Emmanuel Bove

LE BEAU-FILS

1934

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Table des matières

 

1. 4

2. 14

3. 24

4. 34

5. 44

6. 52

7. 61

8. 71

9. 83

10. 94

11. 108

12. 116

13. 129

14. 138

15. 153

16. 161

17. 171

18. 178

19. 190

20. 199

21. 206

22. 217

23. 231

24. 243

25. 251

26. 260

27. 269

28. 280

29. 291

30. 299

31. 311

32. 321

33. 335

34. 347

35. 355

36. 363

Ce livre numérique. 376

 

1

Ce fut bien avant la guerre, en 1904 exactement, que Mlle Annie Villemur de Falais fit la connaissance de Jean-Melchior Œtlinger. Elle avait vingt et un ans. Depuis plusieurs mois, elle suivait un cours mixte de peinture, non pas chez Julian ni à l’École des Beaux-Arts, mais dans une académie de la rue de la Grande-Chaumière, ce dont elle était fière, ce choix ne pouvant qu’indiquer une vocation véritable. Elle partageait l’admiration des autres élèves pour les préraphaélites. Ses frères, ses amies, son père même, venaient parfois assister d’une embrasure à une séance de pose, un peu gênés quand le modèle était un homme nu, mais n’osant le dire de peur de paraître pudibonds. Annie était une grande jeune fille blonde, embarrassée de sa beauté comme on l’est de sa jeunesse dans certaines professions. À force d’insistance, elle avait obtenu la permission de louer un atelier dans le haut de la rue d’Assas. Chaque semaine, elle y organisait de petites réceptions. Aux camarades de travail, pour la plupart des étrangers pauvres, ne manquait jamais de se joindre un membre de la famille Villemur qui veillait à ce que tout se passât convenablement. Ce fut justement à un de ces thés que le massier de l’académie, pour lequel Mlle Villemur s’était prise de sympathie parce que, comme tous les massiers, il avait été choisi parmi les élèves les plus méritants de la classe, et qu’elle gardait de son éducation l’habitude d’être compatissante, lui amena un de ses amis, homme sombre, âgé d’une trentaine d’années, portant une barbe en pointe, vêtu assez cérémonieusement d’une jaquette. C’était le fils d’un professeur de Mulhouse, connu pour ses sentiments francophiles. À la mort de ce professeur, survenue en septembre 1895, Jean-Melchior Œtlinger, dont la majorité avait été fêtée en février de la même année, son frère aîné Martin et sa jeune sœur Catherine avaient vendu la maison paternelle et étaient venus se fixer à Paris, les garçons avec le désir de continuer leurs études, la fille avec celui de faciliter la tâche de ses frères en leur épargnant tous soucis domestiques. Ils s’étaient installés rue Pierre Nicole, dans un logement de deux pièces et une cuisine. Au commencement, ils demeurèrent parfaitement unis. La jeune fille ne sortait pas. Les deux frères ne se quittaient que pour suivre leurs cours. Si parfois l’un d’eux avait l’envie de visiter un musée, il en faisait part à son frère, lequel consultait Catherine. Finalement, quand ils étaient tous d’accord, mais pas avant, ils prenaient cette distraction. N’ayant pour toute fortune qu’un modeste héritage qui devait les faire vivre jusqu’à la fin de leurs études, ils se serraient instinctivement l’un contre l’autre, à la fois par économie et pour écarter ces tentations dont ils avaient entendu parler au cours de leur jeunesse. Mais bientôt Jean-Melchior se laissa aller à de petites trahisons. Peu à peu, il s’était enhardi. Les dangers contre lesquels on l’avait mis en garde lui étaient apparus moins grands. De santé fragile, d’un naturel indolent, il n’était fait pour aucun travail suivi. La paresse et la flânerie lui convenaient mieux que cette vie avec emploi du temps de la rue Pierre Nicole. Quand, quatre mois plus tard, il tomba amoureux d’Ernestine Mercier qui de l’âge de dix-sept ans à celui de trente et un ans avait vécu tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, toujours avec l’espoir que chacun de ses amants serait le dernier, il hésita longtemps à l’avouer. Ce ne fut que lorsqu’il ne put faire autrement qu’il ouvrit son cœur. Martin entra dans une vive colère. Jean-Melchior ignorait encore que lorsque nous nous retirons d’une association, même si en le faisant nous favorisons ceux qui la respectent, on nous en garde rancune. Il fut mis en demeure de choisir. Durant un mois entier, il ne put se décider. Dès cinq heures de l’après-midi, il avait de la fièvre. Il aimait son frère et sa sœur plus que tout au monde, plus, bien plus qu’Ernestine Mercier, mais celle-ci, c’était le plaisir, mille choses qu’il n’avait pas auprès des siens. Enfin, quand il comprit qu’il lui fallait prendre un parti, qu’il ne pouvait atermoyer plus longtemps, il fit sa malle, embrassa Catherine longuement, demanda à Martin de lui pardonner. Celui-ci, écartant les sentiments, lui parla argent. Il fut entendu qu’il lui remettrait ce qui lui revenait, déduction faite de sa participation au loyer. Jean-Melchior s’en fut ensuite retrouver Ernestine Mercier. Elle ne s’attendait pas à une telle preuve d’amour. Aussi, les premiers jours, n’osa-t-elle demander à Jean-Melchior dans quelle situation le mettait ce geste. Elle s’efforça de se montrer digne du sentiment qu’elle inspirait. Mais quand elle apprit que Jean-Melchior avait un peu d’argent, qu’il se disposait à vivre modestement de manière à être à même de terminer ses études, elle se moqua de lui. Elle le convainquit que la jeunesse n’avait qu’un temps, qu’on ne savait pas de quoi demain serait fait, qu’il fallait profiter de la vie quand on le pouvait. Ils habitèrent un hôtel confortable, prirent leurs repas non plus dans des crémeries mais dans des brasseries où ils s’attardaient, au milieu d’amis bruyants, jusqu’à trois heures du matin. Elle aspirait pourtant à devenir une petite bourgeoise considérée, mais plus tard, quand elle rencontrerait un homme qu’elle aimerait vraiment. À cause de sa maîtresse et surtout à cause de la fièvre que lui donnait le moindre effort, Jean-Melchior avait presque complètement abandonné ses études. Il se levait tard, fréquentait les amis d’Ernestine, avec lesquels il n’avait aucun point commun. Quant à son avenir, il était incapable de se le représenter. Il se laissait vivre au jour le jour, poursuivant sans cesse Ernestine de sa jalousie et de sa tendresse, s’enfermant à la moindre contrariété dans un mutisme qui durait plusieurs jours et duquel il sortait brusquement aigri, mais toujours épris. Au bout d’un an, il ne lui resta presque rien de la part d’héritage que Martin lui avait remise. Il lui fallut songer à vivre plus économiquement, d’autant plus que sa santé commençait à se ressentir de ces dérèglements. Ils louèrent un petit appartement, le meublèrent simplement. « Nous avons été inspirés », lui dit Ernestine un soir étouffant d’août 1897. Il ne comprit pas ce qu’elle entendait. Elle ne voulut pas s’expliquer, mais la nuit, dans ce lit qu’elle appelait son « domaine », et dont elle s’était fait un complice ayant à ses yeux autant de relief qu’un être vivant, elle apprit à Jean-Melchior, avec des minauderies insupportables, qu’il allait être père.

Par la suite, il ne se passa pas de jour qu’elle ne lui signalât les devoirs qui lui incomberaient. Leur nombre s’accroissait indéfiniment, sans éclipser pourtant le principal, à savoir qu’il allait être obligé de l’épouser. Pourtant si Jean-Melchior ne tenait plus à se marier, c’était sa faute à elle. Il le lui avait demandé, non pas qu’il en eût eu le désir, car en quittant son frère et sa sœur c’était à tout autre chose que fonder un foyer qu’il avait songé, mais à cause d’un scrupule venant de son éducation qui lui faisait difficilement concevoir l’amour en dehors du mariage. En lui ôtant ce scrupule qu’il ne demandait qu’à perdre, Ernestine n’avait pas prévu que les arguments dont elle s’était servie se retourneraient contre elle. Jean-Melchior ne pouvait croire que cette même femme qui avait accueilli ses supplications par des moqueries, cela au moment où il était en possession de son héritage et où elle eût eu tout intérêt à l’épouser, fût sincère dans son désir de se marier à présent qu’il n’avait plus rien et qu’il courait les rues à la recherche de leçons d’allemand. Aussi lui répondit-il chaque fois distraitement, convaincu qu’il avait été par Ernestine elle-même que cette question de mariage était sans importance.

Fin avril 1898, un enfant, qu’on prénomma Jean-Noël, naquit. La situation du ménage ayant encore empiré, Jean-Melchior demanda un secours à Martin. Quand celui-ci apprit que son frère avait dépensé tout ce qu’il possédait, qu’il vivait en outre avec une femme dont il venait d’avoir un fils, il le pria de ne plus revenir rue Pierre Nicole. De ce jour, les soucis devinrent plus nombreux. À part sa famille pour laquelle il avait toujours le même sentiment et dont la dureté l’avait plus peiné que révolté, il ne connaissait que des étudiants pleins de cette générosité de la jeunesse mais incapables de l’aider ou de le guider. Malgré les obstacles chaque jour plus difficiles à surmonter, malgré l’insistance d’Ernestine, il ne voulait d’aucun emploi fixe car il lui était apparu que ce n’était qu’en achevant ses études qu’il aurait la possibilité de sortir de ce mauvais pas. De temps en temps il donnait une leçon, ou bien il prenait un poste quelconque qu’il abandonnait deux mois plus tard. Au milieu d’une pareille existence, le désir qu’avait eu Ernestine de devenir la femme de Jean-Melchior s’était évanoui. L’idée de bonheur attaché au mariage en eût rendu pénible la célébration dans de pareilles circonstances. Plusieurs années s’écoulèrent ainsi dans la pauvreté et l’amertume. Les rapports de Jean-Melchior et de sa compagne étaient de plus en plus tendus. Elle lui reprochait de lui avoir donné un enfant tout en sachant ne pas avoir de quoi l’élever. Si elle était si malheureuse, c’était parce qu’elle était la naïveté même et qu’elle avait cru à toutes ses promesses. À chaque instant, elle le menaçait de le quitter et si, accablé, il ne la suppliait pas de n’en rien faire, elle se mettait à sangloter en disant qu’il ne l’aimait pas, qu’il faisait tout ce qu’il pouvait pour se débarrasser d’elle.

Jean-Noël était déjà âgé de sept ans lorsque Jean-Melchior fut présenté à Mlle Villemur de Falais. Le monde qu’il entrevit autour de la jeune fille, l’atmosphère insouciante qui régnait dans l’atelier, firent sur lui un effet extraordinaire. Il revit Annie. Un jour, comme il se trouvait seul avec elle, il lui raconta sa vie. Ce récit la bouleversa. Dès le début, elle avait eu de la sympathie pour cet homme maladif dont la sincérité la surprenait. Bien qu’elle le connût à peine, il ne lui inspirait aucune méfiance, aucune crainte. Il représentait à ses yeux tout ce qu’elle ignorait et que, malgré cela, elle se sentît tellement en sécurité en sa présence l’emplissait de fierté.

Quand, six mois plus tard, Annie parla à sa famille de son désir d’épouser un jeune homme qu’elle avait connu à l’académie, ce qui n’était pas tout à fait exact, elle se heurta à une opposition inébranlable. Son père l’obligea à quitter son cours, son atelier. Il lui interdit de revoir tous les amis sans exception qu’elle s’était faits en dehors de sa famille. Des complications innombrables surgirent alors. Elle aimait Jean-Melchior. Il était à ses yeux un homme exceptionnel, supérieur même aux artistes qu’elle avait admirés. Ne lui avait-il pas dit, lorsqu’elle lui avait appris la colère de son père, qu’une jeune fille doit avant tout respecter la volonté de sa famille et que c’était faute de l’avoir fait lui-même qu’il avait été si malheureux ? Elle n’en continua pas moins à le voir à l’insu de ses parents. Quand ceux-ci l’apprirent, ils ne purent le croire. Annie n’était-elle pas la franchise même ? Elle ne leur avait jamais caché quoi que ce fût. Une grande scène eut lieu avenue de Malakoff, chez les Villemur. Il s’agissait de savoir si Annie avait vraiment l’intention d’épouser un petit Alsacien malade, sans fortune, sans avenir, déjà père d’un enfant. Elle répondit que c’était justement pour toutes ces raisons qu’elle aimait Jean-Melchior. M. Villemur comprit que sa fille ne céderait pas. Durant un instant, son visage eut cette expression qu’a celui des hommes qui luttent contre eux-mêmes. Il pria Annie de le suivre. Il se rendit dans son cabinet de travail. Il était très calme. Pourtant, il passait plus souvent que de coutume les bouts parfaitement alignés de ses doigts sur ses sourcils.

— Tu veux te marier, dit-il posément, c’est ton droit. Mais je te demanderai de me présenter l’homme que tu as choisi.

— J’ai voulu le faire plusieurs fois. Tu as toujours refusé.

— Aujourd’hui, j’ai changé d’avis.

L’entrevue eut lieu. Dès que M. Villemur aperçut Jean-Melchior, il se rendit immédiatement compte que l’espoir auquel il s’était raccroché était chimérique. Comment avait-il pu croire que ce M. Œtlinger serait différent de ce qu’il avait imaginé ? C’était bien le personnage terne, à l’aspect maladif, se donnant le genre d’un artiste, qu’il avait reconstitué avec ce qu’Annie avait raconté de lui. Quand il fut seul avec sa fille, il ne jugea même pas utile de lui faire part de l’impression qu’avait faite sur lui Jean-Melchior. Il se contenta de lui dire qu’elle était libre d’épouser M. Œtlinger, que, si elle le faisait, il lui remettrait sa dot, mais qu’il ne faudrait plus qu’elle songeât à revoir sa famille. Ceci admis, elle pouvait quitter la maison le soir même.

Pendant qu’Annie se débattait avec ses parents, car d’autres scènes de ce genre suivirent, Jean-Melchior préparait doucement Ernestine à une séparation. Il la désirait d’ailleurs depuis longtemps. Après la naissance de Jean-Noël, c’est-à-dire à partir du moment où Ernestine commença à tenir vraiment à lui, il avait déjà songé à reprendre sa liberté. Mais avant, il devait assurer la vie matérielle de celle qui, à l’entendre, lui avait donné les plus belles années de sa vie. Il n’en avait pas eu la possibilité. Le temps avait passé, les éloignant chaque jour davantage, si bien que lorsqu’il avait été conduit rue d’Assas, s’il avait pu sans mentir se présenter ainsi qu’un homme libre, il n’en était pas moins prisonnier comme au début de sa liaison. Libre, il l’était. Dès le matin, sous le prétexte de chercher un argent qu’il ne trouvait que rarement, il quittait sa maîtresse pour ne rentrer que lorsqu’elle dormait. Mais à transformer cette séparation morale en une séparation de fait, la difficulté était aussi grande que s’ils avaient été parfaitement unis, Ernestine feignant à la fois de lui être profondément attachée et d’adorer ce même enfant qu’elle ne faisait que maltraiter.

Le lendemain du jour où Jean-Melchior avait rencontré M. Villemur, il se décida à attaquer franchement. Il dit à Ernestine que Jean-Noël grandissait, qu’il était à un âge où on commence à garder le souvenir de ce qu’on voit, qu’il était nécessaire de s’occuper sérieusement de son éducation, et que, en conséquence et parce qu’il ne pouvait faire autrement, il projetait de faire un mariage de raison. Il eut la faiblesse d’ajouter que la vie est ainsi faite qu’elle nous oblige souvent à sacrifier nos sentiments à l’intérêt. Ernestine entra dans une colère telle qu’il fallut lui donner des soins comme à un enfant atteint de convulsions, si bien que le calme, lorsqu’il revint, par le contraste qu’il fit avec les cris et les menaces qui l’avaient précédé, eut l’aspect d’une capitulation. Ernestine ne s’était pourtant pas résignée. Un mois plus tard, avec les mêmes simagrées que la première fois, elle annonça à Jean-Melchior, qu’elle était enceinte. Il ne voulut pas la croire. Il la conduisit chez un médecin. Elle l’était vraiment. Mlle Villemur venait justement de quitter sa famille et de s’installer dans un hôtel dont le nom l’avait amusée chaque fois qu’elle avait traversé la place du Panthéon, l’hôtel des Grands Hommes. Il alla l’y retrouver, lui raconta ce qui venait de se passer, de peur qu’elle ne l’apprît de quelqu’un d’autre, et laissa entendre qu’il s’agissait d’un mensonge odieux. Il n’en avait pas la conviction mais, comme il n’avait pas non plus celle du contraire, ce fut avec tant d’indignation qu’il s’éleva contre ce qu’il appela une manœuvre désespérée, qu’Annie, bien qu’elle fût profondément humiliée, le crut. « Cette femme est capable de tout », dit-elle.

Au printemps 1906, Jean-Melchior et Annie se marièrent. Mais si ce mariage était mal considéré par les Villemur, il l’était trop bien par les Œtlinger. Ce fut donc pour fuir les parents d’Annie, qui malgré l’indifférence qu’ils simulaient ne désarmaient pas, et ce frère de Jean-Melchior devenu subitement autre, et cette Ernestine Mercier qui continuait à se faire appeler Madame Œtlinger et qui parlait de sa grossesse à qui voulait l’écouter, que les nouveaux mariés décidèrent de se fixer à Nice, ville dont le climat serait excellent pour Jean-Melchior et où il serait aisé de donner à Jean-Noël une solide instruction. Mais quand le moment vint de prendre l’enfant, de nouvelles difficultés surgirent. Malgré l’acquiescement qui lui avait été arraché contre une certaine somme d’argent, Ernestine Mercier ne voulut pas s’en séparer. Jean-Melchior se trouva réduit à procéder à un véritable enlèvement. Ce fut dramatique. Ernestine Mercier appela les voisins à l’aide, leur parla de son état, de l’inhumanité de l’homme pour lequel elle avait sacrifié sa vie. Finalement, tout s’arrangea et Jean-Melchior put emmener son fils qui pleurait et tremblait de peur.

2

M. et Mme Œtlinger habitaient Nice depuis neuf ans lorsque, dans les premiers jours de février 1915, un télégramme parvint à leur adresse. Sans un mot de consolation ni d’affection, M. Villemur annonçait à sa fille que Bertrand, son fils cadet, celui justement qui ne s’était pas élevé contre le mariage d’Annie, avait été grièvement blessé. Le soir même, elle partait pour Paris. M. Œtlinger l’accompagna à la gare. Sous la verrière immense où chaque bruit avait un écho, sur le quai encombré de permissionnaires, de blessés, d’infirmières, Annie pleura. C’était la première fois depuis son mariage qu’elle se séparait de Jean-Melchior. De le faire en une circonstance aussi dramatique lui rappelait les années qui venaient de s’écouler. Elle eut le pressentiment que cette minute marquait le terme d’une période heureuse. Dans un instant, elle serait seule au milieu d’un monde dont elle s’imaginait avoir fui les peines et qui semblait déjà prendre sa revanche.

Une semaine plus tard, une tout autre femme descendit du train. Elle fit signe à un porteur, lui tendit elle-même ses bagages. Personne n’eût pensé que son frère avait été amputé d’une jambe quelques jours auparavant et qu’il se trouvait encore entre la vie et la mort. « Je te cause bien des ennuis, mon pauvre Melchior », dit-elle à son mari qui s’était avancé à sa rencontre. Elle faisait allusion aux lettres qu’elle lui avait écrites de Paris et dans lesquelles elle n’avait fait que consigner les événements qui s’étaient passés au cours de son voyage. Ils prirent une voiture découverte. La soirée était printanière. Le cheval s’en alla au pas. Dans l’air parfumé par une odeur de bois brûlé et de mimosa, loin de la guerre, c’était un soulagement de ne plus être pressé. Annie semblait indifférente. À la maîtrise qu’elle avait montrée en arrivant, afin de rassurer de loin son mari, avait succédé une grande lassitude. Elle se demandait si elle ne s’était pas trompée en épousant Jean-Melchior, si sa famille n’avait pas eu raison malgré tout de s’opposer à son mariage. Ce n’était pourtant pas qu’en vieillissant son amour eût diminué. Il s’était simplement transformé. Ce qui, jeune fille, lui avait paru si beau, la lutte, le départ, l’isolement avec un homme que l’on aime, tout cela avait été tué par ces réalités quotidiennes dont elle s’exagérait l’importance. En se retrempant dans cette famille qui était la sienne, où il lui semblait justement qu’il n’y avait aucune de ces réalités, où elle avait eu l’impression d’être une renégate, de s’être soustraite aux peines de tous, alors que jusque-là elle avait cru que c’était le contraire, qu’en quittant les siens elle avait quitté la sécurité bourgeoise, il lui était apparu qu’elle avait peut-être été aveuglée par l’amour. On l’avait reçue avec beaucoup de cordialité. Le fait qu’elle était venue seule, que par sa faute on ne pouvait compter son mari parmi les membres de la famille, avait plané sur les premiers entretiens. Puis, personne n’avait paru se souvenir de ce qui s’était passé. Un après-midi, elle avait même été voir, dans une maison de retraite de Neuilly, son ancienne femme de chambre, sa chère Élisabeth. En pleurant, celle-ci lui avait dépeint la tristesse dans laquelle son départ avait plongé sa famille. Tant de bienveillance rencontrée partout avait fait naître en elle des remords. Elle les avait chassés aussitôt parce qu’injustes envers son mari. Un soir, elle était restée près d’un quart d’heure en présence de son père sans que l’un et l’autre eussent prononcé une parole. Des amis étaient venus aux nouvelles. Leur devoir accompli, ils s’étaient longuement entretenus avec elle. On n’avait pas voulu qu’elle repartît tout de suite. On avait essayé de la persuader de rester à Paris. Et ce qui l’avait le plus touchée, ç’avait été quand sa mère, pourtant si froide d’ordinaire, lui avait demandé avec inquiétude si elle était heureuse.

Dans le train du retour, Annie avait songé à tout cela. S’était-elle conduite comme elle aurait dû ? N’était-elle pas partie trop vite ? Devant tant d’affection, n’aurait-elle pas dû prolonger son séjour à seule fin de montrer qu’elle avait été sensible aux attentions qu’on lui avait témoignées ? N’avait-elle pas fait preuve de sécheresse de cœur en rentrant à Nice avant de connaître le résultat de l’opération de Bertrand ? En quittant sa famille à la date qu’elle avait annoncée en arrivant, cela pour qu’on comprît qu’elle ne s’imposerait pas, n’avait-elle pas répondu par de la froideur à tant de bonté ? De quoi gardait-elle donc rancune à sa famille ? Celle-ci n’avait-elle pas fait que son devoir ? Puis, à la réflexion, il lui était apparu qu’elle n’eût pu agir autrement, non qu’elle fût d’une nature à supputer les avantages qu’on trouve à faire languir une réconciliation mais parce que, au cours de son existence de femme mariée, elle avait été fière, malgré ses plaintes, d’être exposée à ces mêmes soucis qui, jeune fille, lui avaient semblé réservés aux artistes seulement et qu’elle avait surtout tenu à ce que l’on sût à Paris que son mariage, loin de la diminuer, l’avait rendue meilleure. La situation d’exception où elle se trouvait, la chasse que lui donnait, ainsi qu’à Jean-Melchior, Ernestine Mercier, les précautions qu’ils prenaient pour cacher leur retraite, tout ce qui en un mot lui semblait n’arriver qu’à elle, l’entretenait dans l’illusion qu’elle avait une expérience plus grande de la vie que son propre père. Elle avait donc bien fait de partir à la date qu’elle s’était fixée. Elle avait montré ainsi aux siens, mieux que par des paroles, qu’elle n’avait ni rancune ni regrets, qu’elle était simplement devenue une femme.

M. et Mme Œtlinger ne parlaient pas. Tout leur semblait léger et lointain. Les étoiles paraissaient s’être arrêtées de monter. Elles scintillaient à la hauteur où passent les nuages, chacune selon sa force. Annie respira profondément. Il ne restait rien des gens qu’elle avait vus, des propos qu’elle avait tenus. Les sabots du cheval, son grelot aussi gros qu’une pomme, chantaient à ses oreilles ? À toutes les fenêtres des hôtels, il y avait une lumière. Elles étaient toutes pareilles, chacune éclairant la même chambre, celle d’un blessé. Parfois le regard d’Annie rencontrait celui de son mari et tous deux se souriaient alors. Le seul fait de se retrouver après une séparation d’une semaine n’eût pas provoqué ce contentement si celle-ci n’avait pas été causée par un malheur. Il apportait avec lui, ce malheur, des perspectives de changement, il apportait ce que le ménage souhaitait confusément depuis des années, depuis surtout qu’il craignait de se trouver un jour dans le dénuement : l’espoir d’une réconciliation avec les Villemur. Annie n’avait pas encore parlé de son père ni de l’accueil qu’on lui avait fait. Jean-Melchior n’osait l’interroger. Bientôt, ils arrivèrent avenue Félix-Faure. La chaussée était large, luisante et bordée de palmiers. La voiture s’arrêta. Annie prit la main de son mari. Il leva les yeux. « Nous sommes arrivés », dit-elle avec vivacité. Elle se reprochait à présent d’avoir songé aux conséquences heureuses que pourrait avoir sur sa vie le malheur qui atteignait sa famille.

Au mois de mai de la même année, Bertrand mourut des suites de ses blessures. Depuis son retour, une correspondance suivie s’était établie entre Annie et ses parents. Ils ne lui avaient pas caché que l’état de Bertrand était très grave, mais comme chacune de leurs lettres avait été écrite avec le souci visible de plaire, cet état du frère avait pris l’aspect d’un prétexte à garder contact et seule avait compté la façon dont elles étaient commencées ou terminées. Aussi, en apprenant la mort de Bertrand, Annie, bien qu’elle eût dû s’y attendre, fut-elle frappée comme si son frère l’avait quittée une heure plus tôt en bonne santé. Comme elle faisait ses préparatifs de départ, elle reçut un second télégramme de son père lui demandant de venir le plus vite possible à Paris. Cette invitation lui fit oublier tout ce qui la séparait des siens. Ce fut à ce moment qu’elle eut l’idée de se faire accompagner par son mari. Mais quand elle lui fit part de son désir, elle eut la surprise de constater que ce projet ne lui causait aucune joie. Elle lui en demanda la raison. Après une hésitation, il lui répondit qu’elle se trompait, qu’au contraire il se réjouissait beaucoup de l’accompagner.

Si M. Œtlinger avait essayé, un instant, de se soustraire à ce voyage, c’était qu’un événement, dont il n’avait pas voulu parler à sa femme, s’était produit une dizaine de jours plus tôt. À la déclaration de la guerre, sur l’insistance d’Annie dont la peur de l’avenir s’était décuplée, il avait diminué de moitié la pension qu’il faisait à Ernestine Mercier. Le mois de novembre 1914 ne s’était pas écoulé que celle-ci débarquait à Nice. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’elle faisait ce voyage. Dans les huit années qui avaient suivi le départ d’Annie et de Jean-Melchior, elle l’avait déjà fait trois fois. Mais celui qui nous occupe eut ceci de particulier qu’à l’encontre des précédents il ne comporta pas de retour. Jugeant qu’en temps de guerre, il est plus prudent de demeurer près de celui dont on dépend matériellement, elle s’installa avec son second fils à Menton. En plus de sa proximité de Nice et de la frontière, c’était une charmante petite ville, connue pour son climat, ce à quoi Ernestine Mercier attachait beaucoup de prix, sa santé et celle d’Émile étant aussi précieuses que celle de Jean-Melchior. À partir de ce jour, M. Œtlinger fut en butte à toutes les tracasseries possibles. Tout était prétexte à Ernestine pour lui écrire, pour lui faire des reproches. Parmi ceux-ci, il en était un qu’elle n’oubliait jamais : M. Œtlinger ne semblait pas considérer Émile comme son fils. « Je peux t’assurer, lui disait-elle dans chacune de ses lettres, qu’il est pourtant bien de toi. » Jean-Melchior ne le niait pas. Cela ne lui en était pas moins très désagréable, Annie n’ayant jamais voulu l’admettre. Mais Mme Mercier ne se contentait pas d’écrire. Par tous les moyens elle essayait de nuire à celui qui, comme elle le criait partout, l’avait abandonnée. Il y avait à peine trois mois qu’elle habitait Menton qu’elle s’était déjà fait de nombreux amis. Elle se faisait passer pour la véritable Mme Œtlinger. Celle qui avait pris sa place était une aventurière et si elle, Ernestine Mercier, s’était laissé supplanter, c’était par amour, parce qu’elle avait pitié de Jean-Melchior, pour lui épargner les soucis matériels. Ces histoires impressionnaient les petites gens dont elle s’entourait. Il s’en trouvait qu’elle avait toutes les peines à retenir d’aller plaider sa cause à Nice.

Ç’avait été sans doute une de ces personnes trop dévouées qui, il y avait deux semaines, avait écrit à M. Œtlinger, sans la signer toutefois, une lettre dans laquelle elle le prévenait que Jean-Noël, qu’il n’avait pas hésité à favoriser au détriment de son autre fils Émile, menait une existence de débauché, qu’on le rencontrait, la nuit, dans des maisons mal famées, qu’il avait comme maîtresse une fille des rues. Cette lettre se terminait par des reproches auprès desquels ceux qui sortaient habituellement de la bouche d’Ernestine semblaient légers. N’était-il pas honteux d’enlever un enfant à sa mère pour l’autoriser ensuite à découcher toutes les nuits ? N’était-on pas en droit de se demander si un tel père n’était pas plutôt allemand que français ?

M. Œtlinger avait appelé son fils. Ce garçon que nous avons vu dans les bras de son père cependant que Mme Mercier essayait de l’en arracher, était à présent un grand et maigre jeune homme de dix-sept ans. Son visage était boursouflé, de cette chair mate dont les pores sont visibles. Ses dents étaient plantées de telle manière qu’elles avançaient légèrement, si bien que, même lorsqu’il ne parlait pas, on les apercevait. De l’ensemble de sa personne se dégageait une impression de mollesse, de timidité, d’orgueil. Le front était ridé comme celui d’un vieillard ; les traits, le nez surtout, gros. Pourtant dans ce visage ingrat, il y avait comme une lumière qui venait du regard et qui faisait songer qu’à certains moments ce jeune homme pouvait être beau.

Avec douceur, de façon à ne pas froisser cette pudeur qu’il connaissait pour l’avoir éprouvée au temps qu’il habitait encore Mulhouse, M. Œtlinger avait interrogé son fils. Il n’avait pas tardé à se rendre compte que si la lettre anonyme avait grossi les faits, elle n’en avait pas moins contenu une part de vérité. Jean-Noël avait fini par avouer que, ses parents couchés, il quittait parfois l’appartement pour rejoindre une femme dont il donna le nom et l’adresse en pleurant. Jean-Melchior calma son fils, lui laissa entendre qu’il n’avait rien fait que d’habituel à tous les jeunes gens et, alors que tout à sa confusion Jean-Noël était loin de songer à sa belle-mère, il ajouta, comme si la honte de son fils provenait de ce qu’il craignait qu’Annie n’apprît sa conduite, qu’il n’en parlerait jamais. C’était M. Œtlinger qui, en réalité, craignait le plus qu’Annie n’apprît ce qui s’était passé. Si elle trouvait naturel qu’encore aujourd’hui elle souffrît des fautes ou des faiblesses passées de Jean-Melchior parce que celles-ci étaient, selon elle, inséparables des conditions dans lesquelles elle s’était mariée, tout souci nouveau, que son mari en fût directement ou indirectement la cause, la mettait hors d’elle. Pour cette raison, il était désagréable à M. Œtlinger que quelque chose pût être reproché à son fils. Mais il lui eût été bien plus désagréable encore que celui-ci connût ses craintes. Il avait pour Jean-Noël une profonde adoration. Que son fils pût seulement soupçonner l’infériorité dans laquelle il se trouvait vis-à-vis d’Annie le faisait trembler, soucieux qu’il était de conserver ce prestige qui, malgré ses efforts, diminuait chaque jour. Depuis deux ans déjà, Jean-Noël l’évitait et, quand il ne pouvait le faire, il n’osait le regarder en face. Il était jaloux de son père. Il avait le sentiment que celui-ci n’était pas digne d’Annie, qu’il ne lui avait inspiré de l’amour que parce qu’il lui avait caché ce qu’il était réellement. Les années ne lui avaient pas fait oublier l’intimité qui avait existé entre son père et Ernestine Mercier. Il se souvenait nettement des scènes qui avaient éclaté dans le modeste appartement où s’était déroulée sa première enfance, des disputes à propos de sommes d’argent qui même au lycéen qu’il était aujourd’hui semblaient insignifiantes, de cette joie qu’il avait éprouvée à être mené rue d’Assas et, plus tard, dans cet hôtel auquel le voisinage du Panthéon ajoutait de la grandeur, et surtout de cette sécurité dans laquelle il se sentait dès qu’il se trouvait auprès d’Annie. Bien qu’il n’eût été qu’un enfant, il avait deviné combien différente de sa mère était cette étrangère qui n’élevait jamais la voix, qui vivait au milieu de livres, de couleurs, d’objets qui lui paraissaient précieux, comme ce petit ours de Berne. Aussi, quand au reçu de la lettre dont nous avons parlé M. Œtlinger avait demandé à son fils de le conduire chez cette femme de mauvaise vie à laquelle il avait été fait allusion, Jean-Noël vit-il dans ce désir, non pas celui de connaître ses fréquentations, mais l’attirance qu’un homme obligé de vivre dans un milieu qui n’est pas le sien a pour ce qui lui rappelle son passé.

Une sorte d’entremetteuse avait reçu M. Œtlinger et son fils et, sans s’étonner un instant que deux visiteurs aussi dissemblables pussent demander à parler à la même locataire, elle les avait priés d’attendre dans un petit salon à travers les murs duquel on percevait des cris et des rires. Puis ils avaient été introduits dans la chambre de la jeune femme. Elle les reçut en peignoir. À la vue du compagnon de son amant, si on peut donner ce titre à un lycéen amoureux, elle avait senti un danger. Désireuse avant tout de ne pas avoir d’ennuis, elle avait feint de n’avoir avec Jean-Noël que des rapports de camarades. M. Œtlinger s’était excusé de la déranger. Puis, comme s’il faisait une visite de courtoisie, il avait parlé de banalités, si bien que Jean-Noël, malgré sa confusion, s’était demandé pourquoi son père, qu’il s’était attendu à voir en colère, avait tenu à cette entrevue, trop jeune qu’il était pour comprendre que M. Œtlinger s’était mis volontairement dans une situation humiliante à seule fin d’obtenir de la pitié de son fils ce qu’il ne croyait pouvoir obtenir autrement.

Une semaine plus tard, la veille du jour où M. Œtlinger s’était promis de retourner seul chez cette femme afin de s’assurer que tout était bien fini entre elle et son fils, la nouvelle de la mort de Bertrand était arrivée. « Et Jean-Noël, qu’allons-nous faire de lui ? » demanda M. Œtlinger dans la soirée. Il craignait de laisser son fils sans surveillance. « Ce ne sera pas la première fois qu’il restera seul », répondit Annie sèchement. Une question aussi naturelle que celle que venait de lui poser son mari suffisait pour raviver les craintes qu’elle avait de l’avenir, pour lui faire appréhender qu’on n’exigeât d’elle quelque sacrifice. Mais elle se reprit aussitôt, ne voulant pas en un jour comme celui-ci paraître préoccupée de défendre sa fortune. Le lendemain matin, dans la même voiture qui devait l’amener à la gare une heure plus tard, Jean-Melchior conduisit son fils chez un professeur anglais du nom de Stevenson. Établi en France depuis une dizaine d’années, ce professeur prenait exclusivement en pension de jeunes compatriotes. Par déférence pour Annie, il avait consenti à une dérogation. Depuis longtemps il avait remarqué que M. et Mme Œtlinger n’appartenaient pas au même milieu. Croyant flatter Annie, il lui laissait entendre dès qu’il était en sa présence qu’il devinait qui elle était. Pour cette raison M. Œtlinger lui avait confié son fils, ce choix devant dans son esprit calmer l’irritation que sa femme montrait dès qu’elle s’engageait dans de nouvelles dépenses. Il s’était trompé pourtant, Mme Œtlinger ayant toujours eu pour ses admirateurs la plus complète indifférence.

3

Quand M. et Mme Œtlinger arrivèrent à Paris, ils se firent conduire à l’hôtel des Grands Hommes. Annie ne songeait jamais au séjour qu’elle y avait fait sans se représenter l’amour sous un aspect romanesque. En sortant de la gare, il avait pourtant été dans son intention de se rendre directement avec son mari avenue de Malakoff. Cette adresse, elle l’avait même donnée à un chauffeur de taxi. Ce n’avait été qu’en cours de route que son projet d’imposer Jean-Melchior au moment où on allait enterrer Bertrand lui avait paru irréalisable et qu’elle avait compris qu’il valait mieux attendre quelques jours de manière à préparer M. Villemur à cette rencontre.

Ce ne fut donc qu’après avoir accompagné son mari à l’hôtel qu’elle alla retrouver sa famille. Si quelqu’un se réjouissait de ce revirement, c’était M. Œtlinger. Il n’était pas fâché que son entrevue avec les Villemur fût remise, quoiqu’à tout prendre il eût mieux aimé se rendre directement avenue de Malakoff, ce qui était naturel, que d’attendre le moment que choisirait Annie, ce qui aurait quelque chose de prémédité. Comment sa femme ne se rendait-elle pas compte de ce que son désir d’introduire Jean-Melchior chez les siens à la faveur d’un événement aussi douloureux que la mort de Bertrand avait de maladroit ? Comment s’imaginait-elle que ses parents croiraient aux raisons qu’elle voulait que son mari donnât de sa présence à Paris, et dont la plus invraisemblable était qu’il avait été tellement frappé par la mort de Bertrand qu’il avait absolument voulu dire de vive voix aux Villemur combien grande était sa peine ? Pour ne pas contrarier Annie, et malgré la gêne qu’il éprouvait à paraître à un moment où vraiment on avait autre chose à faire que de se réconcilier avec lui, il avait accepté. Mais qu’allaient penser les Villemur d’un homme qui surgirait comme d’une cachette alors que personne ne songeait à lui ?

Le lendemain, quand Annie le rejoignit, il lui fit part de ses craintes. Elle n’en tint aucun compte. La veille, elle avait fait plusieurs allusions sur son mari. Il était à Paris. La mort de Bertrand l’avait bouleversé. Par discrétion, il ne voulait pas se montrer. Dans les jours qui suivirent, elle continua à préparer son père à la visite de Jean-Melchior. Au bout d’une semaine M. Villemur comprit enfin où voulait en venir sa fille. Il lui parut alors qu’elle n’avait plus cette délicatesse qu’il avait tant admirée chez elle quand elle était jeune fille. Ce changement n’était-il pas causé par l’homme dont elle était tombée amoureuse et pour lequel, encore aujourd’hui, elle ne craignait pas de froisser sa famille ? Aussi, quand Annie jugea le moment venu de tirer son mari de l’ombre, eut-elle la surprise de voir que l’accueil qu’on lui fit ne fut pas meilleur que celui qu’on lui avait fait dix ans auparavant. À la suite de cette tentative de conciliation, il y eut, pour la première fois depuis leur mariage, un certain malaise entre Annie et Jean-Melchior. Celui-ci qui, jusqu’à ce jour, n’avait voulu revoir aucun de ses anciens amis ni même son frère, parce qu’il avait senti que cela déplairait à sa femme, au lieu d’errer dans Paris, alla renouer quelques anciennes amitiés. Il revit son frère Martin, qui avait, paraît-il, brillamment réussi. Il le trouva installé au premier étage d’un immeuble modeste de la rue Claude-Bernard, dans un appartement donnant sur une cour. Comme M. Œtlinger, c’est-à-dire pour des raisons de santé, il n’avait pas été mobilisé. Catherine, dont le mari était au front et qui depuis le début de la guerre était revenue habiter chez son frère, où elle faisait l’office de secrétaire, manifesta une grande joie à la vue de Jean-Melchior. « Elle meurt d’inquiétude. Tu devrais lui offrir l’hospitalité. Le changement, le soleil, remonteraient son moral », dit Martin, profitant de ce que sa sœur s’était absentée. « Je ne demande qu’à lui faire plaisir », répondit M. Œtlinger.

Pendant ce temps, Jean-Noël était l’objet d’une surveillance spéciale de la part de M. Stevenson. Celle-ci n’avait pas été recommandée au professeur. Il se croyait tenu à préserver ses autres pensionnaires d’une contamination possible. Quant à Ernestine Mercier, elle avait été avertie par un de ses nombreux amis de la mort de Bertrand et du départ de M. et Mme Œtlinger. Ces deux événements, qui ne la regardaient pas, l’agitèrent beaucoup, tout ce qui se passait à Nice étant, à ses yeux, d’une importance capitale. Elle était impatiente d’agir, de signaler son existence, comme si, en une telle circonstance, on risquait de l’oublier. L’idée lui vint alors de rendre visite à son fils. Elle demanda à un certain M. Grimal qui, en dehors des leçons qu’il donnait dans une école privée, s’occupait un peu de l’éducation d’Émile, ce qu’il pensait de son intention. M. Grimal répondit évasivement. La raison principale de son amitié pour Mme Mercier était la situation très particulière de celle-ci. S’il la traitait en personne injustement frappée par des gens puissants, il n’en espérait pas moins qu’un jour il aurait l’occasion d’approcher ces gens. Aussi veillait-il à ne pas se compromettre, de manière que plus tard, s’il était appelé par exemple à témoigner ou à arbitrer un conflit quelconque, on ne pût lui reprocher cette amitié.

N’y tenant plus, Ernestine Mercier se rendit un matin à la pension de M. Stevenson, non en mère abandonnée, mais en femme qui, si elle a refait sa vie, n’en a pas moins gardé une profonde tendresse pour le fils dont elle a été forcée de se séparer. Elle parla avec beaucoup d’affection, insinua qu’elle était d’une aussi bonne famille que celle qui lui avait ravi son mari et son enfant. Elle eut même cette parole énigmatique : « Le jour est proche où vous aurez une grande surprise », dont M. Stevenson, par politesse, feignit de percer le sens. Elle demanda ensuite à voir son cher enfant et lorsque celui-ci lui fut amené, elle le regarda longuement, les lèvres serrées. Puis, comme si on pouvait tout admettre d’une femme se trouvant dans sa situation, elle versa quelques larmes, se cacha le visage dans ses mains, demanda un verre d’eau. Jean-Noël avait assisté à cette scène plutôt qu’il n’y avait pris part, écarlate de confusion. Le lendemain, il n’osa lever les yeux sur son professeur. Jamais il n’avait éprouvé une telle honte. Son seul désir était de quitter cette pension où, lui semblait-il, on ne le regardait plus qu’avec mépris. Aussi, quand son père fut de retour à Nice, la première chose qu’il lui demanda fut-elle de rentrer avenue Félix-Faure. Surpris, M. Œtlinger chercha à savoir ce qui s’était passé. Comme Jean-Noël refusait de parler, il interrogea M. Stevenson.

— Il ne s’est rien passé de particulier, répondit le professeur qui considérait l’existence de Mme Mercier comme un secret dont il n’eût pas dû être détenteur.

Quelques jours plus tard, Jean-Melchior apprit cependant de son fils ce qui était arrivé. L’attitude de M. Stevenson lui revint à l’esprit. Annie avait justement téléphoné au professeur pour l’inviter à prendre le thé.

— Je ne veux plus le recevoir, dit M. Œtlinger à sa femme.

Comme elle montrait de l’étonnement, comme surtout il ne voulait pas donner la raison de cette volonté, il lui dit qu’il courait des bruits fâcheux, qu’il se garda bien de préciser, sur M. Stevenson. Annie avait une foi aveugle dans les jugements de son mari. Malgré l’amitié que M. Stevenson lui inspirait, elle sourit.

— Le monde est étrange, n’est-ce pas ? dit-elle. Chaque jour on apprend une vilenie.

Quand M. Stevenson s’aperçut de la froideur que lui témoignait Mme Œtlinger, il crut qu’elle provenait de ce qu’il avait reçu, bien malgré lui, Ernestine Mercier. Il se souvint d’une parole que celle-ci avait prononcée. « Monsieur Grimal, que vous connaissez bien, je crois, m’a dit que vous étiez un homme charmant. Je constate qu’il ne m’a pas menti. » La mauvaise humeur du professeur se porta sur M. Grimal. Par un tiers, celui-ci l’apprit. S’il n’avait pas pour son collègue qui, quoique étranger, gagnait plus d’argent que lui, une bien grande sympathie, il ne tenait pas à se mettre en mauvais termes avec lui. Il lui écrivit une longue lettre dans laquelle, sur le ton hautain que l’on prend pour parler de choses désagréables auxquelles on a été mêlé malgré soi, il lui parla de Mme Mercier, des relations épisodiques qu’il avait avec elle. Au grand jamais il ne lui avait conseillé la démarche qu’elle avait faite. Il assura finalement M. Stevenson de ses sentiments distingués et cordiaux et de son dévouement sincère. Faisant un tour complet, l’histoire revint à celle qui l’avait provoquée. Quand Ernestine Mercier s’aperçut en outre que M. Grimal l’évitait, elle ne douta plus que Jean-Melchior n’eût manœuvré contre elle. Elle l’accusa d’avoir reproché à M. Stevenson de l’avoir reçue en homme du monde qu’il était. Par retour du courrier, M. Œtlinger lui répondit qu’elle se trompait, qu’il n’avait même jamais prononcé son nom en présence de M. Stevenson. Elle courut montrer cette lettre à M. Grimal qui, excédé, se débarrassa d’elle aussi vite qu’il le put.

Sur ces entrefaites justement Catherine arriva à Nice. Jean-Melchior l’avait attendue à la gare bien que les trains eussent parfois plusieurs heures de retard afin qu’elle ne se présentât pas avenue Félix-Faure. Depuis son retour, Annie était très abattue. Quoiqu’elle ne se l’avouât pas, elle avait beaucoup compté sur son dernier séjour à Paris pour faire admettre son mari dans sa famille. Elle avait même envisagé qu’à la fin de la guerre, peut-être même avant, Jean-Melchior et elle retourneraient à Paris pour y rester définitivement. Or, non seulement ses espoirs s’étaient montrés irréalisables, mais des rapports nouveaux, froids, corrects, s’étaient établis entre sa famille et elle. Annie avait alors été frappée par ce que le destin a d’étrange et d’inattendu. Elle avait toujours affirmé qu’il n’y aurait place entre ses parents et elle que pour un amour parfait, et à présent, sans qu’elle sût comment cela s’était fait, elle échangeait avec les siens une correspondance de cousins éloignés. Ç’avait donc été sans le dire à Annie que M. Œtlinger avait été chercher sa sœur et que, sous le prétexte qu’il n’avait pas de domestiques, il l’avait envoyée à Menton, nantie d’une lettre pour Ernestine.

En rentrant, il se félicita de n’avoir pas suivi l’idée qu’il avait eue un instant, lorsque sa sœur était descendue du train, de l’héberger. Il trouva Annie de très mauvaise humeur.

— Il faut absolument prendre une décision, lui dit-elle.

Puis elle parla de faire des portraits, de gagner ainsi de quoi subvenir aux frais de la maison. Les quelques revenus qu’elle touchait encore pourraient alors leur servir d’argent qu’elle appelait de poche mais dont l’utilisation dépassait ce que l’on entend ordinairement par cette expression puisqu’elle s’étendait à tout ce qui n’était pas, comme elle disait, le « ménage ».

Un après-midi, comme elle se rendait à son atelier situé dans la vieille ville, son attention fut attirée par un écriteau pendu à la porte d’une maison délabrée. Un logement était à louer. Brusquement, sans réfléchir, elle entra dans cette maison, chercha le propriétaire. Un homme de soixante ans, courbé sur une canne, s’avança vers elle. Il était vêtu d’un costume de velours à côtes et portait un chapeau noir à larges bords. Une barbe blanche lui donnait l’apparence d’un modèle. Cet homme qu’elle n’avait jamais vu, avec lequel elle ne pouvait avoir aucun point commun, lui fit pourtant une grande impression. « Je viens de lire, lui dit-elle respectueusement, l’écriteau que vous avez fait accrocher à la porte de votre maison. » Il conduisit Annie dans une sorte d’atelier de menuiserie où cinq ou six chats dormaient les uns à côté des autres. Elle lui fit part de son désir de louer un appartement plus petit que celui qu’elle habitait. La guerre se prolongeait. Elle craignait d’être ruinée. Elle estimait qu’elle devait réduire son train de vie. Flatté et surpris par ces confidences, le propriétaire l’encouragea dans cette voie. Et elle le quitta, presque joyeuse, sur la promesse qu’il allait lui établir un bail.

Lorsqu’elle raconta à son mari qu’elle projetait de louer un logement dans la vieille ville, il ne partagea pas son enthousiasme. Il lui dit qu’elle s’exagérait ses craintes, que la guerre était sur le point de finir, que tout s’arrangerait, si bien qu’Annie rassurée, ne se rendit pas au rendez-vous que lui avait donné le propriétaire. Il vint la trouver. Il n’en fallut pas davantage pour faire renaître l’inquiétude d’Annie. Elle signa le bail. À partir de ce jour elle se sentit mieux. Cette paix fut pourtant de courte durée. Une semaine plus tard, Catherine sonnait à l’appartement de l’avenue Félix-Faure. Quand elle s’était présentée, avec la lettre de son frère, chez Mme Mercier, celle-ci s’était écriée : « C’est un comble ! » Comment, après ce qui s’était passé, Jean-Melchior avait-il eu le front de lui demander un service ! Elle n’avait pourtant pas osé renvoyer Catherine. Elle s’était contentée de la recevoir comme quelqu’un que seules les circonstances ont empêché de prendre position contre nous. Catherine, glacée par cet accueil, avait eu la maladresse de ne pas écouter les doléances d’Ernestine. Dès le lendemain, celle-ci s’était emportée au moindre prétexte. La vie étant devenue insupportable, Catherine était retournée à Nice.

Annie, contrairement à ce qu’on eût pu supposer, reçut aimablement la sœur de son mari. Mais quand elle apprit que ce n’était pas d’elle-même que celle-ci était venue à Nice, que c’était Jean-Melchior qui l’avait invitée, sans dire un mot, elle alla s’enfermer dans sa chambre. M. Œtlinger voulut l’y rejoindre. La porte était fermée de l’intérieur. Il frappa à différentes reprises. Finalement Annie lui ouvrit. Ses paupières et le cerne de ses yeux étaient gonflés, mais secs. Ce n’était que vers les pommettes qu’apparaissaient des traces humides trahissant qu’elle avait pleuré.

— Il faut qu’elle reste, dit-elle avant que son mari eût le temps de prononcer une parole.

Elle avait eu des remords. Elle regrettait de s’être abandonnée à un mouvement d’humeur. Cette jeune femme n’avait-elle pas ses soucis ? Son mari n’était-il pas au front ? « Oublie, ajouta-t-elle, ce que j’ai dit. »

Après le dîner, tendre, changée, elle proposa à Jean-Melchior de sortir. La soirée était chaude. Un vent tiède venait de la mer, agitant doucement les palmiers qui, aux lumières des réverbères et des voitures, semblaient appartenir à un décor. Jean-Melchior avait pris le bras d’Annie et, en marchant, il le serrait contre lui. Bien que leurs hanches se touchassent, elle le précédait comme toujours, le regard fixé devant elle. Ils longèrent la promenade des Anglais, traversèrent la place Masséna, s’engagèrent dans l’avenue de la Gare. Il n’était pas tard. Devant le Petit Niçois, un attroupement lisait le communiqué. Ils s’assirent, comme ils aimaient à le faire, à la terrasse d’un grand café. Soudain Annie dit : « Je devrais lui téléphoner. » « À qui ? » demanda Jean-Melchior. Elle ne répondit pas. Il comprit alors qu’il s’agissait de ce fameux M. Duncan dont elle parlait depuis des mois et qui, prétendait-elle, était prêt à lui offrir une fortune si elle consentait à faire son portrait. « Tu ne t’es donc pas aperçue que ce Monsieur Duncan fait des promesses mirifiques à tout le monde, justement parce qu’il est d’une avarice sordide. » Annie fut alors frappée par la pâleur de son mari. Au lieu de lui répondre, comme elle en avait le désir, qu’il se trompait, elle le regarda longuement, avec inquiétude. À ce moment, un maître d’hôtel s’approcha de M. et Mme Œtlinger. C’était un Suédois, grand, jeune, aux yeux bleus, aux jointures maxillaires inégalement saillantes. Annie, qui aimait à découvrir de la distinction là où personne ne la cherchait, serra la main de Jean-Melchior. Il leva les yeux, fut confondu à son tour par la beauté du maître d’hôtel. « Quel âge avez-vous ? » lui demanda-t-il. Pendant plusieurs minutes, il lui posa toutes sortes de questions, cependant qu’Annie l’écoutait amusée. Puis il tint à savoir s’il avait des enfants. Le maître d’hôtel lui répondit qu’il avait une petite fille. M. Œtlinger vanta alors les joies que donnent les enfants, si bien que le beau garçon, après une minute passée à s’assurer que son interlocuteur ne se moquait pas de lui, se joignit à cet éloge de la paternité. En quittant le café, Annie se mit à rire. « Pourquoi ris-tu ? » lui demanda son mari qui savait très bien qu’elle riait de la manie qu’il avait de chercher des sentiments paternels chez les hommes semblant le moins capables d’en avoir.

4

Le lendemain, Jean-Melchior ne se leva pas. Toute la nuit il avait eu la fièvre. Depuis longtemps déjà, il buvait jusqu’à dix verres d’eau avant de se coucher. Annie avait quitté trop jeune sa famille pour s’être familiarisée avec les maladies. Cette soif anormale ne l’avait jamais inquiétée. Ce matin-là, pourtant, elle appela un médecin. Dans l’après-midi, M. Œtlinger fut radiographié. Il avait plusieurs lésions aux poumons. En outre, il était diabétique. Il fallait partir le plus vite possible pour Davos.

Jean-Noël, selon le désir de son père, fut confié à une famille parisienne que la vie de M. et Mme Œtlinger avait longtemps intriguée. L’appartement fut fermé, sauf une chambre et la cuisine pour que Catherine, dont on n’avait pas eu le temps de s’occuper, eût un abri.

Annie s’était toujours entourée de gens quelconques, mais dont l’admiration lui épargnait les petits ennuis de la vie courante. En cette épreuve, M. Saglioni montra que le dévouement respectueux qu’il avait témoigné jusqu’alors à Mme Œtlinger était sincère. M. Saglioni était un vieux Niçois, fils de commerçants, commerçant lui-même. Il faisait un peu de politique, avait été conseiller municipal et était encore président d’un groupement touristique. Le soir même, elle courut chez le brave homme. Dans son affolement, elle lui raconta non seulement le drame mais tous les soucis qui l’accablaient. Une telle marque de confiance décupla la serviabilité de M. Saglioni. Il la réconforta. « Laissez-moi faire », lui dit-il à plusieurs reprises. Il lui proposa même de s’enquérir auprès d’un notaire de ses amis du moyen le plus efficace de réduire au silence Mme Mercier. Mais Mme Œtlinger calma son zèle, désireuse qu’elle était en un moment aussi pénible de ne pas entamer de lutte avec une femme comme Ernestine. Elle chargea M. Saglioni de remettre chaque mois à Mme Mercier une petite somme, de la prévenir de l’état de Jean-Melchior. Elle lui recommanda de ne dévoiler, sous aucun prétexte, sa nouvelle adresse. Elle le pria de se rendre de temps en temps, à ses moments perdus, avenue Félix-Faure pour s’assurer que tout y était en ordre, que Catherine ne manquait de rien et, à cet effet, elle lui remit une clef de l’appartement. Elle lui donna également le nom de la famille à laquelle Jean-Noël avait été confié afin qu’il pût prévenir le jeune homme au cas où il arriverait un malheur. Elle lui parla du bail qu’elle avait eu la légèreté de signer quelques jours auparavant, lui demanda de faire tout ce qu’il pourrait pour en obtenir la résiliation. En un mot, elle se rapportait entièrement à lui de tout, même des démarches immédiates à la Préfecture et au Consulat suisse. Le surlendemain, accompagnée d’une infirmière, elle conduisait Jean-Melchior à Davos.

M. et Mme Montigny, leur fille dont le mari, Adrien Bérard, était mobilisé, et le fils que celui-ci avait eu d’une première femme morte en couches, ami de lycée de Jean-Noël et par qui justement les Œtlinger avaient fait connaissance de cette famille, habitaient depuis trois mois une jolie propriété non loin de l’avenue Félix-Faure. Ils avaient quitté Paris à cause des bombardements aériens. En quête de relations dès leur arrivée à Nice, Annie et Jean-Melchior, à qui ils avaient trouvé un genre parisien, comme ils disaient, leur avaient été vite sympathiques. N’était-il pas agréable de rencontrer en province des gens ayant les idées larges, avec lesquels on pouvait causer et avec lesquels on avait tant de goûts communs. Tout leur était prétexte à inviter les Œtlinger, Annie de préférence. Aussi, quand elle avait été les voir, sur la prière de Jean-Melchior, pour leur demander d’héberger Jean-Noël, acceptèrent-ils avec beaucoup de bonne grâce.

Un mois plus tard, Jean-Noël, que personne n’avait averti de la gravité du mal dont son père était atteint, que les Montigny laissaient agir à sa guise afin de ne pas être en reste de libéralisme avec M. et Mme Œtlinger, et qui en profitait pour ne pas retourner au lycée bien qu’il fût à la veille de se présenter aux examens du baccalauréat, parvint à retrouver Gisèle. Il apprit alors avec étonnement que, jusqu’à sa maladie, M. Œtlinger avait revu presque quotidiennement cette jeune femme, qu’il l’avait prise sous sa protection, qu’il l’avait fait inscrire dans un bureau de bienfaisance, que grâce à lui elle avait obtenu la situation assez inattendue de dame de compagnie auprès d’une vieille Anglaise. Jean-Noël crut d’abord que tout cela était une fable. Mais Gisèle lui donna de telles précisions, notamment sur sa famille à lui, qu’il n’en douta bientôt plus. Que son père eût pu fréquenter une femme comme Gisèle, à l’insu d’Annie nécessairement, l’emplit de honte. Il reconnaissait bien à cela cette absence de dignité dont il souffrait autant que de la vulgarité de sa mère. Malgré son humiliation, il n’en renoua pas moins avec Gisèle.

Un jour, celle-ci lui demanda de la conduire avenue Félix-Faure. Elle était curieuse de voir où M. Œtlinger et Jean-Noël vivaient. Il hésita. Les allusions que faisait cette jeune femme sur son père le blessaient et il se rendait compte qu’une visite au domicile de ses parents en ferait naître d’autres. Mais Gisèle insista tellement qu’il céda. Catherine leur ouvrit. L’appartement était fermé et les clefs avaient été rangées par Annie dans un secrétaire qui se trouvait dans l’entrée. Jean-Noël parvint à l’ouvrir. Pendant une demi-heure, il promena Gisèle dans l’appartement obscur, sans comprendre l’intérêt qu’elle pouvait trouver à passer d’une pièce à l’autre. Finalement, au grand soulagement de Jean-Noël, elle manifesta le désir de partir. Au même moment, la sonnette qui reliait l’appartement au tableau placé sous la voûte de la porte cochère retentit. Un instant, il perdit la tête. Si c’était son père, ou Annie ! Mais Gisèle, très maîtresse d’elle-même, avait déjà ouvert la porte d’entrée. « Je descends, dit-elle. De cette façon, on ne saura pas que nous étions ensemble. » Une minute après, M. Saglioni, qui avait croisé la jeune femme dans l’escalier, mais qui ne se doutait de rien, sonnait à l’appartement. Jean-Noël, qui dans l’intervalle avait refermé toutes les portes et remis les clefs dans le secrétaire, lui ouvrit. M. Saglioni fut surpris par la présence du jeune homme, mais il ne fit aucun rapprochement entre cette coïncidence et la rencontre qu’il venait de faire. « J’avais besoin d’un livre », dit Jean-Noël en faisant signe à Catherine de le soutenir bien qu’il n’eût jamais échangé plus de deux paroles de suite avec elle. N’appartenait-elle pas à la famille de son père ? Pour cette raison ne devait-elle pas faire que ce qu’on attendait d’elle ? Mais dès que Jean-Noël fut parti, M. Saglioni interrogea Catherine. Elle lui raconta ce qui s’était passé. La jeune femme qu’il avait croisée dans l’escalier lui revint à l’esprit. Un instant, il songea à prévenir Annie, mais n’avait-elle pas assez de soucis ? Il rendit pourtant visite à M. Montigny et lui fit part de ce que le hasard lui avait fait apprendre. M. Montigny venait justement de recevoir une lettre d’Annie. Elle lui écrivait que la fin était proche et, à cause de sa douleur sans doute, omettait de parler de Jean-Noël. « Pauvre femme ! » dit M. Saglioni lorsqu’il eut parcouru cette lettre, sur un ton qui sous-entendait que Mme Œtlinger avait encore bien d’autres raisons d’être malheureuse.

À la suite de cette visite, tout le monde se montra beaucoup plus réservé avec Jean-Noël. Celui-ci qui tremblait qu’il ne vînt aux oreilles des Montigny qu’Annie n’était pas sa mère, ne douta plus que Mme Mercier n’eût mis à exécution la menace qu’elle lui avait faite deux jours plus tôt. Elle était venue l’attendre à la sortie du Lycée pour lui demander l’adresse de Jean-Melchior, adresse que M. Saglioni lui avait déjà refusée, ce qui avait déterminé chez elle un accès de colère tel qu’elle avait été jusqu’à dire que Jean-Melchior se portait comme un charme, que cette maladie n’était qu’un prétexte pour se débarrasser d’elle. Mis en demeure de donner cette adresse, Jean-Noël avait cédé. Depuis, il craignait que Mme Mercier ne lui en sût aucun gré et qu’elle ne profitât de l’absence de la seule personne qui eût pu la retenir, M. Œtlinger, pour crier partout qu’elle était sa mère. Aussi ne songea-t-il pas un instant que le changement des Montigny à son égard pût avoir une autre cause. La même gêne que celle qui s’était emparée de lui chez M. Stevenson le paralysait. Les repas étaient un supplice. Il croyait surprendre des sourires méprisants. Du jour au lendemain, il n’adressa plus la parole au jeune Bérard, son camarade de lycée. Mais pendant qu’il ne souffrait que dans sa vanité, son père s’éteignait doucement. Annie ne le quittait plus. Parfois, il recouvrait la lucidité. La première chose qu’il demandait alors, c’était des nouvelles de Jean-Noël. Elle lui répondait qu’il travaillait beaucoup, que tout le monde était fier de lui. Un soir, comme elle lui faisait l’éloge du jeune homme, sachant que c’était ce qui lui faisait le plus plaisir, il l’interrompit. En se reprenant, il lui raconta la liaison qu’avait eue son fils avec Gisèle, puis il la supplia, quand il ne serait plus, de veiller surtout à ce que Jean-Noël n’eût pas de mauvaises fréquentations. Cette histoire surprit Annie au point qu’elle ne se rendit pas compte qu’un certain temps s’était écoulé depuis. Quand elle s’en aperçut peu après, elle dut quitter son mari pour pleurer, non qu’elle fût peinée de ce qu’il lui avait caché la mauvaise conduite de Jean-Noël, mais parce que le contraste de l’importance que celle-ci aurait eue à ses yeux quelques mois plus tôt avec le peu de chose qu’elle était aujourd’hui en face de la mort, lui était apparu. À partir de ce jour, comme si pour être sensibles dans sa douleur les ennuis devaient être plus nombreux, Mme Œtlinger reçut d’abord une lettre de M. Saglioni la préparant aux désagréments qui l’attendaient à son retour, puis deux autres lettres, l’une, assez froide, des Montigny, l’autre d’Ernestine Mercier. La mère de Jean-Noël s’attendrissait hypocritement sur l’amour que lui portait son fils. Ne lui avait-il pas donné l’adresse dont elle avait besoin ? Elle terminait par l’annonce de son arrivée, M. Œtlinger ayant, disait-elle, autant besoin de ses soins que de ceux d’une intrigante. Cette dernière menace n’épouvanta Annie que quelques heures. Le soir même, qui était celui de l’équinoxe d’automne, cependant que la tempête soufflait sur la montagne, Jean-Melchior rendit le dernier soupir.

Quelques jours plus tard, M. Saglioni, les Montigny, Mme Bérard et Jean-Noël s’en allèrent attendre Mme Œtlinger à la gare. Sur le quai, tout le monde parla de celle qui traversait une si dure épreuve. M. Saglioni se laissa même aller à de l’attendrissement. Il observa, entièrement approuvé par les Montigny dont les sentiments pour Annie ne justifiaient pas qu’ils se fussent dérangés en si grand nombre, qu’il valait peut-être mieux pour Mme Œtlinger que son mari eût quitté ce monde. Il n’était pas de son milieu. On ne pouvait nier, il est vrai, que tous deux avaient formé un ménage uni, mais cette union n’était-elle pas due aux sacrifices qu’Annie seule avait faits ? À présent, on pouvait prévoir que, lorsque sa douleur se serait calmée, elle mènerait une existence plus conforme à l’éducation qu’elle avait reçue. Il était difficile de deviner ce qu’elle déciderait, mais on devait l’encourager à rentrer dans sa famille, malgré la peine que son départ causerait à tous. La guerre finirait quand même un jour. Une vie nouvelle commencerait alors pour elle. Qui sait, peut-être plus tard reviendrait-elle à Nice.

Le train entra en gare. Espacés sur le quai ainsi que des sentinelles, les membres du petit groupe guettèrent chacun son wagon. Quand Annie parut vêtue de noir, amaigrie, mais plus belle encore, ce fut à M. Saglioni qu’échut le bonheur de l’accueillir le premier.

— Comment allez-vous, cher Monsieur Saglioni ? Comment vont les choses ici ? demanda-t-elle tout de suite de manière à montrer qu’elle était maîtresse d’elle-même, cela afin qu’on ne s’immisçât pas dans sa douleur.

M. Saglioni la conduisit avenue Félix-Faure, cependant que Jean-Noël, malgré les efforts qu’il avait faits pour rester avec sa belle-mère, dut s’en retourner avec les Montigny.

Ce fut seulement un mois après qu’Annie, en faisant ses préparatifs de départ, s’aperçut que différents objets auxquels elle tenait avaient disparu. Elle appela M. Saglioni. Il se souvint alors non seulement de la rencontre qu’il avait faite avenue Félix-Faure mais d’un fait qui s’était produit quelques jours après et auquel il n’avait pas prêté attention. Au cours d’une visite à un hôtelier de ses amis, il avait remarqué, traversant le hall, cette même jeune femme dont Catherine lui avait parlé. Il avait demandé qui elle était. « C’est la femme de chambre d’une de nos clientes », lui avait-on répondu. « Justement cela me fait penser que cette cliente s’est plainte de ne pouvoir retrouver une de ses bagues. » M. Saglioni fit aussitôt un rapprochement entre cette dernière disparition et celles que lui avait signalées Mme Œtlinger. Il retourna à l’hôtel où il apprit que c’était grâce à un certificat de M. Œtlinger que Gisèle Orlandini avait été engagée. Tout lui parut alors très clair. Cette Gisèle avait été au service de M. et Mme Œtlinger. C’était à ce moment qu’elle s’était appropriée les objets qu’on ne retrouvait plus. D’autre part, il était presque certain qu’elle avait eu avec Jean-Noël des rapports différents de ceux qu’elle eût dû avoir. Quand il revit Annie, il la mit au courant de ses investigations. Mme Œtlinger, pour cause, ne se souvint pas d’avoir eu à son service une domestique du nom de Gisèle. Il précisa qu’elle était brune, grande, très jolie, qu’il n’y avait aucun doute sur elle puisqu’elle avait un certificat signé de M. Œtlinger. Annie pâlit. L’aventure de Jean-Noël que lui avait racontée son mari lui revint à l’esprit. Quelque chose s’était passé qu’elle ne voulait pas approfondir. Elle répondit qu’en effet elle se souvenait de Gisèle, que celle-ci était justement d’une très grande honnêteté et que d’ailleurs elle avait retrouvé les objets disparus. Pour changer la conversation, elle demanda à M. Saglioni s’il avait vu le propriétaire du logement qu’elle avait loué. M. Saglioni, qui s’employait à cacher à Mme Œtlinger tout ce qui pouvait la contrarier, dut lui avouer que ce propriétaire se refusait à entendre parler de résiliation. « Cela n’a pas d’importance », dit Annie qui avait hâte d’être seule.

Seulement lorsqu’elle eut mis de l’ordre dans sa situation, elle consentit à ce que son beau-fils revînt habiter avenue Félix-Faure. Depuis qu’elle avait appris qu’il avait une vie secrète d’homme, depuis surtout qu’elle en avait eu la confirmation par M. Saglioni, il lui était apparu qu’elle n’avait pas l’autorité nécessaire pour le guider et qu’il valait mieux le laisser où il était, ce qui, par parenthèse, était loin d’enchanter les Montigny qui commençaient à craindre, comme l’avait fait M. Stevenson pour ses pensionnaires, que Jean-Noël ne fût un exemple déplorable pour leur petit-fils.

Annie ne tarda pas à regretter d’avoir repris Jean-Noël si vite. Avant de quitter Nice, elle tenait absolument à ce que tous les litiges en suspens fussent réglés, à ne rien laisser derrière elle qui pût lui être reproché, à la fois par souci de ne pas être ingrate vis-à-vis de ceux qui l’avaient entourée de leurs bontés et pour éviter que dans l’avenir elle ne se retrouvât au milieu d’un pareil désordre. M. Saglioni l’aidait de toutes ses forces dans cette tâche. Il essayait d’attendrir ceux qui avaient une créance quelconque à faire valoir, en leur peignant une Mme Œtlinger victime toute sa vie de sa générosité. Aussi, comme à chaque instant avaient surgi des complications dont elle s’exagérait l’importance au point de reculer son départ, avait-elle pensé qu’elle aurait très bien pu laisser Jean-Noël chez les Montigny, ce qui lui aurait épargné les propos ironiques que son beau-fils ne manquait jamais de tenir sur le dévouement de M. Saglioni. Car il ne pouvait supporter ce monsieur toujours essoufflé. Il s’imaginait que c’était à cause de lui qu’Annie n’écoutait pas ses conseils ni ne voulait de cette protection dont il eût été si fier, si heureux, de l’entourer.

Enfin, en janvier 1916, après bien des ennuis que dix années d’inaptitude à se diriger avaient fait naître, Annie, accompagnée de Jean-Noël, partit pour Paris.

5

La joie de M. et Mme Villemur fut si grande de retrouver Annie, libre, que le premier mois ils ne s’aperçurent pas de la présence de Jean-Noël. Mme Œtlinger ne l’avait d’ailleurs pas imposé comme s’il avait été son fils. Quand son père la priait par exemple de faire une observation au jeune homme, elle obéissait sans être le moins du monde froissée. Elle tenait à ce que ses parents comprissent qu’elle ne serait ennuyeuse ni avec sa douleur ni avec ce qui lui restait de son mariage, ce qui n’impliquait pas qu’elle regrettait quoi que ce fût. Quant à Jean-Noël, qui était plein de fierté d’être mêlé à une vie aussi luxueuse, il avait adopté l’attitude d’un fils qui sait que sa mère a souffert de l’injustice de sa famille et qui, comme elle, pardonne, mais en conservant, lui, une nuance de rancune.

Un soir, M. Villemur lui demanda, sans cesser de lire son journal, c’est-à-dire comme si cette question n’avait pas d’importance, s’il avait de la famille à Paris. Annie, dès le début, avait posé certaines conditions à son installation avenue de Malakoff. La principale était qu’il ne fût sous aucun prétexte question du passé. En même temps, elle avait recommandé à son beau-fils de ne jamais parler ni d’elle, ni de Jean-Melchior, ni de Mme Mercier. Aussi évita-t-il de répondre. M. Villemur insista, une simple curiosité, dit-il, de sorte que Jean-Noël fut obligé de faire appel à ses souvenirs. Il avait un oncle, une tante, croyait-il.

— Mais vous n’avez pas une mère ? demanda M. Villemur.

— Je ne sais pas, répondit Jean-Noël en rougissant.

Cette réponse qu’un enfant n’eût pas faite amusa beaucoup M. Villemur.

— Comment, vous ne savez pas si vous avez une mère ?

Jean-Noël, plus rouge encore, s’expliqua d’une manière confuse. Il avait une mère mais il ne la connaissait pas. Quand il revit Annie, il se garda bien de lui rapporter cette conversation, conscient qu’il était d’avoir été ridicule. Sur ces entrefaites, la sœur aînée de Mme Villemur, Mlle Yvonne de Falais, qui n’avait pas revu sa nièce depuis que celle-ci s’était mariée, passa quelques jours à Paris. C’était une petite femme curieuse, méchante, aux yeux de qui Annie était tout simplement un monstre. « Quel beau garçon ! » dit-elle lorsque Jean-Noël lui fut présenté. Puis, profitant de ce que Mme Œtlinger s’était éloignée, elle lui posa une foule de questions. Cette fois Jean-Noël, que Mlle de Falais intimidait moins que M. Villemur, les éluda sans se troubler. D’autant plus fier de lui que la veille il l’avait peu été, il répéta à sa belle-mère l’interrogatoire que lui avait fait subir Mlle de Falais. Annie s’en plaignit à son père.

— Tante Yvonne, lui dit-elle, est trop curieuse. Tu sais, papa, ce que je t’ai dit quand je suis arrivée.

Elle rappela à M. Villemur qu’elle l’avait supplié de veiller à ce qu’on ne s’occupât pas d’elle et qu’il le lui avait promis. Elle n’était plus une jeune fille. Elle avait trente-trois ans. Elle venait de perdre son mari. Elle souffrait. Elle n’avait aucune honte de le dire. Elle ne cacherait jamais qu’elle avait aimé Jean-Melchior. Elle ne demandait que deux choses : l’oubli et la tranquillité. M. Villemur s’efforça de la calmer. Il lui promit même de faire une observation à sa belle-sœur. Mais de ce jour il se méfia de Jean-Noël. Celui-ci était pourtant bien inoffensif. Sa seule ambition était d’être traité comme un fils d’Annie, sa seule crainte, comme dans les années qu’il avait passées à Nice, de voir paraître sa mère. C’est pourquoi, lorsque quelques jours plus tard, il reconnut sur une lettre qui lui était adressée l’écriture enfantine de Mme Mercier, il se mit à trembler. Celle-ci lui annonçait qu’elle était arrivée à Paris. Elle n’était pas encore remise de la mort de Jean-Melchior. Elle avait besoin de réconfort. Elle priait son fils de venir la voir. Elle s’étonnait qu’avant de quitter Nice il ne fût pas allé à Menton. Si elle ne lui avait pas écrit, il ne lui eût sans doute jamais donné signe d’existence. La première pensée de Jean-Noël fut d’avertir sa belle-mère. À la réflexion il n’en fit rien. Au seul nom de Mme Mercier, Annie perdait la tête. La nuit, il dormit mal. Que devait-il faire ? S’il n’allait pas chez sa mère, ce serait elle qui viendrait. Cette perspective lui donnait des bouffées de chaleur. S’il y allait, il ne pouvait le faire qu’en cachette. La solution la plus sage lui parut de montrer cette lettre et de faire ce qu’on lui dirait. Mais en la relisant, son attention fut frappée par ce passage : « Je ne pense pas que c’est l’Intrigante qui t’a empêché de venir me voir à Menton. En tous les cas, je le saurai. Si cela est, vous le regretterez tous les deux. » Non, il ne pouvait montrer cette lettre. Le mieux était qu’il se rendît à l’adresse que lui avait donnée Mme Mercier. Dans sa dix-huitième année, on n’est plus un enfant. Il saurait parler à sa mère. Il lui promettrait de l’aider plus tard. Puisque son père n’était plus, il le remplacerait. Il avait le désir de voir retomber sur lui toutes les responsabilités de M. Œtlinger. Ne s’était-il pas déjà imaginé, au lendemain de la mort de Jean-Melchior, que ce désir allait se réaliser ?

