Emmanuel Bove

MÉMOIRES
D’UN HOMME SINGULIER

1987

édité par la bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

RICHARD DECHATELLUX.. 3

MA VIE. 56

AUJOURD’HUI 152

Ce livre numérique. 205

 

Ce texte était précédé, dans l’édition Calmann-Lévy, d’une lettre de Marcel Arland à Emmanuel Bove que nous ne pouvons reproduire ici, n’étant pas dans le domaine public.

RICHARD DECHATELLUX

Ce n’est pas une histoire que je me propose de raconter. Je n’ai pas cette patience. Le moment est trop grave. Que faire ? Que faire, mon Dieu ? Le sac de papier dont j’ai encapuchonné l’ampoule est roussi. Il y a déjà deux heures que je suis assis devant ma table. Dehors, il pleuvait à verse. Maintenant, je n’entends plus rien. Peut-être les étoiles brillent-elles dans le ciel noir. Mais que je suis sérieux ! De quel droit suis-je en train de prendre le ton d’un homme qui souffre ? Oh ! ne cherchons pas à savoir.

Les journées se succédaient, pareilles, depuis quatre ans, quatre années. Comment avais-je pu laisser le temps s’écouler ainsi ? Comment avais-je pu renoncer à toute dignité ? J’en étais arrivé à passer des quatorze heures, des seize heures au lit, à me laisser surprendre devant mon lavabo par les cloches et les carillons de midi. C’est incroyable. Ma toilette terminée, j’allais déjeuner dans un petit restaurant, derrière Saint-Sulpice, tout près d’une maison de rendez-vous. Des plaisanteries sur ce voisinage, en ai-je entendu ! Pensez donc, une maison de rendez-vous à deux pas d’une église. Je faisais traîner le repas. Ce n’était pas moi qui attrapais les filles de salle. Ma complaisance était connue de tous les habitués. Ils avaient pris peu à peu le pli de me charger de toutes sortes de commissions. Quelque étranger soit le lieu où nous nous sommes fixés, nous finissons par y avoir autant d’obligations qu’au milieu des nôtres. Je me liais d’amitié, me brouillais avec des indifférents. Tout se passait comme si je devais fidélité au groupe dont je faisais partie sans savoir pourquoi.

Pour donner une idée du genre d’événements qui absorbaient mon attention, je rapporterai un petit fait. Depuis longtemps le propriétaire de mon hôtel projetait des travaux. Chaque semaine voyait l’établissement de nouveaux devis, les machinations de nouveaux entrepreneurs. Perplexe, il m’interrogeait. Il craignait, ce dont je ne le blâmerais pas, de s’engager dans de trop grosses dépenses. « Il vaut peut-être mieux que vous attendiez des circonstances plus favorables », lui conseillais-je invariablement car je ne demandais qu’à ce qu’il laissât les choses en état. Je n’avais pas d’argent. Je prévoyais qu’en cas de réfection, le ton de l’hôtel monterait. On attendrait de moi que je me mette au diapason. Les premiers temps, on se souviendrait que j’étais un vieux client. Mais après ?

« Qu’est-ce que vous diriez si, pour commencer, je me contentais de faire refaire les peintures ?

— Ce n’est pas une mauvaise idée. Mais moi, à votre place, j’attendrais d’être en mesure de faire faire tous les travaux en même temps. Je me permets de vous dire cela parce que vous me demandez mon avis.

— Vous avez sans doute raison », me répondit-il sur un ton nuancé de respect.

Or, le lendemain, les peintres déposaient leurs seaux de couleur dans l’entrée.

 

Le jour de la lettre, je rentrai tard. Je sentais que je ne pourrais pas m’endormir. J’avais envie de parler, d’être entouré, et justement tout le monde avait eu à faire. Au restaurant, les clients étaient partis plus tôt que d’habitude. Le bureau de l’hôtel était vide. L’Odéon, dont on aperçoit deux ou trois colonnes au bout de la rue, faisait relâche. Je ressortis. Rue Cujas se trouvait un long café où je rencontrais parfois des figures de connaissance. La salle du fond n’était même pas éclairée. Quelle grande déception pour si peu de chose ! Ce fut à ce moment que je fis l’effort d’accepter ma solitude, de mettre à sa vraie place le soulagement que m’apporterait une présence humaine. J’attendrais le lendemain. Je lirais. Je fumerais. Je déposerais autour de moi des objets familiers. Déjà je me représentais l’homme solitaire que j’allais être dans ma chambre d’hôtel. Il ne manquait pas de grandeur. Pourtant, je ne me décidais pas à rentrer. J’ouvris d’autres portes de café. Elles s’étaient transformées, cette nuit-là, en portes bourgeoises. Il fallait les refermer sans les lancer derrière soi. Elles étaient d’une fragilité que je n’avais jamais soupçonnée avant. Des gens se retournaient pour voir qui les avait ouvertes. Et la pluie tombait toujours, inlassablement, cachée par la nuit. « Mais pourquoi n’ai-je pas le courage de me coucher ? » m’écriai-je.

À la fin, je découvris un certain Cyprien, personnage misérable en quête d’auditeurs. Il pérorait debout devant le comptoir. Les Droits de l’Homme. La Mort sans Phrase. Le pays l’attendait. De temps en temps il s’interrompait pour chanter quelques mesures de la Carmagnole. Je m’approchai de lui, disposé à l’écouter, à le prendre au sérieux, si grand était mon abandon. Il se tut.

« Que faisait ton père ? lui demandai-je avec l’espoir qu’une question aussi personnelle le replongerait dans la réalité.

— Vous me tutoyez à présent ? »

Il éleva la voix, prit la caissière à témoin de mon manque de respect. Il y avait trois ans que nous nous rencontrions dans le quartier.

« Nous n’avons pas gardé les cochons ensemble, que je sache, fit-il solennellement.

— Quel imbécile ! murmurai-je en sortant.

— Qu’est-ce que vous dites ? »

Il me suivit jusqu’à la porte. Je le regardai quelques instants, à travers les vitres. Je n’étais plus là, mais il continuait de m’injurier, de me menacer. La sincérité de l’indignation, je connais cela. Puis, je m’éloignai. La pluie cisaillait les lumières. Je posai mes cinq doigts écartés sur ma gorge pour maintenir le col de mon pardessus relevé. J’avais conscience que cette main nue était comme une étoile au milieu de mon étrange personne. Il n’était que dix heures et demie. Je descendis le boulevard Saint-Michel. « Les résultats complets, les résultats complets », criaient les vendeurs de journaux. Les résultats ? Existait-il donc des gens qui ne les connaissaient pas encore, qui n’avaient pas eu le temps d’acheter le journal ?

Quelle singulière destinée que la mienne ! Je pensai à une image qui, ce dimanche soir, me parut s’adapter exactement à moi. N’étais-je pas ce coureur, supérieur aux autres, à qui on inflige un handicap et qui ne le remonte pas, qui arrive sixième par exemple ?

Enfin, je me décidai à rentrer. Il n’y avait personne dans le bureau de l’hôtel, ou plutôt si, il y avait cette stupide femme de chambre qui monte la garde en l’absence de ses maîtres et qui ne songe même pas à profiter de cette confiance pour se donner de l’importance. On avait oublié de fermer ma fenêtre. La pluie était tombée dans la chambre et les gouttelettes, sur le parquet, me privèrent de la sensation attendue d’intimité.

J’avais heureusement, depuis trois semaines, un voisin agréable, un Autrichien. J’aperçus de la lumière sous sa porte. Je crois qu’il s’appelait justement Nachtmann. Je faillis frapper. Mais nous n’avions, jusqu’ici, échangé que quelques mots, et il n’était peut-être pas seul. Tout ce que je l’avais entendu dire, c’était – avec ce souci de la ponctuation qu’ont les étrangers – : « Passez, je vous prie, monsieur. » Faire sa connaissance, ce soir, était cependant bien tentant. J’aurais frappé discrètement. Un coup. Un deuxième coup. Un troisième.

« Qui est là ?

— Votre voisin.

— Quel voisin ?

— Vous savez bien, le monsieur à qui vous avez dit l’autre jour : “passez, je vous prie.” »

Il aurait ouvert. J’aurais donné un prétexte enfantin. Des allumettes. Je me serais excusé, on aurait parlé, et la sympathie serait née.

Tout cela était ridicule. Je m’enfermai. Dormir, il allait falloir dormir. Là, à côté, Nachtmann devait être seul. Aucun bruit de voix. De temps en temps, je l’entendais cogner sa pipe. Ô propriétaire, qu’il est heureux, au moment où vous allez avoir à faire face à tant de dépenses, que vous ne l’entendiez pas ! Puis il marcha de long en large. Que faisait cet homme dans la vie ? Quelles étaient ses ambitions ? N’étaient-elles pas trop hautes pour lui ? C’était peut-être un médecin frais émoulu, un journaliste. Il valait mieux que jamais je ne lui parlasse. J’avais honte de moi. Il travaillait. Il était jeune. Il avait foi en lui. Je n’aurais pu lui cacher que j’habitais cet hôtel depuis quatre ans. Il aurait souri poliment, mais quel mépris au fond de lui-même !

J’ôtai mon pardessus, puis mon chapeau. Je fermai la fenêtre. Je m’assurai que les objets m’appartenant étaient à leur place. C’était une habitude. Toutes mes habitudes m’attendaient. Elles m’avaient suivi dans cette chambre. Elles sont devenues, chaque année, plus nombreuses. Il suffirait pourtant de si peu de chose pour que je pusse m’en libérer. Il suffirait d’un événement qui me soustrairait à la vie quotidienne. Je ne me décidais pas à me coucher. Il fallait que je restasse habillé pour bouger, pour marcher, pour me défendre. Qu’y avait-il donc, ce soir, qui m’agaçait à ce point ? La lettre de Richard. Richard (quel drôle de prénom !) me priait de remettre ma visite à quinzaine. À quinzaine ! « Il n’a pas tellement d’occupations, que je sache ! »

Je tirai les rideaux. J’étais fatigué de jouer ce personnage qu’on aperçoit parfois de la rue aller et venir dans sa chambre sans s’occuper de personne.

Je me couchai. Mais je ne pus m’endormir. Cette lettre de Richard me causait un malaise qui devenait une torture dès que j’éteignais. À la fin, je dus me lever. Je relus la lettre. Elle contenait quatre lignes. « Je n’ai pas le temps de vous recevoir cette semaine ni la semaine prochaine. Je suis très occupé. Reportons votre visite à quinzaine. Veuillez donc venir déjeuner ce lundi 17 décembre. » Elles n’étaient ni datées, ni précédées d’un terme cordial, ni signées. Ce lundi, c’est-à-dire le lundi 17, et pas un autre. Quelque chose de décidé, dans cette lettre, trahissait une évolution inconnue de moi. Était-ce à cause de l’obscurité ? Mes réflexions devinrent de plus en plus confuses. Ce que j’étais, ce que je possédais, je le devais à Richard Dechatellux. S’il avait découvert un moyen de se débarrasser de moi, allais-je revivre les effroyables moments que j’avais déjà connus ? Comme il était tard et qu’après tout personne ne dépendait de moi, je me recouchai. Quelques instants après, je m’endormis.

 

Je m’éveillai dans le silence. Je n’avais entendu ni le ronronnement de l’aspirateur électrique ni les bruits de la rue, entrant par les fenêtres ouvertes, qui empêchaient les femmes de chambre de répondre aux sonneries courant après elles d’étage en étage. Midi approchait. Tout de suite je pensai à la lettre. Loin de ramener l’incident à sa juste proportion, le jour me le fit paraître plus grave encore. Ce que j’avais appris sur la façon dont les événements se produisent me revint à l’esprit. Plus jeune, j’aurais pensé que des liens comme les nôtres ne pouvaient se défaire que progressivement. Richard m’aurait ménagé. Il ne m’eût écarté qu’après sondages et préparatifs. À présent j’étais payé pour savoir qu’on ne s’achemine pas nécessairement par petites étapes vers un coup d’éclat. L’amitié la plus ancienne peut brusquement être rompue, sans explication, sans raison même. Et pendant que je m’habillais, je songeais que je m’inquiétais bien inutilement si tout était déjà consommé.

Quoique nos relations fussent celles de deux parents, je n’osais rendre visite à Richard s’il ne m’en avait prié. Sa lettre m’autorisait-elle à passer outre ? Il était possible, après tout, que je me fusse trompé, que j’eusse découvert dans ces quatre lignes un sens qu’elles ne contenaient pas.

Pourtant, dès que je fus prêt, l’idée me vint de passer devant la maison qu’il habitait rue de Rome. Le temps était gris. Le propriétaire de l’hôtel se tenait dans le couloir. Toujours soucieux de perfectionnement, il se demandait, devant la cloison d’un petit bureau, si en la supprimant on ne risquait pas d’endommager les murs attenants. D’habitude je m’arrêtais. J’étais le seul locataire qui manifestât de l’intérêt pour toutes ces questions. Il ne se doutait pas que c’était pure gentillesse de ma part. Il croyait – je me demande d’ailleurs comment il pouvait se faire une telle illusion – que j’attachais autant d’importance que lui aux embellissements de l’hôtel. « Lorsque cette cloison sera enlevée, me dit-il, le hall sera plus grand. » J’étais tellement absorbé par mes soucis que jamais préoccupation étrangère ne me laissa aussi froid. Je répondis à peine. Mais dès que j’eus fait quelques pas dans la rue, j’éprouvai un sentiment extraordinaire. De la crainte. C’était de la crainte. Il venait de m’apparaître que j’allais payer chèrement mon indifférence, que le Ciel ne me manquerait pas. Et je faillis revenir sur mes pas.

Je montai dans l’autobus place Saint-Michel-gare Saint-Lazare. La démarche que je projetais me rassurait. Ne m’étais-je pas imaginé que Richard avait fui, que le principal objet de sa lettre avait été de me tranquilliser, de retarder mes recherches, de me placer devant un fait accompli ? Je désirais voir les fenêtres de l’appartement, m’assurer que les volets n’étaient pas fermés, que la porte cochère était ouverte, que le trafic continuait normalement dans la rue de Rome, que les commerçants du quartier servaient toujours leur clientèle, que personne, autour de la maison, ne paraissait avoir d’arrière-pensées.

 

Il était une heure et demie quand j’arrivai au restaurant. Berthe – un prénom bien démodé – était assise au milieu de mes habituels compagnons de table. Elle venait rarement déjeuner avec moi, une fois par mois peut-être, et sans me prévenir. Elle arrivait tard. J’en étais presque toujours au café. Je me levais pour m’asseoir avec elle à l’écart. Cette fois, ce fut le contraire qui se produisit.

Après quelques instants de conversation, elle observa :

« Ils sont curieux comme des concierges, tes amis !

— Pourquoi ?

— Ils voulaient que je leur dise qui tu étais, ce que tu faisais. On ne peut pas manquer davantage de tact, ne trouves-tu pas ? »

Berthe avait beau paraître sincèrement choquée, je soupçonnais qu’elle n’avait pas pris ma défense avec une bien grande ardeur. Sa fidélité n’avait pu être que celle d’une femme qui a été votre maîtresse et qui n’est plus qu’une amie. Je ne sourcillai même pas. Cela m’était égal. Berthe et les autres me laissaient indifférent. Ils étaient libres de déblatérer sur mon compte s’ils en avaient envie. D’ailleurs, ce que l’on nous répète ne nous frappe pas réellement. Quelque grande soit la malveillance que nous sentons peser sur nous, elle porte presque toujours à côté.

« Sais-tu ce qui les intrigue le plus ? » demanda-t-elle.

Nous avions fait, Berthe et moi, des projets. Quels projets, mon Dieu ! Ils avaient été inspirés par l’égoïsme le plus bas. Nous n’avions pas craint, pour les rendre réalisables, d’envisager de léser des intérêts, de nuire à de vieilles gens. Mais nous nous étions séparés avant de les mettre à exécution.

Je dévisageai Berthe. Elle avait oublié ce que l’excuse d’être deux nous avait permis d’imaginer. Elle avait oublié et moi, je me souvenais. Toute la différence entre nous résidait dans ce fait. N’était-il donc pas naturel qu’elle jouât à présent ce rôle apparemment dévoué de la personne qui écoute l’adversaire pour le trahir ensuite ?

« Ce sont tes moyens d’existence, continua Berthe. Je leur ai dit que tu recevais de l’argent de ta famille. Je pouvais le dire, n’est-ce pas ?

— Pourquoi n’aurais-tu pas pu le dire ? Tu sais bien que cela n’a aucune espèce d’importance. »

 

Je quittai Berthe en sortant du restaurant. Elle m’avait distrait. Pourtant, je ne cessais de penser à Richard. Mon expédition rue de Rome ne m’avait rassuré que provisoirement. J’entrai dans un bureau de poste et téléphonai à Richard. « De la part de qui ? », me demanda la femme de chambre. « Ne coupez pas, ne coupez pas… » Quelqu’un avait répondu. C’était tout ce dont j’avais besoin.

Trois jours s’écoulèrent. Ils me semblèrent interminables. Rien ne m’irritait autant que d’attendre. J’avais attendu, dans ma vie, trop d’événements, des événements ne devant se produire qu’au bout de mois, d’années même. Ce temps était révolu. Je n’attendais plus rien ni personne. Je ne faisais plus de projets. Je ne donnais plus de rendez-vous. Berthe, en me quittant, me demandait toujours de lui fixer notre prochaine rencontre. « Viens quand tu voudras. Si je ne suis pas là, tu le verras bien. » Seules mes relations avec Richard demeuraient ponctuelles. J’étais obligé de l’accepter. Il inscrivait la date de mes visites. Douze jours, encore douze jours jusqu’au 17 décembre.

 

Une semaine passa, sans joie. Cette date du 17 décembre était pour moi ce qu’avait été celle de ma démobilisation. Le temps devenait de plus en plus long. Les après-midi n’avaient pas de fin. Trois heures. Quatre heures. Comme ces dates lointaines m’étaient pénibles ! Comme j’avais raison de les écarter tant que j’en avais eu la possibilité ! N’avait-ce pas été, en partie, à cause de l’impatience dont elles m’emplissaient, que j’avais commis tant de fautes ? Ne venais-je pas d’en commettre une ?

Une dame anglaise d’un certain âge habitait ou plutôt résidait comme moi à l’hôtel. De quels malheurs gardait-elle le souvenir, comment avait-elle employé les soixante années qu’elle semblait avoir vécues, qui était cet oncle perdu dans le Devonshire, ce frère qui passait tous les ans quelques heures à Paris ? Je ne cherchais pas à le savoir. Je soupçonnais qu’elle s’épilait car elle avait, certains jours, la peau d’une fraîcheur juvénile. Ses vêtements sans teinte, comme couverts de patine, n’étaient ni sales ni tachés. Je la rencontrais souvent dans le bureau de l’hôtel où elle aimait à s’arrêter car, quelque simple et familière qu’elle s’y montrât, on ne manquait jamais de lui témoigner du respect. Malgré l’intérêt que je portais aux aménagements de l’hôtel, sa présence me reléguait au second plan. J’y restais d’ailleurs assez longtemps car le propriétaire, sous le charme, ne songeait pas à me rendre mon importance passée.

Un beau jour, cette personne se prit subitement de sympathie pour moi. J’avais dû faire une observation qu’elle avait retenue. À moins que les attentions dont elle était l’objet ne l’eussent encouragée à se montrer sous son vrai jour. Depuis, chaque fois qu’elle me rencontrait, elle m’arrêtait, m’obligeait à la suivre dans le bureau. Mais cette amitié demeurait limitée. Nous étions amis à l’hôtel, mais dès que nous sortions, nous nous séparions sans une hésitation. Cela ne pouvait durer. Nos relations étaient devenues trop cordiales pour que je ne proposasse pas à cette étrangère une sortie quelconque, moi qui étais parisien. Je reculai le moment le plus que je pus. Je trouvais agréables les relations qu’on se fait dans la vie journalière, mais à la condition qu’elles ne dépassent pas la simple camaraderie. Cela n’était plus le cas.

Un après-midi, j’étais tellement abattu que l’ennui de sortir avec cette femme me parut un délassement. Nous étions assis dans le fameux bureau dont une cloison devait être enlevée. Il faisait sombre. Dehors, le froid était glacial. Je regardais la porte, au fond du couloir, et à travers la vitre, les passants, espérant toujours que l’un d’eux entrerait à l’hôtel.

« Voulez-vous que nous sortions ensemble ? proposai-je tout à coup.

— Et où irions-nous ? me demanda-t-elle avec une expression si heureuse que je la regardai avec étonnement.

— Voulez-vous que nous allions au cinéma, par exemple ?

— Vous connaissez un film digne d’être vu ?

— Non. Nous allons aller au cinéma pour faire quelque chose. C’est tout.

Une demi-heure après, nous étions assis côte à côte dans un petit cinéma de la rue des Écoles, je ne regardai pas le film. Je pensais aux six jours qu’il me fallait encore attendre avant de voir Richard. Mais était-ce une illusion masculine ? Il me sembla que ma voisine se penchait de préférence vers moi pour voir l’écran que lui masquait le spectateur assis devant elle. Une lueur d’intérêt se glissa dans l’après-midi. Qu’elle était peu désirable, pourtant, cette brave femme ! Elle parlait toute seule. Je songeais à la soirée vide qui m’attendait, à la journée du lendemain, du surlendemain. De nouveau, ma voisine se pencha vers moi. Elle se mit à rire. Alors, l’idée me vint qu’il était possible que cette femme fût un de ces êtres sans défense qui ne refusent rien. Elle avait beau être ridée, grise, j’avais un but. Elle riait toujours. Le temps passait enfin plus vite. Mais si je me trompais, si elle riait vraiment, au lieu de rire nerveusement ! Je prononçai une parole équivoque. Elle continua de rire. Allais-je poser ma main sur la sienne, malgré mon dégoût ? Durant quelques instants, je me le demandai. J’avançai ma main. Ma voisine eut un brusque mouvement de recul. Un comble. C’était moi qui la dégoûtais !

« Qu’est-ce que vous avez ? », me demanda-t-elle sèchement.

Puis, sans ajouter un mot, elle se leva et sortit.

 

Je n’étais pas arrivé au bout de mes peines. Le 14 décembre, je reçus une nouvelle lettre de Richard. Il reportait notre rendez-vous au lundi 24. Autant dire qu’il ne voulait plus me voir. Les fêtes de Noël et du jour de l’an serviraient ensuite de nouveaux prétextes. Je crus deviner un plan mûri derrière tous ces contremandements. Richard cherchait à ce que je renonçasse de moi-même à le voir. La colère crispa mon visage. C’est un grand malheur de se trouver, un jour, à la discrétion de quelqu’un. De quelle maladresse n’avais-je pas dû faire preuve pour en arriver là ? Je me sentais seul responsable et ma colère n’en était que plus violente. Il fallait que je fisse quelque chose pour me soulager. Le pauvre téléphone s’offrait seul à moi. J’appelai Europe. Mais au lieu de demander Richard, comme la dernière fois, je lui fis dire, sans même m’être enquis s’il était chez lui, que je viendrais le 17, que rien ne m’en empêcherait.

 

Le lendemain, je me rendis à Châtillon. Un homme comme moi n’atteint pas le milieu de la vie sans traîner après soi ses victimes. Un homme comme moi est faible. Mes victimes ! Suis-je donc un bourreau ? J’avais souffert. Je souffrais. Aujourd’hui je souffre toujours. Le mal que j’ai fait a pourtant toujours été réparable alors que celui qu’on m’a fait… Je n’ai rien demandé à l’existence d’extraordinaire. Je n’ai demandé qu’une seule chose. Elle m’a toujours été refusée. J’ai lutté pour l’obtenir, vraiment. Cette chose, mes semblables l’ont sans la chercher. Cette chose n’est ni l’argent, ni l’amitié, ni la gloire. C’est une place parmi les hommes, une place à moi, une place qu’ils reconnaîtraient comme mienne sans l’envier puisqu’elle n’aurait rien d’enviable. Elle ne se distinguerait pas de celles qu’ils occupent. Elle serait tout simplement respectable.

J’allais voir une femme que j’avais aimée, ou plutôt que j’avais connue intimement. Pas plus qu’avec Berthe je n’avais pu rompre définitivement avec Germaine, si bien que notre vieille, très vieille liaison conservait encore un semblant de vie. Dix-sept ans s’étaient écoulés depuis que j’avais quitté Germaine. Elle m’avait couvert d’injures et de malédictions. Et j’étais retourné la voir. Je voulais à la fois être libre et pardonné. Elle se figura que j’étais faible. Peut-être l’étais-je après tout. Alors elle se crut destinée à jouer de grands rôles. Sans se départir de sa dureté, elle feignit brusquement d’avoir pitié de moi. Elle accepta que je vinsse la voir de temps en temps. Je me souvenais à présent d’une lamentable après-midi où elle avait convié des amis pour me connaître. Comme l’amabilité témoignée par tous m’avait semblé étrange !

J’allais donc à Châtillon. Ô réconfort d’un petit déplacement ! Je pris le tramway à la porte d’Orléans. Il gelait. Le ciel était bleu. La tristesse habituelle des fleuristes du cimetière de Vanves s’était évanouie. Le regard pénétrait dans les jardins dénudés et y découvrait les bancs cachés. J’étais heureux. Le tramway semblait libre sur son chemin tracé d’avance et lorsqu’il s’arrêtait, je n’avais pas, comme dans Paris, la sensation qu’il mettait trop longtemps à repartir. Je n’étais plus attaché aux quelques rues d’un quartier. L’idée saugrenue de rentrer, tout à l’heure, par je ne savais quelle ligne de grande Ceinture, par Saint-Cloud, par le Nord, me vint à l’esprit. Ah ! qu’il serait doux de partir sans argent, sans but, vers notre perte, plutôt que de continuer à vivre dans la dégradation !

À Châtillon, j’avalai deux verres de vin dans une sorte de buvette, en face de la gare. Je ne tenais pas à me présenter avant midi. Il me semblait que le ciel s’obscurcissait quoiqu’il fût éclatant. Je sentais qu’il me faudrait attendre le retour pour retrouver le ravissement de l’aller.

Je n’étais pas venu à Châtillon pour rien. De cinq heures du matin, heure à laquelle je m’étais éveillé (cela m’arrivait souvent quand, la veille, je n’avais pu m’endormir), à mon lever, j’avais pensé à Richard. Une idée baroque m’était alors venue.

Pourquoi ne prierais-je pas le fils de Germaine de solliciter, lui-même, par écrit, ce que sa mère me réclamait pour lui depuis si longtemps ? Je montrerais le papier à Richard. Mais le montrerais-je ? Ne méprisais-je pas, au fond, ces misérables astuces ? N’étais-je pas un homme, malgré mes petitesses ? N’étais-je pas, après tout, indifférent à tout ce que pouvait décider Richard ?

Germaine ne m’attendait pas. Je la surpris en laideur. Ce n’était pas la première fois. Au commencement, je m’étais étonné qu’elle ne s’esquivât pas sous un prétexte quelconque pour se changer et se mettre un peu de poudre. Je ne soupçonnais pas qu’elle éprouvait une étrange satisfaction à paraître ainsi à son désavantage. Puis je devinai que c’était une façon à elle de me faire comprendre qu’elle n’avait plus aucun sentiment pour moi.

Elle me reçut cordialement. Il faut dire que quelque grande fût son animosité contre moi, elle comptait toujours, quand je lui rendais visite, sur je ne sais quel retournement de situation, quel cadeau imprévu. Je m’en étais aperçu si bien qu’instinctivement, à peine arrivé, ma première parole était pour lui dire qu’il n’y avait rien de nouveau. Elle cachait sa déception derrière le surcroît de travail que je lui apportais. Elle ouvrait des armoires, me priait de m’écarter. J’étais, sur-le-champ, mêlé à toutes ses occupations ménagères, sans le moindre égard, sans qu’elle manifestât la moindre gêne, comme si c’eût été un comble de m’épargner la laideur quotidienne après ce que j’avais fait.

Au moment de nous mettre à table, son fils parut. C’était un grand jeune homme vêtu d’une culotte de golf et d’une courte veste de cuir à fermeture éclair. Comme sa simplicité et sa santé me surprirent agréablement ! Il était sain, pour employer un mot qu’affectionnait sa mère. Il se proposait d’entrer dans une école d’agriculture. Il ne songeait pas un instant à s’étonner que je ne fusse ni son père, ni son frère, ni son oncle, ni son cousin.

Germaine toucha sa cravate. Il avait un fort cou sur de larges épaules. Sa mère me regarda. Elle semblait me dire que son fils saurait la défendre si la nécessité s’en faisait sentir. Cette allusion muette à la force physique de son fils était plus mesquine encore que la misère quotidienne si complaisamment étalée devant moi.

Je m’étais débarrassé de mon pardessus, à contrecœur. N’eût-il pas été plus raisonnable, dans une telle maison, de ne rien quitter, de ne pas s’asseoir, de garder sa liberté de mouvement ? Ne payais-je pas toujours d’avance mes consommations pour ne pas attendre, pour n’être pas retenu ? Le déjeuner fut à l’image des préparatifs. Germaine posait les casseroles sur la table, me priait de les lui passer ensuite.

Qu’étais-je venu chercher ici ? Une lettre dont je pourrais me prévaloir ? Non.

 

J’étais gêné de me rendre chez Richard avant la date qu’il m’avait fixée. Ma décision avait été prise dans la colère. J’étais maître de moi à présent.

Je sonnai sans hésitation. Aucune raison sérieuse ne pouvait m’empêcher de faire cette visite.

La femme de chambre me laissa dans l’entrée. Richard me recevrait-il ? Je percevais des bruits de porte, des allées et venues. J’avais cru que plus jamais je n’agirais sur un coup de tête. N’étais-ce pourtant pas un coup de tête qui m’avait conduit ici ? Soudain je sentis sous mes aisselles plusieurs coulées distinctes de sueur. Il venait de m’apparaître qu’il s’était passé quelque chose pour que je fusse là, que mes craintes n’étaient pas, comme j’avais cru au fond de moi-même, exagérées.

Quelques minutes après, la femme de chambre reparut. Elle me pria de la suivre. Elle me conduisit dans un salon. Richard m’y attendait. Dès qu’il m’aperçut, il se dirigea vers moi à grandes enjambées.

« Comment se fait-il que vous veniez aujourd’hui ?

— Vous ne m’attendiez donc pas ? »

En feignant de la surprise, j’espérais donner le change. C’était par des exclamations naïves de ce genre que j’avais plu à beaucoup de gens. Je les avais crues volontaires. Elles ne l’étaient pas puisque, aujourd’hui qu’elles me nuisaient, mes lèvres en laissaient encore échapper.

« Je ne vous ai pas prévenu, c’est vrai, mais il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus !

— Vous trouvez !

— Oui.

— Le temps vous semblait long ? Vous ne pouviez plus vous passer de moi ?

— Oui.

— Et vous arrivez à midi, pour déjeuner. Eh bien ! vous déjeunerez avec nous. Ce sera charmant. »

Il sortit.

« J’ai prévenu ma femme. Elle se réjouit beaucoup de vous voir », me dit-il peu après, en venant me chercher.

 

Nous étions à table depuis une dizaine de minutes lorsque, tout à coup, Richard se leva et quitta la pièce.

« Ne vous formalisez pas, me dit sa femme, Richard est très nerveux en ce moment.

— Qu’a-t-il ?

— Ce n’est rien. Je vous affirme que ce n’est rien. »

Mais lorsque je le vis reparaître, je fus pris de peur. Le regard qu’il fixait sur moi était d’une intensité diffuse. L’absence, au lieu de réparer son trouble, l’avait accru. Ce n’était donc pas pour le cacher qu’il était sorti. Ce simple fait m’alarma. Il demeura un instant immobile, les mains sur le dossier de sa chaise, puis, au lieu de s’asseoir, il contourna la table, s’arrêta à un demi-pas de moi.

« Vous êtes un misérable », dit-il en approchant sa tête de la mienne au point de me toucher.

Je ne bronchai pas. Sa femme s’était dressée. Elle le saisit par le bras, le tira jusqu’à sa place.

« Ne vous formalisez pas », répéta-t-elle.

Mes lèvres étaient restées entrouvertes. Je n’avais pas remué un doigt. Je sentais que tant que je gardais ma raideur cataleptique, j’étais excusé de ne pas répondre, j’étais censé demeurer sous le coup de l’injure. Mais il m’apparut bientôt que je ne pouvais conserver cette attitude indéfiniment. Je devais réagir. Que faire ? Dans mon impuissance de trouver un mot, un geste, je me mis à trembler. Enfin, je criai :

« Non, non, non… je ne l’accepterai pas… C’est abominable ! Vous devez vous excuser. J’exige des excuses. »

Maintenant, c’était Richard qui était immobile. Il me regardait sans paraître comprendre la raison de mon agitation. Aucun regret ne se discernait sur son visage. Pourtant, à certains abaissements prolongés de ses paupières, je sentais qu’il recouvrait doucement son calme. Ses mains fermées s’ouvraient comme à la chaleur.

« Tu vas mieux ? » lui demanda sa femme.

Il baissa la tête à plusieurs reprises.

« Il faut te reposer. »

Après l’avoir fait asseoir, elle voulut l’obliger à se lever.

« Laisse-moi. Je n’ai pas fini. »

Il posa de nouveau sur moi son étrange regard, puis, sans colère cette fois, redit :

« Vous êtes un misérable. »

Je me tournai vers madame Dechatellux. Par un signe, elle me fit comprendre que je ne devais surtout pas me fâcher. Je répondis par un autre signe qui voulait dire que ce qu’elle désirait était au-dessus de mes forces. Puis, comme si, malgré tout, je tenais à lui obéir, je gardai le silence.

Richard était redevenu un être humain.

« C’est fini, n’est-ce pas ? lui demanda sa femme.

— Oui.

— Qu’est-ce que tu as eu ?

— Je ne sais pas. »

Elle l’entourait de tant de sollicitude qu’il semblait que cette injure avait plus de conséquences pour lui que pour moi. Je me levai.

« Asseyez-vous.

— Comment ! Vous me demandez de rester !

— Je vous prie de m’excuser. Je ne m’explique pas ce que j’ai eu. Vous savez bien que je ne peux pas penser ce que j’ai dit. Ce serait incompréhensible après toutes les marques d’affection que je vous ai données. N’est-ce pas, Édith ?

— Tu n’es pas bien, ces jours-ci.

— En effet, je ne me sens pas bien depuis plusieurs jours. Tout à coup, j’ai eu besoin de vous dire que vous étiez un misérable. J’aurais dit la même chose à mon meilleur ami s’il s’était trouvé là. C’est peut-être parce que vous êtes venu alors que je vous avais prié de ne pas venir. »

Une demi-heure après, je prenais congé. Il m’accompagna jusqu’à la porte.

« Oubliez tout cela. Revenez lundi prochain, comme je vous l’ai demandé dans ma lettre. En tout cas, vous pouvez compter sur moi. Demain, je vous enverrai l’argent. »

Je rentrai à l’hôtel. Il y avait des roses dans le bureau. Je m’arrêtai pour les regarder et les sentir. « Je suis un misérable ! » Était-ce possible ? J’avais rarement été injurié dans ma vie, mais chaque fois que cela m’était arrivé, j’en avais tiré un enseignement salutaire. « Je suis peut-être misérable. »

 

Ni le lendemain, ni le surlendemain, ni les jours suivants, l’argent ne me parvint. Quand une affaire est réglée après une scène comme celle qui venait de se produire, il semble que l’exécution ne soit qu’une question de détail, et il est difficile de réclamer. Je ne pouvais croire que Richard eût eu la duplicité de compter sur ce scrupule. Retombions-nous dans les histoires de la semaine précédente ?

 

Le 24 décembre, je retournai chez Richard. Un va-et-vient incessant faisait trembler les portes. J’étais à peine assis dans le salon d’attente que la sonnerie du téléphone retentit, suivie peu après de celle de la porte. Plusieurs fois la femme de chambre entra dans la pièce où je me trouvais. Elle chercha d’abord une chaise, puis de la vaisselle, rangée au haut d’une armoire, que madame Dechatellux n’employait sans doute que les jours de réception. Elle déposa ensuite, dans le bas de cette armoire, un ballot cousu dans une toile, j’appris plus tard qu’il s’agissait de draps de fil usagés destinés à une clinique. Pendant quelques minutes la porte d’un petit bureau attenant au cabinet de consultation resta ouverte. J’aperçus un homme, assis, seul, qui balançait son chapeau entre ses jambes écartées. Bien qu’il fît jour, la lampe de cette pièce était allumée. J’attendais depuis dix minutes lorsqu’une femme maigre, pauvrement vêtue, fut introduite. Elle tenait à la main une feuille de papier. Midi sonna. Elle s’assit en face de moi, visiblement intimidée. Presque au même moment, des bruits de voix arrivèrent jusqu’à nous. Je distinguai celle de Richard. Il accompagnait un client. S’apercevant que la porte de communication était entrouverte, il la poussa. Il eut pourtant le temps de me voir, mais rien ne laissa paraître sur son visage qu’il me connaissait. Les bruits de voix faisaient place maintenant à un extraordinaire murmure. Quelle gravité dans les paroles dont on n’entend que le son ! Puis la porte du petit bureau livra passage à l’homme que j’avais aperçu assis, le chapeau entre les jambes. Je le regardai. Maintenant, il tenait son chapeau à la main comme tout visiteur. Il portait une barbe blanche et, comme chez beaucoup d’hommes de cet âge, (il devait avoir une soixantaine d’années) on sentait une négligence assez imprévue pour le bas du corps, pantalon sans pli, chaussures craquelées, alors que la coiffure, le visage, le faux col, la cravate, formaient un ensemble composé. Il s’assit entre la nouvelle venue et moi, en claquant la langue, en se mouchant, en rabattant sa moustache sur sa bouche, sans tenir compte de ma présence ni de celle d’une dame.

Soudain la porte s’ouvrit de nouveau, et Richard appela le vieil homme. Il se leva avec une agilité étonnante. Cette fois Richard me fit un signe amical. Je crus qu’il m’appelait également. Je m’apprêtais à le rejoindre, sans la vivacité un peu obséquieuse de mon voisin. L’idée d’une rencontre entre celui-ci et moi organisée par Richard, me traversa l’esprit, me causant une brève joie. Mais je m’étais trompé. Richard m’arrêta d’un geste. Deux nouveaux clients furent encore introduits dans le salon d’attente. Il s’agissait d’un ménage relativement jeune. Visiblement l’homme était le malade. Les précautions avec lesquelles la femme fit asseoir son mari m’émurent, ainsi que le sourire qu’elle m’adressa pour s’excuser, comme si elle m’avait dérangé. L’homme était exsangue. Ses joues semblaient aspirées de l’intérieur. Je ne quittai pas ce couple des yeux. Je remarquai alors une chose qui m’émut encore plus que le dévouement de la femme. C’était le bandeau que pose sur nos yeux la présence continuelle. Cette femme ne voyait pas dans quel état se trouvait en réalité son mari. Elle lui répétait, et je sentais que ce n’était pas pour le rassurer, mais parce qu’elle en avait la conviction, qu’il était guéri, que sans l’insistance d’un certain docteur Bodin ou Baudhouin, elle ne l’aurait jamais conduit chez Dechatellux.

Décidément, ces préliminaires n’étaient pas de bon augure. Un quart d’heure plus tard, madame Dechatellux m’appela discrètement. D’être cause, au milieu de tant d’agitations, d’une agitation supplémentaire, me remplissait de confusion. Il était visible que pour me recevoir la femme de Richard avait réglé provisoirement ses occupations. Il restait cependant des détails oubliés et, de temps en temps, elle me quittait. Pendant ces minutes d’attente, je ne pouvais m’empêcher de penser au contraste qu’offraient la vie de Richard et la mienne. Se dévouer ainsi pour les hommes, soulager leurs misères, se consacrer de tout son cœur et de toutes ses forces à une tâche aussi noble, c’était autrement grand que de vivre dans le désœuvrement. Richard se levait tous les matins à cinq heures. Une heure plus tard, il allait communier. Puis il visitait les malades indigents, apportait à gauche, à droite, des aides pécuniaires, des soins, des conseils. Il ne déjeunait jamais avant une heure et demie. Puis il continuait à recevoir des malades. Comme cela devait être réconfortant d’être pris ainsi par mille occupations, de ne jamais être seul avec soi-même ! Comme on devait se réjouir qu’une vie si agitée ne fût pas vaine !

Comme madame Dechatellux reparaissait après une de ses petites absences, je lui dis :

« Il me semble que Richard est de plus en plus actif. »

Elle me répondit que ce n’était rien. Le mois prochain, son mari dirigerait un dispensaire. Elle deviendrait sa collaboratrice. Elle ne s’en plaignait pas. Richard non plus. Plus ils avaient à faire, plus ils étaient heureux.

À ce moment, l’homme à la barbe blanche qui m’avait fait si mauvaise impression parce que j’avais décelé en lui cette chose affreuse qu’est l’ambition tardive, s’avança vers nous.

« Est-ce que je peux entrer ?

— Mais certainement, Docteur, vous en êtes même prié. »

Je me levai. Madame Dechatellux me présenta. Après m’avoir cordialement serré la main, il entraîna Édith dans un angle de la pièce. Je m’approchai d’une fenêtre. Il recommençait à pleuvoir et des gouttes tombaient sur la partie sèche du balcon. Un train électrique glissait rapidement dans la fosse de la gare Saint-Lazare. Il semblait un jouet vu de si haut. Et les passants, et les automobiles, et les maisons dans le lointain, également. Je me retournai. Tout ici était de proportion humaine. Madame Dechatellux et le médecin se tenaient maintenant au milieu de la pièce. Décidément ce personnage m’exaspérait. Bien qu’il ne s’arrêtât pas de discourir, je sentais qu’il n’avait rien à dire, que ce flot de paroles, coupé par des gestes sans imprévu, n’était destiné qu’à retenir Édith.

