Emmanuel Bove

JOURNAL ÉCRIT EN HIVER

1931

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Table des matières

 

JOURNAL ÉCRIT EN HIVER.. 3

Ce livre numérique. 173

 

JOURNAL ÉCRIT EN HIVER

 

7 OCTOBRE.

Madeleine aime à paraître ignorer l’éloge que l’on a pu faire d’elle. Lui répète-t-on qu’une de ses amies la trouve belle, qu’elle simule la surprise. Madeleine semble ne pouvoir croire que c’est vrai, alors que, la veille, ces paroles lui ont déjà été rapportées. Elle ne craint pas que l’interlocuteur soupçonne qu’elle feint l’ignorance. Comme si elle était absolument sincère, elle va jusqu’à demander des précisions. C’est ce qui est arrivé aujourd’hui. Dans la soirée, nous avons reçu la visite de Jacques Imbault. Au cours de la conversation, il a dit à ma femme qu’il avait vu sa photographie dans un magazine. « Je ne savais pas, a-t-il ajouté ironiquement, qu’on vous avait engagée comme modèle. » Jacques Imbault se croit excessivement spirituel, et, pour qu’on s’en rende compte, il parle, entre autres, continuellement d’engagements. Ainsi, il y a quelques jours, je l’ai rencontré aux abords d’un vestiaire de théâtre. J’avais égaré mon numéro et comme il me voyait attendre la fin de la distribution pour rentrer dans mon bien, cela distraitement, un peu comme si j’étais chargé de surveiller la bonne marche du service, il me dit en riant : « Ma parole, la direction vous a engagé comme surveillant ! »

Bien que Madeleine m’ait montré hier ce magazine, en pestant contre les photographes, en menaçant même de faire un procès au directeur, non sans trahir d’ailleurs un certain contentement, elle a fait l’étonnée. « Mais dites-moi, Jacques, quel est ce journal ? Il faut que je le fasse acheter immédiatement. » Le plus fort est qu’après avoir posé de nombreuses questions à notre ami elle s’est brusquement souvenue de tout. C’est surtout ce recouvrement de mémoire qui m’a paru ridicule. Que l’on joue l’étonnement quand un ami vous dit avoir appris un de vos gestes généreux, c’est encore admissible, mais que, aussitôt après, on se rappelle avoir eu ce geste, c’est intolérable. Le plaisir de planer sur les propos tenus à son sujet étant passé, Madeleine pense qu’après tout il n’est plus nécessaire de continuer. Elle avoue alors, mais sans songer une seconde que son interlocuteur pourra trouver bizarre ce changement. Car s’il est une chose qui semble impossible à ma femme, c’est qu’on puisse deviner ses pensées. Elle peut tout insinuer, jamais il ne lui viendra à l’esprit que l’on découvrira ce qui la conduit. C’est par ce point qu’elle est le contraire de moi. Alors que ma principale préoccupation est de peser mes mots, de peur de laisser paraître un sentiment intéressé, mesquin, ou plein de vanité, Madeleine, elle, se croit tellement cachée qu’elle peut se permettre les plus invraisemblables revirements sans le moindre risque. En se souvenant aujourd’hui, après avoir semblé l’ignorer, que sa photographie avait en effet paru dans un hebdomadaire, il ne lui est pas venu à l’idée que Jacques ait pu croire qu’elle se le rappelait avant. Et ce qui m’est pénible, c’est que, quand j’essaye de la corriger, quand j’essaye de lui montrer en quoi telle manière prête à l’ironie, elle se fâche comme si je ne voyais en elle que des petits côtés. Elle m’accuse d’être jaloux, de croire que le monde est méchant, sans qu’une seconde elle distingue ce qu’il y a de vrai dans mes observations, de profondément amoureux dans le désir que j’ai qu’elle ne soit pas la risée de nos amis. Elle ne comprend pas que je ne cherche qu’à la défendre. Elle croit au contraire que je m’ingénie à découvrir en elle un mal que personne ne remarque.

12 OCTOBRE.

J’avais peur de tout dans mon enfance, ce qui agaçait ma mère dont un des excellents principes était de ne jamais lever la main sur un enfant. Elle ne comprenait pas, ne m’ayant jamais frappé, que je fusse craintif. Cela lui était d’autant plus désagréable que, devant tant de frayeur, on pouvait supposer qu’elle me frappait. « Mais ne sois donc pas si peureux, mon enfant. Tout le monde s’imagine qu’on te martyrise. » Et à force de m’entendre reprocher que j’avais peur, je finissais par redouter d’avoir peur, ce qui me rendait doublement timide et me faisait éclater en sanglots pour un rien, car, au fond de moi-même, sans que je m’en rendisse compte, il me semblait que les larmes cachaient tout, comme si elles eussent été des broussailles. Ce fut alors contre mes larmes que ma mère s’éleva. On ne m’accusait plus d’avoir peur de tout, mais de pleurer comme si j’étais malheureux, alors qu’en réalité c’était la frayeur qui me plongeait dans ces transes. Un rien me faisait trembler. Mais ces riens ne venaient jamais de l’extérieur ; ils venaient de moi-même. Renversais-je un objet que tout de suite il me semblait que j’avais commis une chose effroyable. Oubliais-je d’embrasser mon père que je n’osais plus reparaître devant lui. Il m’apparaissait à chaque instant que j’avais fait quelque chose de répréhensible pour quoi il allait me punir, bien que jamais on ne m’eût puni. La crainte de la punition, de la semonce, me paralysait. Il arrivait même que, lorsque je jouais avec des enfants de mon âge et que je m’oubliais au point de rire et de courir, je me souvenais tout à coup d’une chose insignifiante que j’avais faite, une tache à ma blouse, une égratignure à ma jambe et je tremblais comme si on allait me punir de m’être sali ou d’être tombé. En grandissant, cette anxiété, au lieu de disparaître, s’accrut.

Lorsque j’eus atteint ma quinzième année, mon père décida, pour tremper mon caractère, pour me donner plus de défense dans la vie, de me mettre en pension. Un matin il me conduisit lui-même à Oloron. La veille on avait fait des préparatifs. Cependant que ma mère s’affolait dans la crainte d’oublier quelque chose, j’avais déjà ressenti une impression d’isolement, car il n’y a rien qui fasse mieux naître le sentiment de la solitude que lorsque chez les êtres qui vous sont chers paraît s’éloigner le sentiment de la séparation pour laisser place au dévouement, aux préparatifs, aux soins que dicte pourtant l’amour. Je regardais ma mère aller et venir et je pensais : « Pourquoi s’occuper tellement des choses et si peu de moi. » Par instant, comme je demeurais inactif, elle me faisait gentiment une observation. Tant de fois auparavant elle m’avait fait ces mêmes observations, mais accompagnées de cette menace : « Tu verras que tu changeras lorsque tu seras à Oloron », que ce soir-là je ne pus m’empêcher de songer, qu’on me témoignait de l’affection parce que c’était le dernier jour. Quand on abandonne une habitation pour une autre, une certaine tristesse vous saisit à voir les pièces se dégarnir, les meubles de chambres différentes se côtoyer, un objet qui vous est cher, faute de place, subitement glissé dans une malle indifférente et de tout ce tohu-bohu, de tout cet appartement soudain désert, alors que le prochain n’est pas encore occupé, naît une impression pénible de dépaysement. Mais lorsque tout demeure, que ce n’est que nous-mêmes qui partons, que nos objets que l’on assemble, que l’on va chercher dans les pièces diverses où, après les avoir enlevés, ils ne causent aucun vide et que l’on sent qu’une fois loin, la vie continuera sans nous comme par le passé, le sentiment de tristesse s’accroît encore. Je ne bougeais pas, mais, le soir, quand je me retrouvai seul dans ma chambre, où il ne restait rien sur la table ni dans les armoires, et que je me fus couché, je me sentis tellement malheureux que je me mis à pleurer. La tête cachée dans les draps je pleurais en silence, sans songer à mes larmes qu’en une autre circonstance j’eusse voulu essuyer. À me laisser ainsi aller, avec pour seule obligation le silence, qui était au contraire un excitant délicieux, j’éprouvais une sorte de désespoir joyeux. Je ne pensais à rien, et, quand, par moments, je sentais que j’allais me calmer, je songeais : « Je vais être malheureux » et de nouveau je sanglotais de plus belle. Mais, soudain, j’entendis la porte de ma chambre s’ouvrir. Je levai les paupières. À travers les draps je vis une lumière jaune pâle, alors j’éprouvai une telle impression de honte d’être surpris que je restai comme pétrifié, à la faveur de quoi je simulai le sommeil sans même y songer, avec l’espoir insensé qu’on ne s’apercevrait de rien. Mon corps, qui me trahissait sous les couvertures par ses soubresauts, se couvrit de sueur. Alors j’entendis au-dessus de moi la voix de mon père. Elle me causa, je m’en souviens encore, cette crainte étrange d’être achevé que l’on ressent lorsque l’on est tombé et que le monde se presse au-dessus de vous pour vous sauver. Elle dit avec douceur : « Il ne faut pas pleurer ainsi, Louis, tu es un grand garçon maintenant. Si tes camarades te voyaient, que penseraient-ils ? » Car mon père, en homme excessivement indulgent, aimait à paraître préférer que son enfant se conduisît bien vis-à-vis de ses camarades plutôt que vis-à-vis de lui. Ce fut à cet instant que j’éprouvai un sentiment étrange dont il est nécessaire que je parle afin d’éclaircir mon caractère. En entendant ces mots, d’un seul coup mon sang se glaça. Dans mon âme d’enfant il se passait ceci de singulier que je me demandais continuellement comment on pouvait deviner ce que je faisais. J’étais caché sous des couvertures et mon père savait que je pleurais. Cela me bouleversait comme lorsque, revenu de l’école en ayant fait un détour, mon père me disait sans paraître le moins du monde faire une découverte, simplement parce qu’il savait qu’à cause de certains magasins les enfants aimaient à prendre ce chemin : « Tu sais, Louis, je n’aime pas que tu rentres par cette rue. » J’étais alors frappé de stupeur qu’il eût deviné. Et toujours il arrivait des divinations semblables qui me surprenaient. Mon père, ce soir-là, en me disant, bien que mon visage fût invisible : « Ne pleure pas… », avait encore agi de la même façon. C’était ce que je ne supportais pas. Les paupières rougies, tremblantes à la lumière, les joues encore humides, je m’assis et dis d’un trait : « Je ne pleure pas… je ne pleure pas… — Mais ce n’est pas grave de pleurer, répondu mon père. Tu peux pleurer. Je ne te le reproche pas. »

Aujourd’hui, tout cela est fini. Mais je ne suis pas encore un homme semblable aux autres hommes, bien que j’agisse comme ils le font en face des événements. Je ne redoute plus de perdre ma liberté. Pourtant il m’arrivait encore, il y a quelques années, avant mon mariage, de m’engager vis-à-vis d’une femme que je connaissais à peine, exactement comme un jeune homme. Malgré mon âge, je n’ai aucune prudence, aucune expérience. Je sais bien que je ressemble un peu à un retardataire, à un enfant, et que j’accumule sans doute les pires maux pour mes vieux jours. Est-ce ma faute ? Dois-je faire retomber la responsabilité de cet état sur quelqu’un, sur mon pauvre père, qui a tout tenté pour faire de moi un homme armé pour la lutte, au point de m’obliger, en même temps que je préparais ma licence, à me rendre une heure par jour chez un menuisier ?

Ce besoin de posséder ce que possède autrui, d’imiter, cette croyance de supposer que parce que quelqu’un fait quelque chose tout le monde le fait sauf moi, tout cela est nettement d’un jeune homme. Les jours de fête, par exemple, sont pour moi un supplice. Tout me sollicite et il me semble que je suis privé de tout, puisque je ne puis faire qu’une chose. Il ne me vient pas à l’idée que tous ceux que j’envie, que tous ceux que je regarde sont exactement dans ma situation et qu’ils ne font, eux aussi, qu’une chose à la fois. Tous réunis, ils me font croire qu’ils font tout. Ils font tout, c’est vrai, mais ils ont besoin d’être des milliers pour le faire. Et moi, au lieu d’en suivre un seul du regard, de ne pas le quitter, de l’observer avec attention pour découvrir combien il est semblable à moi, j’en suis encore à les regarder tous.

Mais revenons à ce qu’a été ma vie. Quand je vois les jeunes gens d’aujourd’hui, je suis étonné par leur précocité. Peut-être est-ce parce que je les regarde tous au lieu de les regarder isolément. Je suis frappé par leur vivacité, par la force qui se dégage d’eux, et surtout par ce qu’il y a déjà d’ordre en eux. Quand je songe à ce que j’étais à dix-huit ans, à vingt ans et même à vingt-cinq ans, il m’arrive de rougir de honte. Je demande parfois à des hommes de mon âge s’ils se souviennent de leur enfance, de leur jeunesse et, quand l’un d’eux lève la main au ciel avec l’air de dire qu’il était la bêtise même, j’éprouve un profond soulagement. Mais pour un qui lève la main au ciel, combien regrettent leurs qualités de jadis ! Oui, quand je me revois jeune homme, je me demande par quel miracle je puis avoir aujourd’hui quelque intelligence, par quel miracle il ne m’est point arrivé de catastrophe. À vingt ans, je ne savais rien de la vie et je ne cherchais même pas à savoir. Le moindre événement me remuait. Le mal n’existait pas à mes yeux. J’étais sur terre comme si j’eusse été éternel, comme si la mort ne devait jamais venir. Me défendre contre autrui me paraissait d’une bassesse extraordinaire. J’ai gardé très tard cet état d’esprit. Lutter, marchander, ne pas croire ce que la moindre personne m’affirme, tout cela m’a longtemps semblé impossible. J’étais fait pour n’avoir aucune ruse, avoir confiance en tout le monde. Je ne pensais ni à aimer ni à être aimé. À l’âge où la plupart des jeunes gens ont leur première maîtresse, j’étais ainsi. Puis, petit à petit, je devins plus dur. Si je rêvais de me marier, de fonder un foyer, c’était plus parce que j’éprouvais le besoin d’imiter mon père, d’avoir comme lui une autorité familiale que par véritable penchant. Tellement était enracinée en moi l’idée de famille que durant des années je ne pus croire que cette ambition était réalisable. Dans les constructions de mon esprit il n’y avait jamais tout ce qu’il y avait eu dans ma jeunesse. J’essayais, par exemple, de comparer les amis que j’aurais à ceux que j’avais toujours connus à mes parents. Quelque chose de moins stable émanait des miens. Tout ce qui était à moi rendait un son moins solide que ce qui appartenait à mes parents. N’était-ce pas également d’un jeune homme cette impossibilité de croire aux événements présents, cette certitude que le passé est beaucoup mieux et beaucoup plus important, cette incapacité de comprendre que M. Guizot, par exemple, l’ami de mon père, ne lui avait pas été plus cher que ne le serait Étienne, ce camarade que j’aime beaucoup, à ma femme et à moi ?

13 OCTOBRE.

Après le dîner, comme Madeleine se plaignait d’une migraine, je lui ai demandé la permission de rendre visite aux André Mercier. « Va où cela te fait plaisir, mon pauvre garçon », m’a-t-elle répondu. Lorsque je quitte ainsi ma femme le soir, je sais que je ne lui cause aucune peine. Pour exciter quand même sa jalousie, je vais jusqu’à jouer la comédie de la joie de sortir, pour tirer d’elle au moins un cri, quelque chose qui me montre que je ne lui suis pas complètement indifférent. Mais à la longue, elle a fini par croire que je n’avais pour elle aucun sentiment profond, et ce qui m’agace, ce qui me pousse à exagérer encore cette attitude, c’est que loin de se rebeller contre moi, elle semble en prendre son parti. Mais laissons mes préoccupations. M. Mercier est un brave commerçant avec lequel j’entretiens des relations amicales, quoique je sois plutôt sauvage. Je n’ai que très peu d’amis et j’ai tort de le dire et de m’en vanter. Ainsi il arrive entre Mercier et moi cette aventure assez amusante. Tout en nous prodiguant une foule d’attentions, nous nous avouons chaque fois que nous nous rencontrons n’avoir confiance en personne et cela sans que jamais l’un de nous ose demander à l’autre si notre amitié échappe à cette règle.

Il y avait à peine quelques minutes que j’étais arrivé chez les Mercier lorsqu’on introduisit Maud Bringer. Cette jeune femme était, il y a une dizaine d’années, un être absolument délicieux. Imaginez une jeune fille belle, pleine de fraîcheur, de fantaisie, de charme, traversant l’existence sans remarquer l’attention dont elle était l’objet. Les hommages et les compliments avaient beau déferler sur elle, elle ne leur prêtait pas la moindre importance. Fermée à tout ce qui vient de l’extérieur, elle ne faisait que répandre sa grâce. À ce moment nous nous aimions beaucoup et lorsque je lui causais quelque peine, il ne lui venait même pas à l’esprit de m’en garder rancune. Elle ne songeait même pas à témoigner une attention plus grande à la multitude de jeunes gens qui l’entouraient. Et c’était un spectacle touchant que celui que donnait cette jeune fille qui n’eût eu qu’un geste à faire pour me rendre le plus malheureux des hommes : elle ignorait sa puissance et souffrait entièrement par moi.

Ma jalousie avait pourtant été infernale. Elle se manifestait dans les détails les plus infimes, et bien que j’en fusse conscient, je ne faisais rien pour la combattre. Je reprochais tout à Maud, de parler à son père, de sortir avec son frère, de prononcer un prénom d’homme, de savoir que mon cousin s’était brouillé avec un camarade ou gagnait à tous les jeux, d’admirer des poètes, des peintres. Sans cesse, je revenais à la charge. Il suffisait qu’elle aimât quelque chose, des fleurs, une ville, pour que je les détestasse et pour que, sans répit, à des semaines d’intervalle, je lui en dise du mal, attendant comme une délivrance qu’elle cédât et qu’elle n’aimât plus ni ces fleurs, ni cette ville. Elle accepta pourtant ma jalousie comme une preuve d’amour. Et je tremblais qu’elle n’apprît que j’avais été aussi tyrannique avec des femmes qui m’étaient indifférentes. Elle supportait mes volontés, mes désirs les plus saugrenus avec une patience extraordinaire, et lorsque, après une colère, je me souvenais des paroles qu’elle avait prononcées pour m’apaiser, je m’émerveillais de tant d’indulgence et de sagesse.

Ces accalmies ne duraient pas. Dès que j’avais le plus petit souci, je recommençais. Peu à peu, mes exigences devinrent telles qu’aujourd’hui je me demande comment elle put les accepter. Un jour, je la suppliai de ne plus embrasser son père. Je ne sais quelle comédie je jouai pour lui faire comprendre à quel point cela m’était intolérable qu’un homme, fût-il son père, posât ses lèvres sur ses joues. « Mais c’est impossible ! » répondit-elle. Je me rendais bien compte en effet que c’était impossible, mais je n’en persistai pas moins dans ma volonté, allant jusqu’à jurer que je ne la verrais plus jamais si elle ne m’obéissait pas. Car j’usais continuellement de chantage. Pour une vétille, dès qu’elle ne voulait pas s’incliner, je la menaçais de partir pour je ne sais quel lointain pays. Elle pâlit. Je sentis qu’un dilemme terrible se posait en elle. Pourtant, ce quelque chose qu’il y a en moi de méchant, cette sorte de dureté que je ne suis pas encore parvenu à chasser complètement me retinrent de la rassurer. Cruellement, je restai sur mes positions. Elle se mit à pleurer. Ce n’est que lorsqu’elle se fut calmée d’elle-même que j’implorai son pardon.

Le lendemain, pourtant, ce fut plus fort que moi de recommencer la même scène. Brusquement, après une heure délicieuse passée avec elle, je me souvins qu’elle se refusait à prier son père de ne plus l’embrasser. Une sorte de colère monta en moi. De nouveau je la harcelai sans pitié, jusqu’à ce qu’elle pleurât.

Quelques mois avant que j’eusse connu Maud Bringer, j’avais flirté avec une de ses amies, la sœur d’un camarade, Simone Charavel, qui, au contraire de Maud, était coquette et délurée. À seize ans, elle inventait des histoires pour retrouver des garçons à la sortie des cours. Bien que les sentiments qu’elle m’inspirait fussent loin d’être aussi profonds que ceux que j’eus par la suite pour Maud, je la tourmentai de la même façon. Je l’aimais moins, pourtant, je souffrais davantage. Elle se riait de mes prétentions. Un jour je lui dis : « Vous verrez Simone, que je serai le plus fort et qu’un jour viendra où je vous défendrai même d’embrasser votre père. » Elle éclata de rire. D’avoir si peu d’emprise sur elle fit que je me détachai. Ce fut à ce moment que je fis la connaissance de Maud.

Le lendemain d’une dispute d’une violence inouïe, Maud ne vint pas. D’un seul coup mon audace disparut. J’eus peur de la perdre, d’avoir été trop loin. Je lui téléphonai sous un vague prétexte. Ce fut sa mère qui me répondit, mais sèchement. Une journée entière, je me postai devant sa maison. Elle ne sortit pas. J’étais affolé, je n’avais plus qu’un désir : la voir. Je téléphonai de nouveau. Cette fois, ce fut son frère qui me répondit. Il m’apprit gentiment que Maud n’était pas très bien et qu’elle ne sortirait pas avant trois ou quatre jours. Cela me rassura et je courus chez moi avec l’espoir de trouver un mot d’elle. Mais il n’y avait rien. Je passai ces quelques jours dans l’anxiété. Malgré la gêne où j’étais de me trouver en présence d’une famille de laquelle j’avais dit tant de mal, je ne pus me retenir davantage de me rendre chez elle. Après m’avoir fait longuement attendre, elle parut enfin. Son visage était changé, amaigri. Elle me regarda tristement puis, comme je me taisais, dit : « Nous nous reverrons plus tard, quand nous serons libres l’un et l’autre. Cela vaudra beaucoup mieux pour vous, Louis, comme pour moi. » J’étais bouleversé. Je lui demandai pardon à voix basse. Je ne savais que faire pour la reconquérir. Mais aussi patiente avait-elle été, aussi décidée était-elle devenue. Depuis, je ne l’ai jamais revue. Tout ce que j’ai appris sur elle, c’est qu’elle s’était mariée.

En me trouvant brusquement en sa présence chez les Mercier, j’ai été profondément ému. Elle n’était pas différente de la jeune fille que j’avais connue. À ma vue, elle ne laissa paraître aucun trouble. Mais à un moment où je me trouvais à l’écart, elle s’approcha de moi. Après avoir échangé quelques paroles banales, elle me demanda si je me souvenais de notre amitié de jadis. Puis elle ajouta en tremblant légèrement : « Ne croyez pas, Louis, que je vous en veuille encore. Au contraire, c’est à moi que j’en veux, j’ai été injuste avec vous. » Comme elle prononçait ces paroles, j’eus une impression pénible. Elle parlait avec émotion, comme si elle eût été encore imprégnée du passé, et, pendant ce temps, je me surprenais à constater que sa voix n’éveillait en moi aucun regret. Elle s’adressait, elle, au jeune homme que j’avais été, comme si aucun intervalle ne m’eût séparé de lui. Ces paroles, il me sembla qu’elle eût aussi bien pu les prononcer une semaine après sa grande décision. Tout était resté intact en elle. Le mariage n’avait rien effacé. Et ce qu’il y a peut-être de plus triste encore, c’était qu’à présent elle croyait avoir été injuste, qu’elle éprouvait du remords à la pensée qu’elle m’avait fait souffrir, alors que moi, le véritable coupable, j’avais tout oublié.

16 OCTOBRE.

Nous avons dîné au restaurant. Il y a quelques années, lorsque Madeleine se trouvait en un lieu où on la servait, il fallait toujours qu’elle facilitât le service. Mais depuis qu’un garçon bien stylé a refusé qu’on l’aidât, elle en a été tellement honteuse, elle en a tellement rougi qu’elle demeure à présent de pierre devant tous les domestiques. Cela lui semble même, depuis cette leçon, une forme de la distinction de ne jamais seconder un serviteur, de le gêner même dans son travail. Je pourrais d’ailleurs citer mille détails semblables. Ils proviennent de son éducation. Elle aimait, par exemple, à donner des pourboires exagérés, à les donner à ceux qui n’ont pas l’habitude d’en recevoir et de qui je craignais toujours un refus. Elle avait également le goût d’appeler les gens par leur profession. Lorsque nous avons été à Nice, elle a dit : « Contrôleur, gardez-nous deux places. » Il est possible que les contrôleurs ne s’en formalisent pas, mais cela me gêne terriblement. Dans les endroits fermés, elle avait heureusement un peu peur. Mais dans la rue, il n’était pas rare qu’elle s’approchât d’un sergent de ville et qu’elle lui parlât ainsi : « Pouvez-vous m’indiquer, agent, où se trouve la rue X… ? » Ce trait me fait songer à notre séjour à Nice. Dans toute « station climatique », il est une façade et un revers, mais beaucoup plus visibles que dans une grande ville. Derrière la lignée d’hôtels qui donnent sur la mer, il y a toujours une rue des Belges, une rue des Serbes. C’est dans ces coulisses que viennent prendre pension les hivernants modestes. J’aurais préféré un bon hôtel du centre de la ville, mais Madeleine insista pour que nous choisissions une de ces pensions. En se mariant, il ne lui était pas venu à l’idée que sa vie changerait et c’était exactement comme elle eût été obligée de le faire si elle était venue seule à Nice, qu’elle voulait que nous vivions tous les deux. Madeleine aimait justement ces endroits où elle pouvait, par l’aisance qu’elle montrait, laisser deviner qu’elle était venue là par désir d’être comme en famille, qu’elle appartenait au monde, mais qu’elle préférait la paix de ce coin retiré aux grands hôtels bruyants. Elle semblait très amusée par les habitudes des pensionnaires. Elle poussait des exclamations étonnées chaque fois qu’un rite différait de ceux auxquels elle était habituée, comme si dans son esprit, la seule différence qu’il y eût entre la pension et le grand hôtel n’était point tant le luxe et la perfection du service que la tranquillité, comme si les nouvelles habitudes étaient non pas plus mauvaises que les siennes, mais différentes. Pourtant on pouvait discerner, ne fût-ce qu’à son étonnement, qu’elle les trouvait plus mauvaises. Avec gentillesse elle se plia à des règlements sévères, laissant à peine paraître qu’elle savait qu’il en était autrement ailleurs. Les pensionnaires, de leur côté, semblaient dupes. Ils finissaient par croire que nous étions intelligents et que, en dehors de toute question de prix, nous préférions les déjeuners et les dîners de Mlle Davis à ceux des grands hôtels. Mlle Davis, d’ailleurs, entretenait cette croyance et ne manquait jamais de raconter que, l’année précédente, un certain prince avait quitté, écœuré, l’hôtel des Anglais pour venir chez elle. Tous ses clients, à l’entendre, avaient été moins bien ailleurs. Après bien des déboires, ils avaient enfin trouvé Mlle Davis.

Je ne sais pourquoi je pense à présent que Madeleine me disait alors que, si un jour nous avions un enfant, il faudrait lui acheter des meubles, une baignoire, une bicyclette à sa taille. Cela lui souriait infiniment que les enfants eussent un monde à leurs proportions. Inutile de dire que je trouve cela ridicule. Je pense aussi aux promenades que nous faisions au bord de la mer. Madeleine, qui n’a aucun discernement, qui croit se trouver devant l’homme le meilleur de la terre alors que c’est un chenapan, se voyait soudain pourvue des plus beaux dons d’investigation lorsqu’il s’agissait de dévoiler la part de vice chez le baigneur qui, sur la plage, se déshabille complaisamment. « Il faut observer les hommes, disait-elle, quand ils tournent en maillot, essuient dix fois leurs jambes, touchent à leurs vêtements sans les mettre, et voir finalement avec quel regret ils décident de s’habiller. » Car il suffisait que le hasard plaçât devant ses yeux un spectacle indécent pour que les acteurs l’eussent voulu. Se fût-elle, par exemple, trompée de porte et eût-elle pénétré dans une chambre où se trouvait un homme qu’immédiatement dans son esprit se serait glissée la pensée que, en fermant mal sa porte, l’homme avait espéré que quelqu’un l’ouvrirait. Je me souviens encore d’avoir plongé Madeleine dans la stupéfaction en lui montrant une baigneuse. « Tu vois, avais-je dit, après lui avoir demandé de démêler ce que cette inconnue avait de disgracieux et de beau, tu vois, elle a les coudes pointus, ce qui est très laid, mais regarde ses pieds comme ils sont jolis. Comme dans les statues grecques, le deuxième doigt est plus long que l’orteil. » Et Madeleine en demeura longtemps étonnée, car, dans son esprit, les doigts, pour être jolis, devaient aller en se rapetissant régulièrement.

18 OCTOBRE.

Hier soir, j’ai eu le tort de conduire Madeleine chez Désiré Durand, un ami, une relation plutôt à qui on ne refuse pas une invitation, tellement il est visible que c’est pour faire nombre qu’on a pensé à vous. Se rendre chez cet homme d’affaires, c’est à peu près se rendre à un spectacle amusant.

En arrivant rue Pierre-Levée, nous nous trouvâmes, ma femme et moi, tout de suite en sa présence. Il nous reçut avec une rondeur, une familiarité qui firent que, dès que je fus seul avec Madeleine, je la regardai en souriant ironiquement. Mais son visage demeura sévère. Elle ne parut pas s’expliquer mon sourire. « Je ne comprends pas, dit-elle, que tu puisses accepter une pareille invitation. Il ne faut pas que tu me respectes beaucoup. » Lorsque Madeleine se trouve dans un endroit où l’on s’amuse, elle se déplaît aussitôt. La joie chez autrui lui fait mal. Elle accuse toutes les femmes de flirter, de se faire faire la cour, de se dire du mal les unes des autres, et les hommes d’être superficiels, de se croire irrésistibles, de se vanter de leurs bonnes fortunes. Elle ne prononce plus une parole. Avant de sortir, elle s’était préparée comme si elle devait être la seule femme belle, un peu comme la seule invitée à un déjeuner d’hommes, c’est-à-dire avec simplicité et raffinement. Elle avait mis à son corsage deux gros œillets, mais en arrivant, à la vue des couples qui dansaient, qui riaient, elle les ôta pour les garder à la main. Elle qui savait que presque toujours on la remarquait, elle avait souffert de ne faire aucune sensation apparente, alors qu’elle était certaine à des signes que seules les femmes discernent, que tout le monde l’avait en réalité aperçue. Pourtant, elle eût été profondément déçue si j’avais refusé cette invitation. Elle avait voulu venir, mais à peine arrivée, elle s’était repliée. J’ai fait pourtant tout ce qui était en mon pouvoir pour qu’elle passât une bonne soirée. C’était machinal en moi d’introduire aussitôt Madeleine dans les conversations. Elle disait un mot, puis se taisait. Je ne me décourageais pas et, aussitôt après, je lui posais une question, tâchant de la rendre sympathique pour qu’elle fût heureuse. Dans ces circonstances, rien ne me cause plus de joie que les succès qu’elle peut remporter, non pas que j’en retire la moindre vanité, mais parce qu’elle est transformée quand elle plaît. Lorsqu’un invité lui parlait avec froideur, je souffrais, je me montrais le plus gentil que je pouvais avec elle pour que ce tiers comprît que j’aimais Madeleine et pour qu’il fût plus aimable. Mais elle conservait un visage glacé. Dès que je supposais qu’elle prenait plaisir à la compagnie de quelqu’un, je m’éloignais et, de loin, faisant semblant de m’intéresser prodigieusement aux propos du premier venu, je la regardais, guettant anxieusement sur son visage un sourire qui m’eût rempli de bonheur. Mais, si son interlocuteur cherchait à s’éloigner, elle restait muette faisant semblant de ne rien remarquer. Car elle est de ces femmes qui ne retiennent personne, mais qui, dès qu’on les quitte, sont froissées. Je revenais alors auprès d’elle. Pendant l’instant où nous restions seuls, j’éprouvais une gêne pénible.

Du monde arrivait toujours et dans le hall et dans le grand salon on pouvait à peine se mouvoir. Sans rien me demander, Madeleine se dirigea brusquement dans un coin et, faisant face aux invités, elle prit l’attitude d’un être supérieur regardant les misérables ébats de l’humanité. Je la suivis. Pour qu’on n’interprétât pas mal cette attitude, je pris un air bon enfant. « C’est lamentable, dit Madeleine. — Mais qu’est-ce qu’il y a de lamentable ? demandai-je. Que t’importe que tous ces gens soient ainsi ? Il faut les prendre pour ce qu’ils sont. Cela n’a absolument aucune importance. » Madeleine garda le silence. À ce moment j’aperçus Durand qui, de loin, me faisait signe de venir. Je voulus que Madeleine m’accompagnât, mais elle refusa. J’étais indécis, ne sachant pas si je devais la quitter ou non. « Je reviens tout de suite, dis-je machinalement, je ne veux pas être impoli. Mais viens avec moi. — Je ne veux vraiment pas. » Madeleine avait pris un visage de martyre. Elle ajouta : « Mais si tu as envie d’y aller, je ne t’en empêche pas. Amuse-toi. Ne t’occupe pas de moi. » Je m’éloignai. « Ah ! vous voilà enfin, cher ami, me dit Durand. Je voulais justement vous présenter à madame Barrère qui a beaucoup entendu parler de vous et à madame Chaumier. » L’homme d’affaires avait avec moi, quoi qu’il fît pour le cacher, un certain air protecteur. L’air de celui qui, même lorsqu’il a besoin de quelqu’un, rend service à celui de qui il a besoin. Ainsi ce n’était pas Ceccaldi qui l’avait obligé en lui faisant gagner son procès, mais lui qui avait rendu service à Ceccaldi en le choisissant. Il arrive un moment où la fortune dépasse à un tel point toutes les qualités que le médecin auprès de certains n’est qu’un petit anonyme dont la science n’a qu’une valeur d’avis et de conseil. Durand m’avait en quelque sorte présenté en ami de l’un de ses obligés à ces deux femmes. Finalement il s’éloigna avec l’une d’elles et me laissa seul avec Mme Barrère. Cette dernière était très jolie et parut tout de suite me porter un grand intérêt. À ce moment, j’aperçus ma femme qui me regardait avec une telle détresse dans les yeux que j’en fus bouleversé. Brusquement, je quittai Mme Barrère et rejoignis Madeleine qui me dit ces seuls mots : « Rentrons. J’ai à te parler. » Dans le taxi qui nous ramenait, elle ne desserra pas les dents. Comme je voulais lui embrasser les mains, elle eut un tel mouvement de dégoût que j’en restai stupéfait. « Qu’as-tu ? » demandai-je en sachant très bien que tout cela provenait de ce que j’avais parlé à Mme Barrère. Elle ne répondit pas. Elle souffrait profondément. C’était donc cela l’homme à qui elle avait donné sa jeunesse. Tout s’écartait d’elle. Personne ne la comprenait. Énervée par cette soirée, par le rôle effacé qu’elle avait eu, elle se sentait envahie par une haine profonde contre moi. Brusquement elle me dit : « Je ne veux pas rentrer. Il est trop tôt. — Mais que veux-tu faire ? — Je veux m’amuser. Je ne suis pas plus mal que toutes ces femmes qui passent leur vie à flirter. Je veux m’amuser. J’ai encore du succès, tu t’en apercevras… » Nous nous rendîmes dans une boîte de nuit. Il n’y avait que peu de monde, comme il n’était pas tard, et, vers onze heures du soir, la salle avait un vague air matinal. « Commande… », dit Madeleine. Devant la gentillesse des garçons, des chasseurs, des maîtres d’hôtel, devant les regards extasiés de quelques clients, elle s’était remise et sentait renaître en elle la bonne humeur. Elle respirait avidement. Mais moi, je l’observais avec inquiétude. Je savais par expérience que cette gaieté était fausse et cachait quelque chose. Madeleine, quand elle est en colère, commence toujours par simuler de l’indifférence et une sorte de soif de liberté. On eût dit qu’elle voulait me montrer qu’elle avait son existence propre, que, puisque je ressemblais aux autres hommes, elle ressemblait aux autres femmes. Mais il suffit de s’occuper d’elle, d’être particulièrement empressé, pour qu’elle oublie tout momentanément.

Des soupeurs commençaient à arriver et presque chaque homme la dévisageait. « Tu vois, dit-elle, ce n’est pas partout la même chose. » Elle se fâcha pour qu’on lui apportât des cigarettes. Elle était heureuse. Et pourtant, au fond d’elle-même, je sentais une colère sourde contre moi « Et si je te demandais de me laisser seule ? » dit-elle brusquement. J’eus sans doute un air effrayé, « Non, n’aie pas peur, tu peux rester. Tu ne me gênes pas. Cette dame peut attendre. » Elle avait dit cela sur un ton de sincérité ironique, comme si elle ne demandait qu’une chose, que je fusse heureux avec Mme Barrère. Elle était de plus en plus nerveuse. Instinctivement je n’osais la contredire, et je la laissais parler avec l’espoir qu’elle se calmerait d’elle-même. L’orchestre jouait sans interruption et déjà quelques personnes ivres se lançaient des serpentins. Tout à coup elle se tourna vers moi et me dit : « Tu sais que je suis encore jolie. Tu vas t’en apercevoir tout à l’heure. » À peine eut-elle prononcé cette parole qu’elle se leva brusquement « D’ailleurs, j’en ai assez. Je rentre chez mon père. Comme cela tu pourras faire ce que tu voudras tout seul. » J’essayai de la calmer, mais ce fut en vain. À peine dans la rue, au contact de l’air froid, elle se mit à pleurer, puis à gémir. La raison de cette nervosité n’est en réalité pas du tout la jalousie. Madeleine n’est pas jalouse de moi. C’est son amour-propre qui a été mis à une rude épreuve au cours de cette soirée. Elle s’est vengée sur moi de la prétendue indifférence qu’on a paru lui témoigner.

19 OCTOBRE.

À la première heure, j’ai téléphoné au père de Madeleine. Il allait justement me demander de venir le trouver d’urgence. J’éprouve pour M. Curti une sorte de sentiment respectueux. Il a vraiment supporté avec philosophie les coups du sort. Ce n’est pas lui qui eût fait ce que fit son ami Diéghera qui, sentant ses affaires compromises, tenta toutes les démarches possibles, comme s’il eût été question de sa propre vie, allant jusqu’à supplier en pleurant des inconnus d’intervenir en sa faveur, interventions qui eussent nui à ces derniers. Notez qu’il n’eût pas levé le petit doigt pour venir en aide à quelqu’un. Il avait perdu toute dignité, dans sa peur d’être ruiné.

C’était d’ailleurs un drôle de personnage que ce Diéghera. Il lui arrivait de froisser ses meilleurs amis et, lorsque les brouilles prenaient des proportions inattendues, il ne savait plus qu’inventer pour qu’on lui pardonnât. Il se répandait en regrets disproportionnés à la faute, ce qui ne l’empêchait pas, une heure après, de se conduire insolemment avec celui même auprès de qui il venait si théâtralement de s’excuser. Pour un rien, il se plaçait dans l’état d’un condamné qui, conduit sur le lieu d’exécution, supplierait les bourreaux, son avocat, le prêtre, les spectateurs de le sauver. On conçoit ce que put être son attitude au moment où il perdit sa fortune. Tout autre fut celle de M. Curti. Il accepta sa ruine comme une maladie, sans qu’une seconde la pensée lui vint d’en rendre responsable qui que ce fût. Comme après une séparation, lorsque brusquement on songe à celle ou à celui que l’on a quitté, il lui avait semblé qu’il était victime de son imagination, que rien ne s’était passé, que cela ne pouvait continuer ainsi, que, par un moyen qu’il ne prévoyait pas, tout retomberait dans l’ordre de jadis. Mais quand, à la réflexion, il s’apercevait de la réalité des choses, il éprouvait le sentiment douloureux de son impuissance. Tout était bien fini.