Quand il se trouva en présence de sa mère, la première parole de celle-ci fut pour lui demander si Annie était au courant de sa visite. Il répondit négativement.

— Tu as donc honte de ta mère ? s’écria-t-elle.

Puis elle eut une crise de larmes. Ce n’était pas avec la somme qu’on lui avait remise qu’Émile et elle pouvaient vivre. On avait certainement fait mourir M. Œtlinger à l’étranger exprès. Il était facile à présent de dire qu’il n’avait laissé aucun testament.

— Si tu es un bon fils, continua-t-elle, tu exigeras qu’on me donne ce qui m’est dû.

Jean-Noël répondit qu’il ne demandait qu’à le faire mais que c’était, selon lui, maladroit, Annie n’aimant pas qu’on lui indiquât son devoir. En laissant croire à sa mère qu’il était de cœur avec elle, il se rendait bien compte qu’il avait une attitude équivoque.

— Si tu ne l’exiges pas, c’est moi qui l’exigerai. Sur cette menace, il partit. Une fois seul, il s’en voulut de s’être mis dans un mauvais pas. Finalement, il se décida à parler à Annie, mais au lieu de lui dire la vérité, il crut habile de présenter l’entrevue dont il sortait comme un incident comique.

— Elle est à Paris ! s’exclama Mme Œtlinger.

Une semaine plus tôt, elle avait reçu une longue lettre de M. Saglioni. Il avait tout réglé. Cependant il mettait Annie en garde contre Mme Mercier. Lorsqu’il avait remis à cette femme la somme de cinq mille francs dont Mme Œtlinger l’avait crédité à cet effet, elle s’était écriée : « C’est cent mille francs qu’on me doit ! Quand on vole le mari d’une femme, on doit réparer. Je ne me laisserai pas faire. Vous pouvez le dire. » Il ne fallait pas prendre au sérieux ces menaces. Ernestine Mercier n’avait aucun recours contre Mme Œtlinger.

— Est-ce qu’elle t’a dit qu’elle viendrait ici ? demanda Annie.

— Il n’aurait manqué que cela ! répondit Jean-Noël en riant.

Mme Œtlinger fut loin de partager l’optimisme de son beau-fils, optimisme qui, le lendemain, lorsqu’elle reçut une lettre dans laquelle Mme Mercier se plaignait de mille choses, entre autres de ce que non contente de lui avoir pris son mari, Annie empêchait Jean-Noël de la voir, lui parut n’avoir d’autre raison d’être que celle de masquer une complicité évidente. Elle appela son beau-fils, lui lut la lettre. Il en ressortait que le pauvre garçon était séquestré, qu’il soupirait après sa mère.

— Ce n’est pas vrai, s’écria Jean-Noël.

Annie, sur qui la sincérité ne faisait aucun effet, ne voulut pas l’écouter.

— Si tu as des reproches à me faire, dit-elle, fais-les moi, mais je t’en supplie, épargne-moi à l’avenir des lettres comme celle-ci. Tu sais bien, mon cher enfant, que j’ai toujours fait tout ce que j’ai pu pour que tu sois heureux.

Elle ajouta qu’elle admettait très bien qu’il eût des aspirations dont il ne voulait pas lui faire part. S’il croyait qu’une fois libre il lui serait plus facile de les satisfaire, elle ne s’opposait pas à ce qu’il quittât l’avenue de Malakoff. Mais s’il restait, il devait se conduire de manière qu’on n’eût pas à rougir de lui. Elle s’était déjà mise pour lui dans une situation délicate. « Si mon père ne me fait aucune observation à ton sujet, ne crois pas que pour cela il se réjouisse de ta présence chez lui. » M. Villemur, en effet, ne cachait pas son impatience de voir arriver son fils Henri en permission. Celui-ci avait pour ami un Bernois, qui était directeur d’un laboratoire situé dans le quartier de la Bourse du Commerce. Cet ami manquait de personnel et M. Villemur avait pensé qu’en attendant que Jean-Noël fût appelé sous les drapeaux, puisqu’il ne parlait pas de s’engager, il trouverait chez lui un emploi. Mais rien ne pouvait être fait avant le retour d’Henri.

Quelques jours plus tard, Mme Villemur eut avec sa fille une grande conversation. On peut s’étonner qu’elle eût attendu deux mois pour cela. La raison en était que cette vieille dame capricieuse, par esprit de contradiction, faisait toujours le contraire de ce qu’on attendait d’elle. Au retour de sa fille, c’est-à-dire au moment où elle eût dû ne pouvoir contenir sa joie, elle n’avait montré qu’indifférence et à présent que la vie avait repris son cours, elle donnait depuis une semaine des signes d’émotion.

— Je ne sais pas, dit-elle à Annie, si tu agis comme tu devrais le faire. Ce jeune homme pour lequel, comme tu me l’as dit, ton mari avait tant d’amour, ne crois-tu pas qu’il soit en train de prendre de mauvaises habitudes ? Je sais qu’il va être bientôt soldat, mais ne devrait-il pas travailler en attendant ? Il aura certainement à gagner sa vie lorsque la guerre sera finie. Si dès aujourd’hui il entrait dans une banque par exemple, ou dans une maison de commerce, il apprendrait un métier et se ferait des relations qui lui seraient utiles plus tard.

Mme Œtlinger répondit qu’elle était tellement de cet avis que son père et elle attendaient justement le retour d’Henri pour faire des démarches.

— Comment, Henri doit venir en permission ! s’écria la vieille dame.

Annie se souvint alors de l’interdiction que lui avait faite son père de parler de cette permission, Mme Villemur étant convaincue, depuis que Bertrand avait été grièvement blessé le jour même qu’il partait en permission, que le même sort était réservé à son autre fils. Le soir même, Mme Villemur demandait à son mari comment il se faisait qu’on lui avait caché que Henri devait venir en permission. Lorsqu’il eut ramené le calme dans l’esprit de sa femme, M. Villemur prit Annie à part.

— Je t’avais prié, lui dit-il, de ne pas parler d’Henri. Comment se fait-il que tu n’aies pas tenu compte de ma prière ?

Pour excuser un pareil oubli, Mme Œtlinger raconta ce qu’elle savait de la visite qu’avait faite Jean-Noël à sa mère. Puis elle montra la lettre insolente que lui avait envoyée Mme Mercier. M. Villemur pâlit de colère.

— C’est inadmissible, dit-il. Si ce garçon aime mieux sa mère, ce qui est son droit, j’ajouterai même : son devoir, il n’a qu’à aller la retrouver. Personne ne l’en empêche, au contraire.

Mais Annie, si elle faisait preuve d’indifférence à l’égard de son beau-fils, ne s’en croyait pas moins tenue, en souvenir de son mari, à lui servir de mère. Elle demanda à son père d’avoir de l’indulgence pour un jeune homme qui, bientôt, irait se battre. M. Villemur s’en prit alors à sa fille. Le soir même il fit venir Jean-Noël dans son cabinet.

— Vous êtes à un âge à présent, lui dit-il, où on peut vous parler comme à un homme. Vous n’ignorez pas dans quelle situation se trouve ma fille vis-à-vis de Madame Mercier. Si vous croyez que votre place est plutôt auprès de votre mère, ce qui, je m’empresse de vous le dire, serait tout à fait naturel, dites-le. Ma fille a suffisamment souffert, par sa faute d’ailleurs, pour qu’aujourd’hui on la laisse en paix.

Dans son désir de plaire, Jean-Noël répondit qu’il reconnaissait ses torts. S’il avait été voir sa mère, c’était parce qu’il ne s’était pas rendu compte des conséquences qui découleraient de cette visite. Puis, parce qu’il crut discerner chez son interlocuteur une certaine animosité pour Annie, il ajouta que celle-ci n’était pour rien dans ce qui était arrivé.

— Tu as un défenseur en ton jeune protégé, dit un instant plus tard M. Villemur à sa fille.

Le ton ironique de son père la blessa. Ce fut avec tant de dureté qu’elle demanda alors à Jean-Noël ce qu’il avait bien pu dire à M. Villemur que le jeune homme perdit contenance. Il se mit à pleurer. Personne ne l’aimait. Tout ce qu’il faisait se retournait contre lui. Impassible, Mme Œtlinger le regardait. « Voyons, Jean-Noël », dit-elle finalement en s’approchant de lui et en lui posant une main sur l’épaule, ce qui le fit pleurer davantage, « sois fort. »

6

La présence de Jean-Noël avenue de Malakoff continuait de provoquer des incidents. L’un d’eux fut particulièrement désagréable. On était en juillet. Henri venait d’arriver à Paris. En mars, au cours de la permission précédente, M. Villemur l’avait prié de recommander Jean-Noël à Berthoud. Henri avait refusé et personne ne lui en avait demandé la raison, un homme risquant sa vie chaque jour n’ayant de comptes à rendre à personne. Il avait refusé parce que si Jean-Noël n’était pas en âge d’être appelé sous les drapeaux, il eût cependant très bien pu s’engager, ne serait-ce que pour l’honneur de cette famille Œtlinger dont aucun membre, à sa connaissance, n’avait servi cette même France dont tous avaient su si bien profiter. En le revoyant quatre mois plus tard, toujours installé au milieu des siens, il ne put cacher sa mauvaise humeur. Aussi, quand on lui annonça un matin que Mme Mercier demandait à parler à Annie, se précipita-t-il pour la recevoir. En peu de mots, il lui fit comprendre qu’elle n’avait rien à faire avenue de Malakoff et avant qu’elle partît, cependant que surprise par cet accueil elle demeurait bouche bée, il dit aux domestiques, en la désignant du doigt, de bien se souvenir de cette femme de manière à la chasser sans hésitation si elle avait l’audace de se représenter.

Mme Œtlinger qui n’avait su de cette scène que ce que son frère lui en avait raconté, n’en avait pas moins été bouleversée. Quelques jours après, Henri retourna au front. Elle le conduisit à la gare.

— Si j’ai un conseil à te donner, lui dit-il au milieu des cris et des sifflets, « oblige Jean-Noël à s’engager. Tu vois, je m’en vais. C’est le sort de tout le monde. Regarde, je ne suis pas le seul. S’il a de la chance, il en reviendra, sinon, tant pis. En tout cas, ce sera mieux pour vous deux. »

Le train s’ébranla. Annie accompagna son frère en marchant. En défendant sa place à la portière, il lui dit encore : « Ne crois pas que c’est parce que je monte au front que je veux que tout le monde y aille. »

En rentrant, Annie n’eut pas le courage de suivre le conseil de son frère. S’il venait à l’idée de Jean-Noël de s’engager, sans qu’elle y fût pour quelque chose bien entendu, elle ne l’en dissuaderait pas ; autrement, tout continuerait comme avant. Mais qu’allait-elle faire de ce garçon ? Depuis la fameuse visite de sa mère, il recevait presque chaque semaine une lettre de Mme Mercier, lettre qui si elle lui était adressée n’en était pas moins écrite avec l’arrière-pensée qu’elle serait lue par Mme Œtlinger. Jean-Noël, qui veillait à ce que les désagréments qu’il avait eus ne se renouvelassent pas, remettait tout ce qu’il recevait à Annie. À cause de son beau-fils, celle-ci, qui aspirait à ne plus entendre parler du passé, était obligée d’y songer sans cesse. Sa famille ne lui faisait plus aucune observation au sujet de Jean-Noël. Ce silence, elle savait qu’il cachait de l’animosité pour le jeune homme. On ne lui pardonnerait pas d’avoir imposé un étranger. Mais n’avait-elle pas promis à son mari de veiller sur ce garçon ? Même si elle ne le lui avait pas promis, n’était-il pas de son devoir de le faire ? Il était pourtant impossible que Jean-Noël demeurât plus longtemps avenue de Malakoff. Elle envisagea alors plusieurs manières de se séparer de Jean-Noël tout en conservant sur lui cette autorité sans laquelle, comme l’avait dit Jean-Melchior, il risquait de commettre les plus grandes fautes. Elles ne résistèrent pas à la réflexion. À aucune de ses amies d’enfance, Mme Œtlinger ne pouvait demander le service de prendre Jean-Noël en pension. Malgré les embrassades des premières rencontres, il était resté une gêne provenant de la trop longue indifférence d’Annie. Elle était partie comme si elle seule avait eu le courage de se marier avec un homme qu’elle aimait. Elle n’avait donné de ses nouvelles à personne. Si on feignait d’admirer le courage dont elle avait fait preuve, on la critiquait cependant dans ses allures provinciales, dans sa manière de détourner la conversation dès qu’on lui parlait de ces dix années qu’elle avait passées loin de Paris et qui piquaient la curiosité de tous, dans ce jeune homme dont elle était accompagnée et qui avait des airs d’enfant adultérin. Il restait les amis de ses parents, de ses frères, comme cette Baronne de Berthoud, la mère de l’ami d’Henri, qui se disait patricienne bernoise et qui, à la suite de revers survenus il y avait près de quinze ans dont elle entretenait encore aujourd’hui tous ceux qui l’approchaient, prenait des pensionnaires. Mais ne fallait-il pas une tout autre personne pour surveiller Jean-Noël ? Annie ne savait pas très bien de quelles fautes celui-ci s’était rendu coupable à Nice. Elle n’en était pas moins convaincue qu’elles étaient graves. Elle ne devait donc pas plus songer à confier Jean-Noël à Mme de Berthoud qu’à un internat où il se fût trouvé parmi des jeunes gens de son âge. En prévision des luttes futures, il fallait d’ailleurs qu’il prît contact avec la vie, de manière à s’endurcir, à devenir un homme. Quatre mois pourtant devaient encore s’écouler avant qu’il quittât l’avenue de Malakoff.

Dans les premiers jours de décembre 1916, comme Annie prenait son petit déjeuner avec sa mère, celle-ci lui tendit soudain le journal. Dans une promotion de la Légion d’honneur figurait le nom du Docteur Martin Œtlinger.

— Qui est ce Martin Œtlinger ? demanda Mme Villemur.

— C’est sans doute le frère aîné de Jean-Melchior.

Annie se souvenait vaguement de cet homme pour l’avoir rencontré quatre ou cinq fois à l’époque de son mariage. Elle conservait de lui une assez mauvaise impression. Il l’avait regardée longuement dans les yeux, comme s’il voulait la fasciner. Il lui avait demandé comment une jeune fille de son rang pouvait aimer Jean-Melchior, sans ajouter pourtant quoi que ce fût qui pût nuire à celui-ci. Jamais elle n’avait fait part à son mari de ces conversations desquelles elle avait conclu que Martin n’éprouvait pas un bien grand amour pour son cadet. En apprenant, onze ans plus tard, à un moment où, si elle ne regrettait pas de s’être mariée, elle n’en avait pas moins conscience d’avoir été trop enthousiaste, que le frère de son mari avait une conduite si méritoire, elle pensa que le jugement qu’elle avait porté sur lui, comme celui qu’elle avait porté sur la vie, avait été d’une jeune fille. Combien fier eût été M. Œtlinger, s’il avait été encore de ce monde, de la distinction dont venait d’être honoré ce frère dont il avait toujours parlé avec admiration et respect ! Annie se souvint qu’à la mort de Jean-Melchior, M. Saglioni s’était chargé de prévenir les parents. L’avait-il fait réellement ? N’aurait-elle pas dû écrire personnellement à Martin, sans prendre avis de M. Saglioni qui, s’imaginant que sa protégée n’était entourée que de gens en voulant à sa fortune, le lui avait déconseillé ? Ce n’était pas le regret de ne reconnaître les mérites d’un homme qu’avec la renommée qui lui donnait ces scrupules, mais l’idée que Martin eût été un excellent tuteur pour Jean-Noël. Celui-ci devait être appelé sous les drapeaux dans quatre mois. L’eût-il été dans quatre jours qu’elle se fût rendue, comme elle le fit le lendemain, rue Claude-Bernard. Elle ne fut introduite qu’au bout d’une demi-heure dans le cabinet du Docteur Œtlinger. C’était aujourd’hui un homme de quarante-cinq ans. Il reçut Mme Œtlinger froidement, comme si cette visite ne pouvait avoir d’autre raison qu’une sollicitation quelconque. Annie amena tout de suite la conversation sur Jean-Noël. Il était à présent un grand jeune homme qui allait avoir dix-neuf ans. Elle insista sur le fait qu’elle n’était pas sa mère et qu’en conséquence elle n’avait aucun pouvoir sur lui. Elle parla ensuite de Jean-Melchior, des ambitions qu’il avait eues, de sa maladie, de cette lutte qu’elle avait dû soutenir avec sa famille pour l’épouser, du désarroi dans lequel elle s’était trouvée à sa mort et qui l’avait empêchée d’écrire à qui que ce fût. À son retour, elle avait été bien accueillie par son père mais elle n’en était pas moins dans une situation fausse. Finalement, elle demanda à Martin Œtlinger s’il ne voulait pas se charger de Jean-Noël jusqu’en avril, date où la classe 18 serait incorporée. Cela n’impliquait pas désintéressement de sa part. Ne serait-ce pas plus sage ? Une femme seule a si peu d’influence sur un jeune homme.

— Pourquoi, dit le docteur, ce garçon ne retourne-t-il pas tout simplement chez sa mère ?

Il feignit d’ignorer le mépris que son frère avait eu pour Ernestine Mercier. Annie lui rappela ce qu’était cette femme et combien Jean-Melchior, s’il vivait encore, souffrirait de savoir son fils sous sa coupe. M. Œtlinger répondit que ce n’était qu’une supposition. Son frère étant mort, il était difficile de savoir ce qu’il aurait fait ou pensé. En outre, la vie était la vie. Ce qu’on rêvait de faire ne se réalisait pas toujours. Jean-Noël, d’ailleurs, était d’âge à se passer de conseils. Il était même un homme et ce n’était ni son oncle, ni sa mère, ni Annie même qui l’empêcheraient de mal faire s’il en avait le désir. Si Martin Œtlinger s’exprimait avec mesure, il n’en éprouvait pas moins une grande joie à ridiculiser les aspirations de son frère et à faire figure, devant son interlocutrice, d’homme supérieur.

— Je ne comprends pas très bien, continua-t-il, ce que mon frère espérait faire de son fils.

Il ne devait pourtant pas ignorer que la vie est faite de hauts et de bas. Il est vrai que ce pauvre Jean-Melchior était un utopiste, qu’il rêvait l’impossible. Il était mort en laissant derrière lui une situation tellement embrouillée qu’il n’était pas nécessaire de chercher bien loin les preuves de son incapacité, et c’étaient ses désirs qu’on s’acharnait à suivre !

Annie n’avait pas osé interrompre Martin Œtlinger. Il lui avait déplu avec son attitude d’homme qui sait qu’on a dit du mal de lui et qui, conscient de sa valeur, feint de n’y attacher aucune importance. « Puisque vous vous êtes dérangée, Madame, je veux bien vous donner quelques conseils ; c’est tout ce que je peux faire », avait-il dit.

Ce fut avec tristesse qu’Annie rentra chez elle. Son mari n’était plus là pour lui faire oublier les petitesses de la vie par son charme et par sa douceur. Le même jour, par un hasard singulier, M. Villemur lui fit part d’une idée qui venait, paraît-il, de le séduire. « Pourquoi ne dirais-tu pas à Jean-Noël de retourner chez sa mère ? » Et il employa pour convaincre sa fille à peu près les mêmes arguments que le Docteur Œtlinger. Jean-Noël était devenu un homme. Une femme, fût-elle sa mère, ne pouvait plus avoir d’influence sur son caractère. Annie refusa d’en entendre davantage. Trop d’années elle avait considéré Mme Mercier comme un être nuisible pour se résoudre aujourd’hui à lui confier Jean-Noël. Son mari se présenta devant ses yeux. En même temps qu’il semblait résigné, un reproche émanait de son regard. Non, c’était impossible. Le lendemain, Mme Villemur, à qui la leçon avait été faite, essayait à son tour de convaincre Annie, mais en faisant appel à sa sensibilité féminine et en insistant sur le fait que Jean-Melchior étant mort, toutes les rancunes passées devaient disparaître. Ernestine Mercier n’était peut-être pas une aussi mauvaise mère qu’on le croyait. Qui pouvait affirmer que ce ne serait pas le plus beau jour de sa vie que celui où elle retrouverait son fils ? Mme Œtlinger fut inébranlable et Jean-Noël continua de demeurer avenue de Malakoff. Elle ne perdait cependant pas l’espoir d’obtenir du Docteur Œtlinger qu’il consentît à s’occuper de Jean-Noël, sinon tout de suite du moins dans l’avenir. « Je voudrais que tu ailles voir ton oncle » dit-elle un jour à Jean-Noël. Il répondit affirmativement. Elle écrivit alors à M. Œtlinger qu’elle avait persuadé son beau-fils de lui rendre visite, qu’elle s’en réjouissait beaucoup car elle jugeait de son devoir de lui faire prendre contact avec tous ceux qui pouvaient avoir sur lui une influence bienfaisante. Mais Jean-Noël remettait indéfiniment cette visite. Tout ce qui touchait à la famille de son père lui faisait honte. Annie insista plusieurs fois. Lassée finalement, elle écrivit une deuxième lettre au docteur dans laquelle, comme si le destinataire était un confident de toujours, elle se plaignit du mauvais vouloir de Jean-Noël. Au reçu de cette lettre, Martin Œtlinger marqua du mécontentement. La veille, il avait fait savoir à Annie qu’il n’avait pas encore eu de nouvelles de son neveu. Ce signe d’existence, donné quinze jours après la première lettre de Mme Œtlinger, trahissait un désir visible de rester en relations. Annie, qui venait de s’excuser, ne jugea pas utile de répondre. Une semaine après, elle recevait une nouvelle lettre de Martin Œtlinger. Il la remerciait de lui avoir écrit, faisait allusion au croisement des deux lettres et, sans en donner la raison, demandait un rendez-vous. Quelques jours plus tard, il se présentait avenue de Malakoff. Dans le salon où il fut introduit, il affecta de ne pas voir les objets d’art, de n’attacher d’importance qu’au mérite réel de son interlocutrice. Comme s’il tenait à montrer tout de suite qu’il ne s’agissait de rien d’autre que de Jean-Noël, il exposa tout de suite le motif de sa visite. Il ne pouvait rien faire pour son neveu. Mais il avait un ami. Dans ce milieu Villemur, dont il connaissait la richesse, il était fier d’avoir, lui aussi, ses pauvres. Cet ami venait d’être réformé. Il se trouvait dans une grande gêne. Il se chargerait volontiers de Jean-Noël. Naturellement il faudrait, et ceci fut dit sur le ton d’un général parlant à un autre général d’un soldat, lui venir en aide. À ce dernier mot, Annie fut prise de méfiance. Elle l’avait entendu tant de fois dans sa vie. Après le départ du docteur, elle raconta à son père ce qui venait de se passer, mais de telle manière que la proposition de son beau-frère (comme elle détestait ce mot !) parût inespérée, afin que M. Villemur ne soupçonnât pas, comme elle l’avait fait, Martin Œtlinger d’avoir un intérêt quelconque à ce que Jean-Noël devînt le pensionnaire d’un de ses amis. Malgré son impatience de se débarrasser de Jean-Noël, M. Villemur répondit à Annie que même s’il s’agissait du fils d’un indifférent, il ne le confierait pas à un étranger sans se renseigner sur celui-ci. Il demanda des précisions sur l’ami du docteur. Annie fut incapable de lui en fournir, ce qui ne l’empêcha pas quelques instants après, car il estimait que du moment qu’il avait manifesté sa désapprobation il était quitte, de reconnaître qu’après tout, puisque cet ami était recommandé par l’oncle même de Jean-Noël, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter.

Annie retourna donc rue Claude-Bernard. Accompagnée de Jean-Noël, elle se faisait conduire, le 20 janvier 1917 exactement, par Martin Œtlinger chez l’ami si méritant dont nous venons de parler. Après avoir échangé avec celui-ci quelques paroles, elle se retira, lui laissant son beau-fils. Mais quelques heures plus tard, sous le prétexte le plus banal qui fût, celui de prendre l’air, Jean-Noël se rendit rue de Lille, au bureau de la Place, non pour s’engager car il était trop tard, mais pour devancer l’appel de sa classe, sans user néanmoins du droit que cela lui donnait de choisir son arme.

7

Jean-Noël fut incorporé dans un régiment d’infanterie de Reims dont le dépôt était en Bretagne. Il apprenait à faire demi-tour, lorsqu’il contracta les oreillons, si bien que, quoiqu’il eût devancé l’appel, il subit le sort de sa classe. Avec elle, il arriva dans la zone des armées en juillet. En octobre, il était envoyé au dépôt divisionnaire. Quinze jours plus tard, il montait au front. En février 1920, il fut libéré. Il était resté un peu plus de trois ans sous les drapeaux.

Chaque fois qu’il était venu en permission, il avait été cordialement reçu par les Villemur. Au cours de l’une d’elles, Annie l’avait même peint coiffé de son casque. Car le fait qu’il avait devancé l’appel le jour même où il avait pris pension chez l’ami de Martin Œtlinger, loin d’être considéré comme un coup de tête, lui avait valu la sympathie de tous. Il avait reçu régulièrement des « colis ». Une correspondance touchante avait été échangée entre Annie et lui. Mais quand il se présenta avenue de Malakoff, vêtu de vêtements civils, l’accueil fut loin d’être semblable à celui qu’on lui avait réservé à chacun de ses séjours à Paris. Une tout autre atmosphère régnait dans cet appartement qu’il avait décrit à tous ses camarades de régiment, ce qui lui avait valu l’estime de certains officiers. Cette tranquillité douloureuse, qui n’avait fait qu’ajouter à la solennité des vastes pièces et dont le souvenir faisait encore aujourd’hui impression sur lui, avait cédé la place à une animation joyeuse. À chaque instant, le téléphone retentissait, un ami venait faire visite. Henri était déjà démobilisé depuis plusieurs mois. Une sœur d’Annie était venue habiter avenue de Malakoff avec son mari. Chaque semaine, M. et Mme Villemur recevaient. Ce fut au milieu de cette renaissance que Jean-Noël revit Annie. Un mois s’écoula comme s’il ne devait plus jamais être question de choses sérieuses. Un jour, pourtant, elle lui demanda ce qu’il comptait faire. Comme il paraissait hésitant, son visage se rembrunit. Les banques, les administrations, les entreprises privées avaient besoin de jeunes hommes. Le monde entier ne songeait qu’à reconstruire ce que la guerre avait détruit, et lui n’avait aucun projet ! Non, ce n’était pas possible. Elle avait mal compris.

— Tu sais, mon cher Jean-Noël, dit Annie en changeant la conversation comme on le fait quand on tient à rester aimable malgré une raison de ne pas le rester, « que nous sommes nombreux à la maison. Es-tu retourné à l’hôtel des Grands Hommes, cet hôtel où nous avons habité, si tu t’en souviens, avec ton père ? Il était charmant, n’est-ce pas ? Tu pourrais y louer une chambre en attendant et tu viendrais naturellement prendre la plupart de tes repas ici. »

Jusqu’au printemps, Jean-Noël put avoir ainsi l’illusion qu’il faisait partie de la famille Villemur et que ce n’avait été que par commodité qu’on lui avait demandé d’habiter au-dehors. Annie ne lui avait pas reparlé de l’avenir. Plus pour excuser Jean-Noël de son indécision que par remords, elle avait regretté d’avoir été si pressée de connaître ses intentions. Elle était décidée à présent à attendre qu’il la renseignât. Mais le temps passait et il demeurait muet sur ses projets. Ce fut justement au moment où Annie se proposait de savoir ce que cachait ce silence qu’un incident se produisit entre elle et son beau-fils. Parmi les camarades de guerre d’Henri, il en était un, Simon Wurtzel, dont le père était propriétaire de plusieurs tanneries dans le quartier des Gobelins et qu’Annie ne pouvait supporter. C’était un homme de trente-six ans, sanguin, assez flatté de pénétrer chez les Villemur. Quand il avait appris qu’Annie avait été mariée avec un Alsacien, il n’avait rien eu de plus pressé, croyant ainsi s’attirer d’autres titres à l’amitié que celui d’avoir été pendant trois ans le compagnon de guerre d’Henri, que de lui dire qu’il était également originaire de Mulhouse et que son père se souvenait très bien d’avoir connu une famille Œtlinger. Annie eut beau lui faire comprendre que cette coïncidence ne lui causait aucun plaisir, il n’en prit pas moins avec elle des airs de complicité qui la mettaient hors d’elle. Parfois il amenait sa sœur Odile, âgée alors de dix-neuf ans, et comme il lui avait recommandé d’être particulièrement aimable avec Mme Œtlinger, cette jeune fille croyait habile d’imiter son frère. Elle était d’une beauté exceptionnelle et le seul défaut qu’on eût pu lui reprocher était d’être un peu petite. Jean-Noël l’avait tout de suite remarquée, d’autant plus qu’elle était une des rares jeunes filles de son âge fréquentant l’avenue de Malakoff. L’idée qu’il pourrait l’épouser ne tarda pas à lui venir à l’esprit. Mlle Wurtzel devait appartenir à une excellente famille à en juger par l’accueil qu’on lui faisait. D’autre part, il n’était pas indifférent à sa beauté. Elle lui jetait parfois de longs regards. Chaque fois qu’elle se trouvait seule avec lui, elle ne pouvait cacher son trouble. Au cours d’une soirée que donnèrent les Wurtzel à leur domicile, 123, boulevard du Montparnasse, Jean-Noël lui prit la main, lui avoua qu’il l’aimait. Ils étaient accoudés tous deux au balcon de la chambre du jeune frère d’Odile, Maurice. Il était onze heures et la nuit était la première de l’année qui fût douce. « Êtes-vous seulement capable d’aimer ? » lui demanda-t-elle.

Après bien des hésitations, il se décida à dévoiler son amour à sa belle-mère. Ce fut avec la fierté d’un fils dont on a toujours respecté l’indépendance et qui veut être digne de cette confiance, qu’il le fit. Mme Œtlinger n’allait-elle pas se réjouir de ce que l’exemple de son mariage à elle n’avait eu aucune influence mauvaise sur son beau-fils et de ce que, dès à présent, il comprenait que pour être heureux il ne faut pas se singulariser ? Mais à peine eut-il prononcé le nom d’Odile Wurtzel qu’Annie se fâcha. Elle ne voulait pas entendre parler de ces gens. Ne s’imaginaient-ils pas que le seul fait d’avoir aimé un homme originaire de Mulhouse, la rendait semblable à eux ? Jean-Noël apprit alors que ce mariage qui, à ses yeux, devait attirer sur lui la considération des Villemur lui fermerait justement toutes les portes. La surprise qu’il en ressentit fut si forte qu’il osa demander des précisions à sa belle-mère. Elle lui répondit que les Wurtzel n’étaient reçus dans sa famille qu’à cause d’Henri qui avait fait une partie de la guerre avec Simon.

— Je ne me doutais pas de cela, fit Jean-Noël.

Mme Œtlinger le regarda comme elle le faisait quand elle n’était pas certaine de l’avoir compris.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda-t-elle.

— Je veux dire que si je l’avais su, je ne me serais pas engagé comme je l’ai fait.

Cette fois, Annie perdit son sang-froid. Jean-Noël n’aimait même pas cette jeune fille. Il avait donc songé à faire un de ces mariages comme elle en avait tant vus autour d’elle et qu’elle abominait.

— Si cette demoiselle avait appartenu à une excellente famille, dit-elle d’un trait, je me serais opposée également à ce que tu l’épouses.

Elle ajouta que ce n’était pas à une époque où il y avait tant de belles et de grandes choses à faire qu’un homme jeune, fort, intelligent, devait penser à faire un mariage bourgeois. À quoi espérait-il arriver en vivant douillettement auprès d’une femme ayant de l’argent ? Ne se rendait-il pas compte que le monde entier avait les yeux tournés vers l’avenir, que les hommes étaient impatients de se heurter à des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter ? Et c’était le moment qu’il choisissait pour faire la cour à la fille d’un tanneur !

— As-tu seulement réfléchi à ce que tu voulais devenir ?

— Oui, répondit Jean-Noël un peu honteux. Je veux terminer mes études. Je ferai mon droit comme le voulait mon père.

— Et comment vivras-tu pendant ce temps ? Tu sais très bien que je n’ai plus d’argent et que je ne veux rien demander à ma famille.

Jean-Noël ne répondit pas.

— Écoute-moi, reprit Annie en se radoucissant. Je ne te le dis pas pour t’être désagréable, mais il faut que tu travailles. Habitue-toi à cette idée, ensuite le travail te sera indispensable. Tu reviens de la guerre, homme. Tu es libre. Si tu le veux, et seulement à cette condition, tout te réussira. Évidemment, il faudra que tu t’imposes des privations, que tu luttes, mais pense à la satisfaction que tu auras plus tard quand, de la place que tu occuperas par tes seuls mérites, tu contempleras le chemin parcouru.

Par crainte de rencontrer Odile et aussi pour montrer à sa belle-mère que s’il l’avait remerciée de ses conseils, il n’en concluait pas moins qu’elle n’avait pas pour lui un bien grand sentiment, il ne reparut pas pendant quelques jours avenue de Malakoff. En rentrant, chaque soir, il ne pouvait pourtant s’empêcher de demander si on lui avait téléphoné. N’était-ce pas la première fois depuis sa libération que tant de temps s’écoulait sans qu’il vît Annie ? Était-elle inquiète à son sujet ? Un matin enfin il dut descendre en hâte au bureau de l’hôtel. C’était Mme Œtlinger qui l’appelait. Sans faire la moindre allusion à l’absence de son beau-fils, elle le pria de passer la voir le plus tôt possible, si toutefois cela ne le dérangeait pas, car bien entendu, s’il avait affaire, elle saurait attendre. En raccrochant, Jean-Noël eut l’impression que sa belle-mère s’imaginait que s’il n’avait pas reparu, c’était que, frappé par ce qu’elle lui avait dit, il s’était immédiatement mis au travail et que déjà, à présent, il n’avait plus une minute à lui. En effet, la première parole d’Annie fut pour lui demander s’il travaillait.

— Non, répondit-il avec mauvaise humeur.

— Bien, dans ce cas-là, je vais te proposer quelque chose.

Elle lui dit alors qu’elle tenait à ce qu’il connût un industriel de ses amis. Il y avait quelques jours, elle avait eu un long entretien avec celui-ci, mais avant de lui fixer un rendez-vous, elle voulait s’assurer que son beau-fils était libre. Jean-Noël garda le silence. Le seul mot d’industriel avait fait sur lui fâcheuse impression. Il ne s’expliquait pas cette hâte qu’avait Annie de le voir casé ni pourquoi elle s’opposait à ce qu’il fît ses études.

— Dis-moi ton jour, continua Mme Œtlinger, de manière que je puisse prendre un rendez-vous avec ce monsieur.

Jean-Noël hésita à répondre.

— Car tu comprends, ajouta Annie, il faut que je sois certaine que tu viennes. Ce monsieur est très occupé.

— Je suis libre tout le temps, répondit Jean-Noël d’une façon provocante.

— Disons après-demain, veux-tu ?

Alors, sans que rien n’eût laissé prévoir cette sortie, Jean-Noël déclara brusquement qu’il ne voulait entrer ni dans une banque, ni dans l’industrie, ni dans une administration, car il venait de découvrir qu’il avait des dispositions pour la peinture. Mme Œtlinger ne put cacher sa surprise.

— Oui, je veux faire de la peinture, répéta-t-il sur le ton qu’il eût pris pour dire qu’il voulait faire le bien, c’est-à-dire sur un ton qui ne supportait même pas la discussion.

— Tu me surprends, dit enfin Annie.

— Je ne vois pas pourquoi. Que trouves-tu de surprenant à cela ?

Elle le regarda comme si, ignorant tout le bien qu’elle lui avait fait, il lui voulait du mal. Elle devinait cependant ce qui se passait dans l’esprit de Jean-Noël. Comment ce garçon, qu’elle avait élevé comme un fils et sur l’avenir duquel elle se faisait tant d’inquiétude, pouvait-il agir si bassement ? Car elle n’était pas dupe. S’il prétendait avoir une vocation artistique, c’était uniquement parce qu’il savait que sa belle-mère, pour être fidèle à ses idées, devait la respecter. N’avait-elle pas répété souvent, alors que Jean-Noël était encore au lycée, qu’elle n’imiterait jamais ces parents qui poussent leurs enfants dans une voie choisie par eux, qu’il fallait au contraire attendre que leur vocation se manifestât pour les encourager ensuite à la suivre et les y aider même ?

— Mais, demanda-t-elle, as-tu bien réfléchi à ce que tu dis ?

— Certainement.

— Tu sais naturellement que la peinture n’est pas un amusement. Il faut s’y consacrer entièrement.

— Je le sais.

— C’est bien. Dans ce cas, je ferai tout ce que je pourrai pour que tu réalises ton vœu. Ce soir même, j’en parlerai à mon père.

Elle se souvint alors de l’hostilité qu’elle avait rencontrée jadis et des difficultés qu’elle avait dû vaincre pour obtenir l’autorisation de suivre des cours rue de la Grande-Chaumière. Qu’allait dire M. Villemur quand il apprendrait que Jean-Noël, lui aussi, se destinait à la peinture ? Ne croirait-il pas que c’était elle qui avait engagé le jeune homme dans cette voie ?

— C’est pourtant la première fois, reprit-elle, que tu me parles de cette intention. Ce n’est tout de même pas du jour au lendemain qu’on se découvre une vocation artistique. Ce qui me surprend, c’est qu’elle te soit venue si subitement.

Bien qu’elle eût la certitude que son beau-fils lui jouait une comédie ridicule et méchante, Mme Œtlinger s’efforçait de le traiter comme s’il était sincère.

— Il y a des années que je rêve de faire de la peinture, répliqua Jean-Noël. Si je ne t’en ai pas parlé plus tôt, c’est que je craignais que tu ne te moques de moi et que tu ne me prennes pas au sérieux.

Le soir même, comme elle l’avait promis, Annie raconta à son père la conversation qu’elle avait eue avec son beau-fils, non sans embarras, car un tel sujet ramenait l’attention des siens sur son passé. M. Villemur n’allait-il pas penser qu’elle n’avait pas changé ? N’allait-il pas profiter de cette occasion pour lui reprocher encore son mariage ? Il n’en fit rien.

— Je ne comprends pas, dit-il, pourquoi tu me consultes. Si Jean-Noël veut faire de la peinture, qu’il en fasse !

M. Villemur ne pouvait mieux dire qu’il se désintéressait complètement du jeune Œtlinger. Quand Annie revit celui-ci, elle lui fit part de l’indifférence de son père.

— Mais, ajouta-t-elle, cela n’a pas d’importance. Je te louerai un atelier. Dans peu de temps, tu pourras, en même temps que tu travailleras pour toi, te rendre utile soit à un décorateur, soit à un architecte.

— C’est que, répondit Jean-Noël, j’ai changé d’avis. Je crois, après réflexion, qu’il vaut mieux que je fasse autre chose que de la peinture.

En disant ces mots, il regarda sournoisement Annie. Lorsqu’il lui avait parlé de sa prétendue vocation, il avait cru qu’elle s’y opposerait. Il se fut alors servi de ce refus pour lui reprocher de le traiter comme elle s’était plainte qu’on l’avait traitée. Mais elle avait accepté qu’il se consacrât à la peinture. Elle avait même encouru pour lui les sarcasmes de son père. Il s’était donc trouvé dans la nécessité de s’adonner à un art dont il se moquait ou d’avouer qu’il avait menti. Quoi qu’il fît, sa belle-mère aurait donc toujours le dessus !

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Mme Œtlinger.

Il lui répéta qu’il ne voulait plus faire de peinture. Cette entrevue avait lieu dans le cabinet de travail de M. Villemur. Annie se leva et, sans prononcer un mot, sortit. Croyant qu’elle allait revenir, Jean-Noël attendit plusieurs minutes. Puis il fut pris de crainte. N’avait-il pas dépassé la mesure ? Il ouvrit la porte. Le vestibule était désert. Dans le salon, il aperçut deux vieilles dames assises. La pensée de se rendre dans la chambre d’Annie traversa son esprit. Il n’en fit rien. Quelques instants après, il se retrouvait avenue de Malakoff dégoûté d’avoir menti pour rien et décidé de ne reparaître que lorsqu’Annie l’en prierait.

8

Quand son père était tombé malade, Jean-Noël avait quitté le lycée à la veille de se présenter à la seconde partie de son baccalauréat. La première chose qu’il fit au lendemain de sa rétractation fut d’écrire à la Faculté d’Aix de transmettre son dossier à Paris. Il était animé d’une ardeur d’autant plus grande qu’il voulait montrer à sa belle-mère ce dont il était capable. Il passerait son examen en juin ou en octobre. Puis il ferait son droit. Mais au bout de quinze jours, il se trouva sans ressources et fut dans l’obligation de retourner avenue de Malakoff. Il demanda à Annie où étaient ses livres, feignit de n’avoir besoin de rien d’autre. Mais au moment de repartir, bien que cela coûtât à son amour-propre, il ne put faire autrement que de faire allusion à sa gêne. Il tira de sa poche un accusé de réception à en-tête de la Faculté d’Aix. Tout ce qui était officiel avait toujours fait impression sur Annie. Son beau-fils lui parut grandi. Elle eût mieux aimé pourtant qu’il se lançât, comme elle disait, dans la lutte. Au lendemain d’une guerre comme il n’y en avait jamais eu dans le monde, il lui semblait dommage pour un jeune homme de perdre plusieurs années dans l’étude. C’était immédiatement qu’il fallait se mêler aux hommes. Plus tard tout rentrerait dans l’ordre et le docteur en droit que son beau-fils serait devenu n’aurait rien de différent de tous les docteurs en droit de Paris. Frappée par le changement de Jean-Noël, séduite par l’air décidé qui émanait de lui, elle s’inclina cependant, ce qui importait à ses yeux étant moins l’objet d’un désir que l’énergie qu’on mettait à désirer.

Fin juin 1920, Jean-Noël passa donc la deuxième partie de son baccalauréat. En octobre, il se fit inscrire à la Faculté de Droit. Il loua une petite chambre dans un hôtel voisin de la Sorbonne. Le désir qu’il avait de plaire à Annie le stimulait. De temps en temps, il allait la voir. Elle se gardait bien alors de lui poser des questions. Elle craignait qu’en lui montrant qu’elle s’intéressait à lui il ne s’imaginât qu’il faisait preuve d’un courage exceptionnel. Elle avait senti sa fierté. Dans son intérêt, il fallait qu’il considérât comme normale sa vie d’étudiant. Comme ces gens qui savent qu’un cadeau doit leur être fait mais qui feignent de l’ignorer pour ne pas gêner le donateur, elle éludait tout ce qui avait rapport aux études de son beau-fils. Quel plaisir aurait-on quand il serait reçu à l’examen de première année, si on s’en réjouissait déjà maintenant ?

Mais au printemps 1921, pour son malheur, Jean-Noël fit la connaissance d’une jeune fille du nom de Marguerite Ledoux.

S’il avait vingt-trois ans, Mlle Ledoux en avait vingt-huit. Fille unique d’un officier devenu expert à l’Hôtel des Ventes, elle habitait avec ses parents un modeste appartement rue Lacépède. Jean-Noël se lia rapidement avec cette jeune femme dont le physique était agréable et sur laquelle il avait un certain prestige, car la première chose qu’il avait faite avait été de parler des Villemur de Falais. C’était à cause de certaines rivalités de famille qu’il eût été trop long de rapporter, avait-il dit à Marguerite, qu’il avait décidé de ne plus habiter avenue de Malakoff, momentanément bien entendu. La jeune fille le présenta à ses parents. Il ne tarda pas à conquérir ce milieu simple où on admirait ses manières et l’éducation si soignée qu’il avait reçue. M. Ledoux ne comprenait pas qu’il y eût des parents assez durs pour abandonner ainsi un jeune homme à lui-même. Sans se rendre compte du danger qu’il courait, Jean-Noël prit peu à peu l’habitude de se rendre au moindre prétexte rue Lacépède. On l’accueillait chaque fois comme un jeune prince. À force d’être seul, ces visites lui étaient une distraction. M. et Mme Ledoux, avec ce naturel ridicule des parents laissant leur fille en tête à tête avec un fiancé, ne manquaient jamais de se retirer, ce qui déplaisait chaque fois à Jean-Noël, plus désireux qu’il était de s’entendre faire des compliments que de rester en présence d’une jeune fille dont il n’osait s’approcher de crainte qu’on ne revînt. Après s’y être refusée pendant longtemps, elle avait fini par accepter de venir chez lui. Mais comme elle prétendait ne pas pouvoir sortir le soir et que, dans la journée, son temps était pris au Ministère des Régions Libérées, elle rejoignait Jean-Noël le matin. À huit heures, quelques fois sept heures et demie, elle montait dans sa chambre. Il l’attendait encore couché. Elle le taquinait sur sa paresse puis s’étendait à côté de lui. Malheureusement il arriva qu’à la même époque Mme Œtlinger conçut le désir de retourner à l’Académie où elle avait travaillé jeune fille. Un matin de mai, le temps étant exceptionnellement beau depuis plusieurs jours, les élèves décidèrent que le lendemain, au lieu de rester enfermés à l’atelier, ils se réuniraient à la gare du Luxembourg et passeraient la journée à Fontenay-aux-Roses. Ces excursions, dont le but n’était pas seulement le plaisir, mais le travail, plaisaient beaucoup à Annie. Elle aimait le travail en commun. « On a beaucoup plus d’enthousiasme », disait-elle. En se rendant à la gare, elle se rappela que son beau-fils habitait à quelques pas. La matinée était magnifique. En longeant le Luxembourg, encore silencieux, d’où ne venaient que les roucoulements des pigeons, il lui apparut que Jean-Noël devait être en train de lire dans sa chambre, la fenêtre grande ouverte. Pour lui montrer, en ne faisant que passer, que si chacun avait ses occupations, tous ne marchaient pas moins vers un même idéal, elle se rendit chez lui. Elle frappa à la porte. Il crut que c’était la femme de chambre lui apportant son petit déjeuner. Annie entra, puis recula instinctivement. Marguerite se rhabillait cependant que Jean-Noël, encore couché, les cheveux ébouriffés, fumait une cigarette.

Le soir même, Mme Œtlinger écrivait à son beau-fils une longue lettre. Elle lui disait qu’elle ne lui gardait pas rancune d’avoir paressé pendant une année car c’était sa faute à elle. Elle aurait dû comprendre plus tôt qu’un jeune homme qui n’est pas poussé par la nécessité suit les inclinations naturelles à son âge qui sont de ne rien faire et de s’amuser. Cette expérience lui avait servi de leçon. Elle considérait à présent comme de son devoir de lui supprimer la mensualité qu’elle lui faisait. Elle ne voulait cependant pas qu’il fut pris au dépourvu. Elle l’avertissait donc aujourd’hui que dans trois mois elle cesserait de subvenir à ses besoins et que, sous aucun prétexte, elle ne lui remettrait la plus petite somme d’argent.

Un mois et demi plus tard, Jean-Noël passa avec succès son examen de première année. Il n’avait pas revu sa belle-mère. Il se proposait de le faire à cette occasion lorsque Marguerite lui annonça qu’elle allait avoir un enfant et qu’ils devaient se marier le plus vite possible sans quoi ses parents en concevraient un tel chagrin qu’ils en mourraient. Jean-Noël ne la crut pas sur le moment. Depuis le jour où Annie l’avait surpris avec Marguerite, celle-ci n’avait fait que se lamenter. Elle était déshonorée. Qu’allait penser d’elle Mme Œtlinger ? Le lendemain, Marguerite tint absolument à ce que Jean-Noël l’accompagnât rue Lacépède. Elle avait, prétendit-elle, tout avoué à sa mère. Il fallait qu’il vînt pour rassurer la pauvre femme. Il fit ce que Marguerite lui demandait. Mais quand, quelques jours plus tard, il comprit qu’il lui serait impossible de se dérober, il fut pris de peur. Que dirait Mme Œtlinger si elle apprenait qu’il épousait Marguerite Ledoux ? Il se rendit avenue de Malakoff. Les fêtes du quatorze juillet approchaient. Il trouva Annie au milieu de préparatifs de voyage.

— Comme je voudrais partir avec toi ! dit-il.

— Cela me ferait un grand plaisir, répondit Annie, mais ce n’est pas possible. Je vais chez des amis.

Jean-Noël remarqua que sa belle-mère ne l’avait pas regardé une fois depuis qu’il était arrivé, qu’elle n’avait même pas eu la curiosité de lui demander s’il avait réussi ses examens. Il en éprouva une telle peine qu’il partit presque aussitôt. Il rentra à pied. Dans six semaines, Annie lui couperait les vivres et elle ne s’était même pas inquiétée de savoir ce qu’il ferait à ce moment. Cet égoïsme était tel, qu’au lieu de l’abattre, il le fit réagir. Il n’avait qu’à profiter de la petite aisance que lui procurerait un mariage avec Marguerite pour continuer ses études. Jusqu’à ce qu’elles fussent terminées, et ce serait sa vengeance en même temps que le moyen d’éviter que sa belle-mère n’apprît son mariage, il travaillerait dans l’obscurité. Ses études terminées, il reparaîtrait. Il lui serait facile alors de se justifier. Aucune faute n’est si petite qu’au moment du succès. Mme Œtlinger qui, aujourd’hui, se détournait de lui, l’aiderait à recouvrer sa liberté. Mais dès que sa belle-mère fut rentrée, il ne put s’empêcher de retourner la voir. Il avait cru qu’il lui serait difficile de cacher ses relations avec Marguerite. Il n’en fut rien. Annie, depuis le jour où elle était venue à l’improviste rue Cujas, considérait son beau-fils, comme un homme. Elle eût jugé indiscret de lui poser la moindre question sur la vie qu’il menait.

Le mariage fut célébré en octobre. M. Ledoux lui-même arrêta pour les jeunes mariés un petit appartement rue des Bernardins, qui est toute proche de la rue Lacépède. Le bonheur de sa fille lui rappelait une lointaine histoire. Il se souvenait de certaines difficultés qu’il avait dû surmonter il y avait une trentaine d’années. Il voulait les épargner aux jeunes gens.

En février 1922, Marguerite mit au monde une fille. Jusque-là, Jean-Noël ne s’était pas rendu compte de sa situation. Il n’avait qu’un désir : terminer ses études. Mais quand l’enfant naquit il porta un regard plus clair sur l’existence qu’il menait. Malgré les attentions dont il était l’objet, malgré le respect que lui valaient ses attaches avec les Villemur, il se sentait déchu. Il devint de plus en plus irritable. Dès que sa fille pleurait, il partait. Quelques heures plus tard, quand il rentrait, si le hasard faisait qu’elle se remettait à pleurer, il repartait.

Il venait de commencer sa troisième année de droit lorsqu’il fit la connaissance de Mme Gabriel Mourier. Elle portait ce jour-là un œillet à son col de fourrure et les minuscules aiguilles de l’asparagus dont la fleur était entourée étaient tombées sur sa gorge. C’était une jeune femme blonde qui aimait visiblement à attirer l’attention sur elle et qui pourtant paraissait ne se soucier de personne. L’améthyste qu’elle portait à son annulaire gauche, pour éloigner les démons, disait-elle, et qui cachait à demi une alliance, le soin avec lequel elle était fardée et vêtue, cette fragilité qui lui faisait craindre la pluie, la marche, le contact de la foule, firent grande impression sur Jean-Noël. Elle était à ses yeux de la même famille que ces jeunes femmes qu’il avait tant admirées avenue de Malakoff. Il lui raconta sa vie ou plutôt ce qui dans son existence pouvait donner une haute idée de lui. Laure, ainsi se prénommait cette personne, en fut touchée. Elle voulut avoir une bonne influence sur Jean-Noël. Elle insista pour qu’il retournât chez sa belle-mère, qu’il lui avouât ses erreurs et qu’il lui demandât pardon. Comme il s’étonnait de ces conseils, elle ajouta que Mme Œtlinger était certainement une personne charmante, qu’il l’avait sans doute blessée par sa rudesse de jeune homme. Longtemps après seulement, elle parla d’elle-même. Pour ne pas s’opposer à la volonté de son père, un gentilhomme campagnard comme il n’en existait plus aujourd’hui, elle avait été obligée de faire un mariage de raison au lendemain de la guerre. Elle avait supporté l’homme qu’elle n’aimait pas, un homme très riche et d’une grande intelligence, jusqu’à la mort de son père. Elle était alors retournée auprès de sa mère. Celle-ci, ne voulant plus vivre là où elle avait connu le bonheur et s’étant trouvée en face d’une situation embrouillée, avait vendu son château et s’était retirée à Biarritz où elle s’occupait de terrains et d’antiquités. Laure l’y avait accompagnée, puis, comme elle s’ennuyait et en prévision de la nécessité où elle serait peut-être un jour de gagner sa vie, elle avait décidé de venir à Paris suivre des cours d’infirmière.

Tant qu’il le put, Jean-Noël cacha à Marguerite l’existence de Mme Mourier. Mais en janvier 1923, cela lui fut impossible. Un soir comme il était rentré plus tard que d’habitude et que sa femme lui en faisait le reproche, il lui avoua brusquement la vérité. Marguerite se trouva mal. Le bruit qu’il fit en la portant dans la chambre à coucher réveilla l’enfant. Elle reprit ses sens et, pour que sa fille ne s’effrayât pas, elle la berça en chantant, cependant que des larmes coulaient de ses yeux, ce qui faisait un contraste dont elle se rendait parfaitement compte.

Le lendemain, Jean-Noël essaya de parler raison. S’il se séparait de sa femme, ce n’était qu’apparemment. Il n’oublierait jamais qu’il avait une fille. Il savait qu’il ne restait presque plus rien de la petite somme que Marguerite lui avait apportée en dot. Elle lui dit que c’était au moment où elle allait être récompensée des privations qu’elle avait endurées pour lui qu’il l’abandonnait. Il lui répondit qu’elle se trompait, qu’il n’avait pas encore sa licence, que d’ailleurs, même s’il l’avait eue, les difficultés n’auraient fait que commencer. Il la quitta finalement sous un prétexte aussi futile que celui qu’il avait pris pour devancer l’appel de sa classe. Dès qu’il fut dans la rue, il arrêta un taxi et rejoignit Mme Mourier. Le soir même, Jean-Noël, qui se désintéressait déjà depuis longtemps de ses études, partait avec Laure pour Nice. Il y avait des semaines qu’il faisait l’éloge de cette ville où il avait passé tant d’années. Ils habitèrent une chambre d’où on apercevait la mer. Ils prirent leurs repas dans des restaurants à prix fixe et comme Mme Mourier disait avoir horreur des gens communs, ils arrivaient quand tout le monde était parti. Parfois ils se rendaient à l’heure du thé dans un grand hôtel. Mme Mourier parlait alors des relations de son père, de celles qu’elle avait elle-même, du luxe dans lequel elle avait vécu jusqu’au moment où elle avait préféré l’indépendance à la fortune. De temps en temps Jean-Noël pensait à Marguerite. Il la revoyait étendue sur son lit, cependant que sa fille pleurait. Cela lui faisait l’effet d’une scène d’hôpital et bien vite il pensait à autre chose.

De retour à Paris, Jean-Noël n’osa pas tout de suite rendre visite à sa belle-mère. Il n’avait pas donné de ses nouvelles. Que s’était-il passé pendant son absence ? Il craignait que Marguerite n’eût été se plaindre à Annie. À la seule pensée que Mme Œtlinger sût qu’il était marié, qu’il avait une fille, il rougissait. Mais Mme Mourier, qui mourait d’envie d’être introduite chez les Villemur, le persuada que dans la situation où il était à présent, c’est-à-dire amendé par une femme de son monde, Annie, même si elle était au courant de ce qu’il avait fait, serait heureuse de le revoir. Évidemment, s’il n’avait pas eu la chance de connaître Laure, il lui eût été difficile de retourner avenue de Malakoff. Il se rendit donc chez sa belle-mère. Elle le reçut avec une joie semblable à celle qu’elle avait montrée lorsqu’il était venu pour la première fois en permission. Elle sembla croire que son absence avait eu des raisons importantes qu’elle, femme, n’avait pas à connaître. Elle lui posa plusieurs questions sur la profession d’avocat, lui demanda si elle pouvait encourager le fils d’un peintre qu’elle aimait beaucoup à faire son droit. Car elle s’était remise sérieusement à la peinture et elle avait même loué un atelier dont, comme le remarqua son beau-fils, elle omit de donner l’adresse. « Tu vois, tout le monde travaille », dit-elle en riant. Jean-Noël se garda bien de donner des détails sur son voyage. Il craignait que sa belle-mère ne lui reprochât non d’avoir interrompu ses études mais d’avoir choisi Nice comme lieu de séjour. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui en manquait. À présent qu’il était rassuré, il ne rêvait que d’une rencontre entre Annie et Mme Mourier. Il était tellement fier de Laure qu’il s’imaginait que du jour où Mme Œtlinger la connaîtrait, une délicieuse amitié les unirait tous les trois.

— Tu sais, dit-il finalement, que je n’ai eu aucun mérite à travailler comme je viens de le faire.

— Pourquoi ? demanda Annie, subitement inquiète.

— Parce que j’ai été encouragé par une amie charmante que je voudrais beaucoup que tu connaisses, continua-t-il sur un tel ton qu’il était impossible de faire un rapprochement entre cette amie charmante et la femme entrevue, un matin, dans sa chambre.

— Je comprends bien, dit Annie, qu’une présence amicale t’ait stimulé. Mais il ne faut pas que tu dises que tu n’as aucun mérite. Si dans trois mois, comme je l’espère, tu es licencié en droit, il aura quand même fallu que tu fasses un gros effort.

— C’est vrai, répondit Jean-Noël qui venait de se souvenir qu’il n’avait pas ouvert un livre depuis qu’il avait fait la connaissance de Laure.

— Quant à la dame dont tu viens de me parler, je ne crois vraiment pas qu’il soit nécessaire que tu me la présentes.

Mais Jean-Noël insista tellement que Mme Œtlinger, qui se réjouissait au fond que son beau-fils portât intérêt à une autre personne qu’elle-même, accepta.

Le lendemain, encore tout joyeux de l’accueil de sa belle-mère, Jean-Noël songea à revoir Marguerite. Il lui était reconnaissant de n’avoir pas été chez Annie. Il voulait, non la remercier, mais l’assurer qu’il la protégerait, qu’il ne la laisserait manquer de rien, afin de prévenir un revirement toujours possible. Il n’osait cependant retourner rue des Bernardins. Un peu avant son mariage, c’est-à-dire au cours de l’été 1921, il avait revu sa mère. Les Ledoux avaient voulu la connaître. « Nous comprenons bien que vous n’ayez pas pour elle les mêmes sentiments que ceux que vous pouvez avoir pour une personne comme Madame Œtlinger, avaient-ils dit alors qu’ils ne connaissaient pas plus celle-ci que Mme Mercier, mais ne croyez-vous pas qu’elle devrait assister à votre mariage ? » Après que le jeune ménage s’était installé rue des Bernardins, il ne s’était pas passé de jour sans que Mme Mercier lui eût rendu visite, cela malgré la froideur de Marguerite. Jean-Noël alla donc trouver sa mère. Elle parlerait de lui à Marguerite. Elle organiserait une rencontre. Mais Mme Mercier ne savait pas ce qu’était devenue Marguerite. Plusieurs fois elle s’était rendue en vain rue des Bernardins. Marguerite était partie sans laisser d’adresse.

— Tu n’as pas été voir ses parents ? demanda Jean-Noël inquiet.

— J’ai été également voir ses parents. Ils m’ont répondu qu’ils ne savaient pas où était leur fille. J’ai eu pourtant l’impression qu’ils mentaient, car ils étaient très calmes.

Jean-Noël répéta cette conversation à Mme Mourier. Celle-ci, qui aimait à considérer l’amour qu’elle inspirait comme inattaquable, insista vivement pour que Jean-Noël fît tout ce qu’il pouvait pour retrouver sa femme.

— Il faut que tu ailles toi-même rue des Bernardins, lui dit-elle.

Jean-Noël se rendit donc à son ancien domicile, non sans craindre que dans l’intervalle Marguerite n’y fût revenue. La concierge lui remit alors, après avoir soigneusement fermé la porte de sa loge, une lettre de Marguerite. Celle-ci annonçait à son mari qu’elle s’était réfugiée à Saint-Cloud, rue de la Mission-Marchand. Elle ne voulait voir personne, même pas ses parents. À cause de lui, elle s’était brouillée avec eux. Ils avaient voulu l’obliger à conter son malheur à Mme Œtlinger. Mais, malgré son désespoir, elle n’avait pas voulu nuire à l’homme qu’elle aimait toujours et dont elle attendrait toute sa vie le retour. Jean-Noël fut très touché par cette lettre. Le jour même, il répondit à Marguerite qu’il la remerciait de tout son cœur, que peut-être, comme elle le disait, il reviendrait un jour, que certainement il ne la laisserait jamais dans l’embarras.

— Dans ce cas, vous allez être obligé d’interrompre vos études, répondit Mme Mourier lorsque Jean-Noël lui eut appris que Marguerite dépendait entièrement de lui. « Si j’avais pu aider cette malheureuse, je l’aurais fait, mais je suis moi-même dans une situation très délicate. Je me demande ce que va dire mon mari quand il apprendra que je vous aime. Je préfère ne pas y penser. Nous avons beau être séparés, il est très jaloux. Il se peut que, pour se venger, il supprime la rente qu’il me fait. Voulez-vous que j’aille voir un ancien ami de mon père, un homme charmant qui est notaire ici, à Paris. Vous pourriez entrer dans son étude, en attendant, ce qui vous permettrait de venir en aide à votre femme. Pour le reste, nous nous arrangerons toujours ».

Ce fut ainsi qu’au printemps 1924 Jean-Noël devint clerc chez Me Préfil.

9

Comme il le faisait chaque soir depuis dix mois, avant de quitter l’étude, Jean-Noël frappa à la porte de la petite pièce où Me Préfil aimait à se retirer. C’était un homme de soixante-cinq ans, de caractère aimable. Mme Mourier lui avait recommandé Jean-Noël. Le notaire avait pris note de cette recommandation et, huit mois plus tard, il avait écrit à la jeune femme, avec cette fierté que donne une promesse tenue contre toute attente, qu’il allait avoir besoin d’un collaborateur et qu’il était désireux de connaître M. Œtlinger. La présentation avait eu lieu. Me Préfil n’avait pas voulu gâcher la bonne impression qu’il sentait avoir faite en n’oubliant pas ce qui lui avait été demandé. Il avait reçu Mme Mourier et Jean-Noël comme si ceux-ci lui faisaient une grâce en lui rendant visite. Désabusé, courtois, il avait laissé entendre qu’il était agréable de se trouver entre gens de bonne compagnie et lorsque Jean-Noël, impatient de se situer, avait fait allusion à ses capacités et surtout à sa famille, ou plutôt à celle de sa belle-mère, née Villemur de Falais, Me Préfil, comme s’il n’avait pas entendu ce nom, lui avait dit : « Du moment que vous m’êtes recommandé par Mme Mourier, vous avez toute ma confiance. »

Ce soir-là, Me Préfil n’accueillit pas Jean-Noël avec sa bonne humeur habituelle. Il était assis à son bureau, la tête entre les mains. Une lampe à pétrole brûlait à côté de lui car il avait la vue sensible et il ne pouvait supporter la lumière électrique. Jean-Noël toussa à plusieurs reprises. Le notaire se redressa enfin.

— Vous ne vous sentez pas très bien ? demanda Jean-Noël avec cette gravité qu’il savait prendre quand arrivé en riant, il s’apercevait brusquement qu’il était le seul à rire.

— Mon fils a été blessé hier soir. Je ne sais pas comment cela s’est produit. Au cours d’un assaut, le fleuret de son adversaire lui est entré dans l’aisselle. Ce ne serait rien si on ne craignait que le sommet du poumon ne fût atteint.

— Est-on certain que le poumon a été atteint ? s’enquit Jean-Noël sur un tel ton qu’on eût pu croire qu’il avait été jadis blessé de la même manière.

— Pour le moment, personne ne sait rien. Il faut attendre la radiographie.

— Voulez-vous que je demande à Monsieur Villemur le nom de son médecin ? dit-il en mouillant les ll de Villemur comme il savait que c’est l’usage dans la haute société protestante.

— Je vous remercie. Nous sommes habitués à notre vieux docteur. Il y aura bientôt vingt ans qu’il nous soigne tous. Il est devenu notre ami.

— Le médecin de Monsieur Villemur est pourtant une sommité, dit Jean-Noël sans regretter une seconde que Me Préfil négligeât un tel concours, l’essentiel n’étant pas pour lui qu’on fît appel à ce médecin, dont il n’avait d’ailleurs jamais entendu parler, mais qu’on reconnût que celui-ci était, comme il disait, une sommité.

Un vent froid, descendant de la place, soufflait dans cette rue de Clichy au bas de laquelle se trouvait l’étude de Me Préfil. Chaque soir, Jean-Noël regagnait à pied le petit appartement de la rue Laugier où Mme Mourier habitait. Le temps que durait ce trajet était pour lui le plus agréable de la journée. Jean-Noël se tournait vers sa jeunesse, ou plutôt vers les années de sa vie qu’il appelait heureuses, celles qu’il avait passées à Nice. Il se souvenait avec attendrissement de la route bordée d’hôtels transformés en hôpitaux qu’il avait suivie pour se rendre au Lycée, de l’appartement de l’avenue Félix-Faure. Son père vivait alors. Jean-Noël le revoyait avec sa jaquette, sa cravate blanche, son chapeau de feutre noir à large bord qu’il portait sans le bosseler. Il revoyait aussi le cabinet de travail, pièce nue, claire, aux meubles de rotin, encombrée de piles de prospectus que Jean-Melchior faisait imprimer, car il avait toujours eu la manie de lancer quelque chose, ou cet atelier de la vieille ville où sa belle-mère passait ses après-midi. Souvent, il avait pris le thé avec elle. Il lui fallait traverser un jardin, monter un petit escalier de bois presque vertical, pour pénétrer dans ce sanctuaire. Les murs en étaient couverts de peintures ; une odeur d’alcool à brûler, de mimosa, d’essence de térébenthine embaumait l’air.

En arrivant rue Laugier, Jean-Noël crut reconnaître son frère dans un jeune homme qui stationnait devant la petite horlogerie faisant face à la maison de Mme Mourier. C’était en effet Émile, cet enfant dont Mme Œtlinger n’avait pas voulu assumer l’éducation parce qu’il aurait été conçu, s’il avait été vraiment le fils de Jean-Melchior, alors qu’elle connaissait déjà celui-ci.

— Tu m’attendais ? demanda Jean-Noël en feignant d’être encore plus étonné qu’il ne l’était.

— Non, j’attends notre mère. Elle est montée.

En disant ces mots, il leva la tête vers l’appartement.

— Et toi, pourquoi n’es-tu pas monté ?

Émile ne répondit pas. C’était à présent un jeune homme de vingt ans, aussi grand que Jean-Noël, mais tellement voûté qu’il paraissait plus petit. Il était proprement vêtu. Son pardessus pourtant était si usé, si vieux, qu’aux poignets on apercevait de la doublure effilochée qui sortait des manches. Sa chemise avait sans doute été faite par sa mère. Elle se boutonnait sur le cou. Le col n’y était pas fixé, si bien qu’entre celui-ci et la chemise une bande de chair apparaissait.

— Monte avec moi, dit Jean-Noël gentiment, bien qu’il eût compris que c’était parce que sa mère voulait lui demander de l’argent que son frère restait en bas.

— Ce n’est pas la peine. Elle va descendre, répondit Émile sans retirer les mains de ses poches et en regardant son frère sournoisement.

Il n’aimait pas Jean-Noël. Il ne lui pardonnait pas d’avoir été favorisé cependant qu’avec sa mère il avait vécu et vivait encore misérablement. Car c’était une vie triste que tous deux menaient dans cette chambre de la rue Mouton-Duvernet où ils s’étaient installés peu après la mort de M. Œtlinger et d’où, faute d’argent, ils ne pouvaient sortir. Si Jean-Noël l’avait vraiment voulu, il y avait longtemps qu’il aurait pu tirer sa mère de ce dénuement, du moins Émile en était convaincu.

— Tu n’as pas besoin de t’occuper de moi. Rentre chez toi, fit Émile sur le ton qu’il eût pris pour dire : « Amuse-toi bien ».

Jean-Noël monta lentement les quatre étages qui le séparaient de l’appartement de Mme Mourier.

— Ta mère est là, dit celle-ci en ouvrant la porte, comme s’il s’agissait d’un ennemi commun.

— Tu l’as fait entrer au salon ?

— Oui. Elle t’attend.

— Est-ce que tu sais ce qu’elle veut ? demanda Jean-Noël à voix basse, comme s’il croyait au dévouement de Mme Mourier.

— De l’argent, naturellement !

Il entra dans le salon en se frottant les mains comme si tout allait particulièrement bien. C’était une pièce pleine de bibelots, dont la moitié était occupée par un piano à queue. Sa mère, qui venait d’atteindre sa soixantième année, était assise sur le bord d’un fauteuil, comme les vieilles dames dans les salles d’attente. Elle était vêtue d’un tailleur noir qu’elle s’était fait elle-même et dont la veste ressemblait à une vareuse de soldat. À la vue de son fils, elle se leva en s’aidant d’un bras du fauteuil et s’avança vers lui.

— Ne te lève pas, je t’en prie.

— Mais si, mais si.

Elle regarda Jean-Noël de ses petits yeux vifs et moqueurs. Mme Mourier s’était approchée.

— Restez donc assise, Madame.

Mme Mercier leva les mains comme si elle ne savait plus ce qu’elle devait faire, puis elle se rassit. Il était difficile de penser que cette personne pût ne pas être inoffensive. Pourtant sa vie entière s’était écoulée dans des démarches de ce genre.

— Eh bien ! dit Jean-Noël en allumant une cigarette.

Elle sourit comme si son fils, au lieu de l’encourager à parler, venait d’avoir un trait d’esprit.

— Tu as sans doute quelque chose à me demander ?

— Oui, dit-elle avec une expression d’étonnement incompréhensible. « J’ai pensé qu’au lieu de donner autant d’argent à ta femme, tu pourrais me confier ta fille. Je t’assure qu’elle serait mieux soignée et que cela te reviendrait moins cher. »

— C’est impossible.

— Pourquoi ?

Elle regardait tour à tour son fils et Mme Mourier. Elle avait beau le faire comme si elle ne voyait rien, on sentait qu’elle ne perdait pas un geste de ses interlocuteurs.

— Je te dis que c’est impossible, répéta Jean-Noël.

Quand, avec le temps, Marguerite avait compris qu’elle était définitivement abandonnée, son amour pour sa fille avait pris les proportions d’une passion. L’enfant se coupait-elle que sa mère, vivante image de la douleur, sortait comme une folle, arrêtait le premier passant pour lui demander secours. À ces sentiments maternels dont elle était un peu trop consciente et qu’elle affichait dans le but de montrer à son mari qu’il ne comptait plus, que sa place était prise, elle mêlait certaines méthodes pédagogiques. Elle prétendait qu’il fallait laisser les enfants libres d’agir à leur guise, se développer d’eux-mêmes, qu’il fallait éveiller leur instinct avant toute chose. Elle voulait en outre qu’ils crussent à une foule de légendes et il y avait quelques mois, lorsque Jean-Noël lui avait demandé devant la fillette quels jouets il pourrait bien lui acheter pour Noël, Marguerite avait jeté sur lui un tel regard qu’il s’était tu immédiatement. Car s’il n’était plus question d’amour entre le mari et la femme, celle-ci n’en conservait pas moins, ainsi qu’un souvenir qu’on ne vous réclamera pas à cause de son peu de valeur, l’habitude qu’elle avait eue de se faire obéir par le regard. Elle élevait donc sa fille dans le respect de son père. Il faisait un peu partie, du moins le pensait-elle inconsciemment, de ce merveilleux dont elle se plaisait à entourer son existence terne. Elle espérait qu’un jour, car l’avenir jouait un grand rôle dans sa vie et elle agissait toujours en prévision des reproches que sa fille pourrait lui adresser plus tard, Jean-Noël lui reviendrait et qu’alors il serait fier de voir que son enfant avait été élevée aussi bien sans ses conseils qu’elle l’eût été avec. Mais, en attendant, elle ne supportait pas la moindre observation. Convaincue de l’excellence de cette éducation elle voulait s’en attribuer tout le mérite, espérant par ce moyen montrer à Jean-Noël qu’elle aussi ne ressemblait pas à tout le monde. Comment Mme Mercier pouvait-elle donc croire que cette même femme, qu’elle connaissait cependant, se séparerait de sa fille et accepterait qu’elle fût confiée justement à une personne qu’elle n’aimait pas ? Jean-Noël sentit que ce n’était qu’un moyen de lui demander de l’argent et que sa mère ne se faisait aucune illusion sur l’accueil qui serait fait à sa demande.

— Tu sais bien, dit-il, que Marguerite ne consentira jamais à te confier Annie.

C’était le prénom de sa belle-mère que Jean-Noël avait donné à sa fille.

— Cela dépend. Si tu lui fais comprendre…

À ce moment, Mme Mourier intervint.

— Pourtant ce serait beaucoup mieux pour ta fille, dit-elle comme si, femme avant tout, elle songeait d’abord à l’intérêt des enfants.

Jean-Noël la regarda avec cet air que l’on prend quand un intime, par sa maladresse, soutient un adversaire.

— Enfin fais ce que tu veux, continua-t-elle. Tu sais très bien que je ne me mêle pas de ces histoires.

Elle prononça ces mots en souriant. Elle avait la manie non pas de rire des peines d’autrui, mais de laisser entendre, chaque fois qu’on était accablé par un souci, que ce souci n’était que la conséquence d’un défaut qu’elle avait non seulement signalé mais contre lequel elle avait lutté.

— Que vais-je devenir ? s’écria Mme Mercier.

Ses lèvres se serrèrent comme si elle allait pleurer. C’était sur cette garde qu’elle avait compté, garde qui, elle le savait pourtant, ne pouvait lui être confiée, afin que, lorsque son fils la lui refuserait, elle pût se lamenter et demander autre chose.

Avec discrétion, Laure s’était retirée.

— Tu sais bien, Jean-Noël, qu’Émile ne peut pas travailler. Il n’en a pas la santé.

Mme Mercier s’aperçut alors que l’amie de son fils n’était plus là. Aussitôt ses lamentations cessèrent.

— Elle a de l’argent, n’est-ce pas ? demanda-t-elle en changeant de ton et comme si le fait d’être la mère de Jean-Noël lui permettait une telle indiscrétion.

Il ne répondit pas. Cette scène le gênait. Il faillit appeler Mme Mourier pour la faire cesser. Froissée comme le serait une jeune femme qui s’offre et qu’on refuse, Mme Mercier devint dure.

— Tu sais que j’ai appris certaines choses, dit-elle menaçante.

Croyant que ces choses concernaient Laure, Jean-Noël, à qui il répugnait d’entendre des calomnies sur Mme Mourier dans l’appartement même de celle-ci, dit à sa mère qu’il allait l’accompagner et que, dehors, tous deux seraient plus tranquilles pour parler. Ils quittèrent le salon. De sa chambre, Mme Mourier les entendit partir, mais elle ne bougea pas. Dans l’escalier, Jean-Noël éprouva un soulagement qui fut de courte durée.

