Emmanuel Bove

LA COALITION

1928

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Table des matières

 

1. 3

2. 16

3. 50

4. 76

5. 89

6. 104

7. 120

9. 139

10. 152

11. 164

12. 175

13. 185

14. 199

15. 208

16. 219

17. 238

18. 250

19. 266

Ce livre numérique. 279

 

1.

À U. de S.

En arrivant à Paris, Mme Louise Aftalion, qui était accompagnée de son fils Nicolas, se fit aussitôt conduire chez sa sœur, Thérèse Cocquerel, qu’elle avait perdue de vue depuis plus de quinze ans. Celle-ci occupait, avec son mari, tout près de l’École militaire, un appartement de six pièces situé au cinquième étage d’un vieil immeuble, où le propriétaire, à la fois par goût de rajeunissement et esprit de lucre, faisait installer le confort moderne au fur et à mesure que les appartements étaient vacants, aux fins de doubler les loyers. Ils étaient ridiculement modestes. Ainsi, l’appartement des Cocquerel, dont presque toutes les fenêtres donnaient sur l’avenue Bosquet, était d’un loyer annuel de deux mille francs. Thérèse y avait fait installer une salle de bain dans un cabinet de débarras. Comme il n’y avait aucune fenêtre, en quelques secondes la vapeur ternissait les glaces cependant qu’un nuage s’amoncelait sous le plafond. Le salon se trouvait à un angle de la maison. À cause de cela, ainsi que des longues fenêtres qui descendaient jusqu’au plancher, il était glacial en hiver. Tout ce qui se trouvait dans cette pièce avait une allure provinciale. Un album de photographies à fermeture de cuivre était posé sur une console. Pour l’emplir, Benjamin, le mari de Thérèse, y avait adjoint des cartes postales, des vues qu’il découpait en dedans afin qu’aucun liséré blanc n’en trahît l’origine. Partout traînaient des coquillages, des clochettes, des souvenirs de plages. Deux portraits de Mme Perrier, la mère de Thérèse Cocquerel et de Louise Aftalion, ornaient les murs. « Le pinceau de Bilia savait capter la ressemblance. » Bilia, un ami des parents des deux sœurs, était en effet l’auteur de ces portraits. Il avait été l’artiste immiscé dans une famille, l’artiste dont les Perrier s’enquerraient auprès de tous de la qualité de sa renommée, dont ils cherchaient le nom dans les courriers des arts, dont ils allaient admirer les œuvres aux expositions. Le père n’avait jamais voulu poser, sous prétexte qu’il était laid. « Ton expression est trop particulière pour que je puisse te réussir d’après photographie », disait Bilia. Et, tous les ans, il refaisait le portrait de Mme Perrier. Le peintre habitait alors un grand atelier à Passy où, souvent, la famille Perrier allait le visiter, non sans que mille recommandations n’eussent auparavant enjoint les enfants, Thérèse, Louise, Charles et Marc, à ne toucher à rien. C’était une fête de se rendre chez le peintre. Mme Perrier ne manquait jamais de monter dans sa chambre, aménagée dans la soupente, et, accoudée sur la balustrade, de regarder avec admiration l’atelier qu’elle surplombait. Les murs étaient couverts de toiles, de visages de plâtre qu’elle croyait moulés sur des morts, de pochades comme disait Bilia de ses paysages et croquis.

Du salon on passait, par deux portes qu’un dispositif faisait mouvoir en même temps, dans la salle à manger toute lambrissée et dont le plafond était décoré de caissons auxquels les peintres avaient donné le ton et les nervures du chêne. Après avoir suivi un long couloir sur lequel donnait la cuisine et le réduit où était aménagée la salle de bains, on pénétrait dans la chambre à coucher. La lumière traversant de multiples stores, rideaux, tentures, était douce et rendait cette pièce intime. On devinait que, là, Benjamin devait changer d’esprit, oublier ses soucis et se plaire à des occupations enfantines.

La pièce voisine était celle de la fille des Cocquerel, Edmonde, qui ne l’habitait d’ailleurs pas, car elle était dans un lycée de Saint-Germain. Quant à la dernière chambre qui servait ordinairement de cabinet de débarras, elle avait été aménagée pour recevoir les Aftalion. La bonne avait transporté un divan du grenier pour Nicolas. Un paravent le dissimulait. Dans un placard, une table de toilette de fer, semblable à celles des hôpitaux, avait été enfermée. Comme le broc d’eau n’entrait pas dans ce placard à cause des pieds de la table en forme d’arceaux, il avait été caché dans un coin de la pièce et recouvert d’une serviette.

Thérèse s’était mariée, peu après la mort de son père, avec le secrétaire de celui-ci. Un an après, elle avait eu sa fille Edmonde, et était venue habiter cet appartement où Benjamin était né et ses parents, morts. Aigrie par une vie sans événements, elle vouait à sa sœur cadette une haine profonde. « Je ne suis pas mauvaise », disait-elle, « mais je souhaiterais qu’il lui arrivât quelque chose. Cela lui apprendra à réfléchir. » En effet, elle n’était pas méchante. Il lui arrivait souvent de s’apitoyer sur le sort des malheureux. Sincèrement, elle désirait leur venir en aide. Mais il y avait toujours quelque chose qui lui paraissait l’en empêcher réellement.

Elle défendait âprement son mari. Elle était égoïste, mais pour lui également. Elle vivait en lui avec autant de force qu’en elle-même. C’est ainsi qu’avant de sortir, elle portait sur ses vêtements la même attention que sur les siens. Elle lui préparait des plats compliqués, le prenait par le bras dès qu’ils se trouvaient dehors, parfois même à la maison pour passer d’une pièce à l’autre. Elle voulait que les autres femmes lui enviassent cet homme. Elle avait une façon de les regarder en se serrant contre lui qui semblait dire : « C’est un mari sérieux. Il n’est pas pour vous. » Quand, assise dans leur automobile, elle attendait que Benjamin eût fini de mettre de l’essence, elle éprouvait une satisfaction profonde à le voir occupé et si peu attentif aux gens qui passaient.

Le dimanche, elle le consacrait en partie à s’habiller. Lorsqu’elle était prête, elle sortait avec Benjamin et tous deux allaient écouter la musique dans un café des boulevards. Son mari, c’était l’homme. Il était plus grand et plus fort encore qu’elle. À chaque instant, elle se plaisait à le constater, et aussi à lui reprocher de mettre ses cendres de cigarette partout, de n’avoir point d’ordre, ce qui l’amenait à dire : « Comme c’est désordre, un homme », de ne pas savoir préparer ses repas, ni coudre, d’user ses vêtements plus rapidement qu’elle. « C’est fou comme tu uses. Il faudra que je t’achète des souliers de fer. » Deux fois par semaine, ils allaient au théâtre et soupaient après la représentation. Les veilles de fête, ils dînaient dans de grands restaurants où ils arrivaient, l’un sanglé dans une jaquette, l’autre étincelante de pierres vraies et fausses mêlées. Parfois, ils recevaient des amis. C’étaient des repas qui n’en finissaient plus, au cours desquels elle parlait sans interruption, se fâchait, s’excitait au point qu’à la fin de la soirée elle était si nerveuse qu’elle ne savait plus ce qu’elle disait.

Benjamin était plus calme. Pourtant il ne lui venait pas à l’idée de se formaliser des écarts de sa femme. Au contraire, cette exubérance et cette agitation lui plaisaient. Continuellement, il semblait dire : « Ma femme n’est pas la première venue ». Sous sa neutralité on devinait qu’il n’intervenait que dans les cas extrêmes. Il avait quelque chose de ces hommes placides et forts par lesquels on se fait accompagner aux mauvais rendez-vous et qui, comme tombés du ciel, ne sachant quoi faire de leurs mains, attendent un signe pour vous défendre.

La veille de l’arrivée des Aftalion, il avait longuement parlé d’eux à sa femme. Il voulait qu’on ne pût lui faire le moindre reproche et que tout se passât selon les règles de l’hospitalité. Le sentiment qu’il avait à leur endroit était assez complexe. « Je ne peux pas me faire une opinion avant de les voir », répétait-il depuis plusieurs jours. En effet, il se faisait un point d’honneur à ne point les juger d’avance. La curiosité l’amenait cependant à poser de nombreuses questions à Thérèse : « Enfin, explique-moi comment ils sont ? » — « C’est trop compliqué. Tu les verras », répondait Mme Cocquerel. Elle s’appliquait à n’omettre aucun détail de façon que plus tard tous les torts fussent du côté des Aftalion. La sollicitation de sa sœur faisait qu’elle pensait obscurément : « Je suis vengée » sans pourtant prononcer ces mots qui eussent été trop forts. Ce n’était que l’ombre pâle de cette phrase qui se mouvait dans le fond de son cerveau. « Il y a tout de même une justice », disait-elle à tous moments. Elle avait déjà arrêté son attitude. Elle se montrerait généreuse et bonne envers celle qu’elle avait tant enviée mais, chaque fois que l’occasion se présenterait, elle placerait une petite observation méchante.

 

*

*     *

 

À peine les Aftalion eurent-ils sonné que Thérèse appela son mari et lui dit de venir au salon. Elle s’assit immédiatement et, prenant un livre, fit semblant de lire. Benjamin, s’approchant d’une fenêtre, les mains dans les poches, s’appliqua à regarder avec intérêt le va-et-vient de l’avenue. Quelques secondes après, la bonne introduisait les Aftalion qui, embarrassés, attendaient une bonne parole. Soudain Thérèse se leva et, courant au-devant de sa sœur, l’embrassa longuement cependant que son mari serrait avec force la main de Nicolas.

— Asseyez-vous tous les deux. Il y a une éternité que nous ne nous sommes vus. Que tu es changée Louise, et qu’il est grand, ton fils ! Edmonde ne lui viendrait pas aux épaules.

Cette différence de taille humilia, une seconde durant, Thérèse qui se rappela tout à coup qu’elle était d’une année plus âgée que sa sœur.

— Mais c’est une fille ! observa Benjamin.

— Qu’il est grand mon neveu ! On dirait un homme !

Nicolas baissa les yeux. M. Cocquerel le regarda des pieds à la tête.

— C’est un gaillard… tout d’une pièce…

— Et il est très bon pour sa mère, fit Louise. N’est-ce pas Nicolas ?

Tout le monde s’assit, sauf Benjamin qui, les mains derrière le dos, s’efforçait de prendre l’attitude d’un homme qui s’est distrait quelques instants de ses occupations pour faire plaisir à sa femme. Un silence se fit. Il se tourna et caressa du bout du doigt l’anse sculptée d’un vase pour en sentir le relief. Thérèse jouait avec son collier qui était si long qu’une fronde.

— Alors, tu as fait bon voyage ? demanda-t-elle à sa sœur.

— Nous avons eu la chance d’avoir les coins.

— Tant mieux. Vous avez pu dormir ?

— Nicolas a dormi. Moi je ne peux pas, comme cela, dans un train.

— Tu n’as pas changé. Toujours aussi délicate. Je vais te faire du thé. Quand on est fatigué, il faut boire chaud.

Benjamin s’était approché de Nicolas. Il tourna un moment autour de lui et, finalement, lui adressa la parole.

— C’est la première fois que vous venez à Paris ?

— J’y suis né, monsieur. J’ai même été à l’école ici.

— C’est vrai… j’oubliais. Vous êtes un Parisien. Et vous êtes content d’être revenu ?

— Je suis très content. Je me souviens vaguement de quelques rues. J’aimerais bien les revoir.

— Je comprends cela. C’est toujours amusant de revoir un endroit après des années d’absence. Quand j’étais mobilisé, je pensais souvent à cette avenue, à ce quartier. Et je vous assure que cela me faisait quelque chose quand je venais en permission. Mais alors on n’était pas sûr de revenir.

À ce moment, Nicolas entendit sa mère qui disait à Thérèse : « Il cherche une situation ». Il se tourna. Benjamin l’imita et dit :

— On parle de situation ?

— C’est le jeune homme, fit Thérèse en désignant son neveu. Il cherche une situation, ajouta-t-elle en fixant son regard sur son mari avec une insistance telle que Nicolas sentit qu’elle ne faisait que répéter une phrase qu’elle avait sans doute prononcée de nombreuses fois seul à seul avec Benjamin.

— Ah ! vous cherchez une situation ?

— Il faudrait que je travaille.

— Évidemment… cela vaudrait mieux… Mais savez-vous ce que vous voulez faire ?

— Une place de secrétaire, fit Mme Aftalion.

— Secrétaire de quoi ?

— Je ne sais pas, répondit Nicolas.

— D’un homme politique par exemple, continua sa mère.

— Hé ! vous n’y allez pas doucement. Vous croyez que cela se trouve comme cela ! D’ailleurs, entre nous, il ne gagnerait rien.

— Qu’en sais-tu ? fit Thérèse pour pousser son mari à continuer.

— Si je le dis, c’est que je le sais. Souviens-toi du petit Gérard. Le mal qu’il a eu…

— C’est vrai. Tu as raison.

Puis, se tournant vers sa sœur :

— Mon mari est en relations avec une foule de gens. S’il dit non, c’est que c’est non. Tu ne devrais pas, Louise, te mettre des idées comme cela dans la tête.

— Vraiment. Vous vouliez être secrétaire d’un homme politique ? demanda Benjamin qui de nouveau s’était approché de Nicolas.

— Pas particulièrement.

— Enfin, vous avez bien une idée ? Il faut avoir une idée. Il faut savoir ce que l’on veut. Il y a des cas, je l’admets, où des gens réussissent on ne sait trop comment. Mais c’est l’exception. Un conseil, ne comptez pas là-dessus. La chance, on la prend quand elle vient, mais on s’en passe quand elle ne vient pas. Et on ne s’en porte pas plus mal. Cela me gêne de me poser en exemple, mais tenez, moi, je n’ai jamais eu de chance.

— Tu ne devrais pas dire cela, Benjamin, interrompit Thérèse. Tu n’as pas à te plaindre.

— Laisse-moi finir. Je dis que je n’ai jamais eu de chance et c’est la vérité. Sais-tu ce que c’est que la chance. Regarde les Vidal. Eux, ils ont de la chance.

— Je te dis que tu as de la chance, continua Thérèse, qui tenait absolument à marquer la différence qu’il y avait entre sa situation et celle de Mme Aftalion.

M. Cocquerel devina tout à coup le désir de sa femme.

— Évidemment, reprit-il aussitôt. À côté de certains, j’ai de la chance. Je parlais de réussites exceptionnelles !

— Il ne faut pas te baser là-dessus aussi.

Après avoir bavardé ainsi durant une heure sans qu’une seule fois la conversation prît un tour plus amical, les Cocquerel conduisirent Mme Aftalion et son fils dans la chambre qu’ils leur avaient préparée.

— Ton lit, c’est le grand, fit Thérèse à sa sœur. Ton fils dormira sur le divan. Ma fille a longtemps couché dessus.

— Je vous laisse, dit Benjamin. Il faut tout de même que je travaille.

À peine se fut-il éclipsé que Mme Cocquerel observa :

— Quel bûcheur, Benjamin ! Tu as remarqué, il n’était pas à son aise. Tu verras ce soir comme il sera plus gai. Le matin, s’il ne travaille pas, il est comme perdu. Et il travaille, tu sais. Cela ne consiste pas à faire de la présence. Il faut qu’il dirige, qu’il donne des ordres. C’est lui qui a toute la responsabilité. Avant, on lui téléphonait même chez nous, dans notre appartement. Je n’ai plus voulu cela. Je lui ai dit : « Travaille, c’est entendu, mais une fois chez toi, repose-toi. » Pour ton fils, c’est le meilleur exemple.

— Tu entends, Nicolas ? fit Mme Aftalion pour plaire à sa sœur.

— Bien sûr.

— Mais oui, prenez l’exemple sur lui, fit d’un trait Thérèse que la réponse de son neveu avait légèrement froissée. Il est plus vieux que vous. On peut prendre exemple sur lui. Il y en a qui le font !

— Je ne dis pas le contraire.

Cette phrase, Nicolas l’avait peut-être prononcée cent mille fois dans sa vie. Elle était aussi fréquente sur ses lèvres que merci ou pardon. Elle sortait machinalement de sa bouche. Quand on lui parlait, il s’en servait à tout moment pour répondre.

— Il ne manquerait plus que cela que vous disiez le contraire !

Puis, se tournant vers sa sœur, Thérèse continua à voix basse :

— Mais comment l’as-tu élevé ? Tu lui permets de répondre ainsi ? Tu verras ce que je te dis : vous aurez des histoires.

 

*

*     *

 

Chaque jour, la vie chez les Cocquerel devenait plus pénible. Le soir même de l’arrivée des Aftalion, Thérèse observa après le dîner : « On se couche maintenant. Cela va vous changer. On se couche de bonne heure ici. Vous voyez que la vie de Paris n’est pas tout à fait ce que vous pensiez. » Parfois Mme Cocquerel prenait sa sœur à part et lui soufflait dans l’oreille : « Dis à ton fils qu’il se tienne mieux. À midi encore, il s’est assis avant nous à table. On dirait que tout lui est permis, qu’il est ici chez lui. Tu verras que Benjamin va se fâcher. J’ai beau tout lui cacher, il remarque. Quand on est chez les autres, on a un peu plus de délicatesse. » Benjamin, lui, faisait de même avec Nicolas. « Votre mère s’imagine peut-être qu’elle se trouve à l’hôtel. Vous devriez lui faire comprendre qu’il n’y a pas qu’elle à servir. La bonne ne peut pas tout faire. » Ces observations se faisaient de plus en plus fréquentes. Quand les Cocquerel sortaient, ils fermaient toujours les armoires à clef et, à travers la porte de la chambre des Aftalion, criaient de manière à laisser entendre qu’ils ne tenaient même pas à les voir : « Arrangez-vous pour déjeuner dehors. Nous ne serons pas là. La bonne a sa lessive à faire aujourd’hui. » Si, par hasard, Nicolas arrivait en retard aux repas, Thérèse lui disait : « Mais nous avons cru que vous ne viendriez pas ! »

Un soir, comme elle se trouvait seule avec son fils, Mme Aftalion éclata :

— Non, je ne veux plus rester. C’est un enfer ici.

Nicolas, qui s’était disputé la veille avec sa tante approuva.

— Cela ne peut plus durer. Ils ne peuvent pas nous voir. On leur montrera que nous n’avons pas besoin d’eux. Écoute-moi, Nicolas, il faut que nous allions demain voir Charles. Il a un autre caractère que cela. Nous lui expliquerons notre situation. Il fera peut-être quelque chose pour nous. Si on reste ici, dans un mois, on ne sera pas plus avancé. Et il faut absolument que tu trouves une place. Sans quoi je ne sais pas ce qui va se passer.

— Si cela peut te faire plaisir.

Comme « je ne dis pas le contraire », c’était une des expressions favorites de Nicolas.

— Mais tu me dis cela depuis une semaine et chaque fois tu remets au lendemain.

— Nous irons demain. Je te le jure maman.

— Allons, ne jure pas Nicolas. Tu jures n’importe quoi. On ne sait jamais si on peut compter sur toi.

2.

Ce fut jadis chez Loukomski, un sculpteur polonais, que Louise avait rencontré Alexandre Aftalion, le père de Nicolas. Depuis que Bilia, de son vrai nom Billet, avait affirmé que le sculpteur était un génie, elle s’était déjà rendue deux fois chez ce Loukomski. Il recevait alors les gens les plus divers dans son atelier de la rue d’Alésia. C’était une vaste pièce dont la toiture de verre était masquée par des toiles gonflées de poussière. Des bas-reliefs représentant des scènes allégoriques, des bustes dont les visages grimaçaient, des statues dont les chevelures volaient au vent, dont les vêtements de plâtre se soulevaient ainsi que des écharpes, car c’était sa spécialité que d’entourer ses œuvres d’un vent violent, encombraient l’atelier. Dans la soupente, comme sur une scène drapée de velours noir, un harmonium faisait entendre des chants d’église. Loukomski se plaisait à raconter son histoire. Comme Caruso, comme Inaudi, il avait été berger. Un jour, un banquier anglais de passage avait remarqué les bibelots qu’il sculptait dans du bois et l’avait acheté à ses parents. Depuis, il lui versait chaque mois une mensualité à la condition que le droit de choisir dans les œuvres du sculpteur lui fût réservé. Loukomski affirmait ne pouvoir travailler que dans une sorte d’extase. Se vêtir de broderies étincelantes lui était nécessaire. Parfois il faisait des courses ainsi accoutré, suivi par tous les gamins du voisinage à qui, tous les dix mètres, il lançait quelques sous. Une idée lui passait-elle par la tête qu’il la mettait immédiatement à exécution. Un jour, il se peignait le corps tout entier avec de la dorure et travaillait ainsi. Un autre, il recevait des camarades en leur enjoignant de se taire et, tout à coup, il leur criait : « Allez… allez… hurlez… hurlez… c’est une arène ici… Regardez César… » Et il montrait l’harmonium. Ce n’était pas seulement quand il était entouré d’amis qu’il agissait ainsi. Seul, il se livrait aux mêmes écarts. La nuit il s’imposait de rester des heures dans une attitude de profonde méditation, bien qu’ainsi il s’ennuyât à mourir. Aussi, quand par hasard un camarade quelconque le surprenait dans cette posture, ne se sentait-il plus de joie. En se levant, il disait : « Adieu inspiration. Bonjour ami. » Et il se mettait à danser, à sauter, tellement il était heureux d’avoir été surpris en train de méditer et de pouvoir se délasser.

Louise Perrier avait eu à ce moment vingt-deux ans. Son père dirigeait une importante fabrique d’articles de caoutchouc. Depuis la mode des talons tournants, il avait fait modifier ses machines et en fournissait à toute la France. Ses deux frères, Charles et Marc, étaient plus jeunes de sept et huit ans. Quant à sa sœur Thérèse, l’aînée, elle avait vingt-trois ans. Déjà plusieurs côtés de son caractère rendaient Louise différente des autres jeunes filles. Cependant que Thérèse faisait montre d’esprit pratique, elle, au contraire, se désintéressait de tout et vivait repliée sur elle-même. Pour un rien, elle éclatait de rire ou se mettait à sangloter. Nerveuse et autoritaire, elle ne pouvait supporter la moindre contrariété. Elle jouait un peu de piano mais d’une manière si saccadée que ses professeurs désespéraient de lui faire faire quelques progrès. Il y avait en elle quelque chose de pur et de farouche. Lorsqu’un homme la regardait avec un peu trop d’insistance, elle lui tournait brusquement le dos en haussant les épaules. Puis, quand les circonstances faisaient qu’elle avait à lui adresser la parole, elle ne se souvenait même plus de son geste. Jamais une plaisanterie ou un mot d’esprit ne la déridaient. Ce qui provoquait chez elle des éclats de rire était toujours inattendu. Sa mère assez commune, ses frères bruyants et batailleurs, sa sœur égoïste et coquette, ne manquaient jamais alors de déclencher les moqueries et de la froisser. Un jeu consistait à la maison, à rire à propos de rien.

La famille Perrier habitait une propriété située boulevard Jourdan, toute proche de la porte d’Orléans et de l’usine de son père, qui se trouvait à Montrouge. Ce boulevard longeait les fortifications où les frères de Louise allaient jouer sur les talus et demander, à la porte des casernes, des biscuits de soldats. Celle-ci était d’une pudeur extraordinaire, et d’une timidité qui contrastaient avec le sans-gêne des siens. À la moindre observation, elle boudait durant des jours. C’était pour son père qu’elle avait le plus d’affection. Devant lui, son visage rayonnait. Elle devenait douce et prévenante. Pourtant il arrivait parfois qu’un geste ou qu’une parole la blessât. Une lueur passait alors dans ses yeux. Elle ne parlait plus et ne songeait qu’à gagner sa chambre. Mais l’amour qu’elle avait pour son père était le plus fort. Aussi, se dominant, restait-elle à son côté.

Par certains traits, il ressemblait à sa fille. Depuis que l’ambition l’avait poussé à lancer en France le talon tournant dont il avait obtenu d’une maison allemande le brevet, il était devenu triste et inquiet. Il craignait continuellement que ce talon ne cessât de se vendre et de penser que sa propriété, les dots de ses filles, le bonheur des siens, reposaient sur un goût du public, le rendait malade. Il avait horreur des hommes et l’idée qu’il était à leur merci, qu’un caprice de leur part pouvait le ruiner, le tracassait sans cesse. À tout instant, il croyait remarquer des signes de lassitude dans sa clientèle. En rentrant chez lui, il souffrait que ses enfants innocents s’amusassent, que sa femme l’embrassât. Tout de suite après le dîner, il s’enfermait dans son bureau. Là, il vidait ses poches, ouvrait les fenêtres, cachait les dossiers, fermait la bibliothèque et les tiroirs, et portait les clefs sur la table du vestibule. De retour dans son bureau, il essayait alors d’oublier qui il était et de se mettre à la place du public. « Enfin, quand un objet me donne satisfaction, est-ce que je continue à l’acheter ou bien est-ce que je cesse ? Quand mon porte-plume réservoir sera usé, je m’en procurerai un autre. C’est évident. Mais pour les talons, est-ce la même chose ? J’en suis content, c’est entendu. Mais je ne suis pas habitué à eux. Je ne pense pas à les changer tout de suite. Puis j’oublie qu’ils existent. Au fond, ce n’est qu’une mode. » Ses affaires marchaient pourtant fort bien. À aucun signe, on ne pouvait prévoir une baisse quelconque. Mais la neurasthénie qui couvait en lui était la plus forte. Le spectacle du bonheur des siens lui devenait intolérable. Il avait continuellement l’impression de les tromper, de les berner, de leur réserver des malheurs. À cause du remords que cela lui causait, il ne put bientôt plus supporter leur vue. Quand il rentrait, il fallait qu’aucun domestique ne se trouvât sur son passage. Car seulement de les voir, il s’imaginait que le jour était proche où il ne pourrait plus régler leurs appointements. Il se faisait servir ses repas dans son bureau. Encore fallait-il que ce fût une femme de ménage que l’on payait tout de suite qui les apportât. La nuit, il ne dormait presque pas. Il arpentait son bureau de long en large. Parfois, il se rendait sur la pointe du pied dans les autres pièces, touchait tous les bibelots sur son passage. Quand il les soulevait à peine, il lui semblait, par un effort d’imagination, qu’il les emportait. Puis, devant la première grande glace, il s’arrêtait. Après s’être assuré que personne ne le guettait derrière une porte, il tirait une cigarette de son étui, la mettait au coin de sa bouche, enfonçait les mains dans les poches de son pantalon, courbait le dos, faisait un rictus et restait plusieurs minutes à se regarder dans cette pose d’apache.

Le jour où Louise rencontra Alexandre chez Loukomski, une scène avait éclaté après le déjeuner entre son père et sa mère. Celle-ci lui avait reproché de rendre la vie intenable. Louise avait voulu prendre la défense de son père. Mais Mme Perrier l’avait sèchement remise à sa place. « Tu es ma fille… tu n’as qu’à te taire... » Sur cette parole, Louise était sortie en claquant les portes. Dehors, ne sachant à quoi employer le temps, elle s’était soudain souvenue du sculpteur chez qui elle avait déjà rencontré de nombreuses gens et qui lui avait dit avec emphase : « Chez moi, c’est tous les jours comme cela ! »

 

*

*     *

 

L’enfance la plus misérable qui puisse être fut celle d’Alexandre Aftalion. Cela avait été dans une bourgade qui se trouvait à une centaine de kilomètres de Sofia qu’il était né. Quatre garçons et deux filles emplissaient déjà de cris la masure de ses parents. Seuls grandissaient les enfants à qui une constitution robuste permettait de supporter les privations et les rigueurs du climat. Sa mère, quelques semaines après la naissance de son fils, n’eut plus de lait. Des farines à l’eau, pleines de grumeaux, alimentèrent Alexandre. Elles cuisaient dans une casserole de fer, la même pour toutes les pâtées, enduite d’une croûte solide et sillonnée à l’extérieur de traînées sèches. Hiver comme été, Alexandre était vêtu d’une espèce de sac d’où, par des ouvertures, sortaient ses membres. Jusqu’à six mois, il pleura presque sans interruption. Mais personne ne s’en souciait si bien que, par entêtement, ses pleurs dégénéraient en accès colériques, puis en des convulsions qui duraient tant que ses forces ne le trahissaient point. À la fin, il s’évanouissait. Tout seul, soit sur la paille de l’étable, soit sur des hardes, il revenait à lui. Ses mains battaient l’air. Un léger tremblement l’agitait. Avec une expression d’étonnement, il cherchait au-dessus de lui un visage familier. Puis, brusquement, il poussait des cris de terreur. Ses doigts aux os encore tendres se crispaient. Comme chez les enfants qui ont grandi seuls, que personne n’a préservés des tics, auxquels on n’a pas répété sans cesse : « Ne fais pas de grimaces », un coin de sa bouche se tordait, rappelant d’un seul coup de quelle chair fragile il était fait. Des veines, dont la grosseur frappait dans un corps si neuf, sillonnaient son front. Et il retombait en convulsions. À la longue, comme on ne s’inquiétait pas de lui, ses crises s’espacèrent. Couché sur le dos, il regardait le ciel, durant des heures, de ses yeux tristes. Les mouches couraient sur sa peau sans qu’il pleurât. Le froid et la chaleur le laissaient indifférent. Ses traits fripés, ses gestes où n’entrait aucune grâce et qui s’achevaient comme ceux d’un homme, faisaient songer à quelque nain vieilli. Quand il pleurait, on eût dit des lamentations douces et monotones. Sans défense sur la terre, il semblait attendre une délivrance du ciel. Des chiens le léchaient, se couchaient le long de son corps ou sur sa poitrine. Il ne les craignait pas. Machinalement, il jouait avec eux et, quand leur poids le gênait dans sa respiration, se défendait, les repoussait sans crier, n’attendant un secours que de lui-même. Son premier sourire, personne ne le vit. Étendu sur un grabat, mangé de vermines, il s’était soulevé. Ses yeux s’étaient soudain portés vers une fenêtre où le ciel était bleu et un sourire, à peine perceptible, aussi léger qu’un souffle, avait erré sur son visage maigre et sale. Plus tard, on se butta contre lui partout. Il se déplaçait à quatre pattes, avec une agilité extraordinaire, allant ainsi aussi vite que s’il eût couru et ce ne fut que quelques années après qu’il se décida à marcher, non sans que, longtemps encore, au moindre fait imprévu, il ne se remît à terre. Il mangeait ce qu’il trouvait, suçait des pierres, buvait de l’eau croupie. Quand sa mère le surprenait, elle le frappait tellement que plusieurs fois elle le laissa sans connaissance sur le sol. À la suite de ces brutalités, des querelles furieuses éclataient entre ses parents. Les enfants se sauvaient. Durant des heures, la masure retentissait d’injures. Finalement on allongeait Alexandre sur une sorte de lit et son père lui jetait à la figure des terrines d’eau.

 

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*     *

 

Un soir, quelques années plus tard, vers onze heures, une voiture s’arrêta devant la masure des Aftalion. Les ruisseaux étaient gelés. Une neige épaisse recouvrait les plaines. Le ciel étincelait de mille feux. Un homme gras, vêtu d’un manteau de fourrure, les yeux presque cachés sous une toque, en descendit non sans peine et entra dans l’habitation. C’était un marchand du nom de Léon Seelig. Il tenait, dans un quartier populeux de Sofia, un important magasin de comestibles. À la vue d’Alexandre qui s’était levé pour chercher du bois dans une sorte de hangar, il s’écria : « Ça n’est pas encore en apprentissage ? Ça ne gagnera donc jamais d’argent. » Puis, se tournant vers le père Aftalion, il ajouta : « Confie-le-moi, ton fils. Il a l’air solide. Avec ce qu’il gagnera chez moi, il te nourrira toi et les tiens. »

Alexandre avait alors une quinzaine d’années. Il ne savait ni lire ni écrire. À peine pouvait-il s’exprimer. Comme une bête, il reculait dès qu’on l’approchait. Cependant que ses aînés servaient tous dans des fermes ou aux bourgs des environs, il restait, lui, auprès de ses parents dans un état voisin de l’idiotie.

En arrivant à Sofia, il eut l’impression de pénétrer dans un paradis. L’admiration l’empêchait de penser. Comme l’enfant à qui échoiraient au même instant tous les jouets de la terre, il demeurait frappé de stupeur. Sur chaque statue, sur chaque tramway, sur chaque devanture, son regard se posait une seconde. Cette ville étincelante de lumière et des mille et mille paillettes de la neige, était à ses yeux semblable à ce monde qui se trouvait derrière le ciel et auquel, allongé sur le dos, au milieu d’un champ, il avait rêvé tant d’heures. Les palais, les églises, les dômes, les campaniles, se dressaient autour de lui comme autant de lieux vides, sans intérieur, plantés au hasard dans le seul but d’éblouir. Sous des arcades de bois, des passants emmitouflés se promenaient. Les uniformes, les jardins, les attelages laqués trottant avec un bruit de clochettes, le transportaient d’extase. Tout ce qui jusqu’à ce jour avait adouci sa vie, le ciel bleu, les fleurs, le soleil, fondait dans son souvenir pour laisser place à un bonheur plus discipliné qu’il sentait que certains devaient toucher, qui lui apparaissait comme celui des hommes. C’était la révélation d’une joie qu’il avait devinée au-dessus de la vie chaude et informe de la nature. Assis à côté du marchand, il avançait dans un vacarme vibrant de cris, de sonneries de cloches, laissant derrière lui des ponts de pierre blanche, des places dont la neige était sillonnée de chemins. Ses yeux, ouverts par le ravissement, n’apercevaient plus qu’une nappe bleue que, parfois, une réverbération éblouissante traversait en ligne droite comme une fusée. Cette ville, pour lui, continuait sans fin, et il imaginait au delà de l’horizon, des monuments toujours et toujours plus beaux.

Mais le marchand s’engagea dans un dédale de rues étroites. Peu après, il s’arrêta devant une maison basse, aux murs décrépis, à la porte de laquelle se balançait un écriteau. Il se leva, fit quelques pas en sautillant pour se dégourdir, puis alla ouvrir, sur un côté de la maison, une grande porte à deux battants. Comme Alexandre était resté allongé, il lui cria : « Lève-toi, fainéant. Qu’est-ce que tu attends ? Aide-moi… » Léon Seelig était un homme de cinquante ans. Aucun bon mouvement ne lui paraissait sincère. Tout homme qui lui parlait cherchait avant tout à le duper. Le raisonnement suivant venait alors à son esprit. « Même si je veux son bien et que je lui promette de l’argent, il en désirera le double. Et même si je lui donne ce double, il cherchera à me soutirer le double de ce double. » L’intérêt seul le dominait. Selon lui, il n’était pas un être sur terre qui n’agît autrement que dans un but intéressé. Pour trouver un mobile égoïste à tous les actes, il n’y avait pas plus ingénieux que lui. Les mendiants étaient tous des malins ; les amoureux, des imbéciles ; les courageux, des farceurs ; les honnêtes gens, des dissimulateurs. Ainsi, lorsqu’un voisin lui apprenait en pleurant la mort d’un parent, il souriait sans oser pourtant prononcer autre chose que quelques monosyllabes : « Hé… hé… hé… » Un père lui racontait-il qu’il adorait son enfant, qu’il ricanait : « C’est pour les vieux jours, hein ? »

À partir de ce jour, une vie de forçat commença pour Alexandre. Levé bien avant l’aube, il faisait tous les plus gros travaux, se couchait tard dans la nuit. Quand il demandait, entre les heures des repas, un morceau de pain, Seelig lui disait : « Tu as déjà faim ! Mais gagne-le ton pain, avant de le manger. » Si, par hasard, il avait un moment de répit, il s’asseyait dans un coin et s’endormait. Quelques minutes après, des cris et des jurons le réveillaient en sursaut. Titubant encore de sommeil, il se précipitait dans la cour et, dans son affolement, ne sachant quoi faire pour travailler, se mettait à pousser la première caisse, le premier tonneau qui se trouvait devant lui. Mais la colère de Seelig le harcelait encore : « Idiot, ce n’est pas cela qu’il faut faire. » Épouvanté, il s’élançait vers la fontaine et emplissait d’eau un seau, cependant que le marchand criait que ce n’était toujours pas cela qu’il fallait faire, obligeant le commis à trouver seul son travail, et cela parfois durant une longue demi-heure. Sa femme et son fils se joignaient à lui pour insulter Alexandre qui, à la fin, perdant complètement la tête, se jetait successivement sur toutes les tâches qui lui étaient réservées, ne s’arrêtant à aucune de peur que ses maîtres eussent encore crié : « Non, ce n’est pas cela. » Quand la pompe était gelée, Alexandre cherchait l’eau au fleuve. Comme si de rien était, il devait laver la cour, le plancher du magasin. S’il économisait un seau pour s’épargner un voyage, Seelig lui disait : « Ça coûte donc de l’argent, l’eau ? » Il étrillait les chevaux, enlevait la neige devant la maison. Lorsque enfin il rentrait, il trouvait le fils du marchand, un jeune homme de son âge, assis près du feu et qui, lui montrant une tartine de pain grillé, lui disait : « Ce n’est pas pour toi. »

Un événement inattendu mit fin à ce martyre. Un an après son arrivée à Sofia, Léon Seelig chargea Alexandre de faire des courses et d’effectuer à la fin de la semaine de petits encaissements. Un samedi, sa tournée terminée, Alexandre qui avait pris le chemin du retour s’aperçut tout à coup qu’il avait perdu une pièce d’argent d’une valeur de cinq francs. D’abord il ne le crut pas. Il compta son argent, le recompta. Elle manquait en effet. Quand la nuit tomba, il s’achemina enfin vers la demeure du marchand.

« C’est toi, voleur ? » fit le marchand à la vue de son commis. Alexandre s’avança : « Qu’est-ce que tu faisais là ? » La lumière qui venait de l’intérieur de la boutique éclaira le visage pâle d’Alexandre. Il était prêt à tout endurer. « Donne l’argent ! » Il tendit la sacoche. Puis, lorsqu’il en fut séparé, qu’il la vit dans les mains du marchand, il se sentit baigné de soulagement et comme remonté. Il balbutia : « Il manque une pièce… je l’ai perdue. » Léon Seelig regarda son commis avec stupéfaction : « Tais-toi. Tu ne sais pas ce que tu dis. » À ce moment, Ida Seelig entra dans le magasin. À sa vue, le marchand qui comptait l’argent oublia où il en était et brouilla toutes les pièces. « Ce vaurien prétend qu’il a perdu de l’argent… Je finirai par le croire. » Elle posa son regard sur Alexandre : « D’où sort-il ? » « Ne parle pas… je compte… » fit Léon Seelig qui venait de recommencer à empiler les pièces. Sa femme s’assit sur le banc destiné aux clients. La boutique était silencieuse. Au bout de quelques instants, le marchand se tourna vers le commis qui respirait avec peine : « Il manque une pièce. »

Alexandre leva les yeux. Il vit les joues de son maître rougir et comme s’enfler. Il le vit se lever, s’avancer vers lui, si changé que durant un instant il ne le reconnut pas. La colère avait modifié son expression. On eût dit que ses yeux se fussent agrandis, que son visage eût vieilli, que sa démarche ne fût plus celle de la vie quotidienne et ressemblât à celle d’un homme redevenant mortel au moment où l’édifice élevé en vingt années de labeur s’écroulerait. Une terreur folle serra la gorge d’Alexandre. Il recula instinctivement. En l’espace d’une seconde, il se rendit compte que le fils de son maître qui eût pu le rattraper à la course n’était pas là. Il recula encore. La porte était entr’ouverte. Avant même que le marchand eût prononcé un mot, il s’enfuit soudain comme un fou dans la rue. Des clameurs, des appels, des cris, vinrent à ses oreilles. Il les perçut de moins en moins distinctement et, comme il venait de tourner dans une ruelle obscure, il se trouva environné d’un lourd silence.

 

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Après avoir vagabondé deux ans sur les routes, Alexandre arriva à Vienne. Ce fut dans cette ville qu’il fit une rencontre qui bouleversa son existence. De pâles rayons éclairaient le ciel. C’était une de ces après-midi tristes où l’on sent que la terre repose, qu’aucune fièvre ne l’agite, que les vies les plus mouvementées sont momentanément calmes. Alexandre avait déchargé tout le jour des sacs de grains. Le dos meurtri, les mains engourdies, les ongles écrasés d’avoir serré tant de sacs pour les maintenir sur ses épaules, il suivait une rue populeuse à la recherche d’une chambre lorsqu’un homme de trente ans peut-être, vêtu de noir, le regarda avec insistance. Il portait, sous un bras, quelques livres. Une barbe blonde encadrait son visage aux yeux bleus et naïfs. « Tu ne sais peut-être pas où aller ? » Alexandre fixa son regard dans celui de l’inconnu. Une expression de droiture et de douceur le rassura.

« Je cherche un endroit pour dormir. »

Cet inconnu s’appelait Stéphane Baumgartner. Il vivait seul dans une espèce de vaste grenier qu’il payait ordinairement quelques francs par mois, mais qu’il n’avait pas réglé depuis plus d’un an. C’était le fils unique d’un tailleur établi à Lemberg. Dès son jeune âge, il s’était écarté des autres enfants. Enfermé et rêveur, il avait passé des nuits entières à sa fenêtre à regarder les étoiles en pensant qu’il y en avait autant derrière et que toutes ensemble ne formaient qu’un grain. Son adolescence durant, il s’acharna à faire aller son esprit le plus loin possible, éprouvant un sentiment de supériorité à la supposition qu’il imaginait l’infini plus fortement que les autres hommes. Il s’entêtait à vouloir reculer les limites de son cerveau. À ces efforts, il s’épuisait et il arrivait un moment, où, ayant perdu contact avec la terre, un vertige lui donnait l’impression de descendre dans un gouffre de constellations, comme dans les cauchemars. Peu après, il recommençait et la même chute se renouvelait. Il avait conscience que dans la foule des estropiés, des fous, des malheureux, devait inéluctablement naître un jour un homme qui révélerait à ses semblables leur raison d’être. Et, de toutes ses forces, il avait tendu à être cet homme. Ses moindres gestes près d’une fourmilière, il les voyait grandis comme si un être gigantesque les eût répétés au-dessus de lui. Mais en vieillissant, ses pensées devinrent moins excessives. Il accepta ses limites. Le sentiment d’avoir été plus loin que tout autre l’emplit de fierté. Peu à peu, il se tourna vers ses semblables. Si, au fond de lui-même, leurs actes n’avaient aucune importance tant ils étaient peu de chose dans l’immensité, il trouvait, justement à cause de leur petitesse, une grandeur à vouloir la justice. Les abus auxquels il assista, les richesses de certains à côté de la misère des autres firent qu’il devint de plus en plus solitaire. Il rêvait d’une humanité où tous les hommes seraient égaux, où chacun aurait les mêmes droits, où régnerait la bonté. Selon lui, cette heure de paix universelle approchait. Chacun devait la souhaiter de tout son cœur et travailler pour elle. Délaissant la situation que ses parents lui avaient préparée, il voulut montrer l’exemple.

 

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Alexandre accepta l’hospitalité que lui offrit l’inconnu. Une vie nouvelle commença. Le travail de la journée achevé, Alexandre se hâtait de rentrer, le cœur plein de reconnaissance. Mais à peine arrivé, tout ce qu’en chemin il avait médité de dire à son camarade s’envolait de son esprit. L’air sombre, il demeurait devant lui sans prononcer une parole. Une sorte de timidité l’empêchait de parler, de faire des gestes, et quand, en train de marcher, il devinait, pesant sur lui, le regard de son camarade, il se sentait tout gauche et s’arrêtait. Le moindre bruit le faisait rougir. Son ami manifestait-il un désir qu’il se levait immédiatement pour l’exaucer, mais toujours sans desserrer les dents, comme avec méchanceté. Quand Stéphane lui adressait la parole, il ne l’écoutait pas et, les yeux baissés, se laissait bercer par sa voix. C’était une véritable vénération qu’il éprouvait à son endroit. Un soir, ayant remarqué l’amour de son ami pour la lecture, il se rendit, au retour du travail, dans une librairie et demanda un livre. Comme il ne savait lequel acheter on lui remit un ouvrage populaire. Le cachant sous sa pèlerine, il l’apporta à la maison. Mais au dernier moment, il n’osa le donner et le dissimula sous son lit. Chaque jour, il remettait au lendemain d’en faire le présent. Une semaine se passa ainsi. Finalement, profitant que son camarade s’était absenté après le dîner, il le plaça en évidence sur une table, et tremblant d’émoi se sauva dans l’autre pièce.

À son retour, Stéphane l’y rejoignit : « Qu’est-ce que c’est que ce livre ? » « C’est pour moi… je veux apprendre à lire. » « Mais il y a des livres ici. Il ne fallait pas acheter ce sale roman. » C’était en effet une sorte de confession écrite soi-disant par une femme sortie de prison après y avoir subi une peine injuste.

Chaque matin, un peu avant l’aube, Alexandre se levait et préparait son thé en s’appliquant à ne faire aucun bruit de peur de réveiller son camarade qui dormait encore. Dans la vaste pièce pleine d’ombres il cherchait son manteau puis, se penchant à la fenêtre, regardait le temps qu’il faisait. Un spectacle d’une tristesse sans bornes se présentait à ses yeux. Tantôt sous un ciel fourmillant d’étoiles, tantôt sous une pluie fine, se dressaient devant lui des maisons grises et silencieuses. La rue était toujours déserte. Parfois une lumière pâle glissait derrière des vitres nues, puis disparaissait. Cette journée qui allait commencer, il était peut-être le premier à l’attendre déjà. Dans quelques instants, il faudrait qu’il quittât son ami, cette chambre où flottait une odeur tiède et si douce de renfermé, cette paix profonde, pour se mêler à des hommes d’équipe brutaux, puis, durant des heures, exécuter le même travail. Chargé d’une musette qui renfermait son déjeuner, du pain, des pommes, de la viande fumée, il descendait dans la nuit de l’escalier sans penser, averti seulement de la rue par le courant d’air de la porte d’entrée toujours ouverte. Par des ruelles dont la dernière s’éclairait au jour, il gagnait le chantier où des rires et des jurons retentissaient déjà. La pensée de retrouver le soir Baumgartner illuminait son travail. Des rêves s’enchaînaient sans fin dans son esprit. Il ressemblerait plus tard à son ami. Comme lui, il saurait lire, écrire, il étudierait. Comme lui, des nuits entières, à la lueur d’une lampe, il travaillerait. Au-dessus de lui, de ses directeurs même, il sentait qu’il existait des hommes qui guérissaient les maladies, qui prêchaient, qui défendaient les criminels. Il serait un de ces hommes. Puis, tout à coup, il se voyait poussant un chariot ou déchargeant un wagon et le but vers lequel il tendait confusément lui apparaissait si haut qu’il était pris d’un accès de désespoir.

Le soir, quand il retrouvait Stéphane, il le contemplait avec admiration au milieu de ses livres. Des conversations commençaient à s’ébaucher entre les deux hommes. Après le dîner, Baumgartner lisait à haute voix ou apprenait à Alexandre à écrire. Lorsque celui-ci, tombant de sommeil, fermait les yeux et que sa tête s’inclinait tout doucement, il s’interrompait, préparait du thé, puis lorsqu’une tasse fumante se trouvait devant son élève, il le frappait doucement sur l’épaule. « Allons. Il faut travailler. Réveille-toi. » Alexandre remuait la tête, se frottait les yeux, souriait comme pour se faire pardonner puis, de nouveau attentif, écoutait son maître jusqu’à ce que de nouveau il sombrât dans le sommeil. Ainsi, plusieurs fois dans la nuit, Baumgartner préparait du thé et, doucement, réveillait Alexandre. Ces réveils devant du thé fumant, il en connut tellement que plus tard les moindres vapeurs lui rappelèrent toujours ces années de sa vie.

Ils vécurent ainsi trois ans. Un après-midi d’hiver, la neige se mit à tomber avec tant de force que le contremaître du chantier renvoya les ouvriers. Alexandre, transi et fiévreux, se hâta de rentrer. Il trouva son ami assis sur son divan la tête entre ses mains : « Qu’est-ce que tu as ? » Baumgartner, comme honteux d’avoir été surpris dans un état d’abattement, se mit à rire. « Hé, hé, rien du tout. Absolument rien. » « Tu pensais à quelque chose, tout de même. » « Je me demandais ce que le monde dirait si je lui annonçais le nombre exact de tous les flocons qui ont touché le sol à cette seconde. Hein ?… Tu crois que je deviens fou ? » « On ne te croirait pas. » « Mais si le nombre est exact, à un flocon près… On est bien obligé de me croire. » Il rit plus fort puis, tout à coup, se levant, se mit à marcher en faisant deux pas d’un côté, deux pas de l’autre comme s’il eût appris à danser. Arrivé au fond de la pièce, il pivota et, se trouvant face à Alexandre, le regarda avec une expression subitement grave. « C’est fini. » « Quoi ? » « Notre vie. Nous allons changer notre vie. Moi, je vais partir. » « Où ? » « Mon père est vieux. Je le remplacerai. Je ne peux plus continuer. Je reste sur place. Je ne serai jamais autre qu’un tailleur. » Il se mit à rire tristement et ajouta : « Qu’un petit tailleur. »

Alexandre crut qu’il allait tomber. Il sentit contre son dos, plaqué comme un linge, l’étoffe humide de sa tunique. Au même moment où un flot de supplications allait jaillir de ses lèvres, il se maîtrisa. « Tu vas partir ? » « Toi aussi, il faut que tu partes. Sais-tu qu’il y a un pays… mais oui… tu le sais. Il y a un pays où les hommes sont heureux et libres, où on t’encouragera, où on t’aidera. Va en France et, quand tu seras un savant, un grand savant, pense quelquefois au petit tailleur. »

 

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Après avoir parcouru durant plusieurs années l’Europe centrale, travaillé dans tous les chantiers, enduré tous les maux, Alexandre arriva à Paris où il ne tarda pas de changer. Il prit l’habitude de se lever tard. D’autres avaient les mêmes soucis d’argent que lui. Aussi se sentait-il moins seul et ne redoutait-il plus le lendemain. Quelque chose en lui était cassé. Ses aspirations et Paris avaient formé si longtemps un tout qu’il lui paraissait l’avoir atteint parce qu’il se trouvait en France. Il commençait à sentir le poids de ses années douloureuses. Sa patience et sa résistance physique s’étaient envolées. Le soir, il s’enfermait encore dans sa chambre mais, d’entendre des discussions passionnées dans la salle à manger, de deviner une vie intense autour de lui, faisait qu’il ressortait aussitôt et se mêlait aux pensionnaires. Quand parfois il réussissait à rester dans sa chambre, au bout d’une demi-heure le sommeil le gagnait. Il commençait par lutter puis, sentant des douleurs dans le dos, il se couchait en jurant de travailler sérieusement le lendemain. Au moindre froid, il s’enrhumait. Une sorte de fatigue générale et de l’anémie l’empêchaient même de lire. De son enfance, il avait gardé une certaine amertume. Elle n’amoindrissait pourtant pas la croyance qu’il avait en un avenir radieux. Rien ne pouvait le faire douter. Même dans les moments les plus pénibles, il avait la foi en lui. Tout ce qu’il endurait lui apparaissait tellement provisoire qu’il donnait l’impression, à son entourage, de vivre dans un autre monde. Cette confiance l’aidait à supporter le froid, la faim, sans une plainte, et quand quelqu’un se lamentait, il disait alors avec candeur : « Attendez encore un peu… Nous aurons un château. »

 

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Six mois après que Louise eut fait la connaissance d’Alexandre, elle ne put plus cacher à ses parents qu’elle allait avoir un enfant. Une scène terrible se déroula dans sa famille. Sa mère voulut l’enfermer. Déjà accablé par le mal, son père ne comprit pas exactement ce qui s’était passé. Ses frères se moquèrent d’elle et Thérèse lui dit simplement qu’elle n’aurait pas voulu être à sa place. Un matin, enfermant ses objets de toilette, ses parfums, dans une valise comme pour un voyage de quelques heures, elle alla retrouver Alexandre. L’amour qu’elle avait pour lui était si grand qu’elle ne se rendit même pas compte combien la nouvelle vie qu’elle mena à partir de ce jour était pénible. Elle souffrait de manquer d’air, d’espace dans la chambre étroite d’Alexandre, de manger dans de petits restaurants à côté d’inconnus, mais toujours elle souriait. Alexandre courait partout pour emprunter quelques francs, cependant que Louise attendait parfois des heures son père à la sortie de l’usine, se cachant de peur d’être reconnue par des ouvriers, pour le supplier de lui donner un peu d’argent. Toujours il était pressé et semblait, quand il la voyait, ne plus se souvenir d’elle.

Quand l’enfant naquit, elle voulut qu’on l’appelât Nicolas à cause du tsar, et Alexandre qui se souvenait des paroles de Baumgartner à son sujet voulut s’y opposer. Mais il n’avait plus de convictions profondes. « Appelons-le Nicolas », pensa-t-il, « qu’est-ce que cela peut faire ? »

Il était fier et heureux d’être père d’un fils bien portant. Il avait craint, au point que cela lui avait donné des migraines, que son enfant ne vînt au monde avec quelque infirmité. Il s’était senti si bas physiquement qu’il avait instinctivement redouté que cela n’eût eu une répercussion sur la conformation de l’enfant. Aussi, à peine eût-il vu le jour, qu’il regarda les mains et les pieds du nouveau-né avec la peur irraisonnée qu’ils eussent quatre ou six doigts. À partir de ce jour, il ne vécut plus que pour son fils. Il s’appliquait à tout prévoir. Pour que l’enfant eût de l’air et qu’en même temps il ne souffrît pas du froid, il le couvrait exactement jusqu’au cou.