Souvent Curti est appelé à rencontrer des gens dont la situation présente est aussi importante que fut la sienne. Il ne montre alors rien qui puisse trahir son ancienne condition, cela en dépit de sa femme Jeanne, qu’il a épousée bien après, et dont le désir était au contraire que l’on sût ce qu’avait été son mari, allant même jusqu’à laisser planer une sorte de confusion sur le passé afin que l’on pût penser que ce n’était pas seulement Curti qui avait été ruiné, mais elle aussi. Certaines femmes sont très à l’aise dans ce genre de confusion, car les biens que l’on a pu posséder avant de les connaître, elles s’imaginent qu’ils leur sont volés. Ainsi, de son opulence, Curti avait malgré tout gardé quelques vestiges, entre autres quelques tableaux sans grande valeur commerciale. Pour Jeanne, ils étaient sacrés. Or, il arriva qu’un jour Curti promit un de ces tableaux à Diéghera qui l’avait trouvé tellement à son goût que chaque fois qu’il rendait visite à son ami, avant toute chose, il demandait la permission de le contempler. Jeanne avait assisté à ce don. Elle n’avait pas soufflé mot et s’était même offerte à emballer le tableau. Mais à peine Diéghera fut-il parti qu’elle entra dans une violente colère. « Comment, dit-elle, non content de m’avoir privée de toutes ces belles choses, il faut que tu donnes les misérables restes ! Il faut que tu montres ta bonté à mon détriment ! » Car Curti, par une sorte de coquetterie, lui dont la générosité n’avait rien eu de particulier, est à présent extraordinairement prodigue. Il est incapable de refuser quoi que ce soit. N’ayant plus que des biens insignifiants en regard de ceux qu’il possédait jadis, il éprouve une sorte de plaisir à ne tenir à rien, à laisser supposer qu’il est encore plus gêné qu’il ne le paraît, à partager ce qu’il possède comme si ce qui lui reste n’avait plus aucune importance. Il semble toujours dire que les biens de ce monde sont illusoires et c’est en partie sincère car, si grâce à une opération magique il était rentré en possession de sa fortune, il eût vraisemblablement conservé l’attitude détachée qu’il avait appris à avoir sans elle. Justement, une des conséquences de sa ruine est de lui avoir appris qu’il ignorait la valeur de l’argent. Toute son indulgence repose sur cette connaissance. On lit sur son visage que le mauvais sort n’a pas été si cruel, puisqu’il lui a permis d’acquérir une intelligence de la vie qu’il n’eût pas eue sans lui. Il s’applique maintenant à ne rien laisser paraître de son habitude de la richesse, et même encore à acquérir des manières plus humbles, au grand désespoir de sa femme. Ainsi, quand il me quitte, si je lui demande s’il veut que je lui fasse chercher une voiture, il me répond qu’il préfère rentrer en tramway, qu’il y est accoutumé, que cela l’ennuie d’aller contre ses manies. Jeanne voyait en cela un besoin ridicule d’humiliation qu’elle transformait vite en désir de la rabaisser elle-même. Elle lui reprochait d’avoir fait des présents à ses maîtresses de jadis. Elle avait d’ailleurs ceci de particulier qu’elle ne reprochait jamais à son mari ses fredaines passées, mais l’argent qu’il avait pu dépenser avec d’autres femmes. D’origine modeste, elle était une de ces femmes pour qui la bénéficiaire d’une prodigalité ne peut être qu’aimée. Une sorte de colère montait en elle chaque fois qu’elle songeait que d’autres avaient connu Curti sous un jour plus avantageux. Quand son mari, par mégarde, parlait de sa jeunesse, des vacances qu’il avait passées avec sa famille à Florence, une sourde rage naissait en elle et brusquement elle s’écriait : « Moi aussi, je veux aller à Florence ; je ne vois pas pourquoi je n’irais pas. — Nous irons, répondait Curti. — Nous irons, eh bien ! partons. J’en ai assez de toutes tes promesses. Partons, partons… » Son mari la calmait toujours par sa patience. Il ne s’emportait jamais. Ou bien, cédant, il arrivait que tous deux partaient réellement pour Florence. Il serait trop long de s’étendre sur ces voyages. Il faut dire pourtant qu’ils étaient difficiles ; Curti refaisait pour sa femme, mais avec des moyens réduits, ce qu’il avait fait jadis en grande pompe ; pendant que Jeanne s’acharnait à savoir si c’était bien dans l’hôtel où ils étaient descendus que jadis son mari avait séjourné, celui-ci essayait de lui faire comprendre le peu d’importance que cela avait.

Curti redevient lui-même quand les circonstances le mettent en présence d’un homme qui, comme lui, a été victime du sort. Ainsi que ces gens qu’une même et unique préoccupation réunit, les deux hommes se parlent alors avec une extrême politesse, en faisant attention de ne pas s’éloigner du point où il est si agréable d’être pleinement d’accord. Curti s’étend sur les événements qui ont provoqué sa ruine, sur la règle de vie qu’il s’est imposée par la suite, cela avec ce ton du technicien qui surprend, par exemple, chez un médecin que l’on est habitué à voir en dehors de sa profession et qui, un beau jour, est amené à faire un diagnostic devant vous. On comprend alors que Curti n’a pas oublié, qu’il y a au fond de lui-même une zone où tout le passé est resté intact. La gravité subite qui se dégage de lui laisse apercevoir, non sans qu’on éprouve de l’étonnement, qu’il a des rancunes, des ennemis, des souffrances qui lui sont propres et dont il ne parle jamais. Lorsque Jeanne assistait à un entretien de cet ordre, elle était ravie, car elle avait ceci de commun avec la plupart des femmes qu’elle croyait qu’il suffit de vouloir pour retrouver ce que l’on a perdu. Elle s’appliquait à faire des deux hommes des complices, des victimes qui n’avaient qu’à s’unir pour devenir plus fortes, qui devaient, à partir du lendemain même, tout mettre en œuvre pour tenter de récupérer des biens qui n’existaient plus. Selon elle, rien n’était jamais définitivement perdu.

J’ai dit que j’éprouve pour Curti une sorte de respect. C’est vrai. En sa présence, j’ai même cette attitude qu’ont les jeunes gens quand ils parlent à des hommes célèbres. C’est pourtant un peu différent en ce sens qu’il n’y a aucune timidité de ma part, mais au contraire un besoin d’approuver, de trouver bien tout ce qu’il dit, de manifester une certaine indépendance de jugement lorsqu’il s’agit de questions de goût. La raison de cette admiration vient de la grande dignité devant l’adversité dont fait preuve Curti, de sa modestie, de son effacement et du fait que jamais il ne parle de sa splendeur passée. Je dois ajouter que dans ma gentillesse il y a un peu le désir que Curti devine comme j’apprécie sa discrétion.

En arrivant, je craignis qu’il ne fût mécontent et ne me fit quelque reproche. À peine ai-je été mis en sa présence qu’il eut, au lieu de l’air sévère que j’attendais, un sourire ; « Il faut arranger cela. C’est tellement enfantin de se disputer pour des choses pareilles. » J’étais gêné comme on l’est quand notre interlocuteur, par délicatesse, semble ignorer le motif d’un de vos actes et qu’on ne peut se justifier. Curti parlait avec douceur comme s’il eût ignoré ce que sa fille reprochait à son gendre et pourtant il ne pouvait l’ignorer puisqu’il m’avait fait venir. J’étais intimidé et je n’osais amener la conversation sur la nervosité de Madeleine, nervosité dont le père paraissait ne pas connaître l’existence. Pourtant je ne pus m’empêcher de dire sur le ton que l’on prend dans les entretiens d’homme à homme : « Mais Madeleine est tellement sensible, imaginative, qu’elle se figure des choses qui n’existent pas. » Curti ne tint pas compte de cette appréciation. Il était visible que, pour lui, sa fille était parfaite et que, ne voulant pas savoir la vérité, il préférait ne pas comprendre. « Il ne faut pas, continua-t-il, que des incidents ridicules puissent vous diviser ainsi. » Curti ne prend jamais parti pour personne. Il en est souvent ainsi chez ceux qui ont de grandes amours et qui ne veulent pas être déçus. Curti était de plus en plus aimable avec moi pour ne rien apprendre qui pût lui faire de la peine. À ce moment, Madeleine parut. Elle était remise et reposée. À sa vue, son père dit : « Voilà, très bien, il faut être raisonnable, Madeleine. Il ne faut pas t’emporter pour des enfantillages. » Il dit cela en donnant imperceptiblement tort à celle qu’il aimait, dont il était sûr, pour n’avoir rien à apprendre de moi, tâchant ainsi de se concilier l’amitié de son gendre qu’il feignait de juger plus importante que l’amour de sa fille. Madeleine, comme je lui souriais, me regarda avec cet air des gens qui se réconcilient avec un être qu’ils n’aiment pas. « Mais ce n’est rien, dit-elle, j’étais simplement nerveuse. On voit mieux les choses le matin — Je suis content, dit Curti, mais promets-moi, Madeleine, de ne plus recommencer. » Madeleine, en réalité, était indifférente. Il s’était passé ceci que, la colère évanouie, le sommeil avait tout effacé. Elle était à présent comme la veille au matin et un peu confuse de son acte.

En rentrant, je me montrai plein de prévenances pour elle. Mais elle faisait semblant de ne pas le remarquer. À peine arrivée à la maison, elle éprouva le besoin impérieux de faire des observations désagréables à la femme de chambre pour montrer que son absence n’amoindrissait en rien son autorité. Elle était de plus en plus nerveuse. Pour ne pas faire de peine à son père, elle lui avait obéi, mais elle était furieuse à la pensée que je puisse croire que c’était pour moi qu’elle était revenue.

20 OCTOBRE.

Je me suis demandé si une vie sans affection, sans but, une vie qu’on remplit de mille riens afin d’en rompre la monotonie, une vie pleine d’êtres vivants que l’on recherche pour ne pas être seul et que l’on fuit pour ne pas s’ennuyer, si une vie semblable n’est pas ridicule, s’il ne vaudrait pas mieux faire n’importe quoi ? Je me suis demandé cela en me promenant ce matin, cependant qu’il faisait un temps idéal. Pas un nuage dans le ciel. L’été semblait renaître. Le soleil avait une chaleur douce. Toutes les extrémités des branches dénudées se balançaient légèrement dans l’air bleu, et moi, sans amour, sans femme à qui dire combien je trouvais belle cette matinée, je me sentais vieux. Au lieu de me laisser envahir par la joie, je pensais à moi-même. Et pour me soulager, j’en suis arrivé à m’imaginer que j’étais peut-être le seul homme aussi délaissé, aussi malheureux. Il y a pourtant en moi, comme en tout le monde, une grande soif d’amour mais, et c’est ce qui m’attriste le plus, il y a aussi une impossibilité profonde de plaire, d’être aimé. Je suis fait pour vivre seul, mais je ne puis rester seul. Il me faut des visages autour de moi, des amis. J’ai constaté qu’aux minutes qui précèdent le moment où je dois rencontrer quelqu’un de mes camarades, je suis heureux. Je me sens alors semblable aux autres hommes et mon désespoir disparaît. Un rendez-vous avec la plus insignifiante des relations éclaire ma journée comme si c’était un être aimé que je devais rencontrer. Mais dès que les formules de politesse sont échangées, je me sens tout à coup tomber dans un grand vide. Je n’ai plus qu’une pensée : partir. Mais je n’en ai pas la force, tellement me fait horreur le moment où je vais me retrouver seul. S’il arrive que ces gens qui m’ennuient, que je trouve ridicules pour une raison ou une autre, sont obligés de me laisser plus tôt que je ne l’avais prévu, je souffre profondément. J’essaie alors, par tous les moyens, de les suivre, au risque de passer pour indiscret. Je leur propose de les accompagner, de les attendre. Je leur demande si réellement je suis de trop. Et quand, sous le prétexte de ne pas m’obliger à une corvée, ils se débarrassent de moi, il m’arrive, devant le fait accompli, de pousser un cri de joie.

23 OCTOBRE.

J’ai revu le banquier dont les conseils malheureux m’ont fait perdre plus d’une centaine de mille francs. Spigelman est d’une courtoisie charmante. De véritables liens d’amitié nous unissent à présent, alors que jadis nous n’avions que des relations d’affaires. Peut-on expliquer ce changement par le sentiment qu’il a d’être en partie responsable de mes déboires ? Je ne crois pas. Ce qu’il aime en moi, c’est mon mépris de l’argent. Il peut sembler étrange qu’un homme pour qui les affaires sont toute la vie aime quelqu’un pour qui justement elles ne sont rien. C’est pourtant ainsi, je suis pour lui l’homme sympathique d’un autre monde. Il a toujours, vis-à-vis de moi, un vague air de supériorité, même lorsqu’il se répand en amabilités extraordinaires, car il aime à s’abaisser devant autrui, non point à la manière d’un solliciteur ou d’un inférieur, mais avec l’air d’un homme qui s’incline devant des caprices ou des folies. Quand mon père me passait mes colères, il avait ce même air. Mais ce même air, si vous dites simplement que vous trouvez très beau le discours d’un ministre, a quelque chose de profondément agaçant. Il m’aime cependant. Mais quand par exemple il me fait une gentillesse, il se croit toujours obligé de dire que c’est pour moi, que d’habitude il ne le fait jamais, voulant ainsi naïvement donner de la valeur à son geste. Ce qui lui plaît en moi c’est, je crois, qu’il me suppose très riche et que je ne le laisse pas paraître. En d’autres circonstances une telle situation me gênerait. Il est toujours désagréable de sentir que l’on décevrait si l’on venait à connaître la vérité. Mais avec lui je n’ai aucun scrupule et je ne m’inquiète pas de gagner ainsi son amitié par des avantages que je n’ai pas. Chaque fois qu’il vient, sa première parole est : « Alors, monsieur Grandeville, avez-vous été content de la Bourse ? — Mais il y a longtemps que je m’en désintéresse. — Très bien, monsieur Grandeville, c’est comme cela que l’on fait les meilleures affaires. » Je sens qu’il brûlerait de savoir le nom de mon agent de change – qui n’existe pas.

Il est donc venu hier pour me demander, et cela sous forme de conseil, de rouvrir un compte chez lui. Il devrait pourtant comprendre qu’avec les choses de l’argent on est facilement superstitieux. Il est des gens qui ne peuvent plus vivre dans une ville où ils ont été malheureux. Le nombre de villes fait qu’on a le loisir d’en choisir facilement une autre. Il en est de même, à mon avis, pour les banquiers. Mais cela il l’ignore complètement. J’ai essayé de le lui faire comprendre, car je m’amuse un peu à le taquiner, mais en vain. Il a énuméré une foule de raisons, et, chaque fois que je lui disais non, il en trouvait une autre. Tous les sentiments subtils lui échappent complètement.

Au moment où il allait se retirer, Madeleine est arrivée. Elle lui a dit sur ce ton qu’elle a avec les gens qui ne sont ni beaux, ni jeunes, ni d’une richesse excessive : « Bonsoir, monsieur Spigelman », comme si elle s’adressait à travers l’être qui se tenait devant elle à une âme lointaine, à une âme sachant qu’elle savait combien il est difficile à deux êtres de se comprendre. Et Spigelman lui a pris la main et, avec un sourire qui découvrait sa bouche édentée, qui donnait à son visage quelque chose de profondément bon, il lui a dit en me désignant d’un mouvement de son menton : « Il est gentil… c’est le meilleur des maris. » Car j’oubliais de dire que Spigelman avait le petit travers d’aimer paternellement la vie intime des ménages, de se réjouir quand il pouvait faire un mariage principalement entre des gens excessivement éloignés les uns des autres par l’âge, le caractère ou la situation. À ce moment, il devenait véritablement bon enfant et son air de supériorité se transformait en malice.

24 OCTOBRE.

J’ai l’impression que la paix que je recherche est bien difficile à trouver. Qu’est-ce donc que cette volonté de vivre tranquillement, si je m’émeus pour la moindre chose ? Je me suis retiré, mais qu’est-ce que cette retraite puisqu’un rien me froisse ? Ce n’est pas parce qu’on ne participe pas à la vie qu’on est heureux. Je continue à subir des vexations. Autrui m’intéresse encore plus qu’au temps où je sortais. Plus je vieillis, plus je suis sensible à la méchanceté. Au commencement j’ai eu l’impression de respirer le grand air. J’étais en effet bien au-dessus des intrigues, des ambitions, des faiblesses. Et voilà qu’à présent, dans l’ennui de ma vie monotone, sans avoir le courage de vivre, je participe quand même à toutes ces petitesses, mais cette fois sans connaître les satisfactions que la vie rapporte généralement. Je suis comme un vieillard dans mon trou. Je souffre indirectement plus que je ne souffrais directement. Que me reste-t-il si l’isolement ne m’apporte pas le calme. J’ai écarté tout le monde de moi, parce que je croyais que ma résolution de vivre seul serait éternelle, car c’était, pensais-je, la plus grande des résolutions, celle qu’on ne prenait qu’une fois dans la vie. Or, je m’aperçois aujourd’hui qu’il en est de cette résolution sacrée comme des autres. Ma vie n’aura donc été qu’une succession d’abandons. Maintenant il ne me reste plus rien à abandonner et j’en suis arrivé au point le plus élevé, celui peut-être qui m’apportera le plus de bonheur, celui où l’on s’aperçoit que le désir est une chaîne sans fin. La retraite est une vanité comme les autres. On commence par juger ses semblables de haut, puis de moins haut, puis de moins haut encore. Petit à petit, ils entrent dans votre existence, non point comme avant en adversaires ou en amis, mais avec des petites histoires. Ces petites histoires, dans votre désœuvrement, prennent l’importance qu’avaient les grandes jadis. On s’aperçoit brusquement qu’on ne vit pas du tout comme on l’a voulu, mais de la même manière qu’auparavant.

28 OCTOBRE.

Au commencement, il m’arrivait de laisser sous-entendre que ma passion pour Madeleine était si belle qu’elle était favorisée des dieux. Par exemple, comptions-nous nous revoir le soir et la journée était-elle orageuse, ce qui faisait appréhender à Madeleine de sortir par la pluie, que je disais : « Mais non, il ne pleuvra pas ; il ne peut pas pleuvoir puisque nous avons rendez-vous. » Pourtant, à la suite d’une prédiction de ce genre que les événements avaient infirmée, je me garde, à présent, de faire allusion à cette protection céleste.

 

***   ***   ***

 

J’ai oublié, l’autre jour, en parlant de Curti, de citer ce trait charmant que m’a raconté Madeleine. Au cours des promenades qu’il faisait parfois avec sa fille, il arrivait que celle-ci prononçât, par légèreté, une parole qui causait de la peine à son père, il ne la relevait pas, mais, le lendemain, quelquefois même plusieurs jours après, il répétait cette même parole, mais comme si elle venait de lui, si bien que sa fille riait de ce qu’elle se souvenait avoir dit. Il y a d’ailleurs une foule de choses que j’ai oublié de dire sur Curti qui me reviennent continuellement à l’esprit, notamment cette manie qu’il a de s’intéresser aux petites occupations, aux détails sans importance de l’existence. Il tient d’une façon prodigieuse à ses habitudes et rien ne le trouble autant que l’inobservation de l’une d’elles. Comme ceux qui, après une existence mouvementée, se retirent, il éprouve un plaisir immense à flâner, à lire des pronostics et à s’assurer, le lendemain, de leur justesse, à lire des prévisions atmosphériques, des catalogues, à interroger ses domestiques pour savoir toutes les raisons qui ont amené le changement de place d’un objet.

J’ai remarqué également combien il était peiné lorsqu’un événement met en vedette le monde auquel il a appartenu. De voir son entourage, les journaux parler d’une chose qui, jadis, lui était familière sans qu’on vienne lui demander son opinion lui est très pénible. Sans dire un mot, il regarde alors les gens prendre parti avec ce sentiment désagréable que l’on ressent quand on est plus qualifié qu’autrui pour donner une opinion, mais que personne ne nous la demande. Il lui arrive pourtant de parler quand même, mais il ne tarde pas à s’apercevoir que vingt années se sont écoulées, que malgré ses efforts pour paraître renseigné, il se trouve des inconnus qui en savent plus long que lui.

Alors que jadis sa susceptibilité était grande, à présent rien ne lui paraît devoir mériter le moindre emportement. Il ressemble alors à ces hommes à qui la moindre observation d’un ami est intolérable et qui, pris à partie dans un lieu public, ne répondent pas et, comme s’ils étaient lassés d’avoir trop répondu marquent, sur leurs lèvres, cette expression : « Cela ne m’atteint pas. » Rien, en effet, ne l’atteint plus. Il s’applique pourtant à ne pas laisser supposer que cet air indifférent puisse être pris pour de la fierté. Il craint par-dessus tout de froisser. Il est toujours de l’avis de son interlocuteur et s’il arrive qu’on lui manque un peu de respect, il ne s’en soucie même pas. Quand sa femme insistait pour qu’il la conduisît chez des gens qu’il avait connus, il se défendait en invoquant la bêtise de ces gens, leur vanité, car il jugeait déjà sans indulgence ce même monde dont l’éloignement avait fait naître cette sévérité.

Depuis que sa femme est morte et sa fille mariée, Curti vit seul. Ses plus délicieuses soirées, il les passe lorsqu’un ami musicien vient lui jouer ses morceaux préférés. Il fait dire alors qu’il n’est là pour personne, et, enfermé avec le musicien, il l’écoute dans le recueillement, sans jamais demander un autre morceau quand l’ami s’arrête, attendant simplement avec un espoir qu’il cache qu’on se remette à jouer, car il a un tel amour pour la musique que jamais il n’oserait demander quoi que ce fût de peur de paraître profane et ignorer que l’inspiration est fugitive. Et si, ayant affaire à un musicien qui prend le silence pour de l’incompréhension et ne joue plus, malgré sa désillusion, Curti se met à parler d’un air indifférent, sans paraître rien regretter.

Une expression triste est toujours sur son visage et ce qui amène des rires chez autrui anime à peine son regard. Il est curieux de remarquer combien il est choqué lorsque quelqu’un, à la suite d’un ennui, ne semble pas abattu et prend l’événement avec bonne humeur. Devant ces optimistes, il est perplexe. Je veux citer cette petite histoire que j’ai apprise par ma femme et qui me semble éclairer le caractère de cet homme. Un de ses amis lui avait dit un jour : « Si vous n’avez rien à faire ce soir, je passerai vous prendre et nous irons au théâtre. » Curti n’étant pas libre, avait dû refuser, ce qui le plongea dans une sorte de mécontentement de soi. Le désir le plus insignifiant d’autrui était pour Curti comme une obligation. À peine rentré, il ne sut comment se faire pardonner son refus qui avait été pourtant accueilli par : « Mais cela n’a aucune importance. Je disais cela à tout hasard. D’ailleurs, même si vous aviez pu, je crois qu’au dernier moment j’aurais été empêché. » Le lendemain, il résolut de téléphoner à son ami pour l’inviter. Mais il ne téléphona pas. La peur d’apprendre qu’on avait été au théâtre sans lui l’en avait empêché. Car, en ce cas, un autre malaise eût succédé au premier, celui que l’on éprouve quand on s’aperçoit que les gens font avec d’autres ce qu’ils avaient d’abord résolu de faire avec vous.

Avant d’être ruiné, Curti avait obligé bien des camarades. Lorsqu’il eut perdu la plus grosse partie de sa fortune, ce fut vers eux qu’il se tourna instinctivement. Mais ils l’évitèrent. Jeune homme, il avait vaguement rêvé de devenir un grand orateur. De ses aspirations, il garda toute sa vie l’expression « facilité de parole », qui revient encore aujourd’hui continuellement dans sa conversation. De même, de l’ingratitude de ses obligés, il a conservé une autre expression, celle-ci : « Il n’a pas voulu lui serrer la main. » Alors que, sans avoir été ruiné, il est facile de se rendre compte du peu de cas que font les hommes de la reconnaissance, c’est cette expérience qui a tout appris au père de Madeleine. En conséquence, son jugement sur le monde est à la fois plus mauvais et moins mauvais qu’il devrait l’être, plus mauvais parce qu’il accuse ce monde d’être indirectement la cause de sa chute, et moins mauvais parce que, cette chute n’ayant pas existé, rien ne l’eût poussé à juger mal autrui.

4 NOVEMBRE.

Aujourd’hui, je me suis senti las, triste, abattu comme rarement je l’ai été. C’était quelque chose d’effrayant. Il me répugne de parler de moi, mais quand je pense à tous ces gens que je rencontre chaque jour, cela me fait du bien de les quitter pour rentrer en moi-même. À ces moments de dépression, je crois que personne ne m’aime, que je suis un pauvre être qui ne peut rien vouloir, rien tenter. Il me semble que le monde entier s’est ligué contre moi. Il est terrible de vivre ainsi sans être aimé, de toujours tout donner, de se dévouer et de ne jamais rien recevoir en échange. Je ferais les plus grands sacrifices pour Madeleine et elle n’est pas heureuse. J’ai l’impression que je suis un isolé, une victime, que si je tombais gravement malade je serais seul. Des amis me rendraient visite, mais pourquoi ? Parce qu’il faut qu’ils se meuvent, parce qu’il faut aller quelque part pour ne pas s’ennuyer, parce qu’au lieu d’aller ailleurs ils viendraient me voir, ce qui ne manquerait pas d’intérêt puisque je serais sur le point de mourir. J’aimerais mieux n’avoir personne autour de moi, n’être entouré que de silence, pour avoir seulement la certitude qu’il y a quelque part un être que j’aime et qui m’aime, un être pour lequel je suis tout. Je me suis assis, à la tombée de la nuit, dans mon bureau et j’ai pleuré. J’ai pleuré, je ne sais pas pourquoi. Ma vie n’a rien de terrible. Je n’ai jamais eu d’ambitions irréalisables. Je perds de l’argent, mais cela m’est égal. Ma vie n’a pas changé pour cela. Je ne m’ennuie pas particulièrement. Pourquoi ai-je pleuré alors ? Il y a des spectacles qui me distraient pourtant. Hier soir j’ai été au théâtre, où l’on jouait une pièce excellente, et après, Madeleine et moi, nous avons été souper. J’étais gai. Je ne pensais à rien. C’est donc un homme normal qui est à ce point accablé en ce moment, je ne suis pas neurasthénique, ni sentimental. Je ne suis rien de particulier. D’où vient alors que je ressemble à ce point à une épave ? Si on était entré en coup de vent au moment où je pleurais, je me serais dressé comme si rien n’était et j’eusse fait ce qu’on m’aurait proposé avec la gaieté nécessaire, comme si jamais je n’avais souffert. Ce n’est pourtant pas de la comédie tout cela. Je ne me trompe pas. Je pleure. Je souffre et je ne peux rien contre moi-même, et je vis comme tout le monde. Je suis incapable d’envisager une autre existence. C’est surtout cela qui m’étonne, de pleurer ainsi et tout de suite après de ressembler au premier venu. J’ai les occupations de tout le monde, je vais au théâtre, je suis gai, et au fond de moi-même il y a toujours quelque chose qui n’est pas heureux, quelque chose d’insatisfait. J’aime Madeleine, je suis jaloux d’elle, il me semble que ma vie serait terminée si elle venait à disparaître, et pourtant, en même temps, il y a quelque chose d’autre en moi. Dès que je suis seul, ce « quelque chose » s’éveille, plus rien ne reste et je souffre. Je ne peux pas être seul et je déteste le monde. J’aime Madeleine et en même temps je ne l’aime pas. Il ne se passe pas une journée que je ne m’approche d’un camarade pour lui parler et que brusquement je ne fasse demi-tour. Ce qui me terrifie, c’est que je suis tout le temps malheureux et que tout le temps j’agis en homme heureux. Je ne prends jamais un bonheur entièrement. Mes joies, je les méprise au fond de moi-même. Il est vrai qu’à présent que j’ai un peu plus d’âge je commence à les prendre telles qu’elles sont sans trop penser qu’elles ne sont pas des joies. Mais pourtant une voix s’élève en moi qui, à chaque pas, à chaque événement, me dit que ce pas et cet événement ne sont dus qu’aux circonstances. Malgré tout l’amour que j’ai pour Madeleine, elle n’est que la femme que j’ai rencontrée, alors que celle que j’aime je ne peux pas la rencontrer, car il est impossible qu’au milieu du monde je la trouve, parce qu’elle n’est peut-être pas née ou qu’elle est morte depuis des siècles. Derrière tous mes actes, toutes mes passions, il y a ce sentiment que je suis placé au centre d’un monde qui n’est rien et que tout ce qui m’arrive n’est qu’une misérable caricature des événements que j’aurais dû vivre. Et en même temps que je pense à cela, je pense qu’une telle pensée est ridicule, qu’ailleurs, que jadis, que dans l’avenir ce n’est pas mieux. Je n’ai aucune raison d’en vouloir à personne. C’est cela qui est pénible. Le bonheur est impossible, et, quand je pleure comme hier, ce n’est pas parce que je ne puis l’atteindre ni parce qu’il est impossible, c’est parce que je suis mécontent de ce que je possède, que je ne sais plus de quel côté me tourner pour éviter tous ces gens, que je souffre d’être attaché à un milieu qui n’est pas pire que les autres, que je sais ne pas être pire et qui pourtant me dégoûte. Il n’y a donc rien à faire, rien, rien, et c’est cela qui est la cause de tout. C’est de savoir que jamais je ne serai plus heureux qu’à présent, ni plus malheureux, que tout ce qui peut m’arriver me semblera sans intérêt, et que malgré cela je vis, je m’intéresse à la vie, j’aime, et je suis parfois content.

10 NOVEMBRE.

Après le dîner, alors que d’habitude Madeleine éprouve un certain plaisir à prendre son café, à rester auprès du feu, elle s’est brusquement sentie triste, comme si tout ce qui fait le cours de sa vie était vain et n’avait aucune raison d’être. Elle me regarda. J’étais en train de chercher un journal parmi d’autres journaux et je pensais que c’est toujours ce qu’on cherche qui vient en dernier sous la main. Elle se leva et se rendit dans sa chambre. Mon humeur du moment fit que je ne m’en formalisai pas. Elle en fut terriblement dépitée. Car c’est justement aux instants où elle croit vouloir être seule qu’elle désire que j’abandonne mes occupations pour lui parler avec mon cœur. « Il ne pense qu’à lui. Il me préfère même la lecture. » Quand elle est nerveuse, elle croit toujours qu’on lui préfère quelque chose. Elle alimente ainsi sa tristesse. Elle tire la force de souffrir de l’incompréhension que son entourage lui marque. Elle voudrait que, quand elle est triste, à la minute même on soit triste, et que, lorsqu’elle est joyeuse, on le soit également en même temps. Il ne lui vient pas à l’esprit que je pourrais lui reprocher une semblable inadaptation. À peine dans sa chambre, elle se met à pleurer. Au bout de quelques minutes, elle se domine et, le visage refait, revient auprès de moi. C’est, pense-t-elle, la marque de son originalité de cacher au monde ses peines, mais non point à la manière de ceux qui les dissimulent de telle façon qu’ils les laissent deviner, mais de les cacher réellement. C’est une comédie qui la grise de se défendre ainsi de montrer son cœur. D’être seule avec une douleur qu’elle masque, de tromper un interlocuteur fait naître en elle un tel sentiment de grandeur qu’elle en éprouve une joie profonde. « Tu as trouvé ton journal ? me demanda-t-elle en revenant. — Oui. Mais cela ne t’ennuie pas que je lise ? » Cette question gêna Madeleine, car une marque d’intérêt rend d’un seul coup son attitude un peu ridicule. Lorsqu’on lui témoigne de la tendresse au moment où elle s’imagine être seule avec elle-même, elle est confuse. Pour rester seule, elle combat alors cette même tendresse dont le défaut était la cause de son attitude. Elle ne veut pas l’accepter. Prononcerait-on la parole même qu’elle avait attendue avec tant d’espoir qu’elle s’efforcerait de tout son être d’en changer le sens. Elle se rendrait désagréable ; elle m’accuserait de sentimentalité. Ce qui manquait un instant avant est de trop un instant après.

Vers neuf heures, la femme de chambre a annoncé François Joly. C’est un des rares hommes pour qui j’ai de l’estime. Il doit avoir une cinquantaine d’années et il n’a aucun attrait physique. Son honnêteté, sa droiture l’ont toujours écarté de la réussite. On se souvient peut-être qu’en 1912 une certaine Jeanne Hurtu se signala à l’attention du public par une série d’extravagances dont la dernière la conduisit sur les bancs d’une chambre correctionnelle. Cette femme de modeste extraction avait la réputation d’avoir le génie des affaires. Elle s’était mis en tête, voulant ainsi prouver sa bonne foi, de ne pas choisir un grand avocat et le magistrat instructeur avait donc nommé un avocat d’office. Le hasard avait désigné Joly. Le procès plaidé, Mme Hurtu avait été condamnée, alors que, sur son insistance, sur celle de son amant, sur celle de ses parents, on avait fait pression sur Joly pour qu’il ne fît qu’une plaidoirie sans la moindre portée, l’innocence de l’inculpée devant éclater sans grossière défense. François s’était donc borné à réfuter certaines inexactitudes. En appel, elle eut recours à un autre avocat, célèbre celui-là, et elle fut acquittée. Joly, à la suite de cette aventure, devint la risée de ses collègues et vit sa carrière singulièrement compromise. Mais loin de se plaindre, il adopta une attitude digne. Il s’associa avec un confrère, et fonda un cabinet où il ne s’occupa plus que d’affaires sans grande importance. Joly est un peu misanthrope. Il voit partout le mal mais, chose étrange, sauf dans les affaires que ses clients lui apportent et qu’il considère d’un œil professionnel. Il vit seul dans un triste appartement de la rue de Lille et, vis-à-vis de lui, je fais figure de bon vivant et d’ambitieux. En dehors de ses dossiers, sa seule passion est l’amitié. Elle n’est pas pour lui un accident, une sorte d’heureux hasard. Il choisit longuement le futur élu et quand il lui parle, il est visible que c’est en prévision de ce qu’il pourrait advenir d’heureux par la suite. On se dévoue sincèrement pour lui. On n’hésite pas à lui rendre n’importe quel service. Personne n’abuse de sa bonté. Pourtant, elle a quelque chose de cette tristesse qui revêt les sentiments lorsqu’ils ne sont point profonds et purs. Car, dans toutes ses protestations d’amitié il y a toujours un détail qui signale qu’au fond elles ne sont pas très solides.

Joly venait me demander si je ne connaissais point un excellent spécialiste des maladies de cœur, sa mère ayant depuis quelques semaines des troubles cardiaques qui ne laissaient pas d’inquiéter son entourage. Il venait pourtant de quitter son grand ami Sarbelos, à qui il n’avait soufflé mot de cette maladie. Il s’était réservé de me demander en premier ce renseignement pour que je l’écoutasse avec plus de gravité, car, malgré tout, il me trouve un peu léger dans ma façon de vivre. Joly s’acharne à vouloir rendre les gens semblables à ce qu’il désire qu’ils soient, et cette demande, par son importance, lui semblait devoir m’élever. Mais moi qui en une autre circonstance me fusse montré plein de compassion, je ne sais pas pourquoi je répondis : « Mais avec plaisir », comme si on était venu m’inviter à quelque bal costumé. Cependant que je feuilletais un carnet d’adresses, Madeleine entama une conversation avec le visiteur. « Comment se fait-il que vous ne veniez pas plus souvent nous voir ? Vos visites nous font un si grand plaisir. Vous devriez déjeuner avec nous un jour. Il vaut mieux que nous fixions tout cela immédiatement, sans quoi nous ne le ferons jamais. » Madeleine se montrait plus aimable que de coutume avec Joly. Elle sait l’estime que j’ai pour lui et, dans le but de m’être désagréable, je sentis qu’elle voulait se montrer trop aimable. Elle ne peut admettre chez moi le moindre sentiment pour quelqu’un d’autre qu’elle. Lorsqu’elle devine que j’ai de l’amitié, du respect pour quelqu’un, sur-le-champ elle exagère mes propres sentiments, comme s’ils étaient siens. En toutes circonstances d’ailleurs, elle ne peut supporter un intérêt porté ailleurs que sur elle. Elle en fait la caricature. Pour se venger, elle devient alors plus amicale que celui qui a des raisons de l’être, et cela avec une innocence apparente, comme si elle eût été sincère et prête, si on lui eût fait le moindre reproche, à dire : « Mais je ne te comprends plus. Tu me dis que c’est ton ami. C’est tout à fait naturel que je sois gentille avec lui ! » Déjà avant notre mariage il en avait été de même. Elle aimait à jouer cette comédie sans la moindre pensée sincère pour la personne à qui elle témoignait tant d’affection, simplement parce que cette personne m’était chère. Elle continua ainsi tout le temps que Joly resta, si bien que ce dernier crut tout ce qu’elle lui dit et ne sut plus comment se montrer digne d’une telle sympathie. Mais lorsqu’il fut parti, je ne pus m’empêcher d’en faire le reproche à Madeleine. Sans doute à cause de la nervosité dans laquelle elle se trouvait ce soir-là, Madeleine, au lieu de jouer l’innocence, de dire ce qu’elle disait habituellement dans ce cas, m’affirma qu’elle avait conquis mon ami pour me donner une leçon, pour que je visse comment j’étais, qu’elle n’avait rien fait d’elle-même, qu’elle m’avait simplement imité.

12 NOVEMBRE.

Joly a téléphoné, lui qui a toujours peur de déranger, pour m’apprendre simplement que sa mère avait été très contente de mon cardiologue. Cela m’a été un peu désagréable. J’ai reproché à Madeleine d’avoir essayé de séduire cet homme parfait, d’avoir joué avec ses nobles sentiments, et j’ai été jusqu’à lui dire que je ne l’aurais pas crue capable de cela. Elle n’a pas sourcillé. Elle m’a écouté et lorsque j’eus fini, elle a haussé simplement les épaules avec un sourire qui laissait entendre que je ne savais pas où je plaçais mon amitié et que les hommes avaient beau être des modèles de droiture, cela n’empêchait pas que, si une « occasion » se présentait, ils ne la laissaient pas passer. Ce haussement d’épaules et ce sourire m’ont peiné. Cela me contrarie de voir Joly dans une si fâcheuse posture et, en même temps, je ne peux pas en garder rancune à ma femme. Je ne redoute plus qu’une chose, que Madeleine, par hasard extraordinaire, ait raison par la suite. Moi qui jadis aurais accueilli Joly chaque jour, je me pris à appréhender qu’il ne revînt. Ma droiture me porte à réprouver cette situation où l’homme est complice de la femme, où il sait par sa femme qu’un ami la courtise mais où il ne le dit pas à ce tiers et lui laisse croire qu’il ne sait rien. Voilà où les histoires de Madeleine me plongent. Mais, je l’aime à un tel point, que peu à peu il m’est apparu qu’elle avait peut-être raison et que son amabilité n’avait eu d’autre but que de me faire plaisir et que la faute au fond venait de moi.

13 NOVEMBRE.

Dans la soirée, comme la première fois, Joly est venu me rendre visite. Avant qu’il fût introduit. Madeleine a triomphé : « Tu vois tes amis, tu vois comment ils sont. Si c’est cela que tu appelles un ami, eh bien ! tu n’es pas difficile. — Il vient nous remercier, dis-je sans conviction. — Il a déjà téléphoné ; il ne va tout de même pas te remercier indéfiniment. Tu n’as qu’à lui faire sentir qu’il se conduit mal. » C’était ce que cherchait Madeleine dans son désir de domination. À ce moment Joly entra. Il avait le visage pâle et semblait ému. Il venait demander si réellement ce docteur avait de la valeur, car il avait été pessimiste en ce qui concernait sa mère. Il se passa alors ceci d’étrange. Cependant que moi, qui avais été si long à admettre ce que Madeleine avait insinué, je voyais dans les paroles de mon ami un certain amour confus pour ma femme, cette dernière, changeant complètement de ton, parla vraiment avec gentillesse à Joly, comme avant, mais cette fois avec une sincérité profonde. Madeleine a ceci de particulier : une complète indépendance de sentiments. Rien ne reste de tout ce qu’elle a dit si, brusquement, par un revirement quelconque, elle change d’opinion sur quelqu’un. En revoyant Joly si déprimé, toute la petite comédie de la séduction avait disparu et, sans tenir compte de ce qu’elle avait semé dans les esprits, elle se montrait sous un jour nouveau et imprévu. Comme les gens qui marchent naturellement vite s’étonnent de voir leur compagnon derrière eux, elle ne comprenait pas qu’on ne la suivît pas. Et quand il arrive que dans certains cas on lui dise : « Mais ce n’est pas ce que vous pensiez tout à l’heure ! » elle se fâche terriblement comme si on l’eût accusée publiquement de mensonge.

Lorsque Joly fut reparti, accompagné par les douces paroles de Madeleine qui brusquement avait découvert en lui un grand cœur, je regardai ma femme avec tendresse. Je la trouvais étonnante d’être aussi naturelle, aussi proche de la vie, aussi sincère devant ce qu’elle pensait. Je voulus lui dire que je l’aimais. Mais je sentis que cela allait lui déplaire, car, à présent, elle ne voulait pas paraître abonder dans mon sens et croire avec moi aux qualités de mon ami. « Laisse-moi, dit-elle, François n’est pas très sympathique, mais il m’a fait de la peine tout à l’heure en parlant de sa mère. »

14 NOVEMBRE.

Raoul Sospel, le seul ami de Curti, a un fils unique, Roger, qui est du même âge que Madeleine. C’était la principale raison, je crois, qui a créé des liens de sympathie entre les deux hommes. S’ils étaient tout à fait dissemblables par leur caractère, ils avaient ceci de commun que tous deux adoraient leur enfant. Roger est un grand garçon, détraqué par sa pudeur excessive et sa timidité. Il y a en lui un mélange extraordinaire de pureté et de mécontentement de soi, de générosité verbale sincère et d’oubli complet de réalisation, de possibilité de dévouement, de sacrifice que vient presque toujours enlaidir un sentiment bas. Impulsif, violent, il veut plaire, et, dès qu’il a plu, veut déplaire. Il affiche un certain air méprisant qu’il croit de la plus belle allure vis-à-vis de ses camarades faibles, pauvres, sans défense, pour montrer combien il fait peu de cas de tout ce qu’on lui a enseigné.

Madeleine, ainsi qu’elle me l’a avoué elle-même, a eu pour ce jeune homme une profonde affection. Aussi, quand elle m’a appris qu’elle l’a revu aujourd’hui, ai-je eu beaucoup de mal à me contenir. Avant notre mariage, ils sortaient souvent ensemble. Je dois dire qu’il n’y a jamais eu entre eux qu’une grande camaraderie datant de l’enfance. Pourtant j’en ai toujours gardé un souvenir pénible. Si je ne m’étais pas retenu, combien de fois me serais-je emporté contre ce jeune homme ! J’imagine très bien la scène.