— Il paraît, dit Mme Mercier, que tu as fait revenir les restes de ton père, que cela t’a coûté plusieurs billets de mille francs.

Jean-Noël pâlit.

— Ce n’est pas exact.

— Madame Mourier vient de me l’apprendre. Pour cela, elle te donne de l’argent, mais pour moi, elle ne t’en donne pas.

— C’est-à-dire que c’est mon intention, parfaitement. Mais je ne l’ai pas encore fait, et si je le fais un jour, ce sera avec de l’argent que j’aurai gagné.

— Et tu veux jeter de l’argent, comme cela, par la fenêtre, pendant que nous n’avons rien, Émile et moi !

Il y avait dix ans que M. Œtlinger était mort. Ce n’avait été pourtant qu’à la suite d’une visite qu’il avait faite à sa belle-mère, à la rentrée de l’année précédente, que Jean-Noël avait songé à faire enterrer son père à Paris. Ce jour-là, en lui parlant de ses vacances, Annie lui avait raconté qu’elle avait passé une journée à Davos pour fleurir la tombe de Jean-Melchior. Au ton naturel avec lequel Annie avait parlé de ce pèlerinage, Jean-Noël avait senti que pas une seconde elle n’avait pensé qu’il eût pu, lui aussi, avoir envie d’aller à Davos. Quelques jours plus tard, il avait écrit au cimetière, puis il avait fait deux ou trois démarches, mais les frais de cette translation l’avaient arrêté. Néanmoins, il avait parlé de son projet à Mme Mourier comme d’une chose décidée, voulant lui montrer ainsi que dès qu’il s’agissait de sa famille, il n’avait pas à rendre de comptes et que l’argent ne signifiait alors plus rien. Depuis, il distrayait une certaine somme sur ses appointements et comme un homme qui vit pour une idée, il se privait ostensiblement de plaisir. Laure n’avait pas osé contrecarrer un projet qui paraissait prendre sa source dans un sentiment aussi noble. Cependant, ce que ce projet avait de théâtral ne lui avait pas échappé et elle en avait parlé à certaines de ses amies, bien que Jean-Noël lui eût demandé le secret.

Quand sa mère et son frère se décidèrent enfin à partir sur la promesse qu’il allait leur envoyer de l’argent, Jean-Noël remonta en toute hâte. Il était en colère. Il ne pouvait supporter qu’on fît des commérages dans son dos.

— Est-ce pour m’être désagréable que tu as répété à ma mère ce que je t’avais priée de garder pour toi ?

— Au contraire. C’est pour t’être agréable. Tu n’as pas à cacher tes sentiments. On a déjà trop tendance à te mépriser. Et ce n’est pas étonnant si tout ce qu’il y a de beau en toi, tu le dissimules !

10

Bien qu’il eût songé depuis longtemps à le faire, il n’y avait que six mois que Jean-Noël avait renoué avec les Wurtzel. Il avait appris alors que ceux-ci s’étaient brouillés avec la famille Villemur. Si cela l’avait déçu, car il avait espéré que les deux familles seraient plus amies qu’avant, ce qui, si Annie avait appris qu’il fréquentait de nouveau Odile, lui eût épargné de se l’entendre reprocher, il n’en avait été que mieux accueilli. N’était-il pas, lui aussi, une victime de l’orgueil des Villemur ? Depuis, il était retourné presque chaque semaine chez les Wurtzel où on avait fini par le traiter un peu comme un membre de la famille. Des relations de plus en plus cordiales s’étaient établies entre Odile et lui. Il lui avait fait des confidences, si bien qu’à présent elle n’ignorait rien de sa vie. C’est pourquoi, le lendemain de la visite de sa mère, il se rendit, aussitôt après avoir déjeuné dans un restaurant voisin de l’étude, boulevard du Montparnasse.

La famille Wurtzel se trouvait encore dans la salle à manger quand il fut introduit. Autour de la table, il y avait M. Wurtzel, sa jeune femme, très digne, un oncle, Odile et ses deux frères, Simon et Maurice. Tous reçurent Jean-Noël avec cette satisfaction que donne une visite faite au bon moment. Il devint un point de mire. On lui demanda s’il avait déjeuné. Il répondit affirmativement. M. Wurtzel, qui croyait toujours qu’on avait de fausses hontes, insista cependant pour qu’on ajoutât un couvert. Jean-Noël laissa faire, mais quand un domestique lui présenta un plat, il ne daigna même plus refuser.

— Eh bien, vous prendrez du café et du kirsch de chez nous, dit M. Wurtzel.

Lorsque tout le monde se leva, Odile fit signe à Jean-Noël de la suivre. Il la rejoignit dans un petit salon. Elle referma elle-même la porte, cependant qu’il allumait une cigarette. « Alors ? » dit-il comme si dans un instant elle allait se trouver dans ses bras. Il se voyait comme dans une glace. Le fait d’avoir quitté la famille Wurtzel sans que personne eût trouvé cela anormal et sans qu’il eût eu besoin d’en donner la raison, d’avoir traversé seul une partie de l’appartement, un peu comme des coulisses, puis d’être entré dans ce boudoir Louis XV, ensoleillé, avait accru le sentiment qu’il avait d’être aimé.

— Qu’est-il arrivé ? demanda Odile qui avait deviné à certains regards que quelque chose s’était passé.

Jean-Noël ne répondit pas. Il avait déjà mis Mlle Wurtzel au courant de son désir de faire revenir les restes de son père. Il l’avait fait avec une fierté inimaginable, un tel acte impliquant que son père avait été un personnage d’une importance exceptionnelle. Aussi, au moment de dire que cette pieuse pensée était devenue une arme contre lui, ainsi qu’un homme politique à qui ses adversaires reprocheraient une intervention généreuse, prenait-il un temps, la hâte de se défendre étant l’indice d’une conscience troublée.

— Il y a qu’elle a tout raconté à ma mère, dit-il en évitant, comme il le faisait chaque fois qu’il le pouvait, de prononcer le nom de Mme Mourier.

Odile prit un air navré. Dans le fond, elle n’attachait aucune importance à cette translation qu’elle considérait comme une lubie, mais elle était femme avant tout et dès qu’elle supposait qu’un homme, fût-il un étranger, avait quelque chose à cœur, elle ne faisait jamais la moindre objection. Il y avait longtemps qu’elle avait remarqué que Jean-Noël tendait à s’en croire, à glorifier cette même famille qui n’avait pour lui que de l’indifférence. Elle avait remarqué également que les mobiles qui le poussaient étaient d’un ordre inférieur. Elle ne l’en avait pas moins toujours approuvé.

— Et je me demande à présent ce que je dois faire, continua Jean-Noël. Faut-il que je raconte tout à Annie ou que je le lui cache ? Si je me tais et qu’elle apprenne mon projet, elle m’en voudra d’avoir pris une initiative qu’elle se proposait peut-être de prendre et elle aura raison. Mais si, pour prévenir une indiscrétion, je lui avoue la vérité, je risque de lui faire de la peine inutilement, car il se peut très bien que ma mère n’ait pas l’intention que je lui prête de me nuire.

Jean-Noël savait qu’il ne ferait aucune peine à Annie, mais que tout simplement il la mettrait en colère. De cela, il se gardait bien de parler car, ce à quoi il tenait avant tout, c’était qu’Odile, comme son entourage à lui, crût que Mme Œtlinger souffrait de ses incartades.

— C’est très délicat, dit Mlle Wurtzel. Il vaudrait quand même mieux, je crois, que vous en parliez à votre belle-mère.

— Avez-vous raison ? je l’ignore.

— Attendez-moi un instant.

Elle quitta la pièce. Elle revint peu après avec son frère Maurice. C’était un jeune homme qui attachait une grande importance à ses complets, à ses cravates, enfin à tout ce qui flattait les yeux. Depuis qu’Odile était devenue la confidente de Jean-Noël, depuis surtout qu’elle envisageait de se marier avec lui, elle éprouvait le besoin de trouver chez les siens un appui, une approbation. Mais ce n’était qu’à Maurice, dont la complaisance et la douceur lui inspiraient confiance, qu’elle avait osé faire part de son projet. Il était son cadet et si, dans la vie quotidienne, il ne se conduisait pas comme tel, il le redevenait dès qu’un événement inhabituel surgissait. Pendant une heure tous trois cherchèrent dans la confusion quelle conduite il convenait à Jean-Noël d’adopter. Finalement, il fut entendu que celui-ci irait voir sa belle-mère et lui parlerait avec franchise.

— Mais comment se fait-il que vous ayez songé à faire revenir les restes de votre père ? demanda Maurice au moment où Jean-Noël prenait congé. Dès le début, il avait voulu poser cette question, mais ce n’avait été que lorsque la part qu’il avait prise dans la discussion pouvait justifier sa curiosité qu’il avait osé le faire.

— C’est une chose tout à fait normale, répondit Jean-Noël avec étonnement.

En vérité, il ne savait pas exactement pourquoi il avait ce désir. Ce qu’il savait, c’était que sa joie eût été grande si, dans un an, dans deux ans, Annie, de passage à Davos, n’eût pas retrouvé la tombe de son mari. Cette scène, il l’avait imaginée de nombreuses fois. Sa belle-mère arrivait les bras chargés de fleurs. Elle cherchait la tombe. Ne la trouvant pas, elle interrogeait le gardien. Il réfléchissait. Soudain il se souvenait qu’un jeune homme seul, grand autant qu’il pouvait s’en souvenir, semblant désabusé, avait fait enlever le corps. Et c’était uniquement pour cette scène qui pouvait très bien, si Annie n’avait pas l’occasion de faire le voyage de Davos, ne pas avoir lieu, que Jean-Noël avait entrepris toutes les démarches relatives à un transfert.

— Vous ne me répondez pas, observa Maurice.

Mme Mourier, lorsque Jean-Noël l’avait mise au courant de son intention, avait d’abord pensé que c’était un mensonge comme il n’hésitait pas à en faire dès qu’il s’agissait d’embellir sa famille ou les rapports qu’il avait avec celle-ci. Mais quand elle avait compris, au sentiment du devoir accompli qui émanait de lui, à la flamme qui sortait de ses yeux, qu’il se prenait au sérieux, elle avait estimé que le mieux était de l’approuver. Ce qu’elle avait fait, toutes les personnes à qui Jean-Noël par la suite annonça son projet, le firent également, si bien qu’il prit l’habitude de se considérer un peu comme le défenseur d’une noble cause.

— Je le sais bien, répliqua-t-il en jetant un regard méprisant sur Maurice Wurtzel.

Le lendemain après-midi, comme le lui avait conseillé Odile, Jean-Noël se rendit chez Annie. Il y avait une quinzaine de jours, il avait déjà fait une visite à sa belle-mère, à l’occasion des fêtes, pour lui souhaiter la bonne année. « Tu as à me parler ? » lui avait demandé Annie. Aux vœux de Jean-Noël, elle avait répondu froidement. Pendant la guerre, elle avait admiré les jeunes hommes qui donnaient « le meilleur d’eux-mêmes » pour la patrie. Elle se faisait une idée romanesque de la vie, du travail, de l’avenir, de l’ambition. Un boulanger, à ses yeux comme à ceux d’un enfant, était une sorte de diable, mais blanc, qui travaille pendant que tout le monde dort. Aussi ne comprenait-elle pas qu’un homme au commencement de sa vie, destiné par conséquent à lutter pour s’imposer, pût se conformer à des usages ne préoccupant que les oisifs. Elle s’y conformait, elle, mais elle avait une excuse. Ce n’était pas sa faute si elle avait été élevée dans le respect de tous ces usages. Si elle les trouvait ridicules, elle n’en était pas moins tenue de les observer. Mais Jean-Noël qui, lui, avait été à la guerre, qui avait eu la chance de vivre au milieu de troubles et de difficultés que le monde ne reverrait sans doute jamais, comme ont vécu tous les hommes qui ont fait parler d’eux, où allait-il donc chercher cette petitesse qu’on ne lui avait pourtant jamais inculquée ?

Quand il arriva avenue de Malakoff, un valet de chambre l’introduisit au salon, puis, une minute plus tard, vint le chercher pour le conduire dans la chambre d’Annie. Jean-Noël était ému comme il l’était chaque fois qu’il se rendait chez les Villemur. N’étaient-ils pas sa famille, celle au sein de laquelle il aurait tant aimé à vivre ? En pénétrant dans la chambre d’Annie il ressentit un grand bien-être. C’était une pièce luxueuse, par les fenêtres de laquelle on apercevait les arbres de l’avenue du Bois comme s’élevant d’un parc. Des livres, des peintures lui donnaient cet aspect qu’il avait tant aimé dans l’atelier de Nice. Il y faisait une chaleur agréable. Au loin, juste au milieu, comme dans une perspective construite à cet effet, se trouvait le soleil, rouge et sans force, déjà prêt à disparaître. Jean-Noël était comme transporté dans un autre monde. Le soleil qu’il n’avait même pas remarqué un quart d’heure avant, cette brume légère qui flottait sur Paris, c’était comme le décor d’un souvenir et il était là, devant Annie, toute prête à sortir à la fin d’un après-midi d’hiver, coiffée d’une toque de vison. Elle avait dû écrire car sur son bureau il y avait une lettre commencée et ce fameux porte-plume d’ivoire dont, à Nice, elle lui avait défendu de se servir.

— Assieds-toi, Jean-Noël.

Il était de plus en plus embarrassé. Chaque fois qu’il allait chez sa belle-mère, il s’arrangeait pour avoir un prétexte, car il avait remarqué que rien ne déplaisait autant à Annie qu’une visite sans raison. Or, cette fois, elle ne paraissait pas tenir à connaître ce prétexte.

— Sais-tu à qui je suis en train d’écrire ? demanda-t-elle.

— Non, je ne sais pas, répondit-il lentement de manière à profiter de cet accueil pour se ressaisir.

— À notre ami Saglioni, dit-elle gentiment, car elle aimait au fond Jean-Noël et il suffisait qu’il arrivât à un moment où elle s’occupait d’une chose qui était susceptible de l’intéresser, comme d’écrire à quelqu’un qu’il avait connu, pour que son affection se montrât. Ce jour-là, Jean-Noël eût pu ne pas avoir de raison d’être venu. Il fallait en conséquence qu’il se gardât d’en donner. Lorsque sa belle-mère était de bonne humeur, ne semblait-elle pas savoir qu’il n’y avait jamais eu de raisons ? Un instant, il pensa ne rien dire afin de ne pas gâcher cette heureuse disposition, mais il lui apparut qu’il ne pourrait pas revenir avant une quinzaine de jours. C’était plus qu’il n’en fallait à Mme Mercier pour le devancer. Il valait donc mieux parler. Après tout, rien ne laissait prévoir qu’Annie prendrait mal le désir qu’il avait de faire transporter à Paris les restes de Jean-Melchior.

— J’ai quelque chose à t’annoncer, dit Jean-Noël.

Annie, pour ne pas être distraite, se parlait à elle-même en écrivant.

— J’ai l’intention, continua Jean-Noël, de faire transporter à Paris les restes de mon pauvre père. Il avait toujours dit, si tu te souviens, qu’il voulait être enterré au cimetière Montparnasse.

Annie se redressa. Elle regarda Jean-Noël d’abord avec surprise puis avec colère.

— Est-ce que tu es devenu fou ?

C’est la ville qu’il a aimée le plus, précisa Jean-Noël.

Annie, cette fois, ne put se contenir.

— Je le sais. Mais cela ne m’explique pas que tu puisses avoir de pareilles idées. C’est à douter que tu aies toute ta raison.

— Je pensais bien faire, répondit Jean-Noël avec naïveté.

Cette excuse, autant qu’elle en était une, ne calma pas Mme Œtlinger. C’était certainement pour lui montrer qu’elle avait manqué à son devoir en retournant dans cette même famille qui avait tant détesté son mari, que son beau-fils, sans la consulter, avait imaginé ce transfert, s’il l’avait imaginé car elle n’était pas éloignée de croire qu’il n’avait cette intention qu’en paroles. Lui faudrait-il donc lutter toute sa vie contre ce garçon ? Oh ! elle ne regrettait pas de s’être mariée contre le gré de sa famille. Elle avait été heureuse. Les années qu’elle avait vécues à Nice demeuraient les plus belles de sa vie. Mais aujourd’hui, c’est-à-dire dix ans plus tard, ce bonheur, bien qu’il fut paré de la poésie du passé, lui apparaissait comme la conséquence d’une folie de jeunesse, belle et désintéressée, mais dont il valait mieux ne plus parler.

— Mon cher ami, dit-elle durement, tu éprouves déjà assez de difficulté à faire ton chemin sans compliquer ta vie de cette manière.

— Tu as raison, répondit Jean-Noël qui, à présent qu’il n’avait plus à redouter que sa belle-mère ne fût mise au courant d’un fait la touchant et qu’il lui avait caché, voulait changer de conversation.

Annie se remit à écrire. Lorsqu’elle eut terminé sa lettre, comme si rien ne s’était passé, elle demanda à Jean-Noël s’il n’avait pas de timbres sur lui. Comme il eût désiré en avoir ! Une dernière fois elle se regarda dans une glace, puis elle dit en ouvrant la porte :

— Je m’en vais, Jean-Noël.

Dans l’entrée, comme son beau-fils ne semblait pas décidé à la quitter, elle lui tendit la main.

— Au revoir, Jean-Noël. Je ne descends pas tout de suite.

Sur le chemin du retour, Jean-Noël s’attendrit sur lui-même, ce qui ne lui arrivait pourtant jamais. Il trouvait absolument injuste que, chaque fois qu’il avait une pensée généreuse, sa belle-mère la lui reprochât. Il se tourna même vers son père comme vers un témoin. « Si vous étiez là, vous me comprendriez et vous me défendriez », lui dit-il en se servant pour cette occasion du vous. À mesure qu’il se rapprochait de la rue Laugier, la colère l’envahissait. Annie refuserait-elle donc toujours de voir qu’il l’aimait, qu’elle inspirait chacun de ses actes, même quand ceux-ci paraissaient dirigés contre elle ? C’était à croire qu’elle le haïssait. Pourtant, certains jours, n’était-elle pas adorable ? Il descendait l’avenue Mac-Mahon lorsque, pour la première fois, un mariage avec Odile Wurtzel lui parut acceptable. S’il n’avait cherché à connaître personne depuis des années, c’était que, contre l’évidence, il avait toujours espéré qu’on lui permettrait un jour d’habiter avenue de Malakoff. S’il s’était résigné à travailler chez Me Préfil, à vivre auprès d’une femme aussi bizarre que Mme Mourier, c’était qu’il avait eu la certitude qu’Annie, dès qu’elle le pourrait, le prendrait sous sa protection. Il ne pouvait plus ne pas voir qu’il se leurrait. Jamais Mme Œtlinger ne ferait quoi que ce fût pour lui. Cette constatation, qu’il eût dû faire il y avait longtemps, le plongea dans une profonde tristesse. Il se sentit seul, abandonné de tous.

En arrivant rue Laugier, il trouva Mme Mourier en train de jouer du piano.

— Je t’en prie, arrête-toi. Ce n’est pas le moment.

— Au contraire, cela n’a jamais été autant le moment, répondit Laure en faisant allusion aux embarras d’argent qu’elle affirmait inévitables si Jean-Noël continuait à subvenir à l’entretien de sa femme et de sa mère.

Il ne répondit pas. Les paroles de cette femme qui prétendait tenir à lui comme à la prunelle de ses yeux et qui, en même temps, ne cachait pas le désir qu’elle avait de se remarier avec un homme âgé mais riche, l’agaçaient.

— Je te demande de t’arrêter, répéta-t-il.

Elle fit claquer le couvercle du piano et vint se poster en face de Jean-Noël.

— Tu ne vas pas m’empêcher de faire de la musique chez moi, je suppose, dit-elle en sous-entendant que c’était elle qui, jusqu’à présent, avait fait marcher le ménage.

C’était d’ailleurs vrai. Les appointements que recevait Jean-Noël, il les versait presque intégralement à sa femme. Quelquefois même, quand sa mère devenait trop menaçante, il demandait de l’argent à Mme Mourier. Selon son humeur, elle le lui donnait ou le lui refusait. Jean-Noël n’avait d’ailleurs jamais pu découvrir d’où elle tirait ses ressources. Elle prétendait que son mari lui faisait une pension, qu’il l’aimait toujours, qu’elle l’avait quitté parce qu’elle ne pouvait le supporter. Or, à d’autres moments, il apparaissait qu’il l’avait trompée, qu’il était parti, qu’elle ne savait même pas où il était. Si, comme le pensait Jean-Noël, Mme Mourier recevait tout simplement des subsides de sa mère, pourquoi s’en cachait-elle ? Quel étrange amour-propre la poussait-il à dire qu’un homme à demi mort de chagrin lui faisait régulièrement parvenir les sommes sur le chiffre desquelles elle avait toujours varié ?

— Ce n’est pas d’argent qu’il s’agit, répondit Jean-Noël. L’argent, je m’en moque.

— Je comprendrais que tu me dises cela plus tard, quand je serai remariée et que j’aurai deux ou trois amants généreux.

On ne pouvait pas manquer davantage de sens moral. Un homme aimé était à ses yeux une sorte de complice. Quand Jean-Noël, parfois, se plaignait qu’elle acceptait de l’argent de son mari, elle riait comme s’il voulait se faire passer pour meilleur qu’il n’était. Il ne lui ferait plus ces reproches le jour où elle aurait trouvé ce fameux mari. Jean-Noël, alors, ne travaillerait plus. Elle pourvoirait à tous ses besoins. Il n’aurait qu’à l’attendre, en fumant ses cigarettes préférées, dans une garçonnière dont elle garderait la clef et d’où il n’aurait le droit de sortir qu’avec sa permission.

— Pourquoi, demanda-t-il en élevant la voix, as-tu raconté ce que je t’avais priée de garder pour toi ?

— Je ne supposais pas que tu pusses cacher quelque chose à ta mère, dit-elle en sachant très bien que la moindre allusion à Mme Mercier mettait Jean-Noël hors de lui.

Il ne sourcilla pas. Il fit quelques pas dans la pièce, s’assit près de la fenêtre. Alors, comme la veille quand il s’était trouvé dans le petit salon d’Odile, il sortit de lui-même et se vit distinctement, dans un petit appartement des Ternes cette fois, cependant qu’une jolie femme, en peignoir à ramages, lui faisait une scène. Il eut conscience, non sans une fierté enfantine, qu’il était un centre. Il n’avait pas d’armes, il était vêtu comme tous les hommes d’un complet foncé, et cependant, partout, il y avait lutte à cause de lui. Peu après, la situation lui reparut sous son vrai jour. La vie qu’il menait ne pouvait plus durer. Mme Mourier devenait de plus en plus insupportable. Ce besoin continuel qu’elle avait de lui reprocher ce qu’il ne lui demandait pas et qu’elle lui accordait par générosité, n’eût rien été s’il y avait entrevu une fin. Mais Annie ne venait-elle pas de lui montrer encore, il y avait une heure à peine, qu’elle n’avait pour lui aucun sentiment véritable ? Si, jusqu’à présent, il avait subi Mme Mourier, c’était parce que, attendant toujours il ne savait quelle décision de sa belle-mère, il ne voulait pas compliquer davantage son existence. Il songea à Odile. Après tout, pourquoi ne se marierait-il pas avec elle ?

Ce ne fut que trois semaines plus tard que Jean-Noël retourna boulevard de Montparnasse. Odile lui avait pourtant dit le jour où il lui avait demandé conseil : « Venez tout de suite me raconter ce qui s’est passé. » Il ne l’avait pas fait. De ses démêlés avec Annie et Mme Mourier, il avait surtout retenu la conséquence, à savoir la pensée qu’il avait eue de se remarier. Or, depuis qu’il revoyait Odile régulièrement, il lui avait toujours laissé entendre qu’il ne l’épouserait pas à cause des Villemur. N’était-il pas, malgré tout, obligé de tenir compte de leur volonté ? Ils ne se désintéressaient de lui qu’en apparence. Au fond, ils l’aimaient, plus qu’ils ne voulaient le reconnaître. Aussi, au moment de changer d’attitude, avait-il voulu atténuer par un manque d’empressement ce qu’il considérait comme une capitulation.

— Je vous avais demandé de me tenir au courant, dit Odile dès qu’elle se trouva seule avec Jean-Noël.

— Il ne s’est rien passé de particulier. C’est pourquoi…

— Vous pouviez quand même venir me voir, ou me donner de vos nouvelles.

Elle prononça ces mots en souriant, comme si elle n’était pas rancunière.

— C’est vrai.

— Et Madame Mourier, comment va-t-elle ?

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Qu’avez-vous, Jean-Noël ? C’est vous qui êtes froissé ? continua Odile sans cesser de sourire.

— Je ne suis pas froissé.

Elle s’approcha de lui, le regarda dans les yeux.

— Jean-Noël, il faut que vous divorciez même si nous ne devons pas nous marier. Je vous dis cela uniquement dans votre intérêt. Vous êtes perdu si vous ne le faites pas.

11

Chaque fois que Jean-Noël avait été à Saint-Cloud, Mme Mourier le lui avait reproché. Il était vraiment trop bon. Elle ne comprenait pas qu’il eût tant d’égards pour une femme qui acceptait d’être à la charge de l’homme qui l’avait abandonnée et dont, par ailleurs, elle avait honte d’être la rivale, même triomphante. Ce fut donc sans rien dire à Laure, sans parler surtout de son intention de divorcer, que par un froid et pluvieux matin de février, il se rendit à Saint-Cloud. Il ne prit pas un taxi comme il l’avait fait souvent, non pour la petite satisfaction d’imposer à Marguerite mais pour celle, plus grande, de montrer que la gêne ne lui avait pas fait perdre les habitudes qu’il avait soi-disant prises dans sa famille. Il arriva un peu avant midi. Le vent, qui s’était levé brusquement, soufflait par rafales. Il longea la Seine si moutonneuse qu’elle semblait n’avoir plus de courant. Les arbres étaient inclinés dans tous les sens comme si le vent ne venait ni d’est ni d’ouest mais de partout. D’obscurs nuages, se défaisant sous d’autres nuages plus clairs, donnaient au ciel une telle animation que les quais paraissaient déserts. Mais Jean-Noël ne songeait qu’à Marguerite. Comment l’accueillerait-elle ? Il savait, malgré le silence qu’elle observait sur ce sujet, qu’elle ne lui pardonnait pas de l’avoir délaissée. Si elle le harcelait de demandes d’argent, ce n’était pas seulement pour qu’une petite innocente ne souffrît pas des fautes de son père, mais pour que celui-ci comprît à quoi menait une mauvaise action. Elle n’exigeait de son mari que de l’argent. S’il se dérobait elle serait intransigeante. Sa vie à elle ne comptait plus. Elle en avait fait le sacrifice. N’était-ce pas peu de chose qu’en échange Jean-Noël sacrifiât son bien-être ? Ne devait-il pas s’estimer heureux de s’en tirer à si bon compte ? Elle avait pourtant espéré longtemps une réconciliation. C’est pourquoi elle avait mieux aimé se séparer de sa famille qui avait voulu qu’elle relançât les Villemur que de faire un tort quelconque à Jean-Noël. Par la suite, elle avait regretté cette générosité dont celui-ci ne s’était même pas aperçu. Le temps avait passé, rendant des représailles difficiles. Aujourd’hui, aigrie, elle feignait de n’exiger qu’une chose de son mari : qu’il fît son devoir. Elle ne prononçait jamais le mot de divorce ; elle attendait qu’il le prononçât le premier. Les rôles seraient alors renversés. Tout ce qu’elle avait enduré vaudrait d’avoir été enduré pour ce jour. Il viendrait, et ce serait sa revanche. Tout ce qu’elle avait souffert, autant pour sa fille que pour être plus forte, aurait au moins servi à quelque chose. Il faudrait qu’elle fût dédommagée. Aucun tribunal au monde, après l’abnégation, la fidélité qu’elle avait montrées, n’oserait contester ses droits. Elle avait autant de preuves qu’on lui en demanderait de son dévouement. Cent personnes étaient prêtes à témoigner. Cependant que Jean-Noël avait vécu chez une femme, de l’argent de celle-ci, ce qui indiquait bien son absence de moralité, elle avait élevé sa fille.

En s’engageant dans la rue de la Mission-Marchand, où Marguerite avait loué un pavillon dont la petitesse contrastait avec les pierres meulières des murs, Jean-Noël était inquiet. Il sentait combien forte était la position de Marguerite et combien dangereuse, la sienne. N’avait-il pas agi avec une étourderie impardonnable ? S’il n’était pas prêt à la lutte, si depuis des années il n’avait songé qu’à sa tranquillité, dans l’autre camp tout était en ordre certainement, ses lettres classées, ses paroles retenues, sa vie connue. Un compte exact des sommes qu’il avait versées était fait, une foule d’amis dévoués, semblables à ceux dont sa mère avait si bien su s’entourer jadis, attendaient impatiemment le signal d’intervenir. Il se souvint du jour où Marguerite l’avait supplié de ne pas la quitter. Malgré cela il était parti, sans même avoir été particulièrement remué par la détresse de sa femme. Allait-il payer à présent sa sécheresse de cœur ? Ce n’était pas certain. Marguerite n’était peut-être pas la mégère qu’il imaginait. Peut-être avait-il sur elle un empire plus grand qu’il ne le supposait. Peut-être désirait-elle, elle aussi, le divorce, et attendait-elle qu’il en parlât le premier. S’il s’était montré inflexible au moment de la séparation, il n’en avait pas moins fait par la suite tout ce qu’il avait pu pour en atténuer la brutalité. À son retour de voyage, il s’était immédiatement engagé à lui verser une mensualité. Il lui était arrivé souvent de le faire avec du retard mais, si on jugeait sa conduite sans parti pris, il fallait convenir qu’il n’avait jamais perdu la notion de ses devoirs.

Ce fut un peu réconforté par ces réflexions qu’il sonna à la grille du jardinet qui se trouvait devant le pavillon. Presque aussitôt une porte s’ouvrit et Marguerite parut. Elle portait un tablier et elle n’avait pas encore fait sa toilette. Il entra. En s’essuyant les mains à ce tablier, Marguerite descendit les quelques marches du perron. Elle avait quelque chose d’empressé et d’aimable qui rassura Jean-Noël. Mais avant de tendre la main à son mari, comme si l’arrivée de celui-ci était un événement extraordinaire, elle courut à la fenêtre et, montant sur une chaise du jardin, frappa au carreau.

— Viens, viens vite, Annette, ton père est là.

La petite fille parut à la fenêtre. Après quelques secondes d’hésitation, durant lesquelles Jean-Noël s’aperçut que son enfant le considérait comme un étranger, sans doute parce qu’elle se rappela ce que sa mère lui avait dit, elle voulut escalader la barre d’appui pour se jeter plus rapidement dans les bras de son père. Marguerite, en simulant l’affolement, l’en empêcha. À l’importance que prit cette scène et qui détourna trop soudainement l’attention de Jean-Noël, celui-ci sentit combien superficielle était la joie qu’on avait de le revoir.

— Papa, cria Annie en se jetant finalement à son cou aussi fougueusement que si elle l’avait fait tout de suite.

— Veux-tu être sage, dit Marguerite sans que cette observation fît le plus petit effet et sans qu’elle en parût contrariée.

Cet accueil n’était guère différent de tous ceux qu’on lui avait faits. Il lui causait la même impression pénible. N’était-il pas responsable de cette vie médiocre ?

— Cela suffit. Va jouer, dit Marguerite.

Le prétendu amour que la fillette avait pour son père s’évanouit sur-le-champ. Sans plus se soucier de la leçon qui lui avait été faite, elle s’éloigna.

— Justement, continua Marguerite, elle me parlait de toi ce matin, elle me demandait quand tu viendrais. Si j’avais su que c’était aujourd’hui, je le lui aurais dit.

— Elle a encore grandi, fit Jean-Noël en entrant dans la maison. Devant la porte de la salle à manger, il se tourna vers sa femme et lui demanda du regard s’il pouvait avancer, de manière à montrer qu’il ne faisait aucun cas de sa qualité légale de chef de famille.

— Mais oui, mais oui, entre.

Elle ne s’excusa pas du désordre qui régnait dans la pièce et dont le négligé de sa toilette avait donné un avant-goût. Des taches d’humidité, provoquées par le voisinage de la Seine, étaient visibles sur les murs. Des vêtements traînaient partout. Il y avait de-ci de-là des vieilleries trahissant des prétentions artistiques, des châles indiens mangés par les mites, des statuettes, des potiches pleines de fleurs fanées, une bassinoire de cuivre suspendue à un clou. Il faisait un froid glacial. La trappe de la cheminée était levée, mais dans l’âtre il n’y avait que les extrémités calcinées d’une bûche. Marguerite surprit le regard de son mari.

— Je ne fais que du feu de bois. C’est beaucoup plus sain pour Annette. Mais si tu as froid, continua-t-elle comme si son mari, amolli par la vie facile, ne pouvait se faire à la rigueur de la maison, « rien ne nous empêche de passer dans le salon. »

— Mais pourquoi l’appelles-tu Annette ? demanda Jean-Noël.

— Je ne sais pas. Cela me plaît mieux qu’Annie. Cela ressemble à fillette, à coquette.

Il s’assit sans ôter son pardessus, puis observa Marguerite. Elle ne faisait aucune attention à lui, non qu’elle fût occupée à mettre de l’ordre dans la pièce, ce qui eût été avouer que celle-ci en avait besoin, mais parce que depuis qu’elle était séparée de son mari, elle ne le regardait jamais, sauf dans certaines circonstances où elle le dévisageait. Il eût paru devant elle déguisé qu’elle eût feint de ne pas s’en apercevoir. Seul comptait à présent l’homme qu’il était réellement.

— Tu veux peut-être du café ? demanda-t-elle.

— Oui, si cela ne te dérange pas.

À ce moment, on entendit, venant de la pièce voisine, un bruit de tambour. « Veux-tu te taire » cria Marguerite. Le bruit continua. Cette fois Marguerite n’y prit plus garde, car l’amour-propre que mettent certaines mères à être obéies, elle le mettait à être désobéie. Jean-Noël se senti alors envahi de tristesse. Que deviendrait sa fille en grandissant ? Si Marguerite avait été une femme comme toutes les femmes, la maison eût eu un tout autre aspect. Il devait se taire. Chaque fois qu’il avait donné un conseil, on ne l’avait pas suivi, un homme qui a abandonné les siens n’étant pas digne d’être écouté.

Marguerite revint peu après avec un petit plateau couvert d’un napperon, mais sans qu’elle eût profité de son absence pour mettre de l’ordre dans sa toilette.

— Fais attention, dit-elle, mon café est toujours très chaud.

Elle semblait uniquement soucieuse de remplir les devoirs d’une épouse. Annette, comme elle disait, ne devait-elle pas toujours ignorer le désaccord de ses parents ?

— Je suis venu parce que j’ai à te parler, dit Jean-Noël.

— Parle, répondit sur-le-champ Marguerite qui, se doutant déjà de quoi il s’agissait, tenait à ce que son interlocuteur sût qu’elle avait la conscience tranquille et qu’elle ne s’écarterait pas de la règle de conduite qu’elle s’était tracée.

Jean-Noël s’efforça alors de faire comprendre à sa femme, qui l’interrompit deux fois en lui disant « parle plus bas », que la vie qu’ils menaient tous les deux ne pouvait plus durer, qu’elle était d’ailleurs aussi désagréable pour l’un que pour l’autre, qu’Annie grandissait et que cette existence de camp volant lui était nuisible. Il s’entendait parler. Il avait l’impression que sa voix manquait de naturel. Finalement, il fit allusion à un divorce qui rendrait à chacun sa liberté. Il se tut, regarda Marguerite, étonné qu’elle ne rompît pas le silence.

— Tu ne réponds pas ?

— Ah ! pardon, fit-elle comme si elle avait commis une petite maladresse, « je croyais que tu n’avais pas fini. Tu me demandes de divorcer ? »

— Oui.

— Ce n’est pas possible…

En personne sûre d’elle-même, elle prit un temps :

— À cause d’Annette. Si elle n’existait pas, cette pauvre petite, il y a longtemps que c’est moi qui te l’aurais proposé. Mais elle existe, tu le sais mieux que quiconque. Et je n’ai pas le droit de la priver de son père malgré tout le désir que j’en ai, crois-moi.

Jean-Noël comprit qu’il valait mieux ne pas insister.

— Nous en reparlerons, dit-il en se levant.

— Ce n’est pas la peine, je ne changerai pas d’avis. J’aime mieux te prévenir.

Dans le tramway qui le ramena à Paris, Jean-Noël réfléchit à ce qui s’était passé. Il s’était attendu à un refus, mais jamais il n’aurait cru que celui-ci serait si net. Il s’était figuré qu’après une opposition pour la forme Marguerite aurait cédé rapidement. Il n’avait pas songé que si elle avait perdu son mari en fait, elle l’avait gardé en droit et que, dans l’isolement de Saint-Cloud, cette situation lui avait tourné la tête. Tant que Jean-Noël demeurait son mari, et il le demeurerait aussi longtemps qu’elle le désirerait, elle conservait, non pas l’espoir qu’il lui revînt, mais cette importance qu’on imagine chez l’obscur commerçant qu’il s’agit d’exproprier. Jean-Noël se reprocha son imprévoyance. Jusqu’à ce jour, il s’était conduit comme si seul le présent comptait. C’était sans avoir daigné donner de raisons qu’il avait quitté sa femme. Il l’avait traitée comme si elle n’avait aucun droit sur lui, comme si le fait de lui avoir donné un enfant ne comportait aucune obligation. Et aujourd’hui, au moment où il commençait à comprendre qu’il ne serait heureux que dans l’ordre, il constatait que Marguerite avait une existence propre, qu’elle était autant protégée par la société qu’il ne l’était lui, que ces mêmes lois, grâce auxquelles personne n’avait pu le contraindre à faire ce qu’il ne voulait pas, ce dont il ne s’était pas aperçu, permettaient aujourd’hui à sa femme de refuser le divorce.

12

Le lendemain, Jean-Noël se rendit chez Odile Wurtzel. Il avait passé une très mauvaise nuit. Jusqu’à deux heures du matin, il avait roulé tant de pensées qu’il avait fini par croire qu’il ne retrouverait jamais sa liberté. De temps en temps, Mme Mourier lui avait demandé ce qu’il avait. Il s’était contenté de répondre qu’il ne pouvait dormir. Qu’allait-il donc advenir de lui s’il ne réussissait pas à briser cette chaîne ? Il avait été jusqu’à faire des plans de prisonnier préparant une évasion. Comme d’un gardien, il gagnerait la confiance de sa femme. Au moment où Marguerite s’y attendrait le moins, il lui ferait signer il ne savait quel papier. Ou bien, il tâcherait de la compromettre, de manière que le tribunal qui serait appelé à juger son différend, trouvant des torts dans chacun des partis, prononçât l’annulation pure et simple du mariage. Mais le matin il n’était rien resté de ces élucubrations. Jean-Noël avait alors songé à Mlle Wurtzel. Elle était de bon conseil. Elle avait une façon raisonnable de voir les choses, de laquelle il n’avait jamais eu tant besoin. En effet, Odile le réconforta tout de suite.

— Mais il n’y a rien de plus naturel que l’attitude de votre femme, dit-elle en souriant.

Elle croyait aux bons sentiments que chacun a au fond de soi-même, et si dans la vie il y avait tant d’incompréhension, de querelles, d’injustices, cela ne provenait que de ce que les gens ne se connaissaient pas eux-mêmes. Pour les rendre bons, il ne suffisait donc que de leur montrer qu’ils l’étaient.

— Vous ne pouvez pas vous imaginer, dit Jean-Noël, ce qu’est cette femme.

— Elle n’est pas plus méchante qu’une autre. Je vous affirme que tout s’arrangera, répondit Odile. Mais dites-moi, Jean-Noël, pourquoi ne veut-elle pas divorcer ? Ne serait-ce que dans son intérêt, elle devrait le faire.

— Pour beaucoup de raisons. La principale, je crois, est qu’elle pense que je veux me remarier avec Madame Mourier qu’elle rend responsable de ses malheurs.

Marguerite, comme les gens qui ne sortent pas de leur cercle, s’était imaginée que toute sa vie il n’y aurait lutte qu’entre Mme Mourier et elle. Elle était convaincue que ce n’avait pas été par lassitude que son mari l’avait quittée, mais parce qu’il n’avait pas su se défendre contre la séduction d’une femme facile. Lorsque celle-ci prendrait un autre amant, ce qui d’après ce que Marguerite s’était laissé dire était inéluctable, il était possible que son mari lui revînt. Aussi quand Odile dit à Jean-Noël avec cette soudaineté des gens qui tâtent le terrain : « Après tout, pourquoi n’irai-je pas trouver votre femme ? » ne crut-il pas une seconde que cette démarche était possible.

— Pourtant Marguerite aurait ainsi la preuve que si vous voulez divorcer, c’est pour une raison sérieuse.

Elle ajouta qu’il pouvait avoir entière confiance en elle, qu’elle agirait avec la plus grande délicatesse, qu’elle ne se conduirait pas comme ces femmes qui ne peuvent cacher la satisfaction qu’elles éprouvent en présence d’une rivale vaincue. C’était sur ce dernier argument que comptait Odile pour fléchir Jean-Noël. Elle désirait cette rencontre, beaucoup parce qu’elle avait hâte de voir Jean-Noël libre, un peu par curiosité d’approcher celle qui l’avait précédée dans le cœur de Jean-Noël. Celui-ci lui fit remarquer qu’une telle tentative risquait d’aller à l’encontre de ce qu’on en attendait. Il ne fallait pas oublier que Marguerite n’avait, en réalité, pas renoncé à reconquérir son mari. Quand elle s’apercevrait que tout était définitivement fini, la déception pourrait la rendre encore plus intraitable qu’avant. Odile lui répondit, comme elle aimait à le faire, qu’il ne connaissait rien au cœur féminin. « Les femmes, lui dit-elle, ne se font jamais de ces sortes d’illusions. Elles savent très bien si on les aime ou non. » Jean-Noël s’efforça quand même de persuader la jeune fille du danger de cette démarche. Ce fut inutile. Qu’une femme pût s’imaginer qu’elle était indispensable à un homme semblait naturel à Odile, mais elle feignait de ne pas croire cela possible afin de faire ressortir la différence qu’elle voulait qu’il y eût entre Marguerite et elle. Il fut donc décidé qu’ils iraient tous les deux, un jour de la semaine prochaine, à Saint-Cloud. Par sa présence, Odile montrerait que si Jean-Noël tenait à recouvrer sa liberté, ce n’était pas pour en faire un mauvais usage en épousant une fille des rues, mais au contraire pour fonder un foyer. Elle serait garante de la pension à laquelle Jean-Noël serait condamné. Elle veillerait à ce qu’une fois libre il ne se désintéressât pas de l’avenir de sa fille. On se séparerait en bons termes et tout serait pour le mieux. Pour ne pas s’incliner, il faudrait que Marguerite mît de la mauvaise volonté. Jean-Noël, qui ne demandait qu’à avoir tort, se laissa gagner par ce langage. Il le trouva même d’une élévation peu commune, élévation qui d’ailleurs n’échappait pas à celle qui l’avait tenu puisque, un instant plus tard, elle fit la remarque qu’il y avait peu de jeunes filles capables d’agir comme elle se proposait de le faire.

Mais lorsque Jean-Noël se retrouva seul, le projet d’Odile lui parut si ridicule qu’il s’étonna de s’y être arrêté. Il ne pouvait tout de même pas se rendre à Saint-Cloud avec une amie. Marguerite refuserait de le recevoir. En mettant les choses au mieux, c’est-à-dire en admettant que sa femme ne remarquât pas la singularité de sa démarche, que penserait Odile, à la vue de Marguerite, de la fillette, du pavillon glacial et en désordre ? Il rougit. L’amour que Mlle Wurtzel avait pour lui ne sortirait-il pas diminué de cette visite ? Ce fut à ce moment que la pensée de revoir sa belle-mère lui traversa l’esprit. Annie ne lui en voulait peut-être pas autant qu’il le croyait. Elle regrettait peut-être la dureté avec laquelle elle l’avait traité quelques jours plus tôt. S’il faisait un premier pas, peut-être en serait-elle touchée. Les personnes contre lesquelles nous gardons rancune ne sont-elles pas celles dont la plus petite marque d’amitié nous émeut le plus ? En reconnaissant ses torts, en cherchant à se les faire pardonner, n’attendrirait-il pas Annie ? Des rapports nouveaux naîtraient. S’il regagnait l’amour de sa belle-mère, que lui importerait Odile ! Le divorce ne serait donc plus nécessaire. À la pensée que son avenir ne dépendait plus de Marguerite, il éprouva un immense soulagement. Il était libre. Il écrirait à sa femme. Déjà, il imaginait cette lettre. « Chère Marguerite, en te quittant il m’est apparu que tu avais raison, que nous ne pouvions divorcer, ne serait-ce qu’à cause d’Annie… Annette, pardon. Elle te reprocherait certainement plus tard de n’avoir pas su lui garder son père. Au lieu que si nous restons unis par ce que tu appelles les liens du mariage, ce reproche, elle ne pourra te le faire. Te voilà donc satisfaite. Nous sommes mariés et nous le demeurerons toujours. Malheureusement, pour ce qui est de la mensualité que je te faisais parvenir, je vais être contraint de la réduire. Si nous avions divorcé, le tribunal m’aurait condamné à la peine pécuniaire que toi et moi aurions convenue ensemble. En restant ton mari, ce dont je me réjouis, inutile de te le dire, il n’est plus de lois pour m’obliger à te remettre la totalité de mes appointements. Tu ne t’étonneras donc pas si dans l’avenir tu as de grandes difficultés à boucler ton budget. »

Lorsque Jean-Noël se rendit chez sa belle-mère, celle-ci ne manifesta aucune surprise. Elle semblait avoir oublié le fameux projet de son beau-fils. Des journaux étaient étalés sur le tapis de sa chambre. Assise devant un chevalet de campagne, elle peignait quelques fruits qu’elle avait posés sur le coin d’une table et derrière lesquels elle avait accroché, avec des moyens de fortune, afin de faire un fond, une étoffe quelconque mais d’un jaune qu’elle disait n’avoir vu nulle part.

— C’est très réussi, observa Jean-Noël bien qu’il tremblât d’être mal reçu.

— Ne parlons pas de moi, je t’en prie. Parlons plutôt de toi, dit-elle sans le regarder, en continuant de peindre, comme si, quoiqu’elle ne pût se distraire de son travail, elle était capable de soutenir une conversation.

Cette observation, Jean-Noël l’avait entendue bien des fois. C’était celle qu’Annie ne manquait jamais de lui adresser quand il avait la maladresse de s’intéresser à elle. Dans le désir qu’on ne lui parlât jamais d’elle-même, il entrait évidemment une part de modestie, mais l’horreur et la crainte de la flatterie en étaient la principale cause. Tant de gens l’avaient distinguée, admirée, pour la tromper ensuite, qu’aujourd’hui, lorsqu’il arrivait à Jean-Noël de lui faire un compliment, il lui semblait que son beau-fils ne faisait que perpétuer ce qu’il avait vu dans sa jeunesse dans l’espoir d’obtenir, comme ceux qui l’avaient précédé, elle ne savait quels avantages.

— Raconte-moi ce que tu as fait ces jours-ci, lui demanda Annie.

Cependant qu’il s’étendait sur une affaire que lui avait confiée Me Préfil, Jean-Noël eut brusquement le sentiment que sa belle-mère n’aurait jamais pour lui cet amour pour lequel il eût tant donné. Elle ne l’écoutait pas. De temps en temps, toujours sans paraître s’apercevoir qu’il était près d’elle, elle disait : « Est-ce possible ? » Il s’arrêta de parler et ce ne fut qu’après un long silence qu’elle le pria de continuer.

— J’ai terminé.

Annie leva des yeux étonnés sur son beau-fils. Il la regarda distraitement. Il pensait à Odile, à son divorce. La joie qu’il avait eue de ne plus dépendre de Marguerite s’était évanouie.

— Je ne le savais pas.

— Ce que je te racontais n’était d’ailleurs pas très intéressant.

— Pourquoi dis-tu cela ? Chaque chose est intéressante quand on l’examine attentivement.

— Naturellement.

— Ces fruits, sur cette table. Il n’y a rien de plus banal. Mais pense à ce qu’en ferait un Cézanne.

— Je voulais dire que ce que je te racontais n’était pas intéressant par rapport à une autre chose.

— Quelle chose ?

— Par rapport à ce que me réserve l’avenir. Il y aura bientôt un changement. Malheureusement, je ne peux encore rien te dire.

Jean-Noël ne cherchait plus à plaire à Annie. Au contraire, bien qu’il se retînt, il aurait aimé à la provoquer. Puisque, quoi qu’il fît, quoi qu’il dît, elle le maintenait toujours à distance, pourquoi continuerait-il de mesurer ses mots, de la craindre ? Il pensa de nouveau à Odile. Pourquoi ne dirait-il pas qu’il voulait l’épouser ? Ah ! si Annie avait été pour lui une mère, c’eût été différent. Il n’aurait pas voulu lui faire de la peine. Mais en était-il seulement capable ? Préoccupée comme elle l’était d’elle-même, pouvait-elle se soucier de quoi que ce fût qui ne la concernât pas directement.

— C’est dommage, dit Annie sans témoigner la moindre curiosité pour les paroles énigmatiques de son beau-fils. S’il était un mot qu’elle détestait, parce qu’il lui rappelait trop son pauvre mari, c’était celui de changement. Pour la millième fois peut-être, elle venait de l’entendre dans la bouche de Jean-Noël. Elle lui en fit la remarque. Il demeura interdit.

— Qu’entends-tu donc par un changement ?

Il ne sut pas répondre tout de suite.

— Tu n’as donc pas encore compris que ce mot ne signifie rien. Il n’y a pas de changement. On n’attend pas un changement. Dans ton esprit, un changement, c’est un événement heureux. Eh bien, non, un changement n’est pas un événement heureux. C’est un mot de paresseux, tu comprends. Ne désire jamais un changement. Constate-le quand il s’est produit, si cela peut te faire plaisir, mais c’est tout.

— C’est que j’ai l’intention de me séparer de Madame Mourier.

Laure et Mme Œtlinger ne s’étaient rencontrées qu’une fois. Cela n’avait pas été la faute de Jean-Noël qui avait fait tout ce qu’il avait pu pour que les deux femmes se fréquentassent. Il avait parlé avec enthousiasme de Mme Mourier. Il avait cité mille traits de son énergie, ce qui avait eu quelque chose d’obséquieux venant d’un jeune homme si peu énergique justement. Mais Annie n’avait pas voulu revoir Laure. Elle n’avait cependant pas caché qu’elle trouvait cette personne très sympathique. Depuis, chaque fois que son beau-fils lui parlait d’un projet quelconque, elle lui demandait s’il avait pris l’avis de Mme Mourier. Dans l’esprit de Mme Œtlinger, Laure était, sans qu’on sût pourquoi, une femme raisonnable, en qui on pouvait avoir confiance, capable d’inculquer à Jean-Noël ce respect qu’on se doit à soi-même. Bien qu’Annie soupçonnât aujourd’hui la mésentente qui régnait rue Laugier, elle continuait à considérer Mme Mourier comme une compagne idéale pour Jean-Noël. Aussi, quand son beau-fils lui annonça qu’il voulait se séparer de Laure, manifesta-t-elle un profond étonnement.

— Que s’est-il encore passé ? demanda-t-elle. Tu ne vas pas quitter Madame Mourier ! Je ne comprends vraiment pas ta manière d’agir. Tu devrais au contraire être reconnaissant à cette personne de tout ce qu’elle a fait pour toi. Depuis que tu la connais tu t’es perfectionné chaque jour. Elle a exercé sur toi la meilleure influence et tu parles de te séparer d’elle !

Comme le jeune homme qui n’a pas encore quitté sa famille qu’il eût voulu être, Jean-Noël choisit parmi les raisons qu’il avait de rompre celle qu’il croyait la plus susceptible de frapper une mère. Mme Mourier n’était pas la femme sérieuse qu’on s’imaginait. Elle était mariée. Bien qu’elle n’eût pas de fortune, elle vivait largement. Elle prétendait tour à tour recevoir une pension de sa mère, de son mari.

Annie haussa les épaules. Elle se doutait pourtant qu’il y avait une part de vérité dans les explications de son beau-fils, mais le personnage qu’elle avait bâti avec Mme Mourier lui était bien trop utile pour qu’elle l’abandonnât ainsi.

— Pourquoi ne me crois-tu pas ? demanda Jean-Noël.

— Je te crois… je te crois d’autant plus que je ne veux pas être mêlée à toutes ces histoires.

— Tu ne seras plus mêlée à aucune histoire, continua Jean-Noël en sachant qu’il allait mettre sa belle-mère hors d’elle, car j’ai l’intention de me marier… de fonder un foyer, ajouta-t-il pour employer une expression chère à Annie.

— Tu n’es même pas divorcé !

— Je le serai bientôt.

— Et où trouveras-tu l’argent ? Comment vivrez-vous ?

— Oh ! j’ai des amis, beaucoup d’amis qui ne demandent qu’à me rendre service.

Annie pâlit de colère. Jean-Noël lui reprochait-il de l’aimer moins que ne le faisaient des étrangers ? Avait-il donc oublié qu’elle s’était ruinée par amour ? Était-il arrivé à l’âge de vingt-sept ans sans s’apercevoir qu’elle méprisait l’argent ? Elle fut sur le point de prononcer une phrase comme celle-ci : « Comment peux-tu me parler ainsi ? » mais elle se retint, si grand était son dégoût des discussions qui lui rappelaient celles qu’elle avait entendues ou devinées, à l’époque où Mme Mercier relançait hebdomadairement Jean-Melchior. Elle se contenta de porter son mouchoir à ses lèvres. Dès qu’elle était émue, elle les mordait. C’était pour qu’on ne s’en aperçût pas qu’inconsciemment elle les cachait.

— J’ai l’intention, continua Jean-Noël, d’épouser Odile Wurtzel.

Annie, qui marchait à grandes enjambées dans sa chambre, s’arrêta brusquement.

— Tu veux épouser Mademoiselle Wurtzel ?

— Pourquoi pas ?

Il se passa à ce moment une scène inattendue. La colère de Mme Œtlinger s’évanouit. Très calme, le visage rasséréné, Annie s’approcha de son beau-fils. Il s’était levé. Elle le pria de se rasseoir.

— Écoute-moi, Jean-Noël, dit-elle avec une douceur imprévue, il ne faut plus qu’il y ait de malentendu entre nous. Tu t’imagines que je ne t’aime pas. Tu te trompes, pourtant, crois-moi. Je n’ai jamais été aussi attentive à tout ce que tu fais. Je voudrais que tu fusses heureux, que tu eusses une situation en rapport avec ton mérite. Quand je te vois te tromper, comme tu le fais souvent, je m’interroge, je me demande si je n’en suis pas en partie responsable. J’aurais dû faire beaucoup plus que je n’ai fait pour toi. J’aurais dû te surveiller, te conseiller, mais tant de circonstances indépendantes de ma volonté m’en ont empêchée ! Et puis, en aurais-je été capable ? Te souviens-tu de la vie précaire que nous menions à Nice ? C’était la guerre. Et ces scènes continuelles que nous faisait ta mère. Sur la fin, je n’étais plus moi-même. Puis, à ton tour, tu es parti faire ton devoir. Quand tu es revenu, j’aurais peut-être dû te garder près de moi, mais il y avait mes parents. Entre eux et toi, je ne savais que faire. Cela m’a été impossible. Et je voulais tellement que tu montres à ma famille ce que tu étais capable de faire. Comme toujours, c’est à cause de notre amour-propre que nous souffrons. J’ai cru qu’un jeune homme devait se passer d’appui. Aujourd’hui, laisse-moi te parler à cœur ouvert. Tu ne dois pas épouser Mademoiselle Wurtzel. Crois-moi, j’ai plus d’expérience que toi. Tu as déjà fait une faute en te mariant une fois. Ne recommence pas. Un mariage d’intérêt ne peut être heureux. J’aurais pu, moi aussi, épouser un homme que je n’eusse pas aimé mais que ma famille, par contre, eût aimé. Aujourd’hui j’aurais peut-être des enfants, un mari si la guerre ne me l’avait pas enlevé, un foyer, une vie semblable à celle de tant de gens. Au lieu d’être considérée comme une détraquée, je serais estimée par mes anciennes amies. Pourtant, je ne regrette rien. Alors comment peux-tu, toi qui as la chance de pouvoir mener ta vie comme tu l’entends, toi qui n’auras jamais à surmonter les difficultés que j’ai rencontrées, vouloir épouser une fille d’un monsieur Wurtzel ? Te rends-tu compte qu’il n’y a aucun point commun entre vous. Elle est peut-être jolie, mais qu’est-ce cela au cours de toute une existence ? J’ai eu l’occasion de voir les parents d’Odile, il y a quelques années. Ou tu les supporteras et tu finiras par leur ressembler, ou, comme tu l’as déjà fait une fois, tu partiras.

C’était sur un ton plein de sollicitude qu’Annie avait parlé. Car, comme elle venait de le dire, elle aimait malgré tout son beau-fils. S’il l’agaçait, si à certains moments elle ne pouvait le supporter, elle l’avait cependant vu grandir. L’intérêt de Jean-Noël, quoiqu’il fût prépondérant, n’incitait pourtant pas seul Mme Œtlinger à s’opposer avec tant d’ardeur à un mariage qui n’avait en somme rien de déshonorant. À l’origine commune des Wurtzel et des Œtlinger qui était la cause première de l’antipathie d’Annie s’était ajouté un deuxième grief que Jean-Noël ignorait. Peu après son mariage avec Marguerite, c’est-à-dire à un moment où il n’avait plus eu de rapports avec les Villemur, Mme Wurtzel était morte. Or, quelques mois après, et cela malgré l’hostilité de ses enfants, M. Wurtzel s’était remarié avec une femme de chambre que la défunte avait congédiée quelques années avant mais qu’il n’avait pas cessé de fréquenter. M. Villemur, qui avait appris cette nouvelle par son fils Henri, en avait été très amusé. Pendant plusieurs jours il en avait parlé sans qu’une seconde il eût songé qu’il pouvait y avoir la plus petite corrélation entre ce mariage et celui de sa fille avec Jean-Melchior.

— En te remariant, continua-t-elle, tu te perdrais aux yeux de ma famille. Et ce serait une faute. Je reconnais qu’elle ne se conduit pas avec toi comme elle le devrait. Je le lui fais observer souvent d’ailleurs. Mais je suis certaine qu’un jour elle comprendra qu’elle a été injuste envers toi et qu’elle s’efforcera de réparer.

Jean-Noël avait écouté sa belle-mère avec une joie profonde. Il y avait des années qu’Annie ne lui avait pas parlé sur ce ton. Son bonheur était si grand qu’il se laissa aller à des confidences. Il raconta la visite qu’il avait faite à Saint-Cloud, ce qu’Odile lui avait suggéré et, pour être encore plus digne de l’intérêt que lui portait Annie, il eut la faiblesse d’affirmer qu’il avait jugé inacceptable, dès le début, la proposition de Mlle Wurtzel. Annie l’en félicita. Il fallait bien être une Wurtzel pour manquer à ce point de délicatesse. Qu’une jeune fille pût envisager seulement de faire une démarche semblable dénotait une bassesse de caractère inouïe. Finalement, elle conseilla à son beau-fils d’espacer ses visites à Odile. Il n’était pas seul. Il avait en Mme Mourier une amie sûre et dévouée. Évidemment, si cette liaison devait durer des années, Annie serait la première à engager son beau-fils à rompre, mais Mme Mourier était bien trop intelligente pour ne pas se rendre compte qu’un mariage entre Jean-Noël et elle était impossible.

13

Une conséquence de ces recommandations fut que Jean-Noël écrivit à Marguerite une lettre à peu près semblable à celle qu’il avait imaginée. Puis il téléphona à Odile. La revoir lui était particulièrement désagréable. Mais il le fallait. Ne lui avait-il pas donné rendez-vous pour se rendre à Saint-Cloud ? Avec fierté il dit à la jeune fille qu’il avait malgré tout voulu consulter sa belle-mère. Il n’était pas aussi abandonné qu’on le croyait. Dans les circonstances importantes, il avait en Annie une amie véritable.

— Vous avez été voir votre belle-mère ? demanda Odile jalouse de ce qu’une autre personne qu’elle jouât un rôle dans la vie du jeune homme. « Je ne comprends pas. »

— C’est que ce que nous nous proposons de faire est très grave, répondit Jean-Noël avec hauteur. « Si Marguerite prenait mal notre démarche, cela pourrait m’être préjudiciable. Il était nécessaire et normal que je demande conseil à ma famille. »

— Et vous n’avez pas demandé conseil à Madame Mourier ?

Odile se maîtrisait avec peine. Elle ne comprenait pas que Jean-Noël pût s’inspirer d’une femme qui lui avait témoigné jusqu’ici tant de froideur.

— Si je vous ai proposé de vous accompagner à Saint-Cloud, continua-t-elle, ne croyez pas que ce soit par plaisir. C’est uniquement pour vous être agréable, pour vous rendre service. Si vous n’y tenez pas, je vous assure que je n’insisterai pas.

Jean-Noël essaya de persuader à Odile que c’était momentanément qu’il remettait ce déplacement, qu’il projetait de le faire un jour, mais qu’il fallait lui laisser le temps d’en faire accepter l’idée à sa belle-mère. Odile lui tourna le dos. Il ajouta avec l’espoir d’arranger les choses :

— Madame Œtlinger, ne l’oubliez pas, m’a élevé. Je lui dois obéissance.

— Je vous en prie, ne me parlez plus de votre belle-mère. Vous savez aussi bien que moi qu’elle ne vous aime pas, qu’elle ne vous a jamais aimé. Elle l’a prouvé.

Jean-Noël pâlit.

— Je vous défends de dire cela.

— Vous ne m’en empêcherez pas.

Il partit avec la dignité d’un homme qui ne supporte pas qu’on dise du mal d’un être qui lui est cher. Le lendemain matin, il téléphona pour s’excuser. Mais Odile, au son de la voix de Jean-Noël, posa l’écouteur. Toute la journée, le jeune homme éprouva un malaise. Il se sentait seul. Il avait l’impression, bien que ce fût lui qui avait indisposé Odile, que personne ne l’aimait, que sa belle-mère ne songeait déjà plus à ce qu’elle lui avait dit, qu’elle avait repris ses occupations, que tout allait plus mal qu’auparavant puisqu’il n’avait même plus l’espérance de se marier.

Depuis longtemps déjà, Mme Mourier s’était aperçue que Jean-Noël n’était plus le même. Elle avait mis ce changement sur le compte du souci qu’il se faisait pour « ses familles », comme elle disait, « car je ne suppose pas, avait-elle confié à une amie, qu’il resterait chez moi s’il ne m’aimait pas ». Elle était pourtant inquiète. Aussi avait-elle pris l’habitude de chercher, une ou deux fois par semaine, Jean-Noël à l’étude, afin de resserrer, par le spectacle de son intimité avec le notaire, les liens qui l’attachaient au jeune homme.

Il y avait huit jours que Jean-Noël n’était pas retourné boulevard du Montparnasse lorsque Mme Mourier se rendit chez Me Préfil, cet ami dévoué qu’elle avait toujours considéré, disait-elle, malgré son âge, comme un enfant. Il ne s’agissait pas cette fois d’une visite amicale. Il lui était apparu qu’elle serait beaucoup plus forte vis-à-vis de Jean-Noël si celui-ci, sans qu’elle le prévînt, apprenait qu’elle voulait régulariser sa situation, c’est-à-dire divorcer. Dans l’antichambre, elle se trouva en présence d’une jeune fille presque entièrement cachée par un bureau étroit et haut. Au moment où Laure allait lui adresser la parole, le principal traversa la pièce. À la vue de la visiteuse, il s’arrêta, s’inclina.

— Est-ce que vous voulez avoir l’amabilité de dire à Maître Préfil que je voudrais le voir, fit Mme Mourier avec ce visage épanoui qu’elle avait quand un chef écartait ses employés.

Quelques instants après, elle pénétrait dans le cabinet du notaire. Il la reçut avec sa bonhomie habituelle, toujours flatté qu’il était quand des jeunes femmes, et même des jeunes hommes, semblaient aimer sa compagnie. Après l’avoir interrogé sur Jean-Noël, de telle manière que si Me Préfil n’en avait pas été satisfait, elle l’eût déploré au lieu de défendre son ami, elle s’assit en amazone sur un accoudoir de fauteuil. Puis, elle demanda au notaire, comme s’il y avait entre celui-ci et elle des liens qui l’autorisaient à le faire, d’écrire personnellement à son mari pour lui conseiller d’engager une action en divorce. Elle ne voulait pas le faire elle-même pour des raisons qu’elle n’avait pas le temps d’énumérer. Embarrassé, Me Préfil lui répondit qu’il ne connaissait pas M. Mourier et que, par conséquent, il n’était pas qualifié pour écrire une telle lettre.

— Je vous le demande, Maître, dit-elle en le regardant dans les yeux.

— Non, non, c’est vraiment impossible, répondit le notaire, confus d’être obligé de refuser.

— Pour moi, cher ami, vous pouvez faire une exception.

Fort heureusement pour Me Préfil, cette conversation fut interrompue par Jean-Noël qui, comme il en avait l’habitude, venait prendre congé de son patron. À la vue de Laure si familièrement assise, il ne put s’empêcher de penser qu’elle était vraiment ridicule.

— Vous n’êtes pas content de me voir ? dit-elle en souriant.

Puis elle continua de causer avec Me Préfil afin de montrer à Jean-Noël qu’elle était une amie, comme de beaucoup d’autres personnages, du notaire, et qu’en conséquence il n’y avait rien d’étonnant à ce que celui-ci fût si indulgent pour son collaborateur.

— N’est-ce pas que Maître Préfil est un être exquis, dit-elle dans l’escalier, car elle qualifiait ainsi tous les hommes qui lui témoignaient des égards.

Jean-Noël haussa les épaules. Décidément, Mme Mourier était de plus en plus ridicule. Ils avaient fait quelques pas ensemble lorsque, Émile, qui attendait son frère depuis une quinzaine de minutes, s’avança vers le couple.

— Ah ! c’est toi, dit-il comme s’il était surpris de rencontrer Jean-Noël et sans tenir le moins du monde compte de Mme Mourier. « J’allais te chercher. »

— Pourquoi ?

— J’ai à te parler.

En disant ces mots, sans bouger la tête, il tourna les yeux vers Mme Mourier, qui comme une femme dont le mari est accosté par un de ses subordonnés s’était éloignée, pour que Jean-Noël comprît qu’il désirait le tête-à-tête. Il pouvait même l’exiger. Entre un frère et une maîtresse, on n’hésite pas une seconde.

— Veux-tu m’excuser ? dit Jean-Noël à Laure.

— Mais certainement, répondit-elle avec une amabilité pleine d’ironie.

N’étant d’aucune société, ce dont elle souffrait d’ailleurs, elle détestait avec d’autant plus d’assurance l’esprit de famille qu’elle sentait confusément qu’il existait toute une catégorie de gens qu’elle appelait intelligents qui l’eût approuvée.

Jean-Noël conduisit Émile dans un café.

— Maintenant, parlons, fit-il avec bonne humeur, comme si lui aussi avait quelque chose à dire à son frère.

— Je ne plaisante pas, répondit Émile. Tu ne plaisanterais pas non plus si tu étais à notre place. Évidemment, tu aimes mieux ne rien voir. Pourtant, dans la situation où tu es, il y a longtemps que tu aurais pu faire quelque chose pour notre mère et pour moi.

— Dans quelle situation t’imagines-tu donc que je suis ? demanda Jean-Noël.

Si au lieu de distribuer l’argent qu’il gagnait, il l’avait gardé, peut-être eût-il été dans cette situation privilégiée dont Émile venait de parler. Et tout le monde lui en voulait, et tout le monde prétendait qu’il était égoïste ! Pour aider Marguerite et Mme Mercier, il en avait été réduit à se faire l’obligé de Mme Mourier. Cela non plus n’était pas suffisant.

— Tu ne me feras pas croire, dit Émile, que tu n’as pas d’argent. Tu en as bien quand il s’agit de faire ta cour à notre belle-mère.

Ce qui provoquait cette attaque, Jean-Noël venait de le deviner, c’était le désir qu’il avait eu et qu’il n’avait plus, de faire transporter à Paris le corps de son père. Émile ne le lui pardonnait pas. N’était-il pas autant que son aîné le fils de Jean-Melchior ? Comme il avait toujours affirmé que Jean-Noël n’était qu’un beau parleur, qu’on ne pouvait compter sur lui, puisqu’il avait passé dans le camp adverse, c’est-à-dire dans celui des Villemur, il était naturel qu’il trouvât honteux que ce fût justement le traître qui s’arrogeât aux dépens des fidèles l’honneur de cette initiative. Car, dix ans après la mort de Jean-Melchior Œtlinger, le prestige qu’avait valu à celui-ci auprès d’une femme comme Mme Mercier d’être le mari d’une Villemur ne s’était pas encore complètement évanoui.

— Je te répète que je n’ai pas d’argent, continua Jean-Noël.

Il ne se donnait plus la peine de cacher sa mauvaise humeur. L’attitude ridicule qu’avait eue Laure chez Me Préfil, la légèreté avec laquelle il avait sacrifié l’amitié d’Odile, le silence qu’observait Annie depuis qu’elle lui avait parlé à cœur ouvert, lui étaient revenus à l’esprit. Il avait l’impression d’être chargé de pierres. Il n’avait même pas le droit de les poser un instant. Où qu’il se rendît, il fallait qu’il les transportât avec lui.

— Nous avons été patients jusqu’à présent, dit Émile sans se démonter, mais si tu le prends sur ce ton, cela va changer.

Cette insolence plongea Jean-Noël dans un profond étonnement. Son frère dépassait la mesure. Que signifiait cette menace ? Il donnait tout ce qu’il gagnait et on estimait que ce n’était pas suffisant ! N’allait-on pas lui demander bientôt de commettre des escroqueries ?

— Je gagne mille francs par mois, fit Jean-Noël sèchement. J’ai une femme, un enfant à ma charge. Moi-même, il faut que je vive. Comment veux-tu que je fasse davantage pour vous.

— Personne ne t’oblige de donner tant d’argent à ta femme. D’ailleurs, si tu voulais, tu pourrais très bien en emprunter à Madame Mourier et à ta chère belle-mère. Mais ces gens, tu les ménages. Tu préfères nous laisser dans la misère, sans avoir de quoi acheter du charbon. Nous t’avons prié je ne sais combien de fois de me trouver une situation. Tu ne l’as jamais fait.

C’était vrai, en effet. Mais Émile avait omis de dire que chaque fois qu’une place lui avait été offerte, il l’avait refusée avec hauteur. Il était autant que son frère. Ce n’était pas parce qu’il n’avait pas reçu la même éducation qu’on devait lui proposer ce qui avait été dédaigné par d’autres.

— Tu as peur, continua Émile, que je ne te compromette auprès de ta chère Annie, tu as peut-être peur également qu’elle ne s’intéresse à moi.

— Oh ! cela, non.

— Tu ne vois pas qu’elle se moque de toi. Elle ne t’a fait que du tort et tu l’admires. Elle t’a forcé à t’engager et, quand tu es revenu, elle ne s’est même pas occupée de toi. Et c’est devant cette femme que tu te mets à genoux !

— Ne parle pas de ce que tu ignores. Personne ne m’a forcé à m’engager. D’ailleurs cette conversation a assez duré.

Jean-Noël appela le garçon. Il ne pouvait plus supporter son frère. Jamais celui-ci n’avait osé lui parler ainsi. Jean-Noël avait cru que dès qu’il montrerait un peu de fermeté, Émile battrait en retraite. Or, il venait de s’apercevoir avec étonnement que ce jeune homme avait une énergie de fer et que lui, son aîné, ne l’intimidait pas le moins du monde.

— Alors, demanda Émile, que décides-tu ?

— Rien.

— C’est bien, nous agirons.

— Qu’est-ce que tu appelles agir ? demanda Jean-Noël avec mépris.

— J’irai voir Annie. Je lui peindrai notre situation. Je lui montrerai tes lettres, celles dans lesquelles tu nous promets des sommes que tu ne nous as jamais données.

C’était la menace sur laquelle Émile avait compté le plus. Il y avait quelques années, Jean-Noël aurait supplié son frère de n’en rien faire. Pour le retenir, il lui aurait offert tout ce qu’il possédait. Il ne broncha pas. Ou sa belle-mère l’aimait et cette manœuvre serait sans conséquence, ou elle ne l’aimait pas, alors qu’importait !

Émile passa la soirée à chercher dans les paquets de lettres soigneusement ficelés qu’il conservait aussi précieusement que des papiers ayant trait à la généalogie de sa famille, celles de Jean-Noël dont il pouvait faire usage et celle datée du 15 septembre 1915, où Jean-Melchior avait écrit, quelques jours avant sa mort, ces phrases que Mme Mercier citait presque chaque jour et qui, à ses yeux d’abord, à ceux de son fils ensuite, étaient devenues légendaires : « Crois-moi, s’il m’arrivait quelque chose, tu ne manquerais de rien. Une somme de cinquante mille francs au moins te serait remise. »

— Tu n’as pas l’intention, j’espère, d’emporter cette lettre, dit Mme Mercier en voyant Émile la mettre dans son portefeuille.

— Il le faut.

— Non, je ne veux pas. C’est imprudent. Si tu la perdais ou si Madame Œtlinger te l’arrachait des mains, nous n’aurions plus rien, nous serions à leur merci.

14

Aucune émotion n’était visible sur le visage d’Émile, lorsque le lendemain, vers dix heures du matin, il se rendit avenue de Malakoff. La différence de traitement entre son frère et lui était si grande, l’injustice dont il avait souffert si évidente, qu’il s’apprêtait à affronter les Villemur avec la même tranquillité d’âme qu’un innocent, un juge d’instruction. Pourtant, lorsqu’il arriva devant la porte de l’appartement, il se troubla. La fragilité des armes dont il disposait lui était apparue. Toujours comme un innocent, mais qui verrait cette fois l’accusation dont il est l’objet maintenue malgré ses protestations, il eut conscience que la vérité est peu de chose quand elle est tout ce que l’on possède pour lutter contre le pouvoir établi. Émile n’était pas sentimental. Il chassa cette pensée et ce fut en homme qui ne se laissera pas intimider qu’il sonna. Au valet de chambre qui lui ouvrit la porte, il demanda à parler à Mme Œtlinger de la part d’« Émile Œtlinger ». Le domestique le fit entrer dans le vestibule puis, après l’avoir prié d’attendre, alla prévenir Annie. Quelques instants après, il revint annoncer que Mme Œtlinger était sortie.

— Dans ce cas, dit Émile, je voudrais parler à Monsieur Villemur.

Le valet de chambre disparut de nouveau, mais au lieu d’avertir son maître, il retourna chez Annie qui l’avait prié de la tenir au courant de ce que ferait le visiteur. Émile se trouvait depuis un instant dans la bibliothèque où il avait été introduit, parce que c’était la pièce la plus isolée, lorsque Mme Œtlinger l’y rejoignit. À sa vue, il s’inclina légèrement, sans prononcer un mot.

— Je ne m’explique pas votre visite.

— J’ai à vous parler de choses très importantes, dit Émile avec l’ardeur déplacée d’un avocat plaidant pour un comparse.

— Je n’ai pas le temps de vous écouter.

— Il le faut pourtant, Madame. Ma mère et moi, nous ne pouvons plus vivre comme nous le faisons. Nous avons fait des sacrifices…

— Quels sacrifices ?