Chaque soir, en imitant des aboiements, il courait à quatre pattes autour de Nicolas, le portait sur son dos. L’histoire d’Henri IV surpris par un chambellan dans cette posture venait sur ses lèves à tous moments. En pleine rue, il hissait son fils sur ses épaules. Quand il empruntait de l’argent, il y mettait une note sentimentale disant par exemple : « C’est pour des médicaments. » L’hygiène était sa marotte. Chaque matin, emportant un panier grillagé, divisé en compartiments et pleins de petites bouteilles à fermeture spéciale, il allait chercher dans une laiterie fondée par Rothschild du lait stérilisé. Il méprisait ostensiblement les conseils des vieilles femmes pour s’en rapporter uniquement aux avis des « chefs de clinique et professeurs à la Faculté ».

 

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M. Perrier, pendant ce temps, sombrait doucement dans la folie. De plus en plus, il se désintéressait de tout. Pourtant, il continuait à se rendre aux mêmes heures à la fabrique et à donner des ordres comme si de rien était. Le contraste entre le désordre de son esprit et la rigidité de sa vie lui donnait une sorte de jouissance. Plus la raison le quittait, plus il semblait prendre à cœur la bonne marche de ses affaires. Personne ne discernait la vérité.

Un matin, comme son secrétaire lui soumettait un projet de publicité, il fit cette observation : « À quoi bon ? » Mais, devant l’étonnement de son interlocuteur, il se reprit aussitôt et ajouta avec une présence d’esprit qui était, chez lui, extraordinaire quand il s’agissait de cacher son mal : « Notre affaire marche si bien. » Il lui semblait que de même que s’il avait tenté de poser une bombe dans quelque édifice, il eût été poursuivi par une foule en délire s’il avait, par quelques ordres, entravé la marche de son usine. Il se surveillait pour que le mal ne vînt pas de lui. Mais, à la suite de ces efforts, il tombait dans une grande dépression qu’il excusait ainsi : « Tout ce qui peut m’arriver en dehors n’a aucune importance et ne regarde que moi. » Il s’appliquait à ne rien laisser paraître de ses sentiments devant ses subalternes. S’il ne croyait pas à son affaire, son devoir était de faire semblant d’y croire. Parfois il pensait à céder son entreprise. Mais il n’osait le faire car il lui apparaissait soudain qu’il se trahirait, que les acheteurs feraient une enquête et que, ce que son esprit ruminait sans cesse deviendrait public et paraîtrait dans les journaux. Il vivait dans des transes ainsi qu’un inculpé qui doit comparaître devant des juges et dont la vie privée appartient à tous. L’exagération qui ne manquait jamais d’enfler la moindre de ses pensées l’amenait alors à s’imaginer que, comme dans les cauchemars de sa jeunesse où les endroits les plus intimes de son être étaient exposés au grand jour, tout le monde connaîtrait exactement le cours de ses réflexions et qu’ensuite il ne pourrait plus regarder personne en face et serait obligé de se terrer. Il vivait ainsi dans l’attente d’une catastrophe qui lui semblait d’autant plus horrible qu’il était seul à la prévoir.

Puis il crut que ses ouvriers et contremaîtres lisaient en lui. L’un de ceux-ci lui fit un jour la remarque suivante : « Vous pourriez peut-être songer, monsieur le Directeur, à créer une caisse de secours pour les ouvriers. Il suffirait de quelques années de cotisations pour qu’une somme rondelette y soit affectée. Au cas où personne n’aurait besoin d’y avoir recours, elle servirait à édifier une sorte de maison de vacances où vos ouvriers auraient droit de se reposer, à tour de rôle, quinze jours par an. » M. Perrier répondit évasivement. Mais durant une semaine, cette demande le hanta. « Quelques années de cotisations… quelques années… Ah ! oui… C’est pour se moquer de moi. On sait bien que je vais faire faillite. » Puis, dans les moments de bonne humeur, il se disait : « Ils sont sincères, ces braves gens. Quoi de plus légitime que leur demande ! » Il souffrait alors car il avait le sentiment de tromper ses ouvriers, de leur cacher la vérité, de les laisser se bercer d’espérance. Avait-il le droit de les regarder s’organiser, améliorer leur vie, alors que lui, leur maître, savait très bien que tout allait crouler ? La crainte de décevoir ses ouvriers, d’être renié par ses amis qui ne lui pardonneraient pas de les avoir bernés, ne le quittait jamais. À cause de cela, il fuyait toutes les relations. Puisqu’il devait les perdre un jour, puisqu’il n’était pas digne d’elles, pourquoi se lierait-il ? Il se repliait en lui-même. Rien ne le gênait plus qu’un camarade l’assurant de son dévouement pour la vie, ou parlant de sa bonté, ou surtout que ces gens qui, perçant sa froideur, laissaient entendre, par des signes ou des phrases à double sens, qu’ils devinaient derrière son air distant, un homme pour lequel ils avaient un profond respect. M. Perrier redoutait ces amis plus que tous car il avait conscience que le jour de la chute, ceux-ci le haïraient d’autant plus qu’ils l’avaient aimé. À la fin, il ne voulut plus voir personne. Ses enfants parlant de vacances, sa femme, de l’avenir, ses proches, des affaires, lui étaient insupportables. Il n’endurait pas que l’on s’attardât sur des projets. Aussitôt il détournait la conversation. « Qui peut prévoir l’avenir ? » ou bien « On sera sans doute mort d’ici là », disait-il alors. À ces phrases, sa femme répondait : « Comme tu es bête ! » ou « Qu’est-ce que tu peux bien avoir dans la tête pour te faire des idées pareilles ? » Il se défendait mollement, soit en mettant ses paroles sur le compte de la sagesse, soit en marmonnant : « Il vaut mieux voir la vie en noir. De cette façon, on n’a pas de désillusions. » Comme il croyait que son usine tomberait, non pas d’un seul coup, mais peu à peu, il se faisait apporter la veille de chaque échéance, tous les livres de comptabilité et, durant des heures, dressait des tableaux comparatifs. Finalement ce doute en son entreprise devint si violent qu’il se mit à abhorrer cette dernière et que les symptômes de folie qui se manifestaient déjà en lui devinrent de plus en plus fréquents. Un matin, il arriva plus tôt que d’habitude à son bureau. Il fit appeler Cocquerel, son secrétaire, et, à brûle-pourpoint, lui dit : « Cocquerel, dans deux ans je vous donne ma fille en mariage. » Parce qu’il s’imaginait être le dernier des hommes, il éprouvait parfois tout à coup le besoin, pour se relever, de faire le bien autour de lui. Cependant qu’il en avait encore la possibilité, il songeait, comme ces hommes ruinés qui jettent par les fenêtres leur dernier argent afin qu’on leur soit moins cruel une fois qu’ils seront tombés, à s’assurer des amitiés pour plus tard.

Souvent, il restait des heures à rêver, enfermé dans son appartement. À travers les stores que sa femme avait brodés, il regardait les arbres et les villas ensoleillés qui se dressaient devant lui. Un dimanche, après déjeuner, il se rendit au salon. C’était en été. Les siens étaient partis depuis une semaine pour Dieppe. Il avait chaud. L’air de la pièce était gris de fumée. Son attention se portait tantôt sur les bibelots d’une vitrine, tantôt sur les larmes de cristal du lustre, tantôt sur une console dont le marbre était entouré d’un minuscule garde-fou en cuivre. Soudain il imagina ses biens bousculés dans un déménagement, puis, plus longuement, jetés par les fenêtres au cours d’un incendie. Les meubles tombaient un à un sur les dalles de la terrasse et se brisaient comme du verre. Peu à peu, toutes les pièces de la villa se dénudaient. Il ne possédait plus rien. Il se rendait au premier étage. Les portes étaient ouvertes. On apercevait une enfilade de chambres vides où traînaient comme dans des cantonnements abandonnés, des seaux et des boîtes de fer-blanc. Il frissonna. « Tout cela ne vaut pas cher », pensa-t-il. Il eut soudain conscience que sa maison allait tomber en ruine, qu’elle allait vieillir aussi vite qu’un objet neuf. Le mois dernier, il avait demandé à Cocquerel, en affectant une curiosité d’enfant : « Combien cela peut durer une maison ? » « Deux cents ans, trois cents même », avait répondu le secrétaire. Il se leva, frappa le mur. « Il ne sait pas ce qu’il dit. Dans un an, ce mur s’écroulera. » La fièvre le faisait transpirer. Il ouvrit la fenêtre. La monotonie de l’après-midi entra dans la pièce. Tant qu’elle avait été close de toutes parts, elle avait conservé sa vie propre. À présent, la brise lourde qui venait mourir contre les tapisseries, la confondait, aux yeux de M. Perrier, avec le monde hostile et morne qui l’entourait. Il quitta le salon, erra quelques minutes dans la villa, puis l’idée lui vint de monter au dernier étage. Il y avait là une sorte de grenier où les enfants rangeaient leurs jouets. Il lui apparut alors que s’il mourait les siens le rejoindraient un jour. « La souffrance sur la terre n’est pas si grande qu’on le pense », se dit-il. L’horizon qu’il aperçut de la fenêtre du grenier le surprit par sa grandeur. Depuis des mois, il n’avait pas gravi un escalier. Aussi éprouva-t-il un instant cette même sensation agréable qu’un citadin ressent lorsque, après des années, il revoit la campagne. Il s’accouda sur la barre d’appui. Il remarqua dans le jardin, sept ou huit chaises les unes à côté des autres et un fauteuil d’osier dont la courbe du dossier, de l’endroit où il se trouvait, lui parut plus douce. Vus d’en haut, les parterres, la tonnelle, les arbustes, avaient quelque chose de charmant. Le soleil baissait dans le ciel. Alors, sans qu’il s’étonnât de cette réflexion, M. Perrier s’imagina qu’il venait de manger un peu plus de la moitié d’un gâteau et qu’il se trouvait maintenant à la minute où l’on se rend compte que chaque autre bouchée vous rapproche de la fin. D’où il était, il pouvait voir les poutrelles qui soutenaient le toit. Des allées blanches sillonnaient les pelouses. Derrière les buissons poussiéreux qui dissimulaient le jardin aux passants marchait un promeneur. Soudain le regard de M. Perrier, qui jusqu’à présent n’avait fait qu’errer au loin, plongea juste au-dessous de lui. Alors, il eut l’impression que le ciel et les arbres disparaissaient, qu’il n’y avait plus ni lumière, ni obscurité mais seule une sorte de fosse grise. La barre qui touchait sa poitrine, le sol sur lequel ses pieds étaient posés, il cessa de les sentir. Il lui sembla qu’il volait sans faire un mouvement, comme dans un miracle. C’était si agréable qu’il éprouvait un besoin impérieux de s’allonger, d’essayer d’avancer, couché dans le ciel. Il tendit les bras en avant, se pencha au dehors pour jouir davantage de cette sensation de légèreté. Mais tout à coup il sentit qu’il tombait à une vitesse vertigineuse.

 

*

*     *

 

Peu après la mort tragique de M. Perrier, Louise hérita d’un tiers de la fortune de son père. Il n’avait pas tenu compte de sa conduite et avait partagé ses biens entre ses filles et sa femme. Alexandre, Louise et leur enfant, habitaient alors un petit logement rue Broca et vivaient misérablement des gains qu’ils tiraient d’une crémerie qu’ils avaient montée à crédit et où venaient quelques étrangers. Dès que Louise fut en possession de sa part d’héritage, elle n’eut qu’une pensée, quitter Paris. Ils firent don de la crémerie à un pauvre homme qui, de reconnaissance, s’agenouillait devant eux à tous moments et leur baisait les mains en pleurant de joie. Puis, après avoir longuement hésité sur le choix d’une ville, ils allèrent finalement s’installer à Genève sans laisser leur adresse à personne, éprouvant comme un immense soulagement à rompre définitivement avec cette vie pénible qu’ils avaient menée à Paris.

Il y avait une dizaine d’années qu’ils habitaient dans la vieille ville de Genève un vaste appartement qui se trouvait au-dessus d’une salle de réunions de francs-maçons dont on entendait les conversations bourdonnantes dès que l’on ouvrait un placard, lorsque la guerre éclata. Alexandre et Louise s’étaient mariés depuis. Leur fils, Nicolas, avait alors quinze ans. L’appartement qu’ils occupaient était une sorte de labyrinthe. Les couloirs qui s’enchevêtraient les uns dans les autres étaient recouverts d’un long tapis de feutre rouge qui avait été posé lors de la visite de Guillaume II à Berne, sur le chemin que suivit l’empereur pour gagner, de son wagon, la voiture qui l’attendait sur la place de la gare et qu’Alexandre, à cause d’un côté brocanteur de son caractère, avait réussi à acheter presque pour rien. Une porte rembourrée qui se fermait toute seule séparait deux de ces couloirs. La nuit, on entendait les griffes du chat qui s’amusait à grimper jusqu’en haut de cette porte, à sauter à terre, puis à grimper de nouveau. Était-ce à cause de l’atmosphère triste de cet appartement, du mystère de toutes ces vastes pièces dont certaines étaient inhabitées, que ce chat semblait possédé ? Il bondissait dans l’obscurité, emplissait les chambres lointaines de bruits, surgissait soudain devant vous pour s’enfuir aussitôt en sautant. Alexandre avait fait aménager une salle de bain dont l’eau provenait d’un immense réservoir peint au ripolin et suspendu dans la cuisine, au-dessus du fourneau qu’il fallait allumer trois heures d’avance avant que l’eau fût chaude. Il était fier de cette installation compliquée. Par goût, il s’adressait toujours à de petits artisans. Aussi, avait-ce été un vieux plombier qui passait son temps à mettre au point une invention, qui avait procédé à la pose de cette salle de bain bizarre. Louise reprochait toujours à son mari de ne pas s’adresser à des maisons sérieuses. Elle ne supportait pas qu’il fût ainsi familier avec des ouvriers, qu’il suivît dans leur atelier la marche des travaux, qu’il les aidât même parfois.

Entre ses parents, qui n’avaient aucune idée sur la façon de l’élever, Nicolas grandissait. Son père qui l’adorait, n’osait jamais lui faire la moindre observation et Louise, de plus en plus taciturne, le délaissait. Dans sa chambre qu’il avait tapissée d’affiches de pneumatiques et de cartes postales comme on en faisait à cette époque et qui représentaient des femmes sur de hauts tabourets de bar, il y avait un désordre indescriptible. À part la bonne, personne n’y entrait. La nuit il se levait et accoudé à la fenêtre, il regardait la rue durant des heures, s’étonnant quand il voyait passer des enfants plus jeunes que lui car, si ses parents le laissaient libre en tous points, ils ne lui permirent jamais de sortir après le dîner. Il aimait à s’imaginer qu’il était un enfant prodige. Il y mettait une force telle qu’il se voyait par exemple assis à un piano et, devant ses parents abasourdis, jouant les morceaux les plus difficiles, ou prenant part à une course de bicyclette et arrivant premier sous les acclamations, ou récitant une tragédie tout entière, ou encore traversant le lac Léman dans sa longueur à la nage. Parfois, tant ses rêves étaient vivants en lui, il s’asseyait réellement au piano et, promenant au hasard ses doigts sur les touches, se figurait qu’il improvisait quelque chef-d’œuvre. Sa jeunesse entière fut ainsi hantée par le besoin d’être un prodige, de surprendre. Lymphatique et paresseux, il ne travaillait pourtant pas. Son père en souffrait, cela sans même le lui faire comprendre par un regard. Ses sens s’éveillaient. En même temps qu’il avait honte au point qu’il serait mort de confusion si on avait deviné qu’il savait tout des relations entre homme et femme, il éprouvait le besoin de laisser percer ses connaissances par des sous-entendus. Il pensait toujours que des signes physiques le trahissaient et longtemps il crut que seuls les enfants vicieux rougissaient. Quand il se baignait dans le Rhône, il se jetait tout de suite à l’eau parce que, pour une raison incompréhensible, il s’imaginait que la pointe de ses seins qui, sous la chaleur de ses vêtements, n’avaient aucune rigidité, trahissaient ses troubles sensuels. À mesure qu’il grandissait, il s’habillait de plus en plus d’une manière excentrique. Mais ses parents étaient si loin de lui qu’ils ne le remarquaient même pas. Un mois durant il alla jusqu’à se chausser d’escarpins de femme. En sortant du collège, il se rendait dans des thés-dansants où il restait jusqu’à l’heure du dîner. Une femme, un jour, le conduisit chez elle. Nicolas était tellement ému qu’il ne prononça pas une parole. Comme la pluie se mit à tomber à torrents, elle lui prêta pour rentrer un pardessus de vieil homme à revers de soie qui avait été sans doute oublié là. Et à partir de ce jour, ce pardessus resta un an accroché au porte-manteau de l’appartement de ses parents sans que jamais personne ne songeât à en déterminer la provenance.

Nicolas éprouvait pour son père un sentiment bizarre où entraient de la gêne, de l’amour et de la pitié. Alexandre toussait déjà continuellement. Nicolas s’imaginait que c’était une comédie pour attendrir sa mère et croyait être le seul à la démasquer. Ces quintes de toux le rendaient nerveux au point qu’un jour il ne put s’empêcher de dire : « Tu tousses exprès. » Son père le regarda un instant avec tristesse, puis lui répondit doucement : « Tu as raison. »

Depuis, Nicolas se demandait souvent si ce jour, son père avait deviné cette sorte de fureur qui l’avait poussé à faire cette remarque, ou bien si simplement il avait pris celle-ci pour un propos d’enfant. Nicolas devinait confusément que sa mère était issue d’une meilleure famille que son père. Aussi, à cause d’un sentiment bas, aurait-il voulu être seul aimé par Louise et était-il jaloux de l’affection que celle-ci portait à son mari. Tout ce que faisait son père pour mériter cet amour lui était insupportable. Il n’y voyait rien de sincère. Un jour, à table, comme Alexandre avait été dans la matinée chez le coiffeur et que sa barbe noire était bien taillée, Louise dit en riant : « Père est beau. » Sans penser, Nicolas ajouta : « Il a l’air d’un gentleman. » Mme Aftalion rougit. Lorsque cela lui arrivait, elle perdait tout contrôle d’elle-même. « Il ne sait plus ce qu’il dit. Quel enfant, mon Dieu ! » Elle se leva et partit. Alors Alexandre se tourna vers son fils et dit avec sa douceur habituelle. « Pourquoi as-tu dit cela ? Tu sais bien que ta mère est très nerveuse. »

Nicolas ne pouvait également supporter chez son père certaines manières théâtrales qui lui étaient venues en vieillissant. Il avait honte de tout ce que disait ou faisait Alexandre dans la rue, au théâtre, au café. Lorsque celui-ci l’obligeait à céder sa place dans un tramway ou s’agenouillait en pleine rue pour nouer le lacet d’une passante, ou encore se mêlait à un attroupement et prenait parti pour quelqu’un. Nicolas ne savait où se mettre.

Peu à peu, le véritable caractère d’Alexandre s’était dégagé. D’avoir passé par tant d’années misérables, côtoyé des hommes dont la volonté était de fer, d’être monté lentement jusqu’à cette sorte d’aisance dans laquelle il vivait à présent, faisaient qu’il méprisait les hommes paisibles. Quand il rencontrait quelque fonctionnaire ou commerçant qu’il connaissait vaguement, il l’accueillait par ces mots : « Comment allez-vous, célèbre docteur ? » Puis, s’il était en compagnie de quelqu’un, il ajoutait : « Je vous présente, un phare, un bienfaiteur de l’humanité. » Bien qu’il n’eût pu atteindre ce qu’il avait rêvé, il voulait être digne de l’idéal de sa jeunesse et, comme si une force supérieure l’avait investi de cette fonction, se poser en défenseur de ces hommes qui, eux, l’avaient atteint. Il parlait des génies avec une pieuse admiration. Pour certains noms propres : Zola, Hugo, Vallès, il avait une prédilection à cause de leur consonance. Au passage des hommes politiques, il criait bruyamment son enthousiasme. D’ailleurs, c’était en toutes les circonstances qu’il manifestait. Il éprouvait un besoin d’intervenir partout, cela d’une manière mi-sérieuse, mi-naïve. Ce fut ainsi qu’un jour, il faillit être expulsé d’un cirque où il avait conduit Nicolas. Un nageur s’était laissé enfermer dans une cage de verre pleine d’eau. Au moment où il était entré, Alexandre avait retenu sa respiration. Suffoquant au bout d’une minute et voyant le nageur toujours sous l’eau, il s’était mis à crier dans la salle oppressée : « Assez… assez… c’est un meurtre. »

Son rêve alors était d’être directeur d’une importante entreprise commerciale. Chaque mois, il parlait avec le même feu d’une nouvelle affaire. Tantôt il s’agissait de mines d’amiante en Corse, tantôt d’un produit qui remplacerait le charbon, le papier, la pierre, tantôt d’un journal d’hôteliers sur lequel figureraient les noms de tous les voyageurs, tantôt encore d’une nouvelle graisse végétale. Mais tous ses projets n’avaient jamais de suite. Il avait beau courir les rues avec des échantillons, des prospectus, des cartes de visite, personne ne le prenait au sérieux. Il voyait trop petit et trop grand à la fois. À peine amorçait-il une affaire qu’il était en même temps directeur et garçon de bureau.

La fortune de Louise fondait mais il ne s’en rendait même pas compte, certain qu’il était qu’un jour il réussirait. Ce qui le distrayait le plus était d’inviter à déjeuner des demi-fous, les patrons de ces boutiques nouvelles que l’on devine pas commerçant aux rideaux de leur magasin, à la peinture fraîche des murs, à mille rien, des maniaques, des illuminés. Il les faisait parler, les poussait à des excentricités pour étonner sa femme. Sa fierté était que Louise jouât, après le repas, du piano. « Elle est musicienne ! » avait-il prévenu.

Pourtant, Alexandre commençait à se rendre compte que jamais il n’arriverait à quelque chose. Pour le remonter, Louise disait parfois à table avec tristesse : « Mais père est encore jeune. Il va se remarier avec une Américaine. » Il secouait la tête. C’était bien fini. Il ne croyait plus en lui. Ses forces le trahissaient. Chaque jour, il recevait des traites qu’il ne pouvait payer, des avis d’huissiers, des lettres écrites sur un ton sec. Il n’avait plus d’espoir qu’en le jeu. Il passait des nuits à jouer, sans parler, l’attention portée uniquement sur ses cartes. Il toussait tout le temps et n’avait plus d’appétit. L’indolence de Nicolas l’affectait profondément. Son dernier désir, faire de son fils l’homme qu’il aurait voulu être, il fallait qu’il l’abandonnât également. Il passait avec indifférence devant des gens avec qui, la veille, il s’était longuement entretenu. Le mal qui couvait en lui éveillait ses sens. Toutes les jeunes filles qu’il rencontrait il les saluait d’un large coup de chapeau. Maigri, méconnaissable, il fit venir au commencement de l’automne 1916, un médecin. Celui-ci lui ordonna de partir aussitôt pour Leysin. Il faisait pourtant encore quelques projets, mais sans force, se contentant de rêver d’une maison dans le midi de la France. Pour qu’il ne fût pas seul dans un sanatorium, Louise loua une villa. Elle le veillait jour et nuit. À cause du diabète, on ne pouvait le soigner. Il était perdu. Déjà, il commençait à divaguer. Par les fenêtres ouvertes, on apercevait, s’élevant au loin, au-dessus d’une pente de neige, les pics des montagnes qui se découpaient sur un ciel d’un bleu solitaire et pur. Il demeurait allongé toute la journée. Quand la nuit tombait et que, dans le silence immense de la montagne, cet homme tremblant de fièvre, dont la chaleur tourmentée et la faiblesse contrastaient avec la puissance de la nature sauvage et calme qui l’environnait, balbutiait encore des désirs confus et des projets insensés, Louise éprouvait une telle détresse qu’elle devait le quitter brusquement pour aller sangloter dans une pièce voisine. Un mois après, le sept novembre, Alexandre mourait à l’aube, à cette même aube qu’il avait vue tant de fois se lever.

 

*

*     *

 

Après la mort de son mari, Mme Aftalion décida de quitter Genève qui lui était devenu odieux et d’aller se fixer à Nice. Elle acquitta toutes les dettes contractées par son mari, réalisa ce qui restait de sa fortune et, au milieu de l’hiver, partit avec son fils. Nicolas vécut alors absolument livré à lui-même. Sa mère était indifférente à tout ce qu’il faisait. Il ne voulut pas continuer ses études. Pas une seconde elle ne songea à l’en empêcher. Il avait alors dix-sept ans. Aucune discipline ne réfrénait ses désirs. Il se levait à dix heures du matin, flânait des journées entières. Pour ne pas faire de cuisine, ni prendre de bonne, Mme Aftalion déjeunait dans une crémerie, où, à midi, Nicolas allait la retrouver. Il ressemblait à ce Lazare Bogdanoff, dont les parents, avant la révolution russe, avaient exploité les plus importants puits de pétrole de la région de Bakou. Précipité de la richesse dans la gêne, ce Lazare passait ses journées à énumérer ce qu’il avait possédé, englobant dans ses biens, ceux de ses parents, de ses frères, des firmes concurrentes, du pays tout entier. De toute cette abondance, il ne pouvait croire qu’il ne restait rien. Au contact des hommes luttant pour gagner quelques francs, il lui apparaissait qu’il n’avait pas su jouir du faste de jadis. Il souffrait d’être leur semblable et de ne pouvoir montrer, autrement qu’en paroles, que le luxe qu’ils désiraient tant lui était familier. La légende de sa vie était noyée dans la réalité. À présent, il fallait qu’il se défendît contre cette foule qui le frôlait dans les restaurants, dans la rue, partout.

Bien que Nicolas n’eût point connu l’opulence de Lazare, il aimait à raconter les soirées que donnaient ses parents, en embellissant puisque personne n’était à même de le contredire. Mme Aftalion, elle, voyait avec terreur le peu d’argent qu’elle possédait diminuer chaque jour. La peur de l’avenir et l’absence d’Alexandre la poussèrent à renouer avec ses parents et amis. À chaque fin d’année, elle leur écrivit. Six ans s’écoulèrent ainsi durant lesquels elle dépensa les derniers milliers de francs qu’elle possédait. Ce fut alors qu’elle se décida à gagner Paris. Nicolas, espérait-elle, trouverait une situation en cette grande ville. Elle vendit les meubles de son appartement et réalisa ainsi une vingtaine de mille francs. Sous sa dictée, Nicolas écrivit à sa sœur Thérèse, mariée depuis avec le secrétaire de M. Perrier, pour lui demander l’hospitalité. Une semaine après, les Aftalion recevaient une lettre assez froide dans laquelle Mme Cocquerel disait quelle serait heureuse de la revoir, sans pourtant faire la moindre allusion à Nicolas. Ce fut alors que Louise et son fils partirent pour Paris.

3.

Quand Mme Aftalion qui, au dernier moment, n’avait pas voulu que Nicolas l’accompagnât parce qu’elle craignait que les deux hommes ne s’entendissent point, pénétra dans la garçonnière de son frère, celui-ci poussa une exclamation de surprise :

— Toi, Louise ! C’est incroyable !

Il ouvrit toutes les portes, pria la concierge de préparer du thé parce que la femme de ménage était en retard, disposa trois ou quatre coussins dans un fauteuil.

— Allons, assieds-toi là, grande sœur en or.

Il ne savait que faire pour la mettre à l’aise.

Charles, le seul frère de Mme Aftalion, Marc ayant été tué à Verdun, avait complètement rompu avec sa famille qu’il traitait de vieux jeu. La guerre avait éclaté alors qu’il venait de terminer ses études. De 1914 à 1918, il fut blessé sept ou huit fois. Dans la Somme, son courage lui valut le grade de capitaine. À la démobilisation, il avait loué, rue Demours, un rez-de-chaussée qu’il transforma en garçonnière. Grand et fort comme sa sœur Thérèse, il menait une vie encombrée d’amis. À chaque instant, on lui téléphonait : « C’est toi, vieux Charles ? Tu nous rejoins ce soir ? » À quoi il répondait : « Promis ! » Au milieu de la nuit, des camarades frappaient à ses volets pour l’éveiller et, lorsqu’il ouvrait, enjambaient la barre d’appui et pénétraient chez lui. Il déjeunait toujours dehors, avait des rendez-vous jusqu’à cinq heures avec des « bougres de clients » comme il disait, prenait l’apéritif « au Wepler de la place Clichy », dînait en compagnie d’Alice, sa maîtresse, et d’autres couples dans un restaurant-auberge du côté de l’Étoile, et ensuite, en bande, allait faire du scandale dans quelque théâtre de quartier, souper à Montmartre pour finalement rentrer chez lui à quatre heures du matin. Le lendemain, à neuf heures, il était debout, à moitié inconscient. Pour se remettre, il prenait une douche froide puis, en caleçon, les mollets entourés de soutien-chaussettes, le buste au chaud dans une flanelle, il faisait quelques exercices avec un sandow fixé au mur de la chambre à coucher, soulevait vingt fois de suite de petites haltères qu’il roulait ensuite sous le lit. Alors seulement, il se rendait dans la salle à manger où la femme de ménage avait servi, entre temps, le petit déjeuner. En mangeant, il jetait un coup d’œil sur la première page du journal. À dix heures, il partait pour son garage, non sans donner une liste de réponses à sa femme de ménage au cas où Graff, Uciani, Lévêque ou un autre ami lui téléphoneraient. Jamais il n’avait une minute à lui. L’emploi de son temps était fixé à deux jours d’avance. Quand le dimanche il se rendait en automobile avec Alice soit au Havre, soit à Chartres, il devait se défendre d’un sentiment de lassitude. Les amis, le mouvement de la ville, les rendez-vous lui manquaient.

À ses yeux, les malades n’étaient jamais gravement atteints. « Ça va mieux ? » demandait-il en arrivant. Il offrait des bonbons, riait, faisait des mots, racontait des anecdotes car, dans son esprit, toutes les maladies étaient morales. Il suffisait de vouloir pour se guérir. « Allons, un peu d’énergie. Dis-toi que tu n’as rien. » Il était généreux, sans arrière-pensée, d’une façon naturelle. « Tu as besoin de six billets. Repasse le seize. » À la date indiquée, il tenait parole « Merci. Tu es régulier », lui disait son ami. Chaque premier jeudi du mois, il retrouvait, dans un cabinet particulier d’un restaurant du faubourg Montmartre, une dizaine d’anciens officiers du cent trente-deuxième d’infanterie avec lesquels il avait fait la guerre et qui s’étaient groupés sous l’appellation de « Les rescapés du treize-deux ». Les dîners à « vingt-deux francs le képi », comme il était écrit sur les invitations, étaient modestes mais se continuaient chaque fois dans des libations qui n’en finissaient plus. C’était à celui qui tiendrait le mieux. Parfois le convive qui semblait le plus calme tombait tout à coup, comme assommé. On le portait dans le vacarme et le bruit de vaisselle brisée, sur un canapé. Certains chantaient à tue-tête. D’autres essayaient d’attirer parmi eux quelques femmes sortant d’un cabinet particulier voisin. À la fermeture du restaurant, ils gagnaient la rue en titubant et, bousculés dans la foule, ne tardaient pas à se perdre. Le lendemain, durant tout le jour, Charles répétait : « Vous parlez d’une bringue ! Ça compte dans la vie d’un homme. Des liqueurs, du vin, de la bière, on a bu de tout. »

— As-tu froid, faim, chaud, soif ? demanda-t-il à sa sœur.

À ce moment la sonnerie du téléphone retentit. Il prit l’appareil :

— Qu’est-ce qu’il y a ? On ne peut pas me laisser tranquille… Je ne réponds pas…

Et il raccrocha le récepteur.

— Alors te voilà ! Je parie que tu arrives de Fridolie ?

Il appelait ainsi l’Allemagne, les États des Balkans, la Russie. Mme Aftalion se mit à rire :

— De chez Thérèse, plutôt.

— À la tienne ! Quel imbécile, ce Cocquerel ! Qu’est-ce qu’il se croit ! « Charles, vous devriez faire attention. » C’est tout ce qu’il sait me dire. Je n’ai jamais vu un imbécile pareil. Il n’a pas de mal à battre les records. Il veut se mêler de mes affaires, me donner des conseils avec son air de crétin content de soi.

— Mais qu’est-ce qu’il t’a fait ?

— Moi, je n’aime pas les gens qui, chaque fois qu’ils ouvrent la bouche, s’imaginent que le monde entier les écoute. Voilà. Il n’a qu’à me laisser la paix. Et Thérèse qui reste « sidérée » devant lui ! Elle l’admire. Il fait le pacha. Il est assez malin.

Comme le regard de Mme Aftalion s’était posé sur une chemise de femme qui pendait au dossier d’un fauteuil, il continua :

— Tiens, dis-leur que tu as vu une chemise de femme chez moi. Tu verras la tête qu’ils feront. Mais quelle idée as-tu eue d’aller habiter chez eux ?

— Tu sais bien, quand on est seule, on aime bien sentir autour de soi des gens qui ne sont pas des étrangers. D’ailleurs, demain nous partons. La vie est intenable chez eux. Je voulais justement te demander si tu connaissais quelque chose.

Charles, qui marchait de long en large, s’arrêta.

— Chez moi ? Mais tu ne serais peut-être pas tranquille.

— Je comprends bien. Je ne voudrais d’ailleurs pas.

— Pourquoi ? Il ne faut pas se gêner avec moi.

— Non, non. Tu es garçon, ce n’est pas la même chose. J’ai été chez Thérèse parce que je pensais qu’elle comprendrait ma situation. Elle a un grand appartement. En attendant, si elle avait été gentille, nous aurions pu vivre chez elle.

— Tu ne dois pas être seule ? Ton fils est avec toi…

— Mais oui. Ne serait-ce qu’à cause de cela, je ne voudrais pas te déranger.

— Pourquoi ne prendrais-tu pas un appartement meublé en attendant ? Comme cela tu aurais le temps de voir venir.

— Cela se trouve ?

— Tant qu’on veut. Entre dans la première agence, on te donnera cent adresses. Je reconnais que c’est un peu cher, mais on rattrape le loyer sur la nourriture. Tu comprends bien que si tu es à l’hôtel, il faut que tu manges au restaurant et à l’heure actuelle, un repas, c’est vingt francs. Compte au bout du mois, à deux.

— Et un appartement vide ?

— Ah ! ça c’est autre chose. Il faut le temps et même avec le temps, il y a toujours la reprise de cinquante billets.

— Cinquante billets de quoi ?

— De mille.

— Alors, il vaut mieux ne pas y penser.

— À ce point ?

— Non, mais enfin, après tout ce qui est arrivé, nous n’avons plus grand’chose.

— Je comprends. On n’a pas besoin d’insister pour que je comprenne. Eh bien, tu sais, un conseil : ne perds pas de temps. Ton fils a quel âge ?

— Vingt-trois ans.

— Tout est bien alors. Il n’aura qu’à travailler dur. Et puis tu verras que tout s’arrangera. C’est toutes seules que les choses s’arrangent, à condition de travailler, naturellement. Moi personnellement je t’engage à prendre un appartement meublé. Pas besoin de luxe. Avec ce que gagnera le petit, tu seras tranquille. Toi, de ton côté, tu peux donner des leçons. Tu savais le piano, il me semble. Maintenant si tu veux, je peux te prêter une chambre et lui couchera à l’hôtel.

Dans le désordre de la garçonnière, Charles allait et venait. Louise devinait son embarras. Aussi, par fierté, dit-elle tout de suite :

— Penses-tu ! Je ne veux pas te déranger. Tu es bien gentil mais je m’arrangerai toujours.

— As-tu des bagages ?

— Je ne les ai pas encore retirés de la consigne. Thérèse se plaignait continuellement d’être à l’étroit.

— Si tu veux les mettre dans la chambre de bonne, elle est à ta disposition. Je ne peux pas trouver une bonne ou alors ce sont des idiotes.

— Cela coûte cher le loyer d’un appartement meublé ?

— Il y en a à tous les prix, mille, deux mille, cinq mille par mois, cinq cents, mais alors des taudis…

— C’est terrible.

— Mais tout est comme cela à Paris. C’est un commerce. Il y a des agences. Il y a un service de surveillance à la préfecture, il y a des lois. Tu en verras bien d’autres. C’est pour cela que je te conseille d’organiser ta vie tout de suite. Et puis, tu sais, ne te gêne pas avec les gens. Ils ne se gêneront pas avec toi.

 

*

*     *

 

Le lendemain matin, Mme Aftalion et son fils quittaient les Cocquerel et, en attendant de trouver un appartement meublé qui leur convînt, allèrent habiter un hôtel de la rue Lafayette qui leur avait été recommandé par un commerçant de Nice au cas où ils se rendraient à Paris. Durant une quinzaine de jours, Nicolas se mit à la recherche d’un appartement dont le loyer mensuel ne dépassât pas mille francs mais qui fût tout de même pourvu d’une salle de bains et d’un salon. Le soir, il rentrait exténué. « Il faudrait mettre le double », disait-il, « pour avoir quelque chose de bien. Si tu voyais ces appartements. Ils sont obscurs, sales, mal meublés. On y deviendrait neurasthénique… Pour deux mille, alors je crois qu’on trouverait quelque chose de bien. » « Mais tu sais bien qu’il ne me reste presque plus d’argent. » Mme Aftalion était molle dans ses objections. Le confort, la vie facile l’attiraient. Du moment qu’elle possédait de quoi satisfaire immédiatement ses besoins, peu lui importait l’avenir. Ce n’était que pour s’excuser qu’elle raisonnait. En réalité elle souhaitait de se trouver devant le fait accompli.

Finalement Nicolas arrêta un appartement dans un immeuble de belle apparence, rue Eugène-Manuel, dont le loyer était de quinze cents francs par mois.

— Tu n’aurais pas dû, fit Mme Aftalion. Dans trois mois, comment ferons-nous pour payer un tel loyer ?

— D’ici là, on verra bien.

— Je t’assure que tu n’aurais pas dû.

Ces mots furent ses seuls reproches, tant elle se réjouissait au fond de quitter l’hôtel et de pouvoir enfin déballer ses malles, disposer autour d’elle tout ce qu’elle possédait, aller et venir dans plusieurs pièces.

Cet appartement, situé au deuxième étage, était formé de la moitié d’un autre appartement beaucoup plus grand. La même entrée servait aux deux tronçons. « Si vous voulez recevoir, prévenez-moi deux jours d’avance. Je mettrai mon grand salon à votre disposition », avait dit le propriétaire, qui s’était réservé les pièces donnant sur la rue et qui, parce que la salle de bains se trouvait dans la partie louée, en avait aménagé une deuxième à son usage dans un petit réduit. La cuisine, par contre, était située dans sa partie à lui. Aussi, celle des Aftalion, improvisée dans une alcôve masquée par des battants que le propriétaire avait exprès fait poser, n’avait-elle point de fenêtre, si bien qu’un écriteau recommandait aux locataires de ne point faire de fritures, cela dans leur intérêt. La cour sur laquelle donnaient les chambres des Aftalion était vaste et à prétentions modernes. Au milieu, surélevé à la hauteur d’une marche, se trouvait une sorte de bassin dans lequel verdoyait une pelouse minuscule. Encore était-il dans les conditions de payer deux mois d’avance et de verser une provision qui répondait des détériorations possibles.

Après avoir été chercher leurs malles à la gare de Lyon, les Aftalion se firent conduire rue Eugène-Manuel. Il était neuf heures du soir. La nuit était tombée. Dans cet appartement triste et pompeux, ils se sentaient perdus. Ils n’avaient pas dîné.

— Descends chercher du jambon, fit Mme Aftalion. Attends une seconde, je vais t’inscrire sur un bout de papier tout ce qu’il faut. Et dépêche-toi parce que tout va être fermé.

Restée seule, Louise fit la lumière dans toutes les chambres et ferma les volets. Elle entendit, à travers une porte condamnée que masquait une tenture, une conversation douce dans la pièce voisine. Le propriétaire et sa femme recevaient quelques amis. Le sacrifice de la moitié de leur appartement était consenti de si longue date qu’ils ne songeaient même pas à leurs nouveaux locataires. Ils n’avaient point peur du lendemain. Pour eux cette journée était semblable à toutes celles qu’ils vivaient depuis des années. Mme Aftalion ne put se défendre d’un sentiment de détresse plus grande encore. D’être ainsi perdue dans une rue inconnue, à côté de gens paisibles dont elle vivait presque la vie et qui étaient pourtant si loin d’elle, lui causait une impression désagréable. Elle eût désiré que ses propriétaires vinssent frapper à sa porte, l’invitassent à passer la soirée près d’eux, lui parlassent avec douceur puisqu’elle partageait leur intérieur. Et de se sentir, au cœur de leur appartement, aussi étrangère pour eux qu’une femme dans la rue, lui causait une sorte de malaise.

Louise alla et vint dans toutes les pièces. Les meubles qu’elle ne connaissait pas, aux formes desquels elle n’était pas habituée, l’entouraient d’une atmosphère hostile. Quand elle les touchait, il lui semblait que tout à coup ils allaient se casser et que, puisqu’il n’y avait point de témoins, elle devrait les remplacer. Des détails bizarres lui sautaient aux yeux. Une ampoule brûlée du lustre du salon demeurait au milieu des autres ainsi qu’un trou noir. Une table incrustée de laque tremblait quand on passait à côté d’elle. Une longue pipe bavaroise était accrochée dans la salle à manger. Tous les bibelots posés n’importe où pour meubler semblaient étrangers les uns aux autres. À chaque instant, Mme Aftalion relisait l’inventaire, prise soudain de frayeur d’avoir signé pour trop de choses. Bien qu’il y eût partout des tapis, des tentures, des coussins et des abat-jour aux lampes, ces pièces paraissaient n’avoir jamais été habitées. On devinait que les précédents locataires avaient emporté, en s’en allant, ce qui vivait, et n’avaient laissé que ce qui, comme les murs, demeurait éternellement. Aussi, quand Nicolas reparut chargé de paquets, éprouva-t-elle un profond soulagement.

Après avoir dîné sommairement, sans appétit, en parlant si doucement que parfois ils se mettaient à rire et disaient à haute voix : « On croirait que nous sommes dans une église. Nous avons bien le droit de parler », jusqu’à ce que, insensiblement, sans même s’en rendre compte, ils baissassent le ton, ils se rendirent dans la chambre la plus à l’écart.

— On défait les malles ce soir ?

— Mais oui, maman. On se sentira mieux chez nous après.

La perspective de mettre ses robes à l’air, de revoir une foule d’objets qui lui avaient tenu compagnie depuis des années, remonta Mme Aftalion. Sur tous les meubles, elle plaça des photographies, des petits vases, des flacons. Elle accrocha ses manteaux dans une penderie, porta dans la salle à manger sa théière, ses petites cuillers en argent, étala un châle sur un fauteuil du salon.

— Dans quelle chambre, je mets ta photographie ? demanda-t-elle à son fils.

— Dans le salon.

— Et le plateau ?

— Aussi.

D’un panier dont elle avait eu honte devant la concierge parce que deux coussins y étaient ficelés, elle tira son coffret à couture qu’elle plaça sur une coiffeuse à la glace de laquelle manquait une glissière si bien qu’en la baissant on risquait de tordre celle qui restait.

— Ce tiroir est pour toi, dit-elle à Nicolas.

Comme elle n’avait pas de journaux pour recouvrir les étagères, elle laissa son linge au fond d’une malle. Sur chaque meuble, elle posa un livre. Quand tout fut déballé, Nicolas plaça les malles les unes sur les autres, dans un coin.

— Cela ne sera pas si mal que cela, dit-il, quand on sera habitué.

— Il manque des fleurs.

— Cela ne presse pas.

— Comme toujours, quand on sera habitué il faudra partir.

— Pourquoi maman ? Tu crois que je vais rester, comme cela, sans rien faire. Je vais gagner de l’argent.

— Ton père le disait aussi.

— Ce n’est pas la même chose.

Louise, qui n’en pouvait plus, s’allongea sur le divan du salon.

— Assieds-toi, Nicolas, on va parler un peu, je n’aime pas quand tu es debout.

— Si les Cocquerel nous voyaient, ils en feraient une sale tête. Si on les invitait ? Le propriétaire nous prêterait le grand salon. Tu l’as vu ?

— Ne parle pas comme cela, Nicolas !

Ce que venait de dire son fils avait amené Louise à songer à la fragilité de sa situation. Elle se sentait trop faible pour provoquer sa sœur. Il lui semblait que cela se retournerait contre elle et qu’alors, au lieu d’être entourée par des indifférents, ce serait par des ennemis.

— Tu ferais mieux d’aller voir les Rousseau. Ils t’aimaient beaucoup quand tu étais enfant. Ce sont les seuls qui ne se sont pas détournés de ton père et de moi. Eux, peut-être, pourront-ils te trouver une situation.

— Eh bien, j’irai. Pourquoi veux-tu que je n’y aille pas ?

À présent que le déménagement était achevé, les Aftalion entourés de tout ce qu’ils possédaient, reprenaient confiance.

— Certainement ils te trouveront quelque chose. Mon pauvre père disait de monsieur Rousseau que c’était la bonté même.

— Tu viendras aussi, maman.

— Pas le même jour. C’est mieux que tu y ailles le premier. Je ne peux pas avoir l’air de faire pression. Devant moi, il serait tenu de promettre. J’aurai toujours le temps après, si cela ne réussit pas.

— Bon, bon, ne te fâche pas.

— Je ne me fâche pas mais rends-toi compte de notre situation. Cela ne pourra pas durer longtemps. Il faut absolument que tu trouves une place. On doit d’ailleurs pouvoir trouver. Après une guerre comme celle-là, un homme, cela a de la valeur.

Elle s’imaginait que les hommes manquaient, qu’il suffisait de se présenter quelque part pour être accepté, que son fils, d’être en bonne santé, jeune et intact, avait une grande valeur. La certitude qu’une vie meilleure allait commencer, l’illumina.

— Tu lui expliqueras notre situation. Maintenant, on ne sait jamais. Si cela n’allait pas, il y aurait encore les Prudhon, les Massebiaux, les Guérin.

En parlant, Mme Aftalion voyait son fils sollicité de toutes parts.

— Et même si tous ces amis ne pouvaient rien, il resterait madame Nazaroff. J’irai la voir. Elle a tellement de relations. Tu verras, tout s’arrangera. C’est encore sur les étrangers qu’il vaut mieux compter.

 

*

*     *

 

Quelques jours après, Nicolas se rendit chez les Rousseau qui occupaient, rue de la Tour, un appartement pourvu d’une véranda vitrée aménagée dans la coupole même de l’immeuble et où le soleil donnait toute la journée. M. Rousseau avait été l’ami intime de M. Perrier. Cependant que ce dernier s’était tourné tout de suite vers le commerce, il était devenu architecte à cause d’un goût pour le dessin. C’était, à présent, un homme de soixante-cinq ans dont l’honnêteté était proverbiale. Plusieurs fois il avait été berné tellement il avait eu confiance en autrui. Aussi, en vieillissant, était-il devenu susceptible et croyait-il toujours, devant un étranger, qu’on cherchait à le tromper. « C’est un homme sans honneur », disait-il en parlant d’un escroc. Son portrait, peint également par Bilia, se trouvait au salon et à la façon dont l’architecte était assis, on avait l’impression qu’il allait se lever. On reconnaissait sur lui la même chaîne de montre que sur le tableau. Le fond de celui-ci représentait la même tapisserie qui recouvrait encore un mur de la pièce. M. Rousseau était sentimental et vouait un culte aux fleurs, aux bibelots, aux peintures léchées. Il adorait les jeux de société et était très gourmand. Il connaissait les spécialités de presque tous les restaurants de Paris et, quand il était invité à dîner, il apportait toujours une langouste qu’il achetait avenue Victor-Hugo, où, disait-il, « elles sont meilleures que partout ailleurs ». Son bureau était une véritable salle de musée. Une foule de bronzes, de statuettes, de presse-papier, l’encombraient. Chacun de ces objets portait, collée sur son piédestal, une pastille de papier sur laquelle était inscrit un numéro qui était reporté sur un gros cahier où il avait noté la valeur de l’objet, le jour où il en avait fait l’acquisition, sa provenance. On y lisait par exemple : « 974 : un des quatre moulages du centaure de Mannoni, 14 août 1902. Don de Jean-Jacques Guérin ». Les murs du vestibule étaient couverts de plans, de photographies de villas dont il avait été l’architecte, de gravures d’avant-guerre. Les constructions dont il était le plus fier était une maison de repos sur les bords de la Loire que des artistes avaient habitée et un immeuble de six étages sur les grands boulevards où, la seule fois de sa vie, il avait dû veiller à ménager une cage pour l’ascenseur. Dans sa conversation, on devinait l’homme désabusé. « C’est un quartier qui m’est cher, » disait-il en parlant de Passy. « Mon père y est né. J’y suis né. Aussi ai-je pensé que c’était encore ici qu’il vaudrait mieux que je finisse mes jours. »

En pénétrant dans le bureau, Nicolas remarqua tout de suite que M. Rousseau avait, sous l’œil, une grosseur teintée de bleue qui tirait la chair et donnait au regard une fixité étrange. Juste à ce moment le téléphone retentit. L’architecte prit l’appareil et, par un hasard curieux, ce fut justement de cette grosseur qu’il s’entretint. L’interlocuteur invisible semblait être un docteur. Nicolas éprouva un sentiment bizarre à la vue de cet homme grand et fort qui parlait de son mal comme celui d’un étranger, avec le même calme que s’il se fût agi d’une affaire. « Je ne crois pas », disait-il dans le récepteur, « que cela ait un rapport avec mon opération. Je sens simplement une lourdeur. » Deux ans auparavant, M. Rousseau avait en effet été opéré à la base du nez d’un point cancéreux qui avait menacé l’œil. Avant, ce point s’était trouvé sur la joue gauche. S’étant coupé une fois en se rasant, il avait disparu, puis, cinq ans après, avait reparu tout à coup à la base du nez. Une greffe à l’italienne avait enrayé le mal.

— Ce n’est pas grave, dit-il après avoir raccroché le récepteur. S’il y avait une inflammation à l’endroit de la greffe, je pourrais m’inquiéter. Cette grosseur est, à mon avis, consécutive à de la fatigue. Malgré tout, il faut que je fasse attention. Je ne suis plus à un âge où l’on rit des maladies.

Surpris par cette réception, Nicolas ne savait quoi dire. Il attendait que M. Rousseau lui posât des questions. Mais l’architecte était tout à ses pensées. La perspective d’une nouvelle opération de laquelle il ne se remettrait peut-être pas, ne quittait point son esprit et l’épouvantait tellement qu’il ne songeait même pas à faire un effort pour recevoir Nicolas aimablement. Comme la plupart des vieillards, il n’éprouvait aucun embarras à montrer au grand jour ses maux physiques et à leur donner une importance exagérée.

Finalement, il s’exclama :

— C’est donc vous l’enfant que j’ai connu ! Cela ne me rajeunit pas. Et votre mère, où est-elle ?

— Elle n’a pas osé vous déranger.

— Elle n’a pas osé ? Est-ce possible ! Je suis un peu surpris. Ce n’est pas gentil de sa part. Se gêne-t-on avec un homme de mon âge. Elle n’a peut-être pas voulu faire de frais. J’habite si loin…

M. Rousseau était devenu, en vieillissant, d’une avarice telle que les moindres dépenses lui semblaient exorbitantes. La valeur du franc avait beau baisser, il ne voulait pas l’admettre, et continuait à verser pour le ménage les mêmes sommes qu’avant la guerre. Il avait pourtant l’impression qu’on ne savait pas le prendre et qu’il était très généreux. Quand, par exemple, il faisait expulser un locataire, car il était propriétaire de sept immeubles, il disait que si on était venu le trouver, si on lui avait parlé gentiment « comme on eût dû le faire », il eût été le premier à consentir un nouveau délai. Mais jamais les choses ne se passaient comme il l’avait désiré intérieurement. Avec des relations nouvelles, il était d’une amabilité extraordinaire. Sous elle perçait cependant l’attente dans laquelle il vivait d’une parole ou d’un acte qui le blesseraient. En prévision d’une rupture, il ne cessait de faire des allusions sur le sans-gêne et l’égoïsme du monde et de répéter : « On peut faire de moi ce que l’on veut quand on est sincère. Mais dès que je m’aperçois de quelque chose, c’est fini, fini pour toujours. »

— Alors, mon petit enfant, dit-il, vous êtes seul ? Votre mère n’a pas voulu me déranger. Je ne lui connaissais pas ces prévenances.

Nicolas devina que l’architecte était froissé.

— Je comprends cela. Vous pouvez lui dire que je ne la force pas. Ce n’est pas dans mon caractère de forcer les gens. Je n’impose rien à personne. Avec moi, on fait ce qu’il vous plaît, de même que moi, je fais ce qu’il me plaît. Je sais… c’est la vieille école…

Il montra d’un geste circulaire son bureau.

— Je vis là tranquille, sans faire de mal à personne. Je suis déjà vieux. Je ne barre la route à personne. Pourtant, beaucoup m’ont déjà enterré depuis longtemps. Vous êtes jeune, vous ?

— J’ai vingt-trois ans.

— Ah, là, là. Ce n’est pas moi qui recommencerais ma vie si je le pouvais. Quand on pense à tout ce qui vous attend, à chaque tournant, eh bien, je vous assure que l’on est heureux de ne plus compter sur rien et d’être là.

De nouveau, il désigna ses biens.

— Il ne me reste plus qu’à attendre tranquillement la fin. Je ne souhaite pas qu’elle arrive demain. Pourtant, cela serait que je dirais : « Tant pis ». Mais asseyez-vous donc, jeune homme. Vos jambes ont beau être solides…

Nicolas ne put s’empêcher de remarquer que l’inquiétude qu’avait eue le vieillard en téléphonant au docteur contredisait cette indifférence.

