressortit encore. Enfin il se rassit. Tout de suite sa voix me rassura. Je n’étais tout de même pas aussi inquiet que j’aurais pu l’être. J’avais de plus en plus l’impression que ce commissaire était un honnête homme et que s’il se trouvait dans l’obligation de livrer un Français, il saurait se dérober. La seule chose qui m’inquiétait, c’était que ma qualité de Français fût éclipsée par les apparences et que ce commissaire ne vît en moi qu’un élément de désordre. Non, j’allais trop loin. Nous n’en étions pas là. J’étais victime de mon imagination. Il s’agissait d’une affaire insignifiante, une algarade comme il s’en élève des milliers chaque jour dans les marchés, rien de plus.

Mais peu après, il me demanda mes papiers, alors qu’il ne les avait demandés à personne. Je tirai mon portefeuille. J’avais comme papiers un extrait d’acte de naissance délivré par la mairie du IVe arrondissement, une carte sans valeur officielle de membre d’une équipe de football, et mon fameux livret militaire. Sur ce livret, on avait inscrit que j’avais été mobilisé à Saint-Germain. Mais je n’avais aucun papier prouvant que j’avais été prisonnier, car je m’étais débarrassé, de la façon instinctive du criminel qui jette son arme, de tout ce qui pouvait signaler que j’avais été en Allemagne. Je n’avais pas non plus de fiche de démobilisation.

Je montrai mes papiers, ouvrant moi-même le livret militaire. Mais le commissaire le referma, voulant le lire par le commencement. Je pensai, pour me rassurer, que les fonctionnaires, les gendarmes, tous ceux enfin chargés d’examiner les papiers, n’en découvrent jamais les points faibles.

Le commissaire examina longuement mon livret, mais je voyais bien qu’il n’arrivait pas à reconstituer quoi que ce fût avec tout ce qui était inscrit. À la fin, il s’arrêta sur la feuille rajoutée. Elle comportait une erreur qui m’avait toujours gêné, une erreur de date. On avait mis 1940 au lieu de 1939. Le commissaire ne s’en aperçut même pas, ce qui me causa un profond soulagement car, aussi singulier que cela paraisse, je me faisais autant de soucis pour les erreurs des bureaux eux-mêmes que pour mes petits maquillages.

Le commissaire me rendit enfin mes papiers. Il en oublia un sur son bureau. Je n’osai pas le lui dire tout de suite. « Vous n’avez pas autre chose ? » me demanda-t-il. Je fis non de la tête. J’étais tranquille maintenant. Ce que j’avais tellement redouté ne s’était pas produit. Ce que j’avais craint, c’était qu’au seul vu de mon nom, il eût un choc. Mais comme cela ne s’était pas produit, qu’il entrait dans le détail, que je discernais déjà quelque chose comme une retraite, je n’avais plus peur.

En sortant, je rencontrai une des femmes qu’on avait conduites avec moi au commissariat. Notre rencontre eût dû créer entre nous un certain lien. Elle eût dû me sourire, paraître se réjouir que tout se fût bien passé. Je lui fis un signe amical, je fus frappé par son air stupide et distant.

10

À force d’avoir été à gauche et à droite, je commençais à avoir l’impression que je lassais les gens, que tout le monde savait que je ne faisais que cela, me présenter chez eux, et que même en allant là où je n’avais pas encore été, j’allais être reçu comme si je revenais pour la dixième fois.

Pourtant, je n’étais pas difficile. Une chambre avec un matelas, une table et une chaise, dans un endroit tranquille, voilà tout ce que je demandais. Quand j’en parlais, personne ne pouvait croire que je ne l’eusse pas encore trouvé. C’était si modeste, si simple.

Je m’assis sur un banc, en face d’un grand café, comme ces passants qui veulent écouter la musique sans consommer. Je savais que là, personne ne tournerait la tête de mon côté. Je regardais les gens. En effet, au moment où ils passaient devant moi, toutes les têtes, automatiquement, se tournaient vers la terrasse et c’en était même drôle.

À midi, je voulus aller dans un restaurant, mais je craignais d’être mêlé malgré moi à une histoire de marché noir. J’avais faim pourtant. Je n’avais toujours pas de carte d’alimentation. Il arrive un moment où toutes ces entraves finissent par nous porter sur les nerfs.

C’était quand même incroyable de ne pas arriver à trouver une chambre, quelqu’un qui vous dise : « Logez chez moi. » Combien de fois pourtant, avant la guerre, avais-je couché ainsi chez des amis, simplement parce qu’il n’y avait plus de métro. Aujourd’hui, c’était impossible. Tout était impossible, manger, acheter un pardessus, etc.

Au temps où j’avais fait de la peinture, je n’avais éprouvé aucune difficulté pour me loger ou manger quand mon père m’avait coupé les vivres. J’avais vécu à la charge de mes amis peintres comme, pendant la guerre, j’avais vu tant de gens vivre à la charge des soldats. J’avais couché dans des soupentes, un peu partout.

Ce fut à Montparnasse que je me rendis. Mais tout avait changé. Ce quartier si familier m’était aussi fermé que les autres ! Je me dis qu’il fallait commencer par le commencement, me créer des amitiés, etc. Mon erreur, je m’en apercevais, était de croire qu’on retrouvait les choses au point où on les avait laissées. Le genre de personnes qui me fût venu en aide n’existait plus. Ce qu’il y a de tragique, c’est quand on fait de telles constatations à la tombée de la nuit. J’avais peur d’être dehors. Les commerçants avaient une façon de baisser leur rideau de fer qui me glaçait. On eût dit que, dans quelques instants, il allait y avoir une émeute.

Quand on ne sait plus quoi faire, on refait l’examen de toutes les possibilités qu’on a déjà écartées. On s’aperçoit alors avec surprise qu’on avait été bien sévère. Au fond, je pouvais très bien retourner chez ces mêmes gens que je croyais avoir quittés pour toujours.

Soudain, la pensée de retourner tout simplement rue Victor-Massé, chez Charles, me vint à l’esprit. Mais un sentiment imprévu d’amour-propre me retenait. Je me demandai si, quand notre vie est en jeu, nous devons tenir compte de notre amour-propre. Qu’importait après tout ce qu’on pensait de moi ! De telles préoccupations peuvent être valables quand nous sommes assurés de vivre. Mais aujourd’hui ! L’essentiel était de se défendre.

Je retournai donc chez Charles. Je m’excusai d’être parti. Je dis que j’avais été pris de crainte. Mais, à ma grande surprise, dès que je me trouvai de nouveau dans le petit appartement, je ressentis exactement la même inquiétude qu’auparavant. Ma fugue n’avait servi à rien. Je songeai de nouveau à partir. Un autre problème se posa alors à mon esprit. Devais-je suivre mon désir ou non ? Il devenait de plus en plus évident qu’il y avait en moi quelque chose qui n’allait pas. En changeant ainsi continuellement d’avis, j’allais au-devant d’une catastrophe. Je faisais des efforts pour être en bons termes avec tout le monde, mais en même temps l’importance que j’attachais à ma sécurité me poussait à des extravagances. Devrais-je rester chez Charles malgré ma volonté ? Je songeai à le faire mais, au bout de quelques heures, il m’apparut qu’il est impossible de vivre pour un homme en danger, selon une ligne raisonnable et que le seul moyen de retrouver ma tranquillité d’âme était de suivre mon instinct. Charles m’avait pourtant très bien accueilli. Il faut dire que la réaction de ceux qui ont eu le désir de prendre sur nous de l’empire est toujours la même dans des cas semblables. Ils ne se froissent jamais. Ils ont l’air d’avoir toujours respecté notre indépendance.

Je repartis le lendemain. Je sentais que je laissais derrière moi une situation trouble, dans laquelle je n’étais pas à mon avantage. Mais quand on est jeune, on est victime de l’illusion que le monde est beaucoup plus grand qu’il n’est. On a l’impression qu’on n’a qu’à partir pour ne jamais revoir les gens avec lesquels on s’est mal conduit, et que tout est fini pour toujours.

L’idée se faisait de plus en plus forte en moi de quitter la France. Depuis que j’habitais une pension derrière le Panthéon, rue du Cardinal-Lemoine exactement, où mon père m’avait recommandé et où jusqu’à présent, pour cette raison sans doute, on ne m’avait demandé aucun papier, je passais mon temps devant une grande carte murale pendue dans le hall.

Toutes les parties claires étaient celles qui restaient à conquérir par les Allemands. Je ne me lassais pas de les regarder, bien que ce fût toujours la même chose. Il me semblait que j’allais trouver enfin le moyen de me rendre dans ces régions encore libres. Je ne le trouvais jamais. Je m’attardais sur la zone située entre Marseille et les Pyrénées. Je me voyais passant sur un petit bateau, la nuit, en Espagne, et de là me rendant en Angleterre. Une autre zone attirait également mes regards : celle de Menton. Peut-être y avait-il là un moyen de fuir. « Et si je faisais le contraire de ce que font les gens ? » me dis-je un jour. Je sentais que ce qui rendait si difficile toute fuite, c’était que trop de monde cherchait la même chose. Il y avait d’ailleurs trop de monde partout. Je m’en étais aperçu au moment où la nourriture avait commencé à manquer. Au début, j’avais été persuadé que je m’en tirerais toujours. Je m’étais vu dénichant des épiciers isolés, m’arrangeant avec eux, gagnant leur sympathie, etc. Or, je n’avais pas été long à comprendre que ces moyens auxquels je croyais avoir été le seul à penser, tout le monde s’en servait et que, chaque fois que j’arrivais quelque part, j’avais été précédé par d’autres. Impossible d’être le premier, de m’entendre avec quelqu’un le premier. Impossible d’obtenir ce que j’avais si souvent et si facilement obtenu en temps de paix : de petites faveurs particulières. Moi qui croyais avoir un certain don de persuasion, moi qui croyais plaire, je constatais avec étonnement que tout le monde avait ce même don et plaisait autant que moi. Quand on me disait qu’à Marseille on ne pouvait pas se loger tellement il y avait de monde, cela me causait un malaise. Partout j’étais bloqué, non seulement par la police, mais par mes semblables, par la foule, par tous les Français. La difficulté était donc de trouver, en regardant cette carte du monde, ce à quoi personne n’avait pensé. Un jour, je le trouvai. Personne n’avait songé à cela. J’étais le seul à avoir cette idée. J’allais être libre de mes mouvements. Lorsque je demanderais quelque chose, je n’aurais pas été précédé par quelqu’un : je n’avais qu’à fuir, mais dans la direction de l’ennemi, je n’avais qu’à retraverser l’Allemagne, aller en Russie. Pendant plusieurs jours, cette idée ne me quitta plus. J’avais tellement l’impression qu’elle était géniale que je m’en voulais de ne l’avoir pas eue plus tôt car, peut-être, on y pensait déjà. J’étais réconforté. Il y avait devant mes yeux tant de frontières, de montagnes, de fleuves, de plaines, qu’il semblait impossible qu’un jour je ne pusse m’échapper. Mais parfois, il m’apparaissait que je ne pourrais même pas sortir de Paris.

Un matin, je décidai d’aller déjeuner dans un certain restaurant de banlieue, proche d’un aérodrome, qu’on m’avait dit fréquenté par des aviateurs qui faisaient la navette entre la France et l’Angleterre. Je ne connaissais personne, mais je me disais qu’il en était de mon passage en Angleterre comme de toute ambition en temps normal. Il faut s’efforcer d’approcher ceux qui, par leur profession ou leur situation, peuvent vous renseigner, vous conseiller, vous aider. Des gens quittaient certainement la France en avion.

Je fis les cent pas devant le petit restaurant. Il y a une chose gênante, c’est d’avoir l’air de venir pour autre chose vis-à-vis des gens qui savent très bien pour quoi l’on vient. De l’intérieur, on me voyait peut-être passer et repasser et l’on disait : « En voilà encore un. C’est un timide, celui-là. Entrera-t-il ou n’entrera-t-il pas ? On parie ! » Et moi, pendant ce temps, je faisais semblant de guetter le car. Et quand il arrivait, pour faire comprendre pourquoi je ne montais pas, je regardais ma montre comme si j’attendais quelqu’un. Au bout d’une heure, je me dis que j’étais ridicule, qu’il eût mieux valu entrer tout de suite, qu’à force d’hésiter j’avais attiré l’attention. Je pensai revenir le lendemain. Mais c’était trop rapproché. Il aurait fallu attendre au moins une semaine, car les images ne s’effacent pas si vite de la rétine. Les gens auraient dit : « Ah ! voilà le type d’hier. Il a mis le temps à se décider. »

Enfin, profitant de l’arrivée d’un groupe de clients, j’entrai derrière eux dans le restaurant. Je m’assis à côté de deux hommes qui achevaient de déjeuner. Ce qui m’intimidait un peu, c’était que je n’avais pas le genre de la maison, non pas que je fusse plus mal habillé que les autres consommateurs, mais tous avaient un aspect sportif, décidé. Ils parlaient fort, se connaissaient entre eux et comme les acteurs, les journalistes, les policiers, quand ils se retrouvent dans leur café habituel, ils avaient l’air de croire que le reste du monde n’existait pas. Je me sentais un intrus. Mais comme personne ne faisait attention à moi, je repris de l’assurance. Le garçon vint me servir. Je remarquai alors avec joie que c’était un de ces garçons qui ne font aucune distinction entre les clients, et qui ont un égal respect pour toute personne qui s’assoit à une table. Je ne bougeais pas. J’étais bien décidé à attendre une occasion, à ne surtout pas la chercher. J’étais assez fier de moi. Je ne pouvais m’empêcher de penser à certains de mes camarades de captivité. S’ils m’avaient vu ici, ils eussent trouvé certainement que j’avais une audace formidable, moi qui disais toujours que j’étais incapable de tenter quelque chose. Ce n’était pas Baumé, ni Pelet, ni tous les autres, qui eussent osé se lancer dans une pareille aventure !

Je réussis, au bout d’un moment, à lier la conversation avec mes deux voisins. C’étaient bien des aviateurs. Je leur posai quelques questions, mais je m’aperçus très vite qu’ils commençaient à se méfier de moi. Je surprenais parfois dans leur regard une expression d’attention tout à fait étrangère aux propos que nous échangions. J’eus soudain l’impression qu’ils se demandaient si je n’étais pas de la police. Cela me fit un drôle d’effet d’inspirer à mon tour cette même crainte que tout le monde m’inspirait. Il se passa alors ceci d’extraordinaire que je fus pris de peur. C’était moi qu’on craignait et c’était moi qui avais peur. J’avais peur qu’on ne me prît pour un provocateur, qu’on ne voulût me donner une leçon, que je ne fusse obligé d’appeler des agents à mon secours et que ceux-ci, au lieu de me défendre, ne se missent du côté de tous ces hommes que l’horreur du mouchardage rendait sympathiques.

11

Cet échec ne me découragea pas. J’avais agi vraiment comme un enfant. Si je tenais tant que cela à partir, je n’avais qu’à aller voir ma mère, en Bretagne. Elle habitait à Quintin, dans les Côtes-du-Nord. Il y avait longtemps que je ne l’avais pas vue et surtout je trouverais sûrement un moyen de m’embarquer. Mais monter dans un train me faisait peur. J’avais pourtant montré, au cours de mon évasion, que je ne manquais pas de courage. C’est que les grands dangers, une fois passés, nous rendent craintifs. Il est pénible, lorsque nous nous croyons sauvés, de voir notre vie remise en jeu. Aujourd’hui, le seul fait de prendre un billet de chemin de fer me paraissait périlleux. Je m’étais renseigné, mais je n’étais pas arrivé à savoir exactement de quelle façon était exercée la surveillance dans les trains, ni si Quintin figurait dans une zone interdite ou non. Les renseignements variaient selon le caractère des gens. Les uns me disaient : « Pensez-vous, ils ont bien autre chose à faire », les autres : « On ne peut pas monter dans un wagon sans les avoir sur le dos. »

Dès que je me trouvai dans la gare, je me sentis cependant rassuré. J’eus l’impression, au milieu de l’activité générale, et surtout devant la perspective des complications qu’apporteraient dans la marche des trains des mesures de police, que je m’étais inquiété inutilement. Aucun voyageur ne semblait envisager qu’on pût, par exemple, établir des barrages de contrôle. Ils couraient à gauche, à droite, se pliant à toutes sortes de formalités, se permettant même de protester quand celles-ci les retardaient. Personne ne songeait aux Allemands. Quelque chose d’exceptionnel serait-il arrivé que tout le monde eût manifesté un profond étonnement. J’éprouvais la réconfortante sensation de faire partie du public. Je m’y sentais ménagé, bénéficiant d’avantages spéciaux, de ces avantages que l’on ne donne qu’à ceux que l’on sait sans aigreur et sans rancune. Ce n’était pas pour deux ou trois suspects qui auraient pu se glisser dans cette foule pacifique et pleine de bonne volonté, foule qui avait certes ses mouvements d’impatience, mais qui savait si bien reconnaître ce qu’on faisait pour elle, qu’on allait provoquer un mouvement de mécontentement général.

Je montai dans un wagon déjà plein. Il y avait tant de monde que j’étais rassuré. Comment pourrait-on suivre le couloir pour examiner les papiers ? Il aurait fallu faire descendre tous les voyageurs. Il y avait des femmes, des enfants, des vieillards, toutes gens qui n’auraient pas compris une mesure pareille. Et puis, cette sensation agréable de l’innocence de chacun ne me quittait pas. Les Allemands semblaient trop contents que tout marchât si bien, et tout seul, quoiqu’ils fussent là. Ils n’avaient qu’à faire semblant de surveiller. Il m’apparut qu’ils n’allaient rien risquer qui pût arrêter la si bonne marche des choses, de crainte justement qu’il ne fût après trop difficile de les remettre en route.

Cette foule, d’ailleurs, chassait les idées noires, avec son mélange de vitalité, d’apparente indépendance, d’obéissance, et surtout avec le sentiment qui se dégageait d’elle qu’il y avait des choses qu’on ne pouvait pas lui demander de faire.

Parfois, une pensée venait cependant m’inquiéter. C’était que brusquement, dans une de ces vastes entreprises qui ne les rebutent pas, les Allemands cherchassent à savoir de quoi elle était composée, qu’ils prissent leur temps sans se soucier des cris et des perturbations pour examiner chacun de nous.

Jusqu’à présent, j’avais vécu au jour le jour, sans songer à l’avenir. Mais, maintenant, j’avais un but. Je ne faisais pas ce voyage simplement pour me cacher dans un petit coin tranquille. La pensée de quitter la France était ancrée en moi. Je n’en avais d’ailleurs parlé à personne. Les gens ont ceci d’étonnant qu’ils craignent non seulement qu’on leur demande quelque chose, mais de savoir. Le seul fait de savoir leur donne une impression de complicité qui les effraie.

J’arrivai à Quintin le lendemain après-midi.

Dans une situation comme la mienne, on ne peut imaginer combien grand est le réconfort d’avoir un but, même s’il est impossible à atteindre. Ce but, devant mes yeux, c’était l’étranger, c’est-à-dire la sécurité et la liberté. Et maintenant que j’avais fait le premier pas, la crainte m’envahissait déjà d’être pris au moment même où le succès allait couronner mes efforts.

Je m’assis sur un banc, à côté d’un kiosque à musique. C’était enfantin, mais depuis que j’avais un trench-coat avec ceinture, pas neuf mais en bon état, une paire de souliers jaunes, pas neufs non plus mais n’ayant pas été ressemelés, un chapeau de feutre gris, je me sentais un homme et mes moyens étaient doublés.

Je n’étais pas pressé de revoir ma mère. Je voulais penser à ce premier pas que je faisais vers l’inconnu, vers la liberté. Près de moi, des jeunes gens se poussaient, couraient, se frappaient, riaient bêtement. En une autre circonstance, j’eusse changé de place, comme un vieux monsieur. Je me fais une si haute idée de ma jeunesse, de ce que j’étais quand j’avais vingt ans, que tous les jeunes gens d’aujourd’hui me paraissent d’une grossièreté incroyable, car le temps en embellissant le passé embellit également celui que nous avons été. Mais ce jour-là, j’étais si heureux que je ne bougeais pas. Je croyais sentir l’air de la mer. J’allais certainement trouver le moyen de partir. Et peut-être que les marins, sur le bateau où je monterais, ressembleraient à ces jeunes gens.

J’aperçus deux sous-officiers allemands qui se promenaient, s’arrêtaient de temps en temps, admiraient une façade ou une statue comme de simples touristes. J’eus alors subitement la vision de ma situation exacte. Je ne me contentais plus de ce que j’avais. J’étais arrivé au moment dangereux où l’on se dit qu’il vaut mieux risquer la mort que de vivre médiocrement. J’avais beau me dire que mon nouvel état d’esprit était grave, que je n’avais qu’à rester tranquille, attendre la fin de la guerre, c’était plus fort que moi, je voulais courir ce risque, je voulais entreprendre quelque chose de grand. Je me rappelai l’idée que je m’étais faite du bonheur au moment de mon évasion. Elle était si simple. Je m’étais vu passant le temps qu’il faudrait dans une chambre sans sortir, sans voir personne, et cette vie m’avait paru merveilleuse. Et voilà qu’à présent, j’allais essayer de passer à l’étranger, risquer d’être repris, fusillé.

Enfin, au bout de quelques jours, quand je me fus familiarisé avec ma nouvelle vie, j’eus plus de courage. Je me mis à sortir régulièrement, à me montrer en ville. La grande différence avec Paris, c’était que tout le monde me connaissait. Si un malheur m’arrivait, ma riposte ne pouvait plus être la même ! Elle devait être celle d’un homme que tout le monde connaît. Je ne pouvais plus, comme auparavant, prendre simplement la fuite. Il allait falloir que je m’explique, que je proteste contre d’« infâmes accusations », que je me justifie, que je me serve des relations de ma mère.

Mais aucun malheur ne m’arriva et je pris chaque jour plus d’assurance.

Cette situation n’allait cependant pas sans me donner parfois des peurs effroyables. Je me sentais exposé comme sur une scène. Ma seule protection (et c’est bien pénible quand on ne se fait pas beaucoup d’illusions sur les hommes) était cette espèce de respect humain qui fait que même quand on soupçonne une personne, on n’ose pas l’interroger, ni gêner ses faits et gestes. À Paris, j’avais déjà éprouvé cela quand, m’étant aperçu que j’étais suivi, j’avais constaté avec surprise qu’on ne m’avait rien demandé, par peur sans doute de faire une erreur.

Mais cette sorte de respect est bien fragile. Et il fallait qu’ici je m’en contente. À force de volonté, j’arrivais à jouer la comédie pour tous ces gens qui n’osaient encore s’occuper trop de moi. Je me disais bien, parfois, que j’étais victime de mon imagination, que personne ne se souciait de moi. Mais je n’osais toujours pas entreprendre la plus petite démarche de peur de provoquer justement une raison d’agir chez mes ennemis. Je me promenais en fumant des cigarettes, car j’avais trouvé un brave garçon qui me donnait sa ration. Je voulais tout le temps que ma mère m’accompagnât. Je me disais que tout cela était provisoire, que dès qu’un mois se serait écoulé, je pourrais commencer à m’occuper sérieusement de mon départ.

Il fallait pour obtenir l’autorisation d’aller sur la côte, une raison sérieuse. Pour la première fois depuis mon évasion, j’eus affaire à l’autorité allemande. J’avais hésité longtemps. Un Boche qui m’avait parlé un jour dans un café m’avait dit qu’il avait un ami à Rennes, que je m’adresse à lui de sa part.

Je réfléchis que j’aurais peut-être mieux fait de me rendre à Rennes. On éprouve un sentiment étrange quand, dans un cas comme celui-ci, il apparaît que notre intérêt eût été d’aller voir un inconnu, un ennemi plutôt que notre propre mère. Je me dis que j’avais été ridicule. J’avais obéi à mon instinct au lieu de raisonner. Enfin, c’était fait. Mais ce qui était impardonnable, c’était de ne pas avoir cherché à obtenir d’autres adresses. C’était si simple. Cet officier boche n’avait demandé qu’à me rendre service. C’est une faute que je commets toujours. Je m’imagine que le seul fait de me déplacer me dispense d’arrêter une ligne de conduite et que dans une autre ville je n’aurai plus besoin de rien ni de personne.

Je me décidai d’aller à la Kommandantur. Dire à quel point cela me fut pénible est impossible. Il ne s’agissait plus tellement de peur. Il s’agissait d’orgueil. Comment moi, un Français, aller demander quelque chose à un Allemand ? Cela me dégoûtait à un point inimaginable.

Enfin, je pus me rendre à Saint-Brieuc. Ma mère m’avait parlé de Me Buttin avec admiration. Son admiration allait à ce genre d’hommes qui imposent tout en ayant de la simplicité. Comme je les aimais également, j’étais persuadé que nous allions nous entendre parfaitement.

J’allai d’abord me promener au bord de la mer. Je pensais à ce moment aux décorations que mon père avait reçues à l’autre guerre, à son courage extraordinaire qui n’avait servi à rien et qui m’étonnait maintenant que je voyais ce qu’était la guerre.

À un endroit isolé, je m’assis. Le plaisir que je ressentais à regarder la mer était immense. Rien n’était plus impressionnant quand on se sentait prisonnier. En Allemagne, j’avais regardé la campagne à travers les barbelés, mais la terre plate et immobile ne m’avait pas donné cette sensation de liberté qui se dégageait des vagues sans cesse en mouvement.

Je me rendis chez le notaire. Un chromo en couleur représentant le maréchal Pétain, avec ses yeux si tristement bleus, occupait la place d’honneur. Je ne sais plus dans quel tableau historique j’avais vu un mort dont un pied, par réalisme, sortait des draps. Il y avait un tableau semblable sur un autre pan de mur. Malgré la solennité des lieux, un thermomètre Cinzano bariolé de couleurs était accroché près de la fenêtre.

Le notaire était un homme d’une soixantaine d’années, très aimable, sans aigreur apparente. On sentait qu’il avait les idées les plus étroites qui soient, et que tant qu’on n’y touchait pas, il demeurait charmant.

Ses collaborateurs dégageaient la même impression. Tout dans cette étude semblait dire que pour y être plus franc et plus honnête qu’ailleurs, on n’en était pas moins aussi juste et aussi charitable. On pouvait être ce qu’on voulait à condition d’être poli et bien élevé. Mais si l’on manquait à ses devoirs, attention ! Le temps des intrigues et des recommandations était révolu.

Nous allâmes voir un terrain appartenant à ma mère au sujet duquel il y avait un litige. En cours de route le notaire m’expliqua quelle procédure ma mère devait suivre pour obtenir gain de cause.

Nous étions en train de mesurer cet espace, lorsqu’un incident incroyable se produisit. Deux Allemands s’approchèrent de nous et nous prièrent de les suivre. Ils nous prenaient pour des espions ! Sur le chemin de la Kommandantur, le notaire ne faisait que répéter sans arrêt : « C’est complètement ridicule ! » Je n’étais pas aussi inquiet que je l’aurais cru. Je ne doutais pas que le notaire, avec ses relations, se disculperait facilement. Les Allemands, d’ailleurs, n’avaient pas du tout l’air de nous considérer comme dangereux. En effet, après avoir pris nos noms, ils nous firent des excuses. Je ne m’étais senti troublé qu’au moment où l’on avait remarqué que je n’étais pas de Saint-Brieuc. Je rentrai tout à fait tranquillisé. Quand je revis le notaire, le lendemain, il se plaignit qu’on était venu le chercher de nouveau dans la soirée. Il était nerveux. Il craignait d’être arrêté. Avec les Allemands, disait-il, il fallait s’attendre à tout. Mais, moi, je ne me sentais pas visé. J’avais le sentiment que ce qu’il y avait de compromettant dans mon passé était relégué dans l’ombre par cette nouvelle histoire, et la peur du notaire achevait de me rassurer en me montrant que mon cas particulier n’était pas en cause. Mais tout à coup, je me mis à trembler. Il m’était apparu que j’étais victime d’un travers commun à tous les hommes. Le danger n’était pas nécessairement toujours le même. Il pouvait se faire qu’on m’arrêtât pour une chose qui n’avait rien à voir avec ce que je redoutais. Et cette chose, bien que nouvelle, pouvait avoir des conséquences aussi graves que l’ancienne.

Je racontai l’histoire à ma mère. Elle me posa des questions. Elle me donna toutes sortes de conseils. Si j’avais osé, je me fusse enfui ou caché. Or, c’était justement ce que tout le monde me déconseillait de faire. En agissant ainsi, j’aurais avoué que j’étais un espion. Je ne pouvais donc fuir. Et l’obligation de rester, de continuer à vivre comme si rien ne s’était passé, me mettait dans un état de nervosité indicible. Ma seule protection était cette espèce de respect humain que j’avais senti en arrivant et qui fait que même quand on soupçonne une personne, on n’ose pas l’interroger, on la laisse aller et venir.

Finalement, sans rien dire à personne, je partis pour Paris.

12

Je n’aimais pas m’éloigner de Paris. J’avais toujours l’impression que je n’allais pas pouvoir rentrer. À mon retour de Bretagne, lorsque le train s’arrêta à Versailles, je faillis descendre pour aller voir mon père. Tout le long du trajet, cette pensée m’avait harcelé. Mais je n’avais pas envie de recommencer à parler de mes histoires. Je voulais tout oublier, être seul, et surtout être à Paris le plus vite possible. Dès que je sortis de la gare, où des gendarmes étaient plantés de vingt en vingt mètres, j’éprouvai un immense soulagement. J’avais beau me dire que j’habitais derrière le Panthéon (je me disais toujours que j’habitais derrière quelque part), la protection de ce monument me semblait bien illusoire, mais j’étais à Paris.

Je rentrai à la pension de la rue du Cardinal-Lemoine. Une vieille dame était en train de lire dans le salon. Les lambris et les papiers n’avaient plus de teinte, mais cette saleté n’était qu’apparente. Évidemment, le ménage n’était pas fait comme dans un appartement privé. Il l’était cependant chaque jour dans ses grandes lignes. Et je ne sais rien de plus agréable que de vivre dans un endroit où tous les détails de la vie quotidienne, sans échapper à l’œil de la maîtresse de maison, n’en sont pas moins sans importance. On pouvait ouvrir la bibliothèque, prendre quelque chose sans que personne vous fît d’observations. Les hommes étaient d’une politesse qu’on aurait pu trouver exagérée, cette politesse des gens qui vivent en commun sans se connaître et qui s’appliquent à faire bonne impression les uns sur les autres. Une odeur de cuisine bourgeoise (l’odeur était toujours meilleure que la cuisine elle-même) flottait partout. La directrice était en train de payer le blanchisseur, étrange personne qui jouait la comédie du commerçant que les événements ne changent pas, qui maintient ses prix, continue son service exactement comme avant. Un coffre-fort se trouvait dans l’espèce de réduit qui servait de bureau. Un monsieur âgé, décoré, attendait le moment de parler à la directrice. Une femme de chambre allait de l’un à l’autre et demandait à chaque pensionnaire si on lui avait changé ses serviettes. Elle me le demanda aussi. C’est enfantin, mais cette question me causa un grand plaisir. Je me dis que mes craintes étaient idiotes, qu’on ne m’eût rien demandé si quelque chose s’était passé en mon absence. Il était huit heures du soir. Je saluai Mme Meunier. Elle était de ces personnes dont l’honnêteté ne fait aucun doute, et que des messieurs sérieux – parce qu’elles sont seules, qu’elles ne savent pas se défendre, qu’elles ont besoin de conseils – protègent de façon désintéressée. Ces messieurs m’inquiétaient un peu.

Le lendemain, je reçus une lettre de mon père me demandant de venir à Versailles. Il se passa un incident curieux au moment de payer ma note. Mme Meunier me demanda si je voulais une facture. Je répondis que ce n’était pas la peine. Une femme de chambre, à ce moment, lui parla de je ne sais quoi. Quand la directrice s’occupa de nouveau de moi, ayant oublié sans doute sa question et ma réponse, elle prit une plume et commença à faire ma note. Je lui répétai qu’il était inutile qu’elle prît cette peine. Elle me répondit : « Oh ! ce n’est pas une grande peine puisque je suis en train de la faire. » Alors, bizarrement je lui dis : « Mais non, je n’y tiens pas. Ne me faites pas de note. J’aime mieux que vous ne m’en fassiez pas… » C’était incompréhensible. Ce bout de papier n’avait aucune importance. Mon nom n’y figurait même pas. Mais il m’était tellement agréable de ne laisser aucune trace de mon passage, que je n’avais pu résister. Mme Meunier me regarda avec étonnement. Voilà comment, pour un détail insignifiant, il m’arrive parfois d’éveiller la méfiance.