— Vous croyez qu’il ne nous a pas fallu en faire pour ne rien vous demander ? Mais, aujourd’hui, nous sommes à bout.

Annie fut tellement surprise par ces paroles qu’elle ne put s’empêcher de répondre :

— Je ne suis la cause d’aucun de vos sacrifices. Je ne comprends absolument pas ce que vous voulez dire.

— Nous sommes dans la misère, Madame. Et vous en êtes la cause, ainsi que mon frère. S’il ne nous avait pas continuellement trompés avec ses promesses, nous aurions agi plus tôt.

Depuis qu’il était en présence de Mme Œtlinger, Émile n’avait pas jeté un regard sur les livres, les tapisseries, les bustes qui se trouvaient dans la pièce, de façon à montrer à son interlocutrice que le luxe qui l’entourait ne faisait aucune impression sur lui. S’il n’avait pas été élevé par Annie, il n’en était pas moins le fils de Jean-Melchior. La distinction étant une qualité innée, il n’y avait pas de raison qu’il en eût moins que son frère.

— Ma mère, continua-t-il sur un ton d’égal à égal, « n’a jamais travaillé. Ce n’est pas à son âge qu’elle commencera. Elle n’est pas en très bonne santé. Elle aurait besoin de grand air, de tranquillité. »

Si Jean-Noël était avant tout soucieux de paraître, Émile qui prétendait, lui, savoir ce qu’était la véritable fortune et qui ne retenait des biographies de banquiers que les anecdotes relatives à leur apparente pauvreté, ne l’était, à la grande fierté de sa mère, que de discerner si une dépense ne dépassait pas les moyens de celui qui la faisait.

— Je ne vois vraiment pas pourquoi vous me dites cela, à moi.

— Parce que si vous n’étiez pas entrée dans la vie de mon père, si vous ne l’aviez pas empêché de faire son devoir alors qu’il en avait le désir, nous ne serions pas dans la situation où nous sommes. D’ailleurs, vous le savez bien, continua Émile qui s’appliquait à donner à ses phrases un aspect plus écrit que parlé. « M’obligerez-vous à vous rappeler la promesse que vous avez faite à Monsieur Œtlinger. »

— Quelle promesse ?

— Nous possédons toujours la lettre. Je l’ai sur moi. Je peux vous la montrer. Dans cette lettre que mon père écrivait à ma mère quelques jours avant sa mort et dont nous considérons le texte comme l’expression de ses dernières volontés, il disait que s’il venait à disparaître, vous vous engageriez à nous remettre une somme qui ne serait pas inférieure à cinquante mille francs de l’époque. Au lieu de cette somme, vous nous avez fait l’aumône de cinq mille francs.

— Je ne me suis jamais engagée à cela, dit Annie, pour l’excellente raison que je n’aurais pas su où trouver cette somme.

Mais Annie ne demanda pas à voir la lettre. Elle avait soupçonné Jean-Melchior de lui cacher certaines dépenses, de fréquenter des gens qu’il avait jugés indignes d’introduire chez lui mais parmi lesquels il s’était plu cependant. Elle avait fermé les yeux pour ne rien apprendre qui eût pu diminuer l’idée qu’elle se faisait de son mari, idée à laquelle elle tenait d’autant plus que c’était elle qui lui avait fait tout quitter. Aujourd’hui, au milieu des siens, elle redoutait encore plus qu’avant la révélation d’elle ne savait quelle tromperie. Tous ceux qui avaient connu Jean-Melchior lui apparaissaient comme les témoins d’une faute lointaine. Devant eux, elle tremblait que ce qu’elle avait de plus cher, le souvenir d’un amour embelli par l’éloignement, ne lui fût enlevé.

— Je viens donc vous demander, reprit Émile, de tenir vos engagements.

— Quels engagements ! Je n’ai plus d’argent. Tout ce que je possédais, nous l’avons dépensé, votre père et moi. Laissez-moi. Partez, je vous prie. J’ai mérité de finir ma vie dans la paix.

— … Que donne la richesse.

— Mais rien n’est à moi, ici, rien.

— C’est trop facile, continua Émile avec cette vulgarité qui reparaissait dès qu’il cessait de s’observer. « Maintenant que vous avez brisé la vie de ma mère et la mienne, vous vous moquez de nous. »

Cette fois, Annie garda le silence. Elle sonna. Le valet de chambre qui avait introduit Émile parut presque aussitôt.

— Reconduisez Monsieur, dit Mme Œtlinger.

Mais le domestique eut beau désigner respectueusement la porte au visiteur, celui-ci ne bougea pas.

— Je ne m’en irai pas.

Annie fit un signe au valet de chambre.

— Monsieur veut-il me suivre ?

— Je parlerai d’abord à votre père, fit Émile en élevant la voix.

— Mon père ne vous recevra pas.

Mme Œtlinger venait à peine de prononcer cette parole que M. Villemur parut sur le seuil de la porte. Il s’avança lentement, en examinant le jeune homme des pieds à la tête.

— Vous vouliez me parlez ? lui demanda-t-il.

— Oui, Monsieur. Je voulais vous montrer une lettre de mon père à ma mère.

En disant ces mots, il tira son portefeuille de sa poche. Mais à ce moment Annie s’interposa entre Émile et M. Villemur.

— Non, père, je t’en supplie, ne lis pas cette lettre. Ce sont des mensonges, des mensonges odieux.

Durant quelques secondes, M. Villemur dévisagea le jeune homme, sans mépris, sans indulgence, comme s’il voulait pénétrer ce qui se passait en lui. Puis, sans ajouter un mot, il prit sa fille par le bras, comme s’il avait besoin d’elle pour le soutenir, et quitta la pièce.

Après le départ d’Émile, Annie qui s’était maîtrisée jusque-là, se trouva mal. M. et Mme Villemur l’étendirent sur un divan, lui firent respirer des sels. Quand elle recouvra son esprit, refusant les soins que ses parents voulaient continuer à lui donner, elle alla s’enfermer dans sa chambre. Il lui apparut alors que Jean-Noël était la cause indirecte de ce qui venait d’arriver. Il était bien capable de s’être vanté de la sollicitude qu’Annie lui avait témoignée quelques jours auparavant. Chaque fois qu’elle avait agi dans l’intérêt de quelqu’un, elle avait dû s’en repentir. Son beau-fils avait-il pris sa générosité pour de la faiblesse ? Comme Émile était après tout le frère de Jean-Noël, celui-ci lui avait sans doute conseillé de profiter des bonnes dispositions de Mme Œtlinger. Finalement, elle téléphona à l’étude de Me Préfil. Son beau-fils étant absent, elle dut se contenter de demander qu’on le priât de passer la voir dès qu’il rentrerait.

Si Jean-Noël ne s’était pas trouvé à l’étude quand sa belle-mère l’avait appelé, c’était qu’à la même heure il se rendait rue Mouton-Duvernet avec l’espoir de retenir son frère.

La veille, en rentrant rue Laugier, il avait été pris d’inquiétude. Il avait eu beau feindre de ne rien redouter d’Émile, il n’en avait pas moins redouté ce qui était justement arrivé. Mme Mourier l’avait attendu avec cette impatience qu’elle ne manquait jamais de manifester quand elle savait que Jean-Noël s’entretenait avec sa mère ou son frère. Laure ne pouvait les supporter. Ils étaient aussi paresseux l’un que l’autre.

— Ton frère t’a encore demandé de l’argent, avait-elle dit avant que Jean-Noël eût ôté son pardessus.

Peu après que Mme Mourier avait laissé Jean-Noël en compagnie d’Émile, en bas de la rue de Clichy, elle avait pris un taxi. Plus tôt elle serait rentrée, plus longue serait l’attente et plus violente, la scène qu’elle ferait à Jean-Noël. Ce qu’elle ne pardonnait pas à Émile, ce n’était pas d’être pauvre, ni d’avoir un pardessus déchiré, ni de manquer d’attraits, mais de n’avoir pas pour elle, cette admiration qu’elle lisait, disait-elle, dans les yeux de certains passants. Il l’eût considérée comme une femme indigne d’être reçue dans une famille, puisqu’il ne parlait que de famille, qu’elle n’y eût attaché aucune importance si, en revanche, il avait montré un certain trouble en sa présence. Or, Émile n’avait jamais même paru s’apercevoir qu’elle était une femme. Cette grossièreté, comme elle appelait l’indifférence d’Émile, elle l’avait fait retomber sur Jean-Noël de la manière suivante. Il y avait deux hommes en lui, celui qui, par son éducation, par l’affection que lui portait sa belle-mère, par les liens qui l’unissaient aux Villemur, avait su la séduire et celui, moins brillant, qui était bien le fils de Mme Mercier et le frère d’Émile, dont elle devait s’accommoder à présent.

— J’ai agi jusqu’aujourd’hui, avait-elle dit, comme personne ne l’aurait fait à ma place. J’ai fait tout ce que tu as voulu. Je me disais que ce n’était pas ta faute si tu avais une famille pareille. Mais je ne peux plus. S’il me faut encore revoir ces gens, j’aime mieux que tu prennes une chambre à l’hôtel. Ils me rendent malade. Ton frère devrait tout de même savoir que si tu lui viens en aide, c’est grâce à moi, que si tu ne m’avais pas, tu serais bien en peine de lui donner quoi que ce fût. Et je suis de trop ! Et je vous gêne, Émile et toi, dans vos conversations ! C’est incroyable !

Ces tirades, dont Mme Mourier faisait un grand usage, plongeaient Jean-Noël dans un mutisme qui durait parfois plusieurs jours et pendant lequel il envisageait de disparaître sans rien dire. Ce soir-là pourtant, il n’avait prêté aucune attention à ce flot de paroles. Ce qu’il craignait était beaucoup trop grave. Émile n’allait-il pas mettre sa menace à exécution ? Et plus la soirée s’était avancée, plus l’inquiétude de Jean-Noël avait grandi. Mme Mourier, dont les colères ne duraient pas, était redevenue gaie et aimante. De temps en temps, Jean-Noël l’avait regardée. Il s’était surpris à la considérer avec sympathie. Ne l’aimait-elle pas au fond ? Il avait alors songé à lui raconter ce qui s’était passé entre Émile et lui. Il avait pourtant hésité. Depuis plusieurs mois déjà, il avait cessé de lui confier ses pensées, de manière à faciliter la séparation qu’il projetait. Mais la peur qu’Émile ne se rendît avenue de Malakoff, au moment où Annie venait de lui témoigner tant d’affection, le tourmentait trop. Finalement, il n’avait pu résister au besoin de parler.

— Je ne t’ai pas dit qu’Émile veut aller voir ma belle-mère.

— Ce n’est pas possible, s’était écriée Mme Mourier.

On eût dit que les griefs qu’elle avait contre Ernestine Mercier et son jeune fils n’avaient jamais existé.

— Émile ne fera pas cela. Ta mère l’en empêchera.

— J’en doute.

— Ta mère malgré tout est une brave femme. Et Émile, crois-tu vraiment qu’il soit si méchant ?

Mme Mourier se métamorphosait dès qu’on lui avouait un souci. Elle s’était offerte à aller voir Émile. Jean-Noël le lui eût permis qu’elle se fût rendue rue Mouton-Duvernet comme si jamais il n’y avait eu le moindre désaccord entre les Mercier et elle. La seule fois qu’elle avait rencontré Annie, celle-ci lui avait parlé comme à une personne de bon sens, dont l’influence ne pouvait être qu’heureuse sur Jean-Noël. Ne fallait-il pas qu’elle fût digne de cette confiance ? Finalement, elle avait conseillé à Jean-Noël d’aller voir sa mère le lendemain pour lui faire comprendre que si elle laissait Émile agir, ce n’était pas lui, Jean-Noël, qui en souffrirait, mais Mme Mercier elle-même, car elle avait tout à gagner à ce que son fils aîné demeurât en bons termes avec Mme Œtlinger.

Le matin, Jean-Noël avait téléphoné à Me Préfil pour l’avertir qu’il ne viendrait pas à l’étude. Puis, vers dix heures, il s’était rendu rue Mouton-Duvernet. Cette démarche, il la faisait à contrecœur. Il lui répugnait, après l’attitude arrogante qu’avait prise son frère, de le revoir. Mais après avoir demandé des conseils à Mme Mourier, il lui était difficile de ne pas les suivre. Il y avait une demi-heure à peine, elle lui avait encore fait d’ultimes recommandations.

Quand il arriva chez sa mère, Émile était déjà parti. Jean-Noël ne laissa pas paraître sa contrariété. Mme Mercier était en train d’allumer un petit fourneau qui se trouvait devant la cheminée. Un paravent séparait les deux lits. « Mais on ne sait pas qu’il existe, disait-elle souvent, et tu imagines les ragots qu’on peut faire sur mon compte. On a été jusqu’à raconter qu’Émile, tu m’entends, ce brave petit Émile, était mon amant, que nous vivions en ménage, que je le martyrisais. Ah ! ton pauvre père, s’il savait cela ! »

— Où est Émile ? demanda Jean-Noël comme si seulement de la curiosité le poussait à poser cette question.

— Je croyais que tu l’avais vu hier soir, répondit Mme Mercier comme si elle soupçonnait Émile de lui avoir menti en lui affirmant qu’il avait rencontré son frère, bien qu’elle fût convaincue qu’il avait dit la vérité.

— En effet, je l’ai vu.

— Ah ! j’aime mieux cela. Cela ne m’aurait pas fait plaisir qu’il m’eût menti. Mais dans ce cas il a dû te dire qu’il voulait allez chez les Villemur.

— Aujourd’hui déjà ?

Mme Mercier fit un geste qui signifiait qu’avec Émile on ne pouvait jamais savoir à quoi s’en tenir. Quand il avait une idée, il était difficile de la lui ôter. Depuis quelques mois déjà, il parlait de faire une visite à Mme Œtlinger. L’avait-il faite ? Mme Mercier l’ignorait. Si elle n’avait aucune influence sur ce garçon, n’était-ce pas un peu la faute de Jean-Noël ? Comment une femme seule, déjà vieille, pouvait-elle gouverner un jeune homme qui ne trouvait auprès d’elle que tout ce qui est contraire à son âge, plaintes, tristesse, inquiétude ? Pouvait-on en vouloir à Émile de chercher à s’échapper ? Il s’était même certainement rendu avenue de Malakoff. Et comme si elle avait déposé une plainte, laquelle suivait déjà son cours, Mme Mercier leva les bras en signe d’impuissance.

— Es-tu sûre de ce que tu dis ? demanda Jean-Noël avec anxiété.

— Sûre, non. Il a peut-être été se promener. Il ne me dit jamais ce qu’il fait.

— Je voulais justement avoir une conversation avec vous deux.

— Il sera probablement rentré avant midi. Veux-tu que je te fasse une tasse de café en attendant.

— Merci, ce n’est pas la peine.

Jean-Noël s’assit. Chaque fois qu’il se rendait rue Mouton-Duvernet, une impression pénible l’envahissait, celle d’être malgré tout lié par le sang à cette misère. En même temps qu’il éprouvait un mélange de honte et de pitié, il espérait qu’un jour sa mère et son frère ressembleraient à tout le monde. S’il avait eu de l’argent, s’il avait pu en gagner suffisamment, tout eût été très simple. Il eût acheté une maison à sa mère, dans le midi, si toutefois elle avait supporté le midi car elle n’avait jamais été bien nulle part, et il n’eût plus entendu parler ni d’elle ni d’Émile.

Ce matin-là, Jean-Noël ne roula pas de semblables projets. Il était tellement irrité qu’il ne se sentait aucun point commun avec sa mère. N’était-il pas incroyable qu’on s’en prît toujours à lui ? Il en avait assez. Quand Émile rentrerait, il lui dirait ce qu’il pensait de sa conduite. « Si je n’avais jamais rien fait pour eux, pensa-t-il, je comprendrais ! » Mais n’avait-il pas fait tout ce qu’il avait pu ? Ce n’était pas sa faute s’il n’avait pu davantage. Et ce qui augmentait encore sa colère, c’était que s’il n’avait pas existé, Émile n’eût sans doute pas songé à se rendre chez les Villemur. Lui seul, au fond, était la raison de cette démarche. C’était parce qu’on savait qu’il était toujours en relations avec Annie qu’on se permettait de la faire. On le détestait et en même temps on se servait de lui.

Il était près de midi lorsqu’il entendit des pas dans l’escalier. Puis la porte s’ouvrit. C’était Émile. Il ôta posément son pardessus, l’accrocha dans un coin. On devinait qu’à cause de l’exiguïté du logement il avait pris certaines habitudes d’ordre sans lesquelles il eût été impossible de vivre dans un espace aussi restreint. Sans paraître tenir compte de la présence de Jean-Noël, il s’approcha de sa mère, la salua respectueusement de manière à montrer à son frère que, s’il n’avait pas bénéficié des faveurs d’Annie, il n’en avait pas moins été aussi bien élevé que lui.

— Jean-Noël t’attendait, lui dit Mme Mercier.

Émile se tourna vers son frère et lui fit un geste, comme s’il venait de le saluer il y avait un instant.

— Tu viens de chez les Villemur ? demanda Jean-Noël sans paraître attacher d’importance à cette question.

— Oui, répondit Émile en prenant dans un tiroir un paquet de cigarettes qui s’y trouvait depuis des mois car il ne fumait pas, ou plutôt ne fumait, on ne sait pourquoi, que dans les grandes occasions.

— Je t’avais pourtant demandé de ne pas y aller.

Émile ne répondit pas. Se tournant vers sa mère, il dit :

— Personne n’est venu ?

— Personne, fit-elle avec une telle interrogation dans le regard que son fils ne put esquiver une réponse.

— Je te raconterai cela tout à l’heure. Puis s’adressant à Jean-Noël il ajouta : « Tu voulais me voir ? » comme si à présent les rôles étaient renversés et que c’était l’aîné qui harcelait sans cesse le cadet.

— Naturellement que je veux te voir ! répliqua Jean-Noël qui se maîtrisait avec difficulté. « Qu’as-tu été faire avenue de Malakoff ? »

— Je n’ai pas à te répondre. Tu n’as qu’à aller voir ta belle-mère. Elle te le dira elle-même.

— Je veux le savoir tout de suite. Il n’y a pas de secret, je suppose, entre Annie et toi.

Des gouttes de sueur couvraient le dessus de la lèvre supérieure de Jean-Noël. D’autres, plus grosses, irrégulièrement transparentes, comme des gouttes de miel, coulaient de temps à autre sur son front. Il était hors de lui. Non content d’avoir fait cette démarche dans le but de nuire, Émile refusait de lui en parler, cela sans aucun doute pour paraître avoir reçu des confidences d’Annie.

— Je te répète, continua Émile, que je n’ai rien à te dire.

Jean-Noël se leva, prit son chapeau, se dirigea vers la porte.

— Vous pouvez faire maintenant ce que vous voulez, dit-il avant de disparaître, je n’y verrai aucun inconvénient. Par contre je vous préviens qu’il est désormais inutile de compter sur moi.

Il descendit les quatre étages à la cadence du pas de gymnastique et gagna en toute hâte la place du Lion de Belfort. Il en voulait à sa mère, à son frère. Leur conduite lui semblait odieuse. À chaque instant, il se demandait ce qu’Annie avait bien pu dire de lui à Émile et le silence de celui-ci lui semblait d’autant plus hostile qu’il paraissait provenir de ce qu’une parfaite entente s’était établie entre eux. Mais au moment d’entrer dans une station de métro, il fut pris de remords. N’avait-il pas manqué de cœur en accablant, comme il venait de le faire, une mère âgée, un frère malade ? Il songea à ce qu’avait été leur vie. Ces pauvres gens avaient, au fond, bien des raisons d’être comme ils étaient. Au cours de leur existence, ils n’avaient jamais connu la plus petite joie. On les avait toujours cachés. Lui, Jean-Noël, n’avait-il pas eu une existence privilégiée, si on la comparait à celle d’Émile que personne n’avait guidé, dont la santé était délicate et qui, en même temps qu’il avait souffert de la pauvreté, avait assisté de loin à toutes les faveurs dont on avait comblé son frère aîné.

Jean-Noël revint sur ses pas, remonta lentement les quatre étages qu’il avait descendus si vite. Il frappa à la porte. Personne ne répondit. La clef était dans la serrure. Il entra. Émile était couché sur son lit, les pieds en dehors, la tête cachée dans ses bras. Il pleurait, cependant qu’à côté de lui sa mère lui parlait. Chaque fois qu’elle lui touchait l’épaule, il la repoussait d’une main. Elle le contemplait alors avec frayeur.

— Regarde ce que tu as fait, dit-elle à Jean-Noël sans s’étonner que son fils fût revenu.

À ce moment, Émile se redressa.

— Pourquoi es-tu là ? demanda-t-il avec douceur.

— Elle l’a fait chasser par un domestique, cria Mme Mercier à Jean-Noël. « C’est toi qui lui as dit de le faire. »

Émile s’allongea de nouveau, sur le dos cette fois. Il était pâle. Sa bouche était légèrement entrouverte, découvrant ses dents abîmées. Il n’y avait plus trace sur son visage d’envie ni d’amertume. C’était celui d’un malade sans amour-propre, sans ambition et si lointain que Jean-Noël eut, durant un instant, le sentiment que ce frère, dont il avait honte, lui était supérieur par son élévation morale.

15

Il était une heure lorsque Jean-Noël quitta sa mère et son frère, non sans s’être efforcé de les remonter par de nouvelles promesses. Les rues étaient presque désertes. Il se hâta de rentrer afin de ne pas arriver en retard à l’étude où, déjà, il n’avait pas paru le matin. Il ne songeait plus à son frère car il oubliait vite ceux dont il n’avait momentanément rien à craindre. Annie seule occupait son esprit. Qu’était-il donc arrivé avenue de Malakoff pour qu’Émile, que rien d’habitude ne parvenait à émouvoir, se fût laissé abattre ainsi ?

Mme Mourier n’avait pas le téléphone. Il se trouvait chez la concierge, « à l’immeuble ». En passant devant la loge, Jean-Noël demanda si on ne l’avait pas appelé dans la matinée. La concierge ne put lui répondre. Aussitôt en présence de Laure, il lui raconta ce qui venait de se passer. Puis il déjeuna rapidement, sans appétit. Mme Mourier lui demanda pourquoi il était si pressé. Il répondit qu’il avait beaucoup de travail. En réalité, il était impatient de savoir si Annie lui avait téléphoné, mais il n’osait l’avouer, Laure s’étant déjà étonnée plusieurs fois que Mme Œtlinger, quand elle avait une communication à faire à son beau-fils, téléphonât à l’étude et non rue Laugier. Dès qu’il arriva rue de Clichy, on lui transmit la commission d’Annie. Mais Me Préfil avait dû se rendre à la Chambre des Notaires.

Vers cinq heures de l’après-midi seulement, Jean-Noël put quitter l’étude. L’émotion et la peur lui faisaient de temps en temps hausser une épaule. Comment allait-il être reçu ? Il avait beau se raisonner, se persuader qu’il n’était pas responsable des faits et gestes d’Émile, il se sentait coupable. En temps ordinaire déjà, quand il allait chez sa belle-mère, son cœur se serrait. Il ne prit pas l’ascenseur. Lentement, il monta l’escalier, trois fois plus large que celui de la rue Laugier et éclairé par des torchères. Devant la porte de l’appartement des Villemur, il s’appuya un instant sur la table dont la présence sur le palier l’avait jadis surpris. Il fut introduit dans le cabinet de travail. M. Villemur l’y rejoignait peu après.

— Vous venez voir Annie ? demanda-t-il avec une douceur qui frappa Jean-Noël car celui-ci avait gardé du père d’Annie le souvenir d’un homme autoritaire.

— Oui, Monsieur.

— Vous a-t-on annoncé ?

M. Villemur s’assit à son bureau, sans plus se préoccuper du visiteur et, après avoir mis des lunettes, feuilleta quelques papiers bancaires. De la demi-obscurité où il se trouvait Jean-Noël l’observait. Le visage de M. Villemur était éclairé par une lampe posée près de lui. Un grand calme s’en dégageait. En même temps qu’il fut saisi de cette pitié que provoque en nous la puissance sociale quand, comme chez un vieillard ou un mourant, elle ne fait qu’accentuer notre fragilité, Jean-Noël songea à ce que cela avait d’étrange que cet homme, qui ne pouvait ignorer ce qui s’était passé le matin, qui peut-être avait lui-même fait chasser Émile, se montrât devant lui comme devant un intime. Parfois, M. Villemur tournait la tête vers le visiteur, mais il ne l’apercevait pas, ébloui qu’il était par la lumière répandue sous ses yeux. Finalement, il se leva.

— Il me semble qu’Annie vous oublie. Je vais aller la chercher.

Quand il revint, après une absence assez longue, il dit avec la même douceur :

— Vous savez où est sa chambre ? Ma fille vous attend.

Cette petite scène avait donné du courage à Jean-Noël. Puisque M. Villemur était si aimable, rien de grave ne s’était passé.

Mais à la vue de sa belle-mère, il se rembrunit. Droite, immobile au milieu de sa chambre, elle était visiblement en proie à une grande émotion.

— Je t’attendais avec impatience, dit-elle à Jean-Noël qui, le seuil à peine franchi, s’était arrêté.

Loin de la calmer, les quelques heures qui s’étaient écoulées depuis le départ d’Émile avaient accru sa colère.

— Veux-tu m’expliquer en peu de mots ce que tout cela signifie.

Jean-Noël simula de l’étonnement.

— Ton frère est venu ici tout à l’heure, continua-t-elle en personne décidée à ne pas prendre au sérieux les malices de son interlocuteur.

— Je le sais, répondit Jean-Noël. Je viens de le voir. Justement, je voulais te demander ce qu’il t’a dit.

Annie eut l’impression que son beau-fils lui jouait la comédie. Non seulement il savait ce qu’Émile était venu faire avenue de Malakoff, mais c’était sans doute lui qui l’avait envoyé.

— Je ne comprends pas pourquoi tu ne l’as pas empêché de venir ou du moins pourquoi tu ne m’as pas prévenue.

— Je viens seulement de le voir. Je ne savais absolument rien.

— Ah ! mon pauvre Jean-Noël, si tu avais été présent ! Il ne voulait plus partir. Mon père a dû appeler les domestiques. C’était quelque chose que je n’ai jamais vu.

— Il ne voulait vraiment pas partir ? demanda Jean-Noël cependant qu’il pensait à la scène pénible qui s’était déroulée rue Mouton-Duvernet et qu’il avait le remords de taire.

— Il a parlé d’une lettre que ton père aurait écrite à ta mère. Est-ce que tu as lu cette lettre ?

— Quelle lettre ?

— Je ne sais pas, je ne sais pas. Comment veux-tu que je sache ? Je t’interroge. As-tu lu cette lettre ?

— Je n’en ai jamais entendu parler.

— Comment ! Tu vois ta famille presque tous les jours et on ne t’a jamais parlé de cette lettre ! C’est bien. D’ailleurs, tu sais parfaitement qui est la cause de toutes ces histoires. Cette existence ne peut plus continuer. On vient me chercher ici, maintenant, chez mon père. On s’imagine que je suis riche alors que je ne possède plus rien. Que me voulez-vous donc tous ? Ne trouvez-vous pas que j’ai assez fait pour vous ? Je ne peux plus, tu m’entends, je ne peux plus rien supporter. Ce que je vous demande, c’est de me laisser en paix, en paix simplement. Ce n’est pas grand-chose pourtant, et je ne peux pas l’obtenir.

— Pourquoi me dis-tu cela, à moi ? Je te comprends si bien…

Jean-Noël avait prononcé ces derniers mots sur un tel ton qu’Annie s’arrêta surprise. La sincérité de son beau-fils l’avait frappée et lui avait fait, malgré tout, un certain plaisir. Jean-Noël n’était après tout pas un mauvais garçon. Ce qu’elle lui reprochait, c’étaient ces élans et ces airs d’acteur qu’il avait à certains moments. Ils partaient d’un fonds généreux et enfantin, c’était entendu, mais ils n’en étaient pas moins insupportables. Ils trahissaient un manque de scrupule, une volonté de s’imposer à la faveur de sentiments prétendus élevés, un manque de tact dont l’exemple le plus frappant était cette idée saugrenue de faire transporter à Paris le corps de Jean-Melchior. Annie était convaincue que la raison de l’attachement de son beau-fils provenait plus de ce qu’elle représentait que de ce qu’elle était réellement. C’était pour cela qu’elle se lamentait sur son sort, qu’elle prévenait tous ceux qui l’approchaient qu’elle était ruinée, car elle en avait assez d’être une grande dame pour petites gens. Cela devenait ridicule. Elle n’aspirait qu’à être traitée comme tout le monde, ni mieux ni moins bien.

Finalement, Annie se calma. N’était-il pas visible que Jean-Noël était profondément peiné de ce qui était arrivé et que, s’il était en quelque sorte responsable de la visite d’Émile, c’était bien malgré lui.

— Je sais, dit-elle à voix basse, que ce n’est pas ta faute.

— Je te suis reconnaissant de le constater, répondit Jean-Noël en s’efforçant de prononcer cette parole avec fermeté, sa belle-mère ayant horreur des effusions.

— Tu n’as aucune raison de m’être reconnaissant de quoi que ce soit. Si je ne pensais pas que ce n’est pas ta faute, je ne te l’aurais pas dit, continua-t-elle ; car, dans son esprit, la reconnaissance ne se rencontrait que chez des gens douteux, dont les fautes amenaient des pardons et ces pardons de la reconnaissance. Puisqu’elle était bien disposée en faveur de Jean-Noël et qu’elle ne pouvait l’être que s’il s’était conduit correctement, il n’avait pas commis de faute. Il était donc inutile qu’il lui fût reconnaissant.

— Il est nécessaire que je te parle sérieusement. J’ai beaucoup réfléchi cet après-midi. Je suis sûre que tu partageras ma façon de voir. Il faut, tu m’entends, il faut absolument que toutes ces histoires cessent. Je trouve extraordinaire que dix ans après la mort de ton pauvre père, je puisse encore être en butte à la haine de ta famille. La vie, sous cette menace perpétuelle, n’est plus possible. Bien que, sans doute, tu ne t’en rendes pas compte, c’est un peu ta faute. Il serait donc sage, je crois, que tu ne viennes plus ici pendant un certain temps, un an, deux ans, je ne sais pas, c’est ce que nous verrons. Si toi, tu ne t’occupes de personne, ta famille, ta femme, tes amis, Madame Mourier, tout le monde est à l’affût de chacun de tes gestes. On sait que je m’intéresse à toi. Dans l’esprit de ces gens, je ne parle pas de Laure qui est très bonne et qui est pour toi une excellente camarade, je suis une sorte de bureau de bienfaisance. Je ne sais pas tout ce qu’ils imaginent, mais certainement ils pensent que je te donne de l’argent en cachette. Ils se disent : pourquoi seulement à lui ? pourquoi pas à nous aussi ? La jalousie aidant, ils en arrivent à nous détester autant l’un que l’autre. Mais du jour où nous cesserons de nous voir, on m’oubliera. Je vais même plus loin, je crois que cela te sera utile. Tu as vingt-sept ans. Tu as besoin de prendre conscience de ta valeur. Si, pendant quelques années, tu te sens vraiment seul, si tu sais que tu ne peux compter que sur toi-même, ton caractère y gagnera en fermeté. C’est justement ce qui te manque le plus, la fermeté. Quant à moi, je continuerai à travailler comme je l’ai toujours fait. Te souviens-tu de l’atlas qui t’amusait tant quand tu étais enfant ?

Mme Œtlinger avait entrepris un travail au-dessus de ses forces. Il ne s’agissait rien moins que d’un atlas sur les cartes duquel seraient peints en miniature, et cela depuis la Création, tous les événements saillants dans les lieux mêmes où ils s’étaient passés.

Jean-Noël avait écouté sa belle-mère avec beaucoup d’attention, en l’approuvant de temps en temps.

— Et plus tard, quand nous aurons retrouvé « notre équilibre », nous n’aurons que plus de plaisir à nous revoir, conclut-elle.

C’était en croyant tenir le langage le plus raisonnable qui fût que Mme Œtlinger avait proposé cette sorte de marché à son beau-fils. S’il ne lui était pas venu à l’esprit qu’une séparation faite dans des conditions semblables avait quelque chose d’inhumain, c’était que toute sa vie elle avait considéré la séparation en soi comme le meilleur remède à tous les malentendus.

Jean-Noël ne répondit pas. Qu’allait-il devenir sans sa belle-mère ? Bien qu’il y eût toujours eu de nombreux conflits entre Annie et lui, elle n’en était pas moins la seule personne au monde qui lui tenait à cœur. Elle était toute sa famille, sa raison d’être, parce qu’il l’aimait et qu’elle était le seul lien qu’il eût avec un milieu où il n’était pas admis et auquel il aspirait d’appartenir. Grâce à Annie, la vie médiocre qu’il menait lui était supportable. Cette estime dont elle le faisait bénéficier et dont l’importance était telle à ses yeux qu’il ne se plaisait que parmi ceux qui l’avaient pour lui, faudrait-il qu’il s’en passât ? Allait-il devenir semblable à Mme Mourier, à Me Préfil, aux collaborateurs de celui-ci, à Émile ? Jusqu’à présent, pour son entourage, il avait été un être particulier, sur lequel la fortune demeurait suspendue, du moins se l’imaginait-il. Mais demain ? Aux plus mauvais jours, il ne s’était jamais senti aussi perdu. Il avait eu le sentiment qu’il dépendait de lui que son isolement cessât. Aujourd’hui, c’était Annie qui se séparait de lui, si froidement qu’il n’avait même pas la force d’élever une protestation.

16

Aux questions que Mme Mourier lui posa le lendemain, Jean-Noël répondit évasivement. Il n’était plus dans cet état d’esprit qui le faisait se confier à une femme qu’il envisageait de quitter. Il tenait à ce qu’elle ignorât la décision, si humiliante pour lui, qu’avait prise Mme Œtlinger. Qu’eût dit Laure si elle avait su qu’il n’était plus rien pour cette famille Villemur dont elle espérait devenir un jour l’amie ? Mais il eut beau se taire, Mme Mourier remarqua cependant qu’il cachait quelque chose. Comme elle aimait, quand elle faisait une observation, prendre son interlocuteur au dépourvu, elle attendit, pour se plaindre d’être traitée si bizarrement par l’homme à cause duquel justement elle avait négligé tous ses intérêts, une occasion favorable. Une visite de Mme Mercier lui servit de prétexte. Avec un retard dont elle feignait de ne pas s’apercevoir, celle-ci était venue raconter à son fils, comme pour se décharger d’un secret qu’elle savait pourtant connu de tous, que si Émile s’était rendu avenue de Malakoff, ç’avait été dans l’espoir de « se rembourser ». « Ta mère n’est vraiment pas sympathique », observa Laure après le départ de Mme Mercier. « Quand je pense que cette femme vient chez moi sans même se demander si elle me dérange, que pour te parler, elle t’attire dans un coin comme si j’étais de trop, je ne peux m’empêcher de penser que j’ai été bien trop bonne. Je voudrais que tu me dises si tu connais une femme qui aurait eu ma patience. »

Ce fut à ce moment que l’idée vint à Jean-Noël de dire à Laure la vérité sur ses rapports avec sa belle-mère. Ainsi amoindri, ne lui serait-il pas plus facile de reprendre sa liberté ? Désireuse comme elle l’était de voir entretenue l’affection d’Annie, cette rupture ne pouvait que décevoir Mme Mourier. Jean-Noël ne s’était pas trompé. D’abord, elle ne voulut pas le croire. Puis il lui apparut que ce qui arrivait à Jean-Noël ressemblait à ce qui lui était arrivé à elle. Il se rendait compte à présent de ce qu’étaient les familles. Pendant quelques jours, elle feignit de réfléchir aux moyens dont Jean-Noël disposait pour reconquérir le terrain perdu. Mais quand, à sa passivité, elle crut comprendre qu’il s’était résigné, elle montra au jeune homme un attachement auquel il ne s’attendait pas. Ils marcheraient la main dans la main. Ils réorganiseraient leur vie, supprimeraient les pensions. Justement elle avait des ennuis à cause de son mari et elle songeait à fonder une maison de couture. Pourquoi ne feraient-ils pas un pacte en attendant ce fameux jour où la fortune leur sourirait ? Ils étaient mariés chacun de leur côté. Ce fait ne devait-il pas les unir davantage ? Forts de l’expérience qu’ils avaient acquise, ils allaient essayer, indépendants aux yeux du monde, mais unis secrètement, de faire leur chemin.

Sur ces entrefaites Jean-Noël reçut une lettre de Marguerite dans laquelle elle lui écrivait qu’elle aimait mieux mendier que de divorcer et que si un jour il apprenait qu’elle avait entraîné Annette dans la mort, il saurait qui en était responsable. Jean-Noël brûla cette lettre immédiatement. Elle n’en demeura pas moins gravée dans son esprit. Il avait pourtant espéré que de la décision d’Annie sortirait un bien. Il n’en était rien. Au lieu de se refroidir, ses rapports avec Mme Mourier s’étaient resserrés, de sorte que l’intérêt de la communauté étant devenu le sien, un nouveau souci s’était ajouté à ceux qu’il avait déjà.

Il y avait trois semaines qu’il n’avait pas revu Odile lorsqu’il décida, un soir, de se rendre boulevard du Montparnasse. Cette visite lui était désagréable, non seulement parce qu’il était gêné de reparaître après être resté si longtemps sans se montrer mais parce que s’il était une raison à son silence qu’il ne voulait pas donner, c’était celle qui l’eût excusé. Mais à sa situation, il ne voyait d’autre issue que le mariage.

Tout le monde, sauf Mlle Wurtzel, se réjouit de le revoir, si bien que ce ne fut qu’après avoir été obligé de prendre part à une conversation générale qui dura plus d’une heure qu’il put s’isoler avec la jeune fille.

— Vous deviez vous demander ce que j’étais devenu, dit Jean-Noël comme si son absence n’avait rien d’anormal. « Eh bien, j’ai eu beaucoup de travail. Chaque jour, je voulais vous téléphoner, mais je me disais que le lendemain j’irais vous voir. Et plus le temps passait, plus cela me devenait difficile. »

— C’est ce qui vous trompe, répondit-elle froidement. Je ne me le demandais pas du tout. Je me disais simplement que vous étiez bizarre.

En réalité, Odile avait le désir très vif de se marier avec Jean-Noël. Il lui plaisait, un peu parce que jadis, au temps où sa famille avait eu l’honneur de fréquenter les Villemur, elle l’avait trouvé séduisant, et surtout parce qu’il avait subi la même disgrâce que ses parents à elle. Elle avait aimé son indépendance, cette confiance qu’il semblait avoir en lui, cette désinvolture, ce désintéressement que n’avaient pas les jeunes gens qu’on lui présentait comme des partis possibles. Puis elle avait été fière de jouer un rôle dans sa vie, de lui donner des conseils. Mais parce qu’elle savait si bien ce qu’elle désirait, elle ne voulait pas paraître tenir à lui. Il y avait une heure qu’ils étaient en présence lorsque, ne sachant plus que dire, Jean-Noël se leva. Dix heures avaient sonné. C’était à ce moment que M. Wurtzel, avant de se coucher, venait embrasser sa fille et qu’il lui enjoignait de ne pas trop s’attarder. Jean-Noël s’apprêtait à partir lorsqu’à la perspective de se retrouver seul au milieu de ses soucis il voulut avoir au moins le réconfort de l’amitié d’Odile.

— Il faut que vous m’écoutiez, fit-il sans attendre que M. Wurtzel, dont la voix se rapprochait, eût pris congé de sa fille. « Si je ne suis pas venu vous voir plus tôt, c’est que des choses très graves se sont passées entre Annie et moi. Nous sommes brouillés. »

Il ne put continuer.

— Il est déjà tard, Monsieur Œtlinger. Il faut que vous rentriez chez vous.

M. Wurtzel embrassa sa fille, la pria d’aller se coucher.

— C’est justement ce que j’allais faire, répondit-elle.

Lorsque son père l’eut quittée, elle accompagna Jean-Noël dans l’antichambre, en lui parlant de banalités, puis en lui tendant la main, sur un ton complice cette fois, elle lui dit :

— Revenez me voir demain.

Une grande explication eut lieu alors entre Odile et Jean-Noël. Il y eut tant de franchise de part et d’autre que Jean-Noël lui demanda même si elle l’aimait autant depuis qu’elle savait qu’il n’avait plus aucun lien avec sa belle-mère. Elle s’indigna. « Au contraire, lui dit-elle, ce n’est que dans ces conditions que je peux avoir pour vous un sentiment. » Il insista, voulut qu’elle examinât les détours de son âme. Pendant quelques minutes, cependant que Jean-Noël feignait de respecter sa concentration, elle chercha si vraiment le fait que Jean-Noël ne reverrait pas sa belle-mère le diminuait à ses yeux. « Non, dit-elle finalement. Cela n’est pas. » Ainsi réconciliés, il ne restait plus qu’à songer au divorce. M. Wurtzel était couché depuis longtemps qu’ils en parlaient encore. Finalement, sur la décision de se rendre tous les deux, le dimanche suivant, à Saint-Cloud, ils se séparèrent.

Ce dimanche arriva enfin. Jean-Noël était inquiet sur l’accueil que réserverait Marguerite à Mlle Wurtzel. Le temps était mauvais et, comme la fois précédente, le vent soufflait avec violence. Jean-Noël n’était pas retourné à Saint-Cloud, mais il avait écrit la fameuse lettre qu’il avait imaginée, lettre à laquelle, quinze jours plus tard, sa femme avait répondu par une menace de suicide.

— Il faudrait peut-être avoir l’air de venir à cause de cette lettre, dit Jean-Noël.

Mais Odile lui fit comprendre tout de suite qu’elle n’allait pas à Saint-Cloud pour jouer une comédie. Elle y allait avec son cœur et c’était sans la plus petite arrière-pensée qu’elle s’efforcerait de faire entendre raison à Marguerite.

Jean-Noël n’éprouvait aucune honte à la pensée qu’une jeune fille élégante et jolie comme Odile allait se trouver en présence d’une femme négligée, déjà envahie par l’embonpoint et dont il était, par surcroît, le mari. Il savait que Mlle Wurtzel avait la qualité de ne jamais porter de jugements sur les apparences et que, placée en face d’une vieille ivrognesse dont il lui eût dit qu’elle était sa femme, elle eût eu pour celle-ci les mêmes égards que pour n’importe qui d’autre. Car elle considérait, ce qui ne manquait pas de surprendre, que tous les êtres sont distincts et que rien n’est plus injuste que de juger quelqu’un d’après ses parents ou ses amis.

Rue de la Mission-Marchand, Jean-Noël montra à Odile le pavillon où habitait Marguerite. Une dizaine d’enfants, parmi lesquels se trouvait Annie, jouaient dans le jardinet, car Marguerite avait la manie d’organiser le dimanche des réunions pour tous les enfants du voisinage. Il hésita à sonner.

— Où est votre fille ? demanda Odile.

Comme il ne répondait pas, elle ajouta : « Il faut sonner. Ne restons pas ainsi. » Jean-Noël obéit. Puis il fit signe à Odile d’attendre qu’on vînt leur ouvrir.

Ce fut Annie qui accourut. Mais en apercevant une dame qu’elle ne connaissait pas, elle s’immobilisa un instant, puis repartit en criant : « C’est papa…, c’est papa. »

— Comme elle est mal tenue, remarqua Odile. Elle aimait les enfants et ç’avait été avec un intérêt que Jean-Noël ne s’expliquait pas qu’elle avait examiné sa fille, un peu comme si elle en avait été la mère et qu’elle l’eût revue après une longue absence sans être reconnue de la fillette.

— Maman, maman, papa est là, avec une dame, entendait-on crier.

Presque aussitôt Marguerite parut sur le perron que protégeait un auvent, la taille entourée d’un tablier, les cheveux en broussaille, une cravate nouée autour du cou et le buste dans un maillot tellement détendu qu’il laissait voir la naissance des seins. Comme la porte de la grille était rouillée, ce fut Jean-Noël qui l’ouvrit. Les enfants s’étaient tus. Il s’effaça, non sans éprouver de la gêne devant sa femme, afin de laisser passer Odile la première. Celle-ci s’était vêtue pour la circonstance d’un tailleur foncé, très simple, mais dont l’excellence de la coupe ne pouvait échapper à Marguerite.

— Entrez, dit Marguerite, sur le ton d’une femme qui n’a rien à cacher.

— Nous ne voulons surtout pas vous déranger, Madame, dit Odile avec gravité.

— Je te présente Mademoiselle Wurtzel, dit Jean-Noël.

— Vous ne me dérangez pas, Mademoiselle. Entrez, je vous prie.

Odile demeura au bas du perron.

— Entrez, répéta Jean-Noël.

Cette fois, elle obéit. Tous trois pénétrèrent dans la salle à manger qui, comme d’habitude, était en désordre. Marguerite s’en excusa.

— J’organise tous les dimanches, comme vous avez pu le voir, une petite réunion. Cela amuse beaucoup les enfants. Ils apportent chacun leur déjeuner. Ils jouent dans le jardin. Puis nous allons tous en bande dans les bois. Aussi, le dimanche, je ne touche à rien avant qu’ils soient partis.

Intimidés par les visiteurs et cependant intrigués, quelques-uns de ces enfants se tenaient immobiles dans l’embrasure d’une porte.

— Allez jouer, mes petits, et surtout soyez sages.

Jean-Noël s’était ressaisi. À moins d’imprévu, cette visite semblait devoir se passer très bien. Marguerite l’avait reçu, et c’était assez inattendu, mieux même que s’il était venu seul. Dans la situation où elle se trouvait et qu’elle croyait exceptionnelle, ne fallait-il pas qu’elle fît preuve de souplesse ? Si Jean-Noël était revenu, huit jours plus tard, avec une autre femme, Marguerite l’eût accueilli exactement de la même manière. Elle avait une fille. Son devoir était de tout accepter, même les démarches les plus extravagantes. Elle avait assez de discernement pour ne pas compromettre l’avenir de son enfant. Ses droits, elle les connaissait et rien ne les lui ferait abandonner.

— Est-ce que tu veux prendre du café ? demanda-t-elle à son mari qui rougit de ce tutoiement.

Il se tourna vers Odile pour que ce fût elle qui répondît. Elle refusa. Marguerite n’insista pas. Jean-Noël ne pouvait plus retarder le moment de parler sans risquer de paraître le redouter.

— Je suis venu, dit-il en souriant, pour te parler d’affaires. La dernière fois, si tu te le rappelles, je t’ai demandé ce que tu pensais d’une situation plus régulière entre nous.

— D’un divorce, précisa Marguerite de manière à montrer tout de suite qu’on pouvait appeler les choses par leur nom et qu’elle ne se laisserait pas influencer.

— C’est cela. Si j’ai prié Mademoiselle Wurtzel de m’accompagner, c’est parce que je sais que tu n’as pas une grande confiance en moi, ce qui est compréhensible…

— Je n’en aurai pas davantage en Mademoiselle Wurtzel. Se tournant vers celle-ci Marguerite ajouta : « Je ne vous connais pas, n’est-ce pas, Mademoiselle ? »

— Votre mari s’est mal exprimé, dit Odile avec beaucoup de douceur, ou vous l’avez mal compris. Ne croyez pas que je sois venue comme un renfort.

— Vous auriez perdu votre temps.

— Je suis venue parce que j’ai beaucoup d’affection pour Jean-Noël. J’ai pensé, quand il m’a dit l’autre jour que vous ne teniez pas à divorcer, que dans l’examen de vos situations respectives, vous n’aviez pas pu apporter l’indépendance d’esprit nécessaire.

— Vous vous trompez.

— Laissez-moi finir. Si Monsieur Œtlinger désire recouvrer sa liberté, ce ne peut être à vos yeux que pour refaire à une autre ce qu’il vous a fait, une autre qui n’aura sans doute pas votre patience. Aussi, vous êtes-vous dit que, si vous avez la fermeté de résister à votre mari, il vous en sera reconnaissant plus tard et que peut-être même il vous reviendra. Cela eût pu être, évidemment, s’il n’y avait pas ces éternelles questions d’argent.

Mlle Wurtzel laissa entendre ensuite, ce qu’elle croyait d’une grande habileté, que Jean-Noël n’avait pas pour elle, Odile, ce qu’on appelle une passion, que si tous deux avaient envisagé de se marier, c’était par désir, elle de quitter enfin sa famille, lui d’être soulagé des soucis que lui donnaient et ses charges et le manque d’argent. Une telle humilité n’avait rien de surprenant. Il était indifférent à Odile d’inspirer ce mépris que le monde éprouve pour celui qui vous est reconnaissant de l’avoir frappé, si elle approchait ainsi du but lointain qu’elle s’était fixé. Mais Marguerite était beaucoup plus normale. Elle ne crut pas à cette comédie. Le fait que celle-ci avait pu avoir lieu lui fit mauvaise impression. Au lieu de voir dans les paroles d’Odile un désir de lui plaire, elle y vit cet égoïsme et cette sécheresse qu’on ne rencontrait, selon elle, que dans les milieux riches et soi-disant élégants où elle s’imaginait que son mari évoluait. Elles étaient bien toutes pareilles, ces jeunes filles du monde, dépravées, ne se plaisant que dans des subtilités et aimant à jouer, par perversité, avec les honnêtes femmes. Pourtant si Marguerite, en dehors des réponses qu’elle faisait partir instinctivement comme autant de cris du cœur, ne manquait pas de déférence, c’était que dans la solitude et la pauvreté où elle vivait depuis des années, elle avait toujours pensé qu’un jour ou l’autre, ce même monde dont elle disait tant de mal mais auquel elle était fière d’être mêlée grâce à son mari, aurait besoin d’elle. Ç’avait donc été sans le moindre étonnement qu’elle avait reçu Odile, comme si cette visite lui était due, semblable qu’elle était devenue à un fonctionnaire intègre qui assiste, impuissant, aux intrigues de ceux qui briguent son poste, mais de qui il faut obtenir qu’il signe une lettre de démission.

17

Une demi-heure s’était à peine écoulée depuis son arrivée à Saint-Cloud que Mlle Wurtzel, à la grande surprise de Jean-Noël, avait pris congé de Marguerite. Rien n’avait été conclu. La conversation s’était perdue peu à peu dans des détails domestiques. Ce n’était pas la première fois que Jean-Noël remarquait qu’Odile agissait ainsi. Alors qu’il avait le goût des longues explications, qu’il ne quittait un interlocuteur que parfaitement d’accord avec lui, Odile, elle, alors qu’on s’y attendait le moins, en personne qui ne prolonge pas une visite de peur de déranger, se levait et partait. En temps ordinaire, il n’y avait rien à redire à cette manière de faire, mais elle avait eu ce jour-là quelque chose de cavalier. Marguerite n’était-elle pas devenue tout autre au moment de ce départ brusqué ? Convaincue d’avoir fait preuve d’une complaisance exceptionnelle en recevant Mlle Wurtzel, elle était certainement froissée d’avoir été traitée comme s’il était naturel qu’elle accueillît toutes les amies de son mari.

Lorsqu’ils furent de retour à Paris, Jean-Noël fit remarquer à Odile qu’il eût été peut-être plus habile d’attendre que Marguerite levât l’entretien. Mais la jeune fille soutint qu’au contraire ils avaient très bien fait de ne pas s’attarder. Marguerite avait ainsi compris que, s’ils étaient désireux de s’entendre avec elle, ils n’étaient pas pour cela prêts à s’incliner devant toutes ses volontés. D’ailleurs, il eût été difficile que cette visite se passât mieux. « Votre femme a été très aimable avec moi », observa Odile. Comme si Jean-Noël n’avait pas été présent, Marguerite n’avait tenu compte que de la jeune fille. N’avait-elle pas dit, quand Odile lui avait fait remarquer qu’il était de son intérêt de divorcer car, au lieu de vivre au jour le jour comme elle le faisait à présent, elle aurait la certitude de toucher régulièrement une pension sur le chiffre de laquelle il ne restait plus qu’à tomber d’accord, n’avait-elle pas dit, après avoir affirmé qu’elle ne divorcerait jamais, qu’elle réfléchirait, qu’elle donnerait la réponse dans quelques mois, « lorsque j’aurai consulté mon avocat » ? N’était-ce pas un succès d’avoir écarté les questions sentimentales. Il y aurait sans doute de nombreuses difficultés à surmonter, mais les affaires d’argent ne s’arrangeaient-elles pas toujours ? « Votre femme, dit encore Odile, n’est pas du tout celle que vous m’aviez dépeinte. C’est au contraire une personne très raisonnable, pleine d’inquiétude pour l’avenir de sa fille et qui ne demande qu’à vous rendre votre liberté si toutefois, et en cela elle a parfaitement raison, l’assurance lui est donnée qu’elle ne se trouvera pas dans le besoin. »

Mais Odile se trompait, sinon réellement, car cet éloge, elle ne le faisait que pour être agréable à Jean-Noël, du moins en apparence. En effet, quelques jours plus tard, Marguerite écrivit à son mari. Ce n’était certes pas l’avocat dont elle avait parlé qui lui avait dicté cette lettre. Elle se demandait si Jean-Noël n’était pas devenu fou de lui avoir imposé, et cela en présence de son enfant, une femme qui, elle était obligée de le reconnaître, était bien élevée mais qui n’en était pas moins sa maîtresse. Il fallait d’ailleurs que cette personne n’eût pas une bien grande dignité pour avoir accepté de l’accompagner. La lettre continuait par des injures à l’adresse d’Odile. S’il voulait divorcer pour épouser une soi-disant jeune fille, il aurait dû prendre au moins la précaution de ne jamais la présenter à sa femme légitime. Heureusement son ange gardien veillait. Elle aurait été capable, sans cette visite, d’accepter de divorcer, car si sa vie à elle était brisée, elle ne voulait pas empêcher son mari de refaire la sienne. Mais à présent, tout était changé.

Jean-Noël n’osa montrer cette lettre à Odile. Cependant, comme elle lui demandait chaque jour s’il avait reçu des nouvelles de sa femme, il ne put faire autrement que de lui en parler.

— Vous ne tenez donc pas à ce que je la lise ?

— Je l’ai déchirée, répondit-il bien qu’il l’eût mise dans son portefeuille en prévision du jour où elle pourrait lui servir. « Mais je me rappelle tout ce qu’elle contenait. Marguerite ne veut naturellement plus divorcer. »

— Quelles raisons vous donne-t-elle ? Montrez-moi cette lettre, je vous prie.

Elle insista tellement qu’il finit par céder. Quand elle l’eût parcourue, elle sourit comme si, pas un instant, il n’avait été question d’elle. Elle se fût trouvée, à cette minute, en présence de Marguerite, que son attitude n’eût été différente en rien de celle qu’elle avait eue à Saint-Cloud. Elle éprouvait cependant une certaine satisfaction. N’était-elle pas maintenant, au même titre que Jean-Noël, l’objet de la haine de Marguerite ? Cela ne lui donnait-il pas en quelque sorte le droit de s’occuper elle-même du divorce ?

— Avez-vous répondu ?

— Non. Je voulais d’abord vous parler.

— Eh bien, vous allez agir comme si vous ne m’aviez rien dit. Vous allez répondre très gentiment.

Elle décida peu après que Jean-Noël écrirait le soir même. Il s’étonnerait qu’après l’entrevue du dimanche précédent Marguerite eût pu lui écrire ainsi. Il lui demanderait de réfléchir sur la proposition qui lui avait été faite, mais sans montrer de mauvaise humeur.

Quand Marguerite reçut cette lettre, elle alla consulter non un avocat mais un ménage de ses amis, dont le mari était gérant de magasin. Chacun rédigea un brouillon. En prenant un peu dans chaque, Marguerite répondit à son mari qu’elle n’avait pas changé d’avis, qu’elle refusait toujours de divorcer, que plus tard il serait le premier à lui en être reconnaissant, mais cette fois sur un ton beaucoup plus aimable, de manière à laisser entendre que les injures à Mlle Wurtzel, pourtant postérieures de quatre jours à la fameuse visite, avaient été écrites sous le coup de la colère.

Dès qu’elle eut pris connaissance de cette lettre, Odile déclara que cette situation avait assez duré. La douceur, sur laquelle elle avait tant compté, s’étant montrée inopérante, il fallait recourir à d’autres moyens. On ne pouvait plus perdre son temps ainsi. Il fallait demander conseil à un avocat expérimenté. Me Herbst, un ami de Simon Wurtzel, originaire lui aussi d’Alsace, se réjouirait certainement de guider Jean-Noël. Mais par peur que cette consultation ne vînt aux oreilles de sa famille, elle aimait mieux que Jean-Noël allât seul chez l’avocat ou, si cela lui était désagréable, qu’il se fît accompagner par Maurice. Évidemment, Me Herbst se douterait de quelque chose, mais les apparences seraient sauves.

Me Herbst proposa des moyens énergiques. « Vous n’ignorez pas, cher Monsieur, dit-il, que si c’est vous qui demandez le divorce et que votre femme s’y oppose, comme vous n’avez aucun grief contre elle, vous avez bien peu de chance de l’obtenir. Ne vous a-t-elle jamais trompé ? Ne vous a-t-elle pas injurié ou frappé en public ? » Sur la réponse négative de Jean-Noël, il continua ainsi : « Dans ce cas, à moins que vous ne veuilliez lui prêter des torts imaginaires et que vous n’ayez des amis assez complaisants pour vous servir de témoins, je ne vois qu’un moyen : tâcher d’obtenir de votre épouse qu’elle demande elle-même le divorce. Elle sait certainement que si vous vous dérobiez aux conséquences du jugement, c’est-à-dire au versement de la pension à laquelle vous serez condamné, vous seriez passible de prison, l’abandon de famille étant devenu, de par une loi récente, un délit de droit commun. Je crois donc que le mieux serait que vous vous entendiez, elle et vous, que vous lui fassiez comprendre combien grave serait votre situation si vous ne respectiez pas vos engagements. Je peux, si vous le désirez, vous donner le texte exact de cette loi afin que vous le remettiez à votre femme. » Jean-Noël demanda à réfléchir. Il venait de songer à Laure. N’était-il pas nécessaire, avant d’introduire un texte de loi, fût-il favorable à sa femme, dans sa situation conjugale, que Marguerite acceptât d’abord l’idée du divorce. Les modalités, on les examinerait par la suite. Mais attaquer sa femme ainsi, sans la prévenir, c’était la provoquer. Elle serait capable de venir le trouver rue Laugier, de faire du scandale. Mme Mourier, en apprenant qu’il voulait divorcer, lui en demanderait la raison. Il serait obligé d’avouer qu’il avait l’intention de se remarier. Elle n’aurait pas de cesse qu’elle ne sût avec qui. Comment l’empêcherait-il alors, si elle en avait le désir, de se rendre chez les Wurtzel ?

Quand il revit Odile, il lui répéta ce que lui avait dit Me Herbst et lui fit part de ses craintes, particulièrement de celles que lui inspirait Laure. Ne valait-il pas mieux qu’il se détachât de cette femme avant de s’attaquer à Marguerite ? Odile l’approuva. M. Wurtzel ignorait tout de la vie de Jean-Noël. Il lui avait toujours témoigné beaucoup de sympathie. Ce n’était pas le moment de la perdre.

Cette conversation avait lieu le lundi 13 mars 1925. Jean-Noël quitta Odile vers dix heures du soir, sur la promesse qu’il demanderait à Mme Mourier de lui rendre sa liberté avant la fin du mois. D’ici là, il la tiendrait au courant de ce qui se passerait. Ils retourneraient également tous les deux à Saint-Cloud, afin d’avoir une explication franche avec Marguerite. Cette fois, on parlerait chiffres et on tâcherait de tomber d’accord sur le montant de la pension. On parviendrait certainement à s’entendre. Odile ferait semblant d’ignorer que Marguerite avait écrit à Jean-Noël. Celle-ci croirait donc qu’il n’avait pas montré la lettre. Elle aurait l’impression de partager un secret avec son mari et elle en serait peut-être flattée. De son côté, Odile ferait à sa famille quelques allusions sur son désir de se marier, afin que si Mme Mourier, sous l’empire de la colère, se rendait boulevard du Montparnasse, elle tombât chez des gens prévenus.

Toutes ces belles résolutions n’avaient pourtant pas réconforté Jean-Noël. La visite qu’il avait faite à Me Herbst, le texte de loi que l’avocat avait voulu lui remettre, la mise en demeure déguisée d’Odile, lui semblaient en dehors de la réalité. S’il était hésitant, ce n’était pas par crainte de se tromper encore une fois ni par scrupule. Aussi bien Mme Mourier que Marguerite, tous ceux qui l’approchaient lui étaient indifférents. C’était qu’à cette heure dont il ne percevait que confusément l’importance, l’image d’Annie s’était faite plus nette devant ses yeux. N’allait-il pas, en se jetant dans ces luttes médiocres, sans même être soutenu par l’idée qu’une fois surmontées, il serait heureux, s’éloigner de plus en plus de celle qui était son enfance, sa jeunesse, toute sa vie, et dont la sévérité, à présent, au milieu de toutes ces histoires, semblait bienfaisante ? Annie n’était-elle pas le désintéressement, la simplicité dans les relations sociales, le mépris de tout ce qui est calcul ? Mais s’il demeurait attaché à Mme Mourier, que deviendrait-il ? Il y avait plusieurs jours déjà que Jean-Noël avait songé à retourner avenue de Malakoff à l’occasion de l’anniversaire de sa belle-mère, qui tombait justement le 14 mars. Cela n’aurait pas manqué de noblesse, avait-il pensé, après ce qui s’était passé entre Mme Œtlinger et lui. Il apporterait des lis, fleurs favorites d’Annie. Il lui parlerait seulement quelques instants, puis il se retirerait aussi simplement qu’il était venu, montrant ainsi que s’il avait bien compris ce que sa belle-mère attendait de lui, il n’en continuait pas moins à lui être aussi dévoué. Mme Œtlinger n’aimait pas les cris, les protestations, mais la sensibilité contenue, comme elle disait, l’émotion que seul un détail trahit, la touchaient. Il se pouvait donc qu’à la faveur de cet anniversaire de nouvelles relations s’établissent entre Annie et lui. Si cela était, comme tout deviendrait simple alors ! Odile, Marguerite, Mme Mourier, Mme Mercier pourraient s’entre-déchirer, Jean-Noël se garderait bien d’intervenir.

18

Le lendemain, en quittant l’étude, Jean-Noël se rendit avenue de Malakoff. Mais à peine la porte d’entrée eut-elle été ouverte qu’il fut frappé par l’animation qui régnait dans le vestibule. Trois personnes, qu’il ne connaissait pas, parlaient à voix basse. Une autre pénétra dans le salon. Le valet de chambre, qui d’ordinaire, lui demandait solennellement qui il voulait voir, lui dit tout de suite : « Attendez un instant, Monsieur. Je vais chercher Madame. » Peu après, Mme Œtlinger parut. Elle était pâle. Ses traits étaient tirés. Jean-Noël comprit que quelque chose de grave se passait. Il s’avança. Sa belle-mère lui fit signe de l’attendre. Elle échangea quelques mots avec les inconnus, hocha la tête, haussa les épaules, saisit même la main de l’un d’eux.

— Ne restons pas ici, dit-elle quand elle eut rejoint son beau-fils et en se retournant comme si quelqu’un la poursuivait. « Viens dans le cabinet de travail. »

Elle prit son beau-fils par le bras, ce qu’elle n’avait pas fait depuis des années, l’entraîna, se retourna encore une fois, puis, comme si elle avait oublié quelque chose :

— Attends-moi. Assieds-toi. Je reviens tout de suite.

À ce moment la sonnette de la porte d’entrée retentit. Au valet de chambre qui passa près de lui, Jean-Noël, qui n’avait pas bougé, jeta un regard interrogatif.

— Monsieur est au plus mal, murmura le domestique sans s’arrêter.

Lorsqu’Annie revint, à peine une minute après, elle était encore plus émue. Elle referma la porte sur elle puis, comme si elle était enfin en sûreté, s’immobilisa, les bras le long de son corps.

— Que se passe-t-il ? demanda Jean-Noël sans oser paraître le savoir, de peur que sa belle-mère ne lui reprochât, même en cette circonstance, sa familiarité avec les domestiques.

— Mon père a eu trois syncopes ce matin. Il vient d’en avoir une quatrième. Il n’a pas encore repris connaissance.

— Ce n’est pas vrai !

— Mais si, mon pauvre Jean-Noël, continua Annie comme si elle trouvait encore en elle la force de consoler son beau-fils.

— Les médecins sont venus ? demanda celui-ci en pensant, une seconde après, au pluriel qu’il venait d’employer.

Bien qu’il aspirât à vivre auprès d’Annie et que ce qui l’en empêchait fût justement M. Villemur, il n’avait jamais songé que la disparition de celui-ci pût sinon lui permettre de réaliser son désir du moins le lui faire espérer. Ce n’était pas qu’il fût meilleur qu’un autre et que des idées de ce genre n’eussent pu lui venir à l’esprit. C’était qu’Annie était demeurée à ses yeux la femme de M. Œtlinger et qu’il ne se l’était jamais représentée dépendant de quelqu’un d’autre que Jean-Melchior. En cette fin d’après-midi, il eut brusquement la révélation des conséquences heureuses que pourrait avoir pour lui la mort de M. Villemur. Du même coup, la nécessité qu’il semblât appréhender sincèrement cette mort lui apparut.

— Et que disent-ils, ces médecins ? demanda-t-il avec anxiété en s’approchant de sa belle-mère silencieusement et rapidement, comme s’il n’eût pas voulu être vu changeant de place. Elle était assise dans un fauteuil et s’était caché le visage dans ses mains. De temps en temps, elle essuyait ses yeux.

— C’est affreux, dit-elle en tendant une main à son beau-fils pour trouver dans ce contact un réconfort qu’aucune parole ne lui eût donné. Jean-Noël prit cette main qui s’offrait à lui, ne sachant pas s’il devait la caresser ou la garder dans la sienne. Il était pourtant devenu un autre homme. La crainte de déplaire, qui le paralysait d’habitude, avait disparu. Comme ce fameux jour où il avait attendu Annie à la gare de Nice, après la mort de Jean-Melchior, il aurait voulu protéger sa belle-mère, lui montrer combien grand était son dévouement, et qu’en échange elle lui témoignât enfin de la confiance.

— Il ne faut pas te laisser abattre.

Il avait l’impression que la douleur d’Annie était plus profonde aujourd’hui qu’elle ne l’avait été à Nice. Mais n’était-il pas injuste ? Quand sa belle-mère était rentrée de Davos, il y avait déjà près d’une semaine que Jean-Melchior était mort.

— Oh ! non je ne me laisse pas abattre, fit Annie en continuant à pleurer. « C’est tellement triste ! Hier encore, il se réjouissait de quitter Paris pour Pâques. »

Elle ne put se contenir davantage et se cacha de nouveau le visage.

— Tout espoir n’est peut-être pas perdu.

Elle ne répondit pas. Au bout de quelques instants, elle leva la tête, retendit la main à son beau-fils et, avec une expression si douloureuse qu’on eût dit un sourire :

— Tu es un bon garçon, Jean-Noël.

Les oreilles, puis les pommettes du jeune homme s’enflammèrent. Avait-il vraiment autant de cœur que sa belle-mère le croyait ? Elle se trompait. Il n’était pas aussi ému qu’il le paraissait. Que se passerait-il quand elle s’en apercevrait ? Il pressa la main d’Annie. Au fond, ne se calomniait-il pas ?

— Non, il ne vivra pas, poursuivit Mme Œtlinger comme si elle se parlait à elle-même.

— Il ne faut pas dire cela.

Annie retira doucement sa main pour prendre le petit mouchoir qu’elle glissait depuis tant d’années dans sa manche gauche. Elle ferma les yeux pour le promener sur les paupières. Jean-Noël la regarda. Une vie nouvelle allait-elle commencer ? Si M. Villemur venait à mourir, il était probable que sa famille se disperserait. Les choses reprenaient pour Jean-Noël cet aspect gai qu’elles avaient eu dans sa jeunesse chaque fois qu’un événement grave était arrivé. Les années qu’il venait de passer loin de sa belle-mère lui semblaient une journée. Il n’avait jamais quitté Annie ; aujourd’hui était le lendemain de cette fameuse dispute au sujet de sa vocation pour la peinture. Un rôle nouveau allait lui être assigné. Mme Villemur retournerait sans doute en province, dans sa famille. Et Annie, seule, libre, resterait à Paris pour s’y adonner à la peinture. Peut-être alors, n’ayant plus les siens pour l’en empêcher, accepterait-elle que Jean-Noël vécût près d’elle, s’en réjouirait-elle même. Il sentait qu’elle avait pour lui, à cette minute, un peu d’amour. Il lui en était infiniment reconnaissant. Peut-être l’aimerait-elle maintenant comme un fils. Il ne surveillait plus ses paroles et cela le rendait plus naturel.

— Je te quitte un instant. Il faut que j’aille voir ce qui se passe.

— Mais certainement, dit Jean-Noël sans ce petit silence dont il faisait précéder d’habitude ses réponses.

Mme Œtlinger ne tarda pas à revenir, aussi désemparée qu’auparavant.

— Il n’y a aucun changement, dit-elle cette fois sans refermer la porte.

Jean-Noël sentit qu’il devait partir. Comme une personne qui a compris qu’il ne reste plus qu’à attendre, Annie s’approcha d’une fenêtre, en tira le rideau pour regarder un instant dans l’avenue, revint près du bureau, toucha du bout des doigts quelques papiers.

— Jean-Noël, tu peux t’en aller maintenant.

— Je ne veux pas te laisser, fit celui-ci aussi vite que s’il n’avait prononcé qu’un mot.

Annie lui dit alors qu’elle était très fatiguée, qu’elle voulait prendre un peu de repos, qu’il ne fallait surtout pas qu’il négligeât ses occupations à cause d’elle, qu’elle n’oublierait jamais sa sollicitude. Jean-Noël se dirigea vers la porte. À ce moment, Mme Œtlinger aperçut les lis que son beau-fils avait posés sur une console lorsque le valet de chambre lui avait annoncé que M. Villemur était au plus mal.

— Ces lis, ces beaux lis, dit-elle. Puis elle détourna son regard, le fixa, interrogateur, sur Jean-Noël.

— Je te les avais apportés pour ton anniversaire.

Annie en respira le parfum comme si celui-ci était une consolation à toutes les peines de ce monde puis, reposant les fleurs sur la console, elle s’approcha de son beau-fils, le saisit par le bras ainsi qu’elle l’avait fait quand il était arrivé et, à pas lents, l’entraîna vers l’antichambre, sans dire un mot, comme si, venant seulement de se rappeler que c’était son anniversaire, elle cherchait à pénétrer la signification de cette coïncidence mystérieuse.

Lorsque Jean-Noël arriva rue Laugier, il était plus de huit heures. Tout le long du trajet, il avait fait des projets d’avenir. Ce fut donc avec agitation, les yeux brillants, qu’il raconta à Mme Mourier ce qui venait de se passer. Ayant affirmé maintes fois qu’il était brouillé avec sa belle-mère, il ne voulut pas avouer qu’il s’était rendu de lui-même avenue de Malakoff. Il prétendit que dans l’après-midi Annie lui avait téléphoné pour lui annoncer la triste nouvelle. Il n’avait donc pu faire autrement que d’accourir. « D’ailleurs, ajouta-t-il, il en a toujours été ainsi. Chaque fois que nous avons été en froid, il y a eu quelque chose qui nous a raccommodés. »

Mme Mourier ne tarda pas à remarquer que Jean-Noël parlait trop de sa peine pour qu’elle fût sincère. Elle le consola néanmoins, comme s’il était directement touché, rien ne pouvant ce jour-là le flatter davantage. La nuit, Jean-Noël dormit mal. Son impatience de voir poindre le jour était si grande qu’il ne pouvait rester immobile. Il avait, à chaque instant, le sentiment que des événements graves se déroulaient avenue de Malakoff et que, n’étant pas là pour y prendre part, il allait être oublié. Mme Mourier ne dormit pas mieux. À différentes reprises, elle lui demanda s’il ne voulait pas une tisane. Chaque fois il refusa, de manière que Laure comprît déjà qu’un changement était possible dans leurs rapports. À l’amour qu’il pouvait avoir pour elle, il fallait qu’elle sût qu’il ne sacrifierait jamais Annie. Demain, peut-être, celle-ci aurait besoin de lui, le prierait de l’accompagner en voyage. Rien au monde ne pourrait alors l’empêcher d’accomplir son devoir.

Le matin arriva enfin. Dès que l’heure le lui permit, il se rendit avenue de Malakoff, sans cette inquiétude qu’il avait d’habitude, puisqu’il avait une raison de venir.

— Annoncez-moi à Madame Œtlinger, dit-il avec assurance au valet de chambre.

Il se voyait déjà circulant librement dans l’appartement, téléphonant, recevant même des amis, ne surprenant personne par sa présence, ni Mme Villemur, ni les autres membres de la famille. Lorsqu’Annie le rejoignit, les lèvres si pâles qu’on eût dit qu’elle s’était poudrée maladroitement, les yeux rougis, il se montra assez froid, espérant, grâce à cette nouvelle attitude, ressembler à ces jeunes hommes qui, dans les familles en deuil, surmontent les premiers leur douleur, afin de réconforter leur mère et leurs sœurs.

— N’y a pas de mieux ? demanda-t-il presque comme s’il était un médecin.

Comme la veille, Annie voulut l’entraîner dans le cabinet de travail. Pour ne pas y aller, il s’arrêta tous les deux pas, ainsi que le font certaines gens dans la rue, lorsqu’on leur parle.

— Viens, Jean-Noël. Je t’en supplie. Nous serons mieux.

La porte du salon s’ouvrit et il aperçut plusieurs personnes qui se parlaient presque à l’oreille. Comme il aurait voulu, à ce moment, que sa belle-mère le laissât libre, qu’elle lui dît : « Je reviendrai tout à l’heure », alors qu’il se trouvait encore dans ce vestibule sur lequel donnaient tant de portes et où il y avait toujours quelqu’un !

— Mon pauvre Jean-Noël, dit Annie, je te cause bien des soucis. Surtout que ton travail n’en souffre pas. As-tu bien fait tout ce que tu avais à faire ?

Jean-Noël eut envie de répondre qu’il n’avait rien à faire et que même s’il avait eu quelque chose, cela n’aurait eu aucune importance. Mais il s’en garda bien.

— J’ai pris toutes mes dispositions.

Il venait à peine de prononcer ces mots que Mme Villemur parut dans l’embrasure de la porte.

— Oh ! excuse-moi, dit-elle en apercevant sa fille avec un homme qu’elle ne reconnut pas au premier abord.

— Entre, maman, entre, c’est Jean-Noël.

La vieille dame obéit. Elle avait déjà reçu cinq ou six amies. Ne faisant aucune distinction entre celles-ci et Jean-Noël, elle dit :

— Vous êtes venu aussi ?

Jean-Noël s’inclina respectueusement. Il savait que si Mme Villemur n’avait jamais pris sa défense, elle n’en avait pas moins été très bonne pour lui. Sans son mari, elle ne se fût certainement pas opposée à ce qu’il vînt habiter avenue de Malakoff. Cette indulgence, Jean-Noël l’avait prise pour une sympathie secrète. Aussi, chaque fois qu’il était en présence de la vieille dame, s’appliquait-il à ne pas la décevoir.

— Mais oui, Madame, répondit-il avec cette désinvolture qu’il avait toujours en sa présence et qui, dans son esprit, était la raison de cette sympathie.

Jean-Noël n’étant plus seul, Annie s’esquiva.

— Asseyez-vous, Monsieur, dit Mme Villemur.

Elle était si bouleversée qu’elle ne se rendait pas exactement compte de ce qui se passait autour d’elle et que, de ce drame, elle ne retenait que les marques de sympathie qui affluaient de toutes parts.