— Ma mère m’a prié de vous demander quand elle pourrait venir vous voir, fit Nicolas pour apaiser l’architecte.

— Ta ra ta ta. Elle n’a rien prié du tout.

— Mais si. Elle voudrait savoir quand elle pourrait venir.

— Quand elle pourrait venir ? Quelle question ! Mais quand elle veut. Elle le sait bien d’ailleurs. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise.

M. Rousseau se leva péniblement.

— Excusez-moi une seconde, dit-il, je vais chercher ma femme. Il faut qu’elle vous voie aussi.

Resté seul, Nicolas n’eut plus qu’une pensée : partir. Ce vieil homme lui était aussi étranger qu’un passant. Pourtant, de crainte de fâcher sa mère s’il ne le faisait pas, il résolut de demander tout de même une aide dès que l’occasion se présenterait.

Quelques instants après, M. Rousseau revint seul.

— Ma femme veut vous voir. Vous avez bien une minute, n’est-ce pas ?

— Mais certainement, monsieur, répondit Nicolas qui, à cette dernière question, avait senti combien M. Rousseau se souciait peu qu’il restât.

— Si je me souviens bien, c’est autour de mil neuf cent cinq que vos parents ont quitté Paris.

— Il me semble que c’est cela.

— Et votre père est mort, je crois ? Allez, la guerre n’a pas tué seulement des soldats. Regardez cette photographie. C’est mon fils. Le pauvre garçon a été emporté en huit jours par la grippe.

M. Rousseau s’interrompit. Sa femme venait d’entrer dans le bureau. Même dans l’appartement, elle s’appuyait sur une canne. Elle porta à ses yeux un face-à-main, regarda longuement Nicolas puis, se tournant vers son mari, demanda :

— C’est le fils de tes Aftalion ?

— Oui, de mes Aftalion.

De nouveau elle promena avec attention son regard sur Nicolas.

— C’est un beau jeune homme !

S’adressant à son mari, elle ajouta :

— Le petit Piétri serait heureux de le connaître. Il n’a point d’amis. C’est un garçon si solitaire. Vous avez des camarades ? demanda-t-elle à Nicolas.

— Non madame.

— Ce n’est pas joli. Un jeune homme doit avoir des camarades. Il faut vous habituer à fréquenter des jeunes gens de votre âge. Je parlerai de vous à madame Piétri.

Sur ces mots, Mme Rousseau se retira lentement.

Comme l’architecte demandait à Nicolas où il habitait, celui-ci qui cherchait depuis un moment une occasion de parler de sa gêne, en profita pour dire d’un trait.

— Nous avons loué, rue Eugène-Manuel, un appartement meublé en attendant. Lorsque j’aurai une situation, nous nous installerons chez nous.

— Vous cherchez une situation ?

— Je voudrais bien en trouver une.

— Cela doit être difficile, aujourd’hui, dites-moi ?

— Comme cela.

— Et quel genre de situation, cherchez-vous ?

— N’importe laquelle, fit Nicolas étourdiment.

Cette réponse causa sur M. Rousseau un effet déplorable. En un instant tout ce qu’il avait imaginé des Aftalion se précisa. Ils étaient bien comme il l’avait supposé, prêts à tout, sans but. On pouvait leur donner une fortune qu’ils la dilapideraient en quelques mois. Un doute, qui expliquait la visite de Nicolas, germa tout à coup dans son esprit. Les Aftalion étaient gênés. Ils avaient déjà dû frapper à toutes les portes. En désespoir de cause, Nicolas était venu chez lui. M. Rousseau regretta alors d’avoir appelé sa femme qui, comme il le lui faisait d’ailleurs observer à chaque instant, n’avait pas manqué une fois de plus de faire une gaffe en s’efforçant de lier Nicolas au jeune Piétri, fils taciturne de riches viticulteurs de la région de Bordeaux.

— Je n’ai pas de conseils à vous donner, fit-il, mais il me semble que vous devriez, avant de continuer vos recherches, arrêter votre choix sur la carrière pour laquelle vous vous sentez le plus d’aptitudes.

— C’est vrai. Vous avez raison, monsieur.

Dans un élan, Nicolas ajouta :

— Vous, monsieur, peut-être pourriez-vous faire quelque chose pour nous. Je connais deux langues étrangères : l’anglais et l’allemand.

M. Rousseau réfléchit quelques instants, puis demanda avec froideur :

— Êtes-vous Français seulement ?

— Naturellement.

— Je ne suis pas si certain que vous. Votre père était étranger, il me semble. À moins d’opter pour la France, vous gardez sa nationalité.

— C’est le contraire. Il faudrait que j’opte pour la nationalité de mon père pour ne pas être Français.

— Comment cela ?

— Je suis Français tant que je n’opte pas.

— Je veux bien l’admettre. Quant à vous trouver une situation, c’est autre chose. Il faut d’abord que je prenne des renseignements. Vous conviendrez avec moi que c’est légitime. Vous n’avez qu’à revenir me voir avec vos diplômes, enfin tout ce qui peut être utile. D’ailleurs je ne vois personne dans mes relations qui puisse vous être de quelque secours.

 

*

*     *

 

Lorsque Nicolas arriva rue Eugène-Manuel, il trouva sa mère qui l’attendait avec anxiété.

— Alors ?

Nicolas se contenta de dire :

— Attends, je te raconterai tout.

Comme ces soldats qui gardaient des heures leurs lettres avant de les ouvrir, il aimait à retarder le plus qu’il était possible le récit d’un événement. Même lorsqu’il s’était décidé à parler, fallait-il encore le stimuler à tous moments par des questions. Finalement il relata sa visite aux Rousseau.

— J’aurais dû t’accompagner, fit Mme Aftalion lorsqu’il eut achevé.

— Cela n’aurait rien changé. On ne peut rien leur faire comprendre.

— Je t’assure que si je t’avais accompagné, cela se serait passé autrement.

— Fallait venir.

— Mais je ne savais pas.

— Vas-y demain.

— Maintenant, c’est trop tard. Qu’est-ce que tu veux faire ? Son idée est faite. Le mieux en attendant est d’aller voir M. Prudhon, par exemple. Il a de grands fils. Il doit connaître toutes les portes où on peut frapper. Cette fois, je me ferai violence et je t’accompagnerai.

Il répugnait à Mme Aftalion de revoir toutes ces familles qui avaient plus ou moins connu ses parents. Lorsqu’elle avait suivi Alexandre, c’était nettement qu’elle avait rompu avec tous ces gens qui désapprouvaient sa conduite. Aussi, aujourd’hui, se trouvant dans cette situation que tous avaient prédite, éprouvait-elle une gêne à les solliciter. Elle eût pu mentir, donner le change, laisser croire qu’elle était riche et que c’était simplement parce qu’elle ne voulait pas que son fils fût désœuvré qu’elle lui cherchait une occupation, mais son caractère se refusait à cette comédie, non par franchise mais parce que son orgueil n’eût pu souffrir qu’on devinât, à des riens, la vérité. Une semaine plus tard, ce fut encore seul que Nicolas se rendit chez M. Prudhon. Mais cette fois, il n’eut aucune humiliation à supporter. M. Prudhon était mort depuis sept ans et sa famille dispersée.

Chaque jour, les Aftalion allaient voir quelque parent ou ami et revenaient désemparés de ces visites. C’était toujours, au fond, le même accueil au point que les Aftalion étaient frappés, sans qu’ils s’en rendissent d’ailleurs compte, par cette similitude des gens sous des dehors tellement différents. Plusieurs fois, déjà, le propriétaire de l’appartement meublé leur avait fait des observations. Ancien rentier, il était aigri d’être obligé de travailler pour vivre, de sous-louer la moitié de son appartement. Aussi ne manquait-il pas de manifester sa rancœur. Souvent le soir, Nicolas apportait en rentrant des prospectus de papier glacé qu’il demandait dans des agences de voyage et qui représentaient l’Engadine, Venise, Interlaken. Les Aftalion rêvaient alors de partir pour ces pays, d’y vivre paisiblement, de faire des excursions et, après le dîner, de s’attarder dans le hall de leur hôtel. Bien qu’il ne restât plus grand’chose des vingt mille francs apportés de Nice, ils ne parvenaient pas à se restreindre. Ils avaient beau jurer que le lendemain ils ne dépenseraient pas un centime inutilement, c’était plus fort qu’eux. Pourtant il arrivait que durant toute une journée ils n’achetaient pas de journaux, ne buvaient pas de vin, n’entraient dans aucun café, et ne prenaient pas d’autobus. Le soir, ils calculaient ce qu’ils avaient ainsi économisé. Mais le lendemain, comme si ce frein avait décuplé leurs désirs, ils allaient, pris d’une fièvre de dépense, déjeuner dans un grand restaurant, puis dans un music-hall ou un cinéma des boulevards. Après la représentation, quand ils se retrouvaient dehors après plusieurs heures d’oubli, leur détresse leur apparaissait si grande qu’ils n’osaient regagner le triste appartement de la rue Eugène-Manuel et que, sur cette parole consolante : « Ce n’est pas cela qui changera notre situation », ils s’attablaient au café de la Paix pour lequel ils avaient une prédilection et, ensuite, choisissaient un restaurant bruyant et gai pour dîner. La soirée, ils la passaient de nouveau dans quelque théâtre et à minuit, exténués, las, dégoûtés d’eux-mêmes, ils rentraient enfin. Alors ils décidaient sincèrement de changer leur vie. Le matin, ils ne touchaient pas au beurre qui se trouvait pourtant dans le garde-manger, comme pour se punir. Mais Mme Aftalion ne tardait pas à faiblir. Le besoin d’acheter dont elle ne pouvait se défendre la reprenait. Malgré elle, quand son fils disait par exemple : « Cette cravate est passée », elle répondait aussitôt : « Tu n’as qu’à en acheter une autre ». S’il se plaignait de l’eau de Cologne, elle observait : « C’est bien. Je passerai cet après-midi chez Guerlain. » Lorsqu’elle sortait, elle s’arrêtait devant tous les magasins, entrait demander les prix, prenait un taxi pour faire quelques centaines de mètres. C’était une autre femme. Elle oubliait sa situation, ne pensait plus à rien. Pour que le plaisir d’acheter durât plus longtemps elle s’éternisait avant d’arrêter son choix sur un colifichet quelconque. Rien ne lui était plus agréable que d’être entourée de vendeuses. À ces moments, comme un joueur, elle n’était plus maîtresse d’elle-même.

Nicolas, lui, devenait de plus en plus irritable. Son ambition insatiable, d’être continuellement murée de tous côtés, le rendait nerveux. En se promenant, il faisait des calculs sur les trains de vie, se demandant par exemple si cent mille francs par an permettaient d’avoir une automobile et un chauffeur. Il se renseignait, auprès de sa mère. Elle l’écoutait, ravie de l’entendre parler, l’interrompant parfois pour dire : « C’est fou ce qu’une femme peut coûter. Les toilettes, les bijoux, cela n’a pas de prix », ou bien : « L’argent n’a plus de valeur quand on veut s’entourer de belles choses. Je crois qu’on ne peut pas aller plus loin dans le raffinement. Si tu voyais ces robes que l’on fait aujourd’hui. Ce sont des merveilles. » D’un caractère méticuleux, Nicolas dessinait déjà le plan de l’hôtel particulier qu’il se proposait un jour de faire construire. Il avait arrêté dans son esprit les magasins où il achèterait l’ameublement, le tailleur qui l’habillerait, les cafés qu’il fréquenterait, les voyages qu’il ferait. Quand il se promenait, il était un aspect de la ville qui frappait son imagination et qui lui semblait une des formes du luxe auquel il tendait. C’étaient les passages violemment illuminés et ces halls dont les tapis, les lustres et surtout ces petites vitrines appliquées contre les murs l’éblouissaient. Il restait en ces lieux des heures sans se lasser, éprouvant une sensation de chaleur, de bien-être au milieu des promeneurs qui flânaient, cependant que des sons d’orchestre venus on ne savait d’où, retentissaient.

 

*

*     *

 

Deux mois passèrent ainsi sans qu’un événement vint modifier l’existence des Aftalion. « Si nous gardons cet appartement », fit Louise un matin, il ne me restera plus que deux cents francs, quand nous aurons payé le loyer. » Ils décidèrent alors de prendre deux petites chambres dans un hôtel. La veille du jour où ils devaient quitter la rue Eugène-Manuel, Nicolas retint, rue de Calais, au Nox-Hôtel, deux chambres dont l’une donnait sur la rue, l’autre sur la cour et dont le prix, à elles deux, n’atteignait pas à la moitié de celui de l’appartement meublé.

4.

Il était huit heures du soir. Nicolas quitta la petite crémerie de la rue Fontaine où, depuis qu’il habitait avec sa mère le Nox-Hôtel, il dînait presque chaque jour. Une chaleur étouffante pesait sur Paris. Il faisait encore clair. Le ciel d’un bleu lourd tremblait comme une vapeur. Il semblait que la nuit fût lointaine et que cette heure d’apaisement dût se prolonger longtemps encore. Nicolas n’avait que quatre cents mètres à parcourir avant d’atteindre l’hôtel. Durant ce trajet, il vécut dans un enchantement. Des bouffées d’air frais, issues de la profondeur des maisons lui caressaient le visage. Il marchait lentement. Une foi subite en l’avenir l’éclairait. Le mot avenir prenait une signification nette. L’avenir de tous les hommes qu’il croisait se présentait à son esprit. Qu’ils fussent riches, puissants ou jeunes, il lui apparaissait que son avenir à lui avait autant de chances d’être brillant que le leur. Les pensées désespérées de l’après-midi s’étaient évanouies. Il les distinguait, mêlées comme une foule s’entretuant, dans une sorte de brume, au fond de son âme. Il se souvint d’avoir traîné toute la journée sans but, ce que engendra le rappel de cent autres journées semblables. Maintenant, tout était pour le mieux. Les embarras d’argent disparaissaient. Ce qui comptait avant tout, c’était la jeunesse et la santé. Il possédait ces deux biens. Il n’avait même plus besoin du faible réconfort qu’il trouvait parfois au spectacle des détresses plus grandes que la sienne. Le passé expirait à cet instant. L’attente, les réflexions quotidiennes, il les oubliait pour se tourner vers un futur vague mais plein de possibilités. Le présent, auréolé de cette lumière chaude et douce au regard d’une fin de jour, le transportait d’espérance. Comme dans cette joie qui suit une bonne nouvelle et que l’on fait durer avant d’en chercher la confirmation, il avançait sans penser, murmurant parfois : « Je n’ai qu’à vivre après tout ! » En ce soir d’été, toutes ses ambitions folles lui semblaient devoir se réaliser. Il avait rêvé d’être le plus grand en tout. Il se voyait brusquement chirurgien, en train de faire une opération impossible. Les rôles les plus importants, il les jouerait. Demain les lui réservait. Quand il y songeait, cela lui faisait battre le cœur. Son orgueil était sans limites. Il se manifestait dès qu’il se trouvait en face de quelqu’un. Toujours il voulait être le plus fort. S’il se sentait inférieur, il éprouvait quand même une satisfaction à la pensée que les rôles, à l’insu de son interlocuteur, seraient renversés plus tard.

C’était surtout après le repas du soir lorsqu’il l’avait pris seul, ou après avoir quitté un ami, ou à la fin d’une après-midi, ou encore le matin si, après s’être levé, il n’avait parlé à personne, et cela même si le temps était mauvais, à condition toutefois qu’une pluie trop violente ne l’empêchât pas de sortir, que Nicolas vivait ces instants de prodigieuse confiance. Alors, il marchait droit devant lui, imaginant les situations et les bonheurs les plus beaux, se voyant vêtu avec soin, habitant de grands hôtels, flânant avec liberté, voyageant dans le monde entier. Les agréments de la fortune défilaient devant ses yeux : l’automobile, l’appartement, les meubles, les domestiques. Tout cela lui apparaissait si simple, à lui et à sa mère, que tous deux disaient souvent : « Il y en a qui ne savent pas quoi faire de leur argent. Ils n’ont qu’à nous le donner. Il sera vite dépensé et bien. » Ou encore : « Nous sommes faits pour être riches ! » Nicolas avait une soif de besoins que rien ne pouvait apaiser. Devenir riche était son seul but. Celui-ci le poursuivait à tous moments, au point que souvent il supposait qu’il l’avait atteint et, durant des heures, il vivait en imagination comme un milliardaire. Il achetait n’importe quoi sans regarder les prix, jouissait du respect qui l’entourait, se représentait le visage des gens qu’il connaissait en apprenant sa réussite, les voyait tous s’intéresser subitement à lui, lui demander des rendez-vous, dissimuler leur envie. Ce qui l’avait toujours frappé en causant avec ces hommes auxquels il désirait ressembler, c’était la netteté de leur visage. Il acquerrait cette netteté. Il suffisait pour cela de ne point courir, de se laisser entourer de prévenances. Chaque jour, il changerait de complet. Il se ferait soigner les mains. Il serait toujours peigné d’une manière impeccable et alors la même netteté que celle qu’il admirait se dégagerait de sa personne, des étoffes fines qui le revêtiraient, de son visage blanc, sans un point, sans une tache.

Devant le Nox-Hôtel, Nicolas s’arrêta. Il sentit qu’en le dépassant, son bien-être s’envolerait. Ces instants de bonheur avaient cette brièveté. Il fallait qu’une occupation proche ou un but les limitât. Devant des heures vides, jamais ils ne naissaient. Pourtant, il hésita à entrer. Il lui répugnait de passer devant le bureau de l’hôtel, d’y décrocher sa clef au moment où les patrons dînaient. Le matin, ceux-ci lui avaient mis pour la troisième fois une note dans son casier. Il n’osait s’expliquer avec eux, leur dire d’attendre pour le paiement. À la fin, il se décida : « Je suis bête de me faire du mauvais sang pour des gens vulgaires qui me méprisent », pensa-t-il. Au moment où il prit sa clef, le patron se leva de table et dit :

— Vous avez pensé à ma petite note ?

— Oui… oui… merci.

Souvent Nicolas disait « merci » sans raison, parfois même après une conversation insignifiante avec un camarade de rencontre.

— Il faudrait tout de même la régler !

Et comme si ces mots lui avaient donné de l’audace, l’hôtelier continua :

— Il me semble qu’il y a assez longtemps que j’attends. Votre mère trouve bien de l’argent pour payer ses robes.

— Elle n’achète pas de robes.

— Cela ne me regarde pas. Je veux être payé. Un point c’est tout. Dites-le à votre mère. C’est tout de même un peu fort.

— Je le lui dirai.

Nicolas s’engagea dans l’escalier. Le premier étage, réservé à des couples d’un moment, était éclairé alors que le reste de l’hôtel était plongé dans une demi-obscurité. « Je suis ridicule », pensa Nicolas en gravissant les marches. Il eut un ricanement, s’arrêta, se pencha par-dessus la rampe. « J’aurais dû lui dire que nous ne pouvions pas le payer. Demain, cela va recommencer. Je manque toujours de courage. C’eût été si simple de lui dire : Voilà, nous n’avons pas d’argent. Nous vous payerons quand nous pourrons. » Un instant, il pensa retourner au bureau de l’hôtel. Il descendit quelques marches. Mais des bruits de pas qui montaient l’en empêchèrent. « Demain matin, il sera bien temps. Cela ne presse pas. S’il était plus poli, il y a longtemps que je l’aurais prévenu. »

Arrivé au quatrième étage, il frappa à la porte de sa mère. Une voix demanda : « C’est toi ? » Il entra et, sans dire un mot, se laissa tomber dans le fauteuil près de la fenêtre ouverte. Sorti de la cage obscure de l’escalier, il reprenait vie à la lumière du jour. Sa mère était allongée sur le lit qui n’avait été défait qu’à son sommet pour en tirer les oreillers. La chambre était en désordre. Tout ce qui pouvait témoigner d’un passé aisé, des photographies, des coquillages, une icône de bronze, des flacons, se trouvaient en évidence sur la cheminée, terni par la poussière de la journée. Mme Aftalion tenait à tous ces objets. Depuis la mort de son mari, elle les traînait derrière elle d’appartements meublés en chambres d’hôtel et chaque fois, quel que fût l’agencement de la pièce où elle demeurait, elle les disposait de la même manière sur la cheminée. C’était alors, aux premiers jours d’une nouvelle chambre, son seul réconfort. À tous moments, elle regardait la cheminée et oubliant les meubles hostiles, il lui semblait que c’était toujours dans le même intérieur qu’elle vivait. Dans un coin, une malle recouverte d’une étoffe formait un siège. Des cartons de grands magasins aux couleurs voyantes traînaient sous le lit. Sur la table de nuit, il y avait une cloche de Pâques qui avait contenu des chocolats et, aux murs, des cartes postales représentant des artistes de cinéma. La première parole de Mme Aftalion fut :

— Tu as demandé de l’argent à Marcel ?

D’avoir vécu plusieurs années avec un étranger faisait qu’elle prenait une intonation bizarre chaque fois qu’elle prononçait un prénom. Elle éprouvait une sorte de fierté à passer, elle aussi, pour étrangère et si, ordinairement, elle parlait sans accent, elle s’efforçait de trahir une autre nationalité en épelant des noms. Nicolas ne répondit pas. Au bout d’un instant seulement il demanda à son tour :

— Et toi, as-tu vu madame Nazaroff ?

— Oui, mais elle ne veut rien savoir.

Mme Aftalion affectionnait également un langage de jeune homme. Toutes les expressions qu’elle entendait dans la rue, elle les employait. Pourtant, on sentait à un rien que ce n’était pas vraiment elle qui parlait. Il semblait quand elle disait : « Il nous laisse tomber » ou « Quel raseur », qu’elle jouait un rôle et que c’était tout autrement qu’elle eût voulu s’exprimer. Mais c’était encore pour prendre un air d’étrangère qu’elle parlait ainsi, d’une étrangère ayant appris avant toute chose la langue de la rue et ignorante du côté populaire de ces expressions. Elle se leva et regardant son fils avec douceur :

— Tu as dîné ?

— Oui.

— Qu’est-ce que tu as mangé ?

D’habitude Nicolas racontait ses repas en détail. Il avait pris goût à cela. Ce genre de conversation détournait son attention de ses soucis. Cela le reposait. Il semblait alors que plus rien d’autre n’existât.

Ce soir-là, il répondit :

— Cela n’a pas d’importance.

Mme Aftalion s’était tue. Devant son fils renfrogné, elle se sentait envahie par une grande détresse. À la fin, elle dit :

— Tu as vu le propriétaire ?

— Et comment !

— T’a-t-il dit qu’il ne pouvait plus nous garder ?

— Non.

— À moi, il me l’a dit. Avec une femme, on se gêne moins.

Un silence suivit ces paroles. Puis elle continua avec tristesse :

— Cette fois, il faut le vendre ce manteau.

— Et si le propriétaire ne me laisse pas sortir avec un paquet ?

— Tu lui diras que c’est pour le payer. Je n’ai plus que trois cents francs.

C’était pour Mme Aftalion un crève-cœur chaque fois qu’elle devait se séparer d’un objet qui lui rappelait le passé. Elle ne pouvait s’y résoudre pour la double raison qu’en dehors du témoignage de l’aisance passée, elle s’attachait aux objets autant qu’aux gens et qu’aux habitudes. C’est ainsi que lorsqu’elle adoptait quelque chose, elle ne pouvait changer et qu’habitant un endroit, même si elle en trouvait un autre de mieux, elle y restait. Depuis quinze jours, elle devait vendre ce manteau, mais chaque fois, devant les sommes qu’on lui offrait, elle se mettait dans des rages folles. « C’est bien ça, quand on achète, c’est hors de prix et quand on vend c’est pour rien. » Elle partait en injuriant les marchands, en les traitant de voleurs et en les menaçant de déposer une plainte à la police. C’était un côté de son caractère de causer du scandale. En vérité, elle ne pouvait se résigner à se séparer de ce manteau et, dans sa mauvaise humeur, elle s’en prenait à tout le monde avec colère. En outre, une tournure de son esprit faisait qu’elle aimait à se sacrifier et qu’il fallait qu’on lui arrachât un objet pour qu’elle en supportât la séparation.

En la voyant si déprimée à la pensée d’être privée de son manteau, Nicolas dit :

— Va, maman. Tu sais bien que je serai riche et que je t’en achèterai un autre plus beau si c’est possible d’être plus beau.

Nicolas savait que sa mère ne supportait pas qu’on lui promît des choses plus belles. Ce qu’elle avait, il n’y avait rien de plus beau. Elle était de ces femmes qui, dans les plus petites circonstances, sont comme celles que l’on abandonne. Qu’elles manquent un rendez-vous, qu’elles cassent un objet, il semble alors que le plus grand malheur se soit abattu sur elles. Mme Aftalion souffrait pour un rien. Même au temps où elle avait été heureuse, elle avait vu partout des atteintes à son bonheur.

La nuit tombait doucement. À une fenêtre encore obscure de la maison d’en face, un homme en manches de chemise prenait l’air et regardait, de temps en temps, la fenêtre de Mme Aftalion. La rue étroite, que l’on n’apercevait pas, était sillonnée d’autobus. Louise avait tiré d’une housse son manteau et l’avait posé sur le lit. Elle tourna le commutateur. On était au milieu de l’été et pourtant son esprit, le dépassant déjà, apercevait l’hiver tout proche, ce qui, comme chaque fois que des soucis vous font sauter une saison, lui causa un malaise. Depuis qu’elle s’était décidée à vendre son manteau, les saisons intermédiaires n’existaient plus pour elle. C’était, d’une part, six mois d’été, de l’autre, six mois d’hiver. Nicolas, lui, était plongé dans un rêve intérieur. De temps en temps, un détail l’intéressait. Et à la façon dont son attention se portait ensuite sur un autre détail, on sentait que c’était pour chercher un autre délassement.

Soudain, il éclata d’un rire violent.

— Et lorsque nous aurons dépensé l’argent, qu’est-ce qui arrivera ?

Sa mère ne se retourna même pas. Assise à côté de son manteau, elle le caressait machinalement, s’arrêtant parfois pour regarder la bordure usée des manches qui faisait songer à quelque bête malade.

Il riait toujours, puis comme dans les plaisanteries, s’arrêta net et répéta :

— Qu’est-ce qui arrivera ?

Mme Aftalion secoua la tête.

— Oui, qu’est-ce qui arrivera ?

Tous deux se regardèrent. Louise caressait toujours son manteau.

— Nous n’aurons plus rien, Nicolas !

À ce moment, la sonnerie du téléphone de la chambre retentit. Nicolas prit le récepteur. Le patron de l’hôtel, avec une politesse où perçait le désir qu’il avait de montrer que le service était le même quand on ne payait pas, demandait si le « monsieur des parfums » pouvait monter.

Un homme chétif entra peu après dans la pièce. C’était un représentant d’une fabrique de parfums qui, le soir, son travail achevé, allait d’hôtel en hôtel, vendre avec une forte remise des flacons en cachette. Il portait une petite valise qu’il posa sur le lit. Mme Aftalion adorait les parfums. Alors que jadis, elle restait des heures avant de faire un choix, donnant des flacons à peine les avait-elle ouverts parce qu’un rien dans l’odeur lui déplaisait, elle était à présent beaucoup moins difficile. Ce fut ainsi qu’à Genève, elle distinguait de grandes différences entre des roses semblables, entre ses chapeaux qu’à un rien elle ne portait pas. Elle aimait ou détestait les choses à des détails imperceptibles. Mais à présent, ces détails imperceptibles, elle les ignorait. L’objet existait avant tout. C’était l’essentiel. Ainsi, elle qui pour rien au monde n’eût porté une robe dont la teinte ne lui plaisait pas, portait-elle à présent des robes au hasard des teintes qui, chez les revendeuses à la toilette, tombaient sous ses mains. Ces revendeuses, elle guettait leur adresse dans les journaux d’échos et souvent elle disait que par les temps qui couraient les femmes du meilleur monde s’y faisaient habiller.

 

*

*     *

 

Nicolas profita de la présence du marchand pour gagner sa chambre qui se trouvait à l’étage au-dessus et dont la fenêtre étroite et longue, car l’autre battant servait de fenêtre également à une pièce contiguë, donnait sur une cour humide et sombre comme un puits. Il ferma soigneusement sa porte, puis sans ôter son chapeau dont il s’était couvert pour monter l’étage afin d’avoir les mains libres, il s’assit sur le bord de son lit. À cette seconde, il se souvint qu’enfant, lorsque ses parents se trouvaient en Suisse, il avait entendu sa mère dire que la guerre allait peut-être la ruiner. Il se souvint avec quelle force de tout son être, il avait espéré cette ruine. À ses yeux d’enfant, elle devait apporter la délivrance de la vie quotidienne, l’imprévu, peut-être cet isolement qu’il souhaitait ardemment en secret. Il ne put s’empêcher de répéter à haute voix la phrase que sa mère avait prononcée tout à l’heure : « Nous n’avons plus rien ! » Et il sentit combien il avait été naïf de désirer une telle chose.

Il s’allongea. Toute sa jeunesse repassa devant ses yeux. Il marmotta : « Nous n’avons plus… nous n’avons plus rien… » Longtemps il avait cru qu’il n’y avait rien de définitif dans leur situation. Puis, petit à petit, il s’était aperçu que tout allait en empirant, qu’à mesure que les semaines passaient, il était de plus en plus difficile de faire face aux dépenses. Les amis, les parents mystérieux chez qui, enfant, il avait cru toujours trouver un appui, il les connaissait à présent et savait qu’il n’obtiendrait quoi que ce fût d’eux. Alors, que dans sa jeunesse, ils étaient tous autant de familles en qui il pût espérer trouver le même soutien qu’auprès des siens, ils étaient à présent des gens aussi distants que ces groupes étrangers où il avait pénétré parfois quelques heures. Comme si, à mesure qu’il avait grandi il eût mérité moins d’attention, il sentait que son âge l’éloignait de tous. Un instant, il pensa descendre, marcher, se promener tard dans la nuit, tant il lui semblait être enterré vivant et ne pouvoir se défendre contre la vie dans cette chambre sans air. Mais la crainte que le propriétaire, en le voyant, pensât qu’il menait une vie plus compliquée, bien qu’il ne payait pas, que les autres locataires, le retint. Un profond désespoir auquel s’ajoutait que tout ce qui pouvait lui rester à faire au monde était de se coucher, l’envahit. Il étouffait. En fermant les yeux, la fièvre faisait qu’il sentait toute chose autour de lui comme grossie et ayant des bourrelets. Le plafond, au lieu de peser sur lui, s’élevait dans le ciel noir découvrant, au-dessus de Nicolas, un gouffre qu’il voyait tout à coup tourner jusqu’à ses pieds. Ses vêtements, qu’il avait conservés, le serraient. Ils lui apparaissaient comme des liens lancés par le monde, comme des liens perfectionnés de toile afin de ne laisser aucun jour sur sa chair. Un frisson le secoua tout entier. Il venait d’apercevoir, dans une déchirure lumineuse, brève comme un éclair, un jardin ensoleillé, des toilettes blanches, quelque chose comme l’image du bonheur.

Il ouvrit les yeux. L’électricité éclairait la pièce, mais l’ampoule était si faible qu’on eût dit une lampe qui allait s’éteindre. Par la fenêtre, de l’autre côté de la cour, il aperçut une toile qui tamisait la lumière d’une chambre. Il se rassit sur le lit, cherchant machinalement d’une main des cachets dans le tiroir de la table de nuit.

« Cela ne peut plus durer… cela ne peut plus durer. » Il répéta ces mots dix fois, cent fois : « Cela ne peut plus durer. » Soudain, il s’interrompit. Il compta les syllabes de cette phrase sur ses doigts. Une sorte de clarté se fit en lui. Il se leva et, à haute voix, sur un ton calme, avec une pointe d’ironie, répéta : « Cela ne peut plus durer… », puis il ajouta : « Je suis un imbécile. » Brusquement il se mit à crier avec des éclats de voix comme s’il eût fait des remontrances à un domestique : « Je suis un imbécile… je suis un imbécile. » Il marchait en faisant des gestes saccadés, s’efforçant de ne penser à rien, faisant avec la tête, à chaque instant, des signes négatifs et affirmatifs, animant autant qu’il pouvait le faire seul son corps. Comme le chien se secoue après le bain pour être le même qu’avant, il s’agitait le plus qu’il pouvait pour chasser sa torpeur et sa détresse. « Je suis un imbécile », dit-il une dernière fois. Comme après avoir chanté des heures un même refrain, il dut se faire violence pour ne pas répéter encore cette phrase.

Trempant le coin d’une serviette dans de l’eau froide, il se frictionna le visage. À sa nervosité de tout à l’heure succéda un état neutre fait d’une subite indifférence pour tout ce qui pouvait arriver. Il se déshabilla, ferma la lumière et au moment où il se coucha, un air de mandoline, montant du fond obscur de la cour, parvint à ses oreilles. Chaque fois que dans un voyage ou dans une chambre inconnue, de la musique se faisait entendre alors qu’il était couché, il était heureux. Il aimait à s’endormir ainsi, bercé par toutes sortes de souvenirs. Il ne pensa plus à rien. Les yeux fermés, il écouta jusqu’à ce que le sommeil l’envahît.

5.

Le lendemain Nicolas se rendit au « Monaco. » Presque chaque jour, il y passait des après-midi et des soirées entières. C’était un petit café qui faisait le coin des rues Blanche et Chaptal. Des dessins obscènes couvraient les murs de la cabine téléphonique. À côté de l’appareil était accroché le tableau des fournisseurs de « Monaco ». La porte capitonnée d’où le crin se sauvait, les banquettes dont la toile cirée s’écaillait, la cuisine dans un réduit sans fenêtre, la sortie mystérieuse donnant sur une cour obscure, tout cela exhalait une odeur de vice et de saleté que semblait couvrir la patente de l’établissement. Peu à peu, Nicolas s’était lié avec certains des habitués. Le garçon que l’on appelait « Jojo » et dont les cheveux tombaient sur le front cependant qu’ils étaient rasés dans la nuque, lui demanda de sa voix de femme :

— Qu’est-ce que tu bois, Nicolas ?

Au passant pénétrant par hasard dans le café, il s’adressait à peu près dans les mêmes termes. Il connaissait le nom de tous les clients et était fier de leur parler familièrement. Il s’approchait d’eux dans une attitude de danseuse, soulevant entre le pouce et l’index son tablier, cependant qu’il tenait les autres doigts raides et écartés ; ou bien, faisant le simulacre de jeter quelque chose, il leur disait : « Tenez, je vous lance une fleur ! » Jamais il n’éprouvait un instant de lassitude. Dès la première heure du jour jusqu’au coucher, il chantait, riait, épousait l’état d’esprit de tous ses clients.

— Tu as l’air taciturne, fit-il à Nicolas. Si on n’a pas envie de rire, on boit un coup et on rit quand même.

À trois heures de l’après-midi déjà, Nicolas jouait aux cartes dans la salle du fond avec les habitués, qu’ils s’appelassent Morrachini, Fred ou Julien, gagnant, perdant et regagnant en de longues heures des sommes minimes. Vers six heures le café s’animait. Des fonctionnaires, des femmes, des commerçants y venaient prendre l’apéritif. Nicolas continuait à jouer. Au moment du dîner, il commandait un sandwich ou un café au lait avec des croissants car il n’avait pu s’habituer à demander un café-crème. Par-dessus tout, il appréhendait de partir. Dans cette fosse où ne pénétrait jamais un rayon de soleil, arrivait peu après un nègre surnommé Bamboula. À dix heures, il allait jouer dans le jazz d’une boîte de nuit proche et ne reparaissait plus que par intermittence pour boire des bocks à la hâte. Vêtu de sombre, portant l’hiver une pelisse, l’été un pardessus clair, il se demandait continuellement si on attachait de l’importance au fait qu’il était d’une autre race. Peu à peu, en remarquant que personne ne faisait attention à la couleur de sa peau, il avait pris de l’assurance. Il affectait de mépriser les femmes qui venaient au « Monaco », sentant confusément qu’elles n’avaient aucune place dans la société. Quand les hommes les injuriaient, il croyait habile de se ranger de leur côté et de les approuver. Cela n’allait pourtant pas sans que parfois ces hommes fissent volte-face, le traitassent de sauvage, de moricaud et lui conseillassent de « retourner dans son pays manger du couscous ». Bamboula avait alors la manie de prendre à témoin les gens qu’il jugeait riches et respectables, car il s’imaginait qu’eux au moins, s’ils ne le défendaient pas ostensiblement, le soutiendraient intérieurement. Ce fut ainsi que, plusieurs fois, il se tourna vers Nicolas, surtout quand Julien se trouvait là. Ce Julien ne pouvait voir le nègre. Dès qu’il le rencontrait, il ne manquait jamais de lui dire : « Va te faire blanchir, négro ! » Ancien bataillonnaire, il avait gardé de son séjour en Afrique un langage où se mêlait le français, l’argot et l’arabe. À chaque instant, il éprouvait le besoin de se moquer de Bamboula, qui le craignait. Cela le prenait tout à coup. Au milieu d’une partie de cartes, il se tournait soudain vers le nègre et lui criait : « Sidi barca Mostaganem » ou « Tra vadja la mouckère ». Puis, comme si de rien n’était, il se remettait à jouer.

Nicolas fit le tour de la grande salle, salua quelques clients qu’il connaissait de vue et finalement, s’assit à côté de Fred, qui jouait au jacquet avec son amie que l’on appelait Odette II parce qu’il existait quelque part une autre Odette.

— Vous regarderez s’il triche, lui fit-elle tout de suite.

Nicolas avait plusieurs points de commun avec ce monde désœuvré : le besoin effréné de luxe et l’attente d’un événement extraordinaire, car tous attendaient quelque chose comme ce Fred qui, chaque matin, quittait son hôtel avec la pensée de ne pas y retourner le soir, certain qu’il était de rencontrer un jour une femme qui l’entraînerait dans un monde fabuleux. Bien qu’il vécût sans argent, il portait des chemises de soie avec ses initiales et en prenait soin plus qu’une femme ne l’eût fait de ses parures. À peine rentré chez lui, il ôtait son veston, le brossait, le posait sur un portemanteau perfectionné et allongeait son pantalon entre deux plaques de bois qui se vissaient comme une presse à raquettes. L’été, il sortait sans gilet, laissant flotter au vent sa cravate de foulard. Dans les petits restaurants, il craignait toujours de se tacher et, bien qu’il sût que c’était vulgaire de glisser sa serviette dans son col, il ne manquait jamais de le faire. Dès qu’il se croyait en bonne société, ses façons changeaient. Ce qui lui répugnait surtout c’était d’user ses vêtements dans un milieu si médiocre et duquel il n’espérait rien. Le pyjama avait beaucoup d’attraits pour lui. Quand on l’appelait au téléphone, il descendait au bureau de l’hôtel en pyjama, les cheveux collés, la gorge nue, une pochette de couleur dans le veston. Il avait le faible de se montrer en manches de chemise, la taille serrée dans une ceinture. Sa poitrine était alors mieux dessinée. Aussi, pour un rien, ôtait-il son veston. Il avait figuré dans un film et souvent il répétait que ce n’était que « par la garde-robe qu’on pouvait arriver ». Parfois lorsque, attablé avec quelque étranger, il s’abandonnait à bavarder, ce qui était très rare car la plupart du temps il s’employait à rester silencieux, il disait d’une voix tranchante : « En France, l’habit fait tout. Un homme bien habillé sera reçu partout. On le considérera. » Des phrases aussi longues sortaient rarement de sa bouche. On eût dit qu’une appréciation l’eût diminué. Comme certaines femmes, il ne parlait que pour remercier ou s’excuser. Il préparait en ce moment, un numéro de music-hall ; une scène amoureuse mimée et dansée.

Sa partenaire, la grande Odette (tous deux avaient décidé de prendre comme nom de guerre : « les Odifred ») le retrouvait au « Monaco ». C’était une fille longue, maigre et brune dont le genre consistait à porter des capes et des feutres noirs et à s’entourer le cou d’une cravate de chasse éblouissante de blancheur. Quand ils se trouvaient ensemble, ils manifestaient l’un pour l’autre une profonde indifférence. Derrière cette attitude, il semblait pourtant qu’ils fussent unis par un amour tel que point n’était besoin de se soucier de l’opinion d’autrui. Sur un signe à peine perceptible de Fred, Odette se levait et le rejoignait. Lorsqu’ils se quittaient, ils ne se disaient pas un mot comme si, infailliblement, ils devaient se retrouver.

Odette plaisantait avec d’autres hommes, leur demandait des cigarettes, buvait dans leur verre sans que Fred parût seulement le remarquer. Elle passait son temps dans les caveaux montmartrois à écouter les allusions méchantes que faisaient les chansonniers sur les vedettes de théâtre. Celles-ci étaient toutes, à ses yeux, d’une avarice sordide et jalouses des talents qui eussent pu naître à leurs côtés et, par la suite, les éclipser. Elle affectait une démarche dégingandée et bohème, un « air nature », comme elle disait. Dans sa conversation entrait une foule de mots grossiers et quand elle se trouvait en compagnie d’hommes qu’elle soupçonnait appartenir à la bonne société, elle s’excusait au début en ces termes : « Je dis ce qui est, hein ! Il ne faut pas vous froisser pour cela. Je suis comme je suis. Il n’y a pas d’hypocrisie chez moi. » Envieuse, elle ne pouvait voir les autres femmes et leur vouait une haine féroce. « Leurs minauderies c’est de la comédie pour amadouer les hommes. » Elle avait pourtant des qualités profondes. Quand quelqu’un la blessait en parlant, ou lui annonçait qu’on avait dit du mal d’elle, elle ne se fâchait pas, se mettait à rire et s’écriait simplement : « On a fait ça pour rigoler ». Elle avait un fils de trois ans qu’elle avait prénommé Serge et qui se trouvait en pension à Fontenay-aux-Roses. Chaque dimanche, elle lui rendait visite. À la porte d’Orléans, elle achetait des sablés et des oranges. Jusqu’à cinq heures de l’après-midi, elle le promenait. Elle veillait à faire l’effet, sur la nourrice, d’une bourgeoise ayant accouché clandestinement et sur l’enfant, celui d’une mère idéale, un peu comme la fée d’un conte. Cet enfant était sa raison d’être. Personne, même Fred, ne savait qu’il existait. Elle gardait cette passion au fond de son cœur et même, quand une autre femme lui parlait d’un amour pour un enfant, aussi grand fut-il, aussi sincère, elle résistait toujours à l’envie de tout raconter.

— Qu’est-ce que vous attendez pour apprendre un numéro de danse ? fit-elle à Nicolas en fermant le jacquet.

— Rien.

— Tu parles… tu parles sans savoir… observa Fred.

Il ne s’expliquait pas qu’Odette pût ainsi, délibérément, se faire du tort. Parce que le numéro qu’il préparait n’était pas prêt, il ne souffrait pas que d’autres gens parlassent de music-hall. Il avait continuellement l’impression qu’il arriverait trop tard, que des concurrents prendraient les places qui, à cette minute, étaient libres.

— Tu trouves que nous ne sommes pas assez nombreux ? continua-t-il. Laisse ce jeune homme faire ce qu’il lui plaît. Ce n’est pas à toi à lui donner des conseils.

— D’ailleurs je ne saurais jamais me présenter sur une scène, fit Nicolas pour calmer son voisin.

— Tu vois… tu vois… de quoi te mêles-tu ? Chacun se débrouille à sa façon. Allez viens, on va partir. Il est minuit.

 

*

*     *

 

Nicolas se trouvait seul depuis une demi-heure, lorsqu’un jeune homme infirme entra dans le café. Il marchait péniblement en s’aidant d’une canne. À chaque pas qu’il faisait, sa jambe et son bras gauches, comme désarticulés, exécutaient quelques contorsions. Il avança sans regarder personne et après de longs préparatifs s’assit à la table voisine de celle de Nicolas. Un léger duvet ombrait par endroits ses joues creuses. Pâle, les lèvres gercées, les yeux immenses dans les orbites décharnées, voûté comme un vieillard, il semblait tenir à la vie par miracle. Pourtant, il était vêtu avec un soin extrême et les plis de ses vêtements, sur ses membres paralysés, étaient impeccables. À peine assis, il eut un geste étrange pour poser sa canne sur la banquette. Il était vêtu d’un complet sur lequel, à travers les modifications que le tailleur avait dû apporter pour mouler son corps difforme, on distinguait les derniers apprêts de la mode. Puis il s’accouda et examina les gens qui l’entouraient. À la vue de Nicolas il eut un sourire, puis détourna la tête en feignant, à la façon d’une femme, d’être sérieux tout en laissant deviner qu’il ne l’était point. Quelques secondes après, un éclat de rire changea cette expression.

— C’est amusant, dit-il, d’être à côté de quelqu’un sans parler. Ne trouvez-vous pas, monsieur ?

— C’était justement ce que je pensais.

— Je m’appelle Raphaël, si cela peut vous intéresser.

— Raphaël tout court ? fit Nicolas qui n’avait discerné dans l’attitude de son voisin qu’un goût de plaisanter.

— Raphaël Simonet. Et vous, monsieur ?

— Nicolas Aftalion.

L’infirme le regarda avec attention puis, d’un geste rapide, et en même temps honteux, il trempa un doigt dans le grog qu’il avait commandé.

— C’est trop chaud. Je ne bois pas.

Fils unique d’une famille dont le père était industriel, Raphaël Simonet avait été gâté et n’agissait qu’à sa tête. Habitué de voir tout plier autour de soi, il éprouvait au dehors, où les gens suivaient leur chemin, un sentiment de faiblesse qui, au lieu de l’inquiéter, l’étonnait et avec lequel il jouait. À cause de la vie monotone qu’il menait, il s’était mis à le rechercher. Dès qu’il se trouvait seul, il avait remarqué que la foule, le mouvement des rues, le mystère de la ville provoquaient en lui une grande frayeur. Un vice de son esprit faisait qu’à l’encontre d’autrui il se plaisait dans cet état. Aussi lui arrivait-il souvent de ne pas reparaître durant plusieurs jours au domicile de ses parents. Au cours de ces fugues, il errait par les rues, cherchant inconsciemment à se perdre. Finalement, lorsque exténué il était incapable de se traîner, il s’approchait d’un passant et lui disait son adresse. On le reconduisait en taxi. Par peur de l’épouvanter, ses parents ne lui faisaient aucun reproche. L’innocence de son âme l’empêchait de voir son mal. Celui-ci lui paraissait aussi naturel que d’être petit à un enfant. Quand on lui parlait, son visage s’illuminait de fierté. On eût dit que son interlocuteur lui annonçait les plus importantes des nouvelles. Il écoutait avec attention sans comprendre entièrement ce qu’on lui disait. La parole l’étonnait. Avant toute chose, elle était pour lui le lien qui attachait les hommes entre eux. Quand il entendait parler, il s’imaginait entrer dans un monde inconnu. On avait beau faire des gestes, crier, se fâcher, ce lien était toujours présent à son esprit.

Dans sa chambre se trouvaient les objets les plus divers. Il avait conservé tous ses jouets. Il soignait avec passion tout ce qu’il possédait. Chaque fois que quelqu’un semblait ne pas tenir à un objet, il demandait aussitôt : « Vous me le donnez ? » Ainsi avait-il obtenu une foule d’objets hétéroclites. Mais il souffrait le martyre quand un camarade disait par exemple à un groupe dont il faisait partie : « Qui veut ce canif ? » Il brûlait alors de crier : « Moi. » Mais la timidité l’en empêchait. Un de ses voisins le précédait toujours. Alors, Raphaël s’arrangeait pour le prendre à part et il lui disait : « Cela ne vous servira pas… Vous n’y tenez peut-être pas… » Mais le nouveau possesseur du canif, avec cette inconscience des hommes qui viennent d’avoir eu des regards posés sur eux, répondait par un mot quelconque et se hâtait de retourner rire au milieu du groupe. Raphaël rentrait dans un état d’abattement tel que sa mère le couchait aussitôt. Une heure durant, il demeurait sur le dos, les yeux fixés devant lui. Soudain, il appelait sa mère et, en sanglotant, lui racontait ce qui venait d’arriver. Au contraire de la plupart des jeunes gens, il ne taisait aucune de ses pensées, dévoilant même les côtés dont il eût pu avoir honte. La notion du bien et du mal lui demeurait étrangère. Pourtant, à l’intelligence qu’il mettait parfois en ses propos, il semblait qu’il fût un homme.

Ses parents lui promettaient alors de lui acheter un objet identique. Mais Raphaël était capricieux. C’était celui de son camarade qu’il désirait pour l’apaiser, il fallait lui jurer qu’on irait le chercher. « Et s’il ne veut pas le donner ? » demandait-il. « On le lui prendra en cachette », répondait son père qui savait que son fils aurait tout oublié le lendemain. Il désirait ainsi les choses les plus bizarres, affirmant qu’il n’était pas seul à les désirer. Ses parents ne le contredisaient jamais, tant il était violent. Pour un rien, il se mettait en colère. À chaque instant, une vétille le contrariait. Ses accès étaient pénibles à voir. Ce n’était point la colère puissante de l’homme, ni celle rageuse de l’enfant, ni celle encore méchante de la femme ; c’était une colère faible de malade. Il ne criait ni ne pleurait. Son visage se décomposait. Ses mains s’ouvraient et se fermaient avec rapidité. Il tentait, en des mouvements précipités, de se servir de ses membres paralysés. Sa maigre poitrine se déjetait. On eût dit que dans son corps raidi quelque chose allait se rompre comme chez les enfants chargés lourdement. Soudain il poussait quelques cris aigus, s’effondrait sur un siège et se mettait à trépigner.

Depuis que l’infirme était entré dans le café, Nicolas éprouvait de la gêne à côté de ce jeune homme qu’il soupçonnait d’appartenir à une bonne famille. Il redoutait par-dessus tout l’arrivée de Julien qui, en apercevant Nicolas, ne manquait jamais de chanter : « Salut, salut à toi, p’tit Nicolas… » parodiant ainsi le Chant du dix-septième ou de dire : « Bonsoir Naphtaline ».

— Je viens rarement ici, dit Nicolas. Mon père est mort. Nous avons perdu notre fortune.

Nicolas se tut, attendant une réponse. Mais les lèvres de l’infirme demeuraient serrées. Seuls ses yeux se mouvaient avec une vivacité extraordinaire. À la fin, il demanda :

— Répétez ce que vous venez de dire.

— Je dis que nous avons perdu notre fortune.

Quelques secondes encore le visage de Raphaël Simonet resta fermé, puis il s’éclaira. Comme si la lumière se répandait sur tout son corps, ses doigts, que Nicolas n’avait pas encore remarqués, remuèrent et sa poitrine se souleva.

— Ah ! je comprends. Vous dites que vous avez perdu votre fortune. Oui, je comprends très bien. Et vous, est-ce que vous m’entendez ?

— Bien sûr.

— Qu’est-ce que je dis ?

— Vous me demandez si je vous entends.

— Ah ! Je vous demande cela ?

Déjà il ne pensait plus à ce qu’il disait. Son attention s’était portée sur une grosse boule nickelée dans laquelle le garçon mettait des serviettes.

— À quoi cela sert, cela, monsieur ? demanda-t-il.

— On y met des serviettes.

— On y met des serviettes ?

— Oui. Du moins, je le suppose. Je viens si rarement ici que je n’en sais rien.

Il répugnait à Nicolas de donner à son interlocuteur l’impression qu’il vivait dans ce café. Il voulait que sa présence au « Monaco » parût être due au hasard. Pourtant une idée qui traversa son esprit s’opposa à ce désir : « Il a certainement de l’argent », avait-il songé tout à coup. À présent deux partis s’affrontaient en lui. Continuerait-il à prendre des airs de passant fourvoyé en un mauvais lieu ou bien profiterait-il de la faiblesse de l’infirme pour lui soutirer ce qu’il possédait ? « Je ne le connais pas, après tout. Il pensera de moi ce qu’il voudra, cela m’est bien égal. » Encouragé par ces réflexions, il se pencha vers son voisin et lui parla à voix basse :

— Je vous ai dit tout à l’heure que nous avions perdu notre fortune. C’est exact. Nous avions tout, l’appartement, le piano, les meubles anciens, et maintenant, savez-vous où nous sommes ? Nous habitons un petit hôtel, ma mère et moi. Nous ne possédons plus rien. Pour aller au restaurant, nous sommes obligés de vendre nos derniers vêtements.

— Vous avez perdu votre fortune ? Qu’est-ce que vous avez dit après ?

« Il le fait exprès », pensa Nicolas. « J’aurai beau lui demander cent fois de me prêter de l’argent, cent fois il fera semblant de ne pas comprendre. » Il voulut pourtant tenter la chance une dernière fois.

— Vous pouvez me prêter un peu d’argent ?

— De l’argent ?

— Oui.

Et il fit le geste, comme s’il eût parlé à un sourd, de prendre quelque chose dans une de ses poches et de le remettre à l’infirme. À ce moment, il remarqua, tout près de la porte, un homme d’une soixantaine d’années qui, pour se donner une contenance, faisait semblant de lire une affiche de théâtre. Une barbe grise encadrait son visage. De temps en temps il jetait sur les deux jeunes gens un coup d’œil furtif. Des lunettes masquaient son regard. Parfois il cherchait dans sa redingote un papier qu’il remettait aussitôt dans une autre poche.

— Il ne faut pas rester dans le passage, fit Jojo en lui désignant d’un geste large toute la salle. Tu n’as qu’à t’asseoir !