Enfin Richard nous rejoignit. Il permettait égoïstement à sa satisfaction de paraître. Elle était légitime, oh ! on ne peut plus légitime, après une matinée si chargée. Il souriait, mais comme un homme qui pense malgré lui au travail qu’il vient de quitter. De minute en minute, ce sourire s’éclaircirait. On ne se libère pas de la tension d’esprit comme d’un client. Il fallait ménager Richard, lui laisser le temps de se retrouver. Dans quelques instants, il serait lui-même. Se rappellerait-il alors la scène de l’autre jour ?

« Vous restez déjeuner », dit-il au médecin qui, après avoir attendu si longtemps, faisait mine de partir.

La sonnerie du téléphone retentit. Richard s’excusa, disparut. Je le reconnaissais. J’avais retrouvé l’homme qui au milieu d’une conversation se souvenait d’un oubli, l’homme qu’il fallait saisir au passage, qui vous priait d’attendre un instant, qui ne revenait pas, qui vous accordait ensuite beaucoup plus de temps que vous ne lui en demandiez, l’homme enfin que je n’aimais pas.

À deux heures moins le quart, nous nous mîmes à table.

« Pour qui ce couvert ? s’enquit Richard en apercevant une place vide.

— Pour Mathilde.

— Elle doit venir ?

— Elle s’est annoncée. Quant à te dire si elle viendra… »

Richard me voyait, m’entendait. Nous échangions de temps en temps une parole. Il m’avait même adressé très aimablement un compliment. Mais j’étais encore pour lui un des innombrables êtres vivants qu’il avait rencontrés dans la matinée. Je faisais partie de son entourage. Il n’avait pas encore eu le temps de me distinguer. Soudain, il me dévisagea. Je sentis que peu à peu il se souvenait de moi, de ma dernière visite, de la promesse qu’il m’avait faite, de son manque de parole. Aucun changement ne s’opéra dans son attitude. Mais quand il s’adressa à sa femme et à son invité, je compris au son de sa voix que j’avais cessé d’être à ses yeux un visiteur inoffensif.

 

L’homme à la barbe blanche partit, Richard me pria de le suivre. J’attendis quelques instants qu’il eût reconduit Édith dans sa chambre. Elle avait eu un accident dans sa jeunesse et elle marchait difficilement en s’aidant d’une canne.

« Je vous montre le chemin », dit-il en passant devant moi.

Maintenant qu’il était seul, une gravité assez inquiétante émanait de lui. Il ouvrit une porte, puis une autre. Nous nous trouvâmes dans son cabinet.

« Je suis content que vous soyez venu, car j’ai beaucoup de choses à vous dire. »

Il s’assura que la fenêtre était bien fermée, fit de nombreuses allées et venues en manière de préambule. Je ne m’étais pas assis. Je le suivais des yeux. Il avait le visage sévère des hommes qui, avant de recevoir un visiteur, se recueillent quelques instants pour oublier le visiteur précédent. Après avoir jeté un coup d’œil sur des papiers, comme si malgré tout il ne perdait pas de vue ses occupations, il s’assit.

« Asseyez-vous », me dit-il.

Il se leva à demi pour rapprocher le fauteuil que j’avais choisi.

« Nous voilà en présence. J’en suis enchanté. Je savais d’ailleurs que vous viendriez aujourd’hui. Je me suis arrangé pour être libre toute l’après-midi. J’espère que vous êtes libre également, Jean.

— Oui. »

Il parut satisfait de ma réponse bien que, certainement, il n’eût pas douté un instant que je pusse ne pas être libre.

« Écoutez-moi, Jean. Je ne vais pas comme certains le feraient à ma place, envelopper, atténuer ce que j’ai à vous dire. Je vais vous parler franchement. Je crois que c’est toujours la meilleure manière d’agir. Je ne vous ai pas envoyé l’argent. Ce n’est pas un oubli, ce n’est pas une mesure d’économie. Je ne vous l’enverrai pas, dans votre intérêt. J’ai réfléchi. Je n’ai aucune raison de vous faire une pension, absolument aucune.

— C’est vrai, observai-je.

La sincérité de Richard, on le voit, était contagieuse.

— Laissez-moi finir. Je sais que vous allez me poser une question.

— Je ne vous poserai aucune question.

— Si. Vous allez me demander pourquoi les raisons que j’avais de vous entretenir ont subitement disparu. Si elles étaient suffisantes jadis, pourquoi ne le sont-elles plus aujourd’hui ? Je vais vous répondre. Vous me faisiez pitié.

— Pitié ! Vous aussi !

— Oui. Je vous ai prévenu que je vous parlerai franchement. C’est ce que je fais. Vous étiez malheureux…

— Et aujourd’hui, vous croyez que je ne le suis plus ? »

Richard s’était levé depuis quelques minutes. Il arpentait la pièce, les mains derrière le dos. Je ne pus m’empêcher de trouver extraordinaire qu’un homme, qui me parlait de choses le préoccupant si intensément, allât et vînt comme s’il dictait son courrier. Il se planta brusquement devant moi :

« Vous venez de vous trahir, me cria-t-il triomphalement. Vous avez prononcé une parole qui vous peint tout entier. Quel âge avez-vous ?

— Trente-huit ans.

— Moi, j’en ai quarante-deux. Nous sommes donc du même âge, à peu de chose près, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Et c’est à un de vos contemporains que vous reprochez de ne pas vous aider ?

— Je ne vous reproche rien.

— Je réponds à votre question. Vous me demandez si je crois que vous n’êtes plus malheureux. Vous êtes malheureux, parfaitement. Je sais que vous êtes toujours malheureux. Je n’en doute pas. Mais qu’est-ce que cela peut faire que vous le soyez ou non ? Vous vous imaginez, vous vous êtes imaginé, que vos malheurs vous donnaient des droits, qu’ils vous autorisaient à exiger des réparations, un dédommagement. Et quand je vous ai annoncé que je vous coupais les vivres, au lieu de chercher à deviner les vrais mobiles de ma décision, vous avez tout de suite songé à ces malheurs qui, dans votre esprit, doivent vous valoir tant de ménagements. Pensez donc ! j’oubliais que vous étiez malheureux ! Quelle dureté ! Quelle sécheresse ! Quelle injustice ! Mais seriez-vous dix fois plus malheureux que vous ne l’êtes, devriez-vous mendier dans la rue, que j’agirais de la même façon. Il y a quatre ans, au moment où j’étais malheureux moi aussi, où la mort de ma sœur… Vous avez eu un geste, – et puisque j’en parle, je vous redirai qu’il m’a profondément touché et que je ne l’oublie pas – vous avez eu un geste dont je ne vous croyais pas capable et qui m’a brusquement révélé que vous aviez du cœur. Les apparences, mon éducation, toutes sortes de préventions m’avaient trompé. Oui, j’ai été injuste, nous avons tous été injustes. Je ne le vous cacherai pas, j’ai eu des regrets. J’ai fait alors ce que vous savez. Je ne le regrette pas. Pourquoi ai-je décidé de ne plus vous donner d’argent ? Pourquoi aujourd’hui et pas hier ? Je vais vous le dire. Vous ne vous en froisserez pas. Vous m’inspiriez de la pitié. Vous ne m’en inspirez plus, mais plus du tout. Depuis quatre ans, je vous vois vivre. Je croyais, comme n’importe qui l’aurait cru à ma place, que vous étiez une victime de la fatalité, que vos malheurs venaient de la méchanceté du monde. Je le croyais sincèrement. Aujourd’hui je comprends que personne n’est responsable de vos malheurs, qu’ils viennent de vous-même. En assurant votre existence, je vous rends un mauvais service, je vous empêche de lutter contre vos défauts. Il y a quelques semaines encore, je pensais que vous aviez à cœur de vous libérer de la tutelle sous laquelle vous viviez. Quelle naïveté ! Vous vous êtes installé dans un petit hôtel du Quartier latin, à croire que des souvenirs vous attachaient à ce quartier, et vous attendez. Quoi ? Personne ne le sait. Vous allez à gauche, à droite. À trente-huit ans, en pleine santé, vous vivez comme un vieux monsieur et quand vous entrevoyez que cette existence peut cesser, vous perdez la tête. Eh bien, elle doit cesser, je vous le dis dans votre intérêt, uniquement dans votre intérêt. Écoutez-moi, Jean, il faut que vous ayez la force de préférer la plus affreuse misère à une pareille existence. Faites-le au moins pour moi.

— Pour vous ?

— Oui. Je souffre de cette situation. Je souffre parce que, moi, elle m’humilie. Vous êtes intelligent. Vous me comprenez. C’est fini. Je ne veux plus vous donner d’argent. Je ne vous en donnerai plus. J’ai une famille, j’ai des amis. Ma femme ne me reproche rien. Mais les autres ! Si je ne leur ai pas caché ce que j’ai fait pour vous, je suis obligé de leur cacher ce que je sais de vous. Ils ont des soupçons. Ils se demandent ce qu’il peut y avoir entre nous. Rien de plus naturel. »

La porte s’ouvrit. J’aperçus madame Dechatellux appuyée sur sa canne, immobile comme l’espion au théâtre, quand on écarte le rideau qui le cache. Je ne m’en étonnai pas. Chaque fois qu’Édith quittait la solitude de sa chambre, elle s’immobilisait ainsi quelques secondes pour se rappeler les êtres vivants.

« Le docteur Sellier désirerait te parler », dit-elle en nous regardant, son mari et moi, comme si, depuis sa venue, tout ce que nous avions pu nous dire appartenait déjà au passé.

Les deux hommes ne s’étaient jamais rencontrés, si bien que le nouvel arrivant manifesta une légère hésitation, ne sachant qui de Richard ou de moi était le maître de la maison. Cette ignorance me permit de jouir quelques instants d’une amabilité qui ne m’était pas destinée. D’après la conversation qui s’engagea ensuite, je compris que Richard recevait la visite d’un confrère à qui il donnait, sans le connaître personnellement, la grande marque d’estime de lui adresser les malades qu’il ne voulait pas prendre la responsabilité de soigner.

Un quart d’heure durant, ce fut à qui des deux médecins serait le plus courtois. Une amitié se formait devant moi, si ardemment désirée par l’un et l’autre qu’ils avaient complètement oublié ma présence. Il n’était plus possible que je prisse pour moi la gracieuseté que m’avait value au début l’indécision du visiteur. Et quand ils se séparèrent, je fus surpris qu’ils le fissent de façon si amicale devant un témoin de leurs si fraîches relations.

Pendant que Dechatellux accompagnait son ami, je restai un long moment seul. Le jour tombait déjà en cette après-midi d’hiver. Je pensais au discours que je venais d’entendre. Il sentait l’huile, la préparation, les brouillons. Richard avait dû l’écrire, l’apprendre par cœur, le réciter à sa femme. Il me semblait à présent l’avoir lu quelque part, dans un roman d’Ohnet, peut-être. Écoutez-moi, Jean… Je ne vais pas comme certains le feraient à ma place… Vous allez me demander pourquoi… Vous me demandez si… je vais vous répondre… Je réponds à votre question… vous avez eu un certain geste… et puisque j’en parle je vous redirai que… Et tout cela sur un ton si sincère, le ton de : je suis obligé de vous parler ainsi !

Non, il s’était passé quelque chose. De même qu’un certain geste, pour employer l’expression de Richard, m’avait gagné son estime, de même un certain autre, – qui venait sans doute de lui être révélé – m’attirait son mépris. L’autre jour, il m’avait crié que j’étais un misérable. Il le pensait tout à l’heure en discourant. Mais il se trompe. Je ne suis pas un misérable.

Enfin la porte se rouvrit, livrant passage à monsieur et madame Dechatellux. Elle posa sur moi un regard de personne qui vient d’être mise au courant. Je crois que jamais femme ne m’a causé impression aussi désagréable. Une dureté orgueilleuse émane d’elle et pourtant, dès qu’elle desserre les lèvres, c’est pour s’exprimer avec une douceur où il est impossible de discerner la plus petite trace de condescendance. Je voulus l’aider à marcher. Elle dut s’imaginer que je voulais paraître avoir oublié ce qui venait de se passer entre son mari et moi. Elle me repoussa en me disant affectueusement : « Allez donc vous asseoir.

— Je m’assiérai tout à l’heure. Je veux vous aider. »

Cette fois elle accepta, mais sans prononcer un mot. Lorsque Richard et moi, nous l’eûmes installée dans un fauteuil, elle répéta, toujours avec la même douceur :

« Jean, obéissez. »

Je m’assis en souriant.

« Vous souriez, Jean. Ce n’est pourtant pas le moment.

— Je peux sourire, dis-je. Il n’y a rien de répréhensible dans mon sourire.

— Mon mari vous a longuement parlé, continua-t-elle. Je tiens, moi aussi, à vous parler. Il est certaines choses qu’une femme sait mieux faire comprendre. »

Je surpris une expression sévère sur son visage. On s’attend à ce qu’une infirme qui s’aide d’une canne pour marcher, une fois assise, prenne une position confortable. Il n’en était rien. Elle ne s’était même pas adossée. On devinait qu’elle était de ces femmes qui estiment que dans notre société civilisée elles n’ont pas à s’incliner devant les hommes malgré la faiblesse du sexe.

« Surtout quand elles sont aussi désagréables pour celui qui les dit que pour celui qui les écoute, poursuivit-elle. Vous n’ignorez pas que nous connaissons le colonel Laîsné. Je crois même me souvenir que vous l’avez rencontré à Compiègne, il y a quatre ans, chez les parents de mon mari. Il est venu nous voir et sans que nous l’ayons interrogé, je vous en donne ma parole, il nous a parlé de vous. Ce qu’il nous a appris nous a littéralement stupéfiés. Vous conviendrez qu’il y avait de quoi. Vous conviendrez que nos relations, qui pouvaient à la rigueur se prolonger, sont devenues impossibles. »

Je ne bronchai pas. Ni mes lèvres, ni mes narines, ni mes paupières – en un mot rien de ce que l’émotion affecte – ne frémirent. Je me vis dans ma chambre de la rue Casimir Delavigne, inoffensif, solitaire. Je m’y étais installé pour un mois. Quatre ans s’étaient écoulés. Je n’avais fait aucun mal. Sans ambition et sans désir, je n’avais même pas eu l’occasion de nuire. Et pourtant la vie continuait à me frapper comme par le passé. La cadence seule était changée. J’eus peur. De quoi ? Je ne le savais pas. Et si je faisais comme tout le monde ! Si je proposais un marché ! Si, pour de l’argent, j’acceptais d’être un misérable, de ne plus jamais revenir rue de Rome, de ne plus jamais donner signe de vie. C’eût été abominable.

Édith continua.

« Vous comprendrez que dans de telles conditions, il ne peut plus être question non seulement que nous vous donnions de l’argent, mais que nous vous voyions. »

La nuit était presque tombée, et comme il eût été désagréable de nous voir dans les yeux, personne n’allumait. Richard gardait le silence. Il était adossé à son fauteuil comme si, revenant à lui, mais n’ayant pas complètement repris connaissance, il n’osait prendre sur lui de quitter la position où on l’avait mis pour le soulager.

Je me levai.

« Si le colonel Laîsné, dis-je, se souvient d’un simple soldat de la compagnie qu’il commandait il y a dix-neuf ans (il n’était alors que capitaine), d’un soldat à qui il n’a adressé la parole qu’une seule fois du haut de son cheval, d’un soldat sans fortune et sans recommandation, d’un soldat comme les autres, c’est qu’il y a une raison. Je vais vous dire quelle est cette raison. L’homme ne se trouve pas si souvent qu’on le prétend en présence d’une injustice. Quand cela lui arrive, il ne l’oublie pas. Il l’oublie d’autant moins si sa fonction lui interdit de la réparer. »

 

Je quittai Dechatellux et sa femme sur ces mots, me gardant d’ajouter quoi que ce fût de peur d’en diminuer la force. Le ciel était gris, sans une fissure, sans une trouée, désespérément uni. Les passants se croisaient, la tête droite. Chacun ne pensait qu’à ses affaires, qu’à son petit cercle. Et moi, je leur ressemblais. Je suis si peu malveillant que je pensais qu’après tout Richard et Édith, Richard surtout, n’avaient pas exploité à fond mon point faible. Ils avaient agi sans s’en apercevoir comme si je faisais partie de leur milieu. Ils avaient mis fin à nos relations avec correction. Je longeais les maisons. Dans chacune d’elles il y avait des familles, des haines, des rivalités, des amours. Étais-je le seul à ressasser ma conduite ? Les différences qui m’occupent tant disparaissaient au contact de la foule. Celle-ci devenait de plus en plus dense à mesure que j’approchais de la gare Saint-Lazare. Tous, ne réfléchissions-nous pas à nos actes ? Qu’allais-je devenir ? Quand les effets d’un événement ne se produiront que plus tard, quand ce qui vient de se produire n’est pas le malheur mais les circonstances qui le rendent inévitable, on éprouve un soulagement. Il semble que nous allons profiter de la liberté d’esprit que nous venons de recouvrer. Nous allons prendre des décisions. Nos ennemis ne peuvent plus rien contre nous. Nous ne sommes déjà plus l’homme qu’ils ont vaincu, mais un autre. Ces réflexions me tranquillisaient-elles ? Oui et non. Je n’avais encore jamais éprouvé un tel sentiment d’impuissance. Quand tout s’écarte de nous, nous nous recueillons et nous nous demandons dans quelle mesure nous sommes responsables de ce qui nous arrive. L’heure de payer mes fautes avait-elle sonné ? Peut-être notre rupture me serait-elle profitable. Tout ce que je possédais en ce monde était un abri. Encore fallait-il que chaque mois je réglasse la note du propriétaire, une note où figuraient des thés pris et oubliés, des dix pour cent, à laquelle étaient épinglées des pages arrachées d’un carnet de blanchisseuse. Serais-je encore en mesure de conduire ma vie ?

Le soir, comme cela se produisait de plus en plus fréquemment, je ne parvins pas à me coucher. Plus la nuit avançait, moins j’avais sommeil. Je pris un livre. Lire en un tel moment ! Je me mis à marcher de long en large. Une constatation me frappa. Je m’étais mis à la discrétion d’une seule personne sans m’en apercevoir. Je n’avais rien voulu prévoir. Quelle bêtise ! Parfois je m’arrêtais, je regardais autour de moi. J’étais l’habitant de cette chambre ennuyeuse. J’y revenais chaque fois que je sortais. Et si un jour je n’y revenais pas ! Imaginons cela. Pendant une semaine peut-être, personne n’oserait toucher à mon linge, à mes objets personnels. On respecterait mes affaires. On se souviendrait de toutes mes particularités physiques, et non de mon insolvabilité. Ma personnalité, si vague jusqu’alors, prendrait du relief. Que n’en était-il ainsi, moi présent !

Jusqu’alors, les événements de ma vie s’étaient enchaînés les uns aux autres. Une foule de liens – dont certains, il est vrai, ne tenaient presque plus – me rattachaient au passé. Mon isolement, quoique très grand, n’était pas comparable à celui d’un réfugié. J’avais, par exemple, perdu de vue ma mère depuis des années. Je pouvais la rencontrer. Quelques mots eussent suffi à lui faire comprendre comment et pourquoi j’habitais rue Casimir Delavigne. Mais demain, lorsque je serais contraint de quitter l’hôtel, sans bagage, sans pardessus peut-être, qu’adviendrait-il ? Je repris courage en songeant que ces mêmes réflexions, je me les étais faites à tous les moments décisifs de mon existence. N’avais-je pas, chaque fois, retrouvé cette continuité dont la perte m’effrayait tant ?

Je me remis à arpenter la chambre. J’étais épuisé comme si j’avais parcouru des kilomètres (peut-être les avais-je parcourus), et pourtant je n’avais qu’à m’asseoir. M’asseoir dans une chambre à coucher ! L’unique fauteuil me tendait les bras à chacun de mes passages, mais à la seule perspective de m’y laisser tomber un vertige me prenait, comme si, tournant sur moi-même, on venait de m’arrêter. « Que faire, que faire ? » murmurai-je. J’allumai une cigarette, la trentième. Elles avaient un goût de plus en plus amer, et je fumais toujours. Il était trois heures du matin. Au réveil, le bout de la langue me piquerait. J’avais soif, mais l’eau de ma chambre me dégoûtait. Un instant, j’eus la pensée de sortir. Descendre cinq étages, laisser soupçonner que je reconduisais une femme, puis, quoi faire ? Chercher quelqu’un à qui parler ? Il existe une sorte de solidarité à la fin de la nuit, dans les rues, les cafés. Inviter à ma table un inconnu ? Lui raconter ma vie ? Le temps de ces effusions était passé. L’argent jouait à présent un trop grand rôle dans mon existence. L’inconnu m’aurait demandé de lui offrir à boire, et je me serais trouvé dans cette position qui me faisait tellement peur, celle de seul payeur. J’égarai un œil sur mon lit. Me coucher ? Dormir ? Si je pouvais dormir, demain matin j’aurais recouvré mon état habituel qui était supportable. J’ouvris la fenêtre. Ma chambre jeta une telle clarté sur la maison d’en face que j’éteignis. La rue Casimir Delavigne était déserte. Il me fallait attendre jusqu’au lendemain pour voir des êtres vivants. À la fin, je m’assis dans le fauteuil, je fermai les yeux. La tête me tourna. Je me levai, je recommençai à marcher. Il suffisait que je déplaçasse une chaise pour dégager ma piste. Depuis des heures, je contournais cette chaise, attentif chaque fois à ne pas la heurter. Enfin, je la repoussai. Ô ce geste ! Repousser une chaise pour se faire de la place ! Non, je ne pouvais plus rester ici. Je mis mon pardessus et je sortis.

Un matin je découvris la neige en tirant les rideaux. Vingt années s’évanouirent. Aucun bruit dans la rue bien que je visse des passants aller et venir. Aucune voiture. Il semblait que tout le monde eût décidé de sortir à pied. Paris était tout à coup un Paris ancien. Il y avait de la neige en équilibre sur toutes les saillies. Ma chambre était claire. Ô quelle matinée délicieuse je passai à faire ma toilette ! Tout ce qui d’habitude m’était pénible, le lit défait, les affaires qui traînent, tout dans cette clarté avait quelque chose de souriant. C’était comme dans un conte. En touchant simplement des objets, je me sentais occupé. Des voix retentissaient derrière la porte. Tout le monde était uni comme dans une famille.

Soudain j’entendis frapper, les trois coups des gens qu’on ne connaît pas, me sembla-t-il. Quelqu’un venait de s’infliger la corvée des cinq étages pour moi. Dans cet hôtel, le cérémonial des visites n’avait jamais pu être établi de façon précise. Il dépendait de l’humeur du moment. Ou bien on donnait au visiteur un numéro de chambre et on ne s’occupait plus de lui, ou bien on le priait d’attendre et le téléphone poursuivait les femmes de chambre d’étage en étage.

« Entrez. »

À ma grande surprise, je me trouvai en présence de la femme de chambre.

« Un monsieur vous attend en bas.

— Qui est-ce ?

— Je ne sais pas.

— Bien, je descends. »

J’étais inquiet. Jamais personne ne me demandait le matin. Quelques instants après, dans le couloir de l’hôtel, un homme s’approcha de moi.

« Vous êtes bien monsieur Jean-Marie Thély ?

— Oui, c’est moi.

— J’aurais un petit entretien à vous demander. »

Il inspecta les lieux sous son lorgnon.

« Il n’y a pas ici d’endroit où nous pourrions nous isoler ? »

Je lui demandai s’il ne pouvait me dire, tout de suite, en trois mots, de quoi il s’agissait.

« Ne serait-il pas possible d’entrer dans cette pièce ? me dit-il en désignant le bureau qu’avait affectionné la dame anglaise.

— Si vous y tenez.

— Je n’y tiens pas particulièrement. Nous serons simplement mieux pour parler. »

Dès que nous fûmes assis, le visiteur me dit :

« Maître Logelin, que vous connaissez, m’a chargé de vous prier de passer le voir. Il vous attendra demain, à quatre heures, à moins que vous ne soyez pas libre, auquel cas je vous serai très obligé de me fixer votre jour. »

 

Neuf années s’étaient écoulées depuis que j’avais perdu de vue maître Logelin. Maintenant nos relations me revenaient à la mémoire. Comme toujours, elles s’étaient terminées sur une incorrection de ma part, que je ne me rappelais même pas, si bien que si, par la suite, j’avais eu besoin de ses conseils, je n’aurais pas osé me présenter à son étude, et si je l’avais rencontré, j’aurais fait semblant de ne pas le reconnaître. Je gardais le souvenir d’un homme m’ayant imposé par son élégance, sa distinction, sa simplicité. Quand je fus amené à le voir presque quotidiennement pendant une dizaine de jours, il me témoigna une sympathie particulière. Il m’avait posé de nombreuses questions. La situation où je me trouvais l’amusait. Il avait naturellement deviné ce qui se passait dans la coulisse et si, pour la bonne renommée de sa charge, il prenait position pour la fortune et la stabilité, en tête à tête avec moi, il ne manquait pas de critiquer l’âpreté et la petitesse de ses clients. « Vous vous faites des illusions », m’avait-il répondu à je ne sais quelle confidence dont je rougirais certainement si je me la rappelais.

Pour quelles raisons désirait-il me voir aujourd’hui ? J’espérais, sans beaucoup de conviction, qu’il s’était brusquement souvenu de moi. Ne profitons-nous pas quelquefois du temps écoulé pour tâcher de savoir comment se sont dénouées des situations dont il eût été indiscret de suivre l’évolution ? Non. Richard avait tout simplement prié son notaire de me voir. J’allais donc, demain, me trouver en présence de maître Logelin. Et dans quelles conditions ! Je ne serais plus le jeune homme qui éveille la curiosité, dont on se demande s’il a simplement de la chance ou s’il est habile. Maître Logelin comprendra tout de suite. Il m’avait dit un jour : « Vous saurez plus tard, quand vous aurez mon expérience, qu’une sage gestion de sa fortune n’est pas incompatible avec les plus folles audaces de la pensée. » Et j’allais reparaître devant lui avec de l’expérience. Mais quelle expérience !

Je me rendis au rendez-vous. Je ne fus pas long à m’apercevoir que le temps était impitoyable pour ce genre de sympathie désabusée. Maître Logelin avait grossi. Il me reçut avec une indifférence polie. Il avait cherché à briller à mes yeux. Non seulement il n’en voyait plus l’utilité, mais il en avait perdu le souvenir. Je n’avais pas été le seul à vivre en ces dernières années. Quand il avait parlé jadis de son expérience, il ne se doutait pas qu’il en ferait une nouvelle. Il avait dû souffrir. L’aspect extérieur avait moins d’importance à ses yeux. Était-ce là le même homme qui m’avait complimenté un jour sur mon goût ? Il n’éprouvait plus ce plaisir de se redresser, de fouler le tapis de ses chaussures neuves.

« Asseyez-vous », me dit-il sans faire la plus petite allusion à nos relations passées.

Peut-être parce que, malgré tout, il en gardait un vague souvenir, il se disait : « C’est Jean-Marie Thély qui est là, dans mon cabinet. Voyons. De quoi s’agit-il ? Où ai-je mis la lettre du docteur ? Ah ! voilà le dossier, très bien. » Il prit la lettre du bout des doigts avec ce léger dédain des officiers ministériels pour le format fantaisie de la correspondance privée, puis, s’appuyant sur le bord de son bureau, se pencha en avant. « Que dit cette lettre, voyons cela. Vous habitez rue Casimir Delavigne, n’est-ce pas ? À l’hôtel du même nom ?

— Oui, Maître. »

Il éleva la voix en se redressant.

« J’ai reçu cette lettre de monsieur Richard Dechatellux. Voici ce que dit monsieur Richard Dechatellux. »

Maître Logelin lut le début pour lui-même, à voix basse. Puis, s’apercevant qu’un passage me concernait, il le relut à haute voix. « Mon désir serait, écrivait Richard, que vous lui fassiez comprendre que je n’ai aucune animosité contre lui (lui, c’est vous, observa maître Logelin), que j’agis uniquement pour une raison de convenance personnelle. (Ici le notaire se remit à marmonner. Il ne jugea pouvoir reprendre sa lecture à haute voix qu’après avoir tourné la page.) Je désirerais que vous lui disiez que j’ai décidé de lui remettre par votre office une somme de dix-huit mille francs représentant douze mensualités de quinze cents francs. Il serait adroit de votre part de l’amener à vous confier la garde de cette somme. Il peut en avoir plus tard un besoin plus grand qu’aujourd’hui. Il est possible d’autre part que le sentiment de posséder un bien en sûreté éveille en lui le désir de l’accroître, ce qui serait, je vous assure, une bonne chose pour lui. »

Maître Logelin interrompit sa lecture.

« Plus loin, cela ne vous concerne pas. Vous voyez, je ne vous ai rien caché. Ma sympathie pour vous m’a même fait commettre une légère indélicatesse vis-à-vis de monsieur Dechatellux. Il ne serait peut-être pas content d’apprendre que je vous ai lu sa lettre. »

Je sentais que les relations du notaire avec Richard n’étaient plus les mêmes, et j’en bénéficiais de façon assez inattendue puisque les relations de maître Logelin avec moi, elles aussi, n’étaient plus les mêmes. Sa curiosité à laquelle était offert un aliment autrement consistant que jadis, les dédaignait. Il m’avait donné d’excellents conseils pour la gestion de ma fortune future et, aujourd’hui, il ne lui venait même pas à l’esprit de s’étonner que j’en fusse réduit à accepter une aumône. Aucune ironie dans sa voix. Aucun faux apitoiement. En cette année 1938, il y avait décidément une trêve parmi les hommes. L’échec dans la vie, qui m’avait semblé si longtemps une sorte de déshonneur, n’avait plus la même importance. À cause des événements politiques qui nous touchaient tous, nous ne rougissions plus de n’être arrivés à rien. Jamais comme à cet instant, je ne ressentis cette impression réconfortante que donne l’égalité de tous devant le danger.

Sans fierté, ni provocation ni orgueil, sur un ton qu’un rien eût pu changer, et surtout en faisant très attention que le soupçon ne pût naître que je refusais avec l’arrière-pensée d’obtenir davantage, je répondis que j’étais très touché de la bonté de Richard mais que je ne pouvais accepter cet argent.

« C’est ce qu’il me semblait », observa maître Logelin.

Il faisait nuit quand je quittai l’étude. Les trottoirs, couverts de verglas, reflétaient les devantures illuminées, comme une eau agitée. Je me trouvais dans cette exaltation où me mettent les marques de considération. Il me semblait que je n’avais plus rien à reprocher à personne. Je m’imaginais que nous avions tous conscience de nous être trompés, et que cela nous rendait meilleurs.

 

Quelques jours plus tard j’aperçus dans ma case, pour la deuxième fois, ma note d’hôtel. Juste à ce moment, le propriétaire sortit du bureau. Il me dit pour s’excuser :

« Je pensais que vous m’aviez oublié.

— Non, non, je ne vous avais pas oublié. »

Je gravis lentement les cinq étages. Je constatais à présent que j’avais un peu trop négligé la réalité. Le temps passe. On est absorbé. On vit sans penser que chacun de nos gestes est porté en compte. Et, tout à coup, on s’aperçoit que le mois révolu qui n’a été que tracas coûte aussi cher que s’il n’avait été que joies.

Il était cinq heures. Je m’étendis de travers sur le lit, de manière que mes pieds, en restant proches du sol, m’empêchassent d’avoir le sentiment de veulerie que j’eusse éprouvé étendu de tout mon long. Mes doigts s’entrelaçaient sous ma nuque. J’avais mal à la tête et ce contact, sur le cervelet, calmait la douleur. Je n’osais tirer sur ma cigarette de peur que la cendre ne tombât.

« Comment ! Tu es couché ! » s’écria Berthe qui était entrée sans frapper.

Elle profitait, pour faire paraître plus grande notre intimité, de ce que j’aimais à ne montrer aucun étonnement lorsque quelqu’un surgissait devant moi.

« Tu devrais allumer, fermer les volets, te lever. Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? »

Je portai ma cigarette, sans lui faire changer d’inclinaison, sur le marbre de la table de nuit.

« Je n’ai rien.

— Alors, lève-toi. Nous allons faire un tour.

— Il pleut.

— Qu’est-ce que cela peut faire ? Tu vas m’accompagner.

— Si je t’accompagne, je ne reviendrai pas. Non, non, j’aime mieux rester ici. »

Quand Berthe me rendait visite, je suivais son regard, car elle cherchait toujours à découvrir des changements pour en tirer des conclusions désagréables. Cette fois-ci, je fermai les yeux.

« Je ne vois pas les allumettes, dit-elle.

— Pourquoi ?

— Puisque tu veux rester, je vais te faire du thé.

— Il n’y a pas de sucre.

— Eh bien, je vais aller en chercher. Il faut se remuer. Tu n’as donc pas honte de te laisser aller ainsi ? »

Cette façon de me parler ne me froissait plus. Je la trouvais simplement faussement gaillarde. Une fois seul, je me levai, fermai les volets. Il y avait des moments où la docilité me faisait du bien. Je me frottai le visage avec le coin mouillé d’une serviette. Je répandis un peu de brillantine sur mes cheveux. Je pris, sur la planche supérieure de l’armoire à glace, la lampe à alcool, la théière, les tasses. Puis j’allumai une autre cigarette.

« C’est très bien. Tu as eu un bon mouvement, me dit Berthe quand elle reparut.

— N’est-ce pas ?

— Qu’est-ce que tu as ?

— Je t’ai déjà dit que je n’ai rien.

— Tu as l’air endormi.

— J’ai peut-être sommeil. Le thé me réveillera. »

Je regardai Berthe aller et venir. Elle prenait plaisir aux occupations ménagères quand elle s’y livrait chez les autres, chez moi par exemple. Pourquoi chez moi ? Étais-je capable d’apprécier ses qualités domestiques ? Un instant, je faillis lui dire de partir. Je levai une main au-dessus de ma tête, la laissai retomber de tout son poids, comme si elle ne m’appartenait plus.

« Où sont les petites cuillers ?

— Je ne sais pas. Je n’ai pas de petites cuillers. »

Berthe me dévisagea sans dire un mot.

« J’en ai assez, dis-je.

— De quoi as-tu assez ?

— J’en ai assez, voilà tout.

— Écoute-moi, Jean. Il n’y a rien de plus pénible que les sous-entendus.

— Quel sous-entendu ? Je suis heureux, vraiment heureux. »

Je levai la main de nouveau, les doigts fermés, à hauteur de mon visage cette fois, puis je l’ouvris. Ce geste symbolisait un épanouissement.

« Dans ce cas, fit Berthe, je ne peux te dire qu’une chose : tout est parfait.

— Je suis l’homme le plus heureux de la terre.

— Tant mieux. Tant mieux. Ce n’est pas moi qui t’envierais. Où est le thé ?

— Dans l’armoire.

— Si tu continues, Jean, je m’en vais.

— Non, non, reste. Je te répète que je suis heureux. C’est peut-être parce que tu es là. » Berthe me tournait le dos. Je m’approchai d’elle sur la pointe des pieds, en parodiant l’amoureux qui surprend sa fiancée. Un instant la pensée de la saisir par les épaules, apparemment avec tendresse, me vint à l’esprit. Mais je me retins. Il y avait, dans cette moquerie, quelque chose qui me choquait.

Nous prîmes le thé. J’étais calmé. Berthe en profita pour me dire qu’elle ne comprenait pas pourquoi je ne demandais pas à Richard de me trouver une situation, comment je pouvais vivre ainsi sans occupation. « J’ai toujours une bonne amitié pour toi. C’est pourquoi je me permets de te dire cela. »

Enfin, elle me quitta.

 

Je ne pensais plus à Richard. On eût dit qu’il n’avait jamais existé. Les événements qui s’étaient succédé depuis quatre ans avaient complètement disparu de ma mémoire. Même le soir, lorsque l’étais seul dans ma chambre, aucun souvenir ne se présentait à mon esprit. Je sortais. J’adressais la parole aux uns et aux autres, je bavardais au restaurant, sans que jamais rien ne me rappelât l’existence de Richard. Pourtant je sentais que cet oubli ne durerait pas. Était-il causé par de la lassitude, par une réaction contre trop d’attention portée sur le même sujet ? Il ne me donnait pas la paix. Aux moments les plus inattendus, je m’apercevais que j’étais oppressé. Puis le sentiment d’une sorte de lâcheté se fit jour. Pour ne pas penser à Richard, il fallut que je ne songeasse pas à l’avenir, que je me défendisse d’apporter le moindre changement à mes habitudes.

Tant que le ciel fut gris, je demeurai dans cet état nébuleux. Mais un matin du début de février, le soleil inonda ma chambre. Il n’y avait plus un nuage. Il faisait doux. J’ouvris la fenêtre et humai l’air avec enivrement. Je renaissais à la vie et, pour la première fois depuis trois semaines, je songeai à Richard. Je compris alors ce qui s’était passé en moi. Je compris qu’il était un geste que j’aurais dû faire, et qu’en éloignant Richard de mes pensées, je me l’étais épargné. Je compris que j’avais manqué de force. Ce geste consistait, non pas à disparaître mystérieusement, de manière qu’on ne sût si j’étais désespéré ou furieux, mais au contraire à crier clairement ma résolution. En laissant mes rapports avec les Dechatellux prendre fin sur une scène aussi peu avantageuse pour moi que celle de la rue de Rome, je paraissais vouloir me mettre en posture humiliante afin de rendre plus frappante la dureté de Richard. De cette façon, je le tenais encore. Là résidait ma lâcheté. Mais allais-je avoir le courage – moi qui avais pourtant eu ce courage dans mes actes – de dire ou d’écrire à Richard qu’à partir d’aujourd’hui nos relations étaient définitivement rompues.

 

Un soir, comme je rentrais, le propriétaire me pria de le suivre dans le bureau.

« Vous n’avez pas l’air, me dit-il, de vous rendre compte de votre situation.

— Mais si, mais si, je m’en rends parfaitement compte.

— On ne le dirait pas. Vous ne faites rien. Je vous vois passer tous les jours sans même paraître le moins du monde embarrassé. Je trouve que vous ne manquez pas de sans-gêne.

— Que voulez-vous que je fasse ?

— Ce n’est pas à moi de vous le dire.

— Vous savez très bien que je vous paierai.

— Je me le demande justement.

— C’est une question de jours. »

Je montai dans ma chambre. « C’est une question de jours. Pourquoi ai-je dit cela ? » murmurai-je. Je faillis redescendre pour avouer au propriétaire que personne ne me donnerait plus jamais d’argent. Mais je résolus d’attendre le lendemain.

« Que comptez-vous faire si je ne paye pas ma note ? » demandai-je au propriétaire en l’entraînant à l’écart.

Il me regarda avec étonnement. Il ne comprenait pas ma question.

« Que voulez-vous dire ? »

Lorsque je lui eus reposé ma question, son premier mouvement fut de m’annoncer qu’il me mettrait à la porte. Mais il craignait un piège.

« Je crois, dit-il, qu’il y a un malentendu.

— Il n’y a pas de malentendu.

— Si. Depuis que vous êtes ici, vous avez toujours été ponctuel. Votre question cache quelque chose. Écoutez-moi. Si vous avez des ennuis d’argent, dites-le-moi. J’aime mieux le savoir.

— Je n’ai pas d’ennuis. Je vous paierai. Et si je ne vous paye pas, vous ferez ce que vous voudrez. »

Ces conversations se répétaient de plus en plus souvent. Je fis alors une bien étrange constatation. Mon fatalisme inspirait confiance au propriétaire et lui faisait même espérer je ne sais quel bénéfice futur.

 

Un soir, je reçus un pneu d’Édith. Elle me fixait rendez-vous dans sa famille, le lendemain à quatre heures. Le ton comminatoire montrait visiblement qu’elle avait conscience de me faire honneur. Qu’avait-elle à me dire ? L’heure des fastidieuses démarches dont allait être emplie ma vie avait-elle sonné ? Il me fallait courir, à quatre heures, au fond d’Auteuil. Et il pleuvait naturellement. Des reflets tremblants, prenant racine dans le ciel comme le gui, s’enfonçaient dans le bitume. Jusqu’à présent mes actes avaient été étayés de raisonnements. Le résultat n’avait guère été encourageant. J’étais décidé maintenant à suivre mon impulsion.

Sans que je susse pourquoi, je me sentais à présent une espèce de créancier. Le châtiment commençait. On se débarrasserait de moi en m’envoyant à droite, à gauche. Partout j’attendrais. On me traiterait en fournisseur qui majore ses factures. N’aurais-je pas dû écrire à Richard que je comprenais très bien son attitude, le remercier d’avoir voulu me faire remettre une somme relativement importante, ne pas lui donner l’impression que je me repliais sur moi-même, ce qui est toujours un signe de faiblesse ? C’était trop tard. J’allais entendre parler, à Auteuil, de choses mortes par une femme qui s’imaginait qu’elles étaient vivantes. Eh bien, je n’aurais qu’à garder le silence, un bon silence respectueux.

Des glaces renvoyèrent mon image et lorsqu’une porte s’ouvrit, je me vis emporté puis ramené à ma place. Je montai à l’entresol. Inutile de mettre en branle l’ascenseur. Je gravis les marches basses et ouatées sans avoir besoin de raccourcir le pas. Que faisais-je dans ce décor, avec tant de hauteur au-dessus de moi ? Je m’appuyai sur l’épaisse rampe cirée pour reprendre ma respiration, du moins je le crus.

Une dame âgée était assise près d’une cheminée de marbre où flambaient des bûches. Édith me présenta, me pria de m’asseoir.

« Je vous ai demandé de venir chez ma mère, me dit-elle, car je tenais à avoir un entretien avec vous en dehors de mon mari. J’ai l’impression que, lui absent, il nous sera plus facile de nous entendre. »

Mais nous entendre sur quoi, mon Dieu ?