Je m’en allai en murmurant quelques paroles confuses, furieux contre moi-même. Une fois dehors, je posai ma valise chez un cafetier qui fit d’ailleurs beaucoup de difficultés pour me la garder et qui finalement me dit, sur un ton vraiment peu aimable, qu’il ne garantissait rien.

Dans les jours qui suivirent, mon père me conduisit chez quatre ou cinq personnes qu’il connaissait à Versailles. Avant d’entrer, nous avions toujours de petites disputes, car il voulait que j’expose moi-même ma situation et, moi, je voulais que ce fût lui. Je lui disais que cela aurait plus de poids. Il me répondait que les gens seraient beaucoup plus intéressés par moi que par lui. Je n’insistais pas, car je me rendais compte que le seul fait de m’accompagner dans ces visites était déjà un immense sacrifice pour lui qui mettait son amour-propre à ne jamais rien demander à personne. Chaque fois que nous entrions dans une maison, son énervement me faisait de la peine. Il essayait de me le cacher car il se le reprochait comme un manque d’affection à mon égard. J’ai souvent remarqué une attitude semblable chez des parents que les circonstances ont séparés de nous et qui, depuis, se sont liés d’amitié avec des gens qui sont en réalité beaucoup moins que nous pour eux. Il me conduisit d’abord chez ceux de ses amis auxquels il tenait le moins. Puis comme, justement pour cette raison, ces amis n’avaient aucun désir de faire quoi que ce fût pour moi, il fut bien obligé de m’emmener chez ceux auxquels il tenait le plus. Les recommandations qu’il me faisait alors avant d’entrer étaient innombrables. Celle sur laquelle il revenait sans cesse était que je n’insiste pas sur le côté dramatique de ma situation. Il fallait que je n’eusse pas l’air ennuyé, que je parlasse comme incidemment de ce qui m’était arrivé, que je ne donnasse aucun détail capable d’effrayer, que j’eusse l’air d’un homme comme tout le monde.

Il craignait tellement que je ne lui obéisse pas que, dès que nous nous trouvions en présence de ces gens sur lesquels on pouvait si facilement faire mauvaise impression, et malgré son désir de me voir engager personnellement la conversation, il ne pouvait s’empêcher de raconter lui-même mon histoire, mais en l’adoucissant tellement qu’il ne serait venu à l’idée de personne que j’avais besoin d’une aide quelconque. Quand nous partions, on n’avait pas saisi ce que nous désirions. Je regardais alors mon père dans les yeux pour lui faire comprendre que c’était insuffisant. Il me poussait dehors, me laissant entendre qu’il allait me donner des explications comme si, à mon insu, quelque chose s’était passé qui modifiait tout. Une fois dans la rue, il m’expliquait que le moment avait été mal choisi. Il me racontait une histoire à laquelle je ne comprenais rien. Enfin, disait-il, ce n’était que partie remise.

Lors, finalement, il apparut que toutes ces visites ne serviraient à rien ; mon père, avec un certain mystère, m’annonça qu’il restait encore le collège. Cela me donna une grande joie. Je n’avais jamais osé lui parler du collège. Dès mon retour, il m’avait pourtant semblé que nulle part ailleurs je ne serais mieux. Tout en travaillant, je serais à l’abri. Je ne sais pourquoi, mais être mêlé à une collectivité m’avait toujours attiré. La seule ombre venait de ce que je sentais que cette solution coûtait beaucoup à mon père. Rien que le fait de me présenter au directeur le bouleversait.

Il fut convenu que nous opérerions de façon différente. Mon père parlerait de moi d’abord. Je ne me présenterais que s’il avait l’impression que j’avais une chance de réussir. Je dis alors à mon père qu’il fallait, cette fois, qu’il exposât clairement la situation. Il me répondit d’une façon vague. Il ne voulait pas parler de mon évasion. Il voulait simplement dire que j’avais besoin de travailler, qu’il serait très heureux si on me donnait une situation quelconque. Je lui fis remarquer que s’il ne mentionnait même pas que je m’étais évadé, je n’offrais aucun intérêt et il n’y avait aucune raison qu’on s’intéressât à moi. Il prétendit que non. Il y avait dix-sept ans qu’il enseignait dans ce même collège. Au cours de ces dix-sept années, il n’avait jamais rien demandé. S’il demandait aujourd’hui quelque chose pour son fils, je pouvais avoir la certitude que cela ne lui serait pas refusé.

Mon père parla donc de moi au directeur, mais il arriva ce que j’avais prévu. On n’avait besoin de personne au collège. Cet échec affecta beaucoup mon père. Comme ceux qui ne demandent jamais rien, il s’était figuré que le jour où, par extraordinaire, il demanderait quelque chose, lui sachant gré d’avoir été si discret, tout le monde se ferait une joie de lui donner satisfaction. Aussi ce refus, en découvrant le peu de cas qu’on faisait de lui, le plongea-t-il dans une colère dont je ne l’aurais jamais cru capable. Il était délivré de tout scrupule. Il eut de nombreuses réflexions amères. Puisqu’on agissait de cette façon avec lui, il n’était plus tenu par rien. Et alors que je croyais tout fini, il me dit le lendemain que j’avais eu raison, qu’il retournerait voir le directeur pour lui exposer quelle était ma situation exacte. Si, alors, ce dernier persistait dans son refus, mon père, devant un pareil égoïsme, devant une pareille lâcheté, donnerait sa démission.

Un tel retournement m’inquiéta. Depuis mon évasion, les réactions imprévues des hommes, les sautes d’humeur, les emballements, les colères, me causaient une frayeur profonde. L’annonce que me fit mon père qu’il n’accepterait pas que, pour une fois qu’il avait formulé une demande, on la rejetât, qu’il dirait au directeur ses vérités, qu’il ferait un esclandre s’il le fallait, tout cela à cause de moi, me glaça. Je lui dis que surtout il ne fallait pas bouger, qu’il devait faire semblant de ne s’être aperçu de rien car, s’il répondait, il risquait de provoquer une discussion dont les suites, imprévisibles, pourraient devenir dangereuses pour moi. Mon père ne comprit pas ma prudence. Il ne s’agissait pas seulement de lui, ni de ses rapports avec la direction, mais de moi, son fils, le fils d’un professeur en fonction depuis dix-sept ans. J’insistai pour qu’il se tînt tranquille et alors qu’il avait fait tant de difficulté pour m’aider, je me trouvai brusquement obligé de l’en empêcher.

Sur ces entrefaites, mon père apprit qu’une de ses amies, dont il ne me donna pas le nom, cachait pour quelques jours dans son appartement de la rue Maurepas un jeune parent qui s’était conduit d’une façon admirable.

Avant la guerre, il avait écrit un roman. Il s’agissait des aventures d’une femme d’une grande beauté vivant au milieu des sauvages. En 1940, condamné à mort par les Allemands, il avait réussi à s’échapper. Repris au moment où il distribuait des tracts, bêtement, par une espèce de vieille baderne qui les lui avait vu mettre dans sa boîte à lettres, il avait réussi à s’esquiver avant qu’on l’eût identifié. Puis il avait gagné l’Angleterre. Sa femme avait été arrêtée. Il était revenu en France pour se livrer. Sa femme en sûreté, il avait réussi à s’évader de nouveau. Devant de tels exploits, je me sentais comme un lycéen devant un savant.

Mon père ajouta qu’il avait été obligé de se procurer une fausse carte d’identité, sans faire la moindre allusion aux difficultés. Cela me surprit. Moi qui trouvais pourtant tout naturel d’avoir des faux papiers, l’idée ne me serait jamais venue de dire que j’avais été obligé de m’en procurer. Et ce qui était extraordinaire, c’est que moi qui les avais cherchés, sans vraiment m’y croire obligé, je n’en avais trouvé que de médiocres.

Mon père pensa qu’une rencontre entre lui et moi ne pourrait qu’être profitable à tous les deux. Il était persuadé que j’intéresserais ce héros et il pensait que celui-ci, fort de son expérience, pourrait me donner d’utiles conseils. Et, il faut bien le dire, mon pauvre père ne résistait à rien qui pût à la fois faire plaisir à autrui et flatter son amour-propre. Je lui objectai que le moment était peut-être mal choisi pour moi de rencontrer un homme que la police recherchait, qu’en réalité nous n’avions aucun point commun, que rien ne me gênerait autant que de lui être présenté comme ayant agi, moi aussi, avec héroïsme. Mon seul but était de ne pas me faire prendre, sauver ma vie. Je ne me sentais pas le courage d’entreprendre de nouvelles choses. Je ne cherchais qu’à me faire le plus petit possible. Mais mon père insista. Il dit que tous ceux qui, comme nous, avaient donné des preuves aussi éclatantes de leur patriotisme, devaient se connaître, s’unir, conjuguer leurs efforts, que cet homme admirable, pas plus que moi, ne faisait profession d’héroïsme. J’acceptai finalement pour ne pas mettre mon père dans l’embarras. Il avait tant fait pour moi que je ne voulais pas me dérober au moment où il pouvait être fier de se montrer avec son fils.

Nous allâmes rue Maurepas en grand mystère. J’eus alors la surprise de constater que cette amie n’était autre que Mlle de Boiboissel chez qui nous nous étions rendus quelques jours auparavant et qui, à la demande de mon père de me cacher chez elle, avait répondu qu’elle n’avait pas de place. J’en ressentis une certaine amertume, mais bien vite je la chassai. Il eût été vraiment ridicule d’en vouloir à une étrangère de n’avoir pas fait pour moi ce qu’elle faisait pour l’un de ses parents. Dans le salon, une grande pièce vieillotte, quelques personnes s’entretenaient à voix basse. Elles avaient cet air particulier qu’ont les gens que rassemble une raison grave dont on ne parle pas encore. Je m’assis à l’écart. Jean de Boiboissel, objet de cette réunion, n’avait pas encore paru. J’étais excessivement intimidé à la pensée de la conversation que j’allais avoir avec lui, des questions qu’il allait me poser, des marques d’intérêt qu’il me témoignerait. Je me sentais tellement peu de chose à côté de lui, je sentais que mes aventures étaient tellement peu intéressantes. Et ce qui me gênait plus que tout était de sentir à mes côtés mon père si fier de moi. J’aimais beaucoup mon père. Je craignais tout le temps qu’il ne s’aperçût de mon insignifiance, qu’à la suite d’un incident quelconque il ne pût pas ne pas s’en apercevoir, et qu’il n’en souffrit. Enfin, le héros arriva. On aurait pu croire que ce n’était pas lui, tant son entrée fut discrète. Bien qu’il eût été tant question de ce qu’il avait fait, de son caractère, de son courage, personne ne bougea. Quand il embrassa sa cousine, elle ne s’interrompit même pas de parler. La conversation continua et rien ne modifia l’aspect de tous ces gens qui m’avaient paru attendre quelque chose. Je demeurai glacé. Pourtant il m’arrivait souvent, par nécessité, de dire que j’avais accompli des actes que je n’avais précisément pas accomplis. Mais j’avais peur qu’on ne s’en aperçût et qu’au lieu d’avoir l’indulgence qu’on a habituellement pour les gens qui se vantent, on ne me traitât brusquement comme un suspect, que les choses n’allassent plus loin, ce dont j’avais toujours la crainte dès que je n’étais pas du même avis que mon interlocuteur.

Je compris alors que cet héroïsme dont, je me l’étais imaginé, tout le monde allait s’entretenir, demeurerait absent de la conversation, et je m’en réjouis beaucoup. Pourtant, quand nous primes congé, le héros, tout en me regardant avec une intensité particulière, garda ma main dans la sienne quelques instants de plus qu’on ne le fait habituellement, voulant me montrer ainsi que nous étions de la même famille. J’en fus bouleversé et toute l’hostilité qui avait grandi en moi devant tant de morgue apparente fit place à une profonde et sincère admiration. Mon père, qui ne s’était aperçu de rien, me reprocha sur le chemin du retour, de ne pas avoir provoqué un entretien. Comme une jeune fille que les parents auraient voulu plus aimable avec un parti éventuel, je gardai pour moi ce qui s’était passé et je me contentai de répondre que l’occasion ne s’était pas présentée. Ce fut à la suite de cette entrevue que je pris conscience pour la première fois de ce qu’il pouvait y avoir de beau dans ma situation et qu’il m’apparut combien ma conduite, depuis mon évasion, était peu en harmonie avec ce qu’on aurait pu attendre de moi. Le sentiment se glissa alors en moi que je pouvais être utile à mon pays et, ainsi, sortir de l’affreuse peur et de la solitude dans lesquelles je croupissais. Mais presque aussitôt après, les risques se présentèrent à mon esprit. Je les examinai un à un, puis il m’apparut que quelque nombreux qu’ils fussent, je les connaîtrais au moins, que je serais en fin de compte plus à l’abri que dans ma cachette où le moindre bruit me faisait sursauter. Le danger, le vrai danger soulage. Je dis à mon père que je voulais revoir ce héros, que je voulais moi aussi me rendre utile, et que si l’occasion m’était donnée de servir la France, je serais le plus heureux des hommes.

13

Le lendemain après-midi, je retournai chez Mlle de Boiboissel. Depuis que j’avais pris cette grande décision, je me sentais complètement changé. La veille encore j’avais tremblé d’aller rue Maurepas. Au moment d’entrer, j’avais causé à mon père une grande peur en lui disant que je voyais des gens surveiller la maison. Mon père, qui n’était pas encore habitué à mes frayeurs continuelles, s’était arrêté brusquement. Il m’avait pris par le bras, il m’avait entraîné dans une rue transversale, puis dans une autre. Quand nous eûmes parcouru ainsi plusieurs centaines de mètres, je lui dis, un peu gêné de l’avoir vu prendre tellement au sérieux une de ces remarques que depuis plusieurs mois je faisais machinalement, que je m’étais sans doute trompé. Il me répondit : « Oh, certainement pas. » Il m’obligea à me cacher dans une encoignure. Puis il retourna seul rue Maurepas. Quand il revint, il me dit qu’en effet, je m’étais trompé. Je le savais bien, mais ce qui me surprit, c’est qu’à aucun moment il ne me fit remarquer que j’étais devenu bien craintif, persuadé qu’il était que s’il y avait quelqu’un qui ne prendrait jamais trop de précautions, c’était bien moi.

Jean de Boiboissel me reçut dans le salon de la veille. Je lui fis part tout de suite de ma décision. Il me demanda où je travaillais. Je lui dis que je ne travaillais pas. Il me posa d’autres questions. Je sentais que, chaque fois, mes réponses le décevaient. À la fin, il me dit qu’il ne voyait pas très bien ce que je pouvais faire. Je fus surpris. Je lui demandai pourquoi on ne pouvait pas utiliser ma bonne volonté. Il me répondit que la bonne volonté n’avait aucune importance, qu’il ne s’agissait pas de bonne volonté, mais des possibilités que chacun de nous peut avoir dans sa sphère, qu’un simple cheminot était cent fois plus précieux que moi. On eût dit qu’il cherchait à me faire de la peine, à me blesser. J’étais complètement décontenancé. J’eus alors un mot malheureux, je le reconnais. « Mais, que puis-je faire ? » m’écriai-je. Il me regarda avec étonnement. Je sentis que s’il restait un doute dans son esprit sur mon utilité, ce doute avait disparu. Il me répondit avec une apparente gentillesse qu’il n’était pas qualifié pour me répondre, que je savais mieux que lui ce que je devais faire. Désirant me rattraper, je lui rappelai que je voulais servir, être utile, que j’étais prêt à sacrifier ma vie, à accomplir les missions les plus périlleuses. Il lissa ses cheveux du bout des doigts puis, froidement, il me dit qu’il n’aimait pas qu’on parlât de sacrifier sa vie. Il ne mettait pas en doute mon désir de bien faire, mais il ne fallait pas que j’oublie que celui-ci n’avait rien d’extraordinaire. Il était naturel. Tout le monde avait ce même désir. Bientôt nous allions tous pouvoir agir. Pour le moment, il tenait à me le répéter, n’étaient utiles à la patrie que ceux qui, par leur situation, par la place qu’ils occupaient, pouvaient nuire aux Allemands. Les autres devaient attendre. Il ne fallait pas qu’ils s’exposent inutilement.

Je le quittai peu après. J’avais dû baisser dans son estime car il ne garda pas ma main dans la sienne comme il l’avait fait la veille. Personne n’est plus prudent que les guerriers, que ceux dont on dit qu’ils sont des casse-cou, dès qu’il s’agit d’amour, d’amitié, d’intérêt.

En sortant, j’allai me promener dans le parc, bien qu’il y eût beaucoup d’Allemands. J’étais abattu. Je n’avais pas su tirer parti de tout ce que j’avais enduré et de tout ce que j’avais fait. Personne ne me croyait. Comme j’eusse été heureux, à présent, de posséder ces mêmes preuves de mon héroïsme que j’avais si soigneusement détruites !

Peut-être que ce héros avait déjà eu affaire bien souvent à des hommes comme moi et qu’il savait ce qu’on pouvait attendre d’eux. Il me semblait que je venais d’être pris en flagrant délit de mensonge. C’est pourquoi il avait été si froid. J’avais voulu me rendre intéressant, me hausser jusqu’à lui. Quelques instants après, je chassai toutes ces pensées. Mon humble position me dégoûtait. « Quel chiqué », murmurai-je. Oui, il appartenait bien à cette catégorie d’hommes qui me fait horreur. Souvent, dans la vie, on a affaire à de tels hommes. Aucun contact humain n’est possible. « Ce sont des gens, pensai-je, qui se prennent trop au sérieux. » Le soir, je racontai à mon père ce qui s’était passé. Je lui dis ce que je pensais de ce héros. Mon père trouva que ce dernier avait parlé d’une façon tout à fait raisonnable. Il ne comprit pas du tout ma colère. Je dis que cet homme avait une trop haute idée de lui-même. Mon père me répondit qu’il en avait le droit, que personne ne pouvait le lui reprocher après ce qu’il avait fait.

J’avais fait quand même bonne impression puisque j’allais habiter à la suite de cette rencontre chez une amie de Mlle de Boiboissel, Mme de Vauvillers. J’étais de plus en plus désemparé. Ce qui caractérisait ma chambre, c’était l’humidité. Aucun meuble n’était d’aplomb sur le parquet inégal. La literie, elle aussi, était dans un état lamentable. La soie bleu ciel du couvre-pieds était usée, laissant paraître une sorte d’étoupe grise. Des feuillages frappaient les carreaux quand il ventait. Les premiers jours, j’avais sursauté chaque fois. Je m’en étais voulu de ressentir ainsi cette peur enfantine, comme si je n’avais pas assez de mon autre peur. À la longue, je m’étais pourtant habitué à cette petite maison Louis XVI, située en contre-bas dans une rue isolée. Une chose désagréable était que Mme de Vauvillers, quand elle me parlait, prononçait à chaque instant mon nom. Elle cherchait tout le temps à me connaître mieux. Elle me posait des questions sur ma famille, mes occupations, et pour montrer à ses amis qu’elle n’était pas retombée dans la même faute de l’année précédente, elle répétait tout ce que je disais, n’omettant rien, me mettant en pleine lumière, de façon qu’on ne pût me confondre avec mon prédécesseur. Celui-ci, contrôleur des contributions, avait été arrêté un matin, chez Mme de Vauvillers, à la suite de détournements portant sur des sommes considérables. La vieille dame avait juré de ne jamais plus louer sa chambre. Mais sur les prières réitérées de mon père, et ce, pendant des mois, elle avait fini par m’accepter. Je dois dire que lorsque j’avais appris cette histoire, j’avais été très gêné. Je n’avais pu m’empêcher d’imaginer le drame affreux qu’eût été pour Mme de Vauvillers une deuxième arrestation s’effectuant chez elle.

La plupart des visiteurs n’étaient heureusement que des vieilles dames. Il venait cependant parfois un monsieur. Quand je prenais part aux conversations, j’étais toujours sur le qui-vive, car on s’entretenait souvent de gens que je ne connaissais pas mais dont je devinais, à certaines paroles, qu’ils ne vivaient pas d’une façon aussi retirée que leur amie Mme de Vauvillers. On en parlait comme de personnages haut placés, venant de prendre de graves décisions, s’apprêtant à en prendre de nouvelles, et cela ne manquait jamais de m’inquiéter quand leur visite était annoncée. Mme de Vauvillers tenait beaucoup à ce que je fisse leur connaissance, ce que j’essayais chaque fois d’éviter car, outre que nous ne sympathisions jamais, j’avais l’impression qu’une fois que j’étais parti, ils posaient une foule de questions à mon sujet. J’avais toujours peur que ces messieurs si comme il faut ne voulussent épargner à Mme de Vauvillers une seconde mésaventure et qu’ils ne s’offrissent bénévolement à prendre des renseignements sur moi, non pas que la vieille dame leur tînt particulièrement à cœur, mais à cause de cette manie des personnages haut placés d’offrir de rendre service. Je n’osai faire part à mon père de mes craintes. Il était bien décidé à faire tout ce qu’il pouvait pour moi, mais il aurait fallu que rien ne se passât jamais. Chaque nouveau danger que je lui signalais lui faisait perdre la tête. C’était tout juste alors s’il ne se croyait pas obligé de se cacher lui aussi. Du moins, il me le laissait croire, car je le soupçonnais bien un peu de jouer la comédie, de chercher à obtenir par ce moyen que je reste tranquille et que je me contente de ce que j’avais.

Ce qui caractérisait les gens que je voyais en ce moment c’était qu’ils parlaient sans cesse de vengeance et de ce qu’ils allaient faire en Allemagne. Ils parlaient tout le temps des Boches, et cela me faisait de la peine de voir leur impuissance. Tout ce qu’ils pouvaient faire pour montrer leur mépris, c’était des gestes que, j’en étais sûr, les Allemands ne remarquaient même pas. Ils racontaient sans cesse des petites scènes auxquelles ils avaient assisté : une femme ayant tourné le dos à un Oberleutnant lui offrant une chaise, etc. Eux-mêmes prisaient des gestes de ce genre. Mais cela me faisait de la peine que des détails aussi inefficaces pussent accaparer à ce point leur esprit. Ils se raidissaient pour ne pas être des vaincus et tout ce qu’ils faisaient et racontaient montrait qu’ils l’étaient bien plus qu’ils ne le croyaient. Ils étaient très gentils pour moi, parce que j’étais un évadé, pourtant je n’étais pas du tout certain que s’ils savaient ce que j’avais fait exactement, ils le fussent demeurés.

Au bout de très peu de temps, je résolus de quitter Versailles sur un prétexte très simple de façon à ne pas provoquer de nouvelles histoires. Je ne me sentais pas en sécurité. C’était tout. Je ne précisais pas davantage. Chaque fois que je parlais de mes craintes, il se produisait ceci de curieux que je me sentais un peu comme un déclassé, comme un malheureux qui demande de l’argent à quelqu’un qui lui en a déjà prêté et qui croyait que c’était fini.

Quand mon père vit que je voulais retourner à Paris, il comprit que cette fois il ne pouvait faire autrement que de me poser des questions, que de s’intéresser à mon sort, que de chercher à savoir pourquoi. Je lui dis que Mme de Vauvillers était très gentille, mais qu’elle s’intéressait beaucoup trop à moi et qu’elle avait beaucoup trop d’amis.

Mon père m’écouta attentivement avec un visage où les ennuis que je lui causais contrastaient avec l’air qu’il voulait se donner de paraître me comprendre. Je sentais qu’il souffrait terriblement, que chaque mot que je prononçais lui faisait un mal affreux. Il était déchiré entre le devoir de m’aider et la peur des histoires. « Si tu crois que tu seras plus en sûreté à Paris, dit-il, n’hésite pas. »

Le lendemain, il vint me voir. Il était triste, vraiment triste. Je lui dis qu’il n’y avait rien de dramatique dans mon départ, que c’était une simple précaution. Mais il ne voulait plus me laisser partir. Il voulait me remettre des lettres. J’allai demander un encrier à Mme de Vauvillers. Quand elle sut que mon père était là, elle laissa paraître une agitation extraordinaire. Elle apporta un sous-main en cuir, un encrier en cristal de Bohême. Je vis mon père faire un grand effort pour être aimable.

14

J’étais depuis peu à Paris lorsque je rencontrai Guéguen. Cet ami qu’après mon évasion j’avais trouvé si accessible, si bon, si compréhensif, je le trouvais à présent, quand je pensais à lui, falot, fourbe, d’une petitesse extraordinaire. Il ne s’était rien passé entre lui et moi. Je me disais qu’il fallait que je lutte contre cette tendance à interpréter tout silence, toute absence, comme hostiles. En le revoyant, je lui découvris de nouveau un air sympathique, bon, compréhensif.

Il me demanda ce que je devenais. Au fond, je regrettais d’être parti de chez lui. Je lui dis que j’habitais une petite chambre d’hôtel, que j’y étais très mal, qu’on commençait à s’étonner que je trouvasse toujours un prétexte à ne pas remplir ma fiche. Mais je me gardai bien de lui dire que j’avais acheté des faux papiers, que je ne m’appelais plus René de Talhouet, mais Raoul Tinet. Je tâchai de lui faire comprendre combien j’aurais été heureux de retourner chez lui. Je m’enquis de la santé de sa mère. Guéguen s’était-il remis au travail maintenant que l’atelier était libre ? Il ne paraissait rien deviner de mon désir. Après tout, c’était naturel. Et, au fait, voulais-je réellement retourner chez lui ? Nous avons souvent tendance à désirer des choses parce qu’elles se présentent simplement à nous, et non parce que nous les désirons vraiment.

Quelques jours plus tard, il me demanda de l’aider à préparer une exposition. Cette marque d’amitié me causa une grande joie.

J’avais beau sentir qu’il ne ferait jamais rien pour moi, dès qu’il faisait un geste vers moi j’oubliais mes griefs. Car j’avais peur de tout, peur qu’on ne changeât à mon égard, peur de perdre des amis, et la gentillesse me touchait infiniment.

Quand l’exposition fut terminée, je retournai quand même voir Guéguen. Je ne sais rien de plus déprimant que de revenir quand on n’est plus utile, quand on a été remercié longuement et qu’il n’y a plus rien à faire.

Je demandais chaque fois à Guéguen s’il avait quelque chose pour moi. Un jour il me proposa d’aller habiter en banlieue chez une ancienne couturière de sa mère. C’était, d’après lui, exactement ce qu’il me fallait. La villa, quoique isolée, était entourée par d’autres villas, ce qui créait un certain va-et-vient et rendrait ma présence moins suspecte. Ce n’était pas du tout l’atmosphère de province. Comme cette dame était assez âgée, on lui apportait ses provisions à domicile.

J’expliquai à Guéguen que je n’avais pas de carte d’alimentation et que je ne pouvais songer à bénéficier d’un pareil traitement de faveur.

Il ne répondit pas. Il me dit que je tiendrais compagnie à cette dame. J’élevai de nouvelles objections. Guéguen commença à montrer de l’humeur. Si j’agissais avec tout le monde comme j’agissais avec lui, je me ferais des ennemis. Il tenait à m’en avertir. Bientôt plus personne ne s’occuperait de moi. À quoi je faillis répondre que, précisément, je n’étais pas le même avec tout le monde.

Je me radoucis. Pour ne pas avoir l’air de me forcer à aller chez cette dame, Guéguen me reparla gentiment des avantages que j’y trouverais. Je ne manquerais de rien. Je pourrais faire de jolies promenades dans les environs. Si je désirais vraiment être tranquille, je ne trouverais pas mieux. Il s’agissait de savoir si je tenais vraiment à me cacher, ou bien si je cherchais à m’amuser, auquel cas, bien entendu, il était inutile d’insister.

Je sentais que Guéguen trouvait extraordinaire que je fusse aussi difficile alors que c’eût été plutôt à cette dame de l’être.

J’étais tellement agacé par ce faux intérêt que je me mis à poser une foule de questions à Guéguen. Était-il certain que personne ne s’apercevrait de ma présence ? La villa appartenait-elle à cette dame ? Qui recevait-elle chez elle ? N’y avait-il pas, autour d’elle, des querelles d’intérêt ? Ne risquerais-je pas de passer de l’avis de certains pour un mauvais conseiller ? Comment se faisait-il qu’elle m’hébergeât alors qu’elle ne me connaissait pas ?

Guéguen répondit patiemment à chacune de mes questions. Mais je trouvais toujours autre chose. À la fin, il me dit : « Tu seras mieux de toute façon qu’à ton hôtel. » Je lui répondis que là n’était pas la question. Il m’agaçait de plus en plus à me vanter cette vieille dame que, je le sentais bien, il ne connaissait que très peu. « Mais où iras-tu si tu ne vas pas là ? » Cette question me froissa. Je répondis que je trouverais toujours, que j’avais bien trouvé jusqu’à présent. « Dans ces conditions, n’en parlons plus », dit-il.

Il m’apparut alors que je n’étais pas dans une situation où je pouvais me permettre d’avoir l’air de faire le malin. J’avais un peu trop tendance à perdre de vue la réalité. Quoique cela me coûtât beaucoup, je fis marche arrière, je m’excusai, je demandai qu’on me pardonnât, car il devait comprendre que dans l’état où je me trouvais, je n’étais pas toujours maître de moi. Mais lorsque je l’eus quitté, je n’allai plus le revoir.

15

Un matin, en me réveillant, j’eus soudain le sentiment que tous les efforts que je faisais depuis un an ne concouraient pas à assurer ma tranquillité et que dans l’hôtel borgne où je vivais, j’en étais exactement au même point qu’en arrivant à Paris. Je me rappelai tous mes changements, toutes mes allées et venues, toutes mes peines, toutes mes anxiétés.

Tant de mal n’avait donc servi à rien, alors qu’un autre peut-être, avec beaucoup moins de soucis, se fût trouvé aujourd’hui complètement à l’abri.

Au lieu de se défendre contre des dangers imaginaires, de chercher un logement toujours plus sûr, il eût tout simplement, dans le premier endroit choisi par lui, gagné la confiance de tous, il se fût fait de nouveaux amis, il se fût fait aimer.

Je compris que je commettais toujours la même faute, celle de vouloir trouver les choses toutes faites. Au fond, je n’avais pas su m’adapter aux circonstances. J’en étais encore, après un an, à ne pas oser ouvrir une fenêtre, à me méfier d’un concierge ; à m’assurer qu’il n’y eût pas dans mon entourage des gens qui fussent de la police. Puisque d’une part on me recherchait et que de l’autre mon but était d’être heureux, j’aurais dû trouver le moyen de concilier ces deux réalités comme l’avait si bien fait Roger. Car, en changeant sans cesse, j’avais peut-être eu plus d’occasions que n’importe qui d’organiser ma vie. Et maintenant qu’elles étaient perdues, il me semblait que si j’avais su en saisir une seule, je serais en paix. Puis il m’apparut soudain que les dangers sont imprévisibles. Nous nous imaginons n’en courir aucun et, tout à coup, le malheur fond sur nous. Rien n’était plus facile à prévoir, et nous n’y avions pas pensé. Je passais donc mon temps à me demander ce qui allait bien pouvoir m’arriver, sans me rendre compte qu’à force de m’interroger ainsi, je finissais par créer dans mon esprit une certaine confusion qui justement m’empêchait de voir ce danger éventuel.

Il y avait trois semaines que j’avais quitté Versailles lorsqu’il m’apparut que j’avais oublié, depuis mon évasion, de tenir compte d’un fait de la plus haute importance, à savoir que mon père, ne recevant plus de nouvelles de moi d’Allemagne, eût dû normalement se renseigner. En ne le faisant pas, il avouait aux Allemands qu’il était tranquille à mon sujet, qu’il savait donc où je me trouvais. De là à l’obliger à me dénoncer, il n’y avait qu’un pas. Évidemment, mon père aurait tenu jusqu’au bout. Mais comme la plupart des gens qui n’ont pas une excellente santé, il eût pu aussi être victime d’une défaillance. On ne peut pas prévoir comment les gens réagissent dans les grandes circonstances. Les plus lâches sont quelquefois les plus courageux. J’aimais mieux ne pas en venir là.