Le long de la devanture, à l’intérieur, se trouvaient trois guéridons qui étaient si mal placés que jamais personne ne s’y installait. Obéissant au commandement du garçon, le vieillard s’assit immédiatement devant l’un deux. Nicolas s’était tu. Sans qu’il pût s’expliquer pourquoi, la présence de cet inconnu le glaçait. Il l’épiait. Soudain, au moment où il leva les yeux vers lui avec l’espoir de le trouver occupé à quelque chose, le vieillard, portant un doigt à ses lèvres, lui fit signe de se taire. Nicolas détourna la tête aussi vite qu’il le put. Il aurait voulu se lever et partir mais il n’osait bouger. L’infirme, qui tournait le dos à l’inconnu, parlait seul. De temps en temps, il interrompait ses bavardages pour demander à Nicolas de lui répéter ce qu’il avait dit tout à l’heure. Nicolas essayait en vain d’amener la conversation sur un autre sujet. Il regrettait de s’être laissé aller à demander de l’argent. Chaque fois que Raphaël l’interrogeait : « Mais qu’est-ce que vous disiez donc tout à l’heure ? » il répondait : « Assez… assez… parlons d’autre chose ». Justement comme il venait de prononcer cette phrase pour la sixième fois, il eut la sensation très nette que le vieillard s’était levé et s’approchait de lui. Il leva les yeux. Raphaël avait pâli mais, comme si de rien était, il fit en s’adressant à son voisin :

— Vous disiez tout à l’heure ?

— Je ne sais pas.

— Mais si, vous parliez, continua-t-il rageusement.

Il voulait montrer à son père qui se tenait à présent près de lui qu’il savait causer avec un étranger.

— Je vous assure que je n’ai rien dit, répondit Nicolas qui se figurait que l’infirme cherchait, pour le confondre devant le vieillard, à ce qu’il lui redemandât de l’argent.

« Je suis tombé dans un piège », pensa-t-il. Mais subitement le visage de Raphaël se radoucit. Son père lui avait pris la main.

— Allons, mon petit, il faut rentrer. Ce n’est pas bon pour ta santé de te coucher si tard. Tu devrais comprendre que je ne veux que ton bien. Allons, viens.

Puis se tournant vers Nicolas, M. Simonet continua :

— Dites-lui, monsieur, de rentrer. Je suis son père. Il vous écoutera peut-être mieux que moi.

Rassuré, Nicolas s’adressa à l’infirme.

— Vous devriez écouter votre père. Il y a déjà longtemps que je vous conseille de rentrer chez vous.

Raphaël parut un instant étonné puis, sans dire un mot, il fit signe à Nicolas de pousser la table pour qu’il pût passer.

— Laissez monsieur, laissez, fit le père qui subitement vivifié, se hâta en gestes menus d’écarter la table, puis de prendre la canne et le chapeau de son fils sur la banquette.

Lorsque Raphaël fut debout, il le prit par le bras et le conduisit vers la porte. Soudain s’apercevant que son fils partait sans dire au revoir à Nicolas, il lui fit :

— Soit donc poli. Ce monsieur a été gentil pour toi.

Alors l’infirme se retourna et, en souriant, lui fit de sa main valide un adieu comme on en fait quand un train s’éloigne.

À deux heures du matin, on ferma le café. Nicolas sortit. Il n’avait pas su quel temps il avait fait dans la journée. Un profond dégoût de lui-même l’envahissait. Il avait subitement conscience de sa déchéance en reprenant contact avec le monde. Il sentait bien qu’à cet instant, s’il avait rencontré un ivrogne ou un fou, sa seule pensée eût été de leur venir en aide. Des fenêtres étaient éclairées. Des gens qui avaient sans doute travaillé, qui s’étaient amusés, habitaient là. Il était si faible que son corps, comme celui d’un convalescent, lui paraissait traverser tour à tour des couches d’air tièdes et chaudes. En marchant, il tentait de réagir. L’amour de ce père venant chercher son fils lui faisait considérer sa détresse avec amertume. Il aurait voulu secouer le monde qui l’enserrait, partir le plus loin possible et vivre ainsi que tous les hommes. Il se jura de ne plus retourner au « Monaco ». « L’argent seul peut me sauver », pensa-t-il. « Si j’étais riche, je serais un autre homme. Je serais généreux, je ferais le bien. Les gens qui m’entoureraient seraient heureux. Mais avant tout l’argent. » Tous les moyens qui peuvent exister pour s’en procurer, défilèrent devant ses yeux. Ils étaient si nombreux qu’il ne pouvait les compter. Toutes les formes du hasard, le mariage, le commerce, se succédaient dans son esprit. Puis, tout à coup, il se rendit compte qu’il était seul, qu’il n’y avait presque aucune différence entre tous les états auxquels il pouvait atteindre et le sien présent, dans cette rue.

6.

Mme Aftalion n’avait pas déjeuné quand, vers trois heures de l’après-midi, Nicolas entra dans sa chambre. Elle était allongée tout habillée sur son lit. À l’arrivée de son fils elle ne leva même pas la tête.

— Qu’est-ce que tu as, maman ?

D’un geste las, elle désigna l’armoire :

— Nous n’avons plus d’argent.

Tant que durèrent les vingt mille francs qu’elle avait réalisés avant de quitter Nice, elle ne s’était jamais figuré un instant qu’un jour elle pourrait se trouver sans ressources. Partout où elle avait passé, ce fut dans l’armoire à glace qu’elle cacha sa petite fortune. Elle en faisait plusieurs parts qu’elle dissimulait l’une entre le cartonnage d’une boîte à parfum et le flacon, une autre sous une chemise, une autre encore sur le rayon le plus haut qui était toujours vide. C’était un instinct naïf d’insecte qui lui commandait de diviser ainsi ce qu’elle possédait et de brouiller chaque jour les cachettes. Lorsqu’elle prenait cent francs, elle ressentait une émotion violente à la pensée qu’il ne restait par exemple que douze mille francs au lieu de treize, comme elle le supposait. À mesure que l’argent fondait, il lui apparaissait de plus en plus nettement qu’un jour elle ne pourrait payer ses dettes, qu’il ne fallait plus songer à aller en vacances. Une multitude de réflexions dans le genre de celles-ci lui venaient à l’esprit : « Que pensera le coiffeur si je ne viens plus ? Je ne pourrai plus sortir, etc. » Toutes les distractions dont elle devrait se priver défilaient devant ses yeux. Le théâtre prenait l’importance du pain. Moins lourd, il était pourtant tellement lumineux que l’équilibre se faisait. Elle recomptait alors son argent, puis, lorsque l’armoire était fermée, ses soucis s’envolaient. Elle se forçait à ne plus penser. À peine sortait-elle, que tout ce qu’elle voyait la tentait. Des œillets, à la devanture d’un fleuriste, l’arrêtaient. Durant un instant, une voix lui disait de ne pas en acheter. Puis une sorte de brouillard enveloppait ses réflexions. Elle entrait machinalement dans le magasin, choisissait le plus bel œillet, ouvrait son sac et, comme si elle eût agi en un rêve, elle payait. Dehors, pour voir la fleur que le marchand avait fixée à son épaule, elle baissait la tête. Comme inconsciente, elle ne prenait garde à rien. De temps en temps, elle répétait sans se rendre exactement compte de ce qu’elle disait : « C’est le dernier… ce n’est pas cela qui changera quelque chose… Un peu plus tôt, un peu plus tard… » Le lendemain matin, en trouvant l’œillet fripé et sali par la poussière de la rue, car, pour la nuit, elle le mettait à la fenêtre dans un verre d’eau, elle éprouvait une minute de découragement. De nouveau elle ouvrait l’armoire, comptait l’argent, puis à peine sortie oubliait tout. Ce qui s’était passé pour un œillet, se renouvelait pour des bas de soie, pour un sachet à poudre, pour des gants. Ce qu’elle dépensait malgré soi, elle essayait de le rattraper sur les pourboires. Elle demandait alors à Nicolas : « Crois-tu que j’ai assez donné ? » ou bien elle s’excusait ainsi : « Que tout le monde donne autant que moi ! »

Mme Aftalion ne pouvait vaincre le besoin de dépenser. Ce n’était qu’après qu’elle ressentait cette oppression qui suit les fautes ou les instants de dégradation. Dans sa jeunesse, elle avait chaque fois refoulé ce sentiment désagréable. D’une nature timide et fière, elle n’avait jamais osé prononcer un mot quand les bonnes lui prenaient quelque chose. Souvent, elle les avait surprises mais, par une sorte de pudeur, elle en avait été plus gênée que les bonnes elles-mêmes, au point que par une question quelconque elle les mettait à l’aise. À présent, de tels actes l’eussent transportée de colère. Elle était incapable de résister à cette force qui la poussait à dépenser. Aussi, n’eût-elle pu supporter que d’autres lui prissent ce qu’elle ne savait garder. On disait qu’elle n’était pas avare quand il s’agissait de son plaisir. Pourtant, elle était généreuse. L’orgueil, le désir de paraître l’avaient amenée souvent à faire des cadeaux, à donner des pourboires disproportionnés, cela comme en un véritable état d’hypnose. Elle ne se rendait alors pas compte de ce qu’elle faisait. Elle oubliait sa condition et, s’imaginant être quelque princesse de conte, elle répandait autour d’elle son bien pour jouir des courbettes, des sourires, des prévenances qu’elle discernait dans une brume. Le feu de la générosité passé, elle comprenait qu’elle avait été trop loin et se prenait à regretter ses excès.

Il en était ainsi d’ailleurs pour tout. Alors que Nicolas ne se souciait pas de ce qu’il n’eût point fait, il y a quelques années, s’il avait eu de l’expérience, Mme Aftalion, elle, déplorait une foule de choses et se figurait que c’était par sa propre faute que sa vie était gâchée. Aussi, avant d’agir, hésitait-elle à présent longuement tant elle craignait de se tromper et de souffrir dans l’avenir, plus par le souci qu’elle se ferait que par la conséquence de cet acte. Au seuil du dénuement, ses regrets devenaient maladifs. Elle entrevoyait l’existence qui eût été la sienne si elle n’avait pas écouté son cœur ni laissé son mari disposer de sa fortune. Comme certaines femmes qui s’imaginent que les hommes ont profité de leur naïveté, elle regrettait les générosités de l’amour. Mais ce qui lui rendait le moment présent encore plus pénible, c’était qu’elle se sentait libérée de toutes entraves et si apte à savoir comment jouir de la vie et cela justement au jour où elle ne possédait plus rien. Son fils avait beau tenter de la réconforter en lui disant : « Ce qui est fait est fait », ou « Cela ne sert à rien de revenir en arrière », le sentiment de ne pouvoir s’en prendre qu’à elle-même s’ajoutait à sa détresse. « Si c’était à recommencer… » revenait sans cesse sur ses lèvres. Il lui semblait alors qu’elle eût tout prévu. Pourtant, il ne lui vint jamais à l’idée de penser au lendemain.

Toute la matinée, Mme Aftalion avait pleuré. En ouvrant son armoire, elle avait constaté qu’elle ne possédait plus qu’un billet de cent francs. Comme si les semaines précédentes ne l’avaient point préparée, elle avait poussé un cri de stupeur. « Ce n’est pas possible… ce n’est pas possible ! » En vain, elle avait fouillé partout. Puis, s’allongeant de nouveau, elle s’était mise à sangloter. « Et les dettes, et les dettes ? », avait-elle parfois balbutié. À l’idée qu’elle ne pourrait les payer, elle avait tremblé de peur. Elle était anéantie. Il lui semblait que de toutes parts, on allait justement venir, à cette minute, pour lui réclamer de l’argent.

Nicolas, qui s’était penché à la fenêtre, revint au milieu de la pièce.

— Il doit rester tout de même un peu d’argent. Tu ne vas pas me faire croire que tu as dépensé deux mille francs depuis l’autre jour.

— Tu as raison, il reste cent francs.

— Et le pouce…

— Qu’est-ce que tu veux dire avec ton pouce ? Que tu es agaçant ! Est-ce que tu veux comprendre, oui ou non, où nous en sommes ? Réfléchis donc au lieu de dire des imbécillités. Et le pouce, et le pouce, c’est tout ce que tu sais dire…

Nicolas s’était vautré dans le fauteuil de cette même manière que son père lui avait jadis tant de fois reprochée. À son anxiété s’ajoutait un certain contentement. Quelque chose allait certainement arriver. La nécessité l’obligerait-elle à travailler ? Obtiendrait-il, par exemple, un haut poste aux colonies ? Il se voyait, marchant en toute liberté, commandant à des subordonnés. Depuis qu’il rêvait d’être maître de sa vie, jamais il n’avait senti ce moment si proche. Quand il y réfléchissait, il s’apercevait que cette indépendance se résumait à peu de chose, jusqu’à présent il ne l’avait expérimentée qu’au cours de quelques voyages. À l’idée qu’il était seul, que personne ne s’attachait à lui, qu’il n’avait besoin d’aucune aide puisqu’il possédait tout ce qu’il désirait, la beauté d’une existence se déroulant tout entière comme en ces jours de déplacement lui était apparue.

— Qu’allons-nous devenir ? demanda brusquement Mme Aftalion.

— Nous allons bien voir !

— Tu dis toujours cela. Eh bien ! oui… nous allons bien voir… nous allons bien voir…

— Que veux-tu que je dise d’autre ?

— Rien, je ne sais pas. Tu ne bouges pas. Tu restes là comme si tu étais de bois. Bouge donc. On dirait que tu attends je ne sais quoi. Fais donc quelque chose. Remue-toi. Je te le dis franchement : nous n’avons plus d’argent.

— Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?

— Et moi ?

— Je ne te demande rien.

— Moi non plus je ne te demande rien…

— Alors tout est bien.

À peine Nicolas eut-il prononcé ces derniers mots que sa mère éclata :

— Tout est bien… tout est bien… Tu es fou, tu ne sais plus ce que tu dis. Mais regarde donc, regarde cette chambre, regarde, et tu ne comprends rien.

Mme Aftalion parlait si vite qu’elle mangeait des mots, que ce qu’elle disait était par instant incompréhensible. Soudain, elle s’arrêta net. Elle s’était levée. Le regard qu’elle promena autour d’elle avait quelque chose de morne.

— Je vais te montrer. Tu comprendras peut-être, fit-elle avec un calme subit.

Elle s’assit à la petite table, repoussa en même temps de l’avant-bras les multiples objets qui la recouvraient contre le mur puis, prenant une enveloppe, inscrivit toutes les sommes qu’elle devait, majorant chaque dette pour faire un chiffre rond afin que, s’il lui arrivait de se libérer, il lui restât quelques centaines de francs. Soudain elle s’arrêta. Elle n’avait jamais eu la patience d’écrire ni de compter. Elle regarda l’enveloppe avec frayeur sans que lui vînt seulement l’idée d’additionner les chiffres.

— Cela ne sert à rien ! dit-elle.

— Quoi ?

— Je te dis que cela ne sert à rien.

Elle s’approcha de la glace de l’armoire et durant une longue minute se contempla des pieds à la tête.

— Cela vieillit une femme, des histoires pareilles ! Le jour où j’ai rencontré Alexandre j’aurais mieux fait de faire je ne sais pas quoi…

Elle parlait avec détachement tout en arrangeant ses cheveux. Pourtant, à sa poitrine qui se soulevait, au tremblement de ses doigts, on devinait qu’elle était bouleversée.

— Je sors, dit-elle tout à coup.

— Où vas-tu, maman ?

— Je ne sais pas… je ne sais pas… Il faut que je sorte… je ne peux plus rester ici… J’aime mieux être seule, n’importe où. J’irai voir Thérèse. Elle ne me recevra pas…

— On ne sait jamais.

— Mais j’aurai fait tout ce que je peux… je ne peux pas faire plus… Tu voudrais peut-être que je mendie, dans la rue. Ici, par exemple, devant l’hôtel.

De nouveau, Mme Aftalion parlait avec rapidité. Sans savoir pourquoi, elle avait mis l’enveloppe sur laquelle étaient inscrites toutes ses dettes dans son sac. Une dernière fois, elle se regarda dans la glace de l’armoire que, machinalement elle manœuvra pour se voir de dos dans celle de la cheminée.

— Ce n’est pas la peine de fermer à clef, fit Nicolas.

— C’est vrai… ce n’est pas la peine… Les voleurs savent bien qu’il n’y a rien ici.

Elle tournait et retournait son sac dans ses mains nues.

— Prends tes gants. Tu n’es pas obligée de les mettre.

À la tête du lit se trouvait une poupée que Mme Aftalion avait achetée un soir, dans un restaurant de nuit. Elle l’appelait « Mémé ». Il ne se passait pas de jour qu’elle ne l’embrassât ou ne lui parlât comme à une enfant. Depuis plusieurs minutes elle était prête. Soudain, dans un mouvement de colère qu’elle ne put réprimer, elle frappa la poupée qui alla rouler devant la cheminée, sur le marbre où elle jetait les emballages de ses achats, les fleurs fanées, les épluchures de fruits et les vieux journaux.

— Tu es folle, fit Nicolas.

Durant un instant, elle demeura frappée de stupeur, puis elle balbutia :

— C’est vrai… je suis folle… je suis folle. Ramasse-la, Nicolas… Remets-la où elle était… je deviens folle.

Avant même que son fils se fût levé, car lorsqu’il était assis dans un fauteuil, c’était comme le matin au lit, il n’arrivait pas à se lever, elle ouvrit la porte.

— Je m’en vais. Tu la ramasseras.

— Quand reviens-tu ?

— Je ne sais pas. Comment veux-tu que je sache ?

 

*

*     *

 

Après le départ de sa mère, Nicolas ôta son veston, tira les tentures, s’allongea et ne tarda pas à s’endormir. Il faisait chaud. Des mouches volaient autour de la lampe électrique dont l’abat-jour, que Mme Aftalion avait confectionné avec du fil de fer, un carré d’étoffe rose et des perles de bois, était couvert d’une épaisse couche de poussière. Vers six heures, il s’éveilla. De s’être reposé dans le jour, il se sentait lourd et comme endolori. « Allons, un peu d’énergie ! » pensa-t-il. « Remuons-nous. Agissons. » Il se rafraîchit, se peigna, mit de l’ordre dans la pièce, effaça les plis du couvre-pied, puis sortit. La pensée que sa mère se trouvait à présent chez sa sœur le réconfortait. Il espérait beaucoup de sa démarche et craignait, à chaque coin de rue, de la rencontrer. De toutes ses forces il souhaitait qu’elle ne rentrât pas avant le milieu de la nuit, ce qui serait l’indice qu’elle avait été bien reçue et que les choses s’étaient arrangées. Après s’être promené durant une heure, il passa devant le Nox-Hôtel et du trottoir opposé regarda si la fenêtre de la chambre de sa mère était toujours entr’ouverte comme il l’avait laissée. Les deux battants n’avaient pas bougé.

— Bon signe, dit-il. En ce moment, maman a peut-être déjà l’argent.

Nicolas était regaillardi. « C’est bien cela. Lorsque le début est bon, tout ce qui suit l’est également. » La vie lui apparaissait sous un autre jour. Il ne savait où aller. Il entra au « Monaco ». Comme il faisait le tour de la salle à la recherche d’une figure de connaissance, ses yeux croisèrent ceux d’une jeune femme. Elle était vêtue de manière à faire ressortir les formes de son corps. On devinait la beauté de sa poitrine que voilait une robe imprimée à bon marché. Elle avait croisé ses jambes sous la table. Des chaussures basses écornées, fatiguées, la chaussaient. Malgré eux des hommes en la voyant se plaisaient à s’imaginer que cette femme leur appartenait, qu’ils la dévêtissaient puis, jetant ses effets, qu’ils la recouvraient de toilettes fraîches. Elle démêlait ce désir. Aussi n’éprouvait-elle aucune gêne d’être mal mise, ni d’envie à l’égard des femmes élégantes. À chaque instant, elle manifestait son indépendance par des moues et des volte-face imprévues. Toujours elle semblait dire : « Belle comme je suis, je n’ai besoin de personne. J’ai bien le temps de choisir un ami. » Elle traitait les hommes avec hauteur. Elle ne pouvait leur parler sans que tout de suite ce qu’ils désiraient d’elle lui apparût. « Ils sont tous pareils », disait-elle. Les plus beaux comme les plus laids, elle les faisait courir à des rendez-vous auxquels elle ne venait pas et, s’il lui arrivait de monter avec l’un d’eux dans un taxi, elle descendait subitement en cours de route, où qu’elle se trouvât, lorsqu’il devenait trop entreprenant. « On est camarade, c’est tout. » Elle rêvait pourtant d’un homme qui l’adorerait, avec lequel elle se marierait et près duquel elle vivrait jusqu’à sa mort. Mais elle ne pouvait se décider à faire un choix. Il lui apparaissait que si elle se trompait, ce serait fini d’elle, qu’ensuite plus aucun homme ne la désirerait vraiment, qu’elle ressemblerait à ces femmes à qui elle souriait mais dont le nombre des aventures l’épouvantait. Elle regarda longuement Nicolas. L’expression douce de son visage, ses manières réservées, lui plurent. Aussi, sans penser, par coquetterie, se leva-t-elle presque aussitôt sous le prétexte de chercher, sur l’espèce de buffet qui se trouvait dans un coin, des journaux illustrés. Elle aimait à se montrer debout. Au cinéma, après les entractes, elle était toujours la dernière à reprendre sa place. Quand elle était contrainte de rester assise il lui semblait qu’elle était confondue avec la foule, que personne ne la remarquait, et cela lui était insupportable. Elle marcha, le corps moulé dans un léger manteau qu’elle maintenait fermé au delà de la ligne des boutons, cambrant les jambes, affectant un déhanchement qui faisait dire aux autres femmes que ce n’était pas naturel. Avant de se rasseoir, elle plia une jambe et se tournant à demi, regarda le talon de sa chaussure. Nicolas ne la quittait pas des yeux. Il voulait lui parler mais n’osait pas. Dans ce café où seulement quatre clients jouaient aux cartes près de cette femme qui le regardait, tout l’incitait à s’approcher d’elle. D’un instant à l’autre, il pouvait arriver quelque chose. Un homme le devancerait. Elle partirait. Alors qu’en parlant à cette seconde, rien n’était changé. Il s’assit à la table voisine comme il le faisait toujours quand une femme était seule.

Il attendait à présent qu’elle se tournât vers lui, auquel moment il eût souri. Mais la jeune femme paraissait s’intéresser aux journaux à un tel point qu’elle semblait de ne pas s’apercevoir qu’elle levait sa jupe pour tirer ses bas ou, afin de donner plus de vraisemblance encore à son inattention, qu’elle se grattait la tête, laissant ainsi sous-entendre qu’une femme ne fait pas cela quand elle sait qu’on la regarde. Au bout d’un moment pourtant, elle se tourna négligemment vers Nicolas et posa son regard dans le sien. Il n’osa sourire comme il l’avait projeté et, le premier, baissa les yeux. Quand il releva la tête, elle s’était de nouveau plongée dans sa lecture. « C’est idiot, pensa-t-il, j’avais là une belle occasion de lui parler. » Plus le temps passait, plus il redoutait qu’elle ne se levât ou que quelqu’un de plus audacieux que lui ne s’installât à côté d’elle. Soudain ces éventualités lui parurent si proches, qu’il pensa : « Tant pis… risquons le tout pour le tout. On verra bien ce qui arrivera. » Songeant déjà au soulagement qu’il ressentirait après, de quelque façon qu’il fût reçu, il demanda :

— Vous attendez quelqu’un mademoiselle ?

Ce « mademoiselle » lui sembla drôle dans sa bouche. Par opposition, tous les surnoms, « Lulu, Cocote, Pépée, Trésor », toutes les familiarités : toucher les paupières, lui dire : « Tais-toi », changer de bagues, se présentèrent à son esprit.

— Je n’attends personne et j’attends tout le monde !

Comme si cette réponse était venue à la suite d’une longue conversation, elle repoussa les journaux et s’accouda franchement face à Nicolas.

— Cela vous étonne, monsieur ?

— Non, mais je ne comprends pas très bien.

— Pourquoi voulez-vous chercher à comprendre. Il ne faut pas chercher à comprendre dans la vie.

Ce brusque changement d’attitude dérouta Nicolas en même temps qu’une joie immense l’envahit. Du moment qu’une femme l’écoutait, il était certain de plaire. Aucune profession ne l’enlaidissait puisqu’il ne faisait rien. Il ne blessait jamais personne. Il était libre.

— On aurait dit que vous attendiez quelqu’un, fit-il.

— Et vous, on aurait dit que vous cherchiez à lier connaissance. Cela doit vous arriver plus souvent qu’à votre tour.

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Vous êtes drôle… vous me parlez sans me connaître… alors ce n’est pas difficile de deviner ce que…

— Vous vous trompez. Je vous ai parlé parce que je vous trouve plus belle que toutes les autres femmes.

— On dit cela… on dit cela… chanta-t-elle.

De bavarder ainsi, Nicolas ne se lassait jamais. Ces conversations étaient à ses yeux ce qu’il y a de plus doux dans la vie. Aux moments d’abattement, c’était à elles qu’il pensait. Il lui semblait que rien sur terre n’était aussi agréable que de causer avec une femme que l’on désirait et qui ne se dérobait pas.

— Comment vous appelez-vous, votre petit nom seulement ?

— On l’appelait Simone, chanta-t-elle encore.

— Simone ?

— Oui. Et vous ?

— Nicolas.

— Saint Nicolas, patron des vieux garçons.

Il remarqua qu’elle avait de petites dents blanches qui ne se touchaient pas et se souvint qu’enfant il s’était moqué d’une denture semblable en ces termes : « On dirait une grille ». Il ne pouvait détacher son regard de son visage cependant qu’il pensait qu’il avait enfin trouvé une femme qui l’aimerait, que sa vie allait changer. Soudain il lui vint l’idée qu’elle supposait qu’il était riche, qu’elle avait peut-être un amant et la phrase mystérieuse du début : « J’attends personne et j’attends tout le monde », dansait dans son esprit. « Elle croit que j’habite un grand appartement, que je possède une automobile, que je vais la conduire chez moi, lui acheter des robes. » Il imaginait déjà l’expression qu’elle aurait en apprenant la vérité.

— Vous venez souvent dans ce café ? demanda-t-il.

— Quelquefois. J’avais soif. Et vous ?

— Moi aussi, j’avais soif.

— Nous avions soif tous les deux.

— Et nos verres sont encore pleins !

— On peut avoir soif et ne pas boire, fit Simone un peu gênée de paraître vouloir flirter.

— On peut aussi avoir sommeil et ne pas dormir.

— Ne vous moquez pas de moi, sans quoi je me moque de vous.

— Vous ne sauriez pas.

— Voulez-vous que j’essaye ?

Nicolas connaissait quelques-uns de ses défauts physiques. Il aurait voulu se dérober mais il sentit que c’eût été les avouer et, après tout, il n’était pas sûr qu’elle les découvrît.

— Essayez, dit-il.

— Vous avez des doigts de singe.

Ils étaient en effet allongés, osseux, et de la même grosseur à l’extrémité qu’à la base.

À ce moment deux jeunes gens entrèrent dans le café et, voyant Simone causant avec un homme dont la consommation se trouvait sur une autre table, comprirent tout de suite ce qui s’était passé. Aussi voulurent-ils montrer que des liens d’amitié les unissaient à la jeune fille.

— Bonjour, Simonette, fit l’un d’eux en lui prenant la main, cependant que l’autre s’asseyait à son côté.

Nicolas s’éloigna un peu. Il ne savait quelle attitude adopter.

— Un ami, dit-elle, en le désignant aux deux hommes.

Ils le saluèrent d’un geste de la main. Tous deux étaient vêtus de complet gris clair que tachaient des foulards, des pochettes voyantes, des souliers en peau de crocodile. Ils affectaient de ne pas tenir compte de la présence de Nicolas. Pourtant ils prenaient plaisir à laisser deviner un milieu et des habitudes que Nicolas ne connaissait pas.

— Vous avez vu Georges ? demanda le plus grand cependant que l’autre, regardant les cheveux de Simone, fit sur un ton paternel :

— Vous devriez les laisser pousser un peu. Ils sont trop courts dans la nuque.

— Vous trouvez ? fit Simone en se tournant vers Nicolas.

— Non, c’est juste ce qu’il faut.

Au bout d’un moment, l’un des deux jeunes gens fit à Simone :

— Nous étions venus vous chercher. Nous allons à Versailles. Voulez-vous venir dîner avec nous. Ce sera plus amusant à trois.

— Et le monsieur.

— Le monsieur, cela lui est égal. N’est-ce pas, monsieur, que cela vous est égal ?

Nicolas fit un signe affirmatif de la tête. Simone le regarda avec étonnement.

— Cela vous est égal ?

Sentant le regard des deux hommes peser sur lui, il n’osa répondre, ni même prendre une expression qui laissât deviner sa pensée.

— C’est bien. Je vous accompagne, messieurs, fit Simone.

Resté seul, Nicolas se sentit envahi par un profond chagrin. Il attendit quelques minutes avec l’espoir qu’elle reviendrait, puis il sortit. La situation désespérée dans laquelle il se trouvait lui apparut de nouveau. Il était sept heures. Pour voir si sa mère était rentrée, il passa devant l’hôtel. La fenêtre était entr’ouverte comme il l’avait laissée. Il se rendit alors à la crémerie.

7.

Avant de rentrer, Nicolas regarda encore la façade Nox-Hôtel. La fenêtre de Mme Aftalion, cette fois, était éclairée. Sans qu’il pût s’expliquer pourquoi, il eut l’impression que sa mère avait échoué.

Elle l’attendait, couchée sur son lit. La pièce était en désordre. Elle avait jeté son chapeau sur le fauteuil. Ses souliers, encore à ses pieds, étaient délacés. À la vue de son fils, elle eut un sursaut, puis, hochant la tête, laissa entendre qu’elle n’avait pas réussi.

— Non, je ne veux plus me charger de ces corvées. Tu iras un peu emprunter. Tu verras ce que c’est.

— Pourquoi moi plus que toi ?

— Je te dis que tu verras ce que c’est.

— Mais je sais ce que c’est. Je n’ai pas besoin de voir.

— Tu as oublié. Cela te rafraîchira la mémoire.

Nicolas regarda sa mère avec dureté. Elle eut un geste de découragement, puis continua :

— Non, j’aime mieux mourir de faim que de revivre une journée comme aujourd’hui. Je n’irai plus. C’est fini. Ces démarches me font trop de mal. Aujourd’hui : Pierre ; demain : Paul. Et partout la méfiance, partout la froideur. Les gens ne sont pas si bêtes que cela. Ils voient vite de quoi il s’agit. Je te dis que j’aime mieux mourir que de faire une autre démarche.

Abattu par la vie qu’il menait, souffrant de l’attitude de Louise, Nicolas n’opposait aucune résistance à la colère qui montait en lui : « C’est toujours moi qui supporte tout », pensa-t-il. « Elle n’avait qu’à pas dépenser comme elle l’a fait. Elle d’abord, les autres après. » Il lui apparaissait qu’à lui seul incombaient les démarches pénibles. Il avait dû supplier tout le monde. Et à présent il fallait encore que ce fût lui qui courût à gauche et à droite.

— Moi non plus je ne bougerai pas, dit-il. « Nous sommes tous les deux dans la même situation. Tu n’as qu’à en faire autant que moi. »

Devant l’indifférence de sa mère qui, les mains aux oreilles, s’efforçait de ne pas l’entendre, il s’interrompit. Le souvenir de situations où il avait été humilié, où on l’avait tenu à l’écart, attisait sa colère. Il éprouvait une joie forte et amère à se laisser envahir par elle. À mesure qu’elle grandissait, sa détresse fondait. Elle serrait ses poings, tendait son cou. Une puissance qu’il ne connaissait pas coulait en lui. Il sentit alors qu’il dominait de si haut tout ce qui l’entourait qu’un profond bien-être le baigna.

— Et pourquoi n’irais-tu pas par exemple chez Rosine ? fit-il en frappant violemment du poing un bras du fauteuil. Vous êtes bien ensemble. Pourquoi ce serait moi ? Je cherche du travail, je fais tout ce que je peux et toi, tu attends. Et le plus fort, c’est que c’est toi qui es responsable de tout.

— Je ne suis responsable de rien.

— Je te dis que tu es responsable de tout.

— Et moi je te dis que je ne suis responsable de rien.

— Tu cherches à me provoquer ? J’en ai assez, tu comprends. Tu t’imagines que parce que tu as été chez ta sœur, tu es quitte. Il n’y a pas que toi qui aies de l’amour-propre. Je fais comme toi, je ne bouge pas. On verra bien ce qui arrivera.

Nicolas s’emportait de plus en plus. Des paroles sans suite jaillirent de sa bouche. Parfois ses phrases n’avaient aucun sens. Tout ce qu’il disait lui semblait pourtant d’une vérité éclatante. Par moment l’impression qu’il allait trop loin détournait son attention mais l’inertie de sa mère lui semblait aussitôt une excuse à sa rage.

— Tu n’aurais qu’à faire un pas et nous serions sauvés. Mais ce pas, tu ne veux pas le faire. Tu te laisserais plutôt tuer sur place que de le faire. Je me demande ce que tu as. Tu es folle, ce n’est pas possible autrement.

— Et toi, tu ne veux pas travailler.

— Je ne veux pas travailler ?

— Non, tu ne veux pas travailler. Si tu le voulais, il y a longtemps que tu aurais une place. Tu ne veux rien faire. Dis-moi ce que tu fais toutes tes après-midi.

— Trouve-la, la place.

— On en trouve.

— Eh ! bien, trouve-la.

Ces scènes se renouvelaient de plus en plus fréquemment entre Mme Aftalion et son fils. Parfois, elles atteignaient une violence inouïe. Une lacune d’esprit faisait que Mme Aftalion n’avait pas le sens du respect dû par un fils. Ainsi qu’elle l’avait fait jadis avec son mari, elle discutait avec lui pied à pied. Les grossièretés de langage lui semblaient naturelles et, dans la paix qui suivait les crises, elle les oubliait aussitôt. Nicolas le sentait. Elle eût seulement dit : « Tu n’as pas honte de parler ainsi à ta mère ! » qu’il se fût tu immédiatement. Mais comme elle ne lui faisait jamais un reproche, il avait à son égard la même attitude qu’avec un camarade quelconque. Bien qu’il n’y eût plus de limites à ses colères, Mme Aftalion, le lendemain, ne manquait jamais de vanter les prévenances et la tendresse de son fils. Elle éprouvait une sorte de jouissance à masquer une vie intime aussi mouvementée. Le souvenir de ces scènes lui causait de la fierté. On eût dit qu’elle les désirait chaque fois plus violentes.

— Je ne veux pas aller chez Rosine et je n’irai pas, dit-elle en se levant à demi et en faisant signe que les voisins pouvaient entendre.

— Je me moque des voisins, tu entends, et tu iras…

Il la regarda avec méchanceté. Machinalement elle copia son expression, puis elle éclata de rire.

— Il me semble que je suis libre de faire ce qu’il me plaît.

Nicolas, qui ne se contenait plus, n’eut plus qu’une pensée : offenser sa mère. Mais tout ce qu’il trouvait lui apparaissait insuffisant.

— Et moi je te dis que tu iras, que tu iras, que tu iras, que tu feras ce que j’ai fait.

Il prononça ces mots avec une telle force que Mme Aftalion cessa de rire.

— Je n’ai pas à recevoir des ordres. Je n’en ai jamais reçu de personne. Ce n’est pas à mon âge que je commencerai.

Nicolas était au paroxysme de la colère. Il ne put rester assis plus longtemps. Il se leva. Debout, il lui sembla que le plafond pesait sur lui, que les murs étaient d’une épaisseur sans fin, que sa poitrine allait éclater. Sa mère était adossée à l’oreiller. La pensée de lui jeter au visage le premier objet qui tomberait sous sa main l’effleura. Tout étincelait devant ses yeux. Il fit un pas, puis un deuxième. Une bouteille d’eau de Cologne dont Mme Aftalion se servait parcimonieusement se trouvait sur la cheminée. Il la regarda ainsi que les flacons, les brosses, les cendriers, les vases qui l’entouraient. Soudain il la saisit et, de toutes ses forces, la lança à terre.

Au milieu de l’odeur qui envahit la pièce, il demeura un instant gêné. Des gouttes avaient sauté sur les murs, sur ses vêtements, sur le lit. Deux alternatives très nettes se présentèrent à lui : continuer ou sortir. Il chercha le visage de sa mère pour y lire ce qu’il devait faire. Une expression de frayeur la défigurait. Alors il lui apparut qu’il devait continuer jusqu’à ce qu’il n’y eût plus sur le visage qu’une imploration désespérée. Une étoffe indienne recouvrait la cheminée. D’un mouvement brusque, il la tira par un coin. Tout ce qui se trouvait sur la cheminée tomba à terre avec fracas. Mme Aftalion poussa un cri strident, croisa les bras puis, quittant le lit, se mit à courir en chemise dans la pièce, hurlant : « Il va me tuer, au secours, au secours, à moi. » À cet instant, on frappa violemment à la porte. Alors la mère et le fils se regardèrent comme deux complices surpris. Ils se turent. Des gens parlaient fort sur le palier de manière à être entendus au travers de la porte. « Ce sont des étrangers. Il faudrait expulser cette vermine. Prévenez la police. Ce garçon finira mal. » En entendant ces réflexions, Nicolas retrouva sur-le-champ son sang-froid. Sa mère avait gagné le lit sur la pointe du pied et s’était recouchée. Il lui fit comprendre par gestes qu’il avait agi sans se rendre compte de rien. Lorsque les voisins se furent éloignés, il s’assit au pied du lit et, bourrelé de repentir, murmura :

— Pardonne-moi, maman. On est si malheureux. Je ne sais plus ce que je fais. Cette vie nous change complètement. Tu verras, nous aurons de l’argent. Veux-tu que j’aille chez Rosine tout de suite ? Veux-tu, maman ? Tout ce que tu me diras, je le ferai. Mais je t’en supplie, oublie tout cela. À partir de demain, je serai un autre homme.

Elle ne répondit pas. De temps à autre, elle hochait la tête avec tristesse ou bien elle passait une main sur ses cheveux, sur ses paupières, sur ses lèvres de ce geste qui lui était familier même dehors pour effacer les grains de poussière qui eussent pu tacher son visage à son insu. Nicolas se leva, mit les objets cassés dans un journal, ouvrit la fenêtre pour chasser l’odeur de l’eau de Cologne.

— Que tu es bête ! fit Mme Aftalion avec amertume. Nous n’avons plus rien. Demain, peut-être, nous coucherons dehors. Aucun ami, aucun parent, personne ne se tourne vers nous et toi, tu casses tout, tu casses les seules petites choses qui nous restent, tu fais du scandale. Que c’est bête, que c’est bête.

— Je chercherai de l’argent, maman. J’en trouverai. Il faut que j’en trouve et j’en trouverai.

Mme Aftalion regarda son fils.

— Quand je pense que tu n’as aucun sentiment pour moi, aucun, pas le plus petit… Tu me traites comme une fille de la rue… Un voyou n’aurait pas fait ce que tu as fait.

— Je te dis que je trouverai de l’argent.

— Tu verras que cela va mal finir. Demain le propriétaire nous chassera. Pense donc, on ne paye pas et on fait du scandale. Mais où irons-nous, mon petit Nicolas, je te le demande ?

— Nous louerons deux belles chambres ailleurs.

— Il faut de l’argent. Sans cela personne ne nous prendra.

Tout en parlant, Mme Aftalion se regarda avec attention dans une petite glace.

— Que j’ai mauvaise mine ! On dirait que je n’ai pas dormi depuis huit jours. Non, cela ne peut plus durer. Il faut faire quelque chose, n’importe quoi, mais il faut faire quelque chose. Alors, c’est vrai, tu chercheras de l’argent ?

— Tout de suite si tu veux.

— Tu es fou. Il est minuit. On ne t’ouvrira même pas. Mais demain matin, va chez Rosine. Demande-lui cinq mille francs. Elle est coquette. Elle sera plus aimable avec un jeune homme qu’avec moi. Et puis nous parlerons de tout cela demain. Je n’en peux plus. Je suis nerveuse… j’ai besoin de me reposer. Toi aussi, couche-toi.

8.

Le lendemain matin, comme Nicolas sortait pour se rendre chez Rosine, le propriétaire de l’hôtel l’interpella :

— Un petit mot, monsieur Aftalion. Est-ce que vous croyez que cela va durer encore longtemps comme cela, dites ? Quand on ne paie pas, on a la pudeur de ne pas se faire remarquer. Cela peut suffire maintenant. Vous quitterez l’hôtel, vous et votre mère, dans les vingt-quatre heures.

Peu après Nicolas arriva chez Rosine dont l’appartement donnait sur un boulevard bruyant. En y pénétrant, on avait l’impression de s’avancer dans une grotte, tellement une foule d’objets, de meubles, ôtait toute régularité à l’agencement des pièces. Rosine avait été très liée avec Mme Perrier au moment où Louise s’était éprise d’Alexandre. C’était une vieille fille qui n’éprouvait de joie qu’à accumuler dans ses meubles du linge, des vêtements, de la maroquinerie, auxquels elle ne touchait jamais. Pour ses besoins, elle distrayait par exemple deux serviettes dont elle se servait jusqu’à usure complète, satisfaite pourtant à la pensée que des piles intactes demeuraient dans ses armoires. La vue de Nicolas fit sur elle l’effet contraire à celui escompté par Mme Aftalion. Il ne lui inspira aucune confiance et ce fut derrière des excuses comme celles-ci : « Je n’ai pas d’argent disponible. Tout ce que je possède est placé. En ce moment je ne peux réaliser quoi que ce soit », qu’elle se réfugia.

À deux heures de l’après-midi, il se rendit avec sa mère à la petite crémerie de la rue Fontaine. Le déjeuner achevé, il continua ses démarches. Entre autres, il se rendit chez Charles. Mais celui-ci était parti pour Rouen depuis trois jours et ne devait rentrer que dans la soirée. Avec l’espoir de le rencontrer, il rôda jusqu’à la nuit dans le quartier de la place Pereire.

À minuit, Nicolas n’avait pu encore emprunter une somme aussi minime fût-elle. Simone avait dû l’attendre au « Monaco » et il en voulait à sa condition de n’avoir pu la retrouver. Il redoutait le moment de revoir sa mère qui devait le guetter avec anxiété. Désemparé, abattu, il ne savait plus quelle démarche tenter et, en même temps, il n’osait rentrer au Nox-Hôtel. Il devinait qu’en son absence il avait dû se passer des événements. Les malles étaient sans doute faites dans la chambre de sa mère. Demain, il faudrait déménager et il ne possédait rien.

La nuit était claire. Des taxis découverts se poursuivaient dans les avenues désertes. Les arbres, dans l’air tiède, émergeaient de partout. Ils dégageaient un parfum champêtre qui adoucissait la détresse de Nicolas et lui donnait comme un besoin de vivre largement, sans souci, très loin de Paris. Autour de la place Clichy, les terrasses des cafés étaient noires de monde. À l’entrée du métro, des vieilles femmes vendaient des journaux du soir. En haut d’une maison, des réflecteurs projetaient une lumière pâle sur une immense affiche. Nicolas ne comptait plus que sur une rencontre. Il regardait chaque passant qu’il croisait avec l’espoir de le connaître. Boulevard Clichy, des automobiles étaient rangées devant un restaurant de nuit. Le portier vêtu d’une sorte de frac, causait avec les chauffeurs. Nicolas s’arrêta. Un camarade de collège, une femme connue jadis, quelqu’un enfin à qui il avait parlé, allaient peut-être sortir du restaurant.

Soudain, comme il s’apprêtait à partir, il se trouva face à face avec un homme dont le visage lui était familier. C’était le père de l’infirme qu’il avait rencontré au « Monaco », il y avait une quinzaine de jours. Il était méconnaissable. Malgré la chaleur, il portait un pardessus dont il avait relevé le col comme pour se dissimuler le visage. Il tenait à la main une grosse canne à bout ferré. La fatigue tirait ses traits. Des journaux dépassaient de ses poches. Un lorgnon ébréché voilait ses yeux inquiets. En reconnaissant Nicolas, il poussa un cri, puis le prenant tout de suite par le bras, l’entraîna vers une ruelle obscure.

— Vous savez… vous savez… ? balbutia-t-il.

— Quoi ? fit Nicolas que l’imprévu de cette rencontre avait distrait de ses soucis.

— Il est reparti… Depuis huit jours… Personne ne sait où il est. Des voyous ont dû l’entraîner. Mon Dieu, vous l’avez peut-être vu… vous savez où il est… Dites-le-moi… je vous en supplie… c’est de ma faute… je vous jure que jamais plus je ne l’enfermerai.

M Simonet tournait autour de Nicolas avec des yeux suppliants, le tenant par le veston, lui touchant les mains et le visage, ne sachant quoi faire pour l’attendrir.

— Il ne peut pas être bien loin, monsieur.

— Où allait-il ? Il ne vous a pas dit les milieux qu’il fréquentait ? Il n’a pas d’argent. Il n’a rien. Si je ne le retrouve pas, il va mourir de faim.

L’anxiété était peinte sur le visage du vieillard. La rue, l’heure tardive, accroissaient sa frayeur.

— Voulez-vous que je vous aide à le chercher ?

— Mais où chercher ?

— Nous irons partout… partout… partout…

Nicolas reprit vie. La présence à son côté d’un homme qui souffrait, le remontait. Il se sentait moins seul. À lui qui errait depuis des jours désœuvré, il apparut que c’était la Providence qui lui envoyait ce père désespéré. Depuis de longues années déjà, il avait rêvé d’occupations louches comme de tenir compagnie à des neurasthéniques, de faire des recherches délicates, d’obtenir une place de surveillant dans quelque casino. Aider un père à chercher son enfant lui semblait une de celles-là. Tout de suite, il voulut s’imposer à son interlocuteur par un esprit méthodique.

— Qu’avez-vous fait jusqu’à présent ? demanda-t-il.

— J’ai été partout. J’ai prévenu la police. Je me suis rendu chez tous ses amis. Personne ne l’a vu. Je crains un malheur. Il s’est peut-être jeté dans la Seine.

Toute la nuit les deux hommes errèrent de cafés en hôtels. Chaque fois, ils refaisaient le même signalement de Raphaël. Toutes les réponses leur furent faites. On l’avait vu. On avait cru le voir. On ne l’avait pas vu.

À l’aube, M. Simonet se laissa tomber sur un banc. Cette nuit de veille l’avait complètement épuisé.

— Cher monsieur, dit-il, je vais vous quitter. Maintenant, nous ne le retrouverons plus. Vous avez été très bon pour moi. Où est-il, où peut-il être, je me le demande. Et nous ne pouvons rien faire. Comment savoir où il se trouve, comment le rencontrer dans toutes ces rues ?

M. Simonet venait à peine d’achever que Nicolas eut l’impression que tout s’écartait de lui, qu’il restait seul comme avant au milieu de l’indifférence du monde. Il ne s’expliquait pas que cet homme qui souffrait pût le quitter aussi facilement alors que lui, en de telles circonstances, se fût accroché à n’importe qui aussi longtemps que cela eût été possible. En somme il n’avait été qu’un guide que l’on remerciait une fois inutile.

— Vous voulez rentrer, fit Nicolas qui, depuis une heure déjà, projetait de demander de l’argent au vieillard.

Mais il n’osait pas encore le faire, redoutant de paraître profiter de la situation bien qu’il pensât pourtant que le vieillard, dans sa douleur, ne remarquerait rien.

— Oui, je vais rentrer. À quoi bon chercher ? À cette heure-ci, il doit dormir quelque part, où, je n’en sais rien.

Devant la solitude dans laquelle il allait se trouver dans une ou deux minutes, Nicolas eut peur. Il se souvint tout à coup de sa mère, de la chambre qu’il fallait laisser avant midi. « Je ne peux plus reculer. Il faut lui demander, il faut lui demander. Qu’importe ce qu’il pensera. Après, il sera trop tard. »

— Monsieur !

Il s’arrêta. Il eut beau se meurtrir les paumes de ses ongles, il ne put continuer.

— Monsieur, cherchons-le encore.

Se forçant à sourire, il ajouta :

— Cela ne m’étonnerait pas que votre fils fût en compagnie d’une femme à l’hôtel Lyric.

Cette parole tira M. Simonet de son engourdissement. Son visage s’éclaira. Il porta un regard suppliant sur Nicolas.

— Vous savez où il est cet hôtel ?

— Fiez-vous à moi.

— Et vous croyez qu’il est là, mon Dieu ! si c’était vrai… est-ce que c’est possible ?

— Il m’a souvent parlé de cet hôtel. Je ne sais pas pourquoi je n’y ai pas songé avant. On peut toujours aller voir ? Ce n’est pas loin d’ici.

En cours de route, Nicolas s’imaginait être déjà en possession d’une somme importante. Il réglait les dettes criardes, prenait une autre chambre, achetait des vêtements. Mais il ne parvenait pas à se résoudre à demander de l’argent au père de Raphaël. Les deux hommes approchaient de l’hôtel Lyric. « J’ai encore deux cents mètres devant moi », pensa Nicolas. « Je suis idiot. Je n’ai qu’à dire un mot et il me donnera tout ce qu’il possède sur lui, et je ne dis pas ce mot. »

— Écoutez-moi, monsieur.

— Est-ce que nous sommes arrivés ?

— Presque. Je voulais vous demander quelque chose.

— C’est bien vrai ? Il vous a dit qu’il connaissait cet hôtel ?

— Je vous en supplie, monsieur, écoutez-moi.

— Qu’est-ce que vous avez tout à coup ? Dites-moi la rue, j’irai tout seul si cela vous ennuie.

— Ce n’est pas cela. Ma mère et moi, nous n’avons plus d’argent.

— Je ne veux pas que vous perdiez votre temps pour moi, continua M. Simonet en tirant quelques billets de sa poche et en les remettant à Nicolas. Pardonnez-moi, je ne sais plus ce que je fais. Je suis tellement malheureux qu’il ne m’est pas même venu à l’idée de vous remercier.

En se dissimulant, Nicolas compta les billets. Il y avait cent quarante francs. La pensée de demander encore de l’argent traversa son esprit. Avant de le faire, il voulut paraître s’intéresser à Raphaël.

— D’ailleurs, si on ne le trouve pas là, je connais d’autres endroits dont il m’a parlé. D’ici une heure, vous verrez que nous l’aurons trouvé.

— Vous connaissez d’autres endroits ?

À l’idée que M. Simonet lui donnerait encore de l’argent s’il en demandait, Nicolas ne put se retenir davantage. Sans même répondre à la question du vieillard, il fit :

— Vous êtes trop gentil, monsieur. Je ne sais comment vous remercier. Si vous saviez dans quelle situation nous sommes, ma mère et moi. Vous ne me refuserez pas encore un peu d’argent. Dans quelques jours, je vous le rendrai.

Le père de Raphaël, qui ne cessait d’épier autour de lui avec l’espoir de voir surgir d’un porche ou d’une ruelle l’ombre difforme de son enfant tira encore quelques billets de son porte-feuille cette fois, sans paraître attacher à cette demande la moindre importance. Nicolas, comme s’il eût marché au côté d’une fée prodigue, ne songeait plus à rien. Il était transformé. Toute dignité s’était envolée de lui. Il n’avait plus qu’un but : demander encore de l’argent, demander tout ce que possédait le vieillard sur lui. Des chiffres fantastiques dansaient devant ses yeux. Il crut que d’un seul coup il allait devenir riche, qu’une existence nouvelle était sur le point de commencer.

Devant de si vastes espérances, ce qu’il tenait dans sa main lui sembla insignifiant. Il se fit suppliant. D’un seul coup, le sentiment qui empêche un homme de demander à un autre homme avait disparu en lui. Il était comme l’enfant devant les parents, la femme devant le mari, au côté de ce vieillard qu’il connaissait à peine. Puisque M. Simonet ne s’était pas aperçu que son voisin était descendu si bas, pourquoi ne continuerait-il pas à mendier ?

— Encore, monsieur !

Le père de Raphaël chercha dans toutes ses poches avec des gestes précipités et lui tendit tout ce qui lui restait en disant :

— Je n’ai plus rien sur moi, maintenant.

Nicolas prit l’argent en tremblant. Il était dans un état fiévreux. De toutes ses forces il espérait à présent que Raphaël, par un hasard, se trouvait à l’hôtel Lyric. Enfin la chance lui sourirait. De reconnaissance, M. Simonet lui signerait un chèque de vingt, de trente mille francs. En marchant, Nicolas, qui n’avait jamais prié, priait Dieu de faire que Raphaël fût dans cet hôtel. Alors il serait sauvé. Mais comme il l’avait subitement deviné devant l’entrée neutre et paisible, l’infirme était inconnu.

Nicolas voulut entraîner le vieillard ailleurs. Mais celui-ci était exténué. À chaque instant, il s’arrêtait pour s’appuyer contre un arbre ou un mur.

— Appelez un taxi, dit-il. Je ne peux plus, je ne peux plus. Je vais tomber.

Peu après, les deux hommes montèrent dans une voiture. Nicolas pensait à la bassesse de son attitude et appréhendait de lire sur le visage de M. Simonet une expression de mépris. Bientôt le taxi s’arrêta devant un immeuble d’apparence bourgeoise.

— Vous croyez que mon fils reviendra, que je le reverrai ?

— Mais oui, ces fugues sont fréquentes chez les enfants.

— Mais il ne ressemble pas aux autres enfants.

— Il reviendra, je vous l’assure.

 

*

*     *

 

Nicolas passa toute la matinée qui suivit cette nuit blanche à chercher une chambre à deux lits dont le prix fût peu élevé. Mais les chambres pour deux personnes n’avaient qu’un grand lit de milieu. Finalement, Nicolas trouva ce qu’il désirait dans un hôtel étroit de sept étages, encastré entre deux maisons basses et qui avait été nommé : Excelsior. La pièce donnait sur la rue. Un canapé, dont les bras étaient articulés, pouvait servir de couchette. Un lit de cuivre, une armoire à glace, une commode dont le dessus de marbre était fendu, deux chaises de bois blanc, la meublaient. Il y avait l’eau courante, mais froide seulement.

