Emmanuel Bove

LE MEURTRE DE SUZY POMMIER

Roman

1933

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Table des matières

 

I  UN FILM QUI FINIT MAL. 3

II  HECTOR MANCELLE. 9

III  PREMIER INTERROGATOIRE. 22

IV  UN PERSONNAGE CURIEUX. 34

V  QUAI DES ORFÈVRES. 44

VI  NERVRAY PARLE. 52

VII  À ASNIÈRES. 63

VIII  UNE REPRÉSENTATION PRIVÉE. 73

IX  M. AUGUSTE POMMIER. 80

X  UNE VISITE DÉPLACÉE. 87

XI  L’ENTERREMENT. 92

XII  AU PALAIS. 104

XIII  LA RUE LÉVIS. 118

XIV  LE COMMISSAIRE PIGET SE FÂCHE. 122

XV  CHEZ JOACHIM ESCAMP. 126

XVI  L’INTERROGATOIRE INTERROMPU. 134

XVII  HECTOR MANCELLE PARLE. 143

Ce livre numérique. 152

 

I

UN FILM QUI FINIT MAL.

Avant même que les Deux Mondes, le nouveau film de Jean Rivière, eût été présenté en séance publique, tous les journaux lui avaient déjà consacré de longs articles. Jean Rivière, le jeune metteur en scène, s’était signalé à l’attention par trois ou quatre œuvres remarquables. Les Deux Mondes devait consacrer sa réputation. Mais un tel succès n’allait pas sans créer des jalousies. Aussi, ce soir-là, la salle Ébrard, rue de la Michodière, où devait avoir lieu la présentation de ce film, était-elle remplie d’un public à la fois enthousiaste et hostile. À toutes les personnalités appartenant au monde du cinéma, se mêlaient des artistes, des écrivains, des jolies femmes. On discutait d’avance des qualités de ce film, de son interprétation. On se demandait si Suzy Pommier, qui s’était révélée, il y avait un an à peine, dans une quelconque production, comme une des plus grandes artistes qui aient paru sur l’écran français, vaincrait la partie. Le rôle qu’elle tenait dans les Deux Mondes n’était-il pas trop lourd pour elle ? Quant à Harry-Paul Donna, on ne s’expliquait pas pour quelles raisons Rivière l’avait choisi. Jusqu’alors, il n’avait été qu’un interprète de second plan. Il s’était surtout signalé par une absence complète de naturel.

À neuf heures, la salle était déjà pleine à craquer et, sans cesse, de nouvelles voitures s’arrêtaient devant l’entrée. Soudain, de l’orchestre, des murmures s’élevèrent auxquels succédèrent aussitôt des cris, des applaudissements. Suzy Pommier venait de faire son apparition. Blonde, grande et mince, elle semblait avoir vingt ans.

Cette réception chaleureuse la gênait, et ne sachant comment répondre aux acclamations qui la saluaient, elle s’inclinait en se tournant à droite et à gauche, non sans timidité.

Elle n’était pas seule. Un homme jeune, chauve déjà, l’accompagnait.

Finalement, le couple s’assit. Suzy Pommier se remit un peu de poudre, cependant qu’à intervalles réguliers le cri familier de « Vive Suzy ! » partait d’un point quelconque de la salle.

Elle était d’une pâleur que le fard avivait à peine. De temps en temps, elle se retournait, cherchant visiblement des yeux un ami. Par contenance, elle ouvrait son sac, le refermait, l’ouvrait encore, avec ce désir de paraître naturel que l’on a quand on se sent un point de mire.

Assis à trois rangées derrière elle, un homme l’appela :

— Suzy…

Elle se retourna. C’était Donna. Elle lui fit un petit signe amical de la main, puis, prenant son voisin par le bras, lui dit à l’oreille :

— C’est curieux, je n’ai jamais eu le trac comme ce soir.

— Voyons, voyons. Ce n’est pas digne de toi… Tu n’es plus une débutante… Tiens, prends cette cigarette…

Le jeune homme venait à peine d’achever ces mots qu’une sonnerie retentit, bientôt suivie d’une autre, et d’une autre encore.

— Les trois coups sacramentels, murmura-t-il.

L’obscurité se fit. Durant quelques secondes, sur l’écran nu, la nouvelle bande de Jean Rivière tourna à vide, puis le titre parut : les Deux Mondes. À ce moment, le bruit léger et monotone du moteur de la cabine de l’opérateur disparut et une valse se fit entendre.

La représentation était commencée.

C’était l’histoire d’une chanteuse de café-concert – rôle que tenait Suzy Pommier – dont s’amourachait un riche industriel d’une quarantaine d’années, joué par Harry-Paul Donna. Il lui jurait un amour éternel, il la tirait de l’ornière, l’élevait à lui. Malheureusement, il cessait brusquement de l’aimer. Le fond du film était la peinture de cette rupture. Le héros, industriel de convention, appartenait à une riche famille. Pris entre les liens et cette étrangère, il sacrifiait celle-ci. Le film se passait à Paris, tout de suite après la guerre. Dans un souci louable de faire vrai, le metteur en scène avait appuyé un peu lourdement sur les mœurs par trop libres de cette époque.

Jusque-là, le public, bien que légèrement choqué par le réalisme de certains passages, avait manifesté son contentement.

Un soir, décidé à en finir, l’industriel conduit la danseuse dans des lieux où l’on s’amuse. Mais en rentrant, sous l’empire de la boisson, il lui annonce que tout est fini ; que, d’ailleurs, il est obligé de partir pour l’étranger où l’appelle une affaire importante. Cependant, c’est un homme de cœur. Il comprend bien qu’il doit à celle qu’il a aimée une indemnité. Il saura remplir son devoir. Ses lèvres murmurent un chiffre.

Ce fut à ce moment que se produisit la scène qui souleva les protestations du public déjà énervé.

— Vous n’êtes qu’un lâche, lui répond sa maîtresse.

Elle est indignée. Elle lui crie son mépris. C’est honteux de la part d’un homme d’abandonner une femme, après lui avoir fait entrevoir les délices d’une vie honnête et heureuse. Il eût mieux valu qu’elle ne l’eût jamais connu.

L’industriel ne répond pas. Il sort, et revient, au bout de quelque temps, avec, épinglées au revers de son veston, toutes les décorations que lui valut sa brillante conduite pendant la guerre.

La jeune femme, en son absence, était entrée dans son bain. Il s’approche d’elle et, bien droit, dans une attitude toute militaire, lui dit :

— Tout le monde n’a pas jugé que j’étais un lâche !

— Tu aurais dix fois plus de médailles que je te traiterais quand même de lâche ! lui répond la femme.

Cette réplique provoqua le tumulte dans le public. Des cris s’élevèrent des quatre coins de la salle. En effet, cette histoire de décorations arrivait bien mal à propos dans ce roman d’amour. Le talent de Suzy Pommier ne la faisait pas passer.

On entendit les premiers coups de sifflet. Un spectateur, plus violent que les autres, se mit à parler d’une voix de stentor :

— S’il y a des anciens combattants dans la salle, qu’ils aillent donc casser la figure du metteur en scène.

Une femme cria :

— Mon mari a fait la guerre et il trouve ce film très bien.

— Taisez-vous ! fut la réponse qu’elle s’attira.

Le silence s’était peu à peu rétabli, lorsque, comme un coup de tonnerre, ces quelques mots retentirent :

— Nous en avons assez.

Mais le film, lui, continuait.

L’industriel s’approche donc de la chanteuse. Il est hors de lui. Il la prend à la gorge et tente de l’étrangler.

De nouveau, les sifflets reprirent de plus belle. Cette partie était d’une violence inouïe. Cependant que la femme se débattait dans le bain, que l’homme s’employait de toutes ses forces à lui maintenir la tête sous l’eau, l’appareil de prise de vues tournait lentement autour du couple, pour s’élever progressivement à mesure que les forces de la femme diminuaient et s’immobiliser finalement au moment même où la chanteuse mourait. Puis, avec la même lenteur, il passait au-dessus de la baignoire où on apercevait la pauvre femme recroquevillée, nue, tenant dans une main crispée les décorations qu’elle venait d’arracher.

C’était évidemment très pénible ; d’autant plus que la fin du film montrait des policiers, de parti-pris étouffant l’affaire pour ne pas compromettre le riche industriel et pour justifier le titre de l’œuvre de Jean Rivière. La justice n’était donc pas la même pour tous ? Un monde s’opposait à un autre, et le plus fort brisait le plus faible.

Ce fut au milieu d’un vacarme indescriptible que la lumière se fit. Malgré les indéniables beautés de cette bande, le public ne pardonnait pas la scène des décorations ainsi que celle du meurtre d’une férocité dépassant tout ce que l’on pouvait imaginer. Il était choqué de voir avec quel sans-gêne on attribuait à un ancien héros un rôle de brute, avec quelle inconscience on jouait avec les grands principes qui lui tenaient le plus au cœur. Un énergumène lança même une orange sur l’écran.

Suzy s’était esquivée. Elle n’était évidemment pour rien dans cette sombre histoire, mais elle craignait que quelque spectateur surexcité ne s’en prît à elle. Son compagnon était resté. Il se mêla aux groupes, s’efforçant visiblement de démêler l’opinion véritable de la foule.

— Où est donc Suzy ? lui demanda un gros homme, à moustache blanche, pour que je ne la félicite pas.

Et il éclata d’un bon rire.

— Elle vient de me quitter, répondit Pierre Nervray.

— Eh bien ! quand vous la reverrez…

— Je la reverrai tout à l’heure…

— Tant mieux. Vous lui transmettrez donc tout de suite mes compliments, mes sincères compliments… Ah ! quelle soirée cette charmante enfant vient de nous faire passer ! Et moi qui lui avais prédit un brillant avenir dans la comédie légère…

Pierre Nervray sourit. Il s’était follement épris de Suzy, il y avait un an, alors que cette dernière venait de remporter un immense succès dans un film comique. Bien qu’il fût marié à une très jolie femme, de laquelle il avait un gentil petit garçon, il s’était lancé corps et âme dans cette nouvelle aventure. Fils d’un banquier connu surtout par son écurie de courses, sa fortune lui permettait les plus folles prodigalités. Pour séduire Suzy, rien ne lui parut superflu. Il loua un rez-de-chaussée, donnant sur la rue de l’Université, qu’il meubla somptueusement, et il n’hésita pas à afficher sa liaison avec la jeune artiste. Pourtant, sa femme ne l’apprit que trois mois plus tard. Elle en conçut un profond chagrin, mais, par amour de son fils, supporta tout.

Cependant que les deux hommes conversaient, la salle s’était peu à peu vidée.

— Je vous quitte, dit Pierre ; Suzy m’attend.

Le jeune homme s’éloigna. Il monta dans sa voiture. Quelques secondes après, il disparaissait.

II

HECTOR MANCELLE.

— Allô, allô… la police judiciaire ?

— Elle-même ! répondit Hector Mancelle, un jeune inspecteur, dont la principale occupation était de passer quotidiennement dans les hôtels du dix-septième arrondissement pour relever les noms des nouveaux locataires.

— Allô, allô !… venez vite. Suzy Pommier vient d’être assassinée.

Cette nouvelle ne parut surprendre en rien le jeune inspecteur.

— Qui est à l’appareil ? demanda-t-il avec le plus grand calme.

— Élisa, la femme de chambre.

— Je ne demande pas mieux que de venir, mais encore faudrait-il me donner l’adresse.

— 17, rue de l’Université.

— Bien.

Hector Mancelle raccrocha. Tranquillement, il alluma une cigarette, prit son chapeau qu’il avait posé sur son bureau, à côté de l’appareil téléphonique et, d’un pas alerte, sortit. Il suivit un long couloir en sifflotant, s’arrêta devant une porte vitrée et frappa. Personne ne répondit. Après avoir frappé une seconde fois, il poussa la porte et pénétra dans une pièce meublée d’une manière confortable. C’était le bureau du commissaire Piget. Après avoir jeté un regard circulaire, Mancelle ressortit et continua de suivre le long couloir. Lorsqu’il eut parcouru une dizaine de mètres, il s’arrêta devant une autre porte vitrée. Il frappa. On ne lui répondit pas davantage. Cette fois, il n’insista pas.

— Je vais y aller, murmura-t-il, puisque ni Piget ni Demartre ne sont là.

Il descendit un autre escalier et pénétra dans une sorte de pièce qu’on eût pu assimiler à une salle de garde. Deux hommes y jouaient aux caftes.

— André, suis-moi, dit-il, et ne m’interroge pas.

— Pourquoi ? demanda le plus jeune.

— Un crime a été commis. Une artiste lyrique vient d’être assassinée, précise Hector Mancelle avec emphase.

— As-tu prévenu Piget ?

— Il est absent.

— Et le service de l’identité judiciaire ?

— Il est absent. Pardon, je vais le faire tout de suite, devant toi.

Prenant un appareil téléphonique qui se trouvait à portée de sa main, il s’acquitta de cette nécessité.

— Eh bien, maintenant, il faut y aller. Sans quoi ils vont arriver avant nous et nous ne pourrons plus faire nos constatations.

Le policier qui répondait au prénom d’André jeta ses cartes avec mauvaise humeur et, à regret, suivit le jeune inspecteur.

Un quart d’heure plus tard, un taxi s’arrêtait devant l’immeuble portant le numéro 17 de la rue de l’Université. Hector Mancelle et André Tabouret en descendirent et se frayèrent un passage à travers l’attroupement qui s’était déjà formé.

— Mazette ! dit Mancelle en apercevant tout ce monde ainsi que la somptueuse maison où le crime avait été commis.

Car Hector Mancelle, bien qu’il suivit avec intérêt le mouvement artistique et littéraire de son pays, n’avait jamais entendu parler de Suzy Pommier. Dans son esprit, comme dans celui de son collègue, il s’agissait du meurtre banal d’une fille se disant, par besoin de considération, artiste. Aussi, avait-il eu soudain le pressentiment qu’il s’agissait d’une affaire autrement importante.

— Est-ce que tu connais ce nom-là, toi, Suzy Pommier ? demanda-t-il.

— Je ne l’ai jamais entendu. Pourtant, je suis un amateur de théâtre. Je connais Sarah Bernhardt, Réjane, Simone, mais je puis assurer que je n’ai jamais entendu parler de Suzy Pommier.

— Je suis en train de me demander si on ne ferait pas mieux de prévenir Piget, continua Hector Mancelle, inquiet. Qu’est-ce qu’on va prendre ! Il va croire qu’on a voulu lui souffler cette affaire.

Mais le jeune inspecteur n’en eut pas le temps. Le groupe de curieux, de voisins, venait de s’écarter respectueusement, comme lorsqu’un grand homme va mourir, devant les médecins venant en consultation.

— Il faut y aller, murmura Mancelle à son collaborateur qui, afin de ne pas passer le premier, faisait semblant de regarder le trottoir comme s’il avait perdu quelque objet.

À ce moment un vieil homme échevelé, mis modestement, ayant toutes les apparences d’un petit fonctionnaire, se précipita au-devant d’eux.

— Les inspecteurs, les inspecteurs ? interrogea-t-il d’une voix anxieuse.

— Eux-mêmes, répondit Hector Mancelle.

— Venez vite, je vous en supplie. Si vous saviez quelle chose affreuse. Mon Dieu, quelle horreur !

— Qui êtes-vous ? demanda froidement Mancelle tout en marchant.

— Le père, monsieur, le père de Suzy Pommier.

 

*
*   *

 

La porte de l’appartement de l’artiste se trouvait à gauche, dans le grand hall de l’immeuble, si bien qu’on pouvait entrer et sortir de chez elle sans avoir besoin de passer devant la loge des concierges.

Des locataires de la maison, des fournisseurs, parlaient avec animation de ce crime étrange. Devant la porte de l’appartement, deux sergents de ville montaient la garde. Hector Mancelle leur fit un signe. Tout de suite, ils s’écartèrent.

— Quelqu’un est-il entré dans l’appartement, à part la femme de chambre qui, en prenant son service, a découvert le corps de sa maîtresse ? demanda Hector Mancelle en examinant la serrure de la porte.

— Moi, monsieur ? répondit un homme qui avait l’aspect d’un lad vieilli.

— Pour quelles raisons ?

— Je suis le concierge, monsieur. Lorsque la femme de chambre, affolée, est venue me trouver, je me suis rendu avec elle sur le lieu du crime pour m’assurer que Mlle Pommier était bien morte.

— Comment vous appelez-vous ?

— Antoine, monsieur.

— Il faut me dire votre nom de famille, précisa Hector Mancelle tout en continuant d’examiner la porte d’entrée.

— Jaubert.

— C’est bien. Ne vous éloignez pas. J’aurai certainement besoin de vous. Eh bien, maintenant, André, allons-y.

La clef était sur la serrure. L’inspecteur la tourna, et ils pénétrèrent dans l’appartement. Mais, tout de suite, ils s’arrêtèrent.

— Vous êtes la femme de chambre de Mlle Pommier ? demanda Hector Mancelle à une petite brunette en tablier blanc qui se trouvait près de lui.

— Oui, monsieur.

— Est-ce que vous couchez dans l’appartement ?

— Non, monsieur. Ma chambre est au sixième…

— Est-ce vous qui avez allumé ce lustre ?

La femme de chambre hésita une seconde, puis répondit :

— Non, monsieur. Il était allumé ce matin quand je suis descendue.

— Vous ne vous êtes pas dit que votre maîtresse avait oublié de l’éteindre ?

— Si, monsieur.

— Comment se fait-il, dans ce cas, que vous ne l’ayez pas éteint ?

— Je ne sais pas, répondit la domestique en se troublant.

— Vous aviez sans doute l’intention de mettre de l’ordre dans cette entrée ?

— Oui, monsieur.

— Veuillez me conduire dans votre cuisine.

Tremblante de peur, la domestique obéit.

— Ceci est la porte de l’escalier de service, n’est-ce pas ? demanda l’inspecteur.

— Oui, monsieur.

Hector Mancelle semblait se soucier fort peu de la jeune fille. Il regardait les murs autour de lui, paraissant chercher quelque chose.

— J’ai l’impression, dit-il, que Mlle Pommier était une excellente maîtresse de maison. Ne vous avait-elle pas fait un emploi de votre temps ?

— Si, monsieur. Il est dans l’office !

L’inspecteur le parcourut, puis se tourna vers la femme de chambre.

— Aujourd’hui mercredi, il n’est pas question de l’antichambre. Vous deviez, en descendant, faire la salle à manger.

Sans attendre de réponse, il revint sur ses pas. Après avoir encore longuement examiné l’entrée, il entra dans le salon. Les volets étaient fermés. Pourtant il y faisait très clair. Sans s’attarder, il pénétra dans la chambre à coucher. Un désordre qui, à première vue, n’avait rien d’extraordinaire, régnait dans la pièce. Le lit était défait. Des vêtements jonchaient le sol.

Il s’avança ensuite vers la salle de bains dont on apercevait un lavabo par la porte entr’ouverte. Un spectacle horrible s’offrit alors à ses yeux. Suzy Pommier gisait, morte, dans sa baignoire. La tête à demi cachée sous l’eau, les genoux relevés comme ceux d’un enfant qui vient de naître, les traits déformés par la douleur, les bras tordus, absolument nue, on ne pouvait la regarder sans frémir.

— C’est pénible, murmura l’inspecteur en allumant une cigarette et en secouant à trois ou quatre reprises l’allumette pour l’éteindre.

Il appela la femme de chambre.

— Est-ce que votre maîtresse avait l’habitude de prendre un bain le soir avant de se coucher ?

— Oui, monsieur.

— Est-ce vous qui avez préparé ce bain ?

— Non, monsieur. Madame m’avait donné deux places pour la présentation de son film, et, supposant que je ne serais pas seule, elle m’avait dispensée de revenir.

— Avez-vous été à cette représentation ?

— Non, monsieur.

— Vous avez un fiancé, sans doute ?

— Comment le savez-vous ? En effet, monsieur.

— C’est bon. Vous pouvez vous retirer.

En dehors du cadavre, rien n’indiquait qu’un drame s’était déroulé quelques heures auparavant. Tout semblait à sa place. Nulle part, il n’y avait d’éclaboussures. L’eau, unie, immobile, couvrait le corps de l’artiste. Un peu de la tête, un genou et une partie de la jambe seuls émergeaient.

Après avoir longuement examiné chaque objet, le jeune inspecteur revint dans la chambre à coucher. Un châle reposait sur le dossier d’une chaise. Il le prit, le palpa avec soin. Un coin de ce châle était mouillé.

— Curieux, murmura-t-il.

Continuant ses recherches, il se pencha, regarda sous le lit. Toujours rien de particulier ne s’offrit à sa vue. Brusquement, il s’arrêta devant un petit secrétaire. Un tiroir était à demi ouvert. Il en examina le contenu. Des factures, des programmes, en un mot, seuls des papiers sans intérêt s’y trouvaient.

Il interrogea de nouveau la femme de chambre.

— Ce tiroir était-il ordinairement fermé à clef ?

— Oui, monsieur. Madame avait l’habitude de tout fermer.

— Et elle emportait toutes les clefs ?

— Non, monsieur. Elle les mettait dans ce petit tiroir entr’ouvert dont elle emportait la clef qui est la plus petite.

L’inspecteur regarda autour de lui. Dans chaque serrure, il y avait une clef. La jeune femme, en entrant, les avait donc remises à leur place. Une seule manquait : celle du petit tiroir qui les contenait toutes !

Délaissant le secrétaire, il s’approcha du lit. Il était défait, pourtant il était visible que personne ne s’y était couché. À sa tête, sur une table de chevet, se trouvait un cendrier. L’inspecteur l’examina. Il ne contenait ni cendres, ni allumettes, mais quatre minuscules boulettes de papier. Il les déplia. C’étaient quatre timbres de cinq centimes. Il les contempla avec attention et, finalement, les glissa dans son gousset.

— Mademoiselle, interrogea-t-il, où est l’encre ?

— Ici, monsieur.

Il prit l’encrier que venait de lui désigner la femme de chambre et, tirant une allumette de sa poche, la trempa dans le liquide.

Avec précaution, il se rendit dans la salle de bains, approcha l’allumette du genou de la victime et, juste au-dessus du niveau de l’eau, fit une petite marque. Puis, jetant l’allumette, il revint dans la chambre à coucher.

— Maintenant, dit-il à haute voix, il ne nous reste plus qu’à attendre un petit quart d’heure.

Il alluma une autre cigarette et s’assit dans un fauteuil.

— Mademoiselle, voulez-vous me dire pourquoi vous n’avez pas éteint la lumière du vestibule en venant prendre votre service ce matin ?

De nouveau la femme de chambre se troubla.

— Voulez-vous que je vous le dise, moi ?

— Oh ! oui, monsieur, répondit la domestique.

— Vous n’y avez pas pensé.

— Mais oui, monsieur, mais oui, c’est cela, s’exclama joyeusement la femme de chambre.

— Eh bien, maintenant, allez dire à mon collaborateur de venir, mais d’abord donnez-moi le sac de votre maîtresse, qui est là, par terre, près de vous.

Lorsque Tabouret entra dans la chambre à coucher, il trouva Mancelle plongé dans la lecture d’un petit agenda.

— Ah ! te voilà. Écoute un peu. 1er mai : thé avec la princesse ; 2 : thé avec la même ; 3 : Pierre, huit heures ; 4 : Pierre ; 5 : studio, Pierre ; 6 : dîner Edmond Haucourt, Pierre, minuit ; 7 : Pierre ; et hier, veille du crime : rien. De ton côté, as-tu remarqué ou entendu quelque chose d’intéressant ?

— Non.

— Regarde ce petit tiroir entr’ouvert. La clef n’est plus dans le sac. Par contre…

Hector Mancelle fut interrompu par le bruit d’une automobile s’arrêtant juste devant l’immeuble.

— L’identité judiciaire, murmura-t-il.

En effet, un minute plus tard, une dizaine d’hommes faisaient irruption dans la pièce. Parmi eux se trouvaient deux photographes. Peu après arrivait également le médecin légiste. Comme il s’apprêtait, cependant que l’identité judiciaire relevait partout des empreintes, à examiner le cadavre de Suzy Pommier, Hector Mancelle dit en levant l’index en signe de prudence :

— Une seconde, je vous prie. J’ai besoin de m’assurer que mon expérience a réussi.

Il retourna dans la salle de bains, jeta un coup d’œil sur le cadavre, à l’endroit où il avait tracé un trait à l’encre, puis revint en souriant.

— Vous êtes libre, docteur. Quant à mon expérience, elle est réussie.

— Quelle expérience ? lui demanda Tabouret.

— Tu le sauras plus tard. Pour le moment, filons. Nous n’avons pas une minute à perdre, sans, quoi l’oiseau sera envolé. Si nous n’arrêtons pas l’assassin avant trois jours, il sera trop tard.

— Pourquoi donc ?

— Il sera trop tard, je te le dis. D’abord Piget prendra l’affaire en mains et nous enverra relever les noms des voyageurs dans les hôtels ; ensuite, il ne trouvera rien.

— Mais, as-tu des soupçons ?

— Cela me regarde.

— Alors ?

— Quand j’aurai interrogé le dénommé Pierre et tous les familiers de la victime, je ne serai pas loin du but.

— Et Pierre, sais-tu qui est-ce ?

Mancelle eut un geste plein d’assurance. Puis il murmura finement :

— J’ai gardé le carnet.

Sur ces mots ils sortirent. Mais, au moment de héler un taxi, Hector Mancelle se ravisa :

— Attends-moi dehors. Garde le taxi. Je viens de penser à quelque chose.

Il revint sur ses pas.

— Personne n’a vu le concierge ? demanda-t-il aux curieux qui se pressaient dans le hall de l’immeuble.

— Il est là, fit un monsieur décoré de la Légion d’honneur en oubliant, dans une telle circonstance, de ne pas se servir de son index pour montrer un de ses semblables.

Hector Mancelle s’approcha du concierge et, sans prononcer un mot, l’entraîna à l’écart.

— C’est bien Jaubert, votre nom ?

— Oui, monsieur.

— Pouvez-vous me dire à quoi vous avez employé votre soirée d’hier ?

— Oui, monsieur. J’ai assisté à la représentation du film de cette pauvre Mlle Pommier. Ah ! si vous saviez comme elle avait bon cœur, et pas fière, elle, au moins, et toujours un mot gentil pour tout le monde.

— À quelle heure êtes-vous rentré ?

— Vers minuit.

— Mlle Pommier était-elle déjà chez elle ?

— Oui, elle était rentrée. Ma femme lui avait ouvert.

— Était-elle seule ?

— Cela, nous ne pouvons pas vous le dire.

— Est-ce que de votre loge on entend couler un bain ?

— Oui, monsieur.

— Avez-vous entendu quelque chose ?

— Nous n’avons pas fait attention.

— Dites-moi, y a-t-il, dans votre maison, un locataire qui rentre habituellement tard ?

— Oui, il y a M. Xavier Pempol, qui travaille dans les journaux.

Peu après, Hector Mancelle avait appris par M. Xavier Pempol qu’à quatre heures du matin, en passant devant l’appartement de Suzy Pommier, il n’avait rien remarqué de particulier.

— Vous n’ignorez pas, répliqua Hector Mancelle, qu’au-dessus de la porte de l’appartement de Mlle Pommier, il y a une sorte d’œil-de-bœuf, et que si l’antichambre est éclairée, on s’en aperçoit de l’extérieur.

— Je le sais, répondit le journaliste. Souvent, cette lumière m’aida à trouver la minuterie. Mais, cette nuit, j’ai dû me servir de mon briquet. Je m’en souviens très nettement.