Je dis à mon père mes craintes. Et ce fut à ce moment que cette obsession du danger dont je viens de parler en fit naître un véritable. Dans mon énervement, je demandai à mon père d’aller voir les Allemands pour leur dire qu’il était inquiet d’être sans nouvelles de moi.

Heureusement, il n’en fit rien. Il se fâcha. Il me trouvait complètement ridicule. « Débrouille-toi tout seul », me dit-il enfin.

Mon père avait continuellement des remords. Quelques jours plus tard, il vint me voir. Comme quand il n’était pas sûr d’avoir fait ce qu’il devait, il m’annonça tout de suite qu’il avait très bien travaillé pour moi, qu’il avait même eu de la chance dans ses démarches, que les circonstances l’avaient favorisé. Je crus qu’il faisait allusion à Boiboissel. Pas du tout. Il s’agissait de Mondanel. Il n’avait pas eu besoin d’aller le voir. Il l’avait rencontré par hasard. De cette façon, il avait pu parler de moi plus librement. Il avait pu lui demander de s’occuper de moi sans paraître y avoir pensé avant. Il avait pu raconter l’histoire des sentinelles blessées. « Ah ! pourquoi ne m’avez-vous pas dit ça plus tôt ! » s’était écrié Mondanel.

Mon visage se couvrit de sueur. Mon père me dit que j’avais tort de m’émouvoir, que je n’avais rien à craindre, qu’il répondait de Mondanel comme de lui-même. Ce dernier m’attendait. Il voulait me voir. Il s’intéressait à moi. Je rappelai à mon père que je lui avais bien recommandé de ne jamais donner de détails à personne de ce qui s’était passé. Il me répondit que dans ce cas particulier je ne craignais absolument rien, que Mondanel était son ami. Mon père ne pouvait plus supporter de me voir vivre dans cette anxiété.

Le lendemain, nous allâmes déjeuner chez Mondanel. Celui-ci n’était pas le moins du monde gêné vis-à-vis de moi de savoir ce que je ne lui avais pas dit. Dès le début, il tint à me montrer par des marques de gentillesse, pour éviter tout malentendu sans doute et pour me persuader que les révélations faites à mon sujet en dehors de moi n’avaient pas causé sur lui mauvaise impression. Je pouvais être tranquille. Il admettait parfaitement que je n’eusse pas parlé moi-même, que mon père eût été obligé de le faire à ma place. Sentant quel désarroi me causait l’indiscrétion de mon père, il ajouta que je ne devais pas dramatiser tellement les choses, que je pouvais avoir confiance en lui, qu’il comprenait très bien ma prudence et que, maintenant qu’il savait tout (il renonçait officiellement à paraître ne pas savoir), il n’en avait que plus d’estime pour moi. Il me fournit, comme si c’était ce que j’attendais de lui sans oser le lui dire, de se renseigner habilement dans les différents services de la Préfecture et même de la police judiciaire. Je n’avais pas osé le lui demander, mais il se doutait que c’était mon désir. Il allait interroger directement ceux qui, par leurs fonctions, étaient peut-être au courant de quelque chose. Enfin, je pouvais me dire que j’avais un ami dans la place et que tout ce qui pouvait être fait serait fait.

Dès que je fus seul avec mon père, je ne pus cacher davantage ma frayeur. Tout le temps qu’avait duré le repas, mes nerfs avaient été tellement tendus que, sans m’en apercevoir, j’avais gardé la tête tournée vers Mondanel, si bien qu’à présent je ressentais dans le cou une légère douleur de muscle froissé, comme si j’avais dormi dans une mauvaise position.

Mon père s’étonna de ma méfiance. Il me répéta que Mondanel m’avait vu naître, qu’il était un ami de toujours, qu’il ferait pour moi plus encore qu’il n’avait dit. Il avait horreur des vaines promesses. C’est pourquoi il avait été si réservé. Mais je pouvais compter sur lui. Mon inquiétude s’accrut encore. Je craignais maintenant qu’au cours de ses démarches en ma faveur, Mondanel ne cachât pas qu’il me connaissait, qu’au lieu de se renseigner sans en avoir l’air, et pour intéresser les gens plus facilement, il ne dît qu’il s’agissait du fils d’un de ses amis. Tout le monde plaindrait mon sort. Avec le temps, mon histoire deviendrait de moins en moins secrète, si bien qu’un beau jour, malgré la bienveillance et la compassion de tous, à la suite de je ne sais quelle indiscrétion, maladresse, trahison, jalousie, deux inspecteurs viendraient tout simplement m’arrêter. À ce moment, je n’en doutais pas, ils se lamenteraient tous, ils jureraient qu’ils n’avaient pas voulu cela, ils raconteraient avec d’innombrables détails comment l’événement s’était produit, ils s’emploieraient à réparer le mal dont ils étaient les artisans involontaires, ils feraient tout ce qu’il est humainement possible pour me tirer de l’ornière où ils m’avaient mis, mais en attendant je serais bel et bien en prison. Il apparaîtrait alors qu’aucun d’entre eux n’était responsable. Un concours malheureux de circonstances était la cause de cet accident. Ils avaient pourtant pris toutes les précautions imaginables. Ils n’avaient rien négligé. Et le plus fort serait que ma triste aventure allait, dans une certaine mesure, servir à quelque chose. Elle permettrait de découvrir celui qui était à l’origine de mes malheurs. Ils allaient pouvoir le tenir à l’œil maintenant. À la première occasion, ils ne le manqueraient pas. Grâce à moi, ils avaient la preuve qu’un traître se trouvait parmi eux et, le sachant, ils ne tarderaient pas à le démasquer. Et plus fort encore que tout cela, mon père ne leur en tiendrait même pas rigueur. Il ne se rendrait pas compte que j’étais en prison à cause d’eux et, si je me plaignais et si je lui rappelais que je l’avais pourtant bien prévenu, il me reprocherait de ne pas savoir reconnaître mes amis, il me dirait que je n’avais pas le droit de porter des jugements aussi sévères sur des gens qui, au moment même où je parlais d’eux avec dureté, faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour me tirer de ce mauvais pas. Que répondre à cela du fond d’une prison ?

Le lendemain, je retournai chez Mondanel. J’avais fait toutes sortes de calculs pour savoir s’il lui avait été déjà possible d’agir pour moi. Je m’étais dit qu’en arrivant la veille à son bureau, après notre déjeuner, il n’avait certainement pas songé à s’occuper de mon affaire. Il avait promis de s’en occuper, mais enfin il n’était pas homme à le faire immédiatement, d’autant plus que ce qu’il projetait était particulièrement délicat. Il fallait attendre des circonstances favorables. Il ne pouvait pas de but en blanc aller parler de moi à la police judiciaire. Il était même possible que tout de suite après nous avoir quittés il n’eût plus pensé à nous. Mais on ne sait jamais. C’est justement quand un service qu’on veut nous rendre peut nous être nuisible qu’on le rend le plus vite. À force de réfléchir, je me dis que le plus sage était de revoir Mondanel avant qu’il eût le temps de faire quelque chose. Une après-midi s’était déjà écoulée. C’était bien assez.

J’arrivai chez Mondanel un peu avant neuf heures. Cette démarche m’était profondément désagréable, d’autant plus que je la faisais en cachette de mon père. C’était non à moi, mais à mon père que Mondanel voulait être agréable. En fait, il ne me connaissait pas. Je sentais qu’à la seule annonce de mon nom à un moment où il ne s’y attendait pas, et si proche du déjeuner de la veille, sa première pensée serait que j’abusais ou que j’étais un sans-gêne. La femme de chambre me pria d’attendre sans me reconnaître. Comme elle ne revenait pas, je me doutai de la mauvaise impression que faisait ma visite. Elle reparut enfin et, avec une extrême amabilité, me pria d’entrer, me disant pour justifier sa longue absence que son maître faisait sa toilette, qu’elle avait dû attendre elle-même pour lui parler, etc., me donnant une foule de détails que visiblement on lui avait dit de me donner. Enfin Mondanel parut. Il fit semblant d’être très heureux de me voir. Il me désigna un siège. Je sentis qu’il voulait me montrer qu’en ce qui le concernait, rien n’était changé, qu’il était toujours dans les mêmes dispositions que la veille, comme font ceux qui nous ont fait des promesses lorsque nous allons les voir avant qu’ils nous aient fait signe. Je lui dis que j’avais réfléchi, que j’étais très touché qu’il se fût offert de m’aider, mais que je croyais qu’il valait mieux qu’il ne fit rien. Il ne manifesta aucun étonnement. Il me dit : « Décidément, vous êtes un enfant. » Je lui exposai mes craintes. Il me répondit que je pouvais avoir entière confiance en lui, qu’il s’était occupé dans sa vie d’affaires autrement graves (cette parole me fit un bien immense), que je n’avais absolument rien à redouter, qu’il ne fallait pas oublier qu’il était l’ami de mon père depuis trente ans. Je répondis que sa complaisance me touchait beaucoup, mais que je croyais quand même qu’il valait mieux en ce moment faire le mort. Il s’étonna que je fusse craintif à ce point. Je lui dis, sur le ton d’un aveu, que j’étais ainsi, que j’aimais mieux ne rien savoir, que ce n’était pas précisément de la crainte, mais plutôt de la méfiance. Toujours avec la même gentillesse, Mondanel me demanda si je tenais vraiment à ce qu’il ne fit rien. Je fis un signe de tête affirmatif. Il me dit encore, aussi gentiment, que si je devais changer d’avis, il se remettrait avec la même bonne volonté à ma disposition. Je sentis qu’il ne voulait pas avoir l’air froissé. Mais je n’avais pas encore dit le plus difficile. Je voulais lui demander aussi de garder secret tout ce que mon père et moi lui avions raconté. Il se mit à rire. « Mais mon pauvre petit, est-ce que vous me prenez pour un gamin ? » Je m’excusai. Je lui dis pourtant que c’était très important. N’osant lui redemander de garder le secret, je m’arrangeai pour le faire indirectement. Ce secret devait être ignoré de tous. Mais j’avais beau parler tout le temps de l’importance qu’il y avait pour moi à garder ce secret, Mondanel, malgré son air si sûr de soi, n’avait pas encore prononcé le mot ni eu le regard ou l’intonation qui m’eussent persuadé que je pouvais compter sur sa discrétion.

Comme il me raccompagnait, en parlant bien fort à mon sens en raison des gens qui pouvaient se trouver dans l’appartement, je lui demandai, en quittant cette fois le ton de la conversation, en prenant presque celui d’une imploration, de ne parler à personne de ce qu’il savait. J’espérais qu’il allait me regarder dans les yeux, me serrer la main sans même me répondre, car ce n’était pas une réponse que j’attendais, mais quelque chose d’humain qui me montrât qu’il m’avait compris et qu’il tiendrait parole. Mais, de nouveau, il se mit à rire. « Je ne vous répondrai plus, dit-il en me frappant l’épaule d’un geste paternel. Vous ne seriez pas le fils de mon meilleur ami que je vous dirais que votre insistance me froisse. »

Quand je fus dans la rue, j’eus le sentiment de n’avoir jamais été aussi maladroit. Il ne faisait plus aucun doute pour moi qu’après cette visite, Mondanel ne garderait pas mon secret. J’avais fait fausse route. En cherchant à provoquer chez cet homme un mouvement du cœur, je l’avais mis en éveil. C’était un peu tard, mais je me rendais compte à présent que j’aurais dû dire simplement en le quittant, sur un ton plein d’assurance : « Bien entendu, pas un mot de cette histoire. » Il m’aurait répondu sur le même ton, en me serrant la main : « Vous pouvez compter sur moi. » Et, en effet, si les choses s’étaient passées ainsi, j’aurais pu compter sur lui.

16

Dans sa jeunesse, mon père avait donné des leçons dans une puissante et nombreuse famille, les Riveyre de Seyssac, dont un des membres était général. Mon père se trouvait dans une situation assez bizarre envers elle. Il avait gardé depuis vingt ans, malgré sa fierté, des relations avec cette famille, nous disant toujours à ma mère et à moi, qu’on ne savait jamais ce qui pouvait arriver dans la vie et que des gens comme eux pouvaient un jour être utiles.

Mais jamais il ne leur avait rien demandé, ni en 1914, ni quand il avait perdu sa situation, ni dans toutes les circonstances dramatiques de sa vie. Rien ne lui avait jamais semblé assez grave pour justifier une telle démarche. C’est ce qui arrive souvent aux natures fières comme celle de mon père.

De plus en plus, je me rendais compte que je n’arriverais à rien et que j’allais finir par me faire prendre. Je n’avais presque plus d’argent. Je n’osais plus habiter chez personne car, chaque fois, au bout de très peu de temps, un incident surgissait. Et ce que je cherchais, une chambre indépendante, je ne pouvais pas la trouver.

Je n’étais cependant pas encore trop inquiet. La Providence veillait sur moi. Selon que l’on est né sous une bonne ou mauvaise étoile, les choses s’arrangent bien ou mal. Or, j’étais né sous une bonne étoile. J’avais toujours eu de la chance. Témoin ces possibilités du côté de mon père. Chaque fois que j’avais cru que ma situation était désespérée, elle s’était arrangée. Il y avait bien eu dans ma vie le rythme des hauts et des bas, mais jamais un bas définitif. J’allais remonter, je le sentais, c’était imminent. Or, au moment où je me disais cela, je tombais encore plus bas. Je ne mis cependant pas cet accident sur le compte d’un changement du ciel à mon égard. Je m’étais trompé. J’avais cru que j’étais au plus bas alors que je n’y étais pas encore. Je me demandai cependant si je ne m’étais pas fait des illusions sur cette protection divine.

Alors, tout à coup, il m’apparut que je venais de commettre une grande erreur. Je compris que je n’apportais plus à ma défense la même énergie qu’au début. Trop de temps s’était déjà écoulé depuis mon évasion. Mon énergie s’était émoussée. Ne voyant rien arriver, je m’étais laissé tromper par l’illusion qu’il ne m’arriverait rien. J’étais puni, pas encore trop sévèrement. Le ciel m’envoyait un avertissement. Si je voulais vivre, il fallait que je lutte, que je perdisse ce défaut de m’en remettre à ma chance. J’oubliais que j’étais déjà depuis quatorze mois en liberté. J’allais agir. Je me remis dans la peau de l’homme que j’avais été en arrivant à Paris. Rien ne serait plus bête que de se faire prendre au moment où les plus grosses difficultés semblaient avoir été surmontées.

C’est pourquoi je résolus de demander à mon père d’intervenir auprès de Riveyre de Seyssac. Il pouvait tout de même faire cela pour moi. Avec l’appui du général, je pouvais entrer dans l’armée ou obtenir une fonction officielle quelconque où personne ne songerait à me chercher, passer régulièrement en zone libre.

Et puis, j’éprouvais le sentiment bizarre qui fait que quand des gens puissants s’occupent de nous, quand nous avons réussi à leur faire savoir que nous existons, même s’il nous arrive un malheur, nous le supportons beaucoup plus facilement. Au fond, ce qui nous fait paraître un malheur si grand, c’est le sentiment que tout ce qui aurait pu être fait pour l’éviter n’a pas été fait.

Mon père, après bien des hésitations, se décida à aller voir Riveyre. Je le sentais gêné de dire que je m’appelais à présent Tinet. Chaque fois qu’il se décidait à contrecœur, il ne fallait surtout pas l’encourager ni le presser. Quand ma jeune sœur était morte, et cela au moment des histoires de mon père au lycée, même à ce moment, il n’avait pas été voir les Riveyre. Et mon histoire était moins grave. Mais, heureusement, les années avaient passé, changeant l’importance des choses.

J’attendis la réponse toute la journée. Enfin mon père vint au rendez-vous. Il n’avait pas remis ses vêtements de tous les jours. Mon père s’endimanchait rarement, mais quand il le faisait, il ne rentrait pas pour se changer et il passait le reste de la journée dans sa belle tenue, montrant une grande excitation, un grand désir d’accomplir d’autres choses exceptionnelles.

Il me raconta la visite qu’il venait de faire.

C’était entendu. Il n’avait pas osé dire que je portais un faux nom, mais cela n’avait pas d’importance selon lui. Je n’avais qu’à aller voir Riveyre dans quelques jours.

Le général était assis dans une bergère, à la meilleure place, au pied d’une sorte de lampadaire d’appartement. Un portrait était posé sur un petit chevalet bien ciré, copie à l’usage des oisifs d’un instrument de travail. Il était vêtu de son uniforme. Il avait mis ses lorgnons. Sa femme était assise de l’autre côté de la cheminée. C’était un véritable tableau de vie familiale. Accroupie sur un pouf, sa fille Monique lisait. Dans un fauteuil, son autre fille Solange écrivait sur ses genoux.

M. Riveyre de Seyssac était grand, bien découplé. Sa femme était encore jolie. Ils formaient un de ces couples bourgeois sous la respectabilité desquels on devine la satisfaction de posséder un physique aussi vigoureux que celui du peuple. M. Riveyre se leva. C’était une marque de grande confiance qu’il me faisait en me recevant ainsi, chez lui, au milieu des siens, au lieu de me recevoir à la caserne. Mais, depuis la guerre, le secret des intérieurs n’avait plus la même importance. Il me présenta à sa femme. Elle me sourit gentiment de l’air d’une femme que les hautes fonctions de son mari mettent nécessairement en contact avec les gens les plus divers.

M. Riveyre était un de ces hommes qui semblent tristes, mélancoliques, comme revenus de bien des choses, mais qui, également, n’en donnent pas moins l’apparence de ne pas être commodes. Ils sont tristes parce que la vie leur paraît laide, parce que les hommes ne sont pas honnêtes, parce qu’ils ont conscience du peu de chose qu’ils sont sur cette terre. Mais il faut lutter contre la tristesse. Et l’on sentait que dans cette lutte M. Riveyre était toujours victorieux.

Je racontai mon histoire. Je voulais rentrer dans l’ordre, vivre normalement, ne plus être obligé de me cacher. Il m’écouta avec beaucoup d’attention, me pria de revenir le lendemain. Il m’annonça alors qu’il allait me donner une lettre pour le colonel D… chef du recrutement de Lyon. Il me demanda peu après les papiers que je lui avais promis de lui apporter. Je lui dis que je n’avais pas eu le temps d’aller les chercher, mais que je les lui apporterais le lendemain. En réalité, je ne voulais pas qu’il s’occupât de moi en tant que fils du professeur de Talhouet, mais en tant que Tinet. Et je n’osais pas lui dire que j’avais de faux papiers. Je croyais qu’il l’aurait deviné. Ma réponse fit mauvais effet. Mais le général avait tant de prétention à l’impartialité qu’il ne voulut pas s’abandonner à une première impression. Il me dit : « Eh bien, je vous donnerai la lettre demain. » Toute la soirée, je me demandai si je devais ou non lui apporter mes papiers militaires. J’avais peur qu’il ne me les rendît pas, qu’il ne les passât à d’autres officiers. J’avais cru naïvement qu’il agirait en ma faveur sans me demander de précisions. Je voulus le croire encore et je retournai le lendemain, toujours sans mes papiers, espérant qu’il me donnerait quand même la lettre promise. Mais je me trompais. Il n’avait pas oublié ce qu’il attendait de moi. La première chose qu’il fit fut de me demander mes papiers, et cela sur l’air d’un homme qui ne doutait pas une seconde de ma bonne foi. Quand je lui eus dit que je ne les avais toujours pas apportés, il ne broncha pas. Mais je sentis que tout était fini entre nous. Il me dit avec un sourire qui me glaça qu’il n’aimait pas beaucoup cette façon d’agir. Ce second oubli était à ses yeux impardonnable et il n’y avait pas moyen de s’entendre avec moi. J’étais définitivement catalogué comme un sauteur. Je me moquais de lui. J’avais menti en lui disant que j’attachais tant de prix à sa gentillesse. Il ne laissa paraître aucune mauvaise humeur. C’était la vie. Il ne lui restait plus qu’à agir en conséquence. Il ne regrettait pas de s’être intéressé à moi. Il allait simplement ajuster son attitude à ma conduite. Il éprouvait une certaine tristesse, une désillusion de plus.

Sa femme entra à ce moment dans la pièce. Il la pria de nous laisser seuls. Je sentis que c’était une façon de reprendre ses distances, qu’il ne me jugeait plus digne d’être admis dans son intimité et le fait qu’une raison aussi insignifiante eût dicté son attitude me frappa beaucoup. Il m’apparaissait de plus en plus clairement que M. Riveyre n’avait plus confiance en moi. J’avais cru pouvoir obtenir de lui un appui sans qu’il s’en aperçût, si haut placé me semblait-il par rapport à moi. Mais c’est une erreur de croire que les gens haut placés ne savent pas ce qui se passe au-dessous d’eux. Ils le voient très bien. Je m’en rendais compte à présent.

En suivant la rue de Grenelle, j’eus un vertige. À la longue, toutes ces émotions commençaient à affecter ma santé. C’est très joli de se tirer d’affaire, mais encore fallait-il ne pas y laisser la santé. Quand on tombe à l’eau, il n’y a pas que le sauvetage immédiat qui compte. Il faut aussi ne pas attraper une congestion pulmonaire. Je résolus de faire mon possible pour limiter mes émotions. Il se passait déjà depuis un certain temps quelque chose d’inquiétant en moi. Par moment, alors que je ne risquais absolument rien, je ressentais soudain un coup exactement aussi violent que si l’on était venu m’arrêter. Il m’aurait fallu des calmants, du repos, une bonne hygiène.

Deuxième partie

LA PRISON

1

Ce fut à ce moment que, pour comble de malheur, je tombai amoureux. Je n’avais pas prévu qu’à mes craintes s’en ajouterait une autre plus grande encore : celle de perdre un être qu’on aime. Jusqu’à présent, je n’avais rien eu à perdre. Je luttais pour ma vie, c’était tout, et voilà que je m’apercevais avec stupeur que je tenais encore plus à la vie qu’auparavant. J’avais cru trouver un apaisement, une sorte de détachement et je me trouvais aux prises avec un souci que je n’avais pas soupçonné : celui de ne rien laisser paraître des petites infirmités humaines. J’avais toujours peur de ne pas être assez propre. J’étais obligé de me regarder continuellement dans des glaces. Il m’arrivait après des heures de préparatifs (je manquais de tout, de crème, de pâte dentifrice, de linge propre), au moment même de sortir, de me rechanger encore. Mes cheveux, mes ongles, mes dents, tout en moi était l’objet d’une surveillance continuelle. La chambre où je vivais, qui m’avait paru si sûre, était devenue tout à coup à mes yeux impossible. Chaque fois que je quittais Ghislaine, je tremblais à la pensée qu’il m’arrivât quelque chose qui m’empêcherait de la revoir. Toutes sortes d’idées sur la fatalité se succédaient dans mon esprit. Si j’étais resté une minute de plus, si j’avais pris telle rue au lieu de telle autre, ce malheur ne serait pas arrivé, etc. Un jour, l’idée de faire un pacte avec elle me vint, idée qui devait selon moi m’apporter un grand soulagement. Il s’agissait de convenir que nous ne nous reverrions pas avant la fin de la guerre, et de faire le serment de rester fidèle l’un à l’autre jusque-là. Mais je n’osai jamais lui en parler.

Ce qui me manquait justement le plus, c’était un ami à qui j’aurais pu tout dire, en qui j’aurais pu me fier, qui m’eût rendu confiance quand je croyais tout perdu. J’avais remarqué que dans les moments de grand danger, on a souvent besoin de quelqu’un qui soit là pour nous rendre des services insignifiants.

Depuis mon évasion, partout où je m’étais trouvé, je m’étais inconsciemment demandé en dévisageant les voisins, les concierges, les petits fournisseurs, s’il y avait parmi eux une de ces personnes à qui j’aurais pu dire à l’oreille, au moment où la police serait venue me chercher : « Dites que vous ne savez pas où est la clé ; prenez la lettre qui est sur ma table, téléphonez tout à l’heure à mon père… » et qui l’eût fait. Or, je m’étais rendu compte que pour rendre ces minuscules services, il fallait que les gens fussent de très grands amis.

Quand je rentrais chez moi après avoir passé une ou plusieurs heures avec Ghislaine, j’avais l’impression qu’un temps infini s’était écoulé et que des événements graves s’étaient produits en mon absence.

Je réfléchissais aux mille gentillesses que j’avais faites, comme par exemple d’aller retenir des places, faire une démarche, aller pour Ghislaine à la poste, à la mairie. Comme tout cela me semblait imprudent à présent !

Je trouvais même que ce qui fait le plus grand plaisir : inspirer de l’admiration, plaire autant que l’on nous plaît, enfin tous ces échanges – car c’est un échange ce « je t’aime si tu m’aimes », – eh bien ! je les trouvais extraordinairement frivoles dans une situation aussi dangereuse que la mienne.

Les histoires qui arrivaient à Ghislaine étaient typiquement celles qui arrivent aux gens qui ne savent pas se défendre. Des histoires dans le genre de celle-ci : elle prêtait de l’argent à une amie qui disait ensuite qu’elle ne lui avait rien prêté. Elle ne me les racontait pas car elle s’était aperçue que cela me mettait hors de moi. Chaque fois que je la revoyais, je fixais mon regard dans le sien pour tâcher de deviner s’il lui était arrivé quelque chose. Elle me racontait alors ses petites peines. Mais au bout de quelques semaines, comme je ne pouvais jamais rien faire pour l’aider, je lui demandai de ne plus rien me dire. Je préférais ne pas savoir.

Un jour cependant, je ne pus m’empêcher d’intervenir. Il s’agissait justement d’une de ces histoires d’argent. J’allai trouver l’amie de Ghislaine. Il ne m’était pas venu un instant à l’esprit que je pusse courir un danger. Or, cette amie n’était pas du tout la petite jeune fille intimidée que j’avais cru. On eût dit qu’elle savait qu’elle n’avait rien à craindre de moi. Je venais à peine de prendre la défense de Ghislaine qu’elle éleva la voix. Je me fâchai, pensant toujours n’avoir rien à craindre. Il se produisit alors un événement extraordinaire. Tout à coup, cette femme prétendit que je l’avais outragée. Sans me rendre compte nettement de ce qu’elle voulait dire, mais sentant confusément que cela pouvait être grave, je battis en retraite. Elle criait de plus en plus. Elle disait que cela ne se passerait pas comme ça, que si Ghislaine avait un ami, elle, elle en avait un aussi, qu’il était des paroles qu’une honnête femme ne pouvait entendre, etc. Depuis mon évasion, rien ne me causait une plus grande frayeur que l’affirmation que j’avais prononcé une parole dont la portée dépassait ma pensée. Il m’apparaissait que des gens allaient être appelés à donner leur avis. La seule perspective d’un arbitrage me fit trembler. Je voyais déjà ces arbitres faisant appel à d’autres arbitres. Le conflit ne pouvant se régler, on montait de plus en plus haut, jusqu’à la police. À ce moment, il ne s’agissait plus du conflit lui-même, mais de ceux qui en étaient les acteurs. Avant de juger, la police voulait savoir à qui elle avait affaire.

Je craignais de plus en plus qu’une autre histoire ne se produisît. Je savais bien que Ghislaine m’était dévouée corps et âme, mais je craignais qu’il n’arrivât quelque chose d’imprévisible. Aussi j’attachais une importance énorme à l’exactitude de nos rendez-vous. Le moindre retard me plongeait dans des transes. Je quittais moi-même ma chambre deux heures à l’avance pour être certain qu’au dernier moment rien ne m’empêchât de sortir. Je craignais aussi qu’on ne cherchât à m’atteindre par elle. Chaque fois que nous nous quittions, nous avions l’impression qu’il pourrait nous arriver de ne plus nous revoir jamais. C’est pourquoi nous avions tant de mal à nous séparer et que pour acheter un timbre nous entrions ensemble au bureau de poste. Rien n’est plus difficile que de faire faire à un être aimé tout ce que nous voudrions pour sa sécurité. Une fois qu’elle était partie, je tremblais qu’elle ne vît pas un danger que moi, si j’avais été là, j’aurais vu. Je me disais que si on l’arrêtait, elle ne saurait pas se défendre, qu’elle s’embrouillerait dans ce qu’elle devait dire, qu’elle se trouverait en contradiction avec ce que je dirais ensuite. Elle tomberait dans tous les pièges. Les précautions que ces dangers problématiques m’obligeaient à prendre me faisaient honte. Elles me montraient que je n’aimais peut-être pas Ghislaine autant que je le croyais. Je ne lui avais pas dit où j’habitais. Elle avait beau comprendre que ce n’était pas par méfiance mais par peur de sa faiblesse, elle avait beau ne pas m’en tenir rigueur, il y avait quelque chose d’assez bas dans ces précautions. Il était trop visible que je ne voulais pas être mêlé à ce qui pourrait lui arriver de fâcheux en dehors de moi. Évidemment, elle risquait moins que moi.

Et s’il lui arrivait quelque chose, comment me le ferait-elle savoir ? Aucun moyen ne me paraissait assez sûr. Et si, dans son affolement, elle se servait d’un moyen que je lui avais défendu ! Rien ne me causait une plus grande frayeur que cette éventualité. Je ne pouvais tout de même pas lui faire continuellement la leçon. J’étais ainsi partagé sans cesse entre le désir de paraître lui faire confiance et celui de lui refaire continuellement les mêmes recommandations. Mais le plus pénible pour moi était de voir qu’elle considérait ma sécurité avec respect comme une chose plus importante même que notre amour. Cela me faisait une peine affreuse. Elle s’en froissait. Évidemment, si j’étais pris, il n’y avait plus d’amour. Il était donc naturel que ma sécurité eût à ses yeux une si grande importance. Aussi, parfois, je me laissais aller, je ne prenais plus aucune précaution. Je disais : « Aimons-nous à la grâce de Dieu. »

Elle m’annonça un jour qu’elle avait rencontré quelqu’un qui aurait pu lui dire justement ce que je désirais tant savoir au sujet de mon bulletin de recherche, mais qu’elle m’avait obéi et qu’elle ne lui avait rien demandé. Je lui dis qu’elle avait très bien fait, mais je n’en éprouvai pas moins une grande tristesse à la pensée que nous en étions arrivés là et que la jeune fille que j’aimais, je l’avais amenée à force de recommandations à trembler si naïvement pour moi. Et plus le temps passait plus j’étais inquiet.

2

Depuis que j’avais fait la connaissance de Ghislaine, j’allais plus fréquemment chez Roger. Je me sentais plus proche de lui, lui, le grand séducteur. Il me semblait que nous avions plus de choses à nous dire, plus de plaisir à nous voir.

Roger couchait à présent assez souvent dans sa famille. Il n’y voyait aucun inconvénient, lui. J’admirais qu’il y fût si bien, si tranquille. Puis, à la réflexion, je me disais que moi aussi j’aurais pu habiter chez des parents. Je n’avais aucune raison de l’envier. Je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même. Je subissais au fond les conséquences de ma conduite passée. Voilà ce que c’est que d’aimer être seul. Il existe pourtant des gens qui connaissent peu de monde et qui trouvent partout du secours.

Roger partageait donc son temps entre Lucienne et les siens. Il estimait qu’il ne courait plus aucun danger. Il n’avait plus aucune raison de ne pas rentrer chez lui quand il en avait envie. Il avait simplement dit à la concierge de ne parler de lui à personne. Si l’on venait le demander, elle devait répondre qu’elle ignorait où il était. Il avait également fait la leçon à ses parents, à ses amis, au directeur de la petite banque de la rue Drouot, à Lucienne, aux petites actrices qui la fréquentaient. Tout ce monde veillait sur lui, le prévenait du moindre événement suspect. Je trouvais cela admirable. Au milieu de tous ces gens qui connaissaient sa situation, il ne manifestait pas la moindre inquiétude alors que moi, je serais mort de peur. Quoique je souffrisse de savoir tant de gens au courant de sa situation, j’éprouvais une agréable sensation de sécurité en sa présence. Ma qualité d’ami me faisait bénéficier malgré tout des protections dont il était entouré.