Pour le déménagement, Nicolas s’adressa à un charbonnier-marchand de vins qui possédait une voiture à bras puis, durant une heure, il disparut. Rien ne le gênait autant que de prendre part à un déménagement. De sentir que l’attention des gens se portait sur lui le rendait nerveux. Il avait honte de se trouver sur le trottoir cependant que les femmes de chambres transportaient les deux malles et les valises.

Après le déjeuner, sa mère s’occupa à ranger ses affaires, à étaler des journaux sur les rayons de l’armoire, dans le tiroir de la table de nuit, à examiner la literie, enfin à animer cette pièce où elle allait vivre et dont les meubles et l’agencement lui étaient hostiles. Nicolas en profita pour se rendre chez M. Simonet. Il voulait lui proposer de faire d’autres recherches, cela dans le but de lui soutirer à un moment propice encore quelque argent. Une bonne l’introduisit dans un salon entouré de fauteuils et au milieu duquel se trouvait un piano à queue entre deux sortes de lampadaires aux abat-jour étincelants de paillettes dorées. Un lourd silence pesait dans cette vaste pièce. Nicolas n’osait faire un pas. Soudain il entendit un bruit de porte et, tout à coup, M. Simonet s’avança vers lui, les mains tendues. Il avait le visage reposé et semblait rajeuni dans un complet de flanelle grise.

— Oh ! monsieur, que je suis heureux de vous revoir, dit-il tout de suite. Savez-vous qu’il est ici ? Il est rentré cette nuit. Pendant que nous le cherchions, le pauvre petit dormait dans sa chambre, comme un enfant.

L’assurance de Nicolas s’envola. Il demanda machinalement :

— Il est ici ?

— Il est ici. Et il dort, bien sagement, dans son lit.

Il voulut parler mais il ne savait plus quoi dire. C’était sans lui, que M. Simonet avait retrouvé son enfant. Il avait l’impression que la fortune lui échappait et que de nouveau il se trouvait dans la même situation qu’avant, mais aggravée du fait que le nouvel hôtelier ne le connaissait point et ne lui ferait sans doute pas de crédit. Pourtant, il s’accrocha : « Peut-être va-t-il me donner quand même quelque chose. Je n’ai qu’à rester. » Il espérait profiter du moment où le père de Raphaël le remercierait d’avoir cherché avec lui son fils toute une nuit pour se plaindre sur son sort et lui redemander de l’argent. Mais M. Simonet, tout à son bonheur, et pour qui l’appui de Nicolas semblait à présent inutile, ne le remercia pas et, par une sorte de pudeur, ne parla même pas de la nuit, tant il s’en voulait de s’être trouvé dehors cependant que son fils, épuisé de fatigue, reposait tout habillé et sale sur son lit. Nicolas comprit qu’il était un peu cause du retard que le père avait eu à rentrer chez lui puisqu’il l’avait retenu. Devinant que M. Simonet avait hâte d’être seul, il sentit qu’il ne lui restait plus qu’à demander de l’argent sans motif.

— Monsieur, laissez-moi encore vous demander un petit service.

Le père de Raphaël s’arrêta de parler. Puis il dit :

— Mais oui. Demandez-moi ce que vous voulez. J’ai ma tête à moi, maintenant. Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, en cette nuit douloureuse.

— Vous pourriez peut-être m’aider encore. Je suis avec ma mère dans une situation désespérée.

— Mais certainement. C’est la moindre des choses. Si je me souviens bien, il me semble que je vous ai déjà donné quelque chose cette nuit. La même somme vous va ?

— Oui, oui, balbutia Nicolas qui jusqu’à présent avait voulu croire que M. Simonet ne s’était aperçu de rien.

Le vieillard sortit quelques instants puis revint avec un chèque de mille francs.

— Tenez. Je n’oublierai jamais votre sollicitude. Quand on souffre comme j’ai souffert cette nuit, c’est un véritable réconfort de trouver un étranger qui, durant quelques heures, vous apporte un appui comme celui que vous m’avez apporté.

Il reconduisit Nicolas jusqu’à la porte. Avant de la fermer, il dit avec un sourire :

— Merci encore.

9.

À peine sorti, Nicolas s’efforça d’oublier cette aventure. Il avait l’impression que M. Simonet le méprisait mais qu’il était assez bien élevé pour ne point le laisser paraître et cette dernière délicatesse aggravait son humiliation. « Ce n’est pas possible qu’un homme aussi intelligent ne s’aperçoive pas de ma vilenie. » La phrase suivante que le vieillard avait prononcée : « Si je me souviens bien, je vous ai déjà donné quelque chose », revenait sans cesse à l’esprit de Nicolas. Entre temps, il se prenait à espérer que c’était peut-être un côté de M. Simonet de ne point remarquer les bassesses. « Il était tellement bouleversé et il est à présent si heureux qu’il n’a pas le temps de penser à moi. Qu’est-ce que c’est pour lui deux mille francs ? C’est comme pour moi cinq francs. » Nicolas avait la manie de donner à l’argent une valeur relative. Pour un millionnaire, c’était un sou. Ce raisonnement lui servait d’excuse quand il avait gaspillé quelque argent. « Après tout, ce n’est rien pour d’autres », disait-il alors.

Dans l’espoir de rencontrer Simone, Nicolas se dirigea vers le « Monaco ». La perdre alors qu’elle désirait le revoir lui causait un sentiment désagréable. Aussi, pour retrouver sa tranquillité, voulait-il avoir la certitude qu’elle ne tenait pas à lui. « Si je lui ai plu, elle ira certainement au “Monaco” à la même heure qu’avant-hier. Elle y a peut-être été hier déjà. Elle reviendra aujourd’hui. Sinon, je lui suis indifférent. » En ce dernier cas, il sentait qu’il l’oublierait rapidement.

Le café était désert. Des mouches volaient au milieu ainsi que dans une pièce ordinaire. L’horloge marquait cinq heures. Il s’assit à la même place que l’avant-veille et, ouvrant un journal, se plongea dans la lecture. Chaque fois qu’il entendait des voix de femme de l’autre côté de la cloison, son attention était aux aguets. Il se demandait s’il la reconnaîtrait immédiatement. Parfois un client s’arrêtait au seuil de la salle, cherchait quelque chose des yeux, puis disparaissait. Enfermé dans le café, loin du va-et-vient de la rue, apaisé par le peu d’argent qu’il possédait, Nicolas se sentit tout à coup pris d’un besoin immense d’amitié. Il avait déjà bu deux verres d’alcool et une légère ivresse le rendait optimiste. Au fond de son âme, une voix lui disait qu’il était jeune, sain, qu’il avait tout ce qu’il fallait pour rendre une femme heureuse. Il se mit à chantonner. De toutes ses forces, il souhaitait la venue de Simone. Il imaginait les caresses qu’il lui donnerait. Aucun homme n’aurait sa douceur et sa passion. Pour connaître de tels instants, il lui apparut naturel d’éprouver l’anxiété de cette attente. Il allongea les jambes, posa les mains sur la table et se mit à penser à Simone.

Soudain elle parut. Bien qu’il l’eût reconnue il craignit une seconde, tant cela lui semblait beau, que ce ne fût pas elle. À la vue de Nicolas, elle simula l’étonnement.

— Vous venez donc tous les jours, monsieur ?

— Je suis venu pour vous.

Elle s’assit près de lui, ôta son chapeau, se peigna sans glace d’un geste qui lui était familier, puis, une fois préparée, après avoir commandé par coquetterie une liqueur douce, comme si tout ce qu’il y a d’ennuyeux était fait, elle se tourna brusquement vers Nicolas et dit en riant.

— Alors vous êtes venu ?

— Comme vous voyez.

— Par habitude ou pour moi ?

— Pour vous.

Une lueur de joie brilla dans ses yeux.

— C’est bien vrai ?

— Puisque je vous le dis.

— Alors tout ce que vous me dites est vrai ?

Se rendant compte tout à coup qu’elle n’avait cessé d’interroger, elle ajouta :

— J’ai chaud. Je viens de marcher vite.

Comme si elle avait passé la journée avec le jeune homme, elle était à l’aise. À cela Nicolas devina qu’elle ne l’avait pas oublié et qu’elle s’était familiarisée avec lui durant ces deux jours.

— Et les messieurs ? demanda-t-il.

— Des petits camarades. Si vous croyez que j’ai été avec eux à Versailles…

— Ils vont sans doute venir tout à l’heure ?

— Je ne pense pas. Je leur ai dit que je ne viendrais plus dans ce café. Et vous, qu’est-ce que vous avez fait hier ? je pensais que vous viendriez ici.

— Vous êtes venue ?

— Vous voudriez le savoir…

Au souvenir de l’après-midi de la veille durant laquelle il avait sonné, d’heure en heure, chez Charles, Nicolas s’assombrit :

— Qu’est-ce que vous avez ?

— Rien.

— On dirait que vous êtes triste.

Elle le regarda avec attention, cherchant à deviner à quoi il pensait. Nicolas leva les yeux.

— Je vous regarde comme vous me regardez, dit-il.

L’intérêt que lui portait Simone l’étonnait. Il ne pouvait croire qu’elle éprouvât quelque joie à se trouver en sa compagnie. Aussi, de timide qu’il avait été devenait-il plus entreprenant. Il avait l’impression très nette que maintenant c’était fait, qu’elle lui appartiendrait tôt ou tard. Il lui apparut que le nombre de jours qu’il faudrait attendre ne dépasserait pas quinze. Mais cette réflexion, au contraire de celles qu’il avait faites au début d’autres aventures, quitta tout de suite son esprit. En réalité, peu lui importait d’attendre des mois. « Elle tiendra encore plus à moi après », pensa-t-il. Il eut honte de ce calcul au point de vouloir tendre, à partir de cet instant, à la perfection. En dehors de Simone, personne n’existait plus pour lui. Mais, devant ce bonheur naissant, il éprouvait une impression désagréable à la pensée de l’avenir lamentable qui se dressait devant lui et qui serait peut-être cause de la rupture.

— C’est toujours vous qui baissez les yeux le premier, dit-elle.

Ces mots le piquèrent au vif. Se faisant violence, il posa sur elle un regard d’une fixité telle que ce fut elle qui détourna la tête. Il avait oublié sa condition. Le monde n’existait plus autour de lui. Il eut un sentiment de fierté à la pensée que d’autres hommes eussent désiré être à sa place et que, s’ils y avaient été, ils eussent déjà tenté de profiter de la situation alors que lui veillait à ne faire aucun geste ni à prononcer aucune parole qui eussent froissé la jeune fille. Il imagina même un homme quelconque s’efforçant de la saisir par la taille et Simone, épouvantée, reculant pour échapper à l’étreinte. Cet homme, il le voyait si nettement en son esprit, qu’il lui inspira du dégoût de froisser ainsi une jeune fille au moment où, confiante, elle consentait à l’écouter et il pensa que même pour beaucoup d’argent il n’eût pas approché une main de Simone. Soudain, bien que cela n’eût aucun rapport avec la conversation, il demanda :

— Est-ce que je vous suis sympathique ?

Une seconde durant elle le regarda, puis, souriante, elle prit une attitude de peintre devant un modèle.

— Tournez-vous. Je vais vous le dire. Il faut que je vous voie avant de profil.

Bien que ce ton badin eût choqué Nicolas, il obéit. Mais déjà le fluide était parti et il n’attachait plus d’importance à la réponse.

— Oui, vous m’êtes sympathique.

— Vraiment ?

— Je vous le dis.

— Ce n’est pas une raison.

— Et je le pense.

Elle prononça ces mots avec tant de sincérité et une expression d’attachement telle qu’il fut un instant ému. Puis il se réfugia en prenant ce même ton qui, venant de Simone, l’avait blessé.

— Si je ne vous plaisais pas, vous vous garderiez bien de me le dire.

Cette fois, ce fut elle qui se froissa.

— Je ne vous oblige pas à me croire. Chacun est libre de penser ce qu’il veut.

Ils se turent. Dans un élan où il y avait du remords, Nicolas posa sa main sur celle de Simone et, comme s’il avait commis une faute, la retira aussitôt.

— Je ne sais pas si je vous plais, mais vous, vous me plaisez beaucoup.

Elle sentait que tout à l’heure elle avait froissé le jeune homme lorsqu’il lui avait demandé s’il lui était sympathique. Aussi, malgré le désir qu’elle avait de demander pourquoi afin de provoquer de nouveaux compliments, elle répondit avec ironie en se tournant de profil afin de montrer qu’elle agissait de la même manière quand il s’agissait d’elle :

— Et comme cela ?

— Plus encore.

— Alors avant je ne vous plaisais pas entièrement ?

Nicolas balbutia quelques mots. Le voyant troublé, elle s’excusa avec douceur :

— Nous parlons comme cela pour rire. Ne m’en veuillez pas. Je suis tellement seule toute la journée que lorsqu’il m’arrive de parler à un homme comme vous, je me laisse aller.

— Cela vous arrive souvent ?

Nicolas avait beau se défendre d’être soupçonneux, c’était plus fort que lui. Quoi qu’on lui dît, il trouvait toujours un point à reprendre. Il était si jaloux qu’il découvrait dans les paroles les plus anodines sujet de l’être.

— Comme vous êtes défiant !

— Non. Je ne sais pas. Ne faites pas attention à ce que je dis. Je parle comme cela sans réfléchir.

— Qu’est-ce que cela doit être quand on vous connaît davantage.

— Je ne peux pas vous répondre, je ne me suis jamais trouvé dans de telles circonstances.

— Ah ! oui… vous êtes un homme exceptionnel !

— Les autres ne le sont pas ?

S’apercevant qu’il s’était encore laissé aller à son penchant, il répéta : « les autres ne le sont pas ». Mais cette fois sans le ton interrogateur, ce qui priva la phrase de sens si bien que Simone ne remarqua rien et répondit naïvement :

— Je ne crois pas.

Nicolas redoutait toujours que quelque camarade de la jeune femme rentrât au « Monaco ».

— Voulez-vous que nous sortions ?

— Oh oui, je ne demande pas mieux.

À peine dehors, ils s’arrêtèrent ne sachant où aller.

— À gauche ou à droite ? demanda Simone.

— Qu’est-ce que vous aimez mieux ?

— Comme vous.

— À gauche alors.

Ainsi il s’éloignait de l’hôtel Excelsior dans les parages duquel il eût craint de rencontrer sa mère. Comme si l’air eût changé leur état d’esprit, la conversation prit un tout autre tour. Ils cessèrent de parler dans le vague. On eût dit que les chemins précis que suivaient les passants pour se rendre chez eux, les autobus allant d’un point précis de Paris à un autre, les couples plus avancés qu’eux qui se tenaient par le bras, les eussent amenés à chercher à se mieux connaître.

— Vous habitez avec votre mère ? demanda Nicolas.

— Non, je vis seule. Elle est morte, il y a un an. Et vous ?

— Moi, je vis avec elle.

La chambre où Mme Aftalion devait se trouver à présent se présenta devant ses yeux et il eut l’appréhension qu’un jour Simone ne le connût assez pour venir le chercher à l’hôtel et le trouver dans cette pièce modeste.

— Vous travaillez peut-être ?

— Je couds chez moi. Je fais des travaux pour d’anciennes clientes de ma mère. Elle avait une belle clientèle. À un moment, elle faisait même les robes de la princesse de Lamani.

Nicolas ne put se défendre d’un sentiment d’une bassesse telle qu’il en rougit. En l’espace d’une seconde il avait imaginé que, grâce à Simone, il faisait connaissance de cette princesse, qu’il se mariait avec elle, et que tous deux voyageaient autour du monde, descendant, à chaque étape, dans les plus grands hôtels.

— C’est avare et méchant, ces princesses !

— Pas toutes. Si vous aviez vu mademoiselle de Lamani. Jamais elle n’a fait un reproche à maman. Elle venait chez nous et son automobile l’attendait à la porte. Pourtant elle était aussi simple que moi.

— Mais vous la voyez toujours ?

— Non, elle est retournée en Italie.

À ces mots Nicolas ressentit un profond soulagement. De peur que la jeune fille ne continuât à lui parler de la princesse de Lamani, il dit brusquement :

— Alors vous êtes seule, à présent ?

— Mais vous m’en posez des questions ! Et moi si je vous demandais ce que vous faites ?

— Oh ! moi, c’est très simple, je viens de finir mes études et j’attends une situation.

À mesure qu’ils apprenaient l’un sur l’autre des détails nouveaux ils se sentaient de plus en plus éloignés. Chaque aperçu sur leur caractère, leurs occupations, leur famille, les entraînait vers des profondeurs inconnues. Le sentant obscurément, Nicolas fit en riant :

— On reparlera de tout cela un autre jour. Voulez-vous être gentille ?

— Oui.

— Eh bien, on dînera ensemble. Après on ira au cinéma, puis je vous raccompagnerai jusqu’à votre porte.

 

*

*     *

 

À minuit, Nicolas regagna l’hôtel Excelsior. Il ne cessait de songer à Simone. Sa mère dormait. Il s’assit à la fenêtre. Les étoiles, dans le ciel, étaient si nombreuses qu’elles formaient une nappe lumineuse. Un sentiment de jalousie le poussait à redescendre et à faire les cent pas devant la maison de Simone. Il lui semblait singulier d’être tombé juste au bon moment dans la vie de cette jeune fille. Cet à-propos lui avait jusqu’alors toujours paru impossible à atteindre. Tant de fois les femmes qui lui avaient plu avaient déjà eu soit un mari, soit un amant, soit des parents sévères, qu’il ne pouvait admettre que Simone fût entièrement libre. Un raisonnement le remontait. Il fallait tout de même bien qu’un jour la chance le favorisât puisque les hommes même moins bien que lui avaient tous une femme ou une amie. Mais des souvenirs ne tardaient pas à l’ébranler de nouveau. Cette étudiante qu’il avait courtisée, il y avait cinq ans, ne lui avait-elle pas finalement avoué qu’elle ne l’aimait pas alors que toute son attitude avait jusqu’alors laissé deviner un amour profond. La versatilité du caractère féminin le déroutait. Il ne comprenait pas, en outre, que les femmes parussent privées de désirs et recherchassent pourtant la compagnie de l’homme.

Dans une chambre voisine, on entendait des pas. À la clarté pâle de la nuit, il apercevait distinctement le visage de sa mère auquel les paupières baissées prêtaient une douceur qu’elle eût tant désiré connaître. Déjà il s’imaginait qu’il se rendait chez Simone, qu’il la serrait contre lui, qu’il l’embrassait et la dévêtait. Personne ne les dérangeait. L’appartement où il était enfermé avec elle se trouvait à l’étage le plus haut, loin de toute autre demeure. Les tentures étaient tirées, la porte et les volets, soigneusement fermés. Des coussins gisaient sur les tapis. Une lumière rose éclairait la chambre à coucher. La nuit était trop avancée pour que le concierge ou un voisin les dérangeassent. Elle se défendait un peu. C’était lentement qu’il la dévêtait. Finalement Simone se glissait dans le lit. Il vivait le moment interminable et ennuyeux où seul il se dévêtait à son tour pour la rejoindre à la hâte tant il craignait que dans l’intervalle l’idée de le repousser ne lui fût venue.

Son agitation était si grande qu’il pensa sortir et accoster n’importe quelle femme. Mais le visage de la jeune fille reparut devant ses yeux. Il comprit que ce n’était qu’elle qu’il désirait, que ce n’était que sa bouche qu’il voulait voir se serrer, que ses yeux, se fermer. Il trembla à la pensée qu’il posséderait un jour ce corps et que ce visage serait là, à ce moment. À mesure que la nuit avançait, ses désirs se faisaient plus violents encore. Dans cette chambre où reposait sa mère, il se sentait à l’étroit. De peur de l’éveiller, il n’osait quitter sa chaise. Soudain, il pensa que Simone avait peut-être une infirmité. Cela le glaça. D’un seul coup, il retrouva son calme. Mais le remords d’avoir fait une telle supposition ne tarda pas à transformer son excitation en une tendresse pure. Il la regarderait dormir.

Ses moindres caprices, il les satisferait. Le matin, tous deux s’habilleraient rapidement et iraient passer la journée à la campagne.

À la fin, il se coucha sur le divan dont les draps, parce qu’il n’y avait pas de matelas, pendaient jusqu’à terre. Mais il ne put s’endormir. Les suppositions les plus folles traversaient son esprit. Elle n’habitait pas la maison à la porte de laquelle il l’avait accompagnée. Elle était mariée. Elle avait plusieurs amants. Sa mère vivait encore et n’était jamais venue à Paris. Elle avait joué la comédie de l’honnêteté afin de lui demander de l’argent. Il était impossible qu’en le connaissant à peine elle lui eût dit aussitôt toute la vérité. Elle cachait certainement quelque chose. Tout le monde a, au moins, un secret. Lui, Nicolas, ne lui avait-il pas dissimulé sa pauvreté ?

Aucune de ses liaisons n’avait commencé aussi bien. Cela avait toujours été par raccroc ou par hasard qu’une femme s’était donnée à lui. Jamais il n’avait eu comme maîtresse une femme qu’avant il avait désirée. Des circonstances particulières, des journées d’ennui au cours d’un voyage, des incidents quelconques seuls lui avaient permis, quelquefois dans sa vie, de nouer des relations avec une femme qui d’ailleurs, peu de jours après, disparaissait. Jamais on ne s’était offert à lui ainsi que le faisait Simone. Aussi redoutait-il quelque chose.

Comme il ne parvenait pas à s’endormir, il se releva et se mit à marcher pieds nus à travers la pièce. Il se souvenait de toutes les tentatives qu’il avait déjà faites. Aucune n’avait réussi quand la femme lui avait plu. Il se souvenait de cette Germaine Roux qui était une des trois jeunes filles admises au collège. Une fois, il l’avait embrassée. Elle lui avait alors donné un rendez-vous, mais elle n’y était pas venue. Tant d’emballements s’étaient terminés de cette façon qu’il craignait d’être une nouvelle fois déçu. Mais l’image de Simone se présenta devant ses yeux. « Elle est sincère. Il n’y a pas de doute. » Tout à coup, il lui apparut que l’échec viendrait de lui. « Pour une fois que cela peut réussir, je parie que c’est moi qui vais ne pas pouvoir. » Il venait de songer à la situation dans laquelle sa mère et lui se trouvaient. Une colère folle monta en lui. Il fallait que sa situation s’aggravât à ce point juste au moment où il pourrait être heureux !

Soudain il entendit Mme Aftalion qui disait dans son sommeil : « Couche-toi. » « Je ne peux même pas faire ce que je veux », pensa-t-il. Pourtant il obéit. Il s’adossa à un coussin. Il revit les gestes, les sourires de Simone. Il entendit le son de sa voix. Petit à petit, tout se perdit dans une sorte de brume. Finalement, il s’endormit ainsi, à demi assis. Ce ne fut que plus tard, dans la nuit, qu’il s’allongea inconsciemment.

10.

À mesure que l’été avançait, le vide se faisait autour des Aftalion. Depuis longtemps l’argent donné par M. Simonet avait fondu. Pour vivre, Nicolas empruntait à droite et à gauche. Partout, il devait quelque chose. Partout il avait promis de rendre « sous peu » et, bien qu’il eût été sincère sur le moment, le jour de l’échéance venu, il ne donnait pas signe de vie. Louise n’osait plus revoir les Rousseau, ni sa sœur, ni son frère, ni les gens qu’elle connaissait, car à tous elle avait juré de rendre les quelques mille francs qu’elle devait avant la fin du mois dernier. Chaque semaine, la blanchisseuse remportait les notes impayées. Quant à la marchande de journaux voisine de l’hôtel, elle consentait à faire crédit. Aussi Mme Aftalion y achetait-elle les journaux de mode les plus chers sans que l’incitation à l’achat que donne le crédit, dont on parlait cependant autour d’elle, lui apparût. La semaine précédente, Nicolas avait réussi à se faire prêter une centaine de francs en s’adressant séparément à divers habitués du « Monaco ». Cela avait eu un peu l’air d’une collecte. Aussi redoutait-il que la chose n’eût passé de bouche en bouche et n’osait-il plus retourner au café. Au lieu d’aller demander à ses créanciers de patienter, de leur expliquer sa situation, de leur donner quelque espoir, de les rassurer par sa présence, il avait pris le parti de ne plus se montrer. À peine avait-il promis de s’acquitter que la pensée de n’en rien faire ou de ne rendre que la moitié se glissait dans son esprit. Il avait l’impression que le créancier attachait de moins en moins d’importance à cette dette, qu’il l’oubliait même, et le jour venu de la régler, se souvenant qu’on lui avait dit parfois que « cela ne pressait pas », il se gardait bien de se rendre chez son créancier de peur que sa démarche lui rappelât un engagement complètement parti de sa mémoire et que d’autre part, il ne tenait pas particulièrement à voir exécuté. Nicolas avait agi ainsi avec tant de gens qu’il redoutait par dessus tout de recevoir une lettre. Des injures ou un ton sec le rendaient malade. Il avait beau se raisonner, se dire qu’après tout ce n’était qu’une lettre et qu’on ne pouvait rien contre lui, il vivait alors de longues heures d’inquiétude.

Comme il sortait de l’hôtel Excelsior, le propriétaire lui tendit justement une lettre. Il la prit en affectant de l’indifférence, n’osant pourtant l’ouvrir tout de suite. Elle provenait certainement de quelqu’un qui lui réclamait de l’argent. Il chercha, sur le timbre, le cachet de la poste et lut : « Passy ». « Ça y est. Ce sont les Rousseau. » Finalement, il déchira l’enveloppe et sautant au bas de la lettre, lut : « je vous prie de faire en sorte que cette affaire soit réglée au plus tôt. J’ai fait, il me semble, preuve de patience. Croyez, monsieur, à mes sentiments distingués. J. Rousseau. » Nicolas, sans lire le commencement, glissa la lettre dans sa poche. Il eut l’impression que l’on s’acharnait sur lui. Les mots : « Je vous prie de faire en sorte » le glaçaient. « Moi aussi je saurais écrire : je vous prie de faire en sorte. Cela doit même être agréable de le faire. » Il pensa à Simone. Depuis la soirée qu’il avait passée en sa compagnie au cinéma, il l’avait revue deux fois. Une intimité commençait à naître entre elle et lui. Bien qu’il constatât que cette lettre ne modifiait en rien sa situation, il se sentit acculé. La fin était proche, sans aucun doute. Il allait perdre Simone. « Charles est peut-être revenu de Rouen. » Son dernier espoir, il le plaçait sur le frère de sa mère.

Quoi qu’il ne fût que dix heures du matin, l’air était déjà lourd. Les trottoirs, lavés devant certains magasins, séchaient par endroits. Une brume légère et en mouvement voilait le ciel. Le soleil qui traversait cette vapeur répandait sur les rues une lumière si égale qu’à peine discernait-on les ombres. Nicolas ne savait où diriger ses pas. Tant de stores étaient baissés qu’il devait, à tous moments, courber la tête. En marchant, il écrivait mentalement la liste des gens qu’il connaissait. Arrivé au dernier, l’effort qu’il faisait pour en découvrir d’autres, chassait les premiers de sa mémoire. Il recommençait alors, trouvant dans cet exercice un délassement. « Si j’allais chez Charles », pensa-t-il. Sans qu’il s’en fût rendu compte, il s’était approché de la place Pereire comme si quelque souvenir heureux l’eût attiré vers cet endroit. Mais une réflexion le glaça soudain. « Il m’a peut-être écrit, lui aussi. La lettre a été mise à la poste hier trop tard dans la soirée pour m’être parvenue ce matin. Elle arrivera cet après-midi. Quand on reçoit une lettre désagréable, il est bien rare qu’une autre ne suive pas. Et, justement, je vais le voir pour lui emprunter encore de l’argent. Hein ? Ce n’est pas mal comme coïncidence quand on y réfléchit. » La peur de cette lettre en route l’amollissait et le rendait hésitant. Cependant il ne tarda pas à se trouver devant l’immeuble de Charles Perrier. Jamais le chemin ne lui avait paru si court. Des pensées désordonnées se succédaient dans son cerveau. Il s’imaginait qu’il sonnait et repartait avant que l’on ouvrît, que tout à coup Charles se mettait à la fenêtre, le voyait mais ne le reconnaissait pas, qu’on l’accueillait avec froideur ou, au contraire, avec une telle amabilité qu’il n’osait plus demander quoi que ce fût. Mais l’idée que tout se passerait autrement qu’il pouvait le prévoir, le ranima. Par un calcul enfantin, il se représenta Charles furieux, l’injuriant, claquant la porte à sa vue, afin que cela ne fût pas ainsi dans la réalité. Finalement il sonna. Il attendit un long moment. Le rez-de-chaussée était silencieux. Il sonna de nouveau. Cette fois, la porte s’ouvrit. Charles, les yeux gonflés de sommeil, les cheveux défaits, la cordelière de sa robe de chambre pendant derrière lui, remarqua aussitôt :

— Vous avez de drôles d’heures, jeune homme, pour venir chez les gens ! Allons, entrez tout de même.

Nicolas, à cette dernière parole, reprit confiance. Que Charles ne parût pas impatient de le revoir le rassurait. Il n’avait donc pas écrit de lettre. Comme Nicolas entrait au salon où, sur tous les meubles, à terre même, traînaient des verres à liqueur, des disques de phonographe, des collerettes de petits fours, des cendriers pleins à déborder, une voix de femme cria :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Mon neveu, répondit Charles solennellement. On a de la famille, nous autres. C’est solide.

Un éclat de rire partit du fond de l’appartement.

— Je n’ai pas le droit d’avoir un neveu ? continua-t-il.

Le rire redoubla. Se tournant alors vers Nicolas, il lui fit signe, en se frappant le front, que sa maîtresse ne possédait pas toute sa raison.

— Alice est détraquée ! dit-il assez fort de manière qu’elle l’entendit.

Il aimait le genre de plaisanterie qui consiste à faire semblant de ne pas remarquer la présence d’un ami pour parler de lui comme s’il était absent.

— Elle a un grain. Il faudra que je la fasse soigner.

— Quand tu auras fini de dire du mal de moi, fit la voix criarde d’Alice qui, s’adressant tout à coup au visiteur, continua ainsi : Ne l’écoutez pas, monsieur. Il profite que je ne peux pas me défendre.

— Je vais être obligé de faire venir un docteur, poursuivit Charles comme si de rien était. Il y a des moments où elle ne se rend plus compte de ce qu’elle dit. Dehors, j’ai tout le temps des histoires à cause d’elle.

Il s’interrompit pour souffler à son neveu de lui répondre : « Cela ne doit pas être drôle ». Nicolas éprouva le sentiment d’un subordonné pris à témoin par quelque maître. L’invitation de son oncle le mettait à pied d’égalité. Mais que cela fût pour un instant seulement blessait son orgueil. Il aimait mieux ne point goûter à une familiarité provisoire. D’ailleurs il lui sembla que la moindre participation au jeu tournerait par la suite contre lui. Comme la plupart des timides, il préférait rester en deçà de l’amitié.

Alice, qui s’était levée doucement pour qu’on ne l’entendît pas, pénétra dans le salon vêtue d’un pardessus d’homme dont elle avait fermé tous les boutons et relevé le col. Parce que les manches en étaient trop longues, elle faisait de grands gestes ainsi que si des voiles eussent pendu à ses poignets.

— Voilà la folle, dit-elle tout de suite. Regardez, messieurs. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de se trouver devant une folle.

— C’est comme cela que tu dis bonjour à mon neveu ?

— Bonjour monsieur… vous êtes aussi matinal que les facteurs et les oiseaux.

Elle aimait à surprendre. En parlant d’un homme petit, elle disait par antiphrase : « le colosse. » Mangeait-elle un gâteau qu’elle observait tout à coup avec un air entendu : « Il est bon et mauvais. » Alice était espiègle. Elle ne pouvait voir un chapeau d’homme accroché à un portemanteau sans le mettre aussitôt et, les mains aux hanches, prendre des attitudes de danseuse, car c’était un besoin qui lui venait immédiatement dès qu’elle avait un chapeau inhabituel sur la tête que d’imiter une danseuse espagnole, cela à la grande frayeur de Charles, qui redoutait l’arrivée du possesseur du chapeau. Dans les restaurants, elle faisait des grimaces aux gens qui lui tournaient le dos, parfois même à ceux qui se trouvaient de profil. Il n’y avait point de farces qui ne lui parussent possibles. Elle glissait dans les poches de Charles les objets les plus hétéroclites, cachait parfois son portefeuille quand il était pressé jusqu’au moment où la colère l’envahissait. La quitter était un événement. Il fallait que Charles l’embrassât vingt fois. Puis, au moment où il ouvrait la porte, elle le rappelait encore. Elle usait du pouvoir qu’elle avait sur son amant. Il lui plaisait, par un seul mot, de le retenir. Aussi quand finalement il passait outre, le poursuivait-elle, jusqu’à la dernière limite de ces cris car, sous ces marivaudages, elle ne perdait pas son bon sens.

Nicolas ne quittait pas la jeune femme des yeux. Quand leurs regards se croisaient, il sentait que derrière les plaisanteries, les gestes et les rires, elle l’observait avec sérieux. Il devinait en elle ce don de la compréhension qui fait que l’on se range de l’avis de celui qui vous prend à part et qui rendait sympathiques à Nicolas les gens qui le possédaient. Pourtant la vue de ce couple égoïste et heureux, de cet intérieur douillet lui était pénible. Il ne pouvait s’empêcher de songer à sa vie à lui, à la misère dans laquelle il se débattait avec sa mère. Le souvenir de Simone lui vint à l’esprit. Elle était plus belle qu’Alice. Mais il lui manquait ce qui environnait celle-ci. Il eût désiré pour elle un intérieur, une gaîté, une insouciance semblables.

— Vous avez pris votre petit déjeuner ? demanda Charles.

— Oui, je vous remercie.

— Bon. Cela ne nous empêchera pas de prendre le nôtre.

De toutes ses relations, celles-ci attiraient et en même temps éprouvaient le plus Nicolas. Il enviait son oncle. La vie que ce dernier menait était si pareille à celle qu’il désirait qu’il souffrait de passer auprès de lui pour un jeune homme se contentant de ce qu’il possédait et de ne pouvoir le jalouser. Charles avait été plusieurs fois blessé à la guerre. Des éclats d’obus n’avaient pu être extraits de sa poitrine. Les souffrances qu’il avait endurées, la mort devant laquelle il avait vécu pendant quatre ans, lui donnaient, aux yeux de Nicolas, le droit de vivre avec égoïsme. Les soucis d’argent, la misère, paraissaient flasques à côté de ce que cet homme avait supporté. Il ne parlait pourtant jamais de la guerre, trouvant naturel d’avoir subi le sort de tous. Il méritait son bonheur. Nicolas se sentait, près de lui, dominé, écrasé. Lorsqu’il se comparait à cet homme actif, pour qui les pires maux d’aujourd’hui étaient puérils en regard de ceux par lesquels il était passé, et qui manifestait continuellement de la bonne humeur, Nicolas avait l’impression d’être un enfant, ce qui le décourageait car cela n’amoindrissait en rien son envie de lui ressembler.

— Et votre mère, comment va-t-elle ? demanda Charles.

— Et le fils du frère de ta tante ? fit Alice qui était sortie un instant pour mettre un peignoir.

— Il dort, laisse-le se reposer, répondit Charles au hasard, pour montrer à sa maîtresse qu’il avait bien compris qu’elle se moquait des degrés de parenté.

Nicolas attendait avec impatience qu’Alice quittât la pièce. Devant elle, il n’osait parler ni faire la demande qu’il avait projetée. Pourtant elle ne manifestait pas le moins du monde l’intention de se retirer. Et ce qui mettait le comble à la nervosité de Nicolas c’était que Charles ne s’apercevait de rien et que, lorsque sa maîtresse se dirigeait vers la porte, il la retenait. Finalement les deux hommes restèrent seuls. Nicolas guettait un moment favorable pour demander de l’argent. Charles, depuis qu’Alice était partie, ne faisait que parler de soi. « Si l’affaire marche », disait-il, « les pesetas tomberont. » Comme Nicolas l’écoutait bouche bée, il ne cessait de se décerner des éloges, s’attardant avec satisfaction sur ce qu’il ne faisait ordinairement que penser. Car c’était un côté de son caractère que de se vanter devant les gens qui lui paraissaient timides et réservés. « Je suis un type épatant. Un autre aurait cent fois raté l’affaire. On parle d’esprit d’à propos, d’initiative. Eh bien… je vous assure que j’en ai à revendre. » Avec son neveu, il ne se gênait pas. Mais il y avait une autre raison à cette abondance d’éloges sur lui-même. Au fond, il n’aimait pas Nicolas. Quelque chose qu’il ne comprenait pas et qui lui répugnait était en celui-ci. Sa douceur, ses approbations continuelles, sa timidité, lui donnaient dans l’ensemble une impression de veulerie. Les étrangers, à part ceux des pays limitrophes avec lesquels il s’était familiarisé, il se les représentait d’un caractère semblable à celui de son neveu. « Ils ne veulent rien faire, » disait-il souvent. « Les femmes les font vivre. Ils viennent en France, on se demande pourquoi, et, une fois chez nous, ils se plaignent continuellement. Ils n’ont qu’à rester chez eux. Si j’étais quelqu’un, cela ne serait pas long. Demain, on les aurait tous reconduits à la frontière ». Il avait l’impression que Nicolas faisait partie de ces étrangers qu’il méprisait. En face des Aftalion, il se gardait pourtant d’avouer ce sentiment. Jamais il n’avait dit du mal des étrangers. Aussi, par compensation, se louait-il devant Nicolas d’une manière exagérée, en paraissant insinuer : « Voilà comme nous sommes, nous autres Français. » Ainsi se rattrapait-il de n’avoir pu exprimer le fond de sa pensée et avait-il conscience de repousser son interlocuteur dans le néant d’où il avait surgi.

— Si l’affaire réussit, c’est cent billets qui tombent comme cela.

En écartant deux doigts devant lui, il fit le simulacre de lâcher une petite pierre, puis se courbant aussitôt, celui de la rattraper au vol.

— Vous avez de la chance.

— Il n’y a pas de chance qui tienne. Il faut vouloir, vous m’entendez jeune homme. Mais il ne faut pas vouloir comme cela, en l’air, il faut vouloir, vraiment vouloir. Moi, par exemple, quand je veux quelque chose, je ne dors plus, je ne mange plus. Il peut arriver n’importe quoi que je veux toujours. Comme cela, il n’y a rien à faire ; j’ai le dernier mot. Hein ! qu’est-ce que vous en pensez. Cela les épaterait, les gens de votre pays.

Nicolas sentait confusément l’hostilité de son oncle qui avait, malgré lui, dépassé la mesure en prononçant « les gens de votre pays » sur un ton méprisant. Pour la conjurer, Charles prit une expression de brave garçon.

— Bon sang, il faut de l’énergie dans la vie sans quoi vous en sortez comme d’un laminoir.

Encouragé par l’attention feinte de Nicolas, il voulut donner l’illusion d’être guidé par une morale précise.

— Soyez juste, mais soyez fort.

Mais autant ses paroles précédentes avaient paru naturelles autant cette dernière fut dite d’une manière pompeuse. Pour se reprendre, il frappa la cheminée du poing.

— Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Je suis de votre avis.

Le tour de la conversation gênait Nicolas. Il lui apparaissait qu’après une telle leçon, il était presque impossible de demander quoi que ce fût. Pourtant le temps pressait. D’une minute à l’autre, son oncle pouvait le prier de partir. Profitant d’un instant de silence, il fit d’un trait :

— Ma mère m’a envoyé vers vous pour vous demander d’être assez gentil de lui prêter encore un peu d’argent.

Charles ne répondit pas tout de suite. Puis, après avoir regardé Nicolas dans les yeux :

— Elle exagère un peu, ma chère sœur.

— C’est exceptionnel.

— Je l’espère bien.

— Je veux dire que c’est parce que nous sommes très gênés en ce moment.

— Possible.

— Nous vous rendrons cet argent quand vous voudrez.

— Par exemple ?

— Je ne sais pas… le mois prochain.

— Mais alors vous ne voulez rien fiche, vous ? Vous croyez qu’il y aura toujours des bonnes poires pour vous entretenir, hein ? Moi, je vous dis ça comme cela. Cela ne me regarde pas. Vous avez la flemme. J’ai eu aussi la flemme ; je sais ce que c’est. Mais un conseil d’ami : débrouillez-vous mieux que ça.

À ce moment, Alice entra dans le salon.

— Regarde-moi, Charles.

Elle tenait dans chaque main une petite haltère et essayait de les monter lentement à bras tendu.

— Est-ce que ce n’est pas trop mal pour une femme ? demanda-t-elle.

— C’est très bien, mais laisse-nous tranquilles.

— Insolent !

— Laisse-nous, je t’en supplie. Tu vois bien que j’ai à parler.

— Si je te gêne, il faut le dire.

— Eh bien ! je te le dis !

— Et si je restais ?

— Oh, la la la. Quand tu t’y mets !

Finalement elle sortit non sans faire un pied de nez à son amant. Charles continua :

— Votre mère me doit déjà cinq mille francs. Elle devait me les rendre le mois dernier. Mais je n’ai rien vu venir.

— Justement, elle m’a prié de vous dire qu’elle s’excusait, que…

— L’argent, c’est l’argent. J’ai de l’argent, c’est entendu. Mais il en faut dans les affaires. Il suffit d’en manquer pour rater la plus belle des occasions. Et combien veut-elle ?

— Deux mille, si vous pouviez.

— Possible.

Ce mot emplit Nicolas d’un profond soulagement. Il voulut crier sa reconnaissance, promettre n’importe quoi, se prosterner devant son bienfaiteur. Mais l’attitude bon enfant et sensée de son oncle l’en empêcha. Il eut l’impression qu’il ne se souciait point de reconnaissance. Aussi Nicolas ne fit-il que balbutier :

— Merci… merci… vous ne savez pas à quel point vous nous rendez service.

11.

Au commencement, l’idée vint à Nicolas d’éteindre les petites dettes qui entravaient ses mouvements et le mettaient à tous moments dans des postures désagréables. Mais lorsque le mois en retard de l’hôtel et la note de la crémerie furent réglés, la somme prêtée par Charles s’en trouva tellement diminuée que les Aftalion, comme s’ils se fussent entendus, ne reparlèrent plus de cette intention. Pendant une semaine, ils sortirent chaque soir, se rendant tantôt au cinéma, tantôt avenue des Champs-Élysées où, à une terrasse, ils prenaient des glaces. Alors qu’auparavant ils n’osaient se montrer de peur de rencontrer quelque créancier, ils étaient à présent pleins d’assurance. Le sentiment de pouvoir se déplacer librement, entrer dans les magasins sans honte, les enivrait. Des plans d’avenir s’ébauchaient dans leur esprit. Ils avaient complètement perdu de vue leur véritable état. L’existence qui, quelques jours avant, leur était apparue sinistre, leur offrait maintenant toutes ses joies. « Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? » demandait Louise chaque matin. « Un tour sur les boulevards ? » L’idée que pourtant ils allaient de nouveau se trouver d’ici peu sans argent se mouvait bien dans leur cerveau. Mais c’était à la manière d’un ver sur la vase qu’ignorent l’eau étincelante, les herbes fraîches penchées sur elle, le soleil dansant d’une vaguelette à l’autre. « L’argent attire l’argent », répétaient la mère et le fils. Ce proverbe les emplissait de confiance. « C’est toujours comme cela dans la vie. Quand on a besoin de rien, tout vous tombe du ciel. » Ils s’imaginaient que les mauvais moments étaient passés, qu’à partir de ce jour, par un moyen ou un autre, ils seraient toujours fournis. Aussi commençaient-ils déjà à s’exprimer à la façon des gens aisés. Cette insouciance dura une huitaine de jours. C’était une trêve. À force d’avoir souffert de ne pouvoir satisfaire aucun de leurs plus petits désirs, quelques jours de largesse leur apparaissaient comme un enchantement. Ils éprouvaient une telle joie à laisser traîner de la monnaie sur les meubles de leur chambre, à ne plus compter ce qu’ils dépensaient, à faire figure de prodigue dans ce même monde qui les avait vus gênés, que lorsqu’il ne resta presque plus rien des deux mille francs prêtés par Charles, ils se refusèrent à s’en émouvoir. « Demain, nous retrouverons de l’argent », dirent-ils. « Il n’y a pas de raison que nous n’en trouvions pas. »

La dernière fois que Nicolas avait vu Simone, il lui avait fixé rendez-vous pour le dimanche suivant aux abords de la place Clichy. Elle l’attendait depuis une quinzaine de minutes lorsqu’il arriva.

— Je croyais que vous aviez dit trois heures, observa-t-elle.

— Il est trois heures, fit Nicolas en désignant une horloge qui marquait trois heures un quart.

— Vous êtes aveugle !

— Je vous assure que je vois trois heures.

Quand il était de bonne humeur, il prenait plaisir à nier l’évidence. Cela le soulageait. Il éprouvait comme un délassement à soutenir le contraire de tout. Cela lui arrivait particulièrement souvent pour les couleurs.

« — Je te dis que c’est rouge », affirmait un camarade quelconque. « — Et moi je te dis que c’est vert. — Tu es daltonien. — Pas du tout. C’est toi qui es daltonien. » Un jour, sa mère lui avait demandé de chercher une adresse dans un Bottin. « — Qu’est-ce que c’est qu’un Bottin ? » avait-il demandé. « — Ne fais pas l’imbécile. — Je t’affirme que je ne sais pas ce que c’est qu’un Bottin. — Tu te moques de moi. — Pas du tout. — Jure-le moi. — Je te le jure. — Et tu peux jurer cela ? » Finalement il avouait en riant : « — C’était pour te taquiner. — Mais tu as juré. — Puisque je t’avoue tout. »

— Que faisons-nous cet après-midi ? demanda Simone.

— Je ne vois pas.

— Vous n’avez jamais d’idées.

— Vous, vous en avez beaucoup.

— Je ne dis pas cela.

— Mais vous ne dites pas le contraire.

— Quel drôle de caractère vous avez !

— J’ai un caractère comme tout le monde.

— Dites-moi ce que nous allons faire.

— Ce que vous voudrez.

— C’est à vous de le dire.

— Marchons toujours. On verra après.

Simone et Nicolas prirent le boulevard des Batignolles. Dans la nuit il avait plu. Toutes les feuilles trop précoces du printemps et déjà mortes en cette fin d’août gisaient sur le sol, déridées par la pluie. Des nuages cotonneux couraient dans le ciel d’un bleu pur. Ce dimanche laissait pressentir l’automne.

Ils s’arrêtèrent devant un cinéma.

— On entre ? demanda Simone.

— Non, fit Nicolas en traînant le plus qu’il était possible sur cette syllabe.

— Alors ?

— Marchons un peu.

Nicolas poursuivait un but. Il voulait que la jeune fille l’invitât chez elle. N’osant le lui demander, il attendait qu’elle le fît de sa propre initiative. Aussi affectait-il d’être désœuvré et las au point que rien ne pouvait le distraire. Simone avait senti ce désir chez Nicolas. Elle qui, d’habitude, ne proposait aucun divertissement, elle ne s’arrêta plus tout à coup d’en énumérer. Un autobus passait-il, qu’elle disait : « Prenons-le et allons jusqu’au bout. » Apercevait-elle un grand café qu’elle suggérait de s’y asseoir pour écouter la musique. À un moment, leurs regards se rencontrèrent. Nicolas sourit de manière à faire comprendre sa pensée. Simone se défendit alors de sourire et, détournant les yeux, elle prononça les premiers mots qui lui traversèrent la tête :

— Allons au jardin d’Acclimatation.

Nicolas eut un geste d’homme accablé.

— C’est mort !

— On fera une promenade sur des chameaux.

— Ce n’est pas très drôle.

— Vous ne voulez donc aller nulle part ?

— Si.

— Où ? demanda-t-elle avec une expression changée, comme si tout à coup elle avait deviné le désir de Nicolas.

— Je ne sais pas.

— Vous veniez de dire que vous saviez.

— J’ai oublié.

— Vous n’êtes pas gentil aujourd’hui.

Après s’être assuré que personne ne venait derrière eux, Nicolas serra la jeune fille par la taille et dit avec une moue :

— Mais si, je suis gentil.

— Vous dites que vous m’aimez mais vous ne m’aimez pas.

— Ta… ta… ta…

— Je parle sérieusement.

À cette seconde Nicolas eut conscience que si un autre homme l’avait entendu, il eût rougi.

« Que c’est bête ce ta… ta… ta… Elle va me prendre pour un imbécile », pensa-t-il. Il regarda Simone. Elle parut à Nicolas si semblable qu’avant, si prête à écouter d’autres paroles aussi bêtes sans manifester le moindre étonnement, qu’il imagina une intimité où tout était permis, où les phrases sont dépourvues de sens, les gestes, désordonnés, où les larmes succèdent aux éclats de rire, l’intimité enfin de sa propre chair.

— Mais si, je vous aime. La preuve, c’est que je suis là.

Il sentit que ce n’était pas une raison mais il éprouvait un certain plaisir à citer comme preuve de son amour un fait qui n’en était pas une. Il attendit que Simone s’en aperçût. Et de l’entendre naïvement répondre : « Oui, c’est vrai », le toucha si profondément qu’il voulut, cette fois, donner des preuves réelles.

— Je pense à vous tout le temps. Quand je m’endors, je m’imagine que vous êtes près de moi. C’est que je vous aime. Et tenez, quand je m’éveille, ma première pensée est à vous.

Chaque fois qu’il voulait donner l’illusion d’une grande sincérité, il se servait de ce dernier argument. Aussi en usait-il à tout moment. Au temps où son père suppliait de travailler, il répondait : « Mais oui. La preuve c’est que, quand je m’éveille, je pense immédiatement à mes leçons. » Ou bien, lorsque sa mère lui reprochait de ne pas songer à son avenir : « Tu te trompes, maman, dès que je m’éveille, il se présente à moi tout de suite ».

— C’est vrai ? Vous pensez tout de suite à moi en vous éveillant ?

— Tout de suite.

— Comme c’est drôle. Figurez-vous que moi aussi. Avant même que j’ouvre les yeux, vous êtes déjà dans mon esprit.

Prétextant la fatigue, Nicolas s’arrêta.

— Il faudrait savoir où on va, dit-il.

— On se promène.

— Mais tout le monde se promène aujourd’hui.

— C’est justement pour cela qu’il faut se promener.

À ces mots, Nicolas sentit combien éloignée de lui était Simone. Son éducation l’avait amené à vivre à l’écart, à faire le contraire d’autrui. Aussi la jeune femme qui aimait à se promener le dimanche, qui devait aller au théâtre le samedi soir, considérer le lundi comme une journée triste, lui parut-elle un instant comme une étrangère.

— Promenons-nous, si vous voulez, dit-il.

Deux cents mètres plus loin, il s’arrêta de nouveau et simulant l’étonnement, observa :

— Mais il me semble que nous sommes dans votre rue.

En effet, il s’était arrangé pour conduire Simone vers les derniers numéros de la rue Legendre.

Elle leva la tête.

— Vous avez raison. Je ne savais pas qu’elle était si longue.

— Vous habitez tout près ?

— Non, c’est encore loin.

Tous deux se trouvaient à proximité d’un petit square à demi suspendu au-dessus des lignes de la gare Saint-Lazare. Nicolas fixa ses yeux dans ceux de Simone. Elle baissa la tête, il la serra contre lui et l’embrassa.

— Qu’est-ce que vous avez tout à coup, Nicolas ?

— Allons là-bas. Nous serions si bien l’un à côté de l’autre.

— Non, non, je ne veux pas.

— Nous nous connaissons bien maintenant.

— Oui, mais je ne veux pas.

— Pourquoi ?

— Non, je vous assure que non.

Simone tremblait. Elle qui d’ordinaire se tenait droite, elle courbait le dos. Ses yeux imploraient Nicolas. Soudain, montrant du doigt le petit jardin, elle dit en se forçant de sourire :

— Regardez comme c’est joli toutes ces feuilles. Et les petites fleurs là, vous les voyez. Penchez-vous.

Nicolas obéit. Devant cette pauvre nature, il était aussi insensible que devant un mur.

— Nous allons nous asseoir dans ce jardin. Venez, Nicolas. Vous verrez comme c’est amusant. C’est là que maman me conduisait quand j’étais petite.

Simone se grisait de ses paroles. Pour un rien, elle faisait de grands gestes. Une auto passait-elle qu’elle reculait jusqu’à la grille du square. Frôlait-elle du pied Nicolas qu’elle baissait la tête pour regarder où elle l’avait touché.

— Faites-moi plaisir, Nicolas.

Elle le prit par la main. Il se laissa entraîner.

— Vous ne voulez pas que nous nous asseyions sur un banc ?

— J’aimerais mieux autre chose.

— Quoi ?

Ses yeux agrandis, sa bouche entr’ouverte donnaient à son visage une expression à la fois soumise et inquiète. Ses doigts remuaient nerveusement dans un mouvement régulier de va-et-vient ainsi qu’une machine bizarre.

— Simone, soyez gentille.

— Mais dans le jardin ?

— Nous irons une autre fois ?

Sa gorge se serra. Elle essaya de rire.

— Vous me dites cela mais vous ne le pensez pas.

— Je vous jure que nous irons une autre fois.

— Quand ?

— Quand vous voudrez.

Elle était complètement changée. Nicolas voulut la serrer encore contre lui. Elle fit quelques pas en courant, comme les bêtes qui franchissent une porte, et éclata d’un rire nerveux. Les bras le long du corps, le menton en avant, le visage soudain tiré, elle attendit que Nicolas s’approchât d’elle.