— C’est bien. C’est tout ce que je voulais savoir. Merci, monsieur.

Sur ces mots, l’inspecteur prit congé.

III

PREMIER INTERROGATOIRE.

— Est-ce que M. Pierre Nervray est chez lui ? demanda Hector Mancelle à la femme de chambre qui venait de lui ouvrir.

— Oui, monsieur.

— Voulez-vous lui dire que j’ai à lui parler ?

— De la part de qui ?

— Cela n’a pas d’importance. Vous direz à M. Nervray qu’il s’agit d’une affaire de la plus haute gravité.

L’inspecteur fut introduit dans un bureau. Quelques instants après, Pierre Nervray l’y rejoignait.

— Je viens vous apprendre, monsieur, une bien triste nouvelle. Mlle Suzy Pommier a été assassinée cette nuit.

— Suzy ?

— Oui, monsieur.

— Qui êtes-vous ?

— Inspecteur Hector Mancelle, répondit le policier pour que sa parole ne fût pas mise en doute.

— Qu’est-ce que vous dites ?

L’inspecteur ne répondit pas. Profitant du désarroi dans lequel cette nouvelle avait plongé son interlocuteur, il l’examinait avec attention, sans perdre la moindre de ses réactions.

Pierre Nervray avait pâli. Pourtant, la nouvelle tragique n’avait pas encore pénétré dans le fond de son être.

— Qu’est-ce que vous dites ? répéta-t-il machinalement.

— Soyez courageux. Il faut vous ressaisir afin de faciliter la tâche de la justice.

— Mais je ne comprends pas.

— C’est pourtant très simple.

Cette fois, Pierre Nervray comprit ce qui s’était passé. Mille tremblements animèrent son visage jusque-là figé. Un instant, il parut perdre connaissance. Malgré l’appui du visiteur, il tituba. Ses genoux fléchirent. Une brusque poussée le fit se reprendre. Il leva la tête comme pour implorer le ciel, il tendit les bras dans un geste instinctif de défense, puis il se mit à geindre :

— Non, non…, ce n’est pas possible… Où es-tu, ma chérie ? Viens près de moi… viens me dire que ce n’est pas vrai… Je voudrais te voir, te parler, t’embrasser…

Tout le temps que dura cette scène pénible, Hector Mancelle n’avait pas quitté le malheureux des yeux. De temps en temps, par une parole affectueuse, il tentait de le consoler, mais en vain.

Pierre s’était mis à gesticuler comme un dément. Parfois, il portait une main à son front, non pas comme un savant, mais à la manière d’un fou qui voudrait se blesser, s’arracher la peau avec ses ongles.

Tout à coup, comme si une balle l’avait frappé en pleine crise d’hystérie, tout son être se contracta et, durant quelques secondes, il demeura immobile ainsi qu’une statue. Il ne semblait plus appartenir à ce monde. Son regard avait une fixité étrange et ses mains qu’un instant auparavant il tordait de désespoir, détendues et molles, ne paraissaient plus lui appartenir.

« Cela ne va pas être commode d’en tirer quelque chose… », pensa Hector Mancelle.

— Écoutez-moi, dit ce dernier. Vous vous abandonnerez ensuite à votre désespoir.

— Elle est donc morte ? demanda Pierre, le visage subitement rasséréné.

— Je vous l’ai déjà dit.

Cette fois, il ne put se contenir davantage et il éclata en sanglots.

Toujours très fraternel, Mancelle prit le malheureux par les épaules, le serra contre lui affectueusement.

— Calmez-vous, je vous prie, calmez-vous. Si vous voulez que celle que vous aimiez tant soit vengée, il faut que vous m’aidiez.

— Celle que j’aimais tant, répéta Pierre sur le ton d’une litanie.

Hector Mancelle regarda sa montre. Il y avait plus d’un quart d’heure qu’il avait quitté les lieux du crime. Non, vraiment, il ne pouvait pas perdre son temps.

— Quand l’avez-vous quittée pour la dernière fois ? demanda-t-il sur un tel ton que Pierre Nervray parut, un instant, oublier sa douleur.

— C’est elle qui m’a quitté, hier soir, cinq minutes peut-être avant la fin du film, de cet horrible film. Mais comment a-t-elle été assassinée ? J’ignore tout, moi. Et par qui ? Enfin, dites-moi tout ce que vous savez ?

— Elle a été tuée chez elle, dans sa baignoire.

— Dans sa baignoire ?

— Oui.

Pierre ne put en entendre davantage. Il fit un pas, un autre plus court. Une seconde, il donna l’impression qu’il allait tomber en avant. Mais il n’en fut rien. Comme une masse, il tomba en arrière. Deux ou trois secondes s’écoulèrent sans qu’il prononçât le moindre mot. Puis il se mit à gémir.

Mancelle ne put s’empêcher de faire une grimace. Avant de tirer quoi que ce fût de Pierre, il allait falloir perdre un temps précieux.

« De deux choses l’une, pensa l’inspecteur : ou il est sincère, ou il joue la comédie pour gagner du temps. S’il est sincère, cela prouve que c’est un brave homme, sensible, plein de cœur ; s’il joue la comédie, cela prouve que c’est une bien habile fripouille. »

Le policier demeura un instant immobile, puis il fit quelques pas sur le côté de manière à se rapprocher de la console sur laquelle traînait une lettre. Il la prit dans sa main droite, baissa la tête, comme pour la lire, mais il n’en fit rien. Les yeux levés, il observait dans une glace le visage de Pierre Nervray. Ce dernier, tout en continuant à geindre et ne se sachant pas observé, ne quittait pas l’inspecteur des yeux. Mais, tout à coup, son regard rencontra dans la glace celui d’Hector Mancelle. Alors, sans perdre une seconde son sang-froid, il se remit à grimacer et à gémir.

L’inspecteur eut un sourire. Il posa la lettre, s’approcha de Pierre, le souleva, l’assit dans un fauteuil. Puis, avisant sur le bureau un timbre, il sonna.

Un valet de chambre parut aussitôt.

— Monsieur n’a donc pas de famille ? dit l’inspecteur en désignant Pierre. Personne ne peut venir ?

— Il y a madame.

— Dites à madame de venir.

— Bien, monsieur.

Peu après, Mme Nervray paraissait.

C’était une grande et belle femme au regard extraordinairement doux. À la vue de son mari défaillant, elle poussa un cri.

— Qui êtes-vous, monsieur ? dit-elle en fixant l’inspecteur d’un air soupçonneux.

À ce moment, Pierre entr’ouvrit les yeux. En apercevant sa femme, il se redressa brusquement.

— Ce n’est rien, rien, un petit vertige… Laissez-moi, Juliette. Nous parlons d’affaires.

Dès que sa femme eut disparu, Pierre s’avança à grandes enjambées vers le policier et, lui prenant les mains, demanda :

— Est-ce possible, est-ce vrai ? Suzy a été assassinée dans son bain. Vous ne trouvez pas cela extraordinaire ? Enfin, réfléchissez… Quelle coïncidence !

— Qu’est-ce que vous voulez dire par « quelle coïncidence » ?

— Rien, répondit Pierre Nervray en changeant de ton.

— En effet, vous avez raison. Pour une coïncidence, c’est une coïncidence.

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

— Vous comprendrez plus tard. Pour le moment, je vous demanderai de répondre à mes questions avec plus de bonne volonté. Expliquez-vous sur ce que vous entendez par « quelle coïncidence » !

— Eh bien, dans le film qui a été si mal accueilli hier soir, dans ce film, elle jouait le rôle d’une femme assassinée, elle aussi, dans son bain.

Hector Mancelle ne répondit pas, mais un sourire erra sur son visage.

— Vous dites, demanda l’inspecteur, que Suzy Pommier jouait le rôle d’une femme assassinée dans son bain ?

— Oui.

— Par qui ?

— Par un riche industriel.

— Ce n’est pas cela que je vous demande. Quel est l’homme qui joue le rôle de l’assassin ?

— Un acteur du nom de Harry-Paul Donna.

— Vous le connaissez ?

— Oui.

— Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?

— Hier soir. Il était à la représentation.

— Suzy Pommier était votre maîtresse, n’est-ce pas ?

— Elle l’était et j’en suis fier.

— Il n’est pas question de fierté. Elle était votre maîtresse ? Votre femme est bien la personne que je viens d’entrevoir ?

— Oui, monsieur. Mais c’est un interrogatoire ?

— Votre femme était donc au courant ?

— Oui.

— Et elle admettait cette situation ?

— Nous avons un enfant.

— Par conséquent, il a dû vous arriver souvent de coucher rue de l’Université.

— Souvent.

— Comment se fait-il qu’à l’issue d’une soirée particulièrement fertile en incidents, une de ces soirées où les femmes n’aiment pas à être seules ; comment se fait-il que vous n’ayez pas passé la nuit avec Mlle Pommier ?

— Je devais la passer. Nous avions rendez-vous à minuit chez elle.

— Elle ne vous a pas dit, en vous quittant, peu avant la fin du film, où elle allait ?

— Elle m’a simplement dit qu’elle avait un rendez-vous avec le représentant d’une firme allemande.

— Ce représentant ne se trouvait donc pas à la représentation ? S’il était désireux de faire engager Mlle Pommier à l’étranger, il n’avait que plus de raisons de la voir dans son dernier film.

— C’est en effet ce qu’il aurait dû faire.

— Donc, vous avez laissé partir votre amie sans vous inquiéter davantage du lieu où elle se rendait ?

— Suzy connaissait beaucoup de monde. Si j’avais dû commencer à m’inquiéter…

— Vous dites que vous êtes allé à minuit rue de l’Université ?

— Je me suis d’abord rendu chez moi pour me changer.

— Vous étiez en smoking ?

— Oui, je croyais que peut-être Suzy désirerait souper quelque part. Je me suis changé, puisque je comptais passer la nuit rue de l’Université et que je voulais aller le lendemain directement à mon bureau.

— Et après ?

— J’ai arrêté ma voiture devant le numéro 17 de la rue de l’Université. J’ai sonné. Personne ne m’a répondu.

— Il était minuit ?

— Minuit, exactement.

— Vous étiez en costume de ville ?

— Oui.

— Plusieurs fois ?

— Trois ou quatre fois. Je ne m’expliquais pas pourquoi elle ne me répondait pas.

— C’était pourtant naturel. Il était minuit. Si elle s’était rendue à un rendez-vous à onze heures et demie, elle pouvait très bien ne pas être de retour.

— En effet.

— Et alors, qu’avez-vous fait ?

— Alors… il faut que je vous fasse un aveu. J’ai été pris de soupçons. « Puisque Suzy n’est pas encore rentrée, c’est parce qu’elle est avec un amant. » Dans mon esprit, cet amant ne pouvait être qu’Harry-Paul Donna.

— Pourquoi ?

— Elle n’avait aucune raison, sans cela, d’insister comme elle l’a fait pour qu’il jouât avec elle dans les Deux Mondes. Depuis un mois, d’autre part, elle me parlait continuellement de lui. Dans ces derniers jours, sous prétexte que son sort artistique était lié au sien, elle l’invitait chez elle presque tous les jours. J’ai donc été me poster à une cinquantaine de mètres de sa maison, rue Gérando, à Barbès. J’étais convaincu que Suzy allait sortir de chez lui, d’un instant à l’autre.

— Continuez.

— Au bout d’une demi-heure d’attente, quelle ne fut pas ma surprise de voir, non pas Suzy, mais Donna lui-même. Il s’était changé également. Je démarrai aussitôt, car il venait dans ma direction, puis, lorsque sur le boulevard Barbès, je stoppai après avoir contourné un refuge pour lui faire face, je m’aperçus qu’il avait disparu. Je regardai l’heure à ma montre. Il était une heure vingt minutes. J’étais de plus en plus nerveux.

— Pourquoi ? D’après ce que j’ai compris, votre amie avait une existence assez indépendante. Elle sortait beaucoup. À la suite de cette représentation dont elle avait été le point de mire, il était naturel qu’elle eût rencontré ses amis, ou qu’elle eût été entraînée dans quelque boîte de nuit.

— Évidemment, en réfléchissant, je me rends compte que je n’avais aucune raison d’être inquiet. Mais c’était plus fort que moi.

— Qu’avez-vous fait ensuite ?

— J’ai pris une consommation dans un café de la place Clichy.

— Avez-vous le souvenir de la table que vous occupiez ?

— Non, je ne m’en souviens pas.

— Dommage… Continuez.

— Je suis resté une demi-heure dans ce café.

— Comment se fait-il que vous n’ayez pas eu l’idée de retourner rue de l’Université ?

— J’en avais le désir et je luttais encore.

— Pourquoi ?

— Parce que je savais que s’il y avait une chose qui déplaisait par-dessus tout à Suzy, c’était que je vienne chez elle au milieu de la nuit.

— Pourtant, vous aviez une excuse. Elle aurait compris, puisqu’elle n’avait pas été fidèle à sa parole, que vous veniez la relancer.

— Elle ne l’aurait pas compris. Je craignais, comprenez-vous, et de la mettre en colère et de la surprendre.

— C’est ce que vous cherchiez.

— Ne le croyez pas. Même si elle était sortie de chez Donna, je n’aurais rien dit. J’aurais su, cela m’aurait suffi.

— Si je comprends bien, vous n’êtes pas retourné rue de l’Université. Vous m’avouerez que c’est assez invraisemblable.

— Pardon, vous ne m’avez pas laissé finir. Je suis retourné rue de l’Université. Et c’est ici que se place un événement dont la gravité ne m’échappe pas. Au moment où j’arrêtais ma voiture devant la maison de Suzy, j’ai entendu une voix demander le cordon, et j’ai reconnu celle de Donna.

— Alors ?

— Alors, j’ai immédiatement démarré, mais à faible allure, de manière à voir en me retournant qui sortait de l’immeuble. C’est à ce moment que j’ai vu Donna.

— Ce que vous dites là est très intéressant, mais il s’agirait de savoir dans quelle mesure c’est exact. Car vous m’avouerez que votre attitude, au cours de cette nuit, est assez étrange. Vous niez être entré chez Mlle Pommier et pourtant, à deux reprises différentes, vous vous êtes trouvé devant sa porte. Cela pourrait encore s’expliquer, mais ce qui est singulier, c’est que vous voyiez sortir Donna de chez lui, que vous alliez dans un café et que, trois quarts d’heure après, vous revoyiez ce même Donna sortir cette fois de chez votre maîtresse. J’appelle cela des coïncidences curieuses, n’est-ce pas ?

— Peut-être, mais…

— Et ce qui me semble le plus bizarre, c’est que, comme par hasard, vous ayez éprouvé l’envie de boire un bock place Clichy, sans doute pour permettre à Donna d’accomplir son forfait. Vous auriez voulu accabler ce pauvre garçon, je ne vois pas comment vous auriez pu vous y prendre mieux.

— Je n’ai fait que dire la vérité. Je suis prêt à la redire devant Donna lui-même.

— Nous verrons plus tard. Pour le moment, c’est inutile. Voulez-vous, je vous prie, prendre ce papier ?

En disant ces mots, Hector Mancelle tira de son portefeuille un carré de papier. Pierre Nervray obéit, non sans constater avec étonnement que le papier était blanc.

— Pourquoi ? demanda-t-il.

— Ne vous inquiétez pas. Rendez-moi ce papier. L’inspecteur le plia soigneusement, le remit dans son portefeuille.

— Maintenant, dit-il, je vous prierai, si vous sortez, de dire à vos domestiques où vous êtes, de manière que, si j’ai besoin de vous atteindre, je puisse le faire facilement.

 

*
*   *

 

— Eh bien, tu as été long, dit Tabouret à Mancelle, lorsque celui-ci parut.

— As-tu des renseignements ?

— J’ai interrogé la concierge. M. Nervray est rentré une première fois à onze heures. Il est ressorti un peu avant minuit.

— Et à quelle heure est-il rentré de nouveau ?

— Au milieu de la nuit. Mais on n’a pas pu me dire l’heure.

— C’est tout ?

— Oui !

— Bien. Alors, filons.

— Où allons-nous ?

— Rue Gérando. Et tu recommenceras le même manège.

IV

UN PERSONNAGE CURIEUX.

— Entrez, monsieur. Je viens d’apprendre la pénible nouvelle, dit Harry-Paul Donna à l’inspecteur Mancelle qui venait de sonner à sa porte.

— Par qui ?

— Par Jean Rivière, notre metteur en scène. Je me mets entièrement à votre disposition, et je serais fort content si je pouvais, par un renseignement quelconque, faciliter votre tâche.

— C’est très aimable de votre part. Eh bien, dites-moi, pour commencer, ce que vous faisiez à une heure et demie du matin chez Mlle Pommier ?

— Moi ?

— Oui, vous.

— Moi ?

Ce simple mot fut prononcé de nouveau avec une telle intonation de surprise qu’on eût pu croire à la sincérité de l’acteur. Mancelle en resta un instant interdit. Il regarda son interlocuteur et, tout de suite, il comprit qu’il avait affaire à forte partie.

Harry-Paul Donna était le type du bel homme. Grand, fort, le visage basané, on sentait que les complications sentimentales n’avaient pas de secrets pour lui. Il vivait dans un intérieur modeste de vieux garçon où, on le sentait également, il devait bien se garder de faire venir ses conquêtes. Car, alors que sa personne avait fière allure, qu’elle était mise avec la plus raffinée des élégances, le cadre où elle vivait était, lui, vieillot, pauvret, celui presque d’une vieille femme maniaque. Il n’y avait qu’une chambre et, par une porte entr’ouverte, on apercevait un réduit sans fenêtre d’aération qui servait à la fois de cabinet de toilette et de cuisine. Les meubles de l’unique pièce prenaient toute la place. Donna avait sans doute hérité ce modeste intérieur de quelque parente âgée et, par économie, il n’y avait apporté aucun changement.

— Oui, vous, répliqua l’inspecteur.

— Vous vous trompez ou bien on vous a induit en erreur. Mais asseyez-vous donc, monsieur.

— Non, merci. Je vous prie de répondre à ma question.

— Je vais vous répondre, monsieur, mais je vous demanderai, d’abord, la permission de mettre mon veston.

Harry-Paul Donna, pour ne pas abîmer ses vêtements, restait en manches de chemise chez lui. Il ne se passait pas de jour qu’il ne s’excusât auprès d’un visiteur : « Une seconde, disait-il, que je mette mon veston ».

— C’est cela, mettez votre veston. Car je vais être obligé de vous demander de me suivre.

— Comment ?

— À moins que vous ne me donniez des explications satisfaisantes sur l’emploi de votre soirée d’hier.

— Très volontiers. Je n’ai rien à cacher.

— Dans ce cas, inutile de le dire.

— Je ne vous parlerai pas de la représentation. Vous en avez eu sans doute les oreilles remplies. À onze heures et demie, je suis donc parti. Comme il était un peu tôt pour rentrer chez moi, je me suis rendu au « Rivière », un café de l’avenue de Wagram, où l’on me connaît d’ailleurs. J’ai conversé quelques minutes avec la caissière, puis j’ai téléphoné, comme elle pourra vous le dire.

— À qui ?

— À une femme du monde.

— Comment s’appelle-t-elle ?

Harry-Paul Donna ouvrit de grands yeux étonnés.

— Voyons, monsieur l’Inspecteur.

— Je vous demande le nom de cette personne.

— Mais, monsieur l’Inspecteur, vous semblez ignorer que je suis moi-même homme du monde, un galant homme et que, même si ma vie était en jeu, je ne déshonorerais jamais une femme qui a placé sa confiance en moi.

— Je vous en prie, pas de phrases…

— Enfin, monsieur, vous-même, vous êtes, je veux le supposer, également un gentleman. Vous vous devez de glisser sur ce point. Vous me comprenez, n’est-ce pas ?

Donna s’interrompit, et, comme son regard rencontrait celui de l’inspecteur, il cligna finement de l’œil en murmurant comme une confidence :

— Elle est mariée.

— Je ne sais pas si vous vous en rendez très bien compte, dit pourtant l’inspecteur, mais de graves soupçons pèsent sur vous. Si vous refusez de vous justifier, je me verrai dans l’obligation de vous conduire à la police judiciaire.

— Monsieur, je suis à votre disposition. Je vous l’ai déjà dit tout à l’heure.

— Qu’avez-vous fait après ce coup de téléphone ?

— J’ai pris le tramway numéro 30 et je suis rentré chez moi.

— Vous n’êtes pas ressorti ?

— Pourquoi serais-je rentré dans ce cas ?

— Pour vous changer.

— Je ne suis pas ressorti.

Hector Mancelle comprit qu’il n’en tirerait pas davantage sur ce point. Un instant, la pensée de conduire purement et simplement cet étrange personnage dans les locaux de la police judiciaire lui vint à l’esprit. Mais à la réflexion, il lui apparut qu’il valait mieux le laisser en liberté et surveiller ses allées et venues.

— Bien. Dites-moi maintenant quelles étaient vos relations avec Mlle Pommier ?

— Professionnelles, uniquement professionnelles.

— Comment l’avez-vous connue ?

— Il y a plusieurs années. Elle n’était alors que première dans une maison de modes.

— Vous aviez avec elle des relations d’amitié ?

— Oui, à cette époque. Mais cela n’a guère duré. Un riche planteur hollandais s’est intéressé à elle. Il était très jaloux. Elle s’est vue tout de suite dans l’obligation de choisir entre lui et moi. J’aime mieux vous dire que, de toute façon, j’étais décidé à rompre.

— Pourquoi ?

De nouveau, Harry-Paul Donna ouvrit de grands yeux.

— Enfin, monsieur, dit-il sur le ton d’une femme avec qui on se permettrait des privautés, la pauvreté n’empêche pas d’être honnête. Est-ce que vous croyez que je suis un homme à accepter que ma maîtresse se fasse entretenir par un autre ?

— Je constate, répliqua Hector Mancelle avec ironie, que votre discrétion ne s’applique qu’aux femmes du monde. Quand il s’agit d’une modiste, vous avez moins de scrupules.

— Vous oubliez que la pauvre Suzy est morte et qu’en vous dévoilant un passé lointain, je ne risque plus de la compromettre.

— D’autant mieux qu’elle n’est plus là pour se défendre. Comment s’appelait le riche planteur ?

— Joachim, autant que je m’en souvienne.

— Joachim comment ?

— Je ne sais plus.

— A-t-elle continué à le voir à partir du moment où elle est devenue célèbre ?

— Je ne crois pas. D’ailleurs deux années s’étaient écoulées depuis leur rupture.

— Par la suite, votre honnêteté ne s’est sans doute pas opposée à ce que vous repreniez vos relations d’antan ?

— En effet, je l’ai revue. Elle venait me rendre une petite visite presque chaque jour.

— De quoi viviez-vous ?

— J’avais des revenus, monsieur. Ils ne me permettaient pas de faire des excentricités, mais ils me permettaient de vivre sans rien demander à personne. Ce n’est que tout dernièrement que j’ai été obligé de travailler.

— Vous avez choisi le cinéma.

— C’est une profession honorable.

— Vous vous êtes souvenu de votre petite amie de jadis et vous lui avez demandé de vous aider.

— Je pouvais le faire. J’apportais mon travail.

— Donc vous me disiez qu’après sa rupture avec le planteur, vous avez renoué avec Mlle Pommier. Cela n’a sans doute pas duré ?

— En effet. J’ai été obligé de m’effacer de nouveau. Un certain Durand, dont les parents avaient relevé le nom par l’original prénom de Charlemagne, s’est épris de Suzy. Comme sa fortune lui permettait de dépenser sept cent mille francs par an, j’ai été le premier à conseiller à Suzy de répondre à cet amour.

— Et, de nouveau, vous l’avez perdue de vue ?

— Oui, c’était mon devoir.

— Charlemagne Durand était-il aussi jaloux que Joachim X… ?

— Plus jaloux encore.

— Je suppose que, quelques mois après, Suzy Pommier vous est revenue.

— Non, tout a été fini entre nous, sentimentalement j’entends, à partir de ce moment.

— Que s’est-il donc passé ?

— Malgré toute l’amitié que j’avais pour elle, malgré ma bonté, mon esprit de sacrifice, elle ne m’a pas été reconnaissante.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Elle a trompé Charlemagne Durand avec un jeune homme du nom d’Alfred Guérilla, je crois.

— Je ne vois pas en quoi elle faisait preuve d’ingratitude.

De nouveau, la stupéfaction se peignit sur les traits de Harry-Paul Donna.

— Vous ne voyez pas, monsieur ?

— Expliquez-vous.

— Prendre pour amant un vulgaire danseur alors que je ne songeais qu’à la rendre heureuse, alors que, par deux fois, je n’ai pas hésité à m’effacer pour lui permettre de se faire une vie à l’abri du besoin, vous trouvez que ce n’est pas de l’ingratitude ?

— Cela ne vous a pourtant pas empêché d’avoir recours à elle quand il vous est apparu qu’elle pouvait vous être utile.

— C’est vrai. Je le reconnais. Mais sachez que je me suis adressé à elle comme un étranger, et que pas une fois je n’ai fait allusion au passé.

— Qui était Alfred Guérilla ?

— Je ne l’ai jamais vu, car du jour où j’ai appris qu’elle s’était donnée à cet homme, je me suis replié sur moi-même et j’ai fait en sorte d’éviter tous ceux qui eussent pu m’apprendre quoi que ce fût sur leur vie.

— Pour nous résumer, vous ne soupçonnez personne ?

— Personne.

— Quant aux mobiles du crime, vous n’en avez aucune idée ?

— Si, au contraire. C’est le seul point précisément sur lequel je me suis fait une opinion. À mon avis, ce crime a été commis par un fou.

— Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

— La similitude de l’assassinat fictif et réel.

— Expliquez-vous ? fit Hector Mancelle en feignant de ne pas comprendre ce que voulait dire Harry-Paul Donna.

— Comment ! Vous ne trouvez pas étrange que cette femme qui joue le rôle d’une amoureuse brutalement étranglée dans son bain soit, quelques heures après, réellement étranglée dans son bain ?

— En effet, je trouve cela étrange.

Il y eut un silence. Donna, anxieux, regardait l’inspecteur.

— Que voulez-vous dire ?

— Rien. Continuez.

— À mon humble avis, cet assassinat ne peut être que la conséquence de la représentation qui l’a précédée. Et si j’étais à votre place, monsieur l’Inspecteur, je chercherais le coupable dans la salle. Oui, je chercherais le coupable parmi les spectateurs qui se sont signalés le plus par leur excitation, par leur violence, au cours de la présentation du film. C’est certainement l’un d’eux le meurtrier. Il n’est d’ailleurs pas difficile de reconstituer ce qui s’est produit dans l’esprit de ce dernier. Fortement impressionné par le spectacle qui venait de lui être présenté, le coupable, un faible sans doute, par je ne sais quel phénomène psychique, a été amené à vouloir imiter mon geste fatal. Vous n’avez pas vu le film ; laissez-moi vous dire que je joue le rôle d’un assassin à merveille, d’une manière hallucinante pour employer l’expression d’un des critiques les plus importants : Roger Rhodes. Imaginons donc ce qui s’est passé. Le faible auquel je viens de faire allusion attend Suzy, à la sortie de la salle Ébrard, il la suit, peut-être même lui adresse la parole, lui dit son admiration.

Il se peut qu’il soit un familier de la victime, ce qui expliquerait qu’elle l’ait autorisé à venir chez elle. Une fois sur place, il commet son forfait et disparaît.

Hector Mancelle avait écouté son interlocuteur sans broncher. De temps en temps, il avait porté la main à son front aussi machinalement que le spectateur à la scène émouvante d’une pièce de théâtre.

— Vous avez terminé ? dit-il.

— Oui.