En le revoyant, Madeleine a eu, j’en suis certain, comme la révélation qu’elle pouvait l’aimer. Brusquement il lui est apparu sous un aspect différent. Il devait être six heures du soir. Dans la pénombre, Roger la regardait lui aussi avec une attention nouvelle. Cela a dû surprendre Madeleine qu’elle eût à ce point oublié un homme qu’elle connaissait pourtant si bien. Elle l’a dévisagé. C’était bien un homme à présent. En même temps, elle s’est sentie à l’aise à côté de lui comme à côté d’un parent. Il a changé et cependant il est le même. Une surprise analogue a été éprouvée par Roger, mais avec la différence qu’au lieu de découvrir chez Madeleine ce qui l’avait frappée chez lui, c’est-à-dire de la force, un certain air nouveau d’homme, il a découvert, lui, quelque chose de soumis, de faible et en même temps un sens critique contre lequel, inconsciemment, il s’est défendu. Tous deux en face l’un de l’autre, sans tenir compte de mon existence, étaient deux êtres nouveaux, qui se connaissaient, qui s’étaient appréciés, et qui maintenant se regardaient, tellement fort est l’attrait qu’ils ont l’un pour l’autre, comme si jamais ils ne s’étaient connus. Alors que jadis Roger n’avait jamais été bien prévenant, aujourd’hui il a dû être aux petits soins, d’autant plus qu’il a tenu à montrer le changement qui s’est opéré en lui. Madeleine, elle, a accepté cette galanterie comme elle l’eût fait d’un étranger. Cela l’a émue que, sous cette apparence nouvelle, existât le passé, tout ce qu’ils savent l’un de l’autre.

Quand elle est rentrée, j’ai naturellement remarqué qu’elle était bouleversée. J’ai fait semblant de ne m’apercevoir de rien et je l’ai accueillie par ces mots : « Je t’attends depuis une heure, je ne voulais pas sortir avant de te voir. Figure-toi que je suis obligé de dîner avec Sabasse. Je serai de retour à neuf heures et demie. Écoute, ma chérie, je ne prendrai presque rien et nous dînerons ensemble à mon retour. » Madeleine fut trop heureuse de sauter sur une occasion de m’en vouloir. « Tu dîneras avec Sabasse puisque tu l’as voulu », dit-elle. Je résolus de rester. Au bout d’un instant elle téléphona à son père, puis machinalement interrogea : « Il est parti ? — Qui ? demandai-je. — Roger. — Ah ! tu l’as donc vu cet après-midi, ajoutai-je distraitement, comme si j’avais oublié que Madeleine avait dû rencontrer chez son père M. Sospel et Roger. — Tu le sais bien », dit-elle. Je me tus. À l’autre bout du fil on avait répondu vraisemblablement que le jeune homme était parti, car j’observai qu’elle posa le récepteur avec un certain contentement. Il est en effet agréable, quand on est loin de ceux que l’on aime, d’apprendre qu’ils ont repris le cours habituel de leur vie, qu’ils rentrent par exemple chez eux d’un pas lent en fumant des cigarettes. Durant quelques minutes, elle réfléchit, probablement à ce qu’elle avait dit, cherchant un prétexte à revoir Roger sans qu’elle eût l’air de le souhaiter. « Il faudra d’ailleurs, me dit-elle, que nous l’invitions. » La peur de mentir est si grande chez Madeleine que de revoir Roger autrement que d’une façon qu’elle eût pu m’avouer ne lui venait pas à l’esprit. « Il pourra sortir avec moi, continua-t-elle, puisque toi tu ne peux jamais le faire. » Je suis souvent pris, aussi ne doutait-elle pas que j’accepterais. « Après tout, poursuivit-elle, je ne sais pas si cela l’amusera. » En regardant Madeleine je compris qu’elle était gênée de paraître aux yeux de Roger sous la domination d’un mari. Petit à petit, je remarquais que sa mauvaise humeur s’accentuait de se sentir les mains liées. « Je n’ai qu’à lui téléphoner, après tout, a-t-elle dû penser, et lui demander de venir me prendre ici quand il n’y aura personne, pour me conduire dans un endroit où je ne saurais aller seule. » Ceci projeté, elle se réservait de me l’annoncer comme si c’était tout naturel. Ses scrupules d’être la première à faire signe au jeune homme avaient déjà disparu. En réalité, Madeleine a un caractère bizarre. Alors qu’elle se laisserait plutôt mourir que de paraître tenir à quelqu’un, il suffit de quelques heures pour que, sans la moindre discrétion, elle relance autrui. J’étais agacé. « Je ne vois pas pourquoi, dis-je, tu téléphones à ton père. Que peut te faire que Roger soit ou ne soit pas parti ? — Tu tiens peut-être à ce que je lui téléphone directement ? — As-tu quelque chose de particulier à lui dire ? — Non. — Si tu désires tellement le voir tu n’as qu’à l’inviter ici, ou bien, si tu veux sortir avec lui, demande à Marguerite de vous accompagner. » Je sentis que cette dernière proposition ne plaisait guère à Madeleine. Alors qu’en toute autre circonstance elle ne se fût même pas donné la peine de répondre, elle m’approuva. Dès qu’elle se sent en faute, elle devient conciliante. Elle fut bientôt en communication avec son amie, mais elle se garda bien de parler de Roger. Je lui en demandai la raison. « Ah ! c’est vrai, dit-elle, j’ai oublié. Il fallait pourtant que je le fasse. Sospel tient tellement à ce que je m’occupe de son fils. » Le premier moment d’étonnement passé, ces paroles me causèrent un bien immense. Je compris que j’avais été victime de mon imagination, et que l’intérêt que Madeleine portait à Roger n’était pas celui que je supposais. Sospel, sachant l’empire que ma femme avait eu sur son fils, lui avait demandé de le distraire, de lui faire connaître des amis, ce qui est somme toute très naturel puisque Roger était absent de Paris depuis quatre ans. Tout s’expliquait. Pourtant, malgré mon soulagement, je ne pus m’empêcher de songer à la bizarrerie de Madeleine. Au lieu de me dire tout de suite ce qui en était, elle m’avait volontairement caché la vérité, afin sans doute d’exciter ma jalousie, et cela d’une façon bien curieuse puisqu’elle avait été jusqu’à jouer la comédie de paraître obéissante, comme si je l’avais prise en faute.

16 NOVEMBRE.

Hier soir, nous avons été, Madeleine et moi, chez des amis où je savais que nous rencontrerions un collectionneur. En cours de route, j’ai dit à Madeleine : « Si Catifait (c’est le nom du collectionneur) est là, tu t’amuseras. Je n’ai jamais vu un homme aussi ridicule, et aussi plein de prétentions. » En effet, j’avais eu cette impression lorsque je l’avais rencontré. Or, il s’est trouvé que Catifait a été charmant. À mesure que la soirée s’écoulait, je vis tout ce que j’avais dit fondre devant la réalité. Cet homme était au contraire d’une gentillesse extraordinaire, d’une modestie charmante, et il parlait de ses collections comme avec le regret d’en priver ses semblables par sa passion. On sentait qu’il décrivait ses pièces rares non avec fierté, mais plutôt avec la gêne d’être seul à posséder ces merveilles. Je raconte ce petit incident sans importance pour montrer ce que Madeleine a d’imprévu. Elle a passé sa vie à me reprocher mon amertume, à trouver que je n’aime personne, que je suis jaloux de tout le monde. Or, en une circonstance comme celle-ci, où il lui serait si facile de m’accabler, elle n’a soufflé mot de mon jugement hâtif. En quittant ces amis, elle m’a dit que Catifait était charmant, paraissant avoir complètement oublié toutes mes appréciations précédentes. La vérité est que Madeleine a une très grande qualité. Elle n’attache absolument aucune importance à tout ce que l’on prononce à la légère. Ainsi, quand il m’arrive de dire une bêtise, au contraire de moi qui m’acharne, qui me sers d’un mot malheureux pour en tirer les pires conclusions, elle ne le relève même pas, pleine d’indulgence qu’elle est pour l’effroyable vide des paroles. Elle n’écoute pas les mots. S’il m’arrive par exemple de lui dire je ne sais quelle injure, si elle est bien disposée, elle ne l’entendra pas et me répondra comme si, au contraire, je lui avais fait un compliment. Ce n’est pas qu’elle soit habituée au lamentable désordre de ma conversation. C’est tout simplement qu’elle m’a jugé selon elle et non selon ce que je dis. En effet, c’est peut-être un des défauts que j’abomine le plus en moi que cette sorte d’emportement, de nervosité qui me fait porter des jugements, aimer ou détester quelqu’un pour, aussitôt après, émettre l’opinion contraire. Tout cela est bien significatif de l’homme que je suis, sans clarté, sans grandeur, ne pouvant s’appuyer sur son passé, tellement il est plein d’invraisemblances, de bêtises, d’actes incohérents. Le passé me fait horreur. Ah ! comme je voudrais pouvoir vouloir, pouvoir garder mes opinions, pouvoir ne pas être mis en contradiction avec moi-même. Je voudrais que chacun de mes actes, chacune de mes paroles soient la pierre d’un édifice que je construirais à travers les années. Au lieu de cela, tout est vague, tout est susceptible de me faire regretter quelque chose, tout est méchant quand il faut être bon. En même temps que je tire un argument de mon passé pour quelque événement présent, je sens qu’il en existe mille autres qui prouveraient le contraire, et cela justement pour une chose que présentement je désire de toutes mes forces.

18 NOVEMBRE.

Dans l’après-midi, Madeleine m’a entraîné chez Marguerite. J’ai commencé par refuser, mais elle a tellement insisté, prétextant que son amie avait téléphoné pour nous inviter tous les deux à prendre le thé, qu’elle serait très déçue si je ne venais pas, que, finalement, je l’ai accompagnée. Elle ne me parla pas de Roger, mais j’étais certain que dans mon dos elle s’était arrangée pour qu’il fût là. Il pourrait sembler étonnant qu’en ce cas Madeleine ait tant insisté pour que je vienne. La cause est qu’elle est incapable de mentir. Dès qu’elle se sent en faute, elle oublie son plaisir. Rencontrer Roger sans moi, cela en sachant très bien que c’est elle qui l’a voulu, lui deviendrait odieux au moment de le faire. Elle peut préparer toute une histoire pour être libre à une certaine heure, mais, l’heure venue, il lui semblera que tout le monde saura la vérité et, par crainte peut-être d’être surprise en flagrant délit de mensonge, elle préfère abandonner une réjouissance qu’elle avait pourtant soigneusement préparée.

En arrivant chez Marguerite, nous avons trouvé, à notre grande surprise, cette dernière seule. « Je me sens tellement mal, dit-elle, que j’ai tout décommandé, sauf vous deux que je tenais beaucoup à voir. » Comme les gens qui vivent pour le monde, il arrivait presque chaque jour à cette femme de rentrer en elle-même plus encore que ceux qui le méprisent. Car toujours, soit par inattention, soit par susceptibilité, elle est froissée et alors il se passe ceci d’étrange, et cela depuis des années presque quotidiennement, qu’elle se replie sur elle-même, triste, découragée, jusqu’à la minute où de nouveau un événement quelconque la tire de son état. Pendant une heure elle voit de haut toutes ces intrigues, toute la mesquinerie des gens et éprouve une profonde sensation de paix. Elle rêve alors d’un bonheur simple et juge sans indulgence son ambition de jouer un rôle, d’avoir de l’influence. Mais il en est de ces envolées comme pour un gourmand des conseils d’un médecin. Cela la frappe comme quelque chose venant du dehors, comme un avertissement et non comme un cri de sa propre conscience. Peu après ne tarde pas d’arriver. Le réconfort, ce même réconfort que l’homme effrayé par le médecin retrouve quand il a oublié peu à peu les conseils, dans le cours redevenu normal de sa vie. Marguerite, ainsi que je le devinai peu après, se trouvait justement dans cet état, à la suite d’une parole méchante qui avait été dite sur elle et qu’on lui avait répétée comme étant une gentillesse, en jouant l’étonnement devant sa surprise et finalement en lui assurant qu’elle devait se tromper, si bien qu’elle avait été déçue non seulement sur la personne qui, la première, avait prononcé cette parole, mais aussi sur celle qui l’avait répétée. Madeleine s’aperçut bien qu’il y avait quelque chose d’inaccoutumé sur le visage de son amie.

Après avoir échangé quelques phrases banales auxquelles Marguerite répondit comme si rien n’était, Madeleine n’a pu s’empêcher de s’enquérir de Roger. « Tu devrais, Marguerite, l’inviter ici avec quelques amis. Ce garçon a besoin de compagnie. Dès que tu seras remise, promets-moi de t’occuper de lui. Il t’aime d’ailleurs beaucoup. » Ces mots causèrent sur Marguerite un effet déplorable. Elle venait, une minute avant, de songer qu’elle n’inviterait plus personne, qu’elle en avait assez du monde, qu’après tout elle pouvait très bien vivre seule… et on lui demandait ce service. Une seconde elle resta hésitante : « Cela ne presse pas », dit Madeleine qui remarqua la mauvaise humeur de son amie. À ce moment les regards des deux femmes se croisèrent. Alors, comme par enchantement, Marguerite se ranima. Elle eut le visage étrange des gens qui n’ont pas de rancune et qui, après une injure, se mettent tout à coup à agir comme si rien ne s’était passé, et cela en toute sincérité. « Mais certainement, répondit-elle, si cela peut t’être utile. J’inviterai également des amis, comme cela ce sera plus amusant. » Je devinai que Marguerite avait compris que ma femme tenait à rencontrer Roger chez elle et, par une de ces méchancetés féminines que justement Madeleine abominait, elle s’était mise de son côté, mais d’une manière brusque destinée à éveiller mon attention et à créer un incident entre ma femme et moi dès que nous serions seuls.

À peine nous sommes-nous trouvés dans la rue que Madeleine n’a pu cacher son mécontentement, « Les femmes sont machiavéliques », dit-elle. Je feignis le seul étonnement. « Marguerite est pourtant très gentille — Ah ! tu trouves ! — Enfin, elle n’a rien dit de méchant. » Madeleine est tellement inconsciente qu’elle aurait voulu que je me fâchasse contre son amie sans que je susse pour quelle raison. Elle aurait voulu que je l’approuvasse, alors que la cause de sa mauvaise humeur était justement que j’eusse été mis au courant de ses propres pensées. Au bout d’un moment, Madeleine continua à maugréer. « Enfin, tu trouves que c’est bien de déranger les gens soi-disant pour un thé et leur annoncer qu’on a décommandé tout le monde parce qu’on a la migraine. — Ce n’est tout de même pas bien grave, répondis-je. — Elle l’a fait exprès », ajouta Madeleine. Je sentis alors qu’elle soupçonnait à présent son amie de n’avoir jamais eu la moindre migraine et d’avoir décommandé ses amis uniquement pour empêcher Madeleine de rencontrer Roger et que, par raffinement de cruauté, elle l’avait laissée venir pour jouir de sa déception.

 

19 NOVEMBRE.

« Louis, m’a dit Madeleine d’un ton enjoué, il vient de m’arriver une histoire amusante. Tu sais que j’ai rencontré Roger il y a quatre jours chez mon père. Il voulait tant me revoir que je lui ai promis de lui téléphoner, je ne pouvais pas faire autrement avec un ami de toujours. Je l’ai prié tout à l’heure de venir me prendre pour aller visiter le Louvre. Il a fait de la peinture et c’est tellement intéressant d’avoir quelqu’un qui vous en explique la beauté. » Et elle ajouta, pour montrer le côté technique et intéressé qu’il y avait dans cet appel : « Il faut bien qu’il serve à quelque chose ce jeune homme. » Je ne répondis pas. Je ne voulais pas cette fois laisser paraître ma jalousie, comme je le faisais toujours. « Et quand viendra-t-il ? demandai-je d’un air en apparence indifférent. — Demain après le déjeuner, j’ai pensé qu’il valait mieux profiter d’un jour où tu es pris. Comme cela il ne m’enlèvera pas à toi. — Mais je ne sors justement pas demain, dis-je machinalement. — Je pensais que c’était demain que tu devais aller chez Sabasse. — Ah ! c’est vrai, j’avais oublié. Tu as raison. Tu n’as qu’à aller au Louvre. C’est très bien », ajoutai-je en craignant brusquement que Madeleine ne s’aperçût de ma jalousie. J’étais nerveux, de plus en plus jaloux, et de ne pouvoir m’insurger contre une chose après tout peu grave accroissait mes maux. Madeleine eut-elle regardé un homme dans la rue que j’eusse souffert en silence plutôt que de lui faire la moindre observation. Je trouve que toutes mes raisons d’être jaloux sont ridicules. Cette fois pourtant, le fait d’avoir donné rendez-vous à Roger me semblait grave. Mais, ainsi que ces hommes manquant de confiance en eux, je n’étais pas certain que ce fût grave. Après tout, ce rendez-vous était peut-être aussi insignifiant que ma femme le laissait entendre. Qu’eût-elle alors pensé de moi si, me trompant, je lui avais fait un reproche ? Elle eût eu des raisons d’être malheureuse, de se plaindre de moi, et cela je ne le veux pas, quitte à souffrir. Je souris et parlai d’autre chose. Madeleine, elle, se sentait soulagée. Dans son esprit, afin de calmer sa conscience, c’était vraiment pour se rendre au Louvre qu’elle avait téléphoné à Roger. Pourtant, après un moment, je ne pus m’empêcher de dire : « Crois-tu que cette visite t’intéressera ! » Madeleine me regarda avec étonnement. « Je n’ai jamais prétendu que cela m’intéresserait. Je le fais pour faire plaisir à Roger. — Ah ! bien », répondis-je distraitement. Madeleine devinait bien que ce projet m’indisposait, mais elle faisait semblant de ne pas s’en apercevoir. Elle a des scrupules, des remords avant, mais jamais pendant. Dès qu’elle se trouve en présence de celui ou de celle à qui elle ferait de la peine en avouant quelque chose, elle se transforme et devient d’une habileté extraordinaire. Et ce qui l’aide toujours en ces circonstances, c’est que, subissant l’influence de celui avec qui elle se trouve à un point extraordinaire, elle se figure réellement, grâce à une sorte d’oubli de ce qu’elle a fait, que rien de mal n’existe. À présent, en me parlant, elle a sincèrement perdu de vue la raison de son coup de téléphone pour ne voir qu’un rendez-vous pris, comme elle dit, pour aller au Louvre, et si, au lieu d’accueillir cela avec tant de gentillesse, je m’étais fâché, elle se serait également emportée que je la comprisse si mal et que je visse une mauvaise action dans un fait si anodin. Elle est si convaincue de son innocence qu’elle ne s’appliquait même pas à être plus aimable que de coutume pour se faire pardonner. Au contraire même, tellement elle croyait avoir raison, elle jouait sincèrement la mauvaise humeur, se plaignant de tout ce qu’on est obligé de faire dans la vie à cause du monde, mais tout cela non point pour me rassurer, pour tromper mes soupçons, mais pour elle-même, comme si c’était vrai qu’après tout il n’y avait aucun mal dans ce qu’elle faisait.

21 NOVEMBRE.

Après le déjeuner, Madeleine n’a pu cacher son trouble. Roger allait arriver d’un moment à l’autre. Parce que j’étais au courant de cette visite, elle n’éprouvait aucun embarras. Pourtant, j’ai remarqué sur son visage comme une appréhension. La vérité avait beau ne pas être visible, il se pouvait qu’un jour elle éclatât. Il se pouvait qu’un jour, au moment où Roger entrerait chez elle, sa seule présence dévoilât tout ce qu’elle avait fait pour le revoir. Et cela lui était pénible, dans ce lieu même où elle vivait avec moi. Un instant, elle pensa à descendre et à faire, devant Roger qu’elle s’arrangerait à rencontrer, comme si elle avait cru qu’il ne viendrait pas, afin que le soir, en me revoyant, elle pût dire : « Cela m’ennuyait tellement de l’attendre que je suis partie et c’est en sortant de la maison que je l’ai rencontré. » Car elle a ceci de particulier d’être obligée, afin de ne pas mentir, de faire vraiment ce qu’elle va raconter. La perspective d’être mise au pied du mur la rend prudente.

Soudain la femme de chambre annonça l’arrivée de Roger. D’un seul coup, Madeleine cessa d’avoir des scrupules. Pas une seconde elle n’avait songé à me demander comment il se faisait que je ne sortisse pas. Avant de le faire entrer, elle prit une pose avantageuse en s’asseyant et en lisant d’un air distrait une revue de modes. Quand il parut, elle dit avec l’expression qu’elle savait avoir particulièrement jolie : « Vous êtes devenu l’exactitude même, Roger. » Elle regarda seulement après avoir parlé et fut frappée par l’air de plus grande indépendance qu’il semblait avoir. Sans qu’elle sût pourquoi, elle se sentait faite pour prendre avec ce jeune homme des airs de sœur ou de mère. C’était à présent plus fort qu’elle. Alors que, dans sa solitude, ç’avait été certainement à un amant qu’elle songeait, brusquement, depuis qu’il se trouvait devant elle, elle se sentait toute changée, sans la moindre envie de flirter. Plus rien de sentimental n’était en elle. On eût dit que les années n’avaient marché que pour elle et que Roger, à ses yeux, était demeuré le jeune homme de jadis. En même temps, une certaine joie l’envahissait de cette évolution qui rendait après coup et malgré elle, tout ce qu’elle avait fait, inoffensif, tout ce qu’elle avait dit, vrai. Il m’apparaissait nettement qu’elle n’éprouvait plus aucune attirance pour lui. « Vous allez prendre une tasse de café », dit-elle sans marquer la moindre hâte à sortir. Elle le recevait tout à coup avec la fierté d’être mariée, de se montrer dirigeant un intérieur. À la réception hâtive et peureuse qu’elle avait préparée, succédait une réception inattendue. Il en est ainsi souvent chez ma femme. Se rend-elle, par exemple, au théâtre et rencontre-t-elle à un entracte, dans un couloir, une figure de connaissance que, brusquement, le spectacle qu’elle se réjouissait de voir n’existe plus pour elle. Quant à Roger, il avait une attitude assez embarrassée. Il me jetait des regards sournois. Madeleine le séduisait, mais il ne voulait pas le laisser paraître, car certains hommes ressemblent à la plupart des femmes. Par fierté, par amour-propre, ils ne veulent pas montrer qu’ils éprouvent du désir. Ils cachent leurs sentiments jusqu’à la dernière limite. La pudeur de la jeunesse s’est prolongée très avant. Ils ne peuvent se résoudre à dévoiler leur amour et leur faciliterait-on la tâche qu’ils se défendraient encore de toute convoitise. Pourtant il était venu. Et c’était justement ce qui l’embarrassait, exactement comme l’eût été une femme se rendant à un rendez-vous sans raison plausible. Il dit sur un ton bourru : « Je suis venu à l’heure, parce que les musées ferment à quatre heures. Si on veut voir quelque chose, il faut partir tout de suite », ajouta encore Roger, à qui l’offre de prendre un café avait tout à coup semblé désagréable, parce que l’intimité qu’elle entraînait avait été voulue non pas par lui mais par une autre personne que lui. Madeleine, de plus en plus changée, répondit : « Mais c’est que je n’ai plus envie d’aller au Louvre, mais plus du tout envie. » Obéissant encore à une raison mystérieuse, elle éprouvait un plaisir très vif à paraître capricieuse devant Roger, comme si les années de mariage n’avaient altéré en rien ce qu’il y avait de primesautier dans son caractère. En effet, elle n’en avait plus envie et, aussi invraisemblable que cela paraisse, elle était fière de me montrer comment elle traitait ce jeune homme. « Alors pourquoi m’avez-vous demandé de venir vous chercher pour aller au Louvre ? interrogea le jeune homme sèchement, de manière à laisser entendre que ma présence, elle, ne le gênait en rien. — Parce que j’en avais envie à ce moment-là. On n’a pas le droit d’avoir des envies, Roger ? Si je vous priais de revenir demain, j’espère que vous reviendriez… » Depuis qu’elle n’éprouvait plus la moindre attirance pour Roger, Madeleine se sentait si sûre d’elle-même qu’elle s’amusait à jouer avec lui. Comme un enfant à qui on a montré qu’un jouet est inoffensif petit à petit touche de plus en plus ce jouet pour finir par le jeter par terre, le piétiner, le casser à cause de l’obscur besoin de se venger d’une chose qui lui a fait peur à tort, Madeleine, à présent, éprouvait une joie profonde à se jouer de Roger, sûre qu’elle était qu’elle ne souffrirait pas au moment où elle s’apercevrait que son pouvoir était illusoire. Et en même temps, elle songeait que c’était en agissant ainsi en toutes circonstances que les femmes étaient heureuses. En maltraitant Roger, elle se figurait que toute la vie elle saurait dominer. Comme ces gens à qui les événements ou le hasard donnent une façon d’être qu’ils n’ont encore jamais eue, mais qu’ils ont désirée, elle se laissait un peu griser par ses paroles, par le rôle qu’elle s’attribuait. Quant à Roger, qui ne l’avait pas revue longuement, il crut qu’elle était devenue ainsi. Une sourde antipathie commençait à l’envahir contre Madeleine. Car il avait encore ce trait de jeune homme qu’il exigeait des femmes d’être gentilles avec lui, comme on l’exige d’un camarade. Cette nouvelle attitude de Madeleine le déroulait. Et, cependant qu’il pensait que cela ne durerait pas longtemps ainsi, qu’elle était trop méchante, Madeleine continuait. À la femme de chambre qui mettait du sucre dans les tasses, elle dit avec une certaine ironie, comme si les choses sucrées étaient surtout appréciées par les enfants : « Beaucoup de sucre pour monsieur. — Mais pas du tout, répondit d’un trait Roger. Je n’aime pas le sucre — Bien… bien, Roger. On ne vous mettra pas de sucre du tout. Comme cela vous serez content. Je ne suis pas contrariante. » Roger était de plus en plus bougon. Madeleine commençait à l’agacer.

Durant toute cette scène, j’étais demeuré immobile, paraissant lire. Que pouvais-je faire d’autre ? Je me serais mêlé à la conversation que Madeleine eût été furieuse, que je n’aurais pu m’empêcher de me trahir. J’ai assisté en personnage muet à toute cette petite comédie, tellement j’aime Madeleine. À ses yeux, du moment que tout se passait devant moi, je ne pouvais lui faire le moindre reproche. Elle ne faisait rien de mal. Elle semble toujours dire que de tels amusements n’ont rien à voir avec l’amour et, si je m’avisais de lui défendre de voir Roger, elle ferait semblant de me considérer comme un fou.

À peine Roger fut-il parti que Madeleine se remit à lire la revue de modes qu’elle avait prise, une heure avant, uniquement pour se donner une attitude, comme si le jeune homme l’avait réellement interrompue dans sa lecture. Elle ne pensait à rien et prenait un assez vif plaisir à regarder les modèles. Elle se mit même à chantonner. Mais, brusquement, elle posa la revue et se tut. « Mais qu’est-ce que cela signifie ? » me demanda-t-elle brusquement. Elle regarda l’heure. Il était trois heures. Il y avait à peine une heure, elle avait pensé ne rentrer qu’à six heures. Et elle était là, devant cette horloge qui marquait trois heures. Et elle chantonnait et elle lisait une revue ridicule. « Mais que s’est-il passé ? répéta-t-elle. Je deviens folle. » Elle sonna la femme de chambre. « Il est vraiment trois heures ? demanda-t-elle à nouveau. Ce n’est pas possible, je rêve. » Elle reprit la revue, regarda la couverture, se remit à chantonner comme elle l’avait fait. « Je lisais cette revue ! m’annonça-t-elle. Oui, je lisais cette revue. Enfin, ce n’est guère croyable. » Ce monologue dura quelques minutes. En vérité, il ne distrayait que la surface de son esprit. Elle me faisait songer à un acteur qui récite en pensant à autre chose ; mais elle, elle ne pensait à rien. Ce qu’elle récitait, elle ne l’avait pas appris. Brusquement je me rendis compte qu’elle reprenait conscience de ce qui l’entourait. Elle pensait à Roger. Elle regrettait de n’être pas sortie avec lui. « C’est tout de même stupide, devait-elle penser, d’avoir été si diplomate pour en arriver là, alors que j’aurais eu tant de plaisir à sortir avec lui. » « Si je lui téléphonais, me dit-elle. Ce que j’ai fait n’est pas gentil. — Enfin, répondis-je, tu ne vas tout de même pas ennuyer ce garçon » Il était visible que son seul désir était à présent de revoir Roger. « Mais il n’est certainement pas rentré », continua-t-elle pour elle-même, sans tenir compte de ma réponse. Si Madeleine avait su où le retrouver, je suis certain qu’elle serait sortie tout de suite. Elle ne se serait pas trouvée ridicule de le faire, ni inconséquente. Madeleine est de ces femmes que leur amour-propre, bien qu’il soit immense, n’empêche pas de relancer un homme. Elle croit que c’est le bon moyen, si on ne veut pas que celui que l’on aime, laissé libre, tombe amoureux d’une autre. Cette perspective devait lui être intolérable, au point de lui rendre cette séparation encore plus pénible. Elle ne tenait plus en place. Elle s’apprêta pour sortir. Mais au moment de partir, ce fut plus fort qu’elle de prendre le téléphone et d’appeler Roger, cela sans même se donner la peine de se justifier. Lorsqu’elle fut en communication avec lui, d’une voix douce pour se faire pardonner, pour surtout le revoir tout de suite tellement elle en avait besoin, elle lui dit : « Roger, soyez gentil. Venez vite me prendre. Nous aurons encore le temps de voir les primitifs. » Mais Roger, qui avait été profondément déçu, ne comprit pas ce qu’il y avait de suppliant dans le ton de Madeleine et, ne voyant pas son visage, crut qu’elle continuait à jouer la femme capricieuse et volontaire. « Il est trop tard, entendis-je, et puis d’ailleurs ce ne serait pas drôle. Une autre fois, si vous voulez. — Mais si, Roger, je vous en supplie, faites-moi ce plaisir. Il est encore temps. » Il était trois heures et demie. Madeleine, comme beaucoup de femmes, ne croit jamais à la réalité des heures de fermeture quand elle est en retard. Doit-elle par exemple faire des emplettes avec moi et vient-elle en retard au rendez-vous qu’elle m’oblige à courir, qu’elle se hâte comme une folle, tout cela pour arriver devant un rideau baissé. « Je vous affirme qu’il est encore temps, Roger. Vous ne pouvez pas me refuser ce plaisir. » Je pense qu’il croyait toujours qu’elle jouait la comédie, et, au lieu de voir comme elle était, c’est-à-dire éplorée et presque prête à pleurer, il se la représentait assise dans une pose alanguie en train d’essayer sur lui sa séduction. Voyant que rien ne le fléchirait, Madeleine, au moment de le quitter, cela pour me faire accepter tout ce qu’elle avait dit avant, ajouta : « Vous avez raison. Ce sera pour une autre fois. »

À peine eut-elle raccroché qu’elle n’eut plus qu’une hâte : sortir, quitter l’appartement où elle redoutait je ne savais quelle visite ennuyeuse. Elle avait les joues en feu. Elle avait besoin d’air, de mouvement. Elle souffrait de ce qui s’était passé et pourtant pas une seconde il ne lui vint à l’esprit que la faute retombait sur elle. Quoi qu’il puisse lui arriver, elle n’envisage pas une seconde sa part de responsabilité. De même qu’il ne vient pas à l’idée d’un homme âpre qui commet une faute de se frapper, de même il ne lui venait pas à l’idée de se faire le moindre reproche. Elle était telle qu’elle était. Lorsque sa conscience s’éveillait, cela lui causait simplement un malaise, mais jamais cela ne l’amenait à se sentir coupable. En le faisant, elle eût eu le sentiment de se trahir elle-même.

25 NOVEMBRE.

Il s’est produit aujourd’hui un événement imprévu, qui, je dois l’avouer, m’a fait un certain plaisir. Roger a disparu, il a laissé une lettre sur le bureau de son père, dans laquelle il annonçait qu’il allait « tirer de la vie son maximum pour, lorsqu’il aurait épuisé toutes les jouissances possibles, se suicider sans regrets ». Bien qu’absolument rien de mon attitude n’ait laissé percer mon contentement, Madeleine l’a deviné. J’ai remarqué qu’il est des situations pénibles pour d’autres qui, quoi que l’on fasse, vous réjouissent malgré vous. C’est humain. On a beau faire, on est content. Mais j’ai remarqué aussi que ceux qui devinent votre joie l’éprouveraient à votre place, sans quoi comment la percevraient-ils puisque, comme je viens de le dire, on la cache avec un tel soin qu’il est bien difficile de la découvrir. « Tu n’as pas honte, m’a dit Madeleine, de te réjouir d’un pareil malheur. — Mais je ne me réjouis pas, ai-je répondu. — Tu ne comprends donc pas qu’il va se tuer. Et cela ne te touche même pas, tu as un cœur de pierre. — Mais non, ce sont des paroles de jeune homme. » Madeleine était affolée. Mieux que tout ce qui avait précédé, cette lettre me montrait à quel point elle tenait à Roger. À présent, devant l’imminence d’un drame, elle ne songeait même pas à cacher ses sentiments, d’autant plus qu’elle voulait inconsciemment me punir ainsi des avantages que je pourrais en tirer. Moi qui toute ma vie ai voulu être un homme, je dois reconnaître qu’il y a en moi quelque chose qui fait que je me trouve toujours dans la situation désagréable de ceux qui tirent un avantage des peines d’autrui. Quand je m’observe, j’ai d’eux cet air sournois, cette patience, cet effacement dans les batailles, à quoi succède, dans le calme rétabli, le besoin de commander.

26 NOVEMBRE.

J’ai encore revu Curti. Il change de plus en plus. Il me donne brusquement l’impression de vieillir. Le plus naturellement du monde, il m’a raconté une histoire qui lui est arrivée hier, sans se rendre compte combien elle le trahissait. Comme il se trouvait chez des amis, un Espagnol, Guerrera, qui n’avait pas compris son nom au moment des présentations, insinua que la famille Curti avait laissé un mauvais souvenir à Madrid au moment de l’affaire Gomez. Curti demanda des excuses que l’Espagnol avec force gestes lui donna tout en déclarant s’être profondément trompé et tout en affirmant avec une platitude inouïe que ses paroles avaient dépassé sa pensée. Il ne chercha plus qu’une chose, se mettre en bons termes avec l’offensé, allant jusqu’à l’inviter en Espagne, l’assurant qu’il ne voulait pas le quitter ainsi sur une mauvaise impression, demandant à le revoir, à finir la soirée ensemble, allant même jusqu’à dire qu’il ne regrettait plus son incorrection puisqu’elle lui avait permis de faire plus ample connaissance de l’homme le plus délicieux qu’il eût rencontré sur son chemin. Mais Curti, qui jadis eût certainement passé sur cette maladresse, ne voulut rien entendre et, froidement, il se retira. L’origine de ce nouvel état d’esprit n’a pas été exclusivement causée par la maladie qui le mine. Ainsi que me l’a raconté Madeleine, un fait en apparence insignifiant a éveillé une sorte de révolte qui, durant trente ans, avait existé en lui à son insu et qu’une acceptation profonde du sort avait masquée. Il y a quelques jours, il lut dans les journaux qu’un de ses anciens amis, André Michaud, avait, au cours d’une exploration en Afrique centrale, découvert les restes d’une expédition perdue en 1850. Cet événement sans grande importance amena la scène suivante. Au cours d’une petite réception, il dit, en montrant l’entrefilet concernant cette nouvelle : « J’ai bien connu Michaud. C’était un garçon étrange et assez casse-cou. » Or, parmi les invités, se trouvait un certain Léger qui entama une discussion sur Michaud qu’il connaissait également, mais de fraîche date. Et, aux yeux de tous, Curti fut complètement éclipsé. Tous les détails qu’il avait donnés, Léger les contredisait. Il sentit alors plus que jamais combien son passé était mort, combien on attachait peu d’importance à ce qu’il pouvait dire, alors qu’on écoutait religieusement Léger qui, l’année précédente, pour affaires, avait été en contact avec Michaud.

29 NOVEMBRE.

Aujourd’hui, bien que cela m’arrive rarement, j’ai éprouvé le besoin de m’épancher, de me confier à un ami. Je me suis rendu à cet effet chez Curti, tellement, avant-hier, il m’avait paru abattu, proche de moi. Voilà un homme qui a tout perdu, qui a souffert plus que quiconque de l’ingratitude, de l’indifférence du monde. Voilà un homme qui, sous un air souriant, cache une profonde amertume. Eh bien, cet homme que je sens par l’esprit si fait pour être mon ami n’a pas compris ma tristesse. Je lui ai dit tout le mal que je pensais du monde. Aucun écho n’a répondu à mes paroles. Être consolé, c’est avant tout être compris. Mais cette consolation sans compréhension profonde, la consolation qui se trompe et qu’il faut soi-même diriger, comme elle semble inopérante ! Au moment où il me dit : « Vous êtes jeune, vous pouvez beaucoup attendre de la vie », à moi qui n’attends rien de la vie, à moi qui n’ai jamais songé une seconde que mon âge pût jouer un rôle dans mes peines, comme j’ai senti que nous étions loin l’un de l’autre !

Il pourrait apparaître que, si je souffre tellement, c’est que Madeleine en est la cause. Pas le moins du monde. Et si j’ai une telle pudeur à montrer mes sentiments, c’est que j’ai eu horreur d’en faire état. Rien n’est plus lâche que de se servir de sa souffrance réelle pour exagérer celle que vous cause un cas particulier. Et maintenant je crois deviner que, si Curti a si peu compati à mes maux, c’est sans doute qu’il a cru que sa fille en était la cause. L’aurais-je compris avant que je ne l’en aurais pas dissuadé, car il eût vu certainement dans mes explications de l’indifférence pour Madeleine. Il n’y a qu’en soi-même que l’on puisse trouver une consolation. J’en suis arrivé à présent à appréhender chaque jour nouveau. Plus j’avance, plus j’ai peur de l’inconnu comme si, à mesure que le temps passe, il s’approchait, au lieu de conserver, comme avant, ses distances.

3 DÉCEMBRE.

Le comte de Belange a téléphoné qu’il désirait nous voir, et Madeleine lui a demandé de venir le soir même, ce qui m’a surpris, tellement elle me paraissait préoccupée par le sort de Roger. Dès six heures, elle a songé à sa toilette. Elle aime à reparaître, devant les gens qui l’ont connue, au mieux de sa condition, comme pour leur montrer que leur absence ne l’empêche pas de garder sa beauté, tout au contraire, et peut-être aussi pour qu’ils regrettent davantage de ne pas avoir cherché à la revoir plus tôt. Les pires ennuis, quand l’heure de se préparer arrive, disparaissent. Les soins que Madeleine donne à sa personne ont une telle importance que, les sacrifier à cause d’une peine, elle ne l’envisage même pas. Comme un homme soucieux est capable, s’il rencontre un ami, d’être gai, de projeter une partie de plaisir dont il sait ne pas pouvoir jouir, Madeleine, dans sa détresse morale, conserve vis-à-vis des étrangers l’apparence d’une femme heureuse. Elle sonna la femme de chambre et ce fut de sa voix habituelle qu’elle lui donna un ordre. La beauté est sa défense. Fardée, habillée, élégante, elle souffre moins, comme si, apprêtée, elle était au-dessus des querelles de ce monde. C’est donc un peu pour se protéger qu’elle apporte tant de soin à sa toilette.