MA VIE

Que penser de l’histoire suivante ?

Après deux heures de lutte animale, la fille d’un pauvre bûcheron s’abandonne. La scène a lieu dans le jardin d’une vieille maison appartenant à une dame charitable de Compiègne. Le ciel est sombre. Le printemps vient de naître. Les branches, encore dégarnies, ont une souplesse de badine. De temps en temps, l’homme s’est accordé un répit, sans honte de paraître ainsi attelé à une entreprise de longue haleine. Ce n’est pourtant pas un soldat, ni un ouvrier, ni un domestique, ni un fournisseur. Il s’agit du sous-lieutenant de dragons Le Claud.

C’est un brave garçon, pas très intelligent, qui a reçu une bonne éducation chez les frères. Il sait qu’il vient de transgresser volontairement la loi religieuse. Il ne saurait vivre en état de péché. Au mess, il est moins gai que d’habitude. Il est préoccupé. Il s’en aperçoit, non sans une petite fierté. Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir une vie morale, n’est-ce pas ? Le soir, il revoit sa victime. Elle est charmante dans sa confusion. Il la désire plus ardemment encore que la première fois. Mais il la respectera.

Neuf mois plus tard, un enfant va naître dans la petite propriété de Cuts où madame Mobecourt a envoyé sa protégée. Les gardiens font savoir la nouvelle. La vieille dame accourt, bien que la nuit soit tombée. Il gèle. Elle contemple les étoiles piquées plus ou moins profondément dans le ciel, la blancheur aqueuse de la lune au milieu de la nature glacée. En arrivant, elle distingue de la lumière dans le corps principal de l’habitation. Elle pense : « Les gardiens ont pris sur eux d’ouvrir la maison. Ils ont bien fait. » L’enfant ? Il est rouge à éclater. Il n’a vraiment rien du petit être sans défense que madame Mobecourt s’attendait à trouver. Il tend les poings. Il hurle. Quand il s’arrête, on peut croire qu’il est calmé. Il ne fait que reprendre sa respiration.

Cet enfant, c’est moi.

Il existe des gens persuadés que c’est le départ qui compte le plus dans la vie. Si le départ est mauvais, il peut nous arriver les pires malheurs, ils ne s’en attristent pas. C’était inévitable. Mais s’il est bon et qu’il nous arrive quand même les pires malheurs, ils en sont sincèrement peinés. Aussi, quand vient le moment de déclarer la naissance du nouveau-né, madame Mobecourt use-t-elle de son autorité pour qu’il soit sursis à la rédaction de l’acte, afin de permettre au père de se faire connaître. Monsieur Nicaise, fraîchement débarqué d’une sous-préfecture de troisième classe, n’est pas peu fier de donner au chef-lieu du département une idée du tact qu’il faut déployer dans sa circonscription. Et il est répondu à madame Mobecourt par l’habituelle et bienveillante réticence administrative : « Pour vous être agréable, Madame, nous attendrons, mais nous vous prions de ne pas trop tarder. » Ce détail a son importance car il a valu à l’enfant d’être incorporé, dix-neuf ans plus tard, avec la classe dix-neuf au lieu de la classe dix-huit.

Quelques jours plus tard, madame Mobecourt, qui a réussi à faire parler la jeune mère, prie le sous-lieutenant Le Claud de passer la voir. La plus étrange des conversations s’établit alors entre eux. L’officier n’accepte aucun blâme. Il ne reconnaît à personne le droit de s’introduire dans sa vie morale. Il ne supportera pas qu’on l’assimile à un vulgaire séducteur, encore moins à un satyre. « Il ne faut tout de même pas oublier que mademoiselle Marguerite était consentante. » D’ailleurs, il a la conscience tranquille. Il sait ce qu’il a fait ensuite. Madame Mobecourt pousse une exclamation d’étonnement. Parfaitement, il a fait son devoir. S’il ne veut pas dire comment, c’est par respect pour son interlocutrice. Il est des sujets qu’il ne peut se permettre d’aborder avec une dame. Que penserait-elle de lui s’il lui parlait du désir masculin ? « Seul un homme peut me comprendre », dit-il en manière de conclusion.

 

Mon grand-père, François Thély (dérivé de theil : tilleul, langue d’oïl), était donc bûcheron. Il exagérait ses malheurs, ce qui était bien inutile. Veuf avec huit enfants, alcoolique, le côté droit paralysé à la suite d’une attaque, je me le représente vivant dans une cabane sordide quoique rustique, au milieu de la forêt de Laigle. C’était, paraît-il, un réfractaire, un anarchiste, n’ayant même pas l’instinct d’arracher les lambeaux qui pendaient à ses vêtements. Il refusait tout secours, s’imaginant provoquer on ne sait quels remords. Il avait lassé tout le monde. Les fonctionnaires et employés des diverses œuvres de la région s’étaient finalement déchargés de lui sur madame Mobecourt, non sans se proposer d’observer la manière dont elle s’en tirerait.

Que le mot de grand-père sonne étrangement aux oreilles d’un homme qui n’a pas connu ses parents ! Et la phrase parfaitement équilibrée qui suit : « Je suis le fils d’un officier qui a séduit une pauvre fille recueillie par une dame charitable », ne sonne-t-elle pas étrangement à mes oreilles, elle aussi ? Je suis le fils d’un officier qui a séduit une pauvre fille… Officier, séduit, pauvre fille, ce ne sont que des mots comme celui de grand-père.

 

Après son accouchement, ma mère resta, paraît-il, deux ans à Cuts. Elle devait rendre des services à la ferme. Celle-ci n’avait rien d’une bergerie. Pensez donc, soixante-dix hectares de terre à betterave. Ma mère m’aimait, m’a-t-on dit, comme aiment seules les jeunes mères malheureuses. Puis, un jour, elle disparut. On ne savait pas si elle était partie, si elle était tombée morte au milieu des bois, si elle s’était noyée dans l’Aisne. Madame Mobecourt avait à Versailles, une sœur qui, par un heureux hasard, adorait les enfants. On m’y conduisit. Que se passa-t-il alors ? Je l’ignore. Toujours est-il que quelques années plus tard, on me ramena à Cuts. Mais si les gardiens occupaient toujours le pavillon à l’entrée de la propriété, celle-ci n’appartenait plus à madame Mobecourt. La vieille dame avait longtemps hésité à la vendre, ne s’habituant pas à l’idée d’abandonner toutes les petites gens qui gravitaient autour d’elle. Mais elle avait dû sans doute y être obligée.

L’acheteur, un Parisien du nom de Rigal, lui succéda. Il avait la physionomie habituelle du nouveau venu. Il était attentif à ne commettre aucune faute. Par peur de se tromper, il était d’une politesse égale avec tout le monde.

J’imagine la visite de la propriété. Monsieur Rigal regarde ce qu’on lui montre avec intérêt, mais sa pensée est loin. Ce qui l’intéresse est invisible. C’est la situation qu’il occupera dans le pays. En passant devant le pavillon des concierges, madame Mobecourt lui conseille de garder ces excellents serviteurs.

À la deuxième visite, elle revient sur la question des gardiens, puis, pour la première fois, elle parle du petit garçon abandonné – moi – dont ils s’occupent avec tant de dévouement. Plus tard, elle racontera mon histoire, demandera à l’acheteur de permettre aux gardiens de me garder près d’eux.

Monsieur Rigal se réjouissait justement de jouer un rôle à la campagne. Il se voyait intervenant dans les différends, maintenant certains privilèges, en supprimant d’abusifs, en accordant de nouveaux. Il se renseignait avec soin sur les habitudes locales. Déjà propriétaire à Paris, il tâchait de faire figure d’homme expérimenté. Mais ce n’était pas la même chose. Il découvrait à chaque instant de nouvelles prérogatives qui l’emplissaient d’une joie secrète. Il acquiesça.

Les actes signés, il ne cherchera pas dans quelle mesure il a charge de mon insignifiante personne.

Libérée du souci de diriger cette propriété, madame Mobecourt ne le cherchera pas davantage.

Quant aux gardiens, ils sont persuadés, pour le moment, qu’on leur sait gré de m’élever.

 

Un jour, ma mère reparut. Elle avait cette espèce de bonne tenue des gens qui sont sortis de la misère. Ses vêtements, son chapeau, ses gants, ses bas, ses bottines, son sac à main, faisaient penser à d’honnêtes acquisitions. Qu’avait-elle fait pendant ces années ? Je le tairai. Je dirai simplement qu’un ange gardien avait dû veiller sur elle puisque, de ces années obscures, elle était sortie intacte dans sa santé, puisque, une nuit, un inspecteur des mœurs l’avait laissée partir, non par pitié, mais par dégoût momentané du métier qu’il exerçait.

Ma mère était donc revenue. Elle n’avait que vingt-sept ans. Elle était convaincue que les mauvais jours ne reviendraient jamais. Elle paraissait ne pas se souvenir de ses relations avec madame Mobecourt. Celle-ci en fut un peu choquée. Ne semblait-il pas ainsi que ma mère voulût se placer sur un pied d’égalité avec sa bienfaitrice ? Elle ne rendait personne responsable de ses malheurs. En échange, elle demandait qu’on fît preuve à son égard de la même largeur d’esprit.

Elle est venue, elle m’a embrassé et, le soir même, elle est repartie. Pourquoi cette unique et brève visite au milieu de mon enfance ?

 

Un an plus tard, monsieur Rigal fut obligé de quitter Cuts pour une raison que j’ignore. Personne ne le regretta, bien qu’avec le temps il se fût rendu sympathique et qu’on commençât à l’aimer.

Ce fut un certain monsieur Vialatte qui acheta alors la propriété.

Mes souvenirs deviennent plus précis. J’ai onze ans. J’habitais toujours chez les concierges. Ils n’avaient pas perdu leur place malgré ces changements. Mais ils avaient perdu la plupart des vertus qui avaient fait d’eux de fidèles et loyaux serviteurs. Ils ne cachaient pas que j’étais un encombrement (à Cuts !), que la pension versée par madame Mobecourt était insuffisante pour me nourrir. Ils avaient des enfants, eux aussi. Ils ne se plaignaient pourtant pas ouvertement. Ils craignaient qu’on ne me plaçât chez des parents, chez des amis, et que je n’y fusse plus heureux que leurs propres enfants ici.

La fille de monsieur Vialatte, Jacqueline, mit six mois à me distinguer des autres enfants. Pour la première fois, je venais de m’apercevoir de la difficulté qu’on éprouve dans la vie à faire reconnaître l’évidence. Enfin, elle m’adressa des regards particuliers. Il faut dire que je faisais tout mon possible pour attirer son attention, pour qu’elle comprît que je n’avais rien de commun avec les enfants des concierges. Elle ne me parlait cependant pas. Par crainte d’être obligée de prendre parti, elle préférait laisser les choses en l’état. Je me rappelle que les concierges me caressaient les cheveux devant elle, mais, dès qu’elle ne pouvait plus nous voir, qu’ils me bourraient de coups. Elle évita alors de passer devant le pavillon. Elle se doutait probablement de ce qui se passait dans son dos, mais comme elle ne pouvait rien contre et qu’elle avait peut-être un peu de sympathie pour moi, elle s’abstenait de sortir par la grande grille.

À partir de ce moment, je considérai les concierges comme mes ennemis. Quelque brutalité que ma prétention me valait, je me refusais à suivre le sort des autres enfants. Lorsque j’apercevais au loin mademoiselle Vialatte, j’essayais de me faire remarquer d’elle. Je provoquais les rossées. Je sentais qu’un traitement particulièrement cruel pouvait seul me tirer de ma misérable condition. Mais dès qu’une personne capable de rapporter ce qu’elle avait vu se montrait à l’horizon, des bontés succédaient aux mornifles. C’est sans doute à cette époque que j’ai pris le honteux travers de me sentir diminué par la présence à mes côtés de toute personne de condition inférieure ou même égale à la mienne.

Impossible de me faire maltraiter devant témoins ? Pourtant, un jour, j’eus la chance de recevoir un coup de bâton juste au moment où Jacqueline revenait de Compiègne dans son break. Je me laissai tomber par terre en poussant des hurlements.

 

Abel Moreux exerçait la profession d’agent immobilier. Il n’avait pas d’enfant. Rien de ce qui se passait à Compiègne et dans les environs ne lui était inconnu. Il connaissait donc mon existence. Occuper sa vie à servir d’intermédiaire dans les affaires d’autrui ne signifie pas qu’on se contente de ce rôle effacé. On a, comme tout le monde, des ambitions secrètes. On a beau faire semblant de se contenter d’un simple pourcentage, on n’en reste pas moins aux aguets. Et quand une véritable occasion se présente, il est naturel qu’on la garde pour soi.

Est-ce que le coup de bâton avait fait du bruit ? Je ne m’en souviens pas. Toujours est-il qu’Abel surgit à ce moment. Il rendit visite à madame Mobecourt. Finalement tout le monde tomba d’accord pour me confier à cet homme. Des conditions lui furent cependant posées. Il fallait qu’il fît pour moi ce que personne n’avait songé à faire, qu’il s’engagea à me mettre au collège, qu’il promît de me traiter comme son fils.

J’éprouvai une des plus grandes joies de ma vie lorsque, ces tractations terminées, Jacqueline refusa de me laisser quitter Cuts. Madame Mobecourt se dédit sans le moindre embarras. Elle aimait à paraître changeante avec les hommes d’affaires.

J’étais persuadé que je quitterais mes bourreaux le lendemain. Deux mois s’étant écoulés sans apporter le moindre changement à ma vie, je me remis à provoquer les coups. À ma grande surprise, les concierges se rendirent chez monsieur Vialatte pour lui annoncer qu’ils ne pouvaient plus me garder. Un instant, je fus pris de panique. Je venais d’apprendre qu’il n’est pas facile de savoir ce que nous voulons.

 

À deux kilomètres, se trouve une autre propriété qui, elle, n’est pas à l’abandon comme celle de monsieur Vialatte. Elle appartient à Jules Dechatellux. On se souvient encore, dans le village voisin, des frais considérables qu’il fit pour rendre la maison habitable et transformer l’inextricable fouillis qui l’entourait en un charmant jardin à la française. Il faut dire que la sorte de respect suscitée chez les propriétaires voisins par ces dépenses s’était évanouie lorsque, avec les années, ils s’aperçurent qu’il s’agissait moins d’un désir de vivre luxueusement que d’une manie.

Je m’anime peut-être un peu trop en parlant de propriétés. C’est qu’elles ont tenu une grande place dans ma vie. Elles ont impressionné mon enfance. Comme ces procès perdus qui rappellent à certains je ne sais quelle splendeur passée, elles m’ont longtemps donné l’illusion d’une origine dont je pouvais être fier.

Monsieur Jules Dechatellux était l’homme dont on disait (on ne le dit plus aujourd’hui) : « Ah ! qu’il est simple ! » On lui pardonnait sa froideur. Seul monsieur Vialatte ne l’aimait pas. Chaque fois qu’il le rencontrait, le sentiment de l’infériorité de sa fortune lui donnait quelque chose d’enfantin. Il se sentait sans autorité, sans poids. Je me réjouissais confusément de cette inimitié. Je m’imaginais les deux hommes également puissants. Et quand monsieur Vialatte se rendait chez le riche sucrier, je guettais son retour, car j’avais remarqué qu’alors il me traitait avec beaucoup de douceur.

 

Un après-midi d’automne, Jacqueline m’emmena en forêt. Chercher quelqu’un pour se promener, n’est-ce pas une grande marque de sympathie ? Les rayons du soleil et les couleurs de la forêt se confondaient. Je me souviens de la façon dont je suis arrivé en courant, lorsqu’elle m’a appelé, dont je me suis immobilisé, docile et respectueux, à quelques pas.

Jacqueline était accompagnée du fils de monsieur Dechatellux : Étienne. Je le revois. Il se dandinait bizarrement. En tout sport, il faut un long apprentissage pour exécuter certains mouvements. Quand on n’a pas fait cet apprentissage, on ne peut, par imitation, exécuter ces mouvements. Eh bien, Étienne semblait n’avoir pas fait l’apprentissage des mouvements les plus simples.

Il fallut rentrer. Le regret de ramener un enfant où nous l’avons pris alors que nous ne cessons pas de faire ce qui lui causait tant de joie, je le sentis chez Jacqueline et il me consola. C’était une femme que la souffrance enfantine torturait. Je comprends à présent pourquoi elle fut si longue à s’apitoyer sur mon sort. Elle savait que si elle me laissait placer en elle un espoir, elle n’aurait pas le courage de me repousser.

Quelques jours après cette promenade, monsieur Vialatte me plaça à Sceaux, chez un de ses amis, professeur à Lakanal. Jacqueline me conduisit au train. Elle ouvrit une portière. Il avait suffi qu’elle m’enjoignît de monter dans le compartiment pour que j’obéisse. Si elle avait changé d’idée, si elle m’avait dit de descendre, je serais descendu. Cette toute-puissance m’émeut aujourd’hui.

 

Jacqueline se maria peu après. Elle avait vingt-huit ans. Cette attente d’un homme digne d’être aimé est belle, surtout quand ce n’est pas une attente qui durera toute la vie, mais une attente raisonnable.

Étienne avait été de ces jeunes gens atteints continuellement de maladies à caractère violent. Ses études étaient restées inachevées. Quand il avait révélé son amour pour Jacqueline, son père avait manifesté une grande surprise. Il n’y avait qu’une seule jeune fille bourgeoise à plusieurs kilomètres à la ronde. Qu’elle possédât justement toutes les vertus, toutes les qualités la rendant digne de devenir sa bru, eût été une coïncidence bien curieuse. Il ne fallait pas être grand psychologue pour comprendre qu’il s’agissait d’un amour né des circonstances et non d’une véritable communauté de sentiments et d’intérêts. Monsieur Dechatellux s’opposa à ce mariage.

Il fut célébré cependant, l’état de santé d’Étienne n’ayant pas permis au père de maintenir longtemps son refus. Aussitôt après, ils quittèrent Cuts. J’avais treize ans à cette époque. Je me souviendrai toujours du sentiment de détresse qui m’envahit quand, à mon retour de Sceaux, je m’aperçus que Jacqueline n’était plus là. J’apprenais que l’absence est toujours redoutable.

Elle avait pourtant à peine duré. Il faut dire que désireux avant tout de se débarrasser de moi, monsieur Vialatte, qui n’était pas un homme très scrupuleux, n’avait pas exposé clairement ma situation à mon ami le professeur. Il avait dû se dire qu’une fois que je serais parti, il s’arrangerait pour n’avoir pas à me reprendre. J’avais après tout une mère qui pouvait faire valoir ses droits. Madame Mobecourt n’avait jamais renoncé officiellement à s’occuper de moi. Du moment que je ne me trouvais plus dans la propriété, monsieur Vialatte ne voyait pas pourquoi ses obligations vis-à-vis de moi eussent été plus grandes que celles de monsieur Rigal par exemple. Le professeur m’avait longuement interrogé. Plus familiarisé que son ami Vialatte avec les ennuis dans lesquels la situation extravagante de certains enfants plonge ceux qui en ont la charge, il n’avait pas tardé, sous un prétexte quelconque, à prier qu’on me fît chercher. Monsieur Vialatte répondit à côté, feignant de n’avoir pas compris ce qui lui était demandé, afin de gagner du temps. Par retour du courrier, le professeur lui adressa une lettre recommandée. Ce fut ainsi que, parti pour un temps illimité, je rentrai à Cuts au bout de trois mois.

Sa fille mariée, les concierges congédiés, monsieur Vialatte n’eut d’autre alternative que de me loger sous son toit. Il le fit d’ailleurs de bonne grâce, car entre l’échec d’une petite manœuvre et la préparation d’une nouvelle, c’était le meilleur homme qui fût. Cet accueil contribua à effacer rapidement mon chagrin de garçon de treize ans.

Des semaines qui suivirent, je garde un souvenir délicieux. Je me promenais librement dans la vaste maison que je n’avais jamais vue que de l’extérieur. Le sinistre pavillon des concierges était fermé. Quelques jours suffirent pour que je ne me rappelasse même plus que je l’avais habité treize ans. Dès que je fus admis dans la maison, la vieille servante l’oublia elle aussi. J’étais le fils de monsieur Vialatte.

 

Un matin, j’aperçus madame Mobecourt. Elle m’appela. Je sentis qu’elle s’adressait à l’enfant malheureux que j’avais été. Fut-elle la cause de cette décision ? Toujours est-il que quelques jours plus tard, monsieur Vialatte me conduisit à Compiègne, chez un tailleur où, le lendemain de mon arrivée, je commençai mon apprentissage.

Beaucoup plus tard, Jacqueline me demanda au magasin. Je parus devant elle avec cet air particulier des gens qu’on va chercher à leur travail. Que s’était-il passé ? Je ne savais pas. Jacqueline était en colère. Elle trouvait abominable ce qu’on m’avait fait. Je l’entendis dire : « Dans ces conditions, il aurait mieux valu le laisser chez Abel. »

Je me vois maintenant à Paris, dans un grand appartement ensoleillé d’où je surplombe des marronniers en fleur. J’ai le souvenir d’un autre panorama, celui d’une ville immense. Je suis émerveillé. Parfois je me demande ce qui va m’arriver. On me dit d’attendre. Un soir, on me conduit dans un fiacre à la gare de Lyon. Je fais seul un interminable voyage. J’arrive à Menton. Depuis Nice, je me tenais dans le couloir. Qu’elles étaient lentes ces manœuvres, avant la frontière italienne ! Personne ne m’attendait sur le quai. Je n’osais descendre. Je lisais pourtant Menton sur les murs de la gare. N’existait-il pas plusieurs Menton ? Était-ce bien celui où je devais aller ? En me penchant, j’aperçus enfin Jacqueline qui s’arrêtait à chaque compartiment. Je sautai sur le quai avec ma petite valise. Elle m’avait vu. Elle s’avança vers moi les bras tendus. Elle m’embrassa, me posa mille questions, prit ma valise, me conduisit vers la sortie.

 

Pendant une année, Jacqueline et Étienne purent se croire heureux. Ils ne l’étaient pas. Il y a une chose qu’il ne faut pas demander à l’amour. C’est de transformer des natures malheureuses. On comprendra, après la lecture de ces pages, que je n’ai pas fait cette remarque à la légère. Jacqueline et Étienne avaient été malheureux avant de s’unir. Ils l’étaient restés sans s’en apercevoir. Au bout d’un an, ils s’en aperçurent. Ce fut le moment où le problème de mon éducation servit de dérivatif.

Jacqueline, qui avait cru jusque-là que son devoir était de me donner l’affection dont j’avais été privé, découvrit qu’elle devait faire de moi un homme armé. Elle n’avait connu que bien peu de déboires dans la vie. Pourtant il semblait que ce fût les conseils d’une dure expérience qu’elle suivait. Quoique enfant, je sentais ce qu’il y avait de théorique dans cette éducation et j’apportais une telle mauvaise volonté à m’y conformer que je devins cause d’accès d’humeur de plus en plus fréquents. Bientôt le mot fut lâché : il était trop tard. C’était peut-être vrai. Les habitudes que j’avais prises chez les concierges étaient sans doute incompatibles avec celles qu’on souhaitait me donner. Jacqueline ne perdit pas patience. Même s’il était trop tard, il fallait essayer de me corriger. Elle abandonna la persuasion pour la sévérité. Puis elle se servit de son mari comme d’un épouvantail. Quelle erreur de psychologie ! Il m’approuvait, m’encourageait dès que sa femme nous laissait seuls, si bien que je me pris d’adoration pour lui. À tort, d’ailleurs, car lorsque Jacqueline s’en aperçut, j’eus la déception de me voir trahi par Étienne.

Une autre année s’écoula. Je commençais à vivre en moi-même. Le temps, qui renforce l’amitié, tuait lentement le sentiment que je portais à Jacqueline et à Étienne. On eût dit que je découvrais en grandissant qu’ils n’étaient pas mes parents. C’était injuste. Jacqueline ne m’avait pas enlevé à une mère pleine de tendresse. C’était moi qui étais allé à elle. On m’avait fait entrer comme demi-pensionnaire au collège. J’interprétais ce geste comme une preuve d’indifférence. Je ne répondais plus. Je me fâchais à la moindre observation. Jacqueline laissait paraître qu’elle luttait contre elle-même. Elle dit une fois devant moi qu’il était insensé de vouloir faire le bonheur d’un enfant qui n’était pas le sien. Elle n’avait connu ni mon père ni ma mère. De quelles tares mystérieuses n’étais-je pas affligé ? Elle attendait donc que je fusse en âge de gagner ma vie. Jusque-là, elle ne ferait pas moins son devoir.

 

La guerre l’en empêcha. Étienne, mobilisé le premier jour, fut tué en septembre 1914. J’ai vu sa tombe, beaucoup plus tard. Elle se trouve parmi une dizaine d’autres dans un champ de blé, près de Château-Thierry. Pas un arbre, pas un fossé, pas un trou où s’abriter, un vrai champ de bataille.

Jacqueline rentra précipitamment à Paris. Je restai seul dans la petite maison, à flanc de coteau, avec la domestique. J’avais seize ans. En octobre, je reçus l’ordre de m’inscrire comme pensionnaire au lycée de Nice. On me priait de payer les gages de la domestique, de fermer la maison, d’envoyer la clef.

Je gardai les gages, le montant de l’inscription, et partis à travers la France, sans crainte, extraordinairement conscient de ma liberté.

Il faut croire que l’aventure ne laisse pas plus de souvenirs chez un adolescent que la discipline. Deux années d’allées et venues, de générosité inconsidérée, de liaisons imprudentes, d’aspirations confuses, de nuits à la belle étoile, ne me semblent guère plus remplies aujourd’hui que les deux précédentes passées sur les bancs du collège de Menton.

Après Marseille, Lyon, voici Paris. J’avais dix-sept ans et demi. Où aller ? Rue Saint-Jacques, dans cet hôtel flanqué d’étais qui faisait le coin de la rue des Feuillantines ? Ma mère l’avait, paraît-il, habité quinze ans auparavant. C’était une raison pour un jeune homme seul au monde. J’errais par les rues. La guerre semblait ne jamais devoir prendre fin. En revenant un jour de Versailles (j’étais attiré par tous les endroits où je croyais avoir des attaches), je pris la décision de m’engager dans l’aviation. Assis à côté d’une femme – qui était cette femme ? – dans l’embrasure d’une porte-fenêtre du château, j’avais regardé les avions, avec admiration. Quelle heure était-il ? Quel temps faisait-il ? Avec quel argent vivais-je ? Je rentrai à Paris. La nuit tombait. Ce fut à ce moment qu’avec exaltation, j’annonçai à ma compagne que je serais un héros. Le lendemain, la vie me reprenait. Comme j’aurais voulu aimer et être aimé d’une de ces innombrables femmes privées, disait-on, d’amour ! Celles qui habitaient des rez-de-chaussée me semblaient les plus accessibles. C’eût été si facile d’entrer chez elles, et de sortir, sans les compromettre ! Et parmi elles, je me demande pourquoi, celles qui donnaient des leçons de piano. « Dame donne des leçons de piano. » Ces mots, sur des papillons fixés à l’aide de pains à cacheter dont les couleurs évoquaient des rubans, avaient fini par m’apparaître comme une invitation déguisée. Je m’imaginais ces maîtresses de piano, belles et sévères. Comme j’aurais aimé à attendre, entouré de gâteries, dans une chambre retirée, que la leçon fût terminée.

 

Laissons ces enfantillages.

Les événements graves sont précédés d’avertissements. Je n’avais pas payé une note d’hôtel – quel hôtel ? On voulut me chasser. Je refusai de partir. « On n’a pas le droit de me jeter à la rue sans argent. » Je m’imaginais que j’avais toutes sortes de droits. J’avais un faible pour l’objection de conscience. Je savais déjà qu’une fois soldat, je ne me laisserais pas vacciner. « Nous allons chercher la police », me répondit-on. La querelle prit fin sur cette menace. Mais le mot de police avait été prononcé. Il ne devait pas tarder à l’être de nouveau. Je n’avais pourtant ni tué, ni volé, ni même insulté un représentant de l’autorité. Je ne voyais pas très bien où était la faute dans ce qui m’était reproché. Je ne comprenais pas pourquoi le fait d’accepter de l’argent d’une femme se livrant à la prostitution était un délit.

Que cet âge de dix-huit ans est ingrat ! On ne sait rien, on ne voit rien, et pourtant on est un homme. J’entendais dire constamment qu’il suffisait de frapper à n’importe quelle porte pour obtenir du travail, et je n’en trouvais aucun, qu’il suffisait de regarder une femme pour qu’elle vous parlât la première, et toutes passaient fièrement.

Cette bêtise, en me tenant à l’écart de la vie, m’empêchait de courir des dangers que je n’étais pas de taille à surmonter. N’avais-je pas été jusqu’à essayer de gagner de l’argent d’une façon inavouable, en me promenant boulevard de la Madeleine, comme une femme. Il faut croire que mon hérédité n’était pas aussi lourde que l’avait prétendu Jacqueline car je fus bien incapable de mettre mon projet à exécution. J’eus beau arpenter le boulevard trois soirs de suite, aucune occasion ne se présenta à moi. Il est probable que ceux pour qui l’obtention d’une place ou les faveurs d’une femme n’étaient qu’un jeu, n’eussent pas, comme moi, perdu leur temps.

Puis je songeai de nouveau à m’engager, dans l’infanterie cette fois (j’avais oublié l’aviation). C’est incroyable, mais je ne pus y parvenir. Je naviguais dans le brouillard. Je me trompais de bureau. Lorsque, enfin, je m’adressais au bon endroit, je n’avais même pas un acte de naissance sur moi. J’écrivis à Cuts. Je ne reçus jamais de réponse, j’en suis absolument certain. J’écrivis à madame Mobecourt sans résultat également. Deux mois plus tard, je m’attendais encore à recevoir des réponses. Je n’osais récrire. Pourquoi ? Quelles étaient donc les idées que je me faisais sur mes semblables, sur moi-même ? Il semble que j’eusse été timide, renfermé, silencieux. Mais non. Je parlais, je parlais trop même. J’étais audacieux, vaniteux. J’avais bâti un roman sur ma vie. La sympathie qu’on m’inspirait était conditionnée au cas qu’on faisait de mes dires. Je ne parlais pourtant jamais de Jacqueline. Je la redoutais au fond. Un jour que j’étais particulièrement sûr de moi, le récit de notre vie à Menton me glissa entre les lèvres. Un Italien, de je ne sais combien d’années plus âgé que moi, m’écoutait. « Vous ne pouvez pas laisser cette maison à l’abandon. » Il me persuada que nous devions la garder. Nous prîmes le train. Il força la serrure. Encore un danger à travers lequel j’ai passé !

Je rentrai à Paris caché dans un train de permissionnaires. L’extraordinaire camaraderie des soldats redonna corps à mon désir de m’engager, j’écrivis de nouvelles lettres. Il est possible qu’un fond de prudence me retenait. À moins que je ne pusse me résoudre, à peine mêlé à la vie, à la quitter. Puisque, de toute façon, mon tour de partir viendrait, je pouvais après tout profiter du délai que l’âge m’accordait sans manquer à mon devoir.

Les femmes du boulevard Saint-Michel m’attiraient. Elles me paraissaient plus belles que les autres. Mais elles ne faisaient pas attention à moi, et j’en souffrais car je voulais tellement plaire par mon apparence. Enfin l’une d’elles, je ne sais pourquoi, peut-être parce qu’elle était justement une des moins belles, peut-être parce qu’elle ne fréquentait pas ses camarades, me prit tout à coup en affection. C’était une grande maigre, dont l’échancrure très basse du corsage ne compensait qu’imparfaitement l’absence de poitrine. Elle avait de la famille en Bretagne. Je rêvais de prendre le train, de vivre là-bas avec elle, en amoureux. Le soir, je l’attendais dans sa chambre. Je m’endormais. Au milieu de la nuit, elle rentrait. Que ces réveils sont étranges pour l’homme ! Qu’elle est changée la chair qui s’offre à nous au sortir d’un sommeil où nous l’avions oubliée !

 

La Guerre ! Que cet aveu me coûte ! Je ne l’ai pas faite. Est-ce une punition, ou est-ce une protection du Ciel ? J’ai cru longtemps que c’était une protection du Ciel. J’arrive au dépôt divisionnaire, et c’est l’armistice. Mais n’est-ce pas plutôt une indication de la médiocrité de ma destinée ? J’aurais pu être exposé à la mort sans que la providence m’abandonnât. J’aurais pu revenir glorieux de la guerre.

Je ne parlerai donc pas de ce que je ne connais pas. Je me bornerai à dire quelques mots de ma vie militaire. Je voulus suivre les cours d’élève-aspirant. Comment me serais-je douté qu’à dix-neuf ans on est déjà l’objet d’enquêtes et de demandes de renseignements ? De tous les galons, celui d’aspirant, avec son petit liséré, me paraissait le plus enviable. Je fis une dictée. Je fis un problème. Je bénéficiais déjà de certains privilèges, lorsque je dus retourner dans le rang. Je me souviens encore du capitaine Laîsné m’annonçant du haut de son cheval, à l’exercice, la nouvelle, je me souviens de ma honte, de ses paroles réconfortantes, puis de mes larmes.

Je reçus peu après une lettre de ma mère. Comment connaissait-elle mon adresse ? Les gendarmes s’étaient présentés chez elle. Pourquoi ? Elle me demandait, à moi, des explications ! Que tout cela est obscur ! Comme dans la mémoire, les événements, une fois les allées et venues qui les lient oubliées, semblent incohérents !

À partir de ce moment, je ne pensai qu’à ma libération. Mon mystérieux livret matricule me suivait partout. Des plus modestes emplois que je briguais, il m’écartait. C’était le simple appariteur qui vous empêche de passer. De cinq à neuf, pendant les quatre heures de liberté, je me faufilais chez les civils où je posais des jalons pour l’avenir. Décidément, je ressemblais à ces mauvais soldats qui, après avoir fièrement défilé devant la population vaincue, se mêlent à elle familièrement. J’étais persuadé que seule une affection sincère pouvait me permettre de faire les premiers pas dans la vie libre. Ainsi soutenu, j’oserais reparaître devant Jacqueline, devant madame Mobecourt. Une vie normale commencerait pour moi. Qu’entendais-je par vie normale ? Je ne le savais pas. Du moment que je serais délivré de tous soucis matériels, le reste importerait peu.

Ce fut dans une ville de l’Est, quelques mois avant d’être, comme on dit, rendu à la vie civile, que je fis la connaissance de Germaine. Elle était receveuse des Postes et fille d’un fermier des environs. Elle avait quatre ans de plus que moi et, aujourd’hui encore, quand je pense à elle, cette différence d’âge se présente à mon esprit. Elle recevait des paniers de cerises de son père. Elle ressemblait elle-même aux petites cerises dures qui restent les dernières. Elle avait une famille, des amies, des occupations. Si modeste que fût son existence, comme je désirais y être mêlé ! Le tragique est que j’ai toujours voulu ressembler à ceux que j’ai approchés et que c’est le contraire qui s’est chaque fois produit, que ce sont eux qui m’ont ressemblé. Un peu avant que je fusse démobilisé, Germaine donna sa démission, réalisa son petit bien, et alla m’attendre à Paris. Je voulais entrer dans sa vie. Elle préférait entrer dans la mienne.

 

Il était sept heures du matin quand je sortis de la gare de l’Est. On nous avait permis de laisser pousser nos cheveux. Les miens étaient trop longs comme trop grandes, les feuilles qui, sur les boulevards, tombaient des arbres négligés depuis 1914. Je n’avais pas de faux col et j’en souffrais exagérément. Personne ne me regardait. Il en est toujours ainsi dans les villes où nous débarquons. Germaine m’attendait dans une chambre qu’elle avait louée rue du Château-d’Eau. Je ne voulus la rejoindre que si vraiment je ne pouvais faire autrement. Il était trop tôt pour me rendre chez ma mère. J’entrai dans un établissement de bains. J’attendis une heure que l’eau chauffât. J’avais attendu trois heures à Châlons, sept heures la veille, avant de partir. J’allais donc revoir ma mère.

Elle habitait seule un petit appartement sur cour, dans un immeuble somptueux de la rue Théodore de Banville qui appartient à la Nationale. Les quittances lui étaient adressées par la poste. Elle en était flattée. Ce sont des usages qui ne peuvent se pratiquer qu’entre gens bien élevés. Elle recevait, de temps en temps, quelques amis dévoués avec un cérémonial imité des grands restaurants. Elle pensait souvent à son enfance, à la forêt de Laigle, à la cabane de son père, mais rarement à madame Mobecourt. Quelle misère ! Une misère tellement invétérée qu’il était impossible de la chasser. Elle venait de trop loin. Pas même le souvenir d’un parent qui eût été aisé. Ni la bonté ni l’argent ne pouvaient rien pour elle. Et on eût voulu que ma mère se souvînt d’une personne qui avait ignoré ce fait !

Je sonnai. Ma mère parut, encore agréable physiquement. Le souvenir de ses fautes, au lieu de lui inspirer du repentir, lui donnait une sensation de sécurité. Elle savait se défendre maintenant. Elle savait reconnaître, dans ses malheurs, la part de responsabilité de chacun et d’elle-même. Je pensais à tout ce qu’on m’avait laissé deviner de ma mère, à ces médisances que personne ne se rappelait mais que je n’avais pas oubliées. Je ne devais surtout pas chercher à revoir ma mère. Lui rendre une visite eût été un acte de désobéissance. Je ne pouvais m’empêcher de constater qu’aujourd’hui, cela n’en était plus un.

 

La sympathie que j’éprouvais pour les Fruchaut provenait de ce qu’ils ne me jugeaient pas sur les apparences. Ils avaient découvert dans mon passé l’existence d’un monde où, plus tard, il était probable que je retournerais. Ils se moquaient parfois de moi. C’est extraordinaire comme d’une certaine moquerie émane de la bonté. La moquerie m’avait toujours froissé jusqu’à ce que je les connusse. Ils avaient une telle façon de rire de certains de mes mots, de certaines de mes idées, de mes naïvetés, que la bonne opinion qu’ils avaient de moi demeurait inchangée.

Je n’avais jamais osé leur parler de Germaine. Mais ils soupçonnaient son existence. À mon âge, il était impossible de cacher quelque chose. De temps en temps, ils faisaient allusion ironiquement à ma réserve. Que j’aurais voulu, quand je m’aperçus qu’ils me connaissaient si bien, non pas n’avoir rien caché, mais avoir caché quelque chose dont je pusse être fier !

Ils me prièrent de leur présenter Germaine. Quelle humiliation ! Puis quelle joie quand ils me dirent qu’elle était charmante mais qu’elle ne convenait pas à un jeune homme comme moi, que j’avais des devoirs vis-à-vis de moi-même, que je n’avais pas le droit de sacrifier ma vie. Rien n’est plus réconfortant que ces leçons données par des gens que nous admirons, que l’absence de scrupules dont ils feraient preuve à notre place. On me traitait d’enfant quand j’affirmais que jamais je ne pourrais abandonner Germaine. Il est vrai que je ne leur avais pas tout dit. Ils ignoraient encore qu’elle avait démissionné des Postes pour moi. À la seule pensée que leur soutien pourrait me manquer s’ils savaient la vérité, j’étais plongé dans un profond abattement. « Ah ! vous ne nous aviez pas dit cela ! La situation est différente ! » Comme je redoutais ces paroles !

 

Germaine me reprochait de plus en plus fréquemment de ne pas accepter, en attendant, n’importe quel travail. Je me rembrunissais alors. Le fait d’être astreint à un travail régulier, simplement pour assurer ma vie matérielle, ne me perdrait-il pas ? N’avais-je pas mieux à faire ? Le désir de reprendre mes études me hantait. Faire du droit, faire de la médecine, cela seul me semblait mériter que je fisse l’effort de sortir du train-train quotidien. Je rôdais au Quartier latin. J’achetais des programmes d’études. Mais c’était tout. Je n’avais pas le courage, ni surtout la force de volonté, de faire plus.

Il est curieux que les Fruchaut, au lieu de blâmer cette impuissance, la comprirent. J’avais l’impression qu’elle me rendait même plus sympathique à leurs yeux. Il faut dire qu’ils formaient une famille vaguement bohème pour qui les aspirations élevées aux prises avec la réalité étaient le sujet de réflexions amusées. La mère, toute bourgeoise qu’elle s’efforçait de rester, avait conscience de son rang au milieu des tracas journaliers. Elle donnait des leçons, se servait du terme famille française comme d’un appât pour recruter des pensionnaires à l’étranger. Le père, que ses fonctions de substitut au parquet de la Seine faisaient si redoutable, avait des ambitions littéraires qui le rendaient par ailleurs le plus inoffensif des hommes. Quant aux enfants, ils se livraient à des occupations multiples. Le fils faisait des recherches dans les bibliothèques pour un savant étranger. La fille se destinait à la peinture et suivait des cours de diction. Lorsqu’ils parlaient des misérables soucis d’argent, des colères que ceux-ci ont provoquées de tout temps chez les plus grands esprits, ils me paraissaient en avoir le droit. Mais moi qui n’étais rien ! Comme j’aurais désiré alors leur ressembler ! D’être pauvre m’était égal, mais pauvre d’une certaine manière, pauvre comme un étudiant, un jeune artiste. Et ce qui fait qu’encore aujourd’hui je ne pense jamais à cette famille sans éprouver un sentiment de reconnaissance, c’est que ce désir, lui aussi, ils l’avaient compris, c’est qu’ils m’encourageaient par leur bonne humeur, qu’ils avaient la rare bonté de croire que je me trouvais dans leur situation. D’autres raisons de les aimer se présentaient à mon esprit. Leur pénétration, si neuve pour moi, des mobiles secrets faisant agir les hommes. L’exemple que j’avais conscience d’être d’un état de choses qu’on dit très répandu et dont ils étaient heureux de trouver une illustration frappante. Cette moquerie enfin dont j’étais l’objet, moquerie que parfois je ne comprenais pas, mais à travers laquelle je devinais une moquerie plus générale visant ceux qui m’avaient élevé. Car les Fruchaut avaient certainement eu à se plaindre de la façon dont s’exerce la solidarité dans les riches et respectables familles.