Lorsqu’il fut sur le point de la saisir, de nouveau elle se sauva.

— Vous ne m’attraperez pas.

Pour la tromper, Nicolas eut un geste d’impuissance. Puis il s’élança tout à coup vers elle. Elle recula instinctivement d’un pas, tendit les mains en avant et, un instant après, se trouva prisonnière dans ses bras.

— Vous voyez que je vous ai attrapée.

— Lâchez-moi… lâchez-moi je vous dis.

Nicolas obéit sur-le-champ. Surprise, elle le regarda :

— Qu’est-ce que vous avez ?

— Rien. C’est vous qui n’êtes pas gentille !

— Si, je suis gentille… tenez…

Elle s’approcha de lui, lui prit les mains et fixa son regard dans le sien.

— Je ne suis pas gentille ?

— Pourquoi ne voulez-vous pas que nous allions chez vous ?

— Non, je ne veux pas.

Nicolas se dégagea.

— Eh bien, allons dans ce jardin.

Quoiqu’elle eût senti que Nicolas lui gardait rancune de son refus, elle s’appliqua à paraître ne point remarquer sa mauvaise humeur et manifesta une joie délirante qui sincère d’une part visait d’autre part à le désarmer.

— Comme je suis heureuse ! Vous êtes le meilleur. Je vous aime mille fois. Venez. Allons. Mon Dieu, que cela va être drôle.

Nicolas gardait un visage sévère. Comme si de rien était, elle continua :

— Nous irons nous asseoir près de la statue. Là, nous pourrons parler longtemps. Personne ne nous dérangera. Souriez donc ! Nicolas, souriez !

Il ne répondit pas.

— Vous êtes fâché ?

— Non.

— Alors qu’est-ce que vous avez ?

— Rien.

La joie de Simone s’évanouit, elle voulut rire mais elle n’y parvint pas. Comme elle s’apprêtait à parler, elle sentit autour de sa taille le bras de Nicolas. Il l’entraîna. Tant de pensées se présentèrent à son esprit, qu’elle ne sut quoi dire. Elle le suivit bouleversée. Par moments elle se raidissait puis s’abandonnait en s’étonnant que Nicolas ne s’aperçût pas de la violence de ses impressions. Elle sentit son regard descendre vers elle mais n’osa se tourner. Soudain tout ce qu’elle eût pu dire lui parut inutile. Quelques secondes durant, elle entendit le bruit de ses pas, à lui, qu’elle reconnaissait des siens, sur le sol, puis elle eut nettement conscience qu’elle s’était laissée entraîner trop loin et qu’elle ne pouvait plus se défendre.

12.

L’été touchait à sa fin. Depuis longtemps les deux mille francs prêtés par Charles avaient fondu. Chaque fois qu’ils se trouvaient démunis, les Aftalion disaient : « Ce que nous avons été bêtes. Nous aurions mieux fait de dépenser cet argent autrement. » Et ils énuméraient les divers emplois qu’ils eussent pu lui donner et auxquels ils n’avaient point pensé sur le moment. À la longue, ils s’étaient habitués à ces hauts et ces bas. Comme ceux-là avaient toujours alterné avec ceux-ci, il leur semblait, quand ils traversaient une mauvaise période, que, pour obéir à une sorte de loi de flux et de reflux, leur situation s’améliorerait infailliblement dans les jours qui suivraient. Cette confiance leur faisait porter allègrement les heures les plus pénibles. Pourtant à chaque plongeon nouveau, c’était avec plus de difficultés qu’ils remontaient à la surface. Les moments de gêne duraient plus longtemps que par le passé. Leurs vêtements s’étaient usés. De l’aisance de jadis, Mme Aftalion ne possédait plus qu’un manteau de loutre au col de murmel pour lequel on lui avait offert une somme si ridicule, qu’elle avait juré de mourir de faim plutôt que de le vendre. Le bord des manches en était pelé. Elle le mettait par tous les temps, même lorsque le soleil dardait. Ainsi accoutrée, tenant à la main un sac dont la fermeture était cassée et qui s’ouvrait à chaque instant, chaussée de souliers craquelés, coiffée d’une toque qui, malgré le dégraissage, était tachée, elle faisait peine à voir. Seules ses mains étaient restées belles. Elle n’avait pu se décider à ne plus porter de bas de soie. Aussi ceux-ci étaient-il déchirés de toutes parts, si bien que lorsqu’ils recouvraient ses jambes on apercevait aux endroits où les mailles avaient été reprisées, de longues traînées de fil plus épais. Nicolas, lui, avait encore deux complets qu’il portait alternativement. Il les brossait, les rangeait chaque soir. Aussi l’usure contrastait-elle avec les plis qui leur donnaient un faux aspect neuf. Il était encore chaussé de ces mêmes bottines qu’il avait portées à Nice. La mode avait alors été aux tiges de daim clair. À la lisière du cuir, elles étaient noircies par le cirage. Avant d’endosser son veston, Nicolas était obligé de retrousser les manches de sa chemise qui étaient élimées et de porter son chapeau de feutre, tellement amolli par les pluies, les bords baissés, à la manière d’un casque colonial.

Les Aftalion avaient beau chercher dans leur mémoire où emprunter, ils ne trouvaient plus personne. Ils devaient de l’argent à tout le monde. Le propriétaire de l’hôtel Excelsior commençait à s’impatienter. Quand la mère et le fils passaient devant son bureau, il ne les saluait même plus. À tous leurs créanciers, les Aftalion laissaient entendre que leur gêne était momentanée, qu’ils attendaient une somme importante. L’espoir d’une fortune tombant miraculeusement entre leurs mains les avait longtemps bercés tant il leur avait semblé impossible qu’ils eussent pu se trouver dénués de tout.

Mais à présent la raison se faisait peu à peu un chemin en leur esprit. « Réfléchis », disait Louise à son fils. « D’où veux-tu qu’elle vienne, cette fortune ? Nous ne pouvons plus compter que sur nous-mêmes. » Pourtant, malgré ces paroles sensées, les Aftalion s’imaginaient encore, à certains moments, qu’un événement imprévu allait les tirer de leur déchéance. « Si on pouvait trouver dix mille francs, nous serions sauvés », répétait chaque jour Nicolas. « C’est quinze mille qu’il nous faudrait », répondait sa mère. Et tous deux cherchaient alors durant des heures la somme exacte qui leur était nécessaire.

À la fin de septembre, les Aftalion eurent une altercation violente avec le propriétaire de l’hôtel. La veille, Nicolas avait reçu deux lettres où on lui réclamait de l’argent. Il faisait encore une chaleur étouffante dans le jour mais les soirées étaient fraîches. On sentait que c’étaient les derniers beaux jours. En plein midi, alors que l’air était irrespirable, des bouffées d’air froid caressaient tout à coup les visages.

— Nicolas, je t’en supplie. Il faut absolument que tu trouves de l’argent.

— Mais où, maman ?

— N’importe où. Je ne sais pas. Il faut, qu’est-ce que tu veux. Il le faut. Il le faut absolument, absolument, absolument. Si tu ne les trouves pas, je les trouverai. Je vendrai tout, tout ce qui est ici.

— On t’en donnera cent francs.

— Cent francs ?

— Même pas.

Les yeux agrandis par la stupeur, Louise regarda son fils.

— Tu es fou. Cette robe, sais-tu combien elle a coûté ?

Elle s’interrompit, ouvrit l’armoire dont seul un rayon, celui se trouvant à la hauteur de sa poitrine, était encombré d’objets.

— Mais alors, Nicolas ?

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

— Si j’étais un homme, il me semble que je saurais quoi faire.

— Quoi faire ?

— J’irais partout. Je supplierais et on me donnerait.

— On ne te donnerait rien du tout.

— Tu n’as pas d’amis ? Tu ne connais personne ?

Nicolas réfléchit une seconde et soudain se souvint d’un certain Morrachini auquel il avait souvent parlé au « Monaco » et qui avait paru avoir beaucoup de sympathie pour lui.

— Demain, j’irai voir quelqu’un.

— Pas demain. Tout de suite.

 

*

*     *

 

À midi, Nicolas arriva rue Bleue au petit hôtel confortable et discret qu’habitait Morrachini.

Ce dernier était le fils de restaurateurs toulonnais. À dix-sept ans, à la suite d’une soirée mouvementée passée dans différents cafés de Toulon, il avait à demi assommé un sergent de ville. Condamné à deux ans de prison, il avait pu obtenir, parce qu’on était à ce moment en guerre, sa libération à la condition qu’il s’engageât. Affecté à un bataillon d’Afrique, il fut incorporé au fort Saint-Jean de Marseille. Il n’avait pas le droit de sortir. Un soir, il escalada les remparts et, durant sept jours, vécut dans les maisons publiques du Vieux-Port. Porté déserteur, il fut arrêté comme il sortait d’un estaminet. Condamné de nouveau, il demanda, pour ne pas purger sa peine, à monter au front. Quinze jours après, sans savoir lancer une grenade ni se servir d’un chargeur, il était en premières lignes, dans une compagnie de discipline. Deux années durant, il vécut dans un cauchemar, ivre tous les soirs, assistant chaque jour à la mort d’un ou plusieurs camarades. Il chantait pourtant, répandait autour de lui la bonne humeur. À l’aube, il lui semblait que le soir ne viendrait jamais. À certains moments, la nostalgie de Toulon le prenait. Il aurait voulu partir, déserter de nouveau, et revoir le port, les barques, la mer. Un soldat l’appelait-il alors que, d’un seul coup, il oubliait tout et accourait. Il ne pensait pas à éviter le danger. Quand il s’aplatissait contre terre, c’était comme dans une bataille de boules de neige. Jamais les conséquences des blessures ne lui apparaissaient. Il avait l’impression que si la terre dans laquelle il vivait venait à être bouleversée par quelque formidable explosion, seul il se relèverait après, dans le silence, intact. Mais en mars 1918, il fut pris par les gaz. Pendant deux ans, il vécut comme un convalescent chez ses parents, puis il vint à Paris. Aux changements de saison, de violentes quintes de toux le tenaient éveillé des nuits entières. Il lui semblait alors qu’il allait étouffer, que c’était fini. Un médecin avait dit à son père qu’il n’avait pas plus de cinq ans encore à vivre. Devant ce jeune homme condamné qui riait, se couchait à l’aube, on éprouvait cette impression que font ceux dont l’existence est si calme qu’ils semblent déjà ne plus être tant ils seront pareils le jour de leur mort à ce qu’ils sont aujourd’hui. La maladie n’était pour lui qu’un frein, comme jadis la prison et l’armée, duquel il ne songeait qu’à se libérer. Il la haïssait ainsi qu’il avait haï tout ce qui s’était opposé à ses élans. Aucune amertume ne l’avait envahi. De toutes ses forces, il se raidissait contre le mal tant son désir de vivre était grand. Il était dur envers lui-même. Lorsque les quintes de toux le prenaient, il s’en voulait avec colère comme s’il en était responsable et n’entrait même pas dans des crises de désespoir tellement il s’appliquait à ignorer son mal. Il buvait de plus en plus, fréquentait des filles, vivait d’expédients, dormait le jour. Quand un de ses camarades lui faisait des reproches, il répondait brutalement : « Si je dois laisser mes os, je les laisserai. Mais je veux vivre. » Il se plaçait sur le même plan que tous les hommes forts et sains, voulait les imiter, et ne les enviait pas. Qu’il eût appris qu’il inspirait à quelqu’un de la pitié l’eût mis dans une colère folle. Pourtant, à son insu, le mal avait fait qu’il ne pouvait rester seul, par « peur du cafard », disait-il. Le soir, quand personne ne se trouvait près de lui, on eût dit un enfant perdu. Il devenait doux, sursautait aux détonations de la rue qui lui rappelaient la guerre, jetait des regards désespérés sur les gens qu’il ne connaissait pas. Le mal qui le rongeait lui apparaissait alors. Il avait l’impression qu’il gagnait sa poitrine tout entière jusqu’aux épaules. Il tremblait alors de frayeur. La nuit lui semblait interminable. Dans la fièvre qui l’envahissait, elle était pareille à la mort. Le lever du jour était une véritable délivrance. Aussi avait-il des amis partout. Quand il s’absentait pour acheter des cigarettes, il fallait qu’on l’accompagnât. Ce qu’il redoutait par-dessus tout, c’était de se trouver seul dans sa chambre. Aussi vivait-il à présent avec une certaine Cloclo qui se disait artiste lyrique. Malgré ses apparences d’aventurier que lui donnaient ses complets aux couleurs criardes, ses foulards, ses guêtres, ses casquettes neuves, quelque chose d’enfantin en lui prêtait à sourire. Sous l’affectation de paraître dénué de scrupules, prêt à tout pour satisfaire ses besoins, on devinait sa naïveté.

Lorsque Nicolas entra dans la chambre de Morrachini, celui-ci était encore couché. Sa maîtresse, à côté de lui, se cacha sous les draps. La pièce était en désordre. Les rideaux tirés ne laissaient pas pénétrer la lumière du jour. Il s’assit sur le lit. Son visage était pâle, ses cheveux défaits. Il semblait étourdi et ne pas se rendre exactement compte de l’endroit où il se trouvait. Une quinte de toux le secoua. Il se leva, ouvrit la fenêtre et, appuyé sur la barre d’appui, resta un long moment au soleil.

— Quelle heure est-il ? demanda-t-il à Cloclo.

— Tu as ouvert ?

— Je te demande l’heure, moi.

— Et moi je te demande si tu as ouvert.

Morrachini et sa maîtresse semblaient ignorer la présence de Nicolas. Cela leur arrivait d’ailleurs assez souvent de se parler grossièrement, de s’insulter même, devant une tierce personne. Aucune pudeur ne les retenait. Ils s’embrassaient ou se disputaient n’importe où. Une fois même, elle lui avait reproché devant des enfants de vivre de l’argent des femmes. Furieux, il l’avait frappée. Elle s’était défendue. La scène avait dégénéré en bataille, si bien que des étrangers avaient dû intervenir, les maîtriser et les séparer de force. Pourtant, conduits chacun dans une direction opposée, ils avaient continué de loin à s’injurier.

La lumière du jour pénétrait maintenant dans la pièce dont les murs étaient tapissés d’un papier-tenture violet à ramages dorés. Un tapis de feutre clair recouvrait le parquet tout entier. La porte du cabinet de toilette était entrebâillée.

— Tu viens un peu tôt, mon vieux.

— Qui c’est ? demanda Cloclo, toujours cachée sous les draps ?

— Un camarade.

— Fred ?

— Nicolas.

— Ne connais pas.

— Quand on vient chez les gens à midi, on les prévient.

À ce moment Cloclo émergea des couvertures. Son visage était luisant de crème, les coins de ses yeux tachés par des traînées de kohl, ses cheveux courts, pêle-mêle comme ceux d’un garçon.

— Mora, donne-moi la glace. Ne me regardez pas, monsieur.

La présence de cette femme qu’il ne connaissait pas gênait Nicolas. Il n’osait plus demander l’argent à Morrachini, avec lequel, d’ailleurs, il ne s’était jamais longuement entretenu.

— Qu’est-ce qu’il y a de neuf ? fit ce dernier comme si, la veille, il avait rencontré le jeune homme.

Il en était ainsi tout le temps. La peur qu’il avait de la solitude faisait qu’il ménageait les gens, aussi indifférents lui fussent-ils. Il prodiguait des marques d’amitié à n’importe qui. Se trouvait-il en présence d’un camarade perdu de vue depuis des mois, qu’il s’adressait à lui comme si, vingt-quatre heures auparavant, il avait passé la soirée en sa compagnie. L’apparence d’activité qui se dégageait de lui impressionnait Nicolas. Sa vie semblait toujours comme tracée d’avance, même quand il ne savait à quoi employer son temps. Ces occupations qui chez d’autres eussent paru celles d’un désœuvré paraissaient chez Morrachini celles d’un homme très pris. Alors que Nicolas disait : « Je me promène », lui s’exprimait ainsi : « Je vais à pied jusqu’à l’Opéra et je reviens. »

De nouveau, il se mit à tousser. Soudain, il eut un vertige qu’il voulut dissimuler. Il se laissa tomber dans un petit fauteuil d’étoffe moderne assortie au papier-tenture. Sa quinte se prolongeant, Cloclo se leva et le frappa dans le dos. Comme cela ne l’apaisait pas, elle alla chercher un verre d’eau.

— Bois lentement.

Elle soignait son mal comme on soigne le hoquet. Il repoussa le verre. Soudain, sa toux s’arrêta. Il n’osait bouger de peur qu’elle recommençât, respirait à peine, ne baissait même pas les paupières bien que des larmes coulassent sur ses joues. Sa poitrine se soulevait comme s’il venait de courir. À la fin, il dit avec colère :

— C’est tous les matins la même chose.

— Tu devrais aller voir un docteur, observa Cloclo.

— J’en ai vu trente-six. Il n’y a rien à faire. Ce sont les gaz.

Puis il se tut. Petit à petit sa respiration redevenait régulière. Les yeux levés il regarda durant quelques secondes le petit lustre de cristal. Tout à coup, comme si personne ne se trouvait près de lui, il frappa à plusieurs reprises sa poitrine du poing. On lisait sur son visage toutes ses pensées qu’il ne se donnait plus la peine de dissimuler. On comprenait qu’il voulait voir si les coups lui faisaient mal. Il ne sentit rien. Alors il se serra la gorge comme s’il eût tenté de s’étrangler. Depuis qu’il avait été gazé, c’était un besoin chez lui de simuler un étouffement. Puis, en se frottant les mains avec la pensée inconsciente qu’il n’avait plus besoin d’elles, il dit brusquement :

— C’est idiot d’être malade comme cela ? Et puis, ne parlons plus de cela. Alors mon vieux, qu’est-ce que tu veux ?

Nicolas sentit que Morrachini cherchait à ne plus penser à sa maladie, qu’il serait même content qu’il lui demandât un service pour sortir de cette peur de mourir dans laquelle il se trouvait tant qu’il n’était pas habillé. Aussi, profitant que Cloclo s’était enfermée dans le cabinet de toilette, Nicolas n’eut-il aucun remords de dire :

— Peux-tu me prêter un peu d’argent ?

— Combien ?

— Le plus que tu pourras.

— Deux cents. Mais tais-toi.

Et il désigna le cabinet de toilette.

13.

Peu à peu la situation était devenue telle à l’hôtel Excelsior que les Aftalion n’osaient plus passer devant le bureau. Dès que le propriétaire les apercevait, il claquait les portes, faisait le simulacre de cracher à terre, adressait à ses locataires, comme s’il ne les voyait pas, des injures. Il leur vouait une telle haine que s’il eût pu les précipiter de leur chambre dans la rue, il l’eût fait. Parfois il cachait leur clef et quand Nicolas la réclamait il la laissait tomber sur le sol ainsi que par maladresse. Il ne pouvait pourtant chasser les Aftalion puisque la loi le lui interdisait. Aussi enrageait-il d’être impuissant et contraint de les supporter et surtout de perdre le loyer de l’une des trente-deux chambres de l’hôtel, non que cette somme lui manquât sur le moment, mais parce qu’il serait imposé de faire un bénéfice annuel dépassant d’une vingtaine de mille francs ses possibilités, ce qui le contraignait, de janvier à décembre à tricher sur tout, à se priver, à majorer la nuit le prix de ses chambres, à inciter les couples de passage à boire du champagne.

Les Aftalion, eux, vivaient de plus en plus pauvrement. Ils se nourrissaient à peine, même à la crémerie où on leur faisait du crédit, tellement ils redoutaient l’addition finale. Au cours de longues scènes de supplications, Nicolas parvenait à arracher de ci de là quelques petites sommes d’argent que parfois sa mère et lui utilisaient tout à coup à satisfaire un caprice. Le trente septembre pourtant le propriétaire frappa à leur porte.

— J’ai prévenu la police. Si demain à midi, dernier délai, vous n’êtes pas partis, je prends votre frusquin et je le jette par la fenêtre. C’est compris ?

Une fois seuls, les Aftalion qui, devant le propriétaire, avaient protesté de leur bonne foi, s’affolèrent. Louise avait une peur horrible de la police. Bien que Nicolas s’efforçât de la rassurer, la menace du propriétaire l’avait ébranlée.

— Coûte que coûte, il faut partir, dit-elle. Cet homme est capable de tout.

Nicolas courut toute la journée à la recherche d’un logis. Finalement le hasard fit qu’il lut une petite annonce collée sur un mur : une vieille dame, était-il écrit à la main, demandait à louer à ménage une chambre au prix de cent soixante-quinze francs par mois, avec facilité de faire la cuisine. L’adresse suivait : 110, rue de la Croix-Nivert : le nom de la logeuse également : Mme Molinié.

Le lendemain, les Aftalion, portant chacun une valise, le propriétaire de l’hôtel Excelsior ayant gardé les malles en paiement de la chambre, se rendirent chez Mme Molinié. C’était une petite vieille toute ratatinée qui avait la taille d’une enfant et qui semblait, à ses gestes timides, à son air inquiet et étonné n’avoir jamais été, entre temps, une femme. La veille, Nicolas lui avait juré qu’il réglerait la chambre au mois échu. Cela ne diminuait en rien son amabilité. Elle ne savait que faire pour mettre les Aftalion à leur aise. « Je ne vous connais pas », avait-elle dit, « mais j’ai confiance en vous. Je vois que vous n’êtes pas des gens vulgaires. Quand on a l’un et l’autre une bonne éducation on finit toujours par s’entendre. C’est le peuple seulement qui se chamaille. »

 

*

*     *

 

Mais la fin octobre arriva sans que les Aftalion eussent trouvé de quoi tenir leur promesse à Mme Molinié. Chaque matin, elle venait supplier Louise de lui verser un petit acompte. Les jours passaient tristement. Depuis qu’ils avaient quitté l’hôtel Excelsior, les Aftalion attendaient un miracle. Quand ils allaient rendre visite à quelque parent ou ami, ils étaient si embarrassés et si pitoyables qu’on prétextait tout de suite de n’importe quoi pour les quitter. Ils s’en allaient alors comme ils étaient venus. Nicolas n’avait pas été au dernier rendez-vous que lui avait donné Simone. Il la fuyait tant il avait honte de lui-même et de sa situation. Depuis qu’il avait quitté l’hôtel Excelsior, il n’était plus retourné chez elle. Des gens qu’il croisait, Nicolas espérait des paroles impossibles. La fièvre dans laquelle il vivait faisait qu’il s’imaginait que les passants lui disaient : « Tiens, jeune homme, voilà cent francs » ou : « Je te donne autant de francs que tu ramperas de mètres au cœur de Paris » ou encore : « Ma fortune est à toi si tu sautes du cinquième étage dans la rue ». Toutes les suppositions traversaient son esprit. Devant les exercices d’acrobaties qu’on lui proposait il était pris de vertige. « Marche le long de cette corniche et tu auras un million », soufflait une voix à son oreille. « Crie assez fort pour que je t’entende à l’autre bout de la ville et je te donne ma villa. » Ces propositions dansaient devant ses yeux. Toutes les divagations nées de l’anémie cérébrale bourdonnaient dans son cerveau. Il ne se défendait pas. Cependant qu’il s’imaginait obéissant à l’une de ces voix, une autre lui disait : « Promène-toi tout nu et tu seras riche ». Il errait ainsi des après-midi entières, attentif aux idées incohérentes qui naissaient en lui, cherchant parmi elles celle qu’il eût pu réaliser. Parfois il songeait à sa mère qui, seule, sans se plaindre, avait mis tout son espoir en lui et l’attendait avec anxiété. Il voyait son regard qui comprenait avant qu’il parlât. D’autres pensées, issues elles aussi de l’anémie cérébrale, se succédaient alors en son esprit. « J’achèterai une auto. On partira pour le midi. Nous sommes riches. À nous les voyages et la liberté. » Il se plaisait durant de longs moments à se représenter les amis ou parents apprenant sa nouvelle condition, le jalousant, lui souriant cependant que lui, avec insolence, leur marquerait son mépris.

Au milieu du mois de novembre, les Aftalion ne purent plus rester chez Mme Molinié. La vieille femme qui n’avait pas la force de les chasser, frappait à chaque instant à leur porte et s’asseyant sur un lit, se mettait à pleurer. Ces scènes se renouvelaient plusieurs fois par jour. La vie était intenable. Profitant d’une petite somme que Louise avait encore réussi à emprunter à son frère, les Aftalion déménagèrent un matin que la logeuse était sortie, laissant sur la table une lettre dans laquelle ils demandaient pardon d’agir ainsi et juraient qu’avant la fin de l’année ils sauraient récompenser Mme Molinié de sa bonté. Ils louèrent une chambre à la semaine dans un petit hôtel de deux étages, d’aspect misérable, qui se trouvait rue de la Cavalerie, tout près de l’École militaire. Des manœuvres algériens, des chauffeurs, des ouvriers l’habitaient. Sa façade était noircie par les ans. De la rue, on apercevait son toit oblique de chaumière et, peint sur le mur, entre le premier et le dernier étage, « Hôtel du Phare ». Dès huit heures du soir, la sonnette des cinémas de l’avenue de La Motte-Picquet retentissait. Les premiers jours, cette chambre fut tellement hostile aux Aftalion qu’ils regrettèrent celle que Mme Molinié leur avait louée. « On a eu tort », disait Louise. « Elle nous aurait certainement encore gardés. C’était une brave femme. » Il en était d’ailleurs toujours ainsi quand elle changeait de logis. À peine avait-elle déménagé que le lieu qu’elle venait de quitter lui apparaissait, sinon idéal, du moins préférable à celui où elle allait vivre. L’hiver approchait. Une immense tristesse, au fond de laquelle perçaient les joies illuminées de Noël, pesait sur la ville. À la fin de l’après-midi, la nuit tombait chaque jour plus vite. On passait d’une saison à l’autre et, comme si le monde se fût sentit mal à l’aise en ce mois intermédiaire, il semblait que tout fût fait pour hâter le froid. Nicolas n’avait plus qu’un complet dont le pantalon était si usé qu’il n’osait écarter les jambes. Les manches étaient élimées au point que la doublure, à cet endroit, flottait librement. Aussi ne sortait-il pas sans les rentrer si bien que son veston paraissait trop court. Il ne changeait plus de linge. Ses chaussures étaient trouées et sur les côtés fendues en cinq ou six endroits. Pour se raser, il utilisait une vieille lame de rasoir mécanique et du savon blanc. Quand il avait fini, son visage en feu était écorché et parsemé de touffes blondes. Ses cheveux qui avaient poussé dans son cou, formaient aux tempes des sortes d’accroche-cœur. Une impression de dégradation et de saleté se dégageaient de lui. Pourtant sa confiance était intacte. Plus que jamais, il rêvait de luxe. Il ne cessait plus, au point que cela en devenait maladif, de faire allusion à des tables d’hôtes, à des parties de tennis, à des promenades en automobile. De retour dans la chambre à peine meublée et humide de l’hôtel du Phare, il disait presque chaque fois : « Ce n’est pas un salon chic, ici », ou bien, s’asseyant sur son lit : « Je m’asseois dans un rocking-chair », ou bien encore en se mettant à la fenêtre : « Je contemple la mer ». Cela était dit sans ironie. À force d’imaginer des moments heureux, il lui arrivait d’oublier la réalité et de parler comme s’il les vivait. Souvent en marchant dans la rue il disait tout à coup à haute voix : « Je vous remercie, ce n’est pas la peine », ou : « Je vous rejoindrai ce soir, mais pas avant dix heures, » ou encore : « Vous n’aurez qu’à frapper trois coups et je vous ouvrirai ». Lorsqu’il croisait des femmes jolies, il rougissait de honte. Il ne traînait plus que dans des quartiers populeux, n’osant s’aventurer ailleurs de peur de rencontrer quelqu’un qui le connaissait. « Cette fois, c’est la fin ! » répétait-il à chaque instant et d’une manière si machinale qu’il ne se rendait pas compte de ce qu’il disait. Des solutions de désespéré se présentaient à son esprit. Il voulait s’engager à la Légion étrangère (sa mère haïssait tellement les militaires français que jamais il ne lui parla de ce projet), attirer sur lui l’attention du monde par une manifestation, arrêter des passants et leur parler avec tant d’aplomb qu’ils seraient obligés de l’écouter. « Ce n’est pas possible », pensait-il, « qu’il n’y ait pas sur la terre une personne qui rêve justement de secourir des gens comme nous. » Il dévisageait les passants avec l’espoir de lire sur leurs visages quelque intérêt pour lui. Mais c’était toujours la même indifférence. De ces vagabondages il revenait si déprimé que la chambre étroite de la rue de la Cavalerie lui apparaissait comme un lieu idéal de repos.

Quant à Mme Aftalion, elle était tombée dans un état voisin de l’inconscience. Des journées entières elle ne sortait pas et, allongée sur son lit, parlait toute seule ou somnolait. Parfois, elle se levait brusquement, dégageait le centre de la pièce, et se mettait à marcher de long en large le plus vite qu’elle pouvait, si bien que la tête ne tardait pas à lui tourner. Elle s’arrêtait alors et vacillant légèrement sur ses jambes, appelait de toutes ses forces la chute. Une fois remise, elle recommençait à parcourir la chambre en tous sens, jusqu’à ce que de nouveau le vertige l’immobilisât. Ce manège avait beau durer des heures, elle ne perdait pas l’équilibre. La nuit venait. Elle s’étendait sur son lit, désirant toujours quelque mal qu’elle ne se représentait pas mais qui, elle le devinait, l’eût tirée de cet état misérable.

 

*

*     *

 

Un soir, après avoir bu, pour tout repas, plusieurs verres de thé, Nicolas ressortit. Il vivait dans une telle surexcitation que depuis deux jours il n’avait ni faim ni sommeil. Par intermittences, des nuages épais cachaient la lune. Il se souvint qu’au cours d’une nuit d’automne semblable, alors qu’il était étudiant, il avait failli dévaliser un homme ivre. C’était si loin dans le passé qu’il ne se rappelait plus exactement ce qui était arrivé. Pourtant il lui semblait que le portier d’un bar de nuit qui avait volé l’ivrogne avait été arrêté et qu’il avait habité un logement à peine meublé de la vieille ville où, pour quelques francs, il donnait des leçons de tango aux collégiens. Sans qu’il s’expliquât pourquoi, d’autres souvenirs semblables venaient à son esprit. Âgé de sept ans, il avait dérobé à l’étalage d’un bazar une boîte entière de balles de caoutchouc plein. Il se rappela qu’après, lorsque son père l’eut grondé et lui eut pris des mains cette boîte pour la rapporter, cet acte lui était apparu si grave et comme sans excuse parce qu’il ne s’était pas contenté d’une seule balle. Pourtant ces souvenirs et d’autres encore, devant le présent désespéré, lui semblaient baigner dans une douceur infinie.

Il suivait une avenue. Un mendiant dormait sur un banc. Il était si déchu, si répugnant dans ses loques que Nicolas eut un sursaut de peur et de dégoût devant cet homme à qui il lui apparut tout à coup qu’il allait ressembler. Les portes et les fenêtres étaient fermées. Il sentit qu’il était autre dans la nuit profonde, comme si tout ce qu’il y avait en lui de douloureux se fût dispersé dans l’espace. Les sonneries des églises tintaient légèrement dans le ciel. Tout à coup il lui sembla que le monde entier attendait en cette minute quelque événement gigantesque. Cette même impression de soulagement que doit éprouver un assassin le jour de la déclaration d’une guerre parce que son crime disparaît dans la confusion générale, il la ressentit. Nicolas entrait dans le rang. La foule ne songeait plus à le tenir à l’écart. Il participait à la vie de tous. Un instant, la lune parut légère dans le ciel lourd de nuages. Elle éclaira la ville d’une lumière si triste qu’il sembla à Nicolas que les hommes ne songeaient plus qu’à s’entr’aider et que s’il eût rencontré l’un d’eux, aussi puissant eût-il été, celui-ci lui aurait adressé familièrement la parole.

Après s’être promené une heure durant, Nicolas revint rue de la Cavalerie. La fenêtre de sa chambre était ouverte. Il sonna longuement. Personne ne l’entendit. Alors il appela sa mère qui parut aussitôt à la croisée. Comme si subitement il fût sorti de lui-même, il vit distinctement cette scène. Il se trouvait dans la rue, la tête levée. Sa mère, accoudée à la barre d’appui de la fenêtre, le regardait. La servante de l’hôtel n’entendait pas la sonnerie. La rue était déserte. Ce qu’il y avait d’un tout petit peu ridicule en tout cela apparut démesurément grandi à Nicolas. Il en fut meurtri au point de retomber dans un état d’abattement plus grand encore que précédemment.

— Qu’est-ce que tu veux, Nicolas ?

— Je t’appelais.

— Entre… il est tard.

— Tout à l’heure. Je vais faire un autre petit tour.

Il s’éloigna. Sa mère resta à la fenêtre jusqu’à ce qu’il eût disparu. L’air était frais. Il prit la rue du Laos puis une de ces avenues qui traversent le Champ de Mars. Parfois des gouttes tombaient mais le vent chassait la pluie. En marchant, il se surprit à dire : « Si je me tirais une balle dans la tête ! » Il se mit à dialoguer tout seul : « — Mais où trouver un revolver ? — Arrange-toi — Tu me dis cela, c’est très bien mais que ferais-tu à ma place ? — Je chercherais — Où ? — Partout — Tu es un idiot — Toi aussi. » Il s’arrêta. Souvent il lui arrivait de simuler ainsi un véritable dialogue. Cela jetait un peu de clarté sur ses pensées. Mais il se lassait très vite et terminait en divaguant. Il répéta : « — Tu n’as qu’à te tirer une balle dans la tête. — Fais-le toi. — Non, c’est toi. » Il sourit. « Tout cela n’est pas sérieux. » Le côté mélodramatique de sa situation lui était apparu « — Je parle en l’air — Tu crois que je ne le sais pas. » Il se retourna. « Je suis seul », dit-il. « — Et moi je n’existe pas alors ? » Il pressa le pas pour se débarrasser de ces questions et de ces réponses qui s’entrechoquaient en lui. Toutes les pensées qui lui traversaient l’esprit n’avaient plus aucun lien entre elles. Quand il se demandait à haute voix sans plus de conviction que s’il se fût frappé : « Que vais-je devenir ? » ou bien : « Comment cela va-t-il finir ? » il entendait distinctement ce qu’il disait mais ne comprenait pas. Les mots n’avaient plus de sens pour lui. Une sorte de bourdonnement emplissait son cerveau. Comme quand il avait la fièvre, ses doigts lui semblaient plus gros, ses paupières plus lourdes, ses lèvres plus épaisses. Il ressentait une douleur derrière la tête, à l’endroit même où il y avait cette bosse dont, enfant, il avait eu honte parce qu’elle était soi-disant la bosse du crime. Son pouls battait comme si l’artère était liée. Il lui semblait que le sang en arrivant la gonflait et qu’elle allait éclater. Aux tempes, il éprouvait la même sensation. Là aussi, les artères allaient se rompre. Il s’arrêta. Son front était moite. Il le sécha de sa main lourde dont la paume, comme pendant les grandes chaleurs, était tachée de plaques blanches. À ce moment il eut un vertige. Son corps fut imprimé d’un balancement. Il s’appuya contre un mur, puis s’y adossa. Tout tournait autour de lui, mais très lentement si bien qu’il lui sembla qu’en marchant il tournerait également. Ainsi que dans les jeux et inventions où l’on est maître d’un mouvement éloigné de soi, il fit un petit geste du doigt pour arrêter cette rotation. Mais comme s’il s’était trompé de manette, elle s’accéléra. Alors, avec l’espoir que tout redeviendrait normal, il appliqua son visage contre la pierre rugueuse du mur. « Je n’en peux plus… je n’en peux plus… » balbutia-t-il. Une fraîcheur le baigna. Les endroits où il transpirait se glacèrent tout à coup. Ce contact l’avait ranimé. « Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne comprends plus. » Tout son visage était d’une pâleur égale. « Je vais rentrer. Je n’en peux plus. »

À peine eut-il sonné que la porte de l’hôtel s’ouvrit comme si la couche de sommeil de la servante se fût progressivement amincie en ces dernières minutes. Mme Aftalion dormait. Un peu de la clarté du dehors entrait dans la pièce par les vitres nues. Nicolas se déshabilla à la hâte, sans bruit, joyeux de se séparer de ses hardes. Puis il tira les rideaux, se coucha et s’endormit sur-le-champ. Mais, une demi-heure après, il s’éveilla en sursaut. Il venait de faire un cauchemar effrayant et si long qu’il lui sembla avoir dormi des heures.

Il était couché à côté de Simone, avait-il rêvé, et il transpirait tellement qu’elle s’était éveillée. À son tour, il avait ouvert les yeux. Il faisait nuit noire. Des pieds à la tête, il se sentait mouillé. Aussi loin qu’il tendait le bras, des édredons et des couvertures moites l’environnaient. « — Tu dors ? demanda-t-elle. — Oui, et toi ? — Moi aussi. — Tu n’as pas l’impression d’étouffer ? — Non, et toi ? — Moi non plus. » Ce fut tout. De nouveau il ferma les yeux. Son corps s’était fait à l’humidité. Il avait la sensation agréable que les draps mouillés épousaient parfaitement son buste. Soudain Simone lui demanda : « — C’est maintenant que tu en finis avec la vie ? — Mais non, pas du tout ! — Si, souviens-toi. Tu as dit que tu voulais te tuer. » Nicolas s’enfonçait de plus en plus dans le lit moelleux au point d’être recouvert par plus et plus d’édredons. « — Voilà le revolver », dit Simone. Nicolas le vit tomber lentement vers lui à travers les oreillers. Il essaya de se défendre, de se débattre, mais il était comme enlisé. Ce n’était plus des édredons qui s’accumulaient sur son corps, mais lui qui s’enfonçait de plus en plus. Fou de peur, il tenta de se dresser sur ses jambes. Dans le gouffre où il gesticulait, il tendait parfois la tête afin d’aspirer une bouffée d’air qu’il gardait en lui aussi longtemps qu’il le pouvait. À un moment, comme la respiration lui manquait, il voulut encore dégager sa bouche pour reprendre haleine mais cette fois ses efforts furent vains. Ce fut quelques secondes après qu’il s’éveilla avec une sensation d’étouffement si violente, que bien que ses yeux eussent été ouverts, il continua à repousser des édredons imaginaires.

Pour se dégager entièrement de ce cauchemar, il se leva, marcha de long en large, prit un peu d’eau dans le creux de la main qu’il jeta sur sa poitrine et son visage. Puis il se recoucha. Mais cette fois il ne put s’endormir. Il ne cessait de se tourner dans le lit étroit. À chaque instant il se levait pour changer un objet de place. Dans la demi-obscurité à laquelle ses yeux s’étaient habitués, il voyait par exemple sur la table une petite cuiller dans un verre. Tout à coup il lui apparaissait qu’il ne pourrait s’assoupir tant que cette cuiller demeurerait dans le verre. Il l’ôtait alors puis se recouchait. Mais à peine allongé, cela recommençait pour autre chose. Finalement il s’imposa de garder les paupières baissées. Mais il ne tarda pas à s’imaginer que sa mère s’était levée, qu’elle tournait autour de lui, qu’elle se penchait même sur son visage. Il ferma les poings, se crispa, se fit violence pour ne point les lever. Au bout d’un moment, il ne put résister. Mme Aftalion dormait comme avant. Rien n’avait bougé dans la pièce. Il s’adossa à son oreiller. Un peu après l’aube, une voiture s’arrêta devant un estaminet proche. Il entendit un homme frapper violemment du poing contre les volets de bois et crier : « Debout là-dedans ! » Cette parole, cette voix forte et reposée lui firent l’effet d’un réconfortant, il devina tout ce qu’il y avait de bonne humeur et de santé chez cet inconnu. La vie recommençait. Tout était normal. Alors il osa s’allonger entièrement dans le lit. Quand il entrouvrait les yeux, il apercevait chaque fois un peu plus de lumière. Les divagations de la nuit étaient à présent si lointaines qu’il lui semblait qu’elles dataient de plusieurs jours.

Nicolas dormit lourdement. Le va-et-vient du matin, il ne le perçut pas. Dans son sommeil il sentait vaguement que l’on se mouvait autour de lui, que des bruits passaient délibérément devant sa porte. Soudain, dans la paix matinale, une pensée l’éveilla brutalement. Le mur qui se dressait à côté de lui était clair. Le réveil, sur une chaise, marquait dix heures. En un instant tout redevint net en son esprit. « Que faire ? » pensa-t-il. Il se retourna. Sa mère, déjà habillée, était assise près de la fenêtre.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Nicolas.

— J’attends qu’il soit midi.

— Et alors ?

— Je verrai.

Une expression de stupeur était peinte sur son visage. Elle regardait la rue, la bouche entrouverte, le cou tendu, comme s’il s’y passait un événement extraordinaire.

— Qu’est-ce qu’il y a dehors ?

— Rien.

Elle détourna la tête. Ses yeux rencontrèrent ceux de son fils.

— Il est dix heures, fit celui-ci.

— Je le sais. J’irai à midi seulement.

— Où ?

— Je veux demander à entrer dans un hôpital.

Il hocha la tête puis sortit du lit. En quelques minutes, sans se laver, tant il lui répugnait d’endosser des vêtements usés et tachés, il s’habilla. « Il n’y a pas de milieu chez moi », dit-il, « tout ou rien. » Il fit quelques pas dans la pièce puis, s’arrêtant devant sa mère :

— Tu veux entrer dans un hôpital ?

— Oui.

— Et qu’est-ce que tu feras dans cet hôpital ?

— On me soignera.

— Il faut être malade aussi.

— Tu crois que je ne le suis pas ?

Nicolas s’approcha de sa mère, lui prit une main.

— Allons, maman. Tu parles sans savoir. Un hôpital c’est pour les malades. Au lieu de faire des plans compliqués, dis-moi à qui je pourrais emprunter de l’argent.

Mme Aftalion se leva, parut un instant désorientée comme si c’était la première fois qu’elle se trouvait dans cette pièce, puis alluma la lampe à alcool.

— Je vais faire du thé.

— Et si j’allais voir monsieur Necker.

— Fais ce que tu veux.

— Quand on habitait chez lui, il a toujours été gentil pour nous.

— Je ne sais pas.

— Tu te souviens bien de lui, tout de même ?

— Oui.

— De qui je parle ?

— Laisse-moi, Nicolas, je t’en supplie, je suis malade. Tu verras, un jour quand tu rentreras, tu ne me trouveras plus.

14.

Toute l’après-midi Nicolas rôda rue Lafayette, aux abords de l’hôtel du Cercle que Mme Aftalion et son fils, écœurés par les tracasseries des époux Cocquerel, étaient venus habiter une quinzaine durant, jusqu’au moment où ils louèrent l’appartement meublé de la rue Eugène-Manuel. Il lui répugnait d’emprunter quelque argent à M. Necker le propriétaire. Au temps où il avait occupé une chambre de son immeuble, il avait entretenu d’amicales relations avec ce dernier, s’était attardé, chaque soir, dans le bureau. Un jour même, les deux hommes s’étaient rendus ensemble dans un cinéma. M. Necker, homme simple, pourtant curieux d’une foule de choses et désireux d’user des loisirs que lui donnait la direction de son hôtel aux fins d’acquérir les connaissances qu’il devinait devoir lui manquer, avait écouté pieusement les propos de son locataire si bien que celui-ci, flatté d’être pris en une telle considération, avait discouru sans interruption. C’était d’ailleurs entre eux des échanges de politesse qui n’en finissaient plus. L’hôtelier s’appliquait à la courtoisie ainsi qu’un enfant, à un jeu. Elle lui était apparue tout à coup comme le signe des conditions supérieures. Avec un soin de frais initié, il veillait à observer toutes les convenances, craignant à tout instant de trahir son origine modeste. Quand les banques étaient fermées Nicolas lui avait plusieurs fois emprunté de l’argent qu’il rendait au jour et à l’heure indiqués, ce que M. Necker avait remarqué, bien qu’il affectât de ne plus se souvenir du prêt qu’il avait consenti et qu’il laissât traîner négligemment les billets. En quittant l’hôtel, Nicolas avait promis de repasser de temps en temps mais n’avait point tenu parole. Aussi éprouvait-il de la gêne à renouer dans un but intéressé surtout qu’il faudrait bavarder avant comme si de rien était. « Il ne pourra pas me refuser », répétait-il pour se stimuler. « Après tout l’argent que nous avons laissé chez lui, ce serait honteux. » Pourtant il n’osait toujours pas entrer. Il était si mal vêtu qu’en passant devant les glaces des magasins, il détournait la tête. Finalement, il s’arrêta devant l’hôtel. Le bureau, aménagé derrière une devanture qui fut jadis celle d’une pharmacie, et dont la porte donnant sur la rue était condamnée, était dissimulé par des rideaux. Une marquise, tachée par les ombres des objets tombés des fenêtres, abritait le trottoir devant l’entrée.

Pris subitement de courage, Nicolas s’engagea dans le couloir auquel deux fauteuils d’osier, une table, quelques plantes vertes, donnaient un air de hall. À sa gauche, dans le bureau, le propriétaire lisait un journal.

— Bonjour, monsieur Necker.

— Ah ! vous me surprenez !

— Je viens vous voir.

— Gentil de votre part cela. Merci.

L’hôtelier, tout à la fierté de recevoir un ancien locataire, mit l’usure et les taches des vêtements de Nicolas sur le compte de la négligence. « Les gens les mieux habillés, remarquez-le, n’ont jamais un sou. Tout chez eux c’est pour la parade. » Quand M. Necker parlait d’un de ses locataires très riche, il ne manquait pas de dire que celui-ci était vêtu aussi simplement que lui. Son mépris de l’habillement était tel que, pas un instant, il ne soupçonna la situation du visiteur.

— Asseyez-vous. Prenez le siège qui vous convient le mieux.

— Je remarque quelque chose de neuf chez vous.

— Mais c’est que j’ai fait refaire les boiseries. Avant, vous vous rappelez, on voyait sur les murs comme des zébrures. Les rayons du pharmacien avaient laissé de longues lignes plus claires.

— Il fallait repeindre, il n’y a pas de doute.

— C’est comme la cloison vitrée qui se trouvait là ! Elle donnait mauvais genre. J’ai préféré la supprimer.

— Je voulais vous le dire quand j’habitais chez vous.

— Ce n’était pas la peine. Il y a longtemps que je m’en étais aperçu. C’est quand même aimable de votre part d’y avoir pensé. Mais vous allez me faire le plaisir de boire quelque chose. Qu’est-ce que vous préférez, monsieur Aftalion ?

— Comme vous.

— Vous choisirez. Je vais chercher mes plus fines bouteilles. Il en est même une que vous connaissez particulièrement, je crois.

Nicolas resta seul dans le bureau. Les cuivres étincelaient. Tout y était propre et en ordre. À un tiroir du secrétaire pendait un trousseau de clefs que l’hôtelier, avant de sortir, avait regardé une seconde. L’idée de fouiller dans le meuble traversa l’esprit de Nicolas, mais il ne bougea pas. « Je n’ai pas le temps », pensa-t-il. Peu après M. Necker reparut, tenant, à la manière des sommeliers, plusieurs bouteilles. « Comme j’ai bien fait. Il m’aurait surpris en plein. »

— Mais comment va madame votre mère ? Excusez-moi de ne pas vous l’avoir demandé plus tôt. Vraiment, je ne sais pas où j’ai la tête. Mon incorrection me fait honte.

Nicolas faillit répondre que, gravement malade, elle avait été transportée dans une clinique afin de faciliter l’emprunt qu’il se proposait de faire, mais tout à coup il lui apparut qu’il ne connaissait aucune adresse de clinique.

— Merci, elle se porte très bien. Et madame Necker ?

— Merci de même. Madame Necker va très bien. Alors buvons, monsieur Aftalion. À votre santé et à celle de madame votre mère naturellement.

— Et à celle aussi de madame Necker.

— Merci beaucoup pour elle.

À ce moment une femme entra dans le bureau. Un homme l’attendait dans le petit hall. L’hôtelier se leva et sortit en disant :

— Excusez-moi, monsieur Aftalion. Je reviens tout de suite.

À peine eut-il disparu que Nicolas regarda le trousseau de clefs, s’approcha machinalement du secrétaire, puis, comme par d’une frayeur subite, alla s’asseoir dans le fauteuil le plus éloigné. « Ce n’est pas possible. Je deviens fou. » Il imaginait le vol, la poursuite, l’arrestation et cherchait à se représenter le moment, qu’il avait peine à concevoir et qui lui causait pourtant une telle honte que la respiration lui en manquait, où, après avoir été conduit au commissariat, il se retrouvait en face de M. Necker. Depuis un mois, la peur d’une scène semblable le harcelait. À chaque instant il se figurait qu’après avoir volé des parents ou des gens qu’il connaissait très bien, il se trouvait tout à coup en face d’eux, les mains attachées. Aussi, en sortant de ces sortes de cauchemars, éprouvait-il un profond soulagement qu’il n’en fût rien et se jurait-il de veiller à ne jamais commettre quoi que ce fût de répréhensible.

— Est-ce que le commerce marche bien à présent ? demanda Nicolas au retour de l’hôtelier.

— Toujours la même chose. On ne peut pas se plaindre mais il n’y a pas de quoi se frotter les mains.

— C’est déjà bien. Et vos petites soirées, continuent-elles toujours ?

— Fallait venir, monsieur Aftalion.

— Vous savez bien ce que c’est quand on déménage, quand on a toutes sortes de soucis, quand on n’est pas encore dans une situation stable, on n’a pas le temps.

— Je comprends très bien. Remarquez, monsieur Aftalion, que je ne vous fais pas de reproches.

— Je l’avais remarqué.

— Excusez-moi. Je vous dis cela en l’air. Je sais bien que vous êtes libre de venir ou de ne pas venir.

Nicolas ramena la conversation sur ses ennuis.

— Ce n’est pas une question de liberté, mais de possibilités. Si vous saviez, monsieur Necker, par quoi ma mère et moi avons passé.

— Je sais ce que c’est. On a chacun ses soucis personnels.

Tout à coup il apparut à Nicolas qu’il ne pouvait reculer, que le moment était venu de demander de l’argent, que déjà l’hôtelier se doutait de tout.

— Écoutez monsieur Necker, vous qui êtes si gentil, peut-être pourriez-vous nous rendre un petit service.

— Mais certainement si je le puis.

— Il s’agirait de mille francs jusqu’à la fin de la semaine.

Sans hésitation l’hôtelier répondit :

— Mais oui… c’est possible.

Puis se reprenant :

— Il faudra tout de même que vous attendiez le retour de ma femme. Elle a les clefs de l’armoire. Vous n’êtes pas pressé ?

M. Necker prononça ces mots avec une certaine froideur. Au temps où les Aftalion habitaient l’hôtel, il leur avait toujours dit : « Si vous avez besoin de plus, il ne faut pas vous gêner ». Cette fois, il se taisait. D’autre part Nicolas n’aimait pas la femme de l’hôtelier chez qui il sentait de la méfiance. Il n’eut plus qu’un désir, faire disparaître la froideur de M. Necker.

— Samedi, à midi, je vous les rends. Vous me connaissez ?

— J’ai confiance en vous, sans quoi je ne vous les prêterais pas.

— Vous pouvez avoir confiance.

— J’ai confiance.

Au souvenir de sa situation. Nicolas eut honte de tromper cette confiance qui paraissait sincère. Il craignit que la vérité ne surgît tout à coup et ne changeât son interlocuteur. Alors il n’eut plus qu’une pensée : le distraire jusqu’au retour de sa femme.

— Ma mère et moi, nous avons retenu un superbe appartement. Vous viendrez, j’y tiens absolument, pendre la crémaillère. Cinq pièces. Tout le confort. On ne peut pas avoir plus de confort. Salle de bains, téléphone, deux ascenseurs, et eau chaude à la cuisine. Le loyer est un peu cher : seize mille. Mais nous nous en sortirons. Pour les meubles, notre famille nous en offre de tous les côtés. Les fenêtres donnent sur un jardin d’ancien couvent. Ce sera un bijou, cet appartement.

Nicolas n’avait pas le sentiment de mentir. Tout ce qu’il venait de dire existait depuis des mois dans son esprit. Ces mêmes paroles, il se les adressait à lui-même. Leur compagnie lui était si familière qu’il avait l’impression qu’au lieu de mentir il élevait l’hôtelier dans son intimité.

— Cinq pièces ?

— Salon, deux chambres à coucher, salle à manger, bureau.

— C’est ce qu’il vous fallait. Elle doit être contente, madame votre mère ! C’était son rêve. Elle me parlait toujours d’un appartement donnant sur un jardin. Il est grand, ce jardin ?

— Trois fois le square Montholon.

— Ce n’est pas mal. C’est presque un parc.

— On peut dire que c’est un parc.

M. Necker rougit. Chaque fois qu’il prononçait involontairement une parole qui lui donnait figure de rabat-joie il lui semblait qu’il avait manqué de correction, ce qui, allant à l’encontre de tous ses désirs, le mettait dans une gêne indescriptible.

— Je veux dire que c’est presque un parc immense.

— Immense non, mais vaste.

L’hôtelier ne répondit pas. Durant quelques instants, il réfléchit. Soudain il se frappa le front.

— Mais au fait que je suis bête. Les clefs sont là, dit-il en désignant le trousseau qui pendait au tiroir du secrétaire.