C’est au cours de notre séjour à Nice que nous avons fait la connaissance de Belange, ou plutôt que Madeleine a attiré mon attention sur lui, car je ne sais comment cela s’est fait, mais elle le connaissait déjà. Nous étions assis à la terrasse d’un glacier, lorsque, brusquement, elle me dit : « Tu regarderas tout à l’heure à ma droite. Tu verras un vieux monsieur. C’est le comte de Belange. Nous avons fait le voyage de Paris à Nice ensemble. Mais ne regarde pas tout de suite. » Madeleine me parut émue. C’était d’une voix changée qu’elle avait prononcé ces mots. Une seconde, elle avait sans doute pensé à taire qu’elle connaissait cet homme pour ne pas m’indisposer, mais, parce qu’il arrive souvent que l’on ne peut cacher ce que l’on a fait, même si c’est mal, quand cela intéressera, elle n’avait pu s’empêcher de montrer le comte, semblable ainsi à la femme la plus amoureuse, ne pouvant taire à celui qu’elle sait jaloux qu’elle a très bien connu un de ses amis. Par représailles, je regardai immédiatement dans la direction indiquée, comme ces hommes qui, pour blesser leur femme, se tournent eux-mêmes en ridicule, deviennent insolents, sans penser que la personne avec laquelle ils le sont est peut-être charmante, uniquement pour entraîner avec eux dans le mépris celle de qui ils veulent se venger « Ce monsieur ? » demandai-je à haute voix en désignant le comte d’un mouvement ostensible. Madeleine ne sut où se cacher. D’un seul coup, le sang lui monta à la tête. « Je te préviens que, si tu continues, je m’en vais et tu ne me reverras jamais. » Je m’aperçus que le comte était pour elle une sorte d’idéal. Madeleine veut être seule à comprendre les êtres supérieurs. Au même moment, soit qu’il eût été attiré par notre conversation, soit que ce fût machinalement, le comte se tourna vers nous. Il vit ma femme, mais parut ne pas la reconnaître. Celle-ci, à qui une telle distraction eût dû paraître blessante, lui sourit, avec, malgré elle, cet air des aventurières qui désirent qu’on leur parle, qui s’offrent, ce qui avait quelque chose de profondément pénible chez cette femme d’habitude si réservée. Ce petit manège n’échappa pas au comte, qui, en réalité, l’avait certainement reconnue. C’est un homme galant, habitué aux femmes, qui sait discerner exactement à quel monde il a affaire sans pourtant le laisser paraître. Cette façon de le solliciter est justement ce qu’il attend avant de se hasarder. Il fait alors semblant d’ignorer qui sont ses admiratrices et seraient-elles des pucerons qu’il les traiterait en grandes dames. Il sait ne pas paraître désirer une femme. Le jour de notre arrivée à Nice, il a quitté Madeleine franchement sans lui demander de rendez-vous, avec indifférence, avec élégance, sans paraître rien espérer. Aussi, aujourd’hui, ne s’est-il pas du tout senti embarrassé vis-à-vis du tiers, en l’occurrence moi. Il sourit à Madeleine exactement comme si elle avait été seule, sans le moindre sous-entendu dans son sourire, comme s’il était uniquement heureux de revoir une figure de connaissance. Quant à moi, malgré cet air inoffensif, j’étais furieux, car je comprenais le jeu du comte. Par discrétion, la voyant en compagnie d’un homme, il détourna aussitôt la tête. Cette attitude emplit Madeleine d’une plus grande admiration. « Cette génération, me dit-elle à voix basse, avait quand même le culte de la femme. » Par la suite, elle s’appliqua à ne plus regarder le comte. Lorsqu’elle a salué une connaissance, aussi gentiment que cela soit, elle évite soigneusement de rencontrer de nouveau son regard, trouvant que cela fait distingué d’en rester sur le premier salut. Quant à moi, à chaque instant, je le regardais avec dureté, ce qui fit dire à Madeleine : « Comme tu es mal élevé, tu ne sais donc pas qu’on ne regarde pas comme cela les gens. » Car elle avait alors, de la politesse, une idée aussi vague qu’ont certaines personnes des lois. Les règles de la politesse, c’était quelque chose d’écrit, elle ne savait où ni par qui, mais d’écrit. Ce qui lui dictait sa délicatesse, elle croyait que ce n’était pas celle-ci qui le lui dictait, mais la connaissance qu’elle avait de ces règles. Elle attachait plus d’importance à ce que l’on apprend qu’à ce qui naît naturellement de la sensibilité. L’homme poli était celui qui faisait des choses en apparence impolies, qui, pourtant, n’étaient faites justement que dans la bonne société. Elle s’appliqua donc à ne pas regarder le comte qui, pas dupe, après avoir glissé quelques regards en vain, avait adopté la même attitude en homme habile qu’il était et peu pressé d’arriver à un résultat. Finalement, il quitta sa place, passa devant notre table. Au même instant, Madeleine leva la tête et ses yeux rencontrèrent ceux du comte. Elle en fut tellement émue qu’elle cacha son trouble dans un autre soutire. Puis, ayant en même temps conscience que ce sourire eût pu être interprété comme une avance, elle rougit. C’est peut-être ce qui gêne le plus Madeleine, l’idée qu’un homme puisse, tout en restant aimable, penser qu’elle désire qu’il lui parle. Le comte se crut autorisé à lui dire : « Vous vous plaisez à Nice. N’est-ce pas, madame, que cette ville est ravissante ? » Madeleine était confuse. Elle répondit par monosyllabes. Comme le comte avait un air si bon enfant, si aimable, elle me présenta. « Asseyez-vous donc, ajouta-t-elle. — Mais je ne voudrais pas vous déranger », dit Belange en prenant une chaise. Puis, se tournant vers moi : « Monsieur vient peut-être d’arriver ? » poursuivit-il avec un sourire profondément sympathique. Il sait paraître s’intéresser à tout le monde, même quand son interlocuteur est un rustre. De même que, lorsque dans un groupe où il se trouve on fait une plaisanterie sans sel, il doit rire par politesse avec autant de cœur que s’il avait ri vraiment, de même en cette circonstance s’appliqua-t-il à se mettre au diapason d’un homme mécontent. « Vous venez sans doute de Paris ? » continua-t-il. J’ai alors ce quelque chose de ridicule des gens qui, pour la moindre explication, donnent des raisons intimes sans connaître leur interlocuteur. À peine me pose-t-on une question que, par générosité peut-être, je me sens entraîné à dire pourquoi je suis parti, à dire que c’est parce que ma mère malade avait fait jadis un séjour à Nice et qu’elle m’avait vanté cette région. Pourtant, ce soir-là, je répondis monosyllabiquement pour montrer à Madeleine dans quel mécontentement elle m’avait jeté. Belange s’était bien aperçu de ma mauvaise humeur et, en habile psychologue, il faisait semblant de ne pas s’en apercevoir, car il savait qu’il n’y a pas de plus sûr moyen de plaire aux femmes que de ne pas paraître remarquer ce qu’elles désirent cacher. Ce fut Madeleine qui parla pour moi : « Mais oui, mon mari vient de Paris. » Finalement le comte se leva. Il sentait qu’il avait séduit Madeleine et qu’il m’avait exaspéré. Toujours avec le même air aimable, comme s’il eût été à cent lieues de se douter de ce qui s’était passé, il prit congé.

Hier soir, lorsque Belange est arrivé, Madeleine l’a accueilli avec une très grande amabilité, et cela bien qu’elle souffrît terriblement. Malgré la fuite de Roger, le comte demeurait intact dans son esprit. Pas une seconde il ne lui était venu à l’idée de le recevoir comme elle eût reçu quelqu’un d’autre. Elle ressemble à ces gens qui, lorsque la cause d’un de leurs ennuis vient d’une personne pour laquelle ils ont de l’admiration, gardent pour eux seuls leurs peines, eux qui, si cet ennui est causé par un être indifférent, en font une histoire terrible. Le comte planait au-dessus de tout ce qui pouvait lui arriver.

5 DÉCEMBRE.

La visite de Belange me fait songer à une scène qui s’est passée à Nice peu avant notre départ, scène aussi ridicule que celle du glacier. Nous étions, Madeleine et moi, en train de nous promener sur la jetée lorsque nous avons rencontré le comte. Elle ne l’avait pas oublié. Chaque fois qu’elle était sortie, elle avait pensé à lui, elle avait préparé ce qu’elle dirait si le hasard les mettait face à face. En nous voyant, il s’approcha et, le plus simplement du monde, comme il eût fait avec une vieille dame, c’est-à-dire sans paraître vouloir rester, il dit : « Ne trouvez-vous pas ce temps délicieux ? » Cela sans dire bonjour, sans risquer le moindre témoignage de politesse. « Délicieux, monsieur », répondit Madeleine en regardant la mer toute bleue où se mouvaient quelques voiliers. Belange continua : « Cela fait naître le désir de se promener en mer, de se mêler encore plus intimement aux éléments. — C’est tellement beau », répondit Madeleine, mais sur un ton forcé. Car bien qu’elle parlât toujours de beauté, qu’elle s’extasiât devant les fleurs, devant les jardins et les villas, elle était en réalité complètement insensible à la beauté. Cette contemplation faisait partie de l’attirail d’une jeune et jolie femme et il faut voir avec quel mépris elle traite ceux qui sont insensibles à l’art, aux teintes pastel du ciel. Elle n’a pourtant d’intérêt que pour ce qui a été découvert par les touristes, que pour ce qui suscite des excursions, des caravanes, et, plus il est coûteux et difficile de se rendre à un endroit, plus le site est admirablement sauvage et grandiose. Car, si raffinée qu’elle veuille être, la beauté ne peut être pour elle que sauvage. Le comte nous accompagna en s’excusant de le faire par ces mots : « Puisque vous allez jusqu’au casino, je vais faire un petit détour. » Madeleine était enchantée. Belange, qui à une autre femme eût dit, s’il l’avait senti nécessaire, que le pays l’écœurait par son côté « opéra-comique » comme si c’était venu de lui, alors qu’il avait entendu cette comparaison cent fois, c’est-à-dire en trouvant naturel le rire qui eut accueilli sa remarque, auprès de nous ne fit que se répandre en admiration. Pourtant, il voulut placer « opéra-comique ». Il y avait une foule d’expressions de ce genre qui lui plaisaient et dont il émaillait sa conversation, comme en parlant d’une villa « cela fait très chalet suisse » ou en parlant d’un petit square de la place Masséna « cela fait très Tuileries en miniature ». Il dit donc : « Ne trouvez-vous pas que ce pays fait, en plus beau naturellement et en vrai, très décor d’opéra-comique ? » Madeleine acquiesça en souriant par politesse. Elle était complètement insensible à ce genre d’esprit. Elle ne comprenait pas le sens des mots lorsqu’on les plaçait dans des acceptations où elle n’était pas habituée de les voir. Le fait de dire que ce pays faisait très opéra-comique lui semblait d’une part élégant, et en même temps cela lui causait, sans qu’elle pût dire pourquoi, une impression de frivolité. Et c’était justement ce dont elle avait le plus horreur, la frivolité. D’un seul coup, le comte lui parut plus étranger et, malgré elle, elle fut mise en défiance. Belange, pour la première fois, ne s’aperçut de rien. Arrivée au bout de la jetée, Madeleine manifesta le désir de s’asseoir (elle l’avait dit dès le commencement). Le comte chercha des fauteuils. Alors Madeleine le regarda, mais ne s’assit pas, faisant une moue qui signifiait que le fauteuil qui lui était réservé était mal calé. Le comte immédiatement le remit d’aplomb. Il resta lui-même debout, voulant montrer qu’il n’avait pas oublié qu’il avait dit qu’il ne faisait qu’un petit détour et ne pas avoir l’air de se croire autorisé, du seul fait qu’il avait fait quelques pas avec nous, à s’asseoir tout de suite. Madeleine eut alors le sentiment de n’avoir pas été à la hauteur de la situation. Comme le jour où le maître d’hôtel avait refusé son aide, elle éprouva la sensation la plus déprimante qu’elle pût ressentir, celle d’offrir ce qu’on refusait, car, en s’asseyant elle n’avait pas pensé une seconde que le comte pût ne pas l’imiter. Elle faillit se relever, puis, pensant que cela eût semblé ridicule, elle dit en se forçant à sourire : « Mais asseyez-vous donc, monsieur », ce qui, aux yeux de Belange, était la preuve qu’elle n’avait pas remarqué sa finesse. Pour ces raisons, il dut croire que pour l’avenir il n’aurait pas à prendre tant de précautions. Cela le rendit plus audacieux. Car le comte, au commencement de toute liaison, est une perfection de délicatesse. Mais il ne le demeure pas. Il ne faut être délicat qu’en tant qu’on le remarque. Aurait-il affaire avec un être grossier qu’il finirait par devenir grossier. Comme beaucoup de femmes, Madeleine croit aux honneurs que lui rendent les hommes. Elle voulait être digne des hommages du comte. Il était près d’elle et lui parlait à voix basse, de sa voix dont il se vantait, ce qui par l’imprévu et la rareté de cette vantardise semblait lui ajouter de la distinction. C’était déjà un plan plus élevé, puisqu’il n’était plus question de jolis cheveux, mais de voix chaude. Elle qui jamais ne faisait la coquette, elle qui ne savait le faire, elle commençait à minauder, car elle ne voulait pas qu’il pensât du mal d’elle ni qu’il regrettât d’avoir passé un instant à son côté. Au bout de quelques minutes, il lui demanda à quel hôtel nous étions descendus. C’était ce qu’elle appréhendait. Elle répondit « dans un petit hôtel » parce qu’elle avait en horreur le vacarme et qu’elle était venue pour ne voir personne et se reposer. Mais tout à coup elle s’interrompit et rougit. Je la regardai, étonné. Elle baissa la tête. J’aperçus alors Mme Laferrière qui venait vers nous, mais ne nous avait pas encore vus. C’était une des pensionnaires de Mlle Davis. Nous avions déjà parlé plus d’une fois à cette ancienne danseuse. Mme Laferrière était encore très coquette. Elle avait eu, paraît-il, son heure de célébrité dans la société parisienne d’avant-guerre. Elle portait d’énormes bijoux dès le matin et se maquillait comme une actrice. Elle aimait à se lier avec les jeunes femmes pour les plaindre. Elle semblait comprendre tous leurs ennuis parce qu’elle les avait connus également. Elle se donnait des allures de douairière, parlant sans cesse de son appartement trop grand pour elle seule, des œuvres de bienfaisance dont elle faisait partie, de domestiques. Ainsi, en même temps qu’elle s’était liée avec Madeleine, elle avait interrogé tout le personnel de la pension, proposé à l’un et à l’autre de les prendre à son service. Elle avançait vers nous à petits pas, accompagnée par un autre pensionnaire, Joseph Courbet. Nous le connaissions également. C’était un homme de l’âge de Mme Laferrière. Il avait pour cette dernière un profond respect. Toute sa vie, il avait travaillé dans une banque du boulevard des Italiens pour se retirer finalement à Grenoble. Son seul plaisir dans la vie était de venir passer chaque année trois mois à Nice, ce qu’il s’était convaincu être excellent pour sa santé. Or, depuis qu’il avait pris sa retraite, il avait commencé à découvrir la vie. Il se plaisait à répéter maintenant que, s’il avait su, il n’aurait pas gâché son existence ainsi et qu’il aurait fait le tour du monde. D’avoir vécu à l’écart pendant trente ans faisait qu’à présent il éprouvait un grand plaisir à découvrir ces trente années qu’il n’avait pas connues à travers les racontars de relations comme Mme Laferrière qui, elle, avait vécu librement. Et quand il apprenait par elle ses réceptions, les événements mondains auxquels elle avait assisté, il écoutait, ravi, croyant revivre le temps perdu, connaissant ainsi après coup ce qui aurait dû être sa vie, ce qui était une sorte de compensation.

Ils approchaient tous deux à petits pas, sans parler. De temps à autre, Mme Laferrière, de sa canne, désignait les derniers étages d’un grand hôtel, car elle était descendue dans tous ces lieux et c’était avec contentement qu’elle faisait revivre pour Courbet, en même temps que pour elle, un passé mort. Madeleine était pâle. Elle redoutait que ces vieilles gens ne s’arrêtassent, ne nous parlassent, surtout Mme Laferrière qui n’eût pas manqué de s’adresser au comte de Belange comme à un de ses amis. Ils approchaient toujours. Le comte, les jambes croisées, s’était tu. Alors qu’il avait à peine parlé, il avait, en regardant la mer, l’attitude d’un homme qui, lassé par une longue conversation, prend un instant de repos avant de repartir sur un autre sujet. Il voulait ainsi inspirer confiance à ma femme. Il voulait montrer qu’il n’était pas l’homme qui se lance sur sa proie en parlant sans interruption, mais au contraire le rêveur qui se tait quand il n’a rien à dire. Le couple approchait. Madeleine baissa encore davantage la tête. Mais au même moment, Belange lui posa une question, au moment où justement le couple passait devant nous. Madeleine eut alors nettement l’impression que, si elle ne répondait pas, ce serait étrange non seulement aux yeux de Mme Laferrière et de Courbet, qui en concluraient qu’elle ne voulait pas les voir, mais aux yeux du comte, ce qui était plus grave. Quand Madeleine rougit de connaître certaines personnes, elle commence par être inquiète, gênée. Puis, brusquement, elle pense qu’elle est bien bête de se faire du souci pour autrui. Elle se ressaisit alors, et, comme si pas une seconde elle n’avait été embarrassée, elle devient enjouée, confiante. Elle leva les yeux et, en regardant les vieilles gens, mais sans paraître les reconnaître, elle éclata de rire aux propos que lui tenait le comte. Mme Laferrière et son ami avaient continué leur chemin. Quelques secondes après, en regardant dans leur direction, j’aperçus la vieille dame qui nous désignait à son compagnon du bout de sa canne.

7 DÉCEMBRE.

Aujourd’hui, j’ai appris que Chambige était compromis dans une affaire de spéculation, ce qui m’a plongé dans une inquiétude terrible. Dans un livre que j’ai eu l’occasion de feuilleter, il est question de sujets que tout bon auteur dramatique doit connaître. Il en est un notamment qui m’a frappé, celui de l’homme ayant commis une faute de jeunesse et ayant un témoin à cette faute. Il aime une femme. Il va être heureux. Il s’est fait une vie agréable lorsque paraît celui qui sait. Sous peine de tout dire, celui-ci lui demande de l’argent. Il s’apaise devant une certaine somme. Puis, comme le coupable se croit tranquille et oublié de nouveau, le maître chanteur reparaît. Il devient de plus en plus exigeant. Je suis cet homme pour certains. Je sais par exemple que Paul D… il y a dix ans, est venu chez moi affolé me dire qu’il avait contracté une maladie terrible avec une femme. Je lui ai remonté le moral. Il parlait de se suicider. Je l’ai conduit chez un docteur de mes amis. Maintenant il est guéri. Il n’a plus qu’à se faire donner des soins de temps à autre, afin que le mal ne reparaisse plus. Mais je sais qu’il ne l’a pas dit à sa femme. Il le lui cache avec un soin extraordinaire. Cet homme n’est certainement pas heureux. Quelquefois je le rencontre avec sa femme. Il fait peine à voir. Il vit dans la peur continuelle qu’elle n’apprenne sa maladie, qu’elle ne se détourne de lui, dégoûtée. Il l’adore et ce serait pour lui quelque chose d’effrayant. Je connais un autre secret d’un homme également marié. Au cours d’une rafle dans un hôtel, il a été surpris dans des conditions dont j’aime mieux ne pas parler Après avoir pris son nom, les policiers l’ont relâché. Atterré, il m’a avoué ce qui s’était passé, me demandant si cela se saurait, si on allait prévenir sa famille, comme il avait entendu dire qu’on le faisait. Je l’ai rassuré en lui disant que ce n’était qu’en cas de récidive qu’on « prévenait », ce que j’ignore, mais simplement pour le rassurer. Or on n’a pas prévenu sa femme. Les années sont venues et je reste le seul à connaître cette malheureuse aventure. Quand il m’arrive de rencontrer ces deux hommes, ils sont avec moi d’une amabilité extraordinaire. Nous ne parlons jamais de ce qui s’est passé. Je crois même qu’ils s’imaginent que j’ai tout oublié. Il m’est arrivé d’être invité chez eux et de passer une soirée entière en compagnie de leur femme. Cela avait quelque chose de pénible, d’effrayant, surtout quand les femmes, par de petits rires, laissaient sous-entendre qu’elles connaissaient leur mari mieux que moi. Je n’ai point besoin de dire que j’aimerais mieux mourir que de trahir de tels secrets.

Ce que je suis pour eux, il y a un homme, à ma connaissance, qui l’est pour moi. Je ne crains aucun chantage de sa part, mais ce que j’appréhende, c’est qu’il n’ait raconté ma faute à d’autres personnes et que, parmi ces dernières, il s’en trouve, un jour, qui viennent tout dire à Madeleine. Voici ce qui s’est passé. À vingt ans, ma plus grande ambition était d’avoir de l’influence sur autrui, de dominer grâce à des conversations quotidiennes de plusieurs heures, de réussir à prendre de l’empire sur des êtres faibles, à qui je faisais faire tout ce que je voulais. J’aimais alors une jeune fille. Il est arrivé à tout le monde d’obliger un ami à faire une chose que l’on désire tout en sachant qu’elle sera nuisible par la suite. Je n’avais pour vivre que la modeste pension que m’envoyait mon père. Pourtant, chaque jour, pendant des mois, je suppliais Lucienne de quitter sa famille et de venir vivre avec moi. Je lui faisais entrevoir une vie magnifique. Et plus elle refusait, plus j’insistais, usant de tous les procédés, la menaçant, comme Maud jadis, de rompre si elle ne se décidait pas. Or, un jour, elle céda. J’en fus abasourdi. Bientôt nos difficultés pécuniaires furent telles que j’exigeai qu’elle retournât dans sa famille ou bien qu’elle demandât des subsides à son père. Elle ne le voulut pas. Alors, je lui rendis la vie impossible, la menaçant de fermer la porte le soir, étant avec elle d’une cruauté dont aujourd’hui j’ai honte. Finalement, affolée, un jour elle ne revint plus. Malgré toutes mes recherches, je ne pus la retrouver. S’était-elle donné la mort ? Était-elle partie pour l’étranger avec le premier venu ? Je ne savais pas. Or, un matin, je reçus la visite de son père. C’était Chambige. Je ne sais pas comment il avait appris mon adresse, mais il m’avait découvert. Il me demanda où était Lucienne. Ce fut à ce moment que la chose devint grave. Au lieu de dire la vérité, j’eus subitement peur et je mentis je lui dis que Lucienne m’avait suivi de son plein gré, mais qu’elle avait rapidement eu assez de la vie que je lui avais faite à cause de son amour du luxe et qu’elle m’avait abandonné pour un monsieur très riche. Le père me regarda avec un mépris dont je me souviendrai toujours. Il tira de sa poche un carré de papier et me le lut. C’était une lettre de Lucienne. Elle racontait tout ce qui s’était passé, ma cruauté, combien je l’avais fait souffrir, elle demandait pardon à son père du chagrin qu’elle lui avait fait. Cette lettre était d’une détresse infinie. Le père se mit à pleurer, mais sans se départir de sa colère. À un moment, je crus que nous allions nous battre, car il s’était approché de moi et me tenait par une épaule, me secouait sans que j’osasse faire un mouvement à cause du respect que son âge m’inspirait, à cause aussi que je me sentais tellement coupable. Il était désespéré. Que sa fille fût venue vivre avec moi n’était rien à côté de ce qui venait d’arriver. L’impuissance où il était de ne pouvoir se venger le rendait fou. Finalement, il s’en alla, mais en prononçant ces mots : « Bandit que vous êtes, je garde cette lettre. Elle vous suivra toute votre vie. Elle est longue, la vie, et vous verrez que vous le regretterez, que je me vengerai. Tout le monde saura ce que vous avez fait. Aucune femme ne voudra de vous, vous m’entendez, quand on saura ce que vous avez pu faire à une innocente, car ma pauvre enfant, vous l’avez tuée, j’en suis certain. Vous l’avez tuée, assassin que vous êtes. »

En même temps que je maltraitais Lucienne, je dois dire que je l’aimais de tout mon cœur. Dès qu’elle n’était plus près de moi, je pensais à elle et j’étais tenaillé par la jalousie. Mais, dès qu’elle paraissait, il se passait ceci d’étrange en moi qu’il me fallait la martyriser. C’était plus fort que moi et quand, au bout de peu de temps, je parvenais à la faire pleurer, j’étais incapable d’avoir un beau geste, de la réconforter. À cette époque, il y avait alors en mon cœur quelque chose de monstrueux, d’une dureté extraordinaire. Je me souviens, à ce sujet, d’une histoire qui montrera à quel point j’étais dur en apparence. Au lycée, j’avais frappé un jour un camarade si malencontreusement qu’il s’était blessé assez gravement en tombant. Conduit chez le directeur (j’avais quatorze ans), on me mit devant les faits. On me demanda de manifester du regret, grâce à quoi l’affaire serait oubliée. Cela, je ne voulais jamais le faire. Pendant une heure, trois professeurs, le directeur et une femme qui s’était jointe à eux me harcelèrent pour me faire regretter, mais je demeurai de pierre. À bout de patience, on m’enferma dans une courette. À peine fus-je seul que j’éclatai en sanglots ; mais non point d’une manière banale. J’éclatai en sanglots et cela dura trois heures. Pendant ce temps, je restai insensible à tout, uniquement en train de pleurer, le corps secoué de frissons, si bien qu’à la fin, quand je m’arrêtai, je n’étais plus capable de me tenir sur mes jambes, je tombai à terre et on dut me transporter chez mes parents absolument comme un moribond, ce qui était ma vengeance en quelque sorte, car je me souviens que, malgré mon état, je discernai bien l’ennui des professeurs. À la suite de cette histoire, je restai quatre jours alité et je ne retournai au lycée que quinze jours après. On peut se rendre compte qu’avec une telle dureté de caractère, ce que je faisais supporter à Lucienne me semblait peu de chose et combien j’avais de force pour ne pas lui montrer ce qu’au fond je ressentais. En outre, Lucienne était très sensible. Le fait d’avoir quitté sa famille l’avait rendue inquiète, craintive. Elle ne parlait presque plus ; elle était devenue veule et comme privée de volonté ; continuellement, je lui reprochais cette mollesse qui ne faisait que s’accroître sous mes reproches. Elle en était à ressembler à une bête battue. Elle n’osait plus rien dire, plus rien faire, tellement elle craignait que je ne m’emportasse, si bien que je m’emportais parce qu’elle n’agissait pas. Et plus je la dominais ainsi, plus je l’affolais, plus je sentais naître en moi une profonde satisfaction. J’éprouvais le besoin de faire d’elle une esclave, un être qui n’eût plus la moindre personnalité. Un jour pourtant, peu de temps avant sa fuite, elle se rebella. Dire dans quelle stupeur d’abord, puis dans quelle colère cela me plongea est impossible. Je restai un instant pâle et étonné. Puis brusquement je me mis à l’injurier. Son impassibilité apparente m’excitait de plus en plus, si bien que mes paroles devenaient de plus en plus violentes. Je devais me pincer, me tordre les doigts pour résister au besoin que j’avais de la frapper. J’étais blême de rage et impuissant à trouver des paroles plus injurieuses que celles que j’avais dites, tellement j’avais déjà crié, si bien que cela augmentait encore ma fureur. Et elle demeurait toujours impassible. Soudain, elle n’éclata pas en sanglots mais eut une crise nerveuse. C’est cruel à rapporter, mais dire le soulagement que je ressentis alors est aussi impossible. C’était, devant ce pauvre corps agité de convulsions, comme si une douche tiède venait de m’inonder et de me détendre les nerfs. Tout s’éclairait autour de moi. Tout prenait du relief. Je revivais. Alors, brusquement, je cessai de parler et, sans la moindre tendresse, à la manière d’un étranger, je la mis sur le lit et lui frictionnai les tempes avec de l’eau fraîche. J’étais calme et froid et surtout préoccupé de cesser mes soins au moment où elle pourrait s’apercevoir que je lui en donnais. Voilà quel a été ce misérable amour. Pourtant, je ne crois pas que je sois méchant. Tout cela, c’était de l’orgueil, de la dureté de jeune homme. Je l’aimais et, comme preuve de cet amour, je veux simplement citer ce fait. Il arrivait qu’en dormant Lucienne prononçât des phrases entières. Elle rêvait chaque nuit d’une foule de choses et le matin elle se souvenait de tout. Une nuit que je ne dormais pas, je l’entendis, dans son sommeil, prononcer ces paroles : « Non, non, vous n’êtes pas gentil. Je vous assure, monsieur, que je le soignerai bien. D’ailleurs il me connaît mieux que vous (elle parlait d’un chat noir). Vous n’aurez jamais la patience de l’élever. Il faut leur donner leur lait régulièrement sans quoi ils meurent. Laissez-le-moi, je vous en supplie. Si vous l’emportez, il va être malheureux. Il m’aime tellement. Non… non… je vous en supplie… laissez-le… » Je compris qu’elle rêvait qu’un inconnu voulait lui prendre un chat qu’elle s’imaginait posséder et qu’elle souffrait de cette séparation, comme sans doute, et c’était la cause probable de ce rêve, elle supposait que son père souffrait. Puis, tout à coup, elle poussa des petits cris de douleur. Alors, j’eus pitié d’elle. Je me levai sans bruit. Dans l’hôtel où nous habitions, il y avait justement un chat. Je mis mon pardessus et, dans l’escalier obscur, je partis à la recherche du chat. Mais naturellement je ne le trouvai pas. Je montai jusqu’au sixième, regardai dans toutes les encoignures, en m’éclairant avec des allumettes. Puis je descendis jusqu’au rez-de-chaussée. Tout le monde était couché. Pourtant je vis, à travers la porte du bureau, une faible lumière. La femme de chambre qui prenait la garde cette nuit-là m’ouvrit. Le chat était avec elle. Je l’emportai, remontai dans notre chambre, fermai doucement la porte et me recouchai. Lucienne dormait paisiblement. Je la réveillai doucement et lui montrai le chat qui ronronnait. Elle ne comprit pas tout de suite, puis, se souvenant de son rêve, eut dans son visage un éclair de joie qui me causa un grand bonheur. Cette histoire est peut-être ridicule, mais il me semble que c’est vraiment par amour que je suis parti ainsi la nuit, à travers l’hôtel, à la recherche d’un chat.

Après le départ de Chambige, je vécus des heures terribles. Longtemps, j’eus le sentiment que mon bonheur était entre les mains de cet homme et que le jour où il voudrait il pourrait le rompre. Ce n’est que quelques années plus tard que, tout à fait par hasard, j’appris que Lucienne était mariée et heureuse. Notre aventure m’avait laissé un souvenir pénible. Or, aujourd’hui, alors que cette histoire est oubliée depuis longtemps – elle date de quinze ans –, je me sens tout à coup aussi inquiet qu’aux premiers jours. En lisant le journal, ce matin, j’ai appris que Chambige était sur le point d’être arrêté. Toute ma tranquillité s’est envolée. Il me semble qu’il va surgir d’un moment à l’autre chez moi, que, pour ne pas sombrer seul, il va tout dire à Madeleine, faire du scandale, raconter même à ses juges, pour montrer la beauté de son caractère, combien il a été bon pour l’homme qui lui avait causé un si grand chagrin.

Et je pense à ma femme. Ce matin, elle m’a semblé plus belle et plus désirable que jamais. Je ne sais si vous avez ressenti du mépris pour vous-même lorsque, seul détenteur d’un lourd secret, lorsque, chargé de vice et de laideur, paraît devant vous l’être auprès de qui vous avez toujours vécu, intact et pur. Comme cet être est beau alors et comme on se sent peu digne de lui ! Avec quelles forces immenses on peut regretter le mal que l’on a fait ! On se jure de ne jamais plus recommencer et si, par une faveur du ciel, on a seulement frôlé les conséquences d’une faute, on a échappé au châtiment, avec quelle allégresse on se rapproche de cet être que l’on aime ! Mais cette joie passe, l’ennui vient et il nous faut quelque chose de nouveau. Qu’il est dangereux d’être un homme ! Avec quelle sincérité, quand on est au fond du gouffre, on peut regretter son bonheur perdu ! Mais avec quelle légèreté, quelle insouciance on le compromet ! Si je puis faire un vœu, c’est celui d’être toujours assez maître de moi pour ne rien risquer dans l’avenir, pour ne jamais céder à la tentation et pour toujours demeurer digne de la femme que j’aime. Et au moment où je fais ce vœu de tout mon cœur, de toutes mes forces, je songe que Chambige est toujours vivant et que, peut-être tout à l’heure, peut-être demain, il dévoilera tout.

8 DÉCEMBRE.

Mes résolutions se sont envolées. Pour la première fois, je me suis révolté. Je commençais à perdre patience. Chaque jour, Madeleine me couvrait plus de ridicule. Il n’y avait pas de raison que cela cessât. Peut-être ai-je agi dans un accès de colère. Je ne le sais pas. Je ne veux pas le savoir. Voilà ce qui s’est passé. En rentrant, à la fin de l’après-midi, je me rendis dans notre chambre à coucher. Après avoir tourné quelques instants, j’aperçus, sur la cheminée, de magnifiques orchidées. Leur présence ne me surprit pas. Ce qui attira mon attention, ce fut la corbeille d’osier et les rubans qui la paraient. Si loin de moi était la pensée de soupçonner quoi que ce fût que durant quelques minutes je n’y prêtai plus garde. Je m’assis par désœuvrement seulement je regardai la corbeille. Un doute germa alors dans mon esprit. Mais je le chassai, tellement il me semblait impossible que ces fleurs se trouvassent dans cette chambre si elles étaient compromettantes. Cependant, plus je les examinais, plus elles me semblaient venir d’un autre monde. Elles devenaient petit à petit à mes yeux comme le symbole de la luxure et du mensonge. Je les regardai plus fixement encore. « Ce n’est tout de même pas possible qu’elle ait acheté ces fleurs ! » pensai-je. Cette réflexion m’est familière. C’était celle des maris qui suspectent leur femme dont ils connaissent les ressources et qui, pourtant, apparaît toujours avec des robes et des bijoux dont ils ignorent la provenance. « Mais si elle ne les avait pas achetées, elle n’aurait pas l’audace de les mettre dans notre chambre », ajoutai-je pour me rassurer. Je me levai, tâchai de trouver la marque du fleuriste, puis, ramassant une feuille froissée de papier cristallin, je la dépliai. Cette corbeille venait de chez Jolibois. Sans penser à mes mouvements, parce que j’étais préoccupé, je la changeai de place, la mis en évidence au milieu de la pièce, puis, refaisant ce que j’avais fait tant de fois quand j’étais enfant et que j’étais jaloux d’un cadeau qu’on avait pu faire à un cousin, je la plaçai sur une chaise devant la porte, de manière qu’en entrant Madeleine la renversât. Je venais de me rasseoir lorsque j’entendis un bruit de voix dans le couloir. D’un bond je me levai. Pour que ma femme ne s’aperçut pas de mon manège et surtout pour ne pas déchaîner sa colère, je courus à la corbeille. Je m’apprêtais à la poser sur la cheminée lorsque Madeleine parut, me surprenant dans la posture grotesque d’un visiteur touchant un objet ne lui appartenant pas, ce qui accrut ma mauvaise humeur. Dès que la porte fut refermée, je demandai sèchement : « Comment s’appellent ces fleurs ? — Ce sont des orchidées. — On te les a données ? — Non. — Tu les as achetées ? — Non. — Enfin, d’où viennent-elles ? — Qu’est-ce que cela peut te faire ? — J’ai tout de même le droit de savoir d’où viennent ces fleurs. — Et moi, n’ai-je plus le droit d’avoir les fleurs qui me plaisent ? » Ce fut avec la plus profonde sincérité que Madeleine me posa cette question. Je commençais à m’énerver. « Je te prie de me dire qui t’a donné ces fleurs. — Cela ne te regarde pas. » Cette réponse, Madeleine me la faisait souvent. Lorsqu’un objet incarne le plaisir, la beauté, enfin tout ce qui appartient à son idéal, elle est convaincue qu’elle ne doit d’explication à personne à son sujet et l’irritation gronde en elle que je me permette de l’interroger. En désirant connaître la provenance de ces fleurs, on eût dit que je voulais forcer la partie la plus secrète de son âme. Elles devaient m’être tellement lointaines que détail sans penser que je pusse lui demander leur origine qu’elle les avait laissées dans notre chambre. Elle les avait même posées en évidence sur la cheminée et, tout à coup, aux questions répétées, elle se rendit compte de sa folie. « Je te demande de me dire qui t’a donné ces fleurs », dis-je cette fois avec violence. Madeleine perdit son sang-froid. Elle regrettait sa légèreté. La peur l’envahissait. Pourtant elle ne se résolvait pas à répondre franchement. Dans cette volonté de nier, je découvris une certaine beauté. Ma femme eût pu avouer et, bien que je feignisse toujours de ne jamais croire aux histoires compliquées, aux histoires où le narrateur est obligé de remonter très loin pour rendre vraisemblable son récit, elle aurait fini par me convaincre. Mais elle ne le voulait pas. Elle eût pu prononcer un nom quelconque, mais comment eût-elle fait pour expliquer les raisons de cet hommage ? Et s’il n’y avait rien que d’anodin dans ce geste d’homme épris, comment eût-elle fait pour se justifier, elle qui ne se révolte jamais contre l’injustice ? Enfant, l’accusait-on d’avoir pris une pomme qu’elle niait parce que, l’ayant ramassée sur une pelouse, elle avait conscience de ne l’avoir pas prise et quand, finalement, elle était obligée de reconnaître qu’elle l’avait prise puis qu’elle l’avait mangée, il ne lui venait pas à l’idée de se disculper en disant la vérité, c’est-à-dire qu’elle l’avait trouvée. En ce qui concernait les orchidées, elle niait de la même façon, avec d’autant plus d’obstination qu’elle sentait les apparences contre elle, car elle ne croit pas, par une sorte de fierté, au secours des explications. « Veux-tu me dire qui t’a donné ces fleurs ? — Non et non et non… » Elle est si peu consciente de l’état d’esprit d’un homme qui interroge qu’elle répond aussi sèchement quand l’impatience transparaît dans la voix qu’au commencement, qu’elle élève même le ton si son interlocuteur l’élève, cela sans varier une seule fois dans ses réponses jusqu’au moment où elle éclate en sanglots. « Si tu ne me le dis pas, j’irai chez la fleuriste », fis-je encore, toujours calme, me réservant comme un atout de citer Jolibois. Cette menace impressionna terriblement Madeleine. S’il y a quelque chose qui lui répugne, ce sont bien ces démarches que l’on fait pour contrôler un emploi du temps, non qu’elle trouve ces vérifications honteuses, mais par amour-propre à l’égard de ceux que l’on interrogera. Elle aime à laisser partout une bonne impression, et, partie, elle tâchera de deviner ce que l’on a dit d’elle en son absence. Il est humiliant à ses yeux de retourner chez un commerçant. Pour rien au monde, elle n’eût voulu que le geste, qu’elle trouvait sans doute admirable, de celui qui lui avait donné ces fleurs se terminât par une visite de son mari chez la fleuriste. Elle se mit à trembler. « Tu n’iras pas chez la fleuriste, dit-elle, tu ne feras pas cette méchanceté, sans quoi je ne te reverrai jamais. » Elle ne pensait toujours pas à s’expliquer, car elle n’avait rien fait de mal. Mais elle se conduisait exactement comme si elle eût vraiment mal agi. Et c’est là où je manquai de générosité et fis preuve de cruauté. Je savais très bien que Madeleine était droite, mais comme les apparences étaient contre elle, c’était machinal chez moi de ne m’en tenir qu’à ces dernières. Je jouais, avec quand même, dois-je dire pour m’excuser, un fond de sincérité, le rôle du mari sûr de son fait, ayant enfin la preuve de l’infidélité de sa femme. Depuis longtemps déjà je cherchais un motif de cette envergure, Inconsciemment, j’attendais une raison de m’emporter. Et, tout en m’échauffant, je sentais que j’avais une occasion unique d’être le plus fort, parce que malgré tout il y avait un fait qui, si ma conscience pouvait l’excuser, n’en restait pas moins grave si je la faisais taire. « Si tu ne me dis pas immédiatement qui t’a donné ces fleurs, je vais chez Jolibois. » Cette fois l’effet fut terrible. Madeleine n’eut plus la force de cacher la vérité. Elle hésita pourtant quelques instants. Finalement elle murmura : « Belange. » Elle me regarda, atterrée, puis éclata en sanglots. « Ah ! ah ! je comprends tout maintenant. Je comprends tes sorties. Je comprends que tu n’aies jamais le temps de rester avec moi. » Je n’écoutais plus que ma jalousie et, pour la rendre plus violente, j’y ajoutais ma rancœur. « Ces messieurs plaisent aux femmes. C’est naturel. Ils ont l’âme si belle, ils comprennent si bien votre sensibilité. » Je parlais avec volubilité comme un homme qui revient à la vie. Les événements me donnaient raison. J’avais toujours pensé que les choses se feraient d’elles-mêmes, que la vérité éclaterait un beau jour et confondrait Madeleine. Le jour était arrivé. Je pouvais partir sans hésitation, sans souffrance, puisque ce n’était pas moi qui avais fait le mal, mais elle. Je pouvais partir en jurant que jamais je ne l’aurais fait si elle ne m’avait pas trompé, je pouvais partir le jurant et aussi, avec de la bonne volonté, en le croyant. J’étais presque sincère. J’allai jusqu’à mettre une note tendre dans mes paroles. « Puisque tu l’as voulu, puisque tu as préféré un inconnu à mon amour, que ta volonté soit faite ! Tu seras heureuse, c’est tout ce que je désire. » Et, aussi invraisemblable que cela paraisse et sans pourtant que cela fût plus bas que le reste, j’ajoutai : « Tu le regretteras plus tard, tu verras que tu regretteras de m’avoir préféré un autre. » Malgré tout, il y avait de l’émotion dans ma voix. La vérité n’était pas très au fond de moi-même et, si elle m’empêchait de m’emporter, c’était à cause du pressentiment d’avoir plus tard du remord, plus tard, mais pas aujourd’hui. Car, aujourd’hui, il y avait ces fleurs. Elles étaient là. Un homme les avait données à Madeleine. Madeleine les avait acceptées.

Pendant que je parlais, Madeleine me regardait avec angoisse. En dépit de sa douleur, pas une seconde il ne lui venait à l’esprit de se disculper. Jadis, quand je lui faisais d’autres scènes, plus violentes encore pour des motifs moins graves, elle avait accepté de la même manière les injures que je lui adressais comme si elle les eut réellement méritées, les larmes aux yeux. Elle m’écoutait sans m’entendre. Tout ce dont elle se rendait compte était que la colère m’envahissait et qu’elle était la cause de cette colère. Je me mis à marcher de long en large, toujours en parlant, non à Madeleine, mais à moi-même. « Naturellement, elle a un amant, un amant très sensible, ce qu’elle a voulu toute sa vie. Au fond, elle est contente. Pourquoi l’empêcherais-je d’être heureuse ? Je n’en ai pas le droit. Elle ne m’aime pas. » De temps en temps je m’interrompais pour l’apostropher : « N’est-ce pas que tu ne m’aimes pas ? » Et elle ne répondait toujours pas, comme si réellement elle ne m’avait pas aimé.