— Eh bien, au revoir et à bientôt.

Sur ces mots, Hector Mancelle prit son chapeau et sortit.

 

*
*   *

 

Lorsqu’il fut dans l’escalier, il s’arrêta pour prendre une note, puis, quatre à quatre, il descendit les marches. Tabouret l’attendait devant la porte d’entrée.

— Alors, mon cher, rien de neuf ?

— Rien ; la concierge est sourde.

— Est-ce qu’elle est aveugle ?

— Non, la surdité lui suffit.

— Bien ; prends cette photographie… (En disant ces mots, Hector Mancelle tira de son portefeuille une photographie qu’il avait habilement dérobée chez Pierre Nervray) et va la montrer à la concierge. Tu lui demanderas si elle a déjà vu cette personne.

Tabouret obéit. Il revint quelques instants après avec un sourire éclairant son visage.

— Elle l’a reconnue.

— C’est bien. Nous n’en avons plus pour longtemps. D’ici quelques jours, l’assassin sera arrêté.

— Tu es merveilleux ! fit Tabouret avec admiration.

— Pas de compliments, tu risquerais de m’amollir.

Arrête un taxi.

— Où allons-nous ?

— À Asnières.

— Pourquoi ?

— Au studio. Je veux interroger Rivière, le metteur en scène. J’aimerais savoir également qui est le commanditaire. Mais d’abord, passons quai des Orfèvres. Quelle heure est-il ?

— Trois heures et demie.

— Déjà. Nous dînerons mieux. Voilà tout.

V

QUAI DES ORFÈVRES.

En pénétrant dans son bureau, Hector Mancelle aperçut sur sa table, bien en évidence, le mot suivant :

 

« Veuillez passer me voir dès que vous rentrerez.

Piget. »

 

— J’ai l’impression que cela va chauffer, murmura le jeune inspecteur.

Il s’apprêtait à se rendre chez le commissaire, lorsqu’un employé, entrant précipitamment dans le bureau, le bouscula.

— Vous ne pouvez pas faire attention, dit Hector Mancelle, avec un ton mi-sérieux, mi-plaisanterie qu’il prenait immanquablement dans cette circonstance.

— Comment, toi ici ! rétorqua l’employé.

— Qu’est-ce que cela a de drôle ?

Sans même se donner la peine de répondre, l’employé tira un journal du soir de sa poche.

— Tiens, lis.

Hector Mancelle déploya le journal. Soudain, il eut comme un vertige. Il dut s’adosser à un mur pour ne pas tomber. Mille flammes dansèrent devant ses yeux.

— Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible, répétait-il inlassablement.

Une sueur froide perla sur son front. Au moment où il avait été bousculé par l’employé, il avait une cigarette à la bouche. Elle était tombée à terre sans qu’il s’en fût aperçu. Un tremblement agitait ses membres. L’émotion le rendait méconnaissable.

— Mais remets-toi, mon vieux, dit l’employé.

Ces paroles furent inutiles. Hector Mancelle fit quelques pas, puis avisant un siège, il se laissa tomber en arrière plutôt qu’il ne s’assit. Un instant, il demeura comme hébété. Finalement, il retrouva en partie son sang-froid. Il reprit le journal. Sur quatre colonnes, en première page, on pouvait lire en caractères gras :

« La vedette Suzy Pommier assassinée. »

Et en dessous, en plus petit :

« La grande artiste a été assassinée dans sa baignoire.

Quelques heures auparavant, dans son dernier film, elle jouait le rôle d’une femme qui meurt assassinée dans sa baignoire. »

Plus bas, on lisait :

« S’agit-il du crime d’un maniaque ? »

Plus bas encore :

« La police judiciaire a envoyé ses plus fins limiers à la recherche du meurtrier. L’un d’eux, Hector Mancelle, est sur la piste du criminel. Il vient de partir pour une destination inconnue. On s’attend à une arrestation imminente. »

Et, à la suite, en ces minuscules caractères qui servent à rappeler, dans un minimum de place, les faits marquants d’une carrière :

« Hector Mancelle appartient à cette pléiade de jeunes détectives que le commissaire Piget a su former. Il est à peine âgé de vingt-sept ans. S’il réussit à arrêter le coupable, on pourra affirmer, sans crainte d’être démenti, que nous tenons en lui un inspecteur pouvant rivaliser avec les maîtres de Scotland Yard. »

Hector Mancelle laissa tomber le journal, et ses yeux se portèrent sur le petit carré de papier que le commissaire Piget lui avait fait porter.

— Je comprends à présent, murmura-t-il. Qu’est-ce que je vais prendre !

Il ramassa le journal, le tendit à l’employé, puis se leva.

— Du courage, il faut du courage, dit-il à haute voix.

 

*
*   *

 

Quelques instants plus tard, il pénétrait dans le bureau de son chef direct. Ce dernier était entouré d’une dizaine de personnes, parmi lesquelles on remarquait une femme. Les bruits de voix avaient étouffé les coups discrets de l’inspecteur sur la porte. Aussi, Hector Mancelle était-il entré sans qu’on s’en fût aperçu. Il s’approcha du groupe au milieu duquel pérorait Piget.

— Ah ! vous voilà ! s’écria celui-ci en l’apercevant. Il y a sept heures que je vous cherche. Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que vous avez l’intention de vous moquer du monde ? Est-ce que vous avez l’intention, par votre bêtise, de nous ridiculiser tous ?

Un murmure confus d’approbation se fit entendre. Très pâle, Hector Mancelle ne savait que répondre.

Piget était dans un état de colère indescriptible. À chaque instant, il frappait son bureau du poing. Puis, sans raison, il prenait affectueusement un des policiers qui l’entouraient par les épaules.

— Voulez-vous me dire, Mancelle, qui vous a donné l’ordre de vous occuper de cette affaire ? Voulez-vous me le dire ? Ah !! cela ne se passera pas comme cela. Sachez, Mancelle, qu’ici c’est la maison de la camaraderie.

Il se tourna vers les policiers.

— N’est-ce pas, messieurs ?

Cette fois, l’approbation fut unanime et, en conséquence, plus bruyante.

— Ici, Mancelle, nous ne nous tirons pas dans les jambes. Nous sommes solidaires les uns des autres. Nous n’essayons pas de nous faire valoir au détriment de notre voisin. Nous essayons simplement de faire notre devoir, rien que notre devoir, et notre récompense n’est pas de contempler notre photographie dans les journaux, mais d’avoir conscience de nous être rendus utiles à la société. Vous comprenez ? Le labeur obscur, le dévouement, un mépris égal du danger et des louanges, voilà ce que j’exige de mes collaborateurs. Ceux d’entre eux qui préfèrent la publicité, le tapage, n’ont que faire dans cette maison.

À ce moment le téléphone retentit. Cependant que Piget continuait de parler avec une colère comme on n’en manifeste que dans l’intimité, un policier prit le récepteur. Au même moment, son regard et celui de son chef se rencontrèrent. Quelque chose dut se passer alors, car, écartant brusquement deux ou trois personnes qui se trouvaient sur son passage, Piget courut presque à l’appareil. Dans sa hâte de prendre le récepteur, il faillit renverser un encrier.

— Allô, allô, dit-il d’une voix devenue subitement d’une douceur angélique, c’est moi-même, monsieur le Ministre. Mais certainement, c’est très simple, d’une simplicité… Oui…, non…, non…, pas pour le moment, monsieur le Ministre. J’ai eu beaucoup de mal, je crois pourtant… C’est l’affaire de quelques heures… Ce soir, sans doute, monsieur le Ministre… C’était mon intention. Vous pouvez être certain que, sans doute… Je l’interrogerai plus longuement… J’ai voulu, avant tout, recueillir quelques indices… Il est revenu, monsieur le Ministre… Naturellement… Il était trop jeune… D’ailleurs, je l’ai compris tout de suite. C’est très délicat, trop délicat même. C’est pourquoi j’ai pris moi-même l’affaire en main… Oh ! je vous remercie, monsieur le Ministre… C’est entendu, je vous téléphonerai… Au revoir, monsieur le Ministre…

Dès qu’il eut raccroché, Piget regarda son entourage de cet air de l’officier qui cherche l’homme sûr.

— Toi, Marcel, va prévenir Lafosse et Guillottin que je vais interroger Nervray dans une dizaine de minutes. Qu’on le conduise déjà dans le bureau de Vigneron et qu’on lui offre des cigarettes.

Puis, s’adressant à Hector Mancelle, il poursuivit :

— Les journaux parlent de vous. Je vous croyais parti pour une destination inconnue. Il me semble que vous avez préféré revenir au bercail auparavant. Vous avez eu raison. Vous auriez fait le voyage pour rien et vos économies, je vous l’assure, y auraient passé, car s’il y a quelqu’un qui n’a pas l’intention de signer vos notes de frais, c’est bien moi. Vous venez d’entendre ce que j’ai dit au ministre. L’assassin est ici et savez-vous qui l’a arrêté : moi, moi-même.

Tout le temps qu’avait parlé le commissaire Piget, Hector Mancelle n’avait pas desserré les lèvres. Son visage était resté immobile, impénétrable. Seuls les yeux, de gauche à droite, avaient observé les personnes présentes. Mais à l’instant où Piget s’interrompit, il prit la parole.

— Je ne comprends pas, chef, que vous vous en preniez avec tant de véhémence à ma modeste personne. Lorsque je me suis rendu ce matin à l’appel téléphonique, vous étiez absent. Je vous ai cherché et je ne vous ai pas trouvé.

— Et le téléphone ?

— Combien de fois vous ai-je téléphoné et combien de fois m’avez-vous rabroué sous prétexte que je vous dérangeais pour des affaires insignifiantes. Mon tort a été de croire cette affaire insignifiante, je l’avoue.

— Vous êtes un ignorant. Tout le monde connaît Suzy Pommier. Rien qu’en entendant ce nom, il fallait immédiatement non pas me téléphoner, mais sauter chez moi.

— J’avoue que je ne connaissais pas Suzy Pommier.

— Enfin tout est arrangé. Désormais, votre rôle dans cette maison se bornera à faire des remplacements. Je ne veux plus entendre parler de vous.

— Je me permettrai de vous faire observer, monsieur le Commissaire, que je suis sur le point d’arrêter le coupable.

— Mais mon pauvre ami, vous êtes borné. Le coupable est ici.

À ce moment, un employé entra dans le bureau.

— Qu’est-ce que c’est encore ? demanda avec mauvaise humeur le commissaire.

— Leclerc vous fait dire que Harry-Paul Donna est dans son bureau.

— Bien. Nous allons voir.

Puis se tournant vers Hector Mancelle :

— Vous comprenez, mon jeune ami, dans la vie, – et vous apprécierez cette vérité avec l’âge, – c’est toujours l’hypothèse la plus simple qui est la vraie. Il ne s’agit pas de faire le malin, de tirer des conclusions de certaines coïncidences. Tout le monde peut en faire autant. Ce qui est difficile, c’est d’embrasser du premier coup d’œil la situation et de mettre juste la main sur celui qui apparaît le coupable. Si vous entrez dans les considérations d’alibi, de justification, vous n’en sortirez plus. On peut toujours ergoter. Dans l’affaire dont je m’occupe, il y a plusieurs faits certains. Nervray était l’amant de l’artiste. Il avait rendez-vous avec elle. Il a été chez elle. Il était jaloux. Il l’a tuée. Tout le reste n’est que coïncidence et littérature. Il ne nous reste qu’à prouver sa culpabilité. Nous la prouverons avec le temps, à moins que d’ici ce soir il n’avoue. Et il avouera sans que nous ayons besoin d’avoir recours à la violence, c’est moi qui vous le dis. Maintenant, s’il vous plaît de continuer vos fines recherches, partez pour votre destination inconnue. Je vous donne rendez-vous pour demain matin. Vous pouvez vous retirer.

Hector Mancelle, malgré l’immense foi qu’il avait en lui-même, sortit légèrement déprimé du bureau de son chef. D’avoir été traité avec tant de dureté, puis tant de condescendance pendant une demi-heure, devant tout ce monde ravi de ce qui lui arrivait, l’avait rempli d’amertume. Bien qu’il fût certain de connaître le fond de l’affaire, il lui apparaissait tout à coup qu’il rencontrerait mille difficultés avant de pouvoir mettre un nom sur le coupable.

Durant quelques minutes, il courut d’un bureau à l’autre avec l’espoir de retrouver Tabouret, mais ce dernier avait disparu.

Ce fut l’âme pleine de tristesse qu’il sortit. Il longea le quai des Orfèvres. Il était quatre heures et demie. Il se rendit place Saint-Michel, s’assit à la terrasse d’un café. Une profonde rancœur s’élevait en lui. À chaque instant, des crieurs de journaux passaient devant lui. Il voyait avec un sentiment bizarre de gêne, les passants s’arracher les différentes éditions. Cette fin d’après-midi serait-elle donc la seule glorieuse de sa vie ?

Brusquement, il ne put plus tenir. Le commissaire Piget lui avait déclaré la guerre. Eh bien ! on verrait qui sortirait victorieux de cette lutte. Subitement plein de force, plein d’ardeur, Hector Mancelle héla un taxi.

— Asnières, dit-il d’un ton sec, 16, avenue du Maréchal-Joffre. Et le plus vite que vous pourrez.

VI

NERVRAY PARLE.

Cependant qu’Hector Mancelle roulait vers la gloire ou vers la faillite, une animation extraordinaire régnait quai des Orfèvres. C’était un va-et-vient continuel d’un bureau à l’autre. Des éclats de voix retentissaient de tous côtés. Les journalistes alertés téléphonaient à chaque instant à leurs journaux de retarder encore quelques minutes la mise en marche des machines. Un coup de théâtre était imminent.

Pourtant, au milieu de toute cette agitation, une pièce, dans l’énorme bâtisse, était silencieuse. C’était le bureau du commissaire Piget. Les volets étaient fermés. À la lumière d’un lustre électrique se déroulait une scène dramatique. Derrière son bureau, fumant un gros cigare, Piget, très calme, semblait rêver. Accoudé à une petite table située près de l’embrasure d’une fenêtre, se tenait un inspecteur. Devant lui, une feuille de papier blanc, un encrier. De l’autre côté, dans un fauteuil de cuir, Pierre Nervray était assis face au commissaire. Il était pâle. Il semblait attendre quelque chose. Ce n’était plus l’homme qu’Hector Mancelle avait interrogé dans la matinée.

Finalement, Piget rompit le silence.

— Vous avez bien réfléchi, Nervray ?

— Oui.

— Alors, vous vous obstinez ? Car il faut le dire, c’est de l’obstination.

— Je ne m’obstine pas. Je vous dis la vérité.

Le commissaire tira une bouffée de son cigare et, sans tenir compte des paroles de son interlocuteur, il poursuivit :

— Réfléchissez encore. Nous avons tout le temps. S’il le faut nous passerons la nuit…

— Je ne vois pas où vous voulez en venir, répliqua Pierre Nervray, qui commençait à perdre le contrôle de soi, je vous répète que je suis innocent. Enfin, pourquoi aurais-je tué l’être que j’aime le plus au monde, l’être pour lequel j’eusse été capable de me tuer, oui, de me tuer ? Répondez-moi, monsieur le Commissaire. Depuis ce matin, je vis un cauchemar. Ne suis-je donc pas assez malheureux comme ça ?

— Vous me demandez pourquoi vous avez tué Suzy Pommier. Je vais vous le dire. Je vais d’abord, si vous le voulez bien, vous rappeler les préliminaires. Au cours de la représentation déjà, vous vous montrez nerveux, vous rabrouez votre amie, vous lui faites des remarques désagréables ; vous vous en prenez à son partenaire, dans le film… Vous ne pouvez pas le nier… à un tel point que vos voisins immédiats le remarquèrent. Nous avons leurs dépositions. Elles concordent toutes. Finalement, excédée, Mlle Pommier vous quitte avant même la fin de la représentation… Étrange n’est-ce pas ? de la part d’une artiste. Elle ne nous ont pas accoutumé à tant de modestie. En général, elles attendent patiemment la fin, et le sourire aux lèvres, reçoivent éloges et hommages comme un dû.

— Je vous ferai remarquer, monsieur le Commissaire, que la salle était houleuse et que des injures s’élevaient déjà à l’adresse de ma pauvre amie.

— Nous savons bien que dans le monde artistique, les injures flattent beaucoup. D’ailleurs, ne jouons pas sur les mots. Mlle Pommier n’avait justement pas commis de crime. Elle n’avait aucune raison de fuir. Si elle est partie de cette manière, c’est à cause de vous, son protecteur ; seul, vous avez attendu la fin de la représentation, puis vous avez engagé la conversation avec certaines de vos relations. À l’une d’elles, vous avez tenu le propos suivant : « Excusez-moi, je suis pressé, je dois retrouver Suzy chez elle, à minuit ». Avant de vous rendre rue de l’Université, vous êtes allé chez vous où vous vous êtes changé. Pourquoi vous êtes-vous changé ?

— Parce que je comptais passer la nuit chez Mlle Pommier, et qu’il m’était désagréable d’être obligé, le lendemain matin, de remettre mon smoking.

— Ce n’est pas cela. Tout le monde sait qu’un plastron est vite froissé. Quand on envisage qu’on aura à étrangler quelqu’un, on aime mieux n’avoir rien sur soi qui puisse trahir.

— C’est bien subtil.

— À minuit, vous vous êtes donc rendu rue de l’Université. En vous attendant, votre amie, pour se délasser, était entrée dans son bain. Vous êtes arrivé à ce moment. Vous étiez surexcité. J’aime mieux vous dire que nous avons pris des renseignements sur vous. Votre grand-père est mort dans un asile d’aliénés. D’autre part, vous ne devez pas ignorer qu’il a été prouvé, par de nombreuses statistiques, que la folie, comme la plupart des maladies, saute souvent une génération. D’après certains témoignages, vous êtes en outre nerveux, emporté, sujet à de violentes colères suivies de dépressions morbides. Encore dernièrement, il y a trois mois, vous avez causé un scandale rue Pigalle, dans un établissement de nuit, pour une raison futile, et sans l’intervention de la police, vous alliez tout casser. Dans un instant, je vous montrerai le rapport du commissaire. Il est là sous mes yeux. Votre amie était donc dans son bain. Que s’est-il passé dans votre esprit ? Il ne m’appartient pas de le définir. De plus habiles psychologues s’en chargeront. Toujours est-il qu’à un moment donné, encore sous l’empire du film que vous veniez de voir, il vous est apparu que la femme qui prenait son bain devant vous était la même que celle qui venait d’être assassinée sous vos yeux. Vous avez perdu la tête et vous l’avez étranglée exactement comme vous l’aviez vu faire une heure auparavant.

À ce passage de son discours, le commissaire se leva, s’approcha du jeune homme et mettant sa main, paternellement sur son épaule, à demi penché, lui parlant presque à l’oreille, il continua d’une voix douce :

— Vous êtes un malade, mon enfant, et c’est à ce malheur que vous devrez le pardon des hommes, car vous n’êtes pas responsable. Faible, impressionnable, vous avez été victime des circonstances. Assuré comme vous l’êtes de l’impunité, mon enfant, pour vous, pour votre famille, il vaut mieux avouer. Allons, laissez-vous aller, ne vous contractez pas comme cela, abandonnez-vous, dites-moi tout. Vous verrez comme après vous vous sentirez renaître, vous verrez quel profond soulagement vous éprouverez. En ce moment, vous êtes en dehors des hommes du monde. Parlez, dites ce que vous avez sur le cœur et, de nouveau, vous serez des nôtres. Tout s’éclairera autour de vous. Vous ne pouvez tout de même pas vivre dans la dissimulation. Votre fond est trop honnête. Cela se voit. Vous êtes fait pour vous sentir entouré d’affections… parlez… parlez à moi tout seul. Oubliez que vous êtes en présence d’un commissaire. Songez que vous êtes en face d’un homme, d’un homme comme vous, sujet lui aussi à des défaillances. La vie est courte. Notre séjour sur la terre n’est qu’un passage. Il y autre chose certainement, une autre vie après la mort. Comme cette mauvaise période de votre existence vous paraîtra courte alors !

Mais Pierre Nervray répondit avec froideur :

— Je crois comprendre, monsieur le Commissaire, que vous voulez me faire avouer un crime que je n’ai pas commis.

Piget se redressa. Il s’était écouté parler. Encouragé par le silence de son vis-à-vis, il s’était imaginé que chacune de ses phrases pénétrait plus avant dans la conscience du jeune homme. Sûr déjà de la victoire, il n’avait plus prêté attention à ce qu’il disait, se contentant de donner à sa voix une intonation de plus en plus caressante. Et c’était à ce moment que Pierre Nervray lui répondait avec cette désinvolture. Le coup était dur.

Il fit quelques pas de long en large, alluma un autre cigare, s’arrêta à un mètre de Pierre Nervray.

— Il faut que vous sachiez, monsieur, dit-il avec une colère contenue, que je suis patient. Je ne suis pas arrivé au poste que j’occupe présentement sans avoir eu à lutter… Les hommes ne me font pas peur, encore moins les blancs-becs comme vous. Vous jouez au plus malin. J’accepte la bataille. Nous allons recommencer.

En se maîtrisant pour paraître calme, Piget retourna s’asseoir dans son fauteuil. Par cabotinage, il laissa tomber sa tête en arrière et, avec un faux air de distraction, regarda le lustre. Pierre Nervray n’avait pas bougé. Il était de plus en plus pâle. De temps à autre, il jetait un coup d’œil sur l’inspecteur assis à la petite table près de la fenêtre. Ce dernier le regardait alors avec sévérité, mais sans prononcer une parole. Cinq longues minutes s’écoulèrent ainsi. Puis le commissaire, toujours avec le plus grand calme, se leva. Il traversa la pièce, ouvrit une porte.

— Tu es là. Vigneron ? demanda-t-il.

— Oui.

— Viens une minute.

Un petit homme trapu, chauve, portant des binocles, parut dans l’embrasure de la porte. Tout de suite, il jeta un coup d’œil sur Nervray.

— Eh bien ? demanda-t-il.

— Patience, patience. C’est tout ce que je puis dire, répondit Piget.

Mais en même temps qu’il prononçait ces mots, Piget fit un signe à son collaborateur, signe qui l’incitait à essayer à son tour.

Vigneron entra dans la pièce et prit un ton bon enfant :

— Alors, mon ami, dit-il à Pierre en prenant une chaise pour s’asseoir à côté de lui, vous devez commencer à trouver tout cela bien ennuyeux.

Il regarda sa montre.

— Il va bientôt être six heures. On ne peut quand même pas rester ici toute la nuit. Ce ne sera pas drôle ni pour vous, ni pour nous, n’est-ce pas ?

— En effet.

— J’ai une petite amie qui m’attend et vous savez, elle n’est pas commode. Elle me met parfois dans de telles colères que si je ne me retenais pas, je lui ferais son affaire en un clin d’œil. Mais heureusement, jusqu’à présent, je me suis retenu.

Pierre regardait cet homme qui lui parlait si familièrement avec des yeux étonnés. Vigneron s’en aperçut. Il feignit de prendre cet étonnement pour de la rêverie, pour de la lassitude.

— Vous êtes fatigué, nous aussi, allons, un bon mouvement : Finissons-en. Vous n’allez tout de même pas nous faire passer la nuit dans cette sale baraque. C’est déjà assez ennuyeux de venir ici le jour pour gagner sa vie. La nuit, quand même, on préfère être chez soi.

— Où voulez-vous en venir ? demanda Pierre, toujours avec le même air étonné. Je ne suppose pas que vous vouliez, vous aussi, me faire avouer un crime que je n’ai pas commis.

À ce moment, Piget ne put se contenir davantage. D’une voix de stentor, il cria :

— Il ne s’agit pas d’un crime que vous n’avez pas commis. Il s’agit d’un crime que vous avez commis. Faites attention à vous. Vous n’allez pas continuer à vous moquer de nous longtemps.

Puis, se tournant vers Vigneron, il poursuivit sur un ton plus doux :

— Il y a vraiment de quoi se fâcher. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour sauver sa tête et voilà comment il nous remercie.

Et, de nouveau, Piget s’adressa à Pierre Nervray :

— Vous ne comprenez donc pas que c’est dans votre intérêt que nous vous demandons d’avouer. Vous avez l’air de vous imaginer que cela va nous rapporter quelque chose. Nous nous en moquons de vos aveux. Vous pensez bien que si nous n’avions aucune preuve, vous ne seriez pas là. Ce que nous cherchons, c’est à vous attirer l’indulgence de vos juges futurs. Quand ils verront que, de vous-même, vous êtes entré dans la voie des aveux, ils vous regarderont différemment. Vous n’êtes tout de même pas un bandit de grand chemin. Vous n’avez tout de même pas étranglé vos parents pour les voler. Vous n’avez pas attendu un passant au coin d’une rue pour le tuer à bout portant de six balles de revolver. Vous êtes un homme comme nous. Vous avez simplement eu un moment d’aberration, excusable en somme. Allons, pourquoi conserver l’attitude de la pire des canailles. Parlez comme nous le ferions à votre place. Dites la vérité. Ayez le mouvement qu’un homme de votre condition, de votre sensibilité, doit avoir.

Pas plus que les précédents arguments, ce dernier n’eut de prise sur Pierre Nervray.

— Je vous répète que je suis innocent.

— Répétez-le, cria Piget, avec colère.

— Je vous le répète.

— C’est bien.

Piget se tourna vers l’inspecteur assis à la petite table.

— Apporte-moi, lui dit-il, le dossier.

Dès qu’il fut en sa possession, il reprit, mais cette fois avec beaucoup de rudesse et en accompagnant ses paroles de grands gestes :

— Vous prétendez avoir aperçu Harry-Paul Donna sortir de chez lui. Est-ce exact ?

— Oui.

— De deux choses l’une, ou vous mentez, ou Harry-Paul Donna ment. Nous allons vous confronter.

Le commissaire poursuivit, s’adressant cette fois à Vigneron :

— C’est le moment, fais-le entrer.

Puis, se tournant vers Pierre Nervray :

— Vous allez être mis en présence de la personne en cause : Harry-Paul Donna.

Quelques secondes après, ce dernier pénétrait dans le bureau du commissaire Piget. Il avait la mine défaite. Tous ses gestes trahissaient la crainte. Les deux longues heures qu’il venait de passer dans les locaux de la police judiciaire, lui avaient fait perdre la belle assurance qu’il témoigna au cours de son entretien avec Hector Mancelle.

Avant qu’il eût le temps de prononcer un mot, Piget s’approcha de lui :

— Nous venons d’apprendre par monsieur (et il désigna Pierre Nervray) que vous êtes sorti de chez vous à une heure et demie du matin pour vous rendre chez Suzy Pommier, d’où monsieur vous a également vu sortir trois quarts d’heures plus tard. Qu’avez-vous à répondre à ce grave témoignage ?

Harry-Paul Donna se troubla. Une sueur fine perla à ses tempes. Il jeta un regard de bête traquée sur son entourage. Il était à cent lieues de se douter des graves soupçons qui pesaient sur Pierre. Il croyait que ce dernier, qu’il apercevait, calme, assis dans un fauteuil en train de fumer une cigarette, était l’allié de la police.

— C’est vrai, balbutia-t-il. Je suis sorti de chez moi à une heure et demie pour me rendre chez Suzy Pommier. Mais lorsque j’ai sonné à sa porte, personne ne m’a répondu. Je suis ressorti aussitôt et je suis rentré.

Cette déclaration plongea le commissaire dans l’étonnement. Pierre Nervray n’avait donc point menti ? Le récit qu’il avait fait de sa soirée était donc exact ? Le coupable devait être cet acteur ?