J’allais pourtant le voir de préférence chez son amie Lucienne où il disait être très bien et où il y avait toujours très peu de monde. Il n’avait pas repris ses occupations rue Drouot. Il venait de trouver autre chose et j’avais l’impression qu’il avait gagné au change. Il sortait beaucoup, voyait ses amis, gagnait de l’argent. Quand je lui rendais visite, il était très content. Il me demandait ce que je faisais. Il ne comprenait pas que je ne me débrouille pas mieux, et s’étonnait que je fusse si craintif. Il me disait que notre histoire était oubliée depuis longtemps, qu’à moins d’un accident nous n’avions rien à craindre.

Ce qui me surprenait, c’était la légèreté avec laquelle il envisageait cet accident. C’était justement cet accident suspendu sur nos têtes qui me rendait tellement craintif, mais lui ne s’en souciait pas. Il disait que les Boches étaient f…, que la police avait autre chose à faire que de s’occuper de notre histoire (elle mettait exprès du désordre partout, elle faisait semblant de travailler mais, par derrière, elle mettait des bâtons dans les roues), que si elle voulait courir après des gens comme nous, il faudrait lui adjoindre les effectifs d’un corps d’armée, enfin que nous n’avions absolument rien à craindre. « Comment peux-tu t’imaginer, me disait-il, qu’on pense à toi dans une pareille pagaye ? » Ces paroles me remontaient le moral. Je lui faisais des objections pour l’inciter à continuer. Le ton ne baissait pas. Je n’avais qu’à ne pas m’en faire, qu’à laisser courir. Malheureusement, il lui arrivait de faire des réserves sur des cas particuliers. Je lui disais, comme s’il l’ignorait, que moi j’étais justement un cas particulier. Je n’étais pas un évadé ordinaire. Il me répondait que non, que j’étais comme tout le monde. Je lui disais : « Tu sais bien que non ! » Il ne me répondait plus. Il changeait la conversation. C’était moi ensuite qui lui disais qu’il avait raison, qu’en effet nous n’avions rien à craindre.

Il ne manquait jamais, pour me taquiner, de me parler de Pelet. « Méfie-toi de Pelet », me disait-il quand la conversation tombait. Chaque fois, il me glaçait. Pelet était donc à Paris ? Je lui posais des questions, je lui demandais des éclaircissements. Il me disait qu’il avait vu Mme Pelet, qu’elle lui avait parlé de moi. Mais pourquoi allait-il voir Mme Pelet, puisqu’il était mon ami ? Je le lui demandais. Il me regardait en riant et ne me répondait pas.

Il m’emmenait parfois déjeuner dans un restaurant chic où il était connu de tous. J’ai une profonde antipathie pour les gens qui ne regardent pas ceux qui les servent, qui ignorent à quelle famille humaine ils appartiennent qui, au théâtre, au restaurant, sont tellement absorbés par leur plaisir qu’ils n’ont pas un regard pour le petit monde qui les observe. J’étais obligé de faire comme ces gens et cela m’était très désagréable. Roger avait envie de s’amuser. Je lui disais qu’il était complètement fou. Il ne m’écoutait pas et me forçait à l’imiter, ce que je faisais, car je ne lui résistais jamais. Des amis nous demandaient comment c’était en Allemagne. On n’écoutait que lui. Personne ne paraissait se douter que j’en savais autant que lui.

Au commencement, je n’étais pas très tranquille. Je n’avais pas grande confiance dans l’apparente sécurité de ce restaurant ayant des protections en haut lieu. Il semblait qu’il ne pût rien arriver. Mais j’avais toujours présent à l’esprit la panique ou l’affolement possible. Je me disais que s’il y avait une descente de police, tous ces clients choisis seraient traités comme les autres. Ce serait un sauve-qui-peut général ; il ne resterait rien de cette belle apparence et ceux qui seraient pris, ce serait justement des gens comme moi qui auraient joui du cadre, qui n’auraient pas osé fuir les premiers. Mais Roger me faisait boire et toutes mes sombres pensées s’évanouissaient. Une seule demeurait pourtant malgré l’ivresse, une pensée étrange, celle d’un malheur survenant justement au moment où tout me paraissait si agréable, pensée que j’avais toujours d’ailleurs quand j’étais heureux. C’eût été vraiment de la malchance, et bien que je ne voulusse pas que mon plaisir cessât, je me réjouissais de sentir le temps passer, les probabilités d’un accident diminuer, je me réjouissais à l’idée de partir, de nous séparer sans que rien ne fût arrivé.

Quelquefois il y avait de la musique. Le vin aidant, j’avais tout à coup l’impression que mes soucis présents n’étaient rien à côté de la misère de ma vie manquée. J’avais cru, quelques années plus tôt, que je serais riche, et tout ce que j’avais entrepris avait échoué. J’avais été un mauvais peintre. Plusieurs fois, mon père n’avait pas voulu me revoir. Puis j’étais entré au contentieux de la Nationale ! C’était tout ce que j’avais trouvé à faire dans la vie. Puis la guerre. J’étais parti comme tout le monde. J’avais été fait prisonnier comme presque tout le monde. J’avais pu me tirer d’affaire, mais à quel prix ! Et aujourd’hui, j’étais là, seul, pourchassé, à côté d’un ami que j’admirais, mais qui ne ferait jamais rien pour moi. Je le sentais de plus en plus, je n’avais pas de grands moyens. Je pleurais alors sur cette pauvre vie manquée, sur ma destinée. Mais Roger ne pouvait pas s’en douter. Il me frappait sur l’épaule : « Allons, allons, mon vieux, disait-il, ne pense pas tout le temps à ton ami Pelet. »

Roger me présentait à son entourage. Ce fut ainsi que j’assistai un jour à une scène incroyable. À propos d’une histoire dont j’ignorais tout, il se disputa avec un de ces imbéciles qui, sans savoir de quoi il s’agit, prennent parti. Comme ils élevaient de plus en plus la voix, le patron du restaurant les pria de sortir. Ils s’en prirent alors à lui. Le patron alla chercher un agent. Une longue explication suivit. Des curieux s’étaient arrêtés, parmi lesquels des Allemands. Je tremblais, moi, surtout au moment où je sentais qu’on se fâchait vraiment, car j’avais autant peur d’une accusation fausse que d’une vraie.

L’agent les départagea. Je me rendis vite compte que c’était naturellement Roger qui lui était le plus sympathique. Aux questions qu’il posait, il était visible que c’était à celui-ci qu’il voulait donner raison. J’eus peur alors que l’adversaire ne voulût faire appel à un autre agent moins partial. Puis, quand le différend se trouva réglé, je fus profondément choqué de voir que Roger n’eût même pas un regard de sympathie pour cet agent, à tel point que j’eus moi-même ce regard. Mais ce n’était pas la même chose et je sentis que l’agent ne fut pas touché par cette compensation.

Enfin, Roger me prit par le bras et nous partîmes ensemble. Je ne pus m’empêcher de lui dire qu’il était imprudent. Il haussa les épaules.

Lucienne avait remarqué qu’elle m’impressionnait beaucoup. Aussi quand elle était bien disposée, faisait-elle beaucoup de frais pour moi. Mais quand elle ne l’était pas, je m’apercevais qu’un témoignage d’admiration, venant de moi, ne suffisait pas à modifier son humeur et à peine m’adressait-elle la parole. Je craignais toujours qu’elle ne prit un peu ma déception pour de l’aigreur. Elle disait que j’étais triste.

Roger lui avait certainement tout raconté, car elle faisait quelquefois entendre, par des allusions, que je n’étais pas ce dont j’avais l’air. Elle ne m’inspirait cependant pas une grande confiance. Je sentais qu’au fond, elle ne me trouvait pas très franc, et qu’en effet, chose étrange, je ne l’étais plus dès que je me trouvais en sa présence. Je sentais aussi qu’en tant qu’ami de l’homme qu’elle aimait, elle trouvait que je manquais un peu d’allure. Évidemment, j’étais un type étonnant puisque Roger le disait et qu’il l’avait certainement constaté mais, à part cela, rien en ma personne ne sortait de l’ordinaire. J’avais toujours l’impression qu’elle me regardait comme une bête curieuse, qu’elle ne comprenait pas que Roger tînt à moi, et que puisque cela était, il devait y avoir en moi quelque chose de bizarre que je lui cachais et pour quoi elle m’en voulait. Elle me faisait un peu peur, non pas qu’elle tentât de me nuire, mais j’avais l’impression qu’elle ne manquerait pas de le faire si jamais Roger la trompait. Et puis aussi elle faisait souvent des scènes à Roger. Elle lui reprochait de l’empêcher de travailler, c’est-à-dire de danser, de l’obliger à vivre cloîtrée. Elle prétendait qu’à présent, si elle avait la liberté de ses mouvements, elle gagnerait beaucoup d’argent. Quand j’arrivais au milieu d’une scène semblable, elle ne s’interrompait pas à cause de moi. Je sentais qu’elle était bien contente au contraire que j’y assiste. Bientôt je remarquai que Roger devenait plus froid. Il chercha même plusieurs fois à me prendre en défaut. Il me disait que je n’étais pas un ami. Je le regardais chaque fois avec surprise. Il n’insistait pas et je sentais que dans le fond cela lui était égal que je le fusse ou non, et comme il n’aimait pas se contraindre, il lui était désagréable d’avoir à prendre au sérieux des histoires qui n’avaient pas le moindre intérêt pour lui.

Un jour comme j’arrivais, Roger vint à moi et me dit avec colère : « Tu as l’aplomb de venir. » J’ouvris de grands yeux. « Qu’est-ce que j’ai fait ? » demandai-je. Il me dit, toujours avec la même colère, que j’avais dit du mal de lui. Je protestai. Alors, à ma grande surprise, sur mes vagues dénégations, sa colère tomba aussitôt. Il dit : « Ah ! bon, ça change tout. »

Un autre jour, je les trouvai tous les deux ayant un peu bu. On me reçut avec beaucoup de plaisir. Puis on commença à me taquiner sur mon courage. J’étais un dur, paraît-il. Je n’avais peur de personne. Quand je voyais un danger, je n’hésitais pas. Ce n’était pas moi qu’on aurait, etc. De temps en temps, Roger feignait d’avoir peur de moi. Lucienne lui disait : « Fais attention, sois prudent, ne le contredis pas, etc. » Je ne pouvais m’empêcher de rire. Mais bientôt, quelque chose me froissa profondément. Je n’avais pas la prétention d’être un « dur » justement, ni celle d’être courageux, etc. Mais enfin j’estimais malgré tout que j’avais fait preuve de courage que, sans moi, nous serions tous, Roger comme les autres, en train de charrier des rails. Et puis c’est une chose profondément désagréable que de sentir les gens douter de nos qualités, se moquer de ce que nous avons fait ensemble sérieusement, paraître de ne pas avoir été sincères avant. D’ailleurs Roger le sentit car, peu après, il dit : « Nous plaisantons… nous plaisantons… » et comme Lucienne continuait, il la pria de s’arrêter.

De la moquerie de mon courage, on passa à celle de ma liaison avec Ghislaine. On s’est souvent moqué de moi, mais je ne sais pourquoi, venant de Roger, cela me touchait beaucoup plus, car mon désir était justement d’être pris au sérieux par lui. À certains moments, je dois dire, il abandonnait ce ton, et redevenait celui que j’aimais, et il me parlait comme à un ami. Mais même à ces instants, je sentais que je ne l’intéressais plus. Je ne crois même pas que Lucienne y était pour quelque chose, car au fond il avait toujours été ainsi.

Je le voyais quelquefois seul. Je faisais tout ce qu’il me demandait. Nous sortions ensemble, mais le terrible était que je sentais très vite qu’il s’ennuyait avec moi.

J’aimais chez Roger qu’il s’ennuyât dès qu’on ne faisait rien. J’étais comme lui, mais alors que je n’osais le montrer, il ne se gênait pas. Je sentais que je devenais pour lui semblable à ces mêmes gens qui m’ennuyaient moi aussi et auxquels il m’assimilait.

— Tu te souviens, quand on était en Belgique, disait quelquefois Roger qui avait l’air de croire que tout était fini, quand il ne savait que dire.

Mon plus grand plaisir était de l’accompagner, mais bien qu’il n’eût rien à faire, il refusait mon offre. Je lui demandais pourquoi. Il ne me répondait pas. Quelquefois, dans la rue, il s’arrêtait soudain et il me disait : au revoir. Je croyais qu’il allait partir. Comme il ne bougeait pas, je restais. Il me disait alors : « Allez, va-t’en. » Je m’éloignais. Quand je me retournais, je le voyais toujours au même endroit, non pas pour me surveiller, car il ne regardait même pas dans ma direction. Plusieurs fois, l’idée me vint de le suivre. Rien n’eût été plus facile. Je ne l’aurais jamais fait avant. Mais comme il avait tellement changé, je résolus un jour de le faire. Je le vis marcher tout doucement. Il se retournait parfois pour regarder une femme. (Ce qui me déplaisait maintenant chez lui, c’était qu’il avait toujours l’air de trouver Ghislaine quelconque. Il la considérait un peu comme un riche personnage considérerait les dépenses d’un pauvre homme.) Il avait une façon de faire excessivement méprisante. Il regardait juste les jambes. Chaque fois, il s’arrêtait… Il s’arrêtait aussi parfois devant un magasin. Mais on sentait que rien ne l’intéressait. Un jour, il revint sur ses pas, me vit, mais détourna les yeux. Je ne devais plus le revoir.

3

Un matin, Lucienne vint me trouver rue Berthollet. Elle n’était jamais venue. Elle n’avait jamais manifesté la plus petite curiosité pour l’endroit où je vivais. J’étais plein de confusion d’être surpris ainsi par une si jolie femme. Je cachais des chemises, je mettais superficiellement de l’ordre lorsque, brusquement, ma gêne s’évanouit. Deux hommes étaient venus chercher Roger. Ils étaient partis ensemble. Roger avait dit qu’il serait de retour dans une heure. Trois jours s’étaient écoulés et il n’avait pas reparu.

Je me rendis immédiatement à Versailles. Personnellement, je n’avais aucune relation. Mon père seul pouvait faire quelque chose. Il me semblait que tout était perdu. J’éprouvais une telle peur que je ne regardais personne, que je ne faisais plus attention à rien. Cet événement était si grave que toutes mes petites précautions habituelles m’apparaissaient tout d’un coup dérisoires, comme l’est, au moment du naufrage, le système d’accrochage d’une bouée. Qu’allait faire Roger s’il était arrêté ? Allait-il parler de moi ? Quand on n’a jamais été en prison, on ne peut savoir ce qui se passe dans l’esprit d’un prisonnier. J’avais toujours eu confiance en Roger. Il était le seul de mes camarades d’évasion qui eût eu de l’affection pour moi. Il m’avait préféré à tous les autres quoique, dans cette misère, nous fussions à peu près tous pareils. Qu’allait-il faire maintenant qu’il était pris ? C’était moi qu’on recherchait vraiment et non pas lui. Me dénoncerait-il pour se sauver lui-même ? Je me le demandais sans cesse en vain. C’était aussi difficile à deviner que la réaction d’un homme mis en joue. Cet homme va-t-il se laisser tomber à terre, se jeter à gauche, à droite, en avant, reculer, se sauver ? Je me rappelais que Roger avait toujours été d’une droiture parfaite. Mais, une fois pris, n’allait-il pas devenir un autre ?

Dès qu’il me vit, mon père comprit qu’il était arrivé quelque chose. Je lui racontai immédiatement ce qui venait de se passer. Je le suppliai de m’aider, d’intervenir auprès de ses amis pour tâcher de savoir ce qu’était devenu Roger. Il me répondit que cela lui était difficile. Mon agitation l’étonnait. Il trouvait évidemment que j’exagérais un peu en me faisant tant de soucis. Il respectait cependant mon sentiment. Il n’en fut pas de même avec les autres gens que j’allai voir aussitôt après. Je compris qu’ils trouvaient que je manquais totalement de discrétion. On avait bien voulu faire pour moi ce qu’on pouvait, mais on trouvait effronté de ma part que sous le prétexte que ces interventions n’avaient servi à rien je vinsse les solliciter de nouveau pour quelqu’un qu’on ne connaissait même pas. On me répondit plus gentiment que mon père pourtant, mais je sentis qu’on agirait encore moins. J’étais arrivé chez tous ces gens avec cette assurance que nous donne un grand événement qui vient de se produire. J’étais encore bouleversé. Je m’imaginais que tant que, la guerre gagnée, la paix ne serait pas revenue, il existait entre les hommes une sorte de solidarité qui me permettait d’aller les voir, de les brusquer sans les prévenir, d’être exigeant, de leur demander les services les plus inattendus puisqu’il s’agissait d’une cause belle, car nous étions tous, en réalité, dans la même affreuse situation. Cela avait déplu. J’avais eu l’air de me croire tout permis, alors que le monde faisait des efforts inouïs pour se croire en période normale, pour améliorer le peu qui restait. Chacun était persuadé que son propre cas n’était pas aussi désespéré que l’ensemble le laissait croire. Et moi, dans ma naïveté, je me présentais chez tous ces égoïstes comme si nos malheurs ne faisaient que commencer, comme si nous devions nous tenir les coudes, comme si nous étions tous égaux.

On se disait : « Celui-là, il ne perd pas le nord. Il sait au moins profiter des circonstances. » C’était tout juste si je n’avais pas l’air d’un profiteur de la guerre en me présentant avec un toupet incroyable chez ces gens qu’avant la guerre je n’eusse jamais eu l’occasion d’approcher.

Je n’en continuai pas moins mes démarches. J’allai voir Mondanel. J’éprouvais un immense besoin de dévouement. La peine de Lucienne me faisait un mal affreux. Quand, comme moi, on a tellement besoin d’autrui, le jour où les rôles sont renversés, on perd toute mesure. Aussi quand je pense aujourd’hui à tout ce que j’ai fait à ce moment, je ne peux m’empêcher d’éprouver à la fois de la fierté et de la gêne. Je me rends compte que mon désir de bien faire avait découvert certains de mes défauts qui, dans la vie courante, n’avaient pas l’occasion de se manifester. J’avais trop laissé paraître, oh, bien inconsciemment, que je me considérais comme plus qualifié que quiconque pour m’occuper des gens dans le malheur. J’avais trop donné de conseils. J’avais trop voulu aussi apporter de réconfort. Au fond, j’avais manqué un peu de simplicité et de véritable affection, comme d’ailleurs, je le constate aujourd’hui, dans toutes les circonstances mouvementées de ma vie. J’avais trop agi comme si ce malheureux événement avait été annonciateur de ce qui allait m’arriver, comme si, après avoir été longtemps contenu, j’avais eu brusquement la possibilité d’agir.

Quand je retournai chez Lucienne il se passa une scène assez pénible. Elle me dit qu’elle m’avait cherché toute la journée. Tout à coup, elle prit un ton menaçant. Elle voulait que je m’arrange d’une façon ou d’une autre à savoir si Roger n’était pas au Cherche-Midi. Je lui dis que j’avais déjà essayé de le savoir, que mes démarches avaient été inutiles et, comme on me l’avait fait tant de fois, j’ajoutai, tout comme ces gens que je détestais, comme mon père lui-même, que je ne voyais plus ce que je pouvais faire. Pour la première fois, je sentis alors une certaine méchanceté dans la voix de Lucienne. « Je veux savoir ce qu’il faut faire, me dit-elle. Vous le savez, vous. Vous n’allez pas me faire croire que vous ne le savez pas. »

Je continuai malgré tout à interroger les gens capables de me fournir des renseignements utiles. À mesure que le temps passait, le mystère qui entourait le sort de Roger me semblait de plus en plus inquiétant. J’avais l’impression qu’il pouvait m’arriver quelque chose d’un moment à l’autre. Pour me rassurer, je me disais que toute une partie de la vie de Roger m’avait été inconnue. Il avait pu être arrêté pour une affaire de fraude, de marché noir. J’interrogeai Lucienne à ce sujet, lui demandant si elle n’était au courant de rien. Depuis la disparition de Roger, personne n’était venu, aucune visite n’avait été faite soit à sa famille soit à Lucienne. Il était évident pourtant que quelque chose se tramait autour de nous. Si l’on avait découvert Roger, il n’y avait aucune raison qu’on ne me découvrit pas aussi. De plus j’avais le sentiment qu’il fallait que je disparaisse, que je ne remisse plus les pieds chez Lucienne ni dans la famille de Roger, ni rue Drouot. Mais c’eût été d’une telle lâcheté que je n’osai le faire. Le lendemain je fis cependant part aux parents de Roger et à Lucienne de mes craintes. J’étais certainement surveillé, j’avais dû être dénoncé en même temps que Roger. Mon tour ne tarderait pas. À ma grande surprise, il ne vint à l’esprit de personne, bien qu’il fût évident que j’étais en danger, de me donner le conseil que j’attendais et qui était de ne plus revenir. On eût dit que tout le monde avait oublié combien grave était ma situation. J’avais même le sentiment qu’on eût trouvé naturel que je partageasse le sort de Roger, que mon état d’homme libre au moment où Roger avait disparu était choquant. Cet égoïsme me fit entrevoir quel eût été le mépris de tous ces gens si, brusquement, par crainte d’être arrêté à mon tour, je n’eusse plus reparu. Je crois pouvoir dire que personne ne m’eût fait l’honneur de penser que j’avais été victime, moi aussi, d’un enlèvement.

Mais le lendemain du jour où je faisais ces amères réflexions, je me rendis compte de la tournure fâcheuse et injuste de mon caractère. Je venais d’arriver chez Lucienne lorsqu’elle me dit en me prenant affectueusement le bras : « Allez-vous-en vite, ne revenez pas. Quelqu’un est venu vous demander hier. C’était certainement un policier. » Je fus tellement surpris par cette gentillesse, elle contredisait tellement mes pensées et les faisait paraître si mal intentionnées, que je me sentis envahi d’une immense reconnaissance pour cette femme. Grandi par l’épanouissement de ce qu’il y avait de meilleur en moi, j’eus un mot en contradiction si visible avec ma conduite de ces deux dernières années, conduite d’homme plutôt craintif, que Lucienne ne put se retenir de rire. Je m’écriai : « Il en faut davantage pour me faire peur… — Vous êtes fou, me cria Lucienne. — Il y a toujours des gens qui profitent des circonstances, ajoutai-je sur le même ton. — Partez, partez vite, continua Lucienne. Il ne faut pas que vous soyez pris, vous aussi… » J’étais si heureux, si fier qu’enfin quelqu’un manifestât de la crainte pour moi que je ne pouvais m’empêcher de faire semblant de la considérer comme sans objet. Les rôles étaient renversés. Voilà que je me croyais tenu de rassurer Lucienne en me posant devant elle en homme sûr de lui.

4

En sortant de chez moi, le lendemain matin, j’aperçus deux hommes qui regardaient une devanture de magasin. Comme je l’avais déjà fait plusieurs fois, je m’arrêtai aussitôt et feignant de réfléchir, comme si brusquement je venais de m’apercevoir d’un oubli, je restai immobile tourné dans une autre direction, paraissant ignorer même qu’ils fussent là. Puis je rentrai dans le couloir de la maison. Je me dis qu’il était grotesque de remonter cinq étages pour ces deux hommes qui n’étaient certainement que deux passants ordinaires. J’attendis quelques instants au pied de l’escalier, puis me rendant compte que j’allais attirer l’attention, je frappai à la porte de la loge des concierges. Je leur dis la première chose qui me passa par la tête ; j’attendais un ami. Puis, m’avançant dans le couloir, je regardai dehors, laissant juste passer un œil comme si j’étais caché par un arbre. Les deux hommes ne contemplaient plus la devanture et se faisaient face comme s’ils allaient se quitter. Je reculai aussitôt. Quelques instants après, je jetai encore un regard dehors. Ils étaient toujours là. Je retournai chez les concierges et leur dis, pour me donner une contenance, qu’il n’y avait rien de plus ennuyeux que d’attendre quelqu’un quand on était pressé. Je me mis à marcher de long en large dans le couloir sombre et humide. Je sentais que normalement j’eusse dû faire les cent pas devant la maison car le temps était magnifique. Mais, après tout, je pouvais craindre de manquer cet ami. Il y a des raisons insignifiantes à nos gestes que les gens ne cherchent heureusement pas à connaître. Les deux hommes ne s’en allaient toujours pas. Je commençais à être inquiet, quoiqu’ils ne regardassent jamais vers la maison. J’avais même l’impression, en les voyant parler, que si je sortais ils ne s’en apercevraient pas. Je me demandais ce que je devais faire. Si je remontais dans ma chambre, si je ne sortais pas et que leur mission fût de m’arrêter, ils allaient venir me chercher. Mais dans ce cas ne l’auraient-ils pas déjà fait ? Il y avait peut-être une subtilité juridique qui les empêchait de m’arrêter chez moi. De nouveau, je regardai dehors. Ils n’avaient pas bougé. Je décidai finalement de remonter dans ma chambre. Mais, arrivé à mon étage, j’eus une sorte de dégoût à aller m’enfermer. Je marchai jusqu’au fond du couloir, je pris l’échelle, ouvris la lucarne. Puis j’attendis penché sur la rampe. Mais la cage de l’escalier était très étroite, et je n’aurais pu voir une personne montant sans mettre la main sur la rampe, en longeant le mur. Au bout d’une heure, comme rien ne s’était produit, je remis l’échelle à sa place et redescendis. Les deux hommes étaient toujours là. Cette fois, je fus pris d’une grande frayeur. Me sauver par les toits ? C’était ridicule de se faire prendre pour un cambrioleur si je ne courais aucun danger. Je ne savais que faire. Je me dis finalement que j’attendrais jusqu’à midi. À ce moment si, malgré l’heure du déjeuner, ils restaient là, il me faudrait fuir. Je remontai. Et je m’assis sur une marche. À midi, je descendis. Pour donner un air normal à tout ce qui s’était passé, je dis au concierge que cette fois j’en avais assez d’attendre. Puis je regardai dans la rue. Les deux hommes n’étaient plus là.

Je ne sais si c’est à cause de ce qui s’était passé le matin, mais je me couchai tout de suite en rentrant le soir tellement j’avais de fièvre.

Impossible de trouver de l’alcool. Je voulais me faire transpirer. Je grelottais. Je me rhabillai pour aller demander à la concierge de me monter de l’eau bouillante. J’étais en nage, mais je n’avais pas de chemise pour me changer. Je m’enveloppai le torse dans l’étoffe placée entre le drap et le matelas. Malgré ma fièvre, je me demandais ce que je ferais si la police faisait irruption à présent dans la chambre. Il n’y a rien de tel pour nous débarrasser des soucis que la maladie. Mais je me dis tout de suite après qu’il ne fallait pas se laisser tromper par notre nature. Elle suit des règles beaucoup trop douces pour la vie que nous menons. À dix heures, la concierge monta. Je lui avais laissé la clé. Quand je l’entendis ouvrir, je me dressai d’un bond. Elle m’apportait une autre tisane. Elle vit ma chemise trempée. Elle voulut l’emporter pour la faire sécher dans sa cuisine. J’essayai de l’en empêcher. Elle l’emporta quand même. Je me dis que si la police arrivait en ce moment, je ne pourrais pas m’habiller. Qu’allait-il se passer demain si je n’allais pas mieux ? Je me dis : « Pourvu que je sois guéri. » La concierge était très gentille. Elle préviendrait l’hôpital sans même m’avertir. Quand nous sommes malades, les gens ne nous demandent même plus ce que nous voulons.

Le lendemain matin, je me levai, m’habillai. Je ressentais cette sensation étrange d’aller mieux tout en ayant autant de fièvre. Je pris trois cachets. Il fallait absolument que je fusse en bonne santé. La police est trop maligne. Elle se poste partout où fatalement, avec le temps, on doit finir par aller : les hôtels, les hôpitaux, les gares, les maisons de plaisir. Si je voulais lui échapper, il fallait que je n’eusse besoin de personne, que je pusse me soigner seul.

Je m’apprêtais à sortir lorsque mon père arriva chez moi. Il n’était pas comme d’habitude. Il m’annonça que des inspecteurs étaient venus au lycée pour me demander. Je me mis à trembler. Mon père était essoufflé. Il me dit qu’il avait pris mille précautions avant de venir. Il allait immédiatement mettre Mondanel au courant. Ce qui le frappait surtout, c’était que les inspecteurs, quoique parlant français comme des Français, lui avaient paru des étrangers. Ils avaient été excessivement polis.

Je regrettai d’avoir laissé partir mon père. J’aurais voulu descendre avec lui. Bien qu’il n’eût rien pu faire en cas de danger, je me serais senti moins seul, mais il n’avait pas pu m’attendre tellement il était agité.