Tout à coup, comme je me répétais et que ma colère risquait de s’apaiser, je dis : « Puisque c’est ainsi, il vaut mieux que je parte. » Je pris une valise, y jetai pêle-mêle des chemises. En la voyant dans mes mains, Madeleine eut subitement peur. Mais elle ne bougea pas. Il y a en elle quelque chose qui l’empêche d’agir tant que la dernière seconde n’est pas arrivée. Je me dirigeai vers la porte. Alors, comme une folle, Madeleine, qui n’avait pas dit un mot, qui n’avait fait que m’observer, se jeta sur moi en sanglotant. Ce n’était plus la femme qui m’avait écouté mais une autre femme frémissante qui semblait crier : « Assez de toutes tes méchancetés. Tu sais que je suis incapable de te tromper », qui semblait même, derrière ses larmes, sourire pour me montrer combien tout cela était ridicule et dire : « Mais regarde-moi donc… Est-ce qu’une épouse comme moi peut être indigne de son mari ? » Il ne restait qu’un être éperdument effrayé de la conséquence de son acte. Il était impossible de ne pas s’en apercevoir. Je sentis alors combien fragiles étaient mes preuves, combien dures avaient été mes paroles. Mais j’avais été trop loin. C’était même sans plus masquer ma voix, sans plus me donner l’air d’un homme offensé que j’essayai de me dégager en disant : « Allons, laisse-moi. Tu vois bien qu’il faut que je parte », tellement il était visible que tous les tons que je pouvais prendre n’avaient plus d’importance et que c’était à l’être que j’étais réellement que Madeleine s’accrochait. Mais elle ne me lâcha pas. Elle balbutiait des paroles sans suite, et toujours sans tenter le moins du monde de se justifier, parce qu’au fond d’elle-même il y avait la certitude que je n’avais rien à lui reprocher. Je réussis à ouvrir la porte. À cause de ses sanglots, de ses râles, il m’apparut que Madeleine n’était plus Madeleine, mais un être qui souffre, que l’effort que je faisais pour me séparer d’elle n’était plus le même, mais celui d’un prêtre pour se séparer d’un condamné. Je souffrais terriblement, mais plus à cause de Madeleine. Ses larmes, sa détresse lui ôtaient sa personnalité. Pourtant je faiblissais. Je dis : « Mais je ne m’en vais pas. Je vais passer quelques jours à Versailles. Je reviendrai. Je sais bien que tu es gentille, que ces fleurs, ce n’est rien. » Une seconde je faillis de nouveau rentrer dans la chambre. Mais je me raidis. « Il faut commencer, pensai-je, après elle sera beaucoup plus gentille avec moi. Le plus difficile a déjà été fait. » De nouveau j’essayai de me dégager et, contre mon attente, je me trouvai brusquement libre, sans attache, Madeleine était là, devant moi, méconnaissable. Je souris. « D’ailleurs, il fallait que j’aille aujourd’hui à Versailles ; je ne te l’avais pas encore dit pour ne pas te faire de la peine. » Mais une sorte de fureur monta subitement en moi qu’elle ne me retint plus, qu’elle me laissât libre. Je voulus lui crier mon mépris, mais j’étais accablé par cette liberté imprévue, par le renoncement de Madeleine. « Tu ne vois donc pas que je pars ? » dis-je avec colère. Madeleine ne répondit pas. Elle semblait indifférente à tout ce que je pouvais faire. Je sentis alors monter en moi un profond dégoût de moi-même.

Quand, pendant des mois, on a réussi à suivre la ligne de conduite que l’on s’est tracée, quand, grâce à une volonté de fer, on n’a pas failli depuis une année entière, que déjà l’on croit s’être amendé, transformé et que, tout à coup, dans un moment de colère, on redevient pire que jamais, on est saisi du sentiment le plus pénible qui soit, le même sentiment qu’éprouve un travailleur lorsque, après une vie de labeur, il voit un soir le fruit de son travail s’évanouir. Tout maintenant est à recommencer. Aujourd’hui, je suis redevenu l’homme de jadis. Qu’est-ce qui faisait de moi, hier, un homme malgré tout heureux ? C’était que chaque jour m’éloignait davantage de ce que j’avais été, c’était que le temps fortifiait ma volonté et rendait plus improbable une défaillance. Mais à présent, comme il me sera difficile de me dominer ! Ce que j’ai fait aujourd’hui, chaque fois qu’une tentation surgira, je le referai. Je me dirai : « À quoi bon ? » puisque, hier, avant-hier, il y a une semaine, je n’ai pas su résister à mes passions. Je jetai au loin ma valise et, comme un père devant son enfant, je m’agenouillai devant Madeleine, la suppliant de me pardonner. Mais elle demeura insensible.

9 DÉCEMBRE.

J’ai passé une nuit affreuse. Hier soir, après le dîner, Madeleine s’est brusquement habillée. « Je vais coucher chez mon père », m’a-t-elle annoncé froidement. Je tentai de la retenir, sans trop insister pourtant, de peur de provoquer une crise de nerfs. Elle est partie et je suis resté seul.

Après avoir lu une heure durant, j’errai dans l’appartement désert. Tout me rappelait Madeleine. Quelquefois elle apparaissait devant moi comme si elle n’était pas partie. Puis, subitement, elle s’évanouissait ainsi qu’un fantôme et tout demeurait vide. Il y avait alors un espace nouveau entre chaque meuble. Les objets dont elle a coutume de se servir avaient une immobilité plus grande. Tout semblait figé. Les lumières perdaient de leur éclat et lorsque, en sortant d’une pièce, j’en traversais plusieurs autres pour revenir finalement à mon point de départ, une impression pénible de solitude m’envahissait, semblable à celle que je ressens toujours lorsque le soir, à mon retour, il n’y a personne à la maison. La pensée de la rejoindre chez son père me vint alors que j’étais déshabillé. Ce désir de sortir, ma toilette de nuit faite, mes journaux du soir, que je lis avant de m’endormir, posés sur le lit, était fréquent chez moi quand je vivais seul. Car, au fond, jamais je n’ai été un homme d’intérieur. Partout où je me suis trouvé, c’était toujours provisoirement. La nuit ne m’effraie pas et je l’affronte aussi naturellement que le jour. Mais, ce soir-là, je me fis violence et, l’ennui de me revêtir aidant, j’abandonnai cette idée. Et puis une sorte de peur de revoir des gens, des gens du soir peu sensibles à autrui, le dégoût de recommencer à me montrer me retenaient. Je me couchai et, à la lumière d’une petite lampe de chevet, je me mis à penser. J’étais calme. Je songeais à toutes les démarches, à toute la fièvre de la journée. J’étais à présent moi-même sans témoin, sans excitation. Tout à coup, j’eus l’impression que Madeleine, au lieu d’aller chez son père, avait pris le train. Je me vis lui parlant, au moment où elle montait en wagon. « Madeleine, ma chère Madeleine, tu es insensée de partir ainsi. Tu ne le dois pas. Tu ne songes donc pas à la peine que tu me fais ? » Elle partait quand même. Puis je la rejoignais dans une chambre d’hôtel à Bruxelles. « Tu ne te rendras donc jamais compte, ma chérie, que tu n’es pas raisonnable ? Et ton mari, il ne joue aucun rôle dans ta vie ? Tu le traites absolument comme un étranger. » Toujours dans mon imagination, je la rencontrais un soir. « Tu vois qu’il est bien inutile de te cacher. Tu m’appartiens, et, quoi que tu fasses, Dieu te mettra toujours sur mon chemin. » Bien que les situations fussent différentes, je prononçais ces paroles de la même voix monotone où apparaissait qu’il n’y avait rien à faire pour m’échapper. Soudain, je me figurai qu’elle rentrait. J’entendis la clef dans la serrure. Elle s’approchait de notre lit : « Pourquoi, ma chérie, m’avoir causé une telle peur ? Puisque nous devons vivre ensemble, sois patiente. » Je m’écoutais parler, sans très bien me rendre compte que je m’adressais à une absente. Mais, tout à coup, je compris qu’il me semblait d’un homme génial d’être victime d’hallucinations et que, partout, je laissais développer avec complaisance les idées plus ou moins sensées qui traversaient mon esprit. Pour couper court à ces divagations je me levai, allumai tous les lustres et me mis à parcourir l’appartement, non sans toucher en passant les meubles, les murs, les vases, les radiateurs, afin de m’assurer sans doute que rien n’était changé. Mais tout ce qui faisait la douceur de mon intérieur s’était évanoui comme si je me fusse trouvé dans une cellule. À ce moment, il se passa un événement difficilement croyable. Moi qui souffrais au plus profond de mon être, je n’eus plus alors qu’un seul désir : m’assurer que mon confort était le même, je me rendis dans la salle de bains, je portai machinalement les parfums de Madeleine à mes narines, touchai d’un doigt distrait les conduites d’eau chaude, puis revenant dans ma chambre, je m’assis sur le lit pour expérimenter son élasticité. Je voulais donner de la vie à une douceur à laquelle je ne pensais jamais, mais que, à présent, je craignais d’avoir perdue. J’eus beau faire, cette douceur avait disparu. Les choses étaient là mais la chaleur en était absente. Rien n’avait changé et pourtant plus rien n’existait. Je fis un effort pour tout oublier et retrouver ce qui m’environnait, ne fût-ce que pour un instant, quitte, après, à souffrir, mais ce fut en vain. Je me recouchai, non sans avoir préalablement fermé toutes les portes afin de me trouver dans l’espace le plus petit possible, je mis une glace à la portée de ma main, j’étalai des journaux sur mon lit. Alors l’absence de Madeleine me parut moins pénible. J’avais l’impression de vivre dans l’emplacement réservé à une seule personne. Durant un court espace de temps, je me sentis mieux, mais brusquement la solitude qui m’entourait se fit plus grande. « Si je me lève encore, pensai-je, comme j’éprouvais le besoin de quitter de nouveau mon lit, cela ne servira à rien, et je me recoucherai dans un instant. » Je restai donc étendu, mais avec cette sensation étrange et désagréable que l’on éprouve quand on ne fait pas ce dont on a envie parce que c’est inutile. Sans réfléchir, obéissant à un besoin plus fort que la raison qui me commandait de demeurer couché, je me levai d’un bond. Malgré l’élan, je restai un instant immobile au pied de mon lit, puis me souvenant des portes que j’avais fermées, j’eus brusquement conscience que, si je les ouvrais, il faudrait que je les refermasse aussitôt après. Alors, sans réfléchir, je me recouchai. Un long moment, je luttai pour me convaincre que tout mouvement était vain. Puis, comme un fou, je sautai hors de mon lit, je courus ouvrir une porte, je me rendis dans le salon que j’illuminai, puis dans la salle à manger, puis dans une autre chambre. Ce n’était pas par besoin de liberté, d’air, mais pour démolir tout ce que j’avais préparé avec tant de soin. Et, à l’endroit le plus éloigné de la chambre où j’avais organisé l’oubli et la tranquillité de ma nuit, je m’effondrai dans un fauteuil en serrant mes tempes dans mes mains pour tâcher de pleurer. Aucune larme ne coula de mes yeux. Comme si je couvais une maladie, j’étais fiévreux, sec, crispé, si bien que je ne pouvais pleurer. Prenant ma lèvre inférieure entre mes doigts, je la tirai de toutes mes forces en la retournant de façon à me faire mal. J’étais absolument méconnaissable. Au sommet de cette crise, j’imaginai tout à coup que Madeleine rentrait. « C’est fait de moi… Je meurs doucement… », lui criai-je. Alors un bien immense m’envahit. Madeleine était là. Qu’importaient mes larmes ! Tout était pour le mieux. Je sortais d’un mauvais rêve. Mais la paix qui tombait sur moi s’arrêta avant de m’avoir recouvert. Il venait de m’apparaître que j’exagérais ma douleur, que c’était pour la rendre plus belle que je bataillais avec un fantôme. Je quittai mon fauteuil. Il n’était pas minuit. « Il faut que je dorme tout de suite, pensai-je, sans quoi ma curiosité va s’accroître et je passerai une nuit blanche. » Jusqu’alors, tout était normal, jamais je ne me couchais plus tôt. Mais la limite était atteinte. En la dépassant sans dormir, je tombais dans l’exception. Je suis à un âge où l’on essaye de commander à la douleur, où l’on ne veut surtout pas déranger ses habitudes, à cet âge où la vie vous a profondément marqué, où l’on redoute l’exception tellement on a gardé de sa jeunesse la peur des excès. Je n’ai pourtant guère commis d’excès, mais il en est souvent ainsi que ce sont ceux qui redoutent le plus certaines choses qui en ont justement le moins souffert. Je retournai dans ma chambre, refermai les portes et me couchai en sermonnant : « Il faut que je dorme. Il faut tout oublier jusqu’à demain. Il faut que je dorme. » J’éteignis la lumière. Je fermai les yeux et, m’appliquant à ne penser à rien, m’efforçai de m’endormir. La lutte pour le sommeil est déjà quelque chose d’effrayant. On n’a pas de prises. La seule volonté de dormir vous tient éveillé. Je ne pensais à rien, mais il y avait pourtant en moi la volonté de dormir qui à mon insu me tenait éveillé. Je me retournais sans cesse. De temps en temps, à travers l’obscurité, venait à moi de très loin le tintement d’une horloge. Tout était noir. Je n’avais déjà plus de volonté. Pourtant, je ne dormais pas. Combien de temps s’écoula ainsi ? Je ne le sais pas. J’avais complètement perdu la notion du temps. J’étais absolument comme si je dormais, pourtant une conscience suffisante faisait que je savais que j’étais éveillé. À la longue, après m’être retourné je ne sais combien de fois, mon engourdissement se fit plus grand. Une joie minuscule m’envahit. J’allais perdre toute notion des choses lorsque, insensiblement, j’eus la sensation que mon cerveau grossissait, grossissait, que mon corps était de plomb, que tout mon être se gonflait et que, à mesure qu’il gonflait, je pouvais de moins en moins remuer afin de reprendre mon aspect habituel. Une sorte de mal de cœur me donnait envie de m’asseoir, mais j’en étais incapable. Il est un signe à quoi les médecins reconnaissent que l’on s’intoxique. Ce sont les réveils trop matinaux. À l’aube, averti mystérieusement qu’un mal nous envahit, on s’éveille pour le chasser. J’étais averti. Je sentais qu’il fallait que je reprisse conscience, mais je demeurai comme collé à mon lit. Brusquement j’eus l’impression que toutes les portes s’ouvraient à la fois, celle de l’entrée aussi (cette dernière ainsi ne me défendant plus), que l’appartement était éclairé et que Madeleine avançait vers moi. Je la voyais venir de loin et je suffoquais. Elle s’approchait sans prendre la moindre précaution de marcher sur la pointe des pieds. Je poussai un cri strident et je me dressai sur mon séant. Mes yeux étaient ouverts. Je cherchai Madeleine partout, croyant qu’elle s’était cachée. Durant un instant, je demeurai certain qu’elle était à côté de moi. Puis brusquement, comme si une main se posait sur mes yeux, je ne vis plus rien. En tâtonnant, je tentai d’allumer, mais je voulus le faire si rapidement que je ne trouvai pas la poire. Alors, bien que j’eusse complètement repris conscience, tout me sembla de nouveau éclairé, mais aussitôt tout retomba dans l’obscurité. Finalement, je fis la lumière, regardai ma montre. Il était deux heures du matin. Encore étourdi, je me penchai machinalement sur la place vide du lit avec l’espoir que Madeleine l’occupait. Il n’y avait naturellement personne. Pour devenir raisonnable, comme j’avais parlé tout à l’heure à Madeleine, je me mis à parler à haute voix : « Il faut que tu dormes. Tout s’arrangera. Demain matin, Madeleine reviendra. » J’éteignis et, chose étrange, je m’endormis en songeant que cette fois j’avais été victime d’une véritable hallucination.

10 DÉCEMBRE.

Madeleine est rentrée ce matin. Cela m’a surpris. La fois précédente, j’avais dû la chercher. Pourtant, le motif de son départ avait été beaucoup moins grave. Aujourd’hui, alors que tous les torts sont de mon côté, elle revient d’elle-même. Quand elle est reparue, je me suis senti un peu gêné. J’ai commencé par faire comme si rien ne s’était passé, lui demandant si elle avait bien dormi, parlant de choses et d’autres. Mais elle ne me répondit pas. Je lui dis alors : « J’espère que je ne t’ai pas causé trop de peine. » Elle me jeta un regard méprisant, comme si c’était de la fatuité de ma part de m’imaginer que je pouvais l’affliger. Un instant, je songeai à lui dévoiler la nuit affreuse que j’avais vécue sans elle. Mais je me retins, tellement il était évident qu’elle ne me croirait pas.

Maintenant que je suis plus calme, je m’étonne de mon courage. Je m’étonne, comme jadis lorsque je rudoyais Maud, qu’il ne soit pas venu à l’idée de Madeleine de le prendre de haut. Qu’aurais-je fait alors ? Je m’étonne d’avoir eu recours à la force, d’avoir obscurément pensé que la guerre est la guerre. Je m’étonne encore que Madeleine n’ait pas songé à parler plus fort que moi, à se fâcher, à me menacer. Ce qu’il y a de surprenant dans les grands accès de colère, c’est cette possibilité qui demeure en soi, qu’un seul mot éveillerait, de devenir brusquement le plus doux des hommes. Au comble de l’excitation, on songe à ce point faible, à cette sorte d’ouverture sur la sérénité, et on est surpris que l’adversaire vous considère comme si cette ouverture n’existait pas.

J’ai passé toute la matinée dans un abattement profond. Madeleine, que je supposais capable de répondre aux pires violences par des violences plus grandes encore, m’est apparue comme une pauvre enfant sans défense. Je ne sais rien de plus pénible que d’avoir vaincu la fierté de quelqu’un. Quand on s’emporte, quand l’indifférence d’autrui vous blesse, une voix vous crie que vous n’aurez pas assez de toutes vos forces. Par la colère, on en acquiert de nouvelles, celles qui vous manquent. Et lorsque, muni de toutes les puissances possibles de son être, on s’aperçoit brusquement que l’adversaire n’a pas pu résister, qu’il s’est misérablement effondré, comme lancé par une catapulte pour sauter un mince ruisseau, on se retrouve brusquement seul avec son effort disproportionné. On domine de si haut la situation qu’on en a honte. On se sent cruel, méchant, dur. Par amour-propre, on n’ose demander pardon. On reste sur des positions que l’on a tout fait pour conquérir, mais auxquelles on ne tient plus. Alors, on entrevoit à quel point on a été inhumain. Madeleine ne m’a pas encore parlé. Je l’ai vue ce matin procéder à sa toilette comme si rien ne s’était passé, mais avec pourtant sur le visage quelque chose de ressaisi. Pas une seule fois elle ne m’a regardé. Autant hier je me suis senti fort, autant aujourd’hui, devant elle, j’ai l’impression d’être faible. C’est un sentiment insupportable que celui que l’on éprouve lorsqu’après avoir fait souffrir un être que l’on aime, on le voit vivre, fortifié par des décisions sur lesquelles il ne reviendra pas et que l’on ignore. On est inquiet. On n’ose parler le premier, de peur justement d’apprendre quelque chose de terrible, et l’on observe avec anxiété celui ou celle qu’on aime se préparer avec un air décidé à une vie nouvelle que l’on ne connaît pas. En regardant Madeleine aller et venir comme si elle était seule à la maison, j’appelais de toutes mes forces une visite. Dans de pareils moments, on se rabat sur autrui, car ce qu’on désire par-dessus tout, c’est que le visage aimé s’anime, se détende, même pour un étranger. Pourtant, je ne montrais rien de mes sentiments. Je me rendais compte combien il était injuste d’avoir fait une scène pareille à Madeleine pour des fleurs qu’un vieil homme lui avait données, ce dont, comme elle me l’a dit, j’eusse plutôt dû être fier. Mais je n’avais pas le courage de reconnaître mes torts, d’autant plus que je sentais que ma femme n’accepterait même pas mes excuses. Si j’avais imploré son pardon, elle m’eût accueilli avec mépris, car, bien qu’elle ne soit pas rancunière, elle n’en considère pas moins qu’une offense est irréparable. J’appréhendais cette phrase : « Tout est fini entre nous. » Je l’observai donc avec une méfiance que je ne songeais même pas à dissimuler puisqu’elle faisait si peu attention à moi. Je n’avais pas la force de lui parler ; pourtant j’eusse été capable de pleurer devant elle, sans que mon amour-propre en souffrit. Finalement j’osai lui demander pourquoi elle s’apprêtait avec tant de soins. Elle resta muette. Je me rendis un instant dans mon bureau, puis revenant près d’elle, je lui adressai la parole avec détachement : « As-tu donné les ordres à la cuisine ! » je me doutais que, malgré tout, elle serait assez sensible à cette question. En effet, elle me répondit, mais d’une manière inattendue : « Si tu veux déjeuner ici, tu n’as qu’à les donner toi-même. » Puis elle continua sa toilette. Je me tus et je regagnai mon bureau. Il ne devait pas être loin de midi lorsque la femme de chambre m’annonça la visite de M. Spigelman. J’allai à lui avec joie. J’aurais eu à choisir parmi tous mes amis celui dont la compagnie m’eût été la plus précieuse à cet instant, ma préférence se serait portée sur Spigelman. Je savais combien il était indulgent, conciliant. Vis-à-vis de lui je n’éprouvais aucune gêne à me montrer sous mon vrai jour, à ne cacher ni ma jalousie ni mes craintes. « Eh bien, comment allez-vous ? me demanda-t-il tout de suite. Vous avez eu tort de ne pas suivre mes conseils. Elles ont monté et elles montent encore, les fameuses valeurs dont je vous avais parlé. » M. Spigelman prononça ces paroles avec gentillesse, sur le ton que l’on prend pour annoncer à un ami que l’on s’est bien amusé sans lui. « Et comment va Madeleine ? continua-t-il. Vous avez un trésor dans cette femme. » Par un geste je lui fis comprendre que cela n’allait pas du tout. « Qu’est-ce que vous lui avez encore fait ? » poursuivit-il avec un bon air, comme s’il se fût agi d’une brouille d’amoureux. Je sentis à sa question que tout lui semblait possible, sauf une séparation, sauf de la haine. M. Spigelman, bien qu’il vive seul, qu’il n’ait aucun parent, respecte et adore profondément la famille. Elle est la seule chose belle en ce monde, la seule chose sur laquelle il s’attendrit. Il ne lui venait même pas à l’idée qu’il pût arriver quoi que ce fût de grave entre Madeleine et moi. « Je vais arranger cela », dit-il avec un sourire. Je compris alors que ma joie de le voir ne reposait sur rien. « Je crois, continua-t-il, que vous vous êtes encore chicanés au sujet d’un enfantillage, d’un chapeau. » Cet homme, qui, lorsqu’il parle d’argent, est rusé, malin, ressemble à un enfant quand il s’agit d’amour. Brusquement, j’eus honte de ce qui s’était passé la veille entre Madeleine et moi. S’il avait pu assister à cette scène, il en eût été terrifié, il se fût demandé s’il ne rêvait pas. J’avais déjà senti depuis longtemps qu’il me reprochait de n’avoir pas d’enfant. Pour lui, un ménage c’était deux êtres qui s’aimaient, qui formaient un couple uni, entre qui jamais la moindre querelle ne s’élevait. « Où est Madeleine ? me demanda-t-il. Je ne sais pas, répondis-je, avec la crainte qu’il ne la vît. — Elle doit pleurer dans un petit coin, ajouta-t-il. Elle doit attendre avec impatience que vous veniez lui demander pardon. Je ne m’en irai pas d’ici avant que vous le fassiez. » Ah ! innocent Spigelman, si vous aviez compris la gravité de ce qui s’est passé, si vous aviez su comme ce qui sépare Madeleine et moi est irrémédiable, vous auriez été épouvanté ! Je n’avais plus qu’une pensée maintenant, lui cacher la vérité, changer de conversation, détourner son attention de nous. « Écoutez, Spigelman, je suis content de vous voir, car je voulais justement vous demander de m’acheter quelques valeurs, celles que vous me recommanderez. » Le banquier me regarda avec un petit air vainqueur : « Trop tard, maintenant, trop tard. Il fallait me dire cela il y a un mois. En ce moment, il n’y a rien d’intéressant. Vous ne savez donc pas ce que vous voulez ? » Cette dernière phrase me plongea dans un abîme. Alors, toujours, je ne savais pas ce que je voulais. C’était donc toujours au mauvais moment que j’agissais. Je fais à Madeleine une scène terrible alors qu’elle est innocente et, quand elle me traîne à la remorque de Roger, je ne dis rien. Je me sentis misérable. Mais je n’eus pas le temps de réfléchir sur le lamentable personnage que je suis. Spigelman dit : « Enfin, Louis, conduisez-moi auprès de votre femme. Il faut être indulgent les uns aux autres. » Je cherchai Madeleine. Quand je lui annonçai que Spigelman serait heureux de lui parler, elle me répondit que « ce n’était pas réciproque ». J’étais de plus en plus nerveux. En retournant auprès de Spigelman, je lui expliquai que ma femme allait très bien, mais qu’elle ne pouvait venir parce qu’elle se reposait. « Mais je suis un vieillard, dit-il, je ne la fatiguerai pas. D’ailleurs, c’est vous qui avez certainement tous les torts, Louis. Vous ne savez jamais ce que vous voulez. Aujourd’hui, vous désirez acheter des valeurs alors que la Bourse est mauvaise, et, quand je vous recommandais de le faire, vous ne vouliez rien entendre. Vous êtes un capricieux. » En disant ces mots, il se dirigea vers la porte que j’avais franchie un instant auparavant. « Je peux ? » me demanda-t-il. Il ne me restait qu’à hocher la tête en signe d’acquiescement. Une fois seul, une lourde anxiété m’envahit. Je connaissais trop Madeleine pour ne pas douter qu’elle ne s’emportât contre cet homme assez hardi pour se mêler de lui donner des conseils. En effet, à peine Spigelman m’eut-il quitté que j’entendis ma femme dire d’une voix cassante : « Monsieur, ce n’est pas la peine de perdre votre temps. Mon mari est un sauvage. C’est un homme qui a fait souffrir toutes les femmes qu’il a connues. Mais avec moi, c’est fini, je le hais. » Quelques secondes après, je vis reparaître Spigelman, le visage complètement changé. Il était accablé. Son air de tout à l’heure, cet air souriant et confiant de conciliateur sûr de soi, avait disparu. Il semblait ne plus comprendre, il semblait stupéfait d’avoir entrevu un gouffre qu’il ne soupçonnait même pas. Il s’approcha de moi et, gravement, me demanda : « Mais enfin, c’est votre femme, n’est-ce pas ? » Je baissai la tête. Soudain, la porte s’ouvrir et Madeleine, resplendissante, dit d’une voix aiguë : « Louis, je te défends de continuer à parler de moi. Tu pourras le faire quand je ne serai plus là, c’est-à-dire dans très peu de temps. » Puis, s’adressant au banquier : « Et vous, monsieur, je ne comprends pas que vous l’écoutiez. » Là-dessus, elle partit en claquant la porte du salon. Les colères de Madeleine sont froides et durent des heures. Elles sont toujours causées non pas par un mot, non pas par un geste, mais par un événement qui s’est passé quelquefois une semaine plus tôt. Alors, ce n’est pas une porte qu’elle claque, mais toutes les portes, et cela pendant plusieurs jours. À ces moments de rancune glaciale, elle laisse apparaître quelque chose qui me peine plus encore que sa colère, c’est une sorte de vulgarité. On la sent capable de donner des gifles, non pas de prononcer des mots grossiers, mais de traiter correctement son ennemi d’usurier, de voyou, de brute. Je regardai Spigelman. Sur son visage, je lisais que je devenais à ses yeux un étranger, qu’il se demandait comment il avait pu me confier son amitié, lui pour qui le mariage était sacré. De même qu’il détestait ceux qui veulent paraître plus qu’ils ne sont, il a en horreur les familles sans union, les ménages où l’on bataille sans cesse. Il sentait à présent qu’il s’était trompé à mon sujet. Et ses yeux, qui ne me quittaient plus, avaient un peu l’expression que doivent avoir ceux d’un père dont l’enfant se serait rendu coupable de quelque crime. Alors, il se passa une scène extraordinaire. Petit à petit, je vis ses traits se durcir, sans pourtant qu’aucune de ses paroles fût prononcée sur un ton désagréable. Il se mit à parler de choses et d’autres, mais sans faire la moindre allusion à Madeleine. Puis, il s’apprêta à partir. Comme je lui demandais de n’attacher aucune importance à ce qui s’était passé, affirmant que c’était une petite scène de ménage comme il en arrive entre gens qui s’aiment, tâchant ainsi de lui laisser entendre que la prochaine fois que nous nous reverrions tout cela serait oublié, il dit : « Mais naturellement, nous savons tous ce que c’est. Nous avons tous eu les mêmes ennuis. » Je devinai pourtant qu’il mentait. Il dut le discerner car il éprouva le besoin de surenchérir : « À moi-même il est arrivé pis que cela. » Son étonnement passé, il avait beau, comme beaucoup d’amis, vouloir faire croire que lui-même était semblable à moi, je ne le crus pas. Comme je le reconduisais à la porte d’entrée, il me dit : « Cher Louis, il faudra que vous veniez me voir au sujet de vos valeurs : je pourrai peut-être faire quelque chose pour vous. Avec la Bourse, on ne sait jamais. Une occasion se présentera sans doute d’ici peu. » Après le départ de Spigelman, j’ai tenté vainement de m’expliquer pour quelle raison il m’a enjoint de l’aller voir. Était-ce parce qu’ayant fait le deuil de mon amitié, il ne voulait pas se priver d’un client ? Était-ce parce que, subitement, il avait eu le pressentiment qu’une scène de cette violence n’avait pu être causée que par des soucis d’argent et que, par amitié, il voulait me réconcilier en quelque sorte avec Madeleine en me permettant de spéculer heureusement ? Était-ce simplement pour dire quelque chose, sans la moindre arrière-pensée, pour rompre un silence ? Je tâchai d’éclaircir ce point. Puis, lorsqu’après avoir tourné ses paroles dans tous les sens je m’en lassai, je tombai dans un profond abattement. J’avais l’impression que, par ma faute, je perdais tous mes amis, que jamais Madeleine ne me pardonnerait, que déjà j’étais seul. Je ne savais que faire. Au milieu de mon désespoir, les dernières paroles de Spigelman me revenaient sans cesse à la mémoire. Tout à coup, il m’apparut étrange que le banquier, alors qu’il était encore mon ami, m’eût déconseillé d’acheter des valeurs, cela pour se dédire au moment même où je ne lui inspirais plus aucune sympathie. En cette volte-face, je vis la preuve que cet homme, non content de m’abandonner, voulait encore me causer du tort en me faisant perdre de l’argent. Finalement, je me décidai à sortir pour changer d’atmosphère, pour oublier tout cela, pour lâcher de me ressaisir. Mais à peine me trouvai-je dehors que le dégoût que j’avais de moi-même s’accrut encore. Les moments où l’on perd un camarade à qui pourtant on n’attachait guère d’importance sont pénibles. En marchant dans les rues encombrées, je songeais à mon passé, à moi-même, à ce que j’étais. Ce fut ainsi que, sans que je susse pourquoi, je pensai que, souvent, je regrettais que les facilités que j’avais eues dans ma jeunesse à satisfaire des vices, que malheureusement je n’avais pas, ne se présentassent plus. Devant les difficultés que l’on rencontre plus tard à s’assouvir, comme on déplore de ne pas être un enfant ! Et il m’arrivait de le déplorer aussi. C’est odieux. Avec une telle âme, tout est possible. Je suis ridicule de m’étonner qu’un Spigelman se détourne de moi. Tout le monde devrait se détourner de moi et me laisser à mon sort. Et je m’étonne et je trouve étrange ce qui se passe. Mais, brusquement, je sortis de moi-même et je vis de loin l’homme que j’étais par rapport à autrui. Je m’étonnai alors que l’on eût tant d’égards pour moi, et j’en vins à me demander comment il se faisait qu’on prit mon existence au sérieux. Ce qui m’eut paru logique, c’eût été que mes amis m’abandonnassent, et ce fut avec stupeur que je constatai que ma conduite avait une répercussion sur mon entourage. Madeleine souffrait à cause de moi. Comment cela pouvait-il se faire ?

11 DÉCEMBRE.

Depuis que Roger a disparu, depuis la scène que je lui ai faite, Madeleine n’est plus la même. Elle semble détachée de tout. Quand je lui parle, elle me répond à peine. Je ne sais alors si je dois insister ou bien me taire.

 

***   ***   ***

 

En lisant le journal ce matin, j’ai appris que Marcel Perceval avait été nommé gouverneur d’une colonie française. Cela m’a pourtant laissé complètement indifférent, bien qu’il y ait de quoi être étonné quand on connaît l’homme, et je ne me serais pas donné la peine d’en parler sans la visite de son ami de toujours, Loustalot. En apprenant cette nouvelle, ce pauvre hère, émerveillé qu’une telle distinction honorât justement son ami le plus intime, s’est senti grandi indirectement. Il n’a pas pu résister au plaisir de me l’annoncer, et cela à voix basse, comme un secret. Tout ce que ce misérable a rêvé de faire, un autre, et justement son meilleur ami, le ferait. Ce fait cinglant le laissait calme et comme privé de vie. Une sorte de colère causée par l’impuissance était visible dans ses yeux.

L’envie et l’ambition rongent cet homme. Il rêve d’un événement qui du jour au lendemain le placerait au-dessus de ses semblables. Mais comme cet événement ne s’est jamais produit et qu’il ne se produira jamais, il s’est aigri, jamais, à ses yeux, on ne mérite un succès. Il est intrigant à un point qu’il est difficile d’imaginer. A-t-il un ami puissant qu’il n’éprouve aucune gêne à lui écrire, après un long silence, pour lui demander d’abord de ses nouvelles et finalement un service. Il désire savoir immédiatement si on a de l’amitié pour lui ; il est tellement impatient de parvenir qu’il a surtout peur de perdre du temps, d’être aimable pour rien. Chaque fois qu’il rencontre une figure de connaissance, une seule chose l’intéresse : son interlocuteur pourra-t-il lui être utile ? Mais comme il ne sait pas exactement ce qu’il veut, la conversation ne tarde pas à tomber sans qu’il ait su quoi solliciter. Alors, comme accidentellement, il demande : « Vous n’avez rien pour moi ? » Cela lui semble si naturel de poser une pareille question qu’il ne l’enveloppe même plus et qu’il la pose tout de suite. A-t-il un camarade qui lui a déjà rendu un service qu’il ne peut se retenir, s’il le rencontre par hasard, de le solliciter à nouveau.

On imagine aisément ce que la chance de Perceval a pu susciter d’envie dans un tel cerveau. En me parlant, il était pâle. En même temps qu’il étalait son amitié pour le gouverneur, il s’efforçait de diminuer le mérite de ce dernier. J’allumai une cigarette et je dis à Loustalot, en quelque sorte pour le consoler : « Tu verras que ce sera bientôt ton tour. — Plutôt le tien ! me répondit le malheureux qui avait cru discerner dans ma voix une envie semblable à la sienne et qui, indulgent à lui-même, ne pardonnait rien à autrui. — Comment a-t-il pris la chose ? demandai-je de manière que mon interlocuteur ne s’imaginât pas que l’envie me fermait la bouche. — Très bien. Il ne paraît même pas en saisir l’importance. En tout cas, je puis affirmer qu’il n’est pas homme à abandonner ses amis dans le succès. Je le crois capable de faire pour eux plus qu’il ne devrait pour sa tranquillité et sa sécurité. Car tu n’ignores pas que ce qui fait la force d’un homme de gouvernement, c’est de savoir résister aux sollicitations. » Ces paroles pompeuses me causèrent, je dois l’avouer, une impression désagréable. Car, quand certains de mes amis réussissent, ce qui est le cas de Perceval, il m’apparaît qu’ils agissent justement comme je l’aurais fait à leur place. Je ne pus m’empêcher de dire : « Aux hommes seuls qui surestiment leur valeur, le succès tourne la tête. » Loustalot, naturellement, crut devoir me montrer, grâce au prétexte que je lui donnais, qu’il était plus fidèle ami que moi : « Je constate que tu ne connais pas du tout Perceval. Ce qu’il fait, personne ne le ferait. Il n’attend même pas qu’on le sollicite. Tu es peut-être son chef de cabinet, à cette minute, et tu ne t’en doutes pas. » Cette supposition me mit hors de moi. « Mais je n’en ai aucune envie. — Ne dis pas cela. Tu serais bien content. » J’étais indigné. Pour croire à une obligeance gratuite, il faudrait que je fusse un enfant. Cependant que Loustalot m’associait ainsi au destin de Perceval, il ne souhaitait en vérité qu’une chose : être le seul ami du gouverneur. Sa jalousie se portait même sur moi, qui venais pourtant de montrer clairement que je ne recherchais aucun privilège. C’était peut-être ce désintéressement qui justement l’inquiétait, car il n’avait pas la force d’être désintéressé tant il craignait de passer inaperçu. Il ne s’en rendait pas moins compte qu’une attitude comme la mienne pouvait plaire. De là à me soupçonner de calcul, il n’y avait qu’un pas. Si je lui avais dit au contraire que je tenais à la fonction de chef de cabinet, fonction à laquelle sans doute il aspirait également, il eût été soulagé. À présent, il voulait être seul à connaître Perceval. En ce cas, il n’eût, j’en suis certain, accepté aucune faveur. Il eût simplement montré à son idole qu’il ne fallait pas se troubler, qu’il fallait savoir écarter les quémandeurs, même ceux offrant en apparence quelques garanties. Il se croyait fait pour jouer le rôle d’une femme écartant de l’amant puissant qui l’aime tout ce qui peut diminuer son amour, lui ouvrir les yeux ou l’attirer dans une autre voie. Il était visible que toute l’ambition de Loustalot était de devenir l’unique conseiller de Perceval, de le préserver d’embûches qu’il serait seul à prévoir. Il était également visible qu’il ne rêvait plus que d’un long entretien avec Perceval. Or, à ce qu’il m’a affirmé, il n’avait justement pas vu ce dernier depuis une semaine. Ce matin, il s’est précipité à son domicile, mais le gouverneur, affairé, n’a pu le recevoir. Depuis, Loustalot vivait sur des charbons ardents. Tant qu’il n’aurait pas renoué, je devinais qu’il ne dormirait ni ne mangerait. C’est en effet une des choses les plus pénibles qui soient que d’être tenu éloigné des grands événements, alors qu’on aurait pu y participer si on avait eu simplement l’idée de se lever une heure plus tôt. Quand la fortune vous a vu, même si elle vous néglige, du seul fait qu’elle vous a vu, le mal vous semble moins grand et le bonheur qu’elle apporte à d’autres vous est plus supportable.

À ce moment, je ne sais plus sous quel prétexte, Madeleine entra dans mon bureau. Je lui appris la nouvelle, avec d’autant moins d’ennui que j’ai souvent observé que les femmes ont ceci de remarquable qu’elles ne sont jamais envieuses de la réussite d’un homme. Cette nouvelle la laissa, en effet, complètement indifférente. Elle ne songea même pas à regretter qu’une telle distinction ne fût pas tombée sur moi. Pourtant, je sentis à son regard qu’elle me trouvait indigne de mériter cet honneur. Loustalot crut alors gentil de répéter, pour plaire à ma femme, que j’étais peut-être, au moment même où il parlait, chef de cabinet de Perceval. Madeleine ne répondit pas, comme si cette possibilité était la dernière qui pût se réaliser. La colère m’envahit qu’elle me témoignât un tel mépris. Je me contins pourtant, à cause de Loustalot. Je ne souhaitais plus que de le voir partir. Brusquement, au risque d’être impoli, je lui dis que j’avais affaire. À son expression, je compris qu’il pensait que je lui en voulais de m’avoir appris les succès de Perceval.