Pourtant, Piget se garda bien de laisser paraître sa stupeur. Il continua, s’adressant toujours à Harry-Paul Donna :

— Et pour quelles raisons teniez-vous tant à revoir à une heure aussi indue Mlle Pommier ?

D’une voix altérée, mais sans la moindre hésitation, l’acteur répondit :

— Je voulais m’assurer que monsieur (il désigna Pierre Nervray) était bien chez Suzy Pommier.

— Et pourquoi donc ?

— Afin de pouvoir rejoindre tranquillement Mme Nervray.

Pierre Nervray eut un haut-le-corps qui n’échappa pas à Harry-Paul Donna. Se tournant vers le jeune homme, il poursuivit :

— Pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir si lâchement trompé. Pardonnez-moi de le dire, ainsi, à des tiers, mais quand on voit s’accumuler contre soi de graves présomptions, on se doit de dire la vérité même si elle fait souffrir des innocents.

Pierre Nervray ne répondit pas. Une expression méprisante parut sur son visage.

— Pouvez-vous, monsieur le commissaire, me donner une dernière cigarette ? demanda-t-il d’une voix indifférente.

— Avec plaisir, fit Piget en tendant son étui.

Une amabilité imprévue émanait à présent de tout son être. Pour la première fois, un doute sur la culpabilité du jeune homme se glissait dans son esprit. Il envisageait déjà le moment où ce dernier, triomphant, allait sortir de son bureau. Ce qu’il avait pris pour une fable était donc vrai ! Donna, qui l’avait pourtant nié, reconnaissait à présent s’être rendu chez Suzy. Mais il n’eut pas le temps de réfléchir davantage. Pierre Ner-vray s’était levé d’un pas mal assuré, les yeux grands ouverts, les bras immobiles le long du corps, il s’approcha du bureau. Avisant un cendrier, il y jeta sa cigarette à peine consumée. Puis, d’une voix blanche, il déclara :

— Monsieur le Commissaire, vous aviez raison. Je suis le coupable. J’avoue que j’ai tué Suzy Pommier. Ma jalousie est la cause de sa mort. Je mérite un châtiment. Faites de moi ce que vous voulez…

Pierre venait à peine de prononcer ces mots que Vigneron, bien pâle lui aussi, se mit à crier :

— Bravo, bravo, bravo !…

Puis, dans un élan, il tendit la main à Piget qui n’en revenait pas.

— Oui, continua Pierre comme dans un rêve ; j’ai tué Suzy. Elle était dans son bain, elle me souriait. Tout à coup, il m’apparut qu’elle me trompait, qu’elle avait je ne sais combien d’amants, qu’elle n’avait pas hésité à se montrer nue devant Donna. Je croyais que ce dernier me trompait. Ah ! comme j’étais loin de penser que s’il me trompait ce n’était pas avec celle que j’aimais, mais avec ma femme. Je me suis donc approché de la baignoire et sans savoir ce que je faisais, j’ai serré, serré la gorge blanche de Suzy.

VII

À ASNIÈRES.

Cependant que se déroulait cette scène dramatique à la police judiciaire, Hector Mancelle était arrivé à Asnières. Tout le long du trajet, il avait essayé de mettre de l’ordre dans ses pensées. Un à un, il s’était remémoré tous ses actes de la journée. Aucun n’avait apporté la lumière. Pourtant, la confiance lui était revenue.

En pénétrant dans le studio Rivière, il ne put cependant réprimer une certaine émotion. Tout était nouveau à ses yeux de jeune homme. Une grande animation y régnait. Personne ne se souciait de lui. Perdu dans ce monde inconnu, il venait d’avoir conscience de la difficulté de sa tâche.

Avisant un petit pavillon sur la porte duquel était écrit : « Concierge », il sonna.

— Je voudrais parler à M. Rivière, dit-il.

— M. Rivière est occupé en ce moment. Mais si vous voulez l’attendre, il ne tardera pas.

— Je n’ai pas le temps, répondit Mancelle. Il s’agit d’une affaire très importante.

— Oui, nous savons, M. Rivière a déjà remis à vos confrères une déclaration.

— Police judiciaire, fit Mancelle sèchement, mais sans être certain de l’effet qu’il allait produire.

— Ah ! dans ce cas, je ne sais que vous répondre. Allez voir au bâtiment B. C’est celui que vous apercevez là, à gauche. M. Rivière est en train de tourner en ce moment. Faites-lui passer votre carte. Peut-être pourra-t-il vous accorder un entretien immédiat.

— Bien, je vous remercie.

Hector Mancelle se dirigea vers le bâtiment que venait de lui indiquer le concierge. Avisant une petite porte sur le côté, il l’ouvrit. Un spectacle féerique s’offrit à ses yeux. Alors que l’extérieur de l’immeuble faisait songer à quelque vieil hangar d’Issy-les-Moulineaux, l’intérieur représentait un palais, le palais d’un conte des Mille et une Nuits. Hector s’avançait au milieu de piliers de marbre, de corbeilles de fleurs, il gravit des marches roses, longea un bassin au milieu duquel s’élevait un jet d’eau. Au fond du palais, sur un trône scintillant de pierres précieuses, une femme vêtue de soieries multicolores, les cheveux ceints d’un diadème, le regardait approcher. À côté d’elle, trois hommes en péplum discutaient à haute voix. Assis sur un banc, plusieurs figurants lisaient des journaux. Derrière eux se trouvait, lisant par-dessus leur tête, un homme en vêtements de nos jours, les mains dans les poches de son pantalon.

« C’est Rivière », pensa Hector Mancelle.

— Vous êtes monsieur Rivière ? demanda-t-il.

— Oui. Pourquoi ? répondit le célèbre metteur en scène.

C’était un jeune homme d’une trentaine d’années au regard intelligent. Bien que vêtu avec une certaine excentricité, il paraissait simple et modeste.

— Vous venez sans doute au sujet de Suzy Pommier, dit Jean Rivière, en regardant sa montre-bracelet. Pour quel journal ?

— Je ne suis pas journaliste, monsieur.

— Qui êtes-vous alors ?

— Je suis inspecteur à la Police judiciaire.

— Ah ! bon. Vous désirez sans doute des renseignements sur Mlle Pommier. Mais avec la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons pas vous en donner. Elle a été notre collaboratrice, c’est tout. Vous feriez mieux d’interroger son ami, Pierre Nervray, ou encore son père, enfin tous ceux qui étaient mêlés à sa vie privée. Je ne suppose pas que la police soit assez naïve pour créer un rapport entre la scène du meurtre dans notre film et le meurtre véritable. Laissez cela aux journalistes, cela les amuse. Ils sont ravis.

— Je voudrais pourtant que vous m’accordiez un entretien dans votre bureau, si possible, car j’ai justement la naïveté de croire à un rapport.

— Si vous voulez.

Jean Rivière regarda de nouveau sa montre.

— Vraiment, malgré tous nos efforts, je ne crois pas qu’on pourra travailler aujourd’hui.

Il se tourna vers les acteurs qui attendaient la fin de la pause.

— Vous pouvez rentrer. Vous viendrez demain matin, à neuf heures précises, et il faudra rattraper le temps perdu.

 

*
*   *

 

Quelques minutes après, Jean Rivière et Hector Mancelle étaient assis dans une pièce sommairement meublée et dont les murs étaient couverts d’affiches.

— Voulez-vous prendre quelque chose ? demanda Rivière très amicalement.

— Je ne veux pas vous déranger.

— Mais si, mais si, vous ne me refuserez pas un petit apéritif.

Se levant aussitôt, le metteur en scène ouvrit une armoire, en tira différentes bouteilles.

— Je voulais vous demander, commença Hector Mancelle, certains renseignements sur les circonstances qui vous ont amené à mettre en scène les Deux Mondes.

— Posez-moi toutes les questions qui vous passeront par la tête. Je vous répondrai volontiers. Je doute cependant que mes réponses puissent vous être de quelque utilité.

— Pouvez-vous me dire qui est l’auteur du scénario ?

— Difficilement. Je choisis toujours mes sujets parmi les plus simples. À la suite du succès que nous avons remporté avec les Fleurs se donnent, où Suzy Pommier justement a créé une Lisette inoubliable, nous avons songé à nous renouveler. J’étais alors fortement influencé par les films allemands, je rêvais d’un scénario qui allierait les qualités dramatiques de ces derniers avec la conception plus humaine, plus réelle, que nous avons en France. C’est à ce moment que Suzy m’a suggéré de faire la vie d’une femme… Est-ce que vous avez vu le film ?

— Non, malheureusement.

— C’est dommage, vous n’aurez plus l’occasion de le voir. On m’a téléphoné, tout à l’heure, que la Préfecture de police l’avait interdit. Vous vous imaginez comme c’est agréable. Six mois de travail et douze cent mille francs de jetés par la fenêtre. Il ne faut pas perdre de vue que Suzy Pommier était une artiste et que le rôle qu’elle jouait ne peut avoir aucun rapport avec le malheur qui lui est arrivé.

— Sait-on jamais ! dit laconiquement Mancelle.

Puis, changeant brusquement de ton :

— Je vous serais très obligé de faire représenter les Deux Mondes pour moi seul. Je voudrais voir ce film. J’ai l’impression qu’il avancera beaucoup mon enquête.

— Quelle heure est-il ?

— Cinq heures et demie.

— Cela va vous conduire jusqu’à sept heures. Cela vous est égal ?

— Tout à fait.

— Bien. Je vais donner des ordres. C’est assez compliqué, mais…

Jean Rivière ne put continuer. Un léger coup venait d’être donné à la porte.

— Entrez.

Le concierge parut :

— M. Escamp voudrait parler à monsieur. Dois-je le faire entrer ?

— Demandez-lui d’abord ce qu’il désire.

— C’est au sujet du film.

— Encore.

— Il tient absolument à vous voir.

— Bien, faites-le entrer.

Peu après un homme aux cheveux gris, pouvant avoir une soixantaine d’années, entrait dans le bureau. Il avait un visage imberbe, des yeux si clairs qu’ils semblaient ne pas appartenir au visage ridé et halé. Son maintien avait quelque chose de rigide. On eût dit un officier étranger, un officier en retraite.

À peine introduit, il s’excusa de déranger, tout en manipulant son chapeau de feutre avec embarras.

— Nous campons, dit aussitôt Rivière. Je vous prie donc de m’excuser de vous recevoir dans cette pièce.

Puis se tournant vers l’inspecteur, il demanda :

— Voulez-vous me rappeler votre nom.

— Hector Mancelle.

Les présentations faites, Rivière pria le nouvel arrivant d’accepter un porto. Mais celui-ci refusa. Il posa son feutre à terre, au pied de son fauteuil, demanda la permission de poser un paquet sur un guéridon qui se trouvait près de lui, puis, toujours avec la même politesse, s’enquit si sa présence n’interrompait pas une conversation importante.

— Mais pas le moins du monde, répondit Rivière avec cette même bonne humeur qui ne le quittait jamais.

Puis, désignant l’inspecteur, il ajouta :

— Monsieur est très aimable et vous ne devineriez jamais qu’il appartient à la Sûreté.

— Pardon, répliqua Hector Mancelle en souriant, à la Police judiciaire. Ce n’est pas la même chose.

— Excusez-moi. Je ne suis pas encore très calé. En tous les cas j’aime mieux vous dire qu’à l’avenir, les policiers qui paraîtront dans mes films seront des hommes charmants. Grâce à vous, je suis en train de me débarrasser d’une des nombreuses idées toutes faites qui pullulent dans mon cerveau.

En apprenant qu’Hector Mancelle appartenait à la Police judiciaire, M. Escamp ne put cacher un certain contentement.

— Je suis enchanté, dit-il, de faire votre connaissance, monsieur Mancelle. Je viens de lire votre nom dans les journaux et vous ne pouvez pas savoir comme il m’est agréable de vous rencontrer… Non, vous ne pouvez pas savoir.

— En effet, répondit l’inspecteur, je ne vois pas très bien en quoi je puis vous causer un tel contentement.

— Je vous le dirai dans un instant. Laissez-moi d’abord remercier M. Rivière pour son accueil si aimable. Aujourd’hui, la moindre marque de sympathie va droit à mon cœur. Si je me suis permis de vous déranger, monsieur Rivière, ne croyez pas que ce soit pour un motif futile. J’ai beaucoup connu jadis Suzy Pommier. Elle a été pour moi plus qu’une amie. Elle a été une consolatrice. Il serait déplacé que je vous en dise davantage. Je suis donc venu vous voir, monsieur Rivière, pour vous demander une chose excessivement délicate.

— Je ferai mon possible pour vous satisfaire…

— J’ai appris que votre film les Deux Mondes a été interdit à Paris par la Préfecture de police. Je suppose que votre intention est d’en vendre les droits pour l’étranger. Serait-ce insensé de ma part de vous prier de n’en rien faire ? J’ai aimé Suzy Pommier et j’ai gardé pour elle un culte profond. La pensée que des milliers de personnes dans le monde entier pourraient, chaque soir, assister à la scène tragique que vous connaissez m’est intolérable. Je considère comme un devoir de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour l’empêcher. Si Suzy pouvait communiquer avec moi, je sais qu’elle me le demanderait. En souvenir de tout ce qu’elle a été pour moi, je me suis juré de tenter l’impossible.

— Mais je ne vois pas en quoi, monsieur, répondit Jean Rivière, la mémoire de Suzy Pommier serait offensée par la représentation de son dernier film.

— Évidemment, je vous comprends. Elle n’a été pour vous qu’une collaboratrice.

— Même si elle vous est très chère, il ne faut pas perdre de vue qu’elle était une artiste et que le rôle qu’elle jouait ne peut avoir aucun rapport avec le malheur qui lui est arrivé.

— C’est vrai. Mais il y a une question de sensibilité qui vous échappe. Quand on a aimé une femme, quand on sait qu’elle a été lâchement assassinée dans son bain, on ne peut supporter la pensée que chaque soir des milliers d’inconnus assistent en quelque sorte à la reproduction du drame qui a brisé votre vie. Oui, je sais, le drame a suivi l’image… mais à si peu de distance. Au lieu de souffrir en paix, d’oublier, je penserai continuellement que par le monde, celle que j’ai aimée se meut, souffre, meurt.

— Oui, je saisis confusément votre pensée, répondit Rivière, mais ce que vous me demandez-là est matériellement impossible.

Hector Mancelle avait écouté attentivement M. Escamp. De temps en temps, il avait approuvé de la tête. N’ayant pas les mêmes intérêts que Rivière à défendre, il lui était apparu tout de suite très naturel qu’un homme qui a aimé une femme n’envisage pas sans une certaine douleur que cette même femme apparaisse tous les soirs aux yeux de milliers d’indifférents et cela dans une scène justement en tous points semblable à celle où elle a perdu la vie. Aussi, comme Rivière cherchait un moyen de s’opposer au désir de M. Escamp, prit-il nettement le parti de ce dernier.

— Je comprends très bien votre sentiment, dit-il au nouveau venu.

— Oui, mais malgré la meilleure volonté du monde, reprit Rivière, je ne peux vous donner satisfaction. Songez, monsieur Escamp, que nous avons dépensé douze cent mille francs, que nous avons travaillé pendant six mois à la réalisation de ce film. D’autre part, le préjudice que nous cause l’interdiction de la Préfecture de police est énorme. Nous nous trouvons donc dans une situation critique. Nous comptions sur ce film pour rembourser nos commanditaires. Et ils ne veulent rien savoir pour nous accorder un délai.

— Oh ! ne croyez pas, monsieur Rivière, que je vous demande cette faveur sans vous offrir l’équivalent. Si vous voulez bien passer demain à mon bureau, nous nous entendrons sur les chiffres. J’aime mieux vous dire tout de suite que je ne soulèverai pas la moindre difficulté et que vos conditions seront les miennes.

— Dans ce cas-là, c’est autre chose.

Cette fois, d’intéressé le visage d’Hector Mancelle était devenu soucieux. Une lueur s’était faite dans son esprit. Il regarda fixement M. Escamp, si fixement que ce dernier tourna la tête dans sa direction.

— Vous avez sans doute l’impression, monsieur Mancelle, que l’amour me rend insensé.

— Pas du tout.

— Pourtant, il me semble lire dans votre regard une certaine hostilité.

— Vous vous trompez. Ce que vous avez lu dans mon regard n’est pas de l’hostilité, mais de l’étonnement, car, malgré tout, je trouve assez étrange que vous n’hésitiez pas à dépenser une somme qui s’élèvera à je ne sais combien en mémoire d’une femme que, de votre propre aveu, vous avez perdue de vue depuis des années.

— Évidemment, mais vous ne devriez pas oublier que vous êtes jeune et par conséquent incapable de comprendre à quoi peut conduire la passion dans le cœur d’un homme de mon âge.

VIII

UNE REPRÉSENTATION PRIVÉE.

Lorsque M. Escamp se fut retiré, Hector Mancelle s’approcha de Rivière et lui prenant le bras amicalement, lui dit :

— Étrange, n’est-ce pas ?

— Assez étrange, en effet.

Les deux hommes sortirent. Ils se rendirent d’abord dans le pavillon du concierge où Rivière donna quelques instructions. Puis ils pénétrèrent dans une petite salle, communiquant par un couloir en forme de wagon avec les bâtiments du montage. Au fond de cette salle, il y avait un écran de dimension réduite. Rivière s’assit dans un fauteuil. L’inspecteur l’imita. Comme l’opérateur se faisait attendre, Rivière se leva, sortit, appela.

Finalement la représentation commença.

Une cigarette aux lèvres, l’œil distrait, Hector Mancelle ne prêta qu’une faible attention à tout le début du film. De temps en temps, il posait une question à Jean Rivière qui, à la manière d’un auteur dramatique, s’était assis en retrait de l’inspecteur de manière à suivre sur le visage de son invité l’effet produit par son œuvre.

Soudain, Suzy Pommier, vêtue d’une étincelante robe de soirée, parut sur l’écran. Un éventail à la main, elle entra dans sa chambre. L’industriel incarné par Harry-Paul Donna le suivit peu après. Il devait être près de deux heures du matin. En sortant du théâtre, les deux amoureux avaient été danser dans une boîte de nuit. Harry-Paul Donna, lui, n’était pas « habillé ». Hector Mancelle remarqua qu’il portait un monocle. En effet, à chaque instant, il le prenait entre ses doigts et, tirant sa pochette, l’essuyait. Suzy s’approcha d’une glace et sourit à sa propre image. Son partenaire s’était assis. On sentait que ce méridional s’était mis dans la tête d’incarner un bel homme du type anglais. Tous ses gestes étaient mesurés. À un moment, Suzy lui demanda l’heure. Sans regarder sa montre, en desserrant à peine les lèvres, il répondit : « Deux heures ». Il alluma une cigarette, aspira la première bouffée la tête en arrière, comme pour mieux la savourer, puis en un long jet un peu ridicule, l’expira.

— Qu’il est mauvais ! murmura Rivière.

— Pourquoi l’avez-vous engagé dans ce cas ?

— Suzy Pommier y tenait. Elle prétendait qu’il était tout à fait l’homme du rôle. Comme, d’autre part, il n’y a pas plus docile que lui, qu’il acceptait toutes les observations que lui faisaient Suzy, j’ai pensé qu’il s’en tirerait.

La vérité était qu’il ne s’en tirait pas du tout. Alors que Suzy jouait le rôle d’une « femme adaptée » avec une vérité, un naturel étonnant, il s’embourbait, lui, dans un air compassé qu’il croyait visiblement grand genre. Tout était pose, affectation en lui.

Il fumait toujours. C’était d’ailleurs ce qu’il faisait avec le plus grand naturel. Suzy ôta sa robe, mais avec quel art. En même temps qu’elle feignait de n’attacher aucun prix à ce qu’elle portait, elle savait, avec quelle habileté, quel tact, laisser deviner qu’elle n’avait jamais eu des robes semblables avant de connaître l’industriel qu’incarnait avec lourdeur le médiocre Donna.

Mais, tout à coup, il se leva. D’un geste théâtral, comme s’il n’avait pu se convaincre que le studio dans lequel il se trouvait représentait une chambre à coucher, il jeta sa cigarette n’importe où, puis il s’approcha de Suzy. Elle était en combinaison, une combinaison très courte qu’elle s’amusait à tirer sur ses genoux. Il ouvrit la bouche avant de parler, la referma, l’ouvrit de nouveau, afin que le public comprit bien qu’il hésitait à dire ce qu’il avait à dire. Finalement, il réussit à articuler ces mots :

— Il faut que je te dise la vérité.

— Je t’écoute, chéri.

— Je suis obligé de quitter la France. Mes affaires m’appellent à l’étranger. Et à mon retour, dans un an, deux peut-être, je serai obligé de me marier. Ma famille l’exige.

Suzy demeura un instant interdite. Puis elle sourit.

— Tu plaisantes, dit-elle.

— Non. C’est la vérité.

— Tu veux donc m’abandonner ? Je ne te crois pas capable d’une chose pareille.

— Je ne puis faire autrement. Oh ! crois-moi, si cela ne dépendait que de moi, je resterais toute ma vie près de toi.

— De qui cela dépend-il, sinon de toi ?

— De ma famille ?

— Et ton amour pour moi n’est pas assez grand pour passer outre ?

— Mon amour pour toi est immense. Mais avant de te connaître, mes parents m’avaient élevé, avaient fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Je n’ai pas le droit d’aller contre leur volonté.

— C’était donc pour m’abandonner que tu m’as tirée de l’effroyable vie que je menais. C’était donc au moment où je commençais à reprendre goût à l’existence, c’est donc à ce moment que tu décides de te débarrasser de moi. Tu désires que je redevienne ce que j’étais, ce que j’avais cessé d’être grâce à toi ?

— Ne crois pas, ma chérie, que je n’ai pas de cœur. Je pars, c’est vrai, mais je ne te laisse pas dans le besoin. J’ai tout prévu. Hier matin, j’ai fait déposer dans une banque, à ton nom, une somme de cent mille francs. Ce n’est pas énorme, mais cela te permettra de faire face aux premières obligations. Plus tard, quand je serai libre, quand je pourrai disposer de ma fortune, je continuerai à te venir en aide.

Suzy éclata d’un rire saccadé.

— Il fallait te demander, avant de faire cette formalité bancaire, si j’accepterais.

— Tu ne peux pas refuser.

— C’est ce qui te trompe, justement.

— Oui je sais, tu trouves qu’elle est insuffisante.

— Parfaitement, elle est insuffisante.

— Je m’arrangerai pour la doubler.

Suzy regarda son amant d’un air narquois.

— Tu pourrais la quadrupler, la décupler, qu’elle serait toujours insuffisante. Ce que je t’ai donné, entends-tu, c’est mon amour, c’est ma reconnaissance.

— Je le sais.

— Et cela ne s’achète pas, lâche.

Cette injure transfigura Donna qui, jusqu’alors, avait montré beaucoup de calme. Ses yeux brillèrent. Une expression méchante se peignit sur son visage.

— Tu m’as appelé lâche, moi ?

— Oui, lâche, lâche, lâche. Car c’est de la lâcheté d’agir comme tu le fais. M’entends-tu ? de la lâcheté. Tu profites de ce que tu es le plus fort… Tu t’es laissé aimer, tu as tout fait pour que mon amour devienne de plus en plus fort et, brusquement, tu pars, tu avoues que tu as l’intention de te marier… lâche, lâche… grand lâche.

Donna, saisissant un presse-papiers de bronze, le serra avec fureur, mais il se contint. Puis son visage se radoucit subitement.

— Ne parlons plus de cela, veux-tu, dit-il d’une voix tranquille. Je m’absente un instant. Fais ta toilette, pendant ce temps.

En disant ces mots, il ouvrit la porte de la chambre et disparut. Restée seule Suzy garda durant quelques instants la plus complète immobilité, à un tel point que pendant plusieurs secondes on eut l’impression que le film s’était arrêté. Puis elle eut une crise de désespoir. Les cheveux défaits, elle allait et venait en tous sens, se cachant parfois le visage dans ses mains, tout en marchant, ce qui faisait qu’elle se butait contre les meubles. Tout à coup, elle se ressaisit. Elle redressa la tête, comme une bête acculée et passa dans la salle de bains. Par la porte restée ouverte, on apercevait tantôt une épaule nue, tantôt un bras. Puis on entendit un clapotis.

Un instant après, Donna pénétrait de nouveau dans la pièce. Deux médailles étaient épinglées au revers de son veston. Très droit, le monocle à l’œil, cherchant visiblement à donner le plus de dignité possible à sa personne, il entra dans la salle de bain.

— Regarde, dit-il en désignant du doigt ses médailles. Oseras-tu à présent répéter que je suis un lâche ?

— Tu en aurais le corps couvert, lâche, que je te le répéterais, cria Suzy hors d’elle.

Cette fois, Donna perdit complètement le contrôle de lui-même. Comme un automate, il s’approcha de la baignoire, puis saisissant la jeune femme à la gorge, il serra, serra. Elle se mit à hurler, à se débattre. L’appareil de prise de vues avait été placé de telle façon qu’on n’apercevait que le dos du criminel. Bientôt il se mit en mouvement, tourna autour de la baignoire. La scène de l’assassinat apparut alors dans toute son horreur. Des gerbes d’eau s’élevaient dans tous les sens. Donna continuait de serrer la gorge de Suzy. Bientôt, elle se débattit avec moins de force. Dans un éclair pourtant on aperçut nettement une main crispée saisir les décorations, les arracher, les garder prisonnières, puis le monocle de Donna tomba dans la baignoire. L’appareil de prise de vues s’éleva alors de manière à dominer toute la scène. Au fond de la baignoire, un être inerte reposait, les jambes ramenées presque sur la poitrine. Atterré, Donna contemplait son œuvre, les bras pendants le long du corps. Soudain, l’appareil se rapprocha de la scène du crime. Lorsqu’il en fut à un mètre à peine, on aperçut Donna portant une main à son visage, puis, s’accroupissant, tremper ses bras, sans avoir même pris le temps d’enlever son veston, ni retrousser ses manches, cherchant avec anxiété son monocle, puis tenter d’arracher de la main refermée de la morte les médailles qui s’y trouvaient.

— Arrêtez ! cria Hector Mancelle à l’opérateur.

La lumière se fit.

— Cela vous suffit ? demanda Rivière.

— Non, non, je voudrais qu’on retourne ce passage.

L’inspecteur était méconnaissable. Il était incapable de rester immobile. On eût dit que, scandalisé par la scène dramatique qui venait de se dérouler devant ses yeux, il aurait voulu pouvoir intervenir.

— Ne vous excitez pas comme cela, fit Rivière avec un sourire, vous n’êtes pas en présence de l’assassin.

— C’est ce qui vous trompe, répondit d’un trait l’inspecteur.

— Donna ? Harry-Paul Donna ?

— N’essayez pas de comprendre.

— Je m’en garderais bien.

— Cela vaut mieux.

Lorsque la scène de l’assassinat eut été de nouveau présentée à Hector Mancelle, il se leva, repoussa sa chaise.

— L’assassin est connu, dit-il à Rivière qui le regardait avec surprise.

— Qui est-il ?

— Vous le saurez dans quelques jours.

IX

M. AUGUSTE POMMIER.

Le lendemain matin, pourtant, tous les journaux relataient l’arrestation de Pierre Nervray. Grâce à l’habileté du commissaire Piget, du brigadier Vigneron, le meurtrier, disaient-ils, était entré dans la voie des aveux.

Hector Mancelle, lui, avait quitté de bonne heure la petite chambre qu’il occupait depuis trois ans, rue d’Ulm. D’un pas allègre, il avait traversé la place du Panthéon, descendu la rue Soufflot.