Je descendis presque aussitôt après lui. En arrivant en bas de l’escalier, j’aperçus un homme dans la loge de la concierge. C’était un homme assez maigre, avec des vêtements usés et amollis par le temps. Il avait des yeux très noirs, un grand front dégarni, de longues mèches de cheveux plaquées sur le crâne, les unes à côté des autres, et laissant apparaître de minces bandes de calvitie. Je ne sais pourquoi, mais ma première impression fut que cet homme était un camelot, un démarcheur, un placier, qu’il cherchait à vendre quelque chose, enfin que c’était un homme pas très honnête, vivant en dehors de la société grâce à un subterfuge quelconque. Au moment où je venais de passer devant la loge, j’entendis frapper au carreau. Je continuai ma route, faisant semblant de ne pas entendre. J’avais à peine fait quelques pas qu’on m’appela. Comme personne ne sortait de la loge, que cela n’avait pas l’air très important, je m’arrêtai. « C’est moi que vous appelez ? demandai-je à la concierge. — Mais oui, venez. » Je m’approchai de la fenêtre que la concierge venait d’ouvrir. « Justement ce monsieur veut vous parler. » J’eus un moment de frayeur, mais presque aussitôt, tant ce que je redoutais eût été grave, je me rassurai en imaginant que cet homme n’osait pas vendre directement ses produits, que pour faire plus sérieux il s’adressait aux locataires par le canal d’intermédiaires. Il essayait simplement de placer dans la maison quelques marchandises ou de découvrir quelqu’un à qui il eût pu vanter les avantages d’une assurance-vie. Il avait commencé par s’assurer les bonnes grâces de la concierge. Maintenant que c’était fait, il ne lui restait plus qu’à la stimuler, qu’à lui dire par exemple : « Appelez donc ce monsieur. » Il travaillait en somme avec elle. J’entrai dans la loge, très à mon aise, mais sans oser m’adresser directement au pauvre bougre. Je dis en souriant à la concierge : « Que me voulez-vous ? — Monsieur veut vous parler », répéta-t-elle. Comme le démarcheur gardait toujours le silence, j’eus subitement l’impression qu’il était intimidé comme on l’est toujours quand on fait interpeller par un tiers une personne à qui l’on n’ose pas, soi-même, adresser directement la parole. Conscient de me montrer un peu trop courtois avec un homme que je ne connaissais pas et qui se servait de tels moyens pour me parler, je me tournai vers lui et lui demandai aimablement de quoi il s’agissait, me gardant bien, par une sorte de crainte inexplicable, de paraître admettre qu’il pût s’agir de moi. Je dois dire qu’à ce moment j’eus soudain le pressentiment d’un malheur. En le regardant superficiellement, cet homme m’avait fait l’impression d’un monomane vivant seul, pauvre, allant de porte en porte avec le faux air d’avoir exercé une profession libérale. Mais en lui parlant, en le regardant en face, j’avais tout à coup découvert qu’il n’était pas du tout le pauvre type que je croyais. J’avais cru qu’il s’exprimerait à la manière d’un camelot, mais pas du tout. Ce qu’il avait à dire, il le disait de façon précise. Ce qui me rassurait encore, c’est qu’il avait devant lui, sur la table ronde de la loge, une feuille de papier ordinaire sur laquelle quelques noms étaient inscrits. Il me dit qu’il était déjà venu plusieurs fois, mais qu’il ne m’avait jamais trouvé. Je demandai à la concierge pourquoi elle ne m’avait pas averti. Il ne la laissa pas répondre. Ce qu’il avait à me dire n’était pas pressé. Il avait préféré revenir. Enfin il me raconta une histoire de recensement. Rien que dans cette maison, nous étions quatre sur qui il n’avait encore pu mettre la main. Puisque j’étais là, nous allions tout de suite régler cette question. Il me demanda comme un service que je lui rendais, si je pouvais l’accompagner au bureau. Mon premier mouvement fut de refuser, de trouver un prétexte quelconque, de promettre de venir plus tard. Je l’invitai à me laisser l’adresse de ce bureau. Il me répondit qu’il ne demandait pas mieux, mais qu’il y avait un inconvénient pour moi. Je me trouverais, au bureau, en contact avec d’autres employés. Cette histoire de recensement aurait dû être réglée depuis longtemps. Je risquais de tomber sur quelqu’un de peu complaisant et d’avoir des ennuis. Si je pouvais disposer de quelques minutes, un quart d’heure au plus, le bureau était tout près, il réglerait cette question immédiatement et nous en serions l’un et l’autre débarrassés. « Ces bureaux sont près d’ici ? demandai-je. — À cinq minutes. Juste en face de la perception. » Je connaissais cette perception. Il n’y avait aucun commissariat dans les parages. La perspective de ces ennuis dont l’homme m’avait parlé, d’enquêtes venant se greffer sur un délit insignifiant, me fit penser qu’il valait mieux en finir tout de suite, d’autant plus que cet homme avait un aspect vraiment rassurant. Il m’était même sympathique. Il n’avait pas l’air habituel des fonctionnaires. On devinait l’ancien déclassé qui, par je ne sais quel moyen, a pu entrer dans une administration sérieuse, à qui cette aubaine n’avait pas le moins du monde tourné la tête, qui cherchait à se lier avec les gens que sa nouvelle fonction lui permettait d’approcher et à leur soutirer de toutes petites sommes d’argent. En cours de route, ce qui est assez drôle quand on verra comme tout cela a fini, il me raconta différentes histoires qui me prouvèrent que j’avais vu juste. Il n’aimait pas travailler pour l’administration. Il m’avoua qu’avant la guerre, il était arrivé à gagner suffisamment aux courses pour vivre. Actuellement, ce n’était plus possible. Comme il avait des charges (ici il fit un geste qui signifiait qu’on pouvait lui reprocher bien des choses, mais pas de laisser les gens qui dépendaient de lui dans le besoin), il fallait bien qu’il gagnât sa vie, alors il était entré dans la police mais, provisoirement, car il n’aimait pas ce genre de travail. Je sursautai. Je lui demandai d’une voix dont je n’étais pas sûr qu’elle fût normale qu’est-ce que la police avait à voir dans mon histoire de recensement. Il me répondit qu’à présent tout passait par la police, que puisque je n’avais pas répondu, la commission du recensement avait transmis mon dossier, etc. Je n’avais rien à craindre d’ailleurs puisque c’était lui qui s’occupait de cette affaire. Je me raisonnai. Je me dis qu’il ne fallait pas être un enfant. « Nous sommes arrivés », dit-il en me montrant une maison pareille à toutes les autres, paraissant cependant plus consciencieusement construite. « Je ne comprends rien à cette histoire, dis-je. Montrez-moi des papiers, quelque chose. » Il tira de sa poche plusieurs feuilles. Sur l’une, il y avait le nom de Tinet. Il s’agissait, en effet, de recensement. « Et qu’est-ce que c’est que cette maison où nous allons ? demandai-je. — C’est le district. — Quel district ? — Le district du quartier. — C’est là qu’on va pour le recensement ? — Naturellement, où voulez-vous aller ? » Sur le moment je ne fis pas attention à cette réponse. J’étais tellement partagé entre l’inquiétude et le sentiment que tout était normal que cette maison me fit l’effet d’une sorte d’annexe de je ne savais quelle administration. Nous nous engageâmes sous une voûte. Je lus, en effet, sur une pancarte d’émail blanc, le mot « district ». On monta au premier étage. On entra dans un appartement sans frapper. On traversa plusieurs chambres qui se commandaient. Dans chacune d’elles, il y avait des employés assis devant des tables. Enfin, nous arrivâmes dans une grande pièce qui devait être primitivement le salon de l’appartement. Il y avait là également beaucoup de tables. Dans un coin, pourtant, je remarquai un bureau Empire derrière lequel se tenait un homme qui visiblement était le chef. Ce qui m’inquiétait à présent, c’est que je n’arrivais pas à déterminer si toutes ces chambres, si cette grande pièce elle-même, étaient des lieux publics, ou si je n’y avais eu accès que parce que j’étais accompagné. Puis je vis mon compagnon s’approcher d’une table, dire quelques mots à l’oreille d’un employé, me faire signe d’attendre, puis s’en aller tout seul. Étais-je pris ? À ce moment, j’en eus nettement l’impression. L’homme qui était assis me dit : « Ah ! c’est vous ! » Je ne répondis pas. Je ne me sentais même pas le courage de répondre. Un autre homme qui était assis plus loin se leva et vint regarder les papiers par-dessus l’épaule de celui qui venait de me parler. « C’est le Talhouet, eh bien ! ça a été dur… » Je me mis à trembler, mais fort heureusement des jambes seulement, si bien qu’on ne s’en aperçut pas. J’étais pris. Le sang me monta à la tête si violemment que je sentis ma vue se troubler.

5

Au bout de quelques minutes, on me pria de m’asseoir et d’attendre. Un homme, un inspecteur sans doute, vint s’installer à côté de moi. Au bout d’une demi-heure, m’étant un peu ressaisi (il le fallait sans quoi j’étais perdu), je lui dis : « Bonjour, vous savez bien que je ne suis pas celui que vous cherchez. » Il me répondit qu’il le savait bien, ce qui me surprit. Dans le tête-à-tête, les gens sont beaucoup plus gentils. Enhardi, je proposai à ce policier, s’il me laissait filer, de lui donner tout ce que j’avais d’argent sur moi. Il me fit non de la tête, mais sans la moindre indignation. J’insistai, croyant comprendre qu’il voulait se faire prier. Il refusait toujours avec mollesse. Je lui dis qu’entre Français nous devions nous soutenir, que personne n’en saurait jamais rien. Comme il avait l’air sur le point d’accepter, je tirai mon portefeuille et lui offris deux mille francs qui s’y trouvaient, mais il me repoussa la main, non pas avec un air scandalisé, mais avec un air paternel, comme s’il ne voulait pas d’un argent dont je pouvais avoir plus besoin que lui. Je lui dis que cela ne me privait pas, que je pouvais lui en donner d’autre s’il le voulait. Il refusait toujours de l’air d’un homme qui ne veut pas donner une mauvaise idée de lui-même. Je lui dis de ne pas s’imaginer que mon estime pour lui s’en trouverait diminuée, qu’à sa place j’aurais accepté aussi (il s’agissait de le mettre à l’aise à l’égard de son amour-propre), qu’il avait peut-être « une femme et des enfants », qu’il n’était pas très bien payé, que jamais personne n’en saurait rien. Mais il refusait toujours. Je le suppliai encore. Ce fut inutile.

Une heure plus tard, je fus conduit devant un homme qui avait l’air d’être le chef de tous ceux que j’avais approchés jusqu’alors. Je subis un court interrogatoire d’identité. Je soutins jusqu’au bout que je ne m’appelais pas Talhouet mais Tinet. Finalement on me tendit un procès-verbal à signer. Quelle ne fut pas ma surprise d’y lire que j’avais tenté de corrompre un inspecteur en lui offrant de l’argent. Je fus tellement furieux que, sans réfléchir, je m’écriai que c’était un abominable mensonge, que jamais je ne lui avais rien offert. Le commissaire fit appeler l’inspecteur et lui dit que je prétendais que je ne lui avais rien offert : « Vous ne m’avez rien offert ? me dit l’inspecteur sur un ton de franchise telle que je me troublai. — Non, je ne vous ai rien offert, dis-je en sentant que je mentais visiblement. — Vous osez dire que vous ne m’avez rien offert ? » continua l’inspecteur avec une sincérité si profonde qu’il était évident qu’il disait la vérité. Je n’avais encore jamais eu affaire à la justice. Je m’imaginais que ma parole avait autant de valeur que celle d’autrui, qu’on n’avait pas le droit de croire mon interlocuteur plus que moi. Aussi fut-ce avec surprise que je vis le commissaire approuver l’inspecteur à la suite de cette confrontation. Il ne faisait aucun doute que je mentais. Alors il m’apparut tout à coup que je m’étais mis sur un mauvais terrain. « Puisque c’est comme ça, je vais dire la vérité. » Je dis au commissaire qu’en effet, j’avais offert de l’argent (dans ma fureur j’espérais ainsi discréditer cet inspecteur, l’entraîner avec moi dans ma chute). C’était la vérité. Je l’avais nié parce que l’attitude de l’inspecteur m’avait mis hors de moi. Mais j’ajoutai que si j’avais offert cet argent, c’est parce que j’avais été encouragé à le faire, et que dans sa conscience, l’inspecteur devait savoir qu’il n’avait rien fait pour m’en empêcher. Le commissaire m’écouta avec attention. Je crus au soin qu’il mettait à ne pas m’interrompre que je l’avais gagné à ma cause, mais quand j’eus terminé, il me demanda simplement, de l’air d’un homme qui ne veut pas entrer dans les détails : « Est-ce qu’il a accepté ou non ? » Je fus bien obligé de dire : non. « Alors, qu’est-ce que vous lui reprochez ? »

Cette histoire, il faut le dire, me valut la sympathie secrète d’un agent qui avait assisté à la scène. Il vint me dire en cachette qu’il ne fallait pas que je perdisse courage.

Un peu plus tard, comme je me retrouvai assis sur un banc dans le couloir, j’entendis parler. Je vis un des policiers me regarder, non plus avec ce regard indifférent qu’ils portent à tous les criminels, mais avec un regard d’homme qui ne songe plus à sa fonction. J’ai souvent surpris ce regard chez les policiers comme si la profession qu’ils exercent est tellement abjecte que chaque fois qu’ils sont simplement curieux ou intrigués, ils n’ont plus l’air d’être de la police. Je fis semblant de ne pas m’en apercevoir. Je n’avais qu’une idée : profiter d’une occasion pour fuir. Et pour qu’on ne le devinât pas, je faisais semblant d’être encore sous le coup de la colère. De temps en temps, je serrais les poings comme si j’avais voulu me battre avec l’inspecteur qui m’avait trompé, ou bien je faisais semblant de marmonner tout seul, ou bien encore je criais à haute voix que je n’oublierais jamais cela.

On me conduisit ensuite dans une grande salle. J’avais l’impression que si je voulais me sauver, c’était le moment. Je me disais qu’après, une fois écroué, ce serait plus difficile, car je serais alors uniquement entre les mains de gens dont la seule fonction est de garder les prisonniers. Mais à présent, il y avait encore des gens qui entraient et sortaient librement autour de moi. Je devais donc m’évader tout de suite. Mais j’attendais une occasion meilleure, comme en Allemagne. Je n’avais qu’une idée : profiter d’une occasion. Et cela suffisait à me faire garder mon calme. Je parlais à mes gardiens. Je leur disais que c’était honteux de faire le travail des Boches. Ils ne savaient pas quoi répondre. J’avais l’impression qu’ils étaient de mon avis, qu’ils étaient gênés, que certains d’entre eux étaient capables de cette générosité qui m’a toujours ému le plus, celle que me témoigna, il y avait quelques mois, cet inspecteur qui, alors qu’on faisait le tri des gens pris dans une rafle, sans raison, simplement parce que je lui plaisais sans doute, me prenant par le bras et me poussant dehors, dit : « Vite, allez-vous-en. »

Tout à coup, on me donna l’ordre de me lever. J’aperçus l’inspecteur qui m’avait arrêté. Il s’en allait, une cigarette à la bouche. Je le regardai, mettant dans mon regard tout ce que je pouvais pour lui faire comprendre qu’il ne l’emporterait pas en Paradis. Mais il avait cet air complètement indifférent d’un homme sur qui sa fonction attire souvent des haines mais qui a la conscience tranquille.

Malgré l’agitation qui m’entourait, je fis un examen de ma situation. Je me rendais bien compte qu’à la façon dont j’avais réagi au moment de mon arrestation, j’avais plutôt l’air coupable. Sous le choc de la surprise, je n’avais pas protesté. J’avais paru trouver tout naturel qu’on vînt me chercher. J’avais même prononcé certaines paroles qui ne laissaient aucun doute sur ma culpabilité. Je me demandais à présent si cela avait de l’importance. Il y avait une chose que j’ignorais, c’était dans quelle mesure le fait de nier d’avoir prononcé telle ou telle parole aggravait ou non le cas d’un prévenu. Si l’on répétait ce que j’avais dit et que je feignisse de l’étonnement, est-ce que la justice en tiendrait compte ?

J’avais besoin de conseils. Je ne devais plus parler avant d’avoir vu un avocat. Mais le fait même de formuler une pareille exigence n’était-il pas en ma défaveur ? Évidemment, l’avocat m’approcherait. C’est alors que je me demandais avec angoisse s’il n’était pas préférable d’agir d’après mon instinct. Mais le faire dans un monde dont j’ignorais tout, n’était-ce pas présomptueux ? Je n’avais peut-être pas besoin d’avocat et, pourtant, je sentais que je n’aurais pas le courage de faire quoi que ce fût sans en consulter un. J’avais beau m’interroger, je ne savais que faire. Je me sentais plus gêné par toutes ces questions que par les policiers qui me gardaient. Je me disais que si je voulais me tirer d’affaire, il fallait que je conserve tout mon sang-froid et que je ne me laisse pas impressionner par le fait que j’étais captif. Plutôt que de chercher à démêler ce que je devais dire ou ne pas dire, je devais m’efforcer de ne pas me frapper du fait que j’étais entre les mains de la justice. Et je pensais que dans une situation comme la mienne, la perte de la liberté physique ne devait pas avoir d’importance. Il faut être prêt à la perdre momentanément si en la perdant on assure l’avenir. Rien ne prouvait que j’étais celui qu’on cherchait.

« Je m’appelle Tinet, je m’appelle Tinet… » répétais-je sans arrêt.

Nous nous apprêtions à quitter le commissariat lorsque l’inspecteur qui m’accompagnait en s’éventant je ne sais trop pourquoi avec les papiers qu’il tenait à la main, s’arrêta pour échanger quelques paroles avec un de ses collègues. Au bout du couloir se trouvait une porte ouverte. Plus loin, l’escalier. Quelques personnes, formant groupe, gênaient le passage. Je continuai à avancer, les yeux fixés sur cette porte, sans paraître m’apercevoir que mon gardien s’était arrêté. Brusquement, je me décidai à tenter ma chance, à fuir. Mais à peine eus-je fait quelques pas que j’étais déjà repris. Le policier se mit dans une colère indescriptible. Quand je lui dis que je n’avais jamais eu l’intention de me sauver, il me demanda si je le prenais pour un imbécile et pendant plusieurs minutes, levant à chaque instant la main, me menaça, sans aller cependant jusqu’à me frapper. Il me reconduisit auprès de M. Hulot, le commissaire de police. On m’avait déjà fait signer un procès-verbal. Les deux hommes se demandaient si cela valait la peine de le recommencer pour y mentionner ce qu’ils appelaient ma tentative d’évasion. L’incroyable était que tous ces hommes étaient des Français. J’avais envie de crier : ne sommes-nous pas tous des Français ? Je m’en gardai bien. Ils ne se seraient plus contentés de me menacer. Dans leur esprit, c’était à cause d’individus comme moi que l’occupation était si dure. En essayant de fuir, en me défendant, je me conduisais en mauvais Français et je risquais de faire punir à ma place de pauvres innocents. Si j’étais si courageux, je n’avais qu’à me battre avant. Maintenant, c’était un peu tard. Il ne restait plus, aujourd’hui, qu’à tâcher de s’en tirer avec le moins de mal possible. On se chargerait de me le faire comprendre. La découverte de cette façon de penser me plongea dans une grande perplexité. J’avais cru que j’aurais le beau rôle, qu’on ne saurait comment s’y prendre pour m’inculper, qu’on n’oserait même pas me regarder dans les yeux, tellement on serait gêné de m’avoir arrêté, et je m’apercevais tout à coup que mon crime était un crime véritable pour tout le monde. Au lieu de subir le sort de mes compatriotes, j’avais voulu me tirer d’affaire. Ce que j’avais fait n’avait rien à voir avec le patriotisme. À cause de moi, d’autres prisonniers étaient peut-être au cachot. Et j’essayais de me sauver ! C’était un comble. À un moment, je ne pus cependant m’empêcher de crier que c’était une honte d’agir ainsi entre Français. Le policier eut alors une expression que je n’oublierai pas. On eût dit que vraiment français, lui, il n’accepterait pas un blâme sur un sujet pareil, et je sentis qu’il m’aurait tué, s’il l’avait pu.

En repassant dans le couloir, l’inspecteur me dit que M. Hulot avait été bien gentil, mais que si je recommençais à jouer ce petit jeu-là, ça me coûterait cher.

J’étais entouré de policiers. Souvent j’avais vu des malfaiteurs, dans la rue, opposer de la résistance à plus forte partie qu’eux. J’avais toujours pensé qu’ils étaient fous. Comment peut-on opposer de la résistance quand on sait qu’elle est vouée à un échec ? Ce fut pourtant ce que je fis dans l’affolement où je me trouvais. Sans me rendre compte de la gravité de mon acte, je me précipitai vers la porte. Deux policiers m’empoignèrent. Alors, sans le moindre espoir de triompher, je me débattis, je criai, j’appelai au secours. Un instant, je parvins à me dégager, mais un simple croc-en-jambe me fit tomber. Plusieurs hommes se jetèrent sur moi. Je luttai de toutes mes forces, j’essayai de mordre (sans y parvenir d’ailleurs), et plus je recevais de coups, plus je luttais. Bientôt, je fus immobilisé. J’éprouvai alors une sensation affreuse, une sensation de cauchemar : celle de ne plus pouvoir respirer. J’allais mourir étouffé. J’essayai de crier encore, mais tant de gens étaient couchés sur moi que cela me fut impossible. Je m’évanouis.

Quand je revins à moi, j’étais seul dans une cellule. Une manche de mon veston s’était arrachée de l’épaule mais demeurait à mon bras comme un bracelet. Je n’avais plus de col. Ma chemise était déchirée et un lambeau pendait devant moi jusqu’à mes genoux. Mon visage était couvert de bosses énormes et brûlantes. Elles ne me faisaient pas mal. J’avais un goût de sang dans la bouche. Je me levai. Je vis alors une petite lucarne grillagée, mais placée si haut que je ne pouvais l’atteindre. Je cherchai une chaise. Il n’y en avait pas. Je m’approchai de la porte. Empoignant les barreaux du guichet, je m’efforçai de secouer cette porte. Mais elle remuait à peine, insuffisamment pour lui imprimer le mouvement de va-et-vient qui, à la longue, eût pu la desceller.

Je fis le tour de la cellule une vingtaine de fois en frottant les murs de mes mains, en les frappant avec l’espoir d’entendre un son creux. Puis je m’arrêtai en dessous de la lucarne, la tête levée. J’essayai de sauter. Je me disais que si je pouvais m’accrocher aux barreaux, peut-être en était-il un de moins bien scellé que les autres. Mais il s’en fallait d’un mètre pour que je pusse les atteindre. Une idée traversa alors mon esprit. J’ôtai une de mes chaussures, ma chemise. Je fis avec ma chemise, en la tordant, une lanière que j’attachai au milieu de la chaussure. Et je lançai la chaussure jusqu’à ce que je parvinsse à la faire passer à travers les barreaux. Puis je tirai doucement pour qu’elle se coinçât. Quand elle fut coincée, je montai à la force des poignets, mais au moment d’atteindre le soupirail, la chemise se rompit et ma chaussure tomba de l’autre côté. Je recommençai avec la chaussure qui me restait. Cette fois je réussis à atteindre les barreaux, mais ils étaient aussi solides que ceux de la porte. Alors je fus la proie d’un découragement qui dura de longues heures.

Tout à coup, je me redressai. Mon abattement n’avait heureusement pas duré. Je voyais clair. Je me rendais compte que j’avais agi comme un insensé, que tout ce que j’avais fait était justement le contraire de ce qu’il fallait faire si je voulais me tirer de là. J’aurais toujours dû rester un monsieur correct, demander comme une faveur des adoucissements, considérer la perte de ma liberté non pas comme la considère un sauvage ou un animal, mais comme une chose abstraite, par laquelle il fallait passer évidemment, mais qui n’avait aucune réalité. J’aurais dû me laisser conduire dans la cellule, m’arrêter au milieu avec l’air surpris qu’on pût me mettre là, demander si je ne pouvais pas avoir une couverture, demander quand on viendrait me chercher, combien de temps on me laisserait là, enfin ne pas avoir l’air d’être impressionné. Il n’y avait qu’une seule lutte possible, c’était la lutte juridique. Il fallait rester en dedans de mon action et non tout donner d’un seul coup. En me conduisant ainsi, la police eût regardé à deux fois avant d’agir contre moi, tandis que dans l’état où j’étais à présent, elle ne se gênerait pas. « Il n’est jamais trop tard pour bien faire », me dis-je.

Mais une heure plus tard, je me dis que j’étais bel et bien en prison, que ce fût symbolique ou non. Ce qui me surprit, c’est que quand on vint me chercher pour me conduire à la police judiciaire, personne ne fit attention à mon état. On me demanda comme à un homme normal, si je voulais signer je ne sais quel papier. Je songeai à répondre que je voulais consulter un avocat d’abord. En me voyant dans cet état, l’avocat voudrait le faire constater. J’hésitai. M’attaquer à ceux entre les mains de qui je me trouvais me paraissait bien téméraire.

6

Après mon transfert à la police judiciaire, on m’enferma dans une chambre qui, quoique très grande, me fit très mauvais effet. C’était une chambre comme il y en a dans les maisons ou les appartements trop grands, dans laquelle on avait mis pour la meubler une table et quelques chaises. Les quatre inspecteurs qui étaient entrés avec moi ne me donnaient pas individuellement une impression de force physique, à part l’un d’eux peut-être qui était un petit râblé. Ils avaient plutôt l’aspect de bureaucrates, mais il émane toujours d’un groupe d’hommes, même si aucun ne semble dangereux, une certaine puissance. On me pria de m’asseoir. Puis, comme si je n’existais pas, ils parlèrent entre eux. Ils parlèrent de choses indifférentes ayant trait aux occupations ou distractions qu’ils avaient hors du service. Je remarquai que, de temps en temps, ils faisaient allusion à moi, mais sans me nommer de façon précise, comme si par politesse ils ne voulaient pas que je m’en aperçusse. « Il faudrait peut-être se mettre au travail », disaient-ils parfois. Ou bien : « Attendons encore un peu. Il aime autant cela. » J’étais de plus en plus inquiet. Ce manège dura plus d’une heure. J’avais l’impression qu’on cherchait à me faire sentir que c’était à cause de moi qu’on était obligé de rester là. Tant que j’avais circulé d’un bureau à l’autre entre deux inspecteurs, j’avais eu la sensation réconfortante, si l’on peut dire, que la justice suivrait son cours et que même si les événements devaient mal tourner pour moi, je bénéficierais jusqu’au bout du droit que chaque inculpé a de se défendre. Mais dans cette pièce qui n’était ni une cellule, ni un cabinet de juge, en compagnie de quatre hommes dont je ne m’expliquais pas le rôle, qui faisaient semblant d’ignorer que j’étais là et qui pourtant ne me quittaient pas, je commençais à me sentir envahi par une peur affreuse. Je me dis que, puisque j’affirmais être innocent, il me fallait trouver la force de jouer la comédie de la conscience sereine. Pour montrer que dans mon innocence je ne soupçonnais pas ce qu’on me voulait, je demandai enfin sur un ton naïf : « Est-ce que nous allons rester longtemps ici ? » Un des policiers me répondit avec une parfaite obligeance, comme si nous étions les meilleurs amis : « Je ne crois pas. » Puis, interrogeant ses collègues pour m’être agréable : « Est-ce que nous en avons encore pour longtemps ? » Ils s’interrompirent un instant de parler, mais ils ne répondirent pas. J’essayai alors de me persuader qu’ils attendaient un ordre, qu’ils trouvaient le temps aussi long que moi. De temps en temps, l’un d’eux me regardait. Quel qu’il fût, il avait toujours le même air. On eût dit qu’il me regardait en cachette des autres, que seul il savait que j’étais là. Un peu avant midi, un autre policier frappa à la porte et, constatant que nous occupions la pièce, se retira. Cet incident insignifiant me fit un bien immense. Nous n’étions donc pas seuls. Il y avait donc du monde autour de nous. On savait que nous étions là. Le policier n’avait pas été étonné de nous voir. N’importe qui pouvait entrer. Mais ma peur ne tarda pas à reparaître, et de façon fort curieuse, à la suite d’un incident aussi insignifiant que celui qui m’avait rassuré. Un des policiers prit une chaise, la porta dans un coin de la pièce. Puis, se tournant vers moi, il me dit : « Va t’asseoir là-bas. » J’obéis, mais à partir de ce moment, je ne pus m’empêcher de chercher la raison de ce geste étrange. « Pourquoi me fait-on asseoir dans ce coin ? » On frappa de nouveau. Un autre policier parut. En me voyant, il dit : « Ah », comme quelqu’un qui dérange et qui s’apprête à repartir. Ses collègues le retinrent. Ils lui parlèrent d’une partie de pêche qu’ils projetaient pour dimanche. À ce moment, l’un d’eux fit cette réserve qui me glaça : « Si nous sommes libres. » « Je vous laisse », dit le nouveau venu, en personne qui respecte le travail.

Le groupe reprit sa conversation. Ils allumèrent des cigarettes. Ils paraissaient m’avoir complètement oublié, lorsque l’un d’eux me dit : « Est-ce que tu veux une cigarette, toi ? » J’acceptai. Il me l’apporta, me donna du feu. Je le remerciai assez fort, avec l’espoir d’être entendu de tous. Personne ne détourna la tête. Quelqu’un entra encore, cette fois sans frapper. « On commence à en avoir assez, s’écria un policier, d’être dérangé toutes les cinq minutes. » Détail curieux, en prononçant ces mots, il me regarda en souriant, comme si moi aussi j’en avais assez. « Est-ce que tu restes, continua-t-il en s’adressant toujours au même importun, ou est-ce que tu t’en vas ? Parce que maintenant, je ferme à clé. » Ma cigarette toute blanche montrait que ma main tremblait. Je voulus la garder à la bouche, mais j’avais un goût tellement amer que je la jetai. J’entendis à ce moment une voix dire : « Il faudrait tout de même aller chercher quelque chose à manger. » Cette même voix continua : « Est-ce que tu veux manger quelque chose ? » Je ne savais pas qui me parlait. Je répondis en regardant tout le monde et en essayant de paraître ravi de cette idée : « Oui, oui, je voudrais bien. » Bientôt un policier reparut avec une assiette. Cette assiette était couverte par une autre sur laquelle étaient posés un verre, un demi-setier de vin, un morceau de pain. Il tenait tout cela maladroitement. « Nous aussi, nous allons manger », dit-il. Deux des policiers s’en allèrent. Les autres restèrent près de moi. À trois heures de l’après-midi, nous nous retrouvâmes au complet. « Alors, comment ça va ? » me demanda-t-on.

Mes joues étaient brûlantes. J’avais beau mouiller mes lèvres à chaque instant, une sorte de pellicule gluante les recouvrait presque aussitôt. Mais j’étais décidé à ne pas laisser voir ma frayeur.

L’un d’eux s’approcha de moi et me dit : « Alors, mon gars, comment ça va ? » Je répondis que cela allait très bien, en souriant de manière à laisser entendre : « Autant que ça peut aller bien dans une pareille situation. » Il prit une chaise et, s’asseyant en face de moi, cependant que les autres inspecteurs continuaient de parler entre eux, il me dit qu’en effet j’étais dans une drôle de situation. Puis, parlant de la police comme s’il n’en faisait pas partie : « Ils n’ont pas été chics avec toi. » Je répondis que ce n’était pas leur faute à eux, que c’était certainement celle d’une femme. (Je pensais, je ne sais pourquoi, à Lucienne.) « Oh ! les femmes, c’est toujours comme ça. » Puis, appelant ses collègues, il leur parla mais ils firent semblant de ne pas s’intéresser à ce qu’il disait. Alors, il cria plus fort. « Qu’est-ce qu’il y a ? demandèrent-ils. — C’est une femme qui l’a donné. » Ils me regardèrent tous en feignant d’apprendre une nouvelle, comme si ce fait changeait tout. À ce moment, je ne sais pourquoi, je fus pris de courage. Voyant que tout le monde me regardait et que personne n’avait l’air de m’en vouloir, je crus bien faire en m’adressant à tous. Je me mis à parler très vite, à dire que je n’étais pas celui qu’on recherchait. Je m’appelais Tinet et non Talhouet. Dans mon ardeur je me levai comme si j’avais affaire à un auditoire bien disposé. Mais j’entendis un policier dire : « Assis, assis. » Comme je n’obéissais pas, mon voisin me prit par le bras et, avec une certaine brutalité, m’obligea à m’asseoir. « Elle t’a dénoncé, c’est ça que tu veux dire ? » Je protestai. Il frappa sur l’épaule d’un de ses collègues. Ce dernier, comme si on le dérangeait, dit : « Qu’est-ce qu’il y a ? — Viens, viens. » Comme à contrecœur, il s’assit près de moi. Cela me faisait une impression étrange d’être assis à côté de ces deux hommes, sans table entre nous. « Tu ferais mieux de dire la vérité. Nous savons bien que tu t’appelles Talhouet… »

Quelques instants plus tard, comme on me redonnait le même conseil à peu près dans les mêmes termes, j’eus conscience du danger effroyable qui me guettait. J’avais eu foi en moi. J’avais pensé que je saurais toujours répondre à toutes ces questions, et voilà que je m’apercevais que je faiblissais, qu’il arriverait un moment où je ne pourrais plus parler, où mes explications n’auraient plus aucune importance, où il faudrait que je dise oui ou non, c’est tout. Je répétai néanmoins pour la dixième fois que je m’appelais Tinet. Un espoir s’était glissé en moi, lorsque j’entendis : « Tu ferais mieux de dire la vérité. » J’avais encore de l’énergie, et je criai comme avant : « Mais je dis la vérité », et je refis le récit des circonstances qui, selon moi, m’avaient fait prendre pour un autre. De nouveau, j’entendis : « Tu ferais mieux de dire la vérité. » Je voulus crier encore mais j’avais tellement parlé que cela me fut impossible. « Tu vois, dit un policier, faisant semblant d’interpréter mon silence comme un aveu, tu le reconnais toi-même. » Je protestai avec véhémence. Un policier s’approcha : « Allons, dit-il en me frappant paternellement sur l’épaule, tu ferais mieux de dire la vérité. » Je criai que je disais la vérité. « Mais non, tu ne dis pas la vérité. » J’entendis alors deux autres policiers dire : « Il ne veut pas dire la vérité. » Je criai que je disais la vérité. Fait étrange, je sentais que les policiers ne me prenaient pas pour un vulgaire malfaiteur et, qu’avec un autre, ils n’eussent sans doute pas insisté tellement sur la vérité. Ils croyaient que la vérité était mon idée fixe, et chaque fois qu’ils voulaient faire vibrer chez moi une corde sensible, ils disaient « la vérité ». Comme je n’étais pas endurci, ils avaient pensé qu’avec la douceur ils me feraient avouer.

7

En arrivant à la Santé, mon premier soin fut d’examiner ma cellule. Trois détenus s’y trouvaient déjà. Il est évident qu’avec mon esprit méticuleux, si j’avais été amené à tracer les plans d’une prison, j’eusse, je crois, tout prévu. Je m’aperçus tout de suite que d’autres gens étaient capables autant que moi de tout prévoir. Ce n’était plus comme en Allemagne, ici. Là-bas, quoique ce fût très difficile de s’évader, on n’avait pas songé à tout. On avait malgré tout improvisé, fait ce qu’il y avait de plus simple. On nous avait mis dans des baraquements. On avait entouré ces baraquements de barbelés, placé des sentinelles armées partout. Ici, personne n’avait d’armes, du moins apparemment, à part les surveillants des gardiens. Je compris que j’étais, cette fois, vraiment prisonnier. Cela me plongea, les premières heures, dans un profond abattement. Je m’assis sur l’escabeau attaché à une chaîne et je me mis à pleurer, ce qui me soulagea. J’allai examiner la serrure, les barreaux de la lucarne, mais sans toucher à rien. Je me rendis compte tout de suite qu’il ne fallait pas songer à m’évader autrement que par un tour de passe-passe administratif. Le premier qui se présenta à mon esprit fut celui d’une substitution de personne. Nous étions quatre. Peut-être surgirait-il une occasion de ce côté. Mais je m’aperçus, dès le lendemain, que le gardien nous connaissait individuellement. Il allait falloir que j’attende. Avant de me juger, on me conduirait au Palais de justice. J’allais certainement avoir l’occasion de circuler. En attendant, j’étais là.