Une fois seul avec Madeleine, je ne sus comment l’attaquer. J’étais énervé. La chance de Perceval, bien que je ne voulusse pas l’admettre, m’avait mis de mauvaise humeur. Brusquement, je pris Madeleine à partie. « Au fond, lui dis-je, tu as de l’admiration pour Perceval. Tu trouves que c’est un homme remarquable. Les seules choses qui comptent pour toi, ce sont les honneurs, l’argent. Hier Belange, aujourd’hui Perceval, et demain, peux-tu me dire qui ce sera ? » Lorsque je suis en colère, je ne perds pas seulement le contrôle de moi-même, mais le désir me vient aussi de faire montre d’une bassesse d’âme qu’on aurait peine à imaginer. Ce que pour rien au monde je ne dévoilerais dans mon état normal, c’est à quoi je songe immédiatement dès que je suis en colère. « Oui, je comprends maintenant. Si tu ne m’aimes pas, c’est que je n’ai jamais rien fait pour devenir important. Ce que tu cherches dans un homme, toi, c’est la part d’honneurs qui peut retomber sur toi. » Je suffoquais. Mais Madeleine demeurait indifférente à mes paroles. Elle est de ces femmes avec lesquelles, quelque sensés que soient les reproches qu’on leur fait, on est toujours dur. Elle ne voit qu’elle-même. Comme il n’y a pas de blâmes complètement justes, elle ne discerne pas ce qui vous guide, mais, par contre, elle découvre immédiatement par où vos remontrances pêchent. Et le reproche serait marqué d’un seul point d’erreur que cela lui suffirait pour se donner raison. Mais, en parlant, je ne m’attardais pas à de telles réflexions. Ma colère grandissait, d’autant plus que sa cause était le sentiment vague que Madeleine m’eût aimé si j’avais ressemblé à un de ces personnages pleins de fatuité que j’abomine. « C’est bien cela la vie, dis-je, les femmes admirent les imbéciles, mais lorsqu’un homme aime profondément celle qu’il a chérie, lorsqu’il vit simplement, uniquement pour elle, on le trouve ridicule. Eh bien ! Madeleine, je t’annonce que cela va changer. Maintenant tu es à ma merci. Tu n’as plus que moi. Il va falloir que tu fasses ce que je veux, sinon, en me perdant, que deviendrais-tu ? » Bien que ce fût avec colère que je m’exprimais, je remarquai que Madeleine, à l’encontre du jour où je lui avais fait une scène au sujet des orchidées, semblait sûre d’elle-même et ne paraissait rien redouter. Pour l’émouvoir, il aurait fallu que j’élevasse encore plus la voix, et cela, je ne m’en sentais pas le courage. Je continuai cependant, poussant des pointes dans un ton plus haut pour voir si je n’étais pas plus près du but que je ne le pensais, mais en vain. Alors, dégoûté de moi-même, je lui dis le plus durement que je pus, avec l’espoir que ce dernier mot en ferait plus que toute la scène elle-même : « Tu n’as qu’à partir ! » Le plus simplement du monde, elle se retira. Alors j’eus conscience qu’elle eût pu me quitter plus tôt si elle l’avait voulu et qu’elle m’avait néanmoins témoigné de la soumission, puisqu’elle m’avait écouté jusqu’à la fin. Un changement brusque se fit en moi. Ma colère tomba. Je courus derrière elle pour lui demander pardon. Mais lorsque je l’eus rejointe, alors que je me dépensais en marques de tendresse, elle me dit sèchement : « Assez de toutes tes comédies. » Le silence des jours précédents avait lentement couvé cet abcès. Ce que je redoutais confusément était arrivé. Maintenant, quoi que je pusse dire, elle me regarderait comme un étranger. Elle avait longuement réfléchi. Mais ce qu’elle avait trouvé dans tout ce temps c’était que moi, qui l’adorais, j’étais un comédien, que plus jamais elle ne souffrirait par mes paroles, que plus jamais elle ne se fâcherait avec moi, qu’elle m’avait retranché du monde, que je n’étais qu’un homme sans la moindre sincérité. J’étais bouleversé au point de ne même pas songer à me justifier. L’impression que je ressentis est peut-être la plus tragique qui puisse être. C’était fini entre nous. Je ne pouvais même plus me défendre, car Madeleine, lorsqu’elle croit avoir raison, est inébranlable. Je lui eusse dit les paroles les plus émouvantes, les plus profondément sincères, j’eusse pleuré à ses genoux que, du moment qu’elle était convaincue de ma duplicité, elle ne m’aurait pas cru. Je me sentais impuissant. La preuve la plus éclatante de mon amour l’eut laissée indifférente, puisqu’elle ne croyait pas à cet amour. Je restai pourtant une minute devant elle, avec l’espoir insensé qu’à la vue de ma détresse elle changerait. Puis, quand elle se mit à feuilleter une revue, je me retirai sans dire un mot. Mon attitude pouvait paraître justement celle d’un comédien. J’étais arrivé éploré et plein de tendresse, et, sur une seule parole d’elle, je m’en allais. Cela devait la confirmer dans son jugement.

15 DÉCEMBRE.

Des amis nous ont rendu visite. Je ne sais pourquoi Madeleine n’a pas voulu que Mme Borel s’aperçût de notre brouille. Il peut paraître invraisemblable, après l’esclandre causé par ma femme devant Spigelman, qu’elle ait de telles pudeurs. Dès que nous avons été en présence de M. et Mme Borel, comme si jamais nous n’avions eu de disputes, Madeleine m’a parlé gentiment. En réfléchissant, je crois avoir compris la raison. Madeleine éprouve vis-à-vis de son amie un certain amour-propre féminin. Cette dernière a dû lui raconter que tous les hommes sont méchants, qu’ils ne songent qu’à eux, qu’ils sont égoïstes, et Madeleine a dû le nier, non par amour pour moi, ni par crainte de me rendre ridicule, mais simplement parce qu’elle attend beaucoup de la vie. Aussi, aujourd’hui, lui répugne-t-il sans doute d’approcher cette femme, après l’avoir contredite.

Madeleine se mettrait-elle à détester brusquement une de ses amies et en rencontrerait-elle une autre à qui elle a dit jadis qu’elle aimait beaucoup cette amie qu’elle oublierait, le temps de cet entretien, sa peine. Ce n’est pas qu’elle craint d’être diminuée aux yeux du monde par la perte d’une relation. Il lui répugne simplement que son entourage soit averti de ce qui se passe au fond de son cœur, que cela témoigne en sa faveur ou non. Comme je demeurais grave, j’entendis Borel demander à sa femme ce qu’il en était, car il a un peu cette manie de vouloir tout apprendre par son entremise, comme s’il n’eut pas compris les explications venant d’un tiers, tellement il est fier d’être enfin marié et tellement il veut donner d’importance aux siens. Par ce zèle, il me fit songer à ces nouveaux venus qui pénètrent dans un milieu dont ils ont longtemps entendu parler, qu’ils connaissent théoriquement, mais dont ils ignorent la réalité, à ces soldats qui s’étonnent que les officiers ne soient pas plus sévères et qui restent cependant tels qu’ils s’étaient préparés d’être quand ils croyaient devoir subir une discipline de fer. Mais de même que ces soldats se gardent bien de dire : « Ce n’est pas aussi terrible que je pensais ! » Borel se défendait bien de dire à sa femme que notre intimité n’était pas ce qu’il avait supposé. « Mais qu’est-ce que tu as ? » me demanda Madeleine, comme je gardais un visage renfrogné. Je ne pus alors m’empêcher de songer à ce qui serait arrivé si j’avais dit ce que j’avais. Je crois que Madeleine aurait perdu la tête. Car s’il est quelque chose qu’elle n’admet pas, c’est bien ne pas entrer dans son jeu. Il faut se plier à tous ses désirs. Elle avait beau me témoigner de la gentillesse, ce n’était que provisoirement. Elle voulait, bien qu’elle ne pût ignorer que je comprenais, que je me prêtasse quand même à cette comédie ! Et c’est moi qui suis un comédien ! Mais tenter de lui faire comprendre ce que son attitude avait d’inconséquent eût été inutile. Il fallait que ce fût ainsi à cette minute et rien de ce que nous nous étions dit avant ne devait modifier nos rapports. Je dus me faire violence pour ne pas me fâcher immédiatement avec tout ce monde. Il y a en moi, à présent, une sorte de nervosité qui m’effraie. Je ne peux plus me contenir. Depuis quelque temps, alors que jadis je supportais tout, j’éprouve le besoin de montrer que j’existe, que je suis un être vivant, que j’ai une personnalité. Tout cela vient de ce qu’au fond je ne suis bon qu’à m’emporter, de ce que jamais je n’aurai de contrôle sur moi-même et, surtout, de ce que je me suis laissé aller une fois. Ce qui me retenait, c’était la peur de plonger Madeleine dans la stupéfaction, de lui faire entrevoir un abîme qu’elle ignorait. Mais aujourd’hui ces scrupules sont inutiles puisqu’elle m’a vu hors de moi, ce qui, d’ailleurs, ne lui a pas causé l’impression que j’attendais. On dirait que toujours elle a connu le fond de mon être, alors que je le lui avais soigneusement caché, au point de simuler l’indifférence au moment où elle se disait éprise de Roger. J’étais d’autant plus furieux que les Borel semblaient tenir à me montrer que ce n’était pas à moi qu’ils rendaient visite, mais à Madeleine. Sans se soucier de ma personne, ma femme me souriait parfois avec la plus grande amabilité. Je ne pus me maîtriser davantage. « J’en ai assez, dis-je avec violence. Ce n’est pas la peine de te faire passer pour un ange auprès de tes amis. — Mais qu’as-tu, mon chéri ? » me demanda-t-elle avec un sincère intérêt. Cette question me mit hors de moi. « Assez ! » criai-je. J’eus alors le loisir d’observer ma femme. Aucun dépit, aucune colère ne se peignit sur ses traits. Je m’étais attendu à des cris, à des larmes, et elle demeurait simplement étonnée. Au lieu de se fâcher, elle prenait mon incartade comme si elle m’eût aimé. Elle me regarda avec tristesse et il me sembla même que ses yeux se voilaient, je compris que mes paroles lui causaient de la peine, à cause des Borel sans doute à qui elle voulait faire croire que nous étions très unis. En réalité, je m’étais trompé sur les motifs de la gentillesse de Madeleine. Ce n’était pas qu’elle eût honte d’appartenir à un homme, cela vis-à-vis d’une femme qui lui avait dépeint le ridicule de cette dépendance ; en réalité, les théories de Mme Borel lui inspiraient de la répulsion et, en face de sa conscience, elle éprouvait un profond soulagement à paraître une esclave aimée, à se sentir dominée, conseillée, guidée, à se sentir celle que justement j’eusse tant voulu qu’elle fût. « Tu me fais mal, Louis, en me traitant si durement. Ce n’est pas gentil. » Je n’eus plus le courage de continuer. Toutes ces complications sentimentales commençaient à me sembler sans issue. J’avais soif de lumière, de grand air, d’amour simple et profond, et, au lieu de cela, je luttais dans un tel dédale de sentiments que, par moments, je finissais par croire que, du seul fait que je pensais une chose, elle était fausse. Je ne savais plus. Je ne comprenais plus rien. Ah ! si Madeleine avait voulu ! Si elle voulait m’aimer de tout son cœur comme je l’aime, si elle voulait comprendre que la vie n’est pas si longue et que, lorsque deux êtres qui ne sont pas, après tout, tellement loin l’un de l’autre sont réunis par les circonstances, qu’il vaut mieux accepter son sort que de se donner en spectacle à autrui. Borel, déjà, dressait l’oreille à tout ce que nous disions. C’est tout juste s’il ne se proposait pas en médiateur. N’ayant jamais eu d’aventures romanesques, ayant passé une partie de sa vie à écouter celles des autres, elles éveillaient sa curiosité plus qu’elles ne le touchaient.

Finalement, les Borel prirent congé. Je gardai le silence. J’attendais je ne sais quoi. Madeleine se taisait également. Elle allait et venait dans l’appartement comme si je n’existais pas. Cette indifférence me rassura. Il est triste de le dire, mais j’aimais mieux cela qu’une dispute. Au dîner, Madeleine ne parla pas davantage de ses amis. Son visage était redevenu ce qu’il avait été avant cette visite.

 

17 DÉCEMBRE.

De nouveau j’ai fait une scène à Madeleine, mais d’une violence telle que j’ai cru, un moment, qu’elle allait partir comme une folle, sans même prendre son manteau. Depuis la nuit qu’elle a passé chez son père, je suis d’une nervosité extrême. Je dors mal. J’ai complètement perdu l’appétit. À chaque instant je projette de partir mais sans grande conviction. Dès que je suis loin d’elle, j’appréhende qu’elle ne rencontre un homme. Mais près d’elle, j’aspire à fuir. Que faire ? Elle est si désagréable ! À part le jour où les Borel sont venus, elle ne m’a presque pas parlé. À la fin, je n’ai plus pu tenir. Ce matin, comme je lui confiais mon désir, elle eut cette parole malheureuse : « On dirait que je t’en empêche. » D’abord, je n’ai pas fait attention à cette réponse, je classais des papiers. C’est une occupation que l’aime et qui peut me faire oublier les pires soucis. Puis je suis sorti me promener. En rentrant, j’ai trouvé Madeleine qui m’attendait pour se mettre à table. Je lui ai dit que la journée, bien que froide, était belle. Elle ne m’a pas répondu. Il y a si longtemps qu’elle ne me répond plus que je n’ai prêté aucune attention à ce détail. Nous avons déjeuné. Au café, comme le soleil apportait une note à la fois gaie et mélancolique dans le salon, j’ai ressenti de nouveau le besoin de changer d’atmosphère durant quelques jours. Mais, pour ne pas essuyer une réponse désagréable, je me suis bien gardé de dévoiler mes désirs. J’allumai un cigare et, comme Madeleine venait de me quitter, je me mis à l’attendre, sans raison, car je n’avais rien à lui dire. Je jetai un coup d’œil sur les journaux du matin. Je repris une tasse de café. Notre appartement est situé au sud, si bien que le soleil y pénétrait de plus en plus. Un certain bien-être physique m’envahissait, malgré mon penchant à la tristesse. Toujours sans pouvoir me l’expliquer, j’attendais le retour de Madeleine. Ce fut à ce moment que brusquement j’eus conscience qu’elle ne s’était pas absentée mais qu’elle était partie. Dire dans quelle colère cette supposition me plongea est impossible. D’un seul coup mon plaisir disparut. Une fureur inimaginable m’envahit. J’allais me lever pour courir à travers l’appartement à la recherche de Madeleine lorsqu’elle reparut, désœuvrée, ainsi qu’une personne qui s’est retirée pour mettre un peu d’ordre dans sa toilette et qui, au lieu de revenir tout de suite, a feuilleté un livre, afin de faire durer son absence. Il n’en fallut pas davantage pour que je retrouvasse aussitôt mon calme. Je me levai et, comme Madeleine s’asseyait, je sortis du salon paisiblement, non sans lui avoir dit : « je reviens. » Je ne savais comment me distraire. Je me rendis dans mon bureau et parcourus machinalement les papiers que j’avais classés le matin. Durant quelques secondes, écartant les rideaux, j’observai le va-et-vient des passants. J’étais de si bonne humeur que je me surpris à penser qu’ainsi appuyé sur le côté de la croisée, j’avais quelque chose de ces jeunes gens qui, sur les gravures romantiques, semblent regretter le départ de leur fiancée. Le charme de cette réflexion envolé, je revins dans le salon. En partant, j’avais remarqué que Madeleine s’était assise de telle façon que sa main gauche, qui pendait en dehors du fauteuil, touchait presque le sol. En revenant, la première chose qui me sauta aux yeux fut que ce bras était encore à la même place. De nouveau, aussi déraisonnable que ce soit, je me sentis sur le point de me fâcher. Je ne saurais dire pourquoi cette immobilité me parut provocante. Que Madeleine ne fît pas un geste me semblait être un défi, comme si en n’agissant pas elle eût voulu me montrer à quel point elle se souciait peu de moi. Elle avait les yeux clos. Je la dévisageai avec d’autant plus d’exaspération que le bruit que je faisais en marchant, elle semblait ne pas l’entendre. Si j’avais jeté un vase au milieu de la pièce ou, ce qui eût été mieux, dans la grande glace qui se trouve au-dessus de la cheminée, Madeleine n’eût pas sourcillé davantage. Je ne me contenais plus qu’avec peine. À chaque instant, mon regard se portait sur son bras inerte. Mais, brusquement, elle ouvrit les yeux et, d’un geste plein de grâce, leva cette main et l’amena jusqu’à son front. Je retrouvai mon calme. Il avait suffi que ce corps que je haïssais s’animât pour que je me remise à l’adorer. Je m’assis. Comme je venais de me plonger de nouveau dans la lecture des journaux, Madeleine se leva et sortit. Je restai un long moment à lire, puis j’entendis la porte d’entrée se refermer. Cette fois Madeleine était vraiment partie. Afin qu’il n’y eût aucun doute, je me rendis dans notre chambre. En effet, elle était sortie. Je dois dire que, contre mon attente, son absence me laissa indifférent. Pas une seconde il ne me vint à l’esprit de me fâcher. Je trouvais maintenant tout à fait naturel que Madeleine fût sortie, sans même me dire au revoir. Je me rendis dans mon bureau où je restai jusqu’à quatre heures. Je me fis ensuite servir à goûter, puis, ne sachant que faire, je me décidai à aller voir un ami. Mais, devant sa maison, je fis demi-tour. Ce genre de mésaventure m’arrive souvent. La vérité est que j’ai besoin d’un but pour vivre, qu’il me faut des étapes dans ma journée. Je projette alors de bonne foi de faire une visite, je sors comme si j’allais chez quelqu’un. En cours de route, je prépare même ce que je vais dire. Mais, une fois arrivé, j’abandonne mon projet. L’essentiel est pour moi non que je l’exécute, mais qu’il m’occupe comme si j’allais l’exécuter. Je revins donc sur mes pas. En passant devant un fleuriste, j’eus l’idée d’acheter des orchidées afin de montrer à Madeleine que je ne lui gardais pas rancune. Mais il m’apparut que ce serait de mauvais goût et que ma femme verrait en cette pensée de l’ironie ou de la méchanceté. Je suis un peu de ces gens qui, quelque attention délicate qu’ils aient, s’aperçoivent toujours à la réflexion que leur geste peut être mal interprété. Et c’est en partie cette crainte qui est cause que je suis en apparence si froid, que j’ai horreur des manifestations d’amitié. En rentrant, j’ai trouvé Madeleine en grande conversation avec une modiste. D’ordinaire, j’évite d’assister à ce genre d’entretien. Or, cette fois, pour faire le jeune homme, pour tâcher de plaire à Madeleine par ma curiosité, je me suis approché des deux femmes et j’ai fait semblant de les écouter avec intérêt. Madeleine, à mon grand étonnement, me dit alors : « Laisse-nous, Louis… Tu ne connais rien à ces questions… Je te rejoins dans un instant… » Cela avec beaucoup d’amabilité. Je me rendis dans mon bureau, plein de joie. Madeleine allait-elle redevenir ce qu’elle était ? Je me réjouissais follement de ce changement. Mais le temps passait. Au bruit que fait la porte d’entrée, je savais que la modiste était partie et Madeleine ne m’avait pas encore rejoint. Je ne voulais pourtant pas l’importuner. Je me résolus à patienter, mais, à mesure que le temps passait, une colère de plus en plus violente grondait en moi. À la fin, n’y tenant plus, je me rendis dans notre chambre. Madeleine s’y trouvait, vêtue à présent d’une robe noire. « Tu n’es donc pas venue ? lui demandai-je. Non, puisque je suis ici. — Mais tu m’avais dit que tu viendrais ? — Et toi, ne dis-tu pas beaucoup de choses ? » Ces paroles m’emplirent de joie. Madeleine consentait-elle donc à me parler ? Avait-elle donc tout oublié ? J’étais heureux mais je me gardai bien de le montrer pour ne pas indisposer ma femme qui aime à voir dans le moindre contentement d’un homme de la fatuité. « Je t’attendais avec une grande impatience, continuai-je encore. — Pour me dire sans doute des méchancetés. » Il est un point sur lequel Madeleine et moi sommes tout à fait différents. Lorsque je me suis emporté, j’éprouve une gêne profonde à revenir sur le sujet qui a provoqué ma colère. Jadis, quand je me réconciliais avec Madeleine, c’était ce qu’il y avait de plus pénible qu’elle révisât tous les détails de la brouille, pourtant dans un esprit amical. Ce fut ce qu’elle entreprit de faire. D’un seul coup, ma joie disparut pour faire place à de l’irritation. « Non, Louis, continua-t-elle, il ne faut pas prétendre que c’est uniquement à cause des orchidées que tu t’es fâché ainsi. — Ne parlons plus de cela, répondis-je sans même oser prononcer le nom de ces fleurs. — De quoi voudrais-tu que nous parlions aujourd’hui, si ce n’est de cela ? » dit-elle sèchement. Madeleine, à la fin d’une réconciliation, alors qu’on s’élève, qu’on oublie tout, qu’on ne songe plus qu’à revivre, reprend le même ton cassant qu’elle avait avant. Bien que je susse cela, la phrase qu’elle venait de prononcer me choqua. « Mais il y a une foule de choses dont on peut parler, répondis-je d’un trait. — Eh bien ! puisque c’est ainsi, ne nous parlons plus », dit-elle encore plus sèchement que tout à l’heure. Madeleine avait mis une jolie robe pour me plaire. Elle avait fait un effort pour oublier ses ressentiments. Elle était disposée à redevenir celle qu’elle avait été, et brusquement elle abandonnait toutes ses résolutions. Elle est, en vérité, de ces femmes qui ne sont pas l’esclave de leurs préparatifs ni de leurs décisions. Ce serait sans le moindre regret qu’elle se priverait au dernier moment d’une joie à laquelle elle n’a fait que penser depuis des semaines. La colère me reprit. Mais, cette fois, elle avait des causes bien plus profondes. Ces causes étaient l’abîme sans fond qui nous séparait, l’incompréhension qu’elle avait de moi, cette versatilité que je ne comprenais pas. « Puisque c’est ainsi, dis-je un peu comme un fou, je m’en vais. — Tu n’as qu’à partir, me répondit-elle. — Eh bien non, je reste. » J’étais furieux, d’autant plus que, par ma maladresse, c’était elle à présent qui dominait la situation. Qu’elle fût maîtresse d’elle-même, cependant que j’étouffais de rage, me rendit violent. Je lui pris la main et je la serrai de toutes mes forces. Elle poussa un cri strident et soudain je vis dans son regard qu’elle était la plus faible. Je serrai encore plus fort. Elle tomba à genoux de douleur. Je la lâchai. Aussitôt, comme si j’eusse été un criminel, elle se sauva en appelant de l’aide. Resté seul, j’éprouvai comme une délivrance. De nouveau, j’étais le maître. Et cependant que j’entendais autour de moi des courses à peine perceptibles, un affolement silencieux, je demeurai immobile, un peu troublé, hagard, sans me rendre exactement compte de ce qui s’était passé, mais avec quand même, au fond de mon cœur, un profond soulagement.

20 DÉCEMBRE.

J’ai reçu un mot de Curti me priant de venir le voir d’urgence. C’est avec inquiétude que je me suis rendu avenue de la Grande-Armée. Il y avait à peine quinze jours que j’avais déjeuné avec lui, mais il me parut complètement changé. Il m’accueillit couché. Son visage était frais, reposé, mais il y avait quelque chose de lointain, de triste dans son regard. Il était adossé à un oreiller. Sur une table de jeu dressée à la tête de son lit, se trouvaient un verre et une boîte d’ampoules. « J’ai été très malade avant-hier, me dit-il d’une voix lasse, j’ai eu trois syncopes de suite beaucoup plus longues que d’habitude et j’ai cru que c’était fini. Toute la nuit, mon pouls a battu à raison de quarante pulsations à peine à la minute. Mais à présent cela va mieux. Pourtant, je ne me fais pas d’illusions. Tout sera bientôt terminé. » Je le regardai avec plus d’attention. Ses yeux me frappèrent encore plus qu’en arrivant. Ils ne s’accordaient plus avec le visage. Celui-ci, lisse et comme rajeuni, rose même par endroits, semblait non pas mort, mais comme endormi, comme se reposant après un effort terrible, tandis que les pupilles, cerclées d’une bande décolorée, allaient et venaient avec inquiétude. Je ne sais pourquoi, ils me firent songer à deux prisonniers qui chercheraient à s’évader. Il n’y avait plus de complicité entre eux et le visage. Affolés comme une anguille, ils semblaient chercher à fuir la chair calme qui les entourait. Ils étaient impuissants et pleins d’effroi. En les regardant, je sentis à quel point Curti avait raison. Je voulus le rassurer, mais il ne prit pas garde à mes paroles. Et ce qu’il y avait d’étrange, c’était que ces yeux n’imploraient aucune aide, ne se raccrochaient à personne. Ils se mouvaient, seulement étonnés et anxieux. On avait l’impression qu’aucun spectacle terrestre n’aurait pu leur donner un autre éclat. On devinait qu’ils ne voulaient plus appartenir au corps et, quand les pupilles se plaçaient dans les coins comme pour regarder de côté, c’était à ce moment qu’on sentait la peur de Curti. On eût dit qu’en braquant ses yeux ainsi il cherchait à se voir lui-même, pour s’assurer qu’il n’avait pas changé. Je m’assis à côté du lit. À ce moment, l’infirmière qui veillait le malade entra, portant une tasse de tisane. Devant ce médicament, Curti eut un mouvement d’indifférence, de refus, en même temps qu’il allongea le bras pour prendre la tasse. Lorsqu’il eut fini sa tisane (qu’il avait bue avec un soin infini), il me tendit une main dans un geste plein d’abandon et de confiance. « Mon cher Grandeville, qu’est-ce que vous pensez de moi ? » Je lui répondis que je lui trouvais les apparences de la santé, que ses syncopes avaient certainement été causées par un petit excès, enfin qu’il suffisait qu’il se surveillât pour qu’elles ne revinssent plus. Ces paroles lui causèrent un profond soulagement. « En effet, dit-il, mon médecin m’a affirmé la même chose. Et maintenant je me souviens très bien que j’ai eu un mouvement de colère le matin même de ma cure. — Comment, monsieur Curti, vous, un mouvement de colère ! — Mais certainement, me répondit-il, avec un sourire à peine perceptible. Vous ne connaissez pas toute ma vie. » Ces derniers mots me plongèrent dans un abîme d’étonnement. Que Curti pût me dire que je ne connaissais pas toute sa vie, à moi qui croyais la connaître si bien, me paraissait insensé. J’aurais tout cru, sauf cela. Pourtant, je ne laissai rien paraître de ma stupéfaction. « Et c’est certainement ce mouvement de colère qui m’a fait tant de mal par la suite. » À ce moment, la femme de chambre vint lui annoncer tout bas le docteur Mariage. Dire à quel point le visage de Curti s’éclaira est impossible. Cette joie me fit mal. Elle me montrait combien le malade tenait encore à la vie. Je voulus me retirer, mais Curti insista pour que je restasse et je sentis que, dans son esprit, s’il tenait tant à me garder auprès de lui, c’était qu’il pensait que le médecin n’oserait rien lui dire de grave devant un tiers. Le Docteur Mariage arriva avec un air légèrement soucieux. Il prit la tension artérielle de Curti, l’ausculta, puis eut une expression rassurée. C’était un homme grand, rouge de teint, coiffé de cheveux blonds en brosse. Il était évident que tout dans son maintien tendait à donner une impression de sincérité. « Je ne cache jamais rien à mes malades », semblait-il dire. Curti ne le quittait pas des yeux, mais le docteur faisait semblant de ne pas s’en apercevoir. La peur enfantine d’un malade, il n’en tenait pas compte. C’était justement ce qui donnait de la valeur à son air rassuré. Les malades sentaient alors qu’ils n’étaient plus rien. Leurs implorations et leur crainte n’ayant même pas été remarquées, c’était uniquement leur état qui causait la tranquillité du médecin. Finalement le docteur Mariage se retira. À peine fut-il parti que Curti me demanda : « Est-ce que vous auriez confiance en ce médecin ? » Je répondis affirmativement, ce qui parut lui être très agréable. « Et Madeleine ? me demanda-t-il si brusquement que je crus qu’il voulait savoir si elle avait également confiance en ce médecin. — Je ne lui ai jamais parlé du docteur Mariage, dis-je. — Ce n’est pas cela que je vous demande. Je voudrais savoir comment elle va, si elle est heureuse. Surtout ne lui dites pas ce qui m’est arrivé. Cela lui ferait tellement de peine. Il sera bien temps qu’elle le sache quand il n’y aura plus rien à faire. » Je répondis encore que tout allait pour le mieux à la maison, puis je crus devoir ajouter qu’en effet il était préférable de ne pas l’alarmer pour un mal qui, après tout, s’évanouirait aussi rapidement qu’il était venu. Pourtant, Curti restait songeur. Il savait très bien que sa fille n’était pas heureuse avec moi. Jusqu’à présent, il avait fait semblant de croire que nous formions un couple uni. Or, à cette minute, je sentis qu’il ne jugeait plus utile de me tromper. D’un seul coup, à cause de la gravité de son mal sans doute, il se rapprochait de moi ; il supposait que je savais aussi bien que lui que sa fille ne m’aimait pas. Il désirait me parler d’elle, non comme si j’étais son mari, mais comme si j’étais destiné à le remplacer lorsqu’il disparaîtrait. « Elle vous aime comme elle m’aime, continua-t-il. — Certainement moins. » Je le sentais de plus en plus nerveux. « Pourquoi moins ? Vous êtes beaucoup pour elle. » Je ne voyais pas où il voulait en venir. La première impression que j’avais eue s’était envolée. J’étais maintenant devant un homme courageux qui n’appréhendait plus la mort et qui, dans un dernier effort, essayait de laisser derrière lui ses affaires en ordre. « Louis, vous êtes beaucoup pour elle. Vous êtes le premier homme qu’elle a vraiment aimé. Vous l’avez toujours guidée. Sans votre expérience, sans votre indulgence, que serait-elle devenue ? Écoutez-moi, Louis, je peux m’en aller d’un moment à l’autre. Promettez-moi que, quoi qu’il advienne, vous la défendrez toujours. Promettez-moi de ne jamais l’abandonner, de ne jamais la faire souffrir, de lui pardonner tout le mal qu’elle vous fera. Promettez-moi que, lorsque je ne serai plus, vous me remplacerez auprès d’elle. Vous deviendrez son père. C’est-à-dire que, quoi qu’elle fasse, elle restera toujours pour vous comme une fille. Si cela est nécessaire, faites taire votre amour d’homme. J’aime tellement Madeleine que ce serait pour moi terrible si je pensais qu’un jour vous ne soyez plus auprès d’elle, qu’il n’y ait plus un être au monde pour continuer à la protéger comme je l’aurais fait. Madeleine est une enfant. Écoutez, Louis, promettez-moi de devenir son père, le jour où vous cesserez d’être son mari. » Ce langage me bouleversa, tant il me montrait clairement que Madeleine ne m’aimait pas. « Je vous le promets, répondis-je avec émotion. — Je vous en suis infiniment reconnaissant. Je sens ce qu’il peut y avoir de blessant pour vous dans mes paroles, mais, au moment où on s’aperçoit que les reins, le cœur, le foie sont vieux, usés, qu’il ne reste rien de jeune et de sain à l’intérieur de soi-même, je vous assure qu’on peut parler ainsi. La vie n’est pas longue. Nous sommes tous destinés à disparaître. Et je crois que c’est le rôle des forts de protéger les faibles, de les défendre, même si ces faibles ne leur en gardent aucune reconnaissance. Imaginez ce que deviendrait Madeleine sans vous. Elle serait la proie de tous les hommes. Elle est avide de vivre. Elle ignore ce qu’est l’amour. Vous seul êtes capable de la diriger, de lui faire comprendre doucement, chaque jour, sans qu’elle s’en aperçoive, qu’elle se trompe, et même je crois que vous seul l’aimez assez pour lui ôter ses illusions irréalisables, sans qu’elle en souffre trop. Je vous demande de l’aimer plus qu’une femme, qu’une maîtresse. Si je n’avais pas bêtement perdu la plus grosse partie de ma fortune, j’eusse assuré la vie de mon enfant. Mais ce que j’appréhende le plus, voyez-vous, c’est qu’un jour elle cède à quelque tentation, que vous la quittiez et qu’elle se trouve seule au monde. Promettez-moi que cela n’arrivera jamais. » Je savais que Madeleine ne m’aimait pas, mais que cela pût être tellement évident aux yeux d’autrui me fit un mal terrible. En entendant ces paroles, ce fut comme si une clarté brutale éclairait mon intimité. Un instant, j’en voulus à Curti de me parler ainsi. Mais, tout à coup, je le vis devant moi et ma rancœur disparut. Je venais, par ces révélations, d’acquérir la certitude que Curti n’avait que quelques jours à vivre. Ma crainte de perdre Madeleine s’évanouit. Il m’apparut que moi-même, comme Curti, j’allais aussi mourir et que sur terre rien ne comptait, n’étaient justement les grands sentiments, et que, pour ne pas être surpris par la mort, il fallait vivre avec eux dans l’existence de chaque jour. Je pris la main de Curti et je la serrai dans la mienne avec force : « Ne craignez rien, dis-je avec ferveur, votre fille ne sera jamais seule, et lui ferais-je horreur que je continuerais à la protéger comme si elle m’avait voué le plus grand amour. »

Ce fut encore tout ému par ce serment que je rentrai chez moi. En même temps que je ressentais le besoin d’être d’une grande gentillesse avec Madeleine, le souvenir de ce qui s’était passé, il y avait deux jours, m’arrêtait. De m’être emporté si violemment contre cette même femme qui, maintenant, m’apparaissait si digne d’amour m’embarrassait. J’allais la retrouver. Il n’y a rien qui soit si touchant que de revoir un être que l’on aime avec d’autres yeux, sans qu’il s’en doute. Cet être continue à vous croire hostile et son visage demeure ce qu’il était avant. On le regarde alors avec la malice d’un père cachant encore à son enfant le jouet qu’il lui a apporté. On retarde le moment de dévoiler le changement qui s’est produit en soi. On sourit comme les gens qui vont faire une bonne surprise et on se tait, réservant la nouvelle agréable pour plus tard, tellement il est doux de supporter la bouderie quand on sait qu’il ne dépend que de soi de la faire cesser. Une joie profonde était en moi que Madeleine ignorât à quel point j’allais la rendre heureuse. Hautaine et le visage renfrogné, comme elle était loin de soupçonner l’immense amour que j’avais pour elle ! Il me semblait que ce que je lui avais fait, dès que je parlerais, s’envolerait à tout jamais de son esprit. Les paroles de Curti m’avaient remué à un tel point que je me demandais comment j’avais pu rendre Madeleine malheureuse. Je la voyais à présent sous un tout autre jour, et d’ennemie elle était devenue une faible chose qui avait besoin de ma protection. De savoir que je ne lui marchanderais pas cette protection, de savoir tout ce que j’étais prêt à faire pour elle, et cela sans qu’elle le sût, la faisait paraître à mes yeux, malgré son air malveillant, attachée à moi pour le restant de ses jours. Je m’assis dans la pièce où elle se trouvait, sûr de moi, et je la regardai sans rien dire. « Qu’as-tu à me dévisager ainsi ? me demanda-t-elle au bout d’un moment. — Rien. — Est-ce que tu te moques de moi ? » Je ne répondis pas et, ainsi que le beau parleur dont les raisons seront tellement éclatantes qu’il peut longtemps laisser croire qu’il a tort, j’allumai une cigarette. Je me sentais tellement au-dessus des petites querelles quotidiennes que Madeleine eût pu faire ce qui lui serait passé par la tête sans me froisser. Je l’aimais malgré elle. J’étais prêt à tout lui pardonner, tant il me semblait que je la comprenais. « Écoute, Louis, ce n’est pas la peine de rester ici… Je te prie de me laisser seule » Je ne répondis toujours pas. « Je te prie une dernière fois de me laisser. » Subitement, j’eus conscience que l’annonce du changement qui s’était effectué en moi ne devait pas être faite au moment où elle s’énervait. Il fallait une autre atmosphère. « Si tu ne t’en vas pas dans une seconde, c’est moi qui m’en irai », continua Madeleine. Je faillis lui répondre : « Qui t’en empêche… ? » mais je me retins. J’évoluais encore trop dans la joie pour m’abandonner à un mouvement d’humeur. Je n’eus guère pourtant le loisir de réfléchir. À peine cette seconde fut-elle écoulée que Madeleine posa son livre, se leva et, sans dire un mot, quitta la pièce. Resté seul, j’éprouvai alors un des sentiments les plus bizarres qui soient. En même temps que je continuais à planer au-dessus de ce monde, une sorte de mécontentement se glissait en moi. J’eus nettement conscience que, si je n’agissais pas, ce dernier allait m’envahir complètement. Je me levai aussitôt et allai retrouver Madeleine. « Mais enfin, qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? » me demanda-t-elle avec colère. Cette fois, je compris que, malgré le peu de désir que j’avais d’ouvrir mon cœur en une telle occasion, il fallait que je le fisse tout de suite, sans quoi il serait trop tard. « Je t’aime, Madeleine, voilà ce que j’ai, dis-je avec émotion, je t’aime malgré toi, malgré toute la peine que tu peux me causer. Tu auras beau faire, je t’aimerai toujours. Mon amour est au-dessus de tout. Je te connais si bien que tu peux me dire les pires injures, je sais ce que tu penses et cela seul, vois-tu, importe. Je sais que ton âme est belle, que tu es une petite fille sans défense et que, sans moi, tu serais la plus seule des femmes sur la terre. » Je m’arrêtai essoufflé, les mains tremblantes, transfiguré comme le sont seulement les hommes qui avouent une faute ou qui parlent selon leur conscience profonde. Madeleine me regardait avec étonnement. Bien que j’eusse prétendu que j’étais au-dessus de tout, je guettais avec anxiété sa réaction. Elle ne bougea pas. « Mais je te crois, mon pauvre garçon », dit-elle finalement, comme si j’avais voulu la convaincre malgré elle. De tout mon élan, elle n’avait retenu qu’une chose : que j’avais cherché à la convaincre, alors que je n’avais eu aucun but, si ce n’était lui dire mon amour.