J’avais beaucoup entendu parler à Menton des carrières libérales. Monsieur Fruchaut souriait chaque fois qu’involontairement je montrais l’importance que j’y attachais. Il découvrait bien là la marque de la légèreté de certains bourgeois. Élever un garçon dans le respect de ces carrières, puis, un beau jour, ne plus se soucier de lui.

 

Le temps passait. À vingt-trois ans nous voulons être partout à la fois. Nous quittons des amis fidèles pour des inconnus. Ce que nous possédons ne compte pas. Monsieur Fruchaut ne se doutait pas, quand il disait que je ne devais sacrifier ma vie à personne, dans quel embarras il me plongeait, car je pensais aussitôt à lui. Soudain, j’eus le sentiment que sans un coup de tête, nos relations ne prendraient jamais fin. « Brisons là, sinon je me retrouverai dans quelques années exactement au même point. » Mais comment ? Il est des amis que nous quittons qui semblent plus tard nous avoir quittés. Les Fruchaut seraient-ils de ceux-là ? Je commençais à réfléchir sur les conséquences de mes actes.

Un jour, ils me parlèrent d’un monsieur de Compiègne.

« Vous devriez aller le voir, il peut vous être utile, me conseillèrent-ils. Ah ! ces milieux compiégnois, nous les connaissons bien !

— Et que lui dirai-je ?

— Rien. Vous lui parlerez de Compiègne, de Jeanne d’Arc. »

Comment un sujet si vague pourrait-il créer un rapprochement entre nous ? J’en fis l’observation.

« Ne cherchez pas à savoir. »

Monsieur Fruchaut me donna une lettre d’introduction. Elle me parut sans poids. Un simple mot d’Abel, par exemple, m’eût été plus agréable, Était-ce parce qu’il faut connaître les gens depuis longtemps pour que leurs interventions nous semblent avoir une chance de réussir ? Je ne croyais pas à un succès sortant d’un déjeuner ou d’une visite.

Pourtant je me rendis à Compiègne.

« Madame Mobecourt est très malade », m’apprit l’ami des Fruchaut. « Allez la voir. Vous lui ferez certainement un grand plaisir. »

Trois années se sont écoulées. J’ai rompu avec Germaine. Je ne vois plus monsieur Fruchaut. Je rencontre encore leur ami Mauguière, ce monsieur chez lequel ils m’ont envoyé, car de plus en plus fréquemment, je passe quelques jours à Compiègne.

J’ai besoin de changement. Chaque année, chaque six mois, je suis ailleurs. Ce ne sont plus les mêmes gens ni les mêmes maisons. Et pourtant tout est pareil. C’est la même misère. Dans cette misère qui reste et dans ce décor qui change, je découvre peu à peu quelque chose de nouveau. Depuis longtemps je ne grandis plus physiquement, mais je sens que je ne cesse d’apprendre. Au milieu de ma paresse et de mes changements de résidence, je deviens doucement un autre homme. Je ne vieillis pas, je prends conscience de ce qui m’entoure.

Ah ! cette visite aux parents d’Étienne, non à leur propriété de Cuts, mais dans leur maison de Compiègne. Des regards se posent sur moi, tous semblables, comme ceux d’une même personne. On me parle de madame Mobecourt. J’incarne le bien qu’elle a fait.

C’est un dimanche après-midi, avec ciel plombé et musique dans les cafés en bordure de la forêt. Quelle tristesse ! Il fait lourd. L’orage gronde. Les mouches piquent comme des épingles. Et nous sommes tous assis dans le parc. Je suis l’enfant abandonné devenu homme. Les choses se sont donc arrangées… On accorde un peu trop d’importance à mes paroles.

Je loue une petite chambre aux Gobelins, près du grand bazar du quartier : ville de Lutèce. « C’est parfait », dis-je quand on me la montre, avec l’affectation de ne pas être difficile. Une chambre dont la fenêtre fait face à l’extrême levant, une chambre où le soleil entre en été une demi-heure, pour ne reparaître que le lendemain, laissant toute la journée devant les yeux un ciel bleu et vide.

Je n’attache aucune importance à la distinction du meublé et du non-meublé. Cette chambre est meublée. Si j’en louais une qui ne le soit pas, cela me reviendrait moins cher. C’est une folie que cette acceptation, dans la pauvreté, des charges qu’on pourrait éviter. Je ne veux pas m’organiser pour dépenser le moins possible. Le prix des choses m’est égal.

Et je me suis mis dans la tête de protéger les petites gens ! Je donne des conseils autour de moi. Quels conseils, mon Dieu ! Dans les plus modestes foyers, on découvre des attaches avec la fortune. On s’adresse à moi parce que, paraît-il, je la connais bien. On s’adressait aussi, rue Descartes, à Raymond Fruchaut, rue Descartes où j’ai couché une semaine dans une chambre de bonne, sur un sommier défoncé. Il me contredisait alors avec hauteur. Lui absent, je prends ma revanche. Il avait un défaut que je n’ai pas. Il ne faisait pas descendre les puissants de leur hauteur, tandis que moi, je les montre familiers et humains. « Ils comprendront », dis-je. « Il y a toujours moyen de s’arranger. Faites surtout que cela ne paraisse pas un dû. » C’est le grand argument que tous comprennent immédiatement.

 

L’église de Compiègne était pleine à craquer. Le cercueil reposait sur une estrade volante que dissimulaient des draps noirs. On enterrait madame Mobecourt. J’avais été lui rendre visite, quelques mois avant. C’était une très vieille dame. Elle avait manifesté une grande émotion en me revoyant. Elle m’avait admiré. J’étais grand, fort, beau. Après tout n’avait-elle pas eu raison ? Son regard de vieille femme n’avait-il pas été plus clairvoyant que le mien ? Ne commettais-je pas une malhonnêteté en me plaignant sans cesse de mon sort alors que je possédais les biens les plus précieux de ce monde : la jeunesse et la santé ? Mais pourquoi sa satisfaction devant des biens que je ne lui devais pas, me causa-t-elle un malaise ? Je n’étais rien, en réalité, pour madame Mobecourt. Les années où je l’avais approchée, si elles avaient été les premières de ma vie, n’avaient été pour elle que des années comme les autres. Elle m’avait dit qu’elle était heureuse d’avoir contribué à faire de moi un homme. Pourquoi ce seul mot vague d’homme ? La jeunesse et la santé suffisaient-elles donc à illustrer cette théorie qui lui était si chère : qui veut peut ? Ne semblait-elle pas me remercier d’avoir compris qu’il ne fallait pas tout faire dépendre de ceux qui vous aident ?

Maintenant elle était morte, et elle laissait à d’autres dames charitables le soin de secourir d’autres enfants abandonnés. Je n’osais m’approcher de la famille. Je pris place cependant à trois ou quatre rangs derrière elle. Je donnais à mon visage cette gravité volontaire qu’on remarque aux enterrements. Et lorsque je saluais discrètement quelqu’un, j’étais attentif à ne rien perdre de cette gravité. De temps en temps, je regardais Denise, la nièce de monsieur Jules Dechatellux, assise de l’autre côté de l’allée centrale, en bordure de la même rangée que moi. Comme la nuit à laquelle on s’habitue, le bleu foncé de mon costume me semblait devenir de plus en plus clair. J’avais l’impression que tout le monde remarquait que je n’étais pas en noir, que le chapeau que je cachais était gris. Et de plus en plus souvent je tournais la tête vers la jeune fille. Elle toussait à chaque instant. Je l’admirais. Elle était si comme il faut avec son tailleur noir, sa fourrure et ses gants noirs, son air emprunté d’où se dégageait une sorte d’ignorance des artifices féminins.

Soudain j’eus un battement de cœur, ce battement de cœur que je ressens chaque fois qu’un inconnu s’avance sur moi. Une femme en grand deuil, dont je ne distinguais pas le visage, venait de quitter le rang de la famille. Mais tout de suite le fus soulagé. Elle se pencha à mon oreille.

« Asseyez-vous près de nous », me dit-elle à haute voix.

Je la suivis sans comprendre ce qui m’arrivait. Je levai les yeux sur ma voisine et nos regards se rencontrèrent. Son regard disait : « Tiens, c’est étonnant. Pourquoi lui demande-t-on de changer de place ? »

Je venais de reconnaître la sœur de madame Mobecourt chez qui, tout petit enfant, j’avais passé quelques années. Son fils était mort, il y avait trois ans. Son mari, dernièrement. Elle vivait depuis à Compiègne. Et voici que sa sœur mourait à son tour. Elle traversait cette période étrange de la vie où la mort se montre à nous plusieurs fois de suite, sans pour cela que nous voulions nous éloigner des êtres chers qui nous restent.

Elle n’avait pas toujours été en très bons termes avec madame Mobecourt. Il eût paru naturel que devant la mort les petites rivalités de jadis fussent oubliées. Il n’en était rien. Presque aussi âgée que sa sœur, elle ne s’estimait pas tenue de souffrir démesurément. Il lui suffisait d’accomplir son devoir. C’était pour cette raison qu’elle m’avait cherché, afin que je représentasse tous ceux qui avaient à remercier la défunte de ses bienfaits.

Ma surprise était si grande que je ne pensais pas que c’était simplement pour me placer derrière elle qu’elle s’était dérangée, et je ne la quittai pas. Par gestes elle me fit comprendre que je devais revenir sur mes pas, m’asseoir à une place libre du deuxième rang. Je demeurai un instant embarrassé. Devais-je déranger tous ces messieurs qui nous regardaient sans bouger la tête ? Je me tournai vers Denise avec un air piteux, non pour la faire sourire mais pour lui montrer ma perplexité, comme si en une telle circonstance elle seule pouvait me secourir. À ce moment, un imperceptible sourire parut sur le visage de Denise, imperceptible pour tout le monde sauf pour moi.

 

J’avais perdu mon principal appui à Compiègne. Quelle raison allais-je invoquer maintenant pour retourner dans cette ville ? C’est dans de telles circonstances que ce que nos faibles moyens nous permettent de distinguer des desseins de la Providence, nous apparaît. J’ai remarqué qu’elle n’est pas si impénétrable à une intelligence attentive. Ma destinée, je la pressentais. Elle ne serait ni brillante, ni heureuse. Elle serait empreinte cependant d’une certaine douceur. À l’instant où je perdais madame Mobecourt, je devinais qu’un sentiment autrement fort remplacerait celui que j’avais pour elle. C’était sans doute à cause de madame Mobecourt que je n’avais pu encore me décider à m’engager franchement dans la vie. Souvent une certaine situation se prolonge bien que les circonstances qui l’ont provoquée se soient évanouies. Un homme comme moi en subira les conséquences jusqu’au bout.

Après la cérémonie, je me sentis plus seul que jamais. Il ne me restait qu’à prendre le train. Pourtant une lumière brillait au loin : Denise. Je ne pensais pas à ce que j’avais supporté dans la vie, mais plutôt à ce que j’avais évité. Un simple jeu d’écriture m’avait épargné la guerre. Elles avaient été nombreuses, ces discrètes interventions de la Providence. N’était-ce pas providentiel cette présence de Denise à quelques pas de moi ? Lorsque j’ai la fièvre, je me couche et je fais appel à la force mystérieuse qui, en nous, combat le mal. Lorsque je traverse une crise morale, je me tourne vers une force semblable qui me défend, elle aussi. « Est-ce qu’il sera possible que Denise et moi, nous nous aimions ? »

 

Je revins à Compiègne. Les fêtes de Pâques furent le prétexte. J’avais souvent pensé au regard de Denise. Albert Dechatellux, son père, que je n’avais pas vu depuis trois ans, m’interrogea sur mes projets. Je rougis. Il était très aimable. J’étais arrivé à un moment où il s’ennuyait. « Tiens, se dit-il, je vais voir ce que c’est que ce jeune homme.

— Asseyez-vous, Monsieur. »

La conversation s’engagea comme si nous nous connaissions parfaitement. Quand les circonstances s’y prêtaient, il me regardait à la dérobée. J’attendais qu’il eût fini pour lever les yeux. Ce qui l’intéressait, ce n’étaient pas mes projets, mais les signes caractéristiques de mon origine, de mon éducation. Je compris très vite qu’il avait mis à jour, non mes pensées, mais toutes les idées fausses qu’une situation sociale comme la mienne a pu faire naître. Bien qu’il eût entendu parler de moi depuis ma naissance, bien qu’il m’eût rencontré plusieurs fois, il faisait ma connaissance.

« Allez donc voir mon fils et ma fille. »

À chaque battement, mon cœur était de plus en plus à l’étroit. J’allais revoir Denise. Elle était là, au milieu d’autres jeunes gens, d’autres jeunes filles.

 

Elle me parla à peine ce jour-là. Elle avait été semblable à une personne qui nous a fait une promesse. « Mais attendez. Le moment n’est pas encore venu. Vous n’avez donc pas confiance en moi ? » J’étais parti. Sous quel prétexte reviendrais-je ? Tout le monde m’avait serré fortement la main. Trouverait-on naturel de me revoir ? Serais-je le personnage obtus qui ne comprend pas qu’il est de trop ? J’avais songé à Denise. J’avais songé aussi à son père. Il m’avait déplu. Était-ce parce qu’il avait lutté dans sa jeunesse, parce qu’il connaissait la vie, parce que tout riche et puissant qu’il était, rien ne lui échappait de ce qui se passait dans l’âme des petites gens ? J’aimais mieux madame Mobecourt, Jacqueline même.

Quelques jours plus tard, je rencontrai Denise dans le grand parc. Devais-je lui parler ? Devais-je attendre qu’elle me parlât ? M’avait-elle vu ? Peut-être était-elle émue. Inutiles, toutes ces questions. Elle marchait d’un bon pas. Elle n’éprouva pas la moindre émotion en me voyant.

« Vous vous promenez ? » me demanda-t-elle dès qu’elle fut à portée de voix.

Je me sentis incapable de répondre de si loin. Je fis semblant de ne pas entendre. Puis je pris un air enjoué. J’avais une mauvaise habitude. Je prenais toujours un air enjoué auprès des gens qui, bien qu’au courant de ma situation, n’en tenaient pas compte.

 

Il fallut retourner à Paris. Il fallut recommencer à monter la rue Claude Bernard. Il fallut me représenter chez des sages-femmes, des médecins spécialistes, des acheteurs d’or et de bijoux, faire des ristournes pour qu’ils consentissent à passer leur publicité par mon intermédiaire, car j’étais alors agent de publicité, publiciste comme je disais.

Je venais de me débarrasser d’une manie vulgaire et ridicule, en un instant, grâce à Denise, celle de regarder les femmes à qui je voulais plaire comme au jeu, le partenaire à qui on veut faire jouer une certaine carte.

Il y avait des rues et des avenues dans le ciel de Paris, entre les nuages blancs. Denise m’aimait.

 

Deux ans plus tôt, j’avais l’air d’un ouvrier blessé quand j’allais faire les courses en pantoufles. Ô ces amoncellements de jonquilles dans les marchés ! Qu’ils me donnaient envie de fuir ! L’immeuble de la rue du Château-d’Eau était vieux et décrépit, malgré son entrée mauresque que lui valait un établissement de bains d’un étage au fond de la cour. Une chambre et une cuisine, au sixième, au bout d’un couloir. Un divan formant coffre, un dessus-de-lit usé, sale. Adossé à l’oreiller, je passais des heures les yeux fixés sur les fenêtres des voisins.

Germaine s’était mise à m’imiter. Adossée à l’oreiller, elle regardait aussi les fenêtres des voisins. Nous n’étions faits ni l’un ni l’autre pour cette vie. M’imite-t-elle encore ? Je le crois. Je n’ai jamais souffert autant qu’auprès de cette femme. Et tous ces souvenirs d’intimité qui restent, auxquels je ne veux pas penser ! Ce mot qu’elle ne disait qu’à moi !

Dès que je pouvais, je montais dans la voiture de queue du Montrouge-gare de l’Est, celle des secondes classes. Et pour le prix d’une section, j’allais jusqu’à la place Saint-Michel. Chaque fois, je constatais que c’était un des trajets les plus avantageux de Paris. On retrouve des heures agréables dans les plus dures périodes. Comme j’aimais les jeunes gens de mon âge qui étudiaient et riaient de l’autre côté de l’eau ! J’admirais qu’ils ne prissent pas avantage sur moi, qu’ils m’acceptassent dans leur groupe, comme si j’étais des leurs, moi qui cuisinais pour une femme que je haïssais. Je traînais boulevard Saint-Michel, m’arrêtais aux devantures des libraires. Les soirs d’automne surtout, dans l’activité de la rentrée, dans la tristesse de la pluie, le désespoir m’envahissait. Je regardais les jeunes filles si belles et si libres. Je rêvais d’avoir une chambre rue du Sommerard, rue Monsieur-le-Prince, rue Casimir Delavigne. N’était-ce pas là que j’aurais dû vivre ? Puis il me fallait retraverser la Seine. Et au Châtelet, séparé de ce quartier par les cours de justice, les préfectures, Notre-Dame, l’Hôtel-Dieu, je me sentais perdu. Je remontais le boulevard Sébastopol. Le premier magasin était un marchand de cycles. Ensuite venaient Damoy, Félix Potin. « Si vous rencontrez une blonde, fredonnais-je, le soir sur votre chemin… »

Je rentrais. Enfin je retrouvais la paix. Le dîner, la soirée, le sommeil rendaient tellement lointaine la journée du lendemain. J’avais un répit. Je ne pouvais plus perdre de terrain. La journée terminée, le monde est meilleur. La lutte est interrompue. Ceux qui n’y participent pas ne souffrent plus de leur inaction.

Qu’elle peut être profonde l’impression que laissent de courts espaces de temps !

Cette vie n’avait duré que sept mois… Pourquoi avais-je tant souffert de ma misère, des dîners que nous faisions chez un retraité, derrière la place de la République, de cette interminable journée passée avec la mère de Germaine, des visites à l’hôpital à une fillette tuberculeuse, de ma furonculose, une maladie à moi pourtant, de mille choses semblables ?

 

Denise ne vint me voir qu’une fois aux Gobelins. Il faisait une chaleur étouffante. J’avais ôté mon veston et je me sentais un peu moins pauvre. Je ne rougis pas de ma chambre. Chaque misère a un caractère particulier. Celui de la mienne était de paraître provisoire. Elle semblait ainsi moins laide que les autres. Je demeurais un homme capable de lutter, de me révolter. Pourtant, d’un commun accord, nous ne reparlâmes pas de cette première visite, même longtemps après.

Une balustrade de pierre semblable à celle du Luxembourg, au fond d’un jardin privé.

Les lumières de la maison perçaient les buissons.

De la musique assourdie.

Je vivais un rêve. Ma timidité venait de s’évanouir. À l’intérieur du cercle pâle de la lune, un mince croissant étincelait. Il y avait trois jours, c’était un fil. Denise et moi, nous étions seuls. Je ne la désirais pas. Je ne pouvais pas avoir de déception. C’était le plus beau jour de ma vie. Ce bonheur durerait-il ? Denise, elle, vivait. Elle admirait le ciel réellement. Elle sentait les fleurs réellement. Elle frissonnait réellement, et moi, pendant ce temps, je m’enorgueillissais de ne pas la désirer.

Elle voulut rentrer. Je n’avais pas osé l’embrasser, mais j’osai la supplier de rester. Je perdis toute mesure. Je laissai apparaître des sentiments désordonnés.

« Il faut rentrer », répéta-t-elle.

Personne n’avait remarqué notre absence. Nous aurions pu commettre le mal puisqu’il n’intéresse personne pendant qu’il se consomme.

 

Quelques jours après, je reçus un mot de madame Albert Dechatellux me priant de venir déjeuner. Je ne sus comment répondre. Je me raidis. J’étais ivre de joie. J’acceptai.

Tout se passa simplement. La mère de Denise me traita avec beaucoup de gentillesse. À mon retour, j’éclatai en sanglots. J’avais lassé tout le monde avec mon air de spectateur. À table, j’avais voulu me rattraper. Je m’étais moqué de cet air de spectateur. Puis, je m’étais moqué de moi-même.

 

Paris était désert. Les fruiteries et les crémeries n’avaient pas de clients. Il y régnait de la fraîcheur et les carrelages étaient humides.

J’habitais derrière le Bon Marché. En bas de chez moi, se trouvait un magasin dont je n’aurais su dire si le propriétaire, homme bizarre, ne voulant pas se plier à la loi commune, groupant dans un seul commerce toutes ses inclinations, même l’inexactitude, car ce magasin ouvrait et fermait à des heures impossibles, était antiquaire, ébéniste, ou tapissier.

Ma maison avait bonne apparence. La voûte profonde et sombre, les vitraux roux et bleus de la fragile porte du fond, les fusains tigrés de la cour, donnaient une impression étrange de lieu ni public ni privé.

Je gravis des marches. À chaque étage, les angles du soleil étaient moins aigus. Tout luisait, dégageant une agréable odeur d’encaustique. Un lourd cordon à gland pendait sur le côté de chaque porte. C’est ainsi que doivent être les choses qui nous entourent. Il faut qu’elles soient indépendantes de ce qui se passe en nous, qu’elles demeurent quoi qu’il arrive, il faut qu’elles ressemblent aux ordonnances d’une cérémonie et qu’elles nous disent : voilà comme il est sage de se conduire avec la nature humaine, sans quoi où irions-nous ?

Je ne pensais pas à Denise. J’étais las. Lutter pour s’imposer, craindre continuellement d’avoir déplu, se surveiller, se justifier, se défendre, répondre, que tout cela est fatigant ! Un sentiment de bien-être, de sécurité, de confiance, m’envahit justement au moment où je renonce à cet effort.

Les volets étaient tirés, le lit fait. Les deux battants de la fenêtre semblaient des bras de poupée. On avait pendu mes affaires. La table de toilette, marbre et étagère, était rangée. On eût dit une chambre de jeune homme sérieux. Aucune tendresse, ou plutôt si, un peu de tendresse, celle d’une femme de chambre qui sait que son locataire est un monsieur seul. Elle avait accroché mes cravates, mais le cendrier vidé n’avait pas été essuyé.

Je posai ma valise sur le lit, et sans rien faire d’autre, je ressortis. Cette chambre n’était rien pour moi, et pourtant il avait fallu que j’y retourne. Je tiens à ce qui me touche. Sur le bateau qui coulerait, j’aurais une hésitation à me séparer de mon veston, de mes chaussures, je penserais un instant à retourner à ma cabine pour chercher… quoi ? je me le demande.

Me voilà dehors. Je n’avais besoin ni de repos ni d’acclimatation. Il ne semblait pas que je venais de rentrer.

 

Denise dut être agréablement surprise en me rendant visite le lendemain. Je me plaignais toujours. Maintenant elle ne me croirait plus. Cette maison était très convenable. Pourquoi voyais-je toujours de la laideur là où il n’y en avait pas ? Denise avait peut-être raison. Il se pouvait que j’eusse cet affreux défaut de m’imaginer que tout ce qui me touche est à cacher.

Denise craignait quelque chose. Elle fut soulagée. Dès l’entrée, le concierge, qui a servi dans les grandes maisons, avait dû lui faire bonne impression.

Denise ne referma pas la porte.

« Je suis très contente que vous habitiez ici. Je ne vous cacherais pas que j’avais un peu peur après ce que vous m’aviez dit. »

Je regardai la chambre comme les femmes se regardent elles-mêmes, en m’imaginant que je la voyais pour la première fois. Je découvris tout à coup ce qui plaisait à Denise. Ce n’était pas une chambre d’hôtel.

J’étais compiégnois. Denise ne l’oubliait pas. Quoi que j’eusse fait, des liens me rattachaient toujours à ma ville. Denise tenait à ce qu’il en fût ainsi. Elle était vraiment admirable. Je me rappelai tous mes défauts, tout ce qu’elle avait supporté à cause de moi, mes colères, ma fierté, les paroles toutes faites sur ma dignité, sur la barrière qui nous séparait, mes mutismes. Elle était là, modeste, pauvre. Ses parents seuls étaient riches. Elle, elle ne possédait rien. Elle me ressemblait. Plus tard, si elle se trouvait à la tête d’une certaine fortune, ne l’aurions-nous pas acquise ensemble puisque nous nous serions aimés avant ? Tel était le couple que nous formions dans son esprit. Et si elle se trompait ! Si, malgré cette complicité, je souffrais de mon infériorité sociale !

« Pourquoi êtes-vous venue aujourd’hui ? » demandai-je.

Denise ne m’aimait peut-être pas. Elle venait me voir comme n’importe quel ami. Il n’y avait pas si longtemps que nous nous connaissions. Mon Dieu, qu’avaient donc ces mouches à bourdonner à mes oreilles ? À force de désirer, je ne pouvais plus désirer. Il ne restait rien que moi, dans cette chambre, en face de Denise, à trois heures de l’après-midi, au mois de juillet. J’étais calme. Plusieurs fois, Denise me demanda si je désirais vraiment qu’elle parte. Je répondis : oui. Elle partit. À distance, ces scènes me torturent. Comment ai-je pu être si lunatique ? Les sautes d’humeur, dans le souvenir, me sont plus pénibles encore que ma bêtise. À présent, j’étais seul, par ma volonté. C’était vraiment un comble. En réalité, je suis honnête, scrupuleux. L’idée que je puisse paraître intéressé était la cause de cette singularité. Je le suis pourtant. Je ne peux pas ne pas l’être. Il n’y a pas d’homme qui ne le soit pas. Des amis pouvaient reprocher à Denise de m’aimer, mais ils ne savaient pas tout.

Plongé dans cette fameuse méchanceté qui part des bons sentiments, je me rendis à la gare. Je voulais me faire pardonner. Denise était si heureuse et moi, si malheureux. Elle comprendrait. Que tout cela était désespérant ! Rien ne durait, ni la colère ni le remords. Laisser Denise m’aimer dans de telles conditions, c’était lui nuire. Je m’en rendis compte soudain et je songeai à rentrer. Rien n’est stable quand on souffre. Comment aimer, se faire aimer ? Comment ne pas être malheureux afin de plaire ? Comment ne pas faire peur ? Comment s’entourer de toutes les conditions nécessaires ? Si, au dernier moment, la famille de Denise refusait son consentement ! Que ferions-nous ? Si elle ne voulait pas aider la transfuge ! Denise m’avait dit un jour : « Ils ne peuvent pas faire cela. » Et s’ils le faisaient ? « Oh ! Que je ne me trouve jamais dans une situation où je sois obligé de persuader, d’insister, de supplier ! » murmurai-je. J’avais beau me défendre, je sentais que je m’acheminais vers cette humiliation. « Nous allons dépendre de la bonne volonté d’autrui. Nous allons être obligés de ne rien faire qui puisse déplaire. »

Voici la gare. Je ne demanderai pas pardon. Je dirai la vérité. Mais étais-je donc si à plaindre ? Cette histoire d’enfant abandonné, de jeunesse malheureuse, me lassait. Comme j’aurais voulu qu’elle ne fût pas la mienne ! Comme j’aurais été fier d’un autre passé, même pire !

 

Je me promenais devant la gare du Nord. Il y avait encore de nombreux mutilés dans la foule. Je n’avais pas de rendez-vous. Je devais surprendre Denise au passage, l’arrêter, comme j’avais arrêté tant de gens. Il était six heures moins cinq minutes. Je pensai que j’avais dit longtemps qu’il était moins cinq quand j’évitais quelque chose de justesse. Enfin Denise parut. Elle était accompagnée d’une amie, Solange Vibot. Je me sentis incapable de me justifier. J’étais énervé, je riais trop fort, je parlais trop haut. Denise me regarda en souriant. Aucune rancune sur son visage. Elle m’avait oublié au cours de l’après-midi. C’était une sorte de tricherie pour que le temps semblât plus long lorsqu’elle repenserait à moi et le pardon plus facile lorsqu’elle me reverrait.

« Oublions tout cela, dit-elle, rendant ainsi inutiles mes explications. »

Elle pensait que si j’avais des accès de mauvaise humeur, c’était bien excusable. Plus tard, quand je mènerais une existence normale, elle ne doutait pas que je ne changeasse.

Les minutes passaient. Tout à coup, elle me demanda de l’accompagner à Compiègne. Denise avait de ces élans de bonté. Quand j’en étais l’objet, la joie m’envahissait. Mais parfois un enfant qui jouait dans la rue, une pauvre vieille femme en bénéficiaient également. Je m’efforçais alors de calmer ces élans. Ce n’était pas par jalousie, mais à cause d’une gêne provoquée par leur disproportion. Des regards suppliants se posaient alors sur moi. Ils savaient que ces élans étaient exagérés. Ils espéraient cependant que je ne les arrêterais pas. Je détournais la tête. Ensuite, lorsque nous étions seuls, je faisais la leçon à Denise. Et je me sentais vil.

Qu’avait pensé Solange Vibot ? Il était visible que j’étais aimé malgré mes pensées et mes gestes les plus laids. L’homme que je souhaitais être était vraiment le dernier auquel songeait Denise. Celui qu’elle aimait, c’était celui qui ne méritait aucun amour, c’était moi. Il y avait de quoi me réconforter. Cet homme n’était donc pas si petit ! J’acceptai d’aller à Compiègne. Laissons vivre ce petit homme, laissons-le être heureux. Même petit, il est peut-être plus grand que beaucoup d’autres.

Puis je revins sur mon acceptation. Toujours cette habitude de revenir sur le premier mouvement. On a beau ne rien posséder, n’avoir ni ami ni foyer, il semble toujours qu’il faille réfléchir avant de partir. Mais Denise ne remarqua pas mon irrésolution et je n’insistai pas.

Denise et Solange s’assirent côté à côte. J’avais interrompu une conversation. Elle reprit. Le feu qui m’avait environné en montant dans le train s’était éteint. Je me taisais. Je sentais qu’il renaîtrait tout à l’heure, quand Solange nous quitterait. Pendant qu’elles parlaient, je ressassais dans mon coin de grises pensées. J’avais quitté Paris sans argent. Pas un instant je ne m’étais demandé où je coucherais, comment je rentrerais. Je croyais toujours que les choses s’arrangeraient, même quand c’était impossible.

Le frère de Solange nous attendait à la gare de Compiègne. C’était un grand et beau garçon. Il ignorait que j’avais gardé le silence pendant tout le trajet. Je ne voulus pas qu’il s’en aperçût. Brusquement, je me mis à parler. On m’écouta, mais je dus manquer de naturel car il me sembla bientôt qu’on s’impatientait.

Enfin Denise et moi, nous fûmes seuls. Notre dispute était vraiment oubliée. Ce n’était pas à cause de Solange que Denise ne m’avait fait aucun reproche.

 

Des fusains taillés entourent la propriété des Albert Dechatellux et cachent les fenêtres du sous-sol. Quatre paratonnerres. Pas l’ombre d’un arbre fruitier, des allées, des pelouses, de grands chênes.

Une grille la sépare, non seulement de la rue, mais des jardins contigus.

Je m’étais fait prier. Je ne voulais pas déranger. Finalement j’avais comme d’habitude cédé. J’allais donc me trouver au milieu de la famille de Denise. Il s’agissait maintenant de ne pas décevoir. Des questions me seraient posées. Denise me rassura. « Tout le monde est très gentil », me dit-elle. Elle croyait que ma présence passerait inaperçue. Elle ne se doutait pas que cette facilité dans les relations n’a de sens qu’entre membres d’une même famille, qu’entre amis à la rigueur. Déjà, monsieur Dechatellux avait l’attitude d’un homme qui, indirectement, m’avait fait beaucoup de bien.

« Il y a longtemps que vous êtes arrivé ? me demanda madame Dechatellux sans cesser de tricoter, comme si une inquiétude se glissait en elle.

— Nous arrivons à l’instant, Madame. »

Je répondis en m’inclinant respectueusement.

Denise avait-elle raison ? Je n’interrompais rien, la vie familiale se poursuivait. On fermait même les yeux sur les indices annonçant la fin de l’après-midi, car on n’était pas mécontent que j’assistasse au déroulement de paisibles occupations. Il fallait que j’eusse une idée de ce qu’était la douceur dans laquelle je pénétrais. Oh ! il ne s’agissait pas d’une satisfaction d’orgueil ! La modestie de tous était sincère. « Nous sommes ce que nous sommes », semblait chuchoter chaque bouche.

Puis le premier coup de la cloche tinta. Il y avait une cloche, comme il y en avait une dans la propriété de monsieur Vialatte. Mais cette cloche-ci appelait une famille, tandis que l’autre, c’était une cloche qu’on montrait comme une curiosité.

Tout le monde se leva. Chacun avait quelque chose à faire avant le dîner. Alors parut ce singulier oubli collectif. Chacun semblait laisser à son voisin le soin de me tenir compagnie tout en sachant que ce voisin n’en ferait rien. Denise, elle, avait vraiment cru que quelqu’un resterait près de moi. Me voyant seul, elle revint, non sans éprouver un malaise. Elle avait espéré qu’on me témoignerait plus de sympathie.

« Vous arrivez à l’instant ! Et moi qui pensais que vous étiez ici depuis le début du mois. Je ne sais plus qui m’a dit cela.

— J’ai été obligé de retourner à Paris.

— Naturellement. Quand on est dans les affaires, on ne fait pas ce qu’on veut.

— J’ai rencontré votre fille à la gare. Elle a eu l’amabilité de m’inviter. J’espère, Madame, que je ne vous dérange pas.

— Vous ne me dérangez pas le moins du monde, Monsieur. Au contraire, je suis très heureuse que vous soyez venu. »

Puis ce fut au tour de monsieur Dechatellux de m’entreprendre. Il avait attendu, souriant, que sa femme lui cédât la place. Une immense distance nous séparait. Je n’avais encore rien fait et lui, non seulement il avait lutté la plus grande partie de sa vie, mais depuis dix ans déjà il était retiré des affaires. La présence d’un homme jeune et attentif était une occasion d’évoquer le chemin parcouru. Il oubliait qui j’étais. Il se laissait aller à des confidences. Depuis longtemps, personne ne l’écoutait.

Je hochais la tête en signe d’approbation. À ce moment, Denise reparut. Je rougis légèrement. J’étais gêné de chercher à plaire devant une personne à qui je cherchais également à plaire.

Nous passâmes dans la salle à manger. Malgré l’argenterie, les cristaux, le surtout de cuivre doré, un air quotidien planait sur la table. Provenait-il de la carafe de vin à demi pleine, des ronds de serviettes ?

Madame Dechatellux s’assit en face de son mari. Un peu délaissée le jour, elle reprenait son importance aux repas.

« Servez-vous, servez-vous, je vous prie ! »

Je ne cédais jamais quand on m’offrait quelque chose dont j’avais envie mais que j’avais déjà refusé.

À la fin du dîner, madame Dechatellux se leva, vacilla. Il fallait, chez moi, très peu de chose pour que, de prévenant, un geste devînt obséquieux. Mes manières manquaient de naturel. Je le savais. Je me précipitai quand même pour prendre le bras de la vieille dame. Elle me tendit la main. Son mari me jeta un regard étonné. Il n’aurait jamais cru que je me prévaudrais si rapidement de la confiance qu’il m’avait témoignée. Son visage s’obscurcit. J’en vins à me demander si sa femme n’avait pas fait exprès de vaciller, si je ne m’étais pas trouvé en présence d’une de ces ruses innocentes de vieux ménage. La famille était subitement d’une froideur inquiétante. À les voir tous, il semblait qu’ils eussent brusquement un motif de m’en vouloir.

Sentant une gêne, je me mis à parler. Mais rien n’y faisait. Madame Dechatellux, elle-même, était gagnée par la froideur de son mari. « Les gens sont tous les mêmes », semblait dire celui-ci. « Ce jeune homme avait pourtant l’air charmant. » Je me tus. Je surpris un regard de monsieur Dechatellux, un regard qui disait : « Cet homme nous trompe. » Fallait-il donc toujours être trompé dans la vie ? Un de ses fils était mort à quatorze ans. On avait voyagé, on avait consulté toutes les sommités médicales, on lui avait fait suivre tous les traitements, et il était mort. Son père avait cru bien faire. Peut-être que ce garçon aurait vécu, si on n’avait pas écouté tant de gens, ni suivi tant de conseils contradictoires.

 

À neuf heures, Denise annonça qu’elle allait faire un tour. J’étais embarrassé. Comment la suivre avec naturel, sans laisser penser que je me sentais perdu dès qu’elle n’était plus là ? En me retirant également, n’aurais-je pas l’air de tenir exagérément à Denise ? Ne trahirais-je pas un attachement assez inattendu au sortir d’une paisible conversation ?

Elle vint heureusement à mon secours.

« Vous ne m’accompagnez pas, Jean ? »

Dehors, je fus soulagé. Il ne faisait pas encore nuit, mais les grands lampadaires, perdus dans les feuillages, brûlaient déjà. Le bleu du ciel s’obscurcissait. Les grilles du parc étaient fermées. J’apercevais de grandes allées désertes, des pelouses, la terrasse du château où les chaises avaient été laissées en désordre.

Je n’avais jamais essayé d’obtenir certaines faveurs de Denise. Nos relations avaient tout de suite pris un ton trop sérieux. Nous avions convenu tacitement d’attendre. Tant de graves questions demeuraient en suspens qu’il nous eût paru d’une légèreté un inconcevable d’agir comme des amoureux ordinaires.

Je pris Denise par le bras. Nous longions un mur couvert de lierre. Tous les dix pas, un arbre touchait presque ce mur. Entre cet arbre et le mur se trouvait un espace où juste deux personnes pouvaient se serrer. Je pensais que, souvent, j’avais cherché inutilement dans les villes des coins comme ceux-ci. À Compiègne, il y en avait partout. Les graves questions en suspens s’étaient évanouies de mon esprit. Un nouvel empêchement surgit. Il était d’un ordre tout différent. Il venait de moi-même. Il n’avait aucun rapport avec notre situation. Je ne pouvais pas demander à Denise de quitter la route, de nous rapprocher du mur par exemple. Je ne réfléchissais plus. Je m’arrêtai. J’attirai Denise à moi et je l’embrassai. Quel extraordinaire baiser ! Nos bouches légèrement entrouvertes s’étaient rencontrées si naturellement.

Puis je fus ridicule. Je murmurai à l’oreille de Denise comme un enfant capricieux qui voudrait tant qu’on lui accordât une permission. Une permission ! Comme s’il s’agissait de permission.

Denise m’enjoignit d’aller me coucher, de rentrer à l’hôtel. Je lui répondis que c’était impossible, sans préciser pourquoi. « Ne faites pas l’enfant ! Vous allez prendre le dernier train. » Cette fois, c’était vraiment impossible, je me gardai bien de dire pourquoi.

Nous nous trouvions devant le champ de courses. J’étais étonné que mes paroles eussent tant de force. Je dis à Denise que je l’aimais. Elle me demanda : « Est-ce vrai ? » J’aurais pu ne pas l’aimer. Elle me croyait. J’étais cru au moment où mes paroles me servaient tant ! Nous revînmes sur nos pas. Je ne regardai ni le mur ni les arbres Denise trébucha. Il se produit toujours un petit incident de ce genre. On est tellement absorbé qu’on heurte quelqu’un, qu’on manque de se faire écraser. Nous étions si occupés l’un de l’autre que seul un événement inattendu eût pu nous distraire de nous-mêmes. Je redoublai d’attention. J’appréhendais un autre incident. Puis nous fîmes le chemin inverse, toujours le long du mur. Jusqu’à présent, je m’étais efforcé de mêler mes sentiments à mon désir. « Mon amour est trop fort, dis-je soudain. Nous avons été imprudents. Il arrive un moment où la passion d’un homme ne peut plus être contenue. » Je savais que ce n’était pas vrai. Je m’étonnai que Denise ne le sût pas. Elle croyait que ce moment existait réellement.

« Et demain matin ? » murmura-t-elle.

Un nouvel obstacle surgissait. Ce n’était pas à la difficulté de nous séparer à l’aube, sans faire de bruit, qu’elle songeait, mais à mon sort. L’idée de mon départ la glaçait. Que ferais-je dehors, à quatre heures du matin ? Où irais-je ? Ne valait-il pas mieux attendre le jour où nous ne serions pas obligés de nous quitter ?

Je répondis que l’aube était merveilleuse, l’été, dans la forêt, que souvent j’allais voir le soleil se lever. Elle se ressaisit. Cette allusion à un goût personnel avait été maladroite. Il eût été préférable que je ne répondisse pas, mieux encore, que je disse simplement : je t’aime. Je me vis à côté d’elle. Puis je considérai la place que j’occupais dans la vie. Le désir me l’avait fait perdre de vue. Je sentis que j’allais retomber dans de si tristes réflexions que, tout à coup, je recourus à la force physique. Je serrai Denise contre moi. Le sous-lieutenant Le Claud n’avait pas dû agir différemment. Je voulais et Denise ne voulait pas. Il ne restait rien de notre amitié. J’étais un étranger, un inconnu. Nos rapports ne reposaient plus que sur la force. Denise baissa la tête pour que je ne pusse l’embrasser. Elle avait replié ses bras devant sa poitrine. Mais elle ne s’éloignait pas de moi. L’instinct commandait d’alterner la violence et la douceur. Je murmurai quelques mots pour lui rappeler qui j’étais. Elle ne les entendit pas. Nous avions mis des mois à nous connaître. Elle ne me connaissait plus. Elle me serra à son tour contre elle.