— Merci, répondit Jean-Noël. Je préfère rester debout. Mais vous-même, Madame…

— Moi aussi. Il faut que je sois là, partout.

À la façon dont ces mots furent dits, il comprit que Mme Villemur était en dehors du drame, que, partout écartée, elle errait de pièce en pièce et que c’était pour cela qu’elle était entrée dans le cabinet de travail. Il en ressentit une profonde déception, presque comme si on lui avait confié la garde d’un enfant. Il était obligé de faire la conversation pendant que se déroulaient tant d’événements. Aussi fut-ce avec impatience qu’il guetta le retour de sa belle-mère, tressaillant chaque fois qu’une main se posait sur le bouton de la porte, ce qui advint plusieurs fois sans que celle-ci s’ouvrît.

— Maman, dit Annie qui venait enfin de reparaître, ton fils te cherche.

— Où est-il ? demanda Mme Villemur.

— Je vais te conduire, maman.

Mme Œtlinger prit le bras de sa mère et, après avoir fait signe à son beau-fils de l’attendre, s’en alla à petits pas. Le sentiment de délivrance que Jean-Noël éprouva fut si grand qu’il se mit à marcher de long en large. Mais le temps s’écoulait sans qu’Annie revînt. Plusieurs fois il eut envie de sortir afin de se mêler aux gens qu’il entendait passer et repasser. Il n’osait cependant le faire, ce qui accroissait l’impression pénible qu’il avait déjà d’être tenu à l’écart. Les minutes lui semblaient interminables. Finalement, il ne put résister au désir de quitter le cabinet de travail. Le grand vestibule était désert ; la porte du salon, ouverte. Il s’avança. Il n’y avait plus personne. Un pardessus avait glissé du fauteuil sur lequel il avait été posé et traînait à terre. Par les fenêtres sans rideaux, transparentes comme de l’eau, il aperçut les arbres dénudés de l’avenue du Bois. Il revint dans le vestibule. Soudain il entendit un bruit de pas, puis celui d’une porte.

— Ne t’en va pas, ne t’en va pas, supplia Annie. On vient de lui faire une piqûre. Il n’a pas repris connaissance.

Elle entra dans le cabinet de travail, suivie de son beau-fils, puis se laissa tomber dans un fauteuil. On entendait à présent des voix qui se rapprochaient.

— Ferme la porte, Jean-Noël. Je ne veux voir personne. Je n’en peux plus.

— Je la fermerai tout à l’heure.

— Non, non, maintenant.

Pendant quelques instants, le murmure d’une conversation à voix basse arriva à ses oreilles. Annie pleurait. Il s’assit près d’elle.

— Il faut avoir du courage, dit-il en prenant de lui-même la main de sa belle-mère.

— Je le sais, je le sais, répondit-elle avec cet étonnement qui s’empare de nous quand on nous reproche de manquer de la qualité dont nous sommes le plus fiers.

À ce moment la porte s’ouvrit, livrant passage à Henri et à un de ses amis. Cependant qu’Annie continuait à pleurer, Jean-Noël se leva. Henri s’avança sans hésitation vers le jeune homme, lui tendit la main en le regardant dans les yeux, sans prononcer un mot. Se tournant enfin vers son ami, il fit les présentations à voix basse, précisant que Jean-Noël Œtlinger était le beau-fils de sa sœur. Puis, il s’approcha de celle-ci.

— Voyons, Annie, dit-il en s’asseyant sur la chaise que venait de quitter Jean-Noël.

Comme elle ne lui répondait pas, il la prit par les épaules, l’obligea à relever la tête. Elle avait les paupières gonflées, les joues tachetées et humides. Il tira son mouchoir et, avec des soins qu’on eût dit d’un mari, les sécha en murmurant des paroles de consolation. Du milieu de la pièce où il était resté avec l’ami d’Henri, Jean-Noël ne pouvait détacher son regard de cette scène. Pourquoi n’avait-il pas songé, lui aussi, à essuyer les larmes d’Annie ? Ce geste était tellement plus tendre que tous ceux qu’il avait eus. N’était-il pas celui même qu’il eût dû avoir ? Maintenant, il était trop tard. Et pourtant, avec quel amour, avec quelle délicatesse, il eût caressé de son mouchoir le visage d’Annie ! Elle s’était levée. Henri la serra contre lui. Les yeux mi-clos, la tête contre son épaule, elle semblait se confier entièrement à lui. Il fit signe à son ami que sa sœur n’allait pas tarder à se remettre. Et ce fut à cet instant qu’elle prononça quelques mots qui emplirent Jean-Noël d’une joie profonde.

— Laisse-moi, Henri, dit-elle doucement en ôtant le bras qui entourait sa taille, comme l’eût fait une jeune fille. « J’ai promis à l’infirmière de revenir. »

19

Les jours suivants, l’état de M. Villemur demeura stationnaire. Chaque soir, vers six heures, Jean-Noël se rendait avenue de Malakoff. Depuis le 14 mars, il n’avait pas donné signe d’existence à Mlle Wurtzel. Le samedi, c’est-à-dire le jour où il avait été convenu qu’il retournerait avec la jeune fille à Saint-Cloud, arriva. Dès que Jean-Noël fut en présence d’Odile, il lui annonça, comme s’il était frappé personnellement par un grand malheur, que M. Villemur était au plus mal. Mlle Wurtzel feignit d’en être attristée. Elle s’étonna pourtant que Jean-Noël donnât tant d’importance à un événement qui n’en avait pas pour lui et qu’il sacrifiât ses projets à des gens desquels, comme l’expérience l’avait montré, il ne devait rien attendre. Elle n’osa cependant lui en faire l’observation de peur de paraître inhumaine. Mais quand elle s’aperçut que l’agitation dans laquelle la maladie de M. Villemur plongeait Jean-Noël était surtout causée par les avantages que celui-ci comptait tirer d’une issue fatale, elle n’eut plus aucun scrupule.

— Avez-vous au moins prévenu Marguerite que nous n’irons pas la voir cet après-midi ?

Il lui répondit qu’il ne l’avait pas fait, mais que cela était sans conséquence.

— Vous croyez ! fit Odile qui trouvait que Jean-Noël agissait bien cavalièrement avec une femme qu’il se proposait de gagner par la douceur.

— Je ne pouvais pas me douter de ce qui allait arriver.

— Voyons, Jean-Noël, dit Odile sur le ton d’une femme à son mari.

Depuis qu’ils s’étaient retrouvés, ils n’avaient jamais parlé de ce qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, leurs sentiments devant demeurer dans l’ombre jusqu’à ce que Jean-Noël fût libre.

— Il faut que je m’en aille, on m’attend.

« Pourtant, pensait Odile, on a beau perdre un parent, on ne compromet pas pour cela son avenir. »

— Et quand vous reverrai-je ? demanda-t-elle, certaine que, dans son exaltation, Jean-Noël, ne remarquerait pas qu’elle tenait à lui.

— Comment voulez-vous que je le sache ? répondit-il en levant les bras et en laissant paraître la fierté qu’il avait de ne plus pouvoir rien promettre.

— Vous me téléphonerez au moins pour me tenir au courant.

Il promit de le faire et partit avec la même précipitation qu’il était venu. À peine arrivé avenue de Malakoff, il eut le pressentiment que M. Villemur allait mieux. Le soleil jaunissait les vitraux de la baie du vestibule, baie mystérieuse qu’il n’avait jamais vue ouverte. Il crut, pendant un instant, que cette impression de gaieté, de détente, c’était lui qui l’amenait du dehors. Bien qu’il se fût familiarisé avec les domestiques depuis le début de la semaine, le valet de chambre, comme si la vie allait reprendre son cours habituel, le reçut ainsi qu’un étranger et le conduisit dans le cabinet de travail. Quand Annie parut, il remarqua tout de suite qu’elle était beaucoup plus calme que la veille. Elle était légèrement décolletée, elle dont le cou était d’habitude caché. Ses cheveux étaient souples et brillants. Au lieu de ce mouchoir qu’elle tenait continuellement à la main, elle portait un petit sac de soirée.

— Cela va beaucoup mieux, dit-elle tout de suite comme si Jean-Noël, plongé dans l’inquiétude, avait hâte d’être rassuré.

À ces mots, il rougit jusqu’aux oreilles.

— Ah ! tant mieux, murmura-t-il comme si le soulagement qu’il éprouvait l’empêchait de parler.

En rentrant Rue Laugier, il eut la désagréable surprise de trouver sa mère et son frère. Laure leur tenait compagnie. On eût dit que le malheur qui frappait les Villemur avait quelque importance pour ces gens et qu’il était un prétexte à réconciliation. Aux regards interrogateurs de sa mère, Jean-Noël comprit tout de suite qu’elle attendait son retour avec anxiété, comme si elle tremblait pour la santé de M. Villemur. Mais comment Mme Mercier avait-elle appris ce qui se passait avenue de Malakoff ? Au temps où Jean-Melchior avait fréquenté l’atelier de Mlle Villemur, Ernestine Mercier avait défendu ses droits qu’elle considérait identiques à ceux d’une femme mariée. Elle avait intrigué. Ç’avait été ainsi qu’elle avait fait la connaissance d’Elisabeth, la femme de chambre d’Annie. Or, il y avait quelques années, Elisabeth, déjà âgée, avait quitté son service. Grâce à une rente que lui versaient ses anciens maîtres, elle vivotait dans une pension de Neuilly. Chaque samedi, elle retournait avenue de Malakoff, où elle déjeunait à l’office. Ensuite, pour se rendre utile, elle servait le café. Elle pénétrait alors dans l’appartement. Elle échangeait un mot aimable avec tout le monde, car elle avait une grande reconnaissance pour cette famille au service de laquelle elle était restée plus de trente ans. Mais son dévouement ne l’empêchait pas de répéter à Mme Mercier tout ce qu’elle entendait. Si elle était incapable de mal faire, elle avait toujours éprouvé un certain plaisir à se plaindre de ses maîtres, à être mêlée encore plus intimement à leur vie qu’elle ne l’avait été en les servant. Dès qu’elle eut appris la maladie de M. Villemur, elle avait été immédiatement prévenir Mme Mercier. Celle-ci, tout de suite, avait pensé aux conséquences de cette mort. Annie allait hériter. Elle donnerait donc certainement de l’argent à Jean-Noël. Peut-être même se libérerait-elle de la dette qu’elle avait vis-à-vis de la première femme de Jean-Melchior, car elle n’avait jamais dit que cette dette n’existait pas. Elle avait dit que c’était faute d’argent qu’elle ne pouvait s’en acquitter. Il fallait donc, le plus vite possible, revoir Jean-Noël. Aussi, quand il arriva, Mme Mercier l’attendait-elle déjà depuis plus d’une heure. Elle avait commencé par cacher l’objet de sa visite à Mme Mourier, ne voulant pas trahir son fils, si celui-ci n’avait rien raconté à Laure. Pour des raisons analogues, Mme Mourier s’était tue également. Après dix minutes d’entretien les deux femmes avaient compris qu’elles se trompaient mutuellement. Mais Laure ne s’était pas départie de son amabilité. Elle n’avait rien à craindre. En sa qualité de femme aimée, ne serait-elle pas toujours la plus forte ?

— Il y a un mieux, dit Jean-Noël à Mme Mourier.

Ernestine Mercier regarda méchamment son fils. Ne mentait-il pas pour l’écarter ? Quant à Laure, elle parut se réjouir sincèrement de cette nouvelle. Elle n’avait pourtant pas manqué d’entrevoir les avantages qu’elle pourrait tirer de la mort de M. Villemur. Pour cette raison, ces jours derniers, elle ne s’était pas montrée plus attentionnée, car elle avait beaucoup d’amour-propre quand il s’agissait d’intérêts.

Le lendemain matin, Jean-Noël reçut une lettre de Marguerite. Celle-ci avait, du moins le prétendait-elle, attendu son mari toute la journée. Elle n’était pas à sa disposition. Elle élevait sa fille le mieux que ses moyens le lui permettaient. Il ne se passait pas un après-midi sans qu’elle la promenât plusieurs heures. Samedi, elle n’avait pu le faire. Elle ne voulait pas compromettre la santé d’Annie à cause de Jean-Noël. Celui-ci avait déjà fait bien assez de mal à cette enfant. La lettre entière était visiblement écrite sous l’empire de la colère. Jean-Noël en fut surpris. D’habitude, quand il ne tenait pas une promesse, et c’était pour cela qu’il n’avait pas écrit, Marguerite gardait le silence. Si ce temps était fini, c’était que, depuis qu’elle savait qu’il désirait sa liberté et qu’il avait par conséquent besoin d’elle, elle avait pris conscience de son importance. Pour divorcer, c’était comme pour se marier, il fallait être deux. Tant qu’il l’avait considérée comme sa femme, elle avait tout accepté, mais à présent elle n’avait plus de raisons de lui passer ce que, par amour, elle avait toléré.

Jean-Noël brûla aussitôt cette lettre, puis sortit. Le soleil brillait dans le ciel. La place de l’Étoile, encore mouillée des pluies de la nuit, était déserte. Quelques nuages blancs, comme on en voit sur les tableaux de batailles, se suivaient à grande distance. Ce fut dans une maison en deuil que Jean-Noël pénétra peu après. M. Villemur était mort au lever du jour.

Jean-Noël regarda Annie avec étonnement. Elle était calme, indifférente même. Il se rappela alors que cette froideur l’avait déjà surpris lorsqu’il l’avait revue au lendemain de la mort de Bertrand et de Jean-Melchior.

— C’est terrible, murmura Jean-Noël.

Il y avait quelques semaines, devant ce même bureau, M. Villemur était assis, sans se douter que sa fin fût si proche. Jean-Noël le revoyait se levant pour aller chercher Annie, ôtant ses lorgnons comme il le faisait toujours dès qu’il cessait de lire. Cet homme continuait de vivre dans son esprit et qu’il ne fût plus donnait déjà quelque chose de touchant aux habitudes qu’il avait eues. Si M. Villemur n’avait jamais été qu’un étranger pour Jean-Noël, il n’en était pas moins agréable à celui-ci de s’imaginer qu’il perdait, lui aussi, un être cher. Le nom de Villemur ne lui était-il pas presque aussi familier que celui d’Œtlinger. Se leurrait-il tellement en pensant que cette mort marquait une date dans son existence ? De quoi l’avenir allait-il être fait, à présent ? Il ne pouvait le dire, mais il était certain qu’il était à la veille d’un grand changement. Malheureusement, pour le moment, Annie était glaciale.

— Il vaut mieux que tu reviennes demain, dit-elle.

Le mercredi suivant, l’enterrement eut lieu. Entre temps, Jean-Noël était revenu chaque jour et il avait profité du désarroi général pour rester des heures avenue de Malakoff. Il arriva à onze heures. Un peu avant, un incident s’était produit à son sujet entre Annie et Henri. Agacé par les allées et venues de Jean-Noël, Henri avait fait observer à sa sœur que tout le monde se demandait qui était ce jeune homme, qu’on lui avait même posé diverses questions auxquelles il avait été embarrassé de répondre. Mme Œtlinger, qui avait profité des circonstances pour tâcher de rendre son beau-fils familier aux siens, avait été profondément froissée de ce que son désir eût été deviné. Aussi Jean-Noël trouva-t-il sa belle-mère encore tout émue d’avoir pris sa défense et mieux disposée qu’elle ne l’avait jamais été à son égard. Elle lui demanda tout de suite de ne plus revenir avenue de Malakoff. Elle ajouta qu’elle-même allait vivre désormais seule, ce dont elle se réjouissait, qu’alors elle ne reviendrait que rarement dans cette maison, laissant ainsi entendre que la prière qu’elle venait de faire à son beau-fils, elle ne l’avait que transmise. Ce fut donc sans l’amertume qu’une pareille interdiction lui eût causé dans une autre circonstance, et le cœur empli d’une joie secrète, car quel bonheur plus grand eût pu lui donner Annie que celui de considérer qu’elle avait autant de raisons que son beau-fils de se plaindre de sa famille, qu’il suivit l’enterrement, non au côté de sa belle-mère, mais perdu dans la foule. À l’église de l’Étoile, après la cérémonie, il passa devant la famille. À ce moment, un regret lui vint de n’en pas faire partie. Combien grande eût été sa fierté de serrer dignement toutes les mains qu’on lui eût tendues ! Mais à la pensée qu’il ne pouvait tout avoir, il se consola. Devant Annie, qu’il avait failli ne pas reconnaître sous ses voiles, il s’arrêta comme arrivé au terme d’un voyage. Elle l’embrassa deux fois, le serra contre elle, si bien qu’il oublia que d’autres gens le suivaient. « Avance », murmura-t-elle en le poussant doucement. « Viens demain. »

Jean-Noël vint donc le lendemain, avec d’autant plus d’exactitude que c’était Annie elle-même qui l’y avait invité, contre la volonté d’Henri. L’appartement était obscur. Le valet de chambre ne lui demanda pas comme d’habitude qui il voulait voir. Il avait reçu visiblement des ordres et il le conduisit tout de suite dans la chambre d’Annie.

— Comme je suis contente de te voir, mon cher petit, dit-elle. Tu as été tellement dévoué, ta présence m’a été d’un si grand réconfort.

— C’était naturel, répondit Jean-Noël avec l’espoir que sa belle-mère allait se plaindre de sa famille.

— Oui, c’est vrai, c’est naturel ou plutôt cela devrait l’être.

Se ressaisissant, comme si elle n’avait non seulement pas le droit de dire quoi que ce fût sur sa famille, mais de le penser, elle continua sur un ton tout différent :

— Maintenant, mon cher Jean-Noël, tout va changer. Ce malheur va transformer ma vie. Ma mère ne restera sans doute pas à Paris, toute seule, dans ce grand appartement, car Henri, s’il m’a dit la vérité, doit se marier. Elle retournera chez sa sœur. Quant à moi, mon cher petit, je vais travailler, travailler. Ces dernières années, j’ai négligé ma peinture. Te rappelles-tu l’atelier de Nice ? Comme tout cela est déjà loin, n’est-ce pas ? Nous avions tous des illusions. Enfin, ne pensons plus à cela. Nous nous verrons rue Boissonnade.

— Rue Boissonnade ?

— Tu ne savais pas que j’avais loué un atelier rue Boissonnade ?

— Non.

— C’est vrai. Je voulais que personne ne le sût. On ne peut pas vivre sans un endroit où on peut s’isoler, travailler, se recueillir, n’est-ce-pas ? Toi, tu viendras me voir quand tu voudras. C’est triste à dire, mais je vais être beaucoup plus heureuse maintenant. Dans ma famille, on ne m’a jamais pardonné d’avoir épousé ton père. J’avais beau prendre ta défense, on ne m’écoutait même pas. Je ne te le disais pas, mais je trouvais cela profondément injuste. Enfin, c’est le passé. Il ne faut jamais en vouloir à ceux qui ne partagent pas nos idées. Ma famille a toujours cru à certains principes. Elle m’a toujours considérée comme une sorte d’anarchiste. Essayer de la détromper eût été inutile. Aussi sommes-nous restées chacune sur nos positions.

Cependant que sa belle-mère parlait, Jean-Noël hochait la tête à chaque instant en signe d’acquiescement. Ce changement à son égard le surprenait, mais il était si heureux qu’il ne songeait même pas à en approfondir les raisons. Parfois il était pris cependant d’une crainte, celle que l’intérêt inattendu qu’il suscitait n’eût d’autre cause que l’affliction dans laquelle la mort de M. Villemur avait plongé Annie.

20

Parce que sa belle-mère le lui avait demandé comme une grâce et pour ne pas avoir l’air de profiter d’un chagrin pour s’imposer, Jean-Noël s’abstint pendant quelques jours d’aller rue Boissonnade. Au cours de cette période d’effacement, une crainte se glissa en lui, celle que Mme Œtlinger ne devînt dans l’avenir plus difficile à approcher. Jusqu’alors, chaque fois qu’il s’était froissé, qu’il était parti ou qu’Annie l’avait prié de ne pas revenir, il avait souffert mais il ne s’était pas inquiété. L’avenue de Malakoff demeurait le centre. Il suffisait d’y retourner pour retrouver inchangé ce dont il avait été séparé. Maintenant, c’était différent. Mme Œtlinger était libre. Un peu comme le commerçant dont les clients sont de passage, il appréhendait qu’elle ne disparût. Il n’avait plus avec sa belle-mère que des liens de grandes personnes unies par l’amitié et celle-ci était à la merci d’une dispute, d’un malentendu. Mme Mercier n’était-elle pas revenue rue Laugier ? N’avait-elle pas demandé à son fils ce qu’il comptait faire, à présent qu’il allait être riche, et n’avait-il pas répondu par vanité qu’il n’en savait rien, comme si effectivement un changement était sur le point de se produire dans sa vie ?

Ce ne fut qu’une semaine après l’enterrement de M. Villemur que Jean-Noël se décida à faire une visite à Annie. Cette première entrevue fut d’une très grande cordialité.

— Entre, entre, dit Annie, qui préparait justement le thé, à son beau-fils qui hésitait à s’avancer, ému par un parfum qui d’un seul coup lui avait rappelé toute sa jeunesse. Il obéit. Une lampe à pétrole, voilée par un abat-jour japonais, éclairait l’atelier où des foyers de vie étaient disséminés partout. Là, c’était une bouillotte d’où s’échappait de la vapeur, là une palette chargée de couleurs fraîches, là encore des tasses, un paquet de sucre, des fleurs. Il reconnut certains meubles, le paravent, et sur le bureau, le porte-plume d’ivoire dont il n’avait jamais eu le droit de se servir.

— Est-ce que tu prends beaucoup de lait ? demanda Mme Œtlinger. Elle semblait rajeunie comme si la visite de son beau-fils la reportait au temps de Jean-Melchior. Elle était pourtant désireuse de montrer qu’elle n’avait pas changé et que, bien qu’elle fût demeurée des années dans sa famille, elle avait conservé cet amour de l’art et de la vie intérieure auquel elle attachait tant de prix. Dans cet atelier perdu, ignoré de tous, elle était vraiment elle-même et Jean-Noël sentait qu’elle lui faisait un grand honneur en l’acceptant dans son intimité.

Un mois s’écoula. Dès que Jean-Noël était libre, il courait rue Boissonnade. Il avait remarqué qu’Annie ne lui parlait plus comme avant, qu’elle ne lui donnait plus ces conseils impossibles à suivre. Elle qui avait été si discrète quand il s’agissait d’elle-même, elle l’entretenait à présent de sa peinture, de ses aspirations, comme si, depuis qu’elle n’habitait plus dans sa famille, elle était devenue une sorte de femme d’action, mêlée au mouvement artistique. Il n’y avait plus de différence entre Jean-Noël et elle. Tous deux, chacun dans sa sphère, tendaient vers quelque chose.

Mais un soir, en rentrant rue Laugier, Mme Mourier accueillit Jean-Noël avec colère.

— Il paraît que tu veux divorcer, cria-t-elle. Tu me le cachais soigneusement, hypocrite. Mais cela ne se passera pas comme tu le crois. Je ne t’ai pas sacrifié les plus belles années de ma vie pour que tu me quittes aujourd’hui. J’aurais connu les mauvais jours et les beaux seraient pour une autre. Je comprends maintenant pourquoi tu ne me parles plus de ta belle-mère.

À la suite de la démarche que Jean-Noël avait faite avec Mlle Wurtzel à Saint-Cloud, Marguerite, sur l’insistance de ses amis, avait été voir un certain Monsieur Large dont l’agence de location s’était peu à peu transformée en cabinet juridique. Elle lui avait exposé sa situation, puis lui avait relaté la visite de son mari et d’Odile, ce qui avait fait dire à cet homme d’affaires : « Eh bien ! il ne se gêne pas votre mari. » Le premier conseil de M. Large fut celui-ci : « Surtout ne bougez pas. » Mais lorsqu’après avoir écrit cette lettre où elle reprochait à son mari de l’avoir fait attendre inutilement, elle apprit par le journal la mort de M. Villemur, un rapport entre cette mort et le désir de Jean-Noël de divorcer lui apparut nettement. Il y avait sans doute longtemps que M. Villemur était malade. La hâte de Jean-Noël s’expliquait à présent. Il aurait voulu recouvrer sa liberté avant la mort de M. Villemur. S’il n’était pas venu comme il l’avait annoncé, c’était qu’il avait été déjà trop tard. Ah ! comme elle avait bien fait de ne pas se laisser séduire par Mlle Wurtzel, une complice sans aucun doute. Le coup avait été bien monté. En éliminant la femme avant la mort de M. Villemur, on avait pensé qu’on ferait une bonne affaire. Malheureusement, celui-ci n’avait pas voulu attendre. Il n’avait pas voulu retarder le moment qu’il avait choisi pour quitter ce monde.

Marguerite s’était rendue aussitôt chez M. Large pour le mettre au courant de ce fait nouveau. « Évidemment, observa-t-il quand sa cliente eut terminé, ce que vous dites est très possible. Mais il n’y aurait rien d’étonnant à ce que votre mari veuille réellement se remarier. Dans ce cas, il faudrait prendre nos précautions et savoir le plus tôt possible ce que nous pourrions exiger comme pension. Pour cela le mieux serait que je fasse faire une petite enquête à Paris. Vous m’avez dit, je crois, que votre mari était clerc chez Maître Préfil. Ce notaire n’est pas un de mes amis, mais je trouverai un moyen de le voir. » Ce moyen consistait simplement à se rendre à l’étude de la rue de Clichy. Sans se nommer, M. Large interrogea un des clercs dont il n’obtint d’ailleurs aucun des renseignements qu’il désirait. Aussitôt après le départ du mystérieux visiteur, ce clerc alla raconter à son patron ce qui s’était passé. Depuis la mort de M. Villemur, la sympathie de Me Préfil pour Jean-Noël s’était atténuée. Nous avons dit que l’amitié jouait un grand rôle dans sa vie. Tant qu’il avait eu le sentiment de rendre service à un jeune homme momentanément en froid avec sa famille, il n’avait jamais fait la plus petite observation à Jean-Noël. Mais à la mort de M. Villemur, il avait eu l’impression que son protégé, qui croyait sans doute n’avoir plus besoin de personne, le traitait par-dessous la jambe, pour se servir de sa propre expression. Aussi, à la première entrevue qu’il eut avec Mme Mourier, ne put-il s’empêcher de faire allusion à l’inconstance de Jean-Noël. Celui-ci avait dû faire des siennes ailleurs. N’était-on pas venu dernièrement demander des renseignements sur lui. Mme Mourier fut tellement bouleversée qu’elle demanda à interroger elle-même le clerc. Elle apprit ainsi que l’inconnu qui s’était présenté quelques jours avant était chargé de défendre les intérêts de Marguerite. En cette qualité, il s’était étonné que Jean-Noël se fût rendu chez sa femme légitime avec une maîtresse.

— Mais qui t’a raconté ces histoires ? demanda Jean-Noël.

— On me renseigne, répondit Mme Mourier comme si elle était entourée d’une foule de gens qui ne cherchaient qu’à lui rendre des services de ce genre.

Une scène éclata entre les deux amants, Laure voulant absolument savoir qui était la femme qui avait accompagné Jean-Noël à Saint-Cloud.

— J’ai deviné, s’écria Mme Mourier qui ressemblait par certains côtés à Marguerite. « Il y a tout à parier que c’est une de ces filles chez qui tu cours chaque soir. Elles en sont bien capables. »

Jean-Noël, s’il n’avait jamais parlé des Wurtzel, n’en avait pas moins dit, pour se poser, qu’il fréquentait des amis des Villemur et, de l’unique famille Wurtzel il en avait fait dix qu’il voyait, prétendait-il, à tour de rôle.

Finalement, excédé par les cris de Mme Mourier et effrayé par la menace qu’elle lui fit d’aller interroger Marguerite, il lui avoua que c’était Mlle Wurtzel. C’était pour lui rendre service que celle-ci l’avait accompagné à Saint-Cloud. Ne se moquait-il pas, après tout, de ce qui pouvait arriver ? La seule personne à qui il tenait, c’était Annie et, dans son atelier que personne ne connaissait, elle était bien en sûreté.

Le lendemain, Mme Mourier se rendit boulevard du Montparnasse. Elle était très calme. Elle avait reçu une autre éducation que Mme Mercier, qu’Émile, que Marguerite. Sa démarche n’avait rien de commun avec celles que ces personnes avaient l’habitude de faire. Elle ne voulait que venir en aide à une jeune fille qui ignorait sans doute que Jean-Noël avait une liaison. Mais Odile était sortie. Mme Mourier s’apprêtait à se retirer, non sans avoir refusé de se faire connaître, lorsque M. Wurtzel, intrigué, s’approcha. Il lui demanda ce qu’elle avait à dire de si important à sa fille. Laure ne se laissa pas fléchir. Elle consentit cependant à donner son nom, puis elle partit en disant que ce qu’elle avait à communiquer à Mlle Wurtzel était sans intérêt. Car bien qu’une visite à des gens qu’elle ne connaissait pas ne lui fit pas peur, elle n’en avait pas moins la prétention d’être franche et de ne jamais faire de tort à qui que ce fût. Peu après, lorsqu’Odile apprit par son père qu’une dame du nom de Mourier l’avait demandée, elle ne douta plus que Jean-Noël n’eût rompu avec sa maîtresse et elle en éprouva une grande joie.

Le soir, Laure se garda bien de parler à Jean-Noël de sa démarche, quoiqu’elle fût pleine de fierté d’être repartie comme elle était venue. Ils dînèrent comme si rien ne s’était passé. Jean-Noël avait vu Annie sur la fin de l’après-midi. Elle avait été avec lui comme une camarade. Il se souvenait bien de la scène que lui avait faite la veille Mme Mourier, mais comme celle-ci semblait l’avoir oubliée, il n’y attachait plus d’importance. Ce contentement, cette indifférence ne tardèrent pas à mettre Laure hors d’elle.

— J’ai vu ton amie Odile, cet après-midi, dit-elle brusquement. Tu ne m’avais pas signalé qu’elle était ta maîtresse. Alors, pendant que je te suis fidèle, tu me trompes.

Jean-Noël savait que Mme Mourier n’avait aucun scrupule à mentir et que pour se donner des airs de grande courtisane, elle aimait à prêcher le faux pour savoir le vrai. Certains détails prouvaient en effet qu’elle ne disait pas la vérité. Mais soudain, elle ajouta : « Et j’ai parlé également au père de cette demoiselle. J’aurais voulu que tu fusses là. Si tu avais vu les yeux qu’il m’a faits ! Ils ne sont déjà pas beaux de leur nature, avec leurs cils blonds et leurs petites taches rouges, mais quand ils vous regardent méchamment, c’est à se sauver immédiatement. » Jean-Noël perdit contenance. Comment Laure aurait-elle appris ces particularités si elle n’avait pas vu M. Wurtzel. Il apparut à Jean-Noël qu’il ne lui restait plus qu’à paraître atterré, Laure s’acharnant d’autant plus sur lui qu’il semblait heureux. Il lui dit que ce qu’elle avait fait lui causait beaucoup de peine, qu’il avait déjà assez de soucis sans cela, qu’il n’y avait rien entre Mlle Wurtzel et lui.

Lorsqu’il retourna à l’étude, il y trouva un mot d’Odile lui demandant de venir déjeuner. Il eut la surprise d’être accueilli très aimablement par M. Wurtzel. Lorsque la jeune fille fut seule avec lui, elle lui demanda s’il était au courant de la visite de Mme Mourier.

— Non, répondit-il.

Elle lui raconta ce qui s’était passé. Elle était convaincue que Jean-Noël avait rompu et que Laure, dans son dépit, cherchait à faire un scandale. Il se garda bien de la détromper et feignit de redouter les conséquences de cette prétendue rupture. « Il vaut mieux, dit-il, que nous ne nous voyions pas pendant quelque temps ? » Car depuis que Mme Œtlinger s’était séparée de sa famille, Jean-Noël, qui vivait dans l’attente d’un événement extraordinaire, veillait à maintenir une certaine distance entre son entourage et lui de manière à pouvoir répondre immédiatement au premier signe qui lui serait fait.

21

Dans les mois qui suivirent Jean-Noël se rendit chaque semaine rue Boissonnade, jamais plus, de peur de lasser Annie. Quand il arrivait, elle était presque toujours occupée à peindre. Elle lui faisait signe de s’asseoir en face d’elle, car elle détestait qu’on demeurât dans son dos, et durant plus d’une heure elle ne lui adressait pas la parole. Si elle parlait à certains moments, ce n’était qu’à elle-même, pour se faire des critiques ou des éloges que le feu de la création justifiait. Parfois elle se reculait et, en clignant les yeux, regardait sa toile. Jean-Noël sentait alors qu’il n’existait plus et le sourire qu’elle lui faisait après ces instants de concentration, sourire qui semblait dire que ce n’était pas sa faute à elle si elle prenait son art tellement à cœur, ne lui causait aucun plaisir. De son coin, il suivait distraitement le travail de sa belle-mère, attendant avec impatience ces mots : « C’est assez pour aujourd’hui », par lesquels elle avait l’habitude d’y mettre fin. Heureusement Mme Œtlinger n’était pas toujours disposée à peindre. Il y avait des jours où, comme elle disait, elle était incapable de toucher un pinceau. Ces jours-là, elle recevait son beau-fils avec beaucoup plus de cordialité. Elle lui parlait d’elle-même, de l’incompréhension de sa famille. Jean-Noël se gardait bien de l’interrompre tellement le rôle de confident lui plaisait. Souvent elle lui demandait de l’accompagner jusqu’à l’avenue de Malakoff où elle allait soit pour dîner, soit pour chercher un objet lui appartenant. En ces fins d’après-midi d’été, Mme Œtlinger aimait à s’attarder. Cela lui rappelait certaines excursions qu’elle avait faites jeune fille. Elle suivait le boulevard Edgar-Quinet, passait sous le pont du chemin de fer. Jean-Noël lui conseillait de prendre des rues qu’il ne connaissait pas avec l’espoir de se perdre. Et quand il la quittait, à la porte de l’immeuble de l’avenue de Malakoff, c’était plein de tristesse qu’il s’en retournait rue Laugier.

Quand la visite tombait un samedi, il trouvait Annie au milieu d’une foule d’occupations. Il fallait que tout fût prêt pour la petite fille qui ne venait poser que ce jour-là et qui était le modèle préféré de Mme Œtlinger. Bien que cette petite fille eût à peine cinq ans, Jean-Noël en était jaloux. Annie ne s’en occupait-elle pas trop ? N’allait-elle pas jusqu’à quitter Jean-Noël pour la raccompagner rue Saint-Jacques, où sa mère tenait une petite mercerie.

Un samedi d’octobre, bien qu’il fût venu plus tôt encore que d’habitude, il trouva l’enfant déjà installée sur la chaise à modèle, coiffée d’un chapeau de paille, une grappe de raisins dans les mains. Mme Œtlinger était tellement absorbée qu’elle ne s’aperçut pas de l’arrivée de son beau-fils. Après le goûter, elle lui demanda de lui rendre le service de reconduire la fillette rue Saint-Jacques car elle attendait quelqu’un.

— Qui attends-tu ?

— Un ami que tu ne connais pas.

À grandes enjambées, si bien que l’enfant dut courir tout le long du chemin, il s’acquitta de ce qu’il considérait comme une corvée. Quand il revint, il trouva la porte fermée de l’intérieur. Il frappa.

— C’est toi ? demanda Annie. Sur la réponse affirmative de Jean-Noël, elle continua : « Prends la clef sur le bord de la petite fenêtre. Je me change. »

Il entra. L’atelier était en ordre. Derrière un rideau se trouvant au fond de la pièce, un cabinet de toilette avait été aménagé. Annie aimait ce manque de confort. Se changer ainsi, dans un cabinet de toilette de fortune, n’était-ce pas amusant ?

— Fais-toi du thé, dit-elle à son beau-fils. « Je suis prête dans un instant. »

Peu après, elle parut dans une robe de soirée noire, avec ce quelque chose, que Jean-Noël admirait, des gens qui se sont changés rapidement, qui sous le nouvel accoutrement sont restés ce qu’ils étaient avant, qui se recoiffent cependant que la porte est déjà ouverte et qu’on les appelle.

— Tu sors ce soir ? demanda Jean-Noël. Cette transformation dont il ignorait la cause lui montrait combien superficielle était son intimité avec Annie qu’il croyait pourtant si grande depuis qu’il venait régulièrement rue Boissonnade.

— Je ne sais pas encore. Un ami doit venir me prendre, mais ce n’est pas du tout certain.

Jean-Noël n’osa poser d’autres questions. Le temps lui semblait s’être obscurci. Soudain, on frappa à la porte.

— Entrez, dit Annie.

On frappa de nouveau.

— Tu n’as pas laissé la clef dans la serrure ? demanda Mme Œtlinger à son beau-fils.

— Non, la voilà, je l’ai mise sur la table.

Annie alla ouvrir. Un homme d’une cinquantaine d’années, que Jean-Noël n’avait jamais vu, entra dans l’atelier. Il avait un ventre proéminent. Son teint était rose, d’un enfant, et il portait une barbiche blonde clairsemée. Une longue mèche luisante sur laquelle, en s’épongeant le front, il passait du même coup son mouchoir dans un geste d’homme ayant l’habitude d’être seul, cachait son crâne chauve. À certains détails, à une petite tache de sang sur son faux-col, à sa cravate toute bouffante et toute fraîche au milieu du veston fatigué, on sentait que le visiteur, en même temps qu’il se négligeait, aimait la parure. Il déplut aussitôt à Jean-Noël qui, pour employer une expression de lycéen, le trouvait « ridicule et prétentieux ».

— Je craignais d’arriver en retard, dit-il encore essoufflé d’avoir monté l’unique étage qui conduisait à l’atelier. « Mais comme c’est charmant ici ! » continua-t-il en regardant autour de lui avec un vif intérêt.

Pendant qu’il se répandait en propos de circonstance, Jean-Noël immobile, un peu à l’écart, ne faisait rien pour attirer l’attention sur lui.

— Jean-Noël, dit Annie. Puis se tournant vers le nouveau venu, elle ajouta : « Mon beau-fils ».

— Ah ! oui, oui. Je suis très heureux, monsieur, de vous connaître.

— Monsieur Charles Le Douaré a souvent entendu parler de toi, observa Annie.

M. Le Douaré reprit son examen de l’atelier.

— Vous avez vraiment beaucoup de talent, chère amie, dit-il en s’arrêtant devant un tableau comme si celui-ci lui plaisait plus que les autres.

— Ne parlons pas de moi. Asseyez-vous.

Durant une demi-heure, la conversation roula sur des banalités. Jean-Noël s’était assis sur un divan, au fond de l’atelier, et, en faisant semblant de feuilleter un album de reproductions, il ne perdait ni un mot, ni un geste de sa belle-mère et de M. Le Douaré. Ce qui le surprenait surtout, c’était que Mme Œtlinger, si difficile dans le choix de ses amis, pût porter de l’intérêt à un tel homme. Celui-ci n’avait-il pas justement le genre qu’elle prétendait haïr ? Combien de fois l’avait-il entendue dire qu’il fallait se méfier des hommes qui mettaient des bagues ! Combien de fois l’avait-il vue se moquer de personnages volumineux, élégants, brouillons, pourtant guère plus ridicules que ce Charles Le Douaré ! Comment se faisait-il que celui-ci appelait Annie « Chère amie » ? Depuis combien de temps se connaissaient-ils ? Quel rôle jouait-il dans la vie de Mme Œtlinger pour qu’elle consentît à le recevoir dans cet atelier où, comme elle disait, personne au monde n’avait le droit d’entrer ?

— Mais que lis-tu dans ton coin, Jean-Noël ? demanda-t-elle subitement.

Il se leva, s’approcha en souriant.

— Vous êtes avocat, je crois, dit M. Le Douaré.

Pendant quelques minutes, il parla à Jean-Noël, ne s’interrompant que lorsque celui-ci prononçait un mot, avec déférence, puis, comme pris subitement de lassitude, il se tourna vers Annie. Malgré cette amabilité, l’antipathie de Jean-Noël s’était accrue. Il sentait que sa belle-mère cherchait à plaire à cet homme et que celui-ci le savait. Chaque fois qu’il émettait une idée, ne regardait-il pas en même temps Mme Œtlinger, comme s’il y avait entre elle et lui un lien plus grand que celui que crée la parole ? Comment se faisait-il qu’Annie supportait cette familiarité ? Mais petit à petit la lumière se fit dans l’esprit de Jean-Noël. Il crut comprendre que la raison de la sympathie de sa belle-mère pour M. Le Douaré provenait de ce qu’elle ne croyait plus à ces idées sur le bonheur, sur la sincérité, sur l’indépendance, qui l’avaient amenée à quitter sa famille. Elle les avait remplacées par d’autres sur ses affections spirituelles dont elle était aussi fière aujourd’hui qu’elle l’avait été jadis des premières.

— Vous ignorez que sept heures vont bientôt sonner, dit M. Le Douaré. Si vous tenez à passer chez vous, il faudrait que nous partions.

Peu après M. Le Douaré, Annie, Jean-Noël sortaient.

— Voulez-vous que je vous dépose quelque part ? demanda M. Le Douaré à Jean-Noël. Il refusa. Mais Annie insista tellement qu’il finit par accepter de se faire conduire rue Laugier.

Ce fut de très mauvaise humeur que Jean-Noël retourna, quelques jours plus tard, rue Boissonnade, Laure lui avait fait plusieurs scènes et Mme Mercier était venue le sommer de lui donner l’adresse d’Annie, ce qu’il n’avait naturellement pas fait. Mais ces ennuis n’étaient rien à côté de celui causé par l’apparition de M. Le Douaré. Jean-Noël n’avait pas cessé de penser à cet homme. Il était impossible que sa belle-mère songeât à se remarier. Eût-elle pourtant cherché à plaire à M. Le Douaré si celui-ci lui avait été indifférent ? Jean-Noël avait revu plusieurs fois en imagination Annie, souriante et questionneuse comme elle l’était quand elle voulait séduire quelqu’un, c’est-à-dire comme elle ne l’était jamais en présence de son beau-fils.

— Je t’attendais justement, dit-elle à Jean-Noël lorsqu’il pénétra dans l’atelier ; « J’avais le pressentiment que tu viendrais aujourd’hui. »

Pendant quelques minutes, ils s’entretinrent de peinture. Mais Jean-Noël ne songeait qu’à trouver l’occasion de parler de M. Le Douaré. En tête à tête avec son beau-fils, Mme Œtlinger s’abandonnerait peut-être à des confidences.

— Monsieur Le Douaré me semble charmant.

— Justement je voulais te demander ce que tu pensais de lui.

— Je le trouve charmant, répéta Jean-Noël qui avait senti qu’il ne pouvait répondre autrement.

— En effet, dit Annie d’une voix subitement grave, comme si elle venait de se rendre compte qu’elle parlait avec sympathie d’un homme qui n’était pas son mari. « Mais, continua-t-elle, il n’est pas que charmant. Il cache sous ses dehors aimables, empressés, un peu superficiels même, une très grande bonté. Pourtant, il aurait autant de raisons que moi de se plaindre du sort. »

Jean-Noël observait sa belle-mère. Le ton sur lequel elle avait fait l’éloge de M. Le Douaré, plus que les éloges eux-mêmes, témoignait de son inclination pour cet homme. Jean-Noël ne pouvait cependant croire que sa belle-mère, si vraiment elle projetait de se remarier, ne s’en fût pas cachée. Mais si elle voulait justement rendre cette idée familière à son beau-fils, si l’amabilité de ces derniers mois, au lieu d’être consécutive à l’isolement où elle se trouvait depuis la mort de son père, n’avait eu d’autres causes que celle de préparer Jean-Noël à cette éventualité ! Non, c’était impossible. Si Mme Œtlinger envisageait vraiment de se marier avec M. Le Douaré, elle se serait arrangée au contraire pour que son beau-fils n’en sût rien. En supposant, ce qui était douteux, qu’elle croyait de son devoir de le mettre au courant, elle s’y serait prise différemment.

— Tu sembles avoir beaucoup d’affection pour ce monsieur, dit Jean-Noël non sans craindre que d’avoir appelé Charles Le Douaré « ce monsieur » ne froissât sa belle-mère. Mais celle-ci parut ne s’apercevoir de rien.

— Oui, répondit-elle comme si c’était la chose la plus naturelle qui fût, « j’ai beaucoup d’affection pour lui, car il en a besoin. »

Jean-Noël eut envie de dire « Et moi ? » mais il se retint. Annie ne se rendait-elle donc pas compte à quel point son beau-fils l’aimait ? Et à cet amour, elle préférait l’amabilité, le perpétuel sourire de Charles Le Douaré.

— Mais qu’est-ce que tu entends par avoir de l’affection pour quelqu’un ? demanda encore Jean-Noël.

Mme Œtlinger le regarda en souriant.

— Voyons, Jean-Noël, tu me poses des questions qui n’ont aucun sens.

— Pardon, elles ont un sens.

— Je te comprends de moins en moins, mon cher petit. Parlons d’autre chose, veux-tu ? Tu ne m’as même pas demandé pourquoi mon modèle n’est pas venu aujourd’hui.

Le visage de Jean-Noël demeura dur. Pour la première fois depuis des années, Annie s’en inquiéta.

— Enfin, qu’as-tu ?

Il était pâle. Cette sollicitude, à laquelle pourtant il n’était pas accoutumé, il ne la remarquait même pas.

— Je voudrais savoir, dit-il brusquement, si tu as l’intention de te remarier.

— Ce serait bien imprudent de ma part, répondit-elle, toujours souriante.

Jean-Noël, qui avait eu jusqu’à ce moment le sentiment que sa belle-mère le recevait chez elle, au milieu d’objets lui appartenant, de tableaux qu’elle avait peints elle-même, la vit brusquement comme détachée de tout ce qui l’entourait, immobile, et le sourire qui n’avait pas quitté ses lèvres lui fut aussi pénible que si elle l’avait eu au chevet d’un moribond. Il prononça quelques mots, insignifiants sans doute, car sa belle-mère ne parut pas les entendre. Plus tard, quand il voulut se les rappeler, il en fut incapable. Il n’y avait eu entre sa pensée et eux aucun lien et ce n’était qu’à sa mémoire auditive qu’il pouvait avoir recours. Annie était donc décidée à se remarier ! Avait-elle oublié celui qui reposait dans le petit cimetière de Davos ? Jean-Noël comprenait à présent pourquoi elle s’était opposée à la translation du corps de M. Œtlinger.

Lorsqu’il quitta sa belle-mère, il lui apparut qu’un différend autrement grave que les précédents venait de s’élever entre elle et lui. Souvent il s’était brouillé avec Annie, souvent il avait songé à ne plus la revoir, mais jamais cela n’avait été comme cette fois. Une profonde tristesse l’envahit, celle que pourrait avoir un homme accablé de soucis le jour où la perte d’une femme, d’un enfant, lui apprend que ces soucis n’étaient au fond que peu de chose et que ce n’est qu’à présent qu’il est vraiment malheureux.

En rentrant, il se garda de parler de ce qui était arrivé, pour que le triomphe de Mme Mourier n’aggravât pas sa peine. Après le dîner, il essaya d’écrire une longue lettre à Annie, mais il abandonna bien vite ce projet. Pendant une quinzaine de jours, il ne retourna pas rue Boissonnade, espérant montrer ainsi à Annie qu’il lui en voulait. Finalement, il n’y tint plus. Il fallait absolument qu’il eût avec sa belle-mère une grande explication. Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction d’apprendre par la concierge que Mme Œtlinger était partie depuis quelques jours sans laisser d’adresse. Il refusa de le croire. Mme Œtlinger n’avait pas de secret pour lui. Elle était certainement à Paris, sans quoi elle l’eût prévenu. Comme celui qui a le droit d’enfreindre une consigne et qu’un malentendu ou un oubli de celui chargé d’appliquer cette consigne maintient dans l’anonymat, il essaya durant quelques minutes d’obtenir de la concierge les précisions qu’elle lui cachait, croyait-il. Ce fut peine perdue. Il courut avenue de Malakoff. Personne ne put lui donner de renseignements. Il rêvait. Annie n’avait pu partir ainsi. La disparition de Mme Œtlinger le frappait tellement qu’il perdit de vue qu’il n’avait voulu que lui faire des reproches. Il ne pouvait donc plus compter que sur lui-même ! Jusqu’à la fin, Annie l’avait donc traité en étranger ! Il retourna rue Boissonnade, mais il n’osa se montrer. Jusqu’à huit heures, il fit les cent pas avec l’espoir que sa belle-mère sortirait de chez elle, en compagnie de M. Le Douaré, ce qui éclaircirait tout. Finalement, il rentra rue Laugier. En réfléchissant, ne valait-il pas mieux qu’Annie fût partie ? Il savait au moins ce qui lui restait à faire. S’il avait supporté jusqu’à présent d’être tiraillé par Mme Mourier, Marguerite, Mme Mercier, n’avait-ce pas été parce qu’il avait eu l’espoir qu’Annie lui demanderait un jour de reprendre cette vie de jadis qu’il n’oubliait pas.

22

— Il y a bien longtemps qu’on ne vous a vu, dit M. Wurtzel sans manifester d’étonnement, comme si, malgré l’amitié qu’il portait à Jean-Noël, celui-ci ne devait pas se croire tenu de venir régulièrement.

Avant son arrivée, il avait été question qu’Odile allât dimanche, avec Maurice et Henri peut-être, chez des amis, aux environs de Paris. Cependant que M. Wurtzel échangeait quelques paroles avec Jean-Noël, Odile continua à interroger ses frères sur les détails de cette excursion. Entre deux questions elle jeta enfin un regard sur Jean-Noël. Il en profita pour lui faire signe qu’il avait à lui parler. Bien qu’elle eût remarqué que le visage du jeune homme était plus grave que d’habitude, elle feignit de ne pas comprendre le sens de ce signe et, comme si son frère venait de faire un mot d’esprit, elle se mit à rire bruyamment, voulant visiblement donner l’impression au nouvel arrivant qu’elle ne s’était pas morfondue en son absence.

— Il faut que vous m’écoutiez, lui dit celui-ci dès qu’il put se séparer de M. Wurtzel.

Elle prit le même air étonné qu’elle eût pris si un étranger lui avait tenu ce propos.

— Il faut que je vous parle sérieusement, continua Jean-Noël comme si, dès qu’il se serait expliqué, rien ne pourrait lui être reproché.

— Je vous écoute.

Elle ne se croyait pourtant pas coquette et des artifices féminins elle était la première à se moquer. Jean-Noël lui raconta ce qui s’était passé depuis la mort de M. Villemur, mais lorsqu’il arriva au désir qu’avait sa belle-mère de se remarier, Odile qui l’avait écouté jusque-là comme par devoir, s’anima soudain, redevint celle qu’elle avait été lorsqu’elle s’était offerte d’aller voir Marguerite.

— Ce n’est pas possible ! Madame Œtlinger ne va pas se remarier, dit-elle, bien qu’elle n’eût aucune raison d’en être surprise.

Cette nouvelle l’avait réjouie, car si Jean-Noël hésitait tellement à s’avancer, n’était-ce pas à cause de cette femme dont il s’exagérait l’importance ?

— C’est malheureusement vrai, répondit Jean-Noël qui n’était pas dupe de cet étonnement d’Odile.

— En êtes-vous certain ? demanda Odile.

Elle remarqua qu’au chagrin que causait à Jean-Noël l’éventualité d’un remariage de sa belle-mère s’ajoutait la honte d’être obligé d’en parler. Cela lui fit de la peine. Si Jean-Noël n’avait pas reparu depuis plusieurs mois, s’il la traitait avec autant de sans-gêne, ce n’était pas comme l’eût fait un jeune homme quelconque, mais par légèreté. Il n’avait même pas songé à s’excuser. N’en était-ce pas une preuve ? Aussi feignit-elle de ne pas attacher à la désinvolture de son interlocuteur plus d’importance qu’il n’en attachait lui-même.

— Je croyais pourtant que votre belle-mère aimait beaucoup votre père, continua-t-elle.

— Évidemment, répondit Jean-Noël avec le désir de justifier Mme Œtlinger et de lui trouver d’autres excuses.

Odile se tenait près de la porte. Cette porte était ouverte ; elle donnait sur le salon au fond duquel étaient réunis M. Wurtzel, Maurice, Mme Wurtzel et un vieil ami de la famille qui venait d’arriver.

— Papa, dit-elle. Veux-tu venir une seconde.

M. Wurtzel n’entendit pas sa fille.

— Que voulez-vous dire à votre père ?

— Je veux lui répéter ce que vous m’avez raconté.

Jean-Noël saisit Odile brutalement par le bras.

— Non, je vous en prie, non, pas un mot de cela à votre famille, dit-il avec vivacité.

Quand ils se revirent quelques jours plus tard, délaissant Mme Œtlinger et ses projets, Jean-Noël et Mlle Wurtzel parlèrent d’eux-mêmes.

— Le plus sage, observa la jeune fille, serait que nous allions voir ensemble Maître Adrien Herbst. Vous le connaissez déjà. Nous lui demanderons conseil. Cette fois nous ferons les choses comme elles doivent être faites.

Il répugnait à Jean-Noël de retourner chez cet avocat parce qu’entre autres celui-ci était lié avec la famille Wurtzel. Comme elle devait ignorer que Jean-Noël était marié, Me Herbst se trouverait dans une situation équivoque. Jean-Noël en fit la remarque à Odile. À l’étonnement qu’elle manifesta, il comprit que si Mlle Wurtzel avait confiance dans les connaissances juridiques de Me Herbst, celui-ci n’avait pas à ses yeux la réputation d’un homme qui s’embarrasse de scrupules, et l’antipathie de Jean-Noël s’en accrut.

Ce n’était pas seulement à divorcer que Jean-Noël devait songer, mais à se séparer de Mme Mourier. Un soir, avec cette franchise dont il avait déjà fait preuve vis-à-vis d’Odile et dont il n’avait eu qu’à se louer, il raconta à Laure que sa belle-mère était partie sans même l’avertir, probablement parce que, depuis qu’elle avait l’intention de se remarier, il lui était désagréable de se trouver en présence de son beau-fils. En avouant ainsi la vérité, en avouant qu’il ne devait désormais compter que sur lui-même, ne recouvrerait-il pas sa liberté ? Comme un homme qui aurait été aimé pour sa fortune et qui l’a perdue, n’était-il pas à présent de trop. Il affectait de le croire, sans exagération pourtant de manière à ne pas inspirer de la pitié, ce qui eût été tomber d’un mal dans un autre. Il se lamenta donc, mais discrètement. Il laissa entendre que maintenant il ne pouvait plus accepter une hospitalité qu’il était certain de ne jamais rendre. Si le sort ne lui avait pas été si cruel, il eût été heureux de rester rue Laugier. Mais sans fortune et sans famille, il ne voulait pas être une charge à autrui.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ? demanda Mme Mourier.

Que Mme Œtlinger eût disparu aussi soudainement ne l’avait pas surprise. Si, au cours de ces derniers mois, Laure avait laissé à Jean-Noël ses illusions, elle s’était cependant demandé comment une personne comme Mme Œtlinger avait pu porter intérêt à un pareil jeune homme. Ce qui l’étonnait, c’était que cette fuite, car c’était une fuite, ne se fût pas produite plus tôt. De son unique rencontre avec Annie elle avait gardé une très bonne impression. Dans son esprit, Mme Œtlinger lui ressemblait, c’est-à-dire qu’elle était de ces êtres d’exception qui honorent leur entourage. Aussi, en apprenant qu’elle était partie, n’avait-elle pas dissimulé un certain contentement. Jean-Noël ne pourrait plus s’en croire comme il le faisait. Cela allait lui servir de leçon. Mais quand, à sa question, il répondit qu’il allait prendre une chambre à l’hôtel et essayer de refaire sa vie, elle se fâcha.

— Ce n’est pas vrai, cria-t-elle. Tu veux te marier avec Mademoiselle Wurtzel. C’est pour cela que tu cherches à divorcer. Je te répète que tu perds ton temps. Je ne suis pas Marguerite, moi. Ce que tu as pu faire avec cette pauvre fille, tu ne le feras pas avec moi.

— Jean-Noël s’efforça de calmer Mme Mourier. Il ne fallait surtout pas qu’elle retournât boulevard du Montparnasse.

— C’est bien, répondit-il, je resterai. Mais si, plus tard, tu le regrettes, ne me le reproche pas.

Puisque Mme Mourier élevait la voix, il n’avait qu’à faire semblant de céder. Il savait que les emportements de Laure avaient pour conséquence de la faire réfléchir et que si elle avait beaucoup de défauts, elle n’avait pas celui de ne pas reconnaître ses torts.

Quelques jours plus tard, il se rendait avec Odile rue du Louvre, chez Me Herbst. C’était la première démarche qu’ils faisaient qui eût un air officiel et à leur insu, ils avaient déjà quelque chose de deux jeunes mariés. Jean-Noël était pourtant loin de ressentir la joie tranquille qui est particulière à ceux-ci. Il avait gardé de sa rencontre avec l’avocat un bien mauvais souvenir. Maurice n’avait-il pas présenté Jean-Noël comme un ami et non comme un futur beau-frère ? D’ailleurs, que pourrait faire Me Herbst, sinon lui répéter ce qu’il lui avait déjà dit ? Odile attendait cependant beaucoup de cette démarche, qui devait tout éclaircir.

— Comment allez-vous, chère Odile ? Vous ne m’avez donc pas oublié ? dit Me Herbst non seulement sans paraître reconnaître le compagnon de la jeune fille mais sans faire le moindre rapprochement entre cette visite et celle que lui avait faite Jean-Noël.

— Et vous, Adrien, comment allez-vous ?

Il y avait cinq ans, alors qu’Adrien Herbst n’avait encore aucune clientèle, il avait beaucoup fréquenté les Wurtzel avec l’espoir d’épouser Odile. Mais celle-ci, qui rêvait d’autre chose que d’un compatriote, s’était dérobée. Ils n’en étaient pas moins restés d’excellents amis. Puis Adrien Herbst s’était marié, ce dont Odile s’était sincèrement réjouie.

— Mais je connais monsieur, dit l’avocat en souriant aimablement à Jean-Noël, « et je crois deviner la raison de votre visite. Vous êtes venu me voir avec Maurice n’est-ce pas ? Il s’agissait d’un divorce. »

Jean-Noël lui répondit qu’en effet il venait le consulter sur la marche qu’il lui fallait adopter pour obtenir un divorce. Me Herbst, qui avait la singulière manie de paraître manquer de mémoire, le pria de lui rappeler les faits. Jean-Noël le fit en termes si voilés, tellement grande était sa gêne d’exposer ainsi à un étranger dont il sentait l’hostilité toutes les étapes d’un mariage manqué, qu’Odile prit la parole à sa place. Elle le fit sans le moindre embarras, sans omettre un détail. Jean-Noël l’écoutait et, bien que chaque mot qu’elle prononçait le concernât, il avait le sentiment que ce n’était pas de lui qu’il s’agissait. Finalement, il fut entendu que le plus sage était d’écrire à Marguerite pour l’engager à demander elle-même le divorce en échange de quoi son mari accepterait de lui verser la pension qu’elle exigerait.

— Combien, Monsieur, croyez-vous pouvoir verser à votre femme ? demanda l’avocat à Jean-Noël. Celui-ci rougit. Il n’avait pas d’argent. Il sentait que son interlocuteur s’en doutait, d’autant plus que Mlle Wurtzel n’avait rien fait pour le lui cacher.

— Est-ce que vous croyez que mille francs par mois la contenteront ? demanda Odile à Jean-Noël avec le désir si visible que cette somme fût suffisante qu’il apparut que ce serait à elle qu’en incomberait le payement.

— C’est ce que je lui donne en ce moment, répondit Jean-Noël de plus en plus gêné. « Si elle ne tire aucun avantage matériel d’un divorce je ne crois pas qu’elle consente à me rendre ma liberté. »

— Mettons quinze cents, dit à Odile l’avocat qui trouvait ce marchandage tout à fait naturel.

Mlle Wurtzel parut hésiter. Elle regarda Jean-Noël. Celui-ci avait l’impression que même quinze cents francs seraient insuffisants, mais il n’osa le dire.

— Elle devrait accepter, observa-t-il.

— Vous croyez vraiment ? lui demanda Odile.

Ce fut l’avocat qui répondit. Il trouvait qu’on pouvait momentanément s’arrêter au chiffre de quinze cents francs. Bien que Me Herbst fût l’ami de son frère aîné et qu’en cette qualité il lui eût toujours inspiré une grande confiance, Mlle Wurtzel douta brusquement de ses capacités. Ne l’engageait-il pas trop légèrement ? Ne fallait-il pas consulter quelqu’un d’autre avant de prendre une décision ?

— Qu’est-ce que vous pensez ? demanda-t-elle à Me Herbst. « Est-ce que ce n’est pas exagéré ? »

— Non, cela me paraît raisonnable.

Elle se tourna vers Jean-Noël que cette scène plongeait dans une mauvaise humeur grandissante.

— Est-ce que vous croyez qu’ensuite votre femme vous laissera en paix ?

Me Herbst l’interrompit.

— Écoutez-moi, Odile, je vais vous faire taper une lettre. Nous verrons ensuite s’il y a lieu d’y apporter des modifications. Ce sera beaucoup plus simple.

Il se leva, passa dans une pièce voisine.

— Une pension de mille cinq cents francs me paraît très raisonnable, dit Odile avec moins d’inquiétude.

— Je ne sais pas, répondit Jean-Noël dont l’humiliation était telle qu’il ne voulait plus avoir le plus petit avis à donner.

À ce moment, l’avocat revint accompagné de sa secrétaire.

— Je vais vous dicter une lettre, mademoiselle.

La secrétaire s’installa dans un fauteuil, un calepin sur ses genoux, sans avoir jeté le moindre regard sur les clients de son patron. Jean-Noël avait baissé la tête. Il ne pouvait se faire à cet étalage d’un mariage dont il rougissait et qu’il avait tout fait pour cacher.

— Mettez en haut de la lettre : « Madame Jean-Noël Œtlinger, rue de la Mission-Marchand, à Saint-Cloud. » Puis s’adressant à Odile : « Naturellement, il n’est pas question de vous. » Sur un autre ton, celui de l’amitié, il ajouta : « J’ai dit à ma femme que vous étiez là. » Il prit un temps. « Madame », commença-t-il enfin en marchant de long en large, « à la suite d’une conversation que j’ai eue avec votre mari, lequel m’a chargé de défendre ses intérêts sans léser les vôtres, il m’est apparu que si vous êtes opposée à un divorce, c’est que vous songez avant tout à assurer l’avenir de votre fille ainsi que le vôtre, ce qui, je m’empresse d’ajouter, est parfaitement légitime. Il ne doit pourtant pas vous échapper… »

Mme Herbst entra à ce moment dans le cabinet.

— Odile, dit-elle doucement pour ne pas gêner son mari.

Mlle Wurtzel, qui n’avait pas perdu une parole de l’avocat, sourit brusquement et, se levant, s’approcha de son amie. Cependant que Me Herbst continuait à scander ses mots, les deux femmes se mirent à parler entre elles. Jean-Noël avait rougi tant de fois depuis qu’il était arrivé qu’il ne pensa même pas à cacher son visage que cette dictée faite devant des femmes venait d’empourprer à nouveau.

— Jean-Noël, dit Odile, je voudrais vous présenter à mon amie.

— Virgule, dit pour la vingtième fois Me Herbst qu’on sentait fier de dicter également la ponctuation.

— Il faut peut-être que je me retire, murmura Mme Herbst. Je vois qu’il s’agit de choses sérieuses et je ne veux pas vous déranger.

— Voulez-vous lire cette lettre, ordonna quelques instants plus tard Me Herbst à sa secrétaire.

Odile fit signe à Jean-Noël de s’approcher.

— Elle me paraît très bien. Et vous Jean-Noël, qu’est-ce que vous en pensez ?

Il avait l’impression que cette lettre, à la fois sèche et boursouflée, ferait le plus mauvais effet sur Marguerite. Cette scène l’avait tellement écœuré qu’il répondit :

— Elle est parfaite.

Odile, loin d’être persuadée par cette affirmation, demeurait méfiante. Finalement, elle dit :

— Elle me paraît, en effet, parfaite. Mais si cela ne vous ennuie pas, Adrien, voulez-vous m’en donner le double. Je vais réfléchir et je vous téléphonerai. Je crois que dans une affaire comme celle-ci, il ne faut rien négliger. C’est votre avis, n’est-ce pas ?

En quittant Me Herbst, Jean-Noël faillit s’emporter contre Odile. Il avait le sentiment qu’elle n’eût jamais osé le mettre dans une situation aussi ridicule s’il n’avait pas eu la faiblesse de lui dire que sa belle-mère était partie. À présent il était inutile de se gêner. Il songea à Annie. Elle était différente ! Ce n’était pas elle qui se fût abaissée à parler de pension. Enfin, ce qui venait de se passer n’avait aucune importance. Une fois marié, libéré de ses soucis, devenu un homme comme tous les hommes, il terminerait ses études, exercerait sa profession. Que lui importerait alors d’avoir épousé une femme qu’il n’aimait pas ! Chacun vivrait de son côté. Il se lierait avec la famille Villemur et le jour où Annie reparaîtrait, quelle ne serait pas sa surprise de trouver, au lieu du jeune homme indécis et timoré qu’elle avait laissé, un homme indépendant et fort !

Une entente parfaite régnait au sein de la famille Wurtzel. Il ne serait venu à l’idée d’aucun de ses membres de faire quoi que ce fût qui n’eût été approuvé par tous. Si Odile n’avait pas encore parlé à son père de son désir d’épouser Jean-Noël, ce n’était pas par crainte qu’il s’y opposât, mais par amour-propre. Il lui était désagréable de voir agréé par sa famille un jeune homme qu’elle savait marié et qui, en outre, vivait chez une maîtresse. Elle avait préféré attendre qu’il fût libre. Ce jour-là pourtant, et c’était pour cela qu’Odile avait demandé à réfléchir, elle avait été prise de crainte. Il lui était apparu qu’avant de s’engager il valait mieux dire à son père sinon toute la vérité, du moins quelles étaient ses intentions.

— Tu sais, papa, que j’ai une grande nouvelle à t’annoncer. Je veux me marier.

— Ah ! très bien, et avec qui ? demanda M. Wurtzel sans paraître le moins du monde surpris. « Est-ce au moins un beau parti ? » continua-t-il en plaisantant.

— Avec Jean-Noël.

M. Wurtzel posa sur sa fille un regard interrogateur, un regard dont l’intensité fit qu’Odile comprit brusquement que l’homme qui était devant elle était son père.

— Tu sais bien que ce garçon n’a pas de fortune.

Cette réflexion n’étonna pas Odile. Elle n’ignorait pas que pour M. Wurtzel il n’y avait qu’une seule chose qui comptait : l’argent. Elle en avait souffert, ayant été tant de fois humiliée devant des étrangers par cette crainte perpétuelle qu’avait son père d’être trompé. Mais au moment où elle lui faisait part de ce qui lui tenait le plus au cœur, elle ne voulait plus penser à cette petitesse. Ce fut comme une jeune fille qui, bien que son fiancé n’ait pas de fortune, affirme qu’elle fait quand même une bonne affaire, qu’elle vanta les qualités de Jean-Noël. En ce début de 1926, l’avenir était bien sombre. Ne faisait-elle pas preuve de sagesse en comptant davantage sur la valeur d’un homme que sur ce qu’il possédait.

— Es-tu seulement certaine que ce garçon t’aime ? demanda M. Wurtzel, ce qui lui importait étant non pas que sa fille aimât Jean-Noël mais que celui-ci l’aimât. Puis il laissa entendre qu’il était plus facile de tomber amoureuse que d’inspirer un sentiment durable. Odile répondit qu’elle était certaine d’être aimée, froidement, comme si elle tenait toutes prêtes les preuves de cet amour.

— Est-il en bonne santé ? continua M. Wurtzel. Tu n’ignores pas qu’un mariage est une chose grave pour une jeune fille, qu’on ne s’entoure jamais d’assez de précautions. Que cet homme ne possède pas de fortune, cela peut encore passer, quoique cela ne soit pas une recommandation. Mais ce dont il faut être certain, c’est qu’il n’a pas traîné, qu’il n’a pas eu d’histoires dont tu auras à supporter les conséquences, enfin qu’il est digne de devenir ton mari, de te donner des enfants, de reprendre un jour, avec Simon et Maurice, la direction de mes affaires.

Jean-Noël répondait à ces conditions. C’était un garçon honnête et travailleur. Odile sentait qu’elle serait heureuse près de lui. Puis elle fit valoir le fait que ce jeune homme serait utile à sa famille, mais sur un ton détaché, comme si elle-même n’avait rien à y gagner, voulant ainsi montrer qu’il était naturel qu’elle jugeât Jean-Noël non seulement à son point de vue à elle mais à celui de ses parents.

M. Wurtzel s’était levé. Il arpentait la pièce drôlement, car il ne faisait jamais de grandes enjambées ni ne pouvait faire plus de quelques pas en ligne droite. Soudain, il s’arrêta :

— Je veux le revoir, dit-il.

— C’est très facile.

— Je veux le revoir tout de suite.

M. Wurtzel se remit à marcher. Il n’avait plus rien à reprocher à Jean-Noël et pourtant quelque chose le gênait.

— Si ce mariage a lieu, il faudra que ton mari comprenne que ton bonheur repose sur lui, dit-il après un silence.

— C’est naturel.

— Le comprendra-t-il ?

M. Wurtzel réfléchit quelques instants.

— Puisque tu m’as parlé franchement, dit-il finalement, tu ne m’en voudras pas si je t’ouvre ma pensée. Je crois, vois-tu, que l’éducation que ce garçon a reçue ne le prédispose guère à devenir ton mari. Je t’avouerai que je ne l’ai jamais regardé avec les yeux d’un beau-père. C’est en pensant à tout ce que je connais de lui que je fais cette observation. Il me semble que l’influence qu’ont sur lui les Villemur, sa belle-mère surtout, n’est pas particulièrement bonne.

— Il ne les voit plus.

— C’est possible. Il n’en reste pas moins que ce garçon ne m’a jamais donné l’impression de savoir exactement ce qu’il voulait.

— Il a quand même fait ses études dans des conditions très difficiles.

— Il ne les a pas terminées d’abord. Ensuite, je ne vois pas en quoi ces conditions étaient plus difficiles que d’autres. Enfin, ce n’est pas aujourd’hui que tu vas te marier n’est-ce pas ?

— Oh ! non.

— Nous aurons le temps de réfléchir, de l’observer, de juger sa conduite. Parlons d’autre chose, veux-tu maintenant ?

Dès qu’Odile eut quitté son père, la première chose qu’elle fit fut de téléphoner à Me Herbst pour le prier d’envoyer la lettre à Marguerite le plus tôt possible. Puis elle téléphona à Jean-Noël, chez Me Préfil, pour lui dire qu’elle avait à lui parler et qu’elle voulait le voir à six heures. Elle l’attendrait devant l’étude. « Ne vous inquiétez pas, ajouta-t-elle, tout va très bien. »

23

Lorsque Jean-Noël retrouva Odile, il ne lui demanda même pas ce qu’elle avait de si pressé à lui annoncer. Cette indifférence ne la froissa pas. Ils venaient de faire quelques pas ensemble, lorsqu’elle lui dit fièrement :

— J’ai une nouvelle à vous annoncer qui vous fera plaisir. La lettre est partie.

Jean-Noël feignit de s’en réjouir. La veille, en quittant Mlle Wurtzel, il avait songé à la scène qui s’était déroulée chez Me Herbst et il s’était demandé pourquoi Odile qui, jusqu’alors, avait paru tellement impatiente qu’il divorçât, s’était brusquement dérobée. La raison n’avait pas tardé à lui apparaître. Odile craignait de s’engager avant d’avoir sinon la certitude du moins l’assurance que sa famille ne s’opposerait pas à son mariage.

— J’ai encore autre chose à vous dire, continua-t-elle. J’ai parlé de vous à mon père.

— Ah ! je m’en doutais.

— Pourquoi ?

Jean-Noël fit un geste qui signifiait qu’il ne le savait pas.

— Et qu’avez-vous dit à votre père ?

— Vous avez l’air de trouver cela drôle. Rien n’est pourtant plus naturel. Nous ne pouvons pas prendre des engagements sans savoir si nous pourrons les tenir. Je suis libre, c’est entendu. Mais cela ne doit pas nous rendre imprudents.

Jean-Noël fit à ce moment une réflexion étrange. Ce n’était que parce qu’elle pensait à elle qu’Odile tenait tant à ce qu’il divorçât. En supposant que leur mariage fût impossible, il lui serait indifférent que celui qu’elle prétendait aimer demeurât avec ses soucis. Bien qu’il se rendit compte que c’était humain, il ne put s’empêcher de dire :

— Au fond, nous dépendons de votre famille.

— Pas du tout. Vous ne comprenez donc pas que notre intérêt est d’être en bons termes avec elle, ce qui ne veut pas dire, si c’est impossible, que nous ne nous marierons pas. Ce qu’il faut, Jean-Noël, c’est que vous soyez très accommodant. Vous allez me le prouver tout de suite. Vous allez m’accompagner à la maison.

— J’y ai été il y a deux jours. Je n’ai aucune raison d’y retourner.

— Je vous prie de le faire pour moi.

Jean-Noël ne céda pas. Odile lui demanda pourquoi il refusait une chose aussi naturelle. Il ne voulut pas répondre. Mlle Wurtzel s’imaginait donc qu’elle lui faisait un honneur en consentant à devenir sa femme alors que c’était le contraire, que c’était lui qui lui en faisait un en consentant à devenir son mari. Comment ne s’apercevait-elle pas qu’en l’obligeant à se déclarer prématurément elle le mettait dans une situation fausse ? celle de se présenter en se prétendant sincèrement épris alors qu’il n’était pas divorcé. N’eût-ce été qu’à cause de son père, elle eût dû faire tout ce qu’elle pouvait pour éviter une entrevue semblable.

— Non, dit-il, je n’irai pas, car je n’ai aucune raison d’y aller.

Odile tâcha de persuader son interlocuteur que ce qu’elle lui demandait n’était qu’une amabilité de sa part. M. Wurtzel désirait beaucoup le revoir. Il avait été si conciliant qu’elle voulait lui donner satisfaction sur ce point. Elle ajouta qu’elle comprenait que cela gênait Jean-Noël. Ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Ensuite, tous deux seraient tranquilles. Mais tous ces arguments ne firent pas changer Jean-Noël d’avis.

— Puisque vous êtes mal disposé aujourd’hui, dit-elle avec calme, j’aime mieux vous quitter.

Sans ajouter un mot, elle s’éloigna. C’était la première fois qu’elle s’abandonnait à un mouvement d’humeur, celui-ci ne pouvant plus avoir selon elle de conséquences fâcheuses, Jean-Noël étant trop engagé pour reculer. En effet, elle avait à peine fait quelques pas qu’il la rattrapa, la prit par le bras.

— Je vous accompagne, dit-il.

Elle s’arrêta, le regarda en souriant.

— Vous êtes têtu, dit-elle avec cette fierté que ressentent les jeunes filles à parler déjà comme une épouse à celui qu’elles aiment.

Il était sept heures quand ils arrivèrent boulevard du Montparnasse.

— Mon père doit être dans son cabinet de travail, dit Odile en y entraînant Jean-Noël.

À la vue du jeune homme, M. Wurtzel se leva, puis il s’avança vers lui, lui tendit la main, de telle façon que Jean-Noël sentit qu’il n’était plus reçu comme avant, c’est-à-dire sans frais, aimablement et librement, mais un peu comme un étranger, pour qu’il comprît sans doute que l’amitié de jadis ne serait d’aucun poids dans les négociations qui allaient suivre.