23 DÉCEMBRE.

Comme je rentrais à la fin de l’après-midi, la concierge m’appela et me remit un billet. Je reconnus l’écriture de la femme de chambre de Curti. Celle-ci m’annonçait que son maître voulait absolument me voir. Je me hâtai donc vers l’avenue de la Grande-Armée. Alors qu’au cours de ma visite de la veille tout avait paru se dérouler normalement, je flairai, en arrivant, une atmosphère de malheur. Sous le porche, je croisai un homme qui se mit à courir. En passant devant la loge de la concierge, je vis, bien qu’il fût l’heure de dîner, cette dernière qui parlait à plusieurs personnes. Au premier étage, où demeure Curti, je trouvai, fixé à la porte, un petit papier sur lequel était écrit de la même écriture que le mot que l’on m’avait remis : « Entrez S.V.P. sans bruit. » Je craignais que Curti ne fût déjà mort. Dans le vestibule, il n’y avait personne. Trois ou quatre pardessus pendaient aux portemanteaux. Sur la porte vitrée du salon, des ombres se mouvaient. Des chuchotements venaient jusqu’à mes oreilles. J’entrouvris cette porte et j’aperçus, dans un groupe d’hommes, Sospel. Tous détournèrent la tête et me dévisagèrent avec gravité. À peine me fus-je glissé dans le salon que la conversation reprit. Je me dirigeai vers Sospel, le seul de ces visiteurs que je connusse. Lorsque je me trouvai derrière lui, je le touchai au bras pour attirer son attention puisque je ne pouvais me placer ni à côté ni en face de lui à cause des gens qui l’entouraient. Il simula un mouvement de surprise, puis, se détournant aussitôt, se remit à écouter son voisin. Au risque de passer pour un insensible, préoccupé de lui-même au moment où se joue la vie d’un homme, je dois dire que cette attitude me parut bizarre. J’eus l’impression que Sospel, pour que la situation fût plus exceptionnelle encore, voulait, sans aucune raison, me témoigner de l’antipathie. En d’autres circonstances, jamais il n’eût agi ainsi. On sentait que, sous le couvert du drame qui se précipitait dans une pièce voisine, soit pour se donner de l’importance, soit pour me montrer à quel point il était ému, il feignait d’ignorer ma présence. À ce moment, une porte s’ouvrit et le docteur Mariage parut. Aussitôt, le plus jeune d’entre nous s’avança vers lui. Ils échangèrent quelques mots, puis sortirent ensemble. Je m’empressai de prendre la place libre, de peur que le groupe ne se refermât. Sospel, alors, daigna m’adresser la parole : « Curti est perdu », dit-il sans la moindre émotion, cependant que mon voisin de droite, un petit homme mal vêtu, le nez chevauché d’un binocle, un petit homme dont je ne m’expliquais pas la présence, hochait la tête. Cette affirmation me bouleversa, bien que je me fusse déjà douté de la vérité. En faisant une nouvelle apparition, le docteur Mariage interrompit Sospel. Toujours à voix basse, il nous demanda s’il n’y avait pas parmi nous un monsieur Grandeville, c’est-à-dire moi-même, et cela bien qu’il m’eût aperçu et qu’il dût se souvenir que nous avions été présentés l’un à l’autre la veille. Je marchai à lui. « Je voudrais vous parler », continua-t-il. Je le suivis. Après avoir traversé deux pièces qui me parurent immenses, je pénétrai dans la chambre de Curti. Je l’aperçus tout de suite. Il semblait dormir. Un désordre indescriptible régnait autour de lui. La garde cherchait une prise de courant pour un appareil étincelant de diathermie. Des linges, des flacons traînaient partout. Alors que je croyais avoir tout embrassé, je remarquai tout à coup, près d’une fenêtre, un homme qui écrivait, se servant d’un calorifère pour appui. J’étais accablé. Dans cette atmosphère de mort, j’avais le sentiment que ce n’était pas un ami que je représentais, mais une sorte d’automate. Chaque fois que je suis entré dans la chambre d’un moribond, j’ai toujours éprouvé un sentiment semblable. Il m’apportait comme un soulagement. Ce besoin de n’être plus rien pour ceux qui vont mourir est invincible. C’est l’instinct de la bête bien portante qui fuit celle qui meurt. Mais je me fis violence, tant cela m’apparaissait bas. Brusquement, je me trouvai au chevet de Curti. « Dites-lui qui vous êtes », fit sèchement le docteur Mariage qui ne voulait absolument pas de moi. Je prononçai mon nom doucement. Mais Curti ne remua pas. Il sortait d’une syncope. Il respirait régulièrement. Tout son être semblait soulagé et on avait l’impression que c’était parce qu’il allait mieux qu’il n’ouvrait pas les yeux. Je n’osai répéter mon nom. Le docteur Mariage lui prit la main et, se souvenant enfin de moi, m’annonça : « Votre ami Grandeville, l’ami que vous avez reçu hier… » Alors les paupières de Curti se levèrent, mais au lieu de dévoiler un regard familier, ce fut un inconnu qui se présenta à moi. Complété par ce regard, le visage s’était transformé. Il était amaigri, sans aucune des expressions que je lui connaissais. Ces yeux qui, la veille, m’avaient paru jaunis, ternes, étaient d’une vie extraordinaire. Pourtant, ils ne me voyaient pas. Ils ne me voyaient pas, mais Curti me voyait : « Je suis content que vous soyez venu ; vous êtes seul ? Où est Madeleine ? balbutia-t-il. Je voudrais voir Madeleine, dites-lui de venir, vite… Je voudrais vous voir tous les deux ensemble. Promettez-moi encore de veiller sur elle, de la défendre dans la vie. Je ne pourrai bientôt plus le faire. » Il s’interrompit brusquement, chercha des yeux le docteur puis demanda avec un calme imprévu : « Alice n’est pas encore là ? Comment cela se fait-il ? » Cette question me surprit. Qui était Alice ? Mais je n’eus pas le temps de réfléchir davantage, de nouveau Curti s’adressait à moi : « Louis, je vous en supplie, promettez-moi de ne jamais abandonner ma fille, de l’aimer toujours, de me remplacer auprès d’elle. Je vous demande de l’aimer plus que son père ne l’a aimée. Je n’ai pas fait ce que j’aurais dû. C’est pour cela qu’elle n’est pas venue, n’est-ce pas ? Elle me garde rancune. » Le malade commençait à divaguer. « Non, je n’ai pas fait tout ce qui était en mon pouvoir. Au lieu de vivre comme si j’étais éternel, j’aurais dû penser à elle, travailler pour elle, songer qu’un jour je ne serais plus là pour la défendre. J’ai été content qu’elle se marie avec vous, alors que je savais qu’elle en souffrait. Voilà l’homme que je suis. » Cette scène était tellement tragique que cette preuve de mon infortune et le sentiment que j’avais que Curti lui-même regrettait qu’elle m’eût épousé ne me causèrent aucune douleur. Au contraire, je vis dans les paroles de Curti une certaine grandeur même s’il ne pouvait faire autrement que de reporter à présent tout son espoir sur l’homme qu’il avait jugé si peu digne de devenir son gendre. Je m’excusai pour aller téléphoner à Madeleine au bureau. Comme j’attendais la communication, j’entendis Curti qui continuait à me parler comme si j’étais resté auprès de lui, cependant que le docteur s’efforçait de le calmer. « Madeleine va venir dans un instant », lui annonçai-je en revenant. Il demeura muet. On eût dit qu’il avait confondu mon retour avec mon départ. Je parlai encore pour qu’il n’y eût pas de silence, mais Curti s’était de nouveau assoupi. Je m’éloignai et me mis à m’entretenir doucement avec l’assistant du docteur. La nouvelle de la maladie de Curti s’était répandue. Des portes s’ouvraient, se refermaient. On sentait que l’appartement de cet homme sans famille, sans amis, était devenu comme un lieu public. Puisque Curti reposait, je n’avais plus de raison de rester là, j’eusse dû passer dans le salon. Les hommes que j’avais vus en arrivant attendaient sans doute avec impatience mon retour, me semblait-il, afin de pouvoir prendre ma place. Mais la pensée que j’étais, avec Madeleine, un de ses plus proches parents me fit rester. Bien que cet appartement regorgeât de monde, tout était silencieux. Seuls des bruits imperceptibles rôdaient autour de nous. Le médecin regarda l’heure, je la lui demandai d’un geste de la tête : « Sept heures », répondit-il d’une voix normale, comme si les minutes n’avaient plus d’importance. À cet instant, une porte s’ouvrit et Sospel parut. Il s’approcha du médecin, sans même jeter un regard sur le lit où somnolait son vieil ami. Ils échangèrent quelques paroles à voix basse, puis Sospel sortit par une issue donnant sur un couloir qui conduisait au vestibule. Un claquement de porte vint alors jusqu’à moi. Je m’étonnais que Sospel pût être insensible au point de faire tant de bruit au moment où Curti reposait lorsqu’une femme jeune entra dans la chambre, accompagnée du petit homme dont j’ai déjà parlé. J’examinai attentivement ce couple. L’homme avait l’allure d’un employé ayant des droits à faire valoir. À peine arrivés, les nouveaux venus fixèrent longuement du regard le malade, et je ne sais si je me trompe, mais j’eus l’impression qu’ils désiraient que Curti les vît. Comme les amis d’un grand homme, si celui-ci meurt, comme l’amant d’une jeune fille, si cette dernière meurt, on sentait que, plus que nous tous, ils appréhendaient une issue fatale. Nous restâmes ainsi plusieurs minutes sans parler. À chaque seconde, j’espérais voir paraître Madeleine. Soudain, avec le calme de celui qui s’éveille tard dans la matinée, Curti ouvrit les yeux. Mais il les referma aussitôt, poussa un râle, et finalement se mit sur son séant. Le docteur voulut l’obliger à s’étendre. Mais il refusa. « Je vais mieux… je sens que je vais pouvoir me lever », dit-il rapidement. Profitant de ces protestations de condamné, la femme qui devait répondre au nom d’Alice s’approcha du lit et, sans s’agenouiller, sans s’asseoir, dominant de toute sa hauteur le malade, le regarda avec la volonté de paraître pitoyable. Mais en dépit de ce souci, une profonde répulsion, à laquelle s’ajoutait cette expression désagréable de ceux qui, à travers un silence prudent, semblent dire : « Je suis là ! » enlaidissait ses traits. Curti la dévisagea avec acharnement. Puis, subitement, il se souvint d’elle. Un tremblement agita ses mains. La garde s’approcha pour les recouvrir, mais elle n’y parvint pas. Se dégageant définitivement d’un mouvement brusque, le malade les leva, toujours en tremblant, vers la jeune femme qui n’avait pas bougé et vers qui son compagnon s’était avancé dans un geste à la fois protecteur et accablé. « Alice, mon Alice chérie », balbutia-t-il. À ce moment, le parent ou l’ami de cette inconnue se tourna vers moi, puis vers le docteur, avec le désir visible de nous montrer que nous étions de trop. « Alice, Alice… », répéta Curti en essayant de prendre les mains de cette femme, mais sans y réussir car, chaque fois qu’il les tenait, il les lâchait aussitôt pour les chercher ailleurs. Alors la vérité m’apparut, Curti avait une maîtresse. De l’apprendre ainsi, de voir que cette liaison qui avait été si bien dissimulée éclatait maintenant aux yeux de tous sans que les intéressés songeassent même à la cacher me fit paraître cette fin plus tragique. La mort d’un homme est déjà quelque chose d’effroyable en soi. Mais quand cette mort découvre le mystère de la vie passée, quand une foule d’exigences, de menaces, d’adjurations surgissent autour du lit du moribond qui n’a plus la force ni de se défendre ni de se donner, c’est alors qu’on sent combien peu de chose est tout ce qui fait la joie et la peine. Les secrets disparaissent et personne ne songe à reprocher quoi que ce soit à celui qui est parti pour toujours. Plus rien ne reste que la misérable fragilité de nos êtres. Et la révélation de cet amour qui, une semaine plus tôt, m’eût transporté de stupeur me semblait sans importance. J’eusse appris les choses les plus belles ou les plus abominables sur Curti qu’elles eussent glissé sur moi. « Alice, Alice… », continuait-il de balbutier d’une voix de plus en plus faible sans que cette femme, soit timidité, soit effroi ou indifférence, songeât à manifester la moindre tendresse à ce moribond qui s’accrochait à elle comme à l’être le plus précieux du monde. On avait l’impression que ce n’était pas la vie qu’il quittait, mais Alice, cette fille commune et qui semblait là par corvée. Cela me brisait le cœur que cet homme fût arrivé sur la fin de ses jours sans autre amour que celui qu’il avait pour cette étrangère. Soudain, ses mains retombèrent. Il resta un instant à souffler, cependant que sa maîtresse l’épiait. Puis il se redressa et après avoir longuement regardé autour de lui, il m’appela. Je m’approchai. Il se passa alors ceci d’incroyable : au lieu de se déranger pour me permettre d’atteindre le malade, cette femme qui, depuis qu’elle était arrivée, n’avait pas eu un geste d’amour ni un mot venant du cœur, ne bougea pas. « Louis, murmura Curti, allez dans mon bureau. Vous prendrez dans un tiroir du secrétaire un papier. Vous me le donnerez. » J’obéis. Quand je revins, il s’était affalé. Mes yeux rencontrèrent alors ceux de la jeune femme et de son compagnon. Ils ne me quittaient pas sans pourtant oser descendre jusqu’à l’enveloppe que je tenais à la main. Tout cela était d’une telle mesquinerie que, sans attendre que le malade revint à lui, je posai le papier sur le lit. Au même moment, la porte s’ouvrit et le docteur disparut en même temps que Sospel entra. Il venait à peine de faire quelques pas que Curti sortit de sa torpeur. « Louis, dit-il tout de suite, sans même me chercher des yeux. — Le papier est près de vous, dis-je avec brusquerie, tellement l’attitude de cette femme me déplaisait. — Donnez-le-moi », me demanda Curti, qui était incapable de saisir quoi que ce fût et qui avait posé ses mains dessus. Alice ne bougea pas, contre mon attente. J’avais pensé que, se trouvant près du malade, elle le lui donnerait elle-même. Mais, en demeurant immobile, elle voulait montrer qu’elle n’y aurait été pour rien si Curti le lui remettait. Avant que j’eusse eu le temps d’obéir, la garde glissa ce papier entre les doigts du malade. Alors, transfiguré, comme s’il faisait l’acte le plus important de sa vie, il le tendit avec saccades à Alice. Un instant, elle hésita à avancer sa main, puis brusquement le prit, le plia, le passa à son compagnon qui aussitôt l’enfouit dans une de ses poches. Tout de suite après cette scène, Sospel s’éclipsa de nouveau et je ne pus m’empêcher de trouver bizarre l’attitude de cet homme qui entrait et sortait continuellement sans dire un mot. « Soyez heureuse, Alice, dit Curti péniblement. Vous avez été mon seul bonheur… Tout, tout ce que j’ai pu faire je l’ai fait pour vous. Louis, venez… Où est Madeleine ? Vous la défendrez puisque je n’ai pu rien faire pour elle ? Où est-elle ? » Ces dernières paroles me plongèrent dans l’étonnement. « Voilà où on en arrive quand on n’est pas préparé à mourir, et que la mort nous surprend », pensai-je. Cet homme qui, jusqu’alors, m’avait paru la conscience même, maintenant qu’il était sans force, prêt à mourir, me semblait veule et faible. Hier encore, je croyais qu’il n’avait qu’un amour : sa fille. Au lieu de m’ouvrir son cœur, il a tout caché jusqu’au dernier moment. Par faiblesse, il en est réduit à faire d’un homme qu’il n’a jamais aimé le protecteur de ce qu’il a de plus cher au monde : « Madeleine. » Maintenant qu’il va disparaître à tout jamais, c’est sur celui justement qu’il a le plus méprisé qu’il doit compter pour veiller sur son enfant. Parce qu’il se reposait sur moi, il n’a pas songé à assurer la vie de sa fille. Il s’est servi de moi comme d’une relation qu’on haïrait au fond de soi-même, et de laquelle on n’aurait aucun scrupule à tirer tous les avantages possibles. Il m’a fait en quelque sorte son associé. Il s’est dit : « Louis se chargera de Madeleine et moi d’Alice. » Et lorsque, par la venue de celle-ci, tout s’est dévoilé, il a compris son indignité paternelle et n’a plus eu qu’une pensée : que je ne me dérobe pas. Il s’est vu à ma merci et c’est son châtiment. Et c’est ce qui rend cette fin si tragique. En le regardant partir, il m’est apparu que c’est surtout le fait de laisser derrière soi cent situations enchevêtrées, des amis qu’attendent les promesses qu’ils croient que le moribond pourra tenir, qui rend si pénible une agonie. Heureux ceux qui ont songé à la mort, qui l’ont attendue et qui ne laissent derrière eux qu’une vie sans tache ! Mais les autres, qu’il doit leur être douloureux de partir lorsque, impuissants sur le lit de mort, ils voient s’avancer vers eux des gens qui se haïssent, des gens qu’ils laissent sans ressources, des gens ayant appris qu’ils n’étaient pas seuls à être aimés ! Ils sont alors incapables de donner toutes les raisons de ces complications. À mesure que leurs forces déclinent, leurs rouages se montrent au grand jour, toute leur intimité apparaît, et bientôt il ne reste plus d’eux qu’une dépouille. À côté de M. Curti, après cette scène, j’avais cette impression de nudité. Plus rien ne demeurait de l’homme qui organise sa vie, la cache. C’était déjà un mort.

Et pendant que je le regardais ainsi avec une immense pitié et une immense tristesse, Madeleine est arrivée. À la vue de tout ce monde, elle comprit immédiatement ce qui se passait. Alors, comme une folle, elle se jeta au pied du lit et se mit à sangloter. À ce moment seulement, M. Curti l’aperçut et, péniblement, il posa sa main sur la tête de son enfant. Elle leva les yeux. Elle ne savait rien, et son père était encore pour elle le seul être vivant qui l’aimât par-dessus tout et vers qui, lorsque l’avenir l’épouvantail, elle se tournait avec soulagement. En phrases hachées, comme s’il pouvait la comprendre, elle lui parla : « Qu’est-ce qu’il y a, père ? Réponds-moi. Je t’en supplie, dis-moi quelque chose. » Alice s’était écartée et observait cette scène avec une indifférence apparente. M. Curti, lui, ne reconnaissait déjà plus personne. Il s’efforçait cependant d’être digne, pour maintenir sans doute, par le seul moyen qui lui restait, le monde qui l’entourait à la même distance qu’avant.

27 DÉCEMBRE.

Depuis la mort de son père, Madeleine ne m’a adressé qu’à trois ou quatre reprises la parole. Elle n’a pour ainsi dire pas cessé de pleurer. Aujourd’hui, pour la première fois, elle a semblé comprendre ce qui s’était passé. Elle m’a demandé qui était la femme qui se trouvait au chevet de M. Curti. « Une amie à laquelle ton père tenait beaucoup », ai-je répondu. J’appréhendais de lui apprendre que celui-ci avait légué tout ce que la loi lui permettait de léguer à cette étrangère. Pourtant, afin de ne pas trop différer de l’en avertir, je le lui annonçai. À ma grande surprise, elle ne parut pas s’en attrister.

1er JANVIER.

J’ai pensé longuement à Madeleine. Je devrais pourtant considérer qu’elle n’a plus aucune affection. Moi seul puis la comprendre, l’excuser, la protéger. Au lieu de le faire, je me conduis comme n’importe quel homme avec n’importe quelle femme. Je m’acharne sur elle qui est sans défense, moi le plus fort. J’éprouve le sentiment d’agir bassement et pourtant je ne réussis pas à me contenir. Le remords me poursuit alors. Je voudrais lui demander pardon, mais une telle dérogation à mes habitudes la surprendrait plus qu’elle ne la toucherait. Je suis donc condamné à la faire souffrir sans possibilité d’agir autrement. Il est des moments où je cherche quelle preuve lui donner de mon amour. Ainsi aujourd’hui, pour essayer de lui apporter quelque réconfort, lui ai-je parlé de l’avenir avec la plus grande confiance. Je lui ai dit que nous traversions une mauvaise période, mais que nous étions jeunes et qu’un jour viendrait où nous serions l’un et l’autre heureux. Elle me regarda alors avec une antipathie tellement sincère que j’en fus horriblement peiné. Tout en elle criait que je ne savais pas ce que je disais, que j’étais un pauvre fou sans suite dans les idées. Quand on parle du lendemain, elle s’imagine qu’une arrière-pensée vous guide. L’avenir, pour elle, comme pour les jeunes gens, c’est ce qui se passera hors du monde qui nous est familier. C’est un Élysée où elle seule entrera et elle trouve sans doute outrecuidant de ma part de m’y réserver une place. Faut-il, doit-elle penser, que je sois loin d’elle pour ne plus attendre de joie dans la vie que de ce que je possède déjà ! Pourtant, quelle preuve plus grande d’attachement pourrais-je lui donner ? J’ai décidé que jamais plus je ne lui parlerai de l’avenir, et pourtant, que deviendra-t-elle lorsqu’elle m’aura perdu, lorsque, abandonnée dans le monde, elle devra se défendre sans expérience contre toutes les avances, toutes les propositions dont elle ne soupçonnera même pas les mobiles intéressés, auxquelles elle croira de toute la force de sa jeunesse ? Le jour où elle me donnera raison, où elle découvrira l’amour que j’avais pour elle, il sera trop tard. Elle aura appartenu à je ne sais combien d’hommes. À chacun d’eux elle aura laissé un peu d’elle-même. J’imagine alors sa vie sans affection, sans foyer, sans argent peut-être. Comme elle souffrira, ma pauvre Madeleine, d’être vieille, de n’avoir pas les moyens de cacher ses rides sous la richesse, de n’avoir plus auprès d’elle le témoin de sa beauté pour n’être pas seule à la regretter ! Je la vois devenue soigneuse de son bien, elle qui aujourd’hui le dédaigne. Je la vois tenir à tout ce qu’elle possède, ne pas oser mettre une robe neuve, de peur de l’abîmer. Elle ne supportera plus aucune contrariété. La petite cuisine, où elle préparera elle-même ses repas, sera d’une propreté extraordinaire. Quelque chose de la femme légère, de la femme livrée à elle-même se développera en elle. Jusqu’à présent, j’ai tout fait pour combattre ce penchant qui, chez toute femme dont aucun homme n’emplit la vie, finit par l’emporter. Un jour que nous étions sortis avec Hélène, celle-ci nous dit brusquement, en nous montrant un passant : « Tenez, regardez le monsieur qui marche là-bas : c’est mon ami. » Et Madeleine, pleine de zèle, se transforma en conseillère : « Allez-y… Allez-y, Hélène. Ne vous gênez pas pour nous. Nous vous attendrons. » N’était-ce pas déjà un présage ? Cette espèce de complicité des femmes entre elles, qui est si laide, qui est si commune, moi seul l’empêche de s’affirmer. Oui, je la vois encore, alors qu’à présent elle ne se soucie de rien, découvrir des adresses, chercher à se vêtir à bon compte, disputer avec les vendeuses, vivre enfin mesquinement. Elle qui n’aime pas les femmes, qui ne se gêne pas pour leur tourner le dos, je la vois se dominer, s’efforcer de ne plus froisser personne, tâcher de se rendre semblable à tout le monde. Que restera-t-il de celle que j’ai connue ? Toute sa fraîcheur, toute son innocence, toutes ses qualités extraordinaires auront disparu. Elle sera devenue une pauvre femme sans amour, aigrie, entourée de bibelots coquets. On sentira qu’elle a été déçue. Pourtant, aujourd’hui, il n’est pas trop tard. Les coups portés à notre union ont été légers. Qu’elle consente à demeurer à mon côté, et aucun des maux que je redoute pour elle ne l’atteindra. Mais elle ignore jusqu’à l’existence de ces maux. Si je les lui dépeignais, elle ne comprendrait pas. Elle se figure au contraire que c’est près de moi qu’elle vit petitement. Que pouvons-nous quand l’être que nous aimons se refuse à admettre notre expérience ? Il nous reste l’espoir qu’il patientera, qu’il n’aura pas le courage de rompre, qu’il se fera lentement à nous. Le calvaire ne sera qu’illusoire et vaudra mieux que la médiocrité morale. C’est pour cela que j’évite une explication. Si je disais à Madeleine : « Tu es libre. Je subviendrai à tes dépenses et tu pourras t’amuser et faire ce qu’il te plaît », elle accepterait avec joie, tout en renonçant, je crois, à mon aide matérielle. Mais je ne dois pas le faire, devrait-elle souffrir de mon inertie. En ma compagnie, elle est quand même à l’abri. Mais lorsque je ne veillerai plus sur elle, qu’arrivera-t-il ? Son père avait bien discerné le danger quand, avant de mourir, il me supplia de ne jamais l’abandonner.

4 JANVIER.

La journée n’a pas été meilleure. Madeleine a évité toutes les occasions de me parler. D’autre part, Sospel m’a rendu visite. À l’entendre, Curti, sur son lit de mort, était horrible à voir. Il est des gens qui se complaisent dans des détails macabres. Ils nous font la description des cadavres, sans omettre que la barbe avait poussé, qu’un rictus tirait le visage d’un côté. Pas une seconde ils ne songent au drame qu’est l’anéantissement d’un être vivant. Ce qui les intéresse, ce sont les gestes du moribond, ses grimaces, son agonie. J’ai songé aussi à Spigelman et j’ai failli me rendre chez lui pour atténuer la mauvaise impression que Madeleine et moi lui avions faite lorsqu’il est venu nous voir. Mais il m’est apparu que me presser aggraverait cette impression. Je suis d’ailleurs dans un tel état qu’il vaut mieux que je ne sorte pas.

6 JANVIER.

Chaque fois que j’ai aimé une femme, c’était un supplice pour moi de penser qu’un jour elle appartiendrait à un autre. Cette éventualité rendait mes amours inquiètes, parce que je ne me sentais pas assez d’attachement pour la vie entière et qu’une rupture était inévitable puisque le premier je savais qu’elle aurait lieu par ma faute. Je souffrais donc d’avance d’une chose qui serait pourtant la conséquence de mes actes, sans envisager une seconde de supprimer cette souffrance en me contraignant à la fidélité. Je souffrais et je rendais malheureuses ces femmes, leur cherchant querelle, leur demandant de me jurer que, quoi qu’il arrive, elles ne seraient qu’à moi. Car, durant ces liaisons condamnées par moi à la dissolution, je m’abandonnais comme si elles devaient durer éternellement, et j’exigeais en retour un amour identique, non pas au mien, mais à celui que je prétendais avoir. Or, Madeleine a été la seule femme que j’ai aimée sans l’arrière-pensée qu’un autre l’étreindrait à son tour dans ses bras. C’était un immense soulagement, quand j’étais près d’elle, de songer qu’elle ne connaîtrait qu’un seul homme, moi, puisque je l’aimais au point d’avoir fait pour elle le sacrifice de mes succès amoureux. Mais il ne m’était jamais venu à l’idée qu’il pût se faire que la femme que j’aimerais vraiment appartiendrait, elle aussi, à un autre homme. J’étais tranquille de ce côté. En regardant Madeleine, j’éprouvais un agréable sentiment de sécurité, de possession complète. Elle était donc à moi, cette femme, pour toujours, puisque j’étais décidé à faire d’elle la compagne de mon existence. Or, à présent, je ressens, vis-à-vis de Madeleine, une plus grande inquiétude encore que jadis. Alors, malgré mes jalousies, une voix lointaine me disait que j’étais la cause de mon propre mal. Mais, à présent, cette voix se tait. Le mal ne vient plus de moi-même, je ne suis plus maître de mon bonheur, ma destinée est entre les mains de quelqu’un d’autre que moi, et cela juste au moment où je commence à vieillir. Est-ce le premier avertissement de la fugacité de la vie ? Alors que jadis, au milieu de mes plus grandes colères, je sentais que tout ne dépendait que de moi, je m’aperçois maintenant que je ne suis plus qu’un jouet dans les mains d’autrui. C’est, je crois, le signe le plus sûr à quoi l’on reconnaît que l’âge vient. Quand, notre vie durant, nous avons été malgré tout le dispensateur de nos joies et de nos peines et que, brusquement, nous apercevons que cette faveur nous est ôtée, un sentiment étrange nous envahit. D’autres sont maîtres de notre sort. Nous avons beau être confiant, nous avons beau avoir choisi notre compagne au moment où nous étions encore jeune, nous constatons qu’il y a une sorte de justice terrestre. Nous commençons par lutter à armes égales, puis, petit à petit, nous devenons plus faible. C’est ce que Madeleine vient de me montrer pour la première fois. Si une femme ne m’avait pas aimé, si elle m’avait fait souffrir comme le fait à présent Madeleine, notre liaison n’eut pas duré. Très vite, j’aurais rompu. Mais à présent j’accepte tout, je supporte tout. La pensée que Madeleine va un jour appartenir à un autre homme me hante, me vient à l’esprit aux moments les plus inattendus. Je ne connais pas de sentiments plus pénibles. Il y a seulement quelques mois, je ne reprochais à Madeleine que ses flirts de jeunesse. Comme cette jalousie rétrospective, en dépit de tout ce qu’elle m’a fait endurer, me semble aujourd’hui un tourment enfantin à côté de ce que je redoute !

7 JANVIER.

Les jours passent. Une tristesse de plus en plus grande m’envahit. J’ai l’impression que chaque semaine est une semaine gagnée sur quelque malheur. Qu’il est pénible de vivre comme nous vivons, Madeleine et moi ! Nous en sommes à un stade de conversation polie, par peur d’une scène terrible, moi par peur de la faire, Madeleine par peur d’avoir à se défendre. Elle a été ce matin faire des achats. Je suis resté seul à la maison. J’ai découvert alors que plus rien n’avait d’intérêt, que tout était étranger. Pour tâcher de retrouver un peu de notre intimité, je me suis rendu dans notre chambre. Ce qui depuis mon mariage a été le cadre de ma vie m’est apparu brusquement comme indépendant de moi. Ce n’était pas moi qui couchais dans ce lit, ce n’était pas moi qui me regardais dans cette glace. J’ai fui dans une pièce voisine. Le même isolement m’y attendait. Tout avait subitement vieilli. Tout semblait devoir être dispersé un jour. D’autres feraient les réparations nécessaires. Tout était désespérément immobile, lointain, hostile. L’on vit souvent des années sans savoir que l’on vit, et brusquement, à un signe, à un événement, on s’aperçoit que l’on est mortel. Ce sont peut-être des avertissements du ciel destinés à rendre la mort moins horrible. Rien n’avait changé dans notre existence, et, pourtant, un avertissement semblable émanait des choses. Il courait, d’une pièce à l’autre, un air qui disait à chaque instant que les années qui venaient de s’écouler étaient révolues, qu’une autre existence allait commencer, mais moins belle que la première. Dans cet appartement désert, j’avais l’impression que je venais de terminer une ascension et que, avant de redescendre, je me reposais sur le sommet. Car, il faut dire, malgré mon abattement, quelque chose d’une accalmie flottait autour de moi. Nous habitions encore là, Madeleine et moi, et l’espace où nous nous trouvions continuait de m’entourer. Et c’était que rien n’en signalât l’évanouissement, que tout demeurât comme pour l’éternité, qui m’apportait cette sérénité si douce et si semblable pourtant à celle qui précède l’orage.

Quand Madeleine est rentrée, cette pénible impression s’est dissipée. Tout de suite elle a mis de l’animation dans la maison ; elle est allée et venue, elle a donné des ordres, elle a demandé si on avait téléphoné. Car Madeleine, bien qu’elle se croie d’une sensibilité exceptionnelle, ne discerne pas ces choses impalpables. Elle n’ignore pas que le jour est proche où cet appartement ne sera plus qu’un souvenir. Pourtant elle continue à vivre exactement comme dans le passé. Devrait-elle quitter le lendemain à tout jamais cette demeure que son esprit serait immédiatement préoccupé du désir de ne rien oublier, de laisser tout en ordre. Et quand elle est rêveuse au milieu de cette maison en suspens, on devine que pas une seconde elle ne la regrettera, que la part de son imagination est tellement grande, que ce qui succédera lui apparaît tellement beau que, de vouloir qu’elle regrette quelque chose, ce serait vouloir qu’elle préfère une rose à un parterre de fleurs. Il est des gens qui aiment les objets qu’ils possèdent, même s’ils sont ordinaires. Un bibelot, un meuble, un livre, parce qu’ils ont été durant des années comme des compagnons, comme des spectateurs de leur vie, leur sont plus précieux que leurs doubles, fussent-ils de grande valeur. Mais Madeleine ne s’attache pas aux choses pour de telles raisons. Ce qui compte à ses yeux, c’est la finesse, la rareté, le prix. Posséderait-elle depuis son enfance une bague qu’elle n’aurait jamais quittée et lui demanderait-on de l’échanger contre une autre, si cette autre était plus belle, elle n’hésiterait pas une seconde. Pas une seconde, elle ne songerait que la bague qui a touché sa chair des années est peut-être plus précieuse que l’autre.

11 JANVIER.

Ce qu’il y a de laid dans notre nature, c’est qu’au plus fort de la souffrance nous pouvons envisager avec froideur les inconvénients qui découleraient d’une séparation. Cela vient peut-être de ce que, dans le plus grand attachement, nous demeurons quand même un être distinct. Il y a, malgré tout, des choses qui n’appartiennent qu’à nous. Il y a la santé. Il y a les mille petites divergences de pensée qui surgissent à chaque instant et qui, en dépit de nos efforts pour ne former qu’un avec l’être que nous aimons, entretiennent à notre insu le sentiment que nous sommes seuls. Au milieu du plus vif désespoir, de la plus profonde douleur, je peux allumer une cigarette, penser à un rendez-vous, tenir compte de la marche de mes affaires, ne pas oublier l’heure d’un repas. C’est le véritable moi-même celui-là, le moi-même que j’ai négligé et qui me rappelle son existence. Et il arrive ceci d’étonnant que parfois, brusquement, il chasse l’autre, celui qui ne vivait que pour autrui. C’est ce qui s’est produit aujourd’hui. Comme si je ne devais pas souffrir de la perte de Madeleine, je me suis mis à penser calmement à ma vie future. Ce n’était plus ma femme la cause de mes pensées, mais ce qu’il adviendrait de moi sans elle. Avant mon mariage, je n’étais fixé nulle part et, selon le hasard des rencontres, il m’arrivait d’entraîner des inconnues chez moi. Je ne pouvais m’empêcher de le faire et pourtant, après chacune de mes fredaines, j’étais en proie à une panique. Les médecins connaissent bien la phobie poussée à un degré extraordinaire d’une certaine maladie. Combien de fois leur ai-je entendu dire qu’ils recevaient la visite de gens bien portants qui, à cause d’un « bobo insignifiant » ou imaginaire (j’emploie leur langage), avaient complètement perdu la tête ! Je ressemblais à ces poltrons. Durant toute la période d’incubation, et Dieu a voulu qu’elle soit longue, je tremblais d’avoir contracté cette maladie. Mais à peine étais-je hors de danger que c’était plus fort que moi de m’exposer à nouveau et, aussitôt après, la même peur horrible me saisissait. Le mariage, je dois le dire, m’apporta un profond soulagement en me délivrant de cette phobie. Je remerciai Dieu de m’avoir amené intact jusqu’à Madeleine, et, durant toutes les années qui viennent de s’écouler, quand il m’arrivait de songer à mes frayeurs de jadis, je souriais à la pensée qu’elles étaient mortes, que plus jamais elles ne revivraient. Or, aujourd’hui, il m’est apparu que, si Madeleine me quittait, je courrais de nouveau les mêmes risques. J’allais me replonger dans ces affres oubliées. J’eus alors cette impression pénible que l’on ressent quand on croit avoir échappé à un mal et que, brusquement, on s’aperçoit qu’on est à sa merci, exactement comme avant. Sans plus songer à Madeleine, sans plus songer au chagrin que j’éprouverai quand elle ne sera plus là, je me suis mis à réfléchir sur ce qu’il me conviendrait de faire, afin de ne plus me remettre dans les effroyables transes de jadis, cela avec froideur, comme si je n’aimais pas Madeleine, je me suis juré de n’avoir de relations physiques qu’avec des femmes que je connaîtrais, dont je serais sûr, et de ne plus agir aussi légèrement que dans le passé, et, pensée encore plus basse, il me vint à l’esprit que cette sorte de sacrifice, je pourrais m’en servir pour dire à Madeleine que, même si elle me quittait, je l’aimerais toujours au point de ne pouvoir revivre comme dans ma jeunesse. Elle m’aurait annoncé à ce moment qu’elle partait pour toujours que, oubliant sur-le-champ les véritables raisons de ma continence, je lui eusse dit avec la sincérité la plus profonde que c’était pour elle que je voulais mortifier mes sens, que plus jamais une femme ne me tenterait puisque j’avais perdu celle que j’aimais.

Aujourd’hui, j’ai donc décidé de ne pas me laisser surprendre et de tracer déjà les grandes lignes de la vie que je mènerai lorsque Madeleine sera partie. Je me suis vu digne et solitaire. Je me suis demandé quelques instants si je garderais mes domestiques ou bien s’il ne valait pas mieux que j’en prisse qui n’aient point assisté à mon infortune. Et je me suis même composé une attitude. Je déjeunais seul, je ne disais jamais un mot désagréable à la femme de chambre, je sortais peu, lisais énormément, et gardais toujours sur le visage une expression lointaine. Le plus étrange est que le règlement seul de cette attitude me remonta. J’avais l’idée qu’elle ne manquait pas de grandeur, et cette liberté, cette tristesse dans lesquelles je vivrais, je me pris à les embellir, à leur donner de la noblesse de façon qu’elles s’opposassent avantageusement au présent. Quand je songe à cette heure que j’ai passée ainsi, je rougis de honte. Pourtant on me la pardonnera, quand on saura le peu de cas que j’ai fait de ces divagations au moment où Madeleine est rentrée. En la regardant, mes plans ridicules se sont envolés et j’ai brusquement senti combien je l’aimais, combien était misérable ce que j’avais entrevu pour l’avenir à côté du bonheur qu’elle m’apportait. La solitude me fait horreur. J’ai besoin que quelqu’un soit toujours auprès de moi. J’ai besoin de me dévouer, et que l’on m’excuse si ce que je vais écrire peut paraître grotesque, mais j’ai pensé devant elle, si belle et si familière, que, si elle l’avait exigé, j’eusse été capable, pour lui prouver mon attachement, d’affronter les dangers dont j’ai parlé tout à l’heure. J’étais reconquis. J’avais même oublié mon égarement, car il n’est rien qui ne s’évanouisse plus vite de mon esprit que ces réflexions faites dans la solitude.

22 JANVIER.

Où est le temps où Madeleine était jalouse, du moins susceptible ? Je me souviens de cet incident qui s’est produit il y a bien trois ans. Nous dînions dans un restaurant lorsque, sans penser à mal, je regardai une jeune femme que Madeleine, de la place qu’elle occupait, ne pouvait voir. Quelques secondes après, comme la nouvelle venue traversait son champ visuel, Madeleine me dit brusquement : « Fais ce que tu veux quand je ne suis pas là, mais lorsque je t’accompagne, ne me tourne pas en ridicule. » Madeleine ne tient pas seulement à ce qui tombe sous ses sens. Il est pour elle des choses qui sont, même si elle ne les a pas vues. Elle était absolument convaincue que j’avais remarqué cette jeune femme ; elle en était même plus certaine que si elle m’avait surpris. Sans tenir compte du manque de preuves, elle me reprocha ma conduite comme si j’avais été pris en flagrant délit, sans même supporter que je me justifiasse, si bien que je m’inclinai avec l’air contrit que j’eusse eu si réellement elle m’avait vu. Or, aujourd’hui, je me suis trouvé dans une situation analogue. Nous avons croisé une jolie femme que j’avais cessé de regarder lorsque Madeleine l’a aperçue. Tremblant d’espoir, j’attendis alors un reproche. Mais elle ne prononça aucune parole et elle parut ne même pas soupçonner ce qui s’était passé.

23 JANVIER.

La première fois qu’elle rencontrait des gens, Madeleine leur faisait froide mine. J’aimais beaucoup cela. Or, aujourd’hui, j’ai reçu la visite d’un ami de Sospel et il m’a semblé que Madeleine lui a témoigné plus de gentillesse qu’il n’est dans ses habitudes. Puisque je parle de Madeleine, j’ai remarqué qu’elle est moins généreuse qu’avant. Elle n’éprouve plus le besoin d’inviter, de donner. On dirait que, brusquement, elle s’est aperçue de la valeur de l’argent. Sa conception paraît plus profonde. Elle ne désire plus commander, ni voir les choses se plier à son désir, ni être aimée pour sa beauté. Elle est préoccupée. Elle ne s’emporte plus d’être contrainte de modifier un de ses projets à cause de relations qui lui sont indifférentes. Elle prend plus facilement en patience les petits ennuis de la vie quotidienne, alors que jadis le moindre contretemps l’exaspérait. Elle a cessé de prétendre qu’elle gaspille les plus belles années de sa vie. Elle ne dit plus de ses amies qu’elles sont des intrigantes. Elle désirait toujours des cadeaux coûteux et, avant même de les avoir reçus, elle en désirait d’autres encore plus coûteux. Maintenant une vétille la satisfait.

24 JANVIER.

Lorsque le découragement me prend, il m’apparaît que rien ne compte sur cette terre, que les plus beaux sentiments comme les plus laids s’engloutissent de la même manière. Jadis, en de tels moments, je me ranimais cette parole : « Un jour viendra où tout changera. » Elle me revint à l’esprit, mais, au lieu de demeurer une promesse, il me sembla que, si je le voulais, elle pourrait se réaliser à la minute même. « Pour être heureux, il faut qu’aujourd’hui me rende heureux », ai-je pensé. Il ne fallait plus rien remettre et, en conséquence, il fallait que mon bonheur commençât à cet instant. Tant de fois j’ai été radieux quelques heures grâce à une résolution qu’à présent cela ne me suffit plus. J’ai beau faire les plus beaux serments, quelque chose me manque. C’est pourquoi j’ai voulu que ce jour tant attendu fût aujourd’hui. Je suis si nerveux que je me réveille dès qu’il y a une apparence d’imprévu. Depuis longtemps j’aurais pu tenir ce raisonnement, faire ce que j’ai fait aujourd’hui, tant c’est peu de chose de se dire qu’à partir d’une certaine heure on est heureux. Pourtant, grâce à cette décision facile à prendre, j’ai tout à coup éprouvé un immense soulagement, comme si j’avais enfin trouvé la clef du bonheur. Aujourd’hui donc, j’allais être heureux, jusqu’à présent je n’avais fait qu’attendre, mais maintenant j’avais enfin compris qu’il ne fallait même pas attendre une minute, que si je voulais être heureux il fallait que je le fusse à l’instant même. « Je suis heureux, je suis heureux », répétai-je plusieurs fois. Mais quelque chose commença presque aussitôt à jeter le trouble dans mon esprit. C’était le sentiment de ce qu’était ma vie. J’avais beau me répéter que j’étais heureux, je songeais à mes innombrables soucis, à Madeleine, à ce monde qui m’agace et dont je suis incapable de me passer, à mon capital qui chaque année diminue, à ma santé, à tout ce que j’aurais voulu faire que je n’ai pas fait et que d’autres ont fait. Et, malgré mes efforts, se glissait en moi la pensée que le moment était mal choisi. Mais, poussant mes réflexions, je me persuadai que, pour être heureux, il fallait justement pouvoir l’être même accablé d’ennuis. Plus tard, il n’y avait pas de raison pour que ceux-ci disparussent et, comme le paresseux trouve toujours une excuse à son inaction, si je ne réagissais pas à l’instant même, il se trouverait toujours quelque motif m’empêchant de le faire. Je me dis donc que, malgré tout, je devais être content de mon sort, sinon je souffrirais toute ma vie.

Mais cette bonne résolution ne dura que la matinée. À peine un détail m’eut-il sollicité que je ne retrouvai pas la même conviction. Une sorte de colère m’envahit aussitôt, faite de dégoût. J’étais donc incapable de pénétrer dans la règle. J’étais donc à la merci du désordre de mon esprit. J’appelai alors je ne sais quelle catastrophe qui m’eût jeté dans la vie et m’eût fait oublier toutes mes pensées. Le feu, la ruine, la fortune, n’importe quoi, mais quelque chose qui me détournât de moi-même, tant ma faiblesse finissait par m’inspirer de l’horreur, eussent été les bienvenus. J’étais donc une girouette qu’un simple changement d’humeur affolait. Quand je prenais une décision avec toute ma lucidité, avec toutes mes forces et que j’étais convaincu de sa nécessité au point de tout bouleverser pour l’exécuter, il suffisait donc qu’une journée, que quelques heures s’écoulassent pour qu’elle fondît dans le néant. Non, c’était impossible. Cela ne pouvait plus continuer. Il fallait que je sache vouloir. Il en allait de moi-même, de mon bonheur, de mon avenir. Comme je souffrais au moment où, ma volonté partie, je voulais quand même vouloir ! Je traversais alors des minutes d’abattement terribles. J’avais le sentiment d’être une misérable loque et, ce qu’il y a d’effrayant, ce sentiment, au lieu de me stimuler, m’accablait encore davantage. J’ai observé que c’est justement à ces moments de désespoir que le monde trouve la force de réagir. Chez moi, c’est le contraire qui se produit. Je sens que je m’enlise. Tout ce que j’ai désiré m’apparaît comme des folies. Je n’ai plus le courage de bouger, encore moins de me défendre. Je deviens une misérable épave.