 

J’étais radieux. Je marchais droit devant moi. Le jour commençait à poindre. Les oiseaux chantaient. Ils étaient des milliers, dans chaque arbre, qui attendaient le soleil. Une demi-heure plus tôt, quand j’étais parti, une lune immense se couchait. Je n’avais jamais assisté à un spectacle pareil. Mais je sentais que tout à l’heure, quand l’ombre de la forêt ne décroîtrait plus, un malaise m’envahirait. Les actes de l’amour, caresses, escalades, baisers, départs dans la nuit, n’étaient-ils pas des actes d’homme en paix ? Rongé intérieurement, pouvais-je les accomplir ? J’avais tout oublié. Maintenant, en marchant, je me demandais où j’allais. J’étais aimé. Mais si je n’avais pas la force de jouer le jeu, que donnerais-je à la place ? Un amour sincère ? J’entendis Richard ricaner : « Mais n’importe qui serait sincère dans ces conditions ! » Devais-je me réfugier dans la fierté ? Denise s’imaginait que j’étais un jeune homme pauvre. Non, elle se trompait. Si cela avait été vrai, c’eût été merveilleux. Mais qu’étais-je donc ?

 

La veille, en me retirant après le dîner, il n’avait pas été question que je revinsse le lendemain. Ce matin, comme j’enjambais le balcon, Denise avait insisté pour que je passasse lui dire au revoir. J’avais accepté. J’hésitais à présent. « Il faut que je me débarrasse de mon amour-propre, qu’il y ait une différence entre l’homme d’aujourd’hui et celui d’hier », murmurai-je. « Il faut que je me détende. Je suis heureux. Je montrerai le changement qui s’est opéré en moi. »

Je tirai la tringle actionnant la sonnette. Denise vint à ma rencontre. La nuit : lutte, baisers, larmes. Le matin : bonheur. La maison était déjà prête à recevoir. Le désordre de la vie familiale était réparé. Ma gêne s’évanouit. Je regardai Denise. Elle cachait son trouble d’une façon charmante. Elle rougit, me parla de Solange Vibot. Elle n’osait pas me demander ce que j’avais fait en la quittant. Quel instant délicieux ! Et je n’avais pas voulu venir ! Je n’étais vraiment pas digne de connaître l’amour.

 

J’aperçus par la portière du compartiment la kyrielle de voitures arrêtées devant le passage à niveau. J’étais arrivé à Compiègne. J’avais réfléchi, pesé les décisions les plus contradictoires. Je frappai tout à coup mon veston du plat de la main. Denise m’attendait. Je voulais être gai, alerte, sociable, de bonne humeur. Elle portait un tailleur de flanelle grise, des souliers de peau blanche, une sorte de béret basque. Elle avait l’air de s’habiller librement malgré une broche vieillotte, imposée par sa famille, qu’elle piquait à sa boutonnière en guise d’insigne sportif. Et moi, comment étais-je habillé ? J’avais l’habitude de me comparer aux autres, et j’étais toujours déçu. Aujourd’hui, il y avait disproportion gênante entre mon veston qui datait de deux ans et le pantalon de flanelle que je venais d’acheter.

Quand je pris le bras de Denise, quand je sentis sous l’étoffe les muscles au repos, la respiration me manqua quelques secondes. Nous avions déjà passé une nuit ensemble. Nous pouvions en passer d’autres maintenant, sans supplications, sans luttes. Des nuages blancs se pressaient dans le ciel. Ils avaient quelque chose de cabré. Les rues, encore humides d’une averse de la nuit, avec leurs stores qui battaient au vent sans claquer, me semblaient des allées d’arbres à côté de celles de Paris.

Nous passâmes le pont. Et voici que l’imprévisible se produisit. Brusquement Denise me dit : « Venez. » Elle traversa la rue, s’arrêta devant la Gazette de l’Oise. « Ne trouvez-vous pas cela navrant ? » La photographie d’un jeune homme était exposée, avec un nœud de crêpe. « Déjà fort éprouvée dans sa jeune génération, la S.S.D.C. vient de subir une perte cruelle en la personne d’André de Sommeterre, brusquement enlevé, dans la pleine force de l’âge, à la tendresse des siens et à l’affection de ses amis. Aimant et comprenant le sport, ce qui n’est pas toujours la même chose, ancien joueur d’association, amateur de chevaux, il était venu au golf moins peut-être pour rechercher des succès personnels que pour suivre les progrès de ses camarades. Nous l’aimions non seulement pour les grandes promesses de son cœur et de son esprit, mais aussi pour cette pointe d’ironie avec laquelle il perçait à jour les prétentieux et les sots. »

J’avais à peine terminé cet article nécrologique que Denise m’entraîna, comme si brusquement elle regrettait d’avoir détourné mon attention de nous-mêmes. Il y avait seulement huit jours que j’avais quitté Compiègne. Elle m’avait fait revenir très vite, afin que, un rapprochement entre mon retour et ma précédente visite ne pouvant manquer de se faire, son père devinât le sentiment que nous nous portions.

 

Monsieur Dechatellux ne me reprochait rien. Il ne voulait pas me connaître. Ce qu’il avait entendu dire de moi n’était arrivé à ses oreilles qu’après avoir couru de bouche en bouche. Une foule s’était toujours interposée entre lui et moi. Et voilà que cette foule s’était évanouie ! Et voilà que sa propre fille lui parlait de moi ! Il continuait cependant à m’ignorer. Pourtant, à certains regards qu’il me jetait à la dérobée, je sentais que je n’étais plus pour lui le personnage lointain et indifférent de jadis.

Denise opposait la légitimité de ses désirs à l’atmosphère étouffante qui l’entourait. Elle avait d’interminables conversations avec ses amies. Aucune ne lui donnait tort. La bonne volonté est générale quand il s’agit de défendre l’amour contre les préjugés. Denise ne se plaignait pas de sa famille. Elle parlait sur le ton de gens persuadés qu’ils sont dans la vérité, de gens normaux qui ne désirent rien d’autre que de vivre comme tout le monde.

Pourtant, elle ne se sentait pas absoute par les approbations qu’on lui prodiguait. Il leur manquait quelque chose. On partageait trop vite sa manière de voir. On ne comprenait pas assez pourquoi elle acceptait cette situation tout en étant si parfaitement dans son droit. On ne comprenait pas qu’avant tout elle ne voulait pas faire de peine, et qu’elle aimait les siens.

Cette hostilité se fût-elle manifestée si Denise avait aimé un homme convenant mieux à son père ? Je le lui demandai. Elle ne me répondit pas, mais le lendemain elle fit cette remarque : « Mes parents se lasseraient vite des exigences du gendre qu’ils rêvent. »

 

Quelques jours plus tard, on me tendit un piège. Les portes étaient ouvertes. Il n’y avait aucun secret pour moi. On me traitait comme un membre de la famille. On m’invitait à me détendre, à me sentir en confiance. Là résidait le piège. Car se détendre, se sentir en confiance dans l’intimité d’autrui, est une faute. Cette faute, je la commis.

J’arrivai, raide, intimidé. On semblait regretter de m’avoir témoigné si longtemps de la froideur. Une cordialité inhabituelle m’environnait. J’eus l’imprudence de parler de moi. Puis un élan me fit dire que ma joie était grande d’inspirer un peu d’affection. Monsieur Dechatellux regarda sa fille. Il existe des ménages, des familles, où on s’efforce de ne pas se regarder devant un tiers. Ici, tout le monde se jetait sans cesse des coups d’œil. Denise comprit que ce regard signifiait que je n’avais aucune éducation. Elle ne broncha pas. Je m’enferrai davantage. Elle ne savait comment m’arrêter. Je m’échauffai. Je laissai entendre que je partageais toutes les idées de monsieur Dechatellux. Mais il ne triompha pas. Sa physionomie demeura aussi lointaine. Il symbolisait la famille qui s’efface devant l’amour. « Denise, auras-tu la bêtise de nous faire cela ? » Elle montrait son désarroi. Il lui semblait pourtant si naturel de m’aimer tout en aimant sa famille.

Quant à moi, j’étais jugé. J’étais un imbécile. Comment avais-je pu m’imaginer qu’on m’accueillerait comme un fils ?

 

Personne ne doutant que Denise était décidée de se marier, la diplomatie fit son apparition. Ignorer et mépriser ne suffisaient plus. Les Dechatellux avaient une si haute idée du groupe qu’ils formaient que, en temps habituel déjà, ils manœuvraient chacun de leur côté pour en maintenir l’unité. Ils approuvèrent Denise. Je sautai sur l’occasion et feignis de les croire sincères. Je m’étais débarrassé de mon fameux amour-propre. Je commençais enfin à me sentir libre. Je venais de découvrir que la plus grande habileté consiste à prendre les gens comme ils sont et à ne pas se creuser la tête pour tâcher de découvrir ce qu’ils pensent vraiment. Puisqu’on me traitait en ami de la famille, je n’avais qu’à me conduire comme tel. Pourquoi ne l’avais-je pas fait plus tôt ? Maintenant que je ne redoutais plus rien, je cessais d’être visé. N’avais-je pas eu raison de mettre au rancart mes susceptibilités, mes craintes, mes inquiétudes, puisque j’en étais récompensé par une profonde satisfaction intérieure ? J’en venais à me demander si vraiment j’avais été en butte à de l’hostilité. Ce n’est pas en essayant de justifier chacun de ses actes qu’on donne une meilleure opinion de soi. Il suffit d’être chaque jour différent. Je ferai aujourd’hui le contraire de ce que j’ai fait hier. Les jugements ne restent ce qu’ils sont qu’autant que nous ne changeons pas.

 

La rivalité entre les deux frères avait, paraît-il, été féroce. À l’aîné, Albert, le père de Denise, revenaient certains privilèges. Le cadet, Jules, le père d’Étienne, se les était arrogés. Il s’était dit plus capable. On avait fini par le croire. Ils convinrent, malgré cette rivalité, qu’il fallait faire quelque chose pour m’écarter. Je servis de prétexte à une réconciliation.

Jules Dechatellux me fit dire un jour qu’il désirait me parler. Quelle adresse ! Lever les bras, paraître si heureux de me revoir ! Il me prit par l’épaule, me conduisit vers son cabinet de travail. C’était l’heure du thé. Des invités jouaient au bridge. Nous passâmes entre les tables sans nous arrêter. Jules Dechatellux eut la délicatesse de laisser la conversation s’engager d’elle-même. Enfin il me confia que son frère était peut-être quelquefois maladroit, mais qu’il cachait une grande bonté sous son apparence de froideur. Il s’était assis derrière son bureau. Il avait l’intelligence de ne pas tirer sa supériorité de sa fortune mais de l’habileté qui lui avait permis de la gagner et de la garder. Il me dévisagea. Il connaissait ma vie, mais il n’était pas homme à le faire sentir dans une conversation si cordiale. L’idée de me prendre par les bons sentiments ne l’avait pas effleuré. Elle risquait de tout brouiller. Il alla droit au but.

« Est-ce que vous savez qui vous êtes ? » me demanda-t-il.

Voilà une question à laquelle, toute simple qu’elle paraissait, il m’était impossible de répondre. S’agissait-il de mon caractère ou de ma position sociale ?

« Est-ce que vous savez qui étaient vos parents ? Votre père était un sous-lieutenant de dragons, je le sais, mais il ne vous a pas reconnu, et votre mère était une brave fille, j’en conviens, que madame Mobecourt avait, je crois, recueillie. »

Je protestai que cette définition ne signifiait rien. Pourquoi mettre toujours l’accent sur la condition sociale ? Ne pouvait-on pas s’imaginer, simplement, que j’étais le fils de deux êtres qui s’étaient aimés. Pourquoi toujours ce : qui était ton père, qui était ta mère ?

Certaines personnes savent nous faire comprendre ce qu’elles pensent de nous sans le dire. Jules Dechatellux avait constaté avec une objectivité parfaite que j’étais un enfant naturel, que je n’avais ni famille, ni situation, ni fortune. Il n’avait pas compris que, dans de telles conditions, j’osasse songer à me marier, que ce fût avec Denise ou avec une autre jeune fille.

Pendant qu’il m’avait tenu ces discours, j’avais songé à ces hommes qui n’acceptent pas le plus petit affront. Ils se lèvent, répliquent. Moi, je n’avais pas bougé. En réalité, il avait raison. Ce que j’avais entendu était vrai, désespérément vrai. Il ne m’en voulait pas à moi personnellement. Ce qu’il m’avait dit, il l’eût dit à son meilleur ami, en admettant que celui-ci eût pu se trouver dans ma situation. J’avais cependant envie de me fâcher. L’occasion était superbe. Mais j’avais eu peur. J’avais ressemblé à une femme qu’on outrage dans un lieu désert. Si elle appelle, l’homme corrige sa tenue.

 

Quelques jours plus tard, je fis une découverte. Je m’étais rendu sans raison chez monsieur Albert Dechatellux. Quand on veut se débarrasser de quelqu’un, on commence par chercher à le faire partir de lui-même. Je me méfiais. Je ne prêtais pas attention aux allusions désagréables. Je pensais à autre chose. Et tout à coup je m’aperçus que je m’imposais. Comment ! Moi, je m’imposais ! Un voile se déchira, comme on dit. Je compris que je n’avais jamais cessé d’être un point de mire, que j’avais perdu de vue la réalité, que je n’avais aucune raison de me rendre aussi fréquemment chez les Dechatellux, que Denise, officiellement, n’était rien pour moi, ni ma fiancée ni ma femme.

La pensée de retourner à Paris sur-le-champ me traversa l’esprit. Mais quelques heures émoussent la fierté comme les belles résolutions. Je restai. Je me contentai de me corriger, espérant naïvement qu’on ne s’était aperçu de rien.

 

Les propriétés de Jules et Albert étaient situées dans la même avenue, à deux ou trois cents mètres l’une de l’autre. Nous avions beau nous trouver entre elles deux, je me sentais perdu. Le ciel était d’un bleu profond. Les endroits familiers, grâce auxquels Compiègne n’était pas pour moi une ville inconnue, avaient perdu leur relief. On m’attendait. On m’avait dit : « Vous viendrez demain, n’est-ce pas ? » Comme si j’avais voulu ne pas revenir. Nous étions tous égaux. Il n’y avait ni inférieurs ni supérieurs. Quelle plaisanterie ! On me parlait à peine. « Vous viendrez demain, n’est-ce pas ? » Peut-être que Denise et moi, nous ne nous aimions plus, du moins l’espérait-on. On avait encore beaucoup de choses à me dire. On se taisait. Peut-être me trompais-je. Peut-être les Dechatellux avaient-ils, comme moi, le sentiment que la vie n’était pas éternelle, que chaque mois qui s’écoule diminue les menaces qu’elle fait planer sur nous. Quand nous n’aurons plus que quelques années à vivre, elles ne pourront tout de même pas s’abattre toutes sur nous.

Nous nous promenâmes dans la forêt. J’étais étonné que les arbres fussent intacts, l’automne commençant dans mon esprit en septembre. L’air était si calme que les zigzags des papillons avaient quelque chose d’inexplicable. Il faisait encore très chaud.

 

La vapeur de la locomotive se perdait dans la nuit. Il bruinait. Les glaces étaient tachées. Une étrange odeur de lait tourné, d’eau de Cologne, d’orange, flottait dans le compartiment. Notre séparation, ce soir-là, me bouleversait. Une gare, la pluie, on s’embrasse, on se quitte. Est-ce que tout allait changer ? À Paris, le Salon de l’automobile ouvrait ses portes. Je me penchai à la portière. Nous nous aimions. Un jour, nous allions nous marier. Qu’ils devaient être heureux ceux qui avaient une famille, qui se trouvaient au centre d’un petit univers, qui ne s’en éloignaient qu’avec précaution ! Ils regagnaient leur place restée vide. Pas de doute, pas de crainte. S’ils étaient frappés dans une affection, s’ils souffraient, rien ne changeait dans leur vie. Ils ne faisaient que subir la loi commune. Et quand ils mouraient, ils avaient beau laisser leur femme, leurs enfants, leurs amis, leurs biens, ils ne faisaient encore que subir la loi commune. Ce soir, je quittais Denise. J’allais être seul. Les tentations m’assailliraient de nouveau. Dans une heure, au moment où j’arriverais, il me faudrait lutter contre elles de toutes mes forces. Qu’ils sont privilégiés ceux qui, seuls, ne sont pas différents de ce qu’ils étaient en société ! Je n’avais pas envie de rentrer, d’être encore plus seul.

Ce que je redoutais tant, ne se produisit pas. Le va-et-vient, les lumières suffirent à me distraire. Je ne cherchai à parler à personne. Heureux de cette apparente victoire sur moi-même, je rentrai.

Ce fut le lendemain que je reçus le télégramme suivant : Monsieur Dechatellux décédé. Un domestique l’avait envoyé sur la prière de Denise. Pas de verbe. On eût dit que ce malheur ne s’était pas produit la nuit dernière. Monsieur Dechatellux décédé. La veille, j’avais encore échangé quelques paroles avec lui. Ce mot décédé me poursuivait, comme si je devais lui découvrir une différence avec le mot : mort, comme si cette différence trouvée, tout ne serait pas irrémédiablement fini. Mais non. Décédé signifiait mort. Albert Dechatellux était mort.

Un après-midi de novembre, Denise vint me chercher. Sa famille s’était transportée rue Verniquet. Je ne l’avais pas revue depuis deux mois. Je demeurais dans l’ombre. Cette situation me convenait à merveille. Je laissais Denise s’agiter seule. La douleur que tous éprouvaient m’avait fait oublier. Décidément, il semblait que dans mes relations avec les Dechatellux je ne dusse jamais être moi-même. Voilà que je ne pouvais m’empêcher de faire passer mon effacement pour du respect de la douleur.

Denise m’invita à prendre le thé. Je la retins chez moi. Après, je ressentis une pénible impression de bassesse. J’avais le sentiment d’avoir profité de ce qu’elle était libre, de ce que plus personne ne pouvait l’empêcher de m’épouser. Dans le taxi qui nous emporta, je dis : « Ce que j’ai fait n’est pas bien. » Elle me regarda avec surprise. Quand donc les actes les plus naturels cesseront-ils de m’inspirer des remords ?

 

Maintenant que notre mariage était inévitable, Richard tâchait de nous amadouer afin de conserver sur nous un droit de regard. C’était un Richard garçon, un Richard qui n’avait rien de commun avec le médecin dévoué de la rue de Rome. Un jour, je lui dis que je n’avais aucune raison de lui témoigner de la reconnaissance. Il se fâcha. Nous avions l’air d’animaux front contre front. Denise était intervenue. On rougit de honte quand on se rappelle de pareilles scènes.

Et cette façon de parler d’intérêt ! On feignait de s’adresser à un égal. « Il faudrait que vous insistiez auprès de Denise pour qu’elle se décidât à signer les transferts, car nous approchons de la date limite », me dit Richard qu’une péremption laissait indifférent. Que sa sincérité paraissait vraie ! « Non, Jean (mon prénom dans sa bouche !), vous n’avez pas le droit de penser cela de nous », s’écria-t-il un jour que je lui avouais bêtement que je me sentais un intrus. Il établissait des plans pour notre avenir. « Vous retournerez à Compiègne. À Paris j’ai peur que vous n’éprouviez des difficultés à joindre les deux bouts. Vous aurez un bureau en ville, avec une belle carte du département devant vous. » Il parlait d’obtenir de la direction d’une compagnie d’assurances qu’elle déplaçât l’agent général de l’Oise. Je ne serais resté simple courtier que le temps de permettre à cette éviction de se machiner. J’acceptai en comptant que ce projet tomberait dans l’oubli. Denise n’était pas plus ambitieuse que moi. Son indifférence me causa un malaise. Car j’avais tort. La sagesse eût été de vivre comme Richard le souhaitait. Il avait raison contre sa sœur, contre moi.

Il nous annonça, plus tard, qu’il se proposait d’acheter une maison à Compiègne. Il nous la louerait. C’était pour nous, affirma-t-il, qu’il se décidait à placer de l’argent dans une affaire immobilière, car il n’était pas partisan de ce genre d’opération. J’ignorais encore qu’acheter peut être un souci. Je me disais : « On achète ou on n’achète pas. » Denise et Richard trouvèrent la maison trop chère, alors que moi, avec une légèreté qui avait dû choquer tout le monde, j’avais soustrait mentalement la somme demandée et je n’avais plus pensé à cette histoire.

On est toujours pauvre par rapport à quelqu’un. Richard n’en avait pas conscience. Pour de vrais riches, il ne devait pas y avoir, me semblait-il, une grande différence entre lui et moi. Je me trompais. Richard était des leurs. Il hésitait, attendait, choisissait. Comme eux, il ne craignait pas de perdre son temps. Il savait qu’à ces signes on reconnaissait la fortune assise. Ce qui m’étonnait le plus, c’était que pour des sommes qui me paraissaient médiocres, tant de gens fussent mis en mouvement. Je m’imaginais qu’on achetait une maison comme on achète un costume, en se pliant un peu à ce que désire le vendeur. Quoique la maison fût modeste, Richard avait déjà fait dix fois le voyage de Compiègne. Et Denise l’approuvait. Au fond, il aimait mieux traiter des affaires que de donner des consultations.

Je souffrais de mon infériorité. Richard était persuadé qu’il était cause de cette souffrance, que je me sentais inférieur à lui. Longtemps, il se composa une attitude. Il feignait d’ignorer que je l’observais. Il se montrait tatillon sur le paiement d’une facture quelconque et affectait de l’indifférence pour une grosse perte. Au moment où une certaine intimité s’établit entre nous, il joua une comédie assez inattendue : celle de n’avoir rien à me cacher. Il voulait me faire comprendre que l’intérêt seul guidait les hommes. Il se mit en colère devant moi pour une somme indûment réclamée. Il était sous-entendu que je n’étais pas meilleur que lui et que si j’aimais Denise, ce dont il ne doutait pas, la fortune de celle-ci n’en avait pas moins une influence sur mon sentiment. Comment pouvait-il avoir si peu d’amour-propre ? Je me le demandai jusqu’au jour où il me fit cette singulière remarque : « Il faut que vous sachiez, Jean, que dans notre milieu nous n’avons besoin de l’approbation de personne pour agir. » En effet, cette approbation était bien inutile. Je le constatais à présent que j’étais amené à rencontrer fréquemment des amis de Denise. Ils faisaient preuve d’une si grande discrétion dès qu’un sujet de se plaindre semblait avoir une cause familiale !

 

Au printemps, la famille Dechatellux retourna à Compiègne. À mesure que notre mariage approchait, mon appréhension grandissait. Je ne croyais pas possible qu’une formalité apportât les changements que je souhaitais. La mère de Denise avait beaucoup changé. Elle feignait de croire que son mari vivait toujours. Parfois, elle parlait de lui comme s’il venait de sortir. Elle ne parlait cependant pas d’une façon qui pût faire douter de sa raison, mais en posant sur son interlocuteur le regard de ceux qui mentent sans avoir la certitude d’être crus. Cette petite comédie de l’égarement la soulageait peut-être. Mais Richard avait pris sa mère à son propre jeu. Il lui avait donné une dame de compagnie qui ne la quittait plus.

Madame Dechatellux me témoigna tout à coup une affection sincère. Comment un tel changement s’était-il produit ? Quelle mystérieuse évolution sa méfiance avait-elle subie pour devenir de la sympathie ? Était-ce l’âge ? Les revirements de cette sorte sont fréquents chez les vieilles personnes. Ils leur donnent l’illusion d’une indépendance qu’elles ont perdue. À moins que, plus généreusement parlant, une affection sincère ne fût née.

 

Lorsqu’un matin, je rencontrai Abel sur la place du Marché-aux-Herbes, il n’eut même pas la curiosité de me regarder attentivement, de chercher à comprendre ce que j’étais devenu. Pourtant, il eût été intéressant de comparer ce qu’il aurait fait de moi à ce que j’étais devenu. Je me surpris à dire, je ne sais plus à quelle occasion : « Mon père, le lieutenant-colonel Le Claud… » Il est des événements que nous tenons pour certains sans que nous puissions dire comment nous les savons. Ainsi, j’étais persuadé que mon père avait obtenu le grade de lieutenant-colonel. J’étais persuadé de la même manière qu’une de mes tantes était entrée dans les ordres. Rien n’était moins sûr. Mais dans la situation où je me trouvais, tout manquait à ce point de solidité, que je n’hésitais jamais à faire une réalité des vagues bruits qui avaient pu me parvenir.

 

Jules Dechatellux était devenu un autre homme depuis la mort de son aîné. Le temps des rivalités, des jalousies, était passé. Depuis des mois, il n’avait pas revu sa belle-sœur, Richard, Denise. J’appris qu’il était amoureux d’une amie de sa femme surnommée Bébé et qu’il s’apprêtait à faire un long voyage.

Richard songeait maintenant à obtenir de son oncle qu’il se servît de son autorité pour dissuader Denise de se marier avec moi. N’était-ce pas de l’inconscience de la part d’un fils qui prétendait sans cesse obéir aux désirs secrets de son père ? Pouvait-on montrer avec plus de désinvolture que toutes les marques de sympathie prodiguées n’avaient pas eu la moindre sincérité ? Je me le demandais car j’avais alors la faiblesse d’essayer de démêler les sentiments des gens qui me haïssaient. L’un avait fait ceci, l’autre, cela. En refusant ceci, je pouvais obtenir cela. En acceptant ceci, etc.

Richard était vraiment d’une naïveté enfantine. Le sentiment que Denise me portait, s’imaginait-il, était superficiel. Si lui ne parvenait pas à la ramener à la raison, c’était qu’il était son frère, mais Jules Dechatellux, lui, saurait se faire écouter.

 

Denise ne se laissa pas démonter. Elle se prêta au désir de son frère, non sans m’affirmer qu’elle trouvait cette intervention grotesque. Mais la vie continuait. Il ne fallait pas se raidir dans son bon droit, se faire des ennemis inutilement. Une telle entrevue servirait à dissiper les malentendus. « Il n’y aura plus de doute, ensuite, sur les sentiments que j’ai pour vous. » Que se passa-t-il ? Il paraît que Jules Dechatellux n’avait parlé que de lui-même. Il se refusait à tout effort et c’était un effort pour lui que de concilier deux points de vue. Il n’avait pensé qu’à sa maîtresse. Richard avait vainement tenté de le stimuler. Quant à Denise, elle aurait profité de l’espèce de béatitude amoureuse de son oncle pour parler brusquement argent. Elle en avait assez de ne pouvoir récupérer ce qui lui appartenait. Richard avait bondi. Décidément, sa sœur avait été plus maligne que lui.

 

Elle vint me retrouver dans l’allée où je l’attendais sur un banc. Depuis des semaines, je ne m’étais senti si abattu. Cette entrevue me paraissait d’une énorme importance. N’en étais-je pas l’objet ? Des promeneurs passaient. Ils avaient cet air des très jolies jeunes filles qui ne regardent personne, qui fixent gravement leurs yeux dans le vide. Certains m’avaient reconnu. Ils eussent été curieux de savoir ce que j’étais devenu, mais ils ne voulaient pas tourner la tête.

La vie est pleine de ces coïncidences. Au moment où Denise se trouvait chez Jules Dechatellux, le père d’Étienne, j’aperçus monsieur Vialatte, le père de Jacqueline. Il s’avançait à pas courts. Il tenait un tout petit chien d’appartement en laisse. Comme cet homme me sembla vieux ! Oh ! il ne songeait plus à se décharger de ses responsabilités. Il avait perdu bêtement tout ce qu’il possédait. Il vivait chichement, sans domestique, dans une modeste maison que l’administration des Eaux et Forêts lui avait louée pour une somme insignifiante. Il n’avait rien voulu faire pour moi. Il n’avait pas voulu non plus ne rien faire du tout. Et voilà qu’aujourd’hui la Ville de Compiègne le traitait comme il m’avait traité. Elle ne l’avait pas adopté, mais elle ne l’avait pas abandonné. Je le regardais passer, absolument incapable de me reconnaître si je ne me plantais pas devant lui. J’aurais peut-être dû me lever. Mais il n’y avait plus rien entre nous. Il se fût donné le mal de me poser une foule de questions. Pourquoi obliger ce vieillard de paraître heureux de me revoir ?

 

Denise me rejoignit enfin. Il n’avait pas dû être question de moi personnellement. On me trouvait ni plus ni moins sympathique que n’importe qui. Et pourtant je demeurais là, sur ce banc, attendant en tremblant une réponse, essayant de deviner à la démarche de Denise si elle était favorable ou non.

Quand elle m’annonça, comme une bonne nouvelle, que son oncle n’avait aucune animosité contre moi, je demeurai indifférent. C’était une politesse de Denise, puisque mon nom n’avait pas été cité une fois. Je sentais que ce n’était plus moi qui la préoccupais. Si elle montrait tant d’animation, c’était parce qu’elle sortait d’une entrevue familiale. Depuis la mort de son père, elle agissait comme si la jouissance prématurée de ce que nous désirions ne devait pas nous faire commettre de fautes. Elle avait raison de ne se soucier que des siens, puisqu’elle était si sûre du reste.

Une fois mariés, personne ne nous manifesta plus d’hostilité. Denise était maintenant une étrangère. On serait juste, courtois, aimable, puisque tout était fini. Dans les cérémonies officielles, la véritable condition de chacun apparaît plus clairement. Je le savais et m’en inquiétais. Sans que je fusse différent, il me semblait que ma vie serait résumée sur ma personne. Notre mariage fut loin de ressembler à celui que Denise avait imaginé dans sa jeunesse. Je pensai que j’étais la cause de cette désillusion. En cet instant où tout se passe comme si on est profondément uni, comme les arrière-pensées sont voyantes ! Le monde, autour de moi, comme il me gêna ! Tant que seuls les amis récents m’approchèrent, je pus me défendre. Mais il en surgit de si loin dans le passé ! Heureusement que Richard et quelques amies de Denise, pour dissiper la gêne, feignirent de profiter de cette cérémonie pour s’amuser.

 

Nous descendîmes, Denise et moi, les Champs-Élysées. On s’était séparé très vite après le déjeuner. Sur le trottoir, on avait échangé quelques paroles. Brusquement, Richard avait sauté dans un autobus. « Maintenant que vous êtes arrivé à ce que vous voulez, au revoir », sembla-t-il dire. Longtemps, il nous fit signe de la plate-forme.

Une brume légère flottait dans l’avenue. Nous nous assîmes à la terrasse d’un café. Un malaise nous envahit. Notre aventure avait quelque chose d’affreusement personnel. Nous avions donc lutté si longtemps pour n’obtenir que cela ! Maintenant, nous ne pouvions plus nous plaindre, nous devions être satisfaits. « Que désirons-nous donc d’autre ? » Nous nous posions cette question pour cacher notre malaise. Heureusement que Denise qui, mariée depuis une heure, avait éprouvé le besoin de s’abandonner, de se sentir protégée, se ressaisit.

La vie parisienne semblait se dérouler devant nous pour la première fois. Tout y était gai, alerte. On y sentait la promptitude à prendre la défense de l’innocent, la bonne humeur. Le mal ne s’y présentait que sous forme d’accident. Et nous, nous étions là, côte à côte.

 

Nous nous regardâmes vivre. Chaque jour, comme l’adolescent qui se demande, après sa première jouissance, si plus tard il n’en connaîtra pas de plus fortes, nous nous demandions si le lendemain quelque chose d’inattendu n’allait pas se produire. Nous nous repaissions de notre intimité. Puis le moment arriva où nous n’eûmes plus rien à nous dire.

Quand nous revîmes notre famille, on eût dit que nous ne l’avions pas quittée. Madame Dechatellux manifesta même une grande joie. La réprobation était parfaitement dissimulée. On éprouvait un cruel plaisir à nous faire croire que rien n’était changé. Denise ne s’aperçut de rien. Elle fut touchée. Elle fut même prise de remords. Elle trouva qu’elle avait été injuste à l’égard de sa famille. Lorsque, dix-huit mois plus tard, Richard se maria à son tour, (il devait devenir un autre homme sous l’influence de son étrange femme née Fondelaire) l’indifférence de sa famille ne put plus lui échapper. Personne ne l’avait consultée. Elle n’avait pas été admise aux conciliabules qui précèdent des épousailles. Voulant être pour autrui comme pour elle-même, elle avait approuvé bruyamment. Mais on lui avait fait comprendre que ce mariage n’avait aucun rapport avec le sien, que son approbation était inutile puisqu’elle était générale.

 

Malgré cette froideur, nous retournâmes souvent à Compiègne. On nous tenait de plus en plus à distance. Les gens qui se brouillent rêvent toujours de grands succès, sauf les Dechatellux. Une atmosphère pesante régnait dans la maison. Il semblait qu’on en rendît Denise responsable, qu’à cause d’elle les vieux jours de la mère fussent attristés. La rancœur de l’associé délaissé planait dans les pièces désertes, sans pour cela qu’on renonçât à paraître avoir beaucoup vécu. On parla à Denise de voyages imaginaires, de nouvelles relations, de projets. On ne se donnait même plus la peine de lui dire la vérité.

 

Les années passèrent. Le sentiment réconfortant de recommencer sa vie ne dure pas. L’homme n’est pas fait pour supprimer le passé et repartir de zéro. Au lieu de vivre une nouvelle existence, je m’apercevais petit à petit que je continuais l’ancienne. Et je faisais cette constatation au moment où nous étions, Denise et moi, unis indissolublement. Ce n’était ni l’amour ni le mariage qui nous liaient ainsi, ni même la lutte que nous avions soutenue ensemble, mais l’extraordinaire abandon dans lequel nous nous trouverions si nous nous séparions. Denise que j’avais vue rire au milieu de ses amies, que j’avais vue dans sa famille, supporterait-elle un tel abandon ? N’était-ce pas l’histoire de Germaine qui recommençait ? L’une avait quitté pour moi l’administration des Postes, l’autre, sa famille.

 

Nous savions qu’un jour nous n’aurions plus d’argent. Et voici que tout à coup ce jour arriva. Nous avions eu beau prévoir, il nous avait surpris. Que s’était-il passé ? Rien. C’était exactement ce qui se passait pour l’âge. Nous ne pouvions plus que regretter. Nous n’avions plus, comme on dit, que nos yeux pour pleurer. Nous n’aurions pas dû faire ceci ni cela. Oui, mais il était trop tard. Nous n’avions plus aucune ressource. Les querelles aux sujets des valeurs restées dans l’indivision s’envenimèrent, mais ne se réglèrent pas. Caché derrière Denise, j’étais dans une situation humiliante. Je dois avouer que rien ne fut dit contre moi, du moins à ma connaissance. On devait estimer que j’étais irresponsable, ce qui me permet de penser qu’au fond les méchants n’utilisent pas toutes les armes qu’ils détiennent.

Comme elle était incapable d’obtenir certains titres lui revenant, Denise mit tout le monde au courant de la malhonnêteté de son frère. On lui donna raison, comme à Compiègne, lorsqu’elle parlait de se marier. Il fallait entendre comme les choses se passaient correctement dans les autres familles. Chacun se donnait en exemple. Notre père avait spécifié ceci. Quand notre mère est morte, nous avons fait cela. En tant qu’aîné, j’ai dit : « Voulez-vous que j’établisse le partage ? Je vous en remettrai à chacun une copie. Vous l’examinerez. Vous consulterez votre notaire, votre homme de confiance, qui vous voudrez. Si vous avez une objection à faire, vous la ferez. Quant aux objets qui ne peuvent être partagés, auxquels nous attribuons tous une valeur à cause des souvenirs qui s’y rattachent, nous les tirerons au sort. »

J’entendis le récit d’autres façons de faire aussi parfaites. Cela m’était de plus en plus désagréable. Je penchais pour la temporisation, les concessions, le secret. Je n’ai pas la prétention d’être un homme sensible, mais ces divulgations de tractations familiales me choquaient profondément. Denise fit taire mes scrupules. Je ne savais rien (elle avait raison). Les comptes étaient les comptes. Non seulement ils devaient être exacts, mais ils devaient être faits rapidement. C’était une règle élémentaire. De toute évidence, je ne connaissais aucune règle. L’humiliante histoire de ce pardessus prêté que j’avais oublié de faire rapporter le lendemain, la colère de l’ami de Denise chez qui j’avais pourtant passé une agréable soirée, en était une preuve.

Je m’effaçai. Je n’avais pas, il est vrai, à intervenir. Pourtant, une fois seul avec Denise, j’osais insinuer que cela ne devait pas être partout la même chose. Chez les Fruchaut, par exemple, je n’avais jamais remarqué une telle âpreté. En quelques mots, Denise me fit comprendre que je parlais de ce que j’ignorais. C’était partout la même chose. Je n’insistai pas. « Il n’y a que les petites gens, conclut-elle, qui ne se chamaillent pas pour de l’argent. » Je me dis qu’après tout elle avait peut-être raison et les Fruchaut que j’avais placés si haut, baissèrent dans ma considération. Ils s’entendaient pourtant si bien. Je me gardais dorénavant de les poser en exemple. Je n’étais tout de même pas convaincu. Lorsque les sommes en litige sont importantes, il est admissible de se dresser les uns contre les autres dans la même famille. Mais, en ce qui concernait Denise, ce n’était pas le cas. Le désaccord provenait de quelques dizaines de milliers de francs.

Comme j’étais gêné, au milieu de nos difficultés, d’entendre Denise parler de son coffre, de son homme d’affaires, de ses banquiers ! Je le lui avouai. Elle fut si étonnée que je compris que les habitudes que donne la fortune ne s’évanouissent pas avec elle, que notre détresse présente, identique dans ses conséquences à celle dont j’avais souffert, n’avait pourtant avec celle-ci aucun point de commun.

Au temps de mademoiselle Vialatte, je n’avais été, selon Denise, ni un enfant de bourgeois, ni un enfant d’ouvrier, ni même un enfant recueilli. Je commençais à croire que cette affirmation était assez juste. En regardant vivre, par exemple, les cousins de Denise, je m’étais aperçu que l’éducation que m’avait donnée Jacqueline (que je croyais si brillante, ce qui est naturel quand on a vécu jusqu’à douze ans dans un pavillon de gardiens) ne soutenait pas la comparaison avec la leur. Ces garçons avaient des libertés d’homme. Les professeurs, devant qui j’avais tremblé tant d’années, ne leur inspiraient aucune crainte. Ils en parlaient comme de subordonnés de leurs parents. C’était ainsi que, peu à peu, le prestige de Jacqueline avait baissé à mes yeux. Elle m’avait inculqué ce qu’elle savait, mais elle ne savait pas grand-chose. Elle m’avait donné des idées fortes, comme celle de la responsabilité personnelle. Mais réunies, elles formaient un ensemble contradictoire. Je compris ce que Denise entendait en disant que je n’étais ni un fils de bourgeois ni un fils d’ouvrier. J’étais un jeune homme ignorant, dont l’éducation avait été négligée, qui, grâce à ce qu’il lui était permis de voir aujourd’hui, s’affinait progressivement.

 

Je me décidai enfin à retourner à l’agence de publicité où j’avais travaillé sept ans plus tôt. Denise en avait manifesté plusieurs fois le désir. J’avais toujours tout quitté comme un homme qui ne doit jamais revenir. Et Denise m’avait demandé de faire ce pas en arrière ! Et elle trouvait naturel que je le fisse ! Elle ne soupçonnait pas que cela m’était plus pénible que de me faire embaucher, par exemple, comme manœuvre dans une usine. À ses yeux de personne sans expérience, il ne m’avait fallu vaincre que mon amour-propre. « Il n’est jamais déshonorant, me disait-elle, de demander du travail, même aux gens que nous connaissons. »

René Gallu, mon ancien patron, n’était pas à son bureau. J’interrogeai le concierge. Il m’apprit que Gallu déjeunait au restaurant voisin. Il y avait, dans le fait de reconstituer ses habitudes, quelque chose qui me rappelait ma misère passée. Tout à coup, j’aperçus de ma place, à travers la vitre, René Gallu, debout devant le restaurant. Il ne se décidait pas à entrer. Il parlait à un de ses courtiers, comme il faisait jadis, se souvenant, chaque fois que l’entretien semblait terminé, qu’il avait oublié quelque chose. En m’apercevant que cette incapacité de conclure m’agaçait, je compris que la bonne volonté ne suffisait pas quand on voulait travailler. Il fallait aussi de la patience. Enfin, il entra. Il était toujours élégant. Il portait le classique costume bleu marin à rayures blanches et à veston croisé, une chemise lavande à col tenant, une cravate qu’il semblait ne pas trouver trop voyante, une montre rectangulaire à chiffres gras au poignet. La minceur du ruban de la croix de guerre ne signalait pas le mépris des honneurs mais était de la modestie vestimentaire. Il tenait son chapeau à la main. Ses cheveux jetaient toujours des reflets. Le visage, rasé de près, avait cette teinte bleutée qui frappait, jadis, chez les acteurs. En retrouvant René Gallu si semblable à ce qu’il avait été, j’éprouvai un malaise. Les années que je venais de vivre, il les avait vécues aussi. Il n’en avait donc tiré aucune leçon. Il s’était donc simplement efforcé de rester le même. Peu après je pensai que cette impression d’immobilité que donnent certaines personnes, est trompeuse. Nous croyons qu’elles ont végété, comme nous croyons que les cultivateurs aperçus d’un train s’ennuient, mais peut-être sont-elles plus discrètes que nous.

Je m’étais imaginé que Denise désirait vraiment que je reprisse mon occupation. Ma surprise fut grande quand, à mon retour, je constatai que je m’étais trompé. Avait-elle brusquement compris la raison profonde de mon dégoût ? Non, la vérité était tout autre. On m’avait tant dénigré que, tout à coup, elle s’était écriée : « Eh bien, puisque c’est ainsi, Jean ne fera que ce qu’il lui plaît. » Si le partage de la succession de son père avait été honnêtement fait, je n’eusse pas été obligé, paraît-il, de retourner chez Gallu. « Jean n’a aucune raison de supporter les conséquences de la méchanceté et de la bêtise de ma famille. Il est mon mari. Quand je l’ai épousé, il n’avait pas de situation. Je le savais très bien. »

 

Quelques mois plus tard, Denise songea à rendre visite à sa tante et à une belle-sœur de sa mère. Aussi loin qu’elle remontait dans le passé, elle n’avait entendu que propos dédaigneux à l’adresse de ces deux femmes, si bien que lorsque nous nous étions mariés, elle n’avait même pas songé à les prévenir.