 

*

*     *

 

En sortant de l’hôtel du Cercle, Nicolas eut l’impression de baigner dans un souffle chaud de bonheur. Bien qu’il eût déjà vu le billet au moment où M. Necker le lui avait donné, il le tira de son portefeuille pour s’assurer que c’était bien mille et non cinq cents francs. En lisant « mille » il eut comme un éblouissement. Les lettres de ce mot dansaient devant ses yeux. Mille, c’était dix mille, cent mille, autant que l’on voulait à condition d’ajouter des zéros. Et des chiffres si longs qu’ils décrivaient des courbes vers la fin s’enchevêtraient dans son esprit. Sa joie ne tarda pourtant pas à se calmer. Au fond, cet argent était si peu de chose à côté de tout ce dont il avait besoin ? Ce billet était isolé. Il en eût fallu l’épaisseur d’un livre. Nicolas s’en voulut de s’être réjoui à ce point. « On me donnerait un morceau de sucre que je sauterais de bonheur. » Il éprouvait un sentiment bizarre, après le mois misérable qu’il venait de passer. Cette somme lui apparaissait malgré tout comme une fortune, non semblable à celles qu’il imaginait, mais réelle puisqu’il la portait sur lui, qu’elle existait, qu’il pouvait la toucher. Malgré cela, en même temps qu’il savourait le plaisir de la sentir sur lui, il avait l’impression très nette qu’il ne possédait rien et que sa situation était la même.

15.

Quinze jours après, lorsque les Aftalion eurent réglé les dettes les plus criardes, ils se trouvèrent de nouveau dans le dénuement. L’automne prenait fin. Certains arbres avaient déjà perdu toutes leurs feuilles et donnaient à des coins de la ville, quand le vent soufflait, un aspect hivernal. Les nuits étaient froides. Dès que Louise ou son fils fermait la fenêtre de leur chambre, une odeur de renfermé flottait aussitôt dans la pièce tellement les murs étaient vieux. À mesure que le temps s’écoulait, ils se laissaient aller de plus en plus. Par paresse de chercher de l’eau, ils ne faisaient plus leur toilette. Auparavant, Mme Aftalion enfermait les débris des repas en un paquet qu’elle allait jeter dans le premier égout. À présent elle les laissait traîner dans la pièce. Par une sorte de coquetterie elle avait pourtant réglé sa vie. À la tombée de la nuit, elle regagnait le taudis. Elle s’allongeait alors sur son lit et, après s’être couverte avec des hardes, passait des heures à regarder par la fenêtre les lumières qui, une à une, naissaient aux étages des immeubles voisins. Parfois, comme prise d’un sursaut, elle se rendait chez des parents ou amis, les implorait, puis, tout à coup, les quittait sans prononcer une parole. Nicolas, lui, ne se changeait plus. Lorsqu’il passait devant des œuvres de bienfaisance, il s’arrêtait en contemplation devant les murs de briques, les fenêtres grillagées, les écriteaux où étaient inscrites les heures de distribution, d’ouverture, de consultation. Au moment où les miséreux qui faisaient la queue entraient un à un dans le bureau, il s’éloignait comme si la houle qui passait sur eux eût déterminé en lui une répulsion plus grande que l’immobilité. Il errait alors à l’affût de quelques francs à emprunter. Quand la chance le favorisait, il entrait le soir avec des provisions. « Qu’est-ce que tu apportes dans les paquets ? » demandait simplement sa mère.

 

*

*     *

 

On était au commencement de décembre. Depuis trois semaines, les Aftalion n’avaient pas réglé leur chambre. Nicolas s’était aigri. Selon lui le monde entier était responsable de son état. Quand parfois il rencontrait des gens qui riaient, une colère sourde l’envahissait. Il ne supportait plus la moindre contradiction.

Un soir, en rentrant, il trouva sa mère bouleversée. Debout, les cheveux défaits, vêtue de cette robe de chambre qu’elle traînait depuis Genève car cela avait été un des côtés de son caractère de ne jamais acheter quoi que ce fût pour la maison, elle poussait des cris stridents et sanglotait tour à tour. Dans sa détresse elle en était arrivée à n’avoir plus ni dignité ni pudeur et à provoquer du scandale sans même s’en apercevoir.

— Demain, il faut partir ! dit-elle en faisant des gestes désordonnés.

Nicolas regarda le taudis. Tout y était en désordre. Sur la table, une photographie de son père était appuyée contre une tasse. Louise s’arrêta soudain et les mains jointes implora Alexandre. Il y avait quelque chose de tragique dans cette prière qui, au lieu de monter vers le ciel, s’adressait à cette image jaunie par les ans. « Père, balbutiait-elle, vois où nous sommes. Qu’allons-nous devenir ? Fais un geste qui nous sauvera. Reviens près de nous. Aie pitié, je t’en supplie, aie pitié et sauve-nous. Sauve-nous et notre reconnaissance sera si grande que nous te suivrons, que nous serons à toi, que nous t’embrasserons les mains. » Mme Aftalion tomba sur le lit en sanglotant. La respiration haletante, les mains fermées comme si en les ouvrant à peine elle eût chu dans un abîme, elle prononça des mots sans suite. Nicolas s’assit sur un tabouret et, au bout d’un instant, murmura :

— Tu peux toujours prier… cela ne changera rien.

Il était pâle. Sous l’indifférence qu’il affectait, la douleur de sa mère lui brisait le cœur. Pourtant il se raidissait afin de ne pas s’apitoyer. Cette fois, c’était fini. Demain il faudrait partir. Mais où aller ? Soudain Louise se tourna vers lui.

— Va voir le propriétaire.

— Tu crois que cela fera quelque chose ?

— Supplie-le. Je ne peux plus. J’aime mieux mourir que d’aller ainsi dans la rue. Tu es un homme, tout de même. Supplie-le. Il aura confiance en toi.

— Je veux bien.

— Dépêche-toi. Je ne peux plus rester ainsi. Mais va donc, dépêche-toi. Tu vois bien dans quel état je suis.

Nicolas descendit l’escalier sordide, rencontra un maçon qui regagnait sa chambre et entra dans le café dont une porte s’ouvrait au pied de l’escalier. Le propriétaire causait avec des clients.

— Ma mère m’a dit que vous ne vouliez plus nous garder.

— Parfaitement.

Puis, radouci subitement, il appela sa femme :

— N’est-ce pas qu’on ne peut plus les garder.

— Qui ? demanda une voix venant du fond de la salle.

— Les Aftalion.

— Tu le sais bien puisque la chambre est retenue.

Le propriétaire de l’hôtel était un peu gêné. Sentimentalement il eût aimé à garder ses locataires qu’il respectait vaguement.

— Vous voyez, c’est ma femme qui le dit. Ce n’est pas possible, même que je voudrais. D’ailleurs, vous ne pouvez rien nous reprocher. Nous avons eu de la patience.

Nicolas remonta. Sa mère ne pleurait plus. Elle l’attendait, les joues marbrées, les yeux inquiets, comme rendue inconsciente par l’anxiété. Elle était à ce point accablée qu’elle n’eut pas même la force de poser une question. Tendant le menton en avant dans un signe interrogateur, blême et tremblante, elle prêtait l’oreille.

— Rien à faire, dit Nicolas.

Alors une sorte de détente fit que ses mains s’ouvrirent, qu’une éclaircie semblable à une expression rieuse courut sur son visage. Elle resta ainsi quelques secondes. Puis, comme si en un tel moment tout était possible, il lui apparut ainsi qu’un éclair qu’elle n’avait plus de jambes et elle tomba sur les genoux. Elle ne pleurait pas mais un souffle rauque s’échappait de sa poitrine à une cadence qui n’avait rien d’humain.

— Allons, maman, ne reste pas comme cela. Lève-toi.

Mme Aftalion était frappée de mutisme. Ses lèvres avaient beau se mouvoir, elles n’articulaient aucun son. De temps en temps, elle portait son regard sur son fils puis le détournait brusquement. Il s’approcha d’elle et, la soulevant, la posa sur le lit. À peine allongée, pliant de nouveau les jambes, elle s’imagina qu’elle se trouvait encore à genoux et son visage eut les mêmes expressions que lorsqu’elle l’avait été réellement.

— Allons, maman. Ce n’est pas si grave que cela.

— Pas si grave que cela ?

— Mais non. Tout s’arrangera.

Comme si une lueur venait d’éclairer son âme, elle parut se reprendre puis, tout à coup, elle éclata en sanglots.

 

*

*     *

 

Il était minuit. Nicolas, assis à la fenêtre, regardait les rares passants. Mme Aftalion ne pleurait plus. Dans la demi-obscurité on apercevait son visage pâle surélevé par un oreiller. De temps en temps, elle prononçait une phrase qui, sortant ainsi du silence, paraissait n’avoir aucun sens : « Nicolas, tu m’entends ? » puis un long moment après : « Il faudrait réfléchir. » Parfois elle regardait son fils mais c’était comme un moribond qui ne reconnaît plus les siens. On eût dit qu’elle ne le voyait pas. Faisait-il un geste à ce moment que pas un muscle de son usage ne remuait. Elle était si seule que les sentiments les plus profonds avaient cessé d’exister dans son cœur. Les yeux fixes, les mains molles et immobiles, on devinait qu’à cette minute les pires maux l’eussent laissée indifférente.

— Nicolas, appela-t-elle d’une voix égale.

Son fils se leva et vint s’asseoir au pied du lit.

— Tu devrais travailler.

C’était la première fois qu’elle priait son fils de le faire. Aussi parut-il à Nicolas que cette exhortation dite par sa mère d’une voix si changée, venait de plus loin qu’elle. Il eut conscience que quelque chose d’irrémédiable allait se passer, que sa liberté lui serait prise, qu’une vie sans joie de labeur commencerait demain et durerait des années.

— Qu’est-ce que je pourrais faire ?

— Tu devrais travailler, répéta Mme Aftalion.

Ses lèvres s’étaient à peine séparées pour prononcer ces mots. On eût dit qu’elle ne s’adressait pas à son fils mais à un être imaginaire.

— Je n’ai pas de métier.

— Fais n’importe quoi.

— C’est facile à dire.

— N’importe quoi.

Jamais les Aftalion ne s’étaient trouvés dans une situation aussi tragique. À tout le monde ils devaient des sommes plus ou moins grandes. Seul restait le moyen de le gagner.

— Quoi, par exemple ? demanda Nicolas.

Le visage de Mme Aftalion recommença de s’animer. Ses paupières se levaient et se baissaient tour à tour avec rapidité. Ses narines frémissaient. Elle entrouvrait la bouche, se mordait les lèvres, sourcillait sans interruption. Soudain, elle se mit de nouveau à sangloter, balbutiant entre ses larmes :

— Mon Dieu, que vous ai-je fait ? Que vous ai-je fait pour que vous me fassiez ainsi souffrir ?

— Calme-toi, maman.

— Laisse-moi. Je ne peux plus… je ne peux plus… je te jure que je ne peux plus.

— Je t’en supplie, maman. Ne recommence pas. Je t’ai déjà dit que tout va s’arranger. Je vais travailler. Alors, tout ira mieux. Aie un peu de patience.

Mme Aftalion s’interrompit. Son fils en qui elle n’avait vu jusqu’à ce jour qu’un enfant sans force, lui apparut tout à coup comme un homme. Pour la première fois de sa vie, elle se reposa sur lui, éprouvant en le faisant un sentiment bizarre.

— Tu me défendras ?

— Bien sûr.

— Je peux compter sur toi entièrement ? Tu me protégeras ?

— Mais oui, maman.

— C’est vrai ?

Elle se souleva à demi, prit la main de Nicolas, puis, le visage rasséréné, la lâcha, tomba en arrière et resta ainsi immobile, les yeux fixés devant elle.

 

*

*     *

 

Durant deux semaines, Nicolas travailla dans une usine des environs de Paris cependant que sa mère allait de théâtre en théâtre solliciter une place d’ouvreuse. Mais dès qu’elle se trouvait en face d’un employé quelconque, elle n’osait parler. Demander un emploi était au-dessus de ses forces. Elle préférait partir en laissant des gens qui souriaient d’elle que de répondre à l’interrogation d’un chef d’administration. Et ailleurs cela recommençait exactement de la même façon.

Chaque matin Nicolas se levait à cinq heures et demie. De ne pouvoir bouger dans la pièce étroite ni faire sa toilette, de revêtir des vêtements déchirés et sales et de voir ses mains s’abîmer chaque jour davantage lui étaient odieux. Sans embrasser sa mère, ni même lui dire au revoir, il partait pour l’usine. Habitué à trouver sur sa route des terrasses de café, des magasins qui l’intéressaient, il se sentait perdu en pénétrant dans le dédale de Billancourt où une foule d’ouvriers qu’il ne soupçonnait pas, où des tramways, malgré l’heure matinale, circulaient comme en plein jour, où tout était nouveau et en même temps d’une force et d’une tristesse qui le dépassaient. Les portes de l’usine refermées sur lui, il avait l’impression d’être prisonnier, de ne plus pouvoir sortir même si sa mère mourait ou qu’on vînt lui dire qu’un trésor se trouvait à tel endroit. Les heures passaient avec une lenteur désespérante. À midi, plus longtemps la sirène retentissait, plus il lui semblait qu’il redevenait lui-même. Il fallait, aux longues heures de travail, ce gémissement de plusieurs minutes pour les faire oublier. Nicolas se rendait dans un vaste réfectoire couvert de panneaux qui recommandaient la propreté et le respect du temps. Il mangeait à peine car l’argent qu’il gagnait servait à payer la chambre et à régler de petites dettes que l’on ne pouvait différer. Puis il sortait, s’asseyait au pied d’un mur ensoleillé à l’écart et attendait la sirène de la rentrée, en comptant les minutes sur la grande horloge de l’usine, en fumant des cigarettes, en pensant à tout ce qu’il eût fait s’il avait été riche et libre. Cet instant était le meilleur de la journée. Mais les minutes s’écoulaient avec trop de rapidité. Dès que son imagination élaborait des plans d’avenir, un quart d’heure fondait tout à coup. Aussi, par la suite, pour faire durer le temps, s’appliqua-t-il à regarder les aiguilles de l’horloge sans baisser les yeux une seconde et sans penser. Pourtant c’était brusquement les mêmes sauts en lui. Chaque fois l’heure de rentrer le surprenait. Il se levait alors avec peine. La paresse et le dégoût qu’il avait pour ce travail de force engourdissaient ses membres. Pour se stimuler, il répétait constamment : « Encore quatre heures, trois, deux… et ce sera fini. C’est le dernier jour. » Il retrouvait seulement sa lucidité quand le directeur visitait les ateliers. Il fixait alors sur lui un regard plein d’admiration, enviant cet homme propre et alerte qui enjambait des matériaux, donnait les ordres et désignait de l’index les tâches à accomplir et également les chefs de fabrication qui s’empressaient autour de lui. Il trouvait leurs occupations aisées qui lui semblaient devoir consister seulement à prendre un air affairé et à approuver tout ce que disait le directeur. Pour être remarqué de ce dernier, il se mettait à l’écart. Il se demandait si on lisait sur son visage qui il était alors que le reste de lui-même était semblable aux autres ouvriers. Le manège de Nicolas n’échappait pas aux ouvriers. Mais jamais ils n’en parlèrent tellement cela leur paraissait secret. Un jour pourtant, le regard du directeur se posa sur le sien. Une seconde, il crut que toute sa vie était exposée à la lumière. Mais comme le directeur détournait la tête distraitement, il se rendit compte aussitôt qu’il n’était, dans cette usine, qu’un ouvrier semblable aux autres.

Le soir, quand il rentrait, il s’emportait pour un rien et se plaignait de tout. À peine avait-il dîné d’un maigre repas qu’il s’étendait épuisé sur son lit, allumait une cigarette et lisait le journal du matin. « Je ne peux plus continuer », disait-il à chaque instant. « Cesse si tu veux », répondait sa mère. Elle ne savait que faire pour que son travail lui parût moins pénible. Elle se privait pour que son fils ne manquât de rien. De désirer en même temps qu’il continuât de travailler et qu’il cessât la rendait hésitante dès qu’il s’agissait de prendre une décision.

Il y avait une semaine qu’il travaillait qu’il commença à avoir des vertiges. Ils duraient à peine quelques secondes, durant lesquelles il avait le désir que cela continuât pour tomber vraiment, ne plus pouvoir travailler et être conduit à l’hôpital. Un après-midi, n’en pouvant plus, il s’écroula dans l’atelier avec pourtant la conscience très nette que, s’il avait voulu, il eût pu se relever. Transporté à l’infirmerie, on lui fit prendre un verre d’alcool. À son retour le contremaître lui dit : « Ce que vous ne faites pas, ce sont les autres qui le font. » Nicolas sentait autour de lui des sympathies et des hostilités. Certains le méprisaient, le traitaient de femmelette, de poseur, de malin, cependant que d’autres s’intéressaient à lui, lui conseillaient d’aller parler au chef d’atelier et de lui demander un poste moins pénible. Il tint ainsi quatorze jours. Mais le quinzième, au matin, il n’eut pas le courage de se lever. Cependant que sa mère, sans dire un mot, le regardait après avoir préparé son petit déjeuner, il suivait, dans son lit, la marche des événements que son absence provoquait. À sept heures, il crut entendre la sirène. Il vit le flot entrer dans l’usine, les portes se refermer et le contremaître constatant son absence, répéter autour de lui : « Je vous l’avais bien dit. » Il vit le visage de ceux qui sympathisaient avec lui. C’était fini. Il était huit heures. On travaillait depuis une heure et on l’avait oublié. Il était libre et seul maintenant. Il pensa au propriétaire de l’hôtel qui, quand il le verrait, lui dirait : « On ne travaille pas aujourd’hui ? » puis le moment où, le soir, il faudrait acquitter la chambre.

16.

Un soir, Nicolas rentra exténué à l’hôtel. Dès qu’il marchait un peu, surtout quand il portait un pardessus, il ressentait entre les deux épaules une douleur qui, à la fin de la journée, gagnait les bras et le cou. Il éprouvait alors une sorte d’engourdissement qui devenait douloureux dès qu’il faisait un geste ou tournait la tête. Ce soir-là, d’avoir porté tout le jour un pardessus alourdi par la pluie, cet engourdissement le paralysa à demi. Il repoussa la porte derrière lui d’un geste las et se laissa tomber sur une chaise. Il avait couru toute l’après-midi les rues pour chercher quelques francs à emprunter, mais en vain. Personne ne l’avait reçu. Dans un bottin, il avait trouvé l’adresse d’un certain Baumgartner établi pharmacien. « Cela doit être ce fameux type dont parlait mon père. » Il se rendit à l’adresse indiquée. Mais le pharmacien méfiant s’était réfugié dans le vague. Ses souliers étaient trempés, son visage couvert d’un glacis de sueur, de poussière et de pluie. Il rêvait d’un bain, d’une chaise sur une terrasse ensoleillée et au lieu de cela, il se trouvait dans cette chambre longue et étroite comme un boyau, aux murs sales, et dont la fenêtre aux montants gonflés par l’humidité, se fermait avec difficulté. Sa mère, assise sur le lit, attendait que l’eau qu’elle avait mise sur la lampe à alcool pour se faire une tisane, eût bouilli. La situation des Aftalion était désespérée. Où qu’ils se tournassent, ils rencontraient la même froideur hostile. Partout, ils avaient frappé ; partout on les évitait.

Chaque fois qu’ils se retrouvaient après plusieurs heures d’absence, ils puisaient l’un dans l’autre une force nouvelle. Chacun espérait de l’autre une nouvelle réconfortante. Et ils parlaient à peine pour garder plus longtemps cet espoir. Ce soir-là pourtant, Nicolas s’écria tout de suite :

— Cette fois ça y est. Nous sommes au fond, bien au fond.

Il prononça ces mots avec la certitude qu’il n’y avait rien à espérer du côté de sa mère. Elle le regarda sans que la moindre expression d’angoisse contractât ses traits. Depuis que son fils ne travaillait plus, elle était indifférente à tout. Il ne lui venait même plus à l’idée de réagir ou de lutter. Elle s’était résignée. Elle se laissait aller doucement éprouvant comme une joie à le faire. Jamais elle ne se rebellait tandis que Nicolas, au contraire, invectivait contre tout le monde. Elle l’écoutait alors distraitement, coupant ses paroles par des observations apaisantes : « Cela ne sert à rien de se fâcher », ou : « Laisse faire. On verra bien. » Il lui semblait que rien de pire n’eût pu arriver, tellement elle était tombée bas. Elle dormait tout habillée, ne se peignait plus et, quand elle sortait, faisait entrer tous ses cheveux pêle-mêle dans son chapeau. Elle évitait de se regarder dans les glaces et s’il advenait qu’elle se dirigeât instinctivement vers l’une d’elles et qu’elle surprît une seconde son image, elle baissait immédiatement la tête. Mais ensuite il fallait des heures pour que le souvenir de son visage vieilli et luisant qui lui était apparu un instant quittât son esprit. Parfois elle allumait une cigarette et, après s’être allongée sur son lit, suivait des yeux la fumée qui volait au-dessus d’elle.

— Alors tu n’as rien trouvé ? demanda-t-elle avec indifférence.

— Rien du tout.

Elle parut ne pas entendre et, avec lassitude, regarda la flamme bleue de la lampe à alcool.

— Je crois que ce n’est plus la peine de chercher, continua-t-elle au bout d’un moment.

L’eau bouillait mais elle ne se dérangeait pas.

— Tu veux plaisanter ?

— Non.

— Tu perds la tête, alors.

— Non. On n’a qu’à ne plus bouger. Quand nous serons à demi morts de faim, peut-être viendra-t-on nous chercher avec une voiture et nous conduira-t-on à l’hôpital.

Nicolas réfléchit un instant sur les paroles de sa mère. Cette supposition lui semblait consolante. D’apercevoir le tréfonds de sa déchéance la faisait paraître moins grande. Ce qui paraissait n’avoir point de fin, se limitait tout à coup.

— Oui, mais en sortant de l’hôpital, ce serait à recommencer.

— Qu’est-ce que tu veux… on recommencerait…

— Et jusqu’à quand ?

— Jusqu’à la fin.

— Drôle de solution…

— C’est une solution comme une autre.

Soudain Mme Aftalion qui jusqu’alors avait paru très calme fut prise d’un tremblement. Sa tête branlait comme celle d’une vieille femme. Ses mains, ainsi que celles d’un moribond, se fermaient, s’ouvraient, se contractaient en des positions si peu naturelles, que par moments on eût dit qu’elles étaient déformées par la paralysie, semblant chercher à s’accrocher à un objet solide. Elle balbutia dans un éclat de rire :

— Comme cela jusqu’à la fin… hé… hé… jusqu’à la fin…

Nicolas ne put supporter le spectacle de cet égarement. Il s’approcha de sa mère, la prit par la taille, cependant que de son autre main il s’efforça d’immobiliser ses bras.

— Calme-toi, maman. Calme-toi. Il ne faut pas exagérer. Après tout, on est en bonne santé. Il y en a de plus malheureux que nous. Et les tuberculeux qui n’ont pas de quoi se soigner…

— Laisse-moi… laisse-moi… cria Mme Aftalion en tentant de se dégager. Je te dis de me laisser.

Nicolas recula d’un pas.

— Si tu es comme ça, je te laisse.

À ces mots, elle retrouva subitement son calme. Comme si rien ne s’était passé, elle regarda son fils durant quelques instants, puis détournant la tête, parla tristement devant la partie vide de la pièce.

— Elle n’est pas belle, cette fin pour moi. Elle n’est d’ailleurs pas si loin qu’on pourrait le croire. Tout est beaucoup plus simple que nous le pensons. Au fond, on meurt très facilement et personne même ne s’en aperçoit.

De nouveau elle fit face à son fils.

— Quand je ne serai plus là, tu sauras mieux t’arranger. Je dois être un poids pour toi.

— Tu parles en l’air.

— Je parle en l’air ?

Elle prononça ces derniers mots avec candeur comme un enfant qui dit : « C’est donc mal ce que j’ai fait là ? » Ses lèvres se serrèrent. Le creux qu’elle avait entre la bouche et le menton se plissa de petites rides tremblantes. Et elle éclata en sanglots. Elle se cacha le visage dans le lit elle qui, jusqu’à ce jour, n’avait jamais voulu poser ses joues sur la couverture sans teinte. Quand elle reprenait sa respiration, ses pleurs étaient encore plus violents. Ils retentissaient dans cette chambre misérable d’une manière désespérée. Nicolas sentait que tout ce qu’il eût pu dire ne la calmerait pas. Une pensée tout à coup le baigna comme une nappe de lumière. Il possédait un million. Il imaginait sa mère l’apprenant, la sortie de cette chambre malgré l’heure tardive, la fièvre des achats, le lendemain, la griserie d’un voyage, tant de bonheur qu’il se fit violence pour chasser ces divagations.

— Ne pleure pas, dit-il enfin. Demain, je trouverai de l’argent et tout s’arrangera.

Il était bouleversé. Mme Aftalion sanglotait toujours. La lampe à alcool s’était éteinte. Il faisait sombre dans la pièce. À tâtons, elle cherchait un mouchoir sous l’oreiller. Sur les carreaux de la fenêtre fermée, on entendit le crépitement léger de la pluie. Devant ce désespoir, Nicolas était anéanti et sans plus de ressources qu’au côté d’un malade atteint d’un mal inexorable.

— Maman, calme-toi. Tu rends notre vie encore plus difficile. Si tu pleures comme cela, à chaque instant, comment veux-tu que nous sortions de cette impasse ?

Le visage toujours dissimulé dans les couvertures, elle continuait à pleurer.

— Réponds-moi, au moins.

— Quoi répondre ? dit-elle très vite tellement ses sanglots étaient rapprochés.

— Ce que tu veux.

— Cela ne sert… à rien…

Nicolas s’approcha d’elle, puis s’assit à son côté.

— Ne mets pas comme cela ta figure contre la couverture.

À peine eut-il achevé que Mme Aftalion se souleva à demi, ouvrit le lit et, enfouissant son visage dans l’oreiller, se remit à pleurer.

— Je vais sortir, maman. Je vais encore chercher. Mais couche-toi et ne pleure plus.

 

*

*     *

 

Dehors, la pluie fine qui tombait depuis midi n’avait pas cessé. Nicolas ne savait où aller. Des lumières brillaient aux fenêtres parfois si hautes dans la nuit que les maisons invisibles semblaient immenses. Les phares des automobiles dans les rues désertes ne s’allumaient qu’aux carrefours. Nicolas fouillait dans sa mémoire pour retrouver une adresse, un nom, un visage. Soudain il pensa à Bamboula, le nègre qu’il avait rencontré plusieurs fois au temps où il fréquentait le « Monaco ». Il devait lui être reconnaissant de n’avoir jamais pris parti contre lui, ni l’avoir tourné en ridicule. Nicolas lui prêtait un dévouement de bête et un grand cœur. « Ce n’est pas lui, pensa-t-il, qui remarquera que je suis mal habillé. S’il me refuse, cela n’a pas d’importance. Personne n’en saura rien. En trois quarts d’heure, je serai rue Chaptal. » Nicolas se hâta vers le « Monaco ». En marchant, il réfléchissait à l’attitude qu’il conviendrait de prendre. « Je l’attendrai devant le café. Quand il en sortira, je ferai comme si j’allais y entrer. Je l’entraînerai à l’écart. Il sera fier de me prêter quelque argent. » C’était justement l’heure à laquelle le nègre venait bavarder au comptoir. « Je t’attends là, mon vieux », fit Nicolas en arrivant devant le « Monaco ». Après avoir longuement cherché quelle somme il pouvait demander, il s’arrêta à cent francs. « Après, cela ira mieux. J’aurai trois ou quatre jours de tranquillité devant moi. Je pourrai me retourner. J’irai voir par exemple Charles, mais sans rien lui demander. Et tout s’arrangera. » Nicolas passait et repassait devant le café. Sur les vitres embuées, il apercevait la silhouette du nègre, qui, vêtu de son pardessus clair, levait à chaque instant les mains au ciel. Comme il ne sortait pas du café et que Nicolas, vêtu ainsi qu’il l’était, ne voulait pas y entrer de peur de rencontrer des clients qui le connaissaient et aussi parce qu’il n’avait pas de quoi prendre une consommation, il alla s’abriter dans l’encoignure obscure d’une porte cochère d’où il pouvait guetter le « Monaco ». Une demi-heure s’écoula ainsi. Finalement, Bamboula sortit, non sans bavarder encore quelques instants avant de fermer la porte. Avisant le marchand d’huîtres installé à la terrasse, il lui cria :

— Pas bons tes poissons.

Puis, après avoir hésité à quitter la partie de trottoir protégée par le store, il releva le col de son pardessus, tendit la main comme il avait vu faire pour voir s’il pleuvait et, délibérément, s’engagea dans la rue. Le cœur battant, Nicolas qui, à cause du marchand d’huîtres, n’avait pas osé s’avancer plus tôt, le rattrapa.

— Venez, je voudrais vous parler.

— À moi ?

— Oui, venez.

— Moi pas connaître toi.

— Mais si, venez, je voudrais vous parler, continua Nicolas en s’efforçant d’entraîner le nègre à l’écart de peur d’être remarqué en sa compagnie.

Bamboula s’arrêta. Un soupçon venait de traverser son esprit. Bien que Nicolas le tirât par le bras, il ne bougeait pas. Dans son âme primitive il sentit que le mieux était d’élever la voix de façon à attirer l’attention des passants.

— Toi vouloir causer avec moi ? cria-t-il.

— Oui, fit Nicolas en lui faisant signe de parler plus doucement.

— Moi vouloir crier.

Il devinait confusément que personne n’avait le droit de l’empêcher de crier et que hausser le ton était la meilleure défense. Nicolas était désemparé. « J’aurais dû le suivre et l’accoster plus loin », pensa-t-il.

— Suis-moi dans la petite rue.

— Non, moi pas bouger, répondit le nègre.

Nicolas comprit alors qu’il ne pouvait rien espérer de Bamboula. Pourtant, afin d’en avoir le cœur net, il demanda :

— Peux-tu me prêter cent francs jusqu’à la fin de la semaine ?

Bamboula se mit à hurler :

— Prêter cent francs à toi, moi à toi, cent francs ?

— Oui, je te les rends dans trois jours, continua Nicolas en enjoignant toujours du geste le nègre à parler doucement, ce qui avait le don d’exaspérer plus encore celui-ci.

— Pourquoi cent francs ?

— Je te demande si tu peux me les prêter.

— Les prêter à toi ?

— Oui.

— Pourquoi prêter ?

Bamboula simulait l’incompréhension. Durant quelques moments encore, Nicolas insista puis, furieux contre l’inconsistance du nègre, lui dit en s’éloignant :

— Va-t’en, imbécile. Tu ferais mieux de retourner dans ton pays.

À peine venait-il de faire quelques pas, qu’il aperçut à son côté Bamboula qui fixait sur lui un regard mauvais.

— Pourquoi imbécile ? demanda-t-il en se penchant au point de toucher de son visage celui de son interlocuteur.

— Laisse-moi tranquille.

Le nègre se mit à hurler.

— Moi imbécile parce que pas donner argent à toi.

Des passants se retournaient. Nicolas ne savait comment se débarrasser du nègre. Il répéta :

— Laisse-moi tranquille.

Puis il accéléra le pas. Mais Bamboula continua à le suivre sans se lasser de crier :

— Moi pas donner argent à homme. Moi te montrer si moi imbécile.

Il cherchait à provoquer un attroupement.

— Moi papiers et croix de guerre, hurlait-il en prenant les passants à témoin.

Nicolas ne savait quelle attitude prendre. Il hésitait à se faire conciliant de peur que le nègre ne devînt plus violent encore. Il s’arrêta :

— Qu’est-ce que tu veux ?

Bamboula le menaça d’un geste.

— Moi imbécile ? Toi répéter moi imbécile.

Nicolas comprit que s’il persistait à garder un air hautain, le nègre ne le lâcherait pas et profiterait de la première occasion pour causer du scandale.

— Moi pas parler de toi, répondit-il.

Mais Bamboula continua :

— Si. Toi vouloir argent et dire moi imbécile. Il devinait que Nicolas le craignait et qu’il était dans son droit. Aussi était-il fier à la pensée que si des curieux se mêlaient à leur querelle, ils lui donneraient raison.

— Toi vouloir cent francs et dire moi imbécile parce que moi pas donner argent à toi.

Soudain Nicolas frissonna de peur. Il venait de lui apparaître qu’il ne pourrait jamais se séparer du nègre, que celui-ci le suivrait à son hôtel, frapperait sa mère, que quelque chose de grave allait se passer, qu’il serait conduit au commissariat où on le garderait jusqu’à ce qu’une enquête soit faite sur ses moyens d’existence. Il n’eut plus qu’un désir : par n’importe quel moyen être de nouveau seul. Il s’efforça de rire.

— Que tu es drôle, toi ! Moi plaisanter avec toi.

— Toi plaisanter ?

— Oui, rire, rire.

Une expression d’étonnement se peignit sur le visage de Bamboula. Il était désorienté. Tant que la conversation avait été sérieuse, il s’était senti le plus fort. À présent le rire le désarmait. Il présumait que du moment que l’on riait les gens se tourneraient contre lui.

— Toi moquer de moi.

— Non, moi rire avec toi. Tous les deux rire ensemble. Alors, au revoir. À demain.

Nicolas tendit la main à Bamboula qui la serra à contre-cœur, puis il s’éloigna d’un pas assuré. Pourtant le nègre le suivit encore, tout en répétant mais faiblement :

— Toi demander argent à moi… toi demander argent à moi.

Finalement il s’arrêta et immobile sous la pluie, attendit d’avoir perdu de vue Nicolas qui, tous les vingt mètres, regardait derrière lui en simulant de suivre des yeux quelque automobile.

En arrivant sur la place Clichy, Nicolas éprouva un profond soulagement. Réfugié dans la foule et les lumières, il se sentait à l’abri. Mais le désir subit de s’asseoir dans un café pour boire quelque chose de chaud lui rappela sa condition et lui fit paraître insignifiant le bonheur d’être débarrassé du nègre. À cause d’une crainte irraisonnée d’avoir l’air de flâner, il s’engagea dans la première avenue qui se présenta devant lui. La pluie n’avait point cessé. Dans les cafés éclairés, peu de consommateurs étaient attablés. Il semblait que les citadins eussent pris l’accord tacite de ne point sortir après le dîner et de profiter de cette soirée détestable pour se reposer plus longuement. « Si au moins j’avais quelques francs sur moi, pensa Nicolas, je me reposerais un peu, j’achèterais des cigarettes, je me restaurerais. Mais ainsi, sans rien, c’est à se jeter dans la Seine. » Ses mains étaient brûlantes. Pourtant le froid lui glaçait les épaules.

Depuis longtemps la pensée de revoir Simone le harcelait. Mais chaque fois un sentiment de gêne l’avait retenu. Il lui répugnait, après l’avoir laissée deux mois sans nouvelles, de se présenter à elle dans un tel état de dégradation. C’était vêtu comme un prince, cependant qu’une automobile l’attendait devant la maison qu’il s’imaginait parfois se rendant rue Legendre. Il regarda une horloge dans un magasin. Il était près de neuf heures. « La concierge ne doit pas être couchée », pensa-t-il. Sans s’en rendre compte, il se dirigea vers le square des Batignolles près duquel habitait Simone. « Il est trop tard maintenant, je lui ferai peur en frappant à cette heure à sa porte », dit-il en marchant. La pluie coulait sur son chapeau. Il était si las qu’il prenait plaisir à ne pas éviter les flaques, à patauger dans l’eau. Une seconde il pensa à s’en retourner. Mais la perspective de regagner à pied la rue de la Cavalerie et surtout celle de revoir sa mère en train de se lamenter lui était par trop odieuse. Une force contre laquelle il ne luttait pas le poussait vers la maison de Simone. Elle lui ferait du thé et des tartines de pain et beurre. Il reposerait dans sa chambre chaude pendant qu’elle allumerait du feu pour faire sécher ses vêtements. En le voyant tombé si bas, elle aurait pitié de lui. Elle lui prêterait un peu d’argent ; elle comprendrait pourquoi il n’avait pas voulu la revoir et lui pardonnerait tout. Petit à petit, l’amour que les mois d’absence avaient sans doute éteint se ranimerait en elle. La porte d’entrée de l’immeuble qu’habitait Simone était fermée. Nicolas leva les yeux pour chercher les lumières mais il ne savait pas si, au quatrième, les fenêtres de son amie étaient celles de gauche ou de droite. D’ailleurs toute la façade était obscure. Dans l’indécision, il arpenta longtemps le trottoir. Puis levant la tête, il appela : « Simone, Simone ! » Aussitôt après, il se cacha dans l’encoignure d’une porte cochère. Aucune fenêtre ne s’ouvrit. Il recommença. Alors le premier étage, sans doute parce qu’il était plus proche de lui, s’illumina tout entier. Un homme se pencha dehors. Puis des tentures masquèrent de nouveau la lumière.

Il pleuvait toujours. La rue était déserte. De temps en temps un passant se hâtait vers son domicile. « Je vais attendre jusqu’à minuit », pensa Nicolas. « Elle ne doit pas être rentrée. » Pour s’occuper il allait et venait, s’éloignant parfois de manière à hâter le retour de crainte que Simone entrât chez elle à ce moment. Bien que la température ne fût pas froide, il grelottait. De l’endroit où il se trouvait, il percevait le bruit des trains électriques de la gare Saint-Lazare dont les étincelles illuminaient parfois le bas de la rue ou bien des sifflements lugubres de locomotives. Il avait envie de pleurer, mais il se raidissait. « Quelle déchéance, quelle déchéance » répétait-il. « N’existe-il donc pas un moyen d’en sortir ? Ce n’est pas possible. Je raconterais mon histoire que personne ne me croirait. Il vaudrait mieux être sous terre. » De temps à autre, une sorte de tic lui faisait remuer les épaules comme s’il eût voulu les séparer des vêtements mouillés. Des souvenirs le berçaient. Car à présent qu’il était déchu, ils se présentaient à lui avec une netteté extraordinaire. En pensant à eux, il les revivait. Que jadis il n’eût point savouré la vie qu’il avait menée il ne pouvait maintenant se l’expliquer. Des souvenirs vieux seulement de quelques mois, comme celui de l’appartement meublé de la rue Eugène-Manuel, lui apparaissaient empreints de bonheur. Cela devenait maladif. Le passé était continuellement présent à son esprit. Entre sa mère et lui, il formait le sujet principal de leurs conversations. Couchés chacun dans leur lit, ils en parlaient jusqu’à ce qu’ils s’endormissent. Nicolas enrageait de n’avoir point conservé des années écoulées quelques objets qu’il eût pu montrer et qui eussent prouvé l’aisance dans laquelle il avait vécu. Il avait égaré cette photographie qui le représentait en compagnie de sa mère et de jeunes filles sur une promenade de Nice avec la mer pour fond. Il avait vendu sa montre-bracelet.

À l’entrée d’un immeuble de la rue Legendre, il y avait de chaque côté une borne pour protéger les murs. Il s’assit sur l’une d’elles. Soudain, il entendit sonner onze heures. Aucun carillon n’avait précédé les coups. Il songea pourtant à celui d’une cathédrale qu’il avait entendu au cours d’un voyage, en traversant une ville paisible. « Si mon père me voyait là », pensa-t-il en se rendant compte tout à coup qu’il était assis dans la rue, en pleine nuit, sous la pluie. Une haine profonde montait en lui contre ses parents et les amis de sa mère. Au lieu de l’aider, on l’évitait. Il eût suffi cependant, pour le tirer de ce mauvais pas, de lui assurer la vie matérielle. Souvent il calculait ce que les Rousseau ou autres eussent pu faire pour lui sans changer pour cela leurs habitudes. Il lui semblait tellement simple de l’héberger par exemple qu’il ne comprenait pas qu’ils se refusassent à le faire. « Comme je serais généreux, si j’étais à leur place ! » se disait-il. En effet il s’imaginait qu’il aurait en ce cas toutes les prévenances et toutes les délicatesses, celles justement qu’il eût désiré qu’on manifestât à son endroit et qui eussent fait naître en lui une gratitude infinie.

Soudain il entendit un bruit de pas. Il leva la tête. Simone qui ne l’avait pas aperçu, s’avançait au milieu de la chaussée. Un soulagement profond l’inonda. Il eut l’impression que ses maux prenaient fin, qu’une nouvelle vie s’annonçait.

— Simone, c’est toi ? interrogea-t-il avec force en se dressant brusquement. Je t’attendais.

Elle s’arrêta comme au seuil d’une chambre obscure puis, reconnaissant Nicolas, poussa un cri perçant, isolé dans la nuit.

— C’est moi, fit Nicolas qui craignait d’être confondu dans l’obscurité avec quelque malfaiteur.

— Toi.

— Je t’attendais.

— À ma porte ?

— Je t’attendais.

En deux mots il eût voulu faire comprendre à la jeune fille qu’il ne s’agissait plus de sentiments mais d’une grande détresse. « Elle m’aime encore », pensait-il. « Elle ne me repoussera pas. Elle comprendra quand je lui aurai tout expliqué. » Cependant l’apparence de la chercher au moment où il était démuni de tout et cela après l’avoir quittée quand il semblait encore à l’aise, le gênait horriblement. Aussi n’avait-il qu’un but, écarter les questions sentimentales et lui dire par exemple : « Simone, nous n’avons plus rien. Oh, ne crois pas que je te demande quelque chose ! Réconforte-moi seulement un peu. Ne me repousse pas. Aie pitié d’un homme que tu as aimé. » Il sentait pourtant au fond de lui-même comme une immense dégradation de songer que cette femme ne serait pas dupe et verrait derrière ses paroles le désir intéressé de renouer.

— Tu m’attendais, répéta-t-elle. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Nicolas n’avait pas le courage d’avouer la vérité. Il était pris entre deux feux. Il devinait d’autre part que tout dans son attitude semblait démontrer qu’il cherchait à la reprendre par brusquerie.

— Il pleut. Simone. Je te raconterai tout chez toi, si tu veux. Regarde-moi. Je suis épuisé.

— Je ne peux pas.

— Tu ne peux pas quoi ?

— Te recevoir chez moi.

Nicolas s’appuya contre un mur. C’était un des gestes théâtraux qu’il affectionnait. Il eut conscience que, cette fois, tous les êtres humains de la terre le lâchaient. Il se raidit. Un instant, il pensa à s’enfuir en sanglotant. Puis, ainsi qu’il l’eût fait auprès d’une femme riche qu’il n’eût point aimée, il se fit doucereux.

— Pourquoi, Simone ?

— Tu es parti. Je ne savais pas.

— Alors ?

— Alors, j’ai été malheureuse. J’ai cru que tu ne reviendrais plus. Aussi pourquoi m’as-tu laissée comme cela ?

— Je ne t’ai pas laissée.

— Je ne suis plus seule, maintenant.

Simone apparut en ce moment aussi lointaine à Nicolas qu’une passante. Elle était enveloppée de douceur, de tendresse, de chaleur, mais tout cela comme défendu par une cloison. L’amour sur quoi il avait joué n’existait plus. Et ce qui restait, l’attrait de l’homme qu’il exerçait sur elle, lui semblait aussi faible que la retenue qu’il eût pu provoquer chez une femme quelconque et qui pour lui, eût seulement eu une pudeur différente de celle qu’elle avait en compagnie d’autres femmes.

— Regarde-moi, dit-il de nouveau, en se tournant vers une lumière.

La pensée qu’il n’eût pas pris cet air souffreteux devant un homme le blessa. Malgré tout, c’était à une femme plus faible que lui qu’il s’adressait, en espérant ranimer en elle un amour qu’il ne pouvait croire mort. Son visage était pâle, ses traits, défaits. Les lumières jetaient des reflets mobiles et des ombres sous ses arcades sourcilières, au creux des joues. Les habits mouillés, la barbe qui avait poussé sur son menton, le col sale lui donnaient un aspect misérable.

— Mon pauvre petit, je ne peux plus rien pour toi.

— Regarde-moi, cria encore Nicolas pris, cette fois, d’une fièvre d’humiliation. Je n’ai plus rien, ni argent, ni vêtements. Je suis une bête à présent. Regarde-moi. Tu n’as donc pas pitié de moi. Tu me laisses ainsi ?

Que la folie de ses gestes, de ses pensées, que le brouhaha de sa vie intérieure allassent vers un autre être que sa mère le soulageait et redonnait à son corps une chaleur humaine. De se plaindre auprès d’une femme qui lui apparaissait maintenant nouvelle faisait qu’il éprouvait la sensation délicieuse de pénétrer dans le monde, d’en faire partie, de se fondre avec lui. Tout ce que depuis des semaines il avait gardé secrètement en lui, sortait de sa bouche. On l’écoutait. On allait prendre part à ses souffrances.

— Je vais sans doute mourir, Simone. On ne peut endurer des maux pires que les miens. Si tu me quittes, tu le regretteras. Au fond, cela t’est égal que je meure. Tu as déjà tout oublié.

— Tu veux venir chez moi ?

— Je ne sais, je ne sais rien.

— Viens si tu veux, mais promets-moi de partir de bonne heure demain matin. Mon ami doit venir me chercher. Tu coucheras sur le divan. Je te ferai quelque chose de chaud. Mon pauvre petit, je ne peux rien faire de plus pour toi.

17.

Au matin, Nicolas regagna l’hôtel le plus rapidement qu’il pût. Sa mère n’avait sans doute point dormi de la nuit et avait dû croire qu’un malheur lui était arrivé. Il redoutait le premier moment devant elle et que la chambre ne fût vide et, qu’en son absence, Mme Aftalion n’eût été chassée. À la vue des abords déserts de l’hôtel, il ressentit un soulagement comme si la paix de la rue fût l’indice d’une paix semblable dans le cœur de sa mère. Il s’engagea précipitamment dans le couloir afin de laisser croire au propriétaire qui guettait, derrière une porte vitrée, le passage de ses locataires, qu’il y avait du changement, puis, deux à deux, gravit les marches de l’escalier. À peine eut-il ouvert la porte de sa chambre qu’il vit sa mère allongée sur le lit toute habillée et tellement lourde et immobile qu’il lui vint tout à coup à l’idée qu’elle était morte. Il cria :

— Maman !

Alors, comme sortant d’un profond sommeil, elle se souleva et fixa sur son fils des yeux vagues. Ses traits étaient tirés. Les rides qui sillonnaient son visage et qui d’ordinaire ne se remarquaient pas s’étaient creusées et allongées au point qu’il semblait que la peau se fût coupée à ces endroits. Une démarcation de saleté traversait une de ses joues. Ses cheveux étaient en désordre et, pourtant, derrière la tête, le chignon demeurait. Elle ne répondit pas et se dressa complètement. Son corsage apparut. Il était fripé. On eût dit que, mouillé lut aussi, il avait lentement séché à la chaleur de son corps. Elle frissonna et, instinctivement, se couvrit les jambes avec une couverture.

— J’ai froid, dit-elle.

Ses dents claquaient. Par moments, elle avait un sursaut qui lui faisait lever les épaules. À la seconde qui suivait elle éprouvait comme un apaisement puis de nouveau elle tressaillait.

— Déshabille-toi et couche-toi.

Elle acquiesça de la tête mais ne bougea pas.

— Déshabille-toi, je te dis.

— Cela vaudra mieux.

— Évidemment que cela vaudra mieux.

Elle parut réfléchir puis, tout à coup, en se tordant les mains :

— Je ne peux plus… je ne peux plus...

Nicolas ne cessait de songer à Simone. « Si j’avais de l’argent, je la reprendrais. Au fond, elle ne l’aime pas. Elle est trop fière pour me le dire ». L’image d’un homme couché à son côté le harcelait. Il devait l’aimer comme lui l’avait aimée. La femme était un mystère pour lui. Aussi, renversait-il les rôles pour essayer de pénétrer les pensées de Simone. « Si une autre femme m’aimait, je l’aimerais aussi à condition qu’elle soit jolie. Il l’aime. Elle doit donc ne rien lui refuser et même être heureuse en sa compagnie. » Pourtant ce calcul lui semblait faux à certain moment à cause de cette différence entre l’homme et la femme qu’il ne s’expliquait. Comme il réfléchissait il vit soudain sa mère qui, la tête penchée, respirait avec peine.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Rien.

— Tu veux que j’aille te chercher quelque chose. On m’a donné vingt francs.

Elle leva les yeux. Il semblait qu’elle n’eût pas entendu. Elle regardait son fils avec indifférence. À la fin elle répondit :

— Ce n’est pas la peine.

— Tu ne veux rien ?

— Laisse-moi.

— Si je cherchais des croissants ?

— Non. Rien. Je ne veux rien. Laisse-moi comme je suis. Tu n’as qu’à me laisser.

À ce moment on frappa à la porte. Elle sursauta.

— Ça y est ! Il faut partir, balbutia-t-elle.

D’un mouvement brusque, elle rejeta la couverture qui cachait ses jambes. Elle était pâle. Des ombres creusaient ses joues et agrandissaient ses yeux.

— N’ouvre pas, souffla-t-elle. Cette fois, nous sommes perdus.

Elle haletait. Ses yeux allaient dans tous les sens avec une rapidité inouïe. Soudain ils s’arrêtèrent sur la fenêtre avec une telle insistance qu’on eût dit qu’elle envisageait de se jeter dans le vide.

— Je ne peux plus… je ne peux plus supporter tout cela… Nicolas donne-moi un verre d’eau. J’étouffe… Si cela continue, je vais mourir.

On frappa de nouveau. Nicolas avait pâli lui aussi. Il hésitait à ouvrir et pour masquer sa peur, regardait autour de lui comme pour s’assurer que la pièce était présentable. Finalement il s’approcha de la porte. C’était un facteur qui lui apportait une lettre recommandée.

— C’est une lettre, dit-il aussitôt à sa mère qui s’était caché le visage dans ses mains.

Il déchira l’enveloppe. M. Necker s’étonnait que Nicolas ne lui eût pas encore rendu visite comme il l’avait promis et, sans parler du prêt qu’il avait consenti, le priait de passer chez lui le plus tôt possible. Il terminait en se rappelant au bon souvenir de Mme Aftalion.

La mère et le fils étaient anéantis. Par la fenêtre entrait une lumière grise. C’était la première journée de grand froid.

— Qu’est-ce qu’il faut faire ? demanda Nicolas, je vais aller le voir, peut-être.

— Ne me parle pas. Je ne veux plus penser à rien.

— Dis-moi d’abord ce qu’il faut faire.

— Fais ce que tu veux.

— Par exemple ?

— Tu sais mieux que moi. Je t’en supplie, laisse-moi tranquille. Cela ne peut plus durer. Mais regarde donc dans quelle situation nous sommes. Regarde donc. Et tu veux tout le temps parler, parler, et toujours pour ne rien dire.

— J’ai le droit de parler, tout de même.

— Eh bien ! parle.

— Tu le fais exprès.

— Laisse-moi, je te dis. Que tu es fatigant. Puisqu’il n’y a rien à faire, laisse-moi au moins.

— Tu pourrais quand même me donner un conseil.

— Cela ne changera rien.

 

*

*     *

 

Peu après, Nicolas sortit. En marchant, il éprouvait le besoin impérieux de réagir. Il disait : « Cela va finir » et répétait : « Je le veux, je le veux, je le veux ». Dans le sous-sol d’un grand café il fit cirer ses souliers qui, amollis par l’eau, avaient l’air d’être d’étoffe. « Morrachini me prêtera peut-être encore un peu d’argent », pensa-t-il tout à coup. Il était onze heures. Le soleil donnait aux nuages qui le masquaient une sorte de clarté humide et éblouissante. Nicolas prit un autobus et descendit tout près de la rue Bleue.

En entrant dans le bureau de l’hôtel qu’habitait Morrachini, Nicolas aperçut tout de suite sur la table une boîte neuve qu’il reconnut comme devant contenir des bougies car, sur le couvercle, il y avait des gerbes de feu et des étoiles peintes, marque de fabrique de ces boîtes qu’il avait vues dans son enfance au moment des fêtes de Noël. La femme du propriétaire de l’hôtel cousait des rideaux. Dans une pièce qui se trouvait au fond et que séparait du bureau une espèce de paravent vitré, son mari causait avec des femmes de chambre. Nicolas venait de refermer la porte derrière lui qu’il remarqua que personne ne parut étonné de le voir ni ne lui dit comme d’habitude : « Vous voilà donc parmi nous, monsieur Aftalion. » Une seconde il pensa repartir. « On doit savoir que je n’ai plus d’argent. » Dans le petit hall, des locataires allaient et venaient cependant que d’autres, assis, semblaient lire. Tout était hostile à Nicolas. Il avait l’impression de gêner. Pourtant le courage de s’en retourner lui manquait. Il s’approcha de la patronne et, au lieu de bavarder comme il le faisait d’ordinaire, lui demanda tout de suite en manière de représailles :

— Il est chez lui, Morrachini ?

Elle leva la tête et fixa sur lui ce regard des couturières qui semble d’abord se reposer avant de voir.

— Vous ne savez pas ?

— Quoi ?

— Le pauvre garçon est mort.

Nicolas crut qu’il allait tomber.

— Il est mort ?

— Il est mort hier à trois heures.

Il fit quelques pas. Il éprouvait à la fois le besoin de marcher, de faire des kilomètres et le désir violent et incompréhensible de s’asseoir. Il se laissa tomber sur la chaise placée à côté du téléphone. Le propriétaire causait toujours avec les femmes de chambre. Mille pensées traversaient le cerveau de Nicolas, parmi lesquelles une dont il fut honteux : « C’est bien ma chance. » L’envie subite de se lever le prit. Il arpenta de long en large le bureau, allant chaque fois jusqu’au fond de la pièce où, d’habitude, les locataires de l’hôtel ne se rendaient jamais.

— Il est mort ? demanda Nicolas machinalement.

— Hier, à trois heures dix.

— Morrachini est mort ?