Je me trouvais dans cet état d’esprit, si l’on peut dire, lorsque Madeleine est entrée dans mon bureau. Un sombre dégoût de la vie m’abêtissait. Je me sentais sans le moindre intérêt pour personne. Un infirme m’eût pris par la main pour me conduire dans une mare vaseuse et grouillante de crapauds que je n’eusse pas résisté. Je n’étais même pas capable de parler, de me servir de mes mains, de toucher à mon visage, et pourtant, il y avait une heure à peine, j’avais marché de long en large, débordant de vie et d’allégresse à la pensée qu’enfin j’avais découvert le moyen d’être heureux, et cela sans qu’un doute, que toutes mes expériences passées eussent dû faire germer, vînt m’effleurer. Ç’avait été vraiment comme si, à cette minute, quelque chose avait commencé, quelque chose que rien au monde ne pourrait détruire. Et maintenant, devant Madeleine, tout cela était envolé, il ne restait rien, que l’homme habituel que je suis, comme si toutes ces débauches de volonté n’avaient jamais existé. Je ne savais plus que dire. J’étais étonné que Madeleine ne s’aperçût de rien, tant j’avais exulté un instant auparavant. Qu’elle ne soupçonnât même pas mes tourments, que je demeurasse pour elle le même homme, aussi bien lorsque je me haïssais que lorsque je m’admirais, me fit entrevoir que celui que j’étais à ses yeux ne méritait vraiment pas qu’on l’aimât. L’être qu’elle se représentait était devant moi et ce fut à lui que je pensai quand je lui répondis, alors qu’elle venait de m’apprendre qu’elle sortait : « Si tu veux, tu peux ne pas rentrer, ne plus jamais rentrer. Si tu veux, tu es libre… libre… » À ces mots, Madeleine eut un visage plein de stupéfaction. « Mais qu’est-ce que tu as ? — Je n’ai rien. Je tiens simplement à te dire que, si tu désires ta liberté, tu peux la prendre. » En prononçant ces paroles, j’avais le sentiment de me battre moi-même, de me venger de moi-même, de m’écraser sous le poids du dégoût que je m’inspirais et, en même temps, chose étrange, il m’apparaissait confusément que mon attitude ne manquait pas de noblesse. « Est-ce que tu parles sérieusement ? » me demanda Madeleine. Cette question me troubla un instant. Il y avait donc deux façons de parler : sérieusement ou pas, et j’avais choisi la façon sérieuse. D’un seul coup, tout ce que je venais de dire me parut diminué sans que je pusse m’expliquer pourquoi. Comme dans un rêve, où d’une réponse dépend tout notre sort, je devins prudent sans raison. Durant quelques secondes, je gardai le silence. Puis je dis : « Le plus sérieusement du monde. — Vraiment ! tu parles sérieusement ? me demanda-t-elle encore. — Je parle sérieusement », continuai-je, mais avec subitement cette appréhension que nous avons quand un interlocuteur nous demande : « C’est vrai ? C’est bien vrai ? vous prétendez que c’est vrai ? Une dernière fois, vous affirmez que c’est vrai ? » et que nous répondons toujours oui, en craignant vaguement on ne sait quelles conséquences à toutes ces affirmations. Brusquement, je sentis que de simplement répondre ne suffisait plus, qu’ainsi je semblais avoir agi par caprice, et j’ajoutai : « Je te répète, ma chère Madeleine, que, si tu le veux, tu es libre. Je sens bien que tu n’es pas heureuse avec moi, que ma présence t’est insupportable. Je sais bien que tu es faite pour autre chose. Maintenant, j’en ai pris mon parti. Aussi ne veux-je plus faire obstacle à ton bonheur. Je tiens à te dire que tu es libre et que, si tu veux disposer de ta destinée à ton gré, je ne t’en empêcherai pas. » J’avais la conviction que Madeleine se réjouissait de m’entendre et, pourtant, je continuais à parler. Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir que mes paroles la plongeaient dans une grande tristesse ! Elle qui, jusqu’à ce jour, m’avait paru ne désirer qu’une chose : reprendre sa liberté, à présent elle la redoutait. À mesure que j’insistais (il m’arrive continuellement au cours d’une discussion de me dédire, si bien qu’à la fin j’affirme des choses que je n’avais qu’insinuées), je le faisais avec plus et plus d’autorité. Alors que j’avais commencé sur un ton suppliant, en voyant son trouble, j’en étais venu à lui ordonner de partir, à lui dire que maintenant ma décision était prise et qu’il était impossible de revenir en arrière. Je faisais semblant de ne pas remarquer l’effet que mes paroles produisaient. Madeleine ne me demandait plus si je parlais sérieusement. À son expression, je compris qu’elle avait peur de l’inconnu, qu’elle souffrait terriblement à la pensée que je ne voulais plus d’elle et qu’elle allait être seule au monde. Je continuai pourtant sans le moindre remords. Cela me soulageait qu’elle souffrît à cause de moi. En la regardant, je devinais à quel point elle était faible. Oh ! non, ce n’était pas la crainte de me perdre qui la mettait dans cet état, mais celle d’être seule, sans défense, avec peu d’argent. Car Madeleine redoute à un point que l’on a peine à imaginer ce qui est mystérieux, imprévisible. L’idée d’appartenir à un autre homme que moi lui est intolérable. Elle ne m’aime pas, mais elle serait incapable de me tromper. Et moi, sans pitié, je continuais à lui répéter qu’il fallait que nous nous séparions. Comme je parlais, Madeleine ne répondait pas, ni ne m’entendait, semblait-il. Pourtant, petit à petit, ses traits se contractèrent. Je lisais sur son visage tout ce qu’elle pensait. Elle pensait, la malheureuse, avec l’effroi d’un enfant abandonné en pleine nuit, que plus personne ne la protégerait, que de toutes parts les hommes s’avanceraient vers elle, l’obligeant à s’enfuir, et elle se voyait à leur merci, à l’instant où, épuisée, elle tomberait. Je sentis qu’elle s’en remettait à moi avec désespoir. Ses yeux se faisaient suppliants. Elle est tellement délicate, tellement fine, que, à la pensée d’être mêlée à ce qu’elle ne connaît pas, à la foule, elle perd la tête. Combien l’ai-je entendu dire de fois le dégoût qu’elle a des inconnus, fussent-ils même, comme il arrivait souvent, beaux et jeunes ! Pour Madeleine, qui n’a pas d’amis, me perdre ce serait perdre tout ce qui la rattache à la vie. Cruellement, je continuai pourtant à lui enjoindre de me quitter, de refaire sa vie, avec cette confiance que nous avons quand nous savons qu’on ne peut nous prendre au mot. Comme je parlais, Madeleine se laissa brusquement tomber dans un fauteuil en balbutiant : « Que tu es méchant !… que tu es méchant !… » Il est toujours facile, après coup, quand on se juge, de se dire : « J’aurais dû faire telle chose. » Mais dans la réalité, sans éloignement, on ne voit rien. J’ai souvent observé cela au théâtre. Dans une scène où un homme agissait avec brutalité, je me révoltais avec sincérité. Et pourtant, à présent, j’étais peut-être plus coupable encore que ce personnage, car, en même temps que j’étais dur, je pensais justement que je ne l’eusse pas été à la place d’un autre. J’avais quand même une excuse que j’étais seul à connaître, excuse que les spectateurs ne connaissent pas, excuse qui me permettait d’être encore cent fois plus cruel. Cette excuse, c’était que je savais que, devant une douleur vraiment grande, ma méchanceté disparaîtrait. J’avais le sentiment que je pourrais, d’un instant à l’autre, cesser de faire souffrir Madeleine. Mais, aujourd’hui, était-ce à cause du dégoût profond, immense que j’avais de moi-même ? Il me semblait toujours que le moment n’était pas arrivé, que Madeleine ne souffrait pas assez, qu’il serait temps dans quelques minutes de changer. Pour la première fois, j’eus pourtant peur, au fond de moi-même, d’avoir dépassé la mesure. Cela ne m’est jamais arrivé. J’imagine comme cela doit être terrible pour un homme qui martyrise une femme avec cette arrière-pensée, si, n’ayant pas senti l’instant où il doit s’arrêter, sa femme, brusquement, se jette par une fenêtre, se tue. Il la faisait souffrir avec la certitude qu’il cesserait au bon moment, qu’il se ferait pardonner, qu’il la rendrait heureuse par la suite, et cela, à cause d’une erreur, il ne pourra plus jamais le faire. Toute sa vie, il portera le remords d’avoir été la cause de la mort de l’être qu’il aimait le plus au monde. Aujourd’hui, je ne sais pourquoi, le moment ne me semblait pas encore venu. Madeleine avait beau être atterrée, effrayée à l’idée qu’elle me perdrait, je n’éprouvais pas le besoin de la rassurer. Au contraire, je continuais à l’accabler, allant jusqu’à dire que tout était fini entre nous, que j’avais assez supporté de choses, que maintenant je ne reviendrais jamais sur ma parole, que je préférerais mourir. Brusquement, Madeleine éclata en sanglots. Une seconde, j’eus l’impression que l’excuse que je me donnais avait cessé de jouer, qu’il me fallait changer, comme je te faisais d’habitude. Mais quelque chose en moi de méchant m’en empêcha. Il m’apparut que tout cela n’était pas suffisant, qu’il fallait que je continuasse, d’autant plus que les fenêtres étaient fermées, que j’étais près d’elle et que je pouvais en un instant la saisir dans mes bras. Madeleine pleurait, mais ne me demandait pas pardon. Cette fierté me mit hors de moi : « Je continuerai, pensai-je, jusqu’à ce que tu me supplies de te garder. » À ce moment, Madeleine, entre deux sanglots, me regarda avec des yeux si humbles que je sentis qu’elle m’adjurait de la laisser en paix. Mais cela ne m’émut point. J’eus alors nettement l’impression que, quoi qu’il pût arriver, je ne pourrais pas m’arrêter. Tout ce qu’il peut y avoir de laid au fond de mon âme était le maître. Dans ma colère contre moi-même, j’éprouvais sans doute à agir ainsi une sorte de réconfort. Je voulais aller jusqu’au bout, quitte à tout perdre, pour voir ce qui se produirait. Ma volonté, à ce moment, me poussait vers ce qu’il y a de mauvais en moi. De même que, tout à l’heure, elle m’avait élevé jusqu’au bonheur, à présent elle me maintenait dans la colère. J’avais trop abdiqué. Je ne voulais plus le faire. J’éprouvais une satisfaction profonde à m’abandonner ainsi à mes instincts. Si j’avais la force de persévérer, de vouloir sans faiblir une seule chose, fût-elle laide, il me semblait qu’une nouvelle vie allait commencer, que j’allais sortir de moi-même et devenir un autre.

25 JANVIER.

J’ai dormi la nuit dernière dans mon bureau, où j’avais fait dresser un lit. Pour la première fois, je suis resté sur mes positions. À la fin de la scène, hier, Madeleine, alors que j’étais à me demander si je n’avais pas excédé mes droits, s’est brusquement ressaisie. En l’espace d’une seconde elle a cessé de sangloter. J’ai déjà remarqué à maintes reprises cette faculté qu’à ma femme de s’arrêter net de pleurer. Elle s’est levée et, le visage serein sous les larmes, elle est passée devant moi, non pas fièrement, ni avec un air de vengeance, mais comme si je n’avais pas été la cause de sa peine, comme si tout était fini entre nous, et elle s’est rendue dans son cabinet de toilette, où, aux bruits que font les objets quand on les pose sur la tablette de verre qui se trouve au-dessus du lavabo, j’ai deviné qu’elle se remaquillait. Cela ne fit qu’accroître ma colère. Je regagnai, furieux, mon bureau. Je ne voulais plus la voir et je l’évitai avec soin. La nuit, pourtant, comme je somnolais, reposant sur mon divan, et que peu à peu je m’apaisais, j’eus conscience soudain d’avoir été injuste. Des remords me vinrent. Un instant, je songeai à aller la retrouver, à lui demander pardon, mais le sentiment qu’elle ne serait pas sensible à mon repentir me tint immobile. Madeleine est ainsi faite que, si ce n’est pas sur-le-champ qu’on implore son pardon, on se trouve ensuite en face d’un être qui semble ignorer jusqu’à la peine qu’on lui a faite, un être de pierre, indifférent à tout ce qui vient de l’extérieur. Au matin, tant me sont pénibles ces guerres sournoises, je résolus d’aller frapper à la porte de sa chambre. À peine en sa présence, je lui demandai : « Madeleine, as-tu oublié ? » À ma grande surprise, elle me répondit sans dureté, avec tristesse plutôt : « Toute la nuit, j’ai réfléchi, Louis. Maintenant je comprends que tu as raison. De toute façon il aurait fallu que nous en arrivions là. Autant le faire tout de suite. Nous allons divorcer. Tu prendras ta liberté, je prendrai la mienne. » Ces mots dits doucement comme après une longue réflexion, me firent trembler. Car si Madeleine a peur de moi quand je me fâche, j’ai peur d’elle quand elle est calme. « Tu n’as donc pas compris, dis-je, que tout cela était pour rire ? — Peut-être, mais c’est quand même la vérité. » Madeleine eut ceci d’extraordinaire qu’elle ne s’étonna pas que je pusse soutenir que les cris de la veille avaient été une plaisanterie. Ainsi que je l’ai déjà signalé, elle n’accorde aucune valeur à mes paroles. Pas une seconde il ne lui venait à l’esprit de me reprocher ma dureté. Ce sont les conséquences des choses et non leurs causes qui lui importent. Qu’avait-elle à faire de mes explications puisque tout n’en demeurait pas moins comme avant ! « Louis, il faut que nous nous quittions. C’est la solution la plus sage. » Elle ne fit pas la moindre allusion à ce qui s’était passé. D’ailleurs cela n’existait plus pour elle et je le sentis si nettement que je perdis d’un seul coup tout désir d’implorer son pardon. Si je l’avais fait, elle n’eût certainement pas compris pourquoi et elle m’eût regardé comme un comédien. Et pourtant je suis de ces hommes qui aiment à regretter leurs fautes, à se repentir, pour ressusciter ensuite. Avec Madeleine, chaque fois que j’ai voulu me laisser aller à ce penchant, j’ai été arrêté par sa froideur. Elle ne comprend pas à quelle joie radieuse j’aspire. Au seul début d’une tentative, elle est terrifiée, comme si j’étais un monstre, mais tout cela n’est rien. Ce qui est effrayant, c’est que je n’ai plus aucun moyen de la retenir, puisque mon cœur est impuissant. Il me restait de passer outre à ses paroles et de la garder de force. Mais avec quel étonnement elle eût regardé l’homme qui, la veille, lui avait commandé de partir pour aujourd’hui se rétracter ! Elle m’eut certainement traité de fou. Je bravai pourtant ce courroux et dis : « Je ne veux pas que tu partes. Je t’aime trop pour te laisser partir. » À l’encontre de ce que je m’imaginais, elle ne manifesta aucune surprise. « Mais puisque tu le désires toi-même ! » Il ne venait pas à l’idée de Madeleine que je pusse ne plus vouloir ce que j’avais voulu. Ce regard de stupéfaction, c’était sans doute à présent qu’il allait se poser sur moi. « Mais j’ai changé d’avis ! » Je ne m’étais pas trompé. À peine avais-je prononcé ces mots que Madeleine eut une expression d’étonnement, pourtant moins forte que je ne l’avais attendue. Il était visible qu’elle avait pris le parti de ne pas me comprendre, et que, au cours de ses réflexions nocturnes, elle avait décidé de faire ce qui lui semblait bien, sans tenir compte de moi. Nous éprouvons en ces circonstances un sentiment pénible à voir notre adversaire méconnaître ce qu’il y a de généreux en nous à seule fin de n’être retenu par aucun scrupule. J’étais libre de dire ou de penser ce que je voulais. Plus rien n’avait d’importance. Une décision était prise et, quoi que j’eusse fait, elle demeurait. Madeleine songeait sans doute que, si on m’écoutait, on n’en finirait pas, que pour aboutir il ne fallait plus s’arrêter à discuter mes extravagances. J’étais anxieux, je ne savais comment donner à ma personne quelque relief. « Il vaut mieux, continua-t-elle, terminer tout de suite, ainsi que tu le désires d’ailleurs. — Mais je ne le désire plus. » Je ne savais avec quel argument la fléchir. Jusqu’à ce jour, quand je me dédisais, je le faisais à la manière d’un jeune homme qui peut tout se permettre, tant il apporte de grâce à ses volte-face. Mais je sentis que cette fois un tel enfantillage ne passerait pas ; brusquement, je dis avec brutalité : « Tu n’as qu’à m’obéir. Si je ne veux pas que tu partes, tu ne partiras pas. » Ces mots ne causèrent aucune impression sur Madeleine. « Ne te fâche pas, répondit-elle simplement, puisque c’est toi qui l’as voulu. » À elle qui d’ordinaire se soucie si peu de mes paroles, ce que j’avais dit semblait définitif. Je le lui fis remarquer avec irritation : « Mais pas du tout. » Une longue discussion s’ensuivit, au cours de laquelle je tentai de lui faire reconnaître qu’elle n’avait jamais pris mes menaces au sérieux et que, si elle le faisait à présent, c’était qu’au fond elle désirait me quitter. Cette insinuation la plongea à son tour dans une grande colère. « Est-ce que c’est toi ou moi qui le premier a parlé de cette séparation ? » me demanda-t-elle sèchement. Je répondis que c’était elle, aussi insensé que cela paraisse. Car j’ai ceci de particulier, lorsque je me sens le plus fort avec les femmes, que je nie la vérité. « Comment, c’est moi ? fit-elle, absolument ébahie. — Mais oui, c’est toi. » J’espérais aussi de la contraindre à sourire, comme elle le faisait d’habitude, à me dire : « Tu es un monstre d’inconscience ! » – ce qui m’eut soulagé par ce qu’il y a d’amoureux dans ce genre de constatation. Souvent j’avais de cette façon désarmé Madeleine, car, lorsque je suis aussi visiblement de mauvaise foi, elle se rend compte qu’elle est la plus faible, puisqu’elle est impuissante à me ramener à la raison, et cela suffit à faire renaître l’attachement. Mais ce jour-là ma mauvaise foi ne détermina aucune réflexion susceptible de nous réunir. Pourtant je sentis qu’il en était une sur les lèvres de Madeleine qu’elle se gardait de libérer, du fait justement que nous nous rapprochions l’un de l’autre. De même que, quand elle boudait, elle se défendait de m’appeler son « chéri », elle se défendait à présent de me traiter de monstre. « Comment ! dit-elle encore, tu as l’audace de prétendre que c’est moi qui la première ai parlé de reprendre ma liberté ? » Car, de toutes les injustices, c’est peut-être la mauvaise foi qui la blesse le plus. Celle-ci a beau être évidente, Madeleine se rebelle comme si elle était seule à s’en apercevoir. Mais, alors que, jadis, elle ne tardait pas à sourire de son ardeur à défendre la vérité, elle voulait discuter pied à pied. « Tu oses prétendre cela ? — Oui, j’ose », répondis-je avec l’espoir que l’invraisemblance de cette affirmation la désarmerait. Ce fut à ce moment qu’elle me montra à quel point je faisais fausse route : « Eh bien ! mon cher, c’est la dernière fois que tu t’amuses ainsi à mes dépens. » Cette parole me glaça. Que ma mauvaise foi fût aussi peu opérante m’éclairait. Les décisions nocturnes de Madeleine avaient résisté aux coups d’une longue journée. Un instant, je me tins coi. Puis, comme reconnaissant mes torts, je dis : « C’est toi qui as raison, Madeleine. En effet, c’est moi qui t’ai parlé de cela le premier. Pardonne-moi. C’est une sorte de piège que je t’ai tendu. J’ai voulu savoir ce que tu dirais si je te faisais une telle proposition. » Avant de me répondre, elle me regarda un instant avec étonnement : « Tu es un infâme comédien, alors ! » À peine m’eut-elle adressé cette maladroite injure qu’une sorte de douceur me baigna entièrement. Je savais maintenant que son exaspération ne tarderait pas à disparaître. Je ne pus cependant m’empêcher de la pousser à bout. « Non ! je ne suis pas un infâme comédien. — Tu es même pire que cela. Je crois qu’aucune femme ne supporterait un homme comme toi. » Je cachai ma joie sous un air contrit. Obscurément, je sentais que je redevenais le plus fort. Qu’elle m’injuriât, qu’elle s’échauffât, qu’elle devînt plus violente encore était mon espoir. Il fut exaucé. Cependant qu’elle parlait, qu’elle me reprochait d’avoir pu jouer une pareille comédie, elle était de plus en plus incapable d’envisager le divorce. Ce que je redoute par-dessus tout, c’est la froideur, qui cache une décision mûrement prise. Mais une telle vivacité, une telle excitation me transportaient de joie, non que j’y visse une forme de l’amour, mais parce que Madeleine s’affaiblit à mesure qu’elle s’emporte. Elle élève la voix, se raidit et finit par pleurer. Comme je m’y attendais, elle tomba brusquement en larmes. Je m’approchai d’elle avec douceur. Elle me repoussa sans force. Ces sanglots ne lui laissent aucun désir de vengeance. Une sorte de soumission naît en elle pour l’homme à qui elle s’est montrée en spectacle. Elle, si fière, qui serait incapable de pleurer devant un frère, elle semble penser que, puisqu’elle l’a fait devant moi, c’est que je suis quelque chose d’autre pour elle. Soudain j’étais devenu son mari. Et le jour où elle me quittera, ce sera certainement un jour où pas une larme ne jaillira de ses yeux, où elle gardera tout son calme, où elle demeurera jusqu’au bout maîtresse d’elle-même.

26 JANVIER.

Depuis hier Madeleine me parle à peine. Ce n’est pas qu’elle me tienne rancune, mais, je le sens bien, c’est qu’elle n’éprouve aucun besoin de le faire. Aussitôt après le déjeuner, elle sort et elle ne rentre que le soir. Et il se passe ceci d’étrange en moi que je ne vois pas, comme avant, la nécessité de revenir le premier, que j’attends qu’elle change sans tenter quoi que ce soit pour y aider. Les torts sont pourtant de mon côté. Je me souviens très nettement de ce qui s’est passé. C’est moi qui suis la cause de tout, et je lui en veux. Une telle inconscience est normale chez moi. Il y a toujours eu une sorte d’amour-propre, en moi, qui m’empêchait de reconnaître mes torts. Si je me sentais coupable, au lieu de l’avouer, je m’acharnais à découvrir des fautes plus graves chez autrui. Que Madeleine eût raison sur plusieurs points me laissait complètement indifférent. Elle avait tort quand même. Combien de fois, lorsque devant l’évidence j’étais obligé de convenir que mon imagination m’avait trompé, ai-je brusquement mis autre chose en avant, négligeant tous mes arguments passés pour de nouveaux ! Dans ces cas, Madeleine ne remarquait pas que je cherchais un prétexte à ma mauvaise humeur et se justifiait avec la même ardeur du deuxième reproche. Quand ce deuxième reproche s’effondrait, et que je passais à un troisième, il ne lui est jamais venu à l’idée de me crier, ainsi que je l’eusse fait : « Mais enfin, que me veux-tu ? » Des soirées entières, elle écoutait toutes mes extravagances, les discutait pied à pied, si bien que, lassé, je lui accordais qu’elle était parfaite. Après lui avoir reproché vingt choses, dont elle m’avait successivement démontré l’inanité, elle me répondait ; « Mais non, je ne suis pas parfaite, mais tu te trompes. » Elle avouait ne pas être parfaite, mais toujours je me trompais.

Il m’est apparu brusquement que la cause de mon irascibilité de ces jours derniers est que Madeleine a songé à partir, que mes paroles, au lieu de lui donner à réfléchir, l’ont amenée à envisager une séparation comme possible. C’est cela qui, depuis une semaine, me hante à son insu et que je ne peux admettre. Une colère sourde est en moi qu’elle ne se fût pas révoltée contre ma magnanimité. Pourtant je suis injuste, car, au fond, elle a eu raison. Comment un homme qui, non sans avoir pesé les conséquences de sa décision, supplie une femme, dans le seul intérêt de celle-ci, de reprendre la liberté qu’il lui avait prise, qui tremble qu’elle ne refuse tant il est convaincu que ce n’est qu’une fois seule qu’elle sera heureuse, comment ce même homme peut-il en vouloir à cette femme d’avoir cédé à ses prières ? C’est ma flamme, c’est mon expression crispée l’enjoignant d’obéir qui avaient provoqué l’acceptation de ma femme. Et aujourd’hui je lui reproche d’avoir cédé à tout ce que mon amour pour elle me dictait de lui demander. Je ne mérite pas une telle femme. Un homme comme moi est fait pour vivre seul, sans affection, sans amis. Dieu sait pourtant à quel point mon cœur brûle d’aimer. Je suis injuste. Au fond, je ne sais pas ce que je veux. De toutes mes forces, je désire son bonheur, devrais-je en être tenu éloigné, et en même temps que je désire cela, de toutes mes forces, de toutes les forces que je peux trouver en moi, en même temps je ne lui pardonne pas d’avoir accepté.

J’ai décidé aujourd’hui que Madeleine ferait ce qu’il lui plairait. Je ne veux pas être une chaîne. Qu’elle soit heureuse ! Et cela dût-il me coûter de la perdre, je mets son bonheur au-dessus du mien. Puisqu’elle ne m’aime pas, puisqu’elle souffre en ma compagnie, eh bien, qu’elle fasse sa vie ailleurs ! Cette fois les sentiments égoïstes qui pourront suivre ne me surprendront pas. Je m’en défendrai, j’organiserai ma vie. Dans la solitude, dans le renoncement, je puiserai de nouvelles forces. Aussi, à déjeuner, ai-je fait part à Madeleine de mes projets. Je lui ai annoncé qu’après réflexion il valait mieux que nous nous séparions, cela pourtant avec une certaine gêne, car au souvenir de ce qui avait suivi il y a quelques jours ce même langage, elle eût très bien pu éclater de rire. Il n’en fut rien. Madeleine n’attache pas la moindre importance aux pires contradictions. Je pourrais lui affirmer que je déteste les huîtres et en commander peu après qu’elle ne remarquerait rien. La semaine dernière, je lui avais reproché de vouloir me quitter, alors que je lui avais demandé de le faire, et aujourd’hui je recommence. Mais pour Madeleine, la vie recommence chaque jour. Le passé n’existe pas. C’était comme si, pour la première fois, je lui rendais sa liberté. Pourtant, j’eus le sentiment qu’elle se méfiait ; non par prudence, mais instinctivement. Elle ne faisait pas appel à ses souvenirs. Seule l’empreinte qu’avait laissée sur elle la dernière scène la tenait en éveil. Quelque chose qui n’était pas de l’expérience l’empêchait de prendre mes paroles au sérieux. Lorsqu’elle est sortie, après le déjeuner, j’ai éprouvé une certaine joie, et c’est là où je redeviens injuste, à voir à quel point je la dominais. Car, alors que, quelques jours avant, quand je lui avais parlé de sa liberté, ç’avait été comme un drame, cette fois tout s’était passé comme une chose naturelle, à laquelle on ne prête plus attention. J’ai remarqué que c’est le sort de toutes mes pensées de finir ainsi. Au commencement, elles bouleversent tout ; ensuite, Madeleine en parle comme des choses insignifiantes. Elle semble croire, si je me répète, que c’est une manie. Ce qui lui a tiré des larmes la première fois, la deuxième fois la laisse froide. Je me surpris alors à chercher autre chose pour l’émouvoir. Car, si elle me traite si facilement de maniaque, c’est une conséquence de la domination que j’exerce à son insu sur elle. Oui, dès qu’elle est partie, j’ai pensé à trouver autre chose. Lui rendre sa liberté ne lui causait plus aucune impression. Mais, tout à coup, il m’est apparu que j’étais encore plus éloigné d’elle qu’avant, qu’à force de parler, de me contredire, d’agir avec légèreté elle me considérait comme un malade. J’ai compris que je la perdais, que mon bonheur ne dépendait même plus de moi, que tous mes efforts étaient inutiles. Elle ne m’accordait plus le moindre crédit, et, à cause de cela, je me sentais fini. Tout ce à quoi je pense me semblait ridicule. Je ne savais plus comment la retenir. Ce que j’ai dit à déjeuner avait confirmé la certitude qu’elle avait déjà eue qu’il est impossible de vivre avec moi. J’aurais voulu être gentil pour lui faire oublier tout cela. Mais il faut du temps pour être gentil, pour se faire pardonner. Mon cœur était débordant de tendresse et je n’avais pas le temps de le montrer. Si j’avais brusquement changé, cela se fût tourné contre moi. Il fallait que je gagnasse peu à peu le terrain perdu sans que Madeleine s’en aperçût. Et une peur effroyable me vint à la pensée que je n’aurais peut-être pas ce temps. Car je désirais une lente progression. Au fond, ce qui me perd, c’est la hâte de montrer mes sentiments, la hâte de plaire, d’être aimé, d’aimer. Je veux tout faire immédiatement. Et en ce jour, justement, il eût fallu beaucoup de douceur et de circonspection.

29 JANVIER.

Avez-vous remarqué à quel point une bonne nouvelle vous éloigne de ce que l’on était avant ? Dans mon inquiétude présente, je me suis surpris à souhaiter de toutes mes forces un événement heureux qui anéantirait l’homme accablé que je suis. Je l’aurais attendu depuis des mois, cet événement, et aujourd’hui il serait arrivé. Quelle délivrance !

1er FÉVRIER.

Ce matin, comme je le fais depuis plusieurs jours, j’ai longuement insisté auprès de Madeleine pour qu’elle reprenne sa liberté, tantôt à la manière d’un martyr, tantôt en usant de mon autorité, mais toujours avec la menace dans le regard de m’emporter si jamais elle me prenait au mot. Comme ces jaloux qui, des années après, reprochent à leur femme un flirt innocent, je revenais continuellement à la charge. Or, brusquement, Madeleine s’est dressée et, fixant ses yeux dans les miens, elle me parla sans trembler : « Écoute, Louis, je veux t’avouer quelque chose. Ce que j’ai à te dire ne vient pas de tes continuelles menaces. Ne crois pas que c’est à cause de la peine que tu me fais chaque jour que j’ai pris cette résolution. J’oublie tout ce que tu m’as fait, et, toi, oublie-le aussi. Ce que je veux te dire, il faut que je puisse le faire en dehors de ces mesquines scènes de ménage. J’aime quelqu’un. Jusqu’à présent je me suis demandé si je devais recommencer avec cet autre ma vie. Après avoir réfléchi, sans qu’aucune seconde ta façon d’agir m’ait influencée, j’ai décidé aujourd’hui de te demander de me rendre ma liberté. » D’un seul coup, ce qui avait été notre vie s’évanouit. Tout ce que chaque jour je lui répétais me sembla enfantin, privé d’humanité comme les blâmes lorsqu’ils nous apparaissent injustifiés. Ce ne fut plus moi que je considérai comme cruel, mais Madeleine. Je la dévisageai de manière à lui faire comprendre la gravité de ce qu’elle projetait, c’est-à-dire avec une expression à la fois suppliante, incrédule et interrogatrice. « Ce n’est pas possible, dis-je péniblement. — Mais si, mon pauvre ami. » Pas un reproche ne vint sur ses lèvres, pas une excuse que mon attitude antérieure pouvait pourtant lui fournir. Un instant auparavant je l’avais encore harcelée. Elle n’en tirait aucun argument. J’eusse été le plus affectueux des maris qu’elle ne m’eût pas parlé autrement. Je comprenais que, dans son esprit, ce qu’elle m’avait annoncé était en dehors de ce qui se passait entre nous et elle était trop honnête pour prendre appui sur ma méchanceté. Parce qu’elle répondait d’elle-même, elle me parlait exactement comme si jamais la moindre dispute ne nous eût séparés. Elle me plaignait en m’appelant son « pauvre ami ». Elle me plaignait et cela me montra à quel point tout ce que j’avais pu dire avait glissé sur elle. En même temps que je souffrais, une sorte de dégoût de moi-même m’envahissait au souvenir de tous mes actes. J’avais été violent sans trouver de résistance. Il est une chose à quoi j’ai toujours rêvé d’inspirer confiance. J’ai toujours rêvé que ma vie fût si droite que, au moment où je parlerais, mes paroles auraient de l’importance, mes actes également. Or, à cause de ma bêtise, à cause de je ne sais quel trou de mon intelligence, j’ai toujours ruiné ce crédit. J’ai beau dire ce que je pense avec toute ma foi, on ne me croit plus ; j’ai beau jurer, c’est fini, la confiance est partie. Et je reste avec mon cœur sincère, avec mon impuissance à me faire comprendre. Madeleine, en m’appelant son pauvre ami, me montrait brusquement combien grande était mon incapacité de la garder. Ma tendresse, mon amour lui-même avaient perdu leur crédit. Je pouvais me jeter à ses genoux, il y avait trop de choses derrière moi qui me desservaient. Oui, Madeleine me plaignait. Elle avait pitié de moi. Cependant que je la martyrisais, que je raisonnais, elle vivait ailleurs et ne me tenait même pas rancune de mon injustice et de ma méchanceté. Pendant des mois je m’étais donc adressé à un être qui ne m’écoutait pas. Mes colères avaient donc été ridicules, puisqu’on ne les avait même pas prises au sérieux, je m’étais démené, cependant qu’on était toujours demeuré calme. Ce dégoût que je m’inspirais grandit encore. « Mais qui aimes-tu ? ne pus-je m’empêcher de demander — Quelqu’un que tu ne connais pas. — Mais il t’aime ce quelqu’un ? » Elle me regarda sans répondre, je devinai alors, à sa flamme, qu’elle eût été jusqu’à me dire non pour me faire plaisir, tant elle était certaine de cet amour. Une seconde la pensée me vint d’insinuer que cet homme ne devait pas être grand-chose, ainsi que le fait Madeleine des femmes qu’elle ne connaît pourtant pas. Mais une sorte de pudeur me retint. D’ignorer qui il était, ni comment il était, me rendait semblable, vis-à-vis de lui, à un enfant. J’éprouvais un pénible sentiment d’infériorité. Sans avoir vu cet homme, je me l’imaginais droit, fort, honnête et j’avais l’impression d’être une larve à côté de lui. Il me semblait aussi que Madeleine était à même de mieux me juger, qu’elle avait des points de comparaison, et que tout cela était à mon désavantage. Alors, petitement, je ne songeai plus qu’à jouer sur ce sentiment, dont j’avais la confuse connaissance, que les femmes, par leur côté maternel, se sentent attirées justement vers ceux qui souffrent et qui sont faibles, sans que j’envisageasse une seconde que mon rival pouvait être justement beaucoup plus digne de protection que moi ; je l’implorai du regard, tâchant de lui montrer combien profonde était ma détresse, combien misérable était mon sort, combien plus digne de pitié j’étais que cet homme fort qui prenait ma place. « Enfin, Madeleine, tu ne peux tout de même pas me cacher qui est cet homme. — Il est en dehors », répondit-elle dans une sorte d’extase. En entendant ces mots, je sentis qu’elle l’aimait à cause de cela, qu’il était grand de n’être pas mêlé à notre vie lamentable. Pourtant je ne pouvais pas croire encore que tout cela fut vrai. Cela me renversait que Madeleine ne dépendît plus de moi et que, pourtant, elle put être heureuse. Je voulus alors parler dans son intérêt, comme si je ne pensais pas à moi. « Mais, au moins, es-tu certaine qu’il t’aime ? » Elle eut un sourire plein de confiance en soi, un sourire qui disait que, s’il y avait une chose certaine au monde, c’était bien celle-là. À mon accablement succéda alors de la colère. « Mais alors tu m’as trompé ? » Madeleine me regarda avec stupeur. « Comme tu me connais mal, dit-elle simplement, de penser une chose pareille ! Je ne t’ai pas trompé. Il n’y a rien entre cet homme et moi. Je ne l’aurais pas fait sans te prévenir. J’ai bien réfléchi. Maintenant ma décision est prise. » Ma colère tomba. Qu’elle m’eût accusé de mal la connaître m’avait fait brusquement entrevoir que, quoi que je fisse, elle le penserait toujours. Elle croyait avec tant de force que je ne la comprenais pas qu’il eût fallu être fou pour essayer de la détromper.

Moi ! ne pas la connaître ! Mais il n’est pas une pensée qui traverse son cerveau que je ne devine. Et elle me reproche une incompréhension ! « Fais ce que tu veux, dis-je avec tristesse. Tu seras sans doute plus heureuse avec un autre qu’avec moi. Mais un jour, peut-être, tu te souviendras de moi et tu me regretteras. Tu comprendras alors combien grand était mon amour, combien au-dessus de tout il était. » Ces paroles, je les prononçai en me retenant de pleurer. C’était au seul être que j’avais aimé, et que je perdais, que je les adressais de tout mon cœur. J’avais oublié toute ma méchanceté, toute mon injustice, tout ce qui n’était pas le fond de moi-même, pour dégager de ce fatras ce qu’il y a de plus pur dans mon âme. Et Madeleine me répondit : « Je comprends que tu aies de la peine, mais je t’en supplie, ne parle pas d’amour. » Je sentis alors à quel point j’avais été loin d’elle dans la vie quotidienne. Elle ne m’avait jamais suivi. Et aujourd’hui, où j’eusse donné ma vie pour la garder, elle continuait de croire que je ne l’aimais pas. « Mais quel âge a-t-il ? demandé-je encore. — En quoi cela t’intéresse-t-il ? Tu ne m’as jamais posé tant de questions, » Malgré la douleur que j’éprouvais, je demeurai calme. Un maître mystérieux me défendait de me mettre en colère. Une seconde pourtant, la pensée de la retenir par la force traversa mon esprit. Mais, tout de suite, elle s’évanouit. Et je me vis semblable à la brute qui martyrise les siens et qui, redoutant des gens plus forts que lui qui sont venus vivre dans son entourage, devient douce et n’ose plus rien faire. Cela m’humilia. Je me sentais le plus faible et il y a quelque chose en moi de tellement petit que je suis alors incapable de me fâcher, moi si violent. Je ne tentai même pas de reconquérir Madeleine et, si j’avais quelque espoir, c’était en la pitié que je pouvais inspirer. « Regarde-moi, Madeleine, tu ne peux pas me quitter, dis-je en fixant longuement mon regard dans le sien. — Je t’en prie, répondit-elle, tâche au moins une fois d’être sincère. »

2 FÉVRIER.

Hier soir, je suis resté dans mon bureau. Madeleine, à la suite de son aveu, a changé complètement et le plus naturellement du monde. Pour la première fois depuis que nous sommes mariés, elle est sortie. Elle considère que, les choses étant dites, on peut agir immédiatement en conséquence, sans avoir besoin, comme je l’ai toujours fait, d’attendre par délicatesse quelques jours. Je suis donc resté seul. Alors une immense tristesse m’a envahi. J’ai songé à mon passé, à ma vie, et brusquement je me suis vu abandonné de tous. Une telle lassitude s’est emparée de moi que j’ai cherché une diversion. Et j’ai pensé à la façon dont Madeleine m’a appris qu’elle aimait un autre homme que moi. « J’aime quelqu’un », m’a-t-elle dit. Je ne sais pourquoi ces mots quelconques ont subitement fait naître en moi une grande pitié pour elle. Je ne sais pourquoi cette façon de m’annoncer une nouvelle aussi importante m’a montré une Madeleine sans défense, j’ai eu le pressentiment qu’elle allait être dominée, qu’elle allait souffrir encore davantage, parce que je ne serais plus là pour la comprendre. Ce dernier mot me dévoile tout à coup une vérité à laquelle je n’avais pas encore songé. La compréhension la plus profonde, la compréhension qui jusqu’à aujourd’hui m’était apparue comme la base de tout amour, est inutile. Il ne sert à rien de comprendre ses semblables. La compréhension profonde n’ajoute rien à l’amour. Oui, la lassitude qui pèse sur moi est quelque chose d’effrayant. J’ai passé la quarantaine, et me voilà comme au début de l’existence. Si je recommence ma vie, ce sera avec prudence, mais la recommencerai-je ? La prudence, la compréhension, tout est inutile. Il y a la lassitude et c’est tout. Que vais-je devenir ? Elle aime « quelqu’un ». Et moi qui m’imaginais que jamais elle ne pourrait être heureuse, élevée, aimée sans moi. Eh bien ! il faut croire que je me suis trompé. Les plus nobles sentiments, cela ne compte pas. Rien ne compte, ni la prudence, ni la compréhension, ni l’amour. Que voulait-elle de plus ? Elle voulait un amour idéal. Mais ce dernier ne lui apprendra pas qu’il est laid de dire que l’on aime « quelqu’un ». Personne ne le lui dira. Et si elle est heureuse quand même, son bonheur ne peut être grand. Elle aura beau aimer et être aimée, elle m’aura perdu. Elle deviendra une autre femme, moins belle que celle qui fut à moi. Tous ceux qui l’approchèrent ne la reconnaîtront plus. Mais de nouveaux amis auront succédé aux premiers. Ses qualités et ses défauts se seront transformés et ce sera pour les nouveaux qu’on l’aimera autant que je l’ai fait. Elle n’aura même pas une pensée pour celui qui fut son compagnon de plusieurs années, car comment demander à une femme qui oubliera l’être qu’elle fut de ne pas oublier l’ami de cet être ? Mais pourquoi lui en vouloir ? Le temps passe. Et qui saura que jadis elle quitta son foyer parce qu’elle aimait « quelqu’un » ? Personne, sinon moi.


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a été édité par la

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en novembre 2018.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, H.B., Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Bove, Emmanuel, Journal écrit en hiver, Paris, Émile-Paul frères, 1931. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail de Moonshine, gouache et peinture à l’eau sur lin, de Paul Klee, 1919 (collection privée).

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