Au premier kiosque, près du boulevard Saint-Michel, il acheta les journaux, puis s’asseyant à la terrasse d’un café, demanda un café-crème et des croissants. En apercevant les énormes manchettes des journaux, il eut un sourire, un très léger sourire. Finalement, il appela le garçon, puis, allumant une cigarette, il descendit le boulevard Saint-Michel en sifflotant une marche militaire.

Un quart d’heure plus tard, il pénétrait dans les locaux de la Police judiciaire. Il n’était pas plutôt entré dans son bureau que, prévenu sans doute de son arrivée, le commissaire Piget le faisait appeler.

— Eh bien ! dit ce dernier au jeune inspecteur, en lui serrant la main, je vous félicite. Vous êtes celui qu’on attendait, comme disaient les journaux, hier soir. Enfin, nous avons quelqu’un pouvant rivaliser avec les maîtres de Scotland Yard. Encore une fois, je vous félicite. Indirectement, votre succès rejaillit sur moi ! J’en suis très flatté. Il y a malheureusement une seule ombre au tableau, c’est que l’assassin, je l’ai arrêté tout bêtement ici, dans ce bureau, sans partir pour une destination inconnue.

— On ne peut pas appeler Asnières une destination inconnue. Ce serait décevant.

— Il fallait partir pour l’Amérique du Sud, pendant que vous y étiez. L’essentiel c’était que les journaux annoncent votre départ pour une destination inconnue. Enfin vous êtes revenu. Heureusement que nous ne sommes pas partis également, sans quoi l’assassin continuerait de se promener sur le boulevard Montmartre.

— Pourquoi le boulevard Montmartre ?

— Parce que cela peint bien ce que je veux dire. Je suppose que vous avez lu les journaux ce matin ?

— Je les ai parcourus.

— Eh bien, lisez-les attentivement, et vous comprendrez ce que j’appelle une enquête rudement menée, comme elles doivent l’être toutes d’ailleurs. Je vous conseille même de les conserver soigneusement afin de les relire lorsque plus tard il vous arrivera d’avoir à vous occuper d’une affaire ayant quelque importance. Vous ne comprenez pas, il ne s’agit pas de faire le fier, ni le malin, ni de crier partout : « Je vais l’arrêter, je vais l’arrêter ! » Il faut travailler, réfléchir, peser le pour et le contre de chaque chose, avoir une connaissance profonde du cœur humain et des mobiles auxquels il obéit. En un mot, il faut de la bouteille. Mais ne désespérez pas, cela vous viendra comme cela nous est venu à tous. Mais je vous en prie, n’essayez pas de brûler les étapes. Ayez de la patience, et un jour vous serez récompensé. Maintenant vous pouvez vous retirer. C’est tout ce que j’avais à vous dire. Donnez-moi la main franchement, amicalement, car, écoutez bien ce que je vais vous dire, si vous voulez réussir, ne soyez jamais rancunier.

Mais le commissaire Piget n’eut pas le loisir de savourer l’effet produit par cette belle parole. Un employé venait d’entrer dans son bureau.

— Qu’est-ce que vous voulez ? Depuis quand entre-t-on dans un bureau comme dans un moulin ? fit le commissaire avec animosité.

— M. Auguste Pommier voudrait que vous le receviez.

— Qui est M. Auguste Pommier ?

— C’est sans doute le père de Suzy Pommier, observa Hector Mancelle avec un sérieux sous lequel perçait l’ironie.

— Eh bien ! Mancelle, puisque vous connaissez l’affaire, recevez donc ce visiteur, dit Piget.

Puis s’adressant à l’employé, il ajouta :

— Vous n’avez qu’à conduire ce monsieur dans le bureau de Mancelle.

En suivant le long couloir qui aboutissait à cette dernière pièce, le jeune inspecteur avait un visage soucieux.

Plusieurs fois, il regarda sa montre.

— Sapristi, murmura-t-il, je vais être en retard.

Dès qu’il fut dans son bureau, il jeta un coup d’œil sur les papiers qui se trouvaient sur sa table et, en examinant l’un d’eux, ne put s’empêcher de dire.

— Quel brave type que ce Tabouret !

Puis, comme M. Pommier ne paraissait pas, il appela :

— Enfin, enfin, Marcel, je suis pressé. Faites donc entrer M. Pommier. Qu’est-ce que vous attendez ?

Hector Mancelle n’avait pas observé que la porte de son bureau s’ouvrait et que le même petit homme modeste, souffreteux, que l’inspecteur avait entrevu rue de l’Université, s’avançait à pas menus et tremblants.

À ce moment, Piget parut dans l’embrasure de la porte. Il fit signe à son subordonné de venir. Lorsque ce dernier fut près de lui, il lui glissa à l’oreille :

— Surtout pas de gaffes. N’oubliez pas qu’il est le père de la victime. Ne recommencez pas à faire le malin. Recevez-le gentiment et feignez de prendre de l’intérêt à tout ce qu’il vous dira.

Puis, content, rassuré, le commissaire s’éloigna.

— Excusez-moi, monsieur Pommier, j’ai dû donner un ordre. Maintenant, je suis à vous. Que vouliez-vous me dire ?

Le petit homme, gêné, tournait son chapeau dans ses mains. Ses yeux fureteurs se posaient tour à tour sur tous les objets de la pièce.

— Remettez-vous, continua Hector Mancelle, je m’excuse de vous presser ainsi, mais j’ai beaucoup de choses à faire.

— C’est moi qui m’excuse, monsieur, de vous déranger. Mais ce matin, quand j’ai appris que l’assassin de ma fille avait été arrêté, je n’ai plus eu qu’une pensée, remercier celui qui avait vengé mon enfant chérie.

— Nous sommes très touchés, monsieur.

— Et puis, je ne sais comment vous dire cela, je suis le père de Suzy. Ah ! pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu hier soir… Si j’avais été là, j’aurais pu lui crier, à cette brute, à cet assassin, mon mépris, j’aurais pu me venger, lui cracher au visage, le souffleter.

— Oh ! monsieur ! il faut laisser à la justice le soin de punir.

— Maintenant, je dois vous dire que je voulais vous parler d’autre chose également.

Le petit homme réprima un tremblement en se raidissant, puis commençant un geste qu’il n’acheva pas, continua :

— Ma fille, ma pauvre fille était…

Il ne put continuer. Des sanglots étouffaient sa voix…

— Remettez-vous… Ayez du courage, dit Mancelle en jetant un coup d’œil discret sur sa montre.

Finalement, après s’être tamponné les yeux, mouché, le petit homme put poursuivre.

— Ma pauvre fille était bonne… Dans le succès, dans la gloire, au milieu des invitations des plus grands personnages, elle n’avait pas oublié son pauvre père… elle l’aimait… la malheureuse… elle voulait qu’il fût heureux… qu’il eût sa petite maison à lui… Elle n’avait pas encore gagné beaucoup d’argent parce que ses succès étaient surtout moraux, mais elle m’avait promis qu’elle en gagnerait et qu’alors elle m’en donnerait beaucoup… beaucoup… car je l’ai élevée au milieu des plus grandes difficultés, je l’ai élevée seul, sa mère étant morte deux mois après la naissance. J’ai tout fait pour elle, tout, vous m’entendez, tout…

À ce moment, le visage du pauvre homme s’anima et prit même une expression à la fois dure et virile.

— Oui, j’ai tout fait… tout… et c’est à ce moment qu’un richard, qu’un noceur, qu’un débauché vient la tuer ignominieusement. Comprenez-vous la haine que je peux avoir contre cet homme ?

— C’est très légitime.

— Cet homme à cause de qui, aujourd’hui, je suis seul au monde, sans soutien, sans argent… Ah ! monsieur le Commissaire…

— Je ne suis qu’inspecteur…

— Ah ! monsieur l’Inspecteur, si vous pouviez faire quelque chose pour moi, pas vous personnellement bien entendu, mais enfin si on pouvait me venir en aide jusqu’au moment où je trouverais une place, une situation.

— Votre fille ne vous a rien laissé ?

— Rien, monsieur, absolument rien.

— Je vais voir. Mais si vous pouviez revenir après-demain. Je suis trop pressé en ce moment pour m’occuper de vous.

— Excusez-moi, monsieur, de vous retenir…

Hector Mancelle réfléchit une seconde, puis il demanda :

— Votre fille ne vous a rien laissé ?

— Rien.

— Tiens ! Curieux !

— Que vais-je faire jusqu’à après-demain ?

— Vous n’êtes pas quand même dans une situation aussi mauvaise ?

— Oh ! si, monsieur, si.

Mancelle tira son portefeuille.

— Est-ce que cent francs vous permettraient d’attendre jusque-là ?

— Merci, merci, vous êtes trop bon.

— C’est la moindre des choses.

M. Pommier prit le billet de cent francs, le plia soigneusement, puis tira son portefeuille. Mais se ravisant subitement, il remit son portefeuille dans sa poche sans l’ouvrir et, gardant le billet à la main, se répandit en remerciements.

Lorsqu’il fut parti, Hector Mancelle resta un instant songeur. Puis, comme s’il s’adressait au père de Suzy, il murmura :

— Monsieur Pommier, vous m’avez joué la comédie. Il y avait d’autres billets dans votre portefeuille. Vous avez eu peur que je ne les voie. Je les verrai quand même.

Avec précipitation, il ramassa les papiers qui se trouvaient sur son bureau, sortit sans même prendre le temps de refermer sa porte, courut au bureau de Tabouret.

Ce dernier n’était pas seul. Mancelle lui fit signe de s’approcher, lui murmura quelques mots à l’oreille, puis, toujours, avec la même précipitation, descendit au rez-de-chaussée, traversa la cour au pas de gymnastique, héla le premier taxi.

— À la gare de l’Est, cria-t-il. Mais vous vous arrêterez en chemin à un bureau de poste.

X

UNE VISITE DÉPLACÉE.

Cependant qu’Hector Mancelle roulait vers « une destination inconnue », M. Pommier longeait le quai des Orfèvres, se dirigeant vers la place du Châtelet. Sa démarche n’avait plus cette incertitude qu’avait remarquée le jeune inspecteur un instant auparavant. Sans être celle d’un homme en pleine force, elle était normale. Le chapeau melon sur les yeux, il ne regardait ni à gauche, ni à droite. Un remorqueur passa près de lui, tirant une demi-douzaine de péniches. M. Pommier ne daigna même pas détourner la tête. Ainsi abîmé dans ses réflexions, il atteignit la place du Châtelet. Il la traversa, puis longea la rue de Rivoli dans la direction de la Concorde. Arrivé place du Palais-Royal, il considéra le Ministère des finances avec un certain respect, puis héla un taxi.

— À l’Étoile, dit-il en ouvrant la portière.

À peine assis dans la voiture, il ferma les yeux, cependant que ses lèvres balbutiaient des mots incompréhensibles. Ainsi plongé dans son rêve intérieur, il ne s’aperçut même pas de la beauté de cette radieuse matinée de juin.

À l’Étoile, il se fit arrêter au coin de l’avenue Victor-Hugo. Il régla le montant de sa course, prit la rue de Presbourg, regarda passer un lad qui conduisait par la bride un cheval dans la direction de l’avenue du Bois. Puis il suivit l’avenue Kléber, dans la direction du Trocadéro.

Était-il heureux ou bien souffrait-il ? Quoiqu’il marchât la tête baissée, ses narines humaient avec allégresse l’air parfumé du matin. De temps en temps, il s’immobilisait comme pour reprendre haleine. Un passant l’eût observé à un de ces instants qu’il n’eût pas manqué d’être surpris. Les mains jointes très bas, comme s’il n’eût pas voulu qu’on remarquât qu’il priait, les yeux levés, mais vides, sans expression, la poitrine oppressée, il semblait rire.

Finalement, il pénétra dans l’immeuble habité par les Nervray.

— Mme Nervray ? demanda-t-il à la concierge.

— Au troisième, monsieur.

Il entra dans l’ascenseur, mais en ressortit au bout d’un instant. Il n’était pas parvenu à le faire fonctionner. Lentement, il monta les trois étages, s’arrêtant toutes les dix marches pour reprendre haleine.

— Est-ce que Mme Nervray est chez elle ? demanda-t-il à la femme de chambre qui était venue lui ouvrir.

— Je vais voir, monsieur. Veuillez entrer. Qui dois-je annoncer ?

— M. Auguste Pommier.

La femme de chambre se retira. Avisant une chaise, le père de Suzy s’assit. Petit à petit, il s’était encore métamorphosé. Alors qu’à la Police judiciaire il avait ressemblé à un vulgaire tapeur, à un homme qui profite d’un malheur qui lui est arrivé, il avait à présent l’air d’un père à la fois meurtri et prêt à pardonner.

Sans bouger, grave, ayant les apparences d’un ami chargé d’apprendre à une mère la mort de son enfant, il attendit une dizaine de minutes. Finalement, la femme de chambre vint.

— Madame vous recevra, dit-elle. Veuillez me suivre.

Elle conduisit M. Pommier dans un petit salon, le pria de s’asseoir et se retira. Comme dans le hall, le petit homme demeura immobile. Pas une fois, durant les quelques minutes où il resta seul dans cette pièce, il ne leva les yeux pour examiner l’ameublement.

— Excusez-moi, monsieur, dit Mme Nervray en pénétrant dans le petit salon, de vous avoir fait attendre aussi longtemps, mais je n’étais pas levée au moment où vous êtes arrivé.

— Je vous excuse, madame, répondit gravement le père de Suzy.

Il s’inclina devant l’hôtesse, puis continua :

— Je ne sais si vous savez qui je suis. M. Pommier, pour vous, cela ne signifie sans doute pas grand’chose.

— Je sais, je sais, monsieur.

— Je suis le père de la jeune femme que votre mari a assassinée.

— Je le savais, monsieur, oui, je le savais, répondit Mme Nervray bouleversée.

— La douleur dans laquelle je vis depuis le drame est immense. Il y a quarante-huit heures, j’étais un homme heureux. Je pouvais l’être. La plus brillante des carrières s’offrait à mon enfant. Elle rayonnait de bonheur. Cela suffisait au mien. Et soudain un geste stupide a tout brisé.

— Monsieur, ne croyez pas que vous êtes seul à souffrir. Je le sais, vous devez me haïr. Pourtant, si vous saviez comme une catastrophe semblable à celle-ci peut vous apprendre de choses sur les hommes, sur le monde, si vous saviez quelle brutale lumière a soudainement éclairé mon âme !

— Je le sais, madame. Et c’est justement pour cela que je me suis permis de venir vous trouver. Oh ! ne croyez pas que je veuille vous demander une réparation, ce serait impossible. Rien, pas même une fortune, ne me rendra ma chère enfant. Pourtant, je ne suis plus jeune. Elle était mon unique soutien. Et au moment où je pouvais compter sur elle, elle disparaît, me laissant seul, malade, sans affection. Voyez-vous, madame, je vous dis la vérité. Je ne suis pas venu pour vous reprocher quoi que ce soit. J’ai assez vécu, j’ai assez souffert, pour comprendre qu’on n’est jamais responsable que de ses propres fautes. Si votre mari est un assassin, vous n’en êtes pas moins une honnête femme. C’est à cette dernière qu’un père meurtri s’adresse. Je ne vous demande pas l’aumône. Je vous demande simplement de considérer nos deux destinées. Semblables par la douleur, combien elles sont différentes par la fortune ! Vous vivez dans ce luxueux appartement cependant que je n’ai pas de quoi manger. Des domestiques servent votre jeune personne, cependant que le vieillard que je suis n’a même plus un être au monde pour le soigner. Non, je ne vous demande rien. Mais si vous croyez pouvoir faire quelque chose pour moi, faites-le, non pas pour atténuer la faute de votre mari, ce serait impossible, mais par pur esprit de charité.

— Oh ! monsieur, si j’avais su que vous étiez dans une telle gêne, répondit Mme Nervray bouleversée, je n’aurais même pas attendu que vous veniez me voir. Je serais allée à vous.

— Je ne demande pas l’impossible.

— Cela n’eût été que mon devoir.

— Ni que vous fassiez votre devoir. C’est un homme qui souffre qui vous parle, à vous qui souffrez également.

— Mais je ne sais comment vous offrir mon aide, monsieur, c’est très délicat. Pour le moment, je ne dispose que de très peu d’argent. Il n’y a que lorsque j’aurai obtenu le divorce que…

— Faites, madame, ce que vous pourrez en attendant.

— À mon compte personnel, je possède peut-être une vingtaine de mille francs. Voulez-vous les accepter ?

— Merci, merci, madame.

— Il faudra que je vous fasse un chèque.

— Je vous remercie infiniment, répondit M. Pommier, humblement.

Mme Nervray sonna sa femme de chambre. Dès que cette dernière parut, elle lui demanda de lui apporter son sac.

Quelques instants après, avec la même dignité qu’il avait eue en arrivant, M. Pommier prenait congé de Mme Nervray. Il descendit l’escalier aussi lentement qu’il l’avait monté. Arrêté dans la rue, sans regarder à gauche ni à droite, comme un homme sortant d’une maison louche, il s’éloigna. Il n’avait pas remarqué un homme se tenant sur l’autre trottoir et qui feignait d’attendre un autobus. Il ne savait pas non plus que cet homme l’avait suivi depuis le quai des Orfèvres et qu’il n’était autre que l’inspecteur Tabouret.

Arrivé place de l’Étoile, M. Pommier monta dans un tramway, toujours suivi par Tabouret. Il descendit à la station « Villiers ». Là, il prit la rue Lévis et, dans l’immeuble portant le numéro 14, il s’engouffra. Toute la journée, l’inspecteur arpenta la petite rue avec l’espoir de voir ressortir M. Pommier. Mais son attente fut vaine. La nuit tomba sans que le père de Suzy eût reparu.

XI

L’ENTERREMENT.

Le lendemain soir, à neuf heures quarante-cinq minutes, le train venant de Cologne entrait dans la gare de l’Est. Avant même qu’il se fût complètement immobilisé, Hector Mancelle sautait sur le quai et courait vers la sortie. Boulevard de Strasbourg, il entra dans le premier café qui se présenta à lui.

— Est-ce que je peux téléphoner ? demanda-t-il encore tout essoufflé.

— Prenez un jeton.

— Eh bien, donnez-m’en trois.

Il descendit à la hâte dans le sous-sol, demanda Wagram 46-24.

— C’est toi, demanda-t-il au bout d’un instant. Alors ? rien. Il n’est pas ressorti ? C’est ennuyeux. Eh bien, tant pis. Il va falloir chercher ailleurs. Et Mme Nervray ? Ah bien !… je m’en doutais. Au revoir, à demain. Bien ! Heureusement que je suis rentré à temps. J’irai.

Hector Mancelle raccrocha, remit un autre jeton dans l’appareil, et demanda cette fois Passy 18-19.

— C’est vous, madame Nervray… Ici l’inspecteur Hector Mancelle. Il faut absolument que je vous voie ce soir. Est-ce que vous pouvez vous trouver dans un quart d’heure au Forum, à la Madeleine ? J’ai une communication très importante à vous faire. Vous y serez ? Bien, c’est entendu. À tout à l’heure, madame.

Il raccrocha de nouveau, et demanda là encore un autre numéro. Puis, toujours avec la même précipitation, il sortit, héla un taxi.

— Place de la Madeleine.

Lorsque l’inspecteur pénétra dans le bar du Forum, Mme Nervray n’était pas encore arrivée. Deux ou trois couples conversaient à voix basse. Mancelle s’assit dans un coin, commanda une liqueur, puis tira de sa poche son portefeuille. Avec attention, il examina quelques papiers. Sur l’un d’eux, quatre timbres de cinq centimes étaient collés. D’un œil attendri, le policier les contempla longuement. Bien qu’ils n’eussent pas été oblitérés, ils étaient froissés, légèrement déchirés.

Il n’eut pourtant pas le temps de s’attendrir davantage. Mme Nervray venait d’entrer. Se levant aussitôt, Hector Mancelle alla à sa rencontre, puis, lui cédant sa place, lui demanda ce qu’elle désirait prendre.

— Oh ! rien, rien. Je suis venue pour un instant. Que me voulez-vous ?

— Peu de chose, madame, j’ai appris que M. Pommier vous avait rendu visite, ou plutôt j’aimerais avoir la confirmation de ce que je suppose.

— Que supposez-vous ?

— Je suppose que ce monsieur est venu vous demander de l’argent.

— C’est exact. Je dois vous dire pourtant que je lui en ai donné très volontiers, car je considère qu’il est de mon devoir de réparer dans la mesure où cela m’est possible le mal que lui a fait mon mari.

— C’est très louable. Pourtant serait-il indiscret de vous demander dans quelle mesure vous êtes venue en aide à ce pauvre homme ?

— J’ai fait tout ce que j’ai pu.

— Vous lui avez donné de l’argent ?

— Oui !

— Sous quelle forme ?

— Que voulez-vous dire ?

— Enfin, lui avez-vous donné de l’argent de la main à la main ou bien lui avez-vous signé un chèque ?

— Je lui ai signé un chèque.

— Montant à combien ?

— À vingt et un mille francs.

— Avez-vous barré ce chèque ?

— Oui.

— Ah ! c’est très bien. C’est tout ce que je voulais savoir. Naturellement ce chèque n’a pas été présenté à l’encaissement.

— Je l’ignore.

— Voulez-vous demain matin téléphoner à votre banque pour le savoir ? Vous demanderez par la même occasion quel est l’établissement de crédit qui s’est présenté pour l’encaisser.

— C’est entendu, monsieur.

— Mais, vraiment, vous ne désirez rien prendre ?

— Non, merci.

— Cela m’est désagréable de vous avoir fait venir jusqu’ici pour vous poser des questions aussi peu importantes. Je voudrais beaucoup que vous acceptiez de prendre quelque chose, continua Hector Mancelle qui attachait une grande importance aux consommations.

— Si vous insistez…

L’inspecteur appela le barman, commanda deux autres liqueurs.

— J’ai beaucoup de sympathie pour vous, madame, dit-il avec une tendresse respectueuse.

— Je vous remercie, monsieur. En ce moment où tout le monde se détourne de moi, il m’est agréable de vous l’entendre dire.

— J’ai beaucoup de sympathie pour vous, madame, justement parce que j’ai deviné que tout le monde se détournait de vous, parce que, aussi, je me suis aperçu que vous aviez un très grand cœur.

Il parlait avec émotion. Sa voix tremblait légèrement. La beauté de Mme Nervray l’avait frappé et il essayait de le lui faire comprendre sans pour cela paraître profiter de la petite importance que lui donnait le rôle qu’il jouait dans la vie de cette femme.

— C’est mon attitude vis-à-vis de M. Pommier qui vous fait dire cela ?

— Oui, et d’autres choses également.

— Je vous répète que je n’ai aucun mérite à secourir cet homme. C’est un devoir dont toute femme dans ma situation s’acquitterait.

— Ne le croyez pas.

— J’en suis certaine…

— Ne le croyez pas…

Dix minutes plus tard, Hector Mancelle sautait de nouveau dans un taxi.

— À l’Étoile, dit-il.

Aussitôt arrivé, il s’engagea dans l’avenue Wagram. Arrivé au coin de l’avenue des Ternes, il entra dans un grand café. Après avoir parcouru les différentes salles sans trouver la personne qu’il cherchait, il revint se poster aux abords du tambour. Finalement, lassé d’attendre, il s’éloigna.

Le lendemain, à midi, la rue de l’Université présentait, comme on dit, une animation inaccoutumée. Des agents, par groupes de cinq ou six, passaient et repassaient dans les rues voisines. Des admirateurs de Suzy Pommier, des promeneurs, des curieux se pressaient dans le quartier d’ordinaire silencieux. Bientôt une voiture couverte de fleurs, puis une autre s’arrêtèrent aux abords de l’immeuble où la vedette avait habité.

Les journaux du matin avaient annoncé que l’enterrement de Suzy Pommier, la célèbre vedette lâchement assassinée par son amant, allait avoir lieu dans la matinée.

En face de l’immeuble du crime, une dizaine de photographes avaient braqué leurs appareils. Aux fenêtres de toutes les maisons, des gens étaient accoudés, attendant le départ du convoi.

Soudain, le corbillard fit son apparition, encadré d’une douzaine d’employés des pompes funèbres portant, chacun, leur pèlerine roulée sous le bras. C’était une modeste voiture, contrastant avec l’importance de cet enterrement.

Parmi les privilégiés autorisés à stationner devant la porte dressée de noir, on remarquait tout un monde peu fait pour être réuni. Des actrices élégantes côtoyaient de pauvres employés. M. Escamp, très noir, très pâle, se tenait un peu à l’écart. Jean Rivière parlait à une vieille dame. Une délégation du syndicat des artistes arriva peu après et sur la prière d’un brigadier se rangea sur le trottoir. La circulation n’avait pas été interrompue. Aussi, toutes les voitures, en passant devant le 17 de la rue de l’Université, ralentissaient-elles au point de s’arrêter. Trois sergents de ville, à coups de sifflets, les faisaient circuler. Soudain, des ordres partirent de l’intérieur de la maison. D’agent en agent, la consigne de ne plus laisser passer de voitures circula. Il y eut un silence. Tout le monde se découvrit.

Quatre hommes portant sur leurs épaules le cercueil dans lequel reposait pour toujours Suzy Pommier venaient d’apparaître dans l’entrée de l’immeuble. Ils traversèrent le trottoir, poussèrent rapidement le cercueil dans le corbillard.

À ce moment parut, soutenu par un employé des pompes funèbres, le père de l’artiste. Tout de noir vêtu, pâle, tenant à peine sur ses jambes, il faisait peine à voir. Trois ou quatre personnes suivirent encore. Puis, lentement, le corbillard s’ébranla, précédé par les deux voitures surchargées de fleurs et de couronnes.

Aussitôt une ruée se fit pour suivre le convoi.

Parmi la foule, il était un homme pourtant qui, bien que passant inaperçu, réussit à se faufiler jusqu’à la tête du cortège.

C’était Hector Mancelle.

La tête baissée, il marchait à côté de la délégation du Syndicat. Devant lui se trouvaient M. Escamp, Jean Rivière, le concierge Jaubert, Harry-Paul Donna, Élisa, femme de chambre, deux ou trois femmes inconnues et M. Pommier.

Le convoi prit le boulevard Raspail. Tout le long de la route qui mène au cimetière Montparnasse, une foule énorme était rassemblée. Hector Mancelle, lui, semblait soucieux. Sa flamme, son ardeur du début, s’étaient envolées, semblait-il. Il ne regardait ni à gauche, ni à droite. Parfois seulement, il levait une seconde les yeux, comme pour s’assurer que ceux qui le précédaient n’avaient pas disparu. Une fois pourtant, il se retourna. Une interminable file de gens suivaient pieusement la dépouille de l’artiste. Une demi-heure plus tard, le convoi arrivait boulevard Edgar-Quinet. Il vint se ranger devant l’entrée principale. Puis, le cercueil fut transporté sur l’emplacement où devait avoir lieu l’inhumation. Une fosse était déjà creusée. Un homme d’un certain âge, à la barbe blanche, le président de la Confédération des spectacles, prit alors la parole.

— En un moment comme celui-ci, commença-t-il, nous ne pouvons que mieux saisir la qualité de la perte que nous venons de subir. Elle était, celle qui n’est plus, la synthèse vivante de la cinématographie française…

La journée était délicieuse. Des buissons parsemés entre les tombes s’élevait un frais gazouillis d’oiseaux. Frappé par le contraste de cette cérémonie et de la nature en fête, personne ne remuait. Pourtant, il était un homme qui, insensiblement, se rapprochait de M. Pommier. C’était Hector Mancelle. Quand il fut à un mètre seulement du malheureux père, il l’observa. Ce dernier pleurait. À son côté, M. Escamp semblait se recueillir. Le visage de ce dernier était ravagé. De temps à autre, il jetait un regard peureux sur la fosse béante qui s’ouvrait à quelques pas de lui.