— À une heure il était descendu déjeuner avec nous, continua la patronne. En arrivant il a dit : « Ne faites pas attention à ma tête. Je dois avoir mauvaise mine. Je ne suis pas rasé. Et puis, j’ai eu tout à l’heure une de ces crises qui comptent. Cela a l’air d’aller mal en ce moment ». Il a voulu qu’on lui fasse des œufs. Puis, il ne les a même pas touchés. Pourtant, on n’aurait pas dit qu’il était si gravement malade. Ce qui l’a tué, c’est qu’il rentrait tous les matins à cinq ou six heures et qu’il ne pouvait alors dormir. Combien de fois l’ai-je entendu dire : « Je n’arrive pas à dormir le jour. C’est drôle, dès qu’il est dix heures, je sens dans mon sommeil qu’il y a de la lumière et cela me réveille. » Aussi, quand il déjeunait avec nous, il avait un visage à faire peur. Avec les gaz et tout ce qu’il a enduré, il aurait fallu qu’il fût de fer pour tenir. D’ailleurs, dans ces maladies, c’est la fin de l’automne le plus dangereux.

— Il est dans sa chambre ? demanda Nicolas.

— Je ne sais pas quoi faire. J’ai envoyé un télégramme à ses parents, à Toulon simplement, parce que je ne sais pas leur adresse. Ils n’ont pas dû le recevoir. Ils n’ont pas répondu. Ce n’était pas drôle, vous savez. Il se voyait mourir et s’accrochait à la vie comme un noyé. Il disait : « Je crois que cette fois ça y est. C’est malheureux de mourir à mon âge. Et il n’y a rien à faire. » Il se remettait à tousser et à cracher. Je ne pouvais pas rester. Et il voulait le plus de monde possible autour de lui. Quand il reprenait souffle, il murmurait presque avec inconscience : « Peut-être que je m’en sortirai. » Il souriait tristement. Puis de nouveau une quinte de toux le secouait des pieds à la tête. Plus cela allait, moins il se défendait, le pauvre garçon. Maintenant, il est calme. On dirait qu’il n’a jamais souffert. Si vous voulez monter, vous le verrez. Sa petite amie le veille. Ils sont plusieurs.

Nicolas hésita un instant, il venait de se rappeler qu’il était vêtu comme un loqueteux et la perspective de se trouver face à face avec Cloclo et d’autres gens le gênait. En outre il lui semblait que ce désir qu’il avait de voir le corps de Morrachini était plutôt causé par de la curiosité que par un sentiment pieux.

— Je vais y aller, dit-il finalement.

Et pour se justifier, bien qu’il sentît que personne ne lui reprocherait quoi que ce fût, il ajouta :

— Je veux le voir une dernière fois.

Les rideaux de la chambre étaient tirés. Sur la cheminée et tous les meubles se dressaient des bougies allumées, plantées dans ces mêmes bougeoirs d’émail bleu dont le propriétaire de l’hôtel avait fait acquisition pour les jours de panne d’électricité. Le corps de Morrachini était allongé sur le lit, tout vêtu dans les draps blancs, la tête appuyée contre un seul oreiller. L’autre oreiller, une femme de chambre l’avait ôté par une délicate pensée, pour qu’il n’évoquât pas, dans la mort, un lit à deux places. Morrachini était revêtu de son smoking. Le plastron était froissé tellement on avait eu de mal à l’ajuster sur son buste raidi et la cravate noire, autour du col dur, avait été nouée par la patronne ainsi qu’un ruban de fillette. Une raie blanche séparait ses cheveux qui, enduits de cosmétique, brillaient dans la demi-obscurité comme ceux d’un homme vivant. Ses mains, jointes sur sa poitrine, tenaient un crucifix, mais d’une manière si lâche qu’on eût dit que l’étreinte se fût desserrée dans le sommeil. Autour du corps, en place de la chaleur qui se fût dégagée de lui, flottait un souffle serein qui, quoiqu’il émanât d’un mort, emplissait la pièce d’une présence plus forte que celle d’un vivant. Le visage était calme, les traits détendus, la bouche et les yeux clos. Il semblait qu’il respirait encore, que la paix qui le recouvrait ne voilait point la mort mais le lent enfantement du bonheur qu’il avait rêvé.

Nicolas, nu-tête, n’osait pénétrer dans la chambre. Des fleurs embaumaient l’air. Il entendait parler à voix basse mais ses yeux ne pouvaient se détacher du visage de Morrachini. Il cherchait le signe de la mort sur la chair inanimée du double menton, aux coins des lèvres, sur les paupières et, brusquement, il lui apparaissait que les joues, que les cheveux, que tout enfin n’était plus. Cela lui semblait alors impossible et, de nouveau, comme si la mort n’eût pu être totale, il se remettait à épier le corps de Morrachini, ainsi que celui d’un vivant atteint d’un mal profond. Finalement il referma la porte derrière lui et s’avança gauchement vers Cloclo, Odette et Fred, qu’il venait de reconnaître. Ils formaient un groupe près de la fenêtre. Cloclo avait les yeux gonflés. À chaque instant elle essuyait les larmes qui coulaient sur ses joues. Odette la tenait par la taille, cependant que Fred, qui portait sur un bras la cape de soie noire de sa maîtresse, répétait à intervalles réguliers : « Quel malheur ! »

Tout ce qu’avait possédé Morrachini était rassemblé dans un coin. La pièce était nue si bien que les ramages dorés du paravent qui masquait la porte du cabinet de toilette apparaissaient mieux assortis que jamais au papier-teinture.

— Je viens d’apprendre ce qui est arrivé, murmura Nicolas.

— Tous, nous devrions aller trouver ses parents, fit Odette. Ce sont les responsables. Ce sont eux qui devraient être à sa place, ici.

Fred regarda sa maîtresse.

— Tu ne leur dirais pas !

— Si, je leur dirais. Quand on a un peu de cœur, on ne laisse pas son enfant comme cela, sans soins.

— Je parie que tu n’iras pas.

— Non, je n’irai pas. Il faudrait que nous allions tous.

Soudain Cloclo tomba à genoux au pied du lit.

— Mora, mon pauvre Mora, où es-tu ? balbutia-t-elle.

Elle n’osait toucher les mains et le visage du mort et caressait machinalement la couverture qui cachait son corps.

— Dis-moi, où es-tu ? Un seul mot, Mora, un seul mot, je t’en supplie.

Odette, à qui Fred venait de souffler à l’oreille de réconforter l’amie de Morrachini, s’approcha de celle-ci et s’agenouillant à côté d’elle, la saisit par les épaules.

— Allons, Cloclo, remets-toi. Qu’est-ce que tu veux, il n’y a rien à faire. Il est tranquille, maintenant. Et nous, nous devons continuer sans lui.

Fred, à son tour, se pencha sur Cloclo.

— Levez-vous. Ne pensez plus. Soyez forte.

Il la prit sous les aisselles et la releva. Cloclo, à demi inconsciente, s’abandonna.

— Nous allons sortir d’ici. C’est le plus sage.

Aidé de sa maîtresse, il soutint la jeune femme. Près de la porte, elle se retourna.

— Laissez-moi le regarder une dernière fois.

— Non, il ne faut pas. C’est fini.

Nicolas suivit le groupe. Dans l’escalier, l’amie de Morrachini soudain parut ranimée. Elle se dégagea, tamponna ses yeux, puis, s’adressant à Fred :

— Quand je pense qu’il y a deux jours il me proposait encore une tournée dans le Midi.

— Oubliez-le, ne parlez plus de lui. C’est moi qui vous le conseille.

— Vous croyez que c’est si facile. Il y avait plus de trois ans que nous vivions ensemble.

Arrivés dans le hall, les trois amis s’arrêtèrent un instant, puis pénétrèrent dans le bureau de l’hôtel. Nicolas à qui personne n’avait adressé la parole, hésita sur ce qu’il devait faire puis, profitant du branle-bas que l’irruption du groupe causa dans le bureau, gagna la rue. Cette scène l’avait remué. Il lui apparut que tout s’écartait de lui. Il était si nerveux, si affaibli, si accablé, qu’il dut se faire violence pour ne point pleurer.

18.

Une lampe éclairait la chambre. Mme Aftalion, assise sur son lit, était immobile depuis plusieurs minutes. Elle avait tourné son visage ravagé que des ombres modelaient vers la lumière. Sa gorge, amaigrie comme celle des convalescents, était dégagée et aucune mèche de cheveux ne recouvrait ses tempes creuses. Tout à coup elle se mit à parler seule. Elle avait joint les mains. Comme une enfant, elle paraissait réciter une leçon. À ce moment, Nicolas pénétra dans la pièce. Elle s’interrompit et son regard tomba sur son fils.

— C’est toi ? demanda-t-elle en souriant.

— Je suis facile à reconnaître.

— Tu as entendu les histoires que je m’amuse à raconter.

Nicolas n’avait point cessé un instant de penser à Morrachini. Bien que sa mère ne l’eût jamais vu, il fit :

— Morrachini, sais-tu qui c’est ?

— Je ne sais pas.

— C’est celui qui avait respiré les gaz. Eh bien, il est mort.

Mme Aftalion ne répondit pas. Elle réfléchit un instant puis, comme si elle eût oublié la présence de son enfant, recommença de parler seule, imitant une femme qui, prise de pitié pour elle, la secourerait. « Mais oui, madame, je vous assure que vous ne pouvez plus vivre ainsi. Vous êtes à l’âge tout de même où l’on goûte en paix le reste de son existence. Pourquoi vous défendez-vous ? Ce que je vous offre n’est en somme que ce que toute personne ayant un cœur devrait vous offrir. Acceptez, madame, mon hospitalité. Allons, venez, venez, nous descendrons ensemble. »

Mme Aftalion se leva, fit un pas, et tout à coup s’écria :

— Qui est mort ?

Une telle angoisse était peinte sur son visage que Nicolas évita de répondre.

— Mais personne.

— Tu n’as pas dit tout à l’heure que quelqu’un était mort ?

— Je n’ai jamais dit cela.

— Je deviens folle alors. Tu n’as pas dit que quelqu’un était mort ?

— Je t’assure que non.

De nouveau Mme Aftalion s’assit et comme si elle n’avait jamais causé avec son fils, elle se remit brusquement à parler seule, répondant cette fois à la dame imaginaire : « Je ne sais comment vous remercier, madame. Ma reconnaissance vous est acquise jusqu’à la fin de mes jours. Mais avant de partir, laissez-moi faire ma valise. Cela durera un instant. » « — Je ne peux pas attendre », répliqua Mme Aftalion en imitant cette fois sa bienfaitrice. « — Vous n’êtes pas gentille. Une seconde seulement. — C’est impossible. — Mais je ne peux pas vous suivre ainsi. Vous n’êtes pas si pressée. Qu’est-ce que cela peut vous faire de patienter encore un instant ? — Il me semble que je sais mieux que vous ce que j’ai à faire. — Je vous ai froissée ? — Peu importe. Je m’en vais. Au revoir, madame. — Vous vous en allez ? Restez, je vous supplie, restez. — Au revoir, madame. — Mon Dieu, ne me quittez pas. Je vais mourir sans vous. Je suis perdue. Je vous demande à genoux de m’attendre ». Mme Aftalion hurla presque ces derniers mots. Elle se tordait les mains de désespoir. Ses yeux se portaient tour à tour sur tous les objets de la chambre. Nicolas s’approcha de sa mère :

— Qu’as-tu, maman ? Qu’as-tu ? Il n’y a personne ici. Je ne m’en vais pas.

— Il n’y a personne ? interrogea Mme Aftalion avec un calme subit.

— Il y a moi. C’est tout.

— Il y a toi ?

Elle regarda son fils des pieds à la tête, puis lui prit les mains.

— Il y a toi ?

— Mais oui, tu le vois bien.

Alors l’étonnement s’envola de son visage. Il reprit son expression habituelle. Elle balbutia :

— Tu ne comprends pas, Nicolas. Je m’amuse. Tu aurais dû me parler comme un étranger, comme le mari de ma bienfaitrice par exemple.

— Maman, sois sérieuse. Ce n’est pas le moment de jouer à des jeux pareils.

— Qu’est-ce que tu veux faire alors ?

Nicolas comprit que sa mère ne se rendait plus exactement compte de la réalité. Il eut peur soudain qu’elle ne restât toujours dans cet état d’inconscience. Qu’elle prononçât une parole raisonnable l’eût ranimé. Mais toutes les questions qu’il posa pour amener une réflexion sensée demeurèrent sans réponse. Il avait beau parler, sa mère le regardait avec indifférence comme s’il eût observé près d’elle le mutisme le plus complet. Il eut alors nettement l’impression que Mme Aftalion s’imaginait à présent être sourde. Il s’approcha d’elle et, la serrant dans ses bras, l’embrassa.

— Tu es fatiguée, maman. N’est-ce pas que tu es fatiguée ?

Il espérait d’elle un signe affirmatif qui l’eût rassuré, mais elle demeura de pierre.

— Tu es fatiguée. Cela se voit. Je suis ton fils et je te connais bien. Tu as sommeil et tu ne veux pas le dire.

Pas plus qu’avant, elle ne répondit. Il lui ôta son manteau puis sa robe. Elle se laissa faire sans opposer la moindre résistance, facilitant même par des mouvements la tâche de son fils. Il tira les couvertures puis, après l’avoir déchaussée, la porta sur le lit, la couvrit soigneusement. Les yeux grands ouverts elle suivait ce manège avec intérêt. Tout à coup, comme si une lueur de raison venait de traverser son esprit, elle murmura avec une expression candide :

— Tu m’as couchée.

— Mais oui, maman.

— C’est gentil. Je suis bien comme cela. Surtout, ne t’en va pas. Je ne sais pas ce qui arriverait, si tu sortais, Nicolas !

— Quoi ?

— Tu m’entends ?

— Naturellement.

— Viens t’asseoir près de moi.

Il obéit. Elle lui prit une main et, la mettant sur sa poitrine, la recouvrit soigneusement comme pour la réchauffer.

— Nicolas !

— Quoi ?

— Ne bouge plus maintenant.

La tête un peu surélevée par un oreiller, elle regardait devant elle, la bouche entrouverte, le visage empreint de sérénité. Nicolas n’osait faire un mouvement. De temps en temps, les yeux de sa mère se fermaient, puis s’ouvraient aussitôt, retrouvant leur fixité à la lumière triste de la pièce. On eût dit que l’obscurité les épouvantait car, à l’instant où la lumière les inondait, ils brillaient comme si le reste du visage eût ri. Parfois elle soupirait profondément ou bien, après avoir sursauté, s’assurait que la main de son fils se trouvait toujours sur sa poitrine. Bientôt, ses paupières se baissèrent plus fréquemment puis, une fois, ne se relevèrent plus. Mme Aftalion se tourna et la main de Nicolas ne se trouva plus que sur son côté. Pourtant elle ne fit aucun geste pour la remettre à sa place. Elle respirait régulièrement. Ses paupières baissées semblaient se prolonger comme un voile sur son visage. Nicolas retira doucement sa main. Sa mère eut un soubresaut, poussa un cri : « C’est toi ? » puis retomba dans sa somnolence.

Nicolas fit quelques pas sur la pointe du pied. Devant sa mère aussi accablée dans le repos qu’à l’état de veille, il fut pris d’une immense pitié. Il s’assit sur son lit et, portant une main à son front, serra ses tempes le plus qu’il put, ce qui lui donnait une sensation de bien-être. À mesure que le temps marchait la situation de sa mère et la sienne ne faisait qu’empirer. Il n’avait plus la force de réagir. Perpétuellement une question revenait sur ses lèvres : « Que faire ? que faire ? » Il ne savait plus où demander quelque argent. Il se leva. Dans cette chambre, il étouffait. Dehors, c’était l’imprévu, la possibilité d’un événement bouleversant cette vie misérable. Il baissa la lampe progressivement, craignant que l’obscurité subite n’éveillât sa mère. Puis il sortit.

Il faisait nuit noire. Les nuages qui couraient dans le ciel étaient pourtant bordés d’une sorte de liséré pâle. Il pouvait être dix heures du soir. En marchant, Nicolas pensait à la journée qui venait de s’écouler. Il lui paraissait, qu’à l’encontre des autres, elle avait quelque chose de brutal, quelque chose de cette brutalité qui étreint les hommes lorsqu’ils cessent d’être maîtres de leur destinée. Ce fut ainsi qu’il se souvint d’un livreur qui avait poussé une petite voiture à bras dans une foule de manifestants. Il l’avait presque traversée. Il lui restait une cinquantaine de mètres à parcourir pour atteindre une rue paisible. Jusque-là tout le monde s’était écarté tant bien que mal pour lui laisser un passage, lorsque tout à coup un homme l’avait bousculé, un autre avait donné un coup de pied dans la voiture. Alors, en quelques secondes, celle-ci avait été renversée, brisée, le livreur jeté à terre, roué de coups.

Nicolas eut conscience de ressembler à ce livreur. Jusqu’à présent on l’avait toléré, mais un drame était imminent. Sa mère affaiblie par les privations, angoissée à la pensée du lendemain, abandonnait la lutte. Morrachini était mort. Tout croulait autour de lui. Le monde pesait de plus en plus lourdement sur lui. Il lui semblait que ce qui le défendait d’autrui était aussi fragile que cette dernière baguette de bois qui supporte encore quelques instants l’édifice qui va s’écrouler. Il marchait droit devant lui comme un illuminé. « Je suis perdu », répétait-il à la cadence de son pas. Soudain il revit le visage serein de sa mère. Cette évocation lui donna un choc au cœur tant cette sérénité lui était douloureuse dans sa détresse. Les sonneries des horloges semblaient tinter plus longtemps que d’habitude. Il en était ainsi de tous les bruits dans le trouble où il se trouvait. Les odeurs, elles aussi, le suivaient. Ses sens, obéissant à cette même force mystérieuse qui lutte à votre insu contre les maux physiques, semblaient être aiguisés pour veiller sur le corps cependant que l’esprit était inattentif et avertir Nicolas du danger. Il s’arrêta. « Où dois-je aller ? » se demanda-t-il. Il se remit à marcher, s’arrêta de nouveau. « Il faut aller quelque part ! » dit-il à haute voix. « Chez Rousseau ? — Non. » Quand il pensait à un parent ou ami quelconque de sa mère, une chaîne de cinq ou six personnes se présentait à son esprit. Parmi ces dernières, le frère de Mme Aftalion retint son attention. « Je vais aller chez Charles. S’il me laisse entrer, je ne sors plus de chez lui. Il arrivera ce qu’il doit arriver. Que faire ? Je resterai. Il appellera la police. Eh bien ! il l’appellera. On me conduira où l’on voudra. Cela m’est égal. Il y a une limite. Je ne peux plus. » À l’ouest, le ciel était constellé cependant qu’à l’opposé planait une masse immobile de nuages. Cela donnait une obscurité bizarre. D’un côté il semblait que l’air fût orageux et menaçant alors qu’en se tournant une sorte d’éclaircie vous appelait. C’était justement dans cette direction que se trouvait le quartier des Ternes.

 

*

*     *

 

Nicolas venait de sonner plusieurs fois chez Charles Perrier lorsqu’une voix de femme qu’il reconnut pour être celle d’Alice demanda au travers de la porte :

— Qui est là ?

— Nicolas.

— C’est vous Nicolas ?

— Nicolas Aftalion.

La porte s’ouvrit. Par peur sans doute, Alice, qui était en robe de chambre, avait fait la lumière dans toutes les pièces.

— Vous venez toujours à des heures impossibles.

— Il n’est pas très tard.

— Qu’est-ce que vous voulez ? Mais entrez d’abord que je ferme la porte.

— Monsieur Charles est là ?

— Comme si vous ne le saviez pas ! Il est à Rouen.

Nicolas pénétra dans le salon qu’un lustre de cristal et deux petites lampes tamisées par des abat-jour d’étoffe en forme de cône éclairaient. Des statuettes de stuc décoraient la cheminée. Il s’assit sur un fauteuil fragile recouvert de broderies. À côté de lui se trouvait un guéridon surchargé de bibelots. Les glaces, les dorures, les porcelaines, les coussins, le plongèrent dans une sorte de torpeur. De lourdes tentures masquaient la fenêtre. On entendait parfois, venant de la rue, le pas étouffé d’un passant ou bien, de derrière les murs, la sonnette qui résonnait longtemps dans la loge avant que la concierge ouvrît.

— Il rentrera demain, le matin peut-être.

— Demain ?

— Afin que vous ne soyez pas venu pour rien, je vais vous faire du thé. Vous aimez le thé ?

— Vous êtes bien aimable.

— Je vous demande si vous aimez le thé.

— Je l’aime.

— Comme vous dites cela ! Vous vous moquez de moi. Je vous habituerai quand même à répondre aux questions que l’on vous pose. Ce sont les mauvais sujets qui ne répondent jamais.

Ces minauderies faisaient paraître à Nicolas plus amère encore sa situation. « Qu’est-ce qui arrivera si je ne veux pas partir d’ici ? » se demanda-t-il tout à coup. « Il arrivera que cela fera du scandale et que l’on me mettra dehors. »

— Et vous êtes certaine qu’il rentrera après-demain ?

— Je vous le dis.

— Et s’il ne rentrait pas ?

— Je serais la première inquiète. Mais mon Dieu, que vous êtes drôle ! Quel esprit compliqué vous avez !

Nicolas prit la tasse de thé que lui tendit Alice. En son esprit s’opérait un travail inconscient. C’était comme si une idée qu’il n’avait pas encore lui donnait la fièvre et lui coupait la respiration d’exister à son insu. Il n’osait remuer. De temps en temps, un tic faisait que le coin de sa lèvre supérieure se relevait. Des pensées sans suite se succédaient dans son cerveau. Il imaginait tour à tour une mort lente d’inanition, les affres d’un moribond, des scènes d’une violence inouïe entre des gens se haïssant. Sur tout cela se détachait parfois, avec un relief de réalité, le visage de Morrachini. « Il est mort et il était vivant », pensa Nicolas. Tout à coup il lui apparut que Morrachini s’éveillait, se levait, faisait quelques pas, puis s’écroulait parce que l’intérieur de son corps avait déjà commencé à pourrir. Il essayait alors de se redresser, mais en vain. La résurrection avait trop tardé. « Il est mort et je vis. Mais il aurait très bien pu se faire que je sois mort et que ce soit lui qui vive. »

Nicolas posa sa tasse sur le guéridon. Soudain, il éprouva une envie de rire, de dire une chose absolument folle, de s’arrêter au milieu d’une phrase sensée pour lâcher une énormité. Mais il se retint. Sa mère venait de se présenter devant ses yeux. Dormait-elle ou bien allait-elle à travers la pièce prête aux dernières extrémités ? « Elle dort… elle dort », se dit-il pour se rassurer. La jeune femme parlait depuis un moment. Il entendit une fin de phrase qu’il ne comprit pas :

— … pour supposer une chose pareille.

Alice s’assit sur un divan où dormait souvent le camarade en compagnie duquel Charles avait passé la soirée. Elle se tut. Jusqu’alors elle n’avait cessé d’aller et venir, de parler. En cette première minute d’apaisement, elle remarqua que Nicolas était vêtu misérablement.

— Vous êtes donc toujours ennuyé ? demanda-t-elle.

Nicolas sourit, puis instinctivement, cacha tour à tour de ses mains les endroits usés de ses vêtements. Dans la chaleur de cette pièce, il avait repris vie. Il se sentait si bien qu’il craignait à chaque instant qu’Alice ne lui fît comprendre qu’il fallait partir.

— Répondez-moi. Je vais vous gronder.

— C’est toujours la même chose, madame.

— Mais qu’est-ce que vous faites toute la journée ?

— Je ne sais pas.

— Comment vous ne savez pas ?

— Je ne sais pas.

— Allons, allons, mon petit. C’est vrai vous êtes un enfant.

Il apparut alors à Nicolas qu’il n’était plus isolé, qu’il existait des gens plus forts que lui, plus intelligents, qui le comprenaient, qui ne trouvaient pas qu’il fût dans une situation si désespérée. Il ressentait le même soulagement que le jour où il avait avoué à un professeur particulier, qui au lieu de lui donner des leçons bavardait avec lui, les pensées dont il avait honte et qui lui avait répondu avec douceur : « Je connais beaucoup de jeunes gens dans votre cas. Ne croyez pas que vous êtes pire que les autres. Vous êtes meilleur. »

— Il ne faut pas vous laisser aller, comme cela, mon petit.

Il regarda Alice. Son visage toujours souriant était à présent grave. Il voulut parler mais sa gorge était tellement serrée qu’il n’osa articuler un mot. Il voyait la jeune femme entourée d’une auréole de tendresse, de bien-être, de paix. En ces derniers mois, il avait pleuré plusieurs fois. Petit à petit les larmes lui étaient venues aux yeux. Mais cette fois il était tellement abattu, nerveux, que ce fut tout à coup qu’il éclata en sanglots, au point que tout de suite après il s’interrompit une seconde, pris de frayeur comme si cette soudaineté était l’indice d’une faiblesse physique qu’il ne soupçonnait pas.

— Qu’est-ce que vous avez ?

Il ne répondit pas. Entre ses sanglots, il balbutiait : « Mon Dieu…, que vais-je devenir ? Je suis perdu… Personne au monde n’a pitié de moi. Ah… là… là… Mon Dieu. »

Alice se leva et s’approcha de lui.

— Nicolas, soyez raisonnable. Vous êtes jeune, tout de même.

Mais ces paroles, au lieu de l’apaiser, accrurent encore son désespoir. Depuis des mois il avait vécu sur le qui-vive, gardé secrètes toutes ses pensées, veillé à paraître insensible. Aussi, en cet instant, éprouvait-il un immense soulagement à s’abandonner. Pourtant, au travers de la sorte de vapeur, comme issue de ses larmes, qui enveloppait sa tête, il apercevait Alice. Elle était heureuse. Elle frôlait sa gorge de ses doigts par moments. Elle respirait légèrement. Ses yeux bleus étaient à peine humides.

— Madame… madame… soyez gentille pour moi.

— Mais oui… je suis gentille… Je ferai tout ce que je peux.

Tout à coup, il s’arrêta de pleurer et leva la tête. Il avait eu brusquement l’impression que cette scène n’était qu’un épisode dans sa vie, qu’elle n’en modifiait pas le cours, qu’elle durerait au plus encore une heure. Il demeura un instant immobile, puis se dressa. « Remettez-vous… Tout s’arrangera… Vous verrez que tout s’arrangera… », disait Alice sans s’interrompre. À ce moment les coups d’une horloge vinrent au travers des tentures jusque dans le salon. Nicolas compta les derniers. « Il doit être le double, pensa-t-il. Normalement, je devrais partir. » Il fit quelques pas, s’approcha de la porte. Il lui semblait entendre des cloches bourdonner dans ses oreilles. Ses mains étaient moites de sueur. La respiration lui manquait. Il lui semblait qu’il y avait autour de lui juste assez d’air pour ne pas mourir. Il tendit un bras comme pour désigner quelque chose. Un frisson le secoua. De honte que celui-ci n’eût été remarqué, il baissa les yeux. La détresse qui l’attendait au dehors lui apparut. « Où vais-je aller ? Que vais-je faire ? » Il se tourna, aperçut au travers des rideaux qui voilaient une porte vitrée une lumière douce et chaude. Il y avait sans doute là une autre chambre aussi intime que ce salon. Il fit encore un pas. Il sentit comme un déchirement en lui, comme si, dans une bagarre, des hommes grands et forts le prenaient, à bras le corps, profitaient de la cohue pour le frapper, le jeter à terre, le piétiner. « Demain, qu’est-ce qui va arriver, demain ? » Soudain, son visage se rasséréna. Alice, tout près de lui, tentait de le calmer tout en le dirigeant vers la porte. Un instant il la regarda extasié, puis, avec un geste d’une pureté enfantine, il posa doucement sa main sur le front de la jeune femme.

— Qu’est-ce que vous avez ? fit-elle en reculant.

Comme si on venait de lui refuser un plaisir, ses traits se rembrunirent.

— J’ai quelque chose ?

— Vous avez que vous êtes fou.

Il parut ne pas entendre. Ses yeux brillaient mais il était calme. Cette femme lui apparaissait comme le dernier être humain qu’il pût approcher, à qui il pût parler. Aussi, quelque colère qu’elle eût, quelque mépris qu’elle manifestât à son égard, fût-il resté le même devant elle. Toutes ses paroles, tous ses actes étaient pour lui comme ceux d’un enfant. Il voulait ne point la quitter, demeurer à son côté aussi longtemps que c’était possible. Il s’avança vers la jeune femme. Sa respiration était haletante, son corps, inondé de sueur. Il n’entendait plus ni ne voyait ni ne pensait. Une idée fixe emplissait son cerveau : serrer Alice contre lui, ne plus bouger, rester ainsi des jours entiers, mais la serrer sans qu’elle se défendît, la regarder de tout près, de tout près, et attendre il ne savait quoi. Tout serait alors fini. Il ne souffrirait plus. Il ne saurait même plus qu’il existait.

De nouveau il s’approcha d’Alice, cette fois comme d’un oiseau qui s’il l’entendait irait se poser plus loin. Mais elle recula. Il la vit nettement s’éloigner de lui en une marche inhabituelle, à reculons. Alors, il se laissa tomber dans un fauteuil et se cacha le visage dans ses mains.

— Vous devenez fou, mon petit... vous êtes fou... Rentrez chez vous… il est tard.

Cependant qu’elle parlait, il se mit à pleurer. Comme ces enfants qui essuient leurs larmes à mesure qu’elles coulent sur le visage, il les effaçait une à une au coin de ses yeux.

— Vous êtes trop sensible ! fit Alice qui commençait à craindre que cette scène ne s’éternisât et que le visiteur ne perdît tout contrôle de lui-même.

— Vous devriez rentrer chez vous et vous coucher. Ce que vous avez vient de la fatigue.

Nicolas qui, jusqu’à présent, s’était tenu presque courbé en deux se redressa. Il promena autour de lui un regard étonné.

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— C’est pour votre bien.

Elle se trouvait près de la cheminée et, distraitement, elle rangeait des objets de manière à faire comprendre à Nicolas qu’elle attendait d’être seule pour terminer cette occupation.

— Vous voulez que je parte ?

— Savez-vous quelle heure il est ?

— Non.

— Il est minuit. Et demain, je vais de bonne heure à la gare chercher Charles.

Nicolas comprit que le moment de quitter ce lieu paisible était venu. Il se leva. À la pensée de se retrouver seul dans la rue, il frémit. Alice le rejoignit dans l’antichambre. Son chapeau était accroché au portemanteau. En le voyant, il eut un sursaut. Sa condition qui jusqu’à présent lui était apparue dans une sorte de brume, se présenta avec netteté à ses yeux. À sa droite, se dressait la porte d’entrée. Derrière, c’était le couloir de l’immeuble, sans meubles et orné de glaces, puis des rues libres où il eût pu errer jusqu’à l’extinction de ses forces, sans rencontrer un être avec lequel il eût pu échanger quelques paroles, cependant qu’ici il y avait juste la place de marcher de long en large, il faisait chaud et clair, tout était agencé pour le plaisir et le repos.

— Laissez-moi ouvrir, fit Alice tant il y avait de verrous compliqués qui défendaient l’accès de cet appartement.

Elle tendit une main vers la serrure.

— Vous allez ouvrir ? demanda Nicolas d’une voix tellement angoissée que le bras de la jeune femme retomba le long de son corps.

Instinctivement, elle fit un pas en arrière. À côté de lui, elle semblait petite. Devant l’imminence de la solitude, il remarqua tout à coup qu’il était encore à l’abri, que la porte était toujours close. « Pourquoi partirais-je ? » pensa-t-il. « Je suis là. Je n’ai qu’à rester. Une fois dehors, il sera trop tard. » En de tels moments les déterminations que l’on prend sont inexplicables. Elles viennent directement du tréfonds de l’âme. La raison n’a pas eu le temps de les filtrer. Il s’approcha d’Alice et avant qu’elle pût faire un geste, la serra contre lui de toutes ses forces. Elle poussa un cri strident. Il balbutia faiblement : « Taisez-vous, Alice. Ne m’en veuillez pas. Laissez-moi ainsi. Je suis si bien. » Mais elle se dégagea avec violence.

— Partez. Vous aurez affaire à Charles. Allez, plus vite que cela.

Elle ouvrit la porte.

— Je vous dis de partir. Vous êtes à enfermer. Demain Charles ira vous trouver. Vous vous expliquerez avec lui.

— Ne lui dites rien.

— Je vous dis de sortir.

Nicolas prit son chapeau et à peine eut-il passé la porte, que celle-ci se referma avec bruit.

19.

Après avoir erré une heure durant à l’aventure, Nicolas entra dans un café. De quitter les lumières tremblantes de la rue, le grand air agité par les vents, les façades toujours semblables des maisons pour un intérieur où les ampoules électriques étaient claires comme des verres, les murs peints de façon à charmer les yeux, lui donna une seconde un sentiment de sécurité. Pourtant, il était pâle. On eût dit qu’il venait d’échapper à un accident. À la clarté éblouissante du café, il inspecta ses vêtements, fit quelques pas et s’assit ostensiblement à la table la plus en vue de la salle. « Comme cela on ne soupçonnera pas qu’un homme me recherche », se dit-il. C’était à Charles Perrier qu’il venait de faire allusion. À présent il vivait dans un monde d’une étroitesse extraordinaire. Tandis que la veille il avait eu conscience d’être perdu au milieu des hommes, il lui semblait, dans ce café, qu’il était au centre de l’univers. En pensant que c’était un geste de consommateur paisible, il croisa les jambes. Mais il n’ôta pas son chapeau à cause de la peur enfantine que déplacer quelque chose sur lui le trahit. Finalement comme dans la salle il n’y avait qu’un couple, il se découvrit et, aussitôt après, se regarda dans la glace d’un pilier. Le garçon s’approcha et, à un mètre de Nicolas, s’arrêta. Il ressentit alors un profond soulagement. Cet homme, en s’avançant vers lui, lui avait causé une frayeur terrible, cette même frayeur qu’il ressentait dans les cauchemars quand, lié à des rails, il voyait un train grandir de seconde en seconde. Il respira, fixa son regard dans celui du garçon, puis commanda précipitamment un café. Mais au lieu de s’éloigner, le garçon interrogea :

— Un café ?

— Noir… noir… répondit hâtivement Nicolas.

D’un pas lent qui lui sembla étrange, comme si on l’eût opposé à l’agitation de son esprit, il se retira enfin. Nicolas épongea son front. Il ne se rendait pas encore exactement compte de ce qui s’était passé. Il ferma les yeux, les rouvrit. Un homme s’arrêta au seuil de la salle, chercha du regard un camarade sans doute, puis disparut. Nicolas prit la tasse que venait de lui apporter le garçon, la porta à ses lèvres. Soudain une sueur si abondante perla sur son visage qu’il lui sembla qu’on venait de l’asperger. Une contraction du larynx l’empêchait d’avaler la gorgée de café qu’il avait bue. Il s’efforça encore à plusieurs reprises de passer outre puis, comme il étouffait à demi, il se pencha et cracha le liquide sous la table. Il attendit quelques instants puis, de nouveau, essaya de boire. Cette fois, il eut un haut-le-cœur. Comme un homme qui tout à coup ne pourrait plus se servir d’un membre ou parler, ou encore qui deviendrait aveugle, il fut pris d’une frayeur folle. Il eut l’impression qu’il était perdu, que le dénuement dans lequel il se trouvait avait rongé ses organes, qu’une puissance inconnue jugeait que tout cela avait assez duré et se préparait à le précipiter dans quelque gouffre. Pour commencer, elle le signalait aux hommes à cette anomalie qu’il était incapable d’avaler quoi que ce fût. Partout, les gens le reconnaîtraient à ce détail. Alors il jeta autour de lui des coups d’œil désespérés tant il redoutait d’avoir été remarqué. Personne ne se souciait de lui. À l’aide de son mouchoir, il essuya la table et la banquette qu’il avait souillées, puis le glissa dans sa poche. « Dès que je sortirai, je le jetterai dans un égout », pensa-t-il. « Mais qu’est-ce que j’ai donc ? Si je ne peux plus avaler, je suis perdu. » Le souvenir d’une scène où il avait ressenti cette impression de ne pouvoir se soustraire à un châtiment lui vint à l’esprit. C’était quand jeune homme il avait en cachette fouillé dans le bureau de son père et que, ayant trop tiré un tiroir, celui-ci était tombé à terre, tandis que la bouteille d’encre s’y trouvant s’était répandue sur tous les papiers.

Pourtant il reprit peu à peu confiance. Saisissant de nouveau sa tasse, il essaya d’avaler doucement quelques gorgées de café. Cette fois, il y parvint. Alors mille rayons l’éclairèrent intérieurement. Il pouvait boire. Il était sauvé. Mais comme il savourait son allégresse, il se rappela la scène avec Alice. « Ce n’est pas possible que je l’aie serrée ainsi dans mes bras. J’ai tout de même ma raison. » Un à un, il revit tous ses actes. « Mais oui, je l’ai serrée contre moi. » Le garçon s’approcha de lui. Il eut instinctivement un mouvement de recul. Ses jambes furent prises d’un tremblement qu’il ne put réprimer. Il les allongea sous la table. Le tremblement cessa. Alors il voulut se tourner pour affecter un air désinvolte mais son buste demeura immobile. « Ça y est, je ne vais pas pouvoir sortir d’ici. » Son corps ne lui obéissait plus. Soudain sa main droite se mit, elle aussi, à trembler. Il la regarda avec stupeur. Elle continuait de trembler. Il n’osait l’arrêter, de peur d’en être incapable. « Qu’est-ce qui arrive ? » Il leva la tête, la baissa, puis, obéissant à un besoin inexplicable, se leva à demi. Il se rassit. Soudain, l’homme qui se trouvait au fond de la salle serra brutalement contre lui la femme qui était à son côté et de sa main libre lui caressa les jambes. Nicolas regarda ce manège avec effarement. Il lui sembla que l’inconnu allait être chassé par cette femme devant tout le monde et qu’il ne s’en doutait pas. Sa main était immobile. Il la porta à son front. Tout était normal. Il se leva et, au moment de sortir, la crainte que ses jambes se dérobassent tout à coup sous lui le mit en nage.

Dehors, un brouillard léger mouillait les rues. Un halo pâle encerclait les lumières. Dans le ciel couvert de nuages la lune apparaissait de temps à autre. « Des gens doivent me poursuivre. Ils sont cachés dans cette brume », pensa Nicolas. « Charles est peut-être rentré plus tôt qu’il ne l’avait dit dans l’espoir de surprendre sa maîtresse. Il me cherche. Il a prévenu tout le monde. » Ces réflexions affolèrent Nicolas L’intention d’entrer à nouveau dans le café l’effleura. Un instant il demeura immobile sur le trottoir. Il s’aperçut alors qu’il était debout sur deux jambes de chair. Cette constatation ne quittait point son esprit. Il lui sembla que s’il faisait un pas, au moment où l’une de ses jambes quitterait le sol, il perdrait l’équilibre. Il eut une sorte de vertige. Le sol lui semblait aussi lointain que s’il se fût trouvé sur un toit. Des lumières, comme parties du fond d’un abîme, montaient lentement vers lui, le dépassaient et se mettaient à danser dans le ciel. Il ferma les yeux. Bien qu’il se tînt droit, il eut l’impression que sa tête penchait de plus en plus et l’entraînait. Il ouvrit les yeux. Les lumières étaient cette fois toutes proches de lui. Il fit un pas, puis deux, et finalement s’éloigna. L’état d’épuisement dans lequel il se trouvait était tel qu’il n’avait plus la force de réagir. Vaguement, il souhaitait un désastre, un tremblement de terre, une catastrophe effroyable pour renaître dans la paix ensoleillée qui suivrait. Au coin d’une rue, il voulut tourner. Pourtant, il continua droit devant lui. Tout était silencieux. Les quelques lumières qui brillaient dans la nuit avaient l’air d’être tombées au hasard sur la ville. Cette impression qu’il avait souvent ressentie devant des paysages inconnus qui pourtant lui étaient familiers, il l’éprouvait en regardant ces maisons sur lesquelles demeuraient des nappes de clarté pâle venues d’on ne savait où. Il se trouvait seul au centre d’une ville endormie. Il s’arrêta. Devant lui descendait une rue droite en bas de laquelle se dressaient quelques arbres. Il lui apparut alors qu’il n’y avait pas au monde de douleur plus grande que la sienne. L’image de son père se présenta devant ses yeux. Il vivait encore, sans doute. Au cours des années troubles de son adolescence, il s’était longtemps imaginé que la mort de son père avait été inventée et qu’il se cachait en quelque pays lointain. Comme jadis, il se reprenait à douter. Il leva la tête, regarda le ciel où couraient de gros nuages noirs. Il eut alors la sensation de s’élever vers eux, d’être jeté de l’un à l’autre sans mal, comme d’un lit de dortoir à l’autre, de parcourir en quelques secondes des milliers de kilomètres. C’était reposant comme de se balancer. Mais tout à coup il tomba ainsi qu’une pierre. Il cligna des yeux, croyant sortir d’un rêve, se trouver allongé sur un lit, et reconnut la rue où il se tenait immobile. « Je dois avoir la fièvre », se dit-il. « Le plus sage, je crois, est de rentrer. » Déjà le ciel s’éclairait légèrement. Des lumières reposées naissaient au fond de quelques magasins. « Je vais me coucher. Je dois m’imaginer une foule de choses qui n’existent pas. » Il lut avec attention le nom des rues et, à pas rapides, se dirigea vers l’hôtel où sa mère, anxieuse, devait l’attendre.

 

*

*     *

 

Lorsqu’il eut refermé la porte de la chambre, il resta un instant indécis. Mme Aftalion dormait. Il apercevait, à la lueur de l’aube, les meubles misérables, les objets qui traînaient à terre. Finalement, il s’allongea tout habillé. Ses tempes bourdonnaient. Il entendait des bruits extraordinaires, des cloches, des trains, des sirènes. Il ne pouvait s’endormir. De temps en temps des sursauts faisaient qu’il se dressait, les yeux hagards, sur son lit. Soudain, il crut entendre un cri déchirant. Il se leva d’un bond. « Maman, c’est toi qui as crié ? » Personne ne répondit. Il écouta avec anxiété. Tout demeura silencieux. Alors il s’étonna que sa mère ne lui eût pas répondu. « Je n’ai peut-être rien dit », pensa-t-il. De nouveau il s’allongea. « Je vais m’endormir », murmura-t-il au bout d’un moment. Il entrouvrit les yeux. Une clarté grise donnait aux vitres de la fenêtre une transparence paisible d’eau. « Le jour se lève, je crois. » Il baissa les paupières, sentit que sa respiration devenait régulière. Le sommeil le gagnait lorsque, tout à coup, il eut la sensation qu’il avait fréquemment d’étouffer. « Mais je vais mourir », pensa-t-il une seconde. Il eut beau gesticuler, se débattre, la respiration lui manquait toujours. Comme un fou, il se leva, alla droit devant lui, renversa une chaise qui se trouvait sur son passage, se heurta au front contre la porte ouverte d’un placard. La violence du choc le ranima d’un coup. Il était baigné de sueur. Dans le jour naissant, il vit sa mère assise sur son lit, il l’entendit qui criait : « Nicolas ! Nicolas ! » En l’espace d’un instant il retrouva sa lucidité, se souvint de tout.

— As-tu donné notre adresse à Charles ? demanda-t-il aussitôt.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Je te demande si tu as donné notre adresse.

— Je ne me le rappelle plus.

— Oui ou non ?

— Oui, je crois.

Les yeux grands ouverts il regarda sa mère. Elle lui parut plongée dans une profonde quiétude. Les traits reposés, le visage comme lavé par une nuit sans mouvement, entourée des objets auxquels elle était accoutumée, elle n’avait point quitté cette chambre où le désordre et la saleté étaient empreints d’une douce intimité. Personne ne lui voulait de mal. Des habitudes l’entouraient. Comme chaque matin, elle jetterait sur le lit sa chemise de nuit quand elle s’habillerait. Ce soir, comme chaque soir, elle hausserait son oreiller en glissant sous lui un vieux manteau. Et cela, cependant que Charles se préparait à venir le retrouver. Les soirées interminables que Nicolas avait passées, assis à côté de la fenêtre ouverte, se présentèrent devant ses yeux. Tout cela était fini. Maintenant il allait falloir donner des explications, se défendre, sans que cela vînt même atténuer le dénuement des Aftalion.

— Nicolas, qu’est-ce que tu as ?

— Je n’ai rien.

— Recouche-toi. C’est encore trop tôt pour se lever.

— Je n’ai plus sommeil.

— Tu as dormi ?

— Puisque je viens de rentrer.

— As-tu trouvé quelque chose ?

— Rien.

— Ce n’est pas gentil, Nicolas. Pourquoi me réveilles-tu alors ? Il faut me laisser dormir le plus longtemps possible. On dirait que tu cherches à me faire penser à cela. On a le temps dans la journée.

Sur ces mots, Mme Aftalion se tourna vers le mur, ferma les yeux et essaya de s’endormir, cependant que Nicolas, assis sur son lit, les mains posées à côté de lui, regardait fixement ses pieds. Au bout d’un moment, sa mère lui demanda :

— Es-tu couché ?

— Je n’ai pas sommeil.

Elle se retourna, s’accouda sur un bras.

— Couche-toi donc. Quelle heure est-il d’abord ?

— Six heures… sept heures.

— Tu vois comme il est tôt.

— Et le propriétaire ?

— Nous parlerons de cela plus tard.

— Ce que tu es agaçante tout de même. Si je ne veux pas dormir, je suis libre. D’ailleurs, je suis libre pour tout. J’en ai assez. Je ne peux plus vivre comme cela. Je préfère me jeter à l’eau. J’ai vingt-quatre ans. Tous les jeunes gens de vingt-quatre ans ont des distractions. Je vis comme un chien. Je n’ai rien, jamais rien. Je n’ai jamais rien eu d’ailleurs. Je suis obligé d’aller courir partout demander de l’argent. Il arrive des histoires idiotes. C’est compréhensible qu’il arrive des histoires quand on n’a même pas de quoi prendre un tramway.

— Et moi ?

— Toi aussi, qu’est-ce que tu veux que je te dise. Mais tu ne sors pas.

— J’aimerais mieux sortir.

— Sors comme moi. Sors, tu verras ce que c’est. J’en ai assez, j’en ai assez. Cela ne peut plus durer. Je ne veux plus que cela continue. Et quoi faire ? quoi faire ? Hein, dis-moi, quoi faire ?

— Je ne sais pas. Mon Dieu, si je pouvais savoir, je te le dirais.

— Enfin, tu as plus d’expérience que moi. Tu n’as pas une idée ? Non, naturellement. D’ailleurs il n’y a pas d’idées à avoir. Quand il n’y a pas de solution, il n’y a pas de solution. C’est simple. Ce n’est même plus la peine de chercher. On cherche quelque chose. Quand il n’y a rien à chercher, ce n’est pas la peine de perdre son temps. Et que je le perde ou que je ne le perde pas, c’est la même chose, je sors.

— Mais où vas-tu ?

— N’importe où.

— Nicolas, je t’en supplie, reste près de moi. Où veux-tu aller à cette heure ? Réfléchis donc.

— Ce n’est pas la peine.

Il s’approcha de la porte, puis se retourna. Sans dire un mot, sa mère le regardait partir. Une telle expression de tristesse et de résignation était peinte sur son visage qu’il n’eut plus le courage de la quitter. Il revint sur ses pas, s’assit près d’elle, sur le bord du lit.

— Tu sais, Nicolas, je ne t’empêche pas de sortir. Tu es libre. Je ne veux pas que tu penses que je suis la cause de ton malheur.

— Je le sais.

Il était ému. Sa fatigue, sa nervosité étaient telles qu’il se mit à pleurer. Pour la première fois depuis des mois, il sentait le besoin d’être bercé comme un enfant par sa mère. Il s’approcha encore d’elle et, se courbant, posa sa tête sur sa poitrine.

— Dis-moi, maman, tu crois que cela va durer toujours ?

— Je ne sais pas, mon petit. Ah, mon Dieu, si je pouvais faire quelque chose !

— Tu ne sais pas ?

— Pauvre Nicolas ! Si… tout va s’arranger. Il faut avoir confiance. Tu verras.

— Comment ?

— On ne peut pas savoir maintenant mais je suis sûre que tout va s’arranger.

Il se leva.

— Je vais sortir quand même. Cela ne te fait rien, maman ?

— Sors, si tu veux.

 

*

*     *

 

Une rosée légère recouvrait les bancs et les grillages. La brume se dissipait lentement. Le soleil, un peu au-dessus de l’horizon, était d’un rouge pâle. Pas un nuage ne tachait le ciel. Il faisait froid. La journée s’annonçait radieuse.

Arrivé sur le Champ-de-Mars, Nicolas hésita un instant. Il ne savait quelle direction prendre. Finalement, il se dirigea vers le Trocadéro dont il apercevait les deux tours voilées par la brume. Au sommet d’une maison, une coupole étincelait. Les arbres, déjà dénudés, se détachaient nettement sur l’air bleu. La vie était si belle ce matin-là qu’il s’efforça de tout oublier. Le désir de partir pour un pays lointain le hantait. Mille aspirations s’éveillèrent en lui. Le vent frais qui fouettait son visage le grisait. Mais, quand il se rappelait la chambre où il avait laissé sa mère, sa condition, quand il songeait au lendemain, le calme de ce matin lui apparaissait intolérable. Il contrastait tellement avec son état qu’il souhaitait alors de toutes ses forces que le ciel se couvrît aussitôt et que la pluie se mît à tomber.

Bientôt il arriva sur les bords de la Seine qui coulait silencieusement. Durant quelques minutes il longea les quais dont tous les arbres, comme attirés par l’eau, penchaient vers le fleuve, puis il descendit sur les berges désertes. Il lui plaisait, au milieu de sa détresse, de côtoyer ce fleuve qui, en un instant, eût mis fin à ses maux. Sa présence le ranimait et lui semblait devoir donner plus de prix à la vie qu’il menait. Il venait de parcourir une centaine de mètres lorsque l’idée lui vint de s’arrêter juste au bord de la berge. Il avança vers le fleuve. Sous lui, des vaguelettes se brisaient contre les pierres. Le soleil était déjà plus haut dans le ciel. L’eau unie miroitait sur de larges espaces. « Je n’aurais qu’à faire un pas et tout serait fini », pensa Nicolas. Ses yeux ne pouvaient quitter les légers remous qui creusaient la surface de l’eau à quelques mètres sous lui. Petit à petit, sans même qu’il s’en rendît compte, des raisonnements étranges s’ébauchèrent en lui. « Si je me jetais à l’eau, qu’est-ce qui arriverait ? » se demandait-il. « En réalité, c’est très simple, je n’ai qu’à faire un pas, un seul pas en avant. Qu’est-ce qui m’empêche de faire ce pas ? » Cette curiosité qui s’abat sur les esprits malades commençait à s’éveiller en lui. Déjà aucun instinct de conservation ne balançait l’attrait de l’acte qui était en son pouvoir. Il faiblissait sans s’en apercevoir, d’autant plus que devant le fleuve il avait la certitude préétablie que jamais il n’attenterait à ses jours. « Qu’est-ce qui arriverait, si je faisais un pas en avant ? » se demanda-t-il de nouveau. « Il arriverait que tout serait fini. Oui, mais comment ? » Tout à coup, alors que justement à cette seconde son attention avait été détournée par un promeneur lointain, il fit ce pas en avant. Dans le temps que dura sa chute, il vit la lumière resplendissante du ciel, le soleil tanguer comme s’il n’eût aperçu de lui que son image sur les flots mouvants. Puis il eut l’impression qu’on l’arrachait brutalement à cette vision. Au contact de l’eau, il sentit qu’il n’était déjà plus maître de lui, qu’une force obscure prenait possession de son corps plus complètement que les pires bandits qui n’eussent pu que le tirer par les membres. Des pieds à la tête, il était enveloppé. Pourtant, avant de couler, il aperçut encore au-dessus de lui, à travers une couche transparente d’eau, le ciel immense. Il n’était plus bleu. Il s’assombrissait de plus en plus. Alors il n’eut qu’un but, s’accrocher à la berge qu’il imaginait à sa droite alors qu’elle se trouvait du côté opposé. Il se débattit. Toutes les raisons qui l’avaient amené à se jeter dans le fleuve s’étaient évanouies. Il eut vaguement conscience qu’aucune douleur sur terre, aussi grande fût-elle, ne pouvait expliquer un tel acte. Instinctivement, il ouvrit la bouche pour respirer. L’eau qu’il absorba le suffoqua. Il la rejeta, voulut respirer quand même, absorba une autre gorgée d’eau plus forte encore. Comme si la vie l’eût déjà abandonné et que le passé cessât d’être une succession de faits, il vit alors devant lui, dans le court répit qui suivit cette première suffocation et qui était sans doute le calque minuscule de l’apaisement qui, sur terre, suit toute douleur, la foule innombrable des gens qu’il avait connus. Il les regarda tous. Puis, bien qu’il fût devant la mort, quelque chose d’infime qui restait de sa personnalité fit que, durant un millième peut-être de seconde, il voulut s’assurer que dans cette foule se trouvait bien un camarade de collège qui n’avait joué aucun rôle dans sa vie et qui, pour une raison inexplicable, venait de se présenter dans sa mémoire. Il n’en eut pas le temps. Une sensation d’étouffement chassa toute pensée de son cerveau. Soudain, il lui parut qu’il remontait vers la surface. L’eau, au-dessus de lui, s’éclairait. Il ouvrit encore la bouche pour respirer cette lumière. La suffocation, cette fois, fut telle qu’il perdit connaissance.


Ce livre numérique

a été édité par la

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en novembre 2017.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Dominique, Sylvie, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Romans, Paris, Flammarion (Mille et une pages), 2006. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page est Le Haut-de-forme, intérieur ou La Visite, huile sur toile, de Félix Vallotton, 1887 (MuMa Le Havre).

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Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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