— Je suis content de vous voir, asseyez-vous, dit M. Wurtzel en déplaçant un lourd fauteuil. Sans empêcher ce vieil homme de se donner cette peine, sans le remercier même, Jean-Noël s’assit, croisa les jambes avec sans-gêne, afin de montrer qu’il méprisait l’obséquiosité.

— Odile, continua M. Wurtzel, je voudrais que tu nous laisses un instant.

Elle se retira, non sans jeter un regard d’intelligence sur Jean-Noël, regard que celui-ci fit semblant de ne pas remarquer.

— Ma fille m’a appris hier que vous étiez désireux de l’épouser.

Jean-Noël baissa la tête en signe d’acquiescement, bien qu’il pensât que ce n’était pas exact, que c’était plutôt Odile qui était désireuse de l’épouser, lui.

— C’est en effet la vérité.

— Je tiens à vous dire tout de suite qu’à première vue je ne fais aucune objection à ce mariage. Vous êtes presque un ami de notre famille. Nous avons toujours eu beaucoup de sympathie pour vous.

Au lieu de toucher Jean-Noël, ces paroles lui déplurent. Elles n’étaient pas sincères. Des objections ne tarderaient pas à leur succéder. Il allait donc être obligé de les réfuter pour jouer son rôle jusqu’au bout. Cette perspective lui donnait envie de partir. Sa posture d’étranger reçu comme un ami qu’il faut ménager n’était-elle pas d’autant plus ridicule que s’il avait pu parler, en un instant il eût montré que, contrairement à ce que croyait M. Wurtzel, son avenir et son bonheur ne dépendaient que de lui, Jean-Noël.

— Mais, continua M. Wurtzel, et je m’empresse de vous dire que ce n’est pas un reproche que je vous fais, les événements un peu exceptionnels au milieu desquels vous avez vécu, certaines raisons de famille que je n’ai pas à connaître mais que je devine, font que vous vous trouvez aujourd’hui sans la moindre fortune. Comme l’idée que vous épouseriez un jour ma fille ne m’était jamais venue, je vous dirai que je n’avais vu en vous jusqu’à présent qu’un ami de mes enfants et que je ne m’étais jamais demandé ce que vous comptiez faire dans la vie. Ma fille m’a appris que vous aviez commencé votre droit, que vous étiez clerc chez un notaire.

— C’est exact.

— J’ai dans l’idée que cette occupation n’est pas d’un très grand rapport. Elle doit juste vous permettre de vivre. Mais si vous vous mariez, comment ferez-vous pour faire face à toutes les dépenses d’un ménage ?

Jean-Noël était de plus en plus irrité. Il déclara, sans grand enthousiasme, que son désir était de terminer ses études, d’exercer ensuite. Sans aller jusqu’à traiter de haut les Wurtzel, il s’était toujours conduit en jeune homme pour qui les préoccupations matérielles n’existent pas, dont la famille assurera l’avenir.

Aussi, que M. Wurtzel pût aujourd’hui lui poser de pareilles questions l’humiliait profondément. Il aurait aimé à répondre qu’il avait été élevé à ne jamais parler d’argent, mais il ne le pouvait.

— Vous n’ignorez cependant pas, continua M. Wurtzel, que tous ceux qui exercent des professions libérales sont, en ce moment, dans une situation embarrassante. Nous sommes à une époque où il faut travailler, et durement. Je n’ai qu’à regarder autour de moi pour le constater. Mon fils aîné a beaucoup d’amis dans les milieux intellectuels. L’un deux, avocat, Maître Herbst, vous avez peut-être entendu parler de lui, me disait justement qu’il n’y avait plus d’affaires nouvelles, que le Palais ne vivait, pour employer l’expression dont il s’est servi, que sur le vieux stock.

— Je ne partage pas votre opinion. Je crois au contraire que la profession d’avocat est une de celles qui auront toujours leur raison d’être, répondit Jean-Noël sans penser à ce qu’il disait, troublé qu’il était encore d’avoir entendu le nom de Me Herbst dans la bouche de M. Wurtzel.

Celui-ci ne put s’empêcher de trouver étrange que Jean-Noël prît la défense d’une profession qu’il n’exerçait pas encore et que, d’ailleurs, il ne semblait pas tellement pressé d’exercer.

— Je vous dirai, continua M. Wurtzel, que mon désir, si j’avais un gendre, serait qu’il devînt pour moi un fils et qu’il fût capable, comme mes autres enfants, de prendre un jour ma place. Je ne serai pas éternellement là. Mes affaires, comme vous le savez, marchent beaucoup moins bien : l’argent perd chaque jour un peu de sa valeur. Où allons-nous ? Je n’en sais rien. Que deviendra la fortune que nous avons péniblement amassée ? Je l’ignore. Dans l’avenir, ce sera surtout sur notre travail que nous devrons compter.

— Je vous comprends très bien, dit Jean-Noël en dissimulant le mépris qu’il avait pour un homme qui parlait de « fortune péniblement amassée ».

— Pourtant, vous laissiez entendre tout à l’heure que l’industrie ne vous intéressait pas.

— C’est-à-dire, répondit Jean-Noël sans voir où son interlocuteur voulait en venir et simplement pour arranger les choses, « que si je me marie je trouverai tout naturel d’entrer dans les affaires ».

Jean-Noël venait à peine de partir qu’Odile, souriante, demandait à son père ce qu’il pensait de son choix. Il évita de répondre pour ne pas faire de peine à sa fille. Elle insista. Il lui dit alors à brûle-pourpoint que Jean-Noël ne lui plaisait pas. Elle lui en demanda la raison. Il refusa de la lui donner. Au cours de la conversation qu’il venait d’avoir avec le jeune homme, à aucun moment il n’avait eu la plus petite sympathie pour celui-ci. Si le visage d’Odile s’assombrit alors, ce ne fut que pour un instant. Elle avait vingt-six ans. Comme les jeunes filles qui s’attardent dans leur famille, elle luttait sans cesse non contre l’autorité de ses parents mais contre son premier mouvement qui était de se soumettre. Personne ne pourrait l’empêcher d’aimer Jean-Noël.

— Cela ne veut pas dire que ce garçon ne changera pas, dit M. Wurtzel pour la consoler.

Odile s’efforça par la suite de façonner Jean-Noël au goût de sa famille, ce qui était loin d’être facile. Il suffisait qu’elle lui demandât quelque chose pour qu’il fît le contraire. Il faut dire qu’il avait gardé de sa visite à M. Wurtzel un mauvais souvenir. Il avait eu l’impression qu’on le considérait comme un intrigant, uniquement désireux de se marier par intérêt. Il était obligé de reconnaître que les apparences étaient contre lui. Pourtant, il avait le sentiment qu’il n’eût jamais songé à épouser Mlle Wurtzel si celle-ci ne l’y avait encouragé. Ce qu’on pouvait peut-être lui reprocher, c’était de se laisser influencer quand cela lui était profitable. Aussi se montrait-il de plus en plus ombrageux. Aux efforts d’Odile, après s’être assuré qu’il ne dépassait pas la mesure, il ne tarda pas à opposer son mépris absolu pour la famille Wurtzel. Mais la jeune fille était la patience même. Elle rendait les soucis qu’avait Jean-Noël responsables de cette mauvaise humeur. Orgueilleux comme il l’était, ne devait-il pas souffrir de se trouver dans une situation si peu faite pour un jeune homme ayant reçu son éducation ?

À la grande satisfaction d’Odile, M. Wurtzel n’avait plus reparlé de Jean-Noël. Tout semblait devoir s’arranger lorsqu’un soir, comme il l’avait fait tant de fois il y avait quelques années, Me Herbst téléphona à l’heure du dîner. « Je voudrais vous voir, Odile, le plus tôt possible. Pouvez-vous venir demain matin, avant que je parte pour le Palais ? » Mlle Wurtzel, malgré la présence de sa belle-mère, tâcha de savoir ce que l’avocat lui voulait. « Je ne peux rien vous dire par téléphone », répondit-il. Puis changeant de ton, reprenant celui qu’il avait eu au début de cet entretien, il ajouta : « Présentez mes amitiés à tout le monde. Si Henri est là, dites-lui qu’il vienne me voir un jour. » Odile se demanda si elle devait prévenir Jean-Noël ou s’il était préférable de le laisser tout ignorer. Ce fut à cette dernière solution qu’elle s’arrêta. Il valait mieux, pensait-elle, faire seule tout ce qui pouvait être fait sans lui. Elle se rendit donc, non sans inquiétude, rue du Louvre. Que s’était-il passé ? Pourquoi Me Herbst n’avait-il rien voulu lui dire par téléphone ? Elle avait hâte de le savoir, mais lorsqu’elle arriva, elle dut attendre plus d’une demi-heure avant d’être reçue. Finalement, une jeune femme la fit entrer dans le cabinet de l’avocat. Sans un sourire, sans un mot de bienvenue, il se leva, désigna de la main un siège à Odile.

— Dans un instant, je suis à vous. J’ai tellement de travail, dit-il en se replongeant dans un dossier.

Peu après, il sonna sa secrétaire, lui confia une commission, donna un coup de téléphone. Enfin, une main sur le front, mais sans regarder la visiteuse, il reprit :

— Maintenant je suis à vous, Odile. Voyons, de quoi s’agit-il déjà ? Ah ! oui, je me souviens.

Il se redressa, regarda derrière lui en tournant à peine la tête.

— Je vous ai prié de venir, commença-t-il sans préambule, afin de montrer à Odile que c’était l’avocat qui lui parlait, parce que j’ai reçu une lettre de ce Monsieur Large qui se dit le protecteur de l’épouse de votre ami, Monsieur Œtlinger. Je vais vous la lire. « En réponse à votre honorée du treize mai, j’ai l’honneur de vous faire savoir que Madame Œtlinger, préoccupée avant tout de l’avenir et du bonheur de son enfant, ne veut pas divorcer. Veuillez croire, Monsieur, à ma parfaite considération ».

— Mais c’est épouvantable, s’écria Odile.

Me Herbst eut un geste d’impuissance. Puis, après un silence durant lequel il parut estimer que son rôle était terminé, il ajouta, satisfait sans doute de l’inquiétude qu’il avait donnée à Odile :

— Mais au reçu de cette lettre, j’ai pensé à vous. Ne sommes-nous pas de vieux amis ?

— Oui, Adrien.

— Vous m’en auriez voulu, n’est-ce pas ? si à la première difficulté je m’étais dérobé. J’ai écrit à Monsieur Large. Je lui ai demandé d’avoir l’amabilité de passer me voir. Il est venu et, non sans lutte, j’ai pu obtenir ceci. Madame Œtlinger consentira à demander le divorce par mon intermédiaire, ce qui est, notez-le, très important, à la condition que son mari, c’est-à-dire votre ami, Monsieur Œtlinger, se laisse condamner à une pension mensuelle de deux mille francs et qu’il lui rembourse une somme de vingt-sept mille francs, représentant la dot qu’il aurait dilapidée.

À la façon dont Me Herbst avait appuyé sur les conditions de Marguerite, Odile sentit qu’il avait du mépris pour l’homme dont la femme avait de telles exigences.

— Puisque nous sommes à la merci de cette personne, le mieux est de trouver ces conditions raisonnables, n’est-ce pas ? fit Odile.

— Cela vous regarde entièrement, répondit l’avocat. Je ne connais pas les ressources de Monsieur Œtlinger.

— Pour le moment, il n’en a aucune.

— Vous dites vous-même : pour le moment, continua Me Herbst énigmatique et distant, afin qu’Odile comprît qu’il ne voulait lui donner aucun conseil en dehors de ceux ayant trait au divorce lui-même.

— À ma place, vous accepteriez ces conditions, n’est-ce pas ?

— Il ne faut pas me poser de questions, Odile. Vous devez savoir mieux que moi ce que vous avez à faire.

La contrariété de Mlle Wurtzel était trop visible pour qu’elle échappât à Me Herbst. Mais il ne faisait rien pour la dissiper. Encore aujourd’hui, alors qu’en s’adressant à lui dans une circonstance comme celle-ci Odile lui montrait qu’elle ne l’avait jamais considéré autrement que comme un ami, il avait l’impression non seulement qu’il s’en était fallu d’un rien qu’il ne l’épousât mais qu’elle regrettait qu’il ne l’eût pas fait.

À midi, Odile alla chercher Jean-Noël à l’étude. Quand il connut les exigences de sa femme, il entra dans une grande colère. Qu’Odile eût été renseignée avant lui, lui paraissait inadmissible. Que signifiaient ces conciliabules qu’on tenait dans son dos ? Il eût appris que Mlle Wurtzel et Marguerite avaient eu plusieurs entrevues qu’il n’en eût pas été autrement étonné.

— Je suis venue vous dire également qu’il ne faut pas vous inquiéter. Puisque ce sont les conditions de votre « ex » (c’était ainsi que Mlle Wurtzel appelait Marguerite), nous n’avons qu’à nous incliner. Et dans trois mois, ainsi que me l’a assuré Maître Herbst lui-même, tout sera terminé. La seule chose qui m’ennuie, c’est qu’il va me falloir vendre des valeurs. Si mon père l’apprend, ce sera très grave.

Il y avait une autre chose qui ennuyait Odile. Jean-Noël habitait toujours rue Laugier. Était-il plus grande maladresse que d’aller au-devant d’un scandale certain, car, si les titres que Mlle Wurtzel possédait étaient nominatifs, son père en touchait les dividendes, avant que Jean-Noël fût séparé de Mme Mourier ? Elle osa finalement dire au jeune homme que puisqu’il fallait qu’il quittât cette femme, autant le faire tout de suite. Oh ! ce n’était pas parce que les frais du divorce lui incombaient qu’elle demandait cela, mais pour que tout fût en règle, afin que si sa famille apprenait qu’elle avait fait une opération bancaire, elle se trouvât en posture de se défendre. Jean-Noël, sans distinguer en quoi cette prudence le froissait, faillit répondre que si Odile n’avait pas confiance en lui, il était inutile de songer plus longtemps à se marier. Mais il se retint. Cela lui paraissait plus sage. Il craignait en effet que Mme Mourier, sous l’empire de la colère, n’allât trouver M. Wurtzel.

— C’est pour cette raison, répondit Odile, que j’aurais voulu que nous disions tout de suite la vérité à mon père. Ne croyez-vous pas que ce serait préférable ? Il vous comprendra, j’en suis certaine. De cette façon, Madame Mourier pourra agir comme il lui plaira. Il sera trop tard. Vous-même, d’autre part, vous vous sentirez dans une situation plus normale. Car, au fond, la cause de la mésentente qui règne entre mon père et vous provient surtout de cette situation que vous n’osez lui avouer et que peut-être il devine.

24

Une semaine plus tard, à force d’insistance, Odile obtint de Jean-Noël qu’il avouât à sa famille qu’il était non seulement marié et père d’un enfant, mais qu’il avait une liaison. Ces révélations ne produisirent aucun effet sur M. Wurtzel. Depuis que le jeune homme avait manifesté le désir d’épouser Odile, il avait cessé de le considérer avec sympathie. Que lui importait donc que Jean-Noël fût ou ne fût pas marié, qu’il eût ou qu’il n’eût pas une fille ! Il ne vint même pas à l’esprit du père d’Odile d’exploiter cette situation pour empêcher le mariage, celui-ci étant par trop mal assorti pour être pris au sérieux.

Jean-Noël sortit humilié de cet entretien. Que cet aveu, qu’il avait tant différé, eût produit si peu d’effet sur M. Wurtzel lui avait fait entrevoir le peu d’importance qu’on attachait à sa personne. Cette indifférence, qu’Odile accueillit avec tant de joie, était justement la preuve que M. Wurtzel n’avait jamais envisagé une seconde que le mariage de sa fille fût possible. Jean-Noël avait cru, jusqu’à présent, que d’être apparenté, si on peut dire, aux Villemur, l’avait fait bénéficier d’une sorte de prestige. Qu’il n’en fût rien lui semblait un affront fait non à lui-même mais à Annie.

Dès qu’il fut seul avec Mlle Wurtzel, il ne put s’empêcher de lui montrer son dépit. « Quoi qu’il arrive, lui répondit-elle, vous serez donc toujours mécontent ! Comment pouvez-vous ne pas vous réjouir de l’accueil que vient de vous faire mon père. Ne vient-il pas de vous montrer combien grande est son indulgence ? Connaissez-vous un père qui, dans cette circonstance, eût fait preuve de tant de bienveillance et de compréhension ? » Jean-Noël se laissa convaincre. Et sur la promesse qu’il romprait le lendemain avec Mme Mourier, il prit congé d’Odile.

Rue Laugier, Jean-Noël eut la surprise de trouver l’appartement fleuri comme à l’occasion d’une fête. Il avait déjà remarqué que, depuis plusieurs jours, Mme Mourier s’efforçait de lui être agréable. Il s’était imaginé que ce regain venait de la froideur dont il ne s’était pas départi depuis le départ de sa belle-mère. Laure cherchait indubitablement à se rattacher le jeune homme et c’était à ce moment qu’il était obligé de la quitter.

— Pourquoi ces fleurs ? demanda-t-il avec l’espoir d’être étranger à cet embellissement.

— Aujourd’hui est un grand jour, répondit-elle tristement. « Attends-moi un instant. »

Il entra dans la salle à manger et son étonnement s’accrut encore. L’argenterie et les cristaux auxquels Mme Mourier tenait le plus couvraient la table. Il y avait même des fleurs posées sur la nappe, comme lorsqu’elle invitait des amis à dîner. Mais deux couverts seulement était mis. Aucun des anniversaires que Mme Mourier aimait à célébrer ne tombait ce jour-là. Jean-Noël se demandait ce que ces frais signifiaient lorsque Laure reparut. Elle venait de mettre une robe de soirée.

— Qu’y a-t-il ? fit Jean-Noël de plus en plus intrigué.

— Tu vas le comprendre tout à l’heure, mon cher Jean-Noël.

Elle était très maîtresse d’elle-même. De temps en temps, elle allait à la cuisine pour donner des ordres. Finalement, ils se mirent à table.

— Tu sais, mon ami, dit-elle au milieu du dîner, moment qu’elle avait visiblement choisi d’avance, « que j’ai toujours eu pour toi beaucoup d’affection. On ne vit pas trois ans avec un homme, car, tu l’as peut-être oublié, il y aura bientôt trois ans que nous nous connaissons, sans tenir à cet homme et sans éprouver de la tristesse à la pensée de le quitter. »

Jean-Noël ne tarda pas à avoir la clef de cette mise en scène. Cependant qu’il avait vécu de son côté, replié sur lui-même, uniquement préoccupé de ses rapports avec la famille Wurtzel, Mme Mourier avait longuement réfléchi. La peine qu’elle avait éprouvée en apprenant qu’il avait songé à divorcer à son insu avait été beaucoup plus grande qu’elle ne l’avait avoué. Ce n’était pas qu’elle avait craint que Jean-Noël ne voulût réellement se séparer d’elle. Elle avait plutôt conclu de son désir d’indépendance qu’il aspirait à une vie plus régulière. Puis, le départ de Mme Œtlinger s’était produit. Celui-ci surtout avait modifié son opinion sur Jean-Noël. Tant de fois il lui avait répété que sa belle-mère l’adorait, qu’elle avait fini par le croire bien qu’elle eût toujours conservé un certain doute sur l’amour d’Annie pour son beau-fils. Plus âgée que celui-ci, rêvant d’inspirer de la considération, avide de protéger, c’était plus de Mme Œtlinger, qu’elle connaissait pourtant à peine, que de Jean-Noël qu’elle se croyait appréciée. Au cours de ces deux dernières années, elle avait imaginé, à l’aide des paroles du jeune homme, les rapports qu’avait celui-ci avec Annie et elle s’était persuadée qu’ils étaient un peu ceux existant entre lui et elle. Ce garçon n’arriverait jamais à rien. Tant que sa belle-mère l’avait stimulé, on avait pu espérer qu’il changerait. Mais à présent qu’il était livré à lui-même, il était plus prudent de ne rien attendre si on ne voulait pas être victime d’une désillusion. Puis elle s’était demandée si elle devait continuer à veiller seule sur Jean-Noël. L’attitude désagréable de celui-ci aidant, il lui était apparu qu’elle n’aurait jamais sur lui plus d’influence qu’Annie n’en avait eu. L’idée d’une séparation s’était alors glissée dans son esprit, mais si cette même idée avait empli Jean-Noël d’une froideur destinée à en rendre l’exécution moins pénible, elle avait au contraire attendri Mme Mourier. Car celle-ci donnait à l’amour ce qu’elle avait de meilleur. Le début d’une liaison n’avait pas plus d’importance à ses yeux que la fin. Il était déjà assez triste que la vie vous obligeât à vous séparer d’un homme qu’on aimait, sans qu’on se fît des reproches. C’était pour cette raison que le jour qui devait marquer la fin de son amour, elle l’avait voulu semblable à un jour de fête. N’était-elle pas reconnaissante à Jean-Noël de tout le bonheur qu’il lui avait donné ?

— Je crois que c’est plus sage, dit-elle. Demain nous suivrons chacun une voie différente. Je dis demain, c’est une façon de parler. Nous n’en restons pas moins de bons amis, n’est-ce pas ?

Jean-Noël n’avait-il justement pas promis à Odile que le lendemain il serait libre ? Dans sa joie, il ne songea pas qu’il y avait quelque chose d’indélicat à dire, au moment même où Laure lui rendait sa liberté, qu’il s’apprêtait à la lui demander.

Aussi extraordinaire que cela puisse sembler, Mme Mourier ne fut pas froissée. Quelles qu’elles fussent, les répercussions de l’amour sur sa vie l’attendrissaient. Il était donc écrit que ce jour devait être celui où ils se quitteraient. Elle regarda les fleurs éparpillées sur la table, celles qui se dressaient dans les vases. N’eussent-ils pas été heureux tous les deux si les circonstances n’avaient pas rendu leur union impossible ? Des larmes auxquelles elle ne toucha pas coulèrent de ses yeux. Et le lendemain, lorsque Jean-Noël l’embrassa pour la dernière fois et que chargé de ses valises il se dirigea vers la porte, elle le regarda partir avec tristesse.

En quittant Mme Mourier, Jean-Noël se rendit à ce fameux hôtel des Grands Hommes où, à différentes reprises, il avait déjà séjourné. Tout y avait été remis à neuf et la direction n’était plus la même. Jean-Noël aimait à paraître devant un nouveau propriétaire celui pour qui le prédécesseur avait eu des égards particuliers. Les premières chambres qu’on lui montra lui convinrent si peu, elles lui arrachèrent des remarques si désobligeantes que le garçon d’étage alla chercher le propriétaire, et l’avertit de la singularité de ce client. Jean-Noël n’en continua pas moins à pester contre les transformations qui avaient été faites, si bien qu’on lui fit observer que si l’hôtel ne lui plaisait pas, il n’avait qu’à aller ailleurs. Sans prêter attention à cette parole, Jean-Noël retint une grande chambre, avec un lit de deux personnes, située au premier étage et donnant sur la place. Il ferma la porte, posa sa valise sur une sorte d’escabeau réservé à cet usage et s’assit dans un fauteuil. Il était près de neuf heures. Il avait juste le temps d’arriver à l’étude. Mais à quoi cela lui servirait-il ? Me Préfil n’était-il pas un ami de Mme Mourier ? Ne valait-il pas mieux tout abandonner en même temps ? La table dressée par Laure, avec ses fleurs et ses cristaux, lui apparut. À présent, dans le jour froid de cette chambre d’hôtel, le désir qu’avait eu Mme Mourier de se débarrasser de lui se dégageait seul de cette mise en scène. Elle avait sans doute pensé que maintenant que Jean-Noël avait perdu sa belle-mère, elle n’avait pas grand-chose à gagner en restant sa maîtresse. Laure n’était pas différente d’Ernestine Mercier ni d’Émile. Ceux-ci aussi semblaient ne plus rien attendre de lui. Il y avait déjà longtemps qu’ils n’avaient pas donné de leurs nouvelles. Jusqu’à ce jour, au milieu de ses soucis, il avait eu au moins la fierté qu’on se reposât sur lui, qu’on attendît qu’il fût en mesure de tenir ses promesses.

Marguerite avait accepté de divorcer à condition que les vingt-sept mille francs que lui devait Jean-Noël lui fussent remis le jour même où elle signerait la requête. Pour ôter à cette exigence son caractère de marché, Me Herbst avait organisé dans son cabinet une entrevue entre le mari et la femme. Il n’en avait d’abord avisé que Mlle Wurtzel à qui il téléphonait ou écrivait presque chaque jour. Mais quand Jean-Noël se présenta au rendez-vous, bien en avance sur l’heure fixée, accompagné d’Odile, car il avait été entendu que, lorsque Marguerite arriverait, elle passerait dans l’appartement où Mme Herbst lui tiendrait compagnie, l’avocat s’adressa cette fois directement à Jean-Noël, afin de lui montrer qu’à partir de maintenant ce n’était plus qu’au principal intéressé qu’il avait affaire.

— Odile, dit-il presque tout de suite, j’aimerais que vous vous retiriez.

Lorsqu’elle fut partie, il expliqua longuement à Jean-Noël l’attitude qu’il lui convenait de prendre, comme s’il s’agissait d’une affaire semblable à toutes celles dont il s’occupait, en répétant à différentes reprises le nom de Mme Jean-Noël Œtlinger, ce qui, chaque fois, faisait rougir le jeune homme. Quand Marguerite arriva, Me Herbst s’avança respectueusement à sa rencontre. Jean-Noël la salua froidement, honteux que cette femme fût la sienne. Tout dans son aspect était médiocre, et ses vêtements, et cet air sournois avec lequel elle regardait ce qui l’entourait, air d’une personne à qui on n’imposera pas et qui, à la moindre difficulté, s’en retournera. Me Herbst s’assit à son bureau, puis posément, se mit à parler. Jean-Noël ne l’écoutait pas. De temps en temps, il jetait un regard sur Marguerite. Celle-ci interrompait parfois l’avocat. Elle ne se laisserait pas charmer par des belles paroles. Mais dès qu’il n’était plus question d’elle, dès que ses intérêts n’étaient plus directement en jeu, son attention se relâchait et elle faisait semblant d’avoir horreur des discussions. Pas une fois elle ne daigna porter les yeux sur son mari.

Lorsque Marguerite fut partie, Jean-Noël se sentit soulagé. Il regarda Me Herbst. Celui-ci rangeait des papiers. « Dans trois mois au plus, le jugement sera rendu. » Puis il se leva, alla chercher Odile. Celle-ci entra dans la pièce en souriant. Jean-Noël s’était attendu, on ne sait pourquoi, à ce qu’elle le remerciât, mais elle ne parut même pas s’apercevoir de sa présence, occupée qu’elle était à écouter le récit que lui faisait Me Herbst de cette entrevue, à lui demander même des précisions. Jean-Noël attendit quelques instants avec l’espoir qu’Odile allait enfin lui adresser la parole. Comme elle n’en fit rien, il se leva brusquement. « Je m’en vais », dit-il sur un ton désagréable.

« Attendez-moi, Jean-Noël. J’ai tout de suite fini. » « Non, je pars. » Et il partit sans qu’Odile fît quoi que ce fût pour le retenir. On eût dit qu’elle trouvait tout naturel que cet homme, pour lequel elle n’hésitait pas à courir le risque de se fâcher avec sa famille, ne l’attendît pas.

25

À minuit seulement, afin qu’Odile ne pût le retrouver, Jean-Noël rentra chez lui. Une lettre était dans sa case. Il reconnut tout de suite la grande écriture de Mme Mourier. Ce n’était pas la première fois, depuis qu’il avait quitté la rue Laugier, qu’elle lui écrivait. Elle l’avait déjà fait à deux reprises pour lui montrer qu’elle restait toujours son amie. « J’ai à te parler, Jean-Noël. Veux-tu passer demain matin, avant dix heures, chez moi. Je t’attendrai. Il s’agit d’une chose très importante pour toi. » Ces quelques mots couvraient une page entière. Jean-Noël ne crut pas à cette chose importante, néanmoins il se rendit rue Laugier.

— J’ai reçu hier, dit Laure avec fierté, la visite de ta belle-mère.

Jean-Noël pâlit. Annie était donc à Paris ! Qu’est-ce qui l’avait attirée chez Mme Mourier ? On eût dit que, chargé de veiller sur sa belle-mère, il venait d’apprendre qu’elle avait de mauvaises fréquentations.

— Elle est bien restée une heure ici. Nous avons même beaucoup parlé de toi, continua Mme Mourier qui avait la manie d’aimer à paraître l’intime des amis de ses interlocuteurs.

— Que voulait-elle ? demanda Jean-Noël avec un air indifférent. Quoi que les deux femmes eussent pu dire à son sujet, ne demeurait-il pas le beau-fils d’Annie ?

Mme Mourier évita de répondre. Elle changea même de conversation comme si la visite de Mme Œtlinger n’avait été qu’un prétexte imaginé par elle pour revoir Jean-Noël. Elle lui demanda ce qu’il faisait, s’il cherchait une nouvelle situation. Cependant qu’elle parlait, Jean-Noël, exaspéré d’être ainsi tenu en haleine, s’efforçait de garder son calme. Finalement, Mme Mourier lui donna la raison de la visite d’Annie : avant de partir en voyage elle voulait faire ses adieux à son beau-fils. Ne l’ayant pas trouvé rue Laugier, elle avait prié Mme Mourier de faire savoir au jeune homme que, jusqu’au premier mai, il pourrait la rencontrer à l’hôtel Cambon, rue Cambon, de préférence le matin.

Quand Jean-Noël revit Odile, dans l’après-midi du même jour, la première chose qu’il fit fut de lui dire qu’il avait reçu une lettre non pas de Mme Mourier mais d’Annie, que celle-ci le priait d’aller la voir. Mlle Wurtzel qui, d’habitude, lorsqu’elle croyait avoir déplu à Jean-Noël, n’avait de cesse que le nuage ne se fût évanoui, accueillit pourtant très mal cette nouvelle. « Vous n’avez donc pas encore compris que votre belle-mère ne vous a fait que du mal ? » Jean-Noël ne répondit pas. « Vous n’irez pas », dit-elle impérativement. Le jeune homme répliqua cette fois que rien au monde ne l’en empêcherait. Odile perdit son sang-froid. « Vous choisirez entre elle et moi. » Cette mise en demeure laissa Jean-Noël complètement indifférent. « Vous ne savez pas discerner qui vous aime de qui ne vous aime pas. » En disant ces mots Odile quitta le salon de l’appartement de ses parents, où avait lieu cette entrevue, en claquant la porte.

Cet accès de colère fut de courte durée. Le lendemain matin, Mlle Wurtzel se rendit, toute changée, à l’hôtel des Grands Hommes. Jean-Noël était déjà sorti. La veille, en rentrant chez lui, il avait eu le sentiment qu’il avait pris la défense de quelqu’un qui ne lui en aurait jamais la moindre reconnaissance. Son zèle lui avait semblé inutile. Au fond, Odile n’avait-elle pas raison ? Pourquoi Annie, puisqu’elle se souciait si peu de lui, le dérangeait-elle ? Il y avait quatre mois, elle avait disparu, sans même le prévenir, comme s’il était un étranger. Pourquoi chercher à le revoir ? Mais il n’avait pu résister à cet appel. Aussi, au moment où Odile le demandait au bureau de l’hôtel, traversait-il les Tuileries dont les pelouses, par ce matin ensoleillé, étaient étincelantes de rosée. Un espoir était en lui. Peut-être Annie avait-elle quelque chose d’important à lui dire. Peut-être désirait-elle qu’il l’accompagnât dans un lointain voyage. Elle s’était aperçue que Charles le Douaré n’avait pas pour elle un sentiment aussi sincère que celui de son beau-fils. L’idée lui était venue que celui-ci se réjouirait de partir avec elle. Elle se proposait de lui demander s’il était libre. Il imaginait déjà comment cela se passerait. Elle le ferait, comme chaque fois qu’elle lui avait causé une joie immense, sans paraître comprendre qu’il pût s’en réjouir. Et il accepterait sans enthousiasme pour ne pas lui déplaire.

Lorsqu’il fut introduit dans le petit salon contigu à la chambre d’Annie, et qu’il se trouva au milieu de malles, de robes, cependant que par les fenêtres il apercevait, à travers la brume du matin, non pas les toits d’un quartier populaire, mais les dômes, les terrasses du centre de Paris, il éprouva une telle sensation de bonheur qu’il demeura un instant suffoqué. Annie était près de lui, grandie et amincie par ses vêtements de deuil.

— J’ai voulu te voir avant de partir, dit-elle.

— Pour où pars-tu ? demanda Jean-Noël en s’étonnant qu’il pût poser une question aussi familière.

— Je ne sais pas encore. En tout cas, nous passerons quelques mois à Florence.

Jean-Noël demeura silencieux. Annie n’avait pas changé. Elle était toujours aussi égoïste, égoïste au point de paraître ignorer que son existence était enviable. Il ne lui venait pas à l’esprit que, cependant qu’elle se préparait à partir pour une ville où, comme elle disait avec admiration, il y avait des Michel-Ange en plein air, dans des ruelles, son beau-fils, le fils de l’homme pour lequel elle avait tout sacrifié, demeurait seul à Paris, livré à lui-même et sans affection.

— Je suis contente que tu sois venu. Nous partons, Monsieur Le Douaré et moi, après-demain.

Lorsqu’elle avait présenté Jean-Noël à M. Le Douaré, elle avait été certaine qu’elle ferait de la peine à son beau-fils. Mais elle avait passé outre. La vie n’eût-elle pas été impossible si elle avait dû tenir compte des susceptibilités de Jean-Noël ? Et aujourd’hui, comme s’il ne lui venait pas à l’esprit que les deux hommes pussent ne pas sympathiser, elle parlait de partir avec M. Le Douaré.

— Je viens d’apprendre, dit-elle, puisque je ne t’ai pas vu depuis, que tu n’es plus en aussi bons termes avec Madame Mourier qu’auparavant. Si c’est vrai, c’est dommage. Cette femme avait beaucoup d’affection pour toi et je crois que tous les conseils qu’elle te donnait étaient excellents.

— Certains étaient excellents, comme tu dis. D’autres l’étaient moins.

— Qu’est-ce que tu comptes faire, à présent ?

— Je vais voir. Je ne sais pas encore.

Annie regarda son beau-fils dans les yeux.

— Ne crois pas que parce que tu es libre, tu n’as plus qu’à agir à ta guise. C’est au contraire quand on est seul, quand personne n’est là pour nous obliger à faire ce qui souvent nous est désagréable, qu’on doit s’imposer une discipline, sans quoi on devient une sorte d’épave.

Si, quelques jours auparavant, Mme Œtlinger avait changé de conversation quand Laure lui avait parlé de Jean-Noël, c’était parce qu’elle avait soupçonné celui-ci d’avoir désiré sa liberté pour une raison inavouable. Ou Mme Mourier n’avait plus d’argent, ou Jean-Noël projetait de faire un beau mariage. Annie eût été certaine de cette dernière intention qu’elle eût sans doute invité son beau-fils à sortir sur-le-champ, car s’il était une chose qu’elle abominait, c’était qu’on pût avoir la bassesse de mêler l’amour à l’intérêt.

— Je le sais parfaitement, répondit Jean-Noël. Annie sourit. Elle ne l’avait pas prié de venir pour lui faire de la morale. Elle avait malgré tout de l’affection pour lui. Si elle avait disparu brusquement, ce n’était pas à cause de lui mais à cause de beaucoup d’autres raisons, de ces raisons secrètes auxquelles elle avait toujours aimé à paraître obéir. C’était pour que son beau-fils ne donnât pas une importance exagérée à sa solitude qu’elle avait repris contact, mais à la veille de son départ seulement, de façon que cette entrevue fût justifiée et que Jean-Noël ne pensât pas que sa belle-mère avait on ne savait quel remords.

Odile n’avait pas quitté les parages de l’hôtel des Grands Hommes. Elle y était retournée trois fois en vain. Malgré sa défense, Jean-Noël avait certainement rendu visite à Mme Œtlinger. Ce n’était pas pour le lui reprocher qu’elle l’attendait mais pour l’en féliciter. La tactique de plier pour vaincre n’était-elle pas la meilleure ? Il serait toujours temps plus tard de faire comprendre à Jean-Noël combien le rôle de Mme Œtlinger avait été néfaste. Pour le moment, il y avait assez de difficultés à surmonter sans en créer de nouvelles. Que dirait M. Wurtzel prévenu comme il l’était, s’il apprenait que son futur gendre continuait à voir Mme Œtlinger ?

À onze heures et demie, Odile se décida à rentrer. Son père l’attendait avec impatience.

— Ah ! enfin, dit-il. Où étais-tu donc ? J’ai téléphoné partout.

— Je viens de faire quelques courses, répondit Odile sans oser dire qu’elle avait passé la matinée à attendre Jean-Noël.

M. Wurtzel ne répondit pas. Il tira une lettre de sa poche, la tendit à sa fille en disant : « Lis cela. Tu m’expliqueras ensuite ce que cela signifie. » Odile prit la lettre et, à la seule vue de l’en-tête, elle rougit. C’était une lettre de sa banque.

— C’est donc toi qui fais les frais de son divorce ! s’exclama M. Wurtzel hors de lui. « Non seulement, il n’a pas d’argent, mais il faut encore lui en donner. Je n’ai jamais vu cela de ma vie, jamais. C’est à se demander si tu n’es pas devenue complètement folle. »

— Jean-Noël t’a pourtant dit qu’il était marié.

— Il m’a dit qu’il était marié, mais il ne m’a pas dit que c’était moi qui devais payer son divorce.

Une discussion plus que pénible s’éleva alors entre le père et la fille, afin de déterminer à qui appartenaient les titres que M. Wurtzel avait mis au nom d’Odile.

— C’est bien simple, dit M. Wurtzel en se calmant enfin, « cet argent, je le considère comme perdu. Tu vas écrire immédiatement à Jean-Noël, devant moi, que tu romps avec lui, sinon je te demanderai d’aller le rejoindre. »

D’avoir à prendre parti bouleversa Odile. Elle aimait Jean-Noël, mais elle avait trop entendu parler, au cours de son existence, de la valeur de l’argent, de la difficulté de le gagner, pour ne pas appréhender d’abandonner sa famille pour un homme qui ne possédait rien.

— Tu ne peux pas exiger cela, dit-elle à son père.

Elle n’avait plus d’espoir qu’en Jean-Noël. S’il avait été là, peut-être serait-il parvenu à faire comprendre à M. Wurtzel que si elle avait agi de cette façon, c’était qu’il avait été impossible de faire autrement. « Veux-tu que je lui téléphone de venir ? » Cette proposition fit renaître la colère de M. Wurtzel. Que sa fille eût osé demander une avance à sa banque était inimaginable. Elle n’avait pu le faire que sous l’influence d’un escroc. Il se crut alors la mission de sauver sa fille. « C’est cela, dit-il à Odile qui ne pouvait plus se retenir de pleurer, fais-le venir. »

Ce fut sans se douter de ce qui l’attendait et encore sous le coup de la triste réception que lui avait faite Annie que Jean-Noël arriva boulevard du Montparnasse. Odile s’était réfugiée dans sa chambre.

— Je viens d’apprendre, dit M. Wurtzel, que vous vous faites donner de l’argent par ma fille. « Moi ? » « Oui, vous », précisa M. Wurtzel en prenant le ton moqueur d’un juge vis-à-vis d’un inculpé tenant à son honorabilité.

Jean-Noël rougit, balbutia quelques mots d’explication. M. Wurtzel le fit taire d’un geste. « C’est une manière de faire, continua-t-il, cette fois sans ironie, que j’aime mieux ne pas qualifier. Enfin, maintenant, c’est fait. Cet argent, comme je l’ai déjà dit à ma fille, je le considère comme perdu. Mais à partir de cette minute, je vous prierai de ne plus remettre les pieds chez moi, ni de téléphoner, ni d’écrire, ni d’adresser la parole à ma fille en quelque circonstance que ce soit. »

Odile parut à ce moment.

— Retire-toi, lui dit son père.

Jean-Noël était pâle. Il avait été pris en défaut, par les gens qu’il méprisait le plus. Il perdit son sang-froid.

— C’était mon intention, s’écria-t-il. Sans même jeter un regard sur Odile, il fit un brusque demi-tour et partit à grandes enjambées.

— Que s’est-il passé ? demanda la jeune fille d’une voix suppliante.

— Ce qu’on pouvait espérer de mieux.

Quand elle apprit que c’était son père qui avait provoqué Jean-Noël et que ce qu’elle avait entendu dans la bouche de celui-ci n’était qu’une réponse aux cris de M. Wurtzel, elle porta les mains à ses tempes et se mit à sangloter.

— Si tu ne fais pas des excuses à Jean-Noël, je m’en irai, parvint-elle à dire quelques instants plus tard.

M. Wurtzel regarda sa fille avec étonnement. Puis, il éclata. « Tu t’en iras ? Eh bien, va-t-en tout de suite, tu m’entends, tout de suite. Tu n’as qu’à aller le rejoindre. »

— Non, je n’irai pas le rejoindre, répondit Odile en détachant chaque syllabe, comme s’il ne lui venait pas à l’esprit qu’on pût l’interrompre. « Ce n’est pas parce que je suis obligée de quitter ma famille que je cesserai de me conduire comme une jeune fille. »

26

Lorsqu’elle quitta sa famille, Odile demanda l’hospitalité à une amie, Denise, jeune femme divorcée qui lui conseillait depuis longtemps de prendre sa liberté. Deux mois s’écoulèrent paisiblement. Mais quelques jours avant le jugement, Marguerite fit savoir à Me Herbst qu’elle se désistait. Il y eut un échange de lettres. Finalement, on apprit que Marguerite exigeait une somme supplémentaire de quinze mille francs. Elle prétendait que pendant son mariage, pour subvenir aux frais du ménage, elle avait été obligée de vendre les valeurs formant sa dot et que pour les racheter aujourd’hui, ce n’était pas vingt-sept mille francs qu’elle devait débourser mais quarante-deux mille. Elle reconnaissait qu’elle avait accepté de divorcer, uniquement parce que son mari le désirait, car si elle n’avait écouté que son cœur, elle ne l’eût jamais fait, mais elle demandait qu’en échange on ne la contraignît pas à réclamer sans cesse ce qui lui était dû.

Il y avait un mois que le divorce avait été prononcé et il ne restait plus qu’un autre mois à attendre pour que les délais d’appel fussent passés, lorsque M. Wurtzel chercha à revoir Odile. Il se rendit donc un jour chez Denise. « Je ne sais pas, Monsieur, si votre fille rentrera ce soir », lui dit la jeune femme avec embarras car, ayant affirmé à Odile que si elle était à sa place elle ne retournerait jamais dans sa famille, elle était partagée entre le désir d’être aimable et celui de ne pas se contredire. Au même moment, un bruit de voix s’éleva dans l’antichambre. « C’est peut-être Odile », dit-elle en sortant et en refermant soigneusement la porte du salon. C’était elle, en effet. Jean-Noël l’accompagnait. « Chut », fit Denise. Puis, prenant son amie en particulier : « Ton père est là. » Odile regarda Jean-Noël. « Si tu veux le voir, continua Denise, je vais conduire Jean-Noël dans ma chambre. »

Sur un fauteuil il y avait des robes. « Toujours du désordre ici ! » dit-elle en se poudrant et en se parfumant devant Jean-Noël comme devant une amie. « Tout cela est bien ennuyeux », continua-t-elle en prenant une cigarette. Jean-Noël lui offrit du feu. Elle refusa. « Je voudrais mes allumettes. » « Qu’est-ce qui est ennuyeux ? » demanda Jean-Noël sans lever les yeux, intimidé qu’il était par le sans-gêne et surtout par la beauté de Denise. « Ces histoires avec M. Wurtzel, répondit-elle. Vous devriez, Jean-Noël, user de votre autorité pour qu’Odile rentre chez elle. Vous voyez, je suis franche, puisque jusqu’à présent je disais le contraire. » « Je n’ai aucune autorité. » Denise, qui donnait ces conseils en se regardant dans une glace, se retourna brusquement, et avec une expression de surprise : « Vous voulez me dire, à moi, que vous n’avez pas d’autorité sur Odile ? Vous êtes aveugle ! Vous ne voyez donc pas qu’elle vous adore ? »

À la suite de la visite de son père, Odile rentra dans sa famille. M. Wurtzel avait su parler à sa fille. Il lui avait dit qu’il regrettait d’avoir été si intransigeant, que puisqu’elle était vraiment décidée à épouser Jean-Noël et que celui-ci était enfin libre, il ne faisait plus aucune objection à ce mariage. Ce qu’il avait craint, quelques mois auparavant, c’était qu’elle n’eût eu pour ce jeune homme qu’un sentiment passager. Il lui avait ensuite demandé si elle croyait qu’il plairait à Jean-Noël d’entrer dans les affaires. Elle avait répondu qu’elle en était certaine, mais sans avoir l’air d’y tenir, afin que son père comprît que même si Jean-Noël refusait, elle ne l’en épouserait pas moins. M. Wurtzel l’avait rassurée. Il lui posait ces questions parce qu’il songeait à son bonheur avant tout. On ne pouvait pas prévoir de quoi demain serait fait. Si l’argent continuait à se déprécier, que deviendrait-elle ? Il fallait songer à l’avenir et ne négliger, autant que cela était possible dans une époque aussi instable, aucune précaution. Il ne demandait en outre qu’à revoir le jeune homme, qu’à s’entendre avec lui, qu’à le traiter comme un fils.

Quand Odile transmit ces désirs à Jean-Noël, celui-ci ne manifesta aucune joie. Il n’était pourtant pas rancunier mais en n’oubliant pas les affronts qu’on lui avait faits, comme il disait, il voulait montrer qu’il avait de la dignité.

Pendant les semaines qui suivirent, il adopta l’attitude noble d’un homme offensé. Il ne se passait pourtant pas de jour qu’Odile ne le suppliât de l’accompagner boulevard du Montparnasse. Elle était dans une situation délicate. Son père commençait à trouver étrange qu’on répondît par tant de hauteur à ses avances. À force de lui donner chaque fois des raisons différentes, elle craignait qu’il ne se lassât. Elle ne comprenait pas que Jean-Noël fît tant de cas de son amour-propre puisque celui-ci nuisait à ses intérêts. Pour que M. Wurtzel demeurât favorable au jeune homme, elle en était réduite à parler sans cesse des bonnes actions qu’il avaient accomplies dans sa vie. Parmi celles-ci, il en était une qu’elle rappelait à chaque instant. Jean-Noël lui-même l’avait obligée de rentrer dans sa famille. Sans son insistance, elle serait restée chez Denise. Mais M. Wurtzel lui fit remarquer qu’il trouvait bien invraisemblable que Jean-Noël eût songé à lui être agréable. « C’est naturel », avait répondu Odile avec feu. M. Wurtzel insinua alors que le jeune homme avait peut-être agi par intérêt. N’avait-il pas tout à gagner à ce que sa future femme fût en bons termes avec sa famille ? « Comment peux-tu soupçonner Jean-Noël de pareils calculs ? S’il était intéressé, ne crois-tu pas qu’il aurait commencé par chercher à te plaire ? » Quelques jours après cette conversation, Odile obtint de Jean-Noël qu’il retournât boulevard du Montparnasse. Il fut reçu très cordialement. Depuis le séjour qu’avait fait sa fille chez Denise, M. Wurtzel avait compris qu’elle le quitterait plutôt que de renoncer à Jean-Noël. Au fond de lui-même, il avait bien la conviction qu’elle faisait ce qu’il appelait une bêtise, mais puisque telle était sa volonté, il n’avait qu’à s’incliner. Jean-Noël se montra également très aimable. Odile en fut si touchée que le lendemain elle désira faire la connaissance de Mme Mercier et d’Émile. Quoique Jean-Noël fût loin de s’en réjouir, elle insista. N’avait-elle pas le devoir de s’intéresser à tout ce qui touchait l’homme qu’elle aimait, même si en le faisant elle lui était désagréable. Jean-Noël venait justement de se rendre rue Mouton-Duvernet pour annoncer son mariage, non sans fierté d’ailleurs, sa mère n’étant pas capable, selon lui, de faire une distinction entre des personnes de fortune égale. Il se trompait pourtant. Si Mme Mercier avait toujours vécu à l’écart, elle n’en avait pas moins regardé autour d’elle avec cette intelligence des gens qui voient sans être vus. Elle avait élevé son jeune fils de telle manière qu’aujourd’hui c’était tout juste s’il ne croyait pas que c’était à cause d’on ne sait quelle erreur d’état civil qu’il ne portait pas le nom de Villemur. Aussi, quand Jean-Noël avait annoncé le nom d’Odile Wurtzel, Émile avait-il eu une moue dédaigneuse. Jean-Noël ne se mésalliait-il pas ? Bien qu’Émile n’eût jamais seulement approché les Villemur, il avait pris l’attitude qu’il s’imaginait que ceux-ci eussent prise en une telle circonstance, voulant montrer ainsi qu’on avait été injuste de l’écarter, car lui, puisqu’il ne se fût jamais déclassé en épousant une demoiselle Wurtzel, était au fond bien plus semblable aux Villemur que ne l’était son frère.

Peu de temps après, sans rancune pour cet accueil, Jean-Noël remontait, accompagné d’Odile, le sombre escalier qui conduisait à la chambre de sa mère. Mlle Wurtzel avait la contenance d’une personne qui, par délicatesse, fait semblant de ne rien remarquer d’anormal dans ce qui l’entoure et elle gravissait les marches un peu comme si elle les avait gravies toute sa vie. La chambre de Mme Mercier était dans un état de propreté extraordinaire. Le plancher avait été lavé et les rainures en était encore humides. Une photographie jaunie de Jean-Melchior se trouvait sur la cheminée et, à côté, une branchette de buis bénit. Émile, immobile près de la fenêtre, semblait n’être là que par hasard. Mme Mercier se leva aussitôt et offrit un siège à Odile. Elle ne prononça pas une parole pour s’excuser de la pauvreté de son intérieur, afin que la visiteuse comprît non pas qu’elle n’était pas à plaindre mais qu’elle ne demandait rien à des inconnus, et que si elle était réduite à accepter des secours, encore fallait-il qu’on fût digne de les lui offrir. Quant à Émile, il regardait Odile d’un air à la fois moqueur et respectueux, l’air de quelqu’un qui pense que pauvreté n’est pas synonyme de platitude. « J’espère, Madame, dit Odile en voulant faire preuve d’une grande bonté, que vous viendrez à notre mariage, ainsi que votre fils. » Ernestine Mercier hocha la tête, rougit, ne sachant pas quoi répondre, à la fois touchée et embarrassée par cette invitation. Car cette femme, à force d’avoir vécu dans l’ombre, à force d’avoir été repoussée par tout le monde, était émue dès qu’on lui témoignait le moindre égard, et prise de méfiance. Émile, lui, répondit sur un ton cérémonieux qu’il irait peut-être, qu’il ne pouvait l’affirmer car justement ce jour-là il avait un certain rendez-vous qu’il ne croyait pouvoir décommander. Jean-Noël, les mains derrière le dos, arpentait la chambre. Parfois il s’arrêtait, faisait une remarque, approuvait sa mère, puis repartait, ce qui donnait à ses interventions insignifiantes une petite apparence. Odile le suivait alors des yeux. Son seul désir était de lui plaire. Aussi, ne regardait-elle rien de ce qui eût pu l’humilier. Sous son amabilité et ses prévenances, on la sentait perdue. Le passé de ces gens l’intriguait, lui causait un peu de dégoût. Le souvenir de Jean-Melchior volait dans cette pièce, un peu comme un oiseau des îles dans une cale. Il expliquait la soif de considération de Mme Mercier, les désirs insatisfaits d’Émile. Ces murs gris auxquels étaient accrochés des vêtements, ces deux lits, cette cuvette sur une table, tout cet intérieur, où il n’y avait de place que pour les besoins indispensables du corps, semblait devoir demeurer éternellement tel qu’il était à cet instant, puisque celui qui eût pu ouvrir la fenêtre était mort. Odile sentait que, quoi qu’elle eût pu faire, on la considérerait toujours comme une ennemie. Vouloir du bien à Mme Mercier et à Émile, c’était vouloir les diminuer, les rendre semblables à tout le monde, leur ôter l’illusion qu’ils étaient victimes d’un drame familial.

Le 3 décembre 1926, il fit un froid glacial. Jean-Noël s’était réveillé plus tôt que d’habitude dans sa chambre d’hôtel où rien ne semblait indiquer que cette journée compterait dans sa vie. Il s’habilla sans la moindre émotion. La seule chose qui le troublait un peu, c’était que sa mère et son frère devaient être présents au mariage. Odile était retournée chez Mme Mercier. Sa première visite lui avait causé beaucoup de peine ainsi qu’une grande désillusion. Pour cette raison justement, elle avait revu presque quotidiennement Mme Mercier. Elle lui avait parlé avec douceur, avec l’espoir de faire de sa future belle-mère une femme dont Jean-Noël n’aurait plus à rougir. Dans son inexpérience, elle s’était imaginée que l’argent suffirait à faire ce miracle, que ce n’était qu’à cause de sa pauvreté que Mme Mercier était si peu présentable. Elle avait même dit à Jean-Noël, au retour de l’une de ses visites : « Mais votre mère est tout à fait comme il faut. Vous m’aviez tellement mise en garde contre elle que je m’attendais à tout de sa part. » Jean-Noël n’avait pas répondu, placé qu’il était entre le désir que le sort de sa mère fût amélioré et la crainte que celle-ci ne le diminuât. Avant de se rendre à la mairie du Ve arrondissement, où devait avoir lieu la « cérémonie », seul dans sa chambre, ce qui avait quelque chose d’étrange en cette circonstance, il se demandait quelle serait l’attitude de sa mère et de son frère. Quelques jours plus tôt, toujours sur l’insistance d’Odile, Mme Mercier et Émile avaient rendu visite à M. Wurtzel. Jean-Noël n’avait pas voulu assister à l’entrevue, mais il se doutait de ce qui avait pu se passer.

Puis il ne songea plus qu’à son mariage. Il devait être fort heureusement célébré avec simplicité. M. Wurtzel avait pourtant été désireux de faire un grand mariage. Quand il s’était rendu compte que rien n’empêcherait sa fille d’épouser Jean-Noël, il avait voulu que les choses fussent faites comme elles doivent l’être. Ce n’avait été qu’après s’être aperçu que son consentement n’avait pas rendu Jean-Noël plus sympathique, qu’il avait cédé à sa fille, laquelle, connaissant l’incompatibilité existant entre son fiancé et les siens, tenait avant tout à la simplicité. Une fois prêt, Jean-Noël sortit. La veille, il avait passé l’après-midi avec Odile dans un cinéma. En le quittant, elle lui avait dit : « Demain, il faudra être exact », et il avait répondu avec un hochement de tête : « Naturellement ». Sur ce mot, il était parti. Mais elle l’avait rappelé. « Surtout n’oubliez pas de passer prendre votre mère. » Jean-Noël se rendit donc rue Mouton-Duvernet. En montant l’escalier du modeste immeuble, il ressentit un malaise. Dans une heure il allait se marier et il se trouvait dans cette maison ! Il frappa à la porte. Sa mère était vêtue d’une camisole et d’une vieille jupe. « Tu n’es pas prête ? » demanda-t-il. Mme Mercier répondit qu’elle ne savait pas si elle irait à la mairie, qu’il n’avait d’ailleurs pas besoin d’elle, cela sans regarder son fils, car il lui imposait malgré tout.

— Et Émile, où est-il ?

— Il va venir. Il a été se promener.

Jean-Noël insista alors pour que sa mère s’habillât. Elle obéit, non sans faire des difficultés. Une semaine avant, Odile lui avait fait livrer des vêtements. Mais Mme Mercier n’avait même pas touché aux paquets qu’on apercevait près de la porte, comme si on allait venir les rechercher. Peu après, Émile rentra. Lui non plus n’avait fait aucun frais de toilette. Jean-Noël fit semblant de ne pas s’en apercevoir.

À onze heures, ils entrèrent tous les trois à la mairie. Jean-Noël conduisit sa mère et son frère dans la salle attenante à celle où devait être célébré le mariage, puis il redescendit sur la place. Bientôt M. Wurtzel et sa fille arrivèrent.

— Est-ce que mes fils sont là ? demanda M. Wurtzel.

— Pas encore, répondit Jean-Noël sans oser dire que par contre sa mère, elle, était là.

À ce moment, la grosse voiture rouge de Simon s’arrêta devant la mairie et les deux frères en descendirent. Maurice devait servir de témoin à Jean-Noël, celui-ci ayant déclaré qu’il n’avait pas d’ami assez intime pour jouer ce rôle, ce qui avait surpris défavorablement les Wurtzel. Finalement, tout le monde se retrouva dans un grand salon. À la vue de la famille Wurtzel, Mme Mercier et Émile, qui étaient assis à l’écart, ne bougèrent pas. M. Wurtzel fit semblant de ne pas les voir. « Papa, dit Odile, la mère de Jean-Noël est là. » M. Wurtzel la chercha du regard, puis, comme s’il venait de l’apercevoir, il se dirigea vers elle, la salua. « Nous ne sommes pas en retard ? » demanda-t-il pour dire quelque chose. Ce fut Émile qui répondit. Il aimait à paraître avoir des connaissances pratiques en tout. Comme s’il était un familier des mairies, il répondit : « Nous ne sommes pas en retard, Monsieur. Il reste encore à célébrer un mariage avant celui de mon frère. »

Il avait été entendu que tout le monde déjeunerait boulevard du Montparnasse, mais Mme Mercier et son fils prirent congé après la cérémonie. À deux heures, Simon conduisit les nouveaux mariés et M. et Mme Wurtzel à l’église de l’Étoile.

27

Odile et son mari ne partirent pas en voyage de noces. Leur mariage, aux yeux de M. Wurtzel, n’était qu’une étape. Ce qui importait à présent, c’était que Jean-Noël prît conscience de ses responsabilités, qu’avant de songer au plaisir, il organisât sa vie. Dans sa hâte de se marier, Odile n’avait pas prêté attention aux questions d’argent. Mais dès qu’elle fut installée dans cet appartement de la rue de Babylone dont elle disait qu’il donnait sur les jardins d’un couvent, employant le pluriel comme Jean-Noël quand il parlait de médecin, ainsi que ces gens qui, prêts à tous les sacrifices tant qu’ils n’ont pas obtenu ce qu’ils désirent, se ressaisissent aussitôt après, elle s’efforça de persuader son mari de la nécessité où il était désormais d’entrer dans les affaires de M. Wurtzel. Certaines valeurs qu’elle possédait ne venaient-elles pas de supprimer leurs dividendes ? Mais Jean-Noël ne voulait pas entendre parler de sa belle-famille. « Je suis encore jeune. Dans un an, si je travaille, je peux passer ma licence. Pour réussir dans les affaires, il faut avoir des dispositions spéciales », répétait-il chaque jour en laissant entendre que ces dispositions, il était fier de ne pas les avoir. Il consentit cependant à aller dîner une fois par semaine boulevard du Montparnasse. Il se conduisait alors comme le porteur d’un nom illustre qui a été obligé de faire un mariage d’argent. Cette attitude ne le desservit pourtant pas. On le considérait comme un original. Maintenant qu’il était de la famille, quelque désagréable qu’il fût, on fermait les yeux sur ses défauts. Puis Odile se rapprocha de son père ; une sorte de complicité même naquit entre celui-ci et elle. Elle le tenait au courant de tous les projets de Jean-Noël et, souvent, il lui donnait le conseil assez inattendu d’obéir à son mari, de ne pas le critiquer. Elle se rapprocha également de Mme Mercier. Si Jean-Noël avait honte de sa mère, il devait du moins être touché qu’on s’occupât d’elle. « Ta mère ne peut pas continuer à vivre dans cette chambre », lui dit-elle un jour. Elle loua un petit appartement avec une salle de bains dans un immeuble neuf et, comme si elle ne faisait que dévoiler la bonté de son mari, alla l’annoncer à Mme Mercier. À son grand étonnement, celle-ci refusa de quitter la rue Mouton-Duvernet. Elle était trop vieille pour changer encore. Elle avait toujours vécu à l’étroit. Elle ne saurait s’habituer à un appartement. Si elle acceptait et qu’il venait à Jean-Noël l’idée de disparaître, ce qui était possible, car on pouvait s’attendre à tout de sa part, comment acquitterait-elle le loyer. Elle avait d’autre part la manie de la persécution. Elle crut qu’on cherchait à l’isoler pour des fins mystérieuses. Rue Mouton-Duvernet, au moins, elle était en sécurité. Quant à Émile, il était convaincu qu’Odile les détestait, lui et sa mère, et que cette sollicitude n’était inspirée que par un orgueil de belle-fille ne voulant pas avoir à rougir de la famille de son mari. Si on tenait tant à leur venir en aide, il y avait un moyen beaucoup plus simple : leur donner de l’argent.

Quand Jean-Noël avait abandonné ses études ; abandon dont il se plaisait à dire que son amour pour Mme Mourier avait été en partie la cause, il n’avait pas pensé qu’il les reprendrait un jour. Débarrassé de cette préoccupation en même temps qu’il l’avait été de Marguerite, il s’était senti libre, heureux ? À quoi lui eût-il servi de continuer à perdre son temps sur des cours polycopiés lorsque la vie, avec sa variété et sa richesse, s’offrait à lui ? Aujourd’hui seulement, c’est-à-dire trois ans plus tard, il comprenait combien il avait été imprévoyant. Il s’inscrivit donc de nouveau à la Faculté de Droit, cela contre la volonté d’Odile. Ce ne fut pourtant pas uniquement par désir de terminer ses études qu’il le fit, quoiqu’il le prétendît, mais pour remplacer par quelque chose le prestige que lui avait valu la présence devinée d’Annie. Jusqu’en mars 1927, il suivit assez régulièrement des cours. Puis il se lassa de jouer cette comédie. Odile en profita pour revenir à la charge, d’autant plus énergiquement que son père lui peignait quotidiennement l’avenir sous un jour de plus en plus sombre. Il s’aperçut alors avec surprise que l’éventualité de devenir le collaborateur de M. Wurtzel ne lui était plus aussi désagréable. Il refusa cependant, pour la forme, désireux qu’il était, affirma-t-il, de se présenter en juillet à son examen de licence.

Mme Mercier, qui avait enfin accepté de prendre possession du petit appartement qu’Odile lui avait loué dans un immeuble de la Ville de Paris situé à la porte d’Orléans, venait assez souvent rue de Babylone. Un jour, comme elle se trouvait seule avec son fils, elle lui dit : « Fais attention, Jean-Noël, j’ai l’impression que quelque chose se trame contre toi. » Un simple conciliabule entre Odile et son jeune frère Maurice était la cause de cet étrange avertissement. M. Wurtzel qui tremblait de plus en plus pour sa fortune, qui ne parlait que de « communisme sur le point d’être implanté en France », qui pour cette raison justement s’était rapproché de Jean-Noël, car peu à peu s’était glissée en lui l’idée que bientôt tous seraient égaux et qu’il fallait par conséquent prendre les devants, décida à ce moment d’employer Émile. Odile, qui avait été pour beaucoup dans cette décision, eut beau faire comprendre à son mari qu’Émile et Mme Mercier cessant d’être à charge, le budget en serait allégé, Jean-Noël entra dans une vive colère. Il y avait seulement quelques semaines, il eût répondu par de l’indifférence. Mais aujourd’hui, sans doute au contact quotidien des Wurtzel, il était arrivé, sans s’en apercevoir, à considérer un peu les intérêts de sa belle-famille comme les siens. Aussi, bien qu’il eût continuellement fait allusion à son mépris pour les Wurtzel, à sa splendeur passée, à l’avenir brillant qui l’attendait, il n’avait pu se défendre d’un sentiment de jalousie pour son frère. Quelques jours plus tard, quand Odile lui demanda pour la centième fois de se résoudre enfin à entrer dans les affaires de son père, il lui répondit qu’elle avait peut-être raison.

Jean-Noël prit un certain plaisir à ses nouvelles occupations. Le matin, quand il se rendait aux tanneries, son apparition faisait sur les employés et les ouvriers un petit effet dont il était flatté. Lorsqu’il eut fait un stage dans les différents services, M. Wurtzel, dont l’intention était de se retirer, lui confia au premier juin, date où le ralentissement de la production permettrait à Jean-Noël de se familiariser plus facilement avec sa nouvelle fonction : la direction de la moins importante de ses tanneries, celle de la rue de la Glacière. Il déjeunait ou dînait presque quotidiennement boulevard du Montparnasse. Odile était au comble du bonheur. Ses frères venaient la chercher rue de Babylone. Ils allaient parfois tous ensemble au théâtre. Mme Mercier et Émile avaient cessé de se plaindre. De l’hostilité que tout le monde avait témoignée à Jean-Noël, il ne restait rien. Puisqu’il faisait son devoir, ne devait-on pas, en échange, lui en être reconnaissant ?

Cependant, il était parfois en proie à une grande tristesse. Il songeait alors à son enfance et il lui apparaissait qu’il avait manqué sa vie. Qu’eût pensé son père s’il avait pu le voir au milieu de tous ces gens sans intérêt ? N’était-ce pas autre chose que M. Œtlinger avait attendu de son fils aîné, de celui pour lequel il avait montré une si nette préférence ? À quoi avaient donc servi toutes les années qui venaient de s’écouler ? Elles s’étaient succédé, comme les jours d’un oisif, sans rapport entre elles, sans raison d’être, et aujourd’hui il se retrouvait plus vieux simplement, mais non amélioré. Ce n’était pas lui qui avait fait sa vie, mais celle-ci qui l’avait fait. S’il avait terminé ses études, eût-il été plus heureux ? On ne pouvait le dire, mais il aurait au moins eu la consolation d’avoir fait ce qu’il avait pu. Annie eût pu reparaître. Au lieu de le trouver marié, directeur d’une tannerie, commensal quotidien des Wurtzel, elle eût découvert avec joie qu’il était devenu un homme indépendant. Depuis que les soucis matériels avaient disparu de sa vie, son admiration pour sa belle-mère, que l’absence venait encore embellir, n’avait fait que croître. Annie lui rappelait à présent toute sa jeunesse et celle-ci, à travers la tâche journalière, lui semblait n’avoir été qu’heureuse. Comme ces anciens combattants qui retournent en pèlerinage sur les lieux mêmes où ils ont le plus souffert et qui, devant une tranchée comblée, se prennent à regretter les années terribles qu’ils ont vécues, il aurait voulu redevenir ce jeune homme que la seule présence de sa belle-mère emplissait de fierté. La foi qu’il avait eue en lui-même, il l’avait perdue. Il s’en souvenait pourtant et, lorsqu’il se penchait sur elle, il avait le sentiment qu’il l’eût gardée si Marguerite et Odile, si M. et Mme Wurtzel, si Maurice et Simon, si sa mère et son frère, ne s’étaient pas trouvés sur son chemin. Aussi quand, dans les premiers jours de juillet, le concierge lui remit une lettre d’Annie lui annonçant qu’elle était rentrée à Paris et qu’elle voulait le voir, eut-il brusquement l’impression qu’une bouffée d’air printanier entrait dans sa vie. C’était comme si le fossé qui le séparait du passé venait d’être comblé, comme si cette continuité dont l’absence le faisait tant souffrir s’était rétablie et que l’homme qu’il était devenu cessait d’être différent de celui qu’il avait été. Il remonta chez lui. Odile, comme elle le faisait chaque matin, téléphonait de son lit à son père. En voyant revenir Jean-Noël, elle sourit et lui fit signe d’attendre. Puis elle l’interrogea du regard.

— Je viens de recevoir une lettre de ma belle-mère, dit Jean-Noël avec le plus de naturel possible de manière à cacher sa joie.

— Ah !

Ce fut la seule réponse d’Odile. De souriant son visage était devenu grave. Au seul mot de belle-mère, elle pâlissait. Bien qu’il y eût des années qu’elle n’avait pas revu Mme Œtlinger, sa méfiance et sa jalousie s’étaient accrues.

— Elle me demande d’aller la voir, continua Jean-Noël.

— Donne-moi cette lettre.

Il obéit, mais à contrecœur, comme si le simple mot de sa belle-mère était confidentiel et qu’il commettait une mauvaise action en le montrant. Odile le parcourut, les lèvres serrées, puis le rendit à son mari.

— Tu n’as qu’à y aller, dit-elle, si tu crois que c’est nécessaire. Mais il faudrait peut-être que tu attendes quelques jours.

— Pourquoi ?

— Tu sais bien que tu as beaucoup de travail en ce moment.

Odile avait une mantille de dentelle sur les épaules. Les deux oreillers, celui de son mari et le sien, lui servaient de dossier. Elle semblait ne plus songer déjà à Mme Œtlinger. Jean-Noël la regarda. Comme il était debout, il crut qu’elle avait les yeux fermés alors qu’ils n’étaient que baissés. Durant un instant, il se sentit seul. La chambre lui apparut alors, avec son confort et son luxe banal, avec son lit-divan, ses murs couverts de papier « beige-uni », son tapis havane, ses glaces volontairement sans cadre, ses lampes, ses meubles, et cette salle de bains qu’on apercevait par une porte entrouverte, où Odile et lui se baignaient à tour de rôle, avec chaque fois les mêmes petites scènes de pudeur. Et c’était au milieu de ce décor qu’Odile se permettait de lui dire qu’il avait beaucoup de travail, qu’il valait mieux qu’il attendît quelques jours avant de répondre à l’appel d’Annie.

— Je crois que j’irai voir ma belle-mère aujourd’hui, fit Jean-Noël.

— Il fallait me prévenir plus tôt, pendant que je téléphonais. J’aurais mis papa au courant.

La journée sembla longue à Jean-Noël. Plusieurs fois, il relut la lettre d’Annie. Un détail l’avait surpris : l’adresse. Sa belle-mère était descendue à l’hôtel des Grands Hommes. Elle était donc seule car, autrement, comment admettre qu’elle eût choisi un hôtel où elle avait séjourné plusieurs fois avec Jean-Melchior et dont, pour cette raison, elle parlait toujours avec attendrissement ?

Il était six heures et demie lorsque Jean-Noël se rendit à pied place du Panthéon. Le soleil était encore haut dans le ciel, mais l’animation des rues, la détente des visages, étaient celles d’une fin de journée. Jean-Noël remonta la rue Claude-Bernard, prit la rue d’Ulm, au bout de laquelle ce côté d’ordinaire lugubre du Panthéon, et semblable à une falaise, était de ce rose des églises au soleil couchant. Il marchait tête nue. Il était si ému que, comme s’il s’était promené sous bois après un orage, il avait la sensation parfois qu’une grosse goutte traversait ses cheveux.

— Est-ce que Madame Œtlinger est là ?

Elle venait de sortir, mais le portier croyait qu’elle n’allait pas tarder à rentrer car il avait remarqué qu’elle s’absentait ainsi chaque jour. Jean-Noël fit en attendant le tour de la place. Annie était donc depuis plusieurs jours à Paris. Elle avait certainement été chez Mme Mourier, car comment eût-elle su sans cela son adresse. Qu’avait dit Laure ? Avait-elle raconté que Jean-Noël était marié avec Mlle Wurtzel ? Soudain, alors qu’il s’était avancé jusqu’au commissariat de la rue Soufflot, il aperçut Annie qui arrivait à sa rencontre. Elle ne l’avait pas encore vu. Elle marchait vite, les yeux baissés, sans paraître attacher la plus petite importance à la beauté de cette fin de journée, deux ou trois paquets dans les bras, de cette démarche sur la pointe des pieds qu’il reconnaissait entre toutes. Jean-Noël s’arrêta, ne sachant pas ce qu’il devait faire tellement il était bouleversé. Dans son souvenir, elle lui était toujours apparue seule, aussi, de la voir vêtue de sombre, mêlée aux passants et semblable à eux, fut-il frappé comme le sont les enfants quand ils commencent à découvrir que l’autorité de leur père ne s’exerce que sur leur famille. Une ombre de déception passa sur sa joie. Bientôt, Annie se trouva tout près de lui, mais elle ne le vit pas davantage.

— Annie.

Elle leva la tête, regarda son beau-fils, puis s’écria : « Toi, Jean-Noël ! Comme tu es gentil d’être venu. Je me dépêchais justement parce que je pensais que tu viendrais ce soir. »

Ils remontèrent ensemble jusqu’à l’hôtel, en ne parlant que du plaisir qu’ils avaient l’un et l’autre de se revoir.

— Attends-moi un instant, dit-elle. Je vais poser ces paquets au bureau.

Par-dessus un rideau, il vit Annie les remettre à une femme de chambre, puis s’immobiliser devant le casier des lettres, ce qui lui serra un instant le cœur.

— Je ne t’ai pas fait trop attendre ? dit-elle peu après.

Il lui proposa, comme une chose amusante, d’aller s’asseoir à la terrasse d’un café du boulevard Saint-Michel.

— Oh ! oui, répondit-elle, ton père aimait tellement cela.

Ils descendirent la rue Soufflot. Aux paroles qui avaient jailli spontanément, au début, avait succédé une sorte de gêne. « Est-ce que tu es content ? » demanda Annie. Jean-Noël répondit affirmativement. Elle lui posa alors mille questions sur ses ambitions, sur ses lectures. Elle lui demanda s’il avait continué ses études. Boulevard Saint-Michel, elle admira la jeunesse qu’elle croisait. Tout avait changé. On vivait dans une autre époque. Si Jean-Melchior avait pu revoir ce quartier, il ne l’eût pas reconnu.

Devant un café, ils s’arrêtèrent. Annie laissa son beau-fils choisir une table, appeler le garçon. Un marchand de tapis s’approcha d’eux. Jean-Noël eut, un instant après, l’impression que sa belle-mère, elle aussi, était émue. Ne s’était-elle pas excusée, avec le plus grand sérieux, d’avoir renvoyé le marchand sans avoir consulté son beau-fils ? Ils se sourirent.

— J’ai appris que tu étais marié avec Mademoiselle Wurtzel, dit finalement Annie. « Est-ce vrai ? »

Jean-Noël se troubla, n’osa répondre. Comme si elle ne s’apercevait de rien, Mme Œtlinger lui demanda s’il était heureux. Ce fut à la première question qu’il répondit.

— C’est vrai, mais comment le sais-tu ?

— Par Madame Mourier, répondit Annie en regardant son beau-fils de telle manière qu’il crut, durant un instant, qu’elle n’avait pas changé et qu’elle allait lui demander, de cet air étonné qui lui était particulier, s’il avait défendu à Laure de dire qu’il était marié.

— Je suis très heureux, se hâta d’ajouter Jean-Noël.

Annie ne lui fit aucune observation désagréable sur les Wurtzel. Elle lui affirma au contraire qu’elle se réjouissait qu’il menât une vie régulière quoique cependant elle ne l’approuvât pas entièrement de s’être séparé d’une femme aussi bonne que Mme Mourier. Elle lui demanda encore si sa nouvelle femme était intelligente, si elle s’intéressait à l’enfant qu’il avait eue de son premier mariage. Il répondit qu’Odile avait beaucoup de cœur, qu’elle regrettait, ainsi que lui d’ailleurs, que le soin d’élever cette enfant eût été laissé à Marguerite. Annie, elle aussi, parut le regretter. Elle avait bien changé. Comme ces gens qui disparaissent un certain temps et qui, lorsqu’ils reviennent dans un monde qui fut le leur, se sentent des étrangers, elle ne risquait aucune critique.