Et elle s’apprêtait à aller les voir. Comme je le lui déconseillais, elle manifesta de la surprise. On ne pouvait pas connaître plus mal le monde (peut-être était-ce pour cette raison qu’elle m’avait épousé) qu’elle. L’idée qu’on la croirait moins fière parce qu’elle était dans la peine ne l’effleura même pas.

Aussi étrange que ce fût, ni la tante ni la belle-sœur ne firent un rapprochement entre la visite inattendue de Denise et sa situation. Elles remarquèrent bien la fâcheuse coïncidence. Mais il était tellement évident que Denise ne voyait pas ce que ce rapprochement pouvait laisser soupçonner, que c’eût été se montrer sous un aspect bien mesquin que de paraître y penser. On fut de tout cœur avec elle. On lui laissa entendre qu’on avait toujours fait une distinction entre elle et sa famille. On trouva abominable la conduite de Richard. Par prudence cependant, on s’efforça de paraître au-dessus du conflit. Ces femmes déblatéraient contre Albert Dechatellux. Elles s’en gardèrent bien. Il était mort. Paix à ses cendres. Puis elles parlèrent des qualités de cœur qui seules comptaient dans la vie. Elles voulaient montrer qu’une parfaite union n’était pas le privilège de la famille Dechatellux. Et quand elles s’enhardirent à parler de moi, ce fut pour dire que j’étais certainement un homme charmant, que je ne méritais pas toutes les vexations dont on m’avait accablé.

Mais elles avaient beau nous donner raison, estimer que du moment que nous nous aimions, nous n’avions pas besoin de nous occuper des autres, elles faisaient sentir à Denise qu’elles comprenaient le point de vue de la famille.

Oh ! elles n’étaient pas aveuglées par la rancune. On eût dit qu’elles ne s’étaient jamais doutées qu’on les eût évitées. Et quand elles furent amenées à donner leur opinion, elles tinrent la balance ostensiblement égale.

Elles ne firent jamais rien d’autre. Je me gardai de le dire à Denise. De même qu’elle n’avait pas senti l’inconséquence de son geste, de même elle n’avait pas prévu le bruit qu’il ferait. À présent, les parentes de Denise se consultaient, allaient à gauche, à droite, racontaient ce qui s’était passé. Personne ne refusait à Denise de belles qualités. Pour paraître étranger aux misérables cancans qui commençaient à circuler, on les exagérait même. Denise avait un cœur d’or. Son mari ne semblait pas un méchant homme. Il n’avait évidemment pas de fortune. Il laissait sa femme se débrouiller. C’était, paraît-il, le fils d’un adjudant et d’une femme de chambre. L’occasion était unique de rendre à cette fière famille Dechatellux la monnaie de sa pièce. Mais il fallait devenir circonspect. On risquait, en soutenant Denise, d’être confondu avec elle, de justifier l’éloignement dont on avait souffert et dont on désirait montrer, par une neutralité bien gardée, l’injustice.

« Comment les aider ? » se demandait tout ce monde. On avait appris nos malheurs tout d’un coup. Il était difficile, en conséquence, de les pallier avec de petits secours, comme on faisait habituellement quand la situation était connue depuis longtemps. On se rappela que si Denise s’était exclue de la famille (elle l’avait dit elle-même), elle n’en était pas moins un être charmant. Il fallait donc intervenir. On lui envoya un pneu d’une brièveté énigmatique pour lui fixer un rendez-vous, car ce monde, dès qu’il sortait de la vie courante, s’entourait on ne sait pourquoi de mystère.

Denise se rendit chez sa tante, toujours contre ma volonté. Après un long préambule, on lui demanda de réfléchir à ce qui pourrait lui rendre service.

« Tu avais raison », me dit Denise à son retour. Mais il ne lui vint pas à l’esprit de s’étonner de tant d’hésitation. Elle gardait même une certaine reconnaissance à sa tante de l’avoir accueillie cordialement. Elle ne voulait pas admettre qu’elle attendait de sa parente un secours. Et pour qu’il n’y eût pas de doute sur ce point, elle s’astreignit, par la suite, à la fréquenter régulièrement.

Plus tard, quand la maladie l’obligeant à chercher asile à Compiègne, il put apparaître que Denise s’était réconciliée avec sa mère, cette tante et cette belle-sœur oublièrent ce qui s’était passé. Elles ne se servirent pas de l’avantage qu’elles avaient pris au moment où Denise attendait confusément un soutien d’elles. Pour maintenir des relations qui ne s’étaient développées que grâce à cette situation, elles crurent habile de paraître ne se souvenir de rien.

 

Voilà qu’un événement épouvantable se produisit. Notre avenir était lié à la mort de madame Dechatellux. Qu’il en fût ainsi de celui de Denise, passait encore. Mais du mien ! Au commencement, je ne me rendais pas compte de ce qui allait se produire. Je mettais sur le compte de l’impatience ma hâte d’entendre Denise me raconter ses visites à sa mère. Une autre raison ne pouvait me venir à l’esprit. J’étais le dernier à songer à mon intérêt. Denise le savait bien. Je trouvais madame Dechatellux très sympathique. Si elle m’avait longtemps témoigné une condescendance de dame patronnesse pour un jeune homme méritant, j’avais très vite décelé l’enfantillage de cette prétention.

Aujourd’hui, je ne pouvais plus me cacher la vérité.

J’avais cru ne plus jamais devoir me trouver dans une situation semblable par sa bassesse à celle que j’avais vécue, un soir, en arpentant le boulevard de la Madeleine jusqu’à une heure du matin. Depuis je n’avais plus éprouvé de sentiment de honte, et voilà que j’en éprouvais un plus affreux que tous les autres. J’avais cru à ma victoire ! Quelle erreur ! Les habitudes vicieuses disparaissent d’elles-mêmes et si l’on n’est pas clairvoyant, on peut s’en attribuer le mérite. Mais c’est pour reparaître sous une autre forme, comme on le dit des maladies. J’étais attaqué là où je ne songeais plus à me défendre. Comment, moi, avais-je pu en être réduit à souhaiter la mort de quelqu’un ? Souhaiter n’était pas le mot. Je ne souhaitais pas la mort de madame Dechatellux. Je ne la désirais pas. C’était pire. J’avais laissé les événements se développer de telle façon que cette mort arrangeait tout. Voilà comment j’avais été pris. J’avais cru que pour être un homme il fallait être en règle avec sa conscience. Et, tout à coup, j’avais la révélation que c’était insuffisant. Et cette révélation, comme les précédentes, se faisait trop tard. Ô leçons toujours nouvelles que me donne la vie ! J’avais le sentiment que ma jeunesse était une abomination qu’il fallait dissimuler à tous. Puis je m’étais naïvement persuadé que chaque année m’éloignait d’elle, si bien que j’avais la légèreté d’y faire parfois une allusion dont on ne savait si elle était sérieuse ou ironique. Je m’étais persuadé que plus jamais je ne revivrais les souffrances que nous fait éprouver non la misère, car celle-ci est sans importance, mais la honte que nous inspirent nos pensées, nos actes, nous-mêmes, et voilà que je les revivais plus violemment encore que jadis. Je pouvais au moins me figurer alors que le monde avait sa part de responsabilité. Mais à présent !

Je n’osais plus paraître devant madame Dechatellux. Dès que son nom était prononcé, je baissais les yeux. Et ce fut à ce moment que nous fûmes obligés de retourner à Compiègne !

 

Denise avait de la fièvre. Était-ce mon châtiment ? La tête me tournait. Richard, à qui je refusais de serrer la main, devint mon sauveur. Mon Dieu, pourquoi n’était-ce pas moi qui avais de la fièvre. Nous ne pouvions plus rien payer. Les quittances de loyer, les factures du gaz, de l’électricité, des fournisseurs, les menaces de saisies pleuvaient. On ne tombe que petit à petit, si bien que nous avions eu le temps de tout essayer. Il ne nous restait plus aucun moyen de nous sortir de cet enfer. Nous quittâmes l’appartement de la rue Pergolèse en emportant la clef, sans donner notre adresse, en laissant tout dans un état repoussant. « Qu’elle meure, suppliais-je, pour que tout soit fini et que plus jamais un tel supplice ne recommence ! » Mais comme je l’ai dit, ma destinée était empreinte d’une certaine douceur. Quand madame Dechatellux mourut, je ne désirais plus sa mort. J’avais vécu près d’elle quelques mois. J’avais passé près d’elle de paisibles soirées. J’avais compris qu’elle était un être vivant.

 

Je circulais librement dans la grande maison de Compiègne. J’ouvrais des portes qui, jadis, m’avaient été fermées. J’étais un étranger, mais les années avaient effacé beaucoup de choses. Nous nous étions rejoints malgré les différences du départ, ce départ qu’il ne faut pas manquer, comme disait madame Mobecourt. Je montais jusqu’au dernier étage et Richard, s’il me rencontrait, ne manifestait aucune surprise. On s’intéressait peut-être exagérément à mes goûts. Cela me frappait, car je n’étais pas habitué à leur accorder de l’importance. Richard ne m’aimait toujours pas, mais il ne dédaignait plus, comme ces dernières années, les petites satisfactions d’amour-propre que ma présence pouvait lui procurer. C’en était une de me donner une idée avantageuse de la vie quotidienne à Compiègne. Si j’avais besoin d’un objet dont sa femme, par exemple, se servait, il insistait pour qu’elle me le passât. Il semblait que j’eusse du bien-être à rattraper.

Chaque mois, madame Dechatellux tombait malade. Elle ne devait pas, à cause de son asthme, garder le lit. Elle entrait tout de suite en convalescence. Elle marchait à petits pas dans la maison. Je la surprenais parfois et son air concentré, en se livrant à un si simple exercice, me frappait.

Denise était toujours fiévreuse, mais j’avais moins peur qu’il ne lui arrivât quelque chose. Elle se trouvait au milieu des siens. Pendant des années, elle avait affirmé qu’elle aimerait mieux mourir que de demander quelque chose à sa famille. Et elle s’accommodait très bien de cette hospitalité. Elle semblait heureuse. Personne ne triomphait et personne n’était humilié.

 

Au lendemain de sa dernière attaque, madame Dechatellux s’était attardée le plus possible dans sa convalescence. N’est-ce pas dans une convalescence qu’un malade se sent le plus à l’abri ? Et longtemps après que le mal, en redonnant des signes de virulence, eut montré que l’accalmie était passée, Marie-Antoinette Dechatellux s’imaginait encore qu’elle bénéficiait d’une sorte de prescription et qu’il lui serait donné de voir refleurir les rosiers de la terrasse. Mais la mort la surprit, ne la privant que de ce modeste désir. Elle avait soixante-huit ans. Elle avait espéré s’endormir et ne pas se réveiller. Tout le monde l’avait cru, tellement elle était devenue faible et menue. Mais son agonie avait duré quarante-huit heures et fut horrible. Adieu saisons, promenades en voiture, goûters, adieu convalescences, compagnie charmante des enfants !

Denise n’avait pas quitté le lit depuis quinze jours. Pour la première fois, j’eus l’impression qu’elle pourrait ne plus se lever. Nous aurions pu être si heureux à présent.

 

Nous nous regardâmes à l’église et nous ne nous reconnûmes pas. En revenant du cimetière, je fus présenté. Je m’inclinai légèrement, les talons joints, dans une attitude mi-civile mi-militaire. Le colonel, lui, fit de même, avec une nuance de respect en plus que rien ne justifiait, sinon que j’étais le gendre de la défunte. Après m’être éloigné, je me retournai. Il se retourna également. Plus tard, nous nous retrouvâmes à table.

Une sorte d’oppression m’empêchait non pas de respirer mais de manger. La paix qui descendait du ciel bleu et froid que j’apercevais par les fenêtres me faisait mal. Tout le monde était indifférent au beau temps. Il était deux heures de l’après-midi. J’étais déréglé. De plus en plus il m’était pénible de m’écarter de mes habitudes. Nous ne pouvions pas nous reconnaître. Une physionomie humaine ne reste pas gravée quinze ans dans la mémoire. La couleur des cheveux, la forme du visage s’effacent. Nos yeux se rencontraient pourtant de plus en plus souvent. Nous aurions voulu ne pas être en présence pour interroger nos voisins. Et, tout à coup, nous nous reconnûmes.

Je tremblais maintenant, la tête baissée. Mes épaules me semblaient plus étroites. Le colonel Laîsné allait-il parler ? Un jour s’écoula, il ne parla pas. Pourquoi ? Était-ce parce que nous attachons peu d’importance au mal que nous avons été amenés à connaître dans l’exercice de notre profession ?

Comme je souhaitais que Denise guérît, que nous pussions fuir ! Existe-t-il supplice plus affreux que de demeurer attaché à ses fautes par la maladie d’un être cher ? Il était possible après tout que le colonel eût parlé, qu’on me le cachât parce que le moment était trop grave.

 

Denise était morte. Richard la veillait, assis à côté du lit. Il se tenait la tête dans les mains. Il semblait dormir. Tous deux avaient l’air de faire un voyage. J’étais immobile dans la pièce surchauffée. J’avais ignoré que Denise fût malade. J’avais vécu près d’elle des années sans m’en douter. Quand elle toussait, quand elle avait de la fièvre, quand elle était obligée de garder la chambre, je la soignais, je lui tenais compagnie, je jouais avec elle, mais j’ignorais qu’elle fût malade. Les avertissements du mal ne m’avaient pas laissé entrevoir la mort, car je n’avais jamais pensé à elle.

Denise était morte à trente-trois ans. Elle ne semblait pas une victime. Il ne manquait aucun des principaux événements de la vie à sa destinée, du moins ceux dont les biographes citent les dates. Elle était née, elle avait connu l’enfance heureuse, la jeunesse, l’amour, le mariage, elle était morte. Pourtant elle reposait là, devant moi, comme si elle n’avait pas vécu. Toutes les cérémonies de l’existence, elle les avait célébrées, et elle voulait encore vivre.

Je pleurais. L’infirmière me regarda. Jusqu’à ce jour, comme elle, j’avais regardé le malheur des autres. Aujourd’hui, pour la première fois, je ne le regardais plus. C’était moi qu’on regardait.

Je ne tenais plus debout. Je tombai dans un fauteuil. J’étais seul à présent dans la chambre. Je contemplai Denise. Le sentiment de la délivrance planait sur son visage. Le matériel des soins était encore là, sans objet. Je ne quittai pas des yeux le visage de Denise. Il n’y avait pas de place pour moi dans cette sérénité. J’en éprouvai un immense soulagement. Le Ciel m’avait épargné la plus grande douleur, celle de voir un être aimé lutter contre la mort, non pour vivre, mais pour rester près de vous. Dès que l’état de Denise avait empiré, elle ne m’avait plus reconnu.

Je me levai. Je quittai la chambre. J’avais veillé Denise toute la nuit. Je ne pouvais plus rester près d’elle, du moins je ne le pouvais plus pour les autres hommes. Depuis longtemps j’avais remarqué qu’ils nous jugent très vite au bout de nos forces. J’aurais pu rester près de Denise, j’aurais pu ne la quitter qu’après la mise en bière, j’aurais pu ne pas lâcher le coin du drap que j’avais serré des heures dans ma main. À quoi bon ? Je cachai ces trois mots au fond de moi-même. Si on les avait lus sur mon visage, que ne se serait-on imaginé ? J’étais un monstre. Je n’avais jamais aimé Denise. Et on me conduisit avec des égards infinis dans une autre chambre.

Maintenant je me rappelle que j’avais hurlé de douleur comme je n’avais hurlé que trois ou quatre fois dans ma vie. Avais-je pensé à Denise alors ? Avais-je désiré qu’on me laissât, avais-je désiré au contraire qu’on m’entourât ? Je me trouvais dans une chambre où je n’étais jamais entré. Chacun des actes de ma vie me semblait indigne de Denise. Je sortis sans que personne s’en aperçût. N’était-ce pas extraordinaire que j’eusse pu le faire si peu de temps après avoir été l’objet de tant d’attentions ? Je me dirigeai vers la forêt, comme dix ans plus tôt, après avoir passé la nuit avec Denise. J’étais étonné de marcher, de porter des vêtements. Ma vie n’avait désormais plus de but. Tant d’événements importants s’étaient passés, m’avaient occupé, et il n’en restait plus trace. Mais une journée est longue. Je m’écartais de ma douleur à force de penser. Je me demandais si Denise avait su que le colonel Laîsné me connaissait. Je m’imaginais que Richard se taisait par générosité. Secret entre hommes. Non, Denise ne l’avait pas su. Elle ne le saura jamais, à moins que, mort, on ne sache tout sur les vivants. En ce cas, elle savait beaucoup d’autres choses aussi.

La nuit tombait, l’obscurité me faisait peur. Je ne pouvais plus demeurer seul. Je revins sur mes pas. Je marchai de long en large devant la grille. Des lumières brillaient à travers les lamelles des volets de fer. Des voitures étaient rangées dans le jardin. Je n’osais pas entrer. Je me sentais devenu un étranger. Je pensai à Denise. Si elle me voyait, comme elle comprendrait ma timidité ! Je l’entendis me dire, (elle me l’avait dit tant de fois) : « Mais entre donc, Jean. » Et je me remis à pleurer.

Les premières heures d’immobilité étaient passées. Denise reposait. Sa famille rôdait autour d’elle, et moi, je l’avais abandonnée, j’avais eu la lâcheté de désirer que tout se terminât le plus vite possible, afin que les autres souffrances, celles des formalités, de l’enlèvement du corps, me fussent épargnées.

Une journée entière passée à errer avait laissé de telles empreintes sur mon visage que je les sentais. Je sentais le creux de mes joues, la saillie de mon nez, le cercle de mes yeux, les encoches de mes rides. Richard se rendit compte de ma détresse, sa famille aussi. Pourtant ils échangèrent des regards d’intelligence. Ils ne reprochaient pas à ma douleur d’être voyante, mais qu’elle existât et qu’elle fût si sincère. Cela, ils ne pouvaient le supporter. Pour eux souffrir, c’était encore séduire. J’étais en cette circonstance, non pas un comédien, ce serait trop vulgaire, mais un homme qui, parce qu’il vivait intensément, avait toujours réussi à faire passer au second plan sa triste condition.

Vers dix heures, je ne me sentis plus la force de rester dans cette maison. J’aurais dû non pas me taire, mais parler à voix basse comme tout le monde. J’aurais dû chercher du réconfort auprès de ceux qui étaient censés souffrir autant que moi. Je n’en avais pas eu le courage. J’avais pensé que je ne remonterais plus jamais dans ma chambre. Je ne pouvais pas partir. Nous ne nous servons pas pendant des années de certains objets sans qu’ils finissent par paraître nous appartenir. Je ne voulais en emporter aucun, ni mon portefeuille, ni le cendrier en cristal de Bohême que Denise m’avait donné, ni mes peignes et brosses d’écaille, ni mes accessoires de bureau, ni mes boutons de manchettes. Je ne voulais rien. Le fait de prendre une seule chose m’eût donné la tentation d’en prendre d’autres. Je ne voulais rien, rien, pas même un mouchoir, pas même une cravate. Rien, absolument rien. Pourtant je ne me décidais pas à partir. Enfin, je montai au deuxième étage. La porte de ma chambre se dressait devant moi. Allais-je, en l’ouvrant, faire le contraire de ce que j’avais décidé ? Jadis, je n’aurais pas hésité. Je me serais dit que revenir sur une décision n’avait aucune importance. J’aurais agi sans tenir compte de ma première volonté. Cette fois, il n’en fut pas ainsi. Je redescendis sans avoir touché le bouton de la porte. Enfin j’apercevais la lumière que répand en nous le sentiment d’une belle action. J’allais retourner à Paris, non seulement sans rien emporter, mais sans me changer.

Je me dirigeai vers la gare. Jamais je ne m’étais senti si fort. Une pluie fine poudrait mes vêtements. Je pris des chemins détournés pour ne rencontrer personne. Denise n’avait pas encore quitté la chambre close où elle reposait. Il faudrait pourtant qu’elle la quittât. Aucun prétexte au monde ne pouvait la retenir, et je n’attendais pas qu’elle fût partie. Les automobiles étaient rangées devant le perron, tous feux éteints, mais de manière à ne pas se gêner. Des lumières filtraient dans les joints des fenêtres. Et je fuyais. J’imaginais la stupeur, puis le triomphe de la famille quand elle s’en apercevrait. Je sentais qu’il y avait des règles élémentaires que je ne respectais pas. Mais il était trop tard, aujourd’hui, pour que je devinsse un homme comme les autres. Dieu connaissait pourtant mon horreur de me singulariser, mes efforts pour mériter la considération de mes semblables. J’avais beaucoup réfléchi au cours de ces dernières semaines. J’avais cherché à comprendre quelles étaient mes fautes pour que je fusse si malheureux. Le monde avait-il raison contre moi. Je commençais à tenir une place dans la société. Elle était loin de ressembler à celle que j’avais rêvée ! J’étais tout de même devenu, paraît-il, un homme définissable. J’avais eu la malchance de naître sous une mauvaise étoile. Je n’avais pas été bien élevé. Mais je m’étais marié et, grâce à l’influence bienfaisante de ma femme, j’avais enfin compris que si je ne recherchais aucune estime spéciale, si je me contentais de mon sort, je pouvais tenir un rang honorable dans le monde. Mais Denise était morte. Je revois son visage sur lequel la vie, en se retirant, avait laissé une compréhension muette et profonde de tous les actes humains. Me reprocherait-elle à présent de renoncer si légèrement à tenir ce rang honorable ? Comme s’il y avait toujours derrière moi quelqu’un pour constater que j’étais un comédien, que je n’avais jamais aimé personne, que c’était l’intérêt qui avait déterminé tous mes actes, je murmurai : « Ô Denise ! »

 

J’étais étendu sur le dos, tout habillé. Le coin de mes yeux était humide comme si je venais de lire. Je me levai car il fallait que je marchasse. Je me sentais prêt à éclater en sanglots. Je me jetai sur le lit que je venais de quitter pour cacher mon visage. Je flânais, je vivais et Denise était morte. Tout à coup je me retournai. Cette chambre, je ne la connaissais pas. Comment avais-je pu faire tant de choses, connaître tant de monde et être, aujourd’hui, si seul ! J’avais laissé la lumière allumée en me couchant. Je m’endormis. Puis l’aube me réveilla comme le grand jour. La nuit s’était évanouie sans me rendre différent. Je sortis peu après. Je n’avais fait aucune toilette. Je portais toujours la même chemise. Il était sept heures du matin. Voulais-je pouvoir assister à l’enterrement si le désir m’y poussait soudain ? Quand un événement auquel nous ne voulons pas prendre part est imminent, devons-nous faire en sorte qu’il passe sans que nous nous en apercevions, ou devons-nous revoir notre attitude ? Je pensai à Richard. S’il venait de perdre sa femme, oh ! il ne se poserait pas une telle question. Il aimait sa femme. Son ménage était un exemple. Autorité, travail, chez le mari ; tendresse, fidélité chez la femme. Mais pourquoi sa douleur à lui eût été vraie, humaine, mesurée, alors que la mienne devenait de la panique.

Je marchais moins vite maintenant. J’étais monté jusqu’à l’Étoile. Je descendais les Champs-Élysées. « Au bois, à la gare de Lyon », disais-je au chauffeur de taxi quand Denise et moi, nous voulions être seuls. Je venais de me dire : « À la Concorde. » Les rues étaient animées. Mais voilà déjà la place de la Concorde. Je m’enfonçai dans de petites rues, derrière la Chambre des députés. J’oubliai, cette fois, de me fixer un but. Je pensais à tout le bien que Denise m’avait fait. Qu’il eût été consolant qu’elle n’eût pas songé qu’à mon intérêt ! Je me souvenais de ces journées orageuses où j’avais semblé ne pas exister. Denise luttait pour son bonheur, et moi j’éprouvais la délicieuse sensation de ne pas être la cause unique de cette lutte. Je la laissais se débattre et il ne lui venait même pas à l’idée de me le reprocher. Elle trouvait naturel que les tâches difficiles lui incombassent. À présent je me demandais si, au fond d’elle-même, elle n’avait pas attendu que je montrasse plus de courage. J’avais cru que mon inertie passait inaperçue. Je n’en étais plus si sûr. Tout en marchant, je me disais que j’aurais dû parler, la guider, l’empêcher de faire certaines choses, au lieu de me cacher, de me faire passer pour plus faible et plus irresponsable que je n’étais. L’attitude des gens, leurs propos, leur antipathie devenaient plus clairs. Ils avaient raison. Mais comment avaient-ils pu demander à un homme comme moi de savoir qu’il est des circonstances où on doit ne pas se laisser aimer ?

 

Quatre jours s’étaient écoulés. Le peu d’argent que j’avais sur moi était dépensé. Il fallait vraiment que je ne puisse faire autrement pour retourner à notre petite banque de la rue Cambon, une rue qui donne justement dans le boulevard de la Madeleine. Ô ce quartier, que je le détestais ! C’était dans ce quartier que nous avions déjeuné Richard et moi, avec un commissaire-priseur, que se trouvaient les bureaux des amis de Denise, que j’avais rôdé pendant la guerre, parce qu’il était alors le centre de Paris, qu’une odeur si particulière qui n’a rien d’une odeur de cuisine s’échappait des restaurants, que j’admirais les tailleurs, les chemisiers, les cafés, que je regrettais, en écoutant des valses aux phonographes publics, un passé brillant que je n’avais pourtant pas connu. J’étais jeune et je pleurais une époque révolue !

Et me voilà de nouveau rue Cambon. Je me souvenais d’un jour où j’avais attendu Denise. Elle s’était rendue avec son frère à la banque. Il ne savait pas qu’elle devait me rejoindre. Je faisais les cent pas boulevard de la Madeleine. Tout à coup, j’aperçus le frère et la sœur s’avançant vers moi. Que faire ? Traverser ? Simuler une rencontre due au hasard ? Mais Denise m’appela. « Nous vous cherchions partout », dit-elle. « Où étiez-vous donc ? » Elle n’était pas embarrassée. Richard n’avait montré aucun étonnement, mais moi, j’étais devenu cramoisi de honte.

Je passai une troisième fois devant la banque qu’aucune plaque ne signalait à l’extérieur. Je me décidai à monter. Combien restait-il d’argent liquide à notre compte ? Denise avait tenu à ce que son compte fût le mien. « Un compte joint », avait observé le banquier. Mais légalement, aujourd’hui qu’elle était morte, avais-je le droit de retirer l’argent qui s’y trouvait ? Je ne cherchais pas à le savoir. Je le verrais bien. Je n’avais plus d’amour-propre. La pensée qu’on ignorait peut-être que Denise fût morte put me venir à l’esprit sans me révolter. Je savais que c’était la dernière fois que je me rendais à cette banque. Elle me faisait horreur. Je me souvenais de ces attentes dans le salon au moment où, ruinés, nous avions demandé une avance sur des titres non cotés. L’avance avait été accordée à la légère par le directeur, René Poiret. Il nous avait cependant priés de repasser. Il nous avait alors annoncé qu’à son grand regret il lui était matériellement impossible de nous consentir cette avance, les titres que nous lui avions remis en garantie n’étant pas cotés. « Vous le saviez !

— Oui, en effet, mais dans mon esprit, il s’agissait de l’émission de 1924. » Je me souvenais de la scène pénible qui avait éclaté peu après dans cette même rue Cambon. Comme Denise avait été naïve ! Elle avait voulu me persuader que si je retournais seul chez René Poiret, il n’oserait pas me refuser cette avance parce que j’étais un homme ! Il n’avait refusé que parce que, elle, Denise, s’était trouvée présente. N’était-ce pas adorable ? Pour Denise, j’étais un homme comme les autres. Ni ma naissance ni mes actes ne lui avaient fait changer d’opinion. Et j’avais cédé. Et j’étais retourné le lendemain chez René Poiret. Il m’avait reçu en coup de vent, juste avant de partir pour la Bourse. « Revenez à cinq heures », m’avait-il dit. Il faisait semblant, par amitié pour Denise qu’il avait courtisée, de ne pas voir le côté excentrique de son mariage et de me traiter comme ses autres clients.

J’étais revenu à cinq heures. « Je regrette beaucoup, mais comme je l’ai dit à Denise devant vous, je ne peux pas vous accorder cette avance. » Il avait poussé l’amabilité jusqu’à dire qu’il s’était renseigné dans l’après-midi. J’avais insisté. J’avais fait appel à son amitié pour nous, à son bon cœur même, tellement je savais Denise désireuse que je réussisse. Je connaissais si peu les hommes que, parce qu’il m’écoutait poliment, j’avais cru le fléchir. Et tout à coup il m’avait interrompu avec cette phrase qui, toute simple qu’elle était, me parut venir d’un autre monde : « Vous me désobligeriez si vous insistiez davantage. »

 

Mon départ brusqué de Compiègne, au lieu de trahir mon désarroi, pouvait être pris pour de l’indifférence. Je m’en moquais à présent. J’étais décidé à ne plus avoir jamais le moindre rapport avec Richard. Il ignorait où j’étais. J’étais parti sans laisser d’adresse comme s’il n’avait pas compté plus qu’un vulgaire hôtelier. J’admettais qu’il avait toujours eu raison, que j’avais toujours eu tort, sans éprouver pour cela un sentiment d’infériorité vis-à-vis de lui. Je lui écrivis cependant. Il est certaines satisfactions qu’on n’a pas la force de se refuser. Je lui écrivis que je renonçais au testament que Denise avait fait en ma faveur, et je lui demandais de le brûler. C’était inutile. Richard l’avait certainement déjà fait, mais je tenais à ce qu’il sût que mon désintéressement était conscient. Jadis une telle façon d’agir m’aurait répugné. Aujourd’hui, je n’avais plus de gants à prendre. Je n’avais qu’à agir comme il agissait lui-même, et lorsqu’un de mes actes pouvait m’attirer quelque considération, ne pas me gêner pour le rendre public. Comme je ne me doutais pas encore que j’habiterais quatre ans l’hôtel de la rue Casimir Delavigne où je venais de descendre, je le priais (sans me soucier de ce qu’il en déduirait), si par hasard il avait quelque chose à me faire savoir, de m’écrire Poste restante, rue Cujas.

 

S’enfermer entre quatre murs quand on souffre, est une sorte de mortification. Je ne sortais de ma chambre qu’à l’heure des repas. Il me semblait qu’ainsi tout le mal que j’avais pu faire à Denise était racheté. Je restais toute la journée assis devant la fenêtre, sans journaux, sans livres. Deux semaines s’écoulèrent ainsi. Il y avait dix-sept jours que Denise était morte. Dix-sept journées !

Je ne pouvais plus supporter cette claustration. Mais avant de recommencer à vivre, il me semblait de plus en plus que j’avais le devoir d’aller sur la tombe de Denise. Les plus étranges pensées me traversèrent alors l’esprit. Il fallait que je le fisse secrètement, que personne, à Compiègne, ne le sût. Il serait réconfortant d’avoir, en un tel moment, un ami qui m’assisterait avec émotion, qui me conduirait, qui prendrait les billets, qui s’occuperait de moi comme d’un enfant. N’est-ce pas un des plus grands inconvénients de l’isolement que d’être obligé de tout faire soi-même ? Je me souvenais de privilégiés à qui tout était épargné. Je me rappelais la mort de madame Dechatellux. Ni Jules, ni Richard, ni les parents accourus n’avaient été distraits de leur douleur. Moi, il fallait que je m’occupasse de mon corps, de ses besoins. Je l’avais fait jadis, dans la joie, lorsque rendu à la vie civile, j’avais dû coudre, laver, cuisiner. Je n’avais pas songé alors à envier ceux à qui ces corvées étaient épargnées. J’avais même méprisé ces enfants gâtés.

J’irais donc seul à Compiègne. C’est une excellente discipline que d’être obligé de s’occuper des détails matériels de la vie quand on souffre ou qu’on est heureux. Personne ne m’accompagnerait. Je le regrettais, car en de telles circonstances, les amitiés sortent renforcées. Mais au moment où mon projet me redonnait un but, je fis une pénible constatation. Comment se faisait-il qu’au moment même où j’avais la pieuse pensée de me recueillir sur la tombe de Denise, je m’apercevais que je ne savais pas où était cette tombe, qu’au moment où je m’apprêtais à agir comme mes semblables, un détail inattendu me montrait que j’étais toujours en dehors de la communauté humaine ? Un an plus tôt, en supposant que je me fusse trouvé dans une situation analogue, je me serais justifié en songeant à ma situation particulière. Mais aujourd’hui, quelle excuse alléguer ?

J’allai quand même à Compiègne. Je pris le premier train du matin, de manière à ne rencontrer personne en arrivant. « Pourquoi je me cache ? » me demandais-je cependant que je roulais à travers la campagne déserte et ensoleillée. Le soleil, qui venait de se lever, était déjà éblouissant. Tout le monde dormait encore. Le soleil brillait pour moi seul. Il avait encore un long espace à parcourir dans la solitude. Puis, les nuages le cacheraient aux hommes, quand ils s’éveilleraient. Qu’il était enivrant le sentiment de liberté que j’éprouvais ! Ayant tout perdu, je n’avais plus rien à perdre.

Aucune voiture n’attendait au passage à niveau de Compiègne. Je faisais une excursion dans le passé, mais le temps qui m’avait semblé si long depuis la mort de Denise ne fut qu’une journée lorsque je traversai la place de la Gare. Mon exaltation s’évanouit. Je m’étais vu agenouillé sur une tombe et j’étais calme. Même à présent m’effaçais-je devant Denise ? Elle avait pensé, agi, et moi je m’étais tu. Je me taisais encore. Je demeurais immobile et muet comme dans les grandes scènes, lorsqu’elle vivait.

Je m’éloignai. Je me rendais compte que ce pèlerinage ne répondait pas à un besoin de mon cœur, que je n’avais fait que me conformer à un usage. Je découvrais que le geste, pourtant si naturel de fleurir une tombe, ne m’était pas permis.

 

Qu’allais-je donc faire chaque jour rue Cujas ? Richard et moi, n’étions-nous pas des étrangers l’un pour l’autre ? Que pouvions-nous nous dire maintenant que Denise n’était plus ? Avais-je besoin d’un signe de vie dans la solitude où je me trouvais ? Le besoin d’un tel signe me faisait-il oublier notre incompréhension mutuelle ? Continuais-je donc d’agir dans l’ombre comme je n’agissais pas au grand jour ? Était-ce parce que personne ne pouvait me voir que j’allais chaque jour rue Cujas ?

Je m’assis à la terrasse d’un café, boulevard Saint-Michel. Après tout, n’étais-je pas un homme comme les autres ? Des étudiants passaient en chantant, en se bousculant. Je les regardais. Leur insouciance me soulageait.

AUJOURD’HUI

Hôtel Maillot, un lundi matin, en janvier 1939. Depuis ma fameuse entrevue avec maître Logelin, vingt et un mois se sont écoulés. Il y a quatre mois, je suis retourné le voir. Il ne tenait plus aucune somme à ma disposition. Je le priai d’informer Richard de ma visite. Quarante-huit heures plus tard, je recevais un chèque de dix-huit mille francs. Au fond, ma vie n’a pas changé. Les mêmes hauts et bas se succèdent toujours. Je suis heureux, comme je l’ai souvent été quand, après une période difficile, je me suis trouvé libéré du souci du lendemain.

J’aperçois de ma fenêtre la porte Maillot, le grand huit, la lune de Luna-Park, les raies blanches de la signalisation si compliquée à ce carrefour. Une brume légère flotte sur les premières pelouses. Il a fait beau dimanche. Et les hottes de fonte où brûlent les vieux papiers fument doucement.

J’ai obtenu, quoique ce ne soit pas l’usage dans cet hôtel, de payer au mois. Une diminution ridicule m’a été consentie. Sur le produit de la multiplication de trente-cinq francs (prix de ma chambre à la journée) par trente (nombre de jours en moyenne par mois), soit mille cinquante francs, les cinquante francs ont été retranchés. Je n’eusse pas manqué jadis de refuser une diminution dont l’insignifiance ne compensait pas l’avantage de payer comme tout le monde. Mais je l’ai acceptée, car je ne me soucie plus de l’estime que je croyais inspirer en paraissant au-dessus de mes intérêts.

La partie fastidieuse de ma toilette est terminée. Ce qui reste peut être prolongé indéfiniment. C’est le choix de la chemise, de la cravate, la contemplation que je n’aime pas à écourter de l’ensemble de ma personne. Ce n’est pas tellement vain. Quand la vie nous sourit, nous prenons plaisir, chaque matin, à redonner à notre aspect physique sa fraîcheur de la veille.

De temps en temps, je retourne à la fenêtre, comme en train, lorsque les paysages changent. Des moineaux, qui ne s’envolent que dans les grandes occasions, sautillent sur mon fragment de corniche. Je les regarde becqueter les miettes tombées des étages supérieurs. Voient-ils à travers le verre ?

Enfin, je jette un dernier coup d’œil sur ma personne. Il m’est impossible de trouver une faute de goût, une négligence. Je suis à mon maximum. Il s’agit maintenant de paraître l’ignorer.

Aujourd’hui, j’aime mieux tourner à droite, monter l’avenue de la Grande Armée. Encore une nouvelle journée, encore des nuages, encore du soleil. J’ai été revoir maître Logelin. Imaginons que ce fait soit connu du monde entier. Certains me mépriseraient. Mais d’autres ne m’approuveraient-ils pas ?

À la hauteur de la rue Duret, je rencontre un ancien officier de spahis, le capitaine Lamoure. Je le rencontre dans Paris. Nous nous arrêtons. Les passants continuent leur route. Nous nous connaissons, nous.

« Venez me voir », me dit-il.

 

La journée a été si longue que j’arrive au restaurant à six heures et demie. J’ai envie de parler, de rire, de manifester de la bonne humeur. Sans avoir rien fait pour cela, je sens qu’on m’attribue un rang social supérieur à celui des autres clients, qu’on me considérerait, si j’avais vingt ans, comme un jeune homme de bonne famille. La salle n’est pas éclairée. Je me dirige vers le fond. Le patron, la patronne et la servante sont assis autour d’une table. Une jeune femme, la fille des patrons, montre les achats qu’elle a faits dans l’après-midi : des bas de soie, un flacon de parfum, une boîte de papier à lettres. On se passe tous ces objets de main en main. Je fais alors une observation extraordinaire. Je pourrais, moi aussi, prendre ces objets qu’on me tend comme des photographies sur lesquelles je ne figure pas, mais qu’il serait inamical de ne pas me montrer. On attend une marque d’intérêt de ma part. Je ne bouge pas. Je ne peux pas toucher à ces objets. Ils ne m’appartiennent pas.

Ce qui se passe ensuite est encore plus étrange.

« Comment trouvez-vous ce papier à lettres, Monsieur Jean ? me demande la jeune femme. Je l’ai acheté pour ma fille. Elle ne veut écrire que sur du papier à lettres qui lui appartient.

— Elle sera contente.

— Mais est-ce que c’est vrai que ces papiers à lettres de Prix Unique viennent du Japon ?

— Je ne sais pas.

— Made in Japan. Tenez. Lisez. »

Elle me tend la boîte. Je la prends. Mais j’ai failli ne pas la prendre. Pour avancer la main, il a fallu que je pense à la stupéfaction générale qu’un refus eût provoquée.

 

Il est quatre heures du matin. Je suis couché sur le dos. C’est dans cette position que je préfère fumer. J’aime le goût de ma cigarette quand elle se consume mal. Je pense à mon voisin de lit, dans un cantonnement, qui fumait aussi la nuit. Je ne peux pas me rendormir, mais aucune idée noire ne m’obsède. La veille, je me suis laissé aller, aussi bien au physique qu’au moral. Je sens déjà en moi comme un besoin de rattraper ce temps perdu.

« Vous êtes matinal ! » me dit Henry Lamoure quand je me présente à son bureau.

Officier à Compiègne, Henry Lamoure avait connu Denise, ses parents, son oncle, Jacqueline, madame Mobecourt et sa sœur, le colonel Laîsné probablement, et toute la société de la ville. Il s’était naturellement aperçu que je n’y étais que toléré. Il avait cependant feint de ne pas s’en douter. Devenu sous-directeur de la compagnie d’assurances où Richard avait songé à me faire entrer, il était retourné régulièrement à Compiègne, attiré par la chasse à courre, le sport, les fêtes, et non par de sombres histoires de famille dont la connaissance risquait de lui fermer certaines portes. Ô ces fêtes, dans les parcs ! Que les lampions utilisés pour les illuminations me semblaient misérables, accrochés à des fils de fer tendus entre les arbres ! Je ne me rendais pas compte que, comme au guignol le bâton suffit à faire le gendarme, ils suffisaient à donner l’illusion de fêtes nocturnes.

Je viens demander à Lamoure de me parler de Compiègne, de me répéter les derniers potins. Il m’annonce que je suis l’homme qu’il lui faut. Il s’est entretenu à mon sujet avec la direction, une conversation de professionnels sur un amateur qui peut être utile. « Oh ! ne croyez pas que nous vous traiterons en débutant ! La commission à laquelle vous aurez droit sera plus importante que celle de nos plus anciens agents. Nous voulons sortir des chemins battus. Nous voulons créer une équipe composée uniquement d’hommes ayant des relations et appartenant au même monde. Si vous obtenez, par exemple, de votre oncle Dechatellux qu’il passe contrat avec nous… Mais asseyez-vous. »

Il me remet des papiers qu’il prend dans des piles différentes, comme dans une agence de voyages. Un certain barème est épuisé, il me l’enverra.