Le lendemain, le gardien ouvrit la porte et m’appela. Je ne bougeai pas. Je voulais voir ce qu’il allait faire. Il me regarda, répéta mon nom. Que le gardien sût qui j’étais me fit très mauvaise impression. Je fis l’imbécile. Le gardien insista en me dévisageant. Je lui dis qu’il se trompait, que je m’appelais Tinet. Il n’avait qu’à se renseigner, regarder mes papiers. « Je n’entre pas dans ces considérations. » Je pris un ton agressif. J’en avais assez d’être confondu avec un autre. J’avais la naïveté de croire qu’en jouant l’indignation avec des subalternes, cela me serait utile, cela prouverait ma bonne foi. Il fallait, pour que mes dénégations parussent sincères en haut lieu, que je n’eusse pas l’air d’y avoir recours seulement en présence de personnages officiels, mais dans les situations les plus obscures.

Le gardien insista en me prenant par les bons sentiments. Je finis par le suivre mais, tout le long du trajet, je me mis à crier que c’était honteux, etc. C’est une chose curieuse que de dire ce que l’on pense des gens entre les mains desquels on se trouve. La tolérance du pouvoir nous montre bien que nous sommes impuissants. Le gardien ne me pria même pas de me taire. Il me laissait faire avec la plus complète indifférence. Je criai de plus en plus fort.

Le soir, je feignis de croire que ma dernière heure avait sonné. Je voulais écrire une lettre d’adieu à mon père. Mais mon père ne s’appelait pas Tinet. Je l’écrivis donc à Mondanel, avec le désir secret qu’elle passerait entre les mains de beaucoup de monde, une lettre très simple dans laquelle je disais qu’il était incroyable qu’on pût être accusé d’un crime qu’on n’avait pas commis, que certainement je ne le reverrais jamais, que je pardonnais à ceux qui m’avaient fait tant de mal. Ce n’était pas leur faute. Ils avaient été trompés. J’étais la victime d’une effroyable fatalité.

Nos actes, vus à distance, ne sont jamais ce qu’ils auraient dû être. Quand je me remémore aujourd’hui cette lettre que j’avais cru si juste de ton, je me rends compte qu’elle sonnait faux et que rien dans mon attitude d’alors n’avait été naturel. Tout sentait la plus grossière des comédies et je ne crois pas que quelqu’un en ait été dupe un instant. Mais il faut laisser ceci à l’administration judiciaire : elle a les qualités de ses défauts. À force de se méfier de tout, elle ne se méfie pas plus quand il y a des raisons de le faire que quand il n’y en a pas. Cette comédie, je m’en apercevais à présent, ne m’avait fait aucun bien, mais elle ne m’avait fait aucun tort.

Quelques jours plus tard, il m’apparut que le seul moyen que j’avais de me tirer d’affaire était de faire la grève de la faim. J’hésitai longtemps, car en même temps que je faisais beaucoup de bruit pour mon innocence, j’étais un peu inquiet d’attirer trop l’attention, de me mettre en évidence.

Je me décidai enfin. Quand le gardien nous apporta la soupe par le guichet, je la refusai en disant que je ne voulais pas manger. « Ne faites pas le malin, monsieur de Talhouet », me dit le gardien. Il tendit ma gamelle à l’un des autres détenus.

Deux jours de suite ce manège se renouvela. Personne ne voulait admettre que je faisais la grève, et le gardien pouvait l’ignorer car ma gamelle revenait toujours vide. Je me rendis compte, à ce moment, que j’avais été maladroit de n’avoir pas, auparavant, écrit au directeur de la prison. J’aurais dû commencer la grève de la faim à date fixe, annoncée à l’avance, tandis que de cette façon, je la faisais inutilement et je risquais, au moment où l’on s’en apercevrait et où l’administration se mettrait en mouvement, d’être mort.

Devais-je m’interrompre et écrire cette lettre ? Mais mon geste alors perdrait de sa spontanéité et aurait l’air d’un calcul qu’un innocent n’eût justement pas fait. On pourrait dire : « Qu’est-ce que c’est que ce gréviste ? » Je me rendais compte que je serais beaucoup plus fort si je continuais quoique ayant mal commencé.

Je me remis cependant à manger. Quand je me sentis un peu mieux, je me décidai d’écrire ma lettre au directeur de la prison. Mais devais-je écrire comme quelqu’un qui ne sait pas ce que c’est que la justice, dire que j’étais innocent et que je faisais la grève de la faim, ou bien faire parvenir au directeur un constat rédigé dans les termes habituels, ce qui pouvait laisser supposer que je ne me laisserais pas faire, que j’avais conscience de mes droits ?

Il aurait fallu quelqu’un pour me conseiller. J’interrogeai mes compagnons. Ils me dirent que cela n’avait pas d’importance. Je sentais que, tout en m’encourageant, ils n’aimaient pas beaucoup le genre innocent que je prenais et qui faisait que j’avais l’air de me croire plus qu’eux. J’écrivis finalement ma lettre. Je la remis au gardien en lui disant ce qu’elle contenait. Puis, le lendemain, le soir seulement, je refusai de nouveau ma nourriture. Le cinquième jour, il ne s’était toujours rien produit.

Je me disais que ce silence ne pouvait provenir que du fait que, administrativement, j’étais toujours nourri, puisque ma ration était distribuée. Il me fallait donc non seulement la refuser, mais empêcher mes camarades de la prendre. Je le leur dis. Ils se mirent en colère.

Une autre difficulté se présenta. Un de mes compagnons dit un matin : « Après tout, ce n’est pas une si mauvaise idée. » Je sentis que la pensée de m’imiter était en train de se frayer un chemin dans son cerveau. Ce serait la catastrophe. À partir de ce moment, je ne songeai plus qu’à les empêcher de m’imiter. J’exagérai mes souffrances. Je parlai de punitions que je risquais d’encourir. Je leur dis que si tout le monde faisait la grève de la faim, celle-ci serait inopérante. Il me fallait gagner du temps. Après, mes compagnons pourraient faire ce qu’ils voudraient. Qu’il est difficile de garder pour soi une idée ! Nos semblables ne se font aucun scrupule de nous suivre quand ils s’aperçoivent que nous sommes sur la bonne voie.

Je m’affaiblissais. Les gardiens me maltraitaient et cherchaient à m’intimider. Ils prétendaient que je voulais leur attirer des histoires. Cela me coûterait cher. On me laisserait crever… Leur grand argument était le suivant : il ne fallait pas que je m’imagine que le monde entier avait les yeux fixés sur moi. Personne ne s’occupait de moi. Si cela me chantait, je pouvais continuer.

C’est une chose que je ne me suis jamais expliquée qu’un abus ou une injustice qui eût pu si facilement demeurer cachée finisse par monter jusqu’au grand jour. En effet, malgré l’hostilité qui m’entourait, un rapport ne tarda pas à être établi à la direction de la prison. Je crus alors que mes ennemis allaient redoubler de méchanceté. Or, à ma grande surprise, ils se montrèrent brusquement pleins d’égards pour moi.

On nous conduisit enfin tous les quatre à l’infirmerie, car mes compagnons profitaient naturellement de la situation. Cette infirmerie me déplut tout de suite. Le fait de vouloir guérir les gens en même temps qu’on les prive de leur liberté y faisait régner une atmosphère bizarre. On sentait d’autre part qu’on n’avait pas voulu qu’il pût être dit qu’on y était mieux qu’en prison. J’en étais à mon quatorzième jour de jeûne alors que mes compagnons venaient de le commencer. Grâce à moi, sans avoir subi le même affaiblissement, ils bénéficiaient de la même mesure, ce qui me mettait dans une grande colère contre eux. N’aurais-je pourtant pas dû me réjouir si, grâce à moi, ils réussissaient aussi à se tirer d’affaire ? Mais quand un fonctionnaire vint nous interroger, en nous mettant tous les quatre sur le même pied, je ne pus m’empêcher de dire que mon cas n’avait rien de commun avec celui de mes compagnons. Je le regrettai aussitôt. À chaque instant, la vie s’efforce de détruire nos beaux sentiments. Il faut que ceux-ci aient des racines profondes pour demeurer quoi qu’il arrive. À la suite de ces réflexions, je parvins à me solidariser avec mes compagnons. Ils me faisaient évidemment du tort. Je me consolais en me disant que la liberté leur était aussi précieuse qu’à moi.

8

Une fois de retour dans ma cellule, j’eus l’impression que, comme toujours, je m’étais fait des illusions sur les hommes. Je n’arriverais jamais à rien. J’étais plongé dans un profond abattement lorsque, soudain, il m’apparut que je n’avais après tout qu’à m’évader. Je savais bien que c’était impossible, mais cette idée me fit un bien immense. Pendant deux jours, je n’eus pas un instant de dépression. Un projet irréalisable avait suffi à me redonner confiance. J’étais décidé à m’évader par n’importe quel moyen et cela suffisait à illuminer ma vie. Je me gardais bien de chercher comment, puisque c’était impossible.

Malheureusement, au début du troisième jour, j’eus soudain la révélation que malgré les garanties, les précautions, les lenteurs de la justice, j’approchais inéluctablement d’un dénouement tragique. Ma vie ici était, en plus réduit, l’image de la destinée humaine. Tous les espoirs auxquels je m’accrochais s’évanouissaient les uns après les autres. L’idée de simuler un suicide me vint. Je l’abandonnai presque aussitôt. Les moyens qui font tant d’effet dans la vie normale étaient considérés ici comme des trucs usés. J’étais la proie alors de véritables crises de désespoir. C’était fini. Je n’avais pas cru à ce que je disais quand j’avais écrit à Mondanel que j’allais mourir. Eh bien, sans m’en douter, je lui avais dit la vérité ! Il penserait plus tard, quand on m’aurait livré aux Allemands, que je n’avais pas manqué de perspicacité !

Puis, une autre idée, celle de faire semblant d’être sourd, puis aveugle, me vint à l’esprit mais, au dernier moment, je n’en eus pas le courage. Il y a quelque chose de blasphématoire dans la simulation d’infirmités qui me répugnait comme la cécité fausse d’un mendiant. Et d’ailleurs même si j’avais passé outre, même si j’avais réussi à accréditer des infirmités imaginaires, elles n’eussent pas suffi à me rendre la liberté.

Je restai plusieurs jours sans savoir que faire, lorsque, tout à coup, je songeai à la folie. (Baumé la simulait parfaitement. Il est extraordinaire qu’un homme aussi niais en apparence eût une telle maîtrise de soi, une telle habileté quand il s’agissait de se faire passer pour ce qu’il n’était pas.)

Ma folie consista principalement à prendre un air hagard, ce qui m’était facilité par l’état dans lequel je me trouvais. J’étais d’une saleté repoussante. Il y avait vingt-cinq jours que je n’avais pu me raser. Et pour corser cet air qui, au fond pouvait être celui de n’importe quel détenu, je riais de temps en temps. J’avais pensé éclater de rire, comme un vrai fou, mais c’était trop. Je me contentais de mon petit rire convulsif qui avait l’avantage de pouvoir tourner à la toux quinteuse si on ne le prenait pas au sérieux.

Mes compagnons de cellule me dirent bientôt qu’ils en avaient assez. Je pouvais faire le fou avec les gardiens, si cela m’amusait, mais pas avec eux. Il ne fallait pas que je les prisse pour des imbéciles. Ils connaissaient le truc. Je perdais mon temps. Je ferais mieux d’économiser mes forces car j’en aurais besoin.

Il est difficile de persévérer dans de telles conditions quand personne n’est dupe et que, soi-même, on n’a pas la foi. Ce fut pourtant ce que je fis. Il se passa alors ceci de remarquable et qui montre que la persévérance est vraiment une grande force : mes compagnons commencèrent à se demander à la longue si, après tout, je n’étais pas fou. Et ils se plaignirent aux gardiens.

Quand je fus en présence du médecin, je fis semblant de ne pas comprendre pourquoi l’on m’avait conduit à lui. Il était assis à un bureau dont le fouillis, les photographies, les objets familiers, contrastaient avec la nudité et la froideur de la grande salle au milieu de laquelle il se trouvait. Le médecin n’eut même pas la curiosité de lever les yeux. Enfin il posa sur moi un regard de personne qui se retourne brusquement et il dit : « Ah ! à nous deux maintenant. » Je gardai le silence tout en remuant les lèvres comme si je voulais parler. C’était une idée que je venais d’avoir à l’instant. « Qu’est-ce que vous avez ? » me demanda-t-il en me dévisageant avec attention. Je me mis à rire beaucoup plus fort que d’habitude. Il fit semblant de ne pas s’en apercevoir. « Vous êtes nerveux », observa-t-il au bout d’un moment. Je prononçai quelques paroles sans suite, mais aucune de celles que j’avais préparées. Le médecin cessa alors de me regarder. Il prit une feuille de papier, écrivit quelques mots, appela un infirmier. Je me tus. À ce moment, je me rendis compte soudain que ma folie avait quelque chose de trop raisonnable. Elle ne se manifestait qu’aux moments voulus. Entre-temps, j’attendais trop. J’éclatai de rire. « Calmez-vous », dit le médecin avec une telle douceur que je fus décontenancé. Je m’arrêtai de rire. Je m’aperçus aussitôt après que j’avais obéi, que je m’étais calmé comme on me l’avait demandé. Je me mis alors à crier. « Taisez-vous », fit le médecin sur un ton brutal. Cet ordre me causa un choc salutaire. Au fond, je le comprenais à présent, j’avais besoin, pour jouer mon rôle, d’être malmené. La cordialité, la douceur me paralysaient. Maintenant, j’étais libre. Plus rien ne me retenait. Au lieu d’obéir cette fois, je me mis à crier à tue-tête. J’avais cependant peur de tomber dans un piège. Est-ce que je me comportais vraiment comme un fou ? Est-ce qu’un fou criait tellement que cela ? J’entendis très nettement le médecin me dire, en élevant la voix, que cela avait assez duré, que cette comédie était grotesque. Je me demandai ce que je devais faire. J’avais l’impression que si le médecin se mettait en colère, c’était pour voir quelles seraient mes réactions. Devais-je brusquement me radoucir ou bien devais-je continuer ? J’hésitai un instant. Il ne fallait surtout pas que je laissasse paraître que je réfléchissais. Je me mis à crier plus fort encore. À ce moment, le médecin haussa la voix lui aussi. Il s’approcha de moi la main levée pour me faire taire. J’eus nettement le sentiment que j’étais en pleine expérimentation, que si la menace me faisait taire, j’avouais que j’étais un simulateur.

Un instant après, il se rassit puis, après m’avoir regardé en souriant, il dit à l’infirmier qui se tenait près de lui, un carnet à la main : « Ce garçon va très bien. Il n’a rien… »

Maintenant, je devinais ce qui allait se passer. On me jugerait simplement comme si rien ne s’était passé et dans l’état où je me serais mis. « Quand il sera condamné, il cessera bien de faire l’idiot ! » Je serais traité comme un criminel qui ne sait même pas se défendre. J’aurais beau me livrer à toutes les démonstrations imaginables, on n’en tiendrait plus compte !

Troisième partie

VERS LA LIBERTÉ

1

Lorsque le juge eut signé le non-lieu, je balbutiai des paroles de reconnaissance. Il me donna quelques conseils. Il faisait semblant de croire que je n’avais pas tué d’Allemands. Rien de plus attirant que ces hommes à qui il est égal d’être trompés. J’avais été persuadé que ce juge m’en avait voulu de lui mentir, et qu’il cherchait à me confondre comme s’il était personnellement en cause. Maintenant, je m’apercevais que j’avais été injuste. Cet homme était vraiment un homme supérieur. Il avait la coquetterie de ceux qui savent qu’ils agissent bien et qui font semblant de l’ignorer. Il faisait tout ce qu’il pouvait pour cacher sa bonté, comme si c’était en tenant uniquement compte du dossier qu’il avait conclu à un non-lieu.

J’annonçai la nouvelle aux gardes municipaux. Rien n’est plus angoissant que le temps qui s’écoule avant que se réalise ce qui nous est promis. Deux heures plus tard, je retombai dans mon abattement. J’avais beau me dire que j’étais sauvé, d’affreux doutes m’envahissaient. Une idée baroque me vint à l’esprit. Si je profitais du relâchement de la surveillance pour tenter de m’enfuir ! Mais n’était-ce pas de la folie ? Que penser d’un prisonnier qui s’évaderait au moment où il va être libéré ? Cette idée ne me quittait plus. Si le juge revenait sur sa décision, qu’on me reconduisît à la Santé, comme je m’en voudrais de n’avoir pas profité de ce répit !

J’attendais dans un couloir lorsqu’on m’introduisit de nouveau dans le cabinet du juge. Il ne s’agissait que d’un détail. Le juge me sourit. J’eus alors conscience que cet homme qui m’avait paru posséder une puissance extraordinaire tant qu’il avait été contre moi, maintenant qu’il était avec moi, n’en avait plus aucune.

Quand on me relâcha, un imbécile de fonctionnaire me dit qu’il ne fallait pas que je m’imagine qu’on l’avait fait par sympathie pour moi. Je ne devais pas non plus me figurer que j’étais quitte, mais au contraire faire très attention et abandonner mon air arrogant, sans quoi on ne me relâcherait pas du tout. Je pensai que celui qui me menaçait ainsi n’avait aucun droit de le faire. Si l’on me rendait ma liberté, c’était que l’ordre venait de plus haut que lui et il n’était pas en son pouvoir de le modifier. Mais par prudence, je fis semblant de croire qu’il le pouvait.

Lorsqu’on a été en prison et qu’on a été libéré, il reste cependant par la suite de petits rapports qui ne sont évidemment que des régularisations ou des mises au point d’oublis, mais qui s’accompagnent, tout comme les choses sérieuses, du même appareil judiciaire. C’est ainsi que je reçus une convocation à me rendre au greffe. Et comme tout ce qui touche à la justice, que ce soit avant ou après, est rédigé de la même façon énigmatique, je me mis à trembler. Puis je fus pris d’une autre crainte, celle d’éveiller la méfiance par le peu d’empressement que j’apportais à répondre à des convocations anodines. Je regrettai de n’avoir pas tout réglé au début, au moment où cela eût été naturel et facile, de ne m’être pas arrangé pour éviter justement ces derniers contacts. C’est toujours la même chose. Quand tout va bien, on ne songe pas à l’avenir. Il faut dire, à ma décharge, que j’ai toujours eu peur d’être confondu avec ces gens qui conservent le souci de leur intérêt au moment où on leur annonce une bonne nouvelle et qui, au lieu de se réjouir, font les difficiles. Je devrais lutter contre cette sorte de pudeur car il n’y a vraiment rien de plus bête que de s’adonner à des raffinements de délicatesse au moment où notre vie et notre liberté sont en jeu.

 

J’allai remercier Mondanel. Je croyais qu’après ce qu’il avait fait pour moi, il m’apporterait sans même s’en apercevoir son aide pour ce qui restait à régler, mais j’eus la surprise de me trouver devant un mur. On eût dit qu’après m’avoir fait cadeau d’un million, il se refusait absolument à me donner le moindre conseil sur la façon de mettre cet argent en sûreté. Avec froideur, il me fit comprendre que je n’avais pas à le remercier, que ce qu’il avait fait était tout naturel, que d’ailleurs tout le monde aurait agi comme lui. Je compris tout à coup qu’il tenait surtout à ce que son intervention ne fût pas grossie, à ne pas être seul dans l’histoire. Il ajouta que le directeur de la prison avait été très gentil et, qu’au ministère de la Justice, on l’avait été également. Je n’osai lui demander le nom du haut personnage de ce ministère qui était intervenu pour moi. Un personnage, paraît-il, plus jeune que ses subordonnés ! Je ne voulais pas paraître intriguer derrière le paravent respectable de la reconnaissance. Alors que Mondanel avait trouvé naturel que j’allasse le voir avant mon arrestation, à présent qu’il m’avait rendu un immense service je sentais que je le gênais. Pour m’empêcher de revenir, se doutant que pour rien au monde je n’eusse voulu qu’il me soupçonnât d’intriguer, il faisait semblant de le croire. Je me dis que ce serait vraiment trop bête à cause d’un scrupule de ce genre d’être grossier avec ce haut personnage. M’enhardissant, je demandai son nom. « M. Messein », me dit Mondanel sans ajouter la moindre explication.

Comme je n’obtenais pas le papier au nom de Tinet attestant que j’avais été libéré, je continuais à courir à gauche et à droite. Cela m’était profondément désagréable, mais je me sentais toujours en danger et je me disais qu’il fallait battre le fer pendant qu’il était chaud. Mais ces mêmes protecteurs qui m’avaient sauvé de la mort étaient incapables, à présent, de me rendre le plus petit service. Je ne savais pas encore que dans l’aide que nous apportent les indifférents, couve une sorte de malentendu, de regret même qui, par la suite, rend impossibles toutes bonnes relations avec ceux-ci.

Que m’arriverait-il si j’étais de nouveau mis en prison ? Que feraient Bressy, Messein, Mondanel ? Un service une fois rendu, ceux qui nous ont obligés considèrent leur tâche accomplie. Le fait d’avoir à intervenir de nouveau leur donne un sentiment de mauvaise humeur. Et puis, tout remettre en mouvement ne me paraissait pas chose facile. En un mot, l’avenir était bien sombre. On m’avait tiré d’un mauvais pas, c’était entendu, mais sans le vouloir expressément. Ma mise en liberté était plutôt le résultat d’une conjoncture heureuse. La preuve en était que Messein n’avait pas caché sa surprise en me voyant libre. Mondanel et lui s’étaient surtout appliqués à faire triompher un point de droit. Ma belle assurance s’évanouissait. J’étais paralysé par la nécessité de me conduire de manière que ces messieurs n’eussent pas à regretter leur intervention.

Au bout d’un mois d’allées et venues inutiles, une crainte affreuse commença à m’envahir. J’eus beau me dire qu’elle était insensée, elle se faisait de plus en plus forte. J’avais l’impression que ceux mêmes qui m’avaient sauvé allaient me faire emprisonner de nouveau, qu’ils me trouvaient indigne de ce qu’ils avaient fait pour moi. Je me sentais environné d’une hostilité dont je ne m’expliquais pas la cause. C’était tellement invraisemblable que je me croyais à certains moments la victime d’une sorte de manie de la persécution. Mais, en y réfléchissant, je me disais qu’après tout ce n’était pas impossible. Il pouvait très bien se faire que ces éléments de la police qui font de toute affaire une question d’amour-propre personnel, me sachant lâché par mes amis, s’arrangent pour me faire arrêter sans qu’aucun ordre formel ne fût donné. Il m’apparut que j’avais été au cours de ce dernier mois d’une imprudence folle.

Quand je vis mon père, je n’osai lui faire part de mes pensées. Il était triomphant. Il m’annonça que M. Messein voulait me voir, il m’annonça également qu’il avait appris que Jean de Boiboissel pour lequel j’avais été si injuste était intervenu en ma faveur, ce qui m’avait beaucoup surpris. Je ne devais pas perdre une minute. Il fallait que je le remercie aussi immédiatement. Mon père l’avait déjà fait, mais ce n’était pas suffisant. Depuis ma libération, mon père qui, auparavant, affectait de me laisser entièrement libre de mes actes, s’était brusquement imaginé qu’il ne fallait pas me consulter quand il s’agissait de mon intérêt. Il était tellement frappé par l’importance qu’il croyait que j’avais prise qu’il s’était persuadé que, seul, je ne pouvais plus faire face à toutes les obligations en découlant.

Nous nous rendîmes chez Messein. Je compris alors ce qui s’était passé. Mon père avait sollicité pour moi, sans oser m’en parler, un poste au ministère de la Justice et Messein, aidé de Bressy, avait usé de son influence pour me le faire obtenir. Mon père se répandait en amabilités pour compenser ma froideur. Il me faisait de la peine. Il en était arrivé à perdre toute dignité. Il allait jusqu’à me dire, comme à un enfant, devant M. Messein lui-même que je ne le remerciais pas assez. Le directeur avait une attitude merveilleuse. Il faisait semblant de ne pas vouloir qu’on le remerciât : mon père exagérait. Il n’avait rien fait. C’était au ministre lui-même, M. Xavier de Laguillonie, que nous devions exprimer notre reconnaissance. Il me faisait de petits signes qui laissaient entendre que ma froideur lui paraissait beaucoup plus naturelle que le débordement de mon père. Il avait certainement songé à se débarrasser de nous très vite, comme on le fait toujours pour ne pas diminuer un service par trop de familiarité mais, la reconnaissance débordante de mon père ne s’atténuant pas, il ne résistait pas au plaisir de nous garder dans son bureau. Il recommença plusieurs fois à m’expliquer mes futures attributions sans paraître s’apercevoir de la joie de mon père, comme si ce n’était pas lui qui était intervenu pour nous, comme s’il était heureux pour le ministre, notre véritable bienfaiteur, de la joie que nous éprouvions.

Après m’avoir tracé dans les grandes lignes ce que j’aurais à faire, Messein nous dit d’un air indifférent, comme si cette question était sans importance et n’appartenait d’ailleurs plus à sa compétence, que je devais me présenter au service du personnel où ma visite était annoncée. Je fus frappé qu’il n’allât pas jusqu’au bout de sa protection, qu’il me laissât une grande part à achever seul, comme s’il était naturel que je misse un peu du mien dans une affaire si heureusement engagée par d’autres. J’éprouvai un malaise. Nous étions sur un pied d’égalité mais, dans un instant, nous ne le serions plus, car pendant que je me présenterais au service du personnel, Messein, lui, demeurerait dans ce même bureau directorial. Oh ! je sais, me sachant protégé on allait faciliter les formalités. Mais je craignais tellement la jalousie, l’envie que provoquent justement ces protections ! J’imaginais tellement bien la joie que les petits fonctionnaires éprouveraient s’ils pouvaient aller dire en haut lieu : « Mais savez-vous bien qui vous nous avez envoyé ? » On allait peut-être faire sentir à Messein qu’il était impossible de m’accepter, lui demander une confirmation. Je me représentais la fameuse scène du chef ne pouvant pas faire ce qu’il veut, ne pouvant pas exiger de ses subordonnés une mesure qui minerait son autorité, du chef outrepassant ses droits. « Pourquoi n’est-ce pas possible ? » demanderait Messein avec étonnement. On le lui expliquerait. Mon expérience m’avait appris que dans des circonstances de ce genre, les subalternes finissent toujours par triompher. Leurs chefs, qui ne peuvent entrer dans le détail de ce qu’ils ordonnent, s’en rapportent à eux. Finalement, la faute retomberait sur mon père et moi. « Pourquoi me suis-je lancé dans cette histoire ? penserait Messein, je ne les connais pas, après tout, etc. » Il essayerait cependant d’arranger les choses, sans trop s’engager. Il parlerait de moi. Il ferait semblant de s’intéresser toujours à mon cas, bien qu’au fond de lui-même il souhaiterait ne plus entendre parler de moi ! Car ce n’est pas la même chose que de rendre un service qui est directement en notre pouvoir et de demander à d’autres de le rendre. On lui poserait sans doute plus de questions qu’il ne nous en avait posées lui-même. Et ainsi pour une situation à laquelle je ne tenais pas, on allait peut-être finir par découvrir que mon non-lieu n’était pas régulier.

2

Le lendemain, je reçus une visite inattendue, celle de Richard. Mon père lui avait naturellement tout raconté. Il voulait m’aider. Ils s’entendaient parfaitement tous les deux, dès qu’il s’agissait de mon intérêt. Je n’ai jamais entendu sans qu’ils s’en doutent des amis parler de moi, mais j’aime à reconstituer ce genre de conversation. Richard avait dû dire à mon père que c’était malheureux de voir comme je ne savais pas tirer parti de la bienveillance qu’on me témoignait ! Il avait ajouté que je ne voulais pas de cette situation, que je faisais semblant de m’y intéresser, mais qu’en fin de compte je ne l’accepterais pas. Mieux même, il donnait les vraies raisons de ma conduite. J’étais un pauvre type, abruti par la peur. Je voyais des dangers partout. Je me méfiais des miens, de mes meilleurs amis. C’était leur devoir à tous d’agir dans mon intérêt malgré moi ! J’étais un enfant, un émotif. Je n’étais pas méchant, mais pusillanime. Il fallait donc me raisonner, savoir me prendre. Et Mme Gaillard se mêlait à la conversation. Elle racontait comment je l’avais quittée, pour enchérir sur Richard. On ne disait pas de mal de moi. On ne me prenait pas en pitié. On voulait simplement mon bien. En réalité, ce qui eût contribué vraiment à cette fameuse sécurité n’intéressait personne. Je reconnaissais bien là le caractère de Richard. Sachant voir les choses avec justesse, il faisait semblant de ne pas voir celle qui me menaçait. À l’entendre, celle-ci était imaginaire alors qu’il savait très bien qu’elle était réelle. Au fond, il cherchait à me nuire, mais de telle façon qu’il avait l’air au contraire de vouloir mon bien, et il arrivait à entraîner cette idiote de Juliette. Il n’y avait que mon père qui ne marchait pas. Il ne voyait évidemment pas ce que voulait Richard, mais il sentait bien que la situation n’était pas exactement celle qui lui était présentée.

Quelques jours plus tard, Juliette, que je n’avais pas vue depuis un an, arriva chez moi. Elle m’apportait une lettre de Messein. Elle m’annonça tout de suite que Richard avait été rendre visite à Mondanel, qu’il se démenait pour moi… Il faisait tout cela de lui-même, sans m’en parler, bien entendu. Il avait même été, paraît-il au contentieux de la Nationale demander je ne sais quel certificat. En un mot, ce que Richard cherchait c’était que j’indisposasse les gens bien intentionnés à mon égard en leur faisant faire pour moi ce qu’il savait que je refuserais. Il m’apparut alors que le meilleur moyen de me défendre contre cette duplicité était de paraître ne pas m’en apercevoir. Messein me priait dans sa lettre d’aller le voir. Je me rendis immédiatement à son invitation. J’appris alors avec stupeur que, sachant que je négligerais de le faire, il avait rempli lui-même les formalités qu’il m’avait signalées quelques jours auparavant. Il avait été lui-même donner mon nom et d’autres indications à M. Brûlot, le chef du personnel. Messein m’accordait si peu d’importance qu’il pouvait faire pour moi ce qu’il n’eût fait pour personne, comme s’il avait aidé une vieille femme à recharger son bois sur les épaules.

Quand je me retrouvai dans les couloirs du ministère, avec le mot qu’il m’avait donné, je me demandai ce que je devais faire. J’avais peur de tous ces fonctionnaires. Je pris le parti d’aller de bureau en bureau et de faire l’imbécile pour rendre inopérantes toutes ces interventions de façon toutefois à pouvoir dire plus tard que j’avais obéi. J’avais peur des gens qui sont à plusieurs dans une même pièce autant que des chefs isolés. Il me semblait toujours que quelqu’un allait me regarder longuement, profitant de ce que je parlais à un autre, qu’il allait se lever, chuchoter quelque chose à l’oreille d’un de ses collègues. Celui-ci me dévisagerait à son tour. Quelqu’un se souviendrait peut-être de m’avoir vu ailleurs. Il allait dire : « Mais ce n’est pas du tout lui. » Peu de temps après, le ministère entier saurait qui j’étais vraiment. On m’arrêterait. Ceux mêmes qui étaient au courant prétendraient que je les avais trompés également. Évidemment, on connaissait bien en haut lieu la vérité, mais on ne voudrait pas paraître l’avoir connue et passer pour complice. On pouvait me défendre si l’affaire ne prenait pas trop d’extension. Au cas contraire, il ne fallait pas que je me fisse des illusions. On m’abandonnait sans le moindre scrupule.