Finalement Jean-Noël osa interroger sa belle-mère. Qu’avait-elle fait au cours de cette dernière année ? Pourquoi ne lui avait-elle pas écrit ? Elle eut alors cette expression qu’elle avait toujours eue quand on lui posait une question, même anodine, expression qui signifiait que sa personne n’avait aucune importance et que tout ce qui la touchait ne méritait pas qu’on en parlât. « Oh ! répondit-elle, ce qui m’arrive n’est jamais intéressant. » Puis comme si ce retour sur elle-même lui avait rappelé certaines obligations, elle manifesta le désir de rentrer. En cours de route, Jean-Noël apprit cependant qu’elle était à Paris depuis une semaine, qu’elle ignorait combien de temps elle resterait à l’hôtel, qu’elle se remettrait à faire de la peinture, si toutefois elle recouvrait sa tranquillité d’esprit. De ces ombres de confidences, il ressortait qu’Annie était un peu désemparée, du moins ce fut ce qu’en conclut Jean-Noël. Et quand, devant l’hôtel, après s’être enquis de ce qu’elle allait faire de sa soirée, elle lui répondit qu’elle se réjouissait de finir un livre, il ne put s’empêcher de lui demander si elle ne croyait pas qu’il serait plus agréable pour elle d’habiter rue de Babylone. Elle dut sentir ce que son beau-fils avait pensé car, au lieu de répondre à cette invitation, elle dit qu’elle avait une chambre charmante, qu’elle y passait des heures agréables en y préparant elle-même du thé et en lisant. Comme elle s’apprêtait à prendre congé, Jean-Noël l’invita à faire encore quelques pas. Le soleil n’illuminait plus que le dôme du Panthéon. Le ciel était d’un bleu foncé ; l’air, très doux. Elle hésita, puis dit en saisissant le bras de Jean-Noël : « C’est cela. Allons. Descendons jusqu’au Luxembourg et revenons. Nous vivons un jour tellement exceptionnel. »

28

— Comment se fait-il, observa un soir Odile, que ta belle-mère n’ait pas encore eu la curiosité de venir chez toi ? Si elle t’aimait autant que tu le prétends, il me semble qu’elle aurait eu la curiosité de voir ton appartement malgré la peur qu’elle a de me rencontrer.

Au cours de cette dernière semaine, Odile avait feint de trouver naturel que son mari se rendît chaque jour à l’hôtel des Grands Hommes. Plusieurs fois, il lui était apparu qu’elle eût dû l’accompagner, ne serait-ce que par déférence pour une femme plus âgée qu’elle et qui, malgré tout, avait été comme une mère pour Jean-Noël. Mais depuis qu’elle était mariée, ainsi que ces personnes intransigeantes qui deviennent semblables à des agneaux dès qu’elles ont obtenu gain de cause, elle demandait sans cesse conseil à sa famille. M. Wurtzel lui avait alors fait remarquer qu’elle était censée ignorer que Mme Œtlinger fût à Paris.

— Veux-tu que j’invite Annie à déjeuner ? demanda Jean-Noël. Elle acceptera certainement.

Dans sa joie de revoir sa belle-mère, il n’avait pas songé que les Wurtzel pussent tenir grief à une femme dont ils avaient dit tant de mal de ne pas chercher à les voir.

— Nous n’avons pas besoin de la supplier. Si elle avait eu envie de venir, elle serait venue sans qu’on le lui demande.

Jean-Noël sentit que ce n’était pas seulement la susceptibilité d’Odile qui était froissée, mais celle de toute la famille Wurtzel.

— Elle a eu peur de s’imposer, expliqua-t-il. C’est ma faute. J’aurais dû l’inviter, mais je n’y ai pas pensé.

Il n’avait pas au fond le désir que les deux femmes se rencontrassent. Il craignait qu’elles ne se dressassent l’une contre l’autre, qu’Odile ne profitât de la présence de Mme Œtlinger pour prendre la main de son mari et lui jeter des regards en coulisse. À la seule pensée d’un déjeuner où ils seraient tous trois réunis, il se sentait mal à l’aise. Aussi, quand il revit sa belle-mère, se garda-t-il de l’inviter.

— Qu’est-ce que cela signifie ? s’écria Odile.

— Cela signifie que je ne veux pas aller au-devant d’un refus, répondit son mari.

— Ta belle-mère refuse de venir ici ? Dans ce cas, je ne vois pas pourquoi tu vas la voir. Tu as une femme à présent. Ta belle-mère viendrait déjeuner ou dîner de temps en temps chez toi, qu’il n’y aurait rien de plus naturel. Tu lui as peut-être caché que tu étais marié !

— C’est la première chose que je lui ai dite. D’ailleurs, elle le savait déjà.

— Alors, pourquoi ne vient-elle pas ?

Odile allait et venait en proie à une grande agitation. N’était-ce pas un affront que lui faisait Mme Œtlinger ? Soudain, elle s’immobilisa devant Jean-Noël.

— Tu as raison, dit-elle. Il est plus correct que ce soit moi qui fasse la première visite. Demain, je t’accompagnerai.

Quand Odile et Jean-Noël demandèrent Mme Œtlinger au bureau de l’hôtel, on les pria de monter. « Ce n’est pas la peine de lui dire que j’ai habité ici », fit Jean-Noël dans l’escalier. À peine aperçut-elle Annie qu’Odile s’avança avec précipitation vers elle, comme l’eût fait une fille revoyant sa mère après une longue absence, cependant que son mari refermait lentement la porte de manière à donner le temps à cette première effusion de se passer.

— J’ai appris par Jean-Noël, dit Odile, que vous étiez de retour à Paris et j’ai voulu immédiatement vous voir.

— J’en suis très touchée, dit Mme Œtlinger en désignant un fauteuil.

Elle n’était pas du tout surprise par cette visite, son beau-fils l’ayant prévenue par téléphone dans la matinée.

À peine assise, Odile examina furtivement la chambre.

— Cet hôtel des Grands Hommes, observa Annie avec cette expression de respect moqueur qu’elle avait toujours quand elle prononçait ce nom, « est bien incommode. Mais je crois que, si vous le voulez bien, on nous montera de la citronnade à moins que vous n’aimiez mieux autre chose. »

— Oh ! madame, je ne veux pas vous déranger. D’ailleurs nous ne sommes venus que pour un instant. Je voulais vous prier de venir déjeuner demain, si vous pouvez.

Mme Œtlinger parut enchantée de cette invitation. Elle avait beaucoup à faire, mais elle se rendrait libre. Elle accompagna les jeunes époux jusqu’à l’escalier. Cependant qu’ils descendaient les marches, Mme Œtlinger, debout sur le palier, agitait sa main droite en signe d’au revoir et souriait non à son beau-fils, mais à Odile, avec cette délicatesse qui lui avait toujours fait réserver le meilleur de ses adieux à la personne d’un groupe qui lui était présentée pour la première fois. Mais dès que Jean-Noël et sa femme eurent disparu son visage devint grave. Elle rentra dans sa chambre, ouvrit les volets que la domestique de l’étage avait fermés, tira son lit afin qu’il se trouvât à un mètre du mur, écarta les rideaux, les tentures, si bien que ces mêmes carreaux derrière lesquels on devinait le ciel étoilé reflétèrent la pièce comme une glace, car, la nuit, elle aimait l’espace, puis elle alluma une cigarette, prit un livre et s’assit dans un fauteuil.

Toute la matinée du lendemain, Odile la passa en préparatifs. Elle voulait recevoir dignement Mme Œtlinger. À la première heure, elle s’était rendue chez son père pour lui demander des conseils. Celui-ci avait appelé sa femme qu’on ne manquait jamais de consulter dès qu’il s’agissait d’étiquette et de réception.

À midi et demie, Annie arriva rue de Babylone. Elle fut introduite dans le salon, où elle ne fut rejointe par Odile que quelques minutes plus tard. C’était une grande pièce avec deux fenêtres à guillotine donnant sur la rue. Celles-ci et l’inclinaison du parquet étaient tout ce qui restait de l’apparence première de cette pièce. Les boiseries avaient été enlevées ; les murs, peints à la fresque ; les vieilles portes, remplacées par d’épais panneaux de citronnier. Comme le temps était sombre et orageux, que l’appartement était situé au premier étage, le lustre, fait de plaques de verre superposées, était éclairé, ce qui donnait un faux jour. Dans la salle à manger, d’où on apercevait un jardin de couvent, l’atmosphère était heureusement plus gaie, mais cela n’empêcha pas une certaine gêne de planer sur tout le repas.

— C’est justement à cause de ces jardins, dit Odile, que nous avons choisi cet appartement. Ils sont si rares au cœur de Paris.

Aussitôt après le déjeuner, Odile, en personne qui ne s’attarde jamais à table, se leva. Annie l’imita sur-le-champ. On devinait que depuis qu’elle était chez son beau-fils, elle s’appliquait à respecter toutes les petites convenances bourgeoises. Pendant tout le repas, bien qu’elle eût horreur des bavardages, elle n’avait pas essayé une fois de mettre la conversation sur un sujet qui l’intéressait. Ç’avait été par simple politesse qu’elle avait fait quelques compliments sur le goût d’Odile. Jean-Noël avait senti combien ce genre de vie avait non pas déplu mais paru incompréhensible à Annie. S’il avait pu, il lui eût dit que celui-ci lui avait été imposé, tellement il lui était désagréable que sa belle-mère, dont il aimait à partager les idées et le respect méprisant pour les habitudes de chacun, crût qu’il était aussi fier que sa femme de cette existence. Mme Œtlinger ne comprenait pas en effet qu’on pût se soucier de son confort. Quand on apporta le café au salon, Odile regarda longuement une tasse et la fit remplacer par une autre. La conversation reprit. Soudain, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Odile, qui était silencieuse, pour paraître n’avoir rien entendu, dit :

— Mon père m’a chargée de vous inviter. Nous avons beaucoup parlé de vous.

— Je voulais justement aller le voir.

Mme Œtlinger ne disait pas la vérité, mais comme elle avait compris que ce qu’on attendait d’elle était ce qu’on eût attendu d’une amie de la famille Wurtzel, c’est-à-dire de prendre au sérieux des rapports auxquels elle n’attachait aucune importance, elle feignait, avec cette courtoisie sans lendemain qui lui était particulière, d’être très touchée par tout ce qu’on lui disait.

À ce moment, la porte s’ouvrit et une domestique s’avança, sans oser pourtant interrompre la conversation. Odile se leva, en s’excusant d’être « toujours » dérangée. Elle échangea quelques mots avec la domestique, puis revint après avoir soigneusement refermé la porte. Elle tourna la tête vers son mari. Leurs regards se rencontrèrent et il comprit ce qui venait de se passer.

Il y avait neuf mois, lorsque Jean-Noël s’était séparé de Mme Mourier, celle-ci, qui jusque-là avait toujours tenu Mme Mercier et Émile à distance, s’était subitement rapprochée d’eux. Elle avait pensé que de la sorte, si Jean-Noël venait à se libérer de l’influence qu’elle avait sur lui, elle n’en continuerait pas moins à jouer un rôle dans sa vie, car elle avait prouvé souvent qu’elle attachait un plus grand prix à conserver des relations d’amitié avec tous les hommes qu’elle avait aimés qu’à ces amours elles-mêmes. Mme Mercier, malgré sa méfiance, avait été touchée par ces avances. Elle s’était découvert certains points communs avec Laure. Celle-ci n’avait-elle pas eu à souffrir de Jean-Noël autant qu’elle-même, de M. Œtlinger ? Celui-ci avait transmis tous ses défauts à son fils. Mais, à partir du jour où Odile s’occupa d’Émile et le fit entrer chez son père, Mme Mercier espaça ses relations avec Laure, puis les rompit, comme si Mme Mourier, ayant prévu les faveurs dont allait bénéficier Émile, s’était donné le mal d’entretenir des rapports amicaux avec Mme Mercier dans l’espoir de recueillir quelques miettes de ces faveurs. Laure avait deviné les raisons de ce changement. Si, sur le moment, elle les avait méprisées, quand Annie était venue la trouver pour lui demander l’adresse de Jean-Noël, elle s’en était souvenue. Avec une fausse sollicitude, elle avait alors mis en garde Mme Mercier contre les dangers que ce retour pourrait faire courir à la situation d’Émile. Mme Mercier, déjà encline à se croire persécutée, n’avait plus songé qu’à protéger son fils.

La femme de chambre, sur la prière d’Odile, demanda à Mme Mercier, car c’était elle qui avait sonné, d’attendre dans le cabinet de travail de Jean-Noël. Annie avait remarqué que quelque chose se passait. Comme elle avait hâte de partir, elle en profita pour se lever. Jean-Noël et sa femme la reconduisirent.

— J’ai été très heureuse, dit Mme Œtlinger à Odile, de vous avoir revue.

Elle s’interrompit brusquement. Dans l’entrée, immobile, se tenait Mme Mercier. Malgré l’insistance de la femme de chambre, elle était restée dans le vestibule, soupçonnant déjà la présence d’Annie.

— À bientôt, j’espère, reprit Mme Œtlinger, comme si de rien n’était.

— Ah ! c’est vous, Madame, s’écria Mme Mercier en dégageant le bras que Jean-Noël lui avait pris. Elle était si émue qu’elle avait balbutié ces mots. Quoique, depuis une dizaine d’années, elle n’eût jamais tenté de revoir Annie, il ne s’était pas passé de jour qu’elle n’eût projeté de dire à sa rivale ce qu’elle pensait de son odieuse conduite, qu’elle n’eût invectivé contre celle qu’elle appelait intrigante, séductrice, et bien autrement.

— Je savais, continua-t-elle, qu’un jour le hasard vous mettrait sur mon chemin.

— Calmez-vous, Madame, lui dit Annie avec bonté. Elle était pâle, mais elle n’avait pas cette attitude que prendrait une passante interpellée par un inconnu. Elle semblait au contraire reconnaître que Mme Mercier avait des raisons de lui en vouloir, des raisons qui provenaient de l’ignorance de ce qui s’était passé. Jadis, bien que l’attachement de Jean-Melchior lui eût paru d’une sincérité absolue, chaque fois qu’elle avait seulement songé à Mme Mercier, elle avait été prise d’un malaise. Aussi, en la revoyant aujourd’hui, sans éprouver le moindre trouble, fut-elle frappée par sa propre indifférence. L’amour qu’elle avait eu pour son mari était-il mort, lui aussi, pour que cette femme n’éveillât même pas un souvenir ?

— Ah ! je savais bien que je vous rencontrerais un jour, continua Mme Mercier. L’injustice du monde aurait été trop grande…

— Je t’en prie, fit Jean-Noël.

— Laisse-moi parler. Tu es son complice. L’injustice aurait été trop grande si je n’avais pu vous dire en face que vous l’avez tué, mon mari. Car il était mon mari plus que le vôtre.

C’était brusquement que Mme Mercier s’était emportée. Ce qui lui donnait la force de crier comme elle le faisait, ce n’était plus la vieille histoire, mais le sentiment que si ce drame l’avait laissée, elle, seule et sans ressources, il n’avait en rien modifié la vie de Mme Œtlinger.

— Je crois qu’il est inutile que nous demeurions plus longtemps en présence, dit Annie avec un calme qui ne fit qu’accroître la colère de Mme Mercier.

— Et vous ne l’avez même pas aimé, continua celle-ci.

Jean-Noël, que cette scène bouleversait, remarqua qu’Odile était impassible, un peu comme une personne qui a pris le parti de ne jamais se mêler des conflits d’autrui. Il lui fit signe d’intervenir. Elle ne bougea pas. À ce moment la colère de Mme Mercier tomba. Toute sa vie elle avait harcelé Mme Œtlinger, toute sa vie elle l’avait poursuivie de sa haine, si bien qu’elle s’était imaginée que le jour où elle la rencontrerait, tant de vérités sortiraient de sa bouche que sa rivale en serait réduite à lui demander pardon. Cet espoir, en s’évanouissant, lui avait enlevé toutes ses forces. Quelques larmes coulèrent de ses yeux. Jean-Noël crut un instant que sa belle-mère aurait pitié de Mme Mercier. Il n’en fut rien. Annie ignorait cette femme. Elle n’eût eu qu’un geste à faire pour la secourir, elle ne l’eût pas fait.

Sur le palier, Jean-Noël demanda à Annie si elle voulait qu’il l’accompagnât. Mais comme s’il ne s’était rien passé, comme si c’était le plus normalement qu’elle prenait congé, elle refusa. Elle prendrait un taxi. Elle avait beaucoup de courses à faire. « Viens demain soir si tu veux », ajouta-t-elle cependant. Il la regarda partir. Elle avait déjà descendu quelques marches lorsqu’elle se retourna et lui sourit avec beaucoup de tendresse, car l’effet principal de la scène qu’elle venait de subir avait été de lui faire songer qu’elle avait été vraiment bonne d’avoir sauvé son beau-fils de l’éducation qu’une femme comme Mme Mercier lui aurait donnée.

Lorsque Jean-Noël revint dans l’appartement, un spectacle inattendu s’offrit à ses yeux. Mme Mercier était assise, accoudée sur une table, la tête dans ses mains. Odile penchée sur elle, dans cette attitude à demi-compatissante qui vous fait poser la main sur le dossier au lieu de la poser sur les épaules, lui parlait à voix basse, essayant visiblement de la réconforter. Jean-Noël, immobile, regarda un instant cette scène. Odile se retourna, mais sans se redresser, le visage calme comme celui d’une infirmière que la modeste condition d’un malade n’empêche pas de faire son devoir. Cette pseudo-charité ne fit qu’accroître la colère de Jean-Noël. Il regarda durement sa femme. Elle se releva, s’écarta comme on le fait pour laisser la place à quelqu’un de plus habile que soi. Mme Mercier aperçut son fils. Elle poussa un petit cri, se cacha de nouveau le visage. Il y avait des années que Jean-Noël n’avait pas vu sa mère dans un pareil état. Cela lui rappelait les scènes dont, enfant, il avait été le témoin. Ces larmes, ces torsions de mains, n’étaient-elles pas semblables à celles qui l’avaient tant effrayé jadis parce que, à cause d’elles, son père avait souvent hésité à le conduire chez Mlle Villemur ?

— Jean-Noël, il ne faut pas faire de peine à ta mère, dit Odile qui feignait de croire que son mari était avant tout un bon fils.

Elle se prévalait de ce qu’il n’avait jamais dit ni de bien ni de mal de sa mère pour y voir l’aveu d’une affection qu’elle savait pourtant inexistante. Lorsqu’un quart d’heure plus tard Mme Mercier partit, il ne put se contenir davantage. « Pourquoi as-tu pris la défense de ma mère ? » demanda-t-il avec dureté.

— Tu sais bien que je n’ai pas pris sa défense, répondit Odile comme surprise que son mari eût pu la soupçonner d’agir d’une manière aussi contraire à son désir. « Tu n’as donc pas compris, continua-t-elle comme pour se faire pardonner d’être si bonne, pourquoi j’ai agi ainsi ? Ta mère est quand même une pauvre femme. Il ne faut pas être inhumain. Tu ne dois pas lui en vouloir. Cette rencontre, le hasard seul en est responsable. »

29

Ce ne fut pas sans crainte que Jean-Noël retourna à l’hôtel des Grands Hommes. Bien qu’Annie eût paru, lorsqu’elle l’avait quitté, ne pas le juger responsable de ce qui s’était passé, il appréhendait qu’à la réflexion elle ne lui eût trouvé il ne savait quel tort. Aussi, d’être accueilli comme d’habitude, peut-être même un peu mieux, le soulagea-t-il. Il était six heures et demie. Par la fenêtre ouverte, on apercevait la bibliothèque Sainte-Geneviève dont certaines vitres flamboyaient comme le soleil lui-même. Annie était assise à côté d’une petite table qu’elle avait poussée devant la fenêtre. Sur la cheminée se trouvait un vase dans lequel se dressaient trois lis dont la tige n’avait pas été coupée et qui embaumaient la pièce.

— Ce parfum est extraordinaire, dit Jean-Noël à qui il rappelait Nice et même cet atelier de la rue d’Assas dont il se souvenait nettement et auquel il avait tant songé pendant qu’il était au front.

— Oui, mais j’ai eu toutes les peines du monde à me faire prêter ce vase. Imagine-toi que dans tout l’hôtel, paraît-il, il n’y en avait pas et c’est tout ce qu’on a pu découvrir. Enfin, les fleurs ont de l’eau. C’est le principal.

En disant ces mots, Annie avait eu une expression que Jean-Noël aimait parce qu’elle ne la laissait paraître sur son visage que lorsqu’elle se sentait en confiance, cette expression de fausse résignation que nous avons devant le manque de goût.

— Le vase est trop petit, observa Jean-Noël sans en être tout à fait certain.

— Oui, je sais, c’est ridicule. Mais parlons d’autre chose. J’ai beaucoup pensé au déjeuner.

Jean-Noël fut pris d’inquiétude. Annie allait-elle faire une allusion à Mme Mercier.

— Je trouve ta femme très sympathique. Tu vois, on ne doit jamais juger les gens trop vite. Je m’imaginais, je ne sais pourquoi, qu’une demoiselle Wurtzel ne pouvait être qu’une petite oie. Je reconnais que je me suis trompée. Odile est charmante et je suis certaine qu’elle te rendra heureux. Elle a beaucoup de gravité. Elle prend les choses à cœur. Elle est exactement la femme qu’il te faut.

S’il était une appréciation à laquelle Jean-Noël ne s’attendait pas, c’était bien celle-là.

— Est-ce que tu dis vraiment ce que tu penses ?

Annie regarda son beau-fils avec étonnement.

— Naturellement.

— Tu n’aimais pourtant pas Odile.

— Je ne la connaissais pas. Ce n’est d’ailleurs pas cela la raison. J’ai changé d’avis tout simplement. Nous ne restons pas semblables à ce que nous sommes. Heureusement. Que l’existence serait monotone si nous demeurions toujours les mêmes !

Sans qu’il fût une seule fois question de Mme Mercier, Jean-Noël et Mme Œtlinger conversèrent ainsi durant plus d’une heure. Il ne savait que penser de l’intérêt subit que portait sa belle-mère à Odile. Était-elle sincère ou bien voulait-elle lui être agréable ?

— Tu dois être très content ?

— Oh ! oui.

Jean-Noël était de plus en plus humilié de ne pouvoir faire autrement que de passer pour le jeune homme satisfait de son sort qu’Annie semblait voir en lui.

— Sais-tu qu’il est presque huit heures ? Ta femme doit être inquiète.

— Elle n’est jamais inquiète, répondit-il sur un ton provocant.

Il aurait voulu dire qu’il était libre, qu’il n’aimait pas Odile, mais, comme ce jour où M. Wurtzel était venu chercher sa fille et où Jean-Noël était resté seul avec Denise, il sentait que c’était impossible.

Mme Œtlinger mit son chapeau.

— Je vais aller dîner. Viens.

Ils sortirent. Une grande animation régnait dans la rue Soufflot. On eût dit qu’il était trois heures de l’après-midi. Il y avait pourtant un garde à la porte du Luxembourg et le soleil venait de disparaître derrière ce musée dont les fresques extérieures avaient tant impressionné Jean-Noël enfant. Devant le grill-room de la rue de Médicis, Annie tendit la main à son beau-fils.

— Ne fais pas attendre Odile, dit-elle en prononçant ce prénom comme s’il lui était aussi familier que ceux de ses frères.

Jean-Noël ne répondit pas. Il était si heureux près de sa belle-mère, qu’à la perspective de la quitter il se crut reporté à quelques années en arrière, à cette époque où il se rendait aussi souvent qu’il le pouvait avenue de Malakoff. Annie ne menait-elle pas une vie indépendante qui avait des analogies avec celle qu’il avait jadis menée.

— Si cela ne te dérange pas, je vais dîner avec toi, dit-il non plus sur un ton suppliant mais comme si rien n’était plus naturel.

— Tu ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Et Odile ?

— Odile n’ignore pas que je suis avec toi.

— Enfin tu sais mieux que moi ce que tu dois faire.

Sa responsabilité dégagée, Mme Œtlinger se montra tout de suite plus gaie. Comme ces gens qui vous croient trop vite, quand on leur ment pour ne pas leur gâter un plaisir, elle évita de refaire allusion à Odile. Une certaine gêne n’en plana pas moins sur le dîner, Annie et son beau-fils ne s’étant jamais trouvés réunis ainsi, dans un restaurant, égaux pour leur entourage. À la fin du repas, Mme Œtlinger parla de nouveau d’Odile. Du mutisme de son beau-fils, elle avait déduit que c’était le seul sujet qui l’intéressait.

— Nous aurions dû lui téléphoner pour la prier de nous rejoindre.

— Elle a certainement dîné avec sa famille.

— Ton mariage, continua-t-elle, me fait un grand plaisir. Ce qu’il te fallait justement, c’était une femme ayant les qualités qui te manquent, une femme sachant ce qu’elle veut, ayant une volonté plus forte que la tienne. Je suis très contente pour toi. Dès que mes affaires seront en ordre, dès que j’aurai repris mes habitudes, il faudra que tu viennes souvent me voir avec ta femme.

Jean-Noël était de plus en plus sombre. Il souffrait de ce que l’affection d’Annie semblait se porter également sur Odile, de ce qu’il ne pouvait renier sa femme au moment où justement Mme Œtlinger paraissait si bien disposée pour lui. La moindre observation sur Odile eût causé une mauvaise impression. Il aurait voulu parler d’Odile comme il devinait qu’Annie en aurait parlé si elle n’avait pas été persuadée qu’il l’aimait. Au lieu de cela, il était obligé de jouer ce rôle qui lui répugnait de jeune marié amoureux, de prendre part à une conversation dont il sentait tout le conventionnel au silence que gardait sa belle-mère sur Ernestine Mercier, sur tout ce qui la touchait intimement. Combien grande eût été sa joie si sa belle-mère s’était plainte, si elle lui avait avoué ses préoccupations ! Il n’eût pas hésité alors à lui dire la vérité sur ses sentiments pour Odile. L’entente qui serait née de cet aveu l’eût rendu le plus heureux des hommes.

— Tu me diras quand je dois aller chez Monsieur Wurtzel car je tiens à lui rendre une visite. Je ne veux pas que la famille de ta femme s’imagine que je cherche à l’éviter. Ils ont été très bons pour toi. C’est la moindre des choses que je les en remercie. Et puis, ajouta Mme Œtlinger avec un air complice qui plus encore que le reste fit de la peine à son beau-fils, « il est utile qu’ils sachent que tu n’es pas seul au monde. »

— Je le demanderai à Odile. Mais est-ce que tu y tiens vraiment ? Je te préviens que ce ne sont pas des gens très sympathiques.

Annie regarda Jean-Noël avec une expression de reproche.

— Il ne faut jamais parler ainsi de sa famille, mon cher enfant. Personne dans la vie n’est exactement ce que nous espérons. Les gens ne sont au fond que ce que nous voulons qu’ils soient. Dès que nous portons un jugement sur une personne, nous devenons injustes. Nous devons être indulgents pour les autres si nous voulons qu’on le soit pour nous.

— Je ne disais pas cela en pensant à mal.

— Je le sais bien.

Ces derniers mots surprirent Jean-Noël. Jamais Annie n’avait attaché tant d’importance aux paroles de son beau-fils. Ce « Je le sais bien » laissait entendre qu’elle ne croyait pas qu’il pût avoir une mauvaise intention. On était loin du temps où la plus insignifiante de ses remarques était mal interprétée. Et pourtant Jean-Noël eut l’impression qu’il n’était aux yeux d’Annie qu’un étranger et que ce n’était que pour Jean-Melchior, que pour le passé, qu’elle se donnait la peine de s’intéresser à lui.

En sortant du restaurant, il voulut accompagner sa belle-mère jusqu’à l’hôtel.

— Aujourd’hui, c’est moi qui t’accompagne. Tu t’es déjà bien trop attardé par ma faute, répondit Annie à cause de cette manie de ne vouloir jamais être une entrave qui, quelques années auparavant, lui avait fait appréhender, chaque fois que Jean-Noël lui avait rendu visite, qu’il ne négligeât une affaire importante à cause d’elle. « Je te conduirai jusqu’à ta porte. De cette façon, je serai certaine que tu ne rentreras pas trop tard. »

— Mais même si je rentre à deux heures du matin, cela ne fait rien, ne put s’empêcher d’observer Jean-Noël.

Il avait le sentiment qu’à présent une ère nouvelle venait de naître, qu’entre sa femme et Annie il était plus seul qu’il ne l’avait jamais été. Jusqu’à ce jour, il avait lutté pour se rapprocher de sa belle-mère, et toujours il avait rencontré un mur. Mais l’idée qu’il triompherait l’avait soutenu. Aujourd’hui, il n’y avait plus de mur. Sans doute parce qu’il était marié, qu’elle n’avait plus rien à redouter de lui, Mme Œtlinger ne se dérobait plus. Elle le traitait avec une bienveillance qui, en une autre circonstance, l’eût rempli de joie. Elle l’accompagnait jusqu’à sa porte. Elle se souciait de son avenir. Elle lui avait même dit que, dès qu’elle aurait une vie organisée, il faudrait qu’il allât la voir souvent. Et pourtant, jamais il ne l’avait sentie si loin de lui. Il eut soudain une sensation d’oppression. Il venait de s’apercevoir que son désir d’être aimé par sa belle-mère n’avait plus aucun sens. N’avait-il pas été un enfant de croire que rien ne changerait, que tout demeurerait comme dans sa jeunesse, de s’imaginer qu’on peut des années durant désirer la même chose ? À présent, Annie était devenue une femme comme toutes les femmes, lui, un homme comme tous les hommes. Pour la première fois, il eut l’impression qu’elle n’était plus celle dont il avait rêvé d’être le fidèle compagnon, qu’elle se réjouissait sincèrement qu’il eût épousé Odile.

— C’est cette porte, il me semble, dit Annie en s’arrêtant devant un immeuble de la rue de Babylone.

— Oui.

Elle allait sonner lorsqu’il l’en empêcha.

— Un instant, un instant.

Elle le regarda, étonnée.

— Sonne si tu veux, dit-il en changeant de ton.

Il avait failli s’abandonner à un de ces élans qui déplaisaient justement tant à Annie. Il avait failli lui dire tout ce à quoi il venait de penser, lui dire qu’il l’aimait, qu’il ne voulait pas la perdre, qu’Odile n’était rien pour lui, qu’elle seule comptait dans sa vie, qu’il voulait qu’elle restât ce qu’elle avait toujours été, qu’il l’aimait mieux ainsi que sous le jour où elle venait de se montrer.

Mme Œtlinger appuya sur la sonnette et la porte s’ouvrit presque aussitôt.

— Entre vite, dit-elle en cherchant déjà des yeux le taxi qui la ramènerait à son hôtel.

30

Ni le lendemain ni les jours suivants, Jean-Noël ne parvint à revoir Annie. Il lui téléphonait dans la matinée. Elle lui donnait rendez-vous pour la fin de l’après-midi et quand il arrivait à l’hôtel, elle était toujours sortie. Un soir, pourtant, elle fut exacte. Mais dès qu’il aperçut sa belle-mère, il comprit que quelque chose avait dû se passer. Elle allait et venait dans sa chambre.

— C’est inutile de refermer la porte, nous allons sortir, dit-elle à son beau-fils.

Elle prit son sac, ses gants, se dirigea vers la fenêtre pour baisser le store. Mais, se ravisant, elle posa son sac sur la cheminée.

— Je sortirai tout à l’heure, dit-elle sèchement. Il vaut mieux que je te parle ici.

— Tu as quelque chose d’important à me dire ?

Mme Œtlinger se radoucit brusquement.

— Je vais te faire de la peine, Jean-Noël. Je voulais t’écrire mais j’ai pensé qu’il valait quand même mieux que je te parle. Oh ! rassure-toi, il ne s’agit de rien de très grave. J’ai trop présumé de moi, voilà ce que j’avais à te dire. Au lendemain de la visite que j’ai faite à ta femme et malgré ce qui s’est passé, j’ai cru que nous pourrions nous voir régulièrement. Mon intention était de prendre un appartement. Vous seriez venus quand vous auriez voulu. Ta femme m’était très sympathique, je te l’ai dit. J’aurais été heureuse de former son goût, de lui ouvrir l’esprit. Mais j’ai réfléchi. Il vaut mieux que je te dise tout de suite que ce n’est pas possible.

Jean-Noël avait écouté Mme Œtlinger, le regard fixé sur ses lèvres.

— À cause de ma mère ?

— Non, pas à cause de ta mère. Je te dirai pourquoi. Mais dans un instant. Cela ne t’ennuie pas que nous parlions d’autre chose ? fit Annie sur le ton d’une amoureuse demandant à l’homme qu’elle aime de ne songer qu’à la minute présente.

— Pas du tout, répondit Jean-Noël.

— J’ai un voisin extraordinaire, continua Mme Œtlinger. Toutes les nuits, jusqu’à deux heures du matin, il lit seul, à haute voix.

Elle raconta alors à son beau-fils qu’elle s’était livrée à une petite enquête pour savoir qui était cet homme et ce qu’il lisait. Sans donner le résultat de cette enquête, elle reprit brusquement :

— Je t’aime beaucoup, Jean-Noël, et si j’avais pu continuer de te voir, je l’aurais fait, mais il y a ta femme et sa famille. Si elle n’avait pas été aussi charmante, tu aurais peut-être pu venir chez moi à son insu. Mais c’est impossible. Elle te rend heureux. Ce n’est pas parce qu’il ne peut y avoir aucun point de contact entre elle et moi, entre sa famille et moi, qu’il faut que tu en supportes les conséquences. J’aime mieux me retirer, et te laisser à ton bonheur. Voilà ce que j’avais à te dire. J’ai une expérience assez grande de la vie pour me rendre compte que si je n’agissais pas ainsi, non seulement j’aurais à m’en repentir mais que toi, tu pourrais me reprocher plus tard d’avoir été nuisible à ton foyer.

Annie avait prononcé ces paroles d’une voix mélancolique.

— Je ne comprends pas, dit Jean-Noël.

— Pourquoi ? demanda vivement Mme Œtlinger. C’est très simple.

— L’autre jour, tu disais que tu te réjouissais de mieux connaître Odile.

— Parfaitement, mais c’était l’autre jour. À présent, j’ai changé. Puisque tu ne me comprends pas, je vais te donner des explications. Aujourd’hui, plus que jamais, tu m’entends, j’aspire à la paix. Monsieur Le Douaré est encore venu tout à l’heure me reprocher de n’avoir pas voulu l’épouser. Cela devient grotesque. Il faut donc que tout se ligue contre moi. Mon propre frère, soi-disant parce qu’il veille sur mon avenir, parce qu’il s’imagine que je suis incapable de me conduire seule dans la vie, se refuse de me remettre la part d’héritage qui me revient. Qu’ai-je donc fait pour que moi qui n’ai voulu que le bien de tous ceux qui m’ont approchée, je sois continuellement obligée de me défendre ? Quand je suis rentrée à Paris, je me réjouissais beaucoup de te revoir. Dans l’éloignement, il m’était apparu que tu étais peut-être le seul qui avais pour moi une affection sincère. J’avais même pensé que si tu étais devenu raisonnable, nous aurions pu travailler côte à côte. Je ne fais aucune critique sur ton mariage. Tu es en âge de savoir ce que tu fais. Je trouve, je te l’ai déjà dit d’ailleurs, que ta femme est agréable, qu’elle a de bonnes qualités. Tu es heureux, c’est l’essentiel. Je suis convaincue, cependant, que tu aurais pu devenir autre chose dans la vie qu’un employé ou un directeur de tannerie, je ne sais pas exactement le poste que tu occupes. Je ne te le demande pas. Cela n’a aucune importance. Tu as donc oublié les espoirs que ton pauvre père avait mis en toi. Je le revois souvent me parlant de toi. Il croyait que tu deviendrais un grand savant, un grand professeur. Tout ce que tu disais, il le répétait à qui voulait l’entendre, même quand cela n’avait rien de particulièrement intelligent.

— Je n’ai que vingt-neuf ans, fit Jean-Noël.

— Il était fier de toi. Et toi, tu as épousé Mademoiselle Wurtzel. À la lutte, au travail, tu as préféré une bonne petite vie tranquille, au milieu de gens sans intérêt, uniquement préoccupés de gagner de l’argent.

Cette fois, Jean-Noël ne put se contenir. Pour diminuer l’importance de ses paroles, Annie regardait par la fenêtre. Il s’avança vers sa belle-mère.

— Je sais bien, dit-il, que je n’aurais pas dû me marier.

Annie se tourna lentement vers son beau-fils.

— Pourquoi l’as-tu fait alors ?

Jean-Noël baissa la tête. S’il était une raison qu’il ne pouvait donner, c’était la nécessité. Rien n’était plus odieux à Mme Œtlinger qu’un mariage d’intérêt. À sa question, il ne lui restait qu’à répondre : par amour. Aussi préféra-t-il garder le silence.

— Tu n’as pas besoin de me répondre. Je sais pourquoi. Tu l’as aimée, tu l’aimes encore. Rien n’est plus naturel. S’il est une chose qu’on ne peut te reprocher, c’est bien celle-là. Mon tort a été de croire, comme ton père, et peut-être parce qu’il me l’avait si souvent répété, que tu avais en toi quelque chose qui te distinguait des autres jeunes gens. Je t’ai laissé faire, je ne t’ai pas surveillé, certaine que j’étais que tout ce qui t’arriverait te servirait de leçon et qu’avec le temps, tu réussirais à dégager ce que je croyais qu’il y avait en toi. Je me suis trompée. Tes aspirations ne sont pas celles que j’avais imaginées. Ce n’est pas pour cela que tu es un mauvais garçon, au contraire. Maintenant que ta vie est tracée, je n’ai plus de conseils à te donner. Fais ce que tu crois être bien. Sois un bon mari, un bon père plus tard. C’est une façon comme une autre d’être heureux.

Jean-Noël s’était assis. Comme le condamné à mort auquel on énumère les peines subsidiaires, il n’écoutait plus sa belle-mère. Une main sur le front, il semblait pourtant attentif à ce qu’elle disait. C’est qu’il sentait combien grand était le mépris qu’avait Annie pour lui, pour la vie qu’il menait, et de ne pouvoir se justifier ni se défendre sans transformer ce mépris en colère lui faisait une peur semblable à celle d’un malade qui, de quelque côté qu’il se retourne, continue à souffrir.

— Partons, dit Mme Œtlinger.

Il se leva sans dire un mot, devança sa belle-mère qui s’apprêtait à baisser le store, avec la lassitude d’un jeune homme qui ramasse les gants d’une femme après une scène de rupture. Ils descendirent la rue Soufflot à cette allure rapide qu’Annie affectionnait après une journée de travail. Au croisement d’une rue, ils furent arrêtés par des voitures.

— Il y avait longtemps que je n’avais pas vu ta mère, dit Annie à ce moment. Elle ne m’a pas paru malheureuse. Est-ce qu’elle vient souvent chez toi ?

— Je ne sais pas. Je ne suis jamais là.

— Émile est également au service de Monsieur Wurtzel sans doute.

— Je ne sais pas.

Ils ne tardèrent pas à arriver devant le grill-room où, quelques jours auparavant, ils avaient dîné ensemble.

— Veux-tu que je t’accompagne un peu, dit Annie. Comme nous resterons un certain temps sans nous voir, je ne veux pas te quitter ainsi.

Ils suivirent la rue de Vaugirard, puis la rue Bonaparte jusqu’à la place Saint-Sulpice.

— J’espère que tu as bien compris, continua Mme Œtlinger, pourquoi je te demande un peu de répit. Chaque jour, c’est autre chose. Je sais bien que c’est involontairement que tu me causes des ennuis. D’ailleurs tous ceux pour lesquels je me fais du souci sont comme toi. C’est pour cela que j’ai décidé, je te le répète, de ne voir personne pendant un certain temps. En ce qui te concerne, je n’ai aucun remords. Je sais que tu es heureux, que tu as épousé celle que tu aimais.

Tout en parlant, ils étaient revenus rue de Médicis.

— Il faut nous quitter à présent, Jean-Noël.

Il regarda sa belle-mère. Il remarqua qu’elle était légèrement émue. Ce fut sans se rendre compte de ce qu’il disait qu’il lui demanda si elle ne voulait pas qu’il dinât avec elle.

— Non, mon cher enfant, il faut que tu rentres chez toi. Ta femme t’attend. Il ne faut pas lui faire de peine.

— Cela me ferait tellement plaisir.

— Il faudra quand même que tu me quittes après. Je suis fatiguée. J’ai besoin d’être seule alors que ta femme, au contraire, se réjouit de te revoir.

Depuis longtemps déjà, Jean-Noël se retenait de dire ce qu’il pensait d’Odile. Cette fois, il ne put le faire.

— Ne me parle plus d’Odile, je t’en prie. Tu sais très bien que je ne l’aime pas, que la vie que je mène près d’elle me fait horreur, que je n’ai qu’un désir : être libre.

Durant un instant, il sembla à Jean-Noël que la vie s’était retirée du visage d’Annie, qu’il ne restait de celui-ci que les traits. Elle n’avait pas bougé. Puis son teint se colora, ses paupières se relevèrent complètement. Sans dire un mot, elle entra dans le restaurant, suivie de son beau-fils qui tremblait sur les conséquences de son aveu.

— Veux-tu que nous nous asseyions ici ? dit-elle sur le même ton qu’elle avait eu pour parler de son besoin d’être seule.

— Oui, je veux bien.

Au cours du dîner, Mme Œtlinger ne prononça plus une seule fois le nom d’Odile. Elle ne cessa pourtant pas un instant de parler, mais de peinture. On eût dit que rien ne s’était passé, que Jean-Noël était demeuré à ses yeux exactement le même, que la révélation qu’il lui avait faite la laissait complètement indifférente.

Après le dîner, il l’accompagna jusqu’à son hôtel sans qu’elle fît, comme quelques jours avant, des difficultés, ni la moindre allusion à Odile. Dès qu’il fut seul, Jean-Noël s’abandonna à sa joie. Aussi loin qu’il remontait dans sa vie, il ne se souvenait pas d’avoir été aussi heureux. Il revoyait Annie au moment où il lui avait dit qu’il n’aimait pas Odile, il la revoyait après, et il comprenait qu’il avait en elle une amie. Si elle n’avait pas voulu paraître l’approuver, il sentait qu’au fond d’elle-même rien ne lui avait fait plus plaisir que cet aveu. En marchant, il se demandait parfois s’il ne rêvait pas, s’il était vraiment possible que sa belle-mère, si sévère sur tout ce qui concernait le devoir, pût l’approuver. Il était pris de crainte alors, puis à la pensée que si Annie ne l’avait pas approuvé, elle n’eût pas hésité à le lui dire, la joie l’envahissait de nouveau.

Ce ne fut que vers minuit que Jean-Noël se décida à rentrer. Odile l’attendait avec inquiétude.

— Où étais-tu ? lui demanda-t-elle.

Il ne répondit pas. Tout ce qui n’était pas Annie lui semblait indigne de retenir son attention. Après avoir quitté sa belle-mère, il avait monté la rue Denfert-Rochereau jusqu’au Lion de Belfort. En descendant le boulevard Raspail, au croisement de celui-ci et du boulevard du Montparnasse, il avait regardé les fenêtres obscures de l’appartement des Wurtzel. Ils dormaient. Rien n’était plus naturel et pourtant cela lui avait semblé de l’égoïsme, du contentement de soi.

— Réponds-moi, continua Odile. Cela fait la deuxième fois cette semaine que tu ne rentres pas dîner.

— Viens, fit Jean-Noël en prenant sa femme par la main et en la conduisant dans la chambre à coucher. « J’ai à te parler. »

Ils s’assirent sur le lit. Il avait été ouvert en diagonale. La chemise de nuit d’Odile et le pyjama de son mari étaient allongés l’un à côté de l’autre sur la partie découverte.

— Je vais être obligé de m’absenter pour un certain temps, dit Jean-Noël sur le ton navré de ces gens qui, lorsqu’à leur infidélité nous répondons par le refus de les revoir, nous assurent de leur affection. Il n’était pas ému. Il était si naturel à ses yeux que sa belle-mère passât avant tout le monde qu’il ne lui venait même pas à l’esprit qu’Odile pût s’en plaindre. Ç’avait donc été comme s’il s’était adressé à une sœur, à une amie, plutôt qu’à une épouse, qu’il avait prononcé cette dernière parole.

— Mais pourquoi ? Que se passe-t-il ?

Jean-Noël répondit qu’il ne se passait rien de particulier sinon qu’il avait deviné que sa belle-mère souffrait de sa solitude, qu’elle avait besoin de sentir quelqu’un près d’elle. Elle lui avait demandé de prendre une chambre à son hôtel. Il était obligé de lui obéir, ce qui, à bien réfléchir, était on ne peut plus naturel.

— Ta belle-mère oublie que tu es marié. Elle le sait pourtant. Elle l’a bien vu. Je ne peux pas croire ce que tu me dis.

Parce que Jean-Noël se rendit compte à ce moment que sa femme allait s’en prendre à Annie et qu’il préférait tout à cela, il ajouta, sans le moindre embarras de se contredire, que Mme Œtlinger n’était pour rien dans sa décision, que c’était lui-même qui s’était offert à lui tenir compagnie.

— Je me demande si tu n’as pas perdu la tête. Enfin, fais ce que tu veux.

Jusqu’à ce jour, elle avait feint de croire que l’amour jouait un rôle secondaire dans ses relations avec son mari. Ce qui les unissait surtout, c’était les luttes qu’ils avaient soutenues ensemble. Ils avaient dû surmonter tant de difficultés pour se marier qu’il était impossible de douter de leurs sentiments. Aussi, en même temps qu’elle ne pouvait concevoir une séparation, avait-elle toujours eu la coquetterie de faire semblant de croire qu’elle aimait son mari sans exiger qu’il la payât de retour. Il lui appartenait comme une province conquise par les armes. Il pouvait donc avoir tous les mouvements d’humeur, toutes les colères, tous les caprices qu’il lui plaisait, il n’en demeurait pas moins son mari si, bien entendu, elle avait l’habitude de ne pas le provoquer. Il avait beau faire, elle serait toujours la plus forte. Aussi, ce soir-là, crut-elle qu’elle se trouvait en présence d’un de ces accès habituels et se contenta-t-elle de prendre l’expression d’un enfant puni. Mais quand elle vit son mari se lever, profiter de sa boutade pour chercher une valise, elle fut prise d’inquiétude.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je t’ai dit que j’étais obligé de partir.

Pour la première fois depuis qu’elle connaissait Jean-Noël, l’amour qu’elle avait pour lui apparut sur son visage, dans ses gestes.

— Je t’en supplie Jean-Noël, c’est assez.

Il continua à faire sa valise avec calme. Mais sa femme vint lui prendre les mains. Il la repoussa doucement sans la regarder, comme s’il accomplissait un travail nécessitant beaucoup d’attention.

— Tu cherches à me faire peur, dit Odile.

Elle ne pouvait encore croire que son mari était vraiment décidé à partir, aussi n’osait-elle s’abandonner à sa douleur de crainte que, par la suite, il ne fût plus fort en sachant comme il était aimé.

— Laisse cette valise, dit-elle en se plaçant devant lui cette fois, en tâchant de l’obliger à la regarder dans les yeux. Il détourna la tête. Finalement leurs regards se rencontrèrent. À ce moment, elle sourit comme s’ils savaient bien tous les deux que cette scène n’était qu’une comédie. Mais le visage de Jean-Noël demeura sévère.

— Qu’est-ce que tu as donc, Jean-Noël ?

Il fut alors pris de pitié. Ce qui lui avait donné le courage de rompre, ç’avait été justement l’absence de tendresse de sa femme. Il venait de sentir que c’était par orgueil, à cause de tout ce qu’elle avait fait pour qu’il devînt son mari, qu’elle avait feint, au lendemain de son mariage déjà, de ne l’aimer que par habitude. Or, en s’apercevant soudain que, sous cette indifférence, Odile tenait à lui plus qu’à sa famille même, il avait perdu contenance.

— Tu sais bien que j’aime ma belle-mère, dit-il en regardant Odile comme si elle lui avait fait des promesses dont elle ne faisait aucun cas.

— Je le sais bien, mais je suis ta femme.

Durant un instant, il eut l’impression qu’il n’aurait pas la force de partir. Il était bouleversé. Il comprenait qu’il avait été un enfant de s’imaginer qu’Odile ne s’opposerait pas à son départ. Comment avait-il pu le croire après tout ce qu’elle avait fait pour lui ? Mais à ce moment l’image d’Annie se présenta devant ses yeux et toutes ses hésitations disparurent.

— Je suis obligé de partir, dit-il.

Comme une femme seule prise de peur au milieu de la nuit, Odile courut au téléphone.

— Si tu t’en vas, j’appelle papa, dit-elle sans toutefois décrocher l’appareil car s’il était quelque chose qu’elle redoutait, c’était bien de voir triompher sa famille.

— Appelle-le si tu veux, répondit Jean-Noël du bout des lèvres. Il avait toutes les apparences d’un homme en proie à une hallucination. Sans dire un mot, laissant sa valise inachevée, il se dirigea vers la porte. Odile le regarda partir avec frayeur, convaincue non pas qu’il la quittait, mais qu’il était victime d’une crise nerveuse.

Une fois dans la rue, il longea les maisons pour que sa femme, si elle se mettait à la fenêtre, ne le vît pas. Malgré la douceur de la nuit, il grelottait. Il ne comprenait pas lui-même comment il était parti, comment il se faisait que sa femme n’eût pas crié, ne l’eût pas retenu. Il n’avait aucun remords. Il se sentait libre, léger, comme si déjà plusieurs années venaient de s’écouler.

Vingt minutes plus tard, un peu comme un jeune homme qui ne sait pas encore que tout change à chaque instant et qui revient en courant à l’endroit où il a laissé ses amis, il arriva devant l’hôtel. Celui-ci était fermé, obscur. Il sonna. Ce ne fut qu’au bout d’un long moment que le portier lui ouvrit.

31

Dès que Jean-Noël eut refermé la porte de la petite chambre où il avait été conduit, il se jeta tout habillé sur le lit. Il avait beau s’efforcer de ne plus penser à Odile, elle demeurait présente devant ses yeux. Peut-être allait-elle le rejoindre dans un instant, accompagnée de toute sa famille, et le supplier de rentrer. S’il refusait, tout ce monde ferait irruption dans la chambre de Mme Œtlinger. Il redoutait tellement cette dernière éventualité qu’à tous moments, il croyait entendre les pas de plusieurs personnes. Il se leva. Que dirait Annie quand elle apprendrait qu’il avait abandonné sa femme, qu’il était venu habiter l’hôtel des Grands Hommes ? Si elle lui ordonnait de rentrer chez lui, quelle attitude prendrait-il ? Finalement, il se déshabilla et s’endormit. À l’aube, il s’éveilla en sursaut. Le ciel était d’un bleu sombre. Pendant quelques minutes, il arpenta la petite chambre dont la fenêtre donnait sur une cour silencieuse et étroite. Il se recoucha, ferma les yeux. Une minute après, il se dressait sur son séant. Cette fois, il était midi. Il regarda sa montre. Les aiguilles marquaient six heures. Bientôt enfin, il entendit des bruits dans l’hôtel. Au loin, sur un immeuble, il aperçut de son lit un rayon de soleil. Il attendit qu’il fût huit heures. Il savait que sa belle-mère était matinale. Le front couvert de sueur, il quitta sa chambre dans laquelle il ne laissait de son passage qu’un lit défait et à peine tiède, descendit lentement l’escalier. Arrivé à l’étage où habitait Mme Œtlinger, il se mit à trembler. Par une lucarne, il aperçut un autre aspect de cette cour qu’il avait contemplée à l’aube. Après des hésitations, il s’engagea finalement dans le couloir sans fenêtre, encore éclairé à l’électricité, au fond duquel se trouvait la chambre d’Annie. Il frappa à la porte en s’imaginant, pour se donner du courage, qu’il venait de la rue de Babylone.

— Qui est là ? demanda Mme Œtlinger.

— Moi.

— Entre, entre.

À peine eut-il ouvert la porte, qu’il fut ébloui. La chambre d’Annie ne semblait pas dans l’hôtel tellement elle était ensoleillée. La fenêtre était grande ouverte. Un bruit joyeux montait de la place. Il y avait des fleurs partout. Annie était en train de prendre son petit déjeuner et le plateau, devant elle, faisait songer aux voyages.

— Comme tu viens tôt, dit Mme Œtlinger. Je ne croyais pas te voir avant ce soir. Tu n’as peut-être pas pris ton petit déjeuner. Veux-tu que je sonne la femme de chambre.

— Ce n’est pas la peine. Je te remercie.

Il n’avait qu’une pensée, dire à Annie ce qui s’était passé entre Odile et lui, le dire le plus vite possible car il craignait que sa femme n’arrivât d’un moment à l’autre.

Quand Mme Œtlinger apprit que son beau-fils avait passé la nuit à l’hôtel des Grands Hommes, qu’il ne voulait plus retourner rue de Babylone, elle ne manifesta aucun étonnement. Elle semblait trouver tout naturel qu’après l’avoir quittée la veille il se fût aperçu qu’il ne pouvait plus vivre près de sa femme et qu’il fût venu habiter cet hôtel. Jean-Noël était stupéfait. Il avait tremblé à la seule pensée de cette entrevue, et tout se passait comme si celle-ci avait lieu dans les conditions les plus normales qui fussent. Il s’était attendu à des reproches. Il avait cru qu’il lui faudrait donner des raisons à son désir d’être indépendant. Il voulait être libre non pour embarrasser sa belle-mère de sa présence continuelle, mais pour devenir l’homme que son père avait tant voulu qu’il devînt. Il s’était imaginé que la lutte qu’il aurait à soutenir serait difficile, qu’il en sortirait finalement vainqueur, à moins que l’affection sincère qu’il avait discernée la veille chez Annie n’eût été que celle d’un moment.

— Tu m’approuves ? demanda-t-il.

— Tu me poses une question à laquelle il m’est bien difficile de répondre. Je ne peux t’approuver ni te désapprouver sans me mettre dans une situation délicate. Si tu as agi ainsi, c’est, je le suppose, que tu as cru bien faire. Mais ne me demande pas de prendre parti. Tu es seul juge de tes actes.

Jean-Noël ne reconnaissait plus sa belle-mère. N’avait-elle pas, la veille, critiqué son mariage ? Ne l’avait-elle pas engagé à reprendre son indépendance ? Comment pouvait-elle, aujourd’hui se réfugier dans une pareille neutralité ? Craignait-elle ce qu’elle appelait des désagréments ?

— J’ai pensé que nous pourrions à présent « travailler côte à côte », dit-il en se servant d’une expression qu’il avait entendue dans la bouche de sa belle-mère et qui l’avait frappé.

— Nous verrons, répondit Mme Œtlinger. Je ne te cacherai pas que je suis inquiète. Je ne voudrais pas que ta femme s’imagine que je suis pour quelque chose dans ta décision.

Annie n’avait pourtant rien d’une personne inquiète. Jamais elle n’avait été si calme.

— Je vais finir de m’habiller, dit-elle en passant dans son cabinet de toilette.

Resté seul, Jean-Noël s’assit près de la fenêtre. Pendant plusieurs minutes, il s’efforça de ne penser à rien, de se laisser distraire par le mouvement de la place. Un malaise l’avait envahi. Il sentait que son sort était entre les mains d’Annie et il était incapable de deviner ce qu’elle déciderait. Était-elle heureuse qu’il fût revenu ou bien cela lui était-il égal ? C’était ce qu’il ne cessait de se demander en suivant des yeux les passants, lorsque, la sonnerie du petit téléphone placé à la tête du lit retentit. Il se leva, se rassit. Sans aucun doute, c’était Odile. Elle venait le chercher. Elle était peut-être accompagnée de ses frères, de son père. Que dirait Annie ? Elle se joindrait à eux probablement pour lui demander de retourner rue de Babylone. Que ferait-il ? Devrait-il céder ?

— Veux-tu répondre, dit Mme Œtlinger en entrouvrant la porte.

Ce n’était pas Odile, mais M. Le Douaré. Il était dans le hall de l’hôtel. Il voulait parler à Mme Œtlinger. Au moment où Jean-Noël accrocha l’écouteur, il s’aperçut que sa belle-mère se tenait derrière lui, prête à sortir.

— Tu lui as dit que tu allais me prévenir ? dit-elle.

— Oui.

Elle porta les mains à son front, puis elle s’assit sur son lit. Jean-Noël s’approcha d’elle, plein de prévenance.

— Je n’aurais pas dû le dire ?

— Mais si, mais si, tu ne pouvais pas faire autrement. Quand donc, mon Dieu, le monde me laissera-t-il en paix ?

Ces paroles, Jean-Noël les avait entendu prononcer tant de fois, à cause de lui, qu’il éprouva une sorte de soulagement à ne pas les avoir provoquées.

— Il vient t’ennuyer jusqu’ici ? dit-il comme si lui-même ne se le fût jamais permis.

— Il vient tout le temps. Hier encore, il était là.

Mme Œtlinger se leva, se dirigea vers la porte. Comme Jean-Noël ne bougeait pas, elle lui dit :

— Accompagne-moi.

Il la regarda avec surprise. Puis la joie illumina son visage.

— Si je te dis de m’accompagner, c’est que tu ne me déranges pas. Au contraire. Je tiens à ce que tu sois là. Quand il verra que je ne suis pas seule, il ne reviendra peut-être plus.

À la vue d’Annie, Charles Le Douaré s’avança vers elle, sans même s’apercevoir que Jean-Noël la suivait. Il était visiblement surexcité. En descendant le dernier étage, Jean-Noël l’avait aperçu, allant et venant à grandes enjambées dans le hall.

— Annie, fit-il sur un ton dramatique, il faut que je vous parle. J’ai des choses très importantes à vous dire. Hier, vous n’avez pas voulu m’écouter, mais aujourd’hui, il le faut.

— Je ne peux pas davantage. J’ai justement une course urgente à faire pour mon beau-fils.

À ce moment, Jean-Noël s’avança. M. Le Douaré, qui n’avait encore prêté aucune attention au jeune homme, eut un mouvement de surprise.

— Vous m’excuserez, Monsieur, dit-il, comme s’il s’adressait à une personne qu’il n’avait jamais rencontrée, mais Madame Œtlinger est obligée de m’accorder un entretien.

— C’est impossible. Nous avons une course très urgente à faire, répondit Jean-Noël.

— Vous voyez, dit Annie en lançant sur son beau-fils un regard complice qui l’emplit de bonheur en même temps qu’il le surprit. Jamais sa belle-mère, aussi loin qu’il remontât dans ses souvenirs, ne lui avait montré une telle confiance.

— Nous avons une course très urgente à faire, répéta-t-il, mais cette fois sur un ton qui n’admettait pas de réplique.

— Cela m’est égal, répondit Charles Le Douaré. Se tournant vers Mme Œtlinger, il ajouta : « Annie, ne serait-ce qu’en souvenir de nos longues causeries, de tout le bien que vous m’avez fait, je vous supplie de m’entendre. J’ai vu votre frère hier, il m’a approuvé, il m’a réconforté. »

— Vous avez été voir Henri ? demanda sèchement Annie.

— Oui, et il viendra ici.

— Allons dans ce petit salon. Cette fois c’est moi qui vous demande de m’écouter.

Jean-Noël, par discrétion, ne voulut pas suivre sa belle-mère. Mais comme elle l’avait fait dans sa chambre, elle le pria de la suivre. Aussi, à peine fut-il entré dans le petit salon, crut-il habile de dire : « Nous allons arriver en retard. » Annie ne lui répondit même pas. Elle était dans une colère qui n’avait rien de commun avec celles où Jean-Noël l’avait vue si souvent. Ce n’était plus la colère qu’un fils ou un parent peut faire naître, mais celle d’une femme qu’un homme qu’elle n’aime plus ou qu’elle n’a jamais aimé, harcèle. Jean-Noël le sentait et il en éprouvait une sorte de gêne. Malgré la joie que lui donnait son utilité, il eût mieux aimé se retirer jusqu’à ce que cette scène fût terminée. Qu’un homme pût exiger d’Annie qu’elle l’écoutât, que celle-ci pût se faire menaçante, cela en sa présence, lui semblait incompréhensible.

— Je vous ai dit, continua Mme Œtlinger, que s’il était une chose à laquelle je tenais avant tout, c’était que vous ne mêliez pas ma famille à cette histoire. Je comprends de moins en moins votre caractère. C’est à croire que vous éprouvez un plaisir à vous ridiculiser.

— Votre frère a toujours été mon ami. Il l’a été avant que je vous connaisse.

— Je vais aller voir Henri ce matin même.

— Comment pouvez-vous me parler aussi durement, Annie ?

— Au revoir.

Mme Œtlinger fit signe à Jean-Noël de la suivre. Il obéit non sans éprouver cet embarras que nous cause un témoignage d’amitié en une circonstance où il ne peut être sincère. Mais M. Le Douaré rattrapa Annie avant qu’elle eût atteint la porte.

— Vous ne voulez pas m’entendre ?

— Je vous ai déjà dit que je ne voulais plus non seulement vous entendre mais vous voir.

— Vous ne comprenez donc pas, ajouta Jean-Noël, que votre insistance est exagérée.

Cette fois, Charles Le Douaré s’attaqua à celui-ci.

— Vous prenez la défense de Madame Œtlinger. Je trouve cela très noble de votre part, très noble et assez incompréhensible. Laissez-moi vous dire que vous avez la mémoire courte.

Jean-Noël devint rouge. Il voulut parler, mais aucun son ne sortit de sa bouche. À ce moment, Mme Œtlinger revint sur ses pas.

— Qu’est-ce que vous dites ? demanda-t-elle à M. Le Douaré.

— Je dis que je ne devrais pas m’étonner que vous soyez si cruelle avec moi car vous l’avez toujours été avec tout le monde.

Annie regarda M. Le Douaré fixement dans les yeux. Puis elle se tourna vers son beau-fils.

— Viens, dit-elle.

C’était dans un vieil hôtel de la rue Saint-Georges que se trouvait l’étude de Me Grimbert. Ce nom de Grimbert était familier à Jean-Noël qui l’avait entendu prononcer souvent par Annie. Mais quand il le lut sur une plaque de cuivre, il fut surpris car il avait toujours cru que c’était Rimbert et non Grimbert. Le seul fait d’avoir appris l’orthographe de ce nom lui parut la promesse d’autres connaissances et il se vit déjà intimement mêlé à la vie de sa belle-mère. Le porche franchi, Annie et lui se trouvèrent sous une grande voûte. Au fond, on apercevait une cour cailloutée, avec très peu de verdure, un arbre entouré d’un banc de pierre, une statue. L’aile droite semblait réservée à l’habitation de Me Grimbert. Après avoir traversé un long hall sur lequel donnaient des portes vitrées, Mme Œtlinger et son beau-fils furent introduits dans un salon assez quelconque, puis dans un autre beaucoup plus luxueux.

— Nous n’attendrons pas longtemps, dit Annie.

Jean-Noël remarqua qu’elle avait cette attitude gênée qu’ont ceux qui se sont toujours montrés à nous décidant et agissant, lorsque les circonstances font que comme nous ils doivent attendre. Elle ne s’était pas assise.

— Tu as vu le dispositif de la double porte, dit Jean-Noël à qui cette visite en rappelait d’autres semblables faites dans son enfance et qui se sentait redevenir un lycéen. Il s’agissait d’une tringle grâce à laquelle les deux portes s’ouvraient en même temps. Mme Œtlinger ne répondit pas. Depuis qu’elle se trouvait chez le notaire de sa famille, son beau-fils semblait un étranger à ses yeux. Soudain un personnage que Jean-Noël prit au premier abord pour Me Grimbert lui-même, parut.

— Maître Grimbert, dit le nouveau venu en s’inclinant, vous prie de bien vouloir passer dans son cabinet.

Un homme d’une quarantaine d’années s’avança à la rencontre de Mme Œtlinger.

— Comment allez-vous, chère Madame ?

— Votre père n’est pas là ? demanda Annie.

— Non, répondit le fils du notaire. Il a été appelé hier soir en province. Mais tranquillisez-vous, chère Madame, je suis au courant de tout.

— Mon beau-fils, dit Annie en voyant le regard de Me Grimbert se porter sur Jean-Noël.

Le notaire, après avoir salué discrètement le jeune homme, alla ouvrir une fenêtre. Jean-Noël aperçut alors, se détachant sur un mur tout proche, l’arbre qu’il avait remarqué en arrivant.

— Je voulais vous demander, dit Annie, si votre père ou vous avez vu mon frère. Je tiens absolument à ce que tout soit réglé le plus tôt possible.

— Votre frère n’est pas venu nous voir, mais mon père lui a écrit. Nous attendons ou sa visite ou une réponse. De toutes façons, vous n’avez rien à redouter. Nous possédons la liste exacte des valeurs vous appartenant. Si le partage n’est pas complètement terminé, c’est tout simplement parce que vous étiez absente. En tout cas, je peux vous affirmer que d’ici une quinzaine de jours, vous serez en possession de tout ce qui vous revient.

Annie regarda Jean-Noël en souriant et dit :

— Je tiens à pouvoir disposer de ce que je possède. Comme vous le voyez, j’ai charge d’âme.

32

Cette entrevue avait eu lieu une heure peut-être après que M. Le Douaré avait supplié Mme Œtlinger de l’entendre. En quittant l’étude, Annie et son beau-fils avaient déjeuné dans un restaurant voisin de la rue Saint-Georges. Ils étaient ensuite descendus à pied jusqu’à l’Opéra. Beaucoup de gens étaient déjà partis en vacances. C’est pourquoi Annie avait alors proposé à son beau-fils de passer l’après-midi dans un cinéma. Puis ils avaient goûté. Au cours de ces quelques heures, il n’avait pas été fait allusion une seule fois à ce qui s’était passé. Mme Œtlinger avait paru réellement heureuse en la compagnie de Jean-Noël. Quant à celui-ci, si de temps en temps il avait senti son cœur se serrer en pensant à Odile, il n’en avait pas moins été tout joyeux. L’attitude qu’avait eue sa belle-mère dans la matinée montrait qu’elle était indépendante. C’était la première fois qu’au lieu de prendre congé de lui, comme elle en avait l’habitude quand elle avait une préoccupation, elle restait avec lui.

Il était six heures lorsqu’ils décidèrent de rentrer à l’hôtel.

— Si Odile est venue en notre absence, que me conseilles-tu de faire ? demanda Jean-Noël.

— Je t’en prie, ne me pose pas de semblables questions.

Jean-Noël n’avait pas appréhendé en vain que sa femme ne tentât de le revoir. Quand il passa devant le bureau de l’hôtel, un employé lui remit une lettre écrite au crayon. Odile disait à son mari qu’elle reviendrait vers cinq heures, qu’elle était déjà venue deux fois inutilement. Elle le priait de l’attendre.

— La dame qui vous a remis ce mot n’est pas encore revenue, n’est-ce pas ? demanda Jean-Noël en s’apercevant qu’il était plus de six heures. Peut-être Odile avait-elle changé d’avis.

— Veux-tu lire cette lettre ? fit Jean-Noël en la tendant à sa belle-mère.

Elle la prit, puis la rendit aussitôt à son beau-fils.

— Cette lettre est très gentille, dit-elle comme si elle l’avait déjà lue. Sur le même ton indifférent, elle ajouta : « Je vais monter dans ma chambre. Veux-tu que nous nous retrouvions ici dans vingt minutes ? »

Resté seul, Jean-Noël relut le mot de sa femme. Puis, s’adressant de nouveau au portier qui le lui avait remis, il tâcha de savoir si Odile avait paru émue. Il apprit ainsi qu’elle n’était pas venue seule, qu’un monsieur paraissant être son père l’avait accompagnée, que tous deux étaient demeurés plus d’une heure dans le hall.

Il s’apprêtait à monter à son tour dans sa chambre, il avait déjà gravi quelques marches, lorsqu’il s’entendit appeler. Il se retourna. Il vit le portier lever une sorte de couvercle pour sortir de son bureau et lui désigner le tambour. Un chasseur que Jean-Noël n’avait pas remarqué mais qui avait sans doute tout entendu, lui cria :

— Voilà la personne qui vous a demandé.

Quelques secondes après, M. Wurtzel entrait seul dans l’hôtel.

— Odile n’est pas avec vous ? demanda Jean-Noël comme s’il était déçu.

— Si, si, accompagnez-moi.

Il entraîna Jean-Noël dehors. Un taxi fermé était arrêté devant l’hôtel.

— Elle est dans ce taxi ?

— Oui, mais je veux vous parler d’abord.

M. Wurtzel ne quittait pas des yeux son gendre. Quand il avait appris sa conduite, au lieu de triompher, il n’avait vu que la douleur de sa fille. Tout de suite, sans comprendre qu’une réconciliation ne pouvait venir que des époux eux-mêmes, il avait voulu s’interposer avec son expérience et son habileté, malgré la volonté d’Odile. Mais, dès qu’il avait été en présence de Jean-Noël, il avait senti que ses efforts seraient inutiles. C’est pourquoi il n’osait détacher son regard du jeune homme, un peu comme de deux animaux, le plus faible.

— Que s’est-il donc passé ? demanda-t-il.

Jean-Noël ne répondit pas. Il courut au taxi, non sans songer que si Annie était à sa fenêtre, elle le voyait, ouvrit la portière. Odile était assise dans un coin. Il monta près d’elle.

— Qu’est-ce que tu fais, Jean-Noël ? Tu as vu dans quel état est mon père, dit-elle comme si son mari partageait son opinion sur l’intervention de M. Wurtzel et que, comme elle, il la trouvait ridicule.

M. Wurtzel qui s’était approché du taxi, dit au chauffeur : « Rue de Babylone ». Au même instant, Jean-Noël sauta à terre. Odile l’imita.

— Votre acte est absolument incompréhensible, s’écria M. Wurtzel malgré les efforts que faisait sa fille pour l’empêcher de parler.

Jean-Noël dit alors que sa belle-mère, depuis la mort de M. Villemur, était seule, que son devoir était de rester près d’elle. Elle l’avait élevé. Il n’avait pas le droit, le jour où elle avait besoin de lui, de se dérober. Ces explications mirent M. Wurtzel hors de lui.

— Vous vous conduisez d’une manière inqualifiable. Je ne peux pas croire que votre belle-mère soit au courant de votre conduite et l’accepte.

— Je t’en prie, papa, laisse-nous.

Sans s’en apercevoir, par simple contenance, ils étaient entrés dans l’hôtel. Ce fut à ce moment qu’Annie parut.

— Je ne peux pas croire, Madame, répéta M. Wurtzel, mais à voix basse de manière à ne pas être entendu par les clients et le personnel de l’hôtel, que vous puissiez approuver votre beau-fils.

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, répondit Annie à haute voix.

— Partons, partons, supplia Odile.

M. Wurtzel ne tint aucun compte de la prière de sa fille. Irrité de ce que Mme Œtlinger, bien qu’elle fût à Jean-Noël ce qu’il était à Odile, le traitât en homme d’un autre âge, il s’efforça de lui faire comprendre qu’elle était en partie responsable de ce qui était arrivé, cela en dépit des interruptions de Jean-Noël qui croyait gagner ainsi la sympathie de sa belle-mère, à tort d’ailleurs car elle le priait chaque fois de laisser terminer son interlocuteur. Lorsque M. Wurtzel se tut, Annie, en personne qui a suffisamment fait preuve de patience pour qu’on la laisse parler à son tour, fit remarquer à M. Wurtzel qu’elle n’était pas à la place de son beau-fils, que celui-ci était en âge de se conduire seul. Jusqu’à la mort de M. Villemur, elle avait fait tout ce qu’elle avait pu pour lui inculquer le respect du travail et de l’honnêteté. À présent, c’était à sa conscience seule que Jean-Noël devait obéir ! Il était devenu un homme. Même en admettant qu’elle eût toujours sur lui une certaine influence, elle se garderait bien de s’en servir car elle ne se reconnaissait plus le droit de modifier en quoi que ce fût une personnalité déjà formée.

— Cela n’empêche pas que c’est à cause de vous que mon mari est parti, s’écria Odile. Il vient de nous le dire lui-même et vous le savez très bien.

Mme Œtlinger eut le sourire à la fois désabusé et satisfait d’une femme connaissant son charme mais feignant de croire qu’on le surestime. Elle se tourna vers son beau-fils :

— Je t’en prie, Jean-Noël, explique-toi. Tu vois bien que tu me mets dans une situation désagréable.

En s’adressant tour à tour à M. Wurtzel et à Odile, sur un ton de sincérité qui lui faisait terminer chacune de ses phrases par des « N’est-ce pas ? » ou des « Qu’en pensez-vous ? » Jean-Noël donna toutes les raisons qu’il put trouver à son désir de reprendre son indépendance, sauf la vraie, Annie. L’idéal de chacun est différent. Ce n’est qu’autour de la trentaine qu’il se révèle. Le sien était justement le contraire de ce qu’il avait cru. Il était plus fait pour la lutte, l’imprévu, que pour la vie prudente et quiète du mariage.

Cependant qu’il parlait, Odile le regardait de cet air incrédule qu’ont les femmes lorsque l’homme dont elles connaissent toutes les faiblesses s’efforce de s’élever.

— Voyons, Jean-Noël, comment peux-tu me parler ainsi, à moi ?

Cette exclamation fut si sincère que Jean-Noël rougit. Annie n’allait-elle pas croire, comme Odile, qu’il n’était qu’un comédien ?

— Je te parle ainsi parce que c’est la vérité, répondit-il en regardant sa belle-mère. Elle s’était approchée de M. Wurtzel.

— Ne croyez-vous pas, dit Annie à celui-ci, que nous devrions les laisser seuls ? Ils se réconcilieraient beaucoup plus vite…

— Tu as raison, Odile, dit M. Wurtzel. Il vaut bien mieux que nous partions.

Mme Œtlinger, en faisant montre d’optimisme à un moment où une réconciliation semblait justement impossible, lui était apparue d’un esprit si superficiel, d’un cœur si sec, qu’il avait préféré en finir tout de suite.

— Il est extraordinaire, observa Annie dès qu’elle fut seule avec son beau-fils, « qu’au cours de mon existence entière j’aie toujours été regardée comme responsable de ce qui arrivait de fâcheux à mon entourage ».

Le lendemain, Odile revint, seule cette fois ; le surlendemain, M. Le Douaré fit de même. Aux désagréments de ces visites s’ajoutèrent dans les jours qui suivirent ceux des démarches qu’Annie dut faire chez son frère Henri et chez Me Grimbert. Une semaine s’écoula ainsi. Mme Œtlinger qui, jadis, à la moindre contrariété, s’en prenait à son beau-fils, le traitait comme un ami. Il ne s’en réjouissait pourtant pas entièrement car il avait l’impression que cette confiance était plus causée par le désir qu’avait sa belle-mère de lui montrer qu’elle le considérait comme un homme que par de l’affection. De temps à autre, elle lui parlait de sa famille, disant de celle-ci plus de mal qu’elle n’en avait jamais dit de Mme Mercier et d’Émile. Un matin, elle tendit à Jean-Noël une lettre de Mme Villemur où celle-ci, sans faire la moindre allusion à Henri, suppliait sa fille de venir vivre près d’elle.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? demanda Jean-Noël avec anxiété.

Mme Œtlinger se mit à rire.

— Tu ne l’as pas deviné ?

Si son père avait été encore en vie, la question ne se fût pas posée. Mais retourner, aujourd’hui, avenue de Malakoff, au milieu d’une famille qui ne comprenait rien à son caractère, autant renoncer à tout ce que la vie avait de généreux et de noble.

Le lendemain, elle reçut une lettre de Me Grimbert. Il lui demandait de passer à l’étude le lundi suivant pour y rencontrer son frère. Le différend qui s’était élevé entre Annie et Henri était aplani. Elle n’en manifesta aucune joie. Elle trouva même étrange que le notaire lui eût écrit un peu comme s’il lui avait annoncé une bonne nouvelle. Lorsque le jour de ce rendez-vous arriva, Jean-Noël fut surpris de l’insistance que mit Annie à ce qu’il l’accompagnât. Tous deux se rendirent donc rue Saint-Georges.