« Étudiez la question. Vous me donnerez la réponse. Je vous répète que c’est très intéressant pour vous. »

À peine sorti, j’ai jeté les papiers. Puis j’ai suivi sans résultat une jolie femme. Cela m’a amené dans une petite rue donnant sur le marché Saint-Honoré que je ne connaissais pas. J’ai attendu plus d’une heure devant la maison où elle est entrée. J’ai déjeuné en lisant un journal. J’ai pris mon café à la Maison du Brésil de la rue Auber.

Il est quatre heures quand je rentre chez moi, j’ouvre la fenêtre. Il fait beau. Le soleil se couche derrière le bois. Je ne le vois déjà plus, mais en me dépêchant de monter sur la terrasse de l’hôtel, je le verrai peut-être encore. C’est la lampe qu’on emporte dans une chambre voisine. Elle éclaire Saint-Cloud, et ici tout semble abandonné. Je vous supplie, mon Dieu, de me donner un but dans la vie, de me permettre de dépenser mes forces pour une cause belle et utile.

 

Nous descendons ensemble l’avenue des Champs-Élysées. Il est onze heures du matin. Au loin courent les toitures blanches des autobus. Les Tuileries sont cachées par une gaze. Est-ce de la poussière ou une brume campagnarde ? Un reflet, renvoyé par les fenêtres de la rue de Rivoli, la troue de temps en temps. Nous parlons peu. Il semble que nous n’ayons pas de raison de rester ensemble et pourtant nous ne nous quittons pas. Madame Vallosier est entrée un soir, par hasard, au restaurant. Elle s’est assise à la première table. Elle m’a prié de lui passer le menu. « Donnez-moi ce que vous avez », a-t-elle dit à la servante sans le lire. Elle a intrigué les habitués. « Tâchez donc de savoir qui est cette dame », m’a glissé à l’oreille la patronne.

Nous arrivons place de la Concorde. « Où voulez-vous aller ? » J’ai vraiment l’air de n’avoir aucun désir. « Voulez-vous que nous prenions l’apéritif sur les boulevards ? »

Maintenant je parle de moi. Mon père était officier. Mais je ne l’ai pas connu. Ma mère n’avait pas de fortune. Madame Mobecourt, une dame de Compiègne qui s’intéressait à elle, ne fit rien pour la marier. Ma mère habite à présent rue Théodore de Banville. Je me suis donc trouvé ballotté de gauche à droite. J’ai fait mes études à Lakanal, au collège de Menton, au lycée de Nice. La guerre les a interrompues. Une fois démobilisé, j’ai voulu ne compter que sur moi-même, être indépendant. J’ai repris mes études, mais le temps me pressait. J’ai connu des moments difficiles. Si je les racontais, on serait surpris. Puis, lorsque j’ai compris qu’il me serait impossible d’arriver à ce que je désirais, je suis retourné à Compiègne et je me suis marié avec une amie d’enfance. Mais elle est morte au moment où nous allions nous fixer dans le Midi. À présent je vis seul. Je suis encore indécis sur ce que je vais faire.

Je pourrais parler ainsi des heures, sans me contredire une seule fois.

 

Je vais voir ma mère. Aujourd’hui que plus rien ne me rattache au passé, que je suis dégagé de toute influence étrangère, je n’hésite plus à rendre visite à ceux qui me touchent de près ou qui m’ont approché. Depuis des années, ma mère n’habite plus rue Théodore de Banville. Elle habite une maison étroite au toit plat, encastrée entre deux beaux immeubles, rue des Acacias. Les hauts et les bas de la vieillesse me surprennent toujours. Je crois trop vite que tout est fini.

Je gravis un escalier malpropre. Je tire une sonnette et je me trouve en présence de ma mère. Elle doit avoir une soixantaine d’années à présent. J’apprends alors, sans émotion, qu’elle vit avec un fils qu’elle a eu d’un de ses amants. C’est un jeune homme de vingt ans qui fait sa médecine. Le père de ce garçon a longtemps aidé ma mère, mais il ne lui donne plus d’argent. Elle m’explique que ce n’est pas pour une vulgaire question d’économie qu’il a cessé de lui verser une pension. Il possède, paraît-il, des millions. Il n’aurait pas été d’accord avec ma mère sur l’éducation à donner à leur fils André. Très vite, elle ajoute qu’elle continue à avoir de bonnes relations avec cet homme, qu’elle ne lui tient pas rigueur, qu’elle l’estime autant. Je sens qu’elle est sincère. Pourquoi faut-il qu’après m’avoir témoigné tant de confiance, elle se raidisse quand je lui parle de l’utilité pour André de connaître Richard qui est médecin ? Elle change la conversation. Elle m’apprend qu’elle vient de déménager, que la maison qu’elle a quittée était encore plus pauvre que celle-ci. « C’était une excellente occasion, observé-je, pour demander de l’argent au père d’André. » Elle m’explique qu’elle ne l’a pas fait pour que cet homme (que je commence à trouver bien antipathique) ne s’imagine pas qu’elle comptait sur leurs relations pour faire appel à lui plus tard. Elle s’empresse d’ajouter qu’il n’aurait pas refusé. Mais tout à coup je devine que cet homme, dont elle me parle si complaisamment, a disparu de sa vie depuis des années. Son évocation servait à détourner mon attention, à me cacher une ambition secrète. Cette ambition, c’est qu’André devienne un grand médecin. En même temps qu’il sera riche, savant, honoré, il sera reconnaissant. Quand on a trouvé, sur la fin de son existence, une cause méritant qu’on s’y consacre entièrement, on ne veut partager avec personne la joie de la faire triompher. Un but précis remplace le bonheur vague qu’on s’est contenté de chercher toute sa vie. On n’accepte ni conseils, ni encouragements. Le monde n’a pas les mêmes raisons que nous de désirer l’atteindre. Son approbation a beau être sincère, elle peut, en se modifiant au premier obstacle, nous faire retomber dans les incertitudes du passé. Ma mère a découvert qu’il faut être fort pour réussir. Son fils sera fort. Son fils ne se laissera apitoyer par rien. Je le regarde. Comme il est loin de soupçonner ce qu’on attend de lui !

Je m’en vais, déçu. Ma mère m’a fait des confidences tout en me maintenant à distance. Cela m’a été très désagréable. Je ne veux pas m’immiscer dans ses affaires personnelles. Mon indifférence passée me l’interdit d’ailleurs. Je pense à André. Nous avons échangé trois paroles. Il me ressemble physiquement. J’ai le sentiment de supériorité d’un aîné. Oh ! j’ai fait attention de ne pas le laisser paraître. Je crois maintenant que mes efforts étaient bien inutiles car pour ma mère, il n’y a pas de doute, André est son seul fils.

 

Bien que je n’aie rien pris depuis le matin (exactitude des repas, qu’êtes-vous devenue !), je n’ai pas faim ni soif. Je ressens une sorte de pression aux tempes, quelque chose comme une douleur qui ne veut pas se déclarer. Et quand je les touche, cette sensation disparaît. La journée est belle. Je regarde le soleil. Je peux fixer mon regard une seconde, à un seul endroit, au cœur du foyer qui est moins aveuglant que le feu qu’il dégage. Et cela me surprend. La foule se renouvelle sans cesse sans qu’un visage me soit connu et sans qu’elle me paraisse étrangère. Je pense que la vie est admirable. Les souvenirs lointains qui m’oppressent de bonheur, il me semble que je vais les revivre dans l’avenir.

Je m’assois à la terrasse d’un café, au premier rang, par une subite volonté de me singulariser. Je me frotte les mains avec une rapidité extraordinaire, comme si ce geste avait une utilité immédiate. Je me sens la force de casser quelque chose. Je bous. Je suis prêt à éclater. Je désigne du doigt un journal qui sort un peu trop d’une poche.

« Votre journal va tomber, Monsieur. »

J’interviens de cette façon de plus en plus fréquemment. Je serre les mâchoires. Je n’ai besoin de personne. Je ne demande rien à personne. Je suis. Par conséquent j’ai le droit de me contracter, d’interpeller les gens, de frapper le sol du talon.

« Monsieur ! »

Un gros homme se retourne.

« Pardon, pardon, vous ressemblez à un de mes amis. »

Cette fois, je serre les poings. J’ai un tremblement qui n’a rien de commun avec celui que donne la peur, l’angoisse, ou la nervosité. Je tremble de force. Je tremble comme un fleuret. L’avenir est toujours éblouissant devant mes yeux. C’est une façon d’être heureux. J’entrevois confusément la réalisation de mes rêves et je suis transporté de joie.

 

Le sarclage est commencé. Je ne garderai plus, au fond de moi-même, une tendresse injustifiée pour la sœur de madame Mobecourt. Je l’avais perdue de vue depuis des années et pourtant je m’imaginais qu’un lien secret nous attachait l’un à l’autre. Chaque fois que j’avais pris une décision, je m’étais demandé ce que cette femme m’aurait conseillé. Quelle étrange chose que cette croyance d’inspirer un sentiment particulier à une personne qui nous a connu enfant, que ce besoin de conserver, en prévision de je ne sais quel malheur, un ultime appui ! Ces malheurs sont arrivés, mais ils ne m’ont jamais paru assez grands pour recourir à cet appui. Et aujourd’hui, bien que rien de grave ne se soit produit, je prends le train pour me rendre à Versailles.

Une vieille maison sans apparence, mal située puisqu’elle se trouve dans une rue étroite, dont le tramway longe les trottoirs, puis attend, avant de continuer sa route, que l’autre tramway ait passé l’aiguille. Mais pour tout ce qui touche à la fortune, je ne me fie pas aux apparences. La maison a beau être décrépite, je découvre à certains signes que ceux qui l’habitent sont riches. Le porche, grand ouvert, donne à la voûte sombre un air d’apparat. Au fond, une vaste cour. Le treillage sur lequel du lierre a dû grimper, est à demi arraché. Il faut voir de quelle manière. Il a été, comme on dit, proprement arraché, si bien qu’aucune latte ne pend et que les morceaux qui restent ont des airs de fragments précieux. Cette cour est complètement vide. Pas un seau, pas un balai, pas une caisse. Je sens que ce vide est un luxe pour les habitants, quelque chose comme le désir de n’offrir, dès l’entrée, aucune prise à la malveillance.

Je cache mon trouble. C’est l’instinct qui me commande de ne montrer aucune émotion. Pour conserver ce que l’on possède, il faut commencer par paraître ne pas craindre de le perdre. Je monte le large escalier de marbre ciré. Mais je m’aperçois tout à coup qu’on peut découvrir dans mon assurance le sentiment que la barrière est tombée, que les années nous ont rapprochés, que mon naturel suffit à remplacer ce qui me manque. Je suis arrivé. Je ne veux pas sonner. Mais je suis trop près de la sonnette pour me faire à l’idée d’un voyage inutile. Je lève la main. J’approche un doigt du bouton d’os blanc bien droit au centre d’un cercle de bronze. Je ne sonne pas.

 

J’ai rendez-vous à sept heures avec Lucette, une vendeuse de chez Métyl, à la station de métro Étoile. Elle tient à ces rendez-vous dans la foule. Chaque fois je me demande si elle viendra. Il faut vraiment avoir envie de se retrouver pour guetter chaque visage qui surgit du métro. Est-ce parce que Denise avait horreur de ces rendez-vous que je les accepte de Lucette ? J’attends. Une grande agitation règne autour de moi. C’est la belle heure pour ceux qui s’ennuient. C’est l’heure qui fait paraître toutes les autres languissantes ; pour laquelle certains vivent. Je me souviens d’une femme qui dormait le jour, mais qui n’aurait pas manqué de sortir à sept heures. Je me souviens que j’ai voulu l’imiter, que j’ai voulu organiser ma vie de telle façon qu’elle ne commençât qu’à sept heures. On crie les journaux à côté de moi. Les autobus sont complets et les timbres retentissent joyeusement plusieurs fois de suite. Les voitures tournent sans arrêt autour de l’Arc de Triomphe. Voici Lucette. Elle est tout près de moi, mais elle ne me voit pas. Je l’appelle au moment où elle va s’éloigner. Oh ! elle serait revenue, mais j’ai eu peur. Je la regarde des pieds à la tête. Pas un mot avant ce regard. Elle est jolie. Elle a peint sur ses lèvres d’autres lèvres plus épaisses. Je pense à tous ces gens qui m’ont traité de faux frère.

Nous descendons ensemble l’avenue de Wagram. Je passe derrière elle pour lui laisser la gauche car elle regarde les cinémas. J’ai bien dit : je passe derrière elle. Arrivés en bas de la partie en pente de l’avenue, nous nous dirigeons vers la porte des Ternes pour rester dans l’animation. Le matin, j’ai reçu une lettre recommandée d’un dentiste pour des travaux effectués il y a cinq ans. Je me suis mis en colère. Comment un homme raisonnable peut-il être mauvais payeur ? Si Denise était là, nous pourrions parler de cette lettre. Que puis-je en dire à Lucette ? Elle me conseillerait de verser un acompte, ou de ne pas répondre. Mais elle ne me dirait pas ce que je désire.

Nous nous arrêtons pour lire le menu d’un restaurant. Puis nous continuons. À neuf heures, nous allons au cinéma. À minuit, j’essaye sans grande conviction de faire rester Lucette. Je sais qu’elle ne peut pas, que ses parents l’attendent. Elle me quitte.

Maintenant, je suis seul. Je ne peux pas rentrer. Je cherche une aventure : une femme atteinte de délire érotique, ayant quitté son domicile pour se donner au premier venu. Je rêve d’être cet homme, je rêve qu’il n’y ait pas de choix, que ce soit vraiment parce que je suis le premier homme rencontré.

Je descends l’avenue Foch, mais à la porte Dauphine, malgré la tentation de continuer, je reviens sur mes pas. J’ai peur du Bois. Dans les pires moments, je reste prudent. De rassurantes professionnelles m’arrêtent. Je les repousse avec politesse, leur faisant comprendre que je les considère comme des êtres humains. Je ne dois pas être le seul à leur témoigner ces égards car elles ne m’en savent aucun gré. Quand Denise vivait, je faisais en sorte de ne pas me trouver ainsi, livré à moi-même, toute une soirée. Mais à présent, chaque soir, je suis seul.

Une lumière blanche éclaire l’Arc de Triomphe. Sans savoir comment, je me retrouve à mon point de départ. Quel désœuvrement ! Avoir fait tant de chemin pour se retrouver au métro de l’Étoile ! Pendant quelques minutes, je fais semblant d’attendre quelqu’un. Puis je m’engage de nouveau dans l’avenue Foch. Les femmes doivent me reconnaître car, selon l’idée qu’elles se font de moi, elles me dédaignent ou insistent davantage. Je fais demi-tour. Je ne peux plus continuer à marcher. Mes épaules me font mal et, comme toujours, je pense que c’est le poids du pardessus. J’ai envie de prendre un bain, de lire un journal qui viendrait de paraître. Comme j’aimerais être attendu à la fois par une mère, une sœur, une femme ! Elles me poseraient des questions. Elles s’étonneraient de mon retard. Plus de désirs inavouables. Mais personne ne m’attend et je suis incapable de rentrer. Je sais que ce ne sera que très tard, lorsque j’aurai compris que les rues sont aussi vides que ma chambre, que je rentrerai.

Je retraverse tous les rayons de l’Étoile. Me voilà de nouveau devant la triste station de métro. La grille souterraine, en bas des marches, est fermée. Elle a quelque chose de terrifiant. J’entre dans un café, je m’accoude au comptoir. Un homme est déjà là. Il peut avoir quarante-cinq ans. Je remarque, bien qu’il n’ait pas de ventre, un léger affaissement de son abdomen. Il porte les rubans de la médaille militaire et de la croix de guerre à la boutonnière de son pardessus usé. C’est un ancien combattant, petit fonctionnaire ou employé. J’ai tant de sympathie pour ce genre d’homme que je lie connaissance. Que je suis à la fois proche et éloigné de lui ! Il y a vingt ans que la guerre est finie. Il y a vingt ans qu’il circule librement dans Paris et, pourtant, rien de sa vie ne m’est inconnu. Je n’ai pas fait la guerre, je suis toujours un bleu pour lui, et il ne songe pas à en tirer avantage. Voilà l’homme que j’aurais dû être pour parler à Richard, le glorieux capitaine décoré de la Légion d’honneur, de la médaille militaire et d’une croix de guerre à trois palmes, qui dînait avec son général à Paris, qui, démobilisé, est devenu le président de l’association des Anciens du 153.

Nous parlons. Je lui demande s’il est monté à Verdun. Il me raconte quelques histoires. Il s’est aperçu que j’avais été soldat. À aucun moment, il ne m’interroge. Ô admirable discrétion de ceux qui ont fait la guerre ! Il se fait servir une fine. C’est le troisième verre qu’il boit devant moi. Comme je voudrais avoir le droit de vivre aussi ouvertement ! Comme je voudrais que l’influence de la guerre sur ma vie fût plus évidente ! Comme je voudrais que ma détresse, au lieu de provenir de si misérables causes, fût celle de tous les hommes de ma génération ! Il est deux heures du matin. En personne qui a terminé son travail, une femme se joint à nous. Elle nous écoute, nous parle non pas de son frère mais de son père qui a été tué en 1916. Pour la première fois, mon compagnon se montre moins discret. Il veut savoir où, dans quel régiment.

Bientôt nous restons seuls, elle et moi, et je me laisse aller. Le sérieux de notre conversation m’a bien retenu quelques instants. Puis j’ai souri. Cela a suffi. Elle a compris et elle m’a demandé de la suivre. Nous avons descendu la rue Brey, nous sommes entrés dans un hôtel. Jamais je n’aurais suivi une femme sans ce concours de circonstances. En montant l’escalier, j’essaye de m’expliquer ce qui s’est passé. Maintenant je vais être ridicule avec ma crainte d’attraper une maladie. Ma compagne comprend trop vite ma crainte pour que je sois le seul à l’éprouver devant elle. Cette découverte des points communs que nous, hommes, nous avons, me cause un malaise. Puis je m’aperçois que, sous l’obéissance totale de cette femme à mes désirs, se glisse une certaine habileté à les diriger vers un amour à sa convenance. J’en suis touché comme d’une attention maternelle. « Mets-toi à ton aise, mon grand. Je me prépare. Veux-tu que je tire les rideaux ? » Je pense que demain je me retrouverai en présence d’enfants, de vieilles personnes. Ma vie intime a-t-elle quelque chose de pire que celle d’autrui ?

« Tu as peur que je sois malade ? Tu n’as rien à craindre.

— C’est difficile, dis-je comme si mes occupations dans l’existence me défendent de courir un risque.

— Je te jure que je suis saine. »

Elle est sincère. Je sens qu’elle a une conscience professionnelle. Si elle me contamine, il est visible qu’elle pourra avoir des ennuis avec la Préfecture. La Préfecture ! J’ai oublié mon amie du boulevard Saint-Michel. Je veux rester le monsieur sérieux, craintif, qui s’apprête à regagner son foyer.

La ville est encore éclairée comme après le dîner, mais les rues sont presque désertes. Mon état d’esprit est bizarre. D’une part j’éprouve un profond dégoût de m’être couché près de cette femme, d’autre part, je sais que j’ai été prudent et qu’il est matériellement impossible que je puisse en être puni. Il n’entre donc aucune crainte dans le malaise que je ressens. Par une simple poignée de main pourtant, par ce baiser bien pudique par lequel au début, la fille, ignorant à qui elle avait affaire, avait voulu me montrer de la tendresse, il est possible qu’elle m’ait contaminé. Je me réconforte alors par la pensée qu’au jour, lorsque quelques heures se seront écoulées, ces craintes se dissiperont définitivement. Que je suis heureux, maintenant que tout est fini, de n’avoir pas cédé ! Il s’en était fallu de peu. À un certain moment, j’avais eu honte de mes précautions. Je m’étais dit : « J’ai l’air d’un petit monsieur prudent. » J’avais failli la serrer dans mes bras.

 

Je suis accoudé, dans la cabine téléphonique, sur la planchette de l’annuaire. Je parle avec le désir de plaire. Puis je remonte à l’air libre. Mon aventure avec madame Vallosier me paraît bien mystérieuse. Je ne peux la voir que certains jours, à certaines heures. Je dois faire semblant de savoir où je vais en passant devant le pavillon des concierges. Le pavillon des concierges ! Je l’ai oublié aussi. Il y a quelques années, j’aurais eu peur d’un scandale. Mais aujourd’hui il peut arriver n’importe quoi.

Je monte chez madame Vallosier. Le temps est passé où un simple rendez-vous avec une femme suffisait à embellir une journée. Madame Vallosier habite un appartement dans un groupe d’immeubles appartenant à une société immobilière. Le jardin au milieu de la cour centrale, les grilles de fer forgé, les lampadaires de villes d’eaux, donnent à cette petite cité un air luxueux. Je suis resté un peu provincial et je m’imagine que c’est dans un de ces immeubles que se trouve la garçonnière de Jules Dechatellux dont j’ai tant entendu parler. Peut-être le rencontrerai-je un jour. Je dois avouer que cela me flatterait.

L’appartement donne sur les jardins de la Villa des Ternes. Il est confortable, meublé avec goût, et on y sent moins le respect de l’argent que dans les demeures de Compiègne. Les dépenses y sont faites sans beaucoup de réflexion.

Madame Vallosier a beaucoup de sympathie pour moi. J’ai senti qu’elle me trouvait bien élevé, qu’elle admirait secrètement mes manières, mon aisance, mon habitude du monde, ce qui prouve qu’on a toujours pour quelqu’un les qualités qu’on souffre de ne pas avoir. Je suis en confiance. Si je ne connaissais que cette femme au monde, je pourrais croire qu’il n’y a aucune différence entre Richard et moi.

En la quittant, j’ai fait une constatation qui m’a beaucoup frappé. Le présent est une lutte continuelle. On ne peut pas prévoir l’évolution d’une amitié nouvelle. Les gens dont nous venons de faire la connaissance peuvent devenir nos ennemis, alors que ceux que nous avons délaissés peuvent nous aimer. De ces vieux amis, je n’en possède plus. Je souffre de n’être entouré que d’amitiés précaires. Quand je vois la vendeuse de chez Métyl, je suis heureux, mais demain ne me détestera-t-elle pas ?

Je me surprends à regretter Denise. J’imagine notre vie, notre bonheur, si nous partagions la chambre de l’hôtel Maillot. Maintenant qu’elle est morte, tout me semble facile. Pourquoi nous occupions-nous tellement de famille, de fortune, d’amour-propre, alors qu’il eût été si simple de nous aimer tranquillement à l’hôtel Maillot ? Pourquoi ? C’est donc toujours l’ignorance qui m’a empêché d’être heureux ! De même jadis je n’avais pas été capable de m’engager dans l’armée, de même, trois ans plus tôt, je n’avais pas su vivre avec Denise dans une modeste chambre. La vie se déroule comme si nous n’avions aucune prise sur elle et, brusquement, quand il est trop tard, nous nous apercevons qu’il était facile de nous la rendre favorable.

 

Je retourne chez ma mère. Il a gelé depuis plusieurs jours et l’appartement, quoique à peine chauffé, semble tiède. Bien qu’il soit de bonne heure, ma mère a déjà son chapeau. Elle ne veut pas d’atmosphère familiale autour d’elle. Pas un coussin, pas un fauteuil confortable. Tout est subordonné à la réussite de son fils.

La première fois, j’ai été reçu un peu cérémonieusement et je ne suis entré que dans la salle à manger. Maintenant je vais dans les autres pièces. Je suis surpris par le désordre et la saleté. Dans l’entrebâillement d’une porte, j’aperçois André qui s’habille, assis sur un lit-cage dont les draps traînent par terre. Une caisse lui sert de table de nuit, des journaux, de descente de lit. Un tel laisser-aller est incompréhensible. Rien ne l’explique. Ce n’est pas de la négligence, ni de la pauvreté. C’est plutôt une sorte de défi aux exigences de la vie quotidienne. Plongé dans un rêve d’avenir, ma mère se refuse de les voir. Elle a lutté des années contre elles, et chaque fois, elle les a vues revenir aussi nombreuses. Elle a abandonné la partie. Elle ne souffre plus de la saleté. Elle n’éprouve plus le besoin de la chasser parce qu’elle sait que, demain, il faudra recommencer. Il vaut bien mieux céder la place à l’ennemi, s’en accommoder pour n’avoir plus à y penser.

Nous bavardons dans une chambre qu’elle s’est aménagée, mais qui est aussi sale que les autres, avec cette différence que le mobilier a été repoussé dans le fond et qu’un coin de table, où elle a l’habitude de prendre son café, est recouvert d’un napperon. Comment se fait-il que tous les meubles soient branlants, cassés, que les étoffes soient déchirées, tachées. Rien n’est propre, ni le papier à lettres, ni l’intérieur des tiroirs. On dirait qu’il a plu dedans. Ils sont pleins de miettes, de poussière, de boue séchée venue de je ne sais où. La salle de bains est dans le même état. Des touffes entières de crins manquent aux brosses à dents. Le verre, cassé d’un côté, ne doit être rempli qu’à demi. La tringle qui entoure la planchette du lavabo pend d’un côté. Quant à la baignoire, elle est noire. Mais ce qui est inimaginable, c’est que je n’éprouve pas de dégoût pour cet intérieur, c’est que je pense surtout à l’effet qu’il produirait sur un Dechatellux. En vérité, je ne m’y sens pas tellement mal à l’aise. Je m’y meus facilement. Il me semble même que si je devais y vivre, je m’y habituerais très vite. Le pavillon des concierges surgit du passé. La baraque de bûcheron l’a précédé. Ma mère et moi, nous avons la même origine. Chacun de notre côté, nous l’avions oublié. Un jour d’hiver, nous nous retrouvons. Je comprends que l’existence que j’ai menée loin d’elle ne m’empêche pas d’être son fils.

Je m’imaginais avoir plus de chance que ma mère, avoir approché un monde de meilleur aloi que le sien. Je veux donner des conseils. Je laisse entendre que même si une ambition élevée nous fait dédaigner la vie matérielle, nous devons, ne serait-ce que pour les êtres qui nous sont chers, tenir à un minimum de décence. André est bon et doux. Peut-être souffre-t-il de vivre de façon si peu confortable.

Ma mère ne semble pas comprendre ce qui m’autorise à lui parler ainsi. Elle a toujours manifesté de la méfiance pour le milieu dans lequel j’ai vécu. Il lui semble l’entendre parler par ma bouche. Elle change la conversation. Mais on se trompe toujours sur les gens. J’ai cru que ma mère me tenait rancune d’avoir été élevé là où on l’avait si mal traitée. J’ai cru qu’elle était forte et je m’aperçois tout à coup qu’elle me craint. Elle craint que mes conseils n’aient plus d’influence sur André que les siens. Elle craint les subtilités. Elle craint qu’André ne se laisse séduire, qu’il ne s’imagine qu’il y a d’autres moyens que le travail pour réussir. Le seul moyen dont elle est sûre, dont il ne faut s’écarter sous aucun prétexte, c’est le travail. Elle craint que son fils ne subisse mon ascendant, qu’il ne change, qu’il ne s’éloigne d’elle. Elle ne peut conserver son autorité qu’en demeurant intransigeante. Si elle s’écarte de sa ligne de conduite, si elle accepte les intrigues et les recommandations, elle sait qu’elle deviendra un obstacle à la réussite au lieu d’en être l’artisan.

 

Avec le recul, je me rends compte qu’il n’y a pas eu que du désintéressement dans mon amour pour Denise. À présent que je mène une vie indépendante, que je n’ai d’obligations vis-à-vis de personne, le passé s’éclaire. Ce sont les événements les plus insignifiants qui nous ouvrent les yeux. Le père de Lucette a voulu me connaître. Il est venu me voir. Nous avons bavardé ensemble. Je me suis senti un homme en face de lui. J’étais le seul maître de mes paroles, de mes actes. Quelle ivresse ne ressentons-nous pas quand nous sommes vraiment libres ! Ce que je promettais, je pouvais le tenir. Ce que je cachais, personne ne le dévoilerait. Bien que cet homme soit quelconque, j’ai vécu en sa compagnie une heure magnifique. Comment ai-je pu supporter si longtemps la tutelle de Denise ? Ne me suis-je pas exagéré mon amour par honte de ma dépendance matérielle ?

Mon caractère change-t-il ? Voilà qu’aujourd’hui je songe à me confier à madame Vallosier comme à une femme que j’aimerais ! Voilà que je m’aperçois que je suis seul, que j’ai besoin de tendresse et, naturellement, de protection ! Voilà que j’hésite, non parce que je me rends compte de la légèreté de mon intention, mais parce que, comme jadis, j’ai peur que mes épanchements ne se retournent dans l’avenir contre moi ! Voilà que je prononce ce mot d’avenir dont je me moque ! Voilà que je veux dire à madame Vallosier que je suis malheureux, que j’ai besoin d’être aimé, compris !

Je me demande parfois si je ne suis pas fou. Quand je me suis lancé dans la vie, j’ai rêvé de compliquer mon existence pour pouvoir tirer fierté, plus tard, des obstacles que j’aurais surmontés. Je ne vais tout de même pas recommencer aujourd’hui.

 

J’ai un autre demi-frère, cordonnier aux Buttes-Chaumont. Ma mère vient de me l’apprendre. Puisque maintenant je vais la voir de temps en temps, je dois le savoir. Cette nouvelle m’a beaucoup frappé. Ainsi, au moment où j’ai le désir de vivre ouvertement, où il me serait égal de conduire un homme comme Richard par exemple, chez ma mère, on m’annonce que j’ai un frère cordonnier. Je m’imagine trop facilement que je suis sans orgueil. Il est utile qu’une nouvelle comme celle-ci, en me blessant au plus profond de moi-même, me montre que je suis toujours le même. « Marcel voudrait beaucoup te connaître », m’a dit ma mère. J’ai été le voir. Il a une trentaine d’années. Il m’a parlé. Je me suis aperçu qu’il y avait beaucoup d’analogies dans nos vies. Élevé en banlieue par une vieille femme, il avait considéré sa mère qu’il ne voyait que rarement comme un être merveilleux. C’est mon histoire avec Jacqueline. Mais il a eu moins de chance que moi. Sa mère est venue de moins en moins souvent. Il est resté en banlieue. Il a été élevé à l’école communale, il a fait son apprentissage. Et il est devenu cordonnier. Il me présente sa femme, ses enfants. L’aîné a déjà dix ans. Il me regarde de ses grands yeux bleus étonnés. Suis-je à mon tour un personnage pouvant frapper une imagination enfantine ? Et la femme me regarde aussi avec étonnement. C’est donc un parent, un frère de mon mari et d’André ! On me montre avec fierté le magasin, le logement. Ils ont attendu quatre ans avant de pouvoir le louer. Avant, ils habitaient quelques maisons plus loin, dans un logement beaucoup plus petit. « Tu vois, me dit mon frère, qu’il ne faut jamais désespérer. » Je m’en vais. Marcel et moi, nous connaissons notre mère, mais ni lui ni moi, nous ne connaissons notre père. Nous sommes frères. Et pourtant, comme nous sommes éloignés l’un de l’autre ! Je ne peux pas croire que l’homme que je viens de quitter a autant souffert que moi. Après tout, je n’en sais rien. Je descends doucement des Buttes-Chaumont. Le soleil se couche. Il fait froid. Je pense qu’il est possible que je ne sois guère différent de Marcel. Oh ! comme je voudrais que Denise soit là. Seule une femme qui nous aime peut nous dire en un tel moment des paroles réconfortantes. « Mais non, vous n’avez absolument rien de commun », me dirait Denise. Elle me persuaderait. Elle me le prouverait. Tout le monde savait que mon père était un homme du monde. J’avais vécu dans un milieu qu’on ne pouvait comparer à celui où avait vécu Marcel. Mais Denise n’est plus et je sens, en regardant ma vie froidement, qu’il n’y a pas une telle différence entre mon frère et moi.

J’ai beau me trouver au fin fond de Paris, je ne prends pas l’autobus. Je passe devant la station des cars de Compiègne. Aucun souvenir ne me vient à l’esprit. Je suis triste. Avoir parcouru un tel chemin pour me retrouver devant cette station ! Je ne suis aujourd’hui que l’homme que j’aurais été si personne ne s’était occupé de moi, si je n’avais pas connu Denise, si sagement j’étais entré, comme ma mère me l’avait conseillé à ma démobilisation, dans une administration quelconque (encore eût-il fallu qu’on m’acceptât). Comme aujourd’hui je reviendrais des Buttes-Chaumont où j’aurais rendu visite à mon frère. Je serais à ma place dans la société. J’envierais, comme Marcel, ce que ma mère ferait pour André.

Je suis le boulevard de la Chapelle. Je croyais que la connaissance de la vie bourgeoise, de ses usages, de ses préjugés, était une acquisition. J’en doute à présent. Je n’ai vécu que les vingt jours d’une permission dans ce quartier. Des souvenirs surgissent cependant de partout. Voici la rue Pajol où je trouvais un gîte à partir de minuit, voici le grand cinéma qui me paraissait si cher. Comme il a vieilli ! Voici le café où j’ai connu une femme qui m’a causé tant de frayeur. J’étais parti. Je ne pouvais la revoir. Et elle m’écrivait de l’hôpital ! Allais-je être malade moi aussi ? Elle me demandait pardon, je crois. Je ne me souviens plus. Quand les souvenirs sont précis, ils nous émeuvent déjà. Mais quand ils sont vagues comme celui-ci, ils nous bouleversent. À cette époque, Marcel grandissait en banlieue. Comme nous étions loin l’un de l’autre ! Aujourd’hui, pour un étranger qui ne tiendrait compte que des faits, nous nous sommes retrouvés.

J’ai pris le chemin de la maison. Quelle maison ! Je voudrais m’arrêter, louer une chambre dans une de ces rues qui montent vers je ne sais quel côté du Sacré-Cœur, et ne plus reparaître à mon hôtel. Personne ne repose, mort, dans ma chambre. Comme j’ai quitté Compiègne, je voudrais quitter la porte Maillot. Mais il est agréable de retourner, le soir, là où on connaît des gens, même s’ils vous sont indifférents, d’être accueilli même mal par quelqu’un, pour que personne ne lève la tête et ne vous demande qui vous êtes. Jadis je l’aurais fait. Je serais entré dans le premier hôtel. Avant de ressortir, j’aurais laissé mon pardessus, malgré le froid, pour marquer ma place, et j’aurais traîné toute la soirée, toute la nuit, à la recherche d’une femme. Le lendemain matin, j’aurais été à la piscine et j’aurais attendu le rendez-vous du soir. Et si personne ne s’y était trouvé, j’aurais entrepris d’autres recherches. Et si elles avaient été vaines, je me serais couché si tard que je me serais endormi immédiatement. J’étais fier de tout, des gestes les plus simples, comme de prendre un sandwich à un comptoir.

 

Les frères, les miens comme ceux des autres, tiennent dans ma vie une place dont l’importance me surprend. Voilà maintenant que madame Vallosier a un frère. Je me demande pourquoi elle a désiré que je fasse sa connaissance. Est-ce pour me montrer qu’elle a confiance en moi, ou qu’en cas de danger, comme Germaine, elle ne serait pas seule ? L’aime-t-elle autant qu’elle le dit ? Elle m’affirme qu’il est son cadet, qu’elle est restée sa grande sœur.

J’ai donc rencontré ce jeune frère. Je m’attendais, après ce que j’avais entendu dire de lui, à me trouver en présence d’un jeune homme distingué, prévenant, discret, admiratif de sa sœur. C’est un grand gaillard qui semble tout faire à contrecœur et dont l’élégance évoque celle d’un marlou. Comment madame Vallosier ne s’est-elle pas rendu compte qu’un tel frère nuit à l’idée qu’elle veut donner de sa personne ? Comment ne voit-elle pas qu’il la rend aussi suspecte que Marcel ne me rendrait suspect à ses yeux si je le lui présentais ? Je ne tarde pas à répondre à ces questions. C’est son vrai frère. Ils ont grandi ensemble sous le même toit. Il ne peut pas lui faire honte, quelque différentes aient été les voies qu’ils ont choisies. N’est-ce pas le véritable esprit de famille que cette acceptation des êtres tels qu’ils sont, avec tous leurs défauts, que cette indifférence pour ce qui pourrait nous discréditer dans leur personne ?

Un pâle soleil d’hiver entre dans ma chambre. De mon lit je le vois se poser sur le toit des maisons. C’est un soleil semblable qui m’accompagnait quand je suis retourné à Compiègne, après la mort de Denise, quand je partais de la rue du Château-d’Eau pour me promener dans les beaux quartiers.

Je me lève. La journée sera si longue que je traîne en m’habillant. Serai-je, après le déjeuner, ce client qui arrive avec les gens pressés, qui se fait servir son café en même temps qu’eux, mais qui s’accoude, recule sa chaise pour croiser les jambes, et reste après leur départ.

La femme de chambre m’apporte mon petit déjeuner auquel trois coquilles de beurre et une cuiller de confiture donnent un air faussement copieux. Elle me demande quand je compte sortir, car elle veut faire la chambre. J’ai un tel dégoût de la soirée de la veille que je ne sais quoi imaginer pour qu’elle ne se renouvelle pas. C’est alors que l’idée me vient de rentrer après le déjeuner. Il sera deux heures. En mon absence, on aura allumé un feu de bois dans la cheminée. À quatre heures, on me montera des gâteaux et du thé sans que je sonne. Le soir, on me montera un dîner froid. Mes volets seront fermés, les rideaux tirés avant la tombée de la nuit. J’aurai tourné deux fois le même commutateur pour allumer les quatre ampoules du lustre. La lampe de chevet éclairera inutilement la tête de mon lit. J’essaye d’intéresser la femme de chambre à tous ces préparatifs en lui demandant des conseils. J’achèterai des journaux, un jeu de cartes, un livre peut-être. Je ferai des patiences. C’est justement le jour où on repasse le linge à l’étage. Je laisserai ma porte entrouverte. Le fait d’avoir pu mettre tant d’intimité dans une après-midi à l’hôtel me soulage.

Je fais une courte promenade. Le seul inconvénient est qu’il fasse beau. Mais la plus belle journée d’hiver est toujours triste après le déjeuner.

Je rentre donc à deux heures. Tout a été préparé comme je l’ai demandé. Une surprise agréable m’est réservée. Je ne suis pas le seul à avoir organisé mon temps dans ma chambre. Une autre porte est ouverte. J’aperçois un gros homme en manches de chemise, assis sur le bord de son lit. Il regarde la femme de chambre fermer les volets. Il n’a pas, comme moi, donné des ordres. Il n’a pris aucune disposition. Il semble pourtant avoir des raisons plus sérieuses, correspondance, comptabilité peut-être, de rester. Je l’entends demander de l’encre, du papier, une autre plume. Je dis peu après à la femme de chambre, d’un air indifférent, comme si je suis surpris que quelqu’un d’autre songe à ne plus ressortir : « Il a bien raison. C’est encore chez soi qu’on est le mieux. »

J’ai tant d’heures devant moi que je n’ôte pas tout de suite mon pardessus, que je ne ferme pas ma porte. Je ne demande rien à la femme de chambre. J’attends qu’elle ait fini avec mon voisin. J’ai tout le temps. Je fais parfois quelques pas dans le corridor, puis je reviens comme si je me ravisais. Peu après, je recommence. C’est alors que je découvre un détail qui me cause un grand plaisir. Bien que son travail soit terminé, le personnel doit rester, s’occuper. La porte de la lingerie est ouverte. Une pile de draps monte par l’ascenseur, en fraude. On ne l’emporte pas tout de suite. On bavarde. Et bien qu’il fasse jour, toutes les lumières sont allumées.

Enfin arrive le moment où je ne peux pas faire autrement que de m’enfermer. Dans mes achats du matin figurent des mules de cuir rouge qui m’ont coûté d’ailleurs assez cher. J’ai ôté mon veston, mon gilet, mais j’ai gardé le col, la cravate. Je me donne un genre pour moi seul. Il ne peut rien se passer, mais on ne sait jamais. Je m’assois dans un fauteuil, près du feu. Le paquet de cartes, le livre, les journaux sont à portée de ma main. Maintenant il ne me reste plus qu’à ne pas m’ennuyer. Je me lève pourtant de temps en temps pour déplacer un objet. Il faut que rien ne choque ma vue. Il faut surtout retarder le moment où tout soit terminé.

Quatre heures sonnent. On m’apporte le goûter que j’ai commandé. Mais pourquoi se sert-on des mêmes tasses, des mêmes pots, du même plateau que le matin ? Ce n’est pas un goûter, c’est encore un petit déjeuner. J’éprouve une petite satisfaction. Il faut un certain raffinement pour remarquer ce détail.

« La même tasse ? » dis-je sur un ton légèrement ironique à la femme de chambre.

Elle me regarde, étonnée.

« C’est bon, c’est bon », ajouté-je en homme qui sait qu’on ne peut le comprendre.

Comme c’est ridicule ! Oh ! que je voudrais être ailleurs ! Mais où ? Je me lève pour me servir moi-même. Voilà que l’heure dangereuse est arrivée. Je lutte pour ne pas écarter le rideau. À la fin je ne peux m’en empêcher. Dans la nuit qui est tombée brillent les lumières. Le jour est à peine parti et elles sont toutes fraîches. Des femmes s’arrêtent devant la haute devanture d’un fleuriste. Nulle part, les fleurs ne sentent meilleur qu’à Paris. J’ai envie de sortir. Je regarde le feu, dans la cheminée, avec l’espoir qu’il me retiendra. Je viens justement de mettre deux bûches nouvelles. Elles demeurent au milieu des flammes sans brûler encore et il faut que je sorte.