Je finis tout de même par aller voir ce M. Brûlot. Mais j’étais tellement impressionné d’aller et venir librement dans ces mêmes bureaux où mon dossier avait dû circuler il n’y avait pas si longtemps, qu’il se passa une chose extraordinaire en moi. J’eus tout à coup l’impression que M. Brûlot pouvait croire que cet homme qui se présentait à lui n’était pas le même que celui à qui Messein avait remis la lettre, que je l’avais volée, que j’étais un usurpateur, que je venais de faire ce mauvais coup dans un couloir, dans une salle d’attente, dans un escalier. Et je me souvenais avec quelle force j’avais désiré que Messein fit monter le chef du personnel dans son cabinet. Il avait bien essayé de lui téléphoner, mais sans pouvoir l’atteindre. C’était à ce moment que j’avais dit : « Vous pourriez peut-être essayer encore une fois », et que j’avais senti que Messein trouvait que je ne manquais pas de toupet.

Enfin, j’étais parti. Quelle joie que de revoir des nuages, des passants, des voitures !

Ce qu’il y avait d’agaçant chez mon père et chez Richard surtout, c’était qu’ils ne voyaient pas du tout les choses de la même façon que moi. Ils trouvaient que je devais profiter de l’intérêt que je suscitais pour me faire bien voir et obtenir ainsi, pour après la guerre, une belle situation. J’avais la chance inespérée de pouvoir entrer dans l’administration. Une telle façon de tirer parti des événements n’était-elle pas incroyable ? Ils n’auraient pas manqué, tous les deux, de venir me voir dans mon bureau, au quatrième ou cinquième étage, sous le prétexte de me dire bonjour en passant. Richard m’aurait fait des petits signes pour me demander quels étaient ceux de mes collègues que je préférais. Mieux même, en leur expliquant que j’étais un timide, il aurait satisfait sa propre curiosité en posant à tous des questions que moi je n’aurais soi-disant pas osé poser. Il aurait été très respectueux, comme si, devant rester là éternellement, il voulait faire bonne impression pour me servir dans l’avenir. Après son départ, on aurait dit que j’avais un frère très bien. Grâce à lui, mes collègues m’auraient adopté plus vite. C’est une délicatesse des fonctionnaires à l’égard des nouveaux venus que de leur parler d’un avenir commun comme s’ils n’envisageaient déjà plus qu’ils pussent être séparés. Grâce à Richard, ils m’auraient dit : « Ne vous impatientez pas, le mois prochain nous vous ferons donner la clé de ce vestiaire, etc. »

On estimait de plus en plus que j’étais un cas intéressant. On voulait assurer mon existence. Il n’y avait plus de raison que je n’eusse pas une belle situation. Mon père se démenait. Il ne me quittait plus. Ce qui me confondait, c’était qu’il avait l’air de trouver que tout m’était dû. Justice m’était enfin rendue. Quand il rencontrait des mauvaises volontés, il menaçait de faire intervenir des personnages influents. Il ne voulait même plus attendre quand nous rendions une visite. Il se promenait dans les salles d’attente comme s’il était inutile qu’il s’assît car il allait être introduit tout de suite. J’avais peur qu’il n’indisposât les gens. Rien ne me gêne autant que de paraître croire que les choses me sont dues. Il avait l’air de dire que si on n’acquiesçait pas immédiatement à son désir, il agirait. Je craignais que les gens, froissés, ne nous envoyassent promener. J’en fis la remarque à mon père. Selon lui, je n’avais plus rien à redouter de personne. Au contraire, on avait à craindre de moi. Je n’osais pas le lui dire, mais de plus en plus je tremblais d’être arrêté de nouveau. Mon père laissait trop entendre que j’étais un héros. Les gens me regardaient alors étrangement. Ils avaient l’air de ne pas en douter une seconde, car devant une telle affirmation, c’eût été indécent, mais comme ils n’étaient pas convaincus et qu’ils n’osaient pas demander pourquoi j’étais un héros, ils posaient des questions détournées et je craignais toujours que mon père ne répondît bêtement. Mais il ne répondait pas, comme si un tel sujet ne regardait personne. Et cela aussi m’inquiétait, car cela avait quelque chose de provoquant que la beauté de ce que j’avais fait le dispensât de le dire et que sa seule affirmation suffît. Dans sa fierté de moi, mon père avait perdu tout sens des rapports humains, si bien que je me décidai à ne plus l’accompagner dans ses démarches. Il les fit seul, ce qui m’inquiéta également. Il était tellement heureux de mon non-lieu, qu’il faisait comme si je ne voulais pas me déranger moi-même, laissant entendre que j’en avais bien le droit.

Le plus agaçant était la facilité avec laquelle il faisait confiance à des gens qu’il voyait pour la première fois. Et toujours se dégageait de lui ce sentiment qu’après ce qui était arrivé je n’avais plus rien à craindre de personne. Il avait coutume de dire qu’il fallait exploiter le succès. Et c’était assez curieux quand on songeait à la vie monotone qu’avait été la sienne. Un succès, à ses yeux, c’était, comme il disait, le pied à l’étrier. C’était enfin l’occasion d’agir. Cela s’était déjà passé une fois lorsque après bien des intrigues, il avait été nommé à Versailles. Il s’était alors imaginé que la proximité de Paris allait lui permettre de prendre contact avec des éditeurs, qu’il allait écrire dans les journaux et il avait couru partout si bien qu’il avait failli, par sa maladresse, perdre tout le bénéfice de ses efforts.

J’avais parfois, malgré tout, la faiblesse d’être plein de fierté de ce qui m’était arrivé et je racontais l’histoire de mon non-lieu à tous ceux que je rencontrais. Je faisais semblant d’être définitivement sauvé. On me félicitait. On se réjouissait un peu vite de mon succès. On affectait de croire qu’en effet je ne courais plus aucun risque. On prenait prétexte de mon immunité présente pour me révéler des choses qu’on m’avait cachées. « Comme nous avons eu peur pour vous ! Nous ne pensions pas que cela s’arrangerait si bien, à un moment nous avions cru que vous étiez perdu, etc. » Ces craintes passées, brusquement dévoilées, me causaient un profond malaise car, au fond, je ne me sentais pas plus en sécurité qu’avant. En réalité, personne ne songeait à mon intérêt véritable. Personne ne me conseillait de continuer à prendre des précautions. Le fait que je paraissais me croire sauvé arrangeait trop bien les choses. On n’allait tout de même pas risquer de se voir de nouveau sollicité d’intervenir si j’étais assez naïf pour n’en pas voir, moi, l’utilité. Ce fut alors que je décidai de me montrer plus modeste. Cela fit un effet déplorable. Mais non, il ne fallait pas que je rabaisse mon mérite. J’avais été très habile, j’avais parfaitement manœuvré. Je résolus alors d’expliquer ce qui était arrivé exactement, de montrer que tout danger n’était pas passé que, malgré ma remise en liberté, ma situation n’était guère meilleure qu’avant. Il se produisit alors quelque chose que je n’avais pas prévu. Tant que j’avais vécu en marge, j’avais rencontré somme toute beaucoup de bonnes volontés pour m’aider. On avait trouvé naturel ce que je demandais. Mais à présent que je sortais de prison, voilà qu’une sorte de méfiance d’un autre genre gagnait les gens. On eût dit, quand je ne semblais pas me réjouir entièrement, que je ne disais pas tout, qu’il y avait derrière mon affaire d’autres affaires. Je constatai avec stupeur que mes amis avaient fait beaucoup plus pour moi au moment où j’étais recherché par la police et où il y avait eu un risque à courir, qu’à présent où il pouvait paraître que j’étais en règle. Des histoires d’espionnage, d’agent double, etc., se formaient dans leur esprit. En paraissant redouter d’être encore arrêté après avoir été libéré, je faisais fuir tout le monde. On ne me comprenait plus. Mon histoire devenait trop compliquée. Je pris alors la décision de me taire, ce qui n’allait pas non plus sans éveiller de la suspicion chez ceux qui étaient au courant de ce qui m’était arrivé et qui croyaient que je voulais le leur cacher.

3

Ce fut à ce moment qu’on transporta mon père dans une clinique. Bien que j’eusse redouté toute ma vie qu’il n’arrivât quelque chose à mon père, je ne fus pas frappé comme je l’eusse été avant. Je m’étais endurci. À force de se succéder, les pires malheurs n’avaient plus la même violence.

Je me rendis à la clinique. Je montai dans la chambre de mon père. J’étais frappé par les égards qu’on avait pour moi. Il était évident que quoi que j’eusse pu faire dans la vie, j’étais considéré en cette circonstance particulière comme un homme digne de respect et de ménagement, si bien que je restai plus longtemps que je ne devais et qu’on fut obligé de me faire entendre qu’il me fallait partir. Alors, brusquement, je compris que mon père était gravement malade, et que ce n’était pas parce qu’il n’était pas en danger immédiat de mort que je pouvais ainsi me conduire comme s’il était bien portant. Je le revoyais immobile dans son lit, ne remuant que la main de temps en temps, quand il parlait, et je me mis à pleurer. Je ne pensais plus à moi, ni à rien. Je sortis de la clinique sans même jeter un regard sur les gens qui se trouvaient devant l’entrée.

Quinze jours plus tard, mon père alla passer sa convalescence dans une des innombrables pensions de Fontainebleau, car il avait toujours vécu seul, si bien que dans toutes les circonstances graves de sa vie il n’avait jamais été l’hôte de quelqu’un, il n’avait jamais joui, malgré tous ses amis, d’une hospitalité qui lui fût personnelle.

J’allais le voir quelquefois. Un soir, dans le train, un train qui n’était pourtant qu’un omnibus, j’eus tout à coup le sentiment que je n’avais qu’à partir pour l’Angleterre. Mon non-lieu, la reconnaissance par les autorités de mon faux état civil me donnaient une confiance que je n’avais pas encore connue.

Je me disais, maintenant que ma résolution était prise, que j’avais perdu bien du temps. Comment avais-je pu attendre près de trois ans pour me décider à partir alors que je n’avais pas cessé d’en avoir l’intention ? C’est peut-être, me disais-je, qu’il ne suffit pas de penser à une chose pour la faire, ni même de la désirer vraiment, mais qu’il faut en plus que l’heure sonne à notre destin. Et cette heure, je le sentais, venait de sonner. Je voyais tout avec d’autres yeux. Je redevenais l’homme que j’avais été avant ma captivité en Allemagne. Je m’étonnais de toutes mes frayeurs, de toutes mes indécisions, de tous mes calculs.

Je résolus d’aller faire mes adieux à tous ceux qui m’avaient soutenu et aidé. Alors que jusqu’à ce jour j’avais cru être seul, il m’apparaissait à présent que mes amis étaient innombrables, que tout le monde avait fait dans la mesure de ses moyens quelque chose pour moi et que je devais de la reconnaissance à tous. Car, au fond, si j’avais tant attendu de mes semblables, c’était que j’avais été diminué par la peur et que je m’étais fait une idée exagérée des obligations qui m’étaient dues. En réalité, je ne devais pas seulement leur dire ma reconnaissance, mais aussi leur faire oublier la sévérité avec laquelle je les avais jugés.

J’habitais de nouveau rue Rambuteau. J’éprouvais une étrange sensation de ce que le témoin d’un moment si important de ma vie n’allait être que cette insignifiante Mme de Miratte, que tous les préparatifs que j’allais faire, toute mon agitation, mes paroles de joie, ce serait elle qui les entendrait alors que tant de gens me semblaient plus chers et se fussent réjouis beaucoup plus avec moi. Mais un bonheur n’est jamais complet.

Quelques jours plus tard, je commençai mes adieux. J’allai voir d’abord Juliette Gaillard. Je ne l’avais pas revue depuis un mois. Nous nous étions disputés. Elle avait trouvé qu’après ce qu’elle avait fait pour moi, je ne lui avais pas témoigné assez de reconnaissance. Et moi, de mon côté, je trouvais qu’elle était agaçante avec sa façon de s’occuper de moi, et je n’avais pas tellement senti de l’amour, mais une sorte de besoin indiscret de se mêler de ce qui ne la regardait pas. Elle avait été voir mon père, tous les gens que je connaissais et elle avait parlé de moi en femme qui me trouvait très sympathique mais qui n’avait jamais été ma maîtresse. Notre amour avait disparu. J’avais senti qu’au fond, pour elle, faire le bien, s’agiter, voir des gens avait plus d’importance que d’aimer. Mais ce qu’il y a de merveilleux dans le succès, c’est que tous les griefs qu’on peut avoir s’évanouissent et qu’on éprouve un immense besoin de bienveillance. Et cette bienveillance est féconde. Elle rend nos interlocuteurs bienveillants également. Ce n’est pas à nous seulement, semble-t-il, que l’événement heureux est arrivé. Nos amis en jouissent aussi. Je ne saurais dire à quel point Juliette fut heureuse de ce qui m’arrivait. Tout ce qu’elle me reprochait disparut. On eût dit qu’elle allait quitter elle aussi cette vie misérable. Pas la moindre aigreur. Nous n’avions pas besoin de nous donner des explications pour redevenir des amis. Cette visite que je venais de lui faire avait suffi à dissiper tous les malentendus. Maintenant que je partais, tout ce qui eût pu nous diviser dans l’avenir et qui eût été présent dans notre esprit ne comptait plus. Elle s’était haussée jusqu’à moi. Au fond de moi-même, quelque chose me déçut cependant un peu. Ce fut qu’à aucun moment elle ne cherchât à me retenir ni me montrer que mon départ lui faisait de la peine. Elle s’en réjouissait sincèrement autant que moi. Elle avait l’air de penser que toute volonté de me retenir eût été de l’égoïsme de sa part. Tout était fini, mais elle était heureuse que nous restions de vrais amis.

J’allai voir ensuite Guéguen. Il vivait toujours de la même façon, mais un grand changement s’était opéré en lui. Quand j’avais habité chez lui, il n’y avait que quelques mois que la France était occupée et il avait cru que tout s’arrangerait très vite. Mais voilà déjà deux ans que cela durait et l’on ne voyait pas la fin. Toute cette agitation avec laquelle il m’avait accueilli, tout ce désir de m’être utile, de m’aider parce que dans son esprit tout allait rapidement prendre fin, avait disparu. Il était morne. Il avait pris des habitudes sordides. Il s’était organisé dans la médiocrité, et il était tout surpris de constater que cette médiocrité était devenue définitive. Aussi, quand je lui annonçai que j’allais partir, quand maladroitement je crus pouvoir m’adresser à lui comme à l’homme qui m’avait si gentiment reçu, ne fus-je pas peu surpris de voir qu’il paraissait ne se souvenir de rien et que je lui faisais malgré moi une grande peine. Rien n’est plus pénible justement à ceux qui se trouvent dans une pareille situation que de sentir que d’autres gens ont gardé l’enthousiasme du début. Il ne m’enviait pas, mais je sentais qu’à la lumière de ce qui m’arrivait, il confrontait sa propre vie et il avait le sentiment qu’il était lui, victime d’une fatalité particulière. Les autres se débrouillaient donc, entreprenaient donc des choses et, lui, sans qu’il sût comment cela se faisait, était attaché au sort général. C’était cela qui lui faisait faire des réflexions amères. Il me parla de sa mère. Il l’adorait, c’était pour cela qu’il n’avait rien pu faire. Longuement, il m’expliqua qu’il avait toujours voulu partir lui aussi mais que cela lui était impossible à cause de sa vieille mère. Je ressentis alors une de ces impressions les plus étranges que l’on puisse éprouver, celle de l’entendre se plaindre à moi, qui étais malgré tout un indifférent, de cette même mère qu’il chérissait. Pendant plus d’une demi-heure, il me parla d’elle comme je n’aurais jamais soupçonné qu’il pût en parler et j’étais obligé, moi un étranger, de le persuader que ce qu’il faisait était des plus naturels et à son honneur.

Je sortis de chez Guéguen assez ennuyé. J’avais cru faire un geste qui causerait du plaisir, un geste qui montrerait que j’étais sans rancune, et toutes ces bonnes intentions s’étaient évanouies devant la réalité. Je résolus alors d’aller voir Mondanel qui, lui, était beaucoup mieux équilibré. Tout ce qu’il avait fait pour moi m’avait jusqu’alors paru insignifiant. Mais à présent que j’allais partir, je pensais qu’il avait été cependant bien gentil. Il avait fait beaucoup de choses alors qu’il n’y était pas tenu et chez un homme si soucieux d’arriver à une haute situation, c’était méritoire.

Je le trouvai dans son petit bureau. Pour qu’il ne crût pas que je venais encore lui demander quelque chose, je lui avais fait dire par l’appariteur que je venais lui faire mes adieux. Je savais que Mondanel n’aimait pas beaucoup de Gaulle, mais nos relations étaient telles que je pouvais moi l’aimer sans qu’il s’en formalisât. Et puis, il faut dire que selon certains de mes compatriotes, c’était un droit que chacun avait d’aimer de Gaulle, que cela n’avait rien de déshonorant, comme en temps de paix d’être royaliste et qu’on pouvait très bien être gaulliste sans pour cela que nos ennemis nous dénonçassent ou cherchassent à nous nuire.

Quand je lui annonçai ma décision, Mondanel leva les bras au ciel puis, comme il aimait à se donner de l’importance, à faire des mots qu’il faisait semblant de croire très dangereux pour lui, il me dit avec un air fin : « Je voudrais bien pouvoir faire comme vous », me laissant ainsi entendre qu’au fond de lui-même il n’était pas du tout ce qu’il paraissait. Je le remerciai longuement pour tout ce qu’il avait fait pour moi quand j’avais été en prison. Nous nous serrâmes chaleureusement la main. J’étais malgré tout très touché que cet homme qui tremblait devant les Allemands et ne voyait aucun mal à collaborer avec eux, fût si visiblement incapable de me nuire alors que des Boiboissel et d’autres ne me donnaient pas du tout la même impression. S’ils m’avaient vu lui parler, je peux le dire, je n’eusse pas été rassuré. Enfin, j’allais quitter tout cela, et plus encore que de ne plus voir les Boches, l’idée de ne plus respirer cette atmosphère me transportait de joie. Je lui demandai s’il croyait que je devais aussi aller faire mes adieux à Messein. Il me conseilla vivement de le faire. Je me rendais compte que tous ces hommes ne demandaient qu’une chose : ne pas être jugés avec plus de rigueur qu’ils n’en apportaient eux-mêmes à vivre.

Dans l’après-midi du même jour, j’allai voir Messein. J’éprouvais, maintenant que j’allais partir, une grande tristesse à laisser tous mes amis. Tant que j’avais été mêlé à eux, tant que j’avais dû me battre avec eux, je n’avais pas songé qu’ils partageaient au fond la même misère que moi. Mais à présent qu’ils restaient seuls, j’avais le sentiment extraordinaire de trahir même mes ennemis. Nous eussions aussi bien pu être des amis et, ce qui me frappait, c’est que mes juges, mes gardiens eux-mêmes m’enviaient, et qu’il eût fallu bien peu de chose pour nous décider à nous réconcilier tous.

J’allai voir Lucienne. C’était la première fois que j’allais la voir en étant créditeur, en n’étant plus un pauvre type, en étant moi-même. C’était la première fois que j’allais me trouver dans une position supérieure à la sienne. Je partais et elle restait. J’étais heureux et elle souffrait. Comme nos rapports étaient différents ! Mais il faut qu’on sache que je n’agissais pas ainsi pour satisfaire je ne sais quelle basse rancune. Je le faisais parce que j’étais heureux et que j’éprouvais un besoin enfantin de n’avoir que des amis, d’oublier tout. Je lui dis tout de suite que je partais, que je venais lui faire mes adieux et je l’embrassai. Elle ne montra aucun étonnement que je vinsse ainsi à elle. De tous mes amis, ce fut elle qui se réjouit le plus de ce qui m’arrivait. Et ce n’était pas pour se faire pardonner toutes ses petites méchancetés. Une chose étrange depuis cette guerre était que ce que nous nous faisions les uns aux autres n’avait plus la même importance que par le passé, tellement nous étions tous nerveux. L’amitié, l’amour même, comme s’ils étaient commandés par des circonstances extérieures, pouvaient disparaître et reparaître sans que personne songeât à en tenir rancune. Alors que les Boches étaient chez nous, tout sentiment de rancune entre Français paraissait hors de propos et hors de saison. On pouvait se faire le plus grand mal et le plus grand bien en même temps sans qu’on songeât à s’en étonner. Lucienne voulut absolument me donner de l’argent. Je refusai à la suite d’une scène où l’argent passa plusieurs fois de main en main. Elle me le mettait dans la poche, je le remettais sur la table. Elle voulut le brûler, si je ne le prenais pas, dans un geste à la russe, pour que, au moins, personne n’en profitât. Je lui dis que c’était idiot. Je lui parlai de Roger. Elle se mit à pleurer. Je la consolai en disant qu’il allait reparaître un jour. Il faudrait alors qu’elle lui dise de me rejoindre. Elle me le promit.

J’allai voir mon père. Quand je lui eus annoncé mon départ, je fus surpris de voir que ce qui était pour moi une décision si importante, que ce qui m’illuminait intérieurement, ne lui causa aucune impression. Il me dit simplement : « Ah ! très bien… » et je sentis qu’il ne croyait pas plus à ce que je lui disais maintenant qu’à tout ce que je lui avais dit avant. J’essayais de lui faire comprendre que c’était différent. Mais il demeurait sceptique. Je sentais qu’il pensait que j’étais victime d’un de mes enthousiasmes coutumiers, que demain ce serait fini. Puis, tout à coup, j’eus la révélation de ce qui se passait réellement en lui. Mon père tout malade, tout amaigri, tout lointain qu’il était, souffrait de m’entendre. Il souffrait malgré lui que je fusse si heureux, que je fisse tant de projets, que tant de choses allaient se passer alors qu’il se sentait, lui, sur la fin de sa vie. Je m’en voulus alors d’avoir fait un tel étalage de mon avenir, d’avoir même forcé la note pour qu’il me crût. Quand, brusquement, nous sommes heureux, nous croyons que tout le monde le sera avec nous, et il ne nous vient pas à l’esprit que ce bonheur peut faire mal. Je changeai alors brusquement d’attitude et je dis à mon père que j’allais au-devant de grands dangers. Il eut un sourire triste où je devinai qu’il ne me croyait pas. Il est rare qu’un homme qui a toujours joué la comédie, qui continue à la jouer, ne soit pas agaçant. Il m’avait toujours agacé avec les airs de victime qu’il aimait à se donner. Mais cette fois, c’était vrai. Il ne jouait plus la comédie.

Dans le train du retour, j’éprouvai une grande tristesse que ma joie ne fût pas partagée par tous. Ce qui me frappait surtout, c’était qu’au fond tout ce qui m’entourait changeât si peu, que je fusse heureux ou non. Tout demeurait pareil et je me disais qu’après tout les dangers que j’avais courus n’avaient pas été si grands, puisque maintenant que je croyais n’en plus courir, le monde demeurait le même.

J’allai voir Ghislaine. C’était, de toutes mes visites, celle que je redoutais le plus. J’avais même songé à ne pas la faire. Mais il y a une chose qui m’a toujours fait horreur, c’est de moins bien agir avec les gens que j’aime qu’avec les indifférents. Du moment que j’allais voir tout le monde, il eût été bizarre de ma part d’éviter justement la personne que j’aimais le plus.

Ce qui me frappait surtout, c’était que j’avais pris ma décision sans la consulter, et que cette décision fût comme un ordre venu de l’extérieur. Ghislaine me demanda ce qui m’obligeait à partir. Je lui dis qu’il fallait que je parte. Elle s’inclina devant cette réponse comme si je n’étais pas maître de ma destinée. J’avais un peu honte car, au fond, s’il fallait, comme je disais, que je parte, c’était uniquement parce que cela me faisait plaisir. Et j’avais beau pleurer, être déchiré par cette séparation, il n’en était pas moins visible que rien ne m’obligeait à partir. Un instant, je songeai à l’emmener avec moi. Au fond, rien de ce que j’allais faire ne pouvait ne pas être fait également par une femme, rien de ce que je projetais ne demandait une force physique particulière. Nous pouvions très bien partir ensemble. Ghislaine ne m’eût fait en réalité courir aucun risque supplémentaire. Je le lui demandai. Je crus qu’elle allait accepter. Mais, après un bref moment durant lequel je ne sus pas ce qu’elle pensait, elle me dit que c’était impossible, qu’elle allait me gêner.

J’allai voir enfin Georget. Il avait été mon premier protecteur en arrivant à Paris. Il n’avait en réalité rien fait pour moi. Et le plus fort fut qu’il eut l’air de croire que c’était un peu grâce à lui que mon aventure avait si bien tourné.

4

La nuit n’était pas encore tombée lorsque je sortis de la gare de Mâcon. Je ne sais rien de plus pénible que d’arriver ainsi, le soir, dans une ville que l’on ne connaît pas. Il y avait beaucoup de monde devant la gare car c’était un dimanche et les gens rentraient de la campagne. Je demandai où était le centre de la ville. On me répondit avec froideur. À Paris, on m’eût répondu sans doute de la même façon, mais je n’y aurais pas fait attention. Tant de monde attendait le tramway que je décidai de partir à pied. J’allai dîner dans une brasserie où il y avait de la musique. Jamais je n’avais senti une telle détresse. La France avait l’air de vivre comme avant la guerre. Il y avait même dans les rues des groupes de jeunes gens qui chahutaient. Les cafés étaient bondés. Je lisais toutes sortes de noms, familiers aux habitants, mais qui n’évoquaient rien pour moi. Je cherchai un hôtel. Ils étaient tous complets.

J’avais désiré de toutes mes forces quitter Paris et, maintenant que j’étais parti, je ressentais un vide affreux. Cela me causait une impression bizarre qu’on pût se dire : « Il n’est plus là » et que cette constatation ne changeât rien aux habitudes de tous. Je voyais mes amis se réunir sans moi. Mon absence ne provoquait pas de grands regrets. « Il a voulu partir », disaient-ils. Et je sentais que dans la misère qu’ils subissaient, ils ne pouvaient me désapprouver d’avoir cherché à m’y soustraire, mais ils m’en tenaient cependant rigueur au fond d’eux-mêmes. On le sentait à l’indifférence qu’ils montraient pour ce qui m’arriverait. Et il m’était pénible de sentir que si vite je n’inspirais plus d’intérêt et que je ne devrais compter que sur moi-même. Tous ces gens, bien que je les eusse quittés de la façon la plus correcte, bien qu’ils m’eussent sincèrement souhaité bonne chance, m’avaient brusquement oublié. Ils ne me voulaient pas de mal, ils eussent même joué la comédie de la tristesse s’il m’était arrivé quelque chose, mais en réalité ils s’estimaient déliés de tout devoir envers moi. N’avais-je pas voulu partir ? Ce sentiment accroissait ma solitude.

Maintenant, j’étais parti. J’avais abandonné tout le monde, croyant n’abandonner personne. En partant, il m’avait semblé que ce n’était rien de ne compter que sur soi-même, persuadé que j’avais toujours été seul. J’aurais voulu parler à quelqu’un. On m’avait demandé souvent : pourquoi restez-vous à Paris ? Je le comprenais à présent. J’avais cru que c’était parce que c’était plus facile de se cacher dans une grande ville. Mais non, c’était parce que j’étais un Parisien, que j’y avais des parents et des amis.

Le lendemain après-midi, je pris un petit train pour me rendre dans un village proche de la ligne de démarcation.

Quand le soir commença de tomber, ma détresse s’accrut encore. J’apercevais du wagon le ciel orangé, ciel immense que j’avais oublié. Chaque kilomètre me faisait du mal. J’aurais voulu pouvoir retourner, je songeais au village inconnu où j’allais descendre. Rien ne donne plus une sensation d’abandon que ces arrivées dans des petits endroits où nous sommes les seuls à être des étrangers, où personne ne nous attend et où, pour ne pas attirer l’attention, il faut avoir l’air de savoir ce que nous sommes venus faire. Nous entrons dans le premier café. Jusque-là tout va bien. Les gens du pays eux-mêmes y entrent. Mais au bout d’une demi-heure, lorsque nous voyons les cafetiers mettre leur couvert, commencer à vivre pour eux et que nous restons toujours là, parce que nous ne savons où aller, nous commençons à être pris de panique. Que dire si l’on nous demande quelque chose ?

Le café se vidait. Je me sentis mieux. J’étais incapable de dire d’où je venais, mais je savais où j’allais et je pouvais en parler indéfiniment. « Vous attendez Gustave ? » me dit le patron du café de cet air des gens qui se demandent si une simple parole peut les compromettre. Je répondis oui. « Il va venir », continua le patron. Je l’invitai à boire avec moi. Je sentis alors que le plus dur était passé, que de nouveau je n’étais plus seul, qu’une petite vie avec ses habitudes venait d’éclore, et je ressentis un immense soulagement. Ce n’était plus le vide du voyage. Je renaissais après un trou de deux journées entières. Je sentais que peu à peu, sans avoir rien dit, simplement parce que j’avais l’air perdu, j’inspirais confiance. La patronne vint se planter devant moi, me demanda si je voulais manger quelque chose, comme si elle comprenait que j’avais faim, que je venais de villes où l’on ne pouvait demander à manger, mais qu’ici ce n’était pas la même chose. Des gendarmes entrèrent. Ils ne me regardèrent même pas. Ils étaient merveilleux, ces gendarmes, par leur indifférence. Ils ne voulaient pas savoir qui j’étais. Ils n’étaient plus en service commandé et tout en eux respirait la joie de cette détente, de cette possibilité de n’avoir plus à s’occuper de personne. Enfin, ils pouvaient être eux-mêmes et montrer ce qu’ils pensaient. Je les invitai aussi à boire. Je leur dis que je venais de Paris et cela leur parut tout naturel. Ils me demandèrent ce qui se passait là-bas. J’avais un peu bu. J’étais dans un état d’optimisme que je trouvais de plus en plus naturel. Je me sentais sauvé. Le plus difficile était fait.

En compagnie de Gustave, je passai sans anicroche la ligne de démarcation.

Dès que je fus arrivé à Lyon, je me rendis dans un petit hôtel misérable, glacé, mal tenu, et dont le patron se croyait devenu une sorte de protecteur des patriotes. Quand je lui eus dit que je venais de la part de Boiboissel, il parut ne pas se souvenir de ce dernier. Il me tendit tout de suite une fiche à remplir. J’hésitai. J’étais en règle, mais j’aimais mieux demeurer inconnu.

C’était un homme qui avait pourtant rendu de grands services à beaucoup de Français. Mais je sentis que j’arrivais trop tard, qu’il y avait trop longtemps que ça durait. L’enthousiasme du début était tombé. Les gens qui partaient, qui vivaient en marge, que la police recherchait, ne l’intéressaient plus. Et le signe le plus frappant de ce changement était que cet homme commençait à voir partout des ingrats, des gens qui une fois en sûreté, se moquaient de le compromettre. J’eus beau lui dire que je n’étais pas de ceux-là, il me regarda avec froideur. Ce qu’autrefois il aurait fait de lui-même et dès le début, il ne le faisait qu’à la longue. Boiboissel avait pourtant fait beaucoup pour lui. Je me demandais ce que Boiboissel aurait pensé en entendant celui dont il m’avait tracé un portrait si flatteur dire : « Il peut le faire, mais pas moi… »

Je montai dans ma chambre un peu démoralisé. On aurait dit qu’on y avait mangé des œufs durs. C’était le plâtre du plafond qui tombait. Le soir, quand je descendis, j’essayai de donner à nos relations un ton plus cordial. Mais le patron parut ne pas me reconnaître. Il savait que j’avais besoin de lui, mais il ne faisait rien. J’étais un client comme les autres. Je résolus de quitter cet hôtel et d’aller à l’autre adresse. Elle est vraiment extraordinaire l’inutilité de ces adresses que les gens donnent. Je commençais à comprendre qu’au fond il n’y a jamais d’adresse. Ces recommandations n’ont pas de valeur car nos amis oublient que ce qui a été fait à un moment ne sera pas nécessairement refait plus tard.