— Elle était, continuait le président, l’actrice française sur laquelle nous fondions les plus légitimes espérances. Modeste, toujours prête à secourir ses amis dans le besoin, elle ne vivait que pour l’art… Aujourd’hui, sous ce ciel radieux, elle nous quitte pour toujours. Minute émouvante… Minute tragique…

Hector Mancelle, bien qu’il parût profondément touché par ce discours, ne l’écoutait pas. Il s’était un peu porté sur la droite, de manière à ne rien perdre des jeux de physionomie de M. Pommier et de son voisin, M. Escamp.

— Minute inoubliable… Pourtant qu’une pensée vienne nous apporter un peu de consolation. Suzy Pommier ne nous a pas complètement quittés. Un peu de son cœur, un peu de sa vie trépidante que nous avions tous admirée en elle, demeure sur la pellicule froide et grise. Quand, dans les années futures, nous resongerons à celle qui sut nous apporter tant d’heures d’oubli, quand, dans les années futures, nous essayerons de nous représenter le visage de celle qui porta le nom de Suzy Pommier, nous aurons la consolation de penser que l’image en est restée éternelle…

M. Escamp avait pâli. Un tremblement agita ses mains gantées de noir.

— Car, aussi vivante, aussi jeune qu’elle était il y a quelques heures, elle apparaîtra à nos yeux émerveillés. Peut-être avait-elle le pressentiment de sa mort ! Peut-être est-ce elle qui contraignit cette grande artiste à consacrer à un art encore balbutiant.

M. Pommier porta une main à son front, il semblait qu’il ne put supporter davantage les paroles du président. Hector Mancelle ne le quittait pas des yeux. Soudain, il surprit une scène étrange. M. Escamp se pencha vers le malheureux père et, en se baissant pour pouvoir lui parler à l’oreille, il murmura quelques mots.

M. Pommier se tourna alors vers lui, le regarda dans les yeux.

— Vous mentez, monsieur Joachim, dit-il dans un souffle.

Joachim Escamp baissa la tête, accablé, et ne répondit pas.

— Joachim, murmura Hector Mancelle. Son prénom est Joachim !

— Vous mentez, répéta plus fort M. Pommier.

L’inspecteur s’était encore approché de manière à ne pas perdre un mot de cette scène.

— Adieu, Suzy Pommier. Que votre nom demeure à tout jamais gravé dans le cœur de ceux pour qui l’art n’est pas un vain mot.

— Vous mentez, vous mentez, dit encore M. Pommier.

Mais cette fois, si haut, que certains des assistants se retournèrent.

Joachim Escamp porta un doigt à sa bouche.

— Ne criez pas, ne criez pas, souffla-t-il.

Cette fois, ce fut au tour de M. Pommier de ne pas répondre. Son corps se pencha en avant comme s’il allait tomber. Mais, dans un sursaut, il parvint à se redresser. Soudain, il poussa un cri perçant.

Sans interrompre, le conférencier, qui en était justement à sa péroraison, jeta un regard sur le groupe d’où provenait ce cri.

— Adieu, Suzy Pommier. Que votre père trouve une consolation dans votre gloire qui n’ira que grandissant.

L’émotion était à son comble. À chaque instant, des yeux se tournaient vers le pauvre homme qui, au dernier moment, n’avait plus eu la force de se contenir.

— Vous avez menti, répéta encore une fois M. Pommier.

Puis, brusquement, alors que le président se recueillait une seconde pour vaincre sa propre émotion, M. Pommier, comme un fou, se fraya un passage dans la foule.

— Laissez-moi passer, laissez-moi passer, laissez-moi passer ! criait-il.

La stupéfaction que causait cette attitude empêcha les spectateurs d’agir. Sans offrir la moindre résistance, ils laissèrent le vieil homme se faufiler jusqu’à l’air libre. Dès qu’il se trouva dans une allée, il se mit à courir. Tout à coup, il trébucha, tomba de tout son long. À ce moment, on voulut le relever. Mais il était déjà reparti, nu-tête, les vêtements couverts de poussière.

— Il est devenu fou ; la douleur lui a fait perdre la tête, criait-on de toutes parts.

Les hommes se lancèrent à sa poursuite.

Parmi eux se trouvait Hector Mancelle.

Arrivé à l’entrée du cimetière, il hésita une seconde, se retourna. Il aperçut ses poursuivants qui s’approchaient. Alors, de nouveau, il fonça en avant. En courant, il longea le boulevard Edgar-Quinet. À la hauteur du boulevard Raspail, Hector Mancelle n’était plus qu’à quelques mètres de lui. M. Pommier l’aperçut. Dans un effort dont on ne l’eût pas cru capable, il continua de courir de plus belle. Mais ses forces ne tardèrent pas à l’abandonner. Brusquement, sans raison apparente, comme si un ressort intérieur venait de se briser, il tomba sur les deux genoux à la fois.

— Pourquoi vous sauvez-vous comme cela ? lui demanda le jeune inspecteur en le relevant. Qu’avez-vous donc ?

M. Pommier regarda son interlocuteur avec des yeux privés de toute expression. Un attroupement s’était déjà formé. Le père de Suzy, incapable de parler, respirait avec peine. À un moment, il faillit retomber à terre.

— Conduisez-le donc au café et donnez-lui un cordial, observa un passant.

— Il vaudrait mieux le ramener chez lui, remarqua un autre.

M. Pommier était toujours dans un état d’hébétude voisin de la folie. Il ne semblait pas même avoir reconnu Hector Mancelle, qui le soutenait.

Finalement, sa respiration devint plus normale.

— Il me semble que je vais mieux, murmura-t-il. Lâchez-moi, monsieur, continua-t-il en s’adressant au jeune inspecteur. Je voudrais faire quelques pas… Mon Dieu, que de monde autour de moi… J’étouffe… qu’on me laisse respirer.

— Écoutez-moi, écoutez-moi, interrompit Hector Mancelle avec autorité.

M. Pommier fit un pas, puis un autre, mais avec beaucoup de difficulté.

— Vous n’êtes pas encore complètement remis, dit l’inspecteur. Il vaudrait quand même mieux que vous rentriez chez vous. Je vais vous accompagner.

— Oh ! non, pas tout de suite… Laissez-moi marcher, je vous dis.

Hector Mancelle obéit. Alors, avec une rapidité absolument incompréhensible, M. Pommier se remit à courir, sans regarder ni à gauche, ni à droite, absolument comme une bête traquée fonçant droit devant elle.

L’inspecteur et quelques spectateurs de cette scène étrange se lancèrent à sa poursuite. Soudain, ils s’arrêtèrent pétrifiés. M. Pommier, sur le point d’être pris, s’était lancé sous un autobus qui descendait à toute vitesse le boulevard Raspail.

 

*
*   *

 

Ce ne fut qu’une pauvre loque que les spectateurs terrifiés de cette scène ramassèrent. Le corps n’avait plus forme humaine. Le visage était méconnaissable. Un passant s’en fut téléphoner immédiatement à l’hôpital Cochin. Quelques minutes après, une ambulance arrivait sur les lieux de l’accident et emportait le corps.

Hector Mancelle, immobile sur le trottoir, regarda, songeur, la voiture disparaître à toute vitesse. Une de ses mains était fermée. Sans l’ouvrir, il la mit dans sa poche. Que serrait-elle donc ainsi ? Une simple clef.

Toujours songeur, il retourna au cimetière. Le corps de Suzy Pommier venait d’être inhumé et, peu à peu, le cortège s’éclaircissait. Il chercha des yeux Joachim Escamp ; mais ce dernier était déjà parti. Alors, le jeune inspecteur se rendit à la station de taxis la plus proche.

— Rue Lévis, dit-il au chauffeur.

XII

AU PALAIS.

Cependant que ce drame horrible venait de se dérouler boulevard Raspail, une scène non moins dramatique avait lieu au Palais de Justice.

Il était une heure. De nombreux avocats bavardaient devant le cabinet du juge d’instruction Grandmanet. Sur un banc, entre deux gendarmes. Pierre Nervray attendait d’être introduit. Son avocat, Me Jean Senne, se tenait près de lui. En ces deux jours qu’il venait de passer en prison, Pierre avait bien changé. Vieilli, pas rasé, sans faux-col, il semblait dix ans plus vieux.

— Réagissez, ne vous laissez pas abattre comme cela, lui disait affectueusement Me Jean Senne. Vous avez tué une femme que vous aimiez, c’est fréquent. Nous voyons cela tous les jours ici. La préméditation est impossible à établir. D’ailleurs, elle n’existe pas. Un homme comme vous est certainement incapable de préméditer un crime. Vous avez agi dans un moment de jalousie. C’est ce qu’il vous faudra expliquer à M. le Juge d’instruction. D’ailleurs, ce premier interrogatoire n’est que de pure forme. Il vous suffira de répondre aux questions que l’on vous posera. Je ne crois pas que M. Grandmanet songe à aborder aujourd’hui le fond de l’affaire.

À ce moment, deux journalistes essayèrent de s’approcher du criminel, mais ils en furent empêchés par les gardes municipaux. Soudain, un éclair de magnésium aveugla Pierre. Il regarda d’où il venait. Il aperçut alors un photographe qui, tranquillement, repliait son appareil.

— Je ne peux plus, je ne peux plus, murmura le jeune homme. Je ne peux plus supporter tout cela. Je suis devenu un monstre, une bête curieuse…

— Il faut que vous soyez courageux.

— Je le suis, mais cela dépasse mes forces. À chaque instant, j’ai l’impression que je vais tomber, que je vais perdre connaissance.

À ce moment, un garde municipal s’approcha.

— Vous pouvez entrer, dit-il.

Pierre se leva. Pour cacher les menottes qui enserraient ses poignets, il tenait son chapeau de manière à dissimuler ses mains. Me Senne, pour l’encourager, le prit par le bras. Un instant après, tous deux pénétraient dans le cabinet du juge d’instruction.

M. Grandmanet était assis derrière un grand bureau. C’était un homme d’une soixantaine d’années, à l’aspect débonnaire. Il regarda le criminel sans la moindre curiosité, tenant ainsi à montrer qu’il n’était l’esclave d’aucun préjugé et qu’aucune considération autre que la justice ne le guidait.

— Asseyez-vous, dit-il à Pierre.

Comme Me Senne était resté debout, il ajouta :

— Vous aussi, maître.

La première partie de l’interrogatoire roula sur l’identité de l’assassin, sur son passé. Puis, malgré les prévisions de l’avocat, M. Grandmanet aborda le fond de l’affaire.

— Quels sont les mobiles de votre crime, commença-t-il. Enfin, pourquoi avez-vous tué votre maîtresse ? Cela paraît, à première vue, assez étrange. Vous l’aimiez beaucoup. Elle le vous rendait bien. C’était, en outre, une personne fort estimée, de grand cœur d’après ce que l’on m’a dit. Je ne saisis donc pas très bien, à première vue, à quels mobiles vous avez obéi en l’étranglant.

Pierre ne répondit pas. Il semblait rêver. Bien qu’il regardât le juge d’instruction, on devinait qu’il ne le voyait pas.

— Si vous ne répondez pas à mes questions, poursuivit M. Grandmanet, je crains fort qu’il ne me soit difficile de me faire une opinion.

— Permettez, monsieur le Juge, répondit Me Senne pour son client, en faisant respectueusement des gestes d’intelligence, mais le prévenu est très ému. Dans un instant, il sera remis.

— C’est que, maître, je n’ai pas énormément de temps.

— Réagissez, réagissez, continua l’avocat en s’adressant à Pierre Nervray.

— Je vous pose donc pour la deuxième fois, reprit le juge, la même question. Si vous ne voulez pas répondre, le greffier laissera un blanc, n’est-ce pas, Bazin ? vous entendez, et nous passerons à autre chose. Je vous demande donc de me dire pour quelle raison vous avez tué votre maîtresse. Est-ce la jalousie ? Est-ce parce qu’elle vous lassait et que vous vouliez reprendre votre liberté ? Est-ce encore dans un moment de colère causée par je ne sais quel enfantillage ?

— Dans un moment de jalousie, monsieur le Juge.

— Bien. Mais étiez-vous jaloux abstraitement, si je puis dire, ou d’une personne existante ?

— Des deux, monsieur le Juge.

— Vous avez donc agi dans un moment d’emportement. En rentrant le soir, vous avez trouvé une lettre de votre rival, par exemple, et votre maîtresse vous a avoué qu’elle avait des relations avec un de vos amis. Vous avez alors perdu la tête et vous avez tué.

— C’est cela, monsieur le Juge.

— Mais non, reprit M. Grandmanet sur un ton cassant. Ce sont des suppositions que je fais. Dites-moi si l’une d’elles est vraie ou bien s’il y a autre chose. Vous ne comprenez donc pas ?

— Lorsque je suis rentré, Suzy m’a dit qu’elle allait me quitter parce qu’elle aimait un de ses camarades de travail, Harry-Paul Donna.

— C’est donc parce qu’elle voulait rompre que vous l’avez tuée ?

— Pardon, interrompit l’avocat, il ne ressort pas du tout des paroles de mon client qu’il a tué sa maîtresse parce qu’elle voulait rompre.

— Que ressort-il alors ?

— Il ressort, monsieur le Juge, qu’il l’a tuée parce qu’il souffrait dans son cœur d’homme…

— Ah ! bien.

— Je tenais, monsieur le Juge, à préciser ce détail. Ma défense, d’ailleurs, reposera sur ce point. Il a tué parce qu’il souffrait…

— Si vous voulez, maître. Mais en réfléchissant, c’est la même chose. S’il la tue parce qu’elle veut rompre, il est sous-entendu qu’il souffre de cette rupture.

— Je préfère, monsieur le Juge, qu’il la tue parce qu’il souffre et qu’on sous-entende parce qu’elle voulait rompre.

Le juge eut un sourire, puis, comme s’il n’avait pas compris la subtilité de Me Senne, il se tourna vers l’inculpé.

— Vous avez donc tué cette femme parce qu’elle vous faisait souffrir, ou plutôt parce que vous souffriez. Vous étiez malheureux. Vous sentiez qu’un jour elle vous échapperait. Alors vous l’avez tuée. Enfin, quand même, lorsqu’on commet un acte de cette importance, il y a un événement, un fait, quelque chose qui vous y pousse. Ce n’est pas parce qu’on souffre que tout à coup on étrangle quelqu’un, sans quoi tout le monde finirait ici dans ce cabinet.

— Rien, monsieur le Juge.

— Alors, comme cela, sans raison immédiate, vous l’avez étranglée.

— C’est justement, répondit Me Senne pour son client, ce qui renforce la thèse de la défense. Vous comprenez, monsieur le Juge, sa souffrance à lui (il désigna de l’index Pierre) était tellement vraie, tellement profonde, elle datait de si longtemps qu’il a suffi un jour qu’un événement insignifiant, qu’il serait bien en peine de vous dire, pour que l’équilibre de son être se rompît. Si, à ce moment, son frère, sa mère, s’étaient trouvés là, il les aurait tués également.

— Charmant.

— Ce que je viens de vous dire, monsieur le Juge, me paraît l’évidence. N’oublions pas que nous sommes en présence d’un être qui, certainement, – d’ailleurs je me réserve de demander qu’on fasse une enquête à ce sujet, – a une lourde hérédité. Par le fait qu’il n’a pas pu, pas su se défendre du geste meurtrier, par ce seul fait, c’est un malade.

— Dans ces conditions, maître, mon rôle devient inutile. Ce n’est plus la peine que mes collègues et moi existions. Nous n’avons qu’à nous retirer et céder la place à des médecins. Ils soigneront les criminels.

Le juge d’instruction ôta son lorgnon, en essuya les verres avec le coin de sa pochette, puis le remettant, dévisagea longuement Pierre Nervray.

— Il ne faut pas, dit-il, en scandant chaque mot d’un petit mouvement de l’index et du pouce joints, il ne faut pas vous réfugier dans une attitude semblable. Vous me devez de répondre à mes questions. Il ne sort de votre bouche que des monosyllabes. Ce n’est pas en agissant de la sorte que vous aiderez à la rapidité de l’instruction. Il semble, pourtant, se dégager de votre personne un désir sincère de vous présenter devant vos juges.

Pierre Nervray ne répondit pas. Ce fut encore Me Senne qui prit la parole pour lui.

— N’oubliez pas, monsieur le Juge, que l’inculpé est encore sous le coup des événements extraordinaires qui viennent de bouleverser sa vie. Si mon client possédait tous ses esprits, vous en seriez, je le crois, le premier surpris. L’abattement dans lequel il se trouve prouve, au contraire, combien sincère est son repentir.

M. Grandmanet consulta le dossier, puis, en tirant un document, le parcourut avec attention. Finalement, il le posa sur son bureau et reprit :

— En définitive, l’affaire est très simple. Vous avez tué Suzy Pommier par jalousie. Vous l’avez avoué vous-même. Nous possédons, ici, au dossier, le procès-verbal de vos aveux, signé par vous. Il n’y a donc pas lieu, pour aujourd’hui, de poursuivre plus avant votre interrogatoire. Évidemment, certains points demeurent obscurs. Nous ne pouvons encore nous prononcer sur la préméditation. Un supplément d’enquête est nécessaire.

M. Grandmanet se tourna vers les gardes municipaux qui se tenaient vers la porte d’entrée.

— Reconduisez l’inculpé, leur dit-il.

Pierre Nervray se leva, se dirigea vers ses gardiens. Mais soudain, il revint sur ses pas. Il était pâle. Un tremblement nerveux agitait ses mains.

— Je vous demande pardon, monsieur le Juge, dit-il d’une voix blanche, mais j’ai une importante déclaration à vous faire.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas faite plus tôt ? demanda M. Grandmanet.

— Mon client était sans doute trop ému, interrompit Me Senne.

— Cette déclaration est très importante, continua Pierre Nervray comme s’il n’eût pas entendu ni l’observation qui venait de lui être faite, ni la réponse de l’avocat.

— Eh bien ! dites vite ce que vous avez à dire, car je suis pressé.

Pierre Nervray, malgré cette injonction, se recueillit un instant. Debout devant le bureau du juge d’instruction, il semblait en proie à un grand trouble. Il était pourtant visible qu’il luttait pour se maîtriser. Tout à coup, il tendit ses deux mains en avant, comme pour une imploration, et, d’une voix que l’émotion rendait à peine perceptible, dit :

— J’ai menti, monsieur le Juge, j’ai menti… Je ne suis pas l’assassin de Suzy Pommier… Jamais, au grand jamais, je n’aurais été capable de commettre un tel forfait… Je suis innocent.

M. Grandmanet, qui avait fermé le dossier de l’affaire Pommier et qui s’était adossé à son siège dans une attitude destinée à laisser entendre qu’il n’attachait pas une grande importance à la fameuse déclaration annoncée par l’inculpé, se redressa brusquement, cependant que Me Senne, étonné, regardait son client en se demandant visiblement si ce retournement n’allait pas lui être funeste.

— Qu’est-ce que vous racontez ? demanda M. Grandmanet.

— Je suis innocent, monsieur le Juge, je vous le jure… Ah ! si vous saviez comme je souffre depuis deux jours…

— Mais enfin, si vous êtes innocent, comment se fait-il que vous ayez avoué être l’auteur de ce meurtre ? Cela ne laisse pas d’être singulièrement étrange. Répondez. Je ne suppose pas que ces aveux vous aient été arrachés par la torture.

— Non, monsieur le Juge. M. le commissaire Piget a été d’une correction parfaite.

— Nous le sommes tous. Là n’est pas la question. Répondez.

— Je me suis chargé de cet horrible crime, monsieur le Juge, parce que dans l’état d’énervement où je me trouvais pendant l’interrogatoire de M. Piget, il m’est apparu soudain que j’étais en quelque sorte responsable de la mort de celle que j’aime par-dessus tout.

— Je ne comprends pas. Expliquez-vous.

— Oui, expliquez-vous, surenchérit Me Senne, un peu dépité de n’avoir pu ménager lui-même le coup de théâtre.

— Il m’est apparu, continua Pierre Nervray, que si je l’avais vraiment aimée comme je le croyais, elle eût été encore de ce monde. À la fin de la première représentation des Deux Mondes, elle m’avait supplié de ne pas la laisser seule, elle m’avait supplié de l’accompagner, de rester près d’elle, et moi, hanté par ma jalousie, j’ai cru qu’elle me jouait la comédie, qu’elle avait rendez-vous avec un amant, j’ai cru qu’elle me suppliait de rester près d’elle, la malheureuse, justement pour écarter mes soupçons. J’ai feint alors d’avoir à rentrer chez moi, de ne pouvoir la retrouver avant minuit, dans le seul but de la surprendre avec son amant, qui ne pouvait être à mes yeux que l’auteur Donna. Ah ! si j’avais su ! Si je m’étais douté une seconde de ce qui allait se passer !

— Mais tout cela ne nous dit pas, observa le juge d’instruction, pourquoi vous avez trompé la justice.

— Je n’ai pas pensé à la justice. J’ai voulu me punir, j’ai voulu être châtié, quand j’ai compris qu’elle n’avait jamais eu d’amant et qu’à cause de ma stupide jalousie elle n’était plus. Il m’est apparu à ce moment que j’étais aussi coupable que le véritable assassin. Ce dernier n’avait fait que la tuer pour la voler.

— Le vol n’est pas le mobile du crime, observa M. Grandmanet.

— Ou pour une autre raison, et moi j’étais en quelque sorte son complice, puisque je lui avais facilité sa tâche. Je méritais donc un châtiment.

— Et vous ne le méritez plus aujourd’hui !

— Si, je mérite encore un châtiment, mais j’ai réfléchi. Ce châtiment ne doit pas m’être infligé aux dépens de la justice. Le véritable coupable doit être également puni.

Le juge d’instruction ne put réprimer un sourire, il se tourna vers l’avocat :

— Vous n’aviez pas prévu cela, maître ? Qu’en dites-vous ?

— Évidemment, c’est assez surprenant.

— Comment, maître, vous trouvez cela surprenant ?

— Oui, monsieur le Juge.

— Cela n’est pas surprenant… C’est tout ce qu’il y a de plus normal.

— Que voulez-vous dire ?

— Il est bien rare qu’un assassin ne revienne pas sur ses aveux. J’y suis habitué. Mais cette fois-ci je dois dire que ces rétractations me causent un certain plaisir. Comprenez-vous pourquoi, maître ?

— Non, monsieur le Juge.

— Parce que vous sembliez prêter à votre client des sentiments d’une élévation que je n’ai jamais rencontrée chez un criminel. Vous voyez, malgré tout, il ne suffit pas d’avoir du feu, de la jeunesse, il faut également de l’expérience dans nos professions.

Cependant que le magistrat parlait, Pierre, immobile, semblait rêver. Une subite douceur se découvrait sur son visage un instant auparavant si contracté. Ce n’était plus le même homme. Il envisageait déjà son retour chez lui. Cette nuit qu’il venait de passer dans un cachot ne serait plus qu’un mauvais rêve. L’avant-goût de la captivité qu’il venait d’avoir lui avait complètement ôté le désir de se punir d’un crime qu’après tout il n’avait pas commis.

— Je m’excuse, monsieur le Juge, dit-il après quelques instants de réflexion et non sans avoir préalablement pesé ses mots, d’avoir retardé quelques heures la marche de la justice par mon attitude, mais vous comprendrez mon geste quand vous saurez que Suzy Pommier était toute ma vie.

— Oui, répondit avec un petit sourire ironique M. Grandmanet… Je comprends très bien votre geste, mais ce n’est pas à lui que je pense. Ce que je comprends particulièrement bien, c’est que vous soyez revenu sur vos aveux. C’est une chose tellement naturelle. À la réflexion, on se rend compte qu’il vaut toujours mieux compter sur le doute que sur l’indulgence, n’est-ce pas ?

Pierre Nervray ne comprit pas nettement ce que voulait dire le juge d’instruction. Il répondit cependant :

— En effet.

— Oh ! alors, dans ce cas, si vous êtes vous-même de mon avis, cela simplifie tout. Il ne nous reste plus qu’à nous séparer.

M. Grandmanet s’adressa aux gardes municipaux.

— Dites donc, mes braves, vous pouvez reconduire l’inculpé.

— L’inculpé, répéta machinalement Pierre.

M. Grandmanet ne jugea pas utile de répondre. Il se plongea dans la lecture d’une lettre tout en tapotant du doigt son bureau.

— L’inculpé, répéta encore Pierre.

— Calmez-vous, fit Me Senne.

— Monsieur le Juge n’a donc pas compris ce que je viens de lui dire ?

— Si, j’ai compris, répondit M. Grandmanet. J’ai pris bonne note de votre déclaration. Je vais faire quelques vérifications, et ensuite nous verrons s’il y a lieu de tenir compte de votre rétractation.

— Vous vous imaginez, peut-être, monsieur le Juge, que je suis, moi, Pierre Nervray, l’assassin de Suzy Pommier ?

— Je n’ai aucune imagination, sachez-le. Je ne m’en tiens qu’aux faits précis. J’ai ici, devant moi, dans ce dossier, le procès-verbal de vos aveux signé de vous-même. Vous ne voudriez tout de même pas que je n’en tienne aucun compte ?

— Mais, je suis innocent, monsieur le Juge.

Le visage de Pierre Nervray s’était métamorphosé. Ses yeux brillaient. Les pommettes brûlantes, le jeune homme semblait en nage.

— Je suis innocent, je suis innocent, répétait-il comme un fou. J’ai menti, vous comprenez, j’ai menti, pour me punir d’une faute que ma conscience seule a le droit de me reprocher… Mais je vous jure sur ce que j’ai de plus sacré au monde, sur mon honneur, que jamais je n’ai même songé à…

— Reconduisez l’inculpé, fit avec brusquerie cette fois le juge d’instruction aux gardes municipaux qui, devant l’afflux des paroles de l’assassin, avaient hésité à exécuter l’ordre.

Cette fois, ils comprirent qu’ils devaient obéir. Ils s’approchèrent de Pierre, qui gesticulait toujours en protestant de son innocence, et le saisissant par le bras voulurent l’entraîner. Mais d’un mouvement brusque, le jeune homme se dégagea.

— C’est un abus de pouvoir, hurla-t-il, vous arrêtez un innocent. Cela vous coûtera cher…

— Calmez-vous, calmez-vous, lui dit l’avocat. N’aggravez pas votre cas… Je vais m’occuper de vous… Mais il faut laisser le temps de faire les choses.

— Je suis victime d’une injustice… Au secours, au secours… se mit à crier encore plus fort Pierre Nervray.

Mais il n’eut pas le temps de continuer. Brutalement saisi à la fois par les bras et les poignets, il fut, en un instant, entraîné hors du bureau.

 

*
*   *

 

— Quel énergumène ! fit le juge en poussant un profond soupir de soulagement. Je commençais à appréhender qu’il ne perde la raison, ou plutôt qu’il ne feigne de la perdre car, écoutez-moi bien, c’est la marche logique. Lorsque la rétractation des aveux ne leur apporte rien de favorable, les assassins ont pour coutume de se rabattre sur la folie. Vous voyez, nous n’en avons pas encore fini ! Après le supplément d’enquête, il nous faudra encore désigner trois médecins pour examiner votre client.