 

C’est dimanche. Je dois aller déjeuner chez les parents de Lucette. Quand elle m’a invité, j’ai surpris dans son regard que mon acceptation lui causait un plaisir autre que celui de passer simplement la journée avec moi. Elle a dû parler de moi, comme tant de gens ont parlé de moi, en étant plus près des gens à qui elle parlait que de moi. J’ai accepté parce que je sais que je serai reçu avec beaucoup de gentillesse. Je n’ai jamais fait de cuisine ni de ménage, mais j’éprouve ce plaisir des petits bourgeois d’aller là où je n’aurai rien à toucher, où tout sera fait pour moi. Il en sera ainsi chez les parents de Lucette. Recevoir, pour ces braves gens, c’est épargner à l’invité jusqu’à la peine de déplacer une chaise.

La matinée passe lentement car je me réveille tôt maintenant, à sept heures, six heures, cinq heures même. Je sais qu’on se réjouit de me recevoir, et je ne pense pas à ce déjeuner.

À onze heures, je descends à pied. J’ai quitté la chambre numéro trente, trente comme ma place au lycée. L’escalier est couvert d’un tapis tendre. Maintenant, je pense à ce déjeuner. Le sentiment qu’on est en train de le préparer m’est désagréable. Pour économiser sept francs, je crois, je ne me suis pas fait monter de café au lait. Il est à noter que l’économie porte sur une somme que j’ignore. Je suis généreux. Je dépense sans réfléchir comme on dit. Mais j’ai contracté des habitudes dans le sillage des Dechatellux. J’ai appris, non pas à apprécier la valeur de l’argent, mais à surveiller les gestes qui peuvent entraîner des dépenses. Et je suis encore fier de cette habitude.

C’est un dimanche gris. L’avenue déserte a un aspect d’enceinte réservée une heure avant la cérémonie. Tout est prêt. Les personnages officiels vont arriver. Je m’arrête pour parler à la caissière. J’aime à plaisanter avec les personnes qui ne plaisanteraient pas si je leur devais quelque chose. Puis je monte à pied jusqu’à l’Étoile, soit économie d’une section. Je ne me porte pas plus mal bien que je me sois privé de petit déjeuner et d’autobus, et je possède environ huit francs de plus dans ma poche. Si je ne fais pas attention, je peux prendre goût à ce genre d’exercice et ressembler encore davantage au petit monsieur prudent de mon imagination. Je chercherai à me diminuer, à me rapetisser, au lieu de chercher comme tout le monde, comme Lucette, comme les parents de Lucette, à me grandir, à m’élargir.

Il faut que j’achète un gâteau. Il le faut absolument. J’hésite pourtant. « À présent je suis un homme dans la vie, me dis-je enfin, et j’achèterai un gâteau sans réfléchir, parce que rien n’est plus naturel. » J’arriverai avec ce gâteau à la main. Mais l’achèterai-je chez Boissier par exemple, ou à Barbès-Rochechouart ? Pendant quelques minutes je me pose cette question. Je me décide pour Boissier. J’aurai l’air de n’avoir même pas été effleuré par la pensée de l’acheter ailleurs. Coût vingt francs, au lieu de douze. Mais on sentira la différence. On ne dira rien, mais on appréciera.

J’aperçois mon gâteau dans une pâtisserie de la rue Rodier. Mais ce n’est pas le même. Le guillochis est moins fin. Les colimaçons de crème ont quelque chose de plus paysan. Voilà les différences auxquelles j’attache tant d’importance.

Dans mon souvenir, cette rue Rodier était plus inclinée, plus populeuse, avait un caractère plus faubourien. Les pentes commencent à s’adoucir. Pendant la guerre, je suis monté un jour au Sacré-Cœur. Je croyais gravir une montagne. Aujourd’hui, c’est un mamelon sans importance.

La rue Rodier monte à peine. Je recommence à faire des réflexions bizarres. Je suis gêné d’être vu entrant dans la maison de Lucette. Toutes les portes de Paris sont pour moi les mêmes. J’entre n’importe où. Mais je n’ai pas cette silhouette ridicule : un gâteau à la main, un pardessus cintré, des gants rabattus, un feutre à bord relevé, posé droit et en avant, alors que jadis je le portais penché sur l’oreille et en arrière. Aujourd’hui, j’ai le désir de paraître élégant.

J’ai envie, maintenant, de donner mon gâteau à la première personne qui me semble devoir l’accepter. Ce serait un geste original, un de ces gestes auxquels j’attribuais un sens profond et qui m’ont fait me séparer d’objets autrement précieux.

« Monsieur, permettez-moi de vous offrir ce gâteau.

— Monsieur, vous m’étonnez. Je ne comprends pas. Je n’ai aucune raison d’accepter.

— Je vous en prie, Monsieur. »

Il faut mentir, maintenant, mentir pour faire accepter ce que je donne. N’est-ce pas admirable ?

« Je devais déjeuner chez des amis, je voulais leur apporter un gâteau. Mais ils ont dû oublier que je devais venir car ils ne sont pas chez eux. » Dans ma voix, rien qui ne trahisse une déception ou ne laisse percer un blâme.

« Comme je vais déjeuner au restaurant, je ne veux pas avoir l’air d’apporter mon dessert. »

Je regarde quelques passants. Aucun ne me paraît capable d’accepter quoi que ce soit d’un inconnu. Je pénètre enfin dans le sombre couloir de la maison. Une petite porte vitrée donne accès à l’escalier. Ce n’est pas comme dans les maisons ouvrières où il n’y a même pas cette porte. Je l’ouvre et, tout de suite, un escalier dont la première marche, comme le premier barreau d’une échelle, n’est même pas plus large que les autres, se dresse devant moi. Je monte au quatrième comme Lucette me l’a expliqué. À mesure que je m’élève, tout me paraît devenir plus gai. C’est ce qui se produit dans ce genre d’immeuble. La médiocrité s’évanouit à mesure qu’on s’éloigne de l’entrée. Quelque chose de plus en plus personnel émane des murs plus clairs. À chaque nouvel étage, trois familles de moins passent sur le palier. Finalement, on reste seul avec ceux à qui on rend visite.

Je tire la sonnette. J’ai de la difficulté à repousser dans son fourreau la tige de cuivre toute tachée d’huile desséchée. La porte s’ouvre et Lucette m’accueille. Elle n’a pas de chapeau, pas de manteau, pas de sac, mais elle n’a pas changé de robe. Elle est restée vendeuse de chez Métyl. Elle a eu l’intelligence de comprendre que c’est ce qui l’avantage le plus, que c’est en vendeuse alerte que je la préfère. Je lui tends le gâteau. La boîte de carton à pans savamment adaptés, le petit bout de bois avec une encoche pour que la ficelle ne glisse pas, le nom de Boissier imprimé partout, font décidément plus d’impression qu’un emballage de papier se terminant en papillote. On me fait entrer. L’appartement est modeste mais il n’y manque rien. Je me souviens d’en avoir vu quelques-uns de ce type du temps de Germaine. On croit entendre : « Nous avons beau ne pas être riches, nous ne nous privons de rien. » Je sens que ces appartements ne me sont pas si étrangers que je voudrais le laisser croire.

À table, la conversation débute sur un ton animé. Il semble que nous regrettons de ne pas nous être connus plus tôt. Brusquement, à la fin du déjeuner, je fais une étrange constatation. Nous n’avons rien dit. Les préliminaires ont été la conversation elle-même.

Les parents de Lucette ne songent pas un instant à me faire sentir qu’à cause de leur fille j’ai des obligations vis-à-vis d’eux. C’est une joie, pour cette petite famille, de me recevoir. Elle me témoigne une considération excessive. Elle comprend que Lucette et moi, nous n’ayons pas attendu d’être mariés pour nous connaître intimement. Je me rappelle le mot de Lucette : « Vous verrez, ce n’est pas du tout ce que vous pensez. » En effet, elle a raison. Mais voici le drame. Cette largeur de vue ne me rend pas meilleur. Je continue à mépriser, au fond de moi-même, cette vie étroite qui aurait pu si facilement être la mienne. Lucette le sent et son visage s’attriste. Je parle avec animation pour paraître touché par l’accueil de ses parents. Ils me regardent drôlement à présent. N’ai-je pas été présomptueux en venant ici ? Ne m’étais-je pas imaginé que la condescendance pouvait se dissimuler ?

Au moment de prendre congé, je ne peux résister au besoin de montrer mon aisance. Mon départ est parfait. Il me semble entendre dire : « C’est un véritable homme du monde. » Je ne me heurte à aucun meuble en marchant à reculons. Je suis si sûr de moi que je m’arrête même pour déplacer une chaise afin d’épargner à d’autres un incident désagréable.

Je me dirige vers le carrefour Châteaudun. Mes muqueuses sont imprégnées d’alcool. Le soleil invisible dore la brume. Les arrière-boutiques des marchands d’estampes, d’antiquités, de timbres-poste, donnent une idée du confort des appartements bourgeois. Je pense aux plaisirs qui correspondent à la poésie de cette fin d’après-midi d’hiver. Aimer, être aimé, est insuffisant. Il faudrait aimer parce qu’on a fait de belles choses. Il faudrait que les heures s’enchaînassent, que cette joie ne fût pas unique, qu’il y en eût d’autres comme d’avoir des amis, de la fortune.

Je passe devant l’Opéra. Je ne peux m’empêcher de prendre la rue Cambon. Voilà le building. Le jour il coupe de son ombre la rue étroite, le soir il la coupe de sa clarté. Aujourd’hui, personne ne monte pour moi dans les banques. Je disais à Denise : « Monte, je t’attends dans ce café. » Il est toujours là, ce café où on économise l’électricité, où le personnel des hôtels voisins retrouve la modestie de ses origines. Mêlé à lui, je guettais derrière les rideaux. Je ne me mêle plus à lui. Pourtant je n’ai pas tellement changé. Le déjeuner chez les parents de Lucette le prouve. Qu’il a été long ! Quelle idée de me parler d’un oncle très riche, paraît-il, qui circule en automobile et possède une chartreuse en Gironde ! J’avais eu envie de dire que je le détestais. Quel ébahissement ! On m’aurait fait remarquer que je ne le connaissais pas. J’aurais répondu que je le détestais quand même. Et un froid serait tombé sur la table surchargée de nourriture.

Je vais rentrer chez moi. Être reconnu par le directeur, la caissière, les femmes de chambre, me laisse à présent indifférent. Je sais que je ne pourrai pas m’empêcher de ressortir. Pourquoi rentrer alors ?

 

Il est dix heures du soir. Je viens de tourner le commutateur et, durant quelques secondes, la chambre se présente à moi comme celle d’un inconnu. Je range mes vêtements pour qu’ils ne s’abîment pas. Il fut un temps où je rêvais de les jeter n’importe où, où je m’émerveillais de cette désinvolture avec laquelle certaines femmes se déshabillent. J’approche le bas de mon pantalon à la lumière, ce bas de pantalon qui toute la journée a frôlé le sol. Je secoue les revers où ont glissé des miettes de pain. J’examine mes chaussures. Tout est plus rapide, non seulement l’usure, mais la pousse des ongles et des cheveux. Je prévoyais qu’un jour je serais de nouveau seul et que je me débarrasserais alors des manies contractées dans la vie conjugale. Ce jour est arrivé, mais j’ai autant de manies. Je m’attache encore plus aux choses. Je souffre que, dans notre association, elles tiennent si peu compte de la durée de mon existence, qu’elles me trahissent si vite. Les conditions sont réunies pour que je m’améliore. Et à peine une ancienne habitude s’évanouit-elle, qu’une nouvelle fait son apparition.

Je m’étends, les bras levés, goûtant la fraîcheur qui pénètre dans la cavité des aisselles. Je pense : « Voici un homme sur son lit comme il en existe des milliers. » Vais-je me perdre dans des considérations générales ? Non. Je me lève. Pour faire quelque chose, je secoue mon mouchoir sur la cheminée. L’air chasse quelques grains de poussière. Un mince filet d’eau se tortille au-dessus du lavabo. Je serre le robinet. C’est inutile, le filet coule toujours. Il ne fait aucun bruit sur la déclivité de la cuvette, mais il faut que je prévienne la femme de chambre. La tête me fait mal. Un détail aussi minime me donne l’impression que le monde entier m’est hostile.

Enfin minuit sonne. Je vais pouvoir me coucher. La lumière éteinte, je ne m’endors pas. J’allume, je me relève. J’aime à me relever, à m’imaginer que mon lit n’est pas un nid mais une sorte de couche. Cela fait partie de mes idées sur la liberté, sur le confort véritable. Je déteste ces lits bordés des gens frileux. Espace, propreté du sol afin que je puisse marcher nu-pieds, température douce, voilà ce que j’aime. J’ai fait ma toilette pour la nuit. Mon linge traîne sur les sièges. J’ai joué une comédie, celle de l’homme à qui il ne vient pas à l’esprit de cacher quelque chose. J’aime à être surpris ainsi, le matin, quand je dis : « Entrez » à la femme de chambre, en exagérant les simagrées du réveil.

Cette femme de chambre est une grosse Bretonne. Ma coquetterie vis-à-vis d’elle est d’autant plus incompréhensible qu’elle s’évanouit dès que je suis habillé. J’affecte alors de me conduire avec elle comme un maître généreux avec un pauvre serviteur. L’autre dimanche, je lui ai donné des biscuits secs qui s’étaient amollis. Hier encore, j’ai tenu absolument à ce qu’elle emporte pour son mari une paire de chaussures dont je ne me sers plus. « À partir de demain, je ne sonnerai pas, lui ai-je dit il y a quelques jours, vous n’avez qu’à m’apporter le petit déjeuner à neuf heures. »

 

Ce matin, je me découvre. Je garde les yeux fermés. Je me suis découvert sans m’en douter, en dormant. Quand la femme de chambre frappe à la porte, je dis « entrez » d’une voix atone. Puis, comme si je viens seulement de m’apercevoir que je suis découvert, je remonte les draps. Est-il trop tard ? Je n’ose regarder la femme de chambre. Je suis d’autant plus gêné qu’elle ne semble pas le moins du monde émue. Un quart d’heure plus tard, je tâche de la convaincre que ce qui vient de se produire est accidentel. Je sonne sous un prétexte quelconque, et je me tiens derrière la porte, passant juste la tête, comme si je ne voulais même pas être vu en pyjama. Ce genre de distraction est trop fréquent dans les hôtels pour que la femme de chambre en soit dupe. Je possède cependant un tel don de persuasion qu’elle finit par se dire : « Après tout, il n’a peut-être pas eu d’arrière-pensée ».

L’incident est oublié. J’ai invité Lucette plusieurs fois. Je montrais ainsi que j’étais un homme normal. Il serait en effet incompréhensible qu’ayant une maîtresse aussi jeune et aussi jolie, je fusse sujet à de tels troubles.

Quinze jours plus tard, je recommence. Cette fois, la femme de chambre prend un air offensé. Je feins d’en être surpris. Elle me fait une observation à voix assez haute. Des portes s’entrouvrent. Je m’écrie : « Qu’est-ce que vous allez imaginer ! » Je crois qu’il est difficile d’être d’aussi mauvaise foi. Dès qu’elle est partie, je m’enferme à clef. Je tremble. Il me semble que les conséquences de mon acte seront terribles. Je crois entendre alors une voix qui me dit que je ne suis pas responsable. Après avoir tué, le meurtrier doit l’entendre. J’ai été maltraité par la vie. Mes malheurs m’ont tellement absorbé que, sans m’en apercevoir, j’ai cessé peu à peu de me surveiller. Il est heureux, au fond, que cet incident se soit produit. Il m’a ouvert les yeux. Sans lui j’aurais peut-être fait pire plus tard.

Le jour même, je quitte l’hôtel.

Je m’assois aux Tuileries, en face du soleil. Je m’amuse à le regarder. C’est comme toucher du feu. On ôte le regard comme on ôte la main. Je songe à l’avenir. Il est évident que cette vie ne peut plus durer. Je me demande si c’est à cause de ce qui vient de se passer ou à cause de moi. Je ne le sais jamais. Un événement se produit qui bouleverse notre existence. Mais si cet événement ne s’était pas produit ! Un arbre me cache l’heure. Il est onze heures et demie, ou midi, ou midi et demi. Un promeneur s’assoit à côté de moi. Comment peut-on dévoiler avec une pareille indifférence tant d’habitudes, de manies, de traits de caractère, par ses vêtements, par ses gestes, par les breloques d’une chaîne de montre ? Je me compare à cet inconnu. Je voudrais m’aider d’une glace. Je voudrais me voir. Je voudrais savoir si, en me regardant, on peut deviner qui je suis. Peut-être que la dissimulation nous trahit autant qu’une épingle de cravate.

Mais qu’ai-je donc ? Je fais une grimace. Je l’ajuste à mon visage et je me dis : « Je ne fais pas de grimace. Mon visage est celui de tous les jours. » Et je me mets à parler tout seul. Mon voisin ne se détourne pas. Une femme passe avec son enfant. Elle me regarde et elle n’est pas surprise. Je peux devenir un autre homme, personne ne le remarquera. Il importe peu à mes semblables que je fasse des grimaces. Je me souviens que j’ai voulu me donner toutes sortes d’air : celui d’un intellectuel, celui d’un artiste, celui d’un sportif, celui d’un jeune homme de bonne famille. Les ayant abandonnés tous, quel air ai-je donc aujourd’hui ?

Je me lève. Vais-je déformer mes mouvements comme j’ai déformé mon visage ? Je change de démarche. Je me mets à sautiller. Voici une jolie femme. Je continue à sautiller. Il peut se faire après tout que je sautille de naissance. Il peut se faire que mon sautillement lui plaise plus que ma démarche normale. Je quitte les Tuileries. Ce jardin est peu propice à ces exercices. Il faut faire des zigzags pour croiser les promeneurs. Je préfère les boulevards.

 

Je suis toujours le même homme. Je ne comprends toujours pas l’horreur de certains rapprochements. En sortant de la plus dégradante intimité, je m’amusais avec des enfants sans m’étonner qu’on me laissât seul avec eux. Je n’ai pas changé puisque je profite de mon départ de l’hôtel Maillot pour aller passer quelques jours à Compiègne.

Il fait un froid glacial quand j’arrive dans cette ville. J’ai beau voir couler l’Oise, elle me semble immobile. Toutes les pierres, tous les arbres sont gris. À la fin d’une saison, nous retrouvons parfois l’émotion qu’elle nous a donnée au commencement. On éprouve des sensations fraîches d’hiver quand on débarque, un matin de février, dans une petite ville. Les rues n’ont pas été balayées car l’eau est gelée. Cette négligence leur donne un air de lendemain de fête. Il est dix heures et personne ne sort encore. Je suis un inconnu. On a beau avoir vécu longtemps dans une ville, il reste toujours des quartiers où on n’a pas porté ses pas. C’est vers eux que je me dirige, vers les casernes, vers l’usine à gaz. Pourquoi ne pas retourner tout de suite dans les endroits qui me sont familiers ? Pourquoi ce détour ? Quand je me rendais chez Albert Dechatellux, j’entrais par une porte située au fond du jardin. Ainsi l’accueil me semblait plus cordial. Pour paraître à l’aise, j’ai toujours eu recours à ce genre de petites ruses.

Après avoir fait le tour du grand parc, j’arrive par la forêt dans le quartier des avenues. Les propriétés sont silencieuses. Sont-elles habitées encore par les mêmes personnes ? Ce qui se présente à mes yeux est le passé, mais pour moi seul. Je rencontre un certain docteur Fernstein que je croyais mort. « Nous apprenons avec regret la mort du docteur Fernstein, de Compiègne. » Cette insertion était tombée sous mes yeux. Ce n’était pas lui puisqu’il passe devant moi, sans savoir que je le croyais mort. Quelle paix dans ces grandes avenues ! Je m’y sens un étranger. Un peu plus loin, j’aperçois le personnage le plus important de la ville, ancien ministre, député depuis trente ans, conseiller général, maire, monsieur Chauvigny. Il marche d’un bon pas. Où va-t-il ? Étant la plus haute personnalité, il ne peut avoir de démarches humiliantes à faire. Aujourd’hui comme par le passé, il se rend encore chez des amis.

Pourquoi ne ferais-je pas une visite à Jacqueline ? Nous ne sommes pas des ennemis. Elle a fait œuvre de surérogation. Je n’ai pas le droit de lui tenir rancune de n’avoir pas fait assez. Je me présente chez elle. Quelle surprise ! Jacqueline est une ombre. Elle a maigri en vieillissant. Elle s’est voûtée. Ses cheveux se sont clairsemés. Je ne connaissais pas la vieillesse. Je n’avais jamais eu l’occasion de la comparer à la jeunesse. Elle m’était toujours apparue comme une lente évolution. Et aujourd’hui, comme si la nature m’a placé hors du temps, je retrouve vieux un être que j’ai connu jeune. Jacqueline n’est plus qu’une dame âgée qui me reçoit gentiment parce que, tous deux, nous avons compris nos erreurs. Et quand elle me parle comme à un frère de son âge, je sens que, pas plus aujourd’hui qu’hier, elle ne me comprend. Elle avait trente ans, j’en avais dix. Je la regarde. Je suis encore moins son fils que jadis. Je ne suis qu’un garçon qu’elle a élevé, qu’elle a perdu de vue. Mais elle, elle est plus que ma mère. Elle est cette femme belle et jeune que les enfants malheureux dépassent en courant pour se faire remarquer. Denise était aussi cette femme, pas pour moi, pour d’autres enfants. Je me souviens de les avoir vus courir. Ils l’attendaient, puis recommençaient leur manège. Il fallait leur dire de rentrer chez eux. Je me joignais à Denise et je me sentais cruel. J’avais oublié ce que j’avais enduré moi-même.

« Que serait ce petit si je n’avais pas été là ? » se demande Jacqueline en trouvant sans doute admirable que je sois un homme. Quelle étrange question ! Pourquoi ne s’en pose-t-elle pas d’autres du même genre ? « Qui aurais-je épousé si je n’avais pas rencontré Étienne ? Que serait-il arrivé si la guerre n’avait pas éclaté ? »

 

Je rentre à Paris. Je retourne dans la vie alors que, si longtemps, je ne prenais le même train que pour la journée. Je considère un instant l’étrange boulevard Denain, si court pour sa largeur. Je porte une valise achetée, il y a des années, chez un brocanteur. Elle est doublée de cuir rouge. F. Best, 186, Sloane Street. Elle est à l’image de mes goûts : luxe et simplicité. Elle a une tache pourtant : l’origine. Mais cette tache, n’est-elle pas celle de toute ma personne ?

Je prends l’autobus. L’ancien ministre Chauvigny ne me voit pas. Nous avons fait souvent ce trajet ensemble. Je sais qu’il descendra au coin du boulevard Haussmann, en se réjouissant de l’admirable porte à porte, puisqu’il n’aura que quelques pas à faire pour se rendre au siège de je ne sais quelle société dont il est le président.

Je descends plus loin, à l’Opéra. Paris a beau se déplacer, l’Opéra reste pour moi le centre. Je me dirige vers le Louvre. Je monte dans un autre autobus, un peu déçu par cette interruption inutile.

Rue du Laos se trouve un hôtel où je me rappelle avoir habité. Ce ne sera qu’à dix heures du soir que je me déciderai à y entrer. Il n’y a personne. Je m’assois dans l’entrée et j’attends. Le portier s’approche de moi. Il est prématurément chauve. C’est tout ce que je remarque. Je lui offre une cigarette. Je lui dis : « Allons boire un verre. » C’est bien dans ma manière, cette façon de gagner la sympathie. Il accepte mais à la condition que je ne me formalise pas s’il est obligé de s’absenter. Non, je ne me formaliserai pas.

« Vous connaissez un café ? »

Il me regarde étonné.

« Oui, en face. »

Il désigne une devanture devant laquelle s’étend l’espace libre d’une terrasse. Les chaises et les tables sont savamment empilées. À travers la futaie des pieds dressés, j’aperçois une lumière discrète qui éclaire sans doute les comptes de fin de journée. Nous nous asseyons tout près des patrons, mais sans nous mêler à eux. Le fait de bénéficier d’une faveur ne m’échappe jamais. Les passe-droits, les autorisations spéciales, frappent mon attention car je me souviens toujours du temps où on me disait : « Voulez-vous nous faire le plaisir de vous en aller immédiatement. »

Il manque deux ou trois francs dans la caisse. Pendant que le cafetier cherche d’où vient l’erreur, sa femme nous examine. Elle a des lorgnons, un air comme il faut. Puis un jeune homme de quinze ans sort de la pièce du fond. J’apprends que c’est un neveu dont le père, sous-officier, a fait la guerre du Rif. Ce jeune homme est pensionnaire au collège des frères de Sarlat, un établissement pour têtes brûlées, paraît-il. Je vais boire un bock avec un portier d’hôtel et je découvre qu’il existe à Sarlat un collège pour têtes brûlées ! Puis la patronne parle des grandes écoles. Elle tient beaucoup à ce que son neveu fasse Navale.

Le portier a dû s’absenter. Je suis seul. Le silence est venu maintenant que l’erreur est trouvée. Je pense à ma vie. Pourquoi aucune des personnes charitables qui ont veillé sur ma jeunesse n’a-t-elle songé à m’envoyer à Sarlat, ou mieux encore à me faire faire Navale ?

Je monte dans ma chambre. Une ampoule de trente bougies au plus l’éclaire tristement. Je pose ma valise sur une table couverte d’une plaque de verre sous laquelle on aperçoit les dessins d’un napperon de dentelle. Les rideaux sont tirés. La température est douce. Il n’y a aucune trace, du moins visible, du précédent locataire. Telle quelle, cette chambre me convient. Je m’assois sur le lit. Il est ouvert. Je m’aperçois tout de suite, à leur granulation plâtreuse, que les draps sont de mauvaise qualité.

On frappe. C’est mon compagnon de café, redevenu portier, qui vient me demander si je ne manque de rien. L’attention est excessive pour un hôtel de cette catégorie. Aussi me laisse-t-elle indifférent. Je ne suis pas triste. Ma lassitude n’est que physique. Tout est étranger autour de moi. La table est une table. Je ne suis même pas dépaysé. Il me semble que je ne le serai plus jamais.

 

Je suis réveillé au milieu de la nuit par un enfant qui pleure. Une femme se met à chanter les plus lugubres chansons qui soient. Ma mère devait chanter comme cela pour m’endormir. J’aurais pensé, il y a quelques années, côtoyer je ne sais quel abîme de douleur.

Je ne peux me rendormir. Je me rappelle que je suis venu dans cet hôtel avec une femme. C’était à l’époque où Denise et moi, nous allions de temps en temps passer la journée à Paris. Cette femme m’avait demandé pourquoi je l’avais choisie. Elle était âgée d’au moins cinquante ans et elle avait des prétentions à la conversation. Elle voulait me faire dire que j’avais compté sur plus de complaisance. Elle se trompait. Je manquais tout simplement de confiance en moi. Je désirais faire croire que j’étais un homme sérieux, entraîné par une professionnelle. Il faut vraiment que je pense à autre chose si je veux m’endormir. Il faut aussi que cette mère cesse de chanter.

Le désir que m’inspirait madame Vallosier a subitement disparu. Elle croit que j’ai compris qu’elle est une honnête femme. Elle veut à présent exercer sur moi une influence bienfaisante. Je retourne cependant la voir. Je sens que mon existence va changer et il m’est agréable, en attendant, de vivre au jour le jour.

Un soir, nous poussons un divan devant la fenêtre et nous nous asseyons, côte à côte, comme au spectacle. C’est la première journée de printemps. Les fenêtres sont ouvertes. La lune éclaire les jardins pelés de la Villa des Ternes. Les enfants ne sont pas encore couchés. Au-dessus de nous, d’autres fenêtres sont ouvertes. Un homme parle. Il fulmine contre le gouvernement. Tout à coup, il se radoucit et dit : « Ma chérie. » Je devine que c’est un homme d’âge qui ne prononcera pas de paroles gênantes. Pourtant je tremble. Enfin il se tait. C’est une délivrance. Mais madame Vallosier se lève brusquement, allume. Aucun geste ne me montre mieux combien grand est notre éloignement. Tant que l’homme parlait, elle se sentait en sécurité.

 

J’ai appris que mon frère André a une maîtresse. C’est une femme qui, comme Germaine jadis, possède un petit bien, mais beaucoup moins dangereuse que celle-ci, car ma mère veille. Elle est secrétaire d’un avoué. Chaque matin, depuis onze ans, elle se rend à l’étude. Elle a des économies, des parents. De temps en temps, elle rend des services à ma mère. Elle jouit de tous les avantages que donne une vieille collaboration. Elle peut tomber malade, demander un congé exceptionnel. Sa vie privée en est parée d’un certain prestige. Elle habite un coquet appartement. Elle est prête à tout sacrifier pour André, mais il a sa mère et il ne lui demande rien. Physiquement, elle a su prendre les apparences d’une femme ne quittant pas son intérieur. Elle possède un seul bijou, mais de grande valeur. Sa bouche, qui est très laide, est toujours entrouverte et luisante. Elle se préoccupe exagérément de ses mains. Et surtout, elle a une façon désagréable de dire : monsieur. Elle le dit trop, même après une conversation détendue, amicale. Je pense à ce réveillon de Noël où nous avons bu du champagne, où nous nous sommes embrassés sous le gui, et où brusquement, au moment de nous séparer, elle m’a dit : « Au revoir, Monsieur. »

Nous sommes assis chez ma mère, en face l’un de l’autre. André n’est pas encore rentré. Vais-je raconter à cette personne pointilleuse l’histoire suivante ?

Rue des Acacias, j’aperçois dans un café une femme d’une grande beauté qui paie sa consommation. Je m’arrête. J’attends qu’elle se lève pour entrer, de façon à la croiser entre les tables de la terrasse. Enfin elle sort. Nous nous regardons. Au même moment, elle s’aperçoit qu’elle a oublié ses gants. Elle sourit de sa distraction et revient sur ses pas. Je m’efface pour la laisser passer. La place qu’elle a occupée est proche de la porte. Comme je lui barrerai le passage quand elle ressortira, elle me prie de la précéder. Je fais preuve alors de présence d’esprit. Je prends les gants et je les lui tends. « J’avais deviné, Madame, que vous aviez oublié vos gants. » Elle me sourit. J’ajoute : « Mais je vais vous gêner, Madame, car je n’avais pas l’intention d’entrer dans ce café. » Je marche à sa hauteur entre les tables. Elle tourne la tête pour me remercier. Et pour qu’elle garde une bonne opinion de moi, je m’éloigne au lieu de continuer à lui parler.

Est-ce parce que je trouve la maîtresse d’André stupide que je lui raconte une histoire stupide ? Est-ce parce que je suis las de mes enfantillages que je les rapporte à qui ne me les pardonnera pas ?

 

Solange Vibot, l’amie de Denise, est mariée depuis quelques années. Je la rencontre par hasard rue de Richelieu. Nous nous parlons, gênant la circulation sur l’étroit trottoir. Les voitures nous frôlent sans interruption.

« Est-ce que vous allez dans ma direction ? » me demande-t-elle.

Nous partons ensemble. Jamais je n’ai éprouvé la sensation d’être aussi maître de moi.

« Il y a longtemps que je n’ai pas été à Compiègne, me dit-elle.

— Moi non plus. »

Le voyage que je viens de faire ne compte pas. Je marche près de Solange sans la regarder. Je me réjouis de marcher près d’elle comme auprès d’une amie intime, d’une sœur. Nous sommes égaux. Nous ne l’avons jamais été, Denise et moi, tandis que Solange et moi, nous le sommes. L’égalité est l’idéal de ma vie. Il bruine. Pour le moment tout est parfait. Pas de marivaudages. Nous nous séparons sans hésitation, sans regret. Je devine que nous nous reverrons.

À présent, je suis troublé. Fait extraordinaire, moi qui n’ai jamais rien possédé, moi qui n’ai jamais voulu rien garder, j’éprouve le besoin d’être riche. Comme je regrette d’avoir été insouciant ! Comme je comprends que les gens que j’ai connus aient tenu à leurs biens, comme je comprends leur prudence, leur méfiance ! Je ne m’expliquais pas qu’on mît si longtemps à se décider alors que je réglais tout d’un geste. Voilà à quoi je pense en rentrant chez moi, c’est-à-dire rue du Laos. Vraiment il n’y a rien de plus pénible que ce besoin de grandeur qui nous envahit dès que nous voulons plaire. Et ces regrets ! Nous en voulons à nous-mêmes comme à un agent d’affaires qui nous aurait trompés. Si on avait su qu’on aimerait un jour !

Il fait nuit derrière l’École militaire. Mais voici un peu de lumière. Ne puis-je pas être aimé comme je suis ? Nous ne sommes tous que des hommes, et certains sont heureux. Ne puis-je pas être de ceux-ci pendant quelques années ? Solange n’a aucune raison de regretter les biens que j’aurais pu acquérir.

Deux jours plus tard, je lui téléphone. « Je vous téléphonerai », avais-je dit en la quittant. C’est un moment désagréable qui dégage un relent de mes démarches passées. Je suis seul dans la cabine. C’est plus que jamais de la parole que tout dépendra. Je claque la langue pour la rendre alerte. Il faut que je me sente libre, naturel. Il faut que dans ce coup de téléphone il n’y ait que l’attirance d’un homme vers une femme. Que ma chance est grande d’avoir enfin trouvé un être qui éveille en moi des sentiments vrais ! Un instant, la pensée de dire à Solange combien il m’a été pénible de lui téléphoner me vient à l’esprit. Pourquoi ? Pourquoi toujours parler de ce que l’on ressent ? Ne puis-je pas lui dire simplement que je serais très heureux de la voir ?

« Chère amie, je serais très heureux de vous voir.

— Voulez-vous que nous allions déjeuner à Versailles quand il fera beau ?

— Il ne fera peut-être pas beau avant plusieurs jours…

— Venez à mon atelier alors. Je vous préviens qu’il est en désordre. Je n’y suis pas retournée depuis trois ans. Nous irons à Versailles plus tard. »

Versailles ! Encore Versailles ! Toujours cette ville qui revient je ne sais pourquoi dans ma vie.

 

Elle m’attend à cinq heures. C’est moi qui ai fixé l’heure. J’avais failli fixer quatre heures, même trois. Je domine mon impatience. C’est une victoire à ajouter à celles que je remporte depuis quelques semaines.

Mais voici une défaite. Je suis assis dans un petit café, à cinq minutes de la rue Falguière, rue du Cherche-Midi, près de la prison militaire exactement, unique client dans une salle à demi obscure. Je ne peux toujours pas m’empêcher de faire une station dans un café avant un rendez-vous. Dès le matin, je m’étais douté que ce rendez-vous m’occuperait bien avant l’heure. « J’irai prendre un café dans les environs. » Me voilà sur la banquette étroite, gonflée par des ressorts inégalement tendus. Le patron porte un gilet de laine à chevrons. Si Richard le portait, ce gilet n’aurait-il pas l’air de sortir d’une grande maison ? Voilà à quoi j’occupe mon esprit. On m’apporte la fameuse tasse de café que je me propose de boire depuis le matin et dont je n’ai aucune envie. Je n’avais qu’à rester à l’hôtel. Je n’avais qu’à me distraire coûte que coûte, et à m’en aller au dernier moment, quitte à arriver dix minutes en retard. Mais pourquoi choisir un petit café obscur, perdu ? Pourquoi ne pas aller boulevard du Montparnasse ? Ai-je eu peur d’un incident m’empêchant de rejoindre Solange ? Ai-je eu peur de la rencontrer avant le rendez-vous ?

Enfin l’heure approche. Je passe, rue de Sèvres, devant un hôpital. J’évite de regarder les panneaux des heures de consultations. Voici la rue Falguière. En marchant j’ai essayé de me représenter l’atelier. Il ne ressemble en rien à l’espèce de garçonnière que j’imaginais. C’est un lieu aménagé pour le travail. Au mur, ni Christ de Greco, ni Printemps de Botticelli, comme rue du Château-d’Eau, mais des reproductions plus rares. Je les regarde attentivement, un peu gêné de ne pas les connaître. Une grosse ampoule de verre dépoli éclaire l’atelier. Solange, qui prépare le thé, me prie de m’asseoir. Un fauteuil capitonné Louis-Philippe ici ? Un meuble qui sert de prétexte à des plaisanteries ? Mais je me tais.

Le surlendemain, je ne sors de chez moi que pour aller à notre nouveau rendez-vous. Toute la journée j’ai eu l’impression d’être un homme qui ne porte des lunettes que chez lui. Personne ne le voit. Il se livre à de petits travaux. Et puis il ôte ses lunettes, il va sortir.

Nous sommes à la terrasse du Dôme, côte à côte, en pleine lumière, au milieu d’une foule de consommateurs. Certains passants nous regardent. Il me semble qu’ils sont immobiles, que c’est nous qui nous mouvons. Solange et moi, nous ne nous regardons pas. Je voudrais dire exactement ce que je suis, être aimé parce que je ne cache rien. Pour une femme, ce que je cache est beaucoup moins grave qu’une maladie. Comme je les redoutais, ces maladies qui m’interdiraient d’aimer !

 

Je cherche Solange. Le temps est radieux : un matin de printemps. Je ne prête aucune attention au luxe de la maison, à l’aspect de l’avenue. Je suis presque indifférent aux apparences et j’en éprouve un grand bien-être. Comme elles sont loin les réflexions que j’eusse faites, Denise vivante !

Enfin Solange paraît. Elle s’arrête devant la loge, dit quelques mots aux concierges. Qu’il est agréable de regarder donner des ordres ! Souriante elle s’avance vers moi. Je ne songe plus à rester en retrait. Je marche à sa rencontre. À cet instant, je ne me reproche rien.

Nous allons à pied jusqu’à la gare des Invalides. En traversant l’Esplanade, certains actes honteux me reviennent à la mémoire. Je passe en compagnie de Solange à côté des bancs, des encoignures qui les évoquent. La gare est presque déserte. Solange m’effraye un peu. Elle part, elle me suit. Nous montons dans un compartiment vide. C’est un vieux train, car il est onze heures du matin, un de ceux qu’on met en circulation entre les heures d’affluence. Il y a vingt ans, ils étaient tous comme celui-ci. Il me fait songer à la vie idéale dont je rêvais. Ces départs, un jour de semaine, aux heures creuses, ce soulagement de ne plus suivre la foule, cette joie de jouir d’organisations momentanément en sommeil, ces déjeuners lorsque tout le monde est parti, pour lesquels le personnel se ranime ! Je sais gagner la sympathie des gens auxquels je donne un surcroît de travail.

« Solange, je vous trouve charmante ! »

Elle sourit. Elle accepte que je la trouve charmante. Elle accepte même qu’un homme comme moi le lui dise. Je pense à ceux qui savent qui je suis. S’ils parlaient, Solange les écouterait-elle ?

Le train est parti. Nous sommes seuls. La Seine coule dans la brume. Voici Paris qui s’éloigne. Oh ! comme ce Paris est différent de celui que j’ai découvert tant de fois en revenant de Compiègne. La tour Eiffel ne nous cache plus ses jambes. Les maisons, sur la rive droite, contemplent le même panorama que nous.

Nous sommes arrivés. De grandes avenues comme à Compiègne, des affiches de cinéma dont la typographie est déjà celle des journaux de province. Des avions volent dans le ciel bleu, tellement plus haut que jadis. Par instant, le vent nous amène leur bourdonnement. Comme ce bruit est triste ! Comme je voudrais partir ! Comme je voudrais être plus heureux encore ! Comme je voudrais ne pas penser à cette sœur de ma mère qui a servi, je crois, dans une famille de Versailles !

Il est deux heures et demie. Nous sommes au restaurant. Déjà la journée est finie, et pourtant le soleil brille toujours dans le ciel. Comme je désirerais autre chose ! Comme je désirerais que la soirée qui approche fût aussi belle que la matinée ; qu’il n’y eût pas de verres à liqueur sur la table, pas de fumée dans la petite salle ! Comme je désirerais qu’on se montrât moins discret, que nous ne fussions pas des amoureux, que Solange n’eût pas le sang à la tête ! Ses mains, que j’ai regardées peut-être cent fois sans y penser, sont à présent immobiles. Je voudrais les embrasser. Je parle. Solange parle. Mais pourquoi ne puis-je m’empêcher de penser que ce moment n’est qu’une minute de ma vie ? Pourquoi une voix murmure-t-elle à mon oreille que nous ne sommes que deux, que même si nous nous aimons nous ne serons toujours que deux ?

Je m’appuie sur la table pour la contourner. Je m’assois à côté de Solange. Je n’ai pas grandi pour changer de place. J’ai voulu donner l’illusion à Solange que je me trouve près d’elle sans avoir bougé. Nos bras se touchent. Nous sommes ensemble depuis le matin. Nous avons vécu l’un près de l’autre sans nous connaître pendant des années. Je prends la main de Solange. Elle ne baisse pas les yeux.

 

Je rentre rue du Laos. Il faut que je sache où je vais. J’ai embrassé Solange à la fin du déjeuner. Décidément ces amours dans les restaurants font songer à de la gourmandise. Je recommence toujours les mêmes gestes. Cette existence ne peut plus durer. Il y a bien une chose dont je suis sûr. Si une nouvelle guerre éclatait, je serais cette fois un héros, ou je serais tué. Mais il n’y aura pas de guerre. Je ne serai pas un héros et je ne serai pas tué. J’ai quarante et un ans. Que vais-je faire ? L’impossibilité de répondre à cette question ne m’abat pas. Je sens qu’un événement (je le sens depuis plusieurs mois) va se produire dans ma vie, un événement imprévu et extraordinaire. Sans aucun doute j’écrirai alors la suite de ces mémoires. Je peux d’ores et déjà affirmer qu’elle sera si différente du début, que ceux qui la liront ne pourront croire qu’elle a été écrite par le même homme.


Juin 1939


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juin 2017.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Mémoires d’un homme singulier, Paris, Calmann-Lévy, 1987. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend Les toits, rue Mérimée, huile sur toile, vers 1903, de Félix Vallotton (Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne, Collection du Dr M. Bahro).

– Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

– Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

– Autres sites de livres numériques

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.