Je passai trois jours dans cet hôtel dont le patron était intime avec l’un de mes amis et j’y fus constamment un étranger. On ne voulait pas me connaître.

Je n’arrivais pas à me décider à quitter Lyon. Venu de Paris à Lyon, c’était naturel, normal, mais continuer ! Il me semblait que dès que je me rapprocherais de la frontière espagnole, la surveillance serait plus sévère.

Je flânais toute la journée dans les rues. Il faisait un temps magnifique. Au soleil, j’oubliais mes nuits lamentables. Mais dès que le soir venait, je me les rappelais et je devenais sombre. J’aurais voulu ne pas me coucher, mais que faire ? Le matin j’entendais les tramways. L’évocation d’une vie qui continuait me frappait beaucoup. J’aurais voulu trouver quelqu’un qui vînt avec moi. Je demandai au fils de l’hôtelier de me suivre, puis à un autre jeune homme.

Mais il se passait chaque fois la chose suivante. Après avoir paru ne désirer que cela, après m’avoir dit comme ils seraient heureux de partir avec moi, quand ils étaient au pied du mur, ces jeunes gens hésitaient, puis se dérobaient. Ce n’était pas qu’ils eussent peur. Mais il leur semblait qu’en attendant, comme à moi quand j’avais été prisonnier, ils trouveraient mieux.

5

Enfin, j’arrivai à Sénac, au pied des Pyrénées. Je les regardais chaque matin de ma fenêtre et l’idée que je devais les escalader me donnait un malaise. Rien ne semble plus redoutable que des montagnes dans le lointain. Ou c’était le brouillard, ou c’était la pluie, ou encore la teinte unie d’une journée grise. Derrière la première chaîne, il y en avait d’autres. Après être monté, il faudrait redescendre, puis remonter encore. Une journée entière serait nécessaire pour réparer la moindre erreur d’itinéraire. Je pouvais me trouver en présence d’obstacles infranchissables. Devant ce mur, je me surprenais à penser naïvement qu’il était si facile à franchir pour un oiseau.

Je songeai alors à faire la connaissance d’un guide. L’hôtel que j’habitais avait été un endroit de villégiature. Je disais à tout le monde que je venais me reposer. L’impression était décourageante de me trouver dans cette ville frontière, où il eût semblé que tout le monde ne songeât qu’à passer à l’étranger et d’y trouver exactement la même vie que dans l’intérieur. On eût dit qu’il n’y avait pas de frontière proche. Personne ne faisait attention aux écriteaux, aux flèches : Vers l’Espagne. Les gendarmes n’étaient pas plus nombreux. À la gare, la surveillance ne semblait avoir rien de particulier, et pourtant, chaque jour, des gens de mon espèce devaient débarquer. J’avais pu trouver une paire d’espadrilles. Je sortais ostensiblement sans chapeau. J’avais acheté une canne comme en avaient les gens du pays. Devant ceux qui pouvaient m’observer, je posais au touriste.

Un matin, j’eus tout à coup la révélation que ce que je projetais n’était pas si facile que cela et que toute apparence inoffensive cachait quelque chose. Je me sentais un peu suspect de n’avoir pas d’autres raisons à donner à ma présence que des raisons de goût ou de hasard. Je ne sais pas s’il le faisait exprès, mais le patron de l’hôtel m’indiquait des excursions dans la montagne. Il me donnait des adresses d’endroits où je pourrais boire du lait, où je pourrais même trouver du saucisson du pays, comme si j’étais venu vraiment pour cela. Il y avait de quoi être inquiet, car il n’était pas possible que la vie pût se dérouler aussi simplement si la police n’était pas sûre de son fait. Alors que dans tant de villages où il n’y avait absolument aucun horizon, tout le monde me regardait avec méfiance, ici, tout étranger était accueilli avec le sourire. Et ce sentiment d’une poigne de fer derrière les mairies me faisait hésiter à me renseigner, car je me disais que c’était là qu’on nous attendait. Tant que j’étais un touriste, personne ne bougeait, mais au premier geste, on serait impitoyable. Cette difficulté inattendue m’ôtait tous mes moyens.

Je me dis alors que j’avais été idiot. Une de mes grandes fautes depuis mon évasion, ç’avait été de ne jamais rien préparer, de ne jamais demander conseil. Je m’étais considéré comme seul et je n’avais jamais compté sur personne. Or, il m’apparaissait à présent que si au lieu de venir ici, j’étais allé à Saint-Gaudens, ou ailleurs chez des amis, sous le même prétexte, j’aurais pu au moins parler, me renseigner. Mais enfin, cela ne m’avait pas trop mal réussi jusqu’à présent, puisque j’étais à la veille de voir mes peines finies. Cette proximité, malheureusement, commençait pour la première fois à me faire douter de moi. Je revoyais tout ce que j’avais vécu depuis deux ans, depuis trois ans même, puisqu’au fond le drame avait commencé non pas au moment où j’avais été fait prisonnier, mais au moment où j’avais été mobilisé, et le sentiment que tout cela était fini, que j’étais à la frontière espagnole, que ce soir même si je voulais, je pouvais être sauvé définitivement, me faisait paraître le danger d’être pris à la dernière minute comme une catastrophe effroyable, comme un de ces coups affreux du destin, la foudre tombant sur une noce, un rescapé faisant une chute terrible dans un escalier, etc. Et ce sentiment effroyable ne me quittait plus, si bien que je me sentais comme paralysé. Avoir tant fait pour en arriver là ! Et je me disais que c’était ma faute. J’avais trop attendu. Quand on vit comme je vivais, il ne faut jamais se mettre dans une position où l’on soit amené à réfléchir. Il faut agir sans cesse. Or, je m’étais attardé à Lyon, puis à Saint-Étienne, puis à Toulouse. Je n’aurais pas dû m’arrêter une seconde avant que tout fût accompli. Par ma faute je me trouvais devant un obstacle qui me semblait immense alors que si j’avais agi autrement, je l’eusse probablement franchi comme le reste sans m’en apercevoir.

Le soir, je restais dans la salle à manger de l’hôtel. Il y avait beaucoup de monde. J’avais observé mes voisins avec la crainte de trouver quelqu’un qui fût venu là avec les mêmes intentions que moi. Mais personne ne me semblait dans mon cas. Il y avait bien pourtant un homme seul, d’une cinquantaine d’années, mais il ne faisait aucunement attention à moi, et ce détail me laissait croire qu’il n’était pas venu pour la frontière. Il n’avait pas remarqué mes regards. Il y avait une femme avec un enfant, un vieux ménage, enfin toutes sortes de gens paisibles. Quelquefois je me demandais si tous ces gens ne jouaient pas la comédie comme moi, et j’étais pris de terreur à la pensée d’un échec, de quelque chose qui ferait que dans la suite les conditions de passage seraient moins bonnes encore.

Je ne me décidais toujours pas à tenter l’aventure car je ne savais pas comment faire. J’allais, après le déjeuner, prendre une tasse de succédané de café, dans le plus grand établissement de la ville. Il n’était guère différent de ceux de toutes les villes que je venais de traverser. Mêmes habitués, même caissière, même atmosphère, mêmes efforts pour essayer de vivre comme avant, mêmes regrets de ne pouvoir satisfaire la clientèle. Je pensais chaque fois que je trouverais quelqu’un qui me donnerait des conseils, des indications. Il faisait une chaleur étouffante. Je retournais ensuite à mon hôtel. Je commençais à connaître beaucoup de monde, mais il m’était impossible de demander quoi que ce fût. Rien n’est plus agaçant que de ne trouver personne qui puisse nous aider dans un endroit où ce genre de gens doit pulluler. Et plus cela allait plus cela devenait difficile. J’avais l’impression que je ferais mieux de revenir sur mes pas et d’aller ailleurs. En effet, dans cette sorte d’affaires, quand on n’aboutit pas tout de suite, quand dès le début on ne trouve pas ce qu’on cherche, il se produit un phénomène curieux. C’est qu’ensuite, même si nous avons des perspectives de réussite, le fait d’être resté quelques jours à errer, nous engourdit dans des habitudes d’inertie, et au moment où tout à coup nous agissons, nous attirons naturellement l’attention. Plus les jours passaient, plus j’étais l’esclave de l’attitude que j’avais prise, et qui était justement de paraître ne rien chercher, si bien que je me rendis compte que même si quelque chose se présentait, je n’oserais plus en profiter. Il était inutile que je reste plus longtemps ici.

6

Je repris donc le train, mais dans le sens contraire. J’avais beau savoir que je descendrais à trente kilomètres de là, à Perpignan, pour revenir au pied des Pyrénées un peu plus loin, ce voyage en sens inverse me donna un malaise. Évidemment, j’avais la satisfaction d’avoir passé pendant plus d’une semaine pour le plus honnête des hommes, d’avoir confondu ceux qui avaient pu me soupçonner d’arrière-pensée en m’en retournant comme j’étais venu, quoique certains pussent penser que je repartais parce que je n’avais rien trouvé.

À Perpignan, je découvris une chambre dans un hôtel en face de la gare. Je n’avais plus cette assurance que j’avais quand je pouvais me dire, partout, que j’allais me reposer à Sénac. Je ressortis pour dîner. Au fond, c’était toujours la même histoire, je voulais partir seul et dès qu’une journée s’était écoulée, je regrettais de n’avoir pas un ami : jamais comme cette fois, la présence d’un ami ne m’aurait fait autant de bien. Et je me rendais compte maintenant que ce besoin d’une présence, je m’étais trompé en le prenant pour une arme contre la solitude. Ce n’était pas l’horreur de la solitude, ni le besoin de parler, c’était quelque chose d’autre. La vérité, fort simple, c’est qu’en compagnie d’une autre personne, on se sent moins suspect que seul. Tout ce qu’on fait est explicable, est confirmé. Pourquoi cet hôtel ? parce qu’il m’a dit d’y aller. Pourquoi ce retour à Perpignan, pourquoi aller à tel endroit au lieu de rester à Saint-Gaudens ? Alors je prenais l’air étonné. Je ne répondais pas je, mais nous. Nous avons pensé que nous serions mieux, nous en avions assez, et comme par enchantement, on nous croyait.

Je me résolus d’amorcer quelque chose immédiatement. Il ne fallait pas recommencer l’erreur de Sénac. En montant dans ma chambre, je liai conversation avec le valet de chambre. Je lui dis que je venais de Sénac, mais que je m’y étais ennuyé parce qu’il n’y avait pas d’excursions intéressantes, que je voulais aller à Saint-Gaudens où l’on m’avait dit que c’était plus gai. Qu’est-ce qu’il pensait, lui qui était de la région ? Il ne comprit rien à mes allusions. Je n’osai pas être plus précis. Ce qui commençait à devenir étonnant, c’est que tout le monde semblait ignorer qu’il y eût une frontière toute proche, que tout se passait comme si l’on était en plein centre de la France. Je me risquai à dire : « Il doit y avoir des gens qui passent en Espagne, cela ne m’étonnerait pas. » Le valet me dit qu’il n’en avait jamais entendu parler.

Le lendemain soir, j’arrivai à Saint-Gaudens.

Après le dîner, j’allai tuer le temps dans un café. Soudain, mon voisin de table se mit à crier que c’était une honte de se laisser gouverner par des incapables et des traîtres. Nous avions ce que nous méritions puisque nous n’étions pas capables de nous débarrasser d’une clique pareille.

Depuis mon évasion, c’était la première fois qu’un inconnu disait devant moi ce qu’il pensait de Vichy. C’était venu à propos d’un faux viandox qu’on lui avait servi et qui était imbuvable. J’avais déjà remarqué plusieurs fois que des gens se mettaient dans des rages froides et qu’ils étaient prêts à se faire arrêter plutôt que de ne pas laisser échapper leur colère, et cela pour des causes insignifiantes comme de se voir refuser une consommation à cause d’une minute de retard, ou d’être obligés de montrer leurs papiers pour une formalité sans conséquence, ou d’être obligés d’attendre, ou de se voir exiger dix grammes de tickets de plus. « Quelle bande de salauds ! » disait l’inconnu sans arrêt.

Nous liâmes conversation. C’était un homme dont l’aspect était le plus insignifiant qui fût. Il portait un costume détendu, tout plein de plis. Il pouvait être âgé de quarante-cinq ans. Il avait un béret basque. Il avait cet air particulier aux hommes qui semblent ignorer jusqu’à l’existence des apparences. Après avoir bavardé un long moment, je fis plusieurs allusions au désir qu’avait un de mes amis de passer en Espagne. Je le revis le lendemain. Il me dit qu’il connaissait un guide qui avait déjà fait passer je ne sais combien de personnes. Il prenait cinq mille francs. Mais c’était un type prudent. Il voulait savoir à qui il avait affaire. Il prenait ses précautions. Je lui dis que je voulais le voir. Le soir, je vis arriver l’inconnu du café à mon hôtel. J’étais un peu inquiet. L’inconnu en faisait plus que je ne lui avais demandé. Il avait entrepris de m’aider de lui-même, feignant de m’avoir compris. Je me dis qu’après tout c’étaient des Méridionaux qui voulaient simplement gagner de l’argent et qui prenaient le genre de ne pas le faire pour un but intéressé, mais par dévouement politique. Je feignis de le croire, bien que le fait de me demander tant d’argent me refroidît. Il y avait aussi une autre chose qui m’était désagréable. C’était l’attitude de mon visiteur à l’égard des gens qui m’entouraient. Il ne prenait aucune précaution, comme si ma confiance en lui était telle que je dusse lui passer toutes ses imprudences. Le soir, je me demandai ce que je devais faire. Est-ce qu’il fallait continuer ou filer ? Je craignais que cet individu ne fût pas sérieux. Son histoire était trop compliquée. Mais si je renonçais à cette occasion, je n’arriverais jamais à passer. Il fallait que je me dise que je ne trouverais jamais le personnage idéal dont je rêvais. Pour réussir, il faut accepter des risques.

Le lendemain, il vint à l’hôtel avec le fameux passeur. Nous nous assîmes dans un coin de la grande salle devant une bouteille de vin que j’eus d’ailleurs beaucoup de peine à me faire servir. Le passeur, à ma grande surprise, n’avait rien d’un montagnard. Il avait plutôt l’air d’un petit employé. Je lui en fis la remarque. Il m’expliqua qu’en effet, il n’était pas montagnard mais, qu’avant la guerre, il avait passé chaque année un ou deux mois chez un frère instituteur dans un petit village et que pour cette raison il connaissait bien la région. Depuis, son frère avait été révoqué, mais il s’était servi de ses connaissances pour faire passer déjà quatre personnes. Il me parla même longuement de la dernière, la femme d’un général. Il était évident que ces deux hommes avaient autant à craindre la police que moi. J’étais à peu près certain qu’ils ne me tendaient pas de piège. Ils me demandèrent si j’avais vraiment l’argent. Ce qui m’inquiétait un peu, c’est que le premier qui, au début, avait paru ne rien connaître, qui m’avait dit qu’il se renseignerait, faisait maintenant partie de l’expédition au même titre que le passeur. Mais je pensais que c’était parce qu’il voulait toucher la moitié de la somme. Nous décidâmes de partir le soir même.

Il me semblait que tout était fini maintenant, que j’étais sauvé. Je luttais contre ma joie cependant, car en réalité je n’avais pas encore passé la frontière et l’optimisme risquait de m’amollir. Mais peu après je me mis de nouveau à faire des plans d’avenir. Qui aurait cru, il y avait quelques mois, que je serais aujourd’hui en Espagne ? que tout mon calvaire serait terminé ? Je passai l’après-midi à compter les heures. Mon impatience ne faisait que grandir. Je m’en voulais de n’avoir pas fixé le rendez-vous plus tôt. J’avais de plus en plus peur qu’il n’arrivât quelque chose à la dernière minute. Je n’osais sortir de crainte de rencontrer mes complices et de m’entendre dire que notre expédition était remise. Je m’allongeai sur mon lit. Combien ce moment était tragique ! Voilà, tout était fini. J’allais être libre. Et j’en venais même à me demander si ce que je faisais était vraiment bien. N’était-ce pas une lâcheté de quitter ainsi la France ? C’était une chance, c’était une immense faveur, c’était ce qu’une foule de Français auraient voulu faire.

Enfin, je me rendis à l’endroit désigné. La nuit tombait. Le rendez-vous avait été fixé sur un pont, au bout de la ville, qui enjambait un ruisseau à sec, et où il y avait une profusion de panneaux indicateurs. Il n’y avait personne. Je m’assis sur le parapet. Je regardai les montagnes devenues violettes à la base et sur les cimes desquelles le soleil déjà couché jetait de bas en haut de pâles rayons. Bientôt la nuit fut complète. La lune s’était levée. Et c’était une chose extraordinaire que cette présence dans un ciel déchiqueté à l’horizon par les montagnes comme par des rats, de ce cercle lumineux si calme. Ils ne venaient toujours pas. La crainte commençait à m’envahir. Le manque de parole, c’était bien ce qu’il y avait de plus frappant en France depuis la défaite. Personne ne se croyait tenu à rien. Les gens se dérobaient tout le temps. Rien n’avait de valeur. Tout ce qu’on offrait, même si c’était tout ce qu’on possédait, était toujours insuffisant.

La lune montait toujours. Tout à coup, il m’apparut que je n’avais qu’à partir seul. N’avais-je pas montré en Allemagne que j’en étais capable, qu’une nuit de marche ne me faisait pas peur ? Je n’avais qu’à suivre la route en me cachant. À proximité de la frontière, je regarderais, je passerais le temps qu’il faudrait. Ce n’était pas plus difficile que l’Allemagne, après tout. Puis je me dis : « Mais je ne suis pas en Allemagne. Je suis en France. C’est quand même incroyable que je n’arrive pas à trouver un Français qui m’aide. C’est quand même incroyable d’en être réduit, ici, en France, à me faire ramasser par la police. » La colère me vint. Non, je ne partirais pas dans ces conditions. C’était moi qui m’y étais mal pris. Après tout, je m’étais peut-être trompé d’heure ou d’endroit. Il valait mieux que je retourne tranquillement à l’hôtel. Demain, j’essayerais de trouver un autre guide. Et si finalement je n’en trouvais pas, eh bien ! je m’en irais seul.

Le lendemain les deux hommes me rendirent visite. Ils commencèrent par me dire qu’au dernier moment ils n’avaient pas pu venir parce qu’un de leurs amis se mariait ! Puis, abandonnant cette histoire de mariage, ils me dirent qu’ils avaient réfléchi, qu’il y avait beaucoup plus de risques et que, pour faire ce que je voulais, comme ils étaient trois, car à eux deux ce n’était pas suffisant, il fallait que je paye plus cher. Je leur dis alors que j’avais en tout dix-huit mille francs, que s’ils voulaient me faire passer, je leur donnerais dix mille francs. On prit de nouveau rendez-vous pour le soir. Cette fois, c’était promis, entendu. Je me rendis au rendez-vous. Ils y étaient. Nous partîmes. Bientôt les petites villas se firent moins nombreuses. La route commençait à monter, mais si peu que je fus tout surpris en me retournant à un certain moment d’apercevoir la ville, dans le bas, déjà indistincte, formant une masse brune au milieu de laquelle se dressaient quelques tours et un clocher. Mes compagnons marchaient à côté de moi. Tout était complètement désert. La lune brillait dans le ciel, beaucoup plus lumineuse que la veille car il était plus tard. Je portais ma valise sur l’épaule. J’étais dans un curieux état d’esprit. Bien que nous fussions encore sur la route et que nous pussions croiser des gens, déjà je ne songeais plus à prendre de précautions, car j’avais oublié le danger, tout à l’effort physique que j’accomplissais. Je ne songeais pas non plus à mes compagnons, qu’ils fussent décidés à me trahir ou non. Je ne leur parlais pas. Une seule chose comptait, le temps qui passait. Tout à coup, au moment où nous passions devant une maison dont il ne restait que les soubassements, un homme surgit devant nous. Il y eut quelque chose de tellement bizarre dans cette apparition que le sentiment d’être pris ne m’effleura même pas. « Où allez-vous ? » nous demanda cet homme. Je posai ma valise à terre et me tournai vers mes compagnons. « Cela ne te regarde pas », répondirent-ils. Pendant quelques minutes, une conversation confuse s’engagea entre eux et le nouveau personnage. Puis, à ma grande surprise, mes guides me demandèrent tout mon argent. « On ne peut pas faire autrement », dirent-ils en manière d’excuse. Peu après, je les vis partir tous les trois ensemble, en gesticulant comme s’ils se disputaient encore, mais en réalité parfaitement d’accord. J’avais eu affaire à des bandits.

Ils s’éloignaient. Un instant je pensai courir derrière eux. Puis, je me rendis compte que cela ne servirait à rien. Je m’assis au bord de la route. Je songeais à ce que cela avait de lâche d’agir ainsi avec une personne dans ma situation. Quelle bassesse ! Pouvait-il y avoir plus grand crime que de profiter de la détresse d’un homme pour le voler ? Puis en réfléchissant, il m’apparut qu’il y avait un peu de ma faute. Peut-être que si j’avais été moins prudent, si j’avais moins dissimulé ma situation exacte, ils n’eussent pas songé à me voler. Mais je m’étais méfié, je n’avais rien dit, et rien ne libère autant les consciences.

Je me demandais ce que je devais faire, sans argent, sans domicile, sans connaître le pays. Et de nouveau, je songeai à l’action abominable de ces hommes. Comment pouvait-on à ce point manquer de conscience ? Ils savaient bien qu’ils me perdaient et ils n’avaient pas hésité. Tout à coup, je fus pris d’une colère folle. Je voulais me venger, les retrouver, les dénoncer, raconter ce qui s’était passé, quitte à être pris. Je descendis en toute hâte vers la ville. Mais j’avais à peine parcouru un kilomètre que je me calmai. Non, il valait mieux essayer de passer en Espagne. Le moins méchant des trois qui avait voulu me laisser trois cents francs, m’avait dit en me montrant la montagne : « Continuez, quand vous serez là-haut, il y a dans le bas une petite ferme. Vous serez en Espagne. Vous n’avez qu’à éviter le poste de gauche. »

Je me dis que je n’avais qu’à aller dans cette petite ferme. J’étais dans un état de nervosité telle que les distances à parcourir dans un sens ou dans l’autre me semblaient interminables. J’avais besoin de faire des choses immédiatement, de savoir, de parler, et de quelque façon que je me mouvais, j’avais l’impression que je ne bougeais pas au milieu de cette nature immense. J’eusse été à proximité de la frontière que j’eusse passé en courant, quitte à me faire tuer. Mourir ou être sauvé. Mais pas de frontière, pas de maison, et cette montagne qui redescendait quand on était au sommet. « Quelles gens abominables ! » répétais-je sans arrêt. C’était bien un exemple de cette mentalité effroyable des bandits qui croient que quand ils nous volent, ils ne doivent rien faire pour nous. Pourquoi agir ainsi ? S’ils m’avaient tout demandé, je le leur aurais donné sans qu’ils me le prennent, tout ce que je réclamais en échange, c’était de me mettre sur la route, de me dire ce qu’il fallait faire. Mais ils n’en savaient probablement rien. C’étaient non seulement des bandits mais des escrocs. Et je pensais que depuis la guerre, en Allemagne, à Paris, rien d’aussi effroyablement bête ne m’était arrivé. Cette histoire couronnait dignement mes lamentables aventures. Jusqu’à ce jour, j’avais rencontré bien de l’égoïsme, mais jamais rien de pareil, jamais à ce point. Tout ce qui m’était arrivé me paraissait normal à côté de ce mauvais coup. Car c’était un mauvais coup, la dernière chose à laquelle j’eusse pensé qui eût dû arriver à un homme comme moi. J’étais abasourdi. Faire un mauvais coup à moi ! Cela me paraissait incroyable, inadmissible.

7

Je faisais ces réflexions lorsque tout à coup il m’apparut que je ne passerais jamais la frontière. Il y avait, à la dernière minute, quelque chose contre moi. La chance ne m’avait jamais abandonné. Mais cette fois, elle me quittait. J’avais trop souffert. J’avais trop lutté. À la dernière minute, je n’avais plus de force. Alors j’éprouvai plus vivement qu’à Sénac ce regret d’avoir trop traîné depuis la ligne de démarcation, d’avoir fait les choses d’une façon trop bourgeoise. J’aurais dû être animé du même esprit qu’après mon évasion. Je n’aurais dû avoir qu’une idée : passer, et au lieu de cela, j’avais cru déjà bêtement que le plus dur était fait, que ce qui me restait à accomplir n’était rien, comparé à ce qui l’était déjà. Si je l’avais vraiment voulu, je serais déjà en Espagne depuis longtemps. Je pris ma tête entre mes mains. De nouveau il m’apparaissait que je devais retourner au village. Mais je n’avais pas un sou. Comment manger, payer l’hôtel, comment vivre sans attirer l’attention ? À qui demander de l’argent ?

Je revins au village complètement désespéré. Perdu dans ce pays que je ne connaissais pas, il me sembla que mon arrestation n’était plus qu’une question de jours. Mais les choses s’arrangent toujours. Tout semble absolument perdu et voilà que soudain une éclaircie brille.

En passant dans une petite rue, je vis un commerçant assis à la porte de sa boutique. C’était un vieil homme malade, un diabétique probablement car il était amputé d’une jambe. Il jouissait d’une de ces tristes convalescences qui suivent les opérations qui n’ont en réalité rien changé à notre mal profond. Au fond, qu’était mon malheur à côté du sien ? Je parlai à cet homme. Cela me faisait du bien. Il me pria de m’asseoir. Je me sentais loin du monde dans cette ruelle coupée en deux par la lumière de la lune. Il me posa à son tour des questions et, tout à coup, comprenant qui j’étais, ce qui m’était arrivé, il me fit entrer chez lui. Il appela sa femme. Il lui raconta devant moi ce que je venais de lui dire. Elle l’écouta sérieusement, sans dire un mot, me regardant, avec cet air si particulier des femmes qui n’ont aucun pouvoir effectif, mais dont l’avis prime tout, cet air un peu méchant, soupçonneux, qui cherche surtout à voir si l’on a inspiré une sympathie dangereuse à l’homme qu’on aime.

Quand son mari eut terminé, elle dit que je pouvais rester chez eux. Cela me causa une telle joie que je me mis à balbutier. Tout ce que je demandais, c’était quelques jours devant moi pour me retourner.

On m’offrit à souper, mais je refusai. Quand on a fait quelque chose pour nous, que cette chose est faite, les moments qui suivent sont pénibles, car c’est alors que vos bienfaiteurs se demandent justement s’ils ont été bien avisés d’agir ainsi et nous souffrons de sentir ce débat se prolonger en eux-mêmes.

Je ne parvenais pas à m’endormir. Je pensais que j’avais couru bien des dangers et que c’était beaucoup pour un seul homme. Puis je me disais que dans la vie la plus monotone il s’en passait peut-être autant. Il fallait surtout n’en vouloir à personne. Pas de rancune, c’est le secret du bonheur, du succès, de la réussite.

Depuis quelques jours déjà, j’étais réveillé quand les coqs se mettaient à chanter. Et au lieu de me dire comme avant, quand je les entendais, qu’il devait être très tôt, je me disais : enfin.

Je me décidai deux jours plus tard à partir seul le lendemain soir. Tant pis. Il arriverait ce qu’il arriverait. C’était ridicule de traîner ainsi juste à la frontière. Et pour la première fois, je pensai à ce que serait ma vie à l’étranger. Quand nous décidons une chose avec tant de force, nous finissons par n’en voir plus aucune autre. Nous la croyons parfaite. Nous l’avons mise en sommeil une fois pour toutes, afin de ne pas gêner nos efforts et au moment de l’obtenir, tout à coup, nous nous demandons si elle en valait vraiment la peine. Depuis des mois, je rêvais d’aller à l’étranger et voilà que demain, si tout se passait bien, ce serait fait. Je me représentais l’accueil qui allait m’être fait, la cordialité mêlée de méfiance, la sympathie pour l’homme qui avait enduré tant de misères. On m’observerait cependant. On ne sait jamais. J’étais peut-être un menteur. Rien ne prouvait que je disais la vérité.

J’allais quitter la France où j’avais passé les plus belles et les plus fécondes années de ma vie. Les autres, celles qu’il me restait à vivre, je les portais à l’étranger. M’en saurait-on gré là-bas ? Les accepterait-on, ces années qui seraient peut-être celles du déclin ? Je me le demandais. Accepterait-on un homme qui allait peut-être tomber malade en arrivant, à qui il faudrait donner des soins ?

Quand donc tout cela finirait-il ? Les inquiétudes que je venais de vivre ne m’avaient-elles pas marqué pour toujours ? Jusqu’à présent, j’avais coutume de sourire en entendant parler du contrecoup d’un malheur. Je pensais qu’un danger passé, tout était fini. Je m’étais trompé.

À la tombée de la nuit, je pris congé du commerçant. Il me donna un colis de nourriture. Je le remerciai. J’étais si ému que je l’embrassai. Je lui dis qu’il allait peut-être me revoir le lendemain entre deux gendarmes. Je n’osai pas lui dire que je le reverrais après la guerre, tellement il me paraissait malade.

La nuit était magnifique. Avant de commencer à monter, il fallait faire deux ou trois kilomètres à plat. J’étais très abattu. Mais dès que je fus seul dans la campagne, je devins un autre homme.

Un berger s’approcha de moi, accompagné de son chien qui faisait de grands cercles autour de lui comme autour du troupeau que je voyais plus loin continuer à paître maintenant qu’il n’était plus gardé, exactement comme avant. Je m’arrêtai. Le berger me regarda longuement. Je n’avais pas peur, tellement il paraissait faire corps avec la montagne. Je compris qu’il me disait qu’il fallait que je fisse attention de ce côté. L’inquiétude me reprit. Je lui demandai ce que je devais faire. Il resta un instant sans répondre, puis il ordonna au chien de retourner auprès des bêtes. Le chien obéit comme une personne. Toujours sans m’adresser la parole, le berger me fit signe de le suivre. Assis à deux cents mètres, le chien nous regardait partir. Nous primes un sentier. Il marchait devant, sans se presser. Chaque fois qu’il y avait un obstacle, il se retournait légèrement pour voir si je l’avais franchi.

Nous arrivâmes devant une petite maison entourée de rochers. D’autres chiens se mirent à aboyer. Cela me frappa que les êtres vivants se défendaient là comme partout ailleurs.

Un vieil homme parut sur le pas de la porte, et son visage s’épanouit en me voyant.

Il était extraordinaire que ce ne fût qu’au moment de partir que je trouvais autant de sollicitude. Le cœur de la France se réveillait-il donc au moment où je la quittais ? Alors je compris qu’il y en avait partout comme il y en avait ici, mais qu’aujourd’hui il ne se laissait voir que très loin, dans les coins perdus, en cherchant.

On m’offrit une tasse de lait, puis du vin. J’étais assis. Alors je me mis à parler comme si je me trouvais avec ce que j’avais de plus cher et tout ce que je disais était écouté attentivement. Je racontai ce qui venait de m’arriver. Je vis alors le vieil homme jeter un regard sur son fils, celui-ci faire un signe imperceptible. Je vis la vieille femme se lever. Il voulait me donner de l’argent.

Je me mis à pleurer. C’était trop de bonté. C’était surtout trop tardif. Je comprenais que mon pays n’était pas mort, qu’il était partout comme il était ici. Je gardai un long moment l’argent dans ma main, pour ne pas froisser en le rendant tout de suite, puis je le posai sur la table. Je dis que je n’avais pas besoin d’argent, que ce qu’ils me donnaient était beaucoup plus précieux que tout l’argent du monde.

Le soir, le père et le fils partirent avec moi, dans la montagne. Le matin, ils me quittèrent. J’étais en haut de la montagne. Je me tournai vers la France. Le soleil se levait. La plaine était inondée de lumière et de brume. J’entendis à ce moment un bruit de pas derrière moi. Je me retournai. Deux gardes espagnols s’approchaient de moi. Je savais qu’ils allaient me conduire en prison, mais cela m’était égal : j’étais libre.


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en février 2018.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : H. B., Isabelle, Lise-Marie, Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Non-Lieu, Paris, Robert Laffont, 1946. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail de : L'Yser, étude pour la toile disparue de même titre, 1918, huile sur toile, Félix Valloton, 1917 (collection privée).

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