Mais si le juge d’instruction se plaisait à ironiser, il n’en conservait pas moins un visage soucieux. Il était obligé de convenir que les choses ne s’étaient pas passées comme il l’aurait désiré au cours de ce premier interrogatoire. Il songeait au communiqué qu’il devait remettre aux journalistes qui l’attendaient impatiemment. Si, quant à lui, il n’avait aucun doute sur la culpabilité de Pierre Nervray, il n’en devait pas moins tenir compte de l’opinion publique. Qu’allait penser le monde de l’attitude nouvelle de l’assassin de Suzy Pommier ? Certains journaux n’avaient-ils pas déjà insinué que Pierre Nervray payait pour d’autres, que ses aveux n’étaient rien moins que suspects, qu’ils étaient destinés sinon à sauver de l’échafaud le véritable coupable, du moins à gagner du temps.

M. Grandmanet alluma un cigare, puis, après un long silence, dit à Me Senne :

— Entre nous, qu’est-ce que vous pensez du changement d’attitude de Pierre Nervray ? Croyez-vous que ses aveux aient été réellement provoqués par le désir de sauver le coupable ?

— Il m’est difficile de vous répondre. La déclaration de mon client modifie mon plan de défense. Comme vous, je suis un peu surpris et avant de prendre une décision je demande à réfléchir.

— Je crois qu’on peut conclure de ce premier interrogatoire que, de toutes façons, Pierre Nervray a trempé dans l’affaire. Ou il est coupable, ou il ne l’est pas et il a joué cette comédie pour égarer la justice. Dans ce cas, il faudrait chercher l’assassin parmi les personnes pour qui le prévenu éprouve de l’amour, sa femme par exemple.

— Comment expliquer alors qu’il ait si brusquement changé d’attitude ?

— Psychologiquement, seul avec lui-même, dans un cachot, il a pris peur.

Le juge d’instruction, pour la troisième fois, feuilleta le dossier de l’affaire Pommier. Soudain, son calme l’abandonna.

— C’est un peu fort, cria-t-il. Cette enquête a été menée en dépit du bon sens. Ce commissaire Piget a agi comme un enfant. Une affaire n’est jamais terminée aux aveux. C’est toujours la même chose. Ces messieurs de la Police judiciaire ne songent qu’à leur gloire personnelle. Il leur faut leur nom dans les journaux ; le travail modeste, consciencieux, cela ne les intéresse pas. Ce qui leur plaît, c’est la publicité, les félicitations, les augmentations de salaires, de grade. Le reste, ils s’en moquent. Le juge d’instruction n’a qu’à se débrouiller. Eh bien ! nous allons voir.

M. Grandmanet appuya à plusieurs reprises sur un timbre.

— Allez, de ce pas, dit-il à l’employé qui venait de répondre à l’appel, à la Police judiciaire, et ramenez-moi le commissaire Piget. Vous lui direz que c’est urgent et que j’ai à lui parler.

Dès que l’employé eut disparu, il se tourna vers Me Senne :

— Je vais lui demander quelques éclaircissements sur la manière dont il a obtenu les aveux de Pierre Nervray. Car tout cela me paraît bien étrange. N’est-ce pas votre avis, maître Senne ?

XIII

LA RUE LÉVIS.

— 14, rue Lévis, dit Hector Mancelle au chauffeur de taxi à qui il venait de faire signe, quelques minutes après l’horrible suicide du père de Suzy Pommier.

Assis dans l’angle opposé à celui du chauffeur de manière à répartir la charge de la voiture, le jeune inspecteur alluma une cigarette. Encore sous le coup du spectacle épouvantable auquel il venait d’assister, il éprouvait comme un soulagement à ne penser à rien, les yeux perdus dans la fumée d’une cigarette.

— Et le plus vite que vous pourrez, fit-il en se penchant à la portière intérieure, comme le taxi ralentissait sans raison.

Mais le chauffeur, ancien cocher de l’Urbaine, avait de l’amour-propre.

— Je ne suis pas un fou du volant, dit-il avec l’accent auvergnat.

Sans prononcer une parole, Hector Mancelle tira sa carte de policier, et, passant le bras à travers la portière, la mit sous le nez du chauffeur. Ce dernier changea de ton aussitôt.

— Compris, dit-il poliment en posant le pied sur l’accélérateur.

Quinze minutes après, le taxi s’arrêtait rue Lévis, devant une maison d’apparence modeste, dont la porte d’entrée était encadrée par une laiterie et une épicerie.

Sans hésiter, Hector Mancelle s’engagea sous la voûte obscure. Quelques pas plus loin, il s’arrêta devant la loge du concierge.

— M. Pommier ? demanda-t-il.

— Au troisième, la porte au fond du couloir, à gauche.

— Merci.

— Mais il n’est pas rentré.

— Je vais quand même voir.

Pour se guider dans le couloir du troisième étage, le jeune inspecteur dut allumer son briquet, tellement il y faisait obscur. Arrivé devant la porte indiquée par le concierge, il tira la clef qu’il avait prise dans la poche du malheureux père et, avec précaution, ouvrit la porte.

Un spectacle inattendu s’offrit aux yeux du jeune inspecteur. Un désordre indescriptible régnait dans la pièce. Depuis plusieurs jours sans doute, le ménage n’avait pas été fait. Les draps du lit de milieu pendaient à terre. La porte de l’armoire était ouverte. Des restes de repas traînaient sur une table. Une odeur pénible à supporter de renfermé flottait dans l’air. Il avait fallu au locataire de ce logement bien peu de raffinement pour vivre dans une telle atmosphère de saleté et de misère. Tout était vieux, malpropre. Les meubles semblaient provenir d’un marché en plein air.

Mais Hector Mancelle ne s’attarda pas longtemps à cette contemplation. Il referma doucement la porte derrière lui. Immobile au milieu de la pièce, il hésita un instant. Puis, apercevant une porte, il l’ouvrit. Elle donnait sur une deuxième chambre qui servait de cuisine en même temps que de cabinet de débarras. Il revint sur ses pas, s’approcha de l’armoire. Elle était pleine de vieux cartons, d’effets usagés. En quelques instants, l’inspecteur eut tout répandu sur le sol. Mais les poches des vêtements ne contenaient rien. Quant aux cartons, ils étaient pour la plupart vides. Les quelques autres ne renfermaient que de vieux livres de comptes, des journaux illustrés d’avant-guerre.

— Ce n’est pas encore cela qui fera éclater la vérité, murmura le jeune homme.

Il s’approcha du lit. Embrassant à pleines mains le matelas, il le souleva, le porta dans un coin. Une toile recouvrait le sommier. Il la tira ainsi qu’une nappe.

— Tiens, murmura-t-il.

Il venait d’apercevoir une reprise fraîche dans cette toile. Sortant un petit canif de sa poche, il coupa l’étoffe. Alors, un petit paquet, en forme de livre, apparut à l’intérieur du sommier, entre deux ressorts. Il contenait une liasse de peut-être cinq cent billets de mille francs.

— Hé !… hé !… murmura encore Hector Mancelle. Pour un homme qui vient de vous taper de cent francs, ce n’est pas mal.

Mais l’inspecteur ne paraissait pas satisfait. Après, avoir glissé cette petite fortune dans ses poches, il continua ses recherches, le visage soucieux. Délaissant le lit, il explora tous les meubles, tous les recoins du logement.

— C’est ennuyeux, dit-il au bout d’un instant.

Il alluma une nouvelle cigarette, s’assit un instant. Puis, se relevant soudain, il ramassa le journal dans lequel avait été enveloppée la liasse de billets et qu’il avait jeté négligemment. Il le plia soigneusement et le mit également dans sa poche.

Soudain, avisant une corbeille à papiers, il la vida sur le sol. Puis, s’agenouillant, il examina un à un chacun des papiers. Une carte-lettre insignifiante parut attirer son attention particulièrement. Elle était froissée, déchirée même à certains endroits. Il la déplia soigneusement, puis, s’asseyant confortablement, il lut ce qui suit :

 

« CHER MONSIEUR POMMIER,

» Je vous remercie de votre invitation. Malheureusement, malgré le grand plaisir que j’aurais d’assister à la première représentation du nouveau film de votre fille, je crains de ne pouvoir me rendre libre ce soir-là. Je ferai, cependant, mon possible et, croyez-moi, si je le peux, je serai des vôtres.

» Mon meilleur souvenir à Suzy, et croyez-moi toujours votre dévoué et fidèle

» JOACHIM ESCAMP. »

 

Après avoir parcouru plusieurs fois cette carte-lettre, Hector Mancelle en examina l’enveloppe. Le cachet de la poste portait la date du 7 juin, c’est-à-dire le jour qui précéda le crime. Elle était adressée, naturellement à M. Pommier. Quant au bureau d’où elle avait été envoyée, c’était celui de la place Victor-Hugo.

Très calme, avec pourtant un certain tremblement, l’inspecteur mit cette banale missive dans son portefeuille. Puis, sans poursuivre davantage ses recherches, il sortit.

Une fois dans la rue, il fit quelques pas dans la direction du boulevard des Batignolles. Mais un débit attira son attention. Il y entra, commanda un bock qu’il but d’un trait. Il demanda ensuite un jeton à la caisse et alla téléphoner.

Peu après, il sautait de nouveau dans un taxi et se faisait conduire place Victor-Hugo.

XIV

LE COMMISSAIRE PIGET SE FÂCHE.

Au moment même où Hector Mancelle pénétrait dans le bureau de poste de la place Victor-Hugo, une scène à la fois comique et tragique se déroulait dans le bureau du commissaire Piget, à la Police judiciaire.

— Voilà que tout retombe sur moi, criait ce dernier, qui revenait à l’instant du Palais de Justice, où M. Grandmanet l’avait admonesté. Il ne m’appartient tout de même pas de mener l’instruction. C’est un peu fort. Mon rôle est d’arrêter les coupables. Le reste ne me regarde pas. À chacun son devoir.

Le commissaire Piget n’était pas seul dans son bureau. Plusieurs fonctionnaires de la police, parmi lesquels Vigneron, se trouvaient avec lui.

— Mais que s’est-il passé ? demanda Vigneron.

— Il s’est passé qu’on ne veut plus de Pierre Nervray comme assassin de Suzy Pommier. Les aveux qu’il a signés n’ont, paraît-il, aucune importance. On ne peut pas, il me semble, nous traiter plus ouvertement d’imbéciles.

— Qu’est-ce qu’ils veulent alors ?

— Que ce soit un autre qui ait commis le crime. Pourquoi ? Je n’en sais rien.

— Il y a de la politique là-dessous.

— Cela ne me regarde pas. Tout ce que je sais, c’est que l’assassin de Suzy Pommier est Pierre Nervray. Un point, c’est tout.

Le commissaire Piget était hors de lui. C’était donc pour se voir infliger un tel affront qu’il s’était dépensé, qu’il avait mis tout en œuvre pour confondre Pierre Nervray.

Soudain, on frappa à la porte.

— Entrez, entrez, cria Piget.

Un employé parut dans l’embrasure.

— Les journalistes vous demandent si vous ne pouvez pas les recevoir.

— Non, non, hurla le commissaire. Qu’on me laisse la paix.

Une effervescence inaccoutumée régnait dans les couloirs de la Police judiciaire. À chaque instant, une voiture s’arrêtait devant l’immense bâtisse du quai des Orfèvres, et leurs occupants s’engouffraient hâtivement sous le porche. À tous les étages, le téléphone retentissait. Il y avait évidemment quelque chose dans l’air.

Soudain, le commissaire Piget ne put retenir un cri de colère. Par les fenêtres ouvertes de son bureau donnant sur les quais, un cri de plus en plus distinct se faisait entendre. C’était celui d’un vendeur de journaux.

— Demandez l’édition spéciale, hurlait-il d’une voix éraillée. Un coup de théâtre dans l’affaire Pommier. Le père de l’actrice se suicide. Pierre Nervray revient sur ses aveux… Demandez l’édition spéciale.

— Comment ! cria le commissaire Piget, on permet à présent aux camelots de hurler dans les rues. Enfin, est-ce qu’on ne me laissera pas tranquille avec cette affaire… Je commence à en avoir par-dessus la tête. Je vais me fâcher, si cela continue.

La vérité était que le commissaire Piget voyait avec effroi sa réputation fondre de minute en minute. Déjà, il avait été appelé chez le juge d’instruction. Déjà…

Mais le téléphone retentit. C’était le Ministère de l’intérieur. On s’étonnait en haut lieu de l’étrange développement de l’affaire Pommier. On demandait des explications au commissaire Piget.

— Que tout le monde sorte de mon bureau, sauf Vigneron, dit finalement Piget excédé. J’en ai assez. Si cela continue, je vais donner ma démission.

Les policiers obéirent en se lançant des regards d’intelligence.

— Eh bien, dit Piget, lorsqu’il se trouva seul avec Vigneron, nous voilà dans une belle situation.

— Tu n’y peux rien.

— Tu crois cela… Tu crois qu’on va se gêner pour me mettre tout sur le dos !

— Le mieux, c’est d’attendre pour « voir venir », comme on dit.

— Non, non, pas du tout.

— Qu’est-ce que tu veux faire ?

— Je voulais justement te le demander. Car moi, je ne te cacherai pas une seconde que je ne sais plus où me tourner. Écoute-moi, Vigneron… Est-ce que tu crois vraiment que Pierre Nervray est innocent ?

— Je n’en sais rien.

— Si ce n’est pas lui, qui veux-tu que ce soit ?

— Il faudrait recommencer l’enquête du début.

— Évidemment, c’est ce qu’il y a de mieux à faire.

— Et interroger de nouveau Donna.

— À ton avis, si ce n’est pas Pierre Nervray, ce ne peut être que Donna.

— Oui.

— C’était mon opinion également.

— N’oublie pas que tu n’as à choisir qu’entre deux alternatives : ou t’en tenir à la culpabilité de Nervray envers et contre tous, et cela à tes risques et périls, ou abandonner complètement cette solution et te lancer tout de suite sur une autre piste.

— La piste Donna.

— Parfaitement.

— Et si nous faisons encore fausse route.

— Nous aurons fait au moins tout ce que nous pouvions.

— Je ne te cacherai pas que j’hésite. Ma carrière est en jeu. Une gaffe, passe encore, mais deux de suite, cela irait mal.

— Au point où tu en es, il vaut mieux tenter de redresser la situation par un coup d’éclat. Si tu échoues, tu auras au moins conscience d’avoir fait tout ce qui était en ton pouvoir pour te sauver.

Quelques instants après cet entretien, le commissaire Piget donnait l’ordre de faire chercher aussitôt l’acteur Donna et de le conduire à son bureau.

XV

CHEZ JOACHIM ESCAMP.

Avant de pénétrer dans le bureau de poste de la place Victor-Hugo, Hector Mancelle demeura un instant hésitant. Il était déjà six heures vingt minutes à sa montre. La fin de l’après-midi était délicieuse. Devant un kiosque à journaux, une dizaine de personnes se pressaient pour acheter les journaux du soir.

— Il n’est pas encore là, le brave Tabouret, murmura l’inspecteur en jetant un regard circulaire sur la place. Je n’ai malheureusement pas le temps d’attendre. Il faut faire vite.

D’un pas décidé, il pénétra dans le bureau de poste. L’approche de la fermeture avait amené une foule de clients. Il s’approcha d’une employée.

— Je voudrais parler à l’inspecteur principal, dit-il.

— Tenez, c’est le monsieur que vous apercevez là, dans le fond.

Hector Mancelle se dirigea vers la personne indiquée. Un observateur qui se fût trouvé là et qui eût assisté à cet entretien n’eût pas manqué d’être intrigué. En effet, ce même inspecteur principal qui avait d’abord témoigné de l’indifférence à la personne du jeune policier, s’était subitement intéressé prodigieusement aux paroles de ce dernier. Le prenant même par le bras, il l’avait entraîné dans un coin, à l’écart, puis, après l’avoir attentivement écouté, il l’avait laissé seul, et passant d’un guichet à l’autre, s’était penché à l’oreille de chacun des employés. Il était revenu auprès d’Hector, puis il avait recommencé le même manège. Soudain, à un guichet, il s’était longuement immobilisé. Quelques instants après, la jeune femme avec laquelle il venait de s’entretenir s’était levée et, suivant son chef, avait rejoint, au fond de la salle, le jeune détective.

L’observateur dont nous venons de parler n’eût pas manqué également de remarquer par la suite l’animation qui régna entre les trois personnages, à laquelle succéda, au moment de la séparation, un calme inattendu et plein de gravité.

 

*
*   *

 

Lorsque enfin Hector Mancelle se retrouva place Victor-Hugo, il chercha de nouveau des yeux son ami et collègue, André Tabouret. Ce dernier n’était toujours pas là.

— Je ne peux tout de même pas l’attendre, murmura-t-il. Il s’agit à présent de ne pas perdre une seconde.

Il héla un taxi :

— 30, avenue d’Eylau, dit-il au chauffeur.

Quelques instants après, la voiture s’arrêtait devant un immeuble de riche apparence.

— Est-ce que M. Joachim Escamp est chez lui ? demanda l’inspecteur au concierge.

— Je l’ignore, monsieur. Je ne l’ai pas vu rentrer, étant absent.

— C’est une excellente raison… À quel étage habite M. Escamp ?

— C’est ici, monsieur, la porte en face, au rez-de-chaussée.

Hector Mancelle sonna. Un valet de chambre vint ouvrir.

— Est-ce que M. Escamp est chez lui ? redemanda Hector.

— Si vous voulez attendre un instant, monsieur, je vais voir. De la part de qui ?

— De la part d’Hector Mancelle. Vous direz à votre maître, s’il ne se rappelle pas mon nom, que je suis le monsieur qu’il a rencontré à Asnières chez Jean Rivière.

— Bien, monsieur. Si vous voulez vous donner la peine d’entrer, je vais voir…

Hector Mancelle attendit à peine une minute.

— Si monsieur veut me suivre, fit le domestique, à peine eut-il reparu.

L’inspecteur s’engagea dans un long couloir tapissé de dessins, de petits tableaux, de gravures. Au bout de ce couloir, une porte était ouverte. Un homme dont on ne distinguait pas les traits, placé comme il était à contre-jour, se tenait dans l’embrasure.

— Bonsoir, cher monsieur Mancelle, dit-il en s’avançant vers le jeune inspecteur. Entrez donc. Je vous reçois sans façon dans ma chambre car, comme vous allez vous en rendre compte, je suis en pleins préparatifs de départ.

— Vous allez donc partir en voyage ?

— Malheureusement, cher monsieur Mancelle. Quand on est dans les affaires, on ne fait pas toujours ce que l’on aimerait.

La chambre à coucher de Joachim Escamp était luxueusement meublée. Les volets étaient fermés. De nombreuses lampes électriques disséminées un peu partout et agréablement voilées répandaient une lumière à la fois douce et vive.

— Asseyez-vous donc, cher monsieur Mancelle. Justement je pensais à vous. Je me disais que je serais heureux de vous revoir. J’ai gardé un souvenir si sympathique de notre première rencontre.

— J’ai gardé également un excellent souvenir de cette rencontre, fit l’inspecteur en examinant, sans en avoir l’air, les lieux.

— Je voulais vous revoir pour vous poser différentes questions. Imaginez-vous que je n’ai jamais cru une seconde que ce M. Pierre Nervray fût l’assassin de cette pauvre Suzy. Vous jugez de ma stupéfaction quand j’ai appris par les journaux qu’il avait avoué être l’auteur de ce meurtre. Or, ce soir, qu’est-ce que je vois en première page des éditions ? Il est revenu sur ses aveux.

— Je le sais.

— Qu’en pensez-vous ?

— Comme vous, je n’ai jamais cru que Pierre Nervray fût le coupable.

— Mais alors, qui est le coupable ?

— Vous allez l’apprendre dans une heure !

À l’annonce de cette nouvelle, la joie de Joachim Escamp fut si grande qu’il se leva et, s’approchant du policier, lui prit les mains avec effusion.

— Vraiment ?

— Dans une heure, l’assassin sera à la Police judiciaire.

— Pas plus tard ?

— Non.

— Quelle chance ! Je connaîtrai donc cet infâme criminel avant mon départ.

— Vous partez à quelle heure ?

— À neuf heures et demie.

— En effet.

— Et à quels mobiles a-t-il obéi ? La jalousie, je suppose…

— Non…

— C’est un maniaque alors ?

— Non plus…

— Vous m’intriguez.

— Il faut pourtant que je vous demande un service.

— Demandez-moi tout ce que vous voudrez.

— D’abord, il faudrait que je sache si vous avez revu Jean Rivière depuis le jour où je vous ai rencontré.

— Oui, il est venu chez moi ainsi qu’il avait été entendu entre nous.

— Vous a-t-il cédé les copies qui lui restait du film les Deux Mondes ?

— Oui.

— Contre quelle somme ?

— Deux millions deux cent mille francs.

— Jolie somme.

— Il le fallait, cher monsieur Mancelle, il le fallait. Vous êtes jeune encore, vous ne savez pas ce qu’est l’amour. Mais quand vous aurez mon âge, vous comprendrez mieux.

— Vous avez un reçu.

— Naturellement.

— Est-ce que cela vous ennuierait de le prendre avec vous et de m’accompagner à la Police judiciaire ?

— Tout de suite ?

— Non, ce n’est pas pressé. Pas avant une heure. Il sera sept heures et demie. Vous aurez largement le temps de partir à la gare.

— C’est que mes bagages ne sont pas prêts.

— Dépêchez-vous de les préparer à présent. C’est très important. Je compte beaucoup sur votre présence pour démasquer le coupable.

— Je ne vois pas en quoi je pourrais être de quelque utilité.

— Je ne peux rien vous dire en ce moment. Mais si vous avez un peu d’esprit de devination, vous devez comprendre.

— Jean Rivière !

— Je vous ai déjà dit que je ne pouvais pas vous répondre pour le moment. Je suis un homme et par conséquent faillible. Je peux me tromper. J’aime mieux avoir la certitude de ce que je soupçonne être la vérité.

Puis, pour changer de conversation, Hector Mancelle demanda à son hôte une cigarette. Ce dernier sonna son valet de chambre.

— Firmin, dit-il, apportez les cigarettes qui sont restées dans mon bureau. En outre, je vais être obligé de m’absenter. Vous terminerez en mon absence mes bagages, et vous me les apporterez vous-même à la gare du Nord, où vous m’attendrez. C’est entendu ?

— Oui, monsieur.

— Mais, au fait, remarqua Hector Mancelle, vous semblez ignorer que M. Pommier s’est suicidé, et cela d’une manière tragique.

— Non, non, je ne l’ignorais pas.

— Ne trouvez-vous pas cela frappant ?

— Je trouve cela bouleversant. Imaginez-vous que je me suis trouvé à côté de lui durant tout l’enterrement. À un moment, je me suis penché vers lui pour lui dire à quel point cette cérémonie me brisait le cœur, lorsque tout à coup j’ai eu conscience qu’il avait perdu la raison. Il semblait ne pas comprendre ce que je lui disais. Puis, comme un fou, il s’est enfui. Il y avait vraiment une fatalité qui pesait sur cette famille.

— En effet.

— Cette mort, après celle de la pauvre Suzy, prend un caractère encore plus tragique. Si vous saviez comme ce père aimait son enfant. Il n’avait d’yeux que pour elle. Il rêvait les plus hautes destinées pour elle. Et, une nuit, elle est lâchement assassinée. Il y avait vraiment de quoi bouleverser l’âme de ce petit homme, d’autant plus qu’elle était son unique soutien.

Dans le coffret d’ébène que Firmin avait déposé près de lui, Hector Mancelle prit une nouvelle cigarette.

— Il serait peut-être temps d’aller quai des Orfèvres à présent, si vous voulez prendre votre train, observa le jeune inspecteur ?

— Mais est-ce que ma présence est vraiment nécessaire ?

— Absolument.

— Je vous avouerai pourtant que cela m’est un peu désagréable.

— Pourquoi donc ?

— J’avais quelques petites courses à faire…

— Oui, oui, je comprends. Mais il ne faut pas que vous perdiez de vue qu’il s’agit de venger une femme que vous avez beaucoup aimée.

— Je le sais, mais je ne suis pas un justicier.

— Écoutez, monsieur Escamp, c’est l’affaire d’une demi-heure au plus. Vous pouvez bien faire cela pour moi, car je ne vous cacherai pas que c’est moi qui juge votre présence indispensable.

— Soit.

— Surtout n’oubliez pas le reçu de Jean Rivière, c’est très important.

— Il est dans mon portefeuille.

— Très bien.

M. Escamp quitta sa robe de chambre, mit son veston, se regarda quelques secondes dans une glace. Un certain contentement était visible sur son visage en dépit de la mauvaise grâce qu’il apportait à accompagner le jeune inspecteur, il ne pouvait se défendre d’un sentiment de fierté de jouer un rôle dans une affaire qui passionnait l’opinion publique.

XVI

L’INTERROGATOIRE INTERROMPU.

Un quart d’heure après cette entrevue, Hector Mancelle et Joachim Escamp pénétraient dans les locaux de la Police judiciaire. L’inspecteur n’avait pas été sans remarquer les nombreuses automobiles qui stationnaient le long du quai des Orfèvres.

— Cela m’a tout l’air de chauffer, dit-il en souriant à son compagnon.

La grande horloge de la tour principale marquait huit heures moins vingt minutes.

— Vous croyez que j’aurai mon train ? demanda Joachim Escamp.

— Ne vous inquiétez pas…

Ils gravirent un petit escalier secret qui conduisait à l’étage où se trouvaient les bureaux des chefs ainsi que la salle réservée aux inspecteurs. Bientôt, ils débouchèrent sur le couloir principal. Sur les banquettes disposées de dix en dix mètres, des hommes étaient assis et fumaient. Un peu partout, des groupes s’étaient formés. De temps en temps, une porte s’ouvrait, livrant passage à un policier affairé. Dans une sorte de salon qui terminait la galerie, une vingtaine de journalistes et de photographes plaisantaient, cependant que d’autres, en haut du grand escalier, guettaient, en se penchant au-dessus de la rampe, les allées et venues du rez-de-chaussée.

Après avoir fait quelques pas, Hector Mancelle, toujours suivi de son compagnon, s’engagea dans un petit corridor obscur où donnait la porte de la pièce minuscule qui lui servait de bureau.

— Entrez là, monsieur, et attendez-moi. Je serai de retour dans quelques instants.

Une fois seul, l’inspecteur se rendit dans la salle de garde, chercha des yeux son ami Tabouret. Il n’était pas là. Il revint sur ses pas. Soudain, dans un groupe qui parlait haut, il l’aperçut. D’un signe du doigt, il l’appela.

— Comment se fait-il que tu ne sois pas venu ? Je t’ai attendu.

— Je n’ai pas pu. Une seconde après ton coup de téléphone, Piget me faisait appeler.

— Qu’est-ce qu’il te voulait ?

— Que je lui amène Donna immédiatement.

— Et tu l’as trouvé ?

— Oui, je l’ai trouvé chez lui.

— Il est dans le bureau ? demanda Hector en montrant de la tête le fond de la galerie où se trouvait justement le bureau du commissaire. Piget l’interroge ?

— Depuis une demi-heure.

Soudain un groupe de journalistes passa à grandes enjambées à côté des deux inspecteurs, les bousculant presque dans leur hâte. Le bruit s’était répandu, on ne sait comment, que Donna était sur le point d’avouer.

— Écoute, Tabouret, tu vas me rendre un service. Tu vas aller dans mon bureau tenir compagnie au monsieur qui s’y trouve. Il doit prendre le train tout à l’heure et j’ai peur qu’il ne trouve le temps long et qu’il ne me fausse compagnie. Ce ne serait pas drôle, tu comprends.

— Je ne comprends pas du tout.