— J’aimerais mieux t’attendre ici, dit Jean-Noël une fois arrivé devant l’étude, et bien qu’au fond il mourût d’envie de rester avec sa belle-mère.

Au cours de la première visite qu’il avait faite à Me Grimbert, il avait été froissé par l’accueil du notaire qu’il avait trouvé trop froid. Mme Œtlinger insista de nouveau. Il pourrait sembler étrange qu’Annie ne se déplaçât plus sans son beau-fils. La raison en était pourtant bien simple. Seule, sans autre but que de faire de la peinture, ayant eu d’autre part à souffrir toute sa vie de sa famille, ayant été accusée par tout le monde de manquer de cœur, elle éprouvait le besoin de se justifier à ses propres yeux. En conduisant Jean-Noël chez les siens, partout où elle savait que la présence du jeune homme surprenait, en même temps qu’elle affirmait son indépendance, elle se prouvait à elle-même qu’elle n’était pas aussi dure qu’on le disait. L’entretien fut cordial bien que, comme la première fois, personne ne portât la moindre attention à son compagnon. Elle s’en aperçut. À différentes reprises, elle se tourna ostensiblement vers son beau-fils pour lui demander un conseil, ce qui le faisait rougir et balbutier.

À la suite de cette visite, Annie songea enfin à organiser sa vie. Elle retournerait à son atelier, car, comme elle le disait, l’inaction la fatiguait. Mais elle se garda bien de demander à Jean-Noël ce qu’il comptait faire. Il sentit cependant que si sa belle-mère ne l’interrogeait pas, elle n’en était pas moins curieuse de le savoir.

— Je vais terminer mon droit, dit-il.

— Très bien.

Ce fut la seule réponse de Mme Œtlinger.

Le jour même, ils se rendirent rue Boissonnade. Annie avait décidé que, si c’était possible, elle habiterait dans son atelier, cependant qu’on tâcherait de trouver une chambre pour Jean-Noël soit dans la même maison soit dans une pension ou dans un hôtel voisin. Il était au comble du bonheur. Cette vie qu’il allait mener aux côtés de sa belle-mère, c’était celle dont il avait toujours rêvé. Tout ce qu’Annie lui dirait de faire, il le ferait. La seule chose qui l’inquiétait, c’était cette somme d’argent qu’il devait verser chaque mois à Marguerite. Il ne voyait pas très bien où il la trouverait. La demander à sa belle-mère lui paraissait impossible. N’ignorait-elle pas jusqu’à l’existence de cette charge ?

La concierge avait la clef de l’atelier. Elle n’était pas dans sa loge. Annie alla la chercher, elle-même, au fond de la cour, bien que Jean-Noël se fût offert de le faire. Il la suivit à quelques pas de distance. Ce fut avec cette amabilité que ne manquent jamais de témoigner les petites gens à une personne qui, bien que d’une condition supérieure à la leur, est simple et modeste, que la concierge accueillit Mme Œtlinger. Elle appela même son mari pour qu’il se hâtât de venir saluer la revenante. Il arriva la casquette à la main, s’inclina, mais quoique moins bavard que sa femme, on sentait au regard qu’il jetait alternativement sur celle-ci et sur sa locataire, qu’il était, lui aussi, plein de respect et de dévouement. Annie fit signe à Jean-Noël de s’approcher.

— Je ne reviens pas seule, dit-elle, je reviens avec mon beau-fils.

— Nous connaissons Monsieur, répondit la concierge. Nous l’avons vu plusieurs fois avant votre départ.

Jean-Noël n’avait jamais prêté attention à ces concierges. Il le regretta.

— Je veux vous demander, continua Annie, si vous n’avez pas l’adresse d’une chambre pour mon beau-fils.

— Il y a l’atelier du monsieur du rez-de-chaussée. Il doit justement partir.

— Non, non, mon beau-fils n’a pas besoin d’un atelier. D’ailleurs, ce serait trop cher. Ce que nous voulons, c’est une simple chambre meublée. L’atelier de ce monsieur est beaucoup trop grand.

— Je comprends, Madame, dit la concierge.

Jean-Noël avait rougi légèrement. Cette conversation lui était désagréable. Il ne comprenait pas que sa belle-mère pût se faire passer sinon pour pauvre du moins pour regardante auprès de gens dont l’amabilité avait pour cause la fortune justement.

— Tu n’as qu’à demander à Madame de Vineuse, dit le concierge à sa femme. Elle loue des chambres. Puis s’adressant à Annie : « Voulez-vous, Madame, que j’aille la voir ? »

La maison où se trouvait l’atelier de Mme Œtlinger était construite d’une manière bizarre. La façade sur la rue ressemblait un peu à celle d’une ferme. Dès qu’on entrait, on se trouvait dans une vaste cour sur un côté de laquelle étaient disposés les ateliers et où, avant la guerre, lorsqu’elle fréquentait les peintres du quartier, Annie se souvenait d’avoir vu des poules. Mais à droite, se dressait une maison de quatre étages, invisible de la rue, isolée comme une villa, à laquelle conduisait un chemin de galets et dont l’entrée, comme celle d’une manutention, se trouvait au premier étage. Deux escaliers de ciment plaqués contre la maison, partant l’un de gauche l’autre de droite, se rejoignaient devant cette entrée pour former une sorte de plateforme.

— Ces chambres sont peut-être très chères, dit Annie à la concierge cependant que le mari allait aux renseignements.

— Je ne crois pas, Madame.

— Nous verrons. Quand votre mari reviendra, dites-lui de venir me trouver.

Accompagnée de son beau-fils, elle gravit l’escalier de planches qui conduisait à son atelier. Une épaisse poussière couvrait les meubles. Aux murs, on apercevait une palette barbouillée de couleurs desséchées, ainsi que des toiles d’araignée. Dans cette vaste pièce où il y avait des malles, où les tiroirs étaient fermés, Jean-Noël éprouvait ce même sentiment qu’il avait déjà éprouvé lorsqu’il était arrivé seul, avec sa belle-mère, à Nice. Comme ce jour-là, il lui semblait qu’il n’y avait au monde qu’Annie. Elle posa son sac, ouvrit la porte-fenêtre qui donnait sur un petit balcon de bois. Malgré la poussière qui volait au soleil, malgré la chaleur étouffante, Jean-Noël regardait tout ce qui l’entourait avec amour. Dans cet atelier sans confort, semblable presque à un hangar et où il reconnaissait certains objets qu’il avait toujours vus et qui, pour cette raison, avaient une valeur immense à ses yeux, il lui semblait qu’à partir de cette minute il n’aurait plus aucun souci, qu’Annie et lui ne se quitteraient plus, qu’ils vivraient chacun pour soi et quand même unis, loin du monde et heureux.

— Je ferai mettre ici un rideau, dit Mme Œtlinger. De cette façon, tu auras ton petit coin à toi où tu pourras travailler, quand tu en auras envie.

À ce moment, on frappa à la porte. C’était le concierge.

— Entrez, entrez donc, Monsieur Gabin, dit Annie. Eh ! bien, avez-vous vu cette dame ?

Le concierge répondit que celle-ci avait justement une chambre, ce qui ne lui arrivait jamais, que cet événement était dû au fait que la jeune Allemande qui l’avait retenue avait perdu un parent. Mais Mme de Vineuse avait plus de demandes qu’elle n’en voulait. Il fallait donc aller la voir tout de suite.

— Et de quel prix est cette chambre ? demanda Annie.

— Trois cent cinquante francs par mois.

— Presque aussi cher que mon atelier.

— Oui, mais cette chambre est meublée.

Mme Œtlinger dit qu’elle allait réfléchir et comme le concierge lui faisait remarquer que, quand elle se déciderait, il serait peut-être trop tard, elle répondit que dans ce cas cela ne ferait rien et qu’elle trouverait autre chose, moins cher.

Lorsqu’ils eurent déjeuné dans une petite crémerie de la rue Campagne-Première, Mme Œtlinger et son beau-fils allèrent visiter les hôtels voisins, mais les prix étaient ou les mêmes ou plus élevés que celui de la chambre de Mme de Vineuse.

— Je crois, dit Annie, qu’il faudra que tu prennes la chambre dont nous a parlé le concierge.

Jean-Noël acquiesça sans enthousiasme. Il avait déjeuné du bout des lèvres et, depuis, il gardait le silence alors que le matin il avait été plein de gaieté. La raison de ce changement provenait de ce qu’il s’était subitement aperçu qu’Annie se souciait plus des frais qu’il lui occasionnerait que de son bien-être et de sa santé. De ceux-ci, il se fût pourtant moqué si sa belle-mère avait eu des ennuis d’argent. Il lui était égal, du moment qu’il était près d’elle, de loger et de prendre ses repas n’importe où. Mais ce qui lui paraissait incompréhensible, c’était que Mme Œtlinger se montrât si regardante au moment même où son conflit avec sa famille avait été aplani. Pourquoi avait-elle alors conduit Jean-Noël chez Me Grimbert ? Était-ce naturel de la part d’une femme qui, toute sa vie, avait été généreuse, de marchander cinquante francs sur une location. Cela ne pouvait s’expliquer que par une brusque méfiance à l’égard de Jean-Noël. Annie n’avait-elle pas toujours craint qu’on ne l’aimât que pour sa fortune ?

Rue Boissonnade, Mme Œtlinger qui feignait de ne pas s’apercevoir du changement de son beau-fils, demanda au concierge si on pouvait visiter tout de suite la chambre de Mme de Vineuse. Il la conduisit, ainsi que Jean-Noël, chez cette dame. Celle-ci se trouvait dans l’habituelle situation des gens qui sous-louent des chambres. Elle était veuve. Elle avait eu des revers de fortune. C’était bien malgré elle qu’elle se livrait à ce petit commerce. Ceci posé au cours d’une conversation qui eut lieu dans le salon et à laquelle Annie avait paru prendre un grand intérêt, Mme de Vineuse passa à son nouveau rôle qu’elle remplit mieux qu’elle ne l’avait laissé entendre.

— Cette chambre, dit-elle en ouvrant la porte un peu comme un sculpteur découvrant une de ses œuvres, « était celle de mon fils. Depuis son admission à l’École Navale de Toulon, il ne l’habite plus ».

Mme Œtlinger et son beau-fils jetèrent un rapide coup d’œil sur la pièce. Elle était modeste, propre, pleine de souvenirs.

En redescendant, Jean-Noël à qui cette chambre avait paru sinistre, retrouva ce qu’il aimait dans sa belle-mère. La porte à peine refermée, Annie s’était mise à rire, en se retenant pour ne pas être entendue.

— Non, non, dit-elle, cela n’est pas possible. Je ne te vois pas vivre chez Madame de Vineuse. Nous allons visiter l’atelier du rez-de-chaussée. C’est vraiment trop lugubre là-haut.

Jean-Noël fut tellement ému par ce changement, que cette même chambre où il aurait vécu la mort dans l’âme une minute plus tôt, lui parut si belle qu’à force d’insister il obtint d’Annie la permission de la louer.

33

La semaine qui suivit, Mme Œtlinger la passa à rendre son atelier habitable. Jean-Noël apporta à l’aider une telle ardeur qu’elle fut obligée, à différentes reprises, de lui ôter un outil des mains. Avant que tout fût terminé, elle se remit à sa peinture. Elle ne manquait pas d’ordre mais elle aimait que l’endroit où elle travaillait eût l’apparence d’un chantier. Jean-Noël qui sentait que sa présence continuelle agaçait sa belle-mère, bien qu’elle ne le lui eût jamais dit, prit l’habitude de ne descendre que juste avant le déjeuner. « Il est déjà midi ! » s’exclamait-elle comme si la vie était trop courte pour faire tout ce que l’on désirait. Aussi la surprise de Jean-Noël fut-elle grande lorsqu’un jour Annie lui dit : « J’espérais que tu viendrais plus tôt ce matin. »

— J’étais dans ma chambre. Si tu m’avais prévenu, je serais descendu tout de suite.

Elle sourit à cette réponse. Elle ne se croyait pas autorisée, parce qu’elle tolérait qu’on la dérangeât, à faire de même.

— Tu vois ces tableaux ? continua-t-elle en désignant une demi-douzaine de toiles encadrées. Je voudrais que tu ailles chercher un taxi. Nous allons aller les porter ensemble.

— Où ? demanda son beau-fils.

— Chez le marchand de couleurs.

— Pourquoi ?

— Tu ne comprends pas que c’est la meilleure « réclame » ? Parmi ces gens qu’on croise dans les rues, il y en a beaucoup plus qu’on ne pense qui s’intéressent à la peinture, beaucoup plus certainement que parmi les gens du monde. Cela me vaudra des commandes de portraits.

Jean-Noël comprit que sa belle-mère avait de nouveau l’ambition vaniteuse d’être une « professionnelle ». Si, à Nice, ce désir avait été à la rigueur excusable, aujourd’hui qu’Annie n’avait aucun souci matériel, il était ridicule.

— Je ne comprends pas, dit Jean-Noël.

— Tu comprendras plus tard, répondit Mme Œtlinger.

À partir de ce jour, il ne fut plus question que des personnes qui devaient venir poser. C’était tantôt une vieille dame, tantôt un monsieur dont elle disait que la solennité n’avait d’égale que la modestie. Elle demandait à son beau-fils comment il se représentait ces gens dont elle se moquait sans méchanceté et pour lesquels elle avait le respect théorique que nous inspirent ceux qui paraissent satisfaits de leur sort. Le soir, comme au lendemain de la mort de M. Villemur, ils allaient tous les deux soit raccompagner la petite fille qui avait posé dans l’après-midi, soit se promener, explorer, comme disait Annie. Mais Jean-Noël ne prenait plus le même plaisir à ces délassements.

Un matin, il reçut une lettre dont l’adresse de la rue de Babylone avait été rayée pour faire place à celle de l’hôtel des Grands Hommes, laquelle avait été rayée également et remplacée par celle de la rue Boissonnade. C’était Marguerite qui lui écrivait. Elle s’étonnait de n’avoir pas reçu ses deux dernières mensualités et demandait à Jean-Noël qu’il les lui envoyât par retour du courrier. Il relut plusieurs fois cette lettre. Bien qu’il se fût attendu à la recevoir, il avait espéré qu’elle ne viendrait jamais. Il avait compté qu’Odile continuerait à verser la pension de Marguerite pour maintenir une liaison avec son mari, car il ne pouvait croire qu’elle ne l’aimait plus. Dans son esprit, le temps allait arranger les choses. Aussi, au reçu de cette lettre, eut-il nettement l’impression qu’il n’avait plus d’ami et qu’Odile elle-même, dont il trouvait naturel le dévouement tant elle en avait donné de preuves, se détachait de lui. Il en ressentit une certaine peine. Qu’allait-il faire à présent ? Il songea d’abord à tout avouer à Annie. Mais que dirait celle-ci si elle apprenait qu’il avait une telle charge ? Finalement il se décida à aller voir sa première femme.

Trois mois après que le divorce avait été prononcé, Marguerite avait quitté Saint-Cloud et était venue s’installer à Paris, dans un appartement qu’elle disait avoir eu « par relation », non loin du Luxembourg, rue de Vaugirard exactement. Cet appartement était assez grand, mais il donnait sur une petite cour et il n’avait ni air ni soleil, ce qui n’empêchait pas Marguerite de trouver que sa fille s’y portait beaucoup mieux qu’en banlieue. Elle la promenait l’après-midi au Luxembourg où elle avait fait connaissance d’un groupe de mères. Car, depuis qu’elle recevait régulièrement une pension, des ambitions bourgeoises lui étaient venues. Elle ne rêvait que d’être une mère de la Rive gauche, une mère dont le temps est absorbé par la nécessité de faire prendre l’air à son enfant et par les grands magasins, le Bon Marché en particulier.

Quand Jean-Noël arriva chez Marguerite, vers midi, de manière à être sûr de la trouver, elle le reçut en personne dont la vie est un apostolat. Bien qu’elle n’eût pas revu son ex-mari depuis son divorce, elle le laissa seul plusieurs minutes dans le petit salon tout en rideaux et en potiches. Jean-Noël eut donc le loisir de méditer sur le changement qui s’était effectué en Marguerite. Elle était toujours aussi peu coquette mais au désordre et à la négligence de jadis avait succédé le désir de donner à sa situation de femme divorcée une apparence de stabilité. Quand la concierge avait dit à Jean-Noël : « Au troisième à gauche », il en avait déjà eu le pressentiment. Finalement, elle vint le rejoindre.

— Assieds-toi, lui dit-elle en le tutoyant comme si elle l’avait vu la veille. Après s’être assise à son tour, elle se leva brusquement et en s’excusant, mais sans dire pourquoi, elle sortit. Cette fois, son absence fut de courte durée. « Avec cette petite Annie, on n’a pas une minute à soi », dit-elle en revenant.

— Cet appartement est charmant, observa Jean-Noël sans en penser un mot.

Il était un peu gêné et il n’avait plus, comme jadis, ce désir de surprendre, de se poser en homme que la chance a toujours favorisé et pour qui l’avenir ne saurait être que glorieux. Marguerite était à présent une étrangère pour lui, plus qu’une étrangère même, car il n’avait plus en sa présence ni vanité ni amour-propre. Cette femme n’était absolument rien pour lui.

— Tu veux peut-être déjeuner, demanda-t-elle.

— Non, non, je suis venu à midi pour être certain de te trouver.

— Si tu veux déjeuner, c’est possible, continua-t-elle.

Jean-Noël eut alors l’impression que Marguerite était fière de son indépendance et qu’elle jugeait les mensualités qu’il lui faisait non comme une faveur mais comme un dû. « Et si je venais à mourir. » Cette éventualité était la dernière à laquelle Marguerite songeait.

— Tu sais, lui dit Jean-Noël, qu’il s’est passé bien des événements depuis deux mois.

Il raconta qu’il avait quitté sa femme. Comme le visage de Marguerite se rembrunit, il ajouta très vite qu’il habitait avec sa belle-mère. Il était provisoirement gêné parce que celle-ci était en litige avec sa famille. Mais d’ici un mois, au plus tard, tout serait arrangé et il lui ferait parvenir les trois mensualités en même temps.

Elle accepta cet arrangement avec une bonne grâce inattendue. Elle croyait Jean-Noël à présent, puisque, s’il ne tenait pas parole, il lui serait tellement facile de lui causer des ennuis.

Jean-Noël déjeuna dans le quartier, mais lorsqu’il revint rue Boissonnade, vers trois heures, quel ne fut pas son étonnement de trouver Annie en train de faire le portrait d’un inconnu. Celui-ci était assis dans un fauteuil, un livre entre les mains, devant un fond d’étoffes chatoyantes. C’était un homme d’une soixantaine d’années, aux cheveux gris coiffés en brosse, décoré de la rosette de la Légion d’Honneur, dont le gilet et la jaquette étaient bordés de ganse, et qui prenait son rôle tellement au sérieux qu’il ne détourna même pas la tête à l’arrivée de Jean-Noël.

— Un instant, dit Annie sans s’interrompre de peindre.

Jean-Noël demeura immobile près de la porte. Il aperçut alors, assise par terre, près de la fenêtre ouverte, la petite fille de la mercière de la rue Saint-Jacques qui, les mains noircies de fusain, essayait, elle aussi, de faire le portrait de l’inconnu.

Finalement, Mme Œtlinger s’arrêta. Elle posa sa palette, cependant que la fillette, par esprit d’imitation, posait également ses fusains, et dit à son beau-fils : « C’est fini. » Mais se ravisant subitement, au moment même où l’inconnu allait se lever : « Je vous en prie, encore un instant. » Durant une longue minute, elle contempla tour à tour l’homme au livre et sa toile.

— Mon beau-fils, dit enfin Annie, « le Colonel Meignier. »

Celui-ci s’était levé. En homme qui a vécu toute sa vie loin des éloges, il était confus d’avoir été regardé si longtemps et il ne cessait de répéter que si le tableau était manqué, ce serait parce que le modèle était trop laid. À un moment pourtant, il voulut voir le résultat de cette première séance, mais Annie, si simple d’ordinaire, devenait théâtrale dès qu’il s’agissait de peinture.

— C’est impossible, dit-elle. Il suffirait que vous regardiez ce commencement pour que je ne puisse pas continuer.

M. Meignier qui, sur la recommandation d’une commerçante, était venu trouver Mme Œtlinger, considérant presque comme un honneur qu’elle acceptât de faire son portrait, savait que les artistes avaient des manies souvent incompréhensibles. Il rougit et, pour montrer ses connaissances, ajouta aussitôt qu’il respecterait cette volonté.

— Vous allez me faire le plaisir, Monsieur, de prendre une tasse de thé, vous l’avez bien méritée, dit Annie, avec cet air de l’artiste qui, s’il se sert de quelqu’un, n’est pas obligé pour cela de lui parler d’art. Elle disparut dans le coin où il y avait un réchaud à gaz, des tasses, tout un attirail disparate de cuisine, suivie par la petite fille à qui il était défendu d’y aller parce que c’était un endroit « vil » et qui profitait de ce que Mme Œtlinger s’y rendait pour l’imiter.

— Vous faites également de la peinture ? demanda le colonel à Jean-Noël. Comme celui-ci évitait de répondre, il continua en disant que c’était un talent qui devait causer de grandes satisfactions à celui qui le possédait.

Annie revint peu après, une tasse dans chaque main. On entendait l’eau chanter déjà. Jean-Noël trouvait ridicule qu’elle eût prié M. Meignier, dont c’était la première visite, à prendre le thé. Il la regarda. Il y avait longtemps qu’il ne l’avait vue occupée si sérieusement à quelque chose. Elle s’inquiétait pour le sucre, pour le lait, craignait que son invité n’aimât pas le pain grillé. Elle retourna derrière le paravent. De l’endroit où Jean-Noël se tenait, il était seul à l’apercevoir. Elle en profita pour lui sourire. D’un seul coup, sa mauvaise humeur tomba. Ce sourire était plein d’ironie. C’était celui que nous avons quand les obligations de notre profession nous placent momentanément sous des gens que nous jugeons nos inférieurs, car Annie, malgré le plaisir qu’elle avait à « vendre », ne voulait pas être confondue avec une commerçante.

Tout le monde était réuni autour d’une table à modèle. Mme Œtlinger soutenait des idées sur l’art avec le plus grand sérieux, cependant que son beau-fils l’écoutait en se retenant de rire, lorsqu’on frappa à la porte. Jean-Noël alla ouvrir. Il se trouva en présence d’un chauffeur qui, la casquette à hauteur de son visage, lui demanda si c’était bien l’atelier de Mme Œtlinger et si celle-ci était chez elle. Annie se leva aussitôt.

— Ma mère est là ? demanda-t-elle au chauffeur.

— Oui, Madame. Madame m’a chargé de vous demander si elle pouvait monter.

— Mais certainement. Je vais descendre avec vous.

Elle se retourna pour s’excuser, puis disparut.

— C’est la mère de Madame sans doute ? s’enquit le colonel sans craindre une seconde d’être indiscret en restant.

Jean-Noël le regarda durement, espérant ainsi lui faire comprendre qu’il devait s’en aller.

— Où est la dame ? demanda à ce moment la fillette.

Jean-Noël la regarda de la même manière. Cette enfant, ce colonel et lui, dans l’atelier de Mme Œtlinger, n’était-ce pas ridicule ? Il aurait voulu s’y trouver, mais seul. À la vue de ces étrangers, Mme Villemur croirait qu’il ne jouait pas un rôle plus grand qu’eux dans la vie d’Annie. Il entendit qu’on montait lentement l’escalier. Il se leva, imité par M. Meignier.

— Où est la dame ? répéta la fillette.

— Chut, fit Jean-Noël en lui souriant.

Il s’était éloigné de M. Meignier. Celui-ci se rapprocha du jeune homme. Au même instant, Mme Villemur parut sur le seuil. Annie ne lui avait pas dit qu’elle avait du monde. Si elle l’avait fait, c’eût été dans le but de prévenir sa mère et elle avait horreur de cela. Aussi Mme Villemur regarda-t-elle avec étonnement l’étrange groupe formé par le colonel, la fillette et Jean-Noël.

— Bonjour, Madame, dit celui-ci en s’inclinant.

Mais les étonnements de la vieille dame duraient toujours un certain temps.

— Le Colonel Meignier m’a demandé de faire son portrait, dit Annie froidement.

— Ah ! très bien, répondit Mme Villemur en souriant au colonel, mais de façon un peu forcée et distante. Elle traversa l’atelier en s’aidant de sa canne, s’approcha de la fillette qui la regardait, muette. « Comme elle est jolie, cette enfant ! »

— La dame est revenue, dit la fillette en montrant Annie du doigt.

— La dame, c’est toi je suppose, remarqua Mme Villemur.

Jean-Noël se tenait immobile, un peu à l’écart, non sans souffrir de l’indifférence que lui témoignait la mère d’Annie.

— Je ne veux pas t’interrompre, dit celle-ci à sa fille en s’asseyant.

— Je m’étais déjà arrêtée avant ton arrivée. Veux-tu prendre une tasse de thé ?

— Non merci, je ne suis venue que pour un instant.

Une conversation à laquelle prit part le colonel et dont les observations de la fillette faisaient le sujet, commença.

— Je vais faire une course, dit Jean-Noël pour montrer à sa belle-mère sa mauvaise humeur.

— Non, reste, lui ordonna Annie sèchement.

De temps en temps, Mme Villemur jetait un coup d’œil sur le colonel, impatiente qu’elle était qu’il prît congé.

— Je reviendrai te voir, dit-elle en appuyant sur chaque mot, « puisque tu n’es pas libre aujourd’hui ».

Cette fois, le colonel se leva. Dès qu’il fut parti, ce fut sur Jean-Noël que Mme Villemur jeta des regards sévères.

— J’ai une course importante à faire, répéta Jean-Noël.

— Je t’ai prié de rester, dit Annie.

— Mais pourquoi ne laisses-tu pas ton beau-fils libre de faire ce qu’il veut ?

— Je ne savais pas que tu étais à Paris, dit Annie sans répondre à la question de sa mère.

— C’est à cause de toi que je suis venue.

Jean-Noël, par contenance, essayait d’ôter un pinceau des mains de la fillette.

— Tu ne veux pas que je la conduise chez sa mère ? redemanda-t-il à sa belle-mère.

— Ce n’est pas la peine. Nous la reconduirons ensemble tout à l’heure.

Si Mme Œtlinger tenait tant à la présence de son beau-fils, c’était qu’elle avait senti que sa mère était venue avec un esprit malveillant. La curiosité de voir l’usage que faisait sa fille de cette indépendance qu’elle avait réclamée à cor et à cri et pour laquelle elle n’avait pas hésité à se dresser contre son frère était visiblement la raison principale de la visite de la vieille dame. Aussi Annie tenait-elle à montrer qu’elle n’avait rien à cacher et que si son beau-fils se trouvait dans son atelier, c’était parce qu’elle le voulait bien.

— Mais qui est ce monsieur qui vient de partir ? interrogea Mme Villemur.

— Mon premier client, répondit Annie sur un ton ironique.

Jean-Noël rougit. Il regarda Mme Villemur. Elle n’avait pas bronché.

— Ton premier client ! Je ne comprends pas ce que tu veux dire.

— C’est mon premier client. J’espère que j’en aurai d’autres.

Mme Villemur dévisagea sa fille avec sévérité puis, comme si elle se résignait à ne pas approfondir un mystère, elle ajouta :

— Puisque tu tiens à ce que ton beau-fils reste, j’en conclus que je peux parler devant lui !

— Certainement.

Mme Villemur reprocha alors à Annie d’avoir manqué de confiance en son frère. S’il s’était occupé de ses intérêts, ce n’était pas pour en tirer un profit, mais pour lui rendre service. En paraissant en douter, elle l’avait froissé au point qu’il avait juré qu’il ne la reverrait plus jamais. C’était ce conflit si pénible pour une mère que Mme Villemur désirait apaiser. Elle comprenait que sa fille voulût disposer de sa fortune, mais pour ce faire, il n’était pas élégant d’avoir feint de douter de l’honnêteté d’Henri.

Pendant que sa mère avait parlé, Annie avait regardé son beau-fils à différentes reprises comme un complice.

— Cela prouve, observa-t-elle, que je me conduis mal avec tout le monde. Je n’ai aucun cœur. Je suis égoïste. Toute ma vie, je n’ai songé qu’à mes intérêts, n’est-ce pas Jean-Noël ?

34

L’été touchait à sa fin, lorsque Jean-Noël reçut une lettre dont la première adresse avait été rayée. Ratures et surcharges lui rappelèrent la lettre de Marguerite et ce fut avec appréhension qu’il déchira l’enveloppe. C’était Mme Mercier qui lui écrivait. Elle disait à son fils qu’il avait beau se cacher, elle le retrouverait. Émile avait été congédié par M. Wurtzel. Elle se trouvait à présent, à cause de Jean-Noël et de cette hypocrite Odile, dans un appartement dont le loyer était beaucoup trop élevé pour elle. Tout cela avait été un coup monté. Quand Jean-Noël l’avait obligée à quitter la rue Mouton-Duvernet, il savait déjà qu’il abandonnerait sa femme et qu’il mettrait sa mère dans cette situation. Il ressemblait à son père. Annie lui avait tourné la tête. Mais il y avait une justice sur cette terre. Mme Mercier retrouverait sa rivale, dût-elle dépenser toutes ses économies et demander ensuite aide à un commissaire de police.

Cette lettre, en arrivant au moment où il s’attendait chaque jour à être traduit en justice par Marguerite, le bouleversa. Un instant, il songea à écrire à Mme Mercier pour lui dire de patienter, pour lui dire qu’incessamment il lui donnerait de l’argent. Mais à quoi cela eût-il servi ? Il envisagea alors de tout raconter à Annie. Il guetta son retour. À la fin de l’après-midi, comme elle n’était pas encore rentrée, il abandonna cette résolution.

Annie ne rentra pas non plus pour le dîner. Finalement, il se rendit seul à la crémerie de la rue Campagne-Première. Quand il revint, Mme Œtlinger n’était toujours pas là. Il installa sa table de travail, alluma une lampe à pétrole, éteignit l’électricité, puis s’asseyant dans un fauteuil, ferma les yeux. Comme la fenêtre était ouverte, des papillons tournaient autour de la lampe. D’un atelier voisin, de la musique venait jusqu’à lui. Cette soirée avait quelque chose d’infiniment paisible. Ce n’était qu’une soirée d’été comme toutes les soirées d’été, pleine de cette mélancolie qui émane des délassements précédant le sommeil. Jean-Noël, de temps à autre, songeait à Marguerite, à la lettre qu’il venait de recevoir. Qu’allait-il arriver, d’ici quelques jours ? Comment se faisait-il que, quoiqu’il n’eût pas tenu sa promesse à Marguerite, celle-ci ne donnât pas signe d’existence ? Le relancerait-elle, elle aussi, rue Boissonnade ? Ces réflexions ne l’empêchaient cependant pas d’écouter avec attention tous les bruits de pas qui résonnaient dans la cour, afin d’avoir le temps de se mettre à sa table de travail, car le tableau qu’il ferait alors, au milieu de la nuit, avec sa lampe éclairant ses livres et ses papiers, il savait qu’il était de ceux qui frappaient l’imagination de sa belle-mère.

Minuit avait sonné depuis une dizaine de minutes, lorsqu’il entendit une automobile s’arrêter devant la maison, puis la voix d’Annie. Un ami sans doute l’avait accompagnée et elle le remerciait. Il reconnut ensuite son pas dans la cour, puis dans l’escalier. Il y avait déjà une minute qu’il s’était mis à sa table lorsqu’au lieu d’entrer, Annie frappa. Sans s’en apercevoir il avait fermé la porte à clef. Il se leva à contrecœur, alla ouvrir et seulement après qu’elle se fût aperçue qu’il n’avait eu pour toute lumière que celle de la lampe à pétrole, il tourna le commutateur.

— C’est bien, dit Mme Œtlinger avec indifférence, de travailler ainsi.

Il y avait longtemps qu’elle s’était lassée de peindre des Monsieur Meignier, lequel d’ailleurs, au lendemain de la visite de Mme Villemur, d’admiratif du talent d’Annie était devenu admiratif de sa beauté. Elle s’était réconciliée avec son frère. Peu à peu, elle avait repris contact avec certaines de ses amies. C’était justement de chez l’une d’elles qu’elle venait. Mais de ce changement qui s’était accompli en elle, elle n’avait pas parlé à son beau-fils, désireuse qu’elle était sans doute de ne pas le distraire de son travail.

— Tu le dis sans conviction, observa Jean-Noël.

Quand elle revenait d’une soirée où elle avait eu le sentiment de plaire, elle ne changeait rien à sa toilette avant un long moment. Sans se déganter, sans ôter le léger manteau qu’elle avait posé sur ses épaules comme jadis Jean-Melchior posait son pardessus, elle alla et vint dans l’atelier, silencieuse mais intérieurement agitée.

— Tu sais, mon cher Jean-Noël, dit-elle en retournant une de ses toiles et en la contemplant comme si à n’importe quelle heure du jour et de la nuit elle était préoccupée par son art, que le travail ne récompense que ceux qui l’aiment.

— Je l’aime justement.

— Tant mieux. Dans ce cas, il te récompensera.

Cette observation assombrit Jean-Noël. Annie s’en aperçut.

— Tu es fatigué. Il faut que tu montes te coucher.

Quand il fut dans sa chambre, une grande tristesse l’envahit. La maison était à présent silencieuse et l’atmosphère si douce de soirée d’été avait disparu. Ce n’était plus une nuit sereine que celle qui l’entourait dans cette chambre banale, toute pleine de photographies d’inconnus. Au loin il y avait des lumières, et des bruits d’automobiles venaient jusqu’à lui. Il pensa alors que sa belle-mère avait peut-être remarqué que le zèle qu’il apportait à ses études n’avait rien de sincère. Selon son habitude, elle ne lui disait rien, se réservant de prendre une décision irrévocable. Et si Annie, déjà mal disposée à son égard, venait à apprendre qu’il était condamné à une pension de deux mille francs, que sa mère et son frère allaient de nouveau être à sa charge, que se passerait-il ? Ce pessimisme était-il la conséquence des heures d’attente qu’il venait de vivre dans l’atelier ? Il ne le savait pas. Ses pensées se brouillaient et pourtant le sentiment qu’il devait agir le poursuivait. Ce fut alors que l’idée de revoir Mme Mourier lui vint à l’esprit. Elle avait toujours été de bon conseil. « Si jamais tu as un ennui, viens me voir », lui avait-elle dit souvent. Elle aimait à s’attirer des droits à la reconnaissance.

Le lendemain, Jean-Noël se rendit rue Laugier non sans une certaine appréhension. Mme Mourier était peut-être remariée. Quelle attitude prendrait-il s’il se trouvait brusquement en présence d’un monsieur qu’il ne connaissait pas ? Et puis, au fond, à quoi servirait cette démarche ? La destinée de chacun est étrange. Les années qu’il avait passées aux côtés de Laure, il s’était imaginé qu’il les avait perdues, qu’un jour prochain elles seraient comme si elles n’avaient jamais existé et aujourd’hui, il s’apprêtait à chercher un réconfort auprès de cette même femme qu’il avait jugée indigne de demeurer dans son souvenir.

Quand il arriva rue Laugier, le concierge après avoir manifesté une certaine satisfaction de revoir un ancien locataire, lui apprit que Mme Mourier avait quitté la maison, qu’elle avait loué un appartement beaucoup plus grand, avenue Niel, qu’elle avait hérité de sa mère qui était morte, ce qui surprit Jean-Noël car Laure lui avait bien parlé de cet héritage mais sans paraître y croire elle-même. Il se rendit à l’adresse indiquée et fut surpris par la majesté de l’entrée. Mme Mourier ne lui avait donc pas menti. Elle avait appartenu vraiment à une bonne famille et si elle avait été obligée de compter parfois, cela avait dû lui être aussi pénible, sinon plus, qu’à lui.

En sortant de l’ascenseur, Jean-Noël remarqua tout de suite qu’il n’y avait qu’un appartement par étage, comme avenue de Malakoff. Laure ne pouvait habiter seule. Il sonna finalement. Une femme de chambre lui ouvrit et comme il demandait à parler à Mme Mourier, elle répondit : « Si Monsieur veut attendre un instant, je vais aller voir si Madame est là. » Peu après, elle faisait entrer Jean-Noël dans un salon où il ne reconnut aucun des meubles de la rue Laugier, mais où il retrouva cependant certains goûts de Laure, entre autres celui qu’elle avait pour les rideaux de mousseline et les bibelots.

Quelques minutes après, Mme Mourier le rejoignait. Ces deux dernières années avaient fait d’elle une autre femme. Le temps où elle avait vécu au jour le jour, où elle n’avait attaché aucune importance à son intérieur, où elle avait aimé à sortir et à s’habiller d’une manière voyante, était passé. En la revoyant, vêtue sobrement mais avec élégance, Jean-Noël sentit que l’esprit, lui aussi, avait changé.

— Eh bien, Jean-Noël, dit-elle tout de suite, tu as daigné enfin venir me voir.

Elle fit signe au visiteur de s’asseoir puis, après avoir sonné, elle demanda à la femme de chambre d’apporter différentes boissons.

— J’ai appris, continua-t-elle, que tu étais séparé de ta femme.

— Par Maître Préfil ?

— Je ne peux pas te le dire. Puis, changeant de ton, elle ajouta : « Si tu m’avais demandé un conseil, au lieu de vouloir agir à ta tête, tu ne te serais jamais marié avec cette demoiselle. »

Ce reproche ne fit pas sur Jean-Noël un bien grand effet. Il sentait que Mme Mourier lui témoignait toujours de l’intérêt, et c’était tout ce qu’il désirait. Ç’avait été en effet en personne pour qui le passé est resté d’une netteté parfaite qu’elle s’était exprimée.

— Tu dois être heureux à présent, reprit-elle, puisque tu es arrivé à tes fins.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— N’avais-tu pas toujours rêvé de vivre auprès de ta belle-mère ? Puis, comme si elle s’intéressait vraiment au sort de Jean-Noël, elle ajouta : « Est-elle au moins avec toi comme tu l’espérais ? »

— Oui, répondit Jean-Noël.

Ce qui le frappait surtout dans cette entrevue, c’était l’exactitude des souvenirs de Mme Mourier. La situation dans laquelle il s’était trouvé vis-à-vis de Mme Mourier, malgré le changement d’existence de celle-ci, demeurait dans son esprit aussi nette que si elle datait d’hier. Il ne semblait s’être écoulé aucun temps. Jean-Noël était embarrassé. Cette femme, il le devinait, était fière de ne lui avoir causé aucun ennui et tout dans son attitude disait qu’elle était loin de ressembler à une Odile Wurtzel. Elle était bien au-dessus de toutes les mesquineries de la vie bourgeoise. Ne le recevait-elle pas comme peu de femmes l’eussent fait, sans arrière-pensée, avec plaisir ?

— Tu avais raison, dit-il, je n’aurais jamais dû me marier avec Mademoiselle Wurtzel. Mais si tu te souviens, j’étais dans une situation sans issue.

— Pas du tout. Si tu étais resté chez Maître Préfil, aujourd’hui tu n’aurais à te soucier de rien, ce qui ne doit pas être le cas, n’est-ce pas ?

— En effet. Il raconta ses soucis. « Et je ne peux rien dire à Annie, ajouta-t-il, car si elle savait tout cela, elle m’en rendrait responsable. »

— Elle aurait raison, dit Mme Mourier. Mets-toi à la place de ta belle-mère. Elle a déjà tellement fait pour toi. Elle a déjà eu à souffrir de tant de choses.

Dans l’esprit de Mme Mourier, Annie avait toujours été victime des gens qui l’entouraient, un peu comme Laure croyait l’avoir été elle-même et comme l’étaient la plupart des femmes.

— C’est justement pour cela que je veux qu’elle ne sache rien.

Jean-Noël avait l’impression que Mme Mourier ne songeait qu’à Annie.

— Il me semble, dit-elle, que le mieux pour toi serait que tu aies une explication avec ta belle-mère.

— Ce n’est pas possible.

— Veux-tu que je lui parle de toi ?

C’était depuis le début de cet entretien que Mme Mourier cherchait un prétexte pour se rapprocher d’Annie. Bien qu’elle eût toujours feint de ne prêter aucune attention à la belle-mère de Jean-Noël, afin que celui-ci ne tirât pas vanité du contraire, elle considérait Mme Œtlinger comme une personne faite pour s’entendre avec elle. Mais la difficulté était de passer par-dessus Jean-Noël.

— J’écrirai à ta belle-mère, dit Mme Mourier, et je lui demanderai un rendez-vous. Je lui parlerai de toi et, ajouta-t-elle avec un sourire, tu sais bien que j’ai beaucoup d’influence sur elle.

Mais s’il y avait une chose que Jean-Noël ne voulait pas, c’était bien celle-là. Il craignait le zèle de Mme Mourier. Il sentait qu’elle se faisait des illusions. Cela, il ne pouvait le lui dire.

— Ma belle-mère ne veut voir personne, répondit-il. Elle traverse en ce moment une période assez sombre, et c’est justement cela qui est la cause de mes ennuis, car je n’ose pas lui en parler sans quoi tout serait déjà arrangé.

35

Quelques jours plus tard, Jean-Noël eut la surprise d’apprendre qu’Annie avait passé un après-midi très agréable avec Mme Mourier.

« Elle est charmante et je trouve même qu’elle a beaucoup gagné. » Il rougit. Laure n’avait donc tenu aucun compte de sa défense ? Certainement les deux femmes avaient parlé de lui. Il imaginait leur conversation. Il voyait Mme Mourier le prenant sous sa protection, il l’entendait disant sur un ton condescendant qu’il était un excellent garçon, sans se douter de l’embarras où elle mettait Annie. Le soir, quand il remonta dans sa chambre, il eut envie de pleurer. Il était si inquiet que ce petit fait l’avait bouleversé, qu’il se le représentait tantôt comme un complot contre lui, tantôt comme la preuve que personne ne se souciait de ses désirs, que les gens qui lui étaient les plus proches, qui en conséquence eussent dû éviter de lui faire de la peine, ne songeaient qu’à eux, qu’à leurs satisfactions personnelles.

Le lendemain matin, il s’habilla, une cigarette aux lèvres, quoique cela ne lui arrivât jamais, par on ne sait quel désir d’incarner un personnage désemparé. Serait-ce aujourd’hui que ce scandale suspendu depuis plusieurs semaines sur sa tête éclaterait ? La loi accordait trois mensualités de retard, mais il en était à la quatrième. Et que signifiait le silence de Mme Mercier et d’Émile ? Malgré le besoin de mouvement qu’il avait le matin, il descendit lentement l’escalier, frappa doucement à la porte de l’atelier. Ne recevant pas de réponse, il tourna la clef qui était dans la serrure et entra. Annie, assise devant son secrétaire, écrivait. Jean-Noël soupçonna tout de suite qu’elle était de mauvaise humeur, la seule obligation d’écrire une lettre ne manquant jamais de rappeler à Mme Œtlinger ses rapports avec les hommes d’affaires, les fournisseurs, les propriétaires, tous gens qu’elle détestait. Il n’en fut pourtant pas peiné comme d’habitude, si grand était son désarroi.

— Il s’est encore passé une chose très ennuyeuse, dit Mme Œtlinger après avoir terminé sa lettre, inscrit l’adresse et collé le timbre. « Ta mère a été voir Henri avant-hier et, ce qui est inconcevable, il lui a donné mon adresse. Elle peut donc venir ici d’un moment à l’autre, quand il lui en prendra l’envie. Que me veut donc cette femme ? Qu’elle me dise une fois pour toutes ce qu’elle attend de moi ! Je lui répondrai. Et qu’ensuite je ne la voie plus jamais. C’est quand même incroyable qu’il y ait des gens dont l’unique but dans la vie est de s’occuper d’autrui. Écoute-moi, Jean-Noël, je voudrais que tu ailles la voir et que tu lui dises qu’il est inutile qu’elle se dérange, je ne la recevrai pas. Tout ce qu’elle gagnera en venant ici, ce sera de m’obliger à partir. Je ne vois vraiment pas la satisfaction qu’elle pourra en tirer. »

Comme le jour où Charles Le Douaré s’était présenté à l’hôtel des Grands Hommes, Jean-Noël savoura le plaisir de n’être pas la cause de la mauvaise humeur de sa belle-mère. Elle en voulait à Henri d’avoir donné son adresse. Aussi accepta-t-il avec empressement de rendre ce service. Mais quand il quitta l’atelier pour se rendre porte d’Orléans, son ardeur tomba. Il n’avait pas revu sa mère depuis la fameuse rencontre de la rue de Babylone. Il la connaissait assez pour deviner l’accueil qu’elle lui réserverait lorsqu’elle apprendrait qu’il venait en messager de Mme Œtlinger. « Tu ne viens me voir que lorsqu’il s’agit de prendre la défense de cette aventurière. » Ce serait certainement par ces mots qu’elle le recevrait. Elle lui reprocherait de vouloir sa perte, de faire partie d’une bande, d’une clique comme elle disait, dont l’unique but était de la supprimer. Et ce ne serait rien à côté de l’accusation plus raisonnable et plus justifiée de lui avoir fait changer ses habitudes pour l’abandonner ensuite.

Dès qu’il pénétra dans le petit appartement occupé par sa mère, il sentit qu’un drame était dans l’air. Alors que rue Mouton-Duvernet, Mme Mercier et Émile passaient leur matinée, à peine vêtus, à faire le ménage, à astiquer jusqu’aux planchettes du store, il les trouva habillés de ces mêmes vêtements dont ils n’avaient pas voulu se servir le jour de son mariage. L’appartement, par contre, était en désordre. Les meubles étaient poussés contre les murs. Des effets sans âge, sans teinte, traînaient partout. Bien que tout leur eût été donné par Odile, qu’ils fussent par conséquent chez eux, ils semblaient prêts à quitter un logement meublé. Ils avaient cet air des gens qui vont faire des démarches, qui sont décidés à se défendre, mais qui, le moment d’agir venu, sont surpris par leur propre audace.

— Nous pensions justement que tu allais venir, dit Mme Mercier. Vous êtes tous les mêmes. Vous ne vous montrez que lorsqu’on se fâche. Si on a confiance en vous, si on compte sur vos promesses vous ne bougez pas.

— Je ne comprends pas pourquoi tu me dis cela.

Mme Mercier se tourna vers Émile qui, pour saluer son frère, s’était contenté de lui faire un signe de la main, un signe d’homme jeune à homme jeune, mais qui n’excluait en rien son indignation.

— Es-tu prêt ? dit-elle.

— Où allez-vous ? demanda Jean-Noël.

— Nous allons chez ta femme. Nous allons lui demander si sa manière d’agir avec nous est correcte.

Jean-Noël remarqua alors avec stupeur que pas une seconde sa mère et son frère n’avaient songé que, lui, le mari d’Odile, pût leur être de quelque utilité dans cette démarche. Au contraire, à leur allure décidée, il sentit qu’ils appréhendaient qu’il ne s’offrît à les accompagner.

— Je voudrais te parler avant.

— Nous n’avons pas le temps.

— Je voudrais te parler de la visite que tu as faite au frère d’Annie.

— Tu n’as pas besoin de me le dire. Je le sais très bien. C’est elle qui t’envoie, n’est-ce pas ? Tu perds ton temps. Émile lui a écrit hier soir, rue Boissonnade, pour lui annoncer que nous viendrons demain matin. Et nous viendrons. Et si elle n’est pas là, nous l’attendrons.

— Mais que veux-tu lui demander ?

— Moi, je ne parlerai pas. C’est Émile qui parlera. Nous en avons assez, maintenant, tu comprends, de toujours nous laisser faire. Puisque ce sont ceux qui ne se gênent pas qui obtiennent tout, eh bien, nous ne nous gênerons plus.

En regagnant la rue Boissonnade, Jean-Noël ne cessa de penser à ces menaces. Ce qui, à la réflexion, le surprenait le plus, c’était que sa mère ne l’avait pas tenu pour responsable de la conduite d’Odile. Il s’était attendu à être presque injurié et, à part quelques vagues allusions à sa platitude avec Mme Œtlinger, on ne lui avait rien dit de désagréable. Tout en marchant, il chercha les raisons de ce revirement. Il ne tarda pas à les trouver. Depuis qu’il avait quitté sa femme, on le considérait un peu comme un demi-fou. Il ne savait pas ce qu’il voulait. Il était sous le charme de cette Annie qui, sachant l’influence qu’elle avait sur lui, faisait de lui ce qu’elle voulait. En échange, elle le berçait de promesses. Elle avait été à bonne école avec Jean-Melchior.

Quand Jean-Noël arriva rue Boissonnade, Annie était partie sans même lui laisser un mot, ce qu’elle ne faisait pourtant jamais. Jusqu’à une heure, il ne quitta pas l’atelier. Il avait l’espoir qu’elle viendrait le chercher pour déjeuner. Il avait besoin de la voir. Il était plein d’amertume. Plus il réfléchissait à la visite qu’il venait de rendre, plus il était écœuré. N’avait-il pas fait tout ce qu’il avait pu pour sa mère, pour Émile, alors qu’il eût été si simple, s’il l’avait voulu, au retour de la guerre, de ne jamais leur donner signe d’existence. Et aujourd’hui, simplement parce qu’on pensait qu’il n’arriverait à rien, qu’il n’aurait jamais d’argent (sans doute Henri avait-il fait allusion, cela dans le but d’écarter Mme Mercier, à la vie pauvre que menait Annie) on lui déniait tout intérêt.

Un peu après une heure, il alla déjeuner seul dans la crémerie de la rue Campagne-Première, avec l’espoir que sa belle-mère l’y rejoindrait. Il avait hâte de la revoir pour lui raconter sa visite à Mme Mercier. L’invraisemblable changement de celle-ci déterminerait peut-être un regain de tendresse chez Mme Œtlinger. Elle ne serait certainement pas mécontente que son beau-fils eût à souffrir autant qu’elle-même de Mme Mercier et d’Émile. L’après-midi entier s’écoula sans qu’on frappât à la porte de l’atelier. À diverses reprises, Jean-Noël alla jusqu’au coin du boulevard Raspail, sans crainte de manquer Annie, la rue Boissonnade étant un long cul-de-sac. Comme sur la fin de la journée, il était sorti une nouvelle fois, il croisa un garde municipal porteur d’une sacoche. Il eut alors le pressentiment que celui-ci se dérangeait à son sujet. Il le suivit des yeux comme les télégraphistes, quand on les rencontre en sortant de chez soi. Il le vit s’arrêter au milieu de la rue Boissonnade, regarder les numéros des immeubles, puis disparaître sous une voûte. Quelques instants après il repassa à côté de Jean-Noël. Celui-ci était pâle. Il revint sur ses pas. Au moment où il passa devant la loge des concierges, il s’entendit appeler. Il se retourna en simulant de la surprise.

— On est venu apporter ce papier pour vous.

Il le prit en disant : « Ah ! oui, je sais ce que c’est », le mit dans sa poche sans l’ouvrir, comme si c’était une facture. Mais dès qu’il fut seul, en tremblant, il déchira l’enveloppe. C’était une citation en justice de paix car il est d’usage, pour ce qui concerne les plaintes en abandon de famille, qu’une tentative de conciliation soit faite avant l’enregistrement.

Jean-Noël ne dîna pas ce soir-là. Bien qu’il ne doutât pas que Marguerite ne fût capable de porter plainte contre lui, il ne pouvait croire encore qu’elle l’avait fait. Que dirait-il au juge ? Comment trouverait-il l’argent qu’on lui réclamait ? S’il demandait la révision du jugement, il n’en serait pas moins tenu de verser, en attendant, les mensualités auxquelles il avait été condamné. Un instant, la pensée de téléphoner à Odile, de la supplier de l’aider, en souvenir de ce qu’il avait été pour elle, l’effleura. Non, c’était impossible. Il ne lui restait qu’une chose à faire, s’en remettre à sa belle-mère, tout lui avouer. Mais en y réfléchissant, cette solution paraissait encore plus dangereuse que le reste. Une telle révélation eût semblé à Annie, convaincue comme elle l’était, quand on lui ouvrait son cœur, qu’on ne lui disait pas toute la vérité, la preuve que Jean-Noël menait une vie déréglée. S’il voulait la perdre à tout jamais, il n’avait qu’à se confesser à elle. Il y avait encore Mme Mourier. En lui écrivant une lettre désespérée, en lui jurant qu’elle seule au monde pouvait le sauver, peut-être lui prêterait-elle une somme d’argent.

À minuit, Mme Œtlinger n’avait pas encore reparu. Jean-Noël allait et venait dans l’atelier. Seul ainsi au milieu de la nuit, il tremblait de peur. Le lendemain matin, c’est-à-dire dans quelques heures, Mme Mercier et Émile allaient arriver. Si Annie rentrait dans un instant, quand il l’avertirait de cette visite, de n’avoir plus le temps d’agir la mettrait en colère et ce serait encore sur lui que tout retomberait. Un instant, l’idée d’écrire une lettre et de disparaître lui vint à l’esprit. Mais où irait-il, que ferait-il ?

Toute la nuit, il attendit le retour d’Annie, assis dans un fauteuil, s’assoupissant et se réveillant tour à tour. Ces réveils s’effectuaient toujours de la même manière, en sursaut. Dans le sommeil, il oubliait tout puis, brusquement, au bout de quelques minutes, sa situation lui revenait à l’esprit. Il lui semblait reconnaître les voix de sa mère et de son frère. Ils entraient. Ne trouvant pas Annie, ils s’installaient dans l’atelier, ouvraient les tiroirs, touchaient à tout. Il imaginait alors le retour de sa belle-mère, sa surprise et sa colère. C’était donc ainsi qu’il s’était acquitté de la commission qu’elle lui avait faite ! Au lieu d’empêcher Mme Mercier de venir, il l’avait amenée avec lui ! Et ce serait en une telle circonstance qu’il allait être obligé de lui avouer qu’il était cité en justice de paix. À l’aube pourtant, il s’endormit.

36

Le soleil inondait depuis longtemps l’atelier quand des bruits de voix éveillèrent Jean-Noël. Ils lui parurent joyeux. Il entendit même prononcer son nom. On parlait de clef, de concierge. Des coups retentissaient contre la porte. Il courut ouvrir. C’était Annie, mais elle n’était pas seule. Mme Mourier l’accompagnait.

— Qu’est-ce que tu faisais ? demanda-t-elle. Il y a déjà un moment que nous frappons. Tu ne nous entendais pas ?

— J’étais en train de dormir. Je t’ai attendue toute la nuit.

— Entrez, entrez, dit Annie à Mme Mourier dont l’attitude était pleine de cette réserve que l’on remarque chez les gens que l’on invite chez soi sans très bien les connaître, après une fête par exemple.

— Je ne vous dérange pas ? demanda Laure qui faisait preuve d’une excessive discrétion puisque Mme Œtlinger avait passé la nuit chez elle.

La veille, peu après le départ de son beau-fils, Annie avait reçu cette lettre dont Mme Mercier avait parlé à Jean-Noël et dans laquelle, sur un ton officiel, Émile annonçait qu’il se rendrait le lendemain matin, avec sa mère, rue Boissonnade. Mme Œtlinger était entrée dans une grande colère. Un instant, elle avait songé à disparaître sur-le-champ, à fermer son atelier, à ne plus donner signe de vie à personne. Puis elle avait pensé qu’il était vraiment trop bête qu’elle compliquât son existence pour des gens dont après tout elle se moquait. Elle avait alors réfléchi sur la ligne de conduite qu’il lui convenait d’adopter. Elle s’était souvenue de Laure. Cette femme n’était-elle pas la complaisance même ? Ne s’était-elle pas offerte à différentes reprises à lui rendre les services qu’elle désirerait ? Ne lui avait-elle pas même laissé entendre que si jamais elle avait besoin d’un appui en des circonstances délicates, elle se ferait un plaisir de le lui donner ? Sans attendre le retour de son beau-fils, elle s’était donc rendue aussitôt avenue Niel. Elle ne l’avait pas regretté. À peine eut-elle mis Laure au courant de ce qui se passait que celle-ci lui avait dit : « Vous allez me faire le grand plaisir, Madame, d’accepter mon hospitalité cette nuit. Demain matin, je vous accompagnerai et vous me laisserez recevoir en votre place ces personnes. »

— Bonjour, Jean-Noël, dit Mme Mourier. « Vous ne vous attendiez pas à me voir ? »

— En effet, je ne m’y attendais pas.

— C’est que nous avons, Madame Œtlinger et moi, de petits secrets, n’est-ce pas, Madame ?

Annie regarda son beau-fils en souriant. Les liens qui les unissaient étaient suffisamment anciens pour qu’ils se comprissent sans parler. « Non, il n’y a pas de secrets, Madame Mourier plaisante », lut Jean-Noël dans les yeux de sa belle-mère.

— Il y a simplement, mon cher enfant, dit Annie, que ta mère doit venir tout à l’heure et que Madame Mourier a l’extrême bonté de ne pas vouloir me laisser seule aux prises avec elle. Je ne sais comment la remercier car sans elle, je crois, j’aurais déjà quitté Paris.

— C’est la moindre des choses, observa Laure.

Mme Mourier avait déjà perdu cette discrétion qu’elle avait eue en arrivant. Comme une garde-malade qui vient chez vous pour la première fois et qui demande, à peine arrivée, à connaître les aîtres, se change, prie qu’on la conduise dans un cabinet de toilette, elle allait et venait dans l’atelier, examinait tout avec curiosité, jetait même parfois un coup d’œil derrière le paravent, sur ce coin qu’Annie avait aménagé en cuisine. Elle ne semblait même plus se souvenir de l’amour qu’elle avait eu pour Jean-Noël. Le ton familier qu’elle prenait dès qu’elle lui parlait, ainsi que le regard malicieux qu’elle posait sur lui, étaient ceux d’une femme d’un certain âge pour un homme qui lui aurait fait jadis la cour, auquel elle se serait toujours refusée, et qui aujourd’hui aurait épousé une jeune fille innocente.

Une demi-heure s’était écoulée depuis l’arrivée de Mme Œtlinger et de Laure lorsqu’on frappa.

— Ce sont certainement eux, murmura Annie en regardant fixement le bas de la porte, comme si celle-ci, lorsqu’elle s’ouvrirait, livrerait passage à des êtres non seulement petits moralement, mais physiquement.

— Ne soyez donc pas si émue, Madame. Vous allez voir qu’il ne se passera absolument rien de désagréable.

Laure elle-même alla ouvrir. C’était en effet Ernestine Mercier et Émile. Sans attendre qu’on les invitât d’entrer, ils s’avancèrent dans l’atelier.

— Bonjour Madame, comment allez-vous ? dit Laure. Il y a longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous voir.

Annie se tenait près de la fenêtre, toute droite, comme si occupée à regarder dehors au moment où on avait frappé, elle n’avait pas jugé nécessaire de se déranger. Jusqu’à cette dernière minute, à cause de Mme Mourier, elle n’avait pas songé à ce que cette visite pourrait avoir de pénible. Jean-Noël, comme un acteur qui n’a pas la parole et qui doit cependant rester en scène, regardait Laure et Mme Mercier d’une certaine distance. Mais il ne les voyait pas. Quelques instants après l’arrivée de sa mère et de son frère, il s’était souvenu de la citation qu’il avait reçue la veille et depuis il ne faisait qu’y songer. Quant à Mme Mercier, elle avait tout de suite deviné les raisons de la présence de Laure. Sans répondre à celle-ci, elle s’approcha de Mme Œtlinger.

— Si vous croyez que je ne vous dirai pas ce que je pense parce qu’il y a du monde, vous vous trompez.

Sans se retourner, Annie murmura :

— Je n’ai rien à vous dire. Laissez-moi. Je suis ici chez moi.

Mme Mourier s’interposa.

— Allons, allons, Madame Mercier. N’abusez pas de la bonté de Madame Œtlinger.

Émile, à ce moment, se porta au secours de sa mère.

— Ce n’est pas vous que nous sommes venus voir.

Annie s’était réfugiée au fond de l’atelier. Elle devait faire un effort pour ne pas laisser paraître sa colère. Bien que tout se passât comme il lui eût été facile de le prévoir, cette scène l’humiliait. Non, elle ne pouvait plus supporter ces éternelles menaces. Il fallait en finir une fois pour toutes. Oubliant la résolution qu’elle avait prise de ne pas adresser la parole à Mme Mercier, elle s’avança vers celle-ci.

— Je vous demande de vous retirer, Madame. Vous n’avez absolument rien à faire ici.

— Nous n’avons pas peur de vous, répondit Émile.

Mme Œtlinger ferma et ouvrit ses mains à différentes reprises. Elle s’adressa brusquement à Laure.

— Je vous en prie, Madame, faites que cela cesse.

Laure s’interposa encore une fois. C’était elle qui avait conseillé à Mme Œtlinger d’accepter cette entrevue. Elle ne voulait pas qu’on pût le lui reprocher.

— Il faut vous en aller, Madame, fit-elle avec douceur.

— Nous n’avons pas affaire à vous, cria Ernestine Mercier.

— Faites attention à ce que vous dites. Je n’ai pas les mêmes raisons que Madame Œtlinger d’être patiente.

Ç’avait été sur un ton teinté de vulgarité que Laure avait prononcé ces dernières paroles car ce n’était plus en amie d’Annie qu’elle avait parlé, mais d’égal à égal, un peu comme si lassée de prendre Mme Mercier par les bons sentiments, elle voulait lui montrer que s’il fallait crier, elle savait le faire. Mais ni Émile ni sa mère n’obéirent. Une scène confuse eut lieu qui dura plusieurs minutes. Mme Œtlinger s’était accoudée sur le balcon de bois, les mains sur ses oreilles, et elle tournait le dos à tout le monde. Comme s’il s’agissait d’exécuter les ordres d’un chef qui est parti et qui, lorsqu’il reviendra, tient à ce que tout soit terminé, Laure était sans la moindre pitié. À chaque parole de Mme Mercier ou de son fils, elle répondait inlassablement qu’elle n’avait pas le temps d’entamer une discussion, qu’il fallait partir et ne jamais revenir. Finalement, Émile et sa mère se retirèrent, non sans avoir proféré des insultes à l’adresse d’Annie, insultes qui, malgré les efforts que celle-ci avait faits pour se boucher les oreilles, avaient glissé entre ses doigts comme de l’eau.

Lorsque Mme Œtlinger se retourna, on eût dit une autre femme. À force d’avoir pressé ses oreilles et ses tempes, elle s’était fait des marques. Les coins de ses yeux étaient humides ; son visage, fatigué, déformé comme un masque auquel on a touché avant qu’il soit sec. Elle se tenait si droite qu’on ne pouvait croire que c’était elle dont on avait vu le dos voûté il y avait un instant.

— Ils ne reviendront plus, dit Mme Mourier surprise de l’effet que cette scène avait causé sur Mme Œtlinger. Elle avait cru qu’Annie n’était que maladroite, que comme la plupart des gens de son milieu elle était sans défense devant la méchanceté. Elle avait voulu la prendre sous sa protection, lui montrer que ces femmes dont on dit avec une pointe de mépris qu’elles n’ont pas froid aux yeux sont utiles en certaines circonstances. « Laissez-moi faire, » avait-elle dit avec cette fierté qu’on éprouve à avoir les pieds sur la terre, à être capable de lutter avec les plus habiles et les plus malins, mais en laissant entendre que la confiance qu’elle réclamait, elle n’en avait besoin que pour un instant, les qualités d’homme qu’elle se vantait de posséder ne devant pas tarder à céder la place à d’autres plus appropriées à une jolie femme. Aussi, était-elle surprise de constater qu’Annie, au lieu de lui témoigner de la reconnaissance, ne la regardait même pas. Elle sentit qu’un incident qu’elle n’avait pas remarqué s’était produit.

Mme Œtlinger ne répondit pas. Elle s’approcha de son beau-fils.

— Veux-tu me faire plaisir, Jean-Noël ? Prépare le thé. Je suis très fatiguée.

— Je vais le faire, si vous voulez, interrompit Laure.

— Non, non, ce n’est pas la peine. Jean-Noël le fera.

— Voulez-vous ce fauteuil ? Continua Laure qui ne savait comment se rendre utile.

— Laissez-moi… Laissez-moi.

Annie ne pouvait plus supporter Mme Mourier. Quand elle avait reçu la lettre d’Ernestine Mercier sa première pensée avait été de quitter Paris. Mais à la réflexion, il lui était apparu que ce geste eût été interprété comme une capitulation et qu’à son retour elle n’eût plus eu un instant de répit. Elle avait alors songé à demander conseil à Laure. C’était ce qu’elle se reprochait. À une femme comme Mme Mercier, on ne pouvait répondre que par du mépris, de l’indifférence, sinon on se mettait à son niveau. Aussi, gardait-elle rancune à Laure de s’être offerte à arranger les choses, de l’avoir persuadée que grâce à elle elle serait débarrassée à tout jamais de Mme Mercier, et de l’avoir amenée ainsi à assister à une scène aussi pénible que celle qui venait de se dérouler dans son atelier.

— Tu ne prépares pas le thé ? demanda-t-elle à son beau-fils qui venait de s’asseoir à son côté.

— Mme Mourier veut le faire.

Annie regarda Jean-Noël affectueusement puis, se soulevant, elle chercha Laure des yeux. Lorsqu’elle se fut rassise, elle prit la main de Jean-Noël, attira le jeune homme vers elle. Sans lever les yeux, elle murmura : « Cette femme est odieuse. » Puis, elle le repoussa comme si elle venait de lui confier un secret et qu’il fallait paraître ne plus se connaître. Cette simple confidence plongea Jean-Noël dans la joie. Durant la visite de sa mère, il avait eu le sentiment qu’il était perdu. Au milieu des éclats de voix, cependant que sa belle-mère, la seule personne en qui il espérait un appui, lui tournait le dos, il lui était apparu que jamais il n’aurait le courage de parler de la citation qu’il avait reçue, qu’il allait être poursuivi, qu’Annie l’apprendrait, qu’elle ne voudrait plus le voir. Aussi, à cet instant, en la voyant se faire sa complice, en sentant qu’elle le tenait pour innocent de tout ce qui était arrivé, faillit-il tout lui avouer. Mais n’eût-ce pas été mal remercier celle qui lui donnait une telle preuve d’affection ! Ne valait-il pas mieux attendre un peu ?

Ce ne fut que le lendemain que Jean-Noël révéla à sa belle-mère qu’il avait été condamné à une pension mensuelle de deux mille francs, qu’il y avait quatre mois qu’il ne l’avait pas versée, que Marguerite était décidée à porter plainte contre lui puisqu’elle le faisait citer en justice de paix. La veille, à plusieurs reprises, il avait malgré tout voulu parler. Mais Mme Mourier à peine partie, Annie s’était abandonnée à sa colère. Personne n’avait trouvé grâce à ses yeux, sauf Jean-Noël. La raison de cette exception inattendue provenait de ce que Mme Œtlinger, ayant senti qu’elle avait été injuste envers Laure, celle-ci n’ayant eu que le tort de chercher à lui plaire, avait essayé de se donner l’illusion de ne pas l’être envers tout le monde. L’après-midi, elle avait pris la décision exceptionnelle de ne pas travailler. « Nous allons aller au cinéma », avait-elle dit à son beau-fils. Aussi s’était-il encore tu. Le lendemain donc, comme s’il venait seulement de recevoir la citation, afin que sa belle-mère, au souvenir du silence qu’il avait observé, ne le taxât pas d’hypocrisie, il osa dévoiler ses secrets.

Mme Œtlinger était en train de décaper une toile. Un peu avant que Jean-Noël fût descendu, c’est-à-dire vers huit heures et demie, elle avait été retenir un modèle pour l’après-midi. La visite de Mme Mercier lui avait ôté l’envie de travailler. Pour cette raison justement, car rien ne la mettait plus hors d’elle que d’être obligée de négliger sa peinture à cause d’une préoccupation de ce genre, elle avait décidé qu’elle commencerait une nouvelle toile. Elle était donc occupée à décaper, moins par souci d’économie que pour connaître de son art non seulement les joies, mais les petits ennuis matériels. Elle s’interrompit brusquement, regarda son beau-fils avec une fixité telle qu’il baissa la tête.

— Qu’est-ce que tu dis ?

Jean-Noël répéta les mêmes paroles, sans y changer un mot. Il ne se rendait pas compte que de les savoir ainsi par cœur donnait quelque chose de prémédité à son aveu, qui ne pouvait qu’indisposer davantage Annie. Elle ne répondit pas et elle reprit son travail.

— Veux-tu que je le fasse ? demanda Jean-Noël quoiqu’il sût que sa belle-mère détestait qu’on s’offrît à se substituer à elle.

— Non merci.

Elle continua à décaper la toile comme si rien ne s’était passé. Lorsqu’elle eut terminé, elle demanda à Jean-Noël, qui n’avait pas perdu un de ses gestes, ce qu’il avait à faire après le déjeuner. Il avait tellement l’habitude de paraître réfléchir quand sa belle-mère lui posait une question, qu’il garda le silence. Finalement, il répondit qu’il croyait n’avoir rien de particulier à faire.

— Eh bien, nous passerons l’après-midi ensemble, dit Mme Œtlinger avec une douceur imprévue. « Je voulais travailler, mais j’ai changé d’avis. »

À midi, ils allèrent déjeuner rue Campagne-Première. Annie montra une telle bonne humeur que Jean-Noël, au lieu de s’en réjouir, soupçonna sa belle-mère de ne l’avoir pas écouté. Elle ne lui avait demandé aucune précision. Il ne lui eût rien dit qu’elle n’eût pas été différente. Il se prit alors à craindre d’être obligé de refaire ce même aveu qui lui avait coûté tant d’efforts. Déjà le soulagement qu’il avait éprouvé s’était évanoui. Il était aussi inquiet qu’avant d’avoir mis Annie au courant de ses soucis. Il savait qu’elle était capable de feindre de les ignorer, de lui répondre cependant, lorsqu’il les lui rappellerait, qu’elle l’avait très bien compris la première fois, sans pour cela faire quoi que ce fût pour lui.

Après le déjeuner, ils rentrèrent à l’atelier pour y prendre le thé, celui qu’on servait dans les restaurants et les cafés étant toujours fait, comme disait Annie, dans les mêmes théières que le tilleul et la camomille et ayant le goût de ces tisanes. Ensuite, bien qu’elle eût affirmé qu’elle ne travaillerait pas, elle peignit un fond à la toile qu’elle avait décapée. Jean-Noël qui savait que sa belle-mère avait horreur que, sous prétexte qu’on avait une heure creuse, on ne fît rien, prit un livre de droit et s’imposa d’en copier des passages. Un peu pour montrer que quand on travaille le temps passe sans qu’on s’en aperçoive, Mme Œtlinger ne s’arrêta qu’à quatre heures. On reprit du thé. Puis elle dit à son beau-fils qu’elle avait quelques courses à faire. Elle serait de retour à six heures. Jean-Noël n’avait qu’à terminer, en l’attendant, le travail qu’il avait commencé.

— Tu as peut-être oublié que c’est pour demain que je suis convoqué, dit-il de la voix tremblante qu’il avait eue le matin.

— Non. Je n’ai pas oublié.

Jean-Noël, qui ne savait comment interpréter l’attitude de sa belle-mère et qui était en proie à une grande inquiétude, attendit le retour d’Annie avec impatience. S’occupait-elle ou bien se désintéressait-elle de lui ? Elle rentra à sept heures.

— Tu as bien travaillé ? demanda-t-elle à Jean-Noël.

L’égalité d’humeur d’Annie lui sembla de mauvais augure. Il ne s’expliquait pas pourquoi la perspective qu’il fût cité en justice ne faisait pas plus d’effet sur sa belle-mère. De nouveau, il se demanda si vraiment elle avait compris ce qu’il lui avait dit.

— J’ai assez bien travaillé, répondit-il.

Ils allèrent dîner à la crémerie où ils avaient déjeuné. Après le repas, Mme Œtlinger demanda à la servante, en regardant attentivement l’addition, ce qu’elle ne faisait jamais, si rien n’avait été omis. Puis ils traversèrent la place de l’Observatoire et descendirent le boulevard Saint-Michel. La soirée était douce, mais déjà automnale. Elle ressemblait à ces soirées de Nice au cours desquelles Jean-Melchior avait tant aimé à sortir avec Annie et, parfois, avec son fils. Des lumières s’allumaient avant la nuit. Les marronniers du boulevard avaient encore leurs feuilles. C’étaient les derniers jours où elles tombaient isolément. On sentait que l’instant était proche où elles allaient s’éparpiller. Jean-Noël songeait à son enfance car il était incapable de jouir d’un aspect de la vie sans le rapprocher de ceux qui l’avaient ému jadis.

— On se croirait à Nice, murmura-t-il.

— Je ne trouve pas, répondit Annie pour éviter tout attendrissement.

Une heure plus tard, ils étaient de retour rue Boissonnade. Jusqu’à minuit, ils lurent et conversèrent, mais sans qu’il fût une seule fois question de la fameuse citation en justice. Puis Jean-Noël monta se coucher. Il s’endormit tard. Ce ne fut qu’à neuf heures qu’il se réveilla le lendemain matin. Tout de suite, il pensa à la citation. Pourquoi Annie n’y avait-elle fait aucune allusion ? Serait-il obligé, tout à l’heure, d’en reparler ? Avec la même anxiété qu’il avait eue la veille, il se rendit à l’atelier. Un morceau de papier, sur lequel Annie avait écrit : « Prends la clef chez la concierge », était épinglé contre la porte. Jean-Noël éprouva un soulagement. Ce papier lui rappelait tant d’autres papiers semblables qui, chaque fois, lui avaient causé la petite joie de n’être pas oublié. Il fit ce que sa belle-mère lui ordonnait. Mais quand il entra dans l’atelier, son attention fut tout de suite attirée par une lettre posée en évidence sur le bureau.

Il l’ouvrit et lut ce qui suit : « Mon cher Jean-Noël, j’ai voulu tenter une expérience. J’aurais dû prévoir qu’elle échouerait. Mais laissons cela, c’est déjà le passé. Parlons plutôt de toi. Si j’ai bien compris ce que tu m’as dit, ta première femme te réclame une somme de six mille francs. Aujourd’hui même, je prierai mon frère de te faire parvenir cette somme. Les mensualités suivantes, il les versera directement à Marguerite ou à son homme d’affaires. Ce sera plus simple. J’ai décidé d’autre part de te faire une pension pendant un an. Comme je ne me rends pas compte de ce dont un jeune homme a besoin pour vivre et que j’ai horreur de parler argent, Henri et toi vous vous entendrez sur le montant. Quant à mon atelier, tu peux le garder si cela te fait plaisir. Pour le moment, je ne veux plus l’habiter. Sinon, je te demanderai de faire transporter avenue de Malakoff mes peintures et les objets qui me sont personnels. Ce qui restera, tu n’auras qu’à le donner aux concierges qui sont de braves gens. Je te quitte. Ne t’étonne pas si je ne te donne pas de conseils. Tu sais comme moi que c’est beaucoup plus sage quand on tient à l’affection de quelqu’un. Je vais sans doute retourner en Italie. Il faut que je travaille. J’ai déjà perdu trop d’années. Surtout, tiens-moi au courant de ce que tu fais. Tu n’auras qu’à m’écrire avenue de Malakoff, on me fera suivre tes lettres. Car je suis impatiente de savoir comment tu useras de ta liberté. Je sens que l’année qui vient sera décisive dans ta vie. Tu es à un carrefour. Mon cher enfant, je souhaite de toutes mes forces que tu prennes la meilleure route. »


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en mai 2019.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Le Beau-Fils, Paris, Critérion, 1991. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Emmanuel Bove (1898-1945) est un écrivain français, date d’avant 1928, anonyme, in Rozpravy Aventina, volume 4/1928-1929, issue 11, page 110 (Czech Academy of Sciences).

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