— Tu comprendras dans un instant. En attendant, pour le faire patienter, parle-lui, intéresse-le à ce que tu voudras, mais ne le laisse partir sous aucun prétexte.

— Et s’il veut partir ?

— Dis-lui que c’est impossible.

— Il fera du scandale.

— Mais non… En tout cas, s’il se passe quelque chose d’important, appelle-moi.

Les deux amis se séparèrent sur ces mots. Hector Mancelle, une fois seul, demeura un instant indécis, puis il regarda à sa montre-bracelet. Il fit quelques pas, s’arrêta de nouveau. Au fond de la galerie devant la porte rembourrée du bureau principal du commissaire Piget, plusieurs groupes s’étaient formés. L’inspecteur les regarda, puis, comme si à leur vue un courage nouveau l’eût envahi, il se faufila jusqu’à la porte, la poussa, frappa à celle de bois qui se présenta alors, et, légèrement ému, attendit.

— Qu’est-ce qu’il y a ? cria de l’intérieur la voix du commissaire Piget. Allons, entrez.

Hector Mancelle tourna le bouton. Un spectacle bizarre s’offrit alors à ses yeux. Cinq chaises se trouvaient au milieu de la pièce, se touchant presque. Sur celle du milieu, Donna était assis. Sur les autres, les policiers. Mais, à quelques mètres de cette petite fourmilière, un homme, pensif, debout près de la fenêtre, semblait plongé dans de profondes méditations. De temps en temps, il jetait un regard sur l’étrange groupe que formaient, dans le milieu de la pièce, les cinq hommes assis, puis, comme si ce spectacle n’offrait pas le plus petit intérêt, il se reperdait dans ses rêveries.

En un éclair, Hector Mancelle avait reconnu M. Lamartille, le grand directeur de la Police judiciaire.

— Eh bien, qu’est-ce que vous voulez ? demanda le commissaire Piget, heureux du prétexte que lui apportait le jeune inspecteur d’interrompre un interrogatoire qui s’annonçait sans issue. Vous venez prendre une leçon ?

Puis, se tournant vers le directeur :

— C’est le jeune inspecteur dont je vous ai parlé.

— Lequel ?

— Hector Mancelle, ce nom que vous avez lu dans tous les journaux.

M. Lamartille ne parut pas le moins du monde flatté. Sans se départir de son flegme, il répondit :

— Je vous en prie, Piget, ce n’est pas le moment de plaisanter.

Puis, brusquement, avant même que le commissaire eût pu prononcer un mot, le directeur devint rouge comme une pivoine. Ses mains se mirent à trembler. Comme un fou, il s’avança vers Donna, toujours assis sur sa chaise. Des deux mains, il fit comprendre aux policiers qui l’entouraient de s’écarter, et, d’une voix déformée par la colère, se mit à crier.

— Est-ce que vous avez l’intention de vous moquer du monde encore longtemps, monsieur Donna ? Ma patience a des limites. Je vous annonce qu’à présent, il n’est plus question de sentiment entre nous. Puisque vous le prenez ainsi, c’est la guerre. Et j’aime mieux vous dire tout de suite que nous serons les plus forts, ne serait-ce que par le fait que nous sommes les plus nombreux. Vous allez dire immédiatement la vérité, vous m’entendez, vous me comprenez, immédiatement. Si vous refusez, je vous fais conduire sur-le-champ en prison et vous pouvez m’en croire, vous aurez le temps de réfléchir.

Harry-Paul Donna avait blêmi. Cette attaque brusquée lui avait fait perdre contenance. Il voulut parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il voulut se redresser, mais ses membres étaient de plomb. Il leva des yeux éplorés vers le directeur ; ce fut tout ce qu’il put faire.

Hector Mancelle, perdu de vue à cause de cette altercation, avait tout observé avec le plus grand calme.

M. Lamartille s’était tourné vers Piget. Ce fut cet instant que le jeune inspecteur choisit pour s’interposer.

— Excusez-moi, monsieur le Directeur, dit-il d’une voix qu’il tâchait de rendre ferme, mais où perçait l’émotion, mais je dois vous dire que M. Harry-Paul Donna est complètement innocent du crime que vous lui imputez.

— Qu’est-ce que vous dites ? demanda M. Lamartille stupéfait.

Le commissaire Piget s’approcha du jeune inspecteur, le prit par le bras, et sur un ton faussement paternel, lui murmura à l’oreille :

— Attention, attention, mon petit. Vous perdez complètement la tête. Avec moi, cela n’a pas d’importance, mais…

Ici, il prit une expression qui signifiait :

« Vous avez donc complètement oublié, imbécile, que M. Lamartille est notre directeur à tous ».

Mais cet aparté, loin de déconcerter le jeune inspecteur, sembla lui donner, au contraire, plus d’assurance.

— Je sais ce que je dis, continua-t-il avec décision.

— Et qu’est-ce que vous dites ? demanda ironiquement Vigneron, afin de gagner les bonnes grâces de M. Lamartille.

— Je dis et je répète que Harry-Paul Donna est innocent.

— Écoutez, Mancelle, interrompit le commissaire Piget, vous vous êtes déjà couvert de ridicule une fois. Je trouve que cela suffit.

— Laissez-moi finir. Si je dis que Donna est innocent, c’est que j’en ai la certitude. D’ailleurs, dans un instant, vous allez tous partager ma certitude, car je vais vous présenter l’assassin de Suzy Pommier, il n’est pas loin d’ici.

— Faites attention à ce que vous allez faire, Mancelle ! Cette fois on n’aura aucune indulgence pour vous.

Cette menace laissa l’inspecteur complètement indifférent.

— Voulez-vous, continua ce dernier en s’adressant au commissaire Piget, prier un de ces messieurs d’aller chercher dans mon bureau la personne qui s’y trouve en compagnie de mon collègue Tabouret et de l’amener ici. Vous aurez alors la clé de l’énigme.

L’assurance d’Hector Mancelle gagnait peu à peu ses interlocuteurs. Ceux-ci ne pouvaient s’empêcher de le dévisager d’un air à la fois soupçonneux et méchant. Il leur répugnait de prendre au sérieux ce jeune homme et, pourtant, instinctivement, ils sentaient qu’ils devaient le faire. En conséquence, ils adoptèrent un moyen terme.

— Parfaitement, fit le commissaire Piget, je vais demander à un de ces messieurs d’aller chercher la personne en question. Nous ne pouvons négliger aucune déposition.

— C’est une excellente idée, surenchérit le brigadier Vigneron.

Mais M. Lamartille, encore sous le coup de sa colère, ne desserra pas les lèvres.

— Armand, dit Piget à un des inspecteurs qui l’avaient aidé, un instant avant, à interroger Donna, allez donc au bureau de Mancelle. Vous savez où il est ? Dans le petit couloir de droite, près du grand escalier. Vous prierez la personne qui s’y trouve de vous suivre et vous nous l’amènerez. Mais au fait, Mancelle, qui est cette personne ?

— Joachim Escamp.

— L’industriel hollandais ?

— Oui. Il n’est pas seulement industriel. Il a une autre qualité, plus intéressante pour nous, celle d’avoir été l’amant de Suzy Pommier, il y a trois ans.

— Je le savais. Si vous croyez nous apprendre une nouveauté, vous vous trompez. Des anciens amants de Suzy Pommier, nous en connaissons bien d’autres.

— Vous auriez dû faire comme moi, vous intéresser à eux.

— Et c’est ce Joachim Escamp qui doit nous apporter la lumière ?

— Justement.

— J’espère, cependant, que vous vous êtes conduit correctement vis-à-vis de cet homme. Vous ignorez sans doute qu’il a des amitiés puissantes. Je tiens à vous prévenir que c’est sous votre responsabilité que vous avez conduit M. Escamp ici.

— Je le sais.

À ce moment, la porte du bureau s’ouvrit et Joachim Escamp, accompagné de Tabouret et de l’inspecteur qui venait de le chercher, parut. Derrière eux, dans la galerie, on pouvait voir une foule de journalistes, de curieux, essayant de distinguer ce qui se passait dans le bureau du commissaire.

— Entrez, monsieur, dit le directeur en s’adressant à Joachim Escamp. Il paraît que c’est grâce à vous que nous allons être mis sur une piste intéressante.

L’industriel, avec force salutations, s’avança. Mais avant même qu’il eût atteint le milieu de la pièce, Hector Mancelle, le désignant de l’index, dit d’une voix forte :

— Cet homme que vous avez devant vous, messieurs, est l’assassin de Suzy Pommier. J’en ai à présent la certitude.

L’étonnement des policiers ne fut rien en comparaison de celui de Joachim Escamp. Sa stupeur était telle qu’il se retourna pour voir si ce n’était pas une personne se trouvant derrière lui que le jeune inspecteur venait de désigner du doigt. Mais non, c’était bien à lui que s’adressait Hector Mancelle, il se redressa, s’efforça de sourire.

— Que signifie cette plaisanterie ? demanda Joachim Escamp d’une voix aucunement troublée. Vous vous moquez de moi, monsieur Mancelle.

— Pas le moins du monde.

L’attitude des policiers était assez amusante à observer, tellement elle contrastait déjà avec celle qu’ils avaient eue un instant avant. Encore indécis, ils ne savaient s’ils devaient ou non prendre parti pour le jeune inspecteur. Cependant, ils inclinaient à le soutenir.

Joachim Escamp se tourna vers M. Lamartille, en qui il avait tout de suite deviné le personnage le plus important du groupe.

— Je ne sais pas, monsieur, si vous approuvez l’attitude de votre subordonné. En tout cas, laissez-moi vous dire que je vous rends responsable de l’affront qui vient de m’être fait.

M. Lamartille, gêné, hésita un instant à répondre. Finalement, il prit le parti de demander des explications au jeune inspecteur.

— Vous rendez-vous compte de la gravité de vos paroles ? Vous venez de porter une accusation terrible contre un homme qui, jusqu’à preuve du contraire, nous a toujours paru des plus honorables. Expliquez-vous.

— C’est mon intention, répondit l’inspecteur, qui avait complètement retrouvé son sang-froid. Je vous demanderais pourtant, maintenant que je vous ai montré l’assassin de Suzy Pommier, d’éloigner un instant le criminel. J’ai besoin, pour la clarté de mes explications, de n’être pas interrompu à chaque instant.

— Que signifie cette comédie ? cria Joachim Escamp, hors de lui.

Le commissaire Piget, très pâle, s’approcha de ce dernier et dit sur un ton conciliant :

— Ne vous fâchez pas… Nous allons vous conduire dans la pièce voisine. Nous verrons bien de quoi il s’agit.

— Jamais de la vie. Je demande à être présent. Votre conduite à tous est inadmissible. J’aime mieux vous dire que cela ne se passera pas comme vous l’imaginez.

Mais le commissaire Piget déploya une telle habileté qu’il parvint finalement à convaincre Joachim Escamp qu’il était de son intérêt de se retirer durant quelques minutes.

XVII

HECTOR MANCELLE PARLE.

Confortablement assis dans un fauteuil de cuir, face à M. Lamartille et à ses collaborateurs, Hector Mancelle, en pesant chacun de ses mots, commença ainsi :

— Lorsque le 7 juin, à huit heures du matin, je reçus le coup de téléphone m’annonçant qu’une artiste du nom de Suzy Pommier venait d’être trouvée morte, étranglée dans son bain, je ne compris pas tout de suite l’importance de cette affaire. Je crus qu’il s’agissait d’un banal règlement de comptes comme il s’en produit quotidiennement dans le monde de la pègre. Néanmoins, je tins à prévenir, comme j’en avais le devoir, mon chef, le commissaire Piget.

À ce moment, le jeune inspecteur se tourna vers ce dernier.

— Mais vous n’étiez pas là.

— Comment cela se fait-il ? observa M. Lamartille avec sévérité.

— En effet, répondit Piget, je suis arrivé cinq minutes peut-être après votre départ.

— Je demandai donc, continua Hector Mancelle, à mon collègue Tabouret de m’accompagner. Dix minutes après, nous étions sur les lieux du crime. Je commençai aussitôt mon enquête. La victime était étendue, les genoux ramenés presque à la hauteur de son menton, au fond de sa baignoire. Je constatai alors, et ce fut la première observation importante que je fis, que le niveau de l’eau avait baissé depuis le moment où le crime avait été commis. On apercevait nettement au-dessus de la surface de l’eau, sur la paroi intérieure de la baignoire, une bande mate, sans reflet, contrastant avec le haut qui, lui, n’avait pas été mouillé. Cela me parut étrange. Je voulus pourtant en avoir le cœur net. Je fis une marque à l’encre. Un quart d’heure après, je constatai que l’eau avait baissé de quelques millimètres. J’examinai attentivement le système d’écoulement pour me rendre compte si cette fuite provenait d’un mauvais fonctionnement de l’appareil ou d’une cause accidentelle. Et je m’aperçus que ce qui l’occasionnait, c’était une mèche de cheveux de la victime, dont la tête reposait justement à côté de la bouche d’écoulement. Cette mèche était coincée sous le clapet servant à fermer cette bouche. J’en conclus donc que le cadavre de la malheureuse artiste avait été porté dans la baignoire alors que cette dernière était vide. L’assassin avait actionné ensuite le clapet sans se rendre compte qu’une mèche de cheveux en empêchait la fermeture complète. Puis, il avait fait couler l’eau. À première vue, ces détails pouvaient paraître sans importance. Pourtant, quel intérêt aurait eu l’assassin à ce que le corps de sa victime étranglée fût retrouvé dans son bain plutôt que sur son lit ? Pourquoi le criminel s’était-il donné le mal de faire cette mise en scène ? Les traces de strangulation étaient trop visibles pour qu’il pût s’imaginer un instant que la mort de Suzy Pommier pourrait être imputée à un accident. Je continuai donc mes recherches. À part une combinaison dont une partie avait dû tremper dans la baignoire, sans doute parce qu’en portant le corps de sa victime, l’assassin l’avait entraînée sans s’en apercevoir, rien de particulier ne me frappa à première vue. Pourtant, à ce moment, mon attention fut attirée par quelques petites boulettes de papier qui se trouvaient dans un cendrier. Je les dépliai soigneusement. C’étaient des timbres-poste de cinq centimes. Détail étrange, ils n’avaient pas été utilisés. Comment se faisait-il que ces timbres dont personne n’a l’usage se trouvaient dans un cendrier ? J’allais en avoir l’explication plus tard. Je continuai donc d’observer les lieux du crime avec l’espoir qu’un objet plus personnel se présenterait à mes yeux. Mais ce fut en vain, je commençais à me désespérer, lorsque je remarquai, sur un guéridon, une petite photographie, celle d’une fillette de trois ans. Je tâchai de savoir si c’était une enfant de l’artiste. Mais personne ne la connaissait. Bien que ce fût étrange, je n’attachai pas une plus grande importance à cette photographie. J’examinai ensuite les papiers qui se trouvaient dans le secrétaire. Il y avait de nombreuses lettres d’anciens amants de l’artiste. Le coupable était-il un de ces hommes ? Il était difficile de l’affirmer. Parmi ces lettres, il en était une cependant qui me surprit. Elle émanait justement d’un certain M. Escamp. Elle avait été mise à la poste de Strasbourg, il y avait deux ans. Dans cette lettre, M. Escamp annonçait à Suzy Pommier qu’il devait rompre, qu’il ne l’aimait plus, que les sentiments les plus forts, comme toutes les choses humaines, étaient destinés à périr. Évidemment, c’était peu compromettant, mais il ne fallait rien négliger.

» Je dois vous dire, messieurs, qu’à ce moment, j’étais encore à cent lieues de soupçonner la vérité. Je croyais que le coupable ne pouvait être que Pierre Nervray. Je l’interrogeai, mais j’eus vite la certitude qu’il était innocent. Enfin, au cours de mes démarches de la matinée, j’appris un fait qui me bouleversa. La veille, un film où Suzy jouait le rôle d’une femme assassinée dans des conditions identiques à celle où elle avait trouvé la mort, avait été présenté. Je songeai alors à la mise en scène de la baignoire et j’eus la conviction que le coupable était le même que celui du film. »

— Donna, vous voulez dire ?

— Non, pas Donna, mais le personnage joué par Donna. Je me rendis donc à Asnières. Or, le hasard fit que je rencontrai, dans le bureau même du metteur en scène, Joachim Escamp. Il venait demander d’acheter toutes les copies de ce film. Les raisons qu’il donnait à cet étrange achat étaient, et son immense amour pour Suzy Pommier, et le désir qu’il avait de ne pas permettre au public d’assister à une scène de meurtre rendue intolérable par ce qui avait suivi. Je ne pus m’empêcher de songer qu’un tel désir était le moins bizarre de la part d’un homme qui avait déclaré dans une lettre que les sentiments les plus élevés étaient, comme toutes les choses humaines, périssables. Je le questionnai sans en avoir l’air. Puis, j’attendis son départ pour demander à Rivière de me faire assister à une projection du fameux film. À ce moment je compris une partie de la vérité. Je ne sais si vous avez vu ce film, mais il est plusieurs passages singuliers. Je fus frappé, en effet, par la scène dite des décorations. Vous vous la rappelez : Donna, après s’être entendu dire qu’il était un lâche, s’absente et reparaît quelques instants après avec ses décorations. Il étrangle Suzy ; mais cette dernière, en se débattant, lui arrache ses décorations. Ne trouvez-vous pas cela singulier dans un film qui se passe en 1932 ? Ce geste bizarre, faux, invraisemblable, croyez-vous qu’une artiste aussi intelligente que Suzy Pommier l’eût commis s’il n’avait pas eu une raison particulière ? Ne croyez-vous pas qu’il était plutôt la répétition d’un geste identique, commis, celui-ci, dans des circonstances particulières ? Supposez, par exemple, qu’un officier, en temps de guerre, étrangle une femme, il serait alors tout à fait admissible que la femme, en se débattant, lui arrachât ses décorations.

» Un autre détail. Dans le film, Donna porte un monocle. Au cours de la lutte qu’il soutient avec sa future victime, le monocle tombe dans le bain. Sans retrousser ses manches, il le cherche une fois son crime commis. Ceci est vraisemblable, mais ce qui est encore inadmissible, c’est la manière dont il usait de ce monocle. Il était visible qu’il en était embarrassé. Cela ne pouvait échapper à personne. À chaque instant, il portait sa main à ce monocle pour l’empêcher de tomber. Et pourtant, on a préféré conserver le ridicule de cette gêne à la solution bien simple qui consistait à faire porter par Donna un binocle. Il y a une raison. Il fallait que le meurtrier eût son monocle. Ce fut donc à la suite de ce spectacle que la nécessité de me rendre à Strasbourg m’apparut. Je ne devais pas regretter ce voyage. Je me rendis donc à la Préfecture de police de cette ville et, tenez-vous bien, messieurs, je demandai qu’on recherchât dans les archives de la police si, pendant la guerre, une femme n’avait pas été assassinée dans son bain. Les recherches furent longues. Finalement, on découvrit qu’en effet, une certaine Frida Maus avait été étranglée en 1917, dans un appartement meublé, exactement dans les circonstances que j’avais supposées. L’assassin n’avait jamais été découvert. Tout ce que l’on savait, c’est que la veille de ce crime, la jeune femme avait été vue en compagnie d’un officier allemand. Sur les lieux du crime, on avait retrouvé un médaillon dans lequel se trouvait une photographie de fillette. Je me fis remettre ce médaillon. La fillette était la même que celle que représentait la photographie que j’avais remarquée chez Suzy Pommier. Tout devenait de plus en plus clair pour moi. Pour une raison que j’ignorais, Suzy Pommier, à qui Joachim Escamp avait sans doute raconté jadis, par besoin de se confesser, le crime dont il était l’auteur, avait reconstitué l’assassinat au cinéma et, pour pouvoir introduire les détails véritables, avait pris comme partenaire un acteur sans valeur et qui, justement pour cette raison, était assez obéissant pour faire ce qu’elle lui demandait. Puis, quelques jours avant la première représentation, elle envoyait une invitation à Joachim Escamp qui ne se doutait de rien. Agissait-elle pour se venger d’avoir été abandonnée, ou bien pour faire chanter le riche industriel, je l’ignorais encore. Mais j’étais sur la bonne voie. Il ne me restait plus qu’à prouver qu’il était le coupable. Il se rendit donc à l’invitation. Pourtant, il écrivait dans l’après-midi une carte-lettre au père de Suzy Pommier pour lui dire qu’il n’était pas certain de venir. Il l’écrivit au bureau de poste de la place Victor-Hugo. Il paya cette carte-lettre avec une pièce de cinquante centimes et une autre de vingt-cinq centimes. L’employée, n’ayant pas la monnaie, lui rendit quatre timbres de cinq centimes. Vous devinez la suite. Il retrouve Suzy Pommier après le spectacle. Il lui demande ce que cela signifie. Il tremble qu’on ne le fasse chanter. Suzy lui assure que ce n’est pas son intention. Il demande qu’elle lui rende ses lettres. Elle accepte. Mais, arrivés rue de l’Université, une dispute éclate. Escamp perd la tête. Il étrangle Suzy. Puis, affolé, il ne songe plus qu’à éloigner de lui les soupçons. Le meilleur moyen n’est-il pas de faire croire au crime d’un maniaque, d’un être faible influencé par le film ? Aussi, Escamp porte-t-il le corps de sa victime dans la baignoire. Il ne fait aucun doute que Joachim Escamp, coupable d’un crime ancien, a tué par peur d’être découvert. Maintenant, il s’agit de déterminer dans cette affaire le rôle du père de Suzy Pommier. Le lendemain du crime, il se rendait chez Escamp. Pourquoi ? Vous allez le savoir. C’est lui qui avait poussé sa fille à jouer la scène de l’ancienne victime de l’officier allemand. Elle lui avait un jour tout raconté. En homme peu scrupuleux, il avait tout de suite compris ce qu’il pouvait tirer d’un tel aveu. L’idée de se servir de sa fille afin de faire chanter l’industriel lui vint à l’esprit. Le lendemain du crime, malgré sa douleur, il ne voulut pas perdre le bénéfice de sa lâcheté. Il ne se doutait pas que l’homme à qui il venait demander de l’argent pour prix de son silence était l’assassin de sa fille. Pourtant, il ne devait pas tarder à tout apprendre. Alors qu’il écoutait le discours du président de la Confédération des spectacles, Escamp, soudain conscient de l’horreur de son acte, ne put résister au besoin d’avouer la vérité au père de sa victime. Ce dernier eut alors brusquement conscience du rôle misérable qu’il jouait. Par cupidité, ne s’était-il pas fait en quelque sorte le complice d’Es-camp ? Qui croirait qu’il ignorait la vérité ? Il perdit la tête. Vous connaissez la suite. Je n’entreprendrai pas de vous narrer… »

Une détonation, venant de la chambre voisine, interrompit Hector Mancelle. Presque en même temps la porte s’ouvrit, livrant passage à un policier affolé.

— Il s’est tué, il s’est tué, cria ce dernier.

M. Lamartille, le commissaire Piget, Vigneron, Tabouret, Hector Mancelle se précipitèrent dans la pièce contiguë. Étendu de tout son long sur le sol, la face contre terre, Joachim Escamp avait cessé de vivre.

Les policiers se précipitèrent sur son corps, le soulevèrent, mais ils durent vite se rendre à l’évidence. De la tempe, un mince filet de sang coulait sur la joue du criminel.

— Enfin, Gruau, comment se fait-il que vous ne l’ayez pas empêché ? demanda avec émotion M. Lamartille.

— Cela a duré une seconde. Il paraissait au contraire très gai. Il y a quelques minutes, il m’avait demandé une feuille de papier blanc, ayant, disait-il, une lettre urgente à écrire. Je la lui ai donnée. Il a pris son porte-plume réservoir et pendant quelques minutes il a écrit. Ensuite, il s’est levé, m’a demandé comment je m’appelais.

» — Gruau, lui ai-je répondu.

» Il est resté un instant silencieux.

» — Avez-vous des enfants ? m’a-t-il demandé.

» Je lui ai fait signe que non, bien que j’en aie sept, ne voulant pas entamer une conversation avec lui. Il s’est mis alors à marcher de long en large. Soudain, il s’est arrêté à quelques pas de moi.

» — Vous êtes un brave homme, Gruau, m’a-t-il dit :

» Et, aussitôt après, avant même que j’aie eu le temps de faire un geste, il a tiré un revolver de sa poche, l’a appliqué sur sa tempe. Une détonation et il tombait juste devant moi comme une masse. »

— Et où est la lettre qu’il a écrite ? demandèrent en même temps trois des policiers.

— Là, sur la table.

— Donnez-la moi, dit le directeur.

On la lui tendit. Il la lut d’un trait, puis murmura :

— Extraordinaire.

— Pourquoi ? demanda Hector Mancelle.

— Lisez-la. Elle vous concerne un peu, d’ailleurs.

L’inspecteur la prit et lut ce qui suit :

 

« MONSIEUR LE DIRECTEUR DE LA

» POLICE JUDICIAIRE,

» Vous n’ignorez déjà plus, en ce moment, l’homme misérable que je suis. Je ne mérite plus de vivre. Dans un instant, justice sera faite. Pourtant, avant de disparaître pour toujours, je veux vous dire l’immense reconnaissance que je dois à votre subordonné, le jeune inspecteur Hector Mancelle. Sans lui, je n’aurais jamais trouvé la force de me punir comme je le mérite. Sans lui, je continuerais à jouir de l’estime générale, moi qui ai tué deux fois. Sans lui, je continuerais de vivre avec mon remords, un éternel remords. Je ne me sens pas digne de le remercier directement. C’est pour cela que je m’adresse à vous qui êtes son chef. Dites-lui que je lui dois une reconnaissance infinie. C’est la première chose que je vous demande. Il en est encore une autre. J’ai une fille qui a aujourd’hui dix-huit ans. Je vous demande à genoux de lui laisser ignorer, toujours ignorer, ce qu’a été son père. C’est tout. Merci, merci de tout mon cœur. Quant à la fortune que je laisse, je désire qu’elle soit partagée en deux parts égales qui seront remises l’une à ma fille, l’autre à l’inspecteur Hector Mancelle. C’est ma dernière volonté. Adieu.

» JOACHIM ESCAMP. »

 

À ce moment, un brouhaha indescriptible se fit entendre. Des journalistes venaient de forcer la consigne et pénétraient dans le bureau du commissaire Piget. Ils demandaient des renseignements, ils voulaient savoir.

Dans le tumulte, un homme, pourtant, demeurait calme. C’était Hector Mancelle. Il avait allumé la dernière cigarette d’un paquet acheté à trois heures de l’après-midi. Il était pâle. Déjà le bruit de sa richesse s’était répandu. De toutes parts, il entendait son nom prononcé par des inconnus.

À ce moment, M. Lamartille s’approcha de lui.

— Vous voilà riche, à présent, mon ami ! Riche et glorieux. N’est-ce pas le plus grand bonheur auquel un homme peut atteindre ?

— Pourquoi riche ? demanda en souriant le jeune inspecteur.

— Vous avez lu la lettre ?

— Vous ne vous imaginez pas, je suppose, que je vais garder cet argent.

— Et qu’allez-vous en faire, alors ?

— Le donner, le donner à l’Amicale des gardiens de la paix.

Puis, sans attendre les félicitations de son chef, Hector Mancelle prit son ami Tabouret par le bras et l’entraînant vers la galerie, lui dit :

— Allons prendre un apéritif place Saint-Michel.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en janvier 2017.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Le Meurtre de Suzy Pommier, Paris, Émile-Paul Frères, 1933. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Tête de Femme, a été peinte par Alexej von Jawlensky en 1911 (Wikimédia, Scottish National Gallery).

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